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-Project Gutenberg's Le Satyricon, by Petronius Arbiter (AKA Pétrone)
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-
-
-Title: Le Satyricon
-
-Author: Petronius Arbiter (AKA Pétrone)
-
-Illustrator: Jean-Emile Laboureur
-
-Translator: Laurent Tailhade
-
-Release Date: October 19, 2016 [EBook #53321]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SATYRICON ***
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-
-Produced by Madeleine Fournier. Images provided by the Hathi Trust.
-
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- LE SATYRICON
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- LE
-
- SATYRICON
-
- DE PÉTRONE,
-
- Traduit par LAURENT TAILHADE
-
- _NOUVELLE ÉDITION_
-
- Revue, corrigée, augmentée, et
-
- _ILLUSTRÉE_
-
- de six gravures en couleurs
-
- par J. E. Laboureur.
-
- [Illustration]
-
- A PARIS,
-
- _ÉDITIONS DE LA SIRÈNE_
-
- Bd. Malesherbes, 29
-
- M. DCCCC. XXII.
-
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- * * * * *
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-
- AVIS PRÉMONITOIRE
-
-
- Auctor purissimæ impuritatis.
-
- JUSTE LIPSE.
-
-
-_En conformité avec l'usage suivi par les traducteurs de Pétrone depuis
-1692, on a cru opportun de consigner ici, aux places ordinaires, les
-apocryphes de Nodot, prédécesseur ingénieux mais balourd de FitzGérald_
-(Kheyyam), _de Mérimée_ (La Guzla), _de Mac-Pherson et de l'_Ossian
-_qu'admira Bonaparte avec stupidité._
-
-_Le faussaire de Belgrade, riz-pain-sel, doublé de latiniste--comme un
-Paul-Louis Courier dépourvu de style et d'agrément--par des sutures
-adroites encore que d'un romanesque très inepte, a soudé les pages
-authentiques et fait plus attrayant leur débit. Ces imaginations,
-qui ne parvinrent à duper aucun des contemporains de Nodot (lors les
-académiciens de Nîmes) apparaissent comme un Evangile cinquième à
-l'auteur de_ Quo Vadis? _abruti déjà de façon louable par les quatre
-précédents._
-
-_Elles aideront les quelques gens du monde qui lisent couramment les
-caractères d'imprimerie_ _à supporter la découverte de Rome au_ IIe
-_siècle, et la lecture de l'_Histoire Auguste mêmement.
-
-_Afin d'éclairer la religion des personnes méticuleuses, on a pris soin
-de typographier entre crochets la version du pseudo_-Satyricon.
-
-_Ces concessions faites à l'inintelligence de la critique et du
-lecteur, il a paru oiseux d'intimer aux personnes bénévolentes,
-la déglutition du_ Carmen de bello civili. _Même il eût été probe
-d'effacer tous les vers du_ Satyricon _qui ne tiennent au récit, ni
-par un mot, ni par une indication de mœurs, ni par un coin de paysage.
-Ces froides rhapsodies n'ont de commun, avec les randonnées d'Encolpis
-et de Tryphœna, que leur interpolation par un scholiaste bête dans un
-récit fort animé dont elles entravent la piaffe maladroitement. Les
-poèmes attribués à Pétrone, depuis Saint-Evremond, Nodot, Boispréaux,
-Durand de Moulins jusqu'à Héguin de Guerle et Baillard, les moins
-pompiers d'entre eux, furent en possession d'exciter les Muses de
-collège, d'impartir aux grimauds en veine luxurieuse, un thème à
-paraphrases. Que ne trouve-t-on pas là dedans? Les «fureurs de
-Neptune», «les caresses de Zéphire», et même les «ruisseaux de larmes»
-conservés depuis l'abbé Delille y croupissent marécageusement à l'abri
-du grand air._
-
-_Les auteurs de ces choses, imbus de périphrases, de «bonnes
-expressions», guindés et pommadés ne semblent pas avoir eu d'autre but
-que d'abêtir un conteur d'esprit et de fournir une version pudique
-d'un texte qui l'est si peu. Les fripiers, les garçons d'étuves,
-les cinèdes, les cambrioleurs parlent chez ces vedeaux, la même
-langue, incolore et décente. On dirait qu'ils ont lavé leurs estomacs
-d'ivrognes dans le thé suisse de Nisard et fait leurs ongles dans le
-tub académique de M. Paul Deschanel. C'est à vomir. La palme de la
-rougeur pudique revient néanmoins à Desjardins-Boispréaux. Après avoir
-placé que de tutus et de feuilles de vigne! excusé l'_Arbiter _et
-garanti ses intentions, il finit par cette phrase qui vaut qu'on la
-propage, bonbon où le sucre du_ XVIIIe _siècle se mêle encore au plâtre
-un peu moisi: «Poète, orateur, historien, Pétrone atteint le sublime
-dans tous les genres; mais les objets qu'il égayé de son pinceau
-blessent la pureté de nos mœurs_(?). _La lumière qui nous luit jette
-sur ces matières toute l'horreur qu'elles méritent_ et la nature arme
-contre elles la plus belle moitié du monde.»
-
-_On ne prétend pas fournir ici un doublet à ces pédantesques drôleries.
-Encore que Pétrone soit réfractaire à la traduction, il a paru élégant
-de donner un calque fidèle, de respecter_ _le décor des vieux maîtres
-dont les contes milésiens nous furent transmis sous ce nom, et pour la
-première fois, aux lecteurs français la crudité de leurs discours._
-
-_Quand Pétrone fait parler des drôles venus de la plus sordide
-populace, du maquerellage et du stellionnat à la richesse en même temps
-qu'aux «bons principes»; quand il met en scène des mignons opulents,
-retraités et pieux; quand il note les épanchements d'un prêteur à la
-petite semaine tombé_ (_déjà!_) _dans la dévotion et le patriotisme,
-tenant par avance les discours du Père Lemmius, on a cru expédient de
-faire à l'argot moderne les plus larges emprunts, qui, seul, renferme
-des équivalents topiques aux entretiens de ces voyous. On n'a pas
-tenté non plus d'adoucir, de moderniser, les passages scabreux ni de
-mettre un vertugadin aux priapées. La sérénité dans l'impudeur est un
-caractère de l'art antique; elle brille chez Pétrone comme dans les
-figurines obscènes, les bronzes, les fresques, les_ drilopotæ, _les
-Hermès phallophores du musée de Pompéi. La moderne hypocrisie est
-greffée en plein bois sur la honte chrétienne. Elle fut inconnue aux
-races calmes et libres qui dressaient aux carrefours de leurs chemins
-les bornes que vous savez contrepointées de l'inscription:_ Hic habitat
-felicitas.
-
-_L'élégance de Pétrone différait sans doute des belles manières, telles
-que peuvent les entendre MM. Paul Bourget, Arthur Meyer et les calicots
-de chez Labbey. Mais un écrivain qui se respecte n'a point à considérer
-l'opinion de ces marchands._
-
-_Ainsi, dans la mesure du possible, tenant compte du déchet inhérent
-aux traductions même les plus loyales, sans intervenir dans les
-débats d'épigraphie ou de sémantique, ne prétendant faire œuvre
-d'érudition ni montrer au public autre chose qu'un roman, on a tenté
-d'enrichir_--positis ponendis--_la langue d'Amyot, de Lamennais et de
-Leconte de Liste par l'acquêt d'un ancien et autrement jeune que la
-plupart des conteurs modernes, de mettre ainsi à la main d'un plus
-grand nombre de lecteurs, les seuls contes réalistes qui viennent de
-l'antiquité. On se flatte, non d'avoir pleinement réussi, de telles
-ambitions appartiennent exclusivement aux cacographes avérés_ (beati
-lourdes quoniam ipsi trebuchaverunt), _mais de remblayer une voie, où
-d'autres, plus heureux et plus doctes, auront l'honneur de triompher._
-
-_Car il est à désirer que cet exemple trouve des imitateurs. La France
-en est encore aux traductions par à peu près, aux «belles infidèles» de
-Perrot d'Ablancourt ou de l'abbé_ _de Marolles, aux Juvénal pour dames,
-aux Suétone châtrés, aux Martial vérécondieux._
-
-_Ici, du moins, on ose le croire, de tels reproches ne se peuvent
-encourir. L'impudicité romaine diffère grandement des pattes d'araignée
-de Mme Rachilde: c'est l'impudicité romaine que l'on trouvera dans le
-présent écrit._
-
-_Voici, libre de tous voiles et purifiée du badigeon académique,
-la ménippée ardente, la rhopographie ingénieuse de Titus Petronius
-Arbiter. Priapus et Cotytto s'y délectent de leur vigueur nue. Un
-remugle de parfumerie et de cuisine, de sueur humaine et de benjoin,
-une odeur âcre de fards et de sexes en rut flottent sur ces pages
-lubriques ou charmantes. On a fait en sorte de conserver, comme disait
-Chamfort, le scandale du texte dans toute sa pureté. Mais on n'a pas
-cru devoir la même déférence aux interpolations de Nodot. On a traduit
-fort mollement quelques-uns de ses passages, entre autres l'absurde
-chapitre_ CXXXVIII, _la ridicule histoire des amours de Chrysis avec
-Encolpis-Polyænos, que rien ne fait prévoir et que rien ne justifie.
-Nodot est d'ailleurs si mauvais écrivain qu'il traduit incorrectement
-jusqu'à son propre texte._
-
-_Certains noms de mets, d'ustensiles ou de vêtements, ne se peuvent
-transcrire que par des_ _synonymes tout à fait ridicules. Rien de
-plus grotesque par exemple, que de remplacer_ endromis _par «robe de
-chambre» ou_ scribilita _par «tarte au fromage», d'imposer à la monnaie
-antique les appellations du numéraire d'à présent. Le_ corymbion _n'est
-pas une perruque au sens de Lenthéric. Usité d'ailleurs en botanique
-(plantes corymbiflores, etc.) rien ne s'oppose à l'acquisition du terme
-par la langue usuelle._
-
-_On emprunta au_ Dictionnaire des antiquités romaines et grecques
-_d'Anthony Rich, trad. Chéruel_ (_Didot_, 1883), _l'explication de ces
-vocables. Un second volume de_ paralipomènes, _outre des commentaires
-et des lignes sur Pétrone insérées dans la_ Petite République _au
-mois d'août_ 1900, _contiendra la_ Vie d'Héliogabalus, _par Ælius
-Lampridius, mémorialiste de l'école niaise._
-
-_Il peut sembler en effet intéressant d'opposer au Satyricon et de
-dater le geste d'un fol qui, investi d'absolu, à cent quarante ans
-d'intervalle, réalisa sur le trône des Césars, une mascarade sexuelle
-imagée par des artistes luxurieux. C'est une manière de snobisme qui
-n'est pas à la portée du ménage Dieulafoy._
-
-L. T.
-
-_Prison de la Santé, le 25 avril_ 1902.
-
-
- * * * * *
-
-
- Le Satyricon
-
-
-[Illustration: _De sorte qu'après avoir donné à Giton mon portemanteau,
-nous sortîmes de la ville, en marche vers un castelet de Lycurgue._]
-
-
-
- ICI
-
- COMMENCE
-
- LE SATYRICON
-
- DE PÉTRONE
-
-
-Voici longtemps que je promets de vous narrer mes aventures, si bien
-que j'ai résolu de donner suite, aujourd'hui même, à cet engagement:
-car, moins pour éclaircir de doctes problèmes que pour animer des
-propos hilares et des colloques grivois, s'est opportunément congrégée
-notre assemblée.
-
-[Avec infiniment d'esprit, Fabricius Vejento a disserté devant vous
-sur les mystifications religieuses. Il a démasqué la supercherie et
-les menteuses vaticinations de la prêtraille, son audace à publier des
-mystères dont elle n'entend pas le premier mot.
-
-Mais] n'est-ce pas un charlatanisme aussi furieux de quoi les
-dédamateurs sont férus et possédés? Ils braillent:--Ces navrures, pour
-la publique liberté, je les endurai! cet œil, j'en ai pour vous fait le
-sacrifice; donnez-moi, donnez un guide qui me guide vers mes enfants,
-car mes genoux mutilés ne me soutiennent plus!» Ces choses même
-seraient tolérables si elles ouvraient aux débutants un chemin vers
-l'éloquence. Mais aujourd'hui, à la bouffissure du discours, au fracas
-très vain des maximes ils gagnent uniquement ceci que, rendus au Forum,
-ils se croient dépaysés dans une autre planète. Et c'est pourquoi
-j'estime que les adolescents, à l'école, deviennent des sots fieffés
-qui de nos usages ne voient et n'entendent rien, mais qu'on berne, tout
-le temps, de pirates debout sur le rivage, préparant des fers, et de
-monarques promulguant un édit qui enjoint aux fils de trancher la tête
-paternelle, et d'oracles vouant à la mort, en temps d'épidémie, trois
-pucelles ou même davantage et d'une rhétorique melliflue où tout--actes
-et paroles--est meringué, pour ainsi dire, de sésame et de pavot.
-
-Ceux qui sont nourris là-dedans ne peuvent pas avoir le sens commun,
-plus que fleurer bon cil qui s'héberge en la cuisine. Avec votre
-congé, maîtres ès sciences oratoires, souffrez que l'on vous die
-que c'est vous les premiers qui perdez la faconde. En suscitant une
-fallacieuse harmonie, et les pointes dérisoires, vous avez énervé le
-corps du discours et préparé sa chute. Les éphèbes n'étaient pas encore
-entraînés à ces déclamations quand Sophocle et Euripide inventèrent
-les mots qui portent leur génie aux siècles à venir. Un pion ténébreux
-n'avait pas encore hébété les esprits, lorsque Pindare et les neuf
-Lyriques, sur les rhythmes d'Homère, prirent l'audace magnanime de
-chanter. Et, sans invoquer le témoignage des poètes, je ne vois pas,
-certes, que Platon ni Démosthène aient jamais exercé l'office de
-rhéteurs. Le grand et, si j'ose parler ainsi, le virginal Bien-Dire
-n'est point maquillé ou redondant, mais, par sa beauté propre, surgit.
-Naguère, cette énorme, cette venteuse loquacité, de l'Asie immigra dans
-Athènes: sur les esprits des jeunes hommes guindés vers le sublime,
-comme d'un astre pestilentiel tomba son haleine. Corrompue en son
-principe, l'éloquence dépérit et, bientôt, resta muette. Qui, depuis
-lors, approcha la perfection de Thucydide, la renommée d'Hypéride?
-Pas même un vers qui brille d'une heureuse couleur; mais tous, comme
-soufflés d'un oing pernicieux, ne peuvent, sous leur perruque blanche,
-atteindre la vieillesse. La peinture n'a pas une fin plus brillante,
-depuis que l'audace égyptiaque s'avisa d'en abréger la technique et
-d'en vulgariser les procédés.
-
-[Je déclamais un jour à peu près de la sorte, quand Agamemnon
-s'approcha de nous, scrutant la foule d'un œil curieux et cherchant
-quel était l'orateur si diligemment écouté.]
-
-Ne souffrit pas Agamemnon que je pérorasse longuement sous le portique,
-au temps où lui-même avait sué en vain dans sa chaire:--Mignon,
-dit-il, puisque tu dégoises d'un air qui ne sent pas le commun et,
-chose combien rare, puisque tu prises le bon sens, je ne t'abuserai
-pas touchant les secrets de mon art. La faute, dans ces exercices,
-n'incombe pas aux précepteurs qui, vivant au milieu d'archifous, sont
-tenus d'extravaguer. Car s'ils ne débitent point les fariboles qui
-plaisent aux élèves, ils restent--comme dit Cicéron--abandonnés dans
-leur classe déserte. Pareil à ces malins parasites qui, voulant capter
-le dîner du riche, inventent d'agréables propos (car, pour atteindre le
-but de leurs désirs, faut piper les oreilles), tel apparaît le maître
-d'éloquence. Il ressemble encore au pêcheur qui, s'il n'amorce point
-des lignes avec l'appât que le poisson préfère, se morfond en vain sur
-son rocher.
-
-Que dirai-je? Les parents seuls méritent vos objurgations, qui ne
-veulent pas instruire leurs héritiers dans les bonnes disciplines. Ils
-sacrifient tout, et même l'avenir, au besoin d'arriver. Par ambition,
-ils poussent au barreau des blancs-becs frais émoulus de leur école.
-Sachant quelle maturité demande l'Eloquence, ils y consacrent des
-gamins qui, pour la plupart, ont encore le lait au bout du nez. Que
-si les familles voulaient endurer la gradation des cours et que les
-jeunes hommes studieux, exercés par une lecture choisie, conformassent
-leur éducation à de nobles préceptes, de façon à châtier le style avec
-énergie, à suivre longuement les orateurs qu'ils prennent pour modèles,
-ces parfaits élèves auraient bientôt fait de mépriser tout ce qui, de
-nos jours, séduit l'enfance. Leurs plaidoyers, d'une allure élevée,
-acquerraient sur-le-champ et poids et majesté. A présent, les écoliers
-baguenaudent en classe. Les juveigneurs prêtent à rire sitôt qu'ils
-se montrent au Forum. Chose turpide: ce qu'ils ont appris autrefois
-de travers, ils n'en veulent pas confesser le vice dans leur âge mûr.
-Cependant, pour que vous n'alliez pas croire que j'improuve absolument
-les impromptus dont Lucilius nous donna le modèle, je vous dirai en
-vers mon sentiment là-dessus:
-
- _D'un art sévère, si tu veux goûter les fruits,_
- _Applique ton âme aux grandes choses._
- _Qu'à la manière antique,_
- _Tes mœurs reluisent d'une exacte frugalité._
- _Ne prends souci de capter, dans leur maison, le regard hautain des
- rois_
- _Ni, parasite, le dîner des puissants._
- _Fuis les biberons et n'étouffe pas dans les pots_
- _La chaleur de ton génie; que, laudicène, on ne te voie pas,_
- _Couronné, t'asseoir au théâtre ni prendre plaisir aux histrions._
- _Mais que t'agrée soit la citadelle de Tritonis Armigèra,_
- _Soit le terroir habité par un colon de Lacédémone,_
- _Ou bien Néapolis, demeure des Sirènes._
- _Consacre à la Muse tes virides années_
- _Et t'abreuve d'un cœur joyeux aux sources mœoniennes;_
- _Bientôt, absorbé par la troupe socratique, libre et changeant de
- rênes,_
- _Du grand Démosthene tu feras sonner les armes._
- _Ici pourtant jaillira la puissance romaine, et, sous peu, du grec_
- _Exonéré, ton esprit donnera sa vertu personnelle._
- _Entre temps, tu liras les pages des auteurs renommés au Forum:_
- _Et l'assemblée retentira de tes discours agiles._
- _Tu goûteras les prises d'armes, en sonorités belliqueuses
- mémorées,_
- _Et, dominant sur ces choses, la grandiose parole de l'indompté
- Cicéron._
- _Pare ton intellect de fiers ornements et, comme d'un large fleuve_
- _Ruisselant, tu feras jaillir de ton sein le verbe des Piérides._
-
-J'écoutais bouche béante et ne m'aperçus pas qu'Ascyltos avait fui.
-Pendant que je m'enfonçais dans la chaleur de cette longue diatribe,
-une troupe d'écoliers envahit le portique. Ils venaient manifestement
-d'ouïr une harangue improvisée par je ne sais quel rhéteur, en réponse
-au cours d'Agamemnon. Pendant que ces marmousets bafouent, qui le
-fond même, qui l'ordonnance et l'écriture du discours, je m'évade
-opportunément. Et de courir en quête d'Ascyltos. Mais j'ignorais mon
-chemin, l'adresse de notre garni. C'est pourquoi je marchais sans
-profit, revenant sans cesse à mon point de départ, jusques au temps
-que, brisé par la course et déjà trempé de sueur, l'idée me vint
-d'aborder une vieille sempiterneuse qui criait, par les rues, des
-herbes potagères.
-
-Maman, saurais-tu par hasard où je demeure?» fut ma première question.
-Délectée par cette plaisanterie idiote:--Possible que je le sache,»
-répond-elle. Et voici qu'elle marche devant moi. Je la croyais
-devineresse. Mais bientôt, débouchant dans un lieu plus secret, la
-matrone obséquieuse soulève une portière:--C'est ici, dit-elle, que
-je pense que tu habites.» Je me défendis de connaître ce logis. En
-même temps, j'aperçois, parmi les écriteaux et les mérétrices à poil,
-des promeneurs furtifs. Bien tard, que dis-je? trop tard, je compris
-qu'on m'avait égaré dans un lieu d'honneur. Exécrant les embûches de la
-vieille ogresse, je couvris ma tête et m'empressai de fuir à travers
-le lupanar, vers une autre sortie. J'en touchais le seuil, lorsque je
-m'aplatis contre Ascyltos, crevé de fatigue et plus défaillant que moi.
-Vous auriez imaginé que la même procureuse nous avait affrontés en ce
-clapier. C'est pourquoi, riant un peu, je lui fis ma révérence:--Et que
-fais-tu, lui dis-je, en ce taudis compromettant?»
-
-A pleines mains, il bouchonna la sueur qui l'inondait.--Si tu savais
-ce qui m'est arrivé, gémit-il.--Quoi de neuf? répliquai-je.» Mais lui,
-presque mourant:--Comme j'errais par la ville entière, sans retrouver
-la place où j'avais laissé notre auberge, m'accoste un père de famille
-qui s'offre à me conduire, le plus honnêtement du monde. Ensuite,
-par des venelles très obscures, il m'emmène jusqu'ici et, m'offrant
-de l'argent, il se met à requérir de moi le don de courtoisie. Déjà
-la matrulle avait touché un as pour prix du cabinet. Déjà il passait
-la main dans mes chausses et, n'était ma vigueur plus grande que la
-sienne, j'eusse trinqué sans phrases.»
-
-[Tandis qu'Ascyltos me narre son malencontre, le père de famille
-lui-même, accompagné d'une gaupe assez ragoûtante, survient et, faisant
-les yeux doux, invite Ascyltos à le suivre dans la maison, l'assurant
-qu'il n'a rien à craindre. Puisqu'il se refuse à être le patient,
-que, du moins, il consente à besogner en qualité d'agent. D'autre
-part, la catau s'évertue à m'aguicher et me prie de la suivre. Alors,
-nous emboîtons le pas. Menés à travers les affiches putanières, nous
-apercevons toute sorte de gens, mâles et femelles, en train de beluter
-dans les chambres d'amour], avec tant de violence qu'on les aurait crus
-empoisonnés de satyrion.
-
-[Dès qu'ils nous aperçoivent, ils s'efforcent de nous exciter par leur
-entrain, par leurs gestes de cinèdes. Soudain, retroussé jusqu'à la
-ceinture, un furieux investit Ascyltos et, le culbutant sur un grabat,
-s'efforce de l'engeigner. Je bondis au secours du malheureux, et],
-joignant nos forces, nous incaguons le malotru.
-
-Ascyltos gagne au pied, s'enfuit dare-dare, me laissant en proie aux
-libidineuses complexions des forcenés: mais plus qu'eux riche en force
-et en valeur, je sors intact de ce nouvel assaut.
-
-Ayant parcouru toute la ville ou peu s'en faut], comme à travers un
-brouillard caligineux, sur le trottoir d'une place, je reconnus Giton,
-debout [au seuil de notre hôtellerie], Je m'empressai d'entrer.--Frère,
-lui demandais-je, que nous as-tu cuisiné pour souper?» Mais le gosse,
-effondré sur le lit, cherche en vain à retenir des larmes et se met à
-pleurer abondamment. Perturbé moi-même par l'émotion du petit frère,
-je m'enquiers de ce qui lui est arrivé. Mais lui, tardivement et comme
-à regret, après que j'eus mêlé aux prières les éclats de fureur:--Ton
-ami, exclama-t-il, ton copain, Ascyltos, a devancé ta venue. Ici, me
-trouvant tout seul, le monstre a voulu entreprendre sur ma pudeur.
-Comme je criais de mon mieux, il a dégainé et: «Si tu es Lucrèce,
-m'a-t-il dit, tu as trouvé un Tarquin». Entendant cela, je poussai
-mes griffes vers les yeux d'Ascyltos: «Que réponds-tu à cela, catin!
-catin soumise et plus banale qu'une paillasse de rouleuse, toi dont
-le souffle même est ignominieux?» Feignant une horreur mensongère,
-Ascyltos lève à son tour la main sur moi et clabaude sur un ton encore
-plus élevé: «As-tu fini, gladiateur obscène, [assassin de ton hôte],
-rebut de l'amphithéâtre! Ferme ça, voleur de nuit, qui, même lorsque
-tu godillais drûment, n'a jamais accolé une femme propre! Tu sais bien
-que je t'ai servi de frère dans un quinconce, comme à présent le môme
-dans ce cabaret.» Mais, répliquai-je, pourquoi t'esbigner pendant mon
-entretien avec le pédant?
-
-Triple idiot! que voulais-tu que je fisse là? Je crevais de faim.
-Devais-je écouter des sentences, comme qui dirait un fracas de vitres
-brisées, ou bien l'_Oracle des Songes?_ Tu es cent fois plus cochon
-que moi, Herculès à moi! toi qui, pour souper en ville, flagornes un
-magister.» Et voilà que nous tournons en risée cette discussion très
-honteuse, parlant avec sang-froid de choses et d'autres. Mais bientôt
-sa perfidie me revint en mémoire:--Ascyltos, dis-je, nos humeurs ne
-peuvent s'accorder; le mieux est de partager les hardes que nous avons
-en commun, puis de combattre par des gains séparés notre mutuelle
-pauvreté. Tu n'es pas sans lettres, ni moi-même; cependant, pour ne
-pas marcher sur tes brisées, je choisirai une autre sorte d'industrie,
-faute de quoi, mille occasions nous feraient, à chaque instant,
-harpailler. Nous serions, avant peu, montrés au doigt.» Ascyltos
-acquiesça:--Mais, dit-il, aujourd'hui, en qualité de beaux esprits,
-nous sommes conviés à un banquet. Ne perdons pas cette agréable nuit;
-Toutefois, demain, puisque cela te plaît, je me pourvoirai d'un gîte
-et d'un amant.--Il est oiseux, répliquai-je, de différer ce qui nous
-agrée aujourd'hui.» Le désir seul me faisait ainsi brusquer les choses.
-Depuis longtemps je brûlais d'espacer un fâcheux et de reprendre avec
-mon cher Giton nos amusements d'autrefois.
-
-[Ascyltos digéra peu cette avanie. Sans répliquer, il sortit
-brusquement. J'augurai mal de ce départ soudain: car je connaissais
-la fougue de son caractère et le dévergondage de ses appétits. Je le
-suivis pour observer ses démarches, pour faire obstacle à ses projets;
-mais il se déroba tout de suite à mes regards, et vainement je le
-cherchai].
-
-Après avoir fait la guerre à l'œil dans tous les recoins de la ville,
-je regagnai mon galetas. Giton me baisa de tout son cœur. Moi, liant
-le cher enfant dans une étreinte robuste, je goûtai de mes vœux la
-jouissance plénière, et mes transports furent dignes d'envie.
-
-Nos délices n'étaient pas encore épuisées que, revenu à pas de loup et
-brisant avec fureur la porte, Ascyltos me trouva folâtrant avec mon
-frère. De rires, de bravos il emplit notre cambuse et, soulevant le
-balandras où nous étions tapis:--Que faisais-tu là, dit-il, citoyen
-très pudibond? Quoi! vous voilà tous deux sous la même couverture!»
-
-Puis, non content de cette gabegie, il prend la courroie de sa besace
-et se met en devoir de m'étriller abondamment. Il ajoute à ses coups
-des propos dérisoires:--Que cela t'instruise à ne plus désormais,
-frère, trancher quoi que ce soit avec ton frère!»
-
-L'imprévu du choc me stupéfia. J'avalai sans broncher sarcasmes et
-plamussades. Je tournai la chose en bouffonnerie. C'était prudent,
-car sans cela j'eusse dû en venir aux mains avec mon rival. Ma fausse
-hilarité apaisa ses esprits:--Encolpis, me dit-il en souriant, toi,
-dans la débauche enseveli, tu perds de vue notre disette de pécune. Ce
-qui nous reste est si peu que rien. Pendant les beaux jours, la ville
-est d'une effroyable stérilité. La campagne nous sera plus fructueuse.
-Allons voir nos amis.»
-
-La nécessité me fit donner la main à ce conseil et suspendre mon
-ressentiment. De sorte qu'après avoir donné à Giton mon portemanteau,
-nous sortîmes de la ville, en marche vers un castelet de Lycurgue,
-chevalier romain. Comme il avait été jadis le frère d'Ascyltos, il
-nous fit un bon accueil. Son entourage en accrut fort les agréments.
-D'abord, Tryphœna, miracle de beauté, commère d'un certain Lycas,
-patron de navire qui possédait quelques domaines aux alentours et
-proche de la mer. On ne peut exprimer les contentements que nous
-goûtâmes en ce lieu, qui est un des plus beaux qui se puissent rêver,
-encore que Lycurgue nous y fit assez petite chère. Faites état que
-Vénus, incontinent, prit soin de nous apparier. La belle Tryphœna
-mérita mes suffrages et, favorable, elle accueillit mes vœux. Mais à
-peine avais-je poussé ma pointe, que Lycas, indigné de se voir dérober
-son joujou, me somma de la remplacer auprès de lui. C'était un vieux
-collage. Rondement, il m'offrit de composer au moyen de cet échange.
-Ivre de luxure, il me persécutait de ses désirs, mais j'avais, alors,
-Tryphœna dans le sang et je fermai l'oreille aux invites de Lycas. Mes
-refus exaltèrent son béguin jusqu'à la passion. Il me suivait de tous
-côtés. Il entra, une nuit, dans ma chambrette. Voyant que la persuasion
-ne servait de rien, il voulut tâter du viol, mais je beuglai de telle
-sorte que toute la valetaille fut sur pied et que, Lycurgue aidant, je
-sortis indemne de ce terrible assaut.
-
-Enfin, Lycas, ne trouvant pas la maison où nous étions commode à ses
-desseins, me pria d'accepter son hospitalité. Je déclinai l'invitation.
-Il me fit presser de nouveau par Tryphœna. Elle s'entremit d'autant
-plus volontiers pour m'induire à céder au caprice de Lycas qu'elle se
-flattait d'en obtenir un surcroît de liberté. Je suivis donc l'Amour.
-Cependant Lycurgue ayant repris avec Ascyltos le commerce de jadis,
-n'entendait pas quitter son bel ami. De sorte que nous convînmes qu'il
-resterait près de Lycurgue, tandis que j'irais chez Lycas avec Giton.
-
-Nous décrétâmes, en outre, que chacun de nous serait tenu de rapporter
-à la masse, et pour la commune subsistance, les aubaines que l'occasion
-nous fournirait.
-
-La joie de Lycas fut inimaginable en apprenant ma résolution. Le voilà
-qui se met en quatre pour avancer le départ. Enfin, nous prîmes congé
-de nos amis et parvînmes, le soir même, à notre demeure nouvelle.
-
-Pertinemment, Lycas avait pris ses mesures. Pendant la route, il se
-fit mon voisin, tandis que Tryphœna s'asseyait près de Giton. L'homme
-avait ainsi disposé les choses, connaissant bien les complexions de sa
-maîtresse, qu'elle se plaisait au changement, et qu'elle ne manquerait
-pas de convoiter le cher mignon. Ce qui ne tarda guère d'advenir. La
-belle ardait pour le gamin, s'affichait de bonne grâce. Lycas, avec
-grand soin, m'indiquait leur manège. Cette conjoncture le poussa
-quelque peu dans mon esprit, de quoi il fut charmé. Car il se flattait
-que l'inconstance de ma sœur me la rendrait méprisable et que, n'étant
-plus sous l'empire de la dame, je l'écouterais, lui, plus favorablement.
-
-Les choses furent ainsi pendant les premiers jours de notre visite chez
-Lycas. Tryphœna se consumait pour Giton, qui la servait de grand cœur:
-l'un et l'autre me chagrinaient fort. Cependant, Lycas dans son zèle à
-me plaire, inventait, chaque jour, de nouveaux passe-temps. Doris, sa
-jolie épouse, les embellissait de sa présence et de tels agréments que
-j'eus bientôt oublié Tryphœna. Je confiai aux truchements ordinaires,
-soupirs et regards noyés, le soin d'expliquer à Doris ma naissante
-amour. Languissants, mes regards lui firent d'enthousiastes aveux, et
-dans les siens brillait une flamme pareille. Cette éloquence muette
-nous découvrit tout d'abord, avant même que d'avoir échangé une parole,
-ce que nous ressentions avec tant de ferveur.
-
-La jalousie de Lycas, à propos de quoi j'étais édifié, m'obligeait à
-garder le silence. De son côté, Doris ne se pouvait méprendre aux soins
-dont m'accablait son homme. Dès que nous pûmes causer librement, elle
-s'en ouvrit à moi. Je confessai la chose, en lui faisant valoir ma
-résistance acharnée aux entreprises de Lycas. Mais elle me représenta,
-la bonne robe! qu'il fallait user de politique. Guidé par son adresse,
-je ne trouvai pas de meilleur expédient pour jouir de l'une que de
-m'abandonner à l'autre.
-
-Cependant, Giton, épuisé, tâchait de réparer ses forces par un peu de
-repos. Tryphœna revint alors à moi. Ses avances rebutées firent place
-à la fureur. Sans cesse cramponnée à ma personne, elle eut bientôt
-fait de découvrir ma double intrigue avec les deux époux. La première
-ne lui causant aucun préjudice, elle ne s'en mit guère en peine, mais
-elle résolut d'entraver la seconde. Pour cet effet, elle n'hésita pas
-à informer Lycas de mes amours avec Doris. Plus sensible à la jalousie
-qu'à la tendresse, le mari préparait sa vengeance, quand, heureusement
-avertie par une femme de Tryphœna, Doris put se mettre à l'abri de
-l'orage. Mais il nous fallut suspendre nos rendez-vous et nos ébats.
-
-Exécrant la perfidie de Tryphœna et l'ingratitude noire de Lycas, je
-pris la résolution de quitter la place. La fortune me favorisa. Car, la
-veille, un navire consacré à Isis et copieux en butin avait échoué sur
-les écueils du voisinage.
-
-Giton se prêta de grand cœur à l'aventure, mécontent comme il était
-et hargneux de voir Tryphœna ne plus se soucier de lui après l'avoir
-séché jusqu'aux moelles. Ayant délibéré ensemble, nous prîmes, de
-grand matin, la route vers la mer et nous entrâmes d'autant plus
-facilement dans le navire qu'il avait pour gardiens les gens de Lycas
-dont nous étions connus. Mais, pour nous faire honneur, les idiots
-se mirent à nous escorter. Cela ne faisait pas notre affaire, nous
-empêchait de larronner. Ce que voyant, je leur abandonnai Giton. Puis,
-subrepticement, je me coulai dans une chambre attenante à la poupe que
-décorait la statue de la Déesse. Je la spoliai d'une précieuse chasuble
-et d'un sistre d'argent. Ensuite, j'enlevai de la cabine du pilote
-quelques nippes de valeur. Enfin, glissant le long d'un funin, je
-quittai le navire, aperçu de l'unique Giton qui, prenant congé de ses
-gardes, me rejoignit dans peu d'instants.
-
-Aussitôt qu'il fut devers moi, je lui montrai le butin que j'avais
-fait. Nous jugeâmes à propos de rallier Ascyltos chez Lycurgue: mais
-nous ne pûmes y parvenir que le jour d'après. En abordant notre
-compagnon, je lui narrai brièvement de quelle façon j'avais chapardé
-la nef d'Isis et comment nous étions des victimes de l'amour. Il nous
-conseilla de prévenir Lycurgue et de le disposer en notre faveur, lui
-faisant connaître que les persécutions itératives de Lycas nous avaient
-obligés d'avancer notre retour, sans prendre le temps de l'avertir.
-Sur quoi Lycurgue nous promit son assistance indéfectible contre nos
-persécuteurs.
-
-Chez Lycas, on n'éventa notre fuite qu'au lever de Doris et de
-Tryphœna. D'habitude, nous assistions galamment à leur toilette
-matinale. Aussitôt, Lycas met en campagne ses valets. On nous cherche
-surtout du côté de la mer. Là, nos rabatteurs apprennent quelle visite
-nous fîmes au tillac de la Déesse, mais rien encore du cambriolage. Car
-la poupe du bâtiment regardait vers le large et son pilote n'était pas
-rentré.
-
-Enfin, Lycas ne doutant plus de notre évasion, la rancœur de m'avoir
-perdu le déchaîna contre Doris qu'il incriminait d'un tel essoine. Je
-tairai les outrages, les voies de fait auxquels il se porta, car j'en
-ignore le détail. Apprenez seulement que Tryphœna, instigatrice du
-désordre, persuada Lycas de nous aller quérir chez Lycurgue près de
-qui, certainement, nous étions réfugiés. Elle s'offrit même à être de
-la partie, afin de dauber sur nous en proportion de nos méfaits.
-
-Les voilà donc en route et arrivant d'assez bonne heure, le lendemain,
-au castelet. Nous étions sortis. Car Lycurgue nous avait conduits à
-certaines héraclées que fériait un bourg voisin. Nos poursuivants
-emboîtèrent le pas et finirent par nous trouver au temple, sous le
-porche. Leur aspect nous troubla fort. Lycas de notre escapade se
-plaignit à Lycurgue, en toute véhémence. Mais il fut reçu par notre
-hôte d'un front impénétrable et d'un sourcil dédaigneux. Ce froid me
-rendit l'audace. Malfaisants et honteux, ses stupres, je lui jetai
-d'abord à la face, lui reprochant, à haute voix, les lubriques assauts
-qu'il m'avait donnés, tant chez Lycurgue que dans sa propre demeure.
-Tryphœna, qui s'ingéra de me contredire, n'en fut pas, non plus, la
-bonne marchande. Je lui reprochai, devant les badauds qu'avait ameutés
-notre dispute, ses appétits de goule, montrant, à l'appui de mon dire,
-Giton crevé, moi-même presque démoli par cette chienne libertine.
-
-Les éclats de rire que chacun fit alors jetèrent nos ennemis dans un
-étrange désarroi. Ils en eurent grand ennui et détalèrent au plus vite,
-mais jurant tout bas de se venger. Comme ils virent que, dans l'esprit
-de Lycurgue, nous avions pris les devants, ils résolurent de l'attendre
-chez lui pour le détromper des couleurs dont nous l'avions berné.
-
-La fête s'acheva si tard qu'il nous fut impossible de regagner le
-domaine. Lycurgue nous coucha dans une métairie qu'il possédait à
-mi-chemin de sa résidence. Le lendemain, obligé de rentrer chez
-soi pour affaires, il partit sans nous éveiller. Lycas et Tryphœna
-l'attendaient au castelet, qui le surent flatter, circonvenir, de
-manière si adroite qu'ils l'engagèrent à nous livrer entre leurs mains.
-Lycurgue, cruel par nature et se truphant de garder sa foi, ne songea
-plus qu'à nous rendre à nos ennemis. Il persuada Lycas d'aller chercher
-main-forte, cependant que, lui-même, nous garderait à vue dans sa
-propriété.
-
-Il regagna donc la villa et nous reçut du même air qu'aurait pu prendre
-Lycas. Joignant les mains et prenant un air de circonstance, il nous
-reprocha la témérité que nous eûmes de chercher à lui en imposer par
-une accusation calomnieuse contre un de ses amis. Sans plus vouloir
-nous entendre, il ordonna qu'on nous mît aux arrêts, Giton et moi, dans
-notre chambre, faisant sortir Ascyltos, mais refusant de l'écouter sur
-notre justification. Puis, ayant comme il faut chapitré nos geôliers,
-emmenant Ascyltos, il s'en retourne au castelet.
-
-Pendant la route, son mignon de couchette eut beau alléguer des raisons
-émollientes. Rien ne put adoucir Lycurgue: larmes, blandices, ni
-prières. Cette dureté piqua si fort notre camarade qu'il résolut de
-nous déprisonner. Dès le soir même, il se prit d'altercas et refusa
-de coucher avec son amant, ce qui lui permit d'exécuter le plan qu'il
-avait formé pour notre salut.
-
-Dès que la valetaille fut plongée dans le premier sommeil, prenant
-sur son dos notre bagage et passant par une brèche du mur qu'il avait
-remarquée, il atteignit, avant le jour, la métairie, entra sans nulle
-encombre et vint à notre chambre. Nos gardiens en avaient fermé la
-porte. Mais il était bien aisé de l'ouvrir, n'étant qu'une cloison de
-voliges, de quoi il vint à bout par le secours d'un morceau de fer et
-déboîta proprement la serrure, dont la chute nous éveilla. Car, en
-dépit de la fortune adverse, nous dormions à poings fermés.
-
-Fatigués d'avoir assez avant dans la nuit prolongé la veille, nos argus
-ronflaient de la belle manière. Nous fûmes seuls désendormis par le
-tapage. Ascyltos nous dit brièvement tout ce qu'il avait fait pour
-nous. Besoin ne fut d'autres explications. Pendant que je m'habillais
-en hâte, l'idée me vînt d'assassiner nos geôliers d'abord et de
-carroubler ensuite la villa. Je soumis ce projet à mes compagnons.
-Ascyltos approuva le larcin, mais nous bailla congé d'en venir à bout
-sans effusion de sang. Comme il savait les aîtres, il nous mena dans
-un garde-meuble où nous prîmes le meilleur. Nous délogeâmes à pointe
-d'aube et, déclinant les grandes routes, nous marchâmes jusques au
-temps que nous pûmes nous croire en sûreté.
-
-Alors Ascyltos, reprenant haleine, se rigola hautement d'avoir friponné
-Lycurgue, pingre, dont à notre copain la parcimonie baillait juste
-raison de clabauder. Nul salaire pour tant de voluptueuses nuits. Une
-table aride en vins et stérile en fricot. La lésine de Lycurgue était,
-malgré sa richesse énorme, sordide au point qu'il se refusait les
-choses nécessaires à la vie.
-
- _Il ne boit pas au sein du fleuve et ne saisit pas les fruits qui
- s'offrent sur les eaux,_
- _Ce Tantale infortuné que géhenne le désir._
- _Pareille, la face d'un riche avare qui redoute éperdument_
- _Ce qu'il peut exécuter, qui remâche la soif dans sa bouche aride._
-
-Ascyltos voulait rentrer dans Néapolis, le soir même. Je lui fis sentir
-son étourderie. La police nous y chercherait apparemment. Il valait
-mieux nous absenter, faire perdre ainsi notre piste aux argousins.
-D'ailleurs, l'état de nos finances nous permettait une balade à travers
-champs! Le conseil lui plut. Nous gagnâmes un hameau qu'embellissaient
-maintes cassines et vide-bouteilles, où plusieurs de mes amis avaient
-accoutumé de faire carousse pendant la verte saison. Mais voilà qu'à
-mi-route une grosse pluie nous contraignit de quêter un abri dans
-un prochain village. Nous entrâmes au cabaret. Là, d'autres piétons
-s'étaient, comme nous, réfugiés pendant l'averse. Dans la confusion qui
-régnait, nul ne s'inquiéta de nos personnes. Tandis que nous guettions
-si le désordre ne nous fournirait pas quelque aubaine, Ascyltos aperçut
-à terre un petit sac de bonne mine qu'il effaroucha sans que nul y prît
-garde et qu'il trouva bien garni de pièces d'or. Cet heureux début nous
-émoustilla. Mais, pour éviter toute réclamation, nous prîmes aussitôt
-la porte de derrière. Un esclave y sellait des chevaux qui disparut, un
-moment, pour aller, sans doute, quérir quelque chose qu'il avait oublié
-au logis. Sitôt qu'il fut éloigné, je m'emparai d'une cape superbe que
-j'avais aperçue enroulée au portemanteau de la plus riche selle. Nous
-glissant tout le long des baraques, nous gagnâmes ensuite un bois peu
-distant du village.
-
-Ayant percé jusqu'au fort du taillis, et jugeant le lieu sûr, nous
-débattîmes plusieurs controverses touchant les manières de céler
-notre pécune, dans la crainte qu'on nous arguât de larcin ou d'être
-nous-mêmes larronnés. Enfin, nous résolûmes de coudre le magot en
-la doublure d'une vieille tunique à moi, que je mis ensuite sur mes
-épaules, après avoir chargé Ascyltos du manteau dérobé. Nous prîmes des
-sentiers détournés pour regagner la ville. Mais, au sortir de la forêt,
-nous entendîmes ces paroles de funeste augure:--Ils ne se peuvent
-échapper; ils sont réfugiés à coup sûr dans le bois. Quêtons sous le
-couvert afin de les appréhender plus aisément.»
-
-Oyant cela, nous envahit une terreur si grande qu'Ascyltos et Giton,
-à travers les broussailles, décampèrent du côté de la ville. Je
-rebroussai chemin et rentrai dans le taillis avec une précipitation
-telle que je ne sentis pas de mes épaules tomber la précieuse tunique.
-Enfin, brisé de fatigue, ne pouvant aller plus loin, je m'affalai au
-pied d'un arbre, où je constatai la perte que je venais de faire. La
-douleur me rend des forces. Je me lève pour chercher mon trésor. Temps
-perdu! Oiseuse exploration! Abattu de lassitude et de chagrin, j'errai
-au plus obscur du bois. J'y demeurai au delà de quatre heures. Enervé
-cependant par cette affreuse solitude, je cherche, coûte que coûte, une
-issue. Ayant fait à peine quelques pas, je vois venir à ma rencontre
-une manière de campagnard. J'eus alors besoin de toute ma fermeté qui,
-par bonheur, ne défaillit point. J'allai carrément à la rencontre de
-mon homme, le priant de m'indiquer la route de Néapolis: car il y a
-longtemps que j'erre sans pouvoir me tirer d'au milieu de ce bois. Pâle
-comme la mort et crotté jusqu'aux yeux, mon état lui fit compassion. Il
-me demanda si je n'avais rencontré personne. Ma réponse étant négative,
-il me remit obligeamment sur mon chemin. Au moment de nous séparer,
-nous aperçûmes deux hommes de sa connaissance qu'il appela et qui lui
-dirent qu'ils avaient battu l'estrade sans rien découvrir, sinon une
-méchante tunique, et, ils la firent voir.
-
-On croira sans peine que je n'eus pas le front de la réclamer, encore
-que j'en connusse tout le prix. De quoi ma douleur ne fit qu'empirer.
-Le cœur brisé par le rapt de mon trésor et ma faiblesse augmentant à
-vue d'œil, je suivis lentement les rustres sans être aperçu d'eux.
-
-Il était tard quand j'arrivai à Néapolis. J'entrai dans un mauvais
-bouchon où, plus qu'à demi-mort, Ascyltos gisait sur une paillasse. Je
-m'effondrai de même sur la couche voisine, sans qu'il me fût loisible
-de proférer un mot. Perturbé de ne plus voir la tunique dont il m'avait
-confié la garde:--Qu'as-tu fait de notre robe?» interrogea-t-il d'une
-voix saccadée. Je n'eus pas la force de répondre, sinon par un regard
-piteux. Bientôt, me sentant réconforté, je lui fis, vaille que vaille,
-le récit de ma déconfiture. Il crut d'abord que je lui en donnais à
-garder. Malgré la rafale de larmes dont j'accompagnai mes serments,
-il persistait à n'y pas croire, m'accusant de vouloir détourner sa
-part de prise dans notre butin. Giton, plus consterné que moi-même, se
-tenait debout, gardant un silence hébété. Son chagrin donnait encore de
-nouvelles forces à mon désespoir. Mais ce qui me tourmentait par-dessus
-tout, c'était de nous savoir traqués par les mouches de police. J'en
-avertis Ascyltos, qui ne s'en émut guère, ayant tiré son épingle du
-jeu. Il était, d'ailleurs, persuadé que nul ne s'aviserait de nous
-chercher dans ce taudis, inconnus comme nous l'étions et n'ayant, au
-surplus, frayé avec personne.
-
-Cependant, nous trouvâmes à propos de feindre une indisposition et
-d'avoir, de la sorte, un prétexte à garder la chambre. Mais nous ne
-pûmes y demeurer longtemps, car la monnaie se faisait rare au point
-qu'il devenait opportun de bazarder quelques nippes afin de subsister.
-
-NOUS arrivâmes au marché sur le déclin du jour. Un bric-à-brac des
-mieux fournis. C'étaient, pour la plupart, des objets de piètre valeur,
-mais dont la brume servait à cacher les origines suspectes, la douteuse
-provenance. Et comme, pour un motif pareil, nous avions apporté, en ce
-lieu, un gaban venu de la foire d'empoigne, nous saisîmes l'occasion
-favorable. Postés dans l'ombre, nous étalâmes un pan de notre
-marchandise, dans l'espoir que sa beauté nous vaudrait quelque chaland.
-
-En effet, peu de temps après, un manant que je connaissais de vue,
-escorté d'une particulière, s'approcha de fort près et se mit à
-examiner attentivement notre manteau. Ascyltos, de son côté, jeta les
-yeux sur les épaules de cet homme qui faisait mine de vouloir acheter
-et resta figé de surprise. De mon côté, je n'étais point sans émotion.
-Il me semblait reconnaître dans cet homme, celui qui avait trouvé
-ma tunique parmi les broussailles. De fait, c'était bien lui. Mais
-Ascyltos ne s'en remettant pas au témoignage de ses yeux et pour ne
-rien emmancher à l'étourdie, perce jusqu'au bonhomme; sous prétexte de
-marchander la précieuse tunique, il la tire doucement et la palpe à son
-aise.
-
-Ode Fortuna caprice admirabonde! Le rustre n'avait pas encore soupesé
-les ourlets d'une main curieuse. Même, il n'exposait ce vêtement que
-par manière d'acquit, à la façon d'une guenille.
-
-Reconnaissant l'intégrité de notre magot, et que le vendeur portait une
-face débonnaire, Ascyltos me prit à part:--Sais-tu, frère, dit-il, que
-le trésor nous revient sur quoi je lamentais? Voilà notre bonne petite
-frusque, avec y incluses toutes nos pépettes! Que faire? Par quel
-stratagème revendiquer notre bien?»
-
-Pour moi, je me gaudissais fort, non seulement du profit, mais
-encore de me sentir lavé, par cette conjoncture, d'une suspicion
-très infamante. Je conseillai d'aller droit au but et de saisir les
-tribunaux de l'affaire, si le manant rechignait à céder notre bien.
-
-Ce ne fut pas l'opinion d'Ascyltos:--Qui s'intéresse à nous dans ce
-chien de pays? Qui voudra prêter l'oreille à nos allégations? Je
-préfère, dit-il, remérer la tunique. Bien qu'elle soit à nous, ainsi
-que nous l'avons pu constater, mieux vaut pour quelques sous faire
-emplette du trésor et ne pas entamer une procédure ambiguë.
-
- _Que font les lois où, seule, règne la Pécune,_
- _Où la pauvreté ne saurait gagner un procès?_
- _Même ceux-là qui pratiquent à dîner l'ascétisme cynique,_
- _Impudemment, trafiquent de leur mandat._
- _Ainsi, la Justice n'est rien, sinon un encan_
- _Où le chevalier même, assis au tribunal, favorise qui le paie._»
-
-Par malheur, à part un dupundius et un, sicilique destinés à l'achat de
-lupins ou de cicéroles, nous étions absolument fauchés. C'est pourquoi,
-de peur que notre butin ne s'évanouît derechef, nous convînmes de
-lâcher la main sur le prix du gaban, sûrs de compenser notre perte
-légère par un gain des plus sérieux. Aussitôt donc que nous eûmes
-l'étoffe déballée, cette donzelle qui, drapée d'un voile, faisait
-société au campagnard, en inspecte jusqu'aux moindres coutures et,
-posant ses deux mains sur la frange, se met à donner de la voix comme
-pourceau qu'on égorge:--Les voici! je tiens mes deux voleurs!»
-
-Abasourdis par ces hurlements, nous saisissons, pour donner le change,
-l'immonde tunique en lambeaux, nous écriant, sur le même ton, que ces
-gens-là brocantent nos dépouilles. Mais la partie n'était pas égale.
-La populace, conglomérée par nos abois, se tordait à nous entendre:
-les uns revendiquant un habit des plus riches, les autres, une loque
-ne valant pas d'être ravaudée. Mais Ascyltos vint à bout de calmer la
-risée et, le silence acquis:
-
-Nous voyons bien que chacun prise très haut ses appartenances: qu'ils
-nous rendent notre tunique et remportent leur gaban.»
-
-Combien qu'au rural, ainsi qu'à sa chipie, le troc parût duisant,
-survinrent deux chicanous à tête de larrons qui, voulant escamoter le
-gaban, insistèrent afin que, de part et d'autre, on remît à leurs soins
-les effets contestés. Le tribunal, demain, serait saisi du différend.
-Car il s'agissait moins, d'après eux, d'établir la propriété des hardes
-en litige que de longuement rechercher laquelle des deux parties
-justifiait le soupçon d'improbité.
-
-L'avis du séquestre agréait aux spectateurs. Mais voici que, du milieu
-de la foule, sort un quidam chauve et le front garni de caruncules
-tubéreuses: c'était une manière de solliciteur au contentieux. Il
-s'empare du gaban et jure les Consentès qu'il le reproduira devant
-le tribunal. Manifestement, le but de ces escogriffes était de faire
-déposer notre gage entre leurs pattes et, l'ayant esbrouffé, d'empêcher
-par la crainte d'une accusation de vol, notre comparution à l'audience.
-Sur ce point, nous étions on ne peut plus d'accord. Le hasard adjuva
-les désirs de chacun: indigné de nous voir mener ce train pour une
-infâme penaille, le croquant jeta la tunique à la face d'Ascyltos et,
-pour clore la dispute, demanda le dépôt en mains tierces du gaban,
-seule cause de cette échauffourée. Ayant donc ainsi recouvré, comme
-nous le pensions, notre belle monnaie. en un temps de galop nous vînmes
-à l'auberge. La porte barricadée, nous fîmes des gorges chaudes tant
-sur les hommes d'affaires que sur nos accusateurs. Ils avaient déployé
-une telle finesse pour nous rendre nos écus!
-
-Nous commencions à découdre la fameuse tunique, afin d'en extraire les
-jaunets, lorsque nous entendîmes un quidam s'informer près de notre
-logeur sur ce qu'étaient les individus qui venaient d'entrer chez lui.
-Cela m'atterra. L'homme à peine sorti, je courus dans la salle basse
-m'informer de ce qu'il pouvait être. Là, j'appris qu'un licteur du
-préteur, dont l'emploi est de recenser, pour les registres publics,
-le nom de tous les étrangers, en apercevant deux qu'il n'avait pas
-inscrits encore, s'était informé de notre pays et de nos occupations.
-
-Le marchand de soupe dévida ces commérages d'un air à me faire
-soupçonner que son taudis n'était pas franc. Pour obvier à tout méchef,
-nous résolûmes d'en sortir et de n'y rentrer qu'à la nuit. En partant,
-nous donnâmes à Giton les ordres nécessaires pour qu'il nous fît à
-souper.
-
-Nous voilà donc en marche. Evitant les quartiers du bel air, nous
-déambulions parmi les ruelles borgnes, lorsque, à jour fermant et
-dans un passage obscur, nous rencontrâmes deux femmes en grand habit,
-de tournure avenante, que, d'un pas mesuré, nous suivîmes jusqu'à la
-porte d'un oratoire. C'est là qu'elles entrèrent. Un murmure insolite
-en venait jusqu'à nous, comme d'un centre mystique. A notre tour,
-la curiosité nous fit pénétrer dans la chapelle, où nous aperçûmes
-de nombreuses coquines. Elles hurlaient, pareilles aux bacchantes,
-et secouaient dans leur main droite de petites figures de Priapus
-envitaillées à faire peur. Ne fut loisible d'en apprendre davantage:
-car, à notre aspect, le troupeau beugla de telle sorte que la coupole
-de l'oratoire en fut ébranlée. Ces dames voulaient s'emparer de nous.
-Mais, sans tarder, nous tirâmes nos grègues et nous en fûmes au logis.
-
-Nous gobelottions en paix, grâce au zèle de Giton, quand la porte
-résonna sous des coups de heurtoir impudemment frappés.--Qui va là?
-demandâmes-nous, pâlissant de crainte.--Ouvrez, répondit-on, et
-vous l'allez savoir.» Pendant ce dialogue, la serrure branlante se
-détacha d'elle-même et, par la porte ouverte, une femme entra, la
-tête encapuchonnée. C'était la même qui, peu de temps auparavant,
-exhortait le rural au manteau.--Vous pensiez donc me faire la figue?
-nous dit-elle. Je suis la dariolette de Quartilla dont furent par vous
-les sacra perturbés, dans l'oratoire de Priapus. Voici qu'elle vient
-en personne à votre juchoir. Elle souhaite obtenir de vous un moment
-d'entretien. Ne vous effarez pas. Elle n'accuse ni ne punira votre
-erreur. Même, elle admire plutôt le dieu qui conduisit en cette ville
-des jeunes hommes si courtois.»
-
-Nous gardions encore le silence, ne sachant que penser d'une telle
-ouverture, lorsque nous vîmes entrer Quartilla elle-même, flanquée
-d'une pucelette. Sur le bord de ma courte-pointe elle se vint échouer
-où, longuement, elle pleura. Nous demeurions aphones, pantois et
-sidérés devant cette incontinence lacrymale, cet étalage flegmatique
-de désespoir. Quand enfin s'apaisa la bourrasque, elle écarta son
-voile et, tordant les mains jusqu'à faire craquer ses doigts, nous
-démasqua un visage irrité:--D'où vous vient, dit-elle, cette audace?
-Qui vous enseigna le brigandage et l'imposture? Mais, que Fidius me
-soit en aide! j'ai compassion de vous. Car nul, sans être châtié, ne
-troubla nos mystères. En effet, ce pays abonde si fort en divinités
-protectrices que les hommes y sont moins que les Dieux faciles à
-trouver. Ne croyez pas, néanmoins, que je sois venue ici pour cause
-de vengeance. Plus que l'affront reçu m'émeut votre jeunesse. Elle me
-persuade que, par ignorance, vous commîtes cet inexpiable forfait.
-
-Sache donc que, la nuit dernière, je fus horripilée d'un frisson à tel
-point glacial que je craignais un accès de fièvre tierce. Je demandai
-au sommeil quelque rémission. L'ordre me fut, en songe, intimé de te
-quérir et de lénifier par ton accortise l'impétueux de mes quérimonies.
-Le souci de ma guérison n'est pas, toutefois, ce qui m'inquiète
-davantage. Une alarme plus sérieuse me déchire les entrailles qui me
-conduira jusqu'à la mort, à savoir qu'inspirés par la licence de votre
-âge vous ne divulguiez ce qu'ont saisi vos regards dans la chapelle de
-Priapus et profaniez, devant le monde, la religion des Dieux. A vos
-genoux tendent mes paumes ouvertes. Je vous obsècre et vous supplie de
-ne pas tourner en dérision nos offices nocturnes, de ne point afficher
-les arcanes immémoriaux dont la plupart de nos mystes eux-mêmes ne
-soupçonnent pas le rituel.
-
-Ayant achevé sa déprécation, les larmes de Quartilla redoublèrent, avec
-une abondance de furieux soupirs. Elle presse contre mon lit son visage
-et sa poitrine.--Madame, lui dis-je, ému de crainte et de miséricorde,
-tiens-toi l'esprit en repos sur la double fin de ta visite. Oncques
-n'ébruiterai quoi que ce soit de vos sanctimoniales observances. Quant
-à la fièvre tierce, puisqu'un songe t'informa que je possède les vertus
-et complexions pertinentes à sa cure, nous adjuverons la providence des
-Dieux, même au péril. de notre vie.»
-
-Cette promesse lui rendit la gaîté. Passant des larmes aux rires, elle
-me baise étroitement et peigne mes cheveux qu'elle ramène en boucles
-sur l'oreille:--Je fais trêve, dit-elle, et vous remets votre offense.
-Que, pourtant, si vous n'eussiez acquiescé au traitement que je désire,
-dès demain une troupe de braves eût tiré contre vous raison de cette
-injure et soutenu ma dignité.
-
- _Turpide est le mépris, l'impératif, luisant de gloire._
- _Il me plaît élire mon chemin au gré de mes caprices._
- _Car le sage, raisonnablement, apaise les querelles par le mépris_
- _Et, pardonnant aux vaincus, il triomphe deux fois.»_
-
-Battant des mains, elle se creva de rire, tout à coup, d'une telle
-furie que nous en eûmes peur. Dans son coin, la camériste, qui était
-advenue la première, se tordait comme sa maîtresse. La bambine entrée
-avec Quartilla ne tarda point à suivre leur exemple.
-
-Tout résonnait de leurs éclats. On se fût cru dans une baraque de
-morions. Entre temps, stupéfaits de leur brusque saute d'humeur,
-incertains, nos regards se posaient tantôt sur les pécores et tantôt
-sur nous-mêmes. Quartilla reprend enfin la parole.--J'ai fait le
-nécessaire, dit-elle, pour que, de la journée, il n'entre âme qui vive
-dans cette maison; de telle sorte que, sans crainte des fâcheux, tu
-pourras m'insinuer aisément le remède contre la fièvre que tu m'as
-promis.»
-
-A ces mots, Ascyltos demeura vaguement hébété. Quant à moi, plus
-frigide soudain qu'un hiver des Gaules, je restai sans émettre quelque
-son que ce fût. Néanmoins, je comptais sur le muscle de mes compagnons
-et de moi pour donner à l'aventure une issue galante.
-
-En effet, trois petites fumelles, si quelque méchant dessein les
-liguaient contre nous, l'eussent-elles jamais emporté sur un trio de
-mâles qui, à défaut d'autre mérite, gardaient pour coadjuteur les
-solides attributs de leur sexe. Et, certes, nos reins étaient déjà
-fortement ceinturés. Même, en cas d'assaut, j'avais ordonné mon plan
-de bataille. J'engagerais l'action avec Quartilla, Ascyltos avec la
-servante et Giton avec la parthénie.
-
-[Tandis que je roulais, en mon esprit, ces choses, Quartilla me
-requit de soigner sa fièvre tierce. Mais, bientôt, déçue de l'espoir
-qu'elle fondait sur ma vaillance, elle déguerpit, furibonde, pour nous
-envahir peu après, en compagnie d'estaffiers inconnus qui, sur son
-commandement, nous charroyèrent dans un palais très superbe].
-
-Ce fut un coup de foudre. Toute constance nous abandonna et, dans notre
-malencontre, la mort nous apparut inéluctable.
-
-Moi, cependant:--Je te supplie, madame, si tu nous réserves de plus
-tristes aventures, achève-les d'un seul coup! Nous n'avons pas de tels
-forfaits sur la conscience que la torture doive, par surcroît, aggraver
-notre exécution.»
-
-La suivante, qui s'appelait Psyché, sur le parquet diligemment étendit
-une couverture et sollicita mes génitoires glacées par mille morts.
-Ascyltos avait dans son pallium enfoui sa tête, n'ignorant pas combien
-il est périlleux d'intervenir dans les secrets d'autrui. [Sur ces
-entrefaites] la péronnelle sort de son giron deux sangles vigoureuses
-dont elle m'attache, tour à tour, les pieds et les mains.
-
-[Ainsi garrotté, je lui représentai que ces comportements n'étaient
-pas un bon moyen que prenait sa maîtresse pour venir à bout de la
-démangeaison qui lui tenait le bas-ventre:--D'accord, répondit-elle,
-mais j'ai sous la main un électuaire plus efficace et plus prompt.»
-Aussitôt, elle apporte une timbale pleine de satyrion.
-
-A force de débiter des boniments de femme saoule et, tout en se payant
-ma tête, elle fit si bien que j'eusse ingurgité la drogue: mais
-Ascyltos, ayant naguère ses blandices rebuté, sur son dos elle jeta la
-dernière prise de satyrion, sans qu'il s'en aperçût].
-
-Comme la conversation languissait:--Et moi, dit Ascyltos, suis-je pas
-digne de boire?» La camériste, trahie par mon sourire, applaudit des
-deux mains:--Cavalier, dit-elle, je t'en ai donné; même tu as seul vidé
-le gobelet jusqu'à la lie.
-
---Vère! interjecta sa maîtresse. Notre Encolpis n'a donc pas humé toute
-la dose?» Cette galéjade nous fit rire plaisamment. Giton lui-même ne
-put tenir jusqu'à la fin son sérieux, depuis surtout que la pucelette
-se fut emparée de son visage, couvrant de baisers le petit drôle, qui
-n'y répugnait pas.
-
-J'aurais, dans ma détresse, appelé au secours. Mais outre que personne
-au monde n'eût branlé pour notre défense, avec une épingle à cheveux,
-Psyché, quand j'attestai la foi des Quiritès, me lardait les mâchoires,
-tandis que la fillette armée d'un pinceau qu'elle avait elle-même
-imbibé de satyrion opprimait Ascyltos.
-
-Pour comble d'infortune, survint un cinède paré d'une gausapa vert
-myrte, retroussé jusqu'au nombril, qui, tantôt, en dansant, nous
-amignardait à grands coups de fesses, tantôt nous inquinait de baisers
-cadavéreux. Quartilla, une verge de baleine à la main et ses jupes
-enroulées autour de la ceinture, lui commande enfin de donner répit à
-notre gêne. Sur quoi nous sacrâmes l'un et l'autre, par des mots très
-religieux, que périrait avec nous un arcane si secret et clandestin.
-Là-dessus entrèrent maints lutteurs de gymnase qui nous oignirent d'une
-huile très noblement parfumée.
-
-Oubliant alors notre courbature, nous endossâmes des robes de fête et
-prîmes le chemin d'une salle voisine. Trois lits étaient dressés autour
-d'un couvert de la plus grande magnificence. Invités à nous étendre,
-l'appétit aiguisé par de mirifiques hors-d'œuvre, nous versons à flots
-dans notre gésier le vin de Falernum. Après avoir mangé force vivres
-délicats, le sommeil nous gagnait peu à peu:--Qu'est-ce à dire, se mit
-à rugir Quartilla, et pensez-vous être ici pour dormir sachant que
-cette nuit est la vigile de Priapus?»
-
-Comme Ascyltos, grevé de tant de maux, roupillait de grand cœur,
-Psyché, qui n'avait point oublié ses rebuffades, lui frotta longuement
-le visage de suie, et d'un tison éteint, sans qu'il en eût conscience,
-badigeonna sa bouche, ses épaules et ses bras. Moi-même, harassé de
-tant de maux, je prenais un avant-goût du sommeil. A notre exemple,
-tant au dehors que dans le triclinium, la valetaille ronflait à dire
-d'expert. L'un gisant sous les pieds des convives, l'autre adossé
-à la muraille, un troisième étayé par le chambranle de la porte,
-ils cuvaient tous leur vin pêle-mêle, tête contre tête. Les lampes,
-cependant, exhaustes de liquide, éparpillaient une lumière ténue
-et défaillante, lorsque deux Syriens voulant rafler une bouteille,
-s'insinuèrent dans le triclinium. Tandis que, près d'un dressoir
-couvert d'argenterie, les deux vauriens se disputent leur aubaine,
-elle se brise entre leurs doigts. Table, vaisselle plate, buffet,
-tout dégringole. Même, une coupe, tombant de haut, va briser le crâne
-d'une servante qui dormait sur un lit voisin. A ce choc inattendu, la
-malheureuse hurle, dénonçant les voleurs et suscitant les ivrognes.
-Pris la main dans le sac, les Syriens, venus en quête d'une proie, se
-laissent adroitement tomber sur un deuxième lit: et de ronfler comme
-s'ils avaient pioncé depuis longtemps.
-
-Déjà réveillé en sursaut, le tricliniarchès infusait de l'huile aux
-quinquets moribonds. Déjà les esclaves, s'étant bouchonné les yeux,
-reprenaient leur office, quand l'arrivée d'une cymbaliste, faisant
-claquer ses cuivres, nous remit tous sur pied.
-
-On recommença donc à manger sur nouveaux frais. Quartilla, derechef,
-nous éperonne à boire; le vacarme des cymbales accroît la gaillardise
-des soupeurs. Et le cinède reparaît aussi, fastidieux entre les hommes
-et digne commensal d'une pareille maison, qui, après avoir battu la
-mesure en gestes saccadés, expectore ces vers:
-
- _Ici, venez ici, les spatalocinèdes!_
- _Marchez! courez! volez!_
- _Cuisses hospitalières! fesses agiles! mains expertes!_
- _Bougres neufs! vieilles tantes! eunuques de Délos!_
-
-Ayant fini son couplet, le pied plat m'insalive d'un baiser très
-immonde. Bientôt, il grimpe sur mon lit et me déshabille malgré moi.
-Longuement il ahane sur ma braguette. Mais en vain. Des ruisseaux de
-pommade à l'acacia fluaient, avec la sueur, de sa tête graisseuse. Tant
-de craie enfarinait ses joues pleines de rides que vous les eussiez
-prises pour un mur débué par les grandes pluies.
-
-Je ne pus retenir davantage mes pleurs, envahi par la plus noire
-tristesse.--De grâce, madame, dis-je à Quartilla, est-ce l'embasicète
-que tu as chargé de me bourreler?» Mais elle, frappant légèrement des
-mains:--Que voilà donc un habile homme et qui me fait une question
-d'esprit! Ne sais-tu pas que l'incube s'appelle en grec embasicète?»
-
-Alors, ne voulant pas que mon associé fût mieux partagé que
-moi-même:--Par ta Foi, repris-je, Ascyltos, dans ce triclinium, chôme
-seul notre fête.
-
---C'est juste, répond-elle. Qu'on donne à Ascyltos l'embasicète!»
-Aussitôt fait que dit. Le cinède changea de monture et, passant à mon
-copain, l'écrasa sous son derrière et ses embrassements. Debout, au
-milieu du combat, Giton, à force de rire, s'endommageait les intestins.
-
-L'ayant considéré avec attention, Quartilla s'enquiert du bel
-enfant.--A qui appartient-il?
-
---C'est mon amant, répliquai-je.
-
---Pourquoi donc ne m'a-t-il point donné l'osclage?» Et, vers soi
-l'attirant, elle baise Giton à pleines lèvres. Bientôt elle glisse
-la main dans la fente de sa robe, dégage les charmes neufs du bel
-enfant. Puis elle ajoute:--Demain, avec ce bibelot, je préluderai à
-mes plaisirs. Mais, pourvue ce soir, je ne saurais goûter un banal
-ordinaire, m'étant le bas-ventre gorgé d'un très robuste ânon.» A ces
-mots, Psyché, riant, s'approcha de sa maîtresse et lui coula je ne
-sais quel propos dans l'oreille:--Oui, oui! dit Quartilla, c'est fort
-bien avisé. Pourquoi non? L'occasion est admirable. Il faut dévirginer
-notre Pannychis.» Là-dessus, on introduit une môme assez gentille, ne
-paraissant guère plus de sept ans, la même qui, dans cet après-midi,
-avait chaperonné Quartilla dans notre bouge. Tout le monde applaudit et
-réclame, sur-le-champ, la consommation des épousailles.
-
-Je demeurai stupide; puis j'affirmai que, d'une part, Giton, gamin des
-plus vérécondieux, n'oserait devant tous effectuer l'expérience; que,
-de l'autre, Pannychis n'était pas en âge de supporter, comme une femme,
-la douloureuse prélibation:
-
---Bon! répartit Quartilla, étais-je plus nubile quand je perdis mon
-pucelage? Que me soit adverse Juno si je me rappelle avoir oncques été
-vierge! Fillette, je badinais avec des polissons de mon âge; puis, les
-années avançant, j'accordai mes faveurs à des cadets plus robustes,
-jusqu'au temps que je sois parvenue aux heures où nous sommes. De là,
-sans doute, l'origine du proverbe: _Qui l'a porté vedeau, peut aussi le
-porter taureau._»
-
-Donc, et de peur qu'en secret mon amant n'endurât de plus graves
-méchefs, je me levai pour concourir à l'office nuptial.
-
-Déjà, Psyché enroulait un flammeum sur le chef de la petite. Déjà,
-l'embasicète marchait en paranymphe, portant à la main le brandon
-d'hyménée. Suivait un long troupeau de vaches imbriaques applaudissant
-de tout leur cœur. Le thalamus, drapé conformément aux rites,
-s'érigeait dans la grand'salle.
-
-Alors Quartilla, incendiée par l'aspect de cette paillardise, soudain
-se leva, puis, agrippant Giton, l'emporta vers la chambre d'amour.
-Sans nul doute le petit babouin se laissait faire avec plaisir, tandis
-que sa partenaire oyait sans épouvante ni tristesse le nom terrible de
-l'Hymen.
-
-De sorte qu'après qu'on les eut couchés ensemble et mis sous clef,
-nous restâmes assis sur le pas de la porte, Quartilla surtout, qui,
-par une fente ingénieusement ouverte, appliquait un œil curieux,
-observant le jeu puéril avec une attention libidineuse. Et moi, vers
-ce spectacle elle me traîna aussi d'une main défaillante. Dans cette
-posture, nos visages s'effleuraient; tout le temps que lui laissait
-Giton et Pannychis, agitant les lèvres, elle me frappait sur les joues
-de baisers furtifs.
-
-[J'étais si las des familiarités de cette pute que je ne pourpensais
-que d'évasion. J'en déclarai le dessein au fuligineux Ascyltos qui
-l'approuva beaucoup. Il espérait fuir, en même temps, les vexations de
-Psyché. Rien plus facile. Mais Giton restait enfermé dans la chambre
-et nous voulions soustraire le gamin aux fureurs de ces dévergondées.
-Tandis que nous cherchions un expédient, Pannychis se laissa choir,
-en jouant du serrecroupière, tandis que, démonté par le poids, Giton
-suivit sa combrecelle au pied du lit. Heureusement il en fut quitte
-pour la peur. Mais la petite, légèrement blessée au front, s'écria
-d'une telle violence, que Quartilla, épouvantée, s'engouffra dans la
-chambre en coup de vent. Ce qui nous permit de lever le pied sans
-demander notre reste. Promptement, nous galopâmes jusqu'à l'auberge et,
-sur-le-champ,] nous étant fourrés dans les draps, nous passâmes libres
-d'inquiétude le restant de la nuit.
-
-[Le lendemain, comme nous sortions du logis, nous rencontrâmes deux de
-nos ravisseurs. Ascyltos, dès qu'il les eut remembrés, fondit sur l'un
-d'eux avec ardeur; puis, l'ayant mis hors de combat et dangereusement
-blessé, il me vint seconder contre l'autre. Celui-là se défendit si
-vaillamment qu'il nous vulnéra tous les deux, mais de sorte légère, et
-fut assez adroit pour décamper sans la moindre égratignure.]
-
-Le troisième jour était venu, embelli par la perspective d'une
-crevaille exorbitante, pareille au suprême festin des gladiateurs. Mais
-navrés comme nous l'étions, nous trouvâmes plus expédient de fuir que
-de rester en repos. C'est pourquoi, [nous revînmes diligemment à notre
-hôtellerie. Nos plaies étaient sans gravité. Une fois recousues, nous
-les pansâmes avec de l'huile et du vin.
-
-Cependant nous avions laissé un de nos ennemis sur le carreau, et la
-crainte d'être découverts nous angoissait.] Nous délibérions ainsi,
-très affligés, sur les mesures à prendre pour éviter la tempête
-imminente, lorsqu'un officieux d'Agamemnon interrompit nos spéculations
-funèbres:--Hé quoi! dit-il brusquement, ne savez-vous pas chez qui
-l'on dîne aujourd'hui? C'est Trimalchio, le richomme, qui, dans son
-triclinium, possède une horloge près de quoi un buccinateur l'avertit
-de la fuite des jours et des moments perdus.» Aussitôt, oubliant les
-maux passés, nous reprenons sans tarder nos habits. Giton, qui avait
-consenti jusqu'alors à nous servir d'esclave, reçoit l'ordre de nous
-accompagner au bain.
-
-A peine harnachés, nous déambulons, sans autre souci que de
-vadrouiller. Des joueurs étaient groupés autour d'une barrière. Nous
-approchons. Le premier objet qui frappa nos regards fut un vieillard
-chauve, engoncé dans une camisole feuille-morte, s'exerçant à la paume,
-entre force cadets aux longs cheveux bouclés. Nous n'admirions pas tant
-cette belle jeunesse que le paterfamilias, qui pelotait, en chaussons,
-avec des balles couleur de prase. Dès qu'une de ces balles avait touché
-terre, on la mettait au panier, cependant qu'un naquet, pourvu d'une
-sacoche bien garnie, en fournissait inépuisablement les joueurs.
-
-Nous aperçûmes des choses nouvelles. Entre autres, deux eunuques debout
-aux extrémités de la piste. L'un tenait un pot de chambre d'argent,
-l'autre recensait les éteufs, non ceux-là qui vibraient entre les mains
-des partenaires, mais qui jonchaient le sol.
-
-Comme nous admirions tout ce faste, Ménélaüs vint à nous:--Voilà,
-dit-il, voilà Trimalchio chez qui vous popinez ce soir. En doutez-vous?
-cette partie que vous voyez, n'est autre chose que l'apéritif.»
-
-Ménélaüs parlait encore, quand Trimalchio fit craquer ses doigts. A ce
-geste l'eunuque au pot de chambre vint mettre son bassin à la portée
-du joueur, lequel, ayant sa vessie exonéré, demanda qu'on lui donnât
-à laver, puis épongea ses doigts aux boucles d'un mignon. Il serait
-long de consigner toutes les bizarrereries de Trimalchio. Enfin, nous
-gagnâmes les Thermes. Après avoir pris une chaude et sué à notre aise,
-nous passâmes au rafraîchissoir.
-
-[Illustration: _Abasourdis par ces hurlements, nous saisissons, pour
-donner le change, l'immonde tunique en lambeaux._]
-
-Déjà Trimalchio, enolié d'aromates, les faisait déterger, non avec
-de vulgaires linteaux, mais bien avec un peignoir de la plus fine
-estame. Cependant, trois masseurs iatraliptès sablaient le Falernum
-en sa présence, et, comme en se pelaudant à propos de boire, ils en
-humectaient le sol:--Buvez! dit Trimalchio. C'est du vin de ma bouche.»
-Bientôt, on l'enveloppa dans une gausapa écarlate. Puis on l'étendit
-sur une litière que devançaient quatre piqueurs adornés de phaleræ,
-ainsi qu'une voiture à bras où se pavanaient les délices de Trimalchio,
-enfant vieillot, chassieux et plus vilain que son maître lui-même.
-Tandis qu'on l'emportait, un tibicen vint à lui, tenant des flageolets,
-et, penché, à son oreille, comme pour dire quelque secret, ne cessa de
-flûter pendant tout le chemin. Nous suivîmes, repus d'admiration, et
-nous arrivâmes, en même temps qu'Agamemnon, à la porte du palais, sur
-le jambage de laquelle m'apparut un écriteau, avec cette inscription:
-
- +------------------------------------------------------------+
- | TOVT ESCLAVE |
- | QVI SANS LE CONGÉ DV PATRON SORTIRA |
- | CENT FOIS RECEVRA LES ÈTRIVIÈRES |
- +------------------------------------------------------------+
-
-A l'entrée, se tenait un portier vert, sanglé d'une ceinture cerise;
-dans un plateau d'argent, il écossait des pois. Au-dessus du seuil
-pendait une cage d'or renfermant une pie aux ailes bigarrées, qui
-saluait de ses cris les allants et venants.
-
-Tandis que, plongé dans la stupeur, j'admirais tout cela, bouche bée,
-je pensai me laisser choir de peur et me casser les jambes. A senestre,
-près de la loge du suisse, était peint un molosse enchaîné, avec cette
-inscription en lettres capitales: GARE AV CHIEN! Et mes compagnons
-de dauber sur moi. Ayant repris haleine, je continuai l'examen des
-fresques peintes sur les murs. On y voyait un marché d'esclaves,
-portant au col une pancarte, avec des légendes. Et Trimalchio lui-même,
-les cheveux dénoués, tenant un caducée, entrait dans Rome sur un char
-conduit par Minerva. Plus loin, il apprenait à ratiociner, puis était
-nommé Dispensateur, toutes choses que le peintre avait curieusement
-élucidées par de multiples inscriptions. A l'extrémité de la galerie,
-Mercurius enlevait, par le menton, Trimalchio encore, et le déposait
-sur le siège le plus élevé d'un tribunal. Auprès, était Fortuna, riche
-de sa corne, et les trois Parques filant une quenouille d'or.
-
-Je notai de plus, à l'extrémité de cette galerie, une troupe de
-coureurs qui, sous la direction d'un écuyer, s'entraînaient à la
-vitesse. En outre, dans un coin, je vis une grande armoire. Là, dans
-un reliquaire, des Larès d'argent, une statuette de Vénus, et, non de
-médiocre taille, une pyxide en or qu'on me dit contenir la première
-barbe de notre amphytrion.
-
-Alors, je me pris à interroger l'ostiaire:--Quelles sont, demandai-je,
-ces figures au milieu de l'atrium?--L'_Ilias_ et l'_Odyssea_,
-répondit-il, et, vers la senestre, les jeux de gladiateurs donnés par
-Lénas.»
-
-Nous n'avions pas loisir d'en regarder plus long.
-
-Nous avançâmes vers le triclinium. Au seuil, le Procurateur recevait
-des comptes. Mais ce qui nous estomira davantage, ce furent des
-faisceaux avec des haches, appendus en trophées au chambranle de
-l'huis, et dont la partie inférieure se terminait par une sorte
-d'éperon en bronze qui, supportait cette inscription:
-
- A G. POMPEIVS TRIMALCHIO
- SEVIR AVGVSTAL
- CINNAMVS DISPENSATEVR.
-
-Au-dessous, brûlait une lampe double suspendue à la voûte. Sur les
-montants de la porte, deux tablettes étaient accrochées, dont l'une, si
-j'ai bonne mémoire, contenait ces mots:
-
- +------------------------------------------------------------+
- | LE III ET LA VEILLE DES KAL. DE JANV. |
- | NOTRE G. SOVPE DEHORS |
- +------------------------------------------------------------+
-
-L'autre faisait paraître les phases de la lune, l'image peinte des sept
-étoiles, et, marqués par des clous, les jours heureux ou malheureux.
-Au moment où, soûls de voluptés, nous allions pénétrer, enfin, dans la
-salle à manger:--_Du pied droit!_ nous cria un esclave commis à cet
-office. Sans doute, nous trépidâmes quelque peu, dans la crainte que
-l'un des convives ne transgressât le précepte. Enfin, nous partions
-uniformément du pied droit, lorsqu'un autre serf, en purette, se vint
-abattre à nos genoux, suppliant notre faveur de le soustraire aux
-peines immanentes; car la prévarication était légère qui le mettait en
-péril: avaient été soustraits au bain les vêtements du dispensateur
-dont il avait la garde, qui valaient à peine X. H. sestercius. Nous
-voilà donc retirant le pied droit. Dans son cabinet, le dispensateur
-nombrait des écus d'or. Nous le priâmes de remettre à l'esclave sa
-peine. Superbe, il nous toisa, et:--Ce n'est pas tant la perte dont je
-suis ému, que l'incurie de ce bélître. Ma robe de chambre il a perdue,
-qui me fut donnée, à mon jour natal, par un certain client. Tyrienne,
-sans doute, mais, une fois déjà, elle avait été lavée. Quoi qu'il en
-soit, je vous accorde la grâce du vaurien.»
-
-Pénétrés d'une si noble munificence, nous étions à peine de retour
-dans le triclinium que le serf au profit duquel nous avions manifesté
-se porta derechef à notre rencontre. Il nous surprit étrangement par
-la fureur de ses embrassades multipliées et drues, avec force louanges
-pour notre humanité:--Au surplus, dit-il, vous saurez à l'instant
-qui vous avez obligé. Le vin dominical est dans la main du garçon de
-l'échansonnerie; or, c'est moi qui tiens la coupe et vous en tâterez.»
-
-Enfin, après tous ces retards, nous nous couchons à table. Des pages
-d'Alexandrie, sur nos mains, infusent l'eau de neige, immédiatement
-suivis par des pédicures très agiles, qui font nos pieds et rognent
-nos ongles, d'une adresse merveilleuse: ce que faisant, nul ne gardait
-le silence, mais, vaquant à leur fâcheux emploi, ils l'agrémentaient
-de chansons. Je fus curieux d'expérimenter si la livrée tout entière
-chanterait de même. Pour cela, je demandai à boire: un garçon plein
-de zèle me servit, sur-le-champ, non sans me régaler d'une acide
-complainte. Pareillement faisaient tous les gens de la maison, sitôt
-qu'on leur demandait quelque office. Hanter vous eussiez cru un chœur
-de pantomimes et non le triclinium d'un paterfamilias.
-
-Entre temps on apporta les promulsis, de tous points magnifiques;
-les convives sur leurs lits ayant déjà pris place, à la réserve de
-Trimalchio auquel, par une incongruité nouvelle, on réservait le haut
-bout. Au milieu de la table, dans une manière de plateau, se prélassait
-une bourrique en métal de Corinthe, portant sur le dos un bissac
-dont les poches contenaient, l'une des olives blanches, l'autre des
-olives noires. Flanquaient l'ânon deux plats circulaires. Sur leurs
-marges étaient gravés le nom de Trimalchio et le poids du métal. Tels
-porte-assiettes, réunis en arceaux, présentaient des loirs saupoudrés
-de sésame et arrosés de miel. Sur un gril d'argent fumaient des
-andouillettes. Sous le gril s'étageaient des prunes syriaques et des
-pépins de migraine.
-
-Nous entamions déjà cette noble chère quand, au rythme d'une symphonie,
-Trimalchio fut apporté. Ses esclaves le couchèrent sur de menus
-oreillers, ce qui fit pouffer quelques étourdis. Le personnage y
-prêtait d'ailleurs. Sa tête rase émergeait d'un pallium cramoisi;
-autour de sa nuque, emmitoufflée dans ce vêtement, il avait, par
-surcroît, tortillé une serviette à bandes énormes, dont les franges
-pendaient çà et là. Au petit doigt senestre il portait un large anneau
-faiblement doré, puis, au bout du quatrième, une petite bague qui me
-sembla d'or pur, avec des incrustations en forme d'étoiles, du plus
-brillant acier. Pour ostenter d'autres richesses encore, il découvrit
-jusqu'à l'épaule son bras droit orné d'un bracelet d'or et d'un cercle
-d'ivoire, que rehaussaient des agréments de métal poli. Ensuite, curant
-ses dents avec une épine d'argyrose:
-
-Mes excellents bons, dit-il, je n'avais, en ce moment, aucun désir de
-me mettre à table: mais ne voulant pas que mon absence mît plus de
-retard à vos ébats, j'ai quitté un divertissement qui m'agréait fort.
-Souffrez néanmoins que j'achève ma partie.
-
-Un page le suivait, portant la table à jeu en bois de térébinthe avec
-des tesseræ de cristal, et, ce qui me parut du dernier galant, au lieu
-de jetons blancs et noirs, de grosses médailles d'argent et d'or. Mais,
-tandis qu'il dégoisait, en jouant, les plus abjectes pantalonnades et
-que nous poussions encore une brèche parmi les hors-d'œuvre, on nous
-apporte, dans le monte-plats, un corbillon sur lequel une galline en
-bois sculpté, les ailes étendues en rond, semblait couver des œufs.
-Aussitôt, deux esclaves approchent, et, la symphonie bourdonnant de
-plus belle, ils se mirent à scruter la paille. Ils en sortent des œufs
-de paon qu'à la ronde ils impartissent. Alors, se tournant vers nous,
-Trimalchio:--Amis, dit-il, c'est par mon ordre que l'on a caché des
-œufs de paon sous le ventre de la poule; mais, Herculès à moi! j'ai
-lieu d'appréhender qu'ils ne soient déjà couvis; regardons toutefois
-s'ils sont encore mangeables.» A cet effet, nous recevons des cuillers
-ne pesant pas moins d'une demi-livre. Nous brisons la coque de ces œufs
-très artistement boulangée en pâte ferme. J'étais sur le point de jeter
-le mien, car je pensais y voir déjà grouiller un paonneau, lorsqu'un
-vieux pique-assiette m'arrêta:--Il y a là, me dit-il, je ne sais quelle
-friandise.» Je finis de rompre la coquille et trouvai, dans une farce
-de jaunes d'œufs bien poivrée, un bec-figue des plus gras.
-
-Cependant Trimalchio, ayant fini de jouer, ordonne qu'on lui resserve
-tous les plats dont nous avons tâté. D'une voix haute, il proclame
-que si quelqu'un souhaite encore du vin miellé, il en peut boire son
-comptant, lorsque, au signal nouveau donné par l'orchestre, un chœur
-chantant d'esclaves emporte la desserte. Au milieu du fracas vint à
-tomber une patène d'argent. Croyant bien faire, un garçon d'office
-tente de la ramasser. Mais Trimalchio, qui l'aperçoit, ordonne de
-souffleter l'esclave par manière d'objurgation et de jeter l'assiette
-aux épluchures. Sur quoi un valet, préposé au garde-meuble, de la
-balayer avec d'autres rebuts.
-
-Après cela, une entrée de deux Æthiops chevelus, portant des utricules
-pareilles à celles qu'on emploie pour faire tomber la poussière de
-l'amphithéâtre, qui nous donnèrent à laver, non avec de l'eau claire,
-mais avec un très bon vin.
-
-Chacun loua le maître pour ces élégances. Mais Trimalchio, prenant la
-parole:--Mars, dit-il, prise l'Egalité. C'est pourquoi j'ai ordonné
-d'assigner à chacun sa table. En même temps, l'escafignon de ces
-puants esclaves et leur chaleur nous importuneront moins.» On apporte,
-aussitôt, des fiasques de verre, méticuleusement bouchées de plâtre. A
-leur goulot pendait l'écriteau que voici:
-
- +------------------------------------------------------------+
- | FALERNVM OPIMIEN |
- | DE CENT FÉVILLES. |
- +------------------------------------------------------------+
-
-Tandis que nous lisions ces étiquettes, battant des mains, Trimalchio
-s'écria:--Heu! heu! cela est donc! le vin dure plus que l'homme
-transitoire! Faisons carrousse et buvons à pocharder la lune. Le vin,
-c'est la vie! Celui que je vous offre est de l'opimien authentique.
-Hier, je traitais à souper de plus honnêtes gens que vous; néanmoins,
-le vin qu'on leur présenta n'égalait point celui-ci.»
-
-Comme nous popinions, flagornant d'un ton pénétré la magnificence de
-notre hôte, un esclave posa sur la table une larve d'argent, squelette
-en miniature, si bien ajusté que les articulations et les vertèbres
-se mouvaient en tous sens, de la meilleure grâce. Puis, ayant saisi
-la poupée, au moyen d'une ficelle intérieure il lui donna plusieurs
-sortes d'attitudes, la prenant tour à tour et la remettant au milieu du
-couvert, jusques au temps que Trimalchio se mit à déclamer:
-
- _Heu! heu! malheur à nous! l'homme, tout entier, n'est qu'un pur
- néant!_
- _Combien fragile notre existence! Et pendue au plus cassant des
- fils!_
- _Ainsi nous serons tous, quand Orcus nous emportera._
- _Donc, vivons au mieux, tant que vivre nous est permis._
-
-Le myriologue et nos courbettes furent interrompus. Un deuxième service
-qui, à la vérité, ne répondait guère à notre désir, parut en même
-temps. Néanmoins, une curiosité nouvelle fixa bientôt les regards de
-la compagnie. C'était un globe en manière de surtout, dont l'orbe
-était paré des signes du zodiaque. Au-dessus de chaque peinture, le
-majordome avait placé des mets qui, par leur essence ou leur forme,
-se pouvaient rattacher à ces constellations. Sur le Bélier, des pois
-chiches (pois du bélier); sur le Taureau, une pièce de bœuf; sur les
-Gémeaux, une paire de testicules et de rognons; sur le Cancer, une
-couronne; sur le Lion, des figues africaines; sur la Vierge, une vulve
-de truie érigone; sur la Balance, un peson qui, d'un côté, soutenait un
-poupelin, de l'autre, une croustade; sur le Scorpion, une scorpène; sur
-le Sagittaire, un ώτοπετὴς, lièvre cornu; sur le Capricorne, un homard;
-sur le Verseau, une oie; sur les Poissons, deux mulets. Au centre, le
-plus beau gazon du monde, fraîchement tondu, supportait un rayon de
-miel.
-
-Entre temps, un éphèbe égyptien offrait du pain chaud, à la ronde,
-en un petit four d'argent, et, d'un fausset impitoyable, écorchait
-un couplet emprunté à la _Farce de l'Assa fœtida_. Sans beaucoup
-d'enthousiasme, nous nous préparions à donner l'assaut, car les mets
-étaient du dernier commun, lorsque Trimalchio nous apostropha:--Je vous
-conseille de manger dit-il; on n'est à table que pour cela.»
-
-Il dit. Au son des instruments quatre danseurs bondissent et, dans
-une pirouette, font disparaître le couvercle du surtout. C'est un
-nouveau festin qui paraît à nos yeux: poulardes grasses, tétine de
-truie et levraut empenné, qui figure Pégasos. Dans les angles de cette
-machine, des statuettes de Marsyas portaient de petites outres d'où
-giclait une saumure pimentée, sur des poissons qui nageaient dans une
-sorte d'Euripus. Nous joignons nos bravos à ceux du domestique et nous
-attaquons, en riant, les nourritures de haut goût.
-
-Trimalchio, non moins délecté que nous de la surprise:--_Carpe!_»
-dit-il. Et soudain parut un officier de bouche qui, suivant la mesure
-de l'orchestre, se mit à trancher les viandes en cadence. Vous eussiez
-cru, au rythme de son geste, voir l'un de ces volumineux essédaires
-qui, soutenus par l'orgue hydraulique, s'escriment dans l'arène.
-
-Cependant, Trimalchio sans cesse répétait d'une voix
-melliflue:--_Carpe! Carpe!_» de sorte que, l'entendant réitérer avec
-cette insistance, je soupçonnai quelque pointe, dont je m'enquis auprès
-de mon proche voisin, lui demandant ce que voulait dire cela. Il
-avait assisté fréquemment à de pareilles scènes:--Vous voyez bien, me
-répondit-il, notre écuyer tranchant? Cet homme a pour nom Carpus, de
-telle sorte que Trimalchio, en disant _Carpe_ (Coupe!), du même coup
-appelle son esclave et lui notifie ses commandements.»
-
-J'étais repu, si bien que je me retournai tout à fait vers mon
-interlocuteur pour mieux entendre ses propos. Après quelques discours
-et des questions en l'air, idoines à servir d'amorce:--Quelle est,
-dis-je, cette femme que je vois sans cesse aller et venir de tous
-côtés? --C'est la femme de Trimalchio, Fortunata la bien nommée, qui
-ramasse l'or à la puchette et le mesure au boisseau.--Et jadis, que
-faisait-elle?--Me pardonne ton Génie! tu n'aurais pas voulu accepter
-d'elle un chanteau de pain. A présent, nul ne sait ni comment ni
-pourquoi elle est assise au plus haut de l'Empyrée. C'est le τὰ πάντα
-de Trimalchio. Bref, elle pourrait sans effort lui persuader qu'on
-n'y voit goutte en plein midi. Lui-même ignore sa richesse, tant
-il est étrangement pécunieux; mais elle, bonne ménagère d'un tel
-bien, pourvoit à toute chose. Vous la trouvez sans cesse où vous ne
-l'attendez point. Sèche, sobre, d'excellent conseil, néanmoins, une
-langue de vipère et qui jase comme une pie borgne, une fois la tête sur
-l'oreiller. Quand elle aime, elle aime fort, mais elle hait de même
-ceux qu'elle tient en aversion.
-
-Trimalchio possède en biens-fonds un territoire aussi vaste que le vol
-du milan, sans compter le numéraire dont il entasse et fait provigner
-les intérêts. Chez son portier, on compte plus d'écus, en un jour, que
-n'en ont dans tout leur patrimoine les personnes les mieux rentées.
-Vous voyez d'ici le trésor. Quant aux esclaves, babæ! babæ! non,
-Herculès, à moi! je crois que la dixième partie d'entre eux ne connaît
-pas son maître. Mais la crainte qu'il leur inspire est telle qu'avec un
-mot il ferait cacher ce bétail sous une touffe de rue.
-
-Au demeurant, ne va pas imaginer qu'il fasse emplette de quoi que ce
-soit. Il récolte dans ses domaines toutes les choses dont il a besoin:
-laine, cire, poivre et du lait de poule si tu en avais la fantaisie.
-Que te dirai-je de plus? Ses mérinos, autrefois, n'étaient pas des
-meilleurs. Il fit venir des béliers de Tarentum afin d'amender les
-ouailles et de refaire son troupeau. Voulant obtenir chez soi du miel
-de l'Hymettos, il s'est procuré des abeilles dans Athènes, améliorant
-ainsi les avettes indigènes par le croisement d'un essaim grégeois.
-
-Dernièrement, il écrivait en India pour demander de la graine de
-morilles. Bien plus: il n'est mule en ses haras qui ne sorte d'un
-onagre. Vois tous ces lits; pas un dont les matelas ne soient faits
-avec de la laine teinte de pourpre ou de cochenille. Tant est grande
-la veine du patron! Prends garde, au moins, de faire paraître quelque
-dédain envers les affranchis qui furent ses compagnons d'esclavage.
-Tous abondent en numéraire: ils sont juteux énormément. Remarque
-celui-ci, au bas bout de la dernière table. Il possède à présent
-jusqu'à vingt mille écus. Or, sa grandeur est de fraîche date. Il est
-sorti du plus obscur néant. Naguère encore il portait du bois sur son
-dos. Mais on prétend (je l'ai ouï dire et n'en sais rien) qu'ayant
-larronné le pileus d'un incube, il sut dénicher un trésor. Si quelque
-dieu guerdonne un mortel, je ne lui porte pas envie. Mais notre homme
-a la joue encore chaude. Il garde les stigmates de la manumission, du
-bienheureux soufflet qui le tira d'esclavage. Au demeurant, il ne s'en
-trouve que mieux, car il a fait placarder cet écriteau devant son bouge
-d'autrefois:
-
- +------------------------------------------------------------+
- | C. POMPEIVS DIOGÈNE |
- | DEPVIS LES KALENDES JVLIENNES MET CE |
- | GARNI EN LOCATION AYANT, LVI-MÊME, |
- | ACQVIS VN HOTEL. |
- +------------------------------------------------------------+
-
---Quel est, demandai-je, celui qui occupe la place destinée à
-l'affranchi de César?--Encore un homme qui, dans peu de temps, a
-fait fortune. Je ne le blâme pas. Il avait décuplé son patrimoine,
-puis la déconfiture est venue. Il n'a plus sur la tête un cheveu qui
-lui appartienne. Mais, Herculès à moi! il n'y a pas de sa faute, car
-je le tiens pour le plus galant homme qui soit. Quelques vauriens
-d'affranchis l'ont grugé de la belle manière et conduit rondement
-au bout de son rouleau. Tu n'ignores point ceci: dès que la marmite
-a cessé de bouillir et que les coffres se vident, les amis les plus
-intimes se déguisent en cerfs.--Et dans quel honorable commerce
-avait-il pu acquérir tant d'argent?--Rien de plus simple. Il était
-entrepreneur de pompes funèbres. Son couvert attestait une royale
-dépense. Entre autres, on y voyait des ragots avec leurs soies, des
-chefs-d'œuvre de pâtisserie, des oiseaux, une armée entière de queux
-et de mitrons. On effusait, chez lui, plus de vin sous la table que
-la plupart des Quiritès n'en ont dans leur cellier. Mais c'est un
-lunatique et non pas un homme, que ce croquemort! Aussi, voyant tomber
-son crédit, et de peur que ses créanciers n'eussent des inquiétudes, il
-fit naguère afficher cet avis:
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- +------------------------------------------------------------+
- | IVLIVS PROCLVS |
- | DANS VNE VACATION A LA CRIÉE, |
- | MET EN VENTE LE SVPERFLV DE SON GARDE-MEVBLE |
- | POVR LIQVIDER SON PASSIF |
- +------------------------------------------------------------+
-
-Trimalchio interrompit notre causette. On avait desservi les
-entrées. L'hilarité du boire animait les convives et l'entretien se
-généralisait. Alors, notre hôte, appuyé sur le coude:--Honorons ce vin,
-dit-il, et mettons à la nage les poissons que nous avons ingurgités.
-Pensez-vous, dites-moi, que je me contente des nourritures qu'on nous
-a offertes dans les compartiments du surtout que vous avez vu? Ne
-connaissez-vous point Ulyssès? Après tout, il importe, en faisant bonne
-chère, de s'occuper d'érudition.
-
-Que donnent en paix les os de mon bienfaiteur! Sa volonté me fit un
-homme entre les hommes. Ainsi, l'on ne peut rien m'offrir qui me semble
-nouveau. Je vous expliquerai donc l'allégorie du globe. Le firmament,
-habitacle des douze Dieux, prend tour à tour leurs figures. Tantôt,
-c'est le Bélier. Qui naît sous l'influence d'un tel signe a de nombreux
-pécores, des laines en abondance, la tête dure, le front impudent et la
-corne pointue. Il influence les pédants et les chicanous.»
-
-Nous applaudissons le bien visé de cette astrologie, et Trimalchio
-reprend de plus belle:--C'est le Taureau qui brille ensuite, occupant
-tout le ciel; naissent les individus récalcitrants, les bouviers,
-les goinfres qui ne songent qu'à la boustifaille. Ceux qui viennent
-sous les Gémeaux aiment à s'accoupler, comme les étalons d'un char,
-comme les bœufs d'un coutre et le commun des testicules. Ce sont eux
-qui ménagent la chèvre et le chou. Moi, je suis né sous le Cancer.
-Comme l'écrevisse de mon horoscope, je marche sur plusieurs pieds; à
-travers les flots et les continents j'instaure mes alleus. En effet,
-le Cancer étend son influence: il gouverne les deux éléments. C'est
-pour cela que je n'ai posé sur lui qu'une couronne, afin de ne porter
-aucun préjudice à mon thème de nativité. Sous le Lion naissent les
-mâche-dru et les impérieux. Sous la Vierge, les bougres, les fuyards,
-le gibier de prison. Sous la balance, les bouchers, les droguistes et
-les différentes espèces de chicanous. Sous le Scorpion, les assassins
-et les empoisonneurs. Sous le Sagittaire, les bigles qui regardent au
-chou et dérobent le lard. Sous le Capricorne, les claquepatins à qui
-leurs misères font pousser des cornes. Sous le Verseau, les aubergistes
-et les nigauds à tête de citrouille. Sous les Poissons, enfin, les
-cuisiniers et les rhéteurs. Ainsi, pareil à une meule, tourne l'Univers
-dont, à chaque instant, la révolution nous apporte quelque disgrâce,
-depuis naître jusqu'à mourir. Quant au gazon que vous voyez, tenant
-le milieu du globe et supportant un rayon, le symbole en est aisé à
-déduire. C'est la Terre, notre mère. Comme un œuf arrondie, elle occupe
-le centre du monde et renferme en soi toutes les délices, pareilles à
-un gâteau de miel.»
-
-Quelle érudition et quelle faconde! s'écrièrent à la fois les
-convives érigeant les mains au plafond, jurant tous qu'Hipparchus
-et Aratus étaient, au regard de Trimalchio, de la petite bière. Sur
-ces entrefaites arrive une troupe de laquais. Ils suspendent à nos
-lits des housses peintes, où des filets, des piqueurs avec leurs
-épieux, enfin tout l'appareil de la chasse, était représenté. Nous ne
-savions qu'imaginer de cette nouvelle surprise, quand, tout à coup,
-une clameur furieuse éclate au dehors. Et voici que des molosses de
-Laconia se mettent à hurler, en courant autour de la table. Les suivait
-un repositorium, sur quoi gisait le plus énorme sanglier qui se pût
-voir. On avait coiffé sa hure d'un pileus d'affranchi. Deux corbeilles
-pendaient à ses défenses, d'une vannerie assez délicate, faite avec
-des branchettes de palmier, l'une pleine de dattes de Syrie, l'autre
-de dattes de la Thébaïs. Autour, des marcassins en croûte de pâté
-semblaient accrochés aux mamelles de la bête, faisaient ainsi entendre
-que c'était une laie. On nous les octroya par manière d'apophorètes.
-Cette fois, le même Carpus, qui débitait les autres viandes, ne fut pas
-admis à trancher la monstrueuse venaison, mais un grand estafier barbu,
-dont les jambes étaient emmaillotées de bandelettes et qui portait une
-alicula rayée de diverses couleurs. Prenant son couteau de chasse, il
-débride largement la panse de la truie. Soudain un vol de grives en
-essore avec fracas. Vainement les pauvres bestioles cherchent à fuir,
-en voletant. Des oiseleurs, postés dans le triclinium, avec de longs
-roseaux, les attrapent en un clin d'œil, et, suivant l'ordre du maître,
-donnent un oisillon à chacun des convives. Alors, Trimalchio:--Voyons,
-dit-il, si ce porc forestier n'a point dévoré tout le gland?» Aussitôt
-les esclaves de se ruer aux corbeilles que l'animal portait à son
-boutoir et de nous distribuer en portions égales dattes d'Afrique et
-dattes de Syrie.
-
-Au milieu du hourvari, comme j'avais une place en retrait, ce me fut
-un amusement de suivre la pente des cogitations. Pourquoi ce verrat
-embéguiné d'un pileus? A la fin, ayant épuisé les plus saugrenues
-battologies, je questionnai derechef le voisin accommodant, mon
-interprète ordinaire, et lui déduisis mon embarras.
-
---Comment! répondit-il; mais votre officieux lui-même pourrait
-expliquer cela, car c'est chose connue et bien loin d'une énigme. Le
-cochon qui vous étonne évita d'être mangé hier. On le mit sur table
-vers la fin du repas. Les convives, à bout d'appétit, refusèrent
-d'y mordre. C'était lui conserver la liberté. Aussi le voyez-vous
-reparaître, ce soir, avec les attributs de l'émancipation.» Confus
-de ma stupidité, je ne poussai pas plus avant l'interrogatoire, dans
-la crainte de passer pour un homme qui n'avait jamais soupé dans le
-grand monde. Entre temps, un jeune esclave des plus beaux, couronné
-de pampre et de lierre, offrait à la ronde une corbeille de raisins.
-Tour à tour s'affublant des noms bachiques: Bromius, Lyæus, Evius, il
-chantait, d'une voix stridente, les poèmes de son maître. Délecté de
-cette harmonie, Trimalchio, l'envisageant:--Dionysus, cria-t-il, sois
-_liber_!» L'esclave aussitôt décoiffe le sanglier du pileus et le pose
-sur sa tête. Alors Trimalchio ajouta:
-
---On ne peut nier à présent que je possède _Liber_ père de la liberté.»
-Chacun de s'extasier sur le jeu de mots et de baiser, à son tour, le
-nouvel affranchi.
-
-En ce moment, Trimalchio, pressé d'aller à la garde-robe, se leva de
-table. Son départ, nous délivrant d'une tyrannie importune, ranima
-la conversation, le bavardage des soupeurs. Dama ayant, le premier,
-réclamé des pataracina, s'empare du crachoir: «O jour! quelle est
-ta vanité, le néant de ta gloire! Tu décrois, la nuit monte! C'est
-pourquoi rien n'est plus sage que de passer, tout droit, du lit au
-triclinium. Ainsi, l'on n'a pas le temps de refroidir, ni besoin
-d'étuve pour se réchauffer: un verre de boisson tiède est le meilleur
-des manteaux. Moi, j'ai accolé force pintes; je suis saoul comme une
-bourrique et j'ai ramassé un casque de première grandeur.»
-
-Seleucus, l'interrompant, continua son propos:--Moi, dit-il, j'ai
-grand soin de ne pas me laver tous les jours. Se baigner comme vous le
-faites, c'est un métier de dégraisseur. L'eau a des dents invisibles
-et, peu à peu, notre chair liquéfie. Mais, lorsque je me suis envoyé
-un bon coup de raisin, je nargue les hivers. Au demeurant, avec la
-meilleure volonté, je n'eusse pu me rendre aux thermes cet après-midi.
-J'étais de funérailles. Un brave type, un ami, Chrysantus, a tourné de
-l'œil. Naguère, il m'appelait encore et, même en ce moment, je crois
-parler à lui. Heu! heu! nous passons! tels une outre de vent gonflée,
-un peu moins que les mouches, car elles possèdent quelques vertus. Nous
-sommes pareils aux bulles d'air qui crèvent à la surface d'un étang.
-
-Et que dirait-on si Chrysantus ne s'était pas astreint à une diète
-rigoureuse? Pendant: cinq jours, il n'est pas entré dans sa bouche une
-goutte d'eau, une mie de pain. Et, cependant, il nous a quittés! C'est
-par trop de médecins qu'il est mort, ou, pour mieux dire, par le crime
-du Fatum: car médecin, avant tout, est soulas des esprits. Quoi qu'il
-en soit, on peut dire que les obsèques de Chrysantus furent poussées
-dans le magnifique. On l'a conduit au bûcher, sur son lit de festin,
-emmailloté de riches couvertures. Et des gémissements de premier
-choix! Son testament affranchit quelques serfs. Quant à sa femme,
-elle a pleuré sans verve. Comment eût-elle fait pour se montrer plus
-chiche de regrets si son époux l'eût traitée avec parcimonie? Ah! les
-femmes! Elles sont pareilles au milan. Ce qu'on leur fait de bien choit
-dans une citerne. Pour elles, un vieil amour est le plus funeste des
-cancers.»
-
-Il nous rasait. Un nommé Phileros lui coupa la parole:--Ayons mémoire
-des seuls vivants! Chrysantus a reçu les témoignages qu'il fallait.
-Honnête vie, honnête mort! quel motif de se plaindre? Nul n'ignore
-qu'il est parti d'un as et qu'il aurait mordu à même un étron pour y
-chercher de la monnaie. C'est pourquoi il a fait fortune. Il s'est
-accru tel un gâteau de miel. J'estime, Herculès à moi! qu'il laisse
-cent mille sestertius bien comptés, tout en numéraire. Cependant, je
-m'expliquerai nettement sur son compte, ayant bouffé une langue de
-chien. Il fut mal embouché, fort en gueule, bavard et la discorde même.
-Son frère était un brave gas, amical à son ami, la main ouverte et
-la table copieuse. Au début, il marchait sur des jambes peu solides.
-La première vendange fortifia ses côtes. Il vendit son vin au prix
-qu'il voulut. Mais ce qui finit de lui redresser le menton, ce fut une
-hoirie dans laquelle, adroitement, il souriça bien autre chose que la
-somme dont on l'avait fait légataire. Alors, Chrysantus, animé contre
-son frère, n'a-t-il pas eu la sottise de léguer, comme un crétin, son
-patrimoine à je ne sais quel intrigant sans feu ni lieu? S'enfuit au
-loin qui fuit les siens. Mais il eut toujours des serfs oraculaires qui
-l'empoisonnaient de venimeux conseils. Celui-là ne fait rien de bon
-qui croit d'abord ce qu'on lui dit. Principalement dans le commerce.
-Néanmoins, il est vrai que Chrysantus réalisa, sa vie durant, d'énormes
-bénéfices, ayant agglutiné jusqu'à des biens qui ne lui appartenaient
-pas. Et certes ce fut un vrai fils de Fortuna. Par lui touché, le
-plomb devenait or. La vie est facile à qui tout arrive en bon ordre.
-Et combien pensez-vous qu'avec soi il emporte d'années? Septante et
-quelques. Mais il était dur comme une corne, robuste pour son âge et
-noir comme un corbeau. Je connaissais l'homme de toute antiquité. Même
-vieux, il restait lubrique à faire peur. Non, Herculès à moi! je ne
-pense pas qu'il eût épargné même la vertu d'un cabot dans sa maison.
-Bien plus il donnait dans les gamines. C'était le miché de n'importe
-quelle Minerva; et, certes, je ne l'improuve. Le contentement d'avoir
-besogné ferme, voilà tout ce qui l'accompagne au tombeau.»
-
-Ainsi parla Philéros. Après lui, Ganymédès:--Vous narrez là des choses
-fort impertinentes, qui ne regardent la terre ni le ciel. Pendant
-ce temps nul ne se met en peine des vivres qu'il mâchera bientôt.
-Non, Herculès à moi! je n'ai pu trouver, aujourd'hui, une bouchée de
-pain. Et comment? La sécheresse persévère. Il me semble que j'ai le
-ventre creux depuis un an. Nos édiles (puisse la guigne leur advenir!)
-sont de manche avec les mitrons: aide-moi, je t'aiderai. Cependant
-les marmiteux crèvent dans la débine: car ces mandibules dévorantes
-fêtent les Saturnales d'un bout à l'autre de l'année. Oh! si nous
-possédions encore ces lions que je trouvai ici, en arrivant d'Asie!
-Cela s'appelait vivre. La Sicile intérieure avait pâti d'une même
-disette. Une même sécheresse ardait les moissons, pareille à la fureur
-de Jovis. Mais je me rappelle Saffinius. Il habitait près du vieil
-aqueduc, moi enfant. Ce n'était pas un homme, c'était un grain de
-poivre. En quelque lieu qu'il fût, grondait un incendie. Mais droit,
-mais sûr, amical à son ami, avec qui tu pouvais, sans crainte, jouer
-à la mourre en pleines ténèbres. C'est dans la Curie qu'il le fallait
-voir. Il écrasait ses adversaires, les uns après les autres, comme
-avec un pilon. Il n'usait pas de rhétorique, mais allait droit au
-but. En vérité, lorsqu'il plaidait au barreau, sa voix enflait comme
-le son d'une trompette, sans que jamais on le vît suer ni cracher. Je
-pense qu'il avait en soi quelque chose d'asiatique. Et bénin, avec
-cela, attentif à rendre les saluts, nommant chacun par son nom, tout
-comme le plus simple d'entre nous. C'est pourquoi, dans ce temps, la
-nourriture était à vil prix. Le pain que tu payais d'un as, tu n'aurais
-pu l'achever, même en t'adjoignant un commensal. Pour le même prix,
-ceux qu'on donne à présent ne sont pas plus gros que la prunelle d'un
-bouvillon. Heu! heu! de jour en jour tout empire. Cette colonie, à
-rebours, se développe. On dirait le coccyx d'un vedeau. Mais pourquoi
-non? Nous avons un édile de trois figues tapées. Il préfère empocher
-un as que défendre les droits de ses administrés. C'est pourquoi il
-fait la bombe en son particulier. Il reçoit, en une matinée, autant et
-plus d'argent que les autres n'en possèdent pour tout bien. Je sais
-telle affaire qui lui a valu mille denarius d'or. Pourtant, si nous
-avions des couilles, il ne s'offrirait pas tant d'agréments. Mais telle
-est à présent l'humeur populaire: au logis, des lions; en public, des
-renards. En ce qui me concerne, j'ai dévoré mes frusques et, pour peu
-que cette misère continue, il me faudra subhaster ma canfouine.
-
-Que devenir, en effet, puisque ni les Dieux ni les hommes ne prennent
-en pitié ce malheureux pays? La paix soit dans ma maison, aussi vrai
-que je tiens notre débine pour un châtiment des Cælitès! Nul, en effet,
-ne s'occupe du Ciel. Nul n'observe les jeûnes. On fait cas de Jovis
-autant que d'un cheveu. Les hommes aux regards fichés en terre n'ont
-d'autre cure que de peser leurs écus.
-
-Dans le temps, les femmes pieuses, drapées de leur stola, gravissaient
-pieds nus les collines, et, cheveux épars, âmes exemptes de péchés,
-dévotement elles faisaient monter vers Jovis des oraisons pour la
-pluie. Aussitôt, il pleuvait à verse; il pleuvait, oui monsieur! et,
-dans leurs maisons, les types rentraient saucés comme des rats. Mais
-les dieux ont à présent les pieds en laine; et, parce que nous manquons
-de religion, l'agriculture est dans le désespoir.»
-
-De grâce, reprit Echion le fripier, tâche de parler moins bêtement.
-Tantôt ceci, tantôt cela, comme disait le rustre qui avait perdu un
-cochon pie. Ce qui n'existe pas ce soir existera demain: la vie est
-ainsi mise en branle. Non, Herculès à moi! nul pays meilleur que le
-nôtre, s'il enfantait des hommes. Il traverse, en ce moment, une crise
-et n'est pas le seul. Il ne se faut point montrer délicats; partout
-nous voyons le milieu du ciel. Toi, si tu avais vécu ailleurs, tu
-prétendrais que les porcs s'y promènent tout braisés. Et voici que
-nous allons assister, dans trois jours, à un excellent cadeau, une
-troupe non de lanista, mais composée de nombreux affranchis. Et notre
-Titus, cœur magnanime, tête chaude, ne barguigne point, ne fait rien
-à demi. Il m'est de tout point familier, car je fais partie de son
-domestique. Le combat sera sans quartier. Titus donnera aux gladiateurs
-des lames irréprochables avec défense de rompre, de telle sorte que le
-milieu de la piste ressemble à un charnier. Le jeune homme a de quoi,
-ayant hérité au moins trente millions de sestertius, lorsque son père
-a tourné l'œil. Qu'il en dépense mal à propos quatre cent mille, son
-avoir ne sera guère ébréché, tandis qu'il aura obtenu la plus belle
-des réclames. Déjà il possède quelques bidets gaulois, une femme
-belge pour conduire l'essedum. En outre, il a recruté le dispensateur
-de Glyco, lequel fut chipé en train de donner quelques spasmes à sa
-maîtresse. Vous, vous rigoleriez de voir, en public, se harpailler
-cornards et godelureaux. Glyco, lui, qui ne vaut pas la corde pour le
-pendre, a fait jeter aux bêtes son dispensateur. Cela s'appelle se
-déshonorer soi-même. En quoi le serf prévarique-t-il, contraint de
-besogner par sa maîtresse? Bien plus que lui, cette latrine d'amour eût
-mérité d'être encornée par un taureau. Mais qui ne peut battre l'âne
-cogne sur le bât. Comment, d'ailleurs, Glyco pensait-il que la fille
-d'Hermogénès ferait oncques une bonne fin? Il aurait pu essayer, par la
-même occasion, de rogner les ongles d'un milan au plus haut de son vol.
-Une couleuvre n'enfante pas des bouts de funin. Glyco, Glyco a donné
-son visage: c'est pourquoi, aussi longtemps qu'il vivra, il portera un
-stigmate que rien, si ce n'est Orcus, ne pourra infirmer. Du reste, les
-fautes sont personnelles. Mais, par avance, je subodore le gueuleton
-que Mamméa veut nous donner. Il y aura deux denarius pour les miens et
-pour moi. Si Mamméa nous comble ainsi, qu'il arrache à Norbanus toute
-la faveur du public! Et, n'en doutez pas, nous le verrons bientôt
-cingler à pleines voiles. Car, de bonne foi, quel bien nous a fait ce
-Norbanus? Il nous a donné des gladiateurs de pacotille, absolument
-décrépits: rien qu'en soufflant dessus, vous les eussiez fait choir.
-Nous vîmes déjà de meilleurs bestiaires. Les cavaliers qui se sont
-égorgés étaient des momons de terre cuite; on eût pris ces gens-là pour
-de vieux coqs coquelinant. L'un était gourd, éclopé, l'autre cagneux;
-le tiers venu, moribond à la place du mort, avait les nerfs déjà
-coupés. Un Thrax de quelque tournure, chauffé par le public, montra
-une assez belle contenance. A la fin, ils se lardèrent prudemment pour
-achever la passe d'armes. C'étaient des gladiateurs à la douzaine, mous
-comme des chiffes et capons comme la lune, les plus beaux fuyards que
-l'on puisse imaginer. Cependant Norbanus, au sortir de l'arène: «Je
-vous ai, dit-il, offert un cadeau.--Et moi je t'ai applaudi. Compute
-maintenant: car je te donne plus que je n'ai reçu. La main lave la
-main.»
-
-Tu me sembles, Agamemnon, dire en toi-même: «Que débite ce fâcheux?»
-Mais je bavarde à cause que toi, si apte à discourir, tu ne discours
-pas le moins du monde. Tu n'es pas du même bâtiment; c'est pourquoi
-tu déganes la rusticité de nos propos. Nous savons que tu es glorieux
-de ton éducation. Mais quoi? Ne te persuaderai-je pas, tôt ou tard,
-de pousser jusqu'à ma ferme et de rendre visite à nos bicoques? Nous
-trouverons de quoi manger: poulardes et œufs frais. Cela ira tout
-seul, encore que l'intempérie ait fait, depuis bien des mois, tout
-venir de travers. Mais nous aurons toujours de quoi nous garnir le
-jabot. Même, je t'élève un disciple, mon Cicaro. Déjà, il connaît la
-division par quatre. S'il vit, il sera, sans cesse, à tes côtés, comme
-un petit esclave. Car, dès qu'il a un moment, on le voit rivé à ses
-tablettes. Ingénieux, de belle mine, je lui reproche seulement un goût
-maladif pour les oiseaux. Je lui ai, déjà, occis trois chardonnerets,
-lui donnant à croire que la fouine les avait mangés. Mais il en a
-bientôt déniché d'autres. Les vers lui plaisent énormément, qu'il
-réussit au mieux. D'autre part, il a donné du pied dans le derrière
-des Grecs. Il commence à mordre au latin, combien que son magister
-soit un cuistre, sans aucune méthode, assurément, lettré, mais qui ne
-veut pas se donner la moindre peine. Mon fils a, de plus, un second
-précepteur; celui-là peu docte, mais d'esprit ouvert et qui donne aux
-autres des connaissances qu'il n'a pas. Il vient d'habitude à la maison
-les jours fériés. Il se contente du moindre salaire. En outre, j'ai, à
-présent, fait emplette à mon gamin de certaines rubriques, parce que
-j'entends que, pour la gestion de mes affaires, il sache un peu de
-droit. C'est un gagne-pain. Quant aux lettres, il n'en est que déjà
-trop coïnquiné. S'il renâcle, je le destine à l'un de ces métiers de
-tout repos--barbier, crieur public ou, du moins, avocat--dont nul ne
-pourra le déposséder, Orcus excepté. C'est pourquoi je lui brame tous
-les jours: «Premier-né, crois-moi, quelque chose que tu apprennes,
-tu l'apprends pour toi-même. Vois Philéros, l'agent d'affaires, s'il
-n'avait étudié, la faim, aujourd'hui, ne quitterait point ses lèvres.
-Naguère, naguère il portait à son cou des fardeaux pour quelque argent;
-à cette heure, il croît à l'envi même de Norbanus. La science est un
-trésor, et le métier ne cesse de nourrir son homme.»
-
-Ces fariboles vibraient, lorsque Trimalchio entra, et, détergeant la
-pommade qui coulait de son front, se lava les mains. Peu de temps
-après:--Excusez-moi, dit-il, amis; voici plusieurs jours que mon
-ventre ne fonctionne pas congrûment. Les médecins n'y entendent
-goutte. Néanmoins, un oxéolé d'écorce de migraine et de bourgeons de
-sapin m'a été profitable. J'espère que mes entrailles vont désormais
-s'imposer un peu de retenue; sinon mon estomac beugle à croire que
-vous entendez mugir un taureau. C'est pourquoi, si quelqu'un de vous
-se trouve en proie à la nécessité, qu'il n'y mette pas de fausse
-honte. Aucun de nous, certes, n'est composé de solides. Et j'estime
-que rien n'est comparable au tourment de se retenir. Cela seulement,
-Jovis ne le saurait inhiber. Tu ris, Fortunata, qui, chaque nuit,
-me prives de fermer l'œil! Moi, jamais, dans le triclinium, je n'ai
-défendu à quiconque de faire ce qui le met à l'aise; les médecins
-défendent que l'on se contraigne. Même dans le cas où vous sollicite
-quelque chose de plus, tout ce qu'il faut est préparé dehors: l'eau,
-la garde-robe et les autres petites commodités. Croyez-moi: quand les
-vents remontent au cerveau, tout le corps en est empoisonné. J'en
-sais plusieurs qui moururent ainsi pour n'avoir pas voulu confesser
-leur gêne intérieure.» Nous rendons grâce à la libéralité ainsi qu'à
-l'indulgence de Trimalchio, étouffant notre rire dans des popinations
-réitérées. Car nous ne savions pas encore que c'était à peine la moitié
-de cette crevaille prodigieuse et qu'il nous fallait gravir, par la
-suite, des monceaux escarpés de ragoûts et de viandes. En effet, les
-tables nettoyées aux accords de la musique, trois cochons blancs,
-muselés et cravatés de grelots, furent amenés dans le triclinium.
-Leur introducteur nous apprit que l'un avait deux ans, l'autre trois,
-et que le troisième était déjà vieux. Pour moi, je supposais que
-c'étaient là des pétauristès avec des porcs savants tels qu'on en
-montre dans les cirques, dont les acrobaties plus ou moins portenteuses
-ne tarderaient pas à nous régaler. Mais Trimalchio, dissipant notre
-incertitude:--Quel est, dit-il, celui des trois qu'il vous plaît qu'on
-accommode sur-le-champ? Des fricoteurs de banlieue embrochent un
-poulet, un faisan ou de pareilles nénies; mes cuisiniers à moi font
-bouillir communément des veaux entiers dans un chaudron d'airain.»
-Aussitôt, il ordonne qu'on appelle un cuisinier. Sans redemander notre
-avis, il enjoint de tuer le plus âgé des pourceaux. Puis, élevant
-la voix:--De quelle décurie es-tu?--De la quarantième.--Acheté ou
-né dans ma maison?--Ni l'un ni l'autre, mais donné par le testament
-de Pansa.--Vois donc à préparer lestement ce cochon, faute de quoi
-j'ordonnerai qu'on te verse dans la décurie des valets de ferme.»
-Sur-le-champ, admonesté de la sorte et connaissant les pouvoirs du
-maître, le queux entraîna vers sa cuisine la viande à quatre pieds.
-
-Trimalchio, nous dévisageant alors d'un regard amiteux:--Ce vin,
-dit-il, ne vous plaît point? Je le remplacerai. A vous de prouver
-qu'il est bon en lui faisant honneur. Par la grâce des Dieux, je ne
-l'achète point; car tout ce qui vous fait ici baver de gourmandise naît
-dans un suburbain à moi, que je ne connais pas encore. C'est un pays
-aux confins de Terracina et de Tarentum. A présent, je veux annexer à
-mes petits lopins la Sicile, pour que, s'il me prend une fantaisie de
-promenade en Afrique, je puisse naviguer à travers mes domaines.
-
-Mais déduis-nous, Agamemnon, quelle controverse tu as déclamée
-aujourd'hui? Moi qui vous parle, si je ne plaide pas des causes, j'ai
-néanmoins fait mes humanités d'après les divisions classiques; et, pour
-que vous ne m'imputiez pas à dégoût ces sortes d'études, apprenez que
-j'ai trois bibliothèques, l'une grecque, les autres latines. Expose
-donc, si tu m'aimes, le peristasis de ta déclamation.»
-
-Agamemnon ayant commencé:--Un pauvre et un riche nourrissaient
-entre eux de grandes inimitiés.--Qu'est-ce qu'un pauvre? dit
-Trimalchio.--Charmant! repartit Agamemnon.» Et d'exposer je ne sais
-quelle théorie. Sur-le-champ, Trimalchio:--Cela, dit-il, si c'est un
-fait, n'est pas matière à controverse; si ce n'est pas un fait, cela
-n'est rien.» Nous accompagnâmes ce discours et d'autres semblables avec
-des effusions de louanges.--De grâce, continua Trimalchio, Agamemnon
-à moi très cher, te rappelles-tu les douze ahans d'Herculès ou
-l'historiette d'Ulyssès et comment le Cyclops lui déboîta le pouce d'un
-coup de baguette? J'avais accoutumé de lire, étant gamin, tout cela
-dans Homérus. Car j'ai vu assurément, de mes yeux, la Sybille, à Cumæ,
-pendre dans une ampoule et, quand les gosses lui disaient: Σιβὐλλα, τί
-θέλεις; elle répondait--Ὰποθανεῖν θέλω.»
-
-Trimalchio n'avait pas encore dégoisé toutes ses balivernes que
-le repositorium, avec le pourceau gigantesque, couvrit la table
-entière. Nous admirons tant de célérité, proclamant que même un
-poulet coquelinant ne saurait être plus tôt fricassé. Or, le cochon
-nous paraissait beaucoup plus volumineux que le sanglier dont on nous
-avait régalés un peu auparavant. Cependant Trimalchio de plus en plus
-l'examinait:--Quoi? quoi? dit-il, ce porc n'est pas étripé? Non,
-Herculès à moi! il ne l'est pas. Vite, vite, le cuisinier, ici.» Le
-maître-queux, l'oreille basse approche de la table et confesse qu'il a
-omis en effet de le vider.--Quoi! omis, vocifère Trimalchio, penses-tu
-avoir oublié seulement le poivre et le cumin? Déshabille-toi.» Cela
-ne tarda guère: on met à poil notre cuisinier, fort penaud, entre
-deux tourmenteurs. De supplier, néanmoins, chacun s'ingénie et de
-dire:--Ce sont des choses qui arrivent tous les jours. Nous impétrons
-que tu l'absolves; mais s'il recommence une autre fois, nul de nous
-ne tentera la moindre chose en sa faveur.» Quant à moi, je ne pouvais
-me défendre d'une très cruelle sévérité, mais incliné vers l'oreille
-d'Agamemnon:--Evidemment ce gas est une mazette endurcie; un autre
-oublierait-t-il de boyauder un porc? non, Herculès à moi! je ne lui
-pardonnerais pas même de laisser les tripes à une ablette.» Il n'en fut
-pas de même de Trimalchio qui, d'un visage détendu en hilarité:--Donc,
-reprit-il, puisque tu es d'une si mauvaise mémoire, devant nous étripe
-ton cochon.» Le cuisinier, ayant récupéré sa tunique, saisit un couteau
-et, de çà, de là, timidement, débride la panse du goret. Soudain, par
-les ouvertures que leur poids agrandit, échappent tumultueusement
-crépinettes et boudins.
-
-A cette jonglerie, le domestique d'applaudir et honneur à Gaïus! dans
-un long cri. Le cuisinier fut honoré d'un verre de vin, d'une couronne
-d'argent et d'un gobelet avec sa soucoupe, en bronze corinthien.
-Comme Agamemnon examinait de près ce métal, Trimalchio lui dit:--Je
-suis le seul à posséder le vrai corinthus.» J'attendais, comme à
-l'ordinaire, une cacade renforcée et qu'il se mît à nous dire qu'on
-apportait exprès de Corinthus une orfèvrerie à son usage. Mais il
-s'en tira plus adroitement que je ne pensais:--Et peut-être, dit-il,
-me demanderez-vous comment il se fait que j'aie, à moi tout seul, du
-corinthus authentique? Parce que le potier d'airain à qui je prends mes
-vases se nomme Corinthus: or, qui peut se vanter d'avoir du corinthus
-mieux que celui qui compte parmi ses gens Corinthus en personne? Et ne
-me prenez pas, toutefois, pour un mauclerc. Je sais fort bien l'origine
-du bronze corinthien.
-
-Quand Ilium fut pris, Annibal, rusé matois et grand coquin, larronna
-les statues de cuivre, d'or et d'argent, les rassembla sur un même
-bûcher, puis y mit le feu; de leur fonte naquit un airain composite. De
-cet amalgame les argentiers prirent des morceaux. Ils en fabriquèrent
-des plats, des drageoirs, des figurines. Ainsi le bronze corinthien est
-né de l'alliage des métaux précités; venu des trois autres, il n'est
-or, néanmoins, ni cuivre, ni argent. Excusez ce que je vais dire: je
-préfère, quant à moi, les ustensiles de verre. Certains ne partagent
-pas cette opinion. Que si le verre était infrangible, je l'aimerais
-mieux que l'or. Celui qu'on voit de nos jours est une matière vile.
-
-Jadis, parut un ouvrier qui fabriqua, cependant, une patène de verre
-incassable. Admis devant César, il lui présenta son ouvrage. Ensuite,
-l'ayant reprise des mains de l'Imperator, brusquement il jeta la coupe
-sur le parvis de mosaïque. César ne laissa pas d'être déferré, comme
-s'il avait pris peur. Mais l'ouvrier ramassa la patène qui était un
-peu mâchée à la façon des vases de cuivre. Tirant, alors, un martelet
-de son giron, l'homme paisiblement remit en ordre la paroi bossuée,
-de telle manière qu'il ne resta vestige de l'accident. Cela fait, il
-crut tenir le ciel de Jovis, quand l'Imperator lui demanda:--Un autre
-connaît-il ce procédé, tes moyens de vitrification? Prends garde à ce
-que tu vas dire.» L'ayant assuré que nul n'était dans le secret, César
-donna ordre qu'on lui tranchât la tête, parce que la divulgation d'un
-tel prodige rendrait l'or aussi méprisable que la boue.
-
-Je suis, en fait d'argenterie, le plus curieux du monde. J'ai des
-gobelets grands comme des urnes funéraires, plus ou moins.
-
-On y voit Cassandra égorgeant ses fils; les enfants morts gisent de
-telle sorte que tu les croirais en vie. J'ai une burette, que légua
-Mys à mon patron, où Dédalus enferme Niobé dans le cheval troyen. Sur
-d'autres coupes, on voit les pugilats d'Herméros et de Petractès. Tous
-ces vases sont de poids; car je suis connaisseur, et je ne vendrai ma
-jugeotte ni pour or ni pour argent.» Pendant qu'il déblatère, un page
-laisse tomber une écuelle. Trimalchio se tournant vers lui:--Vite,
-punis-toi, lui dit-il; punis-toi d'être un petit babouin.» Aussitôt le
-page ouvre la bouche pour implorer. Mais lui:--Pourquoi m'implores-tu
-comme si j'étais mauvais? Simplement, je te conseille de prendre sur
-toi de n'être plus un babouin.» Enfin, cédant à nos instances, il
-accorde au page rémission plénière. Cette grâce obtenue, l'esclave
-fit en courant le tour de la table. Et Trimalchio:--Dehors, les
-aiguières! Ici la vinasse!» beugle-t-il. Nous applaudissons à cette
-plaisante saillie, et, plus que tout autre, Agamemnon, qui savait
-quels mérites pouvaient, un autre jour, le faire prier à souper.
-Abondamment flagorné, Trimalchio se remit à boire avec plus d'hilarité.
-Bientôt, à peu près ivre:--Eh quoi! nul de vous, dit-il, n'invite à
-danser ma Fortunata? Croyez-moi, cependant, personne, avec autant de
-chic, ne mène la cordax.» Ensuite, érigeant les bras au-dessus du
-chef, il imitait l'histrion Syrus, accompagné en faux-bourdon par
-tout le domestique:--Μά Δία! mort de ma vie! Μά Δία!» Et, certes, il
-eût continué de s'exhiber, si Fortunata n'eût parlé à son oreille, le
-morigénant, selon toute apparence: et qu'à sa gravité ne répondaient
-guère tant de misérables inepties. Rien d'ailleurs, de plus inégal que
-sa contenance. Tantôt, en effet, il avait égard aux remontrances de
-madame, tantôt il retournait à sa crapule avec ostentation.
-
-Et, juste à point nommé, comme il se mettait en posture d'obéir à sa
-démangeaison tripudiante, un nomenclateur, qui semblait commémorer
-les annales de l'Urbs interrompit son élan:--Le VII des calendes
-d'août, dans le domaine de Cumæ, qui appartient à Trimalchio, sont nés
-garçons XXX, filles XL; furent transportés des aires au grenier cinq
-cent mille modius de froment et conjugués cinq cents bœufs. Ce même
-jour, mis en croix le serf Mithridatès, pour avoir blasphémé le Génie
-de notre Gaïus. Ce même jour, reporté dans la caisse cent fois cent
-mille sestertius impossibles à colloquer. Ce même jour, incendie aux
-jardins de Pompeius, venu des édicules de Nasta, régisseur.--Quoi? dit
-Trimalchio; quand donc me furent achetés les jardins de Pompeius?--L'an
-dernier, répondit le nomenclateur; c'est pourquoi ils ne sont pas
-venus en compte jusqu'ici.» Trimalchio fuma et:--Quels que soient, à
-l'avenir, les fonds acquis pour moi, si je n'en suis pas informé au
-plus tard dans un semestre, je défends de les porter à mon compte,
-sachez-le.» Après, on lut les ordonnances des édiles ainsi que les
-testaments des forestiers, qui exhérédaient Trimalchio, avec beaucoup
-de politesses. Vint ensuite le rôle des fermiers, l'histoire d'une
-affranchie répudiée par le garde champêtre qui l'avait surprise en
-train de se faire besogner par un garçon de bains, puis, le majordome
-relégué à Baiæ, le dispensateur convaincu de malversations, enfin un
-jugement survenu entre les esclaves de la chambre.
-
-Au beau milieu de cette lecture, des pétauristès firent leur entrée.
-L'un d'eux, idiot très stupide, se campa debout au pied d'une échelle,
-ordonnant à un petit funambule de monter les degrés, d'arriver au
-sommet en exécutant un pas de danse et, chantant des rengaines, de
-passer dans des cerceaux enflammés, puis de tenir avec ses dents une
-amphore pleine d'eau. Seul, Trimalchio admirait ces billevesées,
-attestant que c'est un art bien ingrat.--Au surplus, disait-il, dans
-les choses humaines, il n'y a que deux spectacles pour me divertir:
-les acrobates et les cailles de combat. Quant aux bêtes savantes,
-aux morions, c'est de la pure gabatine. J'eus, une fois, le caprice
-d'acheter des comédiens; mais je ne leur permis de jouer que des
-atellanes et je donnai ordre au choraulès, d'accompagner, sur sa double
-flûte, des airs latins exclusivement.»
-
-Comme Gaïus était au plus fort de ses balivernes, le petit saltimbanque
-dégringola sur lui. Aussitôt la valetaille de beugler et les convives
-de suivre son exemple, non pour le regret d'un homme si infect, dont
-chacun eût vu briser le crâne avec satisfaction, mais à cause de
-la déplorable issue d'un tel repas et de la crainte qu'ils avaient
-d'être obligés de pleurer aux obsèques du vieux goinfre. Trimalchio,
-en personne, gémissait grièvement. Il se penchait sur son bras, comme
-lésé; puis les médecins d'accourir avec, au premier rang, Fortunata,
-les crins épars, une tasse à la main, se proclamant infortunée et
-misérable.
-
-Quant au morveux qui s'était laissé choir, il se traînait à nos pieds
-demandant sa manumission. Je l'avais dans le nez, craignant que ses
-prières ne fussent chercher une catastrophe plus que ridicule. Car
-il ne m'était pas sorti encore de la mémoire, ce cuisinier qui avait
-oublié de vider le cochon. C'est pourquoi je me mis à inspecter
-les quatre coins du triclinium, de peur qu'un automate ne jaillît,
-soudain, à travers les parois, surtout après qu'un esclave eut reçu les
-étrivières parce que, pour envelopper le bras contus de son maître,
-il avait employé de la laine blanche en place de laine pourprée. Et
-mon soupçon ne traîna guère; en effet, au lieu de châtiment, vinrent
-de grandes patentes par lesquelles Trimalchio conférait la liberté au
-petit funambule, afin que nul ne pût dire qu'un tel personnage avait
-pâti sous le choc d'un esclave.
-
-Nous approuvons le geste. Dans un long discours, nous palabrons sur
-l'incertitude et la vanité des choses humaines:--Cela est vrai,
-dit Trimalchio. Mais il est opportun que l'accident ne passe pas
-sans épigramme.» Aussitôt, il demande ses codicilles et, sans trop
-s'alambiquer la cervelle, nous déclame d'abord la strophe que voici:
-
- _--Ce que tu n'expectes arrive tout à coup;_
- _Et, par-dessus nos têtes, Fortuna prend soin des choses;_
- _Donc verse-nous les vins de Falernum, serdeau!»_
-
-Ce madrigal amena la conversation sur les poètes. Depuis quelque temps
-déjà, on décernait la palme des beaux vers à Mopsus, le Thrax, jusqu'au
-temps que Trimalchio:--De grâce, dit-il, mon maître, quelle différence
-trouves-tu entre Cicéro et Publius? Le premier, selon moi est plus
-disert, le second plus instructif. Et, vraiment, que peut-on dire de
-meilleur?
-
- _Par le luxe vaincus, de Mars les remparts se dégradent,_
- _En ton palais clos, le paon picore,_
- _Empenné d'un camail d'or babylonien._
- _Pour toi, la poule numidique, pour toi le coq châtré!_
- _Et la cigogne même, la cigogne bienvenue, pérégrine, hôtesse de nos
- murs,_
- _Piétaticultrice, aux jambes grêles, au bec sonneur de crotales,_
- _Oiseau absent de l'hiver, bénin présage de la tiède saison,_
- _La cigogne trouve un nid scélérat dans ton pot-au-feu!_
- _Pourquoi ces unions surpayées, pourquoi ces marguerites de
- l'India?_
- _Est-ce afin que la matrone, portant des phaleræ de perles,_
- _Monte orgueilleusement au lit d'un étranger?_
- _Pourquoi les feux virides et somptueux de l'émeraude?_
- _Pourquoi veux-tu les étincelles du rubis carthaginois,_
- _Sinon pour qu'il scintille? La probité vaut, peut-être, une
- escarboucle._
- _Mais il est juste que ta femme s'habille d'un textile zéphir,_
- _Et, publiquement, parade toute nue sous un brouillard de lin._
-
-Mais, poursuivit-il, après la carrière des lettres, quel est, à votre
-sens, le métier le plus ardu? Selon moi, c'est celui de médecin ou
-d'argentier. Le médecin connaît tout ce que les pauvres types ont dans
-leurs viscères et le temps où la fièvre les doit prendre. Cependant
-je les hais furieusement à cause qu'ils me prescrivent sans cesse du
-bouillon de canard. L'argentier, à travers l'argent, discerne le cuivre.
-
-Sont deux quadrupèdes muets, très laborieux, l'ovin et le bovin. Au
-bœuf, nous sommes redevables du pain que nous mangeons; à la brebis,
-de cette laine dont les tissus nous rendent glorieux. O forfait sans
-pareil! l'homme dévore le gigot et porte la tunique. Les abeilles aussi
-je les crois des bestioles divines, qui dégorgent le miel, encore qu'on
-prétende qu'il leur vient directement de Jovis. Néanmoins font-elles de
-redoutables piqûres, montrant que, même aux lieux où règne la douceur,
-on trouve les plus cuisantes épines.»
-
-Ainsi Trimalchio s'évertuait à supplanter les philosophes, lorsqu'on
-nous vint présenter à la ronde une écuelle renfermant des billets de
-loterie. L'esclave préposé à cet office dénombrait les apophorètes:
-«Argent scélérat!»; et fut apporté un jambon sur quoi était posée
-une coupe de vinaigre; «oreiller!», un fanon de porc; «seriphios et
-contumélies!», un panier de fraises des bois, un gourdin et une pomme.
-«Porreaux et pêches!» valut au gagnant un fouet plus un eustache;
-«passereaux et moustiquaire!», des raisins secs et du miel attique;
-«habit de dîner, habit de ville!», une pâtisserie et des tablettes;
-«canal et pédale!» firent venir un lièvre et une sandale; enfin,
-«murène et lettre», un rat (_mus_) et une raine attachés ensemble,
-ainsi qu'une botte de poirée!
-
-Longtemps nous rîmes de ces libéralités grotesques et de mille autres
-semblables dont j'ai perdu le souvenir.
-
-Entre temps, comme Ascyltos, avec une licence intempérante, et
-levant les mains, se truphait de toutes ces balivernes au point de
-rire jusqu'aux larmes, un colibert de Trimalchio s'échauffa dans son
-harnais. C'était celui-là même qui avait pris place à table au-dessus
-de moi:
-
---Qu'as-tu donc à rire, espèce de béjaune? cria-t-il. Est-ce que, par
-hasard, ne te délecte point le faste de mon seigneur? tu es, sans
-doute, plus rupin et tu bâfres, à l'ordinaire, de meilleurs morceaux.
-Que me soit propice la Tutelle de ce lieu, de même que, si j'étais
-couché auprès de lui, j'eusse inhibé sa loquèle. Joli coco pour se
-foutre du peuple! Il m'a tout l'air d'un voleur de nuit qui ne vaut
-pas même son urine. Pour en finir, si je pissais autour de lui, il ne
-saurait où prendre pied. Non, Herculès à moi! non je n'ai pas coutume
-de fulminer pour si peu. Mais en chair molle naissent les vers. Il
-rit! qu'a-t-il à rire? Est-ce que le fœtus achète son papa? A cause
-que tu as une robe de laine et que tu es chevalier romain! Eh bien,
-moi, je suis fils de prince! Tu me diras: «Pourquoi donc as-tu servi?»
-Parce qu'il m'a plu me donner en esclavage, aimant mieux être citoyen
-romain que tributaire. Et, présentement, je me flatte de vivre en telle
-façon que je ne serve à quiconque de hochet. Homme, je suis parmi les
-hommes. Je déambule à tête défleubée. Un as de cuivre, je ne le dois
-à personne. Oncques n'ai reçu de commandement. Nul, dans le Forum,
-ne m'a dit: «Rends ce que tu dois». J'ai acheté des terres; j'ai mis
-de côté quelques lingots; je nourris quotidiennement vingt bedaines,
-sans compter mon chien; j'ai rédimé ma contubernale, pour que nul,
-dorénavant, ne s'essuie les mains après ses tétons; j'ai payé mille
-denarius de capitation; gratis, je fus fait sévir; et j'espère bien
-claquer de telle sorte que je n'aie pas à rougir après ma mort. Toi,
-cependant, tu es si besogneux que tu n'oses regarder sur tes talons. Tu
-vois un pou sur autrui; mais, sur toi-même, ne vois-tu pas une tique? A
-toi seul, des hommes tels que nous ont semblé ridicules. Voici ton
-
-[Illustration: _Autour de sa nuque, il avait, par surcroît, tortillé
-une serviette à bandes énormes, dont les franges pendaient çà et là._]
-
-maître, ton aîné! Cependant nous lui plaisons. Mais toi, petite
-arsouille mal torchée, tu ne réponds ni «mu» ni «ma». Cruche de terre!
-cuir mouillé qui, pour être plus souple, n'en est pas meilleur! Es-tu
-plus riche? dînes-tu deux fois? soupes-tu deux fois? En ce qui me
-concerne, je place mon honneur au-dessus des trésors. Pour en finir,
-quelqu'un m'a-t-il plus d'une fois réclamé son dû? J'ai servi quarante
-ans: nul cependant ne pourrait dire si j'étais esclave ou libre.
-J'étais un môme avec des cheveux dans le dos quand j'arrivai dans cette
-colonie. La basilique n'était pas encore édifiée. Je vouai cependant
-tous mes labeurs à contenter mon maître, homme prépondérant et copieux
-en dignités, qui en avait plus dans un seul ongle que toi dans ta
-personne entière. Certes, dans la maison, des ennemis cherchaient à
-me donner la passade. Néanmoins (au Genius bénédiction!) je parvins à
-surnager. Voilà bien la récompense de l'athlète: car il est plus facile
-de naître dans l'état d'homme libre que d'accéder à lui. Eh bien, tu
-demeures stupide, à présent, comme un bouc gavé de mercuriale?»
-
-A ce discours, Giton, qui était au-dessous de lui, lâcha dans une
-effusion indécente, son rire longuement comprimé, ce que voyant
-l'antagoniste d'Ascyltos détourna ses invectives contre le mignon:--Et
-toi, dit-il, et toi tu ris de même, pie huppée? O Saturnales!
-sommes-nous donc, je te prie, au mois de décembre? Quand as-tu soldé
-l'impôt du vingtième? Que viens-tu faire ici, gibier de potence, régal
-pour les corbeaux? J'aurai soin d'attirer contre toi l'ire de Jovis et
-contre celui-là qui ne sait pas te clouer le bec! Par ainsi, que je
-devienne rebuté du pain si, de mon ressentiment, je ne fais abandon
-au colibert, notre hôte. Sans quoi je t'eusse réglé sur-le-champ et
-d'après tes mérites. Nous sommes bien ici: ton patron, ce pilier de
-bordel, ne sait pas te fermer le crachoir. Il est bien vrai de dire:
-tel maître, tel valet. A peine je me contiens. Ma complexion est
-d'avoir la tête chaude. Lorsque j'ai commencé, je ne donnerais pas un
-dupondius de ma propre mère! C'est bon! je te verrai en public, mulot,
-que dis-je? champignon empoisonné! Que je ne croisse par en haut ni
-par en bas si je ne rembuche ton maître dans une touffe de rue! Et je
-ne t'épargnerai pas davantage, quand bien même, Herculès à moi! tu
-appellerais au secours Jovis Olympius! Je prendrai soin que ta tignasse
-devienne plus longue de huit pouces. Ton maître de pacotille aussi
-viendra fort bien sous ma dent. Ou je ne me connais plus, ou vous ne
-vous esclafferez guère, quand même vous auriez une barbe d'or. Sagana
-te soit hostile (j'y pourvoierai) comme au pouilleux qui te dressa! Je
-n'ai pas étudié la géométrie, la critique et telles autres coïonnades,
-mais je connais les lettres lapidaires et je calcule fort bien, à tant
-pour cent, le change, suivant le poids, la monnaie et les métaux. Pour
-en finir, si tu veux, faisons, toi et moi, une petite gageure. Voici
-donc le lemme que je te propose. Tu sauras que ton père a gaspillé son
-argent, bien que tu connaisses la rhétorique. Dis-moi quel est celui
-de nous qui vient lentement et qui va loin? Paye, tu le sauras. Quel
-est celui de nous qui court et ne sort pas du même lieu? Qui de nous
-s'accroît et devient plus petit? Tu cours, tu restes bouche bée, tu te
-trémousses comme une souris dans un pot de chambre. Tais-toi donc ou
-cesse de molester qui vaut mieux que toi, un homme qui ne te savait
-pas au monde, à moins que tu n'espères m'imposer avec tes anneaux de
-buis, volés à ta coquine. Mercurius Occupo nous soit en aide! Allons au
-Forum et demandons le mutuum. Tu sauras alors ce que vaut ma bague de
-fer et le crédit qu'on lui voit. Vah! que tu es mignonne, petit renard
-mouillé. Que j'amène autant de lucre et meure avec autant de gloire,
-que le peuple jure par mes obsèques, tout comme je suis résolu à te
-poursuivre, en tous lieux, à t'enlever ta toge par lambeaux. Encore une
-avantageuse créature celui qui t'apprend ces manières-là! Mufrius le
-magister (nous fûmes aussi à l'école) nous endoctrinait: «Vos devoirs
-sont-ils finis? Rentrez chez vous par le plus court. Ne baguenaudez
-pas. Ne haraudez point les personnes d'âge et dispensez-vous de compter
-les échoppes. Faute de quoi nul ne s'élève au-dessus d'un dupondius.»
-Pour moi, je rends grâce aux Dieux, à cause de l'artifice qui m'a élevé
-au rang où je splendis.»
-
-Commençait Ascyltos de répondre au monitoire: mais Trimalchio délecté
-par la verve de son colibert:--Laissez, dit-il, vos hargneuses
-querelles et, de grâce, vivons en beauté. Pour toi, Herméros, épargne
-ce cadet. Le sang pétille dans ses veines; montre-toi plus rassis.
-Toujours, dans ces sortes de combats, le vainqueur est celui qui cède.
-Et toi, lorsque tu servais de chapon, coco! coco! tu n'étais pas
-d'humeur plus endurante. Soyons donc, cela vaut mieux, énormément doux
-et fort hilares en attendant les homéristes.» Sur-le-champ la troupe
-fit son entrée, heurtant les boucliers du manche de leurs piques.
-Trimalchio, pour les entendre, s'assit sur un coussin. Tandis que les
-homéristes dialoguaient en vers grecs, à leur accoutumée, insolemment,
-lui, d'une voix aiguë, il se mit à lire un livre latin. Bientôt, le
-silence fait:--Savez-vous, dit-il, quelle pièce ils vont jouer? La
-voici. Diomédès et Ganimédès furent deux frères, desquels la sœur était
-Héléna. Agamemnon la ravit et lui substitua une biche, à l'autel de
-Diana. De sorte qu'Homérus évoque, dans ce poème, la prise d'armes des
-Troyens et des Parentins. Sachez la victoire d'Agamemnon et qu'il donna
-Iphigenia, sa fille, pour épouse au guerrier Achillès. Leur mariage
-fit déraisonner Ajax, qui vous expliquera l'argument tout à l'heure.»
-Trimalchio achevait à peine sa harangue; les homéristes firent entendre
-une clameur sauvage, cependant que, parmi le domestique hors d'haleine,
-était porté dans un plat aussi grand que la porte décumane, un veau
-bouilli, le chef orné d'un casque militaire. Suivait Ajax, l'épée
-au clair et mimant les gestes d'un lunatique. Il dépeça la bête,
-s'escrimant de droite et de gauche; puis, recueillant les morceaux à la
-pointe du glaive, il en fit la distribution aux convives ébaubis.
-
-Nous n'eûmes pas grand loisir d'admirer une si ingénieuse pantomime!
-car soudain les poutres du lacunar se mirent à craquer avec un tel
-vacarme que le triclinium en éprouva la secousse. Pour moi, consterné,
-je me levai dans la crainte qu'un pétauriste ne dégringolât du plafond;
-les autres convives, non moins ahuris, dressaient leurs visages en
-l'air, expectant quoi de neuf allait tomber du ciel. Voici, néanmoins,
-que le plancher s'entr'ouvre. En même temps un vaste plateau, en forme
-de cercle, se détache de la coupole et nous offre, dans son orbe,
-des couronnes d'or et des cassolettes d'albâtre, pleines de parfums.
-Invités à nous partager ces apophorètes, nous portons nos regards
-sur la table. Déjà on avait dressé un repositorium où brillaient
-quelques pièces de four au milieu desquelles un Priapus élaboré par le
-confiseur. Dans son giron, il portait, comme d'habitude, une corbeille
-pleine de raisins et assortie de fruits.
-
-Avidement, nous étendions la main vers ces friandises pompeuses,
-lorsqu'un nouveau badinage nous vint remettre en gaîté. Ces pommes,
-en effet, ces gâteaux, épanchaient, au moindre contact, un esprit de
-safran qui, nous giclant au visage, ne laissait pas de nous incommoder
-un peu.
-
-Dans l'opinion qu'un service parfumé avec un si religieux appareil
-contenait, sans doute, quelque chose de sacré, nous nous levons tout
-droit et souhaitons félicité à Augustus, père de la patrie. Après cette
-vénération, plusieurs convives faisant main basse sur les fruits, nous
-imitons leur exemple et rembourrons nos serviettes, moi surtout, qui ne
-croyais pouvoir d'une trop pesante largesse alourdir la robe de Giton.
-Sur ces entrefaites, serrés dans des tuniques blanches, parurent trois
-éphèbes. Deux d'entre eux posèrent sur la table les Larès porteurs de
-la bulla, cependant que, promenant autour de nous une patère de vin, le
-troisième clamait: «Nous soient les Dieux propices!» Il ajoutait que
-l'un s'appelait Cerdo, l'autre Félicio, le troisième Lucro. Pour nous,
-chacun baisant à l'envi une médaille très exacte de Trimalchio, nous
-eussions rougi de n'en pas faire autant.
-
-Après quoi, tous les dîneurs se souhaitèrent, à qui mieux mieux,
-allégresse du corps et santé de l'esprit. Cependant Trimalchio penché
-vers Nicéros, se prit à lui dire:--Toi que j'ai connu, jadis, un si
-brillant compère, toi qui passais pour un luron fini, tu ne dis rien
-ce soir, même à basse voix. Donc montre-toi plus aimable et, si tu
-veux me plaire, conte-nous quelques-unes de tes fredaines.» Délecté
-par cette invite, Nicéros, tout en se pavanant, se mit à renchérir
-sur les gracieusetés de l'amphytrion:--Que je ne gagne jamais,
-répliqua-t-il, une poignée de fèves, si je ne m'épanouis chaque jour
-de contentement à te voir en si bonne posture! Donc, le vin nous soit
-hilare, quand bien même les docteurs que voici devraient nous prendre
-en mésestime. D'ailleurs nous verrons bien. En attendant, je vais vous
-dire un épisode. Si quelqu'un daube sur moi, je l'incague fortement. Au
-surplus, mieux vaut prêter à rire que déblatérer sur le prochain.»
-
- _Cet exorde fini..._
-
-le quidam entama son histoire:
-
---J'étais encore esclave et nous habitions la petite rue où se trouve
-présentement la maison de Gavilla. Or, en ce temps, je devins amoureux,
-comme il plut aux Immortels, de la femme à Ferentius, le cabaretier.
-Vous la connaissez bien, Melissa de Tarentum, une riche affaire de tous
-points. Mais, Herculès à moi! ce n'était pas la bagatelle qui me tenait
-au cœur. Si je l'aimais, c'était moins pour le déduit que pour sa bonne
-humeur. Tout ce que je lui demandais, elle me l'accordait sur-le-champ,
-la pauvre âme! Je lui confiais mes économies, mes pourboires qu'elle
-plaçait à des taux rémunérateurs.
-
-Un beau jour, son époux s'avisa de trépasser à la campagne. Et moi, de
-chercher comment la rejoindre, par le jambart ou sous le bouclier, car
-c'est dans l'adversité que l'on distingue ses amis.
-
-Par bonheur, mon patron devait justement aller à Capua, trafiquer de
-quelques nippes assez belles. Profitant de l'occurence, je requis de
-notre compagnon de chambre la conduite chez ma blonde, à cinq milles du
-logis. C'était un brave à trois poils, soldat de pied en cap, robuste
-s'il en fut et courageux comme Orcus. En route au premier chant du coq,
-nous marchions par un clair de lune aussi limpide que le jour. Bientôt,
-en rase campagne, nous nous trouvâmes parmi les tombeaux.
-
-Tout à coup, au milieu du chemin, voilà mon homme qui s'arrête, puis se
-met à incanter les étoiles. Moi, je m'assieds en fredonnant et regarde
-aussi les astres, pour ne pas troubler le sortilège. Mais, bientôt,
-portant les yeux sur mon bizarre compagnon, je l'aperçois en train
-d'ôter ses vêtements, qu'il dispose avec ordre sur le bord de l'allée.
-A ce spectacle, je commence à friser le naze. Peu à peu, l'épouvante me
-gagne. Je reste immobile, plus raide et plus froid qu'un trépassé.
-
-Lui, cependant, urine tout autour de ses hardes et, soudain, se
-transforme en loup. Ne croyez pas que j'en impose. Mentir là-dessus,
-pour tout l'argent du monde, je ne le ferais point. Mais où donc en
-étais-je? Voici! à peine devenu loup, notre homme de hurler et de fuir
-vers les bois. Je ne savais d'abord que résoudre; mais, après quelques
-minutes, recouvrant mes esprits, je m'approche de ses habits afin de
-les emporter. Ils étaient changés en pierre. C'était à mourir de peur,
-convenez-en. Toutefois, j'eus la présence d'esprit de dégainer, car je
-n'ignore point combien les larves, lémures ou fantômes redoutent le
-tranchant et l'estoc des épées.
-
-M'escrimant ainsi, de droite et de gauche, contre les stryges
-aériennes, j'arrivai, clopin-clopant, à la villa de ma maîtresse. Je
-tombai quasi sans mouvement sur le seuil; la sueur inondait mon visage
-et mes dents cliquetaient ainsi que dans la fièvre.
-
-Alarmée et surprise de me voir en un tel arroi, ma chère Mélissa me
-fit, néanmoins, quelques reproches d'arriver à cette heure indue:--Si
-tu étais advenu quelques moments plus tôt, me dit-elle, tu nous
-aurais été d'un grand secours. Imagine-toi qu'un loup de forte espèce
-a pénétré dans l'étable et saigné toutes nos ouailles à la gorge,
-comme un boucher de profession. Ni les cris ni les fourches n'ont pu
-l'arrêter dans sa besogne. Mais, bien qu'il se soit enfui grâce à je
-ne sais quel aveuglement incompréhensible de nos gars, je ne pense
-pas qu'il ait beaucoup de quoi se gaudir à nos dépens; un valet, plus
-ingambe que ses compagnons, l'a régalé d'un coup d'épieu à travers le
-col.
-
-A ce récit, je vous laisse à penser quelle fut ma stupeur et si
-j'ouvris de grands yeux. Dès que le jour parut, je galopai vers la
-ville, avec l'empressement d'un aubergiste larronné par les voleurs.
-Arrivé à cette place où j'avais laissé les effets de mon compagnon
-transmués en cailloux, je ne trouvai plus rien, sinon une large traînée
-de sang. Quelques gouttes, çà et là, tachaient la poussière, comme il
-en tombe d'une blessure frais ouverte.
-
-Peu après, étant de retour dans notre garni, je trouvai le soldat brave
-comme Orcus étendu sur des matelas et saignant comme un bœuf, tandis
-qu'un chirurgien était occupé à lui panser la gorge. Alors, j'entendis
-que j'avais fait route avec un loup-garou, changeant de figure à sa
-guise. A dater de ce moment, je refusai de manger avec cet homme, et
-l'on m'eût assommé plutôt que de me faire asseoir auprès de lui. Libre
-aux esprits forts de ne pas me croire! Mais je veux être pendu si je
-surfais d'un iota. Et me soient les bons Génius fidèles, aussi vrai que
-je n'ai pas, dans mon récit, prévariqué du moindre mot.»
-
-Nous restâmes fulgurés d'étonnement:--Que la Foi, dit Trimalchio,
-accueille ton discours, si quelque Foi subsiste, aussi bien que mes
-crins se hérissent d'horreur. J'ai appris que Nicéros ne conte pas
-de bourdes. Bien plus, c'est un garçon de poids et nullement bavard.
-Moi-même, je vous ferai connaître une épouvantable chose. C'est comme
-un âne sur les toits. J'étais encore un éphèbe chevelu (car, dès
-l'enfance, j'ai mené la vie à l'instar de Chio), quand vint à trépasser
-Iphis, le mignon de notre maître. Herculès à moi! une marguerite, une
-vraie poupée, un trésor de perfections. Comme sa pauvre mémère jetait
-des pleurs singultueux et que tous nous étions dans la tristimonie,
-voilà que les stryges commencent leur boucan. On eût dit l'aboi des
-lévriers au pourchas d'un conil. Nous avions, alors, un Cappadox,
-grand gaillard, des plus déterminés qui vous eût, à bras tendu, enlevé
-un taureau furieux. Mon brave dégaine son espadon, il enjambe le
-seuil en courant, la main gauche enveloppée avec soin; il frappe une
-babeau, comme qui dirait à la place que je touche (puisse-t-elle être
-sauvée!) et la perfore d'outre en outre. Nous entendons un gémissement
-et (d'honneur, je ne mentirais pas!) nous ne voyons aucune sorcière.
-Cependant, notre Cappadox, le brave à trois poils, revient, se jette
-sur un lit de camp. Il avait le corps strié d'ecchymoses livides, comme
-si on l'eût fouetté de verges, à cause que l'avait touché une mauvaise
-main. Quant à nous, la porte close, nous reprenons itérativement notre
-office. Mais, tandis que la mère étreint le corps de son pauvre môme,
-elle touche et voit à la place un jaquemart de paille, sans cœur,
-sans intestins, absolument vide. Les stryges avaient dérobé l'enfant
-et substitué au cadavre un marmouset en chaume. Plaît-il? Faut croire
-que ces vieilles garces détiennent de terribles secrets! Dans leurs
-besognes nocturnes, elles mettent la nature sens dessus dessous. Au
-reste, notre pourfendeur, le Cappadox, depuis cette aventure jamais
-ne retrouva ses couleurs; bien plus, dans quelques jours à peine, il
-mourut frénétique.»
-
-Nous admirons et nous croyons de même. Puis, ayant baisé la table,
-nous obsécrons les Nocturnes de se tenir dans leur demeure lorsque
-nous rentrerons après souper. Certes, à présent, je voyais de
-nombreuses chandelles et muer d'aspect le triclinium tout entier,
-quand Trimalchio:--A toi je dis, s'écria-t-il, Plocrimus, tu ne
-contes rien! Tu ne nous délectes en rien! Naguère tu soûlais être
-aimable en société, chantonner comme un virtuose et déclamer avec
-feu des odelettes dialoguées. Heu! Heu! vous avez fui, douces figues
-au sucre!--Il est vrai, répondit l'autre, mes quadriges ont cessé
-de courir au même temps que je devins podagre. Autrefois, lorsque
-j'étais damoisel, je poussais des chansons à me rendre pulmonique.
-Quoi de tripudier? Quoi de jouer la comédie? Quoi de faire le barbier?
-Quel était mon égal sinon Apellès?» Posant la main sur sa bouche, il
-exsibila je ne sais quelle abomination qu'ensuite il déclara comme une
-gentillesse renouvelée des Grecs. Trimalchio, à son tour, ayant imité
-les joueurs de hautbois, se tourna vers son chou-chou, nommé Crésus,
-un petit crevé chassieux, aux dents très sordides, qui s'amusait à
-ligoter de rubans émeraude une petite chienne noire, d'un embonpoint
-indécent. Ayant posé sur le torus la moitié d'un pain, il gavait son
-épagneule qui, n'en pouvant plus, dégorgeait les morceaux. Par ce
-travail admonesté, ordonna Trimalchio de faire entrer Scylax, gardien
-de sa maison et de son domestique. Sans retard fut introduit un molosse
-de taille surprenante. Il était à la chaîne. Un coup de talon, décoché
-par l'ostiaire, l'avertit de ramper, et, devant la table, il se posa.
-Alors, Trimalchio, jetant un pain de gruau:--Personne, dit-il, dans
-ma maison, ne m'aime davantage.» Indigné d'ouïr avec tant d'effusion
-exalter Scylax, le petit crevé dépose à terre sa chenaille et l'agace
-de toutes ses forces contre le mâtin. Scylax, tout naturellement,
-fidèle aux mœurs canines, emplit d'un horrifique aboi le triclinium
-et lacéra presque la margarita de Crésus. Or, le tumulte ne fut pas
-borné à cette rixe, mais un candélabre tomba sur la mense, ébréchant
-les vases de cristal et favorisant plusieurs convives d'une aspersion
-d'huile bouillante. Afin de ne paraître aucunement ému de la casse,
-Trimalchio baisa son meschin et lui prescrivit de monter sur son dos.
-L'autre ne se le fait pas dire deux fois. Il saute à califourchon sur
-la nuque du maître, et, de sa main ouverte, lui distribue une volée de
-claques sur les épaules, puis, riant aux larmes, vocifère:--Gueules!
-Gueules! combien sont-ils?» Ce jeu fini, Trimalchio enjoint de remplir
-une gamelle vaste et d'en partager la liqueur aux esclaves qui gisaient
-à nos pieds, mais avec cette restriction:--Si quelqu'un ne veut
-chopiner, perfuse le vin sur sa tête. De jour, soyons sévères, mais
-hilares cette nuit.»
-
-Après cette galanterie, on mit sur la table les mattées dont la
-recordation, pour peu qu'il vous plaise me croire, est susceptible
-encore de me lever le cœur. En guise de tourdes, on servit à chacun
-une poularde grasse, flanquée d'un œuf d'oie chaperonné. Trimalchio,
-avec beaucoup d'instance, nous pria de manger, attestant qu'on avait
-désossé les gallines. A ce point du festin, un licteur frappa aux
-portes du triclinium. Drapé dans une robe blanche, entouré d'un
-nombreux concours de valetaille, entra un convive, prié seulement au
-boire du dessert. Moi, sidéré par tant de faste, je supposais que le
-préteur lui-même venait d'apparaître. Pourquoi j'essayai le déjuc et
-de poser mes pieds sur la dalle. Agamemnon se gaussa de ma trépidation
-et:--Calme-toi, dit-il, homme très stupide. Ce n'est rien qu'Habinas
-le sévir, tailleur de pierre, dont les marbres et les tombeaux sont
-grandement appréciés de la bonne compagnie.» Récréé par ce discours,
-je m'étendis sur ma couche et regardai avec une admiration peu commune
-l'entrée sensationnelle d'Habinas. Lui, déjà pompette, avait posé la
-main sur l'épaule de sa femme. Chargé de plusieurs couronnes, un parfum
-dégouttant de son front sur ses yeux, il gagna carrément la place du
-préteur, et, sans autre préambule, demanda le vin trempé d'eau chaude.
-Trimalchio, délecté de cette belle humeur, requit pour soi-même un
-scyphus de plus grande capacité et s'enquit d'Habinas comment on
-l'avait régalé chez les hôtes dont il sortait:--Tout, dit-il, nous
-avons eu, à l'exception de ta personne, car mes yeux étaient ici.
-Et, Herculès à moi! cela marcha fort bien. Scissa donnait un riche
-novendial en mémoire de son pauvre petit esclave qui n'avait reçu la
-manumission qu'à l'article de la mort; je pense qu'elle aura un joli
-supplément à casquer entre les mains des percepteurs du vingtième. On
-estime le défunt à cinquante mille grands sestertius. Néanmoins la
-chose nous fut soève, encore que forcés de répandre la moitié de chaque
-brinde sur les osselets du pauvre homme.
-
-Cependant, reprit Trimalchio, qu'eûtes-vous à souper?--Je vais te le
-dire, si je peux; car de tant bonne mémoire je suis que, fréquemment,
-j'ai oublié mon propre nom. Nous avons eu d'abord un cochon décoré de
-boudins; autour, des saucisses de Lucanie, des gésiers parfaitement
-accommodés, et, si je ne me trompe, des bettes, avec du gros pain bis
-fait à la maison, que je préfère au blanc, parce qu'il fortifie et
-tient le ventre libre. Grâce à lui, je ne pleure point lorsque je vais
-au privé. Dans le plateau suivant, un ramequin froid, arrosé de miel
-d'Hispania, chaud et délicieux. Je n'ai point tâté au ramequin, mais
-je me suis fourré du miel jusque-là. Alentour, des pois chiches, des
-lupins, noix à discrétion, mais une seule pomme par convive; toutefois,
-j'en ai souricé deux. Les voici, tortillées dans ma serviette; car,
-si je n'apportais quelque bagatelle de ce genre à mon petit esclave,
-j'aurais une engueulade.
-
-Mon épouse m'admoneste à propos. On servit devant nous une gigue
-d'ourson, de quoi ayant imprudemment goûté, Scintilla fut sur le point
-de vomir tripes et boyaux. Quant à moi, j'en ai bâfré plus d'une livre,
-car cet ours avait presque un fumet de sanglier. Et si, disais-je,
-l'ours dévore l'homme débile, à plus forte raison l'homme débile est
-bien venu à dévorer l'ours. En dernier lieu vint un fromage mou, du
-raisiné, quelques escargots, des animelles en hachis, et des foies en
-cocottes, et des œufs chaperonnés, et des raves, et de la moutarde, un
-bateau de coquillage, une couple de limaires; enfin, dans un ravier,
-des olives à la saumure que des malotrus nous disputèrent à coups de
-poing; quant au jambon, nous lui donnâmes l'exeat.
-
-Mais dis-moi, Gaïus, pourquoi Fortunata n'est-elle point des
-nôtres?--Comment? Ne la connais-tu point? répondit Trimalchio: si
-elle n'a pas serré l'argenterie et distribué à l'office les reliefs
-du souper, tu ne lui ferais pas boire même un verre d'eau.--Soit,
-dit Habinas, mais si elle ne se couche pas à table, moi, je me rends
-invisible.» Et déjà, il faisait mine de se lever, quand, sur un geste
-de Trimalchio, le domestique tout entier appelle quatre fois avec des
-cris aigus: «Fortunata! Fortunata!» Enfin, elle arriva. Une blouse
-jaune paille laissait voir sa tunique cerise, et des periscelis de
-danseuse, en filigrane, à ses orteils, et des mules blanches brodées
-d'or. Alors, essuyant ses mains au sudarium qu'elle portait autour du
-cou, elle se jette sur le même lit où reposait la femme d'Habinas,
-Scintilla, qu'elle baise et qui l'applaudit:--Est-ce toi, ma mignonne?
-Quel plaisir de te voir!» Cela vint au point que Fortunata, détachant
-les armilles de ses bras très épais, les offrit aux admirations de
-la commère. Enfin, elle dénoua ses periscelis et son réseau d'or,
-affirmant qu'il était à XXIV carats. Trimalchio, qui les observe, se
-fait apporter le tout.--Voyez, dit-il, ce chien d'attirail qu'une
-femme traîne après soi! Pour elles, nous nous dépouillons comme des
-benêts. Six livres et demie, c'est le poids des armilles que voici;
-j'en possède moi-même une qui pèse dix livres faite avec les millièmes
-de Mercurius.» Et, pour montrer qu'il n'en impose point, il ordonne
-d'apporter un peson, et de vérifier le poids à la ronde. Scintilla ne
-reste pas en arrière: elle détache de son col un drageoir d'or fin
-à quoi elle donnait le nom de Félicio. Elle en tire deux pendants
-d'oreille en forme de crotales, qu'elle propose, à son tour, aux
-louanges de Fortunata:--Par le bénéfice de mon maître, nul, dit-elle,
-ne peut se targuer d'en avoir de plus beaux.
-
---Quoi? dit Habinas, tu m'as sacrifié pour obtenir une fève de verre?
-Certes, si j'avais une fille, je l'essorillerais. Sans femmes, nous
-regarderions ces foutaises ni plus ni moins qu'un tas de boue. A
-présent, c'est pisser chaud et boire frais.» Entre temps, un peu
-vexées, les deux femmes se rigolaient ferme, et, saoules comme des
-grives, se léchaient le museau. Pendant que l'une porte aux nues la
-diligence de la matrone, l'autre vante les délices et la condescendance
-de l'époux. Tandis qu'elles se tiennent embrassées, Habinas furtivement
-surgit, et, prenant les deux pieds de Fortunata, la culbute sur le
-lit.--Ah! ah! s'exclama-t-elle, voyant sa tunique errer plus haut que
-le genou. Soudain rajustée, elle voile dans le giron de Scintilla
-et sous les plis du sudarium sa face empourprée d'une rougeur très
-indécente.
-
-Après quelque temps, Trimalchio commanda qu'on servît les deuxièmes
-tables. On enleva les autres, cependant que la valetaille répandait
-sur le sol des copeaux teintés de minium et de safran, et, ce que
-je n'avais point vu encore, de la pierre spéculaire mise en poudre.
-Sur-le-champ, Trimalchio:--J'aurais pu, dit-il, me contenter du
-service, car vos secondes tables, les voilà; néanmoins, s'il reste
-quelque friandise, qu'on l'apporte encore.» Alors, un petit voyou
-alexandrin, le même qui versait l'eau chaude, s'avisa de siffler en
-rossignol. Mais, soudain, Trimalchio se mit à crier:--Un autre! et la
-scène changea. L'esclave couché aux pieds d'Habinas, je crois, sur
-l'injonction de son maître, se leva et, d'une voix sonore, déclama:
-
- _--Déjà, guidant sa flotte, Eneas a trouvé_
- _Des chemins sûrs, parmi les vagues..._
-
-Jamais son plus acide ne frappa mon oreille: car, outre les longues
-et les brèves placées à contretemps, le sauvage agrémentait sa tirade
-par des lambeaux d'atellanes: si bien que Virgilius m'offusqua pour
-la première fois. Quand, hors d'haleine, il prit le parti de se
-taire:--Croiriez-vous, dit Habinas qu'il n'a jamais rien appris?
-Seulement, je l'envoyais parfois aux cirques de passage: c'est là
-qu'il s'est formé. Aussi n'a-t-il pas son pareil quand il imite les
-charlatans ou les muletiers. Dans les cas désespérés, il éclate de
-génie: savetier, maître-queux, mitron, il règne sur tout l'empire des
-Muses.
-
-Deux vices, néanmoins, faute desquels ce serait un garçon inégalable:
-il est circoncis et ronfle. Car de le voir bigle je n'ai cure; c'est le
-regard de Vénus. Pour cela, il me plaît. A cause de son œil mort, il ne
-m'a coûté que trois cents denarius.»
-
-Scintilla interrompit sa loquèle et:--Certes, dit-elle, tu ne dévoiles
-pas tous les artifices du voisin. Il est ta coquine et je prendrai soin
-qu'il porte les stigmates de l'emploi.»
-
-Trimalchio se mit à rire et:--Voilà bien, dit-il, le Cappadox! il
-ne se prive d'aucune bonne chose, et, Herculès à moi! je lui en
-fais mes compliments. Toi, Scintilla, ne veuille pas être jalouse.
-Crois-moi, car nous vous connaissons. Puissiez-vous me posséder
-toujours florissant, comme je faisais la bête à deux dos avec Mamméa,
-au point que son cocu, mon maître, en prit ombrage et me relégua parmi
-les esclaves ruraux. Mais tais-toi, langue, je te donnerai du pain!»
-Prenant cela pour un madrigal, sans doute, le maroufle très obscène
-tira de son sein une lampe d'argile et, pendant plus d'une demi-heure,
-contrefit, avec, les tibicinaires, cependant qu'Habinas l'accompagnait
-en sifflotant, la main posée sur sa lèvre inférieure. Enfin, s'avançant
-au milieu de la salle, tantôt avec des roseaux fendus il imitait les
-choraulès, tantôt, habillé d'un gaban, il représentait au vif le destin
-des muletiers. Cela dura jusqu'au temps qu'Habinas, l'ayant appelé à
-soi, le baisa de grand cœur et lui tendit un rouge-bord:--Epatant,
-dit-il, mon petit Massa, je te fais présent d'une paire de brodequins.»
-Nous n'aurions pas vu la fin de toutes ces calembredaines si l'on n'eût
-apporté l'épidipnis, composé de grives en pâte de froment, farcies
-de raisins et de noix. Suivirent des pommes cydôniennes implantées
-d'épines pour simuler des hérissons. Le tout supportable, sans un
-autre mets tellement nauséabond que nous fussions morts plutôt que d'y
-toucher. Car, une fois mis sur table, nous conjecturâmes que c'était
-une oie grasse, avec autour des poissons et toutes les variétés
-d'oiseaux. Trimalchio nous dit:--Tout ce que vous voyez dans ce bassin
-n'est fait que d'un seul corps.» Moi, c'est-à-dire un homme très
-affûté, je compris immédiatement la chose et, regardant Agamemnon:--Je
-serais grandement surpris si les viandes en question ne sont pas
-modelées dans du bran ou de la terre cuite: aux Saturnales de Rome,
-j'ai vu des festins représentés de la même manière.»
-
-Je n'avais pas fini de parler, quand Trimalchio s'expliqua:--Croisse
-mon patrimoine et non pas ma bedaine! aussi vrai que mon chef cuisina
-ces béatilles avec la chair unique d'un pourceau. Ne saurait être un
-homme plus expert. Ordonnez: d'une vulve il fabrique un poisson; du
-lard, une palombe; du coliphium, une tourtre; d'un boyau de cochon, une
-poularde. Et c'est pourquoi, dans ma jugeotte, un nom très coruscant
-lui fut imparti: on l'appelle Dædalus. Et puisqu'il est d'un bon
-esprit, j'ai, en sa faveur, importé dans Rome des couteaux en fer
-du Noricum.» Sur-le-champ, il demande ces couteaux, les admire, les
-contemple et nous donne congé d'en éprouver le tranchant sur nos
-joues. Tout à coup, entrèrent deux esclaves qui faisaient semblant
-d'avoir entamé une rixe au bord du vivier, tant que les cruches encore
-leur pendaient au col. Trimalchio allait statuer sur le litige,
-mais ni l'un ni l'autre ne voulut obtempérer à la sentence. Chacun
-d'eux, s'escrimant du gourdin, frappa l'amphore adverse. Déferrés
-par l'incongru de ces ivrognes, nos regards ébahis suivaient leur
-altercas. Bientôt, cependant, nous vîmes choir des tests fracassés,
-huîtres et pétoncles. Un page les dressa et vint à la ronde nous les
-offrir sur un plateau. Cette fastueuse délicatesse piqua d'émulation
-le maître-coq de génie: il nous apporta des escargots sur un gril
-d'argent; puis, d'une voix chevrotante, d'une hideuse voix, il se mit à
-chanter. J'éprouve quelque malaise à rapporter les détails que voici:
-chose, en effet, inconnue jusqu'à présent, une troupe de mignons à
-chevelure flottante, promenant des parfums dans un bassin de vermeil,
-se mit en posture d'oindre les pieds des récombants, non sans avoir,
-au préalable, enguirlandé leurs jambes, leurs talons et leurs cuisses
-avec des entrelacs de verdure et de fleurs. De là, ce même aromate
-liquide fut projeté dans les cratères à vin et les lampes à huile.
-Cependant Fortunata esquissait un pas de danse. Scintilla, complètement
-ivre, applaudissait beaucoup plus qu'elle ne parlait, quand
-Trimalchio:--Phylargyros et toi Carrio [bien que vous soyez] renommés
-champions de la quadrille verte, je vous permets de vous coucher à
-table. Toi, dis à ta contubernale Ménophila d'en user pareillement.» Il
-parle, et, soudain, le domestique s'empara du triclinium avec tant de
-verve que nous fûmes presque débusqués de nos lits. Pour mon compte,
-j'aperçus à mon chevet le cuisinier qui d'un porc avait fait une oie.
-Il puait la saumure et les condiments. Non content d'être à table, il
-se prit à imiter l'acteur Ephésus, puis voulut embarquer son maître
-dans une gageure: S'il faisait partie de la quadrille verte, aux
-prochaines courses, la première palme...
-
-Ce défi plongea Trimalchio dans le ravissement:--Amis, les esclaves
-sont aussi des hommes, nous dit-il. Ils ont sucé le même lait que nous,
-encore qu'un méchant destin ait pesé sur eux. Mais, moi vivant, et
-dans peu de jours, ils boiront l'eau des hommes libres. En un mot, je
-donne à tous, par mon testament, la manumission. Je lègue, en outre, à
-Philargyros un fonds de terre et sa contubernale; à Carrio, une maison
-de rapport, le montant du vingtième, plus un lit avec sa literie. Quant
-à ma Fortunata, je l'institue mon héritière. Je la recommande à tous
-mes amis, et si je proclame ainsi mes volontés suprêmes, c'est pour que
-mon domestique m'aime, dès à présent, comme si j'étais mort.» Chacun se
-met en devoir de rendre au munificent donateur des actions de grâce.
-Mais lui, faisant trêve aux coïonnades, enjoint qu'on apporte une
-minute de son testament et, depuis _A_ jusqu'à _Z_, aux lamentations du
-domestique, le lit à haute voix. Puis, se tournant vers Habinas:--Qu'en
-dis-tu, ami très cher? T'occupes-tu d'élever mon tombeau d'après mes
-instructions? Instamment, je te prie de figurer, aux pieds de ma
-statue, la petite chienne, et des couronnes, et des onguents, et mes
-prouesses guerrières, afin que, grâce à ton ciseau, j'aie la bonne
-fortune de vivre après ma mort. En outre, je veux que le terrain de ma
-sépulture ait cent pieds de long et le double en profondeur. De plus,
-je veux autour de ma cendre toutes les espèces d'arbres fruitiers
-et des vignes abondamment. Il serait, en effet, de la dernière
-extravagance, de posséder pendant sa vie des maisons superbement tenues
-et de ne prendre aucun soin de la demeure où il faut loger bien plus
-longtemps. C'est pourquoi je veux, sur toutes choses, qu'on y grave
-cette inscription:
-
- CE.MONVMENT.N'AFFÈRE.PAS.A.MON.HOIRIE.
-
-Au surplus, j'aurai cure de prévenir, par testament, les outrages à mes
-restes. Je préposerai, en qualité de gardien, à mon sépulcre, un des
-esclaves à qui j'ai donné la manumission, afin que le peuple ne vienne
-pas chier contre le monument. Je te prie d'y sculpter mes nefs voguant
-à pleines voiles, de m'y représenter siégeant au tribunal, vêtu de la
-prætexta, avec, aux doigts, cinq anneaux d'or et versant au populaire
-un sac d'écus. Tu sais que j'ai donné un epulum et deux denarius d'or
-à chacun des convives. Représente, si bon te semble, des triclinium,
-et le Peuple en foule s'en donnant à cœur joie. A ma droite, place
-l'image de ma Fortunata, portant une colombe et menant une petite
-chienne en laisse; puis mon Cicaro, et des amphores copieuses, lutées
-de gypse pour empêcher le vin de fuir. Tu sculpteras encore, sur mon
-urne brisée, un enfant tout en pleurs. Au centre, une horloge: ainsi
-quiconque regardera l'heure devra, bon gré mal gré, lire mon nom. Quant
-à l'épitaphe, examine avec diligence le congruent de celle que voici:
-
- C. POMPEIVS. TRIMALCHIO.
- MAECENATIANVS.
- ICI. REPOSE.
- A.LVI.ABSENT.LE.SEVIRAT.
- FVT. DÉCERNÉ.
- ENCORE.QV'IL.PVT.DANS.TOVTES.
- LES.DÉCVRIES.DE.ROME.
- PRENDRE.PLACE.
- NÉANMOINS.NE.LE.VOVLVT.PAS.
- PIEVX.FORT.FIDÈLE.
- DE.PEV.IL.CRVT.
- DE.SESTERTIVS.LAISSA.TRENTE.MILLIONS.
- ET.JAMAIS.N'ÉCOVTA.
- VN.PHILOSOPHE.
- ADIEV.A.TOI.AVSSI.ADIEV.
-
-Ce disant, Trimalchio se mit à pleurer comme un vedeau. Pleurait aussi
-Fortunata; pleurait de même Habinas; enfin, tout le domestique--prié,
-semblait-il, à des funérailles--fit retentir le triclinium de
-lamentations. Bien plus, je commençais moi-même à pleurnicher,
-quand Trimalchio:--Eh bien! dit-il, sachant que nous devons mourir,
-pourquoi ne pas vivre en attendant? Pour que je vous voie entièrement
-satisfaits, allons-nous en au bain, de quoi, je vous le promets à mes
-risques, vous n'aurez pas le moindre déplaisir: Il est chaud comme un
-four.--Vrai, vrai, reprit Habinas, d'un seul jour en faire deux, il
-n'est rien que je préfère.» Et de se lever pieds nus et d'emboîter le
-pas à Trimalchio, tout en se gaudissant. Je regardai Ascyltos:--Que
-penses-tu? dis-je. Pour moi, la vue seule du bain est capable de
-m'asphyxier.--Fais comme eux, répond Ascyltos, et, pendant qu'ils
-gagneront l'étuve, nous échapperons dans la foule.» Cela me plut.
-Giton nous conduisant à travers le portique, nous gagnâmes l'huis,
-quand un mâtin, enchaîné d'ailleurs, nous reçut avec un si effroyable
-vacarme qu'Ascyltos se laissa choir dans une piscine. Quant à moi,
-qui, même avant d'être dans les vignes, appréhendais un molosse en
-peinture, me portant au secours du nageur, le même gouffre ne tarda pas
-à m'engloutir. L'huissier de l'atrium vint à notre aide, qui, par son
-intervention, apaisa le dogue et nous ramena, tout tremblants, sur la
-terre ferme. Quant à Giton, grâce à un moyen très subtil, il s'était
-rédimé déjà de la gueule du monstre, disséminant devant lui toutes les
-friandises qu'il avait reçues de nous pendant le souper. Le chien,
-détourné par la victuaille, avait, sur-le-champ, apaisé ses fureurs.
-Cependant, comme nous grelottions, bleuis de froid et demandant à
-l'huissier de nous ouvrir la porte:--Erreur, dit-il, mon petit! si tu
-penses t'en aller par où tu es venu. Jamais ici nul des convives n'a
-repassé la même porte: on entre d'un côté, on sort de l'autre.»
-
-Que faire? Hommes très infortunés, enclos dans ce labyrinthe d'un
-nouveau genre et de qui l'immersion avait eu lieu déjà? Nous prenons
-les devants et sollicitons le portier de nous conduire au bain. Mettant
-bas nos vêtements que Giton fait sécher dans le vestibule, nous entrons
-dans une étuve fort étroite, ayant l'étendue à peu près d'une glacière.
-Là, Trimalchio se dressait tout nu: pas moyen d'esquiver la puanteur
-abominable de ses rots. Il disait:--Je ne sais rien de plaisant comme
-de prendre la chaude sans cohue», et que ce lieu, jadis, «avait été un
-fournil». Enfin las de rester sur ses jambes, il s'assit; puis, convié
-par la sonorité de la voûte, il fendit jusqu'au palais sa gargamelle
-d'imbriaque, et se mit en devoir de lacérer les airs de Ménécratès, au
-dire de ceux qui pouvaient entendre son jargon. Le reste des convives
-courait en se tenant par la main ou bien faisait sonner les murs de
-sauvages clameurs et de rires éperdus. Quelques-uns, les poignets
-ligotés, s'évertuaient à cueillir des anneaux sur le parvis; d'autres,
-un genou en terre, se renversaient la tête en arrière et touchaient
-du nez l'extrémité de leurs orteils. Abandonnant ces hiberons à leurs
-amusements, nous descendîmes dans la cuve qui se préparait pour
-Trimalchio. Bientôt, l'ébriété mise en déroute, nous fûmes conduits
-vers un nouveau triclinium où Fortunata venait de dresser un gueuleton
-mirobolant. Je notai, sous les flambeaux, des figurines de pêcheur en
-bronze. Les tables étaient d'argent massif, les coupes à l'entour en
-argile dorée; devant nous, du vin frais coulait d'une chausse. Alors
-Trimalchio:--Amis, dit-il, mon esclave préféré coupe aujourd'hui sa
-barbe pour la première fois: c'est un garçon de bonnes mœurs, révérence
-parler, et que j'aime tout plein. Donc, passons la nuit à humecter la
-lune et buvons jusqu'à l'aurore.»
-
-Comme il disait ces mots, un coq coquelinant se mit à claironner.
-Interloqué de ce présage, Trimalchio donne l'ordre qu'on fasse une
-libation de vin sous la table et qu'on asperge aussi les lampes avec
-du meilleur, puis il fait passer de gauche à droite son anneau:--Ce
-n'est pas sans cause, dit-il, que ce buccin nous donne le signal: ou
-bien un incendie est en train de couver non loin de cette demeure,
-ou bien quelqu'un du voisinage s'occupe à rendre le dernier soupir.
-Loin de nous! C'est pourquoi celui qui nous offrira le coq présagieux
-aura un bon pourboire.» En un clin d'œil, l'oiseau est apporté des
-environs. Trimalchio le condamne à être fricassé dans un poêlon de
-bronze. Dépecé par le même très docte cuisinier qui, peu auparavant,
-d'un porc nous fit des poissons et des ramiers, le coq est jeté dans
-une marmite. Cependant que Dædalus verse un coulis bouillant, Fortunata
-concasse du poivre dans un égrugeoir de buis. Quand les mattées furent
-expédiées, Trimalchio se tourna vers la livrée:--Eh! quoi, leur dit-il,
-vous n'avez pas encore fini de souper! allez-vous-en et que d'autres
-vous remplacent à l'ouvrage.» En conséquence, une troupe nouvelle se
-présente aussitôt. Les partants criaient: «Bonne santé, Gaïus!»; les
-arrivants: «Salut Gaïus!» Or, ici, fut perturbée notre allégresse.
-
-Parmi les nouveaux venus se trouvait un jeune garçon, pas du tout
-laid. Trimalchio, l'investit et le mange de baisers. Fortunata, pour
-mieux établir ses droits conjugaux, se met à vilipender Trimalchio,
-le traite d'épluchure, de vieux salaud qui ne peut pas contenir ses
-passions devant le monde. Pour finir, elle ajoute:--Chien!» Trimalchio,
-bouleversé, furieux de l'avanie, envoie un calice par le nez de
-Fortunata. Elle se met à beugler, comme si elle perdait au moins un
-œil, et porte ses mains tremblantes à son visage. Consternée autant
-qu'eux-mêmes, Scintilla fait un rempart de son estomac à l'épouse
-trépidante; mais un esclave officieux approche de la mandibule
-ecchymosée un urceolus plein d'eau froide. Sur quoi Fortunata se penche
-avec des lamentations et se prend à sangloter.
-
-Or, Trimalchio, loin de s'émouvoir:--Eh quoi! dit-il, cette pute ne me
-passe rien! Elle oublie apparemment que je l'ai sortie de la machine
-à exhiber les esclaves. J'en ai fait une personne du monde. Mais elle
-s'enfle comme une grenouille; elle ne crache pas dans ses tétons.
-C'est un baliveau, ce n'est pas une femme. Mais celui-là qui naît dans
-un bordel ne rêve point à des palais. Aussi, puisse mon Génius être
-favorable! j'aurai soin de mater cette Cassandra qui veut chausser mes
-brodequins. Moi, jadis, homme d'un dupondius, je pouvais épouser dix
-millions de sestertius. Tu sais, toi, que je n'en impose pas. Hier
-encore, Agatho, le parfumeur, me tirant à l'écart: «Je te conseille,
-dit-il, de ne pas souffrir que ta race disparaisse avec toi.» Et voici
-que moi, pour agir en homme bien né, pour qu'on ne me taxe point d'être
-volage, dans ma cuisse j'implante moi-même la doloire. Fort bien!
-j'aurais soin, carogne, que tu viennes me déterrer avec tes ongles.
-Et, pour que tu comprennes d'ores et déjà l'énormité de ton crime,
-entends-tu, Habinas? je te défends de placer la statue de cette femme
-sur ma tombe. Car je ne veux pas de criailleries lorsque je serai
-trépassé. Bien plus: pour qu'elle apprenne que je sais punir, j'entends
-qu'elle ne m'embrasse après ma mort.»
-
-Après cette fulmination Habinas intercéda, priant Trimalchio de mettre
-fin à son courroux:--Nul de nous, dit-il, n'est exempt de sottise.
-Car, des hommes et non des dieux.» De même, Scintilla tout en pleurs,
-attestant son Génie et l'appelant Gaïus, demande qu'il se laisse
-attendrir. Trimalchio ne tint pas plus longtemps ses larmes et:--Par
-grâce, dit-il, Habinas, et puisses-tu jouir ainsi de ton pécule! Si
-j'ai fait quelque chose de travers, crache-moi au visage. En effet,
-j'ai baisé cet adolescent, le plus vertueux du monde, non pour sa
-beauté, mais pour ce qu'il est orné de toutes les perfections. Il
-connaît la division par dix et sait lire à livre ouvert. Il a, sur ses
-bénéfices quotidiens, économisé le prix de son rachat. Il a, sur son
-épargne, fait l'acquisition d'un petit fauteuil et de deux truelles à
-potage. N'est-il pas digne d'être porté dans mes yeux?» Mais Fortunata
-oppose son décri.--C'est là ton dernier mot, boiteuse! je t'invite à
-digérer ton bien, milan, à ne pas me faire sortir mes crocs, pendarde
-ma mie! faute de quoi tu pourrais bien expérimenter mes coups de tête.
-Ce que j'ai une fois résolu, tu me connais, c'est comme un clou enfoncé
-dans une poutre. Mais ne pensons qu'à vivre! Quant à vous, mes amis,
-je vous conjure de la passer bonne. Car, moi aussi, je fus naguère ce
-que vous êtes à présent; mais, par ma vertu, je montai sur ce faîte.
-Avoir de l'estomac, c'est ce qui crée un homme; le surplus est comme un
-tas de feuilles mortes. Je sais acheter, je sais vendre: un autre vous
-dira le reste. Moi, je crève de prospérité. Cependant, toi, souillon,
-tu pleurniches encore. Mais, comme je vous le disais au début, c'est
-ma frugalité qui m'a poussé vers la fortune. J'arrivai d'Asie pas plus
-haut que ce candélabre. Quotidiennement, j'avais accoutumé de me toiser
-à lui et, pour avoir sur-le-champ de la barbe au museau, je me frottais
-les lèvres avec l'huile des lampes. Or, j'ai concouru aux plaisirs de
-mon maître, en qualité de petite femme, quatorze années durant. Et,
-certes, il n'est pas de vergogne lorsqu'on défère à son patron. Entre
-temps aussi, je donnais de l'agrément à madame. Vous entendez ce que je
-dis. Au surplus je me tais, car je ne suis pas glorieux.
-
-Enfin, comme il plut aux Consentès, je devins maître en la maison; et
-voilà! je m'emparai de la cervelle du patron. Quoi de plus? cohéritier
-avec César, je recueillis un patrimoine sénatorial. A personne,
-cependant, jamais rien n'est assez: je convoitais de faire le négoce.
-Pour ne pas vous lanterner, je mis à flot cinq bâtiments de commerce,
-avec une cargaison de vin--c'était de l'or, à cette époque--et les
-envoyai à Rome. Vous croirez peut-être que je l'avais ordonné? tous
-mes vaisseaux firent naufrage! C'est un fait et non pas une bourde:
-en un seul jour, Neptunus me dévora trente millions de sestertius.
-Pensez-vous que je me laissai aller? non, Herculès à moi! Le dommage
-au contraire me fut un stimulant. Comme si de rien n'était, je fis
-construire d'autres nefs, plus grandes, et plus solides, et plus
-heureuses. Personne qui ne me traitât d'homme fort. Tu sais qu'un grand
-navire a une grande résistance. Je frétai les miens, itérativement, de
-vin, de lard, de fèves, d'herboristerie et d'esclaves. Ici Fortunata
-fit une chose pieuse; ses bijoux, sa garde-robe, elle vendit tout et
-me mit dans la main cent auréus. Cela devint le ferment de mon pécule.
-Marchent bien les affaires quand les Dieux s'en mêlent. J'arrondis, en
-une seule course, dix millions de sestertius. Aussitôt, je m'empresse
-de rémérer les fonds qui avaient appartenu à mon maître. Je bâtis un
-palais. Je spécule sur les bêtes de somme. Tout provigne, sous ma
-main, comme un rayon de miel. Sitôt que je fus plus riche, à moi seul,
-que tout le pays de mes pères, abandonnant registres et comptoirs
-je me retirai du commerce et me contentai de faire l'usure avec les
-affranchis. Même j'étais sur le point de renoncer à toute espèce de
-trafic; mais je fus pressé de continuer par un astrologue, une façon de
-petit Grec du nom de Sérapa, vrai conseiller des Dieux! Il me rappela
-même des conjonctures oubliées: par le fil et par l'aiguille, il me
-remémora toute chose. Cet homme lisait dans mes intestins; il m'eût
-presque dit mon souper de la veille. On eût juré qu'il avait sans cesse
-habité près de moi.
-
-Je te prie, Habinas (tu fus présent, je crois), rappelle-toi ceci: «Tu
-as érigé ton domaine avec des ressources infimes. Tu es médiocrement
-heureux en amis. Nul ne montre jamais pour tes bontés un ressentiment
-qui les égale. Tu nourris une vipère sous ton aisselle.» Et pourquoi
-ne vous le dirais-je pas? à présent, il me reste de vie encore trente
-années, quatre mois et deux jours. En outre, bientôt je recevrai un
-héritage. Ainsi m'a-t-il fait connaître mon destin. Que si le bonheur
-m'échoit d'annexer à mes immeubles l'Apulia, j'aurai fait dans le monde
-un assez beau chemin. Entre temps, par la vigilance de Mercurius,
-j'ai pu édifier cette demeure. Autrefois, vous le savez, c'était une
-bicoque. C'est un temple aujourd'hui. Elle renferme quatre salles
-à manger, vingt appartements, deux portiques de marbre. Au-dessus,
-un dortoir, le cubiculum où je dors, le trou de cette chipie, une
-cahute remarquable de portier, un logement pour les hôtes, qui peut
-en recevoir une centaine. Bref, Scaurus, quand il vient ici, préfère
-descendre chez moi que partout ailleurs: cependant il a, chez son père,
-une maison au bord de la mer. Et j'ai encore beaucoup d'autres pièces
-que je vous ferai voir tantôt. Croyez-moi! tu as un as, tu vaux un
-as. Tiens de l'or, on te tient en estime. Ainsi, votre ami, qui fut
-jadis une raine, est à présent un roi. Cependant, Stichus, apporte les
-vêtements funéraires dans quoi je veux être enseveli; porte de même les
-onguents et le bon vin de cette amphore que j'ai ordonné qu'on emploie
-à laver mes ossements.»
-
-Stichus ne s'attarda pas: mais il apporta dans le triclinium une
-prætexte, ainsi qu'un drap mortuaire blanc: Trimalchio nous enjoignit
-d'expérimenter si le tissu en était de bonne laine.--Prends garde
-Stichus, lui dit-il, prends garde aux souris, prends garde aux
-mites! Qu'elles n'y touchent point! sinon je te ferai brûler vif
-sur mon bûcher. Il me plaît qu'on enlève mes restes avec gloire,
-de telle façon que le peuple entier ne profère sur moi que des
-bénédictions.» Aussitôt, il déboucha une ampoule de nard et nous
-enolia tous:--J'espère, dit-il, qu'un tel aromate me délectera mort,
-qui m'a délecté vivant.» Ensuite, il ordonna de transvaser le vin
-dans un cratère, puis:--Supposez, dit-il, que vous êtes conviés à mes
-parentales.» Cette extravagance touchait à la nausée extrême, quand
-Trimalchio, alourdi par une très infâme ébriété, commanda, nouvelle
-réjouissance, qu'on introduisît des cornistes dans le triclinium.
-Puis, s'étayant d'une pile de coussins, et vautré comme sur un lit de
-parade:--Figurez-vous, dit-il, que je suis mort; et jouez-nous quelque
-chose de beau.» Les musicastres, aussitôt, d'attaquer une marche
-funèbre. Un d'entre eux, notamment, esclave du croquemort, qui était
-le plus honnête homme de la bande, se mit à donner du cor avec tant
-de vigueur qu'il eut bientôt fait de mettre en émoi tout le quartier.
-C'est pourquoi les garçons de police, qui faisaient une ronde aux
-environs, cuidant que la demeure de Trimalchio ardait, s'employèrent
-sur-le-champ à fracturer la porte et, beaux de leur privilège, muni» de
-seaux d'eau et de haches, nous envahirent tumultueusement. Pour nous, à
-qui le hasard offrait une occasion très opportune, brûlant la politesse
-à Agamemnon, en toute hâte et véritablement comme d'un incendie, nous
-prenons la fuite.
-
-Nulle torche pour nous éclairer, pour découvrir la route à nos pas
-incertains. Le silence de la nuit, au milieu de son cours, ne nous
-promettait plus la lumière des passants. Joignez à cela que nous étions
-saouls comme des portefaix, ignorants des chemins qui, même vers midi,
-sont assez embrouillés. C'est pourquoi, ayant marché une heure ou
-peu s'en faut, dans les gravats, sur des cailloux pointus qui nous
-mettaient les pieds en sang, nous fûmes tirés de peine par la rubrique
-de Giton. Prudent en effet, et redoutant, la veille, de s'égarer en
-plein jour, il avait noté colonnes et pilastres d'une marque de craie
-dont les linéaments triomphèrent de la nuit la plus drue et, par une
-visible candeur, mirent dans leur chemin les désorientés. Cependant,
-nous n'avions pas fini de suer, combien que parvenus à l'étable. Notre
-vieille logeuse, après avoir passé presque toute la nuit à boire avec
-la crapule de son auberge, n'aurait pas senti le feu au derrière
-et peut-être nous eût-il fallu pernocter devant le seuil. Mais un
-courrier de Trimalchio intervint, homme riche de dix camions. Il ne
-s'attarda point à faire du vacarme. Il brisa la porte du bouge et nous
-introduisit par la brèche.
-
-Arrivé dans le cubiculum, je gagnai notre couche avec mon petit voisin.
-Incendié par la chère succulente, mon sexe brandi comme un épieu, je
-m'engloutis dans les plus chaleureuses voluptés:
-
- _Ce que fut cette nuit, ô Dieux! ô Déesses!_
- _Combien doux ce lit! une étreinte de feu!_
- _Et nous transfusions, çà et là, dans nos lèvres ardentes,_
- _Nos âmes vagabondes. Fuyez soucis_
- _Mortels! je me meurs de plaisir!_
-
-A tort, je me congratulais. Au moment où, les muscles résolus par la
-boisson, j'avais perdu l'usage de mes imbriaques mains, Ascyltos,
-passé maître dans toute espèce de canaillerie, souleva le môme, à la
-faveur des ombres, et le porta sous ses couvertures. Enveloppé tout
-à son aise d'un frère qui n'était pas le sien--Giton n'éprouvant ou
-dissimulant peut-être cette injure--il s'endormit dans des baisers
-adultères, oublieux de tout droit humain. C'est pourquoi, au réveil,
-je palpai mon lit dépouillé de sa joie. Par ce que les amants ont de
-plus sacré, je fus sur le point de transpercer l'un et l'autre de mon
-glaive et de prolonger leur sommeil en trépas. A la fin, prenant un
-parti plus sensé, je secouai Giton à coups d'étrivières, puis regardant
-Ascyltos d'un air menaçant:--Puisque, dis-je, tu as violé par un crime
-la foi et la commune amitié, emporte sur-le-champ ton bagage et va
-quérir un autre lieu que tu souilleras de ta présence.» Lui, ne fit pas
-d'objections; mais sitôt que, le plus loyalement du monde, nous eûmes
-réparti nos effets:--Courage, dit-il! à présent, nous faut partager
-encore le petit garçon.»
-
-Je crus d'abord qu'il badinait en s'en allant. Mais lui, d'une main
-parricide, mit au clair son épée et:--Tu ne jouiras pas seul de ta
-proie, exclama-t-il, cette proie que tu couves si amoureusement.
-J'en veux ma part ou, satisfait par ce glaive, je saurai bien la
-détacher.» Imitant son exemple, mon bras enroulé avec soin dans le
-pallium, je tombe en garde et me prépare au combat. Pendant cette crise
-de démence où nous conviait notre misère, l'enfant très infortuné
-embrassait tour à tour et trempait de ses larmes les genoux des deux
-adversaires, nous demandant avec imploration de ne pas renouveler,
-dans ce bouge, la lutte des frères Thébains et de ne polluer d'un sang
-mutuel cette religion d'une très noble familiarité.--Que si, néanmoins,
-proclamait-il, vos cœurs ont besoin d'un forfait, voici ma gorge nue!
-C'est là qu'il faut porter vos mains et pousser vos poignards! C'est à
-moi de mourir, puisque j'ai rompu le sacrement de l'amitié!» A cette
-prière, nous inhibons le fer et, tout d'abord, Ascyltos:--Je vais,
-dit-il, mettre un terme à la discorde. Que l'enfant lui-même suive
-qui bon lui semblera et qu'au moins, dans le choix d'un amant, nous
-sauvions sa liberté.» Moi, je pensais que la très vieille accoutumance
-me donnait comme un gage de consanguinité. Je n'eus donc pas la
-moindre crainte. Je saisis la proposition avec une hâte fiévreuse et
-pressai mon amour de trancher le différend. Lui, sans délibération, ne
-voulant pas avoir l'air d'hésiter, se leva sur-le-champ, au dernier
-mot de ma réponse, élut pour frère Ascyltos. L'arrêt me foudroya. Je
-tombai sur mon grabat, comme désarmé, et j'eusse porté sur moi-même
-ces mains damnées, si le désir de la vengeance n'eût combattu mon
-désespoir. Superbe, avec le butin délicieux, m'abandonne Ascyltos. Moi,
-naguère encore, son très cher camarade, moi son égal par la similitude
-fraternelle de nos destins, il me laisse en un lieu pérégrin, dans la
-plus sinistre abjection.
-
- _Le nom d'amitié permane tant qu'il sert._
- _Le jeton sur le damier conduis une œuvre peu sûre._
- _Que Fortuna demeure, vous gardez un front souriant, amis!_
- _Qu'elle défaille, vous détournez le visage dans une fuite
- honteuse._
- _Le troupeau des mimes gesticule sur la scène: tel représente le
- père,_
- _Tel autre, le fils; un troisième occupe l'emploi de financier._
- _Mais quand on ferme la page des rôles comiques,_
- _La face véritable se montre, le masque disparaît._
-
-Je ne mis dans mes pleurs qu'une brève complaisance. Mais craignant que
-Ménélaüs, notre cuistre, ne vînt, pour comble de malheur, à me trouver
-seul, dans ce garni, je ramassai mes pauvres hardes et m'en fus, le
-cœur bien gros, dans une auberge inconnue, à deux pas du rivage.
-Enfermé là, pendant trois jours, l'esprit féru de mon isolement, de
-mon humiliation, je frappais à grands coups ma poitrine endolorie par
-les sanglots. A travers les gémissements venus du fond de l'âme, je
-m'écriais sans cesse: «Donc, la terre n'a pu m'engloutir dans sa ruine,
-et la mer furieuse même contre les innocents! Je me suis dérobé à la
-justice. J'ai pu esquiver l'amphithéâtre. J'ai tué mon hôte et, cela,
-pour qu'après tant d'audace, exilé au fond d'un hôtel borgne, dans une
-cité grecque, j'endure cet abandon! Et par qui la solitude m'est-elle
-imposée? Par un adolescent contaminé de toutes les souillures, qui, de
-son propre aveu, mérite le bannissement, affranchi par le stupre et
-par le stupre citoyen, dont le cul se jouait aux dés, et que prenaient
-comme putain ceux-là même qui le croyaient un homme. Quoi de l'autre?
-O dieux! en guise de toge virile, celui-là prit une étale, qui, dès
-le berceau, fut convaincu de n'être pas un mâle, qui fit œuvre de
-salope dans les ergastules, qui, ayant couché avec moi, tourne au gré
-de son humeur libidineuse, rétractant le nom de la vieille amitié;
-qui, proh pudeur! comme une racoleuse abjecte, vend tout au monde,
-pour les attouchements d'une seule nuit. Ils reposent, à cette heure,
-les amants! Liés du soir jusqu'au matin, et, peut-être, harassés de
-leurs mutuels ébats, ils tournent en dérision ma solitude. Mais non
-impunément. Ou je ne suis pas un homme, et un homme libre, ou dans le
-sang criminel je saurai venger mon affront!»
-
-Cela dit, je ceins mon épée et, de crainte que les muscles ne
-trahissent mon courage, par une ample réfection je suscite ma vigueur.
-Je m'élance dans la rue. D'un pas furibond je visite les promenoirs.
-Mais, tandis que, la face vultueuse et l'œil inhumain, je ne respire
-que meurtre et carnage, serrant d'un poing convulsif la garde,
-vouée aux représailles, de mon glaive, je provoque l'attention d'un
-militaire, peut-être vagabond ou détrousseur de nuit. Et:--Qui es-tu,
-camarade? me dit-il, quelle est ta légion? Quelle est ta centurie?»
-Comme je mentais avec aplomb sur l'un et l'autre point:--A la bonne
-heure, donc, ce reprit-il: voilà un corps d'armée où les soldats
-portent des phæcasium blancs!» Pour le coup, je trahis l'imposture par
-mon visage et ma trépidation. Il m'ordonna de mettre bas les armes et
-de me garer du mal. Dépouillé de la sorte, ma vengeance tondue au pied,
-je rebroussai chemin et m'en fus à l'auberge. Mon humeur provocante
-se relâcha peu à peu: je commençai bientôt à remercier l'impudence du
-voleur.
-
-Néanmoins, [il était dur de juguler ma soif de représailles. Je
-passai anxieusement la moitié de la nuit. Mais, à pointe d'aube, pour
-noyer mon chagrin et perdre le souvenir de ma honte, je sortis. De
-nouveau, je parcourus tous les portiques. Bientôt], je parvins à la
-pinacothèque, admirable par divers genres de tableaux. Car je vis et
-la main de Zeuxis, sous l'injure de la vétusté non encore défaillante,
-et des esquisses de Protogénès luttant de réalisme avec la nature
-elle-même, que je ne pus toucher sans une pieuse horreur. En outre,
-les camaïeux d'Apellès, que les Grecs disent monochromon, reçurent mes
-adorations. Avec tant de subtilités les contours des figures y sont
-menés dans la plus extrême ressemblance, que tu croirais voir aussi
-la peinture des âmes. Ici l'aigle emportait, sublime, un dieu parmi
-l'azur. Ici, le vierge Hylas repoussait Naïs dévergondée. Ailleurs,
-détestant sa coupable main, Apollo, d'une fleur, jacinthe à peine
-éclose, magnifiait sa lyre détendue. Parmi ces figures d'amants que
-l'art immortalise, je m'écriai, comme dans la solitude:--Ainsi l'amour
-frappe jusques aux Dieux! Jovis, dans son ciel, ne découvrit aucun
-objet qui méritât son choix, mais, voulant s'abaisser jusqu'à la
-terre, du moins, il ne ravit à personne Ganymédès, le bien-aimé. La
-nymphe, qui d'Hylas fit sa proie eût maté le désir dont elle était
-férue, apprenant l'amour d'Herculès et qu'il accourrait lui disputer
-l'éphèbe tant chéri. Apollo, dans une fleur, évoqua l'ombre puérile
-d'Hyacinthos. Les histoires des Dieux sont toutes pleines d'étreintes
-que n'envenime point la fallace des rivaux. Mais moi, j'ai reçu dans
-ma compagnie un hôte plus cruel que Lycurgus!» Voici que, pendant mon
-discours au vent qui passe, entra dans la pinacothèque un vieillard
-à la tête chenue, à la physionomie expressive et qu'on eût dit
-promettre je ne sais quoi de grand. Sa mise n'était pas d'une élégance
-appropriée, de telle manière que l'on devinait, à cet indice, un
-littérateur, de ceux que les riches ont coutume d'exécrer. Celui-ci
-donc s'arrêta juste à mon côté:--Moi, dit-il, je suis poète et, comme
-je l'espère, non d'un souffle très petit, s'il convient d'ajouter
-quelque foi aux couronnes que, souvent, par courtoisie, on attribue à
-des benêts. Pourquoi donc, me diras-tu, être si mal nippé? A cause de
-cela même: l'amour du style d'or n'a jamais enrichi personne.
-
- _Qui se fie à la mer, emporte un vaste bénéfice;_
- _Qui gagne les camps et les combats, se voit couronner d'or;_
- _Un plat adulateur cuve son vin sur des lits de pourpre;_
- _Et qui sollicite les épouses, vergonde moyennant finance:_
- _Facundia, seule, grelotte sous des haillons calamiteux,_
- _Et, d'une langue misérable, invoque l'art déserté._
-
-Cela n'est pas douteux. Quiconque se montre hostile au vice et marche,
-le front haut, dans les routes du monde, soulève tout d'abord, par le
-contraste de ses mœurs, d'inextinguibles haines; car peut-on endurer
-des vertus qu'on n'a pas? De plus, ceux qui n'ont d'autre objectif que
-d'empiler un magot ne veulent point qu'on estime, chez les hommes,
-quelque chose au delà du trésor qu'ils possèdent. Soient préconisés de
-toute façon les amis des lettres, pourvu qu'ils semblent inférieurs au
-poids de l'or.--Je ne sais, [dis-je, comment du Bel-Esprit est sœur la
-Pauvreté.» Et je me mis à soupirer.--A bon droit, reprit le vieillard,
-tu plains les gens de lettres.--Ce n'est pas cela, répliquai-je, la
-matière de mes soupirs. J'ai un autre motif de me douloir, et plus
-grave énormément.» Puis, m'abandonnant à cette pente humaine de confier
-nos douleurs à l'oreille d'autrui, je lui narrai ma mauvaise fortune;
-surtout, je marquai de traits véhéments la noirceur d'Ascyltos et je
-clamais, au travers de mes gémissements]:--Je voudrais que l'ennemi fût
-innocent de ma retenue importune et qu'il se pût adoucir. Mais il est
-un vétéran de la déprédation. Il est, en ces matières, plus docte que
-les tenanciers de bordel.» [Le vieillard s'aperçut de mon ingénuité; il
-entreprit de me consoler. Pour lénifier ma tristesse, il me conta une
-aventure d'amour qu'il avait eue autrefois]:
-
-[Illustration: _Je reste immobile, plus raide et plus froid qu'un
-trépassé. Lui, cependant, se transforme en loup._]
-
-C'était en Asie, où j'accomplissais un voyage stipendié par le
-questeur. Je fus reçu chez un citoyen de Pergamum. Le séjour m'en
-plaisait fort, moins à cause du bon goût des appartements que pour
-la beauté rare dont le fils de mon hôte reluisait. J'excogitai un
-stratagème qui ne permît au paterfamilias de suspecter mon amour.
-Toutes les fois qu'à table mention était faite de la pratique des jolis
-garçons, je m'échauffais d'une telle véhémence, je m'opposais avec une
-amertume si rechignée à ce qu'on violât mes oreilles par d'obscènes
-propos, qu'aux regards de tous et nommément de la mère, je passais
-pour l'un des Philosophes. Bientôt, donc, je conduisis l'éphèbe au
-gymnase. Je réglai ses études. Je lui donnai des leçons en qualité de
-précepteur, ayant soin de tenir la porte fermée aux larrons éventuels
-de son beau corps. Une fois, couchés par hasard dans le triclinium,
-après une fête solennelle où nous avions dépêché l'étude, cependant
-qu'une trop longue hilarité nous donnait la paresse de gagner nos
-appartements, je m'aperçus, vers le milieu de la nuit, que mon élève
-ne dormait pas. C'est pourquoi, dans un murmure très timide, j'exhalai
-une prière: «Madame Vénus, dis-je, si, moi, je baise cet enfant de
-telle manière qu'il ne le sente, demain, je lui donnerai une couple
-de colombes.» Entendant quel salaire j'offrais de cette volupté, le
-jouvenceau ronfla d'abord. Encouragé par sa feinte, je l'approchai
-soudain et le couvris de baisers. Content de ce prélude, je me levai de
-bon matin. Je lui rapportai, selon son attente, une paire insigne de
-colombes. Ainsi me libérai-je de mon vœu.
-
-La nuit d'après, comme il s'y prêtait de même, je fis un nouveau
-souhait: «Que je promène sur lui une main paillarde et qu'il ne
-le sente pas! Il aura, demain, deux coqs coquelinants et des plus
-belliqueux.» A cette promesse, l'éphèbe se rapprocha spontanément;
-je pense qu'il craignait que le sommeil ne me prît. Mes caresses lui
-firent voir le néant d'une pareille inquiétude. Son être, à la réserve
-des dernières faveurs, me combla de délices. Puis, le matin venu, tout
-ce que j'avais promis fut apporté à l'enfant, qui pétilla de joie. Dès
-que la tierce nuit m'en donna le congé, près de l'oreille du dormeur
-mal endormi: «Dieux, immortels, suppliai-je, si, moi, de cet enfant qui
-dort je prélève un coït entier et désirable pour prix de ce bonheur,
-demain, je le guerdonnerai d'un trotteur asturco-macédonique.» Jamais
-d'un plus haut sommeil l'éphèbe ne dormit. C'est pourquoi, d'abord, ma
-main fit la conquête de ses blanches mamelles. Bientôt, je l'accolai
-d'un baiser frénétique, puis en un seul désir s'unirent tous mes vœux.
-Le lendemain, siégeant dans son cubiculum, il attendait l'offrande
-coutumière. Tu sais combien il est plus facile d'acquérir des colombes
-ou des coqs de combat qu'un cheval asturien. Outre cela, je craignais
-qu'un présent si magnifique ne rendît suspecte ma libéralité. Après
-donc quelques heures de promenade, je revins chez mon hôte, sans autre
-chose pour l'enfant qu'un baiser. Mais lui, regardant autour de moi
-et jetant ses bras à mon col:--Je t'en prie, ô maître; où donc est le
-trotteur? [--La difficulté, répondis-je, d'acquérir une bête élégante
-m'a contraint d'ajourner ce présent; mais, dans peu, je tiendrai ma
-parole.» On ne peut mieux l'éphèbe comprit ce que je voulais dire, et
-l'air de son visage trahit sa méchante humeur.]
-
-Bien que, par cette offense, j'eusse fermé l'accès que je m'étais
-ouvert, je risquai une nouvelle tentative. En effet, peu de jours
-après, un hasard tout pareil ramenant pour nous la même fortune, sitôt
-que j'entendis ronfler le père, je suppliai l'éphèbe de me recevoir
-à merci, en d'autres termes, qu'il me laissât le faire pâmer, avec
-tous les propos que suggère un désir bien tendu. Mais lui, grandement
-courroucé, ne répondait autre chose sinon:--Ou dors, ou bien moi je le
-dis à mon père.» Il n'est contentement si ardu que n'extorque un désir
-opiniâtre. Pendant qu'il répète: «J'éveillerai mon père», je me faufile
-à ses côtés et j'arrache le plaisir à sa molle résistance. Mais lui,
-aucunement désobligé de mon audace, après s'être beaucoup lamenté de
-sa déception, et des railleries, et de ce que je l'avais exposé aux
-brocards de ses condisciples, car il vantait à eux mes largesses:--Vois
-pourtant, dit-il, je ne te ressemble point. Si tu veux quelque chose,
-fais-le de nouveau.» Moi donc, toutes offenses pardonnées, je rentrai
-en grâce avec mon élève, puis, ayant usé du congé qu'il me donnait, je
-ne tardai pas à choir dans un profond sommeil.
-
-Mais l'éphèbe en pleine maturité ne fut point rassasié par le deuxième
-choc, tant la fougue ardente de son âge l'invitait au succubat.
-Il secoua ma torpeur et:--Ne veux-tu rien autre?» dit-il. Certes,
-le présent ne m'était de tous points importun. Vaille que vaille,
-donc, fourbu, parmi la sueur et les ahans, il reçut de moi l'objet
-de son envie, puis je tombai de nouveau dans le somme, anéanti de
-volupté. Moins d'une heure après, il me pince d'une main légère et
-dit:--Pourquoi ne le faisons-nous plus?» Alors, tant de fois réveillé,
-je me pris à bouillir d'une colère véhémente et lui rendis ce
-compliment:--Ou dors, ou bien, moi, je le dis à ton père!»
-
-Regaillardi par l'historiette, j'interrogeai le vieillard, plus
-expert sur l'âge des tableaux et sur quelques arguments qui,
-pour moi, restaient obscurs, en même temps, sur les causes de la
-dégénérescence moderne, par quoi les arts les plus beaux, entre autres
-la peinture, descendent à néant, dont on ne voit pas même une dernière
-trace:--L'amour de la pécune, me dit-il, instaura ce changement. Dans
-les siècles lointains, quand plaisaient encore les nudités de la Vertu,
-les nobles arts s'invigoraient. Il n'était d'émulation entre les hommes
-que pour sauver de l'oubli un riche patrimoine aux époques futures.
-C'est pourquoi, Herculès nouveau, Démocritus exprima les sucs de toutes
-les herbes. Afin de ne laisser échapper aucune des énergies ou du
-minéral ou de la plante, il consuma ses jours dans les expérimentations.
-
-Eudoxus, lui, sur la crête d'un mont très escarpé, attendit la
-vieillesse pour mieux saisir les mouvements des astres et du ciel.
-Dans le but de suffire à d'incessantes découvertes, Chrysippus, trois
-fois, avec de l'ellébore, détergea son esprit. Mais, pour en revenir
-aux arts plastiques, Lysippus, attaché aux linéaments d'un marbre
-unique, mourut de pauvreté. Myron, qui, presque, sut enclore dans le
-bronze l'âme des hommes et des animaux, ne trouva point d'héritier.
-Quant à nous, abîmés dans le vin et le garouage, nous n'osons plus même
-connaître les méthodes léguées par nos prédécesseurs. Dénigrant les
-anciens, nous tenons école de vices pour apprendre et pour enseigner.
-Où donc est la dialectique? Où donc l'astronomie? Où donc le chemin
-abrité de la sagesse? Qui, vous dis-je, pénètre dans un temple et
-dédie un holocauste pour obtenir la faconde, pour voir jaillir les
-sources de la philosophie? Ils ne demandent plus même une bonne santé:
-mais, tout d'abord, avant de toucher le seuil du Capitolium, celui-ci
-voue un don pour mettre en terre un proche cousu d'or; celui-là, pour
-exhumer une somme enfouie; le troisième, s'il peut amasser, lui vivant,
-trente millions d'HS. Le Sénat même, précepteur du Droit et du Bien,
-est dans la coutume d'offrir mille livres d'or à Capitolinus. Pour que
-nul n'ignore son appétit d'argent, il sollicite Jovis au moyen d'un
-pécule. Ne t'étonne point si la peinture défaille, quand aux Dieux et
-aux hommes un tas d'or paraît plus beau que tous les ouvrages d'Apellès
-ou de Phidias, petits Grecs hurluberlus. Mais je te vois exclusivement
-empoigné par un tableau qui figure le sac de Troja, c'est pourquoi je
-m'efforcerai de te commenter en vers cette peinture:
-
- _Déjà, tristes parmi les craintes ambiguës,_
- _Le dixième août gardait investis les Phrygiens. La foi dans le
- devin_
- _Calchas pendait, incertaine, à de noires alarmes._
- _Quand, Délius vaticinant, les pins abattus_
- _De Vida sont traînés. Les chênes intercis en rengrègent la meule_
- _Qui, bientôt, figure un cheval menaçant._
- _On ouvre une porte et se mussent dans les hanches_
- _Ceux qui suivirent les camps. Là, par un combat décennal_
- _Irritée, enclose est la vaillance. Ils comblent les profondes_
- _Entrailles du cheval, ces Danaus, cachés sous le masque d'un vœu._
- _O patrie! mille nefs nous crûmes emportées_
- _Et ton sol exempt de guerre! Une inscription gravée au col du
- monstre,_
- _Les discours ménagés par Sinon de connivence avec le Destin,_
- _Confirment leur départ et l'imposture; agent de notre perte._
- _Voici que, par les portes béantes, le peuple libre, le peuple
- affranchi des armes_
- _Se rue à son caprice. Les yeux sont mouillés de pleurs_
- _Et des esprits tremblants la joie a quelques larmes_
- _Que fit jaillir la crainte. Mais de Neptunus le sacerdote,_
- _Laocoon, cheveux au vent, repousse_
- _A grands cris cette foule importune. Dardant un épieu,_
- _Il stigmatise le ventre! Pourtant la Destinée appesantit sa main._
- _Le coup rebondit et donne du poids au subterfuge._
- _De nouveau, cependant, Laocoon affermit son bras débile_
- _Et frappe le garrot d'un merlin à deux tranchants. Frémit_
- _La milice, prisonnière sous les lourdes charpentes; mais, tandis
- qu'elle murmure,_
- _Le colosse de rouvre inspire un nouvel effroi._
- _Ainsi la cohorte des pubères entre, captive, dans Troja, pour que
- Troja tombe en captivité._
- _Mais voici d'autres indices! Là où Ténédos élevée écarte le pont_
- _De son échine, intumescent, le détroit s'érige,_
- _Et les flots diminués de leur calme, les flots bondissent,
- labourés._
- _Tel, dans la nuit silencieuse, le bruit des avirons_
- _Est porté au loin, quand une flotte oppresse la mer_
- _Et que la vague étale, sous les nefs massives, retentit._
- _Nous contemplons: de leurs orbes géminés, deux vouivres portent_
- _Les ondes jusqu'aux falaises. Turgides, leurs poitrails,_
- _Ainsi qu'un fastueux navire, se creusent des sillons dans l'écume
- blanchâtre._
- _Les squames de leur croupe résonnent, leurs caroncules ondoyantes_
- _Dominent sur l'embrun. Comme un astre fulgurant, leurs yeux,_
- _D'un reflet d'incendie, embrasent chaque lame; leurs sifflements
- aigus font tressaillir la mer._
- _La stupeur hébète nos esprits. Debout fronts couronnés de
- l'infula,_
- _Suivant le rite et le culte phrygiens, tes fils, trésor jumeau,_
- _Laocoon! se tenaient près de toi. Soudain, liés par les anneaux_
- _Des reptiles coruscants, leurs petites mains_
- _Ils portent au visage. Ni l'un ni l'autre ne combat pour soi,_
- _L'un et l'autre combat pour son frère. Leur amour transpose le
- danger!_
- _Le trépas les ravit dans cette crainte mutuelle._
- _Voici qu'il accumule sur ses hoirs défunts, d'autres funérailles,
- le père,_
- _Infirme auxiliateur! Ils appréhendent l'homme,_
- _Ces monstres, ja repus de cadavres, et foulent sur l'arène les
- membres du vieillard._
- _Il gît au milieu des autels, et victime à son tour, le prêtre!_
- _La terre se lamente. Ainsi, dans la profanation des sacra,_
- _Troja, vouée à la ruine, avait d'abord exterminé ses dieux._
- _Phœbé, déjà toute pleine, épanchait dans l'azur un nitide rayon,_
- _Guidant la troupe des étoiles mineures au chaste feu de son
- candil._
- _Cependant que dorment les Priamidès ensevelis dans la nuit et dans
- le vin,_
- _Les Danaus font choir la porte et disséminent leurs guerriers._
- _Les chefs bondissent, lance au poing: on voit, de même,_
- _Un étalon qui, sans entraves, du joug thessalien_
- _Débride son encolure et, dans un temps de galop, éparpille ses
- crins._
- _Eux, dégainent l'épée, assument le bouclier:_
- _Ils préludent au massacre. L'un égorge les soldats pris de vin_
- _Et, dans la mort, pérennise leur dernier_
- _Somme. Un autre allume aux autels des torches incendiaires_
- _Et, pour Troja dévaster, emprunte les cultes de Troja._
-
-Ici, des promeneurs qui déambulaient à travers le portique favorisèrent
-Eumolpus d'une grêle de cailloux. Mais lui, n'en étant plus à
-expérimenter le genre d'approbation que lui procurait son génie,
-enveloppa son chef et déguerpit hors du temple. J'avais peur, quant
-à moi, qu'ils ne me traitassent en poète. J'emboîtai donc le pas au
-fuyard et nous courûmes jusqu'à la mer. Dès qu'il nous fut loisible
-de faire halte à l'abri des projectiles:--De grâce, lui dis-je, que
-prétends-tu et quelle est cette bizarre maladie? A peine sommes-nous
-ensemble depuis deux heures. Or, déjà, tu m'as plus souvent débité
-un galimatias de poète qu'un langage d'honnête homme. Aussi, point
-ne m'étonne de voir la populace te cribler de pavés. Moi-même, je
-lesterai le pli de ma robe avec des pruneaux de rivière. Toutes fois
-et quantes l'humeur te prendra d'exhiber tes talents, je te ferai
-saigner le sinciput.» Il secoua les oreilles et:--O mien jouvenceau!
-dit-il, ce n'est pas d'aujourd'hui que je prends ces auspices. Bien
-plus, quand je me fais voir au théâtre dans le dessein d'y proclamer
-quelque tirade, un même accueil adventice m'est communément réservé. Au
-demeurant, et pour ne point, tout le long du jour, me harpailler avec
-toi, je m'abstiendrai de cette nourriture.--Dans ce cas, si tu veux
-bien refréner ta bile d'aujourd'hui, nous souperons ensemble.» Puis je
-confiai à la gardienne du maigre bouchon les préparatifs de mon maigre
-repas [et, sans plus tarder, nous gagnâmes le bain.]
-
-Là, m'apparut Giton, avec en main les peignoirs et les strigiles,
-adossé contre la muraille, l'air triste et confus. On devinait sans
-peine qu'il tenait à contre-cœur son emploi de bardache. C'est
-pourquoi, tandis que je le regardais obstinément pour m'assurer que
-c'était bien lui, tournant vers moi son front illuminé de joie:--Pitié,
-dit-il, mon frère! Ici je ne vois plus briller les armes, je parle
-librement. Sauve-moi du larron sanglant; punis les remords de ton juge
-par tels sévices qu'il te plaira. N'est-ce pas une consolation assez
-grande pour un misérable tel que moi de souffrir et te complaire?» Je
-lui prescris de clore ses lamentations, afin que nul ne surprenne le
-conciliabule: puis, laissant Eumolpus (car il déclamait un poème dans
-le bain), par une issue orde et ténébreuse, je fais sortir Giton et,
-d'un pied ravisseur, je vole à mon garni. Ensuite, les portes fermées,
-j'étreins son jeune corps d'un long embrassement. Sur sa face mouillée
-de larmes, j'imprime avec fureur mon visage. Longtemps nous restâmes
-sans voix, car l'enfant, par des sanglots réitérés, avait brisé sa
-poitrine charmante.--O crime, disais-je, ô forfait ignominieux! Eh!
-quoi, je t'aime encore, toi qui m'abandonnas! Et mon cœur, ce cœur
-navré d'une blessure profonde, ne garde même plus de cicatrice! Que
-diras-tu pour justifier tes amours pérégrines? Un pareil affront,
-l'ai-je mérité?» Dès qu'il se sentit aimé, Giton rebroussa quelque
-peu le sourcil: «_Accuser et chérir tous les deux à la fois, Herculès
-soutiendrait à peine un tel fardeau. Les discords d'amour, Amour les
-efface._»
-
-Je poursuivis:--Cependant je n'ai point déféré à des tiers arbitres le
-jugement de notre amour. Vois! je cesse de me plaindre, et j'ai tout
-oublié si, de bonne foi, ton repentir amende tes outrages.» Tandis que
-j'épandais ces choses, dans les pleurs et les gémissements, il détergea
-ma face d'un coin de pallium et:--Je t'en prie, Encolpis, j'en appelle
-à ta mémoire et à ta foi. Est-ce moi qui t'abandonnai ou toi qui me
-livras? En vérité, je le confesse et le porte devant moi, quand, tous
-deux, je vous vis en armes, je m'abritai sous la main du plus fort.»
-Je baisai cette poitrine pleine de sapience. J'entourai son col de
-mes bras et, pour qu'il entendît aisément que je le recevais à merci,
-que de la meilleure foi mon amour était reviviscente, longuement, je
-l'étreignis sur mon cœur.
-
-Il était nuit close et la femme de ménage avait pourvu au souper quand
-à ma porte cogna Eumolpus. Je lui demande:--Combien êtes-vous?» En même
-temps, par la fente de l'huis, j'inspectai les alentours, m'assurant
-qu'Ascyltos ne lui fait pas escorte. Finalement, le voyant seul,
-j'ouvris à mon hôte sans plus tarder. Lui, tout d'abord, se vautrant
-sur la couchette, puis apercevant Giton qui dressait le couvert, se mit
-à le dévisager:--Eh! dit-il, j'approuve le Ganymédès. Il faut, ce soir,
-nous divertir un peu.» Aucunement ne me délecta ce prélude cavalier.
-Je craignis d'avoir reçu dans mon clapier un Ascyltos itératif. Quand
-le mignon eut empli son verre:--Je t'aime, reprit-il, mieux que le
-bain tout entier.» Et, la coupe étanchée avec gloutonnerie:--Je n'ai
-jamais crevé de soif comme aujourd'hui. Car, tandis que je m'étuvais,
-il s'en est fallu d'un zeste que je ne fusse étrillé, à cause que je
-m'étais ingénié d'émettre quelques vers pour les baigneurs groupés
-autour de la piscine. Débusqué des thermes comme du théâtre, je
-piétinais dans tous les angles du tepidarium et, d'une voix haute,
-condamant Encolpis. A l'autre bout de la salle, un damoiseau tout nu,
-qui avait perdu ses hardes, écumait de rage et vociférait après Giton.
-Quant à moi, les garçons d'étuve me tournaient en dérision et, comme
-pour un fol, s'égayaient à me contrefaire avec grossièreté. Il n'en
-était pas de même autour du jeune furieux. Lui, au contraire, était
-le centre d'un concours nombreux de gobe-mouches qui l'admiraient à
-grands renforts d'applaudissements et lui donnaient les marques de la
-plus déférente vénération. En effet, ce garçon avait des agréments d'un
-tel poids que l'homme tout entier semblait une dépendance infime de sa
-mentule prodigieuse. O l'infatigable étalon! je pense que, du jour au
-lendemain, il saurait besogner sans le moindre repos. Aussi, l'aide
-qu'il demandait ne se fit pas attendre. Certain chevalier romain, qui
-passe pour un bougre distingué, le couvrit de son manteau et l'emmena
-chez soi, apparemment aux fins, seul, d'accaparer, à lui, un mérite
-si énorme. Mais moi, je n'eusse, faute d'un témoin, pas même arraché
-mes nippes aux mains de l'officieux. Preuve qu'il est plus expédient
-et profitable de chatouiller au bon endroit les génitoires que les
-auditoires.»
-
-Cependant qu'Eumolpus bavardait, muait fréquemment la couleur de mon
-visage, hilare de l'affront reçu par mon ennemi, estomaqué de son
-aubaine. Toutefois, sans faire semblant de rien, et comme si j'ignorais
-l'aventure, je restai muet quelques instants, puis je détaillai à
-Eumolpus l'ordonnance du souper. [Je finissais à peine que l'on mit sur
-table. C'étaient des plats canailles, mais succulents et réparateurs,
-qu'Eumolpus, le docteur famélique, dévora. Enfin rassasié, en bon
-philosophe, il se met à discourir sur les choses de la table, épanchant
-sa bile contre ces raffinés qui méprisent les denrées vulgaires et ne
-font estime que de la rareté.
-
---Pour un esprit corrompu] l'accessible devient abject et l'appétit
-dépravé se contente exclusivement des jouissances inabordables:
-
- _Ce qui peut finir les querelles misérables,_
- _Un Dieu candide le voulut sous notre main._
- _Le vulgaire légume et les mûres adhérentes aux revêches buissons_
- _Apaisent la faim d'un estomac impérieux._
- _Proche du fleuve, seul, un niais a soif et grelotte sous l'Eurus,_
- _Quand le tiède bûcher pétille d'un feu clair._
- _La Loi se tient armée au seuil farouche de l'épouse:_
- _Elle ne craint rien, la garce qui vient coucher dans un lit
- patenté._
- _Ce qui peut rassasier, la riche Nature le dispense;_
- _Mais les souhaits qu'inspire aux effrénés la gloriole n'ont pas de
- terme._
- _Je ne veux point, ce que je désire, l'atteindre dès l'abord_
- _Ni me conjouir d'un triomphe à l'avance préparé._
- _L'oiseau pourchassé aux rives phasiennes, dans Colchis,_
- _Et la poule numide émoustillent notre goût,_
- _A cause de leur singularité. Mais l'oie blanche,_
- _Mais le canard que signalent ses plumes bigarrées,_
- _Sont bons pour les maroufles. Que des ultimes bords_
- _Le scare nous advienne, et des Syrtes drainés,_
- _Plus délicat, s'il a causé quelque naufrage!_
- _Le mulet, déjà, semble fastidieux. La gueuse supplante_
- _L'épouse; le cinname fait oublier la rose._
- _Tout ce qui vient de loin paraît d'un plus haut prix._
-
---Voilà donc, m'écriai-je, ce que vous avez promis: de ne pas débiter,
-cette nuit, une seule tirade! Par pudeur, épargnez-nous au moins, nous
-qui, jamais, ne vous lapidâmes.
-
-Car si quelqu'un des galants qui popinent dans ce cabaret évente la
-trace d'un poète, c'en est assez pour mettre aux champs le voisinage
-et nous faire pelauder en votre compagnie. Pitié! Souvenez-vous de la
-pinacothèque ou bien encore de votre dernier bain!»
-
-Comme je parlais de la sorte, Giton, enfant très doux, me réprimanda
-sur l'indignité de mes invectives contre un homme d'âge:--C'est,
-oublieux du service promis, renverser par impertinence la table que
-vous avez offerte par humanité.»
-
-A cette objurgation, il adapta maints propos encore de douceur et de
-vérécondie qui s'harmonisaient on ne peut mieux à sa beauté.
-
-Oh! dit Eumolpus, heureuse la mère qui si plein d'accortise te
-forma! Grandis en vertu! L'assemblage est illustre de la raison et
-de la beauté. Surtout, ne crains pas d'avoir gaspillé de tant nobles
-paroles: tu t'es fait un amoureux. Moi, de ton los j'emplirai mes
-odes. Moi, pédagogue, moi, tuteur, même où tu ne l'ordonnes point je
-t'accompagnerai. Encolpis ne reçoit pas d'affront; il aime en autre
-lieu.»
-
-Bien en prit à Eumolpus que le soldat maraudeur m'eût désarmé la
-veille. Faute de quoi j'eusse de grand cœur, dans le sang du poète,
-exercé la rage dont Ascyltos m'avait ému. Giton ne s'y trompa
-aucunement. Sous prétexte de chercher de l'eau, il quitta donc notre
-cambuse et, par une retraite judicieuse, fit tomber ma colère. Peu de
-temps après, l'effervescence attiédie:--Eumolpus, repris-je, mieux vaut
-encore subir tes vers que t'entendre dégoiser tes offres de services.
-Je suis brutal; tu es cochon. Vois! nos humeurs ne sauraient faire
-bon ménage ensemble. Tu crois peut-être que je suis en démence? Eh
-bien, alors, quitte la place à ma frénésie et fous-moi le camp plus
-vite que ça!» Interloqué par la sommation, Eumolpus ne discute pas
-les motifs de mon courroux; mais, d'emblée, il franchit le seuil,
-attirant brusquement à soi la porte du galetas. Il m'enferme, lorsque
-je n'attends rien de pareil, enlève la clef dare-dare et bondit à la
-rescousse de Giton. Moi, pris au piège, reclus de la sorte, je me
-délibérai d'en finir avec la vie et de procéder sur-le-champ à ma
-pendaison. En conséquence, je dressai le châlit contre la muraille; j'y
-pendis mon semicintium, et déjà mon col passait dans le nœud coulant;
-mais, par les portes ouvertes, rentra Eumolpus, avec Giton qui de la
-borne fatale me révoqua dans la lumière. Giton surtout, sa douleur
-tournée en exaspération, jette une clameur sauvage et, me poussant
-des deux mains, me fait choir sur le lit.--Erreur! dit-il, Encolpis,
-erreur! si tu crois cette contingence possible de mourir avant moi.
-J'ai commencé le premier. Dans le bouchon d'Ascyltos j'ai vainement
-cherché une épée. Mais, si je ne t'avais rencontré, j'eusse péri
-dans un abîme: et, pour que tu connaisses que la mort est toujours à
-portée de qui la désire, vois! contemple sur-le-champ le spectacle
-dont tu voulais me rendre témoin.» Ce disant, il arrache au courtaud
-d'Eumolpus un rasoir; frappant une fois sa gorge, puis une deuxième,
-il s'effondre à nos pieds. Foudroyé, je hurle d'épouvante, et, sur le
-corps du blessé, je requiers de sa lame un chemin vers la tombe. Mais
-ni Giton ne semblait lésé du moindre soupçon de blessure, ni moi, je
-n'éprouvais aucune espèce de douleur. Car c'était, à vrai dire, une de
-ces novacula non affûtées, au tranchant émoussé, dont se servent les
-apprentis merlans pour acquérir l'audace du barbier, que Giton avait
-prise dans sa gaine. C'est pourquoi le courtaud ne témoignait aucun
-effroi le voyant saisir son outil, et pourquoi Eumolpus n'avait pas mis
-le moindre obstacle à la pantomime de suicide.
-
-Tandis que le drame se joue entre deux amants, survient le gargotier,
-avec le surplus de notre dînette. Ayant contemplé ce très immonde
-ventrouillage des supins:--Dites-moi! s'écria-t-il, êtes-vous des
-soûlards, ou bien des fugitifs, ou bien autre chose? qui de vous a
-mis le grabat sur deux pieds? que veut dire cette machination très
-clandestine? Vous, Herculès à moi! pour n'acquitter pas le loyer de
-votre cellule, vous pensez à décamper nuitamment. Cela n'ira point tout
-seul. Je saurai vous montrer que ce n'est pas ici la chaumière d'une
-veuve, mais bien la maison de M. Manicius.--Tu nous menaces, je crois?»
-s'écrie Eumolpus, et, vlan! il frappe l'homme au visage d'un poing
-net et dru. L'aubergiste, allumé par de nombreuses popinations faites
-avec ses clients, envoie un urceolus de terre au front d'Eumolpus,
-lui balafre la tête et se sauve incontinent. Eumolpus, furieux de la
-contumélie, empoigne un candélabre de bois, s'élance au pourchas du
-fuyard et, par des coups largement réitérés, vendique son sourcil.
-Pour moi, saisissant une occasion de représailles, j'enferme au dehors
-Eumolpus. Payant de retour le mauvais coucheur, sans rival désormais
-j'use de ma chambre et de la nuit. Cependant, les gâte-sauces et tout
-le personnel de la maison houspillent mon banni; l'un, avec une broche
-pleine de rôts stridents, lui menace les yeux; l'autre, armé d'un
-crochet pris au garde-manger, se carre dans une attitude guerrière. Une
-vieille surtout, la mite à l'œil, un torchon plein de crasse en guise
-de tablier, campée sur des sandales de bois dépareillées, traîne un
-molosse d'énorme grandeur et l'agace contre Eumolpus. Mais lui, par la
-vertu de son candélabre, se défendait contre tout danger.
-
-Nous regardions l'altercas par une fissure de la porte, qu'un peu
-avant cette gourmade, Eumolpus avait faite en arrachant le marteau;
-je me délectais à le voir si bien pelaudé. Giton, nullement oublieux
-de sa miséricorde, opinait qu'on desserrât la porte et qu'on vînt en
-aide au périclitant. Moi, dont l'ire tenait encore, je ne pus contenir
-ma main; d'une stricte et dure chiquenaude je cognai la tête du
-mignon trop compatissant. Lui, pleurant, put s'asseoir sur le cadre
-du lit. Cependant, je braquais tour à tour les yeux par l'ouverture,
-encourageant de grand cœur les bourreaux d'Eumolpus et, comme d'une
-friandise, me régalant de son méchef. Tout à coup, le procurateur de
-l'immeuble, Bargatès, dérangé de table, fut porté au milieu de la rixe
-par deux lecticarius, à cause qu'il était podagre. D'une voix rageuse
-et barbare, longtemps il pérora contre les imbriaques et les vagabonds;
-puis reconnaissant Eumolpus:--O des poètes le plus disert, c'est toi,
-cria-t-il; et ces coquins d'esclaves ne rentrent pas sous terre!
-Leurs mains ne s'abstiennent pas de te frapper!» Ensuite, approchant
-d'Eumolpus, il lui dit à l'oreille:--Ma contubenale me fait la tête.
-Donc, si tu m'aimes, chante lui pouilles en vers, de telle sorte qu'une
-pudeur la prenne.»
-
-Tandis qu'Eumolpus et Bargatès prolongent à l'écart leur entretien,
-pénètre dans l'auberge un crieur public, flanqué d'un esclave banal et
-suivi d'un populaire non modique. Secouant une torche plus fumeuse que
-lucide, il proclame ceci:
-
- VN ÉPHÈBE, DANS LE BAIN, IL Y A PEV
- D'INSTANTS, S'EST ÉGARÉ.
- SON AGE: ENVIRON XVII ANS.
- CRESPELÉ, AVENANT,
- D'VNE EXTRÊME BEAVTÉ,
- NOMMÉ GITON
- SI QVELQV'VN VEVT BIEN RENDRE
- LVI OV SIGNALER SA RETRAITE,
- IL RECEVRA MILLE NVMMVS.
-
-Non loin du crieur, debout, Ascyltos, dans un habit d'étoffe bariolée,
-portait, sur un bassin de vermeil, les écus promis, avec le signalement
-du disparu. Sans perdre un instant, j'ordonne à Giton de se couler
-promptement sous le grabat, de cramponner ses pieds et ses mains aux
-sangles qui, fichées dans le bois de lit, supportaient la paillasse,
-comme autrefois Ulyssès avait adhéré au ventre d'un bélier, et de
-s'étendre au mieux pour esquiver les mains des enquêteurs. Giton ne se
-le fait pas dire deux fois. En un clin d'œil, il insère ses bras dans
-le cadre et l'emporte sur Ulyssès par un même subterfuge. Moi, pour ne
-laisser aucune prise aux soupçons, je couvre de mes hardes la couchette
-et figure les vestiges d'un seul homme à la mesure de mon corps.
-Cependant, Ascyltos, ayant fait sa ronde avec le goujat du crieur et
-fureté dans chaque cellule, pénétra dans la mienne. D'autant plus qu'il
-en trouva la porte diligemment verrouillée, il se flatta d'un heureux
-espoir. Mais l'esclave banal, insinuant par les commissures de la porte
-le fer de sa hache, eut bientôt fait d'en briser le verrou. Alors je
-me ruai aux genoux d'Ascyltos et, par le souvenir de l'amitié, par la
-communauté des misères d'autrefois, je l'implorai: Que, par grâce,
-il me montre mon amant! Bien plus, pour mieux donner créance à mes
-feintes prières:--Je sais, lui dis-je, Ascyltos, que tu viens pour
-m'occire. En effet, pourquoi ces haches qui t'accompagnent? Eh bien,
-rassasie ton courroux; je t'offre, vois, ma gorge nue; épanche le sang
-de mes veines, puisque, sous couleur de perquisition, c'est lui que tu
-viens chercher.» Ascyltos, indigné d'un tel soupçon, proteste qu'il ne
-demande autre chose que son fugitif, qu'il ne convoite pas la mort d'un
-homme ni d'un suppliant, encore moins d'un ami, qui, nonobstant nos
-démêlés fâcheux, lui demeure très cher.
-
-Mais l'esclave public ne menait pas l'affaire avec tant de langueur.
-Armé d'un roseau soustrait à l'aubergiste, il explore, avec, le
-dessous du lit et sonde les moindres lézardes aux quatre coins des
-murs. Giton esquivait de son mieux les coups, exhalait un souffle
-très timide, cependant que les punaises trottinaient sur son visage.
-[Dès qu'ils furent partis], Eumolpus, car la porte brisée ne pouvait
-exclure qui que ce soit, fait irruption dans ma chambre et s'écrie,
-haletant:--J'ai trouvé mille nummus! Je cours après le héraut et lui
-fais connaître, juste loyer de ta feintise, que Giton demeure en
-ton pouvoir.» J'embrasse les genoux d'Eumolpus. Il tient ferme:--Ne
-donne pas, lui dis-je, le coup de grâce à des mourants! A bon droit
-tu ferais cet esclandre s'il était possible de représenter celui que
-tu veux trahir. Mais, à présent, le mignon s'est évadé parmi la foule
-et je ne peux soupçonner quelle retraite il a choisie. Par la Foi!
-Eumolpus, ramène le chéri, fût-ce pour le reconduire chez Ascyltos!»
-Cependant que je fais gober cette bourde par mon homme insensiblement
-persuadé, Giton, crevant de tenir son haleine, éternua trois fois
-coup sur coup, d'une telle véhémence que le lit en fut secoué. A ce
-bruit, Eumolpus, détournant la tête:--Salut à vous!» dit-il. En faisant
-basculer notre paillasse, il aperçoit un Ulyssès que le Cyclops à jeun
-eût, lui-même, épargné. Bientôt, revenant à moi:--Qu'est-ce, dit-il,
-canaille? Même pris, tu as l'audace de ne point confesser la vérité?
-Dire que si quelque dieu, arbitre des choses humaines, à l'enfant
-suspendu, n'avait pas arraché cet indice, je courrais à présent, comme
-un benêt, de taverne en taverne!» [Mais] Giton, mignard et patelin de
-beaucoup plus que moi, d'abord tamponne, avec des toiles d'araignées
-imbibées d'huile, cette blessure qu'Eumolpus avait reçue au front;
-puis, il échangea contre son petit pallium la veste en loques du
-poète; enfin, l'étreignant et, comme d'une fomentation, l'enveloppant
-de baisers:--Sous ta garde, père très cher, dit-il, nous sommes sous
-ta garde! Si tu aimes un peu le tien Giton, commence par vouloir
-le sauver. Ah! que m'engloutisse un brasier dévorateur! Que la mer
-hivernale me roule dans ses flots! Car c'est moi, moi, l'objet de
-toutes les scélératesses; car leur cause, c'est moi. Que je meure et la
-paix sera bientôt conclue entre les ennemis.» [Eumolpus, ému par les
-désastres ou d'Encolpis ou de Giton et, principalement, non oublieux
-des blandices de Giton:--Stupides vous êtes assurément, dit-il, qui,
-avantagés de si beaux dons, pourriez mener une vie heureuse et qui
-passez vos jours dans les transes, vous torturant, chaque matin, par
-des complications nouvelles.]
-
-Pour moi, toujours et partout, mes comportements furent les mêmes que
-si j'usais d'un soleil qui ne dût plus revenir. [C'est-à-dire que je
-ne prends nul souci du lendemain. S'il vous plaît imiter cet exemple,
-bannissez de vos esprits toute pensée inquiète. Ascyltos vous persécute
-ici; fuyez-le et suivez-moi dans mon prochain départ vers des sites
-étrangers.]
-
- _Laisse ta demeure et cherche d'autres bords._
- _O jouvent! un ordre meilleur naît pour toi._
- _Ne succombe à tes maux! Que l'Ister aux confins du Monde te salue,_
- _Et Boréas gélide, et le royaume paisible de Canopus,_
- _Et ceux qui voient Phébus renaître, et ceux qui le voient tomber._
- _Ithacus, mais Ithacus avantagé, descends parmi les sables
- inconnus..._
-
-[Comme passager, sur un bâtiment, je pars, sans doute, la nuit
-prochaine. Là, je suis pleinement connu. Vous y trouverez un gracieux
-accueil.» Utile et prudent j'estimai l'avis, car il me déliait des
-vexations d'Ascyltos et me promettait une plus douce vie. Pénétré de
-l'humanité d'Eumolpus, je me repentis grandement de l'injure que,
-naguère, je lui avais faite et commençai d'incriminer cette humeur
-jalouse, source de nos chagrins.] Tout en pleurs, je lui demande et le
-conjure qu'il rentre de même en grâce avec moi:--Maîtriser les soupçons
-furieux, lui dis-je, cela n'est guère au pouvoir des amants. Cependant,
-je mettrai mes soins à ne rien dire, à ne rien faire qui puisse te
-désobliger de nouveau. Mais toi, bannis toute lèpre de ton cœur, étant
-maître des nobles arts. Efface jusqu'à la cicatrice. Dans une inculte,
-dans une âpre région, longtemps les frimas adhèrent au sol: mais dès
-que, domptée par le coutre, la glèbe resplendit, au moment où tu
-paries vois les flocons perdus ainsi qu'un gel de mai. Dans nos seins
-la fureur a même consistance. Elle obsède les esprits rudaniers, mais
-elle tombe sur le champ des intellects érudits.--Afin que tu saches,
-dit Eumolpus, combien ce que tu dis est juste, voici! je finirai par
-un baiser ma colère. En outre, et que profit nous advienne! expédiez
-au plus tôt votre petit bagage et suivez-moi ou, si vous le préférez,
-conduisez-moi.» Il parlait encore: la porte crépita, violemment
-poussée. Debout, un matelot très hispide se tenait sur le seuil.--Tu
-flânes, dit-il, Eumolpus, comme si tu ne savais pas qu'il faut faire
-diligence.» Nous nous levons sans retard. Eumolpus à son courtaud,
-qui ronflait depuis longtemps, ordonne de sortir et d'emporter nos
-valises. Moi, aidé par Giton, dans un paquet je réunis tout ce qui nous
-appartient et, les astres adorés, je monte à bord du navire.
-
-Nous prîmes place vers la poupe dans un coin retiré. Comme le jour
-n'était pas encore venu, Eumolpus sommeillait. Mais il fut impossible
-à Giton et à moi de goûter le moindre repos. Anxieux, je pourpensais
-qu'Eumolpus, agréé dans notre compagnie, était plus qu'Ascyltos un
-dangereux émule, ce qui me torturait éperdument. Enfin, la raison
-triompha de la douleur:]--Il est, sans doute, fâcheux que l'enfant
-plaise à mon hôte. Mais, après tout, n'est-ce point un bienfait commun
-à tous les hommes ce que la Nature a créé de meilleur? Le soleil brille
-pour quiconque. La lune, accompagnée d'innombrables étoiles, guide vers
-la pâture jusqu'aux bêtes fauves. Que se peut-il nommer de plus beau
-que les sources? néanmoins, elles coulent en public. Seul, donc, Amour
-sera plutôt un larcin qu'une récompense! Quoi plus? en vérité, je ne
-souhaite d'autres biens que ceux que le peuple m'envie. Un concurrent
-unique, un homme d'âge, est-il si redoutable? Voulût-il prendre
-quelques menus suffrages, il perdrait son temps, faute d'haleine. Ce
-soupçon, je le mis au-dessous de ma confiance et, fraudant mon esprit
-ombrageux, la tête enveloppée dans ma tunique, je fis le simulacre de
-dormir. Mais tout à coup, Fortuna s'évertuant d'abattre ma constance,
-j'entendis sur le pont une voix hargneuse qui se lamentait:--Donc, il
-s'est foutu de moi?» Ce ton viril et presque familier à mes oreilles
-frappa net sur la détresse de mon cœur. Ce n'est pas tout, aiguisée
-de pareille acrimonie, une voix de femme bougonna:--Si quelque dieu
-plaçait Giton sous ma main, je recevrais comme il faut ce batteur
-d'estrade.» Atteints l'un et l'autre d'un choc si imprévu, le sang
-nous faillit dans les veines. Moi, d'abord, comme sous le poids d'un
-monstrueux éphialte, je mis quelque temps à retrouver la parole; puis,
-de mes mains frissonnantes, je secouai par le plomb de sa tunique
-Eumolpus déjà tombé dans le sommeil:--Par la Foi, lui dis-je, père,
-à quel armateur appartient ce navire? ou peux-tu me dire quels sont
-les passagers?» Inquiété de la sorte, il le supporta maugracieusement
-et:--Cela, dit-il, fut pour te plaire de choisir sur le pont un lieu
-très secret afin de taquiner mon somme. Or, en quoi peut-il être
-pertinent à tes affaires que je te dise que cette nef a pour patron
-Lycas Tarentinus, qui mène à Tarentum une aventurière du nom de
-Tryphœna?»
-
-[Illustration: _Nous prîmes place sur la poupe, dans un coin retiré.
-Comme le jour n'était pas encore venu, Eumolpus sommeillait._]
-
-Je tremblai, atterré de cette foudre, et tendant ma gorge nue:--A
-présent, dis-je, Fortuna, ta victoire est complète!» Car Giton,
-pâmé sur ma poitrine, avait perdu le souffle. Enfin, quand une
-sueur abondante eut révoqué nos esprits, j'embrassai les genoux
-d'Eumolpus:--Pitié, lui dis-je, pitié pour deux mourants! Par notre
-communauté de désir, viens, oh! viens-nous en aide! La mort approche;
-n'y mets pas d'obstacles et nous la tiendrons pour un bienfait.»
-Suffoqué de mon abominable soupçon, Eumolpus jure par les Dieux et les
-Déesses qu'il ne sait rien du mal qui nous échoit, qu'il n'a compliqué
-sa motion d'aucune ruse perfide, mais que, d'esprit ingénu et de foi
-véritable, il nous a introduits en bons camarades sur la nef où, depuis
-longtemps, son passage était retenu:--Quelles sont, demanda-t-il, ces
-embûches? Ou quel Hannibal accompagne la traversée? Lycas Tarentinus,
-homme très vérécondieux, est non seulement le patron de ce navire qu'il
-gouverne, mais il possède quelques biens-fonds. Ayant embarqué une
-troupe d'esclaves, pour se défaire de sa cargaison il la conduit au
-marché. Voilà donc le Cyclops et l'archipirate auquel nous devons notre
-passage! Avec lui est Tryphœna, de toutes les femmes la plus ragoûtante
-que, pour ses voluptés, il promène çà et là.--Ce sont eux, dit mon
-amant, que nous fuyons». Et, tout d'un trait, il expose les motifs de
-haine et le péril urgent à Eumolpus épouvanté. Interdit et ne sachant
-que résoudre, il ordonne à chacun de donner son avis:--Supposez,
-dit-il, que nous soyons dans la grotte du Cyclops. Il nous faut trouver
-une issue, à moins que nous n'ayons pour agréable de sombrer dans
-la mer, ce qui nous délivrerait de tout péril.--Il vaudrait mieux,
-reprit Giton, convaincre le pilote de nous débarquer au premier port
-venu; tu affirmeras que ton frère, impatient de la mer, en est à ses
-derniers moments. Tu pourras obombrer ta simulation et de larmes et
-d'un air de visage consterné, de telle sorte que le timonier, pressé
-de miséricorde, te soit indulgent.--Impossible, dit Eumolpus: car les
-vaisseaux d'un tonnage aussi important que celui-ci n'entrent dans les
-ports qu'après de longues manœuvres; en outre, que ton frère, dans si
-peu de temps, fût réduit à cette extrémité, ne serait pas croyable.
-Ajoute encore ceci: Lycas, peut-être, et pour lui faire service, aura
-la pensée de visiter le moribond. Vois de quelle survenue opportune
-serait le maître que nous fuyons. Mais suppose que le navire puisse
-être détourné de sa grande course. Lycas ne vaque point à l'inspection
-du lit de ses malades, soit; mais comment pourrons-nous quitter le pont
-sans être vus de tous? La tête nue? ou bien encapuchonnée? Couverts, il
-ne se trouvera point un seul passager qui ne veuille donner la main au
-languissant; tête nue, serait-ce autre chose que nous proscrire de bon
-hait?»
-
-Bien plutôt, dis-je à mon tour, demandons un refuge à la témérité.
-Descendons par le funin, sautons dans le canot et, rompant son amarre,
-commettons le surplus à Fortuna. Et moi, dans ce péril, je ne t'invite
-point, Eumolpus, à nous suivre; il ne sied pas d'embarquer un innocent
-dans l'aventure d'autrui. Je me déclare satisfait pour peu que le
-hasard favorise notre descente.--Non imprudent, le conseil, reprit
-Eumolpus, s'il était praticable. Mais vos démarches passeront-elles
-inaperçues de tous? Inaperçues du timonier qui, de son banc de quart,
-est toujours en éveil, observe nuitamment la course des étoiles? Et
-quand bien même, à la faveur d'un instant de sommeil, on pourrait se
-dérober à lui, c'est par l'avant qu'il faudrait essayer l'évasion. Or,
-il vous faut descendre par la poupe et le gouvernail même, puisque
-c'est là qu'est attachée l'amarre de l'esquif. Je m'étonne d'ailleurs,
-Encolpis, que la pensée ne te soit pas venue qu'un matelot, à poste
-fixe, garde nuit et jour la chaloupe, et que tu ne pourras te défaire
-de ce gardien, à moins de le supprimer d'un coup de couteau ou bien
-de le jeter par force dans la mer. Cela peut-il se faire? Consultez
-votre audace. Quant à ma coïtion dans votre tentative, je ne récuse
-nul péril qui montre un espoir de salut: car je ne suppose en aucune
-manière que vous ayez le goût de dépenser inutilement votre souffle
-comme une chose précaire. L'expédient que voici est-il mieux pour vous
-duire? Moi, je vais vous rouler dans deux portemanteaux; attachés
-aux vêtements par des courroies, vous serez censés faire partie de
-mon bagage. Quelques hiatus vous permettront de recevoir l'air et la
-nourriture. Ensuite, je clamerai bien haut que mes deux esclaves,
-craignant un châtiment plus grave, se sont, de nuit, jetés à la mer;
-puis, dès que le vent nous aura conduits au port, sans nulle suspicion
-je vous débarquerai avec les autres paquets.--A merveille! répondis-je.
-Vous nous emballerez comme des corps solides, à quoi le ventre n'est
-pas accoutumé de faire injure ou comme ceux qui n'ont besoin d'éternuer
-ni de ronfler. Est-ce à cause que ce genre de fraude m'a tellement bien
-réussi la première fois? Mais je vous accorde que nous puissions durer
-un seul jour emmaillotés ainsi, qu'adviendra-t-il? Si, plus longtemps,
-le calme se prolonge ou la tempête adverse, que ferons-nous alors?
-Trop longtemps empaquetées, les nippes s'usent à tous leurs plis; les
-chartes en ballots perdent leur figure première. Et nous, jeunes,
-ignorants du labeur, à la manière des statues nous pourrions endurer
-la corde et les toiles d'emballage! Non, non! il faut chercher encore
-une voie de salut. Examinez à votre tour ce que j'ai conçu. Eumolpus,
-étant curieux de lettres, possède manifestement une provision d'encre.
-Muons notre couleur avec ce topique; atramentons-nous, des ongles aux
-cheveux. Ainsi, comme des esclaves Æthiopès nous ferons figure près de
-toi, hilares d'éviter l'affront et les géhennes, si bien que, grâce au
-changement de teint, nous en imposerons à nos ennemis.--Malin, va! dit
-Giton. Il faut pareillement nous circoncire de telle sorte que nous
-ayons l'air de Juifs, nous trouer les oreilles en imitation des Arabes
-et nous passer la margoulette au blanc de craie afin que les Gaules
-nous regardent comme leurs naturels. Comme si la pigmentation de la
-peau à elle seule modifiait le type du visage! Comme s'il ne fallait
-pas le concours de nombreuses choses pour maintenir l'imposture avec
-une ombre de raison! Mais je veux que ton infâme drogue dure longtemps
-sur notre face. Admettons que nulle aspersion d'eau ne vienne faire
-tache sur quelque partie de notre corps; admettons que l'encre n'adhère
-pas à nos effets, ce qui arrive communément, lors même qu'elle n'est
-pas agglutinée avec de la colle. Et puis, après? comment tuméfier nos
-lèvres en bourrelets effrayants, calamistrer nos cheveux à l'instar des
-nègres? Comment labourer nos fronts de tatouages, tordre nos jambes en
-cerceaux, poser les talons à terre et présenter des barbes à la mode
-pérégrine? Cette couleur, fabriquée par l'art, coïnquine le corps, ne
-le change point. Ecoutez ce qui vient à l'esprit du désespéré: nouons
-un vêtement autour de nos chefs, ensuite, immergeons-nous dans la
-profonde mer.»
-
-Que les dieux ni les hommes ne souffrent pareille chose, exclama
-Eumolpus, et que vous donniez à vos jours une fin si turpide! Faites
-plutôt ce que je vous ordonne. Mon courtaud à gages est barbier--vous
-le savez par le geste du rasoir--qu'il vous rase sur-le-champ, à
-tous deux, non seulement la chevelure, mais, encore, les sourcils.
-J'arriverai par là-dessus, notant vos fronts d'une marque ingénieuse,
-de telle sorte que vous paraissiez avoir été condamnés aux stigmates.
-Ainsi, les mêmes lettres serviront à décliner les soupçons de qui vous
-cherche et, dans l'ombre du supplice, à dérober vos traits.» [Cela nous
-agréa.] Sans autrement la fallace ajourner, vers les plats-bords, à pas
-de loup, nous nous acheminons, et de livrer au tondeur nos chefs, nos
-sourcils, afin qu'il les dénude. Un passager, qui, d'aventure, incliné
-sur le garde-fou, exonerait son estomac de copieux renards, constata
-le barbier, aux rayons de la lune, de qui le ministère lui sembla
-intempestif. Ayant exécré le présage, car nous imitions le suprême
-vœu des naufragés, il se rencoigna dans son lit. Nous, feignant de
-ne pas ouïr la malédiction du vomisseur, nous reprenons un masque de
-tristesse, et, dans le plus profond silence, nous passons le restant
-des heures de la nuit, fort mal insoporés. [Le lendemain, Eumolpus
-entra dans la cabine de Lycas, d'abord qu'il sut que Tryphœna était
-en commodité de recevoir. Après quelques discours touchant l'heureuse
-navigation qu'augurait la sérénité du ciel, adressant la parole à
-Tryphœna Lycas]:--M'est apparu, dit-il, pendant mon sommeil, Priapus
-qui vaticinait: «Cet Encolpis que tu cherches, apprends qu'il fut
-conduit par moi sur ton navire.» La dame frissonna:--On croirait,
-dit-elle, que nous avons dormi ensemble; car, à moi, la statue de
-Neptunus, que j'avais remarqué dans le tétrastylon de Baiæ, semblait me
-dire: «Dans la nef de Lycas, tu trouveras Giton.»
-
---Sache par là, dit Eumolpus, à quel point Epicurus est un homme divin
-qui condamne ces sortes de phantasmes, avec une raison très élégante:
-
- _Les rêves qui bercent nos esprits de leurs ombres volages,_
- _Non, les parvis des dieux, non, les forces de l'éther n'en
- délèguent point les apparences,_
- _Mais chacun les fait naître en soi. Car, prostrés par le sommeil,_
- _Quand le repos étend nos membres, la pensée, exempte de tout poids,
- vagabonde._
- _Ce qui fut au soleil revit dans les ténèbres. Qui détruit les
- places fortes_
- _Par la guerre et déchaîne l'incendie à travers les cités
- misérables,_
- _Voit des traits, des armées en déroute, et de royales funérailles,_
- _Et le sang épanché comme une onde vulgaire, inonder les moissons._
- _Qui fait métier de plaider les affaires, évoque les lois, le forum_
- _Et, d'un cœur pavide, le tribunal fermé._
- _L'avare amoncelle des richesses et déterre l'or enfoui._
- _Le chasseur quête dans les bois avec ses chiens. Il arrache aux
- ondes_
- _Ou bien presse la carène submergée, le nautonier qui se sent
- mourir._
- _Elle écrit à son client, la pute. L'adultère offre un cadeau._
- _Et le chien endormi aboie aux traces du lièvre._
- _Dans l'espace des nuits se rouvrent encore les blessures des
- infortunés._»
-
-Cependant, Lycas, après avoir expié le songe de Tryphœna par une
-libation piaculaire:--Qui nous empêche, dit-il, de scruter le
-navire pour ne paraître point dédaigner les œuvres d'un esprit
-céleste?» Le passager qui, nuitamment, avait surpris le dol des très
-misérables--Hésus était son nom--éleva tout à coup la voix:--Donc,
-ceux-là qui sont-ils qui, pendant la nuit, se faisaient tondre au clair
-de lune? Exemple très mauvais, à moi Dius Fidius! car j'ai appris qu'il
-n'est permis à aucun mortel de rogner sur un navire ses ongles ou ses
-cheveux, à moins que le vent ne soit irrité contre la mer.»
-
-S'embrasa Lycas, perturbé par ce discours:--Est-il possible, dit-il,
-qu'on se soit coupé les cheveux à mon bord et cela pendant une nuit
-pacifique? Amenez ici les coupables. Sachons quelles têtes doivent
-tomber en offrande lustratoire sur le pont de mon vaisseau.--C'est
-moi, dit Eumolpus, qui ordonnai cela. Ayant à partager leur traversée,
-j'ai fait mien le présage. Parce que ces gredins avaient une crinière
-épouvantable et démesurée, pour ne sembler point faire un ergastule de
-ton navire, j'ai prescrit à mon barbier d'émonder leurs broussailles.
-En outre, je veux que les stigmates imprimés sur leur front, n'étant
-plus adombrés au moyen d'une longue chevelure, se manifestent
-clairement aux regards de tous. Entre autres gentillesses, ils
-dévoraient ma pécune chez une gourgandine qu'ils besognent en commun,
-d'où j'ai pu les extraire dans la nuit d'avant-hier, tout imbibés
-encore d'essences et de vin. En outre, ils flairent plus que jamais les
-reliques de mon patrimoine.»
-
-Sur ce, en expiation à la Tutelle du navire, nous sommes, l'un et
-l'autre, condamnés à quarante coups de garcette. L'exécution ne se fit
-pas attendre. Tombent sur nous des matelots furibonds armés de cordes,
-qui, par un sang très vif, s'efforcent d'apaiser le courroux de leur
-Tutelle. Moi, en vérité, les trois premières sanglades, je les digérai
-avec le magnanime d'un Spartacus. Quant à Giton, dès la prime volée, il
-poussa un cri si aigu qu'il remplit les oreilles de Tryphœna par une
-voix très familière.
-
-Elle n'en fut pas seule troublée. Mais toutes les servantes, à l'appel
-d'un accent bien connu, volèrent au secours du pauvre bâtonné. Déjà la
-beauté surprenante de Giton avait désarmé les hommes d'équipage et sa
-prière muette implorait ses bourreaux, quand les servantes de crier
-toutes à la fois:--Giton! c'est Giton! inhibez vos mains très cruelles!
-C'est Giton! Maîtresse! Venez à son secours!» Tryphœna prête l'oreille;
-Tryphœna, déjà portée à les croire spontanément, s'élance comme un
-tourbillon vers le chéri. Lycas qui, lui, m'avait parfaitement connu,
-tout comme s'il entendait ma voix, accourt de même. Il ne considère
-mes mains ni mon visage, mais, sur-le-champ, il tourne ses regards
-vers mes génitoires, les soupèse d'une main officieuse et:--Salut,
-dit-il, Encolpis!» Etonnez-vous après cela, qu'au bout de vingt ans,
-la nourrice du Laertiade ait trouvé une marque signalétique de son
-identité! puisque cet homme prudent, malgré l'altération de mon visage
-et le travesti du corps entier, au moyen d'un argument unique arriva
-de si docte manière à reconnaître son fugitif. Tryphœna versa des
-larmes, trompée quant aux supplices--elle croyait véritables, en effet,
-les stigmates apposés à nos fronts captifs--puis, s'enquérant à voix
-basse:--Quel ergastule a intercepté vos courses vagabondes? Quelles
-mains implacables se sont acharnées à vous défigurer de la sorte? Ils
-méritaient, sans doute, quelques châtiments ces fuyards qui recevaient
-d'un cœur plein de haine mes bontés!»
-
-Ecumant de fureur, Lycas tressauta:--O toi, dit-il, femme simple!
-de croire à ces empreintes qui, gravées par le fer, en auraient bu
-l'estampage! Ah! si les gueux avaient maculé de cette inscription
-leurs bajoues, nous en aurions un adoucissement extrême! A présent,
-nous sommes par des arts mimiques circonvenus, et tournés en dérision
-par une marque imaginaire.» Tryphœna voulait compatir, n'ayant pas
-perdu son délice tout à fait; mais Lycas avait sur le cœur sa femme
-subornée et le ressentiment le plus vif de l'avanie endurée au portique
-d'Herculès. La face empourprée d'une extrême véhémence:--Je suis
-plus que jamais persuadé, proclame-t-il, que les Dieux prennent cure
-des choses humaines. Tu le comprends, ô Tryphœna, ce sont eux qui
-amenèrent ces malfaiteurs éhontés dans notre vaisseau et qui, par un
-double songe, nous rendirent leur providence manifeste. Ainsi, vois:
-nous est-il profitable d'absoudre ceux-là mêmes qu'un génie amical
-nous a conduits? Quant à moi, je suis loin d'être sanguinaire, mais je
-crains, en remettant ce crime, de pâtir en leur lieu.» Par une oraison
-tant superstitieuse, Tryphœna, retournée, affirme qu'elle ne fera pas
-la moindre opposition à notre supplice. Bien plus, qu'elle accède
-pleinement à de très justes représailles: car elle n'avait pas été
-vexée par une injure moindre que Lycas, duquel fut la dignité mise en
-loques par nos commérages impudents:
-
- _La première au monde, Epouvante, fit les dieux, quand au ciel ardu_
- _La foudre tombait, les remparts se brisant sous ses carreaux._
- _Et l'Athos flamboyait sous le choc! Bientôt, Phœbus, à son orient,_
- _Ou, fugitif, laissant la terre parcourue, et la vieillesse de
- Luna,_
- _Puis, la jeune beauté de ses néoménies. De tels signes, propagés
- sur toute la terre,_
- _Et, par des mois nouveaux, les ans écartelés,_
- _Ont introduit ces fantômes. L'Erreur inane prescrivit_
- _Au laboureur de donner à Cérès les premiers honneurs de la
- moisson,_
- _D'enchaîner Bacchus de sarments et de pampres, et d'éjouir Palès_
- _Au travail des pasteurs. Il flotte enseveli,_
- _Neptunus, immergé sous les vagues profondes et Pallas revendique_
- _Maints lampadaires. Qui s'oblige par un vœu, qui fonde une cité,_
- _Chacun à sa manière, dans un avide effort se prépare des dieux._»
-
-[Lycas voyant Tryphœna unanime et prédisposée à la vengeance, ordonna
-d'ajouter des supplices nouveaux, ce qu'ayant Eumolpus entendu, il
-s'efforça de l'amadouer par ces paroles]:
-
-Les infortunés dont tu poursuis la mort pour satisfaire ta rancune, ô
-Lycas, et qui implorent ta miséricorde, ce sont des supliants.] Comme
-ils savaient que je ne suis pas un homme inconnu de toi, ils m'ont
-élu pour cet office et donné mandat pour les réconcilier avec ceux
-qui, jadis, leur furent très amis. Tu crois peut-être que ces jeunes
-hommes sont, par hasard, tombés dans tes filets? Quelle apparence!
-puisque le premier soin de celui qui s'embarque est de connaître le nom
-du capitaine dont la diligence répondra de sa vie. Fléchis donc tes
-esprits, lénifiés par cette démarche satisfactoire, et trouve bon que
-des hommes libres arrivent sans injure à leur destination. Les maîtres,
-durs aussi, les maîtres implacables font trêve à leur cruauté si,
-parfois, les échappés viennent spontanément à résipiscence. Un ennemi
-qui se rend doit être pardonné. Que voulez-vous de plus? Qu'exigez-vous
-encore? Là, sous vos regards, se prosternent en suppliants deux jeunes
-hommes, citoyens romains, bien apparentés, et, chose l'emportant
-de beaucoup sur ces deux titres, qui naguère vous furent unis par
-la familiarité. Si, Herculès à moi! ils eussent interverti votre
-pécune, s'ils eussent lésé votre foi par une trahison, vous pourriez
-être saouls de représailles en face du désarroi où vous les voyez.
-L'esclavage, regardez! il se lit sur leurs fronts. Car, par une loi
-volontaire, ces fronts de citoyens portent le sceau des proscrits.»
-Lycas interrompit la déprécation du suppliant et:--Ne veuille pas,
-dit-il, embrouiller cette cause, mais réduis chaque point à son mode
-réel. Et d'abord, s'ils sont venus de leur plein gré, pourquoi ont-ils
-dénudé leurs crânes de cheveux? Qui maquille sa tête prépare une
-fraude et non une satisfaction. En second lieu, si rentrer en grâce
-par délégation était leur but, à quoi bon tant de peine pour celer tes
-protégés? De quoi il appert que les malfaiteurs sont, par accident,
-venus se prendre au piège et que tu fais appel à ton art pour éluder le
-choc de notre animadversion. Quant à la menace implicite que tu fais
-peser sur nous, en les proclamant ingénus et de bon lieu, prends garde
-que cette confiance ne détériore ton argumentation. Comment doivent
-agir ceux qui furent lésés quand les coupables donnent tête-bêche dans
-la peine qu'ils méritent? Mais, dis-tu, ils furent nos amis! C'est
-par cela même qu'ils méritent des rigueurs exemplaires. Qui déprède
-un inconnu, est traité de larron. Qui dépouille un ami n'est pas
-beaucoup moins qu'un parricide.» Eumolpus rétorqua cette déclamation
-tant inique:--Je le vois, dit-il; rien ne fait le plus de tort à ces
-malheureux jouvenceaux que d'avoir déposé nuitamment leurs cheveux. De
-là, vous argumentez pour conclure qu'ils sont tombés par hasard et non
-venus sur cette nef. Je voudrais que ceci arrivât aussi candidement à
-vos oreilles que le geste fut simplement exécuté. Ils voulaient, en
-effet, Lycas, premier que de monter à ton bord, exonérer leur chef d'un
-poids incommode et superflu; mais le vent trop rapide les induisit à
-différer leur propos de nettoyage. Et, de vrai, ils n'ont pas supposé
-une minute que l'endroit ne fût pertinent à la chose, du moment qu'il
-leur plaisait s'en acquitter. Car ils ignoraient les présages et les
-ordonnances des navigateurs.--Mais en quoi, dit Lycas, peut-il être
-avantageux à des suppliants de se raser la tête? Les chauves sont-ils
-communément plus dignes de pitié? Que dis-tu, toi, larron? Quelle
-salamandre a corrodé tes sourcils? Pour quel dieu as-tu dévoué tes
-crins? Empoisonneur, réponds!»
-
-Je demeurais stupide, effaré par la crainte du supplice, et, dans une
-déconfiture si manifeste, ne trouvant quoi que ce soit à répliquer.
-Bouleversé, difforme à cause de ma tête honteusement spoliée, les
-sourcils chauves autant que le front, je ne pouvais rien dire ni faire
-de décent. Mais, sitôt qu'une éponge détersive eut imbibé d'eau ma face
-en pleurs, sitôt que le noir, liquéfié sur mes traits, en eut estompé
-chaque linéament sous un brouillard fuligineux, ma colère se convertit,
-gonflée en exécration. Eumolpus atteste qu'il ne souffrira pas que
-personne, au mépris des cultes et des lois, attente à des hommes
-libres. Il repousse les menaces de nos tourmenteurs, non seulement de
-la voix, mais, encore, du geste. Le courtaud d'Eumolpus secondait notre
-défenseur. Avec lui, deux passagers très débiles, plutôt consolateurs
-de la querelle que ferme appui dans le combat. Moi, je ne suppliais
-qui que ce fût, mais, intentant la main sous les yeux de Tryphœna,
-d'une voix libre et claire, j'attestai que si cette garce damnée--qui
-seule méritait d'être fessée devant tout l'équipage--ne s'abstenait
-point de Giton, contre elle je ferais usage de toutes mes forces. Plus
-irrité, Lycas s'enflamme à mon audace, indigné que, laissant là ma
-propre cause, je beugle sur ce ton pour la cause d'autrui. Pas moins ne
-sévit Tryphœna, embrasée de ma contumélie, et, bientôt, l'effectif tout
-entier du navire se partage en deux camps. D'un côté, le perruquier
-à gages, armé lui-même, nous distribue les ferrailles de son état.
-De l'autre, le domestique de Tryphœna se dispose à jouer des mains
-nues. Et la clameur des servantes ne manque pas aux belligérants.
-Le timonier, seul, déclare qu'il renonce à la conduite du navire si
-l'on n'apaise cet accès provoqué par des salauds qu'a rendus fous le
-putanat. Et, néanmoins, s'exaspère la bile noire des jouteurs: eux
-combattant pour leur vengeance et nous, pour notre peau. Plusieurs
-donc, de part et d'autre se laissent choir, à demi morts; plusieurs,
-ensanglantés de leur blessure, comme d'une bataille s'en vont, tramant
-le pied. Cependant, le courroux des uns et des autres ne se relâche
-point. Giton, alors, très magnanime, porte sur son pénis le rasoir
-détesté, menaçant de trancher la racine du désordre. Mais Tryphœna
-s'empresse d'inhiber un pareil sacrilège et, pour le trésor en péril,
-ne dissimule pas son indulgence. Moi-même, je porte souvent à ma gorge
-le couteau du barbier, n'ayant pas plus envie de me tuer que Giton
-d'accomplir sa menace. Il mimait cependant avec plus de toupet le
-rôle de sa tragédie, à cause qu'il savait tenir la même novacula dont
-il avait feint de se couper le cou. Or, les deux partis se tenaient
-en présence, et, le combat menaçant de devenir plus sérieux qu'une
-escarmouche de pirates, le timonier obtint à grand'peine que Tryphœna,
-faisant l'office de caduceator, proposât une suspension d'armes. La foi
-donnée et reçue à la manière des aïeux, elle tendit sur nous un rameau
-d'olivier emprunté à la Tutelle du navire, puis, osant pour la paix
-entamer le colloque:
-
- _--O fureur, clame-t-elle, qui transmue en armes la paix!_
- _Quel châtiment nos mains ont-elles mérité? Ce n'est pas l'ennemi
- Troïus_
- _Qui ravit dans cette flotte le gage d'Atride déçu,_
- _Ni Médéa furieuse qui combat avec le sang fraternel,_
- _Mais l'amour dédaigné qui saisit le glaive, heu!_
- _Parmi ces flots, qui évoquent mes destins, ayant pris les armes?_
- _Pour qui donc une seule mort n'est-elle point un salaire? Ne
- surpassez pas la mer._
- _A ces gouffres terribles n'imposez pas d'autres flots (de sang)!_»
-
-Cette harangue débitée par la femelle sur un mode haletant, l'armée
-hésita quelque peu. Nos mains, tendues vers la concorde, suspendirent
-les hostilités: occasion de répit dont le chef Eumolpus fit bon usage.
-Après avoir, de la façon la plus véhémente, rabroué Lycas, il signa des
-tablettes d'alliance pour un pacte dont voici la teneur:
-
-«D'après la sentence de ton cœur, Tryphœna, tu ne récrimineras plus sur
-l'avanie à toi faite par Giton; et, si tu as contre lui quelque sujet
-de plainte avant ce jour, tu promets de ne le harauder, le maudire ni
-l'inquiéter d'une manière quelconque à ce propos. En outre, si l'enfant
-y répugne, tu n'exigeras de lui ni étreinte, ni baiser, ni coït enlacé
-par Vénus; faute de quoi, tu paieras comptant, pour chaque infraction,
-cent denarius. Item, Lycas, d'après la sentence de ton cœur, tu ne
-poursuivras Encolpis ni de paroles outrageantes ni d'un front irrité.
-Tu ne chercheras pas à savoir dans quelle retraite il dort, pendant la
-nuit. Ou, si tu t'en informes, à chaque brutale entreprise, tu paieras
-comptant deux cents denarius.»
-
-A ces mots et le traité conclu, nous mettons bas les armes. Pour que
-nul résidu de colère ne subsiste dans nos esprits, le serment juré,
-il nous plaît d'effacer dans une accolade les choses révolues. Sous
-l'exhortation de tous, les haines se dégonflent. Des nourritures,
-offertes sur le lieu de l'escarmouche, raccommodent les convives dans
-leur hilarité. Toute la nef retentit de chants, et, parce qu'une
-bonace imprévue a retardé la course, tel harponne avec un strident les
-poissons qui bondissent, tel autre, jetant un hameçon perfide, enlève
-une proie qui se débat en vain. Voici! Des oiseaux pélagiques ayant
-posé sur les antennes, un subtil giboyeur les touche d'une claie de
-roseaux. Empêtrés dans la glu des baguettes, ils se laissent prendre à
-la main. L'aure fait tournoyer leurs plumes voltigeantes et roule dans
-l'écume inerte leurs pennes arrachées. Déjà Lycas, avec moi, commençait
-à rentrer en grâce; déjà Tryphœna sur Giton éparpillait les dernières
-gouttes de son breuvage, quand Eumolpus, en pointe de vin, se mit à
-pousser des calembredaines sur les chauves et les teigneux jusqu'au
-temps qu'ayant épuisé son très insipide badinage, il reprit la pente de
-ses vers et nous débita une petite élégie emperruquée:
-
- _Cet unique honneur de la forme, tes cheveux sont tombés_!
- _Ces boucles printanières, un triste hiver les moissonne!_
- _Dénudées à présent de leur ombre, tes tempes se flétrissent,_
- _L'aire aduste rit de voir ses chaumes emportés._
- _O fallacieuse nature des Dieux! les premières joies données_
- _A notre âge, les premières, vous les ravissez!_
- _Malheureux! naguère, tes crins resplendissaient,_
- _Plus beau que Phœbus et que la sœur de Phœbus!_
- _Plus lisse, à présent, que le bronze, plus arrondi_
- _Qu'un champignon, créé dans le jardin par une flaque d'eau,_
- _Tu crains et fuis les garces moqueuses._
- _Pour que tu saches l'imminence du trépas,_
- _Entends qu'une part de ta tête a déjà péri._»
-
-Il eût continué longtemps et proféré de plus ineptes choses encore.
-Mais une servante de Tryphœna, dans la cabine de l'entrepont, emmena
-l'éphèbe, et d'un corymbe de sa maîtresse lui adorna le front. Bien
-plus, elle prend, dans une pyxide, une paire de faux sourcils et les
-ajoute aux arcades rasées d'une manière tellement adextre qu'elle
-rend au mignon sa première vénusté. Tryphœna reconnaît le vrai Giton.
-Alors, toute gonflée de larmes, elle donne à l'enfant le premier
-baiser de bonne foi. Moi, combien que restauré dans son éclat primitif
-me délectât le cher petit, je renfrognais mon vis avec obstination,
-comprenant qu'il était empreint d'une difformité par trop extravagante,
-puisque Lycas même ne me trouvait pas digne d'un colloque. Mais à
-cette grevance la même chambrière porta secours et, m'ayant appelé,
-m'orna d'un postiche non moins décoratif: que dis-je? ma face brilla
-d'un lustre plus avantageux pour ce que le corymbe était fait de
-poils blonds. Cependant, Eumolpus, avocat de nos périls et fauteur de
-la présente concorde, craignant que, par disette de propos, tombât
-notre gaîté, se mit à déblatérer longuement sur l'inconséquence
-féminine:--Elles s'enamourent aisément, et d'une même promptitude
-méconnaissent leurs élus. Il n'est pas, disait-il, si pudique femelle
-qu'une mentule étrangère n'excite jusqu'à la fureur. Sans prendre cure
-des tragédies vétustes, des noms légués par les siècles, je vous dirai
-une historiette que ma mémoire a pu saisir d'original, si vous avez
-pour agréable de l'entendre. Chacun ayant tourné vers lui ses yeux et
-ses oreilles, il commença dans les termes que voici:
-
-Une matrone était dans Ephèsus, tellement notoire pour sa pudicité
-qu'elle évoquait les femmes des pays voisins au spectacle de tant de
-bonnes mœurs. Cette prude, ayant perdu son mari, non contente, d'après
-la coutume vulgaire, de suivre les obsèques toute déchevelée et de
-battre sa gorge nue en présence des assistants, escorta le défunt
-jusqu'au conditorium. Après avoir placé le corps dans un hypogée à la
-manière grec, elle se mît à le garder en pleurant nuit et jour. Ainsi
-désespérée et recherchant la mort d'inanition, ni ses parents ni ses
-proches ne l'en surent divertir; les magistrats, rebutés en dernier
-lieu, ne purent que l'abandonner. Pleurée de tous, cette femme, d'un
-si étonnant exemple, déjà passait le cinquième jour sans aliments.
-Assistait la perdante une chambrière très dévouée, accommodant ses
-propres larmes aux sanglots du veuvage, et, toutes fois et quantes
-elle défaillait, ravivant la lumière placée dans le tombeau. Un
-seul entretien occupait la Cité. Dans tous les milieux, on tombait
-d'accord de la splendeur unique dont reluisait ce parangon d'amour
-et de fidélité. Dans ce même temps, il advint que l'Imperator de la
-province ordonna de ficher en croix certains larrons, tout proche de
-l'édicule où, sur le cadavre récent, la matrone pleurait. La nuit
-d'après l'exécution, un soldat qui gardait les croix, de peur qu'on
-ne vînt à détacher les pendus pour leur donner la sépulture, nota la
-lumière qui luisait plus clair, au milieu des tombeaux. Il entendit
-des gémissements luctueux, et, par le vice de la gent humaine, désira
-savoir ce que ce pouvait être et ce que l'on faisait. Il descend au
-conditorium. Voyant une femme très belle, d'abord, comme saisi par
-l'apparition d'un prodige ou de visions infernales, il demeure suspens.
-Ensuite, ayant considéré le corps de la gisante, et ses pleurs, et sa
-face labourée à grands coups d'ongles, il en infère justement que c'est
-une épouse ne pouvant se résoudre à la mort du conjoint. Il apporte
-son fricot dans le monument; il exhorte la désolée à ne s'obstiner
-point dans un deuil superflu, à ne point arracher de sa poitrine un
-vain gémissement. La même issue est réservée à tous; les hommes, tôt ou
-tard, ont le cercueil pour domicile. Enfin, il lui débite les discours
-par quoi on a coutume de remettre d'aplomb les esprits ulcérés. Mais
-elle, d'un cœur envenimé par ces consolations impertinentes, déchire
-plus violemment son estomac, et, s'arrachant la crinière, dépose ses
-cheveux sur la dépouille étendue. Le soldat pourtant ne se rebute
-pas, mais, avec la même exhortation, il s'évertue à donner quelque
-nourriture à la petite femme, jusqu'au temps que la chambrière,
-séduite apparemment par le bouquet du vin, tend, la première, une main
-défaillante vers la politesse du jeune inviteur. Puis, refaite par le
-boire et le manger, elle tourne ses batteries contre l'obstination de
-sa maîtresse:--Que te servira, dit-elle, d'être consumée par l'inédie,
-et de t'ensevelir toute vivante et, premier que les destins ne le
-prescrivent, d'exhaler un souffle qu'ils ne demandent point?
-
- _Crois-tu que la cendre ou les mânes ensevelis prennent cure de
- nous?_
-
-Ne veux-tu pas revivre? Veux-tu, dissipant ton erreur féminine autant
-qu'il te sera permis, goûter les fruits de la lumière? Le cadavre
-lui-même, étendu à tes pieds, t'admoneste qu'il faut jouir.»
-
-Nul n'écoute à contre-cœur, si on le force à tâter de la nourriture ou
-bien à vivre la vie. C'est pourquoi, la femme, desséchée par plusieurs
-jours d'abstinence, endura le bris de son entêtement et ne mit pas à se
-remplir de viande moins d'appétit que sa camériste, la première domptée.
-
-Au reste, vous savez que les tentations arrivent d'abondance alors
-qu'on a soupé. Le gars qui, par de bonnes paroles, avait obtenu que
-la matrone daignât renaître, avec les mêmes blandices entama le siège
-de sa pudicité. Or, le jeune homme à la prude ne semblait difforme ni
-manchot. En outre, la servante qui s'entremettait pour lui ne manquait
-pas de répéter:
-
- _Combattrez-vous encore cette amour qui vous duit?_
- _Votre esprit ne sait-il pas quels champs vous habitez?_
-
-Enfin, pour abréger, vous connaîtrez que la dame ne fit jeûner aucun
-de ses pertuis et que le soldat vainqueur l'endoctrina par tous les
-bouts. Ils couchèrent ensemble, non seulement pendant la nuit où
-furent consommées leurs épousailles, mais encore le lendemain et le
-troisième jour, ayant fermé, comme il sied, les portes du conditorium,
-afin que si l'un des amis ou des cognats venait au monument, il pût
-croire que, sur le corps de son homme, la très digne épouse avait
-enfin expiré. Cependant, le légionnaire, satisfait par la beauté de sa
-conquête et le secret de ses amours, achetait, suivant ses facultés,
-les plus savoureuses friandises. A peine le soir venu, il les portait
-au caveau funèbre. Pour lors, voyant le relâchement de la surveillance,
-les parents d'un crucifié décrochèrent, de nuit, leur pendu, afin
-de lui rendre les suprêmes honneurs. Quand le soldat, gonflé de
-nonchaloir tout le temps qu'il vaquait à sa paillarde besogne, eut, le
-lendemain, trouvé un gibet sans carcasse, redoutant la correction, il
-fut rejoindre sa bonne amie et lui conta cette mésaventure, ajoutant
-que, d'ailleurs, il était résolu de n'attendre point la sentence des
-magistrats, mais que son propre glaive ferait justice de l'incurie dont
-il s'était rendu coupable, pour toute grâce lui demandant un refuge
-à l'amant qui allait mourir, et de partager le funeste conditorium
-entre son époux et son ribaud. La dame, tout aussi miséricordieuse que
-renchérie:--Aux dieux ne plaise, dit-elle, que j'assiste en même temps
-aux funérailles de deux hommes très chers; mieux vaut pendre le défunt
-que me déprendre du vivant.» Suivant cette oraison, elle ordonne qu'on
-sorte de la bière les restes de son mari et de les clouer à la potence
-vacante. Le soldat usa de l'expédient imaginé par cette femme que
-prudente. Et, le lendemain, ce fut un ébahissement populaire de voir
-qu'un mort s'était allé pendre lui-même, sans ombre de raison.
-
- _Confie aux vents ton radeau, mais non pas ton cœur aux drôlesses,_
- _Car l'onde est plus sûre que le serment féminin._
- _Nulle bonté dans les femmes, ou si quelqu'une fait voir un peu de
- bien,_
- _C'est que, par je ne sais quel destin, le pire est devenu
- meilleur._»
-
-Les matelots accueillirent cette fable par des rires soutenus et
-Tryphœna, qui ne rougissait pas médiocrement, déroba son visage dans le
-sein de Giton, avec un air de caresse. Mais Lycas ne se dérida point
-et, secouant sa tête irritée:--Si l'Imperator, dit-il, avait fait son
-devoir, le corps du défunt eût été replacé dans la tombe et sa veuve
-mise en croix.» Sans doute lui revenaient en mémoire et sa couche
-profanée, et sa nef mise au pillage par notre libidineuse migration.
-Mais le pacte d'alliance ne lui permettait pas de se ramentevoir. En
-outre, la belle humeur qui chatouillait nos esprits ne donnait aucun
-prétexte à son courroux. Cependant Tryphœna, vautrée sur le pect de
-Giton, couvrait tantôt ses mamelles de baisers, tantôt rajustait sur
-ce front dépouillé la chevelure d'emprunt. Moi, triste, impatient du
-contrat nouveau, je ne goûtais ni viande ni boisson, mais je regardais
-l'un et l'autre avec des yeux obliques et truculents. Tous les baisers
-me navraient, toutes les blandices qu'imaginait cette louve débordée.
-Et je ne savais pas encore si j'en voulais davantage à mon mignon de
-circonvenir la fumelle, ou bien à la fumelle de corrompre mon mignon.
-Des deux côtés, un spectacle à mes regards très ennemi et plus fâcheux
-que ma captivité passée. Ajoutez ceci que Tryphœna ne m'adressait
-plus la parole en camarade, comme on fait pour un galant autrefois
-bien venu, et que Giton ne me trouvait plus digne de porter, suivant
-l'usage, un brinde à ma santé, ni même de m'associer le moins du monde
-à l'entretien général. Il craignait, sans doute, aux premières heures
-de la concorde à son retour, que ce ne fût raviver une cicatrice
-fraîche encore. Inondèrent ma poitrine des larmes préparées par la
-douleur. Mes gémissements, refoulés en soupirs, exilèrent, ou peu
-s'en faut, mes esprits éperdus. [A moi éploré, le corymbe flavescent
-prêtait je suppose quelque nouveau charme. Lycas, embrasé par un
-regain de fantaisie, me coulait des regards cochons et] tentait d'être
-admis, pour sa part, dans nos délices: il n'avait plus le sourcil du
-maître, mais l'obséquiosité du prétendant. [Vaines et longues furent
-ses tentatives. A la fin, se voyant débouté sans appel, son caprice
-tourna au verjus et, pour m'extorquer la chosette, il eut recours à
-la brutalité. Ce n'était pas en vain. J'opposai néanmoins une mâle
-résistance: mais je me sentais défaillir. Tryphœna, lorsqu'on n'y songe
-guère, entre chez lui en coup de vent et le pince au plus animé de ses
-transports. Lui, tout interloqué, se rajuste en grande hâte, prend le
-large sans souffler mot. Tryphœna, mise en verve par le spectacle d'une
-si belle ardeur:--A quoi tendait, s'il te plaît, ce fougueux assaut?»
-demanda-t-elle. Et me voilà contraint de lui détailler l'aventure. Ma
-narration la met en chaleur. Commémorant nos anciennes privautés, elle
-me convie à reprendre les ébats de jadis. Mais moi, fourbu d'avoir
-joui trop abondamment, je crache sur ses avances. Alors, hennissante
-d'amour, elle m'investit d'une étreinte furibonde et me serre avec un
-tel emportement que je ne peux m'empêcher de crier. Au bruit, accourt
-une servante. Elle imagine sur l'apparence que je m'efforce d'outrager
-sa maîtresse qui me viole et, faisant irruption, elle désenlace notre
-accolade. Tryphœna de la sorte rebutée, impatiente de lubrique fureur,
-me rembarre sans ménagements. Puis, ce sont des menaces: elle court
-vers Lycas pour l'émouvoir encore, et le pousse à intenter contre
-moi leur vengeance commune. Or, sachez qu'autrefois j'avais été en
-bonne odeur auprès de la servante, lorsque je besognais sa maîtresse:
-aussi, elle endura d'une humeur chagrine ma scène avec Tryphœna. Elle
-jetait de gros soupirs dont, ardemment, je la pressai de m'élucider
-la cause.] Enfin, après un peu de résistance, elle éclata dans ces
-termes:--Si tu as une goutte de sang libre, tu ne feras point de
-cette gueuse un autre état que de la plus immonde roulure, parfumée
-à l'huile de joncs; si tu es un homme tu refuseras d'amâtiner cette
-chienne.» Tout cela m'angoissait, me tenait fort suspens. Mais rien ne
-me mortifiait à l'égal de la pensée qu'Eumolpus serait mis au courant
-de mes tribulations. Le bonhomme, passablement caustique, eut demandé
-raison en vers du préjudice que, d'après lui, je venais de supporter,
-[car son zèle ardent m'eût infailliblement couvert d'un ridicule que
-j'appréhendais fort. J'étais en posture d'examiner par quels moyens je
-pourrais maintenir Eumolpus dans l'ignorance. Mais voici qu'il entre à
-l'impourvu dans ma chambre. Il était au courant des faits accomplis,
-car Tryphœna, les ayant rapportés à Giton par le menu, s'évertuait
-d'obtenir, aux dépens de mon frère, une compensation à mes dédains: de
-quoi Eumolpus bouillonnait, cela d'autant plus que les comportements
-lubriques de la dame rompaient, sans aucune retenue, avec l'obligation
-écrite. Dès que le vieillard m'aperçut, plaignant mon sort, il me pria
-de lui faire connaître les détails de l'incident. Le voyant si bien
-informé, j'exposai toute chose avec ingénuité: l'ardeur au stupre de
-Lycas, l'impétuosité luxurieuse de Tryphœna.] Oyant cela, jure Eumolpus
-en un vœu sacramentel [qu'il saura nous venger haut la main, et que,
-s'il est de justes dieux, ils ne laisseront point tant de crimes
-impunis.]
-
-Tandis que nous proférons ces choses, la mer se démonte; les nuages,
-amenés des quatre coins de l'horizon, précipitent le jour dans les
-ténèbres. Les matelots trépidants courent à leurs manœuvres et
-carguent les voiles, en prévision de l'ouragan. Mais les sautes du
-vent poussaient des flots incertains. La mer tumultuait du bas abîme
-et le timonier avait perdu sa route. Parfois, la tramontane bouffait
-vers la Sicile. Mais Aquilo, rude thalassocrate des grèves italiques,
-chassait de çà de là notre carène en proie à ses fureurs. Et, ce qui
-l'emportait en danger sur toutes les bourrasques, la ténèbre devint si
-compacte que le timonier lui-même n'apercevait plus la proue entière du
-navire. C'est pourquoi, Herculès à moi! quand la tourmente fut à son
-paroxysme, Lycas tremblant de peur, tendit ses paumes renversées:--Toi,
-dit-il, Encolpis, viens en aide aux périclitants. Et de quelle manière?
-En restituant le manteau divin et le sistre à mon navire. Par la Foi,
-sois-nous miséricordieux à ton accoutumée». Il vociférait à pleins
-poumons, quand un grain inattendu le précipita dans la mer. La tempête
-le ramena d'abord et le fit tourbillonner dans son gouffre maudit,
-puis le huma d'un trait. Cependant, ses esclaves très loyaux eurent
-promptement fait de ravir Tryphœna, et, dans l'esquif, l'ayant placée
-avec son meilleur bagage, de l'arracher à une mort très certaine. Moi,
-ayant accolé Giton, à grand renfort de pleurs je lamentais:--Cela,
-dis-je, nous l'avons mérité des Dieux qu'un même trépas nous conjoigne;
-mais Fortuna inclémente nous refuse ce bonheur. Vois! déjà les flots
-submergent la gabarre. Vois! déjà les lames forcenées déchirent le
-corps à corps des amants. Donc, si tu couronnas jamais Encolpis de ta
-dilection, donne encore des baisers puisqu'il est encore temps, et
-dérobons cette joie ultime au Fatum qui se presse de nous engloutir.»
-Dès que j'eus dit cela, dépouillant sa robe, Giton s'enveloppe de ma
-tunique, offre ses lèvres à ma bouche, et, pour que la mer envieuse
-ne puisse rompre un si doux embrassement, il nous attache l'un à
-l'autre dans les replis d'une ceinture, et:--Que nul espoir ne nous
-reste! les vagues nous emporteront unis pour toujours. Peut-être,
-miséricordieuses, nous déposeront-elles sur un même rivage. Peut-être
-qu'un passant ému de furtive compassion nous jettera quelques pierres;
-enfin, suprême espoir, grâce aux flots insensés, l'arène ondoyante nous
-ensevelira.» Je laisse Giton former ces derniers nœuds. Comme paré pour
-le lit funèbre, j'attends la mort sans la redouter plus. Cependant, la
-tempête achève d'intégrer les arrêts du Destin; elle dévaste le peu qui
-subsiste encore de la nef en perdition. Plus de mâts, de gouvernail, de
-funin ou de rames; il ne reste qu'une épave, une charpente rude et sans
-forme, en allée au gré des eaux.
-
-Accoururent des pêcheurs sur leurs canots, dans l'intention d'écumer
-le butin. Mais, voyant des hommes sur le pont résolus à défendre leur
-bien, ils masquent leur piraterie en offres de service.
-
-Nous entendons un murmure insolite. On eût dit, sous la chambre du
-pilote, le rauquement d'un fauve en appétit de grand air. Guidés par le
-son, nous découvrons Eumolpus assis, et le long d'une membrane copieuse
-ingérant des vers. Emerveillés par cet homme qui, nonobstant la mort
-prochaine, trouve le loisir de vaquer à des poèmes, nous le tirons de
-là, malgré qu'il déblatère, et nous le requérons de montrer du bon
-sens. Mais lui prend feu devant l'interruption:--Laissez-moi, dit-il,
-parachever ma sentence; le dithyrambe touche à sa fin.» Je mets la main
-au col du frénétique ordonnant à Giton de s'en saisir de même. Ainsi
-nous traînons jusqu'à la côte le poète mugissant.
-
-Ayant élaboré cet ouvrage, nous gagnons, le cœur gros, une cabane de
-pêcheur. Là, pour toute réfection, des vivres chancis dans le naufrage,
-et nous passons la plus triste des nuits.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, délibérant pour savoir à quel pays nous fier, tout à
-coup, j'aperçois un cadavre, qui, mû par un léger remous, était porté
-vers la plage. Plein de douleur, je m'arrêtai; d'un œil humide, je
-commençai à interroger la foi des mers. «Et celui-là, peut-être,
-dis-je, sur quelque point de la terre une calme épouse attend son
-retour; peut-être un fils, ignorant des tempêtes; peut-être, enfin,
-a-t-il déserté son vieux père en lui donnant le baiser du départ? Tels
-sont les propos des Ephémères; tels sont les vœux insensés de leurs
-voraces ambitions! Voilà comment surnage l'infortuné!» Jusque-là, je
-pleurais comme sur un inconnu, quand le flux retourna vers la terre,
-inviolée encore, la face du noyé. Et voici que je reconnais le terrible
-naguère, l'implacable Lycas, à présent roulé presque sous mes pieds.
-Je ne contraignis pas mes larmes plus longtemps; mais, frappant ma
-poitrine à coups redoublés: «Qu'est devenu, ce disais-je, ton esprit
-furieux? Qu'est ton insolence devenue? Eh bien! te voilà offert en
-pâture aux crabes et aux chiens, toi qui, pas plus tard qu'hier, te
-pavanais du haut de ta fortune! Echoué, tu n'as pas même une poutre de
-ton orgueilleux vaisseau!
-
-Allez donc, ô mortels, emplissez vos poitrines de superbes cogitations!
-Allez, riches circonspects! et ces trésors acquis par la fraude
-ordonnez-les, pour en jouir pendant mille années! Celui-là, aussi,
-vérifia jusqu'au dernier jour l'état de son patrimoine; il avait fixé
-la date dans son esprit, la date du retour au pays de ses pères.
-Dieux et Déesses! il gît combien loin de sa destination! Mais ce
-n'est pas la mer, qui, seule, prête aux hommes une foi décevante.
-L'un combat: ses armes le trahissent; un autre append à son foyer les
-offrandes rituelles, et meurt écrasé sous les décombres de ses Pénates.
-La mangeaille crève le goinfre, la tempérance ruine l'abstinent.
-Si tu poses bien ton calcul, partout est le naufrage. Mais celui
-qu'engloutissent les vagues, une sépulture ne le recouvre point?
-Comme s'il importait au corps qui doit périr l'agent qui le consume:
-feu, onde ou sénilité! Quoi que tu fasses, tout doit aboutir au même
-résultat. Mais les quadrupèdes vont lacérer le cadavre? Que le bûcher
-l'accueille donc, puisqu'il vaut mieux donner une pâture aux flammes.
-Cependant, nous estimons que le feu est le plus grave des châtiments
-lorsque nous sommes irrités contre nos esclaves. Quelle démence de nous
-évertuer pour que rien ne subsiste après les obsèques, alors que, bon
-gré mal gré, les destins en ordonnent ainsi!»
-
-[Pour conclure à ces méditations, nous rendîmes au cadavre les suprêmes
-devoirs.] Et Lycas, sur un bûcher, dressé à frais communs par les soins
-de ses ennemis, se consumait avec lenteur. Eumolpus, cependant qu'il en
-rédigeait l'épigramme, plongeait ses regards dans l'espace, afin d'y
-dépendre quelques traits de génie.
-
-Cet office accompli de grand cœur, nous poursuivons notre route et,
-peu de temps après, tout en sueur, nous gravissons une montagne,
-d'où, posée sur un faîte sublime, nous apercevons, à peu de distance,
-une acropole fortifiée. Et ce qu'elle était, marchant à l'aventure,
-nous ne le savions pas, jusqu'au temps que nous apprîmes d'un certain
-pacant le nom de Croton, ville très antique, la première autrefois de
-l'Italie. Lorsque, enfin, poussant notre enquête avec diligence, nous
-lui demandons quelle sorte de personnes habitent ce noble terroir, à
-quel genre de trafic elles s'adonnent particulièrement depuis que de
-nombreuses guerres ont émietté leur splendeur:--O, dit-il, mes hôtes!
-si vous êtes marchands, quittez votre dessein et trouvez un autre moyen
-de vivre. Si, au contraire, vous êtes gens d'un monde plus relevé,
-soutenant l'imposture d'un front toujours égal, vous courez tout
-droit au lucre le plus merveilleux. Dans cette ville, en effet, on ne
-témoigne aucune déférence à la culture des lettres; le bien-dire en est
-absent. La frugalité, les saintes mœurs n'y montent par les louanges
-à de meilleurs destins. Néanmoins, tous les hommes que vous verrez en
-ce lieu forment deux groupes caractéristiques: les uns captent des
-héritages, les autres se les font capter. Nul, ici, n'élève de terre
-un fils nouveau-né, à cause que l'homme pourvu d'héritiers siens n'est
-admis aux banquets ni aux spectacles; banni de toutes les élégances
-et des fréquentations du bel air, il s'enclotit chez les va-nu-pieds.
-Mais ceux qui n'ont jamais conduit la pompe nuptiale et qui sont
-exempts de parentèle, aux plus grands honneurs se voient promus. Au
-jugement des Crotoniatès, eux seuls ont des vertus militaires; il n'est
-point d'autres braves ni, devant la justice, d'autres innocents. Vous
-verrez, dit-il, une cité comparable à ces campagnes où la peste sévit;
-campagnes où l'on ne trouve que des charognes dilacérées, et corbeaux
-qui dilacèrent les charognes.»
-
-Très futé, Eumolpus appliqua son entendement à l'inouï de cette
-affaire, et nous déclara que ce mode nouveau d'acquérir la propriété
-n'avait rien qui lui déplût. Je pensais que le vieillard badinait,
-avec le sans-gêne poétique. Mais lui:--Que ne puis-je me montrer en
-plus grand équipage, c'est-à-dire vêtu d'un costume plus honnête! Non,
-Herculès à moi! je ne porterais pas ce bissac et je vous conduirais
-sur-le-champ vers d'immenses pécunes.» Or, je lui promis de lui fournir
-ce qu'il exigerait, sous la réserve de m'agréer comme associé de
-rapine: les hardes et tout ce que le vide-bouteilles de Lycurgus avait
-produit à ses déprédateurs. Quant à l'argent de poche immédiatement
-nécessaire, la Mère des Dieux, pour notre confiance dévote, ne manquera
-point de nous le départir. Que tardons-nous, dit Eumolpus, à machiner
-cette parade?» Nul n'osa condamner un artifice qui n'enlevait rien à
-la communauté. C'est pourquoi, voulant garder entre nous une fourberie
-de tout repos, nous jurons sacramentellement, d'après le formulaire
-d'Eumolpus, de nous laisser brûler, enchaîner, fouailler et trucider
-par le fer, en un mot de subir toute chose qu'il jugera bon d'ordonner.
-Très religieusement, nous vouons à notre maître nos corps et nos
-esprits, comme de légitimes gladiateurs. Ensuite du serment, déguisés
-en esclaves, nous rendons nos hommages à ce patron de comédie. Nous
-faisons d'Eumolpus, afin de compléter nos rôles, un père de famille qui
-vient de porter au bûcher son hoir, jeune homme d'une grande éloquence
-et d'un noble avenir. C'est pourquoi le très calamiteux vieillard
-a déserté sa ville, afin de ne rencontrer ni les camarades, ni les
-clients de son fils, ni la tombe, cause journalière de ses pleurs.
-Par surcroît d'affliction, un naufrage récent lui fait perdre plus
-de vingt fois cent mille sestertius; non que cette perte le touche,
-mais, privé de sa suite, il ne peut faire la figure qui convient à son
-rang. Il possède en Afrique trente millions de sestertius, bien-fonds
-ou dépôts chez les banquiers. De plus, une famille si nombreuse,
-éparse dans les campagnes de Numidie, qu'elle pourrait assiéger même
-Carthago. Conformément à cette donnée, nous conseillons à Eumolpus
-de tousser abondamment, de se plaindre d'un ulcère à l'estomac et
-d'affecter en public un dégoût sans borne pour toute espèce de mets;
-qu'il parle d'or, d'argent, des arrérages incertains, de la propriété
-foncière et qu'il incrimine sans relâche la stérilité du terroir. Qu'on
-le voie occupé journellement à compulser des registres; qu'à toutes
-les heures il porte quelques modifications dans les tablettes de son
-testament, et, pour que rien ne manque à la mise en scène, chaque
-fois qu'il tente d'invoquer l'un de nous, qu'il feigne de prendre un
-nom pour un autre, afin qu'il apparaisse clairement que le maître se
-rappelle encore ceux qui ne sont plus en sa présence. Nos gestes ainsi
-réglés, priant les Dieux que tout arrive pour le bien et la félicité,
-nous nous mettons en route. Mais Giton ne durait pas sous un faix
-inaccoutumé. Corax, porteur de louage, détracteur de son ministère,
-posait à chaque instant les valises, maudissait les piétons, affirmant
-ou qu'il abandonnerait les sacoches, ou qu'il prendrait le large avec
-son fardeau:--Pensez-vous, disait-il, que je sois un jumart ou bien
-un train de galets? J'ai fait marché avec vous pour les besognes d'un
-homme, et non pour celles d'un onagre. Je ne suis pas moins citoyen que
-vous, encore que mon père m'ait laissé dans la débine.» Mal content
-de ces imprécations, il levait à tout moment la cuisse, peuplant le
-chemin d'une crépitation et d'une odeur obscènes. Giton riait de son
-indiscipline, accompagnant chaque pet de Corax par un claquement de
-bouche imitatif.
-
-Mais alors, en poète revenant à son génie:--Nombreux, dit Eumolpus,
-nombreux, ô jeunes hommes! ceux pour qui la lyre est décevante; car,
-dès que le premier venu a mis un vers debout, qu'il a noyé une mince
-idée en un fracas de paroles ambitieuses, il croit qu'il a gravi
-les rocs de l'Hélicon. Ainsi, las de glapir au Forum, souvent les
-avocats se réfugient dans la paix carmentale, comme dans un port de
-bel accueil, estimant qu'il est plus aisé de bâtir un poème qu'une
-controverse enluminée de fariboles pédantesques. Mais un esprit
-généreux n'approuve point ces faux brillants. L'intellect ne peut ni
-concevoir ni mettre un part à la lumière, à moins d'être fertilisé par
-le fleuve du Bien-Dire, ses ondes et sa crue immense. Fuyez par-dessus
-tout l'abjection--dirais-je--des paroles. Emparez-vous des vocables
-situés hors de l'atteinte plébéienne, pour que se réalise l'incantation
-fameuse:
-
- _Je hais et repousse le profane vulgaire._
-
-Outre cela, prenez garde aux maximes qui se détachent de l'ouvrage et
-forment d'impertinentes saillies. Mais qu'elles reluisent de teintes
-savamment incorporées à la trame des vers. Homérus en est témoin, les
-Lyriques, Virgilius le Romain, et la curieuse félicité d'Horatius.
-Les autres n'ont pas vu la route qui conduit à la maîtrise poétique
-ou bien leurs vers ont craint d'y poser les talons. Voici! quiconque
-se targuera de mettre en œuvre cet énorme labeur de la Guerre civile
-tombera sous le poids, s'il n'a de fortes humanités. Il ne s'agit
-pas, en effet, de consigner en vers les gestes accomplis, de quoi les
-historiens s'acquittent beaucoup mieux que les poètes; mais, par les
-ambages, par l'intervention des Dieux et le torrent des inventions
-mythiques, il faut que se rue un libre génie, à telles enseignes que
-l'on découvre dans ses chants la vaticination d'une âme prophétique,
-bien plus que la scrupuleuse véracité d'un historien suppédité par ses
-garants. Voyez si cette fougueuse esquisse est pour vous plaire, encore
-qu'elle n'ait pas reçu la dernière main:
-
- * * * * *
-
-Eumolpus ayant, avec sa rhapsodie, épanché des torrents de bile, nous
-entrâmes enfin dans Croton. Là, nous étant refaits chez un traiteur de
-bas étage, nous sortons, le lendemain, en quête d'une hôtellerie plus
-somptueuse. Nous tombons, alors, sur un gros d'hérédipètes, demandant
-quel genre d'hommes nous pouvons être et de quel pays nous advenons.
-Conformément à la tactique adoptée en commun, loquaces comme des pies
-borgnes, nous indiquons à la fois d'où et qui nous sommes. Notre
-auditoire se laisse convaincre haut la main. Tous, au même instant, de
-mettre leur chevance à la disposition d'Eumolpus avec une émulation
-intempérée et de solliciter à l'envi ses bonnes grâces par de riches
-présents.
-
-Tandis que cela marchait ainsi, depuis longtemps, à Croton, Eumolpus,
-enflé de prospérité, oubliait son premier état de fortune au point
-de se targuer devant les siens que nul ne pouvait faire obstacle à
-son crédit et que l'impunité, si quelqu'un d'entre eux commettait
-un délit dans Croton, leur était acquise par le bénéfice des amis
-qu'il avait. Moi cependant, encore que je me crevasse chaque jour la
-bedaine, de plus en plus engraissé par l'affluence des biens, persuadé
-que Fortuna détournait son visage de ma garde, je ne laissais pas
-de pourpenser, maintes fois, tant à ma condition nouvelle qu'à son
-origine:--Qu'arrivera-t-il de nous, me disais-je, si l'un de ces
-astucieux aigrefins dépêche un explorateur en Afrique et prend sur
-le fait notre mensonge? Qu'arrivera-t-il si, blasé par le bonheur
-quotidien, le courtaud à gages d'Eumolpus fait paraître quelque
-indice aux camarades qu'il hante, si, par une envieuse trahison, il
-découvre toute notre fallace? Assurément il faudra fuir encore et, par
-une mendicité nouvelle, rappeler cette misère que nous avions enfin
-débusquée. Dieux et Déesses! que de maux pour ceux qui vivent en dehors
-des lois! Ce qu'ils ont mérité, ils le craignent sans cesse. Presque en
-totalité, le monde semble jouer la pantomime.»
-
-[Roulant ces choses dans mon esprit, je sors profondément triste de
-notre demeure pour, dans un air plus avenant, récréer mes pensées. Mais
-à peine avais-je fait quelques pas sur la promenade qu'une donzelle
-assez attifée vient à ma rencontre, me saluant du nom de Polyænos
-que je m'étais donné le jour de nos métamorphoses, me déclarant que
-sa maîtresse demandait congé de s'entretenir avec moi.--Erreur, lui
-dis-je, fort inquiet. Je suis un esclave étranger qui ne mérite pas
-le moins du monde une si haute faveur.--A toi-même, répliqua-t-elle,
-on m'a dépêchée.] Mais, parce que tu connais ta venusté, beau miroir
-à coquines, tu te rengorges dans la superbe. Tu vends tes caresses
-et ne les donnes pas. A quoi prétend cette chevelure ondée au peigne
-fin, ces traits rehaussés de fard et l'impertinence quémandeuse de
-tes yeux? Pourquoi cette démarche savamment compassée et tes vestiges
-qui ne s'écartent point de la mesure de ton pied, sinon parce que tu
-mets ta beauté aux enchères, pour la vendre un bon prix? Me vois-tu?
-je ne connais point les augures. Je n'ai point accoutumé de connaître
-la sphère céleste des mathématiciens, mais je distingue fort bien
-les mœurs d'un homme sur son visage. Or, te voyant ainsi déambuler,
-ce que tu penses, je le sais. Expliquons-nous: si tu vends ce dont
-je te requiers, l'acheteur est tout prêt. Si, au contraire, ce qui
-est plus humain, tu te bailles en franchise, daigne permettre que je
-t'en doive l'agrément. Car, te disant esclave et d'abjecte filiation,
-tu ne fais qu'exaspérer la chaleur de ton objet. Il est des femmes
-que la crasse met en rut et dont la vulve ne s'agite qu'à l'aspect
-d'un esclave ou d'un stator impudemment retroussés. D'autres sont
-embrasées par un arenarius, par un muletier poudreux, par un histrion
-livré au cabotinage de la scène. Ma maîtresse est de ce goût; elle
-franchit quatorze gradins au-dessus de l'orchestre pour chercher dans
-la populace infime un étalon à sa mesure.» Moi, tout pénétré de cette
-oraison persuasive:--Par grâce, dis-je, celle qui m'aime, ne serait-ce
-pas toi?» La servante s'égaya de ma froide rhétorique:--Je ne veux pas,
-dit-elle, que tu t'en fasses accroire à ce point. Jusqu'à présent je
-n'ai oncques servi de paillasse à des esclaves. Les Dieux ne souffrent
-pas que j'étreigne une croix de mes embrassements! Bon pour les
-matrones qui lèchent les cicatrices de la flagellation. Quant à moi,
-combien que simple camérière, je n'écarte mes gigots qu'en faveur de
-l'ordre équestre.» Je m'estomirai d'un tel discord dans la complexion
-des deux femelles, trouvant plus monstrueuses que Gorgo cette gouge
-avec la superbe d'une matrone, cette matrone avec les appétits
-canailles d'une gouge. Enfin, après avoir badiné quelque temps, je
-priai la dariolette de guider sa maîtresse à l'ombre des platanes. Elle
-goûta mon avis, releva sa jupe, se coula dans un bosquet de daphnés
-attenant au promenoir public. Elle n'y fut qu'un moment et produisit la
-dame hors du cabinet de verdure, installant près de moi une beauté plus
-charmante que tous les simulacres. Nulle voix n'en saurait déterminer
-la perfection; tout ce que j'en pourrais dire serait injurieux ou plat
-au regard de sa fraîcheur. Ses cheveux, naturellement calamistrés,
-ondoyaient sur ses épaules. Front étroit, repoussant en arrière l'apex
-de la coiffure, sourcils déliés comme un trait de pinceau, fuyant en
-arc jusqu'au bord des tempes et presque se rejoignant aux confins des
-regards. Ses yeux, plus brillants que les étoiles dans un minuit sans
-lune, ses narines infléchies quelque peu et sa fleur de baiser telle
-que Praxitélès l'eût pour Dioné choisie. Son menton déjà, déjà son col,
-déjà ses mains, déjà la candeur de ses pieds chaussés d'un gracile
-réseau d'or, faisaient jaunir le marbre de Paros. Du coup, je méprisai
-Doris, mon vieil amour.
-
- _Comment se fait-il qu'ayant abandonné, ô Jovis! les armes_
- _Parmi les Célicoles, fable silencieuse, tu ne parles point?_
- _C'est à présent qu'il faudrait armer de cornes ton front torve_
- _Et, sous des plumes blanches, dissimuler tes cheveux gris._
- _Voici l'unique Danaé! tente seulement de toucher son corps,_
- _Et tes membres vont fluer dans une chaleur de flamme._»
-
-Délectée, elle se prit à rire de si gorgiase manière, que je crus voir
-la lune découvrir son front sous le masque des nuées. Bientôt, d'un
-geste gouvernant le rythme des paroles:--Si ne te dégoûte une femme
-d'honnête maison, experte du mâle depuis seulement cette année, je te
-concilie, ô jeune homme! une sœur. Tu possèdes un frère, je le sais,
-car je n'eus pas honte de m'enquérir de toi; mais qui donc te prohibe
-de m'adopter comme sœur? Je viens au même titre; daigne cependant,
-lorsque, bon te semblera, éprouver mon baiser.--C'est plutôt à moi,
-lui dis-je, de te prier, par ta forme, qu'il te plaise admettre sans
-répugnance un pérégrin parmi tes serviteurs. Tu me trouveras religieux,
-si tu me laisses t'adorer. Et, pour que tu ne penses pas que j'accède
-gratuitement à ce temple de l'Amour, je te donne mon frère.--Eh! quoi,
-dit-elle, tu me donnes celui-là hors duquel tu ne peux vivre, aux
-caresses de qui tes jours sont suspendus, celui-là que tu aimes comme
-je voudrais être aimée de toi?» Comme elle disait ces choses, tant de
-grâce était amalgamée à sa voix, un son tellement doux vibrait dans
-l'air, que vous auriez cru, parmi les aures amicales, ouïr l'unisson
-des Sirènes. C'est pourquoi, saisi d'admiration, et tout le ciel
-coruscant à mes yeux de je ne sais quel rayon illustre, je lui demandai
-son nom de déesse.--Oui-da! ma servante ne vous a donc pas appris que
-je me nomme Circé? Je ne suis pas la progéniture du Soleil; ma mère
-n'a pas arrêté au gré de ses caprices un astre à son déclin, cependant
-j'aurai de quoi mander au ciel des bénédictions, pour peu que nous
-conjoignent les Destins. Bien plus, je ne sais quels dieux agissent
-sur nos intimes pensements. Non sans cause, Circé adore Polyænos. Car,
-entre ces deux noms, un flambeau a surgi. Prends donc mon étreinte,
-si mon étreinte est pour te plaire. Ici, tu n'as pas à craindre les
-fâcheux. Ton frère est loin de cet endroit.» Circé dit et, m'impliquant
-dans ses bras plus mols que le duvet, elle m'entraîne sur une pelouse
-revêtue d'un mélange de gramens.
-
- _Telle, du sommet de l'ida, éparpilla des fleurs_
- _La Terre maternelle quand, se copulant à des feux réciproques,_
- _Jovis conçut une flamme dans toute sa poitrine._
- _Alors s'épanouirent les roses, les violettes, et le souchet
- voluptueux,_
- _Et la blancheur des lys parmi les vertes prées._
- _Ainsi, la Mère chthonienne sollicitait Vénus du fond des hautes
- herbes:_
- _Et le jour plus candide favorisait leur secrète amour._
-
-Couchés sur le gazon, enlacés l'un à l'autre, nous jouons à nous
-entre-baiser, dans l'espoir d'une robuste volupté, [mais par une
-faiblesse intempestive de mes nerfs, Circé resta déçue].
-
-Indignée d'un tel affront:--Quoi! dit-elle; serait-ce que mes baisers
-te font mal au cœur? le jeûne a-t-il rendu marcescente mon haleine?
-est-ce que, négligeant mes aisselles, je pue avec la sueur, des pieds
-et du gousset? Il n'en est rien sans doute; alors, tu crains Giton.»
-Inondé, quant à moi, d'une rougeur manifeste, même s'il me restait
-quelque force, je la perds. C'était comme un relâchement de tout mon
-être.--Par pitié, dis-je, ô reine! veuille ne pas insulter à ma misère.
-J'ai subi le contact d'un vénéfice.» Une défaite si niaise ne calma
-point l'ire de Circé. Elle m'enveloppa d'un regard de mépris et, se
-tournant vers sa camérière:--Dis-moi, Chrysis, mais dis-moi vrai:
-suis-je donc repoussante, ou mal peignée? ou bien quelque vice naturel
-offusque-t-il ma beauté?» Ensuite, elle arrache un miroir à la donzelle
-taciturne; elle explore tous les aspects de son visage, elle défripe
-sa robe quelque peu molestée par l'humide terroir, mais non mise en
-lambeaux comme après l'abordage des amants. Sans un mot de plus, elle
-entre dans un prochain édicule à Vénus consacré. Et moi, damné, comme
-induit en épouvante par quelque horrible vision, je m'interroge en
-conscience, demandant si je fus ou non frustré d'une réelle volupté.
-
- _Ainsi, dans la nuit soporifère, quand un songe lutine_
- _Les yeux errants, le tuf excavé montre son or_
- _A la lumière; nos mains improbes patinent leur larcin,_
- _Exhument les trésors, et la sueur perle à notre face._
- _Une crainte profonde règne sur les esprits: si, par hasard,_
- _Le maître de la cache frappait sur notre sein alourdi par le vol!_
- _Et, dès que la joie abandonne le rêveur abusé,_
- _Quand reparaît la forme véritable, l'imagination désire le bien
- qu'elle a perdu:_
- _Elle se plonge tout entière dans les ombres qui s'effacent._
-
-[A dire vrai, tout concourait à me représenter cette malaventure comme
-un rêve ou comme un enchantement, et je demeurai à ce point destitué
-de mes nerfs qu'il me fut longtemps impossible de surgir. Cependant,
-l'oppression de mon esprit s'étant à demi relâchée, ma vigueur crut
-peu à peu; je gagnai la maison, où je ne fus pas sitôt arrivé que je
-m'acagnardai sur le lit, feignant une langueur. Peu de temps après,
-Giton, avisé de mon malaise, vint, tout penaud, dans ma chambre. Pour
-le tirer d'inquiétude, je lui dis que je n'avais pris le lit qu'afin
-de me reposer. Je l'entretins de choses et d'autres; mais, de mon
-aventure, pas un mot, car je redoutais fort sa jalousie. Puis, voulant
-détourner jusqu'à l'ombre du soupçon, je le fis étendre à mon côté.
-Je me mis en devoir de lui donner une preuve d'amour. Vains efforts!
-mon ahan, mes sueurs, furent en pure perte. Il se leva, tout fumant
-de colère, accusant la débilité de mes nerfs et l'altération de ma
-tendresse, disant que ce n'était pas d'aujourd'hui qu'il apercevait mon
-indifférence et qu'il voyait bien que j'allais porter ailleurs ma force
-et mes esprits vitaux.--Que dis-tu, frère? ma dilection envers toi fut
-toujours la même. Toutefois la raison dompte à présent l'amour et la
-lubricité].--C'est pourquoi, répondit-il, [sur un ton goguenard], j'ai
-mille grâces à te rendre, car tu me chéris avec une foi socratique.
-Jamais Alcibiadès, ne gésit plus intact dans l'alcôve de son précepteur.
-
-Crois-moi, frère, lui répartis-je, ma qualité virile, je ne la perçois
-plus, je ne la sens plus. Il est trépassé l'organe de mon corps dont la
-vaillance naguère me faisait un Achillès.»
-
-[Giton comprit fort bien que je ne pouvais mie ériger le nerf caverneux
-et] le mignon redoutant, surpris avec moi dans un tête-à-tête si privé,
-de donner aux caquets une pâture malhonnête, [s'arrachant de mes bras],
-gagna promptement l'intérieur de la maison.
-
-Comme il sortait, Chrysis entra. Elle me rendit les tablettes de sa
-maîtresse. On y lisait ceci:
-
- CIRCÉ A POLYÆNOS SALVT.
-
-«Si l'on me voyait portée sur la fornication, je me plaindrais
-assurément d'avoir été refaite. Mais loin de là, je me complais dans
-ta langueur. Sous l'ombre du plaisir, j'ai folâtré en attendant
-partie. Mais toi, quel est ton sort? Dis-le-moi, je te prie? As-tu,
-sur tes pieds, regagné ta demeure? les médecins contestent que l'on
-puisse marcher à moins d'avoir des nerfs. Je vais te dire une chose,
-adolescent: garde-toi de la paralysie. Oncques malade ne me parut en si
-grave danger. Me soit en aide le Dius Fidius! te voilà déjà mort. Que
-si le même froid gagne tes mains et tes genoux, vite! fais demander le
-tibicen. Mais, voyons: encore que j'aie reçu de toi la plus sensible
-injure, comment dénier au malheureux homme que tu es l'analeptique le
-plus sûr? Si tu veux renaître à la santé, abroge ton éphèbe. Dors trois
-nuits sans Giton, et tu recouvreras tes nerfs. Pour ce qui me concerne,
-je ne suis pas en peine de trouver à qui plaire. Mon miroir ne ment
-pas, non plus que ma renommée: [Porte-toi bien, si tu le peux].»
-
-Chrysis, voyant que j'avais épuisé jusqu'au bout les brocards de la
-dame:--Ton désastre, dit-elle, n'a rien que de commun, surtout dans
-une cité comme la nôtre, où les cauquemares font descendre Luna. C'est
-pourquoi nous faudra vaquer au traitement de la chose. En attendant,
-écris d'un air agréable à ma maîtresse et rends à son humeur une
-candide bienveillance. Depuis ton avanie, elle ne se connaît plus.»
-Volontiers j'obéis à la servante, et voici les mots que j'imposai sur
-les tablettes:
-
- POLYÆNOS A CIRCÉ SALVT.
-
-Je l'avoue, ô maîtresse! j'ai prévariqué bien des fois, car je suis
-homme et jeune encore. Mes fautes, néanmoins, n'allaient pas jusqu'ici
-à la mort du délinquant. Tu possèdes, je l'affirme, les aveux du
-coupable. Ce que tu daigneras prescrire, je l'ai mérité. J'ai fait
-trahison! j'ai navré un homme! j'ai violé un sanctuaire! Parmi tant
-de forfaits, décrète un châtiment. S'il te plaît me voir mourir, je
-m'élance contre le fer; si l'anguillade te peut satisfaire, j'accours
-tout nu vers ma maîtresse. Mémore-toi seulement que, non pas moi, mais
-mon outil seul a contrevenu. Soldat prêt au duel, j'avais perdu mes
-armes. Qui les a émoussées? je l'ignore. Peut-être mon désir a-t-il
-devancé la nature indolente; peut-être qu'à force de te convoiter dans
-chacun de tes appas, j'ai tari d'un seul coup mes dons voluptueux.
-Je ne comprends pas ce que j'ai pu faire. Cependant, tu veux que je
-redoute la paralysie. En est-il de plus extrême que celle qui me prive
-de l'instrument par quoi je t'aurais possédée? Voici pourtant la
-conclusion de ma défense. Je te plairai, si tu daignes admettre que je
-répare mon péché. Porte-toi bien.»
-
-Chrysis congédiée avec la pollicitation que j'ai dite, je pris un soin
-minutieux de ma braguette défaillante. Je me privai de bain, me bornant
-à une onction légère, et me repus de mets invigorants, à savoir des
-échalotes et des noix d'escargots sans court-bouillon; je bus fort
-peu de vin. Puis, m'étant préparé au sommeil par une très succinte
-promenade, j'entrai dans mon lit sans Giton. Ayant tel souci d'apaiser
-Circé, je craignais que mon frère n'amoindrît ma vigueur.
-
-Le lendemain, je me lève sans aucune disgrâce ou de corps ou d'esprit.
-Je descends vers le même bois de sycomores, combien que je redoute
-ce pourpris malencontreux et, sous les arbres, j'attends que Chrysis
-vienne me montrer le chemin. Après avoir fait quelques pas, m'étant
-assis à la même place que le jour précédent, je l'aperçois en compagnie
-d'une petite vieille qu'elle traîne à son côté. Après m'avoir salué
-toutes deux:--Eh bien! me dit-elle, beau dédaigneux, avez-vous commencé
-de venir à résipiscence?»
-
- _La vieille recuite de vin_
- _Aux lèvres grimaçantes_
-
-extrait de son giron une bandelette versicolore, faite de fils tordus
-et me la noue autour du col. Ensuite, elle délaye avec son crachat de
-la poussière qu'elle prend sur le médius et m'en signe le front, malgré
-ma répugnance:
-
- _--Puisque tu vis, il t'est permis d'espérer. Toi, rustique
- gardien,_
- _Sois avec nous et, rigide Priapus, favorise les nerfs!»_
-
-Ce charme ayant pris fin, elle m'enjoint d'expuer trois fois et, trois
-fois, de jeter dans le pli de ma robe certains cailloux menus qu'elle
-incante d'abord, puis, entortille dans un ruban de pourpre.
-
-Glissant la main au bon endroit, elle ausculte la vigueur de mon
-pénis. Bientôt l'organe docile au commandement de la duègne, comble
-ses mains d'une prodigieuse intumescence. Mais elle, frétillant de
-plaisir:--Vois, dit-elle, ma Chrysis, vois ce lièvre que j'ai fait
-lever pour d'autres que pour nous!» [Après cette quérimonie, la vieille
-me rendit à Chrysis, qui paraissait heureuse de voir que sa maîtresse
-eût reconquis un si notable morceau laquelle se hâta de m'amener au
-plus vite chez Circé; puis elle me fit entrer dans un cabinet de
-feuillage très amène, où la nature avait assemblé, dans une prodigalité
-magnifique, l'ornement des jardins et le plaisir des yeux.]
-
- _Le platane aux branches délicates faisait pleuvoir une ombre
- estivale,_
- _Et Daphné que ceignent des grappes zinzolines, et le mobile
- cyprès,_
- _Et les pins émondés jusqu'à leur parasol._
- _En ce lieu, jouait, avec d'errantes eaux, une cascatelle_
- _Ecumante, dont le jet querelleur taquine le gravier,_
- _O lieu digne d'amour, témoin le sylvestre Aédon_
- _Et Progné citadine qui, s'hébergeant autour du gazon_
- _Et des molles violettes, délectaient de leurs chants les plaines
- d'alentour._
-
-Etendue à demi, Circé appuyait sur un torus d'or le galbe marmoral de
-ses épaules, et d'un myrte en fleur agitait l'air paisible. Dès quelle
-m'aperçoit, elle rougit un peu, sans doute remembrant l'insulte de la
-veille.
-
-Après avoir congédié ses femmes, elle m'invite à être assis près
-d'elle, et couvrant mes yeux de sa branche de myrte, plus audacieuse
-comme par l'interposition d'une paroi:--Eh bien, paralytique, me
-dit-elle, viens-tu, ce jourd'hui, tout entier?--Tu le demandes,
-répliquai-je, au lieu de t'en assurer par toi-même.» Et, rué de tout
-mon corps dans une étreinte qu'elle ne récuse point, je jouis à satiété
-de ses baisers.
-
-La fleur de son beau corps m'appelle et me conduit à Vénus. Déjà ses
-lèvres, au donoiement de bouche, ont crépité. Déjà nos mains, parmi
-les détours et les obstacles, ont inventorié les engins du plaisir.
-[Mais au milieu de ces préliminaires très soëfs, mon cas se dérobe
-tout à coup, et je ne peux atteindre aux suprêmes voluptés]. Par une
-contumélie à ce point manifeste, la matrone verbérée, en désespoir
-de cause, recourt à la vengeance, appelle ses cubicularius et leur
-enjoint de me fouailler. Non encore satisfaite d'une injure si grave,
-elle assemble, avec les quasillariæ, le plus sordide rebut de son
-domestique, puis leur fait commandement de me conspuer.
-
-D'une main, j'abrite mes yeux sans me dépenser en prières, sachant trop
-ce que j'ai mérité; ensuite de quoi l'on me jette à la porte, roué de
-coups et moite de crachats. Prosélénos est de même chassée et Chrysis
-souffletée. Tout le domestique, effaré, se musse dans les coins demande
-quel rabat-joie a confondu l'hilarité dominicale. Pour moi, plus tavelé
-qu'une panthère, grâce à leur ample bastonnade, je dissimule de mon
-mieux tant d'ecchymoses tracées par les gourdins, ne voulant point de
-ma déconvenue égayer Eumolpus ou contrister Giton. Un seul expédient
-sauvegardait mon amour-propre: feindre quelque indisposition. Je
-recourus à lui.
-
-Etendu sur ma couchette, libre et seul, je détournai le feu de ma
-colère sur la cause unique de mes maux.
-
- _Trois fois, je saisis un horrifique bipennis,_
- _Trois fois, soudain plus mou que le thyrse des vignes,_
- _Le fer m'échappa, n'assurant qu'un usage infidèle à mes tremblantes
- mains._
- _Car, à présent, fuyait le but de mon désir._
- _Le coupable, gercé d'un million de rides, se coulait dans mes
- viscères,_
- _Tant que je ne pus ramener sa tête et l'offrir à la hache._
- _Mais déçu par la couardise de ce gibier de potence,_
- _Contre lui je fis appel aux invectives les plus déshonnêtes._
-
-Erigé sur le coude, je vexai à peu près le contumax par l'oraison que
-voici:--Que dis-tu? m'écriai-je, opprobre des hommes et des Dieux,
-car il n'est pas même tolérable de te nommer entre les objets de
-quelque importance! Ai-je mérité de toi que, promu jusqu'aux cieux,
-tu me traînes dans les abîmes, que tu livres à l'insulte et la fleur
-de mes ans, et leur vigueur première, que tu m'imposes la cacochymie
-de l'ultime vieillesse? Ah! je t'en supplie, accorde-moi l'apodixis
-obituaire!»
-
-Ainsi, je m'épanchais dans ma fureur.
-
- _Lui, tenait ses regards attachés à la terre._
- _Son visage n'étant pas autrement ému par le discours entamé_
- _Que les saules flexibles ou que la tige du pavot langoureux._
-
-Néanmoins, ayant achevé mon palabre spurcidique, je ressentis
-quelque pénitence de l'objurgation. La pourpre de la honte m'envahit
-secrètement pour, oublieux de ma vérécondie, être descendu jusqu'à
-conférer avec cette partie du corps de quoi les personnes comme il
-faut n'ont pas l'habitude même de soupçonner l'existence. Bientôt
-après, ayant gratté mon front:--Après tout, me dis-je, est-ce un mal
-d'exonérer ma douleur par ce blâme naturel? ou bien que sont les
-impropères dont nous avons accoutumé de maudire l'intestin, la gueule
-et même le cerveau, quand ils nous font souffrir? Quoi plus? Ulyssès
-lui-même inflige des controverses à son cœur. Et les héros tragiques
-apostrophent leurs yeux, comme si leurs yeux pouvaient les entendre.
-Les podagres maudissent leurs orteils, les chiragres leurs pouces, les
-chassieux leurs paupières, et ceux-là même qui se blessent aux doigts
-d'une main transfèrent à leurs pieds la douleur qu'ils éprouvent.
-
- _Que me regardez-vous, l'air renfrogné, Catonès,_
- _Condamnant le geste de ma neuve simplicité?_
- _D'un entretien pur la triste grâce ne rit pas;_
- _Mais ce que fait le peuple, une langue candide le rapporte._
- _Quelqu'un, du coucher de Vénus ne sait-il pas les fêtes?_
- _Qui donc prohibe de fomenter sa chair dans la douceur du lit?_
- _Le père du vrai, lui-même, Epicurus, d'être doctes en cet art_
- _Nous fait une loi, disant que les Dieux mènent la même vie._
-
-Rien n'est plus menteur que la persuasion inepte des hommes; rien n'est
-plus inepte que leur menteuse sévérité.»
-
-Ayant épuisé cette déclamation, j'appelle Giton et:--Conte-moi, frère,
-lui dis-je, mais sous ta foi: quand te vint Ascyltos détourner de mes
-bras, a-t-il poussé les efforts de sa veille aux dernières entreprises,
-ou bien s'est-il borné aux plaisirs d'une veuve et pudique nuit?»
-L'enfant toucha ses yeux et, dans toutes les formes du serment,
-jura qu'Ascyltos ne lui avait fait aucune violence. [A bien parler,
-j'avais l'entendement si abruti par les catastrophes du matin, que
-j'extravaguais un peu, ne sachant pas très bien ce que je voulais dire.
-A quel propos me remettre en mémoire un passé qui pouvait nuire encore?
-Enfin, pour recouvrer mes nerfs, je n'épargnai aucun effort et résolus
-de me dévouer aux Dieux. Je sortis peu après dans le dessein d'adjurer
-Priapus]. Je simulai, à tout événement, l'espoir sur mon visage et,
-posant un genou devant le seuil, j'implorai sa divinité dans les
-rythmes suivants:
-
- _Des Nymphæ, de Bacchus le compagnon, que Dioné la belle_
- _Aux forêts somptueuses donna pour Génie! A toi l'inclyte_
- _Lesbos se soumet et Thasos la verte. C'est toi qu'adore le Lydus_
- _Aux fluides vêtements, toi dont il dédia le sanctuaire dans ton
- Hypœpæ._
- _Sois ici présent, ô de Bacchus tuteur et des Dryas volupté!_
- _Accueille les rogations timides! Je ne viens pas d'un sang lugubre
- arrosé;_
- _Je n'ai point, ennemi sacrilège, porté_
- _Ma droite sur les temples, mais pauvre, mais ayant perdu mon
- orgueil!_
- _Attristé, j'ai commis un délit, mais non pas de tout mon corps._
- _Celui qui forfait pauvre est moins coupable. Par cette oraison, je
- t'en prie,_
- _Exonère mes sens et pardonne à la coulpe mineure._
- _Et, quand de Fortuna me sourira l'instant,_
- _Non sans honneur j'exalterai ton los. Il ira vers tes autels,_
- _O Saint, le bouc père du troupeau; il ira vers tes autels,_
- _Ce cornu, et le fruit d'une laie groïnante, hostie à la mamelle!_
- _Ecumera dans tes patères le vin de l'année; trois fois d'un pied
- joyeux_
- _Fera le tour de ta chapelle, une jouvence ébriolente._
-
-Cependant que je profère cet hymne, guettant d'un œil avisé mon triste
-défunt, l'antique Prosélénos entre dans la chapelle. Crins épars,
-enlaidie par une robe noire, elle pose la main sur moi. Elle me traîne
-hors du vestibule dans une formidable appréhension de tous les malheurs.
-
-[Illustration: _Elle vint chez Eumolpus, remettant ses enfants à sa
-bonne prud'homie, confiant à son grand cœur elle-même et ses vœux._]
-
-Quelles stryges, dit-elle, ont dévoré tes nerfs? As-tu foulé
-nuitamment, dans un trivier, immondices ou cadavre? Non, pas même
-avec ton amant tu n'as pris de revanche; mais flasque, débile, aplati
-comme une haridelle gravissant un coteau, et l'ouvrage, et la sueur
-tu les as perdus. Non content de prévariquer toi-même, tu suscites
-contre moi les Dieux irrités. Et tu ne me donnerais aucune expiation!»
-Là-dessus, elle m'entraîne, sans récusation de ma part, dans la cella
-de la prêtresse, au fond même de la sacristie. Elle me culbute sur le
-lit. Prenant un roseau derrière la porte, elle m'applique une volée,
-à quoi je ne fais pas la moindre objection. Et, si du premier coup
-le roseau éclaté n'eût amorti la fougue de la verbérante, il se peut
-qu'elle m'eût rompu les bras et la tête pareillement. Je lamentais,
-surtout à cause de ses masturbations; des larmes pleuvaient de mes
-yeux en abondance. Abritant mon chef de la main droite, je l'inclinai
-dessus le pulvinar. Elle aussi, toute barbouillée de pleurs, s'assit
-à l'autre bout de la couchette et, d'une voix chevrotante, commença
-d'incriminer le long retard de sa vieillesse, jusques au temps que
-survint l'hiérodoule:--Pourquoi, dans ma cella, comme devant un bûcher
-funèbre, gémissez-vous? Pourquoi, dans un jour de frairie où même
-sont tenus de rire les déconsolés?--Oh! répondit-elle, oh! Œnothéa,
-cet adolescent que tu vois est né sous un astre malin, car il ne peut
-vendre son paquet aux garces ni aux garçons. Jamais tu n'as vu chez
-un homme tant d'infélicité. Il porte une lanière de cuir mouillé, non
-pas des génitoires. En un mot, que penses-tu que soit un marjolet qui
-descend du lit de Circé n'ayant pu arçonner pour un seul coup?» Oyant
-ces choses, entre nous vint s'asseoir Œnothéa. Branlant la tête à
-plusieurs reprises:--Ce mal, dit-elle, je suis seule à connaître son
-remède. Et n'allez pas croire que j'opère avec ambiguïté. Je veux que
-ce jeune homme dorme la nuit avec moi, si mon art ne le rend plus bandé
-qu'une corne.
-
- _Tout le monde visible se range à ma loi. La terre en fleurs,_
- _Quand je le veux, languit, aride, aux sillons épuisés;_
- _Quand je le veux, elle prodigue sa richesse parmi les écueils, et
- des roches abruptes_
- _Jaillissent les eaux du Nil; à moi le Pont_
- _Soumet ses flots inertes, et Zéphirus apporte_
- _A mes pieds sa flabellation muette. A moi les fleuves obéissent,_
- _Et les tigres d'Hyrcania, et les dragons immobiles._
- _Que parlerai-je de miracles inférieurs? Descend l'image de Luna,_
- _Déduite par mes incantations; l'ardent Phœbus_
- _Est contraint de ramener ses féroces chevaux, son orbe parcouru,_
- _Tant mes conjurations font paraître d'efficace! La flamme des
- taureaux s'accoite_
- _Dans les sacra virginaux éteinte; Circé Phœbeia,_
- _Par des vers d'enchantement, mua les seconds d'Ulyssès._
- _Proteus a coutume d'être ce qu'il lui plaît. Experte dans ces
- artifices, je descendrais en pleine mer les forêts de l'Ida,_
- _Posant les fleuves, en retour, sur les plus hauts sommets._
-
-Horripilé, anéanti par une si fabuleuse incantation, je me pris à
-considérer la vieille plus diligemment.--Donc, exclame Œnothéa, prépare
-tes vœux à mon empire!» Elle déterge ses mains avec minutie, elle se
-penche vers le grabat et me baise par deux fois. Ensuite, elle pose
-une table antique au milieu de l'autel qu'elle emplit de braise vive;
-elle radoube avec de la poix tiède une écuelle rompue de vétusté. Mais
-un clou, qui avait suivi sa main décrochant cette écuelle de bois, par
-ses soins, est rendu à la paroi fumeuse. Bientôt, ceinte d'un pallium
-carré, elle pose devant le foyer une vaste cucuma. En même temps, au
-bout d'une fourche, elle extrait du garde-manger une besace contenant
-sa provision de fèves, ainsi qu'un très rance lambeau de hure, criblé
-de mille trous. Déliant le cordon qui retenait le sac, elle éparpille
-sur la table une partie des légumes et me requiert de les purger
-vitement. J'obéis à son ordre: d'une main curieuse je sépare le grain
-des cosses très puantes. Mais elle, m'accusant d'inertie, agrippe les
-fèves de rebut, les dépouille adroitement de leurs gousses et les
-crache à terre comme une pluie de mouches. Admirable, en effet, le
-génie de la Pauvreté. La faim, éducatrice, dans le menu de la vie,
-enseigne bien des arts. L'hiérodoule semblait si attachée à la pratique
-de cette vertu, qu'elle éclatait dans les moindres effets à son usage.
-Sa case était le sacrarium de l'indigence, plus que tout autre lieu.
-
- _Là ne fulgurait pas l'ivoire indien où la toreutique fait adhérer
- des lames d'or,_
- _Ne brillait de marbre en mosaïque, la terre_
- _Abusée par ses propres dons; mais, sur une claie d'osier,_
- _Des chaumes en tas, veufs de Cérès et des coupes récentes,_
- _D'argile, qu'une roue obscure avait tournée d'un orbe dédaigneux;_
- _Un baquet distillant à gouttes grosses comme un lac; prise dans
- quelque souche molle,_
- _De la vaisselle d'osier, plus un gueulard inquiné par Lyæus._
- _Mais la paroi, foncée de paille inerte_
- _Et de limon adventice, comptait ses clous agrestes._
- _Le toit de roseau pendait, lié de joncs graciles._
- _En outre, suspendu aux soliveaux fumeux,_
- _L'humble casa gardait quelques trésors: des sorbes mielleuses_
- _Pendaient tressées avec des guirlandes parfumées,_
- _Et de la sariette vétuste, et des pampres nonchalants._
- _Telle fut jadis au terroir d'Actéa, l'hôtesse_
- _Digne des sacra, Hécalès, dont la Muse, aux siècles éloquents,_
- _La Muse du Batiadès, a légué la mémoire pour l'éternité._
-
-Alors Œnothéa, les fèves émondées, prélève un peu de viande puis, comme
-elle se propose, avec sa fourquette, de replacer dans le charnier
-ce museau de porc, évidemment contemporain de son jour natal, voici
-qu'elle rompt un escabeau mangé aux vers dont elle suppéditait la
-mesure de sa taille et qui, sous le poids de la dame écrasé, la dépêche
-au mitan du foyer. Le goulot de la cucuma vole en pièces; l'eau chaude
-éteint le feu convalescent. Œnothéa se brûle même le coude à la braise
-d'un flambart et fait voler un nuage de cendre qui lui barbouille la
-face ignoblement. Epouvanté, je me dresse et relève la duègne, non sans
-quelque risée. Au même instant, et pour que rien ne mette en retard le
-sacrifice, elle, dans le voisinage, s'en va quêter du feu. Comme alors,
-je gagnais l'humble porte de la casa, voici que trois jars sacrés,
-dont c'était, je pense, la coutume de quémander vers midi à la vieille
-leur pitance journalière, font irruption contre moi et m'entourent,
-fort énervé de leur strideur immonde et colérique. L'un dilacère ma
-tunique, l'autre dénoue un lacet de mes chaussures, le troisième enfin,
-conducteur et maître des sévices, n'hésite pas à pincer ma jambe de son
-bec denté comme une scie. Oublieux alors des bagatelles, j'extorque
-un pied au guéridon; je m'escrime ainsi armé contre l'animal très
-belliqueux et, non rassassié par un coup débile, je pousse ma vindicte
-jusqu'au trépas de l'oison.
-
- _Tel Herculès, je pense, les Stymphalidès réduites par son art,_
- _Pourchassa dans le ciel et, fluentes de sanie,_
- _Les Harpyes, quand s'imburent de venins, ô Phinéus,_
- _Tes repas fallacieux. Frémit l'éther épouvanté_
- _De hurlements insolites. Dans ces royales demeures du ciel, on vit_
- _Les portes d'or vaciller sur leurs gonds._
-
-Je laisse ma victime achoppée et les membres résolus. Çà et là, ses
-compagnons dévoraient une à une les fèves éparses dans tous les coins
-de l'aire. La mort du chef, apparemment, fut la raison pourquoi ils
-s'en revinrent dans leur temple. Me gaudissant de la proie en même
-temps que de la revanche, au pied du lit je fourre l'oison mort et
-baigne de vinaigre ma d'ailleurs peu profonde blessure dans le gras
-du mollet. Puis, craignant une engueulade, je forme le dessein de
-m'en aller. Je ramasse mes nippes et me mets en devoir de quitter la
-cella. Je n'en avais pas même franchi le seuil que j'aperçois Œnothéa
-s'amenant avec du feu sur une tuile. Je rebrousse tout net et, laissant
-ma tunique, je fais, devant la porte, celui qui guette son retour.
-Elle pose le feu, colloque dessus un tas de roseaux secs, puis, les
-ayant couverts de bûches en grand nombre, elle s'excuse de m'avoir fait
-attendre sur ce que sa commère ne l'avait congédiée qu'après avoir
-séché les trois libations prescrites.--Et toi, dit-elle, qu'as-tu
-fait pendant mon absence? Mais, où sont les fèves?» Moi qui pensais
-m'être honoré d'un exploit digne de louanges, dans tous ses détails
-je lui narre le combat et, pour lénifier sa tristesse, je lui propose
-l'achat d'un autre jars. Mais, à l'aspect du défunt, voilà qu'elle
-pousse des cris si aigus et si bien imités qu'on eût pu croire derechef
-qu'une troupe d'oies envahissait le taudis. Eberlué par ce vacarme et
-décontenancé par l'imprévu de mon crime, je lui demande la cause de son
-emportement et pour quel motif elle s'apitoie autrement sur son jars
-que sur ma personne.
-
-Mais elle, frappant ses mains:--Scélérat! dit-elle, et tu parles! Tu
-ne sais donc point quel attentat effroyable tes mains sacrilèges ont
-commis! Celui que tu viens d'occire était le délice de Priapus, un jars
-très duisant à toutes les matrones. C'est pourquoi ne t'avise pas de
-regarder ta faute comme une babiole. Si je te dénonçais aux magistrats,
-ce serait la potence. Par toi, fut de sang ma demeure pollue, ma
-demeure inviolée jusques à ce moment. Par ton fait, celui de mes
-ennemis qui voudra s'en donner la peine me fera bannir du sacerdoce.»
-
- _Elle geint et de sa tête branlante arrache les poils gris._
- _Elle déchire ses joues, et l'averse ne défaille de ses yeux._
- _Mais, tel que par les vallons un fleuve torrentueux_
- _Bondit, quand ont pris fin les neiges maussades, languide, Auster_
- _Ne souffre pas le gel sur la terre délivrée:_
- _Tel à plein jet, son masque ruissela et, d'un profond_
- _Gémissement, sa gorge, par les murmures houleuse, retentit._
-
-Alors:--De grâce, dis-je, modère tes clameurs; moi, pour un oison, je
-te donnerai une autruche.» Elle demeurait assise sur son lit, (moi,
-toujours stupide), et ne cessait d'incriminer le destin de son jars.
-Entre temps, Prosélénos revint avec l'argent du sacrifice. Voyant la
-bête morte, après s'être enquise des motifs de notre méchante humeur,
-elle se mit à pleurer d'une véhémence encore plus forte, lamentant sur
-mon malheur comme si j'avais féru mon propre père au lieu d'un oison
-vulgivague. A la fin, écœuré de leurs propos nauséabonds:--Voici, leur
-dis-je, voici deux aureus, au moyen desquels vous pourrez acheter une
-oie et force dieux.» Ce que voyant, Œnothéa:--Pardonne-moi, dit-elle,
-adolescent: pour toi seul je fus inquiète. Vois dans nos discours un
-argument d'affection, point de malignité. Aussi, nous prendrons soin
-que nul ne soupçonne l'affaire. Toi, seulement, implore les Dieux, et
-qu'ils absolvent ton méfait.
-
- _Quiconque a des nummus vogue sur la foi des brises prospères_
- _Et dirige Fortuna suivant son bon plaisir._
- _Qu'il mène épouse Danaë, permis lui sera-t-il_
- _D'affirmer qu'Acrisius c'est toujours Danaë._
- _Qu'il compose des vers, qu'il déclame, qu'il fasse du bruit et
- toutes_
- _Les causes qu'il les plaide; qu'il prenne le pas sur Cato._
- _Jurisconsulte, qu'il prononce «paret, non paret»._
- _Qu'il soit votre égal en tout, Servius et Labeo!_
- _Je parle beaucoup: ce que tu veux, les nummus présents, daigne le
- choisir._
- _Cela viendra. Le coffre-fort garde Jovis inclus._»
-
-Pendant ce temps, la vieille, affairée, pose sous mes doigts une
-camélia pleine de vin; sur mes paumes étendues, elle procède aux
-ablutions lustrales avec des branches de persil et des tiges de
-porreaux. Cela fait, elle immerge des avelines en marmonnant une
-prière. Soit qu'elles tombent au fond de la coupe soit qu'elles
-remontent à la surface, elle en tire des présages. Mais ceci ne me
-trompait aucunement, à savoir que les noisettes creuses, pleines de
-vent et sans moelle, surnageaient; les lourdes, au contraire, avec
-l'intégrité de leur amande, coulaient au plus profond. Ce fut, ensuite,
-le tour du jars: ouvrant sa poitrine, elle en extrait un foie énorme;
-d'après ses complexions elle me dit la bonne aventure. Bien plus,
-ne voulant que subsiste aucune trace du méfait, elle dépèce le jars
-tout entier et l'embroche pour en faire, à celui que, peu auparavant,
-elle-même dédiait au trépas, un hâtereau du meilleur goût. Entre temps,
-les rouges-bords allaient bon train chez les deux vieilles. [Gaiement,
-l'une et l'autre dévoraient cette oie, naguère objet de tant de larmes.
-Quand tout fut grignoté jusqu'aux os, l'hiérodoule, un peu pompette, se
-tournant de mon côté, me dit:--Il faut achever nos mystères afin de te
-rétablir en état de grâce tout à fait.]»
-
-A ces mots, elle apporte un phallus de cuir, le graisse d'un oing
-composé d'huile, de poivre concassé, de graine d'ortie en poudre et,
-peu à peu, me l'insère dans l'anus. Puis, la sorcière maupiteuse
-badigeonne l'intérieur de mes cuisses avec le même liniment. Ensuite,
-elle compose un suc de cresson et d'aurone dont elle arrose mon pénis;
-elle saisit un fagot d'orties vertes et me flagelle doucement à
-partir de l'ombilic. Brûlé d'urtication, je prends la fuite, les deux
-petites vieilles anhélant à ma poursuite. Encore que saoules de vin et
-de cochonnerie, elles m'emboîtent le pas. Elles me courent quelques
-rues:--Appréhendez le voleur!» clament-elles. Je m'évadai, pourtant,
-les pieds ensanglantés par ma course éperdue. [Enfin, arrivant au
-logis, recru de lassitude, je gagnai mon lit d'abord, mais je ne pus
-fermer les yeux. Cette longue suite d'adversités, je la roulais dans
-mon esprit et je considérais que nul ne fut exposé à de si rudes
-traverses. Je m'écriais:--O Sort! toujours persécuteur de ma joie,
-avais-tu donc besoin des tortures d'Amour? Faut-il me houspiller
-encore? O moi infortuné! Ces deux pouvoirs unis, Amour et Sort, ont
-conspiré ma perte. Et lui, le cruel Amour, oncques ne m'épargna. Amant,
-aimé, j'ai des douleurs pareilles. Voilà cette Chrysis, qui m'aime à la
-fureur et m'outrage sans répit. Elle fut, naguère, l'entremetteuse de
-Circé. Naguère, elle me dédaigna comme esclave, parce que j'assumais
-une robe servile. Or donc, c'est à présent cette même] Chrysis qui
-tenait en mésestime si grande ma première fortune et qui veut me
-suivre au péril de sa tête. [Elle en a protesté avec les serments
-les plus forts, quand elle m'a dévoilé son amour, jurant qu'elle se
-tiendrait toujours à mon côté. Mais Circé me possède tout entier. Je
-méprise les autres. Vraiment, est-il rien de plus beau?] Ariadné, Léda,
-qu'eurent-elles de pareil à ce miracle de beauté? Que peuvent à son
-regard Hélèna ou Vénus? Paris lui-même, arbitre des Déesses en litige,
-la voyant comparaître au débat avec ses yeux mutins, eût laissé en
-offrande Hélèna et les Déesses. Du moins, si elle permettait de lui
-prendre un baiser, de tenir dans mes bras sa gorge divine et céleste,
-peut-être ce corps renaîtrait-il à la vigueur et redeviendraient
-sensibles les parties insoporées, je le crois, par un vénéfice. Et
-les outrages ne me lasseront point. J'en ai reçu les étrivières? peu
-m'importe! Elle m'a expellé comme un larron? l'indignité m'est un
-plaisir. Puissé-je seulement recouvrer ses bonnes grâces!»
-
-Joints au tableau que j'évoquais, aux délices inspiratrices de
-Circé, mes rêves à ce point m'échauffèrent l'imagination que je
-froissai mon lit d'inutiles transports, image précaire de ma violente
-amour. Cependant, ce belutage fut encore sans aucun résultat. Cette
-persécution obstinée, à la fin brisa ma patience et je reprochai à
-ma Tutelle le charme invincible dont j'étais noué. Ayant mes esprits
-rassemblé, demandant aux héros antiques jadis persécutés des Dieux un
-motif de consolation, je m'écriai:]
-
- _Non pas moi seulement les Puissances et l'implacable Fatum_
- _Harcelèrent; le premier Tirynthius, poursuivi par l'ire d'Inachia,_
- _Soutint le poids du ciel; avant moi, le profane_
- _Pélias éprouva Juno; porta des armes inconscientes_
- _Laomédon; le courroux d'un couple de divinités,_
- _Téléphus le rassasia, et du règne de Neptunus s'effraya Ulyssès._
- _Et moi, sur la terre, sur les flots du vieillard Néréus,_
- _Moi que désole la lourde animadversion de Priapus
- Hellespontiacus!_»
-
-[Torturé d'inquiétudes, je passai ma nuit entière dans une morne
-anxiété. Giton, qui me savait couché à la maison, entra dans ma chambre
-dès le point du jour et m'accusa non sans âpreté de mener une vie
-scandaleuse. A l'entendre, le domestique tout entier se plaignait avec
-force de mes comportements. On ne me voyait presque plus aux heures de
-service: «Et, peut-être, ces commerces où tu te plais finiront par te
-jouer un méchant tour!»
-
-Je conclus de la romancine qu'il était fort au courant de mes affaires
-et que ce ne pouvait être que par un venu durant mon absence pour
-s'enquérir de moi.]
-
-Voulant m'en assurer, je m'informai de Giton si nul ne m'avait
-demandé:--Personne, dit-il, aujourd'hui. Mais, hier, une femme
-aucunement négligée a franchi notre porte. Après avoir longuement
-causé, me fatiguant de propos tirés par les cheveux, elle se prit à me
-dire vers la fin que tu mérites un châtiment et que tu subiras la peine
-des esclaves, si la partie lésée maintient sa plainte.» [Ce discours me
-tordit violemment et de nouvelles imprécations je maudis Fortuna.]
-
-Je n'étais pas au bout de mes reproches, lorsque survint Chrysis. Elle
-m'investit d'une étreinte pleine d'effusion et:--Je te tiens, dit-elle,
-comme je t'avais espéré, toi, mon désir, toi, ma volupté! Jamais tu
-n'éteindras ce feu à moins que tu ne l'arroses du meilleur de ton sang.»
-
-[Par la violence de Chrysis je fus grandement inquiété et j'usai de
-paroles caressantes pour me défaire d'elle. Je craignais, en effet, que
-le bruit de ses hennissements ne parvînt à l'oreille d'Eumolpus; car,
-depuis le temps de sa félicité, il nous montrait le sourcil orgueilleux
-du maître. J'apportai donc toute mon industrie à mitiger Chrysis. Je
-feignis la passion; je susurrai flatteusement; enfin, je dissimulai
-avec tant d'astuce qu'elle me crut sans peine captif de son amour. Je
-lui représentai quel danger nous courrions l'un et l'autre si on la
-surprenait avec moi dans ma cella, et qu'Eumolpus infligeait des peines
-sévères pour le moindre manquement. Ce discours la fit résoudre à me
-quitter au plus vite, d'autant qu'elle aperçut rentrer Giton, qui était
-sorti de ma chambre, un peu avant qu'elle ne se montrât.
-
-Elle venait de me quitter], quand un nouveau petit esclave accourut en
-toute hâte. Il m'affirma que le maître était fort irrité contre moi
-qui, depuis deux jours, avait faussé compagnie à mon emploi, et que je
-ferai sagement de tenir toute prête une excuse idoine à le calmer. A
-peine se pourra-t-il faire que la mauvaise humeur du quinteux vieillard
-s'apaise sans me régaler de coups.
-
-[A ce point inquiet et chagrin me vit Giton qu'il ne me souffla pas mot
-de la péronnelle. D'Eumolpus il m'entretint uniquement; il me conseilla
-de tourner l'affaire en plaisanterie et de ne la pousser point dans le
-sérieux. J'obéis donc. J'abordai le patron d'un si riant visage qu'il
-me reçut non avec des reproches mais le plus allègrement du monde. Il
-se gaussa de ma Vénus propice. Il vanta ma beauté, mon élégance, de
-toutes les matrones bienvenue, et:--Je n'ignore pas, dit-il, que la
-belle des belles se consume pour toi; et certes, Encolpis, cela pourra,
-dans son temps, nous être fort utile. Soutiens donc le personnage
-d'amant; de même, je soutiendrai, quant à moi, celui que j'ai
-entrepris.»]
-
-Il parlait encore, quand nous vîmes s'avancer une matrone vertueuse
-parmi les plus rigides. C'était Philumèné. Dans son printemps, elle
-avait, grâce à la bagatelle, escroqué de nombreuses hoiries. Vieille à
-présent, et sa fleur que fanée! elle introduisait sa fille et son fils
-chez les veufs d'un certain âge. Par là, se succédant à elle-même, elle
-ne cessait point d'agrandir son commerce. Elle vint, naturellement,
-chez Eumolpus, remettant ses enfants à sa bonne prud'homie, confiant
-à son grand cœur elle-même et ses vœux:--Car, affirmait-elle, dans
-l'orbe entier de l'Univers, il était le seul homme capable d'instruire
-quotidiennement les juveigneurs par des préceptes salutaires». Elle
-finit en demandant congé de quitter ses enfants chez Eumolpus et que
-permis leur fût d'entendre ses leçons, ajoutant que c'était le plus bel
-héritage qu'elle pût leur léguer. Elle ne fit pas autrement qu'elle
-avait dit, laissa dans le cubiculum sa fille très spécieuse avec son
-frère, éphèbe, sous prétexte de visiter je ne sais quel sanctuaire et
-d'y prononcer un vœu. Eumolpus, qui était si réservé sur ce chapitre
-que, même moi, je lui semblais encore une petite femme, n'hésita pas un
-seul instant. Il convia la nymphe au labeur sacré du culletage. Mais il
-s'était donné à tous pour goutteux, en outre, paralytique des rognons.
-S'il ne gardait point la simulation intégrale nous étions exposés à
-voir crouler cette admirable tragédie. C'est pourquoi, ne voulant
-pas démentir l'imposture, il pria sa partenaire de grimper sur lui,
-accommodée à son plaisir. En outre, il enjoignit à Corax de se mettre
-sous le lit d'amour, à quatre pattes, les mains posant sur le parquet,
-et de mouvoir son maître à renfort de croupion. Corax obéit. D'une
-secousse robuste, il répondait à la cadence du tendron. Mais, quand le
-jeu fut près d'aboutir, Eumolpus d'une voix claire exhortait Corax à
-réitérer son office. Ainsi, posé entre son courtaud et sa putain, le
-vieillard semblait faire un tour de balançoire. Une fois d'abord, puis
-une autre, au milieu d'un grand rire dont lui-même se crevait, Eumolpus
-égaya son bas-ventre. Moi aussi, ne voulant pas laisser mes armes se
-gâter dans l'inaction, tandis que le frère étudie par les fentes d'une
-cloison la mécanique de sa sœur, je m'approche de lui pour me rendre
-compte de l'appétit qu'il peut avoir des derniers outrages. L'enfant,
-très docte, ne s'effarouchait pas le moins du monde, et répondait fort
-bien à mes agaceries. Mais là, je retrouvais encore, sur la marge du
-plaisir, l'inimitié d'un dieu.
-
-[Ce nouveau malheur toutefois, ne me chagrina pas à la manière des
-précédents: car, peu après, mes nerfs se développèrent et je sentis
-renaître ma vigueur. Je proclamai:]--Les Dieux sont grands! Ils m'ont
-restauré dans mon entier. Mercurius Psychopompe, qui guide les âmes
-vers Orcus et les produit à la lumière, a daigné me rendre ce glaive
-qu'une main furieuse avait tollu: tu connaîtras par là que je suis
-mieux doué que Protésilas ou tout autre des Anciens.» A ces mots, je
-soulève ma tunique, et, sous les yeux d'Eumolpus, je fais mes preuves
-au complet. Mais lui, d'abord, s'épouvante, puis, afin de croire
-davantage, il patine de l'une et l'autre main le céleste guerdon.
-
-[Cette résurrection admirable nous ayant mis en gaîté, nous cavillâmes
-sur les intrigues de Philumèné, sur l'expérience hâtive de ses
-rejetons, sur leur maîtrise dans le déduit. L'espoir d'un héritage les
-avait amenés: mais ces précoces talents ne pouvaient, ici, leur valoir
-aubaine. La façon malpropre d'attirer les successions et de circonvenir
-les aïeux sans famille m'induisit à réfléchir sur notre état présent.
-Le goût me vint de ratiociner avec Eumolpus, lui montrant qu'il
-s'exposait, en captant les captateurs, à être capté lui-même. Ajoutant
-combien il importait que tous nos actes fussent d'une rigoureuse
-circonspection, je lui dis:]--Socratès, au jugement des hommes et des
-Dieux le plus sage mortel, se glorifiait souvent de n'avoir jamais
-porté les yeux sur les boutiques ni permis à ses regards d'embrasser
-les foules tumultueuses. Tant il est vrai que rien n'est profitable que
-d'avoir toujours la sagesse pour conseil. Cela est constant: nul ne
-court plus vite à l'infortune que celui qui guette les trésors d'autrui.
-
-D'où les vagabonds, d'où les tire-laine prendraient-ils leurs revenus
-s'ils n'envoyaient de petites bourses, de petits sacs tintant l'airain,
-comme des hameçons, à travers le public? De même que le vulgaire animal
-s'appâte au moyen de la nourriture, de même les hommes ne se peuvent
-engluer dans l'espérance que sous la condition de mordre parfois à
-quelques réalités. [C'est pourquoi les Crotoniatès nous ont, jusqu'à
-présent, hébergés de si grasse manière;] mais le navire que tu avais
-promis, avec ta pécune et ton domestique, n'arrive pas. Les captateurs
-épuisés déjà ralentissent leur munificence. Ou je me trompe beaucoup,
-ou la vulgaire Fortuna commence à être marrie des bontés que, depuis
-quelque temps, elle nous a fait paraître.»
-
-J'ai, dit Eumolpus, inventé un stratagème qui tiendra fort suspens
-les captateurs d'hoiries. Et, retirant ses tablettes d'une besace,
-il nous lit comme suivent les clauses de son testament:]--Tous
-ceux qui trouveront dans le présent acte un legs en leur faveur, à
-l'exception de mes affranchis, recevront la libéralité que j'ai dite,
-à la condition de partager mon corps en morceaux devant les Comices
-du peuple et de le manger. Qu'ils n'en conçoivent nulle horreur. Nous
-savons qu'il est des gentils conservant encore cette loi qui prescrit
-à leurs proches d'engloutir les défunts, à ce point d'objurguer
-fréquemment les moribonds quand ils détériorent leur carne par un
-mal trop soutenu. J'admoneste, par là, ceux qui m'aiment de ne pas
-rechigner sur ce que j'ordonne, mais d'apporter à la consommation de
-ma viande le même entrain qu'ils mettront à dévorer mon esprit. [Comme
-il achevait ce premier article, certains familiers privés d'Eumolpus
-entrèrent dans le cubiculum, et, voyant les tablettes testamentaires
-dans la main du patron, ils le prièrent avec instance de les faire
-participer à la lecture. Il y consentit sur-le-champ et, depuis A
-jusqu'à Z, il débita son factum. Eux firent grise mine devant cette
-clause peu ordinaire qui les obligeait à souper d'un cadavre, mais] la
-réputation d'extrême opulence dont jouissait Eumolpus aveuglait les
-yeux et les intellects de ces goujats, [les tenait si rampant devant
-lui qu'ils n'osèrent--les lâches--se rebiffer. Mais l'un d'eux, nommé]
-Gorgias, se déclara prêt à exécuter la clause [pourvu que l'exécution
-ne se fît pas trop attendre. A quoi Eumolpus] répondit:--Je n'ai rien
-à redouter des récusations de ton estomac. Il suivra ton ordre si tu
-lui promets en récompensation d'une heure fastidieuse toutes sortes
-de biens. Ferme les yeux, imagine qu'au lieu de viscères humains tu
-dégustes cent fois cent mille sestertius. Ajoute à cela que nous
-trouverons quelque ragoût qui en dénature la saveur. Et, de fait,
-aucune viande ne plaît en soi; mais, déguisée par quelque savante
-rubrique, elle conquiert les estomacs les plus adverses. Que si tu
-veux corroborer mon conseil avec certains exemples, les habitants de
-Saguntum, investis par Hannibal, se sont repus de chair humaine; et,
-cependant, ils n'attendaient aucune espèce d'héritage. Quand Scipio fut
-entré dans Numantia, l'on trouva des mères qui tenaient contre leurs
-seins des cadavres d'enfants à moitié dévorés. Les Pérusiens firent de
-même, au temps d'une famine désespérée, et, de ces banquets, ils ne
-retiraient autre chose que de ne pas crever de famine. [Puis donc que]
-le dégoût qu'inspire la chair humaine est un leurre de l'imagination,
-vous emploierez votre cœur à surmonter cette fantaisie, ayant pour
-prix les legs immenses dont je dispose en votre faveur.» Ces paradoxes
-dégoûtants, Eumolpus les débitait d'un ton de voix, d'un air convaincus
-si peu, que les captateurs se prirent à douter de ses promesses. Ils
-épluchèrent minutieusement nos dires et nos faits. Leurs soupçons
-augmentèrent jusqu'à un point qu'ils furent à peu près convaincus de
-posséder en nous des vagabonds et des tire-laine. Alors, ceux qui
-pour nous recevoir s'étaient mis le plus en frais, résolurent de se
-saisir de nous, afin de prendre une vengeance égale à nos mérites.
-Mais Chrysis, au courant de toutes ces machinations, me découvrit les
-desseins des Crotoniatès à notre égard. Oyant cela, je fus effaré à
-ce point qu'aussitôt je décampais avec Giton, abandonnant Eumolpus
-aux rigueurs du Fatum. Peu de temps après, je reçus la nouvelle que
-les Crotoniatès, furibonds à l'idée que cette vieille pratique avait
-été longtemps et grassement nourrie aux dépens du public, trucidèrent
-Eumolpus à la façon de Massilia. [Pour entendre cette figure, sachez
-que] les Massiliensès, chaque fois que la peste ravageait leur cité,
-prenaient un de leurs pauvres qui s'offrait de lui-même. Pendant un
-an, il vivait sur les deniers publics, alimenté des plus exquises
-nourritures. Puis, la date convenue, orné d'une robe sanctimoniale,
-couronné de verveine, on le promenait avec maintes exécrations, pour
-que retombassent les maux de tous sur sa tête [dévouée]. Ensuite, du
-[haut d'un rocher], on le précipitait dans la mer.
-
-_Auteuil_, 1912--_Maison Dubois_, 1918.
-
-FIN
-
-
-
-
-
-Petit glossaire pour faciliter l'intelligence du Satyricon
-
-
-
-ABRÉVIATIONS
-
- _antiq. gr._ antiquité grecque
- _antiq. lat._ antiquité latine
- _arch._ archaïsme
- _arg._ argot
- _gr._ grec
- _hellén._ hellénisme
- _italian._ italianisme
- _lat._ latin
- _latin._ latinisme
- _locut. popul._ locution populaire
- _provincial._ provincialisme
- _terme naut._ terme nautique
- _vulg._ vulgairement
-
-
-
-ACAGNARDER (S'), _vulg._: s'abandonner paresseusement.
-ACCOITER (S'), _arch._: s'apaiser. La forme correcte est _s'acoiser_.
-ACCORTISE, _arch._: humeur accorte, gentillesse.
-ACHETER, _arg._: railler.
-ACHOPPER, _arch._: Selon le traducteur, abattre. La véritable acception
- de ce mot est: heurter.
-ACROPOLE, _hellén._: citadelle.
-ADEXTRE, _arch._: adroit
-ADJUVER, _latin._: aider.
-ADVENTICE, _latin._: étranger.
-AHAN, _arch._: au fig. peine, fatigue, tribulation.
-ALICULA, _lat._: courte pèlerine.
-ALLEU, _terme féod._: possession territoriale.
-ALTERCAS, _arch._: contestation, dispute.
-AMIGNARDER, _arch._: rendre mignard--n'a jamais eu le sens d'_aguicher_
- que le traducteur lui attribue.
-AMITEUX, _provincial._: aimable.
-ANALEPTIQUE, _hellén._: fortifiant.
-ANHÉLER, _latin._: haleter.
-ANIMELLES, _arch._: testicules.
-APEX, _antiq. lat._: pointe en bois d'olivier qui surmontait le bonnet
- des prêtres.
-APODIXIS, _gr._: certificat.
-APOPHORÈTES, _hellén._: présents que, dans les festins, on tirait au
- sort, parmi les convives--les mentions portées sur les billets sont
- des jeux de mots par à-peu-près, composés de termes latins ou grecs,
- ou des deux ensemble. Ils sont intraduisibles en français.
-ARÇONNER, _arch._: se courber en arc--acception gaillarde.
-ARDER, _arch._: brûler.
-ARENARIUS, _lat._: destiné à l'arène, au cirque.
-ARGYROSE, _hellén._: argent.
-ARMILLE, _latin._: bracelet.
-ARSOUILLE, _vulg._: vaurien.
-ASCYLTOS, _en grec_: Infatigable.
-ATELLANE, _antiq. lat._: sorte de comédie d'amateurs.
-ATRAMENTER (du lat. _atramen_, encre noire): encrer.
-ATRIUM, _antiq. lat._: sorte d'antichambre.
-AURE, _latin._: brise.
-AUTOMATA, _hellén._: surprises machinées.
-AUXILIATEUR, _latin._: aide, protecteur.
-AVETTE, _arch._: abeille.
-AVOIR DANS LE NEZ, _locut. popul._: avoir de l'animadversion pour
- quelqu'un.
-
-BABAU, _arch._: baboue, épouvantail d'enfants, sorte d'ogresse--et non
- pas stryge, harpie ou sorcière, comme le traducteur le croit.
-BABÆ! BABÆ! _hellén._: oh!, ah!, très bien!, à merveille!
-BAFRER, _vulg._: manger goulûment.
-BALADE, _vulg._: flânerie, promenade.
-BARDACHE, _arch._: sodomite.
-BATTOLOGIE: répétition oiseuse.
-BATTRE L'ESTRADE, _locut. militaire arch._: aller en reconnaissance;
- fig. aller de-ci de-là, sans but.
-BÉATILLES: menues viandes, telles que ris de veau, crêtes de coq, etc.,
- que l'on sert à part ou dans des pâtés.
-BÉJAUNE, _arch._: jeune oiseau; fig. jeune sot.
-BEL AIR, _locut. arch._: aristocratie.
-BELUTER, _arch._: au fig. faire l'œuvre de chair.
-BÉNÉFICE, _latin._: faveur.
-BIBERON, _arch._: buveur.
-BIPENNIS, _lat._: francisque.
-BLANDICES, _arch._: caresses.
-BOMBE (FAIRE LA), _vulg._: faire bombance.
-BONIMENT, _arg._: verbiage tendancieux.
-BOUCAN, _arg._: vacarme.
-BOUGRE, _arch._: bulgare; par extens. sodomite.
-BOUILLON DE CANARD, _locut. popul._: eau.
-BOUSTIFAILLE, _vulg._: mangeaille.
-BRAN, _arch._: excrément.
-BRAVE, _italian._: assassin à gages.
-BRINDE, _arch._: toste, santé portée.
-BUCCIN, _antiq. lat._: trompette.
-BUCCINATEUR, _latin._: qui sonne de la trompette.
-BULLA, _antiq. lat._: ornement d'or ou de cuir que les jeunes garçons et
- filles portaient au cou, et qui contenait une amulette--les dieux
- lares en étaient également pourvus.
-
-CABOT, _arg._: chien.
-CACADE, _méridional._: décharge de ventre; fig. fuite, retraite
- honteuse.--Tailhade donne à ce mot le sens de _vantardise_.
-CADUCEATOR, _lat._: héraut, envoyé, parlementaire (qui porte un
- caducée).
-CALIGINEUX, _latin._: brumeux.
-CAMBRIOLAGE, _arg._: vol commis dans les chambres inhabitées, pendant le
- jour.
-CAMBUSE, _terme naut._: endroit où l'on distribue les rations de
- l'équipage; _vulg._: maison.
-CAMELLA, _lat._: vase de bois utilisé pour certains sacrifices.
-CANDEUR, _latin._: blancheur, éclat.
-CANDIL, _espagn._: lumignon.
-_CANFOUINE_, _arg._: tabatière, puis chambre sous les toits éclairée par
- une tabatière.
-CAROUBLER, _arg._: crocheter une serrure à l'aide de _caroubles_
- (fausses clefs).
-CARMENTALE, _latin._: mot forgé par Tailhade, et qui a le tort de faire
- confusion avec _Carmentale_, dédié à _Carmentis_ (Porte carmentale).
- La _paix carmentale_ veut dire ici: la paix des Muses, _le
- délassement poétique_.
-CARNE, _italian._, _vulg._: viande de mauvaise qualité.
-CARPE: impératif du verbe _carpo_, je coupe, et vocatif de _Carpus_,
- nom propre.
-CARREAUX, _arch._: traits d'arbalète, foudres.
-CARROUSSE (FAIRE), _locut. arch._: boire avec excès.
-CASA, _lat._: cabane.
-CASQUER, _arg._: payer.
-CASSINE, _arch._: maisonnette de peu d'apparence.
-CASTELET, _arch._: petit château.
-CATAU OU CATIN, _arch._: abréviation de Catherine; vulg.: prostituée.
-CAUQUEMARE, _arch._: sorcière.
-CAVILLER, _latin._: plaisanter.
-CELLA, _antiq. lat._: chapelle située au centre d'un temple, où était
- placée l'image de la divinité.
-CÉLICOLES, _latin._: les dieux, habitants du Ciel.
-CERDO, _hellén._: Manouvrier--semble signifier ici Travail.
-CÉRÉBRER, _latin._: réfléchir.
-CHANCI, _arch._: moisi.
-CHANTEAU, _provincial._: morceau coupé à un gros pain.
-CHAPARDER, _vulg._: subtiliser de menus objets, et non pas:
- _cambrioler_.
-CHAUDE (PRENDRE UNE), _locut. arch._: prendre un air de feu, s'étuver.
-CHENAILLE, _arch._: canaille, troupe de chiens; ici mal employé pour
- _chiennette_, petite chienne.
-CHICANOU, _arch._: homme appartenant à la classe des gens de procédure.
-CHIPÉ (ÊTRE), _vulg._: être pris.
-CHOPINER, _vulg._: boire avec excès.
-CHORAULÈS, _gr._: joueur de double flûte qui, au théâtre, accompagnait
- le chœur.
-CHOU-CHOU, _jarg. puéril_: préféré, favori.
-CHTHONIENNE (LA MÈRE), _grec_: la Terre.
-CICARO, _lat._: d'après M. E. Thomas, «_cicaro meus_» signifie mon
- gamin.
-CIL, _arch._: celui.
-CINÈDE, _hellén._: danseur qui se prostitue.
-CLAQUE-PATIN, _arch._: traîne-misère, vagabond.
-CLAQUER, _arg._: mourir.
-COCHLEA, _lat._: colimaçon.
-CODICILLES, _latin._: tablettes à écrire.
-COGITATION, _latin._: réflexion, pensée.
-COINQUINÉ, _latin._: barbouillé.
-COITION, _latin._: rencontre, combat.--Le traducteur semble donner à ce
- mot le sens de _participation, concours_.
-COLLAGE, _arg._: concubinage.
-COLLOQUER, _vulg._: placer, caser.
-COLIBERT, _latin._: esclave affranchi.
-COLYPHIUM, _gr._: sorte de ragoût particulier aux athlètes.
-COMPUTER, _latin._: calculer.
-CONDITORIUM, _antiq. lat._: caveau ou tombeau sépulcral.
-CONGRÉGÉ, _latin._: assembler, grouper.
-CONIL, _arch._: lapin.
-CONJOUIR, _arch._: se réjouir avec.
-CONJUGUER, _latin._: accoupler.
-CONSENTÈS, _lat._: les douze grands dieux.
-CONSPUER, _latin._: cracher sur quelqu'un, le souiller de
-crachats.
-CONTUBERNALE, _antiq._: compagne que le maître imposait à un esclave,
- sans que cette union ait aucune valeur civile.
-CONTUMÉLIE, _latin._: outrage.
-COPAIN, _arch._, _vulg._: compagnon, camarade.
-COQUINE, _arg._: sodomite.
-CORAX, _gr._: Corbeau. «Corax, porteur de louage, etc.»; le traducteur
- a oublié que Corax est le mercenaire, le valet d'Eumolpe, et non un
- porte-faix loué pour la circonstance.
-COURIR, _arch._: poursuivre.
-CORUSCANT, _latin._: brillant, étincelant.
-COURTOISIE (DON DE), _locut. arch._: euphémisme pour dire _les
- dernières faveurs_.
-COURTAUD, _arch._: écourté; 1° cheval ou chien auquel on a coupé la
- queue et les oreilles; 2° garçon de boutique.--N'a jamais eu
- l'acception de _valet_ que Tailhade de lui donne.
-COUTRE, _arch._: charrue.
-CRACHOIR (S'EMPARER DU), _locut. pop._: parler sans discontinuer.
-CRESPELÉ, _arch._: frisé.
-CREVAILLE, _arch._: débauche de table.
-CROQUANT, _vulg._: homme de rien.
-CUBICULUM, _antiq._: pièce dont l'ameublement comporte un lit.
-CUBICULARIUS, _antiq._: espèce de valet de chambre.
-CUCUMA, _lat._: grand vase à bouillir, en terre.
-CULLETAGE (LE), _arch., vulg._: l'œuvre de chair.
-
-DANAUS, _latin._: grec.
-DARE-DARE, _vulg._: très rapidement.
-DARIOLETTE, _arch._: servante officieuse.
-DÉBINE, _arg._: misère.
-DÉBUÉ, _arch._: délavé.
-DÉCLINER, _arch._: éviter.
-DÉCURIE, _antiq. lat._: troupe composée de dix hommes; corporation,
- classe.
-DÉDUIT (LE), _arch._: la réjouissance, c'est-à-dire l'œuvre de chair.
-DÉDUIT, _latin._: attiré, amené en bas.
-DÉFLEUBER, _arch._: découvrir. La forme correcte est défubler; ctr.
- affubler.
-DÉGANER, _provincial._: contrefaire, narguer.
-DÉJUC (LE), _arch._: le matin, l'heure où les poules déjuchent.
- «J'essayai le déjuc», c'est-à-dire j'essayai de me lever, de me
- mettre debout.
-DESTITUÉ, _latin._: trahi part.
-DÉTERGER, _latin._: essuyer.
-DÉTERSIF, _latin._: qui essuie.
-DÉVIRGINISER, _latin._: dépuceler.
-DIRE D'EXPERT (A), locut. _arch._: sans réserve.
-DISPENSATEUR, _lat._: trésorier.
-DOMINICAL, _latin._: seigneurial, du maître.
-DONNER A GARDER (EN), _locut. arch._: en faire accroire.
-DONOIEMENT, _arch._: privauté amoureuse.--Le traducteur en fait, à tort,
- un équivalent de _don_.
-DRILOPOTA, _hellén._: celui qui boit dans un vase en forme de phallus.
-DUIRE, _arch._: séduire.
-DUISANT, _arch._: séduisant.
-DUPONDIUS, _antiq. lat._: pièce de deux as.
-
-EBRIOLENT, _latin._: en état d'ébriété.
-EFFAROUCHER, _arg._: subtiliser.
-EFFUSER, _latin._: répandre.
-EMBASICÈTE (du _gr. embasis_, bain et _coïté_, vase): vase qui servait à
- puiser et à verser du vin et qu'on appelait aussi _éphèbe_. Le nom
- d'_embasicète_ était également donné à un débauché professionnel.
-ENCLOTIR (S'), _arch._: se terrer.
-ENCOLPIS (du _gr. Encolpios_): Embrassé (qui est tenu dans les bras),
- Sympathique.
-ENDROMIS, _gr._: large manteau, épais et chaud, dont on s'enveloppait
- après les exercices de gymnastique.
-ENGEIGNER, _arch._: tromper,--Tailhade donne parfois à ce mot une
- acception obscène.
-ENGUEULADE, _vulg._: réprimande grossière.
-ENOLIER, _latin._: enhuiler, oindre.
-ENVAHIR, _latin._: étreindre.
-ENVITAILLÉ, _arch._: aprovisionné; fig.: bien fourni de membre.
-ÉPHÉMÈRES (LES), les mortels.
-EPIDIPNIS, _antiq. gr._: le dernier service d'un dîner.
-EPULUM, _antiq. lat._: festin public, repas sacré.
-ESBIGNER (S'), _arg._: s'en aller.
-ESBROUFFER, _vulg._: épater, estomaquer; _arg._: voler, subtiliser.
-ESCAFIGNON, _arch._: sorte de chaussure. _Sentir l'escafignon_: sentir
- mauvais des pieds.
-ESPRIT, _arch._: essence.
-ERIGONE, _gr._: vierge, selon Tailhade--Erigone, s'étant pendue de
- désespoir à la mort de son père Icarius, fut, par les dieux, placée
- dans le Zodiaque sous le nom de la Vierge.
-ESSEDA, _antiq. lat._: chariot à deux roues, traîné par deux chevaux.
-ESSÉDAIRE: conducteur ou conductrice d'esseda.
-ESSOINE, _arch._: événement fâcheux.
-ESTAME, _arch._: laine à tricoter.
-ESTOMAC (AVOIR DE L'), _vulg._: avoir de l'audace.
-ESTOMIRER, _arch._: éblouir.
-ÉTEUF, _arch._: balle pour jouer.
-ÉTRILLER, _vulg._: battre d'importance.
-EUMOLPUS (_du gr. Eumolpos_): Harmonieux.
-EUSTACHE, _arg._: couteau.
-EXCAVER, _latin._: creuser.
-EXCOGITER, _latin._: imaginer.
-EXHAUSTE, _latin._: épuisé.
-EXHÉRÉDER, _latin._: déshériter.
-EXPECTER, _latin._: attendre.
-EXPELLER, _latin._: repousser.
-EXPUER, _latin._: cracher.
-EXSIBILER, _latin._: siffler.
-
-FALLACE, _arch._: action de tromper en quelque mauvaise intention.
-FAMILLE, _latin._: l'ensemble des esclaves appartenant à un même maître.
-FATUM, _lat._: Destin.
-FELICIO (de _Félix_, heureux): Bonne-Chance.
-FERMER LE CRACHOIR, _vulg._: fermer la bouche, imposer silence.
-FEUILLES (DE CENT), _latin._: de cent ans.--Les romains comptaient par
- _feuilles_ l'âge du vin.
-FIDIUS (DIUS), _lat._: épithète de Jupiter: le dieu qui préside à la
- bonne foi.
-FLABELLATION, _latin._: souffle.
-FLAMBART, _arch._: tison.
-FLAMMEUM, _antiq. lat._: le voile rouge des jeunes mariées.
-FOIRE D'EMPOIGNE (LA), _locut. arg._: Venu de la foire d'Empoigne, ou,
- comme on dit, _acheté à la course_, c'est-à-dire en faisant main
- basse sur l'objet et en s'enfuyant.
-FOMENTATION, _latin._: terme de médec., préparation chaude et liquide,
- dont on tamponne la partie contuse ou blessée.
-FORTUNA, _lat._: la Fortune, c'est-à-dire la bonne ou la mauvaise
- chance.
-FOUTAISE, _vulg._: chose de néant.
-FRANC, _arg._: sûr.
-FRÈRE, _euphémisme argot._: aujourd'hui l'on dit _tante_.
-FRICOTEUR, _vulg._: mauvais cuisinier.
-FRUSQUE, _arg._: «Voilà notre bonne petite frusque». Le mot ne s'emploie
- qu'au pluriel. _Les frusques_: non seulement les vêtements, mais
- tous les menus objets qui font partie du bagage des pauvres gens.
-FUMELLE, _provincial._: femelle, femme en mauvaise part.
-FUMER, _arg._: rager.
-FUNIN, _terme naut._: corde, câble.
-
-GABAN, caban, vêtement à manches et à capuchon.
-GABATINE (DONNER DE LA), _arch._: en faire accroire en se moquant.
-GABEGIE, _vulg._: ce mot a pris le sens étendu de _désordre,
- gaspillage_. Sa véritable acception est fraude, supercherie.
-GAGNER AU PIED, locut. _arch._: s'enfuir.
-GALLINE, _arch._: poule.
-GALÉJADE, _méridional._: plaisanterie.
-GARGOTIER, _vulg._: mauvais restaurateur.
-GAROUAGE (ALLER EN), _locut. arch._: aller en partie de plaisir dans les
- mauvais lieux, courir le guilledou.
-GAUSAPA, _antiq. gr._: étoffe de laine à longs poils.
-GÉMINÉ, _latin._: redoublé, replié.
-GÊNE, _arch._: tourment.
-GENTIL, _latin._: qui appartient à une famille, à une race; peuple.
-GÉSÎT, _arch._: 3e pers. sing. du passé défini du verbe
-gésir, _être gisant_, être étendu.
-GIGUE, _terme de vénerie_: cuisse.
-GODILLER, _arg._: être en érection.
-GORGIAS, _arch._: gracieux, coquet.
-GOSSE, _vulg._: enfant
-GOUSSET, _arch._: aisselle.
-GRAMEN, _lat._: gazon, herbe nouvelle.
-GRÉGEOIS, _arch._: grec.
-GREVANCE, _arch._: peine.
-GROINANT, _arch._: grognant.
-GUERDONNER, _arch._: récompenser--dans le texte il ne s'agit pas de
- récompense mais de don.
-GUERRE A L'ŒIL (FAIRE LA), _locut. arch._: observer attentivement.
-GUEULARD, _arg._: ce mot, par lequel Tailhade traduit pot (testa),
- signifie en réalité bissac.
-GUEULETON, _vulg._: repas.
-
-HAIT (DE BON), _locut. arch._: bénévolement, de gaité de cœur.
-HARAUDER, _arch._: poursuivre une personne en l'injuriant.
-HARPAILLER, _arch._: se quereller.
-HATEREAU, _terme culin._: tranche de viande, tranche de foie, de porc,
- poivrée, salée et grillée.
-HÉCALÈ, vieille femme qui, bien que pauvre, hébergeait les passants du
- mieux qu'elle pouvait.
-HÉRACLÉES, _antiq._: solennités en l'honneur d'Hercule.
-HÉRÉDIPÈTES, _lat._: coureurs d'héritages.
-HIATUS, _latin._: ouverture.
-HIÉRODOULE, _antiq. gr._: serviteur attaché à un temple.
-HISPIDE, _latin._: hérissé.
-HOIR, _arch._: héritier, fils.
-HORRIPILÉ, _arch._: hérissé d'horreur.
-HOSTIE, _latin._: victime consacrée.
-HS, _lat._: abréviation de _sestertium_, c'est-à-dire _II et semis_, le
- sesterce valant deux as et demi (env. 21 cent.)
-HUILE DE JONCS: au sujet de cette expression, Tailhade, quelque part,
- s'accuse lui-même de «tripatouillage». Il n'est nullement question
- dans Pétrone de ce parfum canaille que mentionne Plaute.
-
-IDOINE, _arch._: approprié, capable.
-ILLUSTRE, _latin._: clair, brillant.
-IMBRIAQUE, _arch._: ivre.
-IMPARTIR, _latin._: faire part, distribuer.
-IMPÉTRER, _latin._: solliciter.
-IMPLIQUER, _latin._: enlacer.
-IMPROPÈRE, _latin._: outrage.
-INCAGUER, _méridional._: concilier, au pr. et au fig.
-INCLYTE, _latin._: illustre.
-INÉDIE, _latin._: abstinence.
-INFRANGIBLE, _latin._: imbrisable.
-INFULA, _antiq. lat_.: bandeau ou tresse de laine, insigne réservé aux
- personnes, aux animaux et aux objets sacrés.
-INGÉRER, _latin._: porter dans, contre ou sur.
-INHIBER, _latin._: retenir.
-INQUINER, _latin._: barbouiller.
-INSOPORÉ, _latin._: ensommeillé.
-INTENTER, _latin._: lever la main sur.
-INTERCIS, _latin._: débité, fendu.
-INTERVERTIR, _latin._: enlever par fraude, détourner.
-INTUMESCENT, _latin._: gonflé.
-INVESTIR, _latin._: couvrir--acception obscène.
-INVIGORER (S'), _latin._: prendre de la vigueur.
-ITÉRATIVEMENT, _latin._: derechef.
-ITÉRATIF, _latin._: exprime une action souvent répétée. Tailhade veut
- dire: j'eus peur d'avoir ouvert ma porte à un second Ascyltos.
-
-JACQUEMART, _arch._: personnage automatique qui frappe les heures sur un
- timbre d'horloge--le traducteur a voulu dire _mannequin_.
-JAUNET, _arg._: pièce d'or.
-JUCHOIR, _au fig._: demeure.
-JUMART, _arch._: cheval.
-JUVEIGNEUR, _arch._: le plus jeune (_junior_).
-
-LACUNAR, _antiq. lat._: caisson dans un plafond.
-LANISTA, _antiq. lat._: moniteur de gladiateurs.
-LARRONNER, _arch._: voler.
-LAUDICÈNE, _latin._: écornifleur.
-LECTICARIUS, _lat._: porteur de litière.
-LEMME, _hellén._: majeure d'un syllogisme.
-LINTEAU, _latin._: linge.
-LOQUÈLE, _arch._: bavardage.
-LUCIDE, _latin._: lumineux.
-LUCRO, _lat._: Gain.
-LUCTUEUX, _latin._: lamentable.
-LUPANAR, _latin._: maison de tolérance.
-
-MACHE-DRU, _arch._: gros mangeur.
-MA DIA! _gr._: non, par Jupiter! non-da!
-MALENCONTRE, _arch._: malheur.
-MANCHE (ÊTRE DE), de moitié, de connivence.--_Etre de manche_ ne se
- rencontre pas; on dit dans ce cas: _être de mèche_.
-MANUMISSION, _antiq. lat._: cérémonie d'affranchissement d'esclave.
-MARESCENT, _lat._: en train de se flétrir.
-MARGARITA, _lat._: perle; au fig. être ou objet précieux.
-MARGOULETTE, _vulg._: mâchoire.
-MARGUERITE, _latin._: perle.
-MARJOLET, _arch._: homme futile.
-MAROUFLE, _arch._: grossier ou méprisable personnage. «Le maroufle très
- obscène tire de son sein une lampe d'argile»; noter que maroufle se
- rapporte ici à Massa, l'esclave d'Habinas, et non à Trimalchio.
-MATTÉES, _antiq. gr._: sorte d'olla-podrida.
-MATRULLE: mère maquerelle (?).
-MAUCLERC, _arch._: ignorant.
-MAUPITEUX, _arch._: impitoyable.
-MÉCHEF, _arch._: inconvénient.
-MELLIFLU, _arch._: suave, éloquent.
-MEMBRANE, _latin._: peau préparée pour écrire, parchemin, tablette.
-MÉMORER, _latin._: rappeler, célébrer.
-MENSE, _latin._: table à manger.
-MENTULE, _latin._: verge.
-MÉRÉTRICE, _latin._: fille de joie.
-MERLAN, _arg._: perruquier.
-MESCHIN, _arch._: valet; mignon au sens équivoque.
-MEULE, _latin._: masse.
-MICHÉ, _arch._: niais, pris pour dupe; _arg. mod._: client d'une
- prostituée.
-MIGRAINE, _arch._: grenade.
-MITIGER, _latin._: amadouer.
-MODIUS, _antiq. lat._: mesure de capacité pour les solides.
-MŒONIENNES (SOURCES), l'inspiration poétique--les Muses étant
- particulièrement honorées en Mœonie.
-MOMON, _arch._: masque.
-MOUCHE, _arg._: espion de police.
-MORION, _arch._: casque--le traducteur lui donne le sens de mime,
- _baladin_.
-MUSSER (SE), _arch._: se cacher.
-MUTUUM, _antiq. lat._: prêt de consommation.
-MYRIOLOGUE, _hellén._: discours, comme on dit, long d'une lieue.
-MYSTE, _antiq. gr._: prêtre initié aux mystères de Cérès.
-
-NAQUET, _arch._: jeune valet; marqueur au jeu de paume.
-NAVRÉ, _arch._: blessé.
-NAVRURE, _arch._: blessure, plaie.
-NAZE (FRISER LE), _locut. popul._: froncer le nez, rechigner.
-NÉNIE, _latin._: bagatelle.
-NÉOMÉNIE, _hellén._: nouvelle lune.
-NITIDE, _latin._: éclatant.
-NOVACULA, _antiq. lat._: rasoir.
-NOVENDIAL, _antiq. lat._: sacrifice célébré neuf jours après la mort.
-NUMMUS, _lat._: argent monnayé.
-
-OBSÉCRER, _latin._: prier instamment.
-OFFICIEUX, _latin._: valet; gardien du vestiaire.
-OING, _arch._: graisse à graisser.
-OPPRIMER, _latin._: étreindre.
-ORACULAIRE, _latin._: qui parle en oracle.
-OSCLAGE, _arch._: baiser d'hommage.
-OSTENTER, _latin._: montrer.
-OSTIAIRE, _latin._: portier.
-OXÉOLÉ, _hellén._: vinaigre médical.
-
-PACANT, _arch._: paysan.
-PALLIUM, _antiq. latin._: manteau.
-PALOMBE, _arch._: pigeon ramier.
-PARENTÈLE, _arch._: lignée.
-PARET, NON PARET, _lat._: Il appert, il n'appert pas.
-PART, _latin._: production (de l'esprit), conception.
-PARTHÉNIE, _hellén._: vierge.
-PASSADE (DONNER LA): enfoncer un nageur dans l'eau et passer par-dessus
- en nageant.
-PATARACINA.--L'on ne sait au juste ce que c'est.
-PATÈRE, _antiq. lat._: coupe.
-PATINER, _vulg._: manier.
-PAVIDE, _latin._: effrayé.
-PÉCORE, _latin._: troupeau.
-PECT, _latin._: poitrine.
-PÉCUNE, _latin._: biens, fortune.
-PELAUDER (SE), _arch._: s'ôter le poil; fig. se battre.
-PENAILLE, _arch._: haillon.
-PENNE, _arch._: plume.
-PÉPETTES, _arg._: pièces de monnaie.
-PÉRÉGRIN, _latin._: étranger.
-PÉRENNISER, _latin._: éterniser.
-PARENTALES, _antiq. lat._: banquet de funérailles.
-PERFUSER, _latin._: répandre.
-PÉRICLITANT, _latin._: celui qui est en péril.
-PERISCELIS, _antiq. lat._: anneau de cheville.
-PERISTASIS, _gr._: sujet, thème d'un discours.
-PERMANER, _latin._: persister.
-PERNOCTER, _latin._: passer la nuit.
-PERTUIS, _arch._: trou.
-PETAURISTE, _hellén._: acrobate.
-PETIT-CREVÉ, _arg. du boulevard_: jeune élégant.
-PETITE RÉPUBLIQUE. Voici un extrait de l'article auquel Tailhade fait
- allusion dans sa préface.
-
- ARBITRE DES ELEGANCES
-
- Ce n'est pas de Barrès qu'il s'agit. Occupé de soins électoraux,
- l'Edenté nationaliste n'a plus le temps de s'extasier sur les heureux
- qui portent des chaussettes à un louis le pied. Il opère dans les
- urnes, ce qui gâte un peu son exquisité; mais quand il sera président,
- au moins, de la République, on le verra faisant la pige à Deschanel,
- et plus jeune encore, si l'on ose s'exprimer ainsi.
-
- Non, l'Arbitre des Elégances fut ce Pétrone dont parle Tacite, lequel
- n'a certainement pas écrit le _Satyricon_ remis à la mode par le
- sot livre de Henryk Sienkiewicz. Les «raffinés» contemporains, qui
- ont omis, la plupart du temps, de faire leurs humanités, ont le
- goût prononcé des versions latines. Ils aiment qu'on leur découvre
- le _Cantique des Cantiques_ (dans une version inexacte) et que l'on
- mette à leur portée les dialogues de Lucien ou les contes d'Apulée.
- M. Pierre Louys en est la preuve. Ayant élucidé ce point: que les
- cocottes antiques ressemblaient fort aux modernes, il a conquis
- le monde et l'approbation de Gyp. Le polaque Sienkiewicz est en
- possession de battre le même record. Son roman _Quo Vadis?_ plus
- informe que les élucubrations de Lucie Herpin et non moins vide
- que les rocamboles de Dumas ou de Sardou, se recommande aux âmes
- contemporaines par un violent parfum de christianisme, nidoreux et
- polonais.
-
- Le grand bernatier de la _Libre Parole_ consacre trois colonnes
- (colonnes Rambuteau) de son abominable papier à Sienkiewicz. Drumont
- opère lui-même et déverse à la louange du pauvre bouquin le flux
- breneux de sa loquèle. Sociologue comme Bobèche, penseur comme Robert
- Macaire, il insulte Calvin, les huguenots, les juifs, Coligny,
- Dreyfus, dans cette langue qui tient du rapport de police et du prône
- dominical, à propos de l'incendie allumé par le fils d'Ænobarbus.
- Il y a des vicaires, en province, des receveurs buralistes,
- jadis capitaines d'habillement, qui tiennent pour érudites ces
- calembredaines. Quand les concierges deviennent «fils de croisés» nul
- obstacle ne les arrête.
-
- Ainsi Drumont prophétise devant eux, comme l'ânesse de Balaam. Il
- leur offre, au petit déjeuner, les sandwichs d'Ezéchiel. Cela passe
- comme du beurre frais et l'abonné en redemande. Le succès de _Quo
- Vadis_ éveille des pensées dans l'âme du député d'Alger, et, comme il
- n'est pas égoïste, ce brave homme les couche par écrit. Tout d'abord,
- il se débonde sur la littérature contemporaine. Les restitutions
- «trop savantes» de Jean Lorrain (qu'il confond pêle-mêle avec le
- grand Flaubert) lui semblent «trop guillochées, trop ciselées, trop
- surchargées, etc., etc., pour donner l'air, la perspective, l'âme des
- générations disparues», et tout ce qui s'ensuit. On pourrait néanmoins
- faire observer au Sociologue que son ami Jean Lorrain, quand il traite
- les amours d'Encolpis ou de Giton, est, plus que personne, pénétré
- de son sujet. Mais passons. Encore que Gaston Méry tienne pour un
- écrivain le hernieux auteur de _la France juive_, il est honnête de le
- quitter sur ce terrain: la critique des mœurs est son domaine.
-
- A la remorque de Chateaubriand, «ridicule, emphatique et barbare
- breton», dit Michelet, mais qui ne laissait pas d'avoir plus de talent
- que ces gens-là, un imbécile nommé le cardinal de _Wiseman_, écrivit
- jadis une historiette imbécile, _Fabiola_, dont s'écœura l'enfance
- de ma génération. Cela faisait paraître des visées historiques,
- l'anecdote fondamentale ayant pour décor la Rome de Néron.
-
- Depuis Cymodocée «regrettant son lit d'ivoire», l'ignominie jésuite
- avait fait du chemin. Rien ne subsistait: ni talent ni écriture ni
- bonne foi. C'étaient les _Martyrs_ mis à la portée des confréries du
- Sacré-Cœur. Gœthe écrivit _la Fiancée de Corinthe_, si délicieusement
- interprétée par Anatole France; Renan, son _Marc-Aurèle_; Drumont
- admire Sienkiewicz.
-
- Le point exhilarant de ce Polonais, c'est que, pour mettre d'aplomb
- son Pétrone, il a confondu les fragments apocryphes de Nodot avec le
- texte ancien. Il n'est pas d'élève de seconde qui ne sache que le
- texte appelé de Belgrade est l'œuvre d'un faussaire (comme l'Ossian
- de Mac Pherson), qui, en 1692, publia divers morceaux pour combler
- d'énormes lacunes et rendre plus agréable la lecture du _Satyricon_.
- Ce faussaire était un officier français du nom de Nodot, assez bon
- latiniste. Il fit éditer son travail chez Leers, à Rotterdam. Un
- heureux hasard, disait-il, lui avait procuré, en 1690, une copie
- exacte, et l'Europe désormais pourrait se glorifier d'avoir un Pétrone
- tout entier.
-
- A part les académies de Nîmes et d'Arles dont les Tartarins envoyèrent
- des éloges à Nodot, personne dans le monde érudit n'accepta son
- imposture. Henryk Sienkiewicz, plus candide que Basnage, Barante,
- Burmann et autres doctes latinisants, parle d'un Fabricius Vejento
- mentionné dans le premier fragment de Nodot et le signale comme
- un compagnon de débauche familier à Pétrone. Et tout le reste de
- l'érudition marche à l'avenant de cette balourdise.
-
-PHÆCASIUM, _antiq. gr._: souliers blancs, propres aux gymnastes et aux
- prêtres de la Grèce et d'Alexandrie.
-PHALERCE, _antiq. gr._ et _lat._: sorte d'insignes d'or ou d'argent,
- marques honorifiques.
-PIACULAIRE, _latin._: expiatoire.
-PIÉTATICULTRICE, _latin._: qui pratique la piété filiale.--On prétendait
- que les cigognes prenaient soin de nourrir leurs vieux parents.
-PILEUS, _antiq. lat._: bonnet masculin en feutre.
-PIONCER, _arg._: dormir.
-PLAMUSSADE, _arch._: soufflets donnés coups sur coups.
-POCHARDER, _vulg._: enivrer.
-POIL (A),_terme de manège_: à cru, sans selle; fig. tout nu.
-POLLICITATION, _latin._: promesse.
-POMERIUM, _lat._: espace vide et consacré, au dedans et au dehors des
- remparts de Rome.
-POMPETTE, _vulg._: en état d'ébriété.
-POPINATIONS, _latin._: rasades.
-POPINER, _latin._: boire avec excès.
-PORTE DÉCUMANE, _antiq. lat._: principale porte d'un camp.
-PORTEMANTEAU, _arch._: valise.
-PORTENTEUX, _latin._: prodigieux.
-POUPELIN, _arch._: pièce de four, pâtisserie faite avec du beurre, du
- lait, etc.
-POURCHAS, _arch._: poursuite.
-POURPENSER, _arch._: réfléchir.
-PRASE, _hellén._: chrysoprase, quartz vert foncé.
-PRATIQUE, _vulg._: fourbe.
-PRÉLIBATION, _latin._: offrande des premiers fruits, des prémices.
-PRÉTEXTE, _antiq. lat._: toge portée par les enfants de la caste
- patricienne, par les magistrats, les dictateurs, etc.
-PRIMIGENIUS, _lat._: premier de son espèce.
-PRIVÉ, _arch._: lieux d'aisances.
-PROCURATEUR, _antiq. lat._: sorte de gérant.
-PROHIBER, _latin._: éloigner.
-PROMULSIS, _antiq. lat._: hors-d'œuvre.
-PROVIGNER, _arch._: multiplier une plante par provins; fig. se
- multiplier.
-PUCELETTE, _arch._: fillette.
-PUCHETTE, _provincial._: épuisette, cuiller à puiser.
-PRUNEAUX DE RIVIÈRE: cailloux.
-PULVINAR, _lat._: coussin.
-PURETTE (EN)--et non en purêtre--_locut. arch._: en chemise.
-PUTANAT, _néolog._: libertinage.
-PUTANIER, _arch._: de putain--_affiches putanières_: c'est ainsi que
- Tailhade traduit _titulos_, cartes que les femmes publiques fixaient
- sur leurs portes pour faire connaître leur nom.
-PUTE, _arch._: fille de joie, femme libertine.
-PYXIDE, _hellén._: boîte.
-
-QUADRILLE VERTE, _antiq. lat._: l'équipe prasine, l'équipe des
- conducteurs de chars de course dont la livrée était le vert.
-QUARTILLA, _lat._: Petite-Quatrième.
-QUASILLARIÆ, _antiq. lat._: esclaves femelles ayant pour fonction de
- porter aux fileuses les paniers de laine.
-QUÉRIMONIE, _arch._: plainte.
-QUIRITES, _lat._: citoyen, bourgeois.
-
-RAGOT, _terme cynégét._: sanglier qui a quitté la compagnie et qui n'a
- pas encore trois ans.
-RAINE, _arch._: grenouille.
-RAMENTEVOIR (SE), _arch._: se rappeler.
-RAMEQUIN: pâtisserie au fromage.
-RATIOCINER, _latin._: raisonner.
-RAUQUEMENT, _néolog._: cri rauque.
-RECOMBANT, _latin._: convive.
-RECORDATION, _arch._: ressouvenir.
-RÉDIMER, _latin._: racheter.
-REMBUCHER, _terme cynégét._: S'emploie surtout sous la forme réfléchie
- (se rembucher). Se dit des bêtes sauvages: rentrer dans le bois.
-REPOSITORIUM, _antiq. lat._: sorte de dressoir.
-RENARD, _vulg._: décharge d'estomac--vient de la locut. popul. écorcher
- le renard, piquer un renard, vomir.
-RENGRÉGER, _arch._: aggraver.
-RÉSOLU, _latin._: paralysé, anéanti.
-REVIVISCENT, _latin._: renaissant.
-RÉVOQUER, _latin._: rappeler.
-RIBAUD, _arch._: mauvais garçon, homme qui vit avec les gens sans aveu
- et les prostituées.
-RICHOMME, _arch._: richard.
-RIGOLER (SE), _arch._: se donner du plaisir.
-ROBE (BONNE), _locut. arch._: femme lascive.
-ROGATION, _latin._: prière.
-ROMANCINE, _arch._: réprimande.
-ROUGE-BORD, _arch._: verre de vin plein jusqu'au bord.
-HOULEUSE, _vulg._: fille qui racole sur la voie publique.
-ROULURE, _arg._: prostituée.
-RUBRIQUE, _arch._: ruse.
-RUDANIER, _arch._: grossier.
-RUE: nom de plusieurs plantes de la famille des rutacées.
-RUPIN, _arg._: riche, considérable.
-
-SACRARIUM, _lat._: sacristie.
-SANCTIMONIAL, _latin._: consacré.
-SATYRICON, SATIRICON OU SATIRÆ, _hellén._: œuvres mêlées, mélanges
- (satura).
-SATYRION, SATUREUM: philtre, boisson aphrodisiaque.
-SCARE, _hellén._: poisson des mers chaudes, dit perroquet de mer.
-SCINTILLA, _lat._: Etincelle.
-SCORPÈNE: poisson dont les piquants sont venimeux.
-SCYPHUS, _hellén._: coupe à boire.
-SEMPITERNEUX, _arch._: sempiternel.
-SENESTRE, _arch._: gauche.
-SERDEAU, _arch._: échanson, d'après Tailhade.
-SERIPHIOS, _gr._: absinthe marine.
-Σιβυλλα, τι θελεις, etc.--Sibylle, que veux-tu?--Je veux mourir.
-SÉVIR, SEXVIR (VI. VIR. dans les inscriptions) _lat._: membre d'un
- collège de six personnes; membre d'un collège de prêtres institué en
- l'honneur d'Auguste.
-SINGULTUEUX, _latin._: qui a le caractère du sanglot.
-SOEF, _arch._: suave.
-SOURICER, _arch._: prendre les souris, en parlant des chats; s'emparer
- subrepticement de.
-SPURCIDIQUE, _latin._: ordurier.
-STATOR, _lat._: messager d'un magistrat
-STOLA, _lat._: robe de la matrone romaine.
-SUBHASTER, _arch._: vendre aux enchères.
-SUBODORER, _arch._: éventer, flairer de loin.
-SUDARIUM, _antiq. lat._: sorte, de mouchoir.
-SUPPÉDITER, _latin._: fouler aux pieds au pr. et au fig. Tailhade lui
- donne le sens d'élever, de soutenir.
-SUPIN, _latin._: renversé.
-SUSCITER, _latin._: mettre debout.
-
-TANTE, _arg._: jeune homme _accessible_.
-τα παντα (_gr._: le tout), factotum.
-TAVELÉ, _arch._: marqueté.
-TEPIDARIUM, _antiq. lat._: étuve tempérée dans laquelle on séjournait
- avant d'entrer dans le bain à haute température.
-TESSERA, _lat._: dé à jouer.
-TEST, _arch._: pot
-TÊTE-BÊCHE, _arch._: en sens inverse, comme, par exemple, les deux
- chiffres du nombre 69--et non _tête baissée_, comme l'a cru Tailhade
- après Victor Hugo.
-TEXTILE, _latin._: tissé.
-THALAMUS, _antiq. gr._ et _lat._: chambre où se faisait le coucher de la
- mariée, chambre nuptiale.
-THALASSOCRATE, _hellén._: maître de la mer.
-TIBICEN, _antig. lat._: flûtiste.
-TOLLU, _arch._: partic. passé de tollir, enlever.
-TOREUTIQUE, _hellén._: l'art de la ciselure.
-TORUS, _antiq. lat._: matelas ou lit.
-TOURDE, _arch._: grive.
-TOURNER DE L'ŒIL, _locut. popul._: mourir.
-TOURTRE, _arch._: tourterelle.
-TRAIN DE GALETS, le traducteur veut dire _train de bateaux chargé de
- galets_.
-TRAMONTANE, _arch._: vent du nord, dans la Méditerranée.
-TRÉPIDATION, _latin._: agitation.
-TRÉPIDER, _latin._: s'agiter confusément.
-TRICLINIARCHA, _antiq. lat._: correspondait à peu près à notre maître
- d'hôtel.
-TRIMALCHIO, on a supposé que ce nom était formé du gr. _tri_, et
- _malchiao_, être _gourd_, être transi. Il signifierait ainsi
- quelque chose comme _Triplegourde_ (cf. Trissotin). D'autres croient
- ce nom d'origine sémitique.
-TRINQUER, _vulg._: pâtir.
-TRIPUDIER, _latin._: danser, trépigner, sauter.
-TRISTIMONIE, _latin._: tristesse.
-TRIVIER, _latin._: trivoie, patte-d'oie, endroit où aboutissent trois
- chemins.
-TRUPHER, _arch._: la forme correcte est trufer, se moquer, abuser de.
-TRYPHŒNA (du _gr. tryphè_, voluptés, délices). Salace.
-TUF: concrétion calcaire qui se trouve au-dessous de la terre franche.
-TUMULTUER, _latin._: être bruyamment agité--«La mer tumultuait du bas
- abîme», cette phrase est empruntée textuellement à Rabelais.
-TURGIDE, _latin._: enflé.
-TURPIDE, _latin._: honteux.
-TUTELLE, _latin._: divinité protectrice, lare, patronne.
-TYPE, _vulg._: homme, individu masculin.
-
-UNION, _latin._: perle unique, perle baroque.
-URBS, _lat._: la Ville, c'est-à-dire Rome.
-URCEOLUS, _antiq. lat._: cruche à eau.
-UTRICULE, _latin._: petite outre.
-
-VACHE, _arg._: femme, en mauvaise part--Tailhade traduit «femmes soûles»
- par «vaches imbriaques».
-VADROUILLER, _vulg._: aller de taverne en taverne; traîner de nuit dans
- tous les mauvais lieux.
-VEDEAU, _arch._: veau.
-VENDIQUER, _latin._: venger.
-VÉNÉFICE, _latin._: breuvage magique, sortilège.
-VENTROUILLAGE (se ventrouiller, _arch._: se vautrer), vautrement.
-VÉNUSTÉ, _latin._: beauté.
-VERBÉRANTE, _latin._: celle qui fouette.
-VERBÈRER, _latin._: fouetter--ici, au figuré.
-VÈRE, _arch._: voire! oui vraiment!
-VÉRÉCONDIE, _latin._: modestie, modération.
-VÉRÉCONDIEUX, _latin._: réservé, discret.
-VERGONDER, _lat._: respecter.--Le traducteur donne à ce verbe le sens de
- pécher.
-VIN DE LA BOUCHE, _arch._: vin réservé au maître.
-VINASSE, _vulg._: vin ordinaire.
-VIRIDE, _latin._: verdoyant; _fig._: jeune.
-VIS, _arch._: visage.
-VOUIVRE, _arch._: guivre, dragon.
-VULGIVAGUE, _latin._: vagabond, errant.
-VULTUEUX, _latin._: tuméfié et enflammé--quant au visage.
-
-
-
- Justification du Tirage
-
-
- _JUSTIFICATION DU TIRAGE_
-
-La présente édition du Satyricon a été achevée d'imprimer le 31 janvier
-1922: le texte par Henri Diéval, les illustrations par Louis Kaldor.
-On en a tiré quinze exemplaires sur papier Japon des manufactures
-impériales d'Insetsu-Kioku, chiffrés de 1 à 15, dont un (numéro 1)
-contient un dessin original et tous les croquis de J. E. Laboureur;
-et quatre sur Japon impérial (numéros 2 à 5) contiennent un dessin
-original. On a tiré en outre deux cent dix exemplaires sur papier vélin
-pur fil Lafuma chiffrés de 16 à 225.
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Le Satyricon, by Petronius Arbiter (AKA Pétrone)
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SATYRICON ***
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- The Project Gutenberg eBook of Le Satyricon, by Pétrone.
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-<pre>
-
-Project Gutenberg's Le Satyricon, by Petronius Arbiter (AKA Pétrone)
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-
-
-Title: Le Satyricon
-
-Author: Petronius Arbiter (AKA Pétrone)
-
-Illustrator: Jean-Emile Laboureur
-
-Translator: Laurent Tailhade
-
-Release Date: October 19, 2016 [EBook #53321]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SATYRICON ***
-
-
-
-
-Produced by Madeleine Fournier. Images provided by the Hathi Trust.
-
-
-
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-
-</pre>
-
-<div class="cover">
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-</div>
-
-<hr class="full" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span></p>
-
-<h1>Le Satyricon</h1>
-
-<hr class="r35" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span></p>
-
-
-<p class="title"><span style="font-size: smaller;">LE</span><br />
-
-SATYRICON</p>
-
-<p class="author">DE PÉTRONE,</p>
-
-<p class="edition">Traduit par <span class="smcap">Laurent Tailhade</span><br />
-
-<i>NOUVELLE ÉDITION</i><br />
-
-Revue, corrigée, augmentée, et<br />
-
-<i>ILLUSTRÉE</i><br />
-
-de six gravures en couleurs<br />
-
-par J. E. Laboureur.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 150px;">
-<img src="images/ill01.jpg" width="150" height="178" alt="" />
-</div>
-
-<p class="editor"><span style="letter-spacing: 0.5em;">A PARIS,</span><br />
-
-<span style="letter-spacing: 0.2em;"><i>ÉDITIONS DE LA SIRÈNE</i></span><br /><br />
-
-Bd. Malesherbes, 29<br />
-
-M. DCCCC. XXII.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span></p>
-
-
-<h2>AVIS PRÉMONITOIRE</h2>
-
-<p class="right">Auctor purissimæ impuritatis.</p>
-<p class="right"><span class="smcap">Juste Lipse.</span></p>
-
-<p class="p2"><i>En conformité avec l'usage suivi par les
-traducteurs de Pétrone depuis 1692, on
-a cru opportun de consigner ici, aux
-places ordinaires, les apocryphes de Nodot,
-prédécesseur ingénieux mais balourd de FitzGérald</i>
-(Kheyyam), <i>de Mérimée</i> (La Guzla),
-<i>de Mac-Pherson et de l'</i>Ossian <i>qu'admira Bonaparte
-avec stupidité.</i></p>
-
-<p><i>Le faussaire de Belgrade, riz-pain-sel, doublé
-de latiniste&mdash;comme un Paul-Louis
-Courier dépourvu de style et d'agrément&mdash;par
-des sutures adroites encore que d'un romanesque
-très inepte, a soudé les pages authentiques
-et fait plus attrayant leur débit. Ces
-imaginations, qui ne parvinrent à duper aucun
-des contemporains de Nodot (lors les académiciens
-de Nîmes) apparaissent comme un
-Evangile cinquième à l'auteur de</i> Quo Vadis?
-<i>abruti déjà de façon louable par les quatre
-précédents.</i></p>
-
-<p><i>Elles aideront les quelques gens du monde
-qui lisent couramment les caractères d'imprimerie</i>
-<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span><i>à supporter la découverte de Rome au</i>
-<span class="smcap">ii</span><sup>e</sup> <i>siècle, et la lecture de l'</i>Histoire Auguste
-mêmement.</p>
-
-<p><i>Afin d'éclairer la religion des personnes
-méticuleuses, on a pris soin de typographier
-entre crochets la version du pseudo</i>-Satyricon.</p>
-
-<p><i>Ces concessions faites à l'inintelligence de la
-critique et du lecteur, il a paru oiseux d'intimer
-aux personnes bénévolentes, la déglutition
-du</i> Carmen de bello civili. <i>Même il
-eût été probe d'effacer tous les vers du</i> Satyricon
-<i>qui ne tiennent au récit, ni par un mot,
-ni par une indication de mœurs, ni par un coin
-de paysage. Ces froides rhapsodies n'ont de
-commun, avec les randonnées d'Encolpis et de
-Tryphœna, que leur interpolation par un
-scholiaste bête dans un récit fort animé dont
-elles entravent la piaffe maladroitement. Les
-poèmes attribués à Pétrone, depuis Saint-Evremond,
-Nodot, Boispréaux, Durand de Moulins
-jusqu'à Héguin de Guerle et Baillard, les
-moins pompiers d'entre eux, furent en possession
-d'exciter les Muses de collège, d'impartir
-aux grimauds en veine luxurieuse, un thème à
-paraphrases. Que ne trouve-t-on pas là dedans?
-Les «fureurs de Neptune», «les caresses de
-Zéphire», et même les «ruisseaux de larmes»
-conservés depuis l'abbé Delille y croupissent
-marécageusement à l'abri du grand air.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span><i>Les auteurs de ces choses, imbus de périphrases,
-de «bonnes expressions», guindés
-et pommadés ne semblent pas avoir eu d'autre
-but que d'abêtir un conteur d'esprit et de
-fournir une version pudique d'un texte qui
-l'est si peu. Les fripiers, les garçons d'étuves,
-les cinèdes, les cambrioleurs parlent chez ces
-vedeaux, la même langue, incolore et décente.
-On dirait qu'ils ont lavé leurs estomacs d'ivrognes
-dans le thé suisse de Nisard et fait leurs
-ongles dans le tub académique de M. Paul
-Deschanel. C'est à vomir. La palme de la rougeur
-pudique revient néanmoins à Desjardins-Boispréaux.
-Après avoir placé que de tutus et
-de feuilles de vigne! excusé l'</i>Arbiter <i>et garanti
-ses intentions, il finit par cette phrase
-qui vaut qu'on la propage, bonbon où le sucre
-du</i> <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> <i>siècle se mêle encore au plâtre un
-peu moisi: «Poète, orateur, historien, Pétrone
-atteint le sublime dans tous les genres;
-mais les objets qu'il égayé de son pinceau blessent
-la pureté de nos mœurs</i>(?). <i>La lumière
-qui nous luit jette sur ces matières toute l'horreur
-qu'elles méritent</i> et la nature arme contre
-elles la plus belle moitié du monde.»</p>
-
-<p><i>On ne prétend pas fournir ici un doublet à
-ces pédantesques drôleries. Encore que Pétrone
-soit réfractaire à la traduction, il a paru élégant
-de donner un calque fidèle, de respecter</i>
-<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span><i>le décor des vieux maîtres dont les contes milésiens
-nous furent transmis sous ce nom, et pour
-la première fois, aux lecteurs français la crudité
-de leurs discours.</i></p>
-
-<p><i>Quand Pétrone fait parler des drôles venus
-de la plus sordide populace, du maquerellage
-et du stellionnat à la richesse en même temps
-qu'aux «bons principes»; quand il met en
-scène des mignons opulents, retraités et pieux;
-quand il note les épanchements d'un prêteur
-à la petite semaine tombé</i> (<i>déjà!</i>) <i>dans la dévotion
-et le patriotisme, tenant par avance les
-discours du Père Lemmius, on a cru expédient
-de faire à l'argot moderne les plus larges
-emprunts, qui, seul, renferme des équivalents
-topiques aux entretiens de ces voyous. On
-n'a pas tenté non plus d'adoucir, de moderniser,
-les passages scabreux ni de mettre un vertugadin
-aux priapées. La sérénité dans l'impudeur
-est un caractère de l'art antique; elle
-brille chez Pétrone comme dans les figurines
-obscènes, les bronzes, les fresques, les</i> drilopotæ,
-<i>les Hermès phallophores du musée de
-Pompéi. La moderne hypocrisie est greffée en
-plein bois sur la honte chrétienne. Elle fut
-inconnue aux races calmes et libres qui dressaient
-aux carrefours de leurs chemins les bornes
-que vous savez contrepointées de l'inscription:</i>
-Hic habitat felicitas.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span><i>L'élégance de Pétrone différait sans doute
-des belles manières, telles que peuvent les
-entendre MM. Paul Bourget, Arthur Meyer
-et les calicots de chez Labbey. Mais un écrivain
-qui se respecte n'a point à considérer
-l'opinion de ces marchands.</i></p>
-
-<p><i>Ainsi, dans la mesure du possible, tenant
-compte du déchet inhérent aux traductions
-même les plus loyales, sans intervenir dans les
-débats d'épigraphie ou de sémantique, ne prétendant
-faire œuvre d'érudition ni montrer au
-public autre chose qu'un roman, on a tenté
-d'enrichir</i>&mdash;positis ponendis&mdash;<i>la langue
-d'Amyot, de Lamennais et de Leconte de
-Liste par l'acquêt d'un ancien et autrement
-jeune que la plupart des conteurs modernes,
-de mettre ainsi à la main d'un plus grand nombre
-de lecteurs, les seuls contes réalistes qui
-viennent de l'antiquité. On se flatte, non
-d'avoir pleinement réussi, de telles ambitions
-appartiennent exclusivement aux cacographes
-avérés</i> (beati lourdes quoniam ipsi trebuchaverunt),
-<i>mais de remblayer une voie, où d'autres,
-plus heureux et plus doctes, auront l'honneur
-de triompher.</i></p>
-
-<p><i>Car il est à désirer que cet exemple trouve
-des imitateurs. La France en est encore aux
-traductions par à peu près, aux «belles infidèles»
-de Perrot d'Ablancourt ou de l'abbé</i>
-<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span><i>de Marolles, aux Juvénal pour dames, aux
-Suétone châtrés, aux Martial vérécondieux.</i></p>
-
-<p><i>Ici, du moins, on ose le croire, de tels
-reproches ne se peuvent encourir. L'impudicité
-romaine diffère grandement des pattes
-d'araignée de Mme Rachilde: c'est l'impudicité
-romaine que l'on trouvera dans le présent
-écrit.</i></p>
-
-<p><i>Voici, libre de tous voiles et purifiée du
-badigeon académique, la ménippée ardente, la
-rhopographie ingénieuse de Titus Petronius
-Arbiter. Priapus et Cotytto s'y délectent de
-leur vigueur nue. Un remugle de parfumerie
-et de cuisine, de sueur humaine et de benjoin,
-une odeur âcre de fards et de sexes en rut flottent
-sur ces pages lubriques ou charmantes. On
-a fait en sorte de conserver, comme disait
-Chamfort, le scandale du texte dans toute sa
-pureté. Mais on n'a pas cru devoir la même
-déférence aux interpolations de Nodot. On a
-traduit fort mollement quelques-uns de ses
-passages, entre autres l'absurde chapitre</i>
-<span class="smcap">cxxxviii</span>, <i>la ridicule histoire des amours de
-Chrysis avec Encolpis-Polyænos, que rien ne
-fait prévoir et que rien ne justifie. Nodot est
-d'ailleurs si mauvais écrivain qu'il traduit
-incorrectement jusqu'à son propre texte.</i></p>
-
-<p><i>Certains noms de mets, d'ustensiles ou de
-vêtements, ne se peuvent transcrire que par des</i>
-<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span><i>synonymes tout à fait ridicules. Rien de plus
-grotesque par exemple, que de remplacer</i>
-endromis <i>par «robe de chambre» ou</i> scribilita
-<i>par «tarte au fromage», d'imposer à la
-monnaie antique les appellations du numéraire
-d'à présent. Le</i> corymbion <i>n'est pas une perruque
-au sens de Lenthéric. Usité d'ailleurs en
-botanique (plantes corymbiflores, etc.) rien ne
-s'oppose à l'acquisition du terme par la langue
-usuelle.</i></p>
-
-<p><i>On emprunta au</i> Dictionnaire des antiquités
-romaines et grecques <i>d'Anthony Rich,
-trad. Chéruel</i> (<i>Didot</i>, 1883), <i>l'explication de
-ces vocables. Un second volume de</i> paralipomènes,
-<i>outre des commentaires et des lignes
-sur Pétrone insérées dans la</i> Petite République
-<i>au mois d'août</i> 1900, <i>contiendra la</i> Vie
-d'Héliogabalus, <i>par Ælius Lampridius, mémorialiste
-de l'école niaise.</i></p>
-
-<p><i>Il peut sembler en effet intéressant d'opposer
-au Satyricon et de dater le geste d'un fol
-qui, investi d'absolu, à cent quarante ans d'intervalle,
-réalisa sur le trône des Césars, une
-mascarade sexuelle imagée par des artistes
-luxurieux. C'est une manière de snobisme qui
-n'est pas à la portée du ménage Dieulafoy.</i></p>
-
-<p class="signature">L. T.</p>
-
-<p class="place"><i>Prison de la Santé, le 25 avril</i> 1902.</p>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span></p>
-
-<h2>Le Satyricon</h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span></p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<div class="figcenter" style="width: 450px;">
-<img src="images/ill02.jpg" width="450" height="646" alt="" />
-<div class="caption">De sorte qu'après avoir donné à Giton mon portemanteau,
-nous sortîmes de la ville, en marche vers un castelet de Lycurgue.</div>
-</div>
-
-<p class="center">Satyricon, page <a href="#Page_29">29</a>.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span></p>
-
-
-<p class="center"><b>ICI</b></p>
-<p class="center"><b>COMMENCE</b></p>
-<p class="center"><span style="font-size: x-large;"><b>LE SATYRICON</b></span></p>
-<p class="center"><b>DE PÉTRONE</b></p>
-
-
-<p class="p2">Voici longtemps que je promets de vous
-narrer mes aventures, si bien que j'ai
-résolu de donner suite, aujourd'hui
-même, à cet engagement: car, moins pour
-éclaircir de doctes problèmes que pour animer
-des propos hilares et des colloques grivois,
-s'est opportunément congrégée notre assemblée.</p>
-
-<p>[Avec infiniment d'esprit, Fabricius Vejento
-a disserté devant vous sur les mystifications religieuses.
-Il a démasqué la supercherie et les
-menteuses vaticinations de la prêtraille, son
-audace à publier des mystères dont elle n'entend
-pas le premier mot.</p>
-
-<p>Mais] n'est-ce pas un charlatanisme aussi
-furieux de quoi les dédamateurs sont férus et
-possédés? Ils braillent:&mdash;Ces navrures,
-<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span>pour la publique liberté, je les endurai! cet
-œil, j'en ai pour vous fait le sacrifice; donnez-moi,
-donnez un guide qui me guide vers mes
-enfants, car mes genoux mutilés ne me soutiennent
-plus!» Ces choses même seraient
-tolérables si elles ouvraient aux débutants un
-chemin vers l'éloquence. Mais aujourd'hui, à
-la bouffissure du discours, au fracas très vain
-des maximes ils gagnent uniquement ceci que,
-rendus au Forum, ils se croient dépaysés dans
-une autre planète. Et c'est pourquoi j'estime
-que les adolescents, à l'école, deviennent des
-sots fieffés qui de nos usages ne voient et n'entendent
-rien, mais qu'on berne, tout le temps,
-de pirates debout sur le rivage, préparant des
-fers, et de monarques promulguant un édit
-qui enjoint aux fils de trancher la tête paternelle,
-et d'oracles vouant à la mort, en temps
-d'épidémie, trois pucelles ou même davantage
-et d'une rhétorique melliflue où tout&mdash;actes
-et paroles&mdash;est meringué, pour ainsi dire, de
-sésame et de pavot.</p>
-
-<p>Ceux qui sont nourris là-dedans ne peuvent
-pas avoir le sens commun, plus que
-fleurer bon cil qui s'héberge en la cuisine.
-Avec votre congé, maîtres ès sciences oratoires,
-souffrez que l'on vous die que c'est vous les
-premiers qui perdez la faconde. En suscitant
-une fallacieuse harmonie, et les pointes dérisoires,
-<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span>vous avez énervé le corps du discours
-et préparé sa chute. Les éphèbes n'étaient
-pas encore entraînés à ces déclamations quand
-Sophocle et Euripide inventèrent les mots
-qui portent leur génie aux siècles à venir. Un
-pion ténébreux n'avait pas encore hébété les
-esprits, lorsque Pindare et les neuf Lyriques,
-sur les rhythmes d'Homère, prirent l'audace
-magnanime de chanter. Et, sans invoquer le
-témoignage des poètes, je ne vois pas, certes,
-que Platon ni Démosthène aient jamais exercé
-l'office de rhéteurs. Le grand et, si j'ose
-parler ainsi, le virginal Bien-Dire n'est point
-maquillé ou redondant, mais, par sa beauté
-propre, surgit. Naguère, cette énorme, cette
-venteuse loquacité, de l'Asie immigra dans
-Athènes: sur les esprits des jeunes hommes
-guindés vers le sublime, comme d'un astre
-pestilentiel tomba son haleine. Corrompue
-en son principe, l'éloquence dépérit et, bientôt,
-resta muette. Qui, depuis lors, approcha la
-perfection de Thucydide, la renommée d'Hypéride?
-Pas même un vers qui brille d'une
-heureuse couleur; mais tous, comme soufflés
-d'un oing pernicieux, ne peuvent, sous leur
-perruque blanche, atteindre la vieillesse. La
-peinture n'a pas une fin plus brillante, depuis
-que l'audace égyptiaque s'avisa d'en abréger
-la technique et d'en vulgariser les procédés.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span>[Je déclamais un jour à peu près de la
-sorte, quand Agamemnon s'approcha de nous,
-scrutant la foule d'un œil curieux et cherchant
-quel était l'orateur si diligemment écouté.]</p>
-
-<p>Ne souffrit pas Agamemnon que je pérorasse
-longuement sous le portique, au
-temps où lui-même avait sué en vain dans sa
-chaire:&mdash;Mignon, dit-il, puisque tu dégoises
-d'un air qui ne sent pas le commun et, chose
-combien rare, puisque tu prises le bon sens, je
-ne t'abuserai pas touchant les secrets de mon
-art. La faute, dans ces exercices, n'incombe
-pas aux précepteurs qui, vivant au milieu
-d'archifous, sont tenus d'extravaguer. Car s'ils
-ne débitent point les fariboles qui plaisent aux
-élèves, ils restent&mdash;comme dit Cicéron&mdash;abandonnés
-dans leur classe déserte. Pareil à
-ces malins parasites qui, voulant capter le dîner
-du riche, inventent d'agréables propos (car,
-pour atteindre le but de leurs désirs, faut
-piper les oreilles), tel apparaît le maître d'éloquence.
-Il ressemble encore au pêcheur qui,
-s'il n'amorce point des lignes avec l'appât que
-le poisson préfère, se morfond en vain sur son
-rocher.</p>
-
-<p>Que dirai-je? Les parents seuls méritent
-vos objurgations, qui ne veulent pas
-instruire leurs héritiers dans les bonnes disciplines.
-Ils sacrifient tout, et même l'avenir, au
-<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span>besoin d'arriver. Par ambition, ils poussent au
-barreau des blancs-becs frais émoulus de leur
-école. Sachant quelle maturité demande
-l'Eloquence, ils y consacrent des gamins qui,
-pour la plupart, ont encore le lait au bout du
-nez. Que si les familles voulaient endurer la
-gradation des cours et que les jeunes hommes
-studieux, exercés par une lecture choisie, conformassent
-leur éducation à de nobles préceptes,
-de façon à châtier le style avec énergie,
-à suivre longuement les orateurs qu'ils prennent
-pour modèles, ces parfaits élèves auraient
-bientôt fait de mépriser tout ce qui, de nos
-jours, séduit l'enfance. Leurs plaidoyers, d'une
-allure élevée, acquerraient sur-le-champ et
-poids et majesté. A présent, les écoliers baguenaudent
-en classe. Les juveigneurs prêtent
-à rire sitôt qu'ils se montrent au Forum. Chose
-turpide: ce qu'ils ont appris autrefois de travers,
-ils n'en veulent pas confesser le vice dans
-leur âge mûr. Cependant, pour que vous
-n'alliez pas croire que j'improuve absolument
-les impromptus dont Lucilius nous donna le
-modèle, je vous dirai en vers mon sentiment
-là-dessus:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>D'un art sévère, si tu veux goûter les fruits,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Applique ton âme aux grandes choses.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Qu'à la manière antique,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Tes mœurs reluisent d'une exacte frugalité.</i><br /></span>
-<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span><i>Ne prends souci de capter, dans leur maison, le regard hautain des rois</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ni, parasite, le dîner des puissants.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Fuis les biberons et n'étouffe pas dans les pots</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>La chaleur de ton génie; que, laudicène, on ne te voie pas,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Couronné, t'asseoir au théâtre ni prendre plaisir aux histrions.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Mais que t'agrée soit la citadelle de Tritonis Armigèra,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Soit le terroir habité par un colon de Lacédémone,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ou bien Néapolis, demeure des Sirènes.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Consacre à la Muse tes virides années</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et t'abreuve d'un cœur joyeux aux sources mœoniennes;</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Bientôt, absorbé par la troupe socratique, libre et changeant de rênes,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Du grand Démosthene tu feras sonner les armes.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ici pourtant jaillira la puissance romaine, et, sous peu, du grec</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Exonéré, ton esprit donnera sa vertu personnelle.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Entre temps, tu liras les pages des auteurs renommés au Forum:</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et l'assemblée retentira de tes discours agiles.</i><br /></span>
-<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span><i>Tu goûteras les prises d'armes, en sonorités belliqueuses mémorées,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et, dominant sur ces choses, la grandiose parole de l'indompté Cicéron.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Pare ton intellect de fiers ornements et, comme d'un large fleuve</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ruisselant, tu feras jaillir de ton sein le verbe des Piérides.</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>J'écoutais bouche béante et ne m'aperçus
-pas qu'Ascyltos avait fui. Pendant
-que je m'enfonçais dans la chaleur de cette
-longue diatribe, une troupe d'écoliers envahit
-le portique. Ils venaient manifestement d'ouïr
-une harangue improvisée par je ne sais quel
-rhéteur, en réponse au cours d'Agamemnon.
-Pendant que ces marmousets bafouent, qui le
-fond même, qui l'ordonnance et l'écriture du
-discours, je m'évade opportunément. Et de
-courir en quête d'Ascyltos. Mais j'ignorais
-mon chemin, l'adresse de notre garni. C'est
-pourquoi je marchais sans profit, revenant sans
-cesse à mon point de départ, jusques au temps
-que, brisé par la course et déjà trempé de
-sueur, l'idée me vint d'aborder une vieille sempiterneuse
-qui criait, par les rues, des herbes
-potagères.</p>
-
-<p>Maman, saurais-tu par hasard où je
-demeure?» fut ma première question.
-Délectée par cette plaisanterie idiote:&mdash;Possible
-<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span>que je le sache,» répond-elle. Et
-voici qu'elle marche devant moi. Je la croyais
-devineresse. Mais bientôt, débouchant dans
-un lieu plus secret, la matrone obséquieuse soulève
-une portière:&mdash;C'est ici, dit-elle, que je
-pense que tu habites.» Je me défendis de connaître
-ce logis. En même temps, j'aperçois,
-parmi les écriteaux et les mérétrices à poil,
-des promeneurs furtifs. Bien tard, que dis-je?
-trop tard, je compris qu'on m'avait
-égaré dans un lieu d'honneur. Exécrant les
-embûches de la vieille ogresse, je couvris ma
-tête et m'empressai de fuir à travers le lupanar,
-vers une autre sortie. J'en touchais le
-seuil, lorsque je m'aplatis contre Ascyltos,
-crevé de fatigue et plus défaillant que moi.
-Vous auriez imaginé que la même procureuse
-nous avait affrontés en ce clapier. C'est pourquoi,
-riant un peu, je lui fis ma révérence:&mdash;Et
-que fais-tu, lui dis-je, en ce taudis compromettant?»</p>
-
-<p>A pleines mains, il bouchonna la sueur qui
-l'inondait.&mdash;Si tu savais ce qui m'est
-arrivé, gémit-il.&mdash;Quoi de neuf? répliquai-je.»
-Mais lui, presque mourant:&mdash;Comme
-j'errais par la ville entière, sans retrouver
-la place où j'avais laissé notre auberge,
-m'accoste un père de famille qui s'offre à
-me conduire, le plus honnêtement du monde.
-<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span>Ensuite, par des venelles très obscures, il m'emmène
-jusqu'ici et, m'offrant de l'argent, il
-se met à requérir de moi le don de courtoisie.
-Déjà la matrulle avait touché un as
-pour prix du cabinet. Déjà il passait la main
-dans mes chausses et, n'était ma vigueur plus
-grande que la sienne, j'eusse trinqué sans
-phrases.»</p>
-
-<p>[Tandis qu'Ascyltos me narre son malencontre,
-le père de famille lui-même, accompagné
-d'une gaupe assez ragoûtante, survient et,
-faisant les yeux doux, invite Ascyltos à le suivre
-dans la maison, l'assurant qu'il n'a rien à
-craindre. Puisqu'il se refuse à être le patient,
-que, du moins, il consente à besogner en qualité
-d'agent. D'autre part, la catau s'évertue à
-m'aguicher et me prie de la suivre. Alors,
-nous emboîtons le pas. Menés à travers les
-affiches putanières, nous apercevons toute
-sorte de gens, mâles et femelles, en train de
-beluter dans les chambres d'amour], avec tant
-de violence qu'on les aurait crus empoisonnés
-de satyrion.</p>
-
-<p>[Dès qu'ils nous aperçoivent, ils s'efforcent
-de nous exciter par leur entrain, par leurs gestes
-de cinèdes. Soudain, retroussé jusqu'à la
-ceinture, un furieux investit Ascyltos et, le
-culbutant sur un grabat, s'efforce de l'engeigner.
-Je bondis au secours du malheureux, et],
-<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span>joignant nos forces, nous incaguons le malotru.</p>
-
-<p>Ascyltos gagne au pied, s'enfuit dare-dare,
-me laissant en proie aux libidineuses complexions
-des forcenés: mais plus qu'eux riche
-en force et en valeur, je sors intact de ce nouvel
-assaut.</p>
-
-<p>Ayant parcouru toute la ville ou peu
-s'en faut], comme à travers un brouillard
-caligineux, sur le trottoir d'une place, je
-reconnus Giton, debout [au seuil de notre hôtellerie],
-Je m'empressai d'entrer.&mdash;Frère,
-lui demandais-je, que nous as-tu cuisiné pour
-souper?» Mais le gosse, effondré sur le lit,
-cherche en vain à retenir des larmes et se met
-à pleurer abondamment. Perturbé moi-même
-par l'émotion du petit frère, je m'enquiers de
-ce qui lui est arrivé. Mais lui, tardivement et
-comme à regret, après que j'eus mêlé aux
-prières les éclats de fureur:&mdash;Ton ami,
-exclama-t-il, ton copain, Ascyltos, a devancé ta
-venue. Ici, me trouvant tout seul, le monstre a
-voulu entreprendre sur ma pudeur. Comme
-je criais de mon mieux, il a dégainé et: «Si
-tu es Lucrèce, m'a-t-il dit, tu as trouvé un
-Tarquin». Entendant cela, je poussai mes griffes
-vers les yeux d'Ascyltos: «Que réponds-tu
-à cela, catin! catin soumise et plus banale
-qu'une paillasse de rouleuse, toi dont le souffle
-même est ignominieux?» Feignant une horreur
-<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span>mensongère, Ascyltos lève à son tour la
-main sur moi et clabaude sur un ton encore
-plus élevé: «As-tu fini, gladiateur obscène,
-[assassin de ton hôte], rebut de l'amphithéâtre!
-Ferme ça, voleur de nuit, qui, même
-lorsque tu godillais drûment, n'a jamais
-accolé une femme propre! Tu sais bien que je
-t'ai servi de frère dans un quinconce, comme à
-présent le môme dans ce cabaret.» Mais,
-répliquai-je, pourquoi t'esbigner pendant mon
-entretien avec le pédant?</p>
-
-<p>Triple idiot! que voulais-tu que je fisse
-là? Je crevais de faim. Devais-je écouter
-des sentences, comme qui dirait un fracas de
-vitres brisées, ou bien l'<i>Oracle des Songes?</i> Tu
-es cent fois plus cochon que moi, Herculès à
-moi! toi qui, pour souper en ville, flagornes un
-magister.» Et voilà que nous tournons en
-risée cette discussion très honteuse, parlant
-avec sang-froid de choses et d'autres. Mais
-bientôt sa perfidie me revint en mémoire:&mdash;Ascyltos,
-dis-je, nos humeurs ne peuvent s'accorder;
-le mieux est de partager les hardes
-que nous avons en commun, puis de combattre
-par des gains séparés notre mutuelle pauvreté.
-Tu n'es pas sans lettres, ni moi-même; cependant,
-pour ne pas marcher sur tes brisées, je
-choisirai une autre sorte d'industrie, faute de
-quoi, mille occasions nous feraient, à chaque
-<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span>instant, harpailler. Nous serions, avant
-peu, montrés au doigt.» Ascyltos acquiesça:&mdash;Mais,
-dit-il, aujourd'hui, en qualité de
-beaux esprits, nous sommes conviés à un banquet.
-Ne perdons pas cette agréable nuit; Toutefois,
-demain, puisque cela te plaît, je me
-pourvoirai d'un gîte et d'un amant.&mdash;Il est
-oiseux, répliquai-je, de différer ce qui nous
-agrée aujourd'hui.» Le désir seul me faisait
-ainsi brusquer les choses. Depuis longtemps je
-brûlais d'espacer un fâcheux et de reprendre
-avec mon cher Giton nos amusements d'autrefois.</p>
-
-<p>[Ascyltos digéra peu cette avanie. Sans répliquer,
-il sortit brusquement. J'augurai mal
-de ce départ soudain: car je connaissais la
-fougue de son caractère et le dévergondage de
-ses appétits. Je le suivis pour observer ses démarches,
-pour faire obstacle à ses projets;
-mais il se déroba tout de suite à mes regards,
-et vainement je le cherchai].</p>
-
-<p>Après avoir fait la guerre à l'œil dans
-tous les recoins de la ville, je regagnai
-mon galetas. Giton me baisa de tout son
-cœur. Moi, liant le cher enfant dans une
-étreinte robuste, je goûtai de mes vœux la
-jouissance plénière, et mes transports furent
-dignes d'envie.</p>
-
-<p>Nos délices n'étaient pas encore épuisées
-<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span>que, revenu à pas de loup et brisant avec fureur
-la porte, Ascyltos me trouva folâtrant
-avec mon frère. De rires, de bravos il emplit
-notre cambuse et, soulevant le balandras où
-nous étions tapis:&mdash;Que faisais-tu là, dit-il,
-citoyen très pudibond? Quoi! vous voilà tous
-deux sous la même couverture!»</p>
-
-<p>Puis, non content de cette gabegie, il prend
-la courroie de sa besace et se met en devoir
-de m'étriller abondamment. Il ajoute à ses
-coups des propos dérisoires:&mdash;Que cela
-t'instruise à ne plus désormais, frère, trancher
-quoi que ce soit avec ton frère!»</p>
-
-<p>L'imprévu du choc me stupéfia. J'avalai
-sans broncher sarcasmes et plamussades. Je
-tournai la chose en bouffonnerie. C'était prudent,
-car sans cela j'eusse dû en venir aux
-mains avec mon rival. Ma fausse hilarité
-apaisa ses esprits:&mdash;Encolpis, me dit-il en
-souriant, toi, dans la débauche enseveli, tu
-perds de vue notre disette de pécune. Ce qui
-nous reste est si peu que rien. Pendant les beaux
-jours, la ville est d'une effroyable stérilité. La
-campagne nous sera plus fructueuse. Allons
-voir nos amis.»</p>
-
-<p>La nécessité me fit donner la main à ce
-conseil et suspendre mon ressentiment. De sorte
-qu'après avoir donné à Giton mon portemanteau,
-nous sortîmes de la ville, en marche vers
-<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span>un castelet de Lycurgue, chevalier romain.
-Comme il avait été jadis le frère d'Ascyltos, il
-nous fit un bon accueil. Son entourage en accrut
-fort les agréments. D'abord, Tryphœna,
-miracle de beauté, commère d'un certain Lycas,
-patron de navire qui possédait quelques
-domaines aux alentours et proche de la mer.
-On ne peut exprimer les contentements que
-nous goûtâmes en ce lieu, qui est un des plus
-beaux qui se puissent rêver, encore que Lycurgue
-nous y fit assez petite chère. Faites état
-que Vénus, incontinent, prit soin de nous apparier.
-La belle Tryphœna mérita mes suffrages
-et, favorable, elle accueillit mes vœux.
-Mais à peine avais-je poussé ma pointe, que
-Lycas, indigné de se voir dérober son joujou,
-me somma de la remplacer auprès de lui.
-C'était un vieux collage. Rondement, il m'offrit
-de composer au moyen de cet échange.
-Ivre de luxure, il me persécutait de ses désirs,
-mais j'avais, alors, Tryphœna dans le sang et
-je fermai l'oreille aux invites de Lycas. Mes
-refus exaltèrent son béguin jusqu'à la passion.
-Il me suivait de tous côtés. Il entra, une nuit,
-dans ma chambrette. Voyant que la persuasion
-ne servait de rien, il voulut tâter du viol, mais
-je beuglai de telle sorte que toute la valetaille
-fut sur pied et que, Lycurgue aidant, je sortis
-indemne de ce terrible assaut.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span>Enfin, Lycas, ne trouvant pas la maison où
-nous étions commode à ses desseins, me pria
-d'accepter son hospitalité. Je déclinai l'invitation.
-Il me fit presser de nouveau par Tryphœna.
-Elle s'entremit d'autant plus volontiers
-pour m'induire à céder au caprice de Lycas
-qu'elle se flattait d'en obtenir un surcroît
-de liberté. Je suivis donc l'Amour. Cependant
-Lycurgue ayant repris avec Ascyltos le commerce
-de jadis, n'entendait pas quitter son bel
-ami. De sorte que nous convînmes qu'il resterait
-près de Lycurgue, tandis que j'irais chez
-Lycas avec Giton.</p>
-
-<p>Nous décrétâmes, en outre, que chacun
-de nous serait tenu de rapporter à la masse, et
-pour la commune subsistance, les aubaines que
-l'occasion nous fournirait.</p>
-
-<p>La joie de Lycas fut inimaginable en apprenant
-ma résolution. Le voilà qui se met en
-quatre pour avancer le départ. Enfin, nous
-prîmes congé de nos amis et parvînmes, le soir
-même, à notre demeure nouvelle.</p>
-
-<p>Pertinemment, Lycas avait pris ses mesures.
-Pendant la route, il se fit mon voisin,
-tandis que Tryphœna s'asseyait près de Giton.
-L'homme avait ainsi disposé les choses, connaissant
-bien les complexions de sa maîtresse,
-qu'elle se plaisait au changement, et qu'elle ne
-manquerait pas de convoiter le cher mignon.
-<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span>Ce qui ne tarda guère d'advenir. La belle
-ardait pour le gamin, s'affichait de bonne
-grâce. Lycas, avec grand soin, m'indiquait
-leur manège. Cette conjoncture le poussa quelque
-peu dans mon esprit, de quoi il fut charmé.
-Car il se flattait que l'inconstance de ma
-sœur me la rendrait méprisable et que, n'étant
-plus sous l'empire de la dame, je l'écouterais,
-lui, plus favorablement.</p>
-
-<p>Les choses furent ainsi pendant les premiers
-jours de notre visite chez Lycas. Tryphœna
-se consumait pour Giton, qui la servait
-de grand cœur: l'un et l'autre me chagrinaient
-fort. Cependant, Lycas dans son zèle à me
-plaire, inventait, chaque jour, de nouveaux
-passe-temps. Doris, sa jolie épouse, les embellissait
-de sa présence et de tels agréments que
-j'eus bientôt oublié Tryphœna. Je confiai aux
-truchements ordinaires, soupirs et regards
-noyés, le soin d'expliquer à Doris ma naissante
-amour. Languissants, mes regards lui
-firent d'enthousiastes aveux, et dans les siens
-brillait une flamme pareille. Cette éloquence
-muette nous découvrit tout d'abord, avant
-même que d'avoir échangé une parole, ce que
-nous ressentions avec tant de ferveur.</p>
-
-<p>La jalousie de Lycas, à propos de quoi
-j'étais édifié, m'obligeait à garder le silence.
-De son côté, Doris ne se pouvait méprendre
-<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span>aux soins dont m'accablait son homme. Dès
-que nous pûmes causer librement, elle s'en
-ouvrit à moi. Je confessai la chose, en lui faisant
-valoir ma résistance acharnée aux entreprises
-de Lycas. Mais elle me représenta, la
-bonne robe! qu'il fallait user de politique.
-Guidé par son adresse, je ne trouvai pas de
-meilleur expédient pour jouir de l'une que de
-m'abandonner à l'autre.</p>
-
-<p>Cependant, Giton, épuisé, tâchait de réparer
-ses forces par un peu de repos. Tryphœna
-revint alors à moi. Ses avances rebutées firent
-place à la fureur. Sans cesse cramponnée à ma
-personne, elle eut bientôt fait de découvrir ma
-double intrigue avec les deux époux. La première
-ne lui causant aucun préjudice, elle ne
-s'en mit guère en peine, mais elle résolut d'entraver
-la seconde. Pour cet effet, elle n'hésita
-pas à informer Lycas de mes amours avec Doris.
-Plus sensible à la jalousie qu'à la tendresse,
-le mari préparait sa vengeance, quand,
-heureusement avertie par une femme de Tryphœna,
-Doris put se mettre à l'abri de l'orage.
-Mais il nous fallut suspendre nos rendez-vous
-et nos ébats.</p>
-
-<p>Exécrant la perfidie de Tryphœna et l'ingratitude
-noire de Lycas, je pris la résolution
-de quitter la place. La fortune me favorisa.
-Car, la veille, un navire consacré à Isis et copieux
-<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span>en butin avait échoué sur les écueils du
-voisinage.</p>
-
-<p>Giton se prêta de grand cœur à l'aventure,
-mécontent comme il était et hargneux de voir
-Tryphœna ne plus se soucier de lui après
-l'avoir séché jusqu'aux moelles. Ayant délibéré
-ensemble, nous prîmes, de grand matin,
-la route vers la mer et nous entrâmes d'autant
-plus facilement dans le navire qu'il avait pour
-gardiens les gens de Lycas dont nous étions
-connus. Mais, pour nous faire honneur, les
-idiots se mirent à nous escorter. Cela ne faisait
-pas notre affaire, nous empêchait de larronner.
-Ce que voyant, je leur abandonnai Giton.
-Puis, subrepticement, je me coulai dans une
-chambre attenante à la poupe que décorait la
-statue de la Déesse. Je la spoliai d'une précieuse
-chasuble et d'un sistre d'argent. Ensuite,
-j'enlevai de la cabine du pilote quelques
-nippes de valeur. Enfin, glissant le long d'un
-funin, je quittai le navire, aperçu de l'unique
-Giton qui, prenant congé de ses gardes, me rejoignit
-dans peu d'instants.</p>
-
-<p>Aussitôt qu'il fut devers moi, je lui montrai
-le butin que j'avais fait. Nous jugeâmes
-à propos de rallier Ascyltos chez Lycurgue:
-mais nous ne pûmes y parvenir que le jour
-d'après. En abordant notre compagnon, je lui
-narrai brièvement de quelle façon j'avais chapardé
-<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span>la nef d'Isis et comment nous étions des
-victimes de l'amour. Il nous conseilla de prévenir
-Lycurgue et de le disposer en notre faveur,
-lui faisant connaître que les persécutions
-itératives de Lycas nous avaient obligés d'avancer
-notre retour, sans prendre le temps de
-l'avertir. Sur quoi Lycurgue nous promit son
-assistance indéfectible contre nos persécuteurs.</p>
-
-<p>Chez Lycas, on n'éventa notre fuite
-qu'au lever de Doris et de Tryphœna. D'habitude,
-nous assistions galamment à leur toilette
-matinale. Aussitôt, Lycas met en campagne ses
-valets. On nous cherche surtout du côté de la
-mer. Là, nos rabatteurs apprennent quelle visite
-nous fîmes au tillac de la Déesse, mais rien
-encore du cambriolage. Car la poupe du bâtiment
-regardait vers le large et son pilote
-n'était pas rentré.</p>
-
-<p>Enfin, Lycas ne doutant plus de notre évasion,
-la rancœur de m'avoir perdu le déchaîna
-contre Doris qu'il incriminait d'un tel essoine.
-Je tairai les outrages, les voies de fait auxquels
-il se porta, car j'en ignore le détail. Apprenez
-seulement que Tryphœna, instigatrice du désordre,
-persuada Lycas de nous aller quérir
-chez Lycurgue près de qui, certainement, nous
-étions réfugiés. Elle s'offrit même à être de
-la partie, afin de dauber sur nous en proportion
-de nos méfaits.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span>Les voilà donc en route et arrivant d'assez
-bonne heure, le lendemain, au castelet. Nous
-étions sortis. Car Lycurgue nous avait conduits
-à certaines héraclées que fériait un bourg voisin.
-Nos poursuivants emboîtèrent le pas et
-finirent par nous trouver au temple, sous le
-porche. Leur aspect nous troubla fort. Lycas
-de notre escapade se plaignit à Lycurgue, en
-toute véhémence. Mais il fut reçu par notre
-hôte d'un front impénétrable et d'un sourcil
-dédaigneux. Ce froid me rendit l'audace. Malfaisants
-et honteux, ses stupres, je lui jetai
-d'abord à la face, lui reprochant, à haute voix,
-les lubriques assauts qu'il m'avait donnés, tant
-chez Lycurgue que dans sa propre demeure.
-Tryphœna, qui s'ingéra de me contredire, n'en
-fut pas, non plus, la bonne marchande. Je lui
-reprochai, devant les badauds qu'avait ameutés
-notre dispute, ses appétits de goule, montrant,
-à l'appui de mon dire, Giton crevé, moi-même
-presque démoli par cette chienne libertine.</p>
-
-<p>Les éclats de rire que chacun fit alors
-jetèrent nos ennemis dans un étrange désarroi.
-Ils en eurent grand ennui et détalèrent au plus
-vite, mais jurant tout bas de se venger. Comme
-ils virent que, dans l'esprit de Lycurgue, nous
-avions pris les devants, ils résolurent de l'attendre
-chez lui pour le détromper des couleurs
-dont nous l'avions berné.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span>La fête s'acheva si tard qu'il nous fut impossible
-de regagner le domaine. Lycurgue
-nous coucha dans une métairie qu'il possédait
-à mi-chemin de sa résidence. Le lendemain,
-obligé de rentrer chez soi pour affaires, il
-partit sans nous éveiller. Lycas et Tryphœna
-l'attendaient au castelet, qui le surent flatter,
-circonvenir, de manière si adroite qu'ils l'engagèrent
-à nous livrer entre leurs mains. Lycurgue,
-cruel par nature et se truphant de garder
-sa foi, ne songea plus qu'à nous rendre à nos
-ennemis. Il persuada Lycas d'aller chercher
-main-forte, cependant que, lui-même, nous
-garderait à vue dans sa propriété.</p>
-
-<p>Il regagna donc la villa et nous reçut du
-même air qu'aurait pu prendre Lycas. Joignant
-les mains et prenant un air de circonstance,
-il nous reprocha la témérité que nous
-eûmes de chercher à lui en imposer par une
-accusation calomnieuse contre un de ses amis.
-Sans plus vouloir nous entendre, il ordonna
-qu'on nous mît aux arrêts, Giton et moi, dans
-notre chambre, faisant sortir Ascyltos, mais
-refusant de l'écouter sur notre justification.
-Puis, ayant comme il faut chapitré nos geôliers,
-emmenant Ascyltos, il s'en retourne au
-castelet.</p>
-
-<p>Pendant la route, son mignon de couchette
-eut beau alléguer des raisons émollientes.
-<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span>Rien ne put adoucir Lycurgue: larmes,
-blandices, ni prières. Cette dureté piqua si fort
-notre camarade qu'il résolut de nous déprisonner.
-Dès le soir même, il se prit d'altercas
-et refusa de coucher avec son amant, ce qui
-lui permit d'exécuter le plan qu'il avait formé
-pour notre salut.</p>
-
-<p>Dès que la valetaille fut plongée dans le
-premier sommeil, prenant sur son dos notre
-bagage et passant par une brèche du mur qu'il
-avait remarquée, il atteignit, avant le jour, la
-métairie, entra sans nulle encombre et vint à
-notre chambre. Nos gardiens en avaient fermé
-la porte. Mais il était bien aisé de l'ouvrir,
-n'étant qu'une cloison de voliges, de quoi il
-vint à bout par le secours d'un morceau de fer
-et déboîta proprement la serrure, dont la chute
-nous éveilla. Car, en dépit de la fortune
-adverse, nous dormions à poings fermés.</p>
-
-<p>Fatigués d'avoir assez avant dans la nuit
-prolongé la veille, nos argus ronflaient de la
-belle manière. Nous fûmes seuls désendormis
-par le tapage. Ascyltos nous dit brièvement
-tout ce qu'il avait fait pour nous. Besoin ne fut
-d'autres explications. Pendant que je m'habillais
-en hâte, l'idée me vînt d'assassiner nos
-geôliers d'abord et de carroubler ensuite la
-villa. Je soumis ce projet à mes compagnons.
-Ascyltos approuva le larcin, mais nous bailla
-<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span>congé d'en venir à bout sans effusion de sang.
-Comme il savait les aîtres, il nous mena dans
-un garde-meuble où nous prîmes le meilleur.
-Nous délogeâmes à pointe d'aube et, déclinant
-les grandes routes, nous marchâmes jusques au
-temps que nous pûmes nous croire en sûreté.</p>
-
-<p>Alors Ascyltos, reprenant haleine, se rigola
-hautement d'avoir friponné Lycurgue, pingre,
-dont à notre copain la parcimonie baillait juste
-raison de clabauder. Nul salaire pour tant de
-voluptueuses nuits. Une table aride en vins et
-stérile en fricot. La lésine de Lycurgue était,
-malgré sa richesse énorme, sordide au point
-qu'il se refusait les choses nécessaires à la vie.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Il ne boit pas au sein du fleuve et ne saisit pas les fruits qui s'offrent sur les eaux,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ce Tantale infortuné que géhenne le désir.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Pareille, la face d'un riche avare qui redoute éperdument</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ce qu'il peut exécuter, qui remâche la soif dans sa bouche aride.</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Ascyltos voulait rentrer dans Néapolis, le
-soir même. Je lui fis sentir son étourderie. La
-police nous y chercherait apparemment. Il valait
-mieux nous absenter, faire perdre ainsi
-notre piste aux argousins. D'ailleurs, l'état de
-nos finances nous permettait une balade à travers
-champs! Le conseil lui plut. Nous gagnâmes
-un hameau qu'embellissaient maintes cassines
-<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span>et vide-bouteilles, où plusieurs de mes
-amis avaient accoutumé de faire carousse pendant
-la verte saison. Mais voilà qu'à mi-route
-une grosse pluie nous contraignit de quêter un
-abri dans un prochain village. Nous entrâmes
-au cabaret. Là, d'autres piétons s'étaient,
-comme nous, réfugiés pendant l'averse. Dans
-la confusion qui régnait, nul ne s'inquiéta de
-nos personnes. Tandis que nous guettions si
-le désordre ne nous fournirait pas quelque
-aubaine, Ascyltos aperçut à terre un petit sac
-de bonne mine qu'il effaroucha sans que nul
-y prît garde et qu'il trouva bien garni de pièces
-d'or. Cet heureux début nous émoustilla.
-Mais, pour éviter toute réclamation, nous prîmes
-aussitôt la porte de derrière. Un esclave
-y sellait des chevaux qui disparut, un moment,
-pour aller, sans doute, quérir quelque
-chose qu'il avait oublié au logis. Sitôt qu'il fut
-éloigné, je m'emparai d'une cape superbe que
-j'avais aperçue enroulée au portemanteau de
-la plus riche selle. Nous glissant tout le long
-des baraques, nous gagnâmes ensuite un bois
-peu distant du village.</p>
-
-<p>Ayant percé jusqu'au fort du taillis, et jugeant
-le lieu sûr, nous débattîmes plusieurs
-controverses touchant les manières de céler
-notre pécune, dans la crainte qu'on nous arguât
-de larcin ou d'être nous-mêmes larronnés. Enfin,
-<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span>nous résolûmes de coudre le magot en la
-doublure d'une vieille tunique à moi, que je
-mis ensuite sur mes épaules, après avoir chargé
-Ascyltos du manteau dérobé. Nous prîmes des
-sentiers détournés pour regagner la ville.
-Mais, au sortir de la forêt, nous entendîmes
-ces paroles de funeste augure:&mdash;Ils ne se
-peuvent échapper; ils sont réfugiés à coup sûr
-dans le bois. Quêtons sous le couvert afin de
-les appréhender plus aisément.»</p>
-
-<p>Oyant cela, nous envahit une terreur si
-grande qu'Ascyltos et Giton, à travers les
-broussailles, décampèrent du côté de la ville.
-Je rebroussai chemin et rentrai dans le taillis
-avec une précipitation telle que je ne sentis pas
-de mes épaules tomber la précieuse tunique.
-Enfin, brisé de fatigue, ne pouvant aller plus
-loin, je m'affalai au pied d'un arbre, où je
-constatai la perte que je venais de faire. La
-douleur me rend des forces. Je me lève pour
-chercher mon trésor. Temps perdu! Oiseuse
-exploration! Abattu de lassitude et de chagrin,
-j'errai au plus obscur du bois. J'y demeurai
-au delà de quatre heures. Enervé
-cependant par cette affreuse solitude, je cherche,
-coûte que coûte, une issue. Ayant fait à
-peine quelques pas, je vois venir à ma rencontre
-une manière de campagnard. J'eus
-alors besoin de toute ma fermeté qui, par
-<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span>bonheur, ne défaillit point. J'allai carrément
-à la rencontre de mon homme, le priant de
-m'indiquer la route de Néapolis: car il
-y a longtemps que j'erre sans pouvoir me tirer
-d'au milieu de ce bois. Pâle comme la mort et
-crotté jusqu'aux yeux, mon état lui fit compassion.
-Il me demanda si je n'avais rencontré
-personne. Ma réponse étant négative, il me
-remit obligeamment sur mon chemin. Au moment
-de nous séparer, nous aperçûmes deux
-hommes de sa connaissance qu'il appela et qui
-lui dirent qu'ils avaient battu l'estrade sans
-rien découvrir, sinon une méchante tunique, et,
-ils la firent voir.</p>
-
-<p>On croira sans peine que je n'eus pas le
-front de la réclamer, encore que j'en connusse
-tout le prix. De quoi ma douleur ne fit qu'empirer.
-Le cœur brisé par le rapt de mon trésor
-et ma faiblesse augmentant à vue d'œil, je suivis
-lentement les rustres sans être aperçu d'eux.</p>
-
-<p>Il était tard quand j'arrivai à Néapolis.
-J'entrai dans un mauvais bouchon où, plus qu'à
-demi-mort, Ascyltos gisait sur une paillasse.
-Je m'effondrai de même sur la couche voisine,
-sans qu'il me fût loisible de proférer un mot.
-Perturbé de ne plus voir la tunique dont
-il m'avait confié la garde:&mdash;Qu'as-tu fait
-de notre robe?» interrogea-t-il d'une voix
-saccadée. Je n'eus pas la force de répondre,
-<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span>sinon par un regard piteux. Bientôt, me sentant
-réconforté, je lui fis, vaille que vaille,
-le récit de ma déconfiture. Il crut d'abord que
-je lui en donnais à garder. Malgré la rafale
-de larmes dont j'accompagnai mes serments,
-il persistait à n'y pas croire, m'accusant de vouloir
-détourner sa part de prise dans notre butin.
-Giton, plus consterné que moi-même, se
-tenait debout, gardant un silence hébété. Son
-chagrin donnait encore de nouvelles forces à
-mon désespoir. Mais ce qui me tourmentait
-par-dessus tout, c'était de nous savoir traqués
-par les mouches de police. J'en avertis Ascyltos,
-qui ne s'en émut guère, ayant tiré son
-épingle du jeu. Il était, d'ailleurs, persuadé que
-nul ne s'aviserait de nous chercher dans ce
-taudis, inconnus comme nous l'étions et
-n'ayant, au surplus, frayé avec personne.</p>
-
-<p>Cependant, nous trouvâmes à propos de
-feindre une indisposition et d'avoir, de la
-sorte, un prétexte à garder la chambre. Mais
-nous ne pûmes y demeurer longtemps, car la
-monnaie se faisait rare au point qu'il devenait
-opportun de bazarder quelques nippes afin de
-subsister.</p>
-
-<p>NOUS arrivâmes au marché sur le déclin
-du jour. Un bric-à-brac des mieux fournis.
-C'étaient, pour la plupart, des objets de
-piètre valeur, mais dont la brume servait à
-<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span>cacher les origines suspectes, la douteuse provenance.
-Et comme, pour un motif pareil,
-nous avions apporté, en ce lieu, un gaban venu
-de la foire d'empoigne, nous saisîmes l'occasion
-favorable. Postés dans l'ombre, nous étalâmes
-un pan de notre marchandise, dans
-l'espoir que sa beauté nous vaudrait quelque
-chaland.</p>
-
-<p>En effet, peu de temps après, un manant
-que je connaissais de vue, escorté d'une particulière,
-s'approcha de fort près et se mit à
-examiner attentivement notre manteau. Ascyltos,
-de son côté, jeta les yeux sur les épaules
-de cet homme qui faisait mine de vouloir acheter
-et resta figé de surprise. De mon côté, je
-n'étais point sans émotion. Il me semblait
-reconnaître dans cet homme, celui qui avait
-trouvé ma tunique parmi les broussailles. De
-fait, c'était bien lui. Mais Ascyltos ne s'en
-remettant pas au témoignage de ses yeux et
-pour ne rien emmancher à l'étourdie, perce
-jusqu'au bonhomme; sous prétexte de marchander
-la précieuse tunique, il la tire doucement
-et la palpe à son aise.</p>
-
-<p>Ode Fortuna caprice admirabonde! Le
-rustre n'avait pas encore soupesé les
-ourlets d'une main curieuse. Même, il n'exposait
-ce vêtement que par manière d'acquit, à la
-façon d'une guenille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span>Reconnaissant l'intégrité de notre magot,
-et que le vendeur portait une face débonnaire,
-Ascyltos me prit à part:&mdash;Sais-tu, frère,
-dit-il, que le trésor nous revient sur quoi je
-lamentais? Voilà notre bonne petite frusque,
-avec y incluses toutes nos pépettes! Que
-faire? Par quel stratagème revendiquer notre
-bien?»</p>
-
-<p>Pour moi, je me gaudissais fort, non seulement
-du profit, mais encore de me sentir
-lavé, par cette conjoncture, d'une suspicion
-très infamante. Je conseillai d'aller droit au
-but et de saisir les tribunaux de l'affaire, si
-le manant rechignait à céder notre bien.</p>
-
-<p>Ce ne fut pas l'opinion d'Ascyltos:&mdash;Qui
-s'intéresse à nous dans ce chien de pays?
-Qui voudra prêter l'oreille à nos allégations?
-Je préfère, dit-il, remérer la tunique. Bien
-qu'elle soit à nous, ainsi que nous l'avons pu
-constater, mieux vaut pour quelques sous faire
-emplette du trésor et ne pas entamer une procédure
-ambiguë.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Que font les lois où, seule, règne la Pécune,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Où la pauvreté ne saurait gagner un procès?</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Même ceux-là qui pratiquent à dîner l'ascétisme cynique,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Impudemment, trafiquent de leur mandat.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ainsi, la Justice n'est rien, sinon un encan</i><br /></span>
-<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span><i>Où le chevalier même, assis au tribunal, favorise qui le paie.</i>»<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Par malheur, à part un dupundius et un,
-sicilique destinés à l'achat de lupins ou de
-cicéroles, nous étions absolument fauchés.
-C'est pourquoi, de peur que notre butin ne
-s'évanouît derechef, nous convînmes de lâcher
-la main sur le prix du gaban, sûrs de compenser
-notre perte légère par un gain des plus
-sérieux. Aussitôt donc que nous eûmes l'étoffe
-déballée, cette donzelle qui, drapée d'un voile,
-faisait société au campagnard, en inspecte jusqu'aux
-moindres coutures et, posant ses deux
-mains sur la frange, se met à donner de la
-voix comme pourceau qu'on égorge:&mdash;Les
-voici! je tiens mes deux voleurs!»</p>
-
-<p>Abasourdis par ces hurlements, nous
-saisissons, pour donner le change, l'immonde
-tunique en lambeaux, nous écriant, sur le
-même ton, que ces gens-là brocantent nos dépouilles.
-Mais la partie n'était pas égale. La
-populace, conglomérée par nos abois, se tordait
-à nous entendre: les uns revendiquant un
-habit des plus riches, les autres, une loque ne
-valant pas d'être ravaudée. Mais Ascyltos vint
-à bout de calmer la risée et, le silence acquis:</p>
-
-<p>Nous voyons bien que chacun prise très
-haut ses appartenances: qu'ils nous rendent
-notre tunique et remportent leur gaban.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span>Combien qu'au rural, ainsi qu'à sa chipie,
-le troc parût duisant, survinrent deux chicanous
-à tête de larrons qui, voulant escamoter
-le gaban, insistèrent afin que, de part et d'autre,
-on remît à leurs soins les effets contestés.
-Le tribunal, demain, serait saisi du différend.
-Car il s'agissait moins, d'après eux, d'établir
-la propriété des hardes en litige que de longuement
-rechercher laquelle des deux parties justifiait
-le soupçon d'improbité.</p>
-
-<p>L'avis du séquestre agréait aux spectateurs.
-Mais voici que, du milieu de la foule, sort un
-quidam chauve et le front garni de caruncules
-tubéreuses: c'était une manière de solliciteur
-au contentieux. Il s'empare du gaban et jure
-les Consentès qu'il le reproduira devant le
-tribunal. Manifestement, le but de ces escogriffes
-était de faire déposer notre gage entre
-leurs pattes et, l'ayant esbrouffé, d'empêcher
-par la crainte d'une accusation de vol, notre
-comparution à l'audience. Sur ce point, nous
-étions on ne peut plus d'accord. Le hasard
-adjuva les désirs de chacun: indigné de nous
-voir mener ce train pour une infâme penaille,
-le croquant jeta la tunique à la face d'Ascyltos
-et, pour clore la dispute, demanda le dépôt en
-mains tierces du gaban, seule cause de cette
-échauffourée. Ayant donc ainsi recouvré,
-comme nous le pensions, notre belle monnaie.
-<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span>en un temps de galop nous vînmes à l'auberge.
-La porte barricadée, nous fîmes des gorges
-chaudes tant sur les hommes d'affaires que
-sur nos accusateurs. Ils avaient déployé une
-telle finesse pour nous rendre nos écus!</p>
-
-<p>Nous commencions à découdre la fameuse
-tunique, afin d'en extraire les jaunets, lorsque
-nous entendîmes un quidam s'informer près
-de notre logeur sur ce qu'étaient les individus
-qui venaient d'entrer chez lui. Cela m'atterra.
-L'homme à peine sorti, je courus dans la salle
-basse m'informer de ce qu'il pouvait être.
-Là, j'appris qu'un licteur du préteur, dont
-l'emploi est de recenser, pour les registres publics,
-le nom de tous les étrangers, en apercevant
-deux qu'il n'avait pas inscrits encore,
-s'était informé de notre pays et de nos occupations.</p>
-
-<p>Le marchand de soupe dévida ces commérages
-d'un air à me faire soupçonner que
-son taudis n'était pas franc. Pour obvier à tout
-méchef, nous résolûmes d'en sortir et de n'y
-rentrer qu'à la nuit. En partant, nous donnâmes
-à Giton les ordres nécessaires pour qu'il
-nous fît à souper.</p>
-
-<p>Nous voilà donc en marche. Evitant les
-quartiers du bel air, nous déambulions parmi
-les ruelles borgnes, lorsque, à jour fermant et
-dans un passage obscur, nous rencontrâmes
-<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span>deux femmes en grand habit, de tournure avenante,
-que, d'un pas mesuré, nous suivîmes
-jusqu'à la porte d'un oratoire. C'est là qu'elles
-entrèrent. Un murmure insolite en venait jusqu'à
-nous, comme d'un centre mystique. A notre
-tour, la curiosité nous fit pénétrer dans la
-chapelle, où nous aperçûmes de nombreuses
-coquines. Elles hurlaient, pareilles aux bacchantes,
-et secouaient dans leur main droite
-de petites figures de Priapus envitaillées à faire
-peur. Ne fut loisible d'en apprendre davantage:
-car, à notre aspect, le troupeau beugla
-de telle sorte que la coupole de l'oratoire en
-fut ébranlée. Ces dames voulaient s'emparer
-de nous. Mais, sans tarder, nous tirâmes nos
-grègues et nous en fûmes au logis.</p>
-
-<p>Nous gobelottions en paix, grâce au zèle
-de Giton, quand la porte résonna sous
-des coups de heurtoir impudemment frappés.&mdash;Qui
-va là? demandâmes-nous, pâlissant
-de crainte.&mdash;Ouvrez, répondit-on, et vous
-l'allez savoir.» Pendant ce dialogue, la serrure
-branlante se détacha d'elle-même et, par
-la porte ouverte, une femme entra, la tête encapuchonnée.
-C'était la même qui, peu de
-temps auparavant, exhortait le rural au manteau.&mdash;Vous
-pensiez donc me faire la figue?
-nous dit-elle. Je suis la dariolette de Quartilla
-dont furent par vous les sacra perturbés, dans
-<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span>l'oratoire de Priapus. Voici qu'elle vient en
-personne à votre juchoir. Elle souhaite obtenir
-de vous un moment d'entretien. Ne vous
-effarez pas. Elle n'accuse ni ne punira votre
-erreur. Même, elle admire plutôt le dieu qui
-conduisit en cette ville des jeunes hommes
-si courtois.»</p>
-
-<p>Nous gardions encore le silence, ne sachant
-que penser d'une telle ouverture, lorsque
-nous vîmes entrer Quartilla elle-même,
-flanquée d'une pucelette. Sur le bord de ma
-courte-pointe elle se vint échouer où, longuement,
-elle pleura. Nous demeurions aphones,
-pantois et sidérés devant cette incontinence lacrymale,
-cet étalage flegmatique de désespoir.
-Quand enfin s'apaisa la bourrasque, elle
-écarta son voile et, tordant les mains jusqu'à
-faire craquer ses doigts, nous démasqua un
-visage irrité:&mdash;D'où vous vient, dit-elle,
-cette audace? Qui vous enseigna le brigandage
-et l'imposture? Mais, que Fidius me
-soit en aide! j'ai compassion de vous. Car
-nul, sans être châtié, ne troubla nos mystères.
-En effet, ce pays abonde si fort en divinités
-protectrices que les hommes y sont moins que
-les Dieux faciles à trouver. Ne croyez pas,
-néanmoins, que je sois venue ici pour cause de
-vengeance. Plus que l'affront reçu m'émeut
-votre jeunesse. Elle me persuade que, par ignorance,
-<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span>vous commîtes cet inexpiable forfait.</p>
-
-<p>Sache donc que, la nuit dernière, je fus horripilée
-d'un frisson à tel point glacial que je
-craignais un accès de fièvre tierce. Je demandai
-au sommeil quelque rémission. L'ordre
-me fut, en songe, intimé de te quérir et de lénifier
-par ton accortise l'impétueux de mes quérimonies.
-Le souci de ma guérison n'est pas,
-toutefois, ce qui m'inquiète davantage. Une
-alarme plus sérieuse me déchire les entrailles
-qui me conduira jusqu'à la mort, à savoir
-qu'inspirés par la licence de votre âge vous
-ne divulguiez ce qu'ont saisi vos regards dans
-la chapelle de Priapus et profaniez, devant le
-monde, la religion des Dieux. A vos genoux
-tendent mes paumes ouvertes. Je vous obsècre
-et vous supplie de ne pas tourner en dérision
-nos offices nocturnes, de ne point afficher les
-arcanes immémoriaux dont la plupart de nos
-mystes eux-mêmes ne soupçonnent pas le rituel.</p>
-
-<p>Ayant achevé sa déprécation, les larmes
-de Quartilla redoublèrent, avec une
-abondance de furieux soupirs. Elle presse contre
-mon lit son visage et sa poitrine.&mdash;Madame,
-lui dis-je, ému de crainte et de miséricorde,
-tiens-toi l'esprit en repos sur la double
-fin de ta visite. Oncques n'ébruiterai quoi que
-ce soit de vos sanctimoniales observances.
-Quant à la fièvre tierce, puisqu'un songe t'informa
-<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span>que je possède les vertus et complexions
-pertinentes à sa cure, nous adjuverons
-la providence des Dieux, même au péril.
-de notre vie.»</p>
-
-<p>Cette promesse lui rendit la gaîté. Passant
-des larmes aux rires, elle me baise étroitement
-et peigne mes cheveux qu'elle ramène en boucles
-sur l'oreille:&mdash;Je fais trêve, dit-elle, et
-vous remets votre offense. Que, pourtant, si
-vous n'eussiez acquiescé au traitement que
-je désire, dès demain une troupe de braves
-eût tiré contre vous raison de cette injure et
-soutenu ma dignité.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Turpide est le mépris, l'impératif, luisant de gloire.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Il me plaît élire mon chemin au gré de mes caprices.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Car le sage, raisonnablement, apaise les querelles par le mépris</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et, pardonnant aux vaincus, il triomphe deux fois.»</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Battant des mains, elle se creva de rire, tout
-à coup, d'une telle furie que nous en eûmes
-peur. Dans son coin, la camériste, qui était advenue
-la première, se tordait comme sa maîtresse.
-La bambine entrée avec Quartilla ne
-tarda point à suivre leur exemple.</p>
-
-<p>Tout résonnait de leurs éclats. On se fût
-cru dans une baraque de morions. Entre
-<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span>temps, stupéfaits de leur brusque saute d'humeur,
-incertains, nos regards se posaient tantôt
-sur les pécores et tantôt sur nous-mêmes.
-Quartilla reprend enfin la parole.&mdash;J'ai fait
-le nécessaire, dit-elle, pour que, de la journée,
-il n'entre âme qui vive dans cette maison; de
-telle sorte que, sans crainte des fâcheux, tu
-pourras m'insinuer aisément le remède contre
-la fièvre que tu m'as promis.»</p>
-
-<p>A ces mots, Ascyltos demeura vaguement
-hébété. Quant à moi, plus frigide soudain
-qu'un hiver des Gaules, je restai sans émettre
-quelque son que ce fût. Néanmoins, je comptais
-sur le muscle de mes compagnons et de
-moi pour donner à l'aventure une issue galante.</p>
-
-<p>En effet, trois petites fumelles, si quelque
-méchant dessein les liguaient contre nous,
-l'eussent-elles jamais emporté sur un trio de
-mâles qui, à défaut d'autre mérite, gardaient
-pour coadjuteur les solides attributs de leur
-sexe. Et, certes, nos reins étaient déjà fortement
-ceinturés. Même, en cas d'assaut, j'avais
-ordonné mon plan de bataille. J'engagerais
-l'action avec Quartilla, Ascyltos avec la servante
-et Giton avec la parthénie.</p>
-
-<p>[Tandis que je roulais, en mon esprit, ces
-choses, Quartilla me requit de soigner sa
-fièvre tierce. Mais, bientôt, déçue de l'espoir
-<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span>qu'elle fondait sur ma vaillance, elle déguerpit,
-furibonde, pour nous envahir peu après,
-en compagnie d'estaffiers inconnus qui, sur
-son commandement, nous charroyèrent dans
-un palais très superbe].</p>
-
-<p>Ce fut un coup de foudre. Toute constance
-nous abandonna et, dans notre malencontre, la
-mort nous apparut inéluctable.</p>
-
-<p>Moi, cependant:&mdash;Je te supplie, madame,
-si tu nous réserves de plus tristes aventures,
-achève-les d'un seul coup! Nous n'avons
-pas de tels forfaits sur la conscience que la
-torture doive, par surcroît, aggraver notre
-exécution.»</p>
-
-<p>La suivante, qui s'appelait Psyché, sur le
-parquet diligemment étendit une couverture
-et sollicita mes génitoires glacées par mille
-morts. Ascyltos avait dans son pallium enfoui
-sa tête, n'ignorant pas combien il est périlleux
-d'intervenir dans les secrets d'autrui. [Sur
-ces entrefaites] la péronnelle sort de son
-giron deux sangles vigoureuses dont elle m'attache,
-tour à tour, les pieds et les mains.</p>
-
-<p>[Ainsi garrotté, je lui représentai que ces
-comportements n'étaient pas un bon moyen
-que prenait sa maîtresse pour venir à bout de
-la démangeaison qui lui tenait le bas-ventre:&mdash;D'accord,
-répondit-elle, mais j'ai sous la
-main un électuaire plus efficace et plus
-<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span>prompt.» Aussitôt, elle apporte une timbale
-pleine de satyrion.</p>
-
-<p>A force de débiter des boniments de femme
-saoule et, tout en se payant ma tête, elle fit
-si bien que j'eusse ingurgité la drogue: mais
-Ascyltos, ayant naguère ses blandices rebuté,
-sur son dos elle jeta la dernière prise de satyrion,
-sans qu'il s'en aperçût].</p>
-
-<p>Comme la conversation languissait:&mdash;Et
-moi, dit Ascyltos, suis-je pas digne de
-boire?» La camériste, trahie par mon sourire,
-applaudit des deux mains:&mdash;Cavalier, dit-elle,
-je t'en ai donné; même tu as seul vidé le
-gobelet jusqu'à la lie.</p>
-
-<p>&mdash;Vère! interjecta sa maîtresse. Notre
-Encolpis n'a donc pas humé toute la dose?»
-Cette galéjade nous fit rire plaisamment.
-Giton lui-même ne put tenir jusqu'à la fin
-son sérieux, depuis surtout que la pucelette se
-fut emparée de son visage, couvrant de baisers
-le petit drôle, qui n'y répugnait pas.</p>
-
-<p>J'aurais, dans ma détresse, appelé au secours.
-Mais outre que personne au
-monde n'eût branlé pour notre défense, avec
-une épingle à cheveux, Psyché, quand j'attestai
-la foi des Quiritès, me lardait les mâchoires,
-tandis que la fillette armée d'un pinceau qu'elle
-avait elle-même imbibé de satyrion opprimait
-Ascyltos.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span>Pour comble d'infortune, survint un cinède
-paré d'une gausapa vert myrte, retroussé
-jusqu'au nombril, qui, tantôt, en dansant,
-nous amignardait à grands coups de fesses,
-tantôt nous inquinait de baisers cadavéreux.
-Quartilla, une verge de baleine à la main et
-ses jupes enroulées autour de la ceinture, lui
-commande enfin de donner répit à notre gêne.
-Sur quoi nous sacrâmes l'un et l'autre, par des
-mots très religieux, que périrait avec nous un
-arcane si secret et clandestin. Là-dessus entrèrent
-maints lutteurs de gymnase qui nous oignirent
-d'une huile très noblement parfumée.</p>
-
-<p>Oubliant alors notre courbature, nous endossâmes
-des robes de fête et prîmes le chemin
-d'une salle voisine. Trois lits étaient dressés
-autour d'un couvert de la plus grande magnificence.
-Invités à nous étendre, l'appétit
-aiguisé par de mirifiques hors-d'œuvre,
-nous versons à flots dans notre gésier le vin
-de Falernum. Après avoir mangé force vivres
-délicats, le sommeil nous gagnait peu à peu:&mdash;Qu'est-ce
-à dire, se mit à rugir Quartilla,
-et pensez-vous être ici pour dormir sachant
-que cette nuit est la vigile de Priapus?»</p>
-
-<p>Comme Ascyltos, grevé de tant de maux,
-roupillait de grand cœur, Psyché, qui
-n'avait point oublié ses rebuffades, lui frotta
-longuement le visage de suie, et d'un tison
-<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span>éteint, sans qu'il en eût conscience, badigeonna
-sa bouche, ses épaules et ses bras.
-Moi-même, harassé de tant de maux, je prenais
-un avant-goût du sommeil. A notre
-exemple, tant au dehors que dans le triclinium,
-la valetaille ronflait à dire d'expert. L'un gisant
-sous les pieds des convives, l'autre adossé
-à la muraille, un troisième étayé par le chambranle
-de la porte, ils cuvaient tous leur vin
-pêle-mêle, tête contre tête. Les lampes, cependant,
-exhaustes de liquide, éparpillaient une
-lumière ténue et défaillante, lorsque deux Syriens
-voulant rafler une bouteille, s'insinuèrent
-dans le triclinium. Tandis que, près d'un dressoir
-couvert d'argenterie, les deux vauriens se
-disputent leur aubaine, elle se brise entre leurs
-doigts. Table, vaisselle plate, buffet, tout dégringole.
-Même, une coupe, tombant de haut,
-va briser le crâne d'une servante qui dormait
-sur un lit voisin. A ce choc inattendu, la malheureuse
-hurle, dénonçant les voleurs et suscitant
-les ivrognes. Pris la main dans le sac,
-les Syriens, venus en quête d'une proie, se laissent
-adroitement tomber sur un deuxième lit:
-et de ronfler comme s'ils avaient pioncé depuis
-longtemps.</p>
-
-<p>Déjà réveillé en sursaut, le tricliniarchès
-infusait de l'huile aux quinquets moribonds.
-Déjà les esclaves, s'étant bouchonné les yeux,
-<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span>reprenaient leur office, quand l'arrivée d'une
-cymbaliste, faisant claquer ses cuivres, nous
-remit tous sur pied.</p>
-
-<p>On recommença donc à manger sur nouveaux
-frais. Quartilla, derechef, nous
-éperonne à boire; le vacarme des cymbales
-accroît la gaillardise des soupeurs. Et le cinède
-reparaît aussi, fastidieux entre les hommes et
-digne commensal d'une pareille maison, qui,
-après avoir battu la mesure en gestes saccadés,
-expectore ces vers:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Ici, venez ici, les spatalocinèdes!</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Marchez! courez! volez!</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Cuisses hospitalières! fesses agiles! mains expertes!</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Bougres neufs! vieilles tantes! eunuques de Délos!</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Ayant fini son couplet, le pied plat m'insalive
-d'un baiser très immonde. Bientôt, il
-grimpe sur mon lit et me déshabille malgré
-moi. Longuement il ahane sur ma braguette.
-Mais en vain. Des ruisseaux de pommade à
-l'acacia fluaient, avec la sueur, de sa tête graisseuse.
-Tant de craie enfarinait ses joues pleines
-de rides que vous les eussiez prises pour
-un mur débué par les grandes pluies.</p>
-
-<p>Je ne pus retenir davantage mes pleurs, envahi
-par la plus noire tristesse.&mdash;De
-grâce, madame, dis-je à Quartilla, est-ce l'embasicète
-<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span>que tu as chargé de me bourreler?»
-Mais elle, frappant légèrement des mains:&mdash;Que
-voilà donc un habile homme et qui
-me fait une question d'esprit! Ne sais-tu pas
-que l'incube s'appelle en grec embasicète?»</p>
-
-<p>Alors, ne voulant pas que mon associé fût
-mieux partagé que moi-même:&mdash;Par ta Foi,
-repris-je, Ascyltos, dans ce triclinium, chôme
-seul notre fête.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste, répond-elle. Qu'on donne à
-Ascyltos l'embasicète!» Aussitôt fait que dit.
-Le cinède changea de monture et, passant à
-mon copain, l'écrasa sous son derrière et ses
-embrassements. Debout, au milieu du combat,
-Giton, à force de rire, s'endommageait les intestins.</p>
-
-<p>L'ayant considéré avec attention, Quartilla
-s'enquiert du bel enfant.&mdash;A qui appartient-il?</p>
-
-<p>&mdash;C'est mon amant, répliquai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc ne m'a-t-il point donné
-l'osclage?» Et, vers soi l'attirant, elle baise
-Giton à pleines lèvres. Bientôt elle glisse la
-main dans la fente de sa robe, dégage les
-charmes neufs du bel enfant. Puis elle ajoute:&mdash;Demain,
-avec ce bibelot, je préluderai
-à mes plaisirs. Mais, pourvue ce soir, je ne
-saurais goûter un banal ordinaire, m'étant
-le bas-ventre gorgé d'un très robuste ânon.»
-<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span>A ces mots, Psyché, riant, s'approcha de sa
-maîtresse et lui coula je ne sais quel propos
-dans l'oreille:&mdash;Oui, oui! dit Quartilla,
-c'est fort bien avisé. Pourquoi non?
-L'occasion est admirable. Il faut dévirginer
-notre Pannychis.» Là-dessus, on introduit une
-môme assez gentille, ne paraissant guère plus
-de sept ans, la même qui, dans cet après-midi,
-avait chaperonné Quartilla dans notre
-bouge. Tout le monde applaudit et réclame,
-sur-le-champ, la consommation des
-épousailles.</p>
-
-<p>Je demeurai stupide; puis j'affirmai que,
-d'une part, Giton, gamin des plus vérécondieux,
-n'oserait devant tous effectuer l'expérience;
-que, de l'autre, Pannychis n'était pas
-en âge de supporter, comme une femme, la
-douloureuse prélibation:</p>
-
-<p>&mdash;Bon! répartit Quartilla, étais-je plus
-nubile quand je perdis mon pucelage? Que me
-soit adverse Juno si je me rappelle avoir
-oncques été vierge! Fillette, je badinais avec
-des polissons de mon âge; puis, les années
-avançant, j'accordai mes faveurs à des cadets
-plus robustes, jusqu'au temps que je sois parvenue
-aux heures où nous sommes. De là, sans
-doute, l'origine du proverbe: <i>Qui l'a porté
-vedeau, peut aussi le porter taureau.</i>»</p>
-
-<p>Donc, et de peur qu'en secret mon amant
-<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span>n'endurât de plus graves méchefs, je me levai
-pour concourir à l'office nuptial.</p>
-
-<p>Déjà, Psyché enroulait un flammeum sur
-le chef de la petite. Déjà, l'embasicète
-marchait en paranymphe, portant à la main
-le brandon d'hyménée. Suivait un long troupeau
-de vaches imbriaques applaudissant de
-tout leur cœur. Le thalamus, drapé conformément
-aux rites, s'érigeait dans la grand'salle.</p>
-
-<p>Alors Quartilla, incendiée par l'aspect de
-cette paillardise, soudain se leva, puis, agrippant
-Giton, l'emporta vers la chambre
-d'amour. Sans nul doute le petit babouin se
-laissait faire avec plaisir, tandis que sa partenaire
-oyait sans épouvante ni tristesse le nom
-terrible de l'Hymen.</p>
-
-<p>De sorte qu'après qu'on les eut couchés
-ensemble et mis sous clef, nous restâmes assis
-sur le pas de la porte, Quartilla surtout, qui,
-par une fente ingénieusement ouverte, appliquait
-un œil curieux, observant le jeu puéril
-avec une attention libidineuse. Et moi, vers
-ce spectacle elle me traîna aussi d'une main
-défaillante. Dans cette posture, nos visages
-s'effleuraient; tout le temps que lui laissait
-Giton et Pannychis, agitant les lèvres, elle me
-frappait sur les joues de baisers furtifs.</p>
-
-<p>[J'étais si las des familiarités de cette pute
-que je ne pourpensais que d'évasion. J'en déclarai
-<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span>le dessein au fuligineux Ascyltos qui
-l'approuva beaucoup. Il espérait fuir, en
-même temps, les vexations de Psyché. Rien
-plus facile. Mais Giton restait enfermé dans
-la chambre et nous voulions soustraire le gamin
-aux fureurs de ces dévergondées. Tandis
-que nous cherchions un expédient, Pannychis
-se laissa choir, en jouant du serrecroupière,
-tandis que, démonté par le poids, Giton suivit
-sa combrecelle au pied du lit. Heureusement il
-en fut quitte pour la peur. Mais la petite, légèrement
-blessée au front, s'écria d'une telle
-violence, que Quartilla, épouvantée, s'engouffra
-dans la chambre en coup de vent. Ce qui
-nous permit de lever le pied sans demander
-notre reste. Promptement, nous galopâmes jusqu'à
-l'auberge et, sur-le-champ,] nous étant
-fourrés dans les draps, nous passâmes libres
-d'inquiétude le restant de la nuit.</p>
-
-<p>[Le lendemain, comme nous sortions du
-logis, nous rencontrâmes deux de nos ravisseurs.
-Ascyltos, dès qu'il les eut remembrés,
-fondit sur l'un d'eux avec ardeur; puis, l'ayant
-mis hors de combat et dangereusement blessé,
-il me vint seconder contre l'autre. Celui-là se
-défendit si vaillamment qu'il nous vulnéra tous
-les deux, mais de sorte légère, et fut assez
-adroit pour décamper sans la moindre égratignure.]</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span>Le troisième jour était venu, embelli par la
-perspective d'une crevaille exorbitante, pareille
-au suprême festin des gladiateurs. Mais
-navrés comme nous l'étions, nous trouvâmes
-plus expédient de fuir que de rester en repos.
-C'est pourquoi, [nous revînmes diligemment à
-notre hôtellerie. Nos plaies étaient sans gravité.
-Une fois recousues, nous les pansâmes
-avec de l'huile et du vin.</p>
-
-<p>Cependant nous avions laissé un de nos
-ennemis sur le carreau, et la crainte d'être découverts
-nous angoissait.] Nous délibérions
-ainsi, très affligés, sur les mesures à prendre
-pour éviter la tempête imminente, lorsqu'un
-officieux d'Agamemnon interrompit nos spéculations
-funèbres:&mdash;Hé quoi! dit-il brusquement,
-ne savez-vous pas chez qui l'on dîne
-aujourd'hui? C'est Trimalchio, le richomme,
-qui, dans son triclinium, possède une horloge
-près de quoi un buccinateur l'avertit de la fuite
-des jours et des moments perdus.» Aussitôt,
-oubliant les maux passés, nous reprenons sans
-tarder nos habits. Giton, qui avait consenti
-jusqu'alors à nous servir d'esclave, reçoit l'ordre
-de nous accompagner au bain.</p>
-
-<p>A peine harnachés, nous déambulons, sans
-autre souci que de vadrouiller. Des
-joueurs étaient groupés autour d'une barrière.
-Nous approchons. Le premier objet qui
-<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span>frappa nos regards fut un vieillard chauve,
-engoncé dans une camisole feuille-morte,
-s'exerçant à la paume, entre force cadets aux
-longs cheveux bouclés. Nous n'admirions pas
-tant cette belle jeunesse que le paterfamilias,
-qui pelotait, en chaussons, avec des balles couleur
-de prase. Dès qu'une de ces balles avait
-touché terre, on la mettait au panier, cependant
-qu'un naquet, pourvu d'une sacoche bien
-garnie, en fournissait inépuisablement les
-joueurs.</p>
-
-<p>Nous aperçûmes des choses nouvelles. Entre
-autres, deux eunuques debout aux extrémités
-de la piste. L'un tenait un pot de chambre
-d'argent, l'autre recensait les éteufs, non ceux-là
-qui vibraient entre les mains des partenaires,
-mais qui jonchaient le sol.</p>
-
-<p>Comme nous admirions tout ce faste, Ménélaüs
-vint à nous:&mdash;Voilà, dit-il, voilà Trimalchio
-chez qui vous popinez ce soir. En
-doutez-vous? cette partie que vous voyez, n'est
-autre chose que l'apéritif.»</p>
-
-<p>Ménélaüs parlait encore, quand Trimalchio
-fit craquer ses doigts. A ce geste l'eunuque
-au pot de chambre vint mettre son bassin
-à la portée du joueur, lequel, ayant sa vessie
-exonéré, demanda qu'on lui donnât à laver,
-puis épongea ses doigts aux boucles d'un mignon.
-<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span>Il serait long de consigner toutes les bizarrereries
-de Trimalchio. Enfin, nous gagnâmes
-les Thermes. Après avoir pris une chaude et sué
-à notre aise, nous passâmes au rafraîchissoir.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<div class="figcenter" style="width: 450px;">
-<img src="images/ill03.jpg" width="450" height="643" alt="" />
-<div class="caption">Abasourdis par ces hurlements, nous saisissons, pour donner
-le change, l'immonde tunique en lambeaux.</div>
-</div>
-
-<p class="center">Satyricon, page <a href="#Page_46">46</a>.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>Déjà Trimalchio, enolié d'aromates, les
-faisait déterger, non avec de vulgaires linteaux,
-mais bien avec un peignoir de la plus
-fine estame. Cependant, trois masseurs iatraliptès
-sablaient le Falernum en sa présence, et,
-comme en se pelaudant à propos de boire, ils
-en humectaient le sol:&mdash;Buvez! dit Trimalchio.
-C'est du vin de ma bouche.» Bientôt,
-on l'enveloppa dans une gausapa écarlate.
-Puis on l'étendit sur une litière que devançaient
-quatre piqueurs adornés de phaleræ,
-ainsi qu'une voiture à bras où se pavanaient
-les délices de Trimalchio, enfant vieillot, chassieux
-et plus vilain que son maître lui-même.
-Tandis qu'on l'emportait, un tibicen vint à lui,
-tenant des flageolets, et, penché, à son oreille,
-comme pour dire quelque secret, ne cessa de
-flûter pendant tout le chemin. Nous suivîmes,
-repus d'admiration, et nous arrivâmes, en
-même temps qu'Agamemnon, à la porte du
-palais, sur le jambage de laquelle m'apparut
-un écriteau, avec cette inscription:</p>
-
-<table class="box">
-<tr><td>TOVT ESCLAVE<br />
-QVI SANS LE CONGÉ DV PATRON SORTIRA<br />
-CENT FOIS RECEVRA LES ÈTRIVIÈRES</td></tr></table>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span>A l'entrée, se tenait un portier vert, sanglé
-d'une ceinture cerise; dans un plateau d'argent,
-il écossait des pois. Au-dessus du seuil
-pendait une cage d'or renfermant une pie aux
-ailes bigarrées, qui saluait de ses cris les allants
-et venants.</p>
-
-<p>Tandis que, plongé dans la stupeur, j'admirais
-tout cela, bouche bée, je pensai
-me laisser choir de peur et me casser les
-jambes. A senestre, près de la loge du suisse,
-était peint un molosse enchaîné, avec cette inscription
-en lettres capitales: GARE AV
-CHIEN! Et mes compagnons de dauber sur
-moi. Ayant repris haleine, je continuai l'examen
-des fresques peintes sur les murs. On y
-voyait un marché d'esclaves, portant au col
-une pancarte, avec des légendes. Et Trimalchio
-lui-même, les cheveux dénoués, tenant un
-caducée, entrait dans Rome sur un char conduit
-par Minerva. Plus loin, il apprenait à
-ratiociner, puis était nommé Dispensateur,
-toutes choses que le peintre avait curieusement
-élucidées par de multiples inscriptions. A l'extrémité
-de la galerie, Mercurius enlevait, par
-le menton, Trimalchio encore, et le déposait
-sur le siège le plus élevé d'un tribunal. Auprès,
-était Fortuna, riche de sa corne, et les trois
-Parques filant une quenouille d'or.</p>
-
-<p>Je notai de plus, à l'extrémité de cette galerie,
-<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span>une troupe de coureurs qui, sous la direction
-d'un écuyer, s'entraînaient à la vitesse.
-En outre, dans un coin, je vis une grande armoire.
-Là, dans un reliquaire, des Larès d'argent,
-une statuette de Vénus, et, non de médiocre
-taille, une pyxide en or qu'on me dit
-contenir la première barbe de notre amphytrion.</p>
-
-<p>Alors, je me pris à interroger l'ostiaire:&mdash;Quelles
-sont, demandai-je, ces figures au
-milieu de l'atrium?&mdash;L'<i>Ilias</i> et l'<i>Odyssea</i>,
-répondit-il, et, vers la senestre, les jeux de gladiateurs
-donnés par Lénas.»</p>
-
-<p>Nous n'avions pas loisir d'en regarder plus
-long.</p>
-
-<p>Nous avançâmes vers le triclinium. Au
-seuil, le Procurateur recevait des comptes.
-Mais ce qui nous estomira davantage, ce furent
-des faisceaux avec des haches, appendus
-en trophées au chambranle de l'huis, et dont
-la partie inférieure se terminait par une sorte
-d'éperon en bronze qui, supportait cette inscription:</p>
-
-<p class="center">
-A G. POMPEIVS TRIMALCHIO<br />
-SEVIR AVGVSTAL<br />
-CINNAMVS DISPENSATEVR</p>
-
-<p>Au-dessous, brûlait une lampe double suspendue
-à la voûte. Sur les montants de la
-porte, deux tablettes étaient accrochées, dont
-<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span>l'une, si j'ai bonne mémoire, contenait ces
-mots:</p>
-
-<table class="box">
-<tr><td>LE III ET LA VEILLE DES KAL. DE JANV.<br />
-NOTRE G. SOVPE DEHORS</td></tr></table>
-
-<p>L'autre faisait paraître les phases de la
-lune, l'image peinte des sept étoiles, et, marqués
-par des clous, les jours heureux ou malheureux.
-Au moment où, soûls de voluptés,
-nous allions pénétrer, enfin, dans la salle à
-manger:&mdash;<i>Du pied droit!</i> nous cria un
-esclave commis à cet office. Sans doute, nous
-trépidâmes quelque peu, dans la crainte que
-l'un des convives ne transgressât le précepte.
-Enfin, nous partions uniformément du pied
-droit, lorsqu'un autre serf, en purette, se vint
-abattre à nos genoux, suppliant notre faveur
-de le soustraire aux peines immanentes; car
-la prévarication était légère qui le mettait en
-péril: avaient été soustraits au bain les vêtements
-du dispensateur dont il avait la garde,
-qui valaient à peine X. H. sestercius. Nous
-voilà donc retirant le pied droit. Dans son cabinet,
-le dispensateur nombrait des écus d'or.
-Nous le priâmes de remettre à l'esclave sa
-peine. Superbe, il nous toisa, et:&mdash;Ce n'est
-pas tant la perte dont je suis ému, que l'incurie
-de ce bélître. Ma robe de chambre il a perdue,
-qui me fut donnée, à mon jour natal, par un
-<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span>certain client. Tyrienne, sans doute, mais, une
-fois déjà, elle avait été lavée. Quoi qu'il en
-soit, je vous accorde la grâce du vaurien.»</p>
-
-<p>Pénétrés d'une si noble munificence, nous
-étions à peine de retour dans le triclinium
-que le serf au profit duquel nous avions
-manifesté se porta derechef à notre rencontre.
-Il nous surprit étrangement par la fureur de
-ses embrassades multipliées et drues, avec
-force louanges pour notre humanité:&mdash;Au
-surplus, dit-il, vous saurez à l'instant
-qui vous avez obligé. Le vin dominical est
-dans la main du garçon de l'échansonnerie;
-or, c'est moi qui tiens la coupe et vous en
-tâterez.»</p>
-
-<p>Enfin, après tous ces retards, nous nous couchons
-à table. Des pages d'Alexandrie, sur nos
-mains, infusent l'eau de neige, immédiatement
-suivis par des pédicures très agiles, qui font nos
-pieds et rognent nos ongles, d'une adresse merveilleuse:
-ce que faisant, nul ne gardait le
-silence, mais, vaquant à leur fâcheux emploi,
-ils l'agrémentaient de chansons. Je fus curieux
-d'expérimenter si la livrée tout entière chanterait
-de même. Pour cela, je demandai à
-boire: un garçon plein de zèle me servit,
-sur-le-champ, non sans me régaler d'une acide
-complainte. Pareillement faisaient tous les
-gens de la maison, sitôt qu'on leur demandait
-<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span>quelque office. Hanter vous eussiez cru un
-chœur de pantomimes et non le triclinium
-d'un paterfamilias.</p>
-
-<p>Entre temps on apporta les promulsis, de
-tous points magnifiques; les convives sur leurs
-lits ayant déjà pris place, à la réserve de Trimalchio
-auquel, par une incongruité nouvelle,
-on réservait le haut bout. Au milieu de la
-table, dans une manière de plateau, se prélassait
-une bourrique en métal de Corinthe, portant
-sur le dos un bissac dont les poches contenaient,
-l'une des olives blanches, l'autre des
-olives noires. Flanquaient l'ânon deux plats
-circulaires. Sur leurs marges étaient gravés le
-nom de Trimalchio et le poids du métal. Tels
-porte-assiettes, réunis en arceaux, présentaient
-des loirs saupoudrés de sésame et arrosés de
-miel. Sur un gril d'argent fumaient des andouillettes.
-Sous le gril s'étageaient des prunes
-syriaques et des pépins de migraine.</p>
-
-<p>Nous entamions déjà cette noble chère
-quand, au rythme d'une symphonie, Trimalchio
-fut apporté. Ses esclaves le couchèrent
-sur de menus oreillers, ce qui fit pouffer
-quelques étourdis. Le personnage y prêtait
-d'ailleurs. Sa tête rase émergeait d'un
-pallium cramoisi; autour de sa nuque, emmitoufflée
-dans ce vêtement, il avait, par surcroît,
-tortillé une serviette à bandes énormes,
-<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span>dont les franges pendaient çà et là. Au petit
-doigt senestre il portait un large anneau faiblement
-doré, puis, au bout du quatrième, une
-petite bague qui me sembla d'or pur, avec des
-incrustations en forme d'étoiles, du plus brillant
-acier. Pour ostenter d'autres richesses encore,
-il découvrit jusqu'à l'épaule son bras
-droit orné d'un bracelet d'or et d'un cercle
-d'ivoire, que rehaussaient des agréments de
-métal poli. Ensuite, curant ses dents avec une
-épine d'argyrose:</p>
-
-<p>Mes excellents bons, dit-il, je n'avais, en ce
-moment, aucun désir de me mettre à table:
-mais ne voulant pas que mon absence
-mît plus de retard à vos ébats, j'ai quitté
-un divertissement qui m'agréait fort. Souffrez
-néanmoins que j'achève ma partie.</p>
-
-<p>Un page le suivait, portant la table à jeu
-en bois de térébinthe avec des tesseræ de cristal,
-et, ce qui me parut du dernier galant, au
-lieu de jetons blancs et noirs, de grosses médailles
-d'argent et d'or. Mais, tandis qu'il dégoisait,
-en jouant, les plus abjectes pantalonnades
-et que nous poussions encore une brèche
-parmi les hors-d'œuvre, on nous apporte, dans
-le monte-plats, un corbillon sur lequel une galline
-en bois sculpté, les ailes étendues en rond,
-semblait couver des œufs. Aussitôt, deux esclaves
-approchent, et, la symphonie bourdonnant
-<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span>de plus belle, ils se mirent à scruter la
-paille. Ils en sortent des œufs de paon qu'à la
-ronde ils impartissent. Alors, se tournant vers
-nous, Trimalchio:&mdash;Amis, dit-il, c'est par
-mon ordre que l'on a caché des œufs de paon
-sous le ventre de la poule; mais, Herculès à
-moi! j'ai lieu d'appréhender qu'ils ne soient
-déjà couvis; regardons toutefois s'ils sont
-encore mangeables.» A cet effet, nous recevons
-des cuillers ne pesant pas moins d'une
-demi-livre. Nous brisons la coque de ces œufs
-très artistement boulangée en pâte ferme. J'étais
-sur le point de jeter le mien, car je pensais
-y voir déjà grouiller un paonneau, lorsqu'un
-vieux pique-assiette m'arrêta:&mdash;Il y a là,
-me dit-il, je ne sais quelle friandise.» Je finis
-de rompre la coquille et trouvai, dans une
-farce de jaunes d'œufs bien poivrée, un bec-figue
-des plus gras.</p>
-
-<p>Cependant Trimalchio, ayant fini de
-jouer, ordonne qu'on lui resserve tous
-les plats dont nous avons tâté. D'une voix
-haute, il proclame que si quelqu'un souhaite
-encore du vin miellé, il en peut boire son
-comptant, lorsque, au signal nouveau donné
-par l'orchestre, un chœur chantant d'esclaves
-emporte la desserte. Au milieu du fracas vint à
-tomber une patène d'argent. Croyant bien
-faire, un garçon d'office tente de la ramasser.
-<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span>Mais Trimalchio, qui l'aperçoit, ordonne de
-souffleter l'esclave par manière d'objurgation
-et de jeter l'assiette aux épluchures. Sur quoi
-un valet, préposé au garde-meuble, de la balayer
-avec d'autres rebuts.</p>
-
-<p>Après cela, une entrée de deux Æthiops
-chevelus, portant des utricules pareilles à celles
-qu'on emploie pour faire tomber la poussière
-de l'amphithéâtre, qui nous donnèrent à laver,
-non avec de l'eau claire, mais avec un très bon
-vin.</p>
-
-<p>Chacun loua le maître pour ces élégances.
-Mais Trimalchio, prenant la parole:&mdash;Mars,
-dit-il, prise l'Egalité. C'est pourquoi
-j'ai ordonné d'assigner à chacun sa table.
-En même temps, l'escafignon de ces puants esclaves
-et leur chaleur nous importuneront
-moins.» On apporte, aussitôt, des fiasques de
-verre, méticuleusement bouchées de plâtre. A
-leur goulot pendait l'écriteau que voici:</p>
-
-<table class="box">
-<tr><td>FALERNVM OPIMIEN<br />
-DE CENT FÉVILLES.</td></tr></table>
-
-<p>Tandis que nous lisions ces étiquettes, battant
-des mains, Trimalchio s'écria:&mdash;Heu!
-heu! cela est donc! le vin dure plus que
-l'homme transitoire! Faisons carrousse et buvons
-à pocharder la lune. Le vin, c'est la vie!
-Celui que je vous offre est de l'opimien authentique.
-<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span>Hier, je traitais à souper de plus
-honnêtes gens que vous; néanmoins, le vin
-qu'on leur présenta n'égalait point celui-ci.»</p>
-
-<p>Comme nous popinions, flagornant d'un ton
-pénétré la magnificence de notre hôte, un esclave
-posa sur la table une larve d'argent,
-squelette en miniature, si bien ajusté que les
-articulations et les vertèbres se mouvaient en
-tous sens, de la meilleure grâce. Puis, ayant
-saisi la poupée, au moyen d'une ficelle intérieure
-il lui donna plusieurs sortes d'attitudes,
-la prenant tour à tour et la remettant au milieu
-du couvert, jusques au temps que Trimalchio
-se mit à déclamer:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Heu! heu! malheur à nous! l'homme, tout entier, n'est qu'un pur néant!</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Combien fragile notre existence! Et pendue au plus cassant des fils!</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ainsi nous serons tous, quand Orcus nous emportera.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Donc, vivons au mieux, tant que vivre nous est permis.</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Le myriologue et nos courbettes furent interrompus.
-Un deuxième service qui, à
-la vérité, ne répondait guère à notre désir,
-parut en même temps. Néanmoins, une curiosité
-nouvelle fixa bientôt les regards de la
-compagnie. C'était un globe en manière de surtout,
-dont l'orbe était paré des signes du zodiaque.
-<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span>Au-dessus de chaque peinture, le majordome
-avait placé des mets qui, par leur essence
-ou leur forme, se pouvaient rattacher à
-ces constellations. Sur le Bélier, des pois chiches
-(pois du bélier); sur le Taureau, une pièce
-de bœuf; sur les Gémeaux, une paire de testicules
-et de rognons; sur le Cancer, une couronne;
-sur le Lion, des figues africaines; sur la
-Vierge, une vulve de truie érigone; sur la
-Balance, un peson qui, d'un côté, soutenait un
-poupelin, de l'autre, une croustade; sur le
-Scorpion, une scorpène; sur le Sagittaire, un
-ώτοπετὴς, lièvre cornu; sur le Capricorne,
-un homard; sur le Verseau, une oie; sur les
-Poissons, deux mulets. Au centre, le plus beau
-gazon du monde, fraîchement tondu, supportait
-un rayon de miel.</p>
-
-<p>Entre temps, un éphèbe égyptien offrait du
-pain chaud, à la ronde, en un petit four d'argent,
-et, d'un fausset impitoyable, écorchait un
-couplet emprunté à la <i>Farce de l'Assa fœtida</i>.
-Sans beaucoup d'enthousiasme, nous nous préparions
-à donner l'assaut, car les mets étaient
-du dernier commun, lorsque Trimalchio nous
-apostropha:&mdash;Je vous conseille de manger
-dit-il; on n'est à table que pour cela.»</p>
-
-<p>Il dit. Au son des instruments quatre danseurs
-bondissent et, dans une pirouette,
-font disparaître le couvercle du surtout. C'est
-<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span>un nouveau festin qui paraît à nos yeux:
-poulardes grasses, tétine de truie et levraut
-empenné, qui figure Pégasos. Dans les angles
-de cette machine, des statuettes de Marsyas
-portaient de petites outres d'où giclait une saumure
-pimentée, sur des poissons qui nageaient
-dans une sorte d'Euripus. Nous joignons nos
-bravos à ceux du domestique et nous attaquons,
-en riant, les nourritures de haut goût.</p>
-
-<p>Trimalchio, non moins délecté que nous
-de la surprise:&mdash;<i>Carpe!</i>» dit-il. Et soudain
-parut un officier de bouche qui, suivant
-la mesure de l'orchestre, se mit à trancher les
-viandes en cadence. Vous eussiez cru, au
-rythme de son geste, voir l'un de ces volumineux
-essédaires qui, soutenus par l'orgue hydraulique,
-s'escriment dans l'arène.</p>
-
-<p>Cependant, Trimalchio sans cesse répétait
-d'une voix melliflue:&mdash;<i>Carpe! Carpe!</i>» de
-sorte que, l'entendant réitérer avec cette insistance,
-je soupçonnai quelque pointe, dont je
-m'enquis auprès de mon proche voisin, lui
-demandant ce que voulait dire cela. Il avait
-assisté fréquemment à de pareilles scènes:&mdash;Vous
-voyez bien, me répondit-il, notre
-écuyer tranchant? Cet homme a pour nom
-Carpus, de telle sorte que Trimalchio, en disant
-<i>Carpe</i> (Coupe!), du même coup appelle
-son esclave et lui notifie ses commandements.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span>J'étais repu, si bien que je me retournai
-tout à fait vers mon interlocuteur pour
-mieux entendre ses propos. Après quelques
-discours et des questions en l'air, idoines
-à servir d'amorce:&mdash;Quelle est, dis-je, cette
-femme que je vois sans cesse aller et venir de
-tous côtés? &mdash;C'est la femme de Trimalchio,
-Fortunata la bien nommée, qui ramasse l'or
-à la puchette et le mesure au boisseau.&mdash;Et
-jadis, que faisait-elle?&mdash;Me pardonne ton
-Génie! tu n'aurais pas voulu accepter d'elle
-un chanteau de pain. A présent, nul ne sait ni
-comment ni pourquoi elle est assise au plus
-haut de l'Empyrée. C'est le τὰ πάντα de Trimalchio.
-Bref, elle pourrait sans effort lui
-persuader qu'on n'y voit goutte en plein midi.
-Lui-même ignore sa richesse, tant il est étrangement
-pécunieux; mais elle, bonne ménagère
-d'un tel bien, pourvoit à toute chose. Vous la
-trouvez sans cesse où vous ne l'attendez point.
-Sèche, sobre, d'excellent conseil, néanmoins,
-une langue de vipère et qui jase comme une
-pie borgne, une fois la tête sur l'oreiller.
-Quand elle aime, elle aime fort, mais elle
-hait de même ceux qu'elle tient en aversion.</p>
-
-<p>Trimalchio possède en biens-fonds un territoire
-aussi vaste que le vol du milan, sans
-compter le numéraire dont il entasse et fait
-provigner les intérêts. Chez son portier, on
-<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span>compte plus d'écus, en un jour, que n'en ont
-dans tout leur patrimoine les personnes les
-mieux rentées. Vous voyez d'ici le trésor.
-Quant aux esclaves, babæ! babæ! non, Herculès,
-à moi! je crois que la dixième partie
-d'entre eux ne connaît pas son maître. Mais la
-crainte qu'il leur inspire est telle qu'avec un
-mot il ferait cacher ce bétail sous une touffe de
-rue.</p>
-
-<p>Au demeurant, ne va pas imaginer qu'il
-fasse emplette de quoi que ce soit. Il
-récolte dans ses domaines toutes les choses
-dont il a besoin: laine, cire, poivre et du lait
-de poule si tu en avais la fantaisie. Que te
-dirai-je de plus? Ses mérinos, autrefois,
-n'étaient pas des meilleurs. Il fit venir des béliers
-de Tarentum afin d'amender les ouailles
-et de refaire son troupeau. Voulant obtenir
-chez soi du miel de l'Hymettos, il s'est procuré
-des abeilles dans Athènes, améliorant ainsi les
-avettes indigènes par le croisement d'un essaim
-grégeois.</p>
-
-<p>Dernièrement, il écrivait en India pour demander
-de la graine de morilles. Bien plus:
-il n'est mule en ses haras qui ne sorte d'un
-onagre. Vois tous ces lits; pas un dont les
-matelas ne soient faits avec de la laine teinte
-de pourpre ou de cochenille. Tant est grande
-la veine du patron! Prends garde, au moins,
-<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span>de faire paraître quelque dédain envers les affranchis
-qui furent ses compagnons d'esclavage.
-Tous abondent en numéraire: ils sont
-juteux énormément. Remarque celui-ci, au bas
-bout de la dernière table. Il possède à présent
-jusqu'à vingt mille écus. Or, sa grandeur est
-de fraîche date. Il est sorti du plus obscur
-néant. Naguère encore il portait du bois sur
-son dos. Mais on prétend (je l'ai ouï dire et
-n'en sais rien) qu'ayant larronné le pileus d'un
-incube, il sut dénicher un trésor. Si quelque
-dieu guerdonne un mortel, je ne lui porte pas
-envie. Mais notre homme a la joue encore
-chaude. Il garde les stigmates de la manumission,
-du bienheureux soufflet qui le tira d'esclavage.
-Au demeurant, il ne s'en trouve que
-mieux, car il a fait placarder cet écriteau
-devant son bouge d'autrefois:</p>
-
-<table class="box">
-<tr><td>C. POMPEIVS DIOGÈNE<br />
-DEPVIS LES KALENDES JVLIENNES MET CE<br />
-GARNI EN LOCATION AYANT, LVI-MÊME,<br />
-ACQVIS VN HOTEL.</td></tr></table>
-
-<p>&mdash;Quel est, demandai-je, celui qui occupe
-la place destinée à l'affranchi de César?&mdash;Encore
-un homme qui, dans peu de temps, a
-fait fortune. Je ne le blâme pas. Il avait décuplé
-son patrimoine, puis la déconfiture est
-venue. Il n'a plus sur la tête un cheveu qui lui
-<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span>appartienne. Mais, Herculès à moi! il n'y a
-pas de sa faute, car je le tiens pour le plus
-galant homme qui soit. Quelques vauriens
-d'affranchis l'ont grugé de la belle manière
-et conduit rondement au bout de son rouleau.
-Tu n'ignores point ceci: dès que la marmite
-a cessé de bouillir et que les coffres se vident,
-les amis les plus intimes se déguisent en cerfs.&mdash;Et
-dans quel honorable commerce avait-il
-pu acquérir tant d'argent?&mdash;Rien de plus
-simple. Il était entrepreneur de pompes funèbres.
-Son couvert attestait une royale dépense.
-Entre autres, on y voyait des ragots avec leurs
-soies, des chefs-d'œuvre de pâtisserie, des oiseaux,
-une armée entière de queux et de
-mitrons. On effusait, chez lui, plus de vin
-sous la table que la plupart des Quiritès n'en
-ont dans leur cellier. Mais c'est un lunatique
-et non pas un homme, que ce croquemort!
-Aussi, voyant tomber son crédit, et de
-peur que ses créanciers n'eussent des inquiétudes,
-il fit naguère afficher cet avis:</p>
-
-<table class="box">
-<tr><td>IVLIVS PROCLVS<br />
-DANS VNE VACATION A LA CRIÉE,<br />
-MET EN VENTE LE SVPERFLV DE SON GARDE-MEVBLE<br />
-POVR LIQVIDER SON PASSIF</td></tr></table>
-
-<p>Trimalchio interrompit notre causette.
-On avait desservi les entrées. L'hilarité
-<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span>du boire animait les convives et l'entretien se
-généralisait. Alors, notre hôte, appuyé sur le
-coude:&mdash;Honorons ce vin, dit-il, et mettons à
-la nage les poissons que nous avons ingurgités.
-Pensez-vous, dites-moi, que je me contente des
-nourritures qu'on nous a offertes dans les compartiments
-du surtout que vous avez vu? Ne
-connaissez-vous point Ulyssès? Après tout,
-il importe, en faisant bonne chère, de s'occuper
-d'érudition.</p>
-
-<p>Que donnent en paix les os de mon bienfaiteur!
-Sa volonté me fit un homme entre les
-hommes. Ainsi, l'on ne peut rien m'offrir qui
-me semble nouveau. Je vous expliquerai donc
-l'allégorie du globe. Le firmament, habitacle
-des douze Dieux, prend tour à tour leurs figures.
-Tantôt, c'est le Bélier. Qui naît sous l'influence
-d'un tel signe a de nombreux pécores,
-des laines en abondance, la tête dure, le front
-impudent et la corne pointue. Il influence les
-pédants et les chicanous.»</p>
-
-<p>Nous applaudissons le bien visé de cette astrologie,
-et Trimalchio reprend de plus belle:&mdash;C'est
-le Taureau qui brille ensuite, occupant
-tout le ciel; naissent les individus récalcitrants,
-les bouviers, les goinfres qui ne songent
-qu'à la boustifaille. Ceux qui viennent
-sous les Gémeaux aiment à s'accoupler, comme
-les étalons d'un char, comme les bœufs d'un
-<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span>coutre et le commun des testicules. Ce sont eux
-qui ménagent la chèvre et le chou. Moi, je
-suis né sous le Cancer. Comme l'écrevisse de
-mon horoscope, je marche sur plusieurs pieds;
-à travers les flots et les continents j'instaure
-mes alleus. En effet, le Cancer étend son influence:
-il gouverne les deux éléments. C'est
-pour cela que je n'ai posé sur lui qu'une couronne,
-afin de ne porter aucun préjudice à mon
-thème de nativité. Sous le Lion naissent les
-mâche-dru et les impérieux. Sous la Vierge,
-les bougres, les fuyards, le gibier de prison.
-Sous la balance, les bouchers, les droguistes et
-les différentes espèces de chicanous. Sous le
-Scorpion, les assassins et les empoisonneurs.
-Sous le Sagittaire, les bigles qui regardent au
-chou et dérobent le lard. Sous le Capricorne,
-les claquepatins à qui leurs misères font pousser
-des cornes. Sous le Verseau, les aubergistes
-et les nigauds à tête de citrouille. Sous les Poissons,
-enfin, les cuisiniers et les rhéteurs. Ainsi,
-pareil à une meule, tourne l'Univers dont, à
-chaque instant, la révolution nous apporte
-quelque disgrâce, depuis naître jusqu'à mourir.
-Quant au gazon que vous voyez, tenant le milieu
-du globe et supportant un rayon, le symbole
-en est aisé à déduire. C'est la Terre,
-notre mère. Comme un œuf arrondie, elle
-occupe le centre du monde et renferme en soi
-<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span>toutes les délices, pareilles à un gâteau de
-miel.»</p>
-
-<p>Quelle érudition et quelle faconde!
-s'écrièrent à la fois les convives érigeant
-les mains au plafond, jurant tous qu'Hipparchus
-et Aratus étaient, au regard de Trimalchio,
-de la petite bière. Sur ces entrefaites
-arrive une troupe de laquais. Ils suspendent
-à nos lits des housses peintes, où des filets,
-des piqueurs avec leurs épieux, enfin tout l'appareil
-de la chasse, était représenté. Nous ne
-savions qu'imaginer de cette nouvelle surprise,
-quand, tout à coup, une clameur furieuse
-éclate au dehors. Et voici que des molosses de
-Laconia se mettent à hurler, en courant autour
-de la table. Les suivait un repositorium,
-sur quoi gisait le plus énorme sanglier qui se
-pût voir. On avait coiffé sa hure d'un pileus
-d'affranchi. Deux corbeilles pendaient à ses
-défenses, d'une vannerie assez délicate, faite
-avec des branchettes de palmier, l'une pleine
-de dattes de Syrie, l'autre de dattes de la Thébaïs.
-Autour, des marcassins en croûte de pâté
-semblaient accrochés aux mamelles de la bête,
-faisaient ainsi entendre que c'était une laie.
-On nous les octroya par manière d'apophorètes.
-Cette fois, le même Carpus, qui débitait
-les autres viandes, ne fut pas admis à trancher
-la monstrueuse venaison, mais un grand estafier
-<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span>barbu, dont les jambes étaient emmaillotées
-de bandelettes et qui portait une alicula
-rayée de diverses couleurs. Prenant son couteau
-de chasse, il débride largement la panse
-de la truie. Soudain un vol de grives en essore
-avec fracas. Vainement les pauvres bestioles
-cherchent à fuir, en voletant. Des oiseleurs,
-postés dans le triclinium, avec de longs roseaux,
-les attrapent en un clin d'œil, et, suivant
-l'ordre du maître, donnent un oisillon à
-chacun des convives. Alors, Trimalchio:&mdash;Voyons,
-dit-il, si ce porc forestier n'a point
-dévoré tout le gland?» Aussitôt les esclaves
-de se ruer aux corbeilles que l'animal portait à
-son boutoir et de nous distribuer en portions
-égales dattes d'Afrique et dattes de Syrie.</p>
-
-<p>Au milieu du hourvari, comme j'avais une
-place en retrait, ce me fut un amusement
-de suivre la pente des cogitations.
-Pourquoi ce verrat embéguiné d'un pileus? A
-la fin, ayant épuisé les plus saugrenues battologies,
-je questionnai derechef le voisin accommodant,
-mon interprète ordinaire, et lui déduisis
-mon embarras.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! répondit-il; mais votre officieux
-lui-même pourrait expliquer cela, car
-c'est chose connue et bien loin d'une énigme.
-Le cochon qui vous étonne évita d'être mangé
-hier. On le mit sur table vers la fin du repas.
-<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span>Les convives, à bout d'appétit, refusèrent d'y
-mordre. C'était lui conserver la liberté. Aussi
-le voyez-vous reparaître, ce soir, avec les attributs
-de l'émancipation.» Confus de ma stupidité,
-je ne poussai pas plus avant l'interrogatoire,
-dans la crainte de passer pour un homme
-qui n'avait jamais soupé dans le grand monde.
-Entre temps, un jeune esclave des plus beaux,
-couronné de pampre et de lierre, offrait à la
-ronde une corbeille de raisins. Tour à tour
-s'affublant des noms bachiques: Bromius,
-Lyæus, Evius, il chantait, d'une voix stridente,
-les poèmes de son maître. Délecté de cette harmonie,
-Trimalchio, l'envisageant:&mdash;Dionysus,
-cria-t-il, sois <i>liber</i>!» L'esclave aussitôt
-décoiffe le sanglier du pileus et le pose sur sa
-tête. Alors Trimalchio ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;On ne peut nier à présent que je possède
-<i>Liber</i> père de la liberté.» Chacun de s'extasier
-sur le jeu de mots et de baiser, à son tour, le
-nouvel affranchi.</p>
-
-<p>En ce moment, Trimalchio, pressé d'aller à
-la garde-robe, se leva de table. Son départ,
-nous délivrant d'une tyrannie importune, ranima
-la conversation, le bavardage des soupeurs.
-Dama ayant, le premier, réclamé des
-pataracina, s'empare du crachoir: «O jour!
-quelle est ta vanité, le néant de ta gloire! Tu
-décrois, la nuit monte! C'est pourquoi rien
-<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span>n'est plus sage que de passer, tout droit, du lit
-au triclinium. Ainsi, l'on n'a pas le temps de
-refroidir, ni besoin d'étuve pour se réchauffer:
-un verre de boisson tiède est le meilleur des
-manteaux. Moi, j'ai accolé force pintes; je
-suis saoul comme une bourrique et j'ai ramassé
-un casque de première grandeur.»</p>
-
-<p>Seleucus, l'interrompant, continua son
-propos:&mdash;Moi, dit-il, j'ai grand soin
-de ne pas me laver tous les jours. Se baigner
-comme vous le faites, c'est un métier de
-dégraisseur. L'eau a des dents invisibles et,
-peu à peu, notre chair liquéfie. Mais, lorsque
-je me suis envoyé un bon coup de raisin, je
-nargue les hivers. Au demeurant, avec la meilleure
-volonté, je n'eusse pu me rendre aux
-thermes cet après-midi. J'étais de funérailles.
-Un brave type, un ami, Chrysantus, a tourné
-de l'œil. Naguère, il m'appelait encore et,
-même en ce moment, je crois parler à lui.
-Heu! heu! nous passons! tels une outre de
-vent gonflée, un peu moins que les mouches,
-car elles possèdent quelques vertus. Nous sommes
-pareils aux bulles d'air qui crèvent à la
-surface d'un étang.</p>
-
-<p>Et que dirait-on si Chrysantus ne s'était pas
-astreint à une diète rigoureuse? Pendant: cinq
-jours, il n'est pas entré dans sa bouche une
-goutte d'eau, une mie de pain. Et, cependant,
-<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span>il nous a quittés! C'est par trop de médecins
-qu'il est mort, ou, pour mieux dire, par le
-crime du Fatum: car médecin, avant tout, est
-soulas des esprits. Quoi qu'il en soit, on
-peut dire que les obsèques de Chrysantus furent
-poussées dans le magnifique. On l'a conduit
-au bûcher, sur son lit de festin, emmailloté
-de riches couvertures. Et des gémissements
-de premier choix! Son testament affranchit
-quelques serfs. Quant à sa femme, elle a
-pleuré sans verve. Comment eût-elle fait pour
-se montrer plus chiche de regrets si son époux
-l'eût traitée avec parcimonie? Ah! les femmes!
-Elles sont pareilles au milan. Ce qu'on
-leur fait de bien choit dans une citerne. Pour
-elles, un vieil amour est le plus funeste des
-cancers.»</p>
-
-<p>Il nous rasait. Un nommé Phileros lui
-coupa la parole:&mdash;Ayons mémoire des
-seuls vivants! Chrysantus a reçu les témoignages
-qu'il fallait. Honnête vie, honnête
-mort! quel motif de se plaindre? Nul n'ignore
-qu'il est parti d'un as et qu'il aurait mordu
-à même un étron pour y chercher de la monnaie.
-C'est pourquoi il a fait fortune. Il s'est
-accru tel un gâteau de miel. J'estime, Herculès
-à moi! qu'il laisse cent mille sestertius bien
-comptés, tout en numéraire. Cependant, je
-m'expliquerai nettement sur son compte, ayant
-<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span>bouffé une langue de chien. Il fut mal embouché,
-fort en gueule, bavard et la discorde
-même. Son frère était un brave gas, amical à
-son ami, la main ouverte et la table copieuse.
-Au début, il marchait sur des jambes peu solides.
-La première vendange fortifia ses côtes.
-Il vendit son vin au prix qu'il voulut. Mais ce
-qui finit de lui redresser le menton, ce fut une
-hoirie dans laquelle, adroitement, il souriça
-bien autre chose que la somme dont on l'avait
-fait légataire. Alors, Chrysantus, animé contre
-son frère, n'a-t-il pas eu la sottise de léguer,
-comme un crétin, son patrimoine à je ne sais
-quel intrigant sans feu ni lieu? S'enfuit au loin
-qui fuit les siens. Mais il eut toujours des serfs
-oraculaires qui l'empoisonnaient de venimeux
-conseils. Celui-là ne fait rien de bon qui croit
-d'abord ce qu'on lui dit. Principalement dans
-le commerce. Néanmoins, il est vrai que Chrysantus
-réalisa, sa vie durant, d'énormes bénéfices,
-ayant agglutiné jusqu'à des biens qui ne
-lui appartenaient pas. Et certes ce fut un vrai
-fils de Fortuna. Par lui touché, le plomb devenait
-or. La vie est facile à qui tout arrive en
-bon ordre. Et combien pensez-vous qu'avec
-soi il emporte d'années? Septante et quelques.
-Mais il était dur comme une corne, robuste
-pour son âge et noir comme un corbeau. Je connaissais
-l'homme de toute antiquité. Même
-<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span>vieux, il restait lubrique à faire peur. Non,
-Herculès à moi! je ne pense pas qu'il eût épargné
-même la vertu d'un cabot dans sa maison.
-Bien plus il donnait dans les gamines. C'était
-le miché de n'importe quelle Minerva; et, certes,
-je ne l'improuve. Le contentement d'avoir
-besogné ferme, voilà tout ce qui l'accompagne
-au tombeau.»</p>
-
-<p>Ainsi parla Philéros. Après lui, Ganymédès:&mdash;Vous
-narrez là des choses fort
-impertinentes, qui ne regardent la terre ni le
-ciel. Pendant ce temps nul ne se met en
-peine des vivres qu'il mâchera bientôt. Non,
-Herculès à moi! je n'ai pu trouver, aujourd'hui,
-une bouchée de pain. Et comment? La
-sécheresse persévère. Il me semble que j'ai
-le ventre creux depuis un an. Nos édiles (puisse
-la guigne leur advenir!) sont de manche avec
-les mitrons: aide-moi, je t'aiderai. Cependant
-les marmiteux crèvent dans la débine: car
-ces mandibules dévorantes fêtent les Saturnales
-d'un bout à l'autre de l'année. Oh! si nous
-possédions encore ces lions que je trouvai ici,
-en arrivant d'Asie! Cela s'appelait vivre. La
-Sicile intérieure avait pâti d'une même disette.
-Une même sécheresse ardait les moissons, pareille
-à la fureur de Jovis. Mais je me rappelle
-Saffinius. Il habitait près du vieil aqueduc,
-moi enfant. Ce n'était pas un homme, c'était
-<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span>un grain de poivre. En quelque lieu qu'il fût,
-grondait un incendie. Mais droit, mais sûr,
-amical à son ami, avec qui tu pouvais, sans
-crainte, jouer à la mourre en pleines ténèbres.
-C'est dans la Curie qu'il le fallait voir. Il écrasait
-ses adversaires, les uns après les autres,
-comme avec un pilon. Il n'usait pas de rhétorique,
-mais allait droit au but. En vérité, lorsqu'il
-plaidait au barreau, sa voix enflait comme
-le son d'une trompette, sans que jamais on
-le vît suer ni cracher. Je pense qu'il avait en soi
-quelque chose d'asiatique. Et bénin, avec cela,
-attentif à rendre les saluts, nommant chacun
-par son nom, tout comme le plus simple d'entre
-nous. C'est pourquoi, dans ce temps, la
-nourriture était à vil prix. Le pain que tu
-payais d'un as, tu n'aurais pu l'achever, même
-en t'adjoignant un commensal. Pour le même
-prix, ceux qu'on donne à présent ne sont pas
-plus gros que la prunelle d'un bouvillon. Heu!
-heu! de jour en jour tout empire. Cette colonie,
-à rebours, se développe. On dirait le coccyx
-d'un vedeau. Mais pourquoi non? Nous
-avons un édile de trois figues tapées. Il préfère
-empocher un as que défendre les droits de ses
-administrés. C'est pourquoi il fait la bombe
-en son particulier. Il reçoit, en une matinée,
-autant et plus d'argent que les autres n'en
-possèdent pour tout bien. Je sais telle affaire
-<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span>qui lui a valu mille denarius d'or. Pourtant,
-si nous avions des couilles, il ne s'offrirait pas
-tant d'agréments. Mais telle est à présent
-l'humeur populaire: au logis, des lions; en public,
-des renards. En ce qui me concerne, j'ai
-dévoré mes frusques et, pour peu que cette
-misère continue, il me faudra subhaster ma
-canfouine.</p>
-
-<p>Que devenir, en effet, puisque ni les Dieux
-ni les hommes ne prennent en pitié ce malheureux
-pays? La paix soit dans ma maison,
-aussi vrai que je tiens notre débine pour
-un châtiment des Cælitès! Nul, en effet,
-ne s'occupe du Ciel. Nul n'observe les
-jeûnes. On fait cas de Jovis autant que
-d'un cheveu. Les hommes aux regards fichés
-en terre n'ont d'autre cure que de peser leurs
-écus.</p>
-
-<p>Dans le temps, les femmes pieuses, drapées
-de leur stola, gravissaient pieds nus les collines,
-et, cheveux épars, âmes exemptes de
-péchés, dévotement elles faisaient monter vers
-Jovis des oraisons pour la pluie. Aussitôt, il
-pleuvait à verse; il pleuvait, oui monsieur!
-et, dans leurs maisons, les types rentraient
-saucés comme des rats. Mais les dieux ont à
-présent les pieds en laine; et, parce que nous
-manquons de religion, l'agriculture est dans le
-désespoir.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span>De grâce, reprit Echion le fripier, tâche de
-parler moins bêtement. Tantôt ceci, tantôt
-cela, comme disait le rustre qui avait perdu
-un cochon pie. Ce qui n'existe pas ce soir
-existera demain: la vie est ainsi mise en
-branle. Non, Herculès à moi! nul pays meilleur
-que le nôtre, s'il enfantait des hommes.
-Il traverse, en ce moment, une crise et n'est pas
-le seul. Il ne se faut point montrer délicats;
-partout nous voyons le milieu du ciel. Toi, si
-tu avais vécu ailleurs, tu prétendrais que les
-porcs s'y promènent tout braisés. Et voici que
-nous allons assister, dans trois jours, à un excellent
-cadeau, une troupe non de lanista,
-mais composée de nombreux affranchis. Et
-notre Titus, cœur magnanime, tête chaude, ne
-barguigne point, ne fait rien à demi. Il m'est
-de tout point familier, car je fais partie de son
-domestique. Le combat sera sans quartier.
-Titus donnera aux gladiateurs des lames irréprochables
-avec défense de rompre, de telle
-sorte que le milieu de la piste ressemble à un
-charnier. Le jeune homme a de quoi, ayant
-hérité au moins trente millions de sestertius,
-lorsque son père a tourné l'œil. Qu'il en dépense
-mal à propos quatre cent mille, son avoir
-ne sera guère ébréché, tandis qu'il aura obtenu
-la plus belle des réclames. Déjà il possède
-quelques bidets gaulois, une femme belge pour
-<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span>conduire l'essedum. En outre, il a recruté le
-dispensateur de Glyco, lequel fut chipé en
-train de donner quelques spasmes à sa maîtresse.
-Vous, vous rigoleriez de voir, en public,
-se harpailler cornards et godelureaux. Glyco,
-lui, qui ne vaut pas la corde pour le pendre, a
-fait jeter aux bêtes son dispensateur. Cela
-s'appelle se déshonorer soi-même. En quoi le
-serf prévarique-t-il, contraint de besogner par
-sa maîtresse? Bien plus que lui, cette latrine
-d'amour eût mérité d'être encornée par un
-taureau. Mais qui ne peut battre l'âne cogne
-sur le bât. Comment, d'ailleurs, Glyco pensait-il
-que la fille d'Hermogénès ferait oncques une
-bonne fin? Il aurait pu essayer, par la même
-occasion, de rogner les ongles d'un milan au
-plus haut de son vol. Une couleuvre n'enfante
-pas des bouts de funin. Glyco, Glyco a donné
-son visage: c'est pourquoi, aussi longtemps
-qu'il vivra, il portera un stigmate que rien, si
-ce n'est Orcus, ne pourra infirmer. Du reste,
-les fautes sont personnelles. Mais, par avance,
-je subodore le gueuleton que Mamméa veut
-nous donner. Il y aura deux denarius pour les
-miens et pour moi. Si Mamméa nous comble
-ainsi, qu'il arrache à Norbanus toute la faveur
-du public! Et, n'en doutez pas, nous le verrons
-bientôt cingler à pleines voiles. Car, de
-bonne foi, quel bien nous a fait ce Norbanus?
-<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span>Il nous a donné des gladiateurs de pacotille,
-absolument décrépits: rien qu'en soufflant
-dessus, vous les eussiez fait choir. Nous vîmes
-déjà de meilleurs bestiaires. Les cavaliers qui
-se sont égorgés étaient des momons de terre
-cuite; on eût pris ces gens-là pour de vieux
-coqs coquelinant. L'un était gourd, éclopé,
-l'autre cagneux; le tiers venu, moribond à la
-place du mort, avait les nerfs déjà coupés.
-Un Thrax de quelque tournure, chauffé par le
-public, montra une assez belle contenance. A
-la fin, ils se lardèrent prudemment pour achever
-la passe d'armes. C'étaient des gladiateurs
-à la douzaine, mous comme des chiffes et capons
-comme la lune, les plus beaux fuyards
-que l'on puisse imaginer. Cependant Norbanus,
-au sortir de l'arène: «Je vous ai, dit-il,
-offert un cadeau.&mdash;Et moi je t'ai applaudi.
-Compute maintenant: car je te donne plus
-que je n'ai reçu. La main lave la main.»</p>
-
-<p>Tu me sembles, Agamemnon, dire en toi-même:
-«Que débite ce fâcheux?» Mais
-je bavarde à cause que toi, si apte à discourir,
-tu ne discours pas le moins du monde.
-Tu n'es pas du même bâtiment; c'est pourquoi
-tu déganes la rusticité de nos propos.
-Nous savons que tu es glorieux de ton éducation.
-Mais quoi? Ne te persuaderai-je pas,
-tôt ou tard, de pousser jusqu'à ma ferme
-<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span>et de rendre visite à nos bicoques? Nous trouverons
-de quoi manger: poulardes et œufs
-frais. Cela ira tout seul, encore que l'intempérie
-ait fait, depuis bien des mois, tout venir
-de travers. Mais nous aurons toujours de quoi
-nous garnir le jabot. Même, je t'élève un disciple,
-mon Cicaro. Déjà, il connaît la division
-par quatre. S'il vit, il sera, sans cesse, à tes
-côtés, comme un petit esclave. Car, dès qu'il a
-un moment, on le voit rivé à ses tablettes. Ingénieux,
-de belle mine, je lui reproche seulement
-un goût maladif pour les oiseaux. Je lui
-ai, déjà, occis trois chardonnerets, lui donnant
-à croire que la fouine les avait mangés. Mais
-il en a bientôt déniché d'autres. Les vers lui
-plaisent énormément, qu'il réussit au mieux.
-D'autre part, il a donné du pied dans le derrière
-des Grecs. Il commence à mordre au
-latin, combien que son magister soit un cuistre,
-sans aucune méthode, assurément, lettré, mais
-qui ne veut pas se donner la moindre peine.
-Mon fils a, de plus, un second précepteur;
-celui-là peu docte, mais d'esprit ouvert et qui
-donne aux autres des connaissances qu'il n'a
-pas. Il vient d'habitude à la maison les jours
-fériés. Il se contente du moindre salaire. En
-outre, j'ai, à présent, fait emplette à mon gamin
-de certaines rubriques, parce que j'entends
-que, pour la gestion de mes affaires, il
-<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span>sache un peu de droit. C'est un gagne-pain.
-Quant aux lettres, il n'en est que déjà trop
-coïnquiné. S'il renâcle, je le destine à l'un de
-ces métiers de tout repos&mdash;barbier, crieur
-public ou, du moins, avocat&mdash;dont nul ne
-pourra le déposséder, Orcus excepté. C'est
-pourquoi je lui brame tous les jours: «Premier-né,
-crois-moi, quelque chose que tu
-apprennes, tu l'apprends pour toi-même. Vois
-Philéros, l'agent d'affaires, s'il n'avait étudié,
-la faim, aujourd'hui, ne quitterait point ses
-lèvres. Naguère, naguère il portait à son cou
-des fardeaux pour quelque argent; à cette
-heure, il croît à l'envi même de Norbanus. La
-science est un trésor, et le métier ne cesse de
-nourrir son homme.»</p>
-
-<p>Ces fariboles vibraient, lorsque Trimalchio
-entra, et, détergeant la pommade qui
-coulait de son front, se lava les mains. Peu
-de temps après:&mdash;Excusez-moi, dit-il,
-amis; voici plusieurs jours que mon ventre ne
-fonctionne pas congrûment. Les médecins n'y
-entendent goutte. Néanmoins, un oxéolé
-d'écorce de migraine et de bourgeons de sapin
-m'a été profitable. J'espère que mes entrailles
-vont désormais s'imposer un peu de retenue;
-sinon mon estomac beugle à croire que vous
-entendez mugir un taureau. C'est pourquoi, si
-quelqu'un de vous se trouve en proie à la nécessité,
-<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span>qu'il n'y mette pas de fausse honte.
-Aucun de nous, certes, n'est composé de solides.
-Et j'estime que rien n'est comparable au
-tourment de se retenir. Cela seulement, Jovis
-ne le saurait inhiber. Tu ris, Fortunata, qui,
-chaque nuit, me prives de fermer l'œil! Moi,
-jamais, dans le triclinium, je n'ai défendu à
-quiconque de faire ce qui le met à l'aise; les
-médecins défendent que l'on se contraigne.
-Même dans le cas où vous sollicite quelque
-chose de plus, tout ce qu'il faut est préparé
-dehors: l'eau, la garde-robe et les autres petites
-commodités. Croyez-moi: quand les
-vents remontent au cerveau, tout le corps en
-est empoisonné. J'en sais plusieurs qui moururent
-ainsi pour n'avoir pas voulu confesser
-leur gêne intérieure.» Nous rendons grâce à
-la libéralité ainsi qu'à l'indulgence de Trimalchio,
-étouffant notre rire dans des popinations
-réitérées. Car nous ne savions pas encore que
-c'était à peine la moitié de cette crevaille prodigieuse
-et qu'il nous fallait gravir, par la
-suite, des monceaux escarpés de ragoûts et de
-viandes. En effet, les tables nettoyées aux
-accords de la musique, trois cochons blancs,
-muselés et cravatés de grelots, furent amenés
-dans le triclinium. Leur introducteur nous
-apprit que l'un avait deux ans, l'autre trois,
-et que le troisième était déjà vieux. Pour moi,
-<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span>je supposais que c'étaient là des pétauristès
-avec des porcs savants tels qu'on en montre
-dans les cirques, dont les acrobaties plus ou
-moins portenteuses ne tarderaient pas à nous
-régaler. Mais Trimalchio, dissipant notre incertitude:&mdash;Quel
-est, dit-il, celui des trois
-qu'il vous plaît qu'on accommode sur-le-champ?
-Des fricoteurs de banlieue embrochent
-un poulet, un faisan ou de pareilles
-nénies; mes cuisiniers à moi font bouillir communément
-des veaux entiers dans un chaudron
-d'airain.» Aussitôt, il ordonne qu'on appelle
-un cuisinier. Sans redemander notre avis, il enjoint
-de tuer le plus âgé des pourceaux. Puis,
-élevant la voix:&mdash;De quelle décurie es-tu?&mdash;De
-la quarantième.&mdash;Acheté ou né dans
-ma maison?&mdash;Ni l'un ni l'autre, mais donné
-par le testament de Pansa.&mdash;Vois donc à préparer
-lestement ce cochon, faute de quoi j'ordonnerai
-qu'on te verse dans la décurie des
-valets de ferme.» Sur-le-champ, admonesté de
-la sorte et connaissant les pouvoirs du maître,
-le queux entraîna vers sa cuisine la viande à
-quatre pieds.</p>
-
-<p>Trimalchio, nous dévisageant alors d'un
-regard amiteux:&mdash;Ce vin, dit-il, ne vous
-plaît point? Je le remplacerai. A vous de prouver
-qu'il est bon en lui faisant honneur.
-Par la grâce des Dieux, je ne l'achète point;
-<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span>car tout ce qui vous fait ici baver de gourmandise
-naît dans un suburbain à moi, que je ne
-connais pas encore. C'est un pays aux confins
-de Terracina et de Tarentum. A présent, je
-veux annexer à mes petits lopins la Sicile,
-pour que, s'il me prend une fantaisie de promenade
-en Afrique, je puisse naviguer à travers
-mes domaines.</p>
-
-<p>Mais déduis-nous, Agamemnon, quelle
-controverse tu as déclamée aujourd'hui? Moi
-qui vous parle, si je ne plaide pas des causes,
-j'ai néanmoins fait mes humanités d'après les
-divisions classiques; et, pour que vous ne
-m'imputiez pas à dégoût ces sortes d'études,
-apprenez que j'ai trois bibliothèques, l'une
-grecque, les autres latines. Expose donc, si tu
-m'aimes, le peristasis de ta déclamation.»</p>
-
-<p>Agamemnon ayant commencé:&mdash;Un
-pauvre et un riche nourrissaient entre eux de
-grandes inimitiés.&mdash;Qu'est-ce qu'un pauvre?
-dit Trimalchio.&mdash;Charmant! repartit Agamemnon.»
-Et d'exposer je ne sais quelle théorie.
-Sur-le-champ, Trimalchio:&mdash;Cela, dit-il,
-si c'est un fait, n'est pas matière à controverse;
-si ce n'est pas un fait, cela n'est rien.» Nous
-accompagnâmes ce discours et d'autres semblables
-avec des effusions de louanges.&mdash;De
-grâce, continua Trimalchio, Agamemnon à
-moi très cher, te rappelles-tu les douze ahans
-<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span>d'Herculès ou l'historiette d'Ulyssès et comment
-le Cyclops lui déboîta le pouce d'un coup
-de baguette? J'avais accoutumé de lire, étant
-gamin, tout cela dans Homérus. Car j'ai vu
-assurément, de mes yeux, la Sybille, à Cumæ,
-pendre dans une ampoule et, quand les gosses
-lui disaient: Σιβὐλλα, τί θέλεις; elle répondait&mdash;Ὰποθανεῖν
-θέλω.»</p>
-
-<p>Trimalchio n'avait pas encore dégoisé
-toutes ses balivernes que le repositorium,
-avec le pourceau gigantesque, couvrit
-la table entière. Nous admirons tant
-de célérité, proclamant que même un poulet
-coquelinant ne saurait être plus tôt fricassé. Or,
-le cochon nous paraissait beaucoup plus volumineux
-que le sanglier dont on nous avait
-régalés un peu auparavant. Cependant Trimalchio
-de plus en plus l'examinait:&mdash;Quoi?
-quoi? dit-il, ce porc n'est pas étripé? Non,
-Herculès à moi! il ne l'est pas. Vite, vite, le
-cuisinier, ici.» Le maître-queux, l'oreille
-basse approche de la table et confesse qu'il a
-omis en effet de le vider.&mdash;Quoi! omis, vocifère
-Trimalchio, penses-tu avoir oublié seulement
-le poivre et le cumin? Déshabille-toi.»
-Cela ne tarda guère: on met à poil notre cuisinier,
-fort penaud, entre deux tourmenteurs.
-De supplier, néanmoins, chacun s'ingénie et
-de dire:&mdash;Ce sont des choses qui arrivent
-<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span>tous les jours. Nous impétrons que tu l'absolves;
-mais s'il recommence une autre fois,
-nul de nous ne tentera la moindre chose en sa
-faveur.» Quant à moi, je ne pouvais me défendre
-d'une très cruelle sévérité, mais incliné
-vers l'oreille d'Agamemnon:&mdash;Evidemment
-ce gas est une mazette endurcie; un autre
-oublierait-t-il de boyauder un porc? non, Herculès
-à moi! je ne lui pardonnerais pas même
-de laisser les tripes à une ablette.» Il n'en fut
-pas de même de Trimalchio qui, d'un visage
-détendu en hilarité:&mdash;Donc, reprit-il, puisque
-tu es d'une si mauvaise mémoire, devant
-nous étripe ton cochon.» Le cuisinier, ayant
-récupéré sa tunique, saisit un couteau et, de
-çà, de là, timidement, débride la panse du
-goret. Soudain, par les ouvertures que leur
-poids agrandit, échappent tumultueusement
-crépinettes et boudins.</p>
-
-<p>A cette jonglerie, le domestique d'applaudir
-et honneur à Gaïus! dans un long
-cri. Le cuisinier fut honoré d'un verre de vin,
-d'une couronne d'argent et d'un gobelet avec
-sa soucoupe, en bronze corinthien. Comme
-Agamemnon examinait de près ce métal,
-Trimalchio lui dit:&mdash;Je suis le seul à
-posséder le vrai corinthus.» J'attendais,
-comme à l'ordinaire, une cacade renforcée et
-qu'il se mît à nous dire qu'on apportait exprès
-<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span>de Corinthus une orfèvrerie à son usage. Mais
-il s'en tira plus adroitement que je ne pensais:&mdash;Et
-peut-être, dit-il, me demanderez-vous
-comment il se fait que j'aie, à moi tout seul,
-du corinthus authentique? Parce que le potier
-d'airain à qui je prends mes vases se nomme
-Corinthus: or, qui peut se vanter d'avoir du
-corinthus mieux que celui qui compte parmi
-ses gens Corinthus en personne? Et ne me
-prenez pas, toutefois, pour un mauclerc. Je sais
-fort bien l'origine du bronze corinthien.</p>
-
-<p>Quand Ilium fut pris, Annibal, rusé matois
-et grand coquin, larronna les statues de cuivre,
-d'or et d'argent, les rassembla sur un même
-bûcher, puis y mit le feu; de leur fonte naquit
-un airain composite. De cet amalgame les argentiers
-prirent des morceaux. Ils en fabriquèrent
-des plats, des drageoirs, des figurines.
-Ainsi le bronze corinthien est né de l'alliage
-des métaux précités; venu des trois autres, il
-n'est or, néanmoins, ni cuivre, ni argent. Excusez
-ce que je vais dire: je préfère, quant à
-moi, les ustensiles de verre. Certains ne partagent
-pas cette opinion. Que si le verre était infrangible,
-je l'aimerais mieux que l'or. Celui
-qu'on voit de nos jours est une matière vile.</p>
-
-<p>Jadis, parut un ouvrier qui fabriqua, cependant,
-une patène de verre incassable.
-Admis devant César, il lui présenta son
-<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span>ouvrage. Ensuite, l'ayant reprise des mains de
-l'Imperator, brusquement il jeta la coupe sur
-le parvis de mosaïque. César ne laissa pas
-d'être déferré, comme s'il avait pris peur.
-Mais l'ouvrier ramassa la patène qui était un
-peu mâchée à la façon des vases de cuivre.
-Tirant, alors, un martelet de son giron,
-l'homme paisiblement remit en ordre la paroi
-bossuée, de telle manière qu'il ne resta vestige
-de l'accident. Cela fait, il crut tenir le ciel de
-Jovis, quand l'Imperator lui demanda:&mdash;Un
-autre connaît-il ce procédé, tes moyens de vitrification?
-Prends garde à ce que tu vas dire.»
-L'ayant assuré que nul n'était dans le secret,
-César donna ordre qu'on lui tranchât la tête,
-parce que la divulgation d'un tel prodige rendrait
-l'or aussi méprisable que la boue.</p>
-
-<p>Je suis, en fait d'argenterie, le plus curieux
-du monde. J'ai des gobelets grands
-comme des urnes funéraires, plus ou moins.</p>
-
-<p>On y voit Cassandra égorgeant ses fils;
-les enfants morts gisent de telle sorte que tu les
-croirais en vie. J'ai une burette, que légua
-Mys à mon patron, où Dédalus enferme Niobé
-dans le cheval troyen. Sur d'autres coupes, on
-voit les pugilats d'Herméros et de Petractès.
-Tous ces vases sont de poids; car je suis connaisseur,
-et je ne vendrai ma jugeotte ni pour
-or ni pour argent.» Pendant qu'il déblatère,
-<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span>un page laisse tomber une écuelle. Trimalchio
-se tournant vers lui:&mdash;Vite, punis-toi, lui
-dit-il; punis-toi d'être un petit babouin.»
-Aussitôt le page ouvre la bouche pour implorer.
-Mais lui:&mdash;Pourquoi m'implores-tu
-comme si j'étais mauvais? Simplement, je te
-conseille de prendre sur toi de n'être plus
-un babouin.» Enfin, cédant à nos instances,
-il accorde au page rémission plénière. Cette
-grâce obtenue, l'esclave fit en courant le tour
-de la table. Et Trimalchio:&mdash;Dehors, les
-aiguières! Ici la vinasse!» beugle-t-il. Nous
-applaudissons à cette plaisante saillie, et, plus
-que tout autre, Agamemnon, qui savait quels
-mérites pouvaient, un autre jour, le faire
-prier à souper. Abondamment flagorné, Trimalchio
-se remit à boire avec plus d'hilarité.
-Bientôt, à peu près ivre:&mdash;Eh quoi! nul
-de vous, dit-il, n'invite à danser ma Fortunata?
-Croyez-moi, cependant, personne, avec autant
-de chic, ne mène la cordax.» Ensuite,
-érigeant les bras au-dessus du chef, il imitait
-l'histrion Syrus, accompagné en faux-bourdon
-par tout le domestique:&mdash;Μά Δία! mort de
-ma vie! Μά Δία!» Et, certes, il eût continué
-de s'exhiber, si Fortunata n'eût parlé à
-son oreille, le morigénant, selon toute apparence:
-et qu'à sa gravité ne répondaient guère
-tant de misérables inepties. Rien d'ailleurs, de
-<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span>plus inégal que sa contenance. Tantôt, en
-effet, il avait égard aux remontrances de
-madame, tantôt il retournait à sa crapule avec
-ostentation.</p>
-
-<p>Et, juste à point nommé, comme il se mettait
-en posture d'obéir à sa démangeaison
-tripudiante, un nomenclateur, qui semblait
-commémorer les annales de l'Urbs interrompit
-son élan:&mdash;Le VII des calendes d'août, dans
-le domaine de Cumæ, qui appartient à Trimalchio,
-sont nés garçons XXX, filles XL; furent
-transportés des aires au grenier cinq cent
-mille modius de froment et conjugués cinq
-cents bœufs. Ce même jour, mis en croix le
-serf Mithridatès, pour avoir blasphémé le
-Génie de notre Gaïus. Ce même jour, reporté
-dans la caisse cent fois cent mille sestertius
-impossibles à colloquer. Ce même jour, incendie
-aux jardins de Pompeius, venu des édicules
-de Nasta, régisseur.&mdash;Quoi? dit Trimalchio;
-quand donc me furent achetés les jardins
-de Pompeius?&mdash;L'an dernier, répondit
-le nomenclateur; c'est pourquoi ils ne sont
-pas venus en compte jusqu'ici.» Trimalchio
-fuma et:&mdash;Quels que soient, à l'avenir, les
-fonds acquis pour moi, si je n'en suis pas informé
-au plus tard dans un semestre, je défends
-de les porter à mon compte, sachez-le.»
-Après, on lut les ordonnances des édiles ainsi
-<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span>que les testaments des forestiers, qui exhérédaient
-Trimalchio, avec beaucoup de politesses.
-Vint ensuite le rôle des fermiers, l'histoire
-d'une affranchie répudiée par le garde
-champêtre qui l'avait surprise en train de
-se faire besogner par un garçon de bains,
-puis, le majordome relégué à Baiæ, le dispensateur
-convaincu de malversations, enfin
-un jugement survenu entre les esclaves de la
-chambre.</p>
-
-<p>Au beau milieu de cette lecture, des pétauristès
-firent leur entrée. L'un d'eux, idiot très
-stupide, se campa debout au pied d'une
-échelle, ordonnant à un petit funambule de
-monter les degrés, d'arriver au sommet en
-exécutant un pas de danse et, chantant des
-rengaines, de passer dans des cerceaux enflammés,
-puis de tenir avec ses dents une amphore
-pleine d'eau. Seul, Trimalchio admirait
-ces billevesées, attestant que c'est un art bien
-ingrat.&mdash;Au surplus, disait-il, dans les choses
-humaines, il n'y a que deux spectacles pour
-me divertir: les acrobates et les cailles de combat.
-Quant aux bêtes savantes, aux morions,
-c'est de la pure gabatine. J'eus, une fois, le
-caprice d'acheter des comédiens; mais je ne leur
-permis de jouer que des atellanes et je donnai
-ordre au choraulès, d'accompagner, sur sa
-double flûte, des airs latins exclusivement.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span>Comme Gaïus était au plus fort de ses balivernes,
-le petit saltimbanque dégringola
-sur lui. Aussitôt la valetaille de beugler et les
-convives de suivre son exemple, non pour le
-regret d'un homme si infect, dont chacun eût
-vu briser le crâne avec satisfaction, mais à
-cause de la déplorable issue d'un tel repas et
-de la crainte qu'ils avaient d'être obligés de
-pleurer aux obsèques du vieux goinfre. Trimalchio,
-en personne, gémissait grièvement. Il
-se penchait sur son bras, comme lésé; puis les
-médecins d'accourir avec, au premier rang,
-Fortunata, les crins épars, une tasse à la main,
-se proclamant infortunée et misérable.</p>
-
-<p>Quant au morveux qui s'était laissé choir, il
-se traînait à nos pieds demandant sa manumission.
-Je l'avais dans le nez, craignant que
-ses prières ne fussent chercher une catastrophe
-plus que ridicule. Car il ne m'était pas sorti
-encore de la mémoire, ce cuisinier qui avait
-oublié de vider le cochon. C'est pourquoi je
-me mis à inspecter les quatre coins du triclinium,
-de peur qu'un automate ne jaillît, soudain,
-à travers les parois, surtout après qu'un
-esclave eut reçu les étrivières parce que, pour
-envelopper le bras contus de son maître, il
-avait employé de la laine blanche en place de
-laine pourprée. Et mon soupçon ne traîna
-guère; en effet, au lieu de châtiment, vinrent
-<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span>de grandes patentes par lesquelles Trimalchio
-conférait la liberté au petit funambule, afin
-que nul ne pût dire qu'un tel personnage avait
-pâti sous le choc d'un esclave.</p>
-
-<p>Nous approuvons le geste. Dans un long
-discours, nous palabrons sur l'incertitude
-et la vanité des choses humaines:&mdash;Cela est
-vrai, dit Trimalchio. Mais il est opportun que
-l'accident ne passe pas sans épigramme.»
-Aussitôt, il demande ses codicilles et, sans trop
-s'alambiquer la cervelle, nous déclame d'abord
-la strophe que voici:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>&mdash;Ce que tu n'expectes arrive tout à coup;</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et, par-dessus nos têtes, Fortuna prend soin des choses;</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Donc verse-nous les vins de Falernum, serdeau!»</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Ce madrigal amena la conversation sur les
-poètes. Depuis quelque temps déjà, on décernait
-la palme des beaux vers à Mopsus, le
-Thrax, jusqu'au temps que Trimalchio:&mdash;De
-grâce, dit-il, mon maître, quelle différence
-trouves-tu entre Cicéro et Publius? Le premier,
-selon moi est plus disert, le second plus
-instructif. Et, vraiment, que peut-on dire de
-meilleur?</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Par le luxe vaincus, de Mars les remparts se dégradent,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>En ton palais clos, le paon picore,</i><br /></span>
-<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span><i>Empenné d'un camail d'or babylonien.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Pour toi, la poule numidique, pour toi le coq châtré!</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et la cigogne même, la cigogne bienvenue, pérégrine, hôtesse de nos murs,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Piétaticultrice, aux jambes grêles, au bec sonneur de crotales,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Oiseau absent de l'hiver, bénin présage de la tiède saison,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>La cigogne trouve un nid scélérat dans ton pot-au-feu!</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Pourquoi ces unions surpayées, pourquoi ces marguerites de l'India?</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Est-ce afin que la matrone, portant des phaleræ de perles,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Monte orgueilleusement au lit d'un étranger?</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Pourquoi les feux virides et somptueux de l'émeraude?</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Pourquoi veux-tu les étincelles du rubis carthaginois,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Sinon pour qu'il scintille? La probité vaut, peut-être, une escarboucle.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Mais il est juste que ta femme s'habille d'un textile zéphir,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et, publiquement, parade toute nue sous un brouillard de lin.</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Mais, poursuivit-il, après la carrière des
-lettres, quel est, à votre sens, le métier
-<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span>le plus ardu? Selon moi, c'est celui de médecin
-ou d'argentier. Le médecin connaît tout ce
-que les pauvres types ont dans leurs viscères et
-le temps où la fièvre les doit prendre. Cependant
-je les hais furieusement à cause qu'ils me
-prescrivent sans cesse du bouillon de canard.
-L'argentier, à travers l'argent, discerne le cuivre.</p>
-
-<p>Sont deux quadrupèdes muets, très laborieux,
-l'ovin et le bovin. Au bœuf, nous sommes
-redevables du pain que nous mangeons; à
-la brebis, de cette laine dont les tissus nous
-rendent glorieux. O forfait sans pareil!
-l'homme dévore le gigot et porte la tunique.
-Les abeilles aussi je les crois des bestioles divines,
-qui dégorgent le miel, encore qu'on prétende
-qu'il leur vient directement de Jovis.
-Néanmoins font-elles de redoutables piqûres,
-montrant que, même aux lieux où règne la douceur,
-on trouve les plus cuisantes épines.»</p>
-
-<p>Ainsi Trimalchio s'évertuait à supplanter
-les philosophes, lorsqu'on nous vint présenter
-à la ronde une écuelle renfermant des billets de
-loterie. L'esclave préposé à cet office dénombrait
-les apophorètes: «Argent scélérat!»;
-et fut apporté un jambon sur quoi était posée
-une coupe de vinaigre; «oreiller!», un fanon
-de porc; «seriphios et contumélies!», un
-panier de fraises des bois, un gourdin et une
-<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span>pomme. «Porreaux et pêches!» valut au
-gagnant un fouet plus un eustache; «passereaux
-et moustiquaire!», des raisins secs et du
-miel attique; «habit de dîner, habit de ville!»,
-une pâtisserie et des tablettes; «canal et pédale!»
-firent venir un lièvre et une sandale;
-enfin, «murène et lettre», un rat (<i>mus</i>) et une
-raine attachés ensemble, ainsi qu'une botte de
-poirée!</p>
-
-<p>Longtemps nous rîmes de ces libéralités
-grotesques et de mille autres semblables dont
-j'ai perdu le souvenir.</p>
-
-<p>Entre temps, comme Ascyltos, avec une
-licence intempérante, et levant les mains,
-se truphait de toutes ces balivernes au point de
-rire jusqu'aux larmes, un colibert de Trimalchio
-s'échauffa dans son harnais. C'était celui-là
-même qui avait pris place à table au-dessus
-de moi:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'as-tu donc à rire, espèce de béjaune?
-cria-t-il. Est-ce que, par hasard, ne te délecte
-point le faste de mon seigneur? tu es, sans
-doute, plus rupin et tu bâfres, à l'ordinaire, de
-meilleurs morceaux. Que me soit propice la
-Tutelle de ce lieu, de même que, si j'étais couché
-auprès de lui, j'eusse inhibé sa loquèle.
-Joli coco pour se foutre du peuple! Il m'a
-tout l'air d'un voleur de nuit qui ne vaut pas
-même son urine. Pour en finir, si je pissais
-<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span>autour de lui, il ne saurait où prendre pied.
-Non, Herculès à moi! non je n'ai pas coutume
-de fulminer pour si peu. Mais en chair molle
-naissent les vers. Il rit! qu'a-t-il à rire? Est-ce
-que le fœtus achète son papa? A cause que tu
-as une robe de laine et que tu es chevalier romain!
-Eh bien, moi, je suis fils de prince! Tu
-me diras: «Pourquoi donc as-tu servi?» Parce
-qu'il m'a plu me donner en esclavage, aimant
-mieux être citoyen romain que tributaire. Et,
-présentement, je me flatte de vivre en telle
-façon que je ne serve à quiconque de hochet.
-Homme, je suis parmi les hommes. Je déambule
-à tête défleubée. Un as de cuivre, je ne le
-dois à personne. Oncques n'ai reçu de commandement.
-Nul, dans le Forum, ne m'a dit:
-«Rends ce que tu dois». J'ai acheté des terres;
-j'ai mis de côté quelques lingots; je nourris
-quotidiennement vingt bedaines, sans compter
-mon chien; j'ai rédimé ma contubernale, pour
-que nul, dorénavant, ne s'essuie les mains après
-ses tétons; j'ai payé mille denarius de capitation;
-gratis, je fus fait sévir; et j'espère bien
-claquer de telle sorte que je n'aie pas à rougir
-après ma mort. Toi, cependant, tu es si besogneux
-que tu n'oses regarder sur tes talons. Tu
-vois un pou sur autrui; mais, sur toi-même, ne
-vois-tu pas une tique? A toi seul, des hommes
-tels que nous ont semblé ridicules. Voici ton</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<div class="figcenter" style="width: 450px;">
-<img src="images/ill04.jpg" width="450" height="643" alt="" />
-<div class="caption">Autour de sa nuque, il avait, par surcroît, tortillé une serviette
-à bandes énormes, dont les franges pendaient çà et là.</div>
-</div>
-
-<p class="center">Satyricon, page <a href="#Page_70">70</a>.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span>maître, ton aîné! Cependant nous lui plaisons.
-Mais toi, petite arsouille mal torchée, tu ne réponds
-ni «mu» ni «ma». Cruche de terre!
-cuir mouillé qui, pour être plus souple, n'en est
-pas meilleur! Es-tu plus riche? dînes-tu deux
-fois? soupes-tu deux fois? En ce qui me concerne,
-je place mon honneur au-dessus des trésors.
-Pour en finir, quelqu'un m'a-t-il plus d'une
-fois réclamé son dû? J'ai servi quarante ans:
-nul cependant ne pourrait dire si j'étais esclave
-ou libre. J'étais un môme avec des cheveux
-dans le dos quand j'arrivai dans cette colonie.
-La basilique n'était pas encore édifiée. Je vouai
-cependant tous mes labeurs à contenter mon
-maître, homme prépondérant et copieux en
-dignités, qui en avait plus dans un seul ongle
-que toi dans ta personne entière. Certes, dans
-la maison, des ennemis cherchaient à me donner
-la passade. Néanmoins (au Genius bénédiction!)
-je parvins à surnager. Voilà bien la
-récompense de l'athlète: car il est plus facile
-de naître dans l'état d'homme libre que d'accéder
-à lui. Eh bien, tu demeures stupide, à
-présent, comme un bouc gavé de mercuriale?»</p>
-
-<p>A ce discours, Giton, qui était au-dessous de
-lui, lâcha dans une effusion indécente, son
-rire longuement comprimé, ce que voyant l'antagoniste
-d'Ascyltos détourna ses invectives
-contre le mignon:&mdash;Et toi, dit-il, et toi tu
-<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span>ris de même, pie huppée? O Saturnales! sommes-nous
-donc, je te prie, au mois de décembre?
-Quand as-tu soldé l'impôt du vingtième?
-Que viens-tu faire ici, gibier de potence, régal
-pour les corbeaux? J'aurai soin d'attirer contre
-toi l'ire de Jovis et contre celui-là qui ne sait
-pas te clouer le bec! Par ainsi, que je devienne
-rebuté du pain si, de mon ressentiment, je ne
-fais abandon au colibert, notre hôte. Sans quoi
-je t'eusse réglé sur-le-champ et d'après tes mérites.
-Nous sommes bien ici: ton patron, ce
-pilier de bordel, ne sait pas te fermer le crachoir.
-Il est bien vrai de dire: tel maître, tel
-valet. A peine je me contiens. Ma complexion
-est d'avoir la tête chaude. Lorsque j'ai commencé,
-je ne donnerais pas un dupondius de ma
-propre mère! C'est bon! je te verrai en public,
-mulot, que dis-je? champignon empoisonné!
-Que je ne croisse par en haut ni par en bas si je
-ne rembuche ton maître dans une touffe de rue!
-Et je ne t'épargnerai pas davantage, quand bien
-même, Herculès à moi! tu appellerais au secours
-Jovis Olympius! Je prendrai soin que ta
-tignasse devienne plus longue de huit pouces.
-Ton maître de pacotille aussi viendra fort
-bien sous ma dent. Ou je ne me connais plus,
-ou vous ne vous esclafferez guère, quand même
-vous auriez une barbe d'or. Sagana te soit
-hostile (j'y pourvoierai) comme au pouilleux
-<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span>qui te dressa! Je n'ai pas étudié la géométrie,
-la critique et telles autres coïonnades, mais je
-connais les lettres lapidaires et je calcule fort
-bien, à tant pour cent, le change, suivant le
-poids, la monnaie et les métaux. Pour en finir,
-si tu veux, faisons, toi et moi, une petite gageure.
-Voici donc le lemme que je te propose.
-Tu sauras que ton père a gaspillé son argent,
-bien que tu connaisses la rhétorique. Dis-moi
-quel est celui de nous qui vient lentement et qui
-va loin? Paye, tu le sauras. Quel est celui de
-nous qui court et ne sort pas du même lieu?
-Qui de nous s'accroît et devient plus petit?
-Tu cours, tu restes bouche bée, tu te trémousses
-comme une souris dans un pot de chambre.
-Tais-toi donc ou cesse de molester qui vaut
-mieux que toi, un homme qui ne te savait pas
-au monde, à moins que tu n'espères m'imposer
-avec tes anneaux de buis, volés à ta coquine.
-Mercurius Occupo nous soit en aide! Allons au
-Forum et demandons le mutuum. Tu sauras
-alors ce que vaut ma bague de fer et le crédit
-qu'on lui voit. Vah! que tu es mignonne, petit
-renard mouillé. Que j'amène autant de lucre et
-meure avec autant de gloire, que le peuple jure
-par mes obsèques, tout comme je suis résolu à
-te poursuivre, en tous lieux, à t'enlever ta toge
-par lambeaux. Encore une avantageuse créature
-celui qui t'apprend ces manières-là! Mufrius
-<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span>le magister (nous fûmes aussi à l'école)
-nous endoctrinait: «Vos devoirs sont-ils
-finis? Rentrez chez vous par le plus court. Ne
-baguenaudez pas. Ne haraudez point les personnes
-d'âge et dispensez-vous de compter les
-échoppes. Faute de quoi nul ne s'élève au-dessus
-d'un dupondius.» Pour moi, je rends grâce
-aux Dieux, à cause de l'artifice qui m'a élevé
-au rang où je splendis.»</p>
-
-<p>Commençait Ascyltos de répondre au monitoire:
-mais Trimalchio délecté par la
-verve de son colibert:&mdash;Laissez, dit-il, vos
-hargneuses querelles et, de grâce, vivons en
-beauté. Pour toi, Herméros, épargne ce cadet.
-Le sang pétille dans ses veines; montre-toi plus
-rassis. Toujours, dans ces sortes de combats, le
-vainqueur est celui qui cède. Et toi, lorsque tu
-servais de chapon, coco! coco! tu n'étais pas
-d'humeur plus endurante. Soyons donc, cela
-vaut mieux, énormément doux et fort hilares
-en attendant les homéristes.» Sur-le-champ
-la troupe fit son entrée, heurtant les boucliers
-du manche de leurs piques. Trimalchio, pour
-les entendre, s'assit sur un coussin. Tandis
-que les homéristes dialoguaient en vers grecs,
-à leur accoutumée, insolemment, lui, d'une voix
-aiguë, il se mit à lire un livre latin. Bientôt, le
-silence fait:&mdash;Savez-vous, dit-il, quelle pièce
-ils vont jouer? La voici. Diomédès et Ganimédès
-<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span>furent deux frères, desquels la sœur
-était Héléna. Agamemnon la ravit et lui substitua
-une biche, à l'autel de Diana. De sorte
-qu'Homérus évoque, dans ce poème, la prise
-d'armes des Troyens et des Parentins. Sachez
-la victoire d'Agamemnon et qu'il donna Iphigenia,
-sa fille, pour épouse au guerrier Achillès.
-Leur mariage fit déraisonner Ajax, qui
-vous expliquera l'argument tout à l'heure.»
-Trimalchio achevait à peine sa harangue; les
-homéristes firent entendre une clameur sauvage,
-cependant que, parmi le domestique hors
-d'haleine, était porté dans un plat aussi
-grand que la porte décumane, un veau bouilli,
-le chef orné d'un casque militaire. Suivait
-Ajax, l'épée au clair et mimant les gestes d'un
-lunatique. Il dépeça la bête, s'escrimant de
-droite et de gauche; puis, recueillant les morceaux
-à la pointe du glaive, il en fit la distribution
-aux convives ébaubis.</p>
-
-<p>Nous n'eûmes pas grand loisir d'admirer
-une si ingénieuse pantomime! car soudain
-les poutres du lacunar se mirent à craquer
-avec un tel vacarme que le triclinium en
-éprouva la secousse. Pour moi, consterné, je
-me levai dans la crainte qu'un pétauriste ne
-dégringolât du plafond; les autres convives,
-non moins ahuris, dressaient leurs visages en
-l'air, expectant quoi de neuf allait tomber du
-<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span>ciel. Voici, néanmoins, que le plancher s'entr'ouvre.
-En même temps un vaste plateau, en
-forme de cercle, se détache de la coupole et
-nous offre, dans son orbe, des couronnes d'or
-et des cassolettes d'albâtre, pleines de parfums.
-Invités à nous partager ces apophorètes, nous
-portons nos regards sur la table. Déjà on avait
-dressé un repositorium où brillaient quelques
-pièces de four au milieu desquelles un Priapus
-élaboré par le confiseur. Dans son giron, il portait,
-comme d'habitude, une corbeille pleine de
-raisins et assortie de fruits.</p>
-
-<p>Avidement, nous étendions la main vers ces
-friandises pompeuses, lorsqu'un nouveau badinage
-nous vint remettre en gaîté. Ces pommes,
-en effet, ces gâteaux, épanchaient, au moindre
-contact, un esprit de safran qui, nous giclant
-au visage, ne laissait pas de nous incommoder
-un peu.</p>
-
-<p>Dans l'opinion qu'un service parfumé avec
-un si religieux appareil contenait, sans doute,
-quelque chose de sacré, nous nous levons tout
-droit et souhaitons félicité à Augustus, père de
-la patrie. Après cette vénération, plusieurs convives
-faisant main basse sur les fruits, nous
-imitons leur exemple et rembourrons nos serviettes,
-moi surtout, qui ne croyais pouvoir
-d'une trop pesante largesse alourdir la robe
-de Giton. Sur ces entrefaites, serrés dans des
-<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span>tuniques blanches, parurent trois éphèbes.
-Deux d'entre eux posèrent sur la table les Larès
-porteurs de la bulla, cependant que, promenant
-autour de nous une patère de vin, le
-troisième clamait: «Nous soient les Dieux
-propices!» Il ajoutait que l'un s'appelait
-Cerdo, l'autre Félicio, le troisième Lucro. Pour
-nous, chacun baisant à l'envi une médaille très
-exacte de Trimalchio, nous eussions rougi de
-n'en pas faire autant.</p>
-
-<p>Après quoi, tous les dîneurs se souhaitèrent,
-à qui mieux mieux, allégresse du
-corps et santé de l'esprit. Cependant Trimalchio
-penché vers Nicéros, se prit à lui dire:&mdash;Toi
-que j'ai connu, jadis, un si brillant compère,
-toi qui passais pour un luron fini, tu ne
-dis rien ce soir, même à basse voix. Donc montre-toi
-plus aimable et, si tu veux me plaire,
-conte-nous quelques-unes de tes fredaines.»
-Délecté par cette invite, Nicéros, tout en
-se pavanant, se mit à renchérir sur les gracieusetés
-de l'amphytrion:&mdash;Que je ne gagne
-jamais, répliqua-t-il, une poignée de fèves, si
-je ne m'épanouis chaque jour de contentement
-à te voir en si bonne posture! Donc, le
-vin nous soit hilare, quand bien même les docteurs
-que voici devraient nous prendre en mésestime.
-D'ailleurs nous verrons bien. En
-attendant, je vais vous dire un épisode. Si
-<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span>quelqu'un daube sur moi, je l'incague fortement.
-Au surplus, mieux vaut prêter à rire
-que déblatérer sur le prochain.»</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Cet exorde fini...</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>le quidam entama son histoire:</p>
-
-<p>&mdash;J'étais encore esclave et nous habitions
-la petite rue où se trouve présentement la maison
-de Gavilla. Or, en ce temps, je devins
-amoureux, comme il plut aux Immortels, de
-la femme à Ferentius, le cabaretier. Vous la
-connaissez bien, Melissa de Tarentum, une
-riche affaire de tous points. Mais, Herculès
-à moi! ce n'était pas la bagatelle qui me tenait
-au cœur. Si je l'aimais, c'était moins pour le
-déduit que pour sa bonne humeur. Tout ce
-que je lui demandais, elle me l'accordait sur-le-champ,
-la pauvre âme! Je lui confiais mes
-économies, mes pourboires qu'elle plaçait à
-des taux rémunérateurs.</p>
-
-<p>Un beau jour, son époux s'avisa de trépasser
-à la campagne. Et moi, de chercher comment
-la rejoindre, par le jambart ou sous le
-bouclier, car c'est dans l'adversité que l'on
-distingue ses amis.</p>
-
-<p>Par bonheur, mon patron devait justement
-aller à Capua, trafiquer de quelques nippes
-assez belles. Profitant de l'occurence, je
-requis de notre compagnon de chambre la
-conduite chez ma blonde, à cinq milles du logis.
-<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span>C'était un brave à trois poils, soldat de
-pied en cap, robuste s'il en fut et courageux
-comme Orcus. En route au premier chant du
-coq, nous marchions par un clair de lune aussi
-limpide que le jour. Bientôt, en rase campagne,
-nous nous trouvâmes parmi les tombeaux.</p>
-
-<p>Tout à coup, au milieu du chemin, voilà
-mon homme qui s'arrête, puis se met à incanter
-les étoiles. Moi, je m'assieds en fredonnant
-et regarde aussi les astres, pour ne pas
-troubler le sortilège. Mais, bientôt, portant les
-yeux sur mon bizarre compagnon, je l'aperçois
-en train d'ôter ses vêtements, qu'il dispose avec
-ordre sur le bord de l'allée. A ce spectacle, je
-commence à friser le naze. Peu à peu, l'épouvante
-me gagne. Je reste immobile, plus raide
-et plus froid qu'un trépassé.</p>
-
-<p>Lui, cependant, urine tout autour de ses hardes
-et, soudain, se transforme en loup. Ne
-croyez pas que j'en impose. Mentir là-dessus,
-pour tout l'argent du monde, je ne le ferais
-point. Mais où donc en étais-je? Voici! à peine
-devenu loup, notre homme de hurler et de
-fuir vers les bois. Je ne savais d'abord que résoudre;
-mais, après quelques minutes, recouvrant
-mes esprits, je m'approche de ses habits
-afin de les emporter. Ils étaient changés en
-pierre. C'était à mourir de peur, convenez-en.
-Toutefois, j'eus la présence d'esprit de dégainer,
-<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span>car je n'ignore point combien les larves,
-lémures ou fantômes redoutent le tranchant et
-l'estoc des épées.</p>
-
-<p>M'escrimant ainsi, de droite et de gauche,
-contre les stryges aériennes, j'arrivai, clopin-clopant,
-à la villa de ma maîtresse. Je tombai
-quasi sans mouvement sur le seuil; la sueur
-inondait mon visage et mes dents cliquetaient
-ainsi que dans la fièvre.</p>
-
-<p>Alarmée et surprise de me voir en un tel
-arroi, ma chère Mélissa me fit, néanmoins,
-quelques reproches d'arriver à cette heure indue:&mdash;Si
-tu étais advenu quelques moments
-plus tôt, me dit-elle, tu nous aurais été d'un
-grand secours. Imagine-toi qu'un loup de forte
-espèce a pénétré dans l'étable et saigné toutes
-nos ouailles à la gorge, comme un boucher de
-profession. Ni les cris ni les fourches n'ont pu
-l'arrêter dans sa besogne. Mais, bien qu'il se
-soit enfui grâce à je ne sais quel aveuglement
-incompréhensible de nos gars, je ne pense pas
-qu'il ait beaucoup de quoi se gaudir à nos
-dépens; un valet, plus ingambe que ses compagnons,
-l'a régalé d'un coup d'épieu à travers
-le col.</p>
-
-<p>A ce récit, je vous laisse à penser quelle fut
-ma stupeur et si j'ouvris de grands yeux. Dès
-que le jour parut, je galopai vers la ville, avec
-l'empressement d'un aubergiste larronné par
-<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span>les voleurs. Arrivé à cette place où j'avais
-laissé les effets de mon compagnon transmués
-en cailloux, je ne trouvai plus rien, sinon une
-large traînée de sang. Quelques gouttes, çà et
-là, tachaient la poussière, comme il en tombe
-d'une blessure frais ouverte.</p>
-
-<p>Peu après, étant de retour dans notre garni,
-je trouvai le soldat brave comme Orcus étendu
-sur des matelas et saignant comme un bœuf,
-tandis qu'un chirurgien était occupé à lui panser
-la gorge. Alors, j'entendis que j'avais fait
-route avec un loup-garou, changeant de figure
-à sa guise. A dater de ce moment, je refusai
-de manger avec cet homme, et l'on m'eût
-assommé plutôt que de me faire asseoir auprès
-de lui. Libre aux esprits forts de ne pas me
-croire! Mais je veux être pendu si je surfais
-d'un iota. Et me soient les bons Génius fidèles,
-aussi vrai que je n'ai pas, dans mon récit,
-prévariqué du moindre mot.»</p>
-
-<p>Nous restâmes fulgurés d'étonnement:&mdash;Que
-la Foi, dit Trimalchio, accueille ton
-discours, si quelque Foi subsiste, aussi bien que
-mes crins se hérissent d'horreur. J'ai appris
-que Nicéros ne conte pas de bourdes. Bien
-plus, c'est un garçon de poids et nullement
-bavard. Moi-même, je vous ferai connaître une
-épouvantable chose. C'est comme un âne sur
-les toits. J'étais encore un éphèbe chevelu (car,
-<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span>dès l'enfance, j'ai mené la vie à l'instar de
-Chio), quand vint à trépasser Iphis, le mignon
-de notre maître. Herculès à moi! une marguerite,
-une vraie poupée, un trésor de perfections.
-Comme sa pauvre mémère jetait des pleurs
-singultueux et que tous nous étions dans la tristimonie,
-voilà que les stryges commencent leur
-boucan. On eût dit l'aboi des lévriers au pourchas
-d'un conil. Nous avions, alors, un Cappadox,
-grand gaillard, des plus déterminés qui
-vous eût, à bras tendu, enlevé un taureau
-furieux. Mon brave dégaine son espadon, il
-enjambe le seuil en courant, la main gauche
-enveloppée avec soin; il frappe une babeau,
-comme qui dirait à la place que je touche
-(puisse-t-elle être sauvée!) et la perfore d'outre
-en outre. Nous entendons un gémissement
-et (d'honneur, je ne mentirais pas!) nous ne
-voyons aucune sorcière. Cependant, notre Cappadox,
-le brave à trois poils, revient, se jette
-sur un lit de camp. Il avait le corps strié
-d'ecchymoses livides, comme si on l'eût fouetté
-de verges, à cause que l'avait touché une
-mauvaise main. Quant à nous, la porte close,
-nous reprenons itérativement notre office.
-Mais, tandis que la mère étreint le corps de
-son pauvre môme, elle touche et voit à la
-place un jaquemart de paille, sans cœur, sans
-intestins, absolument vide. Les stryges avaient
-<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span>dérobé l'enfant et substitué au cadavre un marmouset
-en chaume. Plaît-il? Faut croire que
-ces vieilles garces détiennent de terribles
-secrets! Dans leurs besognes nocturnes, elles
-mettent la nature sens dessus dessous. Au reste,
-notre pourfendeur, le Cappadox, depuis cette
-aventure jamais ne retrouva ses couleurs;
-bien plus, dans quelques jours à peine, il mourut
-frénétique.»</p>
-
-<p>Nous admirons et nous croyons de même.
-Puis, ayant baisé la table, nous obsécrons
-les Nocturnes de se tenir dans leur demeure
-lorsque nous rentrerons après souper. Certes,
-à présent, je voyais de nombreuses chandelles
-et muer d'aspect le triclinium tout entier,
-quand Trimalchio:&mdash;A toi je dis, s'écria-t-il,
-Plocrimus, tu ne contes rien! Tu ne nous délectes
-en rien! Naguère tu soûlais être aimable
-en société, chantonner comme un virtuose et
-déclamer avec feu des odelettes dialoguées.
-Heu! Heu! vous avez fui, douces figues au
-sucre!&mdash;Il est vrai, répondit l'autre, mes quadriges
-ont cessé de courir au même temps que
-je devins podagre. Autrefois, lorsque j'étais
-damoisel, je poussais des chansons à me rendre
-pulmonique. Quoi de tripudier? Quoi de jouer
-la comédie? Quoi de faire le barbier? Quel
-était mon égal sinon Apellès?» Posant la
-main sur sa bouche, il exsibila je ne sais quelle
-<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span>abomination qu'ensuite il déclara comme une
-gentillesse renouvelée des Grecs. Trimalchio,
-à son tour, ayant imité les joueurs de hautbois,
-se tourna vers son chou-chou, nommé Crésus,
-un petit crevé chassieux, aux dents très sordides,
-qui s'amusait à ligoter de rubans émeraude
-une petite chienne noire, d'un embonpoint
-indécent. Ayant posé sur le torus la moitié
-d'un pain, il gavait son épagneule qui, n'en
-pouvant plus, dégorgeait les morceaux. Par ce
-travail admonesté, ordonna Trimalchio de
-faire entrer Scylax, gardien de sa maison et de
-son domestique. Sans retard fut introduit un
-molosse de taille surprenante. Il était à la
-chaîne. Un coup de talon, décoché par l'ostiaire,
-l'avertit de ramper, et, devant la table,
-il se posa. Alors, Trimalchio, jetant un pain de
-gruau:&mdash;Personne, dit-il, dans ma maison,
-ne m'aime davantage.» Indigné d'ouïr avec
-tant d'effusion exalter Scylax, le petit crevé
-dépose à terre sa chenaille et l'agace de toutes
-ses forces contre le mâtin. Scylax, tout naturellement,
-fidèle aux mœurs canines, emplit
-d'un horrifique aboi le triclinium et lacéra
-presque la margarita de Crésus. Or, le tumulte
-ne fut pas borné à cette rixe, mais un candélabre
-tomba sur la mense, ébréchant les vases de
-cristal et favorisant plusieurs convives d'une
-aspersion d'huile bouillante. Afin de ne paraître
-<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span>aucunement ému de la casse, Trimalchio
-baisa son meschin et lui prescrivit de monter
-sur son dos. L'autre ne se le fait pas dire deux
-fois. Il saute à califourchon sur la nuque du
-maître, et, de sa main ouverte, lui distribue
-une volée de claques sur les épaules, puis, riant
-aux larmes, vocifère:&mdash;Gueules! Gueules!
-combien sont-ils?» Ce jeu fini, Trimalchio
-enjoint de remplir une gamelle vaste et d'en
-partager la liqueur aux esclaves qui gisaient à
-nos pieds, mais avec cette restriction:&mdash;Si
-quelqu'un ne veut chopiner, perfuse le vin
-sur sa tête. De jour, soyons sévères, mais hilares
-cette nuit.»</p>
-
-<p>Après cette galanterie, on mit sur la table
-les mattées dont la recordation, pour peu
-qu'il vous plaise me croire, est susceptible encore
-de me lever le cœur. En guise de tourdes,
-on servit à chacun une poularde grasse,
-flanquée d'un œuf d'oie chaperonné. Trimalchio,
-avec beaucoup d'instance, nous pria de
-manger, attestant qu'on avait désossé les gallines.
-A ce point du festin, un licteur frappa
-aux portes du triclinium. Drapé dans une robe
-blanche, entouré d'un nombreux concours de
-valetaille, entra un convive, prié seulement au
-boire du dessert. Moi, sidéré par tant de faste,
-je supposais que le préteur lui-même venait
-d'apparaître. Pourquoi j'essayai le déjuc et
-<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span>de poser mes pieds sur la dalle. Agamemnon
-se gaussa de ma trépidation et:&mdash;Calme-toi,
-dit-il, homme très stupide. Ce n'est rien qu'Habinas
-le sévir, tailleur de pierre, dont les marbres
-et les tombeaux sont grandement appréciés
-de la bonne compagnie.» Récréé par ce
-discours, je m'étendis sur ma couche et regardai
-avec une admiration peu commune l'entrée
-sensationnelle d'Habinas. Lui, déjà pompette,
-avait posé la main sur l'épaule de sa femme.
-Chargé de plusieurs couronnes, un parfum
-dégouttant de son front sur ses yeux, il gagna
-carrément la place du préteur, et, sans autre
-préambule, demanda le vin trempé d'eau
-chaude. Trimalchio, délecté de cette belle humeur,
-requit pour soi-même un scyphus de
-plus grande capacité et s'enquit d'Habinas
-comment on l'avait régalé chez les hôtes dont
-il sortait:&mdash;Tout, dit-il, nous avons eu, à
-l'exception de ta personne, car mes yeux
-étaient ici. Et, Herculès à moi! cela marcha
-fort bien. Scissa donnait un riche novendial en
-mémoire de son pauvre petit esclave qui n'avait
-reçu la manumission qu'à l'article de la
-mort; je pense qu'elle aura un joli supplément
-à casquer entre les mains des percepteurs du
-vingtième. On estime le défunt à cinquante
-mille grands sestertius. Néanmoins la chose
-nous fut soève, encore que forcés de répandre
-<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span>la moitié de chaque brinde sur les osselets du
-pauvre homme.</p>
-
-<p>Cependant, reprit Trimalchio, qu'eûtes-vous
-à souper?&mdash;Je vais te le dire, si je
-peux; car de tant bonne mémoire je suis que,
-fréquemment, j'ai oublié mon propre nom.
-Nous avons eu d'abord un cochon décoré de
-boudins; autour, des saucisses de Lucanie,
-des gésiers parfaitement accommodés, et, si je
-ne me trompe, des bettes, avec du gros pain
-bis fait à la maison, que je préfère au blanc,
-parce qu'il fortifie et tient le ventre libre.
-Grâce à lui, je ne pleure point lorsque je vais
-au privé. Dans le plateau suivant, un ramequin
-froid, arrosé de miel d'Hispania, chaud et délicieux.
-Je n'ai point tâté au ramequin, mais je
-me suis fourré du miel jusque-là. Alentour, des
-pois chiches, des lupins, noix à discrétion, mais
-une seule pomme par convive; toutefois, j'en
-ai souricé deux. Les voici, tortillées dans ma
-serviette; car, si je n'apportais quelque bagatelle
-de ce genre à mon petit esclave, j'aurais
-une engueulade.</p>
-
-<p>Mon épouse m'admoneste à propos. On
-servit devant nous une gigue d'ourson, de quoi
-ayant imprudemment goûté, Scintilla fut sur
-le point de vomir tripes et boyaux. Quant à
-moi, j'en ai bâfré plus d'une livre, car cet
-ours avait presque un fumet de sanglier. Et si,
-<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span>disais-je, l'ours dévore l'homme débile, à plus
-forte raison l'homme débile est bien venu à
-dévorer l'ours. En dernier lieu vint un fromage
-mou, du raisiné, quelques escargots, des
-animelles en hachis, et des foies en cocottes,
-et des œufs chaperonnés, et des raves, et de la
-moutarde, un bateau de coquillage, une couple
-de limaires; enfin, dans un ravier, des olives
-à la saumure que des malotrus nous disputèrent
-à coups de poing; quant au jambon, nous lui
-donnâmes l'exeat.</p>
-
-<p>Mais dis-moi, Gaïus, pourquoi Fortunata
-n'est-elle point des nôtres?&mdash;Comment?
-Ne la connais-tu point? répondit Trimalchio:
-si elle n'a pas serré l'argenterie et
-distribué à l'office les reliefs du souper, tu ne
-lui ferais pas boire même un verre d'eau.&mdash;Soit,
-dit Habinas, mais si elle ne se couche
-pas à table, moi, je me rends invisible.» Et
-déjà, il faisait mine de se lever, quand, sur un
-geste de Trimalchio, le domestique tout entier
-appelle quatre fois avec des cris aigus: «Fortunata!
-Fortunata!» Enfin, elle arriva. Une
-blouse jaune paille laissait voir sa tunique cerise,
-et des periscelis de danseuse, en filigrane,
-à ses orteils, et des mules blanches brodées
-d'or. Alors, essuyant ses mains au sudarium
-qu'elle portait autour du cou, elle se
-jette sur le même lit où reposait la femme
-<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span>d'Habinas, Scintilla, qu'elle baise et qui
-l'applaudit:&mdash;Est-ce toi, ma mignonne?
-Quel plaisir de te voir!» Cela vint au point que
-Fortunata, détachant les armilles de ses bras
-très épais, les offrit aux admirations de la
-commère. Enfin, elle dénoua ses periscelis et
-son réseau d'or, affirmant qu'il était à XXIV
-carats. Trimalchio, qui les observe, se fait
-apporter le tout.&mdash;Voyez, dit-il, ce chien
-d'attirail qu'une femme traîne après soi! Pour
-elles, nous nous dépouillons comme des benêts.
-Six livres et demie, c'est le poids des armilles
-que voici; j'en possède moi-même une qui pèse
-dix livres faite avec les millièmes de Mercurius.»
-Et, pour montrer qu'il n'en impose
-point, il ordonne d'apporter un peson, et de
-vérifier le poids à la ronde. Scintilla ne reste
-pas en arrière: elle détache de son col un drageoir
-d'or fin à quoi elle donnait le nom de
-Félicio. Elle en tire deux pendants d'oreille en
-forme de crotales, qu'elle propose, à son tour,
-aux louanges de Fortunata:&mdash;Par le bénéfice
-de mon maître, nul, dit-elle, ne peut se targuer
-d'en avoir de plus beaux.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi? dit Habinas, tu m'as sacrifié
-pour obtenir une fève de verre? Certes, si
-j'avais une fille, je l'essorillerais. Sans femmes,
-nous regarderions ces foutaises ni plus ni
-moins qu'un tas de boue. A présent, c'est pisser
-<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span>chaud et boire frais.» Entre temps, un peu
-vexées, les deux femmes se rigolaient ferme,
-et, saoules comme des grives, se léchaient le
-museau. Pendant que l'une porte aux nues la
-diligence de la matrone, l'autre vante les délices
-et la condescendance de l'époux. Tandis
-qu'elles se tiennent embrassées, Habinas furtivement
-surgit, et, prenant les deux pieds de
-Fortunata, la culbute sur le lit.&mdash;Ah! ah!
-s'exclama-t-elle, voyant sa tunique errer plus
-haut que le genou. Soudain rajustée, elle voile
-dans le giron de Scintilla et sous les plis du
-sudarium sa face empourprée d'une rougeur
-très indécente.</p>
-
-<p>Après quelque temps, Trimalchio commanda
-qu'on servît les deuxièmes tables.
-On enleva les autres, cependant que la valetaille
-répandait sur le sol des copeaux teintés
-de minium et de safran, et, ce que je n'avais
-point vu encore, de la pierre spéculaire mise
-en poudre. Sur-le-champ, Trimalchio:&mdash;J'aurais
-pu, dit-il, me contenter du service, car vos
-secondes tables, les voilà; néanmoins, s'il reste
-quelque friandise, qu'on l'apporte encore.»
-Alors, un petit voyou alexandrin, le même qui
-versait l'eau chaude, s'avisa de siffler en rossignol.
-Mais, soudain, Trimalchio se mit à
-crier:&mdash;Un autre! et la scène changea. L'esclave
-couché aux pieds d'Habinas, je crois, sur
-<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span>l'injonction de son maître, se leva et, d'une
-voix sonore, déclama:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>&mdash;Déjà, guidant sa flotte, Eneas a trouvé</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Des chemins sûrs, parmi les vagues...</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Jamais son plus acide ne frappa mon oreille:
-car, outre les longues et les brèves placées à
-contretemps, le sauvage agrémentait sa tirade
-par des lambeaux d'atellanes: si bien que
-Virgilius m'offusqua pour la première fois.
-Quand, hors d'haleine, il prit le parti de se
-taire:&mdash;Croiriez-vous, dit Habinas qu'il n'a
-jamais rien appris? Seulement, je l'envoyais
-parfois aux cirques de passage: c'est là qu'il
-s'est formé. Aussi n'a-t-il pas son pareil quand
-il imite les charlatans ou les muletiers. Dans
-les cas désespérés, il éclate de génie: savetier,
-maître-queux, mitron, il règne sur tout l'empire
-des Muses.</p>
-
-<p>Deux vices, néanmoins, faute desquels ce
-serait un garçon inégalable: il est circoncis et
-ronfle. Car de le voir bigle je n'ai cure; c'est
-le regard de Vénus. Pour cela, il me plaît. A
-cause de son œil mort, il ne m'a coûté que trois
-cents denarius.»</p>
-
-<p>Scintilla interrompit sa loquèle et:&mdash;Certes,
-dit-elle, tu ne dévoiles pas tous les
-artifices du voisin. Il est ta coquine et je prendrai
-soin qu'il porte les stigmates de l'emploi.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span>Trimalchio se mit à rire et:&mdash;Voilà
-bien, dit-il, le Cappadox! il ne se prive d'aucune
-bonne chose, et, Herculès à moi! je lui en
-fais mes compliments. Toi, Scintilla, ne veuille
-pas être jalouse. Crois-moi, car nous vous connaissons.
-Puissiez-vous me posséder toujours
-florissant, comme je faisais la bête à deux dos
-avec Mamméa, au point que son cocu, mon
-maître, en prit ombrage et me relégua parmi
-les esclaves ruraux. Mais tais-toi, langue, je
-te donnerai du pain!» Prenant cela pour un
-madrigal, sans doute, le maroufle très obscène
-tira de son sein une lampe d'argile et, pendant
-plus d'une demi-heure, contrefit, avec, les tibicinaires,
-cependant qu'Habinas l'accompagnait
-en sifflotant, la main posée sur sa lèvre
-inférieure. Enfin, s'avançant au milieu de la
-salle, tantôt avec des roseaux fendus il imitait
-les choraulès, tantôt, habillé d'un gaban, il
-représentait au vif le destin des muletiers. Cela
-dura jusqu'au temps qu'Habinas, l'ayant appelé
-à soi, le baisa de grand cœur et lui tendit
-un rouge-bord:&mdash;Epatant, dit-il, mon petit
-Massa, je te fais présent d'une paire de brodequins.»
-Nous n'aurions pas vu la fin de
-toutes ces calembredaines si l'on n'eût apporté
-l'épidipnis, composé de grives en pâte de froment,
-farcies de raisins et de noix. Suivirent
-des pommes cydôniennes implantées d'épines
-<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span>pour simuler des hérissons. Le tout supportable,
-sans un autre mets tellement nauséabond
-que nous fussions morts plutôt que d'y toucher.
-Car, une fois mis sur table, nous conjecturâmes
-que c'était une oie grasse, avec autour
-des poissons et toutes les variétés d'oiseaux.
-Trimalchio nous dit:&mdash;Tout ce que vous
-voyez dans ce bassin n'est fait que d'un seul
-corps.» Moi, c'est-à-dire un homme très
-affûté, je compris immédiatement la chose et,
-regardant Agamemnon:&mdash;Je serais grandement
-surpris si les viandes en question ne sont
-pas modelées dans du bran ou de la terre cuite:
-aux Saturnales de Rome, j'ai vu des festins
-représentés de la même manière.»</p>
-
-<p>Je n'avais pas fini de parler, quand Trimalchio
-s'expliqua:&mdash;Croisse mon patrimoine
-et non pas ma bedaine! aussi vrai que
-mon chef cuisina ces béatilles avec la chair
-unique d'un pourceau. Ne saurait être un
-homme plus expert. Ordonnez: d'une vulve
-il fabrique un poisson; du lard, une palombe;
-du coliphium, une tourtre; d'un boyau de cochon,
-une poularde. Et c'est pourquoi, dans
-ma jugeotte, un nom très coruscant lui fut
-imparti: on l'appelle Dædalus. Et puisqu'il
-est d'un bon esprit, j'ai, en sa faveur, importé
-dans Rome des couteaux en fer du Noricum.»
-Sur-le-champ, il demande ces couteaux, les
-<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span>admire, les contemple et nous donne congé
-d'en éprouver le tranchant sur nos joues. Tout
-à coup, entrèrent deux esclaves qui faisaient
-semblant d'avoir entamé une rixe au bord du
-vivier, tant que les cruches encore leur pendaient
-au col. Trimalchio allait statuer sur le
-litige, mais ni l'un ni l'autre ne voulut obtempérer
-à la sentence. Chacun d'eux, s'escrimant
-du gourdin, frappa l'amphore adverse. Déferrés
-par l'incongru de ces ivrognes, nos regards
-ébahis suivaient leur altercas. Bientôt, cependant,
-nous vîmes choir des tests fracassés, huîtres
-et pétoncles. Un page les dressa et vint à
-la ronde nous les offrir sur un plateau. Cette
-fastueuse délicatesse piqua d'émulation le maître-coq
-de génie: il nous apporta des escargots
-sur un gril d'argent; puis, d'une voix
-chevrotante, d'une hideuse voix, il se mit à
-chanter. J'éprouve quelque malaise à rapporter
-les détails que voici: chose, en effet, inconnue
-jusqu'à présent, une troupe de mignons à
-chevelure flottante, promenant des parfums
-dans un bassin de vermeil, se mit en posture
-d'oindre les pieds des récombants, non sans
-avoir, au préalable, enguirlandé leurs jambes,
-leurs talons et leurs cuisses avec des entrelacs
-de verdure et de fleurs. De là, ce même aromate
-liquide fut projeté dans les cratères à vin
-et les lampes à huile. Cependant Fortunata
-<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span>esquissait un pas de danse. Scintilla, complètement
-ivre, applaudissait beaucoup plus qu'elle
-ne parlait, quand Trimalchio:&mdash;Phylargyros
-et toi Carrio [bien que vous soyez]
-renommés champions de la quadrille verte, je
-vous permets de vous coucher à table. Toi,
-dis à ta contubernale Ménophila d'en user
-pareillement.» Il parle, et, soudain, le domestique
-s'empara du triclinium avec tant de
-verve que nous fûmes presque débusqués de
-nos lits. Pour mon compte, j'aperçus à mon
-chevet le cuisinier qui d'un porc avait fait une
-oie. Il puait la saumure et les condiments. Non
-content d'être à table, il se prit à imiter l'acteur
-Ephésus, puis voulut embarquer son
-maître dans une gageure: S'il faisait partie de
-la quadrille verte, aux prochaines courses, la
-première palme...</p>
-
-<p>Ce défi plongea Trimalchio dans le ravissement:&mdash;Amis,
-les esclaves sont aussi
-des hommes, nous dit-il. Ils ont sucé le même
-lait que nous, encore qu'un méchant destin ait
-pesé sur eux. Mais, moi vivant, et dans peu de
-jours, ils boiront l'eau des hommes libres. En
-un mot, je donne à tous, par mon testament, la
-manumission. Je lègue, en outre, à Philargyros
-un fonds de terre et sa contubernale; à Carrio,
-une maison de rapport, le montant du vingtième,
-plus un lit avec sa literie. Quant à ma
-<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span>Fortunata, je l'institue mon héritière. Je la
-recommande à tous mes amis, et si je proclame
-ainsi mes volontés suprêmes, c'est pour que
-mon domestique m'aime, dès à présent, comme
-si j'étais mort.» Chacun se met en devoir de
-rendre au munificent donateur des actions de
-grâce. Mais lui, faisant trêve aux coïonnades,
-enjoint qu'on apporte une minute de son testament
-et, depuis <i>A</i> jusqu'à <i>Z</i>, aux lamentations
-du domestique, le lit à haute voix. Puis, se
-tournant vers Habinas:&mdash;Qu'en dis-tu, ami
-très cher? T'occupes-tu d'élever mon tombeau
-d'après mes instructions? Instamment, je te
-prie de figurer, aux pieds de ma statue, la
-petite chienne, et des couronnes, et des onguents,
-et mes prouesses guerrières, afin que,
-grâce à ton ciseau, j'aie la bonne fortune de
-vivre après ma mort. En outre, je veux que
-le terrain de ma sépulture ait cent pieds de
-long et le double en profondeur. De plus, je
-veux autour de ma cendre toutes les espèces
-d'arbres fruitiers et des vignes abondamment.
-Il serait, en effet, de la dernière extravagance,
-de posséder pendant sa vie des maisons superbement
-tenues et de ne prendre aucun soin
-de la demeure où il faut loger bien plus longtemps.
-C'est pourquoi je veux, sur toutes
-choses, qu'on y grave cette inscription:</p>
-
-<p><span class="smcap">ce.monvment.n'affère.pas.a.mon.hoirie.</span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span>Au surplus, j'aurai cure de prévenir, par
-testament, les outrages à mes restes. Je préposerai,
-en qualité de gardien, à mon sépulcre,
-un des esclaves à qui j'ai donné la manumission,
-afin que le peuple ne vienne pas chier
-contre le monument. Je te prie d'y sculpter
-mes nefs voguant à pleines voiles, de m'y représenter
-siégeant au tribunal, vêtu de la
-prætexta, avec, aux doigts, cinq anneaux
-d'or et versant au populaire un sac d'écus. Tu
-sais que j'ai donné un epulum et deux denarius
-d'or à chacun des convives. Représente,
-si bon te semble, des triclinium, et le Peuple en
-foule s'en donnant à cœur joie. A ma droite,
-place l'image de ma Fortunata, portant une
-colombe et menant une petite chienne en laisse;
-puis mon Cicaro, et des amphores copieuses,
-lutées de gypse pour empêcher le vin de fuir.
-Tu sculpteras encore, sur mon urne brisée, un
-enfant tout en pleurs. Au centre, une horloge:
-ainsi quiconque regardera l'heure devra, bon
-gré mal gré, lire mon nom. Quant à l'épitaphe,
-examine avec diligence le congruent de
-celle que voici:</p>
-
-<p class="center"> <span class="smcap">C. Pompeivs. Trimalchio.</span></p>
-
-<p class="center"> <span class="smcap">Maecenatianvs.</span></p>
-
-<p class="center"> <span class="smcap">ici. repose.</span></p>
-
-<p class="center"> <span class="smcap">A.lvi.absent.le.sevirat.</span></p>
-
-<p class="center"> <span class="smcap">fvt. décerné.</span></p>
-
-<p class="center"> <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span><span class="smcap">Encore.qv'il.pvt.dans.tovtes.</span></p>
-
-<p class="center"> <span class="smcap">les.décvries.de.Rome.</span></p>
-
-<p class="center"> <span class="smcap">prendre.place.</span></p>
-
-<p class="center"> <span class="smcap">Néanmoins.ne.le.vovlvt.pas.</span></p>
-
-<p class="center"> <span class="smcap">pievx.fort.fidèle.</span></p>
-
-<p class="center"> <span class="smcap">de.pev.il.crvt.</span></p>
-
-<p class="center"> <span class="smcap">De.sestertivs.laissa.trente.millions.</span></p>
-
-<p class="center"> <span class="smcap">Et.jamais.n'écovta.</span></p>
-
-<p class="center"> <span class="smcap">vn.philosophe.</span></p>
-
-<p class="center"> <span class="smcap">Adiev.A.toi.avssi.adiev.</span>
-</p>
-
-<p>Ce disant, Trimalchio se mit à pleurer
-comme un vedeau. Pleurait aussi Fortunata;
-pleurait de même Habinas; enfin, tout
-le domestique&mdash;prié, semblait-il, à des funérailles&mdash;fit
-retentir le triclinium de lamentations.
-Bien plus, je commençais moi-même à
-pleurnicher, quand Trimalchio:&mdash;Eh bien!
-dit-il, sachant que nous devons mourir, pourquoi
-ne pas vivre en attendant? Pour que je
-vous voie entièrement satisfaits, allons-nous en
-au bain, de quoi, je vous le promets à mes risques,
-vous n'aurez pas le moindre déplaisir:
-Il est chaud comme un four.&mdash;Vrai, vrai,
-reprit Habinas, d'un seul jour en faire deux, il
-n'est rien que je préfère.» Et de se lever pieds
-nus et d'emboîter le pas à Trimalchio, tout en
-se gaudissant. Je regardai Ascyltos:&mdash;Que
-penses-tu? dis-je. Pour moi, la vue seule du
-<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span>bain est capable de m'asphyxier.&mdash;Fais
-comme eux, répond Ascyltos, et, pendant qu'ils
-gagneront l'étuve, nous échapperons dans la
-foule.» Cela me plut. Giton nous conduisant
-à travers le portique, nous gagnâmes
-l'huis, quand un mâtin, enchaîné d'ailleurs,
-nous reçut avec un si effroyable vacarme
-qu'Ascyltos se laissa choir dans une piscine.
-Quant à moi, qui, même avant d'être dans les
-vignes, appréhendais un molosse en peinture,
-me portant au secours du nageur, le même
-gouffre ne tarda pas à m'engloutir. L'huissier
-de l'atrium vint à notre aide, qui, par son
-intervention, apaisa le dogue et nous ramena,
-tout tremblants, sur la terre ferme. Quant à
-Giton, grâce à un moyen très subtil, il s'était
-rédimé déjà de la gueule du monstre, disséminant
-devant lui toutes les friandises qu'il avait
-reçues de nous pendant le souper. Le chien,
-détourné par la victuaille, avait, sur-le-champ,
-apaisé ses fureurs. Cependant, comme nous
-grelottions, bleuis de froid et demandant à
-l'huissier de nous ouvrir la porte:&mdash;Erreur,
-dit-il, mon petit! si tu penses t'en aller par où
-tu es venu. Jamais ici nul des convives n'a repassé
-la même porte: on entre d'un côté, on
-sort de l'autre.»</p>
-
-<p>Que faire? Hommes très infortunés, enclos
-dans ce labyrinthe d'un nouveau
-<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span>genre et de qui l'immersion avait eu lieu déjà?
-Nous prenons les devants et sollicitons le portier
-de nous conduire au bain. Mettant bas nos
-vêtements que Giton fait sécher dans le vestibule,
-nous entrons dans une étuve fort étroite,
-ayant l'étendue à peu près d'une glacière. Là,
-Trimalchio se dressait tout nu: pas moyen
-d'esquiver la puanteur abominable de ses rots.
-Il disait:&mdash;Je ne sais rien de plaisant comme
-de prendre la chaude sans cohue», et que ce
-lieu, jadis, «avait été un fournil». Enfin las de
-rester sur ses jambes, il s'assit; puis, convié
-par la sonorité de la voûte, il fendit jusqu'au
-palais sa gargamelle d'imbriaque, et se mit en
-devoir de lacérer les airs de Ménécratès, au
-dire de ceux qui pouvaient entendre son jargon.
-Le reste des convives courait en se tenant
-par la main ou bien faisait sonner les murs de
-sauvages clameurs et de rires éperdus. Quelques-uns,
-les poignets ligotés, s'évertuaient à
-cueillir des anneaux sur le parvis; d'autres, un
-genou en terre, se renversaient la tête en arrière
-et touchaient du nez l'extrémité de leurs orteils.
-Abandonnant ces hiberons à leurs amusements,
-nous descendîmes dans la cuve qui se
-préparait pour Trimalchio. Bientôt, l'ébriété
-mise en déroute, nous fûmes conduits vers un
-nouveau triclinium où Fortunata venait de
-dresser un gueuleton mirobolant. Je notai, sous
-<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span>les flambeaux, des figurines de pêcheur en
-bronze. Les tables étaient d'argent massif, les
-coupes à l'entour en argile dorée; devant nous,
-du vin frais coulait d'une chausse. Alors Trimalchio:&mdash;Amis,
-dit-il, mon esclave préféré
-coupe aujourd'hui sa barbe pour la première
-fois: c'est un garçon de bonnes mœurs, révérence
-parler, et que j'aime tout plein. Donc,
-passons la nuit à humecter la lune et buvons
-jusqu'à l'aurore.»</p>
-
-<p>Comme il disait ces mots, un coq coquelinant
-se mit à claironner. Interloqué de
-ce présage, Trimalchio donne l'ordre qu'on
-fasse une libation de vin sous la table et qu'on
-asperge aussi les lampes avec du meilleur, puis
-il fait passer de gauche à droite son anneau:&mdash;Ce
-n'est pas sans cause, dit-il, que ce buccin
-nous donne le signal: ou bien un incendie
-est en train de couver non loin de cette demeure,
-ou bien quelqu'un du voisinage s'occupe
-à rendre le dernier soupir. Loin de nous! C'est
-pourquoi celui qui nous offrira le coq présagieux
-aura un bon pourboire.» En un clin
-d'œil, l'oiseau est apporté des environs. Trimalchio
-le condamne à être fricassé dans un
-poêlon de bronze. Dépecé par le même très
-docte cuisinier qui, peu auparavant, d'un porc
-nous fit des poissons et des ramiers, le coq est
-jeté dans une marmite. Cependant que Dædalus
-<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span>verse un coulis bouillant, Fortunata concasse
-du poivre dans un égrugeoir de buis.
-Quand les mattées furent expédiées, Trimalchio
-se tourna vers la livrée:&mdash;Eh! quoi,
-leur dit-il, vous n'avez pas encore fini de souper!
-allez-vous-en et que d'autres vous remplacent
-à l'ouvrage.» En conséquence, une
-troupe nouvelle se présente aussitôt. Les partants
-criaient: «Bonne santé, Gaïus!»; les
-arrivants: «Salut Gaïus!» Or, ici, fut perturbée
-notre allégresse.</p>
-
-<p>Parmi les nouveaux venus se trouvait un
-jeune garçon, pas du tout laid. Trimalchio,
-l'investit et le mange de baisers. Fortunata,
-pour mieux établir ses droits conjugaux, se
-met à vilipender Trimalchio, le traite d'épluchure,
-de vieux salaud qui ne peut pas contenir
-ses passions devant le monde. Pour finir,
-elle ajoute:&mdash;Chien!» Trimalchio, bouleversé,
-furieux de l'avanie, envoie un calice par
-le nez de Fortunata. Elle se met à beugler,
-comme si elle perdait au moins un œil, et porte
-ses mains tremblantes à son visage. Consternée
-autant qu'eux-mêmes, Scintilla fait un rempart
-de son estomac à l'épouse trépidante; mais un
-esclave officieux approche de la mandibule
-ecchymosée un urceolus plein d'eau froide.
-Sur quoi Fortunata se penche avec des lamentations
-et se prend à sangloter.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span>Or, Trimalchio, loin de s'émouvoir:&mdash;Eh
-quoi! dit-il, cette pute ne me passe rien! Elle
-oublie apparemment que je l'ai sortie de la
-machine à exhiber les esclaves. J'en ai fait une
-personne du monde. Mais elle s'enfle comme
-une grenouille; elle ne crache pas dans ses
-tétons. C'est un baliveau, ce n'est pas une
-femme. Mais celui-là qui naît dans un bordel
-ne rêve point à des palais. Aussi, puisse mon
-Génius être favorable! j'aurai soin de mater
-cette Cassandra qui veut chausser mes brodequins.
-Moi, jadis, homme d'un dupondius, je
-pouvais épouser dix millions de sestertius. Tu
-sais, toi, que je n'en impose pas. Hier encore,
-Agatho, le parfumeur, me tirant à l'écart:
-«Je te conseille, dit-il, de ne pas souffrir que
-ta race disparaisse avec toi.» Et voici que moi,
-pour agir en homme bien né, pour qu'on ne
-me taxe point d'être volage, dans ma cuisse
-j'implante moi-même la doloire. Fort bien!
-j'aurais soin, carogne, que tu viennes me déterrer
-avec tes ongles. Et, pour que tu comprennes
-d'ores et déjà l'énormité de ton crime,
-entends-tu, Habinas? je te défends de placer
-la statue de cette femme sur ma tombe. Car
-je ne veux pas de criailleries lorsque je serai
-trépassé. Bien plus: pour qu'elle apprenne
-que je sais punir, j'entends qu'elle ne m'embrasse
-après ma mort.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span>Après cette fulmination Habinas intercéda,
-priant Trimalchio de mettre fin à son
-courroux:&mdash;Nul de nous, dit-il, n'est exempt
-de sottise. Car, des hommes et non des dieux.»
-De même, Scintilla tout en pleurs, attestant
-son Génie et l'appelant Gaïus, demande qu'il
-se laisse attendrir. Trimalchio ne tint pas
-plus longtemps ses larmes et:&mdash;Par grâce,
-dit-il, Habinas, et puisses-tu jouir ainsi de ton
-pécule! Si j'ai fait quelque chose de travers,
-crache-moi au visage. En effet, j'ai baisé cet
-adolescent, le plus vertueux du monde, non
-pour sa beauté, mais pour ce qu'il est orné de
-toutes les perfections. Il connaît la division
-par dix et sait lire à livre ouvert. Il a, sur
-ses bénéfices quotidiens, économisé le prix de
-son rachat. Il a, sur son épargne, fait l'acquisition
-d'un petit fauteuil et de deux truelles à potage.
-N'est-il pas digne d'être porté dans mes
-yeux?» Mais Fortunata oppose son décri.&mdash;C'est
-là ton dernier mot, boiteuse! je t'invite
-à digérer ton bien, milan, à ne pas me
-faire sortir mes crocs, pendarde ma mie! faute
-de quoi tu pourrais bien expérimenter mes
-coups de tête. Ce que j'ai une fois résolu, tu me
-connais, c'est comme un clou enfoncé dans une
-poutre. Mais ne pensons qu'à vivre! Quant à
-vous, mes amis, je vous conjure de la passer
-bonne. Car, moi aussi, je fus naguère ce que
-<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span>vous êtes à présent; mais, par ma vertu, je
-montai sur ce faîte. Avoir de l'estomac, c'est ce
-qui crée un homme; le surplus est comme un
-tas de feuilles mortes. Je sais acheter, je sais
-vendre: un autre vous dira le reste. Moi, je
-crève de prospérité. Cependant, toi, souillon,
-tu pleurniches encore. Mais, comme je vous le
-disais au début, c'est ma frugalité qui m'a
-poussé vers la fortune. J'arrivai d'Asie pas
-plus haut que ce candélabre. Quotidiennement,
-j'avais accoutumé de me toiser à lui et, pour
-avoir sur-le-champ de la barbe au museau, je
-me frottais les lèvres avec l'huile des lampes.
-Or, j'ai concouru aux plaisirs de mon maître,
-en qualité de petite femme, quatorze années
-durant. Et, certes, il n'est pas de vergogne
-lorsqu'on défère à son patron. Entre temps
-aussi, je donnais de l'agrément à madame.
-Vous entendez ce que je dis. Au surplus je me
-tais, car je ne suis pas glorieux.</p>
-
-<p>Enfin, comme il plut aux Consentès, je devins
-maître en la maison; et voilà! je
-m'emparai de la cervelle du patron. Quoi
-de plus? cohéritier avec César, je recueillis un
-patrimoine sénatorial. A personne, cependant,
-jamais rien n'est assez: je convoitais de faire
-le négoce. Pour ne pas vous lanterner, je mis à
-flot cinq bâtiments de commerce, avec une
-cargaison de vin&mdash;c'était de l'or, à cette
-<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span>époque&mdash;et les envoyai à Rome. Vous croirez
-peut-être que je l'avais ordonné? tous mes
-vaisseaux firent naufrage! C'est un fait et non
-pas une bourde: en un seul jour, Neptunus
-me dévora trente millions de sestertius. Pensez-vous
-que je me laissai aller? non, Herculès
-à moi! Le dommage au contraire me fut
-un stimulant. Comme si de rien n'était, je fis
-construire d'autres nefs, plus grandes, et plus
-solides, et plus heureuses. Personne qui ne me
-traitât d'homme fort. Tu sais qu'un grand navire
-a une grande résistance. Je frétai les
-miens, itérativement, de vin, de lard, de fèves,
-d'herboristerie et d'esclaves. Ici Fortunata
-fit une chose pieuse; ses bijoux, sa garde-robe,
-elle vendit tout et me mit dans la main
-cent auréus. Cela devint le ferment de mon
-pécule. Marchent bien les affaires quand les
-Dieux s'en mêlent. J'arrondis, en une seule
-course, dix millions de sestertius. Aussitôt, je
-m'empresse de rémérer les fonds qui avaient
-appartenu à mon maître. Je bâtis un palais.
-Je spécule sur les bêtes de somme. Tout provigne,
-sous ma main, comme un rayon de
-miel. Sitôt que je fus plus riche, à moi seul,
-que tout le pays de mes pères, abandonnant
-registres et comptoirs je me retirai du
-commerce et me contentai de faire l'usure
-avec les affranchis. Même j'étais sur le point
-<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span>de renoncer à toute espèce de trafic; mais je
-fus pressé de continuer par un astrologue, une
-façon de petit Grec du nom de Sérapa, vrai
-conseiller des Dieux! Il me rappela même des
-conjonctures oubliées: par le fil et par l'aiguille,
-il me remémora toute chose. Cet homme
-lisait dans mes intestins; il m'eût presque dit
-mon souper de la veille. On eût juré qu'il avait
-sans cesse habité près de moi.</p>
-
-<p>Je te prie, Habinas (tu fus présent, je
-crois), rappelle-toi ceci: «Tu as érigé
-ton domaine avec des ressources infimes. Tu es
-médiocrement heureux en amis. Nul ne montre
-jamais pour tes bontés un ressentiment qui les
-égale. Tu nourris une vipère sous ton aisselle.»
-Et pourquoi ne vous le dirais-je pas? à présent,
-il me reste de vie encore trente années, quatre
-mois et deux jours. En outre, bientôt je recevrai
-un héritage. Ainsi m'a-t-il fait connaître
-mon destin. Que si le bonheur m'échoit d'annexer
-à mes immeubles l'Apulia, j'aurai fait
-dans le monde un assez beau chemin. Entre
-temps, par la vigilance de Mercurius, j'ai pu
-édifier cette demeure. Autrefois, vous le savez,
-c'était une bicoque. C'est un temple aujourd'hui.
-Elle renferme quatre salles à manger,
-vingt appartements, deux portiques de marbre.
-Au-dessus, un dortoir, le cubiculum où je dors,
-le trou de cette chipie, une cahute remarquable
-<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span>de portier, un logement pour les hôtes, qui peut
-en recevoir une centaine. Bref, Scaurus, quand
-il vient ici, préfère descendre chez moi que
-partout ailleurs: cependant il a, chez son père,
-une maison au bord de la mer. Et j'ai encore
-beaucoup d'autres pièces que je vous ferai voir
-tantôt. Croyez-moi! tu as un as, tu vaux un
-as. Tiens de l'or, on te tient en estime. Ainsi,
-votre ami, qui fut jadis une raine, est à présent
-un roi. Cependant, Stichus, apporte les vêtements
-funéraires dans quoi je veux être enseveli;
-porte de même les onguents et le bon
-vin de cette amphore que j'ai ordonné qu'on
-emploie à laver mes ossements.»</p>
-
-<p>Stichus ne s'attarda pas: mais il apporta
-dans le triclinium une prætexte, ainsi qu'un
-drap mortuaire blanc: Trimalchio nous enjoignit
-d'expérimenter si le tissu en était de
-bonne laine.&mdash;Prends garde Stichus, lui dit-il,
-prends garde aux souris, prends garde aux
-mites! Qu'elles n'y touchent point! sinon je te
-ferai brûler vif sur mon bûcher. Il me plaît
-qu'on enlève mes restes avec gloire, de telle
-façon que le peuple entier ne profère sur moi
-que des bénédictions.» Aussitôt, il déboucha
-une ampoule de nard et nous enolia tous:&mdash;J'espère,
-dit-il, qu'un tel aromate me délectera
-mort, qui m'a délecté vivant.» Ensuite, il ordonna
-de transvaser le vin dans un cratère,
-<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span>puis:&mdash;Supposez, dit-il, que vous êtes conviés
-à mes parentales.» Cette extravagance
-touchait à la nausée extrême, quand Trimalchio,
-alourdi par une très infâme ébriété, commanda,
-nouvelle réjouissance, qu'on introduisît
-des cornistes dans le triclinium. Puis, s'étayant
-d'une pile de coussins, et vautré comme sur un
-lit de parade:&mdash;Figurez-vous, dit-il, que je
-suis mort; et jouez-nous quelque chose de
-beau.» Les musicastres, aussitôt, d'attaquer
-une marche funèbre. Un d'entre eux, notamment,
-esclave du croquemort, qui était le plus
-honnête homme de la bande, se mit à donner
-du cor avec tant de vigueur qu'il eut bientôt
-fait de mettre en émoi tout le quartier. C'est
-pourquoi les garçons de police, qui faisaient
-une ronde aux environs, cuidant que la demeure
-de Trimalchio ardait, s'employèrent
-sur-le-champ à fracturer la porte et, beaux de
-leur privilège, muni» de seaux d'eau et de haches,
-nous envahirent tumultueusement. Pour
-nous, à qui le hasard offrait une occasion très
-opportune, brûlant la politesse à Agamemnon,
-en toute hâte et véritablement comme d'un incendie,
-nous prenons la fuite.</p>
-
-<p>Nulle torche pour nous éclairer, pour découvrir
-la route à nos pas incertains. Le
-silence de la nuit, au milieu de son cours, ne
-nous promettait plus la lumière des passants.
-<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span>Joignez à cela que nous étions saouls comme
-des portefaix, ignorants des chemins qui, même
-vers midi, sont assez embrouillés. C'est pourquoi,
-ayant marché une heure ou peu s'en
-faut, dans les gravats, sur des cailloux pointus
-qui nous mettaient les pieds en sang, nous
-fûmes tirés de peine par la rubrique de Giton.
-Prudent en effet, et redoutant, la veille, de
-s'égarer en plein jour, il avait noté colonnes et
-pilastres d'une marque de craie dont les linéaments
-triomphèrent de la nuit la plus drue et,
-par une visible candeur, mirent dans leur chemin
-les désorientés. Cependant, nous n'avions
-pas fini de suer, combien que parvenus à l'étable.
-Notre vieille logeuse, après avoir passé
-presque toute la nuit à boire avec la crapule de
-son auberge, n'aurait pas senti le feu au derrière
-et peut-être nous eût-il fallu pernocter
-devant le seuil. Mais un courrier de Trimalchio
-intervint, homme riche de dix camions. Il
-ne s'attarda point à faire du vacarme. Il brisa
-la porte du bouge et nous introduisit par la
-brèche.</p>
-
-<p>Arrivé dans le cubiculum, je gagnai notre
-couche avec mon petit voisin. Incendié par la
-chère succulente, mon sexe brandi comme un
-épieu, je m'engloutis dans les plus chaleureuses
-voluptés:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Ce que fut cette nuit, ô Dieux! ô Déesses!</i><br /></span>
-<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span><i>Combien doux ce lit! une étreinte de feu!</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et nous transfusions, çà et là, dans nos lèvres ardentes,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Nos âmes vagabondes. Fuyez soucis</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Mortels! je me meurs de plaisir!</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>A tort, je me congratulais. Au moment où,
-les muscles résolus par la boisson, j'avais
-perdu l'usage de mes imbriaques mains, Ascyltos,
-passé maître dans toute espèce de canaillerie,
-souleva le môme, à la faveur des ombres,
-et le porta sous ses couvertures. Enveloppé
-tout à son aise d'un frère qui n'était pas
-le sien&mdash;Giton n'éprouvant ou dissimulant
-peut-être cette injure&mdash;il s'endormit dans des
-baisers adultères, oublieux de tout droit humain.
-C'est pourquoi, au réveil, je palpai mon
-lit dépouillé de sa joie. Par ce que les amants
-ont de plus sacré, je fus sur le point de transpercer
-l'un et l'autre de mon glaive et de prolonger
-leur sommeil en trépas. A la fin, prenant
-un parti plus sensé, je secouai Giton à coups
-d'étrivières, puis regardant Ascyltos d'un air
-menaçant:&mdash;Puisque, dis-je, tu as violé par
-un crime la foi et la commune amitié, emporte
-sur-le-champ ton bagage et va quérir un
-autre lieu que tu souilleras de ta présence.»
-Lui, ne fit pas d'objections; mais sitôt que,
-le plus loyalement du monde, nous eûmes
-réparti nos effets:&mdash;Courage, dit-il! à
-<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span>présent, nous faut partager encore le petit
-garçon.»</p>
-
-<p>Je crus d'abord qu'il badinait en s'en allant.
-Mais lui, d'une main parricide, mit au
-clair son épée et:&mdash;Tu ne jouiras pas seul
-de ta proie, exclama-t-il, cette proie que tu couves
-si amoureusement. J'en veux ma part ou,
-satisfait par ce glaive, je saurai bien la détacher.»
-Imitant son exemple, mon bras enroulé
-avec soin dans le pallium, je tombe en
-garde et me prépare au combat. Pendant cette
-crise de démence où nous conviait notre misère,
-l'enfant très infortuné embrassait tour à
-tour et trempait de ses larmes les genoux des
-deux adversaires, nous demandant avec imploration
-de ne pas renouveler, dans ce bouge, la
-lutte des frères Thébains et de ne polluer d'un
-sang mutuel cette religion d'une très noble familiarité.&mdash;Que
-si, néanmoins, proclamait-il,
-vos cœurs ont besoin d'un forfait, voici ma
-gorge nue! C'est là qu'il faut porter vos mains
-et pousser vos poignards! C'est à moi de mourir,
-puisque j'ai rompu le sacrement de l'amitié!»
-A cette prière, nous inhibons le fer et,
-tout d'abord, Ascyltos:&mdash;Je vais, dit-il, mettre
-un terme à la discorde. Que l'enfant lui-même
-suive qui bon lui semblera et qu'au
-moins, dans le choix d'un amant, nous sauvions
-sa liberté.» Moi, je pensais que la très vieille
-<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span>accoutumance me donnait comme un gage de
-consanguinité. Je n'eus donc pas la moindre
-crainte. Je saisis la proposition avec une hâte
-fiévreuse et pressai mon amour de trancher le
-différend. Lui, sans délibération, ne voulant
-pas avoir l'air d'hésiter, se leva sur-le-champ,
-au dernier mot de ma réponse, élut pour frère
-Ascyltos. L'arrêt me foudroya. Je tombai sur
-mon grabat, comme désarmé, et j'eusse porté
-sur moi-même ces mains damnées, si le désir de
-la vengeance n'eût combattu mon désespoir.
-Superbe, avec le butin délicieux, m'abandonne
-Ascyltos. Moi, naguère encore, son très cher
-camarade, moi son égal par la similitude fraternelle
-de nos destins, il me laisse en un lieu
-pérégrin, dans la plus sinistre abjection.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Le nom d'amitié permane tant qu'il sert.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Le jeton sur le damier conduis une œuvre peu sûre.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Que Fortuna demeure, vous gardez un front souriant, amis!</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Qu'elle défaille, vous détournez le visage dans une fuite honteuse.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Le troupeau des mimes gesticule sur la scène: tel représente le père,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Tel autre, le fils; un troisième occupe l'emploi de financier.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Mais quand on ferme la page des rôles comiques,</i><br /></span>
-<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span><i>La face véritable se montre, le masque disparaît.</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Je ne mis dans mes pleurs qu'une brève
-complaisance. Mais craignant que Ménélaüs,
-notre cuistre, ne vînt, pour comble de
-malheur, à me trouver seul, dans ce garni, je
-ramassai mes pauvres hardes et m'en fus, le
-cœur bien gros, dans une auberge inconnue, à
-deux pas du rivage. Enfermé là, pendant trois
-jours, l'esprit féru de mon isolement, de mon
-humiliation, je frappais à grands coups ma poitrine
-endolorie par les sanglots. A travers les
-gémissements venus du fond de l'âme, je
-m'écriais sans cesse: «Donc, la terre n'a pu
-m'engloutir dans sa ruine, et la mer furieuse
-même contre les innocents! Je me suis dérobé
-à la justice. J'ai pu esquiver l'amphithéâtre.
-J'ai tué mon hôte et, cela, pour qu'après tant
-d'audace, exilé au fond d'un hôtel borgne,
-dans une cité grecque, j'endure cet abandon!
-Et par qui la solitude m'est-elle imposée? Par
-un adolescent contaminé de toutes les souillures,
-qui, de son propre aveu, mérite le bannissement,
-affranchi par le stupre et par le stupre
-citoyen, dont le cul se jouait aux dés, et que
-prenaient comme putain ceux-là même qui le
-croyaient un homme. Quoi de l'autre? O
-dieux! en guise de toge virile, celui-là prit une
-étale, qui, dès le berceau, fut convaincu de
-<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span>n'être pas un mâle, qui fit œuvre de salope
-dans les ergastules, qui, ayant couché avec
-moi, tourne au gré de son humeur libidineuse,
-rétractant le nom de la vieille amitié; qui,
-proh pudeur! comme une racoleuse abjecte,
-vend tout au monde, pour les attouchements
-d'une seule nuit. Ils reposent, à cette heure, les
-amants! Liés du soir jusqu'au matin, et, peut-être,
-harassés de leurs mutuels ébats, ils tournent
-en dérision ma solitude. Mais non impunément.
-Ou je ne suis pas un homme, et un
-homme libre, ou dans le sang criminel je saurai
-venger mon affront!»</p>
-
-<p>Cela dit, je ceins mon épée et, de crainte
-que les muscles ne trahissent mon courage,
-par une ample réfection je suscite ma
-vigueur. Je m'élance dans la rue. D'un pas
-furibond je visite les promenoirs. Mais, tandis
-que, la face vultueuse et l'œil inhumain, je
-ne respire que meurtre et carnage, serrant d'un
-poing convulsif la garde, vouée aux représailles,
-de mon glaive, je provoque l'attention d'un
-militaire, peut-être vagabond ou détrousseur
-de nuit. Et:&mdash;Qui es-tu, camarade? me
-dit-il, quelle est ta légion? Quelle est ta centurie?»
-Comme je mentais avec aplomb sur l'un
-et l'autre point:&mdash;A la bonne heure, donc,
-ce reprit-il: voilà un corps d'armée où les soldats
-portent des phæcasium blancs!» Pour
-<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span>le coup, je trahis l'imposture par mon visage
-et ma trépidation. Il m'ordonna de mettre
-bas les armes et de me garer du mal. Dépouillé
-de la sorte, ma vengeance tondue au pied, je
-rebroussai chemin et m'en fus à l'auberge.
-Mon humeur provocante se relâcha peu à peu:
-je commençai bientôt à remercier l'impudence
-du voleur.</p>
-
-<p>Néanmoins, [il était dur de juguler ma soif
-de représailles. Je passai anxieusement la
-moitié de la nuit. Mais, à pointe d'aube, pour
-noyer mon chagrin et perdre le souvenir de
-ma honte, je sortis. De nouveau, je parcourus
-tous les portiques. Bientôt], je parvins à
-la pinacothèque, admirable par divers genres
-de tableaux. Car je vis et la main de Zeuxis,
-sous l'injure de la vétusté non encore défaillante,
-et des esquisses de Protogénès luttant
-de réalisme avec la nature elle-même, que je
-ne pus toucher sans une pieuse horreur. En
-outre, les camaïeux d'Apellès, que les Grecs
-disent monochromon, reçurent mes adorations.
-Avec tant de subtilités les contours des figures
-y sont menés dans la plus extrême ressemblance,
-que tu croirais voir aussi la peinture des
-âmes. Ici l'aigle emportait, sublime, un dieu
-parmi l'azur. Ici, le vierge Hylas repoussait
-Naïs dévergondée. Ailleurs, détestant sa coupable
-main, Apollo, d'une fleur, jacinthe à
-<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span>peine éclose, magnifiait sa lyre détendue.
-Parmi ces figures d'amants que l'art immortalise,
-je m'écriai, comme dans la solitude:&mdash;Ainsi
-l'amour frappe jusques aux Dieux! Jovis,
-dans son ciel, ne découvrit aucun objet qui
-méritât son choix, mais, voulant s'abaisser
-jusqu'à la terre, du moins, il ne ravit à personne
-Ganymédès, le bien-aimé. La nymphe,
-qui d'Hylas fit sa proie eût maté le désir dont
-elle était férue, apprenant l'amour d'Herculès
-et qu'il accourrait lui disputer l'éphèbe tant
-chéri. Apollo, dans une fleur, évoqua l'ombre
-puérile d'Hyacinthos. Les histoires des Dieux
-sont toutes pleines d'étreintes que n'envenime
-point la fallace des rivaux. Mais moi, j'ai reçu
-dans ma compagnie un hôte plus cruel que Lycurgus!»
-Voici que, pendant mon discours
-au vent qui passe, entra dans la pinacothèque
-un vieillard à la tête chenue, à la physionomie
-expressive et qu'on eût dit promettre je ne
-sais quoi de grand. Sa mise n'était pas d'une
-élégance appropriée, de telle manière que l'on
-devinait, à cet indice, un littérateur, de ceux
-que les riches ont coutume d'exécrer. Celui-ci
-donc s'arrêta juste à mon côté:&mdash;Moi, dit-il,
-je suis poète et, comme je l'espère, non d'un
-souffle très petit, s'il convient d'ajouter quelque
-foi aux couronnes que, souvent, par courtoisie,
-on attribue à des benêts. Pourquoi donc,
-<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span>me diras-tu, être si mal nippé? A cause de cela
-même: l'amour du style d'or n'a jamais enrichi
-personne.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Qui se fie à la mer, emporte un vaste bénéfice;</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Qui gagne les camps et les combats, se voit couronner d'or;</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Un plat adulateur cuve son vin sur des lits de pourpre;</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et qui sollicite les épouses, vergonde moyennant finance:</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Facundia, seule, grelotte sous des haillons calamiteux,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et, d'une langue misérable, invoque l'art déserté.</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Cela n'est pas douteux. Quiconque se montre
-hostile au vice et marche, le front
-haut, dans les routes du monde, soulève tout
-d'abord, par le contraste de ses mœurs, d'inextinguibles
-haines; car peut-on endurer des
-vertus qu'on n'a pas? De plus, ceux qui n'ont
-d'autre objectif que d'empiler un magot ne
-veulent point qu'on estime, chez les hommes,
-quelque chose au delà du trésor qu'ils possèdent.
-Soient préconisés de toute façon les
-amis des lettres, pourvu qu'ils semblent inférieurs
-au poids de l'or.&mdash;Je ne sais, [dis-je,
-comment du Bel-Esprit est sœur la Pauvreté.»
-Et je me mis à soupirer.&mdash;A bon droit, reprit
-<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span>le vieillard, tu plains les gens de lettres.&mdash;Ce
-n'est pas cela, répliquai-je, la matière de mes
-soupirs. J'ai un autre motif de me douloir, et
-plus grave énormément.» Puis, m'abandonnant
-à cette pente humaine de confier nos douleurs
-à l'oreille d'autrui, je lui narrai ma mauvaise
-fortune; surtout, je marquai de traits
-véhéments la noirceur d'Ascyltos et je clamais,
-au travers de mes gémissements]:&mdash;Je voudrais
-que l'ennemi fût innocent de ma retenue
-importune et qu'il se pût adoucir. Mais il est
-un vétéran de la déprédation. Il est, en ces matières,
-plus docte que les tenanciers de bordel.»
-[Le vieillard s'aperçut de mon ingénuité; il
-entreprit de me consoler. Pour lénifier ma tristesse,
-il me conta une aventure d'amour qu'il
-avait eue autrefois]:</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<div class="figcenter" style="width: 450px;">
-<img src="images/ill05.jpg" width="450" height="653" alt="" />
-<div class="caption">Je reste immobile, plus raide et plus froid qu'un trépassé.
-Lui, cependant, se transforme en loup.</div>
-</div>
-
-<p class="center">Satyricon, page <a href="#Page_121">121</a>.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>C'était en Asie, où j'accomplissais un
-voyage stipendié par le questeur. Je fus
-reçu chez un citoyen de Pergamum. Le séjour
-m'en plaisait fort, moins à cause du bon goût
-des appartements que pour la beauté rare dont
-le fils de mon hôte reluisait. J'excogitai un
-stratagème qui ne permît au paterfamilias de
-suspecter mon amour. Toutes les fois qu'à
-table mention était faite de la pratique des
-jolis garçons, je m'échauffais d'une telle véhémence,
-je m'opposais avec une amertume si
-rechignée à ce qu'on violât mes oreilles par
-<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span>d'obscènes propos, qu'aux regards de tous et
-nommément de la mère, je passais pour l'un
-des Philosophes. Bientôt, donc, je conduisis
-l'éphèbe au gymnase. Je réglai ses études. Je
-lui donnai des leçons en qualité de précepteur,
-ayant soin de tenir la porte fermée aux larrons
-éventuels de son beau corps. Une fois, couchés
-par hasard dans le triclinium, après une fête
-solennelle où nous avions dépêché l'étude, cependant
-qu'une trop longue hilarité nous donnait
-la paresse de gagner nos appartements, je
-m'aperçus, vers le milieu de la nuit, que mon
-élève ne dormait pas. C'est pourquoi, dans un
-murmure très timide, j'exhalai une prière:
-«Madame Vénus, dis-je, si, moi, je baise cet
-enfant de telle manière qu'il ne le sente, demain,
-je lui donnerai une couple de colombes.»
-Entendant quel salaire j'offrais de cette volupté,
-le jouvenceau ronfla d'abord. Encouragé
-par sa feinte, je l'approchai soudain et le
-couvris de baisers. Content de ce prélude, je
-me levai de bon matin. Je lui rapportai, selon
-son attente, une paire insigne de colombes.
-Ainsi me libérai-je de mon vœu.</p>
-
-<p>La nuit d'après, comme il s'y prêtait de
-même, je fis un nouveau souhait: «Que
-je promène sur lui une main paillarde et qu'il
-ne le sente pas! Il aura, demain, deux coqs
-coquelinants et des plus belliqueux.» A cette
-<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span>promesse, l'éphèbe se rapprocha spontanément;
-je pense qu'il craignait que le sommeil
-ne me prît. Mes caresses lui firent voir le néant
-d'une pareille inquiétude. Son être, à la réserve
-des dernières faveurs, me combla de délices.
-Puis, le matin venu, tout ce que j'avais
-promis fut apporté à l'enfant, qui pétilla de
-joie. Dès que la tierce nuit m'en donna le
-congé, près de l'oreille du dormeur mal endormi:
-«Dieux, immortels, suppliai-je, si,
-moi, de cet enfant qui dort je prélève un coït
-entier et désirable pour prix de ce bonheur,
-demain, je le guerdonnerai d'un trotteur asturco-macédonique.»
-Jamais d'un plus haut
-sommeil l'éphèbe ne dormit. C'est pourquoi,
-d'abord, ma main fit la conquête de ses blanches
-mamelles. Bientôt, je l'accolai d'un baiser
-frénétique, puis en un seul désir s'unirent tous
-mes vœux. Le lendemain, siégeant dans son
-cubiculum, il attendait l'offrande coutumière.
-Tu sais combien il est plus facile d'acquérir des
-colombes ou des coqs de combat qu'un cheval
-asturien. Outre cela, je craignais qu'un présent
-si magnifique ne rendît suspecte ma libéralité.
-Après donc quelques heures de promenade, je
-revins chez mon hôte, sans autre chose pour
-l'enfant qu'un baiser. Mais lui, regardant autour
-de moi et jetant ses bras à mon col:&mdash;Je
-t'en prie, ô maître; où donc est le trotteur?
-<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span>[&mdash;La difficulté, répondis-je, d'acquérir une
-bête élégante m'a contraint d'ajourner ce présent;
-mais, dans peu, je tiendrai ma parole.»
-On ne peut mieux l'éphèbe comprit ce que je
-voulais dire, et l'air de son visage trahit sa méchante
-humeur.]</p>
-
-<p>Bien que, par cette offense, j'eusse fermé
-l'accès que je m'étais ouvert, je risquai une
-nouvelle tentative. En effet, peu de jours après,
-un hasard tout pareil ramenant pour nous la
-même fortune, sitôt que j'entendis ronfler le
-père, je suppliai l'éphèbe de me recevoir à
-merci, en d'autres termes, qu'il me laissât le
-faire pâmer, avec tous les propos que suggère
-un désir bien tendu. Mais lui, grandement
-courroucé, ne répondait autre chose sinon:&mdash;Ou
-dors, ou bien moi je le dis à mon père.»
-Il n'est contentement si ardu que n'extorque
-un désir opiniâtre. Pendant qu'il répète:
-«J'éveillerai mon père», je me faufile à ses
-côtés et j'arrache le plaisir à sa molle résistance.
-Mais lui, aucunement désobligé de mon
-audace, après s'être beaucoup lamenté de sa
-déception, et des railleries, et de ce que je
-l'avais exposé aux brocards de ses condisciples,
-car il vantait à eux mes largesses:&mdash;Vois
-pourtant, dit-il, je ne te ressemble point. Si tu
-veux quelque chose, fais-le de nouveau.»
-Moi donc, toutes offenses pardonnées, je rentrai
-<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span>en grâce avec mon élève, puis, ayant usé
-du congé qu'il me donnait, je ne tardai pas à
-choir dans un profond sommeil.</p>
-
-<p>Mais l'éphèbe en pleine maturité ne fut
-point rassasié par le deuxième choc, tant la
-fougue ardente de son âge l'invitait au succubat.
-Il secoua ma torpeur et:&mdash;Ne veux-tu
-rien autre?» dit-il. Certes, le présent ne
-m'était de tous points importun. Vaille que
-vaille, donc, fourbu, parmi la sueur et les
-ahans, il reçut de moi l'objet de son envie,
-puis je tombai de nouveau dans le somme,
-anéanti de volupté. Moins d'une heure après,
-il me pince d'une main légère et dit:&mdash;Pourquoi
-ne le faisons-nous plus?» Alors, tant
-de fois réveillé, je me pris à bouillir d'une
-colère véhémente et lui rendis ce compliment:&mdash;Ou
-dors, ou bien, moi, je le dis à ton
-père!»</p>
-
-<p>Regaillardi par l'historiette, j'interrogeai
-le vieillard, plus expert sur l'âge des tableaux
-et sur quelques arguments qui, pour moi,
-restaient obscurs, en même temps, sur les causes
-de la dégénérescence moderne, par quoi les
-arts les plus beaux, entre autres la peinture,
-descendent à néant, dont on ne voit pas même
-une dernière trace:&mdash;L'amour de la pécune,
-me dit-il, instaura ce changement. Dans les siècles
-lointains, quand plaisaient encore les nudités
-<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span>de la Vertu, les nobles arts s'invigoraient.
-Il n'était d'émulation entre les hommes que
-pour sauver de l'oubli un riche patrimoine aux
-époques futures. C'est pourquoi, Herculès
-nouveau, Démocritus exprima les sucs de
-toutes les herbes. Afin de ne laisser échapper
-aucune des énergies ou du minéral ou de la
-plante, il consuma ses jours dans les expérimentations.</p>
-
-<p>Eudoxus, lui, sur la crête d'un mont très escarpé,
-attendit la vieillesse pour mieux saisir
-les mouvements des astres et du ciel. Dans le
-but de suffire à d'incessantes découvertes,
-Chrysippus, trois fois, avec de l'ellébore, détergea
-son esprit. Mais, pour en revenir aux
-arts plastiques, Lysippus, attaché aux linéaments
-d'un marbre unique, mourut de pauvreté.
-Myron, qui, presque, sut enclore dans le
-bronze l'âme des hommes et des animaux, ne
-trouva point d'héritier. Quant à nous, abîmés
-dans le vin et le garouage, nous n'osons plus
-même connaître les méthodes léguées par nos
-prédécesseurs. Dénigrant les anciens, nous tenons
-école de vices pour apprendre et pour enseigner.
-Où donc est la dialectique? Où donc
-l'astronomie? Où donc le chemin abrité de
-la sagesse? Qui, vous dis-je, pénètre dans un
-temple et dédie un holocauste pour obtenir la
-faconde, pour voir jaillir les sources de la philosophie?
-<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span>Ils ne demandent plus même une
-bonne santé: mais, tout d'abord, avant de toucher
-le seuil du Capitolium, celui-ci voue un
-don pour mettre en terre un proche cousu
-d'or; celui-là, pour exhumer une somme enfouie;
-le troisième, s'il peut amasser, lui vivant,
-trente millions d'HS. Le Sénat même,
-précepteur du Droit et du Bien, est dans la
-coutume d'offrir mille livres d'or à Capitolinus.
-Pour que nul n'ignore son appétit d'argent,
-il sollicite Jovis au moyen d'un pécule.
-Ne t'étonne point si la peinture défaille, quand
-aux Dieux et aux hommes un tas d'or paraît
-plus beau que tous les ouvrages d'Apellès ou
-de Phidias, petits Grecs hurluberlus. Mais je
-te vois exclusivement empoigné par un tableau
-qui figure le sac de Troja, c'est pourquoi je
-m'efforcerai de te commenter en vers cette
-peinture:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Déjà, tristes parmi les craintes ambiguës,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Le dixième août gardait investis les Phrygiens. La foi dans le devin</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Calchas pendait, incertaine, à de noires alarmes.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Quand, Délius vaticinant, les pins abattus</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>De Vida sont traînés. Les chênes intercis en rengrègent la meule</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Qui, bientôt, figure un cheval menaçant.</i><br /></span>
-<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span><i>On ouvre une porte et se mussent dans les hanches</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ceux qui suivirent les camps. Là, par un combat décennal</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Irritée, enclose est la vaillance. Ils comblent les profondes</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Entrailles du cheval, ces Danaus, cachés sous le masque d'un vœu.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>O patrie! mille nefs nous crûmes emportées</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et ton sol exempt de guerre! Une inscription gravée au col du monstre,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Les discours ménagés par Sinon de connivence avec le Destin,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Confirment leur départ et l'imposture; agent de notre perte.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Voici que, par les portes béantes, le peuple libre, le peuple affranchi des armes</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Se rue à son caprice. Les yeux sont mouillés de pleurs</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et des esprits tremblants la joie a quelques larmes</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Que fit jaillir la crainte. Mais de Neptunus le sacerdote,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Laocoon, cheveux au vent, repousse</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>A grands cris cette foule importune. Dardant un épieu,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Il stigmatise le ventre! Pourtant la Destinée appesantit sa main.</i><br /></span>
-<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span><i>Le coup rebondit et donne du poids au subterfuge.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>De nouveau, cependant, Laocoon affermit son bras débile</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et frappe le garrot d'un merlin à deux tranchants. Frémit</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>La milice, prisonnière sous les lourdes charpentes; mais, tandis qu'elle murmure,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Le colosse de rouvre inspire un nouvel effroi.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ainsi la cohorte des pubères entre, captive, dans Troja, pour que Troja tombe en captivité.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Mais voici d'autres indices! Là où Ténédos élevée écarte le pont</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>De son échine, intumescent, le détroit s'érige,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et les flots diminués de leur calme, les flots bondissent, labourés.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Tel, dans la nuit silencieuse, le bruit des avirons</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Est porté au loin, quand une flotte oppresse la mer</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et que la vague étale, sous les nefs massives, retentit.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Nous contemplons: de leurs orbes géminés, deux vouivres portent</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Les ondes jusqu'aux falaises. Turgides, leurs poitrails,</i><br /></span>
-<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span><i>Ainsi qu'un fastueux navire, se creusent des sillons dans l'écume blanchâtre.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Les squames de leur croupe résonnent, leurs caroncules ondoyantes</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Dominent sur l'embrun. Comme un astre fulgurant, leurs yeux,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>D'un reflet d'incendie, embrasent chaque lame; leurs sifflements aigus font tressaillir la mer.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>La stupeur hébète nos esprits. Debout fronts couronnés de l'infula,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Suivant le rite et le culte phrygiens, tes fils, trésor jumeau,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Laocoon! se tenaient près de toi. Soudain, liés par les anneaux</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Des reptiles coruscants, leurs petites mains</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ils portent au visage. Ni l'un ni l'autre ne combat pour soi,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>L'un et l'autre combat pour son frère. Leur amour transpose le danger!</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Le trépas les ravit dans cette crainte mutuelle.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Voici qu'il accumule sur ses hoirs défunts, d'autres funérailles, le père,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Infirme auxiliateur! Ils appréhendent l'homme,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ces monstres, ja repus de cadavres, et foulent sur l'arène les membres du vieillard.</i><br /></span>
-<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span><i>Il gît au milieu des autels, et victime à son tour, le prêtre!</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>La terre se lamente. Ainsi, dans la profanation des sacra,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Troja, vouée à la ruine, avait d'abord exterminé ses dieux.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Phœbé, déjà toute pleine, épanchait dans l'azur un nitide rayon,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Guidant la troupe des étoiles mineures au chaste feu de son candil.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Cependant que dorment les Priamidès ensevelis dans la nuit et dans le vin,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Les Danaus font choir la porte et disséminent leurs guerriers.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Les chefs bondissent, lance au poing: on voit, de même,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Un étalon qui, sans entraves, du joug thessalien</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Débride son encolure et, dans un temps de galop, éparpille ses crins.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Eux, dégainent l'épée, assument le bouclier:</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ils préludent au massacre. L'un égorge les soldats pris de vin</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et, dans la mort, pérennise leur dernier</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Somme. Un autre allume aux autels des torches incendiaires</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et, pour Troja dévaster, emprunte les cultes de Troja.</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span>Ici, des promeneurs qui déambulaient à travers
-le portique favorisèrent Eumolpus
-d'une grêle de cailloux. Mais lui, n'en étant
-plus à expérimenter le genre d'approbation
-que lui procurait son génie, enveloppa son
-chef et déguerpit hors du temple. J'avais peur,
-quant à moi, qu'ils ne me traitassent en poète.
-J'emboîtai donc le pas au fuyard et nous courûmes
-jusqu'à la mer. Dès qu'il nous fut loisible
-de faire halte à l'abri des projectiles:&mdash;De
-grâce, lui dis-je, que prétends-tu et quelle
-est cette bizarre maladie? A peine sommes-nous
-ensemble depuis deux heures. Or, déjà,
-tu m'as plus souvent débité un galimatias de
-poète qu'un langage d'honnête homme. Aussi,
-point ne m'étonne de voir la populace te cribler
-de pavés. Moi-même, je lesterai le pli de
-ma robe avec des pruneaux de rivière. Toutes
-fois et quantes l'humeur te prendra d'exhiber
-tes talents, je te ferai saigner le sinciput.» Il
-secoua les oreilles et:&mdash;O mien jouvenceau!
-dit-il, ce n'est pas d'aujourd'hui que je prends
-ces auspices. Bien plus, quand je me fais voir
-au théâtre dans le dessein d'y proclamer quelque
-tirade, un même accueil adventice m'est
-communément réservé. Au demeurant, et pour
-ne point, tout le long du jour, me harpailler
-avec toi, je m'abstiendrai de cette nourriture.&mdash;Dans
-<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span>ce cas, si tu veux bien refréner ta bile
-d'aujourd'hui, nous souperons ensemble.»
-Puis je confiai à la gardienne du maigre
-bouchon les préparatifs de mon maigre repas
-[et, sans plus tarder, nous gagnâmes le bain.]</p>
-
-<p>Là, m'apparut Giton, avec en main les peignoirs
-et les strigiles, adossé contre la
-muraille, l'air triste et confus. On devinait sans
-peine qu'il tenait à contre-cœur son emploi de
-bardache. C'est pourquoi, tandis que je le regardais
-obstinément pour m'assurer que c'était
-bien lui, tournant vers moi son front illuminé
-de joie:&mdash;Pitié, dit-il, mon frère! Ici je ne
-vois plus briller les armes, je parle librement.
-Sauve-moi du larron sanglant; punis les remords
-de ton juge par tels sévices qu'il te
-plaira. N'est-ce pas une consolation assez
-grande pour un misérable tel que moi de souffrir
-et te complaire?» Je lui prescris de clore
-ses lamentations, afin que nul ne surprenne le
-conciliabule: puis, laissant Eumolpus (car il
-déclamait un poème dans le bain), par une
-issue orde et ténébreuse, je fais sortir Giton et,
-d'un pied ravisseur, je vole à mon garni. Ensuite,
-les portes fermées, j'étreins son jeune
-corps d'un long embrassement. Sur sa face
-mouillée de larmes, j'imprime avec fureur mon
-visage. Longtemps nous restâmes sans voix,
-car l'enfant, par des sanglots réitérés, avait
-<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span>brisé sa poitrine charmante.&mdash;O crime, disais-je,
-ô forfait ignominieux! Eh! quoi, je
-t'aime encore, toi qui m'abandonnas! Et mon
-cœur, ce cœur navré d'une blessure profonde,
-ne garde même plus de cicatrice! Que diras-tu
-pour justifier tes amours pérégrines? Un pareil
-affront, l'ai-je mérité?» Dès qu'il se sentit
-aimé, Giton rebroussa quelque peu le sourcil:
-«<i>Accuser et chérir tous les deux à la fois,
-Herculès soutiendrait à peine un tel fardeau.
-Les discords d'amour, Amour les efface.</i>»</p>
-
-<p>Je poursuivis:&mdash;Cependant je n'ai point
-déféré à des tiers arbitres le jugement de notre
-amour. Vois! je cesse de me plaindre, et j'ai
-tout oublié si, de bonne foi, ton repentir
-amende tes outrages.» Tandis que j'épandais
-ces choses, dans les pleurs et les gémissements,
-il détergea ma face d'un coin de pallium et:&mdash;Je
-t'en prie, Encolpis, j'en appelle à ta mémoire
-et à ta foi. Est-ce moi qui t'abandonnai
-ou toi qui me livras? En vérité, je le confesse
-et le porte devant moi, quand, tous deux, je
-vous vis en armes, je m'abritai sous la main du
-plus fort.» Je baisai cette poitrine pleine de
-sapience. J'entourai son col de mes bras et,
-pour qu'il entendît aisément que je le recevais
-à merci, que de la meilleure foi mon amour
-était reviviscente, longuement, je l'étreignis
-sur mon cœur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span>Il était nuit close et la femme de ménage
-avait pourvu au souper quand à ma porte
-cogna Eumolpus. Je lui demande:&mdash;Combien
-êtes-vous?» En même temps, par la fente
-de l'huis, j'inspectai les alentours, m'assurant
-qu'Ascyltos ne lui fait pas escorte. Finalement,
-le voyant seul, j'ouvris à mon hôte sans plus
-tarder. Lui, tout d'abord, se vautrant sur la
-couchette, puis apercevant Giton qui dressait
-le couvert, se mit à le dévisager:&mdash;Eh! dit-il,
-j'approuve le Ganymédès. Il faut, ce soir, nous
-divertir un peu.» Aucunement ne me délecta
-ce prélude cavalier. Je craignis d'avoir reçu
-dans mon clapier un Ascyltos itératif. Quand
-le mignon eut empli son verre:&mdash;Je t'aime,
-reprit-il, mieux que le bain tout entier.» Et, la
-coupe étanchée avec gloutonnerie:&mdash;Je n'ai
-jamais crevé de soif comme aujourd'hui. Car,
-tandis que je m'étuvais, il s'en est fallu d'un
-zeste que je ne fusse étrillé, à cause que je
-m'étais ingénié d'émettre quelques vers pour
-les baigneurs groupés autour de la piscine.
-Débusqué des thermes comme du théâtre, je
-piétinais dans tous les angles du tepidarium
-et, d'une voix haute, condamant Encolpis.
-A l'autre bout de la salle, un damoiseau tout
-nu, qui avait perdu ses hardes, écumait de rage
-et vociférait après Giton. Quant à moi, les
-garçons d'étuve me tournaient en dérision et,
-<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span>comme pour un fol, s'égayaient à me contrefaire
-avec grossièreté. Il n'en était pas de
-même autour du jeune furieux. Lui, au contraire,
-était le centre d'un concours nombreux
-de gobe-mouches qui l'admiraient à grands renforts
-d'applaudissements et lui donnaient les
-marques de la plus déférente vénération. En
-effet, ce garçon avait des agréments d'un tel
-poids que l'homme tout entier semblait une
-dépendance infime de sa mentule prodigieuse.
-O l'infatigable étalon! je pense que, du jour
-au lendemain, il saurait besogner sans le moindre
-repos. Aussi, l'aide qu'il demandait ne se
-fit pas attendre. Certain chevalier romain, qui
-passe pour un bougre distingué, le couvrit de
-son manteau et l'emmena chez soi, apparemment
-aux fins, seul, d'accaparer, à lui, un mérite
-si énorme. Mais moi, je n'eusse, faute
-d'un témoin, pas même arraché mes nippes aux
-mains de l'officieux. Preuve qu'il est plus expédient
-et profitable de chatouiller au bon endroit
-les génitoires que les auditoires.»</p>
-
-<p>Cependant qu'Eumolpus bavardait, muait
-fréquemment la couleur de mon visage, hilare
-de l'affront reçu par mon ennemi, estomaqué
-de son aubaine. Toutefois, sans faire semblant
-de rien, et comme si j'ignorais l'aventure, je
-restai muet quelques instants, puis je détaillai
-à Eumolpus l'ordonnance du souper. [Je
-<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span>finissais à peine que l'on mit sur table. C'étaient
-des plats canailles, mais succulents et réparateurs,
-qu'Eumolpus, le docteur famélique, dévora.
-Enfin rassasié, en bon philosophe, il se
-met à discourir sur les choses de la table, épanchant
-sa bile contre ces raffinés qui méprisent
-les denrées vulgaires et ne font estime que de
-la rareté.</p>
-
-<p>&mdash;Pour un esprit corrompu] l'accessible
-devient abject et l'appétit dépravé se contente
-exclusivement des jouissances inabordables:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Ce qui peut finir les querelles misérables,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Un Dieu candide le voulut sous notre main.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Le vulgaire légume et les mûres adhérentes aux revêches buissons</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Apaisent la faim d'un estomac impérieux.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Proche du fleuve, seul, un niais a soif et grelotte sous l'Eurus,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Quand le tiède bûcher pétille d'un feu clair.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>La Loi se tient armée au seuil farouche de l'épouse:</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Elle ne craint rien, la garce qui vient coucher dans un lit patenté.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ce qui peut rassasier, la riche Nature le dispense;</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Mais les souhaits qu'inspire aux effrénés la gloriole n'ont pas de terme.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Je ne veux point, ce que je désire, l'atteindre dès l'abord</i><br /></span>
-<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span><i>Ni me conjouir d'un triomphe à l'avance préparé.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>L'oiseau pourchassé aux rives phasiennes, dans Colchis,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et la poule numide émoustillent notre goût,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>A cause de leur singularité. Mais l'oie blanche,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Mais le canard que signalent ses plumes bigarrées,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Sont bons pour les maroufles. Que des ultimes bords</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Le scare nous advienne, et des Syrtes drainés,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Plus délicat, s'il a causé quelque naufrage!</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Le mulet, déjà, semble fastidieux. La gueuse supplante</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>L'épouse; le cinname fait oublier la rose.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Tout ce qui vient de loin paraît d'un plus haut prix.</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>&mdash;Voilà donc, m'écriai-je, ce que vous avez
-promis: de ne pas débiter, cette nuit, une
-seule tirade! Par pudeur, épargnez-nous au
-moins, nous qui, jamais, ne vous lapidâmes.</p>
-
-<p>Car si quelqu'un des galants qui popinent
-dans ce cabaret évente la trace d'un poète, c'en
-est assez pour mettre aux champs le voisinage
-et nous faire pelauder en votre compagnie.
-Pitié! Souvenez-vous de la pinacothèque ou
-bien encore de votre dernier bain!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span>Comme je parlais de la sorte, Giton, enfant
-très doux, me réprimanda sur l'indignité de
-mes invectives contre un homme d'âge:&mdash;C'est,
-oublieux du service promis, renverser
-par impertinence la table que vous avez offerte
-par humanité.»</p>
-
-<p>A cette objurgation, il adapta maints propos
-encore de douceur et de vérécondie qui
-s'harmonisaient on ne peut mieux à sa beauté.</p>
-
-<p>Oh! dit Eumolpus, heureuse la mère qui si
-plein d'accortise te forma! Grandis en
-vertu! L'assemblage est illustre de la raison et
-de la beauté. Surtout, ne crains pas d'avoir
-gaspillé de tant nobles paroles: tu t'es fait un
-amoureux. Moi, de ton los j'emplirai mes
-odes. Moi, pédagogue, moi, tuteur, même où
-tu ne l'ordonnes point je t'accompagnerai. Encolpis
-ne reçoit pas d'affront; il aime en autre
-lieu.»</p>
-
-<p>Bien en prit à Eumolpus que le soldat
-maraudeur m'eût désarmé la veille. Faute de
-quoi j'eusse de grand cœur, dans le sang du
-poète, exercé la rage dont Ascyltos m'avait
-ému. Giton ne s'y trompa aucunement. Sous
-prétexte de chercher de l'eau, il quitta donc
-notre cambuse et, par une retraite judicieuse,
-fit tomber ma colère. Peu de temps après, l'effervescence
-attiédie:&mdash;Eumolpus, repris-je,
-mieux vaut encore subir tes vers que t'entendre
-<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span>dégoiser tes offres de services. Je suis brutal;
-tu es cochon. Vois! nos humeurs ne sauraient
-faire bon ménage ensemble. Tu crois peut-être
-que je suis en démence? Eh bien, alors, quitte
-la place à ma frénésie et fous-moi le camp
-plus vite que ça!» Interloqué par la sommation,
-Eumolpus ne discute pas les motifs de
-mon courroux; mais, d'emblée, il franchit le
-seuil, attirant brusquement à soi la porte du
-galetas. Il m'enferme, lorsque je n'attends rien
-de pareil, enlève la clef dare-dare et bondit à
-la rescousse de Giton. Moi, pris au piège, reclus
-de la sorte, je me délibérai d'en finir avec
-la vie et de procéder sur-le-champ à ma pendaison.
-En conséquence, je dressai le châlit
-contre la muraille; j'y pendis mon semicintium,
-et déjà mon col passait dans le nœud coulant;
-mais, par les portes ouvertes, rentra Eumolpus,
-avec Giton qui de la borne fatale me révoqua
-dans la lumière. Giton surtout, sa douleur tournée
-en exaspération, jette une clameur sauvage
-et, me poussant des deux mains, me fait choir
-sur le lit.&mdash;Erreur! dit-il, Encolpis, erreur! si
-tu crois cette contingence possible de mourir
-avant moi. J'ai commencé le premier. Dans le
-bouchon d'Ascyltos j'ai vainement cherché
-une épée. Mais, si je ne t'avais rencontré,
-j'eusse péri dans un abîme: et, pour que tu
-connaisses que la mort est toujours à portée
-<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span>de qui la désire, vois! contemple sur-le-champ
-le spectacle dont tu voulais me rendre témoin.»
-Ce disant, il arrache au courtaud d'Eumolpus
-un rasoir; frappant une fois sa gorge,
-puis une deuxième, il s'effondre à nos pieds.
-Foudroyé, je hurle d'épouvante, et, sur le
-corps du blessé, je requiers de sa lame un chemin
-vers la tombe. Mais ni Giton ne semblait
-lésé du moindre soupçon de blessure, ni moi,
-je n'éprouvais aucune espèce de douleur. Car
-c'était, à vrai dire, une de ces novacula non
-affûtées, au tranchant émoussé, dont se servent
-les apprentis merlans pour acquérir l'audace
-du barbier, que Giton avait prise dans sa gaine.
-C'est pourquoi le courtaud ne témoignait aucun
-effroi le voyant saisir son outil, et pourquoi
-Eumolpus n'avait pas mis le moindre obstacle
-à la pantomime de suicide.</p>
-
-<p>Tandis que le drame se joue entre deux
-amants, survient le gargotier, avec le
-surplus de notre dînette. Ayant contemplé ce
-très immonde ventrouillage des supins:&mdash;Dites-moi!
-s'écria-t-il, êtes-vous des soûlards,
-ou bien des fugitifs, ou bien autre chose? qui
-de vous a mis le grabat sur deux pieds? que
-veut dire cette machination très clandestine?
-Vous, Herculès à moi! pour n'acquitter pas le
-loyer de votre cellule, vous pensez à décamper
-nuitamment. Cela n'ira point tout seul. Je
-<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span>saurai vous montrer que ce n'est pas ici la
-chaumière d'une veuve, mais bien la maison de
-M. Manicius.&mdash;Tu nous menaces, je crois?»
-s'écrie Eumolpus, et, vlan! il frappe l'homme
-au visage d'un poing net et dru. L'aubergiste,
-allumé par de nombreuses popinations faites
-avec ses clients, envoie un urceolus de terre au
-front d'Eumolpus, lui balafre la tête et se
-sauve incontinent. Eumolpus, furieux de la
-contumélie, empoigne un candélabre de bois,
-s'élance au pourchas du fuyard et, par des
-coups largement réitérés, vendique son sourcil.
-Pour moi, saisissant une occasion de représailles,
-j'enferme au dehors Eumolpus. Payant
-de retour le mauvais coucheur, sans rival désormais
-j'use de ma chambre et de la nuit.
-Cependant, les gâte-sauces et tout le personnel
-de la maison houspillent mon banni; l'un, avec
-une broche pleine de rôts stridents, lui menace
-les yeux; l'autre, armé d'un crochet pris au
-garde-manger, se carre dans une attitude guerrière.
-Une vieille surtout, la mite à l'œil, un
-torchon plein de crasse en guise de tablier,
-campée sur des sandales de bois dépareillées,
-traîne un molosse d'énorme grandeur et l'agace
-contre Eumolpus. Mais lui, par la vertu de son
-candélabre, se défendait contre tout danger.</p>
-
-<p>Nous regardions l'altercas par une fissure
-de la porte, qu'un peu avant cette gourmade,
-<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span>Eumolpus avait faite en arrachant le
-marteau; je me délectais à le voir si bien pelaudé.
-Giton, nullement oublieux de sa miséricorde,
-opinait qu'on desserrât la porte et
-qu'on vînt en aide au périclitant. Moi, dont
-l'ire tenait encore, je ne pus contenir ma main;
-d'une stricte et dure chiquenaude je cognai la
-tête du mignon trop compatissant. Lui, pleurant,
-put s'asseoir sur le cadre du lit. Cependant,
-je braquais tour à tour les yeux par l'ouverture,
-encourageant de grand cœur les bourreaux
-d'Eumolpus et, comme d'une friandise,
-me régalant de son méchef. Tout à coup, le
-procurateur de l'immeuble, Bargatès, dérangé
-de table, fut porté au milieu de la rixe par
-deux lecticarius, à cause qu'il était podagre.
-D'une voix rageuse et barbare, longtemps il
-pérora contre les imbriaques et les vagabonds;
-puis reconnaissant Eumolpus:&mdash;O des poètes
-le plus disert, c'est toi, cria-t-il; et ces coquins
-d'esclaves ne rentrent pas sous terre!
-Leurs mains ne s'abstiennent pas de te frapper!»
-Ensuite, approchant d'Eumolpus, il lui
-dit à l'oreille:&mdash;Ma contubenale me fait la
-tête. Donc, si tu m'aimes, chante lui pouilles
-en vers, de telle sorte qu'une pudeur la
-prenne.»</p>
-
-<p>Tandis qu'Eumolpus et Bargatès prolongent
-à l'écart leur entretien, pénètre dans
-<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span>l'auberge un crieur public, flanqué d'un esclave
-banal et suivi d'un populaire non modique.
-Secouant une torche plus fumeuse que lucide, il
-proclame ceci:</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">vn éphèbe, dans le bain, il y a pev</span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">d'instants, s'est égaré.</span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">son age: environ xvii ans.</span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">crespelé, avenant,</span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">d'vne extrême beavté,</span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">nommé Giton</span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">si qvelqv'vn vevt bien rendre</span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">lvi ov signaler sa retraite,</span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">il recevra mille nvmmvs.</span>
-</p>
-
-<p>Non loin du crieur, debout, Ascyltos, dans
-un habit d'étoffe bariolée, portait, sur un bassin
-de vermeil, les écus promis, avec le signalement
-du disparu. Sans perdre un instant,
-j'ordonne à Giton de se couler promptement
-sous le grabat, de cramponner ses pieds et ses
-mains aux sangles qui, fichées dans le bois de
-lit, supportaient la paillasse, comme autrefois
-Ulyssès avait adhéré au ventre d'un bélier, et
-de s'étendre au mieux pour esquiver les mains
-des enquêteurs. Giton ne se le fait pas dire
-deux fois. En un clin d'œil, il insère ses bras
-dans le cadre et l'emporte sur Ulyssès par un
-même subterfuge. Moi, pour ne laisser aucune
-<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span>prise aux soupçons, je couvre de mes hardes la
-couchette et figure les vestiges d'un seul homme
-à la mesure de mon corps. Cependant, Ascyltos,
-ayant fait sa ronde avec le goujat du crieur
-et fureté dans chaque cellule, pénétra dans la
-mienne. D'autant plus qu'il en trouva la porte
-diligemment verrouillée, il se flatta d'un heureux
-espoir. Mais l'esclave banal, insinuant
-par les commissures de la porte le fer de sa
-hache, eut bientôt fait d'en briser le verrou.
-Alors je me ruai aux genoux d'Ascyltos et,
-par le souvenir de l'amitié, par la communauté
-des misères d'autrefois, je l'implorai: Que,
-par grâce, il me montre mon amant! Bien plus,
-pour mieux donner créance à mes feintes
-prières:&mdash;Je sais, lui dis-je, Ascyltos, que tu
-viens pour m'occire. En effet, pourquoi ces
-haches qui t'accompagnent? Eh bien, rassasie
-ton courroux; je t'offre, vois, ma gorge nue;
-épanche le sang de mes veines, puisque, sous
-couleur de perquisition, c'est lui que tu viens
-chercher.» Ascyltos, indigné d'un tel soupçon,
-proteste qu'il ne demande autre chose que
-son fugitif, qu'il ne convoite pas la mort d'un
-homme ni d'un suppliant, encore moins d'un
-ami, qui, nonobstant nos démêlés fâcheux, lui
-demeure très cher.</p>
-
-<p>Mais l'esclave public ne menait pas l'affaire
-avec tant de langueur. Armé d'un roseau
-<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span>soustrait à l'aubergiste, il explore, avec, le dessous
-du lit et sonde les moindres lézardes aux
-quatre coins des murs. Giton esquivait de son
-mieux les coups, exhalait un souffle très timide,
-cependant que les punaises trottinaient sur son
-visage. [Dès qu'ils furent partis], Eumolpus,
-car la porte brisée ne pouvait exclure qui
-que ce soit, fait irruption dans ma chambre et
-s'écrie, haletant:&mdash;J'ai trouvé mille nummus!
-Je cours après le héraut et lui fais connaître,
-juste loyer de ta feintise, que Giton demeure
-en ton pouvoir.» J'embrasse les genoux
-d'Eumolpus. Il tient ferme:&mdash;Ne donne
-pas, lui dis-je, le coup de grâce à des mourants!
-A bon droit tu ferais cet esclandre s'il
-était possible de représenter celui que tu veux
-trahir. Mais, à présent, le mignon s'est évadé
-parmi la foule et je ne peux soupçonner quelle
-retraite il a choisie. Par la Foi! Eumolpus,
-ramène le chéri, fût-ce pour le reconduire chez
-Ascyltos!» Cependant que je fais gober cette
-bourde par mon homme insensiblement persuadé,
-Giton, crevant de tenir son haleine, éternua
-trois fois coup sur coup, d'une telle véhémence
-que le lit en fut secoué. A ce bruit, Eumolpus,
-détournant la tête:&mdash;Salut à vous!»
-dit-il. En faisant basculer notre paillasse, il
-aperçoit un Ulyssès que le Cyclops à jeun eût,
-lui-même, épargné. Bientôt, revenant à moi:&mdash;Qu'est-ce,
-<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span>dit-il, canaille? Même pris, tu as
-l'audace de ne point confesser la vérité? Dire
-que si quelque dieu, arbitre des choses humaines,
-à l'enfant suspendu, n'avait pas arraché
-cet indice, je courrais à présent, comme un benêt,
-de taverne en taverne!» [Mais] Giton,
-mignard et patelin de beaucoup plus que moi,
-d'abord tamponne, avec des toiles d'araignées
-imbibées d'huile, cette blessure qu'Eumolpus
-avait reçue au front; puis, il échangea contre
-son petit pallium la veste en loques du poète;
-enfin, l'étreignant et, comme d'une fomentation,
-l'enveloppant de baisers:&mdash;Sous ta
-garde, père très cher, dit-il, nous sommes sous
-ta garde! Si tu aimes un peu le tien Giton,
-commence par vouloir le sauver. Ah! que
-m'engloutisse un brasier dévorateur! Que la
-mer hivernale me roule dans ses flots! Car
-c'est moi, moi, l'objet de toutes les scélératesses;
-car leur cause, c'est moi. Que je meure
-et la paix sera bientôt conclue entre les ennemis.»
-[Eumolpus, ému par les désastres ou
-d'Encolpis ou de Giton et, principalement,
-non oublieux des blandices de Giton:&mdash;Stupides
-vous êtes assurément, dit-il, qui, avantagés
-de si beaux dons, pourriez mener une vie
-heureuse et qui passez vos jours dans les
-transes, vous torturant, chaque matin, par des
-complications nouvelles.]</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span>Pour moi, toujours et partout, mes comportements
-furent les mêmes que si
-j'usais d'un soleil qui ne dût plus revenir.
-[C'est-à-dire que je ne prends nul souci du lendemain.
-S'il vous plaît imiter cet exemple,
-bannissez de vos esprits toute pensée inquiète.
-Ascyltos vous persécute ici; fuyez-le et suivez-moi
-dans mon prochain départ vers des sites
-étrangers.]</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Laisse ta demeure et cherche d'autres bords.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>O jouvent! un ordre meilleur naît pour toi.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ne succombe à tes maux! Que l'Ister aux confins du Monde te salue,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et Boréas gélide, et le royaume paisible de Canopus,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et ceux qui voient Phébus renaître, et ceux qui le voient tomber.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ithacus, mais Ithacus avantagé, descends parmi les sables inconnus...</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>[Comme passager, sur un bâtiment, je pars,
-sans doute, la nuit prochaine. Là, je suis pleinement
-connu. Vous y trouverez un gracieux
-accueil.» Utile et prudent j'estimai l'avis,
-car il me déliait des vexations d'Ascyltos et
-me promettait une plus douce vie. Pénétré de
-l'humanité d'Eumolpus, je me repentis grandement
-de l'injure que, naguère, je lui avais
-faite et commençai d'incriminer cette humeur
-jalouse, source de nos chagrins.] Tout en
-<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span>pleurs, je lui demande et le conjure qu'il
-rentre de même en grâce avec moi:&mdash;Maîtriser
-les soupçons furieux, lui dis-je, cela n'est
-guère au pouvoir des amants. Cependant, je
-mettrai mes soins à ne rien dire, à ne rien faire
-qui puisse te désobliger de nouveau. Mais toi,
-bannis toute lèpre de ton cœur, étant maître
-des nobles arts. Efface jusqu'à la cicatrice.
-Dans une inculte, dans une âpre région, longtemps
-les frimas adhèrent au sol: mais dès
-que, domptée par le coutre, la glèbe resplendit,
-au moment où tu paries vois les flocons
-perdus ainsi qu'un gel de mai. Dans nos seins
-la fureur a même consistance. Elle obsède les
-esprits rudaniers, mais elle tombe sur le champ
-des intellects érudits.&mdash;Afin que tu saches,
-dit Eumolpus, combien ce que tu dis est juste,
-voici! je finirai par un baiser ma colère. En
-outre, et que profit nous advienne! expédiez
-au plus tôt votre petit bagage et suivez-moi ou,
-si vous le préférez, conduisez-moi.» Il parlait
-encore: la porte crépita, violemment poussée.
-Debout, un matelot très hispide se tenait
-sur le seuil.&mdash;Tu flânes, dit-il, Eumolpus,
-comme si tu ne savais pas qu'il faut faire diligence.»
-Nous nous levons sans retard. Eumolpus
-à son courtaud, qui ronflait depuis longtemps,
-ordonne de sortir et d'emporter nos
-valises. Moi, aidé par Giton, dans un paquet
-<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span>je réunis tout ce qui nous appartient et, les
-astres adorés, je monte à bord du navire.</p>
-
-<p>Nous prîmes place vers la poupe dans un
-coin retiré. Comme le jour n'était pas
-encore venu, Eumolpus sommeillait. Mais il
-fut impossible à Giton et à moi de goûter
-le moindre repos. Anxieux, je pourpensais
-qu'Eumolpus, agréé dans notre compagnie,
-était plus qu'Ascyltos un dangereux émule, ce
-qui me torturait éperdument. Enfin, la raison
-triompha de la douleur:]&mdash;Il est, sans doute,
-fâcheux que l'enfant plaise à mon hôte. Mais,
-après tout, n'est-ce point un bienfait commun
-à tous les hommes ce que la Nature a créé
-de meilleur? Le soleil brille pour quiconque.
-La lune, accompagnée d'innombrables étoiles,
-guide vers la pâture jusqu'aux bêtes fauves.
-Que se peut-il nommer de plus beau que les
-sources? néanmoins, elles coulent en public.
-Seul, donc, Amour sera plutôt un larcin qu'une
-récompense! Quoi plus? en vérité, je ne souhaite
-d'autres biens que ceux que le peuple
-m'envie. Un concurrent unique, un homme
-d'âge, est-il si redoutable? Voulût-il prendre
-quelques menus suffrages, il perdrait son
-temps, faute d'haleine. Ce soupçon, je le mis
-au-dessous de ma confiance et, fraudant mon
-esprit ombrageux, la tête enveloppée dans ma
-tunique, je fis le simulacre de dormir. Mais
-<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span>tout à coup, Fortuna s'évertuant d'abattre ma
-constance, j'entendis sur le pont une voix hargneuse
-qui se lamentait:&mdash;Donc, il s'est
-foutu de moi?» Ce ton viril et presque familier
-à mes oreilles frappa net sur la détresse de
-mon cœur. Ce n'est pas tout, aiguisée de pareille
-acrimonie, une voix de femme bougonna:&mdash;Si
-quelque dieu plaçait Giton sous ma main,
-je recevrais comme il faut ce batteur d'estrade.»
-Atteints l'un et l'autre d'un choc si
-imprévu, le sang nous faillit dans les veines.
-Moi, d'abord, comme sous le poids d'un monstrueux
-éphialte, je mis quelque temps à retrouver
-la parole; puis, de mes mains frissonnantes,
-je secouai par le plomb de sa tunique
-Eumolpus déjà tombé dans le sommeil:&mdash;Par
-la Foi, lui dis-je, père, à quel armateur
-appartient ce navire? ou peux-tu me dire quels
-sont les passagers?» Inquiété de la sorte, il le
-supporta maugracieusement et:&mdash;Cela, dit-il,
-fut pour te plaire de choisir sur le pont un
-lieu très secret afin de taquiner mon somme.
-Or, en quoi peut-il être pertinent à tes affaires
-que je te dise que cette nef a pour patron Lycas
-Tarentinus, qui mène à Tarentum une aventurière
-du nom de Tryphœna?»</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<div class="figcenter" style="width: 450px;">
-<img src="images/ill06.jpg" width="450" height="644" alt="" />
-<div class="caption">Nous prîmes place sur la poupe, dans un coin retiré. Comme
-le jour n'était pas encore venu, Eumolpus sommeillait.</div>
-</div>
-
-<p class="center">Satyricon, page <a href="#Page_190">190</a>.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>Je tremblai, atterré de cette foudre, et tendant
-ma gorge nue:&mdash;A présent, dis-je,
-Fortuna, ta victoire est complète!» Car
-<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span>Giton, pâmé sur ma poitrine, avait perdu le
-souffle. Enfin, quand une sueur abondante eut
-révoqué nos esprits, j'embrassai les genoux
-d'Eumolpus:&mdash;Pitié, lui dis-je, pitié pour
-deux mourants! Par notre communauté de désir,
-viens, oh! viens-nous en aide! La mort
-approche; n'y mets pas d'obstacles et nous la
-tiendrons pour un bienfait.» Suffoqué de
-mon abominable soupçon, Eumolpus jure par
-les Dieux et les Déesses qu'il ne sait rien du
-mal qui nous échoit, qu'il n'a compliqué sa
-motion d'aucune ruse perfide, mais que, d'esprit
-ingénu et de foi véritable, il nous a introduits
-en bons camarades sur la nef où, depuis
-longtemps, son passage était retenu:&mdash;Quelles
-sont, demanda-t-il, ces embûches? Ou quel
-Hannibal accompagne la traversée? Lycas
-Tarentinus, homme très vérécondieux, est non
-seulement le patron de ce navire qu'il gouverne,
-mais il possède quelques biens-fonds.
-Ayant embarqué une troupe d'esclaves, pour se
-défaire de sa cargaison il la conduit au marché.
-Voilà donc le Cyclops et l'archipirate auquel
-nous devons notre passage! Avec lui est
-Tryphœna, de toutes les femmes la plus ragoûtante
-que, pour ses voluptés, il promène çà et
-là.&mdash;Ce sont eux, dit mon amant, que nous
-fuyons». Et, tout d'un trait, il expose les motifs
-de haine et le péril urgent à Eumolpus
-<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span>épouvanté. Interdit et ne sachant que résoudre,
-il ordonne à chacun de donner son avis:&mdash;Supposez,
-dit-il, que nous soyons dans la grotte
-du Cyclops. Il nous faut trouver une issue, à
-moins que nous n'ayons pour agréable de sombrer
-dans la mer, ce qui nous délivrerait de
-tout péril.&mdash;Il vaudrait mieux, reprit Giton,
-convaincre le pilote de nous débarquer au premier
-port venu; tu affirmeras que ton frère,
-impatient de la mer, en est à ses derniers moments.
-Tu pourras obombrer ta simulation et
-de larmes et d'un air de visage consterné, de
-telle sorte que le timonier, pressé de miséricorde,
-te soit indulgent.&mdash;Impossible, dit
-Eumolpus: car les vaisseaux d'un tonnage
-aussi important que celui-ci n'entrent dans les
-ports qu'après de longues manœuvres; en outre,
-que ton frère, dans si peu de temps, fût
-réduit à cette extrémité, ne serait pas croyable.
-Ajoute encore ceci: Lycas, peut-être, et
-pour lui faire service, aura la pensée de visiter
-le moribond. Vois de quelle survenue opportune
-serait le maître que nous fuyons. Mais
-suppose que le navire puisse être détourné de
-sa grande course. Lycas ne vaque point à l'inspection
-du lit de ses malades, soit; mais comment
-pourrons-nous quitter le pont sans être
-vus de tous? La tête nue? ou bien encapuchonnée?
-Couverts, il ne se trouvera point un seul
-<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span>passager qui ne veuille donner la main au languissant;
-tête nue, serait-ce autre chose que
-nous proscrire de bon hait?»</p>
-
-<p>Bien plutôt, dis-je à mon tour, demandons
-un refuge à la témérité. Descendons par
-le funin, sautons dans le canot et, rompant son
-amarre, commettons le surplus à Fortuna. Et
-moi, dans ce péril, je ne t'invite point, Eumolpus,
-à nous suivre; il ne sied pas d'embarquer
-un innocent dans l'aventure d'autrui. Je
-me déclare satisfait pour peu que le hasard
-favorise notre descente.&mdash;Non imprudent,
-le conseil, reprit Eumolpus, s'il était praticable.
-Mais vos démarches passeront-elles inaperçues
-de tous? Inaperçues du timonier qui,
-de son banc de quart, est toujours en éveil,
-observe nuitamment la course des étoiles? Et
-quand bien même, à la faveur d'un instant de
-sommeil, on pourrait se dérober à lui, c'est
-par l'avant qu'il faudrait essayer l'évasion.
-Or, il vous faut descendre par la poupe et
-le gouvernail même, puisque c'est là qu'est
-attachée l'amarre de l'esquif. Je m'étonne
-d'ailleurs, Encolpis, que la pensée ne te soit
-pas venue qu'un matelot, à poste fixe, garde
-nuit et jour la chaloupe, et que tu ne pourras
-te défaire de ce gardien, à moins de le
-supprimer d'un coup de couteau ou bien de
-le jeter par force dans la mer. Cela peut-il se
-<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span>faire? Consultez votre audace. Quant à ma
-coïtion dans votre tentative, je ne récuse nul
-péril qui montre un espoir de salut: car je ne
-suppose en aucune manière que vous ayez le
-goût de dépenser inutilement votre souffle
-comme une chose précaire. L'expédient que
-voici est-il mieux pour vous duire? Moi, je vais
-vous rouler dans deux portemanteaux; attachés
-aux vêtements par des courroies, vous
-serez censés faire partie de mon bagage. Quelques
-hiatus vous permettront de recevoir l'air
-et la nourriture. Ensuite, je clamerai bien haut
-que mes deux esclaves, craignant un châtiment
-plus grave, se sont, de nuit, jetés à la mer;
-puis, dès que le vent nous aura conduits au
-port, sans nulle suspicion je vous débarquerai
-avec les autres paquets.&mdash;A merveille! répondis-je.
-Vous nous emballerez comme des
-corps solides, à quoi le ventre n'est pas accoutumé
-de faire injure ou comme ceux qui n'ont
-besoin d'éternuer ni de ronfler. Est-ce à cause
-que ce genre de fraude m'a tellement bien
-réussi la première fois? Mais je vous accorde
-que nous puissions durer un seul jour emmaillotés
-ainsi, qu'adviendra-t-il? Si, plus longtemps,
-le calme se prolonge ou la tempête adverse,
-que ferons-nous alors? Trop longtemps
-empaquetées, les nippes s'usent à tous leurs
-plis; les chartes en ballots perdent leur figure
-<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span>première. Et nous, jeunes, ignorants du labeur,
-à la manière des statues nous pourrions
-endurer la corde et les toiles d'emballage!
-Non, non! il faut chercher encore une voie
-de salut. Examinez à votre tour ce que j'ai
-conçu. Eumolpus, étant curieux de lettres,
-possède manifestement une provision d'encre.
-Muons notre couleur avec ce topique; atramentons-nous,
-des ongles aux cheveux. Ainsi,
-comme des esclaves Æthiopès nous ferons
-figure près de toi, hilares d'éviter l'affront
-et les géhennes, si bien que, grâce au changement
-de teint, nous en imposerons à nos
-ennemis.&mdash;Malin, va! dit Giton. Il faut pareillement
-nous circoncire de telle sorte que
-nous ayons l'air de Juifs, nous trouer les
-oreilles en imitation des Arabes et nous passer
-la margoulette au blanc de craie afin que les
-Gaules nous regardent comme leurs naturels.
-Comme si la pigmentation de la peau à elle
-seule modifiait le type du visage! Comme s'il
-ne fallait pas le concours de nombreuses choses
-pour maintenir l'imposture avec une ombre de
-raison! Mais je veux que ton infâme drogue
-dure longtemps sur notre face. Admettons que
-nulle aspersion d'eau ne vienne faire tache sur
-quelque partie de notre corps; admettons que
-l'encre n'adhère pas à nos effets, ce qui arrive
-communément, lors même qu'elle n'est pas agglutinée
-<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span>avec de la colle. Et puis, après? comment
-tuméfier nos lèvres en bourrelets effrayants,
-calamistrer nos cheveux à l'instar des
-nègres? Comment labourer nos fronts de tatouages,
-tordre nos jambes en cerceaux, poser
-les talons à terre et présenter des barbes à la
-mode pérégrine? Cette couleur, fabriquée par
-l'art, coïnquine le corps, ne le change point.
-Ecoutez ce qui vient à l'esprit du désespéré:
-nouons un vêtement autour de nos chefs, ensuite,
-immergeons-nous dans la profonde
-mer.»</p>
-
-<p>Que les dieux ni les hommes ne souffrent
-pareille chose, exclama Eumolpus, et
-que vous donniez à vos jours une fin si turpide!
-Faites plutôt ce que je vous ordonne. Mon
-courtaud à gages est barbier&mdash;vous le savez
-par le geste du rasoir&mdash;qu'il vous rase sur-le-champ,
-à tous deux, non seulement la chevelure,
-mais, encore, les sourcils. J'arriverai par
-là-dessus, notant vos fronts d'une marque ingénieuse,
-de telle sorte que vous paraissiez avoir
-été condamnés aux stigmates. Ainsi, les mêmes
-lettres serviront à décliner les soupçons de qui
-vous cherche et, dans l'ombre du supplice, à
-dérober vos traits.» [Cela nous agréa.]
-Sans autrement la fallace ajourner, vers les
-plats-bords, à pas de loup, nous nous acheminons,
-et de livrer au tondeur nos chefs, nos
-<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span>sourcils, afin qu'il les dénude. Un passager, qui,
-d'aventure, incliné sur le garde-fou, exonerait
-son estomac de copieux renards, constata le
-barbier, aux rayons de la lune, de qui le ministère
-lui sembla intempestif. Ayant exécré le
-présage, car nous imitions le suprême vœu des
-naufragés, il se rencoigna dans son lit. Nous,
-feignant de ne pas ouïr la malédiction du vomisseur,
-nous reprenons un masque de tristesse,
-et, dans le plus profond silence, nous
-passons le restant des heures de la nuit, fort
-mal insoporés. [Le lendemain, Eumolpus
-entra dans la cabine de Lycas, d'abord qu'il
-sut que Tryphœna était en commodité de recevoir.
-Après quelques discours touchant l'heureuse
-navigation qu'augurait la sérénité du
-ciel, adressant la parole à Tryphœna Lycas]:&mdash;M'est
-apparu, dit-il, pendant mon sommeil,
-Priapus qui vaticinait: «Cet Encolpis que tu
-cherches, apprends qu'il fut conduit par moi
-sur ton navire.» La dame frissonna:&mdash;On
-croirait, dit-elle, que nous avons dormi ensemble;
-car, à moi, la statue de Neptunus, que
-j'avais remarqué dans le tétrastylon de Baiæ,
-semblait me dire: «Dans la nef de Lycas, tu
-trouveras Giton.»</p>
-
-<p>&mdash;Sache par là, dit Eumolpus, à quel point
-Epicurus est un homme divin qui condamne
-<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span>ces sortes de phantasmes, avec une raison très
-élégante:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Les rêves qui bercent nos esprits de leurs ombres volages,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Non, les parvis des dieux, non, les forces de l'éther n'en délèguent point les apparences,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Mais chacun les fait naître en soi. Car, prostrés par le sommeil,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Quand le repos étend nos membres, la pensée, exempte de tout poids, vagabonde.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ce qui fut au soleil revit dans les ténèbres. Qui détruit les places fortes</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Par la guerre et déchaîne l'incendie à travers les cités misérables,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Voit des traits, des armées en déroute, et de royales funérailles,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et le sang épanché comme une onde vulgaire, inonder les moissons.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Qui fait métier de plaider les affaires, évoque les lois, le forum</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et, d'un cœur pavide, le tribunal fermé.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>L'avare amoncelle des richesses et déterre l'or enfoui.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Le chasseur quête dans les bois avec ses chiens. Il arrache aux ondes</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ou bien presse la carène submergée, le nautonier qui se sent mourir.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Elle écrit à son client, la pute. L'adultère offre un cadeau.</i><br /></span>
-<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span><i>Et le chien endormi aboie aux traces du lièvre.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Dans l'espace des nuits se rouvrent encore les blessures des infortunés.</i>»<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Cependant, Lycas, après avoir expié le
-songe de Tryphœna par une libation piaculaire:&mdash;Qui
-nous empêche, dit-il, de scruter
-le navire pour ne paraître point dédaigner
-les œuvres d'un esprit céleste?» Le passager
-qui, nuitamment, avait surpris le dol des très
-misérables&mdash;Hésus était son nom&mdash;éleva
-tout à coup la voix:&mdash;Donc, ceux-là qui
-sont-ils qui, pendant la nuit, se faisaient tondre
-au clair de lune? Exemple très mauvais, à moi
-Dius Fidius! car j'ai appris qu'il n'est permis
-à aucun mortel de rogner sur un navire ses ongles
-ou ses cheveux, à moins que le vent ne soit
-irrité contre la mer.»</p>
-
-<p>S'embrasa Lycas, perturbé par ce discours:&mdash;Est-il
-possible, dit-il, qu'on se soit
-coupé les cheveux à mon bord et cela pendant
-une nuit pacifique? Amenez ici les coupables.
-Sachons quelles têtes doivent tomber en
-offrande lustratoire sur le pont de mon vaisseau.&mdash;C'est
-moi, dit Eumolpus, qui ordonnai
-cela. Ayant à partager leur traversée,
-j'ai fait mien le présage. Parce que ces gredins
-avaient une crinière épouvantable et démesurée,
-pour ne sembler point faire un ergastule
-<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span>de ton navire, j'ai prescrit à mon barbier
-d'émonder leurs broussailles. En outre, je veux
-que les stigmates imprimés sur leur front,
-n'étant plus adombrés au moyen d'une longue
-chevelure, se manifestent clairement aux regards
-de tous. Entre autres gentillesses, ils
-dévoraient ma pécune chez une gourgandine
-qu'ils besognent en commun, d'où j'ai pu les
-extraire dans la nuit d'avant-hier, tout imbibés
-encore d'essences et de vin. En outre, ils
-flairent plus que jamais les reliques de mon
-patrimoine.»</p>
-
-<p>Sur ce, en expiation à la Tutelle du navire,
-nous sommes, l'un et l'autre, condamnés à
-quarante coups de garcette. L'exécution ne se
-fit pas attendre. Tombent sur nous des matelots
-furibonds armés de cordes, qui, par un
-sang très vif, s'efforcent d'apaiser le courroux
-de leur Tutelle. Moi, en vérité, les trois premières
-sanglades, je les digérai avec le magnanime
-d'un Spartacus. Quant à Giton, dès
-la prime volée, il poussa un cri si aigu qu'il
-remplit les oreilles de Tryphœna par une voix
-très familière.</p>
-
-<p>Elle n'en fut pas seule troublée. Mais toutes
-les servantes, à l'appel d'un accent bien connu,
-volèrent au secours du pauvre bâtonné. Déjà
-la beauté surprenante de Giton avait désarmé
-les hommes d'équipage et sa prière muette implorait
-<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span>ses bourreaux, quand les servantes de
-crier toutes à la fois:&mdash;Giton! c'est Giton!
-inhibez vos mains très cruelles! C'est Giton!
-Maîtresse! Venez à son secours!» Tryphœna
-prête l'oreille; Tryphœna, déjà portée à les
-croire spontanément, s'élance comme un tourbillon
-vers le chéri. Lycas qui, lui, m'avait
-parfaitement connu, tout comme s'il entendait
-ma voix, accourt de même. Il ne considère mes
-mains ni mon visage, mais, sur-le-champ, il
-tourne ses regards vers mes génitoires, les soupèse
-d'une main officieuse et:&mdash;Salut, dit-il,
-Encolpis!» Etonnez-vous après cela, qu'au
-bout de vingt ans, la nourrice du Laertiade ait
-trouvé une marque signalétique de son identité!
-puisque cet homme prudent, malgré l'altération
-de mon visage et le travesti du corps
-entier, au moyen d'un argument unique arriva
-de si docte manière à reconnaître son fugitif.
-Tryphœna versa des larmes, trompée quant
-aux supplices&mdash;elle croyait véritables, en effet,
-les stigmates apposés à nos fronts captifs&mdash;puis,
-s'enquérant à voix basse:&mdash;Quel ergastule
-a intercepté vos courses vagabondes?
-Quelles mains implacables se sont acharnées à
-vous défigurer de la sorte? Ils méritaient, sans
-doute, quelques châtiments ces fuyards qui recevaient
-d'un cœur plein de haine mes
-bontés!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span>Ecumant de fureur, Lycas tressauta:&mdash;O
-toi, dit-il, femme simple! de croire à
-ces empreintes qui, gravées par le fer, en
-auraient bu l'estampage! Ah! si les gueux
-avaient maculé de cette inscription leurs bajoues,
-nous en aurions un adoucissement extrême!
-A présent, nous sommes par des arts
-mimiques circonvenus, et tournés en dérision
-par une marque imaginaire.» Tryphœna voulait
-compatir, n'ayant pas perdu son délice tout
-à fait; mais Lycas avait sur le cœur sa femme
-subornée et le ressentiment le plus vif de l'avanie
-endurée au portique d'Herculès. La face
-empourprée d'une extrême véhémence:&mdash;Je
-suis plus que jamais persuadé, proclame-t-il,
-que les Dieux prennent cure des choses humaines.
-Tu le comprends, ô Tryphœna, ce sont
-eux qui amenèrent ces malfaiteurs éhontés
-dans notre vaisseau et qui, par un double
-songe, nous rendirent leur providence manifeste.
-Ainsi, vois: nous est-il profitable d'absoudre
-ceux-là mêmes qu'un génie amical nous
-a conduits? Quant à moi, je suis loin d'être
-sanguinaire, mais je crains, en remettant ce
-crime, de pâtir en leur lieu.» Par une oraison
-tant superstitieuse, Tryphœna, retournée, affirme
-qu'elle ne fera pas la moindre opposition
-à notre supplice. Bien plus, qu'elle accède
-pleinement à de très justes représailles: car
-<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span>elle n'avait pas été vexée par une injure moindre
-que Lycas, duquel fut la dignité mise en
-loques par nos commérages impudents:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>La première au monde, Epouvante, fit les dieux, quand au ciel ardu</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>La foudre tombait, les remparts se brisant sous ses carreaux.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et l'Athos flamboyait sous le choc! Bientôt, Phœbus, à son orient,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ou, fugitif, laissant la terre parcourue, et la vieillesse de Luna,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Puis, la jeune beauté de ses néoménies. De tels signes, propagés sur toute la terre,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et, par des mois nouveaux, les ans écartelés,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ont introduit ces fantômes. L'Erreur inane prescrivit</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Au laboureur de donner à Cérès les premiers honneurs de la moisson,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>D'enchaîner Bacchus de sarments et de pampres, et d'éjouir Palès</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Au travail des pasteurs. Il flotte enseveli,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Neptunus, immergé sous les vagues profondes et Pallas revendique</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Maints lampadaires. Qui s'oblige par un vœu, qui fonde une cité,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Chacun à sa manière, dans un avide effort se prépare des dieux.</i>»<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>[Lycas voyant Tryphœna unanime et prédisposée
-à la vengeance, ordonna d'ajouter des
-<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span>supplices nouveaux, ce qu'ayant Eumolpus entendu,
-il s'efforça de l'amadouer par ces
-paroles]:</p>
-
-<p>Les infortunés dont tu poursuis la mort
-pour satisfaire ta rancune, ô Lycas, et
-qui implorent ta miséricorde, ce sont des supliants.]
-Comme ils savaient que je ne suis
-pas un homme inconnu de toi, ils m'ont élu
-pour cet office et donné mandat pour les réconcilier
-avec ceux qui, jadis, leur furent très amis.
-Tu crois peut-être que ces jeunes hommes sont,
-par hasard, tombés dans tes filets? Quelle
-apparence! puisque le premier soin de celui
-qui s'embarque est de connaître le nom du
-capitaine dont la diligence répondra de sa vie.
-Fléchis donc tes esprits, lénifiés par cette démarche
-satisfactoire, et trouve bon que des
-hommes libres arrivent sans injure à leur destination.
-Les maîtres, durs aussi, les maîtres
-implacables font trêve à leur cruauté si, parfois,
-les échappés viennent spontanément à résipiscence.
-Un ennemi qui se rend doit être
-pardonné. Que voulez-vous de plus? Qu'exigez-vous
-encore? Là, sous vos regards, se prosternent
-en suppliants deux jeunes hommes, citoyens
-romains, bien apparentés, et, chose
-l'emportant de beaucoup sur ces deux titres,
-qui naguère vous furent unis par la familiarité.
-Si, Herculès à moi! ils eussent interverti votre
-<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span>pécune, s'ils eussent lésé votre foi par une trahison,
-vous pourriez être saouls de représailles
-en face du désarroi où vous les voyez. L'esclavage,
-regardez! il se lit sur leurs fronts. Car,
-par une loi volontaire, ces fronts de citoyens
-portent le sceau des proscrits.» Lycas interrompit
-la déprécation du suppliant et:&mdash;Ne
-veuille pas, dit-il, embrouiller cette cause,
-mais réduis chaque point à son mode réel. Et
-d'abord, s'ils sont venus de leur plein gré, pourquoi
-ont-ils dénudé leurs crânes de cheveux?
-Qui maquille sa tête prépare une fraude et non
-une satisfaction. En second lieu, si rentrer en
-grâce par délégation était leur but, à quoi bon
-tant de peine pour celer tes protégés? De quoi
-il appert que les malfaiteurs sont, par accident,
-venus se prendre au piège et que tu fais appel à
-ton art pour éluder le choc de notre animadversion.
-Quant à la menace implicite que tu fais
-peser sur nous, en les proclamant ingénus et de
-bon lieu, prends garde que cette confiance ne
-détériore ton argumentation. Comment doivent
-agir ceux qui furent lésés quand les coupables
-donnent tête-bêche dans la peine qu'ils méritent?
-Mais, dis-tu, ils furent nos amis! C'est
-par cela même qu'ils méritent des rigueurs
-exemplaires. Qui déprède un inconnu, est traité
-de larron. Qui dépouille un ami n'est pas beaucoup
-moins qu'un parricide.» Eumolpus rétorqua
-<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span>cette déclamation tant inique:&mdash;Je le
-vois, dit-il; rien ne fait le plus de tort à ces
-malheureux jouvenceaux que d'avoir déposé
-nuitamment leurs cheveux. De là, vous argumentez
-pour conclure qu'ils sont tombés par
-hasard et non venus sur cette nef. Je voudrais
-que ceci arrivât aussi candidement à vos oreilles
-que le geste fut simplement exécuté. Ils voulaient,
-en effet, Lycas, premier que de monter
-à ton bord, exonérer leur chef d'un poids incommode
-et superflu; mais le vent trop rapide
-les induisit à différer leur propos de nettoyage.
-Et, de vrai, ils n'ont pas supposé une minute
-que l'endroit ne fût pertinent à la chose, du
-moment qu'il leur plaisait s'en acquitter. Car
-ils ignoraient les présages et les ordonnances
-des navigateurs.&mdash;Mais en quoi, dit Lycas,
-peut-il être avantageux à des suppliants de se
-raser la tête? Les chauves sont-ils communément
-plus dignes de pitié? Que dis-tu, toi,
-larron? Quelle salamandre a corrodé tes sourcils?
-Pour quel dieu as-tu dévoué tes crins?
-Empoisonneur, réponds!»</p>
-
-<p>Je demeurais stupide, effaré par la crainte
-du supplice, et, dans une déconfiture si manifeste,
-ne trouvant quoi que ce soit à répliquer.
-Bouleversé, difforme à cause de ma tête
-honteusement spoliée, les sourcils chauves autant
-que le front, je ne pouvais rien dire ni
-<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span>faire de décent. Mais, sitôt qu'une éponge détersive
-eut imbibé d'eau ma face en pleurs,
-sitôt que le noir, liquéfié sur mes traits, en eut
-estompé chaque linéament sous un brouillard
-fuligineux, ma colère se convertit, gonflée en
-exécration. Eumolpus atteste qu'il ne souffrira
-pas que personne, au mépris des cultes et des
-lois, attente à des hommes libres. Il repousse
-les menaces de nos tourmenteurs, non seulement
-de la voix, mais, encore, du geste. Le
-courtaud d'Eumolpus secondait notre défenseur.
-Avec lui, deux passagers très débiles,
-plutôt consolateurs de la querelle que ferme
-appui dans le combat. Moi, je ne suppliais
-qui que ce fût, mais, intentant la main sous
-les yeux de Tryphœna, d'une voix libre et
-claire, j'attestai que si cette garce damnée&mdash;qui
-seule méritait d'être fessée devant tout
-l'équipage&mdash;ne s'abstenait point de Giton,
-contre elle je ferais usage de toutes mes forces.
-Plus irrité, Lycas s'enflamme à mon audace,
-indigné que, laissant là ma propre cause, je beugle
-sur ce ton pour la cause d'autrui. Pas moins
-ne sévit Tryphœna, embrasée de ma contumélie,
-et, bientôt, l'effectif tout entier du navire se
-partage en deux camps. D'un côté, le perruquier
-à gages, armé lui-même, nous distribue
-les ferrailles de son état. De l'autre, le domestique
-de Tryphœna se dispose à jouer des
-<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span>mains nues. Et la clameur des servantes ne
-manque pas aux belligérants. Le timonier, seul,
-déclare qu'il renonce à la conduite du navire
-si l'on n'apaise cet accès provoqué par des salauds
-qu'a rendus fous le putanat. Et, néanmoins,
-s'exaspère la bile noire des jouteurs: eux
-combattant pour leur vengeance et nous, pour
-notre peau. Plusieurs donc, de part et d'autre
-se laissent choir, à demi morts; plusieurs, ensanglantés
-de leur blessure, comme d'une
-bataille s'en vont, tramant le pied. Cependant,
-le courroux des uns et des autres ne se relâche
-point. Giton, alors, très magnanime, porte sur
-son pénis le rasoir détesté, menaçant de trancher
-la racine du désordre. Mais Tryphœna
-s'empresse d'inhiber un pareil sacrilège et, pour
-le trésor en péril, ne dissimule pas son indulgence.
-Moi-même, je porte souvent à ma gorge
-le couteau du barbier, n'ayant pas plus envie
-de me tuer que Giton d'accomplir sa menace.
-Il mimait cependant avec plus de toupet le
-rôle de sa tragédie, à cause qu'il savait tenir
-la même novacula dont il avait feint de se couper
-le cou. Or, les deux partis se tenaient en
-présence, et, le combat menaçant de devenir
-plus sérieux qu'une escarmouche de pirates, le
-timonier obtint à grand'peine que Tryphœna,
-faisant l'office de caduceator, proposât une
-suspension d'armes. La foi donnée et reçue à
-<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span>la manière des aïeux, elle tendit sur nous un
-rameau d'olivier emprunté à la Tutelle du
-navire, puis, osant pour la paix entamer le
-colloque:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>&mdash;O fureur, clame-t-elle, qui transmue en armes la paix!</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Quel châtiment nos mains ont-elles mérité? Ce n'est pas l'ennemi Troïus</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Qui ravit dans cette flotte le gage d'Atride déçu,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ni Médéa furieuse qui combat avec le sang fraternel,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Mais l'amour dédaigné qui saisit le glaive, heu!</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Parmi ces flots, qui évoquent mes destins, ayant pris les armes?</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Pour qui donc une seule mort n'est-elle point un salaire? Ne surpassez pas la mer.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>A ces gouffres terribles n'imposez pas d'autres flots (de sang)!</i>»<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Cette harangue débitée par la femelle sur
-un mode haletant, l'armée hésita quelque
-peu. Nos mains, tendues vers la concorde,
-suspendirent les hostilités: occasion de répit
-dont le chef Eumolpus fit bon usage. Après
-avoir, de la façon la plus véhémente, rabroué
-Lycas, il signa des tablettes d'alliance pour un
-pacte dont voici la teneur:</p>
-
-<p>«D'après la sentence de ton cœur, Tryphœna,
-<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span>tu ne récrimineras plus sur l'avanie à
-toi faite par Giton; et, si tu as contre lui quelque
-sujet de plainte avant ce jour, tu promets
-de ne le harauder, le maudire ni l'inquiéter
-d'une manière quelconque à ce propos. En
-outre, si l'enfant y répugne, tu n'exigeras de
-lui ni étreinte, ni baiser, ni coït enlacé par Vénus;
-faute de quoi, tu paieras comptant, pour
-chaque infraction, cent denarius. Item, Lycas,
-d'après la sentence de ton cœur, tu ne poursuivras
-Encolpis ni de paroles outrageantes ni
-d'un front irrité. Tu ne chercheras pas à savoir
-dans quelle retraite il dort, pendant la
-nuit. Ou, si tu t'en informes, à chaque brutale
-entreprise, tu paieras comptant deux cents denarius.»</p>
-
-<p>A ces mots et le traité conclu, nous mettons
-bas les armes. Pour que nul résidu de colère ne
-subsiste dans nos esprits, le serment juré, il
-nous plaît d'effacer dans une accolade les choses
-révolues. Sous l'exhortation de tous, les
-haines se dégonflent. Des nourritures, offertes
-sur le lieu de l'escarmouche, raccommodent les
-convives dans leur hilarité. Toute la nef
-retentit de chants, et, parce qu'une bonace
-imprévue a retardé la course, tel harponne
-avec un strident les poissons qui bondissent, tel
-autre, jetant un hameçon perfide, enlève une
-proie qui se débat en vain. Voici! Des oiseaux
-<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span>pélagiques ayant posé sur les antennes, un
-subtil giboyeur les touche d'une claie de roseaux.
-Empêtrés dans la glu des baguettes, ils
-se laissent prendre à la main. L'aure fait tournoyer
-leurs plumes voltigeantes et roule dans
-l'écume inerte leurs pennes arrachées. Déjà
-Lycas, avec moi, commençait à rentrer en
-grâce; déjà Tryphœna sur Giton éparpillait les
-dernières gouttes de son breuvage, quand Eumolpus,
-en pointe de vin, se mit à pousser
-des calembredaines sur les chauves et les teigneux
-jusqu'au temps qu'ayant épuisé son très
-insipide badinage, il reprit la pente de ses
-vers et nous débita une petite élégie emperruquée:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Cet unique honneur de la forme, tes cheveux sont tombés</i>!<br /></span>
-<span class="i0"><i>Ces boucles printanières, un triste hiver les moissonne!</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Dénudées à présent de leur ombre, tes tempes se flétrissent,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>L'aire aduste rit de voir ses chaumes emportés.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>O fallacieuse nature des Dieux! les premières joies données</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>A notre âge, les premières, vous les ravissez!</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Malheureux! naguère, tes crins resplendissaient,</i><br /></span>
-<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span><i>Plus beau que Phœbus et que la sœur de Phœbus!</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Plus lisse, à présent, que le bronze, plus arrondi</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Qu'un champignon, créé dans le jardin par une flaque d'eau,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Tu crains et fuis les garces moqueuses.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Pour que tu saches l'imminence du trépas,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Entends qu'une part de ta tête a déjà péri.</i>»<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Il eût continué longtemps et proféré de
-plus ineptes choses encore. Mais une servante
-de Tryphœna, dans la cabine de l'entrepont,
-emmena l'éphèbe, et d'un corymbe de sa
-maîtresse lui adorna le front. Bien plus, elle
-prend, dans une pyxide, une paire de faux
-sourcils et les ajoute aux arcades rasées d'une
-manière tellement adextre qu'elle rend au
-mignon sa première vénusté. Tryphœna reconnaît
-le vrai Giton. Alors, toute gonflée de
-larmes, elle donne à l'enfant le premier baiser
-de bonne foi. Moi, combien que restauré
-dans son éclat primitif me délectât le cher
-petit, je renfrognais mon vis avec obstination,
-comprenant qu'il était empreint d'une difformité
-par trop extravagante, puisque Lycas
-même ne me trouvait pas digne d'un colloque.
-Mais à cette grevance la même chambrière
-porta secours et, m'ayant appelé,
-m'orna d'un postiche non moins décoratif:
-<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span>que dis-je? ma face brilla d'un lustre plus
-avantageux pour ce que le corymbe était fait
-de poils blonds. Cependant, Eumolpus, avocat
-de nos périls et fauteur de la présente concorde,
-craignant que, par disette de propos,
-tombât notre gaîté, se mit à déblatérer longuement
-sur l'inconséquence féminine:&mdash;Elles
-s'enamourent aisément, et d'une même
-promptitude méconnaissent leurs élus. Il n'est
-pas, disait-il, si pudique femelle qu'une mentule
-étrangère n'excite jusqu'à la fureur. Sans
-prendre cure des tragédies vétustes, des noms
-légués par les siècles, je vous dirai une historiette
-que ma mémoire a pu saisir d'original,
-si vous avez pour agréable de l'entendre.
-Chacun ayant tourné vers lui ses yeux et ses
-oreilles, il commença dans les termes que
-voici:</p>
-
-<p>Une matrone était dans Ephèsus, tellement
-notoire pour sa pudicité qu'elle
-évoquait les femmes des pays voisins au spectacle
-de tant de bonnes mœurs. Cette prude,
-ayant perdu son mari, non contente, d'après
-la coutume vulgaire, de suivre les obsèques
-toute déchevelée et de battre sa gorge nue en
-présence des assistants, escorta le défunt jusqu'au
-conditorium. Après avoir placé le corps
-dans un hypogée à la manière grec, elle se mît
-à le garder en pleurant nuit et jour. Ainsi
-<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span>désespérée et recherchant la mort d'inanition,
-ni ses parents ni ses proches ne l'en surent
-divertir; les magistrats, rebutés en dernier
-lieu, ne purent que l'abandonner. Pleurée de
-tous, cette femme, d'un si étonnant exemple,
-déjà passait le cinquième jour sans aliments.
-Assistait la perdante une chambrière très dévouée,
-accommodant ses propres larmes aux
-sanglots du veuvage, et, toutes fois et quantes
-elle défaillait, ravivant la lumière placée dans
-le tombeau. Un seul entretien occupait la
-Cité. Dans tous les milieux, on tombait d'accord
-de la splendeur unique dont reluisait ce
-parangon d'amour et de fidélité. Dans ce
-même temps, il advint que l'Imperator de la
-province ordonna de ficher en croix certains
-larrons, tout proche de l'édicule où, sur le
-cadavre récent, la matrone pleurait. La nuit
-d'après l'exécution, un soldat qui gardait les
-croix, de peur qu'on ne vînt à détacher les
-pendus pour leur donner la sépulture, nota
-la lumière qui luisait plus clair, au milieu des
-tombeaux. Il entendit des gémissements luctueux,
-et, par le vice de la gent humaine,
-désira savoir ce que ce pouvait être et ce
-que l'on faisait. Il descend au conditorium.
-Voyant une femme très belle, d'abord, comme
-saisi par l'apparition d'un prodige ou de
-visions infernales, il demeure suspens. Ensuite,
-<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span>ayant considéré le corps de la gisante, et ses
-pleurs, et sa face labourée à grands coups d'ongles,
-il en infère justement que c'est une épouse
-ne pouvant se résoudre à la mort du conjoint.
-Il apporte son fricot dans le monument; il exhorte
-la désolée à ne s'obstiner point dans un
-deuil superflu, à ne point arracher de sa poitrine
-un vain gémissement. La même issue est
-réservée à tous; les hommes, tôt ou tard, ont
-le cercueil pour domicile. Enfin, il lui débite
-les discours par quoi on a coutume de remettre
-d'aplomb les esprits ulcérés. Mais
-elle, d'un cœur envenimé par ces consolations
-impertinentes, déchire plus violemment son
-estomac, et, s'arrachant la crinière, dépose ses
-cheveux sur la dépouille étendue. Le soldat
-pourtant ne se rebute pas, mais, avec la même
-exhortation, il s'évertue à donner quelque
-nourriture à la petite femme, jusqu'au temps
-que la chambrière, séduite apparemment par
-le bouquet du vin, tend, la première, une main
-défaillante vers la politesse du jeune inviteur.
-Puis, refaite par le boire et le manger, elle
-tourne ses batteries contre l'obstination de sa
-maîtresse:&mdash;Que te servira, dit-elle, d'être
-consumée par l'inédie, et de t'ensevelir toute
-vivante et, premier que les destins ne le prescrivent,
-d'exhaler un souffle qu'ils ne demandent
-point?</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span><i>Crois-tu que la cendre ou les mânes ensevelis prennent cure de nous?</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Ne veux-tu pas revivre? Veux-tu, dissipant
-ton erreur féminine autant qu'il te sera
-permis, goûter les fruits de la lumière? Le
-cadavre lui-même, étendu à tes pieds, t'admoneste
-qu'il faut jouir.»</p>
-
-<p>Nul n'écoute à contre-cœur, si on le force
-à tâter de la nourriture ou bien à vivre la vie.
-C'est pourquoi, la femme, desséchée par plusieurs
-jours d'abstinence, endura le bris de
-son entêtement et ne mit pas à se remplir de
-viande moins d'appétit que sa camériste, la
-première domptée.</p>
-
-<p>Au reste, vous savez que les tentations arrivent
-d'abondance alors qu'on a soupé.
-Le gars qui, par de bonnes paroles, avait obtenu
-que la matrone daignât renaître, avec
-les mêmes blandices entama le siège de sa
-pudicité. Or, le jeune homme à la prude ne
-semblait difforme ni manchot. En outre, la servante
-qui s'entremettait pour lui ne manquait
-pas de répéter:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Combattrez-vous encore cette amour qui vous duit?</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Votre esprit ne sait-il pas quels champs vous habitez?</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Enfin, pour abréger, vous connaîtrez que
-la dame ne fit jeûner aucun de ses pertuis et
-<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span>que le soldat vainqueur l'endoctrina par tous
-les bouts. Ils couchèrent ensemble, non seulement
-pendant la nuit où furent consommées
-leurs épousailles, mais encore le lendemain
-et le troisième jour, ayant fermé, comme
-il sied, les portes du conditorium, afin que si
-l'un des amis ou des cognats venait au monument,
-il pût croire que, sur le corps de son
-homme, la très digne épouse avait enfin expiré.
-Cependant, le légionnaire, satisfait par
-la beauté de sa conquête et le secret de ses
-amours, achetait, suivant ses facultés, les plus
-savoureuses friandises. A peine le soir venu,
-il les portait au caveau funèbre. Pour lors,
-voyant le relâchement de la surveillance, les
-parents d'un crucifié décrochèrent, de nuit,
-leur pendu, afin de lui rendre les suprêmes
-honneurs. Quand le soldat, gonflé de nonchaloir
-tout le temps qu'il vaquait à sa paillarde
-besogne, eut, le lendemain, trouvé un
-gibet sans carcasse, redoutant la correction,
-il fut rejoindre sa bonne amie et lui conta
-cette mésaventure, ajoutant que, d'ailleurs, il
-était résolu de n'attendre point la sentence
-des magistrats, mais que son propre glaive
-ferait justice de l'incurie dont il s'était rendu
-coupable, pour toute grâce lui demandant un
-refuge à l'amant qui allait mourir, et de partager
-le funeste conditorium entre son époux
-<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span>et son ribaud. La dame, tout aussi miséricordieuse
-que renchérie:&mdash;Aux dieux ne plaise,
-dit-elle, que j'assiste en même temps aux funérailles
-de deux hommes très chers; mieux vaut
-pendre le défunt que me déprendre du vivant.»
-Suivant cette oraison, elle ordonne qu'on sorte
-de la bière les restes de son mari et de les
-clouer à la potence vacante. Le soldat usa de
-l'expédient imaginé par cette femme que prudente.
-Et, le lendemain, ce fut un ébahissement
-populaire de voir qu'un mort s'était allé pendre
-lui-même, sans ombre de raison.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Confie aux vents ton radeau, mais non pas ton cœur aux drôlesses,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Car l'onde est plus sûre que le serment féminin.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Nulle bonté dans les femmes, ou si quelqu'une fait voir un peu de bien,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>C'est que, par je ne sais quel destin, le pire est devenu meilleur.</i>»<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Les matelots accueillirent cette fable par
-des rires soutenus et Tryphœna, qui
-ne rougissait pas médiocrement, déroba son
-visage dans le sein de Giton, avec un air de
-caresse. Mais Lycas ne se dérida point et,
-secouant sa tête irritée:&mdash;Si l'Imperator,
-dit-il, avait fait son devoir, le corps du défunt
-eût été replacé dans la tombe et sa veuve
-mise en croix.» Sans doute lui revenaient en
-<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span>mémoire et sa couche profanée, et sa nef mise
-au pillage par notre libidineuse migration.
-Mais le pacte d'alliance ne lui permettait pas
-de se ramentevoir. En outre, la belle humeur
-qui chatouillait nos esprits ne donnait
-aucun prétexte à son courroux. Cependant
-Tryphœna, vautrée sur le pect de Giton,
-couvrait tantôt ses mamelles de baisers, tantôt
-rajustait sur ce front dépouillé la chevelure
-d'emprunt. Moi, triste, impatient du contrat
-nouveau, je ne goûtais ni viande ni boisson,
-mais je regardais l'un et l'autre avec des yeux
-obliques et truculents. Tous les baisers me navraient,
-toutes les blandices qu'imaginait cette
-louve débordée. Et je ne savais pas encore si
-j'en voulais davantage à mon mignon de circonvenir
-la fumelle, ou bien à la fumelle de
-corrompre mon mignon. Des deux côtés, un
-spectacle à mes regards très ennemi et plus
-fâcheux que ma captivité passée. Ajoutez ceci
-que Tryphœna ne m'adressait plus la parole
-en camarade, comme on fait pour un galant
-autrefois bien venu, et que Giton ne me trouvait
-plus digne de porter, suivant l'usage, un
-brinde à ma santé, ni même de m'associer le
-moins du monde à l'entretien général. Il craignait,
-sans doute, aux premières heures de la
-concorde à son retour, que ce ne fût raviver
-une cicatrice fraîche encore. Inondèrent ma
-<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span>poitrine des larmes préparées par la douleur.
-Mes gémissements, refoulés en soupirs, exilèrent,
-ou peu s'en faut, mes esprits éperdus.
-[A moi éploré, le corymbe flavescent prêtait
-je suppose quelque nouveau charme. Lycas,
-embrasé par un regain de fantaisie, me coulait
-des regards cochons et] tentait d'être admis,
-pour sa part, dans nos délices: il n'avait plus
-le sourcil du maître, mais l'obséquiosité du prétendant.
-[Vaines et longues furent ses tentatives.
-A la fin, se voyant débouté sans appel,
-son caprice tourna au verjus et, pour m'extorquer
-la chosette, il eut recours à la brutalité.
-Ce n'était pas en vain. J'opposai néanmoins
-une mâle résistance: mais je me sentais défaillir.
-Tryphœna, lorsqu'on n'y songe guère,
-entre chez lui en coup de vent et le pince au
-plus animé de ses transports. Lui, tout interloqué,
-se rajuste en grande hâte, prend le large
-sans souffler mot. Tryphœna, mise en verve
-par le spectacle d'une si belle ardeur:&mdash;A
-quoi tendait, s'il te plaît, ce fougueux assaut?»
-demanda-t-elle. Et me voilà contraint de lui
-détailler l'aventure. Ma narration la met en
-chaleur. Commémorant nos anciennes privautés,
-elle me convie à reprendre les ébats de
-jadis. Mais moi, fourbu d'avoir joui trop abondamment,
-je crache sur ses avances. Alors, hennissante
-d'amour, elle m'investit d'une étreinte
-<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span>furibonde et me serre avec un tel emportement
-que je ne peux m'empêcher de crier. Au bruit,
-accourt une servante. Elle imagine sur l'apparence
-que je m'efforce d'outrager sa maîtresse
-qui me viole et, faisant irruption, elle désenlace
-notre accolade. Tryphœna de la sorte rebutée,
-impatiente de lubrique fureur, me rembarre
-sans ménagements. Puis, ce sont des menaces:
-elle court vers Lycas pour l'émouvoir
-encore, et le pousse à intenter contre moi leur
-vengeance commune. Or, sachez qu'autrefois
-j'avais été en bonne odeur auprès de la servante,
-lorsque je besognais sa maîtresse: aussi,
-elle endura d'une humeur chagrine ma scène
-avec Tryphœna. Elle jetait de gros soupirs
-dont, ardemment, je la pressai de m'élucider la
-cause.] Enfin, après un peu de résistance, elle
-éclata dans ces termes:&mdash;Si tu as une goutte
-de sang libre, tu ne feras point de cette gueuse
-un autre état que de la plus immonde roulure,
-parfumée à l'huile de joncs; si tu es un
-homme tu refuseras d'amâtiner cette chienne.»
-Tout cela m'angoissait, me tenait fort suspens.
-Mais rien ne me mortifiait à l'égal de la
-pensée qu'Eumolpus serait mis au courant de
-mes tribulations. Le bonhomme, passablement
-caustique, eut demandé raison en vers du préjudice
-que, d'après lui, je venais de supporter,
-[car son zèle ardent m'eût infailliblement couvert
-<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span>d'un ridicule que j'appréhendais fort.
-J'étais en posture d'examiner par quels moyens
-je pourrais maintenir Eumolpus dans l'ignorance.
-Mais voici qu'il entre à l'impourvu dans
-ma chambre. Il était au courant des faits accomplis,
-car Tryphœna, les ayant rapportés à
-Giton par le menu, s'évertuait d'obtenir, aux
-dépens de mon frère, une compensation à mes
-dédains: de quoi Eumolpus bouillonnait, cela
-d'autant plus que les comportements lubriques
-de la dame rompaient, sans aucune retenue,
-avec l'obligation écrite. Dès que le vieillard
-m'aperçut, plaignant mon sort, il me pria de
-lui faire connaître les détails de l'incident. Le
-voyant si bien informé, j'exposai toute chose
-avec ingénuité: l'ardeur au stupre de Lycas,
-l'impétuosité luxurieuse de Tryphœna.] Oyant
-cela, jure Eumolpus en un vœu sacramentel
-[qu'il saura nous venger haut la main, et que,
-s'il est de justes dieux, ils ne laisseront point
-tant de crimes impunis.]</p>
-
-<p>Tandis que nous proférons ces choses, la
-mer se démonte; les nuages, amenés des
-quatre coins de l'horizon, précipitent le jour
-dans les ténèbres. Les matelots trépidants courent
-à leurs manœuvres et carguent les voiles,
-en prévision de l'ouragan. Mais les sautes du
-vent poussaient des flots incertains. La mer tumultuait
-du bas abîme et le timonier avait
-<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span>perdu sa route. Parfois, la tramontane bouffait
-vers la Sicile. Mais Aquilo, rude thalassocrate
-des grèves italiques, chassait de çà de
-là notre carène en proie à ses fureurs. Et, ce
-qui l'emportait en danger sur toutes les bourrasques,
-la ténèbre devint si compacte que le
-timonier lui-même n'apercevait plus la proue
-entière du navire. C'est pourquoi, Herculès à
-moi! quand la tourmente fut à son paroxysme,
-Lycas tremblant de peur, tendit ses paumes
-renversées:&mdash;Toi, dit-il, Encolpis, viens en
-aide aux périclitants. Et de quelle manière? En
-restituant le manteau divin et le sistre à mon
-navire. Par la Foi, sois-nous miséricordieux à
-ton accoutumée». Il vociférait à pleins poumons,
-quand un grain inattendu le précipita
-dans la mer. La tempête le ramena d'abord et
-le fit tourbillonner dans son gouffre maudit,
-puis le huma d'un trait. Cependant, ses esclaves
-très loyaux eurent promptement fait de ravir
-Tryphœna, et, dans l'esquif, l'ayant placée
-avec son meilleur bagage, de l'arracher à une
-mort très certaine. Moi, ayant accolé Giton, à
-grand renfort de pleurs je lamentais:&mdash;Cela,
-dis-je, nous l'avons mérité des Dieux
-qu'un même trépas nous conjoigne; mais Fortuna
-inclémente nous refuse ce bonheur. Vois!
-déjà les flots submergent la gabarre. Vois!
-déjà les lames forcenées déchirent le corps à
-<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span>corps des amants. Donc, si tu couronnas jamais
-Encolpis de ta dilection, donne encore des
-baisers puisqu'il est encore temps, et dérobons
-cette joie ultime au Fatum qui se presse de
-nous engloutir.» Dès que j'eus dit cela, dépouillant
-sa robe, Giton s'enveloppe de ma tunique,
-offre ses lèvres à ma bouche, et, pour
-que la mer envieuse ne puisse rompre un si
-doux embrassement, il nous attache l'un à l'autre
-dans les replis d'une ceinture, et:&mdash;Que
-nul espoir ne nous reste! les vagues nous emporteront
-unis pour toujours. Peut-être, miséricordieuses,
-nous déposeront-elles sur un
-même rivage. Peut-être qu'un passant ému de
-furtive compassion nous jettera quelques pierres;
-enfin, suprême espoir, grâce aux flots insensés,
-l'arène ondoyante nous ensevelira.»
-Je laisse Giton former ces derniers nœuds.
-Comme paré pour le lit funèbre, j'attends la
-mort sans la redouter plus. Cependant, la tempête
-achève d'intégrer les arrêts du Destin;
-elle dévaste le peu qui subsiste encore de la
-nef en perdition. Plus de mâts, de gouvernail,
-de funin ou de rames; il ne reste qu'une épave,
-une charpente rude et sans forme, en allée au
-gré des eaux.</p>
-
-<p>Accoururent des pêcheurs sur leurs canots,
-dans l'intention d'écumer le butin. Mais,
-voyant des hommes sur le pont résolus à défendre
-<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span>leur bien, ils masquent leur piraterie en
-offres de service.</p>
-
-<p>Nous entendons un murmure insolite. On
-eût dit, sous la chambre du pilote, le rauquement
-d'un fauve en appétit de grand air.
-Guidés par le son, nous découvrons Eumolpus
-assis, et le long d'une membrane copieuse ingérant
-des vers. Emerveillés par cet homme
-qui, nonobstant la mort prochaine, trouve le
-loisir de vaquer à des poèmes, nous le tirons de
-là, malgré qu'il déblatère, et nous le requérons
-de montrer du bon sens. Mais lui prend
-feu devant l'interruption:&mdash;Laissez-moi,
-dit-il, parachever ma sentence; le dithyrambe
-touche à sa fin.» Je mets la main au col du
-frénétique ordonnant à Giton de s'en saisir de
-même. Ainsi nous traînons jusqu'à la côte le
-poète mugissant.</p>
-
-<p>Ayant élaboré cet ouvrage, nous gagnons,
-le cœur gros, une cabane de pêcheur. Là, pour
-toute réfection, des vivres chancis dans le naufrage,
-et nous passons la plus triste des nuits.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le lendemain, délibérant pour savoir à quel
-pays nous fier, tout à coup, j'aperçois un cadavre,
-qui, mû par un léger remous, était porté
-vers la plage. Plein de douleur, je m'arrêtai;
-d'un œil humide, je commençai à interroger
-la foi des mers. «Et celui-là, peut-être, dis-je,
-<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span>sur quelque point de la terre une calme épouse
-attend son retour; peut-être un fils, ignorant
-des tempêtes; peut-être, enfin, a-t-il déserté
-son vieux père en lui donnant le baiser du départ?
-Tels sont les propos des Ephémères; tels
-sont les vœux insensés de leurs voraces ambitions!
-Voilà comment surnage l'infortuné!»
-Jusque-là, je pleurais comme sur un inconnu,
-quand le flux retourna vers la terre, inviolée
-encore, la face du noyé. Et voici que je reconnais
-le terrible naguère, l'implacable Lycas, à
-présent roulé presque sous mes pieds. Je ne
-contraignis pas mes larmes plus longtemps;
-mais, frappant ma poitrine à coups redoublés:
-«Qu'est devenu, ce disais-je, ton esprit furieux?
-Qu'est ton insolence devenue? Eh bien!
-te voilà offert en pâture aux crabes et aux
-chiens, toi qui, pas plus tard qu'hier, te pavanais
-du haut de ta fortune! Echoué, tu n'as pas
-même une poutre de ton orgueilleux vaisseau!</p>
-
-<p>Allez donc, ô mortels, emplissez vos poitrines
-de superbes cogitations! Allez, riches circonspects!
-et ces trésors acquis par la fraude
-ordonnez-les, pour en jouir pendant mille années!
-Celui-là, aussi, vérifia jusqu'au dernier
-jour l'état de son patrimoine; il avait fixé la
-date dans son esprit, la date du retour au pays
-de ses pères. Dieux et Déesses! il gît combien
-loin de sa destination! Mais ce n'est pas la
-<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span>mer, qui, seule, prête aux hommes une foi décevante.
-L'un combat: ses armes le trahissent;
-un autre append à son foyer les offrandes rituelles,
-et meurt écrasé sous les décombres de
-ses Pénates. La mangeaille crève le goinfre, la
-tempérance ruine l'abstinent. Si tu poses bien
-ton calcul, partout est le naufrage. Mais celui
-qu'engloutissent les vagues, une sépulture ne
-le recouvre point? Comme s'il importait au
-corps qui doit périr l'agent qui le consume:
-feu, onde ou sénilité! Quoi que tu fasses,
-tout doit aboutir au même résultat. Mais les
-quadrupèdes vont lacérer le cadavre? Que le
-bûcher l'accueille donc, puisqu'il vaut mieux
-donner une pâture aux flammes. Cependant,
-nous estimons que le feu est le plus grave des
-châtiments lorsque nous sommes irrités contre
-nos esclaves. Quelle démence de nous évertuer
-pour que rien ne subsiste après les obsèques,
-alors que, bon gré mal gré, les destins en ordonnent
-ainsi!»</p>
-
-<p>[Pour conclure à ces méditations, nous rendîmes
-au cadavre les suprêmes devoirs.] Et
-Lycas, sur un bûcher, dressé à frais communs
-par les soins de ses ennemis, se consumait avec
-lenteur. Eumolpus, cependant qu'il en rédigeait
-l'épigramme, plongeait ses regards dans
-l'espace, afin d'y dépendre quelques traits de
-génie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span>Cet office accompli de grand cœur, nous
-poursuivons notre route et, peu de temps
-après, tout en sueur, nous gravissons une montagne,
-d'où, posée sur un faîte sublime, nous
-apercevons, à peu de distance, une acropole
-fortifiée. Et ce qu'elle était, marchant à l'aventure,
-nous ne le savions pas, jusqu'au temps
-que nous apprîmes d'un certain pacant le nom
-de Croton, ville très antique, la première autrefois
-de l'Italie. Lorsque, enfin, poussant notre
-enquête avec diligence, nous lui demandons
-quelle sorte de personnes habitent ce noble terroir,
-à quel genre de trafic elles s'adonnent particulièrement
-depuis que de nombreuses guerres
-ont émietté leur splendeur:&mdash;O, dit-il,
-mes hôtes! si vous êtes marchands, quittez
-votre dessein et trouvez un autre moyen de
-vivre. Si, au contraire, vous êtes gens d'un
-monde plus relevé, soutenant l'imposture d'un
-front toujours égal, vous courez tout droit au
-lucre le plus merveilleux. Dans cette ville, en
-effet, on ne témoigne aucune déférence à la culture
-des lettres; le bien-dire en est absent. La
-frugalité, les saintes mœurs n'y montent par les
-louanges à de meilleurs destins. Néanmoins,
-tous les hommes que vous verrez en ce lieu
-forment deux groupes caractéristiques: les
-uns captent des héritages, les autres se les font
-capter. Nul, ici, n'élève de terre un fils nouveau-né,
-<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span>à cause que l'homme pourvu d'héritiers
-siens n'est admis aux banquets ni aux spectacles;
-banni de toutes les élégances et des fréquentations
-du bel air, il s'enclotit chez les
-va-nu-pieds. Mais ceux qui n'ont jamais conduit
-la pompe nuptiale et qui sont exempts de
-parentèle, aux plus grands honneurs se voient
-promus. Au jugement des Crotoniatès, eux
-seuls ont des vertus militaires; il n'est point
-d'autres braves ni, devant la justice, d'autres
-innocents. Vous verrez, dit-il, une cité comparable
-à ces campagnes où la peste sévit; campagnes
-où l'on ne trouve que des charognes
-dilacérées, et corbeaux qui dilacèrent les charognes.»</p>
-
-<p>Très futé, Eumolpus appliqua son entendement
-à l'inouï de cette affaire, et nous
-déclara que ce mode nouveau d'acquérir la propriété
-n'avait rien qui lui déplût. Je pensais
-que le vieillard badinait, avec le sans-gêne
-poétique. Mais lui:&mdash;Que ne puis-je me montrer
-en plus grand équipage, c'est-à-dire vêtu
-d'un costume plus honnête! Non, Herculès à
-moi! je ne porterais pas ce bissac et je vous
-conduirais sur-le-champ vers d'immenses pécunes.»
-Or, je lui promis de lui fournir ce
-qu'il exigerait, sous la réserve de m'agréer
-comme associé de rapine: les hardes et tout ce
-que le vide-bouteilles de Lycurgus avait produit
-<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span>à ses déprédateurs. Quant à l'argent de
-poche immédiatement nécessaire, la Mère des
-Dieux, pour notre confiance dévote, ne manquera
-point de nous le départir. Que tardons-nous,
-dit Eumolpus, à machiner cette parade?»
-Nul n'osa condamner un artifice qui n'enlevait
-rien à la communauté. C'est pourquoi, voulant
-garder entre nous une fourberie de tout repos,
-nous jurons sacramentellement, d'après le formulaire
-d'Eumolpus, de nous laisser brûler, enchaîner,
-fouailler et trucider par le fer, en un
-mot de subir toute chose qu'il jugera bon d'ordonner.
-Très religieusement, nous vouons à
-notre maître nos corps et nos esprits, comme
-de légitimes gladiateurs. Ensuite du serment,
-déguisés en esclaves, nous rendons nos hommages
-à ce patron de comédie. Nous faisons d'Eumolpus,
-afin de compléter nos rôles, un père
-de famille qui vient de porter au bûcher son
-hoir, jeune homme d'une grande éloquence et
-d'un noble avenir. C'est pourquoi le très calamiteux
-vieillard a déserté sa ville, afin de ne
-rencontrer ni les camarades, ni les clients de
-son fils, ni la tombe, cause journalière de
-ses pleurs. Par surcroît d'affliction, un naufrage
-récent lui fait perdre plus de vingt fois
-cent mille sestertius; non que cette perte le
-touche, mais, privé de sa suite, il ne peut faire
-la figure qui convient à son rang. Il possède
-<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span>en Afrique trente millions de sestertius, bien-fonds
-ou dépôts chez les banquiers. De plus,
-une famille si nombreuse, éparse dans les campagnes
-de Numidie, qu'elle pourrait assiéger
-même Carthago. Conformément à cette donnée,
-nous conseillons à Eumolpus de tousser
-abondamment, de se plaindre d'un ulcère à
-l'estomac et d'affecter en public un dégoût
-sans borne pour toute espèce de mets; qu'il
-parle d'or, d'argent, des arrérages incertains,
-de la propriété foncière et qu'il incrimine sans
-relâche la stérilité du terroir. Qu'on le voie
-occupé journellement à compulser des registres;
-qu'à toutes les heures il porte quelques
-modifications dans les tablettes de son testament,
-et, pour que rien ne manque à la mise
-en scène, chaque fois qu'il tente d'invoquer
-l'un de nous, qu'il feigne de prendre un nom
-pour un autre, afin qu'il apparaisse clairement
-que le maître se rappelle encore ceux qui ne
-sont plus en sa présence. Nos gestes ainsi
-réglés, priant les Dieux que tout arrive pour
-le bien et la félicité, nous nous mettons en
-route. Mais Giton ne durait pas sous un faix
-inaccoutumé. Corax, porteur de louage, détracteur
-de son ministère, posait à chaque instant
-les valises, maudissait les piétons, affirmant
-ou qu'il abandonnerait les sacoches, ou
-qu'il prendrait le large avec son fardeau:&mdash;Pensez-vous,
-<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span>disait-il, que je sois un jumart ou
-bien un train de galets? J'ai fait marché avec
-vous pour les besognes d'un homme, et non
-pour celles d'un onagre. Je ne suis pas moins
-citoyen que vous, encore que mon père m'ait
-laissé dans la débine.» Mal content de ces
-imprécations, il levait à tout moment la cuisse,
-peuplant le chemin d'une crépitation et d'une
-odeur obscènes. Giton riait de son indiscipline,
-accompagnant chaque pet de Corax par un
-claquement de bouche imitatif.</p>
-
-<p>Mais alors, en poète revenant à son génie:&mdash;Nombreux,
-dit Eumolpus, nombreux,
-ô jeunes hommes! ceux pour qui la lyre
-est décevante; car, dès que le premier venu a
-mis un vers debout, qu'il a noyé une mince idée
-en un fracas de paroles ambitieuses, il croit
-qu'il a gravi les rocs de l'Hélicon. Ainsi, las
-de glapir au Forum, souvent les avocats se réfugient
-dans la paix carmentale, comme dans
-un port de bel accueil, estimant qu'il est plus
-aisé de bâtir un poème qu'une controverse enluminée
-de fariboles pédantesques. Mais un
-esprit généreux n'approuve point ces faux brillants.
-L'intellect ne peut ni concevoir ni mettre
-un part à la lumière, à moins d'être fertilisé
-par le fleuve du Bien-Dire, ses ondes et
-sa crue immense. Fuyez par-dessus tout l'abjection&mdash;dirais-je&mdash;des
-paroles. Emparez-vous
-<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span>des vocables situés hors de l'atteinte plébéienne,
-pour que se réalise l'incantation fameuse:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Je hais et repousse le profane vulgaire.</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Outre cela, prenez garde aux maximes qui
-se détachent de l'ouvrage et forment d'impertinentes
-saillies. Mais qu'elles reluisent de
-teintes savamment incorporées à la trame
-des vers. Homérus en est témoin, les Lyriques,
-Virgilius le Romain, et la curieuse félicité
-d'Horatius. Les autres n'ont pas vu la
-route qui conduit à la maîtrise poétique ou bien
-leurs vers ont craint d'y poser les talons. Voici!
-quiconque se targuera de mettre en œuvre cet
-énorme labeur de la Guerre civile tombera
-sous le poids, s'il n'a de fortes humanités. Il ne
-s'agit pas, en effet, de consigner en vers les
-gestes accomplis, de quoi les historiens s'acquittent
-beaucoup mieux que les poètes; mais,
-par les ambages, par l'intervention des Dieux
-et le torrent des inventions mythiques, il faut
-que se rue un libre génie, à telles enseignes que
-l'on découvre dans ses chants la vaticination
-d'une âme prophétique, bien plus que la scrupuleuse
-véracité d'un historien suppédité par
-ses garants. Voyez si cette fougueuse esquisse
-est pour vous plaire, encore qu'elle n'ait pas
-reçu la dernière main:</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span>Eumolpus ayant, avec sa rhapsodie, épanché
-des torrents de bile, nous entrâmes
-enfin dans Croton. Là, nous étant refaits chez
-un traiteur de bas étage, nous sortons, le lendemain,
-en quête d'une hôtellerie plus somptueuse.
-Nous tombons, alors, sur un gros d'hérédipètes,
-demandant quel genre d'hommes
-nous pouvons être et de quel pays nous advenons.
-Conformément à la tactique adoptée en
-commun, loquaces comme des pies borgnes,
-nous indiquons à la fois d'où et qui nous sommes.
-Notre auditoire se laisse convaincre haut
-la main. Tous, au même instant, de mettre leur
-chevance à la disposition d'Eumolpus avec
-une émulation intempérée et de solliciter à
-l'envi ses bonnes grâces par de riches présents.</p>
-
-<p>Tandis que cela marchait ainsi, depuis
-longtemps, à Croton, Eumolpus, enflé de
-prospérité, oubliait son premier état de fortune
-au point de se targuer devant les siens que nul
-ne pouvait faire obstacle à son crédit et que
-l'impunité, si quelqu'un d'entre eux commettait
-un délit dans Croton, leur était acquise par le
-bénéfice des amis qu'il avait. Moi cependant,
-encore que je me crevasse chaque jour la bedaine,
-de plus en plus engraissé par l'affluence
-des biens, persuadé que Fortuna détournait
-son visage de ma garde, je ne laissais pas de
-pourpenser, maintes fois, tant à ma condition
-<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span>nouvelle qu'à son origine:&mdash;Qu'arrivera-t-il
-de nous, me disais-je, si l'un de ces astucieux aigrefins
-dépêche un explorateur en Afrique et
-prend sur le fait notre mensonge? Qu'arrivera-t-il
-si, blasé par le bonheur quotidien, le courtaud
-à gages d'Eumolpus fait paraître quelque
-indice aux camarades qu'il hante, si, par
-une envieuse trahison, il découvre toute notre
-fallace? Assurément il faudra fuir encore et,
-par une mendicité nouvelle, rappeler cette misère
-que nous avions enfin débusquée. Dieux
-et Déesses! que de maux pour ceux qui vivent
-en dehors des lois! Ce qu'ils ont mérité, ils le
-craignent sans cesse. Presque en totalité, le
-monde semble jouer la pantomime.»</p>
-
-<p>[Roulant ces choses dans mon esprit, je
-sors profondément triste de notre demeure
-pour, dans un air plus avenant, récréer mes
-pensées. Mais à peine avais-je fait quelques pas
-sur la promenade qu'une donzelle assez attifée
-vient à ma rencontre, me saluant du
-nom de Polyænos que je m'étais donné le jour
-de nos métamorphoses, me déclarant que sa
-maîtresse demandait congé de s'entretenir avec
-moi.&mdash;Erreur, lui dis-je, fort inquiet. Je suis
-un esclave étranger qui ne mérite pas le moins
-du monde une si haute faveur.&mdash;A toi-même,
-répliqua-t-elle, on m'a dépêchée.] Mais, parce
-que tu connais ta venusté, beau miroir à coquines,
-<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span>tu te rengorges dans la superbe. Tu vends
-tes caresses et ne les donnes pas. A quoi prétend
-cette chevelure ondée au peigne fin, ces
-traits rehaussés de fard et l'impertinence quémandeuse
-de tes yeux? Pourquoi cette démarche
-savamment compassée et tes vestiges qui
-ne s'écartent point de la mesure de ton pied,
-sinon parce que tu mets ta beauté aux enchères,
-pour la vendre un bon prix? Me vois-tu?
-je ne connais point les augures. Je n'ai point
-accoutumé de connaître la sphère céleste des
-mathématiciens, mais je distingue fort bien les
-mœurs d'un homme sur son visage. Or, te
-voyant ainsi déambuler, ce que tu penses, je le
-sais. Expliquons-nous: si tu vends ce dont je
-te requiers, l'acheteur est tout prêt. Si, au contraire,
-ce qui est plus humain, tu te bailles en
-franchise, daigne permettre que je t'en doive
-l'agrément. Car, te disant esclave et d'abjecte
-filiation, tu ne fais qu'exaspérer la chaleur de
-ton objet. Il est des femmes que la crasse met
-en rut et dont la vulve ne s'agite qu'à l'aspect
-d'un esclave ou d'un stator impudemment retroussés.
-D'autres sont embrasées par un arenarius,
-par un muletier poudreux, par un
-histrion livré au cabotinage de la scène. Ma
-maîtresse est de ce goût; elle franchit quatorze
-gradins au-dessus de l'orchestre pour
-chercher dans la populace infime un étalon à
-<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span>sa mesure.» Moi, tout pénétré de cette oraison
-persuasive:&mdash;Par grâce, dis-je, celle qui
-m'aime, ne serait-ce pas toi?» La servante s'égaya
-de ma froide rhétorique:&mdash;Je ne veux
-pas, dit-elle, que tu t'en fasses accroire à ce
-point. Jusqu'à présent je n'ai oncques servi de
-paillasse à des esclaves. Les Dieux ne souffrent
-pas que j'étreigne une croix de mes embrassements!
-Bon pour les matrones qui lèchent
-les cicatrices de la flagellation. Quant à moi,
-combien que simple camérière, je n'écarte mes
-gigots qu'en faveur de l'ordre équestre.» Je
-m'estomirai d'un tel discord dans la complexion
-des deux femelles, trouvant plus monstrueuses
-que Gorgo cette gouge avec la superbe
-d'une matrone, cette matrone avec les appétits
-canailles d'une gouge. Enfin, après avoir badiné
-quelque temps, je priai la dariolette de
-guider sa maîtresse à l'ombre des platanes.
-Elle goûta mon avis, releva sa jupe, se coula
-dans un bosquet de daphnés attenant au promenoir
-public. Elle n'y fut qu'un moment et
-produisit la dame hors du cabinet de verdure,
-installant près de moi une beauté plus charmante
-que tous les simulacres. Nulle voix n'en
-saurait déterminer la perfection; tout ce que
-j'en pourrais dire serait injurieux ou plat au
-regard de sa fraîcheur. Ses cheveux, naturellement
-calamistrés, ondoyaient sur ses épaules.
-<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span>Front étroit, repoussant en arrière l'apex de la
-coiffure, sourcils déliés comme un trait de pinceau,
-fuyant en arc jusqu'au bord des tempes
-et presque se rejoignant aux confins des regards.
-Ses yeux, plus brillants que les étoiles
-dans un minuit sans lune, ses narines infléchies
-quelque peu et sa fleur de baiser telle que
-Praxitélès l'eût pour Dioné choisie. Son menton
-déjà, déjà son col, déjà ses mains, déjà la
-candeur de ses pieds chaussés d'un gracile
-réseau d'or, faisaient jaunir le marbre de
-Paros. Du coup, je méprisai Doris, mon vieil
-amour.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Comment se fait-il qu'ayant abandonné, ô Jovis! les armes</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Parmi les Célicoles, fable silencieuse, tu ne parles point?</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>C'est à présent qu'il faudrait armer de cornes ton front torve</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et, sous des plumes blanches, dissimuler tes cheveux gris.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Voici l'unique Danaé! tente seulement de toucher son corps,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et tes membres vont fluer dans une chaleur de flamme.</i>»<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Délectée, elle se prit à rire de si gorgiase
-manière, que je crus voir la lune découvrir
-son front sous le masque des nuées. Bientôt,
-d'un geste gouvernant le rythme des paroles:&mdash;Si
-<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span>ne te dégoûte une femme d'honnête
-maison, experte du mâle depuis seulement
-cette année, je te concilie, ô jeune homme!
-une sœur. Tu possèdes un frère, je le sais,
-car je n'eus pas honte de m'enquérir de toi;
-mais qui donc te prohibe de m'adopter comme
-sœur? Je viens au même titre; daigne cependant,
-lorsque, bon te semblera, éprouver mon
-baiser.&mdash;C'est plutôt à moi, lui dis-je, de te
-prier, par ta forme, qu'il te plaise admettre
-sans répugnance un pérégrin parmi tes serviteurs.
-Tu me trouveras religieux, si tu me laisses
-t'adorer. Et, pour que tu ne penses pas que
-j'accède gratuitement à ce temple de l'Amour,
-je te donne mon frère.&mdash;Eh! quoi, dit-elle, tu
-me donnes celui-là hors duquel tu ne peux vivre,
-aux caresses de qui tes jours sont suspendus,
-celui-là que tu aimes comme je voudrais
-être aimée de toi?» Comme elle disait ces
-choses, tant de grâce était amalgamée à sa
-voix, un son tellement doux vibrait dans l'air,
-que vous auriez cru, parmi les aures amicales,
-ouïr l'unisson des Sirènes. C'est pourquoi,
-saisi d'admiration, et tout le ciel coruscant à
-mes yeux de je ne sais quel rayon illustre, je
-lui demandai son nom de déesse.&mdash;Oui-da!
-ma servante ne vous a donc pas appris que je
-me nomme Circé? Je ne suis pas la progéniture
-du Soleil; ma mère n'a pas arrêté au gré de
-<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span>ses caprices un astre à son déclin, cependant
-j'aurai de quoi mander au ciel des bénédictions,
-pour peu que nous conjoignent les Destins.
-Bien plus, je ne sais quels dieux agissent
-sur nos intimes pensements. Non sans cause,
-Circé adore Polyænos. Car, entre ces deux
-noms, un flambeau a surgi. Prends donc mon
-étreinte, si mon étreinte est pour te plaire. Ici,
-tu n'as pas à craindre les fâcheux. Ton frère est
-loin de cet endroit.» Circé dit et, m'impliquant
-dans ses bras plus mols que le duvet, elle
-m'entraîne sur une pelouse revêtue d'un mélange
-de gramens.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Telle, du sommet de l'ida, éparpilla des fleurs</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>La Terre maternelle quand, se copulant à des feux réciproques,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Jovis conçut une flamme dans toute sa poitrine.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Alors s'épanouirent les roses, les violettes, et le souchet voluptueux,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et la blancheur des lys parmi les vertes prées.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ainsi, la Mère chthonienne sollicitait Vénus du fond des hautes herbes:</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et le jour plus candide favorisait leur secrète amour.</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Couchés sur le gazon, enlacés l'un à l'autre,
-nous jouons à nous entre-baiser, dans l'espoir
-<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span>d'une robuste volupté, [mais par une
-faiblesse intempestive de mes nerfs, Circé resta
-déçue].</p>
-
-<p>Indignée d'un tel affront:&mdash;Quoi! dit-elle;
-serait-ce que mes baisers te font mal au
-cœur? le jeûne a-t-il rendu marcescente mon
-haleine? est-ce que, négligeant mes aisselles, je
-pue avec la sueur, des pieds et du gousset?
-Il n'en est rien sans doute; alors, tu crains
-Giton.» Inondé, quant à moi, d'une rougeur
-manifeste, même s'il me restait quelque force,
-je la perds. C'était comme un relâchement
-de tout mon être.&mdash;Par pitié, dis-je, ô
-reine! veuille ne pas insulter à ma misère. J'ai
-subi le contact d'un vénéfice.» Une défaite si
-niaise ne calma point l'ire de Circé. Elle m'enveloppa
-d'un regard de mépris et, se tournant
-vers sa camérière:&mdash;Dis-moi, Chrysis, mais
-dis-moi vrai: suis-je donc repoussante, ou mal
-peignée? ou bien quelque vice naturel offusque-t-il
-ma beauté?» Ensuite, elle arrache un
-miroir à la donzelle taciturne; elle explore
-tous les aspects de son visage, elle défripe sa
-robe quelque peu molestée par l'humide terroir,
-mais non mise en lambeaux comme après
-l'abordage des amants. Sans un mot de plus,
-elle entre dans un prochain édicule à Vénus
-consacré. Et moi, damné, comme induit en
-épouvante par quelque horrible vision, je m'interroge
-<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span>en conscience, demandant si je fus ou
-non frustré d'une réelle volupté.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Ainsi, dans la nuit soporifère, quand un songe lutine</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Les yeux errants, le tuf excavé montre son or</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>A la lumière; nos mains improbes patinent leur larcin,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Exhument les trésors, et la sueur perle à notre face.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Une crainte profonde règne sur les esprits: si, par hasard,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Le maître de la cache frappait sur notre sein alourdi par le vol!</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et, dès que la joie abandonne le rêveur abusé,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Quand reparaît la forme véritable, l'imagination désire le bien qu'elle a perdu:</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Elle se plonge tout entière dans les ombres qui s'effacent.</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>[A dire vrai, tout concourait à me représenter
-cette malaventure comme un rêve ou
-comme un enchantement, et je demeurai à ce
-point destitué de mes nerfs qu'il me fut longtemps
-impossible de surgir. Cependant, l'oppression
-de mon esprit s'étant à demi relâchée,
-ma vigueur crut peu à peu; je gagnai la maison,
-où je ne fus pas sitôt arrivé que je m'acagnardai
-sur le lit, feignant une langueur. Peu
-de temps après, Giton, avisé de mon malaise,
-<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span>vint, tout penaud, dans ma chambre. Pour le
-tirer d'inquiétude, je lui dis que je n'avais pris
-le lit qu'afin de me reposer. Je l'entretins de
-choses et d'autres; mais, de mon aventure, pas
-un mot, car je redoutais fort sa jalousie. Puis,
-voulant détourner jusqu'à l'ombre du soupçon,
-je le fis étendre à mon côté. Je me mis en devoir
-de lui donner une preuve d'amour. Vains
-efforts! mon ahan, mes sueurs, furent en pure
-perte. Il se leva, tout fumant de colère, accusant
-la débilité de mes nerfs et l'altération de
-ma tendresse, disant que ce n'était pas d'aujourd'hui
-qu'il apercevait mon indifférence et
-qu'il voyait bien que j'allais porter ailleurs ma
-force et mes esprits vitaux.&mdash;Que dis-tu,
-frère? ma dilection envers toi fut toujours la
-même. Toutefois la raison dompte à présent
-l'amour et la lubricité].&mdash;C'est pourquoi,
-répondit-il, [sur un ton goguenard], j'ai mille
-grâces à te rendre, car tu me chéris avec une
-foi socratique. Jamais Alcibiadès, ne gésit plus
-intact dans l'alcôve de son précepteur.</p>
-
-<p>Crois-moi, frère, lui répartis-je, ma qualité
-virile, je ne la perçois plus, je ne la sens
-plus. Il est trépassé l'organe de mon corps dont
-la vaillance naguère me faisait un Achillès.»</p>
-
-<p>[Giton comprit fort bien que je ne pouvais
-mie ériger le nerf caverneux et] le mignon redoutant,
-surpris avec moi dans un tête-à-tête
-<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span>si privé, de donner aux caquets une pâture malhonnête,
-[s'arrachant de mes bras], gagna
-promptement l'intérieur de la maison.</p>
-
-<p>Comme il sortait, Chrysis entra. Elle me
-rendit les tablettes de sa maîtresse. On y lisait
-ceci:</p>
-
-<p class="center"> <span class="smcap">circé a polyænos salvt.</span>
-</p>
-
-<p>«Si l'on me voyait portée sur la fornication,
-je me plaindrais assurément d'avoir été refaite.
-Mais loin de là, je me complais dans ta langueur.
-Sous l'ombre du plaisir, j'ai folâtré en
-attendant partie. Mais toi, quel est ton sort?
-Dis-le-moi, je te prie? As-tu, sur tes pieds, regagné
-ta demeure? les médecins contestent que
-l'on puisse marcher à moins d'avoir des nerfs.
-Je vais te dire une chose, adolescent: garde-toi
-de la paralysie. Oncques malade ne me
-parut en si grave danger. Me soit en aide le
-Dius Fidius! te voilà déjà mort. Que si le
-même froid gagne tes mains et tes genoux,
-vite! fais demander le tibicen. Mais, voyons:
-encore que j'aie reçu de toi la plus sensible injure,
-comment dénier au malheureux homme
-que tu es l'analeptique le plus sûr? Si tu veux
-renaître à la santé, abroge ton éphèbe. Dors
-trois nuits sans Giton, et tu recouvreras tes
-nerfs. Pour ce qui me concerne, je ne suis pas
-en peine de trouver à qui plaire. Mon miroir
-<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span>ne ment pas, non plus que ma renommée:
-[Porte-toi bien, si tu le peux].»</p>
-
-<p>Chrysis, voyant que j'avais épuisé jusqu'au
-bout les brocards de la dame:&mdash;Ton désastre,
-dit-elle, n'a rien que de commun, surtout
-dans une cité comme la nôtre, où les cauquemares
-font descendre Luna. C'est pourquoi
-nous faudra vaquer au traitement de la chose.
-En attendant, écris d'un air agréable à ma maîtresse
-et rends à son humeur une candide bienveillance.
-Depuis ton avanie, elle ne se connaît
-plus.» Volontiers j'obéis à la servante, et
-voici les mots que j'imposai sur les tablettes:</p>
-
-<p class="center"> <span class="smcap">polyænos a circé salvt.</span>
-</p>
-
-<p>Je l'avoue, ô maîtresse! j'ai prévariqué bien
-des fois, car je suis homme et jeune encore.
-Mes fautes, néanmoins, n'allaient pas jusqu'ici
-à la mort du délinquant. Tu possèdes, je
-l'affirme, les aveux du coupable. Ce que tu
-daigneras prescrire, je l'ai mérité. J'ai fait trahison!
-j'ai navré un homme! j'ai violé un sanctuaire!
-Parmi tant de forfaits, décrète un châtiment.
-S'il te plaît me voir mourir, je m'élance
-contre le fer; si l'anguillade te peut satisfaire,
-j'accours tout nu vers ma maîtresse. Mémore-toi
-seulement que, non pas moi, mais mon outil
-seul a contrevenu. Soldat prêt au duel, j'avais
-<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span>perdu mes armes. Qui les a émoussées? je
-l'ignore. Peut-être mon désir a-t-il devancé la
-nature indolente; peut-être qu'à force de te
-convoiter dans chacun de tes appas, j'ai tari
-d'un seul coup mes dons voluptueux. Je ne
-comprends pas ce que j'ai pu faire. Cependant,
-tu veux que je redoute la paralysie. En est-il
-de plus extrême que celle qui me prive de
-l'instrument par quoi je t'aurais possédée?
-Voici pourtant la conclusion de ma défense.
-Je te plairai, si tu daignes admettre que je répare
-mon péché. Porte-toi bien.»</p>
-
-<p>Chrysis congédiée avec la pollicitation que
-j'ai dite, je pris un soin minutieux de ma braguette
-défaillante. Je me privai de bain, me
-bornant à une onction légère, et me repus de
-mets invigorants, à savoir des échalotes et des
-noix d'escargots sans court-bouillon; je bus fort
-peu de vin. Puis, m'étant préparé au sommeil
-par une très succinte promenade, j'entrai dans
-mon lit sans Giton. Ayant tel souci d'apaiser
-Circé, je craignais que mon frère n'amoindrît
-ma vigueur.</p>
-
-<p>Le lendemain, je me lève sans aucune disgrâce
-ou de corps ou d'esprit. Je descends
-vers le même bois de sycomores, combien
-que je redoute ce pourpris malencontreux et,
-sous les arbres, j'attends que Chrysis vienne
-me montrer le chemin. Après avoir fait quelques
-<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span>pas, m'étant assis à la même place que le
-jour précédent, je l'aperçois en compagnie
-d'une petite vieille qu'elle traîne à son côté.
-Après m'avoir salué toutes deux:&mdash;Eh bien!
-me dit-elle, beau dédaigneux, avez-vous commencé
-de venir à résipiscence?»</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>La vieille recuite de vin</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Aux lèvres grimaçantes</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>extrait de son giron une bandelette versicolore,
-faite de fils tordus et me la noue autour du
-col. Ensuite, elle délaye avec son crachat de la
-poussière qu'elle prend sur le médius et m'en
-signe le front, malgré ma répugnance:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>&mdash;Puisque tu vis, il t'est permis d'espérer. Toi, rustique gardien,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Sois avec nous et, rigide Priapus, favorise les nerfs!»</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Ce charme ayant pris fin, elle m'enjoint
-d'expuer trois fois et, trois fois, de jeter dans
-le pli de ma robe certains cailloux menus qu'elle
-incante d'abord, puis, entortille dans un ruban
-de pourpre.</p>
-
-<p>Glissant la main au bon endroit, elle ausculte
-la vigueur de mon pénis. Bientôt l'organe
-docile au commandement de la duègne,
-comble ses mains d'une prodigieuse intumescence.
-Mais elle, frétillant de plaisir:&mdash;Vois,
-dit-elle, ma Chrysis, vois ce lièvre que
-j'ai fait lever pour d'autres que pour nous!»
-<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span>[Après cette quérimonie, la vieille me rendit
-à Chrysis, qui paraissait heureuse de voir que
-sa maîtresse eût reconquis un si notable morceau
-laquelle se hâta de m'amener au plus vite
-chez Circé; puis elle me fit entrer dans un cabinet
-de feuillage très amène, où la nature avait
-assemblé, dans une prodigalité magnifique,
-l'ornement des jardins et le plaisir des yeux.]</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Le platane aux branches délicates faisait pleuvoir une ombre estivale,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et Daphné que ceignent des grappes zinzolines, et le mobile cyprès,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et les pins émondés jusqu'à leur parasol.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>En ce lieu, jouait, avec d'errantes eaux, une cascatelle</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ecumante, dont le jet querelleur taquine le gravier,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>O lieu digne d'amour, témoin le sylvestre Aédon</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et Progné citadine qui, s'hébergeant autour du gazon</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et des molles violettes, délectaient de leurs chants les plaines d'alentour.</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Etendue à demi, Circé appuyait sur un
-torus d'or le galbe marmoral de ses épaules,
-et d'un myrte en fleur agitait l'air paisible.
-Dès quelle m'aperçoit, elle rougit un peu, sans
-doute remembrant l'insulte de la veille.</p>
-
-<p>Après avoir congédié ses femmes, elle m'invite
-<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span>à être assis près d'elle, et couvrant mes
-yeux de sa branche de myrte, plus audacieuse
-comme par l'interposition d'une paroi:&mdash;Eh
-bien, paralytique, me dit-elle, viens-tu, ce
-jourd'hui, tout entier?&mdash;Tu le demandes,
-répliquai-je, au lieu de t'en assurer par toi-même.»
-Et, rué de tout mon corps dans une
-étreinte qu'elle ne récuse point, je jouis à satiété
-de ses baisers.</p>
-
-<p>La fleur de son beau corps m'appelle et me
-conduit à Vénus. Déjà ses lèvres, au donoiement
-de bouche, ont crépité. Déjà nos
-mains, parmi les détours et les obstacles, ont
-inventorié les engins du plaisir. [Mais au
-milieu de ces préliminaires très soëfs, mon
-cas se dérobe tout à coup, et je ne peux atteindre
-aux suprêmes voluptés]. Par une contumélie
-à ce point manifeste, la matrone verbérée,
-en désespoir de cause, recourt à la vengeance,
-appelle ses cubicularius et leur enjoint
-de me fouailler. Non encore satisfaite
-d'une injure si grave, elle assemble, avec les
-quasillariæ, le plus sordide rebut de son domestique,
-puis leur fait commandement de me
-conspuer.</p>
-
-<p>D'une main, j'abrite mes yeux sans me dépenser
-en prières, sachant trop ce que j'ai mérité;
-ensuite de quoi l'on me jette à la porte,
-roué de coups et moite de crachats. Prosélénos
-<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span>est de même chassée et Chrysis souffletée. Tout
-le domestique, effaré, se musse dans les coins
-demande quel rabat-joie a confondu l'hilarité
-dominicale. Pour moi, plus tavelé qu'une panthère,
-grâce à leur ample bastonnade, je dissimule
-de mon mieux tant d'ecchymoses tracées
-par les gourdins, ne voulant point de ma déconvenue
-égayer Eumolpus ou contrister Giton.
-Un seul expédient sauvegardait mon
-amour-propre: feindre quelque indisposition.
-Je recourus à lui.</p>
-
-<p>Etendu sur ma couchette, libre et seul, je
-détournai le feu de ma colère sur la cause unique
-de mes maux.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Trois fois, je saisis un horrifique bipennis,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Trois fois, soudain plus mou que le thyrse des vignes,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Le fer m'échappa, n'assurant qu'un usage infidèle à mes tremblantes mains.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Car, à présent, fuyait le but de mon désir.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Le coupable, gercé d'un million de rides, se coulait dans mes viscères,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Tant que je ne pus ramener sa tête et l'offrir à la hache.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Mais déçu par la couardise de ce gibier de potence,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Contre lui je fis appel aux invectives les plus déshonnêtes.</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Erigé sur le coude, je vexai à peu près le
-<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span>contumax par l'oraison que voici:&mdash;Que dis-tu?
-m'écriai-je, opprobre des hommes et des
-Dieux, car il n'est pas même tolérable de te
-nommer entre les objets de quelque importance!
-Ai-je mérité de toi que, promu jusqu'aux
-cieux, tu me traînes dans les abîmes,
-que tu livres à l'insulte et la fleur de mes ans,
-et leur vigueur première, que tu m'imposes la
-cacochymie de l'ultime vieillesse? Ah! je t'en
-supplie, accorde-moi l'apodixis obituaire!»</p>
-
-<p>Ainsi, je m'épanchais dans ma fureur.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Lui, tenait ses regards attachés à la terre.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Son visage n'étant pas autrement ému par le discours entamé</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Que les saules flexibles ou que la tige du pavot langoureux.</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Néanmoins, ayant achevé mon palabre
-spurcidique, je ressentis quelque pénitence de
-l'objurgation. La pourpre de la honte m'envahit
-secrètement pour, oublieux de ma vérécondie,
-être descendu jusqu'à conférer avec
-cette partie du corps de quoi les personnes
-comme il faut n'ont pas l'habitude même de
-soupçonner l'existence. Bientôt après, ayant
-gratté mon front:&mdash;Après tout, me dis-je,
-est-ce un mal d'exonérer ma douleur par ce
-blâme naturel? ou bien que sont les impropères
-dont nous avons accoutumé de maudire l'intestin,
-la gueule et même le cerveau, quand ils
-<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span>nous font souffrir? Quoi plus? Ulyssès lui-même
-inflige des controverses à son cœur. Et
-les héros tragiques apostrophent leurs yeux,
-comme si leurs yeux pouvaient les entendre.
-Les podagres maudissent leurs orteils, les chiragres
-leurs pouces, les chassieux leurs paupières,
-et ceux-là même qui se blessent aux
-doigts d'une main transfèrent à leurs pieds
-la douleur qu'ils éprouvent.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Que me regardez-vous, l'air renfrogné, Catonès,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Condamnant le geste de ma neuve simplicité?</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>D'un entretien pur la triste grâce ne rit pas;</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Mais ce que fait le peuple, une langue candide le rapporte.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Quelqu'un, du coucher de Vénus ne sait-il pas les fêtes?</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Qui donc prohibe de fomenter sa chair dans la douceur du lit?</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Le père du vrai, lui-même, Epicurus, d'être doctes en cet art</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Nous fait une loi, disant que les Dieux mènent la même vie.</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Rien n'est plus menteur que la persuasion
-inepte des hommes; rien n'est plus inepte que
-leur menteuse sévérité.»</p>
-
-<p>Ayant épuisé cette déclamation, j'appelle
-Giton et:&mdash;Conte-moi, frère, lui dis-je,
-<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span>mais sous ta foi: quand te vint Ascyltos
-détourner de mes bras, a-t-il poussé les efforts
-de sa veille aux dernières entreprises, ou bien
-s'est-il borné aux plaisirs d'une veuve et pudique
-nuit?» L'enfant toucha ses yeux et, dans
-toutes les formes du serment, jura qu'Ascyltos
-ne lui avait fait aucune violence. [A bien
-parler, j'avais l'entendement si abruti par les
-catastrophes du matin, que j'extravaguais un
-peu, ne sachant pas très bien ce que je voulais
-dire. A quel propos me remettre en mémoire
-un passé qui pouvait nuire encore? Enfin, pour
-recouvrer mes nerfs, je n'épargnai aucun effort
-et résolus de me dévouer aux Dieux. Je sortis
-peu après dans le dessein d'adjurer Priapus].
-Je simulai, à tout événement, l'espoir sur mon
-visage et, posant un genou devant le seuil,
-j'implorai sa divinité dans les rythmes suivants:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Des Nymphæ, de Bacchus le compagnon, que Dioné la belle</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Aux forêts somptueuses donna pour Génie! A toi l'inclyte</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Lesbos se soumet et Thasos la verte. C'est toi qu'adore le Lydus</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Aux fluides vêtements, toi dont il dédia le sanctuaire dans ton Hypœpæ.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Sois ici présent, ô de Bacchus tuteur et des Dryas volupté!</i><br /></span>
-<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span><i>Accueille les rogations timides! Je ne viens pas d'un sang lugubre arrosé;</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Je n'ai point, ennemi sacrilège, porté</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ma droite sur les temples, mais pauvre, mais ayant perdu mon orgueil!</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Attristé, j'ai commis un délit, mais non pas de tout mon corps.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Celui qui forfait pauvre est moins coupable. Par cette oraison, je t'en prie,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Exonère mes sens et pardonne à la coulpe mineure.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et, quand de Fortuna me sourira l'instant,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Non sans honneur j'exalterai ton los. Il ira vers tes autels,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>O Saint, le bouc père du troupeau; il ira vers tes autels,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ce cornu, et le fruit d'une laie groïnante, hostie à la mamelle!</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ecumera dans tes patères le vin de l'année; trois fois d'un pied joyeux</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Fera le tour de ta chapelle, une jouvence ébriolente.</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Cependant que je profère cet hymne, guettant
-d'un œil avisé mon triste défunt, l'antique
-Prosélénos entre dans la chapelle. Crins
-épars, enlaidie par une robe noire, elle pose la
-main sur moi. Elle me traîne hors du vestibule
-dans une formidable appréhension de tous
-les malheurs.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<div class="figcenter" style="width: 450px;">
-<img src="images/ill07.jpg" width="450" height="642" alt="" />
-<div class="caption">Elle vint chez Eumolpus, remettant ses enfants à sa bonne
-prud'homie, confiant à son grand cœur elle-même et ses vœux.</div>
-</div>
-
-<p class="center">Satyricon, page <a href="#Page_272">272</a>.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span>Quelles stryges, dit-elle, ont dévoré tes
-nerfs? As-tu foulé nuitamment, dans un
-trivier, immondices ou cadavre? Non, pas
-même avec ton amant tu n'as pris de revanche;
-mais flasque, débile, aplati comme une haridelle
-gravissant un coteau, et l'ouvrage, et la
-sueur tu les as perdus. Non content de prévariquer
-toi-même, tu suscites contre moi les
-Dieux irrités. Et tu ne me donnerais aucune
-expiation!» Là-dessus, elle m'entraîne, sans
-récusation de ma part, dans la cella de la
-prêtresse, au fond même de la sacristie. Elle
-me culbute sur le lit. Prenant un roseau derrière
-la porte, elle m'applique une volée, à
-quoi je ne fais pas la moindre objection. Et, si
-du premier coup le roseau éclaté n'eût amorti
-la fougue de la verbérante, il se peut qu'elle
-m'eût rompu les bras et la tête pareillement.
-Je lamentais, surtout à cause de ses masturbations;
-des larmes pleuvaient de mes yeux en
-abondance. Abritant mon chef de la main
-droite, je l'inclinai dessus le pulvinar. Elle
-aussi, toute barbouillée de pleurs, s'assit à l'autre
-bout de la couchette et, d'une voix chevrotante,
-commença d'incriminer le long retard
-de sa vieillesse, jusques au temps que survint
-l'hiérodoule:&mdash;Pourquoi, dans ma cella,
-comme devant un bûcher funèbre, gémissez-vous?
-Pourquoi, dans un jour de frairie où
-<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span>même sont tenus de rire les déconsolés?&mdash;Oh!
-répondit-elle, oh! Œnothéa, cet adolescent
-que tu vois est né sous un astre malin, car
-il ne peut vendre son paquet aux garces ni aux
-garçons. Jamais tu n'as vu chez un homme
-tant d'infélicité. Il porte une lanière de cuir
-mouillé, non pas des génitoires. En un mot,
-que penses-tu que soit un marjolet qui descend
-du lit de Circé n'ayant pu arçonner pour un
-seul coup?» Oyant ces choses, entre nous
-vint s'asseoir Œnothéa. Branlant la tête à plusieurs
-reprises:&mdash;Ce mal, dit-elle, je suis
-seule à connaître son remède. Et n'allez pas
-croire que j'opère avec ambiguïté. Je veux
-que ce jeune homme dorme la nuit avec moi,
-si mon art ne le rend plus bandé qu'une
-corne.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Tout le monde visible se range à ma loi. La terre en fleurs,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Quand je le veux, languit, aride, aux sillons épuisés;</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Quand je le veux, elle prodigue sa richesse parmi les écueils, et des roches abruptes</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Jaillissent les eaux du Nil; à moi le Pont</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Soumet ses flots inertes, et Zéphirus apporte</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>A mes pieds sa flabellation muette. A moi les fleuves obéissent,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et les tigres d'Hyrcania, et les dragons immobiles.</i><br /></span>
-<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span><i>Que parlerai-je de miracles inférieurs? Descend l'image de Luna,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Déduite par mes incantations; l'ardent Phœbus</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Est contraint de ramener ses féroces chevaux, son orbe parcouru,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Tant mes conjurations font paraître d'efficace! La flamme des taureaux s'accoite</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Dans les sacra virginaux éteinte; Circé Phœbeia,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Par des vers d'enchantement, mua les seconds d'Ulyssès.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Proteus a coutume d'être ce qu'il lui plaît. Experte dans ces artifices, je descendrais en pleine mer les forêts de l'Ida,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Posant les fleuves, en retour, sur les plus hauts sommets.</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Horripilé, anéanti par une si fabuleuse incantation,
-je me pris à considérer la
-vieille plus diligemment.&mdash;Donc, exclame
-Œnothéa, prépare tes vœux à mon empire!»
-Elle déterge ses mains avec minutie, elle se penche
-vers le grabat et me baise par deux fois.
-Ensuite, elle pose une table antique au milieu
-de l'autel qu'elle emplit de braise vive; elle radoube
-avec de la poix tiède une écuelle rompue
-de vétusté. Mais un clou, qui avait suivi sa
-main décrochant cette écuelle de bois, par ses
-soins, est rendu à la paroi fumeuse. Bientôt,
-<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span>ceinte d'un pallium carré, elle pose devant le
-foyer une vaste cucuma. En même temps,
-au bout d'une fourche, elle extrait du garde-manger
-une besace contenant sa provision de
-fèves, ainsi qu'un très rance lambeau de hure,
-criblé de mille trous. Déliant le cordon qui retenait
-le sac, elle éparpille sur la table une
-partie des légumes et me requiert de les purger
-vitement. J'obéis à son ordre: d'une main
-curieuse je sépare le grain des cosses très puantes.
-Mais elle, m'accusant d'inertie, agrippe les
-fèves de rebut, les dépouille adroitement de
-leurs gousses et les crache à terre comme une
-pluie de mouches. Admirable, en effet, le génie
-de la Pauvreté. La faim, éducatrice, dans le
-menu de la vie, enseigne bien des arts. L'hiérodoule
-semblait si attachée à la pratique
-de cette vertu, qu'elle éclatait dans les moindres
-effets à son usage. Sa case était le sacrarium
-de l'indigence, plus que tout autre lieu.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Là ne fulgurait pas l'ivoire indien où la toreutique fait adhérer des lames d'or,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ne brillait de marbre en mosaïque, la terre</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Abusée par ses propres dons; mais, sur une claie d'osier,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Des chaumes en tas, veufs de Cérès et des coupes récentes,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>D'argile, qu'une roue obscure avait tournée d'un orbe dédaigneux;</i><br /></span>
-<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span><i>Un baquet distillant à gouttes grosses comme un lac; prise dans quelque souche molle,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>De la vaisselle d'osier, plus un gueulard inquiné par Lyæus.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Mais la paroi, foncée de paille inerte</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et de limon adventice, comptait ses clous agrestes.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Le toit de roseau pendait, lié de joncs graciles.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>En outre, suspendu aux soliveaux fumeux,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>L'humble casa gardait quelques trésors: des sorbes mielleuses</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Pendaient tressées avec des guirlandes parfumées,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et de la sariette vétuste, et des pampres nonchalants.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Telle fut jadis au terroir d'Actéa, l'hôtesse</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Digne des sacra, Hécalès, dont la Muse, aux siècles éloquents,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>La Muse du Batiadès, a légué la mémoire pour l'éternité.</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Alors Œnothéa, les fèves émondées, prélève
-un peu de viande puis, comme elle
-se propose, avec sa fourquette, de replacer
-dans le charnier ce museau de porc, évidemment
-contemporain de son jour natal, voici
-qu'elle rompt un escabeau mangé aux vers
-dont elle suppéditait la mesure de sa taille et
-qui, sous le poids de la dame écrasé, la dépêche
-<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span>au mitan du foyer. Le goulot de la cucuma
-vole en pièces; l'eau chaude éteint le feu convalescent.
-Œnothéa se brûle même le coude à
-la braise d'un flambart et fait voler un nuage
-de cendre qui lui barbouille la face ignoblement.
-Epouvanté, je me dresse et relève la
-duègne, non sans quelque risée. Au même instant,
-et pour que rien ne mette en retard le
-sacrifice, elle, dans le voisinage, s'en va quêter
-du feu. Comme alors, je gagnais l'humble
-porte de la casa, voici que trois jars sacrés,
-dont c'était, je pense, la coutume de quémander
-vers midi à la vieille leur pitance journalière,
-font irruption contre moi et m'entourent, fort
-énervé de leur strideur immonde et colérique.
-L'un dilacère ma tunique, l'autre dénoue un
-lacet de mes chaussures, le troisième enfin,
-conducteur et maître des sévices, n'hésite pas à
-pincer ma jambe de son bec denté comme une
-scie. Oublieux alors des bagatelles, j'extorque
-un pied au guéridon; je m'escrime ainsi armé
-contre l'animal très belliqueux et, non rassassié
-par un coup débile, je pousse ma vindicte jusqu'au
-trépas de l'oison.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Tel Herculès, je pense, les Stymphalidès réduites par son art,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Pourchassa dans le ciel et, fluentes de sanie,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Les Harpyes, quand s'imburent de venins, ô Phinéus,</i><br /></span>
-<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span><i>Tes repas fallacieux. Frémit l'éther épouvanté</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>De hurlements insolites. Dans ces royales demeures du ciel, on vit</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Les portes d'or vaciller sur leurs gonds.</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Je laisse ma victime achoppée et les membres
-résolus. Çà et là, ses compagnons dévoraient
-une à une les fèves éparses dans tous les
-coins de l'aire. La mort du chef, apparemment,
-fut la raison pourquoi ils s'en revinrent dans
-leur temple. Me gaudissant de la proie en
-même temps que de la revanche, au pied du
-lit je fourre l'oison mort et baigne de vinaigre
-ma d'ailleurs peu profonde blessure dans le
-gras du mollet. Puis, craignant une engueulade,
-je forme le dessein de m'en aller. Je ramasse
-mes nippes et me mets en devoir de
-quitter la cella. Je n'en avais pas même franchi
-le seuil que j'aperçois Œnothéa s'amenant avec
-du feu sur une tuile. Je rebrousse tout net et,
-laissant ma tunique, je fais, devant la porte,
-celui qui guette son retour. Elle pose le feu,
-colloque dessus un tas de roseaux secs, puis, les
-ayant couverts de bûches en grand nombre,
-elle s'excuse de m'avoir fait attendre sur ce
-que sa commère ne l'avait congédiée qu'après
-avoir séché les trois libations prescrites.&mdash;Et
-toi, dit-elle, qu'as-tu fait pendant mon absence?
-Mais, où sont les fèves?» Moi qui pensais
-<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span>m'être honoré d'un exploit digne de louanges,
-dans tous ses détails je lui narre le combat et,
-pour lénifier sa tristesse, je lui propose l'achat
-d'un autre jars. Mais, à l'aspect du défunt,
-voilà qu'elle pousse des cris si aigus et si bien
-imités qu'on eût pu croire derechef qu'une
-troupe d'oies envahissait le taudis. Eberlué
-par ce vacarme et décontenancé par l'imprévu
-de mon crime, je lui demande la cause
-de son emportement et pour quel motif elle
-s'apitoie autrement sur son jars que sur ma
-personne.</p>
-
-<p>Mais elle, frappant ses mains:&mdash;Scélérat!
-dit-elle, et tu parles! Tu ne sais
-donc point quel attentat effroyable tes mains
-sacrilèges ont commis! Celui que tu viens d'occire
-était le délice de Priapus, un jars très
-duisant à toutes les matrones. C'est pourquoi
-ne t'avise pas de regarder ta faute comme une
-babiole. Si je te dénonçais aux magistrats, ce
-serait la potence. Par toi, fut de sang ma demeure
-pollue, ma demeure inviolée jusques à
-ce moment. Par ton fait, celui de mes ennemis
-qui voudra s'en donner la peine me fera bannir
-du sacerdoce.»</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Elle geint et de sa tête branlante arrache les poils gris.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Elle déchire ses joues, et l'averse ne défaille de ses yeux.</i><br /></span>
-<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span><i>Mais, tel que par les vallons un fleuve torrentueux</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Bondit, quand ont pris fin les neiges maussades, languide, Auster</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ne souffre pas le gel sur la terre délivrée:</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Tel à plein jet, son masque ruissela et, d'un profond</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Gémissement, sa gorge, par les murmures houleuse, retentit.</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Alors:&mdash;De grâce, dis-je, modère tes clameurs;
-moi, pour un oison, je te donnerai une
-autruche.» Elle demeurait assise sur son lit,
-(moi, toujours stupide), et ne cessait d'incriminer
-le destin de son jars. Entre temps, Prosélénos
-revint avec l'argent du sacrifice. Voyant
-la bête morte, après s'être enquise des motifs
-de notre méchante humeur, elle se mit à pleurer
-d'une véhémence encore plus forte, lamentant
-sur mon malheur comme si j'avais féru mon
-propre père au lieu d'un oison vulgivague. A la
-fin, écœuré de leurs propos nauséabonds:&mdash;Voici,
-leur dis-je, voici deux aureus, au moyen
-desquels vous pourrez acheter une oie et force
-dieux.» Ce que voyant, Œnothéa:&mdash;Pardonne-moi,
-dit-elle, adolescent: pour toi seul
-je fus inquiète. Vois dans nos discours un argument
-d'affection, point de malignité. Aussi,
-nous prendrons soin que nul ne soupçonne l'affaire.
-<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span>Toi, seulement, implore les Dieux, et
-qu'ils absolvent ton méfait.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Quiconque a des nummus vogue sur la foi des brises prospères</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et dirige Fortuna suivant son bon plaisir.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Qu'il mène épouse Danaë, permis lui sera-t-il</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>D'affirmer qu'Acrisius c'est toujours Danaë.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Qu'il compose des vers, qu'il déclame, qu'il fasse du bruit et toutes</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Les causes qu'il les plaide; qu'il prenne le pas sur Cato.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Jurisconsulte, qu'il prononce «paret, non paret».</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Qu'il soit votre égal en tout, Servius et Labeo!</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Je parle beaucoup: ce que tu veux, les nummus présents, daigne le choisir.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Cela viendra. Le coffre-fort garde Jovis inclus.</i>»<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Pendant ce temps, la vieille, affairée, pose
-sous mes doigts une camélia pleine de vin;
-sur mes paumes étendues, elle procède aux
-ablutions lustrales avec des branches de persil
-et des tiges de porreaux. Cela fait, elle immerge
-des avelines en marmonnant une prière.
-Soit qu'elles tombent au fond de la coupe
-soit qu'elles remontent à la surface, elle en tire
-des présages. Mais ceci ne me trompait aucunement,
-<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span>à savoir que les noisettes creuses,
-pleines de vent et sans moelle, surnageaient;
-les lourdes, au contraire, avec l'intégrité de
-leur amande, coulaient au plus profond. Ce
-fut, ensuite, le tour du jars: ouvrant sa poitrine,
-elle en extrait un foie énorme; d'après
-ses complexions elle me dit la bonne aventure.
-Bien plus, ne voulant que subsiste aucune trace
-du méfait, elle dépèce le jars tout entier et
-l'embroche pour en faire, à celui que, peu auparavant,
-elle-même dédiait au trépas, un hâtereau
-du meilleur goût. Entre temps, les rouges-bords
-allaient bon train chez les deux
-vieilles. [Gaiement, l'une et l'autre dévoraient
-cette oie, naguère objet de tant de larmes.
-Quand tout fut grignoté jusqu'aux os, l'hiérodoule,
-un peu pompette, se tournant de mon
-côté, me dit:&mdash;Il faut achever nos mystères
-afin de te rétablir en état de grâce tout à fait.]»</p>
-
-<p>A ces mots, elle apporte un phallus de cuir,
-le graisse d'un oing composé d'huile, de
-poivre concassé, de graine d'ortie en poudre et,
-peu à peu, me l'insère dans l'anus. Puis, la sorcière
-maupiteuse badigeonne l'intérieur de mes
-cuisses avec le même liniment. Ensuite, elle
-compose un suc de cresson et d'aurone dont
-elle arrose mon pénis; elle saisit un fagot
-d'orties vertes et me flagelle doucement à partir
-de l'ombilic. Brûlé d'urtication, je prends
-<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span>la fuite, les deux petites vieilles anhélant à ma
-poursuite. Encore que saoules de vin et de cochonnerie,
-elles m'emboîtent le pas. Elles me
-courent quelques rues:&mdash;Appréhendez le voleur!»
-clament-elles. Je m'évadai, pourtant,
-les pieds ensanglantés par ma course éperdue.
-[Enfin, arrivant au logis, recru de lassitude,
-je gagnai mon lit d'abord, mais je ne pus fermer
-les yeux. Cette longue suite d'adversités,
-je la roulais dans mon esprit et je considérais
-que nul ne fut exposé à de si rudes traverses.
-Je m'écriais:&mdash;O Sort! toujours persécuteur
-de ma joie, avais-tu donc besoin des tortures
-d'Amour? Faut-il me houspiller encore? O
-moi infortuné! Ces deux pouvoirs unis, Amour
-et Sort, ont conspiré ma perte. Et lui, le cruel
-Amour, oncques ne m'épargna. Amant, aimé,
-j'ai des douleurs pareilles. Voilà cette Chrysis,
-qui m'aime à la fureur et m'outrage sans répit.
-Elle fut, naguère, l'entremetteuse de Circé.
-Naguère, elle me dédaigna comme esclave,
-parce que j'assumais une robe servile. Or donc,
-c'est à présent cette même] Chrysis qui tenait
-en mésestime si grande ma première fortune
-et qui veut me suivre au péril de sa tête. [Elle
-en a protesté avec les serments les plus
-forts, quand elle m'a dévoilé son amour, jurant
-qu'elle se tiendrait toujours à mon côté. Mais
-Circé me possède tout entier. Je méprise les
-<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span>autres. Vraiment, est-il rien de plus beau?]
-Ariadné, Léda, qu'eurent-elles de pareil à ce
-miracle de beauté? Que peuvent à son regard
-Hélèna ou Vénus? Paris lui-même, arbitre des
-Déesses en litige, la voyant comparaître au
-débat avec ses yeux mutins, eût laissé en offrande
-Hélèna et les Déesses. Du moins, si
-elle permettait de lui prendre un baiser, de
-tenir dans mes bras sa gorge divine et céleste,
-peut-être ce corps renaîtrait-il à la vigueur et
-redeviendraient sensibles les parties insoporées,
-je le crois, par un vénéfice. Et les outrages
-ne me lasseront point. J'en ai reçu les étrivières?
-peu m'importe! Elle m'a expellé comme
-un larron? l'indignité m'est un plaisir.
-Puissé-je seulement recouvrer ses bonnes
-grâces!»</p>
-
-<p>Joints au tableau que j'évoquais, aux délices
-inspiratrices de Circé, mes rêves à ce point
-m'échauffèrent l'imagination que je froissai
-mon lit d'inutiles transports, image précaire de
-ma violente amour. Cependant, ce belutage fut
-encore sans aucun résultat. Cette persécution
-obstinée, à la fin brisa ma patience et je reprochai
-à ma Tutelle le charme invincible dont
-j'étais noué. Ayant mes esprits rassemblé,
-demandant aux héros antiques jadis persécutés
-des Dieux un motif de consolation, je m'écriai:]</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span><i>Non pas moi seulement les Puissances et l'implacable Fatum</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Harcelèrent; le premier Tirynthius, poursuivi par l'ire d'Inachia,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Soutint le poids du ciel; avant moi, le profane</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Pélias éprouva Juno; porta des armes inconscientes</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Laomédon; le courroux d'un couple de divinités,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Téléphus le rassasia, et du règne de Neptunus s'effraya Ulyssès.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et moi, sur la terre, sur les flots du vieillard Néréus,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Moi que désole la lourde animadversion de Priapus Hellespontiacus!</i>»<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>[Torturé d'inquiétudes, je passai ma nuit
-entière dans une morne anxiété. Giton, qui
-me savait couché à la maison, entra dans ma
-chambre dès le point du jour et m'accusa non
-sans âpreté de mener une vie scandaleuse. A
-l'entendre, le domestique tout entier se plaignait
-avec force de mes comportements. On
-ne me voyait presque plus aux heures de
-service: «Et, peut-être, ces commerces où
-tu te plais finiront par te jouer un méchant
-tour!»</p>
-
-<p>Je conclus de la romancine qu'il était fort
-au courant de mes affaires et que ce ne pouvait
-<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span>être que par un venu durant mon absence pour
-s'enquérir de moi.]</p>
-
-<p>Voulant m'en assurer, je m'informai de Giton
-si nul ne m'avait demandé:&mdash;Personne,
-dit-il, aujourd'hui. Mais, hier, une femme aucunement
-négligée a franchi notre porte. Après
-avoir longuement causé, me fatiguant de propos
-tirés par les cheveux, elle se prit à me dire
-vers la fin que tu mérites un châtiment et que
-tu subiras la peine des esclaves, si la partie
-lésée maintient sa plainte.» [Ce discours me
-tordit violemment et de nouvelles imprécations
-je maudis Fortuna.]</p>
-
-<p>Je n'étais pas au bout de mes reproches,
-lorsque survint Chrysis. Elle m'investit d'une
-étreinte pleine d'effusion et:&mdash;Je te tiens,
-dit-elle, comme je t'avais espéré, toi, mon désir,
-toi, ma volupté! Jamais tu n'éteindras ce
-feu à moins que tu ne l'arroses du meilleur
-de ton sang.»</p>
-
-<p>[Par la violence de Chrysis je fus grandement
-inquiété et j'usai de paroles caressantes
-pour me défaire d'elle. Je craignais, en
-effet, que le bruit de ses hennissements ne parvînt
-à l'oreille d'Eumolpus; car, depuis le
-temps de sa félicité, il nous montrait le sourcil
-orgueilleux du maître. J'apportai donc
-toute mon industrie à mitiger Chrysis. Je feignis
-la passion; je susurrai flatteusement;
-<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span>enfin, je dissimulai avec tant d'astuce qu'elle
-me crut sans peine captif de son amour. Je
-lui représentai quel danger nous courrions
-l'un et l'autre si on la surprenait avec moi
-dans ma cella, et qu'Eumolpus infligeait des
-peines sévères pour le moindre manquement.
-Ce discours la fit résoudre à me quitter au
-plus vite, d'autant qu'elle aperçut rentrer Giton,
-qui était sorti de ma chambre, un peu
-avant qu'elle ne se montrât.</p>
-
-<p>Elle venait de me quitter], quand un nouveau
-petit esclave accourut en toute hâte. Il
-m'affirma que le maître était fort irrité contre
-moi qui, depuis deux jours, avait faussé compagnie
-à mon emploi, et que je ferai sagement
-de tenir toute prête une excuse idoine à le calmer.
-A peine se pourra-t-il faire que la mauvaise
-humeur du quinteux vieillard s'apaise
-sans me régaler de coups.</p>
-
-<p>[A ce point inquiet et chagrin me vit Giton
-qu'il ne me souffla pas mot de la péronnelle.
-D'Eumolpus il m'entretint uniquement;
-il me conseilla de tourner l'affaire en plaisanterie
-et de ne la pousser point dans le sérieux.
-J'obéis donc. J'abordai le patron d'un si riant
-visage qu'il me reçut non avec des reproches
-mais le plus allègrement du monde. Il se gaussa
-de ma Vénus propice. Il vanta ma beauté, mon
-élégance, de toutes les matrones bienvenue, et:&mdash;Je
-<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span>n'ignore pas, dit-il, que la belle des belles
-se consume pour toi; et certes, Encolpis, cela
-pourra, dans son temps, nous être fort utile.
-Soutiens donc le personnage d'amant; de
-même, je soutiendrai, quant à moi, celui que
-j'ai entrepris.»]</p>
-
-<p>Il parlait encore, quand nous vîmes s'avancer
-une matrone vertueuse parmi les
-plus rigides. C'était Philumèné. Dans son
-printemps, elle avait, grâce à la bagatelle,
-escroqué de nombreuses hoiries. Vieille à présent,
-et sa fleur que fanée! elle introduisait
-sa fille et son fils chez les veufs d'un certain
-âge. Par là, se succédant à elle-même, elle ne
-cessait point d'agrandir son commerce. Elle
-vint, naturellement, chez Eumolpus, remettant
-ses enfants à sa bonne prud'homie, confiant
-à son grand cœur elle-même et ses vœux:&mdash;Car,
-affirmait-elle, dans l'orbe entier de
-l'Univers, il était le seul homme capable d'instruire
-quotidiennement les juveigneurs par
-des préceptes salutaires». Elle finit en demandant
-congé de quitter ses enfants chez
-Eumolpus et que permis leur fût d'entendre
-ses leçons, ajoutant que c'était le plus bel héritage
-qu'elle pût leur léguer. Elle ne fit pas
-autrement qu'elle avait dit, laissa dans le
-cubiculum sa fille très spécieuse avec son frère,
-éphèbe, sous prétexte de visiter je ne sais quel
-<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span>sanctuaire et d'y prononcer un vœu. Eumolpus,
-qui était si réservé sur ce chapitre que, même
-moi, je lui semblais encore une petite femme,
-n'hésita pas un seul instant. Il convia la
-nymphe au labeur sacré du culletage. Mais
-il s'était donné à tous pour goutteux, en outre,
-paralytique des rognons. S'il ne gardait point
-la simulation intégrale nous étions exposés
-à voir crouler cette admirable tragédie. C'est
-pourquoi, ne voulant pas démentir l'imposture,
-il pria sa partenaire de grimper sur lui,
-accommodée à son plaisir. En outre, il enjoignit
-à Corax de se mettre sous le lit d'amour,
-à quatre pattes, les mains posant sur le parquet,
-et de mouvoir son maître à renfort de
-croupion. Corax obéit. D'une secousse robuste,
-il répondait à la cadence du tendron.
-Mais, quand le jeu fut près d'aboutir, Eumolpus
-d'une voix claire exhortait Corax à réitérer
-son office. Ainsi, posé entre son courtaud
-et sa putain, le vieillard semblait faire un
-tour de balançoire. Une fois d'abord, puis
-une autre, au milieu d'un grand rire dont lui-même
-se crevait, Eumolpus égaya son bas-ventre.
-Moi aussi, ne voulant pas laisser mes
-armes se gâter dans l'inaction, tandis que le
-frère étudie par les fentes d'une cloison la
-mécanique de sa sœur, je m'approche de lui
-pour me rendre compte de l'appétit qu'il peut
-<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span>avoir des derniers outrages. L'enfant, très
-docte, ne s'effarouchait pas le moins du
-monde, et répondait fort bien à mes agaceries.
-Mais là, je retrouvais encore, sur la
-marge du plaisir, l'inimitié d'un dieu.</p>
-
-<p>[Ce nouveau malheur toutefois, ne me
-chagrina pas à la manière des précédents: car,
-peu après, mes nerfs se développèrent et je
-sentis renaître ma vigueur. Je proclamai:]&mdash;Les
-Dieux sont grands! Ils m'ont restauré
-dans mon entier. Mercurius Psychopompe, qui
-guide les âmes vers Orcus et les produit à
-la lumière, a daigné me rendre ce glaive
-qu'une main furieuse avait tollu: tu connaîtras
-par là que je suis mieux doué que Protésilas
-ou tout autre des Anciens.» A ces mots,
-je soulève ma tunique, et, sous les yeux d'Eumolpus,
-je fais mes preuves au complet. Mais
-lui, d'abord, s'épouvante, puis, afin de croire
-davantage, il patine de l'une et l'autre main le
-céleste guerdon.</p>
-
-<p>[Cette résurrection admirable nous ayant
-mis en gaîté, nous cavillâmes sur les intrigues
-de Philumèné, sur l'expérience hâtive de ses
-rejetons, sur leur maîtrise dans le déduit. L'espoir
-d'un héritage les avait amenés: mais
-ces précoces talents ne pouvaient, ici, leur valoir
-aubaine. La façon malpropre d'attirer les
-successions et de circonvenir les aïeux sans famille
-<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span>m'induisit à réfléchir sur notre état présent.
-Le goût me vint de ratiociner avec Eumolpus,
-lui montrant qu'il s'exposait, en
-captant les captateurs, à être capté lui-même.
-Ajoutant combien il importait que tous nos
-actes fussent d'une rigoureuse circonspection,
-je lui dis:]&mdash;Socratès, au jugement des
-hommes et des Dieux le plus sage mortel, se
-glorifiait souvent de n'avoir jamais porté les
-yeux sur les boutiques ni permis à ses regards
-d'embrasser les foules tumultueuses. Tant il
-est vrai que rien n'est profitable que d'avoir
-toujours la sagesse pour conseil. Cela est
-constant: nul ne court plus vite à l'infortune
-que celui qui guette les trésors d'autrui.</p>
-
-<p>D'où les vagabonds, d'où les tire-laine
-prendraient-ils leurs revenus s'ils n'envoyaient
-de petites bourses, de petits sacs tintant l'airain,
-comme des hameçons, à travers le public?
-De même que le vulgaire animal s'appâte au
-moyen de la nourriture, de même les hommes
-ne se peuvent engluer dans l'espérance que
-sous la condition de mordre parfois à quelques
-réalités. [C'est pourquoi les Crotoniatès
-nous ont, jusqu'à présent, hébergés de si
-grasse manière;] mais le navire que tu avais
-promis, avec ta pécune et ton domestique,
-n'arrive pas. Les captateurs épuisés déjà ralentissent
-leur munificence. Ou je me trompe
-<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span>beaucoup, ou la vulgaire Fortuna commence
-à être marrie des bontés que, depuis quelque
-temps, elle nous a fait paraître.»</p>
-
-<p>J'ai, dit Eumolpus, inventé un stratagème
-qui tiendra fort suspens les captateurs
-d'hoiries. Et, retirant ses tablettes d'une besace,
-il nous lit comme suivent les clauses de
-son testament:]&mdash;Tous ceux qui trouveront
-dans le présent acte un legs en leur faveur, à
-l'exception de mes affranchis, recevront la libéralité
-que j'ai dite, à la condition de partager
-mon corps en morceaux devant les Comices
-du peuple et de le manger. Qu'ils n'en
-conçoivent nulle horreur. Nous savons qu'il
-est des gentils conservant encore cette loi qui
-prescrit à leurs proches d'engloutir les défunts,
-à ce point d'objurguer fréquemment les
-moribonds quand ils détériorent leur carne
-par un mal trop soutenu. J'admoneste, par là,
-ceux qui m'aiment de ne pas rechigner sur ce
-que j'ordonne, mais d'apporter à la consommation
-de ma viande le même entrain qu'ils
-mettront à dévorer mon esprit. [Comme il
-achevait ce premier article, certains familiers
-privés d'Eumolpus entrèrent dans le cubiculum,
-et, voyant les tablettes testamentaires
-dans la main du patron, ils le prièrent avec
-instance de les faire participer à la lecture. Il
-y consentit sur-le-champ et, depuis A jusqu'à
-<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span>Z, il débita son factum. Eux firent grise mine
-devant cette clause peu ordinaire qui les obligeait
-à souper d'un cadavre, mais] la réputation
-d'extrême opulence dont jouissait Eumolpus
-aveuglait les yeux et les intellects de ces
-goujats, [les tenait si rampant devant lui
-qu'ils n'osèrent&mdash;les lâches&mdash;se rebiffer.
-Mais l'un d'eux, nommé] Gorgias, se déclara
-prêt à exécuter la clause [pourvu que l'exécution
-ne se fît pas trop attendre. A quoi
-Eumolpus] répondit:&mdash;Je n'ai rien à redouter
-des récusations de ton estomac. Il suivra
-ton ordre si tu lui promets en récompensation
-d'une heure fastidieuse toutes sortes de
-biens. Ferme les yeux, imagine qu'au lieu de
-viscères humains tu dégustes cent fois cent
-mille sestertius. Ajoute à cela que nous trouverons
-quelque ragoût qui en dénature la saveur.
-Et, de fait, aucune viande ne plaît en
-soi; mais, déguisée par quelque savante rubrique,
-elle conquiert les estomacs les plus adverses.
-Que si tu veux corroborer mon conseil
-avec certains exemples, les habitants de Saguntum,
-investis par Hannibal, se sont repus
-de chair humaine; et, cependant, ils n'attendaient
-aucune espèce d'héritage. Quand Scipio
-fut entré dans Numantia, l'on trouva des
-mères qui tenaient contre leurs seins des cadavres
-d'enfants à moitié dévorés. Les Pérusiens
-<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span>firent de même, au temps d'une famine
-désespérée, et, de ces banquets, ils ne retiraient
-autre chose que de ne pas crever de famine.
-[Puis donc que] le dégoût qu'inspire
-la chair humaine est un leurre de l'imagination,
-vous emploierez votre cœur à surmonter
-cette fantaisie, ayant pour prix les legs
-immenses dont je dispose en votre faveur.»
-Ces paradoxes dégoûtants, Eumolpus les débitait
-d'un ton de voix, d'un air convaincus si
-peu, que les captateurs se prirent à douter de
-ses promesses. Ils épluchèrent minutieusement
-nos dires et nos faits. Leurs soupçons
-augmentèrent jusqu'à un point qu'ils furent à
-peu près convaincus de posséder en nous des
-vagabonds et des tire-laine. Alors, ceux qui
-pour nous recevoir s'étaient mis le plus en
-frais, résolurent de se saisir de nous, afin de
-prendre une vengeance égale à nos mérites.
-Mais Chrysis, au courant de toutes ces machinations,
-me découvrit les desseins des Crotoniatès
-à notre égard. Oyant cela, je fus
-effaré à ce point qu'aussitôt je décampais avec
-Giton, abandonnant Eumolpus aux rigueurs
-du Fatum. Peu de temps après, je reçus la
-nouvelle que les Crotoniatès, furibonds à l'idée
-que cette vieille pratique avait été longtemps
-et grassement nourrie aux dépens du public,
-trucidèrent Eumolpus à la façon de Massilia.
-<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span>[Pour entendre cette figure, sachez que] les
-Massiliensès, chaque fois que la peste ravageait
-leur cité, prenaient un de leurs pauvres
-qui s'offrait de lui-même. Pendant un an, il
-vivait sur les deniers publics, alimenté des
-plus exquises nourritures. Puis, la date convenue,
-orné d'une robe sanctimoniale, couronné
-de verveine, on le promenait avec
-maintes exécrations, pour que retombassent
-les maux de tous sur sa tête [dévouée]. Ensuite,
-du [haut d'un rocher], on le précipitait
-dans la mer.</p>
-
-<p class="date"><i>Auteuil</i>, 1912&mdash;<i>Maison Dubois</i>, 1918.</p>
-
-<p class="center">FIN</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span></p>
-
-<h2>Petit
-glossaire pour faciliter
-l'intelligence du
-Satyricon</h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span></p>
-
-<p class="center"><b>ABRÉVIATIONS</b></p>
-
-<table>
-<tr><td><i>antiq. gr.</i></td><td class="tdr">antiquité grecque</td></tr>
-<tr><td><i>antiq. lat.</i></td><td class="tdr">antiquité latine</td></tr>
-<tr><td><i>arch.</i></td><td class="tdr">archaïsme</td></tr>
-<tr><td><i>arg.</i></td><td class="tdr">argot</td></tr>
-<tr><td><i>gr.</i></td><td class="tdr">grec</td></tr>
-<tr><td><i>hellén.</i></td><td class="tdr">hellénisme</td></tr>
-<tr><td><i>italian.</i></td><td class="tdr">italianisme</td></tr>
-<tr><td><i>lat.</i></td><td class="tdr">latin</td></tr>
-<tr><td><i>latin.</i></td><td class="tdr">latinisme</td></tr>
-<tr><td><i>locut. popul.</i></td><td class="tdr">locution populaire</td></tr>
-<tr><td><i>provincial.</i></td><td class="tdr">provincialisme</td></tr>
-<tr><td><i>terme naut.</i></td><td class="tdr">terme nautique</td></tr>
-<tr><td><i>vulg.</i></td><td class="tdr">vulgairement</td></tr>
-</table>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span></p>
-
-<p class="p2">
-<span class="ix0"><span class="smcap">acagnarder (s')</span>, <i>vulg.</i>: s'abandonner paresseusement.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">accoiter (s')</span>, <i>arch.</i>: s'apaiser. La forme correcte est <i>s'acoiser</i>.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">accortise</span>, <i>arch.</i>: humeur accorte, gentillesse.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">acheter</span>, <i>arg.</i>: railler.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">achopper</span>, <i>arch.</i>: Selon le traducteur, abattre. La véritable acception de ce mot est: heurter.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">acropole</span>, <i>hellén.</i>: citadelle.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">adextre</span>, <i>arch.</i>: adroit<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">adjuver</span>, <i>latin.</i>: aider.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">adventice</span>, <i>latin.</i>: étranger.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">ahan</span>, <i>arch.</i>: au fig. peine, fatigue, tribulation.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">alicula</span>, <i>lat.</i>: courte pèlerine.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">alleu</span>, <i>terme féod.</i>: possession territoriale.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">altercas</span>, <i>arch.</i>: contestation, dispute.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">amignarder</span>, <i>arch.</i>: rendre mignard&mdash;n'a jamais eu le sens d'<i>aguicher</i> que le traducteur lui attribue.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">amiteux</span>, <i>provincial.</i>: aimable.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">analeptique</span>, <i>hellén.</i>: fortifiant.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">anhéler</span>, <i>latin.</i>: haleter.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">animelles</span>, <i>arch.</i>: testicules.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">apex</span>, <i>antiq. lat.</i>: pointe en bois d'olivier qui surmontait le bonnet des prêtres.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">apodixis</span>, <i>gr.</i>: certificat.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">apophorètes</span>, <i>hellén.</i>: présents que, dans les festins, on tirait au sort, parmi les
-convives&mdash;les mentions portées sur les billets sont des jeux de mots par à-peu-près, composés
-de termes latins ou grecs, ou des deux ensemble. Ils sont intraduisibles en français.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">arçonner</span>, <i>arch.</i>: se courber en arc&mdash;acception gaillarde.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">arder</span>, <i>arch.</i>: brûler.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">arenarius</span>, <i>lat.</i>: destiné à l'arène, au cirque.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">argyrose</span>, <i>hellén.</i>: argent.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">armille</span>, <i>latin.</i>: bracelet.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">arsouille</span>, <i>vulg.</i>: vaurien.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">Ascyltos</span>, <i>en grec</i>: Infatigable.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">atellane</span>, <i>antiq. lat.</i>: sorte de comédie d'amateurs.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">atramenter</span> (du lat. <i>atramen</i>, encre noire): encrer.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">atrium</span>, <i>antiq. lat.</i>: sorte d'antichambre.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">aure</span>, <i>latin.</i>: brise.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">automata</span>, <i>hellén.</i>: surprises machinées.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">auxiliateur</span>, <i>latin.</i>: aide, protecteur.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">avette</span>, <i>arch.</i>: abeille.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">avoir dans le nez</span>, <i>locut. popul.</i>: avoir de l'animadversion pour quelqu'un.<br />
-<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">babau</span>, <i>arch.</i>: baboue, épouvantail d'enfants, sorte d'ogresse&mdash;et
-non pas stryge, harpie ou sorcière, comme le traducteur le croit.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">babæ! babæ!</span> <i>hellén.</i>: oh!, ah!, très bien!, à merveille!<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">bafrer</span>, <i>vulg.</i>: manger goulûment.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">balade</span>, <i>vulg.</i>: flânerie, promenade.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">bardache</span>, <i>arch.</i>: sodomite.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">battologie</span>: répétition oiseuse.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">battre l'estrade</span>, <i>locut. militaire arch.</i>: aller en reconnaissance; fig.
-aller de-ci de-là, sans but.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">béatilles</span>: menues viandes, telles que ris de veau, crêtes de coq, etc.,
-que l'on sert à part ou dans des pâtés.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">béjaune</span>, <i>arch.</i>: jeune oiseau; fig. jeune sot.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">bel air</span>, <i>locut. arch.</i>: aristocratie.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">beluter</span>, <i>arch.</i>: au fig. faire l'œuvre de chair.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">bénéfice</span>, <i>latin.</i>: faveur.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">biberon</span>, <i>arch.</i>: buveur.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">bipennis</span>, <i>lat.</i>: francisque.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">blandices</span>, <i>arch.</i>: caresses.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">bombe (faire la)</span>, <i>vulg.</i>: faire bombance.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">boniment</span>, <i>arg.</i>: verbiage tendancieux.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">boucan</span>, <i>arg.</i>: vacarme.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">bougre</span>, <i>arch.</i>: bulgare; par extens. sodomite.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">bouillon de canard</span>, <i>locut. popul.</i>: eau.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">boustifaille</span>, <i>vulg.</i>: mangeaille.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">bran</span>, <i>arch.</i>: excrément.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">brave</span>, <i>italian.</i>: assassin à gages.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">brinde</span>, <i>arch.</i>: toste, santé portée.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">buccin</span>, <i>antiq. lat.</i>: trompette.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">buccinateur</span>, <i>latin.</i>: qui sonne de la trompette.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">bulla</span>, <i>antiq. lat.</i>: ornement d'or ou de cuir que les jeunes
-garçons et filles portaient au cou, et qui contenait une amulette&mdash;les
-dieux lares en étaient également pourvus.<br />
-<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">cabot</span>, <i>arg.</i>: chien.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">cacade</span>, <i>méridional.</i>: décharge de ventre; fig. fuite, retraite
-honteuse.&mdash;Tailhade donne à ce mot le sens de <i>vantardise</i>.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">caduceator</span>, <i>lat.</i>: héraut, envoyé, parlementaire (qui porte un caducée).<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">caligineux</span>, <i>latin.</i>: brumeux.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">cambriolage</span>, <i>arg.</i>: vol commis dans les chambres inhabitées,
-pendant le jour.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">cambuse</span>, <i>terme naut.</i>: endroit où l'on distribue les rations de
-l'équipage; <i>vulg.</i>: maison.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">camella</span>, <i>lat.</i>: vase de bois utilisé pour certains sacrifices.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">candeur</span>, <i>latin.</i>: blancheur, éclat.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">candil</span>, <i>espagn.</i>: lumignon.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap"><i>canfouine</i></span>, <i>arg.</i>: tabatière, puis chambre sous les toits éclairée
-par une tabatière.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">caroubler</span>, <i>arg.</i>: crocheter une serrure à l'aide de <i>caroubles</i>
-(fausses clefs).<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">carmentale</span>, <i>latin.</i>: mot forgé par Tailhade, et qui a le tort de
-faire confusion avec <i>Carmentale</i>, dédié à <i>Carmentis</i> (Porte
-carmentale). La <i>paix carmentale</i> veut dire ici: la paix des Muses,
-<i>le délassement poétique</i>.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">carne</span>, <i>italian.</i>, <i>vulg.</i>: viande de mauvaise qualité.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">carpe</span>: impératif du verbe <i>carpo</i>, je coupe, et vocatif de <i>Carpus</i>,
-nom propre.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">carreaux</span>, <i>arch.</i>: traits d'arbalète, foudres.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">carrousse (faire)</span>, <i>locut. arch.</i>: boire avec excès.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">casa</span>, <i>lat.</i>: cabane.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">casquer</span>, <i>arg.</i>: payer.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">cassine</span>, <i>arch.</i>: maisonnette de peu d'apparence.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">castelet</span>, <i>arch.</i>: petit château.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">catau ou catin</span>, <i>arch.</i>: abréviation de Catherine; vulg.: prostituée.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">cauquemare</span>, <i>arch.</i>: sorcière.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">caviller</span>, <i>latin.</i>: plaisanter.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">cella</span>, <i>antiq. lat.</i>: chapelle située au centre d'un temple, où était
-placée l'image de la divinité.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">Célicoles</span>, <i>latin.</i>: les dieux, habitants du Ciel.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">Cerdo</span>, <i>hellén.</i>: Manouvrier&mdash;semble signifier ici Travail.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">cérébrer</span>, <i>latin.</i>: réfléchir.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">chanci</span>, <i>arch.</i>: moisi.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">chanteau</span>, <i>provincial.</i>: morceau coupé à un gros pain.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">chaparder</span>, <i>vulg.</i>: subtiliser de menus objets, et non pas:
-<i>cambrioler</i>.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">chaude (prendre une)</span>, <i>locut. arch.</i>: prendre un air de feu, s'étuver.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">chenaille</span>, <i>arch.</i>: canaille, troupe de chiens; ici mal employé pour
-<i>chiennette</i>, petite chienne.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">chicanou</span>, <i>arch.</i>: homme appartenant à la classe des gens de procédure.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">chipé (être)</span>, <i>vulg.</i>: être pris.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">chopiner</span>, <i>vulg.</i>: boire avec excès.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">choraulès</span>, <i>gr.</i>: joueur de double flûte qui, au théâtre, accompagnait
-le chœur.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">chou-chou</span>, <i>jarg. puéril</i>: préféré, favori.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">chthonienne (la mère)</span>, <i>grec</i>: la Terre.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">cicaro</span>, <i>lat.</i>: d'après M. E. Thomas, «<i>cicaro meus</i>» signifie
-mon gamin.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">cil</span>, <i>arch.</i>: celui.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">cinède</span>, <i>hellén.</i>: danseur qui se prostitue.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">claque-patin</span>, <i>arch.</i>: traîne-misère, vagabond.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">claquer</span>, <i>arg.</i>: mourir.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">cochlea</span>, <i>lat.</i>: colimaçon.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">codicilles</span>, <i>latin.</i>: tablettes à écrire.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">cogitation</span>, <i>latin.</i>: réflexion, pensée.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">coinquiné</span>, <i>latin.</i>: barbouillé.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">coition</span>, <i>latin.</i>: rencontre, combat.&mdash;Le traducteur semble donner
-à ce mot le sens de <i>participation, concours</i>.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">collage</span>, <i>arg.</i>: concubinage.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">colloquer</span>, <i>vulg.</i>: placer, caser.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">colibert</span>, <i>latin.</i>: esclave affranchi.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">colyphium</span>, <i>gr.</i>: sorte de ragoût particulier aux athlètes.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">computer</span>, <i>latin.</i>: calculer.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">conditorium</span>, <i>antiq. lat.</i>: caveau ou tombeau sépulcral.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">congrégé</span>, <i>latin.</i>: assembler, grouper.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">conil</span>, <i>arch.</i>: lapin.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">conjouir</span>, <i>arch.</i>: se réjouir avec.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">conjuguer</span>, <i>latin.</i>: accoupler.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">Consentès</span>, <i>lat.</i>: les douze grands dieux.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">conspuer</span>, <i>latin.</i>: cracher sur quelqu'un, le souiller de
-crachats.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">contubernale</span>, <i>antiq.</i>: compagne que le maître imposait à un
-esclave, sans que cette union ait aucune valeur civile.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">contumélie</span>, <i>latin.</i>: outrage.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">copain</span>, <i>arch.</i>, <i>vulg.</i>: compagnon, camarade.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">coquine</span>, <i>arg.</i>: sodomite.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">Corax</span>, <i>gr.</i>: Corbeau. «Corax, porteur de louage, etc.»; le traducteur
-a oublié que Corax est le mercenaire, le valet d'Eumolpe, et non un
-porte-faix loué pour la circonstance.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">courir</span>, <i>arch.</i>: poursuivre.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">coruscant</span>, <i>latin.</i>: brillant, étincelant.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">courtoisie (don de)</span>, <i>locut. arch.</i>: euphémisme pour dire <i>les
-dernières faveurs</i>.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">courtaud</span>, <i>arch.</i>: écourté; 1<sup>o</sup> cheval ou chien auquel on a coupé la
-queue et les oreilles; 2<sup>o</sup> garçon de boutique.&mdash;N'a jamais eu l'acception
-de <i>valet</i> que Tailhade de lui donne.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">coutre</span>, <i>arch.</i>: charrue.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">crachoir (s'emparer du)</span>, <i>locut. pop.</i>: parler sans discontinuer.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">crespelé</span>, <i>arch.</i>: frisé.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">crevaille</span>, <i>arch.</i>: débauche de table.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">croquant</span>, <i>vulg.</i>: homme de rien.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">cubiculum</span>, <i>antiq.</i>: pièce dont l'ameublement comporte un lit.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">cubicularius</span>, <i>antiq.</i>: espèce de valet de chambre.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">cucuma</span>, <i>lat.</i>: grand vase à bouillir, en terre.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">culletage (le)</span>, <i>arch., vulg.</i>: l'œuvre de chair.<br />
-<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">danaus</span>, <i>latin.</i>: grec.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">dare-dare</span>, <i>vulg.</i>: très rapidement.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">dariolette</span>, <i>arch.</i>: servante officieuse.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">débine</span>, <i>arg.</i>: misère.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">débué</span>, <i>arch.</i>: délavé.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">décliner</span>, <i>arch.</i>: éviter.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">décurie</span>, <i>antiq. lat.</i>: troupe composée de dix hommes; corporation,
-classe.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">déduit (le)</span>, <i>arch.</i>: la réjouissance, c'est-à-dire l'œuvre de chair.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">déduit</span>, <i>latin.</i>: attiré, amené en bas.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">défleuber</span>, <i>arch.</i>: découvrir. La forme correcte est défubler;
-ctr. affubler.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">déganer</span>, <i>provincial.</i>: contrefaire, narguer.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">déjuc (le)</span>, <i>arch.</i>: le matin, l'heure où les poules déjuchent.
-«J'essayai le déjuc», c'est-à-dire j'essayai de me lever, de me mettre
-debout.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">destitué</span>, <i>latin.</i>: trahi part.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">déterger</span>, <i>latin.</i>: essuyer.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">détersif</span>, <i>latin.</i>: qui essuie.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">dévirginiser</span>, <i>latin.</i>: dépuceler.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">dire d'expert (a)</span>, locut. <i>arch.</i>: sans réserve.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">dispensateur</span>, <i>lat.</i>: trésorier.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">dominical</span>, <i>latin.</i>: seigneurial, du maître.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">donner a garder (en)</span>, <i>locut. arch.</i>: en faire accroire.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">donoiement</span>, <i>arch.</i>: privauté amoureuse.&mdash;Le traducteur en
-fait, à tort, un équivalent de <i>don</i>.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">drilopota</span>, <i>hellén.</i>: celui qui boit dans un vase en forme de
-phallus.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">duire</span>, <i>arch.</i>: séduire.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">duisant</span>, <i>arch.</i>: séduisant.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">dupondius</span>, <i>antiq. lat.</i>: pièce de deux as.<br />
-<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">ebriolent</span>, <i>latin.</i>: en état d'ébriété.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">effaroucher</span>, <i>arg.</i>: subtiliser.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">effuser</span>, <i>latin.</i>: répandre.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">embasicète</span> (du <i>gr. embasis</i>, bain et <i>coïté</i>, vase): vase qui
-servait à puiser et à verser du vin et qu'on appelait aussi <i>éphèbe</i>.
-Le nom d'<i>embasicète</i> était également donné à un débauché
-professionnel.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">enclotir (s')</span>, <i>arch.</i>: se terrer.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">Encolpis</span> (du <i>gr. Encolpios</i>): Embrassé (qui est tenu dans les bras),
-Sympathique.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">endromis</span>, <i>gr.</i>: large manteau, épais et chaud, dont on s'enveloppait
-après les exercices de gymnastique.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">engeigner</span>, <i>arch.</i>: tromper,&mdash;Tailhade donne parfois à ce mot une
-acception obscène.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">engueulade</span>, <i>vulg.</i>: réprimande grossière.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">enolier</span>, <i>latin.</i>: enhuiler, oindre.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">envahir</span>, <i>latin.</i>: étreindre.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">envitaillé</span>, <i>arch.</i>: aprovisionné; fig.: bien fourni de membre.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">éphémères (les)</span>, les mortels.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">epidipnis</span>, <i>antiq. gr.</i>: le dernier service d'un dîner.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">epulum</span>, <i>antiq. lat.</i>: festin public, repas sacré.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">esbigner (s')</span>, <i>arg.</i>: s'en aller.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">esbrouffer</span>, <i>vulg.</i>: épater, estomaquer; <i>arg.</i>: voler,
-subtiliser.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">escafignon</span>, <i>arch.</i>: sorte de chaussure. <i>Sentir l'escafignon</i>:
-sentir mauvais des pieds.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">esprit</span>, <i>arch.</i>: essence.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">erigone</span>, <i>gr.</i>: vierge, selon Tailhade&mdash;Erigone, s'étant pendue de
-désespoir à la mort de son père Icarius, fut, par les dieux, placée
-dans le Zodiaque sous le nom de la Vierge.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">esseda</span>, <i>antiq. lat.</i>: chariot à deux roues, traîné par deux chevaux.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">essédaire</span>: conducteur ou conductrice d'esseda.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">essoine</span>, <i>arch.</i>: événement fâcheux.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">estame</span>, <i>arch.</i>: laine à tricoter.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">estomac (avoir de l')</span>, <i>vulg.</i>: avoir de l'audace.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">estomirer</span>, <i>arch.</i>: éblouir.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">éteuf</span>, <i>arch.</i>: balle pour jouer.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">étriller</span>, <i>vulg.</i>: battre d'importance.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">Eumolpus</span> (<i>du gr. Eumolpos</i>): Harmonieux.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">eustache</span>, <i>arg.</i>: couteau.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">excaver</span>, <i>latin.</i>: creuser.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">excogiter</span>, <i>latin.</i>: imaginer.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">exhauste</span>, <i>latin.</i>: épuisé.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">exhéréder</span>, <i>latin.</i>: déshériter.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">expecter</span>, <i>latin.</i>: attendre.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">expeller</span>, <i>latin.</i>: repousser.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">expuer</span>, <i>latin.</i>: cracher.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">exsibiler</span>, <i>latin.</i>: siffler.<br />
-<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">fallace</span>, <i>arch.</i>: action de tromper en quelque mauvaise intention.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">famille</span>, <i>latin.</i>: l'ensemble des esclaves appartenant à un même
-maître.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">Fatum</span>, <i>lat.</i>: Destin.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">Felicio</span> (de <i>Félix</i>, heureux): Bonne-Chance.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">fermer le crachoir</span>, <i>vulg.</i>: fermer la bouche, imposer silence.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">feuilles (de cent)</span>, <i>latin.</i>: de cent ans.&mdash;Les romains comptaient
-par <i>feuilles</i> l'âge du vin.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">fidius (dius)</span>, <i>lat.</i>: épithète de Jupiter: le dieu qui préside à
-la bonne foi.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">flabellation</span>, <i>latin.</i>: souffle.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">flambart</span>, <i>arch.</i>: tison.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">flammeum</span>, <i>antiq. lat.</i>: le voile rouge des jeunes mariées.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">foire d'Empoigne (la)</span>, <i>locut. arg.</i>: Venu de la foire d'Empoigne,
-ou, comme on dit, <i>acheté à la course</i>, c'est-à-dire en faisant
-main basse sur l'objet et en s'enfuyant.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">fomentation</span>, <i>latin.</i>: terme de médec., préparation chaude et
-liquide, dont on tamponne la partie contuse ou blessée.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">Fortuna</span>, <i>lat.</i>: la Fortune, c'est-à-dire la bonne ou la mauvaise<br />
-chance.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">foutaise</span>, <i>vulg.</i>: chose de néant.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">franc</span>, <i>arg.</i>: sûr.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">frère</span>, <i>euphémisme argot.</i>: aujourd'hui l'on dit <i>tante</i>.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">fricoteur</span>, <i>vulg.</i>: mauvais cuisinier.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">frusque</span>, <i>arg.</i>: «Voilà notre bonne petite frusque». Le mot ne
-s'emploie qu'au pluriel. <i>Les frusques</i>: non seulement les
-vêtements, mais tous les menus objets qui font partie du bagage des
-pauvres gens.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">fumelle</span>, <i>provincial.</i>: femelle, femme en mauvaise part.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">fumer</span>, <i>arg.</i>: rager.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">funin</span>, <i>terme naut.</i>: corde, câble.<br />
-<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">gaban</span>, caban, vêtement à manches et à capuchon.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">gabatine (donner de la)</span>, <i>arch.</i>: en faire accroire en se moquant.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">gabegie</span>, <i>vulg.</i>: ce mot a pris le sens étendu de <i>désordre,
-gaspillage</i>. Sa véritable acception est fraude, supercherie.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">gagner au pied</span>, locut. <i>arch.</i>: s'enfuir.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">galline</span>, <i>arch.</i>: poule.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">galéjade</span>, <i>méridional.</i>: plaisanterie.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">gargotier</span>, <i>vulg.</i>: mauvais restaurateur.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">garouage (aller en)</span>, <i>locut. arch.</i>: aller en partie de plaisir dans
-les mauvais lieux, courir le guilledou.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">gausapa</span>, <i>antiq. gr.</i>: étoffe de laine à longs poils.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">géminé</span>, <i>latin.</i>: redoublé, replié.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">gêne</span>, <i>arch.</i>: tourment.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">gentil</span>, <i>latin.</i>: qui appartient à une famille, à une race; peuple.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">gésît</span>, <i>arch.</i>: 3<sup>e</sup> pers. sing. du passé défini du verbe
-gésir, <i>être gisant</i>, être étendu.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">gigue</span>, <i>terme de vénerie</i>: cuisse.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">godiller</span>, <i>arg.</i>: être en érection.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">gorgias</span>, <i>arch.</i>: gracieux, coquet.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">gosse</span>, <i>vulg.</i>: enfant<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">gousset</span>, <i>arch.</i>: aisselle.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">gramen</span>, <i>lat.</i>: gazon, herbe nouvelle.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">grégeois</span>, <i>arch.</i>: grec.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">grevance</span>, <i>arch.</i>: peine.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">groinant</span>, <i>arch.</i>: grognant.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">guerdonner</span>, <i>arch.</i>: récompenser&mdash;dans le texte il ne s'agit pas de
-récompense mais de don.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">guerre a l'œil (faire la)</span>, <i>locut. arch.</i>: observer attentivement.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">gueulard</span>, <i>arg.</i>: ce mot, par lequel Tailhade traduit pot (testa),
-signifie en réalité bissac.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">gueuleton</span>, <i>vulg.</i>: repas.<br />
-<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">hait (de bon)</span>, <i>locut. arch.</i>: bénévolement, de gaité de cœur.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">harauder</span>, <i>arch.</i>: poursuivre une personne en l'injuriant.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">harpailler</span>, <i>arch.</i>: se quereller.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">hatereau</span>, <i>terme culin.</i>: tranche de viande, tranche de foie, de
-porc, poivrée, salée et grillée.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">hécalè</span>, vieille femme qui, bien que pauvre, hébergeait les passants du
-mieux qu'elle pouvait.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">héraclées</span>, <i>antiq.</i>: solennités en l'honneur d'Hercule.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">hérédipètes</span>, <i>lat.</i>: coureurs d'héritages.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">hiatus</span>, <i>latin.</i>: ouverture.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">hiérodoule</span>, <i>antiq. gr.</i>: serviteur attaché à un temple.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">hispide</span>, <i>latin.</i>: hérissé.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">hoir</span>, <i>arch.</i>: héritier, fils.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">horripilé</span>, <i>arch.</i>: hérissé d'horreur.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">hostie</span>, <i>latin.</i>: victime consacrée.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">hs</span>, <i>lat.</i>: abréviation de <i>sestertium</i>, c'est-à-dire <i>II et
-semis</i>, le sesterce valant deux as et demi (env. 21 cent.)<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">huile de joncs</span>: au sujet de cette expression, Tailhade, quelque part,
-s'accuse lui-même de «tripatouillage». Il n'est nullement question
-dans Pétrone de ce parfum canaille que mentionne Plaute.<br />
-<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">idoine</span>, <i>arch.</i>: approprié, capable.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">illustre</span>, <i>latin.</i>: clair, brillant.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">imbriaque</span>, <i>arch.</i>: ivre.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">impartir</span>, <i>latin.</i>: faire part, distribuer.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">impétrer</span>, <i>latin.</i>: solliciter.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">impliquer</span>, <i>latin.</i>: enlacer.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">impropère</span>, <i>latin.</i>: outrage.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">incaguer</span>, <i>méridional.</i>: concilier, au pr. et au fig.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">inclyte</span>, <i>latin.</i>: illustre.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">inédie</span>, <i>latin.</i>: abstinence.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">infrangible</span>, <i>latin.</i>: imbrisable.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">infula</span>, <i>antiq. lat</i>.: bandeau ou tresse de laine, insigne réservé
-aux personnes, aux animaux et aux objets sacrés.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">ingérer</span>, <i>latin.</i>: porter dans, contre ou sur.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">inhiber</span>, <i>latin.</i>: retenir.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">inquiner</span>, <i>latin.</i>: barbouiller.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">insoporé</span>, <i>latin.</i>: ensommeillé.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">intenter</span>, <i>latin.</i>: lever la main sur.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">intercis</span>, <i>latin.</i>: débité, fendu.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">intervertir</span>, <i>latin.</i>: enlever par fraude, détourner.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">intumescent</span>, <i>latin.</i>: gonflé.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">investir</span>, <i>latin.</i>: couvrir&mdash;acception obscène.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">invigorer (s')</span>, <i>latin.</i>: prendre de la vigueur.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">itérativement</span>, <i>latin.</i>: derechef.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">itératif</span>, <i>latin.</i>: exprime une action souvent répétée. Tailhade veut
-dire: j'eus peur d'avoir ouvert ma porte à un second Ascyltos.<br />
-<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">jacquemart</span>, <i>arch.</i>: personnage automatique qui frappe les heures sur
-un timbre d'horloge&mdash;le traducteur a voulu dire <i>mannequin</i>.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">jaunet</span>, <i>arg.</i>: pièce d'or.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">juchoir</span>, <i>au fig.</i>: demeure.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">jumart</span>, <i>arch.</i>: cheval.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">juveigneur</span>, <i>arch.</i>: le plus jeune (<i>junior</i>).<br />
-<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">lacunar</span>, <i>antiq. lat.</i>: caisson dans un plafond.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">lanista</span>, <i>antiq. lat.</i>: moniteur de gladiateurs.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">larronner</span>, <i>arch.</i>: voler.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">laudicène</span>, <i>latin.</i>: écornifleur.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">lecticarius</span>, <i>lat.</i>: porteur de litière.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">lemme</span>, <i>hellén.</i>: majeure d'un syllogisme.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">linteau</span>, <i>latin.</i>: linge.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">loquèle</span>, <i>arch.</i>: bavardage.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">lucide</span>, <i>latin.</i>: lumineux.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">Lucro</span>, <i>lat.</i>: Gain.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">luctueux</span>, <i>latin.</i>: lamentable.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">lupanar</span>, <i>latin.</i>: maison de tolérance.<br />
-<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">mache-dru</span>, <i>arch.</i>: gros mangeur.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">ma dia!</span> <i>gr.</i>: non, par Jupiter! non-da!<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">malencontre</span>, <i>arch.</i>: malheur.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">manche (être de)</span>, de moitié, de connivence.&mdash;<i>Etre de manche</i> ne se
-rencontre pas; on dit dans ce cas: <i>être de mèche</i>.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">manumission</span>, <i>antiq. lat.</i>: cérémonie d'affranchissement d'esclave.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">marescent</span>, <i>lat.</i>: en train de se flétrir.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">margarita</span>, <i>lat.</i>: perle; au fig. être ou objet précieux.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">margoulette</span>, <i>vulg.</i>: mâchoire.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">marguerite</span>, <i>latin.</i>: perle.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">marjolet</span>, <i>arch.</i>: homme futile.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">maroufle</span>, <i>arch.</i>: grossier ou méprisable personnage. «Le maroufle
-très obscène tire de son sein une lampe d'argile»; noter que maroufle
-se rapporte ici à Massa, l'esclave d'Habinas, et non à Trimalchio.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">mattées</span>, <i>antiq. gr.</i>: sorte d'olla-podrida.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">matrulle</span>: mère maquerelle (?).<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">mauclerc</span>, <i>arch.</i>: ignorant.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">maupiteux</span>, <i>arch.</i>: impitoyable.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">méchef</span>, <i>arch.</i>: inconvénient.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">melliflu</span>, <i>arch.</i>: suave, éloquent.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">membrane</span>, <i>latin.</i>: peau préparée pour écrire, parchemin, tablette.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">mémorer</span>, <i>latin.</i>: rappeler, célébrer.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">mense</span>, <i>latin.</i>: table à manger.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">mentule</span>, <i>latin.</i>: verge.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">mérétrice</span>, <i>latin.</i>: fille de joie.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">merlan</span>, <i>arg.</i>: perruquier.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">meschin</span>, <i>arch.</i>: valet; mignon au sens équivoque.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">meule</span>, <i>latin.</i>: masse.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">miché</span>, <i>arch.</i>: niais, pris pour dupe; <i>arg. mod.</i>: client d'une
-prostituée.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">migraine</span>, <i>arch.</i>: grenade.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">mitiger</span>, <i>latin.</i>: amadouer.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">modius</span>, <i>antiq. lat.</i>: mesure de capacité pour les solides.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">mœoniennes (sources)</span>, l'inspiration poétique&mdash;les Muses étant
-particulièrement honorées en Mœonie.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">momon</span>, <i>arch.</i>: masque.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">mouche</span>, <i>arg.</i>: espion de police.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">morion</span>, <i>arch.</i>: casque&mdash;le traducteur lui donne le sens de mime,
-<i>baladin</i>.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">musser (se)</span>, <i>arch.</i>: se cacher.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">mutuum</span>, <i>antiq. lat.</i>: prêt de consommation.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">myriologue</span>, <i>hellén.</i>: discours, comme on dit, long d'une lieue.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">myste</span>, <i>antiq. gr.</i>: prêtre initié aux mystères de Cérès.<br />
-<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">naquet</span>, <i>arch.</i>: jeune valet; marqueur au jeu de paume.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">navré</span>, <i>arch.</i>: blessé.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">navrure</span>, <i>arch.</i>: blessure, plaie.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">naze (friser le)</span>, <i>locut. popul.</i>: froncer le nez, rechigner.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">nénie</span>, <i>latin.</i>: bagatelle.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">néoménie</span>, <i>hellén.</i>: nouvelle lune.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">nitide</span>, <i>latin.</i>: éclatant.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">novacula</span>, <i>antiq. lat.</i>: rasoir.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">novendial</span>, <i>antiq. lat.</i>: sacrifice célébré neuf jours après la mort.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">nummus</span>, <i>lat.</i>: argent monnayé.<br />
-<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">obsécrer</span>, <i>latin.</i>: prier instamment.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">officieux</span>, <i>latin.</i>: valet; gardien du vestiaire.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">oing</span>, <i>arch.</i>: graisse à graisser.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">opprimer</span>, <i>latin.</i>: étreindre.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">oraculaire</span>, <i>latin.</i>: qui parle en oracle.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">osclage</span>, <i>arch.</i>: baiser d'hommage.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">ostenter</span>, <i>latin.</i>: montrer.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">ostiaire</span>, <i>latin.</i>: portier.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">oxéolé</span>, <i>hellén.</i>: vinaigre médical.<br />
-<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pacant</span>, <i>arch.</i>: paysan.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pallium</span>, <i>antiq. latin.</i>: manteau.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">palombe</span>, <i>arch.</i>: pigeon ramier.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">parentèle</span>, <i>arch.</i>: lignée.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">paret, non paret</span>, <i>lat.</i>: Il appert, il n'appert pas.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">part</span>, <i>latin.</i>: production (de l'esprit), conception.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">parthénie</span>, <i>hellén.</i>: vierge.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">passade (donner la)</span>: enfoncer un nageur dans l'eau et passer par-dessus
-en nageant.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pataracina</span>.&mdash;L'on ne sait au juste ce que c'est.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">patère</span>, <i>antiq. lat.</i>: coupe.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">patiner</span>, <i>vulg.</i>: manier.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pavide</span>, <i>latin.</i>: effrayé.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pécore</span>, <i>latin.</i>: troupeau.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pect</span>, <i>latin.</i>: poitrine.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pécune</span>, <i>latin.</i>: biens, fortune.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pelauder (se)</span>, <i>arch.</i>: s'ôter le poil; fig. se battre.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">penaille</span>, <i>arch.</i>: haillon.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">penne</span>, <i>arch.</i>: plume.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pépettes</span>, <i>arg.</i>: pièces de monnaie.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pérégrin</span>, <i>latin.</i>: étranger.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pérenniser</span>, <i>latin.</i>: éterniser.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">parentales</span>, <i>antiq. lat.</i>: banquet de funérailles.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">perfuser</span>, <i>latin.</i>: répandre.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">périclitant</span>, <i>latin.</i>: celui qui est en péril.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">periscelis</span>, <i>antiq. lat.</i>: anneau de cheville.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">peristasis</span>, <i>gr.</i>: sujet, thème d'un discours.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">permaner</span>, <i>latin.</i>: persister.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pernocter</span>, <i>latin.</i>: passer la nuit.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pertuis</span>, <i>arch.</i>: trou.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">petauriste</span>, <i>hellén.</i>: acrobate.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">petit-crevé</span>, <i>arg. du boulevard</i>: jeune élégant.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">Petite République</span>. Voici un extrait de l'article auquel
-Tailhade fait allusion dans sa préface.<br /></span></p>
-
-<p class="center">ARBITRE DES ELEGANCES</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>Ce n'est pas de Barrès qu'il s'agit. Occupé de soins
-électoraux, l'Edenté nationaliste n'a plus le temps de
-s'extasier sur les heureux qui portent des chaussettes
-à un louis le pied. Il opère dans les urnes, ce qui gâte
-un peu son exquisité; mais quand il sera président, au
-moins, de la République, on le verra faisant la pige à
-Deschanel, et plus jeune encore, si l'on ose s'exprimer
-ainsi.</p>
-
-<p>Non, l'Arbitre des Elégances fut ce Pétrone dont
-parle Tacite, lequel n'a certainement pas écrit le <i>Satyricon</i>
-remis à la mode par le sot livre de Henryk Sienkiewicz.
-Les «raffinés» contemporains, qui ont omis,
-la plupart du temps, de faire leurs humanités, ont le
-goût prononcé des versions latines. Ils aiment qu'on
-leur découvre le <i>Cantique des Cantiques</i> (dans une version
-inexacte) et que l'on mette à leur portée les dialogues
-de Lucien ou les contes d'Apulée. M. Pierre
-Louys en est la preuve. Ayant élucidé ce point: que
-les cocottes antiques ressemblaient fort aux modernes,
-il a conquis le monde et l'approbation de Gyp. Le polaque
-Sienkiewicz est en possession de battre le même
-record. Son roman <i>Quo Vadis?</i> plus informe que les
-élucubrations de Lucie Herpin et non moins vide que
-les rocamboles de Dumas ou de Sardou, se recommande
-aux âmes contemporaines par un violent parfum
-de christianisme, nidoreux et polonais.</p>
-
-<p>Le grand bernatier de la <i>Libre Parole</i> consacre trois
-colonnes (colonnes Rambuteau) de son abominable
-papier à Sienkiewicz. Drumont opère lui-même et
-déverse à la louange du pauvre bouquin le flux breneux
-de sa loquèle. Sociologue comme Bobèche, penseur
-comme Robert Macaire, il insulte Calvin, les
-huguenots, les juifs, Coligny, Dreyfus, dans cette langue
-qui tient du rapport de police et du prône dominical,
-à propos de l'incendie allumé par le fils d'Ænobarbus.
-Il y a des vicaires, en province, des receveurs buralistes,
-jadis capitaines d'habillement, qui tiennent pour
-érudites ces calembredaines. Quand les concierges
-deviennent «fils de croisés» nul obstacle ne les
-arrête.</p>
-
-<p>Ainsi Drumont prophétise devant eux, comme l'ânesse
-de Balaam. Il leur offre, au petit déjeuner, les sandwichs
-d'Ezéchiel. Cela passe comme du beurre frais et
-l'abonné en redemande. Le succès de <i>Quo Vadis</i> éveille
-des pensées dans l'âme du député d'Alger, et, comme il
-n'est pas égoïste, ce brave homme les couche par écrit.
-Tout d'abord, il se débonde sur la littérature contemporaine.
-Les restitutions «trop savantes» de Jean
-Lorrain (qu'il confond pêle-mêle avec le grand Flaubert)
-lui semblent «trop guillochées, trop ciselées, trop
-surchargées, etc., etc., pour donner l'air, la perspective,
-l'âme des générations disparues», et tout ce qui s'ensuit.
-On pourrait néanmoins faire observer au Sociologue
-que son ami Jean Lorrain, quand il traite les
-amours d'Encolpis ou de Giton, est, plus que personne,
-pénétré de son sujet. Mais passons. Encore que Gaston
-Méry tienne pour un écrivain le hernieux auteur de
-<i>la France juive</i>, il est honnête de le quitter sur ce terrain:
-la critique des mœurs est son domaine.</p>
-
-<p>A la remorque de Chateaubriand, «ridicule, emphatique
-et barbare breton», dit Michelet, mais qui ne laissait
-pas d'avoir plus de talent que ces gens-là, un imbécile
-nommé le cardinal de <i>Wiseman</i>, écrivit jadis une
-historiette imbécile, <i>Fabiola</i>, dont s'écœura l'enfance
-de ma génération. Cela faisait paraître des visées historiques,
-l'anecdote fondamentale ayant pour décor la
-Rome de Néron.</p>
-
-<p>Depuis Cymodocée «regrettant son lit d'ivoire»,
-l'ignominie jésuite avait fait du chemin. Rien ne subsistait:
-ni talent ni écriture ni bonne foi. C'étaient les
-<i>Martyrs</i> mis à la portée des confréries du Sacré-Cœur.
-Gœthe écrivit <i>la Fiancée de Corinthe</i>, si délicieusement
-interprétée par Anatole France; Renan, son <i>Marc-Aurèle</i>;
-Drumont admire Sienkiewicz.</p>
-
-<p>Le point exhilarant de ce Polonais, c'est que, pour
-mettre d'aplomb son Pétrone, il a confondu les fragments
-apocryphes de Nodot avec le texte ancien. Il
-n'est pas d'élève de seconde qui ne sache que le texte
-appelé de Belgrade est l'œuvre d'un faussaire (comme
-l'Ossian de Mac Pherson), qui, en 1692, publia divers
-morceaux pour combler d'énormes lacunes et
-rendre plus agréable la lecture du <i>Satyricon</i>. Ce faussaire
-était un officier français du nom de Nodot, assez
-bon latiniste. Il fit éditer son travail chez Leers, à Rotterdam.
-Un heureux hasard, disait-il, lui avait procuré,
-en 1690, une copie exacte, et l'Europe désormais pourrait
-se glorifier d'avoir un Pétrone tout entier.</p>
-
-<p>A part les académies de Nîmes et d'Arles dont les
-Tartarins envoyèrent des éloges à Nodot, personne dans
-le monde érudit n'accepta son imposture. Henryk Sienkiewicz,
-plus candide que Basnage, Barante, Burmann
-et autres doctes latinisants, parle d'un Fabricius Vejento
-mentionné dans le premier fragment de Nodot et le
-signale comme un compagnon de débauche familier à
-Pétrone. Et tout le reste de l'érudition marche à l'avenant
-de cette balourdise.</p>
-
-</div>
-
-<p class="p2">
-<span class="ix0"><span class="smcap">phæcasium</span>, <i>antiq. gr.</i>: souliers blancs, propres aux gymnastes et
-aux prêtres de la Grèce et d'Alexandrie.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">phalerce</span>, <i>antiq. gr.</i> et <i>lat.</i>: sorte d'insignes d'or ou
-d'argent, marques honorifiques.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">piaculaire</span>, <i>latin.</i>: expiatoire.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">piétaticultrice</span>, <i>latin.</i>: qui pratique la piété filiale.&mdash;On
-prétendait que les cigognes prenaient soin de nourrir leurs vieux
-parents.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pileus</span>, <i>antiq. lat.</i>: bonnet masculin en feutre.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pioncer</span>, <i>arg.</i>: dormir.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">plamussade</span>, <i>arch.</i>: soufflets donnés coups sur coups.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pocharder</span>, <i>vulg.</i>: enivrer.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">poil (a)</span>,<i>terme de manège</i>: à cru, sans selle; fig. tout nu.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pollicitation</span>, <i>latin.</i>: promesse.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pomerium</span>, <i>lat.</i>: espace vide et consacré, au dedans et au dehors
-des remparts de Rome.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pompette</span>, <i>vulg.</i>: en état d'ébriété.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">popinations</span>, <i>latin.</i>: rasades.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">popiner</span>, <i>latin.</i>: boire avec excès.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">porte décumane</span>, <i>antiq. lat.</i>: principale porte d'un camp.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">portemanteau</span>, <i>arch.</i>: valise.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">portenteux</span>, <i>latin.</i>: prodigieux.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">poupelin</span>, <i>arch.</i>: pièce de four, pâtisserie faite avec du beurre,
-du lait, etc.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pourchas</span>, <i>arch.</i>: poursuite.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pourpenser</span>, <i>arch.</i>: réfléchir.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">prase</span>, <i>hellén.</i>: chrysoprase, quartz vert foncé.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pratique</span>, <i>vulg.</i>: fourbe.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">prélibation</span>, <i>latin.</i>: offrande des premiers fruits, des prémices.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">prétexte</span>, <i>antiq. lat.</i>: toge portée par les enfants de la caste
-patricienne, par les magistrats, les dictateurs, etc.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">primigenius</span>, <i>lat.</i>: premier de son espèce.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">privé</span>, <i>arch.</i>: lieux d'aisances.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">procurateur</span>, <i>antiq. lat.</i>: sorte de gérant.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">prohiber</span>, <i>latin.</i>: éloigner.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">promulsis</span>, <i>antiq. lat.</i>: hors-d'œuvre.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">provigner</span>, <i>arch.</i>: multiplier une plante par provins; fig. se
-multiplier.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pucelette</span>, <i>arch.</i>: fillette.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">puchette</span>, <i>provincial.</i>: épuisette, cuiller à puiser.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pruneaux de rivière</span>: cailloux.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pulvinar</span>, <i>lat.</i>: coussin.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">purette (en)</span>&mdash;et non en purêtre&mdash;<i>locut. arch.</i>: en chemise.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">putanat</span>, <i>néolog.</i>: libertinage.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">putanier</span>, <i>arch.</i>: de putain&mdash;<i>affiches putanières</i>: c'est ainsi
-que Tailhade traduit <i>titulos</i>, cartes que les femmes publiques
-fixaient sur leurs portes pour faire connaître leur nom.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pute</span>, <i>arch.</i>: fille de joie, femme libertine.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">pyxide</span>, <i>hellén.</i>: boîte.<br />
-<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">quadrille verte</span>, <i>antiq. lat.</i>: l'équipe prasine, l'équipe des
-conducteurs de chars de course dont la livrée était le vert.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">quartilla</span>, <i>lat.</i>: Petite-Quatrième.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">quasillariæ</span>, <i>antiq. lat.</i>: esclaves femelles ayant pour fonction
-de porter aux fileuses les paniers de laine.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">quérimonie</span>, <i>arch.</i>: plainte.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">quirites</span>, <i>lat.</i>: citoyen, bourgeois.<br />
-<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">ragot</span>, <i>terme cynégét.</i>: sanglier qui a quitté la compagnie et qui
-n'a pas encore trois ans.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">raine</span>, <i>arch.</i>: grenouille.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">ramentevoir (se)</span>, <i>arch.</i>: se rappeler.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">ramequin</span>: pâtisserie au fromage.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">ratiociner</span>, <i>latin.</i>: raisonner.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">rauquement</span>, <i>néolog.</i>: cri rauque.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">recombant</span>, <i>latin.</i>: convive.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">recordation</span>, <i>arch.</i>: ressouvenir.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">rédimer</span>, <i>latin.</i>: racheter.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">rembucher</span>, <i>terme cynégét.</i>: S'emploie surtout sous la forme
-réfléchie (se rembucher). Se dit des bêtes sauvages: rentrer dans le
-bois.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">repositorium</span>, <i>antiq. lat.</i>: sorte de dressoir.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">renard</span>, <i>vulg.</i>: décharge d'estomac&mdash;vient de la locut. popul. écorcher
-le renard, piquer un renard, vomir.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">rengréger</span>, <i>arch.</i>: aggraver.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">résolu</span>, <i>latin.</i>: paralysé, anéanti.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">reviviscent</span>, <i>latin.</i>: renaissant.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">révoquer</span>, <i>latin.</i>: rappeler.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">ribaud</span>, <i>arch.</i>: mauvais garçon, homme qui vit avec les gens sans aveu
-et les prostituées.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">richomme</span>, <i>arch.</i>: richard.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">rigoler (se)</span>, <i>arch.</i>: se donner du plaisir.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">robe (bonne)</span>, <i>locut. arch.</i>: femme lascive.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">rogation</span>, <i>latin.</i>: prière.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">romancine</span>, <i>arch.</i>: réprimande.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">rouge-bord</span>, <i>arch.</i>: verre de vin plein jusqu'au bord.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">houleuse</span>, <i>vulg.</i>: fille qui racole sur la voie publique.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">roulure</span>, <i>arg.</i>: prostituée.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">rubrique</span>, <i>arch.</i>: ruse.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">rudanier</span>, <i>arch.</i>: grossier.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">rue</span>: nom de plusieurs plantes de la famille des rutacées.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">rupin</span>, <i>arg.</i>: riche, considérable.<br />
-<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">sacrarium</span>, <i>lat.</i>: sacristie.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">sanctimonial</span>, <i>latin.</i>: consacré.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">satyricon, satiricon ou satiræ</span>, <i>hellén.</i>: œuvres mêlées, mélanges
-(satura).<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">satyrion, satureum</span>: philtre, boisson aphrodisiaque.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">scare</span>, <i>hellén.</i>: poisson des mers chaudes, dit perroquet de mer.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">Scintilla</span>, <i>lat.</i>: Etincelle.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">scorpène</span>: poisson dont les piquants sont venimeux.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">scyphus</span>, <i>hellén.</i>: coupe à boire.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">sempiterneux</span>, <i>arch.</i>: sempiternel.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">senestre</span>, <i>arch.</i>: gauche.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">serdeau</span>, <i>arch.</i>: échanson, d'après Tailhade.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">seriphios</span>, <i>gr.</i>: absinthe marine.<br />
-</span><span class="ix0">Σιβυλλα, τι θελεις, etc.&mdash;Sibylle, que veux-tu?&mdash;Je veux mourir.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">sévir, sexvir</span> (<span class="smcap">vi. vir.</span> dans les inscriptions) <i>lat.</i>: membre d'un
-collège de six personnes; membre d'un collège de prêtres institué en
-l'honneur d'Auguste.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">singultueux</span>, <i>latin.</i>: qui a le caractère du sanglot.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">soef</span>, <i>arch.</i>: suave.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">souricer</span>, <i>arch.</i>: prendre les souris, en parlant des chats;
-s'emparer subrepticement de.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">spurcidique</span>, <i>latin.</i>: ordurier.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">stator</span>, <i>lat.</i>: messager d'un magistrat<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">stola</span>, <i>lat.</i>: robe de la matrone romaine.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">subhaster</span>, <i>arch.</i>: vendre aux enchères.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">subodorer</span>, <i>arch.</i>: éventer, flairer de loin.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">sudarium</span>, <i>antiq. lat.</i>: sorte, de mouchoir.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">suppéditer</span>, <i>latin.</i>: fouler aux pieds au pr. et au fig. Tailhade
-lui donne le sens d'élever, de soutenir.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">supin</span>, <i>latin.</i>: renversé.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">susciter</span>, <i>latin.</i>: mettre debout.<br />
-<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">tante</span>, <i>arg.</i>: jeune homme <i>accessible</i>.<br />
-</span><span class="ix0">τα παντα (<i>gr.</i>: le tout), factotum.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">tavelé</span>, <i>arch.</i>: marqueté.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">tepidarium</span>, <i>antiq. lat.</i>: étuve tempérée dans laquelle on séjournait
-avant d'entrer dans le bain à haute température.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">tessera</span>, <i>lat.</i>: dé à jouer.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">test</span>, <i>arch.</i>: pot<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">tête-bêche</span>, <i>arch.</i>: en sens inverse, comme, par exemple, les deux
-chiffres du nombre 69&mdash;et non <i>tête baissée</i>, comme l'a cru Tailhade
-après Victor Hugo.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">textile</span>, <i>latin.</i>: tissé.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">thalamus</span>, <i>antiq. gr.</i> et <i>lat.</i>: chambre où se faisait le
-coucher de la mariée, chambre nuptiale.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">thalassocrate</span>, <i>hellén.</i>: maître de la mer.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">tibicen</span>, <i>antig. lat.</i>: flûtiste.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">tollu</span>, <i>arch.</i>: partic. passé de tollir, enlever.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">toreutique</span>, <i>hellén.</i>: l'art de la ciselure.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">torus</span>, <i>antiq. lat.</i>: matelas ou lit.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">tourde</span>, <i>arch.</i>: grive.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">tourner de l'œil</span>, <i>locut. popul.</i>: mourir.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">tourtre</span>, <i>arch.</i>: tourterelle.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">train de galets</span>, le traducteur veut dire <i>train de bateaux chargé de
-galets</i>.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">tramontane</span>, <i>arch.</i>: vent du nord, dans la Méditerranée.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">trépidation</span>, <i>latin.</i>: agitation.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">trépider</span>, <i>latin.</i>: s'agiter confusément.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">tricliniarcha</span>, <i>antiq. lat.</i>: correspondait à peu près à notre maître
-d'hôtel.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">Trimalchio</span>, on a supposé que ce nom était formé du gr. <i>tri</i>, et
-<i>malchiao</i>, être <i>gourd</i>, être transi. Il signifierait ainsi
-quelque chose comme <i>Triplegourde</i> (cf. Trissotin). D'autres croient
-ce nom d'origine sémitique.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">trinquer</span>, <i>vulg.</i>: pâtir.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">tripudier</span>, <i>latin.</i>: danser, trépigner, sauter.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">tristimonie</span>, <i>latin.</i>: tristesse.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">trivier</span>, <i>latin.</i>: trivoie, patte-d'oie, endroit où aboutissent trois
-chemins.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">trupher</span>, <i>arch.</i>: la forme correcte est trufer, se moquer, abuser de.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">Tryphœna</span> (du <i>gr. tryphè</i>, voluptés, délices). Salace.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">tuf</span>: concrétion calcaire qui se trouve au-dessous de la terre franche.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">tumultuer</span>, <i>latin.</i>: être bruyamment agité&mdash;«La mer tumultuait du bas
-abîme», cette phrase est empruntée textuellement à Rabelais.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">turgide</span>, <i>latin.</i>: enflé.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">turpide</span>, <i>latin.</i>: honteux.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">tutelle</span>, <i>latin.</i>: divinité protectrice, lare, patronne.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">type</span>, <i>vulg.</i>: homme, individu masculin.<br />
-<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">union</span>, <i>latin.</i>: perle unique, perle baroque.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">Urbs</span>, <i>lat.</i>: la Ville, c'est-à-dire Rome.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">urceolus</span>, <i>antiq. lat.</i>: cruche à eau.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">utricule</span>, <i>latin.</i>: petite outre.<br />
-<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">vache</span>, <i>arg.</i>: femme, en mauvaise part&mdash;Tailhade traduit «femmes
-soûles» par «vaches imbriaques».<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">vadrouiller</span>, <i>vulg.</i>: aller de taverne en taverne; traîner de nuit
-dans tous les mauvais lieux.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">vedeau</span>, <i>arch.</i>: veau.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">vendiquer</span>, <i>latin.</i>: venger.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">vénéfice</span>, <i>latin.</i>: breuvage magique, sortilège.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">ventrouillage</span> (se ventrouiller, <i>arch.</i>: se vautrer), vautrement.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">vénusté</span>, <i>latin.</i>: beauté.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">verbérante</span>, <i>latin.</i>: celle qui fouette.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">verbèrer</span>, <i>latin.</i>: fouetter&mdash;ici, au figuré.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">vère</span>, <i>arch.</i>: voire! oui vraiment!<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">vérécondie</span>, <i>latin.</i>: modestie, modération.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">vérécondieux</span>, <i>latin.</i>: réservé, discret.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">vergonder</span>, <i>lat.</i>: respecter.&mdash;Le traducteur donne à ce verbe le sens
-de pécher.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">vin de la bouche</span>, <i>arch.</i>: vin réservé au maître.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">vinasse</span>, <i>vulg.</i>: vin ordinaire.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">viride</span>, <i>latin.</i>: verdoyant; <i>fig.</i>: jeune.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">vis</span>, <i>arch.</i>: visage.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">vouivre</span>, <i>arch.</i>: guivre, dragon.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">vulgivague</span>, <i>latin.</i>: vagabond, errant.<br />
-</span><span class="ix0"><span class="smcap">vultueux</span>, <i>latin.</i>: tuméfié et enflammé&mdash;quant au visage.</span>
-</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2><i>JUSTIFICATION DU TIRAGE</i></h2>
-
-<p>La présente édition du Satyricon a été
-achevée d'imprimer le 31 janvier
-1922: le texte par Henri Diéval, les illustrations
-par Louis Kaldor. On en a tiré
-quinze exemplaires sur papier Japon des
-manufactures impériales d'Insetsu-Kioku,
-chiffrés de 1 à 15, dont un (numéro 1)
-contient un dessin original et tous les croquis
-de J. E. Laboureur; et quatre sur
-Japon impérial (numéros 2 à 5) contiennent
-un dessin original. On a tiré en outre
-deux cent dix exemplaires sur papier vélin
-pur fil Lafuma chiffrés de 16 à 225.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Le Satyricon, by Petronius Arbiter (AKA Pétrone)
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SATYRICON ***
-
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-</body>
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index a2bd5b9..0000000
--- a/old/53321-h/images/ill04.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/53321-h/images/ill05.jpg b/old/53321-h/images/ill05.jpg
deleted file mode 100644
index ecfec1f..0000000
--- a/old/53321-h/images/ill05.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/53321-h/images/ill06.jpg b/old/53321-h/images/ill06.jpg
deleted file mode 100644
index e3d67ec..0000000
--- a/old/53321-h/images/ill06.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/53321-h/images/ill07.jpg b/old/53321-h/images/ill07.jpg
deleted file mode 100644
index 594f87a..0000000
--- a/old/53321-h/images/ill07.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ