diff options
| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-06 15:45:43 -0800 |
|---|---|---|
| committer | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-06 15:45:43 -0800 |
| commit | d683ec52e906e7b386dff87c68dedfca9767c904 (patch) | |
| tree | 51f4934aaf22ceb6f06a1cc33d526454afcdb795 | |
| parent | fee962620e61923e879baa03ca8dcbd7c798bdb3 (diff) | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 4 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/53321-0.txt | 6841 | ||||
| -rw-r--r-- | old/53321-0.zip | bin | 169928 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/53321-h.zip | bin | 954938 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/53321-h/53321-h.htm | 9642 | ||||
| -rw-r--r-- | old/53321-h/images/cover.jpg | bin | 69617 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/53321-h/images/ill01.jpg | bin | 20945 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/53321-h/images/ill02.jpg | bin | 117008 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/53321-h/images/ill03.jpg | bin | 101462 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/53321-h/images/ill04.jpg | bin | 128317 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/53321-h/images/ill05.jpg | bin | 125753 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/53321-h/images/ill06.jpg | bin | 94028 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/53321-h/images/ill07.jpg | bin | 122055 -> 0 bytes |
15 files changed, 17 insertions, 16483 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..ac7985d --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #53321 (https://www.gutenberg.org/ebooks/53321) diff --git a/old/53321-0.txt b/old/53321-0.txt deleted file mode 100644 index f9fc95c..0000000 --- a/old/53321-0.txt +++ /dev/null @@ -1,6841 +0,0 @@ -Project Gutenberg's Le Satyricon, by Petronius Arbiter (AKA Pétrone) - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Le Satyricon - -Author: Petronius Arbiter (AKA Pétrone) - -Illustrator: Jean-Emile Laboureur - -Translator: Laurent Tailhade - -Release Date: October 19, 2016 [EBook #53321] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SATYRICON *** - - - - -Produced by Madeleine Fournier. Images provided by the Hathi Trust. - - - - - - - LE SATYRICON - - - * * * * * - - - LE - - SATYRICON - - DE PÉTRONE, - - Traduit par LAURENT TAILHADE - - _NOUVELLE ÉDITION_ - - Revue, corrigée, augmentée, et - - _ILLUSTRÉE_ - - de six gravures en couleurs - - par J. E. Laboureur. - - [Illustration] - - A PARIS, - - _ÉDITIONS DE LA SIRÈNE_ - - Bd. Malesherbes, 29 - - M. DCCCC. XXII. - - - - * * * * * - - - AVIS PRÉMONITOIRE - - - Auctor purissimæ impuritatis. - - JUSTE LIPSE. - - -_En conformité avec l'usage suivi par les traducteurs de Pétrone depuis -1692, on a cru opportun de consigner ici, aux places ordinaires, les -apocryphes de Nodot, prédécesseur ingénieux mais balourd de FitzGérald_ -(Kheyyam), _de Mérimée_ (La Guzla), _de Mac-Pherson et de l'_Ossian -_qu'admira Bonaparte avec stupidité._ - -_Le faussaire de Belgrade, riz-pain-sel, doublé de latiniste--comme un -Paul-Louis Courier dépourvu de style et d'agrément--par des sutures -adroites encore que d'un romanesque très inepte, a soudé les pages -authentiques et fait plus attrayant leur débit. Ces imaginations, -qui ne parvinrent à duper aucun des contemporains de Nodot (lors les -académiciens de Nîmes) apparaissent comme un Evangile cinquième à -l'auteur de_ Quo Vadis? _abruti déjà de façon louable par les quatre -précédents._ - -_Elles aideront les quelques gens du monde qui lisent couramment les -caractères d'imprimerie_ _à supporter la découverte de Rome au_ IIe -_siècle, et la lecture de l'_Histoire Auguste mêmement. - -_Afin d'éclairer la religion des personnes méticuleuses, on a pris soin -de typographier entre crochets la version du pseudo_-Satyricon. - -_Ces concessions faites à l'inintelligence de la critique et du -lecteur, il a paru oiseux d'intimer aux personnes bénévolentes, -la déglutition du_ Carmen de bello civili. _Même il eût été probe -d'effacer tous les vers du_ Satyricon _qui ne tiennent au récit, ni -par un mot, ni par une indication de mœurs, ni par un coin de paysage. -Ces froides rhapsodies n'ont de commun, avec les randonnées d'Encolpis -et de Tryphœna, que leur interpolation par un scholiaste bête dans un -récit fort animé dont elles entravent la piaffe maladroitement. Les -poèmes attribués à Pétrone, depuis Saint-Evremond, Nodot, Boispréaux, -Durand de Moulins jusqu'à Héguin de Guerle et Baillard, les moins -pompiers d'entre eux, furent en possession d'exciter les Muses de -collège, d'impartir aux grimauds en veine luxurieuse, un thème à -paraphrases. Que ne trouve-t-on pas là dedans? Les «fureurs de -Neptune», «les caresses de Zéphire», et même les «ruisseaux de larmes» -conservés depuis l'abbé Delille y croupissent marécageusement à l'abri -du grand air._ - -_Les auteurs de ces choses, imbus de périphrases, de «bonnes -expressions», guindés et pommadés ne semblent pas avoir eu d'autre but -que d'abêtir un conteur d'esprit et de fournir une version pudique -d'un texte qui l'est si peu. Les fripiers, les garçons d'étuves, -les cinèdes, les cambrioleurs parlent chez ces vedeaux, la même -langue, incolore et décente. On dirait qu'ils ont lavé leurs estomacs -d'ivrognes dans le thé suisse de Nisard et fait leurs ongles dans le -tub académique de M. Paul Deschanel. C'est à vomir. La palme de la -rougeur pudique revient néanmoins à Desjardins-Boispréaux. Après avoir -placé que de tutus et de feuilles de vigne! excusé l'_Arbiter _et -garanti ses intentions, il finit par cette phrase qui vaut qu'on la -propage, bonbon où le sucre du_ XVIIIe _siècle se mêle encore au plâtre -un peu moisi: «Poète, orateur, historien, Pétrone atteint le sublime -dans tous les genres; mais les objets qu'il égayé de son pinceau -blessent la pureté de nos mœurs_(?). _La lumière qui nous luit jette -sur ces matières toute l'horreur qu'elles méritent_ et la nature arme -contre elles la plus belle moitié du monde.» - -_On ne prétend pas fournir ici un doublet à ces pédantesques drôleries. -Encore que Pétrone soit réfractaire à la traduction, il a paru élégant -de donner un calque fidèle, de respecter_ _le décor des vieux maîtres -dont les contes milésiens nous furent transmis sous ce nom, et pour la -première fois, aux lecteurs français la crudité de leurs discours._ - -_Quand Pétrone fait parler des drôles venus de la plus sordide -populace, du maquerellage et du stellionnat à la richesse en même temps -qu'aux «bons principes»; quand il met en scène des mignons opulents, -retraités et pieux; quand il note les épanchements d'un prêteur à la -petite semaine tombé_ (_déjà!_) _dans la dévotion et le patriotisme, -tenant par avance les discours du Père Lemmius, on a cru expédient de -faire à l'argot moderne les plus larges emprunts, qui, seul, renferme -des équivalents topiques aux entretiens de ces voyous. On n'a pas -tenté non plus d'adoucir, de moderniser, les passages scabreux ni de -mettre un vertugadin aux priapées. La sérénité dans l'impudeur est un -caractère de l'art antique; elle brille chez Pétrone comme dans les -figurines obscènes, les bronzes, les fresques, les_ drilopotæ, _les -Hermès phallophores du musée de Pompéi. La moderne hypocrisie est -greffée en plein bois sur la honte chrétienne. Elle fut inconnue aux -races calmes et libres qui dressaient aux carrefours de leurs chemins -les bornes que vous savez contrepointées de l'inscription:_ Hic habitat -felicitas. - -_L'élégance de Pétrone différait sans doute des belles manières, telles -que peuvent les entendre MM. Paul Bourget, Arthur Meyer et les calicots -de chez Labbey. Mais un écrivain qui se respecte n'a point à considérer -l'opinion de ces marchands._ - -_Ainsi, dans la mesure du possible, tenant compte du déchet inhérent -aux traductions même les plus loyales, sans intervenir dans les -débats d'épigraphie ou de sémantique, ne prétendant faire œuvre -d'érudition ni montrer au public autre chose qu'un roman, on a tenté -d'enrichir_--positis ponendis--_la langue d'Amyot, de Lamennais et de -Leconte de Liste par l'acquêt d'un ancien et autrement jeune que la -plupart des conteurs modernes, de mettre ainsi à la main d'un plus -grand nombre de lecteurs, les seuls contes réalistes qui viennent de -l'antiquité. On se flatte, non d'avoir pleinement réussi, de telles -ambitions appartiennent exclusivement aux cacographes avérés_ (beati -lourdes quoniam ipsi trebuchaverunt), _mais de remblayer une voie, où -d'autres, plus heureux et plus doctes, auront l'honneur de triompher._ - -_Car il est à désirer que cet exemple trouve des imitateurs. La France -en est encore aux traductions par à peu près, aux «belles infidèles» de -Perrot d'Ablancourt ou de l'abbé_ _de Marolles, aux Juvénal pour dames, -aux Suétone châtrés, aux Martial vérécondieux._ - -_Ici, du moins, on ose le croire, de tels reproches ne se peuvent -encourir. L'impudicité romaine diffère grandement des pattes d'araignée -de Mme Rachilde: c'est l'impudicité romaine que l'on trouvera dans le -présent écrit._ - -_Voici, libre de tous voiles et purifiée du badigeon académique, -la ménippée ardente, la rhopographie ingénieuse de Titus Petronius -Arbiter. Priapus et Cotytto s'y délectent de leur vigueur nue. Un -remugle de parfumerie et de cuisine, de sueur humaine et de benjoin, -une odeur âcre de fards et de sexes en rut flottent sur ces pages -lubriques ou charmantes. On a fait en sorte de conserver, comme disait -Chamfort, le scandale du texte dans toute sa pureté. Mais on n'a pas -cru devoir la même déférence aux interpolations de Nodot. On a traduit -fort mollement quelques-uns de ses passages, entre autres l'absurde -chapitre_ CXXXVIII, _la ridicule histoire des amours de Chrysis avec -Encolpis-Polyænos, que rien ne fait prévoir et que rien ne justifie. -Nodot est d'ailleurs si mauvais écrivain qu'il traduit incorrectement -jusqu'à son propre texte._ - -_Certains noms de mets, d'ustensiles ou de vêtements, ne se peuvent -transcrire que par des_ _synonymes tout à fait ridicules. Rien de -plus grotesque par exemple, que de remplacer_ endromis _par «robe de -chambre» ou_ scribilita _par «tarte au fromage», d'imposer à la monnaie -antique les appellations du numéraire d'à présent. Le_ corymbion _n'est -pas une perruque au sens de Lenthéric. Usité d'ailleurs en botanique -(plantes corymbiflores, etc.) rien ne s'oppose à l'acquisition du terme -par la langue usuelle._ - -_On emprunta au_ Dictionnaire des antiquités romaines et grecques -_d'Anthony Rich, trad. Chéruel_ (_Didot_, 1883), _l'explication de ces -vocables. Un second volume de_ paralipomènes, _outre des commentaires -et des lignes sur Pétrone insérées dans la_ Petite République _au -mois d'août_ 1900, _contiendra la_ Vie d'Héliogabalus, _par Ælius -Lampridius, mémorialiste de l'école niaise._ - -_Il peut sembler en effet intéressant d'opposer au Satyricon et de -dater le geste d'un fol qui, investi d'absolu, à cent quarante ans -d'intervalle, réalisa sur le trône des Césars, une mascarade sexuelle -imagée par des artistes luxurieux. C'est une manière de snobisme qui -n'est pas à la portée du ménage Dieulafoy._ - -L. T. - -_Prison de la Santé, le 25 avril_ 1902. - - - * * * * * - - - Le Satyricon - - -[Illustration: _De sorte qu'après avoir donné à Giton mon portemanteau, -nous sortîmes de la ville, en marche vers un castelet de Lycurgue._] - - - - ICI - - COMMENCE - - LE SATYRICON - - DE PÉTRONE - - -Voici longtemps que je promets de vous narrer mes aventures, si bien -que j'ai résolu de donner suite, aujourd'hui même, à cet engagement: -car, moins pour éclaircir de doctes problèmes que pour animer des -propos hilares et des colloques grivois, s'est opportunément congrégée -notre assemblée. - -[Avec infiniment d'esprit, Fabricius Vejento a disserté devant vous -sur les mystifications religieuses. Il a démasqué la supercherie et -les menteuses vaticinations de la prêtraille, son audace à publier des -mystères dont elle n'entend pas le premier mot. - -Mais] n'est-ce pas un charlatanisme aussi furieux de quoi les -dédamateurs sont férus et possédés? Ils braillent:--Ces navrures, pour -la publique liberté, je les endurai! cet œil, j'en ai pour vous fait le -sacrifice; donnez-moi, donnez un guide qui me guide vers mes enfants, -car mes genoux mutilés ne me soutiennent plus!» Ces choses même -seraient tolérables si elles ouvraient aux débutants un chemin vers -l'éloquence. Mais aujourd'hui, à la bouffissure du discours, au fracas -très vain des maximes ils gagnent uniquement ceci que, rendus au Forum, -ils se croient dépaysés dans une autre planète. Et c'est pourquoi -j'estime que les adolescents, à l'école, deviennent des sots fieffés -qui de nos usages ne voient et n'entendent rien, mais qu'on berne, tout -le temps, de pirates debout sur le rivage, préparant des fers, et de -monarques promulguant un édit qui enjoint aux fils de trancher la tête -paternelle, et d'oracles vouant à la mort, en temps d'épidémie, trois -pucelles ou même davantage et d'une rhétorique melliflue où tout--actes -et paroles--est meringué, pour ainsi dire, de sésame et de pavot. - -Ceux qui sont nourris là-dedans ne peuvent pas avoir le sens commun, -plus que fleurer bon cil qui s'héberge en la cuisine. Avec votre -congé, maîtres ès sciences oratoires, souffrez que l'on vous die -que c'est vous les premiers qui perdez la faconde. En suscitant une -fallacieuse harmonie, et les pointes dérisoires, vous avez énervé le -corps du discours et préparé sa chute. Les éphèbes n'étaient pas encore -entraînés à ces déclamations quand Sophocle et Euripide inventèrent -les mots qui portent leur génie aux siècles à venir. Un pion ténébreux -n'avait pas encore hébété les esprits, lorsque Pindare et les neuf -Lyriques, sur les rhythmes d'Homère, prirent l'audace magnanime de -chanter. Et, sans invoquer le témoignage des poètes, je ne vois pas, -certes, que Platon ni Démosthène aient jamais exercé l'office de -rhéteurs. Le grand et, si j'ose parler ainsi, le virginal Bien-Dire -n'est point maquillé ou redondant, mais, par sa beauté propre, surgit. -Naguère, cette énorme, cette venteuse loquacité, de l'Asie immigra dans -Athènes: sur les esprits des jeunes hommes guindés vers le sublime, -comme d'un astre pestilentiel tomba son haleine. Corrompue en son -principe, l'éloquence dépérit et, bientôt, resta muette. Qui, depuis -lors, approcha la perfection de Thucydide, la renommée d'Hypéride? -Pas même un vers qui brille d'une heureuse couleur; mais tous, comme -soufflés d'un oing pernicieux, ne peuvent, sous leur perruque blanche, -atteindre la vieillesse. La peinture n'a pas une fin plus brillante, -depuis que l'audace égyptiaque s'avisa d'en abréger la technique et -d'en vulgariser les procédés. - -[Je déclamais un jour à peu près de la sorte, quand Agamemnon -s'approcha de nous, scrutant la foule d'un œil curieux et cherchant -quel était l'orateur si diligemment écouté.] - -Ne souffrit pas Agamemnon que je pérorasse longuement sous le portique, -au temps où lui-même avait sué en vain dans sa chaire:--Mignon, -dit-il, puisque tu dégoises d'un air qui ne sent pas le commun et, -chose combien rare, puisque tu prises le bon sens, je ne t'abuserai -pas touchant les secrets de mon art. La faute, dans ces exercices, -n'incombe pas aux précepteurs qui, vivant au milieu d'archifous, sont -tenus d'extravaguer. Car s'ils ne débitent point les fariboles qui -plaisent aux élèves, ils restent--comme dit Cicéron--abandonnés dans -leur classe déserte. Pareil à ces malins parasites qui, voulant capter -le dîner du riche, inventent d'agréables propos (car, pour atteindre le -but de leurs désirs, faut piper les oreilles), tel apparaît le maître -d'éloquence. Il ressemble encore au pêcheur qui, s'il n'amorce point -des lignes avec l'appât que le poisson préfère, se morfond en vain sur -son rocher. - -Que dirai-je? Les parents seuls méritent vos objurgations, qui ne -veulent pas instruire leurs héritiers dans les bonnes disciplines. Ils -sacrifient tout, et même l'avenir, au besoin d'arriver. Par ambition, -ils poussent au barreau des blancs-becs frais émoulus de leur école. -Sachant quelle maturité demande l'Eloquence, ils y consacrent des -gamins qui, pour la plupart, ont encore le lait au bout du nez. Que -si les familles voulaient endurer la gradation des cours et que les -jeunes hommes studieux, exercés par une lecture choisie, conformassent -leur éducation à de nobles préceptes, de façon à châtier le style avec -énergie, à suivre longuement les orateurs qu'ils prennent pour modèles, -ces parfaits élèves auraient bientôt fait de mépriser tout ce qui, de -nos jours, séduit l'enfance. Leurs plaidoyers, d'une allure élevée, -acquerraient sur-le-champ et poids et majesté. A présent, les écoliers -baguenaudent en classe. Les juveigneurs prêtent à rire sitôt qu'ils -se montrent au Forum. Chose turpide: ce qu'ils ont appris autrefois -de travers, ils n'en veulent pas confesser le vice dans leur âge mûr. -Cependant, pour que vous n'alliez pas croire que j'improuve absolument -les impromptus dont Lucilius nous donna le modèle, je vous dirai en -vers mon sentiment là-dessus: - - _D'un art sévère, si tu veux goûter les fruits,_ - _Applique ton âme aux grandes choses._ - _Qu'à la manière antique,_ - _Tes mœurs reluisent d'une exacte frugalité._ - _Ne prends souci de capter, dans leur maison, le regard hautain des - rois_ - _Ni, parasite, le dîner des puissants._ - _Fuis les biberons et n'étouffe pas dans les pots_ - _La chaleur de ton génie; que, laudicène, on ne te voie pas,_ - _Couronné, t'asseoir au théâtre ni prendre plaisir aux histrions._ - _Mais que t'agrée soit la citadelle de Tritonis Armigèra,_ - _Soit le terroir habité par un colon de Lacédémone,_ - _Ou bien Néapolis, demeure des Sirènes._ - _Consacre à la Muse tes virides années_ - _Et t'abreuve d'un cœur joyeux aux sources mœoniennes;_ - _Bientôt, absorbé par la troupe socratique, libre et changeant de - rênes,_ - _Du grand Démosthene tu feras sonner les armes._ - _Ici pourtant jaillira la puissance romaine, et, sous peu, du grec_ - _Exonéré, ton esprit donnera sa vertu personnelle._ - _Entre temps, tu liras les pages des auteurs renommés au Forum:_ - _Et l'assemblée retentira de tes discours agiles._ - _Tu goûteras les prises d'armes, en sonorités belliqueuses - mémorées,_ - _Et, dominant sur ces choses, la grandiose parole de l'indompté - Cicéron._ - _Pare ton intellect de fiers ornements et, comme d'un large fleuve_ - _Ruisselant, tu feras jaillir de ton sein le verbe des Piérides._ - -J'écoutais bouche béante et ne m'aperçus pas qu'Ascyltos avait fui. -Pendant que je m'enfonçais dans la chaleur de cette longue diatribe, -une troupe d'écoliers envahit le portique. Ils venaient manifestement -d'ouïr une harangue improvisée par je ne sais quel rhéteur, en réponse -au cours d'Agamemnon. Pendant que ces marmousets bafouent, qui le -fond même, qui l'ordonnance et l'écriture du discours, je m'évade -opportunément. Et de courir en quête d'Ascyltos. Mais j'ignorais mon -chemin, l'adresse de notre garni. C'est pourquoi je marchais sans -profit, revenant sans cesse à mon point de départ, jusques au temps -que, brisé par la course et déjà trempé de sueur, l'idée me vint -d'aborder une vieille sempiterneuse qui criait, par les rues, des -herbes potagères. - -Maman, saurais-tu par hasard où je demeure?» fut ma première question. -Délectée par cette plaisanterie idiote:--Possible que je le sache,» -répond-elle. Et voici qu'elle marche devant moi. Je la croyais -devineresse. Mais bientôt, débouchant dans un lieu plus secret, la -matrone obséquieuse soulève une portière:--C'est ici, dit-elle, que -je pense que tu habites.» Je me défendis de connaître ce logis. En -même temps, j'aperçois, parmi les écriteaux et les mérétrices à poil, -des promeneurs furtifs. Bien tard, que dis-je? trop tard, je compris -qu'on m'avait égaré dans un lieu d'honneur. Exécrant les embûches de la -vieille ogresse, je couvris ma tête et m'empressai de fuir à travers -le lupanar, vers une autre sortie. J'en touchais le seuil, lorsque je -m'aplatis contre Ascyltos, crevé de fatigue et plus défaillant que moi. -Vous auriez imaginé que la même procureuse nous avait affrontés en ce -clapier. C'est pourquoi, riant un peu, je lui fis ma révérence:--Et que -fais-tu, lui dis-je, en ce taudis compromettant?» - -A pleines mains, il bouchonna la sueur qui l'inondait.--Si tu savais -ce qui m'est arrivé, gémit-il.--Quoi de neuf? répliquai-je.» Mais lui, -presque mourant:--Comme j'errais par la ville entière, sans retrouver -la place où j'avais laissé notre auberge, m'accoste un père de famille -qui s'offre à me conduire, le plus honnêtement du monde. Ensuite, -par des venelles très obscures, il m'emmène jusqu'ici et, m'offrant -de l'argent, il se met à requérir de moi le don de courtoisie. Déjà -la matrulle avait touché un as pour prix du cabinet. Déjà il passait -la main dans mes chausses et, n'était ma vigueur plus grande que la -sienne, j'eusse trinqué sans phrases.» - -[Tandis qu'Ascyltos me narre son malencontre, le père de famille -lui-même, accompagné d'une gaupe assez ragoûtante, survient et, faisant -les yeux doux, invite Ascyltos à le suivre dans la maison, l'assurant -qu'il n'a rien à craindre. Puisqu'il se refuse à être le patient, -que, du moins, il consente à besogner en qualité d'agent. D'autre -part, la catau s'évertue à m'aguicher et me prie de la suivre. Alors, -nous emboîtons le pas. Menés à travers les affiches putanières, nous -apercevons toute sorte de gens, mâles et femelles, en train de beluter -dans les chambres d'amour], avec tant de violence qu'on les aurait crus -empoisonnés de satyrion. - -[Dès qu'ils nous aperçoivent, ils s'efforcent de nous exciter par leur -entrain, par leurs gestes de cinèdes. Soudain, retroussé jusqu'à la -ceinture, un furieux investit Ascyltos et, le culbutant sur un grabat, -s'efforce de l'engeigner. Je bondis au secours du malheureux, et], -joignant nos forces, nous incaguons le malotru. - -Ascyltos gagne au pied, s'enfuit dare-dare, me laissant en proie aux -libidineuses complexions des forcenés: mais plus qu'eux riche en force -et en valeur, je sors intact de ce nouvel assaut. - -Ayant parcouru toute la ville ou peu s'en faut], comme à travers un -brouillard caligineux, sur le trottoir d'une place, je reconnus Giton, -debout [au seuil de notre hôtellerie], Je m'empressai d'entrer.--Frère, -lui demandais-je, que nous as-tu cuisiné pour souper?» Mais le gosse, -effondré sur le lit, cherche en vain à retenir des larmes et se met à -pleurer abondamment. Perturbé moi-même par l'émotion du petit frère, -je m'enquiers de ce qui lui est arrivé. Mais lui, tardivement et comme -à regret, après que j'eus mêlé aux prières les éclats de fureur:--Ton -ami, exclama-t-il, ton copain, Ascyltos, a devancé ta venue. Ici, me -trouvant tout seul, le monstre a voulu entreprendre sur ma pudeur. -Comme je criais de mon mieux, il a dégainé et: «Si tu es Lucrèce, -m'a-t-il dit, tu as trouvé un Tarquin». Entendant cela, je poussai -mes griffes vers les yeux d'Ascyltos: «Que réponds-tu à cela, catin! -catin soumise et plus banale qu'une paillasse de rouleuse, toi dont -le souffle même est ignominieux?» Feignant une horreur mensongère, -Ascyltos lève à son tour la main sur moi et clabaude sur un ton encore -plus élevé: «As-tu fini, gladiateur obscène, [assassin de ton hôte], -rebut de l'amphithéâtre! Ferme ça, voleur de nuit, qui, même lorsque -tu godillais drûment, n'a jamais accolé une femme propre! Tu sais bien -que je t'ai servi de frère dans un quinconce, comme à présent le môme -dans ce cabaret.» Mais, répliquai-je, pourquoi t'esbigner pendant mon -entretien avec le pédant? - -Triple idiot! que voulais-tu que je fisse là? Je crevais de faim. -Devais-je écouter des sentences, comme qui dirait un fracas de vitres -brisées, ou bien l'_Oracle des Songes?_ Tu es cent fois plus cochon -que moi, Herculès à moi! toi qui, pour souper en ville, flagornes un -magister.» Et voilà que nous tournons en risée cette discussion très -honteuse, parlant avec sang-froid de choses et d'autres. Mais bientôt -sa perfidie me revint en mémoire:--Ascyltos, dis-je, nos humeurs ne -peuvent s'accorder; le mieux est de partager les hardes que nous avons -en commun, puis de combattre par des gains séparés notre mutuelle -pauvreté. Tu n'es pas sans lettres, ni moi-même; cependant, pour ne -pas marcher sur tes brisées, je choisirai une autre sorte d'industrie, -faute de quoi, mille occasions nous feraient, à chaque instant, -harpailler. Nous serions, avant peu, montrés au doigt.» Ascyltos -acquiesça:--Mais, dit-il, aujourd'hui, en qualité de beaux esprits, -nous sommes conviés à un banquet. Ne perdons pas cette agréable nuit; -Toutefois, demain, puisque cela te plaît, je me pourvoirai d'un gîte -et d'un amant.--Il est oiseux, répliquai-je, de différer ce qui nous -agrée aujourd'hui.» Le désir seul me faisait ainsi brusquer les choses. -Depuis longtemps je brûlais d'espacer un fâcheux et de reprendre avec -mon cher Giton nos amusements d'autrefois. - -[Ascyltos digéra peu cette avanie. Sans répliquer, il sortit -brusquement. J'augurai mal de ce départ soudain: car je connaissais -la fougue de son caractère et le dévergondage de ses appétits. Je le -suivis pour observer ses démarches, pour faire obstacle à ses projets; -mais il se déroba tout de suite à mes regards, et vainement je le -cherchai]. - -Après avoir fait la guerre à l'œil dans tous les recoins de la ville, -je regagnai mon galetas. Giton me baisa de tout son cœur. Moi, liant -le cher enfant dans une étreinte robuste, je goûtai de mes vœux la -jouissance plénière, et mes transports furent dignes d'envie. - -Nos délices n'étaient pas encore épuisées que, revenu à pas de loup et -brisant avec fureur la porte, Ascyltos me trouva folâtrant avec mon -frère. De rires, de bravos il emplit notre cambuse et, soulevant le -balandras où nous étions tapis:--Que faisais-tu là, dit-il, citoyen -très pudibond? Quoi! vous voilà tous deux sous la même couverture!» - -Puis, non content de cette gabegie, il prend la courroie de sa besace -et se met en devoir de m'étriller abondamment. Il ajoute à ses coups -des propos dérisoires:--Que cela t'instruise à ne plus désormais, -frère, trancher quoi que ce soit avec ton frère!» - -L'imprévu du choc me stupéfia. J'avalai sans broncher sarcasmes et -plamussades. Je tournai la chose en bouffonnerie. C'était prudent, -car sans cela j'eusse dû en venir aux mains avec mon rival. Ma fausse -hilarité apaisa ses esprits:--Encolpis, me dit-il en souriant, toi, -dans la débauche enseveli, tu perds de vue notre disette de pécune. Ce -qui nous reste est si peu que rien. Pendant les beaux jours, la ville -est d'une effroyable stérilité. La campagne nous sera plus fructueuse. -Allons voir nos amis.» - -La nécessité me fit donner la main à ce conseil et suspendre mon -ressentiment. De sorte qu'après avoir donné à Giton mon portemanteau, -nous sortîmes de la ville, en marche vers un castelet de Lycurgue, -chevalier romain. Comme il avait été jadis le frère d'Ascyltos, il -nous fit un bon accueil. Son entourage en accrut fort les agréments. -D'abord, Tryphœna, miracle de beauté, commère d'un certain Lycas, -patron de navire qui possédait quelques domaines aux alentours et -proche de la mer. On ne peut exprimer les contentements que nous -goûtâmes en ce lieu, qui est un des plus beaux qui se puissent rêver, -encore que Lycurgue nous y fit assez petite chère. Faites état que -Vénus, incontinent, prit soin de nous apparier. La belle Tryphœna -mérita mes suffrages et, favorable, elle accueillit mes vœux. Mais à -peine avais-je poussé ma pointe, que Lycas, indigné de se voir dérober -son joujou, me somma de la remplacer auprès de lui. C'était un vieux -collage. Rondement, il m'offrit de composer au moyen de cet échange. -Ivre de luxure, il me persécutait de ses désirs, mais j'avais, alors, -Tryphœna dans le sang et je fermai l'oreille aux invites de Lycas. Mes -refus exaltèrent son béguin jusqu'à la passion. Il me suivait de tous -côtés. Il entra, une nuit, dans ma chambrette. Voyant que la persuasion -ne servait de rien, il voulut tâter du viol, mais je beuglai de telle -sorte que toute la valetaille fut sur pied et que, Lycurgue aidant, je -sortis indemne de ce terrible assaut. - -Enfin, Lycas, ne trouvant pas la maison où nous étions commode à ses -desseins, me pria d'accepter son hospitalité. Je déclinai l'invitation. -Il me fit presser de nouveau par Tryphœna. Elle s'entremit d'autant -plus volontiers pour m'induire à céder au caprice de Lycas qu'elle se -flattait d'en obtenir un surcroît de liberté. Je suivis donc l'Amour. -Cependant Lycurgue ayant repris avec Ascyltos le commerce de jadis, -n'entendait pas quitter son bel ami. De sorte que nous convînmes qu'il -resterait près de Lycurgue, tandis que j'irais chez Lycas avec Giton. - -Nous décrétâmes, en outre, que chacun de nous serait tenu de rapporter -à la masse, et pour la commune subsistance, les aubaines que l'occasion -nous fournirait. - -La joie de Lycas fut inimaginable en apprenant ma résolution. Le voilà -qui se met en quatre pour avancer le départ. Enfin, nous prîmes congé -de nos amis et parvînmes, le soir même, à notre demeure nouvelle. - -Pertinemment, Lycas avait pris ses mesures. Pendant la route, il se -fit mon voisin, tandis que Tryphœna s'asseyait près de Giton. L'homme -avait ainsi disposé les choses, connaissant bien les complexions de sa -maîtresse, qu'elle se plaisait au changement, et qu'elle ne manquerait -pas de convoiter le cher mignon. Ce qui ne tarda guère d'advenir. La -belle ardait pour le gamin, s'affichait de bonne grâce. Lycas, avec -grand soin, m'indiquait leur manège. Cette conjoncture le poussa -quelque peu dans mon esprit, de quoi il fut charmé. Car il se flattait -que l'inconstance de ma sœur me la rendrait méprisable et que, n'étant -plus sous l'empire de la dame, je l'écouterais, lui, plus favorablement. - -Les choses furent ainsi pendant les premiers jours de notre visite chez -Lycas. Tryphœna se consumait pour Giton, qui la servait de grand cœur: -l'un et l'autre me chagrinaient fort. Cependant, Lycas dans son zèle à -me plaire, inventait, chaque jour, de nouveaux passe-temps. Doris, sa -jolie épouse, les embellissait de sa présence et de tels agréments que -j'eus bientôt oublié Tryphœna. Je confiai aux truchements ordinaires, -soupirs et regards noyés, le soin d'expliquer à Doris ma naissante -amour. Languissants, mes regards lui firent d'enthousiastes aveux, et -dans les siens brillait une flamme pareille. Cette éloquence muette -nous découvrit tout d'abord, avant même que d'avoir échangé une parole, -ce que nous ressentions avec tant de ferveur. - -La jalousie de Lycas, à propos de quoi j'étais édifié, m'obligeait à -garder le silence. De son côté, Doris ne se pouvait méprendre aux soins -dont m'accablait son homme. Dès que nous pûmes causer librement, elle -s'en ouvrit à moi. Je confessai la chose, en lui faisant valoir ma -résistance acharnée aux entreprises de Lycas. Mais elle me représenta, -la bonne robe! qu'il fallait user de politique. Guidé par son adresse, -je ne trouvai pas de meilleur expédient pour jouir de l'une que de -m'abandonner à l'autre. - -Cependant, Giton, épuisé, tâchait de réparer ses forces par un peu de -repos. Tryphœna revint alors à moi. Ses avances rebutées firent place -à la fureur. Sans cesse cramponnée à ma personne, elle eut bientôt -fait de découvrir ma double intrigue avec les deux époux. La première -ne lui causant aucun préjudice, elle ne s'en mit guère en peine, mais -elle résolut d'entraver la seconde. Pour cet effet, elle n'hésita pas -à informer Lycas de mes amours avec Doris. Plus sensible à la jalousie -qu'à la tendresse, le mari préparait sa vengeance, quand, heureusement -avertie par une femme de Tryphœna, Doris put se mettre à l'abri de -l'orage. Mais il nous fallut suspendre nos rendez-vous et nos ébats. - -Exécrant la perfidie de Tryphœna et l'ingratitude noire de Lycas, je -pris la résolution de quitter la place. La fortune me favorisa. Car, la -veille, un navire consacré à Isis et copieux en butin avait échoué sur -les écueils du voisinage. - -Giton se prêta de grand cœur à l'aventure, mécontent comme il était -et hargneux de voir Tryphœna ne plus se soucier de lui après l'avoir -séché jusqu'aux moelles. Ayant délibéré ensemble, nous prîmes, de -grand matin, la route vers la mer et nous entrâmes d'autant plus -facilement dans le navire qu'il avait pour gardiens les gens de Lycas -dont nous étions connus. Mais, pour nous faire honneur, les idiots -se mirent à nous escorter. Cela ne faisait pas notre affaire, nous -empêchait de larronner. Ce que voyant, je leur abandonnai Giton. Puis, -subrepticement, je me coulai dans une chambre attenante à la poupe que -décorait la statue de la Déesse. Je la spoliai d'une précieuse chasuble -et d'un sistre d'argent. Ensuite, j'enlevai de la cabine du pilote -quelques nippes de valeur. Enfin, glissant le long d'un funin, je -quittai le navire, aperçu de l'unique Giton qui, prenant congé de ses -gardes, me rejoignit dans peu d'instants. - -Aussitôt qu'il fut devers moi, je lui montrai le butin que j'avais -fait. Nous jugeâmes à propos de rallier Ascyltos chez Lycurgue: mais -nous ne pûmes y parvenir que le jour d'après. En abordant notre -compagnon, je lui narrai brièvement de quelle façon j'avais chapardé -la nef d'Isis et comment nous étions des victimes de l'amour. Il nous -conseilla de prévenir Lycurgue et de le disposer en notre faveur, lui -faisant connaître que les persécutions itératives de Lycas nous avaient -obligés d'avancer notre retour, sans prendre le temps de l'avertir. -Sur quoi Lycurgue nous promit son assistance indéfectible contre nos -persécuteurs. - -Chez Lycas, on n'éventa notre fuite qu'au lever de Doris et de -Tryphœna. D'habitude, nous assistions galamment à leur toilette -matinale. Aussitôt, Lycas met en campagne ses valets. On nous cherche -surtout du côté de la mer. Là, nos rabatteurs apprennent quelle visite -nous fîmes au tillac de la Déesse, mais rien encore du cambriolage. Car -la poupe du bâtiment regardait vers le large et son pilote n'était pas -rentré. - -Enfin, Lycas ne doutant plus de notre évasion, la rancœur de m'avoir -perdu le déchaîna contre Doris qu'il incriminait d'un tel essoine. Je -tairai les outrages, les voies de fait auxquels il se porta, car j'en -ignore le détail. Apprenez seulement que Tryphœna, instigatrice du -désordre, persuada Lycas de nous aller quérir chez Lycurgue près de -qui, certainement, nous étions réfugiés. Elle s'offrit même à être de -la partie, afin de dauber sur nous en proportion de nos méfaits. - -Les voilà donc en route et arrivant d'assez bonne heure, le lendemain, -au castelet. Nous étions sortis. Car Lycurgue nous avait conduits à -certaines héraclées que fériait un bourg voisin. Nos poursuivants -emboîtèrent le pas et finirent par nous trouver au temple, sous le -porche. Leur aspect nous troubla fort. Lycas de notre escapade se -plaignit à Lycurgue, en toute véhémence. Mais il fut reçu par notre -hôte d'un front impénétrable et d'un sourcil dédaigneux. Ce froid me -rendit l'audace. Malfaisants et honteux, ses stupres, je lui jetai -d'abord à la face, lui reprochant, à haute voix, les lubriques assauts -qu'il m'avait donnés, tant chez Lycurgue que dans sa propre demeure. -Tryphœna, qui s'ingéra de me contredire, n'en fut pas, non plus, la -bonne marchande. Je lui reprochai, devant les badauds qu'avait ameutés -notre dispute, ses appétits de goule, montrant, à l'appui de mon dire, -Giton crevé, moi-même presque démoli par cette chienne libertine. - -Les éclats de rire que chacun fit alors jetèrent nos ennemis dans un -étrange désarroi. Ils en eurent grand ennui et détalèrent au plus vite, -mais jurant tout bas de se venger. Comme ils virent que, dans l'esprit -de Lycurgue, nous avions pris les devants, ils résolurent de l'attendre -chez lui pour le détromper des couleurs dont nous l'avions berné. - -La fête s'acheva si tard qu'il nous fut impossible de regagner le -domaine. Lycurgue nous coucha dans une métairie qu'il possédait à -mi-chemin de sa résidence. Le lendemain, obligé de rentrer chez -soi pour affaires, il partit sans nous éveiller. Lycas et Tryphœna -l'attendaient au castelet, qui le surent flatter, circonvenir, de -manière si adroite qu'ils l'engagèrent à nous livrer entre leurs mains. -Lycurgue, cruel par nature et se truphant de garder sa foi, ne songea -plus qu'à nous rendre à nos ennemis. Il persuada Lycas d'aller chercher -main-forte, cependant que, lui-même, nous garderait à vue dans sa -propriété. - -Il regagna donc la villa et nous reçut du même air qu'aurait pu prendre -Lycas. Joignant les mains et prenant un air de circonstance, il nous -reprocha la témérité que nous eûmes de chercher à lui en imposer par -une accusation calomnieuse contre un de ses amis. Sans plus vouloir -nous entendre, il ordonna qu'on nous mît aux arrêts, Giton et moi, dans -notre chambre, faisant sortir Ascyltos, mais refusant de l'écouter sur -notre justification. Puis, ayant comme il faut chapitré nos geôliers, -emmenant Ascyltos, il s'en retourne au castelet. - -Pendant la route, son mignon de couchette eut beau alléguer des raisons -émollientes. Rien ne put adoucir Lycurgue: larmes, blandices, ni -prières. Cette dureté piqua si fort notre camarade qu'il résolut de -nous déprisonner. Dès le soir même, il se prit d'altercas et refusa -de coucher avec son amant, ce qui lui permit d'exécuter le plan qu'il -avait formé pour notre salut. - -Dès que la valetaille fut plongée dans le premier sommeil, prenant -sur son dos notre bagage et passant par une brèche du mur qu'il avait -remarquée, il atteignit, avant le jour, la métairie, entra sans nulle -encombre et vint à notre chambre. Nos gardiens en avaient fermé la -porte. Mais il était bien aisé de l'ouvrir, n'étant qu'une cloison de -voliges, de quoi il vint à bout par le secours d'un morceau de fer et -déboîta proprement la serrure, dont la chute nous éveilla. Car, en -dépit de la fortune adverse, nous dormions à poings fermés. - -Fatigués d'avoir assez avant dans la nuit prolongé la veille, nos argus -ronflaient de la belle manière. Nous fûmes seuls désendormis par le -tapage. Ascyltos nous dit brièvement tout ce qu'il avait fait pour -nous. Besoin ne fut d'autres explications. Pendant que je m'habillais -en hâte, l'idée me vînt d'assassiner nos geôliers d'abord et de -carroubler ensuite la villa. Je soumis ce projet à mes compagnons. -Ascyltos approuva le larcin, mais nous bailla congé d'en venir à bout -sans effusion de sang. Comme il savait les aîtres, il nous mena dans -un garde-meuble où nous prîmes le meilleur. Nous délogeâmes à pointe -d'aube et, déclinant les grandes routes, nous marchâmes jusques au -temps que nous pûmes nous croire en sûreté. - -Alors Ascyltos, reprenant haleine, se rigola hautement d'avoir friponné -Lycurgue, pingre, dont à notre copain la parcimonie baillait juste -raison de clabauder. Nul salaire pour tant de voluptueuses nuits. Une -table aride en vins et stérile en fricot. La lésine de Lycurgue était, -malgré sa richesse énorme, sordide au point qu'il se refusait les -choses nécessaires à la vie. - - _Il ne boit pas au sein du fleuve et ne saisit pas les fruits qui - s'offrent sur les eaux,_ - _Ce Tantale infortuné que géhenne le désir._ - _Pareille, la face d'un riche avare qui redoute éperdument_ - _Ce qu'il peut exécuter, qui remâche la soif dans sa bouche aride._ - -Ascyltos voulait rentrer dans Néapolis, le soir même. Je lui fis sentir -son étourderie. La police nous y chercherait apparemment. Il valait -mieux nous absenter, faire perdre ainsi notre piste aux argousins. -D'ailleurs, l'état de nos finances nous permettait une balade à travers -champs! Le conseil lui plut. Nous gagnâmes un hameau qu'embellissaient -maintes cassines et vide-bouteilles, où plusieurs de mes amis avaient -accoutumé de faire carousse pendant la verte saison. Mais voilà qu'à -mi-route une grosse pluie nous contraignit de quêter un abri dans -un prochain village. Nous entrâmes au cabaret. Là, d'autres piétons -s'étaient, comme nous, réfugiés pendant l'averse. Dans la confusion qui -régnait, nul ne s'inquiéta de nos personnes. Tandis que nous guettions -si le désordre ne nous fournirait pas quelque aubaine, Ascyltos aperçut -à terre un petit sac de bonne mine qu'il effaroucha sans que nul y prît -garde et qu'il trouva bien garni de pièces d'or. Cet heureux début nous -émoustilla. Mais, pour éviter toute réclamation, nous prîmes aussitôt -la porte de derrière. Un esclave y sellait des chevaux qui disparut, un -moment, pour aller, sans doute, quérir quelque chose qu'il avait oublié -au logis. Sitôt qu'il fut éloigné, je m'emparai d'une cape superbe que -j'avais aperçue enroulée au portemanteau de la plus riche selle. Nous -glissant tout le long des baraques, nous gagnâmes ensuite un bois peu -distant du village. - -Ayant percé jusqu'au fort du taillis, et jugeant le lieu sûr, nous -débattîmes plusieurs controverses touchant les manières de céler -notre pécune, dans la crainte qu'on nous arguât de larcin ou d'être -nous-mêmes larronnés. Enfin, nous résolûmes de coudre le magot en -la doublure d'une vieille tunique à moi, que je mis ensuite sur mes -épaules, après avoir chargé Ascyltos du manteau dérobé. Nous prîmes des -sentiers détournés pour regagner la ville. Mais, au sortir de la forêt, -nous entendîmes ces paroles de funeste augure:--Ils ne se peuvent -échapper; ils sont réfugiés à coup sûr dans le bois. Quêtons sous le -couvert afin de les appréhender plus aisément.» - -Oyant cela, nous envahit une terreur si grande qu'Ascyltos et Giton, -à travers les broussailles, décampèrent du côté de la ville. Je -rebroussai chemin et rentrai dans le taillis avec une précipitation -telle que je ne sentis pas de mes épaules tomber la précieuse tunique. -Enfin, brisé de fatigue, ne pouvant aller plus loin, je m'affalai au -pied d'un arbre, où je constatai la perte que je venais de faire. La -douleur me rend des forces. Je me lève pour chercher mon trésor. Temps -perdu! Oiseuse exploration! Abattu de lassitude et de chagrin, j'errai -au plus obscur du bois. J'y demeurai au delà de quatre heures. Enervé -cependant par cette affreuse solitude, je cherche, coûte que coûte, une -issue. Ayant fait à peine quelques pas, je vois venir à ma rencontre -une manière de campagnard. J'eus alors besoin de toute ma fermeté qui, -par bonheur, ne défaillit point. J'allai carrément à la rencontre de -mon homme, le priant de m'indiquer la route de Néapolis: car il y a -longtemps que j'erre sans pouvoir me tirer d'au milieu de ce bois. Pâle -comme la mort et crotté jusqu'aux yeux, mon état lui fit compassion. Il -me demanda si je n'avais rencontré personne. Ma réponse étant négative, -il me remit obligeamment sur mon chemin. Au moment de nous séparer, -nous aperçûmes deux hommes de sa connaissance qu'il appela et qui lui -dirent qu'ils avaient battu l'estrade sans rien découvrir, sinon une -méchante tunique, et, ils la firent voir. - -On croira sans peine que je n'eus pas le front de la réclamer, encore -que j'en connusse tout le prix. De quoi ma douleur ne fit qu'empirer. -Le cœur brisé par le rapt de mon trésor et ma faiblesse augmentant à -vue d'œil, je suivis lentement les rustres sans être aperçu d'eux. - -Il était tard quand j'arrivai à Néapolis. J'entrai dans un mauvais -bouchon où, plus qu'à demi-mort, Ascyltos gisait sur une paillasse. Je -m'effondrai de même sur la couche voisine, sans qu'il me fût loisible -de proférer un mot. Perturbé de ne plus voir la tunique dont il m'avait -confié la garde:--Qu'as-tu fait de notre robe?» interrogea-t-il d'une -voix saccadée. Je n'eus pas la force de répondre, sinon par un regard -piteux. Bientôt, me sentant réconforté, je lui fis, vaille que vaille, -le récit de ma déconfiture. Il crut d'abord que je lui en donnais à -garder. Malgré la rafale de larmes dont j'accompagnai mes serments, -il persistait à n'y pas croire, m'accusant de vouloir détourner sa -part de prise dans notre butin. Giton, plus consterné que moi-même, se -tenait debout, gardant un silence hébété. Son chagrin donnait encore de -nouvelles forces à mon désespoir. Mais ce qui me tourmentait par-dessus -tout, c'était de nous savoir traqués par les mouches de police. J'en -avertis Ascyltos, qui ne s'en émut guère, ayant tiré son épingle du -jeu. Il était, d'ailleurs, persuadé que nul ne s'aviserait de nous -chercher dans ce taudis, inconnus comme nous l'étions et n'ayant, au -surplus, frayé avec personne. - -Cependant, nous trouvâmes à propos de feindre une indisposition et -d'avoir, de la sorte, un prétexte à garder la chambre. Mais nous ne -pûmes y demeurer longtemps, car la monnaie se faisait rare au point -qu'il devenait opportun de bazarder quelques nippes afin de subsister. - -NOUS arrivâmes au marché sur le déclin du jour. Un bric-à-brac des -mieux fournis. C'étaient, pour la plupart, des objets de piètre valeur, -mais dont la brume servait à cacher les origines suspectes, la douteuse -provenance. Et comme, pour un motif pareil, nous avions apporté, en ce -lieu, un gaban venu de la foire d'empoigne, nous saisîmes l'occasion -favorable. Postés dans l'ombre, nous étalâmes un pan de notre -marchandise, dans l'espoir que sa beauté nous vaudrait quelque chaland. - -En effet, peu de temps après, un manant que je connaissais de vue, -escorté d'une particulière, s'approcha de fort près et se mit à -examiner attentivement notre manteau. Ascyltos, de son côté, jeta les -yeux sur les épaules de cet homme qui faisait mine de vouloir acheter -et resta figé de surprise. De mon côté, je n'étais point sans émotion. -Il me semblait reconnaître dans cet homme, celui qui avait trouvé -ma tunique parmi les broussailles. De fait, c'était bien lui. Mais -Ascyltos ne s'en remettant pas au témoignage de ses yeux et pour ne -rien emmancher à l'étourdie, perce jusqu'au bonhomme; sous prétexte de -marchander la précieuse tunique, il la tire doucement et la palpe à son -aise. - -Ode Fortuna caprice admirabonde! Le rustre n'avait pas encore soupesé -les ourlets d'une main curieuse. Même, il n'exposait ce vêtement que -par manière d'acquit, à la façon d'une guenille. - -Reconnaissant l'intégrité de notre magot, et que le vendeur portait une -face débonnaire, Ascyltos me prit à part:--Sais-tu, frère, dit-il, que -le trésor nous revient sur quoi je lamentais? Voilà notre bonne petite -frusque, avec y incluses toutes nos pépettes! Que faire? Par quel -stratagème revendiquer notre bien?» - -Pour moi, je me gaudissais fort, non seulement du profit, mais -encore de me sentir lavé, par cette conjoncture, d'une suspicion -très infamante. Je conseillai d'aller droit au but et de saisir les -tribunaux de l'affaire, si le manant rechignait à céder notre bien. - -Ce ne fut pas l'opinion d'Ascyltos:--Qui s'intéresse à nous dans ce -chien de pays? Qui voudra prêter l'oreille à nos allégations? Je -préfère, dit-il, remérer la tunique. Bien qu'elle soit à nous, ainsi -que nous l'avons pu constater, mieux vaut pour quelques sous faire -emplette du trésor et ne pas entamer une procédure ambiguë. - - _Que font les lois où, seule, règne la Pécune,_ - _Où la pauvreté ne saurait gagner un procès?_ - _Même ceux-là qui pratiquent à dîner l'ascétisme cynique,_ - _Impudemment, trafiquent de leur mandat._ - _Ainsi, la Justice n'est rien, sinon un encan_ - _Où le chevalier même, assis au tribunal, favorise qui le paie._» - -Par malheur, à part un dupundius et un, sicilique destinés à l'achat de -lupins ou de cicéroles, nous étions absolument fauchés. C'est pourquoi, -de peur que notre butin ne s'évanouît derechef, nous convînmes de -lâcher la main sur le prix du gaban, sûrs de compenser notre perte -légère par un gain des plus sérieux. Aussitôt donc que nous eûmes -l'étoffe déballée, cette donzelle qui, drapée d'un voile, faisait -société au campagnard, en inspecte jusqu'aux moindres coutures et, -posant ses deux mains sur la frange, se met à donner de la voix comme -pourceau qu'on égorge:--Les voici! je tiens mes deux voleurs!» - -Abasourdis par ces hurlements, nous saisissons, pour donner le change, -l'immonde tunique en lambeaux, nous écriant, sur le même ton, que ces -gens-là brocantent nos dépouilles. Mais la partie n'était pas égale. -La populace, conglomérée par nos abois, se tordait à nous entendre: -les uns revendiquant un habit des plus riches, les autres, une loque -ne valant pas d'être ravaudée. Mais Ascyltos vint à bout de calmer la -risée et, le silence acquis: - -Nous voyons bien que chacun prise très haut ses appartenances: qu'ils -nous rendent notre tunique et remportent leur gaban.» - -Combien qu'au rural, ainsi qu'à sa chipie, le troc parût duisant, -survinrent deux chicanous à tête de larrons qui, voulant escamoter le -gaban, insistèrent afin que, de part et d'autre, on remît à leurs soins -les effets contestés. Le tribunal, demain, serait saisi du différend. -Car il s'agissait moins, d'après eux, d'établir la propriété des hardes -en litige que de longuement rechercher laquelle des deux parties -justifiait le soupçon d'improbité. - -L'avis du séquestre agréait aux spectateurs. Mais voici que, du milieu -de la foule, sort un quidam chauve et le front garni de caruncules -tubéreuses: c'était une manière de solliciteur au contentieux. Il -s'empare du gaban et jure les Consentès qu'il le reproduira devant -le tribunal. Manifestement, le but de ces escogriffes était de faire -déposer notre gage entre leurs pattes et, l'ayant esbrouffé, d'empêcher -par la crainte d'une accusation de vol, notre comparution à l'audience. -Sur ce point, nous étions on ne peut plus d'accord. Le hasard adjuva -les désirs de chacun: indigné de nous voir mener ce train pour une -infâme penaille, le croquant jeta la tunique à la face d'Ascyltos et, -pour clore la dispute, demanda le dépôt en mains tierces du gaban, -seule cause de cette échauffourée. Ayant donc ainsi recouvré, comme -nous le pensions, notre belle monnaie. en un temps de galop nous vînmes -à l'auberge. La porte barricadée, nous fîmes des gorges chaudes tant -sur les hommes d'affaires que sur nos accusateurs. Ils avaient déployé -une telle finesse pour nous rendre nos écus! - -Nous commencions à découdre la fameuse tunique, afin d'en extraire les -jaunets, lorsque nous entendîmes un quidam s'informer près de notre -logeur sur ce qu'étaient les individus qui venaient d'entrer chez lui. -Cela m'atterra. L'homme à peine sorti, je courus dans la salle basse -m'informer de ce qu'il pouvait être. Là, j'appris qu'un licteur du -préteur, dont l'emploi est de recenser, pour les registres publics, -le nom de tous les étrangers, en apercevant deux qu'il n'avait pas -inscrits encore, s'était informé de notre pays et de nos occupations. - -Le marchand de soupe dévida ces commérages d'un air à me faire -soupçonner que son taudis n'était pas franc. Pour obvier à tout méchef, -nous résolûmes d'en sortir et de n'y rentrer qu'à la nuit. En partant, -nous donnâmes à Giton les ordres nécessaires pour qu'il nous fît à -souper. - -Nous voilà donc en marche. Evitant les quartiers du bel air, nous -déambulions parmi les ruelles borgnes, lorsque, à jour fermant et -dans un passage obscur, nous rencontrâmes deux femmes en grand habit, -de tournure avenante, que, d'un pas mesuré, nous suivîmes jusqu'à la -porte d'un oratoire. C'est là qu'elles entrèrent. Un murmure insolite -en venait jusqu'à nous, comme d'un centre mystique. A notre tour, -la curiosité nous fit pénétrer dans la chapelle, où nous aperçûmes -de nombreuses coquines. Elles hurlaient, pareilles aux bacchantes, -et secouaient dans leur main droite de petites figures de Priapus -envitaillées à faire peur. Ne fut loisible d'en apprendre davantage: -car, à notre aspect, le troupeau beugla de telle sorte que la coupole -de l'oratoire en fut ébranlée. Ces dames voulaient s'emparer de nous. -Mais, sans tarder, nous tirâmes nos grègues et nous en fûmes au logis. - -Nous gobelottions en paix, grâce au zèle de Giton, quand la porte -résonna sous des coups de heurtoir impudemment frappés.--Qui va là? -demandâmes-nous, pâlissant de crainte.--Ouvrez, répondit-on, et -vous l'allez savoir.» Pendant ce dialogue, la serrure branlante se -détacha d'elle-même et, par la porte ouverte, une femme entra, la -tête encapuchonnée. C'était la même qui, peu de temps auparavant, -exhortait le rural au manteau.--Vous pensiez donc me faire la figue? -nous dit-elle. Je suis la dariolette de Quartilla dont furent par vous -les sacra perturbés, dans l'oratoire de Priapus. Voici qu'elle vient -en personne à votre juchoir. Elle souhaite obtenir de vous un moment -d'entretien. Ne vous effarez pas. Elle n'accuse ni ne punira votre -erreur. Même, elle admire plutôt le dieu qui conduisit en cette ville -des jeunes hommes si courtois.» - -Nous gardions encore le silence, ne sachant que penser d'une telle -ouverture, lorsque nous vîmes entrer Quartilla elle-même, flanquée -d'une pucelette. Sur le bord de ma courte-pointe elle se vint échouer -où, longuement, elle pleura. Nous demeurions aphones, pantois et -sidérés devant cette incontinence lacrymale, cet étalage flegmatique -de désespoir. Quand enfin s'apaisa la bourrasque, elle écarta son -voile et, tordant les mains jusqu'à faire craquer ses doigts, nous -démasqua un visage irrité:--D'où vous vient, dit-elle, cette audace? -Qui vous enseigna le brigandage et l'imposture? Mais, que Fidius me -soit en aide! j'ai compassion de vous. Car nul, sans être châtié, ne -troubla nos mystères. En effet, ce pays abonde si fort en divinités -protectrices que les hommes y sont moins que les Dieux faciles à -trouver. Ne croyez pas, néanmoins, que je sois venue ici pour cause -de vengeance. Plus que l'affront reçu m'émeut votre jeunesse. Elle me -persuade que, par ignorance, vous commîtes cet inexpiable forfait. - -Sache donc que, la nuit dernière, je fus horripilée d'un frisson à tel -point glacial que je craignais un accès de fièvre tierce. Je demandai -au sommeil quelque rémission. L'ordre me fut, en songe, intimé de te -quérir et de lénifier par ton accortise l'impétueux de mes quérimonies. -Le souci de ma guérison n'est pas, toutefois, ce qui m'inquiète -davantage. Une alarme plus sérieuse me déchire les entrailles qui me -conduira jusqu'à la mort, à savoir qu'inspirés par la licence de votre -âge vous ne divulguiez ce qu'ont saisi vos regards dans la chapelle de -Priapus et profaniez, devant le monde, la religion des Dieux. A vos -genoux tendent mes paumes ouvertes. Je vous obsècre et vous supplie de -ne pas tourner en dérision nos offices nocturnes, de ne point afficher -les arcanes immémoriaux dont la plupart de nos mystes eux-mêmes ne -soupçonnent pas le rituel. - -Ayant achevé sa déprécation, les larmes de Quartilla redoublèrent, avec -une abondance de furieux soupirs. Elle presse contre mon lit son visage -et sa poitrine.--Madame, lui dis-je, ému de crainte et de miséricorde, -tiens-toi l'esprit en repos sur la double fin de ta visite. Oncques -n'ébruiterai quoi que ce soit de vos sanctimoniales observances. Quant -à la fièvre tierce, puisqu'un songe t'informa que je possède les vertus -et complexions pertinentes à sa cure, nous adjuverons la providence des -Dieux, même au péril. de notre vie.» - -Cette promesse lui rendit la gaîté. Passant des larmes aux rires, elle -me baise étroitement et peigne mes cheveux qu'elle ramène en boucles -sur l'oreille:--Je fais trêve, dit-elle, et vous remets votre offense. -Que, pourtant, si vous n'eussiez acquiescé au traitement que je désire, -dès demain une troupe de braves eût tiré contre vous raison de cette -injure et soutenu ma dignité. - - _Turpide est le mépris, l'impératif, luisant de gloire._ - _Il me plaît élire mon chemin au gré de mes caprices._ - _Car le sage, raisonnablement, apaise les querelles par le mépris_ - _Et, pardonnant aux vaincus, il triomphe deux fois.»_ - -Battant des mains, elle se creva de rire, tout à coup, d'une telle -furie que nous en eûmes peur. Dans son coin, la camériste, qui était -advenue la première, se tordait comme sa maîtresse. La bambine entrée -avec Quartilla ne tarda point à suivre leur exemple. - -Tout résonnait de leurs éclats. On se fût cru dans une baraque de -morions. Entre temps, stupéfaits de leur brusque saute d'humeur, -incertains, nos regards se posaient tantôt sur les pécores et tantôt -sur nous-mêmes. Quartilla reprend enfin la parole.--J'ai fait le -nécessaire, dit-elle, pour que, de la journée, il n'entre âme qui vive -dans cette maison; de telle sorte que, sans crainte des fâcheux, tu -pourras m'insinuer aisément le remède contre la fièvre que tu m'as -promis.» - -A ces mots, Ascyltos demeura vaguement hébété. Quant à moi, plus -frigide soudain qu'un hiver des Gaules, je restai sans émettre quelque -son que ce fût. Néanmoins, je comptais sur le muscle de mes compagnons -et de moi pour donner à l'aventure une issue galante. - -En effet, trois petites fumelles, si quelque méchant dessein les -liguaient contre nous, l'eussent-elles jamais emporté sur un trio de -mâles qui, à défaut d'autre mérite, gardaient pour coadjuteur les -solides attributs de leur sexe. Et, certes, nos reins étaient déjà -fortement ceinturés. Même, en cas d'assaut, j'avais ordonné mon plan -de bataille. J'engagerais l'action avec Quartilla, Ascyltos avec la -servante et Giton avec la parthénie. - -[Tandis que je roulais, en mon esprit, ces choses, Quartilla me -requit de soigner sa fièvre tierce. Mais, bientôt, déçue de l'espoir -qu'elle fondait sur ma vaillance, elle déguerpit, furibonde, pour nous -envahir peu après, en compagnie d'estaffiers inconnus qui, sur son -commandement, nous charroyèrent dans un palais très superbe]. - -Ce fut un coup de foudre. Toute constance nous abandonna et, dans notre -malencontre, la mort nous apparut inéluctable. - -Moi, cependant:--Je te supplie, madame, si tu nous réserves de plus -tristes aventures, achève-les d'un seul coup! Nous n'avons pas de tels -forfaits sur la conscience que la torture doive, par surcroît, aggraver -notre exécution.» - -La suivante, qui s'appelait Psyché, sur le parquet diligemment étendit -une couverture et sollicita mes génitoires glacées par mille morts. -Ascyltos avait dans son pallium enfoui sa tête, n'ignorant pas combien -il est périlleux d'intervenir dans les secrets d'autrui. [Sur ces -entrefaites] la péronnelle sort de son giron deux sangles vigoureuses -dont elle m'attache, tour à tour, les pieds et les mains. - -[Ainsi garrotté, je lui représentai que ces comportements n'étaient -pas un bon moyen que prenait sa maîtresse pour venir à bout de la -démangeaison qui lui tenait le bas-ventre:--D'accord, répondit-elle, -mais j'ai sous la main un électuaire plus efficace et plus prompt.» -Aussitôt, elle apporte une timbale pleine de satyrion. - -A force de débiter des boniments de femme saoule et, tout en se payant -ma tête, elle fit si bien que j'eusse ingurgité la drogue: mais -Ascyltos, ayant naguère ses blandices rebuté, sur son dos elle jeta la -dernière prise de satyrion, sans qu'il s'en aperçût]. - -Comme la conversation languissait:--Et moi, dit Ascyltos, suis-je pas -digne de boire?» La camériste, trahie par mon sourire, applaudit des -deux mains:--Cavalier, dit-elle, je t'en ai donné; même tu as seul vidé -le gobelet jusqu'à la lie. - ---Vère! interjecta sa maîtresse. Notre Encolpis n'a donc pas humé toute -la dose?» Cette galéjade nous fit rire plaisamment. Giton lui-même ne -put tenir jusqu'à la fin son sérieux, depuis surtout que la pucelette -se fut emparée de son visage, couvrant de baisers le petit drôle, qui -n'y répugnait pas. - -J'aurais, dans ma détresse, appelé au secours. Mais outre que personne -au monde n'eût branlé pour notre défense, avec une épingle à cheveux, -Psyché, quand j'attestai la foi des Quiritès, me lardait les mâchoires, -tandis que la fillette armée d'un pinceau qu'elle avait elle-même -imbibé de satyrion opprimait Ascyltos. - -Pour comble d'infortune, survint un cinède paré d'une gausapa vert -myrte, retroussé jusqu'au nombril, qui, tantôt, en dansant, nous -amignardait à grands coups de fesses, tantôt nous inquinait de baisers -cadavéreux. Quartilla, une verge de baleine à la main et ses jupes -enroulées autour de la ceinture, lui commande enfin de donner répit à -notre gêne. Sur quoi nous sacrâmes l'un et l'autre, par des mots très -religieux, que périrait avec nous un arcane si secret et clandestin. -Là-dessus entrèrent maints lutteurs de gymnase qui nous oignirent d'une -huile très noblement parfumée. - -Oubliant alors notre courbature, nous endossâmes des robes de fête et -prîmes le chemin d'une salle voisine. Trois lits étaient dressés autour -d'un couvert de la plus grande magnificence. Invités à nous étendre, -l'appétit aiguisé par de mirifiques hors-d'œuvre, nous versons à flots -dans notre gésier le vin de Falernum. Après avoir mangé force vivres -délicats, le sommeil nous gagnait peu à peu:--Qu'est-ce à dire, se mit -à rugir Quartilla, et pensez-vous être ici pour dormir sachant que -cette nuit est la vigile de Priapus?» - -Comme Ascyltos, grevé de tant de maux, roupillait de grand cœur, -Psyché, qui n'avait point oublié ses rebuffades, lui frotta longuement -le visage de suie, et d'un tison éteint, sans qu'il en eût conscience, -badigeonna sa bouche, ses épaules et ses bras. Moi-même, harassé de -tant de maux, je prenais un avant-goût du sommeil. A notre exemple, -tant au dehors que dans le triclinium, la valetaille ronflait à dire -d'expert. L'un gisant sous les pieds des convives, l'autre adossé -à la muraille, un troisième étayé par le chambranle de la porte, -ils cuvaient tous leur vin pêle-mêle, tête contre tête. Les lampes, -cependant, exhaustes de liquide, éparpillaient une lumière ténue -et défaillante, lorsque deux Syriens voulant rafler une bouteille, -s'insinuèrent dans le triclinium. Tandis que, près d'un dressoir -couvert d'argenterie, les deux vauriens se disputent leur aubaine, -elle se brise entre leurs doigts. Table, vaisselle plate, buffet, -tout dégringole. Même, une coupe, tombant de haut, va briser le crâne -d'une servante qui dormait sur un lit voisin. A ce choc inattendu, la -malheureuse hurle, dénonçant les voleurs et suscitant les ivrognes. -Pris la main dans le sac, les Syriens, venus en quête d'une proie, se -laissent adroitement tomber sur un deuxième lit: et de ronfler comme -s'ils avaient pioncé depuis longtemps. - -Déjà réveillé en sursaut, le tricliniarchès infusait de l'huile aux -quinquets moribonds. Déjà les esclaves, s'étant bouchonné les yeux, -reprenaient leur office, quand l'arrivée d'une cymbaliste, faisant -claquer ses cuivres, nous remit tous sur pied. - -On recommença donc à manger sur nouveaux frais. Quartilla, derechef, -nous éperonne à boire; le vacarme des cymbales accroît la gaillardise -des soupeurs. Et le cinède reparaît aussi, fastidieux entre les hommes -et digne commensal d'une pareille maison, qui, après avoir battu la -mesure en gestes saccadés, expectore ces vers: - - _Ici, venez ici, les spatalocinèdes!_ - _Marchez! courez! volez!_ - _Cuisses hospitalières! fesses agiles! mains expertes!_ - _Bougres neufs! vieilles tantes! eunuques de Délos!_ - -Ayant fini son couplet, le pied plat m'insalive d'un baiser très -immonde. Bientôt, il grimpe sur mon lit et me déshabille malgré moi. -Longuement il ahane sur ma braguette. Mais en vain. Des ruisseaux de -pommade à l'acacia fluaient, avec la sueur, de sa tête graisseuse. Tant -de craie enfarinait ses joues pleines de rides que vous les eussiez -prises pour un mur débué par les grandes pluies. - -Je ne pus retenir davantage mes pleurs, envahi par la plus noire -tristesse.--De grâce, madame, dis-je à Quartilla, est-ce l'embasicète -que tu as chargé de me bourreler?» Mais elle, frappant légèrement des -mains:--Que voilà donc un habile homme et qui me fait une question -d'esprit! Ne sais-tu pas que l'incube s'appelle en grec embasicète?» - -Alors, ne voulant pas que mon associé fût mieux partagé que -moi-même:--Par ta Foi, repris-je, Ascyltos, dans ce triclinium, chôme -seul notre fête. - ---C'est juste, répond-elle. Qu'on donne à Ascyltos l'embasicète!» -Aussitôt fait que dit. Le cinède changea de monture et, passant à mon -copain, l'écrasa sous son derrière et ses embrassements. Debout, au -milieu du combat, Giton, à force de rire, s'endommageait les intestins. - -L'ayant considéré avec attention, Quartilla s'enquiert du bel -enfant.--A qui appartient-il? - ---C'est mon amant, répliquai-je. - ---Pourquoi donc ne m'a-t-il point donné l'osclage?» Et, vers soi -l'attirant, elle baise Giton à pleines lèvres. Bientôt elle glisse -la main dans la fente de sa robe, dégage les charmes neufs du bel -enfant. Puis elle ajoute:--Demain, avec ce bibelot, je préluderai à -mes plaisirs. Mais, pourvue ce soir, je ne saurais goûter un banal -ordinaire, m'étant le bas-ventre gorgé d'un très robuste ânon.» A ces -mots, Psyché, riant, s'approcha de sa maîtresse et lui coula je ne -sais quel propos dans l'oreille:--Oui, oui! dit Quartilla, c'est fort -bien avisé. Pourquoi non? L'occasion est admirable. Il faut dévirginer -notre Pannychis.» Là-dessus, on introduit une môme assez gentille, ne -paraissant guère plus de sept ans, la même qui, dans cet après-midi, -avait chaperonné Quartilla dans notre bouge. Tout le monde applaudit et -réclame, sur-le-champ, la consommation des épousailles. - -Je demeurai stupide; puis j'affirmai que, d'une part, Giton, gamin des -plus vérécondieux, n'oserait devant tous effectuer l'expérience; que, -de l'autre, Pannychis n'était pas en âge de supporter, comme une femme, -la douloureuse prélibation: - ---Bon! répartit Quartilla, étais-je plus nubile quand je perdis mon -pucelage? Que me soit adverse Juno si je me rappelle avoir oncques été -vierge! Fillette, je badinais avec des polissons de mon âge; puis, les -années avançant, j'accordai mes faveurs à des cadets plus robustes, -jusqu'au temps que je sois parvenue aux heures où nous sommes. De là, -sans doute, l'origine du proverbe: _Qui l'a porté vedeau, peut aussi le -porter taureau._» - -Donc, et de peur qu'en secret mon amant n'endurât de plus graves -méchefs, je me levai pour concourir à l'office nuptial. - -Déjà, Psyché enroulait un flammeum sur le chef de la petite. Déjà, -l'embasicète marchait en paranymphe, portant à la main le brandon -d'hyménée. Suivait un long troupeau de vaches imbriaques applaudissant -de tout leur cœur. Le thalamus, drapé conformément aux rites, -s'érigeait dans la grand'salle. - -Alors Quartilla, incendiée par l'aspect de cette paillardise, soudain -se leva, puis, agrippant Giton, l'emporta vers la chambre d'amour. -Sans nul doute le petit babouin se laissait faire avec plaisir, tandis -que sa partenaire oyait sans épouvante ni tristesse le nom terrible de -l'Hymen. - -De sorte qu'après qu'on les eut couchés ensemble et mis sous clef, -nous restâmes assis sur le pas de la porte, Quartilla surtout, qui, -par une fente ingénieusement ouverte, appliquait un œil curieux, -observant le jeu puéril avec une attention libidineuse. Et moi, vers -ce spectacle elle me traîna aussi d'une main défaillante. Dans cette -posture, nos visages s'effleuraient; tout le temps que lui laissait -Giton et Pannychis, agitant les lèvres, elle me frappait sur les joues -de baisers furtifs. - -[J'étais si las des familiarités de cette pute que je ne pourpensais -que d'évasion. J'en déclarai le dessein au fuligineux Ascyltos qui -l'approuva beaucoup. Il espérait fuir, en même temps, les vexations de -Psyché. Rien plus facile. Mais Giton restait enfermé dans la chambre -et nous voulions soustraire le gamin aux fureurs de ces dévergondées. -Tandis que nous cherchions un expédient, Pannychis se laissa choir, -en jouant du serrecroupière, tandis que, démonté par le poids, Giton -suivit sa combrecelle au pied du lit. Heureusement il en fut quitte -pour la peur. Mais la petite, légèrement blessée au front, s'écria -d'une telle violence, que Quartilla, épouvantée, s'engouffra dans la -chambre en coup de vent. Ce qui nous permit de lever le pied sans -demander notre reste. Promptement, nous galopâmes jusqu'à l'auberge et, -sur-le-champ,] nous étant fourrés dans les draps, nous passâmes libres -d'inquiétude le restant de la nuit. - -[Le lendemain, comme nous sortions du logis, nous rencontrâmes deux de -nos ravisseurs. Ascyltos, dès qu'il les eut remembrés, fondit sur l'un -d'eux avec ardeur; puis, l'ayant mis hors de combat et dangereusement -blessé, il me vint seconder contre l'autre. Celui-là se défendit si -vaillamment qu'il nous vulnéra tous les deux, mais de sorte légère, et -fut assez adroit pour décamper sans la moindre égratignure.] - -Le troisième jour était venu, embelli par la perspective d'une -crevaille exorbitante, pareille au suprême festin des gladiateurs. Mais -navrés comme nous l'étions, nous trouvâmes plus expédient de fuir que -de rester en repos. C'est pourquoi, [nous revînmes diligemment à notre -hôtellerie. Nos plaies étaient sans gravité. Une fois recousues, nous -les pansâmes avec de l'huile et du vin. - -Cependant nous avions laissé un de nos ennemis sur le carreau, et la -crainte d'être découverts nous angoissait.] Nous délibérions ainsi, -très affligés, sur les mesures à prendre pour éviter la tempête -imminente, lorsqu'un officieux d'Agamemnon interrompit nos spéculations -funèbres:--Hé quoi! dit-il brusquement, ne savez-vous pas chez qui -l'on dîne aujourd'hui? C'est Trimalchio, le richomme, qui, dans son -triclinium, possède une horloge près de quoi un buccinateur l'avertit -de la fuite des jours et des moments perdus.» Aussitôt, oubliant les -maux passés, nous reprenons sans tarder nos habits. Giton, qui avait -consenti jusqu'alors à nous servir d'esclave, reçoit l'ordre de nous -accompagner au bain. - -A peine harnachés, nous déambulons, sans autre souci que de -vadrouiller. Des joueurs étaient groupés autour d'une barrière. Nous -approchons. Le premier objet qui frappa nos regards fut un vieillard -chauve, engoncé dans une camisole feuille-morte, s'exerçant à la paume, -entre force cadets aux longs cheveux bouclés. Nous n'admirions pas tant -cette belle jeunesse que le paterfamilias, qui pelotait, en chaussons, -avec des balles couleur de prase. Dès qu'une de ces balles avait touché -terre, on la mettait au panier, cependant qu'un naquet, pourvu d'une -sacoche bien garnie, en fournissait inépuisablement les joueurs. - -Nous aperçûmes des choses nouvelles. Entre autres, deux eunuques debout -aux extrémités de la piste. L'un tenait un pot de chambre d'argent, -l'autre recensait les éteufs, non ceux-là qui vibraient entre les mains -des partenaires, mais qui jonchaient le sol. - -Comme nous admirions tout ce faste, Ménélaüs vint à nous:--Voilà, -dit-il, voilà Trimalchio chez qui vous popinez ce soir. En doutez-vous? -cette partie que vous voyez, n'est autre chose que l'apéritif.» - -Ménélaüs parlait encore, quand Trimalchio fit craquer ses doigts. A ce -geste l'eunuque au pot de chambre vint mettre son bassin à la portée -du joueur, lequel, ayant sa vessie exonéré, demanda qu'on lui donnât -à laver, puis épongea ses doigts aux boucles d'un mignon. Il serait -long de consigner toutes les bizarrereries de Trimalchio. Enfin, nous -gagnâmes les Thermes. Après avoir pris une chaude et sué à notre aise, -nous passâmes au rafraîchissoir. - -[Illustration: _Abasourdis par ces hurlements, nous saisissons, pour -donner le change, l'immonde tunique en lambeaux._] - -Déjà Trimalchio, enolié d'aromates, les faisait déterger, non avec -de vulgaires linteaux, mais bien avec un peignoir de la plus fine -estame. Cependant, trois masseurs iatraliptès sablaient le Falernum -en sa présence, et, comme en se pelaudant à propos de boire, ils en -humectaient le sol:--Buvez! dit Trimalchio. C'est du vin de ma bouche.» -Bientôt, on l'enveloppa dans une gausapa écarlate. Puis on l'étendit -sur une litière que devançaient quatre piqueurs adornés de phaleræ, -ainsi qu'une voiture à bras où se pavanaient les délices de Trimalchio, -enfant vieillot, chassieux et plus vilain que son maître lui-même. -Tandis qu'on l'emportait, un tibicen vint à lui, tenant des flageolets, -et, penché, à son oreille, comme pour dire quelque secret, ne cessa de -flûter pendant tout le chemin. Nous suivîmes, repus d'admiration, et -nous arrivâmes, en même temps qu'Agamemnon, à la porte du palais, sur -le jambage de laquelle m'apparut un écriteau, avec cette inscription: - - +------------------------------------------------------------+ - | TOVT ESCLAVE | - | QVI SANS LE CONGÉ DV PATRON SORTIRA | - | CENT FOIS RECEVRA LES ÈTRIVIÈRES | - +------------------------------------------------------------+ - -A l'entrée, se tenait un portier vert, sanglé d'une ceinture cerise; -dans un plateau d'argent, il écossait des pois. Au-dessus du seuil -pendait une cage d'or renfermant une pie aux ailes bigarrées, qui -saluait de ses cris les allants et venants. - -Tandis que, plongé dans la stupeur, j'admirais tout cela, bouche bée, -je pensai me laisser choir de peur et me casser les jambes. A senestre, -près de la loge du suisse, était peint un molosse enchaîné, avec cette -inscription en lettres capitales: GARE AV CHIEN! Et mes compagnons -de dauber sur moi. Ayant repris haleine, je continuai l'examen des -fresques peintes sur les murs. On y voyait un marché d'esclaves, -portant au col une pancarte, avec des légendes. Et Trimalchio lui-même, -les cheveux dénoués, tenant un caducée, entrait dans Rome sur un char -conduit par Minerva. Plus loin, il apprenait à ratiociner, puis était -nommé Dispensateur, toutes choses que le peintre avait curieusement -élucidées par de multiples inscriptions. A l'extrémité de la galerie, -Mercurius enlevait, par le menton, Trimalchio encore, et le déposait -sur le siège le plus élevé d'un tribunal. Auprès, était Fortuna, riche -de sa corne, et les trois Parques filant une quenouille d'or. - -Je notai de plus, à l'extrémité de cette galerie, une troupe de -coureurs qui, sous la direction d'un écuyer, s'entraînaient à la -vitesse. En outre, dans un coin, je vis une grande armoire. Là, dans -un reliquaire, des Larès d'argent, une statuette de Vénus, et, non de -médiocre taille, une pyxide en or qu'on me dit contenir la première -barbe de notre amphytrion. - -Alors, je me pris à interroger l'ostiaire:--Quelles sont, demandai-je, -ces figures au milieu de l'atrium?--L'_Ilias_ et l'_Odyssea_, -répondit-il, et, vers la senestre, les jeux de gladiateurs donnés par -Lénas.» - -Nous n'avions pas loisir d'en regarder plus long. - -Nous avançâmes vers le triclinium. Au seuil, le Procurateur recevait -des comptes. Mais ce qui nous estomira davantage, ce furent des -faisceaux avec des haches, appendus en trophées au chambranle de -l'huis, et dont la partie inférieure se terminait par une sorte -d'éperon en bronze qui, supportait cette inscription: - - A G. POMPEIVS TRIMALCHIO - SEVIR AVGVSTAL - CINNAMVS DISPENSATEVR. - -Au-dessous, brûlait une lampe double suspendue à la voûte. Sur les -montants de la porte, deux tablettes étaient accrochées, dont l'une, si -j'ai bonne mémoire, contenait ces mots: - - +------------------------------------------------------------+ - | LE III ET LA VEILLE DES KAL. DE JANV. | - | NOTRE G. SOVPE DEHORS | - +------------------------------------------------------------+ - -L'autre faisait paraître les phases de la lune, l'image peinte des sept -étoiles, et, marqués par des clous, les jours heureux ou malheureux. -Au moment où, soûls de voluptés, nous allions pénétrer, enfin, dans la -salle à manger:--_Du pied droit!_ nous cria un esclave commis à cet -office. Sans doute, nous trépidâmes quelque peu, dans la crainte que -l'un des convives ne transgressât le précepte. Enfin, nous partions -uniformément du pied droit, lorsqu'un autre serf, en purette, se vint -abattre à nos genoux, suppliant notre faveur de le soustraire aux -peines immanentes; car la prévarication était légère qui le mettait en -péril: avaient été soustraits au bain les vêtements du dispensateur -dont il avait la garde, qui valaient à peine X. H. sestercius. Nous -voilà donc retirant le pied droit. Dans son cabinet, le dispensateur -nombrait des écus d'or. Nous le priâmes de remettre à l'esclave sa -peine. Superbe, il nous toisa, et:--Ce n'est pas tant la perte dont je -suis ému, que l'incurie de ce bélître. Ma robe de chambre il a perdue, -qui me fut donnée, à mon jour natal, par un certain client. Tyrienne, -sans doute, mais, une fois déjà, elle avait été lavée. Quoi qu'il en -soit, je vous accorde la grâce du vaurien.» - -Pénétrés d'une si noble munificence, nous étions à peine de retour -dans le triclinium que le serf au profit duquel nous avions manifesté -se porta derechef à notre rencontre. Il nous surprit étrangement par -la fureur de ses embrassades multipliées et drues, avec force louanges -pour notre humanité:--Au surplus, dit-il, vous saurez à l'instant -qui vous avez obligé. Le vin dominical est dans la main du garçon de -l'échansonnerie; or, c'est moi qui tiens la coupe et vous en tâterez.» - -Enfin, après tous ces retards, nous nous couchons à table. Des pages -d'Alexandrie, sur nos mains, infusent l'eau de neige, immédiatement -suivis par des pédicures très agiles, qui font nos pieds et rognent -nos ongles, d'une adresse merveilleuse: ce que faisant, nul ne gardait -le silence, mais, vaquant à leur fâcheux emploi, ils l'agrémentaient -de chansons. Je fus curieux d'expérimenter si la livrée tout entière -chanterait de même. Pour cela, je demandai à boire: un garçon plein -de zèle me servit, sur-le-champ, non sans me régaler d'une acide -complainte. Pareillement faisaient tous les gens de la maison, sitôt -qu'on leur demandait quelque office. Hanter vous eussiez cru un chœur -de pantomimes et non le triclinium d'un paterfamilias. - -Entre temps on apporta les promulsis, de tous points magnifiques; -les convives sur leurs lits ayant déjà pris place, à la réserve de -Trimalchio auquel, par une incongruité nouvelle, on réservait le haut -bout. Au milieu de la table, dans une manière de plateau, se prélassait -une bourrique en métal de Corinthe, portant sur le dos un bissac -dont les poches contenaient, l'une des olives blanches, l'autre des -olives noires. Flanquaient l'ânon deux plats circulaires. Sur leurs -marges étaient gravés le nom de Trimalchio et le poids du métal. Tels -porte-assiettes, réunis en arceaux, présentaient des loirs saupoudrés -de sésame et arrosés de miel. Sur un gril d'argent fumaient des -andouillettes. Sous le gril s'étageaient des prunes syriaques et des -pépins de migraine. - -Nous entamions déjà cette noble chère quand, au rythme d'une symphonie, -Trimalchio fut apporté. Ses esclaves le couchèrent sur de menus -oreillers, ce qui fit pouffer quelques étourdis. Le personnage y -prêtait d'ailleurs. Sa tête rase émergeait d'un pallium cramoisi; -autour de sa nuque, emmitoufflée dans ce vêtement, il avait, par -surcroît, tortillé une serviette à bandes énormes, dont les franges -pendaient çà et là. Au petit doigt senestre il portait un large anneau -faiblement doré, puis, au bout du quatrième, une petite bague qui me -sembla d'or pur, avec des incrustations en forme d'étoiles, du plus -brillant acier. Pour ostenter d'autres richesses encore, il découvrit -jusqu'à l'épaule son bras droit orné d'un bracelet d'or et d'un cercle -d'ivoire, que rehaussaient des agréments de métal poli. Ensuite, curant -ses dents avec une épine d'argyrose: - -Mes excellents bons, dit-il, je n'avais, en ce moment, aucun désir de -me mettre à table: mais ne voulant pas que mon absence mît plus de -retard à vos ébats, j'ai quitté un divertissement qui m'agréait fort. -Souffrez néanmoins que j'achève ma partie. - -Un page le suivait, portant la table à jeu en bois de térébinthe avec -des tesseræ de cristal, et, ce qui me parut du dernier galant, au lieu -de jetons blancs et noirs, de grosses médailles d'argent et d'or. Mais, -tandis qu'il dégoisait, en jouant, les plus abjectes pantalonnades et -que nous poussions encore une brèche parmi les hors-d'œuvre, on nous -apporte, dans le monte-plats, un corbillon sur lequel une galline en -bois sculpté, les ailes étendues en rond, semblait couver des œufs. -Aussitôt, deux esclaves approchent, et, la symphonie bourdonnant de -plus belle, ils se mirent à scruter la paille. Ils en sortent des œufs -de paon qu'à la ronde ils impartissent. Alors, se tournant vers nous, -Trimalchio:--Amis, dit-il, c'est par mon ordre que l'on a caché des -œufs de paon sous le ventre de la poule; mais, Herculès à moi! j'ai -lieu d'appréhender qu'ils ne soient déjà couvis; regardons toutefois -s'ils sont encore mangeables.» A cet effet, nous recevons des cuillers -ne pesant pas moins d'une demi-livre. Nous brisons la coque de ces œufs -très artistement boulangée en pâte ferme. J'étais sur le point de jeter -le mien, car je pensais y voir déjà grouiller un paonneau, lorsqu'un -vieux pique-assiette m'arrêta:--Il y a là, me dit-il, je ne sais quelle -friandise.» Je finis de rompre la coquille et trouvai, dans une farce -de jaunes d'œufs bien poivrée, un bec-figue des plus gras. - -Cependant Trimalchio, ayant fini de jouer, ordonne qu'on lui resserve -tous les plats dont nous avons tâté. D'une voix haute, il proclame -que si quelqu'un souhaite encore du vin miellé, il en peut boire son -comptant, lorsque, au signal nouveau donné par l'orchestre, un chœur -chantant d'esclaves emporte la desserte. Au milieu du fracas vint à -tomber une patène d'argent. Croyant bien faire, un garçon d'office -tente de la ramasser. Mais Trimalchio, qui l'aperçoit, ordonne de -souffleter l'esclave par manière d'objurgation et de jeter l'assiette -aux épluchures. Sur quoi un valet, préposé au garde-meuble, de la -balayer avec d'autres rebuts. - -Après cela, une entrée de deux Æthiops chevelus, portant des utricules -pareilles à celles qu'on emploie pour faire tomber la poussière de -l'amphithéâtre, qui nous donnèrent à laver, non avec de l'eau claire, -mais avec un très bon vin. - -Chacun loua le maître pour ces élégances. Mais Trimalchio, prenant la -parole:--Mars, dit-il, prise l'Egalité. C'est pourquoi j'ai ordonné -d'assigner à chacun sa table. En même temps, l'escafignon de ces -puants esclaves et leur chaleur nous importuneront moins.» On apporte, -aussitôt, des fiasques de verre, méticuleusement bouchées de plâtre. A -leur goulot pendait l'écriteau que voici: - - +------------------------------------------------------------+ - | FALERNVM OPIMIEN | - | DE CENT FÉVILLES. | - +------------------------------------------------------------+ - -Tandis que nous lisions ces étiquettes, battant des mains, Trimalchio -s'écria:--Heu! heu! cela est donc! le vin dure plus que l'homme -transitoire! Faisons carrousse et buvons à pocharder la lune. Le vin, -c'est la vie! Celui que je vous offre est de l'opimien authentique. -Hier, je traitais à souper de plus honnêtes gens que vous; néanmoins, -le vin qu'on leur présenta n'égalait point celui-ci.» - -Comme nous popinions, flagornant d'un ton pénétré la magnificence de -notre hôte, un esclave posa sur la table une larve d'argent, squelette -en miniature, si bien ajusté que les articulations et les vertèbres -se mouvaient en tous sens, de la meilleure grâce. Puis, ayant saisi -la poupée, au moyen d'une ficelle intérieure il lui donna plusieurs -sortes d'attitudes, la prenant tour à tour et la remettant au milieu du -couvert, jusques au temps que Trimalchio se mit à déclamer: - - _Heu! heu! malheur à nous! l'homme, tout entier, n'est qu'un pur - néant!_ - _Combien fragile notre existence! Et pendue au plus cassant des - fils!_ - _Ainsi nous serons tous, quand Orcus nous emportera._ - _Donc, vivons au mieux, tant que vivre nous est permis._ - -Le myriologue et nos courbettes furent interrompus. Un deuxième service -qui, à la vérité, ne répondait guère à notre désir, parut en même -temps. Néanmoins, une curiosité nouvelle fixa bientôt les regards de -la compagnie. C'était un globe en manière de surtout, dont l'orbe -était paré des signes du zodiaque. Au-dessus de chaque peinture, le -majordome avait placé des mets qui, par leur essence ou leur forme, -se pouvaient rattacher à ces constellations. Sur le Bélier, des pois -chiches (pois du bélier); sur le Taureau, une pièce de bœuf; sur les -Gémeaux, une paire de testicules et de rognons; sur le Cancer, une -couronne; sur le Lion, des figues africaines; sur la Vierge, une vulve -de truie érigone; sur la Balance, un peson qui, d'un côté, soutenait un -poupelin, de l'autre, une croustade; sur le Scorpion, une scorpène; sur -le Sagittaire, un ώτοπετὴς, lièvre cornu; sur le Capricorne, un homard; -sur le Verseau, une oie; sur les Poissons, deux mulets. Au centre, le -plus beau gazon du monde, fraîchement tondu, supportait un rayon de -miel. - -Entre temps, un éphèbe égyptien offrait du pain chaud, à la ronde, -en un petit four d'argent, et, d'un fausset impitoyable, écorchait -un couplet emprunté à la _Farce de l'Assa fœtida_. Sans beaucoup -d'enthousiasme, nous nous préparions à donner l'assaut, car les mets -étaient du dernier commun, lorsque Trimalchio nous apostropha:--Je vous -conseille de manger dit-il; on n'est à table que pour cela.» - -Il dit. Au son des instruments quatre danseurs bondissent et, dans -une pirouette, font disparaître le couvercle du surtout. C'est un -nouveau festin qui paraît à nos yeux: poulardes grasses, tétine de -truie et levraut empenné, qui figure Pégasos. Dans les angles de cette -machine, des statuettes de Marsyas portaient de petites outres d'où -giclait une saumure pimentée, sur des poissons qui nageaient dans une -sorte d'Euripus. Nous joignons nos bravos à ceux du domestique et nous -attaquons, en riant, les nourritures de haut goût. - -Trimalchio, non moins délecté que nous de la surprise:--_Carpe!_» -dit-il. Et soudain parut un officier de bouche qui, suivant la mesure -de l'orchestre, se mit à trancher les viandes en cadence. Vous eussiez -cru, au rythme de son geste, voir l'un de ces volumineux essédaires -qui, soutenus par l'orgue hydraulique, s'escriment dans l'arène. - -Cependant, Trimalchio sans cesse répétait d'une voix -melliflue:--_Carpe! Carpe!_» de sorte que, l'entendant réitérer avec -cette insistance, je soupçonnai quelque pointe, dont je m'enquis auprès -de mon proche voisin, lui demandant ce que voulait dire cela. Il -avait assisté fréquemment à de pareilles scènes:--Vous voyez bien, me -répondit-il, notre écuyer tranchant? Cet homme a pour nom Carpus, de -telle sorte que Trimalchio, en disant _Carpe_ (Coupe!), du même coup -appelle son esclave et lui notifie ses commandements.» - -J'étais repu, si bien que je me retournai tout à fait vers mon -interlocuteur pour mieux entendre ses propos. Après quelques discours -et des questions en l'air, idoines à servir d'amorce:--Quelle est, -dis-je, cette femme que je vois sans cesse aller et venir de tous -côtés? --C'est la femme de Trimalchio, Fortunata la bien nommée, qui -ramasse l'or à la puchette et le mesure au boisseau.--Et jadis, que -faisait-elle?--Me pardonne ton Génie! tu n'aurais pas voulu accepter -d'elle un chanteau de pain. A présent, nul ne sait ni comment ni -pourquoi elle est assise au plus haut de l'Empyrée. C'est le τὰ πάντα -de Trimalchio. Bref, elle pourrait sans effort lui persuader qu'on -n'y voit goutte en plein midi. Lui-même ignore sa richesse, tant -il est étrangement pécunieux; mais elle, bonne ménagère d'un tel -bien, pourvoit à toute chose. Vous la trouvez sans cesse où vous ne -l'attendez point. Sèche, sobre, d'excellent conseil, néanmoins, une -langue de vipère et qui jase comme une pie borgne, une fois la tête sur -l'oreiller. Quand elle aime, elle aime fort, mais elle hait de même -ceux qu'elle tient en aversion. - -Trimalchio possède en biens-fonds un territoire aussi vaste que le vol -du milan, sans compter le numéraire dont il entasse et fait provigner -les intérêts. Chez son portier, on compte plus d'écus, en un jour, que -n'en ont dans tout leur patrimoine les personnes les mieux rentées. -Vous voyez d'ici le trésor. Quant aux esclaves, babæ! babæ! non, -Herculès, à moi! je crois que la dixième partie d'entre eux ne connaît -pas son maître. Mais la crainte qu'il leur inspire est telle qu'avec un -mot il ferait cacher ce bétail sous une touffe de rue. - -Au demeurant, ne va pas imaginer qu'il fasse emplette de quoi que ce -soit. Il récolte dans ses domaines toutes les choses dont il a besoin: -laine, cire, poivre et du lait de poule si tu en avais la fantaisie. -Que te dirai-je de plus? Ses mérinos, autrefois, n'étaient pas des -meilleurs. Il fit venir des béliers de Tarentum afin d'amender les -ouailles et de refaire son troupeau. Voulant obtenir chez soi du miel -de l'Hymettos, il s'est procuré des abeilles dans Athènes, améliorant -ainsi les avettes indigènes par le croisement d'un essaim grégeois. - -Dernièrement, il écrivait en India pour demander de la graine de -morilles. Bien plus: il n'est mule en ses haras qui ne sorte d'un -onagre. Vois tous ces lits; pas un dont les matelas ne soient faits -avec de la laine teinte de pourpre ou de cochenille. Tant est grande -la veine du patron! Prends garde, au moins, de faire paraître quelque -dédain envers les affranchis qui furent ses compagnons d'esclavage. -Tous abondent en numéraire: ils sont juteux énormément. Remarque -celui-ci, au bas bout de la dernière table. Il possède à présent -jusqu'à vingt mille écus. Or, sa grandeur est de fraîche date. Il est -sorti du plus obscur néant. Naguère encore il portait du bois sur son -dos. Mais on prétend (je l'ai ouï dire et n'en sais rien) qu'ayant -larronné le pileus d'un incube, il sut dénicher un trésor. Si quelque -dieu guerdonne un mortel, je ne lui porte pas envie. Mais notre homme -a la joue encore chaude. Il garde les stigmates de la manumission, du -bienheureux soufflet qui le tira d'esclavage. Au demeurant, il ne s'en -trouve que mieux, car il a fait placarder cet écriteau devant son bouge -d'autrefois: - - +------------------------------------------------------------+ - | C. POMPEIVS DIOGÈNE | - | DEPVIS LES KALENDES JVLIENNES MET CE | - | GARNI EN LOCATION AYANT, LVI-MÊME, | - | ACQVIS VN HOTEL. | - +------------------------------------------------------------+ - ---Quel est, demandai-je, celui qui occupe la place destinée à -l'affranchi de César?--Encore un homme qui, dans peu de temps, a -fait fortune. Je ne le blâme pas. Il avait décuplé son patrimoine, -puis la déconfiture est venue. Il n'a plus sur la tête un cheveu qui -lui appartienne. Mais, Herculès à moi! il n'y a pas de sa faute, car -je le tiens pour le plus galant homme qui soit. Quelques vauriens -d'affranchis l'ont grugé de la belle manière et conduit rondement -au bout de son rouleau. Tu n'ignores point ceci: dès que la marmite -a cessé de bouillir et que les coffres se vident, les amis les plus -intimes se déguisent en cerfs.--Et dans quel honorable commerce -avait-il pu acquérir tant d'argent?--Rien de plus simple. Il était -entrepreneur de pompes funèbres. Son couvert attestait une royale -dépense. Entre autres, on y voyait des ragots avec leurs soies, des -chefs-d'œuvre de pâtisserie, des oiseaux, une armée entière de queux -et de mitrons. On effusait, chez lui, plus de vin sous la table que -la plupart des Quiritès n'en ont dans leur cellier. Mais c'est un -lunatique et non pas un homme, que ce croquemort! Aussi, voyant tomber -son crédit, et de peur que ses créanciers n'eussent des inquiétudes, il -fit naguère afficher cet avis: - - +------------------------------------------------------------+ - | IVLIVS PROCLVS | - | DANS VNE VACATION A LA CRIÉE, | - | MET EN VENTE LE SVPERFLV DE SON GARDE-MEVBLE | - | POVR LIQVIDER SON PASSIF | - +------------------------------------------------------------+ - -Trimalchio interrompit notre causette. On avait desservi les -entrées. L'hilarité du boire animait les convives et l'entretien se -généralisait. Alors, notre hôte, appuyé sur le coude:--Honorons ce vin, -dit-il, et mettons à la nage les poissons que nous avons ingurgités. -Pensez-vous, dites-moi, que je me contente des nourritures qu'on nous -a offertes dans les compartiments du surtout que vous avez vu? Ne -connaissez-vous point Ulyssès? Après tout, il importe, en faisant bonne -chère, de s'occuper d'érudition. - -Que donnent en paix les os de mon bienfaiteur! Sa volonté me fit un -homme entre les hommes. Ainsi, l'on ne peut rien m'offrir qui me semble -nouveau. Je vous expliquerai donc l'allégorie du globe. Le firmament, -habitacle des douze Dieux, prend tour à tour leurs figures. Tantôt, -c'est le Bélier. Qui naît sous l'influence d'un tel signe a de nombreux -pécores, des laines en abondance, la tête dure, le front impudent et la -corne pointue. Il influence les pédants et les chicanous.» - -Nous applaudissons le bien visé de cette astrologie, et Trimalchio -reprend de plus belle:--C'est le Taureau qui brille ensuite, occupant -tout le ciel; naissent les individus récalcitrants, les bouviers, -les goinfres qui ne songent qu'à la boustifaille. Ceux qui viennent -sous les Gémeaux aiment à s'accoupler, comme les étalons d'un char, -comme les bœufs d'un coutre et le commun des testicules. Ce sont eux -qui ménagent la chèvre et le chou. Moi, je suis né sous le Cancer. -Comme l'écrevisse de mon horoscope, je marche sur plusieurs pieds; à -travers les flots et les continents j'instaure mes alleus. En effet, -le Cancer étend son influence: il gouverne les deux éléments. C'est -pour cela que je n'ai posé sur lui qu'une couronne, afin de ne porter -aucun préjudice à mon thème de nativité. Sous le Lion naissent les -mâche-dru et les impérieux. Sous la Vierge, les bougres, les fuyards, -le gibier de prison. Sous la balance, les bouchers, les droguistes et -les différentes espèces de chicanous. Sous le Scorpion, les assassins -et les empoisonneurs. Sous le Sagittaire, les bigles qui regardent au -chou et dérobent le lard. Sous le Capricorne, les claquepatins à qui -leurs misères font pousser des cornes. Sous le Verseau, les aubergistes -et les nigauds à tête de citrouille. Sous les Poissons, enfin, les -cuisiniers et les rhéteurs. Ainsi, pareil à une meule, tourne l'Univers -dont, à chaque instant, la révolution nous apporte quelque disgrâce, -depuis naître jusqu'à mourir. Quant au gazon que vous voyez, tenant -le milieu du globe et supportant un rayon, le symbole en est aisé à -déduire. C'est la Terre, notre mère. Comme un œuf arrondie, elle occupe -le centre du monde et renferme en soi toutes les délices, pareilles à -un gâteau de miel.» - -Quelle érudition et quelle faconde! s'écrièrent à la fois les -convives érigeant les mains au plafond, jurant tous qu'Hipparchus -et Aratus étaient, au regard de Trimalchio, de la petite bière. Sur -ces entrefaites arrive une troupe de laquais. Ils suspendent à nos -lits des housses peintes, où des filets, des piqueurs avec leurs -épieux, enfin tout l'appareil de la chasse, était représenté. Nous ne -savions qu'imaginer de cette nouvelle surprise, quand, tout à coup, -une clameur furieuse éclate au dehors. Et voici que des molosses de -Laconia se mettent à hurler, en courant autour de la table. Les suivait -un repositorium, sur quoi gisait le plus énorme sanglier qui se pût -voir. On avait coiffé sa hure d'un pileus d'affranchi. Deux corbeilles -pendaient à ses défenses, d'une vannerie assez délicate, faite avec -des branchettes de palmier, l'une pleine de dattes de Syrie, l'autre -de dattes de la Thébaïs. Autour, des marcassins en croûte de pâté -semblaient accrochés aux mamelles de la bête, faisaient ainsi entendre -que c'était une laie. On nous les octroya par manière d'apophorètes. -Cette fois, le même Carpus, qui débitait les autres viandes, ne fut pas -admis à trancher la monstrueuse venaison, mais un grand estafier barbu, -dont les jambes étaient emmaillotées de bandelettes et qui portait une -alicula rayée de diverses couleurs. Prenant son couteau de chasse, il -débride largement la panse de la truie. Soudain un vol de grives en -essore avec fracas. Vainement les pauvres bestioles cherchent à fuir, -en voletant. Des oiseleurs, postés dans le triclinium, avec de longs -roseaux, les attrapent en un clin d'œil, et, suivant l'ordre du maître, -donnent un oisillon à chacun des convives. Alors, Trimalchio:--Voyons, -dit-il, si ce porc forestier n'a point dévoré tout le gland?» Aussitôt -les esclaves de se ruer aux corbeilles que l'animal portait à son -boutoir et de nous distribuer en portions égales dattes d'Afrique et -dattes de Syrie. - -Au milieu du hourvari, comme j'avais une place en retrait, ce me fut -un amusement de suivre la pente des cogitations. Pourquoi ce verrat -embéguiné d'un pileus? A la fin, ayant épuisé les plus saugrenues -battologies, je questionnai derechef le voisin accommodant, mon -interprète ordinaire, et lui déduisis mon embarras. - ---Comment! répondit-il; mais votre officieux lui-même pourrait -expliquer cela, car c'est chose connue et bien loin d'une énigme. Le -cochon qui vous étonne évita d'être mangé hier. On le mit sur table -vers la fin du repas. Les convives, à bout d'appétit, refusèrent -d'y mordre. C'était lui conserver la liberté. Aussi le voyez-vous -reparaître, ce soir, avec les attributs de l'émancipation.» Confus -de ma stupidité, je ne poussai pas plus avant l'interrogatoire, dans -la crainte de passer pour un homme qui n'avait jamais soupé dans le -grand monde. Entre temps, un jeune esclave des plus beaux, couronné -de pampre et de lierre, offrait à la ronde une corbeille de raisins. -Tour à tour s'affublant des noms bachiques: Bromius, Lyæus, Evius, il -chantait, d'une voix stridente, les poèmes de son maître. Délecté de -cette harmonie, Trimalchio, l'envisageant:--Dionysus, cria-t-il, sois -_liber_!» L'esclave aussitôt décoiffe le sanglier du pileus et le pose -sur sa tête. Alors Trimalchio ajouta: - ---On ne peut nier à présent que je possède _Liber_ père de la liberté.» -Chacun de s'extasier sur le jeu de mots et de baiser, à son tour, le -nouvel affranchi. - -En ce moment, Trimalchio, pressé d'aller à la garde-robe, se leva de -table. Son départ, nous délivrant d'une tyrannie importune, ranima -la conversation, le bavardage des soupeurs. Dama ayant, le premier, -réclamé des pataracina, s'empare du crachoir: «O jour! quelle est -ta vanité, le néant de ta gloire! Tu décrois, la nuit monte! C'est -pourquoi rien n'est plus sage que de passer, tout droit, du lit au -triclinium. Ainsi, l'on n'a pas le temps de refroidir, ni besoin -d'étuve pour se réchauffer: un verre de boisson tiède est le meilleur -des manteaux. Moi, j'ai accolé force pintes; je suis saoul comme une -bourrique et j'ai ramassé un casque de première grandeur.» - -Seleucus, l'interrompant, continua son propos:--Moi, dit-il, j'ai -grand soin de ne pas me laver tous les jours. Se baigner comme vous le -faites, c'est un métier de dégraisseur. L'eau a des dents invisibles -et, peu à peu, notre chair liquéfie. Mais, lorsque je me suis envoyé -un bon coup de raisin, je nargue les hivers. Au demeurant, avec la -meilleure volonté, je n'eusse pu me rendre aux thermes cet après-midi. -J'étais de funérailles. Un brave type, un ami, Chrysantus, a tourné de -l'œil. Naguère, il m'appelait encore et, même en ce moment, je crois -parler à lui. Heu! heu! nous passons! tels une outre de vent gonflée, -un peu moins que les mouches, car elles possèdent quelques vertus. Nous -sommes pareils aux bulles d'air qui crèvent à la surface d'un étang. - -Et que dirait-on si Chrysantus ne s'était pas astreint à une diète -rigoureuse? Pendant: cinq jours, il n'est pas entré dans sa bouche une -goutte d'eau, une mie de pain. Et, cependant, il nous a quittés! C'est -par trop de médecins qu'il est mort, ou, pour mieux dire, par le crime -du Fatum: car médecin, avant tout, est soulas des esprits. Quoi qu'il -en soit, on peut dire que les obsèques de Chrysantus furent poussées -dans le magnifique. On l'a conduit au bûcher, sur son lit de festin, -emmailloté de riches couvertures. Et des gémissements de premier -choix! Son testament affranchit quelques serfs. Quant à sa femme, -elle a pleuré sans verve. Comment eût-elle fait pour se montrer plus -chiche de regrets si son époux l'eût traitée avec parcimonie? Ah! les -femmes! Elles sont pareilles au milan. Ce qu'on leur fait de bien choit -dans une citerne. Pour elles, un vieil amour est le plus funeste des -cancers.» - -Il nous rasait. Un nommé Phileros lui coupa la parole:--Ayons mémoire -des seuls vivants! Chrysantus a reçu les témoignages qu'il fallait. -Honnête vie, honnête mort! quel motif de se plaindre? Nul n'ignore -qu'il est parti d'un as et qu'il aurait mordu à même un étron pour y -chercher de la monnaie. C'est pourquoi il a fait fortune. Il s'est -accru tel un gâteau de miel. J'estime, Herculès à moi! qu'il laisse -cent mille sestertius bien comptés, tout en numéraire. Cependant, je -m'expliquerai nettement sur son compte, ayant bouffé une langue de -chien. Il fut mal embouché, fort en gueule, bavard et la discorde même. -Son frère était un brave gas, amical à son ami, la main ouverte et -la table copieuse. Au début, il marchait sur des jambes peu solides. -La première vendange fortifia ses côtes. Il vendit son vin au prix -qu'il voulut. Mais ce qui finit de lui redresser le menton, ce fut une -hoirie dans laquelle, adroitement, il souriça bien autre chose que la -somme dont on l'avait fait légataire. Alors, Chrysantus, animé contre -son frère, n'a-t-il pas eu la sottise de léguer, comme un crétin, son -patrimoine à je ne sais quel intrigant sans feu ni lieu? S'enfuit au -loin qui fuit les siens. Mais il eut toujours des serfs oraculaires qui -l'empoisonnaient de venimeux conseils. Celui-là ne fait rien de bon -qui croit d'abord ce qu'on lui dit. Principalement dans le commerce. -Néanmoins, il est vrai que Chrysantus réalisa, sa vie durant, d'énormes -bénéfices, ayant agglutiné jusqu'à des biens qui ne lui appartenaient -pas. Et certes ce fut un vrai fils de Fortuna. Par lui touché, le -plomb devenait or. La vie est facile à qui tout arrive en bon ordre. -Et combien pensez-vous qu'avec soi il emporte d'années? Septante et -quelques. Mais il était dur comme une corne, robuste pour son âge et -noir comme un corbeau. Je connaissais l'homme de toute antiquité. Même -vieux, il restait lubrique à faire peur. Non, Herculès à moi! je ne -pense pas qu'il eût épargné même la vertu d'un cabot dans sa maison. -Bien plus il donnait dans les gamines. C'était le miché de n'importe -quelle Minerva; et, certes, je ne l'improuve. Le contentement d'avoir -besogné ferme, voilà tout ce qui l'accompagne au tombeau.» - -Ainsi parla Philéros. Après lui, Ganymédès:--Vous narrez là des choses -fort impertinentes, qui ne regardent la terre ni le ciel. Pendant -ce temps nul ne se met en peine des vivres qu'il mâchera bientôt. -Non, Herculès à moi! je n'ai pu trouver, aujourd'hui, une bouchée de -pain. Et comment? La sécheresse persévère. Il me semble que j'ai le -ventre creux depuis un an. Nos édiles (puisse la guigne leur advenir!) -sont de manche avec les mitrons: aide-moi, je t'aiderai. Cependant -les marmiteux crèvent dans la débine: car ces mandibules dévorantes -fêtent les Saturnales d'un bout à l'autre de l'année. Oh! si nous -possédions encore ces lions que je trouvai ici, en arrivant d'Asie! -Cela s'appelait vivre. La Sicile intérieure avait pâti d'une même -disette. Une même sécheresse ardait les moissons, pareille à la fureur -de Jovis. Mais je me rappelle Saffinius. Il habitait près du vieil -aqueduc, moi enfant. Ce n'était pas un homme, c'était un grain de -poivre. En quelque lieu qu'il fût, grondait un incendie. Mais droit, -mais sûr, amical à son ami, avec qui tu pouvais, sans crainte, jouer -à la mourre en pleines ténèbres. C'est dans la Curie qu'il le fallait -voir. Il écrasait ses adversaires, les uns après les autres, comme -avec un pilon. Il n'usait pas de rhétorique, mais allait droit au -but. En vérité, lorsqu'il plaidait au barreau, sa voix enflait comme -le son d'une trompette, sans que jamais on le vît suer ni cracher. Je -pense qu'il avait en soi quelque chose d'asiatique. Et bénin, avec -cela, attentif à rendre les saluts, nommant chacun par son nom, tout -comme le plus simple d'entre nous. C'est pourquoi, dans ce temps, la -nourriture était à vil prix. Le pain que tu payais d'un as, tu n'aurais -pu l'achever, même en t'adjoignant un commensal. Pour le même prix, -ceux qu'on donne à présent ne sont pas plus gros que la prunelle d'un -bouvillon. Heu! heu! de jour en jour tout empire. Cette colonie, à -rebours, se développe. On dirait le coccyx d'un vedeau. Mais pourquoi -non? Nous avons un édile de trois figues tapées. Il préfère empocher -un as que défendre les droits de ses administrés. C'est pourquoi il -fait la bombe en son particulier. Il reçoit, en une matinée, autant et -plus d'argent que les autres n'en possèdent pour tout bien. Je sais -telle affaire qui lui a valu mille denarius d'or. Pourtant, si nous -avions des couilles, il ne s'offrirait pas tant d'agréments. Mais telle -est à présent l'humeur populaire: au logis, des lions; en public, des -renards. En ce qui me concerne, j'ai dévoré mes frusques et, pour peu -que cette misère continue, il me faudra subhaster ma canfouine. - -Que devenir, en effet, puisque ni les Dieux ni les hommes ne prennent -en pitié ce malheureux pays? La paix soit dans ma maison, aussi vrai -que je tiens notre débine pour un châtiment des Cælitès! Nul, en effet, -ne s'occupe du Ciel. Nul n'observe les jeûnes. On fait cas de Jovis -autant que d'un cheveu. Les hommes aux regards fichés en terre n'ont -d'autre cure que de peser leurs écus. - -Dans le temps, les femmes pieuses, drapées de leur stola, gravissaient -pieds nus les collines, et, cheveux épars, âmes exemptes de péchés, -dévotement elles faisaient monter vers Jovis des oraisons pour la -pluie. Aussitôt, il pleuvait à verse; il pleuvait, oui monsieur! et, -dans leurs maisons, les types rentraient saucés comme des rats. Mais -les dieux ont à présent les pieds en laine; et, parce que nous manquons -de religion, l'agriculture est dans le désespoir.» - -De grâce, reprit Echion le fripier, tâche de parler moins bêtement. -Tantôt ceci, tantôt cela, comme disait le rustre qui avait perdu un -cochon pie. Ce qui n'existe pas ce soir existera demain: la vie est -ainsi mise en branle. Non, Herculès à moi! nul pays meilleur que le -nôtre, s'il enfantait des hommes. Il traverse, en ce moment, une crise -et n'est pas le seul. Il ne se faut point montrer délicats; partout -nous voyons le milieu du ciel. Toi, si tu avais vécu ailleurs, tu -prétendrais que les porcs s'y promènent tout braisés. Et voici que -nous allons assister, dans trois jours, à un excellent cadeau, une -troupe non de lanista, mais composée de nombreux affranchis. Et notre -Titus, cœur magnanime, tête chaude, ne barguigne point, ne fait rien -à demi. Il m'est de tout point familier, car je fais partie de son -domestique. Le combat sera sans quartier. Titus donnera aux gladiateurs -des lames irréprochables avec défense de rompre, de telle sorte que le -milieu de la piste ressemble à un charnier. Le jeune homme a de quoi, -ayant hérité au moins trente millions de sestertius, lorsque son père -a tourné l'œil. Qu'il en dépense mal à propos quatre cent mille, son -avoir ne sera guère ébréché, tandis qu'il aura obtenu la plus belle -des réclames. Déjà il possède quelques bidets gaulois, une femme -belge pour conduire l'essedum. En outre, il a recruté le dispensateur -de Glyco, lequel fut chipé en train de donner quelques spasmes à sa -maîtresse. Vous, vous rigoleriez de voir, en public, se harpailler -cornards et godelureaux. Glyco, lui, qui ne vaut pas la corde pour le -pendre, a fait jeter aux bêtes son dispensateur. Cela s'appelle se -déshonorer soi-même. En quoi le serf prévarique-t-il, contraint de -besogner par sa maîtresse? Bien plus que lui, cette latrine d'amour eût -mérité d'être encornée par un taureau. Mais qui ne peut battre l'âne -cogne sur le bât. Comment, d'ailleurs, Glyco pensait-il que la fille -d'Hermogénès ferait oncques une bonne fin? Il aurait pu essayer, par la -même occasion, de rogner les ongles d'un milan au plus haut de son vol. -Une couleuvre n'enfante pas des bouts de funin. Glyco, Glyco a donné -son visage: c'est pourquoi, aussi longtemps qu'il vivra, il portera un -stigmate que rien, si ce n'est Orcus, ne pourra infirmer. Du reste, les -fautes sont personnelles. Mais, par avance, je subodore le gueuleton -que Mamméa veut nous donner. Il y aura deux denarius pour les miens et -pour moi. Si Mamméa nous comble ainsi, qu'il arrache à Norbanus toute -la faveur du public! Et, n'en doutez pas, nous le verrons bientôt -cingler à pleines voiles. Car, de bonne foi, quel bien nous a fait ce -Norbanus? Il nous a donné des gladiateurs de pacotille, absolument -décrépits: rien qu'en soufflant dessus, vous les eussiez fait choir. -Nous vîmes déjà de meilleurs bestiaires. Les cavaliers qui se sont -égorgés étaient des momons de terre cuite; on eût pris ces gens-là pour -de vieux coqs coquelinant. L'un était gourd, éclopé, l'autre cagneux; -le tiers venu, moribond à la place du mort, avait les nerfs déjà -coupés. Un Thrax de quelque tournure, chauffé par le public, montra -une assez belle contenance. A la fin, ils se lardèrent prudemment pour -achever la passe d'armes. C'étaient des gladiateurs à la douzaine, mous -comme des chiffes et capons comme la lune, les plus beaux fuyards que -l'on puisse imaginer. Cependant Norbanus, au sortir de l'arène: «Je -vous ai, dit-il, offert un cadeau.--Et moi je t'ai applaudi. Compute -maintenant: car je te donne plus que je n'ai reçu. La main lave la -main.» - -Tu me sembles, Agamemnon, dire en toi-même: «Que débite ce fâcheux?» -Mais je bavarde à cause que toi, si apte à discourir, tu ne discours -pas le moins du monde. Tu n'es pas du même bâtiment; c'est pourquoi -tu déganes la rusticité de nos propos. Nous savons que tu es glorieux -de ton éducation. Mais quoi? Ne te persuaderai-je pas, tôt ou tard, -de pousser jusqu'à ma ferme et de rendre visite à nos bicoques? Nous -trouverons de quoi manger: poulardes et œufs frais. Cela ira tout -seul, encore que l'intempérie ait fait, depuis bien des mois, tout -venir de travers. Mais nous aurons toujours de quoi nous garnir le -jabot. Même, je t'élève un disciple, mon Cicaro. Déjà, il connaît la -division par quatre. S'il vit, il sera, sans cesse, à tes côtés, comme -un petit esclave. Car, dès qu'il a un moment, on le voit rivé à ses -tablettes. Ingénieux, de belle mine, je lui reproche seulement un goût -maladif pour les oiseaux. Je lui ai, déjà, occis trois chardonnerets, -lui donnant à croire que la fouine les avait mangés. Mais il en a -bientôt déniché d'autres. Les vers lui plaisent énormément, qu'il -réussit au mieux. D'autre part, il a donné du pied dans le derrière -des Grecs. Il commence à mordre au latin, combien que son magister -soit un cuistre, sans aucune méthode, assurément, lettré, mais qui ne -veut pas se donner la moindre peine. Mon fils a, de plus, un second -précepteur; celui-là peu docte, mais d'esprit ouvert et qui donne aux -autres des connaissances qu'il n'a pas. Il vient d'habitude à la maison -les jours fériés. Il se contente du moindre salaire. En outre, j'ai, à -présent, fait emplette à mon gamin de certaines rubriques, parce que -j'entends que, pour la gestion de mes affaires, il sache un peu de -droit. C'est un gagne-pain. Quant aux lettres, il n'en est que déjà -trop coïnquiné. S'il renâcle, je le destine à l'un de ces métiers de -tout repos--barbier, crieur public ou, du moins, avocat--dont nul ne -pourra le déposséder, Orcus excepté. C'est pourquoi je lui brame tous -les jours: «Premier-né, crois-moi, quelque chose que tu apprennes, -tu l'apprends pour toi-même. Vois Philéros, l'agent d'affaires, s'il -n'avait étudié, la faim, aujourd'hui, ne quitterait point ses lèvres. -Naguère, naguère il portait à son cou des fardeaux pour quelque argent; -à cette heure, il croît à l'envi même de Norbanus. La science est un -trésor, et le métier ne cesse de nourrir son homme.» - -Ces fariboles vibraient, lorsque Trimalchio entra, et, détergeant la -pommade qui coulait de son front, se lava les mains. Peu de temps -après:--Excusez-moi, dit-il, amis; voici plusieurs jours que mon -ventre ne fonctionne pas congrûment. Les médecins n'y entendent -goutte. Néanmoins, un oxéolé d'écorce de migraine et de bourgeons de -sapin m'a été profitable. J'espère que mes entrailles vont désormais -s'imposer un peu de retenue; sinon mon estomac beugle à croire que -vous entendez mugir un taureau. C'est pourquoi, si quelqu'un de vous -se trouve en proie à la nécessité, qu'il n'y mette pas de fausse -honte. Aucun de nous, certes, n'est composé de solides. Et j'estime -que rien n'est comparable au tourment de se retenir. Cela seulement, -Jovis ne le saurait inhiber. Tu ris, Fortunata, qui, chaque nuit, -me prives de fermer l'œil! Moi, jamais, dans le triclinium, je n'ai -défendu à quiconque de faire ce qui le met à l'aise; les médecins -défendent que l'on se contraigne. Même dans le cas où vous sollicite -quelque chose de plus, tout ce qu'il faut est préparé dehors: l'eau, -la garde-robe et les autres petites commodités. Croyez-moi: quand les -vents remontent au cerveau, tout le corps en est empoisonné. J'en -sais plusieurs qui moururent ainsi pour n'avoir pas voulu confesser -leur gêne intérieure.» Nous rendons grâce à la libéralité ainsi qu'à -l'indulgence de Trimalchio, étouffant notre rire dans des popinations -réitérées. Car nous ne savions pas encore que c'était à peine la moitié -de cette crevaille prodigieuse et qu'il nous fallait gravir, par la -suite, des monceaux escarpés de ragoûts et de viandes. En effet, les -tables nettoyées aux accords de la musique, trois cochons blancs, -muselés et cravatés de grelots, furent amenés dans le triclinium. -Leur introducteur nous apprit que l'un avait deux ans, l'autre trois, -et que le troisième était déjà vieux. Pour moi, je supposais que -c'étaient là des pétauristès avec des porcs savants tels qu'on en -montre dans les cirques, dont les acrobaties plus ou moins portenteuses -ne tarderaient pas à nous régaler. Mais Trimalchio, dissipant notre -incertitude:--Quel est, dit-il, celui des trois qu'il vous plaît qu'on -accommode sur-le-champ? Des fricoteurs de banlieue embrochent un -poulet, un faisan ou de pareilles nénies; mes cuisiniers à moi font -bouillir communément des veaux entiers dans un chaudron d'airain.» -Aussitôt, il ordonne qu'on appelle un cuisinier. Sans redemander notre -avis, il enjoint de tuer le plus âgé des pourceaux. Puis, élevant -la voix:--De quelle décurie es-tu?--De la quarantième.--Acheté ou -né dans ma maison?--Ni l'un ni l'autre, mais donné par le testament -de Pansa.--Vois donc à préparer lestement ce cochon, faute de quoi -j'ordonnerai qu'on te verse dans la décurie des valets de ferme.» -Sur-le-champ, admonesté de la sorte et connaissant les pouvoirs du -maître, le queux entraîna vers sa cuisine la viande à quatre pieds. - -Trimalchio, nous dévisageant alors d'un regard amiteux:--Ce vin, -dit-il, ne vous plaît point? Je le remplacerai. A vous de prouver -qu'il est bon en lui faisant honneur. Par la grâce des Dieux, je ne -l'achète point; car tout ce qui vous fait ici baver de gourmandise naît -dans un suburbain à moi, que je ne connais pas encore. C'est un pays -aux confins de Terracina et de Tarentum. A présent, je veux annexer à -mes petits lopins la Sicile, pour que, s'il me prend une fantaisie de -promenade en Afrique, je puisse naviguer à travers mes domaines. - -Mais déduis-nous, Agamemnon, quelle controverse tu as déclamée -aujourd'hui? Moi qui vous parle, si je ne plaide pas des causes, j'ai -néanmoins fait mes humanités d'après les divisions classiques; et, pour -que vous ne m'imputiez pas à dégoût ces sortes d'études, apprenez que -j'ai trois bibliothèques, l'une grecque, les autres latines. Expose -donc, si tu m'aimes, le peristasis de ta déclamation.» - -Agamemnon ayant commencé:--Un pauvre et un riche nourrissaient -entre eux de grandes inimitiés.--Qu'est-ce qu'un pauvre? dit -Trimalchio.--Charmant! repartit Agamemnon.» Et d'exposer je ne sais -quelle théorie. Sur-le-champ, Trimalchio:--Cela, dit-il, si c'est un -fait, n'est pas matière à controverse; si ce n'est pas un fait, cela -n'est rien.» Nous accompagnâmes ce discours et d'autres semblables avec -des effusions de louanges.--De grâce, continua Trimalchio, Agamemnon -à moi très cher, te rappelles-tu les douze ahans d'Herculès ou -l'historiette d'Ulyssès et comment le Cyclops lui déboîta le pouce d'un -coup de baguette? J'avais accoutumé de lire, étant gamin, tout cela -dans Homérus. Car j'ai vu assurément, de mes yeux, la Sybille, à Cumæ, -pendre dans une ampoule et, quand les gosses lui disaient: Σιβὐλλα, τί -θέλεις; elle répondait--Ὰποθανεῖν θέλω.» - -Trimalchio n'avait pas encore dégoisé toutes ses balivernes que -le repositorium, avec le pourceau gigantesque, couvrit la table -entière. Nous admirons tant de célérité, proclamant que même un -poulet coquelinant ne saurait être plus tôt fricassé. Or, le cochon -nous paraissait beaucoup plus volumineux que le sanglier dont on nous -avait régalés un peu auparavant. Cependant Trimalchio de plus en plus -l'examinait:--Quoi? quoi? dit-il, ce porc n'est pas étripé? Non, -Herculès à moi! il ne l'est pas. Vite, vite, le cuisinier, ici.» Le -maître-queux, l'oreille basse approche de la table et confesse qu'il a -omis en effet de le vider.--Quoi! omis, vocifère Trimalchio, penses-tu -avoir oublié seulement le poivre et le cumin? Déshabille-toi.» Cela -ne tarda guère: on met à poil notre cuisinier, fort penaud, entre -deux tourmenteurs. De supplier, néanmoins, chacun s'ingénie et de -dire:--Ce sont des choses qui arrivent tous les jours. Nous impétrons -que tu l'absolves; mais s'il recommence une autre fois, nul de nous -ne tentera la moindre chose en sa faveur.» Quant à moi, je ne pouvais -me défendre d'une très cruelle sévérité, mais incliné vers l'oreille -d'Agamemnon:--Evidemment ce gas est une mazette endurcie; un autre -oublierait-t-il de boyauder un porc? non, Herculès à moi! je ne lui -pardonnerais pas même de laisser les tripes à une ablette.» Il n'en fut -pas de même de Trimalchio qui, d'un visage détendu en hilarité:--Donc, -reprit-il, puisque tu es d'une si mauvaise mémoire, devant nous étripe -ton cochon.» Le cuisinier, ayant récupéré sa tunique, saisit un couteau -et, de çà, de là, timidement, débride la panse du goret. Soudain, par -les ouvertures que leur poids agrandit, échappent tumultueusement -crépinettes et boudins. - -A cette jonglerie, le domestique d'applaudir et honneur à Gaïus! dans -un long cri. Le cuisinier fut honoré d'un verre de vin, d'une couronne -d'argent et d'un gobelet avec sa soucoupe, en bronze corinthien. -Comme Agamemnon examinait de près ce métal, Trimalchio lui dit:--Je -suis le seul à posséder le vrai corinthus.» J'attendais, comme à -l'ordinaire, une cacade renforcée et qu'il se mît à nous dire qu'on -apportait exprès de Corinthus une orfèvrerie à son usage. Mais il -s'en tira plus adroitement que je ne pensais:--Et peut-être, dit-il, -me demanderez-vous comment il se fait que j'aie, à moi tout seul, du -corinthus authentique? Parce que le potier d'airain à qui je prends mes -vases se nomme Corinthus: or, qui peut se vanter d'avoir du corinthus -mieux que celui qui compte parmi ses gens Corinthus en personne? Et ne -me prenez pas, toutefois, pour un mauclerc. Je sais fort bien l'origine -du bronze corinthien. - -Quand Ilium fut pris, Annibal, rusé matois et grand coquin, larronna -les statues de cuivre, d'or et d'argent, les rassembla sur un même -bûcher, puis y mit le feu; de leur fonte naquit un airain composite. De -cet amalgame les argentiers prirent des morceaux. Ils en fabriquèrent -des plats, des drageoirs, des figurines. Ainsi le bronze corinthien est -né de l'alliage des métaux précités; venu des trois autres, il n'est -or, néanmoins, ni cuivre, ni argent. Excusez ce que je vais dire: je -préfère, quant à moi, les ustensiles de verre. Certains ne partagent -pas cette opinion. Que si le verre était infrangible, je l'aimerais -mieux que l'or. Celui qu'on voit de nos jours est une matière vile. - -Jadis, parut un ouvrier qui fabriqua, cependant, une patène de verre -incassable. Admis devant César, il lui présenta son ouvrage. Ensuite, -l'ayant reprise des mains de l'Imperator, brusquement il jeta la coupe -sur le parvis de mosaïque. César ne laissa pas d'être déferré, comme -s'il avait pris peur. Mais l'ouvrier ramassa la patène qui était un -peu mâchée à la façon des vases de cuivre. Tirant, alors, un martelet -de son giron, l'homme paisiblement remit en ordre la paroi bossuée, -de telle manière qu'il ne resta vestige de l'accident. Cela fait, il -crut tenir le ciel de Jovis, quand l'Imperator lui demanda:--Un autre -connaît-il ce procédé, tes moyens de vitrification? Prends garde à ce -que tu vas dire.» L'ayant assuré que nul n'était dans le secret, César -donna ordre qu'on lui tranchât la tête, parce que la divulgation d'un -tel prodige rendrait l'or aussi méprisable que la boue. - -Je suis, en fait d'argenterie, le plus curieux du monde. J'ai des -gobelets grands comme des urnes funéraires, plus ou moins. - -On y voit Cassandra égorgeant ses fils; les enfants morts gisent de -telle sorte que tu les croirais en vie. J'ai une burette, que légua -Mys à mon patron, où Dédalus enferme Niobé dans le cheval troyen. Sur -d'autres coupes, on voit les pugilats d'Herméros et de Petractès. Tous -ces vases sont de poids; car je suis connaisseur, et je ne vendrai ma -jugeotte ni pour or ni pour argent.» Pendant qu'il déblatère, un page -laisse tomber une écuelle. Trimalchio se tournant vers lui:--Vite, -punis-toi, lui dit-il; punis-toi d'être un petit babouin.» Aussitôt le -page ouvre la bouche pour implorer. Mais lui:--Pourquoi m'implores-tu -comme si j'étais mauvais? Simplement, je te conseille de prendre sur -toi de n'être plus un babouin.» Enfin, cédant à nos instances, il -accorde au page rémission plénière. Cette grâce obtenue, l'esclave -fit en courant le tour de la table. Et Trimalchio:--Dehors, les -aiguières! Ici la vinasse!» beugle-t-il. Nous applaudissons à cette -plaisante saillie, et, plus que tout autre, Agamemnon, qui savait -quels mérites pouvaient, un autre jour, le faire prier à souper. -Abondamment flagorné, Trimalchio se remit à boire avec plus d'hilarité. -Bientôt, à peu près ivre:--Eh quoi! nul de vous, dit-il, n'invite à -danser ma Fortunata? Croyez-moi, cependant, personne, avec autant de -chic, ne mène la cordax.» Ensuite, érigeant les bras au-dessus du -chef, il imitait l'histrion Syrus, accompagné en faux-bourdon par -tout le domestique:--Μά Δία! mort de ma vie! Μά Δία!» Et, certes, il -eût continué de s'exhiber, si Fortunata n'eût parlé à son oreille, le -morigénant, selon toute apparence: et qu'à sa gravité ne répondaient -guère tant de misérables inepties. Rien d'ailleurs, de plus inégal que -sa contenance. Tantôt, en effet, il avait égard aux remontrances de -madame, tantôt il retournait à sa crapule avec ostentation. - -Et, juste à point nommé, comme il se mettait en posture d'obéir à sa -démangeaison tripudiante, un nomenclateur, qui semblait commémorer -les annales de l'Urbs interrompit son élan:--Le VII des calendes -d'août, dans le domaine de Cumæ, qui appartient à Trimalchio, sont nés -garçons XXX, filles XL; furent transportés des aires au grenier cinq -cent mille modius de froment et conjugués cinq cents bœufs. Ce même -jour, mis en croix le serf Mithridatès, pour avoir blasphémé le Génie -de notre Gaïus. Ce même jour, reporté dans la caisse cent fois cent -mille sestertius impossibles à colloquer. Ce même jour, incendie aux -jardins de Pompeius, venu des édicules de Nasta, régisseur.--Quoi? dit -Trimalchio; quand donc me furent achetés les jardins de Pompeius?--L'an -dernier, répondit le nomenclateur; c'est pourquoi ils ne sont pas -venus en compte jusqu'ici.» Trimalchio fuma et:--Quels que soient, à -l'avenir, les fonds acquis pour moi, si je n'en suis pas informé au -plus tard dans un semestre, je défends de les porter à mon compte, -sachez-le.» Après, on lut les ordonnances des édiles ainsi que les -testaments des forestiers, qui exhérédaient Trimalchio, avec beaucoup -de politesses. Vint ensuite le rôle des fermiers, l'histoire d'une -affranchie répudiée par le garde champêtre qui l'avait surprise en -train de se faire besogner par un garçon de bains, puis, le majordome -relégué à Baiæ, le dispensateur convaincu de malversations, enfin un -jugement survenu entre les esclaves de la chambre. - -Au beau milieu de cette lecture, des pétauristès firent leur entrée. -L'un d'eux, idiot très stupide, se campa debout au pied d'une échelle, -ordonnant à un petit funambule de monter les degrés, d'arriver au -sommet en exécutant un pas de danse et, chantant des rengaines, de -passer dans des cerceaux enflammés, puis de tenir avec ses dents une -amphore pleine d'eau. Seul, Trimalchio admirait ces billevesées, -attestant que c'est un art bien ingrat.--Au surplus, disait-il, dans -les choses humaines, il n'y a que deux spectacles pour me divertir: -les acrobates et les cailles de combat. Quant aux bêtes savantes, -aux morions, c'est de la pure gabatine. J'eus, une fois, le caprice -d'acheter des comédiens; mais je ne leur permis de jouer que des -atellanes et je donnai ordre au choraulès, d'accompagner, sur sa double -flûte, des airs latins exclusivement.» - -Comme Gaïus était au plus fort de ses balivernes, le petit saltimbanque -dégringola sur lui. Aussitôt la valetaille de beugler et les convives -de suivre son exemple, non pour le regret d'un homme si infect, dont -chacun eût vu briser le crâne avec satisfaction, mais à cause de -la déplorable issue d'un tel repas et de la crainte qu'ils avaient -d'être obligés de pleurer aux obsèques du vieux goinfre. Trimalchio, -en personne, gémissait grièvement. Il se penchait sur son bras, comme -lésé; puis les médecins d'accourir avec, au premier rang, Fortunata, -les crins épars, une tasse à la main, se proclamant infortunée et -misérable. - -Quant au morveux qui s'était laissé choir, il se traînait à nos pieds -demandant sa manumission. Je l'avais dans le nez, craignant que ses -prières ne fussent chercher une catastrophe plus que ridicule. Car -il ne m'était pas sorti encore de la mémoire, ce cuisinier qui avait -oublié de vider le cochon. C'est pourquoi je me mis à inspecter -les quatre coins du triclinium, de peur qu'un automate ne jaillît, -soudain, à travers les parois, surtout après qu'un esclave eut reçu les -étrivières parce que, pour envelopper le bras contus de son maître, -il avait employé de la laine blanche en place de laine pourprée. Et -mon soupçon ne traîna guère; en effet, au lieu de châtiment, vinrent -de grandes patentes par lesquelles Trimalchio conférait la liberté au -petit funambule, afin que nul ne pût dire qu'un tel personnage avait -pâti sous le choc d'un esclave. - -Nous approuvons le geste. Dans un long discours, nous palabrons sur -l'incertitude et la vanité des choses humaines:--Cela est vrai, -dit Trimalchio. Mais il est opportun que l'accident ne passe pas -sans épigramme.» Aussitôt, il demande ses codicilles et, sans trop -s'alambiquer la cervelle, nous déclame d'abord la strophe que voici: - - _--Ce que tu n'expectes arrive tout à coup;_ - _Et, par-dessus nos têtes, Fortuna prend soin des choses;_ - _Donc verse-nous les vins de Falernum, serdeau!»_ - -Ce madrigal amena la conversation sur les poètes. Depuis quelque temps -déjà, on décernait la palme des beaux vers à Mopsus, le Thrax, jusqu'au -temps que Trimalchio:--De grâce, dit-il, mon maître, quelle différence -trouves-tu entre Cicéro et Publius? Le premier, selon moi est plus -disert, le second plus instructif. Et, vraiment, que peut-on dire de -meilleur? - - _Par le luxe vaincus, de Mars les remparts se dégradent,_ - _En ton palais clos, le paon picore,_ - _Empenné d'un camail d'or babylonien._ - _Pour toi, la poule numidique, pour toi le coq châtré!_ - _Et la cigogne même, la cigogne bienvenue, pérégrine, hôtesse de nos - murs,_ - _Piétaticultrice, aux jambes grêles, au bec sonneur de crotales,_ - _Oiseau absent de l'hiver, bénin présage de la tiède saison,_ - _La cigogne trouve un nid scélérat dans ton pot-au-feu!_ - _Pourquoi ces unions surpayées, pourquoi ces marguerites de - l'India?_ - _Est-ce afin que la matrone, portant des phaleræ de perles,_ - _Monte orgueilleusement au lit d'un étranger?_ - _Pourquoi les feux virides et somptueux de l'émeraude?_ - _Pourquoi veux-tu les étincelles du rubis carthaginois,_ - _Sinon pour qu'il scintille? La probité vaut, peut-être, une - escarboucle._ - _Mais il est juste que ta femme s'habille d'un textile zéphir,_ - _Et, publiquement, parade toute nue sous un brouillard de lin._ - -Mais, poursuivit-il, après la carrière des lettres, quel est, à votre -sens, le métier le plus ardu? Selon moi, c'est celui de médecin ou -d'argentier. Le médecin connaît tout ce que les pauvres types ont dans -leurs viscères et le temps où la fièvre les doit prendre. Cependant -je les hais furieusement à cause qu'ils me prescrivent sans cesse du -bouillon de canard. L'argentier, à travers l'argent, discerne le cuivre. - -Sont deux quadrupèdes muets, très laborieux, l'ovin et le bovin. Au -bœuf, nous sommes redevables du pain que nous mangeons; à la brebis, -de cette laine dont les tissus nous rendent glorieux. O forfait sans -pareil! l'homme dévore le gigot et porte la tunique. Les abeilles aussi -je les crois des bestioles divines, qui dégorgent le miel, encore qu'on -prétende qu'il leur vient directement de Jovis. Néanmoins font-elles de -redoutables piqûres, montrant que, même aux lieux où règne la douceur, -on trouve les plus cuisantes épines.» - -Ainsi Trimalchio s'évertuait à supplanter les philosophes, lorsqu'on -nous vint présenter à la ronde une écuelle renfermant des billets de -loterie. L'esclave préposé à cet office dénombrait les apophorètes: -«Argent scélérat!»; et fut apporté un jambon sur quoi était posée -une coupe de vinaigre; «oreiller!», un fanon de porc; «seriphios et -contumélies!», un panier de fraises des bois, un gourdin et une pomme. -«Porreaux et pêches!» valut au gagnant un fouet plus un eustache; -«passereaux et moustiquaire!», des raisins secs et du miel attique; -«habit de dîner, habit de ville!», une pâtisserie et des tablettes; -«canal et pédale!» firent venir un lièvre et une sandale; enfin, -«murène et lettre», un rat (_mus_) et une raine attachés ensemble, -ainsi qu'une botte de poirée! - -Longtemps nous rîmes de ces libéralités grotesques et de mille autres -semblables dont j'ai perdu le souvenir. - -Entre temps, comme Ascyltos, avec une licence intempérante, et -levant les mains, se truphait de toutes ces balivernes au point de -rire jusqu'aux larmes, un colibert de Trimalchio s'échauffa dans son -harnais. C'était celui-là même qui avait pris place à table au-dessus -de moi: - ---Qu'as-tu donc à rire, espèce de béjaune? cria-t-il. Est-ce que, par -hasard, ne te délecte point le faste de mon seigneur? tu es, sans -doute, plus rupin et tu bâfres, à l'ordinaire, de meilleurs morceaux. -Que me soit propice la Tutelle de ce lieu, de même que, si j'étais -couché auprès de lui, j'eusse inhibé sa loquèle. Joli coco pour se -foutre du peuple! Il m'a tout l'air d'un voleur de nuit qui ne vaut -pas même son urine. Pour en finir, si je pissais autour de lui, il ne -saurait où prendre pied. Non, Herculès à moi! non je n'ai pas coutume -de fulminer pour si peu. Mais en chair molle naissent les vers. Il -rit! qu'a-t-il à rire? Est-ce que le fœtus achète son papa? A cause -que tu as une robe de laine et que tu es chevalier romain! Eh bien, -moi, je suis fils de prince! Tu me diras: «Pourquoi donc as-tu servi?» -Parce qu'il m'a plu me donner en esclavage, aimant mieux être citoyen -romain que tributaire. Et, présentement, je me flatte de vivre en telle -façon que je ne serve à quiconque de hochet. Homme, je suis parmi les -hommes. Je déambule à tête défleubée. Un as de cuivre, je ne le dois -à personne. Oncques n'ai reçu de commandement. Nul, dans le Forum, -ne m'a dit: «Rends ce que tu dois». J'ai acheté des terres; j'ai mis -de côté quelques lingots; je nourris quotidiennement vingt bedaines, -sans compter mon chien; j'ai rédimé ma contubernale, pour que nul, -dorénavant, ne s'essuie les mains après ses tétons; j'ai payé mille -denarius de capitation; gratis, je fus fait sévir; et j'espère bien -claquer de telle sorte que je n'aie pas à rougir après ma mort. Toi, -cependant, tu es si besogneux que tu n'oses regarder sur tes talons. Tu -vois un pou sur autrui; mais, sur toi-même, ne vois-tu pas une tique? A -toi seul, des hommes tels que nous ont semblé ridicules. Voici ton - -[Illustration: _Autour de sa nuque, il avait, par surcroît, tortillé -une serviette à bandes énormes, dont les franges pendaient çà et là._] - -maître, ton aîné! Cependant nous lui plaisons. Mais toi, petite -arsouille mal torchée, tu ne réponds ni «mu» ni «ma». Cruche de terre! -cuir mouillé qui, pour être plus souple, n'en est pas meilleur! Es-tu -plus riche? dînes-tu deux fois? soupes-tu deux fois? En ce qui me -concerne, je place mon honneur au-dessus des trésors. Pour en finir, -quelqu'un m'a-t-il plus d'une fois réclamé son dû? J'ai servi quarante -ans: nul cependant ne pourrait dire si j'étais esclave ou libre. -J'étais un môme avec des cheveux dans le dos quand j'arrivai dans cette -colonie. La basilique n'était pas encore édifiée. Je vouai cependant -tous mes labeurs à contenter mon maître, homme prépondérant et copieux -en dignités, qui en avait plus dans un seul ongle que toi dans ta -personne entière. Certes, dans la maison, des ennemis cherchaient à -me donner la passade. Néanmoins (au Genius bénédiction!) je parvins à -surnager. Voilà bien la récompense de l'athlète: car il est plus facile -de naître dans l'état d'homme libre que d'accéder à lui. Eh bien, tu -demeures stupide, à présent, comme un bouc gavé de mercuriale?» - -A ce discours, Giton, qui était au-dessous de lui, lâcha dans une -effusion indécente, son rire longuement comprimé, ce que voyant -l'antagoniste d'Ascyltos détourna ses invectives contre le mignon:--Et -toi, dit-il, et toi tu ris de même, pie huppée? O Saturnales! -sommes-nous donc, je te prie, au mois de décembre? Quand as-tu soldé -l'impôt du vingtième? Que viens-tu faire ici, gibier de potence, régal -pour les corbeaux? J'aurai soin d'attirer contre toi l'ire de Jovis et -contre celui-là qui ne sait pas te clouer le bec! Par ainsi, que je -devienne rebuté du pain si, de mon ressentiment, je ne fais abandon -au colibert, notre hôte. Sans quoi je t'eusse réglé sur-le-champ et -d'après tes mérites. Nous sommes bien ici: ton patron, ce pilier de -bordel, ne sait pas te fermer le crachoir. Il est bien vrai de dire: -tel maître, tel valet. A peine je me contiens. Ma complexion est -d'avoir la tête chaude. Lorsque j'ai commencé, je ne donnerais pas un -dupondius de ma propre mère! C'est bon! je te verrai en public, mulot, -que dis-je? champignon empoisonné! Que je ne croisse par en haut ni -par en bas si je ne rembuche ton maître dans une touffe de rue! Et je -ne t'épargnerai pas davantage, quand bien même, Herculès à moi! tu -appellerais au secours Jovis Olympius! Je prendrai soin que ta tignasse -devienne plus longue de huit pouces. Ton maître de pacotille aussi -viendra fort bien sous ma dent. Ou je ne me connais plus, ou vous ne -vous esclafferez guère, quand même vous auriez une barbe d'or. Sagana -te soit hostile (j'y pourvoierai) comme au pouilleux qui te dressa! Je -n'ai pas étudié la géométrie, la critique et telles autres coïonnades, -mais je connais les lettres lapidaires et je calcule fort bien, à tant -pour cent, le change, suivant le poids, la monnaie et les métaux. Pour -en finir, si tu veux, faisons, toi et moi, une petite gageure. Voici -donc le lemme que je te propose. Tu sauras que ton père a gaspillé son -argent, bien que tu connaisses la rhétorique. Dis-moi quel est celui -de nous qui vient lentement et qui va loin? Paye, tu le sauras. Quel -est celui de nous qui court et ne sort pas du même lieu? Qui de nous -s'accroît et devient plus petit? Tu cours, tu restes bouche bée, tu te -trémousses comme une souris dans un pot de chambre. Tais-toi donc ou -cesse de molester qui vaut mieux que toi, un homme qui ne te savait -pas au monde, à moins que tu n'espères m'imposer avec tes anneaux de -buis, volés à ta coquine. Mercurius Occupo nous soit en aide! Allons au -Forum et demandons le mutuum. Tu sauras alors ce que vaut ma bague de -fer et le crédit qu'on lui voit. Vah! que tu es mignonne, petit renard -mouillé. Que j'amène autant de lucre et meure avec autant de gloire, -que le peuple jure par mes obsèques, tout comme je suis résolu à te -poursuivre, en tous lieux, à t'enlever ta toge par lambeaux. Encore une -avantageuse créature celui qui t'apprend ces manières-là! Mufrius le -magister (nous fûmes aussi à l'école) nous endoctrinait: «Vos devoirs -sont-ils finis? Rentrez chez vous par le plus court. Ne baguenaudez -pas. Ne haraudez point les personnes d'âge et dispensez-vous de compter -les échoppes. Faute de quoi nul ne s'élève au-dessus d'un dupondius.» -Pour moi, je rends grâce aux Dieux, à cause de l'artifice qui m'a élevé -au rang où je splendis.» - -Commençait Ascyltos de répondre au monitoire: mais Trimalchio délecté -par la verve de son colibert:--Laissez, dit-il, vos hargneuses -querelles et, de grâce, vivons en beauté. Pour toi, Herméros, épargne -ce cadet. Le sang pétille dans ses veines; montre-toi plus rassis. -Toujours, dans ces sortes de combats, le vainqueur est celui qui cède. -Et toi, lorsque tu servais de chapon, coco! coco! tu n'étais pas -d'humeur plus endurante. Soyons donc, cela vaut mieux, énormément doux -et fort hilares en attendant les homéristes.» Sur-le-champ la troupe -fit son entrée, heurtant les boucliers du manche de leurs piques. -Trimalchio, pour les entendre, s'assit sur un coussin. Tandis que les -homéristes dialoguaient en vers grecs, à leur accoutumée, insolemment, -lui, d'une voix aiguë, il se mit à lire un livre latin. Bientôt, le -silence fait:--Savez-vous, dit-il, quelle pièce ils vont jouer? La -voici. Diomédès et Ganimédès furent deux frères, desquels la sœur était -Héléna. Agamemnon la ravit et lui substitua une biche, à l'autel de -Diana. De sorte qu'Homérus évoque, dans ce poème, la prise d'armes des -Troyens et des Parentins. Sachez la victoire d'Agamemnon et qu'il donna -Iphigenia, sa fille, pour épouse au guerrier Achillès. Leur mariage -fit déraisonner Ajax, qui vous expliquera l'argument tout à l'heure.» -Trimalchio achevait à peine sa harangue; les homéristes firent entendre -une clameur sauvage, cependant que, parmi le domestique hors d'haleine, -était porté dans un plat aussi grand que la porte décumane, un veau -bouilli, le chef orné d'un casque militaire. Suivait Ajax, l'épée -au clair et mimant les gestes d'un lunatique. Il dépeça la bête, -s'escrimant de droite et de gauche; puis, recueillant les morceaux à la -pointe du glaive, il en fit la distribution aux convives ébaubis. - -Nous n'eûmes pas grand loisir d'admirer une si ingénieuse pantomime! -car soudain les poutres du lacunar se mirent à craquer avec un tel -vacarme que le triclinium en éprouva la secousse. Pour moi, consterné, -je me levai dans la crainte qu'un pétauriste ne dégringolât du plafond; -les autres convives, non moins ahuris, dressaient leurs visages en -l'air, expectant quoi de neuf allait tomber du ciel. Voici, néanmoins, -que le plancher s'entr'ouvre. En même temps un vaste plateau, en forme -de cercle, se détache de la coupole et nous offre, dans son orbe, -des couronnes d'or et des cassolettes d'albâtre, pleines de parfums. -Invités à nous partager ces apophorètes, nous portons nos regards -sur la table. Déjà on avait dressé un repositorium où brillaient -quelques pièces de four au milieu desquelles un Priapus élaboré par le -confiseur. Dans son giron, il portait, comme d'habitude, une corbeille -pleine de raisins et assortie de fruits. - -Avidement, nous étendions la main vers ces friandises pompeuses, -lorsqu'un nouveau badinage nous vint remettre en gaîté. Ces pommes, -en effet, ces gâteaux, épanchaient, au moindre contact, un esprit de -safran qui, nous giclant au visage, ne laissait pas de nous incommoder -un peu. - -Dans l'opinion qu'un service parfumé avec un si religieux appareil -contenait, sans doute, quelque chose de sacré, nous nous levons tout -droit et souhaitons félicité à Augustus, père de la patrie. Après cette -vénération, plusieurs convives faisant main basse sur les fruits, nous -imitons leur exemple et rembourrons nos serviettes, moi surtout, qui ne -croyais pouvoir d'une trop pesante largesse alourdir la robe de Giton. -Sur ces entrefaites, serrés dans des tuniques blanches, parurent trois -éphèbes. Deux d'entre eux posèrent sur la table les Larès porteurs de -la bulla, cependant que, promenant autour de nous une patère de vin, le -troisième clamait: «Nous soient les Dieux propices!» Il ajoutait que -l'un s'appelait Cerdo, l'autre Félicio, le troisième Lucro. Pour nous, -chacun baisant à l'envi une médaille très exacte de Trimalchio, nous -eussions rougi de n'en pas faire autant. - -Après quoi, tous les dîneurs se souhaitèrent, à qui mieux mieux, -allégresse du corps et santé de l'esprit. Cependant Trimalchio penché -vers Nicéros, se prit à lui dire:--Toi que j'ai connu, jadis, un si -brillant compère, toi qui passais pour un luron fini, tu ne dis rien -ce soir, même à basse voix. Donc montre-toi plus aimable et, si tu -veux me plaire, conte-nous quelques-unes de tes fredaines.» Délecté -par cette invite, Nicéros, tout en se pavanant, se mit à renchérir -sur les gracieusetés de l'amphytrion:--Que je ne gagne jamais, -répliqua-t-il, une poignée de fèves, si je ne m'épanouis chaque jour -de contentement à te voir en si bonne posture! Donc, le vin nous soit -hilare, quand bien même les docteurs que voici devraient nous prendre -en mésestime. D'ailleurs nous verrons bien. En attendant, je vais vous -dire un épisode. Si quelqu'un daube sur moi, je l'incague fortement. Au -surplus, mieux vaut prêter à rire que déblatérer sur le prochain.» - - _Cet exorde fini..._ - -le quidam entama son histoire: - ---J'étais encore esclave et nous habitions la petite rue où se trouve -présentement la maison de Gavilla. Or, en ce temps, je devins amoureux, -comme il plut aux Immortels, de la femme à Ferentius, le cabaretier. -Vous la connaissez bien, Melissa de Tarentum, une riche affaire de tous -points. Mais, Herculès à moi! ce n'était pas la bagatelle qui me tenait -au cœur. Si je l'aimais, c'était moins pour le déduit que pour sa bonne -humeur. Tout ce que je lui demandais, elle me l'accordait sur-le-champ, -la pauvre âme! Je lui confiais mes économies, mes pourboires qu'elle -plaçait à des taux rémunérateurs. - -Un beau jour, son époux s'avisa de trépasser à la campagne. Et moi, de -chercher comment la rejoindre, par le jambart ou sous le bouclier, car -c'est dans l'adversité que l'on distingue ses amis. - -Par bonheur, mon patron devait justement aller à Capua, trafiquer de -quelques nippes assez belles. Profitant de l'occurence, je requis de -notre compagnon de chambre la conduite chez ma blonde, à cinq milles du -logis. C'était un brave à trois poils, soldat de pied en cap, robuste -s'il en fut et courageux comme Orcus. En route au premier chant du coq, -nous marchions par un clair de lune aussi limpide que le jour. Bientôt, -en rase campagne, nous nous trouvâmes parmi les tombeaux. - -Tout à coup, au milieu du chemin, voilà mon homme qui s'arrête, puis se -met à incanter les étoiles. Moi, je m'assieds en fredonnant et regarde -aussi les astres, pour ne pas troubler le sortilège. Mais, bientôt, -portant les yeux sur mon bizarre compagnon, je l'aperçois en train -d'ôter ses vêtements, qu'il dispose avec ordre sur le bord de l'allée. -A ce spectacle, je commence à friser le naze. Peu à peu, l'épouvante me -gagne. Je reste immobile, plus raide et plus froid qu'un trépassé. - -Lui, cependant, urine tout autour de ses hardes et, soudain, se -transforme en loup. Ne croyez pas que j'en impose. Mentir là-dessus, -pour tout l'argent du monde, je ne le ferais point. Mais où donc en -étais-je? Voici! à peine devenu loup, notre homme de hurler et de fuir -vers les bois. Je ne savais d'abord que résoudre; mais, après quelques -minutes, recouvrant mes esprits, je m'approche de ses habits afin de -les emporter. Ils étaient changés en pierre. C'était à mourir de peur, -convenez-en. Toutefois, j'eus la présence d'esprit de dégainer, car je -n'ignore point combien les larves, lémures ou fantômes redoutent le -tranchant et l'estoc des épées. - -M'escrimant ainsi, de droite et de gauche, contre les stryges -aériennes, j'arrivai, clopin-clopant, à la villa de ma maîtresse. Je -tombai quasi sans mouvement sur le seuil; la sueur inondait mon visage -et mes dents cliquetaient ainsi que dans la fièvre. - -Alarmée et surprise de me voir en un tel arroi, ma chère Mélissa me -fit, néanmoins, quelques reproches d'arriver à cette heure indue:--Si -tu étais advenu quelques moments plus tôt, me dit-elle, tu nous -aurais été d'un grand secours. Imagine-toi qu'un loup de forte espèce -a pénétré dans l'étable et saigné toutes nos ouailles à la gorge, -comme un boucher de profession. Ni les cris ni les fourches n'ont pu -l'arrêter dans sa besogne. Mais, bien qu'il se soit enfui grâce à je -ne sais quel aveuglement incompréhensible de nos gars, je ne pense -pas qu'il ait beaucoup de quoi se gaudir à nos dépens; un valet, plus -ingambe que ses compagnons, l'a régalé d'un coup d'épieu à travers le -col. - -A ce récit, je vous laisse à penser quelle fut ma stupeur et si -j'ouvris de grands yeux. Dès que le jour parut, je galopai vers la -ville, avec l'empressement d'un aubergiste larronné par les voleurs. -Arrivé à cette place où j'avais laissé les effets de mon compagnon -transmués en cailloux, je ne trouvai plus rien, sinon une large traînée -de sang. Quelques gouttes, çà et là, tachaient la poussière, comme il -en tombe d'une blessure frais ouverte. - -Peu après, étant de retour dans notre garni, je trouvai le soldat brave -comme Orcus étendu sur des matelas et saignant comme un bœuf, tandis -qu'un chirurgien était occupé à lui panser la gorge. Alors, j'entendis -que j'avais fait route avec un loup-garou, changeant de figure à sa -guise. A dater de ce moment, je refusai de manger avec cet homme, et -l'on m'eût assommé plutôt que de me faire asseoir auprès de lui. Libre -aux esprits forts de ne pas me croire! Mais je veux être pendu si je -surfais d'un iota. Et me soient les bons Génius fidèles, aussi vrai que -je n'ai pas, dans mon récit, prévariqué du moindre mot.» - -Nous restâmes fulgurés d'étonnement:--Que la Foi, dit Trimalchio, -accueille ton discours, si quelque Foi subsiste, aussi bien que mes -crins se hérissent d'horreur. J'ai appris que Nicéros ne conte pas -de bourdes. Bien plus, c'est un garçon de poids et nullement bavard. -Moi-même, je vous ferai connaître une épouvantable chose. C'est comme -un âne sur les toits. J'étais encore un éphèbe chevelu (car, dès -l'enfance, j'ai mené la vie à l'instar de Chio), quand vint à trépasser -Iphis, le mignon de notre maître. Herculès à moi! une marguerite, une -vraie poupée, un trésor de perfections. Comme sa pauvre mémère jetait -des pleurs singultueux et que tous nous étions dans la tristimonie, -voilà que les stryges commencent leur boucan. On eût dit l'aboi des -lévriers au pourchas d'un conil. Nous avions, alors, un Cappadox, -grand gaillard, des plus déterminés qui vous eût, à bras tendu, enlevé -un taureau furieux. Mon brave dégaine son espadon, il enjambe le -seuil en courant, la main gauche enveloppée avec soin; il frappe une -babeau, comme qui dirait à la place que je touche (puisse-t-elle être -sauvée!) et la perfore d'outre en outre. Nous entendons un gémissement -et (d'honneur, je ne mentirais pas!) nous ne voyons aucune sorcière. -Cependant, notre Cappadox, le brave à trois poils, revient, se jette -sur un lit de camp. Il avait le corps strié d'ecchymoses livides, comme -si on l'eût fouetté de verges, à cause que l'avait touché une mauvaise -main. Quant à nous, la porte close, nous reprenons itérativement notre -office. Mais, tandis que la mère étreint le corps de son pauvre môme, -elle touche et voit à la place un jaquemart de paille, sans cœur, -sans intestins, absolument vide. Les stryges avaient dérobé l'enfant -et substitué au cadavre un marmouset en chaume. Plaît-il? Faut croire -que ces vieilles garces détiennent de terribles secrets! Dans leurs -besognes nocturnes, elles mettent la nature sens dessus dessous. Au -reste, notre pourfendeur, le Cappadox, depuis cette aventure jamais -ne retrouva ses couleurs; bien plus, dans quelques jours à peine, il -mourut frénétique.» - -Nous admirons et nous croyons de même. Puis, ayant baisé la table, -nous obsécrons les Nocturnes de se tenir dans leur demeure lorsque -nous rentrerons après souper. Certes, à présent, je voyais de -nombreuses chandelles et muer d'aspect le triclinium tout entier, -quand Trimalchio:--A toi je dis, s'écria-t-il, Plocrimus, tu ne -contes rien! Tu ne nous délectes en rien! Naguère tu soûlais être -aimable en société, chantonner comme un virtuose et déclamer avec -feu des odelettes dialoguées. Heu! Heu! vous avez fui, douces figues -au sucre!--Il est vrai, répondit l'autre, mes quadriges ont cessé -de courir au même temps que je devins podagre. Autrefois, lorsque -j'étais damoisel, je poussais des chansons à me rendre pulmonique. -Quoi de tripudier? Quoi de jouer la comédie? Quoi de faire le barbier? -Quel était mon égal sinon Apellès?» Posant la main sur sa bouche, il -exsibila je ne sais quelle abomination qu'ensuite il déclara comme une -gentillesse renouvelée des Grecs. Trimalchio, à son tour, ayant imité -les joueurs de hautbois, se tourna vers son chou-chou, nommé Crésus, -un petit crevé chassieux, aux dents très sordides, qui s'amusait à -ligoter de rubans émeraude une petite chienne noire, d'un embonpoint -indécent. Ayant posé sur le torus la moitié d'un pain, il gavait son -épagneule qui, n'en pouvant plus, dégorgeait les morceaux. Par ce -travail admonesté, ordonna Trimalchio de faire entrer Scylax, gardien -de sa maison et de son domestique. Sans retard fut introduit un molosse -de taille surprenante. Il était à la chaîne. Un coup de talon, décoché -par l'ostiaire, l'avertit de ramper, et, devant la table, il se posa. -Alors, Trimalchio, jetant un pain de gruau:--Personne, dit-il, dans -ma maison, ne m'aime davantage.» Indigné d'ouïr avec tant d'effusion -exalter Scylax, le petit crevé dépose à terre sa chenaille et l'agace -de toutes ses forces contre le mâtin. Scylax, tout naturellement, -fidèle aux mœurs canines, emplit d'un horrifique aboi le triclinium -et lacéra presque la margarita de Crésus. Or, le tumulte ne fut pas -borné à cette rixe, mais un candélabre tomba sur la mense, ébréchant -les vases de cristal et favorisant plusieurs convives d'une aspersion -d'huile bouillante. Afin de ne paraître aucunement ému de la casse, -Trimalchio baisa son meschin et lui prescrivit de monter sur son dos. -L'autre ne se le fait pas dire deux fois. Il saute à califourchon sur -la nuque du maître, et, de sa main ouverte, lui distribue une volée de -claques sur les épaules, puis, riant aux larmes, vocifère:--Gueules! -Gueules! combien sont-ils?» Ce jeu fini, Trimalchio enjoint de remplir -une gamelle vaste et d'en partager la liqueur aux esclaves qui gisaient -à nos pieds, mais avec cette restriction:--Si quelqu'un ne veut -chopiner, perfuse le vin sur sa tête. De jour, soyons sévères, mais -hilares cette nuit.» - -Après cette galanterie, on mit sur la table les mattées dont la -recordation, pour peu qu'il vous plaise me croire, est susceptible -encore de me lever le cœur. En guise de tourdes, on servit à chacun -une poularde grasse, flanquée d'un œuf d'oie chaperonné. Trimalchio, -avec beaucoup d'instance, nous pria de manger, attestant qu'on avait -désossé les gallines. A ce point du festin, un licteur frappa aux -portes du triclinium. Drapé dans une robe blanche, entouré d'un -nombreux concours de valetaille, entra un convive, prié seulement au -boire du dessert. Moi, sidéré par tant de faste, je supposais que le -préteur lui-même venait d'apparaître. Pourquoi j'essayai le déjuc et -de poser mes pieds sur la dalle. Agamemnon se gaussa de ma trépidation -et:--Calme-toi, dit-il, homme très stupide. Ce n'est rien qu'Habinas -le sévir, tailleur de pierre, dont les marbres et les tombeaux sont -grandement appréciés de la bonne compagnie.» Récréé par ce discours, -je m'étendis sur ma couche et regardai avec une admiration peu commune -l'entrée sensationnelle d'Habinas. Lui, déjà pompette, avait posé la -main sur l'épaule de sa femme. Chargé de plusieurs couronnes, un parfum -dégouttant de son front sur ses yeux, il gagna carrément la place du -préteur, et, sans autre préambule, demanda le vin trempé d'eau chaude. -Trimalchio, délecté de cette belle humeur, requit pour soi-même un -scyphus de plus grande capacité et s'enquit d'Habinas comment on -l'avait régalé chez les hôtes dont il sortait:--Tout, dit-il, nous -avons eu, à l'exception de ta personne, car mes yeux étaient ici. -Et, Herculès à moi! cela marcha fort bien. Scissa donnait un riche -novendial en mémoire de son pauvre petit esclave qui n'avait reçu la -manumission qu'à l'article de la mort; je pense qu'elle aura un joli -supplément à casquer entre les mains des percepteurs du vingtième. On -estime le défunt à cinquante mille grands sestertius. Néanmoins la -chose nous fut soève, encore que forcés de répandre la moitié de chaque -brinde sur les osselets du pauvre homme. - -Cependant, reprit Trimalchio, qu'eûtes-vous à souper?--Je vais te le -dire, si je peux; car de tant bonne mémoire je suis que, fréquemment, -j'ai oublié mon propre nom. Nous avons eu d'abord un cochon décoré de -boudins; autour, des saucisses de Lucanie, des gésiers parfaitement -accommodés, et, si je ne me trompe, des bettes, avec du gros pain bis -fait à la maison, que je préfère au blanc, parce qu'il fortifie et -tient le ventre libre. Grâce à lui, je ne pleure point lorsque je vais -au privé. Dans le plateau suivant, un ramequin froid, arrosé de miel -d'Hispania, chaud et délicieux. Je n'ai point tâté au ramequin, mais -je me suis fourré du miel jusque-là. Alentour, des pois chiches, des -lupins, noix à discrétion, mais une seule pomme par convive; toutefois, -j'en ai souricé deux. Les voici, tortillées dans ma serviette; car, -si je n'apportais quelque bagatelle de ce genre à mon petit esclave, -j'aurais une engueulade. - -Mon épouse m'admoneste à propos. On servit devant nous une gigue -d'ourson, de quoi ayant imprudemment goûté, Scintilla fut sur le point -de vomir tripes et boyaux. Quant à moi, j'en ai bâfré plus d'une livre, -car cet ours avait presque un fumet de sanglier. Et si, disais-je, -l'ours dévore l'homme débile, à plus forte raison l'homme débile est -bien venu à dévorer l'ours. En dernier lieu vint un fromage mou, du -raisiné, quelques escargots, des animelles en hachis, et des foies en -cocottes, et des œufs chaperonnés, et des raves, et de la moutarde, un -bateau de coquillage, une couple de limaires; enfin, dans un ravier, -des olives à la saumure que des malotrus nous disputèrent à coups de -poing; quant au jambon, nous lui donnâmes l'exeat. - -Mais dis-moi, Gaïus, pourquoi Fortunata n'est-elle point des -nôtres?--Comment? Ne la connais-tu point? répondit Trimalchio: si -elle n'a pas serré l'argenterie et distribué à l'office les reliefs -du souper, tu ne lui ferais pas boire même un verre d'eau.--Soit, -dit Habinas, mais si elle ne se couche pas à table, moi, je me rends -invisible.» Et déjà, il faisait mine de se lever, quand, sur un geste -de Trimalchio, le domestique tout entier appelle quatre fois avec des -cris aigus: «Fortunata! Fortunata!» Enfin, elle arriva. Une blouse -jaune paille laissait voir sa tunique cerise, et des periscelis de -danseuse, en filigrane, à ses orteils, et des mules blanches brodées -d'or. Alors, essuyant ses mains au sudarium qu'elle portait autour du -cou, elle se jette sur le même lit où reposait la femme d'Habinas, -Scintilla, qu'elle baise et qui l'applaudit:--Est-ce toi, ma mignonne? -Quel plaisir de te voir!» Cela vint au point que Fortunata, détachant -les armilles de ses bras très épais, les offrit aux admirations de -la commère. Enfin, elle dénoua ses periscelis et son réseau d'or, -affirmant qu'il était à XXIV carats. Trimalchio, qui les observe, se -fait apporter le tout.--Voyez, dit-il, ce chien d'attirail qu'une -femme traîne après soi! Pour elles, nous nous dépouillons comme des -benêts. Six livres et demie, c'est le poids des armilles que voici; -j'en possède moi-même une qui pèse dix livres faite avec les millièmes -de Mercurius.» Et, pour montrer qu'il n'en impose point, il ordonne -d'apporter un peson, et de vérifier le poids à la ronde. Scintilla ne -reste pas en arrière: elle détache de son col un drageoir d'or fin -à quoi elle donnait le nom de Félicio. Elle en tire deux pendants -d'oreille en forme de crotales, qu'elle propose, à son tour, aux -louanges de Fortunata:--Par le bénéfice de mon maître, nul, dit-elle, -ne peut se targuer d'en avoir de plus beaux. - ---Quoi? dit Habinas, tu m'as sacrifié pour obtenir une fève de verre? -Certes, si j'avais une fille, je l'essorillerais. Sans femmes, nous -regarderions ces foutaises ni plus ni moins qu'un tas de boue. A -présent, c'est pisser chaud et boire frais.» Entre temps, un peu -vexées, les deux femmes se rigolaient ferme, et, saoules comme des -grives, se léchaient le museau. Pendant que l'une porte aux nues la -diligence de la matrone, l'autre vante les délices et la condescendance -de l'époux. Tandis qu'elles se tiennent embrassées, Habinas furtivement -surgit, et, prenant les deux pieds de Fortunata, la culbute sur le -lit.--Ah! ah! s'exclama-t-elle, voyant sa tunique errer plus haut que -le genou. Soudain rajustée, elle voile dans le giron de Scintilla -et sous les plis du sudarium sa face empourprée d'une rougeur très -indécente. - -Après quelque temps, Trimalchio commanda qu'on servît les deuxièmes -tables. On enleva les autres, cependant que la valetaille répandait -sur le sol des copeaux teintés de minium et de safran, et, ce que -je n'avais point vu encore, de la pierre spéculaire mise en poudre. -Sur-le-champ, Trimalchio:--J'aurais pu, dit-il, me contenter du -service, car vos secondes tables, les voilà; néanmoins, s'il reste -quelque friandise, qu'on l'apporte encore.» Alors, un petit voyou -alexandrin, le même qui versait l'eau chaude, s'avisa de siffler en -rossignol. Mais, soudain, Trimalchio se mit à crier:--Un autre! et la -scène changea. L'esclave couché aux pieds d'Habinas, je crois, sur -l'injonction de son maître, se leva et, d'une voix sonore, déclama: - - _--Déjà, guidant sa flotte, Eneas a trouvé_ - _Des chemins sûrs, parmi les vagues..._ - -Jamais son plus acide ne frappa mon oreille: car, outre les longues -et les brèves placées à contretemps, le sauvage agrémentait sa tirade -par des lambeaux d'atellanes: si bien que Virgilius m'offusqua pour -la première fois. Quand, hors d'haleine, il prit le parti de se -taire:--Croiriez-vous, dit Habinas qu'il n'a jamais rien appris? -Seulement, je l'envoyais parfois aux cirques de passage: c'est là -qu'il s'est formé. Aussi n'a-t-il pas son pareil quand il imite les -charlatans ou les muletiers. Dans les cas désespérés, il éclate de -génie: savetier, maître-queux, mitron, il règne sur tout l'empire des -Muses. - -Deux vices, néanmoins, faute desquels ce serait un garçon inégalable: -il est circoncis et ronfle. Car de le voir bigle je n'ai cure; c'est le -regard de Vénus. Pour cela, il me plaît. A cause de son œil mort, il ne -m'a coûté que trois cents denarius.» - -Scintilla interrompit sa loquèle et:--Certes, dit-elle, tu ne dévoiles -pas tous les artifices du voisin. Il est ta coquine et je prendrai soin -qu'il porte les stigmates de l'emploi.» - -Trimalchio se mit à rire et:--Voilà bien, dit-il, le Cappadox! il -ne se prive d'aucune bonne chose, et, Herculès à moi! je lui en -fais mes compliments. Toi, Scintilla, ne veuille pas être jalouse. -Crois-moi, car nous vous connaissons. Puissiez-vous me posséder -toujours florissant, comme je faisais la bête à deux dos avec Mamméa, -au point que son cocu, mon maître, en prit ombrage et me relégua parmi -les esclaves ruraux. Mais tais-toi, langue, je te donnerai du pain!» -Prenant cela pour un madrigal, sans doute, le maroufle très obscène -tira de son sein une lampe d'argile et, pendant plus d'une demi-heure, -contrefit, avec, les tibicinaires, cependant qu'Habinas l'accompagnait -en sifflotant, la main posée sur sa lèvre inférieure. Enfin, s'avançant -au milieu de la salle, tantôt avec des roseaux fendus il imitait les -choraulès, tantôt, habillé d'un gaban, il représentait au vif le destin -des muletiers. Cela dura jusqu'au temps qu'Habinas, l'ayant appelé à -soi, le baisa de grand cœur et lui tendit un rouge-bord:--Epatant, -dit-il, mon petit Massa, je te fais présent d'une paire de brodequins.» -Nous n'aurions pas vu la fin de toutes ces calembredaines si l'on n'eût -apporté l'épidipnis, composé de grives en pâte de froment, farcies -de raisins et de noix. Suivirent des pommes cydôniennes implantées -d'épines pour simuler des hérissons. Le tout supportable, sans un -autre mets tellement nauséabond que nous fussions morts plutôt que d'y -toucher. Car, une fois mis sur table, nous conjecturâmes que c'était -une oie grasse, avec autour des poissons et toutes les variétés -d'oiseaux. Trimalchio nous dit:--Tout ce que vous voyez dans ce bassin -n'est fait que d'un seul corps.» Moi, c'est-à-dire un homme très -affûté, je compris immédiatement la chose et, regardant Agamemnon:--Je -serais grandement surpris si les viandes en question ne sont pas -modelées dans du bran ou de la terre cuite: aux Saturnales de Rome, -j'ai vu des festins représentés de la même manière.» - -Je n'avais pas fini de parler, quand Trimalchio s'expliqua:--Croisse -mon patrimoine et non pas ma bedaine! aussi vrai que mon chef cuisina -ces béatilles avec la chair unique d'un pourceau. Ne saurait être un -homme plus expert. Ordonnez: d'une vulve il fabrique un poisson; du -lard, une palombe; du coliphium, une tourtre; d'un boyau de cochon, une -poularde. Et c'est pourquoi, dans ma jugeotte, un nom très coruscant -lui fut imparti: on l'appelle Dædalus. Et puisqu'il est d'un bon -esprit, j'ai, en sa faveur, importé dans Rome des couteaux en fer -du Noricum.» Sur-le-champ, il demande ces couteaux, les admire, les -contemple et nous donne congé d'en éprouver le tranchant sur nos -joues. Tout à coup, entrèrent deux esclaves qui faisaient semblant -d'avoir entamé une rixe au bord du vivier, tant que les cruches encore -leur pendaient au col. Trimalchio allait statuer sur le litige, -mais ni l'un ni l'autre ne voulut obtempérer à la sentence. Chacun -d'eux, s'escrimant du gourdin, frappa l'amphore adverse. Déferrés -par l'incongru de ces ivrognes, nos regards ébahis suivaient leur -altercas. Bientôt, cependant, nous vîmes choir des tests fracassés, -huîtres et pétoncles. Un page les dressa et vint à la ronde nous les -offrir sur un plateau. Cette fastueuse délicatesse piqua d'émulation -le maître-coq de génie: il nous apporta des escargots sur un gril -d'argent; puis, d'une voix chevrotante, d'une hideuse voix, il se mit à -chanter. J'éprouve quelque malaise à rapporter les détails que voici: -chose, en effet, inconnue jusqu'à présent, une troupe de mignons à -chevelure flottante, promenant des parfums dans un bassin de vermeil, -se mit en posture d'oindre les pieds des récombants, non sans avoir, -au préalable, enguirlandé leurs jambes, leurs talons et leurs cuisses -avec des entrelacs de verdure et de fleurs. De là, ce même aromate -liquide fut projeté dans les cratères à vin et les lampes à huile. -Cependant Fortunata esquissait un pas de danse. Scintilla, complètement -ivre, applaudissait beaucoup plus qu'elle ne parlait, quand -Trimalchio:--Phylargyros et toi Carrio [bien que vous soyez] renommés -champions de la quadrille verte, je vous permets de vous coucher à -table. Toi, dis à ta contubernale Ménophila d'en user pareillement.» Il -parle, et, soudain, le domestique s'empara du triclinium avec tant de -verve que nous fûmes presque débusqués de nos lits. Pour mon compte, -j'aperçus à mon chevet le cuisinier qui d'un porc avait fait une oie. -Il puait la saumure et les condiments. Non content d'être à table, il -se prit à imiter l'acteur Ephésus, puis voulut embarquer son maître -dans une gageure: S'il faisait partie de la quadrille verte, aux -prochaines courses, la première palme... - -Ce défi plongea Trimalchio dans le ravissement:--Amis, les esclaves -sont aussi des hommes, nous dit-il. Ils ont sucé le même lait que nous, -encore qu'un méchant destin ait pesé sur eux. Mais, moi vivant, et -dans peu de jours, ils boiront l'eau des hommes libres. En un mot, je -donne à tous, par mon testament, la manumission. Je lègue, en outre, à -Philargyros un fonds de terre et sa contubernale; à Carrio, une maison -de rapport, le montant du vingtième, plus un lit avec sa literie. Quant -à ma Fortunata, je l'institue mon héritière. Je la recommande à tous -mes amis, et si je proclame ainsi mes volontés suprêmes, c'est pour que -mon domestique m'aime, dès à présent, comme si j'étais mort.» Chacun se -met en devoir de rendre au munificent donateur des actions de grâce. -Mais lui, faisant trêve aux coïonnades, enjoint qu'on apporte une -minute de son testament et, depuis _A_ jusqu'à _Z_, aux lamentations du -domestique, le lit à haute voix. Puis, se tournant vers Habinas:--Qu'en -dis-tu, ami très cher? T'occupes-tu d'élever mon tombeau d'après mes -instructions? Instamment, je te prie de figurer, aux pieds de ma -statue, la petite chienne, et des couronnes, et des onguents, et mes -prouesses guerrières, afin que, grâce à ton ciseau, j'aie la bonne -fortune de vivre après ma mort. En outre, je veux que le terrain de ma -sépulture ait cent pieds de long et le double en profondeur. De plus, -je veux autour de ma cendre toutes les espèces d'arbres fruitiers -et des vignes abondamment. Il serait, en effet, de la dernière -extravagance, de posséder pendant sa vie des maisons superbement tenues -et de ne prendre aucun soin de la demeure où il faut loger bien plus -longtemps. C'est pourquoi je veux, sur toutes choses, qu'on y grave -cette inscription: - - CE.MONVMENT.N'AFFÈRE.PAS.A.MON.HOIRIE. - -Au surplus, j'aurai cure de prévenir, par testament, les outrages à mes -restes. Je préposerai, en qualité de gardien, à mon sépulcre, un des -esclaves à qui j'ai donné la manumission, afin que le peuple ne vienne -pas chier contre le monument. Je te prie d'y sculpter mes nefs voguant -à pleines voiles, de m'y représenter siégeant au tribunal, vêtu de la -prætexta, avec, aux doigts, cinq anneaux d'or et versant au populaire -un sac d'écus. Tu sais que j'ai donné un epulum et deux denarius d'or -à chacun des convives. Représente, si bon te semble, des triclinium, -et le Peuple en foule s'en donnant à cœur joie. A ma droite, place -l'image de ma Fortunata, portant une colombe et menant une petite -chienne en laisse; puis mon Cicaro, et des amphores copieuses, lutées -de gypse pour empêcher le vin de fuir. Tu sculpteras encore, sur mon -urne brisée, un enfant tout en pleurs. Au centre, une horloge: ainsi -quiconque regardera l'heure devra, bon gré mal gré, lire mon nom. Quant -à l'épitaphe, examine avec diligence le congruent de celle que voici: - - C. POMPEIVS. TRIMALCHIO. - MAECENATIANVS. - ICI. REPOSE. - A.LVI.ABSENT.LE.SEVIRAT. - FVT. DÉCERNÉ. - ENCORE.QV'IL.PVT.DANS.TOVTES. - LES.DÉCVRIES.DE.ROME. - PRENDRE.PLACE. - NÉANMOINS.NE.LE.VOVLVT.PAS. - PIEVX.FORT.FIDÈLE. - DE.PEV.IL.CRVT. - DE.SESTERTIVS.LAISSA.TRENTE.MILLIONS. - ET.JAMAIS.N'ÉCOVTA. - VN.PHILOSOPHE. - ADIEV.A.TOI.AVSSI.ADIEV. - -Ce disant, Trimalchio se mit à pleurer comme un vedeau. Pleurait aussi -Fortunata; pleurait de même Habinas; enfin, tout le domestique--prié, -semblait-il, à des funérailles--fit retentir le triclinium de -lamentations. Bien plus, je commençais moi-même à pleurnicher, -quand Trimalchio:--Eh bien! dit-il, sachant que nous devons mourir, -pourquoi ne pas vivre en attendant? Pour que je vous voie entièrement -satisfaits, allons-nous en au bain, de quoi, je vous le promets à mes -risques, vous n'aurez pas le moindre déplaisir: Il est chaud comme un -four.--Vrai, vrai, reprit Habinas, d'un seul jour en faire deux, il -n'est rien que je préfère.» Et de se lever pieds nus et d'emboîter le -pas à Trimalchio, tout en se gaudissant. Je regardai Ascyltos:--Que -penses-tu? dis-je. Pour moi, la vue seule du bain est capable de -m'asphyxier.--Fais comme eux, répond Ascyltos, et, pendant qu'ils -gagneront l'étuve, nous échapperons dans la foule.» Cela me plut. -Giton nous conduisant à travers le portique, nous gagnâmes l'huis, -quand un mâtin, enchaîné d'ailleurs, nous reçut avec un si effroyable -vacarme qu'Ascyltos se laissa choir dans une piscine. Quant à moi, -qui, même avant d'être dans les vignes, appréhendais un molosse en -peinture, me portant au secours du nageur, le même gouffre ne tarda pas -à m'engloutir. L'huissier de l'atrium vint à notre aide, qui, par son -intervention, apaisa le dogue et nous ramena, tout tremblants, sur la -terre ferme. Quant à Giton, grâce à un moyen très subtil, il s'était -rédimé déjà de la gueule du monstre, disséminant devant lui toutes les -friandises qu'il avait reçues de nous pendant le souper. Le chien, -détourné par la victuaille, avait, sur-le-champ, apaisé ses fureurs. -Cependant, comme nous grelottions, bleuis de froid et demandant à -l'huissier de nous ouvrir la porte:--Erreur, dit-il, mon petit! si tu -penses t'en aller par où tu es venu. Jamais ici nul des convives n'a -repassé la même porte: on entre d'un côté, on sort de l'autre.» - -Que faire? Hommes très infortunés, enclos dans ce labyrinthe d'un -nouveau genre et de qui l'immersion avait eu lieu déjà? Nous prenons -les devants et sollicitons le portier de nous conduire au bain. Mettant -bas nos vêtements que Giton fait sécher dans le vestibule, nous entrons -dans une étuve fort étroite, ayant l'étendue à peu près d'une glacière. -Là, Trimalchio se dressait tout nu: pas moyen d'esquiver la puanteur -abominable de ses rots. Il disait:--Je ne sais rien de plaisant comme -de prendre la chaude sans cohue», et que ce lieu, jadis, «avait été un -fournil». Enfin las de rester sur ses jambes, il s'assit; puis, convié -par la sonorité de la voûte, il fendit jusqu'au palais sa gargamelle -d'imbriaque, et se mit en devoir de lacérer les airs de Ménécratès, au -dire de ceux qui pouvaient entendre son jargon. Le reste des convives -courait en se tenant par la main ou bien faisait sonner les murs de -sauvages clameurs et de rires éperdus. Quelques-uns, les poignets -ligotés, s'évertuaient à cueillir des anneaux sur le parvis; d'autres, -un genou en terre, se renversaient la tête en arrière et touchaient -du nez l'extrémité de leurs orteils. Abandonnant ces hiberons à leurs -amusements, nous descendîmes dans la cuve qui se préparait pour -Trimalchio. Bientôt, l'ébriété mise en déroute, nous fûmes conduits -vers un nouveau triclinium où Fortunata venait de dresser un gueuleton -mirobolant. Je notai, sous les flambeaux, des figurines de pêcheur en -bronze. Les tables étaient d'argent massif, les coupes à l'entour en -argile dorée; devant nous, du vin frais coulait d'une chausse. Alors -Trimalchio:--Amis, dit-il, mon esclave préféré coupe aujourd'hui sa -barbe pour la première fois: c'est un garçon de bonnes mœurs, révérence -parler, et que j'aime tout plein. Donc, passons la nuit à humecter la -lune et buvons jusqu'à l'aurore.» - -Comme il disait ces mots, un coq coquelinant se mit à claironner. -Interloqué de ce présage, Trimalchio donne l'ordre qu'on fasse une -libation de vin sous la table et qu'on asperge aussi les lampes avec -du meilleur, puis il fait passer de gauche à droite son anneau:--Ce -n'est pas sans cause, dit-il, que ce buccin nous donne le signal: ou -bien un incendie est en train de couver non loin de cette demeure, -ou bien quelqu'un du voisinage s'occupe à rendre le dernier soupir. -Loin de nous! C'est pourquoi celui qui nous offrira le coq présagieux -aura un bon pourboire.» En un clin d'œil, l'oiseau est apporté des -environs. Trimalchio le condamne à être fricassé dans un poêlon de -bronze. Dépecé par le même très docte cuisinier qui, peu auparavant, -d'un porc nous fit des poissons et des ramiers, le coq est jeté dans -une marmite. Cependant que Dædalus verse un coulis bouillant, Fortunata -concasse du poivre dans un égrugeoir de buis. Quand les mattées furent -expédiées, Trimalchio se tourna vers la livrée:--Eh! quoi, leur dit-il, -vous n'avez pas encore fini de souper! allez-vous-en et que d'autres -vous remplacent à l'ouvrage.» En conséquence, une troupe nouvelle se -présente aussitôt. Les partants criaient: «Bonne santé, Gaïus!»; les -arrivants: «Salut Gaïus!» Or, ici, fut perturbée notre allégresse. - -Parmi les nouveaux venus se trouvait un jeune garçon, pas du tout -laid. Trimalchio, l'investit et le mange de baisers. Fortunata, pour -mieux établir ses droits conjugaux, se met à vilipender Trimalchio, -le traite d'épluchure, de vieux salaud qui ne peut pas contenir ses -passions devant le monde. Pour finir, elle ajoute:--Chien!» Trimalchio, -bouleversé, furieux de l'avanie, envoie un calice par le nez de -Fortunata. Elle se met à beugler, comme si elle perdait au moins un -œil, et porte ses mains tremblantes à son visage. Consternée autant -qu'eux-mêmes, Scintilla fait un rempart de son estomac à l'épouse -trépidante; mais un esclave officieux approche de la mandibule -ecchymosée un urceolus plein d'eau froide. Sur quoi Fortunata se penche -avec des lamentations et se prend à sangloter. - -Or, Trimalchio, loin de s'émouvoir:--Eh quoi! dit-il, cette pute ne me -passe rien! Elle oublie apparemment que je l'ai sortie de la machine -à exhiber les esclaves. J'en ai fait une personne du monde. Mais elle -s'enfle comme une grenouille; elle ne crache pas dans ses tétons. -C'est un baliveau, ce n'est pas une femme. Mais celui-là qui naît dans -un bordel ne rêve point à des palais. Aussi, puisse mon Génius être -favorable! j'aurai soin de mater cette Cassandra qui veut chausser mes -brodequins. Moi, jadis, homme d'un dupondius, je pouvais épouser dix -millions de sestertius. Tu sais, toi, que je n'en impose pas. Hier -encore, Agatho, le parfumeur, me tirant à l'écart: «Je te conseille, -dit-il, de ne pas souffrir que ta race disparaisse avec toi.» Et voici -que moi, pour agir en homme bien né, pour qu'on ne me taxe point d'être -volage, dans ma cuisse j'implante moi-même la doloire. Fort bien! -j'aurais soin, carogne, que tu viennes me déterrer avec tes ongles. -Et, pour que tu comprennes d'ores et déjà l'énormité de ton crime, -entends-tu, Habinas? je te défends de placer la statue de cette femme -sur ma tombe. Car je ne veux pas de criailleries lorsque je serai -trépassé. Bien plus: pour qu'elle apprenne que je sais punir, j'entends -qu'elle ne m'embrasse après ma mort.» - -Après cette fulmination Habinas intercéda, priant Trimalchio de mettre -fin à son courroux:--Nul de nous, dit-il, n'est exempt de sottise. -Car, des hommes et non des dieux.» De même, Scintilla tout en pleurs, -attestant son Génie et l'appelant Gaïus, demande qu'il se laisse -attendrir. Trimalchio ne tint pas plus longtemps ses larmes et:--Par -grâce, dit-il, Habinas, et puisses-tu jouir ainsi de ton pécule! Si -j'ai fait quelque chose de travers, crache-moi au visage. En effet, -j'ai baisé cet adolescent, le plus vertueux du monde, non pour sa -beauté, mais pour ce qu'il est orné de toutes les perfections. Il -connaît la division par dix et sait lire à livre ouvert. Il a, sur ses -bénéfices quotidiens, économisé le prix de son rachat. Il a, sur son -épargne, fait l'acquisition d'un petit fauteuil et de deux truelles à -potage. N'est-il pas digne d'être porté dans mes yeux?» Mais Fortunata -oppose son décri.--C'est là ton dernier mot, boiteuse! je t'invite à -digérer ton bien, milan, à ne pas me faire sortir mes crocs, pendarde -ma mie! faute de quoi tu pourrais bien expérimenter mes coups de tête. -Ce que j'ai une fois résolu, tu me connais, c'est comme un clou enfoncé -dans une poutre. Mais ne pensons qu'à vivre! Quant à vous, mes amis, -je vous conjure de la passer bonne. Car, moi aussi, je fus naguère ce -que vous êtes à présent; mais, par ma vertu, je montai sur ce faîte. -Avoir de l'estomac, c'est ce qui crée un homme; le surplus est comme un -tas de feuilles mortes. Je sais acheter, je sais vendre: un autre vous -dira le reste. Moi, je crève de prospérité. Cependant, toi, souillon, -tu pleurniches encore. Mais, comme je vous le disais au début, c'est -ma frugalité qui m'a poussé vers la fortune. J'arrivai d'Asie pas plus -haut que ce candélabre. Quotidiennement, j'avais accoutumé de me toiser -à lui et, pour avoir sur-le-champ de la barbe au museau, je me frottais -les lèvres avec l'huile des lampes. Or, j'ai concouru aux plaisirs de -mon maître, en qualité de petite femme, quatorze années durant. Et, -certes, il n'est pas de vergogne lorsqu'on défère à son patron. Entre -temps aussi, je donnais de l'agrément à madame. Vous entendez ce que je -dis. Au surplus je me tais, car je ne suis pas glorieux. - -Enfin, comme il plut aux Consentès, je devins maître en la maison; et -voilà! je m'emparai de la cervelle du patron. Quoi de plus? cohéritier -avec César, je recueillis un patrimoine sénatorial. A personne, -cependant, jamais rien n'est assez: je convoitais de faire le négoce. -Pour ne pas vous lanterner, je mis à flot cinq bâtiments de commerce, -avec une cargaison de vin--c'était de l'or, à cette époque--et les -envoyai à Rome. Vous croirez peut-être que je l'avais ordonné? tous -mes vaisseaux firent naufrage! C'est un fait et non pas une bourde: -en un seul jour, Neptunus me dévora trente millions de sestertius. -Pensez-vous que je me laissai aller? non, Herculès à moi! Le dommage -au contraire me fut un stimulant. Comme si de rien n'était, je fis -construire d'autres nefs, plus grandes, et plus solides, et plus -heureuses. Personne qui ne me traitât d'homme fort. Tu sais qu'un grand -navire a une grande résistance. Je frétai les miens, itérativement, de -vin, de lard, de fèves, d'herboristerie et d'esclaves. Ici Fortunata -fit une chose pieuse; ses bijoux, sa garde-robe, elle vendit tout et -me mit dans la main cent auréus. Cela devint le ferment de mon pécule. -Marchent bien les affaires quand les Dieux s'en mêlent. J'arrondis, en -une seule course, dix millions de sestertius. Aussitôt, je m'empresse -de rémérer les fonds qui avaient appartenu à mon maître. Je bâtis un -palais. Je spécule sur les bêtes de somme. Tout provigne, sous ma -main, comme un rayon de miel. Sitôt que je fus plus riche, à moi seul, -que tout le pays de mes pères, abandonnant registres et comptoirs -je me retirai du commerce et me contentai de faire l'usure avec les -affranchis. Même j'étais sur le point de renoncer à toute espèce de -trafic; mais je fus pressé de continuer par un astrologue, une façon de -petit Grec du nom de Sérapa, vrai conseiller des Dieux! Il me rappela -même des conjonctures oubliées: par le fil et par l'aiguille, il me -remémora toute chose. Cet homme lisait dans mes intestins; il m'eût -presque dit mon souper de la veille. On eût juré qu'il avait sans cesse -habité près de moi. - -Je te prie, Habinas (tu fus présent, je crois), rappelle-toi ceci: «Tu -as érigé ton domaine avec des ressources infimes. Tu es médiocrement -heureux en amis. Nul ne montre jamais pour tes bontés un ressentiment -qui les égale. Tu nourris une vipère sous ton aisselle.» Et pourquoi -ne vous le dirais-je pas? à présent, il me reste de vie encore trente -années, quatre mois et deux jours. En outre, bientôt je recevrai un -héritage. Ainsi m'a-t-il fait connaître mon destin. Que si le bonheur -m'échoit d'annexer à mes immeubles l'Apulia, j'aurai fait dans le monde -un assez beau chemin. Entre temps, par la vigilance de Mercurius, -j'ai pu édifier cette demeure. Autrefois, vous le savez, c'était une -bicoque. C'est un temple aujourd'hui. Elle renferme quatre salles -à manger, vingt appartements, deux portiques de marbre. Au-dessus, -un dortoir, le cubiculum où je dors, le trou de cette chipie, une -cahute remarquable de portier, un logement pour les hôtes, qui peut -en recevoir une centaine. Bref, Scaurus, quand il vient ici, préfère -descendre chez moi que partout ailleurs: cependant il a, chez son père, -une maison au bord de la mer. Et j'ai encore beaucoup d'autres pièces -que je vous ferai voir tantôt. Croyez-moi! tu as un as, tu vaux un -as. Tiens de l'or, on te tient en estime. Ainsi, votre ami, qui fut -jadis une raine, est à présent un roi. Cependant, Stichus, apporte les -vêtements funéraires dans quoi je veux être enseveli; porte de même les -onguents et le bon vin de cette amphore que j'ai ordonné qu'on emploie -à laver mes ossements.» - -Stichus ne s'attarda pas: mais il apporta dans le triclinium une -prætexte, ainsi qu'un drap mortuaire blanc: Trimalchio nous enjoignit -d'expérimenter si le tissu en était de bonne laine.--Prends garde -Stichus, lui dit-il, prends garde aux souris, prends garde aux -mites! Qu'elles n'y touchent point! sinon je te ferai brûler vif -sur mon bûcher. Il me plaît qu'on enlève mes restes avec gloire, -de telle façon que le peuple entier ne profère sur moi que des -bénédictions.» Aussitôt, il déboucha une ampoule de nard et nous -enolia tous:--J'espère, dit-il, qu'un tel aromate me délectera mort, -qui m'a délecté vivant.» Ensuite, il ordonna de transvaser le vin -dans un cratère, puis:--Supposez, dit-il, que vous êtes conviés à mes -parentales.» Cette extravagance touchait à la nausée extrême, quand -Trimalchio, alourdi par une très infâme ébriété, commanda, nouvelle -réjouissance, qu'on introduisît des cornistes dans le triclinium. -Puis, s'étayant d'une pile de coussins, et vautré comme sur un lit de -parade:--Figurez-vous, dit-il, que je suis mort; et jouez-nous quelque -chose de beau.» Les musicastres, aussitôt, d'attaquer une marche -funèbre. Un d'entre eux, notamment, esclave du croquemort, qui était -le plus honnête homme de la bande, se mit à donner du cor avec tant -de vigueur qu'il eut bientôt fait de mettre en émoi tout le quartier. -C'est pourquoi les garçons de police, qui faisaient une ronde aux -environs, cuidant que la demeure de Trimalchio ardait, s'employèrent -sur-le-champ à fracturer la porte et, beaux de leur privilège, muni» de -seaux d'eau et de haches, nous envahirent tumultueusement. Pour nous, à -qui le hasard offrait une occasion très opportune, brûlant la politesse -à Agamemnon, en toute hâte et véritablement comme d'un incendie, nous -prenons la fuite. - -Nulle torche pour nous éclairer, pour découvrir la route à nos pas -incertains. Le silence de la nuit, au milieu de son cours, ne nous -promettait plus la lumière des passants. Joignez à cela que nous étions -saouls comme des portefaix, ignorants des chemins qui, même vers midi, -sont assez embrouillés. C'est pourquoi, ayant marché une heure ou -peu s'en faut, dans les gravats, sur des cailloux pointus qui nous -mettaient les pieds en sang, nous fûmes tirés de peine par la rubrique -de Giton. Prudent en effet, et redoutant, la veille, de s'égarer en -plein jour, il avait noté colonnes et pilastres d'une marque de craie -dont les linéaments triomphèrent de la nuit la plus drue et, par une -visible candeur, mirent dans leur chemin les désorientés. Cependant, -nous n'avions pas fini de suer, combien que parvenus à l'étable. Notre -vieille logeuse, après avoir passé presque toute la nuit à boire avec -la crapule de son auberge, n'aurait pas senti le feu au derrière -et peut-être nous eût-il fallu pernocter devant le seuil. Mais un -courrier de Trimalchio intervint, homme riche de dix camions. Il ne -s'attarda point à faire du vacarme. Il brisa la porte du bouge et nous -introduisit par la brèche. - -Arrivé dans le cubiculum, je gagnai notre couche avec mon petit voisin. -Incendié par la chère succulente, mon sexe brandi comme un épieu, je -m'engloutis dans les plus chaleureuses voluptés: - - _Ce que fut cette nuit, ô Dieux! ô Déesses!_ - _Combien doux ce lit! une étreinte de feu!_ - _Et nous transfusions, çà et là, dans nos lèvres ardentes,_ - _Nos âmes vagabondes. Fuyez soucis_ - _Mortels! je me meurs de plaisir!_ - -A tort, je me congratulais. Au moment où, les muscles résolus par la -boisson, j'avais perdu l'usage de mes imbriaques mains, Ascyltos, -passé maître dans toute espèce de canaillerie, souleva le môme, à la -faveur des ombres, et le porta sous ses couvertures. Enveloppé tout -à son aise d'un frère qui n'était pas le sien--Giton n'éprouvant ou -dissimulant peut-être cette injure--il s'endormit dans des baisers -adultères, oublieux de tout droit humain. C'est pourquoi, au réveil, -je palpai mon lit dépouillé de sa joie. Par ce que les amants ont de -plus sacré, je fus sur le point de transpercer l'un et l'autre de mon -glaive et de prolonger leur sommeil en trépas. A la fin, prenant un -parti plus sensé, je secouai Giton à coups d'étrivières, puis regardant -Ascyltos d'un air menaçant:--Puisque, dis-je, tu as violé par un crime -la foi et la commune amitié, emporte sur-le-champ ton bagage et va -quérir un autre lieu que tu souilleras de ta présence.» Lui, ne fit pas -d'objections; mais sitôt que, le plus loyalement du monde, nous eûmes -réparti nos effets:--Courage, dit-il! à présent, nous faut partager -encore le petit garçon.» - -Je crus d'abord qu'il badinait en s'en allant. Mais lui, d'une main -parricide, mit au clair son épée et:--Tu ne jouiras pas seul de ta -proie, exclama-t-il, cette proie que tu couves si amoureusement. -J'en veux ma part ou, satisfait par ce glaive, je saurai bien la -détacher.» Imitant son exemple, mon bras enroulé avec soin dans le -pallium, je tombe en garde et me prépare au combat. Pendant cette crise -de démence où nous conviait notre misère, l'enfant très infortuné -embrassait tour à tour et trempait de ses larmes les genoux des deux -adversaires, nous demandant avec imploration de ne pas renouveler, -dans ce bouge, la lutte des frères Thébains et de ne polluer d'un sang -mutuel cette religion d'une très noble familiarité.--Que si, néanmoins, -proclamait-il, vos cœurs ont besoin d'un forfait, voici ma gorge nue! -C'est là qu'il faut porter vos mains et pousser vos poignards! C'est à -moi de mourir, puisque j'ai rompu le sacrement de l'amitié!» A cette -prière, nous inhibons le fer et, tout d'abord, Ascyltos:--Je vais, -dit-il, mettre un terme à la discorde. Que l'enfant lui-même suive -qui bon lui semblera et qu'au moins, dans le choix d'un amant, nous -sauvions sa liberté.» Moi, je pensais que la très vieille accoutumance -me donnait comme un gage de consanguinité. Je n'eus donc pas la -moindre crainte. Je saisis la proposition avec une hâte fiévreuse et -pressai mon amour de trancher le différend. Lui, sans délibération, ne -voulant pas avoir l'air d'hésiter, se leva sur-le-champ, au dernier -mot de ma réponse, élut pour frère Ascyltos. L'arrêt me foudroya. Je -tombai sur mon grabat, comme désarmé, et j'eusse porté sur moi-même -ces mains damnées, si le désir de la vengeance n'eût combattu mon -désespoir. Superbe, avec le butin délicieux, m'abandonne Ascyltos. Moi, -naguère encore, son très cher camarade, moi son égal par la similitude -fraternelle de nos destins, il me laisse en un lieu pérégrin, dans la -plus sinistre abjection. - - _Le nom d'amitié permane tant qu'il sert._ - _Le jeton sur le damier conduis une œuvre peu sûre._ - _Que Fortuna demeure, vous gardez un front souriant, amis!_ - _Qu'elle défaille, vous détournez le visage dans une fuite - honteuse._ - _Le troupeau des mimes gesticule sur la scène: tel représente le - père,_ - _Tel autre, le fils; un troisième occupe l'emploi de financier._ - _Mais quand on ferme la page des rôles comiques,_ - _La face véritable se montre, le masque disparaît._ - -Je ne mis dans mes pleurs qu'une brève complaisance. Mais craignant que -Ménélaüs, notre cuistre, ne vînt, pour comble de malheur, à me trouver -seul, dans ce garni, je ramassai mes pauvres hardes et m'en fus, le -cœur bien gros, dans une auberge inconnue, à deux pas du rivage. -Enfermé là, pendant trois jours, l'esprit féru de mon isolement, de -mon humiliation, je frappais à grands coups ma poitrine endolorie par -les sanglots. A travers les gémissements venus du fond de l'âme, je -m'écriais sans cesse: «Donc, la terre n'a pu m'engloutir dans sa ruine, -et la mer furieuse même contre les innocents! Je me suis dérobé à la -justice. J'ai pu esquiver l'amphithéâtre. J'ai tué mon hôte et, cela, -pour qu'après tant d'audace, exilé au fond d'un hôtel borgne, dans une -cité grecque, j'endure cet abandon! Et par qui la solitude m'est-elle -imposée? Par un adolescent contaminé de toutes les souillures, qui, de -son propre aveu, mérite le bannissement, affranchi par le stupre et -par le stupre citoyen, dont le cul se jouait aux dés, et que prenaient -comme putain ceux-là même qui le croyaient un homme. Quoi de l'autre? -O dieux! en guise de toge virile, celui-là prit une étale, qui, dès -le berceau, fut convaincu de n'être pas un mâle, qui fit œuvre de -salope dans les ergastules, qui, ayant couché avec moi, tourne au gré -de son humeur libidineuse, rétractant le nom de la vieille amitié; -qui, proh pudeur! comme une racoleuse abjecte, vend tout au monde, -pour les attouchements d'une seule nuit. Ils reposent, à cette heure, -les amants! Liés du soir jusqu'au matin, et, peut-être, harassés de -leurs mutuels ébats, ils tournent en dérision ma solitude. Mais non -impunément. Ou je ne suis pas un homme, et un homme libre, ou dans le -sang criminel je saurai venger mon affront!» - -Cela dit, je ceins mon épée et, de crainte que les muscles ne -trahissent mon courage, par une ample réfection je suscite ma vigueur. -Je m'élance dans la rue. D'un pas furibond je visite les promenoirs. -Mais, tandis que, la face vultueuse et l'œil inhumain, je ne respire -que meurtre et carnage, serrant d'un poing convulsif la garde, -vouée aux représailles, de mon glaive, je provoque l'attention d'un -militaire, peut-être vagabond ou détrousseur de nuit. Et:--Qui es-tu, -camarade? me dit-il, quelle est ta légion? Quelle est ta centurie?» -Comme je mentais avec aplomb sur l'un et l'autre point:--A la bonne -heure, donc, ce reprit-il: voilà un corps d'armée où les soldats -portent des phæcasium blancs!» Pour le coup, je trahis l'imposture par -mon visage et ma trépidation. Il m'ordonna de mettre bas les armes et -de me garer du mal. Dépouillé de la sorte, ma vengeance tondue au pied, -je rebroussai chemin et m'en fus à l'auberge. Mon humeur provocante -se relâcha peu à peu: je commençai bientôt à remercier l'impudence du -voleur. - -Néanmoins, [il était dur de juguler ma soif de représailles. Je -passai anxieusement la moitié de la nuit. Mais, à pointe d'aube, pour -noyer mon chagrin et perdre le souvenir de ma honte, je sortis. De -nouveau, je parcourus tous les portiques. Bientôt], je parvins à la -pinacothèque, admirable par divers genres de tableaux. Car je vis et -la main de Zeuxis, sous l'injure de la vétusté non encore défaillante, -et des esquisses de Protogénès luttant de réalisme avec la nature -elle-même, que je ne pus toucher sans une pieuse horreur. En outre, -les camaïeux d'Apellès, que les Grecs disent monochromon, reçurent mes -adorations. Avec tant de subtilités les contours des figures y sont -menés dans la plus extrême ressemblance, que tu croirais voir aussi -la peinture des âmes. Ici l'aigle emportait, sublime, un dieu parmi -l'azur. Ici, le vierge Hylas repoussait Naïs dévergondée. Ailleurs, -détestant sa coupable main, Apollo, d'une fleur, jacinthe à peine -éclose, magnifiait sa lyre détendue. Parmi ces figures d'amants que -l'art immortalise, je m'écriai, comme dans la solitude:--Ainsi l'amour -frappe jusques aux Dieux! Jovis, dans son ciel, ne découvrit aucun -objet qui méritât son choix, mais, voulant s'abaisser jusqu'à la -terre, du moins, il ne ravit à personne Ganymédès, le bien-aimé. La -nymphe, qui d'Hylas fit sa proie eût maté le désir dont elle était -férue, apprenant l'amour d'Herculès et qu'il accourrait lui disputer -l'éphèbe tant chéri. Apollo, dans une fleur, évoqua l'ombre puérile -d'Hyacinthos. Les histoires des Dieux sont toutes pleines d'étreintes -que n'envenime point la fallace des rivaux. Mais moi, j'ai reçu dans -ma compagnie un hôte plus cruel que Lycurgus!» Voici que, pendant mon -discours au vent qui passe, entra dans la pinacothèque un vieillard -à la tête chenue, à la physionomie expressive et qu'on eût dit -promettre je ne sais quoi de grand. Sa mise n'était pas d'une élégance -appropriée, de telle manière que l'on devinait, à cet indice, un -littérateur, de ceux que les riches ont coutume d'exécrer. Celui-ci -donc s'arrêta juste à mon côté:--Moi, dit-il, je suis poète et, comme -je l'espère, non d'un souffle très petit, s'il convient d'ajouter -quelque foi aux couronnes que, souvent, par courtoisie, on attribue à -des benêts. Pourquoi donc, me diras-tu, être si mal nippé? A cause de -cela même: l'amour du style d'or n'a jamais enrichi personne. - - _Qui se fie à la mer, emporte un vaste bénéfice;_ - _Qui gagne les camps et les combats, se voit couronner d'or;_ - _Un plat adulateur cuve son vin sur des lits de pourpre;_ - _Et qui sollicite les épouses, vergonde moyennant finance:_ - _Facundia, seule, grelotte sous des haillons calamiteux,_ - _Et, d'une langue misérable, invoque l'art déserté._ - -Cela n'est pas douteux. Quiconque se montre hostile au vice et marche, -le front haut, dans les routes du monde, soulève tout d'abord, par le -contraste de ses mœurs, d'inextinguibles haines; car peut-on endurer -des vertus qu'on n'a pas? De plus, ceux qui n'ont d'autre objectif que -d'empiler un magot ne veulent point qu'on estime, chez les hommes, -quelque chose au delà du trésor qu'ils possèdent. Soient préconisés de -toute façon les amis des lettres, pourvu qu'ils semblent inférieurs au -poids de l'or.--Je ne sais, [dis-je, comment du Bel-Esprit est sœur la -Pauvreté.» Et je me mis à soupirer.--A bon droit, reprit le vieillard, -tu plains les gens de lettres.--Ce n'est pas cela, répliquai-je, la -matière de mes soupirs. J'ai un autre motif de me douloir, et plus -grave énormément.» Puis, m'abandonnant à cette pente humaine de confier -nos douleurs à l'oreille d'autrui, je lui narrai ma mauvaise fortune; -surtout, je marquai de traits véhéments la noirceur d'Ascyltos et je -clamais, au travers de mes gémissements]:--Je voudrais que l'ennemi fût -innocent de ma retenue importune et qu'il se pût adoucir. Mais il est -un vétéran de la déprédation. Il est, en ces matières, plus docte que -les tenanciers de bordel.» [Le vieillard s'aperçut de mon ingénuité; il -entreprit de me consoler. Pour lénifier ma tristesse, il me conta une -aventure d'amour qu'il avait eue autrefois]: - -[Illustration: _Je reste immobile, plus raide et plus froid qu'un -trépassé. Lui, cependant, se transforme en loup._] - -C'était en Asie, où j'accomplissais un voyage stipendié par le -questeur. Je fus reçu chez un citoyen de Pergamum. Le séjour m'en -plaisait fort, moins à cause du bon goût des appartements que pour -la beauté rare dont le fils de mon hôte reluisait. J'excogitai un -stratagème qui ne permît au paterfamilias de suspecter mon amour. -Toutes les fois qu'à table mention était faite de la pratique des jolis -garçons, je m'échauffais d'une telle véhémence, je m'opposais avec une -amertume si rechignée à ce qu'on violât mes oreilles par d'obscènes -propos, qu'aux regards de tous et nommément de la mère, je passais -pour l'un des Philosophes. Bientôt, donc, je conduisis l'éphèbe au -gymnase. Je réglai ses études. Je lui donnai des leçons en qualité de -précepteur, ayant soin de tenir la porte fermée aux larrons éventuels -de son beau corps. Une fois, couchés par hasard dans le triclinium, -après une fête solennelle où nous avions dépêché l'étude, cependant -qu'une trop longue hilarité nous donnait la paresse de gagner nos -appartements, je m'aperçus, vers le milieu de la nuit, que mon élève -ne dormait pas. C'est pourquoi, dans un murmure très timide, j'exhalai -une prière: «Madame Vénus, dis-je, si, moi, je baise cet enfant de -telle manière qu'il ne le sente, demain, je lui donnerai une couple -de colombes.» Entendant quel salaire j'offrais de cette volupté, le -jouvenceau ronfla d'abord. Encouragé par sa feinte, je l'approchai -soudain et le couvris de baisers. Content de ce prélude, je me levai de -bon matin. Je lui rapportai, selon son attente, une paire insigne de -colombes. Ainsi me libérai-je de mon vœu. - -La nuit d'après, comme il s'y prêtait de même, je fis un nouveau -souhait: «Que je promène sur lui une main paillarde et qu'il ne -le sente pas! Il aura, demain, deux coqs coquelinants et des plus -belliqueux.» A cette promesse, l'éphèbe se rapprocha spontanément; -je pense qu'il craignait que le sommeil ne me prît. Mes caresses lui -firent voir le néant d'une pareille inquiétude. Son être, à la réserve -des dernières faveurs, me combla de délices. Puis, le matin venu, tout -ce que j'avais promis fut apporté à l'enfant, qui pétilla de joie. Dès -que la tierce nuit m'en donna le congé, près de l'oreille du dormeur -mal endormi: «Dieux, immortels, suppliai-je, si, moi, de cet enfant qui -dort je prélève un coït entier et désirable pour prix de ce bonheur, -demain, je le guerdonnerai d'un trotteur asturco-macédonique.» Jamais -d'un plus haut sommeil l'éphèbe ne dormit. C'est pourquoi, d'abord, ma -main fit la conquête de ses blanches mamelles. Bientôt, je l'accolai -d'un baiser frénétique, puis en un seul désir s'unirent tous mes vœux. -Le lendemain, siégeant dans son cubiculum, il attendait l'offrande -coutumière. Tu sais combien il est plus facile d'acquérir des colombes -ou des coqs de combat qu'un cheval asturien. Outre cela, je craignais -qu'un présent si magnifique ne rendît suspecte ma libéralité. Après -donc quelques heures de promenade, je revins chez mon hôte, sans autre -chose pour l'enfant qu'un baiser. Mais lui, regardant autour de moi -et jetant ses bras à mon col:--Je t'en prie, ô maître; où donc est le -trotteur? [--La difficulté, répondis-je, d'acquérir une bête élégante -m'a contraint d'ajourner ce présent; mais, dans peu, je tiendrai ma -parole.» On ne peut mieux l'éphèbe comprit ce que je voulais dire, et -l'air de son visage trahit sa méchante humeur.] - -Bien que, par cette offense, j'eusse fermé l'accès que je m'étais -ouvert, je risquai une nouvelle tentative. En effet, peu de jours -après, un hasard tout pareil ramenant pour nous la même fortune, sitôt -que j'entendis ronfler le père, je suppliai l'éphèbe de me recevoir -à merci, en d'autres termes, qu'il me laissât le faire pâmer, avec -tous les propos que suggère un désir bien tendu. Mais lui, grandement -courroucé, ne répondait autre chose sinon:--Ou dors, ou bien moi je le -dis à mon père.» Il n'est contentement si ardu que n'extorque un désir -opiniâtre. Pendant qu'il répète: «J'éveillerai mon père», je me faufile -à ses côtés et j'arrache le plaisir à sa molle résistance. Mais lui, -aucunement désobligé de mon audace, après s'être beaucoup lamenté de -sa déception, et des railleries, et de ce que je l'avais exposé aux -brocards de ses condisciples, car il vantait à eux mes largesses:--Vois -pourtant, dit-il, je ne te ressemble point. Si tu veux quelque chose, -fais-le de nouveau.» Moi donc, toutes offenses pardonnées, je rentrai -en grâce avec mon élève, puis, ayant usé du congé qu'il me donnait, je -ne tardai pas à choir dans un profond sommeil. - -Mais l'éphèbe en pleine maturité ne fut point rassasié par le deuxième -choc, tant la fougue ardente de son âge l'invitait au succubat. -Il secoua ma torpeur et:--Ne veux-tu rien autre?» dit-il. Certes, -le présent ne m'était de tous points importun. Vaille que vaille, -donc, fourbu, parmi la sueur et les ahans, il reçut de moi l'objet -de son envie, puis je tombai de nouveau dans le somme, anéanti de -volupté. Moins d'une heure après, il me pince d'une main légère et -dit:--Pourquoi ne le faisons-nous plus?» Alors, tant de fois réveillé, -je me pris à bouillir d'une colère véhémente et lui rendis ce -compliment:--Ou dors, ou bien, moi, je le dis à ton père!» - -Regaillardi par l'historiette, j'interrogeai le vieillard, plus -expert sur l'âge des tableaux et sur quelques arguments qui, -pour moi, restaient obscurs, en même temps, sur les causes de la -dégénérescence moderne, par quoi les arts les plus beaux, entre autres -la peinture, descendent à néant, dont on ne voit pas même une dernière -trace:--L'amour de la pécune, me dit-il, instaura ce changement. Dans -les siècles lointains, quand plaisaient encore les nudités de la Vertu, -les nobles arts s'invigoraient. Il n'était d'émulation entre les hommes -que pour sauver de l'oubli un riche patrimoine aux époques futures. -C'est pourquoi, Herculès nouveau, Démocritus exprima les sucs de toutes -les herbes. Afin de ne laisser échapper aucune des énergies ou du -minéral ou de la plante, il consuma ses jours dans les expérimentations. - -Eudoxus, lui, sur la crête d'un mont très escarpé, attendit la -vieillesse pour mieux saisir les mouvements des astres et du ciel. -Dans le but de suffire à d'incessantes découvertes, Chrysippus, trois -fois, avec de l'ellébore, détergea son esprit. Mais, pour en revenir -aux arts plastiques, Lysippus, attaché aux linéaments d'un marbre -unique, mourut de pauvreté. Myron, qui, presque, sut enclore dans le -bronze l'âme des hommes et des animaux, ne trouva point d'héritier. -Quant à nous, abîmés dans le vin et le garouage, nous n'osons plus même -connaître les méthodes léguées par nos prédécesseurs. Dénigrant les -anciens, nous tenons école de vices pour apprendre et pour enseigner. -Où donc est la dialectique? Où donc l'astronomie? Où donc le chemin -abrité de la sagesse? Qui, vous dis-je, pénètre dans un temple et -dédie un holocauste pour obtenir la faconde, pour voir jaillir les -sources de la philosophie? Ils ne demandent plus même une bonne santé: -mais, tout d'abord, avant de toucher le seuil du Capitolium, celui-ci -voue un don pour mettre en terre un proche cousu d'or; celui-là, pour -exhumer une somme enfouie; le troisième, s'il peut amasser, lui vivant, -trente millions d'HS. Le Sénat même, précepteur du Droit et du Bien, -est dans la coutume d'offrir mille livres d'or à Capitolinus. Pour que -nul n'ignore son appétit d'argent, il sollicite Jovis au moyen d'un -pécule. Ne t'étonne point si la peinture défaille, quand aux Dieux et -aux hommes un tas d'or paraît plus beau que tous les ouvrages d'Apellès -ou de Phidias, petits Grecs hurluberlus. Mais je te vois exclusivement -empoigné par un tableau qui figure le sac de Troja, c'est pourquoi je -m'efforcerai de te commenter en vers cette peinture: - - _Déjà, tristes parmi les craintes ambiguës,_ - _Le dixième août gardait investis les Phrygiens. La foi dans le - devin_ - _Calchas pendait, incertaine, à de noires alarmes._ - _Quand, Délius vaticinant, les pins abattus_ - _De Vida sont traînés. Les chênes intercis en rengrègent la meule_ - _Qui, bientôt, figure un cheval menaçant._ - _On ouvre une porte et se mussent dans les hanches_ - _Ceux qui suivirent les camps. Là, par un combat décennal_ - _Irritée, enclose est la vaillance. Ils comblent les profondes_ - _Entrailles du cheval, ces Danaus, cachés sous le masque d'un vœu._ - _O patrie! mille nefs nous crûmes emportées_ - _Et ton sol exempt de guerre! Une inscription gravée au col du - monstre,_ - _Les discours ménagés par Sinon de connivence avec le Destin,_ - _Confirment leur départ et l'imposture; agent de notre perte._ - _Voici que, par les portes béantes, le peuple libre, le peuple - affranchi des armes_ - _Se rue à son caprice. Les yeux sont mouillés de pleurs_ - _Et des esprits tremblants la joie a quelques larmes_ - _Que fit jaillir la crainte. Mais de Neptunus le sacerdote,_ - _Laocoon, cheveux au vent, repousse_ - _A grands cris cette foule importune. Dardant un épieu,_ - _Il stigmatise le ventre! Pourtant la Destinée appesantit sa main._ - _Le coup rebondit et donne du poids au subterfuge._ - _De nouveau, cependant, Laocoon affermit son bras débile_ - _Et frappe le garrot d'un merlin à deux tranchants. Frémit_ - _La milice, prisonnière sous les lourdes charpentes; mais, tandis - qu'elle murmure,_ - _Le colosse de rouvre inspire un nouvel effroi._ - _Ainsi la cohorte des pubères entre, captive, dans Troja, pour que - Troja tombe en captivité._ - _Mais voici d'autres indices! Là où Ténédos élevée écarte le pont_ - _De son échine, intumescent, le détroit s'érige,_ - _Et les flots diminués de leur calme, les flots bondissent, - labourés._ - _Tel, dans la nuit silencieuse, le bruit des avirons_ - _Est porté au loin, quand une flotte oppresse la mer_ - _Et que la vague étale, sous les nefs massives, retentit._ - _Nous contemplons: de leurs orbes géminés, deux vouivres portent_ - _Les ondes jusqu'aux falaises. Turgides, leurs poitrails,_ - _Ainsi qu'un fastueux navire, se creusent des sillons dans l'écume - blanchâtre._ - _Les squames de leur croupe résonnent, leurs caroncules ondoyantes_ - _Dominent sur l'embrun. Comme un astre fulgurant, leurs yeux,_ - _D'un reflet d'incendie, embrasent chaque lame; leurs sifflements - aigus font tressaillir la mer._ - _La stupeur hébète nos esprits. Debout fronts couronnés de - l'infula,_ - _Suivant le rite et le culte phrygiens, tes fils, trésor jumeau,_ - _Laocoon! se tenaient près de toi. Soudain, liés par les anneaux_ - _Des reptiles coruscants, leurs petites mains_ - _Ils portent au visage. Ni l'un ni l'autre ne combat pour soi,_ - _L'un et l'autre combat pour son frère. Leur amour transpose le - danger!_ - _Le trépas les ravit dans cette crainte mutuelle._ - _Voici qu'il accumule sur ses hoirs défunts, d'autres funérailles, - le père,_ - _Infirme auxiliateur! Ils appréhendent l'homme,_ - _Ces monstres, ja repus de cadavres, et foulent sur l'arène les - membres du vieillard._ - _Il gît au milieu des autels, et victime à son tour, le prêtre!_ - _La terre se lamente. Ainsi, dans la profanation des sacra,_ - _Troja, vouée à la ruine, avait d'abord exterminé ses dieux._ - _Phœbé, déjà toute pleine, épanchait dans l'azur un nitide rayon,_ - _Guidant la troupe des étoiles mineures au chaste feu de son - candil._ - _Cependant que dorment les Priamidès ensevelis dans la nuit et dans - le vin,_ - _Les Danaus font choir la porte et disséminent leurs guerriers._ - _Les chefs bondissent, lance au poing: on voit, de même,_ - _Un étalon qui, sans entraves, du joug thessalien_ - _Débride son encolure et, dans un temps de galop, éparpille ses - crins._ - _Eux, dégainent l'épée, assument le bouclier:_ - _Ils préludent au massacre. L'un égorge les soldats pris de vin_ - _Et, dans la mort, pérennise leur dernier_ - _Somme. Un autre allume aux autels des torches incendiaires_ - _Et, pour Troja dévaster, emprunte les cultes de Troja._ - -Ici, des promeneurs qui déambulaient à travers le portique favorisèrent -Eumolpus d'une grêle de cailloux. Mais lui, n'en étant plus à -expérimenter le genre d'approbation que lui procurait son génie, -enveloppa son chef et déguerpit hors du temple. J'avais peur, quant -à moi, qu'ils ne me traitassent en poète. J'emboîtai donc le pas au -fuyard et nous courûmes jusqu'à la mer. Dès qu'il nous fut loisible -de faire halte à l'abri des projectiles:--De grâce, lui dis-je, que -prétends-tu et quelle est cette bizarre maladie? A peine sommes-nous -ensemble depuis deux heures. Or, déjà, tu m'as plus souvent débité -un galimatias de poète qu'un langage d'honnête homme. Aussi, point -ne m'étonne de voir la populace te cribler de pavés. Moi-même, je -lesterai le pli de ma robe avec des pruneaux de rivière. Toutes fois -et quantes l'humeur te prendra d'exhiber tes talents, je te ferai -saigner le sinciput.» Il secoua les oreilles et:--O mien jouvenceau! -dit-il, ce n'est pas d'aujourd'hui que je prends ces auspices. Bien -plus, quand je me fais voir au théâtre dans le dessein d'y proclamer -quelque tirade, un même accueil adventice m'est communément réservé. Au -demeurant, et pour ne point, tout le long du jour, me harpailler avec -toi, je m'abstiendrai de cette nourriture.--Dans ce cas, si tu veux -bien refréner ta bile d'aujourd'hui, nous souperons ensemble.» Puis je -confiai à la gardienne du maigre bouchon les préparatifs de mon maigre -repas [et, sans plus tarder, nous gagnâmes le bain.] - -Là, m'apparut Giton, avec en main les peignoirs et les strigiles, -adossé contre la muraille, l'air triste et confus. On devinait sans -peine qu'il tenait à contre-cœur son emploi de bardache. C'est -pourquoi, tandis que je le regardais obstinément pour m'assurer que -c'était bien lui, tournant vers moi son front illuminé de joie:--Pitié, -dit-il, mon frère! Ici je ne vois plus briller les armes, je parle -librement. Sauve-moi du larron sanglant; punis les remords de ton juge -par tels sévices qu'il te plaira. N'est-ce pas une consolation assez -grande pour un misérable tel que moi de souffrir et te complaire?» Je -lui prescris de clore ses lamentations, afin que nul ne surprenne le -conciliabule: puis, laissant Eumolpus (car il déclamait un poème dans -le bain), par une issue orde et ténébreuse, je fais sortir Giton et, -d'un pied ravisseur, je vole à mon garni. Ensuite, les portes fermées, -j'étreins son jeune corps d'un long embrassement. Sur sa face mouillée -de larmes, j'imprime avec fureur mon visage. Longtemps nous restâmes -sans voix, car l'enfant, par des sanglots réitérés, avait brisé sa -poitrine charmante.--O crime, disais-je, ô forfait ignominieux! Eh! -quoi, je t'aime encore, toi qui m'abandonnas! Et mon cœur, ce cœur -navré d'une blessure profonde, ne garde même plus de cicatrice! Que -diras-tu pour justifier tes amours pérégrines? Un pareil affront, -l'ai-je mérité?» Dès qu'il se sentit aimé, Giton rebroussa quelque -peu le sourcil: «_Accuser et chérir tous les deux à la fois, Herculès -soutiendrait à peine un tel fardeau. Les discords d'amour, Amour les -efface._» - -Je poursuivis:--Cependant je n'ai point déféré à des tiers arbitres le -jugement de notre amour. Vois! je cesse de me plaindre, et j'ai tout -oublié si, de bonne foi, ton repentir amende tes outrages.» Tandis que -j'épandais ces choses, dans les pleurs et les gémissements, il détergea -ma face d'un coin de pallium et:--Je t'en prie, Encolpis, j'en appelle -à ta mémoire et à ta foi. Est-ce moi qui t'abandonnai ou toi qui me -livras? En vérité, je le confesse et le porte devant moi, quand, tous -deux, je vous vis en armes, je m'abritai sous la main du plus fort.» -Je baisai cette poitrine pleine de sapience. J'entourai son col de -mes bras et, pour qu'il entendît aisément que je le recevais à merci, -que de la meilleure foi mon amour était reviviscente, longuement, je -l'étreignis sur mon cœur. - -Il était nuit close et la femme de ménage avait pourvu au souper quand -à ma porte cogna Eumolpus. Je lui demande:--Combien êtes-vous?» En même -temps, par la fente de l'huis, j'inspectai les alentours, m'assurant -qu'Ascyltos ne lui fait pas escorte. Finalement, le voyant seul, -j'ouvris à mon hôte sans plus tarder. Lui, tout d'abord, se vautrant -sur la couchette, puis apercevant Giton qui dressait le couvert, se mit -à le dévisager:--Eh! dit-il, j'approuve le Ganymédès. Il faut, ce soir, -nous divertir un peu.» Aucunement ne me délecta ce prélude cavalier. -Je craignis d'avoir reçu dans mon clapier un Ascyltos itératif. Quand -le mignon eut empli son verre:--Je t'aime, reprit-il, mieux que le -bain tout entier.» Et, la coupe étanchée avec gloutonnerie:--Je n'ai -jamais crevé de soif comme aujourd'hui. Car, tandis que je m'étuvais, -il s'en est fallu d'un zeste que je ne fusse étrillé, à cause que je -m'étais ingénié d'émettre quelques vers pour les baigneurs groupés -autour de la piscine. Débusqué des thermes comme du théâtre, je -piétinais dans tous les angles du tepidarium et, d'une voix haute, -condamant Encolpis. A l'autre bout de la salle, un damoiseau tout nu, -qui avait perdu ses hardes, écumait de rage et vociférait après Giton. -Quant à moi, les garçons d'étuve me tournaient en dérision et, comme -pour un fol, s'égayaient à me contrefaire avec grossièreté. Il n'en -était pas de même autour du jeune furieux. Lui, au contraire, était -le centre d'un concours nombreux de gobe-mouches qui l'admiraient à -grands renforts d'applaudissements et lui donnaient les marques de la -plus déférente vénération. En effet, ce garçon avait des agréments d'un -tel poids que l'homme tout entier semblait une dépendance infime de sa -mentule prodigieuse. O l'infatigable étalon! je pense que, du jour au -lendemain, il saurait besogner sans le moindre repos. Aussi, l'aide -qu'il demandait ne se fit pas attendre. Certain chevalier romain, qui -passe pour un bougre distingué, le couvrit de son manteau et l'emmena -chez soi, apparemment aux fins, seul, d'accaparer, à lui, un mérite -si énorme. Mais moi, je n'eusse, faute d'un témoin, pas même arraché -mes nippes aux mains de l'officieux. Preuve qu'il est plus expédient -et profitable de chatouiller au bon endroit les génitoires que les -auditoires.» - -Cependant qu'Eumolpus bavardait, muait fréquemment la couleur de mon -visage, hilare de l'affront reçu par mon ennemi, estomaqué de son -aubaine. Toutefois, sans faire semblant de rien, et comme si j'ignorais -l'aventure, je restai muet quelques instants, puis je détaillai à -Eumolpus l'ordonnance du souper. [Je finissais à peine que l'on mit sur -table. C'étaient des plats canailles, mais succulents et réparateurs, -qu'Eumolpus, le docteur famélique, dévora. Enfin rassasié, en bon -philosophe, il se met à discourir sur les choses de la table, épanchant -sa bile contre ces raffinés qui méprisent les denrées vulgaires et ne -font estime que de la rareté. - ---Pour un esprit corrompu] l'accessible devient abject et l'appétit -dépravé se contente exclusivement des jouissances inabordables: - - _Ce qui peut finir les querelles misérables,_ - _Un Dieu candide le voulut sous notre main._ - _Le vulgaire légume et les mûres adhérentes aux revêches buissons_ - _Apaisent la faim d'un estomac impérieux._ - _Proche du fleuve, seul, un niais a soif et grelotte sous l'Eurus,_ - _Quand le tiède bûcher pétille d'un feu clair._ - _La Loi se tient armée au seuil farouche de l'épouse:_ - _Elle ne craint rien, la garce qui vient coucher dans un lit - patenté._ - _Ce qui peut rassasier, la riche Nature le dispense;_ - _Mais les souhaits qu'inspire aux effrénés la gloriole n'ont pas de - terme._ - _Je ne veux point, ce que je désire, l'atteindre dès l'abord_ - _Ni me conjouir d'un triomphe à l'avance préparé._ - _L'oiseau pourchassé aux rives phasiennes, dans Colchis,_ - _Et la poule numide émoustillent notre goût,_ - _A cause de leur singularité. Mais l'oie blanche,_ - _Mais le canard que signalent ses plumes bigarrées,_ - _Sont bons pour les maroufles. Que des ultimes bords_ - _Le scare nous advienne, et des Syrtes drainés,_ - _Plus délicat, s'il a causé quelque naufrage!_ - _Le mulet, déjà, semble fastidieux. La gueuse supplante_ - _L'épouse; le cinname fait oublier la rose._ - _Tout ce qui vient de loin paraît d'un plus haut prix._ - ---Voilà donc, m'écriai-je, ce que vous avez promis: de ne pas débiter, -cette nuit, une seule tirade! Par pudeur, épargnez-nous au moins, nous -qui, jamais, ne vous lapidâmes. - -Car si quelqu'un des galants qui popinent dans ce cabaret évente la -trace d'un poète, c'en est assez pour mettre aux champs le voisinage -et nous faire pelauder en votre compagnie. Pitié! Souvenez-vous de la -pinacothèque ou bien encore de votre dernier bain!» - -Comme je parlais de la sorte, Giton, enfant très doux, me réprimanda -sur l'indignité de mes invectives contre un homme d'âge:--C'est, -oublieux du service promis, renverser par impertinence la table que -vous avez offerte par humanité.» - -A cette objurgation, il adapta maints propos encore de douceur et de -vérécondie qui s'harmonisaient on ne peut mieux à sa beauté. - -Oh! dit Eumolpus, heureuse la mère qui si plein d'accortise te -forma! Grandis en vertu! L'assemblage est illustre de la raison et -de la beauté. Surtout, ne crains pas d'avoir gaspillé de tant nobles -paroles: tu t'es fait un amoureux. Moi, de ton los j'emplirai mes -odes. Moi, pédagogue, moi, tuteur, même où tu ne l'ordonnes point je -t'accompagnerai. Encolpis ne reçoit pas d'affront; il aime en autre -lieu.» - -Bien en prit à Eumolpus que le soldat maraudeur m'eût désarmé la -veille. Faute de quoi j'eusse de grand cœur, dans le sang du poète, -exercé la rage dont Ascyltos m'avait ému. Giton ne s'y trompa -aucunement. Sous prétexte de chercher de l'eau, il quitta donc notre -cambuse et, par une retraite judicieuse, fit tomber ma colère. Peu de -temps après, l'effervescence attiédie:--Eumolpus, repris-je, mieux vaut -encore subir tes vers que t'entendre dégoiser tes offres de services. -Je suis brutal; tu es cochon. Vois! nos humeurs ne sauraient faire -bon ménage ensemble. Tu crois peut-être que je suis en démence? Eh -bien, alors, quitte la place à ma frénésie et fous-moi le camp plus -vite que ça!» Interloqué par la sommation, Eumolpus ne discute pas -les motifs de mon courroux; mais, d'emblée, il franchit le seuil, -attirant brusquement à soi la porte du galetas. Il m'enferme, lorsque -je n'attends rien de pareil, enlève la clef dare-dare et bondit à la -rescousse de Giton. Moi, pris au piège, reclus de la sorte, je me -délibérai d'en finir avec la vie et de procéder sur-le-champ à ma -pendaison. En conséquence, je dressai le châlit contre la muraille; j'y -pendis mon semicintium, et déjà mon col passait dans le nœud coulant; -mais, par les portes ouvertes, rentra Eumolpus, avec Giton qui de la -borne fatale me révoqua dans la lumière. Giton surtout, sa douleur -tournée en exaspération, jette une clameur sauvage et, me poussant -des deux mains, me fait choir sur le lit.--Erreur! dit-il, Encolpis, -erreur! si tu crois cette contingence possible de mourir avant moi. -J'ai commencé le premier. Dans le bouchon d'Ascyltos j'ai vainement -cherché une épée. Mais, si je ne t'avais rencontré, j'eusse péri -dans un abîme: et, pour que tu connaisses que la mort est toujours à -portée de qui la désire, vois! contemple sur-le-champ le spectacle -dont tu voulais me rendre témoin.» Ce disant, il arrache au courtaud -d'Eumolpus un rasoir; frappant une fois sa gorge, puis une deuxième, -il s'effondre à nos pieds. Foudroyé, je hurle d'épouvante, et, sur le -corps du blessé, je requiers de sa lame un chemin vers la tombe. Mais -ni Giton ne semblait lésé du moindre soupçon de blessure, ni moi, je -n'éprouvais aucune espèce de douleur. Car c'était, à vrai dire, une de -ces novacula non affûtées, au tranchant émoussé, dont se servent les -apprentis merlans pour acquérir l'audace du barbier, que Giton avait -prise dans sa gaine. C'est pourquoi le courtaud ne témoignait aucun -effroi le voyant saisir son outil, et pourquoi Eumolpus n'avait pas mis -le moindre obstacle à la pantomime de suicide. - -Tandis que le drame se joue entre deux amants, survient le gargotier, -avec le surplus de notre dînette. Ayant contemplé ce très immonde -ventrouillage des supins:--Dites-moi! s'écria-t-il, êtes-vous des -soûlards, ou bien des fugitifs, ou bien autre chose? qui de vous a -mis le grabat sur deux pieds? que veut dire cette machination très -clandestine? Vous, Herculès à moi! pour n'acquitter pas le loyer de -votre cellule, vous pensez à décamper nuitamment. Cela n'ira point tout -seul. Je saurai vous montrer que ce n'est pas ici la chaumière d'une -veuve, mais bien la maison de M. Manicius.--Tu nous menaces, je crois?» -s'écrie Eumolpus, et, vlan! il frappe l'homme au visage d'un poing -net et dru. L'aubergiste, allumé par de nombreuses popinations faites -avec ses clients, envoie un urceolus de terre au front d'Eumolpus, -lui balafre la tête et se sauve incontinent. Eumolpus, furieux de la -contumélie, empoigne un candélabre de bois, s'élance au pourchas du -fuyard et, par des coups largement réitérés, vendique son sourcil. -Pour moi, saisissant une occasion de représailles, j'enferme au dehors -Eumolpus. Payant de retour le mauvais coucheur, sans rival désormais -j'use de ma chambre et de la nuit. Cependant, les gâte-sauces et tout -le personnel de la maison houspillent mon banni; l'un, avec une broche -pleine de rôts stridents, lui menace les yeux; l'autre, armé d'un -crochet pris au garde-manger, se carre dans une attitude guerrière. Une -vieille surtout, la mite à l'œil, un torchon plein de crasse en guise -de tablier, campée sur des sandales de bois dépareillées, traîne un -molosse d'énorme grandeur et l'agace contre Eumolpus. Mais lui, par la -vertu de son candélabre, se défendait contre tout danger. - -Nous regardions l'altercas par une fissure de la porte, qu'un peu -avant cette gourmade, Eumolpus avait faite en arrachant le marteau; -je me délectais à le voir si bien pelaudé. Giton, nullement oublieux -de sa miséricorde, opinait qu'on desserrât la porte et qu'on vînt en -aide au périclitant. Moi, dont l'ire tenait encore, je ne pus contenir -ma main; d'une stricte et dure chiquenaude je cognai la tête du -mignon trop compatissant. Lui, pleurant, put s'asseoir sur le cadre -du lit. Cependant, je braquais tour à tour les yeux par l'ouverture, -encourageant de grand cœur les bourreaux d'Eumolpus et, comme d'une -friandise, me régalant de son méchef. Tout à coup, le procurateur de -l'immeuble, Bargatès, dérangé de table, fut porté au milieu de la rixe -par deux lecticarius, à cause qu'il était podagre. D'une voix rageuse -et barbare, longtemps il pérora contre les imbriaques et les vagabonds; -puis reconnaissant Eumolpus:--O des poètes le plus disert, c'est toi, -cria-t-il; et ces coquins d'esclaves ne rentrent pas sous terre! -Leurs mains ne s'abstiennent pas de te frapper!» Ensuite, approchant -d'Eumolpus, il lui dit à l'oreille:--Ma contubenale me fait la tête. -Donc, si tu m'aimes, chante lui pouilles en vers, de telle sorte qu'une -pudeur la prenne.» - -Tandis qu'Eumolpus et Bargatès prolongent à l'écart leur entretien, -pénètre dans l'auberge un crieur public, flanqué d'un esclave banal et -suivi d'un populaire non modique. Secouant une torche plus fumeuse que -lucide, il proclame ceci: - - VN ÉPHÈBE, DANS LE BAIN, IL Y A PEV - D'INSTANTS, S'EST ÉGARÉ. - SON AGE: ENVIRON XVII ANS. - CRESPELÉ, AVENANT, - D'VNE EXTRÊME BEAVTÉ, - NOMMÉ GITON - SI QVELQV'VN VEVT BIEN RENDRE - LVI OV SIGNALER SA RETRAITE, - IL RECEVRA MILLE NVMMVS. - -Non loin du crieur, debout, Ascyltos, dans un habit d'étoffe bariolée, -portait, sur un bassin de vermeil, les écus promis, avec le signalement -du disparu. Sans perdre un instant, j'ordonne à Giton de se couler -promptement sous le grabat, de cramponner ses pieds et ses mains aux -sangles qui, fichées dans le bois de lit, supportaient la paillasse, -comme autrefois Ulyssès avait adhéré au ventre d'un bélier, et de -s'étendre au mieux pour esquiver les mains des enquêteurs. Giton ne se -le fait pas dire deux fois. En un clin d'œil, il insère ses bras dans -le cadre et l'emporte sur Ulyssès par un même subterfuge. Moi, pour ne -laisser aucune prise aux soupçons, je couvre de mes hardes la couchette -et figure les vestiges d'un seul homme à la mesure de mon corps. -Cependant, Ascyltos, ayant fait sa ronde avec le goujat du crieur et -fureté dans chaque cellule, pénétra dans la mienne. D'autant plus qu'il -en trouva la porte diligemment verrouillée, il se flatta d'un heureux -espoir. Mais l'esclave banal, insinuant par les commissures de la porte -le fer de sa hache, eut bientôt fait d'en briser le verrou. Alors je -me ruai aux genoux d'Ascyltos et, par le souvenir de l'amitié, par la -communauté des misères d'autrefois, je l'implorai: Que, par grâce, -il me montre mon amant! Bien plus, pour mieux donner créance à mes -feintes prières:--Je sais, lui dis-je, Ascyltos, que tu viens pour -m'occire. En effet, pourquoi ces haches qui t'accompagnent? Eh bien, -rassasie ton courroux; je t'offre, vois, ma gorge nue; épanche le sang -de mes veines, puisque, sous couleur de perquisition, c'est lui que tu -viens chercher.» Ascyltos, indigné d'un tel soupçon, proteste qu'il ne -demande autre chose que son fugitif, qu'il ne convoite pas la mort d'un -homme ni d'un suppliant, encore moins d'un ami, qui, nonobstant nos -démêlés fâcheux, lui demeure très cher. - -Mais l'esclave public ne menait pas l'affaire avec tant de langueur. -Armé d'un roseau soustrait à l'aubergiste, il explore, avec, le -dessous du lit et sonde les moindres lézardes aux quatre coins des -murs. Giton esquivait de son mieux les coups, exhalait un souffle -très timide, cependant que les punaises trottinaient sur son visage. -[Dès qu'ils furent partis], Eumolpus, car la porte brisée ne pouvait -exclure qui que ce soit, fait irruption dans ma chambre et s'écrie, -haletant:--J'ai trouvé mille nummus! Je cours après le héraut et lui -fais connaître, juste loyer de ta feintise, que Giton demeure en -ton pouvoir.» J'embrasse les genoux d'Eumolpus. Il tient ferme:--Ne -donne pas, lui dis-je, le coup de grâce à des mourants! A bon droit -tu ferais cet esclandre s'il était possible de représenter celui que -tu veux trahir. Mais, à présent, le mignon s'est évadé parmi la foule -et je ne peux soupçonner quelle retraite il a choisie. Par la Foi! -Eumolpus, ramène le chéri, fût-ce pour le reconduire chez Ascyltos!» -Cependant que je fais gober cette bourde par mon homme insensiblement -persuadé, Giton, crevant de tenir son haleine, éternua trois fois -coup sur coup, d'une telle véhémence que le lit en fut secoué. A ce -bruit, Eumolpus, détournant la tête:--Salut à vous!» dit-il. En faisant -basculer notre paillasse, il aperçoit un Ulyssès que le Cyclops à jeun -eût, lui-même, épargné. Bientôt, revenant à moi:--Qu'est-ce, dit-il, -canaille? Même pris, tu as l'audace de ne point confesser la vérité? -Dire que si quelque dieu, arbitre des choses humaines, à l'enfant -suspendu, n'avait pas arraché cet indice, je courrais à présent, comme -un benêt, de taverne en taverne!» [Mais] Giton, mignard et patelin de -beaucoup plus que moi, d'abord tamponne, avec des toiles d'araignées -imbibées d'huile, cette blessure qu'Eumolpus avait reçue au front; -puis, il échangea contre son petit pallium la veste en loques du -poète; enfin, l'étreignant et, comme d'une fomentation, l'enveloppant -de baisers:--Sous ta garde, père très cher, dit-il, nous sommes sous -ta garde! Si tu aimes un peu le tien Giton, commence par vouloir -le sauver. Ah! que m'engloutisse un brasier dévorateur! Que la mer -hivernale me roule dans ses flots! Car c'est moi, moi, l'objet de -toutes les scélératesses; car leur cause, c'est moi. Que je meure et la -paix sera bientôt conclue entre les ennemis.» [Eumolpus, ému par les -désastres ou d'Encolpis ou de Giton et, principalement, non oublieux -des blandices de Giton:--Stupides vous êtes assurément, dit-il, qui, -avantagés de si beaux dons, pourriez mener une vie heureuse et qui -passez vos jours dans les transes, vous torturant, chaque matin, par -des complications nouvelles.] - -Pour moi, toujours et partout, mes comportements furent les mêmes que -si j'usais d'un soleil qui ne dût plus revenir. [C'est-à-dire que je -ne prends nul souci du lendemain. S'il vous plaît imiter cet exemple, -bannissez de vos esprits toute pensée inquiète. Ascyltos vous persécute -ici; fuyez-le et suivez-moi dans mon prochain départ vers des sites -étrangers.] - - _Laisse ta demeure et cherche d'autres bords._ - _O jouvent! un ordre meilleur naît pour toi._ - _Ne succombe à tes maux! Que l'Ister aux confins du Monde te salue,_ - _Et Boréas gélide, et le royaume paisible de Canopus,_ - _Et ceux qui voient Phébus renaître, et ceux qui le voient tomber._ - _Ithacus, mais Ithacus avantagé, descends parmi les sables - inconnus..._ - -[Comme passager, sur un bâtiment, je pars, sans doute, la nuit -prochaine. Là, je suis pleinement connu. Vous y trouverez un gracieux -accueil.» Utile et prudent j'estimai l'avis, car il me déliait des -vexations d'Ascyltos et me promettait une plus douce vie. Pénétré de -l'humanité d'Eumolpus, je me repentis grandement de l'injure que, -naguère, je lui avais faite et commençai d'incriminer cette humeur -jalouse, source de nos chagrins.] Tout en pleurs, je lui demande et le -conjure qu'il rentre de même en grâce avec moi:--Maîtriser les soupçons -furieux, lui dis-je, cela n'est guère au pouvoir des amants. Cependant, -je mettrai mes soins à ne rien dire, à ne rien faire qui puisse te -désobliger de nouveau. Mais toi, bannis toute lèpre de ton cœur, étant -maître des nobles arts. Efface jusqu'à la cicatrice. Dans une inculte, -dans une âpre région, longtemps les frimas adhèrent au sol: mais dès -que, domptée par le coutre, la glèbe resplendit, au moment où tu -paries vois les flocons perdus ainsi qu'un gel de mai. Dans nos seins -la fureur a même consistance. Elle obsède les esprits rudaniers, mais -elle tombe sur le champ des intellects érudits.--Afin que tu saches, -dit Eumolpus, combien ce que tu dis est juste, voici! je finirai par -un baiser ma colère. En outre, et que profit nous advienne! expédiez -au plus tôt votre petit bagage et suivez-moi ou, si vous le préférez, -conduisez-moi.» Il parlait encore: la porte crépita, violemment -poussée. Debout, un matelot très hispide se tenait sur le seuil.--Tu -flânes, dit-il, Eumolpus, comme si tu ne savais pas qu'il faut faire -diligence.» Nous nous levons sans retard. Eumolpus à son courtaud, -qui ronflait depuis longtemps, ordonne de sortir et d'emporter nos -valises. Moi, aidé par Giton, dans un paquet je réunis tout ce qui nous -appartient et, les astres adorés, je monte à bord du navire. - -Nous prîmes place vers la poupe dans un coin retiré. Comme le jour -n'était pas encore venu, Eumolpus sommeillait. Mais il fut impossible -à Giton et à moi de goûter le moindre repos. Anxieux, je pourpensais -qu'Eumolpus, agréé dans notre compagnie, était plus qu'Ascyltos un -dangereux émule, ce qui me torturait éperdument. Enfin, la raison -triompha de la douleur:]--Il est, sans doute, fâcheux que l'enfant -plaise à mon hôte. Mais, après tout, n'est-ce point un bienfait commun -à tous les hommes ce que la Nature a créé de meilleur? Le soleil brille -pour quiconque. La lune, accompagnée d'innombrables étoiles, guide vers -la pâture jusqu'aux bêtes fauves. Que se peut-il nommer de plus beau -que les sources? néanmoins, elles coulent en public. Seul, donc, Amour -sera plutôt un larcin qu'une récompense! Quoi plus? en vérité, je ne -souhaite d'autres biens que ceux que le peuple m'envie. Un concurrent -unique, un homme d'âge, est-il si redoutable? Voulût-il prendre -quelques menus suffrages, il perdrait son temps, faute d'haleine. Ce -soupçon, je le mis au-dessous de ma confiance et, fraudant mon esprit -ombrageux, la tête enveloppée dans ma tunique, je fis le simulacre de -dormir. Mais tout à coup, Fortuna s'évertuant d'abattre ma constance, -j'entendis sur le pont une voix hargneuse qui se lamentait:--Donc, il -s'est foutu de moi?» Ce ton viril et presque familier à mes oreilles -frappa net sur la détresse de mon cœur. Ce n'est pas tout, aiguisée -de pareille acrimonie, une voix de femme bougonna:--Si quelque dieu -plaçait Giton sous ma main, je recevrais comme il faut ce batteur -d'estrade.» Atteints l'un et l'autre d'un choc si imprévu, le sang -nous faillit dans les veines. Moi, d'abord, comme sous le poids d'un -monstrueux éphialte, je mis quelque temps à retrouver la parole; puis, -de mes mains frissonnantes, je secouai par le plomb de sa tunique -Eumolpus déjà tombé dans le sommeil:--Par la Foi, lui dis-je, père, -à quel armateur appartient ce navire? ou peux-tu me dire quels sont -les passagers?» Inquiété de la sorte, il le supporta maugracieusement -et:--Cela, dit-il, fut pour te plaire de choisir sur le pont un lieu -très secret afin de taquiner mon somme. Or, en quoi peut-il être -pertinent à tes affaires que je te dise que cette nef a pour patron -Lycas Tarentinus, qui mène à Tarentum une aventurière du nom de -Tryphœna?» - -[Illustration: _Nous prîmes place sur la poupe, dans un coin retiré. -Comme le jour n'était pas encore venu, Eumolpus sommeillait._] - -Je tremblai, atterré de cette foudre, et tendant ma gorge nue:--A -présent, dis-je, Fortuna, ta victoire est complète!» Car Giton, -pâmé sur ma poitrine, avait perdu le souffle. Enfin, quand une -sueur abondante eut révoqué nos esprits, j'embrassai les genoux -d'Eumolpus:--Pitié, lui dis-je, pitié pour deux mourants! Par notre -communauté de désir, viens, oh! viens-nous en aide! La mort approche; -n'y mets pas d'obstacles et nous la tiendrons pour un bienfait.» -Suffoqué de mon abominable soupçon, Eumolpus jure par les Dieux et les -Déesses qu'il ne sait rien du mal qui nous échoit, qu'il n'a compliqué -sa motion d'aucune ruse perfide, mais que, d'esprit ingénu et de foi -véritable, il nous a introduits en bons camarades sur la nef où, depuis -longtemps, son passage était retenu:--Quelles sont, demanda-t-il, ces -embûches? Ou quel Hannibal accompagne la traversée? Lycas Tarentinus, -homme très vérécondieux, est non seulement le patron de ce navire qu'il -gouverne, mais il possède quelques biens-fonds. Ayant embarqué une -troupe d'esclaves, pour se défaire de sa cargaison il la conduit au -marché. Voilà donc le Cyclops et l'archipirate auquel nous devons notre -passage! Avec lui est Tryphœna, de toutes les femmes la plus ragoûtante -que, pour ses voluptés, il promène çà et là.--Ce sont eux, dit mon -amant, que nous fuyons». Et, tout d'un trait, il expose les motifs de -haine et le péril urgent à Eumolpus épouvanté. Interdit et ne sachant -que résoudre, il ordonne à chacun de donner son avis:--Supposez, -dit-il, que nous soyons dans la grotte du Cyclops. Il nous faut trouver -une issue, à moins que nous n'ayons pour agréable de sombrer dans -la mer, ce qui nous délivrerait de tout péril.--Il vaudrait mieux, -reprit Giton, convaincre le pilote de nous débarquer au premier port -venu; tu affirmeras que ton frère, impatient de la mer, en est à ses -derniers moments. Tu pourras obombrer ta simulation et de larmes et -d'un air de visage consterné, de telle sorte que le timonier, pressé -de miséricorde, te soit indulgent.--Impossible, dit Eumolpus: car les -vaisseaux d'un tonnage aussi important que celui-ci n'entrent dans les -ports qu'après de longues manœuvres; en outre, que ton frère, dans si -peu de temps, fût réduit à cette extrémité, ne serait pas croyable. -Ajoute encore ceci: Lycas, peut-être, et pour lui faire service, aura -la pensée de visiter le moribond. Vois de quelle survenue opportune -serait le maître que nous fuyons. Mais suppose que le navire puisse -être détourné de sa grande course. Lycas ne vaque point à l'inspection -du lit de ses malades, soit; mais comment pourrons-nous quitter le pont -sans être vus de tous? La tête nue? ou bien encapuchonnée? Couverts, il -ne se trouvera point un seul passager qui ne veuille donner la main au -languissant; tête nue, serait-ce autre chose que nous proscrire de bon -hait?» - -Bien plutôt, dis-je à mon tour, demandons un refuge à la témérité. -Descendons par le funin, sautons dans le canot et, rompant son amarre, -commettons le surplus à Fortuna. Et moi, dans ce péril, je ne t'invite -point, Eumolpus, à nous suivre; il ne sied pas d'embarquer un innocent -dans l'aventure d'autrui. Je me déclare satisfait pour peu que le -hasard favorise notre descente.--Non imprudent, le conseil, reprit -Eumolpus, s'il était praticable. Mais vos démarches passeront-elles -inaperçues de tous? Inaperçues du timonier qui, de son banc de quart, -est toujours en éveil, observe nuitamment la course des étoiles? Et -quand bien même, à la faveur d'un instant de sommeil, on pourrait se -dérober à lui, c'est par l'avant qu'il faudrait essayer l'évasion. Or, -il vous faut descendre par la poupe et le gouvernail même, puisque -c'est là qu'est attachée l'amarre de l'esquif. Je m'étonne d'ailleurs, -Encolpis, que la pensée ne te soit pas venue qu'un matelot, à poste -fixe, garde nuit et jour la chaloupe, et que tu ne pourras te défaire -de ce gardien, à moins de le supprimer d'un coup de couteau ou bien -de le jeter par force dans la mer. Cela peut-il se faire? Consultez -votre audace. Quant à ma coïtion dans votre tentative, je ne récuse -nul péril qui montre un espoir de salut: car je ne suppose en aucune -manière que vous ayez le goût de dépenser inutilement votre souffle -comme une chose précaire. L'expédient que voici est-il mieux pour vous -duire? Moi, je vais vous rouler dans deux portemanteaux; attachés -aux vêtements par des courroies, vous serez censés faire partie de -mon bagage. Quelques hiatus vous permettront de recevoir l'air et la -nourriture. Ensuite, je clamerai bien haut que mes deux esclaves, -craignant un châtiment plus grave, se sont, de nuit, jetés à la mer; -puis, dès que le vent nous aura conduits au port, sans nulle suspicion -je vous débarquerai avec les autres paquets.--A merveille! répondis-je. -Vous nous emballerez comme des corps solides, à quoi le ventre n'est -pas accoutumé de faire injure ou comme ceux qui n'ont besoin d'éternuer -ni de ronfler. Est-ce à cause que ce genre de fraude m'a tellement bien -réussi la première fois? Mais je vous accorde que nous puissions durer -un seul jour emmaillotés ainsi, qu'adviendra-t-il? Si, plus longtemps, -le calme se prolonge ou la tempête adverse, que ferons-nous alors? -Trop longtemps empaquetées, les nippes s'usent à tous leurs plis; les -chartes en ballots perdent leur figure première. Et nous, jeunes, -ignorants du labeur, à la manière des statues nous pourrions endurer -la corde et les toiles d'emballage! Non, non! il faut chercher encore -une voie de salut. Examinez à votre tour ce que j'ai conçu. Eumolpus, -étant curieux de lettres, possède manifestement une provision d'encre. -Muons notre couleur avec ce topique; atramentons-nous, des ongles aux -cheveux. Ainsi, comme des esclaves Æthiopès nous ferons figure près de -toi, hilares d'éviter l'affront et les géhennes, si bien que, grâce au -changement de teint, nous en imposerons à nos ennemis.--Malin, va! dit -Giton. Il faut pareillement nous circoncire de telle sorte que nous -ayons l'air de Juifs, nous trouer les oreilles en imitation des Arabes -et nous passer la margoulette au blanc de craie afin que les Gaules -nous regardent comme leurs naturels. Comme si la pigmentation de la -peau à elle seule modifiait le type du visage! Comme s'il ne fallait -pas le concours de nombreuses choses pour maintenir l'imposture avec -une ombre de raison! Mais je veux que ton infâme drogue dure longtemps -sur notre face. Admettons que nulle aspersion d'eau ne vienne faire -tache sur quelque partie de notre corps; admettons que l'encre n'adhère -pas à nos effets, ce qui arrive communément, lors même qu'elle n'est -pas agglutinée avec de la colle. Et puis, après? comment tuméfier nos -lèvres en bourrelets effrayants, calamistrer nos cheveux à l'instar des -nègres? Comment labourer nos fronts de tatouages, tordre nos jambes en -cerceaux, poser les talons à terre et présenter des barbes à la mode -pérégrine? Cette couleur, fabriquée par l'art, coïnquine le corps, ne -le change point. Ecoutez ce qui vient à l'esprit du désespéré: nouons -un vêtement autour de nos chefs, ensuite, immergeons-nous dans la -profonde mer.» - -Que les dieux ni les hommes ne souffrent pareille chose, exclama -Eumolpus, et que vous donniez à vos jours une fin si turpide! Faites -plutôt ce que je vous ordonne. Mon courtaud à gages est barbier--vous -le savez par le geste du rasoir--qu'il vous rase sur-le-champ, à -tous deux, non seulement la chevelure, mais, encore, les sourcils. -J'arriverai par là-dessus, notant vos fronts d'une marque ingénieuse, -de telle sorte que vous paraissiez avoir été condamnés aux stigmates. -Ainsi, les mêmes lettres serviront à décliner les soupçons de qui vous -cherche et, dans l'ombre du supplice, à dérober vos traits.» [Cela nous -agréa.] Sans autrement la fallace ajourner, vers les plats-bords, à pas -de loup, nous nous acheminons, et de livrer au tondeur nos chefs, nos -sourcils, afin qu'il les dénude. Un passager, qui, d'aventure, incliné -sur le garde-fou, exonerait son estomac de copieux renards, constata -le barbier, aux rayons de la lune, de qui le ministère lui sembla -intempestif. Ayant exécré le présage, car nous imitions le suprême -vœu des naufragés, il se rencoigna dans son lit. Nous, feignant de -ne pas ouïr la malédiction du vomisseur, nous reprenons un masque de -tristesse, et, dans le plus profond silence, nous passons le restant -des heures de la nuit, fort mal insoporés. [Le lendemain, Eumolpus -entra dans la cabine de Lycas, d'abord qu'il sut que Tryphœna était -en commodité de recevoir. Après quelques discours touchant l'heureuse -navigation qu'augurait la sérénité du ciel, adressant la parole à -Tryphœna Lycas]:--M'est apparu, dit-il, pendant mon sommeil, Priapus -qui vaticinait: «Cet Encolpis que tu cherches, apprends qu'il fut -conduit par moi sur ton navire.» La dame frissonna:--On croirait, -dit-elle, que nous avons dormi ensemble; car, à moi, la statue de -Neptunus, que j'avais remarqué dans le tétrastylon de Baiæ, semblait me -dire: «Dans la nef de Lycas, tu trouveras Giton.» - ---Sache par là, dit Eumolpus, à quel point Epicurus est un homme divin -qui condamne ces sortes de phantasmes, avec une raison très élégante: - - _Les rêves qui bercent nos esprits de leurs ombres volages,_ - _Non, les parvis des dieux, non, les forces de l'éther n'en - délèguent point les apparences,_ - _Mais chacun les fait naître en soi. Car, prostrés par le sommeil,_ - _Quand le repos étend nos membres, la pensée, exempte de tout poids, - vagabonde._ - _Ce qui fut au soleil revit dans les ténèbres. Qui détruit les - places fortes_ - _Par la guerre et déchaîne l'incendie à travers les cités - misérables,_ - _Voit des traits, des armées en déroute, et de royales funérailles,_ - _Et le sang épanché comme une onde vulgaire, inonder les moissons._ - _Qui fait métier de plaider les affaires, évoque les lois, le forum_ - _Et, d'un cœur pavide, le tribunal fermé._ - _L'avare amoncelle des richesses et déterre l'or enfoui._ - _Le chasseur quête dans les bois avec ses chiens. Il arrache aux - ondes_ - _Ou bien presse la carène submergée, le nautonier qui se sent - mourir._ - _Elle écrit à son client, la pute. L'adultère offre un cadeau._ - _Et le chien endormi aboie aux traces du lièvre._ - _Dans l'espace des nuits se rouvrent encore les blessures des - infortunés._» - -Cependant, Lycas, après avoir expié le songe de Tryphœna par une -libation piaculaire:--Qui nous empêche, dit-il, de scruter le -navire pour ne paraître point dédaigner les œuvres d'un esprit -céleste?» Le passager qui, nuitamment, avait surpris le dol des très -misérables--Hésus était son nom--éleva tout à coup la voix:--Donc, -ceux-là qui sont-ils qui, pendant la nuit, se faisaient tondre au clair -de lune? Exemple très mauvais, à moi Dius Fidius! car j'ai appris qu'il -n'est permis à aucun mortel de rogner sur un navire ses ongles ou ses -cheveux, à moins que le vent ne soit irrité contre la mer.» - -S'embrasa Lycas, perturbé par ce discours:--Est-il possible, dit-il, -qu'on se soit coupé les cheveux à mon bord et cela pendant une nuit -pacifique? Amenez ici les coupables. Sachons quelles têtes doivent -tomber en offrande lustratoire sur le pont de mon vaisseau.--C'est -moi, dit Eumolpus, qui ordonnai cela. Ayant à partager leur traversée, -j'ai fait mien le présage. Parce que ces gredins avaient une crinière -épouvantable et démesurée, pour ne sembler point faire un ergastule de -ton navire, j'ai prescrit à mon barbier d'émonder leurs broussailles. -En outre, je veux que les stigmates imprimés sur leur front, n'étant -plus adombrés au moyen d'une longue chevelure, se manifestent -clairement aux regards de tous. Entre autres gentillesses, ils -dévoraient ma pécune chez une gourgandine qu'ils besognent en commun, -d'où j'ai pu les extraire dans la nuit d'avant-hier, tout imbibés -encore d'essences et de vin. En outre, ils flairent plus que jamais les -reliques de mon patrimoine.» - -Sur ce, en expiation à la Tutelle du navire, nous sommes, l'un et -l'autre, condamnés à quarante coups de garcette. L'exécution ne se fit -pas attendre. Tombent sur nous des matelots furibonds armés de cordes, -qui, par un sang très vif, s'efforcent d'apaiser le courroux de leur -Tutelle. Moi, en vérité, les trois premières sanglades, je les digérai -avec le magnanime d'un Spartacus. Quant à Giton, dès la prime volée, il -poussa un cri si aigu qu'il remplit les oreilles de Tryphœna par une -voix très familière. - -Elle n'en fut pas seule troublée. Mais toutes les servantes, à l'appel -d'un accent bien connu, volèrent au secours du pauvre bâtonné. Déjà la -beauté surprenante de Giton avait désarmé les hommes d'équipage et sa -prière muette implorait ses bourreaux, quand les servantes de crier -toutes à la fois:--Giton! c'est Giton! inhibez vos mains très cruelles! -C'est Giton! Maîtresse! Venez à son secours!» Tryphœna prête l'oreille; -Tryphœna, déjà portée à les croire spontanément, s'élance comme un -tourbillon vers le chéri. Lycas qui, lui, m'avait parfaitement connu, -tout comme s'il entendait ma voix, accourt de même. Il ne considère -mes mains ni mon visage, mais, sur-le-champ, il tourne ses regards -vers mes génitoires, les soupèse d'une main officieuse et:--Salut, -dit-il, Encolpis!» Etonnez-vous après cela, qu'au bout de vingt ans, -la nourrice du Laertiade ait trouvé une marque signalétique de son -identité! puisque cet homme prudent, malgré l'altération de mon visage -et le travesti du corps entier, au moyen d'un argument unique arriva -de si docte manière à reconnaître son fugitif. Tryphœna versa des -larmes, trompée quant aux supplices--elle croyait véritables, en effet, -les stigmates apposés à nos fronts captifs--puis, s'enquérant à voix -basse:--Quel ergastule a intercepté vos courses vagabondes? Quelles -mains implacables se sont acharnées à vous défigurer de la sorte? Ils -méritaient, sans doute, quelques châtiments ces fuyards qui recevaient -d'un cœur plein de haine mes bontés!» - -Ecumant de fureur, Lycas tressauta:--O toi, dit-il, femme simple! -de croire à ces empreintes qui, gravées par le fer, en auraient bu -l'estampage! Ah! si les gueux avaient maculé de cette inscription -leurs bajoues, nous en aurions un adoucissement extrême! A présent, -nous sommes par des arts mimiques circonvenus, et tournés en dérision -par une marque imaginaire.» Tryphœna voulait compatir, n'ayant pas -perdu son délice tout à fait; mais Lycas avait sur le cœur sa femme -subornée et le ressentiment le plus vif de l'avanie endurée au portique -d'Herculès. La face empourprée d'une extrême véhémence:--Je suis -plus que jamais persuadé, proclame-t-il, que les Dieux prennent cure -des choses humaines. Tu le comprends, ô Tryphœna, ce sont eux qui -amenèrent ces malfaiteurs éhontés dans notre vaisseau et qui, par un -double songe, nous rendirent leur providence manifeste. Ainsi, vois: -nous est-il profitable d'absoudre ceux-là mêmes qu'un génie amical -nous a conduits? Quant à moi, je suis loin d'être sanguinaire, mais je -crains, en remettant ce crime, de pâtir en leur lieu.» Par une oraison -tant superstitieuse, Tryphœna, retournée, affirme qu'elle ne fera pas -la moindre opposition à notre supplice. Bien plus, qu'elle accède -pleinement à de très justes représailles: car elle n'avait pas été -vexée par une injure moindre que Lycas, duquel fut la dignité mise en -loques par nos commérages impudents: - - _La première au monde, Epouvante, fit les dieux, quand au ciel ardu_ - _La foudre tombait, les remparts se brisant sous ses carreaux._ - _Et l'Athos flamboyait sous le choc! Bientôt, Phœbus, à son orient,_ - _Ou, fugitif, laissant la terre parcourue, et la vieillesse de - Luna,_ - _Puis, la jeune beauté de ses néoménies. De tels signes, propagés - sur toute la terre,_ - _Et, par des mois nouveaux, les ans écartelés,_ - _Ont introduit ces fantômes. L'Erreur inane prescrivit_ - _Au laboureur de donner à Cérès les premiers honneurs de la - moisson,_ - _D'enchaîner Bacchus de sarments et de pampres, et d'éjouir Palès_ - _Au travail des pasteurs. Il flotte enseveli,_ - _Neptunus, immergé sous les vagues profondes et Pallas revendique_ - _Maints lampadaires. Qui s'oblige par un vœu, qui fonde une cité,_ - _Chacun à sa manière, dans un avide effort se prépare des dieux._» - -[Lycas voyant Tryphœna unanime et prédisposée à la vengeance, ordonna -d'ajouter des supplices nouveaux, ce qu'ayant Eumolpus entendu, il -s'efforça de l'amadouer par ces paroles]: - -Les infortunés dont tu poursuis la mort pour satisfaire ta rancune, ô -Lycas, et qui implorent ta miséricorde, ce sont des supliants.] Comme -ils savaient que je ne suis pas un homme inconnu de toi, ils m'ont -élu pour cet office et donné mandat pour les réconcilier avec ceux -qui, jadis, leur furent très amis. Tu crois peut-être que ces jeunes -hommes sont, par hasard, tombés dans tes filets? Quelle apparence! -puisque le premier soin de celui qui s'embarque est de connaître le nom -du capitaine dont la diligence répondra de sa vie. Fléchis donc tes -esprits, lénifiés par cette démarche satisfactoire, et trouve bon que -des hommes libres arrivent sans injure à leur destination. Les maîtres, -durs aussi, les maîtres implacables font trêve à leur cruauté si, -parfois, les échappés viennent spontanément à résipiscence. Un ennemi -qui se rend doit être pardonné. Que voulez-vous de plus? Qu'exigez-vous -encore? Là, sous vos regards, se prosternent en suppliants deux jeunes -hommes, citoyens romains, bien apparentés, et, chose l'emportant -de beaucoup sur ces deux titres, qui naguère vous furent unis par -la familiarité. Si, Herculès à moi! ils eussent interverti votre -pécune, s'ils eussent lésé votre foi par une trahison, vous pourriez -être saouls de représailles en face du désarroi où vous les voyez. -L'esclavage, regardez! il se lit sur leurs fronts. Car, par une loi -volontaire, ces fronts de citoyens portent le sceau des proscrits.» -Lycas interrompit la déprécation du suppliant et:--Ne veuille pas, -dit-il, embrouiller cette cause, mais réduis chaque point à son mode -réel. Et d'abord, s'ils sont venus de leur plein gré, pourquoi ont-ils -dénudé leurs crânes de cheveux? Qui maquille sa tête prépare une -fraude et non une satisfaction. En second lieu, si rentrer en grâce -par délégation était leur but, à quoi bon tant de peine pour celer tes -protégés? De quoi il appert que les malfaiteurs sont, par accident, -venus se prendre au piège et que tu fais appel à ton art pour éluder le -choc de notre animadversion. Quant à la menace implicite que tu fais -peser sur nous, en les proclamant ingénus et de bon lieu, prends garde -que cette confiance ne détériore ton argumentation. Comment doivent -agir ceux qui furent lésés quand les coupables donnent tête-bêche dans -la peine qu'ils méritent? Mais, dis-tu, ils furent nos amis! C'est -par cela même qu'ils méritent des rigueurs exemplaires. Qui déprède -un inconnu, est traité de larron. Qui dépouille un ami n'est pas -beaucoup moins qu'un parricide.» Eumolpus rétorqua cette déclamation -tant inique:--Je le vois, dit-il; rien ne fait le plus de tort à ces -malheureux jouvenceaux que d'avoir déposé nuitamment leurs cheveux. De -là, vous argumentez pour conclure qu'ils sont tombés par hasard et non -venus sur cette nef. Je voudrais que ceci arrivât aussi candidement à -vos oreilles que le geste fut simplement exécuté. Ils voulaient, en -effet, Lycas, premier que de monter à ton bord, exonérer leur chef d'un -poids incommode et superflu; mais le vent trop rapide les induisit à -différer leur propos de nettoyage. Et, de vrai, ils n'ont pas supposé -une minute que l'endroit ne fût pertinent à la chose, du moment qu'il -leur plaisait s'en acquitter. Car ils ignoraient les présages et les -ordonnances des navigateurs.--Mais en quoi, dit Lycas, peut-il être -avantageux à des suppliants de se raser la tête? Les chauves sont-ils -communément plus dignes de pitié? Que dis-tu, toi, larron? Quelle -salamandre a corrodé tes sourcils? Pour quel dieu as-tu dévoué tes -crins? Empoisonneur, réponds!» - -Je demeurais stupide, effaré par la crainte du supplice, et, dans une -déconfiture si manifeste, ne trouvant quoi que ce soit à répliquer. -Bouleversé, difforme à cause de ma tête honteusement spoliée, les -sourcils chauves autant que le front, je ne pouvais rien dire ni faire -de décent. Mais, sitôt qu'une éponge détersive eut imbibé d'eau ma face -en pleurs, sitôt que le noir, liquéfié sur mes traits, en eut estompé -chaque linéament sous un brouillard fuligineux, ma colère se convertit, -gonflée en exécration. Eumolpus atteste qu'il ne souffrira pas que -personne, au mépris des cultes et des lois, attente à des hommes -libres. Il repousse les menaces de nos tourmenteurs, non seulement de -la voix, mais, encore, du geste. Le courtaud d'Eumolpus secondait notre -défenseur. Avec lui, deux passagers très débiles, plutôt consolateurs -de la querelle que ferme appui dans le combat. Moi, je ne suppliais -qui que ce fût, mais, intentant la main sous les yeux de Tryphœna, -d'une voix libre et claire, j'attestai que si cette garce damnée--qui -seule méritait d'être fessée devant tout l'équipage--ne s'abstenait -point de Giton, contre elle je ferais usage de toutes mes forces. Plus -irrité, Lycas s'enflamme à mon audace, indigné que, laissant là ma -propre cause, je beugle sur ce ton pour la cause d'autrui. Pas moins ne -sévit Tryphœna, embrasée de ma contumélie, et, bientôt, l'effectif tout -entier du navire se partage en deux camps. D'un côté, le perruquier -à gages, armé lui-même, nous distribue les ferrailles de son état. -De l'autre, le domestique de Tryphœna se dispose à jouer des mains -nues. Et la clameur des servantes ne manque pas aux belligérants. -Le timonier, seul, déclare qu'il renonce à la conduite du navire si -l'on n'apaise cet accès provoqué par des salauds qu'a rendus fous le -putanat. Et, néanmoins, s'exaspère la bile noire des jouteurs: eux -combattant pour leur vengeance et nous, pour notre peau. Plusieurs -donc, de part et d'autre se laissent choir, à demi morts; plusieurs, -ensanglantés de leur blessure, comme d'une bataille s'en vont, tramant -le pied. Cependant, le courroux des uns et des autres ne se relâche -point. Giton, alors, très magnanime, porte sur son pénis le rasoir -détesté, menaçant de trancher la racine du désordre. Mais Tryphœna -s'empresse d'inhiber un pareil sacrilège et, pour le trésor en péril, -ne dissimule pas son indulgence. Moi-même, je porte souvent à ma gorge -le couteau du barbier, n'ayant pas plus envie de me tuer que Giton -d'accomplir sa menace. Il mimait cependant avec plus de toupet le -rôle de sa tragédie, à cause qu'il savait tenir la même novacula dont -il avait feint de se couper le cou. Or, les deux partis se tenaient -en présence, et, le combat menaçant de devenir plus sérieux qu'une -escarmouche de pirates, le timonier obtint à grand'peine que Tryphœna, -faisant l'office de caduceator, proposât une suspension d'armes. La foi -donnée et reçue à la manière des aïeux, elle tendit sur nous un rameau -d'olivier emprunté à la Tutelle du navire, puis, osant pour la paix -entamer le colloque: - - _--O fureur, clame-t-elle, qui transmue en armes la paix!_ - _Quel châtiment nos mains ont-elles mérité? Ce n'est pas l'ennemi - Troïus_ - _Qui ravit dans cette flotte le gage d'Atride déçu,_ - _Ni Médéa furieuse qui combat avec le sang fraternel,_ - _Mais l'amour dédaigné qui saisit le glaive, heu!_ - _Parmi ces flots, qui évoquent mes destins, ayant pris les armes?_ - _Pour qui donc une seule mort n'est-elle point un salaire? Ne - surpassez pas la mer._ - _A ces gouffres terribles n'imposez pas d'autres flots (de sang)!_» - -Cette harangue débitée par la femelle sur un mode haletant, l'armée -hésita quelque peu. Nos mains, tendues vers la concorde, suspendirent -les hostilités: occasion de répit dont le chef Eumolpus fit bon usage. -Après avoir, de la façon la plus véhémente, rabroué Lycas, il signa des -tablettes d'alliance pour un pacte dont voici la teneur: - -«D'après la sentence de ton cœur, Tryphœna, tu ne récrimineras plus sur -l'avanie à toi faite par Giton; et, si tu as contre lui quelque sujet -de plainte avant ce jour, tu promets de ne le harauder, le maudire ni -l'inquiéter d'une manière quelconque à ce propos. En outre, si l'enfant -y répugne, tu n'exigeras de lui ni étreinte, ni baiser, ni coït enlacé -par Vénus; faute de quoi, tu paieras comptant, pour chaque infraction, -cent denarius. Item, Lycas, d'après la sentence de ton cœur, tu ne -poursuivras Encolpis ni de paroles outrageantes ni d'un front irrité. -Tu ne chercheras pas à savoir dans quelle retraite il dort, pendant la -nuit. Ou, si tu t'en informes, à chaque brutale entreprise, tu paieras -comptant deux cents denarius.» - -A ces mots et le traité conclu, nous mettons bas les armes. Pour que -nul résidu de colère ne subsiste dans nos esprits, le serment juré, -il nous plaît d'effacer dans une accolade les choses révolues. Sous -l'exhortation de tous, les haines se dégonflent. Des nourritures, -offertes sur le lieu de l'escarmouche, raccommodent les convives dans -leur hilarité. Toute la nef retentit de chants, et, parce qu'une -bonace imprévue a retardé la course, tel harponne avec un strident les -poissons qui bondissent, tel autre, jetant un hameçon perfide, enlève -une proie qui se débat en vain. Voici! Des oiseaux pélagiques ayant -posé sur les antennes, un subtil giboyeur les touche d'une claie de -roseaux. Empêtrés dans la glu des baguettes, ils se laissent prendre à -la main. L'aure fait tournoyer leurs plumes voltigeantes et roule dans -l'écume inerte leurs pennes arrachées. Déjà Lycas, avec moi, commençait -à rentrer en grâce; déjà Tryphœna sur Giton éparpillait les dernières -gouttes de son breuvage, quand Eumolpus, en pointe de vin, se mit à -pousser des calembredaines sur les chauves et les teigneux jusqu'au -temps qu'ayant épuisé son très insipide badinage, il reprit la pente de -ses vers et nous débita une petite élégie emperruquée: - - _Cet unique honneur de la forme, tes cheveux sont tombés_! - _Ces boucles printanières, un triste hiver les moissonne!_ - _Dénudées à présent de leur ombre, tes tempes se flétrissent,_ - _L'aire aduste rit de voir ses chaumes emportés._ - _O fallacieuse nature des Dieux! les premières joies données_ - _A notre âge, les premières, vous les ravissez!_ - _Malheureux! naguère, tes crins resplendissaient,_ - _Plus beau que Phœbus et que la sœur de Phœbus!_ - _Plus lisse, à présent, que le bronze, plus arrondi_ - _Qu'un champignon, créé dans le jardin par une flaque d'eau,_ - _Tu crains et fuis les garces moqueuses._ - _Pour que tu saches l'imminence du trépas,_ - _Entends qu'une part de ta tête a déjà péri._» - -Il eût continué longtemps et proféré de plus ineptes choses encore. -Mais une servante de Tryphœna, dans la cabine de l'entrepont, emmena -l'éphèbe, et d'un corymbe de sa maîtresse lui adorna le front. Bien -plus, elle prend, dans une pyxide, une paire de faux sourcils et les -ajoute aux arcades rasées d'une manière tellement adextre qu'elle -rend au mignon sa première vénusté. Tryphœna reconnaît le vrai Giton. -Alors, toute gonflée de larmes, elle donne à l'enfant le premier -baiser de bonne foi. Moi, combien que restauré dans son éclat primitif -me délectât le cher petit, je renfrognais mon vis avec obstination, -comprenant qu'il était empreint d'une difformité par trop extravagante, -puisque Lycas même ne me trouvait pas digne d'un colloque. Mais à -cette grevance la même chambrière porta secours et, m'ayant appelé, -m'orna d'un postiche non moins décoratif: que dis-je? ma face brilla -d'un lustre plus avantageux pour ce que le corymbe était fait de -poils blonds. Cependant, Eumolpus, avocat de nos périls et fauteur de -la présente concorde, craignant que, par disette de propos, tombât -notre gaîté, se mit à déblatérer longuement sur l'inconséquence -féminine:--Elles s'enamourent aisément, et d'une même promptitude -méconnaissent leurs élus. Il n'est pas, disait-il, si pudique femelle -qu'une mentule étrangère n'excite jusqu'à la fureur. Sans prendre cure -des tragédies vétustes, des noms légués par les siècles, je vous dirai -une historiette que ma mémoire a pu saisir d'original, si vous avez -pour agréable de l'entendre. Chacun ayant tourné vers lui ses yeux et -ses oreilles, il commença dans les termes que voici: - -Une matrone était dans Ephèsus, tellement notoire pour sa pudicité -qu'elle évoquait les femmes des pays voisins au spectacle de tant de -bonnes mœurs. Cette prude, ayant perdu son mari, non contente, d'après -la coutume vulgaire, de suivre les obsèques toute déchevelée et de -battre sa gorge nue en présence des assistants, escorta le défunt -jusqu'au conditorium. Après avoir placé le corps dans un hypogée à la -manière grec, elle se mît à le garder en pleurant nuit et jour. Ainsi -désespérée et recherchant la mort d'inanition, ni ses parents ni ses -proches ne l'en surent divertir; les magistrats, rebutés en dernier -lieu, ne purent que l'abandonner. Pleurée de tous, cette femme, d'un -si étonnant exemple, déjà passait le cinquième jour sans aliments. -Assistait la perdante une chambrière très dévouée, accommodant ses -propres larmes aux sanglots du veuvage, et, toutes fois et quantes -elle défaillait, ravivant la lumière placée dans le tombeau. Un -seul entretien occupait la Cité. Dans tous les milieux, on tombait -d'accord de la splendeur unique dont reluisait ce parangon d'amour -et de fidélité. Dans ce même temps, il advint que l'Imperator de la -province ordonna de ficher en croix certains larrons, tout proche de -l'édicule où, sur le cadavre récent, la matrone pleurait. La nuit -d'après l'exécution, un soldat qui gardait les croix, de peur qu'on -ne vînt à détacher les pendus pour leur donner la sépulture, nota la -lumière qui luisait plus clair, au milieu des tombeaux. Il entendit -des gémissements luctueux, et, par le vice de la gent humaine, désira -savoir ce que ce pouvait être et ce que l'on faisait. Il descend au -conditorium. Voyant une femme très belle, d'abord, comme saisi par -l'apparition d'un prodige ou de visions infernales, il demeure suspens. -Ensuite, ayant considéré le corps de la gisante, et ses pleurs, et sa -face labourée à grands coups d'ongles, il en infère justement que c'est -une épouse ne pouvant se résoudre à la mort du conjoint. Il apporte -son fricot dans le monument; il exhorte la désolée à ne s'obstiner -point dans un deuil superflu, à ne point arracher de sa poitrine un -vain gémissement. La même issue est réservée à tous; les hommes, tôt ou -tard, ont le cercueil pour domicile. Enfin, il lui débite les discours -par quoi on a coutume de remettre d'aplomb les esprits ulcérés. Mais -elle, d'un cœur envenimé par ces consolations impertinentes, déchire -plus violemment son estomac, et, s'arrachant la crinière, dépose ses -cheveux sur la dépouille étendue. Le soldat pourtant ne se rebute -pas, mais, avec la même exhortation, il s'évertue à donner quelque -nourriture à la petite femme, jusqu'au temps que la chambrière, -séduite apparemment par le bouquet du vin, tend, la première, une main -défaillante vers la politesse du jeune inviteur. Puis, refaite par le -boire et le manger, elle tourne ses batteries contre l'obstination de -sa maîtresse:--Que te servira, dit-elle, d'être consumée par l'inédie, -et de t'ensevelir toute vivante et, premier que les destins ne le -prescrivent, d'exhaler un souffle qu'ils ne demandent point? - - _Crois-tu que la cendre ou les mânes ensevelis prennent cure de - nous?_ - -Ne veux-tu pas revivre? Veux-tu, dissipant ton erreur féminine autant -qu'il te sera permis, goûter les fruits de la lumière? Le cadavre -lui-même, étendu à tes pieds, t'admoneste qu'il faut jouir.» - -Nul n'écoute à contre-cœur, si on le force à tâter de la nourriture ou -bien à vivre la vie. C'est pourquoi, la femme, desséchée par plusieurs -jours d'abstinence, endura le bris de son entêtement et ne mit pas à se -remplir de viande moins d'appétit que sa camériste, la première domptée. - -Au reste, vous savez que les tentations arrivent d'abondance alors -qu'on a soupé. Le gars qui, par de bonnes paroles, avait obtenu que -la matrone daignât renaître, avec les mêmes blandices entama le siège -de sa pudicité. Or, le jeune homme à la prude ne semblait difforme ni -manchot. En outre, la servante qui s'entremettait pour lui ne manquait -pas de répéter: - - _Combattrez-vous encore cette amour qui vous duit?_ - _Votre esprit ne sait-il pas quels champs vous habitez?_ - -Enfin, pour abréger, vous connaîtrez que la dame ne fit jeûner aucun -de ses pertuis et que le soldat vainqueur l'endoctrina par tous les -bouts. Ils couchèrent ensemble, non seulement pendant la nuit où -furent consommées leurs épousailles, mais encore le lendemain et le -troisième jour, ayant fermé, comme il sied, les portes du conditorium, -afin que si l'un des amis ou des cognats venait au monument, il pût -croire que, sur le corps de son homme, la très digne épouse avait -enfin expiré. Cependant, le légionnaire, satisfait par la beauté de sa -conquête et le secret de ses amours, achetait, suivant ses facultés, -les plus savoureuses friandises. A peine le soir venu, il les portait -au caveau funèbre. Pour lors, voyant le relâchement de la surveillance, -les parents d'un crucifié décrochèrent, de nuit, leur pendu, afin -de lui rendre les suprêmes honneurs. Quand le soldat, gonflé de -nonchaloir tout le temps qu'il vaquait à sa paillarde besogne, eut, le -lendemain, trouvé un gibet sans carcasse, redoutant la correction, il -fut rejoindre sa bonne amie et lui conta cette mésaventure, ajoutant -que, d'ailleurs, il était résolu de n'attendre point la sentence des -magistrats, mais que son propre glaive ferait justice de l'incurie dont -il s'était rendu coupable, pour toute grâce lui demandant un refuge -à l'amant qui allait mourir, et de partager le funeste conditorium -entre son époux et son ribaud. La dame, tout aussi miséricordieuse que -renchérie:--Aux dieux ne plaise, dit-elle, que j'assiste en même temps -aux funérailles de deux hommes très chers; mieux vaut pendre le défunt -que me déprendre du vivant.» Suivant cette oraison, elle ordonne qu'on -sorte de la bière les restes de son mari et de les clouer à la potence -vacante. Le soldat usa de l'expédient imaginé par cette femme que -prudente. Et, le lendemain, ce fut un ébahissement populaire de voir -qu'un mort s'était allé pendre lui-même, sans ombre de raison. - - _Confie aux vents ton radeau, mais non pas ton cœur aux drôlesses,_ - _Car l'onde est plus sûre que le serment féminin._ - _Nulle bonté dans les femmes, ou si quelqu'une fait voir un peu de - bien,_ - _C'est que, par je ne sais quel destin, le pire est devenu - meilleur._» - -Les matelots accueillirent cette fable par des rires soutenus et -Tryphœna, qui ne rougissait pas médiocrement, déroba son visage dans le -sein de Giton, avec un air de caresse. Mais Lycas ne se dérida point -et, secouant sa tête irritée:--Si l'Imperator, dit-il, avait fait son -devoir, le corps du défunt eût été replacé dans la tombe et sa veuve -mise en croix.» Sans doute lui revenaient en mémoire et sa couche -profanée, et sa nef mise au pillage par notre libidineuse migration. -Mais le pacte d'alliance ne lui permettait pas de se ramentevoir. En -outre, la belle humeur qui chatouillait nos esprits ne donnait aucun -prétexte à son courroux. Cependant Tryphœna, vautrée sur le pect de -Giton, couvrait tantôt ses mamelles de baisers, tantôt rajustait sur -ce front dépouillé la chevelure d'emprunt. Moi, triste, impatient du -contrat nouveau, je ne goûtais ni viande ni boisson, mais je regardais -l'un et l'autre avec des yeux obliques et truculents. Tous les baisers -me navraient, toutes les blandices qu'imaginait cette louve débordée. -Et je ne savais pas encore si j'en voulais davantage à mon mignon de -circonvenir la fumelle, ou bien à la fumelle de corrompre mon mignon. -Des deux côtés, un spectacle à mes regards très ennemi et plus fâcheux -que ma captivité passée. Ajoutez ceci que Tryphœna ne m'adressait -plus la parole en camarade, comme on fait pour un galant autrefois -bien venu, et que Giton ne me trouvait plus digne de porter, suivant -l'usage, un brinde à ma santé, ni même de m'associer le moins du monde -à l'entretien général. Il craignait, sans doute, aux premières heures -de la concorde à son retour, que ce ne fût raviver une cicatrice -fraîche encore. Inondèrent ma poitrine des larmes préparées par la -douleur. Mes gémissements, refoulés en soupirs, exilèrent, ou peu -s'en faut, mes esprits éperdus. [A moi éploré, le corymbe flavescent -prêtait je suppose quelque nouveau charme. Lycas, embrasé par un -regain de fantaisie, me coulait des regards cochons et] tentait d'être -admis, pour sa part, dans nos délices: il n'avait plus le sourcil du -maître, mais l'obséquiosité du prétendant. [Vaines et longues furent -ses tentatives. A la fin, se voyant débouté sans appel, son caprice -tourna au verjus et, pour m'extorquer la chosette, il eut recours à -la brutalité. Ce n'était pas en vain. J'opposai néanmoins une mâle -résistance: mais je me sentais défaillir. Tryphœna, lorsqu'on n'y songe -guère, entre chez lui en coup de vent et le pince au plus animé de ses -transports. Lui, tout interloqué, se rajuste en grande hâte, prend le -large sans souffler mot. Tryphœna, mise en verve par le spectacle d'une -si belle ardeur:--A quoi tendait, s'il te plaît, ce fougueux assaut?» -demanda-t-elle. Et me voilà contraint de lui détailler l'aventure. Ma -narration la met en chaleur. Commémorant nos anciennes privautés, elle -me convie à reprendre les ébats de jadis. Mais moi, fourbu d'avoir -joui trop abondamment, je crache sur ses avances. Alors, hennissante -d'amour, elle m'investit d'une étreinte furibonde et me serre avec un -tel emportement que je ne peux m'empêcher de crier. Au bruit, accourt -une servante. Elle imagine sur l'apparence que je m'efforce d'outrager -sa maîtresse qui me viole et, faisant irruption, elle désenlace notre -accolade. Tryphœna de la sorte rebutée, impatiente de lubrique fureur, -me rembarre sans ménagements. Puis, ce sont des menaces: elle court -vers Lycas pour l'émouvoir encore, et le pousse à intenter contre -moi leur vengeance commune. Or, sachez qu'autrefois j'avais été en -bonne odeur auprès de la servante, lorsque je besognais sa maîtresse: -aussi, elle endura d'une humeur chagrine ma scène avec Tryphœna. Elle -jetait de gros soupirs dont, ardemment, je la pressai de m'élucider -la cause.] Enfin, après un peu de résistance, elle éclata dans ces -termes:--Si tu as une goutte de sang libre, tu ne feras point de -cette gueuse un autre état que de la plus immonde roulure, parfumée -à l'huile de joncs; si tu es un homme tu refuseras d'amâtiner cette -chienne.» Tout cela m'angoissait, me tenait fort suspens. Mais rien ne -me mortifiait à l'égal de la pensée qu'Eumolpus serait mis au courant -de mes tribulations. Le bonhomme, passablement caustique, eut demandé -raison en vers du préjudice que, d'après lui, je venais de supporter, -[car son zèle ardent m'eût infailliblement couvert d'un ridicule que -j'appréhendais fort. J'étais en posture d'examiner par quels moyens je -pourrais maintenir Eumolpus dans l'ignorance. Mais voici qu'il entre à -l'impourvu dans ma chambre. Il était au courant des faits accomplis, -car Tryphœna, les ayant rapportés à Giton par le menu, s'évertuait -d'obtenir, aux dépens de mon frère, une compensation à mes dédains: de -quoi Eumolpus bouillonnait, cela d'autant plus que les comportements -lubriques de la dame rompaient, sans aucune retenue, avec l'obligation -écrite. Dès que le vieillard m'aperçut, plaignant mon sort, il me pria -de lui faire connaître les détails de l'incident. Le voyant si bien -informé, j'exposai toute chose avec ingénuité: l'ardeur au stupre de -Lycas, l'impétuosité luxurieuse de Tryphœna.] Oyant cela, jure Eumolpus -en un vœu sacramentel [qu'il saura nous venger haut la main, et que, -s'il est de justes dieux, ils ne laisseront point tant de crimes -impunis.] - -Tandis que nous proférons ces choses, la mer se démonte; les nuages, -amenés des quatre coins de l'horizon, précipitent le jour dans les -ténèbres. Les matelots trépidants courent à leurs manœuvres et -carguent les voiles, en prévision de l'ouragan. Mais les sautes du -vent poussaient des flots incertains. La mer tumultuait du bas abîme -et le timonier avait perdu sa route. Parfois, la tramontane bouffait -vers la Sicile. Mais Aquilo, rude thalassocrate des grèves italiques, -chassait de çà de là notre carène en proie à ses fureurs. Et, ce qui -l'emportait en danger sur toutes les bourrasques, la ténèbre devint si -compacte que le timonier lui-même n'apercevait plus la proue entière du -navire. C'est pourquoi, Herculès à moi! quand la tourmente fut à son -paroxysme, Lycas tremblant de peur, tendit ses paumes renversées:--Toi, -dit-il, Encolpis, viens en aide aux périclitants. Et de quelle manière? -En restituant le manteau divin et le sistre à mon navire. Par la Foi, -sois-nous miséricordieux à ton accoutumée». Il vociférait à pleins -poumons, quand un grain inattendu le précipita dans la mer. La tempête -le ramena d'abord et le fit tourbillonner dans son gouffre maudit, -puis le huma d'un trait. Cependant, ses esclaves très loyaux eurent -promptement fait de ravir Tryphœna, et, dans l'esquif, l'ayant placée -avec son meilleur bagage, de l'arracher à une mort très certaine. Moi, -ayant accolé Giton, à grand renfort de pleurs je lamentais:--Cela, -dis-je, nous l'avons mérité des Dieux qu'un même trépas nous conjoigne; -mais Fortuna inclémente nous refuse ce bonheur. Vois! déjà les flots -submergent la gabarre. Vois! déjà les lames forcenées déchirent le -corps à corps des amants. Donc, si tu couronnas jamais Encolpis de ta -dilection, donne encore des baisers puisqu'il est encore temps, et -dérobons cette joie ultime au Fatum qui se presse de nous engloutir.» -Dès que j'eus dit cela, dépouillant sa robe, Giton s'enveloppe de ma -tunique, offre ses lèvres à ma bouche, et, pour que la mer envieuse -ne puisse rompre un si doux embrassement, il nous attache l'un à -l'autre dans les replis d'une ceinture, et:--Que nul espoir ne nous -reste! les vagues nous emporteront unis pour toujours. Peut-être, -miséricordieuses, nous déposeront-elles sur un même rivage. Peut-être -qu'un passant ému de furtive compassion nous jettera quelques pierres; -enfin, suprême espoir, grâce aux flots insensés, l'arène ondoyante nous -ensevelira.» Je laisse Giton former ces derniers nœuds. Comme paré pour -le lit funèbre, j'attends la mort sans la redouter plus. Cependant, la -tempête achève d'intégrer les arrêts du Destin; elle dévaste le peu qui -subsiste encore de la nef en perdition. Plus de mâts, de gouvernail, de -funin ou de rames; il ne reste qu'une épave, une charpente rude et sans -forme, en allée au gré des eaux. - -Accoururent des pêcheurs sur leurs canots, dans l'intention d'écumer -le butin. Mais, voyant des hommes sur le pont résolus à défendre leur -bien, ils masquent leur piraterie en offres de service. - -Nous entendons un murmure insolite. On eût dit, sous la chambre du -pilote, le rauquement d'un fauve en appétit de grand air. Guidés par le -son, nous découvrons Eumolpus assis, et le long d'une membrane copieuse -ingérant des vers. Emerveillés par cet homme qui, nonobstant la mort -prochaine, trouve le loisir de vaquer à des poèmes, nous le tirons de -là, malgré qu'il déblatère, et nous le requérons de montrer du bon -sens. Mais lui prend feu devant l'interruption:--Laissez-moi, dit-il, -parachever ma sentence; le dithyrambe touche à sa fin.» Je mets la main -au col du frénétique ordonnant à Giton de s'en saisir de même. Ainsi -nous traînons jusqu'à la côte le poète mugissant. - -Ayant élaboré cet ouvrage, nous gagnons, le cœur gros, une cabane de -pêcheur. Là, pour toute réfection, des vivres chancis dans le naufrage, -et nous passons la plus triste des nuits. - - * * * * * - -Le lendemain, délibérant pour savoir à quel pays nous fier, tout à -coup, j'aperçois un cadavre, qui, mû par un léger remous, était porté -vers la plage. Plein de douleur, je m'arrêtai; d'un œil humide, je -commençai à interroger la foi des mers. «Et celui-là, peut-être, -dis-je, sur quelque point de la terre une calme épouse attend son -retour; peut-être un fils, ignorant des tempêtes; peut-être, enfin, -a-t-il déserté son vieux père en lui donnant le baiser du départ? Tels -sont les propos des Ephémères; tels sont les vœux insensés de leurs -voraces ambitions! Voilà comment surnage l'infortuné!» Jusque-là, je -pleurais comme sur un inconnu, quand le flux retourna vers la terre, -inviolée encore, la face du noyé. Et voici que je reconnais le terrible -naguère, l'implacable Lycas, à présent roulé presque sous mes pieds. -Je ne contraignis pas mes larmes plus longtemps; mais, frappant ma -poitrine à coups redoublés: «Qu'est devenu, ce disais-je, ton esprit -furieux? Qu'est ton insolence devenue? Eh bien! te voilà offert en -pâture aux crabes et aux chiens, toi qui, pas plus tard qu'hier, te -pavanais du haut de ta fortune! Echoué, tu n'as pas même une poutre de -ton orgueilleux vaisseau! - -Allez donc, ô mortels, emplissez vos poitrines de superbes cogitations! -Allez, riches circonspects! et ces trésors acquis par la fraude -ordonnez-les, pour en jouir pendant mille années! Celui-là, aussi, -vérifia jusqu'au dernier jour l'état de son patrimoine; il avait fixé -la date dans son esprit, la date du retour au pays de ses pères. -Dieux et Déesses! il gît combien loin de sa destination! Mais ce -n'est pas la mer, qui, seule, prête aux hommes une foi décevante. -L'un combat: ses armes le trahissent; un autre append à son foyer les -offrandes rituelles, et meurt écrasé sous les décombres de ses Pénates. -La mangeaille crève le goinfre, la tempérance ruine l'abstinent. -Si tu poses bien ton calcul, partout est le naufrage. Mais celui -qu'engloutissent les vagues, une sépulture ne le recouvre point? -Comme s'il importait au corps qui doit périr l'agent qui le consume: -feu, onde ou sénilité! Quoi que tu fasses, tout doit aboutir au même -résultat. Mais les quadrupèdes vont lacérer le cadavre? Que le bûcher -l'accueille donc, puisqu'il vaut mieux donner une pâture aux flammes. -Cependant, nous estimons que le feu est le plus grave des châtiments -lorsque nous sommes irrités contre nos esclaves. Quelle démence de nous -évertuer pour que rien ne subsiste après les obsèques, alors que, bon -gré mal gré, les destins en ordonnent ainsi!» - -[Pour conclure à ces méditations, nous rendîmes au cadavre les suprêmes -devoirs.] Et Lycas, sur un bûcher, dressé à frais communs par les soins -de ses ennemis, se consumait avec lenteur. Eumolpus, cependant qu'il en -rédigeait l'épigramme, plongeait ses regards dans l'espace, afin d'y -dépendre quelques traits de génie. - -Cet office accompli de grand cœur, nous poursuivons notre route et, -peu de temps après, tout en sueur, nous gravissons une montagne, -d'où, posée sur un faîte sublime, nous apercevons, à peu de distance, -une acropole fortifiée. Et ce qu'elle était, marchant à l'aventure, -nous ne le savions pas, jusqu'au temps que nous apprîmes d'un certain -pacant le nom de Croton, ville très antique, la première autrefois de -l'Italie. Lorsque, enfin, poussant notre enquête avec diligence, nous -lui demandons quelle sorte de personnes habitent ce noble terroir, à -quel genre de trafic elles s'adonnent particulièrement depuis que de -nombreuses guerres ont émietté leur splendeur:--O, dit-il, mes hôtes! -si vous êtes marchands, quittez votre dessein et trouvez un autre moyen -de vivre. Si, au contraire, vous êtes gens d'un monde plus relevé, -soutenant l'imposture d'un front toujours égal, vous courez tout -droit au lucre le plus merveilleux. Dans cette ville, en effet, on ne -témoigne aucune déférence à la culture des lettres; le bien-dire en est -absent. La frugalité, les saintes mœurs n'y montent par les louanges -à de meilleurs destins. Néanmoins, tous les hommes que vous verrez en -ce lieu forment deux groupes caractéristiques: les uns captent des -héritages, les autres se les font capter. Nul, ici, n'élève de terre -un fils nouveau-né, à cause que l'homme pourvu d'héritiers siens n'est -admis aux banquets ni aux spectacles; banni de toutes les élégances -et des fréquentations du bel air, il s'enclotit chez les va-nu-pieds. -Mais ceux qui n'ont jamais conduit la pompe nuptiale et qui sont -exempts de parentèle, aux plus grands honneurs se voient promus. Au -jugement des Crotoniatès, eux seuls ont des vertus militaires; il n'est -point d'autres braves ni, devant la justice, d'autres innocents. Vous -verrez, dit-il, une cité comparable à ces campagnes où la peste sévit; -campagnes où l'on ne trouve que des charognes dilacérées, et corbeaux -qui dilacèrent les charognes.» - -Très futé, Eumolpus appliqua son entendement à l'inouï de cette -affaire, et nous déclara que ce mode nouveau d'acquérir la propriété -n'avait rien qui lui déplût. Je pensais que le vieillard badinait, -avec le sans-gêne poétique. Mais lui:--Que ne puis-je me montrer en -plus grand équipage, c'est-à-dire vêtu d'un costume plus honnête! Non, -Herculès à moi! je ne porterais pas ce bissac et je vous conduirais -sur-le-champ vers d'immenses pécunes.» Or, je lui promis de lui fournir -ce qu'il exigerait, sous la réserve de m'agréer comme associé de -rapine: les hardes et tout ce que le vide-bouteilles de Lycurgus avait -produit à ses déprédateurs. Quant à l'argent de poche immédiatement -nécessaire, la Mère des Dieux, pour notre confiance dévote, ne manquera -point de nous le départir. Que tardons-nous, dit Eumolpus, à machiner -cette parade?» Nul n'osa condamner un artifice qui n'enlevait rien à -la communauté. C'est pourquoi, voulant garder entre nous une fourberie -de tout repos, nous jurons sacramentellement, d'après le formulaire -d'Eumolpus, de nous laisser brûler, enchaîner, fouailler et trucider -par le fer, en un mot de subir toute chose qu'il jugera bon d'ordonner. -Très religieusement, nous vouons à notre maître nos corps et nos -esprits, comme de légitimes gladiateurs. Ensuite du serment, déguisés -en esclaves, nous rendons nos hommages à ce patron de comédie. Nous -faisons d'Eumolpus, afin de compléter nos rôles, un père de famille qui -vient de porter au bûcher son hoir, jeune homme d'une grande éloquence -et d'un noble avenir. C'est pourquoi le très calamiteux vieillard -a déserté sa ville, afin de ne rencontrer ni les camarades, ni les -clients de son fils, ni la tombe, cause journalière de ses pleurs. -Par surcroît d'affliction, un naufrage récent lui fait perdre plus -de vingt fois cent mille sestertius; non que cette perte le touche, -mais, privé de sa suite, il ne peut faire la figure qui convient à son -rang. Il possède en Afrique trente millions de sestertius, bien-fonds -ou dépôts chez les banquiers. De plus, une famille si nombreuse, -éparse dans les campagnes de Numidie, qu'elle pourrait assiéger même -Carthago. Conformément à cette donnée, nous conseillons à Eumolpus -de tousser abondamment, de se plaindre d'un ulcère à l'estomac et -d'affecter en public un dégoût sans borne pour toute espèce de mets; -qu'il parle d'or, d'argent, des arrérages incertains, de la propriété -foncière et qu'il incrimine sans relâche la stérilité du terroir. Qu'on -le voie occupé journellement à compulser des registres; qu'à toutes -les heures il porte quelques modifications dans les tablettes de son -testament, et, pour que rien ne manque à la mise en scène, chaque -fois qu'il tente d'invoquer l'un de nous, qu'il feigne de prendre un -nom pour un autre, afin qu'il apparaisse clairement que le maître se -rappelle encore ceux qui ne sont plus en sa présence. Nos gestes ainsi -réglés, priant les Dieux que tout arrive pour le bien et la félicité, -nous nous mettons en route. Mais Giton ne durait pas sous un faix -inaccoutumé. Corax, porteur de louage, détracteur de son ministère, -posait à chaque instant les valises, maudissait les piétons, affirmant -ou qu'il abandonnerait les sacoches, ou qu'il prendrait le large avec -son fardeau:--Pensez-vous, disait-il, que je sois un jumart ou bien -un train de galets? J'ai fait marché avec vous pour les besognes d'un -homme, et non pour celles d'un onagre. Je ne suis pas moins citoyen que -vous, encore que mon père m'ait laissé dans la débine.» Mal content -de ces imprécations, il levait à tout moment la cuisse, peuplant le -chemin d'une crépitation et d'une odeur obscènes. Giton riait de son -indiscipline, accompagnant chaque pet de Corax par un claquement de -bouche imitatif. - -Mais alors, en poète revenant à son génie:--Nombreux, dit Eumolpus, -nombreux, ô jeunes hommes! ceux pour qui la lyre est décevante; car, -dès que le premier venu a mis un vers debout, qu'il a noyé une mince -idée en un fracas de paroles ambitieuses, il croit qu'il a gravi -les rocs de l'Hélicon. Ainsi, las de glapir au Forum, souvent les -avocats se réfugient dans la paix carmentale, comme dans un port de -bel accueil, estimant qu'il est plus aisé de bâtir un poème qu'une -controverse enluminée de fariboles pédantesques. Mais un esprit -généreux n'approuve point ces faux brillants. L'intellect ne peut ni -concevoir ni mettre un part à la lumière, à moins d'être fertilisé par -le fleuve du Bien-Dire, ses ondes et sa crue immense. Fuyez par-dessus -tout l'abjection--dirais-je--des paroles. Emparez-vous des vocables -situés hors de l'atteinte plébéienne, pour que se réalise l'incantation -fameuse: - - _Je hais et repousse le profane vulgaire._ - -Outre cela, prenez garde aux maximes qui se détachent de l'ouvrage et -forment d'impertinentes saillies. Mais qu'elles reluisent de teintes -savamment incorporées à la trame des vers. Homérus en est témoin, les -Lyriques, Virgilius le Romain, et la curieuse félicité d'Horatius. -Les autres n'ont pas vu la route qui conduit à la maîtrise poétique -ou bien leurs vers ont craint d'y poser les talons. Voici! quiconque -se targuera de mettre en œuvre cet énorme labeur de la Guerre civile -tombera sous le poids, s'il n'a de fortes humanités. Il ne s'agit -pas, en effet, de consigner en vers les gestes accomplis, de quoi les -historiens s'acquittent beaucoup mieux que les poètes; mais, par les -ambages, par l'intervention des Dieux et le torrent des inventions -mythiques, il faut que se rue un libre génie, à telles enseignes que -l'on découvre dans ses chants la vaticination d'une âme prophétique, -bien plus que la scrupuleuse véracité d'un historien suppédité par ses -garants. Voyez si cette fougueuse esquisse est pour vous plaire, encore -qu'elle n'ait pas reçu la dernière main: - - * * * * * - -Eumolpus ayant, avec sa rhapsodie, épanché des torrents de bile, nous -entrâmes enfin dans Croton. Là, nous étant refaits chez un traiteur de -bas étage, nous sortons, le lendemain, en quête d'une hôtellerie plus -somptueuse. Nous tombons, alors, sur un gros d'hérédipètes, demandant -quel genre d'hommes nous pouvons être et de quel pays nous advenons. -Conformément à la tactique adoptée en commun, loquaces comme des pies -borgnes, nous indiquons à la fois d'où et qui nous sommes. Notre -auditoire se laisse convaincre haut la main. Tous, au même instant, de -mettre leur chevance à la disposition d'Eumolpus avec une émulation -intempérée et de solliciter à l'envi ses bonnes grâces par de riches -présents. - -Tandis que cela marchait ainsi, depuis longtemps, à Croton, Eumolpus, -enflé de prospérité, oubliait son premier état de fortune au point -de se targuer devant les siens que nul ne pouvait faire obstacle à -son crédit et que l'impunité, si quelqu'un d'entre eux commettait -un délit dans Croton, leur était acquise par le bénéfice des amis -qu'il avait. Moi cependant, encore que je me crevasse chaque jour la -bedaine, de plus en plus engraissé par l'affluence des biens, persuadé -que Fortuna détournait son visage de ma garde, je ne laissais pas -de pourpenser, maintes fois, tant à ma condition nouvelle qu'à son -origine:--Qu'arrivera-t-il de nous, me disais-je, si l'un de ces -astucieux aigrefins dépêche un explorateur en Afrique et prend sur -le fait notre mensonge? Qu'arrivera-t-il si, blasé par le bonheur -quotidien, le courtaud à gages d'Eumolpus fait paraître quelque -indice aux camarades qu'il hante, si, par une envieuse trahison, il -découvre toute notre fallace? Assurément il faudra fuir encore et, par -une mendicité nouvelle, rappeler cette misère que nous avions enfin -débusquée. Dieux et Déesses! que de maux pour ceux qui vivent en dehors -des lois! Ce qu'ils ont mérité, ils le craignent sans cesse. Presque en -totalité, le monde semble jouer la pantomime.» - -[Roulant ces choses dans mon esprit, je sors profondément triste de -notre demeure pour, dans un air plus avenant, récréer mes pensées. Mais -à peine avais-je fait quelques pas sur la promenade qu'une donzelle -assez attifée vient à ma rencontre, me saluant du nom de Polyænos -que je m'étais donné le jour de nos métamorphoses, me déclarant que -sa maîtresse demandait congé de s'entretenir avec moi.--Erreur, lui -dis-je, fort inquiet. Je suis un esclave étranger qui ne mérite pas -le moins du monde une si haute faveur.--A toi-même, répliqua-t-elle, -on m'a dépêchée.] Mais, parce que tu connais ta venusté, beau miroir -à coquines, tu te rengorges dans la superbe. Tu vends tes caresses -et ne les donnes pas. A quoi prétend cette chevelure ondée au peigne -fin, ces traits rehaussés de fard et l'impertinence quémandeuse de -tes yeux? Pourquoi cette démarche savamment compassée et tes vestiges -qui ne s'écartent point de la mesure de ton pied, sinon parce que tu -mets ta beauté aux enchères, pour la vendre un bon prix? Me vois-tu? -je ne connais point les augures. Je n'ai point accoutumé de connaître -la sphère céleste des mathématiciens, mais je distingue fort bien -les mœurs d'un homme sur son visage. Or, te voyant ainsi déambuler, -ce que tu penses, je le sais. Expliquons-nous: si tu vends ce dont -je te requiers, l'acheteur est tout prêt. Si, au contraire, ce qui -est plus humain, tu te bailles en franchise, daigne permettre que je -t'en doive l'agrément. Car, te disant esclave et d'abjecte filiation, -tu ne fais qu'exaspérer la chaleur de ton objet. Il est des femmes -que la crasse met en rut et dont la vulve ne s'agite qu'à l'aspect -d'un esclave ou d'un stator impudemment retroussés. D'autres sont -embrasées par un arenarius, par un muletier poudreux, par un histrion -livré au cabotinage de la scène. Ma maîtresse est de ce goût; elle -franchit quatorze gradins au-dessus de l'orchestre pour chercher dans -la populace infime un étalon à sa mesure.» Moi, tout pénétré de cette -oraison persuasive:--Par grâce, dis-je, celle qui m'aime, ne serait-ce -pas toi?» La servante s'égaya de ma froide rhétorique:--Je ne veux pas, -dit-elle, que tu t'en fasses accroire à ce point. Jusqu'à présent je -n'ai oncques servi de paillasse à des esclaves. Les Dieux ne souffrent -pas que j'étreigne une croix de mes embrassements! Bon pour les -matrones qui lèchent les cicatrices de la flagellation. Quant à moi, -combien que simple camérière, je n'écarte mes gigots qu'en faveur de -l'ordre équestre.» Je m'estomirai d'un tel discord dans la complexion -des deux femelles, trouvant plus monstrueuses que Gorgo cette gouge -avec la superbe d'une matrone, cette matrone avec les appétits -canailles d'une gouge. Enfin, après avoir badiné quelque temps, je -priai la dariolette de guider sa maîtresse à l'ombre des platanes. Elle -goûta mon avis, releva sa jupe, se coula dans un bosquet de daphnés -attenant au promenoir public. Elle n'y fut qu'un moment et produisit la -dame hors du cabinet de verdure, installant près de moi une beauté plus -charmante que tous les simulacres. Nulle voix n'en saurait déterminer -la perfection; tout ce que j'en pourrais dire serait injurieux ou plat -au regard de sa fraîcheur. Ses cheveux, naturellement calamistrés, -ondoyaient sur ses épaules. Front étroit, repoussant en arrière l'apex -de la coiffure, sourcils déliés comme un trait de pinceau, fuyant en -arc jusqu'au bord des tempes et presque se rejoignant aux confins des -regards. Ses yeux, plus brillants que les étoiles dans un minuit sans -lune, ses narines infléchies quelque peu et sa fleur de baiser telle -que Praxitélès l'eût pour Dioné choisie. Son menton déjà, déjà son col, -déjà ses mains, déjà la candeur de ses pieds chaussés d'un gracile -réseau d'or, faisaient jaunir le marbre de Paros. Du coup, je méprisai -Doris, mon vieil amour. - - _Comment se fait-il qu'ayant abandonné, ô Jovis! les armes_ - _Parmi les Célicoles, fable silencieuse, tu ne parles point?_ - _C'est à présent qu'il faudrait armer de cornes ton front torve_ - _Et, sous des plumes blanches, dissimuler tes cheveux gris._ - _Voici l'unique Danaé! tente seulement de toucher son corps,_ - _Et tes membres vont fluer dans une chaleur de flamme._» - -Délectée, elle se prit à rire de si gorgiase manière, que je crus voir -la lune découvrir son front sous le masque des nuées. Bientôt, d'un -geste gouvernant le rythme des paroles:--Si ne te dégoûte une femme -d'honnête maison, experte du mâle depuis seulement cette année, je te -concilie, ô jeune homme! une sœur. Tu possèdes un frère, je le sais, -car je n'eus pas honte de m'enquérir de toi; mais qui donc te prohibe -de m'adopter comme sœur? Je viens au même titre; daigne cependant, -lorsque, bon te semblera, éprouver mon baiser.--C'est plutôt à moi, -lui dis-je, de te prier, par ta forme, qu'il te plaise admettre sans -répugnance un pérégrin parmi tes serviteurs. Tu me trouveras religieux, -si tu me laisses t'adorer. Et, pour que tu ne penses pas que j'accède -gratuitement à ce temple de l'Amour, je te donne mon frère.--Eh! quoi, -dit-elle, tu me donnes celui-là hors duquel tu ne peux vivre, aux -caresses de qui tes jours sont suspendus, celui-là que tu aimes comme -je voudrais être aimée de toi?» Comme elle disait ces choses, tant de -grâce était amalgamée à sa voix, un son tellement doux vibrait dans -l'air, que vous auriez cru, parmi les aures amicales, ouïr l'unisson -des Sirènes. C'est pourquoi, saisi d'admiration, et tout le ciel -coruscant à mes yeux de je ne sais quel rayon illustre, je lui demandai -son nom de déesse.--Oui-da! ma servante ne vous a donc pas appris que -je me nomme Circé? Je ne suis pas la progéniture du Soleil; ma mère -n'a pas arrêté au gré de ses caprices un astre à son déclin, cependant -j'aurai de quoi mander au ciel des bénédictions, pour peu que nous -conjoignent les Destins. Bien plus, je ne sais quels dieux agissent -sur nos intimes pensements. Non sans cause, Circé adore Polyænos. Car, -entre ces deux noms, un flambeau a surgi. Prends donc mon étreinte, -si mon étreinte est pour te plaire. Ici, tu n'as pas à craindre les -fâcheux. Ton frère est loin de cet endroit.» Circé dit et, m'impliquant -dans ses bras plus mols que le duvet, elle m'entraîne sur une pelouse -revêtue d'un mélange de gramens. - - _Telle, du sommet de l'ida, éparpilla des fleurs_ - _La Terre maternelle quand, se copulant à des feux réciproques,_ - _Jovis conçut une flamme dans toute sa poitrine._ - _Alors s'épanouirent les roses, les violettes, et le souchet - voluptueux,_ - _Et la blancheur des lys parmi les vertes prées._ - _Ainsi, la Mère chthonienne sollicitait Vénus du fond des hautes - herbes:_ - _Et le jour plus candide favorisait leur secrète amour._ - -Couchés sur le gazon, enlacés l'un à l'autre, nous jouons à nous -entre-baiser, dans l'espoir d'une robuste volupté, [mais par une -faiblesse intempestive de mes nerfs, Circé resta déçue]. - -Indignée d'un tel affront:--Quoi! dit-elle; serait-ce que mes baisers -te font mal au cœur? le jeûne a-t-il rendu marcescente mon haleine? -est-ce que, négligeant mes aisselles, je pue avec la sueur, des pieds -et du gousset? Il n'en est rien sans doute; alors, tu crains Giton.» -Inondé, quant à moi, d'une rougeur manifeste, même s'il me restait -quelque force, je la perds. C'était comme un relâchement de tout mon -être.--Par pitié, dis-je, ô reine! veuille ne pas insulter à ma misère. -J'ai subi le contact d'un vénéfice.» Une défaite si niaise ne calma -point l'ire de Circé. Elle m'enveloppa d'un regard de mépris et, se -tournant vers sa camérière:--Dis-moi, Chrysis, mais dis-moi vrai: -suis-je donc repoussante, ou mal peignée? ou bien quelque vice naturel -offusque-t-il ma beauté?» Ensuite, elle arrache un miroir à la donzelle -taciturne; elle explore tous les aspects de son visage, elle défripe -sa robe quelque peu molestée par l'humide terroir, mais non mise en -lambeaux comme après l'abordage des amants. Sans un mot de plus, elle -entre dans un prochain édicule à Vénus consacré. Et moi, damné, comme -induit en épouvante par quelque horrible vision, je m'interroge en -conscience, demandant si je fus ou non frustré d'une réelle volupté. - - _Ainsi, dans la nuit soporifère, quand un songe lutine_ - _Les yeux errants, le tuf excavé montre son or_ - _A la lumière; nos mains improbes patinent leur larcin,_ - _Exhument les trésors, et la sueur perle à notre face._ - _Une crainte profonde règne sur les esprits: si, par hasard,_ - _Le maître de la cache frappait sur notre sein alourdi par le vol!_ - _Et, dès que la joie abandonne le rêveur abusé,_ - _Quand reparaît la forme véritable, l'imagination désire le bien - qu'elle a perdu:_ - _Elle se plonge tout entière dans les ombres qui s'effacent._ - -[A dire vrai, tout concourait à me représenter cette malaventure comme -un rêve ou comme un enchantement, et je demeurai à ce point destitué -de mes nerfs qu'il me fut longtemps impossible de surgir. Cependant, -l'oppression de mon esprit s'étant à demi relâchée, ma vigueur crut -peu à peu; je gagnai la maison, où je ne fus pas sitôt arrivé que je -m'acagnardai sur le lit, feignant une langueur. Peu de temps après, -Giton, avisé de mon malaise, vint, tout penaud, dans ma chambre. Pour -le tirer d'inquiétude, je lui dis que je n'avais pris le lit qu'afin -de me reposer. Je l'entretins de choses et d'autres; mais, de mon -aventure, pas un mot, car je redoutais fort sa jalousie. Puis, voulant -détourner jusqu'à l'ombre du soupçon, je le fis étendre à mon côté. -Je me mis en devoir de lui donner une preuve d'amour. Vains efforts! -mon ahan, mes sueurs, furent en pure perte. Il se leva, tout fumant -de colère, accusant la débilité de mes nerfs et l'altération de ma -tendresse, disant que ce n'était pas d'aujourd'hui qu'il apercevait mon -indifférence et qu'il voyait bien que j'allais porter ailleurs ma force -et mes esprits vitaux.--Que dis-tu, frère? ma dilection envers toi fut -toujours la même. Toutefois la raison dompte à présent l'amour et la -lubricité].--C'est pourquoi, répondit-il, [sur un ton goguenard], j'ai -mille grâces à te rendre, car tu me chéris avec une foi socratique. -Jamais Alcibiadès, ne gésit plus intact dans l'alcôve de son précepteur. - -Crois-moi, frère, lui répartis-je, ma qualité virile, je ne la perçois -plus, je ne la sens plus. Il est trépassé l'organe de mon corps dont la -vaillance naguère me faisait un Achillès.» - -[Giton comprit fort bien que je ne pouvais mie ériger le nerf caverneux -et] le mignon redoutant, surpris avec moi dans un tête-à-tête si privé, -de donner aux caquets une pâture malhonnête, [s'arrachant de mes bras], -gagna promptement l'intérieur de la maison. - -Comme il sortait, Chrysis entra. Elle me rendit les tablettes de sa -maîtresse. On y lisait ceci: - - CIRCÉ A POLYÆNOS SALVT. - -«Si l'on me voyait portée sur la fornication, je me plaindrais -assurément d'avoir été refaite. Mais loin de là, je me complais dans -ta langueur. Sous l'ombre du plaisir, j'ai folâtré en attendant -partie. Mais toi, quel est ton sort? Dis-le-moi, je te prie? As-tu, -sur tes pieds, regagné ta demeure? les médecins contestent que l'on -puisse marcher à moins d'avoir des nerfs. Je vais te dire une chose, -adolescent: garde-toi de la paralysie. Oncques malade ne me parut en si -grave danger. Me soit en aide le Dius Fidius! te voilà déjà mort. Que -si le même froid gagne tes mains et tes genoux, vite! fais demander le -tibicen. Mais, voyons: encore que j'aie reçu de toi la plus sensible -injure, comment dénier au malheureux homme que tu es l'analeptique le -plus sûr? Si tu veux renaître à la santé, abroge ton éphèbe. Dors trois -nuits sans Giton, et tu recouvreras tes nerfs. Pour ce qui me concerne, -je ne suis pas en peine de trouver à qui plaire. Mon miroir ne ment -pas, non plus que ma renommée: [Porte-toi bien, si tu le peux].» - -Chrysis, voyant que j'avais épuisé jusqu'au bout les brocards de la -dame:--Ton désastre, dit-elle, n'a rien que de commun, surtout dans -une cité comme la nôtre, où les cauquemares font descendre Luna. C'est -pourquoi nous faudra vaquer au traitement de la chose. En attendant, -écris d'un air agréable à ma maîtresse et rends à son humeur une -candide bienveillance. Depuis ton avanie, elle ne se connaît plus.» -Volontiers j'obéis à la servante, et voici les mots que j'imposai sur -les tablettes: - - POLYÆNOS A CIRCÉ SALVT. - -Je l'avoue, ô maîtresse! j'ai prévariqué bien des fois, car je suis -homme et jeune encore. Mes fautes, néanmoins, n'allaient pas jusqu'ici -à la mort du délinquant. Tu possèdes, je l'affirme, les aveux du -coupable. Ce que tu daigneras prescrire, je l'ai mérité. J'ai fait -trahison! j'ai navré un homme! j'ai violé un sanctuaire! Parmi tant -de forfaits, décrète un châtiment. S'il te plaît me voir mourir, je -m'élance contre le fer; si l'anguillade te peut satisfaire, j'accours -tout nu vers ma maîtresse. Mémore-toi seulement que, non pas moi, mais -mon outil seul a contrevenu. Soldat prêt au duel, j'avais perdu mes -armes. Qui les a émoussées? je l'ignore. Peut-être mon désir a-t-il -devancé la nature indolente; peut-être qu'à force de te convoiter dans -chacun de tes appas, j'ai tari d'un seul coup mes dons voluptueux. -Je ne comprends pas ce que j'ai pu faire. Cependant, tu veux que je -redoute la paralysie. En est-il de plus extrême que celle qui me prive -de l'instrument par quoi je t'aurais possédée? Voici pourtant la -conclusion de ma défense. Je te plairai, si tu daignes admettre que je -répare mon péché. Porte-toi bien.» - -Chrysis congédiée avec la pollicitation que j'ai dite, je pris un soin -minutieux de ma braguette défaillante. Je me privai de bain, me bornant -à une onction légère, et me repus de mets invigorants, à savoir des -échalotes et des noix d'escargots sans court-bouillon; je bus fort -peu de vin. Puis, m'étant préparé au sommeil par une très succinte -promenade, j'entrai dans mon lit sans Giton. Ayant tel souci d'apaiser -Circé, je craignais que mon frère n'amoindrît ma vigueur. - -Le lendemain, je me lève sans aucune disgrâce ou de corps ou d'esprit. -Je descends vers le même bois de sycomores, combien que je redoute -ce pourpris malencontreux et, sous les arbres, j'attends que Chrysis -vienne me montrer le chemin. Après avoir fait quelques pas, m'étant -assis à la même place que le jour précédent, je l'aperçois en compagnie -d'une petite vieille qu'elle traîne à son côté. Après m'avoir salué -toutes deux:--Eh bien! me dit-elle, beau dédaigneux, avez-vous commencé -de venir à résipiscence?» - - _La vieille recuite de vin_ - _Aux lèvres grimaçantes_ - -extrait de son giron une bandelette versicolore, faite de fils tordus -et me la noue autour du col. Ensuite, elle délaye avec son crachat de -la poussière qu'elle prend sur le médius et m'en signe le front, malgré -ma répugnance: - - _--Puisque tu vis, il t'est permis d'espérer. Toi, rustique - gardien,_ - _Sois avec nous et, rigide Priapus, favorise les nerfs!»_ - -Ce charme ayant pris fin, elle m'enjoint d'expuer trois fois et, trois -fois, de jeter dans le pli de ma robe certains cailloux menus qu'elle -incante d'abord, puis, entortille dans un ruban de pourpre. - -Glissant la main au bon endroit, elle ausculte la vigueur de mon -pénis. Bientôt l'organe docile au commandement de la duègne, comble -ses mains d'une prodigieuse intumescence. Mais elle, frétillant de -plaisir:--Vois, dit-elle, ma Chrysis, vois ce lièvre que j'ai fait -lever pour d'autres que pour nous!» [Après cette quérimonie, la vieille -me rendit à Chrysis, qui paraissait heureuse de voir que sa maîtresse -eût reconquis un si notable morceau laquelle se hâta de m'amener au -plus vite chez Circé; puis elle me fit entrer dans un cabinet de -feuillage très amène, où la nature avait assemblé, dans une prodigalité -magnifique, l'ornement des jardins et le plaisir des yeux.] - - _Le platane aux branches délicates faisait pleuvoir une ombre - estivale,_ - _Et Daphné que ceignent des grappes zinzolines, et le mobile - cyprès,_ - _Et les pins émondés jusqu'à leur parasol._ - _En ce lieu, jouait, avec d'errantes eaux, une cascatelle_ - _Ecumante, dont le jet querelleur taquine le gravier,_ - _O lieu digne d'amour, témoin le sylvestre Aédon_ - _Et Progné citadine qui, s'hébergeant autour du gazon_ - _Et des molles violettes, délectaient de leurs chants les plaines - d'alentour._ - -Etendue à demi, Circé appuyait sur un torus d'or le galbe marmoral de -ses épaules, et d'un myrte en fleur agitait l'air paisible. Dès quelle -m'aperçoit, elle rougit un peu, sans doute remembrant l'insulte de la -veille. - -Après avoir congédié ses femmes, elle m'invite à être assis près -d'elle, et couvrant mes yeux de sa branche de myrte, plus audacieuse -comme par l'interposition d'une paroi:--Eh bien, paralytique, me -dit-elle, viens-tu, ce jourd'hui, tout entier?--Tu le demandes, -répliquai-je, au lieu de t'en assurer par toi-même.» Et, rué de tout -mon corps dans une étreinte qu'elle ne récuse point, je jouis à satiété -de ses baisers. - -La fleur de son beau corps m'appelle et me conduit à Vénus. Déjà ses -lèvres, au donoiement de bouche, ont crépité. Déjà nos mains, parmi -les détours et les obstacles, ont inventorié les engins du plaisir. -[Mais au milieu de ces préliminaires très soëfs, mon cas se dérobe -tout à coup, et je ne peux atteindre aux suprêmes voluptés]. Par une -contumélie à ce point manifeste, la matrone verbérée, en désespoir -de cause, recourt à la vengeance, appelle ses cubicularius et leur -enjoint de me fouailler. Non encore satisfaite d'une injure si grave, -elle assemble, avec les quasillariæ, le plus sordide rebut de son -domestique, puis leur fait commandement de me conspuer. - -D'une main, j'abrite mes yeux sans me dépenser en prières, sachant trop -ce que j'ai mérité; ensuite de quoi l'on me jette à la porte, roué de -coups et moite de crachats. Prosélénos est de même chassée et Chrysis -souffletée. Tout le domestique, effaré, se musse dans les coins demande -quel rabat-joie a confondu l'hilarité dominicale. Pour moi, plus tavelé -qu'une panthère, grâce à leur ample bastonnade, je dissimule de mon -mieux tant d'ecchymoses tracées par les gourdins, ne voulant point de -ma déconvenue égayer Eumolpus ou contrister Giton. Un seul expédient -sauvegardait mon amour-propre: feindre quelque indisposition. Je -recourus à lui. - -Etendu sur ma couchette, libre et seul, je détournai le feu de ma -colère sur la cause unique de mes maux. - - _Trois fois, je saisis un horrifique bipennis,_ - _Trois fois, soudain plus mou que le thyrse des vignes,_ - _Le fer m'échappa, n'assurant qu'un usage infidèle à mes tremblantes - mains._ - _Car, à présent, fuyait le but de mon désir._ - _Le coupable, gercé d'un million de rides, se coulait dans mes - viscères,_ - _Tant que je ne pus ramener sa tête et l'offrir à la hache._ - _Mais déçu par la couardise de ce gibier de potence,_ - _Contre lui je fis appel aux invectives les plus déshonnêtes._ - -Erigé sur le coude, je vexai à peu près le contumax par l'oraison que -voici:--Que dis-tu? m'écriai-je, opprobre des hommes et des Dieux, -car il n'est pas même tolérable de te nommer entre les objets de -quelque importance! Ai-je mérité de toi que, promu jusqu'aux cieux, -tu me traînes dans les abîmes, que tu livres à l'insulte et la fleur -de mes ans, et leur vigueur première, que tu m'imposes la cacochymie -de l'ultime vieillesse? Ah! je t'en supplie, accorde-moi l'apodixis -obituaire!» - -Ainsi, je m'épanchais dans ma fureur. - - _Lui, tenait ses regards attachés à la terre._ - _Son visage n'étant pas autrement ému par le discours entamé_ - _Que les saules flexibles ou que la tige du pavot langoureux._ - -Néanmoins, ayant achevé mon palabre spurcidique, je ressentis -quelque pénitence de l'objurgation. La pourpre de la honte m'envahit -secrètement pour, oublieux de ma vérécondie, être descendu jusqu'à -conférer avec cette partie du corps de quoi les personnes comme il -faut n'ont pas l'habitude même de soupçonner l'existence. Bientôt -après, ayant gratté mon front:--Après tout, me dis-je, est-ce un mal -d'exonérer ma douleur par ce blâme naturel? ou bien que sont les -impropères dont nous avons accoutumé de maudire l'intestin, la gueule -et même le cerveau, quand ils nous font souffrir? Quoi plus? Ulyssès -lui-même inflige des controverses à son cœur. Et les héros tragiques -apostrophent leurs yeux, comme si leurs yeux pouvaient les entendre. -Les podagres maudissent leurs orteils, les chiragres leurs pouces, les -chassieux leurs paupières, et ceux-là même qui se blessent aux doigts -d'une main transfèrent à leurs pieds la douleur qu'ils éprouvent. - - _Que me regardez-vous, l'air renfrogné, Catonès,_ - _Condamnant le geste de ma neuve simplicité?_ - _D'un entretien pur la triste grâce ne rit pas;_ - _Mais ce que fait le peuple, une langue candide le rapporte._ - _Quelqu'un, du coucher de Vénus ne sait-il pas les fêtes?_ - _Qui donc prohibe de fomenter sa chair dans la douceur du lit?_ - _Le père du vrai, lui-même, Epicurus, d'être doctes en cet art_ - _Nous fait une loi, disant que les Dieux mènent la même vie._ - -Rien n'est plus menteur que la persuasion inepte des hommes; rien n'est -plus inepte que leur menteuse sévérité.» - -Ayant épuisé cette déclamation, j'appelle Giton et:--Conte-moi, frère, -lui dis-je, mais sous ta foi: quand te vint Ascyltos détourner de mes -bras, a-t-il poussé les efforts de sa veille aux dernières entreprises, -ou bien s'est-il borné aux plaisirs d'une veuve et pudique nuit?» -L'enfant toucha ses yeux et, dans toutes les formes du serment, -jura qu'Ascyltos ne lui avait fait aucune violence. [A bien parler, -j'avais l'entendement si abruti par les catastrophes du matin, que -j'extravaguais un peu, ne sachant pas très bien ce que je voulais dire. -A quel propos me remettre en mémoire un passé qui pouvait nuire encore? -Enfin, pour recouvrer mes nerfs, je n'épargnai aucun effort et résolus -de me dévouer aux Dieux. Je sortis peu après dans le dessein d'adjurer -Priapus]. Je simulai, à tout événement, l'espoir sur mon visage et, -posant un genou devant le seuil, j'implorai sa divinité dans les -rythmes suivants: - - _Des Nymphæ, de Bacchus le compagnon, que Dioné la belle_ - _Aux forêts somptueuses donna pour Génie! A toi l'inclyte_ - _Lesbos se soumet et Thasos la verte. C'est toi qu'adore le Lydus_ - _Aux fluides vêtements, toi dont il dédia le sanctuaire dans ton - Hypœpæ._ - _Sois ici présent, ô de Bacchus tuteur et des Dryas volupté!_ - _Accueille les rogations timides! Je ne viens pas d'un sang lugubre - arrosé;_ - _Je n'ai point, ennemi sacrilège, porté_ - _Ma droite sur les temples, mais pauvre, mais ayant perdu mon - orgueil!_ - _Attristé, j'ai commis un délit, mais non pas de tout mon corps._ - _Celui qui forfait pauvre est moins coupable. Par cette oraison, je - t'en prie,_ - _Exonère mes sens et pardonne à la coulpe mineure._ - _Et, quand de Fortuna me sourira l'instant,_ - _Non sans honneur j'exalterai ton los. Il ira vers tes autels,_ - _O Saint, le bouc père du troupeau; il ira vers tes autels,_ - _Ce cornu, et le fruit d'une laie groïnante, hostie à la mamelle!_ - _Ecumera dans tes patères le vin de l'année; trois fois d'un pied - joyeux_ - _Fera le tour de ta chapelle, une jouvence ébriolente._ - -Cependant que je profère cet hymne, guettant d'un œil avisé mon triste -défunt, l'antique Prosélénos entre dans la chapelle. Crins épars, -enlaidie par une robe noire, elle pose la main sur moi. Elle me traîne -hors du vestibule dans une formidable appréhension de tous les malheurs. - -[Illustration: _Elle vint chez Eumolpus, remettant ses enfants à sa -bonne prud'homie, confiant à son grand cœur elle-même et ses vœux._] - -Quelles stryges, dit-elle, ont dévoré tes nerfs? As-tu foulé -nuitamment, dans un trivier, immondices ou cadavre? Non, pas même -avec ton amant tu n'as pris de revanche; mais flasque, débile, aplati -comme une haridelle gravissant un coteau, et l'ouvrage, et la sueur -tu les as perdus. Non content de prévariquer toi-même, tu suscites -contre moi les Dieux irrités. Et tu ne me donnerais aucune expiation!» -Là-dessus, elle m'entraîne, sans récusation de ma part, dans la cella -de la prêtresse, au fond même de la sacristie. Elle me culbute sur le -lit. Prenant un roseau derrière la porte, elle m'applique une volée, -à quoi je ne fais pas la moindre objection. Et, si du premier coup -le roseau éclaté n'eût amorti la fougue de la verbérante, il se peut -qu'elle m'eût rompu les bras et la tête pareillement. Je lamentais, -surtout à cause de ses masturbations; des larmes pleuvaient de mes -yeux en abondance. Abritant mon chef de la main droite, je l'inclinai -dessus le pulvinar. Elle aussi, toute barbouillée de pleurs, s'assit -à l'autre bout de la couchette et, d'une voix chevrotante, commença -d'incriminer le long retard de sa vieillesse, jusques au temps que -survint l'hiérodoule:--Pourquoi, dans ma cella, comme devant un bûcher -funèbre, gémissez-vous? Pourquoi, dans un jour de frairie où même -sont tenus de rire les déconsolés?--Oh! répondit-elle, oh! Œnothéa, -cet adolescent que tu vois est né sous un astre malin, car il ne peut -vendre son paquet aux garces ni aux garçons. Jamais tu n'as vu chez -un homme tant d'infélicité. Il porte une lanière de cuir mouillé, non -pas des génitoires. En un mot, que penses-tu que soit un marjolet qui -descend du lit de Circé n'ayant pu arçonner pour un seul coup?» Oyant -ces choses, entre nous vint s'asseoir Œnothéa. Branlant la tête à -plusieurs reprises:--Ce mal, dit-elle, je suis seule à connaître son -remède. Et n'allez pas croire que j'opère avec ambiguïté. Je veux que -ce jeune homme dorme la nuit avec moi, si mon art ne le rend plus bandé -qu'une corne. - - _Tout le monde visible se range à ma loi. La terre en fleurs,_ - _Quand je le veux, languit, aride, aux sillons épuisés;_ - _Quand je le veux, elle prodigue sa richesse parmi les écueils, et - des roches abruptes_ - _Jaillissent les eaux du Nil; à moi le Pont_ - _Soumet ses flots inertes, et Zéphirus apporte_ - _A mes pieds sa flabellation muette. A moi les fleuves obéissent,_ - _Et les tigres d'Hyrcania, et les dragons immobiles._ - _Que parlerai-je de miracles inférieurs? Descend l'image de Luna,_ - _Déduite par mes incantations; l'ardent Phœbus_ - _Est contraint de ramener ses féroces chevaux, son orbe parcouru,_ - _Tant mes conjurations font paraître d'efficace! La flamme des - taureaux s'accoite_ - _Dans les sacra virginaux éteinte; Circé Phœbeia,_ - _Par des vers d'enchantement, mua les seconds d'Ulyssès._ - _Proteus a coutume d'être ce qu'il lui plaît. Experte dans ces - artifices, je descendrais en pleine mer les forêts de l'Ida,_ - _Posant les fleuves, en retour, sur les plus hauts sommets._ - -Horripilé, anéanti par une si fabuleuse incantation, je me pris à -considérer la vieille plus diligemment.--Donc, exclame Œnothéa, prépare -tes vœux à mon empire!» Elle déterge ses mains avec minutie, elle se -penche vers le grabat et me baise par deux fois. Ensuite, elle pose -une table antique au milieu de l'autel qu'elle emplit de braise vive; -elle radoube avec de la poix tiède une écuelle rompue de vétusté. Mais -un clou, qui avait suivi sa main décrochant cette écuelle de bois, par -ses soins, est rendu à la paroi fumeuse. Bientôt, ceinte d'un pallium -carré, elle pose devant le foyer une vaste cucuma. En même temps, au -bout d'une fourche, elle extrait du garde-manger une besace contenant -sa provision de fèves, ainsi qu'un très rance lambeau de hure, criblé -de mille trous. Déliant le cordon qui retenait le sac, elle éparpille -sur la table une partie des légumes et me requiert de les purger -vitement. J'obéis à son ordre: d'une main curieuse je sépare le grain -des cosses très puantes. Mais elle, m'accusant d'inertie, agrippe les -fèves de rebut, les dépouille adroitement de leurs gousses et les -crache à terre comme une pluie de mouches. Admirable, en effet, le -génie de la Pauvreté. La faim, éducatrice, dans le menu de la vie, -enseigne bien des arts. L'hiérodoule semblait si attachée à la pratique -de cette vertu, qu'elle éclatait dans les moindres effets à son usage. -Sa case était le sacrarium de l'indigence, plus que tout autre lieu. - - _Là ne fulgurait pas l'ivoire indien où la toreutique fait adhérer - des lames d'or,_ - _Ne brillait de marbre en mosaïque, la terre_ - _Abusée par ses propres dons; mais, sur une claie d'osier,_ - _Des chaumes en tas, veufs de Cérès et des coupes récentes,_ - _D'argile, qu'une roue obscure avait tournée d'un orbe dédaigneux;_ - _Un baquet distillant à gouttes grosses comme un lac; prise dans - quelque souche molle,_ - _De la vaisselle d'osier, plus un gueulard inquiné par Lyæus._ - _Mais la paroi, foncée de paille inerte_ - _Et de limon adventice, comptait ses clous agrestes._ - _Le toit de roseau pendait, lié de joncs graciles._ - _En outre, suspendu aux soliveaux fumeux,_ - _L'humble casa gardait quelques trésors: des sorbes mielleuses_ - _Pendaient tressées avec des guirlandes parfumées,_ - _Et de la sariette vétuste, et des pampres nonchalants._ - _Telle fut jadis au terroir d'Actéa, l'hôtesse_ - _Digne des sacra, Hécalès, dont la Muse, aux siècles éloquents,_ - _La Muse du Batiadès, a légué la mémoire pour l'éternité._ - -Alors Œnothéa, les fèves émondées, prélève un peu de viande puis, comme -elle se propose, avec sa fourquette, de replacer dans le charnier -ce museau de porc, évidemment contemporain de son jour natal, voici -qu'elle rompt un escabeau mangé aux vers dont elle suppéditait la -mesure de sa taille et qui, sous le poids de la dame écrasé, la dépêche -au mitan du foyer. Le goulot de la cucuma vole en pièces; l'eau chaude -éteint le feu convalescent. Œnothéa se brûle même le coude à la braise -d'un flambart et fait voler un nuage de cendre qui lui barbouille la -face ignoblement. Epouvanté, je me dresse et relève la duègne, non sans -quelque risée. Au même instant, et pour que rien ne mette en retard le -sacrifice, elle, dans le voisinage, s'en va quêter du feu. Comme alors, -je gagnais l'humble porte de la casa, voici que trois jars sacrés, -dont c'était, je pense, la coutume de quémander vers midi à la vieille -leur pitance journalière, font irruption contre moi et m'entourent, -fort énervé de leur strideur immonde et colérique. L'un dilacère ma -tunique, l'autre dénoue un lacet de mes chaussures, le troisième enfin, -conducteur et maître des sévices, n'hésite pas à pincer ma jambe de son -bec denté comme une scie. Oublieux alors des bagatelles, j'extorque -un pied au guéridon; je m'escrime ainsi armé contre l'animal très -belliqueux et, non rassassié par un coup débile, je pousse ma vindicte -jusqu'au trépas de l'oison. - - _Tel Herculès, je pense, les Stymphalidès réduites par son art,_ - _Pourchassa dans le ciel et, fluentes de sanie,_ - _Les Harpyes, quand s'imburent de venins, ô Phinéus,_ - _Tes repas fallacieux. Frémit l'éther épouvanté_ - _De hurlements insolites. Dans ces royales demeures du ciel, on vit_ - _Les portes d'or vaciller sur leurs gonds._ - -Je laisse ma victime achoppée et les membres résolus. Çà et là, ses -compagnons dévoraient une à une les fèves éparses dans tous les coins -de l'aire. La mort du chef, apparemment, fut la raison pourquoi ils -s'en revinrent dans leur temple. Me gaudissant de la proie en même -temps que de la revanche, au pied du lit je fourre l'oison mort et -baigne de vinaigre ma d'ailleurs peu profonde blessure dans le gras -du mollet. Puis, craignant une engueulade, je forme le dessein de -m'en aller. Je ramasse mes nippes et me mets en devoir de quitter la -cella. Je n'en avais pas même franchi le seuil que j'aperçois Œnothéa -s'amenant avec du feu sur une tuile. Je rebrousse tout net et, laissant -ma tunique, je fais, devant la porte, celui qui guette son retour. -Elle pose le feu, colloque dessus un tas de roseaux secs, puis, les -ayant couverts de bûches en grand nombre, elle s'excuse de m'avoir fait -attendre sur ce que sa commère ne l'avait congédiée qu'après avoir -séché les trois libations prescrites.--Et toi, dit-elle, qu'as-tu -fait pendant mon absence? Mais, où sont les fèves?» Moi qui pensais -m'être honoré d'un exploit digne de louanges, dans tous ses détails -je lui narre le combat et, pour lénifier sa tristesse, je lui propose -l'achat d'un autre jars. Mais, à l'aspect du défunt, voilà qu'elle -pousse des cris si aigus et si bien imités qu'on eût pu croire derechef -qu'une troupe d'oies envahissait le taudis. Eberlué par ce vacarme et -décontenancé par l'imprévu de mon crime, je lui demande la cause de son -emportement et pour quel motif elle s'apitoie autrement sur son jars -que sur ma personne. - -Mais elle, frappant ses mains:--Scélérat! dit-elle, et tu parles! Tu -ne sais donc point quel attentat effroyable tes mains sacrilèges ont -commis! Celui que tu viens d'occire était le délice de Priapus, un jars -très duisant à toutes les matrones. C'est pourquoi ne t'avise pas de -regarder ta faute comme une babiole. Si je te dénonçais aux magistrats, -ce serait la potence. Par toi, fut de sang ma demeure pollue, ma -demeure inviolée jusques à ce moment. Par ton fait, celui de mes -ennemis qui voudra s'en donner la peine me fera bannir du sacerdoce.» - - _Elle geint et de sa tête branlante arrache les poils gris._ - _Elle déchire ses joues, et l'averse ne défaille de ses yeux._ - _Mais, tel que par les vallons un fleuve torrentueux_ - _Bondit, quand ont pris fin les neiges maussades, languide, Auster_ - _Ne souffre pas le gel sur la terre délivrée:_ - _Tel à plein jet, son masque ruissela et, d'un profond_ - _Gémissement, sa gorge, par les murmures houleuse, retentit._ - -Alors:--De grâce, dis-je, modère tes clameurs; moi, pour un oison, je -te donnerai une autruche.» Elle demeurait assise sur son lit, (moi, -toujours stupide), et ne cessait d'incriminer le destin de son jars. -Entre temps, Prosélénos revint avec l'argent du sacrifice. Voyant la -bête morte, après s'être enquise des motifs de notre méchante humeur, -elle se mit à pleurer d'une véhémence encore plus forte, lamentant sur -mon malheur comme si j'avais féru mon propre père au lieu d'un oison -vulgivague. A la fin, écœuré de leurs propos nauséabonds:--Voici, leur -dis-je, voici deux aureus, au moyen desquels vous pourrez acheter une -oie et force dieux.» Ce que voyant, Œnothéa:--Pardonne-moi, dit-elle, -adolescent: pour toi seul je fus inquiète. Vois dans nos discours un -argument d'affection, point de malignité. Aussi, nous prendrons soin -que nul ne soupçonne l'affaire. Toi, seulement, implore les Dieux, et -qu'ils absolvent ton méfait. - - _Quiconque a des nummus vogue sur la foi des brises prospères_ - _Et dirige Fortuna suivant son bon plaisir._ - _Qu'il mène épouse Danaë, permis lui sera-t-il_ - _D'affirmer qu'Acrisius c'est toujours Danaë._ - _Qu'il compose des vers, qu'il déclame, qu'il fasse du bruit et - toutes_ - _Les causes qu'il les plaide; qu'il prenne le pas sur Cato._ - _Jurisconsulte, qu'il prononce «paret, non paret»._ - _Qu'il soit votre égal en tout, Servius et Labeo!_ - _Je parle beaucoup: ce que tu veux, les nummus présents, daigne le - choisir._ - _Cela viendra. Le coffre-fort garde Jovis inclus._» - -Pendant ce temps, la vieille, affairée, pose sous mes doigts une -camélia pleine de vin; sur mes paumes étendues, elle procède aux -ablutions lustrales avec des branches de persil et des tiges de -porreaux. Cela fait, elle immerge des avelines en marmonnant une -prière. Soit qu'elles tombent au fond de la coupe soit qu'elles -remontent à la surface, elle en tire des présages. Mais ceci ne me -trompait aucunement, à savoir que les noisettes creuses, pleines de -vent et sans moelle, surnageaient; les lourdes, au contraire, avec -l'intégrité de leur amande, coulaient au plus profond. Ce fut, ensuite, -le tour du jars: ouvrant sa poitrine, elle en extrait un foie énorme; -d'après ses complexions elle me dit la bonne aventure. Bien plus, -ne voulant que subsiste aucune trace du méfait, elle dépèce le jars -tout entier et l'embroche pour en faire, à celui que, peu auparavant, -elle-même dédiait au trépas, un hâtereau du meilleur goût. Entre temps, -les rouges-bords allaient bon train chez les deux vieilles. [Gaiement, -l'une et l'autre dévoraient cette oie, naguère objet de tant de larmes. -Quand tout fut grignoté jusqu'aux os, l'hiérodoule, un peu pompette, se -tournant de mon côté, me dit:--Il faut achever nos mystères afin de te -rétablir en état de grâce tout à fait.]» - -A ces mots, elle apporte un phallus de cuir, le graisse d'un oing -composé d'huile, de poivre concassé, de graine d'ortie en poudre et, -peu à peu, me l'insère dans l'anus. Puis, la sorcière maupiteuse -badigeonne l'intérieur de mes cuisses avec le même liniment. Ensuite, -elle compose un suc de cresson et d'aurone dont elle arrose mon pénis; -elle saisit un fagot d'orties vertes et me flagelle doucement à -partir de l'ombilic. Brûlé d'urtication, je prends la fuite, les deux -petites vieilles anhélant à ma poursuite. Encore que saoules de vin et -de cochonnerie, elles m'emboîtent le pas. Elles me courent quelques -rues:--Appréhendez le voleur!» clament-elles. Je m'évadai, pourtant, -les pieds ensanglantés par ma course éperdue. [Enfin, arrivant au -logis, recru de lassitude, je gagnai mon lit d'abord, mais je ne pus -fermer les yeux. Cette longue suite d'adversités, je la roulais dans -mon esprit et je considérais que nul ne fut exposé à de si rudes -traverses. Je m'écriais:--O Sort! toujours persécuteur de ma joie, -avais-tu donc besoin des tortures d'Amour? Faut-il me houspiller -encore? O moi infortuné! Ces deux pouvoirs unis, Amour et Sort, ont -conspiré ma perte. Et lui, le cruel Amour, oncques ne m'épargna. Amant, -aimé, j'ai des douleurs pareilles. Voilà cette Chrysis, qui m'aime à la -fureur et m'outrage sans répit. Elle fut, naguère, l'entremetteuse de -Circé. Naguère, elle me dédaigna comme esclave, parce que j'assumais -une robe servile. Or donc, c'est à présent cette même] Chrysis qui -tenait en mésestime si grande ma première fortune et qui veut me -suivre au péril de sa tête. [Elle en a protesté avec les serments -les plus forts, quand elle m'a dévoilé son amour, jurant qu'elle se -tiendrait toujours à mon côté. Mais Circé me possède tout entier. Je -méprise les autres. Vraiment, est-il rien de plus beau?] Ariadné, Léda, -qu'eurent-elles de pareil à ce miracle de beauté? Que peuvent à son -regard Hélèna ou Vénus? Paris lui-même, arbitre des Déesses en litige, -la voyant comparaître au débat avec ses yeux mutins, eût laissé en -offrande Hélèna et les Déesses. Du moins, si elle permettait de lui -prendre un baiser, de tenir dans mes bras sa gorge divine et céleste, -peut-être ce corps renaîtrait-il à la vigueur et redeviendraient -sensibles les parties insoporées, je le crois, par un vénéfice. Et -les outrages ne me lasseront point. J'en ai reçu les étrivières? peu -m'importe! Elle m'a expellé comme un larron? l'indignité m'est un -plaisir. Puissé-je seulement recouvrer ses bonnes grâces!» - -Joints au tableau que j'évoquais, aux délices inspiratrices de -Circé, mes rêves à ce point m'échauffèrent l'imagination que je -froissai mon lit d'inutiles transports, image précaire de ma violente -amour. Cependant, ce belutage fut encore sans aucun résultat. Cette -persécution obstinée, à la fin brisa ma patience et je reprochai à -ma Tutelle le charme invincible dont j'étais noué. Ayant mes esprits -rassemblé, demandant aux héros antiques jadis persécutés des Dieux un -motif de consolation, je m'écriai:] - - _Non pas moi seulement les Puissances et l'implacable Fatum_ - _Harcelèrent; le premier Tirynthius, poursuivi par l'ire d'Inachia,_ - _Soutint le poids du ciel; avant moi, le profane_ - _Pélias éprouva Juno; porta des armes inconscientes_ - _Laomédon; le courroux d'un couple de divinités,_ - _Téléphus le rassasia, et du règne de Neptunus s'effraya Ulyssès._ - _Et moi, sur la terre, sur les flots du vieillard Néréus,_ - _Moi que désole la lourde animadversion de Priapus - Hellespontiacus!_» - -[Torturé d'inquiétudes, je passai ma nuit entière dans une morne -anxiété. Giton, qui me savait couché à la maison, entra dans ma chambre -dès le point du jour et m'accusa non sans âpreté de mener une vie -scandaleuse. A l'entendre, le domestique tout entier se plaignait avec -force de mes comportements. On ne me voyait presque plus aux heures de -service: «Et, peut-être, ces commerces où tu te plais finiront par te -jouer un méchant tour!» - -Je conclus de la romancine qu'il était fort au courant de mes affaires -et que ce ne pouvait être que par un venu durant mon absence pour -s'enquérir de moi.] - -Voulant m'en assurer, je m'informai de Giton si nul ne m'avait -demandé:--Personne, dit-il, aujourd'hui. Mais, hier, une femme -aucunement négligée a franchi notre porte. Après avoir longuement -causé, me fatiguant de propos tirés par les cheveux, elle se prit à me -dire vers la fin que tu mérites un châtiment et que tu subiras la peine -des esclaves, si la partie lésée maintient sa plainte.» [Ce discours me -tordit violemment et de nouvelles imprécations je maudis Fortuna.] - -Je n'étais pas au bout de mes reproches, lorsque survint Chrysis. Elle -m'investit d'une étreinte pleine d'effusion et:--Je te tiens, dit-elle, -comme je t'avais espéré, toi, mon désir, toi, ma volupté! Jamais tu -n'éteindras ce feu à moins que tu ne l'arroses du meilleur de ton sang.» - -[Par la violence de Chrysis je fus grandement inquiété et j'usai de -paroles caressantes pour me défaire d'elle. Je craignais, en effet, que -le bruit de ses hennissements ne parvînt à l'oreille d'Eumolpus; car, -depuis le temps de sa félicité, il nous montrait le sourcil orgueilleux -du maître. J'apportai donc toute mon industrie à mitiger Chrysis. Je -feignis la passion; je susurrai flatteusement; enfin, je dissimulai -avec tant d'astuce qu'elle me crut sans peine captif de son amour. Je -lui représentai quel danger nous courrions l'un et l'autre si on la -surprenait avec moi dans ma cella, et qu'Eumolpus infligeait des peines -sévères pour le moindre manquement. Ce discours la fit résoudre à me -quitter au plus vite, d'autant qu'elle aperçut rentrer Giton, qui était -sorti de ma chambre, un peu avant qu'elle ne se montrât. - -Elle venait de me quitter], quand un nouveau petit esclave accourut en -toute hâte. Il m'affirma que le maître était fort irrité contre moi -qui, depuis deux jours, avait faussé compagnie à mon emploi, et que je -ferai sagement de tenir toute prête une excuse idoine à le calmer. A -peine se pourra-t-il faire que la mauvaise humeur du quinteux vieillard -s'apaise sans me régaler de coups. - -[A ce point inquiet et chagrin me vit Giton qu'il ne me souffla pas mot -de la péronnelle. D'Eumolpus il m'entretint uniquement; il me conseilla -de tourner l'affaire en plaisanterie et de ne la pousser point dans le -sérieux. J'obéis donc. J'abordai le patron d'un si riant visage qu'il -me reçut non avec des reproches mais le plus allègrement du monde. Il -se gaussa de ma Vénus propice. Il vanta ma beauté, mon élégance, de -toutes les matrones bienvenue, et:--Je n'ignore pas, dit-il, que la -belle des belles se consume pour toi; et certes, Encolpis, cela pourra, -dans son temps, nous être fort utile. Soutiens donc le personnage -d'amant; de même, je soutiendrai, quant à moi, celui que j'ai -entrepris.»] - -Il parlait encore, quand nous vîmes s'avancer une matrone vertueuse -parmi les plus rigides. C'était Philumèné. Dans son printemps, elle -avait, grâce à la bagatelle, escroqué de nombreuses hoiries. Vieille à -présent, et sa fleur que fanée! elle introduisait sa fille et son fils -chez les veufs d'un certain âge. Par là, se succédant à elle-même, elle -ne cessait point d'agrandir son commerce. Elle vint, naturellement, -chez Eumolpus, remettant ses enfants à sa bonne prud'homie, confiant -à son grand cœur elle-même et ses vœux:--Car, affirmait-elle, dans -l'orbe entier de l'Univers, il était le seul homme capable d'instruire -quotidiennement les juveigneurs par des préceptes salutaires». Elle -finit en demandant congé de quitter ses enfants chez Eumolpus et que -permis leur fût d'entendre ses leçons, ajoutant que c'était le plus bel -héritage qu'elle pût leur léguer. Elle ne fit pas autrement qu'elle -avait dit, laissa dans le cubiculum sa fille très spécieuse avec son -frère, éphèbe, sous prétexte de visiter je ne sais quel sanctuaire et -d'y prononcer un vœu. Eumolpus, qui était si réservé sur ce chapitre -que, même moi, je lui semblais encore une petite femme, n'hésita pas un -seul instant. Il convia la nymphe au labeur sacré du culletage. Mais il -s'était donné à tous pour goutteux, en outre, paralytique des rognons. -S'il ne gardait point la simulation intégrale nous étions exposés à -voir crouler cette admirable tragédie. C'est pourquoi, ne voulant -pas démentir l'imposture, il pria sa partenaire de grimper sur lui, -accommodée à son plaisir. En outre, il enjoignit à Corax de se mettre -sous le lit d'amour, à quatre pattes, les mains posant sur le parquet, -et de mouvoir son maître à renfort de croupion. Corax obéit. D'une -secousse robuste, il répondait à la cadence du tendron. Mais, quand le -jeu fut près d'aboutir, Eumolpus d'une voix claire exhortait Corax à -réitérer son office. Ainsi, posé entre son courtaud et sa putain, le -vieillard semblait faire un tour de balançoire. Une fois d'abord, puis -une autre, au milieu d'un grand rire dont lui-même se crevait, Eumolpus -égaya son bas-ventre. Moi aussi, ne voulant pas laisser mes armes se -gâter dans l'inaction, tandis que le frère étudie par les fentes d'une -cloison la mécanique de sa sœur, je m'approche de lui pour me rendre -compte de l'appétit qu'il peut avoir des derniers outrages. L'enfant, -très docte, ne s'effarouchait pas le moins du monde, et répondait fort -bien à mes agaceries. Mais là, je retrouvais encore, sur la marge du -plaisir, l'inimitié d'un dieu. - -[Ce nouveau malheur toutefois, ne me chagrina pas à la manière des -précédents: car, peu après, mes nerfs se développèrent et je sentis -renaître ma vigueur. Je proclamai:]--Les Dieux sont grands! Ils m'ont -restauré dans mon entier. Mercurius Psychopompe, qui guide les âmes -vers Orcus et les produit à la lumière, a daigné me rendre ce glaive -qu'une main furieuse avait tollu: tu connaîtras par là que je suis -mieux doué que Protésilas ou tout autre des Anciens.» A ces mots, je -soulève ma tunique, et, sous les yeux d'Eumolpus, je fais mes preuves -au complet. Mais lui, d'abord, s'épouvante, puis, afin de croire -davantage, il patine de l'une et l'autre main le céleste guerdon. - -[Cette résurrection admirable nous ayant mis en gaîté, nous cavillâmes -sur les intrigues de Philumèné, sur l'expérience hâtive de ses -rejetons, sur leur maîtrise dans le déduit. L'espoir d'un héritage les -avait amenés: mais ces précoces talents ne pouvaient, ici, leur valoir -aubaine. La façon malpropre d'attirer les successions et de circonvenir -les aïeux sans famille m'induisit à réfléchir sur notre état présent. -Le goût me vint de ratiociner avec Eumolpus, lui montrant qu'il -s'exposait, en captant les captateurs, à être capté lui-même. Ajoutant -combien il importait que tous nos actes fussent d'une rigoureuse -circonspection, je lui dis:]--Socratès, au jugement des hommes et des -Dieux le plus sage mortel, se glorifiait souvent de n'avoir jamais -porté les yeux sur les boutiques ni permis à ses regards d'embrasser -les foules tumultueuses. Tant il est vrai que rien n'est profitable que -d'avoir toujours la sagesse pour conseil. Cela est constant: nul ne -court plus vite à l'infortune que celui qui guette les trésors d'autrui. - -D'où les vagabonds, d'où les tire-laine prendraient-ils leurs revenus -s'ils n'envoyaient de petites bourses, de petits sacs tintant l'airain, -comme des hameçons, à travers le public? De même que le vulgaire animal -s'appâte au moyen de la nourriture, de même les hommes ne se peuvent -engluer dans l'espérance que sous la condition de mordre parfois à -quelques réalités. [C'est pourquoi les Crotoniatès nous ont, jusqu'à -présent, hébergés de si grasse manière;] mais le navire que tu avais -promis, avec ta pécune et ton domestique, n'arrive pas. Les captateurs -épuisés déjà ralentissent leur munificence. Ou je me trompe beaucoup, -ou la vulgaire Fortuna commence à être marrie des bontés que, depuis -quelque temps, elle nous a fait paraître.» - -J'ai, dit Eumolpus, inventé un stratagème qui tiendra fort suspens -les captateurs d'hoiries. Et, retirant ses tablettes d'une besace, -il nous lit comme suivent les clauses de son testament:]--Tous -ceux qui trouveront dans le présent acte un legs en leur faveur, à -l'exception de mes affranchis, recevront la libéralité que j'ai dite, -à la condition de partager mon corps en morceaux devant les Comices -du peuple et de le manger. Qu'ils n'en conçoivent nulle horreur. Nous -savons qu'il est des gentils conservant encore cette loi qui prescrit -à leurs proches d'engloutir les défunts, à ce point d'objurguer -fréquemment les moribonds quand ils détériorent leur carne par un -mal trop soutenu. J'admoneste, par là, ceux qui m'aiment de ne pas -rechigner sur ce que j'ordonne, mais d'apporter à la consommation de -ma viande le même entrain qu'ils mettront à dévorer mon esprit. [Comme -il achevait ce premier article, certains familiers privés d'Eumolpus -entrèrent dans le cubiculum, et, voyant les tablettes testamentaires -dans la main du patron, ils le prièrent avec instance de les faire -participer à la lecture. Il y consentit sur-le-champ et, depuis A -jusqu'à Z, il débita son factum. Eux firent grise mine devant cette -clause peu ordinaire qui les obligeait à souper d'un cadavre, mais] la -réputation d'extrême opulence dont jouissait Eumolpus aveuglait les -yeux et les intellects de ces goujats, [les tenait si rampant devant -lui qu'ils n'osèrent--les lâches--se rebiffer. Mais l'un d'eux, nommé] -Gorgias, se déclara prêt à exécuter la clause [pourvu que l'exécution -ne se fît pas trop attendre. A quoi Eumolpus] répondit:--Je n'ai rien -à redouter des récusations de ton estomac. Il suivra ton ordre si tu -lui promets en récompensation d'une heure fastidieuse toutes sortes -de biens. Ferme les yeux, imagine qu'au lieu de viscères humains tu -dégustes cent fois cent mille sestertius. Ajoute à cela que nous -trouverons quelque ragoût qui en dénature la saveur. Et, de fait, -aucune viande ne plaît en soi; mais, déguisée par quelque savante -rubrique, elle conquiert les estomacs les plus adverses. Que si tu -veux corroborer mon conseil avec certains exemples, les habitants de -Saguntum, investis par Hannibal, se sont repus de chair humaine; et, -cependant, ils n'attendaient aucune espèce d'héritage. Quand Scipio fut -entré dans Numantia, l'on trouva des mères qui tenaient contre leurs -seins des cadavres d'enfants à moitié dévorés. Les Pérusiens firent de -même, au temps d'une famine désespérée, et, de ces banquets, ils ne -retiraient autre chose que de ne pas crever de famine. [Puis donc que] -le dégoût qu'inspire la chair humaine est un leurre de l'imagination, -vous emploierez votre cœur à surmonter cette fantaisie, ayant pour -prix les legs immenses dont je dispose en votre faveur.» Ces paradoxes -dégoûtants, Eumolpus les débitait d'un ton de voix, d'un air convaincus -si peu, que les captateurs se prirent à douter de ses promesses. Ils -épluchèrent minutieusement nos dires et nos faits. Leurs soupçons -augmentèrent jusqu'à un point qu'ils furent à peu près convaincus de -posséder en nous des vagabonds et des tire-laine. Alors, ceux qui -pour nous recevoir s'étaient mis le plus en frais, résolurent de se -saisir de nous, afin de prendre une vengeance égale à nos mérites. -Mais Chrysis, au courant de toutes ces machinations, me découvrit les -desseins des Crotoniatès à notre égard. Oyant cela, je fus effaré à -ce point qu'aussitôt je décampais avec Giton, abandonnant Eumolpus -aux rigueurs du Fatum. Peu de temps après, je reçus la nouvelle que -les Crotoniatès, furibonds à l'idée que cette vieille pratique avait -été longtemps et grassement nourrie aux dépens du public, trucidèrent -Eumolpus à la façon de Massilia. [Pour entendre cette figure, sachez -que] les Massiliensès, chaque fois que la peste ravageait leur cité, -prenaient un de leurs pauvres qui s'offrait de lui-même. Pendant un -an, il vivait sur les deniers publics, alimenté des plus exquises -nourritures. Puis, la date convenue, orné d'une robe sanctimoniale, -couronné de verveine, on le promenait avec maintes exécrations, pour -que retombassent les maux de tous sur sa tête [dévouée]. Ensuite, du -[haut d'un rocher], on le précipitait dans la mer. - -_Auteuil_, 1912--_Maison Dubois_, 1918. - -FIN - - - - - -Petit glossaire pour faciliter l'intelligence du Satyricon - - - -ABRÉVIATIONS - - _antiq. gr._ antiquité grecque - _antiq. lat._ antiquité latine - _arch._ archaïsme - _arg._ argot - _gr._ grec - _hellén._ hellénisme - _italian._ italianisme - _lat._ latin - _latin._ latinisme - _locut. popul._ locution populaire - _provincial._ provincialisme - _terme naut._ terme nautique - _vulg._ vulgairement - - - -ACAGNARDER (S'), _vulg._: s'abandonner paresseusement. -ACCOITER (S'), _arch._: s'apaiser. La forme correcte est _s'acoiser_. -ACCORTISE, _arch._: humeur accorte, gentillesse. -ACHETER, _arg._: railler. -ACHOPPER, _arch._: Selon le traducteur, abattre. La véritable acception - de ce mot est: heurter. -ACROPOLE, _hellén._: citadelle. -ADEXTRE, _arch._: adroit -ADJUVER, _latin._: aider. -ADVENTICE, _latin._: étranger. -AHAN, _arch._: au fig. peine, fatigue, tribulation. -ALICULA, _lat._: courte pèlerine. -ALLEU, _terme féod._: possession territoriale. -ALTERCAS, _arch._: contestation, dispute. -AMIGNARDER, _arch._: rendre mignard--n'a jamais eu le sens d'_aguicher_ - que le traducteur lui attribue. -AMITEUX, _provincial._: aimable. -ANALEPTIQUE, _hellén._: fortifiant. -ANHÉLER, _latin._: haleter. -ANIMELLES, _arch._: testicules. -APEX, _antiq. lat._: pointe en bois d'olivier qui surmontait le bonnet - des prêtres. -APODIXIS, _gr._: certificat. -APOPHORÈTES, _hellén._: présents que, dans les festins, on tirait au - sort, parmi les convives--les mentions portées sur les billets sont - des jeux de mots par à-peu-près, composés de termes latins ou grecs, - ou des deux ensemble. Ils sont intraduisibles en français. -ARÇONNER, _arch._: se courber en arc--acception gaillarde. -ARDER, _arch._: brûler. -ARENARIUS, _lat._: destiné à l'arène, au cirque. -ARGYROSE, _hellén._: argent. -ARMILLE, _latin._: bracelet. -ARSOUILLE, _vulg._: vaurien. -ASCYLTOS, _en grec_: Infatigable. -ATELLANE, _antiq. lat._: sorte de comédie d'amateurs. -ATRAMENTER (du lat. _atramen_, encre noire): encrer. -ATRIUM, _antiq. lat._: sorte d'antichambre. -AURE, _latin._: brise. -AUTOMATA, _hellén._: surprises machinées. -AUXILIATEUR, _latin._: aide, protecteur. -AVETTE, _arch._: abeille. -AVOIR DANS LE NEZ, _locut. popul._: avoir de l'animadversion pour - quelqu'un. - -BABAU, _arch._: baboue, épouvantail d'enfants, sorte d'ogresse--et non - pas stryge, harpie ou sorcière, comme le traducteur le croit. -BABÆ! BABÆ! _hellén._: oh!, ah!, très bien!, à merveille! -BAFRER, _vulg._: manger goulûment. -BALADE, _vulg._: flânerie, promenade. -BARDACHE, _arch._: sodomite. -BATTOLOGIE: répétition oiseuse. -BATTRE L'ESTRADE, _locut. militaire arch._: aller en reconnaissance; - fig. aller de-ci de-là, sans but. -BÉATILLES: menues viandes, telles que ris de veau, crêtes de coq, etc., - que l'on sert à part ou dans des pâtés. -BÉJAUNE, _arch._: jeune oiseau; fig. jeune sot. -BEL AIR, _locut. arch._: aristocratie. -BELUTER, _arch._: au fig. faire l'œuvre de chair. -BÉNÉFICE, _latin._: faveur. -BIBERON, _arch._: buveur. -BIPENNIS, _lat._: francisque. -BLANDICES, _arch._: caresses. -BOMBE (FAIRE LA), _vulg._: faire bombance. -BONIMENT, _arg._: verbiage tendancieux. -BOUCAN, _arg._: vacarme. -BOUGRE, _arch._: bulgare; par extens. sodomite. -BOUILLON DE CANARD, _locut. popul._: eau. -BOUSTIFAILLE, _vulg._: mangeaille. -BRAN, _arch._: excrément. -BRAVE, _italian._: assassin à gages. -BRINDE, _arch._: toste, santé portée. -BUCCIN, _antiq. lat._: trompette. -BUCCINATEUR, _latin._: qui sonne de la trompette. -BULLA, _antiq. lat._: ornement d'or ou de cuir que les jeunes garçons et - filles portaient au cou, et qui contenait une amulette--les dieux - lares en étaient également pourvus. - -CABOT, _arg._: chien. -CACADE, _méridional._: décharge de ventre; fig. fuite, retraite - honteuse.--Tailhade donne à ce mot le sens de _vantardise_. -CADUCEATOR, _lat._: héraut, envoyé, parlementaire (qui porte un - caducée). -CALIGINEUX, _latin._: brumeux. -CAMBRIOLAGE, _arg._: vol commis dans les chambres inhabitées, pendant le - jour. -CAMBUSE, _terme naut._: endroit où l'on distribue les rations de - l'équipage; _vulg._: maison. -CAMELLA, _lat._: vase de bois utilisé pour certains sacrifices. -CANDEUR, _latin._: blancheur, éclat. -CANDIL, _espagn._: lumignon. -_CANFOUINE_, _arg._: tabatière, puis chambre sous les toits éclairée par - une tabatière. -CAROUBLER, _arg._: crocheter une serrure à l'aide de _caroubles_ - (fausses clefs). -CARMENTALE, _latin._: mot forgé par Tailhade, et qui a le tort de faire - confusion avec _Carmentale_, dédié à _Carmentis_ (Porte carmentale). - La _paix carmentale_ veut dire ici: la paix des Muses, _le - délassement poétique_. -CARNE, _italian._, _vulg._: viande de mauvaise qualité. -CARPE: impératif du verbe _carpo_, je coupe, et vocatif de _Carpus_, - nom propre. -CARREAUX, _arch._: traits d'arbalète, foudres. -CARROUSSE (FAIRE), _locut. arch._: boire avec excès. -CASA, _lat._: cabane. -CASQUER, _arg._: payer. -CASSINE, _arch._: maisonnette de peu d'apparence. -CASTELET, _arch._: petit château. -CATAU OU CATIN, _arch._: abréviation de Catherine; vulg.: prostituée. -CAUQUEMARE, _arch._: sorcière. -CAVILLER, _latin._: plaisanter. -CELLA, _antiq. lat._: chapelle située au centre d'un temple, où était - placée l'image de la divinité. -CÉLICOLES, _latin._: les dieux, habitants du Ciel. -CERDO, _hellén._: Manouvrier--semble signifier ici Travail. -CÉRÉBRER, _latin._: réfléchir. -CHANCI, _arch._: moisi. -CHANTEAU, _provincial._: morceau coupé à un gros pain. -CHAPARDER, _vulg._: subtiliser de menus objets, et non pas: - _cambrioler_. -CHAUDE (PRENDRE UNE), _locut. arch._: prendre un air de feu, s'étuver. -CHENAILLE, _arch._: canaille, troupe de chiens; ici mal employé pour - _chiennette_, petite chienne. -CHICANOU, _arch._: homme appartenant à la classe des gens de procédure. -CHIPÉ (ÊTRE), _vulg._: être pris. -CHOPINER, _vulg._: boire avec excès. -CHORAULÈS, _gr._: joueur de double flûte qui, au théâtre, accompagnait - le chœur. -CHOU-CHOU, _jarg. puéril_: préféré, favori. -CHTHONIENNE (LA MÈRE), _grec_: la Terre. -CICARO, _lat._: d'après M. E. Thomas, «_cicaro meus_» signifie mon - gamin. -CIL, _arch._: celui. -CINÈDE, _hellén._: danseur qui se prostitue. -CLAQUE-PATIN, _arch._: traîne-misère, vagabond. -CLAQUER, _arg._: mourir. -COCHLEA, _lat._: colimaçon. -CODICILLES, _latin._: tablettes à écrire. -COGITATION, _latin._: réflexion, pensée. -COINQUINÉ, _latin._: barbouillé. -COITION, _latin._: rencontre, combat.--Le traducteur semble donner à ce - mot le sens de _participation, concours_. -COLLAGE, _arg._: concubinage. -COLLOQUER, _vulg._: placer, caser. -COLIBERT, _latin._: esclave affranchi. -COLYPHIUM, _gr._: sorte de ragoût particulier aux athlètes. -COMPUTER, _latin._: calculer. -CONDITORIUM, _antiq. lat._: caveau ou tombeau sépulcral. -CONGRÉGÉ, _latin._: assembler, grouper. -CONIL, _arch._: lapin. -CONJOUIR, _arch._: se réjouir avec. -CONJUGUER, _latin._: accoupler. -CONSENTÈS, _lat._: les douze grands dieux. -CONSPUER, _latin._: cracher sur quelqu'un, le souiller de -crachats. -CONTUBERNALE, _antiq._: compagne que le maître imposait à un esclave, - sans que cette union ait aucune valeur civile. -CONTUMÉLIE, _latin._: outrage. -COPAIN, _arch._, _vulg._: compagnon, camarade. -COQUINE, _arg._: sodomite. -CORAX, _gr._: Corbeau. «Corax, porteur de louage, etc.»; le traducteur - a oublié que Corax est le mercenaire, le valet d'Eumolpe, et non un - porte-faix loué pour la circonstance. -COURIR, _arch._: poursuivre. -CORUSCANT, _latin._: brillant, étincelant. -COURTOISIE (DON DE), _locut. arch._: euphémisme pour dire _les - dernières faveurs_. -COURTAUD, _arch._: écourté; 1° cheval ou chien auquel on a coupé la - queue et les oreilles; 2° garçon de boutique.--N'a jamais eu - l'acception de _valet_ que Tailhade de lui donne. -COUTRE, _arch._: charrue. -CRACHOIR (S'EMPARER DU), _locut. pop._: parler sans discontinuer. -CRESPELÉ, _arch._: frisé. -CREVAILLE, _arch._: débauche de table. -CROQUANT, _vulg._: homme de rien. -CUBICULUM, _antiq._: pièce dont l'ameublement comporte un lit. -CUBICULARIUS, _antiq._: espèce de valet de chambre. -CUCUMA, _lat._: grand vase à bouillir, en terre. -CULLETAGE (LE), _arch., vulg._: l'œuvre de chair. - -DANAUS, _latin._: grec. -DARE-DARE, _vulg._: très rapidement. -DARIOLETTE, _arch._: servante officieuse. -DÉBINE, _arg._: misère. -DÉBUÉ, _arch._: délavé. -DÉCLINER, _arch._: éviter. -DÉCURIE, _antiq. lat._: troupe composée de dix hommes; corporation, - classe. -DÉDUIT (LE), _arch._: la réjouissance, c'est-à-dire l'œuvre de chair. -DÉDUIT, _latin._: attiré, amené en bas. -DÉFLEUBER, _arch._: découvrir. La forme correcte est défubler; ctr. - affubler. -DÉGANER, _provincial._: contrefaire, narguer. -DÉJUC (LE), _arch._: le matin, l'heure où les poules déjuchent. - «J'essayai le déjuc», c'est-à-dire j'essayai de me lever, de me - mettre debout. -DESTITUÉ, _latin._: trahi part. -DÉTERGER, _latin._: essuyer. -DÉTERSIF, _latin._: qui essuie. -DÉVIRGINISER, _latin._: dépuceler. -DIRE D'EXPERT (A), locut. _arch._: sans réserve. -DISPENSATEUR, _lat._: trésorier. -DOMINICAL, _latin._: seigneurial, du maître. -DONNER A GARDER (EN), _locut. arch._: en faire accroire. -DONOIEMENT, _arch._: privauté amoureuse.--Le traducteur en fait, à tort, - un équivalent de _don_. -DRILOPOTA, _hellén._: celui qui boit dans un vase en forme de phallus. -DUIRE, _arch._: séduire. -DUISANT, _arch._: séduisant. -DUPONDIUS, _antiq. lat._: pièce de deux as. - -EBRIOLENT, _latin._: en état d'ébriété. -EFFAROUCHER, _arg._: subtiliser. -EFFUSER, _latin._: répandre. -EMBASICÈTE (du _gr. embasis_, bain et _coïté_, vase): vase qui servait à - puiser et à verser du vin et qu'on appelait aussi _éphèbe_. Le nom - d'_embasicète_ était également donné à un débauché professionnel. -ENCLOTIR (S'), _arch._: se terrer. -ENCOLPIS (du _gr. Encolpios_): Embrassé (qui est tenu dans les bras), - Sympathique. -ENDROMIS, _gr._: large manteau, épais et chaud, dont on s'enveloppait - après les exercices de gymnastique. -ENGEIGNER, _arch._: tromper,--Tailhade donne parfois à ce mot une - acception obscène. -ENGUEULADE, _vulg._: réprimande grossière. -ENOLIER, _latin._: enhuiler, oindre. -ENVAHIR, _latin._: étreindre. -ENVITAILLÉ, _arch._: aprovisionné; fig.: bien fourni de membre. -ÉPHÉMÈRES (LES), les mortels. -EPIDIPNIS, _antiq. gr._: le dernier service d'un dîner. -EPULUM, _antiq. lat._: festin public, repas sacré. -ESBIGNER (S'), _arg._: s'en aller. -ESBROUFFER, _vulg._: épater, estomaquer; _arg._: voler, subtiliser. -ESCAFIGNON, _arch._: sorte de chaussure. _Sentir l'escafignon_: sentir - mauvais des pieds. -ESPRIT, _arch._: essence. -ERIGONE, _gr._: vierge, selon Tailhade--Erigone, s'étant pendue de - désespoir à la mort de son père Icarius, fut, par les dieux, placée - dans le Zodiaque sous le nom de la Vierge. -ESSEDA, _antiq. lat._: chariot à deux roues, traîné par deux chevaux. -ESSÉDAIRE: conducteur ou conductrice d'esseda. -ESSOINE, _arch._: événement fâcheux. -ESTAME, _arch._: laine à tricoter. -ESTOMAC (AVOIR DE L'), _vulg._: avoir de l'audace. -ESTOMIRER, _arch._: éblouir. -ÉTEUF, _arch._: balle pour jouer. -ÉTRILLER, _vulg._: battre d'importance. -EUMOLPUS (_du gr. Eumolpos_): Harmonieux. -EUSTACHE, _arg._: couteau. -EXCAVER, _latin._: creuser. -EXCOGITER, _latin._: imaginer. -EXHAUSTE, _latin._: épuisé. -EXHÉRÉDER, _latin._: déshériter. -EXPECTER, _latin._: attendre. -EXPELLER, _latin._: repousser. -EXPUER, _latin._: cracher. -EXSIBILER, _latin._: siffler. - -FALLACE, _arch._: action de tromper en quelque mauvaise intention. -FAMILLE, _latin._: l'ensemble des esclaves appartenant à un même maître. -FATUM, _lat._: Destin. -FELICIO (de _Félix_, heureux): Bonne-Chance. -FERMER LE CRACHOIR, _vulg._: fermer la bouche, imposer silence. -FEUILLES (DE CENT), _latin._: de cent ans.--Les romains comptaient par - _feuilles_ l'âge du vin. -FIDIUS (DIUS), _lat._: épithète de Jupiter: le dieu qui préside à la - bonne foi. -FLABELLATION, _latin._: souffle. -FLAMBART, _arch._: tison. -FLAMMEUM, _antiq. lat._: le voile rouge des jeunes mariées. -FOIRE D'EMPOIGNE (LA), _locut. arg._: Venu de la foire d'Empoigne, ou, - comme on dit, _acheté à la course_, c'est-à-dire en faisant main - basse sur l'objet et en s'enfuyant. -FOMENTATION, _latin._: terme de médec., préparation chaude et liquide, - dont on tamponne la partie contuse ou blessée. -FORTUNA, _lat._: la Fortune, c'est-à-dire la bonne ou la mauvaise - chance. -FOUTAISE, _vulg._: chose de néant. -FRANC, _arg._: sûr. -FRÈRE, _euphémisme argot._: aujourd'hui l'on dit _tante_. -FRICOTEUR, _vulg._: mauvais cuisinier. -FRUSQUE, _arg._: «Voilà notre bonne petite frusque». Le mot ne s'emploie - qu'au pluriel. _Les frusques_: non seulement les vêtements, mais - tous les menus objets qui font partie du bagage des pauvres gens. -FUMELLE, _provincial._: femelle, femme en mauvaise part. -FUMER, _arg._: rager. -FUNIN, _terme naut._: corde, câble. - -GABAN, caban, vêtement à manches et à capuchon. -GABATINE (DONNER DE LA), _arch._: en faire accroire en se moquant. -GABEGIE, _vulg._: ce mot a pris le sens étendu de _désordre, - gaspillage_. Sa véritable acception est fraude, supercherie. -GAGNER AU PIED, locut. _arch._: s'enfuir. -GALLINE, _arch._: poule. -GALÉJADE, _méridional._: plaisanterie. -GARGOTIER, _vulg._: mauvais restaurateur. -GAROUAGE (ALLER EN), _locut. arch._: aller en partie de plaisir dans les - mauvais lieux, courir le guilledou. -GAUSAPA, _antiq. gr._: étoffe de laine à longs poils. -GÉMINÉ, _latin._: redoublé, replié. -GÊNE, _arch._: tourment. -GENTIL, _latin._: qui appartient à une famille, à une race; peuple. -GÉSÎT, _arch._: 3e pers. sing. du passé défini du verbe -gésir, _être gisant_, être étendu. -GIGUE, _terme de vénerie_: cuisse. -GODILLER, _arg._: être en érection. -GORGIAS, _arch._: gracieux, coquet. -GOSSE, _vulg._: enfant -GOUSSET, _arch._: aisselle. -GRAMEN, _lat._: gazon, herbe nouvelle. -GRÉGEOIS, _arch._: grec. -GREVANCE, _arch._: peine. -GROINANT, _arch._: grognant. -GUERDONNER, _arch._: récompenser--dans le texte il ne s'agit pas de - récompense mais de don. -GUERRE A L'ŒIL (FAIRE LA), _locut. arch._: observer attentivement. -GUEULARD, _arg._: ce mot, par lequel Tailhade traduit pot (testa), - signifie en réalité bissac. -GUEULETON, _vulg._: repas. - -HAIT (DE BON), _locut. arch._: bénévolement, de gaité de cœur. -HARAUDER, _arch._: poursuivre une personne en l'injuriant. -HARPAILLER, _arch._: se quereller. -HATEREAU, _terme culin._: tranche de viande, tranche de foie, de porc, - poivrée, salée et grillée. -HÉCALÈ, vieille femme qui, bien que pauvre, hébergeait les passants du - mieux qu'elle pouvait. -HÉRACLÉES, _antiq._: solennités en l'honneur d'Hercule. -HÉRÉDIPÈTES, _lat._: coureurs d'héritages. -HIATUS, _latin._: ouverture. -HIÉRODOULE, _antiq. gr._: serviteur attaché à un temple. -HISPIDE, _latin._: hérissé. -HOIR, _arch._: héritier, fils. -HORRIPILÉ, _arch._: hérissé d'horreur. -HOSTIE, _latin._: victime consacrée. -HS, _lat._: abréviation de _sestertium_, c'est-à-dire _II et semis_, le - sesterce valant deux as et demi (env. 21 cent.) -HUILE DE JONCS: au sujet de cette expression, Tailhade, quelque part, - s'accuse lui-même de «tripatouillage». Il n'est nullement question - dans Pétrone de ce parfum canaille que mentionne Plaute. - -IDOINE, _arch._: approprié, capable. -ILLUSTRE, _latin._: clair, brillant. -IMBRIAQUE, _arch._: ivre. -IMPARTIR, _latin._: faire part, distribuer. -IMPÉTRER, _latin._: solliciter. -IMPLIQUER, _latin._: enlacer. -IMPROPÈRE, _latin._: outrage. -INCAGUER, _méridional._: concilier, au pr. et au fig. -INCLYTE, _latin._: illustre. -INÉDIE, _latin._: abstinence. -INFRANGIBLE, _latin._: imbrisable. -INFULA, _antiq. lat_.: bandeau ou tresse de laine, insigne réservé aux - personnes, aux animaux et aux objets sacrés. -INGÉRER, _latin._: porter dans, contre ou sur. -INHIBER, _latin._: retenir. -INQUINER, _latin._: barbouiller. -INSOPORÉ, _latin._: ensommeillé. -INTENTER, _latin._: lever la main sur. -INTERCIS, _latin._: débité, fendu. -INTERVERTIR, _latin._: enlever par fraude, détourner. -INTUMESCENT, _latin._: gonflé. -INVESTIR, _latin._: couvrir--acception obscène. -INVIGORER (S'), _latin._: prendre de la vigueur. -ITÉRATIVEMENT, _latin._: derechef. -ITÉRATIF, _latin._: exprime une action souvent répétée. Tailhade veut - dire: j'eus peur d'avoir ouvert ma porte à un second Ascyltos. - -JACQUEMART, _arch._: personnage automatique qui frappe les heures sur un - timbre d'horloge--le traducteur a voulu dire _mannequin_. -JAUNET, _arg._: pièce d'or. -JUCHOIR, _au fig._: demeure. -JUMART, _arch._: cheval. -JUVEIGNEUR, _arch._: le plus jeune (_junior_). - -LACUNAR, _antiq. lat._: caisson dans un plafond. -LANISTA, _antiq. lat._: moniteur de gladiateurs. -LARRONNER, _arch._: voler. -LAUDICÈNE, _latin._: écornifleur. -LECTICARIUS, _lat._: porteur de litière. -LEMME, _hellén._: majeure d'un syllogisme. -LINTEAU, _latin._: linge. -LOQUÈLE, _arch._: bavardage. -LUCIDE, _latin._: lumineux. -LUCRO, _lat._: Gain. -LUCTUEUX, _latin._: lamentable. -LUPANAR, _latin._: maison de tolérance. - -MACHE-DRU, _arch._: gros mangeur. -MA DIA! _gr._: non, par Jupiter! non-da! -MALENCONTRE, _arch._: malheur. -MANCHE (ÊTRE DE), de moitié, de connivence.--_Etre de manche_ ne se - rencontre pas; on dit dans ce cas: _être de mèche_. -MANUMISSION, _antiq. lat._: cérémonie d'affranchissement d'esclave. -MARESCENT, _lat._: en train de se flétrir. -MARGARITA, _lat._: perle; au fig. être ou objet précieux. -MARGOULETTE, _vulg._: mâchoire. -MARGUERITE, _latin._: perle. -MARJOLET, _arch._: homme futile. -MAROUFLE, _arch._: grossier ou méprisable personnage. «Le maroufle très - obscène tire de son sein une lampe d'argile»; noter que maroufle se - rapporte ici à Massa, l'esclave d'Habinas, et non à Trimalchio. -MATTÉES, _antiq. gr._: sorte d'olla-podrida. -MATRULLE: mère maquerelle (?). -MAUCLERC, _arch._: ignorant. -MAUPITEUX, _arch._: impitoyable. -MÉCHEF, _arch._: inconvénient. -MELLIFLU, _arch._: suave, éloquent. -MEMBRANE, _latin._: peau préparée pour écrire, parchemin, tablette. -MÉMORER, _latin._: rappeler, célébrer. -MENSE, _latin._: table à manger. -MENTULE, _latin._: verge. -MÉRÉTRICE, _latin._: fille de joie. -MERLAN, _arg._: perruquier. -MESCHIN, _arch._: valet; mignon au sens équivoque. -MEULE, _latin._: masse. -MICHÉ, _arch._: niais, pris pour dupe; _arg. mod._: client d'une - prostituée. -MIGRAINE, _arch._: grenade. -MITIGER, _latin._: amadouer. -MODIUS, _antiq. lat._: mesure de capacité pour les solides. -MŒONIENNES (SOURCES), l'inspiration poétique--les Muses étant - particulièrement honorées en Mœonie. -MOMON, _arch._: masque. -MOUCHE, _arg._: espion de police. -MORION, _arch._: casque--le traducteur lui donne le sens de mime, - _baladin_. -MUSSER (SE), _arch._: se cacher. -MUTUUM, _antiq. lat._: prêt de consommation. -MYRIOLOGUE, _hellén._: discours, comme on dit, long d'une lieue. -MYSTE, _antiq. gr._: prêtre initié aux mystères de Cérès. - -NAQUET, _arch._: jeune valet; marqueur au jeu de paume. -NAVRÉ, _arch._: blessé. -NAVRURE, _arch._: blessure, plaie. -NAZE (FRISER LE), _locut. popul._: froncer le nez, rechigner. -NÉNIE, _latin._: bagatelle. -NÉOMÉNIE, _hellén._: nouvelle lune. -NITIDE, _latin._: éclatant. -NOVACULA, _antiq. lat._: rasoir. -NOVENDIAL, _antiq. lat._: sacrifice célébré neuf jours après la mort. -NUMMUS, _lat._: argent monnayé. - -OBSÉCRER, _latin._: prier instamment. -OFFICIEUX, _latin._: valet; gardien du vestiaire. -OING, _arch._: graisse à graisser. -OPPRIMER, _latin._: étreindre. -ORACULAIRE, _latin._: qui parle en oracle. -OSCLAGE, _arch._: baiser d'hommage. -OSTENTER, _latin._: montrer. -OSTIAIRE, _latin._: portier. -OXÉOLÉ, _hellén._: vinaigre médical. - -PACANT, _arch._: paysan. -PALLIUM, _antiq. latin._: manteau. -PALOMBE, _arch._: pigeon ramier. -PARENTÈLE, _arch._: lignée. -PARET, NON PARET, _lat._: Il appert, il n'appert pas. -PART, _latin._: production (de l'esprit), conception. -PARTHÉNIE, _hellén._: vierge. -PASSADE (DONNER LA): enfoncer un nageur dans l'eau et passer par-dessus - en nageant. -PATARACINA.--L'on ne sait au juste ce que c'est. -PATÈRE, _antiq. lat._: coupe. -PATINER, _vulg._: manier. -PAVIDE, _latin._: effrayé. -PÉCORE, _latin._: troupeau. -PECT, _latin._: poitrine. -PÉCUNE, _latin._: biens, fortune. -PELAUDER (SE), _arch._: s'ôter le poil; fig. se battre. -PENAILLE, _arch._: haillon. -PENNE, _arch._: plume. -PÉPETTES, _arg._: pièces de monnaie. -PÉRÉGRIN, _latin._: étranger. -PÉRENNISER, _latin._: éterniser. -PARENTALES, _antiq. lat._: banquet de funérailles. -PERFUSER, _latin._: répandre. -PÉRICLITANT, _latin._: celui qui est en péril. -PERISCELIS, _antiq. lat._: anneau de cheville. -PERISTASIS, _gr._: sujet, thème d'un discours. -PERMANER, _latin._: persister. -PERNOCTER, _latin._: passer la nuit. -PERTUIS, _arch._: trou. -PETAURISTE, _hellén._: acrobate. -PETIT-CREVÉ, _arg. du boulevard_: jeune élégant. -PETITE RÉPUBLIQUE. Voici un extrait de l'article auquel Tailhade fait - allusion dans sa préface. - - ARBITRE DES ELEGANCES - - Ce n'est pas de Barrès qu'il s'agit. Occupé de soins électoraux, - l'Edenté nationaliste n'a plus le temps de s'extasier sur les heureux - qui portent des chaussettes à un louis le pied. Il opère dans les - urnes, ce qui gâte un peu son exquisité; mais quand il sera président, - au moins, de la République, on le verra faisant la pige à Deschanel, - et plus jeune encore, si l'on ose s'exprimer ainsi. - - Non, l'Arbitre des Elégances fut ce Pétrone dont parle Tacite, lequel - n'a certainement pas écrit le _Satyricon_ remis à la mode par le - sot livre de Henryk Sienkiewicz. Les «raffinés» contemporains, qui - ont omis, la plupart du temps, de faire leurs humanités, ont le - goût prononcé des versions latines. Ils aiment qu'on leur découvre - le _Cantique des Cantiques_ (dans une version inexacte) et que l'on - mette à leur portée les dialogues de Lucien ou les contes d'Apulée. - M. Pierre Louys en est la preuve. Ayant élucidé ce point: que les - cocottes antiques ressemblaient fort aux modernes, il a conquis - le monde et l'approbation de Gyp. Le polaque Sienkiewicz est en - possession de battre le même record. Son roman _Quo Vadis?_ plus - informe que les élucubrations de Lucie Herpin et non moins vide - que les rocamboles de Dumas ou de Sardou, se recommande aux âmes - contemporaines par un violent parfum de christianisme, nidoreux et - polonais. - - Le grand bernatier de la _Libre Parole_ consacre trois colonnes - (colonnes Rambuteau) de son abominable papier à Sienkiewicz. Drumont - opère lui-même et déverse à la louange du pauvre bouquin le flux - breneux de sa loquèle. Sociologue comme Bobèche, penseur comme Robert - Macaire, il insulte Calvin, les huguenots, les juifs, Coligny, - Dreyfus, dans cette langue qui tient du rapport de police et du prône - dominical, à propos de l'incendie allumé par le fils d'Ænobarbus. - Il y a des vicaires, en province, des receveurs buralistes, - jadis capitaines d'habillement, qui tiennent pour érudites ces - calembredaines. Quand les concierges deviennent «fils de croisés» nul - obstacle ne les arrête. - - Ainsi Drumont prophétise devant eux, comme l'ânesse de Balaam. Il - leur offre, au petit déjeuner, les sandwichs d'Ezéchiel. Cela passe - comme du beurre frais et l'abonné en redemande. Le succès de _Quo - Vadis_ éveille des pensées dans l'âme du député d'Alger, et, comme il - n'est pas égoïste, ce brave homme les couche par écrit. Tout d'abord, - il se débonde sur la littérature contemporaine. Les restitutions - «trop savantes» de Jean Lorrain (qu'il confond pêle-mêle avec le - grand Flaubert) lui semblent «trop guillochées, trop ciselées, trop - surchargées, etc., etc., pour donner l'air, la perspective, l'âme des - générations disparues», et tout ce qui s'ensuit. On pourrait néanmoins - faire observer au Sociologue que son ami Jean Lorrain, quand il traite - les amours d'Encolpis ou de Giton, est, plus que personne, pénétré - de son sujet. Mais passons. Encore que Gaston Méry tienne pour un - écrivain le hernieux auteur de _la France juive_, il est honnête de le - quitter sur ce terrain: la critique des mœurs est son domaine. - - A la remorque de Chateaubriand, «ridicule, emphatique et barbare - breton», dit Michelet, mais qui ne laissait pas d'avoir plus de talent - que ces gens-là, un imbécile nommé le cardinal de _Wiseman_, écrivit - jadis une historiette imbécile, _Fabiola_, dont s'écœura l'enfance - de ma génération. Cela faisait paraître des visées historiques, - l'anecdote fondamentale ayant pour décor la Rome de Néron. - - Depuis Cymodocée «regrettant son lit d'ivoire», l'ignominie jésuite - avait fait du chemin. Rien ne subsistait: ni talent ni écriture ni - bonne foi. C'étaient les _Martyrs_ mis à la portée des confréries du - Sacré-Cœur. Gœthe écrivit _la Fiancée de Corinthe_, si délicieusement - interprétée par Anatole France; Renan, son _Marc-Aurèle_; Drumont - admire Sienkiewicz. - - Le point exhilarant de ce Polonais, c'est que, pour mettre d'aplomb - son Pétrone, il a confondu les fragments apocryphes de Nodot avec le - texte ancien. Il n'est pas d'élève de seconde qui ne sache que le - texte appelé de Belgrade est l'œuvre d'un faussaire (comme l'Ossian - de Mac Pherson), qui, en 1692, publia divers morceaux pour combler - d'énormes lacunes et rendre plus agréable la lecture du _Satyricon_. - Ce faussaire était un officier français du nom de Nodot, assez bon - latiniste. Il fit éditer son travail chez Leers, à Rotterdam. Un - heureux hasard, disait-il, lui avait procuré, en 1690, une copie - exacte, et l'Europe désormais pourrait se glorifier d'avoir un Pétrone - tout entier. - - A part les académies de Nîmes et d'Arles dont les Tartarins envoyèrent - des éloges à Nodot, personne dans le monde érudit n'accepta son - imposture. Henryk Sienkiewicz, plus candide que Basnage, Barante, - Burmann et autres doctes latinisants, parle d'un Fabricius Vejento - mentionné dans le premier fragment de Nodot et le signale comme - un compagnon de débauche familier à Pétrone. Et tout le reste de - l'érudition marche à l'avenant de cette balourdise. - -PHÆCASIUM, _antiq. gr._: souliers blancs, propres aux gymnastes et aux - prêtres de la Grèce et d'Alexandrie. -PHALERCE, _antiq. gr._ et _lat._: sorte d'insignes d'or ou d'argent, - marques honorifiques. -PIACULAIRE, _latin._: expiatoire. -PIÉTATICULTRICE, _latin._: qui pratique la piété filiale.--On prétendait - que les cigognes prenaient soin de nourrir leurs vieux parents. -PILEUS, _antiq. lat._: bonnet masculin en feutre. -PIONCER, _arg._: dormir. -PLAMUSSADE, _arch._: soufflets donnés coups sur coups. -POCHARDER, _vulg._: enivrer. -POIL (A),_terme de manège_: à cru, sans selle; fig. tout nu. -POLLICITATION, _latin._: promesse. -POMERIUM, _lat._: espace vide et consacré, au dedans et au dehors des - remparts de Rome. -POMPETTE, _vulg._: en état d'ébriété. -POPINATIONS, _latin._: rasades. -POPINER, _latin._: boire avec excès. -PORTE DÉCUMANE, _antiq. lat._: principale porte d'un camp. -PORTEMANTEAU, _arch._: valise. -PORTENTEUX, _latin._: prodigieux. -POUPELIN, _arch._: pièce de four, pâtisserie faite avec du beurre, du - lait, etc. -POURCHAS, _arch._: poursuite. -POURPENSER, _arch._: réfléchir. -PRASE, _hellén._: chrysoprase, quartz vert foncé. -PRATIQUE, _vulg._: fourbe. -PRÉLIBATION, _latin._: offrande des premiers fruits, des prémices. -PRÉTEXTE, _antiq. lat._: toge portée par les enfants de la caste - patricienne, par les magistrats, les dictateurs, etc. -PRIMIGENIUS, _lat._: premier de son espèce. -PRIVÉ, _arch._: lieux d'aisances. -PROCURATEUR, _antiq. lat._: sorte de gérant. -PROHIBER, _latin._: éloigner. -PROMULSIS, _antiq. lat._: hors-d'œuvre. -PROVIGNER, _arch._: multiplier une plante par provins; fig. se - multiplier. -PUCELETTE, _arch._: fillette. -PUCHETTE, _provincial._: épuisette, cuiller à puiser. -PRUNEAUX DE RIVIÈRE: cailloux. -PULVINAR, _lat._: coussin. -PURETTE (EN)--et non en purêtre--_locut. arch._: en chemise. -PUTANAT, _néolog._: libertinage. -PUTANIER, _arch._: de putain--_affiches putanières_: c'est ainsi que - Tailhade traduit _titulos_, cartes que les femmes publiques fixaient - sur leurs portes pour faire connaître leur nom. -PUTE, _arch._: fille de joie, femme libertine. -PYXIDE, _hellén._: boîte. - -QUADRILLE VERTE, _antiq. lat._: l'équipe prasine, l'équipe des - conducteurs de chars de course dont la livrée était le vert. -QUARTILLA, _lat._: Petite-Quatrième. -QUASILLARIÆ, _antiq. lat._: esclaves femelles ayant pour fonction de - porter aux fileuses les paniers de laine. -QUÉRIMONIE, _arch._: plainte. -QUIRITES, _lat._: citoyen, bourgeois. - -RAGOT, _terme cynégét._: sanglier qui a quitté la compagnie et qui n'a - pas encore trois ans. -RAINE, _arch._: grenouille. -RAMENTEVOIR (SE), _arch._: se rappeler. -RAMEQUIN: pâtisserie au fromage. -RATIOCINER, _latin._: raisonner. -RAUQUEMENT, _néolog._: cri rauque. -RECOMBANT, _latin._: convive. -RECORDATION, _arch._: ressouvenir. -RÉDIMER, _latin._: racheter. -REMBUCHER, _terme cynégét._: S'emploie surtout sous la forme réfléchie - (se rembucher). Se dit des bêtes sauvages: rentrer dans le bois. -REPOSITORIUM, _antiq. lat._: sorte de dressoir. -RENARD, _vulg._: décharge d'estomac--vient de la locut. popul. écorcher - le renard, piquer un renard, vomir. -RENGRÉGER, _arch._: aggraver. -RÉSOLU, _latin._: paralysé, anéanti. -REVIVISCENT, _latin._: renaissant. -RÉVOQUER, _latin._: rappeler. -RIBAUD, _arch._: mauvais garçon, homme qui vit avec les gens sans aveu - et les prostituées. -RICHOMME, _arch._: richard. -RIGOLER (SE), _arch._: se donner du plaisir. -ROBE (BONNE), _locut. arch._: femme lascive. -ROGATION, _latin._: prière. -ROMANCINE, _arch._: réprimande. -ROUGE-BORD, _arch._: verre de vin plein jusqu'au bord. -HOULEUSE, _vulg._: fille qui racole sur la voie publique. -ROULURE, _arg._: prostituée. -RUBRIQUE, _arch._: ruse. -RUDANIER, _arch._: grossier. -RUE: nom de plusieurs plantes de la famille des rutacées. -RUPIN, _arg._: riche, considérable. - -SACRARIUM, _lat._: sacristie. -SANCTIMONIAL, _latin._: consacré. -SATYRICON, SATIRICON OU SATIRÆ, _hellén._: œuvres mêlées, mélanges - (satura). -SATYRION, SATUREUM: philtre, boisson aphrodisiaque. -SCARE, _hellén._: poisson des mers chaudes, dit perroquet de mer. -SCINTILLA, _lat._: Etincelle. -SCORPÈNE: poisson dont les piquants sont venimeux. -SCYPHUS, _hellén._: coupe à boire. -SEMPITERNEUX, _arch._: sempiternel. -SENESTRE, _arch._: gauche. -SERDEAU, _arch._: échanson, d'après Tailhade. -SERIPHIOS, _gr._: absinthe marine. -Σιβυλλα, τι θελεις, etc.--Sibylle, que veux-tu?--Je veux mourir. -SÉVIR, SEXVIR (VI. VIR. dans les inscriptions) _lat._: membre d'un - collège de six personnes; membre d'un collège de prêtres institué en - l'honneur d'Auguste. -SINGULTUEUX, _latin._: qui a le caractère du sanglot. -SOEF, _arch._: suave. -SOURICER, _arch._: prendre les souris, en parlant des chats; s'emparer - subrepticement de. -SPURCIDIQUE, _latin._: ordurier. -STATOR, _lat._: messager d'un magistrat -STOLA, _lat._: robe de la matrone romaine. -SUBHASTER, _arch._: vendre aux enchères. -SUBODORER, _arch._: éventer, flairer de loin. -SUDARIUM, _antiq. lat._: sorte, de mouchoir. -SUPPÉDITER, _latin._: fouler aux pieds au pr. et au fig. Tailhade lui - donne le sens d'élever, de soutenir. -SUPIN, _latin._: renversé. -SUSCITER, _latin._: mettre debout. - -TANTE, _arg._: jeune homme _accessible_. -τα παντα (_gr._: le tout), factotum. -TAVELÉ, _arch._: marqueté. -TEPIDARIUM, _antiq. lat._: étuve tempérée dans laquelle on séjournait - avant d'entrer dans le bain à haute température. -TESSERA, _lat._: dé à jouer. -TEST, _arch._: pot -TÊTE-BÊCHE, _arch._: en sens inverse, comme, par exemple, les deux - chiffres du nombre 69--et non _tête baissée_, comme l'a cru Tailhade - après Victor Hugo. -TEXTILE, _latin._: tissé. -THALAMUS, _antiq. gr._ et _lat._: chambre où se faisait le coucher de la - mariée, chambre nuptiale. -THALASSOCRATE, _hellén._: maître de la mer. -TIBICEN, _antig. lat._: flûtiste. -TOLLU, _arch._: partic. passé de tollir, enlever. -TOREUTIQUE, _hellén._: l'art de la ciselure. -TORUS, _antiq. lat._: matelas ou lit. -TOURDE, _arch._: grive. -TOURNER DE L'ŒIL, _locut. popul._: mourir. -TOURTRE, _arch._: tourterelle. -TRAIN DE GALETS, le traducteur veut dire _train de bateaux chargé de - galets_. -TRAMONTANE, _arch._: vent du nord, dans la Méditerranée. -TRÉPIDATION, _latin._: agitation. -TRÉPIDER, _latin._: s'agiter confusément. -TRICLINIARCHA, _antiq. lat._: correspondait à peu près à notre maître - d'hôtel. -TRIMALCHIO, on a supposé que ce nom était formé du gr. _tri_, et - _malchiao_, être _gourd_, être transi. Il signifierait ainsi - quelque chose comme _Triplegourde_ (cf. Trissotin). D'autres croient - ce nom d'origine sémitique. -TRINQUER, _vulg._: pâtir. -TRIPUDIER, _latin._: danser, trépigner, sauter. -TRISTIMONIE, _latin._: tristesse. -TRIVIER, _latin._: trivoie, patte-d'oie, endroit où aboutissent trois - chemins. -TRUPHER, _arch._: la forme correcte est trufer, se moquer, abuser de. -TRYPHŒNA (du _gr. tryphè_, voluptés, délices). Salace. -TUF: concrétion calcaire qui se trouve au-dessous de la terre franche. -TUMULTUER, _latin._: être bruyamment agité--«La mer tumultuait du bas - abîme», cette phrase est empruntée textuellement à Rabelais. -TURGIDE, _latin._: enflé. -TURPIDE, _latin._: honteux. -TUTELLE, _latin._: divinité protectrice, lare, patronne. -TYPE, _vulg._: homme, individu masculin. - -UNION, _latin._: perle unique, perle baroque. -URBS, _lat._: la Ville, c'est-à-dire Rome. -URCEOLUS, _antiq. lat._: cruche à eau. -UTRICULE, _latin._: petite outre. - -VACHE, _arg._: femme, en mauvaise part--Tailhade traduit «femmes soûles» - par «vaches imbriaques». -VADROUILLER, _vulg._: aller de taverne en taverne; traîner de nuit dans - tous les mauvais lieux. -VEDEAU, _arch._: veau. -VENDIQUER, _latin._: venger. -VÉNÉFICE, _latin._: breuvage magique, sortilège. -VENTROUILLAGE (se ventrouiller, _arch._: se vautrer), vautrement. -VÉNUSTÉ, _latin._: beauté. -VERBÉRANTE, _latin._: celle qui fouette. -VERBÈRER, _latin._: fouetter--ici, au figuré. -VÈRE, _arch._: voire! oui vraiment! -VÉRÉCONDIE, _latin._: modestie, modération. -VÉRÉCONDIEUX, _latin._: réservé, discret. -VERGONDER, _lat._: respecter.--Le traducteur donne à ce verbe le sens de - pécher. -VIN DE LA BOUCHE, _arch._: vin réservé au maître. -VINASSE, _vulg._: vin ordinaire. -VIRIDE, _latin._: verdoyant; _fig._: jeune. -VIS, _arch._: visage. -VOUIVRE, _arch._: guivre, dragon. -VULGIVAGUE, _latin._: vagabond, errant. -VULTUEUX, _latin._: tuméfié et enflammé--quant au visage. - - - - Justification du Tirage - - - _JUSTIFICATION DU TIRAGE_ - -La présente édition du Satyricon a été achevée d'imprimer le 31 janvier -1922: le texte par Henri Diéval, les illustrations par Louis Kaldor. -On en a tiré quinze exemplaires sur papier Japon des manufactures -impériales d'Insetsu-Kioku, chiffrés de 1 à 15, dont un (numéro 1) -contient un dessin original et tous les croquis de J. E. Laboureur; -et quatre sur Japon impérial (numéros 2 à 5) contiennent un dessin -original. On a tiré en outre deux cent dix exemplaires sur papier vélin -pur fil Lafuma chiffrés de 16 à 225. - - - - - -End of Project Gutenberg's Le Satyricon, by Petronius Arbiter (AKA Pétrone) - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SATYRICON *** - -***** This file should be named 53321-0.txt or 53321-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/3/3/2/53321/ - -Produced by Madeleine Fournier. Images provided by the Hathi Trust. - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/53321-0.zip b/old/53321-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index adf3569..0000000 --- a/old/53321-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/53321-h.zip b/old/53321-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index ba52285..0000000 --- a/old/53321-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/53321-h/53321-h.htm b/old/53321-h/53321-h.htm deleted file mode 100644 index 4a870fe..0000000 --- a/old/53321-h/53321-h.htm +++ /dev/null @@ -1,9642 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg eBook of Le Satyricon, by Pétrone. - </title> - <style type="text/css"> - -body { - margin-left: 10%; - margin-right: 10%; -} - - h1,h2,h3,h4,h5,h6 { - text-align: center; /* all headings centered */ - clear: both; -} - -p { - margin-top: .51em; - text-align: justify; - margin-bottom: .49em; -} - -.p2 {margin-top: 2em;} -.p4 {margin-top: 4em;} -.p6 {margin-top: 6em;} - -hr { - width: 33%; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 2em; - margin-left: auto; - margin-right: auto; - clear: both; -} - -hr.tb {width: 45%;} -hr.chap {width: 65%} -hr.full {width: 95%;} - -hr.r5 {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;} -hr.r35 {width: 35%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} -hr.r65 {width: 65%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;} - -ul.index { list-style-type: none; } -li.ifrst { margin-top: 1em; } -li.indx { margin-top: .5em; } -li.isub1 {text-indent: 1em;} -li.isub2 {text-indent: 2em;} -li.isub3 {text-indent: 3em;} - -table { - margin-left: auto; - margin-right: auto; -} - - .tdl {text-align: left;} - .tdr {text-align: right;} - .tdc {text-align: center;} - -.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ - visibility: hidden; - position: absolute; - left: 92%; - font-size: smaller; - font-style: normal; - font-weight: normal; - text-align: right; - color: #999999; -} /* page numbers */ - -.blockquote { - margin-left: 5%; - margin-right: 10%; -} - -.box { - text-align: center; - padding-left: 2.5em; - padding-right: 2.5em; - border: solid 2px; -} - -.center {text-align: center;} - -.right {text-align: right;} - -.smcap { - font-variant: small-caps; -} - -.u {text-decoration: underline;} - -.gesperrt -{ - letter-spacing: 0.2em; - margin-right: -0.2em; -} - -em.gesperrt -{ - font-style: normal; -} - -.caption { - font-style: italic; - text-align: center;} - -/* Images */ -.figcenter { - margin: auto; - text-align: center; -} - -.figcenterl { - margin: auto; - text-align: center; - width: 600px; -} - -.figcenterp { - margin: auto; - text-align: center; - width: 450px; -} - -/* Footnotes */ -.footnotes {border: dashed 1px;} - -.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} - -.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} - -.fnanchor { - vertical-align: super; - font-size: .8em; - font-style: normal; - font-weight: normal; - text-decoration: - none; -} - -/* Poetry */ -.poem { - margin-left:10%; - margin-right:10%; - text-align: left; -} - -.poem br { -/* display: none; */ -} - -.poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} - -/* Transcriber's notes */ -.transnote {background-color: #E6E6FA; - color: black; - font-size:smaller; - padding:0.5em; - margin-bottom:5em; - font-family:sans-serif, serif; } - -/* My personalization */ - -.title { - font-size: 180%; - font-weight: bold; - text-align: center; - letter-spacing: 0.75em; - line-height: 2em; -} - -.author { - font-weight: bold; - font-size: 130%; - font-style: italic; - text-align: center; - margin-top: 0.75em; -} - -.editor { - font-weight: bold; - font-size: 85%; - text-align: center; - margin-top: 2em; - line-height: 180%; -} - -.edition { - text-align: center; - font-weight: bold; - font-size: 110%; - line-height: 1.5em; -} - -.signature { - text-align: right; - margin-right: 4em; -} - -.place { - text-align: left; - margin-left: 2em; -} - -.quotr { - text-align: right; - margin-right: 2em; -} - -.cover { - margin: auto; - text-align: center; - border-style: ridge; - border-width: 6px; - width: 450px; -} - -.date { - margin-top: 1em; - margin-bottom: 3em; - text-align: right; - margin-right: 2em; -} - -.letter .dest { - margin-left: 2em; -} - - .poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} - -.ix0 { - display: block; margin-left: 0em; padding-left: 2em; text-indent: -2em;} - - -/* end of index */ - - </style> - </head> - -<body> - - -<pre> - -Project Gutenberg's Le Satyricon, by Petronius Arbiter (AKA Pétrone) - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Le Satyricon - -Author: Petronius Arbiter (AKA Pétrone) - -Illustrator: Jean-Emile Laboureur - -Translator: Laurent Tailhade - -Release Date: October 19, 2016 [EBook #53321] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SATYRICON *** - - - - -Produced by Madeleine Fournier. Images provided by the Hathi Trust. - - - - - -</pre> - -<div class="cover"> -<img src="images/cover.jpg" alt="" /> -</div> - -<hr class="full" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span></p> - -<h1>Le Satyricon</h1> - -<hr class="r35" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span></p> - - -<p class="title"><span style="font-size: smaller;">LE</span><br /> - -SATYRICON</p> - -<p class="author">DE PÉTRONE,</p> - -<p class="edition">Traduit par <span class="smcap">Laurent Tailhade</span><br /> - -<i>NOUVELLE ÉDITION</i><br /> - -Revue, corrigée, augmentée, et<br /> - -<i>ILLUSTRÉE</i><br /> - -de six gravures en couleurs<br /> - -par J. E. Laboureur.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 150px;"> -<img src="images/ill01.jpg" width="150" height="178" alt="" /> -</div> - -<p class="editor"><span style="letter-spacing: 0.5em;">A PARIS,</span><br /> - -<span style="letter-spacing: 0.2em;"><i>ÉDITIONS DE LA SIRÈNE</i></span><br /><br /> - -Bd. Malesherbes, 29<br /> - -M. DCCCC. XXII.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span></p> - - -<h2>AVIS PRÉMONITOIRE</h2> - -<p class="right">Auctor purissimæ impuritatis.</p> -<p class="right"><span class="smcap">Juste Lipse.</span></p> - -<p class="p2"><i>En conformité avec l'usage suivi par les -traducteurs de Pétrone depuis 1692, on -a cru opportun de consigner ici, aux -places ordinaires, les apocryphes de Nodot, -prédécesseur ingénieux mais balourd de FitzGérald</i> -(Kheyyam), <i>de Mérimée</i> (La Guzla), -<i>de Mac-Pherson et de l'</i>Ossian <i>qu'admira Bonaparte -avec stupidité.</i></p> - -<p><i>Le faussaire de Belgrade, riz-pain-sel, doublé -de latiniste—comme un Paul-Louis -Courier dépourvu de style et d'agrément—par -des sutures adroites encore que d'un romanesque -très inepte, a soudé les pages authentiques -et fait plus attrayant leur débit. Ces -imaginations, qui ne parvinrent à duper aucun -des contemporains de Nodot (lors les académiciens -de Nîmes) apparaissent comme un -Evangile cinquième à l'auteur de</i> Quo Vadis? -<i>abruti déjà de façon louable par les quatre -précédents.</i></p> - -<p><i>Elles aideront les quelques gens du monde -qui lisent couramment les caractères d'imprimerie</i> -<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span><i>à supporter la découverte de Rome au</i> -<span class="smcap">ii</span><sup>e</sup> <i>siècle, et la lecture de l'</i>Histoire Auguste -mêmement.</p> - -<p><i>Afin d'éclairer la religion des personnes -méticuleuses, on a pris soin de typographier -entre crochets la version du pseudo</i>-Satyricon.</p> - -<p><i>Ces concessions faites à l'inintelligence de la -critique et du lecteur, il a paru oiseux d'intimer -aux personnes bénévolentes, la déglutition -du</i> Carmen de bello civili. <i>Même il -eût été probe d'effacer tous les vers du</i> Satyricon -<i>qui ne tiennent au récit, ni par un mot, -ni par une indication de mœurs, ni par un coin -de paysage. Ces froides rhapsodies n'ont de -commun, avec les randonnées d'Encolpis et de -Tryphœna, que leur interpolation par un -scholiaste bête dans un récit fort animé dont -elles entravent la piaffe maladroitement. Les -poèmes attribués à Pétrone, depuis Saint-Evremond, -Nodot, Boispréaux, Durand de Moulins -jusqu'à Héguin de Guerle et Baillard, les -moins pompiers d'entre eux, furent en possession -d'exciter les Muses de collège, d'impartir -aux grimauds en veine luxurieuse, un thème à -paraphrases. Que ne trouve-t-on pas là dedans? -Les «fureurs de Neptune», «les caresses de -Zéphire», et même les «ruisseaux de larmes» -conservés depuis l'abbé Delille y croupissent -marécageusement à l'abri du grand air.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span><i>Les auteurs de ces choses, imbus de périphrases, -de «bonnes expressions», guindés -et pommadés ne semblent pas avoir eu d'autre -but que d'abêtir un conteur d'esprit et de -fournir une version pudique d'un texte qui -l'est si peu. Les fripiers, les garçons d'étuves, -les cinèdes, les cambrioleurs parlent chez ces -vedeaux, la même langue, incolore et décente. -On dirait qu'ils ont lavé leurs estomacs d'ivrognes -dans le thé suisse de Nisard et fait leurs -ongles dans le tub académique de M. Paul -Deschanel. C'est à vomir. La palme de la rougeur -pudique revient néanmoins à Desjardins-Boispréaux. -Après avoir placé que de tutus et -de feuilles de vigne! excusé l'</i>Arbiter <i>et garanti -ses intentions, il finit par cette phrase -qui vaut qu'on la propage, bonbon où le sucre -du</i> <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> <i>siècle se mêle encore au plâtre un -peu moisi: «Poète, orateur, historien, Pétrone -atteint le sublime dans tous les genres; -mais les objets qu'il égayé de son pinceau blessent -la pureté de nos mœurs</i>(?). <i>La lumière -qui nous luit jette sur ces matières toute l'horreur -qu'elles méritent</i> et la nature arme contre -elles la plus belle moitié du monde.»</p> - -<p><i>On ne prétend pas fournir ici un doublet à -ces pédantesques drôleries. Encore que Pétrone -soit réfractaire à la traduction, il a paru élégant -de donner un calque fidèle, de respecter</i> -<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span><i>le décor des vieux maîtres dont les contes milésiens -nous furent transmis sous ce nom, et pour -la première fois, aux lecteurs français la crudité -de leurs discours.</i></p> - -<p><i>Quand Pétrone fait parler des drôles venus -de la plus sordide populace, du maquerellage -et du stellionnat à la richesse en même temps -qu'aux «bons principes»; quand il met en -scène des mignons opulents, retraités et pieux; -quand il note les épanchements d'un prêteur -à la petite semaine tombé</i> (<i>déjà!</i>) <i>dans la dévotion -et le patriotisme, tenant par avance les -discours du Père Lemmius, on a cru expédient -de faire à l'argot moderne les plus larges -emprunts, qui, seul, renferme des équivalents -topiques aux entretiens de ces voyous. On -n'a pas tenté non plus d'adoucir, de moderniser, -les passages scabreux ni de mettre un vertugadin -aux priapées. La sérénité dans l'impudeur -est un caractère de l'art antique; elle -brille chez Pétrone comme dans les figurines -obscènes, les bronzes, les fresques, les</i> drilopotæ, -<i>les Hermès phallophores du musée de -Pompéi. La moderne hypocrisie est greffée en -plein bois sur la honte chrétienne. Elle fut -inconnue aux races calmes et libres qui dressaient -aux carrefours de leurs chemins les bornes -que vous savez contrepointées de l'inscription:</i> -Hic habitat felicitas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span><i>L'élégance de Pétrone différait sans doute -des belles manières, telles que peuvent les -entendre MM. Paul Bourget, Arthur Meyer -et les calicots de chez Labbey. Mais un écrivain -qui se respecte n'a point à considérer -l'opinion de ces marchands.</i></p> - -<p><i>Ainsi, dans la mesure du possible, tenant -compte du déchet inhérent aux traductions -même les plus loyales, sans intervenir dans les -débats d'épigraphie ou de sémantique, ne prétendant -faire œuvre d'érudition ni montrer au -public autre chose qu'un roman, on a tenté -d'enrichir</i>—positis ponendis—<i>la langue -d'Amyot, de Lamennais et de Leconte de -Liste par l'acquêt d'un ancien et autrement -jeune que la plupart des conteurs modernes, -de mettre ainsi à la main d'un plus grand nombre -de lecteurs, les seuls contes réalistes qui -viennent de l'antiquité. On se flatte, non -d'avoir pleinement réussi, de telles ambitions -appartiennent exclusivement aux cacographes -avérés</i> (beati lourdes quoniam ipsi trebuchaverunt), -<i>mais de remblayer une voie, où d'autres, -plus heureux et plus doctes, auront l'honneur -de triompher.</i></p> - -<p><i>Car il est à désirer que cet exemple trouve -des imitateurs. La France en est encore aux -traductions par à peu près, aux «belles infidèles» -de Perrot d'Ablancourt ou de l'abbé</i> -<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span><i>de Marolles, aux Juvénal pour dames, aux -Suétone châtrés, aux Martial vérécondieux.</i></p> - -<p><i>Ici, du moins, on ose le croire, de tels -reproches ne se peuvent encourir. L'impudicité -romaine diffère grandement des pattes -d'araignée de Mme Rachilde: c'est l'impudicité -romaine que l'on trouvera dans le présent -écrit.</i></p> - -<p><i>Voici, libre de tous voiles et purifiée du -badigeon académique, la ménippée ardente, la -rhopographie ingénieuse de Titus Petronius -Arbiter. Priapus et Cotytto s'y délectent de -leur vigueur nue. Un remugle de parfumerie -et de cuisine, de sueur humaine et de benjoin, -une odeur âcre de fards et de sexes en rut flottent -sur ces pages lubriques ou charmantes. On -a fait en sorte de conserver, comme disait -Chamfort, le scandale du texte dans toute sa -pureté. Mais on n'a pas cru devoir la même -déférence aux interpolations de Nodot. On a -traduit fort mollement quelques-uns de ses -passages, entre autres l'absurde chapitre</i> -<span class="smcap">cxxxviii</span>, <i>la ridicule histoire des amours de -Chrysis avec Encolpis-Polyænos, que rien ne -fait prévoir et que rien ne justifie. Nodot est -d'ailleurs si mauvais écrivain qu'il traduit -incorrectement jusqu'à son propre texte.</i></p> - -<p><i>Certains noms de mets, d'ustensiles ou de -vêtements, ne se peuvent transcrire que par des</i> -<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span><i>synonymes tout à fait ridicules. Rien de plus -grotesque par exemple, que de remplacer</i> -endromis <i>par «robe de chambre» ou</i> scribilita -<i>par «tarte au fromage», d'imposer à la -monnaie antique les appellations du numéraire -d'à présent. Le</i> corymbion <i>n'est pas une perruque -au sens de Lenthéric. Usité d'ailleurs en -botanique (plantes corymbiflores, etc.) rien ne -s'oppose à l'acquisition du terme par la langue -usuelle.</i></p> - -<p><i>On emprunta au</i> Dictionnaire des antiquités -romaines et grecques <i>d'Anthony Rich, -trad. Chéruel</i> (<i>Didot</i>, 1883), <i>l'explication de -ces vocables. Un second volume de</i> paralipomènes, -<i>outre des commentaires et des lignes -sur Pétrone insérées dans la</i> Petite République -<i>au mois d'août</i> 1900, <i>contiendra la</i> Vie -d'Héliogabalus, <i>par Ælius Lampridius, mémorialiste -de l'école niaise.</i></p> - -<p><i>Il peut sembler en effet intéressant d'opposer -au Satyricon et de dater le geste d'un fol -qui, investi d'absolu, à cent quarante ans d'intervalle, -réalisa sur le trône des Césars, une -mascarade sexuelle imagée par des artistes -luxurieux. C'est une manière de snobisme qui -n'est pas à la portée du ménage Dieulafoy.</i></p> - -<p class="signature">L. T.</p> - -<p class="place"><i>Prison de la Santé, le 25 avril</i> 1902.</p> - - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span></p> - -<h2>Le Satyricon</h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span></p> - -<hr class="r5" /> - -<div class="figcenter" style="width: 450px;"> -<img src="images/ill02.jpg" width="450" height="646" alt="" /> -<div class="caption">De sorte qu'après avoir donné à Giton mon portemanteau, -nous sortîmes de la ville, en marche vers un castelet de Lycurgue.</div> -</div> - -<p class="center">Satyricon, page <a href="#Page_29">29</a>.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span></p> - - -<p class="center"><b>ICI</b></p> -<p class="center"><b>COMMENCE</b></p> -<p class="center"><span style="font-size: x-large;"><b>LE SATYRICON</b></span></p> -<p class="center"><b>DE PÉTRONE</b></p> - - -<p class="p2">Voici longtemps que je promets de vous -narrer mes aventures, si bien que j'ai -résolu de donner suite, aujourd'hui -même, à cet engagement: car, moins pour -éclaircir de doctes problèmes que pour animer -des propos hilares et des colloques grivois, -s'est opportunément congrégée notre assemblée.</p> - -<p>[Avec infiniment d'esprit, Fabricius Vejento -a disserté devant vous sur les mystifications religieuses. -Il a démasqué la supercherie et les -menteuses vaticinations de la prêtraille, son -audace à publier des mystères dont elle n'entend -pas le premier mot.</p> - -<p>Mais] n'est-ce pas un charlatanisme aussi -furieux de quoi les dédamateurs sont férus et -possédés? Ils braillent:—Ces navrures, -<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span>pour la publique liberté, je les endurai! cet -œil, j'en ai pour vous fait le sacrifice; donnez-moi, -donnez un guide qui me guide vers mes -enfants, car mes genoux mutilés ne me soutiennent -plus!» Ces choses même seraient -tolérables si elles ouvraient aux débutants un -chemin vers l'éloquence. Mais aujourd'hui, à -la bouffissure du discours, au fracas très vain -des maximes ils gagnent uniquement ceci que, -rendus au Forum, ils se croient dépaysés dans -une autre planète. Et c'est pourquoi j'estime -que les adolescents, à l'école, deviennent des -sots fieffés qui de nos usages ne voient et n'entendent -rien, mais qu'on berne, tout le temps, -de pirates debout sur le rivage, préparant des -fers, et de monarques promulguant un édit -qui enjoint aux fils de trancher la tête paternelle, -et d'oracles vouant à la mort, en temps -d'épidémie, trois pucelles ou même davantage -et d'une rhétorique melliflue où tout—actes -et paroles—est meringué, pour ainsi dire, de -sésame et de pavot.</p> - -<p>Ceux qui sont nourris là-dedans ne peuvent -pas avoir le sens commun, plus que -fleurer bon cil qui s'héberge en la cuisine. -Avec votre congé, maîtres ès sciences oratoires, -souffrez que l'on vous die que c'est vous les -premiers qui perdez la faconde. En suscitant -une fallacieuse harmonie, et les pointes dérisoires, -<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span>vous avez énervé le corps du discours -et préparé sa chute. Les éphèbes n'étaient -pas encore entraînés à ces déclamations quand -Sophocle et Euripide inventèrent les mots -qui portent leur génie aux siècles à venir. Un -pion ténébreux n'avait pas encore hébété les -esprits, lorsque Pindare et les neuf Lyriques, -sur les rhythmes d'Homère, prirent l'audace -magnanime de chanter. Et, sans invoquer le -témoignage des poètes, je ne vois pas, certes, -que Platon ni Démosthène aient jamais exercé -l'office de rhéteurs. Le grand et, si j'ose -parler ainsi, le virginal Bien-Dire n'est point -maquillé ou redondant, mais, par sa beauté -propre, surgit. Naguère, cette énorme, cette -venteuse loquacité, de l'Asie immigra dans -Athènes: sur les esprits des jeunes hommes -guindés vers le sublime, comme d'un astre -pestilentiel tomba son haleine. Corrompue -en son principe, l'éloquence dépérit et, bientôt, -resta muette. Qui, depuis lors, approcha la -perfection de Thucydide, la renommée d'Hypéride? -Pas même un vers qui brille d'une -heureuse couleur; mais tous, comme soufflés -d'un oing pernicieux, ne peuvent, sous leur -perruque blanche, atteindre la vieillesse. La -peinture n'a pas une fin plus brillante, depuis -que l'audace égyptiaque s'avisa d'en abréger -la technique et d'en vulgariser les procédés.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span>[Je déclamais un jour à peu près de la -sorte, quand Agamemnon s'approcha de nous, -scrutant la foule d'un œil curieux et cherchant -quel était l'orateur si diligemment écouté.]</p> - -<p>Ne souffrit pas Agamemnon que je pérorasse -longuement sous le portique, au -temps où lui-même avait sué en vain dans sa -chaire:—Mignon, dit-il, puisque tu dégoises -d'un air qui ne sent pas le commun et, chose -combien rare, puisque tu prises le bon sens, je -ne t'abuserai pas touchant les secrets de mon -art. La faute, dans ces exercices, n'incombe -pas aux précepteurs qui, vivant au milieu -d'archifous, sont tenus d'extravaguer. Car s'ils -ne débitent point les fariboles qui plaisent aux -élèves, ils restent—comme dit Cicéron—abandonnés -dans leur classe déserte. Pareil à -ces malins parasites qui, voulant capter le dîner -du riche, inventent d'agréables propos (car, -pour atteindre le but de leurs désirs, faut -piper les oreilles), tel apparaît le maître d'éloquence. -Il ressemble encore au pêcheur qui, -s'il n'amorce point des lignes avec l'appât que -le poisson préfère, se morfond en vain sur son -rocher.</p> - -<p>Que dirai-je? Les parents seuls méritent -vos objurgations, qui ne veulent pas -instruire leurs héritiers dans les bonnes disciplines. -Ils sacrifient tout, et même l'avenir, au -<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span>besoin d'arriver. Par ambition, ils poussent au -barreau des blancs-becs frais émoulus de leur -école. Sachant quelle maturité demande -l'Eloquence, ils y consacrent des gamins qui, -pour la plupart, ont encore le lait au bout du -nez. Que si les familles voulaient endurer la -gradation des cours et que les jeunes hommes -studieux, exercés par une lecture choisie, conformassent -leur éducation à de nobles préceptes, -de façon à châtier le style avec énergie, -à suivre longuement les orateurs qu'ils prennent -pour modèles, ces parfaits élèves auraient -bientôt fait de mépriser tout ce qui, de nos -jours, séduit l'enfance. Leurs plaidoyers, d'une -allure élevée, acquerraient sur-le-champ et -poids et majesté. A présent, les écoliers baguenaudent -en classe. Les juveigneurs prêtent -à rire sitôt qu'ils se montrent au Forum. Chose -turpide: ce qu'ils ont appris autrefois de travers, -ils n'en veulent pas confesser le vice dans -leur âge mûr. Cependant, pour que vous -n'alliez pas croire que j'improuve absolument -les impromptus dont Lucilius nous donna le -modèle, je vous dirai en vers mon sentiment -là-dessus:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>D'un art sévère, si tu veux goûter les fruits,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Applique ton âme aux grandes choses.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Qu'à la manière antique,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Tes mœurs reluisent d'une exacte frugalité.</i><br /></span> -<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span><i>Ne prends souci de capter, dans leur maison, le regard hautain des rois</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ni, parasite, le dîner des puissants.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Fuis les biberons et n'étouffe pas dans les pots</i><br /></span> -<span class="i0"><i>La chaleur de ton génie; que, laudicène, on ne te voie pas,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Couronné, t'asseoir au théâtre ni prendre plaisir aux histrions.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Mais que t'agrée soit la citadelle de Tritonis Armigèra,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Soit le terroir habité par un colon de Lacédémone,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ou bien Néapolis, demeure des Sirènes.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Consacre à la Muse tes virides années</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et t'abreuve d'un cœur joyeux aux sources mœoniennes;</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Bientôt, absorbé par la troupe socratique, libre et changeant de rênes,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Du grand Démosthene tu feras sonner les armes.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ici pourtant jaillira la puissance romaine, et, sous peu, du grec</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Exonéré, ton esprit donnera sa vertu personnelle.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Entre temps, tu liras les pages des auteurs renommés au Forum:</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et l'assemblée retentira de tes discours agiles.</i><br /></span> -<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span><i>Tu goûteras les prises d'armes, en sonorités belliqueuses mémorées,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et, dominant sur ces choses, la grandiose parole de l'indompté Cicéron.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Pare ton intellect de fiers ornements et, comme d'un large fleuve</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ruisselant, tu feras jaillir de ton sein le verbe des Piérides.</i><br /></span> -</div></div> - -<p>J'écoutais bouche béante et ne m'aperçus -pas qu'Ascyltos avait fui. Pendant -que je m'enfonçais dans la chaleur de cette -longue diatribe, une troupe d'écoliers envahit -le portique. Ils venaient manifestement d'ouïr -une harangue improvisée par je ne sais quel -rhéteur, en réponse au cours d'Agamemnon. -Pendant que ces marmousets bafouent, qui le -fond même, qui l'ordonnance et l'écriture du -discours, je m'évade opportunément. Et de -courir en quête d'Ascyltos. Mais j'ignorais -mon chemin, l'adresse de notre garni. C'est -pourquoi je marchais sans profit, revenant sans -cesse à mon point de départ, jusques au temps -que, brisé par la course et déjà trempé de -sueur, l'idée me vint d'aborder une vieille sempiterneuse -qui criait, par les rues, des herbes -potagères.</p> - -<p>Maman, saurais-tu par hasard où je -demeure?» fut ma première question. -Délectée par cette plaisanterie idiote:—Possible -<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span>que je le sache,» répond-elle. Et -voici qu'elle marche devant moi. Je la croyais -devineresse. Mais bientôt, débouchant dans -un lieu plus secret, la matrone obséquieuse soulève -une portière:—C'est ici, dit-elle, que je -pense que tu habites.» Je me défendis de connaître -ce logis. En même temps, j'aperçois, -parmi les écriteaux et les mérétrices à poil, -des promeneurs furtifs. Bien tard, que dis-je? -trop tard, je compris qu'on m'avait -égaré dans un lieu d'honneur. Exécrant les -embûches de la vieille ogresse, je couvris ma -tête et m'empressai de fuir à travers le lupanar, -vers une autre sortie. J'en touchais le -seuil, lorsque je m'aplatis contre Ascyltos, -crevé de fatigue et plus défaillant que moi. -Vous auriez imaginé que la même procureuse -nous avait affrontés en ce clapier. C'est pourquoi, -riant un peu, je lui fis ma révérence:—Et -que fais-tu, lui dis-je, en ce taudis compromettant?»</p> - -<p>A pleines mains, il bouchonna la sueur qui -l'inondait.—Si tu savais ce qui m'est -arrivé, gémit-il.—Quoi de neuf? répliquai-je.» -Mais lui, presque mourant:—Comme -j'errais par la ville entière, sans retrouver -la place où j'avais laissé notre auberge, -m'accoste un père de famille qui s'offre à -me conduire, le plus honnêtement du monde. -<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span>Ensuite, par des venelles très obscures, il m'emmène -jusqu'ici et, m'offrant de l'argent, il -se met à requérir de moi le don de courtoisie. -Déjà la matrulle avait touché un as -pour prix du cabinet. Déjà il passait la main -dans mes chausses et, n'était ma vigueur plus -grande que la sienne, j'eusse trinqué sans -phrases.»</p> - -<p>[Tandis qu'Ascyltos me narre son malencontre, -le père de famille lui-même, accompagné -d'une gaupe assez ragoûtante, survient et, -faisant les yeux doux, invite Ascyltos à le suivre -dans la maison, l'assurant qu'il n'a rien à -craindre. Puisqu'il se refuse à être le patient, -que, du moins, il consente à besogner en qualité -d'agent. D'autre part, la catau s'évertue à -m'aguicher et me prie de la suivre. Alors, -nous emboîtons le pas. Menés à travers les -affiches putanières, nous apercevons toute -sorte de gens, mâles et femelles, en train de -beluter dans les chambres d'amour], avec tant -de violence qu'on les aurait crus empoisonnés -de satyrion.</p> - -<p>[Dès qu'ils nous aperçoivent, ils s'efforcent -de nous exciter par leur entrain, par leurs gestes -de cinèdes. Soudain, retroussé jusqu'à la -ceinture, un furieux investit Ascyltos et, le -culbutant sur un grabat, s'efforce de l'engeigner. -Je bondis au secours du malheureux, et], -<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span>joignant nos forces, nous incaguons le malotru.</p> - -<p>Ascyltos gagne au pied, s'enfuit dare-dare, -me laissant en proie aux libidineuses complexions -des forcenés: mais plus qu'eux riche -en force et en valeur, je sors intact de ce nouvel -assaut.</p> - -<p>Ayant parcouru toute la ville ou peu -s'en faut], comme à travers un brouillard -caligineux, sur le trottoir d'une place, je -reconnus Giton, debout [au seuil de notre hôtellerie], -Je m'empressai d'entrer.—Frère, -lui demandais-je, que nous as-tu cuisiné pour -souper?» Mais le gosse, effondré sur le lit, -cherche en vain à retenir des larmes et se met -à pleurer abondamment. Perturbé moi-même -par l'émotion du petit frère, je m'enquiers de -ce qui lui est arrivé. Mais lui, tardivement et -comme à regret, après que j'eus mêlé aux -prières les éclats de fureur:—Ton ami, -exclama-t-il, ton copain, Ascyltos, a devancé ta -venue. Ici, me trouvant tout seul, le monstre a -voulu entreprendre sur ma pudeur. Comme -je criais de mon mieux, il a dégainé et: «Si -tu es Lucrèce, m'a-t-il dit, tu as trouvé un -Tarquin». Entendant cela, je poussai mes griffes -vers les yeux d'Ascyltos: «Que réponds-tu -à cela, catin! catin soumise et plus banale -qu'une paillasse de rouleuse, toi dont le souffle -même est ignominieux?» Feignant une horreur -<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span>mensongère, Ascyltos lève à son tour la -main sur moi et clabaude sur un ton encore -plus élevé: «As-tu fini, gladiateur obscène, -[assassin de ton hôte], rebut de l'amphithéâtre! -Ferme ça, voleur de nuit, qui, même -lorsque tu godillais drûment, n'a jamais -accolé une femme propre! Tu sais bien que je -t'ai servi de frère dans un quinconce, comme à -présent le môme dans ce cabaret.» Mais, -répliquai-je, pourquoi t'esbigner pendant mon -entretien avec le pédant?</p> - -<p>Triple idiot! que voulais-tu que je fisse -là? Je crevais de faim. Devais-je écouter -des sentences, comme qui dirait un fracas de -vitres brisées, ou bien l'<i>Oracle des Songes?</i> Tu -es cent fois plus cochon que moi, Herculès à -moi! toi qui, pour souper en ville, flagornes un -magister.» Et voilà que nous tournons en -risée cette discussion très honteuse, parlant -avec sang-froid de choses et d'autres. Mais -bientôt sa perfidie me revint en mémoire:—Ascyltos, -dis-je, nos humeurs ne peuvent s'accorder; -le mieux est de partager les hardes -que nous avons en commun, puis de combattre -par des gains séparés notre mutuelle pauvreté. -Tu n'es pas sans lettres, ni moi-même; cependant, -pour ne pas marcher sur tes brisées, je -choisirai une autre sorte d'industrie, faute de -quoi, mille occasions nous feraient, à chaque -<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span>instant, harpailler. Nous serions, avant -peu, montrés au doigt.» Ascyltos acquiesça:—Mais, -dit-il, aujourd'hui, en qualité de -beaux esprits, nous sommes conviés à un banquet. -Ne perdons pas cette agréable nuit; Toutefois, -demain, puisque cela te plaît, je me -pourvoirai d'un gîte et d'un amant.—Il est -oiseux, répliquai-je, de différer ce qui nous -agrée aujourd'hui.» Le désir seul me faisait -ainsi brusquer les choses. Depuis longtemps je -brûlais d'espacer un fâcheux et de reprendre -avec mon cher Giton nos amusements d'autrefois.</p> - -<p>[Ascyltos digéra peu cette avanie. Sans répliquer, -il sortit brusquement. J'augurai mal -de ce départ soudain: car je connaissais la -fougue de son caractère et le dévergondage de -ses appétits. Je le suivis pour observer ses démarches, -pour faire obstacle à ses projets; -mais il se déroba tout de suite à mes regards, -et vainement je le cherchai].</p> - -<p>Après avoir fait la guerre à l'œil dans -tous les recoins de la ville, je regagnai -mon galetas. Giton me baisa de tout son -cœur. Moi, liant le cher enfant dans une -étreinte robuste, je goûtai de mes vœux la -jouissance plénière, et mes transports furent -dignes d'envie.</p> - -<p>Nos délices n'étaient pas encore épuisées -<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span>que, revenu à pas de loup et brisant avec fureur -la porte, Ascyltos me trouva folâtrant -avec mon frère. De rires, de bravos il emplit -notre cambuse et, soulevant le balandras où -nous étions tapis:—Que faisais-tu là, dit-il, -citoyen très pudibond? Quoi! vous voilà tous -deux sous la même couverture!»</p> - -<p>Puis, non content de cette gabegie, il prend -la courroie de sa besace et se met en devoir -de m'étriller abondamment. Il ajoute à ses -coups des propos dérisoires:—Que cela -t'instruise à ne plus désormais, frère, trancher -quoi que ce soit avec ton frère!»</p> - -<p>L'imprévu du choc me stupéfia. J'avalai -sans broncher sarcasmes et plamussades. Je -tournai la chose en bouffonnerie. C'était prudent, -car sans cela j'eusse dû en venir aux -mains avec mon rival. Ma fausse hilarité -apaisa ses esprits:—Encolpis, me dit-il en -souriant, toi, dans la débauche enseveli, tu -perds de vue notre disette de pécune. Ce qui -nous reste est si peu que rien. Pendant les beaux -jours, la ville est d'une effroyable stérilité. La -campagne nous sera plus fructueuse. Allons -voir nos amis.»</p> - -<p>La nécessité me fit donner la main à ce -conseil et suspendre mon ressentiment. De sorte -qu'après avoir donné à Giton mon portemanteau, -nous sortîmes de la ville, en marche vers -<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span>un castelet de Lycurgue, chevalier romain. -Comme il avait été jadis le frère d'Ascyltos, il -nous fit un bon accueil. Son entourage en accrut -fort les agréments. D'abord, Tryphœna, -miracle de beauté, commère d'un certain Lycas, -patron de navire qui possédait quelques -domaines aux alentours et proche de la mer. -On ne peut exprimer les contentements que -nous goûtâmes en ce lieu, qui est un des plus -beaux qui se puissent rêver, encore que Lycurgue -nous y fit assez petite chère. Faites état -que Vénus, incontinent, prit soin de nous apparier. -La belle Tryphœna mérita mes suffrages -et, favorable, elle accueillit mes vœux. -Mais à peine avais-je poussé ma pointe, que -Lycas, indigné de se voir dérober son joujou, -me somma de la remplacer auprès de lui. -C'était un vieux collage. Rondement, il m'offrit -de composer au moyen de cet échange. -Ivre de luxure, il me persécutait de ses désirs, -mais j'avais, alors, Tryphœna dans le sang et -je fermai l'oreille aux invites de Lycas. Mes -refus exaltèrent son béguin jusqu'à la passion. -Il me suivait de tous côtés. Il entra, une nuit, -dans ma chambrette. Voyant que la persuasion -ne servait de rien, il voulut tâter du viol, mais -je beuglai de telle sorte que toute la valetaille -fut sur pied et que, Lycurgue aidant, je sortis -indemne de ce terrible assaut.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span>Enfin, Lycas, ne trouvant pas la maison où -nous étions commode à ses desseins, me pria -d'accepter son hospitalité. Je déclinai l'invitation. -Il me fit presser de nouveau par Tryphœna. -Elle s'entremit d'autant plus volontiers -pour m'induire à céder au caprice de Lycas -qu'elle se flattait d'en obtenir un surcroît -de liberté. Je suivis donc l'Amour. Cependant -Lycurgue ayant repris avec Ascyltos le commerce -de jadis, n'entendait pas quitter son bel -ami. De sorte que nous convînmes qu'il resterait -près de Lycurgue, tandis que j'irais chez -Lycas avec Giton.</p> - -<p>Nous décrétâmes, en outre, que chacun -de nous serait tenu de rapporter à la masse, et -pour la commune subsistance, les aubaines que -l'occasion nous fournirait.</p> - -<p>La joie de Lycas fut inimaginable en apprenant -ma résolution. Le voilà qui se met en -quatre pour avancer le départ. Enfin, nous -prîmes congé de nos amis et parvînmes, le soir -même, à notre demeure nouvelle.</p> - -<p>Pertinemment, Lycas avait pris ses mesures. -Pendant la route, il se fit mon voisin, -tandis que Tryphœna s'asseyait près de Giton. -L'homme avait ainsi disposé les choses, connaissant -bien les complexions de sa maîtresse, -qu'elle se plaisait au changement, et qu'elle ne -manquerait pas de convoiter le cher mignon. -<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span>Ce qui ne tarda guère d'advenir. La belle -ardait pour le gamin, s'affichait de bonne -grâce. Lycas, avec grand soin, m'indiquait -leur manège. Cette conjoncture le poussa quelque -peu dans mon esprit, de quoi il fut charmé. -Car il se flattait que l'inconstance de ma -sœur me la rendrait méprisable et que, n'étant -plus sous l'empire de la dame, je l'écouterais, -lui, plus favorablement.</p> - -<p>Les choses furent ainsi pendant les premiers -jours de notre visite chez Lycas. Tryphœna -se consumait pour Giton, qui la servait -de grand cœur: l'un et l'autre me chagrinaient -fort. Cependant, Lycas dans son zèle à me -plaire, inventait, chaque jour, de nouveaux -passe-temps. Doris, sa jolie épouse, les embellissait -de sa présence et de tels agréments que -j'eus bientôt oublié Tryphœna. Je confiai aux -truchements ordinaires, soupirs et regards -noyés, le soin d'expliquer à Doris ma naissante -amour. Languissants, mes regards lui -firent d'enthousiastes aveux, et dans les siens -brillait une flamme pareille. Cette éloquence -muette nous découvrit tout d'abord, avant -même que d'avoir échangé une parole, ce que -nous ressentions avec tant de ferveur.</p> - -<p>La jalousie de Lycas, à propos de quoi -j'étais édifié, m'obligeait à garder le silence. -De son côté, Doris ne se pouvait méprendre -<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span>aux soins dont m'accablait son homme. Dès -que nous pûmes causer librement, elle s'en -ouvrit à moi. Je confessai la chose, en lui faisant -valoir ma résistance acharnée aux entreprises -de Lycas. Mais elle me représenta, la -bonne robe! qu'il fallait user de politique. -Guidé par son adresse, je ne trouvai pas de -meilleur expédient pour jouir de l'une que de -m'abandonner à l'autre.</p> - -<p>Cependant, Giton, épuisé, tâchait de réparer -ses forces par un peu de repos. Tryphœna -revint alors à moi. Ses avances rebutées firent -place à la fureur. Sans cesse cramponnée à ma -personne, elle eut bientôt fait de découvrir ma -double intrigue avec les deux époux. La première -ne lui causant aucun préjudice, elle ne -s'en mit guère en peine, mais elle résolut d'entraver -la seconde. Pour cet effet, elle n'hésita -pas à informer Lycas de mes amours avec Doris. -Plus sensible à la jalousie qu'à la tendresse, -le mari préparait sa vengeance, quand, -heureusement avertie par une femme de Tryphœna, -Doris put se mettre à l'abri de l'orage. -Mais il nous fallut suspendre nos rendez-vous -et nos ébats.</p> - -<p>Exécrant la perfidie de Tryphœna et l'ingratitude -noire de Lycas, je pris la résolution -de quitter la place. La fortune me favorisa. -Car, la veille, un navire consacré à Isis et copieux -<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span>en butin avait échoué sur les écueils du -voisinage.</p> - -<p>Giton se prêta de grand cœur à l'aventure, -mécontent comme il était et hargneux de voir -Tryphœna ne plus se soucier de lui après -l'avoir séché jusqu'aux moelles. Ayant délibéré -ensemble, nous prîmes, de grand matin, -la route vers la mer et nous entrâmes d'autant -plus facilement dans le navire qu'il avait pour -gardiens les gens de Lycas dont nous étions -connus. Mais, pour nous faire honneur, les -idiots se mirent à nous escorter. Cela ne faisait -pas notre affaire, nous empêchait de larronner. -Ce que voyant, je leur abandonnai Giton. -Puis, subrepticement, je me coulai dans une -chambre attenante à la poupe que décorait la -statue de la Déesse. Je la spoliai d'une précieuse -chasuble et d'un sistre d'argent. Ensuite, -j'enlevai de la cabine du pilote quelques -nippes de valeur. Enfin, glissant le long d'un -funin, je quittai le navire, aperçu de l'unique -Giton qui, prenant congé de ses gardes, me rejoignit -dans peu d'instants.</p> - -<p>Aussitôt qu'il fut devers moi, je lui montrai -le butin que j'avais fait. Nous jugeâmes -à propos de rallier Ascyltos chez Lycurgue: -mais nous ne pûmes y parvenir que le jour -d'après. En abordant notre compagnon, je lui -narrai brièvement de quelle façon j'avais chapardé -<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span>la nef d'Isis et comment nous étions des -victimes de l'amour. Il nous conseilla de prévenir -Lycurgue et de le disposer en notre faveur, -lui faisant connaître que les persécutions -itératives de Lycas nous avaient obligés d'avancer -notre retour, sans prendre le temps de -l'avertir. Sur quoi Lycurgue nous promit son -assistance indéfectible contre nos persécuteurs.</p> - -<p>Chez Lycas, on n'éventa notre fuite -qu'au lever de Doris et de Tryphœna. D'habitude, -nous assistions galamment à leur toilette -matinale. Aussitôt, Lycas met en campagne ses -valets. On nous cherche surtout du côté de la -mer. Là, nos rabatteurs apprennent quelle visite -nous fîmes au tillac de la Déesse, mais rien -encore du cambriolage. Car la poupe du bâtiment -regardait vers le large et son pilote -n'était pas rentré.</p> - -<p>Enfin, Lycas ne doutant plus de notre évasion, -la rancœur de m'avoir perdu le déchaîna -contre Doris qu'il incriminait d'un tel essoine. -Je tairai les outrages, les voies de fait auxquels -il se porta, car j'en ignore le détail. Apprenez -seulement que Tryphœna, instigatrice du désordre, -persuada Lycas de nous aller quérir -chez Lycurgue près de qui, certainement, nous -étions réfugiés. Elle s'offrit même à être de -la partie, afin de dauber sur nous en proportion -de nos méfaits.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span>Les voilà donc en route et arrivant d'assez -bonne heure, le lendemain, au castelet. Nous -étions sortis. Car Lycurgue nous avait conduits -à certaines héraclées que fériait un bourg voisin. -Nos poursuivants emboîtèrent le pas et -finirent par nous trouver au temple, sous le -porche. Leur aspect nous troubla fort. Lycas -de notre escapade se plaignit à Lycurgue, en -toute véhémence. Mais il fut reçu par notre -hôte d'un front impénétrable et d'un sourcil -dédaigneux. Ce froid me rendit l'audace. Malfaisants -et honteux, ses stupres, je lui jetai -d'abord à la face, lui reprochant, à haute voix, -les lubriques assauts qu'il m'avait donnés, tant -chez Lycurgue que dans sa propre demeure. -Tryphœna, qui s'ingéra de me contredire, n'en -fut pas, non plus, la bonne marchande. Je lui -reprochai, devant les badauds qu'avait ameutés -notre dispute, ses appétits de goule, montrant, -à l'appui de mon dire, Giton crevé, moi-même -presque démoli par cette chienne libertine.</p> - -<p>Les éclats de rire que chacun fit alors -jetèrent nos ennemis dans un étrange désarroi. -Ils en eurent grand ennui et détalèrent au plus -vite, mais jurant tout bas de se venger. Comme -ils virent que, dans l'esprit de Lycurgue, nous -avions pris les devants, ils résolurent de l'attendre -chez lui pour le détromper des couleurs -dont nous l'avions berné.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span>La fête s'acheva si tard qu'il nous fut impossible -de regagner le domaine. Lycurgue -nous coucha dans une métairie qu'il possédait -à mi-chemin de sa résidence. Le lendemain, -obligé de rentrer chez soi pour affaires, il -partit sans nous éveiller. Lycas et Tryphœna -l'attendaient au castelet, qui le surent flatter, -circonvenir, de manière si adroite qu'ils l'engagèrent -à nous livrer entre leurs mains. Lycurgue, -cruel par nature et se truphant de garder -sa foi, ne songea plus qu'à nous rendre à nos -ennemis. Il persuada Lycas d'aller chercher -main-forte, cependant que, lui-même, nous -garderait à vue dans sa propriété.</p> - -<p>Il regagna donc la villa et nous reçut du -même air qu'aurait pu prendre Lycas. Joignant -les mains et prenant un air de circonstance, -il nous reprocha la témérité que nous -eûmes de chercher à lui en imposer par une -accusation calomnieuse contre un de ses amis. -Sans plus vouloir nous entendre, il ordonna -qu'on nous mît aux arrêts, Giton et moi, dans -notre chambre, faisant sortir Ascyltos, mais -refusant de l'écouter sur notre justification. -Puis, ayant comme il faut chapitré nos geôliers, -emmenant Ascyltos, il s'en retourne au -castelet.</p> - -<p>Pendant la route, son mignon de couchette -eut beau alléguer des raisons émollientes. -<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span>Rien ne put adoucir Lycurgue: larmes, -blandices, ni prières. Cette dureté piqua si fort -notre camarade qu'il résolut de nous déprisonner. -Dès le soir même, il se prit d'altercas -et refusa de coucher avec son amant, ce qui -lui permit d'exécuter le plan qu'il avait formé -pour notre salut.</p> - -<p>Dès que la valetaille fut plongée dans le -premier sommeil, prenant sur son dos notre -bagage et passant par une brèche du mur qu'il -avait remarquée, il atteignit, avant le jour, la -métairie, entra sans nulle encombre et vint à -notre chambre. Nos gardiens en avaient fermé -la porte. Mais il était bien aisé de l'ouvrir, -n'étant qu'une cloison de voliges, de quoi il -vint à bout par le secours d'un morceau de fer -et déboîta proprement la serrure, dont la chute -nous éveilla. Car, en dépit de la fortune -adverse, nous dormions à poings fermés.</p> - -<p>Fatigués d'avoir assez avant dans la nuit -prolongé la veille, nos argus ronflaient de la -belle manière. Nous fûmes seuls désendormis -par le tapage. Ascyltos nous dit brièvement -tout ce qu'il avait fait pour nous. Besoin ne fut -d'autres explications. Pendant que je m'habillais -en hâte, l'idée me vînt d'assassiner nos -geôliers d'abord et de carroubler ensuite la -villa. Je soumis ce projet à mes compagnons. -Ascyltos approuva le larcin, mais nous bailla -<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span>congé d'en venir à bout sans effusion de sang. -Comme il savait les aîtres, il nous mena dans -un garde-meuble où nous prîmes le meilleur. -Nous délogeâmes à pointe d'aube et, déclinant -les grandes routes, nous marchâmes jusques au -temps que nous pûmes nous croire en sûreté.</p> - -<p>Alors Ascyltos, reprenant haleine, se rigola -hautement d'avoir friponné Lycurgue, pingre, -dont à notre copain la parcimonie baillait juste -raison de clabauder. Nul salaire pour tant de -voluptueuses nuits. Une table aride en vins et -stérile en fricot. La lésine de Lycurgue était, -malgré sa richesse énorme, sordide au point -qu'il se refusait les choses nécessaires à la vie.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Il ne boit pas au sein du fleuve et ne saisit pas les fruits qui s'offrent sur les eaux,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ce Tantale infortuné que géhenne le désir.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Pareille, la face d'un riche avare qui redoute éperdument</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ce qu'il peut exécuter, qui remâche la soif dans sa bouche aride.</i><br /></span> -</div></div> - -<p>Ascyltos voulait rentrer dans Néapolis, le -soir même. Je lui fis sentir son étourderie. La -police nous y chercherait apparemment. Il valait -mieux nous absenter, faire perdre ainsi -notre piste aux argousins. D'ailleurs, l'état de -nos finances nous permettait une balade à travers -champs! Le conseil lui plut. Nous gagnâmes -un hameau qu'embellissaient maintes cassines -<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span>et vide-bouteilles, où plusieurs de mes -amis avaient accoutumé de faire carousse pendant -la verte saison. Mais voilà qu'à mi-route -une grosse pluie nous contraignit de quêter un -abri dans un prochain village. Nous entrâmes -au cabaret. Là, d'autres piétons s'étaient, -comme nous, réfugiés pendant l'averse. Dans -la confusion qui régnait, nul ne s'inquiéta de -nos personnes. Tandis que nous guettions si -le désordre ne nous fournirait pas quelque -aubaine, Ascyltos aperçut à terre un petit sac -de bonne mine qu'il effaroucha sans que nul -y prît garde et qu'il trouva bien garni de pièces -d'or. Cet heureux début nous émoustilla. -Mais, pour éviter toute réclamation, nous prîmes -aussitôt la porte de derrière. Un esclave -y sellait des chevaux qui disparut, un moment, -pour aller, sans doute, quérir quelque -chose qu'il avait oublié au logis. Sitôt qu'il fut -éloigné, je m'emparai d'une cape superbe que -j'avais aperçue enroulée au portemanteau de -la plus riche selle. Nous glissant tout le long -des baraques, nous gagnâmes ensuite un bois -peu distant du village.</p> - -<p>Ayant percé jusqu'au fort du taillis, et jugeant -le lieu sûr, nous débattîmes plusieurs -controverses touchant les manières de céler -notre pécune, dans la crainte qu'on nous arguât -de larcin ou d'être nous-mêmes larronnés. Enfin, -<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span>nous résolûmes de coudre le magot en la -doublure d'une vieille tunique à moi, que je -mis ensuite sur mes épaules, après avoir chargé -Ascyltos du manteau dérobé. Nous prîmes des -sentiers détournés pour regagner la ville. -Mais, au sortir de la forêt, nous entendîmes -ces paroles de funeste augure:—Ils ne se -peuvent échapper; ils sont réfugiés à coup sûr -dans le bois. Quêtons sous le couvert afin de -les appréhender plus aisément.»</p> - -<p>Oyant cela, nous envahit une terreur si -grande qu'Ascyltos et Giton, à travers les -broussailles, décampèrent du côté de la ville. -Je rebroussai chemin et rentrai dans le taillis -avec une précipitation telle que je ne sentis pas -de mes épaules tomber la précieuse tunique. -Enfin, brisé de fatigue, ne pouvant aller plus -loin, je m'affalai au pied d'un arbre, où je -constatai la perte que je venais de faire. La -douleur me rend des forces. Je me lève pour -chercher mon trésor. Temps perdu! Oiseuse -exploration! Abattu de lassitude et de chagrin, -j'errai au plus obscur du bois. J'y demeurai -au delà de quatre heures. Enervé -cependant par cette affreuse solitude, je cherche, -coûte que coûte, une issue. Ayant fait à -peine quelques pas, je vois venir à ma rencontre -une manière de campagnard. J'eus -alors besoin de toute ma fermeté qui, par -<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span>bonheur, ne défaillit point. J'allai carrément -à la rencontre de mon homme, le priant de -m'indiquer la route de Néapolis: car il -y a longtemps que j'erre sans pouvoir me tirer -d'au milieu de ce bois. Pâle comme la mort et -crotté jusqu'aux yeux, mon état lui fit compassion. -Il me demanda si je n'avais rencontré -personne. Ma réponse étant négative, il me -remit obligeamment sur mon chemin. Au moment -de nous séparer, nous aperçûmes deux -hommes de sa connaissance qu'il appela et qui -lui dirent qu'ils avaient battu l'estrade sans -rien découvrir, sinon une méchante tunique, et, -ils la firent voir.</p> - -<p>On croira sans peine que je n'eus pas le -front de la réclamer, encore que j'en connusse -tout le prix. De quoi ma douleur ne fit qu'empirer. -Le cœur brisé par le rapt de mon trésor -et ma faiblesse augmentant à vue d'œil, je suivis -lentement les rustres sans être aperçu d'eux.</p> - -<p>Il était tard quand j'arrivai à Néapolis. -J'entrai dans un mauvais bouchon où, plus qu'à -demi-mort, Ascyltos gisait sur une paillasse. -Je m'effondrai de même sur la couche voisine, -sans qu'il me fût loisible de proférer un mot. -Perturbé de ne plus voir la tunique dont -il m'avait confié la garde:—Qu'as-tu fait -de notre robe?» interrogea-t-il d'une voix -saccadée. Je n'eus pas la force de répondre, -<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span>sinon par un regard piteux. Bientôt, me sentant -réconforté, je lui fis, vaille que vaille, -le récit de ma déconfiture. Il crut d'abord que -je lui en donnais à garder. Malgré la rafale -de larmes dont j'accompagnai mes serments, -il persistait à n'y pas croire, m'accusant de vouloir -détourner sa part de prise dans notre butin. -Giton, plus consterné que moi-même, se -tenait debout, gardant un silence hébété. Son -chagrin donnait encore de nouvelles forces à -mon désespoir. Mais ce qui me tourmentait -par-dessus tout, c'était de nous savoir traqués -par les mouches de police. J'en avertis Ascyltos, -qui ne s'en émut guère, ayant tiré son -épingle du jeu. Il était, d'ailleurs, persuadé que -nul ne s'aviserait de nous chercher dans ce -taudis, inconnus comme nous l'étions et -n'ayant, au surplus, frayé avec personne.</p> - -<p>Cependant, nous trouvâmes à propos de -feindre une indisposition et d'avoir, de la -sorte, un prétexte à garder la chambre. Mais -nous ne pûmes y demeurer longtemps, car la -monnaie se faisait rare au point qu'il devenait -opportun de bazarder quelques nippes afin de -subsister.</p> - -<p>NOUS arrivâmes au marché sur le déclin -du jour. Un bric-à-brac des mieux fournis. -C'étaient, pour la plupart, des objets de -piètre valeur, mais dont la brume servait à -<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span>cacher les origines suspectes, la douteuse provenance. -Et comme, pour un motif pareil, -nous avions apporté, en ce lieu, un gaban venu -de la foire d'empoigne, nous saisîmes l'occasion -favorable. Postés dans l'ombre, nous étalâmes -un pan de notre marchandise, dans -l'espoir que sa beauté nous vaudrait quelque -chaland.</p> - -<p>En effet, peu de temps après, un manant -que je connaissais de vue, escorté d'une particulière, -s'approcha de fort près et se mit à -examiner attentivement notre manteau. Ascyltos, -de son côté, jeta les yeux sur les épaules -de cet homme qui faisait mine de vouloir acheter -et resta figé de surprise. De mon côté, je -n'étais point sans émotion. Il me semblait -reconnaître dans cet homme, celui qui avait -trouvé ma tunique parmi les broussailles. De -fait, c'était bien lui. Mais Ascyltos ne s'en -remettant pas au témoignage de ses yeux et -pour ne rien emmancher à l'étourdie, perce -jusqu'au bonhomme; sous prétexte de marchander -la précieuse tunique, il la tire doucement -et la palpe à son aise.</p> - -<p>Ode Fortuna caprice admirabonde! Le -rustre n'avait pas encore soupesé les -ourlets d'une main curieuse. Même, il n'exposait -ce vêtement que par manière d'acquit, à la -façon d'une guenille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span>Reconnaissant l'intégrité de notre magot, -et que le vendeur portait une face débonnaire, -Ascyltos me prit à part:—Sais-tu, frère, -dit-il, que le trésor nous revient sur quoi je -lamentais? Voilà notre bonne petite frusque, -avec y incluses toutes nos pépettes! Que -faire? Par quel stratagème revendiquer notre -bien?»</p> - -<p>Pour moi, je me gaudissais fort, non seulement -du profit, mais encore de me sentir -lavé, par cette conjoncture, d'une suspicion -très infamante. Je conseillai d'aller droit au -but et de saisir les tribunaux de l'affaire, si -le manant rechignait à céder notre bien.</p> - -<p>Ce ne fut pas l'opinion d'Ascyltos:—Qui -s'intéresse à nous dans ce chien de pays? -Qui voudra prêter l'oreille à nos allégations? -Je préfère, dit-il, remérer la tunique. Bien -qu'elle soit à nous, ainsi que nous l'avons pu -constater, mieux vaut pour quelques sous faire -emplette du trésor et ne pas entamer une procédure -ambiguë.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Que font les lois où, seule, règne la Pécune,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Où la pauvreté ne saurait gagner un procès?</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Même ceux-là qui pratiquent à dîner l'ascétisme cynique,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Impudemment, trafiquent de leur mandat.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ainsi, la Justice n'est rien, sinon un encan</i><br /></span> -<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span><i>Où le chevalier même, assis au tribunal, favorise qui le paie.</i>»<br /></span> -</div></div> - -<p>Par malheur, à part un dupundius et un, -sicilique destinés à l'achat de lupins ou de -cicéroles, nous étions absolument fauchés. -C'est pourquoi, de peur que notre butin ne -s'évanouît derechef, nous convînmes de lâcher -la main sur le prix du gaban, sûrs de compenser -notre perte légère par un gain des plus -sérieux. Aussitôt donc que nous eûmes l'étoffe -déballée, cette donzelle qui, drapée d'un voile, -faisait société au campagnard, en inspecte jusqu'aux -moindres coutures et, posant ses deux -mains sur la frange, se met à donner de la -voix comme pourceau qu'on égorge:—Les -voici! je tiens mes deux voleurs!»</p> - -<p>Abasourdis par ces hurlements, nous -saisissons, pour donner le change, l'immonde -tunique en lambeaux, nous écriant, sur le -même ton, que ces gens-là brocantent nos dépouilles. -Mais la partie n'était pas égale. La -populace, conglomérée par nos abois, se tordait -à nous entendre: les uns revendiquant un -habit des plus riches, les autres, une loque ne -valant pas d'être ravaudée. Mais Ascyltos vint -à bout de calmer la risée et, le silence acquis:</p> - -<p>Nous voyons bien que chacun prise très -haut ses appartenances: qu'ils nous rendent -notre tunique et remportent leur gaban.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span>Combien qu'au rural, ainsi qu'à sa chipie, -le troc parût duisant, survinrent deux chicanous -à tête de larrons qui, voulant escamoter -le gaban, insistèrent afin que, de part et d'autre, -on remît à leurs soins les effets contestés. -Le tribunal, demain, serait saisi du différend. -Car il s'agissait moins, d'après eux, d'établir -la propriété des hardes en litige que de longuement -rechercher laquelle des deux parties justifiait -le soupçon d'improbité.</p> - -<p>L'avis du séquestre agréait aux spectateurs. -Mais voici que, du milieu de la foule, sort un -quidam chauve et le front garni de caruncules -tubéreuses: c'était une manière de solliciteur -au contentieux. Il s'empare du gaban et jure -les Consentès qu'il le reproduira devant le -tribunal. Manifestement, le but de ces escogriffes -était de faire déposer notre gage entre -leurs pattes et, l'ayant esbrouffé, d'empêcher -par la crainte d'une accusation de vol, notre -comparution à l'audience. Sur ce point, nous -étions on ne peut plus d'accord. Le hasard -adjuva les désirs de chacun: indigné de nous -voir mener ce train pour une infâme penaille, -le croquant jeta la tunique à la face d'Ascyltos -et, pour clore la dispute, demanda le dépôt en -mains tierces du gaban, seule cause de cette -échauffourée. Ayant donc ainsi recouvré, -comme nous le pensions, notre belle monnaie. -<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span>en un temps de galop nous vînmes à l'auberge. -La porte barricadée, nous fîmes des gorges -chaudes tant sur les hommes d'affaires que -sur nos accusateurs. Ils avaient déployé une -telle finesse pour nous rendre nos écus!</p> - -<p>Nous commencions à découdre la fameuse -tunique, afin d'en extraire les jaunets, lorsque -nous entendîmes un quidam s'informer près -de notre logeur sur ce qu'étaient les individus -qui venaient d'entrer chez lui. Cela m'atterra. -L'homme à peine sorti, je courus dans la salle -basse m'informer de ce qu'il pouvait être. -Là, j'appris qu'un licteur du préteur, dont -l'emploi est de recenser, pour les registres publics, -le nom de tous les étrangers, en apercevant -deux qu'il n'avait pas inscrits encore, -s'était informé de notre pays et de nos occupations.</p> - -<p>Le marchand de soupe dévida ces commérages -d'un air à me faire soupçonner que -son taudis n'était pas franc. Pour obvier à tout -méchef, nous résolûmes d'en sortir et de n'y -rentrer qu'à la nuit. En partant, nous donnâmes -à Giton les ordres nécessaires pour qu'il -nous fît à souper.</p> - -<p>Nous voilà donc en marche. Evitant les -quartiers du bel air, nous déambulions parmi -les ruelles borgnes, lorsque, à jour fermant et -dans un passage obscur, nous rencontrâmes -<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span>deux femmes en grand habit, de tournure avenante, -que, d'un pas mesuré, nous suivîmes -jusqu'à la porte d'un oratoire. C'est là qu'elles -entrèrent. Un murmure insolite en venait jusqu'à -nous, comme d'un centre mystique. A notre -tour, la curiosité nous fit pénétrer dans la -chapelle, où nous aperçûmes de nombreuses -coquines. Elles hurlaient, pareilles aux bacchantes, -et secouaient dans leur main droite -de petites figures de Priapus envitaillées à faire -peur. Ne fut loisible d'en apprendre davantage: -car, à notre aspect, le troupeau beugla -de telle sorte que la coupole de l'oratoire en -fut ébranlée. Ces dames voulaient s'emparer -de nous. Mais, sans tarder, nous tirâmes nos -grègues et nous en fûmes au logis.</p> - -<p>Nous gobelottions en paix, grâce au zèle -de Giton, quand la porte résonna sous -des coups de heurtoir impudemment frappés.—Qui -va là? demandâmes-nous, pâlissant -de crainte.—Ouvrez, répondit-on, et vous -l'allez savoir.» Pendant ce dialogue, la serrure -branlante se détacha d'elle-même et, par -la porte ouverte, une femme entra, la tête encapuchonnée. -C'était la même qui, peu de -temps auparavant, exhortait le rural au manteau.—Vous -pensiez donc me faire la figue? -nous dit-elle. Je suis la dariolette de Quartilla -dont furent par vous les sacra perturbés, dans -<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span>l'oratoire de Priapus. Voici qu'elle vient en -personne à votre juchoir. Elle souhaite obtenir -de vous un moment d'entretien. Ne vous -effarez pas. Elle n'accuse ni ne punira votre -erreur. Même, elle admire plutôt le dieu qui -conduisit en cette ville des jeunes hommes -si courtois.»</p> - -<p>Nous gardions encore le silence, ne sachant -que penser d'une telle ouverture, lorsque -nous vîmes entrer Quartilla elle-même, -flanquée d'une pucelette. Sur le bord de ma -courte-pointe elle se vint échouer où, longuement, -elle pleura. Nous demeurions aphones, -pantois et sidérés devant cette incontinence lacrymale, -cet étalage flegmatique de désespoir. -Quand enfin s'apaisa la bourrasque, elle -écarta son voile et, tordant les mains jusqu'à -faire craquer ses doigts, nous démasqua un -visage irrité:—D'où vous vient, dit-elle, -cette audace? Qui vous enseigna le brigandage -et l'imposture? Mais, que Fidius me -soit en aide! j'ai compassion de vous. Car -nul, sans être châtié, ne troubla nos mystères. -En effet, ce pays abonde si fort en divinités -protectrices que les hommes y sont moins que -les Dieux faciles à trouver. Ne croyez pas, -néanmoins, que je sois venue ici pour cause de -vengeance. Plus que l'affront reçu m'émeut -votre jeunesse. Elle me persuade que, par ignorance, -<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span>vous commîtes cet inexpiable forfait.</p> - -<p>Sache donc que, la nuit dernière, je fus horripilée -d'un frisson à tel point glacial que je -craignais un accès de fièvre tierce. Je demandai -au sommeil quelque rémission. L'ordre -me fut, en songe, intimé de te quérir et de lénifier -par ton accortise l'impétueux de mes quérimonies. -Le souci de ma guérison n'est pas, -toutefois, ce qui m'inquiète davantage. Une -alarme plus sérieuse me déchire les entrailles -qui me conduira jusqu'à la mort, à savoir -qu'inspirés par la licence de votre âge vous -ne divulguiez ce qu'ont saisi vos regards dans -la chapelle de Priapus et profaniez, devant le -monde, la religion des Dieux. A vos genoux -tendent mes paumes ouvertes. Je vous obsècre -et vous supplie de ne pas tourner en dérision -nos offices nocturnes, de ne point afficher les -arcanes immémoriaux dont la plupart de nos -mystes eux-mêmes ne soupçonnent pas le rituel.</p> - -<p>Ayant achevé sa déprécation, les larmes -de Quartilla redoublèrent, avec une -abondance de furieux soupirs. Elle presse contre -mon lit son visage et sa poitrine.—Madame, -lui dis-je, ému de crainte et de miséricorde, -tiens-toi l'esprit en repos sur la double -fin de ta visite. Oncques n'ébruiterai quoi que -ce soit de vos sanctimoniales observances. -Quant à la fièvre tierce, puisqu'un songe t'informa -<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span>que je possède les vertus et complexions -pertinentes à sa cure, nous adjuverons -la providence des Dieux, même au péril. -de notre vie.»</p> - -<p>Cette promesse lui rendit la gaîté. Passant -des larmes aux rires, elle me baise étroitement -et peigne mes cheveux qu'elle ramène en boucles -sur l'oreille:—Je fais trêve, dit-elle, et -vous remets votre offense. Que, pourtant, si -vous n'eussiez acquiescé au traitement que -je désire, dès demain une troupe de braves -eût tiré contre vous raison de cette injure et -soutenu ma dignité.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Turpide est le mépris, l'impératif, luisant de gloire.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Il me plaît élire mon chemin au gré de mes caprices.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Car le sage, raisonnablement, apaise les querelles par le mépris</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et, pardonnant aux vaincus, il triomphe deux fois.»</i><br /></span> -</div></div> - -<p>Battant des mains, elle se creva de rire, tout -à coup, d'une telle furie que nous en eûmes -peur. Dans son coin, la camériste, qui était advenue -la première, se tordait comme sa maîtresse. -La bambine entrée avec Quartilla ne -tarda point à suivre leur exemple.</p> - -<p>Tout résonnait de leurs éclats. On se fût -cru dans une baraque de morions. Entre -<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span>temps, stupéfaits de leur brusque saute d'humeur, -incertains, nos regards se posaient tantôt -sur les pécores et tantôt sur nous-mêmes. -Quartilla reprend enfin la parole.—J'ai fait -le nécessaire, dit-elle, pour que, de la journée, -il n'entre âme qui vive dans cette maison; de -telle sorte que, sans crainte des fâcheux, tu -pourras m'insinuer aisément le remède contre -la fièvre que tu m'as promis.»</p> - -<p>A ces mots, Ascyltos demeura vaguement -hébété. Quant à moi, plus frigide soudain -qu'un hiver des Gaules, je restai sans émettre -quelque son que ce fût. Néanmoins, je comptais -sur le muscle de mes compagnons et de -moi pour donner à l'aventure une issue galante.</p> - -<p>En effet, trois petites fumelles, si quelque -méchant dessein les liguaient contre nous, -l'eussent-elles jamais emporté sur un trio de -mâles qui, à défaut d'autre mérite, gardaient -pour coadjuteur les solides attributs de leur -sexe. Et, certes, nos reins étaient déjà fortement -ceinturés. Même, en cas d'assaut, j'avais -ordonné mon plan de bataille. J'engagerais -l'action avec Quartilla, Ascyltos avec la servante -et Giton avec la parthénie.</p> - -<p>[Tandis que je roulais, en mon esprit, ces -choses, Quartilla me requit de soigner sa -fièvre tierce. Mais, bientôt, déçue de l'espoir -<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span>qu'elle fondait sur ma vaillance, elle déguerpit, -furibonde, pour nous envahir peu après, -en compagnie d'estaffiers inconnus qui, sur -son commandement, nous charroyèrent dans -un palais très superbe].</p> - -<p>Ce fut un coup de foudre. Toute constance -nous abandonna et, dans notre malencontre, la -mort nous apparut inéluctable.</p> - -<p>Moi, cependant:—Je te supplie, madame, -si tu nous réserves de plus tristes aventures, -achève-les d'un seul coup! Nous n'avons -pas de tels forfaits sur la conscience que la -torture doive, par surcroît, aggraver notre -exécution.»</p> - -<p>La suivante, qui s'appelait Psyché, sur le -parquet diligemment étendit une couverture -et sollicita mes génitoires glacées par mille -morts. Ascyltos avait dans son pallium enfoui -sa tête, n'ignorant pas combien il est périlleux -d'intervenir dans les secrets d'autrui. [Sur -ces entrefaites] la péronnelle sort de son -giron deux sangles vigoureuses dont elle m'attache, -tour à tour, les pieds et les mains.</p> - -<p>[Ainsi garrotté, je lui représentai que ces -comportements n'étaient pas un bon moyen -que prenait sa maîtresse pour venir à bout de -la démangeaison qui lui tenait le bas-ventre:—D'accord, -répondit-elle, mais j'ai sous la -main un électuaire plus efficace et plus -<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span>prompt.» Aussitôt, elle apporte une timbale -pleine de satyrion.</p> - -<p>A force de débiter des boniments de femme -saoule et, tout en se payant ma tête, elle fit -si bien que j'eusse ingurgité la drogue: mais -Ascyltos, ayant naguère ses blandices rebuté, -sur son dos elle jeta la dernière prise de satyrion, -sans qu'il s'en aperçût].</p> - -<p>Comme la conversation languissait:—Et -moi, dit Ascyltos, suis-je pas digne de -boire?» La camériste, trahie par mon sourire, -applaudit des deux mains:—Cavalier, dit-elle, -je t'en ai donné; même tu as seul vidé le -gobelet jusqu'à la lie.</p> - -<p>—Vère! interjecta sa maîtresse. Notre -Encolpis n'a donc pas humé toute la dose?» -Cette galéjade nous fit rire plaisamment. -Giton lui-même ne put tenir jusqu'à la fin -son sérieux, depuis surtout que la pucelette se -fut emparée de son visage, couvrant de baisers -le petit drôle, qui n'y répugnait pas.</p> - -<p>J'aurais, dans ma détresse, appelé au secours. -Mais outre que personne au -monde n'eût branlé pour notre défense, avec -une épingle à cheveux, Psyché, quand j'attestai -la foi des Quiritès, me lardait les mâchoires, -tandis que la fillette armée d'un pinceau qu'elle -avait elle-même imbibé de satyrion opprimait -Ascyltos.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span>Pour comble d'infortune, survint un cinède -paré d'une gausapa vert myrte, retroussé -jusqu'au nombril, qui, tantôt, en dansant, -nous amignardait à grands coups de fesses, -tantôt nous inquinait de baisers cadavéreux. -Quartilla, une verge de baleine à la main et -ses jupes enroulées autour de la ceinture, lui -commande enfin de donner répit à notre gêne. -Sur quoi nous sacrâmes l'un et l'autre, par des -mots très religieux, que périrait avec nous un -arcane si secret et clandestin. Là-dessus entrèrent -maints lutteurs de gymnase qui nous oignirent -d'une huile très noblement parfumée.</p> - -<p>Oubliant alors notre courbature, nous endossâmes -des robes de fête et prîmes le chemin -d'une salle voisine. Trois lits étaient dressés -autour d'un couvert de la plus grande magnificence. -Invités à nous étendre, l'appétit -aiguisé par de mirifiques hors-d'œuvre, -nous versons à flots dans notre gésier le vin -de Falernum. Après avoir mangé force vivres -délicats, le sommeil nous gagnait peu à peu:—Qu'est-ce -à dire, se mit à rugir Quartilla, -et pensez-vous être ici pour dormir sachant -que cette nuit est la vigile de Priapus?»</p> - -<p>Comme Ascyltos, grevé de tant de maux, -roupillait de grand cœur, Psyché, qui -n'avait point oublié ses rebuffades, lui frotta -longuement le visage de suie, et d'un tison -<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span>éteint, sans qu'il en eût conscience, badigeonna -sa bouche, ses épaules et ses bras. -Moi-même, harassé de tant de maux, je prenais -un avant-goût du sommeil. A notre -exemple, tant au dehors que dans le triclinium, -la valetaille ronflait à dire d'expert. L'un gisant -sous les pieds des convives, l'autre adossé -à la muraille, un troisième étayé par le chambranle -de la porte, ils cuvaient tous leur vin -pêle-mêle, tête contre tête. Les lampes, cependant, -exhaustes de liquide, éparpillaient une -lumière ténue et défaillante, lorsque deux Syriens -voulant rafler une bouteille, s'insinuèrent -dans le triclinium. Tandis que, près d'un dressoir -couvert d'argenterie, les deux vauriens se -disputent leur aubaine, elle se brise entre leurs -doigts. Table, vaisselle plate, buffet, tout dégringole. -Même, une coupe, tombant de haut, -va briser le crâne d'une servante qui dormait -sur un lit voisin. A ce choc inattendu, la malheureuse -hurle, dénonçant les voleurs et suscitant -les ivrognes. Pris la main dans le sac, -les Syriens, venus en quête d'une proie, se laissent -adroitement tomber sur un deuxième lit: -et de ronfler comme s'ils avaient pioncé depuis -longtemps.</p> - -<p>Déjà réveillé en sursaut, le tricliniarchès -infusait de l'huile aux quinquets moribonds. -Déjà les esclaves, s'étant bouchonné les yeux, -<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span>reprenaient leur office, quand l'arrivée d'une -cymbaliste, faisant claquer ses cuivres, nous -remit tous sur pied.</p> - -<p>On recommença donc à manger sur nouveaux -frais. Quartilla, derechef, nous -éperonne à boire; le vacarme des cymbales -accroît la gaillardise des soupeurs. Et le cinède -reparaît aussi, fastidieux entre les hommes et -digne commensal d'une pareille maison, qui, -après avoir battu la mesure en gestes saccadés, -expectore ces vers:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Ici, venez ici, les spatalocinèdes!</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Marchez! courez! volez!</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Cuisses hospitalières! fesses agiles! mains expertes!</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Bougres neufs! vieilles tantes! eunuques de Délos!</i><br /></span> -</div></div> - -<p>Ayant fini son couplet, le pied plat m'insalive -d'un baiser très immonde. Bientôt, il -grimpe sur mon lit et me déshabille malgré -moi. Longuement il ahane sur ma braguette. -Mais en vain. Des ruisseaux de pommade à -l'acacia fluaient, avec la sueur, de sa tête graisseuse. -Tant de craie enfarinait ses joues pleines -de rides que vous les eussiez prises pour -un mur débué par les grandes pluies.</p> - -<p>Je ne pus retenir davantage mes pleurs, envahi -par la plus noire tristesse.—De -grâce, madame, dis-je à Quartilla, est-ce l'embasicète -<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span>que tu as chargé de me bourreler?» -Mais elle, frappant légèrement des mains:—Que -voilà donc un habile homme et qui -me fait une question d'esprit! Ne sais-tu pas -que l'incube s'appelle en grec embasicète?»</p> - -<p>Alors, ne voulant pas que mon associé fût -mieux partagé que moi-même:—Par ta Foi, -repris-je, Ascyltos, dans ce triclinium, chôme -seul notre fête.</p> - -<p>—C'est juste, répond-elle. Qu'on donne à -Ascyltos l'embasicète!» Aussitôt fait que dit. -Le cinède changea de monture et, passant à -mon copain, l'écrasa sous son derrière et ses -embrassements. Debout, au milieu du combat, -Giton, à force de rire, s'endommageait les intestins.</p> - -<p>L'ayant considéré avec attention, Quartilla -s'enquiert du bel enfant.—A qui appartient-il?</p> - -<p>—C'est mon amant, répliquai-je.</p> - -<p>—Pourquoi donc ne m'a-t-il point donné -l'osclage?» Et, vers soi l'attirant, elle baise -Giton à pleines lèvres. Bientôt elle glisse la -main dans la fente de sa robe, dégage les -charmes neufs du bel enfant. Puis elle ajoute:—Demain, -avec ce bibelot, je préluderai -à mes plaisirs. Mais, pourvue ce soir, je ne -saurais goûter un banal ordinaire, m'étant -le bas-ventre gorgé d'un très robuste ânon.» -<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span>A ces mots, Psyché, riant, s'approcha de sa -maîtresse et lui coula je ne sais quel propos -dans l'oreille:—Oui, oui! dit Quartilla, -c'est fort bien avisé. Pourquoi non? -L'occasion est admirable. Il faut dévirginer -notre Pannychis.» Là-dessus, on introduit une -môme assez gentille, ne paraissant guère plus -de sept ans, la même qui, dans cet après-midi, -avait chaperonné Quartilla dans notre -bouge. Tout le monde applaudit et réclame, -sur-le-champ, la consommation des -épousailles.</p> - -<p>Je demeurai stupide; puis j'affirmai que, -d'une part, Giton, gamin des plus vérécondieux, -n'oserait devant tous effectuer l'expérience; -que, de l'autre, Pannychis n'était pas -en âge de supporter, comme une femme, la -douloureuse prélibation:</p> - -<p>—Bon! répartit Quartilla, étais-je plus -nubile quand je perdis mon pucelage? Que me -soit adverse Juno si je me rappelle avoir -oncques été vierge! Fillette, je badinais avec -des polissons de mon âge; puis, les années -avançant, j'accordai mes faveurs à des cadets -plus robustes, jusqu'au temps que je sois parvenue -aux heures où nous sommes. De là, sans -doute, l'origine du proverbe: <i>Qui l'a porté -vedeau, peut aussi le porter taureau.</i>»</p> - -<p>Donc, et de peur qu'en secret mon amant -<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span>n'endurât de plus graves méchefs, je me levai -pour concourir à l'office nuptial.</p> - -<p>Déjà, Psyché enroulait un flammeum sur -le chef de la petite. Déjà, l'embasicète -marchait en paranymphe, portant à la main -le brandon d'hyménée. Suivait un long troupeau -de vaches imbriaques applaudissant de -tout leur cœur. Le thalamus, drapé conformément -aux rites, s'érigeait dans la grand'salle.</p> - -<p>Alors Quartilla, incendiée par l'aspect de -cette paillardise, soudain se leva, puis, agrippant -Giton, l'emporta vers la chambre -d'amour. Sans nul doute le petit babouin se -laissait faire avec plaisir, tandis que sa partenaire -oyait sans épouvante ni tristesse le nom -terrible de l'Hymen.</p> - -<p>De sorte qu'après qu'on les eut couchés -ensemble et mis sous clef, nous restâmes assis -sur le pas de la porte, Quartilla surtout, qui, -par une fente ingénieusement ouverte, appliquait -un œil curieux, observant le jeu puéril -avec une attention libidineuse. Et moi, vers -ce spectacle elle me traîna aussi d'une main -défaillante. Dans cette posture, nos visages -s'effleuraient; tout le temps que lui laissait -Giton et Pannychis, agitant les lèvres, elle me -frappait sur les joues de baisers furtifs.</p> - -<p>[J'étais si las des familiarités de cette pute -que je ne pourpensais que d'évasion. J'en déclarai -<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span>le dessein au fuligineux Ascyltos qui -l'approuva beaucoup. Il espérait fuir, en -même temps, les vexations de Psyché. Rien -plus facile. Mais Giton restait enfermé dans -la chambre et nous voulions soustraire le gamin -aux fureurs de ces dévergondées. Tandis -que nous cherchions un expédient, Pannychis -se laissa choir, en jouant du serrecroupière, -tandis que, démonté par le poids, Giton suivit -sa combrecelle au pied du lit. Heureusement il -en fut quitte pour la peur. Mais la petite, légèrement -blessée au front, s'écria d'une telle -violence, que Quartilla, épouvantée, s'engouffra -dans la chambre en coup de vent. Ce qui -nous permit de lever le pied sans demander -notre reste. Promptement, nous galopâmes jusqu'à -l'auberge et, sur-le-champ,] nous étant -fourrés dans les draps, nous passâmes libres -d'inquiétude le restant de la nuit.</p> - -<p>[Le lendemain, comme nous sortions du -logis, nous rencontrâmes deux de nos ravisseurs. -Ascyltos, dès qu'il les eut remembrés, -fondit sur l'un d'eux avec ardeur; puis, l'ayant -mis hors de combat et dangereusement blessé, -il me vint seconder contre l'autre. Celui-là se -défendit si vaillamment qu'il nous vulnéra tous -les deux, mais de sorte légère, et fut assez -adroit pour décamper sans la moindre égratignure.]</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span>Le troisième jour était venu, embelli par la -perspective d'une crevaille exorbitante, pareille -au suprême festin des gladiateurs. Mais -navrés comme nous l'étions, nous trouvâmes -plus expédient de fuir que de rester en repos. -C'est pourquoi, [nous revînmes diligemment à -notre hôtellerie. Nos plaies étaient sans gravité. -Une fois recousues, nous les pansâmes -avec de l'huile et du vin.</p> - -<p>Cependant nous avions laissé un de nos -ennemis sur le carreau, et la crainte d'être découverts -nous angoissait.] Nous délibérions -ainsi, très affligés, sur les mesures à prendre -pour éviter la tempête imminente, lorsqu'un -officieux d'Agamemnon interrompit nos spéculations -funèbres:—Hé quoi! dit-il brusquement, -ne savez-vous pas chez qui l'on dîne -aujourd'hui? C'est Trimalchio, le richomme, -qui, dans son triclinium, possède une horloge -près de quoi un buccinateur l'avertit de la fuite -des jours et des moments perdus.» Aussitôt, -oubliant les maux passés, nous reprenons sans -tarder nos habits. Giton, qui avait consenti -jusqu'alors à nous servir d'esclave, reçoit l'ordre -de nous accompagner au bain.</p> - -<p>A peine harnachés, nous déambulons, sans -autre souci que de vadrouiller. Des -joueurs étaient groupés autour d'une barrière. -Nous approchons. Le premier objet qui -<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span>frappa nos regards fut un vieillard chauve, -engoncé dans une camisole feuille-morte, -s'exerçant à la paume, entre force cadets aux -longs cheveux bouclés. Nous n'admirions pas -tant cette belle jeunesse que le paterfamilias, -qui pelotait, en chaussons, avec des balles couleur -de prase. Dès qu'une de ces balles avait -touché terre, on la mettait au panier, cependant -qu'un naquet, pourvu d'une sacoche bien -garnie, en fournissait inépuisablement les -joueurs.</p> - -<p>Nous aperçûmes des choses nouvelles. Entre -autres, deux eunuques debout aux extrémités -de la piste. L'un tenait un pot de chambre -d'argent, l'autre recensait les éteufs, non ceux-là -qui vibraient entre les mains des partenaires, -mais qui jonchaient le sol.</p> - -<p>Comme nous admirions tout ce faste, Ménélaüs -vint à nous:—Voilà, dit-il, voilà Trimalchio -chez qui vous popinez ce soir. En -doutez-vous? cette partie que vous voyez, n'est -autre chose que l'apéritif.»</p> - -<p>Ménélaüs parlait encore, quand Trimalchio -fit craquer ses doigts. A ce geste l'eunuque -au pot de chambre vint mettre son bassin -à la portée du joueur, lequel, ayant sa vessie -exonéré, demanda qu'on lui donnât à laver, -puis épongea ses doigts aux boucles d'un mignon. -<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span>Il serait long de consigner toutes les bizarrereries -de Trimalchio. Enfin, nous gagnâmes -les Thermes. Après avoir pris une chaude et sué -à notre aise, nous passâmes au rafraîchissoir.</p> - -<hr class="r5" /> - -<div class="figcenter" style="width: 450px;"> -<img src="images/ill03.jpg" width="450" height="643" alt="" /> -<div class="caption">Abasourdis par ces hurlements, nous saisissons, pour donner -le change, l'immonde tunique en lambeaux.</div> -</div> - -<p class="center">Satyricon, page <a href="#Page_46">46</a>.</p> - -<hr class="r5" /> - -<p>Déjà Trimalchio, enolié d'aromates, les -faisait déterger, non avec de vulgaires linteaux, -mais bien avec un peignoir de la plus -fine estame. Cependant, trois masseurs iatraliptès -sablaient le Falernum en sa présence, et, -comme en se pelaudant à propos de boire, ils -en humectaient le sol:—Buvez! dit Trimalchio. -C'est du vin de ma bouche.» Bientôt, -on l'enveloppa dans une gausapa écarlate. -Puis on l'étendit sur une litière que devançaient -quatre piqueurs adornés de phaleræ, -ainsi qu'une voiture à bras où se pavanaient -les délices de Trimalchio, enfant vieillot, chassieux -et plus vilain que son maître lui-même. -Tandis qu'on l'emportait, un tibicen vint à lui, -tenant des flageolets, et, penché, à son oreille, -comme pour dire quelque secret, ne cessa de -flûter pendant tout le chemin. Nous suivîmes, -repus d'admiration, et nous arrivâmes, en -même temps qu'Agamemnon, à la porte du -palais, sur le jambage de laquelle m'apparut -un écriteau, avec cette inscription:</p> - -<table class="box"> -<tr><td>TOVT ESCLAVE<br /> -QVI SANS LE CONGÉ DV PATRON SORTIRA<br /> -CENT FOIS RECEVRA LES ÈTRIVIÈRES</td></tr></table> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span>A l'entrée, se tenait un portier vert, sanglé -d'une ceinture cerise; dans un plateau d'argent, -il écossait des pois. Au-dessus du seuil -pendait une cage d'or renfermant une pie aux -ailes bigarrées, qui saluait de ses cris les allants -et venants.</p> - -<p>Tandis que, plongé dans la stupeur, j'admirais -tout cela, bouche bée, je pensai -me laisser choir de peur et me casser les -jambes. A senestre, près de la loge du suisse, -était peint un molosse enchaîné, avec cette inscription -en lettres capitales: GARE AV -CHIEN! Et mes compagnons de dauber sur -moi. Ayant repris haleine, je continuai l'examen -des fresques peintes sur les murs. On y -voyait un marché d'esclaves, portant au col -une pancarte, avec des légendes. Et Trimalchio -lui-même, les cheveux dénoués, tenant un -caducée, entrait dans Rome sur un char conduit -par Minerva. Plus loin, il apprenait à -ratiociner, puis était nommé Dispensateur, -toutes choses que le peintre avait curieusement -élucidées par de multiples inscriptions. A l'extrémité -de la galerie, Mercurius enlevait, par -le menton, Trimalchio encore, et le déposait -sur le siège le plus élevé d'un tribunal. Auprès, -était Fortuna, riche de sa corne, et les trois -Parques filant une quenouille d'or.</p> - -<p>Je notai de plus, à l'extrémité de cette galerie, -<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span>une troupe de coureurs qui, sous la direction -d'un écuyer, s'entraînaient à la vitesse. -En outre, dans un coin, je vis une grande armoire. -Là, dans un reliquaire, des Larès d'argent, -une statuette de Vénus, et, non de médiocre -taille, une pyxide en or qu'on me dit -contenir la première barbe de notre amphytrion.</p> - -<p>Alors, je me pris à interroger l'ostiaire:—Quelles -sont, demandai-je, ces figures au -milieu de l'atrium?—L'<i>Ilias</i> et l'<i>Odyssea</i>, -répondit-il, et, vers la senestre, les jeux de gladiateurs -donnés par Lénas.»</p> - -<p>Nous n'avions pas loisir d'en regarder plus -long.</p> - -<p>Nous avançâmes vers le triclinium. Au -seuil, le Procurateur recevait des comptes. -Mais ce qui nous estomira davantage, ce furent -des faisceaux avec des haches, appendus -en trophées au chambranle de l'huis, et dont -la partie inférieure se terminait par une sorte -d'éperon en bronze qui, supportait cette inscription:</p> - -<p class="center"> -A G. POMPEIVS TRIMALCHIO<br /> -SEVIR AVGVSTAL<br /> -CINNAMVS DISPENSATEVR</p> - -<p>Au-dessous, brûlait une lampe double suspendue -à la voûte. Sur les montants de la -porte, deux tablettes étaient accrochées, dont -<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span>l'une, si j'ai bonne mémoire, contenait ces -mots:</p> - -<table class="box"> -<tr><td>LE III ET LA VEILLE DES KAL. DE JANV.<br /> -NOTRE G. SOVPE DEHORS</td></tr></table> - -<p>L'autre faisait paraître les phases de la -lune, l'image peinte des sept étoiles, et, marqués -par des clous, les jours heureux ou malheureux. -Au moment où, soûls de voluptés, -nous allions pénétrer, enfin, dans la salle à -manger:—<i>Du pied droit!</i> nous cria un -esclave commis à cet office. Sans doute, nous -trépidâmes quelque peu, dans la crainte que -l'un des convives ne transgressât le précepte. -Enfin, nous partions uniformément du pied -droit, lorsqu'un autre serf, en purette, se vint -abattre à nos genoux, suppliant notre faveur -de le soustraire aux peines immanentes; car -la prévarication était légère qui le mettait en -péril: avaient été soustraits au bain les vêtements -du dispensateur dont il avait la garde, -qui valaient à peine X. H. sestercius. Nous -voilà donc retirant le pied droit. Dans son cabinet, -le dispensateur nombrait des écus d'or. -Nous le priâmes de remettre à l'esclave sa -peine. Superbe, il nous toisa, et:—Ce n'est -pas tant la perte dont je suis ému, que l'incurie -de ce bélître. Ma robe de chambre il a perdue, -qui me fut donnée, à mon jour natal, par un -<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span>certain client. Tyrienne, sans doute, mais, une -fois déjà, elle avait été lavée. Quoi qu'il en -soit, je vous accorde la grâce du vaurien.»</p> - -<p>Pénétrés d'une si noble munificence, nous -étions à peine de retour dans le triclinium -que le serf au profit duquel nous avions -manifesté se porta derechef à notre rencontre. -Il nous surprit étrangement par la fureur de -ses embrassades multipliées et drues, avec -force louanges pour notre humanité:—Au -surplus, dit-il, vous saurez à l'instant -qui vous avez obligé. Le vin dominical est -dans la main du garçon de l'échansonnerie; -or, c'est moi qui tiens la coupe et vous en -tâterez.»</p> - -<p>Enfin, après tous ces retards, nous nous couchons -à table. Des pages d'Alexandrie, sur nos -mains, infusent l'eau de neige, immédiatement -suivis par des pédicures très agiles, qui font nos -pieds et rognent nos ongles, d'une adresse merveilleuse: -ce que faisant, nul ne gardait le -silence, mais, vaquant à leur fâcheux emploi, -ils l'agrémentaient de chansons. Je fus curieux -d'expérimenter si la livrée tout entière chanterait -de même. Pour cela, je demandai à -boire: un garçon plein de zèle me servit, -sur-le-champ, non sans me régaler d'une acide -complainte. Pareillement faisaient tous les -gens de la maison, sitôt qu'on leur demandait -<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span>quelque office. Hanter vous eussiez cru un -chœur de pantomimes et non le triclinium -d'un paterfamilias.</p> - -<p>Entre temps on apporta les promulsis, de -tous points magnifiques; les convives sur leurs -lits ayant déjà pris place, à la réserve de Trimalchio -auquel, par une incongruité nouvelle, -on réservait le haut bout. Au milieu de la -table, dans une manière de plateau, se prélassait -une bourrique en métal de Corinthe, portant -sur le dos un bissac dont les poches contenaient, -l'une des olives blanches, l'autre des -olives noires. Flanquaient l'ânon deux plats -circulaires. Sur leurs marges étaient gravés le -nom de Trimalchio et le poids du métal. Tels -porte-assiettes, réunis en arceaux, présentaient -des loirs saupoudrés de sésame et arrosés de -miel. Sur un gril d'argent fumaient des andouillettes. -Sous le gril s'étageaient des prunes -syriaques et des pépins de migraine.</p> - -<p>Nous entamions déjà cette noble chère -quand, au rythme d'une symphonie, Trimalchio -fut apporté. Ses esclaves le couchèrent -sur de menus oreillers, ce qui fit pouffer -quelques étourdis. Le personnage y prêtait -d'ailleurs. Sa tête rase émergeait d'un -pallium cramoisi; autour de sa nuque, emmitoufflée -dans ce vêtement, il avait, par surcroît, -tortillé une serviette à bandes énormes, -<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span>dont les franges pendaient çà et là. Au petit -doigt senestre il portait un large anneau faiblement -doré, puis, au bout du quatrième, une -petite bague qui me sembla d'or pur, avec des -incrustations en forme d'étoiles, du plus brillant -acier. Pour ostenter d'autres richesses encore, -il découvrit jusqu'à l'épaule son bras -droit orné d'un bracelet d'or et d'un cercle -d'ivoire, que rehaussaient des agréments de -métal poli. Ensuite, curant ses dents avec une -épine d'argyrose:</p> - -<p>Mes excellents bons, dit-il, je n'avais, en ce -moment, aucun désir de me mettre à table: -mais ne voulant pas que mon absence -mît plus de retard à vos ébats, j'ai quitté -un divertissement qui m'agréait fort. Souffrez -néanmoins que j'achève ma partie.</p> - -<p>Un page le suivait, portant la table à jeu -en bois de térébinthe avec des tesseræ de cristal, -et, ce qui me parut du dernier galant, au -lieu de jetons blancs et noirs, de grosses médailles -d'argent et d'or. Mais, tandis qu'il dégoisait, -en jouant, les plus abjectes pantalonnades -et que nous poussions encore une brèche -parmi les hors-d'œuvre, on nous apporte, dans -le monte-plats, un corbillon sur lequel une galline -en bois sculpté, les ailes étendues en rond, -semblait couver des œufs. Aussitôt, deux esclaves -approchent, et, la symphonie bourdonnant -<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span>de plus belle, ils se mirent à scruter la -paille. Ils en sortent des œufs de paon qu'à la -ronde ils impartissent. Alors, se tournant vers -nous, Trimalchio:—Amis, dit-il, c'est par -mon ordre que l'on a caché des œufs de paon -sous le ventre de la poule; mais, Herculès à -moi! j'ai lieu d'appréhender qu'ils ne soient -déjà couvis; regardons toutefois s'ils sont -encore mangeables.» A cet effet, nous recevons -des cuillers ne pesant pas moins d'une -demi-livre. Nous brisons la coque de ces œufs -très artistement boulangée en pâte ferme. J'étais -sur le point de jeter le mien, car je pensais -y voir déjà grouiller un paonneau, lorsqu'un -vieux pique-assiette m'arrêta:—Il y a là, -me dit-il, je ne sais quelle friandise.» Je finis -de rompre la coquille et trouvai, dans une -farce de jaunes d'œufs bien poivrée, un bec-figue -des plus gras.</p> - -<p>Cependant Trimalchio, ayant fini de -jouer, ordonne qu'on lui resserve tous -les plats dont nous avons tâté. D'une voix -haute, il proclame que si quelqu'un souhaite -encore du vin miellé, il en peut boire son -comptant, lorsque, au signal nouveau donné -par l'orchestre, un chœur chantant d'esclaves -emporte la desserte. Au milieu du fracas vint à -tomber une patène d'argent. Croyant bien -faire, un garçon d'office tente de la ramasser. -<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span>Mais Trimalchio, qui l'aperçoit, ordonne de -souffleter l'esclave par manière d'objurgation -et de jeter l'assiette aux épluchures. Sur quoi -un valet, préposé au garde-meuble, de la balayer -avec d'autres rebuts.</p> - -<p>Après cela, une entrée de deux Æthiops -chevelus, portant des utricules pareilles à celles -qu'on emploie pour faire tomber la poussière -de l'amphithéâtre, qui nous donnèrent à laver, -non avec de l'eau claire, mais avec un très bon -vin.</p> - -<p>Chacun loua le maître pour ces élégances. -Mais Trimalchio, prenant la parole:—Mars, -dit-il, prise l'Egalité. C'est pourquoi -j'ai ordonné d'assigner à chacun sa table. -En même temps, l'escafignon de ces puants esclaves -et leur chaleur nous importuneront -moins.» On apporte, aussitôt, des fiasques de -verre, méticuleusement bouchées de plâtre. A -leur goulot pendait l'écriteau que voici:</p> - -<table class="box"> -<tr><td>FALERNVM OPIMIEN<br /> -DE CENT FÉVILLES.</td></tr></table> - -<p>Tandis que nous lisions ces étiquettes, battant -des mains, Trimalchio s'écria:—Heu! -heu! cela est donc! le vin dure plus que -l'homme transitoire! Faisons carrousse et buvons -à pocharder la lune. Le vin, c'est la vie! -Celui que je vous offre est de l'opimien authentique. -<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span>Hier, je traitais à souper de plus -honnêtes gens que vous; néanmoins, le vin -qu'on leur présenta n'égalait point celui-ci.»</p> - -<p>Comme nous popinions, flagornant d'un ton -pénétré la magnificence de notre hôte, un esclave -posa sur la table une larve d'argent, -squelette en miniature, si bien ajusté que les -articulations et les vertèbres se mouvaient en -tous sens, de la meilleure grâce. Puis, ayant -saisi la poupée, au moyen d'une ficelle intérieure -il lui donna plusieurs sortes d'attitudes, -la prenant tour à tour et la remettant au milieu -du couvert, jusques au temps que Trimalchio -se mit à déclamer:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Heu! heu! malheur à nous! l'homme, tout entier, n'est qu'un pur néant!</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Combien fragile notre existence! Et pendue au plus cassant des fils!</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ainsi nous serons tous, quand Orcus nous emportera.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Donc, vivons au mieux, tant que vivre nous est permis.</i><br /></span> -</div></div> - -<p>Le myriologue et nos courbettes furent interrompus. -Un deuxième service qui, à -la vérité, ne répondait guère à notre désir, -parut en même temps. Néanmoins, une curiosité -nouvelle fixa bientôt les regards de la -compagnie. C'était un globe en manière de surtout, -dont l'orbe était paré des signes du zodiaque. -<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span>Au-dessus de chaque peinture, le majordome -avait placé des mets qui, par leur essence -ou leur forme, se pouvaient rattacher à -ces constellations. Sur le Bélier, des pois chiches -(pois du bélier); sur le Taureau, une pièce -de bœuf; sur les Gémeaux, une paire de testicules -et de rognons; sur le Cancer, une couronne; -sur le Lion, des figues africaines; sur la -Vierge, une vulve de truie érigone; sur la -Balance, un peson qui, d'un côté, soutenait un -poupelin, de l'autre, une croustade; sur le -Scorpion, une scorpène; sur le Sagittaire, un -ώτοπετὴς, lièvre cornu; sur le Capricorne, -un homard; sur le Verseau, une oie; sur les -Poissons, deux mulets. Au centre, le plus beau -gazon du monde, fraîchement tondu, supportait -un rayon de miel.</p> - -<p>Entre temps, un éphèbe égyptien offrait du -pain chaud, à la ronde, en un petit four d'argent, -et, d'un fausset impitoyable, écorchait un -couplet emprunté à la <i>Farce de l'Assa fœtida</i>. -Sans beaucoup d'enthousiasme, nous nous préparions -à donner l'assaut, car les mets étaient -du dernier commun, lorsque Trimalchio nous -apostropha:—Je vous conseille de manger -dit-il; on n'est à table que pour cela.»</p> - -<p>Il dit. Au son des instruments quatre danseurs -bondissent et, dans une pirouette, -font disparaître le couvercle du surtout. C'est -<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span>un nouveau festin qui paraît à nos yeux: -poulardes grasses, tétine de truie et levraut -empenné, qui figure Pégasos. Dans les angles -de cette machine, des statuettes de Marsyas -portaient de petites outres d'où giclait une saumure -pimentée, sur des poissons qui nageaient -dans une sorte d'Euripus. Nous joignons nos -bravos à ceux du domestique et nous attaquons, -en riant, les nourritures de haut goût.</p> - -<p>Trimalchio, non moins délecté que nous -de la surprise:—<i>Carpe!</i>» dit-il. Et soudain -parut un officier de bouche qui, suivant -la mesure de l'orchestre, se mit à trancher les -viandes en cadence. Vous eussiez cru, au -rythme de son geste, voir l'un de ces volumineux -essédaires qui, soutenus par l'orgue hydraulique, -s'escriment dans l'arène.</p> - -<p>Cependant, Trimalchio sans cesse répétait -d'une voix melliflue:—<i>Carpe! Carpe!</i>» de -sorte que, l'entendant réitérer avec cette insistance, -je soupçonnai quelque pointe, dont je -m'enquis auprès de mon proche voisin, lui -demandant ce que voulait dire cela. Il avait -assisté fréquemment à de pareilles scènes:—Vous -voyez bien, me répondit-il, notre -écuyer tranchant? Cet homme a pour nom -Carpus, de telle sorte que Trimalchio, en disant -<i>Carpe</i> (Coupe!), du même coup appelle -son esclave et lui notifie ses commandements.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span>J'étais repu, si bien que je me retournai -tout à fait vers mon interlocuteur pour -mieux entendre ses propos. Après quelques -discours et des questions en l'air, idoines -à servir d'amorce:—Quelle est, dis-je, cette -femme que je vois sans cesse aller et venir de -tous côtés? —C'est la femme de Trimalchio, -Fortunata la bien nommée, qui ramasse l'or -à la puchette et le mesure au boisseau.—Et -jadis, que faisait-elle?—Me pardonne ton -Génie! tu n'aurais pas voulu accepter d'elle -un chanteau de pain. A présent, nul ne sait ni -comment ni pourquoi elle est assise au plus -haut de l'Empyrée. C'est le τὰ πάντα de Trimalchio. -Bref, elle pourrait sans effort lui -persuader qu'on n'y voit goutte en plein midi. -Lui-même ignore sa richesse, tant il est étrangement -pécunieux; mais elle, bonne ménagère -d'un tel bien, pourvoit à toute chose. Vous la -trouvez sans cesse où vous ne l'attendez point. -Sèche, sobre, d'excellent conseil, néanmoins, -une langue de vipère et qui jase comme une -pie borgne, une fois la tête sur l'oreiller. -Quand elle aime, elle aime fort, mais elle -hait de même ceux qu'elle tient en aversion.</p> - -<p>Trimalchio possède en biens-fonds un territoire -aussi vaste que le vol du milan, sans -compter le numéraire dont il entasse et fait -provigner les intérêts. Chez son portier, on -<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span>compte plus d'écus, en un jour, que n'en ont -dans tout leur patrimoine les personnes les -mieux rentées. Vous voyez d'ici le trésor. -Quant aux esclaves, babæ! babæ! non, Herculès, -à moi! je crois que la dixième partie -d'entre eux ne connaît pas son maître. Mais la -crainte qu'il leur inspire est telle qu'avec un -mot il ferait cacher ce bétail sous une touffe de -rue.</p> - -<p>Au demeurant, ne va pas imaginer qu'il -fasse emplette de quoi que ce soit. Il -récolte dans ses domaines toutes les choses -dont il a besoin: laine, cire, poivre et du lait -de poule si tu en avais la fantaisie. Que te -dirai-je de plus? Ses mérinos, autrefois, -n'étaient pas des meilleurs. Il fit venir des béliers -de Tarentum afin d'amender les ouailles -et de refaire son troupeau. Voulant obtenir -chez soi du miel de l'Hymettos, il s'est procuré -des abeilles dans Athènes, améliorant ainsi les -avettes indigènes par le croisement d'un essaim -grégeois.</p> - -<p>Dernièrement, il écrivait en India pour demander -de la graine de morilles. Bien plus: -il n'est mule en ses haras qui ne sorte d'un -onagre. Vois tous ces lits; pas un dont les -matelas ne soient faits avec de la laine teinte -de pourpre ou de cochenille. Tant est grande -la veine du patron! Prends garde, au moins, -<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span>de faire paraître quelque dédain envers les affranchis -qui furent ses compagnons d'esclavage. -Tous abondent en numéraire: ils sont -juteux énormément. Remarque celui-ci, au bas -bout de la dernière table. Il possède à présent -jusqu'à vingt mille écus. Or, sa grandeur est -de fraîche date. Il est sorti du plus obscur -néant. Naguère encore il portait du bois sur -son dos. Mais on prétend (je l'ai ouï dire et -n'en sais rien) qu'ayant larronné le pileus d'un -incube, il sut dénicher un trésor. Si quelque -dieu guerdonne un mortel, je ne lui porte pas -envie. Mais notre homme a la joue encore -chaude. Il garde les stigmates de la manumission, -du bienheureux soufflet qui le tira d'esclavage. -Au demeurant, il ne s'en trouve que -mieux, car il a fait placarder cet écriteau -devant son bouge d'autrefois:</p> - -<table class="box"> -<tr><td>C. POMPEIVS DIOGÈNE<br /> -DEPVIS LES KALENDES JVLIENNES MET CE<br /> -GARNI EN LOCATION AYANT, LVI-MÊME,<br /> -ACQVIS VN HOTEL.</td></tr></table> - -<p>—Quel est, demandai-je, celui qui occupe -la place destinée à l'affranchi de César?—Encore -un homme qui, dans peu de temps, a -fait fortune. Je ne le blâme pas. Il avait décuplé -son patrimoine, puis la déconfiture est -venue. Il n'a plus sur la tête un cheveu qui lui -<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span>appartienne. Mais, Herculès à moi! il n'y a -pas de sa faute, car je le tiens pour le plus -galant homme qui soit. Quelques vauriens -d'affranchis l'ont grugé de la belle manière -et conduit rondement au bout de son rouleau. -Tu n'ignores point ceci: dès que la marmite -a cessé de bouillir et que les coffres se vident, -les amis les plus intimes se déguisent en cerfs.—Et -dans quel honorable commerce avait-il -pu acquérir tant d'argent?—Rien de plus -simple. Il était entrepreneur de pompes funèbres. -Son couvert attestait une royale dépense. -Entre autres, on y voyait des ragots avec leurs -soies, des chefs-d'œuvre de pâtisserie, des oiseaux, -une armée entière de queux et de -mitrons. On effusait, chez lui, plus de vin -sous la table que la plupart des Quiritès n'en -ont dans leur cellier. Mais c'est un lunatique -et non pas un homme, que ce croquemort! -Aussi, voyant tomber son crédit, et de -peur que ses créanciers n'eussent des inquiétudes, -il fit naguère afficher cet avis:</p> - -<table class="box"> -<tr><td>IVLIVS PROCLVS<br /> -DANS VNE VACATION A LA CRIÉE,<br /> -MET EN VENTE LE SVPERFLV DE SON GARDE-MEVBLE<br /> -POVR LIQVIDER SON PASSIF</td></tr></table> - -<p>Trimalchio interrompit notre causette. -On avait desservi les entrées. L'hilarité -<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span>du boire animait les convives et l'entretien se -généralisait. Alors, notre hôte, appuyé sur le -coude:—Honorons ce vin, dit-il, et mettons à -la nage les poissons que nous avons ingurgités. -Pensez-vous, dites-moi, que je me contente des -nourritures qu'on nous a offertes dans les compartiments -du surtout que vous avez vu? Ne -connaissez-vous point Ulyssès? Après tout, -il importe, en faisant bonne chère, de s'occuper -d'érudition.</p> - -<p>Que donnent en paix les os de mon bienfaiteur! -Sa volonté me fit un homme entre les -hommes. Ainsi, l'on ne peut rien m'offrir qui -me semble nouveau. Je vous expliquerai donc -l'allégorie du globe. Le firmament, habitacle -des douze Dieux, prend tour à tour leurs figures. -Tantôt, c'est le Bélier. Qui naît sous l'influence -d'un tel signe a de nombreux pécores, -des laines en abondance, la tête dure, le front -impudent et la corne pointue. Il influence les -pédants et les chicanous.»</p> - -<p>Nous applaudissons le bien visé de cette astrologie, -et Trimalchio reprend de plus belle:—C'est -le Taureau qui brille ensuite, occupant -tout le ciel; naissent les individus récalcitrants, -les bouviers, les goinfres qui ne songent -qu'à la boustifaille. Ceux qui viennent -sous les Gémeaux aiment à s'accoupler, comme -les étalons d'un char, comme les bœufs d'un -<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span>coutre et le commun des testicules. Ce sont eux -qui ménagent la chèvre et le chou. Moi, je -suis né sous le Cancer. Comme l'écrevisse de -mon horoscope, je marche sur plusieurs pieds; -à travers les flots et les continents j'instaure -mes alleus. En effet, le Cancer étend son influence: -il gouverne les deux éléments. C'est -pour cela que je n'ai posé sur lui qu'une couronne, -afin de ne porter aucun préjudice à mon -thème de nativité. Sous le Lion naissent les -mâche-dru et les impérieux. Sous la Vierge, -les bougres, les fuyards, le gibier de prison. -Sous la balance, les bouchers, les droguistes et -les différentes espèces de chicanous. Sous le -Scorpion, les assassins et les empoisonneurs. -Sous le Sagittaire, les bigles qui regardent au -chou et dérobent le lard. Sous le Capricorne, -les claquepatins à qui leurs misères font pousser -des cornes. Sous le Verseau, les aubergistes -et les nigauds à tête de citrouille. Sous les Poissons, -enfin, les cuisiniers et les rhéteurs. Ainsi, -pareil à une meule, tourne l'Univers dont, à -chaque instant, la révolution nous apporte -quelque disgrâce, depuis naître jusqu'à mourir. -Quant au gazon que vous voyez, tenant le milieu -du globe et supportant un rayon, le symbole -en est aisé à déduire. C'est la Terre, -notre mère. Comme un œuf arrondie, elle -occupe le centre du monde et renferme en soi -<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span>toutes les délices, pareilles à un gâteau de -miel.»</p> - -<p>Quelle érudition et quelle faconde! -s'écrièrent à la fois les convives érigeant -les mains au plafond, jurant tous qu'Hipparchus -et Aratus étaient, au regard de Trimalchio, -de la petite bière. Sur ces entrefaites -arrive une troupe de laquais. Ils suspendent -à nos lits des housses peintes, où des filets, -des piqueurs avec leurs épieux, enfin tout l'appareil -de la chasse, était représenté. Nous ne -savions qu'imaginer de cette nouvelle surprise, -quand, tout à coup, une clameur furieuse -éclate au dehors. Et voici que des molosses de -Laconia se mettent à hurler, en courant autour -de la table. Les suivait un repositorium, -sur quoi gisait le plus énorme sanglier qui se -pût voir. On avait coiffé sa hure d'un pileus -d'affranchi. Deux corbeilles pendaient à ses -défenses, d'une vannerie assez délicate, faite -avec des branchettes de palmier, l'une pleine -de dattes de Syrie, l'autre de dattes de la Thébaïs. -Autour, des marcassins en croûte de pâté -semblaient accrochés aux mamelles de la bête, -faisaient ainsi entendre que c'était une laie. -On nous les octroya par manière d'apophorètes. -Cette fois, le même Carpus, qui débitait -les autres viandes, ne fut pas admis à trancher -la monstrueuse venaison, mais un grand estafier -<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span>barbu, dont les jambes étaient emmaillotées -de bandelettes et qui portait une alicula -rayée de diverses couleurs. Prenant son couteau -de chasse, il débride largement la panse -de la truie. Soudain un vol de grives en essore -avec fracas. Vainement les pauvres bestioles -cherchent à fuir, en voletant. Des oiseleurs, -postés dans le triclinium, avec de longs roseaux, -les attrapent en un clin d'œil, et, suivant -l'ordre du maître, donnent un oisillon à -chacun des convives. Alors, Trimalchio:—Voyons, -dit-il, si ce porc forestier n'a point -dévoré tout le gland?» Aussitôt les esclaves -de se ruer aux corbeilles que l'animal portait à -son boutoir et de nous distribuer en portions -égales dattes d'Afrique et dattes de Syrie.</p> - -<p>Au milieu du hourvari, comme j'avais une -place en retrait, ce me fut un amusement -de suivre la pente des cogitations. -Pourquoi ce verrat embéguiné d'un pileus? A -la fin, ayant épuisé les plus saugrenues battologies, -je questionnai derechef le voisin accommodant, -mon interprète ordinaire, et lui déduisis -mon embarras.</p> - -<p>—Comment! répondit-il; mais votre officieux -lui-même pourrait expliquer cela, car -c'est chose connue et bien loin d'une énigme. -Le cochon qui vous étonne évita d'être mangé -hier. On le mit sur table vers la fin du repas. -<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span>Les convives, à bout d'appétit, refusèrent d'y -mordre. C'était lui conserver la liberté. Aussi -le voyez-vous reparaître, ce soir, avec les attributs -de l'émancipation.» Confus de ma stupidité, -je ne poussai pas plus avant l'interrogatoire, -dans la crainte de passer pour un homme -qui n'avait jamais soupé dans le grand monde. -Entre temps, un jeune esclave des plus beaux, -couronné de pampre et de lierre, offrait à la -ronde une corbeille de raisins. Tour à tour -s'affublant des noms bachiques: Bromius, -Lyæus, Evius, il chantait, d'une voix stridente, -les poèmes de son maître. Délecté de cette harmonie, -Trimalchio, l'envisageant:—Dionysus, -cria-t-il, sois <i>liber</i>!» L'esclave aussitôt -décoiffe le sanglier du pileus et le pose sur sa -tête. Alors Trimalchio ajouta:</p> - -<p>—On ne peut nier à présent que je possède -<i>Liber</i> père de la liberté.» Chacun de s'extasier -sur le jeu de mots et de baiser, à son tour, le -nouvel affranchi.</p> - -<p>En ce moment, Trimalchio, pressé d'aller à -la garde-robe, se leva de table. Son départ, -nous délivrant d'une tyrannie importune, ranima -la conversation, le bavardage des soupeurs. -Dama ayant, le premier, réclamé des -pataracina, s'empare du crachoir: «O jour! -quelle est ta vanité, le néant de ta gloire! Tu -décrois, la nuit monte! C'est pourquoi rien -<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span>n'est plus sage que de passer, tout droit, du lit -au triclinium. Ainsi, l'on n'a pas le temps de -refroidir, ni besoin d'étuve pour se réchauffer: -un verre de boisson tiède est le meilleur des -manteaux. Moi, j'ai accolé force pintes; je -suis saoul comme une bourrique et j'ai ramassé -un casque de première grandeur.»</p> - -<p>Seleucus, l'interrompant, continua son -propos:—Moi, dit-il, j'ai grand soin -de ne pas me laver tous les jours. Se baigner -comme vous le faites, c'est un métier de -dégraisseur. L'eau a des dents invisibles et, -peu à peu, notre chair liquéfie. Mais, lorsque -je me suis envoyé un bon coup de raisin, je -nargue les hivers. Au demeurant, avec la meilleure -volonté, je n'eusse pu me rendre aux -thermes cet après-midi. J'étais de funérailles. -Un brave type, un ami, Chrysantus, a tourné -de l'œil. Naguère, il m'appelait encore et, -même en ce moment, je crois parler à lui. -Heu! heu! nous passons! tels une outre de -vent gonflée, un peu moins que les mouches, -car elles possèdent quelques vertus. Nous sommes -pareils aux bulles d'air qui crèvent à la -surface d'un étang.</p> - -<p>Et que dirait-on si Chrysantus ne s'était pas -astreint à une diète rigoureuse? Pendant: cinq -jours, il n'est pas entré dans sa bouche une -goutte d'eau, une mie de pain. Et, cependant, -<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span>il nous a quittés! C'est par trop de médecins -qu'il est mort, ou, pour mieux dire, par le -crime du Fatum: car médecin, avant tout, est -soulas des esprits. Quoi qu'il en soit, on -peut dire que les obsèques de Chrysantus furent -poussées dans le magnifique. On l'a conduit -au bûcher, sur son lit de festin, emmailloté -de riches couvertures. Et des gémissements -de premier choix! Son testament affranchit -quelques serfs. Quant à sa femme, elle a -pleuré sans verve. Comment eût-elle fait pour -se montrer plus chiche de regrets si son époux -l'eût traitée avec parcimonie? Ah! les femmes! -Elles sont pareilles au milan. Ce qu'on -leur fait de bien choit dans une citerne. Pour -elles, un vieil amour est le plus funeste des -cancers.»</p> - -<p>Il nous rasait. Un nommé Phileros lui -coupa la parole:—Ayons mémoire des -seuls vivants! Chrysantus a reçu les témoignages -qu'il fallait. Honnête vie, honnête -mort! quel motif de se plaindre? Nul n'ignore -qu'il est parti d'un as et qu'il aurait mordu -à même un étron pour y chercher de la monnaie. -C'est pourquoi il a fait fortune. Il s'est -accru tel un gâteau de miel. J'estime, Herculès -à moi! qu'il laisse cent mille sestertius bien -comptés, tout en numéraire. Cependant, je -m'expliquerai nettement sur son compte, ayant -<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span>bouffé une langue de chien. Il fut mal embouché, -fort en gueule, bavard et la discorde -même. Son frère était un brave gas, amical à -son ami, la main ouverte et la table copieuse. -Au début, il marchait sur des jambes peu solides. -La première vendange fortifia ses côtes. -Il vendit son vin au prix qu'il voulut. Mais ce -qui finit de lui redresser le menton, ce fut une -hoirie dans laquelle, adroitement, il souriça -bien autre chose que la somme dont on l'avait -fait légataire. Alors, Chrysantus, animé contre -son frère, n'a-t-il pas eu la sottise de léguer, -comme un crétin, son patrimoine à je ne sais -quel intrigant sans feu ni lieu? S'enfuit au loin -qui fuit les siens. Mais il eut toujours des serfs -oraculaires qui l'empoisonnaient de venimeux -conseils. Celui-là ne fait rien de bon qui croit -d'abord ce qu'on lui dit. Principalement dans -le commerce. Néanmoins, il est vrai que Chrysantus -réalisa, sa vie durant, d'énormes bénéfices, -ayant agglutiné jusqu'à des biens qui ne -lui appartenaient pas. Et certes ce fut un vrai -fils de Fortuna. Par lui touché, le plomb devenait -or. La vie est facile à qui tout arrive en -bon ordre. Et combien pensez-vous qu'avec -soi il emporte d'années? Septante et quelques. -Mais il était dur comme une corne, robuste -pour son âge et noir comme un corbeau. Je connaissais -l'homme de toute antiquité. Même -<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span>vieux, il restait lubrique à faire peur. Non, -Herculès à moi! je ne pense pas qu'il eût épargné -même la vertu d'un cabot dans sa maison. -Bien plus il donnait dans les gamines. C'était -le miché de n'importe quelle Minerva; et, certes, -je ne l'improuve. Le contentement d'avoir -besogné ferme, voilà tout ce qui l'accompagne -au tombeau.»</p> - -<p>Ainsi parla Philéros. Après lui, Ganymédès:—Vous -narrez là des choses fort -impertinentes, qui ne regardent la terre ni le -ciel. Pendant ce temps nul ne se met en -peine des vivres qu'il mâchera bientôt. Non, -Herculès à moi! je n'ai pu trouver, aujourd'hui, -une bouchée de pain. Et comment? La -sécheresse persévère. Il me semble que j'ai -le ventre creux depuis un an. Nos édiles (puisse -la guigne leur advenir!) sont de manche avec -les mitrons: aide-moi, je t'aiderai. Cependant -les marmiteux crèvent dans la débine: car -ces mandibules dévorantes fêtent les Saturnales -d'un bout à l'autre de l'année. Oh! si nous -possédions encore ces lions que je trouvai ici, -en arrivant d'Asie! Cela s'appelait vivre. La -Sicile intérieure avait pâti d'une même disette. -Une même sécheresse ardait les moissons, pareille -à la fureur de Jovis. Mais je me rappelle -Saffinius. Il habitait près du vieil aqueduc, -moi enfant. Ce n'était pas un homme, c'était -<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span>un grain de poivre. En quelque lieu qu'il fût, -grondait un incendie. Mais droit, mais sûr, -amical à son ami, avec qui tu pouvais, sans -crainte, jouer à la mourre en pleines ténèbres. -C'est dans la Curie qu'il le fallait voir. Il écrasait -ses adversaires, les uns après les autres, -comme avec un pilon. Il n'usait pas de rhétorique, -mais allait droit au but. En vérité, lorsqu'il -plaidait au barreau, sa voix enflait comme -le son d'une trompette, sans que jamais on -le vît suer ni cracher. Je pense qu'il avait en soi -quelque chose d'asiatique. Et bénin, avec cela, -attentif à rendre les saluts, nommant chacun -par son nom, tout comme le plus simple d'entre -nous. C'est pourquoi, dans ce temps, la -nourriture était à vil prix. Le pain que tu -payais d'un as, tu n'aurais pu l'achever, même -en t'adjoignant un commensal. Pour le même -prix, ceux qu'on donne à présent ne sont pas -plus gros que la prunelle d'un bouvillon. Heu! -heu! de jour en jour tout empire. Cette colonie, -à rebours, se développe. On dirait le coccyx -d'un vedeau. Mais pourquoi non? Nous -avons un édile de trois figues tapées. Il préfère -empocher un as que défendre les droits de ses -administrés. C'est pourquoi il fait la bombe -en son particulier. Il reçoit, en une matinée, -autant et plus d'argent que les autres n'en -possèdent pour tout bien. Je sais telle affaire -<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span>qui lui a valu mille denarius d'or. Pourtant, -si nous avions des couilles, il ne s'offrirait pas -tant d'agréments. Mais telle est à présent -l'humeur populaire: au logis, des lions; en public, -des renards. En ce qui me concerne, j'ai -dévoré mes frusques et, pour peu que cette -misère continue, il me faudra subhaster ma -canfouine.</p> - -<p>Que devenir, en effet, puisque ni les Dieux -ni les hommes ne prennent en pitié ce malheureux -pays? La paix soit dans ma maison, -aussi vrai que je tiens notre débine pour -un châtiment des Cælitès! Nul, en effet, -ne s'occupe du Ciel. Nul n'observe les -jeûnes. On fait cas de Jovis autant que -d'un cheveu. Les hommes aux regards fichés -en terre n'ont d'autre cure que de peser leurs -écus.</p> - -<p>Dans le temps, les femmes pieuses, drapées -de leur stola, gravissaient pieds nus les collines, -et, cheveux épars, âmes exemptes de -péchés, dévotement elles faisaient monter vers -Jovis des oraisons pour la pluie. Aussitôt, il -pleuvait à verse; il pleuvait, oui monsieur! -et, dans leurs maisons, les types rentraient -saucés comme des rats. Mais les dieux ont à -présent les pieds en laine; et, parce que nous -manquons de religion, l'agriculture est dans le -désespoir.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span>De grâce, reprit Echion le fripier, tâche de -parler moins bêtement. Tantôt ceci, tantôt -cela, comme disait le rustre qui avait perdu -un cochon pie. Ce qui n'existe pas ce soir -existera demain: la vie est ainsi mise en -branle. Non, Herculès à moi! nul pays meilleur -que le nôtre, s'il enfantait des hommes. -Il traverse, en ce moment, une crise et n'est pas -le seul. Il ne se faut point montrer délicats; -partout nous voyons le milieu du ciel. Toi, si -tu avais vécu ailleurs, tu prétendrais que les -porcs s'y promènent tout braisés. Et voici que -nous allons assister, dans trois jours, à un excellent -cadeau, une troupe non de lanista, -mais composée de nombreux affranchis. Et -notre Titus, cœur magnanime, tête chaude, ne -barguigne point, ne fait rien à demi. Il m'est -de tout point familier, car je fais partie de son -domestique. Le combat sera sans quartier. -Titus donnera aux gladiateurs des lames irréprochables -avec défense de rompre, de telle -sorte que le milieu de la piste ressemble à un -charnier. Le jeune homme a de quoi, ayant -hérité au moins trente millions de sestertius, -lorsque son père a tourné l'œil. Qu'il en dépense -mal à propos quatre cent mille, son avoir -ne sera guère ébréché, tandis qu'il aura obtenu -la plus belle des réclames. Déjà il possède -quelques bidets gaulois, une femme belge pour -<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span>conduire l'essedum. En outre, il a recruté le -dispensateur de Glyco, lequel fut chipé en -train de donner quelques spasmes à sa maîtresse. -Vous, vous rigoleriez de voir, en public, -se harpailler cornards et godelureaux. Glyco, -lui, qui ne vaut pas la corde pour le pendre, a -fait jeter aux bêtes son dispensateur. Cela -s'appelle se déshonorer soi-même. En quoi le -serf prévarique-t-il, contraint de besogner par -sa maîtresse? Bien plus que lui, cette latrine -d'amour eût mérité d'être encornée par un -taureau. Mais qui ne peut battre l'âne cogne -sur le bât. Comment, d'ailleurs, Glyco pensait-il -que la fille d'Hermogénès ferait oncques une -bonne fin? Il aurait pu essayer, par la même -occasion, de rogner les ongles d'un milan au -plus haut de son vol. Une couleuvre n'enfante -pas des bouts de funin. Glyco, Glyco a donné -son visage: c'est pourquoi, aussi longtemps -qu'il vivra, il portera un stigmate que rien, si -ce n'est Orcus, ne pourra infirmer. Du reste, -les fautes sont personnelles. Mais, par avance, -je subodore le gueuleton que Mamméa veut -nous donner. Il y aura deux denarius pour les -miens et pour moi. Si Mamméa nous comble -ainsi, qu'il arrache à Norbanus toute la faveur -du public! Et, n'en doutez pas, nous le verrons -bientôt cingler à pleines voiles. Car, de -bonne foi, quel bien nous a fait ce Norbanus? -<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span>Il nous a donné des gladiateurs de pacotille, -absolument décrépits: rien qu'en soufflant -dessus, vous les eussiez fait choir. Nous vîmes -déjà de meilleurs bestiaires. Les cavaliers qui -se sont égorgés étaient des momons de terre -cuite; on eût pris ces gens-là pour de vieux -coqs coquelinant. L'un était gourd, éclopé, -l'autre cagneux; le tiers venu, moribond à la -place du mort, avait les nerfs déjà coupés. -Un Thrax de quelque tournure, chauffé par le -public, montra une assez belle contenance. A -la fin, ils se lardèrent prudemment pour achever -la passe d'armes. C'étaient des gladiateurs -à la douzaine, mous comme des chiffes et capons -comme la lune, les plus beaux fuyards -que l'on puisse imaginer. Cependant Norbanus, -au sortir de l'arène: «Je vous ai, dit-il, -offert un cadeau.—Et moi je t'ai applaudi. -Compute maintenant: car je te donne plus -que je n'ai reçu. La main lave la main.»</p> - -<p>Tu me sembles, Agamemnon, dire en toi-même: -«Que débite ce fâcheux?» Mais -je bavarde à cause que toi, si apte à discourir, -tu ne discours pas le moins du monde. -Tu n'es pas du même bâtiment; c'est pourquoi -tu déganes la rusticité de nos propos. -Nous savons que tu es glorieux de ton éducation. -Mais quoi? Ne te persuaderai-je pas, -tôt ou tard, de pousser jusqu'à ma ferme -<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span>et de rendre visite à nos bicoques? Nous trouverons -de quoi manger: poulardes et œufs -frais. Cela ira tout seul, encore que l'intempérie -ait fait, depuis bien des mois, tout venir -de travers. Mais nous aurons toujours de quoi -nous garnir le jabot. Même, je t'élève un disciple, -mon Cicaro. Déjà, il connaît la division -par quatre. S'il vit, il sera, sans cesse, à tes -côtés, comme un petit esclave. Car, dès qu'il a -un moment, on le voit rivé à ses tablettes. Ingénieux, -de belle mine, je lui reproche seulement -un goût maladif pour les oiseaux. Je lui -ai, déjà, occis trois chardonnerets, lui donnant -à croire que la fouine les avait mangés. Mais -il en a bientôt déniché d'autres. Les vers lui -plaisent énormément, qu'il réussit au mieux. -D'autre part, il a donné du pied dans le derrière -des Grecs. Il commence à mordre au -latin, combien que son magister soit un cuistre, -sans aucune méthode, assurément, lettré, mais -qui ne veut pas se donner la moindre peine. -Mon fils a, de plus, un second précepteur; -celui-là peu docte, mais d'esprit ouvert et qui -donne aux autres des connaissances qu'il n'a -pas. Il vient d'habitude à la maison les jours -fériés. Il se contente du moindre salaire. En -outre, j'ai, à présent, fait emplette à mon gamin -de certaines rubriques, parce que j'entends -que, pour la gestion de mes affaires, il -<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span>sache un peu de droit. C'est un gagne-pain. -Quant aux lettres, il n'en est que déjà trop -coïnquiné. S'il renâcle, je le destine à l'un de -ces métiers de tout repos—barbier, crieur -public ou, du moins, avocat—dont nul ne -pourra le déposséder, Orcus excepté. C'est -pourquoi je lui brame tous les jours: «Premier-né, -crois-moi, quelque chose que tu -apprennes, tu l'apprends pour toi-même. Vois -Philéros, l'agent d'affaires, s'il n'avait étudié, -la faim, aujourd'hui, ne quitterait point ses -lèvres. Naguère, naguère il portait à son cou -des fardeaux pour quelque argent; à cette -heure, il croît à l'envi même de Norbanus. La -science est un trésor, et le métier ne cesse de -nourrir son homme.»</p> - -<p>Ces fariboles vibraient, lorsque Trimalchio -entra, et, détergeant la pommade qui -coulait de son front, se lava les mains. Peu -de temps après:—Excusez-moi, dit-il, -amis; voici plusieurs jours que mon ventre ne -fonctionne pas congrûment. Les médecins n'y -entendent goutte. Néanmoins, un oxéolé -d'écorce de migraine et de bourgeons de sapin -m'a été profitable. J'espère que mes entrailles -vont désormais s'imposer un peu de retenue; -sinon mon estomac beugle à croire que vous -entendez mugir un taureau. C'est pourquoi, si -quelqu'un de vous se trouve en proie à la nécessité, -<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span>qu'il n'y mette pas de fausse honte. -Aucun de nous, certes, n'est composé de solides. -Et j'estime que rien n'est comparable au -tourment de se retenir. Cela seulement, Jovis -ne le saurait inhiber. Tu ris, Fortunata, qui, -chaque nuit, me prives de fermer l'œil! Moi, -jamais, dans le triclinium, je n'ai défendu à -quiconque de faire ce qui le met à l'aise; les -médecins défendent que l'on se contraigne. -Même dans le cas où vous sollicite quelque -chose de plus, tout ce qu'il faut est préparé -dehors: l'eau, la garde-robe et les autres petites -commodités. Croyez-moi: quand les -vents remontent au cerveau, tout le corps en -est empoisonné. J'en sais plusieurs qui moururent -ainsi pour n'avoir pas voulu confesser -leur gêne intérieure.» Nous rendons grâce à -la libéralité ainsi qu'à l'indulgence de Trimalchio, -étouffant notre rire dans des popinations -réitérées. Car nous ne savions pas encore que -c'était à peine la moitié de cette crevaille prodigieuse -et qu'il nous fallait gravir, par la -suite, des monceaux escarpés de ragoûts et de -viandes. En effet, les tables nettoyées aux -accords de la musique, trois cochons blancs, -muselés et cravatés de grelots, furent amenés -dans le triclinium. Leur introducteur nous -apprit que l'un avait deux ans, l'autre trois, -et que le troisième était déjà vieux. Pour moi, -<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span>je supposais que c'étaient là des pétauristès -avec des porcs savants tels qu'on en montre -dans les cirques, dont les acrobaties plus ou -moins portenteuses ne tarderaient pas à nous -régaler. Mais Trimalchio, dissipant notre incertitude:—Quel -est, dit-il, celui des trois -qu'il vous plaît qu'on accommode sur-le-champ? -Des fricoteurs de banlieue embrochent -un poulet, un faisan ou de pareilles -nénies; mes cuisiniers à moi font bouillir communément -des veaux entiers dans un chaudron -d'airain.» Aussitôt, il ordonne qu'on appelle -un cuisinier. Sans redemander notre avis, il enjoint -de tuer le plus âgé des pourceaux. Puis, -élevant la voix:—De quelle décurie es-tu?—De -la quarantième.—Acheté ou né dans -ma maison?—Ni l'un ni l'autre, mais donné -par le testament de Pansa.—Vois donc à préparer -lestement ce cochon, faute de quoi j'ordonnerai -qu'on te verse dans la décurie des -valets de ferme.» Sur-le-champ, admonesté de -la sorte et connaissant les pouvoirs du maître, -le queux entraîna vers sa cuisine la viande à -quatre pieds.</p> - -<p>Trimalchio, nous dévisageant alors d'un -regard amiteux:—Ce vin, dit-il, ne vous -plaît point? Je le remplacerai. A vous de prouver -qu'il est bon en lui faisant honneur. -Par la grâce des Dieux, je ne l'achète point; -<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span>car tout ce qui vous fait ici baver de gourmandise -naît dans un suburbain à moi, que je ne -connais pas encore. C'est un pays aux confins -de Terracina et de Tarentum. A présent, je -veux annexer à mes petits lopins la Sicile, -pour que, s'il me prend une fantaisie de promenade -en Afrique, je puisse naviguer à travers -mes domaines.</p> - -<p>Mais déduis-nous, Agamemnon, quelle -controverse tu as déclamée aujourd'hui? Moi -qui vous parle, si je ne plaide pas des causes, -j'ai néanmoins fait mes humanités d'après les -divisions classiques; et, pour que vous ne -m'imputiez pas à dégoût ces sortes d'études, -apprenez que j'ai trois bibliothèques, l'une -grecque, les autres latines. Expose donc, si tu -m'aimes, le peristasis de ta déclamation.»</p> - -<p>Agamemnon ayant commencé:—Un -pauvre et un riche nourrissaient entre eux de -grandes inimitiés.—Qu'est-ce qu'un pauvre? -dit Trimalchio.—Charmant! repartit Agamemnon.» -Et d'exposer je ne sais quelle théorie. -Sur-le-champ, Trimalchio:—Cela, dit-il, -si c'est un fait, n'est pas matière à controverse; -si ce n'est pas un fait, cela n'est rien.» Nous -accompagnâmes ce discours et d'autres semblables -avec des effusions de louanges.—De -grâce, continua Trimalchio, Agamemnon à -moi très cher, te rappelles-tu les douze ahans -<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span>d'Herculès ou l'historiette d'Ulyssès et comment -le Cyclops lui déboîta le pouce d'un coup -de baguette? J'avais accoutumé de lire, étant -gamin, tout cela dans Homérus. Car j'ai vu -assurément, de mes yeux, la Sybille, à Cumæ, -pendre dans une ampoule et, quand les gosses -lui disaient: Σιβὐλλα, τί θέλεις; elle répondait—Ὰποθανεῖν -θέλω.»</p> - -<p>Trimalchio n'avait pas encore dégoisé -toutes ses balivernes que le repositorium, -avec le pourceau gigantesque, couvrit -la table entière. Nous admirons tant -de célérité, proclamant que même un poulet -coquelinant ne saurait être plus tôt fricassé. Or, -le cochon nous paraissait beaucoup plus volumineux -que le sanglier dont on nous avait -régalés un peu auparavant. Cependant Trimalchio -de plus en plus l'examinait:—Quoi? -quoi? dit-il, ce porc n'est pas étripé? Non, -Herculès à moi! il ne l'est pas. Vite, vite, le -cuisinier, ici.» Le maître-queux, l'oreille -basse approche de la table et confesse qu'il a -omis en effet de le vider.—Quoi! omis, vocifère -Trimalchio, penses-tu avoir oublié seulement -le poivre et le cumin? Déshabille-toi.» -Cela ne tarda guère: on met à poil notre cuisinier, -fort penaud, entre deux tourmenteurs. -De supplier, néanmoins, chacun s'ingénie et -de dire:—Ce sont des choses qui arrivent -<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span>tous les jours. Nous impétrons que tu l'absolves; -mais s'il recommence une autre fois, -nul de nous ne tentera la moindre chose en sa -faveur.» Quant à moi, je ne pouvais me défendre -d'une très cruelle sévérité, mais incliné -vers l'oreille d'Agamemnon:—Evidemment -ce gas est une mazette endurcie; un autre -oublierait-t-il de boyauder un porc? non, Herculès -à moi! je ne lui pardonnerais pas même -de laisser les tripes à une ablette.» Il n'en fut -pas de même de Trimalchio qui, d'un visage -détendu en hilarité:—Donc, reprit-il, puisque -tu es d'une si mauvaise mémoire, devant -nous étripe ton cochon.» Le cuisinier, ayant -récupéré sa tunique, saisit un couteau et, de -çà, de là, timidement, débride la panse du -goret. Soudain, par les ouvertures que leur -poids agrandit, échappent tumultueusement -crépinettes et boudins.</p> - -<p>A cette jonglerie, le domestique d'applaudir -et honneur à Gaïus! dans un long -cri. Le cuisinier fut honoré d'un verre de vin, -d'une couronne d'argent et d'un gobelet avec -sa soucoupe, en bronze corinthien. Comme -Agamemnon examinait de près ce métal, -Trimalchio lui dit:—Je suis le seul à -posséder le vrai corinthus.» J'attendais, -comme à l'ordinaire, une cacade renforcée et -qu'il se mît à nous dire qu'on apportait exprès -<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span>de Corinthus une orfèvrerie à son usage. Mais -il s'en tira plus adroitement que je ne pensais:—Et -peut-être, dit-il, me demanderez-vous -comment il se fait que j'aie, à moi tout seul, -du corinthus authentique? Parce que le potier -d'airain à qui je prends mes vases se nomme -Corinthus: or, qui peut se vanter d'avoir du -corinthus mieux que celui qui compte parmi -ses gens Corinthus en personne? Et ne me -prenez pas, toutefois, pour un mauclerc. Je sais -fort bien l'origine du bronze corinthien.</p> - -<p>Quand Ilium fut pris, Annibal, rusé matois -et grand coquin, larronna les statues de cuivre, -d'or et d'argent, les rassembla sur un même -bûcher, puis y mit le feu; de leur fonte naquit -un airain composite. De cet amalgame les argentiers -prirent des morceaux. Ils en fabriquèrent -des plats, des drageoirs, des figurines. -Ainsi le bronze corinthien est né de l'alliage -des métaux précités; venu des trois autres, il -n'est or, néanmoins, ni cuivre, ni argent. Excusez -ce que je vais dire: je préfère, quant à -moi, les ustensiles de verre. Certains ne partagent -pas cette opinion. Que si le verre était infrangible, -je l'aimerais mieux que l'or. Celui -qu'on voit de nos jours est une matière vile.</p> - -<p>Jadis, parut un ouvrier qui fabriqua, cependant, -une patène de verre incassable. -Admis devant César, il lui présenta son -<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span>ouvrage. Ensuite, l'ayant reprise des mains de -l'Imperator, brusquement il jeta la coupe sur -le parvis de mosaïque. César ne laissa pas -d'être déferré, comme s'il avait pris peur. -Mais l'ouvrier ramassa la patène qui était un -peu mâchée à la façon des vases de cuivre. -Tirant, alors, un martelet de son giron, -l'homme paisiblement remit en ordre la paroi -bossuée, de telle manière qu'il ne resta vestige -de l'accident. Cela fait, il crut tenir le ciel de -Jovis, quand l'Imperator lui demanda:—Un -autre connaît-il ce procédé, tes moyens de vitrification? -Prends garde à ce que tu vas dire.» -L'ayant assuré que nul n'était dans le secret, -César donna ordre qu'on lui tranchât la tête, -parce que la divulgation d'un tel prodige rendrait -l'or aussi méprisable que la boue.</p> - -<p>Je suis, en fait d'argenterie, le plus curieux -du monde. J'ai des gobelets grands -comme des urnes funéraires, plus ou moins.</p> - -<p>On y voit Cassandra égorgeant ses fils; -les enfants morts gisent de telle sorte que tu les -croirais en vie. J'ai une burette, que légua -Mys à mon patron, où Dédalus enferme Niobé -dans le cheval troyen. Sur d'autres coupes, on -voit les pugilats d'Herméros et de Petractès. -Tous ces vases sont de poids; car je suis connaisseur, -et je ne vendrai ma jugeotte ni pour -or ni pour argent.» Pendant qu'il déblatère, -<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span>un page laisse tomber une écuelle. Trimalchio -se tournant vers lui:—Vite, punis-toi, lui -dit-il; punis-toi d'être un petit babouin.» -Aussitôt le page ouvre la bouche pour implorer. -Mais lui:—Pourquoi m'implores-tu -comme si j'étais mauvais? Simplement, je te -conseille de prendre sur toi de n'être plus -un babouin.» Enfin, cédant à nos instances, -il accorde au page rémission plénière. Cette -grâce obtenue, l'esclave fit en courant le tour -de la table. Et Trimalchio:—Dehors, les -aiguières! Ici la vinasse!» beugle-t-il. Nous -applaudissons à cette plaisante saillie, et, plus -que tout autre, Agamemnon, qui savait quels -mérites pouvaient, un autre jour, le faire -prier à souper. Abondamment flagorné, Trimalchio -se remit à boire avec plus d'hilarité. -Bientôt, à peu près ivre:—Eh quoi! nul -de vous, dit-il, n'invite à danser ma Fortunata? -Croyez-moi, cependant, personne, avec autant -de chic, ne mène la cordax.» Ensuite, -érigeant les bras au-dessus du chef, il imitait -l'histrion Syrus, accompagné en faux-bourdon -par tout le domestique:—Μά Δία! mort de -ma vie! Μά Δία!» Et, certes, il eût continué -de s'exhiber, si Fortunata n'eût parlé à -son oreille, le morigénant, selon toute apparence: -et qu'à sa gravité ne répondaient guère -tant de misérables inepties. Rien d'ailleurs, de -<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span>plus inégal que sa contenance. Tantôt, en -effet, il avait égard aux remontrances de -madame, tantôt il retournait à sa crapule avec -ostentation.</p> - -<p>Et, juste à point nommé, comme il se mettait -en posture d'obéir à sa démangeaison -tripudiante, un nomenclateur, qui semblait -commémorer les annales de l'Urbs interrompit -son élan:—Le VII des calendes d'août, dans -le domaine de Cumæ, qui appartient à Trimalchio, -sont nés garçons XXX, filles XL; furent -transportés des aires au grenier cinq cent -mille modius de froment et conjugués cinq -cents bœufs. Ce même jour, mis en croix le -serf Mithridatès, pour avoir blasphémé le -Génie de notre Gaïus. Ce même jour, reporté -dans la caisse cent fois cent mille sestertius -impossibles à colloquer. Ce même jour, incendie -aux jardins de Pompeius, venu des édicules -de Nasta, régisseur.—Quoi? dit Trimalchio; -quand donc me furent achetés les jardins -de Pompeius?—L'an dernier, répondit -le nomenclateur; c'est pourquoi ils ne sont -pas venus en compte jusqu'ici.» Trimalchio -fuma et:—Quels que soient, à l'avenir, les -fonds acquis pour moi, si je n'en suis pas informé -au plus tard dans un semestre, je défends -de les porter à mon compte, sachez-le.» -Après, on lut les ordonnances des édiles ainsi -<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span>que les testaments des forestiers, qui exhérédaient -Trimalchio, avec beaucoup de politesses. -Vint ensuite le rôle des fermiers, l'histoire -d'une affranchie répudiée par le garde -champêtre qui l'avait surprise en train de -se faire besogner par un garçon de bains, -puis, le majordome relégué à Baiæ, le dispensateur -convaincu de malversations, enfin -un jugement survenu entre les esclaves de la -chambre.</p> - -<p>Au beau milieu de cette lecture, des pétauristès -firent leur entrée. L'un d'eux, idiot très -stupide, se campa debout au pied d'une -échelle, ordonnant à un petit funambule de -monter les degrés, d'arriver au sommet en -exécutant un pas de danse et, chantant des -rengaines, de passer dans des cerceaux enflammés, -puis de tenir avec ses dents une amphore -pleine d'eau. Seul, Trimalchio admirait -ces billevesées, attestant que c'est un art bien -ingrat.—Au surplus, disait-il, dans les choses -humaines, il n'y a que deux spectacles pour -me divertir: les acrobates et les cailles de combat. -Quant aux bêtes savantes, aux morions, -c'est de la pure gabatine. J'eus, une fois, le -caprice d'acheter des comédiens; mais je ne leur -permis de jouer que des atellanes et je donnai -ordre au choraulès, d'accompagner, sur sa -double flûte, des airs latins exclusivement.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span>Comme Gaïus était au plus fort de ses balivernes, -le petit saltimbanque dégringola -sur lui. Aussitôt la valetaille de beugler et les -convives de suivre son exemple, non pour le -regret d'un homme si infect, dont chacun eût -vu briser le crâne avec satisfaction, mais à -cause de la déplorable issue d'un tel repas et -de la crainte qu'ils avaient d'être obligés de -pleurer aux obsèques du vieux goinfre. Trimalchio, -en personne, gémissait grièvement. Il -se penchait sur son bras, comme lésé; puis les -médecins d'accourir avec, au premier rang, -Fortunata, les crins épars, une tasse à la main, -se proclamant infortunée et misérable.</p> - -<p>Quant au morveux qui s'était laissé choir, il -se traînait à nos pieds demandant sa manumission. -Je l'avais dans le nez, craignant que -ses prières ne fussent chercher une catastrophe -plus que ridicule. Car il ne m'était pas sorti -encore de la mémoire, ce cuisinier qui avait -oublié de vider le cochon. C'est pourquoi je -me mis à inspecter les quatre coins du triclinium, -de peur qu'un automate ne jaillît, soudain, -à travers les parois, surtout après qu'un -esclave eut reçu les étrivières parce que, pour -envelopper le bras contus de son maître, il -avait employé de la laine blanche en place de -laine pourprée. Et mon soupçon ne traîna -guère; en effet, au lieu de châtiment, vinrent -<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span>de grandes patentes par lesquelles Trimalchio -conférait la liberté au petit funambule, afin -que nul ne pût dire qu'un tel personnage avait -pâti sous le choc d'un esclave.</p> - -<p>Nous approuvons le geste. Dans un long -discours, nous palabrons sur l'incertitude -et la vanité des choses humaines:—Cela est -vrai, dit Trimalchio. Mais il est opportun que -l'accident ne passe pas sans épigramme.» -Aussitôt, il demande ses codicilles et, sans trop -s'alambiquer la cervelle, nous déclame d'abord -la strophe que voici:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>—Ce que tu n'expectes arrive tout à coup;</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et, par-dessus nos têtes, Fortuna prend soin des choses;</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Donc verse-nous les vins de Falernum, serdeau!»</i><br /></span> -</div></div> - -<p>Ce madrigal amena la conversation sur les -poètes. Depuis quelque temps déjà, on décernait -la palme des beaux vers à Mopsus, le -Thrax, jusqu'au temps que Trimalchio:—De -grâce, dit-il, mon maître, quelle différence -trouves-tu entre Cicéro et Publius? Le premier, -selon moi est plus disert, le second plus -instructif. Et, vraiment, que peut-on dire de -meilleur?</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Par le luxe vaincus, de Mars les remparts se dégradent,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>En ton palais clos, le paon picore,</i><br /></span> -<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span><i>Empenné d'un camail d'or babylonien.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Pour toi, la poule numidique, pour toi le coq châtré!</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et la cigogne même, la cigogne bienvenue, pérégrine, hôtesse de nos murs,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Piétaticultrice, aux jambes grêles, au bec sonneur de crotales,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Oiseau absent de l'hiver, bénin présage de la tiède saison,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>La cigogne trouve un nid scélérat dans ton pot-au-feu!</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Pourquoi ces unions surpayées, pourquoi ces marguerites de l'India?</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Est-ce afin que la matrone, portant des phaleræ de perles,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Monte orgueilleusement au lit d'un étranger?</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Pourquoi les feux virides et somptueux de l'émeraude?</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Pourquoi veux-tu les étincelles du rubis carthaginois,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Sinon pour qu'il scintille? La probité vaut, peut-être, une escarboucle.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Mais il est juste que ta femme s'habille d'un textile zéphir,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et, publiquement, parade toute nue sous un brouillard de lin.</i><br /></span> -</div></div> - -<p>Mais, poursuivit-il, après la carrière des -lettres, quel est, à votre sens, le métier -<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span>le plus ardu? Selon moi, c'est celui de médecin -ou d'argentier. Le médecin connaît tout ce -que les pauvres types ont dans leurs viscères et -le temps où la fièvre les doit prendre. Cependant -je les hais furieusement à cause qu'ils me -prescrivent sans cesse du bouillon de canard. -L'argentier, à travers l'argent, discerne le cuivre.</p> - -<p>Sont deux quadrupèdes muets, très laborieux, -l'ovin et le bovin. Au bœuf, nous sommes -redevables du pain que nous mangeons; à -la brebis, de cette laine dont les tissus nous -rendent glorieux. O forfait sans pareil! -l'homme dévore le gigot et porte la tunique. -Les abeilles aussi je les crois des bestioles divines, -qui dégorgent le miel, encore qu'on prétende -qu'il leur vient directement de Jovis. -Néanmoins font-elles de redoutables piqûres, -montrant que, même aux lieux où règne la douceur, -on trouve les plus cuisantes épines.»</p> - -<p>Ainsi Trimalchio s'évertuait à supplanter -les philosophes, lorsqu'on nous vint présenter -à la ronde une écuelle renfermant des billets de -loterie. L'esclave préposé à cet office dénombrait -les apophorètes: «Argent scélérat!»; -et fut apporté un jambon sur quoi était posée -une coupe de vinaigre; «oreiller!», un fanon -de porc; «seriphios et contumélies!», un -panier de fraises des bois, un gourdin et une -<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span>pomme. «Porreaux et pêches!» valut au -gagnant un fouet plus un eustache; «passereaux -et moustiquaire!», des raisins secs et du -miel attique; «habit de dîner, habit de ville!», -une pâtisserie et des tablettes; «canal et pédale!» -firent venir un lièvre et une sandale; -enfin, «murène et lettre», un rat (<i>mus</i>) et une -raine attachés ensemble, ainsi qu'une botte de -poirée!</p> - -<p>Longtemps nous rîmes de ces libéralités -grotesques et de mille autres semblables dont -j'ai perdu le souvenir.</p> - -<p>Entre temps, comme Ascyltos, avec une -licence intempérante, et levant les mains, -se truphait de toutes ces balivernes au point de -rire jusqu'aux larmes, un colibert de Trimalchio -s'échauffa dans son harnais. C'était celui-là -même qui avait pris place à table au-dessus -de moi:</p> - -<p>—Qu'as-tu donc à rire, espèce de béjaune? -cria-t-il. Est-ce que, par hasard, ne te délecte -point le faste de mon seigneur? tu es, sans -doute, plus rupin et tu bâfres, à l'ordinaire, de -meilleurs morceaux. Que me soit propice la -Tutelle de ce lieu, de même que, si j'étais couché -auprès de lui, j'eusse inhibé sa loquèle. -Joli coco pour se foutre du peuple! Il m'a -tout l'air d'un voleur de nuit qui ne vaut pas -même son urine. Pour en finir, si je pissais -<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span>autour de lui, il ne saurait où prendre pied. -Non, Herculès à moi! non je n'ai pas coutume -de fulminer pour si peu. Mais en chair molle -naissent les vers. Il rit! qu'a-t-il à rire? Est-ce -que le fœtus achète son papa? A cause que tu -as une robe de laine et que tu es chevalier romain! -Eh bien, moi, je suis fils de prince! Tu -me diras: «Pourquoi donc as-tu servi?» Parce -qu'il m'a plu me donner en esclavage, aimant -mieux être citoyen romain que tributaire. Et, -présentement, je me flatte de vivre en telle -façon que je ne serve à quiconque de hochet. -Homme, je suis parmi les hommes. Je déambule -à tête défleubée. Un as de cuivre, je ne le -dois à personne. Oncques n'ai reçu de commandement. -Nul, dans le Forum, ne m'a dit: -«Rends ce que tu dois». J'ai acheté des terres; -j'ai mis de côté quelques lingots; je nourris -quotidiennement vingt bedaines, sans compter -mon chien; j'ai rédimé ma contubernale, pour -que nul, dorénavant, ne s'essuie les mains après -ses tétons; j'ai payé mille denarius de capitation; -gratis, je fus fait sévir; et j'espère bien -claquer de telle sorte que je n'aie pas à rougir -après ma mort. Toi, cependant, tu es si besogneux -que tu n'oses regarder sur tes talons. Tu -vois un pou sur autrui; mais, sur toi-même, ne -vois-tu pas une tique? A toi seul, des hommes -tels que nous ont semblé ridicules. Voici ton</p> - -<hr class="r5" /> - -<div class="figcenter" style="width: 450px;"> -<img src="images/ill04.jpg" width="450" height="643" alt="" /> -<div class="caption">Autour de sa nuque, il avait, par surcroît, tortillé une serviette -à bandes énormes, dont les franges pendaient çà et là.</div> -</div> - -<p class="center">Satyricon, page <a href="#Page_70">70</a>.</p> - -<hr class="r5" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span>maître, ton aîné! Cependant nous lui plaisons. -Mais toi, petite arsouille mal torchée, tu ne réponds -ni «mu» ni «ma». Cruche de terre! -cuir mouillé qui, pour être plus souple, n'en est -pas meilleur! Es-tu plus riche? dînes-tu deux -fois? soupes-tu deux fois? En ce qui me concerne, -je place mon honneur au-dessus des trésors. -Pour en finir, quelqu'un m'a-t-il plus d'une -fois réclamé son dû? J'ai servi quarante ans: -nul cependant ne pourrait dire si j'étais esclave -ou libre. J'étais un môme avec des cheveux -dans le dos quand j'arrivai dans cette colonie. -La basilique n'était pas encore édifiée. Je vouai -cependant tous mes labeurs à contenter mon -maître, homme prépondérant et copieux en -dignités, qui en avait plus dans un seul ongle -que toi dans ta personne entière. Certes, dans -la maison, des ennemis cherchaient à me donner -la passade. Néanmoins (au Genius bénédiction!) -je parvins à surnager. Voilà bien la -récompense de l'athlète: car il est plus facile -de naître dans l'état d'homme libre que d'accéder -à lui. Eh bien, tu demeures stupide, à -présent, comme un bouc gavé de mercuriale?»</p> - -<p>A ce discours, Giton, qui était au-dessous de -lui, lâcha dans une effusion indécente, son -rire longuement comprimé, ce que voyant l'antagoniste -d'Ascyltos détourna ses invectives -contre le mignon:—Et toi, dit-il, et toi tu -<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span>ris de même, pie huppée? O Saturnales! sommes-nous -donc, je te prie, au mois de décembre? -Quand as-tu soldé l'impôt du vingtième? -Que viens-tu faire ici, gibier de potence, régal -pour les corbeaux? J'aurai soin d'attirer contre -toi l'ire de Jovis et contre celui-là qui ne sait -pas te clouer le bec! Par ainsi, que je devienne -rebuté du pain si, de mon ressentiment, je ne -fais abandon au colibert, notre hôte. Sans quoi -je t'eusse réglé sur-le-champ et d'après tes mérites. -Nous sommes bien ici: ton patron, ce -pilier de bordel, ne sait pas te fermer le crachoir. -Il est bien vrai de dire: tel maître, tel -valet. A peine je me contiens. Ma complexion -est d'avoir la tête chaude. Lorsque j'ai commencé, -je ne donnerais pas un dupondius de ma -propre mère! C'est bon! je te verrai en public, -mulot, que dis-je? champignon empoisonné! -Que je ne croisse par en haut ni par en bas si je -ne rembuche ton maître dans une touffe de rue! -Et je ne t'épargnerai pas davantage, quand bien -même, Herculès à moi! tu appellerais au secours -Jovis Olympius! Je prendrai soin que ta -tignasse devienne plus longue de huit pouces. -Ton maître de pacotille aussi viendra fort -bien sous ma dent. Ou je ne me connais plus, -ou vous ne vous esclafferez guère, quand même -vous auriez une barbe d'or. Sagana te soit -hostile (j'y pourvoierai) comme au pouilleux -<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span>qui te dressa! Je n'ai pas étudié la géométrie, -la critique et telles autres coïonnades, mais je -connais les lettres lapidaires et je calcule fort -bien, à tant pour cent, le change, suivant le -poids, la monnaie et les métaux. Pour en finir, -si tu veux, faisons, toi et moi, une petite gageure. -Voici donc le lemme que je te propose. -Tu sauras que ton père a gaspillé son argent, -bien que tu connaisses la rhétorique. Dis-moi -quel est celui de nous qui vient lentement et qui -va loin? Paye, tu le sauras. Quel est celui de -nous qui court et ne sort pas du même lieu? -Qui de nous s'accroît et devient plus petit? -Tu cours, tu restes bouche bée, tu te trémousses -comme une souris dans un pot de chambre. -Tais-toi donc ou cesse de molester qui vaut -mieux que toi, un homme qui ne te savait pas -au monde, à moins que tu n'espères m'imposer -avec tes anneaux de buis, volés à ta coquine. -Mercurius Occupo nous soit en aide! Allons au -Forum et demandons le mutuum. Tu sauras -alors ce que vaut ma bague de fer et le crédit -qu'on lui voit. Vah! que tu es mignonne, petit -renard mouillé. Que j'amène autant de lucre et -meure avec autant de gloire, que le peuple jure -par mes obsèques, tout comme je suis résolu à -te poursuivre, en tous lieux, à t'enlever ta toge -par lambeaux. Encore une avantageuse créature -celui qui t'apprend ces manières-là! Mufrius -<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span>le magister (nous fûmes aussi à l'école) -nous endoctrinait: «Vos devoirs sont-ils -finis? Rentrez chez vous par le plus court. Ne -baguenaudez pas. Ne haraudez point les personnes -d'âge et dispensez-vous de compter les -échoppes. Faute de quoi nul ne s'élève au-dessus -d'un dupondius.» Pour moi, je rends grâce -aux Dieux, à cause de l'artifice qui m'a élevé -au rang où je splendis.»</p> - -<p>Commençait Ascyltos de répondre au monitoire: -mais Trimalchio délecté par la -verve de son colibert:—Laissez, dit-il, vos -hargneuses querelles et, de grâce, vivons en -beauté. Pour toi, Herméros, épargne ce cadet. -Le sang pétille dans ses veines; montre-toi plus -rassis. Toujours, dans ces sortes de combats, le -vainqueur est celui qui cède. Et toi, lorsque tu -servais de chapon, coco! coco! tu n'étais pas -d'humeur plus endurante. Soyons donc, cela -vaut mieux, énormément doux et fort hilares -en attendant les homéristes.» Sur-le-champ -la troupe fit son entrée, heurtant les boucliers -du manche de leurs piques. Trimalchio, pour -les entendre, s'assit sur un coussin. Tandis -que les homéristes dialoguaient en vers grecs, -à leur accoutumée, insolemment, lui, d'une voix -aiguë, il se mit à lire un livre latin. Bientôt, le -silence fait:—Savez-vous, dit-il, quelle pièce -ils vont jouer? La voici. Diomédès et Ganimédès -<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span>furent deux frères, desquels la sœur -était Héléna. Agamemnon la ravit et lui substitua -une biche, à l'autel de Diana. De sorte -qu'Homérus évoque, dans ce poème, la prise -d'armes des Troyens et des Parentins. Sachez -la victoire d'Agamemnon et qu'il donna Iphigenia, -sa fille, pour épouse au guerrier Achillès. -Leur mariage fit déraisonner Ajax, qui -vous expliquera l'argument tout à l'heure.» -Trimalchio achevait à peine sa harangue; les -homéristes firent entendre une clameur sauvage, -cependant que, parmi le domestique hors -d'haleine, était porté dans un plat aussi -grand que la porte décumane, un veau bouilli, -le chef orné d'un casque militaire. Suivait -Ajax, l'épée au clair et mimant les gestes d'un -lunatique. Il dépeça la bête, s'escrimant de -droite et de gauche; puis, recueillant les morceaux -à la pointe du glaive, il en fit la distribution -aux convives ébaubis.</p> - -<p>Nous n'eûmes pas grand loisir d'admirer -une si ingénieuse pantomime! car soudain -les poutres du lacunar se mirent à craquer -avec un tel vacarme que le triclinium en -éprouva la secousse. Pour moi, consterné, je -me levai dans la crainte qu'un pétauriste ne -dégringolât du plafond; les autres convives, -non moins ahuris, dressaient leurs visages en -l'air, expectant quoi de neuf allait tomber du -<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span>ciel. Voici, néanmoins, que le plancher s'entr'ouvre. -En même temps un vaste plateau, en -forme de cercle, se détache de la coupole et -nous offre, dans son orbe, des couronnes d'or -et des cassolettes d'albâtre, pleines de parfums. -Invités à nous partager ces apophorètes, nous -portons nos regards sur la table. Déjà on avait -dressé un repositorium où brillaient quelques -pièces de four au milieu desquelles un Priapus -élaboré par le confiseur. Dans son giron, il portait, -comme d'habitude, une corbeille pleine de -raisins et assortie de fruits.</p> - -<p>Avidement, nous étendions la main vers ces -friandises pompeuses, lorsqu'un nouveau badinage -nous vint remettre en gaîté. Ces pommes, -en effet, ces gâteaux, épanchaient, au moindre -contact, un esprit de safran qui, nous giclant -au visage, ne laissait pas de nous incommoder -un peu.</p> - -<p>Dans l'opinion qu'un service parfumé avec -un si religieux appareil contenait, sans doute, -quelque chose de sacré, nous nous levons tout -droit et souhaitons félicité à Augustus, père de -la patrie. Après cette vénération, plusieurs convives -faisant main basse sur les fruits, nous -imitons leur exemple et rembourrons nos serviettes, -moi surtout, qui ne croyais pouvoir -d'une trop pesante largesse alourdir la robe -de Giton. Sur ces entrefaites, serrés dans des -<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span>tuniques blanches, parurent trois éphèbes. -Deux d'entre eux posèrent sur la table les Larès -porteurs de la bulla, cependant que, promenant -autour de nous une patère de vin, le -troisième clamait: «Nous soient les Dieux -propices!» Il ajoutait que l'un s'appelait -Cerdo, l'autre Félicio, le troisième Lucro. Pour -nous, chacun baisant à l'envi une médaille très -exacte de Trimalchio, nous eussions rougi de -n'en pas faire autant.</p> - -<p>Après quoi, tous les dîneurs se souhaitèrent, -à qui mieux mieux, allégresse du -corps et santé de l'esprit. Cependant Trimalchio -penché vers Nicéros, se prit à lui dire:—Toi -que j'ai connu, jadis, un si brillant compère, -toi qui passais pour un luron fini, tu ne -dis rien ce soir, même à basse voix. Donc montre-toi -plus aimable et, si tu veux me plaire, -conte-nous quelques-unes de tes fredaines.» -Délecté par cette invite, Nicéros, tout en -se pavanant, se mit à renchérir sur les gracieusetés -de l'amphytrion:—Que je ne gagne -jamais, répliqua-t-il, une poignée de fèves, si -je ne m'épanouis chaque jour de contentement -à te voir en si bonne posture! Donc, le -vin nous soit hilare, quand bien même les docteurs -que voici devraient nous prendre en mésestime. -D'ailleurs nous verrons bien. En -attendant, je vais vous dire un épisode. Si -<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span>quelqu'un daube sur moi, je l'incague fortement. -Au surplus, mieux vaut prêter à rire -que déblatérer sur le prochain.»</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Cet exorde fini...</i><br /></span> -</div></div> - -<p>le quidam entama son histoire:</p> - -<p>—J'étais encore esclave et nous habitions -la petite rue où se trouve présentement la maison -de Gavilla. Or, en ce temps, je devins -amoureux, comme il plut aux Immortels, de -la femme à Ferentius, le cabaretier. Vous la -connaissez bien, Melissa de Tarentum, une -riche affaire de tous points. Mais, Herculès -à moi! ce n'était pas la bagatelle qui me tenait -au cœur. Si je l'aimais, c'était moins pour le -déduit que pour sa bonne humeur. Tout ce -que je lui demandais, elle me l'accordait sur-le-champ, -la pauvre âme! Je lui confiais mes -économies, mes pourboires qu'elle plaçait à -des taux rémunérateurs.</p> - -<p>Un beau jour, son époux s'avisa de trépasser -à la campagne. Et moi, de chercher comment -la rejoindre, par le jambart ou sous le -bouclier, car c'est dans l'adversité que l'on -distingue ses amis.</p> - -<p>Par bonheur, mon patron devait justement -aller à Capua, trafiquer de quelques nippes -assez belles. Profitant de l'occurence, je -requis de notre compagnon de chambre la -conduite chez ma blonde, à cinq milles du logis. -<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span>C'était un brave à trois poils, soldat de -pied en cap, robuste s'il en fut et courageux -comme Orcus. En route au premier chant du -coq, nous marchions par un clair de lune aussi -limpide que le jour. Bientôt, en rase campagne, -nous nous trouvâmes parmi les tombeaux.</p> - -<p>Tout à coup, au milieu du chemin, voilà -mon homme qui s'arrête, puis se met à incanter -les étoiles. Moi, je m'assieds en fredonnant -et regarde aussi les astres, pour ne pas -troubler le sortilège. Mais, bientôt, portant les -yeux sur mon bizarre compagnon, je l'aperçois -en train d'ôter ses vêtements, qu'il dispose avec -ordre sur le bord de l'allée. A ce spectacle, je -commence à friser le naze. Peu à peu, l'épouvante -me gagne. Je reste immobile, plus raide -et plus froid qu'un trépassé.</p> - -<p>Lui, cependant, urine tout autour de ses hardes -et, soudain, se transforme en loup. Ne -croyez pas que j'en impose. Mentir là-dessus, -pour tout l'argent du monde, je ne le ferais -point. Mais où donc en étais-je? Voici! à peine -devenu loup, notre homme de hurler et de -fuir vers les bois. Je ne savais d'abord que résoudre; -mais, après quelques minutes, recouvrant -mes esprits, je m'approche de ses habits -afin de les emporter. Ils étaient changés en -pierre. C'était à mourir de peur, convenez-en. -Toutefois, j'eus la présence d'esprit de dégainer, -<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span>car je n'ignore point combien les larves, -lémures ou fantômes redoutent le tranchant et -l'estoc des épées.</p> - -<p>M'escrimant ainsi, de droite et de gauche, -contre les stryges aériennes, j'arrivai, clopin-clopant, -à la villa de ma maîtresse. Je tombai -quasi sans mouvement sur le seuil; la sueur -inondait mon visage et mes dents cliquetaient -ainsi que dans la fièvre.</p> - -<p>Alarmée et surprise de me voir en un tel -arroi, ma chère Mélissa me fit, néanmoins, -quelques reproches d'arriver à cette heure indue:—Si -tu étais advenu quelques moments -plus tôt, me dit-elle, tu nous aurais été d'un -grand secours. Imagine-toi qu'un loup de forte -espèce a pénétré dans l'étable et saigné toutes -nos ouailles à la gorge, comme un boucher de -profession. Ni les cris ni les fourches n'ont pu -l'arrêter dans sa besogne. Mais, bien qu'il se -soit enfui grâce à je ne sais quel aveuglement -incompréhensible de nos gars, je ne pense pas -qu'il ait beaucoup de quoi se gaudir à nos -dépens; un valet, plus ingambe que ses compagnons, -l'a régalé d'un coup d'épieu à travers -le col.</p> - -<p>A ce récit, je vous laisse à penser quelle fut -ma stupeur et si j'ouvris de grands yeux. Dès -que le jour parut, je galopai vers la ville, avec -l'empressement d'un aubergiste larronné par -<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span>les voleurs. Arrivé à cette place où j'avais -laissé les effets de mon compagnon transmués -en cailloux, je ne trouvai plus rien, sinon une -large traînée de sang. Quelques gouttes, çà et -là, tachaient la poussière, comme il en tombe -d'une blessure frais ouverte.</p> - -<p>Peu après, étant de retour dans notre garni, -je trouvai le soldat brave comme Orcus étendu -sur des matelas et saignant comme un bœuf, -tandis qu'un chirurgien était occupé à lui panser -la gorge. Alors, j'entendis que j'avais fait -route avec un loup-garou, changeant de figure -à sa guise. A dater de ce moment, je refusai -de manger avec cet homme, et l'on m'eût -assommé plutôt que de me faire asseoir auprès -de lui. Libre aux esprits forts de ne pas me -croire! Mais je veux être pendu si je surfais -d'un iota. Et me soient les bons Génius fidèles, -aussi vrai que je n'ai pas, dans mon récit, -prévariqué du moindre mot.»</p> - -<p>Nous restâmes fulgurés d'étonnement:—Que -la Foi, dit Trimalchio, accueille ton -discours, si quelque Foi subsiste, aussi bien que -mes crins se hérissent d'horreur. J'ai appris -que Nicéros ne conte pas de bourdes. Bien -plus, c'est un garçon de poids et nullement -bavard. Moi-même, je vous ferai connaître une -épouvantable chose. C'est comme un âne sur -les toits. J'étais encore un éphèbe chevelu (car, -<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span>dès l'enfance, j'ai mené la vie à l'instar de -Chio), quand vint à trépasser Iphis, le mignon -de notre maître. Herculès à moi! une marguerite, -une vraie poupée, un trésor de perfections. -Comme sa pauvre mémère jetait des pleurs -singultueux et que tous nous étions dans la tristimonie, -voilà que les stryges commencent leur -boucan. On eût dit l'aboi des lévriers au pourchas -d'un conil. Nous avions, alors, un Cappadox, -grand gaillard, des plus déterminés qui -vous eût, à bras tendu, enlevé un taureau -furieux. Mon brave dégaine son espadon, il -enjambe le seuil en courant, la main gauche -enveloppée avec soin; il frappe une babeau, -comme qui dirait à la place que je touche -(puisse-t-elle être sauvée!) et la perfore d'outre -en outre. Nous entendons un gémissement -et (d'honneur, je ne mentirais pas!) nous ne -voyons aucune sorcière. Cependant, notre Cappadox, -le brave à trois poils, revient, se jette -sur un lit de camp. Il avait le corps strié -d'ecchymoses livides, comme si on l'eût fouetté -de verges, à cause que l'avait touché une -mauvaise main. Quant à nous, la porte close, -nous reprenons itérativement notre office. -Mais, tandis que la mère étreint le corps de -son pauvre môme, elle touche et voit à la -place un jaquemart de paille, sans cœur, sans -intestins, absolument vide. Les stryges avaient -<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span>dérobé l'enfant et substitué au cadavre un marmouset -en chaume. Plaît-il? Faut croire que -ces vieilles garces détiennent de terribles -secrets! Dans leurs besognes nocturnes, elles -mettent la nature sens dessus dessous. Au reste, -notre pourfendeur, le Cappadox, depuis cette -aventure jamais ne retrouva ses couleurs; -bien plus, dans quelques jours à peine, il mourut -frénétique.»</p> - -<p>Nous admirons et nous croyons de même. -Puis, ayant baisé la table, nous obsécrons -les Nocturnes de se tenir dans leur demeure -lorsque nous rentrerons après souper. Certes, -à présent, je voyais de nombreuses chandelles -et muer d'aspect le triclinium tout entier, -quand Trimalchio:—A toi je dis, s'écria-t-il, -Plocrimus, tu ne contes rien! Tu ne nous délectes -en rien! Naguère tu soûlais être aimable -en société, chantonner comme un virtuose et -déclamer avec feu des odelettes dialoguées. -Heu! Heu! vous avez fui, douces figues au -sucre!—Il est vrai, répondit l'autre, mes quadriges -ont cessé de courir au même temps que -je devins podagre. Autrefois, lorsque j'étais -damoisel, je poussais des chansons à me rendre -pulmonique. Quoi de tripudier? Quoi de jouer -la comédie? Quoi de faire le barbier? Quel -était mon égal sinon Apellès?» Posant la -main sur sa bouche, il exsibila je ne sais quelle -<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span>abomination qu'ensuite il déclara comme une -gentillesse renouvelée des Grecs. Trimalchio, -à son tour, ayant imité les joueurs de hautbois, -se tourna vers son chou-chou, nommé Crésus, -un petit crevé chassieux, aux dents très sordides, -qui s'amusait à ligoter de rubans émeraude -une petite chienne noire, d'un embonpoint -indécent. Ayant posé sur le torus la moitié -d'un pain, il gavait son épagneule qui, n'en -pouvant plus, dégorgeait les morceaux. Par ce -travail admonesté, ordonna Trimalchio de -faire entrer Scylax, gardien de sa maison et de -son domestique. Sans retard fut introduit un -molosse de taille surprenante. Il était à la -chaîne. Un coup de talon, décoché par l'ostiaire, -l'avertit de ramper, et, devant la table, -il se posa. Alors, Trimalchio, jetant un pain de -gruau:—Personne, dit-il, dans ma maison, -ne m'aime davantage.» Indigné d'ouïr avec -tant d'effusion exalter Scylax, le petit crevé -dépose à terre sa chenaille et l'agace de toutes -ses forces contre le mâtin. Scylax, tout naturellement, -fidèle aux mœurs canines, emplit -d'un horrifique aboi le triclinium et lacéra -presque la margarita de Crésus. Or, le tumulte -ne fut pas borné à cette rixe, mais un candélabre -tomba sur la mense, ébréchant les vases de -cristal et favorisant plusieurs convives d'une -aspersion d'huile bouillante. Afin de ne paraître -<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span>aucunement ému de la casse, Trimalchio -baisa son meschin et lui prescrivit de monter -sur son dos. L'autre ne se le fait pas dire deux -fois. Il saute à califourchon sur la nuque du -maître, et, de sa main ouverte, lui distribue -une volée de claques sur les épaules, puis, riant -aux larmes, vocifère:—Gueules! Gueules! -combien sont-ils?» Ce jeu fini, Trimalchio -enjoint de remplir une gamelle vaste et d'en -partager la liqueur aux esclaves qui gisaient à -nos pieds, mais avec cette restriction:—Si -quelqu'un ne veut chopiner, perfuse le vin -sur sa tête. De jour, soyons sévères, mais hilares -cette nuit.»</p> - -<p>Après cette galanterie, on mit sur la table -les mattées dont la recordation, pour peu -qu'il vous plaise me croire, est susceptible encore -de me lever le cœur. En guise de tourdes, -on servit à chacun une poularde grasse, -flanquée d'un œuf d'oie chaperonné. Trimalchio, -avec beaucoup d'instance, nous pria de -manger, attestant qu'on avait désossé les gallines. -A ce point du festin, un licteur frappa -aux portes du triclinium. Drapé dans une robe -blanche, entouré d'un nombreux concours de -valetaille, entra un convive, prié seulement au -boire du dessert. Moi, sidéré par tant de faste, -je supposais que le préteur lui-même venait -d'apparaître. Pourquoi j'essayai le déjuc et -<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span>de poser mes pieds sur la dalle. Agamemnon -se gaussa de ma trépidation et:—Calme-toi, -dit-il, homme très stupide. Ce n'est rien qu'Habinas -le sévir, tailleur de pierre, dont les marbres -et les tombeaux sont grandement appréciés -de la bonne compagnie.» Récréé par ce -discours, je m'étendis sur ma couche et regardai -avec une admiration peu commune l'entrée -sensationnelle d'Habinas. Lui, déjà pompette, -avait posé la main sur l'épaule de sa femme. -Chargé de plusieurs couronnes, un parfum -dégouttant de son front sur ses yeux, il gagna -carrément la place du préteur, et, sans autre -préambule, demanda le vin trempé d'eau -chaude. Trimalchio, délecté de cette belle humeur, -requit pour soi-même un scyphus de -plus grande capacité et s'enquit d'Habinas -comment on l'avait régalé chez les hôtes dont -il sortait:—Tout, dit-il, nous avons eu, à -l'exception de ta personne, car mes yeux -étaient ici. Et, Herculès à moi! cela marcha -fort bien. Scissa donnait un riche novendial en -mémoire de son pauvre petit esclave qui n'avait -reçu la manumission qu'à l'article de la -mort; je pense qu'elle aura un joli supplément -à casquer entre les mains des percepteurs du -vingtième. On estime le défunt à cinquante -mille grands sestertius. Néanmoins la chose -nous fut soève, encore que forcés de répandre -<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span>la moitié de chaque brinde sur les osselets du -pauvre homme.</p> - -<p>Cependant, reprit Trimalchio, qu'eûtes-vous -à souper?—Je vais te le dire, si je -peux; car de tant bonne mémoire je suis que, -fréquemment, j'ai oublié mon propre nom. -Nous avons eu d'abord un cochon décoré de -boudins; autour, des saucisses de Lucanie, -des gésiers parfaitement accommodés, et, si je -ne me trompe, des bettes, avec du gros pain -bis fait à la maison, que je préfère au blanc, -parce qu'il fortifie et tient le ventre libre. -Grâce à lui, je ne pleure point lorsque je vais -au privé. Dans le plateau suivant, un ramequin -froid, arrosé de miel d'Hispania, chaud et délicieux. -Je n'ai point tâté au ramequin, mais je -me suis fourré du miel jusque-là. Alentour, des -pois chiches, des lupins, noix à discrétion, mais -une seule pomme par convive; toutefois, j'en -ai souricé deux. Les voici, tortillées dans ma -serviette; car, si je n'apportais quelque bagatelle -de ce genre à mon petit esclave, j'aurais -une engueulade.</p> - -<p>Mon épouse m'admoneste à propos. On -servit devant nous une gigue d'ourson, de quoi -ayant imprudemment goûté, Scintilla fut sur -le point de vomir tripes et boyaux. Quant à -moi, j'en ai bâfré plus d'une livre, car cet -ours avait presque un fumet de sanglier. Et si, -<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span>disais-je, l'ours dévore l'homme débile, à plus -forte raison l'homme débile est bien venu à -dévorer l'ours. En dernier lieu vint un fromage -mou, du raisiné, quelques escargots, des -animelles en hachis, et des foies en cocottes, -et des œufs chaperonnés, et des raves, et de la -moutarde, un bateau de coquillage, une couple -de limaires; enfin, dans un ravier, des olives -à la saumure que des malotrus nous disputèrent -à coups de poing; quant au jambon, nous lui -donnâmes l'exeat.</p> - -<p>Mais dis-moi, Gaïus, pourquoi Fortunata -n'est-elle point des nôtres?—Comment? -Ne la connais-tu point? répondit Trimalchio: -si elle n'a pas serré l'argenterie et -distribué à l'office les reliefs du souper, tu ne -lui ferais pas boire même un verre d'eau.—Soit, -dit Habinas, mais si elle ne se couche -pas à table, moi, je me rends invisible.» Et -déjà, il faisait mine de se lever, quand, sur un -geste de Trimalchio, le domestique tout entier -appelle quatre fois avec des cris aigus: «Fortunata! -Fortunata!» Enfin, elle arriva. Une -blouse jaune paille laissait voir sa tunique cerise, -et des periscelis de danseuse, en filigrane, -à ses orteils, et des mules blanches brodées -d'or. Alors, essuyant ses mains au sudarium -qu'elle portait autour du cou, elle se -jette sur le même lit où reposait la femme -<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span>d'Habinas, Scintilla, qu'elle baise et qui -l'applaudit:—Est-ce toi, ma mignonne? -Quel plaisir de te voir!» Cela vint au point que -Fortunata, détachant les armilles de ses bras -très épais, les offrit aux admirations de la -commère. Enfin, elle dénoua ses periscelis et -son réseau d'or, affirmant qu'il était à XXIV -carats. Trimalchio, qui les observe, se fait -apporter le tout.—Voyez, dit-il, ce chien -d'attirail qu'une femme traîne après soi! Pour -elles, nous nous dépouillons comme des benêts. -Six livres et demie, c'est le poids des armilles -que voici; j'en possède moi-même une qui pèse -dix livres faite avec les millièmes de Mercurius.» -Et, pour montrer qu'il n'en impose -point, il ordonne d'apporter un peson, et de -vérifier le poids à la ronde. Scintilla ne reste -pas en arrière: elle détache de son col un drageoir -d'or fin à quoi elle donnait le nom de -Félicio. Elle en tire deux pendants d'oreille en -forme de crotales, qu'elle propose, à son tour, -aux louanges de Fortunata:—Par le bénéfice -de mon maître, nul, dit-elle, ne peut se targuer -d'en avoir de plus beaux.</p> - -<p>—Quoi? dit Habinas, tu m'as sacrifié -pour obtenir une fève de verre? Certes, si -j'avais une fille, je l'essorillerais. Sans femmes, -nous regarderions ces foutaises ni plus ni -moins qu'un tas de boue. A présent, c'est pisser -<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span>chaud et boire frais.» Entre temps, un peu -vexées, les deux femmes se rigolaient ferme, -et, saoules comme des grives, se léchaient le -museau. Pendant que l'une porte aux nues la -diligence de la matrone, l'autre vante les délices -et la condescendance de l'époux. Tandis -qu'elles se tiennent embrassées, Habinas furtivement -surgit, et, prenant les deux pieds de -Fortunata, la culbute sur le lit.—Ah! ah! -s'exclama-t-elle, voyant sa tunique errer plus -haut que le genou. Soudain rajustée, elle voile -dans le giron de Scintilla et sous les plis du -sudarium sa face empourprée d'une rougeur -très indécente.</p> - -<p>Après quelque temps, Trimalchio commanda -qu'on servît les deuxièmes tables. -On enleva les autres, cependant que la valetaille -répandait sur le sol des copeaux teintés -de minium et de safran, et, ce que je n'avais -point vu encore, de la pierre spéculaire mise -en poudre. Sur-le-champ, Trimalchio:—J'aurais -pu, dit-il, me contenter du service, car vos -secondes tables, les voilà; néanmoins, s'il reste -quelque friandise, qu'on l'apporte encore.» -Alors, un petit voyou alexandrin, le même qui -versait l'eau chaude, s'avisa de siffler en rossignol. -Mais, soudain, Trimalchio se mit à -crier:—Un autre! et la scène changea. L'esclave -couché aux pieds d'Habinas, je crois, sur -<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span>l'injonction de son maître, se leva et, d'une -voix sonore, déclama:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>—Déjà, guidant sa flotte, Eneas a trouvé</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Des chemins sûrs, parmi les vagues...</i><br /></span> -</div></div> - -<p>Jamais son plus acide ne frappa mon oreille: -car, outre les longues et les brèves placées à -contretemps, le sauvage agrémentait sa tirade -par des lambeaux d'atellanes: si bien que -Virgilius m'offusqua pour la première fois. -Quand, hors d'haleine, il prit le parti de se -taire:—Croiriez-vous, dit Habinas qu'il n'a -jamais rien appris? Seulement, je l'envoyais -parfois aux cirques de passage: c'est là qu'il -s'est formé. Aussi n'a-t-il pas son pareil quand -il imite les charlatans ou les muletiers. Dans -les cas désespérés, il éclate de génie: savetier, -maître-queux, mitron, il règne sur tout l'empire -des Muses.</p> - -<p>Deux vices, néanmoins, faute desquels ce -serait un garçon inégalable: il est circoncis et -ronfle. Car de le voir bigle je n'ai cure; c'est -le regard de Vénus. Pour cela, il me plaît. A -cause de son œil mort, il ne m'a coûté que trois -cents denarius.»</p> - -<p>Scintilla interrompit sa loquèle et:—Certes, -dit-elle, tu ne dévoiles pas tous les -artifices du voisin. Il est ta coquine et je prendrai -soin qu'il porte les stigmates de l'emploi.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span>Trimalchio se mit à rire et:—Voilà -bien, dit-il, le Cappadox! il ne se prive d'aucune -bonne chose, et, Herculès à moi! je lui en -fais mes compliments. Toi, Scintilla, ne veuille -pas être jalouse. Crois-moi, car nous vous connaissons. -Puissiez-vous me posséder toujours -florissant, comme je faisais la bête à deux dos -avec Mamméa, au point que son cocu, mon -maître, en prit ombrage et me relégua parmi -les esclaves ruraux. Mais tais-toi, langue, je -te donnerai du pain!» Prenant cela pour un -madrigal, sans doute, le maroufle très obscène -tira de son sein une lampe d'argile et, pendant -plus d'une demi-heure, contrefit, avec, les tibicinaires, -cependant qu'Habinas l'accompagnait -en sifflotant, la main posée sur sa lèvre -inférieure. Enfin, s'avançant au milieu de la -salle, tantôt avec des roseaux fendus il imitait -les choraulès, tantôt, habillé d'un gaban, il -représentait au vif le destin des muletiers. Cela -dura jusqu'au temps qu'Habinas, l'ayant appelé -à soi, le baisa de grand cœur et lui tendit -un rouge-bord:—Epatant, dit-il, mon petit -Massa, je te fais présent d'une paire de brodequins.» -Nous n'aurions pas vu la fin de -toutes ces calembredaines si l'on n'eût apporté -l'épidipnis, composé de grives en pâte de froment, -farcies de raisins et de noix. Suivirent -des pommes cydôniennes implantées d'épines -<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span>pour simuler des hérissons. Le tout supportable, -sans un autre mets tellement nauséabond -que nous fussions morts plutôt que d'y toucher. -Car, une fois mis sur table, nous conjecturâmes -que c'était une oie grasse, avec autour -des poissons et toutes les variétés d'oiseaux. -Trimalchio nous dit:—Tout ce que vous -voyez dans ce bassin n'est fait que d'un seul -corps.» Moi, c'est-à-dire un homme très -affûté, je compris immédiatement la chose et, -regardant Agamemnon:—Je serais grandement -surpris si les viandes en question ne sont -pas modelées dans du bran ou de la terre cuite: -aux Saturnales de Rome, j'ai vu des festins -représentés de la même manière.»</p> - -<p>Je n'avais pas fini de parler, quand Trimalchio -s'expliqua:—Croisse mon patrimoine -et non pas ma bedaine! aussi vrai que -mon chef cuisina ces béatilles avec la chair -unique d'un pourceau. Ne saurait être un -homme plus expert. Ordonnez: d'une vulve -il fabrique un poisson; du lard, une palombe; -du coliphium, une tourtre; d'un boyau de cochon, -une poularde. Et c'est pourquoi, dans -ma jugeotte, un nom très coruscant lui fut -imparti: on l'appelle Dædalus. Et puisqu'il -est d'un bon esprit, j'ai, en sa faveur, importé -dans Rome des couteaux en fer du Noricum.» -Sur-le-champ, il demande ces couteaux, les -<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span>admire, les contemple et nous donne congé -d'en éprouver le tranchant sur nos joues. Tout -à coup, entrèrent deux esclaves qui faisaient -semblant d'avoir entamé une rixe au bord du -vivier, tant que les cruches encore leur pendaient -au col. Trimalchio allait statuer sur le -litige, mais ni l'un ni l'autre ne voulut obtempérer -à la sentence. Chacun d'eux, s'escrimant -du gourdin, frappa l'amphore adverse. Déferrés -par l'incongru de ces ivrognes, nos regards -ébahis suivaient leur altercas. Bientôt, cependant, -nous vîmes choir des tests fracassés, huîtres -et pétoncles. Un page les dressa et vint à -la ronde nous les offrir sur un plateau. Cette -fastueuse délicatesse piqua d'émulation le maître-coq -de génie: il nous apporta des escargots -sur un gril d'argent; puis, d'une voix -chevrotante, d'une hideuse voix, il se mit à -chanter. J'éprouve quelque malaise à rapporter -les détails que voici: chose, en effet, inconnue -jusqu'à présent, une troupe de mignons à -chevelure flottante, promenant des parfums -dans un bassin de vermeil, se mit en posture -d'oindre les pieds des récombants, non sans -avoir, au préalable, enguirlandé leurs jambes, -leurs talons et leurs cuisses avec des entrelacs -de verdure et de fleurs. De là, ce même aromate -liquide fut projeté dans les cratères à vin -et les lampes à huile. Cependant Fortunata -<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span>esquissait un pas de danse. Scintilla, complètement -ivre, applaudissait beaucoup plus qu'elle -ne parlait, quand Trimalchio:—Phylargyros -et toi Carrio [bien que vous soyez] -renommés champions de la quadrille verte, je -vous permets de vous coucher à table. Toi, -dis à ta contubernale Ménophila d'en user -pareillement.» Il parle, et, soudain, le domestique -s'empara du triclinium avec tant de -verve que nous fûmes presque débusqués de -nos lits. Pour mon compte, j'aperçus à mon -chevet le cuisinier qui d'un porc avait fait une -oie. Il puait la saumure et les condiments. Non -content d'être à table, il se prit à imiter l'acteur -Ephésus, puis voulut embarquer son -maître dans une gageure: S'il faisait partie de -la quadrille verte, aux prochaines courses, la -première palme...</p> - -<p>Ce défi plongea Trimalchio dans le ravissement:—Amis, -les esclaves sont aussi -des hommes, nous dit-il. Ils ont sucé le même -lait que nous, encore qu'un méchant destin ait -pesé sur eux. Mais, moi vivant, et dans peu de -jours, ils boiront l'eau des hommes libres. En -un mot, je donne à tous, par mon testament, la -manumission. Je lègue, en outre, à Philargyros -un fonds de terre et sa contubernale; à Carrio, -une maison de rapport, le montant du vingtième, -plus un lit avec sa literie. Quant à ma -<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span>Fortunata, je l'institue mon héritière. Je la -recommande à tous mes amis, et si je proclame -ainsi mes volontés suprêmes, c'est pour que -mon domestique m'aime, dès à présent, comme -si j'étais mort.» Chacun se met en devoir de -rendre au munificent donateur des actions de -grâce. Mais lui, faisant trêve aux coïonnades, -enjoint qu'on apporte une minute de son testament -et, depuis <i>A</i> jusqu'à <i>Z</i>, aux lamentations -du domestique, le lit à haute voix. Puis, se -tournant vers Habinas:—Qu'en dis-tu, ami -très cher? T'occupes-tu d'élever mon tombeau -d'après mes instructions? Instamment, je te -prie de figurer, aux pieds de ma statue, la -petite chienne, et des couronnes, et des onguents, -et mes prouesses guerrières, afin que, -grâce à ton ciseau, j'aie la bonne fortune de -vivre après ma mort. En outre, je veux que -le terrain de ma sépulture ait cent pieds de -long et le double en profondeur. De plus, je -veux autour de ma cendre toutes les espèces -d'arbres fruitiers et des vignes abondamment. -Il serait, en effet, de la dernière extravagance, -de posséder pendant sa vie des maisons superbement -tenues et de ne prendre aucun soin -de la demeure où il faut loger bien plus longtemps. -C'est pourquoi je veux, sur toutes -choses, qu'on y grave cette inscription:</p> - -<p><span class="smcap">ce.monvment.n'affère.pas.a.mon.hoirie.</span></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span>Au surplus, j'aurai cure de prévenir, par -testament, les outrages à mes restes. Je préposerai, -en qualité de gardien, à mon sépulcre, -un des esclaves à qui j'ai donné la manumission, -afin que le peuple ne vienne pas chier -contre le monument. Je te prie d'y sculpter -mes nefs voguant à pleines voiles, de m'y représenter -siégeant au tribunal, vêtu de la -prætexta, avec, aux doigts, cinq anneaux -d'or et versant au populaire un sac d'écus. Tu -sais que j'ai donné un epulum et deux denarius -d'or à chacun des convives. Représente, -si bon te semble, des triclinium, et le Peuple en -foule s'en donnant à cœur joie. A ma droite, -place l'image de ma Fortunata, portant une -colombe et menant une petite chienne en laisse; -puis mon Cicaro, et des amphores copieuses, -lutées de gypse pour empêcher le vin de fuir. -Tu sculpteras encore, sur mon urne brisée, un -enfant tout en pleurs. Au centre, une horloge: -ainsi quiconque regardera l'heure devra, bon -gré mal gré, lire mon nom. Quant à l'épitaphe, -examine avec diligence le congruent de -celle que voici:</p> - -<p class="center"> <span class="smcap">C. Pompeivs. Trimalchio.</span></p> - -<p class="center"> <span class="smcap">Maecenatianvs.</span></p> - -<p class="center"> <span class="smcap">ici. repose.</span></p> - -<p class="center"> <span class="smcap">A.lvi.absent.le.sevirat.</span></p> - -<p class="center"> <span class="smcap">fvt. décerné.</span></p> - -<p class="center"> <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span><span class="smcap">Encore.qv'il.pvt.dans.tovtes.</span></p> - -<p class="center"> <span class="smcap">les.décvries.de.Rome.</span></p> - -<p class="center"> <span class="smcap">prendre.place.</span></p> - -<p class="center"> <span class="smcap">Néanmoins.ne.le.vovlvt.pas.</span></p> - -<p class="center"> <span class="smcap">pievx.fort.fidèle.</span></p> - -<p class="center"> <span class="smcap">de.pev.il.crvt.</span></p> - -<p class="center"> <span class="smcap">De.sestertivs.laissa.trente.millions.</span></p> - -<p class="center"> <span class="smcap">Et.jamais.n'écovta.</span></p> - -<p class="center"> <span class="smcap">vn.philosophe.</span></p> - -<p class="center"> <span class="smcap">Adiev.A.toi.avssi.adiev.</span> -</p> - -<p>Ce disant, Trimalchio se mit à pleurer -comme un vedeau. Pleurait aussi Fortunata; -pleurait de même Habinas; enfin, tout -le domestique—prié, semblait-il, à des funérailles—fit -retentir le triclinium de lamentations. -Bien plus, je commençais moi-même à -pleurnicher, quand Trimalchio:—Eh bien! -dit-il, sachant que nous devons mourir, pourquoi -ne pas vivre en attendant? Pour que je -vous voie entièrement satisfaits, allons-nous en -au bain, de quoi, je vous le promets à mes risques, -vous n'aurez pas le moindre déplaisir: -Il est chaud comme un four.—Vrai, vrai, -reprit Habinas, d'un seul jour en faire deux, il -n'est rien que je préfère.» Et de se lever pieds -nus et d'emboîter le pas à Trimalchio, tout en -se gaudissant. Je regardai Ascyltos:—Que -penses-tu? dis-je. Pour moi, la vue seule du -<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span>bain est capable de m'asphyxier.—Fais -comme eux, répond Ascyltos, et, pendant qu'ils -gagneront l'étuve, nous échapperons dans la -foule.» Cela me plut. Giton nous conduisant -à travers le portique, nous gagnâmes -l'huis, quand un mâtin, enchaîné d'ailleurs, -nous reçut avec un si effroyable vacarme -qu'Ascyltos se laissa choir dans une piscine. -Quant à moi, qui, même avant d'être dans les -vignes, appréhendais un molosse en peinture, -me portant au secours du nageur, le même -gouffre ne tarda pas à m'engloutir. L'huissier -de l'atrium vint à notre aide, qui, par son -intervention, apaisa le dogue et nous ramena, -tout tremblants, sur la terre ferme. Quant à -Giton, grâce à un moyen très subtil, il s'était -rédimé déjà de la gueule du monstre, disséminant -devant lui toutes les friandises qu'il avait -reçues de nous pendant le souper. Le chien, -détourné par la victuaille, avait, sur-le-champ, -apaisé ses fureurs. Cependant, comme nous -grelottions, bleuis de froid et demandant à -l'huissier de nous ouvrir la porte:—Erreur, -dit-il, mon petit! si tu penses t'en aller par où -tu es venu. Jamais ici nul des convives n'a repassé -la même porte: on entre d'un côté, on -sort de l'autre.»</p> - -<p>Que faire? Hommes très infortunés, enclos -dans ce labyrinthe d'un nouveau -<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span>genre et de qui l'immersion avait eu lieu déjà? -Nous prenons les devants et sollicitons le portier -de nous conduire au bain. Mettant bas nos -vêtements que Giton fait sécher dans le vestibule, -nous entrons dans une étuve fort étroite, -ayant l'étendue à peu près d'une glacière. Là, -Trimalchio se dressait tout nu: pas moyen -d'esquiver la puanteur abominable de ses rots. -Il disait:—Je ne sais rien de plaisant comme -de prendre la chaude sans cohue», et que ce -lieu, jadis, «avait été un fournil». Enfin las de -rester sur ses jambes, il s'assit; puis, convié -par la sonorité de la voûte, il fendit jusqu'au -palais sa gargamelle d'imbriaque, et se mit en -devoir de lacérer les airs de Ménécratès, au -dire de ceux qui pouvaient entendre son jargon. -Le reste des convives courait en se tenant -par la main ou bien faisait sonner les murs de -sauvages clameurs et de rires éperdus. Quelques-uns, -les poignets ligotés, s'évertuaient à -cueillir des anneaux sur le parvis; d'autres, un -genou en terre, se renversaient la tête en arrière -et touchaient du nez l'extrémité de leurs orteils. -Abandonnant ces hiberons à leurs amusements, -nous descendîmes dans la cuve qui se -préparait pour Trimalchio. Bientôt, l'ébriété -mise en déroute, nous fûmes conduits vers un -nouveau triclinium où Fortunata venait de -dresser un gueuleton mirobolant. Je notai, sous -<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span>les flambeaux, des figurines de pêcheur en -bronze. Les tables étaient d'argent massif, les -coupes à l'entour en argile dorée; devant nous, -du vin frais coulait d'une chausse. Alors Trimalchio:—Amis, -dit-il, mon esclave préféré -coupe aujourd'hui sa barbe pour la première -fois: c'est un garçon de bonnes mœurs, révérence -parler, et que j'aime tout plein. Donc, -passons la nuit à humecter la lune et buvons -jusqu'à l'aurore.»</p> - -<p>Comme il disait ces mots, un coq coquelinant -se mit à claironner. Interloqué de -ce présage, Trimalchio donne l'ordre qu'on -fasse une libation de vin sous la table et qu'on -asperge aussi les lampes avec du meilleur, puis -il fait passer de gauche à droite son anneau:—Ce -n'est pas sans cause, dit-il, que ce buccin -nous donne le signal: ou bien un incendie -est en train de couver non loin de cette demeure, -ou bien quelqu'un du voisinage s'occupe -à rendre le dernier soupir. Loin de nous! C'est -pourquoi celui qui nous offrira le coq présagieux -aura un bon pourboire.» En un clin -d'œil, l'oiseau est apporté des environs. Trimalchio -le condamne à être fricassé dans un -poêlon de bronze. Dépecé par le même très -docte cuisinier qui, peu auparavant, d'un porc -nous fit des poissons et des ramiers, le coq est -jeté dans une marmite. Cependant que Dædalus -<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span>verse un coulis bouillant, Fortunata concasse -du poivre dans un égrugeoir de buis. -Quand les mattées furent expédiées, Trimalchio -se tourna vers la livrée:—Eh! quoi, -leur dit-il, vous n'avez pas encore fini de souper! -allez-vous-en et que d'autres vous remplacent -à l'ouvrage.» En conséquence, une -troupe nouvelle se présente aussitôt. Les partants -criaient: «Bonne santé, Gaïus!»; les -arrivants: «Salut Gaïus!» Or, ici, fut perturbée -notre allégresse.</p> - -<p>Parmi les nouveaux venus se trouvait un -jeune garçon, pas du tout laid. Trimalchio, -l'investit et le mange de baisers. Fortunata, -pour mieux établir ses droits conjugaux, se -met à vilipender Trimalchio, le traite d'épluchure, -de vieux salaud qui ne peut pas contenir -ses passions devant le monde. Pour finir, -elle ajoute:—Chien!» Trimalchio, bouleversé, -furieux de l'avanie, envoie un calice par -le nez de Fortunata. Elle se met à beugler, -comme si elle perdait au moins un œil, et porte -ses mains tremblantes à son visage. Consternée -autant qu'eux-mêmes, Scintilla fait un rempart -de son estomac à l'épouse trépidante; mais un -esclave officieux approche de la mandibule -ecchymosée un urceolus plein d'eau froide. -Sur quoi Fortunata se penche avec des lamentations -et se prend à sangloter.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span>Or, Trimalchio, loin de s'émouvoir:—Eh -quoi! dit-il, cette pute ne me passe rien! Elle -oublie apparemment que je l'ai sortie de la -machine à exhiber les esclaves. J'en ai fait une -personne du monde. Mais elle s'enfle comme -une grenouille; elle ne crache pas dans ses -tétons. C'est un baliveau, ce n'est pas une -femme. Mais celui-là qui naît dans un bordel -ne rêve point à des palais. Aussi, puisse mon -Génius être favorable! j'aurai soin de mater -cette Cassandra qui veut chausser mes brodequins. -Moi, jadis, homme d'un dupondius, je -pouvais épouser dix millions de sestertius. Tu -sais, toi, que je n'en impose pas. Hier encore, -Agatho, le parfumeur, me tirant à l'écart: -«Je te conseille, dit-il, de ne pas souffrir que -ta race disparaisse avec toi.» Et voici que moi, -pour agir en homme bien né, pour qu'on ne -me taxe point d'être volage, dans ma cuisse -j'implante moi-même la doloire. Fort bien! -j'aurais soin, carogne, que tu viennes me déterrer -avec tes ongles. Et, pour que tu comprennes -d'ores et déjà l'énormité de ton crime, -entends-tu, Habinas? je te défends de placer -la statue de cette femme sur ma tombe. Car -je ne veux pas de criailleries lorsque je serai -trépassé. Bien plus: pour qu'elle apprenne -que je sais punir, j'entends qu'elle ne m'embrasse -après ma mort.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span>Après cette fulmination Habinas intercéda, -priant Trimalchio de mettre fin à son -courroux:—Nul de nous, dit-il, n'est exempt -de sottise. Car, des hommes et non des dieux.» -De même, Scintilla tout en pleurs, attestant -son Génie et l'appelant Gaïus, demande qu'il -se laisse attendrir. Trimalchio ne tint pas -plus longtemps ses larmes et:—Par grâce, -dit-il, Habinas, et puisses-tu jouir ainsi de ton -pécule! Si j'ai fait quelque chose de travers, -crache-moi au visage. En effet, j'ai baisé cet -adolescent, le plus vertueux du monde, non -pour sa beauté, mais pour ce qu'il est orné de -toutes les perfections. Il connaît la division -par dix et sait lire à livre ouvert. Il a, sur -ses bénéfices quotidiens, économisé le prix de -son rachat. Il a, sur son épargne, fait l'acquisition -d'un petit fauteuil et de deux truelles à potage. -N'est-il pas digne d'être porté dans mes -yeux?» Mais Fortunata oppose son décri.—C'est -là ton dernier mot, boiteuse! je t'invite -à digérer ton bien, milan, à ne pas me -faire sortir mes crocs, pendarde ma mie! faute -de quoi tu pourrais bien expérimenter mes -coups de tête. Ce que j'ai une fois résolu, tu me -connais, c'est comme un clou enfoncé dans une -poutre. Mais ne pensons qu'à vivre! Quant à -vous, mes amis, je vous conjure de la passer -bonne. Car, moi aussi, je fus naguère ce que -<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span>vous êtes à présent; mais, par ma vertu, je -montai sur ce faîte. Avoir de l'estomac, c'est ce -qui crée un homme; le surplus est comme un -tas de feuilles mortes. Je sais acheter, je sais -vendre: un autre vous dira le reste. Moi, je -crève de prospérité. Cependant, toi, souillon, -tu pleurniches encore. Mais, comme je vous le -disais au début, c'est ma frugalité qui m'a -poussé vers la fortune. J'arrivai d'Asie pas -plus haut que ce candélabre. Quotidiennement, -j'avais accoutumé de me toiser à lui et, pour -avoir sur-le-champ de la barbe au museau, je -me frottais les lèvres avec l'huile des lampes. -Or, j'ai concouru aux plaisirs de mon maître, -en qualité de petite femme, quatorze années -durant. Et, certes, il n'est pas de vergogne -lorsqu'on défère à son patron. Entre temps -aussi, je donnais de l'agrément à madame. -Vous entendez ce que je dis. Au surplus je me -tais, car je ne suis pas glorieux.</p> - -<p>Enfin, comme il plut aux Consentès, je devins -maître en la maison; et voilà! je -m'emparai de la cervelle du patron. Quoi -de plus? cohéritier avec César, je recueillis un -patrimoine sénatorial. A personne, cependant, -jamais rien n'est assez: je convoitais de faire -le négoce. Pour ne pas vous lanterner, je mis à -flot cinq bâtiments de commerce, avec une -cargaison de vin—c'était de l'or, à cette -<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span>époque—et les envoyai à Rome. Vous croirez -peut-être que je l'avais ordonné? tous mes -vaisseaux firent naufrage! C'est un fait et non -pas une bourde: en un seul jour, Neptunus -me dévora trente millions de sestertius. Pensez-vous -que je me laissai aller? non, Herculès -à moi! Le dommage au contraire me fut -un stimulant. Comme si de rien n'était, je fis -construire d'autres nefs, plus grandes, et plus -solides, et plus heureuses. Personne qui ne me -traitât d'homme fort. Tu sais qu'un grand navire -a une grande résistance. Je frétai les -miens, itérativement, de vin, de lard, de fèves, -d'herboristerie et d'esclaves. Ici Fortunata -fit une chose pieuse; ses bijoux, sa garde-robe, -elle vendit tout et me mit dans la main -cent auréus. Cela devint le ferment de mon -pécule. Marchent bien les affaires quand les -Dieux s'en mêlent. J'arrondis, en une seule -course, dix millions de sestertius. Aussitôt, je -m'empresse de rémérer les fonds qui avaient -appartenu à mon maître. Je bâtis un palais. -Je spécule sur les bêtes de somme. Tout provigne, -sous ma main, comme un rayon de -miel. Sitôt que je fus plus riche, à moi seul, -que tout le pays de mes pères, abandonnant -registres et comptoirs je me retirai du -commerce et me contentai de faire l'usure -avec les affranchis. Même j'étais sur le point -<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span>de renoncer à toute espèce de trafic; mais je -fus pressé de continuer par un astrologue, une -façon de petit Grec du nom de Sérapa, vrai -conseiller des Dieux! Il me rappela même des -conjonctures oubliées: par le fil et par l'aiguille, -il me remémora toute chose. Cet homme -lisait dans mes intestins; il m'eût presque dit -mon souper de la veille. On eût juré qu'il avait -sans cesse habité près de moi.</p> - -<p>Je te prie, Habinas (tu fus présent, je -crois), rappelle-toi ceci: «Tu as érigé -ton domaine avec des ressources infimes. Tu es -médiocrement heureux en amis. Nul ne montre -jamais pour tes bontés un ressentiment qui les -égale. Tu nourris une vipère sous ton aisselle.» -Et pourquoi ne vous le dirais-je pas? à présent, -il me reste de vie encore trente années, quatre -mois et deux jours. En outre, bientôt je recevrai -un héritage. Ainsi m'a-t-il fait connaître -mon destin. Que si le bonheur m'échoit d'annexer -à mes immeubles l'Apulia, j'aurai fait -dans le monde un assez beau chemin. Entre -temps, par la vigilance de Mercurius, j'ai pu -édifier cette demeure. Autrefois, vous le savez, -c'était une bicoque. C'est un temple aujourd'hui. -Elle renferme quatre salles à manger, -vingt appartements, deux portiques de marbre. -Au-dessus, un dortoir, le cubiculum où je dors, -le trou de cette chipie, une cahute remarquable -<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span>de portier, un logement pour les hôtes, qui peut -en recevoir une centaine. Bref, Scaurus, quand -il vient ici, préfère descendre chez moi que -partout ailleurs: cependant il a, chez son père, -une maison au bord de la mer. Et j'ai encore -beaucoup d'autres pièces que je vous ferai voir -tantôt. Croyez-moi! tu as un as, tu vaux un -as. Tiens de l'or, on te tient en estime. Ainsi, -votre ami, qui fut jadis une raine, est à présent -un roi. Cependant, Stichus, apporte les vêtements -funéraires dans quoi je veux être enseveli; -porte de même les onguents et le bon -vin de cette amphore que j'ai ordonné qu'on -emploie à laver mes ossements.»</p> - -<p>Stichus ne s'attarda pas: mais il apporta -dans le triclinium une prætexte, ainsi qu'un -drap mortuaire blanc: Trimalchio nous enjoignit -d'expérimenter si le tissu en était de -bonne laine.—Prends garde Stichus, lui dit-il, -prends garde aux souris, prends garde aux -mites! Qu'elles n'y touchent point! sinon je te -ferai brûler vif sur mon bûcher. Il me plaît -qu'on enlève mes restes avec gloire, de telle -façon que le peuple entier ne profère sur moi -que des bénédictions.» Aussitôt, il déboucha -une ampoule de nard et nous enolia tous:—J'espère, -dit-il, qu'un tel aromate me délectera -mort, qui m'a délecté vivant.» Ensuite, il ordonna -de transvaser le vin dans un cratère, -<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span>puis:—Supposez, dit-il, que vous êtes conviés -à mes parentales.» Cette extravagance -touchait à la nausée extrême, quand Trimalchio, -alourdi par une très infâme ébriété, commanda, -nouvelle réjouissance, qu'on introduisît -des cornistes dans le triclinium. Puis, s'étayant -d'une pile de coussins, et vautré comme sur un -lit de parade:—Figurez-vous, dit-il, que je -suis mort; et jouez-nous quelque chose de -beau.» Les musicastres, aussitôt, d'attaquer -une marche funèbre. Un d'entre eux, notamment, -esclave du croquemort, qui était le plus -honnête homme de la bande, se mit à donner -du cor avec tant de vigueur qu'il eut bientôt -fait de mettre en émoi tout le quartier. C'est -pourquoi les garçons de police, qui faisaient -une ronde aux environs, cuidant que la demeure -de Trimalchio ardait, s'employèrent -sur-le-champ à fracturer la porte et, beaux de -leur privilège, muni» de seaux d'eau et de haches, -nous envahirent tumultueusement. Pour -nous, à qui le hasard offrait une occasion très -opportune, brûlant la politesse à Agamemnon, -en toute hâte et véritablement comme d'un incendie, -nous prenons la fuite.</p> - -<p>Nulle torche pour nous éclairer, pour découvrir -la route à nos pas incertains. Le -silence de la nuit, au milieu de son cours, ne -nous promettait plus la lumière des passants. -<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span>Joignez à cela que nous étions saouls comme -des portefaix, ignorants des chemins qui, même -vers midi, sont assez embrouillés. C'est pourquoi, -ayant marché une heure ou peu s'en -faut, dans les gravats, sur des cailloux pointus -qui nous mettaient les pieds en sang, nous -fûmes tirés de peine par la rubrique de Giton. -Prudent en effet, et redoutant, la veille, de -s'égarer en plein jour, il avait noté colonnes et -pilastres d'une marque de craie dont les linéaments -triomphèrent de la nuit la plus drue et, -par une visible candeur, mirent dans leur chemin -les désorientés. Cependant, nous n'avions -pas fini de suer, combien que parvenus à l'étable. -Notre vieille logeuse, après avoir passé -presque toute la nuit à boire avec la crapule de -son auberge, n'aurait pas senti le feu au derrière -et peut-être nous eût-il fallu pernocter -devant le seuil. Mais un courrier de Trimalchio -intervint, homme riche de dix camions. Il -ne s'attarda point à faire du vacarme. Il brisa -la porte du bouge et nous introduisit par la -brèche.</p> - -<p>Arrivé dans le cubiculum, je gagnai notre -couche avec mon petit voisin. Incendié par la -chère succulente, mon sexe brandi comme un -épieu, je m'engloutis dans les plus chaleureuses -voluptés:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Ce que fut cette nuit, ô Dieux! ô Déesses!</i><br /></span> -<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span><i>Combien doux ce lit! une étreinte de feu!</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et nous transfusions, çà et là, dans nos lèvres ardentes,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Nos âmes vagabondes. Fuyez soucis</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Mortels! je me meurs de plaisir!</i><br /></span> -</div></div> - -<p>A tort, je me congratulais. Au moment où, -les muscles résolus par la boisson, j'avais -perdu l'usage de mes imbriaques mains, Ascyltos, -passé maître dans toute espèce de canaillerie, -souleva le môme, à la faveur des ombres, -et le porta sous ses couvertures. Enveloppé -tout à son aise d'un frère qui n'était pas -le sien—Giton n'éprouvant ou dissimulant -peut-être cette injure—il s'endormit dans des -baisers adultères, oublieux de tout droit humain. -C'est pourquoi, au réveil, je palpai mon -lit dépouillé de sa joie. Par ce que les amants -ont de plus sacré, je fus sur le point de transpercer -l'un et l'autre de mon glaive et de prolonger -leur sommeil en trépas. A la fin, prenant -un parti plus sensé, je secouai Giton à coups -d'étrivières, puis regardant Ascyltos d'un air -menaçant:—Puisque, dis-je, tu as violé par -un crime la foi et la commune amitié, emporte -sur-le-champ ton bagage et va quérir un -autre lieu que tu souilleras de ta présence.» -Lui, ne fit pas d'objections; mais sitôt que, -le plus loyalement du monde, nous eûmes -réparti nos effets:—Courage, dit-il! à -<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span>présent, nous faut partager encore le petit -garçon.»</p> - -<p>Je crus d'abord qu'il badinait en s'en allant. -Mais lui, d'une main parricide, mit au -clair son épée et:—Tu ne jouiras pas seul -de ta proie, exclama-t-il, cette proie que tu couves -si amoureusement. J'en veux ma part ou, -satisfait par ce glaive, je saurai bien la détacher.» -Imitant son exemple, mon bras enroulé -avec soin dans le pallium, je tombe en -garde et me prépare au combat. Pendant cette -crise de démence où nous conviait notre misère, -l'enfant très infortuné embrassait tour à -tour et trempait de ses larmes les genoux des -deux adversaires, nous demandant avec imploration -de ne pas renouveler, dans ce bouge, la -lutte des frères Thébains et de ne polluer d'un -sang mutuel cette religion d'une très noble familiarité.—Que -si, néanmoins, proclamait-il, -vos cœurs ont besoin d'un forfait, voici ma -gorge nue! C'est là qu'il faut porter vos mains -et pousser vos poignards! C'est à moi de mourir, -puisque j'ai rompu le sacrement de l'amitié!» -A cette prière, nous inhibons le fer et, -tout d'abord, Ascyltos:—Je vais, dit-il, mettre -un terme à la discorde. Que l'enfant lui-même -suive qui bon lui semblera et qu'au -moins, dans le choix d'un amant, nous sauvions -sa liberté.» Moi, je pensais que la très vieille -<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span>accoutumance me donnait comme un gage de -consanguinité. Je n'eus donc pas la moindre -crainte. Je saisis la proposition avec une hâte -fiévreuse et pressai mon amour de trancher le -différend. Lui, sans délibération, ne voulant -pas avoir l'air d'hésiter, se leva sur-le-champ, -au dernier mot de ma réponse, élut pour frère -Ascyltos. L'arrêt me foudroya. Je tombai sur -mon grabat, comme désarmé, et j'eusse porté -sur moi-même ces mains damnées, si le désir de -la vengeance n'eût combattu mon désespoir. -Superbe, avec le butin délicieux, m'abandonne -Ascyltos. Moi, naguère encore, son très cher -camarade, moi son égal par la similitude fraternelle -de nos destins, il me laisse en un lieu -pérégrin, dans la plus sinistre abjection.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Le nom d'amitié permane tant qu'il sert.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Le jeton sur le damier conduis une œuvre peu sûre.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Que Fortuna demeure, vous gardez un front souriant, amis!</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Qu'elle défaille, vous détournez le visage dans une fuite honteuse.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Le troupeau des mimes gesticule sur la scène: tel représente le père,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Tel autre, le fils; un troisième occupe l'emploi de financier.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Mais quand on ferme la page des rôles comiques,</i><br /></span> -<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span><i>La face véritable se montre, le masque disparaît.</i><br /></span> -</div></div> - -<p>Je ne mis dans mes pleurs qu'une brève -complaisance. Mais craignant que Ménélaüs, -notre cuistre, ne vînt, pour comble de -malheur, à me trouver seul, dans ce garni, je -ramassai mes pauvres hardes et m'en fus, le -cœur bien gros, dans une auberge inconnue, à -deux pas du rivage. Enfermé là, pendant trois -jours, l'esprit féru de mon isolement, de mon -humiliation, je frappais à grands coups ma poitrine -endolorie par les sanglots. A travers les -gémissements venus du fond de l'âme, je -m'écriais sans cesse: «Donc, la terre n'a pu -m'engloutir dans sa ruine, et la mer furieuse -même contre les innocents! Je me suis dérobé -à la justice. J'ai pu esquiver l'amphithéâtre. -J'ai tué mon hôte et, cela, pour qu'après tant -d'audace, exilé au fond d'un hôtel borgne, -dans une cité grecque, j'endure cet abandon! -Et par qui la solitude m'est-elle imposée? Par -un adolescent contaminé de toutes les souillures, -qui, de son propre aveu, mérite le bannissement, -affranchi par le stupre et par le stupre -citoyen, dont le cul se jouait aux dés, et que -prenaient comme putain ceux-là même qui le -croyaient un homme. Quoi de l'autre? O -dieux! en guise de toge virile, celui-là prit une -étale, qui, dès le berceau, fut convaincu de -<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span>n'être pas un mâle, qui fit œuvre de salope -dans les ergastules, qui, ayant couché avec -moi, tourne au gré de son humeur libidineuse, -rétractant le nom de la vieille amitié; qui, -proh pudeur! comme une racoleuse abjecte, -vend tout au monde, pour les attouchements -d'une seule nuit. Ils reposent, à cette heure, les -amants! Liés du soir jusqu'au matin, et, peut-être, -harassés de leurs mutuels ébats, ils tournent -en dérision ma solitude. Mais non impunément. -Ou je ne suis pas un homme, et un -homme libre, ou dans le sang criminel je saurai -venger mon affront!»</p> - -<p>Cela dit, je ceins mon épée et, de crainte -que les muscles ne trahissent mon courage, -par une ample réfection je suscite ma -vigueur. Je m'élance dans la rue. D'un pas -furibond je visite les promenoirs. Mais, tandis -que, la face vultueuse et l'œil inhumain, je -ne respire que meurtre et carnage, serrant d'un -poing convulsif la garde, vouée aux représailles, -de mon glaive, je provoque l'attention d'un -militaire, peut-être vagabond ou détrousseur -de nuit. Et:—Qui es-tu, camarade? me -dit-il, quelle est ta légion? Quelle est ta centurie?» -Comme je mentais avec aplomb sur l'un -et l'autre point:—A la bonne heure, donc, -ce reprit-il: voilà un corps d'armée où les soldats -portent des phæcasium blancs!» Pour -<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span>le coup, je trahis l'imposture par mon visage -et ma trépidation. Il m'ordonna de mettre -bas les armes et de me garer du mal. Dépouillé -de la sorte, ma vengeance tondue au pied, je -rebroussai chemin et m'en fus à l'auberge. -Mon humeur provocante se relâcha peu à peu: -je commençai bientôt à remercier l'impudence -du voleur.</p> - -<p>Néanmoins, [il était dur de juguler ma soif -de représailles. Je passai anxieusement la -moitié de la nuit. Mais, à pointe d'aube, pour -noyer mon chagrin et perdre le souvenir de -ma honte, je sortis. De nouveau, je parcourus -tous les portiques. Bientôt], je parvins à -la pinacothèque, admirable par divers genres -de tableaux. Car je vis et la main de Zeuxis, -sous l'injure de la vétusté non encore défaillante, -et des esquisses de Protogénès luttant -de réalisme avec la nature elle-même, que je -ne pus toucher sans une pieuse horreur. En -outre, les camaïeux d'Apellès, que les Grecs -disent monochromon, reçurent mes adorations. -Avec tant de subtilités les contours des figures -y sont menés dans la plus extrême ressemblance, -que tu croirais voir aussi la peinture des -âmes. Ici l'aigle emportait, sublime, un dieu -parmi l'azur. Ici, le vierge Hylas repoussait -Naïs dévergondée. Ailleurs, détestant sa coupable -main, Apollo, d'une fleur, jacinthe à -<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span>peine éclose, magnifiait sa lyre détendue. -Parmi ces figures d'amants que l'art immortalise, -je m'écriai, comme dans la solitude:—Ainsi -l'amour frappe jusques aux Dieux! Jovis, -dans son ciel, ne découvrit aucun objet qui -méritât son choix, mais, voulant s'abaisser -jusqu'à la terre, du moins, il ne ravit à personne -Ganymédès, le bien-aimé. La nymphe, -qui d'Hylas fit sa proie eût maté le désir dont -elle était férue, apprenant l'amour d'Herculès -et qu'il accourrait lui disputer l'éphèbe tant -chéri. Apollo, dans une fleur, évoqua l'ombre -puérile d'Hyacinthos. Les histoires des Dieux -sont toutes pleines d'étreintes que n'envenime -point la fallace des rivaux. Mais moi, j'ai reçu -dans ma compagnie un hôte plus cruel que Lycurgus!» -Voici que, pendant mon discours -au vent qui passe, entra dans la pinacothèque -un vieillard à la tête chenue, à la physionomie -expressive et qu'on eût dit promettre je ne -sais quoi de grand. Sa mise n'était pas d'une -élégance appropriée, de telle manière que l'on -devinait, à cet indice, un littérateur, de ceux -que les riches ont coutume d'exécrer. Celui-ci -donc s'arrêta juste à mon côté:—Moi, dit-il, -je suis poète et, comme je l'espère, non d'un -souffle très petit, s'il convient d'ajouter quelque -foi aux couronnes que, souvent, par courtoisie, -on attribue à des benêts. Pourquoi donc, -<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span>me diras-tu, être si mal nippé? A cause de cela -même: l'amour du style d'or n'a jamais enrichi -personne.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Qui se fie à la mer, emporte un vaste bénéfice;</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Qui gagne les camps et les combats, se voit couronner d'or;</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Un plat adulateur cuve son vin sur des lits de pourpre;</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et qui sollicite les épouses, vergonde moyennant finance:</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Facundia, seule, grelotte sous des haillons calamiteux,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et, d'une langue misérable, invoque l'art déserté.</i><br /></span> -</div></div> - -<p>Cela n'est pas douteux. Quiconque se montre -hostile au vice et marche, le front -haut, dans les routes du monde, soulève tout -d'abord, par le contraste de ses mœurs, d'inextinguibles -haines; car peut-on endurer des -vertus qu'on n'a pas? De plus, ceux qui n'ont -d'autre objectif que d'empiler un magot ne -veulent point qu'on estime, chez les hommes, -quelque chose au delà du trésor qu'ils possèdent. -Soient préconisés de toute façon les -amis des lettres, pourvu qu'ils semblent inférieurs -au poids de l'or.—Je ne sais, [dis-je, -comment du Bel-Esprit est sœur la Pauvreté.» -Et je me mis à soupirer.—A bon droit, reprit -<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span>le vieillard, tu plains les gens de lettres.—Ce -n'est pas cela, répliquai-je, la matière de mes -soupirs. J'ai un autre motif de me douloir, et -plus grave énormément.» Puis, m'abandonnant -à cette pente humaine de confier nos douleurs -à l'oreille d'autrui, je lui narrai ma mauvaise -fortune; surtout, je marquai de traits -véhéments la noirceur d'Ascyltos et je clamais, -au travers de mes gémissements]:—Je voudrais -que l'ennemi fût innocent de ma retenue -importune et qu'il se pût adoucir. Mais il est -un vétéran de la déprédation. Il est, en ces matières, -plus docte que les tenanciers de bordel.» -[Le vieillard s'aperçut de mon ingénuité; il -entreprit de me consoler. Pour lénifier ma tristesse, -il me conta une aventure d'amour qu'il -avait eue autrefois]:</p> - -<hr class="r5" /> - -<div class="figcenter" style="width: 450px;"> -<img src="images/ill05.jpg" width="450" height="653" alt="" /> -<div class="caption">Je reste immobile, plus raide et plus froid qu'un trépassé. -Lui, cependant, se transforme en loup.</div> -</div> - -<p class="center">Satyricon, page <a href="#Page_121">121</a>.</p> - -<hr class="r5" /> - -<p>C'était en Asie, où j'accomplissais un -voyage stipendié par le questeur. Je fus -reçu chez un citoyen de Pergamum. Le séjour -m'en plaisait fort, moins à cause du bon goût -des appartements que pour la beauté rare dont -le fils de mon hôte reluisait. J'excogitai un -stratagème qui ne permît au paterfamilias de -suspecter mon amour. Toutes les fois qu'à -table mention était faite de la pratique des -jolis garçons, je m'échauffais d'une telle véhémence, -je m'opposais avec une amertume si -rechignée à ce qu'on violât mes oreilles par -<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span>d'obscènes propos, qu'aux regards de tous et -nommément de la mère, je passais pour l'un -des Philosophes. Bientôt, donc, je conduisis -l'éphèbe au gymnase. Je réglai ses études. Je -lui donnai des leçons en qualité de précepteur, -ayant soin de tenir la porte fermée aux larrons -éventuels de son beau corps. Une fois, couchés -par hasard dans le triclinium, après une fête -solennelle où nous avions dépêché l'étude, cependant -qu'une trop longue hilarité nous donnait -la paresse de gagner nos appartements, je -m'aperçus, vers le milieu de la nuit, que mon -élève ne dormait pas. C'est pourquoi, dans un -murmure très timide, j'exhalai une prière: -«Madame Vénus, dis-je, si, moi, je baise cet -enfant de telle manière qu'il ne le sente, demain, -je lui donnerai une couple de colombes.» -Entendant quel salaire j'offrais de cette volupté, -le jouvenceau ronfla d'abord. Encouragé -par sa feinte, je l'approchai soudain et le -couvris de baisers. Content de ce prélude, je -me levai de bon matin. Je lui rapportai, selon -son attente, une paire insigne de colombes. -Ainsi me libérai-je de mon vœu.</p> - -<p>La nuit d'après, comme il s'y prêtait de -même, je fis un nouveau souhait: «Que -je promène sur lui une main paillarde et qu'il -ne le sente pas! Il aura, demain, deux coqs -coquelinants et des plus belliqueux.» A cette -<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span>promesse, l'éphèbe se rapprocha spontanément; -je pense qu'il craignait que le sommeil -ne me prît. Mes caresses lui firent voir le néant -d'une pareille inquiétude. Son être, à la réserve -des dernières faveurs, me combla de délices. -Puis, le matin venu, tout ce que j'avais -promis fut apporté à l'enfant, qui pétilla de -joie. Dès que la tierce nuit m'en donna le -congé, près de l'oreille du dormeur mal endormi: -«Dieux, immortels, suppliai-je, si, -moi, de cet enfant qui dort je prélève un coït -entier et désirable pour prix de ce bonheur, -demain, je le guerdonnerai d'un trotteur asturco-macédonique.» -Jamais d'un plus haut -sommeil l'éphèbe ne dormit. C'est pourquoi, -d'abord, ma main fit la conquête de ses blanches -mamelles. Bientôt, je l'accolai d'un baiser -frénétique, puis en un seul désir s'unirent tous -mes vœux. Le lendemain, siégeant dans son -cubiculum, il attendait l'offrande coutumière. -Tu sais combien il est plus facile d'acquérir des -colombes ou des coqs de combat qu'un cheval -asturien. Outre cela, je craignais qu'un présent -si magnifique ne rendît suspecte ma libéralité. -Après donc quelques heures de promenade, je -revins chez mon hôte, sans autre chose pour -l'enfant qu'un baiser. Mais lui, regardant autour -de moi et jetant ses bras à mon col:—Je -t'en prie, ô maître; où donc est le trotteur? -<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span>[—La difficulté, répondis-je, d'acquérir une -bête élégante m'a contraint d'ajourner ce présent; -mais, dans peu, je tiendrai ma parole.» -On ne peut mieux l'éphèbe comprit ce que je -voulais dire, et l'air de son visage trahit sa méchante -humeur.]</p> - -<p>Bien que, par cette offense, j'eusse fermé -l'accès que je m'étais ouvert, je risquai une -nouvelle tentative. En effet, peu de jours après, -un hasard tout pareil ramenant pour nous la -même fortune, sitôt que j'entendis ronfler le -père, je suppliai l'éphèbe de me recevoir à -merci, en d'autres termes, qu'il me laissât le -faire pâmer, avec tous les propos que suggère -un désir bien tendu. Mais lui, grandement -courroucé, ne répondait autre chose sinon:—Ou -dors, ou bien moi je le dis à mon père.» -Il n'est contentement si ardu que n'extorque -un désir opiniâtre. Pendant qu'il répète: -«J'éveillerai mon père», je me faufile à ses -côtés et j'arrache le plaisir à sa molle résistance. -Mais lui, aucunement désobligé de mon -audace, après s'être beaucoup lamenté de sa -déception, et des railleries, et de ce que je -l'avais exposé aux brocards de ses condisciples, -car il vantait à eux mes largesses:—Vois -pourtant, dit-il, je ne te ressemble point. Si tu -veux quelque chose, fais-le de nouveau.» -Moi donc, toutes offenses pardonnées, je rentrai -<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span>en grâce avec mon élève, puis, ayant usé -du congé qu'il me donnait, je ne tardai pas à -choir dans un profond sommeil.</p> - -<p>Mais l'éphèbe en pleine maturité ne fut -point rassasié par le deuxième choc, tant la -fougue ardente de son âge l'invitait au succubat. -Il secoua ma torpeur et:—Ne veux-tu -rien autre?» dit-il. Certes, le présent ne -m'était de tous points importun. Vaille que -vaille, donc, fourbu, parmi la sueur et les -ahans, il reçut de moi l'objet de son envie, -puis je tombai de nouveau dans le somme, -anéanti de volupté. Moins d'une heure après, -il me pince d'une main légère et dit:—Pourquoi -ne le faisons-nous plus?» Alors, tant -de fois réveillé, je me pris à bouillir d'une -colère véhémente et lui rendis ce compliment:—Ou -dors, ou bien, moi, je le dis à ton -père!»</p> - -<p>Regaillardi par l'historiette, j'interrogeai -le vieillard, plus expert sur l'âge des tableaux -et sur quelques arguments qui, pour moi, -restaient obscurs, en même temps, sur les causes -de la dégénérescence moderne, par quoi les -arts les plus beaux, entre autres la peinture, -descendent à néant, dont on ne voit pas même -une dernière trace:—L'amour de la pécune, -me dit-il, instaura ce changement. Dans les siècles -lointains, quand plaisaient encore les nudités -<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span>de la Vertu, les nobles arts s'invigoraient. -Il n'était d'émulation entre les hommes que -pour sauver de l'oubli un riche patrimoine aux -époques futures. C'est pourquoi, Herculès -nouveau, Démocritus exprima les sucs de -toutes les herbes. Afin de ne laisser échapper -aucune des énergies ou du minéral ou de la -plante, il consuma ses jours dans les expérimentations.</p> - -<p>Eudoxus, lui, sur la crête d'un mont très escarpé, -attendit la vieillesse pour mieux saisir -les mouvements des astres et du ciel. Dans le -but de suffire à d'incessantes découvertes, -Chrysippus, trois fois, avec de l'ellébore, détergea -son esprit. Mais, pour en revenir aux -arts plastiques, Lysippus, attaché aux linéaments -d'un marbre unique, mourut de pauvreté. -Myron, qui, presque, sut enclore dans le -bronze l'âme des hommes et des animaux, ne -trouva point d'héritier. Quant à nous, abîmés -dans le vin et le garouage, nous n'osons plus -même connaître les méthodes léguées par nos -prédécesseurs. Dénigrant les anciens, nous tenons -école de vices pour apprendre et pour enseigner. -Où donc est la dialectique? Où donc -l'astronomie? Où donc le chemin abrité de -la sagesse? Qui, vous dis-je, pénètre dans un -temple et dédie un holocauste pour obtenir la -faconde, pour voir jaillir les sources de la philosophie? -<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span>Ils ne demandent plus même une -bonne santé: mais, tout d'abord, avant de toucher -le seuil du Capitolium, celui-ci voue un -don pour mettre en terre un proche cousu -d'or; celui-là, pour exhumer une somme enfouie; -le troisième, s'il peut amasser, lui vivant, -trente millions d'HS. Le Sénat même, -précepteur du Droit et du Bien, est dans la -coutume d'offrir mille livres d'or à Capitolinus. -Pour que nul n'ignore son appétit d'argent, -il sollicite Jovis au moyen d'un pécule. -Ne t'étonne point si la peinture défaille, quand -aux Dieux et aux hommes un tas d'or paraît -plus beau que tous les ouvrages d'Apellès ou -de Phidias, petits Grecs hurluberlus. Mais je -te vois exclusivement empoigné par un tableau -qui figure le sac de Troja, c'est pourquoi je -m'efforcerai de te commenter en vers cette -peinture:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Déjà, tristes parmi les craintes ambiguës,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Le dixième août gardait investis les Phrygiens. La foi dans le devin</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Calchas pendait, incertaine, à de noires alarmes.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Quand, Délius vaticinant, les pins abattus</i><br /></span> -<span class="i0"><i>De Vida sont traînés. Les chênes intercis en rengrègent la meule</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Qui, bientôt, figure un cheval menaçant.</i><br /></span> -<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span><i>On ouvre une porte et se mussent dans les hanches</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ceux qui suivirent les camps. Là, par un combat décennal</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Irritée, enclose est la vaillance. Ils comblent les profondes</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Entrailles du cheval, ces Danaus, cachés sous le masque d'un vœu.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>O patrie! mille nefs nous crûmes emportées</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et ton sol exempt de guerre! Une inscription gravée au col du monstre,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Les discours ménagés par Sinon de connivence avec le Destin,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Confirment leur départ et l'imposture; agent de notre perte.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Voici que, par les portes béantes, le peuple libre, le peuple affranchi des armes</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Se rue à son caprice. Les yeux sont mouillés de pleurs</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et des esprits tremblants la joie a quelques larmes</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Que fit jaillir la crainte. Mais de Neptunus le sacerdote,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Laocoon, cheveux au vent, repousse</i><br /></span> -<span class="i0"><i>A grands cris cette foule importune. Dardant un épieu,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Il stigmatise le ventre! Pourtant la Destinée appesantit sa main.</i><br /></span> -<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span><i>Le coup rebondit et donne du poids au subterfuge.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>De nouveau, cependant, Laocoon affermit son bras débile</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et frappe le garrot d'un merlin à deux tranchants. Frémit</i><br /></span> -<span class="i0"><i>La milice, prisonnière sous les lourdes charpentes; mais, tandis qu'elle murmure,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Le colosse de rouvre inspire un nouvel effroi.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ainsi la cohorte des pubères entre, captive, dans Troja, pour que Troja tombe en captivité.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Mais voici d'autres indices! Là où Ténédos élevée écarte le pont</i><br /></span> -<span class="i0"><i>De son échine, intumescent, le détroit s'érige,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et les flots diminués de leur calme, les flots bondissent, labourés.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Tel, dans la nuit silencieuse, le bruit des avirons</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Est porté au loin, quand une flotte oppresse la mer</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et que la vague étale, sous les nefs massives, retentit.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Nous contemplons: de leurs orbes géminés, deux vouivres portent</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Les ondes jusqu'aux falaises. Turgides, leurs poitrails,</i><br /></span> -<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span><i>Ainsi qu'un fastueux navire, se creusent des sillons dans l'écume blanchâtre.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Les squames de leur croupe résonnent, leurs caroncules ondoyantes</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Dominent sur l'embrun. Comme un astre fulgurant, leurs yeux,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>D'un reflet d'incendie, embrasent chaque lame; leurs sifflements aigus font tressaillir la mer.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>La stupeur hébète nos esprits. Debout fronts couronnés de l'infula,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Suivant le rite et le culte phrygiens, tes fils, trésor jumeau,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Laocoon! se tenaient près de toi. Soudain, liés par les anneaux</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Des reptiles coruscants, leurs petites mains</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ils portent au visage. Ni l'un ni l'autre ne combat pour soi,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>L'un et l'autre combat pour son frère. Leur amour transpose le danger!</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Le trépas les ravit dans cette crainte mutuelle.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Voici qu'il accumule sur ses hoirs défunts, d'autres funérailles, le père,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Infirme auxiliateur! Ils appréhendent l'homme,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ces monstres, ja repus de cadavres, et foulent sur l'arène les membres du vieillard.</i><br /></span> -<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span><i>Il gît au milieu des autels, et victime à son tour, le prêtre!</i><br /></span> -<span class="i0"><i>La terre se lamente. Ainsi, dans la profanation des sacra,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Troja, vouée à la ruine, avait d'abord exterminé ses dieux.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Phœbé, déjà toute pleine, épanchait dans l'azur un nitide rayon,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Guidant la troupe des étoiles mineures au chaste feu de son candil.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Cependant que dorment les Priamidès ensevelis dans la nuit et dans le vin,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Les Danaus font choir la porte et disséminent leurs guerriers.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Les chefs bondissent, lance au poing: on voit, de même,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Un étalon qui, sans entraves, du joug thessalien</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Débride son encolure et, dans un temps de galop, éparpille ses crins.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Eux, dégainent l'épée, assument le bouclier:</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ils préludent au massacre. L'un égorge les soldats pris de vin</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et, dans la mort, pérennise leur dernier</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Somme. Un autre allume aux autels des torches incendiaires</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et, pour Troja dévaster, emprunte les cultes de Troja.</i><br /></span> -</div></div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span>Ici, des promeneurs qui déambulaient à travers -le portique favorisèrent Eumolpus -d'une grêle de cailloux. Mais lui, n'en étant -plus à expérimenter le genre d'approbation -que lui procurait son génie, enveloppa son -chef et déguerpit hors du temple. J'avais peur, -quant à moi, qu'ils ne me traitassent en poète. -J'emboîtai donc le pas au fuyard et nous courûmes -jusqu'à la mer. Dès qu'il nous fut loisible -de faire halte à l'abri des projectiles:—De -grâce, lui dis-je, que prétends-tu et quelle -est cette bizarre maladie? A peine sommes-nous -ensemble depuis deux heures. Or, déjà, -tu m'as plus souvent débité un galimatias de -poète qu'un langage d'honnête homme. Aussi, -point ne m'étonne de voir la populace te cribler -de pavés. Moi-même, je lesterai le pli de -ma robe avec des pruneaux de rivière. Toutes -fois et quantes l'humeur te prendra d'exhiber -tes talents, je te ferai saigner le sinciput.» Il -secoua les oreilles et:—O mien jouvenceau! -dit-il, ce n'est pas d'aujourd'hui que je prends -ces auspices. Bien plus, quand je me fais voir -au théâtre dans le dessein d'y proclamer quelque -tirade, un même accueil adventice m'est -communément réservé. Au demeurant, et pour -ne point, tout le long du jour, me harpailler -avec toi, je m'abstiendrai de cette nourriture.—Dans -<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span>ce cas, si tu veux bien refréner ta bile -d'aujourd'hui, nous souperons ensemble.» -Puis je confiai à la gardienne du maigre -bouchon les préparatifs de mon maigre repas -[et, sans plus tarder, nous gagnâmes le bain.]</p> - -<p>Là, m'apparut Giton, avec en main les peignoirs -et les strigiles, adossé contre la -muraille, l'air triste et confus. On devinait sans -peine qu'il tenait à contre-cœur son emploi de -bardache. C'est pourquoi, tandis que je le regardais -obstinément pour m'assurer que c'était -bien lui, tournant vers moi son front illuminé -de joie:—Pitié, dit-il, mon frère! Ici je ne -vois plus briller les armes, je parle librement. -Sauve-moi du larron sanglant; punis les remords -de ton juge par tels sévices qu'il te -plaira. N'est-ce pas une consolation assez -grande pour un misérable tel que moi de souffrir -et te complaire?» Je lui prescris de clore -ses lamentations, afin que nul ne surprenne le -conciliabule: puis, laissant Eumolpus (car il -déclamait un poème dans le bain), par une -issue orde et ténébreuse, je fais sortir Giton et, -d'un pied ravisseur, je vole à mon garni. Ensuite, -les portes fermées, j'étreins son jeune -corps d'un long embrassement. Sur sa face -mouillée de larmes, j'imprime avec fureur mon -visage. Longtemps nous restâmes sans voix, -car l'enfant, par des sanglots réitérés, avait -<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span>brisé sa poitrine charmante.—O crime, disais-je, -ô forfait ignominieux! Eh! quoi, je -t'aime encore, toi qui m'abandonnas! Et mon -cœur, ce cœur navré d'une blessure profonde, -ne garde même plus de cicatrice! Que diras-tu -pour justifier tes amours pérégrines? Un pareil -affront, l'ai-je mérité?» Dès qu'il se sentit -aimé, Giton rebroussa quelque peu le sourcil: -«<i>Accuser et chérir tous les deux à la fois, -Herculès soutiendrait à peine un tel fardeau. -Les discords d'amour, Amour les efface.</i>»</p> - -<p>Je poursuivis:—Cependant je n'ai point -déféré à des tiers arbitres le jugement de notre -amour. Vois! je cesse de me plaindre, et j'ai -tout oublié si, de bonne foi, ton repentir -amende tes outrages.» Tandis que j'épandais -ces choses, dans les pleurs et les gémissements, -il détergea ma face d'un coin de pallium et:—Je -t'en prie, Encolpis, j'en appelle à ta mémoire -et à ta foi. Est-ce moi qui t'abandonnai -ou toi qui me livras? En vérité, je le confesse -et le porte devant moi, quand, tous deux, je -vous vis en armes, je m'abritai sous la main du -plus fort.» Je baisai cette poitrine pleine de -sapience. J'entourai son col de mes bras et, -pour qu'il entendît aisément que je le recevais -à merci, que de la meilleure foi mon amour -était reviviscente, longuement, je l'étreignis -sur mon cœur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span>Il était nuit close et la femme de ménage -avait pourvu au souper quand à ma porte -cogna Eumolpus. Je lui demande:—Combien -êtes-vous?» En même temps, par la fente -de l'huis, j'inspectai les alentours, m'assurant -qu'Ascyltos ne lui fait pas escorte. Finalement, -le voyant seul, j'ouvris à mon hôte sans plus -tarder. Lui, tout d'abord, se vautrant sur la -couchette, puis apercevant Giton qui dressait -le couvert, se mit à le dévisager:—Eh! dit-il, -j'approuve le Ganymédès. Il faut, ce soir, nous -divertir un peu.» Aucunement ne me délecta -ce prélude cavalier. Je craignis d'avoir reçu -dans mon clapier un Ascyltos itératif. Quand -le mignon eut empli son verre:—Je t'aime, -reprit-il, mieux que le bain tout entier.» Et, la -coupe étanchée avec gloutonnerie:—Je n'ai -jamais crevé de soif comme aujourd'hui. Car, -tandis que je m'étuvais, il s'en est fallu d'un -zeste que je ne fusse étrillé, à cause que je -m'étais ingénié d'émettre quelques vers pour -les baigneurs groupés autour de la piscine. -Débusqué des thermes comme du théâtre, je -piétinais dans tous les angles du tepidarium -et, d'une voix haute, condamant Encolpis. -A l'autre bout de la salle, un damoiseau tout -nu, qui avait perdu ses hardes, écumait de rage -et vociférait après Giton. Quant à moi, les -garçons d'étuve me tournaient en dérision et, -<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span>comme pour un fol, s'égayaient à me contrefaire -avec grossièreté. Il n'en était pas de -même autour du jeune furieux. Lui, au contraire, -était le centre d'un concours nombreux -de gobe-mouches qui l'admiraient à grands renforts -d'applaudissements et lui donnaient les -marques de la plus déférente vénération. En -effet, ce garçon avait des agréments d'un tel -poids que l'homme tout entier semblait une -dépendance infime de sa mentule prodigieuse. -O l'infatigable étalon! je pense que, du jour -au lendemain, il saurait besogner sans le moindre -repos. Aussi, l'aide qu'il demandait ne se -fit pas attendre. Certain chevalier romain, qui -passe pour un bougre distingué, le couvrit de -son manteau et l'emmena chez soi, apparemment -aux fins, seul, d'accaparer, à lui, un mérite -si énorme. Mais moi, je n'eusse, faute -d'un témoin, pas même arraché mes nippes aux -mains de l'officieux. Preuve qu'il est plus expédient -et profitable de chatouiller au bon endroit -les génitoires que les auditoires.»</p> - -<p>Cependant qu'Eumolpus bavardait, muait -fréquemment la couleur de mon visage, hilare -de l'affront reçu par mon ennemi, estomaqué -de son aubaine. Toutefois, sans faire semblant -de rien, et comme si j'ignorais l'aventure, je -restai muet quelques instants, puis je détaillai -à Eumolpus l'ordonnance du souper. [Je -<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span>finissais à peine que l'on mit sur table. C'étaient -des plats canailles, mais succulents et réparateurs, -qu'Eumolpus, le docteur famélique, dévora. -Enfin rassasié, en bon philosophe, il se -met à discourir sur les choses de la table, épanchant -sa bile contre ces raffinés qui méprisent -les denrées vulgaires et ne font estime que de -la rareté.</p> - -<p>—Pour un esprit corrompu] l'accessible -devient abject et l'appétit dépravé se contente -exclusivement des jouissances inabordables:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Ce qui peut finir les querelles misérables,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Un Dieu candide le voulut sous notre main.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Le vulgaire légume et les mûres adhérentes aux revêches buissons</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Apaisent la faim d'un estomac impérieux.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Proche du fleuve, seul, un niais a soif et grelotte sous l'Eurus,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Quand le tiède bûcher pétille d'un feu clair.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>La Loi se tient armée au seuil farouche de l'épouse:</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Elle ne craint rien, la garce qui vient coucher dans un lit patenté.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ce qui peut rassasier, la riche Nature le dispense;</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Mais les souhaits qu'inspire aux effrénés la gloriole n'ont pas de terme.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Je ne veux point, ce que je désire, l'atteindre dès l'abord</i><br /></span> -<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span><i>Ni me conjouir d'un triomphe à l'avance préparé.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>L'oiseau pourchassé aux rives phasiennes, dans Colchis,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et la poule numide émoustillent notre goût,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>A cause de leur singularité. Mais l'oie blanche,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Mais le canard que signalent ses plumes bigarrées,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Sont bons pour les maroufles. Que des ultimes bords</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Le scare nous advienne, et des Syrtes drainés,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Plus délicat, s'il a causé quelque naufrage!</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Le mulet, déjà, semble fastidieux. La gueuse supplante</i><br /></span> -<span class="i0"><i>L'épouse; le cinname fait oublier la rose.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Tout ce qui vient de loin paraît d'un plus haut prix.</i><br /></span> -</div></div> - -<p>—Voilà donc, m'écriai-je, ce que vous avez -promis: de ne pas débiter, cette nuit, une -seule tirade! Par pudeur, épargnez-nous au -moins, nous qui, jamais, ne vous lapidâmes.</p> - -<p>Car si quelqu'un des galants qui popinent -dans ce cabaret évente la trace d'un poète, c'en -est assez pour mettre aux champs le voisinage -et nous faire pelauder en votre compagnie. -Pitié! Souvenez-vous de la pinacothèque ou -bien encore de votre dernier bain!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span>Comme je parlais de la sorte, Giton, enfant -très doux, me réprimanda sur l'indignité de -mes invectives contre un homme d'âge:—C'est, -oublieux du service promis, renverser -par impertinence la table que vous avez offerte -par humanité.»</p> - -<p>A cette objurgation, il adapta maints propos -encore de douceur et de vérécondie qui -s'harmonisaient on ne peut mieux à sa beauté.</p> - -<p>Oh! dit Eumolpus, heureuse la mère qui si -plein d'accortise te forma! Grandis en -vertu! L'assemblage est illustre de la raison et -de la beauté. Surtout, ne crains pas d'avoir -gaspillé de tant nobles paroles: tu t'es fait un -amoureux. Moi, de ton los j'emplirai mes -odes. Moi, pédagogue, moi, tuteur, même où -tu ne l'ordonnes point je t'accompagnerai. Encolpis -ne reçoit pas d'affront; il aime en autre -lieu.»</p> - -<p>Bien en prit à Eumolpus que le soldat -maraudeur m'eût désarmé la veille. Faute de -quoi j'eusse de grand cœur, dans le sang du -poète, exercé la rage dont Ascyltos m'avait -ému. Giton ne s'y trompa aucunement. Sous -prétexte de chercher de l'eau, il quitta donc -notre cambuse et, par une retraite judicieuse, -fit tomber ma colère. Peu de temps après, l'effervescence -attiédie:—Eumolpus, repris-je, -mieux vaut encore subir tes vers que t'entendre -<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span>dégoiser tes offres de services. Je suis brutal; -tu es cochon. Vois! nos humeurs ne sauraient -faire bon ménage ensemble. Tu crois peut-être -que je suis en démence? Eh bien, alors, quitte -la place à ma frénésie et fous-moi le camp -plus vite que ça!» Interloqué par la sommation, -Eumolpus ne discute pas les motifs de -mon courroux; mais, d'emblée, il franchit le -seuil, attirant brusquement à soi la porte du -galetas. Il m'enferme, lorsque je n'attends rien -de pareil, enlève la clef dare-dare et bondit à -la rescousse de Giton. Moi, pris au piège, reclus -de la sorte, je me délibérai d'en finir avec -la vie et de procéder sur-le-champ à ma pendaison. -En conséquence, je dressai le châlit -contre la muraille; j'y pendis mon semicintium, -et déjà mon col passait dans le nœud coulant; -mais, par les portes ouvertes, rentra Eumolpus, -avec Giton qui de la borne fatale me révoqua -dans la lumière. Giton surtout, sa douleur tournée -en exaspération, jette une clameur sauvage -et, me poussant des deux mains, me fait choir -sur le lit.—Erreur! dit-il, Encolpis, erreur! si -tu crois cette contingence possible de mourir -avant moi. J'ai commencé le premier. Dans le -bouchon d'Ascyltos j'ai vainement cherché -une épée. Mais, si je ne t'avais rencontré, -j'eusse péri dans un abîme: et, pour que tu -connaisses que la mort est toujours à portée -<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span>de qui la désire, vois! contemple sur-le-champ -le spectacle dont tu voulais me rendre témoin.» -Ce disant, il arrache au courtaud d'Eumolpus -un rasoir; frappant une fois sa gorge, -puis une deuxième, il s'effondre à nos pieds. -Foudroyé, je hurle d'épouvante, et, sur le -corps du blessé, je requiers de sa lame un chemin -vers la tombe. Mais ni Giton ne semblait -lésé du moindre soupçon de blessure, ni moi, -je n'éprouvais aucune espèce de douleur. Car -c'était, à vrai dire, une de ces novacula non -affûtées, au tranchant émoussé, dont se servent -les apprentis merlans pour acquérir l'audace -du barbier, que Giton avait prise dans sa gaine. -C'est pourquoi le courtaud ne témoignait aucun -effroi le voyant saisir son outil, et pourquoi -Eumolpus n'avait pas mis le moindre obstacle -à la pantomime de suicide.</p> - -<p>Tandis que le drame se joue entre deux -amants, survient le gargotier, avec le -surplus de notre dînette. Ayant contemplé ce -très immonde ventrouillage des supins:—Dites-moi! -s'écria-t-il, êtes-vous des soûlards, -ou bien des fugitifs, ou bien autre chose? qui -de vous a mis le grabat sur deux pieds? que -veut dire cette machination très clandestine? -Vous, Herculès à moi! pour n'acquitter pas le -loyer de votre cellule, vous pensez à décamper -nuitamment. Cela n'ira point tout seul. Je -<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span>saurai vous montrer que ce n'est pas ici la -chaumière d'une veuve, mais bien la maison de -M. Manicius.—Tu nous menaces, je crois?» -s'écrie Eumolpus, et, vlan! il frappe l'homme -au visage d'un poing net et dru. L'aubergiste, -allumé par de nombreuses popinations faites -avec ses clients, envoie un urceolus de terre au -front d'Eumolpus, lui balafre la tête et se -sauve incontinent. Eumolpus, furieux de la -contumélie, empoigne un candélabre de bois, -s'élance au pourchas du fuyard et, par des -coups largement réitérés, vendique son sourcil. -Pour moi, saisissant une occasion de représailles, -j'enferme au dehors Eumolpus. Payant -de retour le mauvais coucheur, sans rival désormais -j'use de ma chambre et de la nuit. -Cependant, les gâte-sauces et tout le personnel -de la maison houspillent mon banni; l'un, avec -une broche pleine de rôts stridents, lui menace -les yeux; l'autre, armé d'un crochet pris au -garde-manger, se carre dans une attitude guerrière. -Une vieille surtout, la mite à l'œil, un -torchon plein de crasse en guise de tablier, -campée sur des sandales de bois dépareillées, -traîne un molosse d'énorme grandeur et l'agace -contre Eumolpus. Mais lui, par la vertu de son -candélabre, se défendait contre tout danger.</p> - -<p>Nous regardions l'altercas par une fissure -de la porte, qu'un peu avant cette gourmade, -<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span>Eumolpus avait faite en arrachant le -marteau; je me délectais à le voir si bien pelaudé. -Giton, nullement oublieux de sa miséricorde, -opinait qu'on desserrât la porte et -qu'on vînt en aide au périclitant. Moi, dont -l'ire tenait encore, je ne pus contenir ma main; -d'une stricte et dure chiquenaude je cognai la -tête du mignon trop compatissant. Lui, pleurant, -put s'asseoir sur le cadre du lit. Cependant, -je braquais tour à tour les yeux par l'ouverture, -encourageant de grand cœur les bourreaux -d'Eumolpus et, comme d'une friandise, -me régalant de son méchef. Tout à coup, le -procurateur de l'immeuble, Bargatès, dérangé -de table, fut porté au milieu de la rixe par -deux lecticarius, à cause qu'il était podagre. -D'une voix rageuse et barbare, longtemps il -pérora contre les imbriaques et les vagabonds; -puis reconnaissant Eumolpus:—O des poètes -le plus disert, c'est toi, cria-t-il; et ces coquins -d'esclaves ne rentrent pas sous terre! -Leurs mains ne s'abstiennent pas de te frapper!» -Ensuite, approchant d'Eumolpus, il lui -dit à l'oreille:—Ma contubenale me fait la -tête. Donc, si tu m'aimes, chante lui pouilles -en vers, de telle sorte qu'une pudeur la -prenne.»</p> - -<p>Tandis qu'Eumolpus et Bargatès prolongent -à l'écart leur entretien, pénètre dans -<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span>l'auberge un crieur public, flanqué d'un esclave -banal et suivi d'un populaire non modique. -Secouant une torche plus fumeuse que lucide, il -proclame ceci:</p> - -<p class="center"><span class="smcap">vn éphèbe, dans le bain, il y a pev</span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">d'instants, s'est égaré.</span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">son age: environ xvii ans.</span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">crespelé, avenant,</span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">d'vne extrême beavté,</span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">nommé Giton</span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">si qvelqv'vn vevt bien rendre</span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">lvi ov signaler sa retraite,</span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">il recevra mille nvmmvs.</span> -</p> - -<p>Non loin du crieur, debout, Ascyltos, dans -un habit d'étoffe bariolée, portait, sur un bassin -de vermeil, les écus promis, avec le signalement -du disparu. Sans perdre un instant, -j'ordonne à Giton de se couler promptement -sous le grabat, de cramponner ses pieds et ses -mains aux sangles qui, fichées dans le bois de -lit, supportaient la paillasse, comme autrefois -Ulyssès avait adhéré au ventre d'un bélier, et -de s'étendre au mieux pour esquiver les mains -des enquêteurs. Giton ne se le fait pas dire -deux fois. En un clin d'œil, il insère ses bras -dans le cadre et l'emporte sur Ulyssès par un -même subterfuge. Moi, pour ne laisser aucune -<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span>prise aux soupçons, je couvre de mes hardes la -couchette et figure les vestiges d'un seul homme -à la mesure de mon corps. Cependant, Ascyltos, -ayant fait sa ronde avec le goujat du crieur -et fureté dans chaque cellule, pénétra dans la -mienne. D'autant plus qu'il en trouva la porte -diligemment verrouillée, il se flatta d'un heureux -espoir. Mais l'esclave banal, insinuant -par les commissures de la porte le fer de sa -hache, eut bientôt fait d'en briser le verrou. -Alors je me ruai aux genoux d'Ascyltos et, -par le souvenir de l'amitié, par la communauté -des misères d'autrefois, je l'implorai: Que, -par grâce, il me montre mon amant! Bien plus, -pour mieux donner créance à mes feintes -prières:—Je sais, lui dis-je, Ascyltos, que tu -viens pour m'occire. En effet, pourquoi ces -haches qui t'accompagnent? Eh bien, rassasie -ton courroux; je t'offre, vois, ma gorge nue; -épanche le sang de mes veines, puisque, sous -couleur de perquisition, c'est lui que tu viens -chercher.» Ascyltos, indigné d'un tel soupçon, -proteste qu'il ne demande autre chose que -son fugitif, qu'il ne convoite pas la mort d'un -homme ni d'un suppliant, encore moins d'un -ami, qui, nonobstant nos démêlés fâcheux, lui -demeure très cher.</p> - -<p>Mais l'esclave public ne menait pas l'affaire -avec tant de langueur. Armé d'un roseau -<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span>soustrait à l'aubergiste, il explore, avec, le dessous -du lit et sonde les moindres lézardes aux -quatre coins des murs. Giton esquivait de son -mieux les coups, exhalait un souffle très timide, -cependant que les punaises trottinaient sur son -visage. [Dès qu'ils furent partis], Eumolpus, -car la porte brisée ne pouvait exclure qui -que ce soit, fait irruption dans ma chambre et -s'écrie, haletant:—J'ai trouvé mille nummus! -Je cours après le héraut et lui fais connaître, -juste loyer de ta feintise, que Giton demeure -en ton pouvoir.» J'embrasse les genoux -d'Eumolpus. Il tient ferme:—Ne donne -pas, lui dis-je, le coup de grâce à des mourants! -A bon droit tu ferais cet esclandre s'il -était possible de représenter celui que tu veux -trahir. Mais, à présent, le mignon s'est évadé -parmi la foule et je ne peux soupçonner quelle -retraite il a choisie. Par la Foi! Eumolpus, -ramène le chéri, fût-ce pour le reconduire chez -Ascyltos!» Cependant que je fais gober cette -bourde par mon homme insensiblement persuadé, -Giton, crevant de tenir son haleine, éternua -trois fois coup sur coup, d'une telle véhémence -que le lit en fut secoué. A ce bruit, Eumolpus, -détournant la tête:—Salut à vous!» -dit-il. En faisant basculer notre paillasse, il -aperçoit un Ulyssès que le Cyclops à jeun eût, -lui-même, épargné. Bientôt, revenant à moi:—Qu'est-ce, -<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span>dit-il, canaille? Même pris, tu as -l'audace de ne point confesser la vérité? Dire -que si quelque dieu, arbitre des choses humaines, -à l'enfant suspendu, n'avait pas arraché -cet indice, je courrais à présent, comme un benêt, -de taverne en taverne!» [Mais] Giton, -mignard et patelin de beaucoup plus que moi, -d'abord tamponne, avec des toiles d'araignées -imbibées d'huile, cette blessure qu'Eumolpus -avait reçue au front; puis, il échangea contre -son petit pallium la veste en loques du poète; -enfin, l'étreignant et, comme d'une fomentation, -l'enveloppant de baisers:—Sous ta -garde, père très cher, dit-il, nous sommes sous -ta garde! Si tu aimes un peu le tien Giton, -commence par vouloir le sauver. Ah! que -m'engloutisse un brasier dévorateur! Que la -mer hivernale me roule dans ses flots! Car -c'est moi, moi, l'objet de toutes les scélératesses; -car leur cause, c'est moi. Que je meure -et la paix sera bientôt conclue entre les ennemis.» -[Eumolpus, ému par les désastres ou -d'Encolpis ou de Giton et, principalement, -non oublieux des blandices de Giton:—Stupides -vous êtes assurément, dit-il, qui, avantagés -de si beaux dons, pourriez mener une vie -heureuse et qui passez vos jours dans les -transes, vous torturant, chaque matin, par des -complications nouvelles.]</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span>Pour moi, toujours et partout, mes comportements -furent les mêmes que si -j'usais d'un soleil qui ne dût plus revenir. -[C'est-à-dire que je ne prends nul souci du lendemain. -S'il vous plaît imiter cet exemple, -bannissez de vos esprits toute pensée inquiète. -Ascyltos vous persécute ici; fuyez-le et suivez-moi -dans mon prochain départ vers des sites -étrangers.]</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Laisse ta demeure et cherche d'autres bords.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>O jouvent! un ordre meilleur naît pour toi.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ne succombe à tes maux! Que l'Ister aux confins du Monde te salue,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et Boréas gélide, et le royaume paisible de Canopus,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et ceux qui voient Phébus renaître, et ceux qui le voient tomber.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ithacus, mais Ithacus avantagé, descends parmi les sables inconnus...</i><br /></span> -</div></div> - -<p>[Comme passager, sur un bâtiment, je pars, -sans doute, la nuit prochaine. Là, je suis pleinement -connu. Vous y trouverez un gracieux -accueil.» Utile et prudent j'estimai l'avis, -car il me déliait des vexations d'Ascyltos et -me promettait une plus douce vie. Pénétré de -l'humanité d'Eumolpus, je me repentis grandement -de l'injure que, naguère, je lui avais -faite et commençai d'incriminer cette humeur -jalouse, source de nos chagrins.] Tout en -<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span>pleurs, je lui demande et le conjure qu'il -rentre de même en grâce avec moi:—Maîtriser -les soupçons furieux, lui dis-je, cela n'est -guère au pouvoir des amants. Cependant, je -mettrai mes soins à ne rien dire, à ne rien faire -qui puisse te désobliger de nouveau. Mais toi, -bannis toute lèpre de ton cœur, étant maître -des nobles arts. Efface jusqu'à la cicatrice. -Dans une inculte, dans une âpre région, longtemps -les frimas adhèrent au sol: mais dès -que, domptée par le coutre, la glèbe resplendit, -au moment où tu paries vois les flocons -perdus ainsi qu'un gel de mai. Dans nos seins -la fureur a même consistance. Elle obsède les -esprits rudaniers, mais elle tombe sur le champ -des intellects érudits.—Afin que tu saches, -dit Eumolpus, combien ce que tu dis est juste, -voici! je finirai par un baiser ma colère. En -outre, et que profit nous advienne! expédiez -au plus tôt votre petit bagage et suivez-moi ou, -si vous le préférez, conduisez-moi.» Il parlait -encore: la porte crépita, violemment poussée. -Debout, un matelot très hispide se tenait -sur le seuil.—Tu flânes, dit-il, Eumolpus, -comme si tu ne savais pas qu'il faut faire diligence.» -Nous nous levons sans retard. Eumolpus -à son courtaud, qui ronflait depuis longtemps, -ordonne de sortir et d'emporter nos -valises. Moi, aidé par Giton, dans un paquet -<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span>je réunis tout ce qui nous appartient et, les -astres adorés, je monte à bord du navire.</p> - -<p>Nous prîmes place vers la poupe dans un -coin retiré. Comme le jour n'était pas -encore venu, Eumolpus sommeillait. Mais il -fut impossible à Giton et à moi de goûter -le moindre repos. Anxieux, je pourpensais -qu'Eumolpus, agréé dans notre compagnie, -était plus qu'Ascyltos un dangereux émule, ce -qui me torturait éperdument. Enfin, la raison -triompha de la douleur:]—Il est, sans doute, -fâcheux que l'enfant plaise à mon hôte. Mais, -après tout, n'est-ce point un bienfait commun -à tous les hommes ce que la Nature a créé -de meilleur? Le soleil brille pour quiconque. -La lune, accompagnée d'innombrables étoiles, -guide vers la pâture jusqu'aux bêtes fauves. -Que se peut-il nommer de plus beau que les -sources? néanmoins, elles coulent en public. -Seul, donc, Amour sera plutôt un larcin qu'une -récompense! Quoi plus? en vérité, je ne souhaite -d'autres biens que ceux que le peuple -m'envie. Un concurrent unique, un homme -d'âge, est-il si redoutable? Voulût-il prendre -quelques menus suffrages, il perdrait son -temps, faute d'haleine. Ce soupçon, je le mis -au-dessous de ma confiance et, fraudant mon -esprit ombrageux, la tête enveloppée dans ma -tunique, je fis le simulacre de dormir. Mais -<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span>tout à coup, Fortuna s'évertuant d'abattre ma -constance, j'entendis sur le pont une voix hargneuse -qui se lamentait:—Donc, il s'est -foutu de moi?» Ce ton viril et presque familier -à mes oreilles frappa net sur la détresse de -mon cœur. Ce n'est pas tout, aiguisée de pareille -acrimonie, une voix de femme bougonna:—Si -quelque dieu plaçait Giton sous ma main, -je recevrais comme il faut ce batteur d'estrade.» -Atteints l'un et l'autre d'un choc si -imprévu, le sang nous faillit dans les veines. -Moi, d'abord, comme sous le poids d'un monstrueux -éphialte, je mis quelque temps à retrouver -la parole; puis, de mes mains frissonnantes, -je secouai par le plomb de sa tunique -Eumolpus déjà tombé dans le sommeil:—Par -la Foi, lui dis-je, père, à quel armateur -appartient ce navire? ou peux-tu me dire quels -sont les passagers?» Inquiété de la sorte, il le -supporta maugracieusement et:—Cela, dit-il, -fut pour te plaire de choisir sur le pont un -lieu très secret afin de taquiner mon somme. -Or, en quoi peut-il être pertinent à tes affaires -que je te dise que cette nef a pour patron Lycas -Tarentinus, qui mène à Tarentum une aventurière -du nom de Tryphœna?»</p> - -<hr class="r5" /> - -<div class="figcenter" style="width: 450px;"> -<img src="images/ill06.jpg" width="450" height="644" alt="" /> -<div class="caption">Nous prîmes place sur la poupe, dans un coin retiré. Comme -le jour n'était pas encore venu, Eumolpus sommeillait.</div> -</div> - -<p class="center">Satyricon, page <a href="#Page_190">190</a>.</p> - -<hr class="r5" /> - -<p>Je tremblai, atterré de cette foudre, et tendant -ma gorge nue:—A présent, dis-je, -Fortuna, ta victoire est complète!» Car -<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span>Giton, pâmé sur ma poitrine, avait perdu le -souffle. Enfin, quand une sueur abondante eut -révoqué nos esprits, j'embrassai les genoux -d'Eumolpus:—Pitié, lui dis-je, pitié pour -deux mourants! Par notre communauté de désir, -viens, oh! viens-nous en aide! La mort -approche; n'y mets pas d'obstacles et nous la -tiendrons pour un bienfait.» Suffoqué de -mon abominable soupçon, Eumolpus jure par -les Dieux et les Déesses qu'il ne sait rien du -mal qui nous échoit, qu'il n'a compliqué sa -motion d'aucune ruse perfide, mais que, d'esprit -ingénu et de foi véritable, il nous a introduits -en bons camarades sur la nef où, depuis -longtemps, son passage était retenu:—Quelles -sont, demanda-t-il, ces embûches? Ou quel -Hannibal accompagne la traversée? Lycas -Tarentinus, homme très vérécondieux, est non -seulement le patron de ce navire qu'il gouverne, -mais il possède quelques biens-fonds. -Ayant embarqué une troupe d'esclaves, pour se -défaire de sa cargaison il la conduit au marché. -Voilà donc le Cyclops et l'archipirate auquel -nous devons notre passage! Avec lui est -Tryphœna, de toutes les femmes la plus ragoûtante -que, pour ses voluptés, il promène çà et -là.—Ce sont eux, dit mon amant, que nous -fuyons». Et, tout d'un trait, il expose les motifs -de haine et le péril urgent à Eumolpus -<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span>épouvanté. Interdit et ne sachant que résoudre, -il ordonne à chacun de donner son avis:—Supposez, -dit-il, que nous soyons dans la grotte -du Cyclops. Il nous faut trouver une issue, à -moins que nous n'ayons pour agréable de sombrer -dans la mer, ce qui nous délivrerait de -tout péril.—Il vaudrait mieux, reprit Giton, -convaincre le pilote de nous débarquer au premier -port venu; tu affirmeras que ton frère, -impatient de la mer, en est à ses derniers moments. -Tu pourras obombrer ta simulation et -de larmes et d'un air de visage consterné, de -telle sorte que le timonier, pressé de miséricorde, -te soit indulgent.—Impossible, dit -Eumolpus: car les vaisseaux d'un tonnage -aussi important que celui-ci n'entrent dans les -ports qu'après de longues manœuvres; en outre, -que ton frère, dans si peu de temps, fût -réduit à cette extrémité, ne serait pas croyable. -Ajoute encore ceci: Lycas, peut-être, et -pour lui faire service, aura la pensée de visiter -le moribond. Vois de quelle survenue opportune -serait le maître que nous fuyons. Mais -suppose que le navire puisse être détourné de -sa grande course. Lycas ne vaque point à l'inspection -du lit de ses malades, soit; mais comment -pourrons-nous quitter le pont sans être -vus de tous? La tête nue? ou bien encapuchonnée? -Couverts, il ne se trouvera point un seul -<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span>passager qui ne veuille donner la main au languissant; -tête nue, serait-ce autre chose que -nous proscrire de bon hait?»</p> - -<p>Bien plutôt, dis-je à mon tour, demandons -un refuge à la témérité. Descendons par -le funin, sautons dans le canot et, rompant son -amarre, commettons le surplus à Fortuna. Et -moi, dans ce péril, je ne t'invite point, Eumolpus, -à nous suivre; il ne sied pas d'embarquer -un innocent dans l'aventure d'autrui. Je -me déclare satisfait pour peu que le hasard -favorise notre descente.—Non imprudent, -le conseil, reprit Eumolpus, s'il était praticable. -Mais vos démarches passeront-elles inaperçues -de tous? Inaperçues du timonier qui, -de son banc de quart, est toujours en éveil, -observe nuitamment la course des étoiles? Et -quand bien même, à la faveur d'un instant de -sommeil, on pourrait se dérober à lui, c'est -par l'avant qu'il faudrait essayer l'évasion. -Or, il vous faut descendre par la poupe et -le gouvernail même, puisque c'est là qu'est -attachée l'amarre de l'esquif. Je m'étonne -d'ailleurs, Encolpis, que la pensée ne te soit -pas venue qu'un matelot, à poste fixe, garde -nuit et jour la chaloupe, et que tu ne pourras -te défaire de ce gardien, à moins de le -supprimer d'un coup de couteau ou bien de -le jeter par force dans la mer. Cela peut-il se -<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span>faire? Consultez votre audace. Quant à ma -coïtion dans votre tentative, je ne récuse nul -péril qui montre un espoir de salut: car je ne -suppose en aucune manière que vous ayez le -goût de dépenser inutilement votre souffle -comme une chose précaire. L'expédient que -voici est-il mieux pour vous duire? Moi, je vais -vous rouler dans deux portemanteaux; attachés -aux vêtements par des courroies, vous -serez censés faire partie de mon bagage. Quelques -hiatus vous permettront de recevoir l'air -et la nourriture. Ensuite, je clamerai bien haut -que mes deux esclaves, craignant un châtiment -plus grave, se sont, de nuit, jetés à la mer; -puis, dès que le vent nous aura conduits au -port, sans nulle suspicion je vous débarquerai -avec les autres paquets.—A merveille! répondis-je. -Vous nous emballerez comme des -corps solides, à quoi le ventre n'est pas accoutumé -de faire injure ou comme ceux qui n'ont -besoin d'éternuer ni de ronfler. Est-ce à cause -que ce genre de fraude m'a tellement bien -réussi la première fois? Mais je vous accorde -que nous puissions durer un seul jour emmaillotés -ainsi, qu'adviendra-t-il? Si, plus longtemps, -le calme se prolonge ou la tempête adverse, -que ferons-nous alors? Trop longtemps -empaquetées, les nippes s'usent à tous leurs -plis; les chartes en ballots perdent leur figure -<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span>première. Et nous, jeunes, ignorants du labeur, -à la manière des statues nous pourrions -endurer la corde et les toiles d'emballage! -Non, non! il faut chercher encore une voie -de salut. Examinez à votre tour ce que j'ai -conçu. Eumolpus, étant curieux de lettres, -possède manifestement une provision d'encre. -Muons notre couleur avec ce topique; atramentons-nous, -des ongles aux cheveux. Ainsi, -comme des esclaves Æthiopès nous ferons -figure près de toi, hilares d'éviter l'affront -et les géhennes, si bien que, grâce au changement -de teint, nous en imposerons à nos -ennemis.—Malin, va! dit Giton. Il faut pareillement -nous circoncire de telle sorte que -nous ayons l'air de Juifs, nous trouer les -oreilles en imitation des Arabes et nous passer -la margoulette au blanc de craie afin que les -Gaules nous regardent comme leurs naturels. -Comme si la pigmentation de la peau à elle -seule modifiait le type du visage! Comme s'il -ne fallait pas le concours de nombreuses choses -pour maintenir l'imposture avec une ombre de -raison! Mais je veux que ton infâme drogue -dure longtemps sur notre face. Admettons que -nulle aspersion d'eau ne vienne faire tache sur -quelque partie de notre corps; admettons que -l'encre n'adhère pas à nos effets, ce qui arrive -communément, lors même qu'elle n'est pas agglutinée -<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span>avec de la colle. Et puis, après? comment -tuméfier nos lèvres en bourrelets effrayants, -calamistrer nos cheveux à l'instar des -nègres? Comment labourer nos fronts de tatouages, -tordre nos jambes en cerceaux, poser -les talons à terre et présenter des barbes à la -mode pérégrine? Cette couleur, fabriquée par -l'art, coïnquine le corps, ne le change point. -Ecoutez ce qui vient à l'esprit du désespéré: -nouons un vêtement autour de nos chefs, ensuite, -immergeons-nous dans la profonde -mer.»</p> - -<p>Que les dieux ni les hommes ne souffrent -pareille chose, exclama Eumolpus, et -que vous donniez à vos jours une fin si turpide! -Faites plutôt ce que je vous ordonne. Mon -courtaud à gages est barbier—vous le savez -par le geste du rasoir—qu'il vous rase sur-le-champ, -à tous deux, non seulement la chevelure, -mais, encore, les sourcils. J'arriverai par -là-dessus, notant vos fronts d'une marque ingénieuse, -de telle sorte que vous paraissiez avoir -été condamnés aux stigmates. Ainsi, les mêmes -lettres serviront à décliner les soupçons de qui -vous cherche et, dans l'ombre du supplice, à -dérober vos traits.» [Cela nous agréa.] -Sans autrement la fallace ajourner, vers les -plats-bords, à pas de loup, nous nous acheminons, -et de livrer au tondeur nos chefs, nos -<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span>sourcils, afin qu'il les dénude. Un passager, qui, -d'aventure, incliné sur le garde-fou, exonerait -son estomac de copieux renards, constata le -barbier, aux rayons de la lune, de qui le ministère -lui sembla intempestif. Ayant exécré le -présage, car nous imitions le suprême vœu des -naufragés, il se rencoigna dans son lit. Nous, -feignant de ne pas ouïr la malédiction du vomisseur, -nous reprenons un masque de tristesse, -et, dans le plus profond silence, nous -passons le restant des heures de la nuit, fort -mal insoporés. [Le lendemain, Eumolpus -entra dans la cabine de Lycas, d'abord qu'il -sut que Tryphœna était en commodité de recevoir. -Après quelques discours touchant l'heureuse -navigation qu'augurait la sérénité du -ciel, adressant la parole à Tryphœna Lycas]:—M'est -apparu, dit-il, pendant mon sommeil, -Priapus qui vaticinait: «Cet Encolpis que tu -cherches, apprends qu'il fut conduit par moi -sur ton navire.» La dame frissonna:—On -croirait, dit-elle, que nous avons dormi ensemble; -car, à moi, la statue de Neptunus, que -j'avais remarqué dans le tétrastylon de Baiæ, -semblait me dire: «Dans la nef de Lycas, tu -trouveras Giton.»</p> - -<p>—Sache par là, dit Eumolpus, à quel point -Epicurus est un homme divin qui condamne -<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span>ces sortes de phantasmes, avec une raison très -élégante:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Les rêves qui bercent nos esprits de leurs ombres volages,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Non, les parvis des dieux, non, les forces de l'éther n'en délèguent point les apparences,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Mais chacun les fait naître en soi. Car, prostrés par le sommeil,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Quand le repos étend nos membres, la pensée, exempte de tout poids, vagabonde.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ce qui fut au soleil revit dans les ténèbres. Qui détruit les places fortes</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Par la guerre et déchaîne l'incendie à travers les cités misérables,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Voit des traits, des armées en déroute, et de royales funérailles,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et le sang épanché comme une onde vulgaire, inonder les moissons.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Qui fait métier de plaider les affaires, évoque les lois, le forum</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et, d'un cœur pavide, le tribunal fermé.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>L'avare amoncelle des richesses et déterre l'or enfoui.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Le chasseur quête dans les bois avec ses chiens. Il arrache aux ondes</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ou bien presse la carène submergée, le nautonier qui se sent mourir.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Elle écrit à son client, la pute. L'adultère offre un cadeau.</i><br /></span> -<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span><i>Et le chien endormi aboie aux traces du lièvre.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Dans l'espace des nuits se rouvrent encore les blessures des infortunés.</i>»<br /></span> -</div></div> - -<p>Cependant, Lycas, après avoir expié le -songe de Tryphœna par une libation piaculaire:—Qui -nous empêche, dit-il, de scruter -le navire pour ne paraître point dédaigner -les œuvres d'un esprit céleste?» Le passager -qui, nuitamment, avait surpris le dol des très -misérables—Hésus était son nom—éleva -tout à coup la voix:—Donc, ceux-là qui -sont-ils qui, pendant la nuit, se faisaient tondre -au clair de lune? Exemple très mauvais, à moi -Dius Fidius! car j'ai appris qu'il n'est permis -à aucun mortel de rogner sur un navire ses ongles -ou ses cheveux, à moins que le vent ne soit -irrité contre la mer.»</p> - -<p>S'embrasa Lycas, perturbé par ce discours:—Est-il -possible, dit-il, qu'on se soit -coupé les cheveux à mon bord et cela pendant -une nuit pacifique? Amenez ici les coupables. -Sachons quelles têtes doivent tomber en -offrande lustratoire sur le pont de mon vaisseau.—C'est -moi, dit Eumolpus, qui ordonnai -cela. Ayant à partager leur traversée, -j'ai fait mien le présage. Parce que ces gredins -avaient une crinière épouvantable et démesurée, -pour ne sembler point faire un ergastule -<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span>de ton navire, j'ai prescrit à mon barbier -d'émonder leurs broussailles. En outre, je veux -que les stigmates imprimés sur leur front, -n'étant plus adombrés au moyen d'une longue -chevelure, se manifestent clairement aux regards -de tous. Entre autres gentillesses, ils -dévoraient ma pécune chez une gourgandine -qu'ils besognent en commun, d'où j'ai pu les -extraire dans la nuit d'avant-hier, tout imbibés -encore d'essences et de vin. En outre, ils -flairent plus que jamais les reliques de mon -patrimoine.»</p> - -<p>Sur ce, en expiation à la Tutelle du navire, -nous sommes, l'un et l'autre, condamnés à -quarante coups de garcette. L'exécution ne se -fit pas attendre. Tombent sur nous des matelots -furibonds armés de cordes, qui, par un -sang très vif, s'efforcent d'apaiser le courroux -de leur Tutelle. Moi, en vérité, les trois premières -sanglades, je les digérai avec le magnanime -d'un Spartacus. Quant à Giton, dès -la prime volée, il poussa un cri si aigu qu'il -remplit les oreilles de Tryphœna par une voix -très familière.</p> - -<p>Elle n'en fut pas seule troublée. Mais toutes -les servantes, à l'appel d'un accent bien connu, -volèrent au secours du pauvre bâtonné. Déjà -la beauté surprenante de Giton avait désarmé -les hommes d'équipage et sa prière muette implorait -<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span>ses bourreaux, quand les servantes de -crier toutes à la fois:—Giton! c'est Giton! -inhibez vos mains très cruelles! C'est Giton! -Maîtresse! Venez à son secours!» Tryphœna -prête l'oreille; Tryphœna, déjà portée à les -croire spontanément, s'élance comme un tourbillon -vers le chéri. Lycas qui, lui, m'avait -parfaitement connu, tout comme s'il entendait -ma voix, accourt de même. Il ne considère mes -mains ni mon visage, mais, sur-le-champ, il -tourne ses regards vers mes génitoires, les soupèse -d'une main officieuse et:—Salut, dit-il, -Encolpis!» Etonnez-vous après cela, qu'au -bout de vingt ans, la nourrice du Laertiade ait -trouvé une marque signalétique de son identité! -puisque cet homme prudent, malgré l'altération -de mon visage et le travesti du corps -entier, au moyen d'un argument unique arriva -de si docte manière à reconnaître son fugitif. -Tryphœna versa des larmes, trompée quant -aux supplices—elle croyait véritables, en effet, -les stigmates apposés à nos fronts captifs—puis, -s'enquérant à voix basse:—Quel ergastule -a intercepté vos courses vagabondes? -Quelles mains implacables se sont acharnées à -vous défigurer de la sorte? Ils méritaient, sans -doute, quelques châtiments ces fuyards qui recevaient -d'un cœur plein de haine mes -bontés!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span>Ecumant de fureur, Lycas tressauta:—O -toi, dit-il, femme simple! de croire à -ces empreintes qui, gravées par le fer, en -auraient bu l'estampage! Ah! si les gueux -avaient maculé de cette inscription leurs bajoues, -nous en aurions un adoucissement extrême! -A présent, nous sommes par des arts -mimiques circonvenus, et tournés en dérision -par une marque imaginaire.» Tryphœna voulait -compatir, n'ayant pas perdu son délice tout -à fait; mais Lycas avait sur le cœur sa femme -subornée et le ressentiment le plus vif de l'avanie -endurée au portique d'Herculès. La face -empourprée d'une extrême véhémence:—Je -suis plus que jamais persuadé, proclame-t-il, -que les Dieux prennent cure des choses humaines. -Tu le comprends, ô Tryphœna, ce sont -eux qui amenèrent ces malfaiteurs éhontés -dans notre vaisseau et qui, par un double -songe, nous rendirent leur providence manifeste. -Ainsi, vois: nous est-il profitable d'absoudre -ceux-là mêmes qu'un génie amical nous -a conduits? Quant à moi, je suis loin d'être -sanguinaire, mais je crains, en remettant ce -crime, de pâtir en leur lieu.» Par une oraison -tant superstitieuse, Tryphœna, retournée, affirme -qu'elle ne fera pas la moindre opposition -à notre supplice. Bien plus, qu'elle accède -pleinement à de très justes représailles: car -<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span>elle n'avait pas été vexée par une injure moindre -que Lycas, duquel fut la dignité mise en -loques par nos commérages impudents:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>La première au monde, Epouvante, fit les dieux, quand au ciel ardu</i><br /></span> -<span class="i0"><i>La foudre tombait, les remparts se brisant sous ses carreaux.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et l'Athos flamboyait sous le choc! Bientôt, Phœbus, à son orient,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ou, fugitif, laissant la terre parcourue, et la vieillesse de Luna,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Puis, la jeune beauté de ses néoménies. De tels signes, propagés sur toute la terre,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et, par des mois nouveaux, les ans écartelés,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ont introduit ces fantômes. L'Erreur inane prescrivit</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Au laboureur de donner à Cérès les premiers honneurs de la moisson,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>D'enchaîner Bacchus de sarments et de pampres, et d'éjouir Palès</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Au travail des pasteurs. Il flotte enseveli,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Neptunus, immergé sous les vagues profondes et Pallas revendique</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Maints lampadaires. Qui s'oblige par un vœu, qui fonde une cité,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Chacun à sa manière, dans un avide effort se prépare des dieux.</i>»<br /></span> -</div></div> - -<p>[Lycas voyant Tryphœna unanime et prédisposée -à la vengeance, ordonna d'ajouter des -<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span>supplices nouveaux, ce qu'ayant Eumolpus entendu, -il s'efforça de l'amadouer par ces -paroles]:</p> - -<p>Les infortunés dont tu poursuis la mort -pour satisfaire ta rancune, ô Lycas, et -qui implorent ta miséricorde, ce sont des supliants.] -Comme ils savaient que je ne suis -pas un homme inconnu de toi, ils m'ont élu -pour cet office et donné mandat pour les réconcilier -avec ceux qui, jadis, leur furent très amis. -Tu crois peut-être que ces jeunes hommes sont, -par hasard, tombés dans tes filets? Quelle -apparence! puisque le premier soin de celui -qui s'embarque est de connaître le nom du -capitaine dont la diligence répondra de sa vie. -Fléchis donc tes esprits, lénifiés par cette démarche -satisfactoire, et trouve bon que des -hommes libres arrivent sans injure à leur destination. -Les maîtres, durs aussi, les maîtres -implacables font trêve à leur cruauté si, parfois, -les échappés viennent spontanément à résipiscence. -Un ennemi qui se rend doit être -pardonné. Que voulez-vous de plus? Qu'exigez-vous -encore? Là, sous vos regards, se prosternent -en suppliants deux jeunes hommes, citoyens -romains, bien apparentés, et, chose -l'emportant de beaucoup sur ces deux titres, -qui naguère vous furent unis par la familiarité. -Si, Herculès à moi! ils eussent interverti votre -<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span>pécune, s'ils eussent lésé votre foi par une trahison, -vous pourriez être saouls de représailles -en face du désarroi où vous les voyez. L'esclavage, -regardez! il se lit sur leurs fronts. Car, -par une loi volontaire, ces fronts de citoyens -portent le sceau des proscrits.» Lycas interrompit -la déprécation du suppliant et:—Ne -veuille pas, dit-il, embrouiller cette cause, -mais réduis chaque point à son mode réel. Et -d'abord, s'ils sont venus de leur plein gré, pourquoi -ont-ils dénudé leurs crânes de cheveux? -Qui maquille sa tête prépare une fraude et non -une satisfaction. En second lieu, si rentrer en -grâce par délégation était leur but, à quoi bon -tant de peine pour celer tes protégés? De quoi -il appert que les malfaiteurs sont, par accident, -venus se prendre au piège et que tu fais appel à -ton art pour éluder le choc de notre animadversion. -Quant à la menace implicite que tu fais -peser sur nous, en les proclamant ingénus et de -bon lieu, prends garde que cette confiance ne -détériore ton argumentation. Comment doivent -agir ceux qui furent lésés quand les coupables -donnent tête-bêche dans la peine qu'ils méritent? -Mais, dis-tu, ils furent nos amis! C'est -par cela même qu'ils méritent des rigueurs -exemplaires. Qui déprède un inconnu, est traité -de larron. Qui dépouille un ami n'est pas beaucoup -moins qu'un parricide.» Eumolpus rétorqua -<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span>cette déclamation tant inique:—Je le -vois, dit-il; rien ne fait le plus de tort à ces -malheureux jouvenceaux que d'avoir déposé -nuitamment leurs cheveux. De là, vous argumentez -pour conclure qu'ils sont tombés par -hasard et non venus sur cette nef. Je voudrais -que ceci arrivât aussi candidement à vos oreilles -que le geste fut simplement exécuté. Ils voulaient, -en effet, Lycas, premier que de monter -à ton bord, exonérer leur chef d'un poids incommode -et superflu; mais le vent trop rapide -les induisit à différer leur propos de nettoyage. -Et, de vrai, ils n'ont pas supposé une minute -que l'endroit ne fût pertinent à la chose, du -moment qu'il leur plaisait s'en acquitter. Car -ils ignoraient les présages et les ordonnances -des navigateurs.—Mais en quoi, dit Lycas, -peut-il être avantageux à des suppliants de se -raser la tête? Les chauves sont-ils communément -plus dignes de pitié? Que dis-tu, toi, -larron? Quelle salamandre a corrodé tes sourcils? -Pour quel dieu as-tu dévoué tes crins? -Empoisonneur, réponds!»</p> - -<p>Je demeurais stupide, effaré par la crainte -du supplice, et, dans une déconfiture si manifeste, -ne trouvant quoi que ce soit à répliquer. -Bouleversé, difforme à cause de ma tête -honteusement spoliée, les sourcils chauves autant -que le front, je ne pouvais rien dire ni -<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span>faire de décent. Mais, sitôt qu'une éponge détersive -eut imbibé d'eau ma face en pleurs, -sitôt que le noir, liquéfié sur mes traits, en eut -estompé chaque linéament sous un brouillard -fuligineux, ma colère se convertit, gonflée en -exécration. Eumolpus atteste qu'il ne souffrira -pas que personne, au mépris des cultes et des -lois, attente à des hommes libres. Il repousse -les menaces de nos tourmenteurs, non seulement -de la voix, mais, encore, du geste. Le -courtaud d'Eumolpus secondait notre défenseur. -Avec lui, deux passagers très débiles, -plutôt consolateurs de la querelle que ferme -appui dans le combat. Moi, je ne suppliais -qui que ce fût, mais, intentant la main sous -les yeux de Tryphœna, d'une voix libre et -claire, j'attestai que si cette garce damnée—qui -seule méritait d'être fessée devant tout -l'équipage—ne s'abstenait point de Giton, -contre elle je ferais usage de toutes mes forces. -Plus irrité, Lycas s'enflamme à mon audace, -indigné que, laissant là ma propre cause, je beugle -sur ce ton pour la cause d'autrui. Pas moins -ne sévit Tryphœna, embrasée de ma contumélie, -et, bientôt, l'effectif tout entier du navire se -partage en deux camps. D'un côté, le perruquier -à gages, armé lui-même, nous distribue -les ferrailles de son état. De l'autre, le domestique -de Tryphœna se dispose à jouer des -<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span>mains nues. Et la clameur des servantes ne -manque pas aux belligérants. Le timonier, seul, -déclare qu'il renonce à la conduite du navire -si l'on n'apaise cet accès provoqué par des salauds -qu'a rendus fous le putanat. Et, néanmoins, -s'exaspère la bile noire des jouteurs: eux -combattant pour leur vengeance et nous, pour -notre peau. Plusieurs donc, de part et d'autre -se laissent choir, à demi morts; plusieurs, ensanglantés -de leur blessure, comme d'une -bataille s'en vont, tramant le pied. Cependant, -le courroux des uns et des autres ne se relâche -point. Giton, alors, très magnanime, porte sur -son pénis le rasoir détesté, menaçant de trancher -la racine du désordre. Mais Tryphœna -s'empresse d'inhiber un pareil sacrilège et, pour -le trésor en péril, ne dissimule pas son indulgence. -Moi-même, je porte souvent à ma gorge -le couteau du barbier, n'ayant pas plus envie -de me tuer que Giton d'accomplir sa menace. -Il mimait cependant avec plus de toupet le -rôle de sa tragédie, à cause qu'il savait tenir -la même novacula dont il avait feint de se couper -le cou. Or, les deux partis se tenaient en -présence, et, le combat menaçant de devenir -plus sérieux qu'une escarmouche de pirates, le -timonier obtint à grand'peine que Tryphœna, -faisant l'office de caduceator, proposât une -suspension d'armes. La foi donnée et reçue à -<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span>la manière des aïeux, elle tendit sur nous un -rameau d'olivier emprunté à la Tutelle du -navire, puis, osant pour la paix entamer le -colloque:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>—O fureur, clame-t-elle, qui transmue en armes la paix!</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Quel châtiment nos mains ont-elles mérité? Ce n'est pas l'ennemi Troïus</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Qui ravit dans cette flotte le gage d'Atride déçu,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ni Médéa furieuse qui combat avec le sang fraternel,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Mais l'amour dédaigné qui saisit le glaive, heu!</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Parmi ces flots, qui évoquent mes destins, ayant pris les armes?</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Pour qui donc une seule mort n'est-elle point un salaire? Ne surpassez pas la mer.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>A ces gouffres terribles n'imposez pas d'autres flots (de sang)!</i>»<br /></span> -</div></div> - -<p>Cette harangue débitée par la femelle sur -un mode haletant, l'armée hésita quelque -peu. Nos mains, tendues vers la concorde, -suspendirent les hostilités: occasion de répit -dont le chef Eumolpus fit bon usage. Après -avoir, de la façon la plus véhémente, rabroué -Lycas, il signa des tablettes d'alliance pour un -pacte dont voici la teneur:</p> - -<p>«D'après la sentence de ton cœur, Tryphœna, -<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span>tu ne récrimineras plus sur l'avanie à -toi faite par Giton; et, si tu as contre lui quelque -sujet de plainte avant ce jour, tu promets -de ne le harauder, le maudire ni l'inquiéter -d'une manière quelconque à ce propos. En -outre, si l'enfant y répugne, tu n'exigeras de -lui ni étreinte, ni baiser, ni coït enlacé par Vénus; -faute de quoi, tu paieras comptant, pour -chaque infraction, cent denarius. Item, Lycas, -d'après la sentence de ton cœur, tu ne poursuivras -Encolpis ni de paroles outrageantes ni -d'un front irrité. Tu ne chercheras pas à savoir -dans quelle retraite il dort, pendant la -nuit. Ou, si tu t'en informes, à chaque brutale -entreprise, tu paieras comptant deux cents denarius.»</p> - -<p>A ces mots et le traité conclu, nous mettons -bas les armes. Pour que nul résidu de colère ne -subsiste dans nos esprits, le serment juré, il -nous plaît d'effacer dans une accolade les choses -révolues. Sous l'exhortation de tous, les -haines se dégonflent. Des nourritures, offertes -sur le lieu de l'escarmouche, raccommodent les -convives dans leur hilarité. Toute la nef -retentit de chants, et, parce qu'une bonace -imprévue a retardé la course, tel harponne -avec un strident les poissons qui bondissent, tel -autre, jetant un hameçon perfide, enlève une -proie qui se débat en vain. Voici! Des oiseaux -<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span>pélagiques ayant posé sur les antennes, un -subtil giboyeur les touche d'une claie de roseaux. -Empêtrés dans la glu des baguettes, ils -se laissent prendre à la main. L'aure fait tournoyer -leurs plumes voltigeantes et roule dans -l'écume inerte leurs pennes arrachées. Déjà -Lycas, avec moi, commençait à rentrer en -grâce; déjà Tryphœna sur Giton éparpillait les -dernières gouttes de son breuvage, quand Eumolpus, -en pointe de vin, se mit à pousser -des calembredaines sur les chauves et les teigneux -jusqu'au temps qu'ayant épuisé son très -insipide badinage, il reprit la pente de ses -vers et nous débita une petite élégie emperruquée:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Cet unique honneur de la forme, tes cheveux sont tombés</i>!<br /></span> -<span class="i0"><i>Ces boucles printanières, un triste hiver les moissonne!</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Dénudées à présent de leur ombre, tes tempes se flétrissent,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>L'aire aduste rit de voir ses chaumes emportés.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>O fallacieuse nature des Dieux! les premières joies données</i><br /></span> -<span class="i0"><i>A notre âge, les premières, vous les ravissez!</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Malheureux! naguère, tes crins resplendissaient,</i><br /></span> -<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span><i>Plus beau que Phœbus et que la sœur de Phœbus!</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Plus lisse, à présent, que le bronze, plus arrondi</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Qu'un champignon, créé dans le jardin par une flaque d'eau,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Tu crains et fuis les garces moqueuses.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Pour que tu saches l'imminence du trépas,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Entends qu'une part de ta tête a déjà péri.</i>»<br /></span> -</div></div> - -<p>Il eût continué longtemps et proféré de -plus ineptes choses encore. Mais une servante -de Tryphœna, dans la cabine de l'entrepont, -emmena l'éphèbe, et d'un corymbe de sa -maîtresse lui adorna le front. Bien plus, elle -prend, dans une pyxide, une paire de faux -sourcils et les ajoute aux arcades rasées d'une -manière tellement adextre qu'elle rend au -mignon sa première vénusté. Tryphœna reconnaît -le vrai Giton. Alors, toute gonflée de -larmes, elle donne à l'enfant le premier baiser -de bonne foi. Moi, combien que restauré -dans son éclat primitif me délectât le cher -petit, je renfrognais mon vis avec obstination, -comprenant qu'il était empreint d'une difformité -par trop extravagante, puisque Lycas -même ne me trouvait pas digne d'un colloque. -Mais à cette grevance la même chambrière -porta secours et, m'ayant appelé, -m'orna d'un postiche non moins décoratif: -<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span>que dis-je? ma face brilla d'un lustre plus -avantageux pour ce que le corymbe était fait -de poils blonds. Cependant, Eumolpus, avocat -de nos périls et fauteur de la présente concorde, -craignant que, par disette de propos, -tombât notre gaîté, se mit à déblatérer longuement -sur l'inconséquence féminine:—Elles -s'enamourent aisément, et d'une même -promptitude méconnaissent leurs élus. Il n'est -pas, disait-il, si pudique femelle qu'une mentule -étrangère n'excite jusqu'à la fureur. Sans -prendre cure des tragédies vétustes, des noms -légués par les siècles, je vous dirai une historiette -que ma mémoire a pu saisir d'original, -si vous avez pour agréable de l'entendre. -Chacun ayant tourné vers lui ses yeux et ses -oreilles, il commença dans les termes que -voici:</p> - -<p>Une matrone était dans Ephèsus, tellement -notoire pour sa pudicité qu'elle -évoquait les femmes des pays voisins au spectacle -de tant de bonnes mœurs. Cette prude, -ayant perdu son mari, non contente, d'après -la coutume vulgaire, de suivre les obsèques -toute déchevelée et de battre sa gorge nue en -présence des assistants, escorta le défunt jusqu'au -conditorium. Après avoir placé le corps -dans un hypogée à la manière grec, elle se mît -à le garder en pleurant nuit et jour. Ainsi -<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span>désespérée et recherchant la mort d'inanition, -ni ses parents ni ses proches ne l'en surent -divertir; les magistrats, rebutés en dernier -lieu, ne purent que l'abandonner. Pleurée de -tous, cette femme, d'un si étonnant exemple, -déjà passait le cinquième jour sans aliments. -Assistait la perdante une chambrière très dévouée, -accommodant ses propres larmes aux -sanglots du veuvage, et, toutes fois et quantes -elle défaillait, ravivant la lumière placée dans -le tombeau. Un seul entretien occupait la -Cité. Dans tous les milieux, on tombait d'accord -de la splendeur unique dont reluisait ce -parangon d'amour et de fidélité. Dans ce -même temps, il advint que l'Imperator de la -province ordonna de ficher en croix certains -larrons, tout proche de l'édicule où, sur le -cadavre récent, la matrone pleurait. La nuit -d'après l'exécution, un soldat qui gardait les -croix, de peur qu'on ne vînt à détacher les -pendus pour leur donner la sépulture, nota -la lumière qui luisait plus clair, au milieu des -tombeaux. Il entendit des gémissements luctueux, -et, par le vice de la gent humaine, -désira savoir ce que ce pouvait être et ce -que l'on faisait. Il descend au conditorium. -Voyant une femme très belle, d'abord, comme -saisi par l'apparition d'un prodige ou de -visions infernales, il demeure suspens. Ensuite, -<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span>ayant considéré le corps de la gisante, et ses -pleurs, et sa face labourée à grands coups d'ongles, -il en infère justement que c'est une épouse -ne pouvant se résoudre à la mort du conjoint. -Il apporte son fricot dans le monument; il exhorte -la désolée à ne s'obstiner point dans un -deuil superflu, à ne point arracher de sa poitrine -un vain gémissement. La même issue est -réservée à tous; les hommes, tôt ou tard, ont -le cercueil pour domicile. Enfin, il lui débite -les discours par quoi on a coutume de remettre -d'aplomb les esprits ulcérés. Mais -elle, d'un cœur envenimé par ces consolations -impertinentes, déchire plus violemment son -estomac, et, s'arrachant la crinière, dépose ses -cheveux sur la dépouille étendue. Le soldat -pourtant ne se rebute pas, mais, avec la même -exhortation, il s'évertue à donner quelque -nourriture à la petite femme, jusqu'au temps -que la chambrière, séduite apparemment par -le bouquet du vin, tend, la première, une main -défaillante vers la politesse du jeune inviteur. -Puis, refaite par le boire et le manger, elle -tourne ses batteries contre l'obstination de sa -maîtresse:—Que te servira, dit-elle, d'être -consumée par l'inédie, et de t'ensevelir toute -vivante et, premier que les destins ne le prescrivent, -d'exhaler un souffle qu'ils ne demandent -point?</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span><i>Crois-tu que la cendre ou les mânes ensevelis prennent cure de nous?</i><br /></span> -</div></div> - -<p>Ne veux-tu pas revivre? Veux-tu, dissipant -ton erreur féminine autant qu'il te sera -permis, goûter les fruits de la lumière? Le -cadavre lui-même, étendu à tes pieds, t'admoneste -qu'il faut jouir.»</p> - -<p>Nul n'écoute à contre-cœur, si on le force -à tâter de la nourriture ou bien à vivre la vie. -C'est pourquoi, la femme, desséchée par plusieurs -jours d'abstinence, endura le bris de -son entêtement et ne mit pas à se remplir de -viande moins d'appétit que sa camériste, la -première domptée.</p> - -<p>Au reste, vous savez que les tentations arrivent -d'abondance alors qu'on a soupé. -Le gars qui, par de bonnes paroles, avait obtenu -que la matrone daignât renaître, avec -les mêmes blandices entama le siège de sa -pudicité. Or, le jeune homme à la prude ne -semblait difforme ni manchot. En outre, la servante -qui s'entremettait pour lui ne manquait -pas de répéter:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Combattrez-vous encore cette amour qui vous duit?</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Votre esprit ne sait-il pas quels champs vous habitez?</i><br /></span> -</div></div> - -<p>Enfin, pour abréger, vous connaîtrez que -la dame ne fit jeûner aucun de ses pertuis et -<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span>que le soldat vainqueur l'endoctrina par tous -les bouts. Ils couchèrent ensemble, non seulement -pendant la nuit où furent consommées -leurs épousailles, mais encore le lendemain -et le troisième jour, ayant fermé, comme -il sied, les portes du conditorium, afin que si -l'un des amis ou des cognats venait au monument, -il pût croire que, sur le corps de son -homme, la très digne épouse avait enfin expiré. -Cependant, le légionnaire, satisfait par -la beauté de sa conquête et le secret de ses -amours, achetait, suivant ses facultés, les plus -savoureuses friandises. A peine le soir venu, -il les portait au caveau funèbre. Pour lors, -voyant le relâchement de la surveillance, les -parents d'un crucifié décrochèrent, de nuit, -leur pendu, afin de lui rendre les suprêmes -honneurs. Quand le soldat, gonflé de nonchaloir -tout le temps qu'il vaquait à sa paillarde -besogne, eut, le lendemain, trouvé un -gibet sans carcasse, redoutant la correction, -il fut rejoindre sa bonne amie et lui conta -cette mésaventure, ajoutant que, d'ailleurs, il -était résolu de n'attendre point la sentence -des magistrats, mais que son propre glaive -ferait justice de l'incurie dont il s'était rendu -coupable, pour toute grâce lui demandant un -refuge à l'amant qui allait mourir, et de partager -le funeste conditorium entre son époux -<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span>et son ribaud. La dame, tout aussi miséricordieuse -que renchérie:—Aux dieux ne plaise, -dit-elle, que j'assiste en même temps aux funérailles -de deux hommes très chers; mieux vaut -pendre le défunt que me déprendre du vivant.» -Suivant cette oraison, elle ordonne qu'on sorte -de la bière les restes de son mari et de les -clouer à la potence vacante. Le soldat usa de -l'expédient imaginé par cette femme que prudente. -Et, le lendemain, ce fut un ébahissement -populaire de voir qu'un mort s'était allé pendre -lui-même, sans ombre de raison.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Confie aux vents ton radeau, mais non pas ton cœur aux drôlesses,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Car l'onde est plus sûre que le serment féminin.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Nulle bonté dans les femmes, ou si quelqu'une fait voir un peu de bien,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>C'est que, par je ne sais quel destin, le pire est devenu meilleur.</i>»<br /></span> -</div></div> - -<p>Les matelots accueillirent cette fable par -des rires soutenus et Tryphœna, qui -ne rougissait pas médiocrement, déroba son -visage dans le sein de Giton, avec un air de -caresse. Mais Lycas ne se dérida point et, -secouant sa tête irritée:—Si l'Imperator, -dit-il, avait fait son devoir, le corps du défunt -eût été replacé dans la tombe et sa veuve -mise en croix.» Sans doute lui revenaient en -<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span>mémoire et sa couche profanée, et sa nef mise -au pillage par notre libidineuse migration. -Mais le pacte d'alliance ne lui permettait pas -de se ramentevoir. En outre, la belle humeur -qui chatouillait nos esprits ne donnait -aucun prétexte à son courroux. Cependant -Tryphœna, vautrée sur le pect de Giton, -couvrait tantôt ses mamelles de baisers, tantôt -rajustait sur ce front dépouillé la chevelure -d'emprunt. Moi, triste, impatient du contrat -nouveau, je ne goûtais ni viande ni boisson, -mais je regardais l'un et l'autre avec des yeux -obliques et truculents. Tous les baisers me navraient, -toutes les blandices qu'imaginait cette -louve débordée. Et je ne savais pas encore si -j'en voulais davantage à mon mignon de circonvenir -la fumelle, ou bien à la fumelle de -corrompre mon mignon. Des deux côtés, un -spectacle à mes regards très ennemi et plus -fâcheux que ma captivité passée. Ajoutez ceci -que Tryphœna ne m'adressait plus la parole -en camarade, comme on fait pour un galant -autrefois bien venu, et que Giton ne me trouvait -plus digne de porter, suivant l'usage, un -brinde à ma santé, ni même de m'associer le -moins du monde à l'entretien général. Il craignait, -sans doute, aux premières heures de la -concorde à son retour, que ce ne fût raviver -une cicatrice fraîche encore. Inondèrent ma -<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span>poitrine des larmes préparées par la douleur. -Mes gémissements, refoulés en soupirs, exilèrent, -ou peu s'en faut, mes esprits éperdus. -[A moi éploré, le corymbe flavescent prêtait -je suppose quelque nouveau charme. Lycas, -embrasé par un regain de fantaisie, me coulait -des regards cochons et] tentait d'être admis, -pour sa part, dans nos délices: il n'avait plus -le sourcil du maître, mais l'obséquiosité du prétendant. -[Vaines et longues furent ses tentatives. -A la fin, se voyant débouté sans appel, -son caprice tourna au verjus et, pour m'extorquer -la chosette, il eut recours à la brutalité. -Ce n'était pas en vain. J'opposai néanmoins -une mâle résistance: mais je me sentais défaillir. -Tryphœna, lorsqu'on n'y songe guère, -entre chez lui en coup de vent et le pince au -plus animé de ses transports. Lui, tout interloqué, -se rajuste en grande hâte, prend le large -sans souffler mot. Tryphœna, mise en verve -par le spectacle d'une si belle ardeur:—A -quoi tendait, s'il te plaît, ce fougueux assaut?» -demanda-t-elle. Et me voilà contraint de lui -détailler l'aventure. Ma narration la met en -chaleur. Commémorant nos anciennes privautés, -elle me convie à reprendre les ébats de -jadis. Mais moi, fourbu d'avoir joui trop abondamment, -je crache sur ses avances. Alors, hennissante -d'amour, elle m'investit d'une étreinte -<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span>furibonde et me serre avec un tel emportement -que je ne peux m'empêcher de crier. Au bruit, -accourt une servante. Elle imagine sur l'apparence -que je m'efforce d'outrager sa maîtresse -qui me viole et, faisant irruption, elle désenlace -notre accolade. Tryphœna de la sorte rebutée, -impatiente de lubrique fureur, me rembarre -sans ménagements. Puis, ce sont des menaces: -elle court vers Lycas pour l'émouvoir -encore, et le pousse à intenter contre moi leur -vengeance commune. Or, sachez qu'autrefois -j'avais été en bonne odeur auprès de la servante, -lorsque je besognais sa maîtresse: aussi, -elle endura d'une humeur chagrine ma scène -avec Tryphœna. Elle jetait de gros soupirs -dont, ardemment, je la pressai de m'élucider la -cause.] Enfin, après un peu de résistance, elle -éclata dans ces termes:—Si tu as une goutte -de sang libre, tu ne feras point de cette gueuse -un autre état que de la plus immonde roulure, -parfumée à l'huile de joncs; si tu es un -homme tu refuseras d'amâtiner cette chienne.» -Tout cela m'angoissait, me tenait fort suspens. -Mais rien ne me mortifiait à l'égal de la -pensée qu'Eumolpus serait mis au courant de -mes tribulations. Le bonhomme, passablement -caustique, eut demandé raison en vers du préjudice -que, d'après lui, je venais de supporter, -[car son zèle ardent m'eût infailliblement couvert -<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span>d'un ridicule que j'appréhendais fort. -J'étais en posture d'examiner par quels moyens -je pourrais maintenir Eumolpus dans l'ignorance. -Mais voici qu'il entre à l'impourvu dans -ma chambre. Il était au courant des faits accomplis, -car Tryphœna, les ayant rapportés à -Giton par le menu, s'évertuait d'obtenir, aux -dépens de mon frère, une compensation à mes -dédains: de quoi Eumolpus bouillonnait, cela -d'autant plus que les comportements lubriques -de la dame rompaient, sans aucune retenue, -avec l'obligation écrite. Dès que le vieillard -m'aperçut, plaignant mon sort, il me pria de -lui faire connaître les détails de l'incident. Le -voyant si bien informé, j'exposai toute chose -avec ingénuité: l'ardeur au stupre de Lycas, -l'impétuosité luxurieuse de Tryphœna.] Oyant -cela, jure Eumolpus en un vœu sacramentel -[qu'il saura nous venger haut la main, et que, -s'il est de justes dieux, ils ne laisseront point -tant de crimes impunis.]</p> - -<p>Tandis que nous proférons ces choses, la -mer se démonte; les nuages, amenés des -quatre coins de l'horizon, précipitent le jour -dans les ténèbres. Les matelots trépidants courent -à leurs manœuvres et carguent les voiles, -en prévision de l'ouragan. Mais les sautes du -vent poussaient des flots incertains. La mer tumultuait -du bas abîme et le timonier avait -<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span>perdu sa route. Parfois, la tramontane bouffait -vers la Sicile. Mais Aquilo, rude thalassocrate -des grèves italiques, chassait de çà de -là notre carène en proie à ses fureurs. Et, ce -qui l'emportait en danger sur toutes les bourrasques, -la ténèbre devint si compacte que le -timonier lui-même n'apercevait plus la proue -entière du navire. C'est pourquoi, Herculès à -moi! quand la tourmente fut à son paroxysme, -Lycas tremblant de peur, tendit ses paumes -renversées:—Toi, dit-il, Encolpis, viens en -aide aux périclitants. Et de quelle manière? En -restituant le manteau divin et le sistre à mon -navire. Par la Foi, sois-nous miséricordieux à -ton accoutumée». Il vociférait à pleins poumons, -quand un grain inattendu le précipita -dans la mer. La tempête le ramena d'abord et -le fit tourbillonner dans son gouffre maudit, -puis le huma d'un trait. Cependant, ses esclaves -très loyaux eurent promptement fait de ravir -Tryphœna, et, dans l'esquif, l'ayant placée -avec son meilleur bagage, de l'arracher à une -mort très certaine. Moi, ayant accolé Giton, à -grand renfort de pleurs je lamentais:—Cela, -dis-je, nous l'avons mérité des Dieux -qu'un même trépas nous conjoigne; mais Fortuna -inclémente nous refuse ce bonheur. Vois! -déjà les flots submergent la gabarre. Vois! -déjà les lames forcenées déchirent le corps à -<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span>corps des amants. Donc, si tu couronnas jamais -Encolpis de ta dilection, donne encore des -baisers puisqu'il est encore temps, et dérobons -cette joie ultime au Fatum qui se presse de -nous engloutir.» Dès que j'eus dit cela, dépouillant -sa robe, Giton s'enveloppe de ma tunique, -offre ses lèvres à ma bouche, et, pour -que la mer envieuse ne puisse rompre un si -doux embrassement, il nous attache l'un à l'autre -dans les replis d'une ceinture, et:—Que -nul espoir ne nous reste! les vagues nous emporteront -unis pour toujours. Peut-être, miséricordieuses, -nous déposeront-elles sur un -même rivage. Peut-être qu'un passant ému de -furtive compassion nous jettera quelques pierres; -enfin, suprême espoir, grâce aux flots insensés, -l'arène ondoyante nous ensevelira.» -Je laisse Giton former ces derniers nœuds. -Comme paré pour le lit funèbre, j'attends la -mort sans la redouter plus. Cependant, la tempête -achève d'intégrer les arrêts du Destin; -elle dévaste le peu qui subsiste encore de la -nef en perdition. Plus de mâts, de gouvernail, -de funin ou de rames; il ne reste qu'une épave, -une charpente rude et sans forme, en allée au -gré des eaux.</p> - -<p>Accoururent des pêcheurs sur leurs canots, -dans l'intention d'écumer le butin. Mais, -voyant des hommes sur le pont résolus à défendre -<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span>leur bien, ils masquent leur piraterie en -offres de service.</p> - -<p>Nous entendons un murmure insolite. On -eût dit, sous la chambre du pilote, le rauquement -d'un fauve en appétit de grand air. -Guidés par le son, nous découvrons Eumolpus -assis, et le long d'une membrane copieuse ingérant -des vers. Emerveillés par cet homme -qui, nonobstant la mort prochaine, trouve le -loisir de vaquer à des poèmes, nous le tirons de -là, malgré qu'il déblatère, et nous le requérons -de montrer du bon sens. Mais lui prend -feu devant l'interruption:—Laissez-moi, -dit-il, parachever ma sentence; le dithyrambe -touche à sa fin.» Je mets la main au col du -frénétique ordonnant à Giton de s'en saisir de -même. Ainsi nous traînons jusqu'à la côte le -poète mugissant.</p> - -<p>Ayant élaboré cet ouvrage, nous gagnons, -le cœur gros, une cabane de pêcheur. Là, pour -toute réfection, des vivres chancis dans le naufrage, -et nous passons la plus triste des nuits.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le lendemain, délibérant pour savoir à quel -pays nous fier, tout à coup, j'aperçois un cadavre, -qui, mû par un léger remous, était porté -vers la plage. Plein de douleur, je m'arrêtai; -d'un œil humide, je commençai à interroger -la foi des mers. «Et celui-là, peut-être, dis-je, -<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span>sur quelque point de la terre une calme épouse -attend son retour; peut-être un fils, ignorant -des tempêtes; peut-être, enfin, a-t-il déserté -son vieux père en lui donnant le baiser du départ? -Tels sont les propos des Ephémères; tels -sont les vœux insensés de leurs voraces ambitions! -Voilà comment surnage l'infortuné!» -Jusque-là, je pleurais comme sur un inconnu, -quand le flux retourna vers la terre, inviolée -encore, la face du noyé. Et voici que je reconnais -le terrible naguère, l'implacable Lycas, à -présent roulé presque sous mes pieds. Je ne -contraignis pas mes larmes plus longtemps; -mais, frappant ma poitrine à coups redoublés: -«Qu'est devenu, ce disais-je, ton esprit furieux? -Qu'est ton insolence devenue? Eh bien! -te voilà offert en pâture aux crabes et aux -chiens, toi qui, pas plus tard qu'hier, te pavanais -du haut de ta fortune! Echoué, tu n'as pas -même une poutre de ton orgueilleux vaisseau!</p> - -<p>Allez donc, ô mortels, emplissez vos poitrines -de superbes cogitations! Allez, riches circonspects! -et ces trésors acquis par la fraude -ordonnez-les, pour en jouir pendant mille années! -Celui-là, aussi, vérifia jusqu'au dernier -jour l'état de son patrimoine; il avait fixé la -date dans son esprit, la date du retour au pays -de ses pères. Dieux et Déesses! il gît combien -loin de sa destination! Mais ce n'est pas la -<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span>mer, qui, seule, prête aux hommes une foi décevante. -L'un combat: ses armes le trahissent; -un autre append à son foyer les offrandes rituelles, -et meurt écrasé sous les décombres de -ses Pénates. La mangeaille crève le goinfre, la -tempérance ruine l'abstinent. Si tu poses bien -ton calcul, partout est le naufrage. Mais celui -qu'engloutissent les vagues, une sépulture ne -le recouvre point? Comme s'il importait au -corps qui doit périr l'agent qui le consume: -feu, onde ou sénilité! Quoi que tu fasses, -tout doit aboutir au même résultat. Mais les -quadrupèdes vont lacérer le cadavre? Que le -bûcher l'accueille donc, puisqu'il vaut mieux -donner une pâture aux flammes. Cependant, -nous estimons que le feu est le plus grave des -châtiments lorsque nous sommes irrités contre -nos esclaves. Quelle démence de nous évertuer -pour que rien ne subsiste après les obsèques, -alors que, bon gré mal gré, les destins en ordonnent -ainsi!»</p> - -<p>[Pour conclure à ces méditations, nous rendîmes -au cadavre les suprêmes devoirs.] Et -Lycas, sur un bûcher, dressé à frais communs -par les soins de ses ennemis, se consumait avec -lenteur. Eumolpus, cependant qu'il en rédigeait -l'épigramme, plongeait ses regards dans -l'espace, afin d'y dépendre quelques traits de -génie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span>Cet office accompli de grand cœur, nous -poursuivons notre route et, peu de temps -après, tout en sueur, nous gravissons une montagne, -d'où, posée sur un faîte sublime, nous -apercevons, à peu de distance, une acropole -fortifiée. Et ce qu'elle était, marchant à l'aventure, -nous ne le savions pas, jusqu'au temps -que nous apprîmes d'un certain pacant le nom -de Croton, ville très antique, la première autrefois -de l'Italie. Lorsque, enfin, poussant notre -enquête avec diligence, nous lui demandons -quelle sorte de personnes habitent ce noble terroir, -à quel genre de trafic elles s'adonnent particulièrement -depuis que de nombreuses guerres -ont émietté leur splendeur:—O, dit-il, -mes hôtes! si vous êtes marchands, quittez -votre dessein et trouvez un autre moyen de -vivre. Si, au contraire, vous êtes gens d'un -monde plus relevé, soutenant l'imposture d'un -front toujours égal, vous courez tout droit au -lucre le plus merveilleux. Dans cette ville, en -effet, on ne témoigne aucune déférence à la culture -des lettres; le bien-dire en est absent. La -frugalité, les saintes mœurs n'y montent par les -louanges à de meilleurs destins. Néanmoins, -tous les hommes que vous verrez en ce lieu -forment deux groupes caractéristiques: les -uns captent des héritages, les autres se les font -capter. Nul, ici, n'élève de terre un fils nouveau-né, -<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span>à cause que l'homme pourvu d'héritiers -siens n'est admis aux banquets ni aux spectacles; -banni de toutes les élégances et des fréquentations -du bel air, il s'enclotit chez les -va-nu-pieds. Mais ceux qui n'ont jamais conduit -la pompe nuptiale et qui sont exempts de -parentèle, aux plus grands honneurs se voient -promus. Au jugement des Crotoniatès, eux -seuls ont des vertus militaires; il n'est point -d'autres braves ni, devant la justice, d'autres -innocents. Vous verrez, dit-il, une cité comparable -à ces campagnes où la peste sévit; campagnes -où l'on ne trouve que des charognes -dilacérées, et corbeaux qui dilacèrent les charognes.»</p> - -<p>Très futé, Eumolpus appliqua son entendement -à l'inouï de cette affaire, et nous -déclara que ce mode nouveau d'acquérir la propriété -n'avait rien qui lui déplût. Je pensais -que le vieillard badinait, avec le sans-gêne -poétique. Mais lui:—Que ne puis-je me montrer -en plus grand équipage, c'est-à-dire vêtu -d'un costume plus honnête! Non, Herculès à -moi! je ne porterais pas ce bissac et je vous -conduirais sur-le-champ vers d'immenses pécunes.» -Or, je lui promis de lui fournir ce -qu'il exigerait, sous la réserve de m'agréer -comme associé de rapine: les hardes et tout ce -que le vide-bouteilles de Lycurgus avait produit -<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span>à ses déprédateurs. Quant à l'argent de -poche immédiatement nécessaire, la Mère des -Dieux, pour notre confiance dévote, ne manquera -point de nous le départir. Que tardons-nous, -dit Eumolpus, à machiner cette parade?» -Nul n'osa condamner un artifice qui n'enlevait -rien à la communauté. C'est pourquoi, voulant -garder entre nous une fourberie de tout repos, -nous jurons sacramentellement, d'après le formulaire -d'Eumolpus, de nous laisser brûler, enchaîner, -fouailler et trucider par le fer, en un -mot de subir toute chose qu'il jugera bon d'ordonner. -Très religieusement, nous vouons à -notre maître nos corps et nos esprits, comme -de légitimes gladiateurs. Ensuite du serment, -déguisés en esclaves, nous rendons nos hommages -à ce patron de comédie. Nous faisons d'Eumolpus, -afin de compléter nos rôles, un père -de famille qui vient de porter au bûcher son -hoir, jeune homme d'une grande éloquence et -d'un noble avenir. C'est pourquoi le très calamiteux -vieillard a déserté sa ville, afin de ne -rencontrer ni les camarades, ni les clients de -son fils, ni la tombe, cause journalière de -ses pleurs. Par surcroît d'affliction, un naufrage -récent lui fait perdre plus de vingt fois -cent mille sestertius; non que cette perte le -touche, mais, privé de sa suite, il ne peut faire -la figure qui convient à son rang. Il possède -<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span>en Afrique trente millions de sestertius, bien-fonds -ou dépôts chez les banquiers. De plus, -une famille si nombreuse, éparse dans les campagnes -de Numidie, qu'elle pourrait assiéger -même Carthago. Conformément à cette donnée, -nous conseillons à Eumolpus de tousser -abondamment, de se plaindre d'un ulcère à -l'estomac et d'affecter en public un dégoût -sans borne pour toute espèce de mets; qu'il -parle d'or, d'argent, des arrérages incertains, -de la propriété foncière et qu'il incrimine sans -relâche la stérilité du terroir. Qu'on le voie -occupé journellement à compulser des registres; -qu'à toutes les heures il porte quelques -modifications dans les tablettes de son testament, -et, pour que rien ne manque à la mise -en scène, chaque fois qu'il tente d'invoquer -l'un de nous, qu'il feigne de prendre un nom -pour un autre, afin qu'il apparaisse clairement -que le maître se rappelle encore ceux qui ne -sont plus en sa présence. Nos gestes ainsi -réglés, priant les Dieux que tout arrive pour -le bien et la félicité, nous nous mettons en -route. Mais Giton ne durait pas sous un faix -inaccoutumé. Corax, porteur de louage, détracteur -de son ministère, posait à chaque instant -les valises, maudissait les piétons, affirmant -ou qu'il abandonnerait les sacoches, ou -qu'il prendrait le large avec son fardeau:—Pensez-vous, -<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span>disait-il, que je sois un jumart ou -bien un train de galets? J'ai fait marché avec -vous pour les besognes d'un homme, et non -pour celles d'un onagre. Je ne suis pas moins -citoyen que vous, encore que mon père m'ait -laissé dans la débine.» Mal content de ces -imprécations, il levait à tout moment la cuisse, -peuplant le chemin d'une crépitation et d'une -odeur obscènes. Giton riait de son indiscipline, -accompagnant chaque pet de Corax par un -claquement de bouche imitatif.</p> - -<p>Mais alors, en poète revenant à son génie:—Nombreux, -dit Eumolpus, nombreux, -ô jeunes hommes! ceux pour qui la lyre -est décevante; car, dès que le premier venu a -mis un vers debout, qu'il a noyé une mince idée -en un fracas de paroles ambitieuses, il croit -qu'il a gravi les rocs de l'Hélicon. Ainsi, las -de glapir au Forum, souvent les avocats se réfugient -dans la paix carmentale, comme dans -un port de bel accueil, estimant qu'il est plus -aisé de bâtir un poème qu'une controverse enluminée -de fariboles pédantesques. Mais un -esprit généreux n'approuve point ces faux brillants. -L'intellect ne peut ni concevoir ni mettre -un part à la lumière, à moins d'être fertilisé -par le fleuve du Bien-Dire, ses ondes et -sa crue immense. Fuyez par-dessus tout l'abjection—dirais-je—des -paroles. Emparez-vous -<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span>des vocables situés hors de l'atteinte plébéienne, -pour que se réalise l'incantation fameuse:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Je hais et repousse le profane vulgaire.</i><br /></span> -</div></div> - -<p>Outre cela, prenez garde aux maximes qui -se détachent de l'ouvrage et forment d'impertinentes -saillies. Mais qu'elles reluisent de -teintes savamment incorporées à la trame -des vers. Homérus en est témoin, les Lyriques, -Virgilius le Romain, et la curieuse félicité -d'Horatius. Les autres n'ont pas vu la -route qui conduit à la maîtrise poétique ou bien -leurs vers ont craint d'y poser les talons. Voici! -quiconque se targuera de mettre en œuvre cet -énorme labeur de la Guerre civile tombera -sous le poids, s'il n'a de fortes humanités. Il ne -s'agit pas, en effet, de consigner en vers les -gestes accomplis, de quoi les historiens s'acquittent -beaucoup mieux que les poètes; mais, -par les ambages, par l'intervention des Dieux -et le torrent des inventions mythiques, il faut -que se rue un libre génie, à telles enseignes que -l'on découvre dans ses chants la vaticination -d'une âme prophétique, bien plus que la scrupuleuse -véracité d'un historien suppédité par -ses garants. Voyez si cette fougueuse esquisse -est pour vous plaire, encore qu'elle n'ait pas -reçu la dernière main:</p> - -<hr class="tb" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span>Eumolpus ayant, avec sa rhapsodie, épanché -des torrents de bile, nous entrâmes -enfin dans Croton. Là, nous étant refaits chez -un traiteur de bas étage, nous sortons, le lendemain, -en quête d'une hôtellerie plus somptueuse. -Nous tombons, alors, sur un gros d'hérédipètes, -demandant quel genre d'hommes -nous pouvons être et de quel pays nous advenons. -Conformément à la tactique adoptée en -commun, loquaces comme des pies borgnes, -nous indiquons à la fois d'où et qui nous sommes. -Notre auditoire se laisse convaincre haut -la main. Tous, au même instant, de mettre leur -chevance à la disposition d'Eumolpus avec -une émulation intempérée et de solliciter à -l'envi ses bonnes grâces par de riches présents.</p> - -<p>Tandis que cela marchait ainsi, depuis -longtemps, à Croton, Eumolpus, enflé de -prospérité, oubliait son premier état de fortune -au point de se targuer devant les siens que nul -ne pouvait faire obstacle à son crédit et que -l'impunité, si quelqu'un d'entre eux commettait -un délit dans Croton, leur était acquise par le -bénéfice des amis qu'il avait. Moi cependant, -encore que je me crevasse chaque jour la bedaine, -de plus en plus engraissé par l'affluence -des biens, persuadé que Fortuna détournait -son visage de ma garde, je ne laissais pas de -pourpenser, maintes fois, tant à ma condition -<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span>nouvelle qu'à son origine:—Qu'arrivera-t-il -de nous, me disais-je, si l'un de ces astucieux aigrefins -dépêche un explorateur en Afrique et -prend sur le fait notre mensonge? Qu'arrivera-t-il -si, blasé par le bonheur quotidien, le courtaud -à gages d'Eumolpus fait paraître quelque -indice aux camarades qu'il hante, si, par -une envieuse trahison, il découvre toute notre -fallace? Assurément il faudra fuir encore et, -par une mendicité nouvelle, rappeler cette misère -que nous avions enfin débusquée. Dieux -et Déesses! que de maux pour ceux qui vivent -en dehors des lois! Ce qu'ils ont mérité, ils le -craignent sans cesse. Presque en totalité, le -monde semble jouer la pantomime.»</p> - -<p>[Roulant ces choses dans mon esprit, je -sors profondément triste de notre demeure -pour, dans un air plus avenant, récréer mes -pensées. Mais à peine avais-je fait quelques pas -sur la promenade qu'une donzelle assez attifée -vient à ma rencontre, me saluant du -nom de Polyænos que je m'étais donné le jour -de nos métamorphoses, me déclarant que sa -maîtresse demandait congé de s'entretenir avec -moi.—Erreur, lui dis-je, fort inquiet. Je suis -un esclave étranger qui ne mérite pas le moins -du monde une si haute faveur.—A toi-même, -répliqua-t-elle, on m'a dépêchée.] Mais, parce -que tu connais ta venusté, beau miroir à coquines, -<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span>tu te rengorges dans la superbe. Tu vends -tes caresses et ne les donnes pas. A quoi prétend -cette chevelure ondée au peigne fin, ces -traits rehaussés de fard et l'impertinence quémandeuse -de tes yeux? Pourquoi cette démarche -savamment compassée et tes vestiges qui -ne s'écartent point de la mesure de ton pied, -sinon parce que tu mets ta beauté aux enchères, -pour la vendre un bon prix? Me vois-tu? -je ne connais point les augures. Je n'ai point -accoutumé de connaître la sphère céleste des -mathématiciens, mais je distingue fort bien les -mœurs d'un homme sur son visage. Or, te -voyant ainsi déambuler, ce que tu penses, je le -sais. Expliquons-nous: si tu vends ce dont je -te requiers, l'acheteur est tout prêt. Si, au contraire, -ce qui est plus humain, tu te bailles en -franchise, daigne permettre que je t'en doive -l'agrément. Car, te disant esclave et d'abjecte -filiation, tu ne fais qu'exaspérer la chaleur de -ton objet. Il est des femmes que la crasse met -en rut et dont la vulve ne s'agite qu'à l'aspect -d'un esclave ou d'un stator impudemment retroussés. -D'autres sont embrasées par un arenarius, -par un muletier poudreux, par un -histrion livré au cabotinage de la scène. Ma -maîtresse est de ce goût; elle franchit quatorze -gradins au-dessus de l'orchestre pour -chercher dans la populace infime un étalon à -<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span>sa mesure.» Moi, tout pénétré de cette oraison -persuasive:—Par grâce, dis-je, celle qui -m'aime, ne serait-ce pas toi?» La servante s'égaya -de ma froide rhétorique:—Je ne veux -pas, dit-elle, que tu t'en fasses accroire à ce -point. Jusqu'à présent je n'ai oncques servi de -paillasse à des esclaves. Les Dieux ne souffrent -pas que j'étreigne une croix de mes embrassements! -Bon pour les matrones qui lèchent -les cicatrices de la flagellation. Quant à moi, -combien que simple camérière, je n'écarte mes -gigots qu'en faveur de l'ordre équestre.» Je -m'estomirai d'un tel discord dans la complexion -des deux femelles, trouvant plus monstrueuses -que Gorgo cette gouge avec la superbe -d'une matrone, cette matrone avec les appétits -canailles d'une gouge. Enfin, après avoir badiné -quelque temps, je priai la dariolette de -guider sa maîtresse à l'ombre des platanes. -Elle goûta mon avis, releva sa jupe, se coula -dans un bosquet de daphnés attenant au promenoir -public. Elle n'y fut qu'un moment et -produisit la dame hors du cabinet de verdure, -installant près de moi une beauté plus charmante -que tous les simulacres. Nulle voix n'en -saurait déterminer la perfection; tout ce que -j'en pourrais dire serait injurieux ou plat au -regard de sa fraîcheur. Ses cheveux, naturellement -calamistrés, ondoyaient sur ses épaules. -<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span>Front étroit, repoussant en arrière l'apex de la -coiffure, sourcils déliés comme un trait de pinceau, -fuyant en arc jusqu'au bord des tempes -et presque se rejoignant aux confins des regards. -Ses yeux, plus brillants que les étoiles -dans un minuit sans lune, ses narines infléchies -quelque peu et sa fleur de baiser telle que -Praxitélès l'eût pour Dioné choisie. Son menton -déjà, déjà son col, déjà ses mains, déjà la -candeur de ses pieds chaussés d'un gracile -réseau d'or, faisaient jaunir le marbre de -Paros. Du coup, je méprisai Doris, mon vieil -amour.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Comment se fait-il qu'ayant abandonné, ô Jovis! les armes</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Parmi les Célicoles, fable silencieuse, tu ne parles point?</i><br /></span> -<span class="i0"><i>C'est à présent qu'il faudrait armer de cornes ton front torve</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et, sous des plumes blanches, dissimuler tes cheveux gris.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Voici l'unique Danaé! tente seulement de toucher son corps,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et tes membres vont fluer dans une chaleur de flamme.</i>»<br /></span> -</div></div> - -<p>Délectée, elle se prit à rire de si gorgiase -manière, que je crus voir la lune découvrir -son front sous le masque des nuées. Bientôt, -d'un geste gouvernant le rythme des paroles:—Si -<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span>ne te dégoûte une femme d'honnête -maison, experte du mâle depuis seulement -cette année, je te concilie, ô jeune homme! -une sœur. Tu possèdes un frère, je le sais, -car je n'eus pas honte de m'enquérir de toi; -mais qui donc te prohibe de m'adopter comme -sœur? Je viens au même titre; daigne cependant, -lorsque, bon te semblera, éprouver mon -baiser.—C'est plutôt à moi, lui dis-je, de te -prier, par ta forme, qu'il te plaise admettre -sans répugnance un pérégrin parmi tes serviteurs. -Tu me trouveras religieux, si tu me laisses -t'adorer. Et, pour que tu ne penses pas que -j'accède gratuitement à ce temple de l'Amour, -je te donne mon frère.—Eh! quoi, dit-elle, tu -me donnes celui-là hors duquel tu ne peux vivre, -aux caresses de qui tes jours sont suspendus, -celui-là que tu aimes comme je voudrais -être aimée de toi?» Comme elle disait ces -choses, tant de grâce était amalgamée à sa -voix, un son tellement doux vibrait dans l'air, -que vous auriez cru, parmi les aures amicales, -ouïr l'unisson des Sirènes. C'est pourquoi, -saisi d'admiration, et tout le ciel coruscant à -mes yeux de je ne sais quel rayon illustre, je -lui demandai son nom de déesse.—Oui-da! -ma servante ne vous a donc pas appris que je -me nomme Circé? Je ne suis pas la progéniture -du Soleil; ma mère n'a pas arrêté au gré de -<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span>ses caprices un astre à son déclin, cependant -j'aurai de quoi mander au ciel des bénédictions, -pour peu que nous conjoignent les Destins. -Bien plus, je ne sais quels dieux agissent -sur nos intimes pensements. Non sans cause, -Circé adore Polyænos. Car, entre ces deux -noms, un flambeau a surgi. Prends donc mon -étreinte, si mon étreinte est pour te plaire. Ici, -tu n'as pas à craindre les fâcheux. Ton frère est -loin de cet endroit.» Circé dit et, m'impliquant -dans ses bras plus mols que le duvet, elle -m'entraîne sur une pelouse revêtue d'un mélange -de gramens.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Telle, du sommet de l'ida, éparpilla des fleurs</i><br /></span> -<span class="i0"><i>La Terre maternelle quand, se copulant à des feux réciproques,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Jovis conçut une flamme dans toute sa poitrine.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Alors s'épanouirent les roses, les violettes, et le souchet voluptueux,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et la blancheur des lys parmi les vertes prées.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ainsi, la Mère chthonienne sollicitait Vénus du fond des hautes herbes:</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et le jour plus candide favorisait leur secrète amour.</i><br /></span> -</div></div> - -<p>Couchés sur le gazon, enlacés l'un à l'autre, -nous jouons à nous entre-baiser, dans l'espoir -<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span>d'une robuste volupté, [mais par une -faiblesse intempestive de mes nerfs, Circé resta -déçue].</p> - -<p>Indignée d'un tel affront:—Quoi! dit-elle; -serait-ce que mes baisers te font mal au -cœur? le jeûne a-t-il rendu marcescente mon -haleine? est-ce que, négligeant mes aisselles, je -pue avec la sueur, des pieds et du gousset? -Il n'en est rien sans doute; alors, tu crains -Giton.» Inondé, quant à moi, d'une rougeur -manifeste, même s'il me restait quelque force, -je la perds. C'était comme un relâchement -de tout mon être.—Par pitié, dis-je, ô -reine! veuille ne pas insulter à ma misère. J'ai -subi le contact d'un vénéfice.» Une défaite si -niaise ne calma point l'ire de Circé. Elle m'enveloppa -d'un regard de mépris et, se tournant -vers sa camérière:—Dis-moi, Chrysis, mais -dis-moi vrai: suis-je donc repoussante, ou mal -peignée? ou bien quelque vice naturel offusque-t-il -ma beauté?» Ensuite, elle arrache un -miroir à la donzelle taciturne; elle explore -tous les aspects de son visage, elle défripe sa -robe quelque peu molestée par l'humide terroir, -mais non mise en lambeaux comme après -l'abordage des amants. Sans un mot de plus, -elle entre dans un prochain édicule à Vénus -consacré. Et moi, damné, comme induit en -épouvante par quelque horrible vision, je m'interroge -<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span>en conscience, demandant si je fus ou -non frustré d'une réelle volupté.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Ainsi, dans la nuit soporifère, quand un songe lutine</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Les yeux errants, le tuf excavé montre son or</i><br /></span> -<span class="i0"><i>A la lumière; nos mains improbes patinent leur larcin,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Exhument les trésors, et la sueur perle à notre face.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Une crainte profonde règne sur les esprits: si, par hasard,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Le maître de la cache frappait sur notre sein alourdi par le vol!</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et, dès que la joie abandonne le rêveur abusé,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Quand reparaît la forme véritable, l'imagination désire le bien qu'elle a perdu:</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Elle se plonge tout entière dans les ombres qui s'effacent.</i><br /></span> -</div></div> - -<p>[A dire vrai, tout concourait à me représenter -cette malaventure comme un rêve ou -comme un enchantement, et je demeurai à ce -point destitué de mes nerfs qu'il me fut longtemps -impossible de surgir. Cependant, l'oppression -de mon esprit s'étant à demi relâchée, -ma vigueur crut peu à peu; je gagnai la maison, -où je ne fus pas sitôt arrivé que je m'acagnardai -sur le lit, feignant une langueur. Peu -de temps après, Giton, avisé de mon malaise, -<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span>vint, tout penaud, dans ma chambre. Pour le -tirer d'inquiétude, je lui dis que je n'avais pris -le lit qu'afin de me reposer. Je l'entretins de -choses et d'autres; mais, de mon aventure, pas -un mot, car je redoutais fort sa jalousie. Puis, -voulant détourner jusqu'à l'ombre du soupçon, -je le fis étendre à mon côté. Je me mis en devoir -de lui donner une preuve d'amour. Vains -efforts! mon ahan, mes sueurs, furent en pure -perte. Il se leva, tout fumant de colère, accusant -la débilité de mes nerfs et l'altération de -ma tendresse, disant que ce n'était pas d'aujourd'hui -qu'il apercevait mon indifférence et -qu'il voyait bien que j'allais porter ailleurs ma -force et mes esprits vitaux.—Que dis-tu, -frère? ma dilection envers toi fut toujours la -même. Toutefois la raison dompte à présent -l'amour et la lubricité].—C'est pourquoi, -répondit-il, [sur un ton goguenard], j'ai mille -grâces à te rendre, car tu me chéris avec une -foi socratique. Jamais Alcibiadès, ne gésit plus -intact dans l'alcôve de son précepteur.</p> - -<p>Crois-moi, frère, lui répartis-je, ma qualité -virile, je ne la perçois plus, je ne la sens -plus. Il est trépassé l'organe de mon corps dont -la vaillance naguère me faisait un Achillès.»</p> - -<p>[Giton comprit fort bien que je ne pouvais -mie ériger le nerf caverneux et] le mignon redoutant, -surpris avec moi dans un tête-à-tête -<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span>si privé, de donner aux caquets une pâture malhonnête, -[s'arrachant de mes bras], gagna -promptement l'intérieur de la maison.</p> - -<p>Comme il sortait, Chrysis entra. Elle me -rendit les tablettes de sa maîtresse. On y lisait -ceci:</p> - -<p class="center"> <span class="smcap">circé a polyænos salvt.</span> -</p> - -<p>«Si l'on me voyait portée sur la fornication, -je me plaindrais assurément d'avoir été refaite. -Mais loin de là, je me complais dans ta langueur. -Sous l'ombre du plaisir, j'ai folâtré en -attendant partie. Mais toi, quel est ton sort? -Dis-le-moi, je te prie? As-tu, sur tes pieds, regagné -ta demeure? les médecins contestent que -l'on puisse marcher à moins d'avoir des nerfs. -Je vais te dire une chose, adolescent: garde-toi -de la paralysie. Oncques malade ne me -parut en si grave danger. Me soit en aide le -Dius Fidius! te voilà déjà mort. Que si le -même froid gagne tes mains et tes genoux, -vite! fais demander le tibicen. Mais, voyons: -encore que j'aie reçu de toi la plus sensible injure, -comment dénier au malheureux homme -que tu es l'analeptique le plus sûr? Si tu veux -renaître à la santé, abroge ton éphèbe. Dors -trois nuits sans Giton, et tu recouvreras tes -nerfs. Pour ce qui me concerne, je ne suis pas -en peine de trouver à qui plaire. Mon miroir -<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span>ne ment pas, non plus que ma renommée: -[Porte-toi bien, si tu le peux].»</p> - -<p>Chrysis, voyant que j'avais épuisé jusqu'au -bout les brocards de la dame:—Ton désastre, -dit-elle, n'a rien que de commun, surtout -dans une cité comme la nôtre, où les cauquemares -font descendre Luna. C'est pourquoi -nous faudra vaquer au traitement de la chose. -En attendant, écris d'un air agréable à ma maîtresse -et rends à son humeur une candide bienveillance. -Depuis ton avanie, elle ne se connaît -plus.» Volontiers j'obéis à la servante, et -voici les mots que j'imposai sur les tablettes:</p> - -<p class="center"> <span class="smcap">polyænos a circé salvt.</span> -</p> - -<p>Je l'avoue, ô maîtresse! j'ai prévariqué bien -des fois, car je suis homme et jeune encore. -Mes fautes, néanmoins, n'allaient pas jusqu'ici -à la mort du délinquant. Tu possèdes, je -l'affirme, les aveux du coupable. Ce que tu -daigneras prescrire, je l'ai mérité. J'ai fait trahison! -j'ai navré un homme! j'ai violé un sanctuaire! -Parmi tant de forfaits, décrète un châtiment. -S'il te plaît me voir mourir, je m'élance -contre le fer; si l'anguillade te peut satisfaire, -j'accours tout nu vers ma maîtresse. Mémore-toi -seulement que, non pas moi, mais mon outil -seul a contrevenu. Soldat prêt au duel, j'avais -<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span>perdu mes armes. Qui les a émoussées? je -l'ignore. Peut-être mon désir a-t-il devancé la -nature indolente; peut-être qu'à force de te -convoiter dans chacun de tes appas, j'ai tari -d'un seul coup mes dons voluptueux. Je ne -comprends pas ce que j'ai pu faire. Cependant, -tu veux que je redoute la paralysie. En est-il -de plus extrême que celle qui me prive de -l'instrument par quoi je t'aurais possédée? -Voici pourtant la conclusion de ma défense. -Je te plairai, si tu daignes admettre que je répare -mon péché. Porte-toi bien.»</p> - -<p>Chrysis congédiée avec la pollicitation que -j'ai dite, je pris un soin minutieux de ma braguette -défaillante. Je me privai de bain, me -bornant à une onction légère, et me repus de -mets invigorants, à savoir des échalotes et des -noix d'escargots sans court-bouillon; je bus fort -peu de vin. Puis, m'étant préparé au sommeil -par une très succinte promenade, j'entrai dans -mon lit sans Giton. Ayant tel souci d'apaiser -Circé, je craignais que mon frère n'amoindrît -ma vigueur.</p> - -<p>Le lendemain, je me lève sans aucune disgrâce -ou de corps ou d'esprit. Je descends -vers le même bois de sycomores, combien -que je redoute ce pourpris malencontreux et, -sous les arbres, j'attends que Chrysis vienne -me montrer le chemin. Après avoir fait quelques -<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span>pas, m'étant assis à la même place que le -jour précédent, je l'aperçois en compagnie -d'une petite vieille qu'elle traîne à son côté. -Après m'avoir salué toutes deux:—Eh bien! -me dit-elle, beau dédaigneux, avez-vous commencé -de venir à résipiscence?»</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>La vieille recuite de vin</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Aux lèvres grimaçantes</i><br /></span> -</div></div> - -<p>extrait de son giron une bandelette versicolore, -faite de fils tordus et me la noue autour du -col. Ensuite, elle délaye avec son crachat de la -poussière qu'elle prend sur le médius et m'en -signe le front, malgré ma répugnance:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>—Puisque tu vis, il t'est permis d'espérer. Toi, rustique gardien,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Sois avec nous et, rigide Priapus, favorise les nerfs!»</i><br /></span> -</div></div> - -<p>Ce charme ayant pris fin, elle m'enjoint -d'expuer trois fois et, trois fois, de jeter dans -le pli de ma robe certains cailloux menus qu'elle -incante d'abord, puis, entortille dans un ruban -de pourpre.</p> - -<p>Glissant la main au bon endroit, elle ausculte -la vigueur de mon pénis. Bientôt l'organe -docile au commandement de la duègne, -comble ses mains d'une prodigieuse intumescence. -Mais elle, frétillant de plaisir:—Vois, -dit-elle, ma Chrysis, vois ce lièvre que -j'ai fait lever pour d'autres que pour nous!» -<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span>[Après cette quérimonie, la vieille me rendit -à Chrysis, qui paraissait heureuse de voir que -sa maîtresse eût reconquis un si notable morceau -laquelle se hâta de m'amener au plus vite -chez Circé; puis elle me fit entrer dans un cabinet -de feuillage très amène, où la nature avait -assemblé, dans une prodigalité magnifique, -l'ornement des jardins et le plaisir des yeux.]</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Le platane aux branches délicates faisait pleuvoir une ombre estivale,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et Daphné que ceignent des grappes zinzolines, et le mobile cyprès,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et les pins émondés jusqu'à leur parasol.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>En ce lieu, jouait, avec d'errantes eaux, une cascatelle</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ecumante, dont le jet querelleur taquine le gravier,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>O lieu digne d'amour, témoin le sylvestre Aédon</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et Progné citadine qui, s'hébergeant autour du gazon</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et des molles violettes, délectaient de leurs chants les plaines d'alentour.</i><br /></span> -</div></div> - -<p>Etendue à demi, Circé appuyait sur un -torus d'or le galbe marmoral de ses épaules, -et d'un myrte en fleur agitait l'air paisible. -Dès quelle m'aperçoit, elle rougit un peu, sans -doute remembrant l'insulte de la veille.</p> - -<p>Après avoir congédié ses femmes, elle m'invite -<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span>à être assis près d'elle, et couvrant mes -yeux de sa branche de myrte, plus audacieuse -comme par l'interposition d'une paroi:—Eh -bien, paralytique, me dit-elle, viens-tu, ce -jourd'hui, tout entier?—Tu le demandes, -répliquai-je, au lieu de t'en assurer par toi-même.» -Et, rué de tout mon corps dans une -étreinte qu'elle ne récuse point, je jouis à satiété -de ses baisers.</p> - -<p>La fleur de son beau corps m'appelle et me -conduit à Vénus. Déjà ses lèvres, au donoiement -de bouche, ont crépité. Déjà nos -mains, parmi les détours et les obstacles, ont -inventorié les engins du plaisir. [Mais au -milieu de ces préliminaires très soëfs, mon -cas se dérobe tout à coup, et je ne peux atteindre -aux suprêmes voluptés]. Par une contumélie -à ce point manifeste, la matrone verbérée, -en désespoir de cause, recourt à la vengeance, -appelle ses cubicularius et leur enjoint -de me fouailler. Non encore satisfaite -d'une injure si grave, elle assemble, avec les -quasillariæ, le plus sordide rebut de son domestique, -puis leur fait commandement de me -conspuer.</p> - -<p>D'une main, j'abrite mes yeux sans me dépenser -en prières, sachant trop ce que j'ai mérité; -ensuite de quoi l'on me jette à la porte, -roué de coups et moite de crachats. Prosélénos -<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span>est de même chassée et Chrysis souffletée. Tout -le domestique, effaré, se musse dans les coins -demande quel rabat-joie a confondu l'hilarité -dominicale. Pour moi, plus tavelé qu'une panthère, -grâce à leur ample bastonnade, je dissimule -de mon mieux tant d'ecchymoses tracées -par les gourdins, ne voulant point de ma déconvenue -égayer Eumolpus ou contrister Giton. -Un seul expédient sauvegardait mon -amour-propre: feindre quelque indisposition. -Je recourus à lui.</p> - -<p>Etendu sur ma couchette, libre et seul, je -détournai le feu de ma colère sur la cause unique -de mes maux.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Trois fois, je saisis un horrifique bipennis,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Trois fois, soudain plus mou que le thyrse des vignes,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Le fer m'échappa, n'assurant qu'un usage infidèle à mes tremblantes mains.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Car, à présent, fuyait le but de mon désir.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Le coupable, gercé d'un million de rides, se coulait dans mes viscères,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Tant que je ne pus ramener sa tête et l'offrir à la hache.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Mais déçu par la couardise de ce gibier de potence,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Contre lui je fis appel aux invectives les plus déshonnêtes.</i><br /></span> -</div></div> - -<p>Erigé sur le coude, je vexai à peu près le -<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span>contumax par l'oraison que voici:—Que dis-tu? -m'écriai-je, opprobre des hommes et des -Dieux, car il n'est pas même tolérable de te -nommer entre les objets de quelque importance! -Ai-je mérité de toi que, promu jusqu'aux -cieux, tu me traînes dans les abîmes, -que tu livres à l'insulte et la fleur de mes ans, -et leur vigueur première, que tu m'imposes la -cacochymie de l'ultime vieillesse? Ah! je t'en -supplie, accorde-moi l'apodixis obituaire!»</p> - -<p>Ainsi, je m'épanchais dans ma fureur.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Lui, tenait ses regards attachés à la terre.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Son visage n'étant pas autrement ému par le discours entamé</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Que les saules flexibles ou que la tige du pavot langoureux.</i><br /></span> -</div></div> - -<p>Néanmoins, ayant achevé mon palabre -spurcidique, je ressentis quelque pénitence de -l'objurgation. La pourpre de la honte m'envahit -secrètement pour, oublieux de ma vérécondie, -être descendu jusqu'à conférer avec -cette partie du corps de quoi les personnes -comme il faut n'ont pas l'habitude même de -soupçonner l'existence. Bientôt après, ayant -gratté mon front:—Après tout, me dis-je, -est-ce un mal d'exonérer ma douleur par ce -blâme naturel? ou bien que sont les impropères -dont nous avons accoutumé de maudire l'intestin, -la gueule et même le cerveau, quand ils -<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span>nous font souffrir? Quoi plus? Ulyssès lui-même -inflige des controverses à son cœur. Et -les héros tragiques apostrophent leurs yeux, -comme si leurs yeux pouvaient les entendre. -Les podagres maudissent leurs orteils, les chiragres -leurs pouces, les chassieux leurs paupières, -et ceux-là même qui se blessent aux -doigts d'une main transfèrent à leurs pieds -la douleur qu'ils éprouvent.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Que me regardez-vous, l'air renfrogné, Catonès,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Condamnant le geste de ma neuve simplicité?</i><br /></span> -<span class="i0"><i>D'un entretien pur la triste grâce ne rit pas;</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Mais ce que fait le peuple, une langue candide le rapporte.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Quelqu'un, du coucher de Vénus ne sait-il pas les fêtes?</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Qui donc prohibe de fomenter sa chair dans la douceur du lit?</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Le père du vrai, lui-même, Epicurus, d'être doctes en cet art</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Nous fait une loi, disant que les Dieux mènent la même vie.</i><br /></span> -</div></div> - -<p>Rien n'est plus menteur que la persuasion -inepte des hommes; rien n'est plus inepte que -leur menteuse sévérité.»</p> - -<p>Ayant épuisé cette déclamation, j'appelle -Giton et:—Conte-moi, frère, lui dis-je, -<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span>mais sous ta foi: quand te vint Ascyltos -détourner de mes bras, a-t-il poussé les efforts -de sa veille aux dernières entreprises, ou bien -s'est-il borné aux plaisirs d'une veuve et pudique -nuit?» L'enfant toucha ses yeux et, dans -toutes les formes du serment, jura qu'Ascyltos -ne lui avait fait aucune violence. [A bien -parler, j'avais l'entendement si abruti par les -catastrophes du matin, que j'extravaguais un -peu, ne sachant pas très bien ce que je voulais -dire. A quel propos me remettre en mémoire -un passé qui pouvait nuire encore? Enfin, pour -recouvrer mes nerfs, je n'épargnai aucun effort -et résolus de me dévouer aux Dieux. Je sortis -peu après dans le dessein d'adjurer Priapus]. -Je simulai, à tout événement, l'espoir sur mon -visage et, posant un genou devant le seuil, -j'implorai sa divinité dans les rythmes suivants:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Des Nymphæ, de Bacchus le compagnon, que Dioné la belle</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Aux forêts somptueuses donna pour Génie! A toi l'inclyte</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Lesbos se soumet et Thasos la verte. C'est toi qu'adore le Lydus</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Aux fluides vêtements, toi dont il dédia le sanctuaire dans ton Hypœpæ.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Sois ici présent, ô de Bacchus tuteur et des Dryas volupté!</i><br /></span> -<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span><i>Accueille les rogations timides! Je ne viens pas d'un sang lugubre arrosé;</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Je n'ai point, ennemi sacrilège, porté</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ma droite sur les temples, mais pauvre, mais ayant perdu mon orgueil!</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Attristé, j'ai commis un délit, mais non pas de tout mon corps.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Celui qui forfait pauvre est moins coupable. Par cette oraison, je t'en prie,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Exonère mes sens et pardonne à la coulpe mineure.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et, quand de Fortuna me sourira l'instant,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Non sans honneur j'exalterai ton los. Il ira vers tes autels,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>O Saint, le bouc père du troupeau; il ira vers tes autels,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ce cornu, et le fruit d'une laie groïnante, hostie à la mamelle!</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ecumera dans tes patères le vin de l'année; trois fois d'un pied joyeux</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Fera le tour de ta chapelle, une jouvence ébriolente.</i><br /></span> -</div></div> - -<p>Cependant que je profère cet hymne, guettant -d'un œil avisé mon triste défunt, l'antique -Prosélénos entre dans la chapelle. Crins -épars, enlaidie par une robe noire, elle pose la -main sur moi. Elle me traîne hors du vestibule -dans une formidable appréhension de tous -les malheurs.</p> - -<hr class="r5" /> - -<div class="figcenter" style="width: 450px;"> -<img src="images/ill07.jpg" width="450" height="642" alt="" /> -<div class="caption">Elle vint chez Eumolpus, remettant ses enfants à sa bonne -prud'homie, confiant à son grand cœur elle-même et ses vœux.</div> -</div> - -<p class="center">Satyricon, page <a href="#Page_272">272</a>.</p> - -<hr class="r5" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span>Quelles stryges, dit-elle, ont dévoré tes -nerfs? As-tu foulé nuitamment, dans un -trivier, immondices ou cadavre? Non, pas -même avec ton amant tu n'as pris de revanche; -mais flasque, débile, aplati comme une haridelle -gravissant un coteau, et l'ouvrage, et la -sueur tu les as perdus. Non content de prévariquer -toi-même, tu suscites contre moi les -Dieux irrités. Et tu ne me donnerais aucune -expiation!» Là-dessus, elle m'entraîne, sans -récusation de ma part, dans la cella de la -prêtresse, au fond même de la sacristie. Elle -me culbute sur le lit. Prenant un roseau derrière -la porte, elle m'applique une volée, à -quoi je ne fais pas la moindre objection. Et, si -du premier coup le roseau éclaté n'eût amorti -la fougue de la verbérante, il se peut qu'elle -m'eût rompu les bras et la tête pareillement. -Je lamentais, surtout à cause de ses masturbations; -des larmes pleuvaient de mes yeux en -abondance. Abritant mon chef de la main -droite, je l'inclinai dessus le pulvinar. Elle -aussi, toute barbouillée de pleurs, s'assit à l'autre -bout de la couchette et, d'une voix chevrotante, -commença d'incriminer le long retard -de sa vieillesse, jusques au temps que survint -l'hiérodoule:—Pourquoi, dans ma cella, -comme devant un bûcher funèbre, gémissez-vous? -Pourquoi, dans un jour de frairie où -<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span>même sont tenus de rire les déconsolés?—Oh! -répondit-elle, oh! Œnothéa, cet adolescent -que tu vois est né sous un astre malin, car -il ne peut vendre son paquet aux garces ni aux -garçons. Jamais tu n'as vu chez un homme -tant d'infélicité. Il porte une lanière de cuir -mouillé, non pas des génitoires. En un mot, -que penses-tu que soit un marjolet qui descend -du lit de Circé n'ayant pu arçonner pour un -seul coup?» Oyant ces choses, entre nous -vint s'asseoir Œnothéa. Branlant la tête à plusieurs -reprises:—Ce mal, dit-elle, je suis -seule à connaître son remède. Et n'allez pas -croire que j'opère avec ambiguïté. Je veux -que ce jeune homme dorme la nuit avec moi, -si mon art ne le rend plus bandé qu'une -corne.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Tout le monde visible se range à ma loi. La terre en fleurs,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Quand je le veux, languit, aride, aux sillons épuisés;</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Quand je le veux, elle prodigue sa richesse parmi les écueils, et des roches abruptes</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Jaillissent les eaux du Nil; à moi le Pont</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Soumet ses flots inertes, et Zéphirus apporte</i><br /></span> -<span class="i0"><i>A mes pieds sa flabellation muette. A moi les fleuves obéissent,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et les tigres d'Hyrcania, et les dragons immobiles.</i><br /></span> -<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span><i>Que parlerai-je de miracles inférieurs? Descend l'image de Luna,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Déduite par mes incantations; l'ardent Phœbus</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Est contraint de ramener ses féroces chevaux, son orbe parcouru,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Tant mes conjurations font paraître d'efficace! La flamme des taureaux s'accoite</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Dans les sacra virginaux éteinte; Circé Phœbeia,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Par des vers d'enchantement, mua les seconds d'Ulyssès.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Proteus a coutume d'être ce qu'il lui plaît. Experte dans ces artifices, je descendrais en pleine mer les forêts de l'Ida,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Posant les fleuves, en retour, sur les plus hauts sommets.</i><br /></span> -</div></div> - -<p>Horripilé, anéanti par une si fabuleuse incantation, -je me pris à considérer la -vieille plus diligemment.—Donc, exclame -Œnothéa, prépare tes vœux à mon empire!» -Elle déterge ses mains avec minutie, elle se penche -vers le grabat et me baise par deux fois. -Ensuite, elle pose une table antique au milieu -de l'autel qu'elle emplit de braise vive; elle radoube -avec de la poix tiède une écuelle rompue -de vétusté. Mais un clou, qui avait suivi sa -main décrochant cette écuelle de bois, par ses -soins, est rendu à la paroi fumeuse. Bientôt, -<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span>ceinte d'un pallium carré, elle pose devant le -foyer une vaste cucuma. En même temps, -au bout d'une fourche, elle extrait du garde-manger -une besace contenant sa provision de -fèves, ainsi qu'un très rance lambeau de hure, -criblé de mille trous. Déliant le cordon qui retenait -le sac, elle éparpille sur la table une -partie des légumes et me requiert de les purger -vitement. J'obéis à son ordre: d'une main -curieuse je sépare le grain des cosses très puantes. -Mais elle, m'accusant d'inertie, agrippe les -fèves de rebut, les dépouille adroitement de -leurs gousses et les crache à terre comme une -pluie de mouches. Admirable, en effet, le génie -de la Pauvreté. La faim, éducatrice, dans le -menu de la vie, enseigne bien des arts. L'hiérodoule -semblait si attachée à la pratique -de cette vertu, qu'elle éclatait dans les moindres -effets à son usage. Sa case était le sacrarium -de l'indigence, plus que tout autre lieu.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Là ne fulgurait pas l'ivoire indien où la toreutique fait adhérer des lames d'or,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ne brillait de marbre en mosaïque, la terre</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Abusée par ses propres dons; mais, sur une claie d'osier,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Des chaumes en tas, veufs de Cérès et des coupes récentes,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>D'argile, qu'une roue obscure avait tournée d'un orbe dédaigneux;</i><br /></span> -<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span><i>Un baquet distillant à gouttes grosses comme un lac; prise dans quelque souche molle,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>De la vaisselle d'osier, plus un gueulard inquiné par Lyæus.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Mais la paroi, foncée de paille inerte</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et de limon adventice, comptait ses clous agrestes.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Le toit de roseau pendait, lié de joncs graciles.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>En outre, suspendu aux soliveaux fumeux,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>L'humble casa gardait quelques trésors: des sorbes mielleuses</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Pendaient tressées avec des guirlandes parfumées,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et de la sariette vétuste, et des pampres nonchalants.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Telle fut jadis au terroir d'Actéa, l'hôtesse</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Digne des sacra, Hécalès, dont la Muse, aux siècles éloquents,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>La Muse du Batiadès, a légué la mémoire pour l'éternité.</i><br /></span> -</div></div> - -<p>Alors Œnothéa, les fèves émondées, prélève -un peu de viande puis, comme elle -se propose, avec sa fourquette, de replacer -dans le charnier ce museau de porc, évidemment -contemporain de son jour natal, voici -qu'elle rompt un escabeau mangé aux vers -dont elle suppéditait la mesure de sa taille et -qui, sous le poids de la dame écrasé, la dépêche -<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span>au mitan du foyer. Le goulot de la cucuma -vole en pièces; l'eau chaude éteint le feu convalescent. -Œnothéa se brûle même le coude à -la braise d'un flambart et fait voler un nuage -de cendre qui lui barbouille la face ignoblement. -Epouvanté, je me dresse et relève la -duègne, non sans quelque risée. Au même instant, -et pour que rien ne mette en retard le -sacrifice, elle, dans le voisinage, s'en va quêter -du feu. Comme alors, je gagnais l'humble -porte de la casa, voici que trois jars sacrés, -dont c'était, je pense, la coutume de quémander -vers midi à la vieille leur pitance journalière, -font irruption contre moi et m'entourent, fort -énervé de leur strideur immonde et colérique. -L'un dilacère ma tunique, l'autre dénoue un -lacet de mes chaussures, le troisième enfin, -conducteur et maître des sévices, n'hésite pas à -pincer ma jambe de son bec denté comme une -scie. Oublieux alors des bagatelles, j'extorque -un pied au guéridon; je m'escrime ainsi armé -contre l'animal très belliqueux et, non rassassié -par un coup débile, je pousse ma vindicte jusqu'au -trépas de l'oison.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Tel Herculès, je pense, les Stymphalidès réduites par son art,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Pourchassa dans le ciel et, fluentes de sanie,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Les Harpyes, quand s'imburent de venins, ô Phinéus,</i><br /></span> -<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span><i>Tes repas fallacieux. Frémit l'éther épouvanté</i><br /></span> -<span class="i0"><i>De hurlements insolites. Dans ces royales demeures du ciel, on vit</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Les portes d'or vaciller sur leurs gonds.</i><br /></span> -</div></div> - -<p>Je laisse ma victime achoppée et les membres -résolus. Çà et là, ses compagnons dévoraient -une à une les fèves éparses dans tous les -coins de l'aire. La mort du chef, apparemment, -fut la raison pourquoi ils s'en revinrent dans -leur temple. Me gaudissant de la proie en -même temps que de la revanche, au pied du -lit je fourre l'oison mort et baigne de vinaigre -ma d'ailleurs peu profonde blessure dans le -gras du mollet. Puis, craignant une engueulade, -je forme le dessein de m'en aller. Je ramasse -mes nippes et me mets en devoir de -quitter la cella. Je n'en avais pas même franchi -le seuil que j'aperçois Œnothéa s'amenant avec -du feu sur une tuile. Je rebrousse tout net et, -laissant ma tunique, je fais, devant la porte, -celui qui guette son retour. Elle pose le feu, -colloque dessus un tas de roseaux secs, puis, les -ayant couverts de bûches en grand nombre, -elle s'excuse de m'avoir fait attendre sur ce -que sa commère ne l'avait congédiée qu'après -avoir séché les trois libations prescrites.—Et -toi, dit-elle, qu'as-tu fait pendant mon absence? -Mais, où sont les fèves?» Moi qui pensais -<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span>m'être honoré d'un exploit digne de louanges, -dans tous ses détails je lui narre le combat et, -pour lénifier sa tristesse, je lui propose l'achat -d'un autre jars. Mais, à l'aspect du défunt, -voilà qu'elle pousse des cris si aigus et si bien -imités qu'on eût pu croire derechef qu'une -troupe d'oies envahissait le taudis. Eberlué -par ce vacarme et décontenancé par l'imprévu -de mon crime, je lui demande la cause -de son emportement et pour quel motif elle -s'apitoie autrement sur son jars que sur ma -personne.</p> - -<p>Mais elle, frappant ses mains:—Scélérat! -dit-elle, et tu parles! Tu ne sais -donc point quel attentat effroyable tes mains -sacrilèges ont commis! Celui que tu viens d'occire -était le délice de Priapus, un jars très -duisant à toutes les matrones. C'est pourquoi -ne t'avise pas de regarder ta faute comme une -babiole. Si je te dénonçais aux magistrats, ce -serait la potence. Par toi, fut de sang ma demeure -pollue, ma demeure inviolée jusques à -ce moment. Par ton fait, celui de mes ennemis -qui voudra s'en donner la peine me fera bannir -du sacerdoce.»</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Elle geint et de sa tête branlante arrache les poils gris.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Elle déchire ses joues, et l'averse ne défaille de ses yeux.</i><br /></span> -<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span><i>Mais, tel que par les vallons un fleuve torrentueux</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Bondit, quand ont pris fin les neiges maussades, languide, Auster</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ne souffre pas le gel sur la terre délivrée:</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Tel à plein jet, son masque ruissela et, d'un profond</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Gémissement, sa gorge, par les murmures houleuse, retentit.</i><br /></span> -</div></div> - -<p>Alors:—De grâce, dis-je, modère tes clameurs; -moi, pour un oison, je te donnerai une -autruche.» Elle demeurait assise sur son lit, -(moi, toujours stupide), et ne cessait d'incriminer -le destin de son jars. Entre temps, Prosélénos -revint avec l'argent du sacrifice. Voyant -la bête morte, après s'être enquise des motifs -de notre méchante humeur, elle se mit à pleurer -d'une véhémence encore plus forte, lamentant -sur mon malheur comme si j'avais féru mon -propre père au lieu d'un oison vulgivague. A la -fin, écœuré de leurs propos nauséabonds:—Voici, -leur dis-je, voici deux aureus, au moyen -desquels vous pourrez acheter une oie et force -dieux.» Ce que voyant, Œnothéa:—Pardonne-moi, -dit-elle, adolescent: pour toi seul -je fus inquiète. Vois dans nos discours un argument -d'affection, point de malignité. Aussi, -nous prendrons soin que nul ne soupçonne l'affaire. -<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span>Toi, seulement, implore les Dieux, et -qu'ils absolvent ton méfait.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Quiconque a des nummus vogue sur la foi des brises prospères</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et dirige Fortuna suivant son bon plaisir.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Qu'il mène épouse Danaë, permis lui sera-t-il</i><br /></span> -<span class="i0"><i>D'affirmer qu'Acrisius c'est toujours Danaë.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Qu'il compose des vers, qu'il déclame, qu'il fasse du bruit et toutes</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Les causes qu'il les plaide; qu'il prenne le pas sur Cato.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Jurisconsulte, qu'il prononce «paret, non paret».</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Qu'il soit votre égal en tout, Servius et Labeo!</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Je parle beaucoup: ce que tu veux, les nummus présents, daigne le choisir.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Cela viendra. Le coffre-fort garde Jovis inclus.</i>»<br /></span> -</div></div> - -<p>Pendant ce temps, la vieille, affairée, pose -sous mes doigts une camélia pleine de vin; -sur mes paumes étendues, elle procède aux -ablutions lustrales avec des branches de persil -et des tiges de porreaux. Cela fait, elle immerge -des avelines en marmonnant une prière. -Soit qu'elles tombent au fond de la coupe -soit qu'elles remontent à la surface, elle en tire -des présages. Mais ceci ne me trompait aucunement, -<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span>à savoir que les noisettes creuses, -pleines de vent et sans moelle, surnageaient; -les lourdes, au contraire, avec l'intégrité de -leur amande, coulaient au plus profond. Ce -fut, ensuite, le tour du jars: ouvrant sa poitrine, -elle en extrait un foie énorme; d'après -ses complexions elle me dit la bonne aventure. -Bien plus, ne voulant que subsiste aucune trace -du méfait, elle dépèce le jars tout entier et -l'embroche pour en faire, à celui que, peu auparavant, -elle-même dédiait au trépas, un hâtereau -du meilleur goût. Entre temps, les rouges-bords -allaient bon train chez les deux -vieilles. [Gaiement, l'une et l'autre dévoraient -cette oie, naguère objet de tant de larmes. -Quand tout fut grignoté jusqu'aux os, l'hiérodoule, -un peu pompette, se tournant de mon -côté, me dit:—Il faut achever nos mystères -afin de te rétablir en état de grâce tout à fait.]»</p> - -<p>A ces mots, elle apporte un phallus de cuir, -le graisse d'un oing composé d'huile, de -poivre concassé, de graine d'ortie en poudre et, -peu à peu, me l'insère dans l'anus. Puis, la sorcière -maupiteuse badigeonne l'intérieur de mes -cuisses avec le même liniment. Ensuite, elle -compose un suc de cresson et d'aurone dont -elle arrose mon pénis; elle saisit un fagot -d'orties vertes et me flagelle doucement à partir -de l'ombilic. Brûlé d'urtication, je prends -<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span>la fuite, les deux petites vieilles anhélant à ma -poursuite. Encore que saoules de vin et de cochonnerie, -elles m'emboîtent le pas. Elles me -courent quelques rues:—Appréhendez le voleur!» -clament-elles. Je m'évadai, pourtant, -les pieds ensanglantés par ma course éperdue. -[Enfin, arrivant au logis, recru de lassitude, -je gagnai mon lit d'abord, mais je ne pus fermer -les yeux. Cette longue suite d'adversités, -je la roulais dans mon esprit et je considérais -que nul ne fut exposé à de si rudes traverses. -Je m'écriais:—O Sort! toujours persécuteur -de ma joie, avais-tu donc besoin des tortures -d'Amour? Faut-il me houspiller encore? O -moi infortuné! Ces deux pouvoirs unis, Amour -et Sort, ont conspiré ma perte. Et lui, le cruel -Amour, oncques ne m'épargna. Amant, aimé, -j'ai des douleurs pareilles. Voilà cette Chrysis, -qui m'aime à la fureur et m'outrage sans répit. -Elle fut, naguère, l'entremetteuse de Circé. -Naguère, elle me dédaigna comme esclave, -parce que j'assumais une robe servile. Or donc, -c'est à présent cette même] Chrysis qui tenait -en mésestime si grande ma première fortune -et qui veut me suivre au péril de sa tête. [Elle -en a protesté avec les serments les plus -forts, quand elle m'a dévoilé son amour, jurant -qu'elle se tiendrait toujours à mon côté. Mais -Circé me possède tout entier. Je méprise les -<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span>autres. Vraiment, est-il rien de plus beau?] -Ariadné, Léda, qu'eurent-elles de pareil à ce -miracle de beauté? Que peuvent à son regard -Hélèna ou Vénus? Paris lui-même, arbitre des -Déesses en litige, la voyant comparaître au -débat avec ses yeux mutins, eût laissé en offrande -Hélèna et les Déesses. Du moins, si -elle permettait de lui prendre un baiser, de -tenir dans mes bras sa gorge divine et céleste, -peut-être ce corps renaîtrait-il à la vigueur et -redeviendraient sensibles les parties insoporées, -je le crois, par un vénéfice. Et les outrages -ne me lasseront point. J'en ai reçu les étrivières? -peu m'importe! Elle m'a expellé comme -un larron? l'indignité m'est un plaisir. -Puissé-je seulement recouvrer ses bonnes -grâces!»</p> - -<p>Joints au tableau que j'évoquais, aux délices -inspiratrices de Circé, mes rêves à ce point -m'échauffèrent l'imagination que je froissai -mon lit d'inutiles transports, image précaire de -ma violente amour. Cependant, ce belutage fut -encore sans aucun résultat. Cette persécution -obstinée, à la fin brisa ma patience et je reprochai -à ma Tutelle le charme invincible dont -j'étais noué. Ayant mes esprits rassemblé, -demandant aux héros antiques jadis persécutés -des Dieux un motif de consolation, je m'écriai:]</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span><i>Non pas moi seulement les Puissances et l'implacable Fatum</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Harcelèrent; le premier Tirynthius, poursuivi par l'ire d'Inachia,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Soutint le poids du ciel; avant moi, le profane</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Pélias éprouva Juno; porta des armes inconscientes</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Laomédon; le courroux d'un couple de divinités,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Téléphus le rassasia, et du règne de Neptunus s'effraya Ulyssès.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et moi, sur la terre, sur les flots du vieillard Néréus,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Moi que désole la lourde animadversion de Priapus Hellespontiacus!</i>»<br /></span> -</div></div> - -<p>[Torturé d'inquiétudes, je passai ma nuit -entière dans une morne anxiété. Giton, qui -me savait couché à la maison, entra dans ma -chambre dès le point du jour et m'accusa non -sans âpreté de mener une vie scandaleuse. A -l'entendre, le domestique tout entier se plaignait -avec force de mes comportements. On -ne me voyait presque plus aux heures de -service: «Et, peut-être, ces commerces où -tu te plais finiront par te jouer un méchant -tour!»</p> - -<p>Je conclus de la romancine qu'il était fort -au courant de mes affaires et que ce ne pouvait -<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span>être que par un venu durant mon absence pour -s'enquérir de moi.]</p> - -<p>Voulant m'en assurer, je m'informai de Giton -si nul ne m'avait demandé:—Personne, -dit-il, aujourd'hui. Mais, hier, une femme aucunement -négligée a franchi notre porte. Après -avoir longuement causé, me fatiguant de propos -tirés par les cheveux, elle se prit à me dire -vers la fin que tu mérites un châtiment et que -tu subiras la peine des esclaves, si la partie -lésée maintient sa plainte.» [Ce discours me -tordit violemment et de nouvelles imprécations -je maudis Fortuna.]</p> - -<p>Je n'étais pas au bout de mes reproches, -lorsque survint Chrysis. Elle m'investit d'une -étreinte pleine d'effusion et:—Je te tiens, -dit-elle, comme je t'avais espéré, toi, mon désir, -toi, ma volupté! Jamais tu n'éteindras ce -feu à moins que tu ne l'arroses du meilleur -de ton sang.»</p> - -<p>[Par la violence de Chrysis je fus grandement -inquiété et j'usai de paroles caressantes -pour me défaire d'elle. Je craignais, en -effet, que le bruit de ses hennissements ne parvînt -à l'oreille d'Eumolpus; car, depuis le -temps de sa félicité, il nous montrait le sourcil -orgueilleux du maître. J'apportai donc -toute mon industrie à mitiger Chrysis. Je feignis -la passion; je susurrai flatteusement; -<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span>enfin, je dissimulai avec tant d'astuce qu'elle -me crut sans peine captif de son amour. Je -lui représentai quel danger nous courrions -l'un et l'autre si on la surprenait avec moi -dans ma cella, et qu'Eumolpus infligeait des -peines sévères pour le moindre manquement. -Ce discours la fit résoudre à me quitter au -plus vite, d'autant qu'elle aperçut rentrer Giton, -qui était sorti de ma chambre, un peu -avant qu'elle ne se montrât.</p> - -<p>Elle venait de me quitter], quand un nouveau -petit esclave accourut en toute hâte. Il -m'affirma que le maître était fort irrité contre -moi qui, depuis deux jours, avait faussé compagnie -à mon emploi, et que je ferai sagement -de tenir toute prête une excuse idoine à le calmer. -A peine se pourra-t-il faire que la mauvaise -humeur du quinteux vieillard s'apaise -sans me régaler de coups.</p> - -<p>[A ce point inquiet et chagrin me vit Giton -qu'il ne me souffla pas mot de la péronnelle. -D'Eumolpus il m'entretint uniquement; -il me conseilla de tourner l'affaire en plaisanterie -et de ne la pousser point dans le sérieux. -J'obéis donc. J'abordai le patron d'un si riant -visage qu'il me reçut non avec des reproches -mais le plus allègrement du monde. Il se gaussa -de ma Vénus propice. Il vanta ma beauté, mon -élégance, de toutes les matrones bienvenue, et:—Je -<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span>n'ignore pas, dit-il, que la belle des belles -se consume pour toi; et certes, Encolpis, cela -pourra, dans son temps, nous être fort utile. -Soutiens donc le personnage d'amant; de -même, je soutiendrai, quant à moi, celui que -j'ai entrepris.»]</p> - -<p>Il parlait encore, quand nous vîmes s'avancer -une matrone vertueuse parmi les -plus rigides. C'était Philumèné. Dans son -printemps, elle avait, grâce à la bagatelle, -escroqué de nombreuses hoiries. Vieille à présent, -et sa fleur que fanée! elle introduisait -sa fille et son fils chez les veufs d'un certain -âge. Par là, se succédant à elle-même, elle ne -cessait point d'agrandir son commerce. Elle -vint, naturellement, chez Eumolpus, remettant -ses enfants à sa bonne prud'homie, confiant -à son grand cœur elle-même et ses vœux:—Car, -affirmait-elle, dans l'orbe entier de -l'Univers, il était le seul homme capable d'instruire -quotidiennement les juveigneurs par -des préceptes salutaires». Elle finit en demandant -congé de quitter ses enfants chez -Eumolpus et que permis leur fût d'entendre -ses leçons, ajoutant que c'était le plus bel héritage -qu'elle pût leur léguer. Elle ne fit pas -autrement qu'elle avait dit, laissa dans le -cubiculum sa fille très spécieuse avec son frère, -éphèbe, sous prétexte de visiter je ne sais quel -<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span>sanctuaire et d'y prononcer un vœu. Eumolpus, -qui était si réservé sur ce chapitre que, même -moi, je lui semblais encore une petite femme, -n'hésita pas un seul instant. Il convia la -nymphe au labeur sacré du culletage. Mais -il s'était donné à tous pour goutteux, en outre, -paralytique des rognons. S'il ne gardait point -la simulation intégrale nous étions exposés -à voir crouler cette admirable tragédie. C'est -pourquoi, ne voulant pas démentir l'imposture, -il pria sa partenaire de grimper sur lui, -accommodée à son plaisir. En outre, il enjoignit -à Corax de se mettre sous le lit d'amour, -à quatre pattes, les mains posant sur le parquet, -et de mouvoir son maître à renfort de -croupion. Corax obéit. D'une secousse robuste, -il répondait à la cadence du tendron. -Mais, quand le jeu fut près d'aboutir, Eumolpus -d'une voix claire exhortait Corax à réitérer -son office. Ainsi, posé entre son courtaud -et sa putain, le vieillard semblait faire un -tour de balançoire. Une fois d'abord, puis -une autre, au milieu d'un grand rire dont lui-même -se crevait, Eumolpus égaya son bas-ventre. -Moi aussi, ne voulant pas laisser mes -armes se gâter dans l'inaction, tandis que le -frère étudie par les fentes d'une cloison la -mécanique de sa sœur, je m'approche de lui -pour me rendre compte de l'appétit qu'il peut -<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span>avoir des derniers outrages. L'enfant, très -docte, ne s'effarouchait pas le moins du -monde, et répondait fort bien à mes agaceries. -Mais là, je retrouvais encore, sur la -marge du plaisir, l'inimitié d'un dieu.</p> - -<p>[Ce nouveau malheur toutefois, ne me -chagrina pas à la manière des précédents: car, -peu après, mes nerfs se développèrent et je -sentis renaître ma vigueur. Je proclamai:]—Les -Dieux sont grands! Ils m'ont restauré -dans mon entier. Mercurius Psychopompe, qui -guide les âmes vers Orcus et les produit à -la lumière, a daigné me rendre ce glaive -qu'une main furieuse avait tollu: tu connaîtras -par là que je suis mieux doué que Protésilas -ou tout autre des Anciens.» A ces mots, -je soulève ma tunique, et, sous les yeux d'Eumolpus, -je fais mes preuves au complet. Mais -lui, d'abord, s'épouvante, puis, afin de croire -davantage, il patine de l'une et l'autre main le -céleste guerdon.</p> - -<p>[Cette résurrection admirable nous ayant -mis en gaîté, nous cavillâmes sur les intrigues -de Philumèné, sur l'expérience hâtive de ses -rejetons, sur leur maîtrise dans le déduit. L'espoir -d'un héritage les avait amenés: mais -ces précoces talents ne pouvaient, ici, leur valoir -aubaine. La façon malpropre d'attirer les -successions et de circonvenir les aïeux sans famille -<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span>m'induisit à réfléchir sur notre état présent. -Le goût me vint de ratiociner avec Eumolpus, -lui montrant qu'il s'exposait, en -captant les captateurs, à être capté lui-même. -Ajoutant combien il importait que tous nos -actes fussent d'une rigoureuse circonspection, -je lui dis:]—Socratès, au jugement des -hommes et des Dieux le plus sage mortel, se -glorifiait souvent de n'avoir jamais porté les -yeux sur les boutiques ni permis à ses regards -d'embrasser les foules tumultueuses. Tant il -est vrai que rien n'est profitable que d'avoir -toujours la sagesse pour conseil. Cela est -constant: nul ne court plus vite à l'infortune -que celui qui guette les trésors d'autrui.</p> - -<p>D'où les vagabonds, d'où les tire-laine -prendraient-ils leurs revenus s'ils n'envoyaient -de petites bourses, de petits sacs tintant l'airain, -comme des hameçons, à travers le public? -De même que le vulgaire animal s'appâte au -moyen de la nourriture, de même les hommes -ne se peuvent engluer dans l'espérance que -sous la condition de mordre parfois à quelques -réalités. [C'est pourquoi les Crotoniatès -nous ont, jusqu'à présent, hébergés de si -grasse manière;] mais le navire que tu avais -promis, avec ta pécune et ton domestique, -n'arrive pas. Les captateurs épuisés déjà ralentissent -leur munificence. Ou je me trompe -<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span>beaucoup, ou la vulgaire Fortuna commence -à être marrie des bontés que, depuis quelque -temps, elle nous a fait paraître.»</p> - -<p>J'ai, dit Eumolpus, inventé un stratagème -qui tiendra fort suspens les captateurs -d'hoiries. Et, retirant ses tablettes d'une besace, -il nous lit comme suivent les clauses de -son testament:]—Tous ceux qui trouveront -dans le présent acte un legs en leur faveur, à -l'exception de mes affranchis, recevront la libéralité -que j'ai dite, à la condition de partager -mon corps en morceaux devant les Comices -du peuple et de le manger. Qu'ils n'en -conçoivent nulle horreur. Nous savons qu'il -est des gentils conservant encore cette loi qui -prescrit à leurs proches d'engloutir les défunts, -à ce point d'objurguer fréquemment les -moribonds quand ils détériorent leur carne -par un mal trop soutenu. J'admoneste, par là, -ceux qui m'aiment de ne pas rechigner sur ce -que j'ordonne, mais d'apporter à la consommation -de ma viande le même entrain qu'ils -mettront à dévorer mon esprit. [Comme il -achevait ce premier article, certains familiers -privés d'Eumolpus entrèrent dans le cubiculum, -et, voyant les tablettes testamentaires -dans la main du patron, ils le prièrent avec -instance de les faire participer à la lecture. Il -y consentit sur-le-champ et, depuis A jusqu'à -<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span>Z, il débita son factum. Eux firent grise mine -devant cette clause peu ordinaire qui les obligeait -à souper d'un cadavre, mais] la réputation -d'extrême opulence dont jouissait Eumolpus -aveuglait les yeux et les intellects de ces -goujats, [les tenait si rampant devant lui -qu'ils n'osèrent—les lâches—se rebiffer. -Mais l'un d'eux, nommé] Gorgias, se déclara -prêt à exécuter la clause [pourvu que l'exécution -ne se fît pas trop attendre. A quoi -Eumolpus] répondit:—Je n'ai rien à redouter -des récusations de ton estomac. Il suivra -ton ordre si tu lui promets en récompensation -d'une heure fastidieuse toutes sortes de -biens. Ferme les yeux, imagine qu'au lieu de -viscères humains tu dégustes cent fois cent -mille sestertius. Ajoute à cela que nous trouverons -quelque ragoût qui en dénature la saveur. -Et, de fait, aucune viande ne plaît en -soi; mais, déguisée par quelque savante rubrique, -elle conquiert les estomacs les plus adverses. -Que si tu veux corroborer mon conseil -avec certains exemples, les habitants de Saguntum, -investis par Hannibal, se sont repus -de chair humaine; et, cependant, ils n'attendaient -aucune espèce d'héritage. Quand Scipio -fut entré dans Numantia, l'on trouva des -mères qui tenaient contre leurs seins des cadavres -d'enfants à moitié dévorés. Les Pérusiens -<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span>firent de même, au temps d'une famine -désespérée, et, de ces banquets, ils ne retiraient -autre chose que de ne pas crever de famine. -[Puis donc que] le dégoût qu'inspire -la chair humaine est un leurre de l'imagination, -vous emploierez votre cœur à surmonter -cette fantaisie, ayant pour prix les legs -immenses dont je dispose en votre faveur.» -Ces paradoxes dégoûtants, Eumolpus les débitait -d'un ton de voix, d'un air convaincus si -peu, que les captateurs se prirent à douter de -ses promesses. Ils épluchèrent minutieusement -nos dires et nos faits. Leurs soupçons -augmentèrent jusqu'à un point qu'ils furent à -peu près convaincus de posséder en nous des -vagabonds et des tire-laine. Alors, ceux qui -pour nous recevoir s'étaient mis le plus en -frais, résolurent de se saisir de nous, afin de -prendre une vengeance égale à nos mérites. -Mais Chrysis, au courant de toutes ces machinations, -me découvrit les desseins des Crotoniatès -à notre égard. Oyant cela, je fus -effaré à ce point qu'aussitôt je décampais avec -Giton, abandonnant Eumolpus aux rigueurs -du Fatum. Peu de temps après, je reçus la -nouvelle que les Crotoniatès, furibonds à l'idée -que cette vieille pratique avait été longtemps -et grassement nourrie aux dépens du public, -trucidèrent Eumolpus à la façon de Massilia. -<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span>[Pour entendre cette figure, sachez que] les -Massiliensès, chaque fois que la peste ravageait -leur cité, prenaient un de leurs pauvres -qui s'offrait de lui-même. Pendant un an, il -vivait sur les deniers publics, alimenté des -plus exquises nourritures. Puis, la date convenue, -orné d'une robe sanctimoniale, couronné -de verveine, on le promenait avec -maintes exécrations, pour que retombassent -les maux de tous sur sa tête [dévouée]. Ensuite, -du [haut d'un rocher], on le précipitait -dans la mer.</p> - -<p class="date"><i>Auteuil</i>, 1912—<i>Maison Dubois</i>, 1918.</p> - -<p class="center">FIN</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span></p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span></p> - -<h2>Petit -glossaire pour faciliter -l'intelligence du -Satyricon</h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span></p> - -<p class="center"><b>ABRÉVIATIONS</b></p> - -<table> -<tr><td><i>antiq. gr.</i></td><td class="tdr">antiquité grecque</td></tr> -<tr><td><i>antiq. lat.</i></td><td class="tdr">antiquité latine</td></tr> -<tr><td><i>arch.</i></td><td class="tdr">archaïsme</td></tr> -<tr><td><i>arg.</i></td><td class="tdr">argot</td></tr> -<tr><td><i>gr.</i></td><td class="tdr">grec</td></tr> -<tr><td><i>hellén.</i></td><td class="tdr">hellénisme</td></tr> -<tr><td><i>italian.</i></td><td class="tdr">italianisme</td></tr> -<tr><td><i>lat.</i></td><td class="tdr">latin</td></tr> -<tr><td><i>latin.</i></td><td class="tdr">latinisme</td></tr> -<tr><td><i>locut. popul.</i></td><td class="tdr">locution populaire</td></tr> -<tr><td><i>provincial.</i></td><td class="tdr">provincialisme</td></tr> -<tr><td><i>terme naut.</i></td><td class="tdr">terme nautique</td></tr> -<tr><td><i>vulg.</i></td><td class="tdr">vulgairement</td></tr> -</table> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span></p> - -<p class="p2"> -<span class="ix0"><span class="smcap">acagnarder (s')</span>, <i>vulg.</i>: s'abandonner paresseusement.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">accoiter (s')</span>, <i>arch.</i>: s'apaiser. La forme correcte est <i>s'acoiser</i>.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">accortise</span>, <i>arch.</i>: humeur accorte, gentillesse.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">acheter</span>, <i>arg.</i>: railler.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">achopper</span>, <i>arch.</i>: Selon le traducteur, abattre. La véritable acception de ce mot est: heurter.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">acropole</span>, <i>hellén.</i>: citadelle.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">adextre</span>, <i>arch.</i>: adroit<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">adjuver</span>, <i>latin.</i>: aider.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">adventice</span>, <i>latin.</i>: étranger.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">ahan</span>, <i>arch.</i>: au fig. peine, fatigue, tribulation.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">alicula</span>, <i>lat.</i>: courte pèlerine.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">alleu</span>, <i>terme féod.</i>: possession territoriale.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">altercas</span>, <i>arch.</i>: contestation, dispute.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">amignarder</span>, <i>arch.</i>: rendre mignard—n'a jamais eu le sens d'<i>aguicher</i> que le traducteur lui attribue.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">amiteux</span>, <i>provincial.</i>: aimable.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">analeptique</span>, <i>hellén.</i>: fortifiant.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">anhéler</span>, <i>latin.</i>: haleter.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">animelles</span>, <i>arch.</i>: testicules.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">apex</span>, <i>antiq. lat.</i>: pointe en bois d'olivier qui surmontait le bonnet des prêtres.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">apodixis</span>, <i>gr.</i>: certificat.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">apophorètes</span>, <i>hellén.</i>: présents que, dans les festins, on tirait au sort, parmi les -convives—les mentions portées sur les billets sont des jeux de mots par à-peu-près, composés -de termes latins ou grecs, ou des deux ensemble. Ils sont intraduisibles en français.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">arçonner</span>, <i>arch.</i>: se courber en arc—acception gaillarde.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">arder</span>, <i>arch.</i>: brûler.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">arenarius</span>, <i>lat.</i>: destiné à l'arène, au cirque.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">argyrose</span>, <i>hellén.</i>: argent.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">armille</span>, <i>latin.</i>: bracelet.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">arsouille</span>, <i>vulg.</i>: vaurien.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">Ascyltos</span>, <i>en grec</i>: Infatigable.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">atellane</span>, <i>antiq. lat.</i>: sorte de comédie d'amateurs.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">atramenter</span> (du lat. <i>atramen</i>, encre noire): encrer.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">atrium</span>, <i>antiq. lat.</i>: sorte d'antichambre.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">aure</span>, <i>latin.</i>: brise.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">automata</span>, <i>hellén.</i>: surprises machinées.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">auxiliateur</span>, <i>latin.</i>: aide, protecteur.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">avette</span>, <i>arch.</i>: abeille.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">avoir dans le nez</span>, <i>locut. popul.</i>: avoir de l'animadversion pour quelqu'un.<br /> -<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">babau</span>, <i>arch.</i>: baboue, épouvantail d'enfants, sorte d'ogresse—et -non pas stryge, harpie ou sorcière, comme le traducteur le croit.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">babæ! babæ!</span> <i>hellén.</i>: oh!, ah!, très bien!, à merveille!<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">bafrer</span>, <i>vulg.</i>: manger goulûment.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">balade</span>, <i>vulg.</i>: flânerie, promenade.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">bardache</span>, <i>arch.</i>: sodomite.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">battologie</span>: répétition oiseuse.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">battre l'estrade</span>, <i>locut. militaire arch.</i>: aller en reconnaissance; fig. -aller de-ci de-là, sans but.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">béatilles</span>: menues viandes, telles que ris de veau, crêtes de coq, etc., -que l'on sert à part ou dans des pâtés.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">béjaune</span>, <i>arch.</i>: jeune oiseau; fig. jeune sot.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">bel air</span>, <i>locut. arch.</i>: aristocratie.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">beluter</span>, <i>arch.</i>: au fig. faire l'œuvre de chair.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">bénéfice</span>, <i>latin.</i>: faveur.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">biberon</span>, <i>arch.</i>: buveur.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">bipennis</span>, <i>lat.</i>: francisque.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">blandices</span>, <i>arch.</i>: caresses.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">bombe (faire la)</span>, <i>vulg.</i>: faire bombance.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">boniment</span>, <i>arg.</i>: verbiage tendancieux.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">boucan</span>, <i>arg.</i>: vacarme.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">bougre</span>, <i>arch.</i>: bulgare; par extens. sodomite.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">bouillon de canard</span>, <i>locut. popul.</i>: eau.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">boustifaille</span>, <i>vulg.</i>: mangeaille.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">bran</span>, <i>arch.</i>: excrément.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">brave</span>, <i>italian.</i>: assassin à gages.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">brinde</span>, <i>arch.</i>: toste, santé portée.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">buccin</span>, <i>antiq. lat.</i>: trompette.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">buccinateur</span>, <i>latin.</i>: qui sonne de la trompette.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">bulla</span>, <i>antiq. lat.</i>: ornement d'or ou de cuir que les jeunes -garçons et filles portaient au cou, et qui contenait une amulette—les -dieux lares en étaient également pourvus.<br /> -<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">cabot</span>, <i>arg.</i>: chien.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">cacade</span>, <i>méridional.</i>: décharge de ventre; fig. fuite, retraite -honteuse.—Tailhade donne à ce mot le sens de <i>vantardise</i>.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">caduceator</span>, <i>lat.</i>: héraut, envoyé, parlementaire (qui porte un caducée).<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">caligineux</span>, <i>latin.</i>: brumeux.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">cambriolage</span>, <i>arg.</i>: vol commis dans les chambres inhabitées, -pendant le jour.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">cambuse</span>, <i>terme naut.</i>: endroit où l'on distribue les rations de -l'équipage; <i>vulg.</i>: maison.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">camella</span>, <i>lat.</i>: vase de bois utilisé pour certains sacrifices.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">candeur</span>, <i>latin.</i>: blancheur, éclat.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">candil</span>, <i>espagn.</i>: lumignon.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap"><i>canfouine</i></span>, <i>arg.</i>: tabatière, puis chambre sous les toits éclairée -par une tabatière.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">caroubler</span>, <i>arg.</i>: crocheter une serrure à l'aide de <i>caroubles</i> -(fausses clefs).<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">carmentale</span>, <i>latin.</i>: mot forgé par Tailhade, et qui a le tort de -faire confusion avec <i>Carmentale</i>, dédié à <i>Carmentis</i> (Porte -carmentale). La <i>paix carmentale</i> veut dire ici: la paix des Muses, -<i>le délassement poétique</i>.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">carne</span>, <i>italian.</i>, <i>vulg.</i>: viande de mauvaise qualité.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">carpe</span>: impératif du verbe <i>carpo</i>, je coupe, et vocatif de <i>Carpus</i>, -nom propre.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">carreaux</span>, <i>arch.</i>: traits d'arbalète, foudres.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">carrousse (faire)</span>, <i>locut. arch.</i>: boire avec excès.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">casa</span>, <i>lat.</i>: cabane.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">casquer</span>, <i>arg.</i>: payer.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">cassine</span>, <i>arch.</i>: maisonnette de peu d'apparence.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">castelet</span>, <i>arch.</i>: petit château.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">catau ou catin</span>, <i>arch.</i>: abréviation de Catherine; vulg.: prostituée.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">cauquemare</span>, <i>arch.</i>: sorcière.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">caviller</span>, <i>latin.</i>: plaisanter.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">cella</span>, <i>antiq. lat.</i>: chapelle située au centre d'un temple, où était -placée l'image de la divinité.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">Célicoles</span>, <i>latin.</i>: les dieux, habitants du Ciel.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">Cerdo</span>, <i>hellén.</i>: Manouvrier—semble signifier ici Travail.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">cérébrer</span>, <i>latin.</i>: réfléchir.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">chanci</span>, <i>arch.</i>: moisi.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">chanteau</span>, <i>provincial.</i>: morceau coupé à un gros pain.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">chaparder</span>, <i>vulg.</i>: subtiliser de menus objets, et non pas: -<i>cambrioler</i>.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">chaude (prendre une)</span>, <i>locut. arch.</i>: prendre un air de feu, s'étuver.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">chenaille</span>, <i>arch.</i>: canaille, troupe de chiens; ici mal employé pour -<i>chiennette</i>, petite chienne.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">chicanou</span>, <i>arch.</i>: homme appartenant à la classe des gens de procédure.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">chipé (être)</span>, <i>vulg.</i>: être pris.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">chopiner</span>, <i>vulg.</i>: boire avec excès.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">choraulès</span>, <i>gr.</i>: joueur de double flûte qui, au théâtre, accompagnait -le chœur.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">chou-chou</span>, <i>jarg. puéril</i>: préféré, favori.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">chthonienne (la mère)</span>, <i>grec</i>: la Terre.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">cicaro</span>, <i>lat.</i>: d'après M. E. Thomas, «<i>cicaro meus</i>» signifie -mon gamin.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">cil</span>, <i>arch.</i>: celui.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">cinède</span>, <i>hellén.</i>: danseur qui se prostitue.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">claque-patin</span>, <i>arch.</i>: traîne-misère, vagabond.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">claquer</span>, <i>arg.</i>: mourir.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">cochlea</span>, <i>lat.</i>: colimaçon.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">codicilles</span>, <i>latin.</i>: tablettes à écrire.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">cogitation</span>, <i>latin.</i>: réflexion, pensée.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">coinquiné</span>, <i>latin.</i>: barbouillé.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">coition</span>, <i>latin.</i>: rencontre, combat.—Le traducteur semble donner -à ce mot le sens de <i>participation, concours</i>.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">collage</span>, <i>arg.</i>: concubinage.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">colloquer</span>, <i>vulg.</i>: placer, caser.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">colibert</span>, <i>latin.</i>: esclave affranchi.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">colyphium</span>, <i>gr.</i>: sorte de ragoût particulier aux athlètes.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">computer</span>, <i>latin.</i>: calculer.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">conditorium</span>, <i>antiq. lat.</i>: caveau ou tombeau sépulcral.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">congrégé</span>, <i>latin.</i>: assembler, grouper.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">conil</span>, <i>arch.</i>: lapin.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">conjouir</span>, <i>arch.</i>: se réjouir avec.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">conjuguer</span>, <i>latin.</i>: accoupler.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">Consentès</span>, <i>lat.</i>: les douze grands dieux.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">conspuer</span>, <i>latin.</i>: cracher sur quelqu'un, le souiller de -crachats.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">contubernale</span>, <i>antiq.</i>: compagne que le maître imposait à un -esclave, sans que cette union ait aucune valeur civile.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">contumélie</span>, <i>latin.</i>: outrage.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">copain</span>, <i>arch.</i>, <i>vulg.</i>: compagnon, camarade.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">coquine</span>, <i>arg.</i>: sodomite.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">Corax</span>, <i>gr.</i>: Corbeau. «Corax, porteur de louage, etc.»; le traducteur -a oublié que Corax est le mercenaire, le valet d'Eumolpe, et non un -porte-faix loué pour la circonstance.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">courir</span>, <i>arch.</i>: poursuivre.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">coruscant</span>, <i>latin.</i>: brillant, étincelant.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">courtoisie (don de)</span>, <i>locut. arch.</i>: euphémisme pour dire <i>les -dernières faveurs</i>.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">courtaud</span>, <i>arch.</i>: écourté; 1<sup>o</sup> cheval ou chien auquel on a coupé la -queue et les oreilles; 2<sup>o</sup> garçon de boutique.—N'a jamais eu l'acception -de <i>valet</i> que Tailhade de lui donne.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">coutre</span>, <i>arch.</i>: charrue.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">crachoir (s'emparer du)</span>, <i>locut. pop.</i>: parler sans discontinuer.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">crespelé</span>, <i>arch.</i>: frisé.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">crevaille</span>, <i>arch.</i>: débauche de table.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">croquant</span>, <i>vulg.</i>: homme de rien.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">cubiculum</span>, <i>antiq.</i>: pièce dont l'ameublement comporte un lit.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">cubicularius</span>, <i>antiq.</i>: espèce de valet de chambre.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">cucuma</span>, <i>lat.</i>: grand vase à bouillir, en terre.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">culletage (le)</span>, <i>arch., vulg.</i>: l'œuvre de chair.<br /> -<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">danaus</span>, <i>latin.</i>: grec.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">dare-dare</span>, <i>vulg.</i>: très rapidement.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">dariolette</span>, <i>arch.</i>: servante officieuse.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">débine</span>, <i>arg.</i>: misère.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">débué</span>, <i>arch.</i>: délavé.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">décliner</span>, <i>arch.</i>: éviter.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">décurie</span>, <i>antiq. lat.</i>: troupe composée de dix hommes; corporation, -classe.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">déduit (le)</span>, <i>arch.</i>: la réjouissance, c'est-à-dire l'œuvre de chair.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">déduit</span>, <i>latin.</i>: attiré, amené en bas.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">défleuber</span>, <i>arch.</i>: découvrir. La forme correcte est défubler; -ctr. affubler.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">déganer</span>, <i>provincial.</i>: contrefaire, narguer.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">déjuc (le)</span>, <i>arch.</i>: le matin, l'heure où les poules déjuchent. -«J'essayai le déjuc», c'est-à-dire j'essayai de me lever, de me mettre -debout.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">destitué</span>, <i>latin.</i>: trahi part.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">déterger</span>, <i>latin.</i>: essuyer.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">détersif</span>, <i>latin.</i>: qui essuie.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">dévirginiser</span>, <i>latin.</i>: dépuceler.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">dire d'expert (a)</span>, locut. <i>arch.</i>: sans réserve.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">dispensateur</span>, <i>lat.</i>: trésorier.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">dominical</span>, <i>latin.</i>: seigneurial, du maître.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">donner a garder (en)</span>, <i>locut. arch.</i>: en faire accroire.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">donoiement</span>, <i>arch.</i>: privauté amoureuse.—Le traducteur en -fait, à tort, un équivalent de <i>don</i>.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">drilopota</span>, <i>hellén.</i>: celui qui boit dans un vase en forme de -phallus.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">duire</span>, <i>arch.</i>: séduire.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">duisant</span>, <i>arch.</i>: séduisant.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">dupondius</span>, <i>antiq. lat.</i>: pièce de deux as.<br /> -<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">ebriolent</span>, <i>latin.</i>: en état d'ébriété.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">effaroucher</span>, <i>arg.</i>: subtiliser.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">effuser</span>, <i>latin.</i>: répandre.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">embasicète</span> (du <i>gr. embasis</i>, bain et <i>coïté</i>, vase): vase qui -servait à puiser et à verser du vin et qu'on appelait aussi <i>éphèbe</i>. -Le nom d'<i>embasicète</i> était également donné à un débauché -professionnel.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">enclotir (s')</span>, <i>arch.</i>: se terrer.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">Encolpis</span> (du <i>gr. Encolpios</i>): Embrassé (qui est tenu dans les bras), -Sympathique.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">endromis</span>, <i>gr.</i>: large manteau, épais et chaud, dont on s'enveloppait -après les exercices de gymnastique.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">engeigner</span>, <i>arch.</i>: tromper,—Tailhade donne parfois à ce mot une -acception obscène.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">engueulade</span>, <i>vulg.</i>: réprimande grossière.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">enolier</span>, <i>latin.</i>: enhuiler, oindre.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">envahir</span>, <i>latin.</i>: étreindre.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">envitaillé</span>, <i>arch.</i>: aprovisionné; fig.: bien fourni de membre.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">éphémères (les)</span>, les mortels.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">epidipnis</span>, <i>antiq. gr.</i>: le dernier service d'un dîner.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">epulum</span>, <i>antiq. lat.</i>: festin public, repas sacré.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">esbigner (s')</span>, <i>arg.</i>: s'en aller.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">esbrouffer</span>, <i>vulg.</i>: épater, estomaquer; <i>arg.</i>: voler, -subtiliser.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">escafignon</span>, <i>arch.</i>: sorte de chaussure. <i>Sentir l'escafignon</i>: -sentir mauvais des pieds.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">esprit</span>, <i>arch.</i>: essence.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">erigone</span>, <i>gr.</i>: vierge, selon Tailhade—Erigone, s'étant pendue de -désespoir à la mort de son père Icarius, fut, par les dieux, placée -dans le Zodiaque sous le nom de la Vierge.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">esseda</span>, <i>antiq. lat.</i>: chariot à deux roues, traîné par deux chevaux.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">essédaire</span>: conducteur ou conductrice d'esseda.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">essoine</span>, <i>arch.</i>: événement fâcheux.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">estame</span>, <i>arch.</i>: laine à tricoter.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">estomac (avoir de l')</span>, <i>vulg.</i>: avoir de l'audace.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">estomirer</span>, <i>arch.</i>: éblouir.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">éteuf</span>, <i>arch.</i>: balle pour jouer.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">étriller</span>, <i>vulg.</i>: battre d'importance.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">Eumolpus</span> (<i>du gr. Eumolpos</i>): Harmonieux.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">eustache</span>, <i>arg.</i>: couteau.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">excaver</span>, <i>latin.</i>: creuser.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">excogiter</span>, <i>latin.</i>: imaginer.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">exhauste</span>, <i>latin.</i>: épuisé.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">exhéréder</span>, <i>latin.</i>: déshériter.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">expecter</span>, <i>latin.</i>: attendre.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">expeller</span>, <i>latin.</i>: repousser.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">expuer</span>, <i>latin.</i>: cracher.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">exsibiler</span>, <i>latin.</i>: siffler.<br /> -<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">fallace</span>, <i>arch.</i>: action de tromper en quelque mauvaise intention.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">famille</span>, <i>latin.</i>: l'ensemble des esclaves appartenant à un même -maître.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">Fatum</span>, <i>lat.</i>: Destin.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">Felicio</span> (de <i>Félix</i>, heureux): Bonne-Chance.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">fermer le crachoir</span>, <i>vulg.</i>: fermer la bouche, imposer silence.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">feuilles (de cent)</span>, <i>latin.</i>: de cent ans.—Les romains comptaient -par <i>feuilles</i> l'âge du vin.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">fidius (dius)</span>, <i>lat.</i>: épithète de Jupiter: le dieu qui préside à -la bonne foi.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">flabellation</span>, <i>latin.</i>: souffle.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">flambart</span>, <i>arch.</i>: tison.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">flammeum</span>, <i>antiq. lat.</i>: le voile rouge des jeunes mariées.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">foire d'Empoigne (la)</span>, <i>locut. arg.</i>: Venu de la foire d'Empoigne, -ou, comme on dit, <i>acheté à la course</i>, c'est-à-dire en faisant -main basse sur l'objet et en s'enfuyant.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">fomentation</span>, <i>latin.</i>: terme de médec., préparation chaude et -liquide, dont on tamponne la partie contuse ou blessée.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">Fortuna</span>, <i>lat.</i>: la Fortune, c'est-à-dire la bonne ou la mauvaise<br /> -chance.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">foutaise</span>, <i>vulg.</i>: chose de néant.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">franc</span>, <i>arg.</i>: sûr.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">frère</span>, <i>euphémisme argot.</i>: aujourd'hui l'on dit <i>tante</i>.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">fricoteur</span>, <i>vulg.</i>: mauvais cuisinier.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">frusque</span>, <i>arg.</i>: «Voilà notre bonne petite frusque». Le mot ne -s'emploie qu'au pluriel. <i>Les frusques</i>: non seulement les -vêtements, mais tous les menus objets qui font partie du bagage des -pauvres gens.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">fumelle</span>, <i>provincial.</i>: femelle, femme en mauvaise part.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">fumer</span>, <i>arg.</i>: rager.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">funin</span>, <i>terme naut.</i>: corde, câble.<br /> -<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">gaban</span>, caban, vêtement à manches et à capuchon.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">gabatine (donner de la)</span>, <i>arch.</i>: en faire accroire en se moquant.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">gabegie</span>, <i>vulg.</i>: ce mot a pris le sens étendu de <i>désordre, -gaspillage</i>. Sa véritable acception est fraude, supercherie.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">gagner au pied</span>, locut. <i>arch.</i>: s'enfuir.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">galline</span>, <i>arch.</i>: poule.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">galéjade</span>, <i>méridional.</i>: plaisanterie.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">gargotier</span>, <i>vulg.</i>: mauvais restaurateur.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">garouage (aller en)</span>, <i>locut. arch.</i>: aller en partie de plaisir dans -les mauvais lieux, courir le guilledou.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">gausapa</span>, <i>antiq. gr.</i>: étoffe de laine à longs poils.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">géminé</span>, <i>latin.</i>: redoublé, replié.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">gêne</span>, <i>arch.</i>: tourment.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">gentil</span>, <i>latin.</i>: qui appartient à une famille, à une race; peuple.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">gésît</span>, <i>arch.</i>: 3<sup>e</sup> pers. sing. du passé défini du verbe -gésir, <i>être gisant</i>, être étendu.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">gigue</span>, <i>terme de vénerie</i>: cuisse.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">godiller</span>, <i>arg.</i>: être en érection.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">gorgias</span>, <i>arch.</i>: gracieux, coquet.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">gosse</span>, <i>vulg.</i>: enfant<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">gousset</span>, <i>arch.</i>: aisselle.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">gramen</span>, <i>lat.</i>: gazon, herbe nouvelle.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">grégeois</span>, <i>arch.</i>: grec.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">grevance</span>, <i>arch.</i>: peine.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">groinant</span>, <i>arch.</i>: grognant.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">guerdonner</span>, <i>arch.</i>: récompenser—dans le texte il ne s'agit pas de -récompense mais de don.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">guerre a l'œil (faire la)</span>, <i>locut. arch.</i>: observer attentivement.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">gueulard</span>, <i>arg.</i>: ce mot, par lequel Tailhade traduit pot (testa), -signifie en réalité bissac.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">gueuleton</span>, <i>vulg.</i>: repas.<br /> -<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">hait (de bon)</span>, <i>locut. arch.</i>: bénévolement, de gaité de cœur.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">harauder</span>, <i>arch.</i>: poursuivre une personne en l'injuriant.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">harpailler</span>, <i>arch.</i>: se quereller.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">hatereau</span>, <i>terme culin.</i>: tranche de viande, tranche de foie, de -porc, poivrée, salée et grillée.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">hécalè</span>, vieille femme qui, bien que pauvre, hébergeait les passants du -mieux qu'elle pouvait.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">héraclées</span>, <i>antiq.</i>: solennités en l'honneur d'Hercule.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">hérédipètes</span>, <i>lat.</i>: coureurs d'héritages.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">hiatus</span>, <i>latin.</i>: ouverture.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">hiérodoule</span>, <i>antiq. gr.</i>: serviteur attaché à un temple.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">hispide</span>, <i>latin.</i>: hérissé.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">hoir</span>, <i>arch.</i>: héritier, fils.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">horripilé</span>, <i>arch.</i>: hérissé d'horreur.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">hostie</span>, <i>latin.</i>: victime consacrée.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">hs</span>, <i>lat.</i>: abréviation de <i>sestertium</i>, c'est-à-dire <i>II et -semis</i>, le sesterce valant deux as et demi (env. 21 cent.)<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">huile de joncs</span>: au sujet de cette expression, Tailhade, quelque part, -s'accuse lui-même de «tripatouillage». Il n'est nullement question -dans Pétrone de ce parfum canaille que mentionne Plaute.<br /> -<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">idoine</span>, <i>arch.</i>: approprié, capable.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">illustre</span>, <i>latin.</i>: clair, brillant.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">imbriaque</span>, <i>arch.</i>: ivre.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">impartir</span>, <i>latin.</i>: faire part, distribuer.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">impétrer</span>, <i>latin.</i>: solliciter.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">impliquer</span>, <i>latin.</i>: enlacer.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">impropère</span>, <i>latin.</i>: outrage.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">incaguer</span>, <i>méridional.</i>: concilier, au pr. et au fig.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">inclyte</span>, <i>latin.</i>: illustre.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">inédie</span>, <i>latin.</i>: abstinence.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">infrangible</span>, <i>latin.</i>: imbrisable.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">infula</span>, <i>antiq. lat</i>.: bandeau ou tresse de laine, insigne réservé -aux personnes, aux animaux et aux objets sacrés.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">ingérer</span>, <i>latin.</i>: porter dans, contre ou sur.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">inhiber</span>, <i>latin.</i>: retenir.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">inquiner</span>, <i>latin.</i>: barbouiller.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">insoporé</span>, <i>latin.</i>: ensommeillé.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">intenter</span>, <i>latin.</i>: lever la main sur.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">intercis</span>, <i>latin.</i>: débité, fendu.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">intervertir</span>, <i>latin.</i>: enlever par fraude, détourner.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">intumescent</span>, <i>latin.</i>: gonflé.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">investir</span>, <i>latin.</i>: couvrir—acception obscène.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">invigorer (s')</span>, <i>latin.</i>: prendre de la vigueur.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">itérativement</span>, <i>latin.</i>: derechef.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">itératif</span>, <i>latin.</i>: exprime une action souvent répétée. Tailhade veut -dire: j'eus peur d'avoir ouvert ma porte à un second Ascyltos.<br /> -<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">jacquemart</span>, <i>arch.</i>: personnage automatique qui frappe les heures sur -un timbre d'horloge—le traducteur a voulu dire <i>mannequin</i>.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">jaunet</span>, <i>arg.</i>: pièce d'or.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">juchoir</span>, <i>au fig.</i>: demeure.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">jumart</span>, <i>arch.</i>: cheval.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">juveigneur</span>, <i>arch.</i>: le plus jeune (<i>junior</i>).<br /> -<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">lacunar</span>, <i>antiq. lat.</i>: caisson dans un plafond.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">lanista</span>, <i>antiq. lat.</i>: moniteur de gladiateurs.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">larronner</span>, <i>arch.</i>: voler.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">laudicène</span>, <i>latin.</i>: écornifleur.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">lecticarius</span>, <i>lat.</i>: porteur de litière.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">lemme</span>, <i>hellén.</i>: majeure d'un syllogisme.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">linteau</span>, <i>latin.</i>: linge.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">loquèle</span>, <i>arch.</i>: bavardage.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">lucide</span>, <i>latin.</i>: lumineux.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">Lucro</span>, <i>lat.</i>: Gain.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">luctueux</span>, <i>latin.</i>: lamentable.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">lupanar</span>, <i>latin.</i>: maison de tolérance.<br /> -<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">mache-dru</span>, <i>arch.</i>: gros mangeur.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">ma dia!</span> <i>gr.</i>: non, par Jupiter! non-da!<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">malencontre</span>, <i>arch.</i>: malheur.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">manche (être de)</span>, de moitié, de connivence.—<i>Etre de manche</i> ne se -rencontre pas; on dit dans ce cas: <i>être de mèche</i>.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">manumission</span>, <i>antiq. lat.</i>: cérémonie d'affranchissement d'esclave.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">marescent</span>, <i>lat.</i>: en train de se flétrir.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">margarita</span>, <i>lat.</i>: perle; au fig. être ou objet précieux.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">margoulette</span>, <i>vulg.</i>: mâchoire.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">marguerite</span>, <i>latin.</i>: perle.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">marjolet</span>, <i>arch.</i>: homme futile.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">maroufle</span>, <i>arch.</i>: grossier ou méprisable personnage. «Le maroufle -très obscène tire de son sein une lampe d'argile»; noter que maroufle -se rapporte ici à Massa, l'esclave d'Habinas, et non à Trimalchio.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">mattées</span>, <i>antiq. gr.</i>: sorte d'olla-podrida.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">matrulle</span>: mère maquerelle (?).<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">mauclerc</span>, <i>arch.</i>: ignorant.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">maupiteux</span>, <i>arch.</i>: impitoyable.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">méchef</span>, <i>arch.</i>: inconvénient.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">melliflu</span>, <i>arch.</i>: suave, éloquent.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">membrane</span>, <i>latin.</i>: peau préparée pour écrire, parchemin, tablette.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">mémorer</span>, <i>latin.</i>: rappeler, célébrer.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">mense</span>, <i>latin.</i>: table à manger.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">mentule</span>, <i>latin.</i>: verge.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">mérétrice</span>, <i>latin.</i>: fille de joie.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">merlan</span>, <i>arg.</i>: perruquier.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">meschin</span>, <i>arch.</i>: valet; mignon au sens équivoque.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">meule</span>, <i>latin.</i>: masse.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">miché</span>, <i>arch.</i>: niais, pris pour dupe; <i>arg. mod.</i>: client d'une -prostituée.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">migraine</span>, <i>arch.</i>: grenade.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">mitiger</span>, <i>latin.</i>: amadouer.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">modius</span>, <i>antiq. lat.</i>: mesure de capacité pour les solides.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">mœoniennes (sources)</span>, l'inspiration poétique—les Muses étant -particulièrement honorées en Mœonie.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">momon</span>, <i>arch.</i>: masque.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">mouche</span>, <i>arg.</i>: espion de police.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">morion</span>, <i>arch.</i>: casque—le traducteur lui donne le sens de mime, -<i>baladin</i>.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">musser (se)</span>, <i>arch.</i>: se cacher.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">mutuum</span>, <i>antiq. lat.</i>: prêt de consommation.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">myriologue</span>, <i>hellén.</i>: discours, comme on dit, long d'une lieue.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">myste</span>, <i>antiq. gr.</i>: prêtre initié aux mystères de Cérès.<br /> -<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">naquet</span>, <i>arch.</i>: jeune valet; marqueur au jeu de paume.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">navré</span>, <i>arch.</i>: blessé.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">navrure</span>, <i>arch.</i>: blessure, plaie.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">naze (friser le)</span>, <i>locut. popul.</i>: froncer le nez, rechigner.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">nénie</span>, <i>latin.</i>: bagatelle.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">néoménie</span>, <i>hellén.</i>: nouvelle lune.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">nitide</span>, <i>latin.</i>: éclatant.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">novacula</span>, <i>antiq. lat.</i>: rasoir.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">novendial</span>, <i>antiq. lat.</i>: sacrifice célébré neuf jours après la mort.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">nummus</span>, <i>lat.</i>: argent monnayé.<br /> -<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">obsécrer</span>, <i>latin.</i>: prier instamment.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">officieux</span>, <i>latin.</i>: valet; gardien du vestiaire.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">oing</span>, <i>arch.</i>: graisse à graisser.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">opprimer</span>, <i>latin.</i>: étreindre.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">oraculaire</span>, <i>latin.</i>: qui parle en oracle.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">osclage</span>, <i>arch.</i>: baiser d'hommage.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">ostenter</span>, <i>latin.</i>: montrer.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">ostiaire</span>, <i>latin.</i>: portier.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">oxéolé</span>, <i>hellén.</i>: vinaigre médical.<br /> -<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pacant</span>, <i>arch.</i>: paysan.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pallium</span>, <i>antiq. latin.</i>: manteau.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">palombe</span>, <i>arch.</i>: pigeon ramier.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">parentèle</span>, <i>arch.</i>: lignée.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">paret, non paret</span>, <i>lat.</i>: Il appert, il n'appert pas.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">part</span>, <i>latin.</i>: production (de l'esprit), conception.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">parthénie</span>, <i>hellén.</i>: vierge.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">passade (donner la)</span>: enfoncer un nageur dans l'eau et passer par-dessus -en nageant.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pataracina</span>.—L'on ne sait au juste ce que c'est.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">patère</span>, <i>antiq. lat.</i>: coupe.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">patiner</span>, <i>vulg.</i>: manier.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pavide</span>, <i>latin.</i>: effrayé.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pécore</span>, <i>latin.</i>: troupeau.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pect</span>, <i>latin.</i>: poitrine.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pécune</span>, <i>latin.</i>: biens, fortune.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pelauder (se)</span>, <i>arch.</i>: s'ôter le poil; fig. se battre.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">penaille</span>, <i>arch.</i>: haillon.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">penne</span>, <i>arch.</i>: plume.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pépettes</span>, <i>arg.</i>: pièces de monnaie.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pérégrin</span>, <i>latin.</i>: étranger.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pérenniser</span>, <i>latin.</i>: éterniser.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">parentales</span>, <i>antiq. lat.</i>: banquet de funérailles.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">perfuser</span>, <i>latin.</i>: répandre.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">périclitant</span>, <i>latin.</i>: celui qui est en péril.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">periscelis</span>, <i>antiq. lat.</i>: anneau de cheville.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">peristasis</span>, <i>gr.</i>: sujet, thème d'un discours.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">permaner</span>, <i>latin.</i>: persister.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pernocter</span>, <i>latin.</i>: passer la nuit.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pertuis</span>, <i>arch.</i>: trou.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">petauriste</span>, <i>hellén.</i>: acrobate.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">petit-crevé</span>, <i>arg. du boulevard</i>: jeune élégant.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">Petite République</span>. Voici un extrait de l'article auquel -Tailhade fait allusion dans sa préface.<br /></span></p> - -<p class="center">ARBITRE DES ELEGANCES</p> - -<div class="blockquote"> -<p>Ce n'est pas de Barrès qu'il s'agit. Occupé de soins -électoraux, l'Edenté nationaliste n'a plus le temps de -s'extasier sur les heureux qui portent des chaussettes -à un louis le pied. Il opère dans les urnes, ce qui gâte -un peu son exquisité; mais quand il sera président, au -moins, de la République, on le verra faisant la pige à -Deschanel, et plus jeune encore, si l'on ose s'exprimer -ainsi.</p> - -<p>Non, l'Arbitre des Elégances fut ce Pétrone dont -parle Tacite, lequel n'a certainement pas écrit le <i>Satyricon</i> -remis à la mode par le sot livre de Henryk Sienkiewicz. -Les «raffinés» contemporains, qui ont omis, -la plupart du temps, de faire leurs humanités, ont le -goût prononcé des versions latines. Ils aiment qu'on -leur découvre le <i>Cantique des Cantiques</i> (dans une version -inexacte) et que l'on mette à leur portée les dialogues -de Lucien ou les contes d'Apulée. M. Pierre -Louys en est la preuve. Ayant élucidé ce point: que -les cocottes antiques ressemblaient fort aux modernes, -il a conquis le monde et l'approbation de Gyp. Le polaque -Sienkiewicz est en possession de battre le même -record. Son roman <i>Quo Vadis?</i> plus informe que les -élucubrations de Lucie Herpin et non moins vide que -les rocamboles de Dumas ou de Sardou, se recommande -aux âmes contemporaines par un violent parfum -de christianisme, nidoreux et polonais.</p> - -<p>Le grand bernatier de la <i>Libre Parole</i> consacre trois -colonnes (colonnes Rambuteau) de son abominable -papier à Sienkiewicz. Drumont opère lui-même et -déverse à la louange du pauvre bouquin le flux breneux -de sa loquèle. Sociologue comme Bobèche, penseur -comme Robert Macaire, il insulte Calvin, les -huguenots, les juifs, Coligny, Dreyfus, dans cette langue -qui tient du rapport de police et du prône dominical, -à propos de l'incendie allumé par le fils d'Ænobarbus. -Il y a des vicaires, en province, des receveurs buralistes, -jadis capitaines d'habillement, qui tiennent pour -érudites ces calembredaines. Quand les concierges -deviennent «fils de croisés» nul obstacle ne les -arrête.</p> - -<p>Ainsi Drumont prophétise devant eux, comme l'ânesse -de Balaam. Il leur offre, au petit déjeuner, les sandwichs -d'Ezéchiel. Cela passe comme du beurre frais et -l'abonné en redemande. Le succès de <i>Quo Vadis</i> éveille -des pensées dans l'âme du député d'Alger, et, comme il -n'est pas égoïste, ce brave homme les couche par écrit. -Tout d'abord, il se débonde sur la littérature contemporaine. -Les restitutions «trop savantes» de Jean -Lorrain (qu'il confond pêle-mêle avec le grand Flaubert) -lui semblent «trop guillochées, trop ciselées, trop -surchargées, etc., etc., pour donner l'air, la perspective, -l'âme des générations disparues», et tout ce qui s'ensuit. -On pourrait néanmoins faire observer au Sociologue -que son ami Jean Lorrain, quand il traite les -amours d'Encolpis ou de Giton, est, plus que personne, -pénétré de son sujet. Mais passons. Encore que Gaston -Méry tienne pour un écrivain le hernieux auteur de -<i>la France juive</i>, il est honnête de le quitter sur ce terrain: -la critique des mœurs est son domaine.</p> - -<p>A la remorque de Chateaubriand, «ridicule, emphatique -et barbare breton», dit Michelet, mais qui ne laissait -pas d'avoir plus de talent que ces gens-là, un imbécile -nommé le cardinal de <i>Wiseman</i>, écrivit jadis une -historiette imbécile, <i>Fabiola</i>, dont s'écœura l'enfance -de ma génération. Cela faisait paraître des visées historiques, -l'anecdote fondamentale ayant pour décor la -Rome de Néron.</p> - -<p>Depuis Cymodocée «regrettant son lit d'ivoire», -l'ignominie jésuite avait fait du chemin. Rien ne subsistait: -ni talent ni écriture ni bonne foi. C'étaient les -<i>Martyrs</i> mis à la portée des confréries du Sacré-Cœur. -Gœthe écrivit <i>la Fiancée de Corinthe</i>, si délicieusement -interprétée par Anatole France; Renan, son <i>Marc-Aurèle</i>; -Drumont admire Sienkiewicz.</p> - -<p>Le point exhilarant de ce Polonais, c'est que, pour -mettre d'aplomb son Pétrone, il a confondu les fragments -apocryphes de Nodot avec le texte ancien. Il -n'est pas d'élève de seconde qui ne sache que le texte -appelé de Belgrade est l'œuvre d'un faussaire (comme -l'Ossian de Mac Pherson), qui, en 1692, publia divers -morceaux pour combler d'énormes lacunes et -rendre plus agréable la lecture du <i>Satyricon</i>. Ce faussaire -était un officier français du nom de Nodot, assez -bon latiniste. Il fit éditer son travail chez Leers, à Rotterdam. -Un heureux hasard, disait-il, lui avait procuré, -en 1690, une copie exacte, et l'Europe désormais pourrait -se glorifier d'avoir un Pétrone tout entier.</p> - -<p>A part les académies de Nîmes et d'Arles dont les -Tartarins envoyèrent des éloges à Nodot, personne dans -le monde érudit n'accepta son imposture. Henryk Sienkiewicz, -plus candide que Basnage, Barante, Burmann -et autres doctes latinisants, parle d'un Fabricius Vejento -mentionné dans le premier fragment de Nodot et le -signale comme un compagnon de débauche familier à -Pétrone. Et tout le reste de l'érudition marche à l'avenant -de cette balourdise.</p> - -</div> - -<p class="p2"> -<span class="ix0"><span class="smcap">phæcasium</span>, <i>antiq. gr.</i>: souliers blancs, propres aux gymnastes et -aux prêtres de la Grèce et d'Alexandrie.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">phalerce</span>, <i>antiq. gr.</i> et <i>lat.</i>: sorte d'insignes d'or ou -d'argent, marques honorifiques.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">piaculaire</span>, <i>latin.</i>: expiatoire.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">piétaticultrice</span>, <i>latin.</i>: qui pratique la piété filiale.—On -prétendait que les cigognes prenaient soin de nourrir leurs vieux -parents.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pileus</span>, <i>antiq. lat.</i>: bonnet masculin en feutre.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pioncer</span>, <i>arg.</i>: dormir.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">plamussade</span>, <i>arch.</i>: soufflets donnés coups sur coups.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pocharder</span>, <i>vulg.</i>: enivrer.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">poil (a)</span>,<i>terme de manège</i>: à cru, sans selle; fig. tout nu.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pollicitation</span>, <i>latin.</i>: promesse.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pomerium</span>, <i>lat.</i>: espace vide et consacré, au dedans et au dehors -des remparts de Rome.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pompette</span>, <i>vulg.</i>: en état d'ébriété.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">popinations</span>, <i>latin.</i>: rasades.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">popiner</span>, <i>latin.</i>: boire avec excès.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">porte décumane</span>, <i>antiq. lat.</i>: principale porte d'un camp.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">portemanteau</span>, <i>arch.</i>: valise.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">portenteux</span>, <i>latin.</i>: prodigieux.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">poupelin</span>, <i>arch.</i>: pièce de four, pâtisserie faite avec du beurre, -du lait, etc.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pourchas</span>, <i>arch.</i>: poursuite.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pourpenser</span>, <i>arch.</i>: réfléchir.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">prase</span>, <i>hellén.</i>: chrysoprase, quartz vert foncé.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pratique</span>, <i>vulg.</i>: fourbe.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">prélibation</span>, <i>latin.</i>: offrande des premiers fruits, des prémices.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">prétexte</span>, <i>antiq. lat.</i>: toge portée par les enfants de la caste -patricienne, par les magistrats, les dictateurs, etc.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">primigenius</span>, <i>lat.</i>: premier de son espèce.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">privé</span>, <i>arch.</i>: lieux d'aisances.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">procurateur</span>, <i>antiq. lat.</i>: sorte de gérant.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">prohiber</span>, <i>latin.</i>: éloigner.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">promulsis</span>, <i>antiq. lat.</i>: hors-d'œuvre.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">provigner</span>, <i>arch.</i>: multiplier une plante par provins; fig. se -multiplier.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pucelette</span>, <i>arch.</i>: fillette.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">puchette</span>, <i>provincial.</i>: épuisette, cuiller à puiser.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pruneaux de rivière</span>: cailloux.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pulvinar</span>, <i>lat.</i>: coussin.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">purette (en)</span>—et non en purêtre—<i>locut. arch.</i>: en chemise.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">putanat</span>, <i>néolog.</i>: libertinage.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">putanier</span>, <i>arch.</i>: de putain—<i>affiches putanières</i>: c'est ainsi -que Tailhade traduit <i>titulos</i>, cartes que les femmes publiques -fixaient sur leurs portes pour faire connaître leur nom.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pute</span>, <i>arch.</i>: fille de joie, femme libertine.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">pyxide</span>, <i>hellén.</i>: boîte.<br /> -<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">quadrille verte</span>, <i>antiq. lat.</i>: l'équipe prasine, l'équipe des -conducteurs de chars de course dont la livrée était le vert.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">quartilla</span>, <i>lat.</i>: Petite-Quatrième.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">quasillariæ</span>, <i>antiq. lat.</i>: esclaves femelles ayant pour fonction -de porter aux fileuses les paniers de laine.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">quérimonie</span>, <i>arch.</i>: plainte.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">quirites</span>, <i>lat.</i>: citoyen, bourgeois.<br /> -<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">ragot</span>, <i>terme cynégét.</i>: sanglier qui a quitté la compagnie et qui -n'a pas encore trois ans.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">raine</span>, <i>arch.</i>: grenouille.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">ramentevoir (se)</span>, <i>arch.</i>: se rappeler.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">ramequin</span>: pâtisserie au fromage.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">ratiociner</span>, <i>latin.</i>: raisonner.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">rauquement</span>, <i>néolog.</i>: cri rauque.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">recombant</span>, <i>latin.</i>: convive.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">recordation</span>, <i>arch.</i>: ressouvenir.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">rédimer</span>, <i>latin.</i>: racheter.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">rembucher</span>, <i>terme cynégét.</i>: S'emploie surtout sous la forme -réfléchie (se rembucher). Se dit des bêtes sauvages: rentrer dans le -bois.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">repositorium</span>, <i>antiq. lat.</i>: sorte de dressoir.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">renard</span>, <i>vulg.</i>: décharge d'estomac—vient de la locut. popul. écorcher -le renard, piquer un renard, vomir.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">rengréger</span>, <i>arch.</i>: aggraver.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">résolu</span>, <i>latin.</i>: paralysé, anéanti.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">reviviscent</span>, <i>latin.</i>: renaissant.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">révoquer</span>, <i>latin.</i>: rappeler.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">ribaud</span>, <i>arch.</i>: mauvais garçon, homme qui vit avec les gens sans aveu -et les prostituées.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">richomme</span>, <i>arch.</i>: richard.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">rigoler (se)</span>, <i>arch.</i>: se donner du plaisir.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">robe (bonne)</span>, <i>locut. arch.</i>: femme lascive.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">rogation</span>, <i>latin.</i>: prière.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">romancine</span>, <i>arch.</i>: réprimande.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">rouge-bord</span>, <i>arch.</i>: verre de vin plein jusqu'au bord.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">houleuse</span>, <i>vulg.</i>: fille qui racole sur la voie publique.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">roulure</span>, <i>arg.</i>: prostituée.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">rubrique</span>, <i>arch.</i>: ruse.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">rudanier</span>, <i>arch.</i>: grossier.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">rue</span>: nom de plusieurs plantes de la famille des rutacées.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">rupin</span>, <i>arg.</i>: riche, considérable.<br /> -<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">sacrarium</span>, <i>lat.</i>: sacristie.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">sanctimonial</span>, <i>latin.</i>: consacré.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">satyricon, satiricon ou satiræ</span>, <i>hellén.</i>: œuvres mêlées, mélanges -(satura).<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">satyrion, satureum</span>: philtre, boisson aphrodisiaque.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">scare</span>, <i>hellén.</i>: poisson des mers chaudes, dit perroquet de mer.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">Scintilla</span>, <i>lat.</i>: Etincelle.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">scorpène</span>: poisson dont les piquants sont venimeux.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">scyphus</span>, <i>hellén.</i>: coupe à boire.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">sempiterneux</span>, <i>arch.</i>: sempiternel.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">senestre</span>, <i>arch.</i>: gauche.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">serdeau</span>, <i>arch.</i>: échanson, d'après Tailhade.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">seriphios</span>, <i>gr.</i>: absinthe marine.<br /> -</span><span class="ix0">Σιβυλλα, τι θελεις, etc.—Sibylle, que veux-tu?—Je veux mourir.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">sévir, sexvir</span> (<span class="smcap">vi. vir.</span> dans les inscriptions) <i>lat.</i>: membre d'un -collège de six personnes; membre d'un collège de prêtres institué en -l'honneur d'Auguste.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">singultueux</span>, <i>latin.</i>: qui a le caractère du sanglot.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">soef</span>, <i>arch.</i>: suave.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">souricer</span>, <i>arch.</i>: prendre les souris, en parlant des chats; -s'emparer subrepticement de.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">spurcidique</span>, <i>latin.</i>: ordurier.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">stator</span>, <i>lat.</i>: messager d'un magistrat<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">stola</span>, <i>lat.</i>: robe de la matrone romaine.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">subhaster</span>, <i>arch.</i>: vendre aux enchères.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">subodorer</span>, <i>arch.</i>: éventer, flairer de loin.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">sudarium</span>, <i>antiq. lat.</i>: sorte, de mouchoir.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">suppéditer</span>, <i>latin.</i>: fouler aux pieds au pr. et au fig. Tailhade -lui donne le sens d'élever, de soutenir.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">supin</span>, <i>latin.</i>: renversé.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">susciter</span>, <i>latin.</i>: mettre debout.<br /> -<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">tante</span>, <i>arg.</i>: jeune homme <i>accessible</i>.<br /> -</span><span class="ix0">τα παντα (<i>gr.</i>: le tout), factotum.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">tavelé</span>, <i>arch.</i>: marqueté.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">tepidarium</span>, <i>antiq. lat.</i>: étuve tempérée dans laquelle on séjournait -avant d'entrer dans le bain à haute température.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">tessera</span>, <i>lat.</i>: dé à jouer.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">test</span>, <i>arch.</i>: pot<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">tête-bêche</span>, <i>arch.</i>: en sens inverse, comme, par exemple, les deux -chiffres du nombre 69—et non <i>tête baissée</i>, comme l'a cru Tailhade -après Victor Hugo.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">textile</span>, <i>latin.</i>: tissé.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">thalamus</span>, <i>antiq. gr.</i> et <i>lat.</i>: chambre où se faisait le -coucher de la mariée, chambre nuptiale.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">thalassocrate</span>, <i>hellén.</i>: maître de la mer.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">tibicen</span>, <i>antig. lat.</i>: flûtiste.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">tollu</span>, <i>arch.</i>: partic. passé de tollir, enlever.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">toreutique</span>, <i>hellén.</i>: l'art de la ciselure.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">torus</span>, <i>antiq. lat.</i>: matelas ou lit.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">tourde</span>, <i>arch.</i>: grive.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">tourner de l'œil</span>, <i>locut. popul.</i>: mourir.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">tourtre</span>, <i>arch.</i>: tourterelle.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">train de galets</span>, le traducteur veut dire <i>train de bateaux chargé de -galets</i>.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">tramontane</span>, <i>arch.</i>: vent du nord, dans la Méditerranée.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">trépidation</span>, <i>latin.</i>: agitation.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">trépider</span>, <i>latin.</i>: s'agiter confusément.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">tricliniarcha</span>, <i>antiq. lat.</i>: correspondait à peu près à notre maître -d'hôtel.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">Trimalchio</span>, on a supposé que ce nom était formé du gr. <i>tri</i>, et -<i>malchiao</i>, être <i>gourd</i>, être transi. Il signifierait ainsi -quelque chose comme <i>Triplegourde</i> (cf. Trissotin). D'autres croient -ce nom d'origine sémitique.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">trinquer</span>, <i>vulg.</i>: pâtir.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">tripudier</span>, <i>latin.</i>: danser, trépigner, sauter.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">tristimonie</span>, <i>latin.</i>: tristesse.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">trivier</span>, <i>latin.</i>: trivoie, patte-d'oie, endroit où aboutissent trois -chemins.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">trupher</span>, <i>arch.</i>: la forme correcte est trufer, se moquer, abuser de.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">Tryphœna</span> (du <i>gr. tryphè</i>, voluptés, délices). Salace.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">tuf</span>: concrétion calcaire qui se trouve au-dessous de la terre franche.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">tumultuer</span>, <i>latin.</i>: être bruyamment agité—«La mer tumultuait du bas -abîme», cette phrase est empruntée textuellement à Rabelais.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">turgide</span>, <i>latin.</i>: enflé.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">turpide</span>, <i>latin.</i>: honteux.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">tutelle</span>, <i>latin.</i>: divinité protectrice, lare, patronne.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">type</span>, <i>vulg.</i>: homme, individu masculin.<br /> -<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">union</span>, <i>latin.</i>: perle unique, perle baroque.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">Urbs</span>, <i>lat.</i>: la Ville, c'est-à-dire Rome.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">urceolus</span>, <i>antiq. lat.</i>: cruche à eau.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">utricule</span>, <i>latin.</i>: petite outre.<br /> -<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">vache</span>, <i>arg.</i>: femme, en mauvaise part—Tailhade traduit «femmes -soûles» par «vaches imbriaques».<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">vadrouiller</span>, <i>vulg.</i>: aller de taverne en taverne; traîner de nuit -dans tous les mauvais lieux.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">vedeau</span>, <i>arch.</i>: veau.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">vendiquer</span>, <i>latin.</i>: venger.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">vénéfice</span>, <i>latin.</i>: breuvage magique, sortilège.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">ventrouillage</span> (se ventrouiller, <i>arch.</i>: se vautrer), vautrement.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">vénusté</span>, <i>latin.</i>: beauté.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">verbérante</span>, <i>latin.</i>: celle qui fouette.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">verbèrer</span>, <i>latin.</i>: fouetter—ici, au figuré.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">vère</span>, <i>arch.</i>: voire! oui vraiment!<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">vérécondie</span>, <i>latin.</i>: modestie, modération.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">vérécondieux</span>, <i>latin.</i>: réservé, discret.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">vergonder</span>, <i>lat.</i>: respecter.—Le traducteur donne à ce verbe le sens -de pécher.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">vin de la bouche</span>, <i>arch.</i>: vin réservé au maître.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">vinasse</span>, <i>vulg.</i>: vin ordinaire.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">viride</span>, <i>latin.</i>: verdoyant; <i>fig.</i>: jeune.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">vis</span>, <i>arch.</i>: visage.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">vouivre</span>, <i>arch.</i>: guivre, dragon.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">vulgivague</span>, <i>latin.</i>: vagabond, errant.<br /> -</span><span class="ix0"><span class="smcap">vultueux</span>, <i>latin.</i>: tuméfié et enflammé—quant au visage.</span> -</p> - -<hr class="chap" /> - -<h2><i>JUSTIFICATION DU TIRAGE</i></h2> - -<p>La présente édition du Satyricon a été -achevée d'imprimer le 31 janvier -1922: le texte par Henri Diéval, les illustrations -par Louis Kaldor. On en a tiré -quinze exemplaires sur papier Japon des -manufactures impériales d'Insetsu-Kioku, -chiffrés de 1 à 15, dont un (numéro 1) -contient un dessin original et tous les croquis -de J. E. Laboureur; et quatre sur -Japon impérial (numéros 2 à 5) contiennent -un dessin original. On a tiré en outre -deux cent dix exemplaires sur papier vélin -pur fil Lafuma chiffrés de 16 à 225.</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's Le Satyricon, by Petronius Arbiter (AKA Pétrone) - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SATYRICON *** - -***** This file should be named 53321-h.htm or 53321-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/3/3/2/53321/ - -Produced by Madeleine Fournier. Images provided by the Hathi Trust. - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/53321-h/images/cover.jpg b/old/53321-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 7b3e830..0000000 --- a/old/53321-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/53321-h/images/ill01.jpg b/old/53321-h/images/ill01.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 2484e92..0000000 --- a/old/53321-h/images/ill01.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/53321-h/images/ill02.jpg b/old/53321-h/images/ill02.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 99ee0e0..0000000 --- a/old/53321-h/images/ill02.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/53321-h/images/ill03.jpg b/old/53321-h/images/ill03.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index b961c64..0000000 --- a/old/53321-h/images/ill03.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/53321-h/images/ill04.jpg b/old/53321-h/images/ill04.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a2bd5b9..0000000 --- a/old/53321-h/images/ill04.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/53321-h/images/ill05.jpg b/old/53321-h/images/ill05.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ecfec1f..0000000 --- a/old/53321-h/images/ill05.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/53321-h/images/ill06.jpg b/old/53321-h/images/ill06.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index e3d67ec..0000000 --- a/old/53321-h/images/ill06.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/53321-h/images/ill07.jpg b/old/53321-h/images/ill07.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 594f87a..0000000 --- a/old/53321-h/images/ill07.jpg +++ /dev/null |
