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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: OEuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 4 - -Author: Gustave Flaubert - -Release Date: August 25, 2016 [EBook #52893] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE GUSTAVE *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur - - Cette version électronique reproduit dans son intégralité - la version originale. - - La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures. - - L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. - La liste des modifications se trouve à la fin du texte. - - - - - ÉDITION DÉFINITIVE D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX - - - ŒUVRES COMPLÈTES - - DE - - GUSTAVE FLAUBERT - - - IV - - L'ÉDUCATION SENTIMENTALE - - II - - - PARIS - - A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR - - RUE SAINT-BENOIT, 7 - - 1885 - - - TOUS DROITS RÉSERVÉS - - - - - DEUXIÈME PARTIE - (SUITE) - - - - -IV - - -La Maréchale était prête et l'attendait. - -«C'est gentil, cela!» dit-elle, en fixant sur lui ses jolis yeux, à la -fois tendres et gais. - -Quand elle eut fait le nœud de sa capote, elle s'assit sur le divan et -resta silencieuse. - -«Partons-nous?» dit Frédéric. - -Elle regarda la pendule. - -«Oh! non! pas avant une heure et demie», comme si elle eût posé en -elle-même cette limite à son incertitude. - -Enfin l'heure ayant sonné: - -«Eh bien, _andiamo, caro mio!_» - -Et elle donna un dernier tour à ses bandeaux, fit des recommandations à -Delphine. - -«Madame revient dîner? - ---Pourquoi donc? Nous dînerons ensemble quelque part, au café Anglais, -où vous voudrez. - ---Soit!» - -Ses petits chiens jappaient autour d'elle. - -«On peut les emmener, n'est-ce pas?» - -Frédéric les porta lui-même jusqu'à la voiture. C'était une berline de -louage avec deux chevaux de poste et un postillon; il avait mis sur le -siège de derrière son domestique. La Maréchale parut satisfaite de ses -prévenances, puis, dès qu'elle fut assise, lui demanda s'il avait été -chez Arnoux, dernièrement. - -«Pas depuis un mois, dit Frédéric. - ---Moi, je l'ai rencontré avant-hier, il serait même venu aujourd'hui. -Mais il a toute sorte d'embarras, encore un procès, je ne sais quoi. -Quel drôle d'homme! - ---Oui, très drôle!» - -Frédéric ajouta d'un air indifférent: - -«A propos, voyez-vous toujours... comment donc l'appelez-vous?... cet -ancien chanteur..., Delmar?» - -Elle répliqua sèchement: - -«Non! c'est fini.» - -Ainsi leur rupture était certaine. Frédéric en conçut de l'espoir. - -Ils descendirent au pas le quartier Bréda; les rues, à cause du -dimanche, étaient désertes, et des figures de bourgeois apparaissaient -derrière des fenêtres. La voiture prit un train plus rapide; le bruit -des roues faisait se retourner les passants, le cuir de la capote -rabattue brillait, le domestique se cambrait la taille, et les deux -havanais l'un près de l'autre semblaient deux manchons d'hermine -posés sur les coussins. Frédéric se laissait aller au bercement des -soupentes. La Maréchale tournait la tête, à droite et à gauche, en -souriant. - -Son chapeau de paille nacrée avait une garniture de dentelle noire. Le -capuchon de son burnous flottait au vent; et elle s'abritait du soleil -sous une ombrelle de satin lilas, pointue par le haut comme une pagode. - -«Quels amours de petits doigts! dit Frédéric en lui prenant doucement -l'autre main, la gauche ornée d'un bracelet d'or en forme de gourmette. -Tiens! c'est mignon; d'où cela vient-il? - ---Oh! il y a longtemps que je l'ai», dit la Maréchale. - -Le jeune homme n'objecta rien à cette réponse hypocrite. Il aima mieux -«profiter de la circonstance». Et, lui tenant toujours le poignet, il -appuya dessus ses lèvres, entre le gant et la manchette. - -«Finissez, on va nous voir!» - ---Bah! qu'est-ce que cela fait!» - -Après la place de la Concorde, ils prirent par le quai de la Conférence -et le quai de Billy, où l'on remarque un cèdre dans un jardin. -Rosanette croyait le Liban situé en Chine; elle rit elle-même de son -ignorance et pria Frédéric de lui donner des leçons de géographie. -Puis, laissant à droite le Trocadéro, ils traversèrent le pont d'Iéna -et s'arrêtèrent enfin, au milieu du Champ de Mars, près des autres -voitures, déjà rangées dans l'Hippodrome. - -Les tertres de gazon étaient couverts de menu peuple. On apercevait -des curieux sur le balcon de l'École militaire; et les deux pavillons -en dehors du pesage, les deux tribunes comprises dans son enceinte, et -une troisième devant celle du Roi se trouvaient remplis d'une foule -en toilette qui témoignait, par son maintien, de la révérence pour -ce divertissement encore nouveau. Le public des courses, plus spécial -dans ce temps-là, avait un aspect moins vulgaire; c'était l'époque -des sous-pieds, des collets de velours et des gants blancs. Les -femmes, vêtues de couleurs brillantes, portaient des robes à taille -longue, et assises sur les gradins des estrades, elles faisaient comme -de grands massifs de fleurs, tachetées de noir, çà et là, par les -sombres costumes des hommes. Mais tous les regards se tournaient vers -le célèbre Algérien Bou-Maza, qui se tenait impassible, entre deux -officiers d'état-major, dans une des tribunes particulières. Celle du -Jockey-Club contenait exclusivement des messieurs graves. - -Les plus enthousiastes s'étaient placés, en bas, contre la piste, -défendue par deux lignes de bâtons supportant des cordes; dans l'ovale -immense que décrivait cette allée, des marchands de coco agitaient -leur crécelle, d'autres vendaient le programme des courses, d'autres -criaient des cigares, un vaste bourdonnement s'élevait; les gardes -municipaux passaient et repassaient; une cloche, suspendue à un poteau -couvert de chiffres, tinta. Cinq chevaux parurent, et on rentra dans -les tribunes. - -Cependant de gros nuages effleuraient de leurs volutes la cime des -ormes en face. Rosanette avait peur de la pluie. - -«J'ai des riflards, dit Frédéric, et tout ce qu'il faut pour se -distraire, ajouta-t-il en soulevant le coffre, où il y avait des -provisions de bouche dans un panier. - ---Bravo! nous nous comprenons! - ---Et on se comprendra encore mieux, n'est-ce pas? - ---Cela se pourrait!» fit-elle en rougissant. - -Les jockeys, en casaque de soie, tâchaient d'aligner leurs chevaux et -les retenaient à deux mains. Quelqu'un abaissa un drapeau rouge. Alors, -tous les cinq, se penchant sur les crinières, partirent. Ils restèrent -d'abord serrés en une seule masse; bientôt elle s'allongea, se coupa; -celui qui portait la casaque jaune, au milieu du premier tour, faillit -tomber; longtemps il y eut de l'incertitude entre Filly et Tibi; puis -Tom-Pouce parut en tête; mais Clubstick, en arrière depuis le départ, -les rejoignit et arriva premier, battant Sir Charles de deux longueurs; -ce fut une surprise, on criait; les baraques de planches vibraient sous -les trépignements. - -«Nous nous amusons! dit la Maréchale. Je t'aime, mon chéri!» - -Frédéric ne douta plus de son bonheur; ce dernier mot de Rosanette le -confirmait. - -A cent pas de lui, dans un cabriolet milord, une dame parut. Elle se -penchait en dehors de la portière, puis se renfonçait vivement; cela -recommença plusieurs fois, Frédéric ne pouvait distinguer sa figure. Un -soupçon le saisit, il lui sembla que c'était Mme Arnoux. Impossible, -cependant! Pourquoi serait-elle venue? - -Il descendit de voiture, sous prétexte de flâner au pesage. - -«Vous n'êtes guère galant!» dit Rosanette. - -Il n'écouta rien et s'avança. Le milord, tournant bride, se mit au trot. - -Frédéric, au même moment, fut happé par Cisy. - -«Bonjour, cher! comment allez-vous? Hussonnet est là-bas! Écoutez donc!» - -Frédéric tâchait de se dégager pour rejoindre le milord. La Maréchale -lui faisait signe de retourner près d'elle. Cisy l'aperçut et voulait -obstinément lui dire bonjour. - -Depuis que le deuil de sa grand'mère était fini, il réalisait son -idéal, parvenait _à avoir du cachet_. Gilet écossais, habit court, -larges bouffettes sur l'escarpin et carte d'entrée dans la ganse du -chapeau, rien ne manquait effectivement à ce qu'il appelait lui-même -son «chic», un chic anglomane et mousquetaire. Il commença par se -plaindre du Champ de Mars, turf exécrable, parla ensuite des courses de -Chantilly et des farces qu'on y faisait, jura qu'il pouvait boire douze -verres de vin de Champagne pendant les douze coups de minuit, proposa -à la Maréchale de parier, caressait doucement ses deux bichons; et de -l'autre coude s'appuyant sur la portière, il continuait à débiter des -sottises, le pommeau de son stick dans la bouche, les jambes écartées, -les reins tendus. Frédéric, à côté de lui, fumait, tout en cherchant à -découvrir ce que le milord était devenu. - -La cloche ayant tinté, Cisy s'en alla, au grand plaisir de Rosanette, -qu'il ennuyait beaucoup, disait-elle. - -La seconde épreuve n'eut rien de particulier, la troisième non plus, -sauf un homme qu'on emporta sur un brancard. La quatrième, où huit -chevaux disputèrent le prix de la ville, fut plus intéressante. - -Les spectateurs des tribunes avaient grimpé sur les bancs. Les autres, -debout dans les voitures, suivaient avec des lorgnettes à la main -l'évolution des jockeys; on les voyait filer comme des taches rouges, -jaunes, blanches et bleues sur toute la longueur de la foule, qui -bordait le tour de l'Hippodrome. De loin, leur vitesse n'avait pas -l'air excessive; à l'autre bout du Champ de Mars, ils semblaient même -se ralentir et ne plus avancer que par une sorte de glissement, où -les ventres des chevaux touchaient la terre sans que leurs jambes -étendues pliassent. Mais, revenant bien vite, ils grandissaient; leur -passage coupait le vent, le sol tremblait, les cailloux volaient; l'air -s'engouffrant dans les casaques des jockeys les faisait palpiter comme -des voiles; à grands coups de cravache, ils fouaillaient leurs bêtes -pour atteindre le poteau, c'était le but. On enlevait les chiffres, -un autre était hissé; et, au milieu des applaudissements, le cheval -victorieux se traînait jusqu'au pesage, tout couvert de sueur, les -genoux raidis, l'encolure basse, tandis que son cavalier, comme -agonisant sur sa selle, se tenait les côtes. - -Une contestation retarda le dernier départ. La foule qui s'ennuyait -se répandit. Des groupes d'hommes causaient au bas des tribunes. Les -propos étaient libres; des femmes du monde partirent scandalisées par -le voisinage des lorettes. - -Il y avait aussi des illustrations de bals publics, des comédiennes -du boulevard;--et ce n'était pas les plus belles qui recevaient le -plus d'hommages. La vieille Georgine Aubert, celle qu'un vaudevilliste -appelait le Louis XI de la prostitution, horriblement maquillée et -poussant de temps à autre une espèce de rire pareil à un grognement, -restait tout étendue dans sa longue calèche, sous une palatine de -martre comme en plein hiver. Mme de Remoussot, mise à la mode par son -procès, trônait sur le siège d'un break en compagnie d'Américains; -et Thérèse Bachelu, avec son air de vierge gothique, emplissait de -ses douze falbalas l'intérieur d'un escargot qui avait, à la place du -tablier, une jardinière pleine de roses. La Maréchale fut jalouse de -ces gloires; pour qu'on la remarquât, elle se mit à faire de grands -gestes et à parler très haut. - -Des gentlemen la reconnurent, lui envoyèrent des saluts. Elle y -répondait en disant leurs noms à Frédéric. C'étaient tous comtes, -vicomtes, ducs et marquis, et il se rengorgeait, car tous les yeux -exprimaient un certain respect pour sa bonne fortune. - -Cisy n'avait pas l'air moins heureux dans le cercle d'hommes mûrs qui -l'entourait. Ils souriaient du haut de leurs cravates, comme se moquant -de lui; enfin il tapa dans la main du plus vieux et s'avança vers la -Maréchale. - -Elle mangeait avec une gloutonnerie affectée une tranche de foie gras; -Frédéric, par obéissance, l'imitait, en tenant une bouteille de vin sur -ses genoux. - -Le milord reparut, c'était Mme Arnoux. Elle pâlit extraordinairement. - -«Donne-moi du champagne!» dit Rosanette. - -Et levant le plus haut possible son verre rempli, elle s'écria: - -«Ohé là-bas! les femmes honnêtes, l'épouse de mon protecteur, ohé!» - -Des rires éclatèrent autour d'elle, le milord disparut. Frédéric la -tirait par sa robe, il allait s'emporter. Mais Cisy était là dans la -même attitude que tout à l'heure; et, avec un surcroît d'aplomb, il -invita Rosanette à dîner pour le soir même. - -«Impossible! répondit-elle. Nous allons ensemble au café Anglais.» - -Frédéric, comme s'il n'eût rien entendu, demeura muet, et Cisy quitta -la Maréchale d'un air désappointé. - -Tandis qu'il lui parlait, debout contre la portière de droite, -Hussonnet était survenu du côté gauche, et, relevant ce mot de café -Anglais: - -«C'est un joli établissement! si l'on y cassait une croûte, hein? - ---Comme vous voudrez, dit Frédéric, qui, affaissé dans le coin de la -berline, regardait à l'horizon le milord disparaître, sentant qu'une -chose irréparable venait de se faire et qu'il avait perdu son grand -amour. Et l'autre était là, près de lui, l'amour joyeux et facile! -Mais, lassé, plein de désirs contradictoires et ne sachant même plus -ce qu'il voulait, il éprouvait une tristesse démesurée, une envie de -mourir. - -Un grand bruit de pas et de voix lui fit relever la tête; les gamins, -enjambant les cordes de la piste, venaient regarder les tribunes; on -s'en allait. Quelques gouttes de pluie tombèrent. L'embarras des -voitures augmenta. Hussonnet était perdu. - -«Eh bien, tant mieux! dit Frédéric. - ---On préfère être seul?» reprit la Maréchale, en posant la main sur la -sienne. - -Alors passa devant eux, avec des miroitements de cuivre et d'acier, un -splendide landau attelé de quatre chevaux, conduits à la Daumont par -deux jockeys en veste de velours, à crépines d'or. Mme Dambreuse était -près de son mari, Martinon sur l'autre banquette en face; tous les -trois avaient des figures étonnées. - -«Ils m'ont reconnu!» se dit Frédéric. - -Rosanette voulut qu'on arrêtât, pour mieux voir le défilé. Mme Arnoux -pouvait reparaître. Il cria au postillon: - -«Va donc! va donc! en avant!» - -Et la berline se lança vers les Champs-Élysées au milieu des autres -voitures, calèches, briskas, wurts, tandems, tilburys, dog-carts, -tapissières à rideaux de cuir où chantaient des ouvriers en -goguette, demi-fortune que dirigeaient avec prudence des pères de -famille eux-mêmes. Dans des victorias bourrées de monde, quelque -garçon, assis sur les pieds des autres, laissait pendre en dehors -ses deux jambes. De grands coupés à siège de drap promenaient des -douairières qui sommeillaient; ou bien un stopper magnifique passait, -emportant une chaise, simple et coquette comme l'habit noir d'un -dandy. L'averse cependant redoublait. On tirait les parapluies, les -parasols, les mackintosh; on se criait de loin: «Bonjour!--Ça va -bien?--Oui!--Non!--A tantôt!» et les figures se succédaient avec une -vitesse d'ombres chinoises. Frédéric et Rosanette ne se parlaient pas, -éprouvant une sorte d'hébétude à voir auprès d'eux continuellement -toutes ces roues tourner. - -Par moments, les files de voitures, trop pressées, s'arrêtaient toutes -à la fois sur plusieurs lignes. Alors, on restait les uns près des -autres, et l'on s'examinait. Du bord des panneaux armoriés, des regards -indifférents tombaient sur la foule; des yeux pleins d'envie brillaient -au fond des fiacres; des sourires de dénigrement répondaient aux ports -de tête orgueilleux; des bouches grandes ouvertes exprimaient des -admirations imbéciles; et, çà et là, quelque flâneur, au milieu de la -voie, se rejetait en arrière d'un bond pour éviter un cavalier qui -galopait entre les voitures et parvenait à en sortir. Puis tout se -remettait en mouvement; les cochers lâchaient les rênes, abaissaient -leurs longs fouets; les chevaux, animés, secouant leur gourmette, -jetaient de l'écume autour d'eux; et les croupes et les harnais humides -fumaient, dans la vapeur d'eau que le soleil couchant traversait. -Passant sous l'Arc de triomphe, il allongeait à hauteur d'homme une -lumière roussâtre, qui faisait étinceler les moyeux des roues, les -poignées des portières, le bout des timons, les anneaux des sellettes; -et sur les deux côtés de la grande avenue,--pareille à un fleuve où -ondulaient des crinières, des vêtements, des têtes humaines,--les -arbres tout reluisants de pluie se dressaient, comme deux murailles -vertes. Le bleu du ciel, au-dessus, reparaissant à de certaines -places, avait des douceurs de satin. - -Alors, Frédéric se rappela les jours déjà loin où il enviait -l'inexprimable bonheur de se trouver dans une de ces voitures, à côté -d'une de ces femmes. Il le possédait, ce bonheur-là, et n'en était pas -plus joyeux. - -La pluie avait fini de tomber. Les passants, réfugiés entre les -colonnes du Garde-Meuble, s'en allaient. Des promeneurs, dans la rue -Royale, remontaient vers le boulevard. Devant l'hôtel des Affaires -étrangères, une file de badauds stationnait sur les marches. - -A la hauteur des Bains Chinois, comme il y avait des trous dans le -pavé, la berline se ralentit. Un homme en paletot noisette marchait -au bord du trottoir. Une éclaboussure, jaillissant de dessous les -ressorts, s'étala dans son dos. L'homme se retourna, furieux. Frédéric -devint pâle; il avait reconnu Deslauriers. - -A la porte du café Anglais, il renvoya la voiture. Rosanette était -montée devant lui, pendant qu'il payait le postillon. - -Il la retrouva dans l'escalier, causant avec un monsieur. Frédéric prit -son bras. Mais au milieu du corridor, un deuxième seigneur l'arrêta. - -«Va toujours! dit-elle, je suis à toi!» - -Et il entra seul dans le cabinet. Par les deux fenêtres ouvertes on -apercevait du monde aux croisées des autres maisons vis-à-vis. De -larges moires frissonnaient sur l'asphalte qui séchait, et un magnolia -posé au bord du balcon embaumait l'appartement. Ce parfum et cette -fraîcheur détendirent ses nerfs; il s'affaissa sur le divan rouge, -au-dessous de la glace. - -La Maréchale revint, et le baisant au front: - -«On a des chagrins, pauvre Mimi? - ---Peut-être! répliqua-t-il. - ---Tu n'es pas le seul, va! ce qui voulait dire: Oublions chacun les -nôtres dans une félicité commune!» - -Puis elle posa un pétale de fleur entre ses lèvres et le lui tendit -à becqueter. Ce mouvement, d'une grâce et presque d'une mansuétude -lascive, attendrit Frédéric. - -«Pourquoi me fais-tu de la peine? dit-il en songeant à Mme Arnoux. - ---Moi, de la peine?» - -Et, debout devant lui, elle le regardait, les cils rapprochés et les -deux mains sur les épaules. - -Toute sa vertu, toute sa rancune sombra dans une lâcheté sans fond. - -Il reprit: - -«Puisque tu ne veux pas m'aimer!» en l'attirant sur ses genoux. - -Elle se laissait faire; il lui entourait la taille à deux bras; le -pétillement de sa robe de soie l'enflammait. - -«Où sont-ils?» dit la voix d'Hussonnet dans le corridor. - -La Maréchale se leva brusquement et alla se mettre à l'autre bout du -cabinet, tournant le dos à la porte. - -Elle demanda des huîtres et ils s'attablèrent. - -Hussonnet ne fut pas drôle. A force d'écrire quotidiennement sur toute -sorte de sujets, de lire beaucoup de journaux, d'entendre beaucoup de -discussions et d'émettre des paradoxes pour éblouir, il avait fini -par perdre la notion exacte des choses, s'aveuglant lui-même avec -ses faibles pétards. Les embarras d'une vie légère autrefois, mais à -présent difficile, l'entretenaient dans une agitation perpétuelle; et -son impuissance, qu'il ne voulait pas s'avouer, le rendait hargneux, -sarcastique. A propos d'_Ozaï_, un ballet nouveau, il fit une sortie à -fond contre la danse, et, à propos de la danse, contre l'Opéra; puis, -à propos de l'Opéra, contre les Italiens, remplacés maintenant par -une troupe d'acteurs espagnols, «comme si l'on n'était pas rassasié -des Castilles»! Frédéric fut choqué dans son amour romantique de -l'Espagne; et, afin de rompre la conversation, il s'informa du Collège -de France, d'où l'on venait d'exclure Edgar Quinet et Mickiewicz. Mais -Hussonnet, admirateur de M. de Maistre, se déclara pour l'Autorité et -le Spiritualisme. Il doutait cependant des faits les mieux prouvés, -niait l'histoire et contestait les choses les plus positives, jusqu'à -s'écrier au mot géométrie: «Quelle blague que la géométrie!» Le tout -entremêlé d'imitations d'acteurs. Sainville était particulièrement son -modèle. - -Ces calembredaines assommaient Frédéric. Dans un mouvement -d'impatience, il attrapa, avec sa botte, un des bichons sous la table. - -Tous deux se mirent à aboyer d'une façon odieuse. - -«Vous devriez les faire reconduire!» dit-il brusquement. - -Rosanette n'avait confiance en personne. - -Alors, il se tourna vers le bohème. - -«Voyons, Hussonnet, dévouez-vous! - ---Oh! oui, mon petit! Ce serait bien aimable!» - -Hussonnet s'en alla sans se faire prier. - -De quelle manière payait-on sa complaisance? Frédéric n'y pensa pas. Il -commençait même à se réjouir du tête-à-tête, lorsqu'un garçon entra. - -«Madame, quelqu'un vous demande! - ---Comment! encore? - ---Il faut pourtant que je voie!» dit Rosanette. - -Il en avait soif, besoin. Cette disparition lui semblait une -forfaiture, presque une grossièreté. Que voulait-elle donc? n'était-ce -pas assez d'avoir outragé Mme Arnoux? Tant pis pour celle-là, du reste! -Maintenant il haïssait toutes les femmes; et des pleurs l'étouffaient, -car son amour était méconnu et sa concupiscence trompée. - -La Maréchale rentra, et, lui présentant Cisy: - -«J'ai invité monsieur. J'ai bien fait, n'est-ce pas? - ---Comment donc! certainement!» Frédéric, avec un sourire de supplicié, -fit signe au gentilhomme de s'asseoir. - -La Maréchale se mit à parcourir la carte en s'arrêtant aux noms -bizarres. - -«Si nous mangions, je suppose, un turban de lapins à la Richelieu et un -pudding à la d'Orléans? - ---Oh! pas d'Orléans! s'écria Cisy, lequel était légitimiste et crut -faire un mot. - ---Aimez-vous mieux un turbot à la Chambord?» reprit-elle. - -Cette politesse choqua Frédéric. - -La Maréchale se décida pour un simple tourne-dos, des écrevisses, des -truffes, une salade d'ananas, des sorbets à la vanille. - -«Nous verrons ensuite. Allez toujours. Ah! j'oubliais! Apportez-moi un -saucisson! pas à l'ail!» - -Et elle appelait le garçon «jeune homme», frappait son verre avec son -couteau, jetait au plafond la mie de son pain. Elle voulut boire tout -de suite du vin de Bourgogne. - -«On n'en prend pas dès le commencement», dit Frédéric. - -Cela se faisait quelquefois, suivant le vicomte. - -«Eh non! jamais! - ---Si fait, je vous assure! - ---Ah! tu vois!» - -Le regard dont elle accompagna cette phrase signifiait: «C'est un homme -riche, celui-là, écoute-le.» - -Cependant la porte s'ouvrait à chaque minute, les garçons glapissaient, -et, sur un infernal piano, dans le cabinet à côté, quelqu'un tapait une -valse. Puis les courses amenèrent à parler d'équitation et des deux -systèmes rivaux. Cisy défendait Baucher, Frédéric le comte d'Aure, -quand Rosanette haussa les épaules. - -«Assez, mon Dieu! il s'y connaît mieux que toi, va!» - -Elle mordait dans une grenade, le coude posé sur la table; les bougies -du candélabre devant elle tremblaient au vent; cette lumière blanche -pénétrait sa peau de tons nacrés, mettait du rose à ses paupières, -faisait briller les globes de ses yeux; la rougeur du fruit se -confondait avec la pourpre de ses lèvres, ses narines minces battaient; -et toute sa personne avait quelque chose d'insolent, d'ivre et de noyé -qui exaspérait Frédéric et pourtant lui jetait au cœur des désirs fous. - -Puis, elle demanda, d'une voix calme, à qui appartenait ce grand landau -avec une livrée marron. - -«A la comtesse Dambreuse, répliqua Cisy. - ---Ils sont très riches, n'est-ce pas? - ---Oh! très riches! bien que Mme Dambreuse, qui est tout simplement une -demoiselle Boutron, la fille d'un préfet, ait une fortune médiocre.» - -Son mari, au contraire, devait recueillir plusieurs héritages; Cisy les -énuméra: fréquentant les Dambreuse, il savait leur histoire. - -Frédéric, pour lui être désagréable, s'entêta à le contredire. Il -soutint que Mme Dambreuse s'appelait de Boutron, certifia sa noblesse. - -«N'importe! je voudrais bien avoir son équipage!» dit la Maréchale, en -se renversant sur le fauteuil. - -Et la manche de sa robe, glissant un peu, découvrit, à son poignet -gauche, un bracelet orné de trois opales. - -Frédéric l'aperçut. - -«Tiens! mais...» - -Ils se considérèrent tous les trois et rougirent. - -La porte s'entre-bâilla discrètement, le bord d'un chapeau parut, puis -le profil d'Hussonnet. - -«Excusez, si je vous dérange, les amoureux!» - -Mais il s'arrêta, étonné de voir Cisy et de ce que Cisy avait pris sa -place. - -On apporta un autre couvert; et, comme il avait grand'faim, il -empoignait au hasard, parmi les restes du dîner, de la viande dans -un plat, un fruit dans une corbeille, buvait d'une main, se servait -de l'autre, tout en racontant sa mission. Les deux toutous étaient -reconduits. Rien de neuf au domicile. Il avait trouvé la cuisinière -avec un soldat, histoire fausse uniquement inventée pour produire de -l'effet. - -La Maréchale décrocha de la patère sa capote. Frédéric se précipita sur -la sonnette en criant de loin au garçon: - -«Une voiture! - ---J'ai la mienne, dit le vicomte. - ---Mais, monsieur! - ---Cependant, monsieur!» - -Et ils se regardaient dans les prunelles, pâles tous les deux et les -mains tremblantes. - -Enfin, la Maréchale prit le bras de Cisy, et, en montrant le bohème -attablé: - -«Soignez-le donc! il s'étouffe. Je ne voudrais pas que son dévouement -pour mes roquets le fît mourir!» - -La porte retomba. - -«Eh bien? dit Hussonnet. - ---Eh bien, quoi? - ---Je croyais... - ---Qu'est-ce que vous croyiez? - ---Est-ce que vous ne...» - -Il compléta sa phrase par un geste. - -«Eh non! jamais de la vie!» - -Hussonnet n'insista pas davantage. - -Il avait eu un but en s'invitant à dîner. Son journal, qui ne -s'appelait plus _l'Art_, mais _le Flambard_, avec cette épigraphe: -«Canonniers, à vos pièces!» ne prospérant nullement, il avait envie -de le transformer en une revue hebdomadaire, seul, sans le secours de -Deslauriers. Il reparla de l'ancien projet et exposa son plan nouveau. - -Frédéric, ne comprenant pas sans doute, répondit par des choses vagues. -Hussonnet empoigna plusieurs cigares sur la table, dit: «Adieu, mon -bon», et disparut. - -Frédéric demanda la note. Elle était longue; et le garçon, la serviette -sous le bras, attendait son argent, quand un autre, un individu blafard -qui ressemblait à Martinon, vint lui dire: - -«Faites excuse, on a oublié au comptoir de porter le fiacre. - ---Quel fiacre? - ---Celui que ce monsieur a pris tantôt pour les petits chiens.» - -Et la figure du garçon s'allongea, comme s'il eût plaint le pauvre -jeune homme. Frédéric eut envie de le gifler. Il donna de pourboire les -vingt francs qu'on lui rendait. - -«Merci, monseigneur!» dit l'homme à la serviette, avec un grand salut. - -Frédéric passa la journée du lendemain à ruminer sa colère et son -humiliation. Il se reprochait de n'avoir pas souffleté Cisy. Quant à -la Maréchale, il se jura de ne plus la revoir; d'autres aussi belles -ne manquaient pas; et, puisqu'il fallait de l'argent pour posséder -ces femmes-là, il jouerait à la Bourse le prix de sa ferme, il serait -riche, il écraserait de son luxe la Maréchale et tout le monde. Le soir -venu, il s'étonna de n'avoir pas songé à Mme Arnoux. - -«Tant mieux! à quoi bon?» - -Le surlendemain, dès huit heures, Pellerin vint lui faire visite. Il -commença par des admirations sur le mobilier, des cajoleries. Puis, -brusquement: - -«Vous étiez aux courses dimanche? - ---Oui, hélas!» - -Alors le peintre déclama contre l'anatomie des chevaux anglais, vanta -les chevaux de Géricault, les chevaux du Parthénon. «Rosanette était -avec vous?» Et il entama son éloge adroitement. - -La froideur de Frédéric le décontenança. Il ne savait comment en venir -au portrait. - -Sa première intention avait été de faire un Titien. Mais peu à peu, la -coloration variée de son modèle l'avait séduit; et il avait travaillé -franchement, accumulant pâte sur pâte et lumière sur lumière. Rosanette -fut enchantée d'abord; ses rendez-vous avec Delmar avaient interrompu -les séances et laissé à Pellerin tout le temps de s'éblouir. Puis, -l'admiration s'apaisant, il s'était demandé si sa peinture ne manquait -point de grandeur. Il avait été revoir les Titien, avait compris la -distance, reconnu sa faute; et il s'était mis à repasser ses contours -simplement. Ensuite, il avait cherché, en les rongeant, à y perdre, -à y mêler les tons de la tête et ceux des fonds; et la figure avait -pris de la consistance, les ombres de la vigueur; tout paraissait plus -ferme. Enfin la Maréchale était revenue. Elle s'était même permis des -objections, l'artiste naturellement avait persévéré. Après de grandes -fureurs contre sa sottise, il s'était dit qu'elle pouvait avoir raison. -Alors, avait commencé l'ère des doutes, tiraillements de la pensée qui -provoquent les crampes d'estomac, les insomnies, la fièvre, le dégoût -de soi-même; il avait eu le courage de faire des retouches, mais sans -cœur et sentant que sa besogne était mauvaise. - -Il se plaignit seulement d'avoir été refusé au Salon, puis reprocha à -Frédéric de ne pas être venu voir le portrait de la Maréchale. - -«Je me moque bien de la Maréchale!» - -Une déclaration pareille l'enhardit. - -«Croiriez-vous que cette bête-là n'en veut plus maintenant?» - -Ce qu'il ne disait point, c'est qu'il avait réclamé d'elle mille -écus. Or la Maréchale s'était peu souciée de savoir qui payerait, et, -préférant tirer d'Arnoux des choses plus urgentes, ne lui en avait même -pas parlé. - -«Eh bien, et Arnoux? dit Frédéric. - -Elle l'avait relancé vers lui. L'ancien marchand de tableaux n'avait -que faire du portrait. - -«Il soutient que ça appartient à Rosanette. - ---En effet, c'est à elle. - ---Comment! c'est elle qui m'envoie vers vous!» répliqua Pellerin. - -S'il eût cru à l'excellence de son œuvre, il n'eût pas songé peut-être -à l'exploiter. Mais une somme (et une somme considérable) serait un -démenti à la critique, un raffermissement pour lui-même. Frédéric, afin -de s'en délivrer, s'enquit de ses conditions courtoisement. - -L'extravagance du chiffre le révolta, il répondit: - -«Non! ah! non! - ---Vous êtes pourtant son amant, c'est vous qui m'avez fait la commande! - ---J'ai été l'intermédiaire, permettez! - ---Mais je ne peux pas rester avec ça sur les bras!» - -L'artiste s'emportait. - -«Ah! je ne vous croyais pas si cupide. - ---Ni vous si avare. Serviteur!» - -Il venait de partir que Sénécal se présenta. - -Frédéric, troublé, eut un mouvement d'inquiétude. - -«Qu'y a-t-il?» - -Sénécal conta son histoire. - -«Samedi, vers neuf heures, Mme Arnoux a reçu une lettre qui l'appelait -à Paris; comme personne, par hasard, ne se trouvait là pour aller -à Creil chercher une voiture, elle avait envie de m'y faire aller -moi-même. J'ai refusé, car ça ne rentre pas dans mes fonctions. Elle -est partie, et revenue dimanche soir. Hier matin, Arnoux tombe à la -fabrique. La Bordelaise s'est plainte. Je ne sais pas ce qui se passe -entre eux, mais il a levé son amende devant tout le monde. Nous avons -échangé des paroles vives. Bref, il m'a donné mon compte, et me voilà!» - -Puis, détachant ses paroles: - -«Au reste, je ne me repens pas, j'ai fait mon devoir. N'importe, c'est -à cause de vous. - ---Comment?» s'écria Frédéric, ayant peur que Sénécal ne l'eût deviné. - -Sénécal n'avait rien deviné, car il reprit: - -«C'est-à-dire que, sans vous, j'aurais peut-être trouvé mieux.» - -Frédéric fut saisi d'une espèce de remords. - -«En quoi puis-je vous servir maintenant?» - -Sénécal demandait un emploi quelconque, une place. - -«Cela vous est facile. Vous connaissez tant de monde, M. Dambreuse -entre autres, à ce que m'a dit Deslauriers.» - -Ce rappel de Deslauriers fut désagréable à son ami. Il ne se souciait -guère de retourner chez les Dambreuse depuis la rencontre du Champ de -Mars. - -«Je ne suis pas suffisamment intime dans la maison pour recommander -quelqu'un.» - -Le démocrate essuya ce refus stoïquement, et, après une minute de -silence: - -«Tout cela, j'en suis sûr, vient de la Bordelaise et aussi de votre Mme -Arnoux.» - -Ce _votre_ ôta du cœur de Frédéric le peu de bon vouloir qu'il -gardait. Par délicatesse, cependant, il atteignit la clef de son -secrétaire. - -Sénécal le prévint. - -«Merci!» - -Puis, oubliant ses misères, il parla des choses de la patrie, les croix -d'honneur prodiguées à la fête du Roi, un changement de cabinet, les -affaires Drouillard et Bénier, scandales de l'époque, déclama contre -les bourgeois et prédit une révolution. - -Un crid japonais suspendu contre le mur arrêta ses yeux. Il le prit, en -essaya le manche, puis le rejeta sur le canapé avec un air de dégoût. - -«Allons, adieu! Il faut que j'aille à Notre-Dame de Lorette. - ---Tiens! pourquoi? - ---C'est aujourd'hui le service anniversaire de Godefroy Cavaignac. Il -est mort à l'œuvre, celui-là! Mais tout n'est pas fini!... Qui sait?» - -Et Sénécal tendit sa main bravement. - -«Nous ne nous reverrons peut-être jamais! adieu!» - -Cet adieu, répété deux fois, son froncement de sourcils en contemplant -le poignard, sa résignation et son air solennel surtout firent rêver -Frédéric, qui bientôt n'y pensa plus. - -Dans la même semaine, son notaire du Havre lui envoya le prix de sa -ferme, cent soixante-quatorze mille francs. Il en fit deux parts, plaça -la première sur l'État, et alla porter la seconde chez un agent de -change pour la risquer à la Bourse. - -Il mangeait dans les cabarets à la mode, fréquentait les théâtres et -tâchait de se distraire, quand Hussonnet lui adressa une lettre, où -il narrait gaiement que la Maréchale, dès le lendemain des courses, -avait congédié Cisy. Frédéric en fut heureux, sans chercher pourquoi le -bohème lui apprenait cette aventure. - -Le hasard voulut qu'il rencontrât Cisy trois jours après. Le -gentilhomme fit bonne contenance et l'invita même à dîner pour le -mercredi suivant. - -Frédéric, le matin de ce jour-là, reçut une notification d'huissier, -où M. Charles-Jean-Baptiste Oudry lui apprenait qu'aux termes d'un -jugement du tribunal, il s'était rendu acquéreur d'une propriété sise -à Belleville appartenant au sieur Jacques Arnoux, et qu'il était prêt -à payer les deux cent vingt-trois mille francs montant du prix de la -vente. Mais il résultait du même acte que, la somme des hypothèques -dont l'immeuble était grevé dépassant le prix de l'acquisition, la -créance de Frédéric se trouvait complètement perdue. - -Tout le mal venait de n'avoir pas renouvelé en temps utile une -inscription hypothécaire. Arnoux s'était chargé de cette démarche et -l'avait ensuite oubliée. Frédéric s'emporta contre lui, et, quand sa -colère fut passée: - -«Eh bien, après..., quoi? si cela peut le sauver, tant mieux! je n'en -mourrai pas! n'y pensons plus!» - -Mais, en remuant ses paperasses sur sa table, il rencontra la lettre -d'Hussonnet et aperçut le post-scriptum, qu'il n'avait point remarqué -la première fois. Le bohème demandait cinq mille francs, tout juste, -pour mettre l'affaire du journal en train. - -«Ah! celui-là m'embête!» - -Et il le refusa brutalement dans un billet laconique. Après quoi, il -s'habilla pour se rendre à la Maison d'Or. - -Cisy présenta ses convives, en commençant par le plus respectable, un -gros monsieur à cheveux blancs: - -«Le marquis Gilbert des Aulnays, mon parrain. M. Anselme de -Forchambeaux», dit-il ensuite (c'était un jeune homme blond et fluet, -déjà chauve); puis, désignant un quadragénaire d'allures simples: -«Joseph Boffreu, mon cousin; et voici mon ancien professeur M. Vezou», -personnage moitié charretier, moitié séminariste, avec de gros favoris -et une longue redingote boutonnée dans le bas par un seul bouton, de -manière à faire châle sur la poitrine. - -Cisy attendait encore quelqu'un, le baron de Comaing, «qui peut-être -viendra, ce n'est pas sûr». Il sortait à chaque minute, paraissait -inquiet; enfin, à huit heures, on passa dans une salle éclairée -magnifiquement et trop spacieuse pour le nombre des convives. Cisy -l'avait choisie par pompe, tout exprès. - -Un surtout de vermeil, chargé de fleurs et de fruits, occupait le -milieu de la table, couverte de plats d'argent, suivant la vieille mode -française; des raviers, pleins de salaisons et d'épices, formaient -bordure tout autour; des cruches de vin rosat frappé de glace se -dressaient de distance en distance; cinq verres de hauteur différente -étaient alignés devant chaque assiette avec des choses dont on ne -savait pas l'usage, mille ustensiles de bouche ingénieux;--et il y -avait, rien que pour le premier service: une hure d'esturgeon mouillée -de champagne, un jambon d'York au tokay, des grives au gratin, des -cailles rôties, un vol-au-vent Béchamel, un sauté de perdrix rouges, -et, aux deux bouts de tout cela, des effilés de pommes de terre qui -étaient mêlés à des truffes. Un lustre et des girandoles illuminaient -l'appartement, tendu de damas rouge. Quatre domestiques en habit noir -se tenaient derrière les fauteuils de maroquin. A ce spectacle, les -convives se récrièrent, le précepteur surtout: - -«Notre amphitryon, ma parole, a fait de véritables folies! C'est trop -beau! - ---Ça? dit le vicomte de Cisy, allons donc!» - -Et, dès la première cuillerée: - -«Eh bien, mon vieux des Aulnays, avez-vous été au Palais-Royal, voir -_Père et Portier_? - ---Tu sais bien que je n'ai pas le temps!» répliqua le marquis. - -Ses matinées étaient prises par un cours d'arboriculture, ses soirées -par le Cercle agricole, et toutes ses après-midi par des études dans -les fabriques d'instruments aratoires. Habitant la Saintonge les trois -quarts de l'année, il profitait de ses voyages dans la capitale pour -s'instruire; et son chapeau à larges bords, posé sur une console, était -plein de brochures. - -Mais Cisy, s'apercevant que M. de Forchambeaux refusait du vin: - -«Buvez donc, saprelotte! Vous n'êtes pas crâne pour votre dernier repas -de garçon!» - -A ce mot, tous s'inclinèrent, on le congratulait. - -«Et la jeune personne, dit le précepteur, est charmante, j'en suis sûr? - ---Parbleu! s'écria Cisy. N'importe, il a tort: c'est si bête, le -mariage! - ---Tu parles légèrement, mon ami!» répliqua M. des Aulnays, tandis -qu'une larme roulait dans ses yeux, au souvenir de sa défunte. - -Et Forchambeaux répéta plusieurs fois de suite en ricanant: - -«Vous y viendrez vous-même, vous y viendrez!» - -Cisy protesta. Il aimait mieux se divertir, «être régence». Il voulait -apprendre la savate, pour visiter les tapis francs de la Cité, comme -le prince Rodolphe des _Mystères de Paris_, tira de sa poche un -brûle-gueule, rudoyait les domestiques, buvait extrêmement; et, afin de -donner de lui bonne opinion, dénigrait tous les plats. Il renvoya même -les truffes, et le précepteur, qui s'en délectait, dit par bassesse: - -«Cela ne vaut pas les œufs à la neige de madame votre grand'mère!» - -Puis il se remit à causer avec son cousin l'agronome, lequel trouvait -au séjour de la campagne beaucoup d'avantages, ne serait-ce que de -pouvoir élever ses filles dans des goûts simples. Le précepteur -applaudissait à ses idées et le flagornait, lui supposant de -l'influence sur son élève, dont il désirait secrètement être l'homme -d'affaires. - -Frédéric était venu plein d'humeur contre Cisy; sa sottise l'avait -désarmé. Mais ses gestes, sa figure, toute sa personne lui rappelant -le dîner du café Anglais, l'agaçaient de plus en plus; et il écoutait -les remarques désobligeantes que faisait à demi-voix le cousin Joseph, -un brave garçon sans fortune, amateur de chasse et boursier. Cisy, par -manière de rire, l'appela «voleur» plusieurs fois; puis, tout à coup: - -«Ah! le baron!» - -Alors entra un gaillard de trente ans, qui avait quelque chose de -rude dans la physionomie, de souple dans les membres, le chapeau sur -l'oreille, et une fleur à la boutonnière. C'était l'idéal du vicomte. -Il fut ravi de le posséder; et, sa présence l'excitant, il tenta même -un calembour, car il dit, comme on passait un coq de bruyère: - -«Voilà le meilleur des caractères de La Bruyère!» - -Ensuite, il adressa à M. de Comaing une foule de questions sur des -personnes inconnues à la société; puis, comme saisi d'une idée: - -«Dites donc! avez-vous pensé à moi?» - -L'autre haussa les épaules. - -«Vous n'avez pas l'âge, mon petiot! Impossible!» - -Cisy l'avait prié de le faire admettre à son club. Mais le baron, ayant -sans doute pitié de son amour-propre: - ---Ah! j'oubliais! Mille félicitations pour votre pari, mon cher! - ---Quel pari? - ---Celui que vous avez fait, aux courses, d'aller le soir même chez -cette dame.» - -Frédéric éprouva comme la sensation d'un coup de fouet. Il fut calmé -tout de suite par la figure décontenancée de Cisy. - -En effet, la Maréchale, dès le lendemain, en était aux regrets, quand -Arnoux, son premier amant, son homme, s'était présenté ce jour-là même. -Tous deux avaient fait comprendre au vicomte qu'il «gênait», et on -l'avait flanqué dehors avec peu de cérémonie. - -Il eut l'air de ne pas entendre. Le baron ajouta: - -«Que devient-elle, cette brave Rose?... a-t-elle toujours d'aussi -jolies jambes? prouvant par ce mot qu'il la connaissait intimement. - -Frédéric fut contrarié de la découverte. - -«Il n'y a pas de quoi rougir, reprit le baron; c'est une bonne affaire!» - -Cisy claqua de la langue. - -«Peuh! pas si bonne! - ---Ah!» - ---Mon Dieu, oui! D'abord, moi, je ne lui trouve rien d'extraordinaire, -et puis on en récolte de pareilles tant qu'on veut, car enfin... elle -est à vendre!» - -«Pas pour tout le monde! reprit aigrement Frédéric. - ---Il se croit différent des autres! répliqua Cisy, quelle farce!» - -Et un rire parcourut la table. - -Frédéric sentait les battements de son cœur l'étouffer. Il avala deux -verres d'eau coup sur coup. - -Mais le baron avait gardé bon souvenir de Rosanette. - -«Est-ce qu'elle est toujours avec un certain Arnoux? - ---Je n'en sais rien, dit Cisy. Je ne connais pas ce monsieur!» - -Il avança néanmoins que c'était une manière d'escroc. - -«Un moment! s'écria Frédéric. - ---Cependant la chose est certaine! Il a même eu un procès. - ---Ce n'est pas vrai!» - -Frédéric se mit à défendre Arnoux. Il garantissait sa probité, -finissait par y croire, inventait des chiffres, des preuves. Le -vicomte, plein de rancune, et qui était gris d'ailleurs, s'entêta dans -ses assertions, si bien que Frédéric lui dit gravement: - -«Est-ce pour m'offenser, monsieur?» - -Et il le regardait avec des prunelles ardentes comme son cigare. - -«Oh! pas du tout! je vous accorde même qu'il a quelque chose de très -bien: sa femme. - ---Vous la connaissez?» - ---Parbleu! Sophie Arnoux, tout le monde connaît ça! - ---Vous dites!» - -Cisy, qui s'était levé, répéta en balbutiant: - ---Tout le monde connaît ça! - ---Taisez-vous! Ce ne sont pas celles-là que vous fréquentez! - ---Je m'en flatte!» - -Frédéric lui lança son assiette au visage. - -Elle passa comme un éclair par-dessus la table, renversa deux -bouteilles, démolit un compotier, et, se brisant contre le surtout en -trois morceaux, frappa le ventre du vicomte. - -Tous se levèrent pour le retenir. Il se débattait en criant, pris d'une -sorte de frénésie; M. des Aulnays répétait: - -«Calmez-vous! voyons! cher enfant! - ---Mais c'est épouvantable!» vociférait le précepteur. - -Forchambeaux, livide comme les prunes, tremblait; Joseph riait aux -éclats; les garçons épongeaient le vin, ramassaient par terre les -débris; et le baron alla fermer la fenêtre, car le tapage, malgré le -bruit des voitures, aurait pu s'entendre du boulevard. - -Comme tout le monde, au moment où l'assiette avait été lancée, parlait -à la fois, il fut impossible de découvrir la raison de cette offense, -si c'était à cause d'Arnoux, de Mme Arnoux, de Rosanette ou d'un autre. -Ce qu'il y avait de certain, c'était la brutalité inqualifiable de -Frédéric; il se refusa positivement à en témoigner le moindre regret. - -M. des Aulnays tâcha de l'adoucir, le cousin Joseph, le précepteur, -Forchambeaux lui-même. Le baron, pendant ce temps-là, réconfortait -Cisy, qui, cédant à une faiblesse nerveuse, versait des larmes. -Frédéric, au contraire, s'irritait de plus en plus; et l'on serait -resté là jusqu'au jour si le baron n'avait dit pour en finir: - -«Le vicomte, monsieur, enverra demain chez vous ses témoins. - ---Votre heure? - ---A midi, s'il vous plaît. - ---Parfaitement, monsieur.» - -Frédéric, une fois dehors, respira à pleins poumons. Depuis trop -longtemps, il contenait son cœur. Il venait de le satisfaire enfin; -il éprouvait comme un orgueil de virilité, une surabondance de forces -intimes qui l'enivraient. Il avait besoin de deux témoins. Le premier -auquel il songea fut Regimbart, et il se dirigea tout de suite vers un -estaminet de la rue Saint-Denis. La devanture était close. Mais de la -lumière brillait à un carreau, au-dessus de la porte. Elle s'ouvrit, et -il entra, en se courbant très bas sous l'auvent. - -Une chandelle, au bord du comptoir, éclairait la salle déserte. Tous -les tabourets, les pieds en l'air, étaient posés sur les tables. Le -maître et la maîtresse avec leur garçon soupaient dans l'angle près -de la cuisine;--et Regimbart, le chapeau sur la tête, partageait leur -repas, et même gênait le garçon, qui était contraint à chaque bouchée -de se tourner de côté quelque peu. Frédéric, lui ayant conté la chose -brièvement, réclama son assistance. Le citoyen commença par ne rien -répondre; il roulait des yeux, avait l'air de réfléchir, fit plusieurs -tours dans la salle et dit enfin: - -«Oui, volontiers!» - -Et un sourire homicide le dérida, en apprenant que l'adversaire était -un noble. - -«Nous le ferons marcher tambour battant, soyez tranquille! D'abord,... -avec l'épée... - ---Mais peut-être, objecta Frédéric, que je n'ai pas le droit... - ---Je vous dis qu'il faut prendre l'épée! répliqua brutalement le -citoyen. Savez-vous tirer? - ---Un peu! - ---Ah! un peu! voilà comme ils sont tous! Et ils ont la rage de faire -assaut! Qu'est-ce que ça prouve, la salle d'armes! Écoutez-moi: -tenez-vous bien à distance en vous enfermant toujours dans des cercles, -et rompez! rompez! C'est permis. Fatiguez-le! Puis fendez-vous dessus -franchement! Et surtout pas de malice, pas de coups à la La Fougère! -non! de simples une-deux, des dégagements. Tenez, voyez-vous? en -tournant le poignet comme pour ouvrir une serrure.--Père Vauthier, -donnez-moi votre canne! Ah! cela suffit.» - -Il empoigna la baguette qui servait à allumer le gaz, arrondit le bras -gauche, plia le droit et se mit à pousser des bottes contre la cloison. -Il frappait du pied, s'animait, feignait même de rencontrer des -difficultés, tout en criant: «Y es-tu, là? y es-tu?» et sa silhouette -énorme se projetait sur la muraille, avec son chapeau qui semblait -toucher au plafond. Le limonadier disait de temps en temps: «Bravo! -très bien!» Son épouse également l'admirait, quoique émue; et Théodore, -un ancien soldat, en restait cloué d'ébahissement, étant, du reste, -fanatique de M. Regimbart. - -Le lendemain, de bonne heure, Frédéric courut au magasin de Dussardier. -Après une suite de pièces, toutes remplies d'étoffes garnissant des -rayons, ou étendues en travers sur des tables, tandis que, çà et là, -des champignons de bois supportaient des châles, il l'aperçut dans une -espèce de cage grillée, au milieu de registres, et écrivant debout sur -un pupitre. Le brave garçon lâcha immédiatement sa besogne. - -Les témoins arrivèrent avant midi. Frédéric, par bon goût, crut devoir -ne pas assister à la conférence. - -Le baron et M. Joseph déclarèrent qu'ils se contenteraient des excuses -les plus simples. Mais Regimbart, ayant pour principe de ne céder -jamais, et qui tenait à défendre l'honneur d'Arnoux (Frédéric ne lui -avait point parlé d'autre chose), demanda que le vicomte fît des -excuses. M. de Comaing fut révolté de l'outrecuidance. Le citoyen n'en -voulut pas démordre. Toute conciliation devenant impossible, on se -battrait. - -D'autres difficultés surgirent, car le choix des armes légalement -appartenait à Cisy, l'offensé. Mais Regimbart soutint que, par l'envoi -du cartel, il se constituait l'offenseur. Ses témoins se récrièrent -qu'un soufflet cependant était la plus cruelle des offenses. Le -citoyen épilogua sur les mots, un coup n'étant pas un soufflet. Enfin, -on décida qu'on s'en rapporterait à des militaires; et les quatre -témoins sortirent pour aller consulter des officiers dans une caserne -quelconque. - -Ils s'arrêtèrent à celle du quai d'Orsay. M. de Comaing, ayant abordé -deux capitaines, leur exposa la contestation. - -Les capitaines n'y comprirent goutte, embrouillée qu'elle fut par les -phrases incidentes du citoyen. Bref, ils conseillèrent à ces messieurs -d'écrire un procès-verbal; après quoi, ils décideraient. Alors, on -se transporta dans un café; et, même pour faire les choses plus -discrètement, on désigna Cisy par H et Frédéric par un K. - -Puis on retourna à la caserne. Les officiers étaient sortis. Ils -reparurent et déclarèrent qu'évidemment le choix des armes appartenait -à M. H. Tous s'en revinrent chez Cisy. Regimbart et Dussardier -restèrent sur le trottoir. - -Le vicomte, en apprenant la solution, fut pris d'un si grand trouble, -qu'il se la fit répéter plusieurs fois; et, quand M. de Comaing en vint -aux prétentions de Regimbart, il murmura «cependant», n'étant pas loin -en lui-même d'y obtempérer. Puis il se laissa choir dans un fauteuil et -déclara qu'il ne se battrait pas. - -«Hein? comment?» dit le baron. - -Alors, Cisy s'abandonna à un flux labial désordonné. Il voulait se -battre au tromblon, à bout portant, avec un seul pistolet. - -«Ou bien on mettra de l'arsenic dans un verre, qui sera tiré au sort. -Ça se fait quelquefois; je l'ai lu!» - -Le baron, peu endurant naturellement, le rudoya. - -«Ces messieurs attendent votre réponse. C'est indécent, à la fin! Que -prenez-vous? voyons! Est-ce l'épée?» - -Le vicomte répliqua «oui» par un signe de tête, et le rendez-vous fut -fixé pour le lendemain, à la porte Maillot, à sept heures juste. - -Dussardier étant contraint de s'en retourner à ses affaires, Regimbart -alla prévenir Frédéric. - -On l'avait laissé toute la journée sans nouvelles; son impatience était -devenue intolérable. - -«Tant mieux!» s'écria-t-il. - -Le citoyen fut satisfait de sa contenance. - -«On réclamait de nous des excuses, croiriez-vous? Ce n'était rien, un -simple mot! Mais je les ai envoyés joliment bouler! Comme je le devais, -n'est-ce pas? - ---Sans doute», dit Frédéric tout en songeant qu'il eût mieux fait de -choisir un autre témoin. - -Puis, quand il fut seul, il se répéta tout haut plusieurs fois: - -«Je vais me battre. Tiens, je vais me battre! C'est drôle!» - -Et, comme il marchait dans sa chambre, en passant devant sa glace, il -s'aperçut qu'il était pâle. - -«Est-ce que j'aurais peur?» - -Une angoisse abominable le saisit à l'idée d'avoir peur sur le terrain. - -«Si j'étais tué cependant? Mon père est mort de la même façon. Oui, je -serai tué!» - -Et, tout à coup, il aperçut sa mère en robe noire; des images -incohérentes se déroulèrent dans sa tête. Sa propre lâcheté l'exaspéra. -Il fut pris d'un paroxysme de bravoure, d'une soif carnassière. Un -bataillon ne l'eût pas fait reculer. Cette fièvre calmée, il se sentit, -avec joie, inébranlable. Pour se distraire, il se rendit à l'Opéra, où -l'on donnait un ballet. Il écouta la musique, lorgna les danseuses et -but un verre de punch pendant l'entr'acte. Mais, en rentrant chez lui, -la vue de son cabinet, de ses meubles, où il se retrouvait peut-être -pour la dernière fois, lui causa une faiblesse. - -Il descendit dans son jardin. Les étoiles brillaient; il les contempla. -L'idée de se battre pour une femme le grandissait à ses yeux, -l'ennoblissait. Puis il alla se coucher tranquillement. - -Il n'en fut pas de même de Cisy. Après le départ du baron, Joseph avait -tâché de remonter son moral, et, comme le vicomte demeurait froid: - -«Pourtant, mon brave, si tu préfères en rester là, j'irai le dire.» - -Cisy n'osa répondre «certainement», mais il en voulut à son cousin de -ne pas lui rendre ce service sans en parler. - -Il souhaita que Frédéric, pendant la nuit, mourût d'une attaque -d'apoplexie, ou qu'une émeute survenant, il y eût le lendemain assez de -barricades pour fermer tous les abords du bois de Boulogne, ou qu'un -événement empêchât un des témoins de s'y rendre; car le duel faute de -témoins manquerait. Il avait envie de se sauver par un train express -n'importe où. Il regretta de ne pas savoir la médecine pour prendre -quelque chose qui, sans exposer ses jours, ferait croire à sa mort. Il -arriva jusqu'à désirer être malade gravement. - -Afin d'avoir un conseil, un secours, il envoya chercher M. des Aulnays. -L'excellent homme était retourné en Saintonge, sur une dépêche lui -apprenant l'indisposition d'une de ses filles. Cela parut de mauvais -augure à Cisy. Heureusement que M. Vezou, son précepteur, vint le voir. -Alors il s'épancha. - -«Comment faire, mon Dieu! comment faire? - ---Moi, à votre place, monsieur le comte, je payerais un fort de la -halle pour lui flanquer une raclée. - ---Il saurait toujours de qui ça vient!» reprit Cisy. - -Et, de temps à autre, il poussait un gémissement; puis: - -«Mais est-ce qu'on a le droit de se battre en duel? - ---C'est un reste de barbarie! Que voulez-vous!» - -Par complaisance, le pédagogue s'invita lui-même à dîner. Son élève ne -mangea rien et, après le repas, sentit le besoin de faire un tour. - -Il dit en passant devant une église: - -«Si nous entrions un peu... pour voir?» - -M. Vezou ne demanda pas mieux et même lui présenta de l'eau bénite. - -C'était le mois de Marie, des fleurs couvraient l'autel, des voix -chantaient, l'orgue résonnait. Mais il lui fut impossible de prier, -les pompes de la religion lui inspirant des idées de funérailles; il -entendait comme des bourdonnements de _De profundis_. - -«Allons-nous-en! Je ne me sens pas bien!» - -Ils employèrent toute la nuit à jouer aux cartes. Le vicomte s'efforça -de perdre, afin de conjurer la mauvaise chance, ce dont M. Vezou -profita. Enfin, au petit jour, Cisy, qui n'en pouvait plus, s'affaissa -sur le tapis vert et eut un sommeil plein de songes désagréables. - -Si le courage, pourtant, consiste à vouloir dominer sa faiblesse, le -vicomte fut courageux, car, à la vue de ses témoins qui venaient le -chercher, il se raidit de toutes ses forces, la vanité lui faisant -comprendre qu'une reculade le perdrait. M. de Comaing le complimenta -sur sa bonne mine. - -Mais, en route, le bercement du fiacre et la chaleur du soleil matinal -l'énervèrent. Son énergie était retombée. Il ne distinguait même plus -où l'on était. - -Le baron se divertit à augmenter sa frayeur, en parlant du «cadavre» et -de la manière de le rentrer en ville clandestinement. Joseph donnait -la réplique; tous deux, jugeant l'affaire ridicule, étaient persuadés -qu'elle s'arrangerait. - -Cisy gardait sa tête sur sa poitrine; il la releva doucement et fit -observer qu'on n'avait pas pris de médecin. - -«C'est inutile, dit le baron. - ---Il n'y a pas de danger, alors?» - -Joseph répliqua d'un ton grave: - -«Espérons-le.» - -Et personne dans la voiture ne parla plus. - -A sept heures dix minutes, on arriva devant la porte Maillot. -Frédéric et ses témoins s'y trouvaient, habillés de noir tous les -trois. Regimbart, au lieu de cravate, avait un col de crin comme un -troupier; et il portait une espèce de longue boîte à violon, spéciale -pour ce genre d'aventures. On échangea froidement un salut. Puis tous -s'enfoncèrent dans le bois de Boulogne, par la route de Madrid, afin -d'y trouver une place convenable. - -Regimbart dit à Frédéric, qui marchait entre lui et Dussardier: - -«Eh bien, et cette venette, qu'en fait-on? Si vous avez besoin de -quelque chose, ne vous gênez pas, je connais ça! La crainte est -naturelle à l'homme.» - -Puis, à voix basse: - -«Ne fumez plus, ça amollit!» - -Frédéric jeta son cigare qui le gênait, et continua d'un pied ferme. Le -vicomte avançait par derrière, appuyé sur le bras de ses deux témoins. - -De rares passants les croisaient. Le ciel était bleu, et on entendait -par moments des lapins bondir. Au détour d'un sentier, une femme en -madras causait avec un homme en blouse, et, dans la grande avenue sous -les marronniers, des domestiques en veste de toile promenaient leurs -chevaux. Cisy se rappelait les jours heureux où, monté sur son alezan -et le lorgnon dans l'œil, il chevauchait à la portière des calèches; -ces souvenirs renforçaient son angoisse; une soif intolérable le -brûlait; la susurration des mouches se confondait avec le battement de -ses artères; ses pieds enfonçaient dans le sable; il lui semblait qu'il -était en train de marcher depuis un temps infini. - -Les témoins, sans s'arrêter, fouillaient de l'œil les deux bords de la -route. On délibéra si l'on irait à la croix Catelan ou sous les murs de -Bagatelle. Enfin, on prit à droite et on s'arrêta dans une espèce de -quinconce, entre des pins. - -L'endroit fut choisi de manière à répartir également le niveau du -terrain. On marqua les deux places où les adversaires devaient -se poser. Puis Regimbart ouvrit sa boîte. Elle contenait, sur un -capitonnage de basane rouge, quatre épées charmantes, creuses au -milieu, avec des poignées garnies de filigrane. Un rayon lumineux, -traversant les feuilles, tomba dessus; et elles parurent à Cisy -briller comme des vipères d'argent sur une mare de sang. - -Le citoyen fit voir qu'elles étaient de longueur pareille; il prit la -troisième pour lui-même, afin de séparer les combattants en cas de -besoin. M. de Comaing tenait une canne. Il y eut un silence. On se -regarda. Toutes les figures avaient quelque chose d'effaré ou de cruel. - -Frédéric avait mis bas sa redingote et son gilet. Joseph aida Cisy -à faire de même; sa cravate étant retirée, on aperçut à son cou une -médaille bénite. Cela fit sourire de pitié Regimbart. - -Alors, M. de Comaing (pour laisser à Frédéric encore un moment de -réflexion) tâcha d'élever des chicanes. Il réclama le droit de mettre -un gant, celui de saisir l'épée de son adversaire avec la main gauche; -Regimbart, qui était pressé, ne s'y refusa pas. Enfin le baron, -s'adressant à Frédéric: - -«Tout dépend de vous, monsieur! Il n'y a jamais de déshonneur à -reconnaître ses fautes.» - -Dussardier l'approuva du geste. Le citoyen s'indigna. - -«Croyez-vous que nous sommes ici pour plumer les canards, fichtre?... -En garde!» - -Les adversaires étaient l'un devant l'autre, leurs témoins de chaque -côté. Il cria le signal: - -«Allons!» - -Cisy devint effroyablement pâle. Sa lame tremblait par le bout comme -une cravache. Sa tête se renversait, ses bras s'écartèrent, il tomba -sur le dos évanoui. Joseph le releva; et, tout en lui poussant sous -les narines un flacon, il le secouait fortement. Le vicomte rouvrit les -yeux, puis tout à coup bondit comme un furieux sur son épée. Frédéric -avait gardé la sienne; et il l'attendait, l'œil fixe, la main haute. - -«Arrêtez, arrêtez!» cria une voix qui venait de la route, en même temps -que le bruit d'un cheval au galop; et la capote d'un cabriolet cassait -les branches! Un homme penché en dehors agitait un mouchoir et criait -toujours: «Arrêtez, arrêtez!» - -M. de Comaing, croyant à une intervention de la police, leva sa canne. - -«Finissez donc! le vicomte saigne! - ---Moi?» dit Cisy. - -En effet, il s'était, dans sa chute, écorché le pouce de la main gauche. - -«Mais c'est en tombant», ajouta le citoyen. - -Le baron feignit de ne pas entendre. - -Arnoux avait sauté du cabriolet. - -«J'arrive trop tard! Non! Dieu soit loué!» - -Il tenait Frédéric à pleins bras, le palpait, lui couvrait le visage de -baisers. - -«Je sais le motif; vous avez voulu défendre votre vieil ami! C'est -bien, cela, c'est bien! Jamais je ne l'oublierai! Comme vous êtes bon! -Ah! cher enfant!» - -Il le contemplait et versait des larmes, tout en ricanant de bonheur. -Le baron se tourna vers Joseph. - -«Je crois que nous sommes de trop dans cette petite fête de famille. -C'est fini, n'est-ce pas, messieurs?--Vicomte, mettez votre bras en -écharpe; tenez, voilà mon foulard.» Puis, avec un geste impérieux: -«Allons! pas de rancune! Cela se doit!» - -Les deux combattants se serrèrent la main mollement. Le vicomte, M. -de Comaing et Joseph disparurent d'un côté, et Frédéric s'en alla de -l'autre avec ses amis. - -Comme le restaurant de Madrid n'était pas loin, Arnoux proposa de s'y -rendre pour boire un verre de bière. - -«On pourrait même déjeuner», dit Regimbart. - -Mais, Dussardier n'en ayant pas le loisir, ils se bornèrent à un -rafraîchissement dans le jardin. Tous éprouvaient cette béatitude qui -suit les dénouements heureux. Le citoyen cependant était fâché qu'on -eût, interrompu le duel au bon moment. - -Arnoux en avait eu connaissance par un nommé Compain, ami de Regimbart; -et dans un élan de cœur, il était accouru pour l'empêcher, croyant, -du reste, en être la cause. Il pria Frédéric de lui fournir là-dessus -quelques détails. Frédéric, ému par les preuves de sa tendresse, se fit -scrupule d'augmenter son illusion: - -«De grâce, n'en parlons plus!» - -Arnoux trouva cette réserve fort délicate. Puis, avec sa légèreté -ordinaire, passant à une autre idée: - -«Quoi de neuf, citoyen?» - -Et ils se mirent à causer traites, échéances. Afin d'être plus -commodément, ils allèrent même chuchoter à l'écart sur une autre table. - -Frédéric distingua ces mots: «Vous allez me souscrire.--Oui! mais, -vous, bien entendu...--Je l'ai négocié enfin pour trois cents!--Jolie -commission, ma foi!» Bref, il était clair qu'Arnoux tripotait avec le -citoyen beaucoup de choses. - -Frédéric songea à lui rappeler ses quinze mille francs. Mais sa -démarche récente interdisait les reproches, même les plus doux. -D'ailleurs, il se sentait fatigué. L'endroit n'était pas convenable. Il -remit cela à un autre jour. - -Arnoux, assis à l'ombre d'un troène, fumait d'un air hilare. Il leva -les yeux vers les portes des cabinets donnant toutes sur le jardin, et -dit qu'il était venu là autrefois bien souvent. - -«Pas seul, sans doute? répliqua le citoyen. - ---Parbleu! - ---Quel polisson vous faites! un homme marié! - ---Eh bien, et vous donc! reprit Arnoux; et, avec un sourire indulgent: -Je suis même sûr que ce gredin-là possède quelque part une chambre, où -il reçoit des petites filles!» - -Le citoyen confessa que c'était vrai, par un simple haussement de -sourcils. Alors, ces deux messieurs exposèrent leurs goûts: Arnoux -préférait maintenant la jeunesse, les ouvrières; Regimbart détestait -«les mijaurées» et tenait avant tout au positif. La conclusion, fournie -par le marchand de faïence, fut qu'on ne devait pas traiter les femmes -sérieusement. - -«Cependant il aime la sienne!» songeait Frédéric, en s'en retournant; -et il le trouvait un malhonnête homme. Il lui en voulait de ce duel, -comme si c'eût été pour lui qu'il avait tout à l'heure risqué sa vie. - -Mais il était reconnaissant à Dussardier de son dévouement; le commis, -sur ses instances, arriva bientôt à lui faire une visite tous les jours. - -Frédéric lui prêtait des livres: Thiers, Dulaure, Barante, _les -Girondins_ de Lamartine. Le brave garçon l'écoutait avec recueillement -et acceptait ses opinions comme celles d'un maître. - -Il arriva un soir tout effaré. - -Le matin, sur le boulevard, un homme qui courait à perdre haleine -s'était heurté contre lui; et, l'ayant reconnu pour un ami de Sénécal, -lui avait dit: - -«On vient de le prendre, je me sauve!» - -Rien de plus vrai. Dussardier avait passé la journée aux informations. -Sénécal était sous les verrous, comme prévenu d'attentat politique. - -Fils d'un contremaître, né à Lyon et ayant eu pour professeur un -ancien disciple de Chalier, dès son arrivée à Paris, il s'était fait -recevoir de la Société des familles; ses habitudes étaient connues; -la police le surveillait. Il s'était battu dans l'affaire de mai 1839 -et depuis lors se tenait à l'ombre, mais s'exaltant de plus en plus, -fanatique d'Alibaud, mêlant ses griefs contre la société à ceux du -peuple contre la monarchie, et s'éveillant chaque matin avec l'espoir -d'une révolution qui, en quinze jours ou un mois, changerait le monde. -Enfin, écœuré par la mollesse de ses frères, furieux des retards qu'on -opposait à ses rêves et désespérant de la patrie, il était entré comme -chimiste dans le complot des bombes incendiaires; et on l'avait surpris -portant de la poudre qu'il allait essayer à Montmartre, tentative -suprême pour établir la république. - -Dussardier ne la chérissait pas moins, car elle signifiait, croyait-il, -affranchissement et bonheur universel. Un jour,--à quinze ans,--dans -la rue Transnonain, devant la boutique d'un épicier, il avait vu des -soldats la baïonnette rouge de sang, avec des cheveux collés à la -crosse de leur fusil; depuis ce temps-là, le gouvernement l'exaspérait -comme l'incarnation même de l'injustice. Il confondait un peu les -assassins et les gendarmes; un mouchard valait à ses yeux un parricide. -Tout le mal répandu sur la terre, il l'attribuait naïvement au Pouvoir -et il le haïssait d'une haine essentielle, permanente, qui lui tenait -tout le cœur et raffinait sa sensibilité. Les déclamations de Sénécal -l'avaient ébloui. Qu'il fût coupable ou non, et sa tentative odieuse, -peu importait! Du moment qu'il était la victime de l'autorité, on -devait le servir. - -«Les pairs le condamneront certainement! Puis il sera emmené dans -une voiture cellulaire comme un galérien et on l'enfermera au -Mont-Saint-Michel, où le gouvernement les fait mourir! Austen est -devenu fou! Steuben s'est tué! Pour transférer Barbès dans un cachot, -on l'a tiré par les jambes, par les cheveux! On lui piétinait le corps, -et sa tête rebondissait à chaque marche tout le long de l'escalier. -Quelle abomination! les misérables!» - -Des sanglots de colère l'étouffaient, et il tournait dans la chambre, -comme pris d'une grande angoisse. - -«Il faudrait faire quelque chose cependant! Voyons! moi, je ne sais -pas! si nous tâchions de le délivrer, hein? Pendant qu'on le mènera -au Luxembourg, on peut se jeter sur l'escorte dans le couloir! Une -douzaine d'hommes déterminés, ça passe partout!» - -Il y avait tant de flamme dans ses yeux, que Frédéric en tressaillit. - -Sénécal lui apparut plus grand qu'il ne croyait. Il se rappela ses -souffrances, sa vie austère; sans avoir pour lui l'enthousiasme de -Dussardier, il éprouvait néanmoins cette admiration qu'inspire tout -homme se sacrifiant à une idée. Il se disait que, s'il l'eût secouru, -Sénécal n'en serait pas là; et les deux amis cherchèrent laborieusement -quelque combinaison pour le sauver. - -Il leur fut impossible de parvenir jusqu'à lui. - -Frédéric s'enquérait de son sort dans les journaux et pendant trois -semaines fréquenta les cabinets de lecture. - -Un jour, plusieurs numéros du _Flambard_ lui tombèrent sous la main. -L'article de fond invariablement était consacré à démolir un homme -illustre. Venaient ensuite les nouvelles du monde, les cancans. Puis, -on blaguait l'Odéon, Carpentras, la pisciculture, et les condamnés à -mort quand il y en avait. La disparition d'un paquebot fournit matières -à plaisanteries pendant un an. Dans la troisième colonne, un courrier -des arts donnait, sous forme d'anecdote ou de conseil, des réclames de -tailleurs, avec des comptes rendus de soirées, des annonces de ventes, -des analyses d'ouvrages, traitant de la même encre un volume de vers et -une paire de bottes. La seule partie sérieuse était la critique des -petits théâtres, où l'on s'acharnait sur deux ou trois directeurs; -et les intérêts de l'art étaient invoqués à propos des décors des -Funambules ou d'une amoureuse des Délassements. - -Frédéric allait rejeter tout cela quand ses yeux rencontrèrent un -article intitulé: _Une poulette entre trois cocos_. C'était l'histoire -de son duel, narrée en style sémillant, gaulois. Il se reconnut sans -peine, car il était désigné par cette plaisanterie, laquelle revenait -souvent: «Un jeune homme du collège de Sens et qui en manque.» On le -représentait même comme un pauvre diable de provincial, un obscur -nigaud tâchant de frayer avec les grands seigneurs. Quant au vicomte, -il avait le beau rôle, d'abord dans le souper, où il s'introduisait -de force, ensuite dans le pari, puisqu'il emmenait la demoiselle, et -finalement sur le terrain, où il se comportait en gentilhomme. La -bravoure de Frédéric n'était pas niée précisément, mais on faisait -comprendre qu'un intermédiaire, le _protecteur_ lui-même, était survenu -juste à temps. Le tout se terminait par cette phrase, grosse peut-être -de perfidie: - -«D'où vient leur tendresse? Problème! et, comme dit Bazile, qui diable -est-ce qu'on trompe ici?» - -C'était, sans le moindre doute, une vengeance d'Hussonnet contre -Frédéric, pour son refus des cinq mille francs. - -Que faire? S'il lui en demandait raison, le bohème protesterait de son -innocence, et il n'y gagnerait rien. Le mieux était d'avaler la chose -silencieusement. Personne, après tout, ne lisait _le Flambard_. - -En sortant du cabinet de lecture, il aperçut du monde devant la -boutique d'un marchand de tableaux. On regardait un portrait de femme, -avec cette ligne écrite au bas en lettres noires: «Mlle Rose-Annette -Bron, appartenant à M. Frédéric Moreau, de Nogent.» - -C'était bien elle,--ou à peu près,--vue de face, les seins découverts, -les cheveux dénoués, et tenant dans ses mains une bourse de velours -rouge, tandis que, par derrière, un paon avançait son bec sur son -épaule, en couvrant la muraille de ses grandes plumes en éventail. - -Pellerin avait fait cette exhibition pour contraindre Frédéric au -payement, persuadé qu'il était célèbre et que tout Paris, s'animant en -sa faveur, allait s'occuper de cette misère. - -Était-ce une conjuration? Le peintre et le journaliste avaient-ils -monté leur coup ensemble? - -Son duel n'avait rien empêché. Il devenait ridicule, tout le monde se -moquait de lui. - -Trois jours après, à la fin de juin, les actions du Nord ayant fait -quinze francs de hausse, comme il en avait acheté deux mille l'autre -mois, il se trouva gagner trente mille francs. Cette caresse de la -fortune lui redonna confiance. Il se dit qu'il n'avait besoin de -personne, que tous ses embarras venaient de sa timidité, de ses -hésitations. Il aurait dû commencer avec la Maréchale brutalement, -refuser Hussonnet dès le premier jour, ne pas se compromettre avec -Pellerin; et, pour montrer que rien ne le gênait, il se rendit chez Mme -Dambreuse à une de ses soirées ordinaires. - -Au milieu de l'antichambre, Martinon, qui arrivait en même temps que -lui, se retourna. - -«Comment, tu viens ici, toi? avec l'air surpris et même contrarié de le -voir. - ---Pourquoi pas?» - -Et, tout en cherchant la cause d'un tel abord, Frédéric s'avança dans -le salon. - -La lumière était faible, malgré les lampes posées dans les coins; car -les trois fenêtres, grandes ouvertes, dressaient parallèlement trois -larges carrés d'ombre noire. Des jardinières, sous les tableaux, -occupaient jusqu'à hauteur d'homme les intervalles de la muraille; et -une théière d'argent avec un samovar se mirait au fond dans une glace. -Un murmure de voix discrètes s'élevait. On entendait des escarpins -craquer sur le tapis. - -Il distingua des habits noirs, puis une table ronde éclairée par -un grand abat-jour, sept ou huit femmes en toilettes d'été, et, un -peu plus loin, Mme Dambreuse dans un fauteuil à bascule. Sa robe de -taffetas lilas avait des manches à crevés, d'où s'échappaient des -bouillons de mousseline, le ton doux de l'étoffe se mariant à la nuance -de ses cheveux; et elle se tenait quelque peu renversée en arrière, -avec le bout de son pied sur un coussin,--tranquille comme une œuvre -d'art pleine de délicatesse, une fleur de haute culture. - -M. Dambreuse et un vieillard à chevelure blanche se promenaient dans -toute la longueur du salon. Quelques-uns s'entretenaient au bord des -petits divans, çà et là; les autres, debout, formaient un cercle au -milieu. - -Ils causaient de votes, d'amendements, de sous-amendements, du discours -de M. Grandin, de la réplique de M. Benoist. Le tiers parti décidément -allait trop loin! Le centre gauche aurait dû se souvenir un peu -mieux de ses origines! Le ministère avait reçu de graves atteintes! -Ce qui devait rassurer pourtant, c'est qu'on ne lui voyait point de -successeur. Bref, la situation était complètement analogue à celle de -1834. - -Comme ces choses ennuyaient Frédéric, il se rapprocha des femmes. -Martinon était près d'elles, debout, le chapeau sous le bras, la figure -de trois quarts, et si convenable, qu'il ressemblait à de la porcelaine -de Sèvres. Il prit une _Revue des Deux Mondes_ traînant sur la table, -entre une _Imitation_ et un _Annuaire de Gotha_, et jugea de haut un -poète illustre, dit qu'il allait aux conférences de Saint-François, se -plaignit de son larynx, avalait de temps à autre une boule de gomme et -cependant parlait musique, faisait le léger. Mlle Cécile, la nièce de -M. Dambreuse, qui se brodait une paire de manchettes, le regardait en -dessous avec ses prunelles d'un bleu pâle; et miss John, l'institutrice -à nez camus, en avait lâché sa tapisserie; toutes deux paraissaient -s'écrier intérieurement: - -«Qu'il est beau!» - -Mme Dambreuse se tourna vers lui: - -«Donnez-moi donc mon éventail, qui est sur cette console, là-bas. Vous -vous trompez! l'autre!» - -Elle se leva; et, comme il revenait, ils se rencontrèrent au milieu -du salon, face à face; elle lui adressa quelques mots vivement, des -reproches sans doute, à en juger par l'expression altière de sa figure; -Martinon tâchait de sourire; puis il alla se mêler au conciliabule des -hommes sérieux. Mme Dambreuse reprit sa place, et, se penchant sur le -bras de son fauteuil, elle dit à Frédéric: - -«J'ai vu quelqu'un, avant-hier, qui m'a parlé de vous, M. de Cisy; vous -le connaissez, n'est-ce pas? - ---Oui... un peu.» - -Tout à coup Mme Dambreuse s'écria: - -«Duchesse, ah! quel bonheur!» - -Et elle s'avança jusqu'à la porte, au-devant d'une vieille petite dame, -qui avait une robe de taffetas carmélite et un bonnet de guipure à -longues pattes. Fille d'un compagnon d'exil du comte d'Artois et veuve -d'un maréchal de l'empire créé pair de France en 1830, elle tenait à -l'ancienne cour comme à la nouvelle et pouvait obtenir beaucoup de -choses. Ceux qui causaient debout s'écartèrent, puis reprirent leur -discussion. - -Maintenant, elle roulait sur le paupérisme, dont toutes les peintures, -d'après ces messieurs, étaient fort exagérées. - -«Cependant, objecta Martinon, la misère existe, avouons-le! Mais le -remède ne dépend ni de la science ni du pouvoir. C'est une question -purement individuelle. Quand les basses classes voudront se débarrasser -de leurs vices, elles s'affranchiront de leurs besoins. Que le peuple -soit plus moral et il sera moins pauvre!» - -Suivant M. Dambreuse, on n'arriverait à rien de bien sans une -surabondance du capital. Donc, le seul moyen possible était de -confier, «comme le voulaient, du reste, les saint-simoniens (mon -Dieu, ils avaient du bon! soyons justes envers tout le monde), de -confier, dis-je, la cause du progrès à ceux qui peuvent accroître la -fortune publique». Insensiblement on aborda les grandes exploitations -industrielles, les chemins de fer, la houille. Et M. Dambreuse, -s'adressant à Frédéric, lui dit tout bas: - -«Vous n'êtes pas venu pour notre affaire.» - -Frédéric allégua une maladie; mais, sentant que l'excuse était trop -bête: - -«D'ailleurs, j'ai eu besoin de mes fonds. - ---Pour acheter une voiture?» reprit Mme Dambreuse, qui passait près -de lui une tasse de thé à la main; et elle le considéra pendant une -minute, la tête un peu tournée sur son épaule. - -Elle le croyait l'amant de Rosanette; l'allusion était claire. Il -sembla même à Frédéric que toutes les dames le regardaient de loin en -chuchotant. Pour mieux voir ce qu'elles pensaient, il se rapprocha -d'elles encore une fois. - -De l'autre côté de la table, Martinon, auprès de Mlle Cécile, -feuilletait un album. C'étaient des lithographies représentant des -costumes espagnols. Il lisait tout haut les légendes: «Femme de -Séville,--Jardinier de Valence,--Picador andalous»; et, descendant une -fois jusqu'au bas de la page, il continua d'une haleine: - -«Jacques Arnoux, éditeur.--Un de tes amis, hein? - ---C'est vrai, dit Frédéric, blessé par son air. Mme Dambreuse reprit: - ---En effet, vous êtes venu, un matin... pour... une maison, je crois? -oui, une maison appartenant à sa femme. (Cela signifiait: C'est votre -maîtresse.) - -Il rougit jusqu'aux oreilles, et M. Dambreuse, qui arrivait au même -moment, ajouta: - ---Vous paraissiez même vous intéresser beaucoup à eux.» - -Ces derniers mots achevèrent de décontenancer Frédéric. Son trouble, -que l'on voyait, pensait-il, allait confirmer les soupçons, quand M. -Dambreuse lui dit de plus près d'un ton grave: - -«Vous ne faites pas d'affaires ensemble, je suppose?» - -Il protesta par des secousses de tête multipliées, sans comprendre -l'intention du capitaliste, qui voulait lui donner un conseil. - -Il avait envie de partir. La peur de sembler lâche le retint. Un -domestique enlevait les tasses de thé; Mme Dambreuse causait avec un -diplomate en habit bleu; deux jeunes filles, rapprochant leurs fronts, -se faisaient voir une bague; les autres, assises en demi-cercle sur -des fauteuils, remuaient doucement leurs blancs visages, bordés de -chevelures noires ou blondes; personne enfin ne s'occupait de lui. -Frédéric tourna les talons; et, par une suite de longs zigzags, il -avait presque gagné la porte, quand, passant près d'une console, il -remarqua dessus, entre un vase de Chine et la boiserie, un journal plié -en deux. Il le tira quelque peu et lut ces mots: _le Flambard_. - -Qui l'avait apporté? Cisy! Pas un autre évidemment. Qu'importait, du -reste! Ils allaient croire, tous déjà croyaient peut-être à l'article. -Pourquoi cet acharnement? Une ironie silencieuse l'enveloppait. Il se -sentait comme perdu dans un désert. Mais la voix de Martinon s'éleva: - -«A propos d'Arnoux, j'ai lu parmi les prévenus des bombes incendiaires -le nom d'un de ses employés, Sénécal. Est-ce le nôtre? - ---Lui-même», dit Frédéric. - -Martinon répéta, en criant très haut: - -«Comment, notre Sénécal! notre Sénécal!» - -Alors, on le questionna sur le complot; sa place d'attaché au parquet -devait lui fournir des renseignements. - -Il confessa n'en pas avoir. Du reste, il connaissait fort peu le -personnage, l'ayant vu deux ou trois fois seulement, et le tenait en -définitive pour un assez mauvais drôle. Frédéric, indigné, s'écria: - -«Pas du tout! c'est un très honnête garçon! - ---Cependant, monsieur, dit un propriétaire, on n'est pas honnête quand -on conspire!» - -La plupart des hommes qui étaient là avaient servi au moins quatre -gouvernements; et ils auraient vendu la France ou le genre humain pour -garantir leur fortune, s'épargner un malaise, un embarras, ou même par -simple bassesse, adoration instinctive de la force. Tous déclarèrent -les crimes politiques inexcusables. Il fallait plutôt pardonner à ceux -qui provenaient du besoin! Et on ne manqua pas de mettre en avant -l'éternel exemple du père de famille volant l'éternel morceau de pain -chez l'éternel boulanger. - -Un administrateur s'écria même: - -«Moi, monsieur, si j'apprenais que mon frère conspire, je le -dénoncerais!» - -Frédéric invoqua le droit de résistance; et, se rappelant quelques -phrases que lui avait dites Deslauriers, il cita Desolmes, Blackstone, -le bill des droits en Angleterre, et l'article 2 de la Constitution -de 91. C'était même en vertu de ce droit-là qu'on avait proclamé la -déchéance de Napoléon; il avait été reconnu en 1830, inscrit en tête de -la Charte. - -«D'ailleurs, quand le souverain manque au contrat, la justice veut -qu'on le renverse. - ---Mais c'est abominable!» exclama la femme d'un préfet. - -Toutes les autres se taisaient, vaguement épouvantées, comme si elles -eussent entendu le bruit des balles. Mme Dambreuse se balançait dans -son fauteuil et l'écoutait parler en souriant. - -Un industriel, ancien carbonaro, tâcha de lui démontrer que les -d'Orléans étaient une belle famille; sans doute, il y avait des abus... - -«Eh bien, alors? - ---Mais on ne doit pas les dire, cher monsieur! Si vous saviez comme -toutes ces criailleries de l'Opposition nuisent aux affaires! - ---Je me moque des affaires!» reprit Frédéric. - -La pourriture de ces vieux l'exaspérait; et, emporté par la bravoure -qui saisit quelquefois les plus timides, il attaqua les financiers, les -députés, le gouvernement, le roi, prit la défense des Arabes, débita -beaucoup de sottises. Quelques-uns l'encourageaient ironiquement: -«Allez donc! continuez!» tandis que d'autres murmuraient: «Diable! -quelle exaltation!» Enfin, il jugea convenable de se retirer; et, comme -il s'en allait, M. Dambreuse lui dit, faisant allusion à la place de -secrétaire: - -«Rien n'est terminé encore! Mais dépêchez-vous!» - -Et Mme Dambreuse: - -«A bientôt, n'est-ce pas?» - -Frédéric jugea leur adieu une dernière moquerie. Il était déterminé -à ne jamais revenir dans cette maison, à ne plus fréquenter tous ces -gens-là. Il croyait les avoir blessés, ne sachant pas quel large fonds -d'indifférence le monde possède! Ces femmes surtout l'indignaient. Pas -une qui l'eût soutenu, même du regard. Il leur en voulait de ne pas -les avoir émues. Quant à Mme Dambreuse, il lui trouvait quelque chose -à la fois de langoureux et de sec, qui empêchait de la définir par -une formule. Avait-elle un amant? Quel amant? Était-ce le diplomate -ou un autre? Martinon, peut-être? Impossible! Cependant il éprouvait -une espèce de jalousie contre lui et envers elle une malveillance -inexplicable. - -Dussardier, venu ce soir-là comme d'habitude, l'attendait. Frédéric -avait le cœur gonflé; il le dégorgea, et ses griefs, bien que -vagues et difficiles à comprendre, attristèrent le brave commis; il -se plaignait même de son isolement. Dussardier, en hésitant un peu, -proposa de se rendre chez Deslauriers. - -Frédéric, au nom de l'avocat, fut pris par un besoin extrême de le -revoir. Sa solitude intellectuelle était profonde, et la compagnie de -Dussardier insuffisante. Il lui répondit d'arranger les choses comme il -voudrait. - -Deslauriers, également, sentait depuis leur brouille une privation dans -sa vie. Il céda sans peine à des avances cordiales. - -Tous deux s'embrassèrent, puis se mirent à causer de choses -indifférentes. - -La réserve de Deslauriers attendrit Frédéric; et, pour lui faire une -sorte de réparation, il lui conta le lendemain sa perte de quinze mille -francs, sans dire que ces quinze mille francs lui étaient primitivement -destinés. L'avocat n'en douta pas néanmoins. Cette mésaventure, qui lui -donnait raison dans ses préjugés contre Arnoux, désarma tout à fait sa -rancune; et il ne parla point de l'ancienne promesse. - -Frédéric, trompé par son silence, crut qu'il l'avait oubliée. Quelques -jours après, il lui demanda s'il n'existait pas de moyens de rentrer -dans ses fonds. - -On pouvait discuter les hypothèques précédentes, attaquer Arnoux comme -stellionataire, faire des poursuites au domicile contre la femme. - -«Non! non! pas contre elle!» s'écria Frédéric; et, cédant aux -questions de l'ancien clerc, il avoua la vérité. Deslauriers fut -convaincu qu'il ne la disait pas complètement, par délicatesse sans -doute. Ce défaut de confiance le blessa. - -Ils étaient cependant aussi liés qu'autrefois, et même ils avaient tant -de plaisir à se trouver ensemble, que la présence de Dussardier les -gênait. Sous prétexte de rendez-vous, ils arrivèrent à s'en débarrasser -peu à peu. Il y a des hommes n'ayant pour mission parmi les autres que -de servir d'intermédiaires; on les franchit comme des ponts, et l'on va -plus loin. - -Frédéric ne cachait rien à son ancien ami. Il lui dit l'affaire des -houilles, avec la proposition de M. Dambreuse. L'avocat devint rêveur. - -«C'est drôle! il faudrait pour cette place quelqu'un d'assez fort en -droit! - ---Mais tu pourras m'aider, reprit Frédéric. - ---Oui..., tiens..., parbleu! certainement.» - -Dans la même semaine, il lui montra une lettre de sa mère. - -Mme Moreau s'accusait d'avoir mal jugé M. Roque, lequel avait donné de -sa conduite des explications satisfaisantes. Puis elle parlait de sa -fortune et de la possibilité, pour plus tard, d'un mariage avec Louise. - -«Ce ne serait peut-être pas bête!» dit Deslauriers. - -Frédéric s'en rejeta loin; le père Roque, d'ailleurs, était un vieux -filou. Cela n'y faisait rien, selon l'avocat. - -A la fin de juillet, une baisse inexplicable fit tomber les actions du -Nord. Frédéric n'avait pas vendu les siennes; il perdit d'un seul coup -soixante mille francs. Ses revenus se trouvaient sensiblement diminués. -Il devait ou restreindre sa dépense, ou prendre un état, ou faire un -beau mariage. - -Alors, Deslauriers lui reparla de Mlle Roque. Rien ne l'empêchait -d'aller voir un peu les choses par lui-même. Frédéric était un peu -fatigué; la province et la maison maternelle le délasseraient. Il -partit. - -L'aspect des rues de Nogent, qu'il monta sous le clair de la lune, le -reporta dans de vieux souvenirs; et il éprouvait une sorte d'angoisse, -comme ceux qui reviennent après de longs voyages. - -Il y avait chez sa mère tous les habitués d'autrefois: MM. Gamblin, -Heudras et Chambrion, la famille Lebrun, «ces demoiselles Auger»; de -plus, le père Roque, et, en face de Mme Moreau, devant une table de -jeu, Mlle Louise. C'était une femme à présent. Elle se leva en poussant -un cri. Tous s'agitèrent. Elle était restée immobile, debout; et les -quatre flambeaux d'argent posés sur la table augmentaient sa pâleur. -Quand elle se remit à jouer, sa main tremblait. Cette émotion flatta -démesurément Frédéric, dont l'orgueil était malade; il se dit: «Tu -m'aimeras, toi!» et, prenant sa revanche des déboires qu'il avait -essuyés là-bas, il se mit à faire le Parisien, le lion, donna des -nouvelles des théâtres, rapporta des anecdotes du monde, puisées dans -les petits journaux, enfin éblouit ses compatriotes. - -Le lendemain, Mme Moreau s'étendit sur les qualités de Louise; puis -elle énuméra les bois, les fermes qu'elle posséderait. La fortune de -M. Roque était considérable. - -Il l'avait acquise en faisant des placements pour M. Dambreuse; -car il prêtait à des personnes pouvant offrir de bonnes garanties -hypothécaires, ce qui lui permettait de demander des suppléments -d'intérêts ou des commissions. Le capital, grâce à une surveillance -active, ne risquait rien. D'ailleurs, le père Roque n'hésitait jamais -devant une saisie; puis il rachetait à bas prix les biens hypothéqués, -et M. Dambreuse, voyant ainsi rentrer ses fonds, trouvait ses affaires -très bien faites. Mais cette manipulation extra-légale le compromettait -vis-à-vis de son régisseur. Il n'avait rien à lui refuser. C'était sur -ses instances qu'il avait si bien accueilli Frédéric. - -En effet, le père Roque couvait au fond de son âme une ambition. Il -voulait que sa fille fût comtesse; et, pour y parvenir, sans mettre en -jeu le bonheur de son enfant, il ne connaissait pas d'autre jeune homme -que celui-là. - -Par la protection de M. Dambreuse, on lui ferait avoir le titre de son -aïeul, Mme Moreau étant la fille d'un comte de Fouvens, apparentée, -d'ailleurs, aux plus vieilles familles champenoises, les Lavernade, les -d'Étrigny. Quant aux Moreau, une inscription gothique près des moulins -de Villeneuve-l'Archevêque parlait d'un Jacob Moreau qui les avait -réédifiés en 1596; et la tombe de son fils, Pierre Moreau, premier -écuyer du roi sous Louis XIV, se voyait dans la chapelle Saint-Nicolas. - -Tant d'honorabilité fascinait M. Roque, fils d'un ancien domestique. -Si la couronne comtale ne venait pas, il s'en consolerait sur autre -chose; car Frédéric pouvait parvenir à la députation quand M. Dambreuse -serait élevé à la pairie, et alors l'aider dans ses affaires, lui -obtenir des fournitures, des concessions. Le jeune homme lui plaisait -personnellement. Enfin il le voulait pour gendre, parce que depuis -longtemps il s'était féru de cette idée, qui ne faisait que s'accroître. - -Maintenant, il fréquentait l'église;--et il avait séduit Mme Moreau par -l'espoir du titre surtout. Elle s'était gardée cependant de faire une -réponse décisive. - -Donc, huit jours après sans qu'aucun engagement eût été pris, Frédéric -passait pour «le futur» de Mlle Louise; et le père Roque, peu -scrupuleux, les laissait ensemble quelquefois. - - - - -V - - -Deslauriers avait emporté de chez Frédéric la copie de l'acte de -subrogation, avec une procuration en bonne forme lui conférant de -pleins pouvoirs; mais, quand il eut remonté ses cinq étages, et qu'il -fut seul, au milieu de son triste cabinet, dans son fauteuil de basane, -la vue du papier timbré l'écœura. - -Il était las de ces choses, et des restaurants à trente-deux sous, -des voyages en omnibus, de sa misère, de ses efforts. Il reprit les -paperasses; d'autres se trouvaient à côté; c'étaient les prospectus de -la compagnie houillère avec la liste des mines et le détail de leur -contenance, Frédéric lui ayant laissé tout cela pour avoir dessus son -opinion. - -Une idée lui vint: celle de se présenter chez M. Dambreuse et de -demander la place de secrétaire. Cette place, bien sûr, n'allait pas -sans l'achat d'un certain nombre d'actions. Il reconnut la folie de son -projet et se dit: - -«Oh non! ce serait mal.» - -Alors, il chercha comment s'y prendre pour recouvrer les quinze mille -francs. Une pareille somme n'était rien pour Frédéric! Mais, s'il -l'avait eue, lui, quel levier! Et l'ancien clerc s'indigna que la -fortune de l'autre fût grande. - -«Il en fait un usage pitoyable. C'est un égoïste. Eh! je me moque bien -de ses quinze mille francs!» - -Pourquoi les avait-il prêtés? Pour les beaux yeux de Mme Arnoux. Elle -était sa maîtresse! Deslauriers n'en doutait pas. «Voilà une chose de -plus à quoi sert l'argent!» Des pensées haineuses l'envahirent. - -Puis, il songea à la personne même de Frédéric. Elle avait toujours -exercé sur lui un charme presque féminin, et il arriva bientôt à -l'admirer pour un succès dont il se reconnaissait incapable. - -Cependant est-ce que la volonté n'était pas l'élément capital des -entreprises? et, puisque avec elle on triomphe de tout... - -«Ah! ce serait drôle!» - -Mais il eut honte de cette perfidie, et, une minute après: - -«Bah! est-ce que j'ai peur?» - -Mme Arnoux (à force d'en entendre parler) avait fini par se peindre -dans son imagination extraordinairement. La persistance de cet amour -l'irritait comme un problème. Son austérité un peu théâtrale l'ennuyait -maintenant. D'ailleurs, la femme du monde (ou ce qu'il jugeait telle) -éblouissait l'avocat comme le symbole et le résumé de mille plaisirs -inconnus. Pauvre, il convoitait le luxe sous la forme la plus claire. - -«Après tout, quand il se fâcherait, tant pis! Il s'est trop mal -comporté envers moi, pour que je me gêne! Rien ne m'assure qu'elle est -sa maîtresse! Il me l'a nié. Donc, je suis libre!» - -Le désir de cette démarche ne le quitta plus. C'était une épreuve de -ses forces qu'il voulait faire;--si bien qu'un jour, tout à coup, il -vernit lui-même ses bottes, acheta des gants blancs, et se mit en -route, se substituant à Frédéric et s'imaginant presque être lui, par -une singulière évolution intellectuelle, où il y avait à la fois de la -vengeance et de la sympathie, de l'imitation et de l'audace. - -Il fit annoncer «le docteur Deslauriers». - -Mme Arnoux fut surprise, n'ayant réclamé aucun médecin. - -«Ah! mille excuses! c'est docteur en droit. Je viens pour les intérêts -de M. Moreau». - -Ce nom parut la troubler. - -«Tant mieux! pensa l'ancien clerc; puisqu'elle a bien voulu de lui, -elle voudra de moi!» s'encourageant par l'idée reçue qu'il est plus -facile de supplanter un amant qu'un mari. - -Il avait eu le plaisir de la rencontrer une fois au Palais; il cita -même la date. Tant de mémoire étonna Mme Arnoux. Il reprit d'un ton -doucereux: - -«Vous aviez déjà... quelques embarras... dans vos affaires!» - -Elle ne répondit rien; donc, c'était vrai. - -Il se mit à causer de choses et d'autres, de son logement, de la -fabrique; puis, apercevant, aux bords de la glace, des médaillons: - -«Ah! des portraits de famille, sans doute?» - -Il remarqua celui d'une vieille femme, la mère de Mme Arnoux. - -«Elle a l'air d'une excellente personne, un type méridional.» - -Et, sur l'objection qu'elle était de Chartres: - -«Chartres! jolie ville.» - -Il en vanta la cathédrale et les pâtés; puis, revenant au portrait, y -trouva des ressemblances avec Mme Arnoux, et lui lança des flatteries -indirectement. Elle n'en fut pas choquée. Il prit confiance et dit -qu'il connaissait Arnoux depuis longtemps. - -«C'est un brave garçon! mais qui se compromet! Pour cette hypothèque, -par exemple, on n'imagine pas une étourderie... - ---Oui! je sais», dit-elle, en haussant les épaules. - -Ce témoignage involontaire de mépris engagea Deslauriers à poursuivre. - -«Son histoire de kaolin, vous l'ignorez peut-être, a failli tourner -très mal, et même sa réputation...» - -Un froncement de sourcils l'arrêta. - -Alors, se rabattant sur les généralités, il plaignit les pauvres femmes -dont les époux gaspillent la fortune... - -«Mais elle est à lui, monsieur; moi, je n'ai rien!» - -N'importe! on ne savait pas... Une personne d'expérience pouvait -servir. Il fit des offres de dévouement, exalta ses propres mérites; et -il la regardait en face, à travers ses lunettes qui miroitaient. - -Une torpeur vague la prenait; mais, tout à coup: - -«Voyons l'affaire, je vous prie!» - -Il exhiba le dossier. - -«Ceci est la procuration de Frédéric. Avec un titre pareil aux mains -d'un huissier qui fera un commandement, rien n'est plus simple: dans -les vingt-quatre heures... (Elle restait impassible, il changea de -manœuvre.) Moi, du reste, je ne comprends pas ce qui le pousse à -réclamer cette somme; car enfin il n'en a aucun besoin! - ---Comment! M. Moreau s'est montré assez bon... - ---Oh! d'accord!» - -Et Deslauriers entama son éloge, puis vint à le dénigrer, tout -doucement, le donnant pour oublieux, personnel, avare. - -«Je le croyais votre ami, monsieur? - ---Cela ne m'empêche pas de voir ses défauts. Ainsi, il reconnaît bien -peu... comment dirai-je? la sympathie...» - -Mme Arnoux tournait les feuilles du gros cahier. - -Elle l'interrompit pour avoir l'explication d'un mot. - -Il se pencha sur son épaule, et si près d'elle, qu'il effleura sa joue. -Elle rougit; cette rougeur enflamma Deslauriers; il lui baisa la main -voracement. - -«Que faites-vous, monsieur!» - -Et, debout contre la muraille, elle le maintenait immobile, sous ses -grands yeux noirs irrités. - -«Écoutez-moi! Je vous aime!» - -Elle partit d'un éclat de rire, un rire aigu, désespérant, atroce. -Deslauriers sentit une colère à l'étrangler. Il se contint; et, avec -la mine d'un vaincu, demandant grâce: - -«Ah! vous avez tort! Moi, je n'irai pas comme lui... - ---De qui donc parlez-vous? - ---De Frédéric! - ---Eh! M. Moreau m'inquiète peu, je vous l'ai dit! - ---Oh! pardon!... pardon!» - -Puis, d'une voix mordante, et faisant traîner ses phrases: - -«Je croyais même que vous vous intéressiez suffisamment à sa personne, -pour apprendre avec plaisir...» - -Elle devint toute pâle. L'ancien clerc ajouta: - -«Il va se marier. - ---Lui! - ---Dans un mois, au plus tard, avec Mlle Roque, la fille du régisseur de -M. Dambreuse. Il est même parti à Nogent, rien que pour cela.» - -Elle porta la main sur son cœur, comme au choc d'un grand coup; mais -tout de suite elle tira la sonnette. Deslauriers n'attendit pas qu'on -le mît dehors. Quand elle se retourna, il avait disparu. - -Mme Arnoux suffoquait un peu. Elle s'approcha de la fenêtre pour -respirer. - -De l'autre côté de la rue, sur le trottoir, un emballeur en manches -de chemise clouait une caisse. Des fiacres passaient. Elle ferma la -croisée et vint se rasseoir. Les hautes maisons voisines interceptant -le soleil, un jour froid tombait dans l'appartement. Ses enfants -étaient sortis, rien ne bougeait autour d'elle. C'était comme une -désertion immense. - -«Il va se marier! est-ce possible!» - -Et un tremblement nerveux la saisit. - -«Pourquoi cela? est-ce que je l'aime?» - -Puis, tout à coup: - -«Mais oui, je l'aime!... je l'aime!...» - -Il lui semblait descendre dans quelque chose de profond, qui n'en -finissait plus. La pendule sonna trois heures. Elle écouta les -vibrations du timbre mourir. Et elle restait au bord de son fauteuil, -les prunelles fixes, et souriant toujours. - -Le même après-midi, au même moment, Frédéric et Mlle Louise se -promenaient dans le jardin que M. Roque possédait au bout de l'île. La -vieille Catherine les surveillait de loin; ils marchaient côte à côte, -et Frédéric disait: - -«Vous souvenez-vous quand je vous emmenais dans la campagne? - ---Comme vous étiez bon pour moi! répondit-elle. Vous m'aidiez à faire -des gâteaux avec du sable, à remplir mon arrosoir, à me balancer sur -l'escarpolette! - ---Toutes vos poupées, qui avaient des noms de reines ou de marquises, -que sont-elles devenues? - ---Ma foi, je n'en sais rien! - ---Et votre roquet Moricaud? - ---Il s'est noyé, le pauvre chéri! - ---Et le _Don Quichotte_, dont nous colorions ensemble les gravures? - ---Je l'ai encore!» - -Il lui rappela le jour de sa première communion et comme elle était -gentille aux vêpres, avec son voile blanc et son grand cierge, pendant -qu'elles défilaient toutes autour du chœur et que la cloche tintait. - -Ces souvenirs, sans doute, avaient peu de charme pour Mlle Roque; elle -ne trouva rien à répondre, et une minute après: - -«Méchant! qui ne m'a pas donné une seule fois de ses nouvelles!» - -Frédéric objecta ses nombreux travaux. - -«Qu'est-ce donc que vous faites?» - -Il fut embarrassé de la question, puis dit qu'il étudiait la politique. - -«Ah!» - -Et, sans en demander davantage: - -«Cela vous occupe, mais moi!...» - -Alors, elle lui conta l'aridité de son existence, n'ayant personne à -voir, pas le moindre plaisir, la moindre distraction! Elle désirait -monter à cheval. - -«Le vicaire prétend que c'est inconvenant pour une jeune fille; est-ce -bête, les convenances! Autrefois, on me laissait faire tout ce que je -voulais; à présent, rien! - ---Votre père vous aime pourtant! - ---Oui, mais...» - -Et elle poussa un soupir qui signifiait: «Cela ne suffit pas à mon -bonheur.» - -Puis, il y eut un silence. Ils n'entendaient que le craquement du sable -sous leurs pieds avec le murmure de la chute d'eau; car la Seine, -au-dessus de Nogent, est coupée en deux bras. Celui qui fait tourner -les moulins dégorge en cet endroit la surabondance de ses ondes, -pour rejoindre plus bas le cours naturel du fleuve; et, lorsqu'on -vient des ponts, on aperçoit, à droite sur l'autre berge, un talus -de gazon que domine une maison blanche. A gauche, dans la prairie, -des peupliers s'étendent, et l'horizon, en face, est borné par une -courbe de la rivière; elle était plate comme un miroir; de grands -insectes patinaient sur l'eau tranquille. Des touffes de roseaux et -des joncs la bordent inégalement; toutes sortes de plantes venues là -s'épanouissaient en boutons d'or, laissaient pendre des grappes jaunes, -dressaient des quenouilles de fleurs amarantes, faisaient au hasard des -fusées vertes. Dans une anse du rivage, des nymphéas s'étalaient; et -un rang de vieux saules cachant des pièges à loup était, de ce côté de -l'île, toute la défense du jardin. - -En deçà, dans l'intérieur, quatre murs à chaperon d'ardoises -enfermaient le potager, où les carrés de terre, labourés nouvellement, -formaient des plaques brunes. Les cloches des melons brillaient à -la file sur leur couche étroite; les artichauts, les haricots, les -épinards, les carottes et les tomates alternaient jusqu'à un plan -d'asperges, qui semblait un petit bois de plumes. - -Tout ce terrain avait été, sous le Directoire, ce qu'on appelait _une -folie_. Les arbres, depuis lors, avaient démesurément grandi. De la -clématite embarrassait les charmilles, les allées étaient couvertes -de mousse, partout les ronces foisonnaient. Des tronçons de statue -émiettaient leur plâtre sous les herbes. On se prenait en marchant dans -quelques débris d'ouvrage en fil de fer. Il ne restait plus du pavillon -que deux chambres au rez-de-chaussée avec des lambeaux de papier bleu. -Devant la façade s'allongeait une treille à l'italienne, où, sur des -piliers en brique, un grillage de bâtons supportait une vigne. - -Ils vinrent là-dessus tous les deux, et, comme la lumière tombait par -les trous inégaux de la verdure, Frédéric, en parlant à Louise de côté, -observait l'ombre des feuilles sur son visage. - -Elle avait dans ses cheveux rouges, à son chignon, une aiguille -terminée par une boule de verre imitant l'émeraude; et elle portait, -malgré son deuil (tant son mauvais goût était naïf), des pantoufles en -paille garnies de satin rose, curiosité vulgaire, achetées sans doute -dans quelque foire. - -Il s'en aperçut et l'en complimenta ironiquement. - -«Ne vous moquez pas de moi!» reprit-elle. - -Puis, le considérant tout entier, depuis son chapeau de feutre gris -jusqu'à ses chaussettes de soie: - -«Comme vous êtes coquet!» - -Ensuite, elle le pria de lui indiquer des ouvrages à lire. Il en nomma -plusieurs, et elle dit: - -«Oh! comme vous êtes savant!» - -Toute petite, elle s'était prise d'un de ces amours d'enfant qui -ont à la fois la pureté d'une religion et la violence d'un besoin. -Il avait été son camarade, son frère, son maître, avait amusé son -esprit, fait battre son cœur et versé involontairement jusqu'au fond -d'elle-même une ivresse latente et continue. Puis il l'avait quittée en -pleine crise tragique, sa mère à peine morte, les deux désespoirs se -confondant. L'absence l'avait idéalisé dans son souvenir; il revenait -avec une sorte d'auréole, et elle se livrait ingénument au bonheur de -le voir. - -Pour la première fois de sa vie, Frédéric se sentait aimé; et ce -plaisir nouveau, qui n'excédait pas l'ordre des sentiments agréables, -lui causait comme un gonflement intime; si bien qu'il écarta les deux -bras, en se renversant la tête. - -Un gros nuage passait alors sur le ciel. - -«Il va du côté de Paris, dit Louise; vous voudriez le suivre, n'est-ce -pas? - ---Moi! pourquoi? - ---Qui sait?» - -Et, le fouillant d'un regard aigu: - -«Peut-être que vous avez là-bas... (elle chercha le mot) quelque -affection. - ---Eh! je n'ai pas d'affection! - ---Bien sûr? - ---Mais oui, mademoiselle, bien sûr!» - -En moins d'un an, il s'était fait dans la jeune fille une -transformation extraordinaire qui étonnait Frédéric. Après une minute -de silence, il ajouta: - -«Nous devrions nous tutoyer comme autrefois; voulez-vous? - ---Non. - ---Pourquoi? - ---Parce que!» - -Il insistait. - -Elle répondit en baissant la tête: - -«Je n'ose pas!» - -Ils étaient arrivés au bout du jardin, sur la grève du Livon. Frédéric, -par gaminerie, se mit à faire des ricochets avec un caillou. Elle lui -ordonna de s'asseoir. Il obéit; puis, en regardant la chute d'eau: - -«C'est comme le Niagara!» - -Il vint à parler des contrées lointaines et de grands voyages. L'idée -d'en faire la charmait. Elle n'aurait eu peur de rien, ni des tempêtes, -ni des lions. - -Assis, l'un près de l'autre, ils ramassaient devant eux des poignées de -sable, puis les faisaient couler de leurs mains tout en causant;--et -le vent chaud qui arrivait des plaines leur apportait par bouffées des -senteurs de lavande, avec le parfum du goudron s'échappant d'une barque -derrière l'écluse. Le soleil frappait la cascade; les blocs verdâtres -du petit mur où l'eau coulait apparaissaient comme sous une gaze -d'argent se déroulant toujours. Une longue barre d'écume rejaillissait -au pied en cadence. Cela formait ensuite des bouillonnements, des -tourbillons, mille courants opposés, et qui finissaient par se -confondre en une seule nappe limpide. - -Louise murmura qu'elle enviait l'existence des poissons. - -«Ce doit être si doux de se rouler là dedans, à son aise, de se sentir -caressé partout.» - -Et elle frémissait, avec des mouvements d'une câlinerie sensuelle. - -Mais une voix cria: - -«Où es-tu? - ---Votre bonne vous appelle, dit Frédéric. - ---Bien! bien!» - -Louise ne se dérangeait pas. - -«Elle va se fâcher, reprit-il. - ---Cela m'est égal! et d'ailleurs..., Mlle Roque faisant comprendre, par -un geste, qu'elle la tenait à sa discrétion. - -Elle se leva pourtant, puis se plaignit de mal de tête. Et, comme ils -passaient devant un vaste hangar qui contenait des bourrées: - -«Si nous nous mettions dessous, à _l'égaud_?» - -Il feignit de ne pas comprendre ce mot de patois et même la taquina -sur son accent. Peu à peu, les coins de sa bouche se pincèrent, elle -mordait ses lèvres; elle s'écarta pour bouder. - -Frédéric la rejoignit, jura qu'il n'avait pas voulu lui faire de mal et -qu'il l'aimait beaucoup. - -«Est-ce vrai?» s'écria-t-elle, en le regardant avec un sourire qui -éclairait tout son visage, un peu semé de taches de son. - -Il ne résista pas à cette bravoure de sentiment, à la fraîcheur de sa -jeunesse, et il reprit: - -«Pourquoi te mentirais-je?..., tu en doutes... hein?» en lui passant le -bras gauche autour de la taille. - -Un cri, suave comme un roucoulement, jaillit de sa gorge; sa tête -se renversa, elle défaillait, il la soutint. Et les scrupules de sa -probité furent inutiles; devant cette vierge qui s'offrait, une peur -l'avait saisi. Il l'aida ensuite à faire quelques pas doucement. Ses -caresses de langage avaient cessé, et, ne voulant plus dire que des -choses insignifiantes, il lui parlait des personnes de la société -nogentaise. - -Tout à coup elle le repoussa, et, d'un ton amer: - -«Tu n'aurais pas le courage de m'emmener!» - -Il resta immobile avec un grand air d'ébahissement. Elle éclata en -sanglots, et s'enfonçant la tête dans sa poitrine: - -«Est-ce que je peux vivre sans toi!» - -Il tâchait de la calmer. Elle lui mit ses deux mains sur les épaules -pour le mieux voir en face, et, dardant contre les siennes ses -prunelles vertes, d'une humidité presque féroce: - -«Veux-tu être mon mari? - ---Mais..., répliqua Frédéric, cherchant quelque réponse. Sans doute... -Je ne demande pas mieux.» - -A ce moment la casquette de M. Roque apparut derrière un lilas. - -Il emmena son «jeune ami» pendant deux jours faire un petit voyage aux -environs, dans ses propriétés; et Frédéric, lorsqu'il revint, trouva -chez sa mère trois lettres. - -La première était un billet de M. Dambreuse l'invitant à dîner pour le -mardi précédent. A propos de quoi cette politesse? On lui avait donc -pardonné son incartade? - -La seconde était de Rosanette. Elle le remerciait d'avoir risqué sa vie -pour elle; Frédéric ne comprit pas d'abord ce qu'elle voulait dire; -enfin, après beaucoup d'ambages, elle implorait de lui, en invoquant -son amitié, se fiant à sa délicatesse, à deux genoux, disait-elle, vu -la nécessité pressante et comme on demande du pain, un petit secours de -cinq cents francs. Il se décida tout de suite à les fournir. - -La troisième lettre, venant de Deslauriers, parlait de la subrogation -et était longue, obscure. L'avocat n'avait pris encore aucun parti. Il -l'engageait à ne pas se déranger: «C'est inutile que tu reviennes!» -appuyant même là-dessus avec une insistance bizarre. - -Frédéric se perdit dans toutes sortes de conjectures, et il eut envie -de s'en retourner là-bas; cette prétention au gouvernement de sa -conduite le révoltait. - -D'ailleurs, la nostalgie du boulevard commençait à le prendre; et puis -sa mère le pressait tellement, M. Roque tournait si bien autour de lui -et Mlle Louise l'aimait si fort, qu'il ne pouvait rester plus longtemps -sans se déclarer. Il avait besoin de réfléchir et jugerait mieux les -choses dans l'éloignement. - -Pour motiver son voyage, Frédéric inventa une histoire, et il partit en -disant à tout le monde et croyant lui-même qu'il reviendrait bientôt. - - - - -VI - - -Son retour à Paris ne lui causa point de plaisir; c'était le soir, -à la fin du mois d'août, le boulevard semblait vide, les passants -se succédaient avec des mines refrognées, çà et là une chaudière -d'asphalte fumait, beaucoup de maisons avaient leurs persiennes -entièrement closes; il arriva chez lui; de la poussière couvrait les -tentures; et, en dînant tout seul, Frédéric fut pris par un étrange -sentiment d'abandon; alors il songea à Mlle Roque. - -L'idée de se marier ne lui paraissait plus exorbitante. Ils -voyageraient, ils iraient en Italie, en Orient! Et il l'apercevait -debout sur un monticule, contemplant un paysage, ou bien appuyée à -son bras dans une galerie florentine, s'arrêtant devant les tableaux. -Quelle joie ce serait que de voir ce bon petit être s'épanouir aux -splendeurs de l'art et de la nature! Sortie de son milieu, en peu de -temps, elle ferait une compagne charmante. La fortune de M. Roque le -tentait d'ailleurs. Cependant une pareille détermination lui répugnait -comme une faiblesse, un avilissement. - -Mais il était bien résolu (quoi qu'il dût faire) à changer -d'existence, c'est-à-dire à ne plus perdre son cœur dans des passions -infructueuses, et même il hésitait à remplir la commission dont Louise -l'avait chargé. C'était d'acheter pour elle, chez Jacques Arnoux, deux -grandes statuettes polychromes représentant des nègres, comme ceux -qui étaient à la préfecture de Troyes. Elle connaissait le chiffre -du fabricant, n'en voulait pas d'un autre. Frédéric avait peur, s'il -retournait _chez eux_, de tomber encore une fois dans son vieil amour. - -Ces réflexions l'occupèrent toute la soirée, et il allait se coucher -quand une femme entra. - -«C'est moi, dit en riant Mlle Vatnaz. Je viens de la part de Rosanette.» - -Elles s'étaient donc réconciliées? - -«Mon Dieu, oui! je ne suis pas méchante, vous savez bien. Au surplus, -la pauvre fille... Ce serait trop long à vous conter.» - -Bref, la Maréchale désirait le voir, elle attendait une réponse, sa -lettre s'étant promenée de Paris à Nogent; Mlle Vatnaz ne savait point -ce qu'elle contenait. Alors, Frédéric s'informa de la Maréchale. - -Elle était maintenant _avec_ un homme très riche, un Russe, le prince -Tzernoukoff, qui l'avait vue aux courses du Champ de Mars l'été dernier. - -«On a trois voitures, cheval de selle, livrée, groom dans le chic -anglais, maison de campagne, loge aux Italiens, un tas de choses -encore. Voilà, mon cher.» - -Et la Vatnaz, comme si elle eût profité de ce changement de fortune, -paraissait plus gaie, tout heureuse. Elle retira ses gants et examina -dans la chambre les meubles et les bibelots. Elle les cotait à leur -prix juste, comme un brocanteur. Il aurait dû la consulter pour les -obtenir à meilleur compte, et elle le félicitait de son bon goût: - -«Ah! c'est mignon, extrêmement bien! Il n'y a que vous pour ces idées.» - -Puis, apercevant au chevet de l'alcôve une porte: - -«C'est par là qu'on fait sortir les petites femmes, hein?» - -Et, amicalement, elle lui prit le menton. Il tressaillit au contact de -ses longues mains, tout à la fois maigres et douces. Elle avait autour -des poignets une bordure de dentelle et sur le corsage de sa robe -verte des passementeries comme un hussard. Son chapeau de tulle noir, -à bords descendants, lui cachait un peu le front; ses yeux brillaient -là-dessous; une odeur de patchouli s'échappait de ses bandeaux; la -carcel posée sur un guéridon, en l'éclairant d'en bas comme une rampe -de théâtre, faisait saillir sa mâchoire;--et tout à coup, devant cette -femme laide qui avait dans la taille des ondulations de panthère, -Frédéric sentit une convoitise énorme, un désir de volupté bestiale. - -Elle lui dit d'une voix onctueuse, en tirant de son porte-monnaie trois -carrés de papier: - -«Vous allez me prendre ça!» - -C'étaient trois places pour une représentation au bénéfice de Delmar. - -«Comment! lui? - ---Certainement!» - -Mlle Vatnaz, sans s'expliquer davantage, ajouta qu'elle l'adorait plus -que jamais. Le comédien, à l'en croire, se classait définitivement -parmi «les sommités de l'époque». Et ce n'était pas tel ou tel -personnage qu'il représentait, mais le génie même de la France, le -peuple! Il avait «l'âme humanitaire; il comprenait le sacerdoce de -l'art»! Frédéric, pour se délivrer de ces éloges, lui donna l'argent -des trois places. - -«Inutile que vous en parliez là-bas!--Comme il est tard, mon Dieu! -Il faut que je vous quitte. Ah! j'oubliais l'adresse; c'est rue -Grange-Batelière, 14.» - -Et, sur le seuil: - -«Adieu, homme aimé! - ---Aimé de qui? se demanda Frédéric. Quelle singulière personne!» - -Et il se ressouvint que Dussardier lui avait dit un jour, à propos -d'elle: «Oh! ce n'est pas grand'chose!» comme faisant allusion à des -histoires peu honorables. - -Le lendemain, il se rendit chez la Maréchale. Elle habitait une maison -neuve, dont les stores avançaient sur la rue. Il y avait à chaque -palier une glace contre le mur, une jardinière rustique devant les -fenêtres, tout le long des marches un tapis de toile; et, quand on -arrivait du dehors, la fraîcheur de l'escalier délassait. - -Ce fut un domestique mâle qui vint ouvrir, un valet en gilet rouge. -Dans l'antichambre, sur la banquette, une femme et deux hommes, des -fournisseurs sans doute, attendaient, comme dans un vestibule de -ministre. A gauche, la porte de la salle à manger, entrebâillée, -laissait apercevoir des bouteilles vides sur les buffets, des -serviettes au dos des chaises; et parallèlement s'étendait une galerie, -où des bâtons couleur d'or soutenaient un espalier de roses. En bas, -dans la cour, deux garçons, les bras nus, frottaient un landau. Leur -voix montait jusque-là, avec le bruit intermittent d'une étrille que -l'on heurtait contre une pierre. - -Le domestique revint. «Madame allait recevoir monsieur»; et il lui -fit traverser une deuxième antichambre, puis un grand salon, tendu de -brocatelle jaune, avec des torsades dans les coins qui se rejoignaient -sur le plafond et semblaient continuées par les rinceaux du lustre -ayant la forme de câbles. On avait sans doute festoyé la nuit dernière. -De la cendre de cigare était restée sur les consoles. - -Enfin, il entra dans une espèce de boudoir qu'éclairaient confusément -des vitraux de couleur. Des trèfles en bois découpé ornaient le -dessus des portes; derrière une balustrade, trois matelas de pourpre -formaient divan, et le tuyau d'un narghilé de platine traînait dessus. -La cheminée, au lieu de miroir, avait une étagère pyramidale, offrant -sur ses gradins toute une collection de curiosités: de vieilles montres -d'argent, des cornets de Bohême, des agrafes en pierreries, des -boutons de jade, des émaux, des magots, une petite vierge byzantine -à chape de vermeil; et tout cela se fondait dans un crépuscule doré, -avec la couleur bleuâtre du tapis, le reflet de nacre des tabourets, -le ton fauve des murs couverts de cuir marron. Aux angles, sur des -piédouches, des vases de bronze contenaient des touffes de fleurs qui -alourdissaient l'atmosphère. - -Rosanette parut, habillée d'une veste de satin rose, avec un pantalon -de cachemire blanc, un collier de piastres, et une calotte rouge -entourée d'une branche de jasmin. - -Frédéric fit un mouvement de surprise, puis dit qu'il apportait «la -chose en question», en lui présentant le billet de banque. - -Elle le regarda fort ébahie; et, comme il avait toujours le billet à la -main, sans savoir où le poser: - -«Prenez-le donc!» - -Elle le saisit; puis, l'ayant jeté sur le divan: - -«Vous êtes bien aimable.» - -C'était pour solder un terrain à Bellevue, qu'elle payait ainsi par -annuités. Un tel sans-façon blessa Frédéric. Du reste, tant mieux! cela -le vengeait du passé. - -«Asseyez-vous! dit-elle, là, plus près. Et, d'un ton grave: D'abord, -j'ai à vous remercier, mon cher, d'avoir risqué votre vie. - ---Oh! ce n'est rien! - ---Comment, mais c'est très beau!» - -Et la Maréchale lui témoigna une gratitude embarrassante; car elle -devait penser qu'il s'était battu exclusivement pour Arnoux, celui-ci, -qui se l'imaginait, ayant dû céder au besoin de le dire. - -«Elle se moque de moi, peut-être», songeait Frédéric. - -Il n'avait plus rien à faire, et, alléguant un rendez-vous, il se leva. - -«Eh non! Restez!» - -Il se rassit et la complimenta sur son costume. - -Elle répondit, avec un air d'accablement: - -«C'est le prince qui m'aime comme ça! Et il faut fumer des machines -pareilles, ajouta Rosanette, en montrant le narghilé. Si nous en -goûtions? voulez-vous?» - -On apporta du feu; le tombac s'allumant difficilement, elle se mit à -trépigner d'impatience. Puis une langueur la saisit; et elle restait -immobile sur le divan, un coussin sous l'aisselle, le corps un peu -tordu, un genou plié, l'autre jambe toute droite. Le long serpent de -maroquin rouge, qui formait des anneaux par terre, s'enroulait à son -bras. Elle en appuyait le bec d'ambre sur ses lèvres et regardait -Frédéric, en clignant les yeux, à travers la fumée dont les volutes -l'enveloppaient. L'aspiration de sa poitrine faisait gargouiller l'eau, -et elle murmurait de temps à autre: - -«Ce pauvre mignon! ce pauvre chéri!» - -Il tâchait de trouver un sujet de conversation agréable; l'idée de la -Vatnaz lui revint. - -Il dit qu'elle lui avait semblé fort élégante. - -«Parbleu! reprit la Maréchale. Elle est bien heureuse de m'avoir, -celle-là!» sans ajouter un mot de plus, tant il y avait de restriction -dans leurs propos. - -Tous les deux sentaient une contrainte, un obstacle. En effet, le -duel dont Rosanette se croyait la cause avait flatté son amour-propre. -Puis elle s'était fort étonnée qu'il n'accourût pas se prévaloir de -son action; et, pour le contraindre à revenir, elle avait imaginé ce -besoin de cinq cents francs. Comment se faisait-il que Frédéric ne -demandait pas en retour un peu de tendresse! C'était un raffinement qui -l'émerveillait, et, dans un élan de cœur, elle lui dit: - -«Voulez-vous venir avec nous aux bains de mer? - ---Qui cela, _nous_? - ---Moi et mon oiseau, je vous ferai passer pour mon cousin, comme dans -les vieilles comédies. - ---Mille grâces! - ---Eh bien, alors, vous prendrez un logement près du nôtre.» - -L'idée de se cacher d'un homme riche l'humiliait. - -«Non! cela est impossible. - ---A votre aise!» - -Rosanette se détourna, ayant une larme aux paupières. Frédéric -l'aperçut; et pour lui marquer de l'intérêt, il se dit heureux de la -voir enfin dans une excellente position. - -Elle fit un haussement d'épaules. Qui donc l'affligeait? Était-ce, par -hasard, qu'on ne l'aimait pas? - -«Oh! moi, on m'aime toujours!» - -Elle ajouta: - -«Reste à savoir de quelle manière.» - -Se plaignant «d'étouffer de chaleur», la Maréchale défit sa veste; -et, sans autre vêtement autour des reins que sa chemise de soie, elle -inclinait la tête sur son épaule, avec un air d'esclave plein de -provocations. - -Un homme d'un égoïsme moins réfléchi n'eût pas songé que le vicomte, -M. de Comaing ou un autre pouvait survenir. Mais Frédéric avait été -trop de fois la dupe de ces mêmes regards pour se compromettre dans une -humiliation nouvelle. - -Elle voulut connaître ses relations, ses amusements; elle arriva même à -s'informer de ses affaires et à offrir de lui prêter de l'argent, s'il -en avait besoin. Frédéric, n'y tenant plus, prit son chapeau. - -«Allons, ma chère, bien du plaisir là-bas; au revoir!» - -Elle écarquilla les yeux; puis, d'un ton sec: - -«Au revoir!» - -Il repassa par le salon jaune et par la seconde antichambre. Il y avait -sur la table, entre un vase plein de cartes de visite et une écritoire, -un coffret d'argent ciselé. C'était celui de Mme Arnoux! Alors, il -éprouva un attendrissement et en même temps comme le scandale d'une -profanation. Il avait envie d'y porter les mains, de l'ouvrir. Il eut -peur d'être aperçu et s'en alla. - -Frédéric fut vertueux. Il ne retourna point chez Arnoux. - -Il envoya son domestique acheter les deux nègres, lui ayant fait toutes -les recommandations indispensables; et la caisse partit, le soir même, -pour Nogent. Le lendemain, comme il se rendait chez Deslauriers, au -détour de la rue Vivienne et du boulevard, Mme Arnoux se montra devant -lui face à face. - -Leur premier mouvement fut de reculer; puis, le même sourire leur vint -aux lèvres, et ils s'abordèrent. Pendant une minute, aucun des deux ne -parla. - -Le soleil l'entourait;--et sa figure ovale, ses longs sourcils, son -châle de dentelle noire, moulant la forme de ses épaules, sa robe de -soie gorge de pigeon, le bouquet de violette au coin de sa capote, -tout lui parut d'une splendeur extraordinaire. Une suavité infinie -s'épanchait de ses beaux yeux; et, balbutiant, au hasard, les premières -paroles venues: - -«Comment se porte Arnoux? dit Frédéric. - ---Je vous remercie! - ---Et vos enfants? - ---Ils vont très bien! - ---Ah!... ah!--Quel beau temps nous avons, n'est-ce pas? - ---Magnifique, c'est vrai! - ---Vous faites des courses? - ---Oui.» - -Et avec une lente inclination de tête: - -«Adieu!» - -Elle ne lui avait pas tendu la main, n'avait pas dit un seul mot -affectueux, ne l'avait pas même invité à venir chez elle, n'importe! il -n'eût point donné cette rencontre pour la plus belle des aventures; et -il en ruminait la douceur tout en continuant sa route. - -Deslauriers, surpris de le voir, dissimula son dépit,--car il -conservait par obstination quelque espérance encore du côté de Mme -Arnoux, et il avait écrit à Frédéric de rester là-bas, pour être plus -libre dans ses manœuvres. - -Il dit cependant qu'il s'était présenté chez elle, afin de savoir si -leur contrat stipulait la communauté; alors on aurait pu recourir -contre la femme; «et elle a fait une drôle de mine quand je lui ai -appris ton mariage». - -«Tiens! quelle invention! - ---Il le fallait, pour montrer que tu avais besoin de tes capitaux! Une -personne indifférente n'aurait pas eu l'espèce de syncope qui l'a prise. - ---Vraiment? s'écria Frédéric. - ---Ah! mon gaillard, tu te trahis! Sois franc, voyons!» - -Une lâcheté immense envahit l'amoureux de Mme Arnoux. - -«Mais non!... je t'assure!... ma parole d'honneur!» - -Ces molles dénégations achevèrent de convaincre Deslauriers. Il lui fit -des compliments. Il lui demanda «des détails». Frédéric n'en donna pas -et même résista à l'envie d'en inventer. - -Quant à l'hypothèque, il lui dit de ne rien faire, d'attendre. -Deslauriers trouva qu'il avait tort, et même fut brutal dans ses -remontrances. - -Il était d'ailleurs plus sombre, malveillant et irascible que jamais. -Dans un an, si la fortune ne changeait pas, il s'embarquerait pour -l'Amérique ou se ferait sauter la cervelle. Enfin il paraissait si -furieux contre tout et d'un radicalisme tellement absolu que Frédéric -ne put s'empêcher de lui dire: - -«Te voilà comme Sénécal.» - -Deslauriers, à ce propos, lui apprit qu'il était sorti de -Sainte-Pélagie, l'instruction n'ayant point fourni assez de preuves, -sans doute, pour le mettre en jugement. - -Dans la joie de cette délivrance, Dussardier voulut «offrir un punch» -et pria Frédéric «d'en être», en l'avertissant toutefois qu'il se -trouverait avec Hussonnet, lequel s'était montré excellent pour Sénécal. - -En effet, _le Flambard_ venait de s'adjoindre un cabinet d'affaires, -portant sur ses prospectus: «Comptoir des vignobles.--Office de -publicité.--Bureau de recouvrements et renseignements, etc.» Mais le -bohème craignait que son industrie ne fît du tort à sa considération -littéraire, et il avait pris le mathématicien pour tenir les comptes. -Bien que la place fût médiocre, Sénécal, sans elle, serait mort de -faim. Frédéric, ne voulant point affliger le brave commis, accepta son -invitation. - -Dussardier, trois jours d'avance, avait ciré lui-même les pavés rouges -de sa mansarde, battu le fauteuil et épousseté la cheminée, où l'on -voyait sous un globe une pendule d'albâtre entre une stalactite et -un coco. Comme ses deux chandeliers et son bougeoir n'étaient pas -suffisants, il avait emprunté au concierge deux flambeaux; et ces -cinq luminaires brillaient sur la commode, que recouvraient trois -serviettes, afin de supporter plus décemment des macarons, des -biscuits, une brioche et douze bouteilles de bière. En face, contre la -muraille tendue d'un papier jaune, une petite bibliothèque en acajou -contenait les _Fables de Lachambeaudie_, les _Mystères de Paris_, le -_Napoléon_, de Norvins,--et, au milieu de l'alcôve, souriait, dans un -cadre de palissandre, le visage de Béranger! - -Les convives étaient (outre Deslauriers et Sénécal) un pharmacien -nouvellement reçu, mais qui n'avait pas les fonds nécessaires pour -s'établir; un jeune homme de _sa_ maison, un placeur de vins, un -architecte et un monsieur employé dans les assurances. Regimbart -n'avait pu venir. On le regretta. - -Ils accueillirent Frédéric avec de grandes marques de sympathie, tous -connaissant par Dussardier son langage chez M. Dambreuse. Sénécal se -contenta de lui offrir la main d'un air digne. - -Il se tenait debout contre la cheminée. Les autres, assis et la pipe -aux lèvres, l'écoutaient discourir sur le suffrage universel, d'où -devait résulter le triomphe de la démocratie, l'application des -principes de l'Évangile. Du reste, le moment approchait; les banquets -réformistes se multipliaient dans les provinces; le Piémont, Naples, la -Toscane... - -«C'est vrai, dit Deslauriers, lui coupant net la parole, ça ne peut pas -durer plus longtemps!» - -Et il se mit à faire un tableau de la situation. - -Nous avions sacrifié la Hollande pour obtenir de l'Angleterre la -reconnaissance de Louis-Philippe; et cette fameuse alliance anglaise, -elle était perdue, grâce aux mariages espagnols! En Suisse, M. Guizot, -à la remorque de l'Autrichien, soutenait les traités de 1815. La Prusse -avec son Zollverein nous préparait des embarras. La question d'Orient -restait pendante. - -«Ce n'est pas une raison parce que le grand-duc Constantin envoie des -présents à M. d'Aumale pour se fier à la Russie. Quant à l'intérieur, -jamais on n'a vu tant d'aveuglement, de bêtise! Leur majorité même ne -se tient plus! Partout, enfin, c'est, selon le mot connu, rien! rien! -rien! Et, devant tant de hontes», poursuivit l'avocat en mettant ses -poings sur ses hanches, «ils se déclarent satisfaits»! - -Cette allusion à un vote célèbre provoqua des applaudissements. -Dussardier déboucha une bouteille de bière; la mousse éclaboussa les -rideaux, il n'y prit garde; il chargeait les pipes, coupait la brioche, -en offrait, était descendu plusieurs fois pour voir si le punch allait -venir; et on ne tarda pas à s'exalter, tous ayant contre le Pouvoir la -même exaspération. Elle était violente, sans autre cause que la haine -de l'injustice; et ils mêlaient aux griefs légitimes les reproches les -plus bêtes. - -Le pharmacien gémit sur l'état pitoyable de notre flotte. Le courtier -d'assurances ne tolérait pas les deux sentinelles du maréchal Soult. -Deslauriers dénonça les jésuites qui venaient de s'installer à Lille -publiquement. Sénécal exécrait bien plus M. Cousin; car l'éclectisme, -enseignant à tirer la certitude de la raison, développait l'égoïsme, -détruisait la solidarité; le placeur de vins, comprenant peu ces -matières, remarqua tout haut qu'il oubliait bien des infamies: - -«Le wagon royal de la ligne du Nord doit coûter quatre-vingt mille -francs! Qui le payera? - ---Oui, qui le payera?» reprit l'employé de commerce, furieux comme si -on eût puisé cet argent dans sa poche. - -Il s'ensuivit des récriminations contre les loups-cerviers de la Bourse -et la corruption des fonctionnaires. On devait remonter plus haut, -selon Sénécal, et accuser tout d'abord les princes, qui ressuscitaient -les mœurs de la Régence. - -«N'avez-vous pas vu, dernièrement, les amis du duc de Montpensier -revenir de Vincennes, ivres sans doute, et troubler par leurs chansons -les ouvriers du faubourg Saint-Antoine? - ---On a même crié: A bas les voleurs! dit le pharmacien. J'y étais, j'ai -crié! - ---Tant mieux! le peuple enfin se réveille depuis le procès -Teste-Cubières. - ---Moi, ce procès-là m'a fait de la peine, dit Dussardier, parce que ça -déshonore un vieux soldat! - ---Savez-vous, continua Sénécal, qu'on a découvert chez la duchesse de -Praslin...?» - -Mais un coup de pied ouvrit la porte. Hussonnet entra. - -«Salut, messeigneurs!» dit-il en s'asseyant sur le lit. - -Aucune allusion ne fut faite à son article, qu'il regrettait, du reste, -la Maréchale l'en ayant tancé vertement. - -Il venait de voir, au théâtre de Dumas, _le Chevalier de Maison-Bouge_, -et «trouvait ça embêtant». - -Un jugement pareil étonna les démocrates,--ce drame, par ses -tendances, ses décors plutôt, caressant leurs passions. Ils -protestèrent, Sénécal, pour en finir, demanda si la pièce servait la -démocratie. - -«Oui..., peut-être; mais c'est d'un style... - ---Eh bien, elle est bonne, alors; qu'est-ce que le style? c'est l'idée!» - -Et, sans permettre à Frédéric de parler: - -«J'avançais donc que, dans l'affaire Praslin...» Hussonnet -l'interrompit. - -«Ah! voilà encore une rengaine, celle-là! M'embête-t-elle! - ---Et d'autres que vous! répliqua Deslauriers. Elle a fait saisir rien -que cinq journaux! Écoutez-moi cette note.» - -Et, ayant tiré son calepin, il lut: - -«Nous avons subi, depuis l'établissement de la meilleure des -républiques, douze cent vingt-neuf procès de presse, d'où il est -résulté pour les écrivains: trois mille cent quarante et un ans de -prison, avec la légère somme de sept millions cent dix mille cinq cents -francs d'amende.--C'est coquet, hein? - -Tous ricanèrent amèrement. Frédéric, animé comme les autres, reprit: - -«_La Démocratie pacifique_ a un procès pour son feuilleton, un roman -intitulé _la Part des Femmes_. - ---Allons! bon! dit Hussonnet. Si on nous défend notre part des femmes! - ---Mais qu'est-ce qui n'est pas défendu? s'écria Deslauriers. Il est -défendu de fumer dans le Luxembourg, défendu de chanter l'hymne à Pie -IX! - ---Et on interdit le banquet des typographes!» articula une voix sourde. - -C'était celle de l'architecte, caché par l'ombre de l'alcôve, et -silencieux jusqu'à présent. Il ajouta que, la semaine dernière, on -avait condamné pour outrages au roi, un nommé Rouget. - -«Rouget est frit!» dit Hussonnet. - -Cette plaisanterie parut tellement inconvenante à Sénécal, qu'il lui -reprocha de défendre «le jongleur de l'Hôtel de Ville, l'ami du traître -Dumouriez». - -«Moi? au contraire!» - -Il trouvait Louis-Philippe poncif, garde national, tout ce qu'il y -avait de plus épicier et bonnet de coton! Et, mettant la main sur son -cœur, le bohème débita les phrases sacramentelles:--«C'est toujours -avec un nouveau plaisir...--La nationalité polonaise ne périra -pas...--Nos grands travaux seront poursuivis...--Donnez-moi de l'argent -pour ma petite famille...» Tous riaient beaucoup, le proclamant un -gaillard délicieux, plein d'esprit; la joie redoubla à la vue du bol de -punch qu'un limonadier apportait. - -Les flammes de l'alcool et celles des bougies échauffèrent vite -l'appartement; et la lumière de la mansarde, traversant la cour, -éclairait en face le bord d'un toit, avec le tuyau d'une cheminée qui -se dressait en noir sur la nuit. Ils parlaient très haut, tous à la -fois; ils avaient retiré leurs redingotes, ils heurtaient les meubles, -ils choquaient les verres. - -Hussonnet s'écria: - -«Faites monter des grandes dames, pour que ce soit plus Tour de Nesle, -couleur locale, et rembranesque, palsambleu!» - -Et le pharmacien, qui tournait le punch indéfiniment, entonna à pleine -poitrine: - - J'ai deux grands bœufs dans mon étable, - Deux grands bœufs blancs... - -Sénécal lui mit la main sur la bouche, il n'aimait pas le désordre; -et les locataires apparaissaient à leurs carreaux, surpris du tapage -insolite qui se faisait dans le logement de Dussardier. - -Le brave garçon était heureux et dit que ça lui rappelait leurs petites -séances d'autrefois, au quai Napoléon; plusieurs manquaient cependant, -«ainsi Pellerin...» - -«On peut s'en passer», reprit Frédéric. - -Et Deslauriers s'informa de Martinon. - -«Que devient-il, cet intéressant monsieur?» - -Aussitôt Frédéric, épanchant le mauvais vouloir qu'il lui portait, -attaqua son esprit, son caractère, sa fausse élégance, l'homme tout -entier. C'était bien un spécimen de paysan parvenu! L'aristocratie -nouvelle, la bourgeoisie, ne valait pas l'ancienne, la noblesse. Il -soutenait cela; et les démocrates approuvaient,--comme s'il avait fait -partie de l'une et qu'ils eussent fréquenté l'autre. On fut enchanté -de lui. Le pharmacien le compara même à M. d'Alton-Shée, qui, bien que -pair de France, défendait la cause du peuple. - -L'heure de s'en aller était venue. Tous se séparèrent avec de grandes -poignées de main; Dussardier, par tendresse, reconduisit Frédéric et -Deslauriers. Dès qu'ils furent dans la rue, l'avocat eut l'air de -réfléchir, et, après un moment de silence: - -«Tu lui en veux donc beaucoup, à Pellerin?» - -Frédéric ne cacha pas sa rancune. - -Le peintre, cependant, avait retiré de la montre le fameux tableau. On -ne devait pas se brouiller pour des vétilles! A quoi bon se faire un -ennemi? - -«Il a cédé à un mouvement d'humeur, excusable dans un homme qui n'a pas -le sou. Tu ne peux pas comprendre ça, toi!» - -Et Deslauriers remonté chez lui, le commis ne lâcha point Frédéric; il -l'engagea même à acheter le portrait. En effet, Pellerin, désespérant -de l'intimider, les avait circonvenus pour que, grâce à eux, il prît la -chose. - -Deslauriers en reparla, insista. Les prétentions de l'artiste étaient -raisonnables. - -«Je suis sûr que moyennant peut-être cinq cents francs... - ---Ah! donne-les! tiens, les voici», dit Frédéric. - -Le soir même, le tableau fut apporté. Il lui parut plus abominable -encore que la première fois. Les demi-teintes et les ombres s'étaient -plombées sous des retouches trop nombreuses, et elles semblaient -obscurcies par rapport aux lumières, qui, demeurées brillantes çà et -là, détonnaient dans l'ensemble. - -Frédéric se vengea de l'avoir payé en le dénigrant amèrement. -Deslauriers le crut sur parole et approuva sa conduite, car il -ambitionnait toujours de constituer une phalange dont il serait le -chef; certains hommes se réjouissent de faire faire à leurs amis des -choses qui leur sont désagréables. - -Cependant Frédéric n'était pas retourné chez les Dambreuse. Les -capitaux lui manquaient. Ce seraient des explications à n'en plus -finir; il balançait à se décider. Peut-être avait-il raison? Rien -n'était sûr maintenant, l'affaire des houilles pas plus qu'une autre; -il fallait abandonner un pareil monde; enfin, Deslauriers le détourna -de l'entreprise. A force de haine il devenait vertueux; et puis il -aimait mieux Frédéric dans la médiocrité. De cette manière, il restait -son égal et en communion plus intime avec lui. - -La commission de Mlle Roque avait été fort mal exécutée. Son père -l'écrivit, en fournissant les explications les plus précises, et -terminait sa lettre par cette badinerie: «Au risque de vous donner un -mal de nègre.» - -Frédéric ne pouvait faire autrement que de retourner chez Arnoux. -Il monta dans le magasin et ne vit personne. La maison de commerce -croulant, les employés imitaient l'incurie de leur patron. - -Il côtoya la longue étagère, chargée de faïences, qui occupait d'un -bout à l'autre le milieu de l'appartement; puis, arrivé au fond, devant -le comptoir, il marcha plus fort pour se faire entendre. - -La portière se relevant, Mme Arnoux parut. - -«Comment, vous ici! vous! - ---Oui, balbutia-t-elle, un peu troublée. Je cherchais...» - -Il aperçut son mouchoir près du pupitre et devina qu'elle était -descendue chez son mari pour se rendre compte, éclaircir sans doute une -inquiétude. - -«Mais... vous avez peut-être besoin de quelque chose? dit-elle. - ---Un rien, madame. - ---Ces commis sont intolérables! ils s'absentent toujours.» - -On ne devait pas les blâmer. Au contraire, il se félicitait de la -circonstance. - -Elle le regarda ironiquement. - -«Eh bien, et ce mariage? - ---Quel mariage? - ---Le vôtre? - ---Moi? Jamais de la vie!» - -Elle fit un geste de dénégation. - -«Quand cela serait, après tout. On se réfugie dans le médiocre, par -désespoir du beau qu'on a rêvé! - ---Tous vos rêves, pourtant, n'étaient pas si... candides! - ---Que voulez-vous dire? - ---Quand vous vous promenez aux courses avec... des personnes!» - -Il maudit la Maréchale. Un souvenir lui revint. - -«Mais c'est vous-même, autrefois, qui m'avez prié de la voir, dans -l'intérêt d'Arnoux!» - -Elle répliqua en hochant la tête: - -«Et vous en profitez pour vous distraire. - ---Mon Dieu! oublions toutes ces sottises! - ---C'est juste, puisque vous allez vous marier!» - -Et elle retenait son soupir, en mordant ses lèvres. - -Alors, il s'écria: - -«Mais je vous répète que non! Pouvez-vous croire que moi, avec mes -besoins d'intelligence, mes habitudes, j'aille m'enfuir en province -pour jouer aux cartes, surveiller des maçons et me promener en sabots! -Dans quel but, alors? On vous a conté qu'elle était riche, n'est-ce -pas? Ah! je me moque bien de l'argent! Est-ce qu'après avoir désiré -tout ce qu'il y a de plus beau, de plus tendre, de plus enchanteur, une -sorte de paradis sous forme humaine, et quand je l'ai trouvé enfin, cet -idéal, quand cette vision me cache toutes les autres...» - -Et, lui prenant la tête à deux mains, il se mit à la baiser sur les -paupières, en répétant: - -«Non! non! non! jamais je ne me marierai! jamais! jamais!» - -Elle acceptait ces caresses, figée par la surprise et par le -ravissement. - -La porte du magasin sur l'escalier retomba. Elle fit un bond et elle -restait la main étendue, comme pour lui commander le silence. Des pas -se rapprochèrent. Puis quelqu'un dit au dehors: - -«Madame est-elle là?» - ---Entrez!» - -Mme Arnoux avait le coude sur le comptoir et roulait une plume entre -ses doigts tranquillement, quand le teneur de livres ouvrit la portière. - -Frédéric se leva. - -«Madame, j'ai bien l'honneur de vous saluer. Le service, n'est-ce pas, -sera prêt? je puis compter dessus?» - -Elle ne répondit rien. Mais cette complicité silencieuse enflamma son -visage de toutes les rougeurs de l'adultère. - -Le lendemain, il retourna chez elle, on le reçut; et, afin de -poursuivre ses avantages immédiatement, sans préambule, Frédéric -commença par se justifier de la rencontre au Champ de Mars. Le hasard -seul l'avait fait se trouver avec cette femme. En admettant qu'elle -fût jolie (ce qui n'était pas vrai), comment pourrait-elle arrêter sa -pensée, même une minute, puisqu'il en aimait une autre! - -«Vous le savez bien, je vous l'ai dit.» - -Mme Arnoux baissa la tête. - -«Je suis fâchée que vous me l'ayez dit. - ---Pourquoi? - ---Les convenances les plus simples exigent maintenant que je ne vous -revoie plus!» - -Il protesta de l'innocence de son amour. Le passé devait lui répondre -de l'avenir; il s'était promis à lui-même de ne pas troubler son -existence, de ne pas l'étourdir de ses plaintes. - -«Mais, hier, mon cœur débordait. - ---Nous ne devons plus songer à ce moment-là, mon ami!» - -Cependant où serait le mal quand deux pauvres êtres confondraient leur -tristesse? - -«Car vous n'êtes pas heureuse non plus! Oh! je vous connais, vous -n'avez personne qui réponde à vos besoins d'affection, de dévouement; -je ferai tout ce que vous voudrez! Je ne vous offenserai pas!... je -vous le jure.» - -Et il se laissa tomber sur les genoux, malgré lui, s'affaissant sous un -poids intérieur trop lourd. - -«Levez-vous! dit-elle, je le veux!» - -Et elle lui déclara impérieusement que, s'il n'obéissait pas, il ne la -reverrait jamais. - -«Ah! je vous en défie bien! reprit Frédéric. Qu'est-ce que j'ai à faire -dans le monde? Les autres s'évertuent pour la richesse, la célébrité, -le pouvoir! Moi, je n'ai pas d'état, vous êtes mon occupation -exclusive, toute ma fortune, le but, le centre de mon existence, de mes -pensées. Je ne peux pas plus vivre sans vous que sans l'air du ciel! -Est-ce que vous ne sentez pas l'aspiration de mon âme monter vers la -vôtre, et qu'elles doivent se confondre, et que j'en meurs?» - -Mme Arnoux se mit à trembler de tous ses membres. - -«Oh! allez-vous-en! je vous en prie!» - -L'expression bouleversée de sa figure l'arrêta, puis il fit un pas. -Mais elle se reculait en joignant les deux mains. - -«Laissez-moi! au nom du ciel! de grâce!» - -Et Frédéric l'aimait tellement, qu'il sortit. - -Bientôt, il fut pris de colère contre lui-même, se déclara un imbécile, -et, vingt-quatre heures après, il revint. - -Madame n'y était pas. Il resta sur le palier, étourdi de fureur et -d'indignation. Arnoux parut et lui apprit que sa femme, le matin même, -était partie s'installer dans une petite maison de campagne qu'ils -louaient à Auteuil, ne possédant plus celle de Saint-Cloud. - -«C'est encore une de ses lubies! Enfin, puisque ça l'arrange! et moi -aussi du reste; tant mieux! Dînons-nous ensemble ce soir?» - -Frédéric allégua une affaire urgente, puis courut à Auteuil. - -Mme Arnoux laissa échapper un cri de joie. Alors, toute sa rancune -s'évanouit. - -Il ne parla point de son amour. Pour lui inspirer plus de confiance, il -exagéra même sa réserve; et, lorsqu'il demanda s'il pouvait revenir, -elle répondit: «Mais sans doute» en offrant sa main, qu'elle retira -presque aussitôt. - -Frédéric, dès lors, multiplia ses visites. Il promettait au cocher de -gros pourboires. Mais souvent, la lenteur du cheval l'impatientant, il -descendait; puis, hors d'haleine, grimpait dans un omnibus; et comme il -examinait dédaigneusement les figures des gens assis devant lui, et qui -n'allaient pas chez elle! - -Il reconnaissait de loin sa maison à un chèvrefeuille énorme couvrant, -d'un seul côté, les planches du toit; c'était une manière de chalet -suisse peint en rouge, avec un balcon extérieur. Il y avait dans le -jardin trois vieux marronniers, et au milieu, sur un tertre, un parasol -en chaume que soutenait un tronc d'arbre. Sous l'ardoise des murs, une -grosse vigne mal attachée pendait de place en place, comme un câble -pourri. La sonnette de la grille, un peu rude à tirer, prolongeait son -carillon, et on était toujours longtemps avant de venir. Chaque fois, -il éprouvait une angoisse, une peur indéterminée. - -Puis il entendait claquer sur le sable les pantoufles de la bonne, ou -bien Mme Arnoux elle-même se présentait. Il arriva, un jour, derrière -son dos, comme elle était accroupie, devant le gazon, à chercher de la -violette. - -L'humeur de sa fille l'avait forcée de la mettre au couvent. Son gamin -passait l'après-midi dans une école, Arnoux faisait de longs déjeuners -au Palais-Royal, avec Regimbart et l'ami Compain. Aucun fâcheux ne -pouvait les surprendre. - -Il était bien entendu qu'ils ne devaient pas s'appartenir. Cette -convention, qui les garantissait du péril, facilitait leurs -épanchements. - -Elle lui dit son existence d'autrefois, à Chartres, chez sa mère; -sa dévotion vers douze ans; puis sa fureur de musique, lorsqu'elle -chantait jusqu'à la nuit, dans sa petite chambre, d'où l'on découvrait -les remparts. Il lui conta ses mélancolies au collège, et comment dans -son ciel poétique resplendissait un visage de femme, si bien qu'en la -voyant pour la première fois, il l'avait reconnue. - -Ces discours n'embrassaient, d'habitude, que les années de leur -fréquentation. Il lui rappelait d'insignifiants détails, la couleur -de sa robe à telle époque, quelle personne un jour était survenue, ce -qu'elle avait dit une autre fois; et elle répondait tout émerveillée: - -«Oui. Je me rappelle!» - -Leurs goûts, leurs jugements étaient les mêmes. Souvent celui des deux -qui écoutait l'autre s'écriait: - -«Moi aussi!» - -Et l'autre, à son tour, reprenait: - -«Moi aussi!» - -Puis c'étaient d'interminables plaintes sur la Providence: - -«Pourquoi le ciel ne l'a-t-il pas voulu! Si nous nous étions -rencontrés!... - ---Ah! si j'avais été plus jeune! soupirait-elle. - ---Non! moi, un peu plus vieux.» - -Et ils s'imaginaient une vie exclusivement amoureuse, assez féconde -pour remplir les plus vastes solitudes, excédant toutes les joies, -défiant toutes les misères, où les heures auraient disparu dans un -continuel épanchement d'eux-mêmes, et qui aurait fait quelque chose de -resplendissant et d'élevé comme la palpitation des étoiles. - -Presque toujours, ils se tenaient en plein air au haut de l'escalier; -des cimes d'arbres jaunies par l'automne se mamelonnaient devant eux, -inégalement jusqu'au bord du ciel pâle; ou bien ils allaient au bout de -l'avenue, dans un pavillon ayant pour tout meuble un canapé de toile -grise. Des points noirs tachaient la glace; les murailles exhalaient -une odeur de moisi;--et ils restaient là, causant d'eux-mêmes, des -autres, de n'importe quoi, avec ravissement. Quelquefois, les rayons -du soleil, traversant la jalousie, tendaient depuis le plafond jusque -sur les dalles comme les cordes d'une lyre. Des brins de poussière -tourbillonnaient dans ces barres lumineuses. Elle s'amusait à -les fendre avec sa main;--Frédéric la saisissait doucement, et il -contemplait l'entrelacs de ses veines, les grains de sa peau, la forme -de ses doigts. Chacun de ses doigts était, pour lui, plus qu'une chose, -presque une personne. - -Elle lui donna ses gants, la semaine d'après son mouchoir. Elle -l'appelait «Frédéric», il l'appelait «Marie», adorant ce nom-là, fait -exprès, disait-il, pour être soupiré dans l'extase, et qui semblait -contenir des nuages d'encens, des jonchées de roses. - -Ils arrivèrent à fixer d'avance le jour de ses visites; et, sortant -comme par hasard, elle allait au-devant de lui sur la route. - -Elle ne faisait rien pour exciter son amour, perdue dans cette -insouciance qui caractérise les grands bonheurs. Pendant toute la -saison, elle porta une robe de chambre en soie brune, bordée de velours -pareil, vêtement large convenant à la mollesse de ses attitudes et -de sa physionomie sérieuse. D'ailleurs, elle touchait au mois d'août -des femmes, époque tout à la fois de réflexion et de tendresse, où la -maturité qui commence colore le regard d'une flamme plus profonde, -quand la force du cœur se mêle à l'expérience de la vie, et que, sur -la fin de ses épanouissements, l'être complet déborde de richesses -dans l'harmonie de sa beauté. Jamais elle n'avait eu plus de douceur, -d'indulgence. Sûre de ne pas faillir, elle s'abandonnait à un sentiment -qui lui semblait un droit conquis par ses chagrins. Cela était si bon, -du reste, et si nouveau! Quel abîme entre la grossièreté d'Arnoux et -les adorations de Frédéric! - -Il tremblait de perdre par un mot tout ce qu'il croyait avoir gagné, -se disant qu'on peut ressaisir une occasion et qu'on ne rattrape -jamais une sottise. Il voulait qu'elle se donnât, et non la prendre. -L'assurance de son amour le délectait comme un avant-goût de la -possession, et puis le charme de sa personne lui troublait le cœur -plus que les sens. C'était une béatitude indéfinie, un tel enivrement, -qu'il en oubliait jusqu'à la possibilité d'un bonheur absolu. Loin -d'elle, des convoitises furieuses le dévoraient. - -Bientôt il y eut dans leurs dialogues de grands intervalles de silence. -Quelquefois une sorte de pudeur sexuelle les faisait rougir l'un devant -l'autre. Toutes les précautions pour cacher leur amour le dévoilaient; -plus il devenait fort, plus leurs manières étaient contenues. - -Par l'exercice d'un tel mensonge, leur sensibilité s'exaspéra. Ils -jouissaient délicieusement de la senteur des feuilles humides, ils -souffraient du vent d'est, ils avaient des irritations sans cause, des -pressentiments funèbres; un bruit de pas, le craquement d'une boiserie -leur causaient des épouvantes comme s'ils avaient été coupables; -ils se sentaient poussés vers un abîme; une atmosphère orageuse les -enveloppait; et quand des doléances échappaient à Frédéric, elle -s'accusait elle-même. - -«Oui! je fais mal! j'ai l'air d'une coquette! Ne venez donc plus!» - -Alors il répétait les mêmes serments,--qu'elle écoutait chaque fois -avec plaisir. - -Son retour à Paris et les embarras du jour de l'an suspendirent un -peu leurs entrevues. Quand il revint, il avait, dans les allures, -quelque chose de plus hardi. Elle sortait à chaque minute pour donner -des ordres et recevait, malgré ses prières, tous les bourgeois -qui venaient la voir. On se livrait alors à des conversations sur -Léotade, M. Guizot, le pape, l'insurrection de Palerme et le banquet -du XIIe arrondissement, lequel inspirait des inquiétudes. Frédéric se -soulageait en déblatérant contre le pouvoir; car il souhaitait, comme -Deslauriers, un bouleversement universel, tant il était maintenant -aigri. Mme Arnoux, de son côté, devenait sombre. - -Son mari, prodiguant les extravagances, entretenait une ouvrière de la -manufacture, celle qu'on appelait la Bordelaise. Mme Arnoux l'apprit -elle-même à Frédéric. Il voulait tirer de là un argument, «puisqu'on la -trahissait». - -«Oh! je ne m'en trouble guère!» dit-elle. - -Cette déclaration lui parut affermir complètement leur intimité. Arnoux -s'en méfiait-il? - -«Non! pas maintenant!» - -Elle lui conta qu'un soir, il les avait laissés en tête-à-tête, puis -était revenu, avait écouté derrière la porte, et, comme tous deux -parlaient de choses indifférentes, il vivait, depuis ce temps-là, dans -une entière sécurité: - -«Avec raison, n'est-ce pas? dit amèrement Frédéric. - ---Oui, sans doute!» - -Elle aurait fait mieux de ne pas risquer un pareil mot. - -Un jour elle ne se trouva point chez elle à l'heure où il avait coutume -d'y venir. Ce fut pour lui comme une trahison. - -Il se fâcha ensuite de voir les fleurs qu'il apportait toujours -plantées dans un verre d'eau. - -«Où voulez-vous donc qu'elles soient? - ---Oh! pas là! Du reste, elles y sont moins froidement que sur votre -cœur.» - -Quelque temps après, il lui reprocha d'avoir été la veille aux Italiens -sans le prévenir. D'autres l'avaient vue, admirée, aimée peut-être; -Frédéric s'attachait à ses soupçons uniquement pour la quereller, la -tourmenter; car il commençait à la haïr, et c'était bien le moins -qu'elle eût une part de ses souffrances! - -Une après-midi (vers le milieu de février), il la surprit fort émue. -Eugène se plaignait de mal à la gorge. Le docteur avait dit pourtant -que ce n'était rien, un gros rhume, la grippe. Frédéric fut étonné par -l'air ivre de l'enfant. Il rassura sa mère néanmoins, cita en exemple -plusieurs bambins de son âge qui venaient d'avoir des affections -semblables et s'étaient vite guéris. - -«Vraiment? - ---Mais oui, bien sûr! - ---Oh! comme vous êtes bon!» - -Et elle lui prit la main. Il l'étreignit dans la sienne. - -«Oh! laissez-la. - ---Qu'est-ce que cela fait, puisque c'est au consolateur que vous -l'offrez!... Vous me croyez bien pour ces choses, et vous doutez de -moi... quand je vous parle de mon amour! - ---Je n'en doute pas, mon pauvre ami! - ---Pourquoi cette défiance, comme si j'étais un misérable capable -d'abuser!... - ---Oh! non!... - ---Si j'avais seulement une preuve!... - ---Quelle preuve? - ---Celle qu'on donnerait au premier venu, celle que vous m'avez accordée -à moi-même.» - -Et il lui rappela qu'une fois ils étaient sortis ensemble, par un -crépuscule d'hiver, un temps de brouillard. Tout cela était bien loin -maintenant! Qui donc l'empêchait de se montrer à son bras, devant tout -le monde, sans crainte de sa part, sans arrière-pensée de la sienne, -n'ayant personne autour d'eux pour les importuner? - -«Soit!» dit-elle, avec une bravoure de décision qui stupéfia d'abord -Frédéric. - -Mais il reprit vivement: - -«Voulez-vous que je vous attende au coin de la rue Tronchet et de la -rue de la Ferme? - ---Mon Dieu! mon ami...» balbutiait Mme Arnoux. - -Sans lui donner le temps de réfléchir, il ajouta: - -«Mardi prochain, je suppose? - ---Mardi? - ---Oui, entre deux et trois heures! - ---J'y serai!» - -Et elle détourna son visage par un mouvement de honte. Frédéric lui -posa ses lèvres sur la nuque. - -«Oh! ce n'est pas bien, dit-elle. Vous me feriez repentir.» - -Il s'écarta, redoutant la mobilité ordinaire des femmes. Puis, sur le -seuil, il murmura doucement, comme une chose bien convenue: - -«A mardi!» - -Elle baissa ses beaux yeux d'une façon discrète et résignée. - -Frédéric avait un plan. - -Il espérait que, grâce à la pluie ou au soleil, il pourrait la faire -s'arrêter sous une porte, et qu'une fois sous la porte, elle entrerait -dans la maison. Le difficile était d'en découvrir une convenable. - -Il se mit donc en recherche, et, vers le milieu de la rue Tronchet, il -lut de loin sur une enseigne: _Appartements meublés_. - -Le garçon, comprenant son intention, lui montra tout de suite, à -l'entresol, une chambre et un cabinet avec deux sorties. Frédéric la -retint pour un mois et paya d'avance. - -Puis il alla dans trois magasins acheter la parfumerie la plus rare; -il se procura un morceau de fausse guipure pour remplacer l'affreux -couvre-pieds de coton rouge, il choisit une paire de pantoufles en -satin bleu; la crainte seule de paraître grossier le modéra dans ses -emplettes; il revint avec elles;--et plus dévotement que ceux qui -font des reposoirs, il changea les meubles de place, drapa lui-même -les rideaux, mit des bruyères sur la cheminée, des violettes sur la -commode; il aurait voulu paver la chambre tout en or. «C'est demain, -se disait-il, oui, demain! Je ne rêve pas.» Et il sentait battre son -cœur à grands coups sous le délire de son espérance; puis, quand tout -fut prêt, il emporta la clef dans sa poche, comme si le bonheur, qui -dormait là, avait pu s'en envoler. - -Une lettre de sa mère l'attendait chez lui. - - «Pourquoi une si longue absence? Ta conduite commence à paraître - ridicule. Je comprends que, dans une certaine mesure, tu aies d'abord - hésité devant cette union; cependant réfléchis!» - -Et elle précisait les choses: quarante-cinq mille livres de rente. -Du reste, «on en causait»; et M. Roque attendait une réponse -définitive. Quant à la jeune personne, sa position véritablement était -embarrassante. «Elle t'aime beaucoup.» - -Frédéric rejeta la lettre sans la finir et en ouvrit une autre, un -billet de Deslauriers. - - «Mon vieux, - - «La _poire_ est mûre. Selon ta promesse, nous comptons sur toi. On - se réunit demain au petit jour, place du Panthéon. Entre au café - Soufflot. Il faut que je te parle avant la manifestation.» - - «Oh! je les connais, leurs manifestations. Mille grâces! j'ai un - rendez-vous plus agréable.» - -Et, le lendemain, dès onze heures, Frédéric était sorti. Il voulait -donner un dernier coup d'œil aux préparatifs; puis, qui sait, elle -pouvait, par un hasard quelconque, être en avance? En débouchant de -la rue Tronchet, il entendit derrière la Madeleine une grande clameur; -il s'avança; et il aperçut au fond de la place, à gauche, des gens en -blouse et des bourgeois. - -En effet, un manifeste publié dans les journaux avait convoqué à cet -endroit tous les souscripteurs du banquet réformiste. Le ministère, -presque immédiatement, avait affiché une proclamation l'interdisant. La -veille au soir, l'opposition parlementaire y avait renoncé; mais les -patriotes, qui ignoraient cette résolution des chefs, étaient venus -au rendez-vous, suivis par un grand nombre de curieux. Une députation -des écoles s'était portée tout à l'heure chez Odilon Barrot. Elle -était maintenant aux Affaires étrangères, et on ne savait pas si le -banquet aurait lieu, si le gouvernement exécuterait sa menace, si les -gardes nationaux se présenteraient. On en voulait aux députés comme au -pouvoir. La foule augmentait de plus en plus, quand tout à coup vibra -dans les airs le refrain de _la Marseillaise_. - -C'était la colonne des étudiants qui arrivait. Ils marchaient au pas, -sur deux files, en bon ordre, l'aspect irrité, les mains nues, et tous -criant par intervalles: - -«Vive la Réforme! à bas Guizot!» - -Les amis de Frédéric étaient là, bien sûr. Ils allaient l'apercevoir et -l'entraîner. Il se réfugia vivement dans la rue de l'Arcade. - -Quand les étudiants eurent fait deux fois le tour de la Madeleine, -ils descendirent vers la place de la Concorde. Elle était remplie de -monde; et la foule tassée semblait, de loin, un champ d'épis noirs qui -oscillaient. - -Au même moment, des soldats de la ligne se rangèrent en bataille, à -gauche de l'église. - -Les groupes stationnaient cependant. Pour en finir, des agents de -police en bourgeois saisissaient les plus mutins et les emmenaient au -poste brutalement. Frédéric, malgré son indignation, resta muet; on -aurait pu le prendre avec les autres, et il aurait manqué Mme Arnoux. - -Peu de temps après, parurent les casques des municipaux. Ils frappaient -autour d'eux à coups de plat de sabre. Un cheval s'abattit; on courut -lui porter secours: et, dès que le cavalier fut en selle, tous -s'enfuirent. - -Alors, il y eut un grand silence. La pluie fine, qui avait mouillé -l'asphalte, ne tombait plus. Des nuages s'en allaient, balayés -mollement par le vent d'ouest. - -Frédéric se mit à parcourir la rue Tronchet, en regardant devant lui et -derrière lui. - -Deux heures enfin sonnèrent. - -«Ah! c'est maintenant! se dit-il, elle sort de sa maison, elle -approche; et, une minute après: «Elle aurait eu le temps de venir.» -Jusqu'à trois heures, il tâcha de se calmer. «Non, elle n'est pas en -retard; un peu de patience!» - -Et, par désœuvrement, il examinait les rares boutiques: un libraire, -un sellier, un magasin de deuil. Bientôt il connut tous les noms des -ouvrages, tous les harnais, toutes les étoffes. Les marchands, à force -de le voir passer et repasser continuellement, furent étonnés d'abord, -puis effrayés, et ils fermèrent leur devanture. - -Sans doute, elle avait un empêchement, et elle en souffrait aussi. -Mais quelle joie tout à l'heure!--Car elle allait venir, cela était -certain! «Elle me l'a bien promis!» Cependant une angoisse intolérable -le gagnait. - -Par un mouvement absurde, il rentra dans l'hôtel, comme si elle avait -pu s'y trouver. A l'instant même, elle arrivait peut-être dans la rue. -Il s'y jeta. Personne! Et il se remit à battre le trottoir. - -Il considérait les fentes des pavés, la gueule des gouttières, les -candélabres, les numéros au-dessus des portes. Les objets les plus -minimes devenaient pour lui des compagnons, ou plutôt des spectateurs -ironiques, et les façades régulières des maisons lui semblaient -impitoyables. Il souffrait du froid aux pieds. Il se sentait dissoudre -d'accablement. La répercussion de ses pas lui secouait la cervelle. - -Quand il vit quatre heures à sa montre, il éprouva comme un vertige, -une épouvante. Il tâcha de se répéter des vers, de calculer n'importe -quoi, d'inventer une histoire. Impossible! L'image de Mme Arnoux -l'obsédait. Il avait envie de courir à sa rencontre. Mais quelle route -prendre pour ne pas se croiser? - -Il aborda un commissionnaire, lui mit dans la main cinq francs, et le -chargea d'aller rue du Paradis, chez Jacques Arnoux, pour s'enquérir -près du portier «si Madame était chez elle». Puis il se planta au -coin de la rue de la Ferme et de la rue Tronchet, de manière à voir -simultanément dans toutes les deux. Au fond de la perspective, sur -le boulevard, des masses confuses glissaient. Il distinguait parfois -l'aigrette d'un dragon, un chapeau de femme, et il tendait ses -prunelles pour la reconnaître. Un enfant déguenillé qui montrait une -marmotte dans une boite lui demanda l'aumône en souriant. - -L'homme à la veste de velours reparut. «Le portier ne l'avait pas -vue sortir.» Qui la retenait? Si elle était malade, on l'aurait dit! -Était-ce une visite? Rien de plus facile que de ne pas recevoir. Il se -frappa le front. - -«Ah! je suis bête! C'est l'émeute!» Cette explication naturelle le -soulagea. Puis, tout à coup: «Mais son quartier est tranquille.» Et -un doute abominable l'assaillit. «Si elle allait ne pas venir? si -sa promesse n'était qu'une parole pour m'évincer? Non! non!» Ce qui -l'empêchait sans doute, c'était un hasard extraordinaire, un de ces -événements qui déjouent toute prévoyance. Dans ce cas-là, elle aurait -écrit. Et il envoya le garçon d'hôtel à son domicile, rue Rumfort, pour -savoir s'il n'y avait point de lettre? - -On n'avait apporté aucune lettre. Cette absence de nouvelles le rassura. - -Du nombre des pièces de monnaie prises au hasard dans sa main, de la -physionomie des passants, de la couleur des chevaux, il tirait des -présages; et, quand l'augure était contraire, il s'efforçait de ne pas -y croire. Dans ses accès de fureur contre Mme Arnoux, il l'injuriait -à demi voix. Puis c'étaient des faiblesses à s'évanouir, et tout à -coup des rebondissements d'espérance. Elle allait paraître. Elle était -là, derrière son dos. Il se retournait: rien! Une fois, il aperçut à -trente pas environ une femme de même taille, avec la même robe. Il la -rejoignit; ce n'était pas elle! Cinq heures arrivèrent! cinq heures et -demie! six heures! Le gaz s'allumait. Mme Arnoux n'était pas venue. - -Elle avait rêvé, la nuit précédente, qu'elle était sur le trottoir -de la rue Tronchet depuis longtemps. Elle y attendait quelque chose -d'indéterminé, de considérable néanmoins, et, sans savoir pourquoi, -elle avait peur d'être aperçue. Mais un maudit petit chien, acharné -contre elle, mordillait le bas de sa robe. Il revenait obstinément et -aboyait toujours plus fort. Mme Arnoux se réveilla. L'aboiement du -chien continuait. Elle tendit l'oreille. Cela partait de la chambre -de son fils. Elle s'y précipita pieds nus. C'était l'enfant lui-même -qui toussait. Il avait les mains brûlantes, la face rouge et la voix -singulièrement rauque. L'embarras de sa respiration augmentait de -minute en minute. Elle resta jusqu'au jour, penchée sur sa couverture, -à l'observer. - -A huit heures, le tambour de la garde nationale vint prévenir M. Arnoux -que ses camarades l'attendaient. Il s'habilla vivement et s'en alla, -en promettant de passer tout de suite chez leur médecin, M. Colot. A -dix heures, M. Colot n'étant pas venu, Mme Arnoux expédia sa femme de -chambre. Le docteur était en voyage, à la campagne, et le jeune homme -qui le remplaçait faisait des courses. - -Eugène tenait sa tête de côté, sur le traversin, en fronçant toujours -ses sourcils, en dilatant ses narines; sa pauvre petite figure devenait -plus blême que ses draps, et il s'échappait de son larynx un sifflement -produit par chaque inspiration, de plus en plus courte, sèche, et comme -métallique. Sa toux ressemblait au bruit de ces mécaniques barbares qui -font japper les chiens de carton. - -Mme Arnoux fut saisie d'épouvante. Elle se jeta sur les sonnettes, en -appelant au secours, en criant: - -«Un médecin! un médecin!» - -Dix minutes après arriva un vieux monsieur en cravate blanche et -à favoris gris bien taillés. Il fit beaucoup de questions sur les -habitudes, l'âge et le tempérament du jeune malade, puis examina sa -gorge, s'appliqua la tête dans son dos et écrivit une ordonnance. L'air -tranquille de ce bonhomme était odieux. Il sentait l'embaumement. Elle -aurait voulu le battre. Il dit qu'il reviendrait dans la soirée. - -Bientôt les horribles quintes recommencèrent. Quelquefois, l'enfant -se dressait tout à coup. Des mouvements convulsifs lui secouaient -les muscles de la poitrine, et, dans ses aspirations, son ventre se -creusait comme s'il eût suffoqué d'avoir couru. Puis il retombait la -tête en arrière et la bouche grande ouverte. Avec des précautions -infinies, Mme Arnoux tâchait de lui faire avaler le contenu des fioles, -du sirop d'ipécacuana, une potion kermétisée. Mais il repoussait la -cuiller, en gémissant d'une voix faible. On aurait dit qu'il soufflait -ses paroles. - -De temps à autre, elle relisait l'ordonnance. Les observations du -formulaire l'effrayaient; peut-être que le pharmacien s'était trompé! -Son impuissance la désespérait. L'élève de M. Colot arriva. - -C'était un jeune homme d'allures modestes, neuf dans le métier, et -qui ne cacha point son impression. Il resta d'abord indécis, par peur -de se compromettre, et enfin prescrivit l'application de morceaux de -glace. On fut longtemps à trouver de la glace. La vessie qui contenait -les morceaux creva. Il fallut changer la chemise. Tout ce dérangement -provoqua un nouvel accès plus terrible. - -L'enfant se mit à arracher les linges de son cou, comme s'il avait -voulu retirer l'obstacle qui l'étouffait, et il égratignait le mur, -saisissait les rideaux de sa couchette, cherchant partout un point -d'appui pour respirer. Son visage était bleuâtre maintenant, et tout -son corps, trempé d'une sueur froide, paraissait maigrir. Ses yeux -hagards s'attachaient sur sa mère avec terreur. Il lui jetait les bras -autour du cou, s'y suspendait d'une façon désespérée; et, en repoussant -ses sanglots, elle balbutiait des paroles tendres. - -«Oui, mon amour, mon ange, mon trésor!» - -Puis, des moments de calme survenaient. - -Elle alla chercher des joujoux, un polichinelle, une collection -d'images, et les étala sur son lit pour le distraire. Elle essaya même -de chanter. - -Elle commença une chanson qu'elle lui disait autrefois, quand elle le -berçait en l'emmaillotant sur cette même petite chaise de tapisserie. -Mais il frissonna dans la longueur entière de son corps, comme une -onde sous un coup de vent; les globes de ses yeux saillissaient: elle -crut qu'il allait mourir et se détourna pour ne pas le voir. - -Un instant après, elle eut la force de le regarder. Il vivait -encore. Les heures se succédèrent, lourdes, mornes, interminables, -désespérantes; et elle n'en comptait plus les minutes qu'à la -progression de cette agonie. Les secousses de sa poitrine le jetaient -en avant comme pour le briser; à la fin, il vomit quelque chose -d'étrange, qui ressemblait à un tube de parchemin. Qu'était-ce? -Elle s'imagina qu'il avait rendu un bout de ses entrailles. Mais il -respirait largement, régulièrement. Cette apparence de bien-être -l'effraya plus que tout le reste; elle se tenait comme pétrifiée, les -bras pendants, les yeux fixes, quand M. Colot survint. L'enfant, selon -lui, était sauvé. - -Elle ne comprit pas d'abord et se fit répéter la phrase. N'était-ce -pas une de ces consolations propres aux médecins? Le docteur s'en alla -d'un air tranquille. Alors, ce fut pour elle comme si les cordes qui -serraient son cœur se fussent dénouées. - -«Sauvé! Est-ce possible!» - -Tout à coup l'idée de Frédéric lui apparut d'une façon nette et -inexorable. C'était un avertissement de la Providence. Mais le -Seigneur, dans sa miséricorde, n'avait pas voulu la punir tout à fait! -Quelle expiation, plus tard, si elle persévérait dans cet amour! Sans -doute, on insulterait son fils à cause d'elle; et Mme Arnoux l'aperçut -jeune homme, blessé dans une rencontre, rapporté sur un brancard, -mourant. D'un bond, elle se précipita sur la petite chaise; et de -toutes ses forces, lançant son âme dans les hauteurs, elle offrit à -Dieu, comme un holocauste, le sacrifice de sa première passion, de sa -seule faiblesse. - -Frédéric était revenu chez lui. Il restait dans son fauteuil, sans même -avoir la force de la maudire. Une espèce de sommeil le gagna; et, à -travers son cauchemar, il entendait la pluie tomber en croyant toujours -qu'il était là-bas sur le trottoir. - -Le lendemain, par une dernière lâcheté, il envoya encore un -commissionnaire chez Mme Arnoux. - -Soit que le Savoyard ne fît pas la commission, ou qu'elle eût trop de -choses à dire pour s'expliquer d'un mot, la même réponse fut rapportée. -L'insolence était trop forte! Une colère d'orgueil le saisit. Il se -jura de n'avoir plus même un désir; et, comme un feuillage emporté par -un ouragan, son amour disparut. Il en ressentit un soulagement, une -joie stoïque, puis un besoin d'actions violentes; et il s'en alla au -hasard par les rues. - -Des hommes des faubourgs passaient, armés de fusils, de vieux sabres, -quelques-uns portant des bonnets rouges, et tous chantant _la -Marseillaise_ ou _les Girondins_. Çà et là, un garde national se hâtait -pour rejoindre sa mairie. Des tambours, au loin, résonnaient. On se -battait à la porte Saint-Martin. Il y avait dans l'air quelque chose de -gaillard et de belliqueux. Frédéric marchait toujours. L'agitation de -la grande ville le rendait gai. - -A la hauteur de Frascati, il aperçut les fenêtres de la Maréchale; une -idée folle lui vint, une réaction de jeunesse. Il traversa le boulevard. - -On fermait la porte cochère; et Delphine, la femme de chambre, en train -d'écrire dessus avec un charbon: «Armes données», lui dit vivement: - -«Ah! Madame est dans un bel état! Elle a renvoyé ce matin son groom qui -l'insultait. Elle croit qu'on va piller partout! Elle crève de peur! -d'autant plus que Monsieur est parti! - ---Quel monsieur? - ---Le Prince!» - -Frédéric entra dans le boudoir. La Maréchale parut, en jupon, les -cheveux sur le dos, bouleversée. - -«Ah! merci! tu viens me sauver! c'est la seconde fois! tu n'en demandes -jamais le prix, toi! - ---Mille pardons!» dit Frédéric en lui saisissant la taille dans les -deux mains. - -«Comment? que fais-tu?» balbutia la Maréchale, à la fois surprise et -égayée par ces manières. - -Il répondit: - -«Je suis la mode, je me réforme.» - -Elle se laissa renverser sur le divan et continuait à rire sous ses -baisers. - -Ils passèrent l'après-midi à regarder, de leur fenêtre, le peuple dans -la rue. Puis il l'emmena dîner aux Trois Frères Provençaux. Le repas -fut long, délicat. Ils s'en revinrent à pied, faute de voiture. - -A la nouvelle d'un changement de ministère, Paris avait changé. -Tout le monde était en joie; des promeneurs circulaient, et des -lampions à chaque étage faisaient une clarté comme en plein jour. -Les soldats regagnaient lentement leurs casernes, harassés, l'air -triste. On les saluait, en criant: «Vive la ligne!» Ils continuaient -sans répondre. Dans la garde nationale, au contraire, les officiers, -rouges d'enthousiasme, brandissaient leur sabre en vociférant: «Vive -la réforme!» et ce mot-là, chaque fois, faisait rire les deux amants. -Frédéric blaguait, était très gai. - -Par la rue Duphot, ils atteignirent les boulevards. Des lanternes -vénitiennes, suspendues aux maisons, formaient des guirlandes de feu. -Un fourmillement confus s'agitait en dessous; au milieu de cette ombre, -par endroits, brillaient des blancheurs de baïonnettes. Un grand -brouhaha s'élevait. La foule était trop compacte, le retour direct -impossible; et ils entraient dans la rue Caumartin, quand, tout à -coup, éclata derrière eux un bruit, pareil au craquement d'une immense -pièce de soie que l'on déchire. C'était la fusillade du boulevard des -Capucines. - -«Ah! on casse quelques bourgeois», dit Frédéric tranquillement, car il -y a des situations où l'homme le moins cruel est si détaché des autres, -qu'il verrait périr le genre humain sans un battement de cœur. - -La Maréchale, cramponnée à son bras, claquait des dents. Elle se -déclara incapable de faire vingt pas de plus. Alors, par un raffinement -de haine, pour mieux outrager en son âme Mme Arnoux, il l'emmena -jusqu'à l'hôtel de la rue Tronchet, dans le logement préparé pour -l'autre. - -Les fleurs n'étaient pas flétries. La guipure s'étalait sur le lit. -Il tira de l'armoire les petites pantoufles. Rosanette trouva ces -prévenances fort délicates. - -Vers une heure, elle fut réveillée par des roulements lointains et elle -le vit qui sanglotait, la tête enfoncée dans l'oreiller. - -«Qu'as-tu donc, cher amour? - ---C'est excès de bonheur, dit Frédéric. Il y avait trop longtemps que -je te désirais!» - - - - -TROISIÈME PARTIE - - - - -I - - -Le bruit d'une fusillade le tira brusquement de son sommeil; et, malgré -les instances de Rosanette, Frédéric, à toute force, voulut aller voir -ce qui se passait. Il descendait les Champs-Élysées, d'où les coups de -feu étaient partis. A l'angle de la rue Saint-Honoré, des hommes en -blouse le croisèrent en criant: - -«Non! pas par là! au Palais-Royal!» - -Frédéric les suivit. On avait arraché les grilles de l'Assomption. Plus -loin, il remarqua trois pavés au milieu de la voie, le commencement -d'une barricade, sans doute, puis des tessons de bouteilles et des -paquets de fil de fer pour embarrasser la cavalerie; quand tout à coup -s'élança d'une ruelle un grand jeune homme pâle, dont les cheveux noirs -flottaient sur les épaules, prises dans une espèce de maillot à pois de -couleur. Il tenait un long fusil de soldat et courait sur la pointe de -ses pantoufles avec l'air d'un somnambule et leste comme un tigre. On -entendait, par intervalles, une détonation. - -La veille au soir, le spectacle du chariot contenant cinq cadavres -recueillis parmi ceux du boulevard des Capucines avait changé les -dispositions du peuple; et, pendant qu'aux Tuileries les aides de -camp se succédaient, et que M. Molé, en train de faire un cabinet -nouveau, ne revenait pas, et que M. Thiers tâchait d'en composer un -autre, et que le roi chicanait, hésitait, puis donnait à Bugeaud le -commandement général pour l'empêcher de s'en servir, l'insurrection, -comme dirigée par un seul bras, s'organisait formidablement. Des -hommes, d'une éloquence frénétique, haranguaient la foule au coin des -rues; d'autres dans les églises sonnaient le tocsin à pleine volée; on -coulait du plomb, on roulait des cartouches; les arbres des boulevards, -les vespasiennes, les bancs, les grilles, les becs de gaz, tout fut -arraché, renversé; Paris, le matin, était couvert de barricades. La -résistance ne dura pas; partout la garde nationale s'interposait;--si -bien qu'à huit heures, le peuple, de bon gré ou de force, possédait -cinq casernes, presque toutes les mairies, les points stratégiques -les plus sûrs. D'elle-même, sans secousses, la monarchie se fondait -dans une dissolution rapide; et on attaquait maintenant le poste du -Château-d'Eau, pour délivrer cinquante prisonniers qui n'y étaient pas. - -Frédéric s'arrêta forcément à l'entrée de la place. Des groupes en -armes l'emplissaient. Des compagnies de la ligne occupaient les rues -Saint-Thomas et Fromanteau. Une barricade énorme bouchait la rue de -Valois. La fumée qui se balançait à sa crête s'entr'ouvrit, des hommes -couraient dessus en faisant de grands gestes; ils disparurent; puis, la -fusillade recommença. Le poste y répondait, sans qu'on vît personne à -l'intérieur; ses fenêtres, défendues par des volets de chêne, étaient -percées de meurtrières; et le monument avec ses deux étages, ses deux -ailes, sa fontaine au premier et sa petite porte au milieu, commençait -à se moucheter de taches blanches sous le heurt des balles. Son perron -de trois marches restait vide. - -A côté de Frédéric, un homme en bonnet grec et portant une giberne -par-dessus sa veste de tricot se disputait avec une femme coiffée d'un -madras. Elle lui disait: - -«Mais reviens donc! reviens donc! - ---Laisse-moi tranquille! répondait le mari. Tu peux bien surveiller la -loge toute seule. Citoyen, je vous le demande, est-ce juste? J'ai fait -mon devoir partout, en 1830, en 32, en 34, en 39! Aujourd'hui, on se -bat! Il faut que je me batte!--Va-t'en!» - -Et la portière finit par céder à ses remontrances et à celles d'un -garde national près d'eux, quadragénaire dont la figure bonasse -était ornée d'un collier de barbe blonde. Il chargeait son arme et -tirait, tout en conversant avec Frédéric, aussi tranquille au milieu -de l'émeute qu'un horticulteur dans son jardin. Un jeune garçon en -serpillière le cajolait pour obtenir des capsules, afin d'utiliser son -fusil, une belle carabine de chasse que lui avait donnée «un monsieur». - -«Empoigne dans mon dos, dit le bourgeois, et efface-toi! tu vas te -faire tuer!» - -Les tambours battaient la charge. Des cris aigus, des hourras de -triomphe s'élevaient. Un remous continuel faisait osciller la -multitude. Frédéric, pris entre deux masses profondes, ne bougeait pas, -fasciné d'ailleurs et s'amusant extrêmement. Les blessés qui tombaient, -les morts étendus n'avaient pas l'air de vrais blessés, de vrais morts. -Il lui semblait assister à un spectacle. - -Au milieu de la houle, par-dessus des têtes, on aperçut un vieillard -en habit noir sur un cheval blanc, à selle de velours. D'une main, -il tenait un rameau vert, de l'autre un papier, et les secouait avec -obstination. Enfin, désespérant de se faire entendre, il se retira. - -La troupe de ligne avait disparu et les municipaux restaient seuls -à défendre le poste. Un flot d'intrépides se rua sur le perron; ils -s'abattirent, d'autres survinrent; et la porte, ébranlée sous des coups -de barre de fer, retentissait; les municipaux ne cédaient pas. Mais -une calèche bourrée de foin, et qui brûlait comme une torche géante, -fut traînée contre les murs. On apporta vite des fagots, de la paille, -un baril d'esprit-de-vin. Le feu monta le long des pierres; l'édifice -se mit à fumer partout comme une solfatare; et de larges flammes, au -sommet, entre les balustres de la terrasse, s'échappaient avec un bruit -strident. Le premier étage du Palais-Royal s'était peuplé de gardes -nationaux. De toutes les fenêtres de la place, on tirait; les balles -sifflaient; l'eau de la fontaine crevée se mêlait avec le sang, faisait -des flaques par terre; on glissait dans la boue sur des débris, des -vêtements, des shakos, des armes; Frédéric sentit sous son pied quelque -chose de mou; c'était la main d'un sergent en capote grise, couché -la face dans le ruisseau. Des bandes nouvelles de peuple arrivaient -toujours, poussant les combattants sur le poste. La fusillade devenait -plus pressée. Les marchands de vin étaient ouverts; on allait de temps -à autre y fumer une pipe, boire une chope, puis on retournait se -battre. Un chien perdu hurlait. Cela faisait rire. - -Frédéric fut ébranlé par le choc d'un homme qui, une balle dans les -reins, tomba sur son épaule en râlant. A ce coup, dirigé peut-être -contre lui, il se sentit furieux et il se jetait en avant quand un -garde national l'arrêta. - -«C'est inutile! le Roi vient de partir. Ah! si vous ne me croyez pas, -allez-y voir.» - -Une pareille assertion calma Frédéric. La place du Carrousel avait -un aspect tranquille. L'hôtel de Nantes s'y dressait toujours -solidairement; et les maisons par derrière, le dôme du Louvre en face, -la longue galerie de bois à droite et le vague terrain qui ondulait -jusqu'aux baraques des étalagistes, étaient comme noyés dans la couleur -grise de l'air, où de lointains murmures semblaient se confondre avec -la brume,--tandis qu'à l'autre bout de la place, un jour cru, tombant -par un écartement des nuages sur la façade des Tuileries, découpait en -blancheur toutes ses fenêtres. Il y avait près de l'Arc de Triomphe -un cheval mort étendu. Derrière les grilles, des groupes de cinq à -six personnes causaient. Les portes du château étaient ouvertes; les -domestiques sur le seuil laissaient entrer. - -En bas, dans une petite salle, des bols de café au lait étaient servis. -Quelques-uns des curieux s'attablèrent en plaisantant; les autres -restaient debout, et parmi ceux-là un cocher de fiacre. Il saisit à -deux mains un bocal plein de sucre en poudre, jeta un regard inquiet de -droite et de gauche, puis se mit à manger voracement, son nez plongeant -dans le goulot. Au bas du grand escalier, un homme écrivait son nom sur -un registre. Frédéric le reconnut par derrière. - -«Tiens, Hussonnet! - ---Mais oui, répondit le bohème. Je m'introduis à la Cour. Voilà une -bonne farce, hein? - ---Si nous montions?» - -Et ils arrivèrent dans la salle des Maréchaux. Les portraits de ces -illustres, sauf celui de Bugeaud, percé au ventre, étaient tous -intacts. Ils se trouvaient appuyés sur leur sabre, un affût de canon -derrière eux, et dans des attitudes formidables jurant avec la -circonstance. Une grosse pendule marquait une heure vingt minutes. - -Tout à coup, _la Marseillaise_ retentit. Hussonnet et Frédéric -se penchèrent sur la rampe. C'était le peuple. Il se précipita -dans l'escalier, en secouant à flots vertigineux des têtes nues, -des casques, des bonnets rouges, des baïonnettes et des épaules, -si impétueusement, que des gens disparaissaient dans cette masse -grouillante qui montait toujours, comme un fleuve refoulé par une marée -d'équinoxe, avec un long mugissement, sous une impulsion irrésistible. -En haut, elle se répandit et le chant tomba. - -On n'entendait plus que les piétinements de tous les souliers, avec le -clapotement des voix. La foule inoffensive se contentait de regarder. -Mais, de temps à autre, un coude trop à l'étroit enfonçait une vitre; -ou bien un vase, une statuette déroulait d'une console par terre. Les -boiseries pressées craquaient. Tous les visages étaient rouges, la -sueur en coulait à larges gouttes; Hussonnet fit cette remarque: - -«Les héros ne sentent pas bon! - ---Ah! vous êtes agaçant», reprit Frédéric. - -Et, poussés malgré eux, ils entrèrent dans un appartement où -s'étendait, au plafond, un dais de velours rouge. Sur le trône, -en dessous, était assis un prolétaire à barbe noire, la chemise -entr'ouverte, l'air hilare et stupide comme un magot. D'autres -gravissaient l'estrade pour s'asseoir à sa place. - -«Quel mythe! dit Hussonnet. Voilà le peuple souverain.» - -Le fauteuil fut enlevé à bout de bras et traversa toute la salle en se -balançant. - -«Saprelotte! comme il chaloupe! Le vaisseau de l'État est ballotté sur -une mer orageuse! Cancane-t-il! cancane-t-il!» - -On l'avait approché d'une fenêtre, et, au milieu des sifflets, on le -lança. - -«Pauvre vieux!» dit Hussonnet en le voyant tomber dans le jardin, où il -fut repris vivement pour être promené ensuite jusqu'à la Bastille, et -brûlé. - -Alors, une joie frénétique éclata, comme si, à la place du trône, -un avenir de bonheur illimité avait paru; et le peuple, moins par -vengeance que pour affirmer sa possession, brisa, lacéra les glaces et -les rideaux, les lustres, les flambeaux, les tables, les chaises, les -tabourets, tous les meubles, jusqu'à des albums de dessins, jusqu'à des -corbeilles de tapisserie. Puisqu'on était victorieux, ne fallait-il -pas s'amuser! La canaille s'affubla ironiquement de dentelles et de -cachemires. Des crépines d'or s'enroulèrent aux manches des blouses, -des chapeaux à plumes d'autruche ornaient la tête des forgerons, des -rubans de la Légion d'honneur firent des ceintures aux prostituées. -Chacun satisfaisait son caprice; les uns dansaient, d'autres buvaient. -Dans la chambre de la reine, une femme lustrait ses bandeaux avec de -la pommade; derrière un parvent, deux amateurs jouaient aux cartes; -Hussonnet montra à Frédéric un individu qui fumait son brûle-gueule -accoudé sur un balcon; et le délire redoublait au tintamarre continu -des porcelaines brisées et des morceaux de cristal qui sonnaient, en -rebondissant, comme des lames d'harmonica. - -Puis la fureur s'assombrit. Une curiosité obscène fit fouiller tous -les cabinets, tous les recoins, ouvrir tous les tiroirs. Des galériens -enfoncèrent leurs bras dans la couche des princesses et se roulaient -dessus par consolation de ne pouvoir les violer. D'autres, à figures -plus sinistres, erraient silencieusement, cherchant à voler quelque -chose; mais la multitude était trop nombreuse. Par les baies des -portes, on n'apercevait dans l'enfilade des appartements que la -sombre masse du peuple entre les dorures, sous un nuage de poussière. -Toutes les poitrines haletaient; la chaleur de plus en plus devenait -suffocante; les deux amis, craignant d'être étouffés, sortirent. - -Dans l'antichambre, debout sur un tas de vêtements, se tenait une fille -publique, en statue de la Liberté,--immobile, les yeux grands ouverts, -effrayante. - -Ils avaient fait trois pas dehors, quand un peloton de gardes -municipaux en capotes s'avança vers eux, et qui, retirant leurs -bonnets de police et découvrant à la fois leurs crânes un peu chauves, -saluèrent le peuple très bas. A ce témoignage de respect, les -vainqueurs déguenillés se rengorgèrent. Hussonnet et Frédéric ne furent -pas non plus sans en éprouver un certain plaisir. - -Une ardeur les animait. Ils s'en retournèrent au Palais-Royal. Devant -la rue Fromanteau, des cadavres de soldats étaient entassés sur de la -paille. Ils passèrent auprès impassiblement, étant même fiers de sentir -qu'ils faisaient bonne contenance. - -Le palais regorgeait de monde. Dans la cour intérieure, sept bûchers -flambaient. On lançait par les fenêtres des pianos, des commodes et -des pendules. Des pompes à incendie crachaient de l'eau jusqu'aux -toits. Des chenapans tâchaient de couper des tuyaux avec leurs sabres. -Frédéric engagea un polytechnicien à s'interposer. Le polytechnicien ne -comprit pas, semblait imbécile, d'ailleurs. Tout autour, dans les deux -galeries, la populace, maîtresse des caves, se livrait à une horrible -godaille. Le vin coulait en ruisseaux, mouillait les pieds; les voyous -buvaient dans des culs de bouteille et vociféraient en titubant. - -«Sortons de là, dit Hussonnet, ce peuple me dégoûte.» - -Tout le long de la galerie d'Orléans, des blessés gisaient par terre -sur des matelas, ayant pour couvertures des rideaux de pourpre; et de -petites bourgeoises du quartier leur apportaient des bouillons, du -linge. - -«N'importe! dit Frédéric, moi, je trouve le peuple sublime.» - -Le grand vestibule était rempli par un tourbillon de gens furieux, -des hommes voulaient monter aux étages supérieurs pour achever de -détruire tout; des gardes nationaux sur les marches s'efforçaient de -les retenir. Le plus intrépide était un chasseur, nu-tête, la chevelure -hérissée, les buffleteries en pièces. Sa chemise faisait un bourrelet -entre son pantalon et son habit, et il se débattait au milieu des -autres avec acharnement. Hussonnet, qui avait la vue perçante, reconnut -de loin Arnoux. - -Puis ils gagnèrent le jardin des Tuileries, pour respirer plus à -l'aise. Ils s'assirent sur un banc et ils restèrent pendant quelques -minutes les paupières closes, tellement étourdis qu'ils n'avaient -pas la force de parler. Les passants, autour d'eux, s'abordaient. -La duchesse d'Orléans était nommée régente; tout était fini, et on -éprouvait cette sorte de bien-être qui suit les dénouements rapides, -quand à chacune des mansardes du château parurent des domestiques -déchirant leurs habits de livrée. Ils les jetaient dans le jardin en -signe d'abjuration. Le peuple les hua. Ils se retirèrent. - -L'attention de Frédéric et d'Hussonnet fut distraite par un grand -gaillard qui marchait vivement entre les arbres, avec un fusil sur -l'épaule. Une cartouchière lui serrait à la taille sa vareuse rouge, un -mouchoir s'enroulait à son front sous sa casquette. Il tourna la tête. -C'était Dussardier, et se jetant dans leurs bras: - -«Ah! quel bonheur, mes pauvres vieux!» sans pouvoir dire autre chose, -tant il haletait de joie et de fatigue. - -Depuis quarante-huit heures, il était debout. Il avait travaillé aux -barricades du quartier Latin, s'était battu rue Rambuteau, avait sauvé -trois dragons, était entré aux Tuileries avec la colonne Dunoyer, -s'était porté ensuite à la Chambre, puis à l'Hôtel de Ville. - -«J'en arrive! tout va bien! le peuple triomphe! les ouvriers et les -bourgeois s'embrassent! ah! si vous saviez ce que j'ai vu! quels braves -gens! comme c'est beau!» - -Et sans s'apercevoir qu'il n'avait pas d'armes: - -«J'étais bien sûr de vous trouver là! Ç'a été rude un moment, -n'importe!» - -Une goutte de sang lui coulait sur la joue, et, aux questions des deux -autres: - -«Oh! rien! l'éraflure d'une baïonnette! - ---Il faudrait vous soigner pourtant. - ---Bah! je suis solide! qu'est-ce que ça fait? La République est -proclamée! on sera heureux maintenant! Des journalistes qui causaient -tout à l'heure devant moi disaient qu'on va affranchir la Pologne et -l'Italie! Plus de rois! comprenez-vous! Toute la terre libre! toute la -terre libre!» - -Et, embrassant l'horizon d'un seul regard, il écarta les bras dans une -attitude triomphante. Mais une longue file d'hommes couraient sur la -terrasse, au bord de l'eau. - -«Ah! saprelotte! j'oubliais! Les forts sont occupés. Il faut que j'y -aille! adieu!» - -Il se retourna pour leur crier, tout en brandissant son fusil: - -«Vive la République!» - -Des cheminées du château, il s'échappait d'énormes tourbillons de fumée -noire, qui emportaient des étincelles. La sonnerie des cloches faisait, -au loin, comme des bêlements effarés. De droite et de gauche, partout, -les vainqueurs déchargeaient leurs armes. Frédéric, bien qu'il ne fût -pas guerrier, sentit bondir son sang gaulois. Le magnétisme des foules -enthousiastes l'avait pris. Il humait voluptueusement l'air orageux, -plein des senteurs de la poudre; et cependant il frissonnait sous les -effluves d'un immense amour, d'un attendrissement suprême et universel, -comme si le cœur de l'humanité tout entière avait battu dans sa -poitrine. - -Hussonnet dit en bâillant: - -«Il serait temps peut-être d'aller instruire les populations!» - -Frédéric le suivit à son bureau de correspondance, place de la Bourse, -et il se mit à composer pour le journal de Troyes un compte rendu des -événements en style lyrique, un véritable morceau,--qu'il signa. Puis -ils dînèrent ensemble dans une taverne. Hussonnet était pensif; les -excentricités de la Révolution dépassaient les siennes. - -Après le café, quand ils se rendirent à l'Hôtel de Ville, pour savoir -du nouveau, son naturel gamin avait repris le dessus. Il escaladait les -barricades comme un chamois et répondait aux sentinelles des gaudrioles -patriotiques. - -Ils entendirent, à la lueur des torches, proclamer le gouvernement -provisoire. Enfin, à minuit, Frédéric, brisé de fatigue, regagna sa -maison. - -«Eh bien, dit-il à son domestique en train de le déshabiller, es-tu -content? - ---Oui, sans doute, monsieur! Mais ce que je n'aime pas, c'est ce peuple -en cadence!» - -Le lendemain, à son réveil, Frédéric pensa à Deslauriers. Il courut -chez lui. L'avocat venait de partir, étant nommé commissaire en -province. Dans la soirée de la veille, il était parvenu jusqu'à -Ledru-Rollin, et, l'obsédant au nom des Écoles, en avait arraché une -place, une mission. Du reste, disait le portier, il devait écrire la -semaine prochaine, pour donner son adresse. - -Après quoi, Frédéric s'en alla voir la Maréchale. Elle le reçut -aigrement, car elle lui en voulait de son abandon. Sa rancune -s'évanouit sous des assurances de paix réitérées. Tout était -tranquille maintenant, aucune raison d'avoir peur; il l'embrassait; -et elle se déclara pour la république,--comme avait déjà fait -Monseigneur l'archevêque de Paris, et comme devaient faire avec une -prestesse de zèle merveilleuse: la magistrature, le Conseil d'État, -l'Institut, les maréchaux de France, Changarnier, M. de Falloux, tous -les bonapartistes, tous les légitimistes et un nombre considérable -d'orléanistes. - -La chute de la monarchie avait été si prompte que, la première -stupéfaction passée, il y eut chez les bourgeois comme un étonnement de -vivre encore. L'exécution sommaire de quelques voleurs, fusillés sans -jugement, parut une chose très juste. On se redit, pendant un mois, -la phrase de Lamartine sur le drapeau rouge, «qui n'avait fait que le -tour du Champ de Mars, tandis que le drapeau tricolore», etc.; et tous -se rangèrent sous son ombre, chaque parti ne voyant des trois couleurs -que la sienne--et se promettant bien, dès qu'il serait le plus fort, -d'arracher les deux autres. - -Comme les affaires étaient suspendues, l'inquiétude et la badauderie -poussaient tout le monde hors de chez soi. Le négligé des costumes -atténuait la différence des rangs sociaux, la haine se cachait, les -espérances s'étalaient, la foule était pleine de douceur. L'orgueil -d'un droit conquis éclatait sur les visages. On avait une gaieté de -carnaval, des allures de bivouac; rien ne fut amusant comme l'aspect de -Paris, les premiers jours. - -Frédéric prenait la Maréchale à son bras, et ils flânaient ensemble -dans les rues. Elle se divertissait des rosettes décorant toutes les -boutonnières, des étendards suspendus à toutes les fenêtres, des -affiches de toute couleur placardées contre les murailles, et jetait -çà et là quelque monnaie dans le tronc pour les blessés, établi -sur une chaise, au milieu de la voie. Puis elle s'arrêtait devant -les caricatures qui représentaient Louis-Philippe en pâtissier, en -saltimbanque, en chien, en sangsue. Mais les hommes de Caussidière, -avec leur sabre et leur écharpe, l'effrayaient un peu. D'autres fois, -c'était un arbre de la liberté qu'on plantait. MM. les ecclésiastiques -concouraient à la cérémonie, bénissant la République, escortés par des -serviteurs à galons d'or, et la multitude trouvait cela très bien. Le -spectacle le plus fréquent était celui des députations de n'importe -quoi, allant réclamer quelque chose à l'Hôtel de Ville,--car chaque -métier, chaque industrie attendait du gouvernement la fin radicale de -sa misère. Quelques-uns, il est vrai, se rendaient près de lui pour -le conseiller ou le féliciter, ou tout simplement pour lui faire une -petite visite et voir fonctionner la machine. - -Vers le milieu du mois de mars, un jour qu'il traversait le pont -d'Arcole, ayant à faire une commission pour Rosanette dans le quartier -Latin, Frédéric vit s'avancer une colonne d'individus à chapeaux -bizarres, à longues barbes. En tête et battant du tambour marchait un -nègre, un ancien modèle d'atelier, et l'homme qui portait la bannière -sur laquelle flottait au vent cette inscription: «Artistes peintres», -n'était autre que Pellerin. - -Il fit signe à Frédéric de l'attendre, puis reparut cinq minutes -après, ayant du temps devant lui, car le gouvernement recevait à -ce moment-là les tailleurs de pierre. Il allait avec ses collègues -réclamer la création d'un Forum de l'art, une espèce de Bourse où -l'on débattrait les intérêts de l'esthétique; des œuvres sublimes -se produiraient, puisque les travailleurs mettraient en commun leur -génie. Paris, bientôt, serait couvert de monuments gigantesques; il -les décorerait; il avait même commencé une figure de la République. -Un de ses camarades vint le prendre, car ils étaient talonnés par la -députation du commerce de la volaille. - -«Quelle bêtise! grommela une voix dans la foule. Toujours des blagues! -Rien de fort!» - -C'était Regimbart. Il ne salua pas Frédéric, mais profita de l'occasion -pour répandre son amertume. - -Le citoyen employait ses jours à vagabonder dans les rues, tirant sa -moustache, roulant des yeux, acceptant et propageant des nouvelles -lugubres, et il n'avait que deux phrases: «Prenez garde, nous allons -être débordés!» ou bien: «Mais, sacrebleu! on escamote la République!» -Il était mécontent de tout et particulièrement de ce que nous n'avions -pas repris nos frontières naturelles. Le nom seul de Lamartine lui -faisait hausser les épaules. Il ne trouvait pas Ledru-Rollin «suffisant -pour le problème», traita Dupont (de l'Eure) de vieille ganache; -Albert, d'idiot; Louis Blanc, d'utopiste; Blanqui, d'homme extrêmement -dangereux; et, quand Frédéric lui demanda ce qu'il aurait fallu faire, -il répondit en lui serrant le bras à le broyer: - -«Prendre le Rhin! je vous dis, prendre le Rhin! fichtre!» - -Puis il accusa la réaction. - -Elle se démasquait. Le sac des châteaux de Neuilly et de Suresnes, -l'incendie des Batignolles, les troubles de Lyon, tous les excès, tous -les griefs, on les exagérait à présent, en y ajoutant la circulaire de -Ledru-Rollin, le cours forcé des billets de Banque, la rente tombée à -soixante francs, enfin, comme iniquité suprême, comme dernier coup, -comme surcroît d'horreur, l'impôt des quarante-cinq centimes!--Et, -par-dessus tout cela, il y avait encore le socialisme! Bien que ces -théories, aussi neuves que le jeu d'oie, eussent été depuis quarante -ans suffisamment débattues pour emplir des bibliothèques, elles -épouvantèrent les bourgeois, comme une grêle d'aérolithes; et on fut -indigné, en vertu de cette haine que provoque l'avènement de toute -idée parce que c'est une idée, exécration dont elle tire plus tard sa -gloire, et qui fait que ses ennemis sont toujours au-dessous d'elle, si -médiocre qu'elle puisse être. - -Alors la propriété monta dans les respects au niveau de la religion -et se confondit avec Dieu. Les attaques qu'on lui portait parurent du -sacrilège, presque de l'anthropophagie. Malgré la législation la plus -humaine qui fut jamais, le spectre de 93 reparut, et le couperet de la -guillotine vibra dans toutes les syllabes du mot république;--ce qui -n'empêchait pas qu'on la méprisait pour sa faiblesse. La France, ne -sentant plus de maître, se mit à crier d'effarement comme un aveugle -sans bâton, comme un marmot qui a perdu sa bonne. - -De tous les Français, celui qui tremblait le plus fort était M. -Dambreuse. L'état nouveau des choses menaçait sa fortune, mais surtout -dupait son expérience. Un système si bon, un roi si sage! était-ce -possible! La terre allait crouler! Dès le lendemain, il congédia trois -domestiques, vendit ses chevaux, s'acheta, pour sortir dans les rues, -un chapeau mou, pensa même à laisser croître sa barbe; et il restait -chez lui, prostré, se repaissant amèrement des journaux les plus -hostiles à ses idées, et devenu tellement sombre, que les plaisanteries -sur la pipe de Flocon n'avaient pas même la force de le faire sourire. - -Comme soutien du dernier règne, il redoutait les vengeances du peuple -sur ses propriétés de la Champagne, quand l'élucubration de Frédéric -lui tomba dans les mains. Alors il s'imagina que son jeune ami était un -personnage très influent et qu'il pourrait sinon le servir, du moins -le défendre; de sorte qu'un matin, M. Dambreuse se présenta chez lui, -accompagné de Martinon. - -Cette visite n'avait pour but, dit-il, que de le voir un peu et de -causer. Somme toute, il se réjouissait des événements, et il adoptait -de grand cœur «notre sublime devise: _Liberté, Égalité, Fraternité_, -ayant toujours été républicain au fond». S'il votait, sous l'autre -régime, avec le ministère, c'était simplement pour accélérer une chute -inévitable. Il s'emporta même contre M. Guizot, «qui nous a mis dans -un joli pétrin, convenons-en»! En revanche, il admirait beaucoup -Lamartine, lequel s'était montré «magnifique, ma parole d'honneur, -quand, à propos du drapeau rouge...» - -«Oui! je sais», dit Frédéric. - -Après quoi, il déclara sa sympathie pour les ouvriers. - -«Car enfin, plus ou moins, nous sommes tous ouvriers!» Et il poussait -l'impartialité jusqu'à reconnaître que Proudhon avait de la logique. -«Oh! beaucoup de logique! diable!» Puis, avec le détachement d'une -intelligence supérieure, il causa de l'exposition de peinture, où il -avait vu le tableau de Pellerin. Il trouvait cela original, bien touché. - -Martinon appuyait tous ses mots par des remarques approbatives; lui -aussi pensait qu'il fallait «se rallier franchement à la République», -et il parla de son père laboureur, faisait le paysan, l'homme du -peuple. On arriva bientôt aux élections pour l'Assemblée nationale, -et aux candidats dans l'arrondissement de la Fortelle. Celui de -l'opposition n'avait pas de chances. - -«Vous devriez prendre sa place!» dit M. Dambreuse. - -Frédéric se récria. - -«Eh! pourquoi donc? car il obtiendrait les suffrages des ultras, vu ses -opinions personnelles, celui des conservateurs, à cause de sa famille. -Et peut-être aussi, ajouta le banquier en souriant, grâce un peu à mon -influence.» - -Frédéric objecta qu'il ne saurait comment s'y prendre. Rien de plus -facile en se faisant recommander aux patriotes de l'Aube par un club de -la capitale. Il s'agissait de lire, non une profession de foi, comme -on en voyait quotidiennement, mais une exposition de principes sérieuse. - -«Apportez-moi cela; je sais ce qui convient dans la localité! Et vous -pourriez, je vous le répète, rendre de grands services au pays, à nous -tous, à moi-même.» - -Par des temps pareils, on devait s'entr'aider, et, si Frédéric avait -besoin de quelque chose, lui, ou ses amis... - -«Oh! mille grâces, cher monsieur!» - ---A charge de revanche, bien entendu!» - -Le banquier était un brave homme décidément. - -Frédéric ne put s'empêcher de réfléchir à son conseil, et bientôt une -sorte de vertige l'éblouit. - -Les grandes figures de la Convention passèrent devant ses yeux. Il lui -sembla qu'une aurore magnifique allait se lever. Rome, Vienne, Berlin, -étaient en insurrection, les Autrichiens chassés de Venise; toute -l'Europe s'agitait. C'était l'heure de se précipiter dans le mouvement, -de l'accélérer peut-être; et puis il était séduit par le costume que -les députés, disait-on, porteraient. Déjà il se voyait en gilet à -revers avec une ceinture tricolore; et ce prurit, cette hallucination -devint si forte, qu'il s'en ouvrit à Dussardier. - -L'enthousiasme du brave garçon ne faiblissait pas. - -«Certainement, bien sûr! Présentez-vous!» - -Frédéric, néanmoins, consulta Deslauriers. L'opposition idiote -qui entravait le commissaire dans sa province avait augmenté son -libéralisme. Il lui envoya immédiatement des exhortations violentes. - -Cependant Frédéric avait besoin d'être approuvé par un plus grand -nombre, et il confia la chose à Rosanette, un jour que Mlle Vatnaz se -trouvait là. - -Elle était une de ces célibataires parisiennes qui, chaque soir, quand -elles ont donné leurs leçons, ou tâché de vendre de petits dessins, de -placer de pauvres manuscrits, rentrent chez elles avec de la crotte -à leurs jupons, font leur dîner, le mangent toutes seules, puis, les -pieds sur une chaufferette, à la lueur d'une lampe malpropre, rêvent -un amour, une famille, un foyer, la fortune, tout ce qui leur manque. -Aussi, comme beaucoup d'autres, avait-elle salué dans la Révolution -l'avènement de la vengeance;--et elle se livrait à une propagande -socialiste effrénée. - -L'affranchissement du prolétaire, selon la Vatnaz, n'était possible -que par l'affranchissement de la femme. Elle voulait son admissibilité -à tous les emplois, la recherche de la paternité, un autre code, -l'abolition, ou tout au moins «une réglementation du mariage plus -intelligente». Alors, chaque Française serait tenue d'épouser un -Français ou d'adopter un vieillard. Il fallait que les nourrices et -les accoucheuses fussent des fonctionnaires salariés par l'État; -qu'il y eût un jury pour examiner les œuvres de femmes, des éditeurs -spéciaux pour les femmes, une école polytechnique pour les femmes, une -garde nationale pour les femmes, tout pour les femmes! Et, puisque -le gouvernement méconnaissait leurs droits, elles devaient vaincre -la force par la force. Dix mille citoyennes, avec de bons fusils, -pouvaient faire trembler l'Hôtel de Ville! - -La candidature de Frédéric lui parut favorable à ses idées. Elle -l'encouragea, en lui montrant la gloire à l'horizon. Rosanette se -réjouit d'avoir un homme qui parlerait à la Chambre. - -«Et puis, on te donnera peut-être une bonne place.» - -Frédéric, homme de toutes les faiblesses, fut gagné par la démence -universelle. Il écrivit un discours et alla le faire voir à M. -Dambreuse. - -Au bruit de la grande porte qui retombait, un rideau s'entr'ouvrit -derrière une croisée; une femme y parut. Il n'eut pas le temps de la -reconnaître; mais, dans l'antichambre, un tableau l'arrêta, le tableau -de Pellerin, posé sur une chaise, provisoirement sans doute. - -Cela représentait la République, ou le Progrès, ou la Civilisation, -sous la figure de Jésus-Christ conduisant une locomotive, laquelle -traversait une forêt vierge. Frédéric, après une minute de -contemplation, s'écria: - -«Quelle turpitude! - ---N'est-ce pas, hein? dit M. Dambreuse, survenu sur cette parole et -s'imaginant qu'elle concernait non la peinture, mais la doctrine -glorifiée par le tableau. Martinon arriva au même moment. Ils passèrent -dans le cabinet, et Frédéric tirait un papier de sa poche, quand Mlle -Cécile, entrant tout à coup, articula d'un air ingénu: - ---Ma tante est-elle ici? - ---Tu sais bien que non, répliqua le banquier.--N'importe! faites comme -chez vous, mademoiselle. - ---Oh! merci! je m'en vais.» - -A peine sortie, Martinon eut l'air de chercher son mouchoir. - -«Je l'ai oublié dans mon paletot, excusez-moi! - ---Bien!» dit M. Dambreuse. - -Évidemment, il n'était pas dupe de cette manœuvre et même semblait la -favoriser. Pourquoi? Mais bientôt Martinon reparut, et Frédéric entama -son discours. Dès la seconde page, qui signalait comme une honte la -prépondérance des intérêts pécuniaires, le banquier fit la grimace. -Puis, abordant les réformes, Frédéric demandait la liberté du commerce. - -«Comment...! mais permettez!» - -L'autre n'entendait pas et continua. Il réclamait l'impôt sur la rente, -l'impôt progressif, une fédération européenne, et l'instruction du -peuple, des encouragements aux beaux-arts les plus larges. - -«Quand le pays fournirait à des hommes comme Delacroix ou Hugo cent -mille francs de rente, où serait le mal?» - -Le tout finissait par des conseils aux classes supérieures. - -«N'épargnez rien, ô riches! donnez! donnez!» - -Il s'arrêta et resta debout. Ses deux auditeurs assis ne parlaient pas; -Martinon écarquillait les yeux, M. Dambreuse était tout pâle. Enfin -dissimulant son émotion sous un aigre sourire: - -«C'est parfait, votre discours!» Et il en vanta beaucoup la forme, pour -n'avoir pas à s'exprimer sur le fond. - -Cette virulence de la part d'un jeune homme inoffensif l'effrayait, -surtout comme symptôme. Martinon tâcha de le rassurer. Le parti -conservateur, d'ici peu, prendrait sa revanche certainement; dans -plusieurs villes on avait chassé les commissaires du gouvernement -provisoire; les élections n'étaient fixées qu'au 23 avril, on avait du -temps; bref, il fallait que M. Dambreuse lui-même se présentât dans -l'Aube; et, dès lors, Martinon ne le quitta plus, devint son secrétaire -et l'entoura de soins filiaux. - -Frédéric arriva fort content de sa personne chez Rosanette. Delmar y -était et lui apprit que «définitivement» il se portait comme candidat -aux élections de la Seine. Dans une affiche adressée «au peuple» et -où il le tutoyait, l'acteur se vantait de le comprendre, «lui», et de -s'être fait, pour son salut, «crucifier par l'art», si bien qu'il était -son incarnation, son idéal;--croyant effectivement avoir sur les masses -une influence énorme, jusqu'à proposer plus tard dans un bureau de -ministère de réduire une émeute à lui seul; et, quant aux moyens qu'il -emploierait, il fit cette réponse: - -«N'ayez pas peur! Je leur montrerai ma tête!» - -Frédéric, pour le mortifier, lui notifia sa propre candidature. Le -cabotin, du moment que son futur collègue visait la province, se -déclara son serviteur et offrit de le piloter dans les clubs. - -Ils les visitèrent tous, ou presque tous, les rouges et les bleus, -les furibonds et les tranquilles, les puritains, les débraillés, les -mystiques et les pochards, ceux où l'on décrétait la mort des rois, -ceux où l'on dénonçait les fraudes de l'épicerie; et, partout, les -locataires maudissaient les propriétaires, la blouse s'en prenait à -l'habit, et les riches conspiraient contre les pauvres. Plusieurs -voulaient des indemnités comme anciens martyrs de la police, d'autres -imploraient de l'argent pour mettre en jeu des inventions, ou bien -c'étaient des plans de phalanstères, des projets de bazars cantonaux, -des systèmes de félicité publique;--puis, çà et là, un éclair d'esprit -dans ces nuages de sottise, des apostrophes, soudaines comme des -éclaboussures, le droit formulé par un juron, et des fleurs d'éloquence -aux lèvres d'un goujat, portant à cru le baudrier d'un sabre sur -sa poitrine sans chemise. Quelquefois aussi, figurait un monsieur, -aristocrate humble d'allures, disant des choses plébéiennes, et qui -ne s'était pas lavé les mains pour les faire paraître calleuses. Un -patriote le reconnaissait, les plus vertueux le houspillaient, et il -sortait la rage dans l'âme. On devait, par affectation de bon sens, -dénigrer toujours les avocats, et servir le plus souvent possible ces -locutions: «apporter sa pierre à l'édifice,--problème social,--atelier». - -Delmar ne ratait pas les occasions d'empoigner la parole; et, quand -il ne trouvait plus rien à dire, sa ressource était de se camper le -poing sur la hanche, l'autre bras dans le gilet, en se tournant de -profil, brusquement, de manière à bien montrer sa tête. Alors, des -applaudissements éclataient, ceux de Mlle Vatnaz au fond de la salle. - -Frédéric, malgré la faiblesse des orateurs, n'osait se risquer. Tous -ces gens lui semblaient trop incultes ou trop hostiles. - -Mais Dussardier se mit en recherche et lui annonça qu'il existait, rue -Saint-Jacques, un club intitulé _le Club de l'Intelligence_. Un nom -pareil donnait bon espoir. D'ailleurs, il amènerait des amis. - -Il amena ceux qu'il avait invités à son punch; le teneur de livres, -le placeur de vins, l'architecte; Pellerin même était venu, peut-être -qu'Hussonnet allait venir; et sur le trottoir, devant la porte, -stationnait Regimbart avec deux individus, dont le premier était son -fidèle Compain, homme un peu courtaud, marqué de petite vérole, les -yeux rouges; et le second, une espèce de singe nègre, extrêmement -chevelu, et qu'il connaissait seulement pour être «un patriote de -Barcelone». - -Ils passèrent par une allée, puis furent introduits dans une grande -pièce, à usage de menuisier sans doute, et dont les murs encore -neufs sentaient le plâtre. Quatre quinquets accrochés parallèlement -y faisaient une lumière désagréable. Sur une estrade, au fond, il -y avait un bureau avec une sonnette, en dessous une table figurant -la tribune, et de chaque côté deux autres plus basses, pour les -secrétaires. L'auditoire qui garnissait les bancs était composé de -vieux rapins, de pions, d'hommes de lettres inédits. Sur ces lignes de -paletots à collets gras, on voyait de place en place le bonnet d'une -femme ou le bourgeron d'un ouvrier. Le fond de la salle était même -plein d'ouvriers, venus là sans doute par désœuvrement, ou qu'avaient -introduits des orateurs pour se faire applaudir. - -Frédéric eut soin de se mettre entre Dussardier et Regimbart, qui, -à peine assis, posa ses deux mains sur sa canne, son menton sur ses -deux mains et ferma les paupières, tandis qu'à l'autre extrémité de la -salle, Delmar, debout, dominait l'assemblée. - -Au bureau du président, Sénécal parut. - -Cette surprise, avait pensé le bon commis, plairait à Frédéric. Elle le -contraria. - -La foule témoignait à son président une grande déférence. Il était -de ceux qui, le 25 février, avaient voulu l'organisation immédiate -du travail; le lendemain, au Prado, il s'était prononcé pour qu'on -attaquât l'Hôtel de Ville; et, comme chaque personnage se réglait alors -sur un modèle, l'un copiant Saint-Just, l'autre Danton, l'autre Marat, -lui, il tâchait de ressembler à Blanqui, lequel imitait Robespierre. -Ses gants noirs et ses cheveux en brosse lui donnaient un aspect -rigide, extrêmement convenable. - -Il ouvrit la séance par la déclaration des Droits de l'homme et du -citoyen, acte de foi habituel. Puis une voix vigoureuse entonna _les -Souvenirs du peuple_ de Béranger. - -D'autres voix s'élevèrent. «Non! non! pas ça! - ---_La Casquette!_» se mirent à hurler, au fond, les patriotes. - -Et ils chantèrent en chœur la poésie du jour: - - Chapeau bas devant ma casquette, - A genoux devant l'ouvrier! - -Sur un mot du président, l'auditoire se tut. Un des secrétaires procéda -au dépouillement des lettres. - -«Des jeunes gens annoncent qu'ils brûlent chaque soir devant le -Panthéon un numéro de l'_Assemblée nationale_, et ils engagent tous les -patriotes à suivre leur exemple. - ---Bravo! adopté! répondit la foule. - ---Le citoyen Jean-Jacques Langreneux, typographe, rue Dauphine, -voudrait qu'on élevât un monument à la mémoire des martyrs de thermidor. - -Des applaudissements éclatèrent; quelques-uns cependant se penchaient -vers leurs voisins pour savoir ce qu'étaient les martyrs de thermidor. - -«Michel-Évariste-Népomucène Vincent, ex-professeur, émet le vœu que la -démocratie européenne adopte l'unité de langage. On pourrait se servir -d'une langue morte, comme par exemple du latin perfectionné. - ---Non! pas de latin! s'écria l'architecte. - ---Pourquoi? reprit un maître d'études.» - -Et ces deux messieurs engagèrent une discussion, où d'autres se -mêlèrent, chacun jetant son mot pour éblouir, et qui ne tarda pas à -devenir tellement fastidieuse, que beaucoup s'en allaient. - -Mais un petit vieillard, portant au bas de son front prodigieusement -haut des lunettes vertes, réclama la parole pour une communication -urgente. - -C'était un mémoire sur la répartition des impôts. Les chiffres -découlaient, cela n'en finissait plus! L'impatience éclata d'abord en -murmures, en conversations; rien ne le troublait. Puis on se mit à -siffler, on appelait «Azor»; Sénécal gourmanda le public; l'orateur -continuait comme une machine. Il fallut, pour l'arrêter, le prendre -par le coude. Le bonhomme eut l'air de sortir d'un songe, et, levant -tranquillement ses lunettes: - -«Pardon! citoyens! pardon! Je me retire! mille excuses!» - -L'insuccès de cette lecture déconcerta Frédéric. Il avait son discours -dans sa poche, mais une improvisation eût mieux valu. - -Enfin, le président annonça qu'ils allaient passer à l'affaire -importante, la question électorale. On ne discuterait pas les grandes -listes républicaines. Cependant _le Club de l'Intelligence_ avait bien -le droit, comme un autre, d'en former une, «n'en déplaise à MM. les -pachas de l'Hôtel de Ville», et les citoyens qui briguaient le mandat -populaire pouvaient exposer leurs titres. - -«Allez-y donc!» dit Dussardier. - -Un homme en soutane, crépu, et de physionomie pétulante, avait déjà -levé la main. Il déclara, en bredouillant, s'appeler Ducretot, prêtre -et agronome, auteur d'un ouvrage intitulé _Des engrais_. On le renvoya -vers un cercle horticole. - -Puis un patriote en blouse gravit la tribune. Celui-là était un -plébéien, large d'épaules, une grosse figure très douce et de longs -cheveux noirs. Il parcourut l'assemblée d'un regard presque voluptueux, -se renversa la tête, et enfin, écartant les bras: - -«Vous avez repoussé Ducretot, ô mes frères! et vous avez bien fait, -mais ce n'est pas par irréligion, car nous sommes tous religieux.» - -Plusieurs écoutaient la bouche ouverte, avec des airs de catéchumènes, -des poses extatiques. - -«Ce n'est pas non plus parce qu'il est prêtre, car, nous aussi, nous -sommes prêtres! L'ouvrier est prêtre, comme l'était le fondateur du -socialisme, notre Maître à tous, Jésus-Christ!» - -Le moment était venu d'inaugurer le règne de Dieu! L'Évangile -conduisait tout droit à 89! Après l'abolition de l'esclavage, -l'abolition du prolétariat. On avait eu l'âge de haine, allait -commencer l'âge d'amour. - -«Le christianisme est la clef de voûte et le fondement de l'édifice -nouveau... - ---Vous fichez-vous de nous? s'écria le placeur d'alcools. Qu'est-ce qui -m'a donné un calotin pareil!» - -Cette interruption causa un grand scandale. Presque tous montèrent -sur les bancs, et, le poing tendu, vociféraient: «Athée! aristocrate! -canaille!» pendant que la sonnette du président tintait sans -discontinuer et que les cris: «A l'ordre! à l'ordre!» redoublaient. -Mais, intrépide, et soutenu d'ailleurs par «trois cafés» pris avant de -venir, il se débattait au milieu des autres. - -«Comment, moi! un aristocrate? allons donc!» - -Admis enfin à s'expliquer, il déclara qu'on ne serait jamais tranquille -avec les prêtres, et, puisqu'on avait parlé tout à l'heure d'économies, -c'en serait une fameuse que de supprimer les églises, les saints -ciboires, et finalement tous les cultes. - -Quelqu'un lui objecta qu'il allait trop loin. - -«Oui! je vais loin! Mais, quand un vaisseau est surpris par la -tempête...» - -Sans attendre la fin de la comparaison, un autre lui répondit: - -«D'accord! mais c'est démolir d'un seul coup, comme un maçon sans -discernement... - ---Vous insultez les maçons!» hurla un citoyen couvert de plâtre. Et, -s'obstinant à croire qu'on l'avait provoqué, il vomit des injures, -voulait se battre, se cramponnait à son banc. Trois hommes ne furent -pas de trop pour le mettre dehors. - -Cependant l'ouvrier se tenait toujours à la tribune. Les deux -secrétaires l'avertirent d'en descendre. Il protesta contre le -passe-droit qu'on lui faisait. - -«Vous ne m'empêcherez pas de crier: amour éternel à notre chère France! -amour éternel aussi à la République! - ---Citoyens! dit alors Compain, citoyens!» - -Et, à force de répéter: «Citoyens», ayant obtenu un peu de silence, il -appuya sur la tribune ses deux mains rouges, pareilles à des moignons, -se porta le corps en avant, et, clignant des yeux: - -«Je crois qu'il faudrait donner une plus large extension à la tête de -veau.» - -Tous se taisaient, croyant avoir mal entendu. - -«Oui! la tête de veau!» - -Trois cents rires éclatèrent d'un seul coup. Le plafond trembla. Devant -toutes ces faces bouleversées par la joie, Compain se reculait. Il -reprit d'un ton furieux: - -«Comment! vous ne connaissez pas la tête de veau!» - -Ce fut un paroxysme, un délire. On se pressait les côtes. Quelques-uns -même tombaient par terre, sous les bancs. Compain, n'y tenant plus, se -réfugia près de Regimbart et il voulait l'entraîner. - -«Non! je reste jusqu'au bout!» dit le citoyen. - -Cette réponse détermina Frédéric; et, comme il cherchait de droite et -de gauche ses amis pour le soutenir, il aperçut, devant lui, Pellerin à -la tribune. L'artiste le prit de haut avec la foule. - -«Je voudrais savoir un peu où est le candidat de l'art dans tout cela? -Moi, j'ai fait un tableau... - ---Nous n'avons que faire des tableaux!» dit brutalement un homme -maigre, ayant des plaques rouges aux pommettes. - -Pellerin se récria qu'on l'interrompait. - -Mais l'autre, d'un ton tragique: - -«Est-ce que le gouvernement n'aurait pas dû déjà abolir par un décret -la prostitution et la misère?» - -Et, cette parole lui ayant livré tout de suite la faveur du peuple, il -tonna contre la corruption des grandes villes. - -«Honte et infamie! On devrait happer les bourgeois au sortir de la -Maison d'or et leur cracher à la figure! Au moins, si le gouvernement -ne favorisait pas la débauche! Mais les employés de l'octroi sont -envers nos filles et nos sœurs d'une indécence...» - -Une voix proféra de loin: - -«C'est rigolo! - ---A la porte! - ---On tire de nous des contributions pour solder le libertinage! Ainsi -les forts appointements d'acteur... - ---A moi!» s'écria Delmar. - -Il bondit à la tribune, écarta tout le monde, prit sa pose; et, -déclarant qu'il méprisait d'aussi plates accusations, s'étendit sur la -mission civilisatrice du comédien. Puisque le théâtre était le foyer -de l'instruction nationale, il votait pour la réforme du théâtre; et, -d'abord, plus de directions, plus de privilèges! - -«Oui! d'aucune sorte!» - -Le jeu de l'acteur échauffait la multitude, et des motions subversives -se croisaient. - ---Plus d'académies! plus d'Institut! - ---Plus de missions! - ---Plus de baccalauréat! - ---A bas les grades universitaires! - ---Conservons-les, dit Sénécal, mais qu'ils soient conférés par le -suffrage universel, par le peuple, seul vrai juge!» - -Le plus utile, d'ailleurs, n'était pas cela. Il fallait d'abord passer -le niveau sur la tête des riches! Et il les représenta se gorgeant -de crimes sous leurs plafonds dorés, tandis que les pauvres, se -tordant de faim dans leurs galetas, cultivaient toutes les vertus. -Les applaudissements devinrent si forts, qu'il s'interrompit. Pendant -quelques minutes, il resta les paupières closes, la tête renversée et -comme se berçant sur cette colère qu'il soulevait. - -Puis, il se remit à parler d'une façon dogmatique, en phrases -impérieuses comme des lois. L'État devait s'emparer de la Banque et -des assurances. Les héritages seraient abolis. On établirait un fonds -social pour les travailleurs. Bien d'autres mesures étaient bonnes dans -l'avenir. Celles-là, pour le moment, suffisaient; et, revenant aux -élections: - -«Il nous faut des citoyens purs, des hommes entièrement neufs! -Quelqu'un se présente-t-il?» - -Frédéric se leva. Il y eut un bourdonnement d'approbation causé par ses -amis. Mais Sénécal, prenant une figure à la Fouquier-Tinville, se mit à -l'interroger sur ses noms, prénoms, antécédents, vie et mœurs. - -Frédéric lui répondait sommairement et se mordait les lèvres. Sénécal -demanda si quelqu'un voyait un empêchement à cette candidature. - -«Non! non!» - -Mais lui, il en voyait. Tous se penchèrent et tendirent les oreilles. -Le citoyen postulant n'avait pas livré une certaine somme promise pour -une fondation démocratique, un journal. De plus, le 22 février, bien -que suffisamment averti, il avait manqué au rendez-vous, place du -Panthéon. - -«Je jure qu'il était aux Tuileries! s'écria Dussardier. - ---Pouvez-vous jurer l'avoir vu au Panthéon?» - -Dussardier baissa la tête. Frédéric se taisait; ses amis scandalisés le -regardaient avec inquiétude. - -«Au moins, reprit Sénécal, connaissez-vous un patriote qui nous réponde -de vos principes?» - ---Moi! dit Dussardier. - ---Oh! cela ne suffit pas! un autre!» - -Frédéric se tourna vers Pellerin. L'artiste lui répondit par une -abondance de gestes qui signifiait: - -«Ah! mon cher, ils m'ont repoussé! Diable! que voulez-vous!» - -Alors, Frédéric poussa du coude Regimbart. - -«Oui! c'est vrai! il est temps! j'y vais!» - -Et Regimbart enjamba l'estrade; puis, montrant l'Espagnol qui l'avait -suivi: - -«Permettez-moi, citoyens, de vous présenter un patriote de Barcelone!» - -Le patriote fit un grand salut, roula comme un automate ses yeux -d'argent, et la main sur le cœur: - -«Ciudadanos! mucho aprecio el honor que me dispensais, y si grande es -vuestra bondad mayor es vuestro atencion. - ---Je réclame la parole! cria Frédéric. - ---Desde que se proclamo la constitucion de Cadiz, ese pacto fundamental -de las libertades españolas, hasta la ultima revolucion, nuestra patria -cuenta numerosos y heroicos martires.» - -Frédéric encore une fois voulut se faire entendre: - -«Mais, citoyens!...» - -L'Espagnol continuait: - -«El martes proximo tendra lugar en la iglesia de la Magdelena un -servicio funebre. - ---C'est absurde à la fin! personne ne comprend!» - -Cette observation exaspéra la foule. - -«A la porte! à la porte! - ---Qui? moi? demanda Frédéric. - ---Vous-même! dit majestueusement Sénécal. Sortez.» - -Il se leva pour sortir, et la voix de l'Ibérien le poursuivait: - -«Y todos los españoles descarian ver alli reunidas las deputaciones de -los clubs y de la milica nacional. Una oracion funebre en honor de la -libertad española y del mundo entero, sera prononciado por un miembro -del clero de Paris en la sala Bonne-Nouvelle. Honor al pueblo frances, -que llamaria yo el primero pueblo del mundo, sino fuese ciudadano de -otra nacion!» - -«Aristo!» glapit un voyou, en montrant le poing à Frédéric, qui -s'élançait dans la cour, indigné. - -Il se reprocha son dévouement, sans réfléchir que les accusations -portées contre lui étaient justes, après tout. Quelle fatale idée que -cette candidature! Mais quels ânes, quels crétins! Il se comparait à -ces hommes et soulageait avec leur sottise la blessure de son orgueil. - -Puis il éprouva le besoin de voir Rosanette. Après tant de laideurs -et d'emphase, sa gentille personne serait un délassement. Elle savait -qu'il avait dû, le soir, se présenter dans un club. Cependant, -lorsqu'il entra, elle ne lui fit pas même une question. - -Elle se tenait près du feu, décousant la doublure d'une robe. Un pareil -ouvrage le surprit. - -«Tiens? qu'est-ce que tu fais? - ---Tu le vois, dit-elle sèchement. Je raccommode mes hardes. C'est ta -République. - ---Pourquoi ma République? - ---C'est la mienne peut-être?» - -Et elle se mit à lui reprocher tout ce qui se passait en France depuis -deux mois, l'accusant d'avoir fait la révolution, d'être cause qu'on -était ruiné, que les gens riches abandonnaient Paris, et qu'elle -mourrait plus tard à l'hôpital. - -«Tu en parles à ton aise, toi, avec tes rentes! Du reste, au train dont -ça va, tu ne les auras pas longtemps, tes rentes. - ---Cela se peut, dit Frédéric, les plus dévoués sont toujours méconnus, -et si l'on n'avait pour soi sa conscience, les brutes avec qui l'on se -compromet vous dégoûteraient de l'abnégation!» - -Rosanette le regarda, les cils rapprochés. - -«Hein? Quoi? Quelle abnégation? Monsieur n'a pas réussi, à ce qu'il -paraît? Tant mieux! ça t'apprendra à faire des dons patriotiques. Oh! -ne mens pas! Je sais que tu leur as donné trois cents francs, car elle -se fait entretenir, ta République! Eh bien, amuse-toi avec elle, mon -bonhomme!» - -Sous cette avalanche de sottises, Frédéric passait de son autre -désappointement à une déception plus lourde. - -Il s'était retiré au fond de la chambre. Elle vint à lui. - -«Voyons! raisonne un peu! Dans un pays comme dans une maison, il faut -un maître; autrement, chacun fait danser l'anse du panier. D'abord, -tout le monde sait que Ledru-Rollin est couvert de dettes! Quant à -Lamartine, comment veux-tu qu'un poète s'entende à la politique? Ah! -tu as beau hocher la tête et te croire plus d'esprit que les autres, -c'est pourtant vrai! Mais tu ergotes toujours, on ne peut pas placer -un mot avec toi! Voilà par exemple Fournier-Fontaine, des magasins de -Saint-Roch: sais-tu de combien il manque? De huit cent mille francs! Et -Gomer, l'emballeur d'en face, un autre républicain celui-là, il cassait -les pincettes sur la tête de sa femme, et il a bu tant d'absinthe, -qu'on va le mettre dans une maison de santé. C'est comme ça qu'ils sont -tous, les républicains! Une République à vingt-cinq pour cent! Ah oui! -vante-toi!» - -Frédéric s'en alla. L'ineptie de cette fille, se dévoilant tout à coup -dans un langage populacier, le dégoûtait. Il se sentit même un peu -redevenu patriote. - -La mauvaise humeur de Rosanette ne fit que s'accroître. Mlle Vatnaz -l'irritait par son enthousiasme. Se croyant une mission, elle avait la -rage de pérorer, de catéchiser, et, plus forte que son amie dans ces -matières, l'accablait d'arguments. - -Un jour, elle arriva tout indignée contre Hussonnet, qui venait de se -permettre des polissonneries au club des femmes. Rosanette approuva -cette conduite, déclarant même qu'elle prendrait des habits d'homme -pour aller «leur dire leur fait, à toutes et les fouetter». Frédéric -entrait au même moment. - -«Tu m'accompagneras, n'est-ce pas?» - -Et malgré sa présence, elles se chamaillèrent, l'une faisant la -bourgeoise, l'autre la philosophe. - -Les femmes, selon Rosanette, étaient nées exclusivement pour l'amour ou -pour élever des enfants, pour tenir un ménage. - -D'après Mlle Vatnaz, la femme devait avoir sa place dans l'État. -Autrefois, les Gauloises légiféraient, les Anglo-Saxonnes aussi, les -épouses des Hurons faisaient partie du Conseil. L'œuvre civilisatrice -était commune. Il fallait toutes y concourir et substituer enfin -à l'égoïsme la fraternité, à l'individualisme l'association, au -morcellement la grande culture. - -«Allons, bon! tu te connais en culture, à présent! - ---Pourquoi pas? D'ailleurs, il s'agit de l'humanité, de son avenir! - ---Mêle-toi du tien! - ---Ça me regarde!» - -Elles se fâchaient. Frédéric s'interposa. La Vatnaz s'échauffait et -arriva même à soutenir le communisme. - -«Quelle bêtise! dit Rosanette. Est-ce que jamais ça pourra se faire?» - -L'autre cita en preuve les Esséniens, les frères Moraves, les Jésuites -du Paraguay, la famille des Pingons, près de Thiers en Auvergne; et, -comme elle gesticulait beaucoup, sa chaîne de montre se prit dans son -paquet de breloques, à un petit mouton d'or suspendu. - -Tout à coup, Rosanette pâlit extraordinairement. - -Mlle Vatnaz continuait à dégager son bibelot. - -«Ne te donne pas tant de mal, dit Rosanette; maintenant, je connais tes -opinions politiques. - ---Quoi? reprit la Vatnaz, devenue rouge comme une vierge. - ---Oh! oh! tu me comprends!» - -Frédéric ne comprenait pas. Entre elles, évidemment, il était survenu -quelque chose de plus capital et de plus intime que le socialisme. - -«Et quand cela serait, répliqua la Vatnaz, se redressant intrépidement. -C'est un emprunt, ma chère, dette pour dette! - ---Parbleu, je ne nie pas les miennes! Pour quelques mille francs, belle -histoire! J'emprunte au moins; je ne vole personne!» - -Mlle Vatnaz s'efforça de rire. - -«Oh! j'en mettrais ma main au feu. - ---Prends garde! Elle est assez sèche pour brûler.» - -La vieille fille lui présenta sa main droite, et la gardant levée juste -en face d'elle: - -«Mais il y a de tes amis qui la trouvent à leur convenance! - ---Des Andalous, alors? comme castagnettes! - ---Gueuse!» - -La Maréchale fit un grand salut. - -«On n'est pas plus ravissante!» - -Mlle Vatnaz ne répondit rien. Des gouttes de sueur parurent à ses -tempes. Ses yeux se fixaient sur le tapis. Elle haletait. Enfin, elle -gagna la porte, et, la faisant claquer vigoureusement: - -«Bonsoir! Vous aurez de mes nouvelles! - ---A l'avantage!» dit Rosanette. - -Sa contrainte l'avait brisée. Elle tomba sur le divan, toute -tremblante, balbutiant des injures, versant des larmes. Était-ce cette -menace de la Vatnaz qui la tourmentait? Et non! elle s'en moquait bien! -A tout compter, l'autre lui devait de l'argent, peut-être? C'était le -mouton d'or, un cadeau; et, au milieu de ses pleurs, le nom de Delmar -lui échappa. Donc, elle aimait le cabotin! - -«Alors, pourquoi m'a-t-elle pris? se demanda Frédéric. D'où vient qu'il -est revenu? Qui la force à me garder? Quel est le sens de tout cela?» - -Les petits sanglots de Rosanette continuaient. Elle était toujours au -bord du divan, étendue de côté, la joue droite sur ses deux mains,--et -semblait un être si délicat, inconscient et endolori, qu'il se -rapprocha d'elle et la baisa au front doucement. - -Alors, elle lui fit des assurances de tendresse; le prince venait de -partir, ils seraient libres. Mais elle se trouvait pour le moment... -gênée. «Tu l'as vu toi-même l'autre jour, quand j'utilisais mes -vieilles doublures.» Plus d'équipages à présent! Et ce n'était pas -tout; le tapissier menaçait de reprendre les meubles de la chambre et -du grand salon. Elle ne savait que faire. - -Frédéric eut envie de répondre: «Ne t'inquiète pas! je payerai!» Mais -la dame pouvait mentir. L'expérience l'avait instruit. Il se borna -simplement à des consolations. - -Les craintes de Rosanette n'étaient pas vaines; il fallut rendre les -meubles et quitter le bel appartement de la rue Drouot. Elle en prit -un autre, sur le boulevard Poissonnière, au quatrième. Les curiosités -de son ancien boudoir furent suffisantes pour donner aux trois pièces -un air coquet. On eut des stores chinois, une tente sur la terrasse, -dans le salon un tapis de hasard encore tout neuf, avec des poufs de -soie rose. Frédéric avait contribué largement à ces acquisitions; il -éprouvait la joie d'un nouveau marié qui possède enfin une maison à -lui, une femme à lui; et, se plaisant là beaucoup, il venait y coucher -presque tous les soirs. - -Un matin, comme il sortait de l'antichambre, il aperçut, au troisième -étage, dans l'escalier, le shako d'un garde national qui montait. Où -allait-il donc? Frédéric attendit. L'homme montait toujours, la tête un -peu baissée: il leva les yeux. C'était le sieur Arnoux. La situation -était claire. Ils rougirent en même temps, saisis par le même embarras. - -Arnoux, le premier, trouva moyen d'en sortir. - -«Elle va mieux, n'est-il pas vrai?» comme si, Rosanette étant malade, -il se fût présenté pour avoir de ses nouvelles. - -Frédéric profita de cette ouverture. - -«Oui, certainement! Sa bonne me l'a dit, du moins», voulant faire -entendre qu'on ne l'avait pas reçu. - -Puis ils restèrent face à face, irrésolus l'un et l'autre, et -s'observant. C'était à qui des deux ne s'en irait pas. Arnoux, encore -une fois, trancha la question. - -«Ah! bah! je reviendrai plus tard! Où vouliez-vous aller? Je vous -accompagne!» - -Et, quand ils furent dans la rue, il causa aussi naturellement que -d'habitude. Sans doute, il n'avait point le caractère jaloux, ou bien -il était trop bonhomme pour se fâcher. - -D'ailleurs, la patrie le préoccupait. Maintenant il ne quittait plus -l'uniforme. Le 29 mars, il avait défendu les bureaux de _la Presse_. -Quand on envahit la Chambre il se signala par son courage, et il fut du -banquet offert à la garde nationale d'Amiens. - -Hussonnet, toujours de service avec lui, profitait, plus que personne, -de sa gourde et de ses cigares; mais, irrévérencieux par nature, il se -plaisait à le contredire, dénigrant le style peu correct des décrets, -les conférences du Luxembourg, les vésuviennes, les tyroliens, tout, -jusqu'au char de l'Agriculture, traîné par des chevaux à la place -de bœufs et escorté de jeunes filles laides. Arnoux, au contraire, -défendait le pouvoir et rêvait la fusion des partis. Cependant -ses affaires prenaient une tournure mauvaise. Il s'en inquiétait -médiocrement. - -Les relations de Frédéric et de la Maréchale ne l'avaient point -attristé, car cette découverte l'autorisa (dans sa conscience) à -supprimer la pension qu'il lui refaisait depuis le départ du prince. -Il allégua l'embarras des circonstances, gémit beaucoup, et Rosanette -fut généreuse. Alors M. Arnoux se considéra comme l'amant de cœur,--ce -qui le rehaussait dans son estime, et le rajeunit. Ne doutant pas -que Frédéric ne payât la Maréchale, il s'imaginait «faire une bonne -farce», arriva même à s'en cacher, et lui laissait le champ libre quand -ils se rencontraient. - -Ce partage blessait Frédéric, et les politesses de son rival lui -semblaient une gouaillerie trop prolongée. Mais, en se fâchant, il se -fût ôté toute chance d'un retour vers l'autre, et puis c'était le seul -moyen d'en entendre parler. Le marchand de faïences, suivant son usage, -ou par malice peut-être, la rappelait volontiers dans sa conversation, -et lui demandait même pourquoi il ne venait plus la voir. - -Frédéric, ayant épuisé tous les prétextes, assura qu'il avait été chez -Mme Arnoux plusieurs fois inutilement. Arnoux en demeura convaincu, -car souvent il s'extasiait devant elle sur l'absence de leur ami; et -toujours elle répondait avoir manqué sa visite; de sorte que ces deux -mensonges, au lieu de se couper, se corroboraient. - -La douceur du jeune homme et la joie de l'avoir pour dupe faisaient -qu'Arnoux le chérissait davantage. Il poussait la familiarité jusqu'aux -dernières bornes, non par dédain, mais par confiance. Un jour, il lui -écrivit qu'une affaire urgente l'attirait pour vingt-quatre heures en -province; il le priait de monter la garde à sa place. Frédéric n'osa le -refuser et se rendit au poste du Carrousel. - -Il eut à subir la société des gardes nationaux! et, sauf un épurateur, -homme facétieux qui buvait d'une manière exorbitante, tous lui -parurent plus bêtes que leur giberne. L'entretien principal fut sur le -remplacement des buffleteries par le ceinturon. D'autres s'emportaient -contre les ateliers nationaux. On disait: «Où allons-nous?» Celui qui -avait reçu l'apostrophe répondait en ouvrant les yeux, comme au bord -d'un abîme: «Où allons-nous?» Alors un plus hardi s'écriait: «Ça ne -peut pas durer! il faut en finir!» Et, les mêmes discours se répétant -jusqu'au soir, Frédéric s'ennuya mortellement. - -Sa surprise fut grande, quand, à onze heures, il vit paraître Arnoux, -lequel, tout de suite, dit qu'il accourait pour le libérer, son affaire -étant finie. - -Il n'avait pas eu d'affaire. C'était une invention pour passer -vingt-quatre heures seul avec Rosanette. Mais le brave Arnoux avait -trop présumé de lui-même, si bien que, dans sa lassitude, un remords -l'avait pris. Il venait faire des remerciements à Frédéric et lui -offrir à souper. - -«Mille grâces! je n'ai pas faim! je ne demande que mon lit! - ---Raison de plus pour déjeuner ensemble tantôt! Quel mollasse vous -êtes! On ne rentre pas chez soi maintenant! Il est trop tard! Ce serait -dangereux!» - -Frédéric, encore une fois, céda. Arnoux, qu'on ne s'attendait pas à -voir, fut choyé de ses frères d'armes, principalement de l'épurateur. -Tous l'aimaient, et il était si bon garçon, qu'il regretta la présence -d'Hussonnet. Mais il avait besoin de fermer l'œil une minute, pas -davantage. - -«Mettez-vous près de moi», dit-il à Frédéric, tout en s'allongeant sur -le lit de camp, sans ôter ses buffleteries. Par peur d'une alerte, en -dépit du règlement, il garda même son fusil, puis balbutia quelques -mots: «Ma chérie! mon petit ange!» et ne tarda pas à s'endormir. - -Ceux qui parlaient se turent, et peu à peu il se fit dans le poste un -grand silence. Frédéric, tourmenté par les puces, regardait autour -de lui. La muraille, peinte en jaune, avait à moitié de sa hauteur -une longue planche où les sacs formaient une suite de petites bosses, -tandis qu'au-dessous, les fusils couleur de plomb étaient dressés les -uns près des autres; et il s'élevait des ronflements, produits par -les gardes nationaux, dont les ventres se dessinaient d'une manière -confuse dans l'ombre. Une bouteille vide et des assiettes couvraient -le poêle. Trois chaises de paille entouraient la table, où s'étalait -un jeu de cartes. Un tambour, au milieu du banc, laissait pendre sa -bricole. Le vent chaud arrivant par la porte faisait fumer le quinquet. -Arnoux dormait les deux bras ouverts, et comme son fusil était posé la -crosse en bas un peu obliquement, la gueule du canon lui arrivait sous -l'aisselle. Frédéric le remarqua et fut effrayé. - -«Mais non! j'ai tort! il n'y a rien à craindre! S'il mourait -cependant...» - -Et, tout de suite, des tableaux à n'en plus finir se déroulèrent. Il -s'aperçut avec Elle, la nuit, dans une chaise de poste, puis au bord -d'un fleuve un soir d'été, et sous le reflet d'une lampe, chez eux, -dans leur maison. Il s'arrêtait même à des calculs de ménage, des -dispositions domestiques, contemplant, palpant déjà son bonheur;--et, -pour le réaliser, il aurait fallu seulement que le chien du fusil se -levât! On pouvait le pousser du bout de l'orteil; le coup partirait, ce -serait un hasard, rien de plus! - -Frédéric s'étendit sur cette idée, comme un dramaturge qui compose. -Tout à coup, il lui sembla qu'elle n'était pas loin de se résoudre -en action et qu'il allait y contribuer, qu'il en avait envie; alors -une grande peur le saisit. Au milieu de cette angoisse, il éprouvait -un plaisir et s'y enfonçait de plus en plus, sentant avec effroi ses -scrupules disparaître; dans la fureur de sa rêverie, le reste du monde -s'effaçait, et il n'avait conscience de lui-même que par un intolérable -serrement à la poitrine. - -«Prenons-nous le vin blanc?» dit l'épurateur qui s'éveillait. - -Arnoux sauta par terre et, le vin blanc étant pris, voulut monter la -faction de Frédéric. - -Puis il l'emmena déjeuner rue de Chartres, chez Parly; et, comme il -avait besoin de se refaire, il se commanda deux plats de viande, un -homard, une omelette au rhum, une salade, etc., le tout arrosé d'un -sauterne 1819, avec un romanée 42, sans compter le champagne au dessert -et les liqueurs. - -Frédéric ne le contraria nullement. Il était gêné, comme si l'autre -avait pu découvrir sur son visage les traces de sa pensée. - -Les deux coudes au bord de la table, et penché très bas, Arnoux, en le -fatiguant de son regard, lui confiait ses imaginations. - -Il avait envie de prendre à ferme tous les remblais de la ligne du -Nord pour y semer des pommes de terre, ou bien d'organiser sur les -boulevards une cavalcade monstre, où les «célébrités de l'époque» -figureraient. Il louerait toutes les fenêtres, ce qui, à raison de -trois francs en moyenne, produirait un joli bénéfice. Bref, il rêvait -un grand coup de fortune par un accaparement. Il était moral cependant, -blâmait les excès, l'inconduite, parlait de son «pauvre père», et tous -les soirs, disait-il, faisait son examen de conscience, avant d'offrir -son âme à Dieu. - -«Un peu de curaçao, hein? - ---Comme vous voudrez.» - -Quant à la République, les choses s'arrangeraient; enfin, il se -trouvait l'homme le plus heureux de la terre; et, s'oubliant, il vanta -les qualités de Rosanette, la compara même à sa femme. C'était bien -autre chose! On n'imaginait pas d'aussi belles cuisses. - -«A votre santé!» - -Frédéric trinqua. Il avait, par complaisance, un peu trop -bu; d'ailleurs, le grand soleil l'éblouissait; et, quand ils -remontèrent ensemble la rue Vivienne, leurs épaulettes se touchaient -fraternellement. - -Rentré chez lui, Frédéric dormit jusqu'à sept heures. Ensuite, il s'en -alla chez la Maréchale. Elle était sortie avec quelqu'un. Avec Arnoux, -peut-être? Ne sachant que faire, il continua sa promenade sur le -boulevard, mais ne put dépasser la porte Saint-Martin, tant il y avait -de monde. - -La misère abandonnait à eux-mêmes un nombre considérable d'ouvriers, -et ils venaient là, tous les soirs, se passer en revue sans doute et -attendre un signal. Malgré la loi contre les attroupements, _ces clubs -du désespoir_ augmentaient d'une manière effrayante, et beaucoup de -bourgeois s'y rendaient quotidiennement, par bravade, par mode. - -Tout à coup, Frédéric aperçut, à trois pas de distance, M. Dambreuse -avec Martinon; il tourna la tête, car M. Dambreuse s'étant fait nommer -représentant, il lui gardait rancune. Mais le capitaliste l'arrêta. - -«Un mot, cher monsieur! J'ai des explications à vous fournir. - ---Je n'en demande pas. - ---De grâce! écoutez-moi.» - -Ce n'était nullement sa faute. On l'avait prié, contraint en quelque -sorte. Martinon, tout de suite, appuya ses paroles: des Nogentais en -députation s'étaient présentés chez lui. - -«D'ailleurs, j'ai cru être libre, du moment...» - -Une poussée de monde sur le trottoir força M. Dambreuse à s'écarter. -Une minute après, il reparut, en disant à Martinon: - -«C'est un vrai service, cela! Vous n'aurez pas à vous repentir...» - -Tous les trois s'adossèrent contre une boutique, afin de causer plus à -l'aise. - -On criait de temps en temps: «Vive Napoléon! vive Barbès! à bas -Marie!» La foule innombrable parlait très haut,--et toutes ces voix, -répercutées par les maisons, faisaient comme le bruit continuel des -vagues dans un port. A de certains moments, elles se taisaient; alors, -la _Marseillaise_ s'élevait. Sous les portes cochères, des hommes -d'allures mystérieuses proposaient des cannes à dard. Quelquefois, -deux individus, passant l'un devant l'autre, clignaient de l'œil -et s'éloignaient prestement. Des groupes de badauds occupaient les -trottoirs; une multitude compacte s'agitait sur le pavé. Des bandes -entières d'agents de police, sortant des ruelles, y disparaissaient -à peine entrés. De petits drapeaux rouges, çà et là, semblaient des -flammes; les cochers, du haut de leur siège, faisaient de grands -gestes, puis s'en retournaient. C'était un mouvement, un spectacle des -plus drôles. - -«Comme tout cela, dit Martinon, aurait amusé Mlle Cécile! - ---Ma femme, vous savez bien, n'aime pas que ma nièce vienne avec nous», -reprit en souriant M. Dambreuse. - -On ne l'aurait pas reconnu. Depuis trois mois il criait: «Vive la -République!» et même il avait voté le bannissement des d'Orléans. Mais -les concessions devaient finir. Il se montrait furieux jusqu'à porter -un casse-tête dans sa poche. - -Martinon, aussi, en avait un. La magistrature n'étant plus inamovible, -il s'était retiré du Parquet, si bien qu'il dépassait en violences M. -Dambreuse. - -Le banquier haïssait particulièrement Lamartine (pour avoir soutenu -Ledru-Rollin), et avec lui Pierre Leroux, Proudhon, Considérant, -Lamennais, tous les cerveaux brûlés, tous les socialistes. - -«Car enfin, que veulent-ils? On a supprimé l'octroi sur la viande et -la contrainte par corps; maintenant, on étudie le projet d'une banque -hypothécaire; l'autre jour, c'était une banque nationale! et voilà cinq -millions au budget pour les ouvriers! Mais heureusement c'est fini, -grâce à M. de Falloux! Bon voyage! qu'ils s'en aillent!» - -En effet, ne sachant comment nourrir les cent trente mille hommes des -ateliers nationaux, le ministre des travaux publics avait, ce jour-là -même, signé un arrêté qui invitait tous les citoyens entre dix-huit et -vingt ans à prendre du service comme soldats, ou bien à partir vers les -provinces, pour y remuer la terre. - -Cette alternative les indigna, persuadés qu'on voulait détruire la -République. L'existence loin de la capitale les affligeait comme un -exil; ils se voyaient mourants par les fièvres, dans des régions -farouches. Pour beaucoup, d'ailleurs, accoutumés à des travaux -délicats, l'agriculture semblait un avilissement; c'était un leurre -enfin, une dérision, le déni formel de toutes les promesses. S'ils -résistaient, on emploierait la force; ils n'en doutaient pas et se -disposaient à la prévenir. - -Vers neuf heures, les attroupements formés à la Bastille et au -Châtelet refluèrent sur le boulevard. De la porte Saint-Denis à la -porte Saint-Martin, cela ne faisait plus qu'un grouillement énorme, -une seule masse d'un bleu sombre, presque noir. Les hommes que l'on -entrevoyait avaient tous les prunelles ardentes, le teint pâle, des -figures amaigries par la faim, exaltées par l'injustice. Cependant -des nuages s'amoncelaient; le ciel orageux chauffant l'électricité de -la multitude, elle tourbillonnait sur elle-même, indécise, avec un -large balancement de houle; et l'on sentait dans ses profondeurs une -force brute incalculable et comme l'énergie d'un élément. Puis tous -se mirent à chanter: «Des lampions! des lampions!» Plusieurs fenêtres -ne s'éclairaient pas; des cailloux furent lancés dans leurs carreaux. -M. Dambreuse jugea prudent de s'en aller. Les deux jeunes gens le -reconduisirent. - -Il prévoyait de grands désastres. Le peuple, encore une fois, pouvait -envahir la Chambre; et, à ce propos, il raconta comment il serait mort -le 15 mai, sans le dévouement d'un garde national. - -«Mais c'est votre ami, j'oubliais! votre ami, le fabricant de faïences, -Jacques Arnoux!» Les gens de l'émeute l'étouffaient; ce brave citoyen -l'avait pris dans ses bras et déposé à l'écart. Aussi, depuis lors, -une sorte de liaison s'était faite. «Il faudra un de ces jours dîner -ensemble, et, puisque vous le voyez souvent, assurez-le que je -l'aime beaucoup. C'est un excellent homme, calomnié, selon moi; et -il a de l'esprit, le mâtin! Mes compliments encore une fois! bien le -bonsoir!...» - -Frédéric, après avoir quitté M. Dambreuse, retourna chez la Maréchale -et, d'un air très sombre, dit qu'elle devait opter entre lui et Arnoux. -Elle répondit avec douceur qu'elle ne comprenait goutte à des «ragots -pareils», n'aimait pas Arnoux, n'y tenait aucunement. Frédéric avait -soif d'abandonner Paris. Elle ne repoussa pas cette fantaisie, et ils -partirent pour Fontainebleau dès le lendemain. - -L'hôtel où ils logèrent se distinguait des autres par un jet d'eau -clapotant au milieu de sa cour. Les portes des chambres s'ouvraient sur -un corridor, comme dans les monastères. Celle qu'on leur donna était -grande, fournie de bons meubles, tendue d'indienne, et silencieuse, vu -la rareté des voyageurs. Le long des maisons, des bourgeois inoccupés -passaient; puis, sous leurs fenêtres, quand le jour tomba, des enfants -dans la rue firent une partie de barres;--et cette tranquillité, -succédant pour eux au tumulte de Paris, leur causait une surprise, un -apaisement. - -Le matin, de bonne heure, ils allèrent visiter le château. Comme ils -entraient par la grille, ils aperçurent sa façade tout entière, avec -les cinq pavillons à toits aigus et son escalier en fer à cheval se -déployant au fond de la cour, que bordent de droite et de gauche deux -corps de bâtiments plus bas. Des lichens sur les pavés se mêlent de -loin au ton fauve des briques, et l'ensemble du palais, couleur de -rouille comme une vieille armure, avait quelque chose de royalement -impassible, une sorte de grandeur militaire et triste. - -Enfin, un domestique, portant un trousseau de clefs, parut. Il leur -montra d'abord les appartements des reines, l'oratoire du pape, -la galerie de François 1er, la petite table d'acajou sur laquelle -l'empereur signa son abdication, et, dans une des pièces qui divisaient -l'ancienne galerie des Cerfs, l'endroit où Christine fit assassiner -Monaldeschi. Rosanette écouta cette histoire attentivement; puis, se -tournant vers Frédéric: - -«C'était par jalousie, sans doute? Prends garde à toi!» - -Ensuite, ils traversèrent la salle du Conseil, la salle des Gardes, -la salle du Trône, le salon de Louis XIII. Les hautes croisées, sans -rideaux, épanchaient une lumière blanche; de la poussière ternissait -légèrement les poignées des espagnolettes, le pied de cuivre des -consoles; des nappes de grosse toile cachaient partout les fauteuils; -on voyait au-dessus des portes des chasses Louis XV, et çà et là des -tapisseries représentant les dieux de l'Olympe, Psyché ou les batailles -d'Alexandre. - -Quand elle passait devant les glaces, Rosanette s'arrêtait une minute -pour lisser ses bandeaux. - -Après la cour du donjon et la chapelle Saint-Saturnin, ils arrivèrent -dans la salle des Fêtes. - -Ils furent éblouis par la splendeur du plafond, divisé en compartiments -octogones, rehaussé d'or et d'argent, plus ciselé qu'un bijou, et -par l'abondance des peintures qui couvrent les murailles, depuis la -gigantesque cheminée où des croissants et des carquois entourent les -armes de France, jusqu'à la tribune pour les musiciens, construite à -l'autre bout, dans la largeur de la salle. Les dix fenêtres en arcades -étaient grandes ouvertes; le soleil faisait briller les peintures, le -ciel bleu continuait indéfiniment l'outremer des cintres; et du fond -des bois, dont les cimes vaporeuses emplissaient l'horizon, il semblait -venir un écho des hallalis poussés dans les trompes d'ivoire, et des -ballets mythologiques, assemblant sous le feuillage des princesses et -des seigneurs travestis en nymphes et en sylvains,--époque de science -ingénue, de passions violentes et d'art somptueux, quand l'idéal était -d'emporter le monde dans un rêve des Hespérides, et que les maîtresses -des rois se confondaient avec les astres. La plus belle de ces fameuses -s'était fait peindre, à droite, sous la figure de Diane chasseresse, et -même en Diane infernale, sans doute pour marquer sa puissance jusque -par delà le tombeau. Tous ces symboles confirment sa gloire, et il -reste là quelque chose d'elle, une voix indistincte, un rayonnement qui -se prolonge. - -Frédéric fut pris par une concupiscence rétrospective et inexprimable. -Afin de distraire son désir, il se mit à considérer tendrement -Rosanette, en lui demandant si elle n'aurait pas voulu être cette femme. - -«Quelle femme? - ---Diane de Poitiers!» - -Il répéta: - -«Diane de Poitiers, la maîtresse d'Henri II.» - -Elle fit un petit: «Ah!» Ce fut tout. - -Son mutisme prouvait clairement qu'elle ne savait rien, ne comprenait -pas, si bien que par complaisance il lui dit: - -«Tu t'ennuies peut-être? - ---Non, non, au contraire!» - -Et, le menton levé, tout en promenant à l'entour un regard des plus -vagues, Rosanette lâcha ce mot: - -«Ça rappelle des souvenirs!» - -Cependant on apercevait sur sa mine un effort, une intention de -respect; et comme cet air sérieux la rendait plus jolie, Frédéric -l'excusa. - -L'étang des carpes la divertit davantage. Pendant un quart d'heure, -elle jeta des morceaux de pain dans l'eau, pour voir les poissons -bondir. - -Frédéric s'était assis près d'elle sous les tilleuls. Il songeait à -tous les personnages qui avaient hanté ces murs, Charles-Quint, les -Valois, Henri IV, Pierre le Grand, Jean-Jacques Rousseau et «les -belles pleureuses des premières loges», Voltaire, Napoléon, Pie -VII, Louis-Philippe; il se sentait environné, coudoyé par ces morts -tumultueux; une telle confusion d'images l'étourdissait, bien qu'il y -trouvât du charme pourtant. - -Enfin ils descendirent dans le parterre. - -C'est un vaste rectangle, laissant voir d'un seul coup d'œil ses -larges allées jaunes, ses carrés de gazon, ses rubans de buis, ses ifs -en pyramide, ses verdures basses et ses étroites plates-bandes, où -des fleurs clairsemées font des taches sur la terre grise. Au bout du -jardin, un parc se déploie, traversé dans toute son étendue par un long -canal. - -Les résidences royales ont en elles une mélancolie particulière, qui -tient sans doute à leurs dimensions trop considérables pour le petit -nombre de leurs hôtes, au silence qu'on est surpris d'y trouver après -tant de fanfares, à leur luxe immobile prouvant par sa vieillesse -la fugacité des dynasties, l'éternelle misère de tout;--et cette -exhalaison des siècles, engourdissante et funèbre comme un parfum -de momie, se fait sentir même aux têtes naïves. Rosanette bâillait -démesurément. Ils s'en retournèrent à l'hôtel. - -Après leur déjeuner, on leur amena une voiture découverte. Ils -sortirent de Fontainebleau par un large rond-point, puis montèrent -au pas une route sablonneuse dans un bois de petits pins. Les arbres -devinrent plus grands; et le cocher, de temps à autre, disait: «Voici -les Frères Siamois, le Pharamond, le Bouquet du Roi...,» n'oubliant -aucun des sites célèbres, parfois même s'arrêtant pour les faire -admirer. - -Ils entrèrent dans la futaie de Franchard. La voiture glissait comme un -traîneau sur le gazon; des pigeons qu'on ne voyait pas roucoulaient; -tout à coup, un garçon de café parut, et ils descendirent devant la -barrière d'un jardin où il y avait des tables rondes. Puis, laissant -à gauche les murailles d'une abbaye en ruines, ils marchèrent sur de -grosses roches et atteignirent bientôt le fond de la gorge. - -Elle est couverte, d'un côté, par un entremêlement de grès et de -genévriers, tandis que, de l'autre, le terrain presque nu s'incline -vers le creux du vallon, où, dans la couleur des bruyères, un sentier -fait une ligne pâle; et on aperçoit tout au loin un sommet en cône -aplati, avec la tour d'un télégraphe par derrière. - -Une demi-heure après, ils mirent pied à terre encore une fois pour -gravir les hauteurs d'Aspremont. - -Le chemin fait des zigzags entre les pins trapus sous des rochers à -profils anguleux; tout ce coin de la forêt a quelque chose d'étouffé, -d'un peu sauvage et de recueilli. On pense aux ermites, compagnons -des grands cerfs portant une croix de feu entre leurs cornes, et -qui recevaient avec de paternels sourires les bons rois de France -agenouillés devant leur grotte. Une odeur résineuse emplissait l'air -chaud, des racines à ras du sol s'entre-croisaient comme des veines. -Rosanette trébuchait dessus, était désespérée, avait envie de pleurer. - -Mais, tout au haut, la joie lui revint, en trouvant sous un toit de -branchages une manière de cabaret, où l'on vend des bois sculptés. Elle -but une bouteille de limonade, s'acheta un bâton de houx; et, sans -donner un coup d'œil au paysage que l'on découvre du plateau, elle -entra dans la Caverne des Brigands, précédée d'un gamin portant une -torche. - -Leur voiture les attendait dans le Bas-Bréau. - -Un peintre en blouse bleue travaillait au pied d'un chêne, avec sa -boîte à couleurs sur les genoux. Il leva la tête et les regarda passer. - -Au milieu de la côte de Chailly, un nuage, crevant tout à coup, leur -fit rabattre la capote. Presque aussitôt la pluie s'arrêta, et les -pavés des rues brillaient sous le soleil quand ils rentrèrent dans la -ville. - -Des voyageurs, arrivés nouvellement, leur apprirent qu'une bataille -épouvantable ensanglantait Paris. Rosanette et son amant n'en furent -pas surpris. Puis tout le monde s'en alla, l'hôtel redevint paisible, -le gaz s'éteignit, et ils s'endormirent au murmure du jet d'eau dans la -cour. - -Le lendemain, ils allèrent voir la Gorge au Loup, la Mare aux Fées, -le Long Rocher, la Marlotte; le surlendemain, ils recommencèrent au -hasard, comme leur cocher voulait, sans demander où ils étaient, et -souvent même négligeant les sites fameux. - -Ils se trouvaient si bien dans leur vieux landau, bas comme un -sofa et couvert d'une toile à raies déteintes! Les fossés pleins -de broussailles filaient sous leurs yeux avec un mouvement doux et -continu. Des rayons blancs traversaient comme des flèches les hautes -fougères; quelquefois, un chemin, qui ne servait plus, se présentait -devant eux en ligne droite, et des herbes s'y dressaient çà et là -mollement. Au centre des carrefours, une croix étendait ses quatre -bras; ailleurs, des poteaux se penchaient comme des arbres morts -et de petits sentiers courbes, en se perdant sous les feuilles, -donnaient envie de les suivre; au même moment le cheval tournait, ils -y entraient, on enfonçait dans la boue; plus loin, de la mousse avait -poussé au bord des ornières profondes. - -Ils se croyaient loin des autres, bien seuls. Mais tout à coup passait -un garde-chasse avec son fusil, ou une bande de femmes en haillons, -traînant sur leur dos de longues bourrées. - -Quand la voiture s'arrêtait, il se faisait un silence universel; -seulement, on entendait le souffle du cheval dans les brancards, avec -un cri d'oiseau très faible, répété. - -La lumière, à de certaines places éclairant la lisière du bois, -laissait les fonds dans l'ombre; ou bien, atténuée sur les premiers -plans par une sorte de crépuscule, elle étalait dans les lointains des -vapeurs violettes, une clarté blanche. Au milieu du jour, le soleil, -tombant d'aplomb sur les larges verdures, les éclaboussait, suspendait -des gouttes argentines à la pointe des branches, rayait le gazon -de traînées d'émeraudes, jetait des taches d'or sur les couches de -feuilles mortes; en se renversant la tête, on apercevait le ciel entre -les cimes des arbres. Quelques-uns, d'une altitude démesurée, avaient -des airs de patriarches et d'empereurs, ou, se touchant par le bout, -formaient avec leurs longs fûts comme des arcs de triomphe; d'autres, -poussés dès le bas obliquement, semblaient des colonnes près de tomber. - -Cette foule de grosses lignes verticales s'entr'ouvrait. Alors, -d'énormes flots verts se déroulaient en bosselages inégaux jusqu'à la -surface des vallées où s'avançait la croupe d'autres collines dominant, -des plaines blondes, qui finissaient par se perdre dans une pâleur -indécise. - -Debout, l'un près de l'autre, sur quelque éminence du terrain, ils -sentaient, tout en humant le vent, leur entrer dans l'âme comme -l'orgueil d'une vie plus libre, avec une surabondance de forces, une -joie sans cause. - -La diversité des arbres faisait un spectacle changeant. Les hêtres à -l'écorce blanche et lisse entremêlaient leurs couronnes; des frênes -courbaient mollement leurs glauques ramures; dans les cépées de -charmes, des houx pareils à du bronze se hérissaient; puis venait -une file de minces bouleaux, inclinés dans des attitudes élégiaques; -et les pins, symétriques comme des tuyaux d'orgue, en se balançant -continuellement, semblaient chanter. Il y avait des chênes rugueux, -énormes, qui se convulsaient, s'étiraient du sol, s'étreignaient les -uns les autres, et, fermes sur leurs troncs, pareils à des torses, se -lançaient avec leurs bras nus des appels de désespoir, des menaces -furibondes, comme un groupe de Titans immobilisés dans leur colère. -Quelque chose de plus lourd, une langueur fiévreuse planait au-dessus -des mares, découpant la nappe de leurs eaux entre des buissons -d'épines; les lichens de leur berge, où les loups viennent boire, -sont couleur de soufre, brûlés comme par le pas des sorcières, et le -coassement ininterrompu des grenouilles répond au cri des corneilles -qui tournoient. Ensuite, ils traversaient des clairières monotones, -plantées d'un baliveau çà et là. Un bruit de fer, des coups drus et -nombreux sonnaient: c'était, au flanc d'une colline, une compagnie de -carriers battant les roches. Elles se multipliaient de plus en plus et -finissaient par emplir tout le paysage, cubiques comme des maisons, -plates comme des dalles, s'étayant, se surplombant, se confondant, -telles que les ruines méconnaissables et monstrueuses de quelque cité -disparue. Mais la furie même de leur chaos fait plutôt rêver à des -volcans, à des déluges, aux grands cataclysmes ignorés. Frédéric disait -qu'ils étaient là depuis le commencement du monde et resteraient ainsi -jusqu'à la fin; Rosanette détournait la tête en affirmant que «ça la -rendrait folle», et s'en allait cueillir des bruyères. Leurs petites -fleurs violettes, tassées les unes près des autres, formaient des -plaques inégales, et la terre qui s'écroulait de dessous mettait comme -des franges noires au bord des sables pailletés de mica. - -Ils arrivèrent un jour à mi-hauteur d'une colline tout en sable. Sa -surface, vierge de pas, était rayée en ondulations symétriques; çà -et là, tels que des promontoires sur le lit desséché d'un océan, se -levaient des roches ayant de vagues formes d'animaux, tortues avançant -la tête, phoques qui rampent, hippopotames et ours. Personne. Aucun -bruit. Les sables, frappés par le soleil, éblouissaient;--et tout à -coup, dans cette vibration de la lumière, les bêtes parurent remuer. -Ils s'en retournèrent vite, fuyant le vertige, presque effrayés. - -Le sérieux de la forêt les gagnait, et ils avaient des heures -de silence où, se laissant aller au bercement des ressorts, ils -demeuraient comme engourdis dans une ivresse tranquille. Le bras sous -la taille, il l'écoutait parler pendant que les oiseaux gazouillaient, -observait même du même coup d'œil les raisins noirs de sa capote et -les baies des genévriers, les draperies de son voile, les volutes des -nuages; et quand il se penchait vers elle, la fraîcheur de sa peau -se mêlait au grand parfum des bois. Ils s'amusaient de tout; ils se -montraient, comme une curiosité, des fils de la Vierge suspendus aux -buissons, des trous pleins d'eau au milieu des pierres, un écureuil sur -les branches, le vol de deux papillons qui les suivaient; ou bien, à -vingt pas d'eux, sous les arbres, une biche marchait, tranquillement, -d'un air noble et doux, avec son faon côte à côte. Rosanette aurait -voulu courir après pour l'embrasser. - -Elle eut bien peur une fois, quand un homme, se présentant tout à coup, -lui montra dans une boîte trois vipères. Elle se jeta vivement contre -Frédéric;--il fut heureux de ce qu'elle était faible et de se sentir -assez fort pour la défendre. - -Ce soir-là, ils dînèrent dans une auberge au bord de la Seine. La table -était près de la fenêtre, Rosanette en face de lui; et il contemplait -son petit nez fin et blanc, ses lèvres retroussées, ses yeux clairs, -ses bandeaux châtains qui bouffaient, sa jolie figure ovale. Sa robe -de foulard écru collait à ses épaules un peu tombantes; et, sortant -de leurs manchettes tout unies, ses deux mains découpaient, versaient -à boire, s'avançaient sur la nappe. On leur servit un poulet avec les -quatre membres étendus, une matelotte d'anguilles dans un compotier en -terre de pipe, du vin râpeux, du pain trop dur, des couteaux ébréchés. -Tout cela augmentait le plaisir, l'illusion. Ils se croyaient presque -au milieu d'un voyage, en Italie, dans leur lune de miel. - -Avant de repartir, ils allèrent se promener le long de la berge. - -Le ciel d'un bleu tendre, arrondi comme un dôme, s'appuyait à l'horizon -sur la dentelure des bois. En face, au bout de la prairie, il y avait -un clocher dans un village; et, plus loin, à gauche, le toit d'une -maison faisait une tache rouge sur la rivière, qui semblait immobile -dans toute la longueur de sa sinuosité. Des joncs se penchaient -pourtant, et l'eau secouait légèrement des perches plantées au bord -pour tenir des filets; une nasse d'osier, deux ou trois vieilles -chaloupes étaient là. Près de l'auberge, une fille en chapeau de paille -tirait des seaux d'un puits;--chaque fois qu'ils remontaient, Frédéric -écoutait avec une jouissance inexprimable le grincement de la chaîne. - -Il ne doutait pas qu'il ne fût heureux pour jusqu'à la fin de ses -jours, tant son bonheur lui paraissait naturel, inhérent à sa vie et -à la personne de cette femme. Un besoin le poussait à lui dire des -tendresses. Elle y répondait par de gentilles paroles, de petites -tapes sur l'épaule, des douceurs dont la surprise le charmait. Il lui -découvrait enfin une beauté toute nouvelle, qui n'était peut-être que -le reflet des choses ambiantes, à moins que leurs virtualités secrètes -ne l'eussent fait s'épanouir. - -Quand ils se reposaient au milieu de la campagne, il s'étendait la tête -sur ses genoux, à l'abri de son ombrelle;--ou bien, couchés sur le -ventre au milieu de l'herbe, ils restaient l'un en face de l'autre, à -se regarder, plongeant dans leurs prunelles, altérés d'eux-mêmes, s'en -assouvissant toujours, puis les paupières entre-fermées, ne parlant -plus. - -Quelquefois, ils entendaient tout au loin des roulements de tambour. -C'était la générale que l'on battait dans les villages pour aller -défendre Paris. - -«Ah! tiens! l'émeute!» disait Frédéric avec une pitié dédaigneuse, -toute cette agitation lui apparaissant misérable à côté de leur amour -et de la nature éternelle. - -Et ils causaient de n'importe quoi, de choses qu'ils savaient -parfaitement, de personnes qui ne les intéressaient pas, de mille -niaiseries. Elle l'entretenait de sa femme de chambre et de son -coiffeur. Un jour, elle s'oublia à dire son âge: vingt-neuf ans; elle -devenait vieille. - -En plusieurs fois, sans le vouloir, elle lui apprit des détails sur -elle-même. Elle avait été «demoiselle dans un magasin», avait fait -un voyage en Angleterre, commencé des études pour être actrice; tout -cela sans transitions, et il ne pouvait reconstruire un ensemble. Elle -en conta plus long, un jour qu'ils étaient assis sous un platane, au -revers d'un pré. En bas, sur le bord de la route, une petite fille, -nu-pieds dans la poussière, faisait paître une vache. Dès qu'elle les -aperçut, elle vint leur demander l'aumône; et, tenant d'une main son -jupon en lambeaux, elle grattait de l'autre ses cheveux noirs qui -entouraient, comme une perruque à la Louis XIV, toute sa tête brune, -illuminée par des yeux splendides. - -«Elle sera bien jolie plus tard», dit Frédéric. - ---Quelle chance pour elle si elle n'a pas de mère! reprit Rosanette. - ---Hein? comment? - ---Mais oui; moi, sans la mienne...» - -Elle soupira et se mit à parler de son enfance. Ses parents étaient -des canuts de la Croix-Rousse. Elle servait son père comme apprentie. -Le pauvre bonhomme avait beau s'exténuer, sa femme l'invectivait et -vendait tout pour aller boire. Rosanette voyait leur chambre, avec -les métiers rangés en longueur contre les fenêtres, le pot-bouille -sur le poêle, le lit peint en acajou, une armoire en face, et la -soupente obscure où elle avait couché jusqu'à quinze ans. Enfin, un -monsieur était venu, un homme gras, la figure couleur de buis, des -façons de dévot, habillé de noir. Sa mère et lui eurent ensemble une -conversation, si bien que, trois jours après... Rosanette s'arrêta, et, -avec un regard plein d'impudeur et d'amertume: - -«C'était fait!» - -Puis, répondant au geste de Frédéric: - -«Comme il était marié (il aurait craint de se compromettre dans sa -maison), on m'emmena dans un cabinet de restaurateur, et on m'avait dit -que je serais heureuse, que je recevrais un beau cadeau. - -«Dès la porte, la première chose qui m'a frappée, c'était un candélabre -de vermeil, sur une table où il y avait deux couverts. Une glace au -plafond les reflétait, et les tentures des murailles en soie bleue -faisaient ressembler tout l'appartement à une alcôve. Une surprise m'a -saisie. Tu comprends, un pauvre être qui n'a jamais rien vu! Malgré mon -éblouissement, j'avais peur, je désirais m'en aller. Je suis restée -pourtant. - -«Le seul siège qu'il y eût était un divan contre la table. Il a -cédé sous moi avec mollesse; la bouche du calorifère dans le tapis -m'envoyait une haleine chaude, et je restai là sans rien prendre. Le -garçon qui se tenait debout m'a engagée à manger. Il m'a versé tout de -suite un grand verre de vin; la tête me tournait, j'ai voulu ouvrir -la fenêtre, il m'a dit: «Non, mademoiselle, c'est défendu.» Et il -m'a quittée. «La table était couverte d'un tas de choses que je ne -connaissais pas. Rien ne m'a semblé bon. Alors je me suis rabattue -sur un pot de confitures, et j'attendais toujours. Je ne sais quoi -l'empêchait de venir. Il était très tard, minuit au moins, je n'en -pouvais plus de fatigue; en repoussant un des oreillers pour mieux -m'étendre, je rencontre sous ma main une sorte d'album, un cahier; -c'étaient des images obscènes... Je dormais dessus, quand il est entré.» - -Elle baissa la tête et demeura pensive. - -Les feuilles autour d'eux susurraient, dans un fouillis d'herbes une -grande digitale se balançait, la lumière coulait comme une onde sur -le gazon, et le silence était coupé à intervalles rapides par le -broutement de la vache qu'on ne voyait plus. - -Rosanette considérait un point par terre à trois pas d'elle, fixement, -les narines battantes, absorbée... Frédéric lui prit la main. - -«Comme tu as souffert, pauvre chérie! - ---Oui, dit-elle, plus que tu ne crois!... Jusqu'à vouloir en finir; on -m'a repêchée. - ---Comment? - ---Ah! n'y pensons plus!... Je t'aime, je suis heureuse! embrasse-moi.» -Et elle ôta une à une les brindilles de chardons accrochées dans le bas -de sa robe. - -Frédéric songeait surtout à ce qu'elle n'avait pas dit. Par quels -degrés avait-elle pu sortir de la misère? A quel amant devait-elle son -éducation? Que s'était-il passé dans sa vie jusqu'au jour où il était -venu chez elle pour la première fois? Son dernier aveu interdisait -les questions. Il lui demanda seulement comment elle avait fait la -connaissance d'Arnoux. - -«Par la Vatnaz. - ---N'était-ce pas toi que j'ai vue, une fois, au Palais-Royal, avec eux -deux!» - -Il cita la date précise. Rosanette fit un effort. - -«Oui, c'est vrai!... Je n'étais pas gaie dans ce temps-là!» - -Mais Arnoux s'était montré excellent, Frédéric n'en doutait pas; -cependant leur ami était un drôle d'homme, plein de défauts; il eut -soin de les rappeler. Elle en convenait. - -«N'importe!... On l'aime tout de même, ce chameau-là! - ---Encore maintenant? dit Frédéric. - -Elle se mit à rougir, moitié riante, moitié fâchée. - -«Eh! non! C'est de l'histoire ancienne. Je ne te cache rien. Quand même -cela serait, lui, c'est différent! D'ailleurs, je ne te trouve pas -gentil pour ta victime. - ---Ma victime?» - -Rosanette lui prit le menton. - -«Sans doute.» - -Et zézayant à la manière des nourrices: - -«Avons pas toujours été bien sage! Avons fait dodo avec sa femme! - ---Moi! jamais de la vie!» - -Rosanette sourit. Il fut blessé de son sourire, preuve d'indifférence, -crut-il. Mais elle reprit doucement et avec un de ces regards qui -implorent le mensonge: - -«Bien sûr? - ---Certainement!» - -Frédéric jura sa parole d'honneur qu'il n'avait jamais pensé à Mme -Arnoux, étant trop amoureux d'une autre. - -«De qui donc? - ---Mais de vous, ma toute belle! - ---Ah! ne te moque pas de moi! Tu m'agaces!» - -Il jugea prudent d'inventer une histoire, une passion. Il trouva des -détails circonstanciés. Cette personne, du reste, l'avait rendu fort -malheureux. - -«Décidément, tu n'as pas de chance! dit Rosanette. - ---Oh! oh! peut-être!» voulant faire entendre par là plusieurs -bonnes fortunes, afin de donner de lui meilleure opinion, de même -que Rosanette n'avouait pas tous ses amants pour qu'il l'estimât -davantage;--car, au milieu des confidences les plus intimes, il y a -toujours des restrictions, par fausse honte, délicatesse, pitié. On -découvre chez l'autre ou dans soi-même des précipices ou des fanges -qui empêchent de poursuivre; on sent d'ailleurs que l'on ne serait pas -compris; il est difficile d'exprimer exactement quoi que ce soit; aussi -les unions complètes sont rares. - -La pauvre Maréchale n'en avait jamais connu de meilleure. Souvent, -quand elle considérait Frédéric, des larmes lui arrivaient aux -paupières; puis elle levait les yeux ou les projetait vers l'horizon, -comme si elle avait aperçu quelque grande aurore, des perspectives de -félicité sans bornes. Enfin, un jour, elle avoua qu'elle souhaitait -faire dire une messe, «pour que ça porte bonheur à notre amour». - -D'où venait donc qu'elle lui avait résisté pendant si longtemps? Elle -n'en savait rien elle-même. Il renouvela plusieurs fois sa question, et -elle répondait en le serrant dans ses bras: - -«C'est que j'avais peur de t'aimer trop, mon chéri!» - -Le dimanche matin, Frédéric lut dans un journal, sur une liste de -blessés, le nom de Dussardier. Il jeta un cri, et, montrant le papier à -Rosanette, déclara qu'il allait partir immédiatement. - -«Pourquoi faire? - ---Mais pour le voir, le soigner! - ---Tu ne vas pas me laisser seule, j'imagine? - ---Viens avec moi. - ---Ah! que j'aille me fourrer dans une bagarre pareille! Merci bien! - ---Cependant je ne peux pas... - ---Ta ta ta! Comme si on manquait d'infirmiers dans les hôpitaux! Et -puis, qu'est-ce que ça le regardait encore, celui-là? Chacun pour soi!» - -Il fut indigné de cet égoïsme et il se reprocha de n'être pas là-bas -avec les autres. Tant d'indifférence aux malheurs de la patrie avait -quelque chose de mesquin et de bourgeois. Son amour lui pesa tout à -coup comme un crime. Ils se boudèrent pendant une heure. - -Puis elle le supplia d'attendre, de ne pas s'exposer. - -«Si par hasard on te tue! - ---Eh! je n'aurai fait que mon devoir!» - -Rosanette bondit. D'abord, son devoir était de l'aimer. C'est qu'il ne -voulait plus d'elle, sans doute! Ça n'avait pas le sens commun! Quelle -idée, mon Dieu! - -Frédéric sonna pour avoir la note. Mais il n'était pas facile de s'en -retourner à Paris. La voiture des messageries Leloir venait de partir, -les berlines Lecomte ne partiraient pas, la diligence du Bourbonnais -ne passerait que tard dans la nuit et serait peut-être pleine; on n'en -savait rien. Quand il eut perdu beaucoup de temps à ces informations, -l'idée lui vint de prendre la poste. Le maître de poste refusa de -fournir des chevaux, Frédéric n'ayant point de passeport. Enfin, il -loua une calèche (la même qui les avait promenés) et ils arrivèrent -devant l'hôtel du Commerce, à Melun, vers cinq heures. - -La place du Marché était couverte de faisceaux d'armes. Le préfet avait -défendu aux gardes nationaux de se porter sur Paris. Ceux qui n'étaient -pas de son département voulaient continuer leur route. On criait. -L'auberge était pleine de tumulte. - -Rosanette, prise de peur, déclara qu'elle n'irait pas plus loin et le -supplia encore de rester. L'aubergiste et sa femme se joignirent à -elle. Un brave homme qui dînait s'en mêla, affirmant que la bataille -serait terminée d'ici à peu; d'ailleurs, il fallait faire son devoir. -Alors, la Maréchale redoubla de sanglots. Frédéric était exaspéré. Il -lui donna sa bourse, l'embrassa vivement et disparut. - -Arrivé à Corbeil, dans la gare, on lui apprit que les insurgés avaient -de distance en distance coupé les rails, et le cocher refusa de le -conduire plus loin; ses chevaux, disait-il, étaient «rendus». - -Par sa protection cependant, Frédéric obtint un mauvais cabriolet -qui, pour la somme de soixante francs, sans compter le pourboire, -consentit à le mener jusqu'à la barrière d'Italie. Mais, à cent pas de -la barrière, son conducteur le fit descendre et s'en retourna. Frédéric -marchait sur la route, quand tout à coup une sentinelle croisa la -baïonnette. Quatre hommes l'empoignèrent en vociférant: - -«C'en est un! Prenez garde! Fouillez-le! Brigand! Canaille!» - -Et sa stupéfaction fut si profonde, qu'il se laissa entraîner au poste -de la barrière, dans le rond-point même où convergent les boulevards -des Gobelins et de l'Hôpital et les rues Godefroy et Mouffetard. - -Quatre barricades formaient, au bout des quatre voies, d'énormes talus -de pavés; des torches çà et là grésillaient; malgré la poussière qui -s'élevait, il distingua des fantassins de la ligne et des gardes -nationaux, tous le visage noir, débraillés, hagards. Ils venaient de -prendre la place, avaient fusillé plusieurs hommes; leur colère durait -encore. Frédéric dit qu'il arrivait de Fontainebleau au secours d'un -camarade blessé logeant rue de Bellefond; personne d'abord ne voulut -le croire; on examina ses mains, on flaira même son oreille pour -s'assurer qu'il ne sentait pas la poudre. - -Cependant, à force de répéter la même chose, il finit par convaincre -un capitaine, qui ordonna à deux fusiliers de le conduire au poste du -Jardin des Plantes. - -Ils descendirent le boulevard de l'Hôpital. Une forte brise soufflait. -Elle le ranima. - -Ils tournèrent ensuite par la rue du Marché-aux-Chevaux. Le Jardin des -Plantes, à droite, faisait une grande masse noire; tandis qu'à gauche, -la façade entière de la Pitié, éclairée à toutes ses fenêtres, flambait -comme un incendie, et des ombres passaient rapidement sur les carreaux. - -Les deux hommes de Frédéric s'en allèrent. Un autre l'accompagna -jusqu'à l'École polytechnique. - -La rue Saint-Victor était toute sombre, sans un bec de gaz ni une -lumière aux maisons. De dix minutes en dix minutes, on entendait: - -«Sentinelles! prenez garde à vous!» Et ce cri, jeté au milieu du -silence, se prolongeait comme la répercussion d'une pierre tombant dans -un abîme. - -Quelquefois, un battement de pas lourds s'approchait. C'était une -patrouille de cent hommes au moins; des chuchotements, de vagues -cliquetis de fer s'échappaient de cette masse confuse, et, s'éloignant -avec un balancement rythmique, elle se fondait dans l'obscurité. - -Il y avait au centre des carrefours un dragon à cheval, immobile. De -temps en temps, une estafette passait au grand galop, puis le silence -recommençait. Des canons en marche faisaient au loin sur le pavé -un roulement sourd et formidable; le cœur se serrait à ces bruits -différant de tous les bruits ordinaires. Ils semblaient même élargir -le silence, qui était profond, absolu,--un silence noir. Des hommes -en blouse blanche abordaient les soldats, leur disaient un mot et -s'évanouissaient comme des fantômes. - -Le poste de l'École polytechnique regorgeait de monde. Des femmes -encombraient le seuil, demandant à voir leur fils ou leur mari. On -les renvoyait au Panthéon transformé en dépôt de cadavres,--et on -n'écoutait pas Frédéric. Il s'obstina, jurant que son ami Dussardier -l'attendait, allait mourir. On lui donna enfin un caporal pour le mener -au haut de la rue Saint-Jacques, à la mairie du XIIe arrondissement. - -La place du Panthéon était pleine de soldats couchés sur de la paille. -Le jour se levait. Les feux de bivouac s'éteignaient. - -L'insurrection avait laissé dans ce quartier-là des traces formidables. -Le sol des rues se trouvait, d'un bout à l'autre, inégalement bosselé. -Sur les barricades en ruines, il restait des omnibus, des tuyaux -de gaz, des roues de charrettes; de petites flaques noires, en de -certains endroits, devaient être du sang. Les maisons étaient criblées -de projectiles, et leur charpente se montrait sous des écaillures -du plâtre. Des jalousies, tenant par un clou, pendaient comme des -haillons. Les escaliers ayant croulé, des portes s'ouvraient sur le -vide. On apercevait l'intérieur des chambres avec leurs papiers en -lambeaux; des choses délicates s'y étaient conservées quelquefois. -Frédéric observa une pendule, un bâton de perroquet, des gravures. - -Quand il entra dans la mairie, les gardes nationaux bavardaient -intarissablement sur les morts de Bréa et de Négrier, du représentant -Charbonnel et de l'archevêque de Paris. On disait que le duc d'Aumale -était débarqué à Boulogne, Barbès enfui de Vincennes, que l'artillerie -arrivait de Bourges et que les secours de la province affluaient. Vers -trois heures, quelqu'un apporta de bonnes nouvelles; des parlementaires -de l'émeute étaient chez le président de l'Assemblée. - -Alors, on se réjouit; et, comme il avait encore douze francs, -Frédéric fit venir douze bouteilles de vin, espérant par là hâter sa -délivrance. Tout à coup, on crut entendre une fusillade. Les libations -s'arrêtèrent; on regarda l'inconnu avec des yeux méfiants; ce pouvait -être Henri V. - -Pour n'avoir aucune responsabilité, ils le transportèrent à la mairie -du XIe arrondissement, d'où on ne lui permit pas de sortir avant neuf -heures du matin. - -Il alla en courant jusqu'au quai Voltaire. A une fenêtre ouverte, un -vieillard en manches de chemise pleurait, les yeux levés. La Seine -coulait paisiblement. Le ciel était tout bleu; dans les arbres des -Tuileries, des oiseaux chantaient. - -Frédéric traversait le Carrousel quand une civière vint à passer. Le -poste, tout de suite, présenta les armes, et l'officier dit en mettant -la main à son shako: «Honneur au courage malheureux!» Cette parole -était devenue presque obligatoire; celui qui la prononçait paraissait -toujours solennellement ému. Un groupe de gens furieux escortait la -civière en criant: - -«Nous vous vengerons! nous vous vengerons!» - -Les voitures circulaient sur le boulevard, et des femmes devant les -portes faisaient de la charpie. Cependant l'émeute était vaincue, ou -à peu près; une proclamation de Cavaignac, affichée tout à l'heure, -l'annonçait. Au haut de la rue Vivienne, un peloton de mobiles parut. -Alors, les bourgeois poussèrent des cris d'enthousiasme; ils levaient -leurs chapeaux, applaudissaient, dansaient, voulaient les embrasser, -leur offrir à boire,--et des fleurs jetées par des dames tombaient des -balcons. - -Enfin, à dix heures, au moment où le canon grondait pour prendre le -faubourg Saint-Antoine, Frédéric arriva chez Dussardier. Il le trouva -dans sa mansarde, étendu sur le dos et dormant. De la pièce voisine une -femme sortit à pas muets, Mlle Vatnaz. - -Elle emmena Frédéric à l'écart et lui apprit comment Dussardier avait -reçu sa blessure. - -Le samedi, au haut d'une barricade, dans la rue Lafayette, un gamin -enveloppé d'un drapeau tricolore criait aux gardes nationaux: -«Allez-vous tirer contre vos frères!» Comme ils s'avançaient, -Dussardier avait jeté bas son fusil, écarté les autres, bondi sur la -barricade, et, d'un coup de savate, abattu l'insurgé en lui arrachant -le drapeau. On l'avait retrouvé sous les décombres, la cuisse percée -d'un lingot de cuivre. Il avait fallu débrider la plaie, extraire le -projectile. Mlle Vatnaz était arrivée le soir même, et, depuis ce -temps-là, ne le quittait plus. - -Elle préparait avec intelligence tout ce qu'il fallait pour les -pansements, l'aidait à boire, épiait ses moindres désirs, allait et -venait plus légère qu'une mouche, et le contemplait avec des yeux -tendres. - -Frédéric, pendant deux semaines, ne manqua pas de revenir tous les -matins; un jour qu'il parlait du dévouement de la Vatnaz, Dussardier -haussa les épaules: - -«Eh non! C'est par intérêt! - ---Tu crois?» - -Il reprit: «J'en suis sûr!» sans vouloir s'expliquer davantage. - -Elle le comblait de prévenances, jusqu'à lui apporter les journaux où -l'on exaltait sa belle action. Ces hommages paraissaient l'importuner. -Il avoua même à Frédéric l'embarras de sa conscience. - -Peut-être qu'il aurait dû se mettre de l'autre bord, avec les blouses, -car enfin on leur avait promis un tas de choses qu'on n'avait pas -tenues. Leurs vainqueurs détestaient la République, et puis, on s'était -montré bien dur pour eux! Ils avaient tort, sans doute, pas tout à -fait cependant, et le brave garçon était torturé par cette idée qu'il -pouvait avoir combattu la justice. - -Sénécal, enfermé aux Tuileries sous la terrasse du bord de l'eau, -n'avait rien de ces angoisses. - -Ils étaient là, neuf cents hommes, entassés dans l'ordure, pêle-mêle, -noirs de poudre et de sang caillé, grelottant la fièvre, criant de -rage, et on ne retirait pas ceux qui venaient à mourir parmi les -autres. Quelquefois, au bruit soudain d'une détonation, ils croyaient -qu'on allait tous les fusiller; alors, ils se précipitaient contre les -murs, puis retombaient à leur place, tellement hébétés par la douleur, -qu'il leur semblait vivre dans un cauchemar, une hallucination funèbre. -La lampe suspendue à la voûte avait l'air d'une tache de sang, et -de petites flammes vertes et jaunes voltigeaient, produites par les -émanations du caveau. Dans la crainte des épidémies, une commission -fut nommée. Dès les premières marches, le président se rejeta en -arrière, épouvanté par l'odeur des excréments et des cadavres. -Quand les prisonniers s'approchaient d'un soupirail, les gardes -nationaux qui étaient de faction--pour les empêcher d'ébranler les -grilles--fourraient des coups de baïonnette, au hasard, dans le tas. - -Ils furent généralement impitoyables. Ceux qui ne s'étaient pas battus -voulaient se signaler. C'était un débordement de peur. On se vengeait à -la fois des journaux, des clubs, des attroupements, des doctrines, de -tout ce qui exaspérait depuis trois mois; et, en dépit de la victoire, -l'égalité (comme pour le châtiment de ses défenseurs et la dérision -de ses ennemis) se manifestait triomphalement, une égalité de bêtes -brutes, un même niveau de turpitudes sanglantes; car le fanatisme -des intérêts équilibra les délires du besoin, l'aristocratie eut les -fureurs de la crapule, et le bonnet de coton ne se montra pas moins -hideux que le bonnet rouge. La raison publique était troublée comme -après les grands bouleversements de la nature. Des gens d'esprit en -restèrent idiots pour toute leur vie. - -Le père Roque était devenu très brave, presque téméraire. Arrivé le 26 -à Paris avec les Nogentais, au lieu de s'en retourner en même temps -qu'eux, il avait été s'adjoindre à la garde nationale qui campait aux -Tuileries, et il fut très content d'être placé en sentinelle devant -la terrasse du bord de l'eau. Au moins, là, il les avait sous lui, -ces brigands! Il jouissait de leur défaite, de leur abjection, et ne -pouvait se retenir de les invectiver. - -Un d'eux, un adolescent à longs cheveux blonds, mit sa face aux -barreaux en demandant du pain. M. Roque lui ordonna de se taire. Mais -le jeune homme répétait d'une voix lamentable: - -«Du pain! - ---Est-ce que j'en ai, moi!» - -D'autres prisonniers apparurent dans le soupirail, avec leurs barbes -hérissées, leurs prunelles flamboyantes, tous se poussant et hurlant: - -«Du pain!» - -Le père Roque fut indigné de voir son autorité méconnue. Pour leur -faire peur, il les mit en joue, et, porté jusqu'à la voûte par le flot -qui l'étouffait, le jeune homme, la tête en arrière, cria encore une -fois: - -«Du pain! - ---Tiens! en voilà!» dit le père Roque, en lâchant son coup de fusil. - -Il y eut un énorme hurlement, puis rien. Au bord du baquet, quelque -chose de blanc était resté. - -Après quoi, M. Roque s'en retourna chez lui; car il possédait, rue -Saint-Martin, une maison où il s'était réservé un pied à terre; et les -dommages causés par l'émeute à la devanture de son immeuble n'avaient -pas contribué médiocrement à le rendre furieux. Il lui sembla, en la -revoyant, qu'il s'était exagéré le mal. Son action de tout à l'heure -l'apaisait, comme une indemnité. - -Ce fut sa fille elle-même qui lui ouvrit la porte. Elle lui dit tout de -suite que son absence trop longue l'avait inquiétée; elle avait craint -un malheur, une blessure. - -Cette preuve d'amour filial attendrit le père Roque. Il s'étonna -qu'elle se fût mise en route sans Catherine. - -«Je l'ai envoyée faire une commission», répondit Louise. - -Et elle s'informa de sa santé, de choses et d'autres; puis, d'un air -indifférent, elle lui demanda si par hasard il n'avait pas rencontré -Frédéric. - -«Non! pas le moins du monde!» - -C'était pour lui seul qu'elle avait fait le voyage. - -Quelqu'un marcha dans le corridor. - -«Ah! pardon...» - -Et elle disparut. - -Catherine n'avait point trouvé Frédéric. Il était absent depuis -plusieurs jours, et son ami intime, M. Deslauriers, habitait maintenant -la province. - -Louise reparut toute tremblante, sans pouvoir parler. Elle s'appuyait -contre les meubles. - -«Qu'as-tu? qu'as-tu donc?» s'écria son père. - -Elle fit signe que ce n'était rien, et par un grand effort de volonté -se remit. - -Le traiteur d'en face apporta la soupe. Mais le père Roque avait subi -une trop violente émotion. «Ça ne pouvait pas passer», et il eut au -dessert une espèce de défaillance. On envoya chercher vivement un -médecin, qui prescrivit une potion. Puis, quand il fut dans son lit, M. -Roque exigea le plus de couvertures possible, pour se faire suer. Il -soupirait, il geignait. - -«Merci, ma bonne Catherine!--Baise ton pauvre père, ma poulette! Ah! -ces révolutions!» - -Et, comme sa fille le grondait de s'être rendu malade en se tourmentant -pour elle, il répliqua: - -«Oui! tu as raison! Mais c'est plus fort que moi! Je suis trop -sensible!» - - - - -II - - -Mme Dambreuse, dans son boudoir, entre sa nièce et miss John, écoutait -parler M. Roque, contant ses fatigues militaires. - -Elle se mordait les lèvres, semblait souffrir. - -«Oh! ce n'est rien! ça se passera.» - -Et, d'un air gracieux: - -«Nous aurons à dîner une de vos connaissances, M. Moreau.» - -Louise tressaillit. - -«Puis seulement quelques intimes, Alfred de Cisy, entre autres.» - -Et elle vanta ses manières, sa figure, et principalement ses mœurs. - -Mme Dambreuse mentait moins qu'elle ne croyait; le vicomte rêvait le -mariage. Il l'avait dit à Martinon, ajoutant qu'il était sûr de plaire -à Mlle Cécile et que ses parents l'accepteraient. - -Pour risquer une telle confidence, il devait avoir sur la dot des -renseignements avantageux. Or Martinon soupçonnait Cécile d'être la -fille naturelle de M. Dambreuse, et il eût été probablement très fort -de demander sa main à tout hasard. Cette audace offrait des dangers; -aussi Martinon, jusqu'à présent, s'était conduit de manière à ne pas -se compromettre; d'ailleurs, il ne savait comment se débarrasser de -la tante. Le mot de Cisy le détermina, et il avait fait sa requête au -banquier, lequel, n'y voyant pas d'obstacle, venait d'en prévenir Mme -Dambreuse. - -Cisy parut. Elle se leva et dit: - -«Vous nous oubliez... Cécile, shake hands!» - -Au même moment, Frédéric entrait. - -«Ah! enfin! on vous retrouve! s'écria le père Roque. J'ai été trois -fois chez vous, avec Louise, cette semaine!» - -Frédéric les avait soigneusement évités. Il allégua qu'il passait tous -ses jours près d'un camarade blessé. Depuis longtemps, du reste, un tas -de choses l'avaient pris, et il cherchait des histoires. Heureusement, -les convives arrivèrent: d'abord M. Paul de Grémonville, le diplomate -entrevu au bal; puis Fumichon, cet industriel dont le dévouement -conservateur l'avait un soir scandalisé; la vieille duchesse de -Montreuil-Nantua les suivait. - -Mais deux voix s'élevèrent dans l'antichambre. - -«J'en suis certaine, disait l'une. - ---Chère belle dame! chère belle dame! répondait l'autre, de grâce, -calmez-vous!» - -C'était M. de Nonancourt, un vieux beau, l'air momifié dans -du cold-cream, et Mme de Larsillois, l'épouse d'un préfet de -Louis-Philippe. Elle tremblait extrêmement, car elle avait entendu -tout à l'heure sur un orgue une polka qui était un signal entre les -insurgés. Beaucoup de bourgeois avaient des imaginations pareilles; -on croyait que des hommes, dans les catacombes, allaient faire sauter -le faubourg Saint-Germain; des rumeurs s'échappaient des caves; il se -passait aux fenêtres des choses suspectes. - -Tout le monde s'évertua cependant à tranquilliser Mme de Larsillois. -L'ordre était rétabli. Plus rien à craindre. «Cavaignac nous a sauvés!» -Comme si les horreurs de l'insurrection n'eussent pas été suffisamment -nombreuses, on les exagérait. Il y avait eu vingt-trois mille forçats -du côté des socialistes,--pas moins! On ne doutait nullement des vivres -empoisonnés, des mobiles sciés entre deux planches, et des inscriptions -des drapeaux qui réclamaient le pillage, l'incendie. - -«Et quelque chose de plus! ajouta l'ex-préfète. - ---Ah! chère!» dit par pudeur Mme Dambreuse, en désignant d'un coup -d'œil les trois jeunes filles. - -M. Dambreuse sortit de son cabinet avec Martinon. Elle détourna la -tête et répondit aux saluts de Pellerin qui s'avançait. L'artiste -considérait les murailles d'une façon inquiète. Le banquier le prit à -part et lui fit comprendre qu'il avait dû, pour le moment, cacher sa -toile révolutionnaire. - -«Sans doute!» dit Pellerin, son échec au _Club de l'Intelligence_ ayant -modifié ses opinions. - -M. Dambreuse glissa fort poliment qu'il lui commanderait d'autres -travaux. - -«Mais pardon!...--Ah! cher ami! quel bonheur!» - -Arnoux et Mme Arnoux étaient devant Frédéric. - -Il eut comme un vertige. Rosanette, avec son admiration pour les -soldats, l'avait agacé toute l'après-midi, et le vieil amour se -réveilla. - -Le maître d'hôtel vint annoncer que Madame était servie. D'un regard, -elle ordonna au vicomte de prendre le bras de Cécile, dit tout bas à -Martinon: «Misérable!» et on passa dans la salle à manger. - -Sous les feuilles vertes d'un ananas, au milieu de la nappe, une dorade -s'allongeait, le museau tendu vers un quartier de chevreuil et touchant -de sa queue un buisson d'écrevisses. Des figues, des cerises énormes, -des poires et des raisins (primeurs de la culture parisienne) montaient -en pyramides dans des corbeilles de vieux saxe; une touffe de fleurs, -par intervalles, se mêlait aux claires argenteries; les stores de soie -blanche abaissés devant les fenêtres emplissaient l'appartement d'une -lumière douce; il était rafraîchi par deux fontaines où il y avait -des morceaux de glace; et de grands domestiques en culotte courte -servaient. Tout cela semblait meilleur après l'émotion des jours -passés. On rentrait dans la jouissance des choses que l'on avait eu -peur de perdre, et Nonancourt exprima le sentiment général en disant: - -«Ah! espérons que MM. les républicains vont nous permettre de dîner! - ---Malgré leur fraternité!» ajouta spirituellement le père Roque. - -Ces deux honorables étaient à la droite et à la gauche de Mme Dambreuse -ayant devant elle son mari, entre Mme de Larsillois flanquée du -diplomate et la vieille duchesse, que Fumichon coudoyait. Puis venaient -le peintre, le marchand de faïences, Mlle Louise; et grâce à Martinon -qui lui avait enlevé sa place pour se mettre auprès de Cécile, Frédéric -se trouvait à côté de Mme Arnoux. - -Elle portait une robe de barège noir, un cercle d'or au poignet, et -comme le premier jour où il avait dîné chez elle, quelque chose de -rouge dans les cheveux, une branche de fuchsia entortillée à son -chignon. Il ne put s'empêcher de lui dire: - -«Voilà longtemps que nous ne nous sommes vus! - ---Ah!» répliqua-t-elle froidement. - -Il reprit, avec une douceur dans la voix qui atténuait l'impertinence -de sa question: - -«Avez-vous quelquefois pensé à moi? - ---Pourquoi y penserais-je?» - -Frédéric fut blessé par ce mot. - -«Vous avez peut-être raison, après tout.» - -Mais, se repentant vite, il jura qu'il n'avait pas vécu un seul jour -sans être ravagé par son souvenir. - -«Je n'en crois absolument rien, monsieur. - ---Cependant vous savez que je vous aime!» - -Mme Arnoux ne répondit pas. - -«Vous savez que je vous aime.» - -Elle se taisait toujours. - -«Eh bien, va te promener!» se dit Frédéric. - -Et, levant les yeux, il aperçut, à l'autre bout de la table, Mlle Roque. - -Elle avait cru coquet de s'habiller tout en vert, couleur qui jurait -grossièrement avec le ton de ses cheveux rouges. Sa boucle de ceinture -était trop haute, sa collerette l'engonçait; ce peu d'élégance avait -contribué sans doute au froid abord de Frédéric. Elle l'observait -de loin, curieusement; et Arnoux, près d'elle, avait beau prodiguer -les galanteries, il n'en pouvait tirer trois paroles, si bien que, -renonçant à plaire, il écouta la conversation. Elle roulait maintenant -sur les purées d'ananas du Luxembourg. - -Louis Blanc, d'après Fumichon, possédait un hôtel rue Saint-Dominique -et refusait de louer aux ouvriers. - -«Moi, ce que je trouve drôle, dit Nonancourt, c'est Ledru-Rollin -chassant dans les domaines de la Couronne! - ---Il doit vingt mille francs à un orfèvre! ajouta Cisy, et même on -prétend...» - -Mme Dambreuse l'arrêta. - -«Ah! que c'est vilain de s'échauffer pour la politique! Un jeune homme, -fi donc! Occupez-vous plutôt de votre voisine!» - -Ensuite, les gens sérieux attaquèrent les journaux. - -Arnoux prit leur défense; Frédéric s'en mêla, les appelant des maisons -de commerce pareilles aux autres. Leurs écrivains, généralement, -étaient des imbéciles ou des blagueurs; il se donna pour les connaître -et combattait par des sarcasmes les sentiments généreux de son ami. Mme -Arnoux ne voyait pas que c'était une vengeance contre elle. - -Cependant le vicomte se torturait l'intellect afin de conquérir Mlle -Cécile. D'abord, il étala des goûts d'artiste, en blâmant la forme des -carafons et la gravure des couteaux. Puis il parla de son écurie, de -son tailleur et de son chemisier; enfin, il aborda le chapitre de la -religion et trouva moyen de faire entendre qu'il accomplissait tous ses -devoirs. - -Martinon s'y prenait mieux. D'un train monotone, et en la regardant -continuellement, il vantait son profil d'oiseau, sa fade chevelure -blonde, ses mains trop courtes. La laide jeune fille se délectait sous -cette averse de douceurs. - -On n'en pouvait rien entendre, tous parlant très haut. M. Roque voulait -pour gouverner la France «un bras de fer». Nonancourt regretta même que -l'échafaud politique fût aboli. On aurait dû tuer en masse tous ces -gredins-là! - -«Ce sont même des lâches, dit Fumichon. Je ne vois pas de bravoure à se -mettre derrière les barricades! - ---A propos, parlez-nous donc de Dussardier!» dit M. Dambreuse en se -tournant vers Frédéric. - -Le brave commis était maintenant un héros, comme Sallesse, les frères -Jeanson, la femme Péquillet, etc. - -Frédéric, sans se faire prier, débita l'histoire de son ami; il lui en -revint une espèce d'auréole. - -On arriva tout naturellement à relater différents traits de courage. -Suivant le diplomate, il n'était pas difficile d'affronter la mort, -témoin ceux qui se battent en duel. - -«On peut s'en rapporter au vicomte», dit Martinon. - -Le vicomte devint très rouge. - -Les convives le regardaient, et Louise, plus étonnée que les autres, -murmura: - -«Qu'est-ce donc? - ---Il a _calé_ devant Frédéric, reprit tout bas Arnoux. - ---Vous savez quelque chose, mademoiselle?» demanda aussitôt Nonancourt; -et il dit sa réponse à Mme Dambreuse, qui, se penchant un peu, se mit à -regarder Frédéric. - -Martinon n'attendit pas les questions de Cécile. Il lui apprit que -cette affaire concernait une personne inqualifiable. La jeune fille -se recula légèrement sur sa chaise, comme pour fuir le contact de ce -libertin. - -La conversation avait recommencé. Les grands vins de Bordeaux -circulaient, on s'animait; Pellerin en voulait à la révolution à cause -du musée espagnol, définitivement perdu. C'était ce qui l'affligeait le -plus, comme peintre. A ce mot, M. Roque l'interpella. - -«Ne seriez-vous pas l'auteur d'un tableau très remarquable? - ---Peut-être! Lequel? - ---Cela représente une dame dans un costume... ma foi!... un peu... -léger, avec une bourse et un paon derrière.» - -Frédéric à son tour s'empourpra. Pellerin faisait semblant de ne pas -entendre. - -«Cependant c'est bien de vous! Car il y a votre nom écrit au bas, et -une ligne sur le cadre constatant que c'est la propriété de Moreau.» - -Un jour que le père Roque et sa fille l'attendaient chez lui, ils -avaient vu le portrait de la Maréchale. Le bonhomme l'avait même pris -pour «un tableau gothique». - -«Non! dit Pellerin brutalement; c'est un portrait de femme.» - -Martinon ajouta: - -«D'une femme très vivante! N'est-ce pas, Cisy? - ---Eh! je n'en sais rien. - ---Je croyais que vous la connaissiez. Mais du moment que ça vous fait -de la peine, mille excuses!» - -Cisy baissa les yeux, prouvant par son embarras qu'il avait dû jouer un -rôle pitoyable à l'occasion de ce portrait. Quant à Frédéric, le modèle -ne pouvait être que sa maîtresse. Ce fut une de ces convictions qui se -forment tout de suite, et les figures de l'assemblée la manifestaient -clairement. - -«Comme il me mentait! se dit Mme Arnoux. - ---C'est donc pour cela qu'il m'a quittée!» pensa Louise. - -Frédéric s'imaginait que ces deux histoires pouvaient le compromettre; -et, quand on fut dans le jardin, il en fit des reproches à Martinon. - -L'amoureux de Mlle Cécile lui éclata de rire au nez. - -«Eh! pas du tout? ça te servira! Va de l'avant!» - -Que voulait-il dire? D'ailleurs, pourquoi cette bienveillance si -contraire à ses habitudes? Sans rien expliquer, il s'en alla vers le -fond, où les dames étaient assises. Les hommes se tenaient debout, et -Pellerin, au milieu d'eux, émettait des idées. Ce qu'il y avait de -plus favorable pour les arts, c'était une monarchie bien entendue. -Les temps modernes le dégoûtaient, «quand ce ne serait qu'à cause de -la garde nationale»; il regrettait le moyen âge, Louis XIV; M. Roque -le félicita de ses opinions, avouant même qu'elles renversaient tous -ses préjugés sur les artistes. Mais il s'éloigna presque aussitôt, -attiré par la voix de Fumichon. Arnoux tâchait d'établir qu'il y a -deux socialismes, un bon et un mauvais. L'industriel n'y voyait pas de -différence, la tête lui tournant de colère au mot propriété. - -«C'est un droit écrit dans la nature! Les enfants tiennent à leurs -joujoux; tous les peuples sont de mon avis, tous les animaux; le lion -même, s'il pouvait parler, se déclarerait propriétaire! Ainsi, moi, -messieurs, j'ai commencé avec quinze mille francs de capital! Pendant -trente ans, savez-vous, je me levais régulièrement à quatre heures du -matin! J'ai eu un mal des cinq cents diables à faire ma fortune! Et -on viendra me soutenir que je n'en suis pas le maître, que mon argent -n'est pas mon argent, enfin que la propriété, c'est le vol! - ---Mais Proudhon... - ---Laissez-moi tranquille avec votre Proudhon! S'il était là, je crois -que je l'étranglerais!» - -Il l'aurait étranglé. Après les liqueurs surtout, Fumichon ne se -connaissait plus, et son visage apoplectique était près d'éclater comme -un obus. - -«Bonjour, Arnoux», dit Hussonnet, qui passa lestement sur le gazon. - -Il apportait à M. Dambreuse la première feuille d'une brochure -intitulée _l'Hydre_, le bohème défendant les intérêts d'un cercle -réactionnaire, et le banquier le présenta comme tel à ses hôtes. - -Hussonnet les divertit, en soutenant d'abord que les marchands -de suif payaient trois cent quatre-vingt-douze gamins pour crier -chaque soir: «Des lampions!» puis en blaguant les principes de 89, -l'affranchissement des nègres, les orateurs de la gauche; il se lança -même jusqu'à faire _Prudhomme sur une barricade_, peut-être par l'effet -d'une jalousie naïve contre ces bourgeois qui avaient bien dîné. La -charge plut médiocrement. Leurs figures s'allongèrent. - -Ce n'était pas le moment de plaisanter du reste; Nonancourt le dit, -en rappelant la mort de monseigneur Affre et celle du général de -Bréa. Elles étaient toujours rappelées; on en faisait des arguments. -M. Roque déclara le trépas de l'archevêque «tout ce qu'il y avait de -plus sublime»; Fumichon donnait la palme au militaire; et, au lieu de -déplorer simplement ces deux meurtres, on discuta pour savoir lequel -devait exciter la plus forte indignation. Un second parallèle vint -après, celui de Lamoricière et de Cavaignac, M. Dambreuse exaltant -Cavaignac et Nonancourt Lamoricière. Personne de la compagnie, sauf -Arnoux n'avait pu les voir à l'œuvre. Tous n'en formulèrent pas -moins sur leurs opérations un jugement irrévocable. Frédéric s'était -récusé, confessant qu'il n'avait pas pris les armes. Le diplomate et -M. Dambreuse lui firent un signe de tête approbatif. En effet, avoir -combattu l'émeute, c'était avoir défendu la république. Le résultat, -bien que favorable, la consolidait; et, maintenant qu'on était -débarrassé des vaincus, on souhaitait l'être des vainqueurs. - -A peine dans le jardin, Mme Dambreuse, prenant Cisy, l'avait gourmandé -de sa maladresse; à la vue de Martinon, elle le congédia, puis voulut -savoir de son futur neveu la cause de ses plaisanteries sur le vicomte. - -«Il n'y en a pas. - ---Et tout cela comme pour la gloire de M. Moreau! dans quel but? - ---Dans aucun, Frédéric est un charmant garçon. Je l'aime beaucoup. - ---Et moi aussi! Qu'il vienne! Allez le chercher!» - -Après deux ou trois phrases banales, elle commença par déprécier -légèrement ses convives, ce qui était le mettre au-dessus d'eux. Il -ne manqua pas de dénigrer un peu les autres femmes, manière habile de -lui adresser des compliments. Mais elle le quittait de temps en temps, -c'était soir de réception, des dames arrivaient; puis elle revenait à -sa place, et la disposition toute fortuite des sièges leur permettait -de n'être pas entendus. - -Elle se montra enjouée, sérieuse, mélancolique et raisonnable. Les -préoccupations du jour l'intéressaient médiocrement; il y avait tout -un ordre de sentiments moins transitoires. Elle se plaignit des poètes -qui dénaturent la vérité, puis elle leva les yeux vers le ciel, en lui -demandant le nom d'une étoile. - -On avait mis dans les arbres deux ou trois lanternes chinoises; le vent -les agitait, des rayons colorés tremblaient sur sa robe blanche. Elle -se tenait, comme d'habitude, un peu en arrière dans son fauteuil, avec -un tabouret devant elle; on apercevait la pointe d'un soulier de satin -noir; et Mme Dambreuse, par intervalles, lançait une parole plus haute, -quelquefois même un rire. - -Ces coquetteries n'atteignaient pas Martinon, occupé de Cécile; mais -elles allaient frapper la petite Roque, qui causait avec Mme Arnoux. -C'était la seule, parmi ces femmes, dont les manières ne lui semblaient -pas dédaigneuses. Elle était venue s'asseoir à côté d'elle; puis, -cédant à un besoin d'épanchement: - -«N'est-ce pas qu'il parle bien, Frédéric Moreau? - ---Vous le connaissez? - ---Oh! beaucoup! Nous sommes voisins. Il m'a fait jouer toute petite.» - -Mme Arnoux lui jeta un long regard qui signifiait: «Vous ne l'aimez -pas, j'imagine?» - -Celui de la jeune fille répliqua sans trouble: «Si!» - -«Vous le voyez souvent, alors? - ---Oh! non! seulement quand il vient chez sa mère. Voilà dix mois qu'il -n'est venu! Il avait promis cependant d'être plus exact. - ---Il ne faut pas trop croire aux promesses des hommes, mon enfant. - ---Mais il ne m'a pas trompée, moi! - ---Comme d'autres.» - -Louise frissonna: «Est-ce que, par hasard, il lui aurait aussi promis -quelque chose, à elle?» et sa figure était crispée de défiance et de -haine. - -Mme Arnoux en eut presque peur; elle aurait voulu rattraper son mot. -Puis, toutes deux se turent. - -Comme Frédéric se trouvait en face, sur un pliant, elles le -considéraient, l'une avec décence, du coin des paupières, l'autre -franchement, la bouche ouverte, si bien que Mme Dambreuse lui dit: - -«Tournez-vous donc pour qu'elle vous voie! - ---Qui cela? - ---Mais la fille de M. Roque!» - -Et elle le plaisanta sur l'amour de cette jeune provinciale. Il s'en -défendait en tâchant de rire. - -«Est-ce croyable! je vous le demande! Une laideron pareille!» - -Cependant il éprouvait un plaisir de vanité immense. Il se -rappelait l'autre soirée, celle dont il était sorti le cœur plein -d'humiliations, et il respirait largement, il se sentait dans son -vrai milieu, presque dans son domaine, comme si tout cela, y compris -l'hôtel Dambreuse, lui avait appartenu. Les dames formaient un -demi-cercle en l'écoutant; et, afin de briller, il se prononça pour le -rétablissement du divorce, qui devait être facile jusqu'à pouvoir se -quitter et se reprendre indéfiniment, tant qu'on voudrait. Elles se -récrièrent; d'autres chuchotaient; il y avait de petits éclats de voix -dans l'ombre, au pied du mur couvert d'aristoloches. C'était comme un -caquetage de poules en gaieté, et il développait sa théorie avec cet -aplomb que la conscience du succès procure. Un domestique apporta -dans la tonnelle un plateau chargé de glaces. Les messieurs s'en -rapprochèrent. Ils causaient des arrestations. - -Alors, Frédéric se vengea du vicomte en lui faisant accroire qu'on -allait peut-être le poursuivre comme légitimiste. L'autre objectait -qu'il n'avait pas bougé de sa chambre; son adversaire accumula -les chances mauvaises; MM. Dambreuse et de Grémonville eux-mêmes -s'amusaient. Puis ils complimentèrent Frédéric, tout en regrettant -qu'il n'employât pas ses facultés à la défense de l'ordre; et leur -poignée de main fut cordiale; il pouvait désormais compter sur eux. -Enfin, comme tout le monde s'en allait, le vicomte s'inclina très bas -devant Cécile: - -«Mademoiselle, j'ai bien l'honneur de vous souhaiter le bonsoir.» - -Elle répondit d'un ton sec: - -«Bonsoir!» Mais elle envoya un sourire à Martinon. - -Le père Roque, pour continuer sa discussion avec Arnoux, lui proposa de -le reconduire «ainsi que madame», leur route étant la même. Louise et -Frédéric marchaient devant. Elle avait saisi son bras; et, quand elle -fut un peu loin des autres: - -«Ah! enfin! enfin! Ai-je assez souffert toute la soirée! Comme ces -femmes sont méchantes! Quels airs de hauteur!» - -Il voulut les défendre. - -«D'abord, tu pouvais bien me parler en entrant, depuis un an que tu -n'es venu! - ---Il n'y a pas un an, dit Frédéric, heureux de la reprendre sur ce -détail pour esquiver les autres. - ---Soit! Le temps m'a paru long, voilà tout! Mais, pendant cet -abominable dîner, c'était à croire que tu avais honte de moi! Ah! je -comprends, je n'ai pas ce qu'il faut pour plaire comme elles. - ---Tu te trompes, dit Frédéric. - ---Vraiment! Jure-moi que tu n'en aimes aucune?» - -Il jura. - -«Et c'est moi seule que tu aimes? - ---Parbleu!» - -Cette assurance la rendit gaie. Elle aurait voulu se perdre dans les -rues pour se promener ensemble toute la nuit. - -«J'ai été si tourmentée là-bas! On ne parlait que de barricades! Je te -voyais tombant sur le dos, couvert de sang! Ta mère était dans son lit, -avec ses rhumatismes. Elle ne savait rien. Il fallait me taire! Je n'y -tenais plus! Alors, j'ai pris Catherine.» - -Et elle lui conta son départ, toute sa route et le mensonge fait à son -père. - -«Il me ramène dans deux jours. Viens demain soir, comme par hasard, et -profites-en pour me demander en mariage.» - -Jamais Frédéric n'avait été plus loin du mariage. D'ailleurs, Mlle -Roque lui semblait une petite personne assez ridicule. Quelle -différence avec une femme comme Mme Dambreuse! Un bien autre avenir -lui était réservé! Il en avait la certitude aujourd'hui; aussi -n'était-ce pas le moment de s'engager, par un coup de cœur, dans -une détermination de cette importance. Il fallait maintenant être -positif;--et puis il avait revu Mme Arnoux. Cependant la franchise de -Louise l'embarrassait. Il répliqua. - -«As-tu bien réfléchi à cette démarche? - ---Comment!» s'écria-t-elle, glacée de surprise et d'indignation. - -Il dit que se marier actuellement serait une folie. - -«Ainsi tu ne veux pas de moi? - ---Mais tu ne me comprends pas!» - -Et il se lança dans un verbiage très embrouillé, pour lui faire -entendre qu'il était retenu par des considérations majeures, qu'il -avait des affaires à n'en plus finir, que même sa fortune était -compromise (Louise tranchait tout d'un mot net), enfin que les -circonstances politiques s'y opposaient. Donc le plus raisonnable était -de patienter quelque temps. Les choses s'arrangeraient sans doute, -du moins il l'espérait; et, comme il ne trouvait plus de raisons, il -feignit de se rappeler brusquement qu'il aurait dû être depuis deux -heures chez Dussardier. - -Puis, ayant salué les autres, il s'enfonça dans la rue Hauteville, fit -le tour du Gymnase, revint sur le boulevard et monta en courant les -quatre étages de Rosanette. - -M. et Mme Arnoux quittèrent le père Roque et sa fille à l'entrée de -la rue Saint-Denis. Ils s'en retournèrent sans rien dire; lui, n'en -pouvant plus d'avoir bavardé, et elle, éprouvant une grande lassitude; -elle s'appuyait même sur son épaule. C'était le seul homme qui eût -montré pendant la soirée des sentiments honnêtes. Elle se sentit pour -lui pleine d'indulgence. Cependant il gardait un peu de rancune contre -Frédéric. - -«As-tu vu sa mine lorsqu'il a été question du portrait? Quand je te -disais qu'il est son amant? Tu ne voulais pas me croire. - ---Oh! oui, j'avais tort!» - -Arnoux, content de son triomphe, insista. - -«Je parie même qu'il nous a lâchés tout à l'heure pour aller la -rejoindre! Il est maintenant chez elle, va! Il y passe la nuit.» - -Mme Arnoux avait rabattu sa capeline très bas. - -«Mais tu trembles! - ---C'est que j'ai froid», reprit-elle. - -Dès que son père fut endormi, Louise entra dans la chambre de -Catherine, et, la secouant par l'épaule. - -«Lève-toi!... vite! plus vite! et va me chercher un fiacre.» - -Catherine lui répondit qu'il n'y en avait plus à cette heure. - -«Tu vas m'y conduire toi-même alors? - ---Où donc? - ---Chez Frédéric! - ---Pas possible! A cause?» - -C'était pour lui parler. Elle ne pouvait attendre. Elle voulait le voir -tout de suite. - -«Y pensez-vous! Se présenter comme ça dans une maison au milieu de la -nuit! D'ailleurs, à présent, il dort! - ---Je le réveillerai! - ---Mais ce n'est pas convenable pour une demoiselle! - ---Je ne suis pas une demoiselle! Je suis sa femme! Je l'aime! Allons, -mets ton châle.» - -Catherine, debout au bord de son lit, réfléchissait. Elle finit par -dire: - -«Non! Je ne veux pas! - ---Eh bien, reste! Moi, j'y vais!» - -Louise glissa comme une couleuvre dans l'escalier. Catherine s'élança -par derrière, la rejoignit sur le trottoir. Ses représentations furent -inutiles, et elle la suivait, tout en achevant de nouer sa camisole. Le -chemin lui parut extrêmement long. Elle se plaignait de ses vieilles -jambes. - -«Après ça, moi, je n'ai pas ce qui vous pousse, dame!» - -Puis elle s'attendrissait. - -«Pauvre cœur! Il n'y a encore que ta Catau, vois-tu!» - -Des scrupules de temps en temps la reprenaient. - -«Ah! vous me faites faire quelque chose de joli! Si votre père se -réveillait! Seigneur Dieu! Pourvu qu'un malheur n'arrive pas!» - -Devant le théâtre des Variétés, une patrouille de gardes nationaux les -arrêta. Louise dit tout de suite qu'elle allait avec sa bonne dans la -rue Rumfort chercher un médecin. On les laissa passer. - -Au coin de la Madeleine, elles rencontrèrent une seconde patrouille; -et, Louise ayant donné la même explication, un des citoyens reprit: - -«Est-ce pour une maladie de neuf mois, ma petite chatte? - ---Gougibaud! s'écria le capitaine, pas de polissonneries dans les -rangs!--Mesdames, circulez!» - -Malgré l'injonction, les traits d'esprit continuèrent: - -«Bien du plaisir! - ---Mes respects au docteur! - ---Prenez garde au loup! - ---Ils aiment à rire, remarqua tout haut Catherine. C'est jeune!» - -Enfin elles arrivèrent chez Frédéric. Louise tira la sonnette avec -vigueur plusieurs fois. La porte s'entre-bâilla, et le concierge -répondit à sa demande: - -«Non! - ---Mais il doit être couché? - ---Je vous dis que non! Voilà près de trois mois qu'il ne couche pas -chez lui!» - -Et le petit carreau de la loge retomba nettement comme une guillotine. -Elles restaient dans l'obscurité, sous la voûte. Une voix furieuse leur -cria: - -«Sortez donc!» - -La porte se rouvrit, elles sortirent. - -Louise fut obligée de s'asseoir sur une borne, et elle pleura, la tête -dans ses mains, abondamment, de tout son cœur. Le jour se levait, des -charrettes passaient. - -Catherine la ramena en la soutenant, en la baisant, en lui disant -toutes sortes de bonnes choses tirées de son expérience. Il ne fallait -pas se faire tant de mal pour les amoureux. Si celui-là manquait, elle -en trouverait d'autres! - - - - -III - - -Quand l'enthousiasme de Rosanette pour les gardes mobiles se fut calmé, -elle redevint plus charmante que jamais, et Frédéric prit l'habitude -insensiblement de vivre chez elle. - -Le meilleur de la journée, c'était le matin sur leur terrasse. En -caraco de batiste et pieds nus dans ses pantoufles, elle allait et -venait autour de lui, nettoyait la cage de ses serins, donnait de -l'eau à ses poissons rouges, et jardinait avec une pelle à feu dans -la caisse remplie de terre, d'où s'élevait un treillage de capucines -garnissant le mur. Puis, accoudés sur leur balcon, ils regardaient -ensemble les voitures, les passants; et on se chauffait au soleil, -on faisait des projets pour la soirée. Il s'absentait pendant deux -heures tout au plus; ensuite, ils allaient dans un théâtre quelconque, -aux avant-scènes; et Rosanette, un gros bouquet de fleurs à la main, -écoutait les instruments, tandis que Frédéric, penché à son oreille, -lui contait des choses joviales ou galantes. D'autres fois, ils -prenaient une calèche pour les conduire au bois de Boulogne, ils -se promenaient tard, jusqu'au milieu de la nuit. Enfin, ils s'en -revenaient par l'Arc de Triomphe et la grande avenue, en humant l'air, -avec les étoiles sur leur tête, et, jusqu'au fond de la perspective, -tous les becs de gaz alignés comme un double cordon de perles -lumineuses. - -Frédéric l'attendait toujours quand ils devaient sortir; elle était -fort longue à disposer autour de son menton les deux rubans de la -capote et elle se souriait à elle-même devant son armoire à glace. Puis -elle passait son bras sur le sien et le forçait à se mirer près d'elle. - -«Nous faisons bien comme cela, tous les deux côte à côte! Ah! pauvre -amour, je te mangerais!» - -Il était maintenant sa chose, sa propriété. Elle en avait sur le -visage un rayonnement continu, en même temps qu'elle paraissait plus -langoureuse de manières, plus ronde dans ses formes; et, sans pouvoir -dire de quelle façon, il la trouvait changée cependant. - -Un jour, elle lui apprit comme une nouvelle très importante que le -sieur Arnoux venait de monter un magasin de blanc à une ancienne -ouvrière de sa fabrique; il y venait tous les soirs, «dépensait -beaucoup, pas plus tard que l'autre semaine, lui avait même donné un -ameublement de palissandre». - -«Comment le sais-tu? dit Frédéric. - ---Oh! j'en suis sûre!» - -Delphine, exécutant ses ordres, avait pris des informations. Elle -aimait donc bien Arnoux, pour s'en occuper si fortement! Il se contenta -de lui répondre: - -«Qu'est-ce que cela te fait?» - -Rosanette eut l'air surprise de cette demande. - -«Mais la canaille me doit de l'argent! N'est-ce pas abominable de le -voir entretenir des gueuses!» - -Puis, avec une expression de haine triomphante: - -«Au reste, elle se moque de lui joliment! Elle a trois autres -particuliers. Tant mieux! et qu'elle le mange jusqu'au dernier liard, -j'en serai contente!» - -Arnoux, en effet, se laissait exploiter par la Bordelaise, avec -l'indulgence des amours séniles. - -Sa fabrique ne marchait plus; l'ensemble de ses affaires était -pitoyable; si bien que, pour les remettre à flot, il pensa d'abord -à établir un café chantant, où l'on n'aurait chanté rien que des -œuvres patriotiques; le ministre lui accordant une subvention, cet -établissement serait devenu tout à la fois un foyer de propagande et -une source de bénéfices. La direction du pouvoir ayant changé, c'était -une chose impossible. Maintenant, il rêvait une grande chapellerie -militaire. Les fonds lui manquaient pour commencer. - -Il n'était pas plus heureux dans son intérieur domestique. - -Mme Arnoux se montrait moins douce pour lui, parfois même un peu rude. -Marthe se rangeait toujours du côté de son père. Cela augmentait le -désaccord, et la maison devenait intolérable. Souvent, il en partait -dès le matin, passait sa journée à faire de longues courses pour -s'étourdir, puis dînait dans un cabaret de campagne, en s'abandonnant à -ses réflexions. - -L'absence prolongée de Frédéric troublait ses habitudes. Il lui demanda -un rendez-vous. Donc, il parut une après-midi, le supplia de venir le -voir comme autrefois et en obtint la promesse. - -Frédéric n'osait retourner chez Mme Arnoux. Il lui semblait l'avoir -trahie. Mais cette conduite était bien lâche. Les excuses manquaient. -Il faudrait en finir par là! et, un soir, il se mit en marche. - -Comme la pluie tombait, il venait d'entrer dans le passage Jouffroy -quand, sous la lumière des devantures, un gros petit homme en casquette -l'aborda. Frédéric n'eut pas de peine à reconnaître Compain, cet -orateur dont la motion avait causé tant de rires au club. - -Il s'appuyait sur le bras d'un individu affublé d'un bonnet rouge de -zouave, la lèvre supérieure très longue, le teint jaune comme une -orange, la mâchoire couverte d'une barbiche, et qui le contemplait avec -de gros yeux lubrifiés d'admiration. - -Compain, sans doute, en était fier, car il dit: - -«Je vous présente ce gaillard-là! C'est un bottier de mes amis, un -patriote! Prenons-nous quelque chose?» - -Frédéric l'ayant remercié, il tonna immédiatement contre la proposition -Rateau, une manœuvre des aristocrates. Pour en finir il fallait -recommencer 93! Puis, il s'informa de Regimbart et de quelques -autres aussi fameux, tels que Masselin, Sanson, Lecornu, Maréchal, -et un certain Deslauriers, compromis dans l'affaire des carabines -interceptées dernièrement à Troyes. - -Tout cela était nouveau pour Frédéric. Compain n'en savait pas -davantage. Il le quitta en disant: - -«A bientôt, n'est-ce pas, car vous en êtes? - ---De quoi? - ---De la tête de veau! - ---Quelle tête de veau? - ---Ah! farceur!» reprit Compain, en lui donnant une tape sur le ventre. - -Et les deux terroristes s'enfoncèrent dans un café. - -Dix minutes après, Frédéric ne songeait plus à Deslauriers. Il était -sur le trottoir de la rue Paradis, devant une maison, et il regardait -au second étage, derrière des rideaux, la lueur d'une lampe. - -Enfin, il monta l'escalier. - -«Arnoux y est-il?» - -La femme de chambre répondit: - -«Non! mais entrez tout de même.» - -Et, ouvrant brusquement une porte: - -«Madame, c'est M. Moreau!» - -Elle se leva plus pâle que sa collerette. Elle tremblait. - -«Qui me vaut l'honneur... d'une visite... aussi imprévue? - ---Rien! Le plaisir de revoir d'anciens amis!» - -Et tout en s'asseyant: - -«Comment va ce bon Arnoux? - ---Parfaitement! il est sorti. - ---Ah! je comprends! toujours ses vieilles habitudes du soir; un peu de -distraction! - ---Pourquoi pas? Après une journée de calculs, la tête a besoin de se -reposer!» - -Elle vanta même son mari, comme travailleur. Cet éloge irritait -Frédéric; et, désignant sur ses genoux un morceau de drap noir avec -des soutaches bleues: - -«Qu'est-ce que vous faites là? - ---Une veste que j'arrange pour ma fille. - ---A propos, je ne l'aperçois pas, où est-elle donc? - ---Dans une pension», reprit Mme Arnoux. - -Des larmes lui vinrent aux yeux; elle les retenait, en poussant -son aiguille rapidement. Il avait pris par contenance un numéro de -l'_Illustration_, sur la table, près d'elle. - -«Ces caricatures de Cham sont très drôles, n'est-ce pas? - ---Oui.» - -Puis ils retombèrent dans leur silence. - -Une rafale ébranla tout à coup les carreaux. - -«Quel temps! dit Frédéric. - ---En effet, c'est bien aimable d'être venu par cette horrible pluie! - ---Oh! moi, je m'en moque! Je ne suis pas comme ceux qu'elle empêche -sans doute d'aller à leurs rendez-vous! - ---Quels rendez-vous? demanda-t-elle naïvement. - ---Vous ne vous rappelez pas?» - -Un frisson la saisit, et elle baissa la tête. - -Il lui posa doucement la main sur le bras. - -«Je vous assure que vous m'avez fait bien souffrir!» - -Elle reprit, avec une sorte de lamentation dans la voix: - -«Mais j'avais peur pour mon enfant!» - -Elle lui conta la maladie du petit Eugène et toutes les angoisses de -cette journée. - -«Merci! merci! Je ne doute plus! je vous aime comme toujours! - ---Eh non! ce n'est pas vrai! - ---Pourquoi?» - -Elle le regarda froidement. - -«Vous oubliez l'autre! Celle que vous promenez aux courses! La femme -dont vous avez le portrait, votre maîtresse! - ---Eh bien, oui! s'écria Frédéric, je ne nie rien! Je suis un misérable! -écoutez-moi!» S'il l'avait eue, c'était par désespoir, comme on se -suicide. Du reste, il l'avait rendue fort malheureuse, pour se venger -sur elle de sa propre honte. «Quel supplice! Vous ne comprenez pas?» - -Mme Arnoux tourna son beau visage, en lui tendant la main; et ils -fermèrent les yeux, absorbés dans une ivresse qui était comme un -bercement doux et infini. Puis ils restèrent à se contempler, face à -face, l'un près de l'autre. - -«Est-ce que vous pouviez croire que je ne vous aimais plus?» - -Elle répondit d'une voix basse, pleine de caresses: - -«Non! En dépit de tout, je sentais au fond de mon cœur que cela était -impossible et qu'un jour l'obstacle entre nous deux s'évanouirait! - ---Moi aussi! et j'avais des besoins de vous revoir, à en mourir! - ---Une fois, reprit-elle, dans le Palais-Royal, j'ai passé à côté de -vous! - ---Vraiment?» - -Et il lui dit le bonheur qu'il avait eu en la retrouvant chez les -Dambreuse. - -«Mais comme je vous détestais le soir, en sortant de là! - ---Pauvre garçon! - ---Ma vie est si triste! - ---Et la mienne!... S'il n'y avait que les chagrins, les inquiétudes, -les humiliations, tout ce que j'endure comme épouse et comme mère, -puisqu'on doit mourir, je ne me plaindrais pas; ce qu'il y a d'affreux, -c'est ma solitude, sans personne... - ---Mais je suis là, moi! - ---Oh! oui!» - -Un sanglot de tendresse l'avait soulevée. Ses bras s'écartèrent, et ils -s'étreignirent debout dans un long baiser. - -Un craquement se fit sur le parquet. Une femme était près d'eux, -Rosanette. Mme Arnoux l'avait reconnue; ses yeux, ouverts démesurément, -l'examinaient, tout pleins de surprise et d'indignation. Enfin, -Rosanette lui dit: - -«Je viens parler à M. Arnoux pour affaires. - ---Il n'y est pas, vous le voyez. - ---Ah! c'est vrai! reprit la Maréchale, «votre bonne avait raison! Mille -excuses!» - -Et, se tournant vers Frédéric: - -«Te voilà ici, toi?» - -Ce tutoiement, donné devant elle, fit rougir Mme Arnoux, comme un -soufflet en plein visage. - -«Il n'y est pas, je vous le répète!» - -Alors, la Maréchale, qui regardait çà et là, dit tranquillement: - -«Rentrons-nous? J'ai un fiacre en bas.» - -Il faisait semblant de ne pas entendre. - -«Allons, viens! - ---Ah! oui! c'est une occasion! Partez! partez!» dit Mme Arnoux. - -Ils sortirent. Elle se pencha sur la rampe pour les voir encore; et un -rire aigu, déchirant, tomba sur eux, du haut de l'escalier. Frédéric -poussa Rosanette dans le fiacre, se mit en face d'elle, et, pendant -toute la route, ne prononça pas un mot. - -L'infamie dont le rejaillissement l'outrageait, c'était lui-même qui -en était cause. Il éprouvait tout à la fois la honte d'une humiliation -écrasante et le regret de sa félicité; quand il allait enfin la saisir, -elle était devenue irrévocablement impossible!--et par la faute de -celle-là, de cette fille, de cette catin. Il aurait voulu l'étrangler; -il étouffait. Rentrés chez eux, il jeta son chapeau sur un meuble, -arracha sa cravate. - -«Ah! tu viens de faire quelque chose de propre, avoue-le!» - -Elle se campa fièrement devant lui. - -«Eh bien, après? Où est le mal? - ---Comment! Tu m'espionnes? - ---Est-ce ma faute? Pourquoi vas-tu te divertir chez les femmes -honnêtes? - ---N'importe! Je ne veux pas que tu les insultes. - ---En quoi l'ai-je insultée?» - -Il n'eut rien à répondre, et d'un accent plus haineux: - -«Mais, l'autre fois, au Champ de Mars... - ---Ah! tu nous ennuies avec tes anciennes! - ---Misérable!» - -Il leva le poing. - -«Ne me tue pas! Je suis enceinte!» - -Frédéric se recula. - -«Tu mens! - ---Mais regarde-moi!» - -Elle prit un flambeau, et, montrant son visage: - -«T'y connais-tu?» - -De petites taches jaunes maculaient sa peau, qui était singulièrement -bouffie. Frédéric ne nia pas l'évidence. Il alla ouvrir la fenêtre, fit -quelques pas de long en large, puis s'affaissa dans un fauteuil. - -Cet événement était une calamité, qui d'abord ajournait leur -rupture,--et puis bouleversait tous ses projets. L'idée d'être père, -d'ailleurs, lui paraissait grotesque, inadmissible. Mais pourquoi? Si, -au lieu de la Maréchale...? Et sa rêverie devint tellement profonde, -qu'il eut une sorte d'hallucination. Il voyait là, sur le tapis, -devant la cheminée, une petite fille. Elle ressemblait à Mme Arnoux et -à lui-même, un peu:--brune et blanche, avec des yeux noirs, de très -grands sourcils, un ruban rose dans ses cheveux bouclants! (Oh! comme -il l'aurait aimée!) Et il lui semblait entendre sa voix: «Papa! papa!» - -Rosanette, qui venait de se déshabiller, s'approcha de lui, aperçut une -larme à ses paupières et le baisa sur le front gravement. Il se leva en -disant: - -«Parbleu! On ne le tuera pas, ce marmot!» - -Alors, elle bavarda beaucoup. Ce serait un garçon, bien sûr! On -l'appellerait Frédéric. Il fallait commencer son trousseau;--et, en -la voyant si heureuse, une pitié le prit. Comme il ne ressentait -maintenant aucune colère, il voulut savoir la raison de sa démarche -tout à l'heure. - -C'est que Mlle Vatnaz lui avait envoyé, ce jour-là même, un billet -protesté depuis longtemps; et elle avait couru chez Arnoux pour avoir -de l'argent. - -«Je t'en aurais donné! dit Frédéric. - ---C'était plus simple de prendre là-bas ce qui m'appartient et de -rendre à l'autre ses mille francs. - ---Est-ce au moins tout ce que tu lui dois?» - -Elle répondit: - -«Certainement!» - -Le lendemain, à neuf heures du soir (heure indiquée par le portier), -Frédéric se rendit chez Mlle Vatnaz. - -Il se cogna dans l'antichambre contre les meubles entassés. Mais un -bruit de voix et de musique le guidait. Il ouvrit une porte et tomba -au milieu d'un _raout_. Debout, devant le piano que touchait une -demoiselle en lunettes, Delmar, sérieux comme un pontife, déclamait -une poésie humanitaire sur la prostitution, et sa voix caverneuse -roulait, soutenue par les accords plaqués. Un rang de femmes occupait -la muraille, vêtues généralement de couleurs sombres, sans col de -chemises ni manchettes. Cinq ou six hommes, tous des penseurs, étaient -çà et là sur des chaises. Il y avait dans un fauteuil un ancien -fabuliste, une ruine;--et l'odeur âcre de deux lampes se mêlait à -l'arôme du chocolat, qui emplissait des bols encombrant la table à jeu. - -Mlle Vatnaz, une écharpe orientale autour des reins, se tenait à un -coin de la cheminée. Dussardier était à l'autre bout en face; il -avait l'air un peu embarrassé de sa position. D'ailleurs, ce milieu -artistique l'intimidait. - -La Vatnaz en avait-elle fini avec Delmar? non peut-être. Cependant elle -semblait jalouse du brave commis; et, Frédéric ayant réclamé d'elle -un mot d'entretien, elle lui fit signe de passer avec eux dans sa -chambre. Quand les mille francs furent alignés, elle demanda en plus -les intérêts. - -«Ça n'en vaut pas la peine! dit Dussardier. - ---Tais-toi donc!» - -Cette lâcheté d'un homme si courageux fut agréable à Frédéric comme -une justification de la sienne. Il rapporta le billet et ne reparla -jamais de l'esclandre chez Mme Arnoux. Mais, dès lors, toutes les -défectuosités de la Maréchale lui apparurent. - -Elle avait un mauvais goût irrémédiable, une incompréhensible paresse, -une ignorance de sauvage, jusqu'à considérer comme très célèbre le -docteur Desrogis; et elle était fière de le recevoir, lui et son -épouse, parce que c'étaient «des gens mariés». Elle régentait d'un air -pédantesque sur les choses de la vie Mlle Irma, pauvre petite créature -douée d'une petite voix, ayant pour protecteur un monsieur «très bien», -ex-employé dans les douanes, et fort aux tours de cartes; Rosanette -l'appelait «mon gros loulou». Frédéric ne pouvait souffrir non plus la -répétition de ses mots bêtes tels que: «Du flan! A Chaillot! On n'a -jamais pu savoir», etc.; et elle s'obstinait à épousseter le matin -ses bibelots avec une paire de vieux gants blancs! Il était révolté -surtout par ses façons envers sa bonne,--dont les gages étaient sans -cesse arriérés, et qui même lui prêtait de l'argent. Les jours qu'elles -réglaient leurs comptes, elles se chamaillaient comme deux poissardes, -puis on se réconciliait en s'embrassant. Le tête-à-tête devenait -triste. Ce fut un soulagement pour lui, quand les soirées de Mme -Dambreuse recommencèrent. - -Celle-là, au moins, l'amusait! Elle savait les intrigues du monde, -les mutations d'ambassadeurs, le personnel des couturières; et, s'il -lui échappait des lieux communs, c'était dans une formule tellement -convenue, que sa phrase pouvait passer pour une déférence ou pour une -ironie. Il fallait la voir au milieu de vingt personnes qui causaient, -n'en oubliant aucune, amenant les réponses qu'elle voulait, évitant les -périlleuses! Des choses très simples, racontées par elle, semblaient -des confidences; le moindre de ses sourires faisait rêver; son charme -enfin, comme l'exquise odeur qu'elle portait ordinairement, était -complexe et indéfinissable. Frédéric, dans sa compagnie, éprouvait -chaque fois le plaisir d'une découverte, et cependant il la retrouvait -toujours avec sa même sérénité, pareille au miroitement des eaux -limpides. Mais pourquoi ses manières envers sa nièce avaient-elles tant -de froideur? Elle lui lançait même, par moments, de singuliers coups -d'œil. - -Dès qu'il fut question de mariage, elle avait objecté à M. Dambreuse -la santé de «la chère enfant» et l'avait emmenée tout de suite aux -bains de Balaruc. A son retour, des prétextes nouveaux avaient surgi: -le jeune homme manquait de position, ce grand amour ne paraissait pas -sérieux, on ne risquait rien d'attendre. Martinon avait répondu qu'il -attendrait. Sa conduite fut sublime. Il prôna Frédéric. Il fit plus: il -le renseigna sur les moyens de plaire à Mme Dambreuse, laissant même -entrevoir qu'il connaissait, par la nièce, les sentiments de la tante. - -Quant à M. Dambreuse, loin de montrer de la jalousie, il entourait -d'égards son jeune ami, le consultait sur différentes choses, -s'inquiétait même de son avenir, si bien qu'un jour, comme on parlait -du père Roque, il lui dit à l'oreille, d'un air finot: - -«Vous avez bien fait.» - -Et Cécile, miss John, les domestiques, le portier, pas un qui ne fût -charmant pour lui, dans cette maison. Il y venait tous les soirs, -abandonnant Rosanette. Sa maternité future la rendait plus sérieuse, -même un peu triste, comme si des inquiétudes l'eussent tourmentée. A -toutes les questions, elle répondait: - -«Tu te trompes! Je me porte bien!» - -C'étaient cinq billets qu'elle avait souscrits autrefois et, n'osant le -dire à Frédéric après le payement du premier, elle était retournée chez -Arnoux, lequel lui avait promis, par écrit, le tiers de ses bénéfices -dans l'éclairage au gaz des villes du Languedoc (une entreprise -merveilleuse!), en lui recommandant de ne pas se servir de cette lettre -avant l'assemblée des actionnaires; l'assemblée était remise de semaine -en semaine. - -Cependant la Maréchale avait besoin d'argent. Elle serait morte plutôt -que d'en demander à Frédéric. Elle n'en voulait pas de lui. Cela aurait -gâté leur amour. Il subvenait bien aux frais du ménage; mais une petite -voiture louée au mois et d'autres sacrifices indispensables depuis -qu'il fréquentait les Dambreuse l'empêchaient d'en faire plus pour sa -maîtresse. Deux ou trois fois, en rentrant à des heures inaccoutumées, -il crut voir des dos masculins disparaître entre les portes, et elle -sortait souvent sans vouloir dire où elle allait. Frédéric n'essaya -pas de creuser les choses. Un de ces jours, il prendrait un parti -définitif. Il rêvait une autre vie, qui serait plus amusante et plus -noble. Un pareil idéal le rendait indulgent pour l'hôtel Dambreuse. - -C'était une succursale intime de la rue de Poitiers. Il y rencontra le -grand M. A., l'illustre B., le profond C., l'éloquent Z., l'immense -Y., les vieux ténors du centre gauche, les paladins de la droite, les -burgraves du juste milieu, les éternels bonshommes de la comédie. Il -fut stupéfait par leur exécrable langage, leurs petitesses, leurs -rancunes, leur mauvaise foi,--tous ces gens qui avaient voté la -Constitution s'évertuant à la démolir;--et ils s'agitaient beaucoup, -lançaient des manifestes, des pamphlets, des biographies; celle de -Fumichon par Hussonnet fut un chef-d'œuvre. Nonancourt s'occupait -de la propagande dans les campagnes, M. de Grémonville travaillait -le clergé, Martinon ralliait de jeunes bourgeois. Chacun, selon ses -moyens, s'employa, jusqu'à Cisy lui-même. Pensant maintenant aux -choses sérieuses, tout le long de la journée il faisait des courses en -cabriolet pour le parti. - -M. Dambreuse, tel qu'un baromètre, en exprimait constamment la -dernière variation. On ne parlait pas de Lamartine sans qu'il citât -ce mot d'un homme du peuple: «Assez de lyre!» Cavaignac n'était plus, -à ses yeux, qu'un traître. Le président, qu'il avait admiré pendant -trois mois, commençait à déchoir dans son estime (ne lui trouvant pas -«l'énergie nécessaire»); et, comme il lui fallait toujours un sauveur, -sa reconnaissance, depuis l'affaire du Conservatoire, appartenait à -Changarnier: «Dieu merci, Changarnier... Espérons que Changarnier... -Oh! rien à craindre tant que Changarnier...» - -On exaltait avant tout M. Thiers pour son volume contre le socialisme, -où il s'était montré aussi penseur qu'écrivain. On riait énormément de -Pierre Leroux, qui citait à la Chambre des passages des philosophes. -On faisait des plaisanteries sur la queue phalanstérienne. On allait -applaudir la _Foire aux Idées_; et on comparait les auteurs à -Aristophane. Frédéric y alla comme les autres. - -Le verbiage politique et la bonne chère engourdissaient sa moralité. -Si médiocres que lui parussent ces personnages, il était fier de les -connaître et intérieurement souhaitait la considération bourgeoise. Une -maîtresse comme Mme Dambreuse le poserait. - -Il se mit à faire tout ce qu'il faut. - -Il se trouvait sur son passage à la promenade, ne manquait pas d'aller -la saluer dans sa loge au théâtre; et, sachant les heures où elle se -rendait à l'église, il se campait derrière un pilier dans une pose -mélancolique. Pour des indications de curiosités, des renseignements -sur un concert, des emprunts de livres ou de revues, c'était un échange -continuel de petits billets. Outre sa visite du soir, il lui en faisait -quelquefois une autre vers la fin du jour, et il avait une gradation -de joies à passer successivement par la grande porte, par la cour, -par l'antichambre, par les deux salons; enfin, il arrivait dans son -boudoir, discret comme un tombeau, tiède comme une alcôve, où l'on se -heurtait aux capitons des meubles parmi toute sorte d'objets çà et là: -chiffonnières, écrans, coupes et plateaux en laque, en écaille, en -ivoire, en malachite, bagatelles dispendieuses, souvent renouvelées. -Il y en avait de simples: trois galets d'Étretat pour servir de -presse-papier, un bonnet de Frisonne suspendu à un paravent chinois; -toutes ces choses s'harmonisaient cependant; on était même saisi par -la noblesse de l'ensemble, ce qui tenait peut-être à la hauteur du -plafond, à l'opulence des portières et aux longues crépines de soie, -flottant sur les bâtons dorés des tabourets. - -Elle était presque toujours sur une petite causeuse, près de la -jardinière garnissant l'embrasure de la fenêtre. Assis au bord d'un -gros pouf à roulettes, il lui adressait les compliments les plus justes -possible, et elle le regardait la tête un peu de côté, la bouche -souriante. - -Il lui lisait des pages de poésie, en y mettant toute son âme, afin de -l'émouvoir et pour se faire admirer. Elle l'arrêtait par une remarque -dénigrante ou une observation pratique, et leur causerie retombait -sans cesse dans l'éternelle question de l'amour! Ils se demandaient ce -qui l'occasionnait, si les femmes le sentaient mieux que les hommes, -quelles étaient là-dessus leurs différences. Frédéric tâchait d'émettre -son opinion, en évitant à la fois la grossièreté et la fadeur. Cela -devenait une espèce de lutte, agréable par moments, fastidieuse en -d'autres. - -Il n'éprouvait pas à ses côtés ce ravissement de tout son être qui -l'emportait vers Mme Arnoux, ni le désordre gai où l'avait mis d'abord -Rosanette. Mais il la convoitait comme une chose anormale et difficile, -parce qu'elle était noble, parce qu'elle était riche, parce qu'elle -était dévote,--se figurant qu'elle avait des délicatesses de sentiment, -rares comme ses dentelles, avec des amulettes sur la peau et des -pudeurs dans la dépravation. - -Il se servit du vieil amour. Il lui conta, comme inspiré par elle, tout -ce que Mme Arnoux autrefois lui avait fait ressentir, ses langueurs, -ses appréhensions, ses rêves. Elle recevait cela comme une personne -accoutumée à ces choses, sans le repousser formellement, ne cédait -rien, et il n'arrivait pas plus à la séduire que Martinon à se marier. -Pour en finir avec l'amoureux de sa nièce, elle l'accusa de viser à -l'argent et pria même son mari d'en faire l'épreuve. M. Dambreuse -déclara donc au jeune homme que Cécile, étant l'orpheline de parents -pauvres, n'avait aucune «espérance» ni dot. - -Martinon, ne croyant pas que cela fût vrai, ou trop avancé pour se -dédire, ou par un de ces entêtements d'idiot qui sont des actes de -génie, répondit que son patrimoine, quinze mille livres de rente, leur -suffirait. Ce désintéressement imprévu toucha le banquier. Il lui -promit un cautionnement de receveur, en s'engageant à obtenir la place; -et, au mois de mai 1850, Martinon épousa Mlle Cécile. Il n'y eut pas de -bal. Les jeunes gens partirent le soir même pour l'Italie. Frédéric, le -lendemain, vint faire une visite à Mme Dambreuse. Elle lui parut plus -pâle que d'habitude. Elle le contredit avec aigreur sur deux ou trois -sujets sans importance. Du reste, tous les hommes étaient des égoïstes. - -Il y en avait pourtant de dévoués, quand ce ne serait que lui. - -«Ah bah! comme les autres!» - -Ses paupières étaient rouges, elle pleurait. Puis, en s'efforçant de -sourire; - -«Excusez-moi! J'ai tort! C'est une idée triste qui m'est venue!» - -Il n'y comprenait rien. - -«N'importe! elle est moins forte que je ne croyais», pensa-t-il. - -Elle sonna pour avoir un verre d'eau, en but une gorgée, le renvoya, -puis se plaignit de ce qu'on la servait horriblement. Afin de l'amuser, -il s'offrit comme domestique, se prétendant capable de donner des -assiettes, d'épousseter les meubles, d'annoncer le monde, d'être enfin -un valet de chambre ou plutôt un chasseur, bien que la mode en fût -passée. Il aurait voulu se tenir derrière sa voiture avec un chapeau de -plumes de coq. - -«Et comme je vous suivrais à pied majestueusement, en portant sur le -bras un petit chien! - ---Vous êtes gai, dit Mme Dambreuse. - ---N'était-ce pas une folie, reprit-il, de considérer tout sérieusement? -Il y avait bien assez de misères sans s'en forger. Rien ne méritait la -peine d'une douleur.» Mme Dambreuse leva les sourcils d'une manière de -vague approbation. - -Cette parité de sentiments poussa Frédéric à plus de hardiesse. Ses -mécomptes d'autrefois lui faisaient maintenant une clairvoyance. Il -poursuivit: - -«Nos grands-pères vivaient mieux. Pourquoi ne pas obéir à l'impulsion -qui nous pousse?» L'amour, après tout, n'était pas en soi une chose si -importante. - -«Mais c'est immoral, ce que vous dites là!» - -Elle s'était remise sur la causeuse. Il s'assit au bord, contre ses -pieds. - -«Ne voyez-vous pas que je mens! Car, pour plaire aux femmes, il faut -étaler une insouciance de bouffon ou des fureurs de tragédie! Elles se -moquent de nous quand on leur dit qu'on les aime simplement! Moi, je -trouve ces hyperboles où elles s'amusent une profanation de l'amour -vrai; si bien qu'on ne sait plus comment l'exprimer, surtout devant -celles... qui ont... beaucoup d'esprit.» - -Elle le considérait les cils entre-clos. Il baissait la voix, en se -penchant vers son visage. - -«Oui! vous me faites peur! Je vous offense peut-être?... Pardon!... -Je ne voulais pas dire tout cela! Ce n'est pas ma faute! Vous êtes si -belle!» - -Mme Dambreuse ferma les yeux, et il fut surpris par la facilité de -sa victoire. Les grands arbres du jardin qui frissonnaient mollement -s'arrêtèrent. Des nuages immobiles rayaient le ciel de longues bandes -rouges, et il y eut comme une suspension universelle des choses. Alors, -des soirs semblables, avec des silences pareils, revinrent dans son -esprit confusément. Où était-ce?... - -Il se mit à genoux, prit sa main et lui jura un amour éternel. Puis, -comme il partait, elle le rappela d'un signe et lui dit tout bas: - -«Revenez dîner! Nous serons seuls!» - -Il semblait à Frédéric, en descendant l'escalier, qu'il était devenu -un autre homme, que la température embaumante des serres chaudes -l'entourait, qu'il entrait définitivement dans le monde supérieur -des adultères patriciens et des hautes intrigues. Pour y tenir la -première place, il suffisait d'une femme comme celle-là. Avide, sans -doute, de pouvoir et d'action, et mariée à un homme médiocre qu'elle -avait prodigieusement servi, elle désirait quelqu'un de fort pour le -conduire? Rien d'impossible maintenant! Il se sentait capable de faire -deux cents lieues à cheval, de travailler pendant plusieurs nuits de -suite sans fatigue; son cœur débordait d'orgueil. - -Sur le trottoir, devant lui, un homme couvert d'un vieux paletot -marchait la tête basse et avec un tel air d'accablement, que -Frédéric se retourna pour le voir. L'autre releva sa figure. C'était -Deslauriers. Il hésitait. Frédéric lui sauta au cou. - -«Ah! mon pauvre vieux! Comment! c'est toi!» - -Et il l'entraîna vers sa maison, en lui faisant beaucoup de questions à -la fois. - -L'ex-commissaire de Ledru-Rollin conta d'abord les tourments qu'il -avait eus. Comme il prêchait la fraternité aux conservateurs et le -respect des lois aux socialistes, les uns lui avaient tiré des coups -de fusil, les autres apporté une corde pour le pendre. Après juin, on -l'avait destitué brutalement. Il s'était jeté dans un complot, celui -des armes saisies à Troyes. On l'avait relâché faute de preuves. Puis -le comité d'action l'avait envoyé à Londres, où il s'était flanqué des -gifles avec ses frères au milieu d'un banquet. De retour à Paris... - -«Pourquoi n'es-tu pas venu chez moi? - ---Tu étais toujours absent! Ton suisse avait des allures mystérieuses, -je ne savais que penser, et puis je ne voulais pas reparaître en -vaincu.» - -Il avait frappé aux portes de la démocratie, s'offrant à la servir de -sa plume, de sa parole, de ses démarches; partout on l'avait repoussé; -on se méfiait de lui, et il avait vendu sa montre, sa bibliothèque, son -linge. - -«Mieux vaudrait crever sur les pontons de Belle-Isle, avec Sénécal! - -Frédéric, qui arrangeait alors sa cravate, n'eut pas l'air très ému par -cette nouvelle. - -«Ah! il est déporté, ce bon Sénécal?» - -Deslauriers répliqua, en parcourant les murailles d'un air envieux: - -«Tout le monde n'a pas ta chance! - ---Excuse-moi, dit Frédéric, sans remarquer l'allusion, mais je dîne en -ville. On va te faire à manger; commande ce que tu voudras! Prends même -mon lit.» - -Devant une cordialité si complète, l'amertume de Deslauriers disparut. - -«Ton lit? Mais... ça te gênerait! - ---Eh non! J'en ai d'autres! - ---Ah! très bien, reprit l'avocat en riant. Où dînes-tu donc? - ---Chez Mme Dambreuse. - ---Est-ce que... par hasard... ce serait?... - ---Tu es trop curieux», dit Frédéric avec un sourire, qui confirmait -cette supposition. - -Puis, ayant regardé la pendule, il se rassit. - -«C'est comme ça! et il ne faut pas désespérer, vieux défenseur du -peuple! - ---Miséricorde! que d'autres s'en mêlent!» - -L'avocat détestait les ouvriers, pour en avoir souffert dans sa -province, un pays de houille. Chaque puits d'extraction avait nommé un -gouvernement provisoire lui intimant des ordres. - -«D'ailleurs, leur conduite a été charmante partout: à Lyon, à Lille, au -Havre, à Paris! Car, à l'exemple des fabricants qui voudraient exclure -les produits de l'étranger, ces messieurs réclament pour qu'on bannisse -les travailleurs anglais, allemands, belges et savoyards! Quant à -leur intelligence, à quoi a servi, sous la Restauration, leur fameux -compagnonnage? En 1830, ils sont entrés dans la garde nationale, sans -même avoir le bon sens de la dominer! Est-ce que, dès le lendemain de -48, les corps de métiers n'ont pas reparu avec des étendards à eux! Ils -demandaient même des représentants du peuple à eux, lesquels n'auraient -parlé que pour eux! Tout comme les députés de la betterave ne -s'inquiètent que de la betterave!--Ah! j'en ai assez de ces cocos-là, -se prosternant tour à tour devant l'échafaud de Robespierre, les bottes -de l'empereur, le parapluie de Louis-Philippe, racaille éternellement -dévouée à qui lui jette du pain dans la gueule! On crie toujours contre -la vénalité de Talleyrand et de Mirabeau; mais le commissionnaire d'en -bas vendrait la patrie pour cinquante centimes, si on lui promettait -de tarifer sa course à trois francs! Ah! quelle faute! Nous aurions dû -mettre le feu aux quatre coins de l'Europe!» - -Frédéric lui répondit: - -«L'étincelle manquait! Vous étiez simplement de petits bourgeois, -et les meilleurs d'entre vous, des cuistres! Quant aux ouvriers, -ils peuvent se plaindre; car, si l'on excepte un million soustrait -à la liste civile, et que vous leur avez octroyé avec la plus basse -flagornerie, vous n'avez rien fait pour eux que des phrases! Le -livret demeure aux mains du patron, et le salarié (même devant la -justice) reste l'inférieur de son maître, puisque sa parole n'est pas -crue. Enfin, la république me paraît vieille. Qui sait? Le progrès, -peut-être, n'est réalisable que par une aristocratie ou par un homme? -L'initiative vient toujours d'en haut! Le peuple est mineur, quoi qu'on -prétende! - ---C'est peut-être vrai,» dit Deslauriers. - -Selon Frédéric, la grande masse des citoyens n'aspirait qu'au repos (il -avait profité à l'hôtel Dambreuse), et toutes les chances étaient pour -les conservateurs. Ce parti-là, cependant, manquait d'hommes neufs. - -«Si tu te présentais, je suis sûr...» - -Il n'acheva pas. Deslauriers comprit, se passa les deux mains sur le -front; puis, tout à coup: - -«Mais toi? Rien ne t'empêche? Pourquoi ne serais-tu pas député?» Par -suite d'une double élection, il y avait, dans l'Aube, une candidature -vacante. M. Dambreuse, réélu à la Législative, appartenait à un autre -arrondissement. «Veux-tu que je m'en occupe?» Il connaissait beaucoup -de cabaretiers, d'instituteurs, de médecins, de clercs d'étude et leurs -patrons. «D'ailleurs, on fait accroire aux paysans tout ce qu'on veut!» - -Frédéric sentait se rallumer son ambition. - -Deslauriers ajouta: - -«Tu devrais bien me trouver une place à Paris. - ---Oh! ce ne sera pas difficile par M. Dambreuse. - ---Puisque nous parlions de houilles, reprit l'avocat, que devient sa -grande société? C'est une occupation de ce genre qu'il me faudrait!--et -je leur serais utile, tout en gardant mon indépendance.» - -Frédéric promit de le conduire chez le banquier avant trois jours. - -Son repas en tête à tête avec Mme Dambreuse fut une chose exquise. Elle -souriait en face de lui, de l'autre côté de la table, par-dessus des -fleurs dans une corbeille, à la lumière de la lampe suspendue; et comme -la fenêtre était ouverte, on apercevait des étoiles. Ils causèrent fort -peu, se méfiant d'eux-mêmes sans doute; mais, dès que les domestiques -tournaient le dos, ils s'envoyaient un baiser du bout des lèvres. Il -dit son idée de candidature. Elle l'approuva, s'engageant même à y -faire travailler M. Dambreuse. - -Le soir, quelques amis se présentèrent pour la féliciter et pour la -plaindre; elle devait être si chagrine de n'avoir plus sa nièce! -C'était fort bien, d'ailleurs, aux jeunes mariés de s'être mis en -voyage; plus tard, les embarras, les enfants surviennent! Mais l'Italie -ne répondait pas à l'idée qu'on s'en faisait. Après cela, ils étaient -dans l'âge des illusions! et puis la lune de miel embellissait tout! -Les deux derniers qui restèrent furent M. de Grémonville et Frédéric. -Le diplomate ne voulait pas s'en aller. Enfin, à minuit, il se leva. -Mme Dambreuse fit signe à Frédéric de partir avec lui et le remercia de -cette obéissance par une pression de main plus suave que tout le reste. - -La Maréchale poussa un cri de joie en le revoyant. Elle l'attendait -depuis cinq heures. Il donna pour excuse une démarche indispensable -dans l'intérêt de Deslauriers. Sa figure avait un air de triomphe, une -auréole, dont Rosanette fut éblouie. - -«C'est peut-être à cause de ton habit noir qui te va bien; mais je ne -t'ai jamais trouvé si beau! Comme tu es beau!» - -Dans un transport de sa tendresse, elle se jura intérieurement de ne -plus appartenir à d'autres, quoi qu'il advînt, quand elle devrait -crever de misère! - -Ses jolis yeux humides pétillaient d'une passion tellement puissante, -que Frédéric l'attira sur ses genoux, et il se dit: «Quelle canaille je -fais!» en s'applaudissant de sa perversité. - - - - -IV - - -M. Dambreuse, quand Deslauriers se présenta chez lui, songeait à -raviver sa grande affaire de houilles. Mais cette fusion de toutes les -compagnies en une seule était mal vue; on criait au monopole, comme -s'il ne fallait pas, pour de telles exploitations, d'immenses capitaux! - -Deslauriers, qui venait de lire exprès l'ouvrage de Gobet et les -articles de M. Chappe dans le _Journal des Mines_, connaissait la -question parfaitement. Il démontra que la loi de 1810 établissait au -profit du concessionnaire un droit impermutable. D'ailleurs, on pouvait -donner à l'entreprise une couleur démocratique: empêcher les réunions -houillères était un attentat contre le principe même d'association. - -M. Dambreuse lui confia des notes pour rédiger un mémoire. Quant à la -manière dont il payerait son travail, il fit des promesses d'autant -meilleures qu'elles n'étaient pas précises. - -Deslauriers s'en revint chez Frédéric et lui rapporta la conférence. -De plus, il avait vu Mme Dambreuse au bas de l'escalier, comme il -sortait. - -«Je t'en fais mes compliments, saprelotte!» - -Puis ils causèrent de l'élection. Il y avait quelque chose à inventer. - -Trois jours après, Deslauriers reparut avec une feuille d'écriture -destinée aux journaux et qui était une lettre familière, où M. -Dambreuse approuvait la candidature de leur ami. Soutenue par un -conservateur et prônée par un rouge, elle devait réussir. Comment le -capitaliste signait-il une pareille élucubration? L'avocat, sans le -moindre embarras, de lui-même avait été la montrer à Mme Dambreuse, -qui, la trouvant fort bien, s'était chargée du reste. - -Cette démarche surprit Frédéric. Il l'approuva cependant; puis, comme -Deslauriers s'aboucherait avec M. Roque, il lui conta sa position -vis-à-vis de Louise. - -«Dis-leur tout ce que tu voudras, que mes affaires sont troubles; je -les arrangerai; elle est assez jeune pour attendre.» - -Deslauriers partit, et Frédéric se considéra comme un homme très fort. -Il éprouvait, d'ailleurs, un assouvissement, une satisfaction profonde. -Sa joie de posséder une femme riche n'était gâtée par aucun contraste; -le sentiment s'harmonisait avec le milieu. Sa vie, maintenant, avait -des douceurs partout. - -La plus exquise, peut-être, était de contempler Mme Dambreuse, entre -plusieurs personnes, dans son salon. La convenance de ses manières le -faisait rêver à d'autres attitudes; pendant qu'elle causait d'un ton -froid, il se rappelait ses mots d'amour balbutiés; tous les respects -pour sa vertu le délectaient comme un hommage retournant vers lui, et -il avait parfois des envies de s'écrier: «Mais je la connais mieux que -vous! Elle est à moi!» - -Leur liaison ne tarda pas à être une chose convenue, acceptée. Mme -Dambreuse, durant tout l'hiver, traîna Frédéric dans le monde. - -Il arrivait presque toujours avant elle, et il la voyait entrer, les -bras nus, l'éventail à la main, des perles dans les cheveux. Elle -s'arrêtait sur le seuil (le linteau de la porte l'entourait comme un -cadre) et elle avait un léger mouvement d'indécision, en clignant les -paupières, pour découvrir s'il était là. Elle le ramenait dans sa -voiture; la pluie fouettait les vasistas; les passants, tels que des -ombres, s'agitaient dans la boue; et, serrés l'un contre l'autre, ils -apercevaient tout cela confusément, avec un dédain tranquille. Sous des -prétextes différents, il restait encore une bonne heure dans sa chambre. - -C'était par ennui surtout que Mme Dambreuse avait cédé. Mais cette -dernière épreuve ne devait pas être perdue. Elle voulait un grand -amour, et elle se mit à le combler d'adulations et de caresses. - -Elle lui envoyait des fleurs; elle lui fit une chaise en tapisserie; -elle lui donna un porte-cigares, une écritoire, mille petites choses -d'un usage quotidien, pour qu'il n'eût pas une action indépendante de -son souvenir. Ces prévenances le charmèrent d'abord et bientôt lui -parurent toutes simples. - -Elle montait dans un fiacre, le renvoyait à l'entrée d'un passage, -sortait par l'autre bout; puis, se glissant le long des murs, avec -un double voile sur le visage, elle atteignait la rue où Frédéric -en sentinelle lui prenait le bras vivement pour la conduire dans sa -maison. Ses deux domestiques se promenaient, le portier faisait des -courses; elle jetait les yeux tout à l'entour; rien à craindre! et elle -poussait comme un soupir d'exilé qui revoit sa patrie. La chance les -enhardit. Leurs rendez-vous se multiplièrent. Un soir même, elle se -présenta tout à coup en grande toilette de bal. Ces surprises pouvaient -être dangereuses; il la blâma de son imprudence; elle lui déplut, du -reste. Son corsage ouvert découvrait trop sa poitrine maigre. - -Il reconnut alors ce qu'il s'était caché, la désillusion de ses sens. -Il n'en feignait pas moins de grandes ardeurs; mais pour les ressentir, -il lui fallait évoquer l'image de Rosanette ou de Mme Arnoux. - -Cette atrophie sentimentale lui laissait la tête entièrement libre, -et plus que jamais il ambitionnait une haute position dans le monde. -Puisqu'il avait un marchepied pareil, c'était bien le moins qu'il s'en -servît. - -Vers le milieu de janvier, un matin, Sénécal entra dans son cabinet -et, à son exclamation d'étonnement, répondit qu'il était secrétaire de -Deslauriers. Il lui apportait même une lettre. Elle contenait de bonnes -nouvelles et le blâmait cependant de sa négligence; il fallait venir -là-bas. - -Le futur député dit qu'il se mettrait en route le surlendemain. - -Sénécal n'exprima pas d'opinion sur cette candidature. Il parla de sa -personne et des affaires du pays. - -Si lamentables qu'elles fussent, elles le réjouissaient; car on -marchait au communisme. D'abord, l'Administration y menait d'elle-même, -puisque, chaque jour, il y avait plus de choses régies par le -gouvernement. Quant à la propriété, la Constitution de 48, malgré ses -faiblesses, ne l'avait pas ménagée; au nom de l'utilité publique, -l'État pouvait prendre désormais ce qu'il jugeait lui convenir. Sénécal -se déclara pour l'autorité, et Frédéric aperçut dans ses discours -l'exagération de ses propres paroles à Deslauriers. Le républicain -tonna même contre l'insuffisance des masses. - -«Robespierre, en défendant le droit du petit nombre, amena Louis XVI -devant la Convention nationale et sauva le peuple. La fin des choses -les rend légitimes. La dictature est quelquefois indispensable. Vive la -tyrannie, pourvu que le tyran fasse le bien!» - -Leur discussion dura longtemps, et, comme il s'en allait, Sénécal avoua -(c'était le but de sa visite peut-être) que Deslauriers s'impatientait -beaucoup du silence de M. Dambreuse. - -Mais M. Dambreuse était malade. Frédéric le voyait tous les jours, sa -qualité d'intime le faisait admettre près de lui. - -La révocation du général Changarnier avait ému extrêmement le -capitaliste. Le soir même, il fut pris d'une grande chaleur dans -la poitrine, avec une oppression à ne pouvoir se tenir couché. Des -sangsues amenèrent un soulagement immédiat. La toux sèche disparut, la -respiration devint plus calme; et, huit jours après, il dit en avalant -un bouillon: - -«Ah! ça va mieux! Mais j'ai manqué faire le grand voyage! - ---Pas sans moi!» s'écria Mme Dambreuse, notifiant par ce mot qu'elle -n'aurait pu lui survivre. - -Au lieu de répondre, il étala sur elle et sur son amant un singulier -sourire, où il y avait à la fois de la résignation, de l'indulgence, de -l'ironie, et même comme une pointe, un sous-entendu presque gai. - -Frédéric voulut partir pour Nogent, Mme Dambreuse s'y opposa, et il -défaisait et refaisait tour à tour ses paquets, selon les alternatives -de la maladie. - -Tout à coup, M. Dambreuse cracha le sang abondamment. «Les princes -de la science», consultés, n'avisèrent à rien de nouveau. Ses jambes -enflaient, et la faiblesse augmentait. Il avait témoigné plusieurs fois -le désir de voir Cécile, qui était à l'autre bout de la France avec son -mari, nommé receveur depuis un mois. Il ordonna expressément qu'on la -fît venir. Mme Dambreuse écrivit trois lettres et les lui montra. - -Sans se fier même à la religieuse, elle ne le quittait pas d'une -seconde, ne se couchait plus. Les personnes qui se faisaient inscrire -chez le concierge s'informaient d'elle avec admiration, et les passants -étaient saisis de respect devant la quantité de paille qu'il y avait -dans la rue sous les fenêtres. - -Le 12 février, à cinq heures, une hémoptysie effrayante se déclara. Le -médecin de garde dit le danger. On courut vite chez un prêtre. - -Pendant la confession de M. Dambreuse, Madame le regardait de loin -curieusement. Après quoi, le jeune docteur posa un vésicatoire et -attendit. - -La lumière des lampes, masquée par des meubles, éclairait la chambre -inégalement. Frédéric et Mme Dambreuse, au pied de la couche, -observaient le moribond. Dans l'embrasure d'une croisée, le prêtre et -le médecin causaient à demi-voix; la bonne sœur, à genoux, marmottait -des prières. - -Enfin, un râle s'éleva. Les mains se refroidissaient, la face -commençait à pâlir. Quelquefois, il tirait tout à coup une aspiration -énorme; elles devinrent de plus en plus rares; deux ou trois paroles -confuses lui échappèrent; il exhala un petit souffle en même temps -qu'il tournait ses yeux, et la tête retomba de côté sur l'oreiller. - -Tous, pendant une minute, restèrent immobiles. - -Mme Dambreuse s'approcha; et, sans effort, avec la simplicité du -devoir, elle lui ferma les paupières. - -Puis elle écarta les deux bras, en se tordant la taille comme dans le -spasme d'un désespoir contenu, et sortit de l'appartement, appuyée sur -le médecin et la religieuse. Un quart d'heure après, Frédéric monta -dans sa chambre. - -On y sentait une odeur indéfinissable, émanation des choses délicates -qui l'emplissaient. Au milieu du lit, une robe noire s'étalait, -tranchant sur le couvre-pied rose. - -Mme Dambreuse était au coin de la cheminée, debout. Sans lui supposer -de violents regrets, il la croyait un peu triste, et d'une voix dolente: - -«Tu souffres? - ---Moi? Non, pas du tout.» - -Comme elle se retournait, elle aperçut la robe, l'examina; puis elle -lui dit de ne pas se gêner. - -«Fume si tu veux! Tu es chez moi!» - -Et avec un grand soupir: - -«Ah! sainte Vierge! quel débarras!» - -Frédéric fut étonné de l'exclamation. Il reprit en lui baisant la main: - -«On était libre pourtant!» - -Cette allusion à l'aisance de leurs amours parut blesser Mme Dambreuse. - -«Eh! tu ne sais pas les services que je lui rendais, ni dans quelles -angoisses j'ai vécu! - ---Comment? - ---Mais oui! Était-ce une sécurité que d'avoir toujours près de soi -cette bâtarde, une enfant introduite dans la maison au bout de cinq -ans de ménage, et qui, sans moi, bien sûr, l'aurait amené à quelque -sottise?» - -Alors, elle expliqua ses affaires. Ils s'étaient mariés sous le régime -de la séparation. Son patrimoine était de trois cent mille francs. M. -Dambreuse, par leur contrat, lui avait assuré, en cas de survivance, -quinze mille livres de rente avec la propriété de l'hôtel. Mais, peu -de temps après, il avait fait un testament où il lui donnait toute sa -fortune; et elle l'évaluait, autant qu'il était possible de le savoir -maintenant, à plus de trois millions. - -Frédéric ouvrit de grands yeux. - -«Ça en valait la peine, n'est-ce pas? J'y ai contribué, du reste! -C'était mon bien que je défendais; Cécile m'aurait dépouillée -injustement. - ---Pourquoi n'est-elle pas venue voir son père?» dit Frédéric. - -A cette question, Mme Dambreuse le considère; puis, d'un ton sec: - -«Je n'en sais rien! Faute de cœur, sans doute! Oh! je la connais! -Aussi elle n'aura pas de moi une obole!» - -Elle n'était guère gênante, du moins depuis son mariage. - -«Ah! son mariage!» fit en ricanant Mme Dambreuse. - -Et elle s'en voulait d'avoir trop bien traité cette pécore-là, qui -était jalouse, intéressée, hypocrite. «Tous les défauts de son père!» -Elle le dénigrait de plus en plus. Personne d'une fausseté aussi -profonde, impitoyable d'ailleurs, dur comme un caillou, «un mauvais -homme, un mauvais homme». - -Il échappe des fautes, même aux plus sages. Mme Dambreuse venait d'en -faire une, par ce débordement de haine. Frédéric, en face d'elle, dans -une bergère, réfléchissait, scandalisé. - -Elle se leva, se mit doucement sur ses genoux. - -«Toi seul es bon! Il n'y a que toi que j'aime!» - -En le regardant, son cœur s'amollit, une réaction nerveuse lui amena -des larmes aux paupières, et elle murmura: - -«Veux-tu m'épouser?» - -Il crut d'abord n'avoir pas compris. Cette richesse l'étourdissait. -Elle répéta plus haut: - -«Veux-tu m'épouser?» - -Enfin, il dit en souriant: - -«Tu en doutes?» - -Puis une pudeur le prit, et, pour faire au défunt une sorte de -réparation, il s'offrit à le veiller lui-même. Mais comme il avait -honte de ce pieux sentiment, il ajouta d'un ton dégagé: - -«Ce serait peut-être plus convenable.» - ---Oui, peut-être bien, dit-elle, à cause des domestiques!» - -On avait tiré le lit complètement hors de l'alcôve. La religieuse était -au pied, et au chevet se tenait un prêtre, un autre, un grand homme -maigre, l'air espagnol et fanatique. Sur la table de nuit, couverte -d'une serviette blanche, trois flambeaux brûlaient. - -Frédéric prit une chaise et regarda le mort. - -Son visage était jaune comme de la paille; un peu d'écume sanguinolente -marquait les coins de sa bouche. Il avait un foulard autour du crâne, -un gilet de tricot, et un crucifix d'argent sur la poitrine, entre ses -bras croisés. - -Elle était finie, cette existence pleine d'agitation! Combien -n'avait-il pas fait de courses dans les bureaux, aligné de chiffres, -tripoté d'affaires, entendu de rapports! Que de boniments, de sourires, -de courbettes! Car il avait acclamé Napoléon, les Cosaques, Louis -XVIII, 1830, les ouvriers, tous les régimes, chérissant le pouvoir d'un -tel amour, qu'il aurait payé pour se vendre. - -Mais il laissait le domaine de la Fortelle, trois manufactures en -Picardie, le bois de Crancé dans l'Yonne, une ferme près d'Orléans, des -valeurs mobilières considérables. - -Frédéric fit ainsi la récapitulation de sa fortune, et elle allait -pourtant lui appartenir! Il songea d'abord à «ce qu'on dirait», à un -cadeau pour sa mère, à ses futurs attelages, à un vieux cocher de sa -famille, dont il voulait faire le concierge. La livrée ne serait plus -la même naturellement. Il prendrait le grand salon comme cabinet de -travail. Rien n'empêchait, en abattant trois murs, d'avoir, au second -étage, une galerie de tableaux. Il y avait moyen peut-être d'organiser -en bas une salle de bains turcs. Quant au bureau de M. Dambreuse, pièce -déplaisante, à quoi pouvait-elle servir? - -Le prêtre qui venait à se moucher, ou la bonne sœur arrangeant le -feu, interrompait brutalement ces imaginations. Mais la réalité les -confirmait; le cadavre était toujours là. Ses paupières s'étaient -rouvertes; et les pupilles, bien que noyées dans des ténèbres -visqueuses, avaient une expression énigmatique, intolérable. Frédéric -croyait y voir comme un jugement porté sur lui; et il sentait presque -un remords, car il n'avait jamais eu à se plaindre de cet homme, qui, -au contraire... «Allons donc! un vieux misérable!» et il le considérait -de plus près, pour se raffermir, en lui criant mentalement: - -«Eh bien, quoi? Est-ce que je t'ai tué?» - -Cependant le prêtre lisait son bréviaire; la religieuse, immobile, -sommeillait; les mèches des trois flambeaux s'allongeaient. - -On entendit, pendant deux heures, le roulement sourd des charrettes -défilant vers les Halles. Les carreaux blanchirent, un fiacre passa, -puis une compagnie d'ânesses qui trottinaient sur le pavé, et des coups -de marteau, des cris de vendeurs ambulants, des éclats de trompette; -tout déjà se confondait dans la grande voix de Paris qui s'éveille. - -Frédéric se mit en courses. Il se transporta premièrement à la mairie -pour faire la déclaration; puis, quand le médecin des morts eut donné -un certificat, il revint à la mairie dire quel cimetière la famille -choisissait, et pour s'entendre avec le bureau des pompes funèbres. - -L'employé exhiba un dessin et un programme, l'un indiquant les diverses -classes d'enterrement, l'autre le détail complet du décor. Voulait-on -un char avec galerie ou un char avec panaches, des tresses aux chevaux, -des aigrettes aux valets, des initiales ou un blason, des lampes -funèbres, un homme pour porter les honneurs, et combien de voitures? -Frédéric fut large; Mme Dambreuse tenait à ne rien ménager. - -Puis, il se rendit à l'église. - -Le vicaire des convois commença par blâmer l'exploitation des pompes -funèbres; ainsi l'officier pour les pièces d'honneur était vraiment -inutile; beaucoup de cierges valait mieux! On convint d'une messe -basse relevée de musique. Frédéric signa ce qui était convenu, avec -obligation solidaire de payer tous les frais. - -Il alla ensuite à l'Hôtel de Ville pour l'achat du terrain. Une -concession de deux mètres en longueur sur un de largeur coûtait cinq -cents francs. Était-ce une concession mi-séculaire ou perpétuelle? - -«Oh! perpétuelle!» dit Frédéric! - -Il prenait la chose au sérieux, se donnait du mal. Dans la cour de -l'hôtel, un marbrier l'attendait pour lui montrer des devis et plans de -tombeaux grecs, égyptiens, mauresques; mais l'architecte de la maison -en avait déjà conféré avec Madame; et, sur la table, dans le vestibule, -il y avait toute sorte de prospectus relatifs au nettoyage des matelas, -à la désinfection des chambres, à divers procédés d'embaumement. - -Après son dîner, il retourna chez le tailleur pour le deuil des -domestiques et il dut faire une dernière course, car il avait -commandé des gants de castor, et c'étaient des gants de filoselle qui -convenaient. - -Quand il arriva le lendemain, à dix heures, le grand salon s'emplissait -de monde, et presque tous, en s'abordant d'un air mélancolique, -disaient: - -«Moi qui l'ai encore vu il y a un mois! Mon Dieu! c'est notre sort à -tous! - ---Oui, mais tâchons que ce soit le plus tard possible!» - -Alors, on poussait un petit rire de satisfaction, et même on engageait -des dialogues parfaitement étrangers à la circonstance. Enfin, le -maître des cérémonies, en habit noir à la française et culotte courte, -avec manteau, pleureuses, brette au côté et tricorne sous le bras, -articula, en saluant, les mots d'usage: - -«Messieurs, quand il vous fera plaisir.» On partit. - -C'était jour de marché aux fleurs sur la place de la Madeleine. Il -faisait un temps clair et doux, et la brise, qui secouait un peu -les baraques de toile, gonflait, par les bords, l'immense drap noir -accroché sur le portail. L'écusson de M. Dambreuse, occupant un -carré de velours, s'y répétait trois fois. Il était _de sable au -senestrochère d'or, à poing fermé, ganté d'argent_, avec la couronne de -comte et cette devise: _Par toutes voies_. - -Les porteurs montèrent jusqu'au haut de l'escalier le lourd cercueil, -et l'on entra. - -Les six chapelles, l'hémicycle et les chaises étaient tendus de noir. -Le catafalque, au bas du chœur, formait avec ses grands cierges un -seul foyer de lumières jaunes. Aux deux angles, sur des candélabres, -des flammes d'esprit-de-vin brûlaient. - -Les plus considérables prirent place dans le sanctuaire, les autres -dans la nef; et l'office commença. - -A part quelques-uns, l'ignorance religieuse de tous était si profonde, -que le maître des cérémonies, de temps à autre, leur faisait signe -de se lever, de s'agenouiller, de se rasseoir. L'orgue et deux -contre-basses alternaient avec les voix; dans les intervalles de -silence, on entendait le marmottement du prêtre à l'autel; puis la -musique et les chants reprenaient. - -Un jour mat tombait des trois coupoles; mais la porte ouverte envoyait -horizontalement comme un fleuve de clarté blanche qui frappait toutes -les têtes nues; et dans l'air, à mi-hauteur du vaisseau, flottait -une ombre, pénétrée par le reflet des ors décorant la nervure des -pendentifs et le feuillage des chapiteaux. - -Frédéric, pour se distraire, écouta le _Dies iræ_; il considérait les -assistants, tâchait de voir les peintures trop élevées qui représentent -la vie de Madeleine. Heureusement, Pellerin vint se mettre près de -lui et commença tout de suite, à propos de fresques, une longue -dissertation. La cloche tinta. On sortit de l'église. - -Le corbillard, orné de draperies pendantes et de hauts plumets, -s'achemina vers le Père-Lachaise, tiré par quatre chevaux noirs -ayant des tresses dans la crinière, des panaches sur la tête, et -qu'enveloppaient jusqu'aux sabots de larges caparaçons brodés d'argent. -Leur cocher, en bottes à l'écuyère, portait un chapeau à trois cornes -avec un long crêpe retombant. Les cordons étaient tenus par quatre -personnages: un questeur de la Chambre des députés, un membre du -conseil général de l'Aube, un délégué des houilles,--et Fumichon, comme -ami. La calèche du défunt et douze voitures de deuil suivaient. Les -conviés, par derrière, emplissaient le milieu du boulevard. - -Pour voir tout cela, les passants s'arrêtaient; des femmes, leur -marmot entre les bras, montaient sur des chaises, et des gens qui -prenaient des chopes dans les cafés apparaissaient aux fenêtres, une -queue de billard à la main. - -La route était longue, et--comme dans les repas de cérémonie où l'on -est réservé d'abord, puis expansif--la tenue générale se relâcha -bientôt. On ne causait que du refus d'allocation fait par la Chambre -au Président. M. Piscatory s'était montré trop acerbe, Montalembert, -«magnifique, comme d'habitude», et MM. Chambolle, Pidoux, Creton, -enfin toute la commission, auraient dû suivre peut-être l'avis de MM. -Quentin-Bauchart et Dufour. - -Ces entretiens continuèrent dans la rue de la Roquette, bordée par -des boutiques, où l'on ne voit que des chaînes en verre de couleur -et des rondelles noires couvertes de dessins et de lettres d'or,--ce -qui les fait ressembler à des grottes pleines de stalactites et à des -magasins de faïence. Mais, devant la grille du cimetière, tout le monde -instantanément se tut. - -Les tombes se levaient au milieu des arbres, colonnes brisées, -pyramides, temples, dolmens, obélisques, caveaux étrusques à porte -de bronze. On apercevait dans quelques-uns des espèces de boudoirs -funèbres, avec des fauteuils rustiques et des pliants. Des toiles -d'araignée pendaient comme des haillons aux chaînettes des urnes, -et de la poussière couvrait les bouquets à rubans de satin et les -crucifix. Partout, entre les balustres, sur les tombeaux, des couronnes -d'immortelles et des chandeliers, des vases, des fleurs des disques -noirs rehaussés de lettres d'or, des statuettes de plâtre: petits -garçons et petites demoiselles ou petits anges tenus en l'air par -un fil de laiton; plusieurs même ont un toit de zinc sur la tête. -D'énormes câbles en verre filé, noir, blanc et azur, descendent du -haut des stèles jusqu'au pied des dalles, avec de longs replis, comme -des boas. Le soleil, frappant dessus, les faisait scintiller entre -les croix de bois noir;--et le corbillard s'avançait dans les grands -chemins, qui sont pavés comme les rues d'une ville. De temps à autre, -les essieux claquaient. Des femmes à genoux, la robe traînant dans -l'herbe, parlaient doucement aux morts. Des fumignons blanchâtres -sortaient de la verdure des ifs. C'étaient des offrandes abandonnées, -des débris que l'on brûlait. - -La fosse de M. Dambreuse était dans le voisinage de Manuel et de -Benjamin Constant. Le terrain dévale, en cet endroit, par une pente -abrupte. On a sous les pieds des sommets d'arbres verts; plus loin, des -cheminées de pompes à feu, puis toute la grande ville. - -Frédéric put admirer le paysage pendant qu'on prononçait les discours. - -Le premier fut au nom de la Chambre des députés, le deuxième au nom du -conseil général de l'Aube, le troisième au nom de la Société houillère -de Saône-et-Loire, le quatrième au nom de la Société d'agriculture de -l'Yonne, et il y en eut un autre, au nom d'une Société philanthropique. -Enfin, on s'en allait, lorsqu'un inconnu se mit à lire un sixième -discours, au nom de la Société des antiquaires d'Amiens. - -Et tous profitèrent de l'occasion pour tonner contre le socialisme, -dont M. Dambreuse était mort victime. C'était le spectacle de -l'anarchie et son dévouement à l'ordre qui avait abrégé ses jours. On -exalta ses lumières, sa probité, sa générosité et même son mutisme -comme représentant du peuple, car, s'il n'était pas orateur, il -possédait en revanche ces qualités solides, mille fois préférables, -etc., avec tous les mots qu'il faut dire: «Fin prématurée,--regrets -éternels;--l'autre patrie,--adieu, ou plutôt non, au revoir!» - -La terre, mêlée de cailloux, retomba, et il ne devait plus en être -question dans le monde. - -On en parla encore un peu en descendant le cimetière et on ne se -gênait pas pour l'apprécier. Hussonnet, qui devait rendre compte -de l'enterrement dans les journaux, reprit même, en blague, tous -les discours;--car enfin le bonhomme Dambreuse avait été un des -_potdevinistes_ les plus distingués du dernier règne. Puis les voitures -de deuil reconduisirent les bourgeois à leurs affaires. La cérémonie -n'avait pas duré trop longtemps; on s'en félicitait. - -Frédéric, fatigué, rentra chez lui. - -Quand il se présenta le lendemain à l'hôtel Dambreuse, on l'avertit que -Madame travaillait en bas, dans le bureau. Les cartons, les tiroirs -étaient ouverts pêle-mêle, les livres de comptes jetés de droite et -de gauche; un rouleau de paperasses ayant pour titre: «Recouvrements -désespérés», traînait par terre; il manqua tomber dessus et le ramassa. -Mme Dambreuse disparaissait ensevelie dans le grand fauteuil. - -«Eh bien? Où êtes-vous donc? qu'y a-t-il?» - -Elle se leva d'un bond. - -«Ce qu'il y a? Je suis ruinée, ruinée! entends-tu?» - -M. Adolphe Langlois, le notaire, l'avait fait venir en son étude et lui -avait communiqué un testament, écrit par son mari avant leur mariage. -Il léguait tout à Cécile, et l'autre testament était perdu. Frédéric -devint très pâle. Sans doute elle avait mal cherché. - -«Mais regarde donc!» dit Mme Dambreuse, en lui montrant l'appartement. - -Les deux coffres-forts bâillaient, défoncés à coups de merlin, et -elle avait retourné le pupitre, fouillé les placards, secoué les -paillassons, quand, tout à coup, poussant un cri aigu, elle se -précipita dans un angle où elle venait d'apercevoir une petite boîte à -serrure de cuivre; elle l'ouvrit, rien! - -«Ah! le misérable! Moi qui l'ai soigné avec tant de dévouement!» - -Puis elle éclata en sanglots. - -«Il est peut-être ailleurs? dit Frédéric. - ---Eh non! Il était là! dans ce coffre-fort. Je l'ai vu dernièrement. Il -est brûlé! j'en suis certaine!» - -Un jour, au commencement de sa maladie, M. Dambreuse était descendu -pour donner des signatures. - -«C'est alors qu'il aura fait le coup!» - -Et elle retomba sur une chaise, anéantie. Une mère en deuil n'est pas -plus lamentable près d'un berceau vide que ne l'était Mme Dambreuse -devant les coffres-forts béants. Enfin sa douleur--malgré la bassesse -du motif--semblait tellement profonde, qu'il tâcha de la consoler en -lui disant qu'après tout, elle n'était pas réduite à la misère. - -«C'est la misère, puisque je ne puis pas t'offrir une grande fortune!» - -Elle n'avait plus que trente mille livres de rente, sans compter -l'hôtel, qui en valait de dix-huit à vingt, peut-être. - -Bien que ce fût de l'opulence pour Frédéric, il n'en ressentait pas -moins une déception. Adieu ses rêves, et toute la grande vie qu'il -aurait menée! L'honneur le forçait à épouser Mme Dambreuse. Il -réfléchit une minute; puis, d'un air tendre: - -«J'aurai toujours ta personne!» - -Elle se jeta dans ses bras, et il la serra contre sa poitrine, avec un -attendrissement où il y avait un peu d'admiration pour lui-même. Mme -Dambreuse, dont les larmes ne coulaient plus, releva sa figure, toute -rayonnante de bonheur, et, lui prenant la main: - -«Ah! je n'ai jamais douté de toi! J'y comptais!» - -Cette certitude anticipée de ce qu'il regardait comme une belle action -déplut au jeune homme. - -Puis elle l'emmena dans sa chambre, et ils firent des projets. Frédéric -devait songer maintenant à se pousser. Elle lui donna même sur sa -candidature d'admirables conseils. - -Le premier point était de savoir deux ou trois phrases d'économie -politique. Il fallait prendre une spécialité, comme les haras, par -exemple, écrire plusieurs mémoires sur une question d'intérêt local, -avoir toujours à sa disposition des bureaux de poste ou de tabac, -rendre une foule de petits services. M. Dambreuse s'était montré -là-dessus un vrai modèle. Ainsi, une fois à la campagne, il avait fait -arrêter son char à bancs, plein d'amis, devant l'échoppe d'un savetier, -avait pris pour ses hôtes douze paires de chaussures, et pour lui des -bottes épouvantables--qu'il eut même l'héroïsme de porter durant quinze -jours. Cette anecdote les rendit gais. Elle en conta d'autres, et avec -un revif de grâce, de jeunesse et d'esprit. - -Elle approuva son idée d'un voyage immédiat à Nogent. Leurs adieux -furent tendres; puis, sur le seuil, elle murmura encore une fois: - -«Tu m'aimes, n'est-ce pas? - ---Éternellement!» répondit-il. - -Un commissionnaire l'attendait chez lui avec un mot au crayon, -le prévenant que Rosanette allait accoucher. Il avait eu tant -d'occupations depuis quelques jours, qu'il n'y pensait plus. Elle -s'était mise dans un établissement spécial, à Chaillot. - -Frédéric prit un fiacre et partit. - -Au coin de la rue de Marbeuf, il lut sur une planche en grosses -lettres: «Maison de santé et d'accouchement tenue par Mme Alessandri, -sage-femme de première classe, ex-élève de la Maternité, auteur de -divers ouvrages, etc.» Puis, au milieu de la rue, sur la porte, une -petite porte bâtarde, l'enseigne répétait (sans le mot accouchement): -«Maison de santé de Mme Alessandri», avec tous ses titres. - -Frédéric donna un coup de marteau. - -Une femme de chambre, à tournure de soubrette, l'introduisit dans le -salon, orné d'une table en acajou, de fauteuils en velours grenat, et -d'une pendule sous globe. - -Presque aussitôt, Madame parut. C'était une grande brune de quarante -ans, la taille mince, de beaux yeux, l'usage du monde. Elle apprit à -Frédéric l'heureuse délivrance de la mère et le fit monter dans sa -chambre. - -Rosanette se mit à sourire ineffablement; et, comme submergée sous les -flots d'amour qui l'étouffaient, elle dit d'une voix basse: - -«Un garçon, là, là» en désignant près de son lit une barcelonnette. - -Il écarta les rideaux et aperçut, au milieu des linges, quelque chose -d'un rouge jaunâtre, extrêmement ridé, qui sentait mauvais et vagissait. - -«Embrasse-le!» - -Il répondit, pour cacher sa répugnance: - -«Mais j'ai peur de lui faire mal! - ---Non! non!» - -Alors, il baisa, du bout des lèvres, son enfant. - -«Comme il te ressemble!» - -Et, de ses deux bras faibles, elle se suspendit à son cou, avec une -effusion de sentiment qu'il n'avait jamais vue. - -Le souvenir de Mme Dambreuse lui revint. Il se reprocha comme une -monstruosité de trahir ce pauvre être, qui aimait et souffrait dans -toute la franchise de sa nature. Pendant plusieurs jours, il lui tint -compagnie jusqu'au soir. - -Elle se trouvait heureuse dans cette maison discrète; les volets de la -façade restaient même constamment fermés; sa chambre, tendue en perse -claire, donnait sur un grand jardin; Mme Alessandri, dont le seul -défaut était de citer comme intimes les médecins illustres, l'entourait -d'attentions; ses compagnes, presque toutes des demoiselles de la -province, s'ennuyaient beaucoup, n'ayant personne qui vînt les voir; -Rosanette s'aperçut qu'on l'enviait, et le dit à Frédéric avec fierté. -Il fallait parler bas cependant; les cloisons étaient minces et tout le -monde se tenait aux écoutes, malgré le bruit continuel des pianos. - -Il allait enfin partir pour Nogent, quand il reçut une lettre de -Deslauriers. - -Deux candidats nouveaux se présentaient, l'un conservateur, l'autre -rouge; un troisième, quel qu'il fût, n'avait pas de chances. C'était -la faute de Frédéric; il avait laissé passer le bon moment, il aurait -dû venir plus tôt, se remuer. «On ne t'a même pas vu aux comices -agricoles!» L'avocat le blâmait de n'avoir aucune attache dans les -journaux. «Ah! si tu avais suivi autrefois mes conseils! Si nous -avions une feuille publique à nous!» Il insistait là-dessus. Du reste, -beaucoup de personnes qui auraient voté en sa faveur, par considération -pour M. Dambreuse, l'abandonneraient maintenant. Deslauriers était de -ceux-là. N'ayant plus rien à attendre du capitaliste, il lâchait son -protégé. - -Frédéric porta sa lettre à Mme Dambreuse. - -«Tu n'as donc pas été à Nogent? dit-elle. - ---Pourquoi? - ---C'est que j'ai vu Deslauriers il y a trois jours.» - -Sachant la mort de son mari, l'avocat était venu rapporter des notes -sur les houilles et lui offrir ses services comme homme d'affaires. -Cela parut étrange à Frédéric, et que faisait son ami là-bas? - -Mme Dambreuse voulut savoir l'emploi de son temps depuis leur -séparation. - -«J'ai été malade, répondit-il. - ---Tu aurais dû me prévenir, au moins. - ---Oh! cela n'en valait pas la peine»; d'ailleurs, il avait eu une foule -de dérangements, des rendez-vous, des visites. - -Il mena dès lors une existence double, couchant religieusement chez la -Maréchale et passant l'après-midi chez Mme Dambreuse, si bien qu'il lui -restait à peine, au milieu de la journée, une heure de liberté. - -L'enfant était à la campagne, à Andilly. On allait le voir toutes les -semaines. - -La maison de la nourrice se trouvait sur la hauteur du village, au fond -d'une petite cour, sombre comme un puits, avec de la paille par terre, -des poules çà et là, une charrette à légumes sous le hangar. Rosanette -commençait par baiser frénétiquement son poupon; et, prise d'une sorte -de délire, allait et venait, essayait de traire la chèvre, mangeait du -gros pain, aspirait l'odeur du fumier, voulait en mettre un peu dans -son mouchoir. - -Puis ils faisaient de grandes promenades; elle entrait chez les -pépiniéristes, arrachait les branches de lilas qui pendaient en dehors -des murs, criait: «Hue, bourriquet!» aux ânes traînant une carriole, -s'arrêtait à contempler, par la grille, l'intérieur des beaux jardins; -ou bien la nourrice prenait l'enfant, on le posait à l'ombre sous un -noyer; et les deux femmes débitaient, pendant des heures, d'assommantes -niaiseries. - -Frédéric, près d'elles, contemplait les carrés de vignes sur les pentes -du terrain, avec la touffe d'un arbre de place en place, les sentiers -poudreux pareils à des rubans grisâtres, les maisons étalant dans la -verdure des taches blanches et rouges; et, quelquefois, la fumée d'une -locomotive allongeait horizontalement, au pied des collines couvertes -de feuillages, comme une gigantesque plume d'autruche dont le bout -léger s'envolait. - -Puis ses yeux retombaient sur son fils. Il se le figurait jeune -homme, il en ferait son compagnon; mais ce serait peut-être un sot, -un malheureux à coup sûr. L'illégalité de sa naissance l'opprimerait -toujours; mieux aurait valu pour lui ne pas naître, et Frédéric -murmurait: «Pauvre enfant!» le cœur gonflé d'une incompréhensible -tristesse. - -Souvent, ils manquaient le dernier départ. Alors, Mme Dambreuse le -grondait de son inexactitude. Il lui faisait une histoire. - -Il fallait en inventer aussi pour Rosanette. Elle ne comprenait pas à -quoi il employait toutes ses soirées; et, quand on envoyait chez lui -il n'y était jamais! Un jour, comme il s'y trouvait, elles apparurent -presque à la fois. Il fit sortir la Maréchale et cacha Mme Dambreuse, -en disant que sa mère allait arriver. - -Bientôt ces mensonges le divertirent; il répétait à l'une le serment -qu'il venait de faire à l'autre, leur envoyait deux bouquets -semblables, leur écrivait en même temps, puis établissait entre elles -des comparaisons;--il y en avait une troisième toujours présente à sa -pensée. L'impossibilité de l'avoir le justifiait de ses perfidies, qui -avivaient le plaisir, en y mettant de l'alternance; et plus il avait -trompé n'importe laquelle des deux, plus elle l'aimait, comme si leurs -amours se fussent échauffées réciproquement et que, dans une sorte -d'émulation, chacune eût voulu lui faire oublier l'autre. - -«Admire ma confiance! lui dit un jour Mme Dambreuse, en dépliant un -papier, où on la prévenait que M. Moreau vivait conjugalement avec une -certaine Rose Bron. Est-ce la demoiselle des courses, par hasard? - ---Quelle absurdité! reprit-il. Laisse-moi voir.» La lettre, écrite en -caractères romains, n'était pas signée. Mme Dambreuse, au début, avait -toléré cette maîtresse qui couvrait leur adultère. Mais, sa passion -devenant plus forte, elle avait exigé une rupture, chose faite depuis -longtemps, selon Frédéric; et, quand il eut fini ses protestations, -elle répliqua, tout en clignant ses paupières où brillait un regard -pareil à la pointe d'un stylet sous de la mousseline: - -«Eh bien, et l'autre? - ---Quelle autre? - ---La femme du faïencier!» - -Il leva les épaules dédaigneusement. Elle n'insista pas. - -Mais, un mois plus tard, comme ils parlaient d'honneur et de loyauté, -et qu'il vantait la sienne (d'une manière incidente, par précaution), -elle lui dit: - -«C'est vrai, tu es honnête, tu n'y retournes plus.» - -Frédéric, qui pensait à la Maréchale, balbutia: - -«Où donc? - ---Chez Mme Arnoux.» - -Il la supplia de lui avouer d'où elle tenait ce renseignement. C'était -par sa couturière en second, Mme Regimbart. - -Ainsi, elle connaissait sa vie, et lui ne savait rien de la sienne! - -Cependant il avait découvert dans son cabinet de toilette la miniature -d'un monsieur à longues moustaches: était-ce le même sur lequel on lui -avait conté autrefois une vague histoire de suicide? Mais il n'existait -aucun moyen d'en savoir davantage! A quoi bon, du reste? Les cœurs -des femmes sont comme ces petits meubles à secret, pleins de tiroirs -emboîtés les uns dans les autres; on se donne du mal, on se casse -les ongles, et on trouve au fond quelque fleur desséchée, des brins -de poussière--ou le vide! Et puis, il craignait peut-être d'en trop -apprendre. - -Elle lui faisait refuser les invitations où elle ne pouvait se -rendre avec lui, le tenait à ses côtés, avait peur de le perdre; et, -malgré cette union chaque jour plus grande, tout à coup des abîmes -se découvraient entre eux, à propos de choses insignifiantes, -l'appréciation d'une personne, d'une œuvre d'art. - -Elle avait une façon de jouer du piano, correcte et dure. Son -spiritualisme (Mme Dambreuse croyait à la transmigration des âmes dans -les étoiles) ne l'empêchait pas de tenir sa caisse admirablement. -Elle était hautaine avec ses gens; ses yeux restaient secs devant les -haillons des pauvres. Un égoïsme ingénu éclatait dans ses locutions -ordinaires: «Qu'est-ce que cela me fait? je serais bien bonne! -est-ce que j'ai besoin!» et mille petites actions inanalysables, -odieuses. Elle aurait écouté derrière les portes; elle devait mentir -à son confesseur. Par esprit de domination, elle voulut que Frédéric -l'accompagnât le dimanche à l'église. Il obéit et porta le livre. - -La perte de son héritage l'avait considérablement changée. Ces marques -d'un chagrin qu'on attribuait à la mort de M. Dambreuse la rendaient -intéressante; et, comme autrefois, elle recevait beaucoup de monde. -Depuis l'insuccès électoral de Frédéric, elle ambitionnait pour eux -deux une délégation en Allemagne; aussi la première chose à faire était -de se soumettre aux idées régnantes. - -Les uns désiraient l'Empire, d'autres les Orléans, d'autres le comte de -Chambord; mais tous s'accordaient sur l'urgence de la décentralisation, -et plusieurs moyens étaient proposés, tels que ceux-ci: couper -Paris en une foule de grandes rues afin d'y établir des villages, -transférer à Versailles le siège du gouvernement, mettre à Bourges -les écoles, supprimer les bibliothèques, confier tout aux généraux -de division;--et on exaltait les campagnes, l'homme illettré ayant -naturellement plus de sens que les autres! Les haines foisonnaient: -haine contre les instituteurs primaires et contre les marchands de -vin, contre les classes de philosophie, contre les cours d'histoire, -contre les romans, les gilets rouges, les barbes longues, contre toute -indépendance, toute manifestation individuelle; car il fallait «relever -le principe d'autorité», qu'elle s'exerçât au nom de n'importe qui, -qu'elle vînt de n'importe où, pourvu que ce fût la force, l'autorité! -Les conservateurs parlaient maintenant comme Sénécal. Frédéric ne -comprenait plus, et il retrouvait chez son ancienne maîtresse les mêmes -propos, débités par les mêmes hommes. - -Les salons des filles (c'est de ce temps-là que date leur importance) -étaient un terrain neutre, où les réactionnaires de bords différents -se rencontraient. Hussonnet, qui se livrait au dénigrement des gloires -contemporaines (bonne chose pour la restauration de l'ordre), inspira -l'envie à Rosanette d'avoir, comme une autre, ses soirées; il en ferait -des comptes rendus, et il amena d'abord un homme sérieux, Fumichon; -puis parurent Nonancourt, M. de Grémonville, le sieur de Larsillois, -ex-préfet, et Cisy, qui était maintenant agronome, bas Breton et plus -que jamais chrétien. - -Il venait, en outre, d'anciens amants de la Maréchale, tels que le -baron de Comaing, le comte de Jumillac et quelques autres; la liberté -de leurs allures blessait Frédéric. - -Afin de se poser comme le maître, il augmenta le train de la maison. -Alors, on prit un groom, on changea de logement, et on eut un -mobilier nouveau. Ces dépenses étaient inutiles pour faire paraître -son mariage moins disproportionné à sa fortune. Aussi diminuait-elle -effroyablement;--et Rosanette ne comprenait rien à tout cela! - -Bourgeoise déclassée, elle adorait la vie de ménage, un petit intérieur -paisible. Cependant elle était contente d'avoir «un jour»; disait: «Ces -femmes-là!» en parlant de ses pareilles; voulait être «une dame du -monde», s'en croyait une. Elle le pria de ne plus fumer dans le salon, -essaya de lui faire faire maigre, par bon genre. - -Elle mentait à son rôle enfin, car elle devenait sérieuse et même, -avant de se coucher, montrait toujours un peu de mélancolie, comme il y -a des cyprès à la porte d'un cabaret. - -Il en découvrit la cause: elle rêvait mariage,--elle aussi! Frédéric -en fut exaspéré. D'ailleurs, il se rappelait son apparition chez Mme -Arnoux, et puis il lui gardait rancune pour sa longue résistance. - -Il n'en cherchait pas moins quels avaient été ses amants. Elle les -niait tous. Une sorte de jalousie l'envahit. Il s'irrita des cadeaux -qu'elle avait reçus, qu'elle recevait;--et, à mesure que le fond même -de sa personne l'agaçait davantage, un goût des sens âpre et bestial -l'entraînait vers elle, illusions d'une minute qui se résolvaient en -haine. - -Ses paroles, sa voix, son sourire, tout vint à lui déplaire, ses -regards surtout, cet œil de femme éternellement limpide et inepte. -Il s'en trouvait tellement excédé quelquefois, qu'il l'aurait vue -mourir sans émotion. Mais comment se fâcher? Elle était d'une douceur -désespérante. - -Deslauriers reparut et expliqua son séjour à Nogent en disant qu'il -y marchandait une étude d'avoué. Frédéric fut heureux de le revoir; -c'était quelqu'un! Il le mit en tiers dans leur compagnie. - -L'avocat dînait chez eux de temps à autre, et, quand il s'élevait de -petites contestations, se déclarait toujours pour Rosanette, si bien -qu'une fois Frédéric lui dit: - -«Eh! couche avec elle si ça t'amuse!» tant il souhaitait un hasard qui -l'en débarrassât. - -Vers le milieu du mois de juin, elle reçut un commandement où maître -Athanase Gautherot, huissier, lui enjoignait de solder quatre mille -francs dus à la demoiselle Clémence Vatnaz; sinon, qu'il viendrait le -lendemain la saisir. - -En effet, des quatre billets autrefois souscrits un seul était -payé;--l'argent qu'elle avait pu avoir depuis lors ayant passé à -d'autres besoins. - -Elle courut chez Arnoux. Il habitait le faubourg Saint-Germain, et -le portier ignorait la rue. Elle se transporta chez plusieurs amis, -ne trouva personne et rentra désespérée. Elle ne voulait rien dire à -Frédéric, tremblant que cette nouvelle histoire ne fît du tort à son -mariage. - -Le lendemain matin, Me Athanase Gautherot se présenta, flanqué de deux -acolytes, l'un blême, à figure chafouine, l'air dévoré d'envie, l'autre -portant un faux-col et des sous-pieds très tendus, avec un délot de -taffetas noir à l'index;--et tous deux, ignoblement sales, avaient des -cols gras, des manches de redingote trop courtes. - -Leur patron, un fort bel homme, au contraire, commença par s'excuser de -sa mission pénible, tout en regardant l'appartement, «plein de jolies -choses, ma parole d'honneur»! Il ajouta «outre celles qu'on ne peut -saisir». Sur un geste, les deux recors disparurent. - -Alors, ses compliments redoublèrent. Pouvait-on croire qu'une personne -aussi... charmante n'eût pas d'ami sérieux! Une vente par autorité de -justice était un véritable malheur! On ne s'en relève jamais. Il tâcha -de l'effrayer, puis, la voyant émue, prit subitement un ton paterne. Il -connaissait le monde, il avait eu affaire à toutes ces dames; et, en -les nommant, il examinait les cadres sur les murs. C'étaient d'anciens -tableaux du brave Arnoux, des esquisses de Sombaz, des aquarelles de -Burieu, trois paysages de Dittmer. Rosanette n'en savait pas le prix, -évidemment. Maître Gautherot se tourna vers elle: - -«Tenez! Pour vous montrer que je suis un bon garçon, faisons-une chose: -cédez-moi ces Dittmer-là! et je paye tout. Est-ce convenu?» - -A ce moment, Frédéric, que Delphine avait instruit dans l'antichambre -et qui venait de voir les deux praticiens, entra le chapeau sur la -tête, d'un air brutal. Maître Gautherot reprit sa dignité, et comme la -porte était restée ouverte: - -«Allons, messieurs, écrivez! Dans la seconde pièce, nous disons: une -table de chêne, avec ses deux rallonges, deux buffets...» - -Frédéric l'arrêta, demandant s'il n'y avait pas quelque moyen -d'empêcher la saisie. - -«Oh! parfaitement! Qui a payé les meubles? - ---Moi. - ---Eh bien, formulez une revendication; c'est toujours du temps que vous -aurez devant vous.» - -Maître Gautherot acheva vivement ses écritures, et, dans le même -procès-verbal, assigna en référé Mlle Bron, puis se retira. - -Frédéric ne fit pas un reproche. Il contemplait, sur le tapis, les -traces de boue laissées par les chaussures des praticiens; et, se -parlant à lui-même: - -«Il va falloir chercher de l'argent! - ---Ah! mon Dieu, que je suis bête!» dit la Maréchale. - -Elle fouilla dans un tiroir, prit une lettre et s'en alla vivement à la -Société d'éclairage du Languedoc, afin d'obtenir le transfert de ses -actions. - -Elle revint une heure après. Les titres étaient vendus à un autre! Le -commis lui avait répondu en examinant son papier, la promesse écrite -par Arnoux: - -«Cet acte ne vous constitue nullement propriétaire. La Compagnie ne -connaît pas cela.» Bref, il l'avait congédiée, elle en suffoquait; et -Frédéric devait se rendre à l'instant même chez Arnoux, pour éclaircir -la chose. - -Mais Arnoux croirait peut-être qu'il venait pour recouvrer -indirectement les quinze mille francs de son hypothèque perdue; et puis -cette réclamation à un homme qui avait été l'amant de sa maîtresse lui -semblait une turpitude. Choisissant un moyen terme, il alla prendre -à l'hôtel Dambreuse l'adresse de Mme Regimbart, envoya chez elle un -commissionnaire et connut ainsi le café que hantait maintenant le -citoyen. - -C'était un petit café sur la place de la Bastille, où il se tenait -toute la journée, dans le coin de droite, au fond, ne bougeant pas plus -que s'il avait fait partie de l'immeuble. - -Après avoir passé successivement par la demi-tasse, le grog, le -bischof, le vin chaud et même l'eau rougie, il était revenu à la bière -et, de demi-heure en demi-heure, laissait tomber ce mot: «Bock!» ayant -réduit son langage à l'indispensable. Frédéric lui demanda s'il voyait -quelquefois Arnoux. - -«Non! - ---Tiens, pourquoi? - ---Un imbécile!» - -La politique peut-être les séparait, et Frédéric crut bien faire de -s'informer de Compain. - -«Quelle brute! dit Regimbart. - ---Comment cela? - ---Sa tête de veau! - ---Ah! apprenez-moi ce que c'est que la tête de veau!» - -Regimbart eut un sourire de pitié. - -«Des bêtises!» - -Frédéric, après un long silence, reprit: - -«Il a donc changé de logement? - ---Qui? - ---Arnoux! - ---Oui: rue de Fleurus! - ---Quel numéro? - ---Est-ce que je fréquente les jésuites! - ---Comment, jésuites!» - -Le citoyen répondit, furieux: - -«Avec l'argent d'un patriote que je lui ai fait connaître, ce cochon-là -s'est établi marchand de chapelets! - ---Pas possible! - ---Allez-y voir!» - -Rien de plus vrai; Arnoux, affaibli par une attaque, avait tourné à la -religion; d'ailleurs, «il avait toujours eu un fonds de religion», et -(avec l'alliage de mercantilisme et d'ingénuité qui lui était naturel), -pour faire son salut et sa fortune, il s'était mis dans le commerce des -objets religieux. - -Frédéric n'eut pas de mal à découvrir son établissement, dont -l'enseigne portait: «_Aux arts gothiques_.--Restauration du -culte.--Ornements d'église.--Sculpture polychrome.--Encens des rois -mages, etc.» - -Aux deux coins de la vitrine s'élevaient deux statues en bois, -bariolées d'or, de cinabre et d'azur; un saint Jean-Baptiste avec sa -peau de mouton, et une sainte Geneviève, des roses dans son tablier -et une quenouille sous son bras; puis des groupes en plâtre; une -bonne sœur instruisant une petite fille, une mère à genoux près d'une -couchette, trois collégiens devant la sainte table. Le plus joli était -une manière de chalet figurant l'intérieur de la crèche avec l'âne, le -bœuf et l'enfant Jésus étalé sur de la paille, de la vraie paille. -Du haut en bas des étagères, on voyait des médailles à la douzaine, -des chapelets de toute espèce, des bénitiers en forme de coquille, et -les portraits des gloires ecclésiastiques, parmi lesquelles brillaient -Monseigneur Affre et notre Saint-Père, tous deux souriant. - -Arnoux, à son comptoir, sommeillait la tête basse. Il était -prodigieusement vieilli, avait même autour des tempes une couronne -de boutons roses, et le reflet des croix d'or frappées par le soleil -tombait dessus. - -Frédéric, devant cette décadence, fut pris de tristesse. Par dévouement -pour la Maréchale, il se résigna cependant et il s'avançait; au fond de -la boutique, Mme Arnoux parut; alors, il tourna les talons. - -«Je ne l'ai pas trouvé», dit-il en rentrant. - -Et il eut beau répondre qu'il allait écrire tout de suite à son notaire -du Havre pour avoir de l'argent, Rosanette s'emporta. On n'avait jamais -vu un homme si faible, si mollasse; pendant qu'elle endurait mille -privations, les autres se gobergeaient. - -Frédéric songeait à la pauvre Mme Arnoux, se figurant la médiocrité -navrante de son intérieur. Il s'était mis au secrétaire; et, comme la -voix aigre de Rosanette continuait: - -«Ah! au nom du ciel, tais-toi! - ---Vas-tu les défendre, par hasard? - ---Eh bien oui! s'écria-t-il, car d'où vient cet acharnement? - ---Mais toi, pourquoi ne veux-tu pas qu'ils payent? C'est dans la peur -d'affliger ton ancienne, avoue-le!» - -Il eut envie de l'assommer avec la pendule; les paroles lui manquèrent. -Il se tut. Rosanette, tout en marchant dans la chambre, ajouta: - -«Je vais lui flanquer un procès, à ton Arnoux. Oh! je n'ai pas besoin -de toi!» et, pinçant les lèvres: «Je consulterai.» - -Trois jours après, Delphine entra brusquement. - -«Madame, madame, il y a là un homme avec un pot de colle qui me fait -peur.» - -Rosanette passa dans la cuisine et vit un chenapan, la face criblée -de petite vérole, paralytique d'un bras, aux trois quarts ivre et -bredouillant. - -C'était l'afficheur de maître Gautherot. L'opposition à la saisie ayant -été repoussée, la vente, naturellement, s'ensuivait. - -Pour sa peine d'avoir monté l'escalier, il réclama d'abord un petit -verre;--puis il implora une autre faveur, à savoir des billets de -spectacle, croyant que Madame était une actrice. Il fut ensuite -plusieurs minutes à faire des clignements d'yeux incompréhensibles; -enfin, il déclara que, moyennant quarante sous il déchirerait les coins -de l'affiche déjà posée en bas, contre la porte. Rosanette s'y trouvait -désignée par son nom, rigueur exceptionnelle qui marquait toute la -haine de la Vatnaz. - -Elle avait été sensible autrefois, et même, dans une peine de cœur, -avait écrit à Béranger pour en obtenir un conseil. Mais elle s'était -aigrie sous les bourrasques de l'existence, ayant tour à tour donné des -leçons de piano, présidé une table d'hôte, collaboré à des journaux de -modes, sous-loué des appartements, fait le trafic des dentelles dans -le monde des femmes légères,--où ses relations lui permirent d'obliger -beaucoup de personnes, Arnoux entre autres. Elle avait travaillé -auparavant dans une maison de commerce. - -Elle y soldait les ouvrières, et il y avait pour chacune d'elles deux -livres, dont l'un restait toujours entre ses mains. Dussardier, qui -tenait par obligeance celui d'une nommée Hortense Baslin, se présenta -un jour à la caisse au moment où Mlle Vatnaz apportait le compte de -cette fille, 1,682 francs, que le caissier lui paya. Or, la veille -même, Dussardier n'en avait inscrit que 1,082 sur le livre de la -Baslin. Il le redemanda sous un prétexte; puis, voulant ensevelir -cette histoire de vol, lui conta qu'il l'avait perdu. L'ouvrière redit -naïvement son mensonge à Mlle Vatnaz; celle-ci, pour en avoir le -cœur net, d'un air indifférent, vint en parler au brave commis. Il -se contenta de répondre: «Je l'ai brûlé»; ce fut tout. Elle quitta la -maison peu de temps après, sans croire à l'anéantissement du livre, et -s'imaginant que Dussardier le gardait. - -A la nouvelle de sa blessure, elle était accourue chez lui dans -l'intention de le reprendre. Puis, n'ayant rien découvert, malgré les -perquisitions les plus fines, elle avait été saisie de respect, et -bientôt d'amour, pour ce garçon, si loyal, si doux, si héroïque et si -fort! Une pareille bonne fortune à son âge était inespérée. Elle se -jeta dessus avec un appétit d'ogresse,--et elle en avait abandonné la -littérature, le socialisme, «les doctrines consolantes et les utopies -généreuses», le cours qu'elle professait sur la _Désubalternisation de -la femme_, tout, Delmar lui-même; enfin, elle offrit à Dussardier de -s'unir par un mariage. - -Bien qu'elle fût sa maîtresse, il n'en était nullement amoureux. -D'ailleurs, il n'avait pas oublié son vol. Puis elle était trop riche. -Il la refusa. Alors, elle lui dit, en pleurant, les rêves qu'elle -avait faits: c'était d'avoir à eux deux un magasin de confection. Elle -possédait les premiers fonds indispensables, qui s'augmenteraient de -quatre mille francs la semaine prochaine; et elle narra ses poursuites -contre la Maréchale. - -Dussardier en fut chagrin, à cause de son ami. Il se rappelait le -porte-cigares offert au corps de garde, les soirs du quai Napoléon, -tant de bonnes causeries, de livres prêtés, les mille complaisances de -Frédéric. Il pria la Vatnaz de se désister. - -Elle le railla de sa bonhomie, en manifestant contre Rosanette une -exécration incompréhensible; elle ne souhaitait même la fortune que -pour l'écraser plus tard avec son carrosse. - -Ces abîmes de noirceur effrayèrent Dussardier; et, quand il sut -positivement le jour de la vente, il sortit. Dès le lendemain matin, il -entrait chez Frédéric avec une contenance embarrassée. - -«J'ai des excuses à vous faire. - ---De quoi donc? - ---Vous devez me prendre pour un ingrat, moi dont elle est... Il -balbutiait. Oh! je ne la verrai plus, je ne serai pas son complice! Et, -l'autre le regardant tout surpris: Est-ce qu'on ne va pas, dans trois -jours, vendre les meubles de votre maîtresse? - ---Qui vous a dit cela? - ---Elle-même, la Vatnaz! Mais j'ai peur de vous offenser... - ---Impossible, cher ami! - ---Ah! c'est vrai? vous êtes si bon!» - -Et il lui tendit, d'une main discrète, un petit portefeuille de basane. - -C'était quatre mille francs, toutes ses économies. - -«Comment! Ah! non!--non!... - ---Je savais bien que je vous blesserais, répliqua Dussardier, avec une -larme au bord des yeux. - -Frédéric lui serra la main, et le brave garçon reprit d'une voix -dolente: - -«Acceptez-les! Faites-moi ce plaisir-là! Je suis tellement désespéré! -Est-ce que tout n'est pas fini, d'ailleurs? J'avais cru, quand la -révolution est arrivée, qu'on serait heureux. Vous rappelez-vous comme -c'était beau! comme on respirait bien! Mais nous voilà retombés pire -que jamais.» - -Et, fixant ses yeux à terre: - -«Maintenant, ils tuent notre république, comme ils ont tué l'autre, la -romaine! et la pauvre Venise, la pauvre Pologne, la pauvre Hongrie! -Quelles abominations! D'abord, on a abattu les arbres de la liberté, -puis restreint le droit de suffrage, fermé les clubs, rétabli la -censure et livré renseignement aux prêtres, en attendant l'Inquisition. -Pourquoi pas? Des conservateurs nous souhaitent bien les Cosaques! On -condamne les journaux quand ils parlent contre la peine de mort; Paris -regorge de baïonnettes, seize départements sont en état de siège;--et -l'amnistie qui est encore une fois repoussée!» - -Il se prit le front à deux mains; puis, écartant les bras comme dans -une grande détresse: - -«Si on tâchait cependant, si on était de bonne foi, on pourrait -s'entendre! Mais non! Les ouvriers ne valent pas mieux que les -bourgeois, voyez-vous! A Elbeuf, dernièrement, ils ont refusé leur -secours dans un incendie. Des misérables traitent Barbès d'aristocrate! -Pour qu'on se moque du peuple, ils veulent nommer à la présidence -Nadaud, un maçon, je vous demande un peu! Et il n'y a pas de moyen! pas -de remède! Tout le monde est contre nous!--Moi, je n'ai jamais fait de -mal; et, pourtant, c'est comme un poids qui me pèse sur l'estomac. J'en -deviendrai fou, si ça continue. J'ai envie de me faire tuer. Je vous -dis que je n'ai pas besoin de mon argent! Vous me le rendrez, parbleu! -je vous le prête.» - -Frédéric, que la nécessité contraignait, finit par prendre ses -quatre mille francs. Ainsi, du côté de la Vatnaz, ils n'avaient plus -d'inquiétude. - -Mais Rosanette perdit bientôt son procès contre Arnoux, et, par -entêtement, voulait en appeler. - -Deslauriers s'exténuait à lui faire comprendre que la promesse -d'Arnoux ne constituait ni une donation ni une cession régulière; elle -n'écoutait même pas, trouvant la loi injuste; c'est parce qu'elle était -une femme, les hommes se soutenaient entre eux! A la fin, cependant, -elle suivit ses conseils. - -Il se gênait si peu dans la maison, que plusieurs fois il amena Sénécal -y dîner. Ce sans-façon déplut à Frédéric, qui lui avançait de l'argent, -le faisait même habiller par son tailleur; et l'avocat donnait ses -vieilles redingotes au socialiste, dont les moyens d'existence étaient -inconnus. - -Il aurait voulu servir Rosanette cependant. Un jour qu'elle lui -montrait douze actions de la Compagnie du kaolin (cette entreprise qui -avait fait condamner Arnoux à trente mille francs), il lui dit: - -«Mais c'est véreux! c'est superbe!» - -Elle avait le droit de l'assigner pour le remboursement de ses -créances. Elle prouverait d'abord qu'il était tenu solidairement à -payer tout le passif de la Compagnie, puisqu'il avait déclaré comme -dettes collectives des dettes personnelles, enfin qu'il avait diverti -plusieurs effets à la Société. - -«Tout cela le rend coupable de banqueroute frauduleuse, articles 586 -et 587 du Code de commerce; et nous l'emballerons, soyez-en sûre, ma -mignonne.» - -Rosanette lui sauta au cou. Il la recommanda le lendemain à son ancien -patron, ne pouvant s'occuper lui-même du procès, car il avait besoin à -Nogent; Sénécal lui écrirait en cas d'urgence. - -Ses négociations pour l'achat d'une étude étaient un prétexte. Il -passait son temps chez M. Roque, où il avait commencé non seulement -par faire l'éloge de leur ami, mais par l'imiter d'allures et de -langage autant que possible;--ce qui lui avait obtenu la confiance de -Louise, tandis qu'il gagnait celle de son père en se déchaînant contre -Ledru-Rollin. - -Si Frédéric ne revenait pas, c'est qu'il fréquentait le grand monde; et -peu à peu Deslauriers leur apprit qu'il aimait quelqu'un, qu'il avait -un enfant, qu'il entretenait une créature. - -Le désespoir de Louise fut immense, l'indignation de Mme Moreau non -moins forte. Elle voyait son fils tourbillonnant vers le fond d'un -gouffre vague, était blessée dans sa religion des convenances et -en éprouvait comme un déshonneur personnel, quand tout à coup sa -physionomie changea. Aux questions qu'on lui faisait sur Frédéric, elle -répondait d'un air narquois: - -«Il va bien, très bien.» - -Elle savait son mariage avec Mme Dambreuse. - -L'époque en était fixée, et même il cherchait comment faire avaler la -chose à Rosanette. - -Vers le milieu de l'automne, elle gagna son procès relatif aux actions -de kaolin. Frédéric l'apprit en rencontrant à sa porte Sénécal, qui -sortait de l'audience. - -On avait reconnu M. Arnoux complice de toutes les fraudes, et -l'ex-répétiteur avait un tel air de s'en réjouir, que Frédéric -l'empêcha d'aller plus loin, en assurant qu'il se chargeait de sa -commission près de Rosanette. Il entra chez elle la figure irritée. - -«Eh bien, te voilà contente!» - -Mais, sans remarquer ces paroles: - -«Regarde donc!» - -Et elle lui montra son enfant couché dans un berceau, près du feu. Elle -l'avait trouvé si mal le matin chez sa nourrice, qu'elle l'avait ramené -à Paris. - -Tous ses membres étaient maigris extraordinairement et ses lèvres -couvertes de points blancs, qui faisaient dans l'intérieur de sa bouche -comme des caillots de lait. - -«Qu'a dit le médecin? - ---Ah! le médecin! Il prétend que le voyage a augmenté son... je ne sais -plus, un nom en _ite_... enfin qu'il a le muguet. Connais-tu cela?» - -Frédéric n'hésita pas à répondre: «Certainement», ajoutant que ce -n'était rien. - -Mais dans la soirée, il fut effrayé par l'aspect débile de l'enfant et -le progrès de ces taches blanchâtres, pareilles à de la moisissure, -comme si la vie, abandonnant déjà ce pauvre petit corps, n'eût laissé -qu'une matière où la végétation poussait. Ses mains étaient froides; -il ne pouvait plus boire maintenant; et la nourrice, une autre que le -portier avait été prendre au hasard dans un bureau, répétait: - -«Il me paraît bien bas, bien bas!» - -Rosanette fut debout toute la nuit. - -Le matin, elle alla trouver Frédéric. - -«Viens donc voir. Il ne remue plus.» - -En effet, il était mort. Elle le prit, le secoua, l'étreignait en -l'appelant des noms les plus doux, le couvrait de baisers et de -sanglots, tournait sur elle-même éperdue, s'arrachait les cheveux, -poussait des cris;--et se laissa tomber au bord du divan, où elle -restait la bouche ouverte, avec un flot de larmes tombant de ses yeux -fixes. Puis une torpeur la gagna, et tout devint tranquille dans -l'appartement. Les meubles étaient renversés. Deux ou trois serviettes -traînaient. Six heures sonnèrent. La veilleuse s'éteignit. - -Frédéric, en regardant tout cela, croyait presque rêver. Son cœur -se serrait d'angoisse. Il lui semblait que cette mort n'était -qu'un commencement, et qu'il y avait par derrière un malheur plus -considérable près de survenir. - -Tout à coup Rosanette dit d'une voix tendre: - -«Nous le conserverons, n'est-ce pas?» - -Elle désirait le faire embaumer. Bien des raisons s'y opposaient. La -meilleure, selon Frédéric, c'est que la chose était impraticable sur -des enfants si jeunes. Un portrait valait mieux. Elle adopta cette -idée. Il écrivit un mot à Pellerin, et Delphine courut le porter. - -Pellerin arriva promptement, voulant effacer par ce zèle tout souvenir -de sa conduite. Il dit d'abord: - -«Pauvre petit ange! Ah! mon Dieu, quel malheur!» - -Mais, peu à peu (l'artiste en lui l'emportant), il déclara qu'on ne -pouvait rien faire avec ces yeux bistrés, cette face livide, que -c'était une véritable nature morte, qu'il faudrait beaucoup de talent; -et il murmurait: - -«Oh! pas commode, pas commode!» - ---Pourvu que ce soit ressemblant, objecta Rosanette. - ---Eh! je me moque de la ressemblance! A bas le réalisme! C'est l'esprit -qu'on peint! Laissez-moi! Je vais tâcher de me figurer ce que ça devait -être.» - -Il réfléchit, le front dans la main gauche, le coude dans la droite; -puis, tout à coup: - -«Ah! une idée! un pastel! Avec des demi-teintes colorées, passées -presque à plat, on peut obtenir un beau modelé, sur les bords -seulement.» - -Il envoya la femme de chambre chercher sa boîte; puis, ayant une chaise -sous les pieds et une autre près de lui, il commença à jeter de grands -traits, aussi calme que s'il eût travaillé d'après la bosse. Il vantait -les petits saint Jean de Corrège, l'infante Rose de Vélasquez, les -chairs lactées de Reynolds, la distinction de Lawrence, et surtout -l'enfant aux longs cheveux qui est sur les genoux de lady Gower. - -«D'ailleurs, peut-on rien trouver de plus charmant que ces crapauds-là! -Le type du sublime (Raphaël l'a prouvé par ses madones), c'est -peut-être une mère avec son enfant?» - -Rosanette, qui suffoquait, sortit; et Pellerin dit aussitôt: - -«Eh bien, Arnoux!... vous savez ce qui arrive? - ---Non! Quoi? - ---Ça devait finir comme ça, du reste! - ---Qu'est-ce donc? - ---Il est peut-être maintenant... Pardon!» - -L'artiste se leva pour exhausser la tête du petit cadavre. - -«Vous disiez... reprit Frédéric.» - -Et Pellerin, tout en clignant pour mieux prendre ses mesures: - -«Je disais que notre ami Arnoux est peut-être maintenant coffré!» - -Puis, d'un ton satisfait: - -«Regardez un peu! Est-ce ça? - ---Oui, très bien! Mais Arnoux?» - -Pellerin déposa son crayon. - -«D'après ce que j'ai pu comprendre, il se trouve poursuivi par un -certain Mignot, un intime de Regimbart, une bonne tête, celui-là, hein? -Quel idiot! Figurez-vous qu'un jour... - ---Eh! il ne s'agit pas de Regimbart! - ---C'est vrai. Eh bien, Arnoux, hier au soir, devait trouver douze mille -francs, sinon, il était perdu. - ---Oh! c'est peut-être exagéré, dit Frédéric. - ---Pas le moins du monde! Ça m'avait l'air grave, très grave!» - -Rosanette, à ce moment, reparut avec des rougeurs sous les paupières, -ardentes comme des plaques de fard. Elle se mit près du carton et -regarda. Pellerin fit signe qu'il se taisait à cause d'elle. Mais -Frédéric, sans y prendre garde: - -«Cependant je ne peux pas croire... - ---Je vous répète que je l'ai rencontré hier, dit l'artiste, à sept -heures du soir, rue Jacob. Il avait même son passeport, par précaution, -et il parlait de s'embarquer au Havre, lui et toute sa smala. - ---Comment! Avec sa femme? - ---Sans doute! Il est trop bon père de famille pour vivre tout seul. - ---Et vous en êtes sûr?... - ---Parbleu! Où voulez-vous qu'il ait trouvé douze mille francs?» - -Frédéric fit deux ou trois tours dans la chambre. Il haletait, se -mordait les lèvres, puis saisit son chapeau. - -«Où vas-tu donc? dit Rosanette. - -Il ne répondit pas et disparut. - - - - -V - - -Il fallait douze mille francs, ou bien il ne reverrait plus Mme Arnoux; -et, jusqu'à présent, un espoir invincible lui était resté. Est-ce -qu'elle ne faisait pas comme la substance de son cœur, le fond même de -sa vie? Il fut pendant quelques minutes à chanceler sur le trottoir, se -rongeant d'angoisses, heureux néanmoins de n'être plus chez l'autre. - -Où avoir de l'argent? Frédéric savait par lui-même combien il est -difficile d'en obtenir tout de suite, à n'importe quel prix. Une seule -personne pouvait l'aider, Mme Dambreuse. Elle gardait toujours dans son -secrétaire plusieurs billets de banque. Il alla chez elle, et d'un ton -hardi: - -«As-tu douze mille francs à me prêter? - ---Pourquoi?» - -C'était le secret d'un autre. Elle voulait le connaître. Il ne céda -pas. Tous deux s'obstinaient. Enfin, elle déclara ne rien donner, -avant de savoir dans quel but. Frédéric devint très rouge. Un de -ses camarades avait commis un vol. La somme devait être restituée -aujourd'hui même. - -«Tu l'appelles? Son nom? Voyons, son nom? - ---Dussardier!» - -Et il se jeta à ses genoux, en la suppliant de n'en rien dire. - -«Quelle idée as-tu de moi? reprit Mme Dambreuse. On croirait que tu es -le coupable. Finis donc tes airs tragiques! Tiens, les voilà! et grand -bien lui fasse!» - -Il courut chez Arnoux. Le marchand n'était pas dans sa boutique. Mais -il logeait toujours rue Paradis, car il possédait deux domiciles. - -Rue Paradis le portier jura que M. Arnoux était absent depuis la -veille; quant à Madame, il n'osait rien dire; et Frédéric, ayant monté -l'escalier comme une flèche, colla son oreille contre la serrure. Enfin -on ouvrit. Madame était partie avec Monsieur. La bonne ignorait quand -ils reviendraient; ses gages étaient payés; elle-même s'en allait. - -Tout à coup, un craquement de porte se fit entendre. - -«Mais il y a quelqu'un? - ---Oh! non, monsieur! c'est le vent.» - -Alors, il se retira. N'importe! une disparition si prompte avait -quelque chose d'inexplicable. - -Regimbart, étant l'intime de Mignot, pouvait peut-être l'éclairer? Et -Frédéric se fit conduire chez lui, à Montmartre, rue de l'Empereur. - -Sa maison était flanquée d'un jardinet clos par une grille que -bouchaient des plaques de fer. Un perron de trois marches relevait la -façade blanche, et en passant sur le trottoir, on apercevait les deux -pièces du rez-de-chaussée, dont la première était un salon avec des -robes partout sur les meubles, et la seconde l'atelier où se tenaient -les ouvrières de Mme Regimbart. - -Toutes étaient convaincues que Monsieur avait de grandes occupations, -de grandes relations, que c'était un homme complètement hors ligne. -Quand il traversait le couloir, avec son chapeau à bords retroussés, sa -longue figure sérieuse et sa redingote verte, elles en interrompaient -leur besogne. D'ailleurs, il ne manquait pas de leur adresser toujours -quelque mot d'encouragement, une politesse sous forme de sentence;--et, -plus tard, dans leur ménage, elles se trouvaient malheureuses parce -qu'elles l'avaient gardé pour idéal. - -Aucune cependant ne l'aimait comme Mme Regimbart, petite personne -intelligente qui le faisait vivre avec son métier. - -Dès que M. Moreau eut dit son nom, elle vint prestement le recevoir, -sachant par les domestiques ce qu'il était à Mme Dambreuse. Son mari -«rentrait à l'instant même»; et Frédéric, tout en la suivant, admira la -tenue du logis et la profusion de toile cirée qu'il y avait. Puis il -attendit quelques minutes dans une manière de bureau où le citoyen se -retirait pour penser. - -Son accueil fut moins rébarbatif que d'habitude. - -Il conta l'histoire d'Arnoux. L'ex-fabricant de faïences avait -enguirlandé Mignot, un patriote, possesseur de cent actions du -_Siècle_, en lui démontrant qu'il fallait, au point de vue -démocratique, changer la gérance et la rédaction du journal; et, sous -prétexte de faire triompher son avis dans la prochaine assemblée des -actionnaires, il lui avait demandé cinquante actions, en disant qu'il -les repasserait à des amis sûrs, lesquels appuieraient son vote; Mignot -n'aurait aucune responsabilité, ne se fâcherait avec personne; puis, -le succès obtenu, il lui ferait avoir dans l'administration une bonne -place, de cinq à six mille francs pour le moins. Les actions avaient -été livrées. Mais Arnoux, tout de suite, les avait vendues et avec -l'argent s'était associé à un marchand d'objets religieux. Là-dessus, -réclamations de Mignot, lanternements d'Arnoux; enfin le patriote -l'avait menacé d'une plainte en escroquerie, s'il ne restituait ses -titres ou la somme équivalente: cinquante mille francs. - -Frédéric eut l'air désespéré. - -«Ce n'est pas tout, dit le citoyen. Mignot, qui est un brave homme, -s'est rabattu sur le quart. Nouvelles promesses de l'autre, nouvelles -farces naturellement. Bref, avant-hier matin, Mignot l'a sommé d'avoir -à lui rendre dans les vingt-quatre heures, sans préjudice du reste, -douze mille francs.» - -«Mais je les ai!» dit Frédéric. - -Le citoyen se retourna lentement: - -«Blagueur! - ---Pardon! Ils sont dans ma poche. Je les apportais. - ---Comme vous y allez, vous! Nom d'un petit bonhomme! Du reste, il n'est -plus temps; la plainte est déposée, et Arnoux parti. - ---Seul? - ---Non! avec sa femme. On les a rencontrés à la gare du Havre.» - -Frédéric pâlit extraordinairement. Mme Regimbart crut qu'il allait -s'évanouir. Il se contint et même il eut la force d'adresser deux ou -trois questions sur l'aventure. Regimbart s'en attristait, tout cela en -somme nuisant à la démocratie. Arnoux avait toujours été sans conduite -et sans ordre. - -«Une vraie tête de linotte! Il brûlait la chandelle par les deux bouts! -Le cotillon l'a perdu! Ce n'est pas lui que je plains, mais sa pauvre -femme!» car le citoyen admirait les femmes vertueuses et faisait grand -cas de Mme Arnoux. «Elle a dû joliment souffrir!» - -Frédéric lui sut gré de cette sympathie; et, comme s'il en avait reçu -un service, il serra sa main avec effusion. - -«As-tu fait toutes les courses nécessaires?» dit Rosanette en le -revoyant. - -Il n'en avait pas eu le courage, répondit-il, et avait marché au -hasard, dans les rues, pour s'étourdir. - -A huit heures, ils passèrent dans la salle à manger; mais ils restèrent -silencieux l'un devant l'autre, poussaient par intervalle un long -soupir et renvoyaient leur assiette. Frédéric but de l'eau-de-vie. Il -se sentait tout délabré, écrasé, anéanti, n'ayant plus conscience de -rien que d'une extrême fatigue. - -Elle alla chercher le portrait. Le rouge, le jaune, le vert et l'indigo -s'y heurtaient par taches violentes, en faisaient une chose hideuse, -presque dérisoire. - -D'ailleurs, le petit mort était méconnaissable maintenant. Le ton -violacé de ses lèvres augmentait la blancheur de sa peau; les narines -étaient encore plus minces, les yeux plus caves, et sa tête reposait -sur un oreiller de taffetas bleu, entre des pétales de camélias, des -roses d'automne et des violettes; c'était une idée de la femme de -chambre; elles l'avaient ainsi arrangé toutes les deux dévotement. La -cheminée, couverte d'une housse en guipure, supportait des flambeaux -de vermeil espacés par des bouquets de buis bénit: aux coins, dans les -deux vases, des pastilles du sérail brûlaient; tout cela formait avec -le berceau une manière de reposoir, et Frédéric se rappela sa veillée -près de M. Dambreuse. - -Tous les quarts d'heure, à peu près, Rosanette ouvrait les rideaux pour -contempler son enfant. Elle l'apercevait dans quelques mois d'ici, -commençant à marcher, puis au collège au milieu de la cour, jouant -aux barres; puis à vingt ans, jeune homme; et toutes ces images, -qu'elle se créait, lui faisaient comme autant de fils qu'elle aurait -perdus,--l'excès de la douleur multipliant sa maternité. - -Frédéric, immobile dans l'autre fauteuil, pensait à Mme Arnoux. - -Elle était en chemin de fer sans doute, le visage au carreau d'un -wagon, et regardant la campagne s'enfuir derrière elle du côté de -Paris, ou bien sur le pont d'un bateau à vapeur, comme la première -fois qu'il l'avait rencontrée; mais celui-là s'en allait indéfiniment -vers des pays d'où elle ne sortirait plus. Puis il la voyait dans -une chambre d'auberge, avec des malles par terre, un papier de -tenture en lambeaux, la porte qui tremblait au vent. Et après? que -deviendrait-elle? Institutrice, dame de compagnie, femme de chambre -peut-être? Elle était livrée à tous les hasards de la misère. Cette -ignorance de son sort le torturait. Il aurait dû s'opposer à sa fuite -ou partir derrière elle. N'était-il pas son véritable époux? Et, en -songeant qu'il ne la retrouverait jamais, que c'était bien fini, -qu'elle était irrévocablement perdue, il sentait comme un déchirement -de tout son être; ses larmes accumulées depuis le matin débordèrent. - -Rosanette s'en aperçut. - -«Ah! tu pleures comme moi! Tu as du chagrin? - ---Oui! oui! j'en ai!....» - -Il la serra contre son cœur, et tous deux sanglotaient en se tenant -embrassés. - -Mme Dambreuse aussi pleurait, couchée sur son lit, à plat ventre, la -tête dans ses mains. - -Olympe Regimbart, étant venue le soir lui essayer sa première robe de -couleur, avait conté la visite de Frédéric, et même qu'il tenait tout -prêts douze mille francs destinés à M. Arnoux. - -Ainsi cet argent, son argent à elle, était pour empêcher le départ de -l'autre, pour se conserver une maîtresse? - -Elle eut d'abord un accès de rage et elle avait résolu de le chasser -comme un laquais. Des larmes abondantes la calmèrent. Il valait mieux -tout renfermer, ne rien dire. - -Frédéric, le lendemain, rapporta les douze mille francs. - -Elle le pria de les garder, en cas de besoin, pour son ami, et elle -l'interrogea beaucoup sur ce monsieur. Qui donc l'avait poussé à un tel -abus de confiance? Une femme, sans doute! Les femmes vous entraînent à -tous les crimes. - -Ce ton de persiflage décontenança Frédéric. Il éprouvait un grand -remords de sa calomnie. Ce qui le rassurait, c'est que Mme Dambreuse ne -pouvait connaître la vérité. - -Elle y mit de l'entêtement cependant; car, le surlendemain, elle -s'informa encore de son petit camarade, puis d'un autre, de Deslauriers. - -«Est-ce un homme sûr et intelligent?» - -Frédéric le vanta. - -«Priez-le de passer à la maison un de ces matins; je désirerais le -consulter pour une affaire.» - -Elle avait trouvé un rouleau de paperasses contenant des billets -d'Arnoux parfaitement protestés, et sur lesquels Mme Arnoux avait mis -sa signature. C'était pour ceux-là que Frédéric était venu une fois -chez M. Dambreuse pendant son déjeuner; et, bien que le capitaliste -n'eût pas voulu en poursuivre le recouvrement, il avait fait prononcer -par le tribunal de commerce, non seulement la condamnation d'Arnoux, -mais celle de sa femme, qui l'ignorait, son mari n'ayant pas jugé -convenable de l'en avertir. - -C'était une arme, cela! Mme Dambreuse n'en doutait pas. Mais son -notaire lui conseillerait peut-être l'abstention; elle eût préféré -quelqu'un d'obscur; et elle s'était rappelé ce grand diable, à mine -impudente, qui lui avait offert ses services. - -Frédéric fit naïvement sa commission. - -L'avocat fut enchanté d'être mis en rapport avec une si grande dame. - -Il accourut. - -Elle le prévint que la succession appartenait à sa nièce, motif de plus -pour liquider ces créances qu'elle rembourserait, tenant à accabler les -époux Martinon des meilleurs procédés. - -Deslauriers comprit qu'il y avait là-dessous un mystère; il y rêvait -en considérant les billets. Le nom de Mme Arnoux, tracé par elle-même, -lui remit devant les yeux toute sa personne et l'outrage qu'il en avait -reçu. Puisque la vengeance s'offrait, pourquoi ne pas la saisir? - -Il conseilla donc à Mme Dambreuse de faire vendre aux enchères les -créances désespérées qui dépendaient de la succession. Un homme de -paille les rachèterait en sous-main et exercerait les poursuites. Il se -chargeait de fournir cet homme-là. - -Vers la fin du mois de novembre, Frédéric, en passant dans la rue de -Mme Arnoux, leva les yeux vers ses fenêtres et aperçut contre la porte -une affiche, où il y avait en grosses lettres: - -«Vente d'un riche mobilier, consistant en batterie de cuisine, -linge de corps et de table, chemises, dentelles, jupons, pantalons, -cachemires français et de l'Inde, piano d'Érard, deux bahuts de chêne -Renaissance, miroirs de Venise, poteries de Chine et du Japon.» - -«C'est leur mobilier!» se dit Frédéric, et le portier confirma ses -soupçons. - -Quant à la personne qui faisait vendre, il l'ignorait. Mais le -commissaire-priseur, Me Berthelmot, donnerait peut-être des -éclaircissements. - -L'officier ministériel ne voulut point tout d'abord dire quel créancier -poursuivait la vente. Frédéric insista. C'était un sieur Sénécal, agent -d'affaires, et Me Berthelmot poussa même la complaisance jusqu'à prêter -son journal des _Petites Affiches_. - -Frédéric, en arrivant chez Rosanette, le jeta sur la table tout ouvert. - -«Lis donc! - ---Eh bien, quoi? dit-elle avec une figure tellement placide, qu'il en -fut révolté. - ---Ah! garde ton innocence! - ---Je ne comprends pas. - ---C'est toi qui fais vendre Mme Arnoux?» - -Elle relut l'annonce. - -«Où est son nom? - ---Eh! c'est son mobilier! Tu le sais mieux que moi! - ---Qu'est-ce que ça me fait? dit Rosanette en haussant les épaules. - ---Ce que ça te fait? Mais tu te venges, voilà tout! C'est la suite de -tes persécutions! Est-ce que tu ne l'as pas outragée jusqu'à venir -chez elle! Toi, une fille de rien. La femme la plus sainte, la plus -charmante et la meilleure! Pourquoi t'acharnes-tu à la ruiner? - ---Tu te trompes, je t'assure! - ---Allons donc! Comme si tu n'avais pas mis Sénécal en avant! - ---Quelle bêtise!» - -Alors, une fureur l'emporta. - -«Tu mens! tu mens, misérable! Tu es jalouse d'elle! Tu possèdes une -condamnation contre son mari! Sénécal s'est déjà mêlé de tes affaires! -Il déteste Arnoux, vos deux haines s'entendent. J'ai vu sa joie quand -tu as gagné ton procès pour le kaolin. Le nieras-tu, celui-là? - ---Je te donne ma parole... - ---Oh! je la connais, ta parole!» - -Et Frédéric lui rappela ses amants par leurs noms, avec des détails -circonstanciés. Rosanette, toute pâlissante, se reculait. - -«Cela t'étonne! Tu me croyais aveugle parce que je fermais les yeux. -J'en ai assez aujourd'hui! On ne meurt pas pour les trahisons d'une -femme de ton espèce. Quand elles deviennent trop monstrueuses, on s'en -écarte, ce serait se dégrader que de les punir!» - -Elle se tordait les bras. - -«Mon Dieu, qui est-ce donc qui l'a changé? - ---Pas d'autres que toi-même! - ---Et tout cela pour Mme Arnoux!...» s'écria Rosanette en pleurant. - -Il reprit froidement: - -«Je n'ai jamais aimé qu'elle!» - -A cette insulte, ses larmes s'arrêtèrent. - -«Ça prouve ton bon goût! Une personne d'un âge mûr, le teint couleur -de réglisse, la taille épaisse, des yeux grands comme des soupiraux de -cave, et vides comme eux! Puisque ça te plaît, va la rejoindre! - ---C'est ce que j'attendais! Merci!» - -Rosanette demeura immobile, stupéfiée par ces façons extraordinaires. -Elle laissa même la porte se refermer; puis d'un bond elle le rattrapa -dans l'antichambre, et l'entourant de ses bras: - -«Mais tu es fou! tu es fou! c'est absurde! je t'aime! Elle le -suppliait: Mon Dieu, au nom de notre petit enfant! - ---Avoue que c'est toi qui as fait le coup!» dit Frédéric. - -Elle protesta encore de son innocence. - -«Tu ne veux pas avouer? - ---Non! - ---Eh bien, adieu! et pour toujours! - ---Écoute-moi!» - -Frédéric se retourna. - -«Si tu me connaissais mieux, tu saurais que ma décision est irrévocable! - ---Oh! oh! tu me reviendras! - ---Jamais de la vie!» - -Et il fit claquer la porte violemment. - -Rosanette écrivit à Deslauriers qu'elle avait besoin de lui tout de -suite. - -Il arriva cinq jours après, un soir; et, quand elle eut conté sa -rupture: - -«Ce n'est que ça! Beau malheur!» - -Elle avait cru d'abord qu'il pourrait lui ramener Frédéric; mais, à -présent, tout était perdu. Elle avait appris, par son portier, son -prochain mariage avec Mme Dambreuse. - -Deslauriers lui fit de la morale, se montra même singulièrement gai, -farceur; et, comme il était fort tard, demanda la permission de passer -la nuit sur un fauteuil. Puis, le lendemain matin, il repartit pour -Nogent, en la prévenant qu'il ne savait pas quand ils se reverraient; -d'ici à peu, il y aurait peut-être un grand changement dans sa vie. - -Deux heures après son retour, la ville était en révolution. On disait -que M. Frédéric allait épouser Mme Dambreuse. Enfin, les trois -demoiselles Auger, n'y tenant plus, se transportèrent chez Mme Moreau, -qui confirma cette nouvelle avec orgueil. Le père Roque en fut malade. -Louise s'enferma. Le bruit courut même qu'elle était folle. - -Cependant Frédéric ne pouvait cacher sa tristesse. Mme Dambreuse, -pour l'en distraire sans doute, redoublait d'attentions. Toutes les -après-midi, elle le promenait dans sa voiture; et, une fois qu'ils -passaient sur la place de la Bourse, elle eut l'idée d'entrer dans -l'hôtel des commissaires-priseurs, par amusement. - -C'était le 1er décembre, jour même où devait se faire la vente de Mme -Arnoux. Il se rappela la date et manifesta sa répugnance, en déclarant -ce lieu intolérable à cause de la foule et du bruit. Elle désirait y -jeter un coup d'œil seulement. Le coupé s'arrêta. Il fallait bien la -suivre. - -On voyait, dans la cour, des lavabos sans cuvettes, des bois de -fauteuils, de vieux paniers, des tessons de porcelaine, des bouteilles -vides, des matelas; et des hommes en blouse ou en sale redingote, tout -gris de poussière, la figure ignoble, quelques-uns avec des sacs de -toile sur l'épaule, causaient par groupes distincts ou se hélaient -tumultueusement. - -Frédéric objecta les inconvénients d'aller plus loin. - -«Ah bah!» - -Et ils montèrent l'escalier. - -Dans la première salle, à droite, des messieurs, un catalogue à -la main, examinaient des tableaux; dans une autre, on vendait une -collection d'armes chinoises; Mme Dambreuse voulut descendre. Elle -regardait les numéros au-dessus des portes, et elle le mena jusqu'à -l'extrémité du corridor, vers une pièce encombrée de monde. - -Il reconnut immédiatement les deux étagères de _l'Art industriel_, -sa table à ouvrage, tous ses meubles! Entassés au fond, par rang de -taille, ils formaient un large talus depuis le plancher jusqu'aux -fenêtres; et, sur les autres côtés de l'appartement, les tapis et les -rideaux pendaient droit le long des murs. Il y avait, en dessous, des -gradins occupés par de vieux bonshommes qui sommeillaient. A gauche, -s'élevait une espèce de comptoir, où le commissaire-priseur en cravate -blanche brandissait légèrement un petit marteau. Un jeune homme, près -de lui, écrivait; et, plus bas, debout, un robuste gaillard, tenant du -commis-voyageur et du marchand de contremarques, criait les meubles -à vendre. Trois garçons les apportaient sur une table, que bordaient, -assis en ligne, des brocanteurs et des revendeuses. La foule circulait -derrière eux. - -Quand Frédéric entra, les jupons, les fichus, les mouchoirs et -jusqu'aux chemises étaient passés de main en main, retournés; -quelquefois, on les jetait de loin, et des blancheurs traversaient -l'air tout à coup. Ensuite, on vendit ses robes, puis un de ses -chapeaux dont la plume cassée retombait, puis ses fourrures, puis trois -paires de bottines;--et le partage de ces reliques, où il retrouvait -confusément les formes de ses membres, lui semblait une atrocité, comme -s'il avait vu des corbeaux déchiquetant son cadavre. L'atmosphère de la -salle, toute chargée d'haleines, l'écœurait. Mme Dambreuse lui offrit -son flacon; elle se divertissait beaucoup, disait-elle. - -On exhiba les meubles de la chambre à coucher. - -Me Berthelmot annonçait un prix. Le crieur, tout de suite, le répétait -plus fort; et les trois commissaires attendaient tranquillement le coup -de marteau, puis emportaient l'objet dans une pièce contiguë. Ainsi -disparurent, les uns après les autres, le grand tapis bleu semé de -camélias que ses pieds mignons frôlaient en venant vers lui, la petite -bergère de tapisserie où il s'asseyait toujours en face d'elle quand -ils étaient seuls; les deux écrans de la cheminée, dont l'ivoire était -rendu plus doux par le contact de ses mains; une pelote de velours, -encore hérissée d'épingles. C'était comme des parties de son cœur -qui s'en allaient avec ces choses, et la monotonie des mêmes voix, -des mêmes gestes l'engourdissait de fatigue, lui causait une torpeur -funèbre, une dissolution. - -Un craquement de soie se fit à son oreille; Rosanette le touchait. - -Elle avait eu connaissance de cette vente par Frédéric lui-même. Son -chagrin passé, l'idée d'en tirer profit lui était venue. Elle arrivait -pour la voir, en gilet de satin blanc à boutons de perles, avec une -robe à falbalas, étroitement gantée, l'air vainqueur. - -Il pâlit de colère. Elle regarda la femme qui l'accompagnait. - -Mme Dambreuse l'avait reconnue; et, pendant une minute, elles se -considérèrent de haut en bas, scrupuleusement, afin de découvrir le -défaut, la tare,--l'une enviant peut-être la jeunesse de l'autre, et -celle-ci dépitée par l'extrême bon ton, la simplicité aristocratique de -sa rivale. - -Enfin, Mme Dambreuse détourna la tête, avec un sourire d'une insolence -inexprimable. - -Le crieur avait ouvert un piano,--son piano! Tout en restant debout, -il fit une gamme de la main droite et annonça l'instrument pour douze -cents francs, puis se rabattit à mille, à huit cents, à sept cents. - -Mme Dambreuse, d'un ton folâtre, se moquait du sabot. - -On posa devant les brocanteurs un petit coffret avec des médaillons, -des angles et des fermoirs d'argent, le même qu'il avait vu au premier -dîner dans la rue de Choiseul, qui ensuite avait été chez Rosanette, -était revenu chez Mme Arnoux; souvent, pendant leurs conversations, -ses yeux le rencontraient; il était lié à ses souvenirs les plus chers, -et son âme se fondait d'attendrissement, quand Mme Dambreuse dit tout à -coup: - -«Tiens! je vais l'acheter. - ---Mais ce n'est pas curieux», reprit-il. - -Elle le trouvait, au contraire, fort joli, et le crieur en prônait la -délicatesse: - -«Un bijou de la Renaissance! Huit cents francs, messieurs! En argent -presque tout entier! Avec un peu de blanc d'Espagne, ça brillera!» - -Et, comme elle se poussait dans la foule: - -«Quelle singulière idée!» dit Frédéric. - ---Cela vous fâche? - ---Non! Mais que peut-on faire de ce bibelot? - ---Qui sait? y mettre des lettres d'amour peut-être!» - -Elle eut un regard qui rendait l'allusion fort claire. - -«Raison de plus pour ne pas dépouiller les morts de leurs secrets. - ---Je ne la croyais pas si morte. Elle ajouta distinctement: Huit cent -quatre-vingts francs! - ---Ce que vous faites n'est pas bien», murmura Frédéric. - -Elle riait. - -«Mais, chère amie, c'est la première grâce que je vous demande. - ---Mais vous ne serez pas un mari aimable, savez-vous?» - -Quelqu'un venait de lancer une surenchère; elle leva la main: - -«Neuf cents francs! - ---Neuf cents francs! répéta Me Berthelmot. - ---Neuf cent dix... quinze... vingt... trente! glapissait le crieur, -tout en parcourant du regard l'assistance avec des hochements de tête -saccadés. - -«Prouvez-moi que ma femme est raisonnable», dit Frédéric. - -Il l'entraîna doucement vers la porte. - -Le commissaire-priseur continuait. - -«Allons, allons, messieurs, neuf cent trente! Y a-t-il marchand à neuf -cent trente?» - -Mme Dambreuse, qui était arrivée sur le seuil, s'arrêta, et d'une voix -haute: - -«Mille francs!» - -Il y eut un frisson dans le public, un silence. - -«Mille francs, messieurs, mille francs! Personne ne dit rien? bien vu? -mille francs!--Adjugé!» - -Le marteau d'ivoire s'abattit. - -Elle fit passer sa carte, on lui envoya le coffret. Elle le plongea -dans son manchon. - -Frédéric sentit un grand froid lui traverser le cœur. - -Mme Dambreuse n'avait pas quitté son bras, et elle n'osa le regarder en -face que dans la rue, où l'attendait sa voiture. - -Elle s'y jeta comme un voleur qui s'échappe, et, quand elle fut assise, -se retourna vers Frédéric. Il avait son chapeau à la main. - -«Vous ne montez pas? - ---Non, madame!» - -Et, la saluant froidement, il ferma la portière, puis fit signe au -cocher de partir. - -Il éprouva d'abord un sentiment de joie et d'indépendance reconquise. -Il était fier d'avoir vengé Mme Arnoux en lui sacrifiant une fortune; -puis il fut étonné de son action, et une courbature infinie l'accabla. - -Le lendemain matin, son domestique lui apprit les nouvelles. L'état -de siège était décrété, l'Assemblée dissoute, et une partie des -représentants du peuple à Mazas. Les affaires publiques le laissèrent -indifférent, tant il était préoccupé des siennes. - -Il écrivit à des fournisseurs pour décommander plusieurs emplettes -relatives à son mariage, qui lui apparaissait maintenant comme une -spéculation un peu ignoble; et il exécrait Mme Dambreuse parce qu'il -avait manqué, à cause d'elle, commettre une bassesse. Il en oubliait la -Maréchale, ne s'inquiétait même pas de Mme Arnoux,--ne songeant qu'à -lui, à lui seul,--perdu dans les décombres de ses rêves, malade, plein -de douleur et de découragement; et, en haine du milieu factice où il -avait tant souffert, il souhaita la fraîcheur de l'herbe, le repos de -la province, une vie somnolente passée à l'ombre du toit natal avec des -cœurs ingénus. Le mercredi soir enfin, il sortit. - -Des groupes nombreux stationnaient sur le boulevard. De temps à autre, -une patrouille les dissipait; ils se reformaient derrière elle. On -parlait librement, on vociférait contre la troupe des plaisanteries et -des injures, sans rien de plus. - -«Comment! est-ce qu'on ne va pas se battre?» dit Frédéric à un ouvrier. - -L'homme en blouse lui répondit: - -«Pas si bêtes de nous faire tuer pour les bourgeois! Qu'ils -s'arrangent!» - -Et un monsieur grommela, tout en regardant de travers le faubourien: - -«Canailles de socialistes! Si on pouvait, cette fois, les exterminer!» - -Frédéric ne comprenait rien à tant de rancune et de sottise. Son dégoût -de Paris en augmenta; et, le surlendemain, il partit pour Nogent par le -premier convoi. - -Les maisons bientôt disparurent, la campagne s'élargit. Seul dans son -wagon et les pieds sur la banquette, il ruminait les événements des -derniers jours, tout son passé. Le souvenir de Louise lui revint. - -«Elle m'aimait, celle-là! J'ai eu tort de ne pas saisir ce bonheur... -Bah! n'y pensons plus!» - -Puis, cinq minutes après: - -«Qui sait cependant?... plus tard, pourquoi pas?» - -Sa rêverie, comme ses yeux, s'enfonçait dans de vagues horizons. - -«Elle était naïve, une paysanne, presque une sauvage, mais si bonne!» - -A mesure qu'il avançait vers Nogent, elle se rapprochait de lui. Quand -on traversa les prairies de Sourdun, il l'aperçut sous les peupliers -comme autrefois, coupant des joncs au bord des flaques d'eau; on -arrivait, il descendit. - -Puis il s'accouda sur le pont, pour revoir l'île et le jardin où ils -s'étaient promenés un jour de soleil;--et l'étourdissement du voyage et -du grand air, la faiblesse qu'il gardait de ses émotions récentes, lui -causant une sorte d'exaltation, il se dit: - -«Elle est peut-être sortie; si j'allais la rencontrer!» - -La cloche de Saint-Laurent tintait, et il y avait sur la place, devant -l'église, un rassemblement de pauvres, avec une calèche, la seule du -pays (celle qui servait pour les noces), quand, sous le portail, tout -à coup, dans un flot de bourgeois en cravate blanche, deux nouveaux -mariés parurent. - -Il se crut halluciné. Mais non! C'était bien elle, Louise!--couverte -d'un voile blanc qui tombait de ses cheveux rouges à ses talons; et -c'était bien lui, Deslauriers!--portant un habit bleu brodé d'argent, -un costume de préfet. Pourquoi donc? - -Frédéric se cacha dans l'angle d'une maison pour laisser passer le -cortège. - -Honteux, vaincu, écrasé, il retourna vers le chemin de fer et s'en -revint à Paris. - -Son cocher de fiacre assura que les barricades étaient dressées -depuis le Château-d'Eau jusqu'au Gymnase, et prit par le faubourg -Saint-Martin. Au coin de la rue de Provence, Frédéric mit pied à terre -pour gagner les boulevards. - -Il était cinq heures, une pluie fine tombait. Des bourgeois occupaient -le trottoir du côté de l'Opéra. Les maisons d'en face étaient closes. -Personne aux fenêtres. Dans toute la largeur du boulevard, des dragons -galopaient, à fond de train, penchés sur leurs chevaux, le sabre nu, et -les crinières de leurs casques et leurs grands manteaux blancs soulevés -derrière eux passaient sur la lumière des becs de gaz, qui se tordaient -au vent dans la brume. La foule les regardait, muette, terrifiée. - -Entre les charges de cavalerie, des escouades de sergents de ville -survenaient, pour faire refluer le monde dans les rues. - -Mais, sur les marches de Tortoni, un homme,--Dussardier,--remarquable -de loin à sa haute taille, restait sans plus bouger qu'une cariatide. - -Un des agents qui marchait en tête, le tricorne sur les yeux, le menaça -de son épée. - -L'autre alors, s'avançant d'un pas, se mit à crier: - -«Vive la république!» - -Il tomba sur le dos, les bras en croix. - -Un hurlement d'horreur s'éleva de la foule. L'agent fit un cercle -autour de lui avec son regard; et Frédéric, béant, reconnut Sénécal. - - - - -VI - - -Il voyagea. - -Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la -tente, l'étourdissement des paysages et des ruines, l'amertume des -sympathies interrompues. - -Il revint. - -Il fréquenta le monde, et il eut d'autres amours encore. Mais le -souvenir continuel du premier les lui rendait insipides; et puis la -véhémence du désir, la fleur même de la sensation était perdue. Ses -ambitions d'esprit avaient également diminué. Des années passèrent, et -il supportait le désœuvrement de son intelligence et l'inertie de son -cœur. - -Vers la fin de mars 1867, à la nuit tombante, comme il était seul dans -son cabinet, une femme entra. - -«Mme Arnoux! - ---Frédéric!» - -Elle le saisit par les mains, l'attira doucement vers la fenêtre, et -elle le considérait tout en répétant: - -«C'est lui! C'est donc lui!» - -Dans la pénombre du crépuscule, il n'apercevait que ses yeux sous la -voilette de dentelle noire qui masquait sa figure. - -Quand elle eut déposé au bord de la cheminée un petit portefeuille de -velours grenat, elle s'assit. Tous deux restèrent sans pouvoir parler, -se souriant l'un à l'autre. - -Enfin, il lui adressa quantité de questions sur elle et son mari. - -Ils habitaient le fond de la Bretagne, pour vivre économiquement et -payer leurs dettes. Arnoux, presque toujours malade, semblait un -vieillard maintenant. Sa fille était mariée à Bordeaux, et son fils en -garnison à Mostaganem. Puis elle releva la tête: - -«Mais je vous revois! Je suis heureuse!» - -Il ne manqua pas de lui dire qu'à la nouvelle de leur catastrophe, il -était accouru chez eux. - -«Je le savais! - ---Comment?» - -Elle l'avait aperçu dans la cour et s'était cachée. - -«Pourquoi?» - -Alors, d'une voix tremblante, et avec de longs intervalles entre ses -mots: - -«J'avais peur! Oui... peur de vous... de moi!» - -Cette révélation lui donna comme un saisissement de volupté. Son cœur -battait à grands coups. Elle reprit: - -«Excusez-moi de n'être pas venue plus tôt.» Et désignant le petit -portefeuille grenat couvert de palmes d'or: «Je l'ai brodé à votre -intention, tout exprès. Il contient cette somme, dont les terrains de -Belleville devaient répondre.» - -Frédéric la remercia du cadeau, tout en la blâmant de s'être dérangée. - -«Non! Ce n'est pas pour cela que je suis venue! Je tenais à cette -visite, puis je m'en retournerai... là-bas.» - -Et elle lui parla de l'endroit qu'elle habitait. - -C'était une maison basse, à un seul étage, avec un jardin rempli de -buis énormes et une double avenue de châtaigniers montant jusqu'au haut -d'une colline, d'où l'on découvre la mer. - -«Je vais m'asseoir là, sur un banc, que j'ai appelé le banc Frédéric.» - -Puis elle se mit à regarder les meubles, les bibelots, les cadres, -avidement, pour les emporter dans sa mémoire. Le portrait de la -Maréchale était à demi caché par un rideau. Mais les ors et les blancs, -qui se détachaient au milieu des ténèbres, l'attirèrent. - -«Je connais cette femme, il me semble? - ---Impossible! dit Frédéric. C'est une vieille peinture italienne.» - -Elle avoua qu'elle désirait faire un tour à son bras, dans les rues. - -Ils sortirent. - -La lueur des boutiques éclairait, par intervalles, son profil pâle; -puis l'ombre l'enveloppait de nouveau; et, au milieu des voitures, de -la foule et du bruit, ils allaient sans se distraire d'eux-mêmes, sans -rien entendre, comme ceux qui marchent ensemble dans la campagne sur un -lit de feuilles mortes. - -Ils se racontèrent leurs anciens jours, les dîners du temps de l'_Art -industriel_, les manies d'Arnoux, sa façon de tirer les pointes de -son faux-col, d'écraser du cosmétique sur ses moustaches, d'autres -choses plus intimes et plus profondes. Quel ravissement il avait eu la -première fois en l'entendant chanter! Comme elle était belle, le jour -de sa fête, à Saint-Cloud! Il lui rappela le petit jardin d'Auteuil, -des soirs au théâtre, une rencontre sur le boulevard, d'anciens -domestiques, sa négresse. - -Elle s'étonnait de sa mémoire. Cependant elle lui dit: - -«Quelquefois, vos paroles me reviennent comme un écho lointain, comme -le son d'une cloche apporté par le vent, et il me semble que vous êtes -là quand je lis des passages d'amour dans les livres. - ---Tout ce qu'on y blâme d'exagéré, vous me l'avez fait ressentir, dit -Frédéric. Je comprends Werther, que ne dégoûtent pas les tartines de -Charlotte. - ---Pauvre cher ami!» - -Elle soupira, et après un long silence: - -«N'importe, nous nous serons bien aimés. - ---Sans nous appartenir pourtant! - ---Cela vaut peut-être mieux, reprit-elle. - ---Non! non! Quel bonheur nous aurions eu! - ---Oh! je le crois, avec un amour comme le vôtre!» - -Et il devait être bien fort pour durer après une séparation si longue! - -Frédéric lui demanda comment elle l'avait découvert. - -«C'est un soir que vous m'avez baisé le poignet entre le gant et la -manchette. Je me suis dit: «Mais «il m'aime... il m'aime.» J'avais peur -de m'en assurer cependant. Votre réserve était si charmante, que j'en -jouissais comme d'un hommage involontaire et continu.» - -Il ne regretta rien. Ses souffrances d'autrefois étaient payées. - -Quand ils rentrèrent, Mme Arnoux ôta son chapeau. La lampe, posée sur -une console, éclaira ses cheveux blancs. Ce fut comme un heurt en -pleine poitrine. - -Pour lui cacher cette déception, il se posa par terre à ses genoux, et, -prenant ses mains, se mit à lui dire des tendresses. - -«Votre personne, vos moindres mouvements me semblaient avoir dans le -monde une importance extra-humaine. Mon cœur, comme de la poussière, -se soulevait derrière vos pas. Vous me faisiez l'effet d'un clair -de lune par une nuit d'été, quand tout est parfums, ombres douces, -blancheurs, infini; et les délices de la chair et de l'âme étaient -contenues pour moi dans votre nom, que je me répétais, en tâchant de le -baiser sur mes lèvres. Je n'imaginais rien au delà. C'était Mme Arnoux -telle que vous étiez, avec ses deux enfants, tendre, sérieuse, belle à -éblouir, et si bonne! Cette image-là effaçait toutes les autres. Est-ce -que j'y pensais seulement! puisque j'avais toujours au fond de moi-même -la musique de votre voix et la splendeur de vos yeux!» - -Elle acceptait avec ravissement ces adorations pour la femme qu'elle -n'était plus. Frédéric, se grisant par ses paroles, arrivait à croire -ce qu'il disait. Mme Arnoux, le dos tourné à la lumière, se penchait -vers lui. Il sentait sur son front la caresse de son haleine, à travers -ses vêtements le contact indécis de tout son corps. Leurs mains se -serrèrent; la pointe de sa bottine s'avançait un peu sous sa robe, et -il lui dit, presque défaillant: - -«La vue de votre pied me trouble.» - -Un mouvement de pudeur la fit se lever. Puis, immobile, et avec -l'intonation singulière des somnambules: - -«A mon âge! lui! Frédéric!... Aucune n'a jamais été aimée comme moi! -Non, non! à quoi sert d'être jeune? Je m'en moque bien! je les méprise, -toutes celles qui viennent ici! - ---Oh! il n'en vient guère!» reprit-il complaisamment. - -Son visage s'épanouit, et elle voulut savoir s'il se marierait. - -Il jura que non. - -«Bien sûr? pourquoi? - ---A cause de vous», dit Frédéric en la serrant dans ses bras. - -Elle y restait, la taille en arrière, la bouche entr'ouverte, les yeux -levés. Tout à coup, elle le repoussa avec un air de désespoir; et, -comme il la suppliait de lui répondre, elle dit en baissant la tête: - -«J'aurais voulu vous rendre heureux.» - -Frédéric soupçonna Mme Arnoux d'être venue pour s'offrir, et il était -repris par une convoitise plus forte que jamais, furieuse, enragée. -Cependant il sentait quelque chose d'inexprimable, une répulsion et -comme l'effroi d'un inceste. Une autre crainte l'arrêta, celle d'en -avoir dégoût plus tard. D'ailleurs, quel embarras ce serait!--et tout à -la fois par prudence et pour ne pas dégrader son idéal, il tourna sur -ses talons et se mit à faire une cigarette. - -Elle le contemplait, tout émerveillée. - -«Comme vous êtes délicat! Il n'y a que vous! Il n'y a que vous!» Onze -heures sonnèrent. - -«Déjà! dit-elle; au quart, je m'en irai.» - -Elle se rassit; mais elle observait la pendule, et il continuait à -marcher en fumant. Tous les deux ne trouvaient plus rien à se dire. Il -y a un moment, dans les séparations, où la personne aimée n'est déjà -plus avec nous. - -Enfin, l'aiguille ayant dépassé vingt-cinq minutes, elle prit son -chapeau par les brides lentement. - -«Adieu, mon ami, mon cher ami! Je ne vous reverrai jamais! C'était ma -dernière démarche de femme. Mon âme ne vous quittera pas. Que toutes -les bénédictions du ciel soient sur vous!» - -Et elle le baisa au front comme une mère. - -Mais elle parut chercher quelque chose et lui demanda des ciseaux. - -Elle défit son peigne; tous ses cheveux blancs tombèrent. - -Elle s'en coupa brutalement, à la racine, une longue mèche. - -«Gardez-les! Adieu!» - -Quand elle fut sortie, Frédéric ouvrit sa fenêtre. Mme Arnoux, sur -le trottoir, fit signe d'avancer à un fiacre qui passait. Elle monta -dedans. La voiture disparut. - -Et ce fut tout. - - - - -VII - - -Vers le commencement de cet hiver, Frédéric et Deslauriers causaient -au coin du feu, réconciliés encore une fois, par la fatalité de leur -nature qui les faisait toujours se rejoindre et s'aimer. - -L'un expliqua sommairement sa brouille avec Mme Dambreuse, laquelle -s'était remariée à un Anglais. - -L'autre, sans dire comment il avait épousé Mlle Roque, conta que sa -femme, un beau jour, s'était enfuie avec un chanteur. Pour se laver un -peu du ridicule, il s'était compromis dans sa préfecture par des excès -de zèle gouvernemental. On l'avait destitué. Il avait été ensuite chef -de colonisation en Algérie, secrétaire d'un pacha, gérant d'un journal, -courtier d'annonces, pour être finalement employé au contentieux dans -une compagnie industrielle. - -Quant à Frédéric, ayant mangé les deux tiers de sa fortune, il vivait -en petit bourgeois. - -Puis, ils s'informèrent mutuellement de leurs amis. - -Martinon était maintenant sénateur. - -Hussonnet occupait une haute place, où il se trouvait avoir sous sa -main tous les théâtres et toute la presse. - -Cisy, enfoncé dans la religion et père de huit enfants, habitait le -château de ses aïeux. - -Pellerin, après avoir donné dans le fouriérisme, l'homœopathie, les -tables tournantes, l'art gothique et la peinture humanitaire, était -devenu photographe; et sur toutes les murailles de Paris, on le voyait -représenté en habit noir avec un corps minuscule et une grosse tête. - -«Et ton intime Sénécal? demanda Frédéric. - ---Disparu! Je ne sais! Et toi, ta grande passion, Mme Arnoux? - ---Elle doit être à Rome avec son fils, lieutenant de chasseurs. - ---Et son mari? - ---Mort l'année dernière. - ---Tiens!» dit l'avocat. - -Puis se frappant le front: - -«A propos, l'autre jour, dans une boutique, j'ai rencontré cette bonne -Maréchale, tenant par la main un petit garçon qu'elle a adopté. Elle -est veuve d'un certain M. Oudry, et très grosse maintenant, énorme. -Quelle décadence! Elle qui avait autrefois la taille si mince.» - -Deslauriers ne cacha pas qu'il avait profité de son désespoir pour s'en -assurer par lui-même. - -«Comme tu me l'avais permis, du reste.» - -Cet aveu était une compensation au silence qu'il gardait touchant sa -tentative près de Mme Arnoux. Frédéric l'eût pardonnée, puisqu'elle -n'avait pas réussi. - -Bien que vexé un peu de la découverte, il fit semblant d'en rire, et -l'idée de la Maréchale lui amena celle de la Vatnaz. - -Deslauriers ne l'avait jamais vue, non plus que bien d'autres qui -venaient chez Arnoux; mais il se souvenait parfaitement de Regimbart. - -«Vit-il encore? - ---A peine! Tous les soirs, régulièrement, depuis la rue de Grammont -jusqu'à la rue Montmartre, il se traîne devant les cafés, affaibli, -courbé en deux, vidé, un spectre! - ---Eh bien, et Compain?» - -Frédéric poussa un cri de joie et pria l'ex-délégué du gouvernement -provisoire de lui apprendre le mystère de la tête de veau. - -«C'est une importation anglaise. Pour parodier la cérémonie que les -royalistes célébraient le 30 janvier, des indépendants fondèrent un -banquet annuel, où l'on mangeait des têtes de veau, et on buvait du vin -rouge dans des crânes de veau, en portant des toasts à l'extermination -des Stuarts. Après thermidor, des terroristes organisèrent une -confrérie toute pareille, ce qui prouve que la bêtise est féconde. - ---Tu me parais bien calmé sur la politique? - ---Effet de l'âge», dit l'avocat. - -Et ils résumèrent leur vie. - -Ils l'avaient manquée tous les deux, celui qui avait rêvé l'amour, -celui qui avait ambitionné le pouvoir. Quelle en était la raison? - -«C'est peut-être le défaut de ligne droite, dit Frédéric. - ---Pour toi, cela se peut. Moi, au contraire, j'ai péché par excès de -rectitude, sans tenir compte de mille choses secondaires, plus fortes -que tout. J'avais trop de logique, et toi de sentiment.» - -Puis, ils accusèrent le hasard, les circonstances, l'époque où ils -étaient nés. Frédéric reprit: - -«Ce n'est pas là ce que nous croyions devenir autrefois, à Sens, quand -tu voulais faire une histoire critique de la philosophie, et moi, un -grand roman moyen âge sur Nogent, dont j'avais trouvé le sujet dans -Froissard: Comment messire Brokars de Fénestranges et l'évêque de -Troyes assaillirent messire Eustache d'Ambrecicourt. Te rappelles-tu?» - -Et, exhumant leur jeunesse, à chaque phrase, ils se disaient: - -«Te rappelles-tu?» - -Ils revoyaient la cour du collège, la chapelle, le parloir, la salle -d'armes au bas de l'escalier, des figures de pions et d'élèves, un -nommé Angelmarre, de Versailles, qui se taillait des sous-pieds dans de -vieilles bottes, M. Mirbal et ses favoris rouges, les deux professeurs -de dessin linéaire et de grand dessin, Varaud et Suriret, toujours en -dispute, et le Polonais, le compatriote de Copernic, avec son système -planétaire en carton, astronome ambulant dont on avait payé la séance -par un repas au réfectoire,--puis une terrible ribote en promenade, -leurs premières pipes fumées, les distributions des prix, la joie des -vacances. - -C'était pendant celles de 1837 qu'ils avaient été chez la Turque. - -On appelait ainsi une femme qui se nommait de son vrai nom Zoraïde -Turc; et beaucoup de personnes la croyaient une musulmane, une Turque, -ce qui ajoutait à la poésie de son établissement, situé au bord de -l'eau, derrière le rempart; même en plein été, il y avait de l'ombre -autour de sa maison, reconnaissable à un bocal de poissons rouges -près d'un pot de réséda sur une fenêtre. Des demoiselles en camisole -blanche, avec du fard aux pommettes et de longues boucles d'oreilles, -frappaient aux carreaux quand on passait, et, le soir, sur le pas de la -porte, chantonnaient doucement d'une voix rauque. - -Ce lieu de perdition projetait dans tout l'arrondissement un éclat -fantastique. On le désignait par des périphrases: «L'endroit que -vous savez,--une certaine rue,--au bas des Ponts.» Les fermières -des alentours en tremblaient pour leurs maris, les bourgeoises le -redoutaient pour leurs bonnes, parce que la cuisinière de M. le -sous-préfet y avait été surprise; et c'était, bien entendu, l'obsession -secrète de tous les adolescents. - -Or, un dimanche, pendant qu'on était aux vêpres, Frédéric et -Deslauriers, s'étant fait préalablement friser, cueillirent des fleurs -dans le jardin de Mme Moreau, puis sortirent par la porte des champs, -et, après un grand détour dans les vignes, revinrent par la Pêcherie et -se glissèrent chez la Turque, en tenant toujours leurs gros bouquets. - -Frédéric présenta le sien, comme un amoureux à sa fiancée. Mais la -chaleur qu'il faisait, l'appréhension de l'inconnu, une espèce de -remords, et jusqu'au plaisir de voir, d'un seul coup d'œil, tant de -femmes à sa disposition, l'émurent tellement, qu'il devint très pâle et -restait sans avancer, sans rien dire. Toutes riaient, joyeuses de son -embarras; croyant qu'on s'en moquait, il s'enfuit; et, comme Frédéric -avait l'argent, Deslauriers fut bien obligé de le suivre. - -On les vit sortir. Cela fit une histoire, qui n'était pas oubliée trois -ans après. - -Ils se la contèrent prolixement, chacun complétant les souvenirs de -l'autre, et quand ils eurent fini: - -«C'est là ce que nous avons eu de meilleur! dit Frédéric. - ---Oui, peut-être bien? C'est là ce que nous avons eu de meilleur!» dit -Deslauriers. - - -FIN DU DEUXIÈME VOLUME. - - - - - TABLE - - - - - DEUXIÈME PARTIE - (SUITE) - - - Pages. - - CHAPITRE IV 1 - - -- V 64 - - -- VI 79 - - - TROISIÈME PARTIE - - CHAPITRE PREMIER 127 - - -- II 208 - - -- III 229 - - -- IV 256 - - -- V 304 - - -- VI 326 - - -- VII 334 - - - * * * * * - - - Liste des modifications: - - Page 1: «en» rempacé par «à» (cette limite à son incertitude) - Page 19: «le Flambart» par «le Flambard» (mais _le Flambard_,) - Page 104: «qu'ils ne devait» par «qu'ils ne devaient» (Il était bien - entendu qu'ils ne devaient pas s'appartenir) - Page 109: «ne» par «ce» (que ce n'était rien) - Page 165: «hata» par «hasta» (hasta la ultima revolucion) - Page 232: «lubréfiés» par «lubrifiés» (avec de gros yeux lubrifiés - d'admiration) - Page 327: «l'antre» par «l'autre» (se souriant l'un à l'autre) - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of OEuvres complètes de Gustave Flaubert - tome 4, by Gustave Flaubert - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE GUSTAVE *** - -***** This file should be named 52893-0.txt or 52893-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/8/9/52893/ - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: OEuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 4 - -Author: Gustave Flaubert - -Release Date: August 25, 2016 [EBook #52893] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE GUSTAVE *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<hr class="full" /> - -<p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p> - -<p><a href="#table_des_chapitres">Table des chapitres</a></p> - -<div class="figcenter" style="width: 400px;"> - <img src="images/couverture.jpg" alt="" title="" width="400" height="640" /> -</div> - -<hr class="small2" /> - -<div class="titlepage"> - - <p class="center">ÉDITION DÉFINITIVE D’APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX</p> - - <hr class="small3" /> - - <h1>ŒUVRES COMPLÈTES<br /> - <span class="small60">DE</span><br /> - <span class="big150">GUSTAVE FLAUBERT</span></h1> - - <hr class="small3" /> - - <p class="center big150"><b>IV</b><br /><br /></p> - - <p class="center big200"><b>L’ÉDUCATION SENTIMENTALE</b></p> - - <p class="center big110"><b>II</b><br /><br /></p> - - <hr class="small3" /> - - <div class="figcenter2" style="width:250px;"> - <img src="images/sceau.jpg" alt="" title="" width="250" height="241" /> - </div> - - <p class="center big150"><b>PARIS</b><br /></p> - - <p class="center big150">A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR<br /></p> - - <p class="center big130">RUE SAINT-BENOIT, 7<br /></p> - - <p class="center">1885</p> -</div> - -<hr class="small3" /> - -<p class="center small80">TOUS DROITS RÉSERVÉS<br /></p> - -<hr class="small" /> - -<p class="center big150" id="ch1">DEUXIÈME PARTIE<br />(<span class="smcap">SUITE</span>)</p> - -<h2>IV</h2> - -<p>La Maréchale était prête et l’attendait.</p> - -<p>«C’est gentil, cela!» dit-elle, en fixant sur lui ses jolis yeux, à la -fois tendres et gais.</p> - -<p>Quand elle eut fait le nœud de sa capote, elle s’assit sur le divan -et resta silencieuse.</p> - -<p>«Partons-nous?» dit Frédéric.</p> - -<p>Elle regarda la pendule.</p> - -<p>«Oh! non! pas avant une heure et demie», comme si elle eût posé en -elle-même cette limite <ins class="correction" title="en">à</ins> son incertitude.</p> - -<p>Enfin l’heure ayant sonné:</p> - -<p>«Eh bien, <i>andiamo, caro mio!</i>»</p> - -<p>Et elle donna un dernier tour à ses bandeaux, fit des recommandations à -Delphine.</p> - -<p>«Madame revient dîner?</p> - -<p>—Pourquoi donc? Nous dînerons ensemble quelque part, au café Anglais, -où vous voudrez.</p> - -<p>—Soit!»</p> - -<p>Ses petits chiens jappaient autour d’elle.</p> - -<p>«On peut les emmener, n’est-ce pas?»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_2">2</span></p> - -<p>Frédéric les porta lui-même jusqu’à la voiture. C’était une berline de -louage avec deux chevaux de poste et un postillon; il avait mis sur le -siège de derrière son domestique. La Maréchale parut satisfaite de ses -prévenances, puis, dès qu’elle fut assise, lui demanda s’il avait été -chez Arnoux, dernièrement.</p> - -<p>«Pas depuis un mois, dit Frédéric.</p> - -<p>—Moi, je l’ai rencontré avant-hier, il serait même venu aujourd’hui. -Mais il a toute sorte d’embarras, encore un procès, je ne sais quoi. -Quel drôle d’homme!</p> - -<p>—Oui, très drôle!»</p> - -<p>Frédéric ajouta d’un air indifférent:</p> - -<p>«A propos, voyez-vous toujours... comment donc l’appelez-vous?... cet -ancien chanteur..., Delmar?»</p> - -<p>Elle répliqua sèchement:</p> - -<p>«Non! c’est fini.»</p> - -<p>Ainsi leur rupture était certaine. Frédéric en conçut de l’espoir.</p> - -<p>Ils descendirent au pas le quartier Bréda; les rues, à cause du -dimanche, étaient désertes, et des figures de bourgeois apparaissaient -derrière des fenêtres. La voiture prit un train plus rapide; le bruit -des roues faisait se retourner les passants, le cuir de la capote -rabattue brillait, le domestique se cambrait la taille, et les deux -havanais l’un près de l’autre semblaient deux manchons d’hermine -posés sur les coussins. Frédéric se laissait aller au bercement des -soupentes. La Maréchale tournait la tête, à droite et à gauche, en -souriant.</p> - -<p>Son chapeau de paille nacrée avait une garniture <span class="pagenum" id="Page_3">3</span> de dentelle -noire. Le capuchon de son burnous flottait au vent; et elle s’abritait -du soleil sous une ombrelle de satin lilas, pointue par le haut comme -une pagode.</p> - -<p>«Quels amours de petits doigts! dit Frédéric en lui prenant doucement -l’autre main, la gauche ornée d’un bracelet d’or en forme de gourmette. -Tiens! c’est mignon; d’où cela vient-il?</p> - -<p>—Oh! il y a longtemps que je l’ai», dit la Maréchale.</p> - -<p>Le jeune homme n’objecta rien à cette réponse hypocrite. Il aima mieux -«profiter de la circonstance». Et, lui tenant toujours le poignet, il -appuya dessus ses lèvres, entre le gant et la manchette.</p> - -<p>«Finissez, on va nous voir!»</p> - -<p>—Bah! qu’est-ce que cela fait!»</p> - -<p>Après la place de la Concorde, ils prirent par le quai de la Conférence -et le quai de Billy, où l’on remarque un cèdre dans un jardin. -Rosanette croyait le Liban situé en Chine; elle rit elle-même de son -ignorance et pria Frédéric de lui donner des leçons de géographie. -Puis, laissant à droite le Trocadéro, ils traversèrent le pont d’Iéna -et s’arrêtèrent enfin, au milieu du Champ de Mars, près des autres -voitures, déjà rangées dans l’Hippodrome.</p> - -<p>Les tertres de gazon étaient couverts de menu peuple. On apercevait -des curieux sur le balcon de l’École militaire; et les deux pavillons -en dehors du pesage, les deux tribunes comprises dans son enceinte, et -une troisième devant celle du Roi se trouvaient remplis d’une foule -en toilette qui témoignait, par son maintien, <span class="pagenum" id="Page_4">4</span> de la révérence -pour ce divertissement encore nouveau. Le public des courses, plus -spécial dans ce temps-là, avait un aspect moins vulgaire; c’était -l’époque des sous-pieds, des collets de velours et des gants blancs. -Les femmes, vêtues de couleurs brillantes, portaient des robes à taille -longue, et assises sur les gradins des estrades, elles faisaient comme -de grands massifs de fleurs, tachetées de noir, çà et là, par les -sombres costumes des hommes. Mais tous les regards se tournaient vers -le célèbre Algérien Bou-Maza, qui se tenait impassible, entre deux -officiers d’état-major, dans une des tribunes particulières. Celle du -Jockey-Club contenait exclusivement des messieurs graves.</p> - -<p>Les plus enthousiastes s’étaient placés, en bas, contre la piste, -défendue par deux lignes de bâtons supportant des cordes; dans l’ovale -immense que décrivait cette allée, des marchands de coco agitaient -leur crécelle, d’autres vendaient le programme des courses, d’autres -criaient des cigares, un vaste bourdonnement s’élevait; les gardes -municipaux passaient et repassaient; une cloche, suspendue à un poteau -couvert de chiffres, tinta. Cinq chevaux parurent, et on rentra dans -les tribunes.</p> - -<p>Cependant de gros nuages effleuraient de leurs volutes la cime des -ormes en face. Rosanette avait peur de la pluie.</p> - -<p>«J’ai des riflards, dit Frédéric, et tout ce qu’il faut pour se -distraire, ajouta-t-il en soulevant le coffre, où il y avait des -provisions de bouche dans un panier.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_5">5</span></p> - -<p>—Bravo! nous nous comprenons!</p> - -<p>—Et on se comprendra encore mieux, n’est-ce pas?</p> - -<p>—Cela se pourrait!» fit-elle en rougissant.</p> - -<p>Les jockeys, en casaque de soie, tâchaient d’aligner leurs chevaux et -les retenaient à deux mains. Quelqu’un abaissa un drapeau rouge. Alors, -tous les cinq, se penchant sur les crinières, partirent. Ils restèrent -d’abord serrés en une seule masse; bientôt elle s’allongea, se coupa; -celui qui portait la casaque jaune, au milieu du premier tour, faillit -tomber; longtemps il y eut de l’incertitude entre Filly et Tibi; puis -Tom-Pouce parut en tête; mais Clubstick, en arrière depuis le départ, -les rejoignit et arriva premier, battant Sir Charles de deux longueurs; -ce fut une surprise, on criait; les baraques de planches vibraient sous -les trépignements.</p> - -<p>«Nous nous amusons! dit la Maréchale. Je t’aime, mon chéri!»</p> - -<p>Frédéric ne douta plus de son bonheur; ce dernier mot de Rosanette le -confirmait.</p> - -<p>A cent pas de lui, dans un cabriolet milord, une dame parut. Elle se -penchait en dehors de la portière, puis se renfonçait vivement; cela -recommença plusieurs fois, Frédéric ne pouvait distinguer sa figure. Un -soupçon le saisit, il lui sembla que c’était M<sup>me</sup> Arnoux. Impossible, -cependant! Pourquoi serait-elle venue?</p> - -<p>Il descendit de voiture, sous prétexte de flâner au pesage.</p> - -<p>«Vous n’êtes guère galant!» dit Rosanette.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_6">6</span></p> - -<p>Il n’écouta rien et s’avança. Le milord, tournant bride, se mit au trot.</p> - -<p>Frédéric, au même moment, fut happé par Cisy.</p> - -<p>«Bonjour, cher! comment allez-vous? Hussonnet est là-bas! Écoutez donc!»</p> - -<p>Frédéric tâchait de se dégager pour rejoindre le milord. La Maréchale -lui faisait signe de retourner près d’elle. Cisy l’aperçut et voulait -obstinément lui dire bonjour.</p> - -<p>Depuis que le deuil de sa grand’mère était fini, il réalisait son -idéal, parvenait <i>à avoir du cachet</i>. Gilet écossais, habit court, -larges bouffettes sur l’escarpin et carte d’entrée dans la ganse du -chapeau, rien ne manquait effectivement à ce qu’il appelait lui-même -son «chic», un chic anglomane et mousquetaire. Il commença par se -plaindre du Champ de Mars, turf exécrable, parla ensuite des courses de -Chantilly et des farces qu’on y faisait, jura qu’il pouvait boire douze -verres de vin de Champagne pendant les douze coups de minuit, proposa -à la Maréchale de parier, caressait doucement ses deux bichons; et de -l’autre coude s’appuyant sur la portière, il continuait à débiter des -sottises, le pommeau de son stick dans la bouche, les jambes écartées, -les reins tendus. Frédéric, à côté de lui, fumait, tout en cherchant à -découvrir ce que le milord était devenu.</p> - -<p>La cloche ayant tinté, Cisy s’en alla, au grand plaisir de Rosanette, -qu’il ennuyait beaucoup, disait-elle.</p> - -<p>La seconde épreuve n’eut rien de particulier, la troisième non plus, -sauf un homme qu’on emporta sur <span class="pagenum" id="Page_7">7</span> un brancard. La quatrième, où huit -chevaux disputèrent le prix de la ville, fut plus intéressante.</p> - -<p>Les spectateurs des tribunes avaient grimpé sur les bancs. Les autres, -debout dans les voitures, suivaient avec des lorgnettes à la main -l’évolution des jockeys; on les voyait filer comme des taches rouges, -jaunes, blanches et bleues sur toute la longueur de la foule, qui -bordait le tour de l’Hippodrome. De loin, leur vitesse n’avait pas -l’air excessive; à l’autre bout du Champ de Mars, ils semblaient même -se ralentir et ne plus avancer que par une sorte de glissement, où -les ventres des chevaux touchaient la terre sans que leurs jambes -étendues pliassent. Mais, revenant bien vite, ils grandissaient; leur -passage coupait le vent, le sol tremblait, les cailloux volaient; l’air -s’engouffrant dans les casaques des jockeys les faisait palpiter comme -des voiles; à grands coups de cravache, ils fouaillaient leurs bêtes -pour atteindre le poteau, c’était le but. On enlevait les chiffres, -un autre était hissé; et, au milieu des applaudissements, le cheval -victorieux se traînait jusqu’au pesage, tout couvert de sueur, les -genoux raidis, l’encolure basse, tandis que son cavalier, comme -agonisant sur sa selle, se tenait les côtes.</p> - -<p>Une contestation retarda le dernier départ. La foule qui s’ennuyait -se répandit. Des groupes d’hommes causaient au bas des tribunes. Les -propos étaient libres; des femmes du monde partirent scandalisées par -le voisinage des lorettes.</p> - -<p>Il y avait aussi des illustrations de bals publics, des <span class="pagenum" id="Page_8">8</span> -comédiennes du boulevard;—et ce n’était pas les plus belles qui -recevaient le plus d’hommages. La vieille Georgine Aubert, celle qu’un -vaudevilliste appelait le Louis XI de la prostitution, horriblement -maquillée et poussant de temps à autre une espèce de rire pareil à -un grognement, restait tout étendue dans sa longue calèche, sous une -palatine de martre comme en plein hiver. M<sup>me</sup> de Remoussot, mise à -la mode par son procès, trônait sur le siège d’un break en compagnie -d’Américains; et Thérèse Bachelu, avec son air de vierge gothique, -emplissait de ses douze falbalas l’intérieur d’un escargot qui avait, à -la place du tablier, une jardinière pleine de roses. La Maréchale fut -jalouse de ces gloires; pour qu’on la remarquât, elle se mit à faire de -grands gestes et à parler très haut.</p> - -<p>Des gentlemen la reconnurent, lui envoyèrent des saluts. Elle y -répondait en disant leurs noms à Frédéric. C’étaient tous comtes, -vicomtes, ducs et marquis, et il se rengorgeait, car tous les yeux -exprimaient un certain respect pour sa bonne fortune.</p> - -<p>Cisy n’avait pas l’air moins heureux dans le cercle d’hommes mûrs qui -l’entourait. Ils souriaient du haut de leurs cravates, comme se moquant -de lui; enfin il tapa dans la main du plus vieux et s’avança vers la -Maréchale.</p> - -<p>Elle mangeait avec une gloutonnerie affectée une tranche de foie gras; -Frédéric, par obéissance, l’imitait, en tenant une bouteille de vin sur -ses genoux.</p> - -<p>Le milord reparut, c’était M<sup>me</sup> Arnoux. Elle pâlit -extraordinairement.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_9">9</span></p> - -<p>«Donne-moi du champagne!» dit Rosanette.</p> - -<p>Et levant le plus haut possible son verre rempli, elle s’écria:</p> - -<p>«Ohé là-bas! les femmes honnêtes, l’épouse de mon protecteur, ohé!»</p> - -<p>Des rires éclatèrent autour d’elle, le milord disparut. Frédéric la -tirait par sa robe, il allait s’emporter. Mais Cisy était là dans la -même attitude que tout à l’heure; et, avec un surcroît d’aplomb, il -invita Rosanette à dîner pour le soir même.</p> - -<p>«Impossible! répondit-elle. Nous allons ensemble au café Anglais.»</p> - -<p>Frédéric, comme s’il n’eût rien entendu, demeura muet, et Cisy quitta -la Maréchale d’un air désappointé.</p> - -<p>Tandis qu’il lui parlait, debout contre la portière de droite, -Hussonnet était survenu du côté gauche, et, relevant ce mot de café -Anglais:</p> - -<p>«C’est un joli établissement! si l’on y cassait une croûte, hein?</p> - -<p>—Comme vous voudrez, dit Frédéric, qui, affaissé dans le coin de la -berline, regardait à l’horizon le milord disparaître, sentant qu’une -chose irréparable venait de se faire et qu’il avait perdu son grand -amour. Et l’autre était là, près de lui, l’amour joyeux et facile! -Mais, lassé, plein de désirs contradictoires et ne sachant même plus -ce qu’il voulait, il éprouvait une tristesse démesurée, une envie de -mourir.</p> - -<p>Un grand bruit de pas et de voix lui fit relever la tête; les gamins, -enjambant les cordes de la piste, venaient regarder les tribunes; on -s’en allait. Quelques <span class="pagenum" id="Page_10">10</span> gouttes de pluie tombèrent. L’embarras des -voitures augmenta. Hussonnet était perdu.</p> - -<p>«Eh bien, tant mieux! dit Frédéric.</p> - -<p>—On préfère être seul?» reprit la Maréchale, en posant la main sur la -sienne.</p> - -<p>Alors passa devant eux, avec des miroitements de cuivre et d’acier, un -splendide landau attelé de quatre chevaux, conduits à la Daumont par -deux jockeys en veste de velours, à crépines d’or. M<sup>me</sup> Dambreuse -était près de son mari, Martinon sur l’autre banquette en face; tous -les trois avaient des figures étonnées.</p> - -<p>«Ils m’ont reconnu!» se dit Frédéric.</p> - -<p>Rosanette voulut qu’on arrêtât, pour mieux voir le défilé. M<sup>me</sup> -Arnoux pouvait reparaître. Il cria au postillon:</p> - -<p>«Va donc! va donc! en avant!»</p> - -<p>Et la berline se lança vers les Champs-Élysées au milieu des autres -voitures, calèches, briskas, wurts, tandems, tilburys, dog-carts, -tapissières à rideaux de cuir où chantaient des ouvriers en -goguette, demi-fortune que dirigeaient avec prudence des pères de -famille eux-mêmes. Dans des victorias bourrées de monde, quelque -garçon, assis sur les pieds des autres, laissait pendre en dehors -ses deux jambes. De grands coupés à siège de drap promenaient des -douairières qui sommeillaient; ou bien un stopper magnifique passait, -emportant une chaise, simple et coquette comme l’habit noir d’un -dandy. L’averse cependant redoublait. On tirait les parapluies, les -parasols, les mackintosh; on se criait de loin: «Bonjour!—Ça va <span class="pagenum" id="Page_11">11</span> -bien?—Oui!—Non!—A tantôt!» et les figures se succédaient avec une -vitesse d’ombres chinoises. Frédéric et Rosanette ne se parlaient pas, -éprouvant une sorte d’hébétude à voir auprès d’eux continuellement -toutes ces roues tourner.</p> - -<p>Par moments, les files de voitures, trop pressées, s’arrêtaient toutes -à la fois sur plusieurs lignes. Alors, on restait les uns près des -autres, et l’on s’examinait. Du bord des panneaux armoriés, des regards -indifférents tombaient sur la foule; des yeux pleins d’envie brillaient -au fond des fiacres; des sourires de dénigrement répondaient aux ports -de tête orgueilleux; des bouches grandes ouvertes exprimaient des -admirations imbéciles; et, çà et là, quelque flâneur, au milieu de la -voie, se rejetait en arrière d’un bond pour éviter un cavalier qui -galopait entre les voitures et parvenait à en sortir. Puis tout se -remettait en mouvement; les cochers lâchaient les rênes, abaissaient -leurs longs fouets; les chevaux, animés, secouant leur gourmette, -jetaient de l’écume autour d’eux; et les croupes et les harnais humides -fumaient, dans la vapeur d’eau que le soleil couchant traversait. -Passant sous l’Arc de triomphe, il allongeait à hauteur d’homme une -lumière roussâtre, qui faisait étinceler les moyeux des roues, les -poignées des portières, le bout des timons, les anneaux des sellettes; -et sur les deux côtés de la grande avenue,—pareille à un fleuve où -ondulaient des crinières, des vêtements, des têtes humaines,—les -arbres tout reluisants de pluie se dressaient, comme deux murailles -vertes. Le bleu du ciel, au-dessus, <span class="pagenum" id="Page_12">12</span> reparaissant à de certaines -places, avait des douceurs de satin.</p> - -<p>Alors, Frédéric se rappela les jours déjà loin où il enviait -l’inexprimable bonheur de se trouver dans une de ces voitures, à côté -d’une de ces femmes. Il le possédait, ce bonheur-là, et n’en était pas -plus joyeux.</p> - -<p>La pluie avait fini de tomber. Les passants, réfugiés entre les -colonnes du Garde-Meuble, s’en allaient. Des promeneurs, dans la rue -Royale, remontaient vers le boulevard. Devant l’hôtel des Affaires -étrangères, une file de badauds stationnait sur les marches.</p> - -<p>A la hauteur des Bains Chinois, comme il y avait des trous dans le -pavé, la berline se ralentit. Un homme en paletot noisette marchait -au bord du trottoir. Une éclaboussure, jaillissant de dessous les -ressorts, s’étala dans son dos. L’homme se retourna, furieux. Frédéric -devint pâle; il avait reconnu Deslauriers.</p> - -<p>A la porte du café Anglais, il renvoya la voiture. Rosanette était -montée devant lui, pendant qu’il payait le postillon.</p> - -<p>Il la retrouva dans l’escalier, causant avec un monsieur. Frédéric prit -son bras. Mais au milieu du corridor, un deuxième seigneur l’arrêta.</p> - -<p>«Va toujours! dit-elle, je suis à toi!»</p> - -<p>Et il entra seul dans le cabinet. Par les deux fenêtres ouvertes on -apercevait du monde aux croisées des autres maisons vis-à-vis. De -larges moires frissonnaient sur l’asphalte qui séchait, et un magnolia -posé au bord du balcon embaumait l’appartement. Ce <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> parfum et cette -fraîcheur détendirent ses nerfs; il s’affaissa sur le divan rouge, -au-dessous de la glace.</p> - -<p>La Maréchale revint, et le baisant au front:</p> - -<p>«On a des chagrins, pauvre Mimi?</p> - -<p>—Peut-être! répliqua-t-il.</p> - -<p>—Tu n’es pas le seul, va! ce qui voulait dire: Oublions chacun les -nôtres dans une félicité commune!»</p> - -<p>Puis elle posa un pétale de fleur entre ses lèvres et le lui tendit -à becqueter. Ce mouvement, d’une grâce et presque d’une mansuétude -lascive, attendrit Frédéric.</p> - -<p>«Pourquoi me fais-tu de la peine? dit-il en songeant à M<sup>me</sup> Arnoux.</p> - -<p>—Moi, de la peine?»</p> - -<p>Et, debout devant lui, elle le regardait, les cils rapprochés et les -deux mains sur les épaules.</p> - -<p>Toute sa vertu, toute sa rancune sombra dans une lâcheté sans fond.</p> - -<p>Il reprit:</p> - -<p>«Puisque tu ne veux pas m’aimer!» en l’attirant sur ses genoux.</p> - -<p>Elle se laissait faire; il lui entourait la taille à deux bras; le -pétillement de sa robe de soie l’enflammait.</p> - -<p>«Où sont-ils?» dit la voix d’Hussonnet dans le corridor.</p> - -<p>La Maréchale se leva brusquement et alla se mettre à l’autre bout du -cabinet, tournant le dos à la porte.</p> - -<p>Elle demanda des huîtres et ils s’attablèrent.</p> - -<p>Hussonnet ne fut pas drôle. A force d’écrire quotidiennement <span class="pagenum" id="Page_14">14</span> -sur toute sorte de sujets, de lire beaucoup de journaux, d’entendre -beaucoup de discussions et d’émettre des paradoxes pour éblouir, il -avait fini par perdre la notion exacte des choses, s’aveuglant lui-même -avec ses faibles pétards. Les embarras d’une vie légère autrefois, mais -à présent difficile, l’entretenaient dans une agitation perpétuelle; et -son impuissance, qu’il ne voulait pas s’avouer, le rendait hargneux, -sarcastique. A propos d’<i>Ozaï</i>, un ballet nouveau, il fit une sortie à -fond contre la danse, et, à propos de la danse, contre l’Opéra; puis, -à propos de l’Opéra, contre les Italiens, remplacés maintenant par -une troupe d’acteurs espagnols, «comme si l’on n’était pas rassasié -des Castilles»! Frédéric fut choqué dans son amour romantique de -l’Espagne; et, afin de rompre la conversation, il s’informa du Collège -de France, d’où l’on venait d’exclure Edgar Quinet et Mickiewicz. Mais -Hussonnet, admirateur de M. de Maistre, se déclara pour l’Autorité et -le Spiritualisme. Il doutait cependant des faits les mieux prouvés, -niait l’histoire et contestait les choses les plus positives, jusqu’à -s’écrier au mot géométrie: «Quelle blague que la géométrie!» Le tout -entremêlé d’imitations d’acteurs. Sainville était particulièrement son -modèle.</p> - -<p>Ces calembredaines assommaient Frédéric. Dans un mouvement -d’impatience, il attrapa, avec sa botte, un des bichons sous la table.</p> - -<p>Tous deux se mirent à aboyer d’une façon odieuse.</p> - -<p>«Vous devriez les faire reconduire!» dit-il brusquement.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_15">15</span></p> - -<p>Rosanette n’avait confiance en personne.</p> - -<p>Alors, il se tourna vers le bohème.</p> - -<p>«Voyons, Hussonnet, dévouez-vous!</p> - -<p>—Oh! oui, mon petit! Ce serait bien aimable!»</p> - -<p>Hussonnet s’en alla sans se faire prier.</p> - -<p>De quelle manière payait-on sa complaisance? Frédéric n’y pensa pas. Il -commençait même à se réjouir du tête-à-tête, lorsqu’un garçon entra.</p> - -<p>«Madame, quelqu’un vous demande!</p> - -<p>—Comment! encore?</p> - -<p>—Il faut pourtant que je voie!» dit Rosanette.</p> - -<p>Il en avait soif, besoin. Cette disparition lui semblait une -forfaiture, presque une grossièreté. Que voulait-elle donc? n’était-ce -pas assez d’avoir outragé M<sup>me</sup> Arnoux? Tant pis pour celle-là, -du reste! Maintenant il haïssait toutes les femmes; et des pleurs -l’étouffaient, car son amour était méconnu et sa concupiscence trompée.</p> - -<p>La Maréchale rentra, et, lui présentant Cisy:</p> - -<p>«J’ai invité monsieur. J’ai bien fait, n’est-ce pas?</p> - -<p>—Comment donc! certainement!» Frédéric, avec un sourire de supplicié, -fit signe au gentilhomme de s’asseoir.</p> - -<p>La Maréchale se mit à parcourir la carte en s’arrêtant aux noms -bizarres.</p> - -<p>«Si nous mangions, je suppose, un turban de lapins à la Richelieu et un -pudding à la d’Orléans?</p> - -<p>—Oh! pas d’Orléans! s’écria Cisy, lequel était légitimiste et crut -faire un mot.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_16">16</span></p> - -<p>—Aimez-vous mieux un turbot à la Chambord?» reprit-elle.</p> - -<p>Cette politesse choqua Frédéric.</p> - -<p>La Maréchale se décida pour un simple tourne-dos, des écrevisses, des -truffes, une salade d’ananas, des sorbets à la vanille.</p> - -<p>«Nous verrons ensuite. Allez toujours. Ah! j’oubliais! Apportez-moi un -saucisson! pas à l’ail!»</p> - -<p>Et elle appelait le garçon «jeune homme», frappait son verre avec son -couteau, jetait au plafond la mie de son pain. Elle voulut boire tout -de suite du vin de Bourgogne.</p> - -<p>«On n’en prend pas dès le commencement», dit Frédéric.</p> - -<p>Cela se faisait quelquefois, suivant le vicomte.</p> - -<p>«Eh non! jamais!</p> - -<p>—Si fait, je vous assure!</p> - -<p>—Ah! tu vois!»</p> - -<p>Le regard dont elle accompagna cette phrase signifiait: «C’est un homme -riche, celui-là, écoute-le.»</p> - -<p>Cependant la porte s’ouvrait à chaque minute, les garçons glapissaient, -et, sur un infernal piano, dans le cabinet à côté, quelqu’un tapait une -valse. Puis les courses amenèrent à parler d’équitation et des deux -systèmes rivaux. Cisy défendait Baucher, Frédéric le comte d’Aure, -quand Rosanette haussa les épaules.</p> - -<p>«Assez, mon Dieu! il s’y connaît mieux que toi, va!»</p> - -<p>Elle mordait dans une grenade, le coude posé sur la table; les -bougies du candélabre devant elle tremblaient <span class="pagenum" id="Page_17">17</span> au vent; cette -lumière blanche pénétrait sa peau de tons nacrés, mettait du rose à -ses paupières, faisait briller les globes de ses yeux; la rougeur du -fruit se confondait avec la pourpre de ses lèvres, ses narines minces -battaient; et toute sa personne avait quelque chose d’insolent, d’ivre -et de noyé qui exaspérait Frédéric et pourtant lui jetait au cœur -des désirs fous.</p> - -<p>Puis, elle demanda, d’une voix calme, à qui appartenait ce grand landau -avec une livrée marron.</p> - -<p>«A la comtesse Dambreuse, répliqua Cisy.</p> - -<p>—Ils sont très riches, n’est-ce pas?</p> - -<p>—Oh! très riches! bien que M<sup>me</sup> Dambreuse, qui est tout simplement -une demoiselle Boutron, la fille d’un préfet, ait une fortune médiocre.»</p> - -<p>Son mari, au contraire, devait recueillir plusieurs héritages; Cisy les -énuméra: fréquentant les Dambreuse, il savait leur histoire.</p> - -<p>Frédéric, pour lui être désagréable, s’entêta à le contredire. Il -soutint que M<sup>me</sup> Dambreuse s’appelait de Boutron, certifia sa -noblesse.</p> - -<p>«N’importe! je voudrais bien avoir son équipage!» dit la Maréchale, en -se renversant sur le fauteuil.</p> - -<p>Et la manche de sa robe, glissant un peu, découvrit, à son poignet -gauche, un bracelet orné de trois opales.</p> - -<p>Frédéric l’aperçut.</p> - -<p>«Tiens! mais...»</p> - -<p>Ils se considérèrent tous les trois et rougirent.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_18">18</span></p> - -<p>La porte s’entre-bâilla discrètement, le bord d’un chapeau parut, puis -le profil d’Hussonnet.</p> - -<p>«Excusez, si je vous dérange, les amoureux!»</p> - -<p>Mais il s’arrêta, étonné de voir Cisy et de ce que Cisy avait pris sa -place.</p> - -<p>On apporta un autre couvert; et, comme il avait grand’faim, il -empoignait au hasard, parmi les restes du dîner, de la viande dans -un plat, un fruit dans une corbeille, buvait d’une main, se servait -de l’autre, tout en racontant sa mission. Les deux toutous étaient -reconduits. Rien de neuf au domicile. Il avait trouvé la cuisinière -avec un soldat, histoire fausse uniquement inventée pour produire de -l’effet.</p> - -<p>La Maréchale décrocha de la patère sa capote. Frédéric se précipita sur -la sonnette en criant de loin au garçon:</p> - -<p>«Une voiture!</p> - -<p>—J’ai la mienne, dit le vicomte.</p> - -<p>—Mais, monsieur!</p> - -<p>—Cependant, monsieur!»</p> - -<p>Et ils se regardaient dans les prunelles, pâles tous les deux et les -mains tremblantes.</p> - -<p>Enfin, la Maréchale prit le bras de Cisy, et, en montrant le bohème -attablé:</p> - -<p>«Soignez-le donc! il s’étouffe. Je ne voudrais pas que son dévouement -pour mes roquets le fît mourir!»</p> - -<p>La porte retomba.</p> - -<p>«Eh bien? dit Hussonnet.</p> - -<p>—Eh bien, quoi?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_19">19</span></p> - -<p>—Je croyais...</p> - -<p>—Qu’est-ce que vous croyiez?</p> - -<p>—Est-ce que vous ne...»</p> - -<p>Il compléta sa phrase par un geste.</p> - -<p>«Eh non! jamais de la vie!»</p> - -<p>Hussonnet n’insista pas davantage.</p> - -<p>Il avait eu un but en s’invitant à dîner. Son journal, qui ne -s’appelait plus <i>l’Art</i>, mais <i>le <ins class="correction" title="Flambart">Flambard</ins></i>, avec cette épigraphe: -«Canonniers, à vos pièces!» ne prospérant nullement, il avait envie -de le transformer en une revue hebdomadaire, seul, sans le secours de -Deslauriers. Il reparla de l’ancien projet et exposa son plan nouveau.</p> - -<p>Frédéric, ne comprenant pas sans doute, répondit par des choses vagues. -Hussonnet empoigna plusieurs cigares sur la table, dit: «Adieu, mon -bon», et disparut.</p> - -<p>Frédéric demanda la note. Elle était longue; et le garçon, la serviette -sous le bras, attendait son argent, quand un autre, un individu blafard -qui ressemblait à Martinon, vint lui dire:</p> - -<p>«Faites excuse, on a oublié au comptoir de porter le fiacre.</p> - -<p>—Quel fiacre?</p> - -<p>—Celui que ce monsieur a pris tantôt pour les petits chiens.»</p> - -<p>Et la figure du garçon s’allongea, comme s’il eût plaint le pauvre -jeune homme. Frédéric eut envie de le gifler. Il donna de pourboire les -vingt francs qu’on lui rendait.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_20">20</span></p> - -<p>«Merci, monseigneur!» dit l’homme à la serviette, avec un grand salut.</p> - -<p>Frédéric passa la journée du lendemain à ruminer sa colère et son -humiliation. Il se reprochait de n’avoir pas souffleté Cisy. Quant à -la Maréchale, il se jura de ne plus la revoir; d’autres aussi belles -ne manquaient pas; et, puisqu’il fallait de l’argent pour posséder -ces femmes-là, il jouerait à la Bourse le prix de sa ferme, il serait -riche, il écraserait de son luxe la Maréchale et tout le monde. Le soir -venu, il s’étonna de n’avoir pas songé à M<sup>me</sup> Arnoux.</p> - -<p>«Tant mieux! à quoi bon?»</p> - -<p>Le surlendemain, dès huit heures, Pellerin vint lui faire visite. Il -commença par des admirations sur le mobilier, des cajoleries. Puis, -brusquement:</p> - -<p>«Vous étiez aux courses dimanche?</p> - -<p>—Oui, hélas!»</p> - -<p>Alors le peintre déclama contre l’anatomie des chevaux anglais, vanta -les chevaux de Géricault, les chevaux du Parthénon. «Rosanette était -avec vous?» Et il entama son éloge adroitement.</p> - -<p>La froideur de Frédéric le décontenança. Il ne savait comment en venir -au portrait.</p> - -<p>Sa première intention avait été de faire un Titien. Mais peu à peu, la -coloration variée de son modèle l’avait séduit; et il avait travaillé -franchement, accumulant pâte sur pâte et lumière sur lumière. Rosanette -fut enchantée d’abord; ses rendez-vous avec Delmar avaient interrompu -les séances et laissé à Pellerin tout le temps de s’éblouir. Puis, -l’admiration s’apaisant, <span class="pagenum" id="Page_21">21</span> il s’était demandé si sa peinture ne -manquait point de grandeur. Il avait été revoir les Titien, avait -compris la distance, reconnu sa faute; et il s’était mis à repasser ses -contours simplement. Ensuite, il avait cherché, en les rongeant, à y -perdre, à y mêler les tons de la tête et ceux des fonds; et la figure -avait pris de la consistance, les ombres de la vigueur; tout paraissait -plus ferme. Enfin la Maréchale était revenue. Elle s’était même permis -des objections, l’artiste naturellement avait persévéré. Après de -grandes fureurs contre sa sottise, il s’était dit qu’elle pouvait avoir -raison. Alors, avait commencé l’ère des doutes, tiraillements de la -pensée qui provoquent les crampes d’estomac, les insomnies, la fièvre, -le dégoût de soi-même; il avait eu le courage de faire des retouches, -mais sans cœur et sentant que sa besogne était mauvaise.</p> - -<p>Il se plaignit seulement d’avoir été refusé au Salon, puis reprocha à -Frédéric de ne pas être venu voir le portrait de la Maréchale.</p> - -<p>«Je me moque bien de la Maréchale!»</p> - -<p>Une déclaration pareille l’enhardit.</p> - -<p>«Croiriez-vous que cette bête-là n’en veut plus maintenant?»</p> - -<p>Ce qu’il ne disait point, c’est qu’il avait réclamé d’elle mille -écus. Or la Maréchale s’était peu souciée de savoir qui payerait, et, -préférant tirer d’Arnoux des choses plus urgentes, ne lui en avait même -pas parlé.</p> - -<p>«Eh bien, et Arnoux? dit Frédéric.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_22">22</span></p> - -<p>Elle l’avait relancé vers lui. L’ancien marchand de tableaux n’avait -que faire du portrait.</p> - -<p>«Il soutient que ça appartient à Rosanette.</p> - -<p>—En effet, c’est à elle.</p> - -<p>—Comment! c’est elle qui m’envoie vers vous!» répliqua Pellerin.</p> - -<p>S’il eût cru à l’excellence de son œuvre, il n’eût pas songé -peut-être à l’exploiter. Mais une somme (et une somme considérable) -serait un démenti à la critique, un raffermissement pour lui-même. -Frédéric, afin de s’en délivrer, s’enquit de ses conditions -courtoisement.</p> - -<p>L’extravagance du chiffre le révolta, il répondit:</p> - -<p>«Non! ah! non!</p> - -<p>—Vous êtes pourtant son amant, c’est vous qui m’avez fait la commande!</p> - -<p>—J’ai été l’intermédiaire, permettez!</p> - -<p>—Mais je ne peux pas rester avec ça sur les bras!»</p> - -<p>L’artiste s’emportait.</p> - -<p>«Ah! je ne vous croyais pas si cupide.</p> - -<p>—Ni vous si avare. Serviteur!»</p> - -<p>Il venait de partir que Sénécal se présenta.</p> - -<p>Frédéric, troublé, eut un mouvement d’inquiétude.</p> - -<p>«Qu’y a-t-il?»</p> - -<p>Sénécal conta son histoire.</p> - -<p>«Samedi, vers neuf heures, M<sup>me</sup> Arnoux a reçu une lettre qui -l’appelait à Paris; comme personne, par hasard, ne se trouvait là pour -aller à Creil chercher une voiture, elle avait envie de m’y faire aller -moi-même. J’ai refusé, car ça ne rentre pas dans mes fonctions. Elle -est partie, et revenue dimanche soir. Hier <span class="pagenum" id="Page_23">23</span> matin, Arnoux tombe -à la fabrique. La Bordelaise s’est plainte. Je ne sais pas ce qui se -passe entre eux, mais il a levé son amende devant tout le monde. Nous -avons échangé des paroles vives. Bref, il m’a donné mon compte, et me -voilà!»</p> - -<p>Puis, détachant ses paroles:</p> - -<p>«Au reste, je ne me repens pas, j’ai fait mon devoir. N’importe, c’est -à cause de vous.</p> - -<p>—Comment?» s’écria Frédéric, ayant peur que Sénécal ne l’eût deviné.</p> - -<p>Sénécal n’avait rien deviné, car il reprit:</p> - -<p>«C’est-à-dire que, sans vous, j’aurais peut-être trouvé mieux.»</p> - -<p>Frédéric fut saisi d’une espèce de remords.</p> - -<p>«En quoi puis-je vous servir maintenant?»</p> - -<p>Sénécal demandait un emploi quelconque, une place.</p> - -<p>«Cela vous est facile. Vous connaissez tant de monde, M. Dambreuse -entre autres, à ce que m’a dit Deslauriers.»</p> - -<p>Ce rappel de Deslauriers fut désagréable à son ami. Il ne se souciait -guère de retourner chez les Dambreuse depuis la rencontre du Champ de -Mars.</p> - -<p>«Je ne suis pas suffisamment intime dans la maison pour recommander -quelqu’un.»</p> - -<p>Le démocrate essuya ce refus stoïquement, et, après une minute de -silence:</p> - -<p>«Tout cela, j’en suis sûr, vient de la Bordelaise et aussi de votre -M<sup>me</sup> Arnoux.»</p> - -<p>Ce <i>votre</i> ôta du cœur de Frédéric le peu de bon <span class="pagenum" id="Page_24">24</span> vouloir qu’il -gardait. Par délicatesse, cependant, il atteignit la clef de son -secrétaire.</p> - -<p>Sénécal le prévint.</p> - -<p>«Merci!»</p> - -<p>Puis, oubliant ses misères, il parla des choses de la patrie, les croix -d’honneur prodiguées à la fête du Roi, un changement de cabinet, les -affaires Drouillard et Bénier, scandales de l’époque, déclama contre -les bourgeois et prédit une révolution.</p> - -<p>Un crid japonais suspendu contre le mur arrêta ses yeux. Il le prit, en -essaya le manche, puis le rejeta sur le canapé avec un air de dégoût.</p> - -<p>«Allons, adieu! Il faut que j’aille à Notre-Dame de Lorette.</p> - -<p>—Tiens! pourquoi?</p> - -<p>—C’est aujourd’hui le service anniversaire de Godefroy Cavaignac. Il -est mort à l’œuvre, celui-là! Mais tout n’est pas fini!... Qui sait?»</p> - -<p>Et Sénécal tendit sa main bravement.</p> - -<p>«Nous ne nous reverrons peut-être jamais! adieu!»</p> - -<p>Cet adieu, répété deux fois, son froncement de sourcils en contemplant -le poignard, sa résignation et son air solennel surtout firent rêver -Frédéric, qui bientôt n’y pensa plus.</p> - -<p>Dans la même semaine, son notaire du Havre lui envoya le prix de sa -ferme, cent soixante-quatorze mille francs. Il en fit deux parts, plaça -la première sur l’État, et alla porter la seconde chez un agent de -change pour la risquer à la Bourse.</p> - -<p>Il mangeait dans les cabarets à la mode, fréquentait <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> les théâtres -et tâchait de se distraire, quand Hussonnet lui adressa une lettre, où -il narrait gaiement que la Maréchale, dès le lendemain des courses, -avait congédié Cisy. Frédéric en fut heureux, sans chercher pourquoi le -bohème lui apprenait cette aventure.</p> - -<p>Le hasard voulut qu’il rencontrât Cisy trois jours après. Le -gentilhomme fit bonne contenance et l’invita même à dîner pour le -mercredi suivant.</p> - -<p>Frédéric, le matin de ce jour-là, reçut une notification d’huissier, -où M. Charles-Jean-Baptiste Oudry lui apprenait qu’aux termes d’un -jugement du tribunal, il s’était rendu acquéreur d’une propriété sise -à Belleville appartenant au sieur Jacques Arnoux, et qu’il était prêt -à payer les deux cent vingt-trois mille francs montant du prix de la -vente. Mais il résultait du même acte que, la somme des hypothèques -dont l’immeuble était grevé dépassant le prix de l’acquisition, la -créance de Frédéric se trouvait complètement perdue.</p> - -<p>Tout le mal venait de n’avoir pas renouvelé en temps utile une -inscription hypothécaire. Arnoux s’était chargé de cette démarche et -l’avait ensuite oubliée. Frédéric s’emporta contre lui, et, quand sa -colère fut passée:</p> - -<p>«Eh bien, après..., quoi? si cela peut le sauver, tant mieux! je n’en -mourrai pas! n’y pensons plus!»</p> - -<p>Mais, en remuant ses paperasses sur sa table, il rencontra la lettre -d’Hussonnet et aperçut le post-scriptum, qu’il n’avait point remarqué -la première fois. Le bohème demandait cinq mille francs, tout juste, -pour mettre l’affaire du journal en train.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_26">26</span></p> - -<p>«Ah! celui-là m’embête!»</p> - -<p>Et il le refusa brutalement dans un billet laconique. Après quoi, il -s’habilla pour se rendre à la Maison d’Or.</p> - -<p>Cisy présenta ses convives, en commençant par le plus respectable, un -gros monsieur à cheveux blancs:</p> - -<p>«Le marquis Gilbert des Aulnays, mon parrain. M. Anselme de -Forchambeaux», dit-il ensuite (c’était un jeune homme blond et fluet, -déjà chauve); puis, désignant un quadragénaire d’allures simples: -«Joseph Boffreu, mon cousin; et voici mon ancien professeur M. Vezou», -personnage moitié charretier, moitié séminariste, avec de gros favoris -et une longue redingote boutonnée dans le bas par un seul bouton, de -manière à faire châle sur la poitrine.</p> - -<p>Cisy attendait encore quelqu’un, le baron de Comaing, «qui peut-être -viendra, ce n’est pas sûr». Il sortait à chaque minute, paraissait -inquiet; enfin, à huit heures, on passa dans une salle éclairée -magnifiquement et trop spacieuse pour le nombre des convives. Cisy -l’avait choisie par pompe, tout exprès.</p> - -<p>Un surtout de vermeil, chargé de fleurs et de fruits, occupait le -milieu de la table, couverte de plats d’argent, suivant la vieille mode -française; des raviers, pleins de salaisons et d’épices, formaient -bordure tout autour; des cruches de vin rosat frappé de glace se -dressaient de distance en distance; cinq verres de hauteur différente -étaient alignés devant chaque assiette avec des choses dont on ne -savait pas l’usage, mille ustensiles de bouche ingénieux;—et il y -avait, <span class="pagenum" id="Page_27">27</span> rien que pour le premier service: une hure d’esturgeon -mouillée de champagne, un jambon d’York au tokay, des grives au gratin, -des cailles rôties, un vol-au-vent Béchamel, un sauté de perdrix -rouges, et, aux deux bouts de tout cela, des effilés de pommes de -terre qui étaient mêlés à des truffes. Un lustre et des girandoles -illuminaient l’appartement, tendu de damas rouge. Quatre domestiques -en habit noir se tenaient derrière les fauteuils de maroquin. A ce -spectacle, les convives se récrièrent, le précepteur surtout:</p> - -<p>«Notre amphitryon, ma parole, a fait de véritables folies! C’est trop -beau!</p> - -<p>—Ça? dit le vicomte de Cisy, allons donc!»</p> - -<p>Et, dès la première cuillerée:</p> - -<p>«Eh bien, mon vieux des Aulnays, avez-vous été au Palais-Royal, voir -<i>Père et Portier</i>?</p> - -<p>—Tu sais bien que je n’ai pas le temps!» répliqua le marquis.</p> - -<p>Ses matinées étaient prises par un cours d’arboriculture, ses soirées -par le Cercle agricole, et toutes ses après-midi par des études dans -les fabriques d’instruments aratoires. Habitant la Saintonge les trois -quarts de l’année, il profitait de ses voyages dans la capitale pour -s’instruire; et son chapeau à larges bords, posé sur une console, était -plein de brochures.</p> - -<p>Mais Cisy, s’apercevant que M. de Forchambeaux refusait du vin:</p> - -<p>«Buvez donc, saprelotte! Vous n’êtes pas crâne pour votre dernier repas -de garçon!»</p> - -<p>A ce mot, tous s’inclinèrent, on le congratulait.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_28">28</span></p> - -<p>«Et la jeune personne, dit le précepteur, est charmante, j’en suis sûr?</p> - -<p>—Parbleu! s’écria Cisy. N’importe, il a tort: c’est si bête, le -mariage!</p> - -<p>—Tu parles légèrement, mon ami!» répliqua M. des Aulnays, tandis -qu’une larme roulait dans ses yeux, au souvenir de sa défunte.</p> - -<p>Et Forchambeaux répéta plusieurs fois de suite en ricanant:</p> - -<p>«Vous y viendrez vous-même, vous y viendrez!»</p> - -<p>Cisy protesta. Il aimait mieux se divertir, «être régence». Il voulait -apprendre la savate, pour visiter les tapis francs de la Cité, comme -le prince Rodolphe des <i>Mystères de Paris</i>, tira de sa poche un -brûle-gueule, rudoyait les domestiques, buvait extrêmement; et, afin de -donner de lui bonne opinion, dénigrait tous les plats. Il renvoya même -les truffes, et le précepteur, qui s’en délectait, dit par bassesse:</p> - -<p>«Cela ne vaut pas les œufs à la neige de madame votre grand’mère!»</p> - -<p>Puis il se remit à causer avec son cousin l’agronome, lequel trouvait -au séjour de la campagne beaucoup d’avantages, ne serait-ce que de -pouvoir élever ses filles dans des goûts simples. Le précepteur -applaudissait à ses idées et le flagornait, lui supposant de -l’influence sur son élève, dont il désirait secrètement être l’homme -d’affaires.</p> - -<p>Frédéric était venu plein d’humeur contre Cisy; sa sottise l’avait -désarmé. Mais ses gestes, sa figure, toute sa personne lui rappelant le -dîner du café Anglais, <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> l’agaçaient de plus en plus; et il écoutait -les remarques désobligeantes que faisait à demi-voix le cousin Joseph, -un brave garçon sans fortune, amateur de chasse et boursier. Cisy, par -manière de rire, l’appela «voleur» plusieurs fois; puis, tout à coup:</p> - -<p>«Ah! le baron!»</p> - -<p>Alors entra un gaillard de trente ans, qui avait quelque chose de -rude dans la physionomie, de souple dans les membres, le chapeau sur -l’oreille, et une fleur à la boutonnière. C’était l’idéal du vicomte. -Il fut ravi de le posséder; et, sa présence l’excitant, il tenta même -un calembour, car il dit, comme on passait un coq de bruyère:</p> - -<p>«Voilà le meilleur des caractères de La Bruyère!»</p> - -<p>Ensuite, il adressa à M. de Comaing une foule de questions sur des -personnes inconnues à la société; puis, comme saisi d’une idée:</p> - -<p>«Dites donc! avez-vous pensé à moi?»</p> - -<p>L’autre haussa les épaules.</p> - -<p>«Vous n’avez pas l’âge, mon petiot! Impossible!»</p> - -<p>Cisy l’avait prié de le faire admettre à son club. Mais le baron, ayant -sans doute pitié de son amour-propre:</p> - -<p>—Ah! j’oubliais! Mille félicitations pour votre pari, mon cher!</p> - -<p>—Quel pari?</p> - -<p>—Celui que vous avez fait, aux courses, d’aller le soir même chez -cette dame.»</p> - -<p>Frédéric éprouva comme la sensation d’un coup de <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> fouet. Il fut -calmé tout de suite par la figure décontenancée de Cisy.</p> - -<p>En effet, la Maréchale, dès le lendemain, en était aux regrets, quand -Arnoux, son premier amant, son homme, s’était présenté ce jour-là même. -Tous deux avaient fait comprendre au vicomte qu’il «gênait», et on -l’avait flanqué dehors avec peu de cérémonie.</p> - -<p>Il eut l’air de ne pas entendre. Le baron ajouta:</p> - -<p>«Que devient-elle, cette brave Rose?... a-t-elle toujours d’aussi -jolies jambes? prouvant par ce mot qu’il la connaissait intimement.</p> - -<p>Frédéric fut contrarié de la découverte.</p> - -<p>«Il n’y a pas de quoi rougir, reprit le baron; c’est une bonne affaire!»</p> - -<p>Cisy claqua de la langue.</p> - -<p>«Peuh! pas si bonne!</p> - -<p>—Ah!»</p> - -<p>—Mon Dieu, oui! D’abord, moi, je ne lui trouve rien d’extraordinaire, -et puis on en récolte de pareilles tant qu’on veut, car enfin... elle -est à vendre!»</p> - -<p>«Pas pour tout le monde! reprit aigrement Frédéric.</p> - -<p>—Il se croit différent des autres! répliqua Cisy, quelle farce!»</p> - -<p>Et un rire parcourut la table.</p> - -<p>Frédéric sentait les battements de son cœur l’étouffer. Il avala -deux verres d’eau coup sur coup.</p> - -<p>Mais le baron avait gardé bon souvenir de Rosanette.</p> - -<p>«Est-ce qu’elle est toujours avec un certain Arnoux?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_31">31</span></p> - -<p>—Je n’en sais rien, dit Cisy. Je ne connais pas ce monsieur!»</p> - -<p>Il avança néanmoins que c’était une manière d’escroc.</p> - -<p>«Un moment! s’écria Frédéric.</p> - -<p>—Cependant la chose est certaine! Il a même eu un procès.</p> - -<p>—Ce n’est pas vrai!»</p> - -<p>Frédéric se mit à défendre Arnoux. Il garantissait sa probité, -finissait par y croire, inventait des chiffres, des preuves. Le -vicomte, plein de rancune, et qui était gris d’ailleurs, s’entêta dans -ses assertions, si bien que Frédéric lui dit gravement:</p> - -<p>«Est-ce pour m’offenser, monsieur?»</p> - -<p>Et il le regardait avec des prunelles ardentes comme son cigare.</p> - -<p>«Oh! pas du tout! je vous accorde même qu’il a quelque chose de très -bien: sa femme.</p> - -<p>—Vous la connaissez?»</p> - -<p>—Parbleu! Sophie Arnoux, tout le monde connaît ça!</p> - -<p>—Vous dites!»</p> - -<p>Cisy, qui s’était levé, répéta en balbutiant:</p> - -<p>—Tout le monde connaît ça!</p> - -<p>—Taisez-vous! Ce ne sont pas celles-là que vous fréquentez!</p> - -<p>—Je m’en flatte!»</p> - -<p>Frédéric lui lança son assiette au visage.</p> - -<p>Elle passa comme un éclair par-dessus la table, renversa deux -bouteilles, démolit un compotier, et, se <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> brisant contre le surtout -en trois morceaux, frappa le ventre du vicomte.</p> - -<p>Tous se levèrent pour le retenir. Il se débattait en criant, pris d’une -sorte de frénésie; M. des Aulnays répétait:</p> - -<p>«Calmez-vous! voyons! cher enfant!</p> - -<p>—Mais c’est épouvantable!» vociférait le précepteur.</p> - -<p>Forchambeaux, livide comme les prunes, tremblait; Joseph riait aux -éclats; les garçons épongeaient le vin, ramassaient par terre les -débris; et le baron alla fermer la fenêtre, car le tapage, malgré le -bruit des voitures, aurait pu s’entendre du boulevard.</p> - -<p>Comme tout le monde, au moment où l’assiette avait été lancée, parlait -à la fois, il fut impossible de découvrir la raison de cette offense, -si c’était à cause d’Arnoux, de M<sup>me</sup> Arnoux, de Rosanette ou d’un -autre. Ce qu’il y avait de certain, c’était la brutalité inqualifiable -de Frédéric; il se refusa positivement à en témoigner le moindre regret.</p> - -<p>M. des Aulnays tâcha de l’adoucir, le cousin Joseph, le précepteur, -Forchambeaux lui-même. Le baron, pendant ce temps-là, réconfortait -Cisy, qui, cédant à une faiblesse nerveuse, versait des larmes. -Frédéric, au contraire, s’irritait de plus en plus; et l’on serait -resté là jusqu’au jour si le baron n’avait dit pour en finir:</p> - -<p>«Le vicomte, monsieur, enverra demain chez vous ses témoins.</p> - -<p>—Votre heure?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_33">33</span></p> - -<p>—A midi, s’il vous plaît.</p> - -<p>—Parfaitement, monsieur.»</p> - -<p>Frédéric, une fois dehors, respira à pleins poumons. Depuis trop -longtemps, il contenait son cœur. Il venait de le satisfaire enfin; -il éprouvait comme un orgueil de virilité, une surabondance de forces -intimes qui l’enivraient. Il avait besoin de deux témoins. Le premier -auquel il songea fut Regimbart, et il se dirigea tout de suite vers un -estaminet de la rue Saint-Denis. La devanture était close. Mais de la -lumière brillait à un carreau, au-dessus de la porte. Elle s’ouvrit, et -il entra, en se courbant très bas sous l’auvent.</p> - -<p>Une chandelle, au bord du comptoir, éclairait la salle déserte. Tous -les tabourets, les pieds en l’air, étaient posés sur les tables. Le -maître et la maîtresse avec leur garçon soupaient dans l’angle près -de la cuisine;—et Regimbart, le chapeau sur la tête, partageait leur -repas, et même gênait le garçon, qui était contraint à chaque bouchée -de se tourner de côté quelque peu. Frédéric, lui ayant conté la chose -brièvement, réclama son assistance. Le citoyen commença par ne rien -répondre; il roulait des yeux, avait l’air de réfléchir, fit plusieurs -tours dans la salle et dit enfin:</p> - -<p>«Oui, volontiers!»</p> - -<p>Et un sourire homicide le dérida, en apprenant que l’adversaire était -un noble.</p> - -<p>«Nous le ferons marcher tambour battant, soyez tranquille! D’abord,... -avec l’épée...</p> - -<p>—Mais peut-être, objecta Frédéric, que je n’ai pas le droit...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_34">34</span></p> - -<p>—Je vous dis qu’il faut prendre l’épée! répliqua brutalement le -citoyen. Savez-vous tirer?</p> - -<p>—Un peu!</p> - -<p>—Ah! un peu! voilà comme ils sont tous! Et ils ont la rage de faire -assaut! Qu’est-ce que ça prouve, la salle d’armes! Écoutez-moi: -tenez-vous bien à distance en vous enfermant toujours dans des cercles, -et rompez! rompez! C’est permis. Fatiguez-le! Puis fendez-vous dessus -franchement! Et surtout pas de malice, pas de coups à la La Fougère! -non! de simples une-deux, des dégagements. Tenez, voyez-vous? en -tournant le poignet comme pour ouvrir une serrure.—Père Vauthier, -donnez-moi votre canne! Ah! cela suffit.»</p> - -<p>Il empoigna la baguette qui servait à allumer le gaz, arrondit le bras -gauche, plia le droit et se mit à pousser des bottes contre la cloison. -Il frappait du pied, s’animait, feignait même de rencontrer des -difficultés, tout en criant: «Y es-tu, là? y es-tu?» et sa silhouette -énorme se projetait sur la muraille, avec son chapeau qui semblait -toucher au plafond. Le limonadier disait de temps en temps: «Bravo! -très bien!» Son épouse également l’admirait, quoique émue; et Théodore, -un ancien soldat, en restait cloué d’ébahissement, étant, du reste, -fanatique de M. Regimbart.</p> - -<p>Le lendemain, de bonne heure, Frédéric courut au magasin de Dussardier. -Après une suite de pièces, toutes remplies d’étoffes garnissant des -rayons, ou étendues en travers sur des tables, tandis que, çà et là, -des champignons de bois supportaient des châles, <span class="pagenum" id="Page_35">35</span> il l’aperçut dans -une espèce de cage grillée, au milieu de registres, et écrivant debout -sur un pupitre. Le brave garçon lâcha immédiatement sa besogne.</p> - -<p>Les témoins arrivèrent avant midi. Frédéric, par bon goût, crut devoir -ne pas assister à la conférence.</p> - -<p>Le baron et M. Joseph déclarèrent qu’ils se contenteraient des excuses -les plus simples. Mais Regimbart, ayant pour principe de ne céder -jamais, et qui tenait à défendre l’honneur d’Arnoux (Frédéric ne lui -avait point parlé d’autre chose), demanda que le vicomte fît des -excuses. M. de Comaing fut révolté de l’outrecuidance. Le citoyen n’en -voulut pas démordre. Toute conciliation devenant impossible, on se -battrait.</p> - -<p>D’autres difficultés surgirent, car le choix des armes légalement -appartenait à Cisy, l’offensé. Mais Regimbart soutint que, par l’envoi -du cartel, il se constituait l’offenseur. Ses témoins se récrièrent -qu’un soufflet cependant était la plus cruelle des offenses. Le -citoyen épilogua sur les mots, un coup n’étant pas un soufflet. Enfin, -on décida qu’on s’en rapporterait à des militaires; et les quatre -témoins sortirent pour aller consulter des officiers dans une caserne -quelconque.</p> - -<p>Ils s’arrêtèrent à celle du quai d’Orsay. M. de Comaing, ayant abordé -deux capitaines, leur exposa la contestation.</p> - -<p>Les capitaines n’y comprirent goutte, embrouillée qu’elle fut par les -phrases incidentes du citoyen. Bref, ils conseillèrent à ces messieurs -d’écrire un procès-verbal; après quoi, ils décideraient. Alors, on -se transporta dans un café; et, même pour faire les choses <span class="pagenum" id="Page_36">36</span> plus -discrètement, on désigna Cisy par H et Frédéric par un K.</p> - -<p>Puis on retourna à la caserne. Les officiers étaient sortis. Ils -reparurent et déclarèrent qu’évidemment le choix des armes appartenait -à M. H. Tous s’en revinrent chez Cisy. Regimbart et Dussardier -restèrent sur le trottoir.</p> - -<p>Le vicomte, en apprenant la solution, fut pris d’un si grand trouble, -qu’il se la fit répéter plusieurs fois; et, quand M. de Comaing en vint -aux prétentions de Regimbart, il murmura «cependant», n’étant pas loin -en lui-même d’y obtempérer. Puis il se laissa choir dans un fauteuil et -déclara qu’il ne se battrait pas.</p> - -<p>«Hein? comment?» dit le baron.</p> - -<p>Alors, Cisy s’abandonna à un flux labial désordonné. Il voulait se -battre au tromblon, à bout portant, avec un seul pistolet.</p> - -<p>«Ou bien on mettra de l’arsenic dans un verre, qui sera tiré au sort. -Ça se fait quelquefois; je l’ai lu!»</p> - -<p>Le baron, peu endurant naturellement, le rudoya.</p> - -<p>«Ces messieurs attendent votre réponse. C’est indécent, à la fin! Que -prenez-vous? voyons! Est-ce l’épée?»</p> - -<p>Le vicomte répliqua «oui» par un signe de tête, et le rendez-vous fut -fixé pour le lendemain, à la porte Maillot, à sept heures juste.</p> - -<p>Dussardier étant contraint de s’en retourner à ses affaires, Regimbart -alla prévenir Frédéric.</p> - -<p>On l’avait laissé toute la journée sans nouvelles; son impatience était -devenue intolérable.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_37">37</span></p> - -<p>«Tant mieux!» s’écria-t-il.</p> - -<p>Le citoyen fut satisfait de sa contenance.</p> - -<p>«On réclamait de nous des excuses, croiriez-vous? Ce n’était rien, un -simple mot! Mais je les ai envoyés joliment bouler! Comme je le devais, -n’est-ce pas?</p> - -<p>—Sans doute», dit Frédéric tout en songeant qu’il eût mieux fait de -choisir un autre témoin.</p> - -<p>Puis, quand il fut seul, il se répéta tout haut plusieurs fois:</p> - -<p>«Je vais me battre. Tiens, je vais me battre! C’est drôle!»</p> - -<p>Et, comme il marchait dans sa chambre, en passant devant sa glace, il -s’aperçut qu’il était pâle.</p> - -<p>«Est-ce que j’aurais peur?»</p> - -<p>Une angoisse abominable le saisit à l’idée d’avoir peur sur le terrain.</p> - -<p>«Si j’étais tué cependant? Mon père est mort de la même façon. Oui, je -serai tué!»</p> - -<p>Et, tout à coup, il aperçut sa mère en robe noire; des images -incohérentes se déroulèrent dans sa tête. Sa propre lâcheté l’exaspéra. -Il fut pris d’un paroxysme de bravoure, d’une soif carnassière. Un -bataillon ne l’eût pas fait reculer. Cette fièvre calmée, il se sentit, -avec joie, inébranlable. Pour se distraire, il se rendit à l’Opéra, où -l’on donnait un ballet. Il écouta la musique, lorgna les danseuses et -but un verre de punch pendant l’entr’acte. Mais, en rentrant chez lui, -la vue de son cabinet, de ses meubles, où il se retrouvait peut-être -pour la dernière fois, lui causa une faiblesse.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_38">38</span></p> - -<p>Il descendit dans son jardin. Les étoiles brillaient; il les contempla. -L’idée de se battre pour une femme le grandissait à ses yeux, -l’ennoblissait. Puis il alla se coucher tranquillement.</p> - -<p>Il n’en fut pas de même de Cisy. Après le départ du baron, Joseph avait -tâché de remonter son moral, et, comme le vicomte demeurait froid:</p> - -<p>«Pourtant, mon brave, si tu préfères en rester là, j’irai le dire.»</p> - -<p>Cisy n’osa répondre «certainement», mais il en voulut à son cousin de -ne pas lui rendre ce service sans en parler.</p> - -<p>Il souhaita que Frédéric, pendant la nuit, mourût d’une attaque -d’apoplexie, ou qu’une émeute survenant, il y eût le lendemain assez de -barricades pour fermer tous les abords du bois de Boulogne, ou qu’un -événement empêchât un des témoins de s’y rendre; car le duel faute de -témoins manquerait. Il avait envie de se sauver par un train express -n’importe où. Il regretta de ne pas savoir la médecine pour prendre -quelque chose qui, sans exposer ses jours, ferait croire à sa mort. Il -arriva jusqu’à désirer être malade gravement.</p> - -<p>Afin d’avoir un conseil, un secours, il envoya chercher M. des Aulnays. -L’excellent homme était retourné en Saintonge, sur une dépêche lui -apprenant l’indisposition d’une de ses filles. Cela parut de mauvais -augure à Cisy. Heureusement que M. Vezou, son précepteur, vint le voir. -Alors il s’épancha.</p> - -<p>«Comment faire, mon Dieu! comment faire?</p> - -<p>—Moi, à votre place, monsieur le comte, je payerais <span class="pagenum" id="Page_39">39</span> un fort de la -halle pour lui flanquer une raclée.</p> - -<p>—Il saurait toujours de qui ça vient!» reprit Cisy.</p> - -<p>Et, de temps à autre, il poussait un gémissement; puis:</p> - -<p>«Mais est-ce qu’on a le droit de se battre en duel?</p> - -<p>—C’est un reste de barbarie! Que voulez-vous!»</p> - -<p>Par complaisance, le pédagogue s’invita lui-même à dîner. Son élève ne -mangea rien et, après le repas, sentit le besoin de faire un tour.</p> - -<p>Il dit en passant devant une église:</p> - -<p>«Si nous entrions un peu... pour voir?»</p> - -<p>M. Vezou ne demanda pas mieux et même lui présenta de l’eau bénite.</p> - -<p>C’était le mois de Marie, des fleurs couvraient l’autel, des voix -chantaient, l’orgue résonnait. Mais il lui fut impossible de prier, -les pompes de la religion lui inspirant des idées de funérailles; il -entendait comme des bourdonnements de <i>De profundis</i>.</p> - -<p>«Allons-nous-en! Je ne me sens pas bien!»</p> - -<p>Ils employèrent toute la nuit à jouer aux cartes. Le vicomte s’efforça -de perdre, afin de conjurer la mauvaise chance, ce dont M. Vezou -profita. Enfin, au petit jour, Cisy, qui n’en pouvait plus, s’affaissa -sur le tapis vert et eut un sommeil plein de songes désagréables.</p> - -<p>Si le courage, pourtant, consiste à vouloir dominer sa faiblesse, le -vicomte fut courageux, car, à la vue de ses témoins qui venaient le -chercher, il se raidit de toutes ses forces, la vanité lui faisant -comprendre qu’une reculade le perdrait. M. de Comaing le complimenta -sur sa bonne mine.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_40">40</span></p> - -<p>Mais, en route, le bercement du fiacre et la chaleur du soleil matinal -l’énervèrent. Son énergie était retombée. Il ne distinguait même plus -où l’on était.</p> - -<p>Le baron se divertit à augmenter sa frayeur, en parlant du «cadavre» et -de la manière de le rentrer en ville clandestinement. Joseph donnait -la réplique; tous deux, jugeant l’affaire ridicule, étaient persuadés -qu’elle s’arrangerait.</p> - -<p>Cisy gardait sa tête sur sa poitrine; il la releva doucement et fit -observer qu’on n’avait pas pris de médecin.</p> - -<p>«C’est inutile, dit le baron.</p> - -<p>—Il n’y a pas de danger, alors?»</p> - -<p>Joseph répliqua d’un ton grave:</p> - -<p>«Espérons-le.»</p> - -<p>Et personne dans la voiture ne parla plus.</p> - -<p>A sept heures dix minutes, on arriva devant la porte Maillot. -Frédéric et ses témoins s’y trouvaient, habillés de noir tous les -trois. Regimbart, au lieu de cravate, avait un col de crin comme un -troupier; et il portait une espèce de longue boîte à violon, spéciale -pour ce genre d’aventures. On échangea froidement un salut. Puis tous -s’enfoncèrent dans le bois de Boulogne, par la route de Madrid, afin -d’y trouver une place convenable.</p> - -<p>Regimbart dit à Frédéric, qui marchait entre lui et Dussardier:</p> - -<p>«Eh bien, et cette venette, qu’en fait-on? Si vous avez besoin de -quelque chose, ne vous gênez pas, je connais ça! La crainte est -naturelle à l’homme.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_41">41</span></p> - -<p>Puis, à voix basse:</p> - -<p>«Ne fumez plus, ça amollit!»</p> - -<p>Frédéric jeta son cigare qui le gênait, et continua d’un pied ferme. Le -vicomte avançait par derrière, appuyé sur le bras de ses deux témoins.</p> - -<p>De rares passants les croisaient. Le ciel était bleu, et on entendait -par moments des lapins bondir. Au détour d’un sentier, une femme en -madras causait avec un homme en blouse, et, dans la grande avenue sous -les marronniers, des domestiques en veste de toile promenaient leurs -chevaux. Cisy se rappelait les jours heureux où, monté sur son alezan -et le lorgnon dans l’œil, il chevauchait à la portière des calèches; -ces souvenirs renforçaient son angoisse; une soif intolérable le -brûlait; la susurration des mouches se confondait avec le battement de -ses artères; ses pieds enfonçaient dans le sable; il lui semblait qu’il -était en train de marcher depuis un temps infini.</p> - -<p>Les témoins, sans s’arrêter, fouillaient de l’œil les deux bords de -la route. On délibéra si l’on irait à la croix Catelan ou sous les murs -de Bagatelle. Enfin, on prit à droite et on s’arrêta dans une espèce de -quinconce, entre des pins.</p> - -<p>L’endroit fut choisi de manière à répartir également le niveau du -terrain. On marqua les deux places où les adversaires devaient -se poser. Puis Regimbart ouvrit sa boîte. Elle contenait, sur un -capitonnage de basane rouge, quatre épées charmantes, creuses au -milieu, avec des poignées garnies de filigrane. Un rayon lumineux, -traversant les feuilles, tomba dessus; et elles <span class="pagenum" id="Page_42">42</span> parurent à Cisy -briller comme des vipères d’argent sur une mare de sang.</p> - -<p>Le citoyen fit voir qu’elles étaient de longueur pareille; il prit la -troisième pour lui-même, afin de séparer les combattants en cas de -besoin. M. de Comaing tenait une canne. Il y eut un silence. On se -regarda. Toutes les figures avaient quelque chose d’effaré ou de cruel.</p> - -<p>Frédéric avait mis bas sa redingote et son gilet. Joseph aida Cisy -à faire de même; sa cravate étant retirée, on aperçut à son cou une -médaille bénite. Cela fit sourire de pitié Regimbart.</p> - -<p>Alors, M. de Comaing (pour laisser à Frédéric encore un moment de -réflexion) tâcha d’élever des chicanes. Il réclama le droit de mettre -un gant, celui de saisir l’épée de son adversaire avec la main gauche; -Regimbart, qui était pressé, ne s’y refusa pas. Enfin le baron, -s’adressant à Frédéric:</p> - -<p>«Tout dépend de vous, monsieur! Il n’y a jamais de déshonneur à -reconnaître ses fautes.»</p> - -<p>Dussardier l’approuva du geste. Le citoyen s’indigna.</p> - -<p>«Croyez-vous que nous sommes ici pour plumer les canards, fichtre?... -En garde!»</p> - -<p>Les adversaires étaient l’un devant l’autre, leurs témoins de chaque -côté. Il cria le signal:</p> - -<p>«Allons!»</p> - -<p>Cisy devint effroyablement pâle. Sa lame tremblait par le bout comme -une cravache. Sa tête se renversait, ses bras s’écartèrent, il tomba -sur le dos évanoui. <span class="pagenum" id="Page_43">43</span> Joseph le releva; et, tout en lui poussant -sous les narines un flacon, il le secouait fortement. Le vicomte -rouvrit les yeux, puis tout à coup bondit comme un furieux sur son -épée. Frédéric avait gardé la sienne; et il l’attendait, l’œil fixe, -la main haute.</p> - -<p>«Arrêtez, arrêtez!» cria une voix qui venait de la route, en même temps -que le bruit d’un cheval au galop; et la capote d’un cabriolet cassait -les branches! Un homme penché en dehors agitait un mouchoir et criait -toujours: «Arrêtez, arrêtez!»</p> - -<p>M. de Comaing, croyant à une intervention de la police, leva sa canne.</p> - -<p>«Finissez donc! le vicomte saigne!</p> - -<p>—Moi?» dit Cisy.</p> - -<p>En effet, il s’était, dans sa chute, écorché le pouce de la main gauche.</p> - -<p>«Mais c’est en tombant», ajouta le citoyen.</p> - -<p>Le baron feignit de ne pas entendre.</p> - -<p>Arnoux avait sauté du cabriolet.</p> - -<p>«J’arrive trop tard! Non! Dieu soit loué!»</p> - -<p>Il tenait Frédéric à pleins bras, le palpait, lui couvrait le visage de -baisers.</p> - -<p>«Je sais le motif; vous avez voulu défendre votre vieil ami! C’est -bien, cela, c’est bien! Jamais je ne l’oublierai! Comme vous êtes bon! -Ah! cher enfant!»</p> - -<p>Il le contemplait et versait des larmes, tout en ricanant de bonheur. -Le baron se tourna vers Joseph.</p> - -<p>«Je crois que nous sommes de trop dans cette petite fête de famille. -C’est fini, n’est-ce pas, messieurs?—Vicomte, mettez votre bras en -écharpe; tenez, voilà <span class="pagenum" id="Page_44">44</span> mon foulard.» Puis, avec un geste impérieux: -«Allons! pas de rancune! Cela se doit!»</p> - -<p>Les deux combattants se serrèrent la main mollement. Le vicomte, M. -de Comaing et Joseph disparurent d’un côté, et Frédéric s’en alla de -l’autre avec ses amis.</p> - -<p>Comme le restaurant de Madrid n’était pas loin, Arnoux proposa de s’y -rendre pour boire un verre de bière.</p> - -<p>«On pourrait même déjeuner», dit Regimbart.</p> - -<p>Mais, Dussardier n’en ayant pas le loisir, ils se bornèrent à un -rafraîchissement dans le jardin. Tous éprouvaient cette béatitude qui -suit les dénouements heureux. Le citoyen cependant était fâché qu’on -eût, interrompu le duel au bon moment.</p> - -<p>Arnoux en avait eu connaissance par un nommé Compain, ami de Regimbart; -et dans un élan de cœur, il était accouru pour l’empêcher, croyant, -du reste, en être la cause. Il pria Frédéric de lui fournir là-dessus -quelques détails. Frédéric, ému par les preuves de sa tendresse, se fit -scrupule d’augmenter son illusion:</p> - -<p>«De grâce, n’en parlons plus!»</p> - -<p>Arnoux trouva cette réserve fort délicate. Puis, avec sa légèreté -ordinaire, passant à une autre idée:</p> - -<p>«Quoi de neuf, citoyen?»</p> - -<p>Et ils se mirent à causer traites, échéances. Afin d’être plus -commodément, ils allèrent même chuchoter à l’écart sur une autre table.</p> - -<p>Frédéric distingua ces mots: «Vous allez me souscrire.—Oui! mais, -vous, bien entendu...—Je l’ai <span class="pagenum" id="Page_45">45</span> négocié enfin pour trois -cents!—Jolie commission, ma foi!» Bref, il était clair qu’Arnoux -tripotait avec le citoyen beaucoup de choses.</p> - -<p>Frédéric songea à lui rappeler ses quinze mille francs. Mais sa -démarche récente interdisait les reproches, même les plus doux. -D’ailleurs, il se sentait fatigué. L’endroit n’était pas convenable. Il -remit cela à un autre jour.</p> - -<p>Arnoux, assis à l’ombre d’un troène, fumait d’un air hilare. Il leva -les yeux vers les portes des cabinets donnant toutes sur le jardin, et -dit qu’il était venu là autrefois bien souvent.</p> - -<p>«Pas seul, sans doute? répliqua le citoyen.</p> - -<p>—Parbleu!</p> - -<p>—Quel polisson vous faites! un homme marié!</p> - -<p>—Eh bien, et vous donc! reprit Arnoux; et, avec un sourire indulgent: -Je suis même sûr que ce gredin-là possède quelque part une chambre, où -il reçoit des petites filles!»</p> - -<p>Le citoyen confessa que c’était vrai, par un simple haussement de -sourcils. Alors, ces deux messieurs exposèrent leurs goûts: Arnoux -préférait maintenant la jeunesse, les ouvrières; Regimbart détestait -«les mijaurées» et tenait avant tout au positif. La conclusion, fournie -par le marchand de faïence, fut qu’on ne devait pas traiter les femmes -sérieusement.</p> - -<p>«Cependant il aime la sienne!» songeait Frédéric, en s’en retournant; -et il le trouvait un malhonnête homme. Il lui en voulait de ce duel, -comme si c’eût été pour lui qu’il avait tout à l’heure risqué sa vie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_46">46</span></p> - -<p>Mais il était reconnaissant à Dussardier de son dévouement; le commis, -sur ses instances, arriva bientôt à lui faire une visite tous les jours.</p> - -<p>Frédéric lui prêtait des livres: Thiers, Dulaure, Barante, <i>les -Girondins</i> de Lamartine. Le brave garçon l’écoutait avec recueillement -et acceptait ses opinions comme celles d’un maître.</p> - -<p>Il arriva un soir tout effaré.</p> - -<p>Le matin, sur le boulevard, un homme qui courait à perdre haleine -s’était heurté contre lui; et, l’ayant reconnu pour un ami de Sénécal, -lui avait dit:</p> - -<p>«On vient de le prendre, je me sauve!»</p> - -<p>Rien de plus vrai. Dussardier avait passé la journée aux informations. -Sénécal était sous les verrous, comme prévenu d’attentat politique.</p> - -<p>Fils d’un contremaître, né à Lyon et ayant eu pour professeur un ancien -disciple de Chalier, dès son arrivée à Paris, il s’était fait recevoir -de la Société des familles; ses habitudes étaient connues; la police -le surveillait. Il s’était battu dans l’affaire de mai 1839 et depuis -lors se tenait à l’ombre, mais s’exaltant de plus en plus, fanatique -d’Alibaud, mêlant ses griefs contre la société à ceux du peuple -contre la monarchie, et s’éveillant chaque matin avec l’espoir d’une -révolution qui, en quinze jours ou un mois, changerait le monde. Enfin, -écœuré par la mollesse de ses frères, furieux des retards qu’on -opposait à ses rêves et désespérant de la patrie, il était entré comme -chimiste dans le complot des bombes incendiaires; et on l’avait surpris -portant de la poudre qu’il allait essayer à Montmartre, <span class="pagenum" id="Page_47">47</span> tentative -suprême pour établir la république.</p> - -<p>Dussardier ne la chérissait pas moins, car elle signifiait, croyait-il, -affranchissement et bonheur universel. Un jour,—à quinze ans,—dans -la rue Transnonain, devant la boutique d’un épicier, il avait vu des -soldats la baïonnette rouge de sang, avec des cheveux collés à la -crosse de leur fusil; depuis ce temps-là, le gouvernement l’exaspérait -comme l’incarnation même de l’injustice. Il confondait un peu les -assassins et les gendarmes; un mouchard valait à ses yeux un parricide. -Tout le mal répandu sur la terre, il l’attribuait naïvement au Pouvoir -et il le haïssait d’une haine essentielle, permanente, qui lui tenait -tout le cœur et raffinait sa sensibilité. Les déclamations de -Sénécal l’avaient ébloui. Qu’il fût coupable ou non, et sa tentative -odieuse, peu importait! Du moment qu’il était la victime de l’autorité, -on devait le servir.</p> - -<p>«Les pairs le condamneront certainement! Puis il sera emmené dans -une voiture cellulaire comme un galérien et on l’enfermera au -Mont-Saint-Michel, où le gouvernement les fait mourir! Austen est -devenu fou! Steuben s’est tué! Pour transférer Barbès dans un cachot, -on l’a tiré par les jambes, par les cheveux! On lui piétinait le corps, -et sa tête rebondissait à chaque marche tout le long de l’escalier. -Quelle abomination! les misérables!»</p> - -<p>Des sanglots de colère l’étouffaient, et il tournait dans la chambre, -comme pris d’une grande angoisse.</p> - -<p>«Il faudrait faire quelque chose cependant! Voyons! moi, je ne sais -pas! si nous tâchions de le <span class="pagenum" id="Page_48">48</span> délivrer, hein? Pendant qu’on le -mènera au Luxembourg, on peut se jeter sur l’escorte dans le couloir! -Une douzaine d’hommes déterminés, ça passe partout!»</p> - -<p>Il y avait tant de flamme dans ses yeux, que Frédéric en tressaillit.</p> - -<p>Sénécal lui apparut plus grand qu’il ne croyait. Il se rappela ses -souffrances, sa vie austère; sans avoir pour lui l’enthousiasme de -Dussardier, il éprouvait néanmoins cette admiration qu’inspire tout -homme se sacrifiant à une idée. Il se disait que, s’il l’eût secouru, -Sénécal n’en serait pas là; et les deux amis cherchèrent laborieusement -quelque combinaison pour le sauver.</p> - -<p>Il leur fut impossible de parvenir jusqu’à lui.</p> - -<p>Frédéric s’enquérait de son sort dans les journaux et pendant trois -semaines fréquenta les cabinets de lecture.</p> - -<p>Un jour, plusieurs numéros du <i>Flambard</i> lui tombèrent sous la main. -L’article de fond invariablement était consacré à démolir un homme -illustre. Venaient ensuite les nouvelles du monde, les cancans. Puis, -on blaguait l’Odéon, Carpentras, la pisciculture, et les condamnés à -mort quand il y en avait. La disparition d’un paquebot fournit matières -à plaisanteries pendant un an. Dans la troisième colonne, un courrier -des arts donnait, sous forme d’anecdote ou de conseil, des réclames de -tailleurs, avec des comptes rendus de soirées, des annonces de ventes, -des analyses d’ouvrages, traitant de la même encre un volume de vers -et une paire de bottes. La seule partie sérieuse était la critique des -<span class="pagenum" id="Page_49">49</span> petits théâtres, où l’on s’acharnait sur deux ou trois directeurs; -et les intérêts de l’art étaient invoqués à propos des décors des -Funambules ou d’une amoureuse des Délassements.</p> - -<p>Frédéric allait rejeter tout cela quand ses yeux rencontrèrent un -article intitulé: <i>Une poulette entre trois cocos</i>. C’était l’histoire -de son duel, narrée en style sémillant, gaulois. Il se reconnut sans -peine, car il était désigné par cette plaisanterie, laquelle revenait -souvent: «Un jeune homme du collège de Sens et qui en manque.» On le -représentait même comme un pauvre diable de provincial, un obscur -nigaud tâchant de frayer avec les grands seigneurs. Quant au vicomte, -il avait le beau rôle, d’abord dans le souper, où il s’introduisait -de force, ensuite dans le pari, puisqu’il emmenait la demoiselle, et -finalement sur le terrain, où il se comportait en gentilhomme. La -bravoure de Frédéric n’était pas niée précisément, mais on faisait -comprendre qu’un intermédiaire, le <i>protecteur</i> lui-même, était survenu -juste à temps. Le tout se terminait par cette phrase, grosse peut-être -de perfidie:</p> - -<p>«D’où vient leur tendresse? Problème! et, comme dit Bazile, qui diable -est-ce qu’on trompe ici?»</p> - -<p>C’était, sans le moindre doute, une vengeance d’Hussonnet contre -Frédéric, pour son refus des cinq mille francs.</p> - -<p>Que faire? S’il lui en demandait raison, le bohème protesterait de son -innocence, et il n’y gagnerait rien. Le mieux était d’avaler la chose -silencieusement. Personne, après tout, ne lisait <i>le Flambard</i>.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_50">50</span></p> - -<p>En sortant du cabinet de lecture, il aperçut du monde devant la -boutique d’un marchand de tableaux. On regardait un portrait de femme, -avec cette ligne écrite au bas en lettres noires: «M<sup>lle</sup> Rose-Annette -Bron, appartenant à M. Frédéric Moreau, de Nogent.»</p> - -<p>C’était bien elle,—ou à peu près,—vue de face, les seins découverts, -les cheveux dénoués, et tenant dans ses mains une bourse de velours -rouge, tandis que, par derrière, un paon avançait son bec sur son -épaule, en couvrant la muraille de ses grandes plumes en éventail.</p> - -<p>Pellerin avait fait cette exhibition pour contraindre Frédéric au -payement, persuadé qu’il était célèbre et que tout Paris, s’animant en -sa faveur, allait s’occuper de cette misère.</p> - -<p>Était-ce une conjuration? Le peintre et le journaliste avaient-ils -monté leur coup ensemble?</p> - -<p>Son duel n’avait rien empêché. Il devenait ridicule, tout le monde se -moquait de lui.</p> - -<p>Trois jours après, à la fin de juin, les actions du Nord ayant fait -quinze francs de hausse, comme il en avait acheté deux mille l’autre -mois, il se trouva gagner trente mille francs. Cette caresse de la -fortune lui redonna confiance. Il se dit qu’il n’avait besoin de -personne, que tous ses embarras venaient de sa timidité, de ses -hésitations. Il aurait dû commencer avec la Maréchale brutalement, -refuser Hussonnet dès le premier jour, ne pas se compromettre avec -Pellerin; et, pour montrer que rien ne le gênait, il se rendit chez -M<sup>me</sup> Dambreuse à une de ses soirées ordinaires.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_51">51</span></p> - -<p>Au milieu de l’antichambre, Martinon, qui arrivait en même temps que -lui, se retourna.</p> - -<p>«Comment, tu viens ici, toi? avec l’air surpris et même contrarié de le -voir.</p> - -<p>—Pourquoi pas?»</p> - -<p>Et, tout en cherchant la cause d’un tel abord, Frédéric s’avança dans -le salon.</p> - -<p>La lumière était faible, malgré les lampes posées dans les coins; car -les trois fenêtres, grandes ouvertes, dressaient parallèlement trois -larges carrés d’ombre noire. Des jardinières, sous les tableaux, -occupaient jusqu’à hauteur d’homme les intervalles de la muraille; et -une théière d’argent avec un samovar se mirait au fond dans une glace. -Un murmure de voix discrètes s’élevait. On entendait des escarpins -craquer sur le tapis.</p> - -<p>Il distingua des habits noirs, puis une table ronde éclairée par un -grand abat-jour, sept ou huit femmes en toilettes d’été, et, un peu -plus loin, M<sup>me</sup> Dambreuse dans un fauteuil à bascule. Sa robe de -taffetas lilas avait des manches à crevés, d’où s’échappaient des -bouillons de mousseline, le ton doux de l’étoffe se mariant à la nuance -de ses cheveux; et elle se tenait quelque peu renversée en arrière, -avec le bout de son pied sur un coussin,—tranquille comme une œuvre -d’art pleine de délicatesse, une fleur de haute culture.</p> - -<p>M. Dambreuse et un vieillard à chevelure blanche se promenaient dans -toute la longueur du salon. Quelques-uns s’entretenaient au bord des -petits divans, <span class="pagenum" id="Page_52">52</span> çà et là; les autres, debout, formaient un cercle -au milieu.</p> - -<p>Ils causaient de votes, d’amendements, de sous-amendements, du discours -de M. Grandin, de la réplique de M. Benoist. Le tiers parti décidément -allait trop loin! Le centre gauche aurait dû se souvenir un peu -mieux de ses origines! Le ministère avait reçu de graves atteintes! -Ce qui devait rassurer pourtant, c’est qu’on ne lui voyait point de -successeur. Bref, la situation était complètement analogue à celle de -1834.</p> - -<p>Comme ces choses ennuyaient Frédéric, il se rapprocha des femmes. -Martinon était près d’elles, debout, le chapeau sous le bras, la figure -de trois quarts, et si convenable, qu’il ressemblait à de la porcelaine -de Sèvres. Il prit une <i>Revue des Deux Mondes</i> traînant sur la table, -entre une <i>Imitation</i> et un <i>Annuaire de Gotha</i>, et jugea de haut un -poète illustre, dit qu’il allait aux conférences de Saint-François, se -plaignit de son larynx, avalait de temps à autre une boule de gomme -et cependant parlait musique, faisait le léger. M<sup>lle</sup> Cécile, la -nièce de M. Dambreuse, qui se brodait une paire de manchettes, le -regardait en dessous avec ses prunelles d’un bleu pâle; et miss John, -l’institutrice à nez camus, en avait lâché sa tapisserie; toutes deux -paraissaient s’écrier intérieurement:</p> - -<p>«Qu’il est beau!»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Dambreuse se tourna vers lui:</p> - -<p>«Donnez-moi donc mon éventail, qui est sur cette console, là-bas. Vous -vous trompez! l’autre!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_53">53</span></p> - -<p>Elle se leva; et, comme il revenait, ils se rencontrèrent au milieu -du salon, face à face; elle lui adressa quelques mots vivement, des -reproches sans doute, à en juger par l’expression altière de sa figure; -Martinon tâchait de sourire; puis il alla se mêler au conciliabule des -hommes sérieux. M<sup>me</sup> Dambreuse reprit sa place, et, se penchant sur -le bras de son fauteuil, elle dit à Frédéric:</p> - -<p>«J’ai vu quelqu’un, avant-hier, qui m’a parlé de vous, M. de Cisy; vous -le connaissez, n’est-ce pas?</p> - -<p>—Oui... un peu.»</p> - -<p>Tout à coup M<sup>me</sup> Dambreuse s’écria:</p> - -<p>«Duchesse, ah! quel bonheur!»</p> - -<p>Et elle s’avança jusqu’à la porte, au-devant d’une vieille petite dame, -qui avait une robe de taffetas carmélite et un bonnet de guipure à -longues pattes. Fille d’un compagnon d’exil du comte d’Artois et veuve -d’un maréchal de l’empire créé pair de France en 1830, elle tenait à -l’ancienne cour comme à la nouvelle et pouvait obtenir beaucoup de -choses. Ceux qui causaient debout s’écartèrent, puis reprirent leur -discussion.</p> - -<p>Maintenant, elle roulait sur le paupérisme, dont toutes les peintures, -d’après ces messieurs, étaient fort exagérées.</p> - -<p>«Cependant, objecta Martinon, la misère existe, avouons-le! Mais le -remède ne dépend ni de la science ni du pouvoir. C’est une question -purement individuelle. Quand les basses classes voudront se débarrasser -de leurs vices, elles s’affranchiront de <span class="pagenum" id="Page_54">54</span> leurs besoins. Que le -peuple soit plus moral et il sera moins pauvre!»</p> - -<p>Suivant M. Dambreuse, on n’arriverait à rien de bien sans une -surabondance du capital. Donc, le seul moyen possible était de -confier, «comme le voulaient, du reste, les saint-simoniens (mon -Dieu, ils avaient du bon! soyons justes envers tout le monde), de -confier, dis-je, la cause du progrès à ceux qui peuvent accroître la -fortune publique». Insensiblement on aborda les grandes exploitations -industrielles, les chemins de fer, la houille. Et M. Dambreuse, -s’adressant à Frédéric, lui dit tout bas:</p> - -<p>«Vous n’êtes pas venu pour notre affaire.»</p> - -<p>Frédéric allégua une maladie; mais, sentant que l’excuse était trop -bête:</p> - -<p>«D’ailleurs, j’ai eu besoin de mes fonds.</p> - -<p>—Pour acheter une voiture?» reprit M<sup>me</sup> Dambreuse, qui passait près -de lui une tasse de thé à la main; et elle le considéra pendant une -minute, la tête un peu tournée sur son épaule.</p> - -<p>Elle le croyait l’amant de Rosanette; l’allusion était claire. Il -sembla même à Frédéric que toutes les dames le regardaient de loin en -chuchotant. Pour mieux voir ce qu’elles pensaient, il se rapprocha -d’elles encore une fois.</p> - -<p>De l’autre côté de la table, Martinon, auprès de M<sup>lle</sup> Cécile, -feuilletait un album. C’étaient des lithographies représentant des -costumes espagnols. Il lisait tout haut les légendes: «Femme de -Séville,—Jardinier de Valence,—Picador andalous»; et, descendant <span class="pagenum" id="Page_55">55</span> -une fois jusqu’au bas de la page, il continua d’une haleine:</p> - -<p>«Jacques Arnoux, éditeur.—Un de tes amis, hein?</p> - -<p>—C’est vrai, dit Frédéric, blessé par son air. M<sup>me</sup> Dambreuse reprit:</p> - -<p>—En effet, vous êtes venu, un matin... pour... une maison, je crois? -oui, une maison appartenant à sa femme. (Cela signifiait: C’est votre -maîtresse.)</p> - -<p>Il rougit jusqu’aux oreilles, et M. Dambreuse, qui arrivait au même -moment, ajouta:</p> - -<p>—Vous paraissiez même vous intéresser beaucoup à eux.»</p> - -<p>Ces derniers mots achevèrent de décontenancer Frédéric. Son trouble, -que l’on voyait, pensait-il, allait confirmer les soupçons, quand M. -Dambreuse lui dit de plus près d’un ton grave:</p> - -<p>«Vous ne faites pas d’affaires ensemble, je suppose?»</p> - -<p>Il protesta par des secousses de tête multipliées, sans comprendre -l’intention du capitaliste, qui voulait lui donner un conseil.</p> - -<p>Il avait envie de partir. La peur de sembler lâche le retint. Un -domestique enlevait les tasses de thé; M<sup>me</sup> Dambreuse causait avec -un diplomate en habit bleu; deux jeunes filles, rapprochant leurs -fronts, se faisaient voir une bague; les autres, assises en demi-cercle -sur des fauteuils, remuaient doucement leurs blancs visages, bordés -de chevelures noires ou blondes; personne enfin ne s’occupait de lui. -Frédéric tourna les <span class="pagenum" id="Page_56">56</span> talons; et, par une suite de longs zigzags, -il avait presque gagné la porte, quand, passant près d’une console, il -remarqua dessus, entre un vase de Chine et la boiserie, un journal plié -en deux. Il le tira quelque peu et lut ces mots: <i>le Flambard</i>.</p> - -<p>Qui l’avait apporté? Cisy! Pas un autre évidemment. Qu’importait, du -reste! Ils allaient croire, tous déjà croyaient peut-être à l’article. -Pourquoi cet acharnement? Une ironie silencieuse l’enveloppait. Il se -sentait comme perdu dans un désert. Mais la voix de Martinon s’éleva:</p> - -<p>«A propos d’Arnoux, j’ai lu parmi les prévenus des bombes incendiaires -le nom d’un de ses employés, Sénécal. Est-ce le nôtre?</p> - -<p>—Lui-même», dit Frédéric.</p> - -<p>Martinon répéta, en criant très haut:</p> - -<p>«Comment, notre Sénécal! notre Sénécal!»</p> - -<p>Alors, on le questionna sur le complot; sa place d’attaché au parquet -devait lui fournir des renseignements.</p> - -<p>Il confessa n’en pas avoir. Du reste, il connaissait fort peu le -personnage, l’ayant vu deux ou trois fois seulement, et le tenait en -définitive pour un assez mauvais drôle. Frédéric, indigné, s’écria:</p> - -<p>«Pas du tout! c’est un très honnête garçon!</p> - -<p>—Cependant, monsieur, dit un propriétaire, on n’est pas honnête quand -on conspire!»</p> - -<p>La plupart des hommes qui étaient là avaient servi au moins quatre -gouvernements; et ils auraient vendu la France ou le genre humain -pour garantir leur fortune, <span class="pagenum" id="Page_57">57</span> s’épargner un malaise, un embarras, -ou même par simple bassesse, adoration instinctive de la force. Tous -déclarèrent les crimes politiques inexcusables. Il fallait plutôt -pardonner à ceux qui provenaient du besoin! Et on ne manqua pas de -mettre en avant l’éternel exemple du père de famille volant l’éternel -morceau de pain chez l’éternel boulanger.</p> - -<p>Un administrateur s’écria même:</p> - -<p>«Moi, monsieur, si j’apprenais que mon frère conspire, je le -dénoncerais!»</p> - -<p>Frédéric invoqua le droit de résistance; et, se rappelant quelques -phrases que lui avait dites Deslauriers, il cita Desolmes, Blackstone, -le bill des droits en Angleterre, et l’article 2 de la Constitution -de 91. C’était même en vertu de ce droit-là qu’on avait proclamé la -déchéance de Napoléon; il avait été reconnu en 1830, inscrit en tête de -la Charte.</p> - -<p>«D’ailleurs, quand le souverain manque au contrat, la justice veut -qu’on le renverse.</p> - -<p>—Mais c’est abominable!» exclama la femme d’un préfet.</p> - -<p>Toutes les autres se taisaient, vaguement épouvantées, comme si elles -eussent entendu le bruit des balles. M<sup>me</sup> Dambreuse se balançait dans -son fauteuil et l’écoutait parler en souriant.</p> - -<p>Un industriel, ancien carbonaro, tâcha de lui démontrer que les -d’Orléans étaient une belle famille; sans doute, il y avait des abus...</p> - -<p>«Eh bien, alors?</p> - -<p>—Mais on ne doit pas les dire, cher monsieur! Si <span class="pagenum" id="Page_58">58</span> vous saviez -comme toutes ces criailleries de l’Opposition nuisent aux affaires!</p> - -<p>—Je me moque des affaires!» reprit Frédéric.</p> - -<p>La pourriture de ces vieux l’exaspérait; et, emporté par la bravoure -qui saisit quelquefois les plus timides, il attaqua les financiers, les -députés, le gouvernement, le roi, prit la défense des Arabes, débita -beaucoup de sottises. Quelques-uns l’encourageaient ironiquement: -«Allez donc! continuez!» tandis que d’autres murmuraient: «Diable! -quelle exaltation!» Enfin, il jugea convenable de se retirer; et, comme -il s’en allait, M. Dambreuse lui dit, faisant allusion à la place de -secrétaire:</p> - -<p>«Rien n’est terminé encore! Mais dépêchez-vous!»</p> - -<p>Et M<sup>me</sup> Dambreuse:</p> - -<p>«A bientôt, n’est-ce pas?»</p> - -<p>Frédéric jugea leur adieu une dernière moquerie. Il était déterminé -à ne jamais revenir dans cette maison, à ne plus fréquenter tous ces -gens-là. Il croyait les avoir blessés, ne sachant pas quel large fonds -d’indifférence le monde possède! Ces femmes surtout l’indignaient. Pas -une qui l’eût soutenu, même du regard. Il leur en voulait de ne pas les -avoir émues. Quant à M<sup>me</sup> Dambreuse, il lui trouvait quelque chose -à la fois de langoureux et de sec, qui empêchait de la définir par -une formule. Avait-elle un amant? Quel amant? Était-ce le diplomate -ou un autre? Martinon, peut-être? Impossible! Cependant il éprouvait -une espèce de jalousie contre lui et envers elle une malveillance -inexplicable.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_59">59</span></p> - -<p>Dussardier, venu ce soir-là comme d’habitude, l’attendait. Frédéric -avait le cœur gonflé; il le dégorgea, et ses griefs, bien que -vagues et difficiles à comprendre, attristèrent le brave commis; il -se plaignait même de son isolement. Dussardier, en hésitant un peu, -proposa de se rendre chez Deslauriers.</p> - -<p>Frédéric, au nom de l’avocat, fut pris par un besoin extrême de le -revoir. Sa solitude intellectuelle était profonde, et la compagnie de -Dussardier insuffisante. Il lui répondit d’arranger les choses comme il -voudrait.</p> - -<p>Deslauriers, également, sentait depuis leur brouille une privation dans -sa vie. Il céda sans peine à des avances cordiales.</p> - -<p>Tous deux s’embrassèrent, puis se mirent à causer de choses -indifférentes.</p> - -<p>La réserve de Deslauriers attendrit Frédéric; et, pour lui faire une -sorte de réparation, il lui conta le lendemain sa perte de quinze mille -francs, sans dire que ces quinze mille francs lui étaient primitivement -destinés. L’avocat n’en douta pas néanmoins. Cette mésaventure, qui lui -donnait raison dans ses préjugés contre Arnoux, désarma tout à fait sa -rancune; et il ne parla point de l’ancienne promesse.</p> - -<p>Frédéric, trompé par son silence, crut qu’il l’avait oubliée. Quelques -jours après, il lui demanda s’il n’existait pas de moyens de rentrer -dans ses fonds.</p> - -<p>On pouvait discuter les hypothèques précédentes, attaquer Arnoux comme -stellionataire, faire des poursuites au domicile contre la femme.</p> - -<p>«Non! non! pas contre elle!» s’écria Frédéric; <span class="pagenum" id="Page_60">60</span> et, cédant aux -questions de l’ancien clerc, il avoua la vérité. Deslauriers fut -convaincu qu’il ne la disait pas complètement, par délicatesse sans -doute. Ce défaut de confiance le blessa.</p> - -<p>Ils étaient cependant aussi liés qu’autrefois, et même ils avaient tant -de plaisir à se trouver ensemble, que la présence de Dussardier les -gênait. Sous prétexte de rendez-vous, ils arrivèrent à s’en débarrasser -peu à peu. Il y a des hommes n’ayant pour mission parmi les autres que -de servir d’intermédiaires; on les franchit comme des ponts, et l’on va -plus loin.</p> - -<p>Frédéric ne cachait rien à son ancien ami. Il lui dit l’affaire des -houilles, avec la proposition de M. Dambreuse. L’avocat devint rêveur.</p> - -<p>«C’est drôle! il faudrait pour cette place quelqu’un d’assez fort en -droit!</p> - -<p>—Mais tu pourras m’aider, reprit Frédéric.</p> - -<p>—Oui..., tiens..., parbleu! certainement.»</p> - -<p>Dans la même semaine, il lui montra une lettre de sa mère.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Moreau s’accusait d’avoir mal jugé M. Roque, lequel avait donné -de sa conduite des explications satisfaisantes. Puis elle parlait de sa -fortune et de la possibilité, pour plus tard, d’un mariage avec Louise.</p> - -<p>«Ce ne serait peut-être pas bête!» dit Deslauriers.</p> - -<p>Frédéric s’en rejeta loin; le père Roque, d’ailleurs, était un vieux -filou. Cela n’y faisait rien, selon l’avocat.</p> - -<p>A la fin de juillet, une baisse inexplicable fit tomber les actions -du Nord. Frédéric n’avait pas vendu <span class="pagenum" id="Page_61">61</span> les siennes; il perdit d’un -seul coup soixante mille francs. Ses revenus se trouvaient sensiblement -diminués. Il devait ou restreindre sa dépense, ou prendre un état, ou -faire un beau mariage.</p> - -<p>Alors, Deslauriers lui reparla de M<sup>lle</sup> Roque. Rien ne l’empêchait -d’aller voir un peu les choses par lui-même. Frédéric était un peu -fatigué; la province et la maison maternelle le délasseraient. Il -partit.</p> - -<p>L’aspect des rues de Nogent, qu’il monta sous le clair de la lune, le -reporta dans de vieux souvenirs; et il éprouvait une sorte d’angoisse, -comme ceux qui reviennent après de longs voyages.</p> - -<p>Il y avait chez sa mère tous les habitués d’autrefois: MM. Gamblin, -Heudras et Chambrion, la famille Lebrun, «ces demoiselles Auger»; de -plus, le père Roque, et, en face de M<sup>me</sup> Moreau, devant une table -de jeu, M<sup>lle</sup> Louise. C’était une femme à présent. Elle se leva en -poussant un cri. Tous s’agitèrent. Elle était restée immobile, debout; -et les quatre flambeaux d’argent posés sur la table augmentaient sa -pâleur. Quand elle se remit à jouer, sa main tremblait. Cette émotion -flatta démesurément Frédéric, dont l’orgueil était malade; il se dit: -«Tu m’aimeras, toi!» et, prenant sa revanche des déboires qu’il avait -essuyés là-bas, il se mit à faire le Parisien, le lion, donna des -nouvelles des théâtres, rapporta des anecdotes du monde, puisées dans -les petits journaux, enfin éblouit ses compatriotes.</p> - -<p>Le lendemain, M<sup>me</sup> Moreau s’étendit sur les qualités de Louise; puis -elle énuméra les bois, les fermes <span class="pagenum" id="Page_62">62</span> qu’elle posséderait. La fortune -de M. Roque était considérable.</p> - -<p>Il l’avait acquise en faisant des placements pour M. Dambreuse; -car il prêtait à des personnes pouvant offrir de bonnes garanties -hypothécaires, ce qui lui permettait de demander des suppléments -d’intérêts ou des commissions. Le capital, grâce à une surveillance -active, ne risquait rien. D’ailleurs, le père Roque n’hésitait jamais -devant une saisie; puis il rachetait à bas prix les biens hypothéqués, -et M. Dambreuse, voyant ainsi rentrer ses fonds, trouvait ses affaires -très bien faites. Mais cette manipulation extra-légale le compromettait -vis-à-vis de son régisseur. Il n’avait rien à lui refuser. C’était sur -ses instances qu’il avait si bien accueilli Frédéric.</p> - -<p>En effet, le père Roque couvait au fond de son âme une ambition. Il -voulait que sa fille fût comtesse; et, pour y parvenir, sans mettre en -jeu le bonheur de son enfant, il ne connaissait pas d’autre jeune homme -que celui-là.</p> - -<p>Par la protection de M. Dambreuse, on lui ferait avoir le titre de son -aïeul, M<sup>me</sup> Moreau étant la fille d’un comte de Fouvens, apparentée, -d’ailleurs, aux plus vieilles familles champenoises, les Lavernade, les -d’Étrigny. Quant aux Moreau, une inscription gothique près des moulins -de Villeneuve-l’Archevêque parlait d’un Jacob Moreau qui les avait -réédifiés en 1596; et la tombe de son fils, Pierre Moreau, premier -écuyer du roi sous Louis XIV, se voyait dans la chapelle Saint-Nicolas.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_63">63</span></p> - -<p>Tant d’honorabilité fascinait M. Roque, fils d’un ancien domestique. -Si la couronne comtale ne venait pas, il s’en consolerait sur autre -chose; car Frédéric pouvait parvenir à la députation quand M. Dambreuse -serait élevé à la pairie, et alors l’aider dans ses affaires, lui -obtenir des fournitures, des concessions. Le jeune homme lui plaisait -personnellement. Enfin il le voulait pour gendre, parce que depuis -longtemps il s’était féru de cette idée, qui ne faisait que s’accroître.</p> - -<p>Maintenant, il fréquentait l’église;—et il avait séduit M<sup>me</sup> Moreau -par l’espoir du titre surtout. Elle s’était gardée cependant de faire -une réponse décisive.</p> - -<p>Donc, huit jours après sans qu’aucun engagement eût été pris, Frédéric -passait pour «le futur» de M<sup>lle</sup> Louise; et le père Roque, peu -scrupuleux, les laissait ensemble quelquefois.</p> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_64">64</span></p> - -<h2 id="ch2">V</h2> - -<p>Deslauriers avait emporté de chez Frédéric la copie de l’acte de -subrogation, avec une procuration en bonne forme lui conférant de -pleins pouvoirs; mais, quand il eut remonté ses cinq étages, et qu’il -fut seul, au milieu de son triste cabinet, dans son fauteuil de basane, -la vue du papier timbré l’écœura.</p> - -<p>Il était las de ces choses, et des restaurants à trente-deux sous, -des voyages en omnibus, de sa misère, de ses efforts. Il reprit les -paperasses; d’autres se trouvaient à côté; c’étaient les prospectus de -la compagnie houillère avec la liste des mines et le détail de leur -contenance, Frédéric lui ayant laissé tout cela pour avoir dessus son -opinion.</p> - -<p>Une idée lui vint: celle de se présenter chez M. Dambreuse et de -demander la place de secrétaire. Cette place, bien sûr, n’allait pas -sans l’achat d’un certain nombre d’actions. Il reconnut la folie de son -projet et se dit:</p> - -<p>«Oh non! ce serait mal.»</p> - -<p>Alors, il chercha comment s’y prendre pour recouvrer <span class="pagenum" id="Page_65">65</span> les quinze -mille francs. Une pareille somme n’était rien pour Frédéric! Mais, -s’il l’avait eue, lui, quel levier! Et l’ancien clerc s’indigna que la -fortune de l’autre fût grande.</p> - -<p>«Il en fait un usage pitoyable. C’est un égoïste. Eh! je me moque bien -de ses quinze mille francs!»</p> - -<p>Pourquoi les avait-il prêtés? Pour les beaux yeux de M<sup>me</sup> Arnoux. -Elle était sa maîtresse! Deslauriers n’en doutait pas. «Voilà une chose -de plus à quoi sert l’argent!» Des pensées haineuses l’envahirent.</p> - -<p>Puis, il songea à la personne même de Frédéric. Elle avait toujours -exercé sur lui un charme presque féminin, et il arriva bientôt à -l’admirer pour un succès dont il se reconnaissait incapable.</p> - -<p>Cependant est-ce que la volonté n’était pas l’élément capital des -entreprises? et, puisque avec elle on triomphe de tout...</p> - -<p>«Ah! ce serait drôle!»</p> - -<p>Mais il eut honte de cette perfidie, et, une minute après:</p> - -<p>«Bah! est-ce que j’ai peur?»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Arnoux (à force d’en entendre parler) avait fini par se peindre -dans son imagination extraordinairement. La persistance de cet amour -l’irritait comme un problème. Son austérité un peu théâtrale l’ennuyait -maintenant. D’ailleurs, la femme du monde (ou ce qu’il jugeait telle) -éblouissait l’avocat comme le symbole et le résumé de mille plaisirs -inconnus. Pauvre, il convoitait le luxe sous la forme la plus claire.</p> - -<p>«Après tout, quand il se fâcherait, tant pis! Il <span class="pagenum" id="Page_66">66</span> s’est trop mal -comporté envers moi, pour que je me gêne! Rien ne m’assure qu’elle est -sa maîtresse! Il me l’a nié. Donc, je suis libre!»</p> - -<p>Le désir de cette démarche ne le quitta plus. C’était une épreuve de -ses forces qu’il voulait faire;—si bien qu’un jour, tout à coup, il -vernit lui-même ses bottes, acheta des gants blancs, et se mit en -route, se substituant à Frédéric et s’imaginant presque être lui, par -une singulière évolution intellectuelle, où il y avait à la fois de la -vengeance et de la sympathie, de l’imitation et de l’audace.</p> - -<p>Il fit annoncer «le docteur Deslauriers».</p> - -<p>M<sup>me</sup> Arnoux fut surprise, n’ayant réclamé aucun médecin.</p> - -<p>«Ah! mille excuses! c’est docteur en droit. Je viens pour les intérêts -de M. Moreau».</p> - -<p>Ce nom parut la troubler.</p> - -<p>«Tant mieux! pensa l’ancien clerc; puisqu’elle a bien voulu de lui, -elle voudra de moi!» s’encourageant par l’idée reçue qu’il est plus -facile de supplanter un amant qu’un mari.</p> - -<p>Il avait eu le plaisir de la rencontrer une fois au Palais; il cita -même la date. Tant de mémoire étonna M<sup>me</sup> Arnoux. Il reprit d’un ton -doucereux:</p> - -<p>«Vous aviez déjà... quelques embarras... dans vos affaires!»</p> - -<p>Elle ne répondit rien; donc, c’était vrai.</p> - -<p>Il se mit à causer de choses et d’autres, de son logement, de la -fabrique; puis, apercevant, aux bords de la glace, des médaillons:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_67">67</span></p> - -<p>«Ah! des portraits de famille, sans doute?»</p> - -<p>Il remarqua celui d’une vieille femme, la mère de M<sup>me</sup> Arnoux.</p> - -<p>«Elle a l’air d’une excellente personne, un type méridional.»</p> - -<p>Et, sur l’objection qu’elle était de Chartres:</p> - -<p>«Chartres! jolie ville.»</p> - -<p>Il en vanta la cathédrale et les pâtés; puis, revenant au portrait, -y trouva des ressemblances avec M<sup>me</sup> Arnoux, et lui lança des -flatteries indirectement. Elle n’en fut pas choquée. Il prit confiance -et dit qu’il connaissait Arnoux depuis longtemps.</p> - -<p>«C’est un brave garçon! mais qui se compromet! Pour cette hypothèque, -par exemple, on n’imagine pas une étourderie...</p> - -<p>—Oui! je sais», dit-elle, en haussant les épaules.</p> - -<p>Ce témoignage involontaire de mépris engagea Deslauriers à poursuivre.</p> - -<p>«Son histoire de kaolin, vous l’ignorez peut-être, a failli tourner -très mal, et même sa réputation...»</p> - -<p>Un froncement de sourcils l’arrêta.</p> - -<p>Alors, se rabattant sur les généralités, il plaignit les pauvres femmes -dont les époux gaspillent la fortune...</p> - -<p>«Mais elle est à lui, monsieur; moi, je n’ai rien!»</p> - -<p>N’importe! on ne savait pas... Une personne d’expérience pouvait -servir. Il fit des offres de dévouement, exalta ses propres mérites; et -il la regardait en face, à travers ses lunettes qui miroitaient.</p> - -<p>Une torpeur vague la prenait; mais, tout à coup:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_68">68</span></p> - -<p>«Voyons l’affaire, je vous prie!»</p> - -<p>Il exhiba le dossier.</p> - -<p>«Ceci est la procuration de Frédéric. Avec un titre pareil aux mains -d’un huissier qui fera un commandement, rien n’est plus simple: dans -les vingt-quatre heures... (Elle restait impassible, il changea de -manœuvre.) Moi, du reste, je ne comprends pas ce qui le pousse à -réclamer cette somme; car enfin il n’en a aucun besoin!</p> - -<p>—Comment! M. Moreau s’est montré assez bon...</p> - -<p>—Oh! d’accord!»</p> - -<p>Et Deslauriers entama son éloge, puis vint à le dénigrer, tout -doucement, le donnant pour oublieux, personnel, avare.</p> - -<p>«Je le croyais votre ami, monsieur?</p> - -<p>—Cela ne m’empêche pas de voir ses défauts. Ainsi, il reconnaît bien -peu... comment dirai-je? la sympathie...»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Arnoux tournait les feuilles du gros cahier.</p> - -<p>Elle l’interrompit pour avoir l’explication d’un mot.</p> - -<p>Il se pencha sur son épaule, et si près d’elle, qu’il effleura sa joue. -Elle rougit; cette rougeur enflamma Deslauriers; il lui baisa la main -voracement.</p> - -<p>«Que faites-vous, monsieur!»</p> - -<p>Et, debout contre la muraille, elle le maintenait immobile, sous ses -grands yeux noirs irrités.</p> - -<p>«Écoutez-moi! Je vous aime!»</p> - -<p>Elle partit d’un éclat de rire, un rire aigu, désespérant, atroce. -Deslauriers sentit une colère à l’étrangler. <span class="pagenum" id="Page_69">69</span> Il se contint; et, -avec la mine d’un vaincu, demandant grâce:</p> - -<p>«Ah! vous avez tort! Moi, je n’irai pas comme lui...</p> - -<p>—De qui donc parlez-vous?</p> - -<p>—De Frédéric!</p> - -<p>—Eh! M. Moreau m’inquiète peu, je vous l’ai dit!</p> - -<p>—Oh! pardon!... pardon!»</p> - -<p>Puis, d’une voix mordante, et faisant traîner ses phrases:</p> - -<p>«Je croyais même que vous vous intéressiez suffisamment à sa personne, -pour apprendre avec plaisir...»</p> - -<p>Elle devint toute pâle. L’ancien clerc ajouta:</p> - -<p>«Il va se marier.</p> - -<p>—Lui!</p> - -<p>—Dans un mois, au plus tard, avec M<sup>lle</sup> Roque, la fille du régisseur -de M. Dambreuse. Il est même parti à Nogent, rien que pour cela.»</p> - -<p>Elle porta la main sur son cœur, comme au choc d’un grand coup; mais -tout de suite elle tira la sonnette. Deslauriers n’attendit pas qu’on -le mît dehors. Quand elle se retourna, il avait disparu.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Arnoux suffoquait un peu. Elle s’approcha de la fenêtre pour -respirer.</p> - -<p>De l’autre côté de la rue, sur le trottoir, un emballeur en manches -de chemise clouait une caisse. Des fiacres passaient. Elle ferma la -croisée et vint se rasseoir. Les hautes maisons voisines interceptant -le <span class="pagenum" id="Page_70">70</span> soleil, un jour froid tombait dans l’appartement. Ses enfants -étaient sortis, rien ne bougeait autour d’elle. C’était comme une -désertion immense.</p> - -<p>«Il va se marier! est-ce possible!»</p> - -<p>Et un tremblement nerveux la saisit.</p> - -<p>«Pourquoi cela? est-ce que je l’aime?»</p> - -<p>Puis, tout à coup:</p> - -<p>«Mais oui, je l’aime!... je l’aime!...»</p> - -<p>Il lui semblait descendre dans quelque chose de profond, qui n’en -finissait plus. La pendule sonna trois heures. Elle écouta les -vibrations du timbre mourir. Et elle restait au bord de son fauteuil, -les prunelles fixes, et souriant toujours.</p> - -<p>Le même après-midi, au même moment, Frédéric et M<sup>lle</sup> Louise se -promenaient dans le jardin que M. Roque possédait au bout de l’île. La -vieille Catherine les surveillait de loin; ils marchaient côte à côte, -et Frédéric disait:</p> - -<p>«Vous souvenez-vous quand je vous emmenais dans la campagne?</p> - -<p>—Comme vous étiez bon pour moi! répondit-elle. Vous m’aidiez à faire -des gâteaux avec du sable, à remplir mon arrosoir, à me balancer sur -l’escarpolette!</p> - -<p>—Toutes vos poupées, qui avaient des noms de reines ou de marquises, -que sont-elles devenues?</p> - -<p>—Ma foi, je n’en sais rien!</p> - -<p>—Et votre roquet Moricaud?</p> - -<p>—Il s’est noyé, le pauvre chéri!</p> - -<p>—Et le <i>Don Quichotte</i>, dont nous colorions ensemble les gravures?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_71">71</span></p> - -<p>—Je l’ai encore!»</p> - -<p>Il lui rappela le jour de sa première communion et comme elle était -gentille aux vêpres, avec son voile blanc et son grand cierge, pendant -qu’elles défilaient toutes autour du chœur et que la cloche tintait.</p> - -<p>Ces souvenirs, sans doute, avaient peu de charme pour M<sup>lle</sup> Roque; -elle ne trouva rien à répondre, et une minute après:</p> - -<p>«Méchant! qui ne m’a pas donné une seule fois de ses nouvelles!»</p> - -<p>Frédéric objecta ses nombreux travaux.</p> - -<p>«Qu’est-ce donc que vous faites?»</p> - -<p>Il fut embarrassé de la question, puis dit qu’il étudiait la politique.</p> - -<p>«Ah!»</p> - -<p>Et, sans en demander davantage:</p> - -<p>«Cela vous occupe, mais moi!...»</p> - -<p>Alors, elle lui conta l’aridité de son existence, n’ayant personne à -voir, pas le moindre plaisir, la moindre distraction! Elle désirait -monter à cheval.</p> - -<p>«Le vicaire prétend que c’est inconvenant pour une jeune fille; est-ce -bête, les convenances! Autrefois, on me laissait faire tout ce que je -voulais; à présent, rien!</p> - -<p>—Votre père vous aime pourtant!</p> - -<p>—Oui, mais...»</p> - -<p>Et elle poussa un soupir qui signifiait: «Cela ne suffit pas à mon -bonheur.»</p> - -<p>Puis, il y eut un silence. Ils n’entendaient que le craquement du -sable sous leurs pieds avec le murmure <span class="pagenum" id="Page_72">72</span> de la chute d’eau; car -la Seine, au-dessus de Nogent, est coupée en deux bras. Celui qui -fait tourner les moulins dégorge en cet endroit la surabondance de -ses ondes, pour rejoindre plus bas le cours naturel du fleuve; et, -lorsqu’on vient des ponts, on aperçoit, à droite sur l’autre berge, -un talus de gazon que domine une maison blanche. A gauche, dans la -prairie, des peupliers s’étendent, et l’horizon, en face, est borné par -une courbe de la rivière; elle était plate comme un miroir; de grands -insectes patinaient sur l’eau tranquille. Des touffes de roseaux et -des joncs la bordent inégalement; toutes sortes de plantes venues là -s’épanouissaient en boutons d’or, laissaient pendre des grappes jaunes, -dressaient des quenouilles de fleurs amarantes, faisaient au hasard des -fusées vertes. Dans une anse du rivage, des nymphéas s’étalaient; et -un rang de vieux saules cachant des pièges à loup était, de ce côté de -l’île, toute la défense du jardin.</p> - -<p>En deçà, dans l’intérieur, quatre murs à chaperon d’ardoises -enfermaient le potager, où les carrés de terre, labourés nouvellement, -formaient des plaques brunes. Les cloches des melons brillaient à -la file sur leur couche étroite; les artichauts, les haricots, les -épinards, les carottes et les tomates alternaient jusqu’à un plan -d’asperges, qui semblait un petit bois de plumes.</p> - -<p>Tout ce terrain avait été, sous le Directoire, ce qu’on appelait -<i>une folie</i>. Les arbres, depuis lors, avaient démesurément grandi. -De la clématite embarrassait <span class="pagenum" id="Page_73">73</span> les charmilles, les allées étaient -couvertes de mousse, partout les ronces foisonnaient. Des tronçons -de statue émiettaient leur plâtre sous les herbes. On se prenait en -marchant dans quelques débris d’ouvrage en fil de fer. Il ne restait -plus du pavillon que deux chambres au rez-de-chaussée avec des -lambeaux de papier bleu. Devant la façade s’allongeait une treille -à l’italienne, où, sur des piliers en brique, un grillage de bâtons -supportait une vigne.</p> - -<p>Ils vinrent là-dessus tous les deux, et, comme la lumière tombait par -les trous inégaux de la verdure, Frédéric, en parlant à Louise de côté, -observait l’ombre des feuilles sur son visage.</p> - -<p>Elle avait dans ses cheveux rouges, à son chignon, une aiguille -terminée par une boule de verre imitant l’émeraude; et elle portait, -malgré son deuil (tant son mauvais goût était naïf), des pantoufles en -paille garnies de satin rose, curiosité vulgaire, achetées sans doute -dans quelque foire.</p> - -<p>Il s’en aperçut et l’en complimenta ironiquement.</p> - -<p>«Ne vous moquez pas de moi!» reprit-elle.</p> - -<p>Puis, le considérant tout entier, depuis son chapeau de feutre gris -jusqu’à ses chaussettes de soie:</p> - -<p>«Comme vous êtes coquet!»</p> - -<p>Ensuite, elle le pria de lui indiquer des ouvrages à lire. Il en nomma -plusieurs, et elle dit:</p> - -<p>«Oh! comme vous êtes savant!»</p> - -<p>Toute petite, elle s’était prise d’un de ces amours d’enfant qui ont -à la fois la pureté d’une religion et la violence d’un besoin. Il -avait été son camarade, son <span class="pagenum" id="Page_74">74</span> frère, son maître, avait amusé son -esprit, fait battre son cœur et versé involontairement jusqu’au fond -d’elle-même une ivresse latente et continue. Puis il l’avait quittée en -pleine crise tragique, sa mère à peine morte, les deux désespoirs se -confondant. L’absence l’avait idéalisé dans son souvenir; il revenait -avec une sorte d’auréole, et elle se livrait ingénument au bonheur de -le voir.</p> - -<p>Pour la première fois de sa vie, Frédéric se sentait aimé; et ce -plaisir nouveau, qui n’excédait pas l’ordre des sentiments agréables, -lui causait comme un gonflement intime; si bien qu’il écarta les deux -bras, en se renversant la tête.</p> - -<p>Un gros nuage passait alors sur le ciel.</p> - -<p>«Il va du côté de Paris, dit Louise; vous voudriez le suivre, n’est-ce -pas?</p> - -<p>—Moi! pourquoi?</p> - -<p>—Qui sait?»</p> - -<p>Et, le fouillant d’un regard aigu:</p> - -<p>«Peut-être que vous avez là-bas... (elle chercha le mot) quelque -affection.</p> - -<p>—Eh! je n’ai pas d’affection!</p> - -<p>—Bien sûr?</p> - -<p>—Mais oui, mademoiselle, bien sûr!»</p> - -<p>En moins d’un an, il s’était fait dans la jeune fille une -transformation extraordinaire qui étonnait Frédéric. Après une minute -de silence, il ajouta:</p> - -<p>«Nous devrions nous tutoyer comme autrefois; voulez-vous?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_75">75</span></p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Parce que!»</p> - -<p>Il insistait.</p> - -<p>Elle répondit en baissant la tête:</p> - -<p>«Je n’ose pas!»</p> - -<p>Ils étaient arrivés au bout du jardin, sur la grève du Livon. Frédéric, -par gaminerie, se mit à faire des ricochets avec un caillou. Elle lui -ordonna de s’asseoir. Il obéit; puis, en regardant la chute d’eau:</p> - -<p>«C’est comme le Niagara!»</p> - -<p>Il vint à parler des contrées lointaines et de grands voyages. L’idée -d’en faire la charmait. Elle n’aurait eu peur de rien, ni des tempêtes, -ni des lions.</p> - -<p>Assis, l’un près de l’autre, ils ramassaient devant eux des poignées de -sable, puis les faisaient couler de leurs mains tout en causant;—et -le vent chaud qui arrivait des plaines leur apportait par bouffées des -senteurs de lavande, avec le parfum du goudron s’échappant d’une barque -derrière l’écluse. Le soleil frappait la cascade; les blocs verdâtres -du petit mur où l’eau coulait apparaissaient comme sous une gaze -d’argent se déroulant toujours. Une longue barre d’écume rejaillissait -au pied en cadence. Cela formait ensuite des bouillonnements, des -tourbillons, mille courants opposés, et qui finissaient par se -confondre en une seule nappe limpide.</p> - -<p>Louise murmura qu’elle enviait l’existence des poissons.</p> - -<p>«Ce doit être si doux de se rouler là dedans, à son aise, de se sentir -caressé partout.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_76">76</span></p> - -<p>Et elle frémissait, avec des mouvements d’une câlinerie sensuelle.</p> - -<p>Mais une voix cria:</p> - -<p>«Où es-tu?</p> - -<p>—Votre bonne vous appelle, dit Frédéric.</p> - -<p>—Bien! bien!»</p> - -<p>Louise ne se dérangeait pas.</p> - -<p>«Elle va se fâcher, reprit-il.</p> - -<p>—Cela m’est égal! et d’ailleurs..., M<sup>lle</sup> Roque faisant comprendre, -par un geste, qu’elle la tenait à sa discrétion.</p> - -<p>Elle se leva pourtant, puis se plaignit de mal de tête. Et, comme ils -passaient devant un vaste hangar qui contenait des bourrées:</p> - -<p>«Si nous nous mettions dessous, à <i>l’égaud</i>?»</p> - -<p>Il feignit de ne pas comprendre ce mot de patois et même la taquina -sur son accent. Peu à peu, les coins de sa bouche se pincèrent, elle -mordait ses lèvres; elle s’écarta pour bouder.</p> - -<p>Frédéric la rejoignit, jura qu’il n’avait pas voulu lui faire de mal et -qu’il l’aimait beaucoup.</p> - -<p>«Est-ce vrai?» s’écria-t-elle, en le regardant avec un sourire qui -éclairait tout son visage, un peu semé de taches de son.</p> - -<p>Il ne résista pas à cette bravoure de sentiment, à la fraîcheur de sa -jeunesse, et il reprit:</p> - -<p>«Pourquoi te mentirais-je?..., tu en doutes... hein?» en lui passant le -bras gauche autour de la taille.</p> - -<p>Un cri, suave comme un roucoulement, jaillit de sa <span class="pagenum" id="Page_77">77</span> gorge; sa tête -se renversa, elle défaillait, il la soutint. Et les scrupules de sa -probité furent inutiles; devant cette vierge qui s’offrait, une peur -l’avait saisi. Il l’aida ensuite à faire quelques pas doucement. Ses -caresses de langage avaient cessé, et, ne voulant plus dire que des -choses insignifiantes, il lui parlait des personnes de la société -nogentaise.</p> - -<p>Tout à coup elle le repoussa, et, d’un ton amer:</p> - -<p>«Tu n’aurais pas le courage de m’emmener!»</p> - -<p>Il resta immobile avec un grand air d’ébahissement. Elle éclata en -sanglots, et s’enfonçant la tête dans sa poitrine:</p> - -<p>«Est-ce que je peux vivre sans toi!»</p> - -<p>Il tâchait de la calmer. Elle lui mit ses deux mains sur les épaules -pour le mieux voir en face, et, dardant contre les siennes ses -prunelles vertes, d’une humidité presque féroce:</p> - -<p>«Veux-tu être mon mari?</p> - -<p>—Mais..., répliqua Frédéric, cherchant quelque réponse. Sans doute... -Je ne demande pas mieux.»</p> - -<p>A ce moment la casquette de M. Roque apparut derrière un lilas.</p> - -<p>Il emmena son «jeune ami» pendant deux jours faire un petit voyage aux -environs, dans ses propriétés; et Frédéric, lorsqu’il revint, trouva -chez sa mère trois lettres.</p> - -<p>La première était un billet de M. Dambreuse l’invitant à dîner pour le -mardi précédent. A propos de quoi cette politesse? On lui avait donc -pardonné son incartade?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_78">78</span></p> - -<p>La seconde était de Rosanette. Elle le remerciait d’avoir risqué sa vie -pour elle; Frédéric ne comprit pas d’abord ce qu’elle voulait dire; -enfin, après beaucoup d’ambages, elle implorait de lui, en invoquant -son amitié, se fiant à sa délicatesse, à deux genoux, disait-elle, vu -la nécessité pressante et comme on demande du pain, un petit secours de -cinq cents francs. Il se décida tout de suite à les fournir.</p> - -<p>La troisième lettre, venant de Deslauriers, parlait de la subrogation -et était longue, obscure. L’avocat n’avait pris encore aucun parti. Il -l’engageait à ne pas se déranger: «C’est inutile que tu reviennes!» -appuyant même là-dessus avec une insistance bizarre.</p> - -<p>Frédéric se perdit dans toutes sortes de conjectures, et il eut envie -de s’en retourner là-bas; cette prétention au gouvernement de sa -conduite le révoltait.</p> - -<p>D’ailleurs, la nostalgie du boulevard commençait à le prendre; et puis -sa mère le pressait tellement, M. Roque tournait si bien autour de -lui et M<sup>lle</sup> Louise l’aimait si fort, qu’il ne pouvait rester plus -longtemps sans se déclarer. Il avait besoin de réfléchir et jugerait -mieux les choses dans l’éloignement.</p> - -<p>Pour motiver son voyage, Frédéric inventa une histoire, et il partit en -disant à tout le monde et croyant lui-même qu’il reviendrait bientôt.</p> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_79">79</span></p> - -<h2 id="ch3">VI</h2> - -<p>Son retour à Paris ne lui causa point de plaisir; c’était le soir, -à la fin du mois d’août, le boulevard semblait vide, les passants -se succédaient avec des mines refrognées, çà et là une chaudière -d’asphalte fumait, beaucoup de maisons avaient leurs persiennes -entièrement closes; il arriva chez lui; de la poussière couvrait les -tentures; et, en dînant tout seul, Frédéric fut pris par un étrange -sentiment d’abandon; alors il songea à M<sup>lle</sup> Roque.</p> - -<p>L’idée de se marier ne lui paraissait plus exorbitante. Ils -voyageraient, ils iraient en Italie, en Orient! Et il l’apercevait -debout sur un monticule, contemplant un paysage, ou bien appuyée à -son bras dans une galerie florentine, s’arrêtant devant les tableaux. -Quelle joie ce serait que de voir ce bon petit être s’épanouir aux -splendeurs de l’art et de la nature! Sortie de son milieu, en peu de -temps, elle ferait une compagne charmante. La fortune de M. Roque le -tentait d’ailleurs. Cependant une pareille détermination lui répugnait -comme une faiblesse, un avilissement.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_80">80</span></p> - -<p>Mais il était bien résolu (quoi qu’il dût faire) à changer d’existence, -c’est-à-dire à ne plus perdre son cœur dans des passions -infructueuses, et même il hésitait à remplir la commission dont Louise -l’avait chargé. C’était d’acheter pour elle, chez Jacques Arnoux, deux -grandes statuettes polychromes représentant des nègres, comme ceux -qui étaient à la préfecture de Troyes. Elle connaissait le chiffre -du fabricant, n’en voulait pas d’un autre. Frédéric avait peur, s’il -retournait <i>chez eux</i>, de tomber encore une fois dans son vieil amour.</p> - -<p>Ces réflexions l’occupèrent toute la soirée, et il allait se coucher -quand une femme entra.</p> - -<p>«C’est moi, dit en riant M<sup>lle</sup> Vatnaz. Je viens de la part de -Rosanette.»</p> - -<p>Elles s’étaient donc réconciliées?</p> - -<p>«Mon Dieu, oui! je ne suis pas méchante, vous savez bien. Au surplus, -la pauvre fille... Ce serait trop long à vous conter.»</p> - -<p>Bref, la Maréchale désirait le voir, elle attendait une réponse, sa -lettre s’étant promenée de Paris à Nogent; M<sup>lle</sup> Vatnaz ne savait -point ce qu’elle contenait. Alors, Frédéric s’informa de la Maréchale.</p> - -<p>Elle était maintenant <i>avec</i> un homme très riche, un Russe, le prince -Tzernoukoff, qui l’avait vue aux courses du Champ de Mars l’été dernier.</p> - -<p>«On a trois voitures, cheval de selle, livrée, groom dans le chic -anglais, maison de campagne, loge aux Italiens, un tas de choses -encore. Voilà, mon cher.»</p> - -<p>Et la Vatnaz, comme si elle eût profité de ce changement <span class="pagenum" id="Page_81">81</span> de -fortune, paraissait plus gaie, tout heureuse. Elle retira ses gants et -examina dans la chambre les meubles et les bibelots. Elle les cotait à -leur prix juste, comme un brocanteur. Il aurait dû la consulter pour -les obtenir à meilleur compte, et elle le félicitait de son bon goût:</p> - -<p>«Ah! c’est mignon, extrêmement bien! Il n’y a que vous pour ces idées.»</p> - -<p>Puis, apercevant au chevet de l’alcôve une porte:</p> - -<p>«C’est par là qu’on fait sortir les petites femmes, hein?»</p> - -<p>Et, amicalement, elle lui prit le menton. Il tressaillit au contact de -ses longues mains, tout à la fois maigres et douces. Elle avait autour -des poignets une bordure de dentelle et sur le corsage de sa robe -verte des passementeries comme un hussard. Son chapeau de tulle noir, -à bords descendants, lui cachait un peu le front; ses yeux brillaient -là-dessous; une odeur de patchouli s’échappait de ses bandeaux; la -carcel posée sur un guéridon, en l’éclairant d’en bas comme une rampe -de théâtre, faisait saillir sa mâchoire;—et tout à coup, devant cette -femme laide qui avait dans la taille des ondulations de panthère, -Frédéric sentit une convoitise énorme, un désir de volupté bestiale.</p> - -<p>Elle lui dit d’une voix onctueuse, en tirant de son porte-monnaie trois -carrés de papier:</p> - -<p>«Vous allez me prendre ça!»</p> - -<p>C’étaient trois places pour une représentation au bénéfice de Delmar.</p> - -<p>«Comment! lui?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_82">82</span></p> - -<p>—Certainement!»</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Vatnaz, sans s’expliquer davantage, ajouta qu’elle l’adorait -plus que jamais. Le comédien, à l’en croire, se classait définitivement -parmi «les sommités de l’époque». Et ce n’était pas tel ou tel -personnage qu’il représentait, mais le génie même de la France, le -peuple! Il avait «l’âme humanitaire; il comprenait le sacerdoce de -l’art»! Frédéric, pour se délivrer de ces éloges, lui donna l’argent -des trois places.</p> - -<p>«Inutile que vous en parliez là-bas!—Comme il est tard, mon Dieu! -Il faut que je vous quitte. Ah! j’oubliais l’adresse; c’est rue -Grange-Batelière, 14.»</p> - -<p>Et, sur le seuil:</p> - -<p>«Adieu, homme aimé!</p> - -<p>—Aimé de qui? se demanda Frédéric. Quelle singulière personne!»</p> - -<p>Et il se ressouvint que Dussardier lui avait dit un jour, à propos -d’elle: «Oh! ce n’est pas grand’chose!» comme faisant allusion à des -histoires peu honorables.</p> - -<p>Le lendemain, il se rendit chez la Maréchale. Elle habitait une maison -neuve, dont les stores avançaient sur la rue. Il y avait à chaque -palier une glace contre le mur, une jardinière rustique devant les -fenêtres, tout le long des marches un tapis de toile; et, quand on -arrivait du dehors, la fraîcheur de l’escalier délassait.</p> - -<p>Ce fut un domestique mâle qui vint ouvrir, un valet en gilet rouge. -Dans l’antichambre, sur la banquette, une femme et deux hommes, des -fournisseurs sans <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> doute, attendaient, comme dans un vestibule -de ministre. A gauche, la porte de la salle à manger, entrebâillée, -laissait apercevoir des bouteilles vides sur les buffets, des -serviettes au dos des chaises; et parallèlement s’étendait une galerie, -où des bâtons couleur d’or soutenaient un espalier de roses. En bas, -dans la cour, deux garçons, les bras nus, frottaient un landau. Leur -voix montait jusque-là, avec le bruit intermittent d’une étrille que -l’on heurtait contre une pierre.</p> - -<p>Le domestique revint. «Madame allait recevoir monsieur»; et il lui -fit traverser une deuxième antichambre, puis un grand salon, tendu de -brocatelle jaune, avec des torsades dans les coins qui se rejoignaient -sur le plafond et semblaient continuées par les rinceaux du lustre -ayant la forme de câbles. On avait sans doute festoyé la nuit dernière. -De la cendre de cigare était restée sur les consoles.</p> - -<p>Enfin, il entra dans une espèce de boudoir qu’éclairaient confusément -des vitraux de couleur. Des trèfles en bois découpé ornaient le -dessus des portes; derrière une balustrade, trois matelas de pourpre -formaient divan, et le tuyau d’un narghilé de platine traînait dessus. -La cheminée, au lieu de miroir, avait une étagère pyramidale, offrant -sur ses gradins toute une collection de curiosités: de vieilles montres -d’argent, des cornets de Bohême, des agrafes en pierreries, des boutons -de jade, des émaux, des magots, une petite vierge byzantine à chape -de vermeil; et tout cela se fondait dans un crépuscule doré, avec la -couleur <span class="pagenum" id="Page_84">84</span> bleuâtre du tapis, le reflet de nacre des tabourets, -le ton fauve des murs couverts de cuir marron. Aux angles, sur des -piédouches, des vases de bronze contenaient des touffes de fleurs qui -alourdissaient l’atmosphère.</p> - -<p>Rosanette parut, habillée d’une veste de satin rose, avec un pantalon -de cachemire blanc, un collier de piastres, et une calotte rouge -entourée d’une branche de jasmin.</p> - -<p>Frédéric fit un mouvement de surprise, puis dit qu’il apportait «la -chose en question», en lui présentant le billet de banque.</p> - -<p>Elle le regarda fort ébahie; et, comme il avait toujours le billet à la -main, sans savoir où le poser:</p> - -<p>«Prenez-le donc!»</p> - -<p>Elle le saisit; puis, l’ayant jeté sur le divan:</p> - -<p>«Vous êtes bien aimable.»</p> - -<p>C’était pour solder un terrain à Bellevue, qu’elle payait ainsi par -annuités. Un tel sans-façon blessa Frédéric. Du reste, tant mieux! cela -le vengeait du passé.</p> - -<p>«Asseyez-vous! dit-elle, là, plus près. Et, d’un ton grave: D’abord, -j’ai à vous remercier, mon cher, d’avoir risqué votre vie.</p> - -<p>—Oh! ce n’est rien!</p> - -<p>—Comment, mais c’est très beau!»</p> - -<p>Et la Maréchale lui témoigna une gratitude embarrassante; car elle -devait penser qu’il s’était battu exclusivement pour Arnoux, celui-ci, -qui se l’imaginait, ayant dû céder au besoin de le dire.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_85">85</span></p> - -<p>«Elle se moque de moi, peut-être», songeait Frédéric.</p> - -<p>Il n’avait plus rien à faire, et, alléguant un rendez-vous, il se leva.</p> - -<p>«Eh non! Restez!»</p> - -<p>Il se rassit et la complimenta sur son costume.</p> - -<p>Elle répondit, avec un air d’accablement:</p> - -<p>«C’est le prince qui m’aime comme ça! Et il faut fumer des machines -pareilles, ajouta Rosanette, en montrant le narghilé. Si nous en -goûtions? voulez-vous?»</p> - -<p>On apporta du feu; le tombac s’allumant difficilement, elle se mit à -trépigner d’impatience. Puis une langueur la saisit; et elle restait -immobile sur le divan, un coussin sous l’aisselle, le corps un peu -tordu, un genou plié, l’autre jambe toute droite. Le long serpent de -maroquin rouge, qui formait des anneaux par terre, s’enroulait à son -bras. Elle en appuyait le bec d’ambre sur ses lèvres et regardait -Frédéric, en clignant les yeux, à travers la fumée dont les volutes -l’enveloppaient. L’aspiration de sa poitrine faisait gargouiller l’eau, -et elle murmurait de temps à autre:</p> - -<p>«Ce pauvre mignon! ce pauvre chéri!»</p> - -<p>Il tâchait de trouver un sujet de conversation agréable; l’idée de la -Vatnaz lui revint.</p> - -<p>Il dit qu’elle lui avait semblé fort élégante.</p> - -<p>«Parbleu! reprit la Maréchale. Elle est bien heureuse de m’avoir, -celle-là!» sans ajouter un mot de plus, tant il y avait de restriction -dans leurs propos.</p> - -<p>Tous les deux sentaient une contrainte, un obstacle. <span class="pagenum" id="Page_86">86</span> En effet, le -duel dont Rosanette se croyait la cause avait flatté son amour-propre. -Puis elle s’était fort étonnée qu’il n’accourût pas se prévaloir de -son action; et, pour le contraindre à revenir, elle avait imaginé ce -besoin de cinq cents francs. Comment se faisait-il que Frédéric ne -demandait pas en retour un peu de tendresse! C’était un raffinement qui -l’émerveillait, et, dans un élan de cœur, elle lui dit:</p> - -<p>«Voulez-vous venir avec nous aux bains de mer?</p> - -<p>—Qui cela, <i>nous</i>?</p> - -<p>—Moi et mon oiseau, je vous ferai passer pour mon cousin, comme dans -les vieilles comédies.</p> - -<p>—Mille grâces!</p> - -<p>—Eh bien, alors, vous prendrez un logement près du nôtre.»</p> - -<p>L’idée de se cacher d’un homme riche l’humiliait.</p> - -<p>«Non! cela est impossible.</p> - -<p>—A votre aise!»</p> - -<p>Rosanette se détourna, ayant une larme aux paupières. Frédéric -l’aperçut; et pour lui marquer de l’intérêt, il se dit heureux de la -voir enfin dans une excellente position.</p> - -<p>Elle fit un haussement d’épaules. Qui donc l’affligeait? Était-ce, par -hasard, qu’on ne l’aimait pas?</p> - -<p>«Oh! moi, on m’aime toujours!»</p> - -<p>Elle ajouta:</p> - -<p>«Reste à savoir de quelle manière.»</p> - -<p>Se plaignant «d’étouffer de chaleur», la Maréchale défit sa veste; -et, sans autre vêtement autour des reins que sa chemise de soie, elle -inclinait la tête <span class="pagenum" id="Page_87">87</span> sur son épaule, avec un air d’esclave plein de -provocations.</p> - -<p>Un homme d’un égoïsme moins réfléchi n’eût pas songé que le vicomte, -M. de Comaing ou un autre pouvait survenir. Mais Frédéric avait été -trop de fois la dupe de ces mêmes regards pour se compromettre dans une -humiliation nouvelle.</p> - -<p>Elle voulut connaître ses relations, ses amusements; elle arriva même à -s’informer de ses affaires et à offrir de lui prêter de l’argent, s’il -en avait besoin. Frédéric, n’y tenant plus, prit son chapeau.</p> - -<p>«Allons, ma chère, bien du plaisir là-bas; au revoir!»</p> - -<p>Elle écarquilla les yeux; puis, d’un ton sec:</p> - -<p>«Au revoir!»</p> - -<p>Il repassa par le salon jaune et par la seconde antichambre. Il y avait -sur la table, entre un vase plein de cartes de visite et une écritoire, -un coffret d’argent ciselé. C’était celui de M<sup>me</sup> Arnoux! Alors, il -éprouva un attendrissement et en même temps comme le scandale d’une -profanation. Il avait envie d’y porter les mains, de l’ouvrir. Il eut -peur d’être aperçu et s’en alla.</p> - -<p>Frédéric fut vertueux. Il ne retourna point chez Arnoux.</p> - -<p>Il envoya son domestique acheter les deux nègres, lui ayant fait toutes -les recommandations indispensables; et la caisse partit, le soir même, -pour Nogent. Le lendemain, comme il se rendait chez Deslauriers, au -détour de la rue Vivienne et du boulevard, M<sup>me</sup> Arnoux se montra -devant lui face à face.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_88">88</span></p> - -<p>Leur premier mouvement fut de reculer; puis, le même sourire leur vint -aux lèvres, et ils s’abordèrent. Pendant une minute, aucun des deux ne -parla.</p> - -<p>Le soleil l’entourait;—et sa figure ovale, ses longs sourcils, son -châle de dentelle noire, moulant la forme de ses épaules, sa robe de -soie gorge de pigeon, le bouquet de violette au coin de sa capote, -tout lui parut d’une splendeur extraordinaire. Une suavité infinie -s’épanchait de ses beaux yeux; et, balbutiant, au hasard, les premières -paroles venues:</p> - -<p>«Comment se porte Arnoux? dit Frédéric.</p> - -<p>—Je vous remercie!</p> - -<p>—Et vos enfants?</p> - -<p>—Ils vont très bien!</p> - -<p>—Ah!... ah!—Quel beau temps nous avons, n’est-ce pas?</p> - -<p>—Magnifique, c’est vrai!</p> - -<p>—Vous faites des courses?</p> - -<p>—Oui.»</p> - -<p>Et avec une lente inclination de tête:</p> - -<p>«Adieu!»</p> - -<p>Elle ne lui avait pas tendu la main, n’avait pas dit un seul mot -affectueux, ne l’avait pas même invité à venir chez elle, n’importe! il -n’eût point donné cette rencontre pour la plus belle des aventures; et -il en ruminait la douceur tout en continuant sa route.</p> - -<p>Deslauriers, surpris de le voir, dissimula son dépit,—car il -conservait par obstination quelque espérance encore du côté de M<sup>me</sup> -Arnoux, et il avait écrit à <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> Frédéric de rester là-bas, pour être -plus libre dans ses manœuvres.</p> - -<p>Il dit cependant qu’il s’était présenté chez elle, afin de savoir si -leur contrat stipulait la communauté; alors on aurait pu recourir -contre la femme; «et elle a fait une drôle de mine quand je lui ai -appris ton mariage».</p> - -<p>«Tiens! quelle invention!</p> - -<p>—Il le fallait, pour montrer que tu avais besoin de tes capitaux! Une -personne indifférente n’aurait pas eu l’espèce de syncope qui l’a prise.</p> - -<p>—Vraiment? s’écria Frédéric.</p> - -<p>—Ah! mon gaillard, tu te trahis! Sois franc, voyons!»</p> - -<p>Une lâcheté immense envahit l’amoureux de M<sup>me</sup> Arnoux.</p> - -<p>«Mais non!... je t’assure!... ma parole d’honneur!»</p> - -<p>Ces molles dénégations achevèrent de convaincre Deslauriers. Il lui fit -des compliments. Il lui demanda «des détails». Frédéric n’en donna pas -et même résista à l’envie d’en inventer.</p> - -<p>Quant à l’hypothèque, il lui dit de ne rien faire, d’attendre. -Deslauriers trouva qu’il avait tort, et même fut brutal dans ses -remontrances.</p> - -<p>Il était d’ailleurs plus sombre, malveillant et irascible que jamais. -Dans un an, si la fortune ne changeait pas, il s’embarquerait pour -l’Amérique ou se ferait sauter la cervelle. Enfin il paraissait si -furieux contre tout et d’un radicalisme tellement absolu que Frédéric -ne put s’empêcher de lui dire:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_90">90</span></p> - -<p>«Te voilà comme Sénécal.»</p> - -<p>Deslauriers, à ce propos, lui apprit qu’il était sorti de -Sainte-Pélagie, l’instruction n’ayant point fourni assez de preuves, -sans doute, pour le mettre en jugement.</p> - -<p>Dans la joie de cette délivrance, Dussardier voulut «offrir un punch» -et pria Frédéric «d’en être», en l’avertissant toutefois qu’il se -trouverait avec Hussonnet, lequel s’était montré excellent pour Sénécal.</p> - -<p>En effet, <i>le Flambard</i> venait de s’adjoindre un cabinet d’affaires, -portant sur ses prospectus: «Comptoir des vignobles.—Office de -publicité.—Bureau de recouvrements et renseignements, etc.» Mais le -bohème craignait que son industrie ne fît du tort à sa considération -littéraire, et il avait pris le mathématicien pour tenir les comptes. -Bien que la place fût médiocre, Sénécal, sans elle, serait mort de -faim. Frédéric, ne voulant point affliger le brave commis, accepta son -invitation.</p> - -<p>Dussardier, trois jours d’avance, avait ciré lui-même les pavés rouges -de sa mansarde, battu le fauteuil et épousseté la cheminée, où l’on -voyait sous un globe une pendule d’albâtre entre une stalactite et -un coco. Comme ses deux chandeliers et son bougeoir n’étaient pas -suffisants, il avait emprunté au concierge deux flambeaux; et ces -cinq luminaires brillaient sur la commode, que recouvraient trois -serviettes, afin de supporter plus décemment des macarons, des -biscuits, une brioche et douze bouteilles de bière. En face, contre -la muraille tendue d’un papier jaune, une petite <span class="pagenum" id="Page_91">91</span> bibliothèque -en acajou contenait les <i>Fables de Lachambeaudie</i>, les <i>Mystères -de Paris</i>, le <i>Napoléon</i>, de Norvins,—et, au milieu de l’alcôve, -souriait, dans un cadre de palissandre, le visage de Béranger!</p> - -<p>Les convives étaient (outre Deslauriers et Sénécal) un pharmacien -nouvellement reçu, mais qui n’avait pas les fonds nécessaires pour -s’établir; un jeune homme de <i>sa</i> maison, un placeur de vins, un -architecte et un monsieur employé dans les assurances. Regimbart -n’avait pu venir. On le regretta.</p> - -<p>Ils accueillirent Frédéric avec de grandes marques de sympathie, tous -connaissant par Dussardier son langage chez M. Dambreuse. Sénécal se -contenta de lui offrir la main d’un air digne.</p> - -<p>Il se tenait debout contre la cheminée. Les autres, assis et la pipe -aux lèvres, l’écoutaient discourir sur le suffrage universel, d’où -devait résulter le triomphe de la démocratie, l’application des -principes de l’Évangile. Du reste, le moment approchait; les banquets -réformistes se multipliaient dans les provinces; le Piémont, Naples, la -Toscane...</p> - -<p>«C’est vrai, dit Deslauriers, lui coupant net la parole, ça ne peut pas -durer plus longtemps!»</p> - -<p>Et il se mit à faire un tableau de la situation.</p> - -<p>Nous avions sacrifié la Hollande pour obtenir de l’Angleterre la -reconnaissance de Louis-Philippe; et cette fameuse alliance anglaise, -elle était perdue, grâce aux mariages espagnols! En Suisse, M. Guizot, -à la remorque de l’Autrichien, soutenait les traités de 1815. La Prusse -avec son Zollverein nous préparait des <span class="pagenum" id="Page_92">92</span> embarras. La question -d’Orient restait pendante.</p> - -<p>«Ce n’est pas une raison parce que le grand-duc Constantin envoie des -présents à M. d’Aumale pour se fier à la Russie. Quant à l’intérieur, -jamais on n’a vu tant d’aveuglement, de bêtise! Leur majorité même ne -se tient plus! Partout, enfin, c’est, selon le mot connu, rien! rien! -rien! Et, devant tant de hontes», poursuivit l’avocat en mettant ses -poings sur ses hanches, «ils se déclarent satisfaits»!</p> - -<p>Cette allusion à un vote célèbre provoqua des applaudissements. -Dussardier déboucha une bouteille de bière; la mousse éclaboussa les -rideaux, il n’y prit garde; il chargeait les pipes, coupait la brioche, -en offrait, était descendu plusieurs fois pour voir si le punch allait -venir; et on ne tarda pas à s’exalter, tous ayant contre le Pouvoir la -même exaspération. Elle était violente, sans autre cause que la haine -de l’injustice; et ils mêlaient aux griefs légitimes les reproches les -plus bêtes.</p> - -<p>Le pharmacien gémit sur l’état pitoyable de notre flotte. Le courtier -d’assurances ne tolérait pas les deux sentinelles du maréchal Soult. -Deslauriers dénonça les jésuites qui venaient de s’installer à Lille -publiquement. Sénécal exécrait bien plus M. Cousin; car l’éclectisme, -enseignant à tirer la certitude de la raison, développait l’égoïsme, -détruisait la solidarité; le placeur de vins, comprenant peu ces -matières, remarqua tout haut qu’il oubliait bien des infamies:</p> - -<p>«Le wagon royal de la ligne du Nord doit coûter quatre-vingt mille -francs! Qui le payera?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_93">93</span></p> - -<p>—Oui, qui le payera?» reprit l’employé de commerce, furieux comme si -on eût puisé cet argent dans sa poche.</p> - -<p>Il s’ensuivit des récriminations contre les loups-cerviers de la Bourse -et la corruption des fonctionnaires. On devait remonter plus haut, -selon Sénécal, et accuser tout d’abord les princes, qui ressuscitaient -les mœurs de la Régence.</p> - -<p>«N’avez-vous pas vu, dernièrement, les amis du duc de Montpensier -revenir de Vincennes, ivres sans doute, et troubler par leurs chansons -les ouvriers du faubourg Saint-Antoine?</p> - -<p>—On a même crié: A bas les voleurs! dit le pharmacien. J’y étais, j’ai -crié!</p> - -<p>—Tant mieux! le peuple enfin se réveille depuis le procès -Teste-Cubières.</p> - -<p>—Moi, ce procès-là m’a fait de la peine, dit Dussardier, parce que ça -déshonore un vieux soldat!</p> - -<p>—Savez-vous, continua Sénécal, qu’on a découvert chez la duchesse de -Praslin...?»</p> - -<p>Mais un coup de pied ouvrit la porte. Hussonnet entra.</p> - -<p>«Salut, messeigneurs!» dit-il en s’asseyant sur le lit.</p> - -<p>Aucune allusion ne fut faite à son article, qu’il regrettait, du reste, -la Maréchale l’en ayant tancé vertement.</p> - -<p>Il venait de voir, au théâtre de Dumas, <i>le Chevalier de Maison-Bouge</i>, -et «trouvait ça embêtant».</p> - -<p>Un jugement pareil étonna les démocrates,—ce <span class="pagenum" id="Page_94">94</span> drame, par -ses tendances, ses décors plutôt, caressant leurs passions. Ils -protestèrent, Sénécal, pour en finir, demanda si la pièce servait la -démocratie.</p> - -<p>«Oui..., peut-être; mais c’est d’un style...</p> - -<p>—Eh bien, elle est bonne, alors; qu’est-ce que le style? c’est l’idée!»</p> - -<p>Et, sans permettre à Frédéric de parler:</p> - -<p>«J’avançais donc que, dans l’affaire Praslin...» Hussonnet -l’interrompit.</p> - -<p>«Ah! voilà encore une rengaine, celle-là! M’embête-t-elle!</p> - -<p>—Et d’autres que vous! répliqua Deslauriers. Elle a fait saisir rien -que cinq journaux! Écoutez-moi cette note.»</p> - -<p>Et, ayant tiré son calepin, il lut:</p> - -<p>«Nous avons subi, depuis l’établissement de la meilleure des -républiques, douze cent vingt-neuf procès de presse, d’où il est -résulté pour les écrivains: trois mille cent quarante et un ans de -prison, avec la légère somme de sept millions cent dix mille cinq cents -francs d’amende.—C’est coquet, hein?</p> - -<p>Tous ricanèrent amèrement. Frédéric, animé comme les autres, reprit:</p> - -<p>«<i>La Démocratie pacifique</i> a un procès pour son feuilleton, un roman -intitulé <i>la Part des Femmes</i>.</p> - -<p>—Allons! bon! dit Hussonnet. Si on nous défend notre part des femmes!</p> - -<p>—Mais qu’est-ce qui n’est pas défendu? s’écria Deslauriers. Il est -défendu de fumer dans le Luxembourg, défendu de chanter l’hymne à Pie -IX!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_95">95</span></p> - -<p>—Et on interdit le banquet des typographes!» articula une voix sourde.</p> - -<p>C’était celle de l’architecte, caché par l’ombre de l’alcôve, et -silencieux jusqu’à présent. Il ajouta que, la semaine dernière, on -avait condamné pour outrages au roi, un nommé Rouget.</p> - -<p>«Rouget est frit!» dit Hussonnet.</p> - -<p>Cette plaisanterie parut tellement inconvenante à Sénécal, qu’il lui -reprocha de défendre «le jongleur de l’Hôtel de Ville, l’ami du traître -Dumouriez».</p> - -<p>«Moi? au contraire!»</p> - -<p>Il trouvait Louis-Philippe poncif, garde national, tout ce qu’il y -avait de plus épicier et bonnet de coton! Et, mettant la main sur -son cœur, le bohème débita les phrases sacramentelles:—«C’est -toujours avec un nouveau plaisir...—La nationalité polonaise ne périra -pas...—Nos grands travaux seront poursuivis...—Donnez-moi de l’argent -pour ma petite famille...» Tous riaient beaucoup, le proclamant un -gaillard délicieux, plein d’esprit; la joie redoubla à la vue du bol de -punch qu’un limonadier apportait.</p> - -<p>Les flammes de l’alcool et celles des bougies échauffèrent vite -l’appartement; et la lumière de la mansarde, traversant la cour, -éclairait en face le bord d’un toit, avec le tuyau d’une cheminée qui -se dressait en noir sur la nuit. Ils parlaient très haut, tous à la -fois; ils avaient retiré leurs redingotes, ils heurtaient les meubles, -ils choquaient les verres.</p> - -<p>Hussonnet s’écria:</p> - -<p>«Faites monter des grandes dames, pour que ce <span class="pagenum" id="Page_96">96</span> soit plus Tour de -Nesle, couleur locale, et rembranesque, palsambleu!»</p> - -<p>Et le pharmacien, qui tournait le punch indéfiniment, entonna à pleine -poitrine:</p> - -<div class="poem"> - <p class="noindent">J’ai deux grands bœufs dans mon étable,<br /> - Deux grands bœufs blancs...</p> -</div> - -<p>Sénécal lui mit la main sur la bouche, il n’aimait pas le désordre; -et les locataires apparaissaient à leurs carreaux, surpris du tapage -insolite qui se faisait dans le logement de Dussardier.</p> - -<p>Le brave garçon était heureux et dit que ça lui rappelait leurs petites -séances d’autrefois, au quai Napoléon; plusieurs manquaient cependant, -«ainsi Pellerin...»</p> - -<p>«On peut s’en passer», reprit Frédéric.</p> - -<p>Et Deslauriers s’informa de Martinon.</p> - -<p>«Que devient-il, cet intéressant monsieur?»</p> - -<p>Aussitôt Frédéric, épanchant le mauvais vouloir qu’il lui portait, -attaqua son esprit, son caractère, sa fausse élégance, l’homme tout -entier. C’était bien un spécimen de paysan parvenu! L’aristocratie -nouvelle, la bourgeoisie, ne valait pas l’ancienne, la noblesse. Il -soutenait cela; et les démocrates approuvaient,—comme s’il avait fait -partie de l’une et qu’ils eussent fréquenté l’autre. On fut enchanté -de lui. Le pharmacien le compara même à M. d’Alton-Shée, qui, bien que -pair de France, défendait la cause du peuple.</p> - -<p>L’heure de s’en aller était venue. Tous se séparèrent <span class="pagenum" id="Page_97">97</span> avec de -grandes poignées de main; Dussardier, par tendresse, reconduisit -Frédéric et Deslauriers. Dès qu’ils furent dans la rue, l’avocat eut -l’air de réfléchir, et, après un moment de silence:</p> - -<p>«Tu lui en veux donc beaucoup, à Pellerin?»</p> - -<p>Frédéric ne cacha pas sa rancune.</p> - -<p>Le peintre, cependant, avait retiré de la montre le fameux tableau. On -ne devait pas se brouiller pour des vétilles! A quoi bon se faire un -ennemi?</p> - -<p>«Il a cédé à un mouvement d’humeur, excusable dans un homme qui n’a pas -le sou. Tu ne peux pas comprendre ça, toi!»</p> - -<p>Et Deslauriers remonté chez lui, le commis ne lâcha point Frédéric; il -l’engagea même à acheter le portrait. En effet, Pellerin, désespérant -de l’intimider, les avait circonvenus pour que, grâce à eux, il prît la -chose.</p> - -<p>Deslauriers en reparla, insista. Les prétentions de l’artiste étaient -raisonnables.</p> - -<p>«Je suis sûr que moyennant peut-être cinq cents francs...</p> - -<p>—Ah! donne-les! tiens, les voici», dit Frédéric.</p> - -<p>Le soir même, le tableau fut apporté. Il lui parut plus abominable -encore que la première fois. Les demi-teintes et les ombres s’étaient -plombées sous des retouches trop nombreuses, et elles semblaient -obscurcies par rapport aux lumières, qui, demeurées brillantes çà et -là, détonnaient dans l’ensemble.</p> - -<p>Frédéric se vengea de l’avoir payé en le dénigrant amèrement. -Deslauriers le crut sur parole et approuva sa conduite, car il -ambitionnait toujours de constituer <span class="pagenum" id="Page_98">98</span> une phalange dont il serait le -chef; certains hommes se réjouissent de faire faire à leurs amis des -choses qui leur sont désagréables.</p> - -<p>Cependant Frédéric n’était pas retourné chez les Dambreuse. Les -capitaux lui manquaient. Ce seraient des explications à n’en plus -finir; il balançait à se décider. Peut-être avait-il raison? Rien -n’était sûr maintenant, l’affaire des houilles pas plus qu’une autre; -il fallait abandonner un pareil monde; enfin, Deslauriers le détourna -de l’entreprise. A force de haine il devenait vertueux; et puis il -aimait mieux Frédéric dans la médiocrité. De cette manière, il restait -son égal et en communion plus intime avec lui.</p> - -<p>La commission de M<sup>lle</sup> Roque avait été fort mal exécutée. Son père -l’écrivit, en fournissant les explications les plus précises, et -terminait sa lettre par cette badinerie: «Au risque de vous donner un -mal de nègre.»</p> - -<p>Frédéric ne pouvait faire autrement que de retourner chez Arnoux. -Il monta dans le magasin et ne vit personne. La maison de commerce -croulant, les employés imitaient l’incurie de leur patron.</p> - -<p>Il côtoya la longue étagère, chargée de faïences, qui occupait d’un -bout à l’autre le milieu de l’appartement; puis, arrivé au fond, devant -le comptoir, il marcha plus fort pour se faire entendre.</p> - -<p>La portière se relevant, M<sup>me</sup> Arnoux parut.</p> - -<p>«Comment, vous ici! vous!</p> - -<p>—Oui, balbutia-t-elle, un peu troublée. Je cherchais...»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_99">99</span></p> - -<p>Il aperçut son mouchoir près du pupitre et devina qu’elle était -descendue chez son mari pour se rendre compte, éclaircir sans doute une -inquiétude.</p> - -<p>«Mais... vous avez peut-être besoin de quelque chose? dit-elle.</p> - -<p>—Un rien, madame.</p> - -<p>—Ces commis sont intolérables! ils s’absentent toujours.»</p> - -<p>On ne devait pas les blâmer. Au contraire, il se félicitait de la -circonstance.</p> - -<p>Elle le regarda ironiquement.</p> - -<p>«Eh bien, et ce mariage?</p> - -<p>—Quel mariage?</p> - -<p>—Le vôtre?</p> - -<p>—Moi? Jamais de la vie!»</p> - -<p>Elle fit un geste de dénégation.</p> - -<p>«Quand cela serait, après tout. On se réfugie dans le médiocre, par -désespoir du beau qu’on a rêvé!</p> - -<p>—Tous vos rêves, pourtant, n’étaient pas si... candides!</p> - -<p>—Que voulez-vous dire?</p> - -<p>—Quand vous vous promenez aux courses avec... des personnes!»</p> - -<p>Il maudit la Maréchale. Un souvenir lui revint.</p> - -<p>«Mais c’est vous-même, autrefois, qui m’avez prié de la voir, dans -l’intérêt d’Arnoux!»</p> - -<p>Elle répliqua en hochant la tête:</p> - -<p>«Et vous en profitez pour vous distraire.</p> - -<p>—Mon Dieu! oublions toutes ces sottises!</p> - -<p>—C’est juste, puisque vous allez vous marier!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_100">100</span></p> - -<p>Et elle retenait son soupir, en mordant ses lèvres.</p> - -<p>Alors, il s’écria:</p> - -<p>«Mais je vous répète que non! Pouvez-vous croire que moi, avec mes -besoins d’intelligence, mes habitudes, j’aille m’enfuir en province -pour jouer aux cartes, surveiller des maçons et me promener en sabots! -Dans quel but, alors? On vous a conté qu’elle était riche, n’est-ce -pas? Ah! je me moque bien de l’argent! Est-ce qu’après avoir désiré -tout ce qu’il y a de plus beau, de plus tendre, de plus enchanteur, une -sorte de paradis sous forme humaine, et quand je l’ai trouvé enfin, cet -idéal, quand cette vision me cache toutes les autres...»</p> - -<p>Et, lui prenant la tête à deux mains, il se mit à la baiser sur les -paupières, en répétant:</p> - -<p>«Non! non! non! jamais je ne me marierai! jamais! jamais!»</p> - -<p>Elle acceptait ces caresses, figée par la surprise et par le -ravissement.</p> - -<p>La porte du magasin sur l’escalier retomba. Elle fit un bond et elle -restait la main étendue, comme pour lui commander le silence. Des pas -se rapprochèrent. Puis quelqu’un dit au dehors:</p> - -<p>«Madame est-elle là?»</p> - -<p>—Entrez!»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Arnoux avait le coude sur le comptoir et roulait une plume entre -ses doigts tranquillement, quand le teneur de livres ouvrit la portière.</p> - -<p>Frédéric se leva.</p> - -<p>«Madame, j’ai bien l’honneur de vous saluer. Le <span class="pagenum" id="Page_101">101</span> service, n’est-ce -pas, sera prêt? je puis compter dessus?»</p> - -<p>Elle ne répondit rien. Mais cette complicité silencieuse enflamma son -visage de toutes les rougeurs de l’adultère.</p> - -<p>Le lendemain, il retourna chez elle, on le reçut; et, afin de -poursuivre ses avantages immédiatement, sans préambule, Frédéric -commença par se justifier de la rencontre au Champ de Mars. Le hasard -seul l’avait fait se trouver avec cette femme. En admettant qu’elle -fût jolie (ce qui n’était pas vrai), comment pourrait-elle arrêter sa -pensée, même une minute, puisqu’il en aimait une autre!</p> - -<p>«Vous le savez bien, je vous l’ai dit.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Arnoux baissa la tête.</p> - -<p>«Je suis fâchée que vous me l’ayez dit.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Les convenances les plus simples exigent maintenant que je ne vous -revoie plus!»</p> - -<p>Il protesta de l’innocence de son amour. Le passé devait lui répondre -de l’avenir; il s’était promis à lui-même de ne pas troubler son -existence, de ne pas l’étourdir de ses plaintes.</p> - -<p>«Mais, hier, mon cœur débordait.</p> - -<p>—Nous ne devons plus songer à ce moment-là, mon ami!»</p> - -<p>Cependant où serait le mal quand deux pauvres êtres confondraient leur -tristesse?</p> - -<p>«Car vous n’êtes pas heureuse non plus! Oh! je vous connais, vous -n’avez personne qui réponde à vos <span class="pagenum" id="Page_102">102</span> besoins d’affection, de -dévouement; je ferai tout ce que vous voudrez! Je ne vous offenserai -pas!... je vous le jure.»</p> - -<p>Et il se laissa tomber sur les genoux, malgré lui, s’affaissant sous un -poids intérieur trop lourd.</p> - -<p>«Levez-vous! dit-elle, je le veux!»</p> - -<p>Et elle lui déclara impérieusement que, s’il n’obéissait pas, il ne la -reverrait jamais.</p> - -<p>«Ah! je vous en défie bien! reprit Frédéric. Qu’est-ce que j’ai à faire -dans le monde? Les autres s’évertuent pour la richesse, la célébrité, -le pouvoir! Moi, je n’ai pas d’état, vous êtes mon occupation -exclusive, toute ma fortune, le but, le centre de mon existence, de mes -pensées. Je ne peux pas plus vivre sans vous que sans l’air du ciel! -Est-ce que vous ne sentez pas l’aspiration de mon âme monter vers la -vôtre, et qu’elles doivent se confondre, et que j’en meurs?»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Arnoux se mit à trembler de tous ses membres.</p> - -<p>«Oh! allez-vous-en! je vous en prie!»</p> - -<p>L’expression bouleversée de sa figure l’arrêta, puis il fit un pas. -Mais elle se reculait en joignant les deux mains.</p> - -<p>«Laissez-moi! au nom du ciel! de grâce!»</p> - -<p>Et Frédéric l’aimait tellement, qu’il sortit.</p> - -<p>Bientôt, il fut pris de colère contre lui-même, se déclara un imbécile, -et, vingt-quatre heures après, il revint.</p> - -<p>Madame n’y était pas. Il resta sur le palier, étourdi de fureur et -d’indignation. Arnoux parut et lui apprit que sa femme, le matin même, -était partie s’installer <span class="pagenum" id="Page_103">103</span> dans une petite maison de campagne qu’ils -louaient à Auteuil, ne possédant plus celle de Saint-Cloud.</p> - -<p>«C’est encore une de ses lubies! Enfin, puisque ça l’arrange! et moi -aussi du reste; tant mieux! Dînons-nous ensemble ce soir?»</p> - -<p>Frédéric allégua une affaire urgente, puis courut à Auteuil.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Arnoux laissa échapper un cri de joie. Alors, toute sa rancune -s’évanouit.</p> - -<p>Il ne parla point de son amour. Pour lui inspirer plus de confiance, il -exagéra même sa réserve; et, lorsqu’il demanda s’il pouvait revenir, -elle répondit: «Mais sans doute» en offrant sa main, qu’elle retira -presque aussitôt.</p> - -<p>Frédéric, dès lors, multiplia ses visites. Il promettait au cocher de -gros pourboires. Mais souvent, la lenteur du cheval l’impatientant, il -descendait; puis, hors d’haleine, grimpait dans un omnibus; et comme il -examinait dédaigneusement les figures des gens assis devant lui, et qui -n’allaient pas chez elle!</p> - -<p>Il reconnaissait de loin sa maison à un chèvrefeuille énorme couvrant, -d’un seul côté, les planches du toit; c’était une manière de chalet -suisse peint en rouge, avec un balcon extérieur. Il y avait dans le -jardin trois vieux marronniers, et au milieu, sur un tertre, un parasol -en chaume que soutenait un tronc d’arbre. Sous l’ardoise des murs, une -grosse vigne mal attachée pendait de place en place, comme un câble -pourri. La sonnette de la grille, un peu rude à tirer, prolongeait son -carillon, et on était toujours longtemps <span class="pagenum" id="Page_104">104</span> avant de venir. Chaque -fois, il éprouvait une angoisse, une peur indéterminée.</p> - -<p>Puis il entendait claquer sur le sable les pantoufles de la bonne, -ou bien M<sup>me</sup> Arnoux elle-même se présentait. Il arriva, un jour, -derrière son dos, comme elle était accroupie, devant le gazon, à -chercher de la violette.</p> - -<p>L’humeur de sa fille l’avait forcée de la mettre au couvent. Son gamin -passait l’après-midi dans une école, Arnoux faisait de longs déjeuners -au Palais-Royal, avec Regimbart et l’ami Compain. Aucun fâcheux ne -pouvait les surprendre.</p> - -<p>Il était bien entendu <ins class="correction" title="qu’ils ne devait">qu’ils ne devaient</ins> pas s’appartenir. Cette -convention, qui les garantissait du péril, facilitait leurs -épanchements.</p> - -<p>Elle lui dit son existence d’autrefois, à Chartres, chez sa mère; -sa dévotion vers douze ans; puis sa fureur de musique, lorsqu’elle -chantait jusqu’à la nuit, dans sa petite chambre, d’où l’on découvrait -les remparts. Il lui conta ses mélancolies au collège, et comment dans -son ciel poétique resplendissait un visage de femme, si bien qu’en la -voyant pour la première fois, il l’avait reconnue.</p> - -<p>Ces discours n’embrassaient, d’habitude, que les années de leur -fréquentation. Il lui rappelait d’insignifiants détails, la couleur -de sa robe à telle époque, quelle personne un jour était survenue, ce -qu’elle avait dit une autre fois; et elle répondait tout émerveillée:</p> - -<p>«Oui. Je me rappelle!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_105">105</span></p> - -<p>Leurs goûts, leurs jugements étaient les mêmes. Souvent celui des deux -qui écoutait l’autre s’écriait:</p> - -<p>«Moi aussi!»</p> - -<p>Et l’autre, à son tour, reprenait:</p> - -<p>«Moi aussi!»</p> - -<p>Puis c’étaient d’interminables plaintes sur la Providence:</p> - -<p>«Pourquoi le ciel ne l’a-t-il pas voulu! Si nous nous étions -rencontrés!...</p> - -<p>—Ah! si j’avais été plus jeune! soupirait-elle.</p> - -<p>—Non! moi, un peu plus vieux.»</p> - -<p>Et ils s’imaginaient une vie exclusivement amoureuse, assez féconde -pour remplir les plus vastes solitudes, excédant toutes les joies, -défiant toutes les misères, où les heures auraient disparu dans un -continuel épanchement d’eux-mêmes, et qui aurait fait quelque chose de -resplendissant et d’élevé comme la palpitation des étoiles.</p> - -<p>Presque toujours, ils se tenaient en plein air au haut de l’escalier; -des cimes d’arbres jaunies par l’automne se mamelonnaient devant eux, -inégalement jusqu’au bord du ciel pâle; ou bien ils allaient au bout de -l’avenue, dans un pavillon ayant pour tout meuble un canapé de toile -grise. Des points noirs tachaient la glace; les murailles exhalaient -une odeur de moisi;—et ils restaient là, causant d’eux-mêmes, des -autres, de n’importe quoi, avec ravissement. Quelquefois, les rayons -du soleil, traversant la jalousie, tendaient depuis le plafond jusque -sur les dalles comme les cordes d’une lyre. Des brins de poussière -tourbillonnaient dans ces <span class="pagenum" id="Page_106">106</span> barres lumineuses. Elle s’amusait à -les fendre avec sa main;—Frédéric la saisissait doucement, et il -contemplait l’entrelacs de ses veines, les grains de sa peau, la forme -de ses doigts. Chacun de ses doigts était, pour lui, plus qu’une chose, -presque une personne.</p> - -<p>Elle lui donna ses gants, la semaine d’après son mouchoir. Elle -l’appelait «Frédéric», il l’appelait «Marie», adorant ce nom-là, fait -exprès, disait-il, pour être soupiré dans l’extase, et qui semblait -contenir des nuages d’encens, des jonchées de roses.</p> - -<p>Ils arrivèrent à fixer d’avance le jour de ses visites; et, sortant -comme par hasard, elle allait au-devant de lui sur la route.</p> - -<p>Elle ne faisait rien pour exciter son amour, perdue dans cette -insouciance qui caractérise les grands bonheurs. Pendant toute la -saison, elle porta une robe de chambre en soie brune, bordée de velours -pareil, vêtement large convenant à la mollesse de ses attitudes et -de sa physionomie sérieuse. D’ailleurs, elle touchait au mois d’août -des femmes, époque tout à la fois de réflexion et de tendresse, où la -maturité qui commence colore le regard d’une flamme plus profonde, -quand la force du cœur se mêle à l’expérience de la vie, et que, -sur la fin de ses épanouissements, l’être complet déborde de richesses -dans l’harmonie de sa beauté. Jamais elle n’avait eu plus de douceur, -d’indulgence. Sûre de ne pas faillir, elle s’abandonnait à un sentiment -qui lui semblait un droit conquis par ses chagrins. Cela était si bon, -du reste, et si nouveau! Quel abîme <span class="pagenum" id="Page_107">107</span> entre la grossièreté d’Arnoux -et les adorations de Frédéric!</p> - -<p>Il tremblait de perdre par un mot tout ce qu’il croyait avoir gagné, -se disant qu’on peut ressaisir une occasion et qu’on ne rattrape -jamais une sottise. Il voulait qu’elle se donnât, et non la prendre. -L’assurance de son amour le délectait comme un avant-goût de la -possession, et puis le charme de sa personne lui troublait le cœur -plus que les sens. C’était une béatitude indéfinie, un tel enivrement, -qu’il en oubliait jusqu’à la possibilité d’un bonheur absolu. Loin -d’elle, des convoitises furieuses le dévoraient.</p> - -<p>Bientôt il y eut dans leurs dialogues de grands intervalles de silence. -Quelquefois une sorte de pudeur sexuelle les faisait rougir l’un devant -l’autre. Toutes les précautions pour cacher leur amour le dévoilaient; -plus il devenait fort, plus leurs manières étaient contenues.</p> - -<p>Par l’exercice d’un tel mensonge, leur sensibilité s’exaspéra. Ils -jouissaient délicieusement de la senteur des feuilles humides, ils -souffraient du vent d’est, ils avaient des irritations sans cause, des -pressentiments funèbres; un bruit de pas, le craquement d’une boiserie -leur causaient des épouvantes comme s’ils avaient été coupables; -ils se sentaient poussés vers un abîme; une atmosphère orageuse les -enveloppait; et quand des doléances échappaient à Frédéric, elle -s’accusait elle-même.</p> - -<p>«Oui! je fais mal! j’ai l’air d’une coquette! Ne venez donc plus!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_108">108</span></p> - -<p>Alors il répétait les mêmes serments,—qu’elle écoutait chaque fois -avec plaisir.</p> - -<p>Son retour à Paris et les embarras du jour de l’an suspendirent un -peu leurs entrevues. Quand il revint, il avait, dans les allures, -quelque chose de plus hardi. Elle sortait à chaque minute pour donner -des ordres et recevait, malgré ses prières, tous les bourgeois qui -venaient la voir. On se livrait alors à des conversations sur Léotade, -M. Guizot, le pape, l’insurrection de Palerme et le banquet du -XII<sup>e</sup> arrondissement, lequel inspirait des inquiétudes. Frédéric se -soulageait en déblatérant contre le pouvoir; car il souhaitait, comme -Deslauriers, un bouleversement universel, tant il était maintenant -aigri. M<sup>me</sup> Arnoux, de son côté, devenait sombre.</p> - -<p>Son mari, prodiguant les extravagances, entretenait une ouvrière de la -manufacture, celle qu’on appelait la Bordelaise. M<sup>me</sup> Arnoux l’apprit -elle-même à Frédéric. Il voulait tirer de là un argument, «puisqu’on la -trahissait».</p> - -<p>«Oh! je ne m’en trouble guère!» dit-elle.</p> - -<p>Cette déclaration lui parut affermir complètement leur intimité. Arnoux -s’en méfiait-il?</p> - -<p>«Non! pas maintenant!»</p> - -<p>Elle lui conta qu’un soir, il les avait laissés en tête-à-tête, puis -était revenu, avait écouté derrière la porte, et, comme tous deux -parlaient de choses indifférentes, il vivait, depuis ce temps-là, dans -une entière sécurité:</p> - -<p>«Avec raison, n’est-ce pas? dit amèrement Frédéric.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_109">109</span></p> - -<p>—Oui, sans doute!»</p> - -<p>Elle aurait fait mieux de ne pas risquer un pareil mot.</p> - -<p>Un jour elle ne se trouva point chez elle à l’heure où il avait coutume -d’y venir. Ce fut pour lui comme une trahison.</p> - -<p>Il se fâcha ensuite de voir les fleurs qu’il apportait toujours -plantées dans un verre d’eau.</p> - -<p>«Où voulez-vous donc qu’elles soient?</p> - -<p>—Oh! pas là! Du reste, elles y sont moins froidement que sur votre -cœur.»</p> - -<p>Quelque temps après, il lui reprocha d’avoir été la veille aux Italiens -sans le prévenir. D’autres l’avaient vue, admirée, aimée peut-être; -Frédéric s’attachait à ses soupçons uniquement pour la quereller, la -tourmenter; car il commençait à la haïr, et c’était bien le moins -qu’elle eût une part de ses souffrances!</p> - -<p>Une après-midi (vers le milieu de février), il la surprit fort émue. -Eugène se plaignait de mal à la gorge. Le docteur avait dit pourtant -que <ins class="correction" title="ne">ce</ins> n’était rien, un gros rhume, la grippe. Frédéric fut étonné par -l’air ivre de l’enfant. Il rassura sa mère néanmoins, cita en exemple -plusieurs bambins de son âge qui venaient d’avoir des affections -semblables et s’étaient vite guéris.</p> - -<p>«Vraiment?</p> - -<p>—Mais oui, bien sûr!</p> - -<p>—Oh! comme vous êtes bon!»</p> - -<p>Et elle lui prit la main. Il l’étreignit dans la sienne.</p> - -<p>«Oh! laissez-la.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_110">110</span></p> - -<p>—Qu’est-ce que cela fait, puisque c’est au consolateur que vous -l’offrez!... Vous me croyez bien pour ces choses, et vous doutez de -moi... quand je vous parle de mon amour!</p> - -<p>—Je n’en doute pas, mon pauvre ami!</p> - -<p>—Pourquoi cette défiance, comme si j’étais un misérable capable -d’abuser!...</p> - -<p>—Oh! non!...</p> - -<p>—Si j’avais seulement une preuve!...</p> - -<p>—Quelle preuve?</p> - -<p>—Celle qu’on donnerait au premier venu, celle que vous m’avez accordée -à moi-même.»</p> - -<p>Et il lui rappela qu’une fois ils étaient sortis ensemble, par un -crépuscule d’hiver, un temps de brouillard. Tout cela était bien loin -maintenant! Qui donc l’empêchait de se montrer à son bras, devant tout -le monde, sans crainte de sa part, sans arrière-pensée de la sienne, -n’ayant personne autour d’eux pour les importuner?</p> - -<p>«Soit!» dit-elle, avec une bravoure de décision qui stupéfia d’abord -Frédéric.</p> - -<p>Mais il reprit vivement:</p> - -<p>«Voulez-vous que je vous attende au coin de la rue Tronchet et de la -rue de la Ferme?</p> - -<p>—Mon Dieu! mon ami...» balbutiait M<sup>me</sup> Arnoux.</p> - -<p>Sans lui donner le temps de réfléchir, il ajouta:</p> - -<p>«Mardi prochain, je suppose?</p> - -<p>—Mardi?</p> - -<p>—Oui, entre deux et trois heures!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_111">111</span></p> - -<p>—J’y serai!»</p> - -<p>Et elle détourna son visage par un mouvement de honte. Frédéric lui -posa ses lèvres sur la nuque.</p> - -<p>«Oh! ce n’est pas bien, dit-elle. Vous me feriez repentir.»</p> - -<p>Il s’écarta, redoutant la mobilité ordinaire des femmes. Puis, sur le -seuil, il murmura doucement, comme une chose bien convenue:</p> - -<p>«A mardi!»</p> - -<p>Elle baissa ses beaux yeux d’une façon discrète et résignée.</p> - -<p>Frédéric avait un plan.</p> - -<p>Il espérait que, grâce à la pluie ou au soleil, il pourrait la faire -s’arrêter sous une porte, et qu’une fois sous la porte, elle entrerait -dans la maison. Le difficile était d’en découvrir une convenable.</p> - -<p>Il se mit donc en recherche, et, vers le milieu de la rue Tronchet, il -lut de loin sur une enseigne: <i>Appartements meublés</i>.</p> - -<p>Le garçon, comprenant son intention, lui montra tout de suite, à -l’entresol, une chambre et un cabinet avec deux sorties. Frédéric la -retint pour un mois et paya d’avance.</p> - -<p>Puis il alla dans trois magasins acheter la parfumerie la plus rare; -il se procura un morceau de fausse guipure pour remplacer l’affreux -couvre-pieds de coton rouge, il choisit une paire de pantoufles en -satin bleu; la crainte seule de paraître grossier le modéra dans ses -emplettes; il revint avec elles;—et plus dévotement que ceux qui font -des reposoirs, il changea les <span class="pagenum" id="Page_112">112</span> meubles de place, drapa lui-même -les rideaux, mit des bruyères sur la cheminée, des violettes sur la -commode; il aurait voulu paver la chambre tout en or. «C’est demain, -se disait-il, oui, demain! Je ne rêve pas.» Et il sentait battre son -cœur à grands coups sous le délire de son espérance; puis, quand -tout fut prêt, il emporta la clef dans sa poche, comme si le bonheur, -qui dormait là, avait pu s’en envoler.</p> - -<p>Une lettre de sa mère l’attendait chez lui.</p> - -<div class="quote"> - <p>«Pourquoi une si longue absence? Ta conduite commence à paraître - ridicule. Je comprends que, dans une certaine mesure, tu aies d’abord - hésité devant cette union; cependant réfléchis!»</p> -</div> - -<p>Et elle précisait les choses: quarante-cinq mille livres de rente. -Du reste, «on en causait»; et M. Roque attendait une réponse -définitive. Quant à la jeune personne, sa position véritablement était -embarrassante. «Elle t’aime beaucoup.»</p> - -<p>Frédéric rejeta la lettre sans la finir et en ouvrit une autre, un -billet de Deslauriers.</p> - -<div class="quote"> - <p class="destinataire">«Mon vieux,</p> - - <p>«La <i>poire</i> est mûre. Selon ta promesse, nous comptons sur toi. On - se réunit demain au petit jour, place du Panthéon. Entre au café - Soufflot. Il faut que je te parle avant la manifestation.»</p> - - <p>«Oh! je les connais, leurs manifestations. Mille grâces! j’ai un - rendez-vous plus agréable.»</p> -</div> - -<p>Et, le lendemain, dès onze heures, Frédéric était sorti. Il voulait -donner un dernier coup d’œil aux préparatifs; puis, qui sait, elle -pouvait, par un hasard quelconque, <span class="pagenum" id="Page_113">113</span> être en avance? En débouchant -de la rue Tronchet, il entendit derrière la Madeleine une grande -clameur; il s’avança; et il aperçut au fond de la place, à gauche, des -gens en blouse et des bourgeois.</p> - -<p>En effet, un manifeste publié dans les journaux avait convoqué à cet -endroit tous les souscripteurs du banquet réformiste. Le ministère, -presque immédiatement, avait affiché une proclamation l’interdisant. La -veille au soir, l’opposition parlementaire y avait renoncé; mais les -patriotes, qui ignoraient cette résolution des chefs, étaient venus -au rendez-vous, suivis par un grand nombre de curieux. Une députation -des écoles s’était portée tout à l’heure chez Odilon Barrot. Elle -était maintenant aux Affaires étrangères, et on ne savait pas si le -banquet aurait lieu, si le gouvernement exécuterait sa menace, si les -gardes nationaux se présenteraient. On en voulait aux députés comme au -pouvoir. La foule augmentait de plus en plus, quand tout à coup vibra -dans les airs le refrain de <i>la Marseillaise</i>.</p> - -<p>C’était la colonne des étudiants qui arrivait. Ils marchaient au pas, -sur deux files, en bon ordre, l’aspect irrité, les mains nues, et tous -criant par intervalles:</p> - -<p>«Vive la Réforme! à bas Guizot!»</p> - -<p>Les amis de Frédéric étaient là, bien sûr. Ils allaient l’apercevoir et -l’entraîner. Il se réfugia vivement dans la rue de l’Arcade.</p> - -<p>Quand les étudiants eurent fait deux fois le tour de la Madeleine, ils -descendirent vers la place de la Concorde. Elle était remplie de monde; -et la foule tassée <span class="pagenum" id="Page_114">114</span> semblait, de loin, un champ d’épis noirs qui -oscillaient.</p> - -<p>Au même moment, des soldats de la ligne se rangèrent en bataille, à -gauche de l’église.</p> - -<p>Les groupes stationnaient cependant. Pour en finir, des agents de -police en bourgeois saisissaient les plus mutins et les emmenaient au -poste brutalement. Frédéric, malgré son indignation, resta muet; on -aurait pu le prendre avec les autres, et il aurait manqué M<sup>me</sup> Arnoux.</p> - -<p>Peu de temps après, parurent les casques des municipaux. Ils frappaient -autour d’eux à coups de plat de sabre. Un cheval s’abattit; on courut -lui porter secours: et, dès que le cavalier fut en selle, tous -s’enfuirent.</p> - -<p>Alors, il y eut un grand silence. La pluie fine, qui avait mouillé -l’asphalte, ne tombait plus. Des nuages s’en allaient, balayés -mollement par le vent d’ouest.</p> - -<p>Frédéric se mit à parcourir la rue Tronchet, en regardant devant lui et -derrière lui.</p> - -<p>Deux heures enfin sonnèrent.</p> - -<p>«Ah! c’est maintenant! se dit-il, elle sort de sa maison, elle -approche; et, une minute après: «Elle aurait eu le temps de venir.» -Jusqu’à trois heures, il tâcha de se calmer. «Non, elle n’est pas en -retard; un peu de patience!»</p> - -<p>Et, par désœuvrement, il examinait les rares boutiques: un libraire, -un sellier, un magasin de deuil. Bientôt il connut tous les noms des -ouvrages, tous les harnais, toutes les étoffes. Les marchands, à force -de <span class="pagenum" id="Page_115">115</span> le voir passer et repasser continuellement, furent étonnés -d’abord, puis effrayés, et ils fermèrent leur devanture.</p> - -<p>Sans doute, elle avait un empêchement, et elle en souffrait aussi. -Mais quelle joie tout à l’heure!—Car elle allait venir, cela était -certain! «Elle me l’a bien promis!» Cependant une angoisse intolérable -le gagnait.</p> - -<p>Par un mouvement absurde, il rentra dans l’hôtel, comme si elle avait -pu s’y trouver. A l’instant même, elle arrivait peut-être dans la rue. -Il s’y jeta. Personne! Et il se remit à battre le trottoir.</p> - -<p>Il considérait les fentes des pavés, la gueule des gouttières, les -candélabres, les numéros au-dessus des portes. Les objets les plus -minimes devenaient pour lui des compagnons, ou plutôt des spectateurs -ironiques, et les façades régulières des maisons lui semblaient -impitoyables. Il souffrait du froid aux pieds. Il se sentait dissoudre -d’accablement. La répercussion de ses pas lui secouait la cervelle.</p> - -<p>Quand il vit quatre heures à sa montre, il éprouva comme un vertige, -une épouvante. Il tâcha de se répéter des vers, de calculer n’importe -quoi, d’inventer une histoire. Impossible! L’image de M<sup>me</sup> Arnoux -l’obsédait. Il avait envie de courir à sa rencontre. Mais quelle route -prendre pour ne pas se croiser?</p> - -<p>Il aborda un commissionnaire, lui mit dans la main cinq francs, et le -chargea d’aller rue du Paradis, chez Jacques Arnoux, pour s’enquérir -près du portier «si Madame était chez elle». Puis il se planta au -coin de <span class="pagenum" id="Page_116">116</span> la rue de la Ferme et de la rue Tronchet, de manière à -voir simultanément dans toutes les deux. Au fond de la perspective, -sur le boulevard, des masses confuses glissaient. Il distinguait -parfois l’aigrette d’un dragon, un chapeau de femme, et il tendait ses -prunelles pour la reconnaître. Un enfant déguenillé qui montrait une -marmotte dans une boite lui demanda l’aumône en souriant.</p> - -<p>L’homme à la veste de velours reparut. «Le portier ne l’avait pas -vue sortir.» Qui la retenait? Si elle était malade, on l’aurait dit! -Était-ce une visite? Rien de plus facile que de ne pas recevoir. Il se -frappa le front.</p> - -<p>«Ah! je suis bête! C’est l’émeute!» Cette explication naturelle le -soulagea. Puis, tout à coup: «Mais son quartier est tranquille.» Et -un doute abominable l’assaillit. «Si elle allait ne pas venir? si -sa promesse n’était qu’une parole pour m’évincer? Non! non!» Ce qui -l’empêchait sans doute, c’était un hasard extraordinaire, un de ces -événements qui déjouent toute prévoyance. Dans ce cas-là, elle aurait -écrit. Et il envoya le garçon d’hôtel à son domicile, rue Rumfort, pour -savoir s’il n’y avait point de lettre?</p> - -<p>On n’avait apporté aucune lettre. Cette absence de nouvelles le rassura.</p> - -<p>Du nombre des pièces de monnaie prises au hasard dans sa main, de la -physionomie des passants, de la couleur des chevaux, il tirait des -présages; et, quand l’augure était contraire, il s’efforçait de ne pas -y croire. Dans ses accès de fureur contre M<sup>me</sup> Arnoux, il l’injuriait -à demi voix. Puis c’étaient des faiblesses à s’évanouir, <span class="pagenum" id="Page_117">117</span> et tout à -coup des rebondissements d’espérance. Elle allait paraître. Elle était -là, derrière son dos. Il se retournait: rien! Une fois, il aperçut à -trente pas environ une femme de même taille, avec la même robe. Il la -rejoignit; ce n’était pas elle! Cinq heures arrivèrent! cinq heures et -demie! six heures! Le gaz s’allumait. M<sup>me</sup> Arnoux n’était pas venue.</p> - -<p>Elle avait rêvé, la nuit précédente, qu’elle était sur le trottoir -de la rue Tronchet depuis longtemps. Elle y attendait quelque chose -d’indéterminé, de considérable néanmoins, et, sans savoir pourquoi, -elle avait peur d’être aperçue. Mais un maudit petit chien, acharné -contre elle, mordillait le bas de sa robe. Il revenait obstinément et -aboyait toujours plus fort. M<sup>me</sup> Arnoux se réveilla. L’aboiement du -chien continuait. Elle tendit l’oreille. Cela partait de la chambre -de son fils. Elle s’y précipita pieds nus. C’était l’enfant lui-même -qui toussait. Il avait les mains brûlantes, la face rouge et la voix -singulièrement rauque. L’embarras de sa respiration augmentait de -minute en minute. Elle resta jusqu’au jour, penchée sur sa couverture, -à l’observer.</p> - -<p>A huit heures, le tambour de la garde nationale vint prévenir M. Arnoux -que ses camarades l’attendaient. Il s’habilla vivement et s’en alla, en -promettant de passer tout de suite chez leur médecin, M. Colot. A dix -heures, M. Colot n’étant pas venu, M<sup>me</sup> Arnoux expédia sa femme de -chambre. Le docteur était en voyage, à la campagne, et le jeune homme -qui le remplaçait faisait des courses.</p> - -<p>Eugène tenait sa tête de côté, sur le traversin, en <span class="pagenum" id="Page_118">118</span> fronçant -toujours ses sourcils, en dilatant ses narines; sa pauvre petite -figure devenait plus blême que ses draps, et il s’échappait de son -larynx un sifflement produit par chaque inspiration, de plus en plus -courte, sèche, et comme métallique. Sa toux ressemblait au bruit de ces -mécaniques barbares qui font japper les chiens de carton.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Arnoux fut saisie d’épouvante. Elle se jeta sur les sonnettes, -en appelant au secours, en criant:</p> - -<p>«Un médecin! un médecin!»</p> - -<p>Dix minutes après arriva un vieux monsieur en cravate blanche et -à favoris gris bien taillés. Il fit beaucoup de questions sur les -habitudes, l’âge et le tempérament du jeune malade, puis examina sa -gorge, s’appliqua la tête dans son dos et écrivit une ordonnance. L’air -tranquille de ce bonhomme était odieux. Il sentait l’embaumement. Elle -aurait voulu le battre. Il dit qu’il reviendrait dans la soirée.</p> - -<p>Bientôt les horribles quintes recommencèrent. Quelquefois, l’enfant -se dressait tout à coup. Des mouvements convulsifs lui secouaient -les muscles de la poitrine, et, dans ses aspirations, son ventre se -creusait comme s’il eût suffoqué d’avoir couru. Puis il retombait la -tête en arrière et la bouche grande ouverte. Avec des précautions -infinies, M<sup>me</sup> Arnoux tâchait de lui faire avaler le contenu -des fioles, du sirop d’ipécacuana, une potion kermétisée. Mais il -repoussait la cuiller, en gémissant d’une voix faible. On aurait dit -qu’il soufflait ses paroles.</p> - -<p>De temps à autre, elle relisait l’ordonnance. Les <span class="pagenum" id="Page_119">119</span> observations du -formulaire l’effrayaient; peut-être que le pharmacien s’était trompé! -Son impuissance la désespérait. L’élève de M. Colot arriva.</p> - -<p>C’était un jeune homme d’allures modestes, neuf dans le métier, et -qui ne cacha point son impression. Il resta d’abord indécis, par peur -de se compromettre, et enfin prescrivit l’application de morceaux de -glace. On fut longtemps à trouver de la glace. La vessie qui contenait -les morceaux creva. Il fallut changer la chemise. Tout ce dérangement -provoqua un nouvel accès plus terrible.</p> - -<p>L’enfant se mit à arracher les linges de son cou, comme s’il avait -voulu retirer l’obstacle qui l’étouffait, et il égratignait le mur, -saisissait les rideaux de sa couchette, cherchant partout un point -d’appui pour respirer. Son visage était bleuâtre maintenant, et tout -son corps, trempé d’une sueur froide, paraissait maigrir. Ses yeux -hagards s’attachaient sur sa mère avec terreur. Il lui jetait les bras -autour du cou, s’y suspendait d’une façon désespérée; et, en repoussant -ses sanglots, elle balbutiait des paroles tendres.</p> - -<p>«Oui, mon amour, mon ange, mon trésor!»</p> - -<p>Puis, des moments de calme survenaient.</p> - -<p>Elle alla chercher des joujoux, un polichinelle, une collection -d’images, et les étala sur son lit pour le distraire. Elle essaya même -de chanter.</p> - -<p>Elle commença une chanson qu’elle lui disait autrefois, quand elle le -berçait en l’emmaillotant sur cette même petite chaise de tapisserie. -Mais il frissonna dans la longueur entière de son corps, comme une onde -<span class="pagenum" id="Page_120">120</span> sous un coup de vent; les globes de ses yeux saillissaient: elle -crut qu’il allait mourir et se détourna pour ne pas le voir.</p> - -<p>Un instant après, elle eut la force de le regarder. Il vivait -encore. Les heures se succédèrent, lourdes, mornes, interminables, -désespérantes; et elle n’en comptait plus les minutes qu’à la -progression de cette agonie. Les secousses de sa poitrine le jetaient -en avant comme pour le briser; à la fin, il vomit quelque chose -d’étrange, qui ressemblait à un tube de parchemin. Qu’était-ce? -Elle s’imagina qu’il avait rendu un bout de ses entrailles. Mais il -respirait largement, régulièrement. Cette apparence de bien-être -l’effraya plus que tout le reste; elle se tenait comme pétrifiée, les -bras pendants, les yeux fixes, quand M. Colot survint. L’enfant, selon -lui, était sauvé.</p> - -<p>Elle ne comprit pas d’abord et se fit répéter la phrase. N’était-ce -pas une de ces consolations propres aux médecins? Le docteur s’en alla -d’un air tranquille. Alors, ce fut pour elle comme si les cordes qui -serraient son cœur se fussent dénouées.</p> - -<p>«Sauvé! Est-ce possible!»</p> - -<p>Tout à coup l’idée de Frédéric lui apparut d’une façon nette et -inexorable. C’était un avertissement de la Providence. Mais le -Seigneur, dans sa miséricorde, n’avait pas voulu la punir tout à fait! -Quelle expiation, plus tard, si elle persévérait dans cet amour! -Sans doute, on insulterait son fils à cause d’elle; et M<sup>me</sup> Arnoux -l’aperçut jeune homme, blessé dans une rencontre, rapporté sur un -brancard, mourant. D’un bond, elle <span class="pagenum" id="Page_121">121</span> se précipita sur la petite -chaise; et de toutes ses forces, lançant son âme dans les hauteurs, -elle offrit à Dieu, comme un holocauste, le sacrifice de sa première -passion, de sa seule faiblesse.</p> - -<p>Frédéric était revenu chez lui. Il restait dans son fauteuil, sans même -avoir la force de la maudire. Une espèce de sommeil le gagna; et, à -travers son cauchemar, il entendait la pluie tomber en croyant toujours -qu’il était là-bas sur le trottoir.</p> - -<p>Le lendemain, par une dernière lâcheté, il envoya encore un -commissionnaire chez M<sup>me</sup> Arnoux.</p> - -<p>Soit que le Savoyard ne fît pas la commission, ou qu’elle eût trop de -choses à dire pour s’expliquer d’un mot, la même réponse fut rapportée. -L’insolence était trop forte! Une colère d’orgueil le saisit. Il se -jura de n’avoir plus même un désir; et, comme un feuillage emporté par -un ouragan, son amour disparut. Il en ressentit un soulagement, une -joie stoïque, puis un besoin d’actions violentes; et il s’en alla au -hasard par les rues.</p> - -<p>Des hommes des faubourgs passaient, armés de fusils, de vieux sabres, -quelques-uns portant des bonnets rouges, et tous chantant <i>la -Marseillaise</i> ou <i>les Girondins</i>. Çà et là, un garde national se hâtait -pour rejoindre sa mairie. Des tambours, au loin, résonnaient. On se -battait à la porte Saint-Martin. Il y avait dans l’air quelque chose de -gaillard et de belliqueux. Frédéric marchait toujours. L’agitation de -la grande ville le rendait gai.</p> - -<p>A la hauteur de Frascati, il aperçut les fenêtres de <span class="pagenum" id="Page_122">122</span> la Maréchale; -une idée folle lui vint, une réaction de jeunesse. Il traversa le -boulevard.</p> - -<p>On fermait la porte cochère; et Delphine, la femme de chambre, en train -d’écrire dessus avec un charbon: «Armes données», lui dit vivement:</p> - -<p>«Ah! Madame est dans un bel état! Elle a renvoyé ce matin son groom qui -l’insultait. Elle croit qu’on va piller partout! Elle crève de peur! -d’autant plus que Monsieur est parti!</p> - -<p>—Quel monsieur?</p> - -<p>—Le Prince!»</p> - -<p>Frédéric entra dans le boudoir. La Maréchale parut, en jupon, les -cheveux sur le dos, bouleversée.</p> - -<p>«Ah! merci! tu viens me sauver! c’est la seconde fois! tu n’en demandes -jamais le prix, toi!</p> - -<p>—Mille pardons!» dit Frédéric en lui saisissant la taille dans les -deux mains.</p> - -<p>«Comment? que fais-tu?» balbutia la Maréchale, à la fois surprise et -égayée par ces manières.</p> - -<p>Il répondit:</p> - -<p>«Je suis la mode, je me réforme.»</p> - -<p>Elle se laissa renverser sur le divan et continuait à rire sous ses -baisers.</p> - -<p>Ils passèrent l’après-midi à regarder, de leur fenêtre, le peuple dans -la rue. Puis il l’emmena dîner aux Trois Frères Provençaux. Le repas -fut long, délicat. Ils s’en revinrent à pied, faute de voiture.</p> - -<p>A la nouvelle d’un changement de ministère, Paris avait changé. Tout -le monde était en joie; des promeneurs circulaient, et des lampions -à chaque étage faisaient <span class="pagenum" id="Page_123">123</span> une clarté comme en plein jour. Les -soldats regagnaient lentement leurs casernes, harassés, l’air triste. -On les saluait, en criant: «Vive la ligne!» Ils continuaient sans -répondre. Dans la garde nationale, au contraire, les officiers, rouges -d’enthousiasme, brandissaient leur sabre en vociférant: «Vive la -réforme!» et ce mot-là, chaque fois, faisait rire les deux amants. -Frédéric blaguait, était très gai.</p> - -<p>Par la rue Duphot, ils atteignirent les boulevards. Des lanternes -vénitiennes, suspendues aux maisons, formaient des guirlandes de feu. -Un fourmillement confus s’agitait en dessous; au milieu de cette ombre, -par endroits, brillaient des blancheurs de baïonnettes. Un grand -brouhaha s’élevait. La foule était trop compacte, le retour direct -impossible; et ils entraient dans la rue Caumartin, quand, tout à -coup, éclata derrière eux un bruit, pareil au craquement d’une immense -pièce de soie que l’on déchire. C’était la fusillade du boulevard des -Capucines.</p> - -<p>«Ah! on casse quelques bourgeois», dit Frédéric tranquillement, car il -y a des situations où l’homme le moins cruel est si détaché des autres, -qu’il verrait périr le genre humain sans un battement de cœur.</p> - -<p>La Maréchale, cramponnée à son bras, claquait des dents. Elle se -déclara incapable de faire vingt pas de plus. Alors, par un raffinement -de haine, pour mieux outrager en son âme M<sup>me</sup> Arnoux, il l’emmena -jusqu’à l’hôtel de la rue Tronchet, dans le logement préparé pour -l’autre.</p> - -<p>Les fleurs n’étaient pas flétries. La guipure s’étalait <span class="pagenum" id="Page_124">124</span> sur le -lit. Il tira de l’armoire les petites pantoufles. Rosanette trouva ces -prévenances fort délicates.</p> - -<p>Vers une heure, elle fut réveillée par des roulements lointains et elle -le vit qui sanglotait, la tête enfoncée dans l’oreiller.</p> - -<p>«Qu’as-tu donc, cher amour?</p> - -<p>—C’est excès de bonheur, dit Frédéric. Il y avait trop longtemps que -je te désirais!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_125">125</span></p> - -<hr class="small" /> - -<p class="center big150" id="ch4">TROISIÈME PARTIE</p> - -<h2>I</h2> - -<p>Le bruit d’une fusillade le tira brusquement de son sommeil; et, malgré -les instances de Rosanette, Frédéric, à toute force, voulut aller voir -ce qui se passait. Il descendait les Champs-Élysées, d’où les coups de -feu étaient partis. A l’angle de la rue Saint-Honoré, des hommes en -blouse le croisèrent en criant:</p> - -<p>«Non! pas par là! au Palais-Royal!»</p> - -<p>Frédéric les suivit. On avait arraché les grilles de l’Assomption. Plus -loin, il remarqua trois pavés au milieu de la voie, le commencement -d’une barricade, sans doute, puis des tessons de bouteilles et des -paquets de fil de fer pour embarrasser la cavalerie; quand tout à coup -s’élança d’une ruelle un grand jeune homme pâle, dont les cheveux noirs -flottaient sur les épaules, prises dans une espèce de maillot à pois de -couleur. Il tenait un long fusil de soldat et courait sur la pointe de -ses pantoufles avec l’air d’un somnambule et leste comme un tigre. On -entendait, par intervalles, une détonation.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_128">128</span></p> - -<p>La veille au soir, le spectacle du chariot contenant cinq cadavres -recueillis parmi ceux du boulevard des Capucines avait changé les -dispositions du peuple; et, pendant qu’aux Tuileries les aides de -camp se succédaient, et que M. Molé, en train de faire un cabinet -nouveau, ne revenait pas, et que M. Thiers tâchait d’en composer un -autre, et que le roi chicanait, hésitait, puis donnait à Bugeaud le -commandement général pour l’empêcher de s’en servir, l’insurrection, -comme dirigée par un seul bras, s’organisait formidablement. Des -hommes, d’une éloquence frénétique, haranguaient la foule au coin des -rues; d’autres dans les églises sonnaient le tocsin à pleine volée; on -coulait du plomb, on roulait des cartouches; les arbres des boulevards, -les vespasiennes, les bancs, les grilles, les becs de gaz, tout fut -arraché, renversé; Paris, le matin, était couvert de barricades. La -résistance ne dura pas; partout la garde nationale s’interposait;—si -bien qu’à huit heures, le peuple, de bon gré ou de force, possédait -cinq casernes, presque toutes les mairies, les points stratégiques -les plus sûrs. D’elle-même, sans secousses, la monarchie se fondait -dans une dissolution rapide; et on attaquait maintenant le poste du -Château-d’Eau, pour délivrer cinquante prisonniers qui n’y étaient pas.</p> - -<p>Frédéric s’arrêta forcément à l’entrée de la place. Des groupes en -armes l’emplissaient. Des compagnies de la ligne occupaient les rues -Saint-Thomas et Fromanteau. Une barricade énorme bouchait la rue de -Valois. La fumée qui se balançait à sa crête s’entr’ouvrit, <span class="pagenum" id="Page_129">129</span> des -hommes couraient dessus en faisant de grands gestes; ils disparurent; -puis, la fusillade recommença. Le poste y répondait, sans qu’on vît -personne à l’intérieur; ses fenêtres, défendues par des volets de -chêne, étaient percées de meurtrières; et le monument avec ses deux -étages, ses deux ailes, sa fontaine au premier et sa petite porte au -milieu, commençait à se moucheter de taches blanches sous le heurt des -balles. Son perron de trois marches restait vide.</p> - -<p>A côté de Frédéric, un homme en bonnet grec et portant une giberne -par-dessus sa veste de tricot se disputait avec une femme coiffée d’un -madras. Elle lui disait:</p> - -<p>«Mais reviens donc! reviens donc!</p> - -<p>—Laisse-moi tranquille! répondait le mari. Tu peux bien surveiller la -loge toute seule. Citoyen, je vous le demande, est-ce juste? J’ai fait -mon devoir partout, en 1830, en 32, en 34, en 39! Aujourd’hui, on se -bat! Il faut que je me batte!—Va-t’en!»</p> - -<p>Et la portière finit par céder à ses remontrances et à celles d’un -garde national près d’eux, quadragénaire dont la figure bonasse -était ornée d’un collier de barbe blonde. Il chargeait son arme et -tirait, tout en conversant avec Frédéric, aussi tranquille au milieu -de l’émeute qu’un horticulteur dans son jardin. Un jeune garçon en -serpillière le cajolait pour obtenir des capsules, afin d’utiliser son -fusil, une belle carabine de chasse que lui avait donnée «un monsieur».</p> - -<p>«Empoigne dans mon dos, dit le bourgeois, et efface-toi! tu vas te -faire tuer!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_130">130</span></p> - -<p>Les tambours battaient la charge. Des cris aigus, des hourras de -triomphe s’élevaient. Un remous continuel faisait osciller la -multitude. Frédéric, pris entre deux masses profondes, ne bougeait pas, -fasciné d’ailleurs et s’amusant extrêmement. Les blessés qui tombaient, -les morts étendus n’avaient pas l’air de vrais blessés, de vrais morts. -Il lui semblait assister à un spectacle.</p> - -<p>Au milieu de la houle, par-dessus des têtes, on aperçut un vieillard -en habit noir sur un cheval blanc, à selle de velours. D’une main, -il tenait un rameau vert, de l’autre un papier, et les secouait avec -obstination. Enfin, désespérant de se faire entendre, il se retira.</p> - -<p>La troupe de ligne avait disparu et les municipaux restaient seuls -à défendre le poste. Un flot d’intrépides se rua sur le perron; ils -s’abattirent, d’autres survinrent; et la porte, ébranlée sous des coups -de barre de fer, retentissait; les municipaux ne cédaient pas. Mais -une calèche bourrée de foin, et qui brûlait comme une torche géante, -fut traînée contre les murs. On apporta vite des fagots, de la paille, -un baril d’esprit-de-vin. Le feu monta le long des pierres; l’édifice -se mit à fumer partout comme une solfatare; et de larges flammes, -au sommet, entre les balustres de la terrasse, s’échappaient avec -un bruit strident. Le premier étage du Palais-Royal s’était peuplé -de gardes nationaux. De toutes les fenêtres de la place, on tirait; -les balles sifflaient; l’eau de la fontaine crevée se mêlait avec le -sang, faisait des flaques par terre; on glissait dans la <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> boue -sur des débris, des vêtements, des shakos, des armes; Frédéric sentit -sous son pied quelque chose de mou; c’était la main d’un sergent en -capote grise, couché la face dans le ruisseau. Des bandes nouvelles de -peuple arrivaient toujours, poussant les combattants sur le poste. La -fusillade devenait plus pressée. Les marchands de vin étaient ouverts; -on allait de temps à autre y fumer une pipe, boire une chope, puis on -retournait se battre. Un chien perdu hurlait. Cela faisait rire.</p> - -<p>Frédéric fut ébranlé par le choc d’un homme qui, une balle dans les -reins, tomba sur son épaule en râlant. A ce coup, dirigé peut-être -contre lui, il se sentit furieux et il se jetait en avant quand un -garde national l’arrêta.</p> - -<p>«C’est inutile! le Roi vient de partir. Ah! si vous ne me croyez pas, -allez-y voir.»</p> - -<p>Une pareille assertion calma Frédéric. La place du Carrousel avait -un aspect tranquille. L’hôtel de Nantes s’y dressait toujours -solidairement; et les maisons par derrière, le dôme du Louvre en face, -la longue galerie de bois à droite et le vague terrain qui ondulait -jusqu’aux baraques des étalagistes, étaient comme noyés dans la couleur -grise de l’air, où de lointains murmures semblaient se confondre avec -la brume,—tandis qu’à l’autre bout de la place, un jour cru, tombant -par un écartement des nuages sur la façade des Tuileries, découpait en -blancheur toutes ses fenêtres. Il y avait près de l’Arc de Triomphe un -cheval mort étendu. Derrière les grilles, des groupes de cinq à six -personnes <span class="pagenum" id="Page_132">132</span> causaient. Les portes du château étaient ouvertes; les -domestiques sur le seuil laissaient entrer.</p> - -<p>En bas, dans une petite salle, des bols de café au lait étaient servis. -Quelques-uns des curieux s’attablèrent en plaisantant; les autres -restaient debout, et parmi ceux-là un cocher de fiacre. Il saisit à -deux mains un bocal plein de sucre en poudre, jeta un regard inquiet de -droite et de gauche, puis se mit à manger voracement, son nez plongeant -dans le goulot. Au bas du grand escalier, un homme écrivait son nom sur -un registre. Frédéric le reconnut par derrière.</p> - -<p>«Tiens, Hussonnet!</p> - -<p>—Mais oui, répondit le bohème. Je m’introduis à la Cour. Voilà une -bonne farce, hein?</p> - -<p>—Si nous montions?»</p> - -<p>Et ils arrivèrent dans la salle des Maréchaux. Les portraits de ces -illustres, sauf celui de Bugeaud, percé au ventre, étaient tous -intacts. Ils se trouvaient appuyés sur leur sabre, un affût de canon -derrière eux, et dans des attitudes formidables jurant avec la -circonstance. Une grosse pendule marquait une heure vingt minutes.</p> - -<p>Tout à coup, <i>la Marseillaise</i> retentit. Hussonnet et Frédéric -se penchèrent sur la rampe. C’était le peuple. Il se précipita -dans l’escalier, en secouant à flots vertigineux des têtes nues, -des casques, des bonnets rouges, des baïonnettes et des épaules, -si impétueusement, que des gens disparaissaient dans cette masse -grouillante qui montait toujours, comme un fleuve refoulé par une -marée d’équinoxe, avec un long mugissement, <span class="pagenum" id="Page_133">133</span> sous une impulsion -irrésistible. En haut, elle se répandit et le chant tomba.</p> - -<p>On n’entendait plus que les piétinements de tous les souliers, avec le -clapotement des voix. La foule inoffensive se contentait de regarder. -Mais, de temps à autre, un coude trop à l’étroit enfonçait une vitre; -ou bien un vase, une statuette déroulait d’une console par terre. Les -boiseries pressées craquaient. Tous les visages étaient rouges, la -sueur en coulait à larges gouttes; Hussonnet fit cette remarque:</p> - -<p>«Les héros ne sentent pas bon!</p> - -<p>—Ah! vous êtes agaçant», reprit Frédéric.</p> - -<p>Et, poussés malgré eux, ils entrèrent dans un appartement où -s’étendait, au plafond, un dais de velours rouge. Sur le trône, -en dessous, était assis un prolétaire à barbe noire, la chemise -entr’ouverte, l’air hilare et stupide comme un magot. D’autres -gravissaient l’estrade pour s’asseoir à sa place.</p> - -<p>«Quel mythe! dit Hussonnet. Voilà le peuple souverain.»</p> - -<p>Le fauteuil fut enlevé à bout de bras et traversa toute la salle en se -balançant.</p> - -<p>«Saprelotte! comme il chaloupe! Le vaisseau de l’État est ballotté sur -une mer orageuse! Cancane-t-il! cancane-t-il!»</p> - -<p>On l’avait approché d’une fenêtre, et, au milieu des sifflets, on le -lança.</p> - -<p>«Pauvre vieux!» dit Hussonnet en le voyant tomber dans le jardin, où il -fut repris vivement pour être promené ensuite jusqu’à la Bastille, et -brûlé.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_134">134</span></p> - -<p>Alors, une joie frénétique éclata, comme si, à la place du trône, -un avenir de bonheur illimité avait paru; et le peuple, moins par -vengeance que pour affirmer sa possession, brisa, lacéra les glaces et -les rideaux, les lustres, les flambeaux, les tables, les chaises, les -tabourets, tous les meubles, jusqu’à des albums de dessins, jusqu’à des -corbeilles de tapisserie. Puisqu’on était victorieux, ne fallait-il -pas s’amuser! La canaille s’affubla ironiquement de dentelles et de -cachemires. Des crépines d’or s’enroulèrent aux manches des blouses, -des chapeaux à plumes d’autruche ornaient la tête des forgerons, des -rubans de la Légion d’honneur firent des ceintures aux prostituées. -Chacun satisfaisait son caprice; les uns dansaient, d’autres buvaient. -Dans la chambre de la reine, une femme lustrait ses bandeaux avec de -la pommade; derrière un parvent, deux amateurs jouaient aux cartes; -Hussonnet montra à Frédéric un individu qui fumait son brûle-gueule -accoudé sur un balcon; et le délire redoublait au tintamarre continu -des porcelaines brisées et des morceaux de cristal qui sonnaient, en -rebondissant, comme des lames d’harmonica.</p> - -<p>Puis la fureur s’assombrit. Une curiosité obscène fit fouiller tous -les cabinets, tous les recoins, ouvrir tous les tiroirs. Des galériens -enfoncèrent leurs bras dans la couche des princesses et se roulaient -dessus par consolation de ne pouvoir les violer. D’autres, à figures -plus sinistres, erraient silencieusement, cherchant à voler quelque -chose; mais la multitude était trop nombreuse. Par les baies des -portes, on n’apercevait <span class="pagenum" id="Page_135">135</span> dans l’enfilade des appartements que la -sombre masse du peuple entre les dorures, sous un nuage de poussière. -Toutes les poitrines haletaient; la chaleur de plus en plus devenait -suffocante; les deux amis, craignant d’être étouffés, sortirent.</p> - -<p>Dans l’antichambre, debout sur un tas de vêtements, se tenait une fille -publique, en statue de la Liberté,—immobile, les yeux grands ouverts, -effrayante.</p> - -<p>Ils avaient fait trois pas dehors, quand un peloton de gardes -municipaux en capotes s’avança vers eux, et qui, retirant leurs -bonnets de police et découvrant à la fois leurs crânes un peu chauves, -saluèrent le peuple très bas. A ce témoignage de respect, les -vainqueurs déguenillés se rengorgèrent. Hussonnet et Frédéric ne furent -pas non plus sans en éprouver un certain plaisir.</p> - -<p>Une ardeur les animait. Ils s’en retournèrent au Palais-Royal. Devant -la rue Fromanteau, des cadavres de soldats étaient entassés sur de la -paille. Ils passèrent auprès impassiblement, étant même fiers de sentir -qu’ils faisaient bonne contenance.</p> - -<p>Le palais regorgeait de monde. Dans la cour intérieure, sept bûchers -flambaient. On lançait par les fenêtres des pianos, des commodes et -des pendules. Des pompes à incendie crachaient de l’eau jusqu’aux -toits. Des chenapans tâchaient de couper des tuyaux avec leurs sabres. -Frédéric engagea un polytechnicien à s’interposer. Le polytechnicien -ne comprit pas, semblait imbécile, d’ailleurs. Tout autour, dans les -deux galeries, la populace, maîtresse des caves, se livrait à <span class="pagenum" id="Page_136">136</span> une -horrible godaille. Le vin coulait en ruisseaux, mouillait les pieds; -les voyous buvaient dans des culs de bouteille et vociféraient en -titubant.</p> - -<p>«Sortons de là, dit Hussonnet, ce peuple me dégoûte.»</p> - -<p>Tout le long de la galerie d’Orléans, des blessés gisaient par terre -sur des matelas, ayant pour couvertures des rideaux de pourpre; et de -petites bourgeoises du quartier leur apportaient des bouillons, du -linge.</p> - -<p>«N’importe! dit Frédéric, moi, je trouve le peuple sublime.»</p> - -<p>Le grand vestibule était rempli par un tourbillon de gens furieux, -des hommes voulaient monter aux étages supérieurs pour achever de -détruire tout; des gardes nationaux sur les marches s’efforçaient de -les retenir. Le plus intrépide était un chasseur, nu-tête, la chevelure -hérissée, les buffleteries en pièces. Sa chemise faisait un bourrelet -entre son pantalon et son habit, et il se débattait au milieu des -autres avec acharnement. Hussonnet, qui avait la vue perçante, reconnut -de loin Arnoux.</p> - -<p>Puis ils gagnèrent le jardin des Tuileries, pour respirer plus à -l’aise. Ils s’assirent sur un banc et ils restèrent pendant quelques -minutes les paupières closes, tellement étourdis qu’ils n’avaient -pas la force de parler. Les passants, autour d’eux, s’abordaient. -La duchesse d’Orléans était nommée régente; tout était fini, et on -éprouvait cette sorte de bien-être qui suit les dénouements rapides, -quand à chacune des mansardes <span class="pagenum" id="Page_137">137</span> du château parurent des domestiques -déchirant leurs habits de livrée. Ils les jetaient dans le jardin en -signe d’abjuration. Le peuple les hua. Ils se retirèrent.</p> - -<p>L’attention de Frédéric et d’Hussonnet fut distraite par un grand -gaillard qui marchait vivement entre les arbres, avec un fusil sur -l’épaule. Une cartouchière lui serrait à la taille sa vareuse rouge, un -mouchoir s’enroulait à son front sous sa casquette. Il tourna la tête. -C’était Dussardier, et se jetant dans leurs bras:</p> - -<p>«Ah! quel bonheur, mes pauvres vieux!» sans pouvoir dire autre chose, -tant il haletait de joie et de fatigue.</p> - -<p>Depuis quarante-huit heures, il était debout. Il avait travaillé aux -barricades du quartier Latin, s’était battu rue Rambuteau, avait sauvé -trois dragons, était entré aux Tuileries avec la colonne Dunoyer, -s’était porté ensuite à la Chambre, puis à l’Hôtel de Ville.</p> - -<p>«J’en arrive! tout va bien! le peuple triomphe! les ouvriers et les -bourgeois s’embrassent! ah! si vous saviez ce que j’ai vu! quels braves -gens! comme c’est beau!»</p> - -<p>Et sans s’apercevoir qu’il n’avait pas d’armes:</p> - -<p>«J’étais bien sûr de vous trouver là! Ç’a été rude un moment, -n’importe!»</p> - -<p>Une goutte de sang lui coulait sur la joue, et, aux questions des deux -autres:</p> - -<p>«Oh! rien! l’éraflure d’une baïonnette!</p> - -<p>—Il faudrait vous soigner pourtant.</p> - -<p>—Bah! je suis solide! qu’est-ce que ça fait? La <span class="pagenum" id="Page_138">138</span> République est -proclamée! on sera heureux maintenant! Des journalistes qui causaient -tout à l’heure devant moi disaient qu’on va affranchir la Pologne et -l’Italie! Plus de rois! comprenez-vous! Toute la terre libre! toute la -terre libre!»</p> - -<p>Et, embrassant l’horizon d’un seul regard, il écarta les bras dans une -attitude triomphante. Mais une longue file d’hommes couraient sur la -terrasse, au bord de l’eau.</p> - -<p>«Ah! saprelotte! j’oubliais! Les forts sont occupés. Il faut que j’y -aille! adieu!»</p> - -<p>Il se retourna pour leur crier, tout en brandissant son fusil:</p> - -<p>«Vive la République!»</p> - -<p>Des cheminées du château, il s’échappait d’énormes tourbillons de fumée -noire, qui emportaient des étincelles. La sonnerie des cloches faisait, -au loin, comme des bêlements effarés. De droite et de gauche, partout, -les vainqueurs déchargeaient leurs armes. Frédéric, bien qu’il ne fût -pas guerrier, sentit bondir son sang gaulois. Le magnétisme des foules -enthousiastes l’avait pris. Il humait voluptueusement l’air orageux, -plein des senteurs de la poudre; et cependant il frissonnait sous les -effluves d’un immense amour, d’un attendrissement suprême et universel, -comme si le cœur de l’humanité tout entière avait battu dans sa -poitrine.</p> - -<p>Hussonnet dit en bâillant:</p> - -<p>«Il serait temps peut-être d’aller instruire les populations!»</p> - -<p>Frédéric le suivit à son bureau de correspondance, <span class="pagenum" id="Page_139">139</span> place de la -Bourse, et il se mit à composer pour le journal de Troyes un compte -rendu des événements en style lyrique, un véritable morceau,—qu’il -signa. Puis ils dînèrent ensemble dans une taverne. Hussonnet était -pensif; les excentricités de la Révolution dépassaient les siennes.</p> - -<p>Après le café, quand ils se rendirent à l’Hôtel de Ville, pour savoir -du nouveau, son naturel gamin avait repris le dessus. Il escaladait les -barricades comme un chamois et répondait aux sentinelles des gaudrioles -patriotiques.</p> - -<p>Ils entendirent, à la lueur des torches, proclamer le gouvernement -provisoire. Enfin, à minuit, Frédéric, brisé de fatigue, regagna sa -maison.</p> - -<p>«Eh bien, dit-il à son domestique en train de le déshabiller, es-tu -content?</p> - -<p>—Oui, sans doute, monsieur! Mais ce que je n’aime pas, c’est ce peuple -en cadence!»</p> - -<p>Le lendemain, à son réveil, Frédéric pensa à Deslauriers. Il courut -chez lui. L’avocat venait de partir, étant nommé commissaire en -province. Dans la soirée de la veille, il était parvenu jusqu’à -Ledru-Rollin, et, l’obsédant au nom des Écoles, en avait arraché une -place, une mission. Du reste, disait le portier, il devait écrire la -semaine prochaine, pour donner son adresse.</p> - -<p>Après quoi, Frédéric s’en alla voir la Maréchale. Elle le reçut -aigrement, car elle lui en voulait de son abandon. Sa rancune -s’évanouit sous des assurances de paix réitérées. Tout était -tranquille maintenant, aucune raison d’avoir peur; il l’embrassait; -et elle se <span class="pagenum" id="Page_140">140</span> déclara pour la république,—comme avait déjà fait -Monseigneur l’archevêque de Paris, et comme devaient faire avec une -prestesse de zèle merveilleuse: la magistrature, le Conseil d’État, -l’Institut, les maréchaux de France, Changarnier, M. de Falloux, tous -les bonapartistes, tous les légitimistes et un nombre considérable -d’orléanistes.</p> - -<p>La chute de la monarchie avait été si prompte que, la première -stupéfaction passée, il y eut chez les bourgeois comme un étonnement de -vivre encore. L’exécution sommaire de quelques voleurs, fusillés sans -jugement, parut une chose très juste. On se redit, pendant un mois, -la phrase de Lamartine sur le drapeau rouge, «qui n’avait fait que le -tour du Champ de Mars, tandis que le drapeau tricolore», etc.; et tous -se rangèrent sous son ombre, chaque parti ne voyant des trois couleurs -que la sienne—et se promettant bien, dès qu’il serait le plus fort, -d’arracher les deux autres.</p> - -<p>Comme les affaires étaient suspendues, l’inquiétude et la badauderie -poussaient tout le monde hors de chez soi. Le négligé des costumes -atténuait la différence des rangs sociaux, la haine se cachait, les -espérances s’étalaient, la foule était pleine de douceur. L’orgueil -d’un droit conquis éclatait sur les visages. On avait une gaieté de -carnaval, des allures de bivouac; rien ne fut amusant comme l’aspect de -Paris, les premiers jours.</p> - -<p>Frédéric prenait la Maréchale à son bras, et ils flânaient ensemble -dans les rues. Elle se divertissait des rosettes décorant toutes les -boutonnières, des étendards <span class="pagenum" id="Page_141">141</span> suspendus à toutes les fenêtres, -des affiches de toute couleur placardées contre les murailles, et -jetait çà et là quelque monnaie dans le tronc pour les blessés, établi -sur une chaise, au milieu de la voie. Puis elle s’arrêtait devant -les caricatures qui représentaient Louis-Philippe en pâtissier, en -saltimbanque, en chien, en sangsue. Mais les hommes de Caussidière, -avec leur sabre et leur écharpe, l’effrayaient un peu. D’autres fois, -c’était un arbre de la liberté qu’on plantait. MM. les ecclésiastiques -concouraient à la cérémonie, bénissant la République, escortés par des -serviteurs à galons d’or, et la multitude trouvait cela très bien. Le -spectacle le plus fréquent était celui des députations de n’importe -quoi, allant réclamer quelque chose à l’Hôtel de Ville,—car chaque -métier, chaque industrie attendait du gouvernement la fin radicale de -sa misère. Quelques-uns, il est vrai, se rendaient près de lui pour -le conseiller ou le féliciter, ou tout simplement pour lui faire une -petite visite et voir fonctionner la machine.</p> - -<p>Vers le milieu du mois de mars, un jour qu’il traversait le pont -d’Arcole, ayant à faire une commission pour Rosanette dans le quartier -Latin, Frédéric vit s’avancer une colonne d’individus à chapeaux -bizarres, à longues barbes. En tête et battant du tambour marchait un -nègre, un ancien modèle d’atelier, et l’homme qui portait la bannière -sur laquelle flottait au vent cette inscription: «Artistes peintres», -n’était autre que Pellerin.</p> - -<p>Il fit signe à Frédéric de l’attendre, puis reparut <span class="pagenum" id="Page_142">142</span> cinq minutes -après, ayant du temps devant lui, car le gouvernement recevait à -ce moment-là les tailleurs de pierre. Il allait avec ses collègues -réclamer la création d’un Forum de l’art, une espèce de Bourse où -l’on débattrait les intérêts de l’esthétique; des œuvres sublimes -se produiraient, puisque les travailleurs mettraient en commun leur -génie. Paris, bientôt, serait couvert de monuments gigantesques; il -les décorerait; il avait même commencé une figure de la République. -Un de ses camarades vint le prendre, car ils étaient talonnés par la -députation du commerce de la volaille.</p> - -<p>«Quelle bêtise! grommela une voix dans la foule. Toujours des blagues! -Rien de fort!»</p> - -<p>C’était Regimbart. Il ne salua pas Frédéric, mais profita de l’occasion -pour répandre son amertume.</p> - -<p>Le citoyen employait ses jours à vagabonder dans les rues, tirant sa -moustache, roulant des yeux, acceptant et propageant des nouvelles -lugubres, et il n’avait que deux phrases: «Prenez garde, nous allons -être débordés!» ou bien: «Mais, sacrebleu! on escamote la République!» -Il était mécontent de tout et particulièrement de ce que nous n’avions -pas repris nos frontières naturelles. Le nom seul de Lamartine lui -faisait hausser les épaules. Il ne trouvait pas Ledru-Rollin «suffisant -pour le problème», traita Dupont (de l’Eure) de vieille ganache; -Albert, d’idiot; Louis Blanc, d’utopiste; Blanqui, d’homme extrêmement -dangereux; et, quand Frédéric lui demanda ce qu’il aurait fallu faire, -il répondit en lui serrant le bras à le broyer:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_143">143</span></p> - -<p>«Prendre le Rhin! je vous dis, prendre le Rhin! fichtre!»</p> - -<p>Puis il accusa la réaction.</p> - -<p>Elle se démasquait. Le sac des châteaux de Neuilly et de Suresnes, -l’incendie des Batignolles, les troubles de Lyon, tous les excès, tous -les griefs, on les exagérait à présent, en y ajoutant la circulaire de -Ledru-Rollin, le cours forcé des billets de Banque, la rente tombée à -soixante francs, enfin, comme iniquité suprême, comme dernier coup, -comme surcroît d’horreur, l’impôt des quarante-cinq centimes!—Et, -par-dessus tout cela, il y avait encore le socialisme! Bien que ces -théories, aussi neuves que le jeu d’oie, eussent été depuis quarante -ans suffisamment débattues pour emplir des bibliothèques, elles -épouvantèrent les bourgeois, comme une grêle d’aérolithes; et on fut -indigné, en vertu de cette haine que provoque l’avènement de toute -idée parce que c’est une idée, exécration dont elle tire plus tard sa -gloire, et qui fait que ses ennemis sont toujours au-dessous d’elle, si -médiocre qu’elle puisse être.</p> - -<p>Alors la propriété monta dans les respects au niveau de la religion -et se confondit avec Dieu. Les attaques qu’on lui portait parurent du -sacrilège, presque de l’anthropophagie. Malgré la législation la plus -humaine qui fut jamais, le spectre de 93 reparut, et le couperet de -la guillotine vibra dans toutes les syllabes du mot république;—ce -qui n’empêchait pas qu’on la méprisait pour sa faiblesse. La France, -ne sentant plus de maître, se mit à crier d’effarement comme un <span class="pagenum" id="Page_144">144</span> -aveugle sans bâton, comme un marmot qui a perdu sa bonne.</p> - -<p>De tous les Français, celui qui tremblait le plus fort était M. -Dambreuse. L’état nouveau des choses menaçait sa fortune, mais surtout -dupait son expérience. Un système si bon, un roi si sage! était-ce -possible! La terre allait crouler! Dès le lendemain, il congédia trois -domestiques, vendit ses chevaux, s’acheta, pour sortir dans les rues, -un chapeau mou, pensa même à laisser croître sa barbe; et il restait -chez lui, prostré, se repaissant amèrement des journaux les plus -hostiles à ses idées, et devenu tellement sombre, que les plaisanteries -sur la pipe de Flocon n’avaient pas même la force de le faire sourire.</p> - -<p>Comme soutien du dernier règne, il redoutait les vengeances du peuple -sur ses propriétés de la Champagne, quand l’élucubration de Frédéric -lui tomba dans les mains. Alors il s’imagina que son jeune ami était un -personnage très influent et qu’il pourrait sinon le servir, du moins -le défendre; de sorte qu’un matin, M. Dambreuse se présenta chez lui, -accompagné de Martinon.</p> - -<p>Cette visite n’avait pour but, dit-il, que de le voir un peu et de -causer. Somme toute, il se réjouissait des événements, et il adoptait -de grand cœur «notre sublime devise: <i>Liberté, Égalité, Fraternité</i>, -ayant toujours été républicain au fond». S’il votait, sous l’autre -régime, avec le ministère, c’était simplement pour accélérer une chute -inévitable. Il s’emporta même contre M. Guizot, «qui nous a mis dans -un joli pétrin, <span class="pagenum" id="Page_145">145</span> convenons-en»! En revanche, il admirait beaucoup -Lamartine, lequel s’était montré «magnifique, ma parole d’honneur, -quand, à propos du drapeau rouge...»</p> - -<p>«Oui! je sais», dit Frédéric.</p> - -<p>Après quoi, il déclara sa sympathie pour les ouvriers.</p> - -<p>«Car enfin, plus ou moins, nous sommes tous ouvriers!» Et il poussait -l’impartialité jusqu’à reconnaître que Proudhon avait de la logique. -«Oh! beaucoup de logique! diable!» Puis, avec le détachement d’une -intelligence supérieure, il causa de l’exposition de peinture, où il -avait vu le tableau de Pellerin. Il trouvait cela original, bien touché.</p> - -<p>Martinon appuyait tous ses mots par des remarques approbatives; lui -aussi pensait qu’il fallait «se rallier franchement à la République», -et il parla de son père laboureur, faisait le paysan, l’homme du -peuple. On arriva bientôt aux élections pour l’Assemblée nationale, -et aux candidats dans l’arrondissement de la Fortelle. Celui de -l’opposition n’avait pas de chances.</p> - -<p>«Vous devriez prendre sa place!» dit M. Dambreuse.</p> - -<p>Frédéric se récria.</p> - -<p>«Eh! pourquoi donc? car il obtiendrait les suffrages des ultras, vu ses -opinions personnelles, celui des conservateurs, à cause de sa famille. -Et peut-être aussi, ajouta le banquier en souriant, grâce un peu à mon -influence.»</p> - -<p>Frédéric objecta qu’il ne saurait comment s’y prendre. Rien de plus -facile en se faisant recommander aux patriotes de l’Aube par un club -de la capitale. <span class="pagenum" id="Page_146">146</span> Il s’agissait de lire, non une profession de foi, -comme on en voyait quotidiennement, mais une exposition de principes -sérieuse.</p> - -<p>«Apportez-moi cela; je sais ce qui convient dans la localité! Et vous -pourriez, je vous le répète, rendre de grands services au pays, à nous -tous, à moi-même.»</p> - -<p>Par des temps pareils, on devait s’entr’aider, et, si Frédéric avait -besoin de quelque chose, lui, ou ses amis...</p> - -<p>«Oh! mille grâces, cher monsieur!»</p> - -<p>—A charge de revanche, bien entendu!»</p> - -<p>Le banquier était un brave homme décidément.</p> - -<p>Frédéric ne put s’empêcher de réfléchir à son conseil, et bientôt une -sorte de vertige l’éblouit.</p> - -<p>Les grandes figures de la Convention passèrent devant ses yeux. Il lui -sembla qu’une aurore magnifique allait se lever. Rome, Vienne, Berlin, -étaient en insurrection, les Autrichiens chassés de Venise; toute -l’Europe s’agitait. C’était l’heure de se précipiter dans le mouvement, -de l’accélérer peut-être; et puis il était séduit par le costume que -les députés, disait-on, porteraient. Déjà il se voyait en gilet à -revers avec une ceinture tricolore; et ce prurit, cette hallucination -devint si forte, qu’il s’en ouvrit à Dussardier.</p> - -<p>L’enthousiasme du brave garçon ne faiblissait pas.</p> - -<p>«Certainement, bien sûr! Présentez-vous!»</p> - -<p>Frédéric, néanmoins, consulta Deslauriers. L’opposition idiote qui -entravait le commissaire dans sa <span class="pagenum" id="Page_147">147</span> province avait augmenté son -libéralisme. Il lui envoya immédiatement des exhortations violentes.</p> - -<p>Cependant Frédéric avait besoin d’être approuvé par un plus grand -nombre, et il confia la chose à Rosanette, un jour que M<sup>lle</sup> Vatnaz -se trouvait là.</p> - -<p>Elle était une de ces célibataires parisiennes qui, chaque soir, quand -elles ont donné leurs leçons, ou tâché de vendre de petits dessins, de -placer de pauvres manuscrits, rentrent chez elles avec de la crotte -à leurs jupons, font leur dîner, le mangent toutes seules, puis, les -pieds sur une chaufferette, à la lueur d’une lampe malpropre, rêvent -un amour, une famille, un foyer, la fortune, tout ce qui leur manque. -Aussi, comme beaucoup d’autres, avait-elle salué dans la Révolution -l’avènement de la vengeance;—et elle se livrait à une propagande -socialiste effrénée.</p> - -<p>L’affranchissement du prolétaire, selon la Vatnaz, n’était possible -que par l’affranchissement de la femme. Elle voulait son admissibilité -à tous les emplois, la recherche de la paternité, un autre code, -l’abolition, ou tout au moins «une réglementation du mariage plus -intelligente». Alors, chaque Française serait tenue d’épouser un -Français ou d’adopter un vieillard. Il fallait que les nourrices et -les accoucheuses fussent des fonctionnaires salariés par l’État; qu’il -y eût un jury pour examiner les œuvres de femmes, des éditeurs -spéciaux pour les femmes, une école polytechnique pour les femmes, une -garde nationale pour les femmes, tout pour les femmes! Et, puisque le -gouvernement méconnaissait leurs droits, elles devaient vaincre la -<span class="pagenum" id="Page_148">148</span> force par la force. Dix mille citoyennes, avec de bons fusils, -pouvaient faire trembler l’Hôtel de Ville!</p> - -<p>La candidature de Frédéric lui parut favorable à ses idées. Elle -l’encouragea, en lui montrant la gloire à l’horizon. Rosanette se -réjouit d’avoir un homme qui parlerait à la Chambre.</p> - -<p>«Et puis, on te donnera peut-être une bonne place.»</p> - -<p>Frédéric, homme de toutes les faiblesses, fut gagné par la démence -universelle. Il écrivit un discours et alla le faire voir à M. -Dambreuse.</p> - -<p>Au bruit de la grande porte qui retombait, un rideau s’entr’ouvrit -derrière une croisée; une femme y parut. Il n’eut pas le temps de la -reconnaître; mais, dans l’antichambre, un tableau l’arrêta, le tableau -de Pellerin, posé sur une chaise, provisoirement sans doute.</p> - -<p>Cela représentait la République, ou le Progrès, ou la Civilisation, -sous la figure de Jésus-Christ conduisant une locomotive, laquelle -traversait une forêt vierge. Frédéric, après une minute de -contemplation, s’écria:</p> - -<p>«Quelle turpitude!</p> - -<p>—N’est-ce pas, hein? dit M. Dambreuse, survenu sur cette parole et -s’imaginant qu’elle concernait non la peinture, mais la doctrine -glorifiée par le tableau. Martinon arriva au même moment. Ils passèrent -dans le cabinet, et Frédéric tirait un papier de sa poche, quand -M<sup>lle</sup> Cécile, entrant tout à coup, articula d’un air ingénu:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_149">149</span></p> - -<p>—Ma tante est-elle ici?</p> - -<p>—Tu sais bien que non, répliqua le banquier.—N’importe! faites comme -chez vous, mademoiselle.</p> - -<p>—Oh! merci! je m’en vais.»</p> - -<p>A peine sortie, Martinon eut l’air de chercher son mouchoir.</p> - -<p>«Je l’ai oublié dans mon paletot, excusez-moi!</p> - -<p>—Bien!» dit M. Dambreuse.</p> - -<p>Évidemment, il n’était pas dupe de cette manœuvre et même semblait -la favoriser. Pourquoi? Mais bientôt Martinon reparut, et Frédéric -entama son discours. Dès la seconde page, qui signalait comme une honte -la prépondérance des intérêts pécuniaires, le banquier fit la grimace. -Puis, abordant les réformes, Frédéric demandait la liberté du commerce.</p> - -<p>«Comment...! mais permettez!»</p> - -<p>L’autre n’entendait pas et continua. Il réclamait l’impôt sur la rente, -l’impôt progressif, une fédération européenne, et l’instruction du -peuple, des encouragements aux beaux-arts les plus larges.</p> - -<p>«Quand le pays fournirait à des hommes comme Delacroix ou Hugo cent -mille francs de rente, où serait le mal?»</p> - -<p>Le tout finissait par des conseils aux classes supérieures.</p> - -<p>«N’épargnez rien, ô riches! donnez! donnez!»</p> - -<p>Il s’arrêta et resta debout. Ses deux auditeurs assis ne parlaient pas; -Martinon écarquillait les yeux, M. Dambreuse était tout pâle. Enfin -dissimulant son émotion sous un aigre sourire:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_150">150</span></p> - -<p>«C’est parfait, votre discours!» Et il en vanta beaucoup la forme, pour -n’avoir pas à s’exprimer sur le fond.</p> - -<p>Cette virulence de la part d’un jeune homme inoffensif l’effrayait, -surtout comme symptôme. Martinon tâcha de le rassurer. Le parti -conservateur, d’ici peu, prendrait sa revanche certainement; dans -plusieurs villes on avait chassé les commissaires du gouvernement -provisoire; les élections n’étaient fixées qu’au 23 avril, on avait du -temps; bref, il fallait que M. Dambreuse lui-même se présentât dans -l’Aube; et, dès lors, Martinon ne le quitta plus, devint son secrétaire -et l’entoura de soins filiaux.</p> - -<p>Frédéric arriva fort content de sa personne chez Rosanette. Delmar y -était et lui apprit que «définitivement» il se portait comme candidat -aux élections de la Seine. Dans une affiche adressée «au peuple» et -où il le tutoyait, l’acteur se vantait de le comprendre, «lui», et de -s’être fait, pour son salut, «crucifier par l’art», si bien qu’il était -son incarnation, son idéal;—croyant effectivement avoir sur les masses -une influence énorme, jusqu’à proposer plus tard dans un bureau de -ministère de réduire une émeute à lui seul; et, quant aux moyens qu’il -emploierait, il fit cette réponse:</p> - -<p>«N’ayez pas peur! Je leur montrerai ma tête!»</p> - -<p>Frédéric, pour le mortifier, lui notifia sa propre candidature. Le -cabotin, du moment que son futur collègue visait la province, se -déclara son serviteur et offrit de le piloter dans les clubs.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_151">151</span></p> - -<p>Ils les visitèrent tous, ou presque tous, les rouges et les bleus, -les furibonds et les tranquilles, les puritains, les débraillés, les -mystiques et les pochards, ceux où l’on décrétait la mort des rois, -ceux où l’on dénonçait les fraudes de l’épicerie; et, partout, les -locataires maudissaient les propriétaires, la blouse s’en prenait à -l’habit, et les riches conspiraient contre les pauvres. Plusieurs -voulaient des indemnités comme anciens martyrs de la police, d’autres -imploraient de l’argent pour mettre en jeu des inventions, ou bien -c’étaient des plans de phalanstères, des projets de bazars cantonaux, -des systèmes de félicité publique;—puis, çà et là, un éclair d’esprit -dans ces nuages de sottise, des apostrophes, soudaines comme des -éclaboussures, le droit formulé par un juron, et des fleurs d’éloquence -aux lèvres d’un goujat, portant à cru le baudrier d’un sabre sur -sa poitrine sans chemise. Quelquefois aussi, figurait un monsieur, -aristocrate humble d’allures, disant des choses plébéiennes, et qui -ne s’était pas lavé les mains pour les faire paraître calleuses. Un -patriote le reconnaissait, les plus vertueux le houspillaient, et il -sortait la rage dans l’âme. On devait, par affectation de bon sens, -dénigrer toujours les avocats, et servir le plus souvent possible ces -locutions: «apporter sa pierre à l’édifice,—problème social,—atelier».</p> - -<p>Delmar ne ratait pas les occasions d’empoigner la parole; et, quand -il ne trouvait plus rien à dire, sa ressource était de se camper le -poing sur la hanche, l’autre bras dans le gilet, en se tournant de -profil, <span class="pagenum" id="Page_152">152</span> brusquement, de manière à bien montrer sa tête. Alors, des -applaudissements éclataient, ceux de M<sup>lle</sup> Vatnaz au fond de la salle.</p> - -<p>Frédéric, malgré la faiblesse des orateurs, n’osait se risquer. Tous -ces gens lui semblaient trop incultes ou trop hostiles.</p> - -<p>Mais Dussardier se mit en recherche et lui annonça qu’il existait, rue -Saint-Jacques, un club intitulé <i>le Club de l’Intelligence</i>. Un nom -pareil donnait bon espoir. D’ailleurs, il amènerait des amis.</p> - -<p>Il amena ceux qu’il avait invités à son punch; le teneur de livres, -le placeur de vins, l’architecte; Pellerin même était venu, peut-être -qu’Hussonnet allait venir; et sur le trottoir, devant la porte, -stationnait Regimbart avec deux individus, dont le premier était son -fidèle Compain, homme un peu courtaud, marqué de petite vérole, les -yeux rouges; et le second, une espèce de singe nègre, extrêmement -chevelu, et qu’il connaissait seulement pour être «un patriote de -Barcelone».</p> - -<p>Ils passèrent par une allée, puis furent introduits dans une grande -pièce, à usage de menuisier sans doute, et dont les murs encore neufs -sentaient le plâtre. Quatre quinquets accrochés parallèlement y -faisaient une lumière désagréable. Sur une estrade, au fond, il y avait -un bureau avec une sonnette, en dessous une table figurant la tribune, -et de chaque côté deux autres plus basses, pour les secrétaires. -L’auditoire qui garnissait les bancs était composé de vieux rapins, de -pions, d’hommes de lettres inédits. Sur ces lignes de <span class="pagenum" id="Page_153">153</span> paletots -à collets gras, on voyait de place en place le bonnet d’une femme -ou le bourgeron d’un ouvrier. Le fond de la salle était même plein -d’ouvriers, venus là sans doute par désœuvrement, ou qu’avaient -introduits des orateurs pour se faire applaudir.</p> - -<p>Frédéric eut soin de se mettre entre Dussardier et Regimbart, qui, -à peine assis, posa ses deux mains sur sa canne, son menton sur ses -deux mains et ferma les paupières, tandis qu’à l’autre extrémité de la -salle, Delmar, debout, dominait l’assemblée.</p> - -<p>Au bureau du président, Sénécal parut.</p> - -<p>Cette surprise, avait pensé le bon commis, plairait à Frédéric. Elle le -contraria.</p> - -<p>La foule témoignait à son président une grande déférence. Il était -de ceux qui, le 25 février, avaient voulu l’organisation immédiate -du travail; le lendemain, au Prado, il s’était prononcé pour qu’on -attaquât l’Hôtel de Ville; et, comme chaque personnage se réglait alors -sur un modèle, l’un copiant Saint-Just, l’autre Danton, l’autre Marat, -lui, il tâchait de ressembler à Blanqui, lequel imitait Robespierre. -Ses gants noirs et ses cheveux en brosse lui donnaient un aspect -rigide, extrêmement convenable.</p> - -<p>Il ouvrit la séance par la déclaration des Droits de l’homme et du -citoyen, acte de foi habituel. Puis une voix vigoureuse entonna <i>les -Souvenirs du peuple</i> de Béranger.</p> - -<p>D’autres voix s’élevèrent. «Non! non! pas ça!</p> - -<p>—<i>La Casquette!</i>» se mirent à hurler, au fond, les patriotes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_154">154</span></p> - -<p>Et ils chantèrent en chœur la poésie du jour:</p> - -<div class="poem"> - <p class="noindent">Chapeau bas devant ma casquette,<br /> - A genoux devant l’ouvrier!</p> -</div> - -<p>Sur un mot du président, l’auditoire se tut. Un des secrétaires procéda -au dépouillement des lettres.</p> - -<p>«Des jeunes gens annoncent qu’ils brûlent chaque soir devant le -Panthéon un numéro de l’<i>Assemblée nationale</i>, et ils engagent tous les -patriotes à suivre leur exemple.</p> - -<p>—Bravo! adopté! répondit la foule.</p> - -<p>—Le citoyen Jean-Jacques Langreneux, typographe, rue Dauphine, -voudrait qu’on élevât un monument à la mémoire des martyrs de thermidor.</p> - -<p>Des applaudissements éclatèrent; quelques-uns cependant se penchaient -vers leurs voisins pour savoir ce qu’étaient les martyrs de thermidor.</p> - -<p>«Michel-Évariste-Népomucène Vincent, ex-professeur, émet le vœu que -la démocratie européenne adopte l’unité de langage. On pourrait se -servir d’une langue morte, comme par exemple du latin perfectionné.</p> - -<p>—Non! pas de latin! s’écria l’architecte.</p> - -<p>—Pourquoi? reprit un maître d’études.»</p> - -<p>Et ces deux messieurs engagèrent une discussion, où d’autres se -mêlèrent, chacun jetant son mot pour éblouir, et qui ne tarda pas à -devenir tellement fastidieuse, que beaucoup s’en allaient.</p> - -<p>Mais un petit vieillard, portant au bas de son front <span class="pagenum" id="Page_155">155</span> -prodigieusement haut des lunettes vertes, réclama la parole pour une -communication urgente.</p> - -<p>C’était un mémoire sur la répartition des impôts. Les chiffres -découlaient, cela n’en finissait plus! L’impatience éclata d’abord en -murmures, en conversations; rien ne le troublait. Puis on se mit à -siffler, on appelait «Azor»; Sénécal gourmanda le public; l’orateur -continuait comme une machine. Il fallut, pour l’arrêter, le prendre -par le coude. Le bonhomme eut l’air de sortir d’un songe, et, levant -tranquillement ses lunettes:</p> - -<p>«Pardon! citoyens! pardon! Je me retire! mille excuses!»</p> - -<p>L’insuccès de cette lecture déconcerta Frédéric. Il avait son discours -dans sa poche, mais une improvisation eût mieux valu.</p> - -<p>Enfin, le président annonça qu’ils allaient passer à l’affaire -importante, la question électorale. On ne discuterait pas les grandes -listes républicaines. Cependant <i>le Club de l’Intelligence</i> avait bien -le droit, comme un autre, d’en former une, «n’en déplaise à MM. les -pachas de l’Hôtel de Ville», et les citoyens qui briguaient le mandat -populaire pouvaient exposer leurs titres.</p> - -<p>«Allez-y donc!» dit Dussardier.</p> - -<p>Un homme en soutane, crépu, et de physionomie pétulante, avait déjà -levé la main. Il déclara, en bredouillant, s’appeler Ducretot, prêtre -et agronome, auteur d’un ouvrage intitulé <i>Des engrais</i>. On le renvoya -vers un cercle horticole.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_156">156</span></p> - -<p>Puis un patriote en blouse gravit la tribune. Celui-là était un -plébéien, large d’épaules, une grosse figure très douce et de longs -cheveux noirs. Il parcourut l’assemblée d’un regard presque voluptueux, -se renversa la tête, et enfin, écartant les bras:</p> - -<p>«Vous avez repoussé Ducretot, ô mes frères! et vous avez bien fait, -mais ce n’est pas par irréligion, car nous sommes tous religieux.»</p> - -<p>Plusieurs écoutaient la bouche ouverte, avec des airs de catéchumènes, -des poses extatiques.</p> - -<p>«Ce n’est pas non plus parce qu’il est prêtre, car, nous aussi, nous -sommes prêtres! L’ouvrier est prêtre, comme l’était le fondateur du -socialisme, notre Maître à tous, Jésus-Christ!»</p> - -<p>Le moment était venu d’inaugurer le règne de Dieu! L’Évangile -conduisait tout droit à 89! Après l’abolition de l’esclavage, -l’abolition du prolétariat. On avait eu l’âge de haine, allait -commencer l’âge d’amour.</p> - -<p>«Le christianisme est la clef de voûte et le fondement de l’édifice -nouveau...</p> - -<p>—Vous fichez-vous de nous? s’écria le placeur d’alcools. Qu’est-ce qui -m’a donné un calotin pareil!»</p> - -<p>Cette interruption causa un grand scandale. Presque tous montèrent -sur les bancs, et, le poing tendu, vociféraient: «Athée! aristocrate! -canaille!» pendant que la sonnette du président tintait sans -discontinuer et que les cris: «A l’ordre! à l’ordre!» redoublaient. -Mais, intrépide, et soutenu d’ailleurs par «trois cafés» pris avant de -venir, il se débattait au milieu des autres.</p> - -<p>«Comment, moi! un aristocrate? allons donc!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_157">157</span></p> - -<p>Admis enfin à s’expliquer, il déclara qu’on ne serait jamais tranquille -avec les prêtres, et, puisqu’on avait parlé tout à l’heure d’économies, -c’en serait une fameuse que de supprimer les églises, les saints -ciboires, et finalement tous les cultes.</p> - -<p>Quelqu’un lui objecta qu’il allait trop loin.</p> - -<p>«Oui! je vais loin! Mais, quand un vaisseau est surpris par la -tempête...»</p> - -<p>Sans attendre la fin de la comparaison, un autre lui répondit:</p> - -<p>«D’accord! mais c’est démolir d’un seul coup, comme un maçon sans -discernement...</p> - -<p>—Vous insultez les maçons!» hurla un citoyen couvert de plâtre. Et, -s’obstinant à croire qu’on l’avait provoqué, il vomit des injures, -voulait se battre, se cramponnait à son banc. Trois hommes ne furent -pas de trop pour le mettre dehors.</p> - -<p>Cependant l’ouvrier se tenait toujours à la tribune. Les deux -secrétaires l’avertirent d’en descendre. Il protesta contre le -passe-droit qu’on lui faisait.</p> - -<p>«Vous ne m’empêcherez pas de crier: amour éternel à notre chère France! -amour éternel aussi à la République!</p> - -<p>—Citoyens! dit alors Compain, citoyens!»</p> - -<p>Et, à force de répéter: «Citoyens», ayant obtenu un peu de silence, il -appuya sur la tribune ses deux mains rouges, pareilles à des moignons, -se porta le corps en avant, et, clignant des yeux:</p> - -<p>«Je crois qu’il faudrait donner une plus large extension à la tête de -veau.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_158">158</span></p> - -<p>Tous se taisaient, croyant avoir mal entendu.</p> - -<p>«Oui! la tête de veau!»</p> - -<p>Trois cents rires éclatèrent d’un seul coup. Le plafond trembla. Devant -toutes ces faces bouleversées par la joie, Compain se reculait. Il -reprit d’un ton furieux:</p> - -<p>«Comment! vous ne connaissez pas la tête de veau!»</p> - -<p>Ce fut un paroxysme, un délire. On se pressait les côtes. Quelques-uns -même tombaient par terre, sous les bancs. Compain, n’y tenant plus, se -réfugia près de Regimbart et il voulait l’entraîner.</p> - -<p>«Non! je reste jusqu’au bout!» dit le citoyen.</p> - -<p>Cette réponse détermina Frédéric; et, comme il cherchait de droite et -de gauche ses amis pour le soutenir, il aperçut, devant lui, Pellerin à -la tribune. L’artiste le prit de haut avec la foule.</p> - -<p>«Je voudrais savoir un peu où est le candidat de l’art dans tout cela? -Moi, j’ai fait un tableau...</p> - -<p>—Nous n’avons que faire des tableaux!» dit brutalement un homme -maigre, ayant des plaques rouges aux pommettes.</p> - -<p>Pellerin se récria qu’on l’interrompait.</p> - -<p>Mais l’autre, d’un ton tragique:</p> - -<p>«Est-ce que le gouvernement n’aurait pas dû déjà abolir par un décret -la prostitution et la misère?»</p> - -<p>Et, cette parole lui ayant livré tout de suite la faveur du peuple, il -tonna contre la corruption des grandes villes.</p> - -<p>«Honte et infamie! On devrait happer les bourgeois <span class="pagenum" id="Page_159">159</span> au sortir de la -Maison d’or et leur cracher à la figure! Au moins, si le gouvernement -ne favorisait pas la débauche! Mais les employés de l’octroi sont -envers nos filles et nos sœurs d’une indécence...»</p> - -<p>Une voix proféra de loin:</p> - -<p>«C’est rigolo!</p> - -<p>—A la porte!</p> - -<p>—On tire de nous des contributions pour solder le libertinage! Ainsi -les forts appointements d’acteur...</p> - -<p>—A moi!» s’écria Delmar.</p> - -<p>Il bondit à la tribune, écarta tout le monde, prit sa pose; et, -déclarant qu’il méprisait d’aussi plates accusations, s’étendit sur la -mission civilisatrice du comédien. Puisque le théâtre était le foyer -de l’instruction nationale, il votait pour la réforme du théâtre; et, -d’abord, plus de directions, plus de privilèges!</p> - -<p>«Oui! d’aucune sorte!»</p> - -<p>Le jeu de l’acteur échauffait la multitude, et des motions subversives -se croisaient.</p> - -<p>—Plus d’académies! plus d’Institut!</p> - -<p>—Plus de missions!</p> - -<p>—Plus de baccalauréat!</p> - -<p>—A bas les grades universitaires!</p> - -<p>—Conservons-les, dit Sénécal, mais qu’ils soient conférés par le -suffrage universel, par le peuple, seul vrai juge!»</p> - -<p>Le plus utile, d’ailleurs, n’était pas cela. Il fallait d’abord passer -le niveau sur la tête des riches! Et il les représenta se gorgeant -de crimes sous leurs plafonds <span class="pagenum" id="Page_160">160</span> dorés, tandis que les pauvres, se -tordant de faim dans leurs galetas, cultivaient toutes les vertus. -Les applaudissements devinrent si forts, qu’il s’interrompit. Pendant -quelques minutes, il resta les paupières closes, la tête renversée et -comme se berçant sur cette colère qu’il soulevait.</p> - -<p>Puis, il se remit à parler d’une façon dogmatique, en phrases -impérieuses comme des lois. L’État devait s’emparer de la Banque et -des assurances. Les héritages seraient abolis. On établirait un fonds -social pour les travailleurs. Bien d’autres mesures étaient bonnes dans -l’avenir. Celles-là, pour le moment, suffisaient; et, revenant aux -élections:</p> - -<p>«Il nous faut des citoyens purs, des hommes entièrement neufs! -Quelqu’un se présente-t-il?»</p> - -<p>Frédéric se leva. Il y eut un bourdonnement d’approbation causé par ses -amis. Mais Sénécal, prenant une figure à la Fouquier-Tinville, se mit à -l’interroger sur ses noms, prénoms, antécédents, vie et mœurs.</p> - -<p>Frédéric lui répondait sommairement et se mordait les lèvres. Sénécal -demanda si quelqu’un voyait un empêchement à cette candidature.</p> - -<p>«Non! non!»</p> - -<p>Mais lui, il en voyait. Tous se penchèrent et tendirent les oreilles. -Le citoyen postulant n’avait pas livré une certaine somme promise pour -une fondation démocratique, un journal. De plus, le 22 février, bien -que suffisamment averti, il avait manqué au rendez-vous, place du -Panthéon.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_161">161</span></p> - -<p>«Je jure qu’il était aux Tuileries! s’écria Dussardier.</p> - -<p>—Pouvez-vous jurer l’avoir vu au Panthéon?»</p> - -<p>Dussardier baissa la tête. Frédéric se taisait; ses amis scandalisés le -regardaient avec inquiétude.</p> - -<p>«Au moins, reprit Sénécal, connaissez-vous un patriote qui nous réponde -de vos principes?»</p> - -<p>—Moi! dit Dussardier.</p> - -<p>—Oh! cela ne suffit pas! un autre!»</p> - -<p>Frédéric se tourna vers Pellerin. L’artiste lui répondit par une -abondance de gestes qui signifiait:</p> - -<p>«Ah! mon cher, ils m’ont repoussé! Diable! que voulez-vous!»</p> - -<p>Alors, Frédéric poussa du coude Regimbart.</p> - -<p>«Oui! c’est vrai! il est temps! j’y vais!»</p> - -<p>Et Regimbart enjamba l’estrade; puis, montrant l’Espagnol qui l’avait -suivi:</p> - -<p>«Permettez-moi, citoyens, de vous présenter un patriote de Barcelone!»</p> - -<p>Le patriote fit un grand salut, roula comme un automate ses yeux -d’argent, et la main sur le cœur:</p> - -<p>«Ciudadanos! mucho aprecio el honor que me dispensais, y si grande es -vuestra bondad mayor es vuestro atencion.</p> - -<p>—Je réclame la parole! cria Frédéric.</p> - -<p>—Desde que se proclamo la constitucion de Cadiz, ese pacto fundamental -de las libertades españolas, <ins class="correction" title="ha ta">hasta</ins> la ultima revolucion, nuestra patria -cuenta numerosos y heroicos martires.»</p> - -<p>Frédéric encore une fois voulut se faire entendre:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_162">162</span></p> - -<p>«Mais, citoyens!...»</p> - -<p>L’Espagnol continuait:</p> - -<p>«El martes proximo tendra lugar en la iglesia de la Magdelena un -servicio funebre.</p> - -<p>—C’est absurde à la fin! personne ne comprend!»</p> - -<p>Cette observation exaspéra la foule.</p> - -<p>«A la porte! à la porte!</p> - -<p>—Qui? moi? demanda Frédéric.</p> - -<p>—Vous-même! dit majestueusement Sénécal. Sortez.»</p> - -<p>Il se leva pour sortir, et la voix de l’Ibérien le poursuivait:</p> - -<p>«Y todos los españoles descarian ver alli reunidas las deputaciones de -los clubs y de la milica nacional. Una oracion funebre en honor de la -libertad española y del mundo entero, sera prononciado por un miembro -del clero de Paris en la sala Bonne-Nouvelle. Honor al pueblo frances, -que llamaria yo el primero pueblo del mundo, sino fuese ciudadano de -otra nacion!»</p> - -<p>«Aristo!» glapit un voyou, en montrant le poing à Frédéric, qui -s’élançait dans la cour, indigné.</p> - -<p>Il se reprocha son dévouement, sans réfléchir que les accusations -portées contre lui étaient justes, après tout. Quelle fatale idée que -cette candidature! Mais quels ânes, quels crétins! Il se comparait à -ces hommes et soulageait avec leur sottise la blessure de son orgueil.</p> - -<p>Puis il éprouva le besoin de voir Rosanette. Après tant de laideurs -et d’emphase, sa gentille personne serait un délassement. Elle savait -qu’il avait dû, le soir, <span class="pagenum" id="Page_163">163</span> se présenter dans un club. Cependant, -lorsqu’il entra, elle ne lui fit pas même une question.</p> - -<p>Elle se tenait près du feu, décousant la doublure d’une robe. Un pareil -ouvrage le surprit.</p> - -<p>«Tiens? qu’est-ce que tu fais?</p> - -<p>—Tu le vois, dit-elle sèchement. Je raccommode mes hardes. C’est ta -République.</p> - -<p>—Pourquoi ma République?</p> - -<p>—C’est la mienne peut-être?»</p> - -<p>Et elle se mit à lui reprocher tout ce qui se passait en France depuis -deux mois, l’accusant d’avoir fait la révolution, d’être cause qu’on -était ruiné, que les gens riches abandonnaient Paris, et qu’elle -mourrait plus tard à l’hôpital.</p> - -<p>«Tu en parles à ton aise, toi, avec tes rentes! Du reste, au train dont -ça va, tu ne les auras pas longtemps, tes rentes.</p> - -<p>—Cela se peut, dit Frédéric, les plus dévoués sont toujours méconnus, -et si l’on n’avait pour soi sa conscience, les brutes avec qui l’on se -compromet vous dégoûteraient de l’abnégation!»</p> - -<p>Rosanette le regarda, les cils rapprochés.</p> - -<p>«Hein? Quoi? Quelle abnégation? Monsieur n’a pas réussi, à ce qu’il -paraît? Tant mieux! ça t’apprendra à faire des dons patriotiques. Oh! -ne mens pas! Je sais que tu leur as donné trois cents francs, car elle -se fait entretenir, ta République! Eh bien, amuse-toi avec elle, mon -bonhomme!»</p> - -<p>Sous cette avalanche de sottises, Frédéric passait de son autre -désappointement à une déception plus lourde.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_164">164</span></p> - -<p>Il s’était retiré au fond de la chambre. Elle vint à lui.</p> - -<p>«Voyons! raisonne un peu! Dans un pays comme dans une maison, il faut -un maître; autrement, chacun fait danser l’anse du panier. D’abord, -tout le monde sait que Ledru-Rollin est couvert de dettes! Quant à -Lamartine, comment veux-tu qu’un poète s’entende à la politique? Ah! -tu as beau hocher la tête et te croire plus d’esprit que les autres, -c’est pourtant vrai! Mais tu ergotes toujours, on ne peut pas placer -un mot avec toi! Voilà par exemple Fournier-Fontaine, des magasins de -Saint-Roch: sais-tu de combien il manque? De huit cent mille francs! Et -Gomer, l’emballeur d’en face, un autre républicain celui-là, il cassait -les pincettes sur la tête de sa femme, et il a bu tant d’absinthe, -qu’on va le mettre dans une maison de santé. C’est comme ça qu’ils sont -tous, les républicains! Une République à vingt-cinq pour cent! Ah oui! -vante-toi!»</p> - -<p>Frédéric s’en alla. L’ineptie de cette fille, se dévoilant tout à coup -dans un langage populacier, le dégoûtait. Il se sentit même un peu -redevenu patriote.</p> - -<p>La mauvaise humeur de Rosanette ne fit que s’accroître. M<sup>lle</sup> Vatnaz -l’irritait par son enthousiasme. Se croyant une mission, elle avait la -rage de pérorer, de catéchiser, et, plus forte que son amie dans ces -matières, l’accablait d’arguments.</p> - -<p>Un jour, elle arriva tout indignée contre Hussonnet, qui venait de se -permettre des polissonneries au club des femmes. Rosanette approuva -cette conduite, déclarant même qu’elle prendrait des habits d’homme -<span class="pagenum" id="Page_165">165</span> pour aller «leur dire leur fait, à toutes et les fouetter». -Frédéric entrait au même moment.</p> - -<p>«Tu m’accompagneras, n’est-ce pas?»</p> - -<p>Et malgré sa présence, elles se chamaillèrent, l’une faisant la -bourgeoise, l’autre la philosophe.</p> - -<p>Les femmes, selon Rosanette, étaient nées exclusivement pour l’amour ou -pour élever des enfants, pour tenir un ménage.</p> - -<p>D’après M<sup>lle</sup> Vatnaz, la femme devait avoir sa place dans l’État. -Autrefois, les Gauloises légiféraient, les Anglo-Saxonnes aussi, -les épouses des Hurons faisaient partie du Conseil. L’œuvre -civilisatrice était commune. Il fallait toutes y concourir et -substituer enfin à l’égoïsme la fraternité, à l’individualisme -l’association, au morcellement la grande culture.</p> - -<p>«Allons, bon! tu te connais en culture, à présent!</p> - -<p>—Pourquoi pas? D’ailleurs, il s’agit de l’humanité, de son avenir!</p> - -<p>—Mêle-toi du tien!</p> - -<p>—Ça me regarde!»</p> - -<p>Elles se fâchaient. Frédéric s’interposa. La Vatnaz s’échauffait et -arriva même à soutenir le communisme.</p> - -<p>«Quelle bêtise! dit Rosanette. Est-ce que jamais ça pourra se faire?»</p> - -<p>L’autre cita en preuve les Esséniens, les frères Moraves, les Jésuites -du Paraguay, la famille des Pingons, près de Thiers en Auvergne; et, -comme elle gesticulait beaucoup, sa chaîne de montre se prit dans son -paquet de breloques, à un petit mouton d’or suspendu.</p> - -<p>Tout à coup, Rosanette pâlit extraordinairement.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_166">166</span></p> - -<p>M<sup>lle</sup> Vatnaz continuait à dégager son bibelot.</p> - -<p>«Ne te donne pas tant de mal, dit Rosanette; maintenant, je connais tes -opinions politiques.</p> - -<p>—Quoi? reprit la Vatnaz, devenue rouge comme une vierge.</p> - -<p>—Oh! oh! tu me comprends!»</p> - -<p>Frédéric ne comprenait pas. Entre elles, évidemment, il était survenu -quelque chose de plus capital et de plus intime que le socialisme.</p> - -<p>«Et quand cela serait, répliqua la Vatnaz, se redressant intrépidement. -C’est un emprunt, ma chère, dette pour dette!</p> - -<p>—Parbleu, je ne nie pas les miennes! Pour quelques mille francs, belle -histoire! J’emprunte au moins; je ne vole personne!»</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Vatnaz s’efforça de rire.</p> - -<p>«Oh! j’en mettrais ma main au feu.</p> - -<p>—Prends garde! Elle est assez sèche pour brûler.»</p> - -<p>La vieille fille lui présenta sa main droite, et la gardant levée juste -en face d’elle:</p> - -<p>«Mais il y a de tes amis qui la trouvent à leur convenance!</p> - -<p>—Des Andalous, alors? comme castagnettes!</p> - -<p>—Gueuse!»</p> - -<p>La Maréchale fit un grand salut.</p> - -<p>«On n’est pas plus ravissante!»</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Vatnaz ne répondit rien. Des gouttes de sueur parurent à ses -tempes. Ses yeux se fixaient sur le tapis. Elle haletait. Enfin, elle -gagna la porte, et, la faisant claquer vigoureusement:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_167">167</span></p> - -<p>«Bonsoir! Vous aurez de mes nouvelles!</p> - -<p>—A l’avantage!» dit Rosanette.</p> - -<p>Sa contrainte l’avait brisée. Elle tomba sur le divan, toute -tremblante, balbutiant des injures, versant des larmes. Était-ce cette -menace de la Vatnaz qui la tourmentait? Et non! elle s’en moquait bien! -A tout compter, l’autre lui devait de l’argent, peut-être? C’était le -mouton d’or, un cadeau; et, au milieu de ses pleurs, le nom de Delmar -lui échappa. Donc, elle aimait le cabotin!</p> - -<p>«Alors, pourquoi m’a-t-elle pris? se demanda Frédéric. D’où vient qu’il -est revenu? Qui la force à me garder? Quel est le sens de tout cela?»</p> - -<p>Les petits sanglots de Rosanette continuaient. Elle était toujours au -bord du divan, étendue de côté, la joue droite sur ses deux mains,—et -semblait un être si délicat, inconscient et endolori, qu’il se -rapprocha d’elle et la baisa au front doucement.</p> - -<p>Alors, elle lui fit des assurances de tendresse; le prince venait de -partir, ils seraient libres. Mais elle se trouvait pour le moment... -gênée. «Tu l’as vu toi-même l’autre jour, quand j’utilisais mes -vieilles doublures.» Plus d’équipages à présent! Et ce n’était pas -tout; le tapissier menaçait de reprendre les meubles de la chambre et -du grand salon. Elle ne savait que faire.</p> - -<p>Frédéric eut envie de répondre: «Ne t’inquiète pas! je payerai!» Mais -la dame pouvait mentir. L’expérience l’avait instruit. Il se borna -simplement à des consolations.</p> - -<p>Les craintes de Rosanette n’étaient pas vaines; il <span class="pagenum" id="Page_168">168</span> fallut rendre -les meubles et quitter le bel appartement de la rue Drouot. Elle -en prit un autre, sur le boulevard Poissonnière, au quatrième. Les -curiosités de son ancien boudoir furent suffisantes pour donner aux -trois pièces un air coquet. On eut des stores chinois, une tente sur -la terrasse, dans le salon un tapis de hasard encore tout neuf, avec -des poufs de soie rose. Frédéric avait contribué largement à ces -acquisitions; il éprouvait la joie d’un nouveau marié qui possède enfin -une maison à lui, une femme à lui; et, se plaisant là beaucoup, il -venait y coucher presque tous les soirs.</p> - -<p>Un matin, comme il sortait de l’antichambre, il aperçut, au troisième -étage, dans l’escalier, le shako d’un garde national qui montait. Où -allait-il donc? Frédéric attendit. L’homme montait toujours, la tête un -peu baissée: il leva les yeux. C’était le sieur Arnoux. La situation -était claire. Ils rougirent en même temps, saisis par le même embarras.</p> - -<p>Arnoux, le premier, trouva moyen d’en sortir.</p> - -<p>«Elle va mieux, n’est-il pas vrai?» comme si, Rosanette étant malade, -il se fût présenté pour avoir de ses nouvelles.</p> - -<p>Frédéric profita de cette ouverture.</p> - -<p>«Oui, certainement! Sa bonne me l’a dit, du moins», voulant faire -entendre qu’on ne l’avait pas reçu.</p> - -<p>Puis ils restèrent face à face, irrésolus l’un et l’autre, et -s’observant. C’était à qui des deux ne s’en irait pas. Arnoux, encore -une fois, trancha la question.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_169">169</span></p> - -<p>«Ah! bah! je reviendrai plus tard! Où vouliez-vous aller? Je vous -accompagne!»</p> - -<p>Et, quand ils furent dans la rue, il causa aussi naturellement que -d’habitude. Sans doute, il n’avait point le caractère jaloux, ou bien -il était trop bonhomme pour se fâcher.</p> - -<p>D’ailleurs, la patrie le préoccupait. Maintenant il ne quittait plus -l’uniforme. Le 29 mars, il avait défendu les bureaux de <i>la Presse</i>. -Quand on envahit la Chambre il se signala par son courage, et il fut du -banquet offert à la garde nationale d’Amiens.</p> - -<p>Hussonnet, toujours de service avec lui, profitait, plus que personne, -de sa gourde et de ses cigares; mais, irrévérencieux par nature, il se -plaisait à le contredire, dénigrant le style peu correct des décrets, -les conférences du Luxembourg, les vésuviennes, les tyroliens, tout, -jusqu’au char de l’Agriculture, traîné par des chevaux à la place de -bœufs et escorté de jeunes filles laides. Arnoux, au contraire, -défendait le pouvoir et rêvait la fusion des partis. Cependant -ses affaires prenaient une tournure mauvaise. Il s’en inquiétait -médiocrement.</p> - -<p>Les relations de Frédéric et de la Maréchale ne l’avaient point -attristé, car cette découverte l’autorisa (dans sa conscience) à -supprimer la pension qu’il lui refaisait depuis le départ du prince. Il -allégua l’embarras des circonstances, gémit beaucoup, et Rosanette fut -généreuse. Alors M. Arnoux se considéra comme l’amant de cœur,—ce -qui le rehaussait dans son estime, et le rajeunit. Ne doutant pas que -Frédéric ne <span class="pagenum" id="Page_170">170</span> payât la Maréchale, il s’imaginait «faire une bonne -farce», arriva même à s’en cacher, et lui laissait le champ libre quand -ils se rencontraient.</p> - -<p>Ce partage blessait Frédéric, et les politesses de son rival lui -semblaient une gouaillerie trop prolongée. Mais, en se fâchant, il se -fût ôté toute chance d’un retour vers l’autre, et puis c’était le seul -moyen d’en entendre parler. Le marchand de faïences, suivant son usage, -ou par malice peut-être, la rappelait volontiers dans sa conversation, -et lui demandait même pourquoi il ne venait plus la voir.</p> - -<p>Frédéric, ayant épuisé tous les prétextes, assura qu’il avait été chez -M<sup>me</sup> Arnoux plusieurs fois inutilement. Arnoux en demeura convaincu, -car souvent il s’extasiait devant elle sur l’absence de leur ami; et -toujours elle répondait avoir manqué sa visite; de sorte que ces deux -mensonges, au lieu de se couper, se corroboraient.</p> - -<p>La douceur du jeune homme et la joie de l’avoir pour dupe faisaient -qu’Arnoux le chérissait davantage. Il poussait la familiarité jusqu’aux -dernières bornes, non par dédain, mais par confiance. Un jour, il lui -écrivit qu’une affaire urgente l’attirait pour vingt-quatre heures en -province; il le priait de monter la garde à sa place. Frédéric n’osa le -refuser et se rendit au poste du Carrousel.</p> - -<p>Il eut à subir la société des gardes nationaux! et, sauf un -épurateur, homme facétieux qui buvait d’une manière exorbitante, -tous lui parurent plus bêtes que leur giberne. L’entretien principal -fut sur le remplacement <span class="pagenum" id="Page_171">171</span> des buffleteries par le ceinturon. -D’autres s’emportaient contre les ateliers nationaux. On disait: -«Où allons-nous?» Celui qui avait reçu l’apostrophe répondait en -ouvrant les yeux, comme au bord d’un abîme: «Où allons-nous?» Alors -un plus hardi s’écriait: «Ça ne peut pas durer! il faut en finir!» -Et, les mêmes discours se répétant jusqu’au soir, Frédéric s’ennuya -mortellement.</p> - -<p>Sa surprise fut grande, quand, à onze heures, il vit paraître Arnoux, -lequel, tout de suite, dit qu’il accourait pour le libérer, son affaire -étant finie.</p> - -<p>Il n’avait pas eu d’affaire. C’était une invention pour passer -vingt-quatre heures seul avec Rosanette. Mais le brave Arnoux avait -trop présumé de lui-même, si bien que, dans sa lassitude, un remords -l’avait pris. Il venait faire des remerciements à Frédéric et lui -offrir à souper.</p> - -<p>«Mille grâces! je n’ai pas faim! je ne demande que mon lit!</p> - -<p>—Raison de plus pour déjeuner ensemble tantôt! Quel mollasse vous -êtes! On ne rentre pas chez soi maintenant! Il est trop tard! Ce serait -dangereux!»</p> - -<p>Frédéric, encore une fois, céda. Arnoux, qu’on ne s’attendait pas à -voir, fut choyé de ses frères d’armes, principalement de l’épurateur. -Tous l’aimaient, et il était si bon garçon, qu’il regretta la présence -d’Hussonnet. Mais il avait besoin de fermer l’œil une minute, pas -davantage.</p> - -<p>«Mettez-vous près de moi», dit-il à Frédéric, tout en s’allongeant sur -le lit de camp, sans ôter ses buffleteries. <span class="pagenum" id="Page_172">172</span> Par peur d’une alerte, -en dépit du règlement, il garda même son fusil, puis balbutia quelques -mots: «Ma chérie! mon petit ange!» et ne tarda pas à s’endormir.</p> - -<p>Ceux qui parlaient se turent, et peu à peu il se fit dans le poste un -grand silence. Frédéric, tourmenté par les puces, regardait autour -de lui. La muraille, peinte en jaune, avait à moitié de sa hauteur -une longue planche où les sacs formaient une suite de petites bosses, -tandis qu’au-dessous, les fusils couleur de plomb étaient dressés les -uns près des autres; et il s’élevait des ronflements, produits par -les gardes nationaux, dont les ventres se dessinaient d’une manière -confuse dans l’ombre. Une bouteille vide et des assiettes couvraient -le poêle. Trois chaises de paille entouraient la table, où s’étalait -un jeu de cartes. Un tambour, au milieu du banc, laissait pendre sa -bricole. Le vent chaud arrivant par la porte faisait fumer le quinquet. -Arnoux dormait les deux bras ouverts, et comme son fusil était posé la -crosse en bas un peu obliquement, la gueule du canon lui arrivait sous -l’aisselle. Frédéric le remarqua et fut effrayé.</p> - -<p>«Mais non! j’ai tort! il n’y a rien à craindre! S’il mourait -cependant...»</p> - -<p>Et, tout de suite, des tableaux à n’en plus finir se déroulèrent. -Il s’aperçut avec Elle, la nuit, dans une chaise de poste, puis au -bord d’un fleuve un soir d’été, et sous le reflet d’une lampe, chez -eux, dans leur maison. Il s’arrêtait même à des calculs de ménage, -des dispositions domestiques, contemplant, palpant déjà <span class="pagenum" id="Page_173">173</span> son -bonheur;—et, pour le réaliser, il aurait fallu seulement que le chien -du fusil se levât! On pouvait le pousser du bout de l’orteil; le coup -partirait, ce serait un hasard, rien de plus!</p> - -<p>Frédéric s’étendit sur cette idée, comme un dramaturge qui compose. -Tout à coup, il lui sembla qu’elle n’était pas loin de se résoudre -en action et qu’il allait y contribuer, qu’il en avait envie; alors -une grande peur le saisit. Au milieu de cette angoisse, il éprouvait -un plaisir et s’y enfonçait de plus en plus, sentant avec effroi ses -scrupules disparaître; dans la fureur de sa rêverie, le reste du monde -s’effaçait, et il n’avait conscience de lui-même que par un intolérable -serrement à la poitrine.</p> - -<p>«Prenons-nous le vin blanc?» dit l’épurateur qui s’éveillait.</p> - -<p>Arnoux sauta par terre et, le vin blanc étant pris, voulut monter la -faction de Frédéric.</p> - -<p>Puis il l’emmena déjeuner rue de Chartres, chez Parly; et, comme il -avait besoin de se refaire, il se commanda deux plats de viande, un -homard, une omelette au rhum, une salade, etc., le tout arrosé d’un -sauterne 1819, avec un romanée 42, sans compter le champagne au dessert -et les liqueurs.</p> - -<p>Frédéric ne le contraria nullement. Il était gêné, comme si l’autre -avait pu découvrir sur son visage les traces de sa pensée.</p> - -<p>Les deux coudes au bord de la table, et penché très bas, Arnoux, en le -fatiguant de son regard, lui confiait ses imaginations.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_174">174</span></p> - -<p>Il avait envie de prendre à ferme tous les remblais de la ligne du -Nord pour y semer des pommes de terre, ou bien d’organiser sur les -boulevards une cavalcade monstre, où les «célébrités de l’époque» -figureraient. Il louerait toutes les fenêtres, ce qui, à raison de -trois francs en moyenne, produirait un joli bénéfice. Bref, il rêvait -un grand coup de fortune par un accaparement. Il était moral cependant, -blâmait les excès, l’inconduite, parlait de son «pauvre père», et tous -les soirs, disait-il, faisait son examen de conscience, avant d’offrir -son âme à Dieu.</p> - -<p>«Un peu de curaçao, hein?</p> - -<p>—Comme vous voudrez.»</p> - -<p>Quant à la République, les choses s’arrangeraient; enfin, il se -trouvait l’homme le plus heureux de la terre; et, s’oubliant, il vanta -les qualités de Rosanette, la compara même à sa femme. C’était bien -autre chose! On n’imaginait pas d’aussi belles cuisses.</p> - -<p>«A votre santé!»</p> - -<p>Frédéric trinqua. Il avait, par complaisance, un peu trop -bu; d’ailleurs, le grand soleil l’éblouissait; et, quand ils -remontèrent ensemble la rue Vivienne, leurs épaulettes se touchaient -fraternellement.</p> - -<p>Rentré chez lui, Frédéric dormit jusqu’à sept heures. Ensuite, il s’en -alla chez la Maréchale. Elle était sortie avec quelqu’un. Avec Arnoux, -peut-être? Ne sachant que faire, il continua sa promenade sur le -boulevard, mais ne put dépasser la porte Saint-Martin, tant il y avait -de monde.</p> - -<p>La misère abandonnait à eux-mêmes un nombre <span class="pagenum" id="Page_175">175</span> considérable -d’ouvriers, et ils venaient là, tous les soirs, se passer en revue sans -doute et attendre un signal. Malgré la loi contre les attroupements, -<i>ces clubs du désespoir</i> augmentaient d’une manière effrayante, et -beaucoup de bourgeois s’y rendaient quotidiennement, par bravade, par -mode.</p> - -<p>Tout à coup, Frédéric aperçut, à trois pas de distance, M. Dambreuse -avec Martinon; il tourna la tête, car M. Dambreuse s’étant fait nommer -représentant, il lui gardait rancune. Mais le capitaliste l’arrêta.</p> - -<p>«Un mot, cher monsieur! J’ai des explications à vous fournir.</p> - -<p>—Je n’en demande pas.</p> - -<p>—De grâce! écoutez-moi.»</p> - -<p>Ce n’était nullement sa faute. On l’avait prié, contraint en quelque -sorte. Martinon, tout de suite, appuya ses paroles: des Nogentais en -députation s’étaient présentés chez lui.</p> - -<p>«D’ailleurs, j’ai cru être libre, du moment...»</p> - -<p>Une poussée de monde sur le trottoir força M. Dambreuse à s’écarter. -Une minute après, il reparut, en disant à Martinon:</p> - -<p>«C’est un vrai service, cela! Vous n’aurez pas à vous repentir...»</p> - -<p>Tous les trois s’adossèrent contre une boutique, afin de causer plus à -l’aise.</p> - -<p>On criait de temps en temps: «Vive Napoléon! vive Barbès! à bas -Marie!» La foule innombrable parlait très haut,—et toutes ces voix, -répercutées par les maisons, faisaient comme le bruit continuel des -<span class="pagenum" id="Page_176">176</span> vagues dans un port. A de certains moments, elles se taisaient; -alors, la <i>Marseillaise</i> s’élevait. Sous les portes cochères, -des hommes d’allures mystérieuses proposaient des cannes à dard. -Quelquefois, deux individus, passant l’un devant l’autre, clignaient de -l’œil et s’éloignaient prestement. Des groupes de badauds occupaient -les trottoirs; une multitude compacte s’agitait sur le pavé. Des bandes -entières d’agents de police, sortant des ruelles, y disparaissaient -à peine entrés. De petits drapeaux rouges, çà et là, semblaient des -flammes; les cochers, du haut de leur siège, faisaient de grands -gestes, puis s’en retournaient. C’était un mouvement, un spectacle des -plus drôles.</p> - -<p>«Comme tout cela, dit Martinon, aurait amusé M<sup>lle</sup> Cécile!</p> - -<p>—Ma femme, vous savez bien, n’aime pas que ma nièce vienne avec nous», -reprit en souriant M. Dambreuse.</p> - -<p>On ne l’aurait pas reconnu. Depuis trois mois il criait: «Vive la -République!» et même il avait voté le bannissement des d’Orléans. Mais -les concessions devaient finir. Il se montrait furieux jusqu’à porter -un casse-tête dans sa poche.</p> - -<p>Martinon, aussi, en avait un. La magistrature n’étant plus inamovible, -il s’était retiré du Parquet, si bien qu’il dépassait en violences M. -Dambreuse.</p> - -<p>Le banquier haïssait particulièrement Lamartine (pour avoir soutenu -Ledru-Rollin), et avec lui Pierre Leroux, Proudhon, Considérant, -Lamennais, tous les cerveaux brûlés, tous les socialistes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_177">177</span></p> - -<p>«Car enfin, que veulent-ils? On a supprimé l’octroi sur la viande et -la contrainte par corps; maintenant, on étudie le projet d’une banque -hypothécaire; l’autre jour, c’était une banque nationale! et voilà cinq -millions au budget pour les ouvriers! Mais heureusement c’est fini, -grâce à M. de Falloux! Bon voyage! qu’ils s’en aillent!»</p> - -<p>En effet, ne sachant comment nourrir les cent trente mille hommes des -ateliers nationaux, le ministre des travaux publics avait, ce jour-là -même, signé un arrêté qui invitait tous les citoyens entre dix-huit et -vingt ans à prendre du service comme soldats, ou bien à partir vers les -provinces, pour y remuer la terre.</p> - -<p>Cette alternative les indigna, persuadés qu’on voulait détruire la -République. L’existence loin de la capitale les affligeait comme un -exil; ils se voyaient mourants par les fièvres, dans des régions -farouches. Pour beaucoup, d’ailleurs, accoutumés à des travaux -délicats, l’agriculture semblait un avilissement; c’était un leurre -enfin, une dérision, le déni formel de toutes les promesses. S’ils -résistaient, on emploierait la force; ils n’en doutaient pas et se -disposaient à la prévenir.</p> - -<p>Vers neuf heures, les attroupements formés à la Bastille et au -Châtelet refluèrent sur le boulevard. De la porte Saint-Denis à la -porte Saint-Martin, cela ne faisait plus qu’un grouillement énorme, -une seule masse d’un bleu sombre, presque noir. Les hommes que l’on -entrevoyait avaient tous les prunelles ardentes, le teint pâle, des -figures amaigries par la faim, exaltées <span class="pagenum" id="Page_178">178</span> par l’injustice. Cependant -des nuages s’amoncelaient; le ciel orageux chauffant l’électricité de -la multitude, elle tourbillonnait sur elle-même, indécise, avec un -large balancement de houle; et l’on sentait dans ses profondeurs une -force brute incalculable et comme l’énergie d’un élément. Puis tous -se mirent à chanter: «Des lampions! des lampions!» Plusieurs fenêtres -ne s’éclairaient pas; des cailloux furent lancés dans leurs carreaux. -M. Dambreuse jugea prudent de s’en aller. Les deux jeunes gens le -reconduisirent.</p> - -<p>Il prévoyait de grands désastres. Le peuple, encore une fois, pouvait -envahir la Chambre; et, à ce propos, il raconta comment il serait mort -le 15 mai, sans le dévouement d’un garde national.</p> - -<p>«Mais c’est votre ami, j’oubliais! votre ami, le fabricant de faïences, -Jacques Arnoux!» Les gens de l’émeute l’étouffaient; ce brave citoyen -l’avait pris dans ses bras et déposé à l’écart. Aussi, depuis lors, -une sorte de liaison s’était faite. «Il faudra un de ces jours dîner -ensemble, et, puisque vous le voyez souvent, assurez-le que je -l’aime beaucoup. C’est un excellent homme, calomnié, selon moi; et -il a de l’esprit, le mâtin! Mes compliments encore une fois! bien le -bonsoir!...»</p> - -<p>Frédéric, après avoir quitté M. Dambreuse, retourna chez la Maréchale -et, d’un air très sombre, dit qu’elle devait opter entre lui et Arnoux. -Elle répondit avec douceur qu’elle ne comprenait goutte à des «ragots -pareils», n’aimait pas Arnoux, n’y tenait aucunement. Frédéric avait -soif d’abandonner Paris. Elle ne repoussa <span class="pagenum" id="Page_179">179</span> pas cette fantaisie, et -ils partirent pour Fontainebleau dès le lendemain.</p> - -<p>L’hôtel où ils logèrent se distinguait des autres par un jet d’eau -clapotant au milieu de sa cour. Les portes des chambres s’ouvraient sur -un corridor, comme dans les monastères. Celle qu’on leur donna était -grande, fournie de bons meubles, tendue d’indienne, et silencieuse, vu -la rareté des voyageurs. Le long des maisons, des bourgeois inoccupés -passaient; puis, sous leurs fenêtres, quand le jour tomba, des enfants -dans la rue firent une partie de barres;—et cette tranquillité, -succédant pour eux au tumulte de Paris, leur causait une surprise, un -apaisement.</p> - -<p>Le matin, de bonne heure, ils allèrent visiter le château. Comme ils -entraient par la grille, ils aperçurent sa façade tout entière, avec -les cinq pavillons à toits aigus et son escalier en fer à cheval se -déployant au fond de la cour, que bordent de droite et de gauche deux -corps de bâtiments plus bas. Des lichens sur les pavés se mêlent de -loin au ton fauve des briques, et l’ensemble du palais, couleur de -rouille comme une vieille armure, avait quelque chose de royalement -impassible, une sorte de grandeur militaire et triste.</p> - -<p>Enfin, un domestique, portant un trousseau de clefs, parut. Il leur -montra d’abord les appartements des reines, l’oratoire du pape, la -galerie de François 1<sup>er</sup>, la petite table d’acajou sur laquelle -l’empereur signa son abdication, et, dans une des pièces qui divisaient -l’ancienne galerie des Cerfs, l’endroit où Christine fit assassiner -Monaldeschi. Rosanette écouta cette histoire <span class="pagenum" id="Page_180">180</span> attentivement; puis, -se tournant vers Frédéric:</p> - -<p>«C’était par jalousie, sans doute? Prends garde à toi!»</p> - -<p>Ensuite, ils traversèrent la salle du Conseil, la salle des Gardes, -la salle du Trône, le salon de Louis XIII. Les hautes croisées, sans -rideaux, épanchaient une lumière blanche; de la poussière ternissait -légèrement les poignées des espagnolettes, le pied de cuivre des -consoles; des nappes de grosse toile cachaient partout les fauteuils; -on voyait au-dessus des portes des chasses Louis XV, et çà et là des -tapisseries représentant les dieux de l’Olympe, Psyché ou les batailles -d’Alexandre.</p> - -<p>Quand elle passait devant les glaces, Rosanette s’arrêtait une minute -pour lisser ses bandeaux.</p> - -<p>Après la cour du donjon et la chapelle Saint-Saturnin, ils arrivèrent -dans la salle des Fêtes.</p> - -<p>Ils furent éblouis par la splendeur du plafond, divisé en compartiments -octogones, rehaussé d’or et d’argent, plus ciselé qu’un bijou, et -par l’abondance des peintures qui couvrent les murailles, depuis la -gigantesque cheminée où des croissants et des carquois entourent les -armes de France, jusqu’à la tribune pour les musiciens, construite à -l’autre bout, dans la largeur de la salle. Les dix fenêtres en arcades -étaient grandes ouvertes; le soleil faisait briller les peintures, le -ciel bleu continuait indéfiniment l’outremer des cintres; et du fond -des bois, dont les cimes vaporeuses emplissaient l’horizon, il semblait -venir un écho des hallalis poussés dans les trompes d’ivoire, et des -ballets <span class="pagenum" id="Page_181">181</span> mythologiques, assemblant sous le feuillage des princesses -et des seigneurs travestis en nymphes et en sylvains,—époque de -science ingénue, de passions violentes et d’art somptueux, quand -l’idéal était d’emporter le monde dans un rêve des Hespérides, et que -les maîtresses des rois se confondaient avec les astres. La plus belle -de ces fameuses s’était fait peindre, à droite, sous la figure de Diane -chasseresse, et même en Diane infernale, sans doute pour marquer sa -puissance jusque par delà le tombeau. Tous ces symboles confirment sa -gloire, et il reste là quelque chose d’elle, une voix indistincte, un -rayonnement qui se prolonge.</p> - -<p>Frédéric fut pris par une concupiscence rétrospective et inexprimable. -Afin de distraire son désir, il se mit à considérer tendrement -Rosanette, en lui demandant si elle n’aurait pas voulu être cette femme.</p> - -<p>«Quelle femme?</p> - -<p>—Diane de Poitiers!»</p> - -<p>Il répéta:</p> - -<p>«Diane de Poitiers, la maîtresse d’Henri II.»</p> - -<p>Elle fit un petit: «Ah!» Ce fut tout.</p> - -<p>Son mutisme prouvait clairement qu’elle ne savait rien, ne comprenait -pas, si bien que par complaisance il lui dit:</p> - -<p>«Tu t’ennuies peut-être?</p> - -<p>—Non, non, au contraire!»</p> - -<p>Et, le menton levé, tout en promenant à l’entour un regard des plus -vagues, Rosanette lâcha ce mot:</p> - -<p>«Ça rappelle des souvenirs!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_182">182</span></p> - -<p>Cependant on apercevait sur sa mine un effort, une intention de -respect; et comme cet air sérieux la rendait plus jolie, Frédéric -l’excusa.</p> - -<p>L’étang des carpes la divertit davantage. Pendant un quart d’heure, -elle jeta des morceaux de pain dans l’eau, pour voir les poissons -bondir.</p> - -<p>Frédéric s’était assis près d’elle sous les tilleuls. Il songeait à -tous les personnages qui avaient hanté ces murs, Charles-Quint, les -Valois, Henri IV, Pierre le Grand, Jean-Jacques Rousseau et «les -belles pleureuses des premières loges», Voltaire, Napoléon, Pie -VII, Louis-Philippe; il se sentait environné, coudoyé par ces morts -tumultueux; une telle confusion d’images l’étourdissait, bien qu’il y -trouvât du charme pourtant.</p> - -<p>Enfin ils descendirent dans le parterre.</p> - -<p>C’est un vaste rectangle, laissant voir d’un seul coup d’œil ses -larges allées jaunes, ses carrés de gazon, ses rubans de buis, ses ifs -en pyramide, ses verdures basses et ses étroites plates-bandes, où -des fleurs clairsemées font des taches sur la terre grise. Au bout du -jardin, un parc se déploie, traversé dans toute son étendue par un long -canal.</p> - -<p>Les résidences royales ont en elles une mélancolie particulière, qui -tient sans doute à leurs dimensions trop considérables pour le petit -nombre de leurs hôtes, au silence qu’on est surpris d’y trouver après -tant de fanfares, à leur luxe immobile prouvant par sa vieillesse -la fugacité des dynasties, l’éternelle misère de tout;—et cette -exhalaison des siècles, engourdissante <span class="pagenum" id="Page_183">183</span> et funèbre comme un parfum -de momie, se fait sentir même aux têtes naïves. Rosanette bâillait -démesurément. Ils s’en retournèrent à l’hôtel.</p> - -<p>Après leur déjeuner, on leur amena une voiture découverte. Ils -sortirent de Fontainebleau par un large rond-point, puis montèrent -au pas une route sablonneuse dans un bois de petits pins. Les arbres -devinrent plus grands; et le cocher, de temps à autre, disait: «Voici -les Frères Siamois, le Pharamond, le Bouquet du Roi...,» n’oubliant -aucun des sites célèbres, parfois même s’arrêtant pour les faire -admirer.</p> - -<p>Ils entrèrent dans la futaie de Franchard. La voiture glissait comme un -traîneau sur le gazon; des pigeons qu’on ne voyait pas roucoulaient; -tout à coup, un garçon de café parut, et ils descendirent devant la -barrière d’un jardin où il y avait des tables rondes. Puis, laissant -à gauche les murailles d’une abbaye en ruines, ils marchèrent sur de -grosses roches et atteignirent bientôt le fond de la gorge.</p> - -<p>Elle est couverte, d’un côté, par un entremêlement de grès et de -genévriers, tandis que, de l’autre, le terrain presque nu s’incline -vers le creux du vallon, où, dans la couleur des bruyères, un sentier -fait une ligne pâle; et on aperçoit tout au loin un sommet en cône -aplati, avec la tour d’un télégraphe par derrière.</p> - -<p>Une demi-heure après, ils mirent pied à terre encore une fois pour -gravir les hauteurs d’Aspremont.</p> - -<p>Le chemin fait des zigzags entre les pins trapus sous des rochers à -profils anguleux; tout ce coin de la forêt a quelque chose d’étouffé, -d’un peu sauvage et de recueilli. <span class="pagenum" id="Page_184">184</span> On pense aux ermites, compagnons -des grands cerfs portant une croix de feu entre leurs cornes, et -qui recevaient avec de paternels sourires les bons rois de France -agenouillés devant leur grotte. Une odeur résineuse emplissait l’air -chaud, des racines à ras du sol s’entre-croisaient comme des veines. -Rosanette trébuchait dessus, était désespérée, avait envie de pleurer.</p> - -<p>Mais, tout au haut, la joie lui revint, en trouvant sous un toit de -branchages une manière de cabaret, où l’on vend des bois sculptés. Elle -but une bouteille de limonade, s’acheta un bâton de houx; et, sans -donner un coup d’œil au paysage que l’on découvre du plateau, elle -entra dans la Caverne des Brigands, précédée d’un gamin portant une -torche.</p> - -<p>Leur voiture les attendait dans le Bas-Bréau.</p> - -<p>Un peintre en blouse bleue travaillait au pied d’un chêne, avec sa -boîte à couleurs sur les genoux. Il leva la tête et les regarda passer.</p> - -<p>Au milieu de la côte de Chailly, un nuage, crevant tout à coup, leur -fit rabattre la capote. Presque aussitôt la pluie s’arrêta, et les -pavés des rues brillaient sous le soleil quand ils rentrèrent dans la -ville.</p> - -<p>Des voyageurs, arrivés nouvellement, leur apprirent qu’une bataille -épouvantable ensanglantait Paris. Rosanette et son amant n’en furent -pas surpris. Puis tout le monde s’en alla, l’hôtel redevint paisible, -le gaz s’éteignit, et ils s’endormirent au murmure du jet d’eau dans la -cour.</p> - -<p>Le lendemain, ils allèrent voir la Gorge au Loup, la Mare aux Fées, le -Long Rocher, la Marlotte; le surlendemain, <span class="pagenum" id="Page_185">185</span> ils recommencèrent au -hasard, comme leur cocher voulait, sans demander où ils étaient, et -souvent même négligeant les sites fameux.</p> - -<p>Ils se trouvaient si bien dans leur vieux landau, bas comme un -sofa et couvert d’une toile à raies déteintes! Les fossés pleins -de broussailles filaient sous leurs yeux avec un mouvement doux et -continu. Des rayons blancs traversaient comme des flèches les hautes -fougères; quelquefois, un chemin, qui ne servait plus, se présentait -devant eux en ligne droite, et des herbes s’y dressaient çà et là -mollement. Au centre des carrefours, une croix étendait ses quatre -bras; ailleurs, des poteaux se penchaient comme des arbres morts -et de petits sentiers courbes, en se perdant sous les feuilles, -donnaient envie de les suivre; au même moment le cheval tournait, ils -y entraient, on enfonçait dans la boue; plus loin, de la mousse avait -poussé au bord des ornières profondes.</p> - -<p>Ils se croyaient loin des autres, bien seuls. Mais tout à coup passait -un garde-chasse avec son fusil, ou une bande de femmes en haillons, -traînant sur leur dos de longues bourrées.</p> - -<p>Quand la voiture s’arrêtait, il se faisait un silence universel; -seulement, on entendait le souffle du cheval dans les brancards, avec -un cri d’oiseau très faible, répété.</p> - -<p>La lumière, à de certaines places éclairant la lisière du bois, -laissait les fonds dans l’ombre; ou bien, atténuée sur les premiers -plans par une sorte de crépuscule, elle étalait dans les lointains -des vapeurs violettes, <span class="pagenum" id="Page_186">186</span> une clarté blanche. Au milieu du jour, le -soleil, tombant d’aplomb sur les larges verdures, les éclaboussait, -suspendait des gouttes argentines à la pointe des branches, rayait le -gazon de traînées d’émeraudes, jetait des taches d’or sur les couches -de feuilles mortes; en se renversant la tête, on apercevait le ciel -entre les cimes des arbres. Quelques-uns, d’une altitude démesurée, -avaient des airs de patriarches et d’empereurs, ou, se touchant par -le bout, formaient avec leurs longs fûts comme des arcs de triomphe; -d’autres, poussés dès le bas obliquement, semblaient des colonnes près -de tomber.</p> - -<p>Cette foule de grosses lignes verticales s’entr’ouvrait. Alors, -d’énormes flots verts se déroulaient en bosselages inégaux jusqu’à la -surface des vallées où s’avançait la croupe d’autres collines dominant, -des plaines blondes, qui finissaient par se perdre dans une pâleur -indécise.</p> - -<p>Debout, l’un près de l’autre, sur quelque éminence du terrain, ils -sentaient, tout en humant le vent, leur entrer dans l’âme comme -l’orgueil d’une vie plus libre, avec une surabondance de forces, une -joie sans cause.</p> - -<p>La diversité des arbres faisait un spectacle changeant. Les hêtres -à l’écorce blanche et lisse entremêlaient leurs couronnes; des -frênes courbaient mollement leurs glauques ramures; dans les cépées -de charmes, des houx pareils à du bronze se hérissaient; puis -venait une file de minces bouleaux, inclinés dans des attitudes -élégiaques; et les pins, symétriques comme des tuyaux d’orgue, en -se balançant continuellement, semblaient <span class="pagenum" id="Page_187">187</span> chanter. Il y avait -des chênes rugueux, énormes, qui se convulsaient, s’étiraient du -sol, s’étreignaient les uns les autres, et, fermes sur leurs troncs, -pareils à des torses, se lançaient avec leurs bras nus des appels -de désespoir, des menaces furibondes, comme un groupe de Titans -immobilisés dans leur colère. Quelque chose de plus lourd, une langueur -fiévreuse planait au-dessus des mares, découpant la nappe de leurs -eaux entre des buissons d’épines; les lichens de leur berge, où les -loups viennent boire, sont couleur de soufre, brûlés comme par le pas -des sorcières, et le coassement ininterrompu des grenouilles répond -au cri des corneilles qui tournoient. Ensuite, ils traversaient des -clairières monotones, plantées d’un baliveau çà et là. Un bruit de fer, -des coups drus et nombreux sonnaient: c’était, au flanc d’une colline, -une compagnie de carriers battant les roches. Elles se multipliaient -de plus en plus et finissaient par emplir tout le paysage, cubiques -comme des maisons, plates comme des dalles, s’étayant, se surplombant, -se confondant, telles que les ruines méconnaissables et monstrueuses -de quelque cité disparue. Mais la furie même de leur chaos fait plutôt -rêver à des volcans, à des déluges, aux grands cataclysmes ignorés. -Frédéric disait qu’ils étaient là depuis le commencement du monde et -resteraient ainsi jusqu’à la fin; Rosanette détournait la tête en -affirmant que «ça la rendrait folle», et s’en allait cueillir des -bruyères. Leurs petites fleurs violettes, tassées les unes près des -autres, formaient des plaques inégales, et la terre qui s’écroulait -de dessous mettait comme <span class="pagenum" id="Page_188">188</span> des franges noires au bord des sables -pailletés de mica.</p> - -<p>Ils arrivèrent un jour à mi-hauteur d’une colline tout en sable. Sa -surface, vierge de pas, était rayée en ondulations symétriques; çà -et là, tels que des promontoires sur le lit desséché d’un océan, se -levaient des roches ayant de vagues formes d’animaux, tortues avançant -la tête, phoques qui rampent, hippopotames et ours. Personne. Aucun -bruit. Les sables, frappés par le soleil, éblouissaient;—et tout à -coup, dans cette vibration de la lumière, les bêtes parurent remuer. -Ils s’en retournèrent vite, fuyant le vertige, presque effrayés.</p> - -<p>Le sérieux de la forêt les gagnait, et ils avaient des heures -de silence où, se laissant aller au bercement des ressorts, ils -demeuraient comme engourdis dans une ivresse tranquille. Le bras sous -la taille, il l’écoutait parler pendant que les oiseaux gazouillaient, -observait même du même coup d’œil les raisins noirs de sa capote -et les baies des genévriers, les draperies de son voile, les volutes -des nuages; et quand il se penchait vers elle, la fraîcheur de sa peau -se mêlait au grand parfum des bois. Ils s’amusaient de tout; ils se -montraient, comme une curiosité, des fils de la Vierge suspendus aux -buissons, des trous pleins d’eau au milieu des pierres, un écureuil sur -les branches, le vol de deux papillons qui les suivaient; ou bien, à -vingt pas d’eux, sous les arbres, une biche marchait, tranquillement, -d’un air noble et doux, avec son faon côte à côte. Rosanette aurait -voulu courir après pour l’embrasser.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_189">189</span></p> - -<p>Elle eut bien peur une fois, quand un homme, se présentant tout à coup, -lui montra dans une boîte trois vipères. Elle se jeta vivement contre -Frédéric;—il fut heureux de ce qu’elle était faible et de se sentir -assez fort pour la défendre.</p> - -<p>Ce soir-là, ils dînèrent dans une auberge au bord de la Seine. La table -était près de la fenêtre, Rosanette en face de lui; et il contemplait -son petit nez fin et blanc, ses lèvres retroussées, ses yeux clairs, -ses bandeaux châtains qui bouffaient, sa jolie figure ovale. Sa robe -de foulard écru collait à ses épaules un peu tombantes; et, sortant -de leurs manchettes tout unies, ses deux mains découpaient, versaient -à boire, s’avançaient sur la nappe. On leur servit un poulet avec les -quatre membres étendus, une matelotte d’anguilles dans un compotier en -terre de pipe, du vin râpeux, du pain trop dur, des couteaux ébréchés. -Tout cela augmentait le plaisir, l’illusion. Ils se croyaient presque -au milieu d’un voyage, en Italie, dans leur lune de miel.</p> - -<p>Avant de repartir, ils allèrent se promener le long de la berge.</p> - -<p>Le ciel d’un bleu tendre, arrondi comme un dôme, s’appuyait à l’horizon -sur la dentelure des bois. En face, au bout de la prairie, il y avait -un clocher dans un village; et, plus loin, à gauche, le toit d’une -maison faisait une tache rouge sur la rivière, qui semblait immobile -dans toute la longueur de sa sinuosité. Des joncs se penchaient -pourtant, et l’eau secouait légèrement des perches plantées au bord -pour tenir des filets; une nasse d’osier, deux ou trois vieilles <span class="pagenum" id="Page_190">190</span> -chaloupes étaient là. Près de l’auberge, une fille en chapeau de paille -tirait des seaux d’un puits;—chaque fois qu’ils remontaient, Frédéric -écoutait avec une jouissance inexprimable le grincement de la chaîne.</p> - -<p>Il ne doutait pas qu’il ne fût heureux pour jusqu’à la fin de ses -jours, tant son bonheur lui paraissait naturel, inhérent à sa vie et -à la personne de cette femme. Un besoin le poussait à lui dire des -tendresses. Elle y répondait par de gentilles paroles, de petites -tapes sur l’épaule, des douceurs dont la surprise le charmait. Il lui -découvrait enfin une beauté toute nouvelle, qui n’était peut-être que -le reflet des choses ambiantes, à moins que leurs virtualités secrètes -ne l’eussent fait s’épanouir.</p> - -<p>Quand ils se reposaient au milieu de la campagne, il s’étendait la tête -sur ses genoux, à l’abri de son ombrelle;—ou bien, couchés sur le -ventre au milieu de l’herbe, ils restaient l’un en face de l’autre, à -se regarder, plongeant dans leurs prunelles, altérés d’eux-mêmes, s’en -assouvissant toujours, puis les paupières entre-fermées, ne parlant -plus.</p> - -<p>Quelquefois, ils entendaient tout au loin des roulements de tambour. -C’était la générale que l’on battait dans les villages pour aller -défendre Paris.</p> - -<p>«Ah! tiens! l’émeute!» disait Frédéric avec une pitié dédaigneuse, -toute cette agitation lui apparaissant misérable à côté de leur amour -et de la nature éternelle.</p> - -<p>Et ils causaient de n’importe quoi, de choses qu’ils savaient -parfaitement, de personnes qui ne les intéressaient <span class="pagenum" id="Page_191">191</span> pas, de -mille niaiseries. Elle l’entretenait de sa femme de chambre et de son -coiffeur. Un jour, elle s’oublia à dire son âge: vingt-neuf ans; elle -devenait vieille.</p> - -<p>En plusieurs fois, sans le vouloir, elle lui apprit des détails sur -elle-même. Elle avait été «demoiselle dans un magasin», avait fait -un voyage en Angleterre, commencé des études pour être actrice; tout -cela sans transitions, et il ne pouvait reconstruire un ensemble. Elle -en conta plus long, un jour qu’ils étaient assis sous un platane, au -revers d’un pré. En bas, sur le bord de la route, une petite fille, -nu-pieds dans la poussière, faisait paître une vache. Dès qu’elle les -aperçut, elle vint leur demander l’aumône; et, tenant d’une main son -jupon en lambeaux, elle grattait de l’autre ses cheveux noirs qui -entouraient, comme une perruque à la Louis XIV, toute sa tête brune, -illuminée par des yeux splendides.</p> - -<p>«Elle sera bien jolie plus tard», dit Frédéric.</p> - -<p>—Quelle chance pour elle si elle n’a pas de mère! reprit Rosanette.</p> - -<p>—Hein? comment?</p> - -<p>—Mais oui; moi, sans la mienne...»</p> - -<p>Elle soupira et se mit à parler de son enfance. Ses parents étaient -des canuts de la Croix-Rousse. Elle servait son père comme apprentie. -Le pauvre bonhomme avait beau s’exténuer, sa femme l’invectivait et -vendait tout pour aller boire. Rosanette voyait leur chambre, avec -les métiers rangés en longueur contre les fenêtres, le pot-bouille -sur le poêle, le lit peint en <span class="pagenum" id="Page_192">192</span> acajou, une armoire en face, et la -soupente obscure où elle avait couché jusqu’à quinze ans. Enfin, un -monsieur était venu, un homme gras, la figure couleur de buis, des -façons de dévot, habillé de noir. Sa mère et lui eurent ensemble une -conversation, si bien que, trois jours après... Rosanette s’arrêta, et, -avec un regard plein d’impudeur et d’amertume:</p> - -<p>«C’était fait!»</p> - -<p>Puis, répondant au geste de Frédéric:</p> - -<p>«Comme il était marié (il aurait craint de se compromettre dans sa -maison), on m’emmena dans un cabinet de restaurateur, et on m’avait dit -que je serais heureuse, que je recevrais un beau cadeau.</p> - -<p>«Dès la porte, la première chose qui m’a frappée, c’était un candélabre -de vermeil, sur une table où il y avait deux couverts. Une glace au -plafond les reflétait, et les tentures des murailles en soie bleue -faisaient ressembler tout l’appartement à une alcôve. Une surprise m’a -saisie. Tu comprends, un pauvre être qui n’a jamais rien vu! Malgré mon -éblouissement, j’avais peur, je désirais m’en aller. Je suis restée -pourtant.</p> - -<p>«Le seul siège qu’il y eût était un divan contre la table. Il a -cédé sous moi avec mollesse; la bouche du calorifère dans le tapis -m’envoyait une haleine chaude, et je restai là sans rien prendre. Le -garçon qui se tenait debout m’a engagée à manger. Il m’a versé tout de -suite un grand verre de vin; la tête me tournait, j’ai voulu ouvrir -la fenêtre, il m’a dit: «Non, mademoiselle, c’est défendu.» Et il m’a -quittée. «La table <span class="pagenum" id="Page_193">193</span> était couverte d’un tas de choses que je ne -connaissais pas. Rien ne m’a semblé bon. Alors je me suis rabattue -sur un pot de confitures, et j’attendais toujours. Je ne sais quoi -l’empêchait de venir. Il était très tard, minuit au moins, je n’en -pouvais plus de fatigue; en repoussant un des oreillers pour mieux -m’étendre, je rencontre sous ma main une sorte d’album, un cahier; -c’étaient des images obscènes... Je dormais dessus, quand il est entré.»</p> - -<p>Elle baissa la tête et demeura pensive.</p> - -<p>Les feuilles autour d’eux susurraient, dans un fouillis d’herbes une -grande digitale se balançait, la lumière coulait comme une onde sur -le gazon, et le silence était coupé à intervalles rapides par le -broutement de la vache qu’on ne voyait plus.</p> - -<p>Rosanette considérait un point par terre à trois pas d’elle, fixement, -les narines battantes, absorbée... Frédéric lui prit la main.</p> - -<p>«Comme tu as souffert, pauvre chérie!</p> - -<p>—Oui, dit-elle, plus que tu ne crois!... Jusqu’à vouloir en finir; on -m’a repêchée.</p> - -<p>—Comment?</p> - -<p>—Ah! n’y pensons plus!... Je t’aime, je suis heureuse! embrasse-moi.» -Et elle ôta une à une les brindilles de chardons accrochées dans le bas -de sa robe.</p> - -<p>Frédéric songeait surtout à ce qu’elle n’avait pas dit. Par quels -degrés avait-elle pu sortir de la misère? A quel amant devait-elle son -éducation? Que s’était-il passé dans sa vie jusqu’au jour où il était -venu chez <span class="pagenum" id="Page_194">194</span> elle pour la première fois? Son dernier aveu interdisait -les questions. Il lui demanda seulement comment elle avait fait la -connaissance d’Arnoux.</p> - -<p>«Par la Vatnaz.</p> - -<p>—N’était-ce pas toi que j’ai vue, une fois, au Palais-Royal, avec eux -deux!»</p> - -<p>Il cita la date précise. Rosanette fit un effort.</p> - -<p>«Oui, c’est vrai!... Je n’étais pas gaie dans ce temps-là!»</p> - -<p>Mais Arnoux s’était montré excellent, Frédéric n’en doutait pas; -cependant leur ami était un drôle d’homme, plein de défauts; il eut -soin de les rappeler. Elle en convenait.</p> - -<p>«N’importe!... On l’aime tout de même, ce chameau-là!</p> - -<p>—Encore maintenant? dit Frédéric.</p> - -<p>Elle se mit à rougir, moitié riante, moitié fâchée.</p> - -<p>«Eh! non! C’est de l’histoire ancienne. Je ne te cache rien. Quand même -cela serait, lui, c’est différent! D’ailleurs, je ne te trouve pas -gentil pour ta victime.</p> - -<p>—Ma victime?»</p> - -<p>Rosanette lui prit le menton.</p> - -<p>«Sans doute.»</p> - -<p>Et zézayant à la manière des nourrices:</p> - -<p>«Avons pas toujours été bien sage! Avons fait dodo avec sa femme!</p> - -<p>—Moi! jamais de la vie!»</p> - -<p>Rosanette sourit. Il fut blessé de son sourire, preuve d’indifférence, -crut-il. Mais elle reprit doucement <span class="pagenum" id="Page_195">195</span> et avec un de ces regards qui -implorent le mensonge:</p> - -<p>«Bien sûr?</p> - -<p>—Certainement!»</p> - -<p>Frédéric jura sa parole d’honneur qu’il n’avait jamais pensé à M<sup>me</sup> -Arnoux, étant trop amoureux d’une autre.</p> - -<p>«De qui donc?</p> - -<p>—Mais de vous, ma toute belle!</p> - -<p>—Ah! ne te moque pas de moi! Tu m’agaces!»</p> - -<p>Il jugea prudent d’inventer une histoire, une passion. Il trouva des -détails circonstanciés. Cette personne, du reste, l’avait rendu fort -malheureux.</p> - -<p>«Décidément, tu n’as pas de chance! dit Rosanette.</p> - -<p>—Oh! oh! peut-être!» voulant faire entendre par là plusieurs -bonnes fortunes, afin de donner de lui meilleure opinion, de même -que Rosanette n’avouait pas tous ses amants pour qu’il l’estimât -davantage;—car, au milieu des confidences les plus intimes, il y a -toujours des restrictions, par fausse honte, délicatesse, pitié. On -découvre chez l’autre ou dans soi-même des précipices ou des fanges -qui empêchent de poursuivre; on sent d’ailleurs que l’on ne serait pas -compris; il est difficile d’exprimer exactement quoi que ce soit; aussi -les unions complètes sont rares.</p> - -<p>La pauvre Maréchale n’en avait jamais connu de meilleure. Souvent, -quand elle considérait Frédéric, des larmes lui arrivaient aux -paupières; puis elle levait les yeux ou les projetait vers l’horizon, -comme si elle <span class="pagenum" id="Page_196">196</span> avait aperçu quelque grande aurore, des perspectives -de félicité sans bornes. Enfin, un jour, elle avoua qu’elle souhaitait -faire dire une messe, «pour que ça porte bonheur à notre amour».</p> - -<p>D’où venait donc qu’elle lui avait résisté pendant si longtemps? Elle -n’en savait rien elle-même. Il renouvela plusieurs fois sa question, et -elle répondait en le serrant dans ses bras:</p> - -<p>«C’est que j’avais peur de t’aimer trop, mon chéri!»</p> - -<p>Le dimanche matin, Frédéric lut dans un journal, sur une liste de -blessés, le nom de Dussardier. Il jeta un cri, et, montrant le papier à -Rosanette, déclara qu’il allait partir immédiatement.</p> - -<p>«Pourquoi faire?</p> - -<p>—Mais pour le voir, le soigner!</p> - -<p>—Tu ne vas pas me laisser seule, j’imagine?</p> - -<p>—Viens avec moi.</p> - -<p>—Ah! que j’aille me fourrer dans une bagarre pareille! Merci bien!</p> - -<p>—Cependant je ne peux pas...</p> - -<p>—Ta ta ta! Comme si on manquait d’infirmiers dans les hôpitaux! Et -puis, qu’est-ce que ça le regardait encore, celui-là? Chacun pour soi!»</p> - -<p>Il fut indigné de cet égoïsme et il se reprocha de n’être pas là-bas -avec les autres. Tant d’indifférence aux malheurs de la patrie avait -quelque chose de mesquin et de bourgeois. Son amour lui pesa tout à -coup comme un crime. Ils se boudèrent pendant une heure.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_197">197</span></p> - -<p>Puis elle le supplia d’attendre, de ne pas s’exposer.</p> - -<p>«Si par hasard on te tue!</p> - -<p>—Eh! je n’aurai fait que mon devoir!»</p> - -<p>Rosanette bondit. D’abord, son devoir était de l’aimer. C’est qu’il ne -voulait plus d’elle, sans doute! Ça n’avait pas le sens commun! Quelle -idée, mon Dieu!</p> - -<p>Frédéric sonna pour avoir la note. Mais il n’était pas facile de s’en -retourner à Paris. La voiture des messageries Leloir venait de partir, -les berlines Lecomte ne partiraient pas, la diligence du Bourbonnais -ne passerait que tard dans la nuit et serait peut-être pleine; on n’en -savait rien. Quand il eut perdu beaucoup de temps à ces informations, -l’idée lui vint de prendre la poste. Le maître de poste refusa de -fournir des chevaux, Frédéric n’ayant point de passeport. Enfin, il -loua une calèche (la même qui les avait promenés) et ils arrivèrent -devant l’hôtel du Commerce, à Melun, vers cinq heures.</p> - -<p>La place du Marché était couverte de faisceaux d’armes. Le préfet avait -défendu aux gardes nationaux de se porter sur Paris. Ceux qui n’étaient -pas de son département voulaient continuer leur route. On criait. -L’auberge était pleine de tumulte.</p> - -<p>Rosanette, prise de peur, déclara qu’elle n’irait pas plus loin et le -supplia encore de rester. L’aubergiste et sa femme se joignirent à -elle. Un brave homme qui dînait s’en mêla, affirmant que la bataille -serait terminée d’ici à peu; d’ailleurs, il fallait faire son devoir. -Alors, la Maréchale redoubla de sanglots. Frédéric <span class="pagenum" id="Page_198">198</span> était exaspéré. -Il lui donna sa bourse, l’embrassa vivement et disparut.</p> - -<p>Arrivé à Corbeil, dans la gare, on lui apprit que les insurgés avaient -de distance en distance coupé les rails, et le cocher refusa de le -conduire plus loin; ses chevaux, disait-il, étaient «rendus».</p> - -<p>Par sa protection cependant, Frédéric obtint un mauvais cabriolet -qui, pour la somme de soixante francs, sans compter le pourboire, -consentit à le mener jusqu’à la barrière d’Italie. Mais, à cent pas de -la barrière, son conducteur le fit descendre et s’en retourna. Frédéric -marchait sur la route, quand tout à coup une sentinelle croisa la -baïonnette. Quatre hommes l’empoignèrent en vociférant:</p> - -<p>«C’en est un! Prenez garde! Fouillez-le! Brigand! Canaille!»</p> - -<p>Et sa stupéfaction fut si profonde, qu’il se laissa entraîner au poste -de la barrière, dans le rond-point même où convergent les boulevards -des Gobelins et de l’Hôpital et les rues Godefroy et Mouffetard.</p> - -<p>Quatre barricades formaient, au bout des quatre voies, d’énormes talus -de pavés; des torches çà et là grésillaient; malgré la poussière qui -s’élevait, il distingua des fantassins de la ligne et des gardes -nationaux, tous le visage noir, débraillés, hagards. Ils venaient de -prendre la place, avaient fusillé plusieurs hommes; leur colère durait -encore. Frédéric dit qu’il arrivait de Fontainebleau au secours d’un -camarade blessé logeant rue de Bellefond; personne d’abord ne voulut -le croire; on examina ses mains, on flaira <span class="pagenum" id="Page_199">199</span> même son oreille pour -s’assurer qu’il ne sentait pas la poudre.</p> - -<p>Cependant, à force de répéter la même chose, il finit par convaincre -un capitaine, qui ordonna à deux fusiliers de le conduire au poste du -Jardin des Plantes.</p> - -<p>Ils descendirent le boulevard de l’Hôpital. Une forte brise soufflait. -Elle le ranima.</p> - -<p>Ils tournèrent ensuite par la rue du Marché-aux-Chevaux. Le Jardin des -Plantes, à droite, faisait une grande masse noire; tandis qu’à gauche, -la façade entière de la Pitié, éclairée à toutes ses fenêtres, flambait -comme un incendie, et des ombres passaient rapidement sur les carreaux.</p> - -<p>Les deux hommes de Frédéric s’en allèrent. Un autre l’accompagna -jusqu’à l’École polytechnique.</p> - -<p>La rue Saint-Victor était toute sombre, sans un bec de gaz ni une -lumière aux maisons. De dix minutes en dix minutes, on entendait:</p> - -<p>«Sentinelles! prenez garde à vous!» Et ce cri, jeté au milieu du -silence, se prolongeait comme la répercussion d’une pierre tombant dans -un abîme.</p> - -<p>Quelquefois, un battement de pas lourds s’approchait. C’était une -patrouille de cent hommes au moins; des chuchotements, de vagues -cliquetis de fer s’échappaient de cette masse confuse, et, s’éloignant -avec un balancement rythmique, elle se fondait dans l’obscurité.</p> - -<p>Il y avait au centre des carrefours un dragon à cheval, immobile. De -temps en temps, une estafette passait au grand galop, puis le silence -recommençait. Des <span class="pagenum" id="Page_200">200</span> canons en marche faisaient au loin sur le pavé -un roulement sourd et formidable; le cœur se serrait à ces bruits -différant de tous les bruits ordinaires. Ils semblaient même élargir -le silence, qui était profond, absolu,—un silence noir. Des hommes -en blouse blanche abordaient les soldats, leur disaient un mot et -s’évanouissaient comme des fantômes.</p> - -<p>Le poste de l’École polytechnique regorgeait de monde. Des femmes -encombraient le seuil, demandant à voir leur fils ou leur mari. On -les renvoyait au Panthéon transformé en dépôt de cadavres,—et on -n’écoutait pas Frédéric. Il s’obstina, jurant que son ami Dussardier -l’attendait, allait mourir. On lui donna enfin un caporal pour le mener -au haut de la rue Saint-Jacques, à la mairie du XII<sup>e</sup> arrondissement.</p> - -<p>La place du Panthéon était pleine de soldats couchés sur de la paille. -Le jour se levait. Les feux de bivouac s’éteignaient.</p> - -<p>L’insurrection avait laissé dans ce quartier-là des traces formidables. -Le sol des rues se trouvait, d’un bout à l’autre, inégalement bosselé. -Sur les barricades en ruines, il restait des omnibus, des tuyaux -de gaz, des roues de charrettes; de petites flaques noires, en de -certains endroits, devaient être du sang. Les maisons étaient criblées -de projectiles, et leur charpente se montrait sous des écaillures -du plâtre. Des jalousies, tenant par un clou, pendaient comme des -haillons. Les escaliers ayant croulé, des portes s’ouvraient sur le -vide. On apercevait l’intérieur des chambres avec leurs papiers en -lambeaux; des choses délicates s’y étaient <span class="pagenum" id="Page_201">201</span> conservées quelquefois. -Frédéric observa une pendule, un bâton de perroquet, des gravures.</p> - -<p>Quand il entra dans la mairie, les gardes nationaux bavardaient -intarissablement sur les morts de Bréa et de Négrier, du représentant -Charbonnel et de l’archevêque de Paris. On disait que le duc d’Aumale -était débarqué à Boulogne, Barbès enfui de Vincennes, que l’artillerie -arrivait de Bourges et que les secours de la province affluaient. Vers -trois heures, quelqu’un apporta de bonnes nouvelles; des parlementaires -de l’émeute étaient chez le président de l’Assemblée.</p> - -<p>Alors, on se réjouit; et, comme il avait encore douze francs, -Frédéric fit venir douze bouteilles de vin, espérant par là hâter sa -délivrance. Tout à coup, on crut entendre une fusillade. Les libations -s’arrêtèrent; on regarda l’inconnu avec des yeux méfiants; ce pouvait -être Henri V.</p> - -<p>Pour n’avoir aucune responsabilité, ils le transportèrent à la mairie -du XI<sup>e</sup> arrondissement, d’où on ne lui permit pas de sortir avant neuf -heures du matin.</p> - -<p>Il alla en courant jusqu’au quai Voltaire. A une fenêtre ouverte, un -vieillard en manches de chemise pleurait, les yeux levés. La Seine -coulait paisiblement. Le ciel était tout bleu; dans les arbres des -Tuileries, des oiseaux chantaient.</p> - -<p>Frédéric traversait le Carrousel quand une civière vint à passer. -Le poste, tout de suite, présenta les armes, et l’officier dit en -mettant la main à son shako: «Honneur au courage malheureux!» Cette -parole était <span class="pagenum" id="Page_202">202</span> devenue presque obligatoire; celui qui la prononçait -paraissait toujours solennellement ému. Un groupe de gens furieux -escortait la civière en criant:</p> - -<p>«Nous vous vengerons! nous vous vengerons!»</p> - -<p>Les voitures circulaient sur le boulevard, et des femmes devant les -portes faisaient de la charpie. Cependant l’émeute était vaincue, ou -à peu près; une proclamation de Cavaignac, affichée tout à l’heure, -l’annonçait. Au haut de la rue Vivienne, un peloton de mobiles parut. -Alors, les bourgeois poussèrent des cris d’enthousiasme; ils levaient -leurs chapeaux, applaudissaient, dansaient, voulaient les embrasser, -leur offrir à boire,—et des fleurs jetées par des dames tombaient des -balcons.</p> - -<p>Enfin, à dix heures, au moment où le canon grondait pour prendre le -faubourg Saint-Antoine, Frédéric arriva chez Dussardier. Il le trouva -dans sa mansarde, étendu sur le dos et dormant. De la pièce voisine une -femme sortit à pas muets, M<sup>lle</sup> Vatnaz.</p> - -<p>Elle emmena Frédéric à l’écart et lui apprit comment Dussardier avait -reçu sa blessure.</p> - -<p>Le samedi, au haut d’une barricade, dans la rue Lafayette, un gamin -enveloppé d’un drapeau tricolore criait aux gardes nationaux: -«Allez-vous tirer contre vos frères!» Comme ils s’avançaient, -Dussardier avait jeté bas son fusil, écarté les autres, bondi sur la -barricade, et, d’un coup de savate, abattu l’insurgé en lui arrachant -le drapeau. On l’avait retrouvé sous les décombres, la cuisse percée -d’un lingot de cuivre. Il avait fallu débrider la plaie, extraire le -projectile. <span class="pagenum" id="Page_203">203</span> M<sup>lle</sup> Vatnaz était arrivée le soir même, et, depuis -ce temps-là, ne le quittait plus.</p> - -<p>Elle préparait avec intelligence tout ce qu’il fallait pour les -pansements, l’aidait à boire, épiait ses moindres désirs, allait et -venait plus légère qu’une mouche, et le contemplait avec des yeux -tendres.</p> - -<p>Frédéric, pendant deux semaines, ne manqua pas de revenir tous les -matins; un jour qu’il parlait du dévouement de la Vatnaz, Dussardier -haussa les épaules:</p> - -<p>«Eh non! C’est par intérêt!</p> - -<p>—Tu crois?»</p> - -<p>Il reprit: «J’en suis sûr!» sans vouloir s’expliquer davantage.</p> - -<p>Elle le comblait de prévenances, jusqu’à lui apporter les journaux où -l’on exaltait sa belle action. Ces hommages paraissaient l’importuner. -Il avoua même à Frédéric l’embarras de sa conscience.</p> - -<p>Peut-être qu’il aurait dû se mettre de l’autre bord, avec les blouses, -car enfin on leur avait promis un tas de choses qu’on n’avait pas -tenues. Leurs vainqueurs détestaient la République, et puis, on s’était -montré bien dur pour eux! Ils avaient tort, sans doute, pas tout à -fait cependant, et le brave garçon était torturé par cette idée qu’il -pouvait avoir combattu la justice.</p> - -<p>Sénécal, enfermé aux Tuileries sous la terrasse du bord de l’eau, -n’avait rien de ces angoisses.</p> - -<p>Ils étaient là, neuf cents hommes, entassés dans l’ordure, pêle-mêle, -noirs de poudre et de sang caillé, grelottant la fièvre, criant de -rage, et on ne retirait pas ceux qui venaient à mourir parmi les -autres. Quelquefois, <span class="pagenum" id="Page_204">204</span> au bruit soudain d’une détonation, ils -croyaient qu’on allait tous les fusiller; alors, ils se précipitaient -contre les murs, puis retombaient à leur place, tellement hébétés -par la douleur, qu’il leur semblait vivre dans un cauchemar, une -hallucination funèbre. La lampe suspendue à la voûte avait l’air d’une -tache de sang, et de petites flammes vertes et jaunes voltigeaient, -produites par les émanations du caveau. Dans la crainte des épidémies, -une commission fut nommée. Dès les premières marches, le président -se rejeta en arrière, épouvanté par l’odeur des excréments et des -cadavres. Quand les prisonniers s’approchaient d’un soupirail, les -gardes nationaux qui étaient de faction—pour les empêcher d’ébranler -les grilles—fourraient des coups de baïonnette, au hasard, dans le tas.</p> - -<p>Ils furent généralement impitoyables. Ceux qui ne s’étaient pas battus -voulaient se signaler. C’était un débordement de peur. On se vengeait à -la fois des journaux, des clubs, des attroupements, des doctrines, de -tout ce qui exaspérait depuis trois mois; et, en dépit de la victoire, -l’égalité (comme pour le châtiment de ses défenseurs et la dérision -de ses ennemis) se manifestait triomphalement, une égalité de bêtes -brutes, un même niveau de turpitudes sanglantes; car le fanatisme -des intérêts équilibra les délires du besoin, l’aristocratie eut les -fureurs de la crapule, et le bonnet de coton ne se montra pas moins -hideux que le bonnet rouge. La raison publique était troublée comme -après les grands bouleversements de la nature. Des gens d’esprit en -restèrent idiots pour toute leur vie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_205">205</span></p> - -<p>Le père Roque était devenu très brave, presque téméraire. Arrivé le 26 -à Paris avec les Nogentais, au lieu de s’en retourner en même temps -qu’eux, il avait été s’adjoindre à la garde nationale qui campait aux -Tuileries, et il fut très content d’être placé en sentinelle devant -la terrasse du bord de l’eau. Au moins, là, il les avait sous lui, -ces brigands! Il jouissait de leur défaite, de leur abjection, et ne -pouvait se retenir de les invectiver.</p> - -<p>Un d’eux, un adolescent à longs cheveux blonds, mit sa face aux -barreaux en demandant du pain. M. Roque lui ordonna de se taire. Mais -le jeune homme répétait d’une voix lamentable:</p> - -<p>«Du pain!</p> - -<p>—Est-ce que j’en ai, moi!»</p> - -<p>D’autres prisonniers apparurent dans le soupirail, avec leurs barbes -hérissées, leurs prunelles flamboyantes, tous se poussant et hurlant:</p> - -<p>«Du pain!»</p> - -<p>Le père Roque fut indigné de voir son autorité méconnue. Pour leur -faire peur, il les mit en joue, et, porté jusqu’à la voûte par le flot -qui l’étouffait, le jeune homme, la tête en arrière, cria encore une -fois:</p> - -<p>«Du pain!</p> - -<p>—Tiens! en voilà!» dit le père Roque, en lâchant son coup de fusil.</p> - -<p>Il y eut un énorme hurlement, puis rien. Au bord du baquet, quelque -chose de blanc était resté.</p> - -<p>Après quoi, M. Roque s’en retourna chez lui; car il possédait, rue -Saint-Martin, une maison où il s’était <span class="pagenum" id="Page_206">206</span> réservé un pied à terre; -et les dommages causés par l’émeute à la devanture de son immeuble -n’avaient pas contribué médiocrement à le rendre furieux. Il lui -sembla, en la revoyant, qu’il s’était exagéré le mal. Son action de -tout à l’heure l’apaisait, comme une indemnité.</p> - -<p>Ce fut sa fille elle-même qui lui ouvrit la porte. Elle lui dit tout de -suite que son absence trop longue l’avait inquiétée; elle avait craint -un malheur, une blessure.</p> - -<p>Cette preuve d’amour filial attendrit le père Roque. Il s’étonna -qu’elle se fût mise en route sans Catherine.</p> - -<p>«Je l’ai envoyée faire une commission», répondit Louise.</p> - -<p>Et elle s’informa de sa santé, de choses et d’autres; puis, d’un air -indifférent, elle lui demanda si par hasard il n’avait pas rencontré -Frédéric.</p> - -<p>«Non! pas le moins du monde!»</p> - -<p>C’était pour lui seul qu’elle avait fait le voyage.</p> - -<p>Quelqu’un marcha dans le corridor.</p> - -<p>«Ah! pardon...»</p> - -<p>Et elle disparut.</p> - -<p>Catherine n’avait point trouvé Frédéric. Il était absent depuis -plusieurs jours, et son ami intime, M. Deslauriers, habitait maintenant -la province.</p> - -<p>Louise reparut toute tremblante, sans pouvoir parler. Elle s’appuyait -contre les meubles.</p> - -<p>«Qu’as-tu? qu’as-tu donc?» s’écria son père.</p> - -<p>Elle fit signe que ce n’était rien, et par un grand effort de volonté -se remit.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_207">207</span></p> - -<p>Le traiteur d’en face apporta la soupe. Mais le père Roque avait subi -une trop violente émotion. «Ça ne pouvait pas passer», et il eut au -dessert une espèce de défaillance. On envoya chercher vivement un -médecin, qui prescrivit une potion. Puis, quand il fut dans son lit, M. -Roque exigea le plus de couvertures possible, pour se faire suer. Il -soupirait, il geignait.</p> - -<p>«Merci, ma bonne Catherine!—Baise ton pauvre père, ma poulette! Ah! -ces révolutions!»</p> - -<p>Et, comme sa fille le grondait de s’être rendu malade en se tourmentant -pour elle, il répliqua:</p> - -<p>«Oui! tu as raison! Mais c’est plus fort que moi! Je suis trop -sensible!»</p> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_208">208</span></p> - -<h2 id="ch5">II</h2> - -<p>M<sup>me</sup> Dambreuse, dans son boudoir, entre sa nièce et miss John, -écoutait parler M. Roque, contant ses fatigues militaires.</p> - -<p>Elle se mordait les lèvres, semblait souffrir.</p> - -<p>«Oh! ce n’est rien! ça se passera.»</p> - -<p>Et, d’un air gracieux:</p> - -<p>«Nous aurons à dîner une de vos connaissances, M. Moreau.»</p> - -<p>Louise tressaillit.</p> - -<p>«Puis seulement quelques intimes, Alfred de Cisy, entre autres.»</p> - -<p>Et elle vanta ses manières, sa figure, et principalement ses mœurs.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Dambreuse mentait moins qu’elle ne croyait; le vicomte rêvait le -mariage. Il l’avait dit à Martinon, ajoutant qu’il était sûr de plaire -à M<sup>lle</sup> Cécile et que ses parents l’accepteraient.</p> - -<p>Pour risquer une telle confidence, il devait avoir sur la dot des -renseignements avantageux. Or Martinon soupçonnait Cécile d’être la -fille naturelle de M. Dambreuse, <span class="pagenum" id="Page_209">209</span> et il eût été probablement très -fort de demander sa main à tout hasard. Cette audace offrait des -dangers; aussi Martinon, jusqu’à présent, s’était conduit de manière à -ne pas se compromettre; d’ailleurs, il ne savait comment se débarrasser -de la tante. Le mot de Cisy le détermina, et il avait fait sa requête -au banquier, lequel, n’y voyant pas d’obstacle, venait d’en prévenir -M<sup>me</sup> Dambreuse.</p> - -<p>Cisy parut. Elle se leva et dit:</p> - -<p>«Vous nous oubliez... Cécile, shake hands!»</p> - -<p>Au même moment, Frédéric entrait.</p> - -<p>«Ah! enfin! on vous retrouve! s’écria le père Roque. J’ai été trois -fois chez vous, avec Louise, cette semaine!»</p> - -<p>Frédéric les avait soigneusement évités. Il allégua qu’il passait tous -ses jours près d’un camarade blessé. Depuis longtemps, du reste, un tas -de choses l’avaient pris, et il cherchait des histoires. Heureusement, -les convives arrivèrent: d’abord M. Paul de Grémonville, le diplomate -entrevu au bal; puis Fumichon, cet industriel dont le dévouement -conservateur l’avait un soir scandalisé; la vieille duchesse de -Montreuil-Nantua les suivait.</p> - -<p>Mais deux voix s’élevèrent dans l’antichambre.</p> - -<p>«J’en suis certaine, disait l’une.</p> - -<p>—Chère belle dame! chère belle dame! répondait l’autre, de grâce, -calmez-vous!»</p> - -<p>C’était M. de Nonancourt, un vieux beau, l’air momifié dans du -cold-cream, et M<sup>me</sup> de Larsillois, l’épouse d’un préfet de -Louis-Philippe. Elle tremblait extrêmement, <span class="pagenum" id="Page_210">210</span> car elle avait entendu -tout à l’heure sur un orgue une polka qui était un signal entre les -insurgés. Beaucoup de bourgeois avaient des imaginations pareilles; -on croyait que des hommes, dans les catacombes, allaient faire sauter -le faubourg Saint-Germain; des rumeurs s’échappaient des caves; il se -passait aux fenêtres des choses suspectes.</p> - -<p>Tout le monde s’évertua cependant à tranquilliser M<sup>me</sup> de Larsillois. -L’ordre était rétabli. Plus rien à craindre. «Cavaignac nous a sauvés!» -Comme si les horreurs de l’insurrection n’eussent pas été suffisamment -nombreuses, on les exagérait. Il y avait eu vingt-trois mille forçats -du côté des socialistes,—pas moins! On ne doutait nullement des vivres -empoisonnés, des mobiles sciés entre deux planches, et des inscriptions -des drapeaux qui réclamaient le pillage, l’incendie.</p> - -<p>«Et quelque chose de plus! ajouta l’ex-préfète.</p> - -<p>—Ah! chère!» dit par pudeur M<sup>me</sup> Dambreuse, en désignant d’un coup -d’œil les trois jeunes filles.</p> - -<p>M. Dambreuse sortit de son cabinet avec Martinon. Elle détourna la -tête et répondit aux saluts de Pellerin qui s’avançait. L’artiste -considérait les murailles d’une façon inquiète. Le banquier le prit à -part et lui fit comprendre qu’il avait dû, pour le moment, cacher sa -toile révolutionnaire.</p> - -<p>«Sans doute!» dit Pellerin, son échec au <i>Club de l’Intelligence</i> ayant -modifié ses opinions.</p> - -<p>M. Dambreuse glissa fort poliment qu’il lui commanderait d’autres -travaux.</p> - -<p>«Mais pardon!...—Ah! cher ami! quel bonheur!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_211">211</span></p> - -<p>Arnoux et M<sup>me</sup> Arnoux étaient devant Frédéric.</p> - -<p>Il eut comme un vertige. Rosanette, avec son admiration pour les -soldats, l’avait agacé toute l’après-midi, et le vieil amour se -réveilla.</p> - -<p>Le maître d’hôtel vint annoncer que Madame était servie. D’un regard, -elle ordonna au vicomte de prendre le bras de Cécile, dit tout bas à -Martinon: «Misérable!» et on passa dans la salle à manger.</p> - -<p>Sous les feuilles vertes d’un ananas, au milieu de la nappe, une dorade -s’allongeait, le museau tendu vers un quartier de chevreuil et touchant -de sa queue un buisson d’écrevisses. Des figues, des cerises énormes, -des poires et des raisins (primeurs de la culture parisienne) montaient -en pyramides dans des corbeilles de vieux saxe; une touffe de fleurs, -par intervalles, se mêlait aux claires argenteries; les stores de soie -blanche abaissés devant les fenêtres emplissaient l’appartement d’une -lumière douce; il était rafraîchi par deux fontaines où il y avait -des morceaux de glace; et de grands domestiques en culotte courte -servaient. Tout cela semblait meilleur après l’émotion des jours -passés. On rentrait dans la jouissance des choses que l’on avait eu -peur de perdre, et Nonancourt exprima le sentiment général en disant:</p> - -<p>«Ah! espérons que MM. les républicains vont nous permettre de dîner!</p> - -<p>—Malgré leur fraternité!» ajouta spirituellement le père Roque.</p> - -<p>Ces deux honorables étaient à la droite et à la gauche de M<sup>me</sup> -Dambreuse ayant devant elle son mari, <span class="pagenum" id="Page_212">212</span> entre M<sup>me</sup> de Larsillois -flanquée du diplomate et la vieille duchesse, que Fumichon coudoyait. -Puis venaient le peintre, le marchand de faïences, M<sup>lle</sup> Louise; et -grâce à Martinon qui lui avait enlevé sa place pour se mettre auprès de -Cécile, Frédéric se trouvait à côté de M<sup>me</sup> Arnoux.</p> - -<p>Elle portait une robe de barège noir, un cercle d’or au poignet, et -comme le premier jour où il avait dîné chez elle, quelque chose de -rouge dans les cheveux, une branche de fuchsia entortillée à son -chignon. Il ne put s’empêcher de lui dire:</p> - -<p>«Voilà longtemps que nous ne nous sommes vus!</p> - -<p>—Ah!» répliqua-t-elle froidement.</p> - -<p>Il reprit, avec une douceur dans la voix qui atténuait l’impertinence -de sa question:</p> - -<p>«Avez-vous quelquefois pensé à moi?</p> - -<p>—Pourquoi y penserais-je?»</p> - -<p>Frédéric fut blessé par ce mot.</p> - -<p>«Vous avez peut-être raison, après tout.»</p> - -<p>Mais, se repentant vite, il jura qu’il n’avait pas vécu un seul jour -sans être ravagé par son souvenir.</p> - -<p>«Je n’en crois absolument rien, monsieur.</p> - -<p>—Cependant vous savez que je vous aime!»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Arnoux ne répondit pas.</p> - -<p>«Vous savez que je vous aime.»</p> - -<p>Elle se taisait toujours.</p> - -<p>«Eh bien, va te promener!» se dit Frédéric.</p> - -<p>Et, levant les yeux, il aperçut, à l’autre bout de la table, M<sup>lle</sup> -Roque.</p> - -<p>Elle avait cru coquet de s’habiller tout en vert, couleur <span class="pagenum" id="Page_213">213</span> qui -jurait grossièrement avec le ton de ses cheveux rouges. Sa boucle de -ceinture était trop haute, sa collerette l’engonçait; ce peu d’élégance -avait contribué sans doute au froid abord de Frédéric. Elle l’observait -de loin, curieusement; et Arnoux, près d’elle, avait beau prodiguer -les galanteries, il n’en pouvait tirer trois paroles, si bien que, -renonçant à plaire, il écouta la conversation. Elle roulait maintenant -sur les purées d’ananas du Luxembourg.</p> - -<p>Louis Blanc, d’après Fumichon, possédait un hôtel rue Saint-Dominique -et refusait de louer aux ouvriers.</p> - -<p>«Moi, ce que je trouve drôle, dit Nonancourt, c’est Ledru-Rollin -chassant dans les domaines de la Couronne!</p> - -<p>—Il doit vingt mille francs à un orfèvre! ajouta Cisy, et même on -prétend...»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Dambreuse l’arrêta.</p> - -<p>«Ah! que c’est vilain de s’échauffer pour la politique! Un jeune homme, -fi donc! Occupez-vous plutôt de votre voisine!»</p> - -<p>Ensuite, les gens sérieux attaquèrent les journaux.</p> - -<p>Arnoux prit leur défense; Frédéric s’en mêla, les appelant des maisons -de commerce pareilles aux autres. Leurs écrivains, généralement, -étaient des imbéciles ou des blagueurs; il se donna pour les connaître -et combattait par des sarcasmes les sentiments généreux de son ami. -M<sup>me</sup> Arnoux ne voyait pas que c’était une vengeance contre elle.</p> - -<p>Cependant le vicomte se torturait l’intellect afin de conquérir M<sup>lle</sup> -Cécile. D’abord, il étala des goûts <span class="pagenum" id="Page_214">214</span> d’artiste, en blâmant la forme -des carafons et la gravure des couteaux. Puis il parla de son écurie, -de son tailleur et de son chemisier; enfin, il aborda le chapitre de la -religion et trouva moyen de faire entendre qu’il accomplissait tous ses -devoirs.</p> - -<p>Martinon s’y prenait mieux. D’un train monotone, et en la regardant -continuellement, il vantait son profil d’oiseau, sa fade chevelure -blonde, ses mains trop courtes. La laide jeune fille se délectait sous -cette averse de douceurs.</p> - -<p>On n’en pouvait rien entendre, tous parlant très haut. M. Roque voulait -pour gouverner la France «un bras de fer». Nonancourt regretta même que -l’échafaud politique fût aboli. On aurait dû tuer en masse tous ces -gredins-là!</p> - -<p>«Ce sont même des lâches, dit Fumichon. Je ne vois pas de bravoure à se -mettre derrière les barricades!</p> - -<p>—A propos, parlez-nous donc de Dussardier!» dit M. Dambreuse en se -tournant vers Frédéric.</p> - -<p>Le brave commis était maintenant un héros, comme Sallesse, les frères -Jeanson, la femme Péquillet, etc.</p> - -<p>Frédéric, sans se faire prier, débita l’histoire de son ami; il lui en -revint une espèce d’auréole.</p> - -<p>On arriva tout naturellement à relater différents traits de courage. -Suivant le diplomate, il n’était pas difficile d’affronter la mort, -témoin ceux qui se battent en duel.</p> - -<p>«On peut s’en rapporter au vicomte», dit Martinon.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_215">215</span></p> - -<p>Le vicomte devint très rouge.</p> - -<p>Les convives le regardaient, et Louise, plus étonnée que les autres, -murmura:</p> - -<p>«Qu’est-ce donc?</p> - -<p>—Il a <i>calé</i> devant Frédéric, reprit tout bas Arnoux.</p> - -<p>—Vous savez quelque chose, mademoiselle?» demanda aussitôt Nonancourt; -et il dit sa réponse à M<sup>me</sup> Dambreuse, qui, se penchant un peu, se -mit à regarder Frédéric.</p> - -<p>Martinon n’attendit pas les questions de Cécile. Il lui apprit que -cette affaire concernait une personne inqualifiable. La jeune fille -se recula légèrement sur sa chaise, comme pour fuir le contact de ce -libertin.</p> - -<p>La conversation avait recommencé. Les grands vins de Bordeaux -circulaient, on s’animait; Pellerin en voulait à la révolution à cause -du musée espagnol, définitivement perdu. C’était ce qui l’affligeait le -plus, comme peintre. A ce mot, M. Roque l’interpella.</p> - -<p>«Ne seriez-vous pas l’auteur d’un tableau très remarquable?</p> - -<p>—Peut-être! Lequel?</p> - -<p>—Cela représente une dame dans un costume... ma foi!... un peu... -léger, avec une bourse et un paon derrière.»</p> - -<p>Frédéric à son tour s’empourpra. Pellerin faisait semblant de ne pas -entendre.</p> - -<p>«Cependant c’est bien de vous! Car il y a votre nom écrit au bas, et -une ligne sur le cadre constatant que c’est la propriété de Moreau.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_216">216</span></p> - -<p>Un jour que le père Roque et sa fille l’attendaient chez lui, ils -avaient vu le portrait de la Maréchale. Le bonhomme l’avait même pris -pour «un tableau gothique».</p> - -<p>«Non! dit Pellerin brutalement; c’est un portrait de femme.»</p> - -<p>Martinon ajouta:</p> - -<p>«D’une femme très vivante! N’est-ce pas, Cisy?</p> - -<p>—Eh! je n’en sais rien.</p> - -<p>—Je croyais que vous la connaissiez. Mais du moment que ça vous fait -de la peine, mille excuses!»</p> - -<p>Cisy baissa les yeux, prouvant par son embarras qu’il avait dû jouer un -rôle pitoyable à l’occasion de ce portrait. Quant à Frédéric, le modèle -ne pouvait être que sa maîtresse. Ce fut une de ces convictions qui se -forment tout de suite, et les figures de l’assemblée la manifestaient -clairement.</p> - -<p>«Comme il me mentait! se dit M<sup>me</sup> Arnoux.</p> - -<p>—C’est donc pour cela qu’il m’a quittée!» pensa Louise.</p> - -<p>Frédéric s’imaginait que ces deux histoires pouvaient le compromettre; -et, quand on fut dans le jardin, il en fit des reproches à Martinon.</p> - -<p>L’amoureux de M<sup>lle</sup> Cécile lui éclata de rire au nez.</p> - -<p>«Eh! pas du tout? ça te servira! Va de l’avant!»</p> - -<p>Que voulait-il dire? D’ailleurs, pourquoi cette bienveillance si -contraire à ses habitudes? Sans rien expliquer, il s’en alla vers le -fond, où les dames étaient assises. Les hommes se tenaient debout, et -Pellerin, au milieu d’eux, émettait des idées. Ce qu’il y avait <span class="pagenum" id="Page_217">217</span> -de plus favorable pour les arts, c’était une monarchie bien entendue. -Les temps modernes le dégoûtaient, «quand ce ne serait qu’à cause de -la garde nationale»; il regrettait le moyen âge, Louis XIV; M. Roque -le félicita de ses opinions, avouant même qu’elles renversaient tous -ses préjugés sur les artistes. Mais il s’éloigna presque aussitôt, -attiré par la voix de Fumichon. Arnoux tâchait d’établir qu’il y a -deux socialismes, un bon et un mauvais. L’industriel n’y voyait pas de -différence, la tête lui tournant de colère au mot propriété.</p> - -<p>«C’est un droit écrit dans la nature! Les enfants tiennent à leurs -joujoux; tous les peuples sont de mon avis, tous les animaux; le lion -même, s’il pouvait parler, se déclarerait propriétaire! Ainsi, moi, -messieurs, j’ai commencé avec quinze mille francs de capital! Pendant -trente ans, savez-vous, je me levais régulièrement à quatre heures du -matin! J’ai eu un mal des cinq cents diables à faire ma fortune! Et -on viendra me soutenir que je n’en suis pas le maître, que mon argent -n’est pas mon argent, enfin que la propriété, c’est le vol!</p> - -<p>—Mais Proudhon...</p> - -<p>—Laissez-moi tranquille avec votre Proudhon! S’il était là, je crois -que je l’étranglerais!»</p> - -<p>Il l’aurait étranglé. Après les liqueurs surtout, Fumichon ne se -connaissait plus, et son visage apoplectique était près d’éclater comme -un obus.</p> - -<p>«Bonjour, Arnoux», dit Hussonnet, qui passa lestement sur le gazon.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_218">218</span></p> - -<p>Il apportait à M. Dambreuse la première feuille d’une brochure -intitulée <i>l’Hydre</i>, le bohème défendant les intérêts d’un cercle -réactionnaire, et le banquier le présenta comme tel à ses hôtes.</p> - -<p>Hussonnet les divertit, en soutenant d’abord que les marchands -de suif payaient trois cent quatre-vingt-douze gamins pour crier -chaque soir: «Des lampions!» puis en blaguant les principes de 89, -l’affranchissement des nègres, les orateurs de la gauche; il se lança -même jusqu’à faire <i>Prudhomme sur une barricade</i>, peut-être par l’effet -d’une jalousie naïve contre ces bourgeois qui avaient bien dîné. La -charge plut médiocrement. Leurs figures s’allongèrent.</p> - -<p>Ce n’était pas le moment de plaisanter du reste; Nonancourt le dit, -en rappelant la mort de monseigneur Affre et celle du général de -Bréa. Elles étaient toujours rappelées; on en faisait des arguments. -M. Roque déclara le trépas de l’archevêque «tout ce qu’il y avait de -plus sublime»; Fumichon donnait la palme au militaire; et, au lieu de -déplorer simplement ces deux meurtres, on discuta pour savoir lequel -devait exciter la plus forte indignation. Un second parallèle vint -après, celui de Lamoricière et de Cavaignac, M. Dambreuse exaltant -Cavaignac et Nonancourt Lamoricière. Personne de la compagnie, sauf -Arnoux n’avait pu les voir à l’œuvre. Tous n’en formulèrent pas -moins sur leurs opérations un jugement irrévocable. Frédéric s’était -récusé, confessant qu’il n’avait pas pris les armes. Le diplomate -et M. Dambreuse lui firent un signe de tête approbatif. En effet, -avoir combattu <span class="pagenum" id="Page_219">219</span> l’émeute, c’était avoir défendu la république. Le -résultat, bien que favorable, la consolidait; et, maintenant qu’on -était débarrassé des vaincus, on souhaitait l’être des vainqueurs.</p> - -<p>A peine dans le jardin, M<sup>me</sup> Dambreuse, prenant Cisy, l’avait -gourmandé de sa maladresse; à la vue de Martinon, elle le congédia, -puis voulut savoir de son futur neveu la cause de ses plaisanteries sur -le vicomte.</p> - -<p>«Il n’y en a pas.</p> - -<p>—Et tout cela comme pour la gloire de M. Moreau! dans quel but?</p> - -<p>—Dans aucun, Frédéric est un charmant garçon. Je l’aime beaucoup.</p> - -<p>—Et moi aussi! Qu’il vienne! Allez le chercher!»</p> - -<p>Après deux ou trois phrases banales, elle commença par déprécier -légèrement ses convives, ce qui était le mettre au-dessus d’eux. Il -ne manqua pas de dénigrer un peu les autres femmes, manière habile de -lui adresser des compliments. Mais elle le quittait de temps en temps, -c’était soir de réception, des dames arrivaient; puis elle revenait à -sa place, et la disposition toute fortuite des sièges leur permettait -de n’être pas entendus.</p> - -<p>Elle se montra enjouée, sérieuse, mélancolique et raisonnable. Les -préoccupations du jour l’intéressaient médiocrement; il y avait tout -un ordre de sentiments moins transitoires. Elle se plaignit des poètes -qui dénaturent la vérité, puis elle leva les yeux vers le ciel, en lui -demandant le nom d’une étoile.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_220">220</span></p> - -<p>On avait mis dans les arbres deux ou trois lanternes chinoises; le vent -les agitait, des rayons colorés tremblaient sur sa robe blanche. Elle -se tenait, comme d’habitude, un peu en arrière dans son fauteuil, avec -un tabouret devant elle; on apercevait la pointe d’un soulier de satin -noir; et M<sup>me</sup> Dambreuse, par intervalles, lançait une parole plus -haute, quelquefois même un rire.</p> - -<p>Ces coquetteries n’atteignaient pas Martinon, occupé de Cécile; mais -elles allaient frapper la petite Roque, qui causait avec M<sup>me</sup> Arnoux. -C’était la seule, parmi ces femmes, dont les manières ne lui semblaient -pas dédaigneuses. Elle était venue s’asseoir à côté d’elle; puis, -cédant à un besoin d’épanchement:</p> - -<p>«N’est-ce pas qu’il parle bien, Frédéric Moreau?</p> - -<p>—Vous le connaissez?</p> - -<p>—Oh! beaucoup! Nous sommes voisins. Il m’a fait jouer toute petite.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Arnoux lui jeta un long regard qui signifiait: «Vous ne l’aimez -pas, j’imagine?»</p> - -<p>Celui de la jeune fille répliqua sans trouble: «Si!»</p> - -<p>«Vous le voyez souvent, alors?</p> - -<p>—Oh! non! seulement quand il vient chez sa mère. Voilà dix mois qu’il -n’est venu! Il avait promis cependant d’être plus exact.</p> - -<p>—Il ne faut pas trop croire aux promesses des hommes, mon enfant.</p> - -<p>—Mais il ne m’a pas trompée, moi!</p> - -<p>—Comme d’autres.»</p> - -<p>Louise frissonna: «Est-ce que, par hasard, il lui <span class="pagenum" id="Page_221">221</span> aurait aussi -promis quelque chose, à elle?» et sa figure était crispée de défiance -et de haine.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Arnoux en eut presque peur; elle aurait voulu rattraper son mot. -Puis, toutes deux se turent.</p> - -<p>Comme Frédéric se trouvait en face, sur un pliant, elles le -considéraient, l’une avec décence, du coin des paupières, l’autre -franchement, la bouche ouverte, si bien que M<sup>me</sup> Dambreuse lui dit:</p> - -<p>«Tournez-vous donc pour qu’elle vous voie!</p> - -<p>—Qui cela?</p> - -<p>—Mais la fille de M. Roque!»</p> - -<p>Et elle le plaisanta sur l’amour de cette jeune provinciale. Il s’en -défendait en tâchant de rire.</p> - -<p>«Est-ce croyable! je vous le demande! Une laideron pareille!»</p> - -<p>Cependant il éprouvait un plaisir de vanité immense. Il se rappelait -l’autre soirée, celle dont il était sorti le cœur plein -d’humiliations, et il respirait largement, il se sentait dans son -vrai milieu, presque dans son domaine, comme si tout cela, y compris -l’hôtel Dambreuse, lui avait appartenu. Les dames formaient un -demi-cercle en l’écoutant; et, afin de briller, il se prononça pour -le rétablissement du divorce, qui devait être facile jusqu’à pouvoir -se quitter et se reprendre indéfiniment, tant qu’on voudrait. Elles -se récrièrent; d’autres chuchotaient; il y avait de petits éclats de -voix dans l’ombre, au pied du mur couvert d’aristoloches. C’était comme -un caquetage de poules en gaieté, et il développait sa théorie avec -cet aplomb que la conscience du succès procure. Un domestique apporta -<span class="pagenum" id="Page_222">222</span> dans la tonnelle un plateau chargé de glaces. Les messieurs s’en -rapprochèrent. Ils causaient des arrestations.</p> - -<p>Alors, Frédéric se vengea du vicomte en lui faisant accroire qu’on -allait peut-être le poursuivre comme légitimiste. L’autre objectait -qu’il n’avait pas bougé de sa chambre; son adversaire accumula -les chances mauvaises; MM. Dambreuse et de Grémonville eux-mêmes -s’amusaient. Puis ils complimentèrent Frédéric, tout en regrettant -qu’il n’employât pas ses facultés à la défense de l’ordre; et leur -poignée de main fut cordiale; il pouvait désormais compter sur eux. -Enfin, comme tout le monde s’en allait, le vicomte s’inclina très bas -devant Cécile:</p> - -<p>«Mademoiselle, j’ai bien l’honneur de vous souhaiter le bonsoir.»</p> - -<p>Elle répondit d’un ton sec:</p> - -<p>«Bonsoir!» Mais elle envoya un sourire à Martinon.</p> - -<p>Le père Roque, pour continuer sa discussion avec Arnoux, lui proposa de -le reconduire «ainsi que madame», leur route étant la même. Louise et -Frédéric marchaient devant. Elle avait saisi son bras; et, quand elle -fut un peu loin des autres:</p> - -<p>«Ah! enfin! enfin! Ai-je assez souffert toute la soirée! Comme ces -femmes sont méchantes! Quels airs de hauteur!»</p> - -<p>Il voulut les défendre.</p> - -<p>«D’abord, tu pouvais bien me parler en entrant, depuis un an que tu -n’es venu!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_223">223</span></p> - -<p>—Il n’y a pas un an, dit Frédéric, heureux de la reprendre sur ce -détail pour esquiver les autres.</p> - -<p>—Soit! Le temps m’a paru long, voilà tout! Mais, pendant cet -abominable dîner, c’était à croire que tu avais honte de moi! Ah! je -comprends, je n’ai pas ce qu’il faut pour plaire comme elles.</p> - -<p>—Tu te trompes, dit Frédéric.</p> - -<p>—Vraiment! Jure-moi que tu n’en aimes aucune?»</p> - -<p>Il jura.</p> - -<p>«Et c’est moi seule que tu aimes?</p> - -<p>—Parbleu!»</p> - -<p>Cette assurance la rendit gaie. Elle aurait voulu se perdre dans les -rues pour se promener ensemble toute la nuit.</p> - -<p>«J’ai été si tourmentée là-bas! On ne parlait que de barricades! Je te -voyais tombant sur le dos, couvert de sang! Ta mère était dans son lit, -avec ses rhumatismes. Elle ne savait rien. Il fallait me taire! Je n’y -tenais plus! Alors, j’ai pris Catherine.»</p> - -<p>Et elle lui conta son départ, toute sa route et le mensonge fait à son -père.</p> - -<p>«Il me ramène dans deux jours. Viens demain soir, comme par hasard, et -profites-en pour me demander en mariage.»</p> - -<p>Jamais Frédéric n’avait été plus loin du mariage. D’ailleurs, M<sup>lle</sup> -Roque lui semblait une petite personne assez ridicule. Quelle -différence avec une femme comme M<sup>me</sup> Dambreuse! Un bien autre -avenir lui était réservé! Il en avait la certitude aujourd’hui; aussi -n’était-ce <span class="pagenum" id="Page_224">224</span> pas le moment de s’engager, par un coup de cœur, -dans une détermination de cette importance. Il fallait maintenant être -positif;—et puis il avait revu M<sup>me</sup> Arnoux. Cependant la franchise -de Louise l’embarrassait. Il répliqua.</p> - -<p>«As-tu bien réfléchi à cette démarche?</p> - -<p>—Comment!» s’écria-t-elle, glacée de surprise et d’indignation.</p> - -<p>Il dit que se marier actuellement serait une folie.</p> - -<p>«Ainsi tu ne veux pas de moi?</p> - -<p>—Mais tu ne me comprends pas!»</p> - -<p>Et il se lança dans un verbiage très embrouillé, pour lui faire -entendre qu’il était retenu par des considérations majeures, qu’il -avait des affaires à n’en plus finir, que même sa fortune était -compromise (Louise tranchait tout d’un mot net), enfin que les -circonstances politiques s’y opposaient. Donc le plus raisonnable était -de patienter quelque temps. Les choses s’arrangeraient sans doute, -du moins il l’espérait; et, comme il ne trouvait plus de raisons, il -feignit de se rappeler brusquement qu’il aurait dû être depuis deux -heures chez Dussardier.</p> - -<p>Puis, ayant salué les autres, il s’enfonça dans la rue Hauteville, fit -le tour du Gymnase, revint sur le boulevard et monta en courant les -quatre étages de Rosanette.</p> - -<p>M. et M<sup>me</sup> Arnoux quittèrent le père Roque et sa fille à l’entrée de -la rue Saint-Denis. Ils s’en retournèrent sans rien dire; lui, n’en -pouvant plus d’avoir bavardé, et elle, éprouvant une grande lassitude; -elle <span class="pagenum" id="Page_225">225</span> s’appuyait même sur son épaule. C’était le seul homme qui eût -montré pendant la soirée des sentiments honnêtes. Elle se sentit pour -lui pleine d’indulgence. Cependant il gardait un peu de rancune contre -Frédéric.</p> - -<p>«As-tu vu sa mine lorsqu’il a été question du portrait? Quand je te -disais qu’il est son amant? Tu ne voulais pas me croire.</p> - -<p>—Oh! oui, j’avais tort!»</p> - -<p>Arnoux, content de son triomphe, insista.</p> - -<p>«Je parie même qu’il nous a lâchés tout à l’heure pour aller la -rejoindre! Il est maintenant chez elle, va! Il y passe la nuit.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Arnoux avait rabattu sa capeline très bas.</p> - -<p>«Mais tu trembles!</p> - -<p>—C’est que j’ai froid», reprit-elle.</p> - -<p>Dès que son père fut endormi, Louise entra dans la chambre de -Catherine, et, la secouant par l’épaule.</p> - -<p>«Lève-toi!... vite! plus vite! et va me chercher un fiacre.»</p> - -<p>Catherine lui répondit qu’il n’y en avait plus à cette heure.</p> - -<p>«Tu vas m’y conduire toi-même alors?</p> - -<p>—Où donc?</p> - -<p>—Chez Frédéric!</p> - -<p>—Pas possible! A cause?»</p> - -<p>C’était pour lui parler. Elle ne pouvait attendre. Elle voulait le voir -tout de suite.</p> - -<p>«Y pensez-vous! Se présenter comme ça dans une <span class="pagenum" id="Page_226">226</span> maison au milieu de -la nuit! D’ailleurs, à présent, il dort!</p> - -<p>—Je le réveillerai!</p> - -<p>—Mais ce n’est pas convenable pour une demoiselle!</p> - -<p>—Je ne suis pas une demoiselle! Je suis sa femme! Je l’aime! Allons, -mets ton châle.»</p> - -<p>Catherine, debout au bord de son lit, réfléchissait. Elle finit par -dire:</p> - -<p>«Non! Je ne veux pas!</p> - -<p>—Eh bien, reste! Moi, j’y vais!»</p> - -<p>Louise glissa comme une couleuvre dans l’escalier. Catherine s’élança -par derrière, la rejoignit sur le trottoir. Ses représentations furent -inutiles, et elle la suivait, tout en achevant de nouer sa camisole. Le -chemin lui parut extrêmement long. Elle se plaignait de ses vieilles -jambes.</p> - -<p>«Après ça, moi, je n’ai pas ce qui vous pousse, dame!»</p> - -<p>Puis elle s’attendrissait.</p> - -<p>«Pauvre cœur! Il n’y a encore que ta Catau, vois-tu!»</p> - -<p>Des scrupules de temps en temps la reprenaient.</p> - -<p>«Ah! vous me faites faire quelque chose de joli! Si votre père se -réveillait! Seigneur Dieu! Pourvu qu’un malheur n’arrive pas!»</p> - -<p>Devant le théâtre des Variétés, une patrouille de gardes nationaux les -arrêta. Louise dit tout de suite qu’elle allait avec sa bonne dans la -rue Rumfort chercher un médecin. On les laissa passer.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_227">227</span></p> - -<p>Au coin de la Madeleine, elles rencontrèrent une seconde patrouille; -et, Louise ayant donné la même explication, un des citoyens reprit:</p> - -<p>«Est-ce pour une maladie de neuf mois, ma petite chatte?</p> - -<p>—Gougibaud! s’écria le capitaine, pas de polissonneries dans les -rangs!—Mesdames, circulez!»</p> - -<p>Malgré l’injonction, les traits d’esprit continuèrent:</p> - -<p>«Bien du plaisir!</p> - -<p>—Mes respects au docteur!</p> - -<p>—Prenez garde au loup!</p> - -<p>—Ils aiment à rire, remarqua tout haut Catherine. C’est jeune!»</p> - -<p>Enfin elles arrivèrent chez Frédéric. Louise tira la sonnette avec -vigueur plusieurs fois. La porte s’entre-bâilla, et le concierge -répondit à sa demande:</p> - -<p>«Non!</p> - -<p>—Mais il doit être couché?</p> - -<p>—Je vous dis que non! Voilà près de trois mois qu’il ne couche pas -chez lui!»</p> - -<p>Et le petit carreau de la loge retomba nettement comme une guillotine. -Elles restaient dans l’obscurité, sous la voûte. Une voix furieuse leur -cria:</p> - -<p>«Sortez donc!»</p> - -<p>La porte se rouvrit, elles sortirent.</p> - -<p>Louise fut obligée de s’asseoir sur une borne, et elle pleura, la tête -dans ses mains, abondamment, de tout son cœur. Le jour se levait, -des charrettes passaient.</p> - -<p>Catherine la ramena en la soutenant, en la baisant, <span class="pagenum" id="Page_228">228</span> en lui disant -toutes sortes de bonnes choses tirées de son expérience. Il ne fallait -pas se faire tant de mal pour les amoureux. Si celui-là manquait, elle -en trouverait d’autres!</p> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_229">229</span></p> - -<h2 id="ch6">III</h2> - -<p>Quand l’enthousiasme de Rosanette pour les gardes mobiles se fut calmé, -elle redevint plus charmante que jamais, et Frédéric prit l’habitude -insensiblement de vivre chez elle.</p> - -<p>Le meilleur de la journée, c’était le matin sur leur terrasse. En -caraco de batiste et pieds nus dans ses pantoufles, elle allait et -venait autour de lui, nettoyait la cage de ses serins, donnait de -l’eau à ses poissons rouges, et jardinait avec une pelle à feu dans -la caisse remplie de terre, d’où s’élevait un treillage de capucines -garnissant le mur. Puis, accoudés sur leur balcon, ils regardaient -ensemble les voitures, les passants; et on se chauffait au soleil, -on faisait des projets pour la soirée. Il s’absentait pendant deux -heures tout au plus; ensuite, ils allaient dans un théâtre quelconque, -aux avant-scènes; et Rosanette, un gros bouquet de fleurs à la main, -écoutait les instruments, tandis que Frédéric, penché à son oreille, -lui contait des choses joviales ou galantes. D’autres fois, ils -prenaient une calèche pour les conduire au bois de Boulogne, ils se -promenaient <span class="pagenum" id="Page_230">230</span> tard, jusqu’au milieu de la nuit. Enfin, ils s’en -revenaient par l’Arc de Triomphe et la grande avenue, en humant l’air, -avec les étoiles sur leur tête, et, jusqu’au fond de la perspective, -tous les becs de gaz alignés comme un double cordon de perles -lumineuses.</p> - -<p>Frédéric l’attendait toujours quand ils devaient sortir; elle était -fort longue à disposer autour de son menton les deux rubans de la -capote et elle se souriait à elle-même devant son armoire à glace. Puis -elle passait son bras sur le sien et le forçait à se mirer près d’elle.</p> - -<p>«Nous faisons bien comme cela, tous les deux côte à côte! Ah! pauvre -amour, je te mangerais!»</p> - -<p>Il était maintenant sa chose, sa propriété. Elle en avait sur le -visage un rayonnement continu, en même temps qu’elle paraissait plus -langoureuse de manières, plus ronde dans ses formes; et, sans pouvoir -dire de quelle façon, il la trouvait changée cependant.</p> - -<p>Un jour, elle lui apprit comme une nouvelle très importante que le -sieur Arnoux venait de monter un magasin de blanc à une ancienne -ouvrière de sa fabrique; il y venait tous les soirs, «dépensait -beaucoup, pas plus tard que l’autre semaine, lui avait même donné un -ameublement de palissandre».</p> - -<p>«Comment le sais-tu? dit Frédéric.</p> - -<p>—Oh! j’en suis sûre!»</p> - -<p>Delphine, exécutant ses ordres, avait pris des informations. Elle -aimait donc bien Arnoux, pour s’en occuper si fortement! Il se contenta -de lui répondre:</p> - -<p>«Qu’est-ce que cela te fait?»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_231">231</span></p> - -<p>Rosanette eut l’air surprise de cette demande.</p> - -<p>«Mais la canaille me doit de l’argent! N’est-ce pas abominable de le -voir entretenir des gueuses!»</p> - -<p>Puis, avec une expression de haine triomphante:</p> - -<p>«Au reste, elle se moque de lui joliment! Elle a trois autres -particuliers. Tant mieux! et qu’elle le mange jusqu’au dernier liard, -j’en serai contente!»</p> - -<p>Arnoux, en effet, se laissait exploiter par la Bordelaise, avec -l’indulgence des amours séniles.</p> - -<p>Sa fabrique ne marchait plus; l’ensemble de ses affaires était -pitoyable; si bien que, pour les remettre à flot, il pensa d’abord -à établir un café chantant, où l’on n’aurait chanté rien que des -œuvres patriotiques; le ministre lui accordant une subvention, cet -établissement serait devenu tout à la fois un foyer de propagande et -une source de bénéfices. La direction du pouvoir ayant changé, c’était -une chose impossible. Maintenant, il rêvait une grande chapellerie -militaire. Les fonds lui manquaient pour commencer.</p> - -<p>Il n’était pas plus heureux dans son intérieur domestique.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Arnoux se montrait moins douce pour lui, parfois même un peu -rude. Marthe se rangeait toujours du côté de son père. Cela augmentait -le désaccord, et la maison devenait intolérable. Souvent, il en partait -dès le matin, passait sa journée à faire de longues courses pour -s’étourdir, puis dînait dans un cabaret de campagne, en s’abandonnant à -ses réflexions.</p> - -<p>L’absence prolongée de Frédéric troublait ses habitudes. Il lui demanda -un rendez-vous. Donc, il parut <span class="pagenum" id="Page_232">232</span> une après-midi, le supplia de venir -le voir comme autrefois et en obtint la promesse.</p> - -<p>Frédéric n’osait retourner chez M<sup>me</sup> Arnoux. Il lui semblait l’avoir -trahie. Mais cette conduite était bien lâche. Les excuses manquaient. -Il faudrait en finir par là! et, un soir, il se mit en marche.</p> - -<p>Comme la pluie tombait, il venait d’entrer dans le passage Jouffroy -quand, sous la lumière des devantures, un gros petit homme en casquette -l’aborda. Frédéric n’eut pas de peine à reconnaître Compain, cet -orateur dont la motion avait causé tant de rires au club.</p> - -<p>Il s’appuyait sur le bras d’un individu affublé d’un bonnet rouge de -zouave, la lèvre supérieure très longue, le teint jaune comme une -orange, la mâchoire couverte d’une barbiche, et qui le contemplait avec -de gros yeux <ins class="correction" title="lubréfiés">lubrifiés</ins> d’admiration.</p> - -<p>Compain, sans doute, en était fier, car il dit:</p> - -<p>«Je vous présente ce gaillard-là! C’est un bottier de mes amis, un -patriote! Prenons-nous quelque chose?»</p> - -<p>Frédéric l’ayant remercié, il tonna immédiatement contre la proposition -Rateau, une manœuvre des aristocrates. Pour en finir il fallait -recommencer 93! Puis, il s’informa de Regimbart et de quelques -autres aussi fameux, tels que Masselin, Sanson, Lecornu, Maréchal, -et un certain Deslauriers, compromis dans l’affaire des carabines -interceptées dernièrement à Troyes.</p> - -<p>Tout cela était nouveau pour Frédéric. Compain n’en savait pas -davantage. Il le quitta en disant:</p> - -<p>«A bientôt, n’est-ce pas, car vous en êtes?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_233">233</span></p> - -<p>—De quoi?</p> - -<p>—De la tête de veau!</p> - -<p>—Quelle tête de veau?</p> - -<p>—Ah! farceur!» reprit Compain, en lui donnant une tape sur le ventre.</p> - -<p>Et les deux terroristes s’enfoncèrent dans un café.</p> - -<p>Dix minutes après, Frédéric ne songeait plus à Deslauriers. Il était -sur le trottoir de la rue Paradis, devant une maison, et il regardait -au second étage, derrière des rideaux, la lueur d’une lampe.</p> - -<p>Enfin, il monta l’escalier.</p> - -<p>«Arnoux y est-il?»</p> - -<p>La femme de chambre répondit:</p> - -<p>«Non! mais entrez tout de même.»</p> - -<p>Et, ouvrant brusquement une porte:</p> - -<p>«Madame, c’est M. Moreau!»</p> - -<p>Elle se leva plus pâle que sa collerette. Elle tremblait.</p> - -<p>«Qui me vaut l’honneur... d’une visite... aussi imprévue?</p> - -<p>—Rien! Le plaisir de revoir d’anciens amis!»</p> - -<p>Et tout en s’asseyant:</p> - -<p>«Comment va ce bon Arnoux?</p> - -<p>—Parfaitement! il est sorti.</p> - -<p>—Ah! je comprends! toujours ses vieilles habitudes du soir; un peu de -distraction!</p> - -<p>—Pourquoi pas? Après une journée de calculs, la tête a besoin de se -reposer!»</p> - -<p>Elle vanta même son mari, comme travailleur. Cet éloge irritait -Frédéric; et, désignant sur ses genoux <span class="pagenum" id="Page_234">234</span> un morceau de drap noir -avec des soutaches bleues:</p> - -<p>«Qu’est-ce que vous faites là?</p> - -<p>—Une veste que j’arrange pour ma fille.</p> - -<p>—A propos, je ne l’aperçois pas, où est-elle donc?</p> - -<p>—Dans une pension», reprit M<sup>me</sup> Arnoux.</p> - -<p>Des larmes lui vinrent aux yeux; elle les retenait, en poussant -son aiguille rapidement. Il avait pris par contenance un numéro de -l’<i>Illustration</i>, sur la table, près d’elle.</p> - -<p>«Ces caricatures de Cham sont très drôles, n’est-ce pas?</p> - -<p>—Oui.»</p> - -<p>Puis ils retombèrent dans leur silence.</p> - -<p>Une rafale ébranla tout à coup les carreaux.</p> - -<p>«Quel temps! dit Frédéric.</p> - -<p>—En effet, c’est bien aimable d’être venu par cette horrible pluie!</p> - -<p>—Oh! moi, je m’en moque! Je ne suis pas comme ceux qu’elle empêche -sans doute d’aller à leurs rendez-vous!</p> - -<p>—Quels rendez-vous? demanda-t-elle naïvement.</p> - -<p>—Vous ne vous rappelez pas?»</p> - -<p>Un frisson la saisit, et elle baissa la tête.</p> - -<p>Il lui posa doucement la main sur le bras.</p> - -<p>«Je vous assure que vous m’avez fait bien souffrir!»</p> - -<p>Elle reprit, avec une sorte de lamentation dans la voix:</p> - -<p>«Mais j’avais peur pour mon enfant!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_235">235</span></p> - -<p>Elle lui conta la maladie du petit Eugène et toutes les angoisses de -cette journée.</p> - -<p>«Merci! merci! Je ne doute plus! je vous aime comme toujours!</p> - -<p>—Eh non! ce n’est pas vrai!</p> - -<p>—Pourquoi?»</p> - -<p>Elle le regarda froidement.</p> - -<p>«Vous oubliez l’autre! Celle que vous promenez aux courses! La femme -dont vous avez le portrait, votre maîtresse!</p> - -<p>—Eh bien, oui! s’écria Frédéric, je ne nie rien! Je suis un misérable! -écoutez-moi!» S’il l’avait eue, c’était par désespoir, comme on se -suicide. Du reste, il l’avait rendue fort malheureuse, pour se venger -sur elle de sa propre honte. «Quel supplice! Vous ne comprenez pas?»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Arnoux tourna son beau visage, en lui tendant la main; et ils -fermèrent les yeux, absorbés dans une ivresse qui était comme un -bercement doux et infini. Puis ils restèrent à se contempler, face à -face, l’un près de l’autre.</p> - -<p>«Est-ce que vous pouviez croire que je ne vous aimais plus?»</p> - -<p>Elle répondit d’une voix basse, pleine de caresses:</p> - -<p>«Non! En dépit de tout, je sentais au fond de mon cœur que cela -était impossible et qu’un jour l’obstacle entre nous deux s’évanouirait!</p> - -<p>—Moi aussi! et j’avais des besoins de vous revoir, à en mourir!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_236">236</span></p> - -<p>—Une fois, reprit-elle, dans le Palais-Royal, j’ai passé à côté de -vous!</p> - -<p>—Vraiment?»</p> - -<p>Et il lui dit le bonheur qu’il avait eu en la retrouvant chez les -Dambreuse.</p> - -<p>«Mais comme je vous détestais le soir, en sortant de là!</p> - -<p>—Pauvre garçon!</p> - -<p>—Ma vie est si triste!</p> - -<p>—Et la mienne!... S’il n’y avait que les chagrins, les inquiétudes, -les humiliations, tout ce que j’endure comme épouse et comme mère, -puisqu’on doit mourir, je ne me plaindrais pas; ce qu’il y a d’affreux, -c’est ma solitude, sans personne...</p> - -<p>—Mais je suis là, moi!</p> - -<p>—Oh! oui!»</p> - -<p>Un sanglot de tendresse l’avait soulevée. Ses bras s’écartèrent, et ils -s’étreignirent debout dans un long baiser.</p> - -<p>Un craquement se fit sur le parquet. Une femme était près d’eux, -Rosanette. M<sup>me</sup> Arnoux l’avait reconnue; ses yeux, ouverts -démesurément, l’examinaient, tout pleins de surprise et d’indignation. -Enfin, Rosanette lui dit:</p> - -<p>«Je viens parler à M. Arnoux pour affaires.</p> - -<p>—Il n’y est pas, vous le voyez.</p> - -<p>—Ah! c’est vrai! reprit la Maréchale, «votre bonne avait raison! Mille -excuses!»</p> - -<p>Et, se tournant vers Frédéric:</p> - -<p>«Te voilà ici, toi?»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_237">237</span></p> - -<p>Ce tutoiement, donné devant elle, fit rougir M<sup>me</sup> Arnoux, comme un -soufflet en plein visage.</p> - -<p>«Il n’y est pas, je vous le répète!»</p> - -<p>Alors, la Maréchale, qui regardait çà et là, dit tranquillement:</p> - -<p>«Rentrons-nous? J’ai un fiacre en bas.»</p> - -<p>Il faisait semblant de ne pas entendre.</p> - -<p>«Allons, viens!</p> - -<p>—Ah! oui! c’est une occasion! Partez! partez!» dit M<sup>me</sup> Arnoux.</p> - -<p>Ils sortirent. Elle se pencha sur la rampe pour les voir encore; et un -rire aigu, déchirant, tomba sur eux, du haut de l’escalier. Frédéric -poussa Rosanette dans le fiacre, se mit en face d’elle, et, pendant -toute la route, ne prononça pas un mot.</p> - -<p>L’infamie dont le rejaillissement l’outrageait, c’était lui-même qui -en était cause. Il éprouvait tout à la fois la honte d’une humiliation -écrasante et le regret de sa félicité; quand il allait enfin la saisir, -elle était devenue irrévocablement impossible!—et par la faute de -celle-là, de cette fille, de cette catin. Il aurait voulu l’étrangler; -il étouffait. Rentrés chez eux, il jeta son chapeau sur un meuble, -arracha sa cravate.</p> - -<p>«Ah! tu viens de faire quelque chose de propre, avoue-le!»</p> - -<p>Elle se campa fièrement devant lui.</p> - -<p>«Eh bien, après? Où est le mal?</p> - -<p>—Comment! Tu m’espionnes?</p> - -<p>—Est-ce ma faute? Pourquoi vas-tu te divertir chez les femmes -honnêtes?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_238">238</span></p> - -<p>—N’importe! Je ne veux pas que tu les insultes.</p> - -<p>—En quoi l’ai-je insultée?»</p> - -<p>Il n’eut rien à répondre, et d’un accent plus haineux:</p> - -<p>«Mais, l’autre fois, au Champ de Mars...</p> - -<p>—Ah! tu nous ennuies avec tes anciennes!</p> - -<p>—Misérable!»</p> - -<p>Il leva le poing.</p> - -<p>«Ne me tue pas! Je suis enceinte!»</p> - -<p>Frédéric se recula.</p> - -<p>«Tu mens!</p> - -<p>—Mais regarde-moi!»</p> - -<p>Elle prit un flambeau, et, montrant son visage:</p> - -<p>«T’y connais-tu?»</p> - -<p>De petites taches jaunes maculaient sa peau, qui était singulièrement -bouffie. Frédéric ne nia pas l’évidence. Il alla ouvrir la fenêtre, fit -quelques pas de long en large, puis s’affaissa dans un fauteuil.</p> - -<p>Cet événement était une calamité, qui d’abord ajournait leur -rupture,—et puis bouleversait tous ses projets. L’idée d’être père, -d’ailleurs, lui paraissait grotesque, inadmissible. Mais pourquoi? Si, -au lieu de la Maréchale...? Et sa rêverie devint tellement profonde, -qu’il eut une sorte d’hallucination. Il voyait là, sur le tapis, devant -la cheminée, une petite fille. Elle ressemblait à M<sup>me</sup> Arnoux et -à lui-même, un peu:—brune et blanche, avec des yeux noirs, de très -grands sourcils, un ruban rose dans ses cheveux bouclants! (Oh! comme -il l’aurait aimée!) Et il lui semblait entendre sa voix: «Papa! papa!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_239">239</span></p> - -<p>Rosanette, qui venait de se déshabiller, s’approcha de lui, aperçut une -larme à ses paupières et le baisa sur le front gravement. Il se leva en -disant:</p> - -<p>«Parbleu! On ne le tuera pas, ce marmot!»</p> - -<p>Alors, elle bavarda beaucoup. Ce serait un garçon, bien sûr! On -l’appellerait Frédéric. Il fallait commencer son trousseau;—et, en -la voyant si heureuse, une pitié le prit. Comme il ne ressentait -maintenant aucune colère, il voulut savoir la raison de sa démarche -tout à l’heure.</p> - -<p>C’est que M<sup>lle</sup> Vatnaz lui avait envoyé, ce jour-là même, un billet -protesté depuis longtemps; et elle avait couru chez Arnoux pour avoir -de l’argent.</p> - -<p>«Je t’en aurais donné! dit Frédéric.</p> - -<p>—C’était plus simple de prendre là-bas ce qui m’appartient et de -rendre à l’autre ses mille francs.</p> - -<p>—Est-ce au moins tout ce que tu lui dois?»</p> - -<p>Elle répondit:</p> - -<p>«Certainement!»</p> - -<p>Le lendemain, à neuf heures du soir (heure indiquée par le portier), -Frédéric se rendit chez M<sup>lle</sup> Vatnaz.</p> - -<p>Il se cogna dans l’antichambre contre les meubles entassés. Mais un -bruit de voix et de musique le guidait. Il ouvrit une porte et tomba -au milieu d’un <i>raout</i>. Debout, devant le piano que touchait une -demoiselle en lunettes, Delmar, sérieux comme un pontife, déclamait -une poésie humanitaire sur la prostitution, et sa voix caverneuse -roulait, soutenue par les accords plaqués. Un rang de femmes occupait -la muraille, vêtues <span class="pagenum" id="Page_240">240</span> généralement de couleurs sombres, sans col -de chemises ni manchettes. Cinq ou six hommes, tous des penseurs, -étaient çà et là sur des chaises. Il y avait dans un fauteuil un ancien -fabuliste, une ruine;—et l’odeur âcre de deux lampes se mêlait à -l’arôme du chocolat, qui emplissait des bols encombrant la table à jeu.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Vatnaz, une écharpe orientale autour des reins, se tenait à -un coin de la cheminée. Dussardier était à l’autre bout en face; il -avait l’air un peu embarrassé de sa position. D’ailleurs, ce milieu -artistique l’intimidait.</p> - -<p>La Vatnaz en avait-elle fini avec Delmar? non peut-être. Cependant elle -semblait jalouse du brave commis; et, Frédéric ayant réclamé d’elle -un mot d’entretien, elle lui fit signe de passer avec eux dans sa -chambre. Quand les mille francs furent alignés, elle demanda en plus -les intérêts.</p> - -<p>«Ça n’en vaut pas la peine! dit Dussardier.</p> - -<p>—Tais-toi donc!»</p> - -<p>Cette lâcheté d’un homme si courageux fut agréable à Frédéric comme -une justification de la sienne. Il rapporta le billet et ne reparla -jamais de l’esclandre chez M<sup>me</sup> Arnoux. Mais, dès lors, toutes les -défectuosités de la Maréchale lui apparurent.</p> - -<p>Elle avait un mauvais goût irrémédiable, une incompréhensible paresse, -une ignorance de sauvage, jusqu’à considérer comme très célèbre le -docteur Desrogis; et elle était fière de le recevoir, lui et son -épouse, parce que c’étaient «des gens mariés». Elle <span class="pagenum" id="Page_241">241</span> régentait -d’un air pédantesque sur les choses de la vie M<sup>lle</sup> Irma, pauvre -petite créature douée d’une petite voix, ayant pour protecteur un -monsieur «très bien», ex-employé dans les douanes, et fort aux tours -de cartes; Rosanette l’appelait «mon gros loulou». Frédéric ne pouvait -souffrir non plus la répétition de ses mots bêtes tels que: «Du flan! -A Chaillot! On n’a jamais pu savoir», etc.; et elle s’obstinait à -épousseter le matin ses bibelots avec une paire de vieux gants blancs! -Il était révolté surtout par ses façons envers sa bonne,—dont les -gages étaient sans cesse arriérés, et qui même lui prêtait de l’argent. -Les jours qu’elles réglaient leurs comptes, elles se chamaillaient -comme deux poissardes, puis on se réconciliait en s’embrassant. Le -tête-à-tête devenait triste. Ce fut un soulagement pour lui, quand les -soirées de M<sup>me</sup> Dambreuse recommencèrent.</p> - -<p>Celle-là, au moins, l’amusait! Elle savait les intrigues du monde, -les mutations d’ambassadeurs, le personnel des couturières; et, s’il -lui échappait des lieux communs, c’était dans une formule tellement -convenue, que sa phrase pouvait passer pour une déférence ou pour une -ironie. Il fallait la voir au milieu de vingt personnes qui causaient, -n’en oubliant aucune, amenant les réponses qu’elle voulait, évitant les -périlleuses! Des choses très simples, racontées par elle, semblaient -des confidences; le moindre de ses sourires faisait rêver; son charme -enfin, comme l’exquise odeur qu’elle portait ordinairement, était -complexe et indéfinissable. Frédéric, dans sa compagnie, éprouvait -chaque <span class="pagenum" id="Page_242">242</span> fois le plaisir d’une découverte, et cependant il la -retrouvait toujours avec sa même sérénité, pareille au miroitement des -eaux limpides. Mais pourquoi ses manières envers sa nièce avaient-elles -tant de froideur? Elle lui lançait même, par moments, de singuliers -coups d’œil.</p> - -<p>Dès qu’il fut question de mariage, elle avait objecté à M. Dambreuse -la santé de «la chère enfant» et l’avait emmenée tout de suite aux -bains de Balaruc. A son retour, des prétextes nouveaux avaient surgi: -le jeune homme manquait de position, ce grand amour ne paraissait pas -sérieux, on ne risquait rien d’attendre. Martinon avait répondu qu’il -attendrait. Sa conduite fut sublime. Il prôna Frédéric. Il fit plus: il -le renseigna sur les moyens de plaire à M<sup>me</sup> Dambreuse, laissant même -entrevoir qu’il connaissait, par la nièce, les sentiments de la tante.</p> - -<p>Quant à M. Dambreuse, loin de montrer de la jalousie, il entourait -d’égards son jeune ami, le consultait sur différentes choses, -s’inquiétait même de son avenir, si bien qu’un jour, comme on parlait -du père Roque, il lui dit à l’oreille, d’un air finot:</p> - -<p>«Vous avez bien fait.»</p> - -<p>Et Cécile, miss John, les domestiques, le portier, pas un qui ne fût -charmant pour lui, dans cette maison. Il y venait tous les soirs, -abandonnant Rosanette. Sa maternité future la rendait plus sérieuse, -même un peu triste, comme si des inquiétudes l’eussent tourmentée. A -toutes les questions, elle répondait:</p> - -<p>«Tu te trompes! Je me porte bien!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_243">243</span></p> - -<p>C’étaient cinq billets qu’elle avait souscrits autrefois et, n’osant le -dire à Frédéric après le payement du premier, elle était retournée chez -Arnoux, lequel lui avait promis, par écrit, le tiers de ses bénéfices -dans l’éclairage au gaz des villes du Languedoc (une entreprise -merveilleuse!), en lui recommandant de ne pas se servir de cette lettre -avant l’assemblée des actionnaires; l’assemblée était remise de semaine -en semaine.</p> - -<p>Cependant la Maréchale avait besoin d’argent. Elle serait morte plutôt -que d’en demander à Frédéric. Elle n’en voulait pas de lui. Cela aurait -gâté leur amour. Il subvenait bien aux frais du ménage; mais une petite -voiture louée au mois et d’autres sacrifices indispensables depuis -qu’il fréquentait les Dambreuse l’empêchaient d’en faire plus pour sa -maîtresse. Deux ou trois fois, en rentrant à des heures inaccoutumées, -il crut voir des dos masculins disparaître entre les portes, et elle -sortait souvent sans vouloir dire où elle allait. Frédéric n’essaya -pas de creuser les choses. Un de ces jours, il prendrait un parti -définitif. Il rêvait une autre vie, qui serait plus amusante et plus -noble. Un pareil idéal le rendait indulgent pour l’hôtel Dambreuse.</p> - -<p>C’était une succursale intime de la rue de Poitiers. Il y rencontra le -grand M. A., l’illustre B., le profond C., l’éloquent Z., l’immense -Y., les vieux ténors du centre gauche, les paladins de la droite, les -burgraves du juste milieu, les éternels bonshommes de la comédie. Il -fut stupéfait par leur exécrable langage, leurs petitesses, leurs -rancunes, leur mauvaise foi,—tous <span class="pagenum" id="Page_244">244</span> ces gens qui avaient voté la -Constitution s’évertuant à la démolir;—et ils s’agitaient beaucoup, -lançaient des manifestes, des pamphlets, des biographies; celle de -Fumichon par Hussonnet fut un chef-d’œuvre. Nonancourt s’occupait -de la propagande dans les campagnes, M. de Grémonville travaillait -le clergé, Martinon ralliait de jeunes bourgeois. Chacun, selon ses -moyens, s’employa, jusqu’à Cisy lui-même. Pensant maintenant aux -choses sérieuses, tout le long de la journée il faisait des courses en -cabriolet pour le parti.</p> - -<p>M. Dambreuse, tel qu’un baromètre, en exprimait constamment la -dernière variation. On ne parlait pas de Lamartine sans qu’il citât -ce mot d’un homme du peuple: «Assez de lyre!» Cavaignac n’était plus, -à ses yeux, qu’un traître. Le président, qu’il avait admiré pendant -trois mois, commençait à déchoir dans son estime (ne lui trouvant pas -«l’énergie nécessaire»); et, comme il lui fallait toujours un sauveur, -sa reconnaissance, depuis l’affaire du Conservatoire, appartenait à -Changarnier: «Dieu merci, Changarnier... Espérons que Changarnier... -Oh! rien à craindre tant que Changarnier...»</p> - -<p>On exaltait avant tout M. Thiers pour son volume contre le socialisme, -où il s’était montré aussi penseur qu’écrivain. On riait énormément de -Pierre Leroux, qui citait à la Chambre des passages des philosophes. -On faisait des plaisanteries sur la queue phalanstérienne. On allait -applaudir la <i>Foire aux Idées</i>; et on comparait les auteurs à -Aristophane. Frédéric y alla comme les autres.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_245">245</span></p> - -<p>Le verbiage politique et la bonne chère engourdissaient sa moralité. -Si médiocres que lui parussent ces personnages, il était fier de les -connaître et intérieurement souhaitait la considération bourgeoise. Une -maîtresse comme M<sup>me</sup> Dambreuse le poserait.</p> - -<p>Il se mit à faire tout ce qu’il faut.</p> - -<p>Il se trouvait sur son passage à la promenade, ne manquait pas d’aller -la saluer dans sa loge au théâtre; et, sachant les heures où elle se -rendait à l’église, il se campait derrière un pilier dans une pose -mélancolique. Pour des indications de curiosités, des renseignements -sur un concert, des emprunts de livres ou de revues, c’était un échange -continuel de petits billets. Outre sa visite du soir, il lui en faisait -quelquefois une autre vers la fin du jour, et il avait une gradation -de joies à passer successivement par la grande porte, par la cour, -par l’antichambre, par les deux salons; enfin, il arrivait dans son -boudoir, discret comme un tombeau, tiède comme une alcôve, où l’on se -heurtait aux capitons des meubles parmi toute sorte d’objets çà et là: -chiffonnières, écrans, coupes et plateaux en laque, en écaille, en -ivoire, en malachite, bagatelles dispendieuses, souvent renouvelées. -Il y en avait de simples: trois galets d’Étretat pour servir de -presse-papier, un bonnet de Frisonne suspendu à un paravent chinois; -toutes ces choses s’harmonisaient cependant; on était même saisi par -la noblesse de l’ensemble, ce qui tenait peut-être à la hauteur du -plafond, à l’opulence des portières et aux longues crépines de soie, -flottant sur les bâtons dorés des tabourets.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_246">246</span></p> - -<p>Elle était presque toujours sur une petite causeuse, près de la -jardinière garnissant l’embrasure de la fenêtre. Assis au bord d’un -gros pouf à roulettes, il lui adressait les compliments les plus justes -possible, et elle le regardait la tête un peu de côté, la bouche -souriante.</p> - -<p>Il lui lisait des pages de poésie, en y mettant toute son âme, afin de -l’émouvoir et pour se faire admirer. Elle l’arrêtait par une remarque -dénigrante ou une observation pratique, et leur causerie retombait -sans cesse dans l’éternelle question de l’amour! Ils se demandaient ce -qui l’occasionnait, si les femmes le sentaient mieux que les hommes, -quelles étaient là-dessus leurs différences. Frédéric tâchait d’émettre -son opinion, en évitant à la fois la grossièreté et la fadeur. Cela -devenait une espèce de lutte, agréable par moments, fastidieuse en -d’autres.</p> - -<p>Il n’éprouvait pas à ses côtés ce ravissement de tout son être qui -l’emportait vers M<sup>me</sup> Arnoux, ni le désordre gai où l’avait mis -d’abord Rosanette. Mais il la convoitait comme une chose anormale et -difficile, parce qu’elle était noble, parce qu’elle était riche, parce -qu’elle était dévote,—se figurant qu’elle avait des délicatesses de -sentiment, rares comme ses dentelles, avec des amulettes sur la peau et -des pudeurs dans la dépravation.</p> - -<p>Il se servit du vieil amour. Il lui conta, comme inspiré par elle, tout -ce que M<sup>me</sup> Arnoux autrefois lui avait fait ressentir, ses langueurs, -ses appréhensions, ses rêves. Elle recevait cela comme une personne -accoutumée <span class="pagenum" id="Page_247">247</span> à ces choses, sans le repousser formellement, ne cédait -rien, et il n’arrivait pas plus à la séduire que Martinon à se marier. -Pour en finir avec l’amoureux de sa nièce, elle l’accusa de viser à -l’argent et pria même son mari d’en faire l’épreuve. M. Dambreuse -déclara donc au jeune homme que Cécile, étant l’orpheline de parents -pauvres, n’avait aucune «espérance» ni dot.</p> - -<p>Martinon, ne croyant pas que cela fût vrai, ou trop avancé pour se -dédire, ou par un de ces entêtements d’idiot qui sont des actes de -génie, répondit que son patrimoine, quinze mille livres de rente, leur -suffirait. Ce désintéressement imprévu toucha le banquier. Il lui -promit un cautionnement de receveur, en s’engageant à obtenir la place; -et, au mois de mai 1850, Martinon épousa M<sup>lle</sup> Cécile. Il n’y eut pas -de bal. Les jeunes gens partirent le soir même pour l’Italie. Frédéric, -le lendemain, vint faire une visite à M<sup>me</sup> Dambreuse. Elle lui parut -plus pâle que d’habitude. Elle le contredit avec aigreur sur deux ou -trois sujets sans importance. Du reste, tous les hommes étaient des -égoïstes.</p> - -<p>Il y en avait pourtant de dévoués, quand ce ne serait que lui.</p> - -<p>«Ah bah! comme les autres!»</p> - -<p>Ses paupières étaient rouges, elle pleurait. Puis, en s’efforçant de -sourire;</p> - -<p>«Excusez-moi! J’ai tort! C’est une idée triste qui m’est venue!»</p> - -<p>Il n’y comprenait rien.</p> - -<p>«N’importe! elle est moins forte que je ne croyais», pensa-t-il.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_248">248</span></p> - -<p>Elle sonna pour avoir un verre d’eau, en but une gorgée, le renvoya, -puis se plaignit de ce qu’on la servait horriblement. Afin de l’amuser, -il s’offrit comme domestique, se prétendant capable de donner des -assiettes, d’épousseter les meubles, d’annoncer le monde, d’être enfin -un valet de chambre ou plutôt un chasseur, bien que la mode en fût -passée. Il aurait voulu se tenir derrière sa voiture avec un chapeau de -plumes de coq.</p> - -<p>«Et comme je vous suivrais à pied majestueusement, en portant sur le -bras un petit chien!</p> - -<p>—Vous êtes gai, dit M<sup>me</sup> Dambreuse.</p> - -<p>—N’était-ce pas une folie, reprit-il, de considérer tout sérieusement? -Il y avait bien assez de misères sans s’en forger. Rien ne méritait la -peine d’une douleur.» Mme Dambreuse leva les sourcils d’une manière de -vague approbation.</p> - -<p>Cette parité de sentiments poussa Frédéric à plus de hardiesse. Ses -mécomptes d’autrefois lui faisaient maintenant une clairvoyance. Il -poursuivit:</p> - -<p>«Nos grands-pères vivaient mieux. Pourquoi ne pas obéir à l’impulsion -qui nous pousse?» L’amour, après tout, n’était pas en soi une chose si -importante.</p> - -<p>«Mais c’est immoral, ce que vous dites là!»</p> - -<p>Elle s’était remise sur la causeuse. Il s’assit au bord, contre ses -pieds.</p> - -<p>«Ne voyez-vous pas que je mens! Car, pour plaire aux femmes, il faut -étaler une insouciance de bouffon ou des fureurs de tragédie! Elles -se moquent de nous quand on leur dit qu’on les aime simplement! Moi, -je <span class="pagenum" id="Page_249">249</span> trouve ces hyperboles où elles s’amusent une profanation de -l’amour vrai; si bien qu’on ne sait plus comment l’exprimer, surtout -devant celles... qui ont... beaucoup d’esprit.»</p> - -<p>Elle le considérait les cils entre-clos. Il baissait la voix, en se -penchant vers son visage.</p> - -<p>«Oui! vous me faites peur! Je vous offense peut-être?... Pardon!... -Je ne voulais pas dire tout cela! Ce n’est pas ma faute! Vous êtes si -belle!»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Dambreuse ferma les yeux, et il fut surpris par la facilité de -sa victoire. Les grands arbres du jardin qui frissonnaient mollement -s’arrêtèrent. Des nuages immobiles rayaient le ciel de longues bandes -rouges, et il y eut comme une suspension universelle des choses. Alors, -des soirs semblables, avec des silences pareils, revinrent dans son -esprit confusément. Où était-ce?...</p> - -<p>Il se mit à genoux, prit sa main et lui jura un amour éternel. Puis, -comme il partait, elle le rappela d’un signe et lui dit tout bas:</p> - -<p>«Revenez dîner! Nous serons seuls!»</p> - -<p>Il semblait à Frédéric, en descendant l’escalier, qu’il était devenu -un autre homme, que la température embaumante des serres chaudes -l’entourait, qu’il entrait définitivement dans le monde supérieur -des adultères patriciens et des hautes intrigues. Pour y tenir la -première place, il suffisait d’une femme comme celle-là. Avide, sans -doute, de pouvoir et d’action, et mariée à un homme médiocre qu’elle -avait prodigieusement servi, elle désirait quelqu’un de fort pour le -conduire? Rien d’impossible maintenant! Il se sentait capable de <span class="pagenum" id="Page_250">250</span> -faire deux cents lieues à cheval, de travailler pendant plusieurs nuits -de suite sans fatigue; son cœur débordait d’orgueil.</p> - -<p>Sur le trottoir, devant lui, un homme couvert d’un vieux paletot -marchait la tête basse et avec un tel air d’accablement, que -Frédéric se retourna pour le voir. L’autre releva sa figure. C’était -Deslauriers. Il hésitait. Frédéric lui sauta au cou.</p> - -<p>«Ah! mon pauvre vieux! Comment! c’est toi!»</p> - -<p>Et il l’entraîna vers sa maison, en lui faisant beaucoup de questions à -la fois.</p> - -<p>L’ex-commissaire de Ledru-Rollin conta d’abord les tourments qu’il -avait eus. Comme il prêchait la fraternité aux conservateurs et le -respect des lois aux socialistes, les uns lui avaient tiré des coups -de fusil, les autres apporté une corde pour le pendre. Après juin, on -l’avait destitué brutalement. Il s’était jeté dans un complot, celui -des armes saisies à Troyes. On l’avait relâché faute de preuves. Puis -le comité d’action l’avait envoyé à Londres, où il s’était flanqué des -gifles avec ses frères au milieu d’un banquet. De retour à Paris...</p> - -<p>«Pourquoi n’es-tu pas venu chez moi?</p> - -<p>—Tu étais toujours absent! Ton suisse avait des allures mystérieuses, -je ne savais que penser, et puis je ne voulais pas reparaître en -vaincu.»</p> - -<p>Il avait frappé aux portes de la démocratie, s’offrant à la servir de -sa plume, de sa parole, de ses démarches; partout on l’avait repoussé; -on se méfiait de lui, et il avait vendu sa montre, sa bibliothèque, son -linge.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_251">251</span></p> - -<p>«Mieux vaudrait crever sur les pontons de Belle-Isle, avec Sénécal!</p> - -<p>Frédéric, qui arrangeait alors sa cravate, n’eut pas l’air très ému par -cette nouvelle.</p> - -<p>«Ah! il est déporté, ce bon Sénécal?»</p> - -<p>Deslauriers répliqua, en parcourant les murailles d’un air envieux:</p> - -<p>«Tout le monde n’a pas ta chance!</p> - -<p>—Excuse-moi, dit Frédéric, sans remarquer l’allusion, mais je dîne en -ville. On va te faire à manger; commande ce que tu voudras! Prends même -mon lit.»</p> - -<p>Devant une cordialité si complète, l’amertume de Deslauriers disparut.</p> - -<p>«Ton lit? Mais... ça te gênerait!</p> - -<p>—Eh non! J’en ai d’autres!</p> - -<p>—Ah! très bien, reprit l’avocat en riant. Où dînes-tu donc?</p> - -<p>—Chez M<sup>me</sup> Dambreuse.</p> - -<p>—Est-ce que... par hasard... ce serait?...</p> - -<p>—Tu es trop curieux», dit Frédéric avec un sourire, qui confirmait -cette supposition.</p> - -<p>Puis, ayant regardé la pendule, il se rassit.</p> - -<p>«C’est comme ça! et il ne faut pas désespérer, vieux défenseur du -peuple!</p> - -<p>—Miséricorde! que d’autres s’en mêlent!»</p> - -<p>L’avocat détestait les ouvriers, pour en avoir souffert dans sa -province, un pays de houille. Chaque puits d’extraction avait nommé un -gouvernement provisoire lui intimant des ordres.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_252">252</span></p> - -<p>«D’ailleurs, leur conduite a été charmante partout: à Lyon, à Lille, au -Havre, à Paris! Car, à l’exemple des fabricants qui voudraient exclure -les produits de l’étranger, ces messieurs réclament pour qu’on bannisse -les travailleurs anglais, allemands, belges et savoyards! Quant à -leur intelligence, à quoi a servi, sous la Restauration, leur fameux -compagnonnage? En 1830, ils sont entrés dans la garde nationale, sans -même avoir le bon sens de la dominer! Est-ce que, dès le lendemain de -48, les corps de métiers n’ont pas reparu avec des étendards à eux! Ils -demandaient même des représentants du peuple à eux, lesquels n’auraient -parlé que pour eux! Tout comme les députés de la betterave ne -s’inquiètent que de la betterave!—Ah! j’en ai assez de ces cocos-là, -se prosternant tour à tour devant l’échafaud de Robespierre, les bottes -de l’empereur, le parapluie de Louis-Philippe, racaille éternellement -dévouée à qui lui jette du pain dans la gueule! On crie toujours contre -la vénalité de Talleyrand et de Mirabeau; mais le commissionnaire d’en -bas vendrait la patrie pour cinquante centimes, si on lui promettait -de tarifer sa course à trois francs! Ah! quelle faute! Nous aurions dû -mettre le feu aux quatre coins de l’Europe!»</p> - -<p>Frédéric lui répondit:</p> - -<p>«L’étincelle manquait! Vous étiez simplement de petits bourgeois, -et les meilleurs d’entre vous, des cuistres! Quant aux ouvriers, -ils peuvent se plaindre; car, si l’on excepte un million soustrait -à la liste civile, et que vous leur avez octroyé avec la plus basse -flagornerie, <span class="pagenum" id="Page_253">253</span> vous n’avez rien fait pour eux que des phrases! Le -livret demeure aux mains du patron, et le salarié (même devant la -justice) reste l’inférieur de son maître, puisque sa parole n’est pas -crue. Enfin, la république me paraît vieille. Qui sait? Le progrès, -peut-être, n’est réalisable que par une aristocratie ou par un homme? -L’initiative vient toujours d’en haut! Le peuple est mineur, quoi qu’on -prétende!</p> - -<p>—C’est peut-être vrai,» dit Deslauriers.</p> - -<p>Selon Frédéric, la grande masse des citoyens n’aspirait qu’au repos (il -avait profité à l’hôtel Dambreuse), et toutes les chances étaient pour -les conservateurs. Ce parti-là, cependant, manquait d’hommes neufs.</p> - -<p>«Si tu te présentais, je suis sûr...»</p> - -<p>Il n’acheva pas. Deslauriers comprit, se passa les deux mains sur le -front; puis, tout à coup:</p> - -<p>«Mais toi? Rien ne t’empêche? Pourquoi ne serais-tu pas député?» Par -suite d’une double élection, il y avait, dans l’Aube, une candidature -vacante. M. Dambreuse, réélu à la Législative, appartenait à un autre -arrondissement. «Veux-tu que je m’en occupe?» Il connaissait beaucoup -de cabaretiers, d’instituteurs, de médecins, de clercs d’étude et leurs -patrons. «D’ailleurs, on fait accroire aux paysans tout ce qu’on veut!»</p> - -<p>Frédéric sentait se rallumer son ambition.</p> - -<p>Deslauriers ajouta:</p> - -<p>«Tu devrais bien me trouver une place à Paris.</p> - -<p>—Oh! ce ne sera pas difficile par M. Dambreuse.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_254">254</span></p> - -<p>—Puisque nous parlions de houilles, reprit l’avocat, que devient sa -grande société? C’est une occupation de ce genre qu’il me faudrait!—et -je leur serais utile, tout en gardant mon indépendance.»</p> - -<p>Frédéric promit de le conduire chez le banquier avant trois jours.</p> - -<p>Son repas en tête à tête avec M<sup>me</sup> Dambreuse fut une chose exquise. -Elle souriait en face de lui, de l’autre côté de la table, par-dessus -des fleurs dans une corbeille, à la lumière de la lampe suspendue; -et comme la fenêtre était ouverte, on apercevait des étoiles. Ils -causèrent fort peu, se méfiant d’eux-mêmes sans doute; mais, dès que -les domestiques tournaient le dos, ils s’envoyaient un baiser du -bout des lèvres. Il dit son idée de candidature. Elle l’approuva, -s’engageant même à y faire travailler M. Dambreuse.</p> - -<p>Le soir, quelques amis se présentèrent pour la féliciter et pour la -plaindre; elle devait être si chagrine de n’avoir plus sa nièce! -C’était fort bien, d’ailleurs, aux jeunes mariés de s’être mis en -voyage; plus tard, les embarras, les enfants surviennent! Mais l’Italie -ne répondait pas à l’idée qu’on s’en faisait. Après cela, ils étaient -dans l’âge des illusions! et puis la lune de miel embellissait tout! -Les deux derniers qui restèrent furent M. de Grémonville et Frédéric. -Le diplomate ne voulait pas s’en aller. Enfin, à minuit, il se leva. -M<sup>me</sup> Dambreuse fit signe à Frédéric de partir avec lui et le remercia -de cette obéissance par une pression de main plus suave que tout le -reste.</p> - -<p>La Maréchale poussa un cri de joie en le revoyant. <span class="pagenum" id="Page_255">255</span> Elle -l’attendait depuis cinq heures. Il donna pour excuse une démarche -indispensable dans l’intérêt de Deslauriers. Sa figure avait un air de -triomphe, une auréole, dont Rosanette fut éblouie.</p> - -<p>«C’est peut-être à cause de ton habit noir qui te va bien; mais je ne -t’ai jamais trouvé si beau! Comme tu es beau!»</p> - -<p>Dans un transport de sa tendresse, elle se jura intérieurement de ne -plus appartenir à d’autres, quoi qu’il advînt, quand elle devrait -crever de misère!</p> - -<p>Ses jolis yeux humides pétillaient d’une passion tellement puissante, -que Frédéric l’attira sur ses genoux, et il se dit: «Quelle canaille je -fais!» en s’applaudissant de sa perversité.</p> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_256">256</span></p> - -<h2 id="ch7">IV</h2> - -<p>M. Dambreuse, quand Deslauriers se présenta chez lui, songeait à -raviver sa grande affaire de houilles. Mais cette fusion de toutes les -compagnies en une seule était mal vue; on criait au monopole, comme -s’il ne fallait pas, pour de telles exploitations, d’immenses capitaux!</p> - -<p>Deslauriers, qui venait de lire exprès l’ouvrage de Gobet et les -articles de M. Chappe dans le <i>Journal des Mines</i>, connaissait la -question parfaitement. Il démontra que la loi de 1810 établissait au -profit du concessionnaire un droit impermutable. D’ailleurs, on pouvait -donner à l’entreprise une couleur démocratique: empêcher les réunions -houillères était un attentat contre le principe même d’association.</p> - -<p>M. Dambreuse lui confia des notes pour rédiger un mémoire. Quant à la -manière dont il payerait son travail, il fit des promesses d’autant -meilleures qu’elles n’étaient pas précises.</p> - -<p>Deslauriers s’en revint chez Frédéric et lui rapporta <span class="pagenum" id="Page_257">257</span> la -conférence. De plus, il avait vu M<sup>me</sup> Dambreuse au bas de l’escalier, -comme il sortait.</p> - -<p>«Je t’en fais mes compliments, saprelotte!»</p> - -<p>Puis ils causèrent de l’élection. Il y avait quelque chose à inventer.</p> - -<p>Trois jours après, Deslauriers reparut avec une feuille d’écriture -destinée aux journaux et qui était une lettre familière, où M. -Dambreuse approuvait la candidature de leur ami. Soutenue par un -conservateur et prônée par un rouge, elle devait réussir. Comment le -capitaliste signait-il une pareille élucubration? L’avocat, sans le -moindre embarras, de lui-même avait été la montrer à M<sup>me</sup> Dambreuse, -qui, la trouvant fort bien, s’était chargée du reste.</p> - -<p>Cette démarche surprit Frédéric. Il l’approuva cependant; puis, comme -Deslauriers s’aboucherait avec M. Roque, il lui conta sa position -vis-à-vis de Louise.</p> - -<p>«Dis-leur tout ce que tu voudras, que mes affaires sont troubles; je -les arrangerai; elle est assez jeune pour attendre.»</p> - -<p>Deslauriers partit, et Frédéric se considéra comme un homme très fort. -Il éprouvait, d’ailleurs, un assouvissement, une satisfaction profonde. -Sa joie de posséder une femme riche n’était gâtée par aucun contraste; -le sentiment s’harmonisait avec le milieu. Sa vie, maintenant, avait -des douceurs partout.</p> - -<p>La plus exquise, peut-être, était de contempler M<sup>me</sup> Dambreuse, entre -plusieurs personnes, dans son salon. La convenance de ses manières -le faisait rêver à d’autres attitudes; pendant qu’elle causait d’un -ton <span class="pagenum" id="Page_258">258</span> froid, il se rappelait ses mots d’amour balbutiés; tous les -respects pour sa vertu le délectaient comme un hommage retournant vers -lui, et il avait parfois des envies de s’écrier: «Mais je la connais -mieux que vous! Elle est à moi!»</p> - -<p>Leur liaison ne tarda pas à être une chose convenue, acceptée. M<sup>me</sup> -Dambreuse, durant tout l’hiver, traîna Frédéric dans le monde.</p> - -<p>Il arrivait presque toujours avant elle, et il la voyait entrer, les -bras nus, l’éventail à la main, des perles dans les cheveux. Elle -s’arrêtait sur le seuil (le linteau de la porte l’entourait comme un -cadre) et elle avait un léger mouvement d’indécision, en clignant les -paupières, pour découvrir s’il était là. Elle le ramenait dans sa -voiture; la pluie fouettait les vasistas; les passants, tels que des -ombres, s’agitaient dans la boue; et, serrés l’un contre l’autre, ils -apercevaient tout cela confusément, avec un dédain tranquille. Sous des -prétextes différents, il restait encore une bonne heure dans sa chambre.</p> - -<p>C’était par ennui surtout que M<sup>me</sup> Dambreuse avait cédé. Mais cette -dernière épreuve ne devait pas être perdue. Elle voulait un grand -amour, et elle se mit à le combler d’adulations et de caresses.</p> - -<p>Elle lui envoyait des fleurs; elle lui fit une chaise en tapisserie; -elle lui donna un porte-cigares, une écritoire, mille petites choses -d’un usage quotidien, pour qu’il n’eût pas une action indépendante de -son souvenir. Ces prévenances le charmèrent d’abord et bientôt lui -parurent toutes simples.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_259">259</span></p> - -<p>Elle montait dans un fiacre, le renvoyait à l’entrée d’un passage, -sortait par l’autre bout; puis, se glissant le long des murs, avec -un double voile sur le visage, elle atteignait la rue où Frédéric -en sentinelle lui prenait le bras vivement pour la conduire dans sa -maison. Ses deux domestiques se promenaient, le portier faisait des -courses; elle jetait les yeux tout à l’entour; rien à craindre! et elle -poussait comme un soupir d’exilé qui revoit sa patrie. La chance les -enhardit. Leurs rendez-vous se multiplièrent. Un soir même, elle se -présenta tout à coup en grande toilette de bal. Ces surprises pouvaient -être dangereuses; il la blâma de son imprudence; elle lui déplut, du -reste. Son corsage ouvert découvrait trop sa poitrine maigre.</p> - -<p>Il reconnut alors ce qu’il s’était caché, la désillusion de ses sens. -Il n’en feignait pas moins de grandes ardeurs; mais pour les ressentir, -il lui fallait évoquer l’image de Rosanette ou de M<sup>me</sup> Arnoux.</p> - -<p>Cette atrophie sentimentale lui laissait la tête entièrement libre, -et plus que jamais il ambitionnait une haute position dans le monde. -Puisqu’il avait un marchepied pareil, c’était bien le moins qu’il s’en -servît.</p> - -<p>Vers le milieu de janvier, un matin, Sénécal entra dans son cabinet -et, à son exclamation d’étonnement, répondit qu’il était secrétaire de -Deslauriers. Il lui apportait même une lettre. Elle contenait de bonnes -nouvelles et le blâmait cependant de sa négligence; il fallait venir -là-bas.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_260">260</span></p> - -<p>Le futur député dit qu’il se mettrait en route le surlendemain.</p> - -<p>Sénécal n’exprima pas d’opinion sur cette candidature. Il parla de sa -personne et des affaires du pays.</p> - -<p>Si lamentables qu’elles fussent, elles le réjouissaient; car on -marchait au communisme. D’abord, l’Administration y menait d’elle-même, -puisque, chaque jour, il y avait plus de choses régies par le -gouvernement. Quant à la propriété, la Constitution de 48, malgré ses -faiblesses, ne l’avait pas ménagée; au nom de l’utilité publique, -l’État pouvait prendre désormais ce qu’il jugeait lui convenir. Sénécal -se déclara pour l’autorité, et Frédéric aperçut dans ses discours -l’exagération de ses propres paroles à Deslauriers. Le républicain -tonna même contre l’insuffisance des masses.</p> - -<p>«Robespierre, en défendant le droit du petit nombre, amena Louis XVI -devant la Convention nationale et sauva le peuple. La fin des choses -les rend légitimes. La dictature est quelquefois indispensable. Vive la -tyrannie, pourvu que le tyran fasse le bien!»</p> - -<p>Leur discussion dura longtemps, et, comme il s’en allait, Sénécal avoua -(c’était le but de sa visite peut-être) que Deslauriers s’impatientait -beaucoup du silence de M. Dambreuse.</p> - -<p>Mais M. Dambreuse était malade. Frédéric le voyait tous les jours, sa -qualité d’intime le faisait admettre près de lui.</p> - -<p>La révocation du général Changarnier avait ému extrêmement <span class="pagenum" id="Page_261">261</span> le -capitaliste. Le soir même, il fut pris d’une grande chaleur dans -la poitrine, avec une oppression à ne pouvoir se tenir couché. Des -sangsues amenèrent un soulagement immédiat. La toux sèche disparut, la -respiration devint plus calme; et, huit jours après, il dit en avalant -un bouillon:</p> - -<p>«Ah! ça va mieux! Mais j’ai manqué faire le grand voyage!</p> - -<p>—Pas sans moi!» s’écria M<sup>me</sup> Dambreuse, notifiant par ce mot qu’elle -n’aurait pu lui survivre.</p> - -<p>Au lieu de répondre, il étala sur elle et sur son amant un singulier -sourire, où il y avait à la fois de la résignation, de l’indulgence, de -l’ironie, et même comme une pointe, un sous-entendu presque gai.</p> - -<p>Frédéric voulut partir pour Nogent, M<sup>me</sup> Dambreuse s’y opposa, et il -défaisait et refaisait tour à tour ses paquets, selon les alternatives -de la maladie.</p> - -<p>Tout à coup, M. Dambreuse cracha le sang abondamment. «Les princes -de la science», consultés, n’avisèrent à rien de nouveau. Ses jambes -enflaient, et la faiblesse augmentait. Il avait témoigné plusieurs fois -le désir de voir Cécile, qui était à l’autre bout de la France avec son -mari, nommé receveur depuis un mois. Il ordonna expressément qu’on la -fît venir. M<sup>me</sup> Dambreuse écrivit trois lettres et les lui montra.</p> - -<p>Sans se fier même à la religieuse, elle ne le quittait pas d’une -seconde, ne se couchait plus. Les personnes qui se faisaient inscrire -chez le concierge s’informaient d’elle avec admiration, et les passants -étaient saisis de <span class="pagenum" id="Page_262">262</span> respect devant la quantité de paille qu’il y -avait dans la rue sous les fenêtres.</p> - -<p>Le 12 février, à cinq heures, une hémoptysie effrayante se déclara. Le -médecin de garde dit le danger. On courut vite chez un prêtre.</p> - -<p>Pendant la confession de M. Dambreuse, Madame le regardait de loin -curieusement. Après quoi, le jeune docteur posa un vésicatoire et -attendit.</p> - -<p>La lumière des lampes, masquée par des meubles, éclairait la chambre -inégalement. Frédéric et M<sup>me</sup> Dambreuse, au pied de la couche, -observaient le moribond. Dans l’embrasure d’une croisée, le prêtre -et le médecin causaient à demi-voix; la bonne sœur, à genoux, -marmottait des prières.</p> - -<p>Enfin, un râle s’éleva. Les mains se refroidissaient, la face -commençait à pâlir. Quelquefois, il tirait tout à coup une aspiration -énorme; elles devinrent de plus en plus rares; deux ou trois paroles -confuses lui échappèrent; il exhala un petit souffle en même temps -qu’il tournait ses yeux, et la tête retomba de côté sur l’oreiller.</p> - -<p>Tous, pendant une minute, restèrent immobiles.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Dambreuse s’approcha; et, sans effort, avec la simplicité du -devoir, elle lui ferma les paupières.</p> - -<p>Puis elle écarta les deux bras, en se tordant la taille comme dans le -spasme d’un désespoir contenu, et sortit de l’appartement, appuyée sur -le médecin et la religieuse. Un quart d’heure après, Frédéric monta -dans sa chambre.</p> - -<p>On y sentait une odeur indéfinissable, émanation <span class="pagenum" id="Page_263">263</span> des choses -délicates qui l’emplissaient. Au milieu du lit, une robe noire -s’étalait, tranchant sur le couvre-pied rose.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Dambreuse était au coin de la cheminée, debout. Sans lui -supposer de violents regrets, il la croyait un peu triste, et d’une -voix dolente:</p> - -<p>«Tu souffres?</p> - -<p>—Moi? Non, pas du tout.»</p> - -<p>Comme elle se retournait, elle aperçut la robe, l’examina; puis elle -lui dit de ne pas se gêner.</p> - -<p>«Fume si tu veux! Tu es chez moi!»</p> - -<p>Et avec un grand soupir:</p> - -<p>«Ah! sainte Vierge! quel débarras!»</p> - -<p>Frédéric fut étonné de l’exclamation. Il reprit en lui baisant la main:</p> - -<p>«On était libre pourtant!»</p> - -<p>Cette allusion à l’aisance de leurs amours parut blesser M<sup>me</sup> -Dambreuse.</p> - -<p>«Eh! tu ne sais pas les services que je lui rendais, ni dans quelles -angoisses j’ai vécu!</p> - -<p>—Comment?</p> - -<p>—Mais oui! Était-ce une sécurité que d’avoir toujours près de soi -cette bâtarde, une enfant introduite dans la maison au bout de cinq -ans de ménage, et qui, sans moi, bien sûr, l’aurait amené à quelque -sottise?»</p> - -<p>Alors, elle expliqua ses affaires. Ils s’étaient mariés sous le régime -de la séparation. Son patrimoine était de trois cent mille francs. M. -Dambreuse, par leur contrat, lui avait assuré, en cas de survivance, -quinze <span class="pagenum" id="Page_264">264</span> mille livres de rente avec la propriété de l’hôtel. Mais, -peu de temps après, il avait fait un testament où il lui donnait toute -sa fortune; et elle l’évaluait, autant qu’il était possible de le -savoir maintenant, à plus de trois millions.</p> - -<p>Frédéric ouvrit de grands yeux.</p> - -<p>«Ça en valait la peine, n’est-ce pas? J’y ai contribué, du reste! -C’était mon bien que je défendais; Cécile m’aurait dépouillée -injustement.</p> - -<p>—Pourquoi n’est-elle pas venue voir son père?» dit Frédéric.</p> - -<p>A cette question, M<sup>me</sup> Dambreuse le considère; puis, d’un ton sec:</p> - -<p>«Je n’en sais rien! Faute de cœur, sans doute! Oh! je la connais! -Aussi elle n’aura pas de moi une obole!»</p> - -<p>Elle n’était guère gênante, du moins depuis son mariage.</p> - -<p>«Ah! son mariage!» fit en ricanant M<sup>me</sup> Dambreuse.</p> - -<p>Et elle s’en voulait d’avoir trop bien traité cette pécore-là, qui -était jalouse, intéressée, hypocrite. «Tous les défauts de son père!» -Elle le dénigrait de plus en plus. Personne d’une fausseté aussi -profonde, impitoyable d’ailleurs, dur comme un caillou, «un mauvais -homme, un mauvais homme».</p> - -<p>Il échappe des fautes, même aux plus sages. M<sup>me</sup> Dambreuse venait -d’en faire une, par ce débordement de haine. Frédéric, en face d’elle, -dans une bergère, réfléchissait, scandalisé.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_265">265</span></p> - -<p>Elle se leva, se mit doucement sur ses genoux.</p> - -<p>«Toi seul es bon! Il n’y a que toi que j’aime!»</p> - -<p>En le regardant, son cœur s’amollit, une réaction nerveuse lui amena -des larmes aux paupières, et elle murmura:</p> - -<p>«Veux-tu m’épouser?»</p> - -<p>Il crut d’abord n’avoir pas compris. Cette richesse l’étourdissait. -Elle répéta plus haut:</p> - -<p>«Veux-tu m’épouser?»</p> - -<p>Enfin, il dit en souriant:</p> - -<p>«Tu en doutes?»</p> - -<p>Puis une pudeur le prit, et, pour faire au défunt une sorte de -réparation, il s’offrit à le veiller lui-même. Mais comme il avait -honte de ce pieux sentiment, il ajouta d’un ton dégagé:</p> - -<p>«Ce serait peut-être plus convenable.»</p> - -<p>—Oui, peut-être bien, dit-elle, à cause des domestiques!»</p> - -<p>On avait tiré le lit complètement hors de l’alcôve. La religieuse était -au pied, et au chevet se tenait un prêtre, un autre, un grand homme -maigre, l’air espagnol et fanatique. Sur la table de nuit, couverte -d’une serviette blanche, trois flambeaux brûlaient.</p> - -<p>Frédéric prit une chaise et regarda le mort.</p> - -<p>Son visage était jaune comme de la paille; un peu d’écume sanguinolente -marquait les coins de sa bouche. Il avait un foulard autour du crâne, -un gilet de tricot, et un crucifix d’argent sur la poitrine, entre ses -bras croisés.</p> - -<p>Elle était finie, cette existence pleine d’agitation! <span class="pagenum" id="Page_266">266</span> Combien -n’avait-il pas fait de courses dans les bureaux, aligné de chiffres, -tripoté d’affaires, entendu de rapports! Que de boniments, de sourires, -de courbettes! Car il avait acclamé Napoléon, les Cosaques, Louis -XVIII, 1830, les ouvriers, tous les régimes, chérissant le pouvoir d’un -tel amour, qu’il aurait payé pour se vendre.</p> - -<p>Mais il laissait le domaine de la Fortelle, trois manufactures en -Picardie, le bois de Crancé dans l’Yonne, une ferme près d’Orléans, des -valeurs mobilières considérables.</p> - -<p>Frédéric fit ainsi la récapitulation de sa fortune, et elle allait -pourtant lui appartenir! Il songea d’abord à «ce qu’on dirait», à un -cadeau pour sa mère, à ses futurs attelages, à un vieux cocher de sa -famille, dont il voulait faire le concierge. La livrée ne serait plus -la même naturellement. Il prendrait le grand salon comme cabinet de -travail. Rien n’empêchait, en abattant trois murs, d’avoir, au second -étage, une galerie de tableaux. Il y avait moyen peut-être d’organiser -en bas une salle de bains turcs. Quant au bureau de M. Dambreuse, pièce -déplaisante, à quoi pouvait-elle servir?</p> - -<p>Le prêtre qui venait à se moucher, ou la bonne sœur arrangeant le -feu, interrompait brutalement ces imaginations. Mais la réalité les -confirmait; le cadavre était toujours là. Ses paupières s’étaient -rouvertes; et les pupilles, bien que noyées dans des ténèbres -visqueuses, avaient une expression énigmatique, intolérable. Frédéric -croyait y voir comme un jugement <span class="pagenum" id="Page_267">267</span> porté sur lui; et il sentait -presque un remords, car il n’avait jamais eu à se plaindre de cet -homme, qui, au contraire... «Allons donc! un vieux misérable!» et il le -considérait de plus près, pour se raffermir, en lui criant mentalement:</p> - -<p>«Eh bien, quoi? Est-ce que je t’ai tué?»</p> - -<p>Cependant le prêtre lisait son bréviaire; la religieuse, immobile, -sommeillait; les mèches des trois flambeaux s’allongeaient.</p> - -<p>On entendit, pendant deux heures, le roulement sourd des charrettes -défilant vers les Halles. Les carreaux blanchirent, un fiacre passa, -puis une compagnie d’ânesses qui trottinaient sur le pavé, et des coups -de marteau, des cris de vendeurs ambulants, des éclats de trompette; -tout déjà se confondait dans la grande voix de Paris qui s’éveille.</p> - -<p>Frédéric se mit en courses. Il se transporta premièrement à la mairie -pour faire la déclaration; puis, quand le médecin des morts eut donné -un certificat, il revint à la mairie dire quel cimetière la famille -choisissait, et pour s’entendre avec le bureau des pompes funèbres.</p> - -<p>L’employé exhiba un dessin et un programme, l’un indiquant les diverses -classes d’enterrement, l’autre le détail complet du décor. Voulait-on -un char avec galerie ou un char avec panaches, des tresses aux chevaux, -des aigrettes aux valets, des initiales ou un blason, des lampes -funèbres, un homme pour porter les honneurs, et combien de voitures? -Frédéric fut large; M<sup>me</sup> Dambreuse tenait à ne rien ménager.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_268">268</span></p> - -<p>Puis, il se rendit à l’église.</p> - -<p>Le vicaire des convois commença par blâmer l’exploitation des pompes -funèbres; ainsi l’officier pour les pièces d’honneur était vraiment -inutile; beaucoup de cierges valait mieux! On convint d’une messe -basse relevée de musique. Frédéric signa ce qui était convenu, avec -obligation solidaire de payer tous les frais.</p> - -<p>Il alla ensuite à l’Hôtel de Ville pour l’achat du terrain. Une -concession de deux mètres en longueur sur un de largeur coûtait cinq -cents francs. Était-ce une concession mi-séculaire ou perpétuelle?</p> - -<p>«Oh! perpétuelle!» dit Frédéric!</p> - -<p>Il prenait la chose au sérieux, se donnait du mal. Dans la cour de -l’hôtel, un marbrier l’attendait pour lui montrer des devis et plans de -tombeaux grecs, égyptiens, mauresques; mais l’architecte de la maison -en avait déjà conféré avec Madame; et, sur la table, dans le vestibule, -il y avait toute sorte de prospectus relatifs au nettoyage des matelas, -à la désinfection des chambres, à divers procédés d’embaumement.</p> - -<p>Après son dîner, il retourna chez le tailleur pour le deuil des -domestiques et il dut faire une dernière course, car il avait -commandé des gants de castor, et c’étaient des gants de filoselle qui -convenaient.</p> - -<p>Quand il arriva le lendemain, à dix heures, le grand salon s’emplissait -de monde, et presque tous, en s’abordant d’un air mélancolique, -disaient:</p> - -<p>«Moi qui l’ai encore vu il y a un mois! Mon Dieu! c’est notre sort à -tous!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_269">269</span></p> - -<p>—Oui, mais tâchons que ce soit le plus tard possible!»</p> - -<p>Alors, on poussait un petit rire de satisfaction, et même on engageait -des dialogues parfaitement étrangers à la circonstance. Enfin, le -maître des cérémonies, en habit noir à la française et culotte courte, -avec manteau, pleureuses, brette au côté et tricorne sous le bras, -articula, en saluant, les mots d’usage:</p> - -<p>«Messieurs, quand il vous fera plaisir.» On partit.</p> - -<p>C’était jour de marché aux fleurs sur la place de la Madeleine. Il -faisait un temps clair et doux, et la brise, qui secouait un peu -les baraques de toile, gonflait, par les bords, l’immense drap noir -accroché sur le portail. L’écusson de M. Dambreuse, occupant un -carré de velours, s’y répétait trois fois. Il était <i>de sable au -senestrochère d’or, à poing fermé, ganté d’argent</i>, avec la couronne de -comte et cette devise: <i>Par toutes voies</i>.</p> - -<p>Les porteurs montèrent jusqu’au haut de l’escalier le lourd cercueil, -et l’on entra.</p> - -<p>Les six chapelles, l’hémicycle et les chaises étaient tendus de noir. -Le catafalque, au bas du chœur, formait avec ses grands cierges un -seul foyer de lumières jaunes. Aux deux angles, sur des candélabres, -des flammes d’esprit-de-vin brûlaient.</p> - -<p>Les plus considérables prirent place dans le sanctuaire, les autres -dans la nef; et l’office commença.</p> - -<p>A part quelques-uns, l’ignorance religieuse de tous était si profonde, -que le maître des cérémonies, de temps à autre, leur faisait signe -de se lever, de s’agenouiller, <span class="pagenum" id="Page_270">270</span> de se rasseoir. L’orgue et deux -contre-basses alternaient avec les voix; dans les intervalles de -silence, on entendait le marmottement du prêtre à l’autel; puis la -musique et les chants reprenaient.</p> - -<p>Un jour mat tombait des trois coupoles; mais la porte ouverte envoyait -horizontalement comme un fleuve de clarté blanche qui frappait toutes -les têtes nues; et dans l’air, à mi-hauteur du vaisseau, flottait -une ombre, pénétrée par le reflet des ors décorant la nervure des -pendentifs et le feuillage des chapiteaux.</p> - -<p>Frédéric, pour se distraire, écouta le <i>Dies iræ</i>; il considérait les -assistants, tâchait de voir les peintures trop élevées qui représentent -la vie de Madeleine. Heureusement, Pellerin vint se mettre près de -lui et commença tout de suite, à propos de fresques, une longue -dissertation. La cloche tinta. On sortit de l’église.</p> - -<p>Le corbillard, orné de draperies pendantes et de hauts plumets, -s’achemina vers le Père-Lachaise, tiré par quatre chevaux noirs -ayant des tresses dans la crinière, des panaches sur la tête, et -qu’enveloppaient jusqu’aux sabots de larges caparaçons brodés d’argent. -Leur cocher, en bottes à l’écuyère, portait un chapeau à trois cornes -avec un long crêpe retombant. Les cordons étaient tenus par quatre -personnages: un questeur de la Chambre des députés, un membre du -conseil général de l’Aube, un délégué des houilles,—et Fumichon, comme -ami. La calèche du défunt et douze voitures de deuil suivaient. Les -conviés, par derrière, emplissaient le milieu du boulevard.</p> - -<p>Pour voir tout cela, les passants s’arrêtaient; des <span class="pagenum" id="Page_271">271</span> femmes, leur -marmot entre les bras, montaient sur des chaises, et des gens qui -prenaient des chopes dans les cafés apparaissaient aux fenêtres, une -queue de billard à la main.</p> - -<p>La route était longue, et—comme dans les repas de cérémonie où l’on -est réservé d’abord, puis expansif—la tenue générale se relâcha -bientôt. On ne causait que du refus d’allocation fait par la Chambre -au Président. M. Piscatory s’était montré trop acerbe, Montalembert, -«magnifique, comme d’habitude», et MM. Chambolle, Pidoux, Creton, -enfin toute la commission, auraient dû suivre peut-être l’avis de MM. -Quentin-Bauchart et Dufour.</p> - -<p>Ces entretiens continuèrent dans la rue de la Roquette, bordée par -des boutiques, où l’on ne voit que des chaînes en verre de couleur -et des rondelles noires couvertes de dessins et de lettres d’or,—ce -qui les fait ressembler à des grottes pleines de stalactites et à des -magasins de faïence. Mais, devant la grille du cimetière, tout le monde -instantanément se tut.</p> - -<p>Les tombes se levaient au milieu des arbres, colonnes brisées, -pyramides, temples, dolmens, obélisques, caveaux étrusques à porte -de bronze. On apercevait dans quelques-uns des espèces de boudoirs -funèbres, avec des fauteuils rustiques et des pliants. Des toiles -d’araignée pendaient comme des haillons aux chaînettes des urnes, -et de la poussière couvrait les bouquets à rubans de satin et les -crucifix. Partout, entre les balustres, sur les tombeaux, des couronnes -d’immortelles et des chandeliers, des vases, des fleurs <span class="pagenum" id="Page_272">272</span> des -disques noirs rehaussés de lettres d’or, des statuettes de plâtre: -petits garçons et petites demoiselles ou petits anges tenus en l’air -par un fil de laiton; plusieurs même ont un toit de zinc sur la tête. -D’énormes câbles en verre filé, noir, blanc et azur, descendent du -haut des stèles jusqu’au pied des dalles, avec de longs replis, comme -des boas. Le soleil, frappant dessus, les faisait scintiller entre -les croix de bois noir;—et le corbillard s’avançait dans les grands -chemins, qui sont pavés comme les rues d’une ville. De temps à autre, -les essieux claquaient. Des femmes à genoux, la robe traînant dans -l’herbe, parlaient doucement aux morts. Des fumignons blanchâtres -sortaient de la verdure des ifs. C’étaient des offrandes abandonnées, -des débris que l’on brûlait.</p> - -<p>La fosse de M. Dambreuse était dans le voisinage de Manuel et de -Benjamin Constant. Le terrain dévale, en cet endroit, par une pente -abrupte. On a sous les pieds des sommets d’arbres verts; plus loin, des -cheminées de pompes à feu, puis toute la grande ville.</p> - -<p>Frédéric put admirer le paysage pendant qu’on prononçait les discours.</p> - -<p>Le premier fut au nom de la Chambre des députés, le deuxième au nom du -conseil général de l’Aube, le troisième au nom de la Société houillère -de Saône-et-Loire, le quatrième au nom de la Société d’agriculture de -l’Yonne, et il y en eut un autre, au nom d’une Société philanthropique. -Enfin, on s’en allait, lorsqu’un inconnu se mit à lire un sixième -discours, au nom de la Société des antiquaires d’Amiens.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_273">273</span></p> - -<p>Et tous profitèrent de l’occasion pour tonner contre le socialisme, -dont M. Dambreuse était mort victime. C’était le spectacle de -l’anarchie et son dévouement à l’ordre qui avait abrégé ses jours. On -exalta ses lumières, sa probité, sa générosité et même son mutisme -comme représentant du peuple, car, s’il n’était pas orateur, il -possédait en revanche ces qualités solides, mille fois préférables, -etc., avec tous les mots qu’il faut dire: «Fin prématurée,—regrets -éternels;—l’autre patrie,—adieu, ou plutôt non, au revoir!»</p> - -<p>La terre, mêlée de cailloux, retomba, et il ne devait plus en être -question dans le monde.</p> - -<p>On en parla encore un peu en descendant le cimetière et on ne se -gênait pas pour l’apprécier. Hussonnet, qui devait rendre compte -de l’enterrement dans les journaux, reprit même, en blague, tous -les discours;—car enfin le bonhomme Dambreuse avait été un des -<i>potdevinistes</i> les plus distingués du dernier règne. Puis les voitures -de deuil reconduisirent les bourgeois à leurs affaires. La cérémonie -n’avait pas duré trop longtemps; on s’en félicitait.</p> - -<p>Frédéric, fatigué, rentra chez lui.</p> - -<p>Quand il se présenta le lendemain à l’hôtel Dambreuse, on l’avertit que -Madame travaillait en bas, dans le bureau. Les cartons, les tiroirs -étaient ouverts pêle-mêle, les livres de comptes jetés de droite et -de gauche; un rouleau de paperasses ayant pour titre: «Recouvrements -désespérés», traînait par terre; il manqua tomber dessus et le ramassa. -M<sup>me</sup> Dambreuse disparaissait ensevelie dans le grand fauteuil.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_274">274</span></p> - -<p>«Eh bien? Où êtes-vous donc? qu’y a-t-il?»</p> - -<p>Elle se leva d’un bond.</p> - -<p>«Ce qu’il y a? Je suis ruinée, ruinée! entends-tu?»</p> - -<p>M. Adolphe Langlois, le notaire, l’avait fait venir en son étude et lui -avait communiqué un testament, écrit par son mari avant leur mariage. -Il léguait tout à Cécile, et l’autre testament était perdu. Frédéric -devint très pâle. Sans doute elle avait mal cherché.</p> - -<p>«Mais regarde donc!» dit M<sup>me</sup> Dambreuse, en lui montrant -l’appartement.</p> - -<p>Les deux coffres-forts bâillaient, défoncés à coups de merlin, et -elle avait retourné le pupitre, fouillé les placards, secoué les -paillassons, quand, tout à coup, poussant un cri aigu, elle se -précipita dans un angle où elle venait d’apercevoir une petite boîte à -serrure de cuivre; elle l’ouvrit, rien!</p> - -<p>«Ah! le misérable! Moi qui l’ai soigné avec tant de dévouement!»</p> - -<p>Puis elle éclata en sanglots.</p> - -<p>«Il est peut-être ailleurs? dit Frédéric.</p> - -<p>—Eh non! Il était là! dans ce coffre-fort. Je l’ai vu dernièrement. Il -est brûlé! j’en suis certaine!»</p> - -<p>Un jour, au commencement de sa maladie, M. Dambreuse était descendu -pour donner des signatures.</p> - -<p>«C’est alors qu’il aura fait le coup!»</p> - -<p>Et elle retomba sur une chaise, anéantie. Une mère en deuil n’est pas -plus lamentable près d’un berceau vide que ne l’était M<sup>me</sup> Dambreuse -devant les coffres-forts béants. Enfin sa douleur—malgré la bassesse -du motif—semblait tellement profonde, qu’il tâcha de la <span class="pagenum" id="Page_275">275</span> consoler -en lui disant qu’après tout, elle n’était pas réduite à la misère.</p> - -<p>«C’est la misère, puisque je ne puis pas t’offrir une grande fortune!»</p> - -<p>Elle n’avait plus que trente mille livres de rente, sans compter -l’hôtel, qui en valait de dix-huit à vingt, peut-être.</p> - -<p>Bien que ce fût de l’opulence pour Frédéric, il n’en ressentait pas -moins une déception. Adieu ses rêves, et toute la grande vie qu’il -aurait menée! L’honneur le forçait à épouser M<sup>me</sup> Dambreuse. Il -réfléchit une minute; puis, d’un air tendre:</p> - -<p>«J’aurai toujours ta personne!»</p> - -<p>Elle se jeta dans ses bras, et il la serra contre sa poitrine, avec un -attendrissement où il y avait un peu d’admiration pour lui-même. M<sup>me</sup> -Dambreuse, dont les larmes ne coulaient plus, releva sa figure, toute -rayonnante de bonheur, et, lui prenant la main:</p> - -<p>«Ah! je n’ai jamais douté de toi! J’y comptais!»</p> - -<p>Cette certitude anticipée de ce qu’il regardait comme une belle action -déplut au jeune homme.</p> - -<p>Puis elle l’emmena dans sa chambre, et ils firent des projets. Frédéric -devait songer maintenant à se pousser. Elle lui donna même sur sa -candidature d’admirables conseils.</p> - -<p>Le premier point était de savoir deux ou trois phrases d’économie -politique. Il fallait prendre une spécialité, comme les haras, par -exemple, écrire plusieurs mémoires sur une question d’intérêt local, -avoir toujours à sa disposition des bureaux de poste ou de <span class="pagenum" id="Page_276">276</span> tabac, -rendre une foule de petits services. M. Dambreuse s’était montré -là-dessus un vrai modèle. Ainsi, une fois à la campagne, il avait fait -arrêter son char à bancs, plein d’amis, devant l’échoppe d’un savetier, -avait pris pour ses hôtes douze paires de chaussures, et pour lui des -bottes épouvantables—qu’il eut même l’héroïsme de porter durant quinze -jours. Cette anecdote les rendit gais. Elle en conta d’autres, et avec -un revif de grâce, de jeunesse et d’esprit.</p> - -<p>Elle approuva son idée d’un voyage immédiat à Nogent. Leurs adieux -furent tendres; puis, sur le seuil, elle murmura encore une fois:</p> - -<p>«Tu m’aimes, n’est-ce pas?</p> - -<p>—Éternellement!» répondit-il.</p> - -<p>Un commissionnaire l’attendait chez lui avec un mot au crayon, -le prévenant que Rosanette allait accoucher. Il avait eu tant -d’occupations depuis quelques jours, qu’il n’y pensait plus. Elle -s’était mise dans un établissement spécial, à Chaillot.</p> - -<p>Frédéric prit un fiacre et partit.</p> - -<p>Au coin de la rue de Marbeuf, il lut sur une planche en grosses -lettres: «Maison de santé et d’accouchement tenue par M<sup>me</sup> -Alessandri, sage-femme de première classe, ex-élève de la Maternité, -auteur de divers ouvrages, etc.» Puis, au milieu de la rue, sur la -porte, une petite porte bâtarde, l’enseigne répétait (sans le mot -accouchement): «Maison de santé de M<sup>me</sup> Alessandri», avec tous ses -titres.</p> - -<p>Frédéric donna un coup de marteau.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_277">277</span></p> - -<p>Une femme de chambre, à tournure de soubrette, l’introduisit dans le -salon, orné d’une table en acajou, de fauteuils en velours grenat, et -d’une pendule sous globe.</p> - -<p>Presque aussitôt, Madame parut. C’était une grande brune de quarante -ans, la taille mince, de beaux yeux, l’usage du monde. Elle apprit à -Frédéric l’heureuse délivrance de la mère et le fit monter dans sa -chambre.</p> - -<p>Rosanette se mit à sourire ineffablement; et, comme submergée sous les -flots d’amour qui l’étouffaient, elle dit d’une voix basse:</p> - -<p>«Un garçon, là, là» en désignant près de son lit une barcelonnette.</p> - -<p>Il écarta les rideaux et aperçut, au milieu des linges, quelque chose -d’un rouge jaunâtre, extrêmement ridé, qui sentait mauvais et vagissait.</p> - -<p>«Embrasse-le!»</p> - -<p>Il répondit, pour cacher sa répugnance:</p> - -<p>«Mais j’ai peur de lui faire mal!</p> - -<p>—Non! non!»</p> - -<p>Alors, il baisa, du bout des lèvres, son enfant.</p> - -<p>«Comme il te ressemble!»</p> - -<p>Et, de ses deux bras faibles, elle se suspendit à son cou, avec une -effusion de sentiment qu’il n’avait jamais vue.</p> - -<p>Le souvenir de M<sup>me</sup> Dambreuse lui revint. Il se reprocha comme une -monstruosité de trahir ce pauvre être, qui aimait et souffrait dans -toute la franchise de sa nature. Pendant plusieurs jours, il lui tint -compagnie jusqu’au soir.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_278">278</span></p> - -<p>Elle se trouvait heureuse dans cette maison discrète; les volets de la -façade restaient même constamment fermés; sa chambre, tendue en perse -claire, donnait sur un grand jardin; M<sup>me</sup> Alessandri, dont le seul -défaut était de citer comme intimes les médecins illustres, l’entourait -d’attentions; ses compagnes, presque toutes des demoiselles de la -province, s’ennuyaient beaucoup, n’ayant personne qui vînt les voir; -Rosanette s’aperçut qu’on l’enviait, et le dit à Frédéric avec fierté. -Il fallait parler bas cependant; les cloisons étaient minces et tout le -monde se tenait aux écoutes, malgré le bruit continuel des pianos.</p> - -<p>Il allait enfin partir pour Nogent, quand il reçut une lettre de -Deslauriers.</p> - -<p>Deux candidats nouveaux se présentaient, l’un conservateur, l’autre -rouge; un troisième, quel qu’il fût, n’avait pas de chances. C’était -la faute de Frédéric; il avait laissé passer le bon moment, il aurait -dû venir plus tôt, se remuer. «On ne t’a même pas vu aux comices -agricoles!» L’avocat le blâmait de n’avoir aucune attache dans les -journaux. «Ah! si tu avais suivi autrefois mes conseils! Si nous -avions une feuille publique à nous!» Il insistait là-dessus. Du reste, -beaucoup de personnes qui auraient voté en sa faveur, par considération -pour M. Dambreuse, l’abandonneraient maintenant. Deslauriers était de -ceux-là. N’ayant plus rien à attendre du capitaliste, il lâchait son -protégé.</p> - -<p>Frédéric porta sa lettre à M<sup>me</sup> Dambreuse.</p> - -<p>«Tu n’as donc pas été à Nogent? dit-elle.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_279">279</span></p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—C’est que j’ai vu Deslauriers il y a trois jours.»</p> - -<p>Sachant la mort de son mari, l’avocat était venu rapporter des notes -sur les houilles et lui offrir ses services comme homme d’affaires. -Cela parut étrange à Frédéric, et que faisait son ami là-bas?</p> - -<p>M<sup>me</sup> Dambreuse voulut savoir l’emploi de son temps depuis leur -séparation.</p> - -<p>«J’ai été malade, répondit-il.</p> - -<p>—Tu aurais dû me prévenir, au moins.</p> - -<p>—Oh! cela n’en valait pas la peine»; d’ailleurs, il avait eu une foule -de dérangements, des rendez-vous, des visites.</p> - -<p>Il mena dès lors une existence double, couchant religieusement chez la -Maréchale et passant l’après-midi chez M<sup>me</sup> Dambreuse, si bien qu’il -lui restait à peine, au milieu de la journée, une heure de liberté.</p> - -<p>L’enfant était à la campagne, à Andilly. On allait le voir toutes les -semaines.</p> - -<p>La maison de la nourrice se trouvait sur la hauteur du village, au fond -d’une petite cour, sombre comme un puits, avec de la paille par terre, -des poules çà et là, une charrette à légumes sous le hangar. Rosanette -commençait par baiser frénétiquement son poupon; et, prise d’une sorte -de délire, allait et venait, essayait de traire la chèvre, mangeait du -gros pain, aspirait l’odeur du fumier, voulait en mettre un peu dans -son mouchoir.</p> - -<p>Puis ils faisaient de grandes promenades; elle entrait chez les -pépiniéristes, arrachait les branches <span class="pagenum" id="Page_280">280</span> de lilas qui pendaient en -dehors des murs, criait: «Hue, bourriquet!» aux ânes traînant une -carriole, s’arrêtait à contempler, par la grille, l’intérieur des beaux -jardins; ou bien la nourrice prenait l’enfant, on le posait à l’ombre -sous un noyer; et les deux femmes débitaient, pendant des heures, -d’assommantes niaiseries.</p> - -<p>Frédéric, près d’elles, contemplait les carrés de vignes sur les pentes -du terrain, avec la touffe d’un arbre de place en place, les sentiers -poudreux pareils à des rubans grisâtres, les maisons étalant dans la -verdure des taches blanches et rouges; et, quelquefois, la fumée d’une -locomotive allongeait horizontalement, au pied des collines couvertes -de feuillages, comme une gigantesque plume d’autruche dont le bout -léger s’envolait.</p> - -<p>Puis ses yeux retombaient sur son fils. Il se le figurait jeune -homme, il en ferait son compagnon; mais ce serait peut-être un sot, -un malheureux à coup sûr. L’illégalité de sa naissance l’opprimerait -toujours; mieux aurait valu pour lui ne pas naître, et Frédéric -murmurait: «Pauvre enfant!» le cœur gonflé d’une incompréhensible -tristesse.</p> - -<p>Souvent, ils manquaient le dernier départ. Alors, M<sup>me</sup> Dambreuse le -grondait de son inexactitude. Il lui faisait une histoire.</p> - -<p>Il fallait en inventer aussi pour Rosanette. Elle ne comprenait pas à -quoi il employait toutes ses soirées; et, quand on envoyait chez lui -il n’y était jamais! Un jour, comme il s’y trouvait, elles apparurent -presque à <span class="pagenum" id="Page_281">281</span> la fois. Il fit sortir la Maréchale et cacha M<sup>me</sup> -Dambreuse, en disant que sa mère allait arriver.</p> - -<p>Bientôt ces mensonges le divertirent; il répétait à l’une le serment -qu’il venait de faire à l’autre, leur envoyait deux bouquets -semblables, leur écrivait en même temps, puis établissait entre elles -des comparaisons;—il y en avait une troisième toujours présente à sa -pensée. L’impossibilité de l’avoir le justifiait de ses perfidies, qui -avivaient le plaisir, en y mettant de l’alternance; et plus il avait -trompé n’importe laquelle des deux, plus elle l’aimait, comme si leurs -amours se fussent échauffées réciproquement et que, dans une sorte -d’émulation, chacune eût voulu lui faire oublier l’autre.</p> - -<p>«Admire ma confiance! lui dit un jour M<sup>me</sup> Dambreuse, en dépliant un -papier, où on la prévenait que M. Moreau vivait conjugalement avec une -certaine Rose Bron. Est-ce la demoiselle des courses, par hasard?</p> - -<p>—Quelle absurdité! reprit-il. Laisse-moi voir.» La lettre, écrite -en caractères romains, n’était pas signée. M<sup>me</sup> Dambreuse, au -début, avait toléré cette maîtresse qui couvrait leur adultère. -Mais, sa passion devenant plus forte, elle avait exigé une rupture, -chose faite depuis longtemps, selon Frédéric; et, quand il eut fini -ses protestations, elle répliqua, tout en clignant ses paupières où -brillait un regard pareil à la pointe d’un stylet sous de la mousseline:</p> - -<p>«Eh bien, et l’autre?</p> - -<p>—Quelle autre?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_282">282</span></p> - -<p>—La femme du faïencier!»</p> - -<p>Il leva les épaules dédaigneusement. Elle n’insista pas.</p> - -<p>Mais, un mois plus tard, comme ils parlaient d’honneur et de loyauté, -et qu’il vantait la sienne (d’une manière incidente, par précaution), -elle lui dit:</p> - -<p>«C’est vrai, tu es honnête, tu n’y retournes plus.»</p> - -<p>Frédéric, qui pensait à la Maréchale, balbutia:</p> - -<p>«Où donc?</p> - -<p>—Chez M<sup>me</sup> Arnoux.»</p> - -<p>Il la supplia de lui avouer d’où elle tenait ce renseignement. C’était -par sa couturière en second, M<sup>me</sup> Regimbart.</p> - -<p>Ainsi, elle connaissait sa vie, et lui ne savait rien de la sienne!</p> - -<p>Cependant il avait découvert dans son cabinet de toilette la miniature -d’un monsieur à longues moustaches: était-ce le même sur lequel on lui -avait conté autrefois une vague histoire de suicide? Mais il n’existait -aucun moyen d’en savoir davantage! A quoi bon, du reste? Les cœurs -des femmes sont comme ces petits meubles à secret, pleins de tiroirs -emboîtés les uns dans les autres; on se donne du mal, on se casse -les ongles, et on trouve au fond quelque fleur desséchée, des brins -de poussière—ou le vide! Et puis, il craignait peut-être d’en trop -apprendre.</p> - -<p>Elle lui faisait refuser les invitations où elle ne pouvait se -rendre avec lui, le tenait à ses côtés, avait peur de le perdre; et, -malgré cette union chaque jour plus grande, tout à coup des abîmes -se découvraient <span class="pagenum" id="Page_283">283</span> entre eux, à propos de choses insignifiantes, -l’appréciation d’une personne, d’une œuvre d’art.</p> - -<p>Elle avait une façon de jouer du piano, correcte et dure. Son -spiritualisme (M<sup>me</sup> Dambreuse croyait à la transmigration des âmes -dans les étoiles) ne l’empêchait pas de tenir sa caisse admirablement. -Elle était hautaine avec ses gens; ses yeux restaient secs devant les -haillons des pauvres. Un égoïsme ingénu éclatait dans ses locutions -ordinaires: «Qu’est-ce que cela me fait? je serais bien bonne! -est-ce que j’ai besoin!» et mille petites actions inanalysables, -odieuses. Elle aurait écouté derrière les portes; elle devait mentir -à son confesseur. Par esprit de domination, elle voulut que Frédéric -l’accompagnât le dimanche à l’église. Il obéit et porta le livre.</p> - -<p>La perte de son héritage l’avait considérablement changée. Ces marques -d’un chagrin qu’on attribuait à la mort de M. Dambreuse la rendaient -intéressante; et, comme autrefois, elle recevait beaucoup de monde. -Depuis l’insuccès électoral de Frédéric, elle ambitionnait pour eux -deux une délégation en Allemagne; aussi la première chose à faire était -de se soumettre aux idées régnantes.</p> - -<p>Les uns désiraient l’Empire, d’autres les Orléans, d’autres le comte de -Chambord; mais tous s’accordaient sur l’urgence de la décentralisation, -et plusieurs moyens étaient proposés, tels que ceux-ci: couper -Paris en une foule de grandes rues afin d’y établir des villages, -transférer à Versailles le siège du gouvernement, mettre à Bourges les -écoles, supprimer les bibliothèques, <span class="pagenum" id="Page_284">284</span> confier tout aux généraux -de division;—et on exaltait les campagnes, l’homme illettré ayant -naturellement plus de sens que les autres! Les haines foisonnaient: -haine contre les instituteurs primaires et contre les marchands de -vin, contre les classes de philosophie, contre les cours d’histoire, -contre les romans, les gilets rouges, les barbes longues, contre toute -indépendance, toute manifestation individuelle; car il fallait «relever -le principe d’autorité», qu’elle s’exerçât au nom de n’importe qui, -qu’elle vînt de n’importe où, pourvu que ce fût la force, l’autorité! -Les conservateurs parlaient maintenant comme Sénécal. Frédéric ne -comprenait plus, et il retrouvait chez son ancienne maîtresse les mêmes -propos, débités par les mêmes hommes.</p> - -<p>Les salons des filles (c’est de ce temps-là que date leur importance) -étaient un terrain neutre, où les réactionnaires de bords différents -se rencontraient. Hussonnet, qui se livrait au dénigrement des gloires -contemporaines (bonne chose pour la restauration de l’ordre), inspira -l’envie à Rosanette d’avoir, comme une autre, ses soirées; il en ferait -des comptes rendus, et il amena d’abord un homme sérieux, Fumichon; -puis parurent Nonancourt, M. de Grémonville, le sieur de Larsillois, -ex-préfet, et Cisy, qui était maintenant agronome, bas Breton et plus -que jamais chrétien.</p> - -<p>Il venait, en outre, d’anciens amants de la Maréchale, tels que le -baron de Comaing, le comte de Jumillac et quelques autres; la liberté -de leurs allures blessait Frédéric.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_285">285</span></p> - -<p>Afin de se poser comme le maître, il augmenta le train de la maison. -Alors, on prit un groom, on changea de logement, et on eut un -mobilier nouveau. Ces dépenses étaient inutiles pour faire paraître -son mariage moins disproportionné à sa fortune. Aussi diminuait-elle -effroyablement;—et Rosanette ne comprenait rien à tout cela!</p> - -<p>Bourgeoise déclassée, elle adorait la vie de ménage, un petit intérieur -paisible. Cependant elle était contente d’avoir «un jour»; disait: «Ces -femmes-là!» en parlant de ses pareilles; voulait être «une dame du -monde», s’en croyait une. Elle le pria de ne plus fumer dans le salon, -essaya de lui faire faire maigre, par bon genre.</p> - -<p>Elle mentait à son rôle enfin, car elle devenait sérieuse et même, -avant de se coucher, montrait toujours un peu de mélancolie, comme il y -a des cyprès à la porte d’un cabaret.</p> - -<p>Il en découvrit la cause: elle rêvait mariage,—elle aussi! Frédéric en -fut exaspéré. D’ailleurs, il se rappelait son apparition chez M<sup>me</sup> -Arnoux, et puis il lui gardait rancune pour sa longue résistance.</p> - -<p>Il n’en cherchait pas moins quels avaient été ses amants. Elle les -niait tous. Une sorte de jalousie l’envahit. Il s’irrita des cadeaux -qu’elle avait reçus, qu’elle recevait;—et, à mesure que le fond même -de sa personne l’agaçait davantage, un goût des sens âpre et bestial -l’entraînait vers elle, illusions d’une minute qui se résolvaient en -haine.</p> - -<p>Ses paroles, sa voix, son sourire, tout vint à lui déplaire, <span class="pagenum" id="Page_286">286</span> ses -regards surtout, cet œil de femme éternellement limpide et inepte. -Il s’en trouvait tellement excédé quelquefois, qu’il l’aurait vue -mourir sans émotion. Mais comment se fâcher? Elle était d’une douceur -désespérante.</p> - -<p>Deslauriers reparut et expliqua son séjour à Nogent en disant qu’il -y marchandait une étude d’avoué. Frédéric fut heureux de le revoir; -c’était quelqu’un! Il le mit en tiers dans leur compagnie.</p> - -<p>L’avocat dînait chez eux de temps à autre, et, quand il s’élevait de -petites contestations, se déclarait toujours pour Rosanette, si bien -qu’une fois Frédéric lui dit:</p> - -<p>«Eh! couche avec elle si ça t’amuse!» tant il souhaitait un hasard qui -l’en débarrassât.</p> - -<p>Vers le milieu du mois de juin, elle reçut un commandement où maître -Athanase Gautherot, huissier, lui enjoignait de solder quatre mille -francs dus à la demoiselle Clémence Vatnaz; sinon, qu’il viendrait le -lendemain la saisir.</p> - -<p>En effet, des quatre billets autrefois souscrits un seul était -payé;—l’argent qu’elle avait pu avoir depuis lors ayant passé à -d’autres besoins.</p> - -<p>Elle courut chez Arnoux. Il habitait le faubourg Saint-Germain, et -le portier ignorait la rue. Elle se transporta chez plusieurs amis, -ne trouva personne et rentra désespérée. Elle ne voulait rien dire à -Frédéric, tremblant que cette nouvelle histoire ne fît du tort à son -mariage.</p> - -<p>Le lendemain matin, M<sup>e</sup> Athanase Gautherot se présenta, <span class="pagenum" id="Page_287">287</span> flanqué de -deux acolytes, l’un blême, à figure chafouine, l’air dévoré d’envie, -l’autre portant un faux-col et des sous-pieds très tendus, avec un -délot de taffetas noir à l’index;—et tous deux, ignoblement sales, -avaient des cols gras, des manches de redingote trop courtes.</p> - -<p>Leur patron, un fort bel homme, au contraire, commença par s’excuser de -sa mission pénible, tout en regardant l’appartement, «plein de jolies -choses, ma parole d’honneur»! Il ajouta «outre celles qu’on ne peut -saisir». Sur un geste, les deux recors disparurent.</p> - -<p>Alors, ses compliments redoublèrent. Pouvait-on croire qu’une personne -aussi... charmante n’eût pas d’ami sérieux! Une vente par autorité de -justice était un véritable malheur! On ne s’en relève jamais. Il tâcha -de l’effrayer, puis, la voyant émue, prit subitement un ton paterne. Il -connaissait le monde, il avait eu affaire à toutes ces dames; et, en -les nommant, il examinait les cadres sur les murs. C’étaient d’anciens -tableaux du brave Arnoux, des esquisses de Sombaz, des aquarelles de -Burieu, trois paysages de Dittmer. Rosanette n’en savait pas le prix, -évidemment. Maître Gautherot se tourna vers elle:</p> - -<p>«Tenez! Pour vous montrer que je suis un bon garçon, faisons-une chose: -cédez-moi ces Dittmer-là! et je paye tout. Est-ce convenu?»</p> - -<p>A ce moment, Frédéric, que Delphine avait instruit dans l’antichambre -et qui venait de voir les deux praticiens, entra le chapeau sur la -tête, d’un air brutal. <span class="pagenum" id="Page_288">288</span> Maître Gautherot reprit sa dignité, et -comme la porte était restée ouverte:</p> - -<p>«Allons, messieurs, écrivez! Dans la seconde pièce, nous disons: une -table de chêne, avec ses deux rallonges, deux buffets...»</p> - -<p>Frédéric l’arrêta, demandant s’il n’y avait pas quelque moyen -d’empêcher la saisie.</p> - -<p>«Oh! parfaitement! Qui a payé les meubles?</p> - -<p>—Moi.</p> - -<p>—Eh bien, formulez une revendication; c’est toujours du temps que vous -aurez devant vous.»</p> - -<p>Maître Gautherot acheva vivement ses écritures, et, dans le même -procès-verbal, assigna en référé M<sup>lle</sup> Bron, puis se retira.</p> - -<p>Frédéric ne fit pas un reproche. Il contemplait, sur le tapis, les -traces de boue laissées par les chaussures des praticiens; et, se -parlant à lui-même:</p> - -<p>«Il va falloir chercher de l’argent!</p> - -<p>—Ah! mon Dieu, que je suis bête!» dit la Maréchale.</p> - -<p>Elle fouilla dans un tiroir, prit une lettre et s’en alla vivement à la -Société d’éclairage du Languedoc, afin d’obtenir le transfert de ses -actions.</p> - -<p>Elle revint une heure après. Les titres étaient vendus à un autre! Le -commis lui avait répondu en examinant son papier, la promesse écrite -par Arnoux:</p> - -<p>«Cet acte ne vous constitue nullement propriétaire. La Compagnie ne -connaît pas cela.» Bref, il l’avait congédiée, elle en suffoquait; -et Frédéric devait se <span class="pagenum" id="Page_289">289</span> rendre à l’instant même chez Arnoux, pour -éclaircir la chose.</p> - -<p>Mais Arnoux croirait peut-être qu’il venait pour recouvrer -indirectement les quinze mille francs de son hypothèque perdue; et puis -cette réclamation à un homme qui avait été l’amant de sa maîtresse lui -semblait une turpitude. Choisissant un moyen terme, il alla prendre -à l’hôtel Dambreuse l’adresse de M<sup>me</sup> Regimbart, envoya chez elle -un commissionnaire et connut ainsi le café que hantait maintenant le -citoyen.</p> - -<p>C’était un petit café sur la place de la Bastille, où il se tenait -toute la journée, dans le coin de droite, au fond, ne bougeant pas plus -que s’il avait fait partie de l’immeuble.</p> - -<p>Après avoir passé successivement par la demi-tasse, le grog, le -bischof, le vin chaud et même l’eau rougie, il était revenu à la bière -et, de demi-heure en demi-heure, laissait tomber ce mot: «Bock!» ayant -réduit son langage à l’indispensable. Frédéric lui demanda s’il voyait -quelquefois Arnoux.</p> - -<p>«Non!</p> - -<p>—Tiens, pourquoi?</p> - -<p>—Un imbécile!»</p> - -<p>La politique peut-être les séparait, et Frédéric crut bien faire de -s’informer de Compain.</p> - -<p>«Quelle brute! dit Regimbart.</p> - -<p>—Comment cela?</p> - -<p>—Sa tête de veau!</p> - -<p>—Ah! apprenez-moi ce que c’est que la tête de veau!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_290">290</span></p> - -<p>Regimbart eut un sourire de pitié.</p> - -<p>«Des bêtises!»</p> - -<p>Frédéric, après un long silence, reprit:</p> - -<p>«Il a donc changé de logement?</p> - -<p>—Qui?</p> - -<p>—Arnoux!</p> - -<p>—Oui: rue de Fleurus!</p> - -<p>—Quel numéro?</p> - -<p>—Est-ce que je fréquente les jésuites!</p> - -<p>—Comment, jésuites!»</p> - -<p>Le citoyen répondit, furieux:</p> - -<p>«Avec l’argent d’un patriote que je lui ai fait connaître, ce cochon-là -s’est établi marchand de chapelets!</p> - -<p>—Pas possible!</p> - -<p>—Allez-y voir!»</p> - -<p>Rien de plus vrai; Arnoux, affaibli par une attaque, avait tourné à la -religion; d’ailleurs, «il avait toujours eu un fonds de religion», et -(avec l’alliage de mercantilisme et d’ingénuité qui lui était naturel), -pour faire son salut et sa fortune, il s’était mis dans le commerce des -objets religieux.</p> - -<p>Frédéric n’eut pas de mal à découvrir son établissement, dont -l’enseigne portait: «<i>Aux arts gothiques</i>.—Restauration du -culte.—Ornements d’église.—Sculpture polychrome.—Encens des rois -mages, etc.»</p> - -<p>Aux deux coins de la vitrine s’élevaient deux statues en bois, -bariolées d’or, de cinabre et d’azur; un saint Jean-Baptiste avec sa -peau de mouton, et une sainte Geneviève, des roses dans son tablier -et une quenouille <span class="pagenum" id="Page_291">291</span> sous son bras; puis des groupes en plâtre; une -bonne sœur instruisant une petite fille, une mère à genoux près -d’une couchette, trois collégiens devant la sainte table. Le plus -joli était une manière de chalet figurant l’intérieur de la crèche -avec l’âne, le bœuf et l’enfant Jésus étalé sur de la paille, de -la vraie paille. Du haut en bas des étagères, on voyait des médailles -à la douzaine, des chapelets de toute espèce, des bénitiers en forme -de coquille, et les portraits des gloires ecclésiastiques, parmi -lesquelles brillaient M<sup>gr</sup> Affre et notre Saint-Père, tous deux -souriant.</p> - -<p>Arnoux, à son comptoir, sommeillait la tête basse. Il était -prodigieusement vieilli, avait même autour des tempes une couronne -de boutons roses, et le reflet des croix d’or frappées par le soleil -tombait dessus.</p> - -<p>Frédéric, devant cette décadence, fut pris de tristesse. Par dévouement -pour la Maréchale, il se résigna cependant et il s’avançait; au fond de -la boutique, M<sup>me</sup> Arnoux parut; alors, il tourna les talons.</p> - -<p>«Je ne l’ai pas trouvé», dit-il en rentrant.</p> - -<p>Et il eut beau répondre qu’il allait écrire tout de suite à son notaire -du Havre pour avoir de l’argent, Rosanette s’emporta. On n’avait jamais -vu un homme si faible, si mollasse; pendant qu’elle endurait mille -privations, les autres se gobergeaient.</p> - -<p>Frédéric songeait à la pauvre M<sup>me</sup> Arnoux, se figurant la médiocrité -navrante de son intérieur. Il s’était mis au secrétaire; et, comme la -voix aigre de Rosanette continuait:</p> - -<p>«Ah! au nom du ciel, tais-toi!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_292">292</span></p> - -<p>—Vas-tu les défendre, par hasard?</p> - -<p>—Eh bien oui! s’écria-t-il, car d’où vient cet acharnement?</p> - -<p>—Mais toi, pourquoi ne veux-tu pas qu’ils payent? C’est dans la peur -d’affliger ton ancienne, avoue-le!»</p> - -<p>Il eut envie de l’assommer avec la pendule; les paroles lui manquèrent. -Il se tut. Rosanette, tout en marchant dans la chambre, ajouta:</p> - -<p>«Je vais lui flanquer un procès, à ton Arnoux. Oh! je n’ai pas besoin -de toi!» et, pinçant les lèvres: «Je consulterai.»</p> - -<p>Trois jours après, Delphine entra brusquement.</p> - -<p>«Madame, madame, il y a là un homme avec un pot de colle qui me fait -peur.»</p> - -<p>Rosanette passa dans la cuisine et vit un chenapan, la face criblée -de petite vérole, paralytique d’un bras, aux trois quarts ivre et -bredouillant.</p> - -<p>C’était l’afficheur de maître Gautherot. L’opposition à la saisie ayant -été repoussée, la vente, naturellement, s’ensuivait.</p> - -<p>Pour sa peine d’avoir monté l’escalier, il réclama d’abord un petit -verre;—puis il implora une autre faveur, à savoir des billets de -spectacle, croyant que Madame était une actrice. Il fut ensuite -plusieurs minutes à faire des clignements d’yeux incompréhensibles; -enfin, il déclara que, moyennant quarante sous il déchirerait les coins -de l’affiche déjà posée en bas, contre la porte. Rosanette s’y trouvait -désignée par son nom, rigueur exceptionnelle qui marquait toute la -haine de la Vatnaz.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_293">293</span></p> - -<p>Elle avait été sensible autrefois, et même, dans une peine de cœur, -avait écrit à Béranger pour en obtenir un conseil. Mais elle s’était -aigrie sous les bourrasques de l’existence, ayant tour à tour donné des -leçons de piano, présidé une table d’hôte, collaboré à des journaux de -modes, sous-loué des appartements, fait le trafic des dentelles dans -le monde des femmes légères,—où ses relations lui permirent d’obliger -beaucoup de personnes, Arnoux entre autres. Elle avait travaillé -auparavant dans une maison de commerce.</p> - -<p>Elle y soldait les ouvrières, et il y avait pour chacune d’elles deux -livres, dont l’un restait toujours entre ses mains. Dussardier, qui -tenait par obligeance celui d’une nommée Hortense Baslin, se présenta -un jour à la caisse au moment où M<sup>lle</sup> Vatnaz apportait le compte -de cette fille, 1,682 francs, que le caissier lui paya. Or, la veille -même, Dussardier n’en avait inscrit que 1,082 sur le livre de la -Baslin. Il le redemanda sous un prétexte; puis, voulant ensevelir -cette histoire de vol, lui conta qu’il l’avait perdu. L’ouvrière redit -naïvement son mensonge à M<sup>lle</sup> Vatnaz; celle-ci, pour en avoir le -cœur net, d’un air indifférent, vint en parler au brave commis. Il -se contenta de répondre: «Je l’ai brûlé»; ce fut tout. Elle quitta la -maison peu de temps après, sans croire à l’anéantissement du livre, et -s’imaginant que Dussardier le gardait.</p> - -<p>A la nouvelle de sa blessure, elle était accourue chez lui dans -l’intention de le reprendre. Puis, n’ayant rien découvert, malgré les -perquisitions les plus fines, elle avait été saisie de respect, et -bientôt d’amour, <span class="pagenum" id="Page_294">294</span> pour ce garçon, si loyal, si doux, si héroïque et -si fort! Une pareille bonne fortune à son âge était inespérée. Elle se -jeta dessus avec un appétit d’ogresse,—et elle en avait abandonné la -littérature, le socialisme, «les doctrines consolantes et les utopies -généreuses», le cours qu’elle professait sur la <i>Désubalternisation de -la femme</i>, tout, Delmar lui-même; enfin, elle offrit à Dussardier de -s’unir par un mariage.</p> - -<p>Bien qu’elle fût sa maîtresse, il n’en était nullement amoureux. -D’ailleurs, il n’avait pas oublié son vol. Puis elle était trop riche. -Il la refusa. Alors, elle lui dit, en pleurant, les rêves qu’elle -avait faits: c’était d’avoir à eux deux un magasin de confection. Elle -possédait les premiers fonds indispensables, qui s’augmenteraient de -quatre mille francs la semaine prochaine; et elle narra ses poursuites -contre la Maréchale.</p> - -<p>Dussardier en fut chagrin, à cause de son ami. Il se rappelait le -porte-cigares offert au corps de garde, les soirs du quai Napoléon, -tant de bonnes causeries, de livres prêtés, les mille complaisances de -Frédéric. Il pria la Vatnaz de se désister.</p> - -<p>Elle le railla de sa bonhomie, en manifestant contre Rosanette une -exécration incompréhensible; elle ne souhaitait même la fortune que -pour l’écraser plus tard avec son carrosse.</p> - -<p>Ces abîmes de noirceur effrayèrent Dussardier; et, quand il sut -positivement le jour de la vente, il sortit. Dès le lendemain matin, il -entrait chez Frédéric avec une contenance embarrassée.</p> - -<p>«J’ai des excuses à vous faire.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_295">295</span></p> - -<p>—De quoi donc?</p> - -<p>—Vous devez me prendre pour un ingrat, moi dont elle est... Il -balbutiait. Oh! je ne la verrai plus, je ne serai pas son complice! Et, -l’autre le regardant tout surpris: Est-ce qu’on ne va pas, dans trois -jours, vendre les meubles de votre maîtresse?</p> - -<p>—Qui vous a dit cela?</p> - -<p>—Elle-même, la Vatnaz! Mais j’ai peur de vous offenser...</p> - -<p>—Impossible, cher ami!</p> - -<p>—Ah! c’est vrai? vous êtes si bon!»</p> - -<p>Et il lui tendit, d’une main discrète, un petit portefeuille de basane.</p> - -<p>C’était quatre mille francs, toutes ses économies.</p> - -<p>«Comment! Ah! non!—non!...</p> - -<p>—Je savais bien que je vous blesserais, répliqua Dussardier, avec une -larme au bord des yeux.</p> - -<p>Frédéric lui serra la main, et le brave garçon reprit d’une voix -dolente:</p> - -<p>«Acceptez-les! Faites-moi ce plaisir-là! Je suis tellement désespéré! -Est-ce que tout n’est pas fini, d’ailleurs? J’avais cru, quand la -révolution est arrivée, qu’on serait heureux. Vous rappelez-vous comme -c’était beau! comme on respirait bien! Mais nous voilà retombés pire -que jamais.»</p> - -<p>Et, fixant ses yeux à terre:</p> - -<p>«Maintenant, ils tuent notre république, comme ils ont tué l’autre, la -romaine! et la pauvre Venise, la pauvre Pologne, la pauvre Hongrie! -Quelles abominations! D’abord, on a abattu les arbres de la liberté, -<span class="pagenum" id="Page_296">296</span> puis restreint le droit de suffrage, fermé les clubs, rétabli la -censure et livré renseignement aux prêtres, en attendant l’Inquisition. -Pourquoi pas? Des conservateurs nous souhaitent bien les Cosaques! On -condamne les journaux quand ils parlent contre la peine de mort; Paris -regorge de baïonnettes, seize départements sont en état de siège;—et -l’amnistie qui est encore une fois repoussée!»</p> - -<p>Il se prit le front à deux mains; puis, écartant les bras comme dans -une grande détresse:</p> - -<p>«Si on tâchait cependant, si on était de bonne foi, on pourrait -s’entendre! Mais non! Les ouvriers ne valent pas mieux que les -bourgeois, voyez-vous! A Elbeuf, dernièrement, ils ont refusé leur -secours dans un incendie. Des misérables traitent Barbès d’aristocrate! -Pour qu’on se moque du peuple, ils veulent nommer à la présidence -Nadaud, un maçon, je vous demande un peu! Et il n’y a pas de moyen! pas -de remède! Tout le monde est contre nous!—Moi, je n’ai jamais fait de -mal; et, pourtant, c’est comme un poids qui me pèse sur l’estomac. J’en -deviendrai fou, si ça continue. J’ai envie de me faire tuer. Je vous -dis que je n’ai pas besoin de mon argent! Vous me le rendrez, parbleu! -je vous le prête.»</p> - -<p>Frédéric, que la nécessité contraignait, finit par prendre ses -quatre mille francs. Ainsi, du côté de la Vatnaz, ils n’avaient plus -d’inquiétude.</p> - -<p>Mais Rosanette perdit bientôt son procès contre Arnoux, et, par -entêtement, voulait en appeler.</p> - -<p>Deslauriers s’exténuait à lui faire comprendre que <span class="pagenum" id="Page_297">297</span> la promesse -d’Arnoux ne constituait ni une donation ni une cession régulière; elle -n’écoutait même pas, trouvant la loi injuste; c’est parce qu’elle était -une femme, les hommes se soutenaient entre eux! A la fin, cependant, -elle suivit ses conseils.</p> - -<p>Il se gênait si peu dans la maison, que plusieurs fois il amena Sénécal -y dîner. Ce sans-façon déplut à Frédéric, qui lui avançait de l’argent, -le faisait même habiller par son tailleur; et l’avocat donnait ses -vieilles redingotes au socialiste, dont les moyens d’existence étaient -inconnus.</p> - -<p>Il aurait voulu servir Rosanette cependant. Un jour qu’elle lui -montrait douze actions de la Compagnie du kaolin (cette entreprise qui -avait fait condamner Arnoux à trente mille francs), il lui dit:</p> - -<p>«Mais c’est véreux! c’est superbe!»</p> - -<p>Elle avait le droit de l’assigner pour le remboursement de ses -créances. Elle prouverait d’abord qu’il était tenu solidairement à -payer tout le passif de la Compagnie, puisqu’il avait déclaré comme -dettes collectives des dettes personnelles, enfin qu’il avait diverti -plusieurs effets à la Société.</p> - -<p>«Tout cela le rend coupable de banqueroute frauduleuse, articles 586 -et 587 du Code de commerce; et nous l’emballerons, soyez-en sûre, ma -mignonne.»</p> - -<p>Rosanette lui sauta au cou. Il la recommanda le lendemain à son ancien -patron, ne pouvant s’occuper lui-même du procès, car il avait besoin à -Nogent; Sénécal lui écrirait en cas d’urgence.</p> - -<p>Ses négociations pour l’achat d’une étude étaient <span class="pagenum" id="Page_298">298</span> un prétexte. Il -passait son temps chez M. Roque, où il avait commencé non seulement -par faire l’éloge de leur ami, mais par l’imiter d’allures et de -langage autant que possible;—ce qui lui avait obtenu la confiance de -Louise, tandis qu’il gagnait celle de son père en se déchaînant contre -Ledru-Rollin.</p> - -<p>Si Frédéric ne revenait pas, c’est qu’il fréquentait le grand monde; et -peu à peu Deslauriers leur apprit qu’il aimait quelqu’un, qu’il avait -un enfant, qu’il entretenait une créature.</p> - -<p>Le désespoir de Louise fut immense, l’indignation de M<sup>me</sup> Moreau -non moins forte. Elle voyait son fils tourbillonnant vers le fond -d’un gouffre vague, était blessée dans sa religion des convenances -et en éprouvait comme un déshonneur personnel, quand tout à coup sa -physionomie changea. Aux questions qu’on lui faisait sur Frédéric, elle -répondait d’un air narquois:</p> - -<p>«Il va bien, très bien.»</p> - -<p>Elle savait son mariage avec M<sup>me</sup> Dambreuse.</p> - -<p>L’époque en était fixée, et même il cherchait comment faire avaler la -chose à Rosanette.</p> - -<p>Vers le milieu de l’automne, elle gagna son procès relatif aux actions -de kaolin. Frédéric l’apprit en rencontrant à sa porte Sénécal, qui -sortait de l’audience.</p> - -<p>On avait reconnu M. Arnoux complice de toutes les fraudes, et -l’ex-répétiteur avait un tel air de s’en réjouir, que Frédéric -l’empêcha d’aller plus loin, en assurant qu’il se chargeait de sa -commission près de Rosanette. Il entra chez elle la figure irritée.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_299">299</span></p> - -<p>«Eh bien, te voilà contente!»</p> - -<p>Mais, sans remarquer ces paroles:</p> - -<p>«Regarde donc!»</p> - -<p>Et elle lui montra son enfant couché dans un berceau, près du feu. Elle -l’avait trouvé si mal le matin chez sa nourrice, qu’elle l’avait ramené -à Paris.</p> - -<p>Tous ses membres étaient maigris extraordinairement et ses lèvres -couvertes de points blancs, qui faisaient dans l’intérieur de sa bouche -comme des caillots de lait.</p> - -<p>«Qu’a dit le médecin?</p> - -<p>—Ah! le médecin! Il prétend que le voyage a augmenté son... je ne sais -plus, un nom en <i>ite</i>... enfin qu’il a le muguet. Connais-tu cela?»</p> - -<p>Frédéric n’hésita pas à répondre: «Certainement», ajoutant que ce -n’était rien.</p> - -<p>Mais dans la soirée, il fut effrayé par l’aspect débile de l’enfant et -le progrès de ces taches blanchâtres, pareilles à de la moisissure, -comme si la vie, abandonnant déjà ce pauvre petit corps, n’eût laissé -qu’une matière où la végétation poussait. Ses mains étaient froides; -il ne pouvait plus boire maintenant; et la nourrice, une autre que le -portier avait été prendre au hasard dans un bureau, répétait:</p> - -<p>«Il me paraît bien bas, bien bas!»</p> - -<p>Rosanette fut debout toute la nuit.</p> - -<p>Le matin, elle alla trouver Frédéric.</p> - -<p>«Viens donc voir. Il ne remue plus.»</p> - -<p>En effet, il était mort. Elle le prit, le secoua, l’étreignait en -l’appelant des noms les plus doux, le couvrait <span class="pagenum" id="Page_300">300</span> de baisers et de -sanglots, tournait sur elle-même éperdue, s’arrachait les cheveux, -poussait des cris;—et se laissa tomber au bord du divan, où elle -restait la bouche ouverte, avec un flot de larmes tombant de ses yeux -fixes. Puis une torpeur la gagna, et tout devint tranquille dans -l’appartement. Les meubles étaient renversés. Deux ou trois serviettes -traînaient. Six heures sonnèrent. La veilleuse s’éteignit.</p> - -<p>Frédéric, en regardant tout cela, croyait presque rêver. Son cœur -se serrait d’angoisse. Il lui semblait que cette mort n’était -qu’un commencement, et qu’il y avait par derrière un malheur plus -considérable près de survenir.</p> - -<p>Tout à coup Rosanette dit d’une voix tendre:</p> - -<p>«Nous le conserverons, n’est-ce pas?»</p> - -<p>Elle désirait le faire embaumer. Bien des raisons s’y opposaient. La -meilleure, selon Frédéric, c’est que la chose était impraticable sur -des enfants si jeunes. Un portrait valait mieux. Elle adopta cette -idée. Il écrivit un mot à Pellerin, et Delphine courut le porter.</p> - -<p>Pellerin arriva promptement, voulant effacer par ce zèle tout souvenir -de sa conduite. Il dit d’abord:</p> - -<p>«Pauvre petit ange! Ah! mon Dieu, quel malheur!»</p> - -<p>Mais, peu à peu (l’artiste en lui l’emportant), il déclara qu’on ne -pouvait rien faire avec ces yeux bistrés, cette face livide, que -c’était une véritable nature morte, qu’il faudrait beaucoup de talent; -et il murmurait:</p> - -<p>«Oh! pas commode, pas commode!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_301">301</span></p> - -<p>—Pourvu que ce soit ressemblant, objecta Rosanette.</p> - -<p>—Eh! je me moque de la ressemblance! A bas le réalisme! C’est l’esprit -qu’on peint! Laissez-moi! Je vais tâcher de me figurer ce que ça devait -être.»</p> - -<p>Il réfléchit, le front dans la main gauche, le coude dans la droite; -puis, tout à coup:</p> - -<p>«Ah! une idée! un pastel! Avec des demi-teintes colorées, passées -presque à plat, on peut obtenir un beau modelé, sur les bords -seulement.»</p> - -<p>Il envoya la femme de chambre chercher sa boîte; puis, ayant une chaise -sous les pieds et une autre près de lui, il commença à jeter de grands -traits, aussi calme que s’il eût travaillé d’après la bosse. Il vantait -les petits saint Jean de Corrège, l’infante Rose de Vélasquez, les -chairs lactées de Reynolds, la distinction de Lawrence, et surtout -l’enfant aux longs cheveux qui est sur les genoux de lady Gower.</p> - -<p>«D’ailleurs, peut-on rien trouver de plus charmant que ces crapauds-là! -Le type du sublime (Raphaël l’a prouvé par ses madones), c’est -peut-être une mère avec son enfant?»</p> - -<p>Rosanette, qui suffoquait, sortit; et Pellerin dit aussitôt:</p> - -<p>«Eh bien, Arnoux!... vous savez ce qui arrive?</p> - -<p>—Non! Quoi?</p> - -<p>—Ça devait finir comme ça, du reste!</p> - -<p>—Qu’est-ce donc?</p> - -<p>—Il est peut-être maintenant... Pardon!»</p> - -<p>L’artiste se leva pour exhausser la tête du petit cadavre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_302">302</span></p> - -<p>«Vous disiez... reprit Frédéric.»</p> - -<p>Et Pellerin, tout en clignant pour mieux prendre ses mesures:</p> - -<p>«Je disais que notre ami Arnoux est peut-être maintenant coffré!»</p> - -<p>Puis, d’un ton satisfait:</p> - -<p>«Regardez un peu! Est-ce ça?</p> - -<p>—Oui, très bien! Mais Arnoux?»</p> - -<p>Pellerin déposa son crayon.</p> - -<p>«D’après ce que j’ai pu comprendre, il se trouve poursuivi par un -certain Mignot, un intime de Regimbart, une bonne tête, celui-là, hein? -Quel idiot! Figurez-vous qu’un jour...</p> - -<p>—Eh! il ne s’agit pas de Regimbart!</p> - -<p>—C’est vrai. Eh bien, Arnoux, hier au soir, devait trouver douze mille -francs, sinon, il était perdu.</p> - -<p>—Oh! c’est peut-être exagéré, dit Frédéric.</p> - -<p>—Pas le moins du monde! Ça m’avait l’air grave, très grave!»</p> - -<p>Rosanette, à ce moment, reparut avec des rougeurs sous les paupières, -ardentes comme des plaques de fard. Elle se mit près du carton et -regarda. Pellerin fit signe qu’il se taisait à cause d’elle. Mais -Frédéric, sans y prendre garde:</p> - -<p>«Cependant je ne peux pas croire...</p> - -<p>—Je vous répète que je l’ai rencontré hier, dit l’artiste, à sept -heures du soir, rue Jacob. Il avait même son passeport, par précaution, -et il parlait de s’embarquer au Havre, lui et toute sa smala.</p> - -<p>—Comment! Avec sa femme?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_303">303</span></p> - -<p>—Sans doute! Il est trop bon père de famille pour vivre tout seul.</p> - -<p>—Et vous en êtes sûr?...</p> - -<p>—Parbleu! Où voulez-vous qu’il ait trouvé douze mille francs?»</p> - -<p>Frédéric fit deux ou trois tours dans la chambre. Il haletait, se -mordait les lèvres, puis saisit son chapeau.</p> - -<p>«Où vas-tu donc? dit Rosanette.</p> - -<p>Il ne répondit pas et disparut.</p> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_304">304</span></p> - -<h2 id="ch8">V</h2> - -<p>Il fallait douze mille francs, ou bien il ne reverrait plus M<sup>me</sup> -Arnoux; et, jusqu’à présent, un espoir invincible lui était resté. -Est-ce qu’elle ne faisait pas comme la substance de son cœur, le -fond même de sa vie? Il fut pendant quelques minutes à chanceler sur -le trottoir, se rongeant d’angoisses, heureux néanmoins de n’être plus -chez l’autre.</p> - -<p>Où avoir de l’argent? Frédéric savait par lui-même combien il est -difficile d’en obtenir tout de suite, à n’importe quel prix. Une seule -personne pouvait l’aider, M<sup>me</sup> Dambreuse. Elle gardait toujours dans -son secrétaire plusieurs billets de banque. Il alla chez elle, et d’un -ton hardi:</p> - -<p>«As-tu douze mille francs à me prêter?</p> - -<p>—Pourquoi?»</p> - -<p>C’était le secret d’un autre. Elle voulait le connaître. Il ne céda -pas. Tous deux s’obstinaient. Enfin, elle déclara ne rien donner, -avant de savoir dans quel but. Frédéric devint très rouge. Un de ses -camarades avait <span class="pagenum" id="Page_305">305</span> commis un vol. La somme devait être restituée -aujourd’hui même.</p> - -<p>«Tu l’appelles? Son nom? Voyons, son nom?</p> - -<p>—Dussardier!»</p> - -<p>Et il se jeta à ses genoux, en la suppliant de n’en rien dire.</p> - -<p>«Quelle idée as-tu de moi? reprit M<sup>me</sup> Dambreuse. On croirait que tu -es le coupable. Finis donc tes airs tragiques! Tiens, les voilà! et -grand bien lui fasse!»</p> - -<p>Il courut chez Arnoux. Le marchand n’était pas dans sa boutique. Mais -il logeait toujours rue Paradis, car il possédait deux domiciles.</p> - -<p>Rue Paradis le portier jura que M. Arnoux était absent depuis la -veille; quant à Madame, il n’osait rien dire; et Frédéric, ayant monté -l’escalier comme une flèche, colla son oreille contre la serrure. Enfin -on ouvrit. Madame était partie avec Monsieur. La bonne ignorait quand -ils reviendraient; ses gages étaient payés; elle-même s’en allait.</p> - -<p>Tout à coup, un craquement de porte se fit entendre.</p> - -<p>«Mais il y a quelqu’un?</p> - -<p>—Oh! non, monsieur! c’est le vent.»</p> - -<p>Alors, il se retira. N’importe! une disparition si prompte avait -quelque chose d’inexplicable.</p> - -<p>Regimbart, étant l’intime de Mignot, pouvait peut-être l’éclairer? Et -Frédéric se fit conduire chez lui, à Montmartre, rue de l’Empereur.</p> - -<p>Sa maison était flanquée d’un jardinet clos par une <span class="pagenum" id="Page_306">306</span> grille que -bouchaient des plaques de fer. Un perron de trois marches relevait la -façade blanche, et en passant sur le trottoir, on apercevait les deux -pièces du rez-de-chaussée, dont la première était un salon avec des -robes partout sur les meubles, et la seconde l’atelier où se tenaient -les ouvrières de M<sup>me</sup> Regimbart.</p> - -<p>Toutes étaient convaincues que Monsieur avait de grandes occupations, -de grandes relations, que c’était un homme complètement hors ligne. -Quand il traversait le couloir, avec son chapeau à bords retroussés, sa -longue figure sérieuse et sa redingote verte, elles en interrompaient -leur besogne. D’ailleurs, il ne manquait pas de leur adresser toujours -quelque mot d’encouragement, une politesse sous forme de sentence;—et, -plus tard, dans leur ménage, elles se trouvaient malheureuses parce -qu’elles l’avaient gardé pour idéal.</p> - -<p>Aucune cependant ne l’aimait comme M<sup>me</sup> Regimbart, petite personne -intelligente qui le faisait vivre avec son métier.</p> - -<p>Dès que M. Moreau eut dit son nom, elle vint prestement le recevoir, -sachant par les domestiques ce qu’il était à M<sup>me</sup> Dambreuse. Son mari -«rentrait à l’instant même»; et Frédéric, tout en la suivant, admira la -tenue du logis et la profusion de toile cirée qu’il y avait. Puis il -attendit quelques minutes dans une manière de bureau où le citoyen se -retirait pour penser.</p> - -<p>Son accueil fut moins rébarbatif que d’habitude.</p> - -<p>Il conta l’histoire d’Arnoux. L’ex-fabricant de faïences avait -enguirlandé Mignot, un patriote, possesseur de cent actions du -<i>Siècle</i>, en lui démontrant qu’il fallait, <span class="pagenum" id="Page_307">307</span> au point de vue -démocratique, changer la gérance et la rédaction du journal; et, sous -prétexte de faire triompher son avis dans la prochaine assemblée des -actionnaires, il lui avait demandé cinquante actions, en disant qu’il -les repasserait à des amis sûrs, lesquels appuieraient son vote; Mignot -n’aurait aucune responsabilité, ne se fâcherait avec personne; puis, -le succès obtenu, il lui ferait avoir dans l’administration une bonne -place, de cinq à six mille francs pour le moins. Les actions avaient -été livrées. Mais Arnoux, tout de suite, les avait vendues et avec -l’argent s’était associé à un marchand d’objets religieux. Là-dessus, -réclamations de Mignot, lanternements d’Arnoux; enfin le patriote -l’avait menacé d’une plainte en escroquerie, s’il ne restituait ses -titres ou la somme équivalente: cinquante mille francs.</p> - -<p>Frédéric eut l’air désespéré.</p> - -<p>«Ce n’est pas tout, dit le citoyen. Mignot, qui est un brave homme, -s’est rabattu sur le quart. Nouvelles promesses de l’autre, nouvelles -farces naturellement. Bref, avant-hier matin, Mignot l’a sommé d’avoir -à lui rendre dans les vingt-quatre heures, sans préjudice du reste, -douze mille francs.»</p> - -<p>«Mais je les ai!» dit Frédéric.</p> - -<p>Le citoyen se retourna lentement:</p> - -<p>«Blagueur!</p> - -<p>—Pardon! Ils sont dans ma poche. Je les apportais.</p> - -<p>—Comme vous y allez, vous! Nom d’un petit bonhomme! Du reste, il n’est -plus temps; la plainte est déposée, et Arnoux parti.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_308">308</span></p> - -<p>—Seul?</p> - -<p>—Non! avec sa femme. On les a rencontrés à la gare du Havre.»</p> - -<p>Frédéric pâlit extraordinairement. M<sup>me</sup> Regimbart crut qu’il allait -s’évanouir. Il se contint et même il eut la force d’adresser deux ou -trois questions sur l’aventure. Regimbart s’en attristait, tout cela en -somme nuisant à la démocratie. Arnoux avait toujours été sans conduite -et sans ordre.</p> - -<p>«Une vraie tête de linotte! Il brûlait la chandelle par les deux bouts! -Le cotillon l’a perdu! Ce n’est pas lui que je plains, mais sa pauvre -femme!» car le citoyen admirait les femmes vertueuses et faisait grand -cas de M<sup>me</sup> Arnoux. «Elle a dû joliment souffrir!»</p> - -<p>Frédéric lui sut gré de cette sympathie; et, comme s’il en avait reçu -un service, il serra sa main avec effusion.</p> - -<p>«As-tu fait toutes les courses nécessaires?» dit Rosanette en le -revoyant.</p> - -<p>Il n’en avait pas eu le courage, répondit-il, et avait marché au -hasard, dans les rues, pour s’étourdir.</p> - -<p>A huit heures, ils passèrent dans la salle à manger; mais ils restèrent -silencieux l’un devant l’autre, poussaient par intervalle un long -soupir et renvoyaient leur assiette. Frédéric but de l’eau-de-vie. Il -se sentait tout délabré, écrasé, anéanti, n’ayant plus conscience de -rien que d’une extrême fatigue.</p> - -<p>Elle alla chercher le portrait. Le rouge, le jaune, le vert et l’indigo -s’y heurtaient par taches violentes, en faisaient une chose hideuse, -presque dérisoire.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_309">309</span></p> - -<p>D’ailleurs, le petit mort était méconnaissable maintenant. Le ton -violacé de ses lèvres augmentait la blancheur de sa peau; les narines -étaient encore plus minces, les yeux plus caves, et sa tête reposait -sur un oreiller de taffetas bleu, entre des pétales de camélias, des -roses d’automne et des violettes; c’était une idée de la femme de -chambre; elles l’avaient ainsi arrangé toutes les deux dévotement. La -cheminée, couverte d’une housse en guipure, supportait des flambeaux -de vermeil espacés par des bouquets de buis bénit: aux coins, dans les -deux vases, des pastilles du sérail brûlaient; tout cela formait avec -le berceau une manière de reposoir, et Frédéric se rappela sa veillée -près de M. Dambreuse.</p> - -<p>Tous les quarts d’heure, à peu près, Rosanette ouvrait les rideaux pour -contempler son enfant. Elle l’apercevait dans quelques mois d’ici, -commençant à marcher, puis au collège au milieu de la cour, jouant -aux barres; puis à vingt ans, jeune homme; et toutes ces images, -qu’elle se créait, lui faisaient comme autant de fils qu’elle aurait -perdus,—l’excès de la douleur multipliant sa maternité.</p> - -<p>Frédéric, immobile dans l’autre fauteuil, pensait à M<sup>me</sup> Arnoux.</p> - -<p>Elle était en chemin de fer sans doute, le visage au carreau d’un -wagon, et regardant la campagne s’enfuir derrière elle du côté de -Paris, ou bien sur le pont d’un bateau à vapeur, comme la première -fois qu’il l’avait rencontrée; mais celui-là s’en allait indéfiniment -vers des pays d’où elle ne sortirait plus. Puis il la voyait <span class="pagenum" id="Page_310">310</span> -dans une chambre d’auberge, avec des malles par terre, un papier de -tenture en lambeaux, la porte qui tremblait au vent. Et après? que -deviendrait-elle? Institutrice, dame de compagnie, femme de chambre -peut-être? Elle était livrée à tous les hasards de la misère. Cette -ignorance de son sort le torturait. Il aurait dû s’opposer à sa fuite -ou partir derrière elle. N’était-il pas son véritable époux? Et, en -songeant qu’il ne la retrouverait jamais, que c’était bien fini, -qu’elle était irrévocablement perdue, il sentait comme un déchirement -de tout son être; ses larmes accumulées depuis le matin débordèrent.</p> - -<p>Rosanette s’en aperçut.</p> - -<p>«Ah! tu pleures comme moi! Tu as du chagrin?</p> - -<p>—Oui! oui! j’en ai!....»</p> - -<p>Il la serra contre son cœur, et tous deux sanglotaient en se tenant -embrassés.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Dambreuse aussi pleurait, couchée sur son lit, à plat ventre, la -tête dans ses mains.</p> - -<p>Olympe Regimbart, étant venue le soir lui essayer sa première robe de -couleur, avait conté la visite de Frédéric, et même qu’il tenait tout -prêts douze mille francs destinés à M. Arnoux.</p> - -<p>Ainsi cet argent, son argent à elle, était pour empêcher le départ de -l’autre, pour se conserver une maîtresse?</p> - -<p>Elle eut d’abord un accès de rage et elle avait résolu de le chasser -comme un laquais. Des larmes abondantes la calmèrent. Il valait mieux -tout renfermer, ne rien dire.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_311">311</span></p> - -<p>Frédéric, le lendemain, rapporta les douze mille francs.</p> - -<p>Elle le pria de les garder, en cas de besoin, pour son ami, et elle -l’interrogea beaucoup sur ce monsieur. Qui donc l’avait poussé à un tel -abus de confiance? Une femme, sans doute! Les femmes vous entraînent à -tous les crimes.</p> - -<p>Ce ton de persiflage décontenança Frédéric. Il éprouvait un grand -remords de sa calomnie. Ce qui le rassurait, c’est que M<sup>me</sup> Dambreuse -ne pouvait connaître la vérité.</p> - -<p>Elle y mit de l’entêtement cependant; car, le surlendemain, elle -s’informa encore de son petit camarade, puis d’un autre, de Deslauriers.</p> - -<p>«Est-ce un homme sûr et intelligent?»</p> - -<p>Frédéric le vanta.</p> - -<p>«Priez-le de passer à la maison un de ces matins; je désirerais le -consulter pour une affaire.»</p> - -<p>Elle avait trouvé un rouleau de paperasses contenant des billets -d’Arnoux parfaitement protestés, et sur lesquels M<sup>me</sup> Arnoux avait -mis sa signature. C’était pour ceux-là que Frédéric était venu une fois -chez M. Dambreuse pendant son déjeuner; et, bien que le capitaliste -n’eût pas voulu en poursuivre le recouvrement, il avait fait prononcer -par le tribunal de commerce, non seulement la condamnation d’Arnoux, -mais celle de sa femme, qui l’ignorait, son mari n’ayant pas jugé -convenable de l’en avertir.</p> - -<p>C’était une arme, cela! M<sup>me</sup> Dambreuse n’en doutait pas. Mais son -notaire lui conseillerait peut-être l’abstention; <span class="pagenum" id="Page_312">312</span> elle eût préféré -quelqu’un d’obscur; et elle s’était rappelé ce grand diable, à mine -impudente, qui lui avait offert ses services.</p> - -<p>Frédéric fit naïvement sa commission.</p> - -<p>L’avocat fut enchanté d’être mis en rapport avec une si grande dame.</p> - -<p>Il accourut.</p> - -<p>Elle le prévint que la succession appartenait à sa nièce, motif de plus -pour liquider ces créances qu’elle rembourserait, tenant à accabler les -époux Martinon des meilleurs procédés.</p> - -<p>Deslauriers comprit qu’il y avait là-dessous un mystère; il y rêvait en -considérant les billets. Le nom de M<sup>me</sup> Arnoux, tracé par elle-même, -lui remit devant les yeux toute sa personne et l’outrage qu’il en avait -reçu. Puisque la vengeance s’offrait, pourquoi ne pas la saisir?</p> - -<p>Il conseilla donc à M<sup>me</sup> Dambreuse de faire vendre aux enchères les -créances désespérées qui dépendaient de la succession. Un homme de -paille les rachèterait en sous-main et exercerait les poursuites. Il se -chargeait de fournir cet homme-là.</p> - -<p>Vers la fin du mois de novembre, Frédéric, en passant dans la rue de -M<sup>me</sup> Arnoux, leva les yeux vers ses fenêtres et aperçut contre la -porte une affiche, où il y avait en grosses lettres:</p> - -<div class="quote"> - <p>«Vente d’un riche mobilier, consistant en batterie de cuisine, linge de - corps et de table, chemises, dentelles, jupons, pantalons, cachemires - français et de l’Inde, piano d’Érard, deux bahuts de chêne Renaissance, - <span class="pagenum" id="Page_313">313</span> miroirs de Venise, poteries de Chine et du Japon.»</p> -</div> - -<p>«C’est leur mobilier!» se dit Frédéric, et le portier confirma ses -soupçons.</p> - -<p>Quant à la personne qui faisait vendre, il l’ignorait. Mais le -commissaire-priseur, M<sup>e</sup> Berthelmot, donnerait peut-être des -éclaircissements.</p> - -<p>L’officier ministériel ne voulut point tout d’abord dire quel créancier -poursuivait la vente. Frédéric insista. C’était un sieur Sénécal, agent -d’affaires, et M<sup>e</sup> Berthelmot poussa même la complaisance jusqu’à -prêter son journal des <i>Petites Affiches</i>.</p> - -<p>Frédéric, en arrivant chez Rosanette, le jeta sur la table tout ouvert.</p> - -<p>«Lis donc!</p> - -<p>—Eh bien, quoi? dit-elle avec une figure tellement placide, qu’il en -fut révolté.</p> - -<p>—Ah! garde ton innocence!</p> - -<p>—Je ne comprends pas.</p> - -<p>—C’est toi qui fais vendre M<sup>me</sup> Arnoux?»</p> - -<p>Elle relut l’annonce.</p> - -<p>«Où est son nom?</p> - -<p>—Eh! c’est son mobilier! Tu le sais mieux que moi!</p> - -<p>—Qu’est-ce que ça me fait? dit Rosanette en haussant les épaules.</p> - -<p>—Ce que ça te fait? Mais tu te venges, voilà tout! C’est la suite de -tes persécutions! Est-ce que tu ne l’as pas outragée jusqu’à venir -chez elle! Toi, une fille de rien. La femme la plus sainte, la plus -charmante et <span class="pagenum" id="Page_314">314</span> la meilleure! Pourquoi t’acharnes-tu à la ruiner?</p> - -<p>—Tu te trompes, je t’assure!</p> - -<p>—Allons donc! Comme si tu n’avais pas mis Sénécal en avant!</p> - -<p>—Quelle bêtise!»</p> - -<p>Alors, une fureur l’emporta.</p> - -<p>«Tu mens! tu mens, misérable! Tu es jalouse d’elle! Tu possèdes une -condamnation contre son mari! Sénécal s’est déjà mêlé de tes affaires! -Il déteste Arnoux, vos deux haines s’entendent. J’ai vu sa joie quand -tu as gagné ton procès pour le kaolin. Le nieras-tu, celui-là?</p> - -<p>—Je te donne ma parole...</p> - -<p>—Oh! je la connais, ta parole!»</p> - -<p>Et Frédéric lui rappela ses amants par leurs noms, avec des détails -circonstanciés. Rosanette, toute pâlissante, se reculait.</p> - -<p>«Cela t’étonne! Tu me croyais aveugle parce que je fermais les yeux. -J’en ai assez aujourd’hui! On ne meurt pas pour les trahisons d’une -femme de ton espèce. Quand elles deviennent trop monstrueuses, on s’en -écarte, ce serait se dégrader que de les punir!»</p> - -<p>Elle se tordait les bras.</p> - -<p>«Mon Dieu, qui est-ce donc qui l’a changé?</p> - -<p>—Pas d’autres que toi-même!</p> - -<p>—Et tout cela pour M<sup>me</sup> Arnoux!...» s’écria Rosanette en pleurant.</p> - -<p>Il reprit froidement:</p> - -<p>«Je n’ai jamais aimé qu’elle!»</p> - -<p>A cette insulte, ses larmes s’arrêtèrent.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_315">315</span></p> - -<p>«Ça prouve ton bon goût! Une personne d’un âge mûr, le teint couleur -de réglisse, la taille épaisse, des yeux grands comme des soupiraux de -cave, et vides comme eux! Puisque ça te plaît, va la rejoindre!</p> - -<p>—C’est ce que j’attendais! Merci!»</p> - -<p>Rosanette demeura immobile, stupéfiée par ces façons extraordinaires. -Elle laissa même la porte se refermer; puis d’un bond elle le rattrapa -dans l’antichambre, et l’entourant de ses bras:</p> - -<p>«Mais tu es fou! tu es fou! c’est absurde! je t’aime! Elle le -suppliait: Mon Dieu, au nom de notre petit enfant!</p> - -<p>—Avoue que c’est toi qui as fait le coup!» dit Frédéric.</p> - -<p>Elle protesta encore de son innocence.</p> - -<p>«Tu ne veux pas avouer?</p> - -<p>—Non!</p> - -<p>—Eh bien, adieu! et pour toujours!</p> - -<p>—Écoute-moi!»</p> - -<p>Frédéric se retourna.</p> - -<p>«Si tu me connaissais mieux, tu saurais que ma décision est irrévocable!</p> - -<p>—Oh! oh! tu me reviendras!</p> - -<p>—Jamais de la vie!»</p> - -<p>Et il fit claquer la porte violemment.</p> - -<p>Rosanette écrivit à Deslauriers qu’elle avait besoin de lui tout de -suite.</p> - -<p>Il arriva cinq jours après, un soir; et, quand elle eut conté sa -rupture:</p> - -<p>«Ce n’est que ça! Beau malheur!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_316">316</span></p> - -<p>Elle avait cru d’abord qu’il pourrait lui ramener Frédéric; mais, à -présent, tout était perdu. Elle avait appris, par son portier, son -prochain mariage avec M<sup>me</sup> Dambreuse.</p> - -<p>Deslauriers lui fit de la morale, se montra même singulièrement gai, -farceur; et, comme il était fort tard, demanda la permission de passer -la nuit sur un fauteuil. Puis, le lendemain matin, il repartit pour -Nogent, en la prévenant qu’il ne savait pas quand ils se reverraient; -d’ici à peu, il y aurait peut-être un grand changement dans sa vie.</p> - -<p>Deux heures après son retour, la ville était en révolution. On disait -que M. Frédéric allait épouser M<sup>me</sup> Dambreuse. Enfin, les trois -demoiselles Auger, n’y tenant plus, se transportèrent chez M<sup>me</sup> -Moreau, qui confirma cette nouvelle avec orgueil. Le père Roque en fut -malade. Louise s’enferma. Le bruit courut même qu’elle était folle.</p> - -<p>Cependant Frédéric ne pouvait cacher sa tristesse. M<sup>me</sup> Dambreuse, -pour l’en distraire sans doute, redoublait d’attentions. Toutes les -après-midi, elle le promenait dans sa voiture; et, une fois qu’ils -passaient sur la place de la Bourse, elle eut l’idée d’entrer dans -l’hôtel des commissaires-priseurs, par amusement.</p> - -<p>C’était le 1<sup>er</sup> décembre, jour même où devait se faire la vente de -M<sup>me</sup> Arnoux. Il se rappela la date et manifesta sa répugnance, en -déclarant ce lieu intolérable à cause de la foule et du bruit. Elle -désirait y jeter un coup d’œil seulement. Le coupé s’arrêta. Il -fallait bien la suivre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_317">317</span></p> - -<p>On voyait, dans la cour, des lavabos sans cuvettes, des bois de -fauteuils, de vieux paniers, des tessons de porcelaine, des bouteilles -vides, des matelas; et des hommes en blouse ou en sale redingote, tout -gris de poussière, la figure ignoble, quelques-uns avec des sacs de -toile sur l’épaule, causaient par groupes distincts ou se hélaient -tumultueusement.</p> - -<p>Frédéric objecta les inconvénients d’aller plus loin.</p> - -<p>«Ah bah!»</p> - -<p>Et ils montèrent l’escalier.</p> - -<p>Dans la première salle, à droite, des messieurs, un catalogue à -la main, examinaient des tableaux; dans une autre, on vendait une -collection d’armes chinoises; M<sup>me</sup> Dambreuse voulut descendre. Elle -regardait les numéros au-dessus des portes, et elle le mena jusqu’à -l’extrémité du corridor, vers une pièce encombrée de monde.</p> - -<p>Il reconnut immédiatement les deux étagères de <i>l’Art industriel</i>, -sa table à ouvrage, tous ses meubles! Entassés au fond, par rang de -taille, ils formaient un large talus depuis le plancher jusqu’aux -fenêtres; et, sur les autres côtés de l’appartement, les tapis et les -rideaux pendaient droit le long des murs. Il y avait, en dessous, des -gradins occupés par de vieux bonshommes qui sommeillaient. A gauche, -s’élevait une espèce de comptoir, où le commissaire-priseur en cravate -blanche brandissait légèrement un petit marteau. Un jeune homme, près -de lui, écrivait; et, plus bas, debout, un robuste gaillard, tenant du -commis-voyageur et du marchand de contremarques, criait les meubles -<span class="pagenum" id="Page_318">318</span> à vendre. Trois garçons les apportaient sur une table, que -bordaient, assis en ligne, des brocanteurs et des revendeuses. La foule -circulait derrière eux.</p> - -<p>Quand Frédéric entra, les jupons, les fichus, les mouchoirs et -jusqu’aux chemises étaient passés de main en main, retournés; -quelquefois, on les jetait de loin, et des blancheurs traversaient -l’air tout à coup. Ensuite, on vendit ses robes, puis un de ses -chapeaux dont la plume cassée retombait, puis ses fourrures, puis trois -paires de bottines;—et le partage de ces reliques, où il retrouvait -confusément les formes de ses membres, lui semblait une atrocité, comme -s’il avait vu des corbeaux déchiquetant son cadavre. L’atmosphère de la -salle, toute chargée d’haleines, l’écœurait. M<sup>me</sup> Dambreuse lui -offrit son flacon; elle se divertissait beaucoup, disait-elle.</p> - -<p>On exhiba les meubles de la chambre à coucher.</p> - -<p>M<sup>e</sup> Berthelmot annonçait un prix. Le crieur, tout de suite, le répétait -plus fort; et les trois commissaires attendaient tranquillement le coup -de marteau, puis emportaient l’objet dans une pièce contiguë. Ainsi -disparurent, les uns après les autres, le grand tapis bleu semé de -camélias que ses pieds mignons frôlaient en venant vers lui, la petite -bergère de tapisserie où il s’asseyait toujours en face d’elle quand -ils étaient seuls; les deux écrans de la cheminée, dont l’ivoire était -rendu plus doux par le contact de ses mains; une pelote de velours, -encore hérissée d’épingles. C’était comme des parties de son cœur -qui s’en allaient avec ces choses, et la monotonie des mêmes voix, des -mêmes gestes <span class="pagenum" id="Page_319">319</span> l’engourdissait de fatigue, lui causait une torpeur -funèbre, une dissolution.</p> - -<p>Un craquement de soie se fit à son oreille; Rosanette le touchait.</p> - -<p>Elle avait eu connaissance de cette vente par Frédéric lui-même. Son -chagrin passé, l’idée d’en tirer profit lui était venue. Elle arrivait -pour la voir, en gilet de satin blanc à boutons de perles, avec une -robe à falbalas, étroitement gantée, l’air vainqueur.</p> - -<p>Il pâlit de colère. Elle regarda la femme qui l’accompagnait.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Dambreuse l’avait reconnue; et, pendant une minute, elles se -considérèrent de haut en bas, scrupuleusement, afin de découvrir le -défaut, la tare,—l’une enviant peut-être la jeunesse de l’autre, et -celle-ci dépitée par l’extrême bon ton, la simplicité aristocratique de -sa rivale.</p> - -<p>Enfin, M<sup>me</sup> Dambreuse détourna la tête, avec un sourire d’une -insolence inexprimable.</p> - -<p>Le crieur avait ouvert un piano,—son piano! Tout en restant debout, -il fit une gamme de la main droite et annonça l’instrument pour douze -cents francs, puis se rabattit à mille, à huit cents, à sept cents.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Dambreuse, d’un ton folâtre, se moquait du sabot.</p> - -<p>On posa devant les brocanteurs un petit coffret avec des médaillons, -des angles et des fermoirs d’argent, le même qu’il avait vu au premier -dîner dans la rue de Choiseul, qui ensuite avait été chez Rosanette, -était revenu chez M<sup>me</sup> Arnoux; souvent, pendant leurs conversations, -<span class="pagenum" id="Page_320">320</span> ses yeux le rencontraient; il était lié à ses souvenirs les plus -chers, et son âme se fondait d’attendrissement, quand M<sup>me</sup> Dambreuse -dit tout à coup:</p> - -<p>«Tiens! je vais l’acheter.</p> - -<p>—Mais ce n’est pas curieux», reprit-il.</p> - -<p>Elle le trouvait, au contraire, fort joli, et le crieur en prônait la -délicatesse:</p> - -<p>«Un bijou de la Renaissance! Huit cents francs, messieurs! En argent -presque tout entier! Avec un peu de blanc d’Espagne, ça brillera!»</p> - -<p>Et, comme elle se poussait dans la foule:</p> - -<p>«Quelle singulière idée!» dit Frédéric.</p> - -<p>—Cela vous fâche?</p> - -<p>—Non! Mais que peut-on faire de ce bibelot?</p> - -<p>—Qui sait? y mettre des lettres d’amour peut-être!»</p> - -<p>Elle eut un regard qui rendait l’allusion fort claire.</p> - -<p>«Raison de plus pour ne pas dépouiller les morts de leurs secrets.</p> - -<p>—Je ne la croyais pas si morte. Elle ajouta distinctement: Huit cent -quatre-vingts francs!</p> - -<p>—Ce que vous faites n’est pas bien», murmura Frédéric.</p> - -<p>Elle riait.</p> - -<p>«Mais, chère amie, c’est la première grâce que je vous demande.</p> - -<p>—Mais vous ne serez pas un mari aimable, savez-vous?»</p> - -<p>Quelqu’un venait de lancer une surenchère; elle leva la main:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_321">321</span></p> - -<p>«Neuf cents francs!</p> - -<p>—Neuf cents francs! répéta M<sup>e</sup> Berthelmot.</p> - -<p>—Neuf cent dix... quinze... vingt... trente! glapissait le crieur, -tout en parcourant du regard l’assistance avec des hochements de tête -saccadés.</p> - -<p>«Prouvez-moi que ma femme est raisonnable», dit Frédéric.</p> - -<p>Il l’entraîna doucement vers la porte.</p> - -<p>Le commissaire-priseur continuait.</p> - -<p>«Allons, allons, messieurs, neuf cent trente! Y a-t-il marchand à neuf -cent trente?»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Dambreuse, qui était arrivée sur le seuil, s’arrêta, et d’une -voix haute:</p> - -<p>«Mille francs!»</p> - -<p>Il y eut un frisson dans le public, un silence.</p> - -<p>«Mille francs, messieurs, mille francs! Personne ne dit rien? bien vu? -mille francs!—Adjugé!»</p> - -<p>Le marteau d’ivoire s’abattit.</p> - -<p>Elle fit passer sa carte, on lui envoya le coffret. Elle le plongea -dans son manchon.</p> - -<p>Frédéric sentit un grand froid lui traverser le cœur.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Dambreuse n’avait pas quitté son bras, et elle n’osa le regarder -en face que dans la rue, où l’attendait sa voiture.</p> - -<p>Elle s’y jeta comme un voleur qui s’échappe, et, quand elle fut assise, -se retourna vers Frédéric. Il avait son chapeau à la main.</p> - -<p>«Vous ne montez pas?</p> - -<p>—Non, madame!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_322">322</span></p> - -<p>Et, la saluant froidement, il ferma la portière, puis fit signe au -cocher de partir.</p> - -<p>Il éprouva d’abord un sentiment de joie et d’indépendance reconquise. -Il était fier d’avoir vengé M<sup>me</sup> Arnoux en lui sacrifiant une -fortune; puis il fut étonné de son action, et une courbature infinie -l’accabla.</p> - -<p>Le lendemain matin, son domestique lui apprit les nouvelles. L’état -de siège était décrété, l’Assemblée dissoute, et une partie des -représentants du peuple à Mazas. Les affaires publiques le laissèrent -indifférent, tant il était préoccupé des siennes.</p> - -<p>Il écrivit à des fournisseurs pour décommander plusieurs emplettes -relatives à son mariage, qui lui apparaissait maintenant comme une -spéculation un peu ignoble; et il exécrait M<sup>me</sup> Dambreuse parce qu’il -avait manqué, à cause d’elle, commettre une bassesse. Il en oubliait la -Maréchale, ne s’inquiétait même pas de M<sup>me</sup> Arnoux,—ne songeant qu’à -lui, à lui seul,—perdu dans les décombres de ses rêves, malade, plein -de douleur et de découragement; et, en haine du milieu factice où il -avait tant souffert, il souhaita la fraîcheur de l’herbe, le repos de -la province, une vie somnolente passée à l’ombre du toit natal avec des -cœurs ingénus. Le mercredi soir enfin, il sortit.</p> - -<p>Des groupes nombreux stationnaient sur le boulevard. De temps à autre, -une patrouille les dissipait; ils se reformaient derrière elle. On -parlait librement, on vociférait contre la troupe des plaisanteries et -des injures, sans rien de plus.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_323">323</span></p> - -<p>«Comment! est-ce qu’on ne va pas se battre?» dit Frédéric à un ouvrier.</p> - -<p>L’homme en blouse lui répondit:</p> - -<p>«Pas si bêtes de nous faire tuer pour les bourgeois! Qu’ils -s’arrangent!»</p> - -<p>Et un monsieur grommela, tout en regardant de travers le faubourien:</p> - -<p>«Canailles de socialistes! Si on pouvait, cette fois, les exterminer!»</p> - -<p>Frédéric ne comprenait rien à tant de rancune et de sottise. Son dégoût -de Paris en augmenta; et, le surlendemain, il partit pour Nogent par le -premier convoi.</p> - -<p>Les maisons bientôt disparurent, la campagne s’élargit. Seul dans son -wagon et les pieds sur la banquette, il ruminait les événements des -derniers jours, tout son passé. Le souvenir de Louise lui revint.</p> - -<p>«Elle m’aimait, celle-là! J’ai eu tort de ne pas saisir ce bonheur... -Bah! n’y pensons plus!»</p> - -<p>Puis, cinq minutes après:</p> - -<p>«Qui sait cependant?... plus tard, pourquoi pas?»</p> - -<p>Sa rêverie, comme ses yeux, s’enfonçait dans de vagues horizons.</p> - -<p>«Elle était naïve, une paysanne, presque une sauvage, mais si bonne!»</p> - -<p>A mesure qu’il avançait vers Nogent, elle se rapprochait de lui. Quand -on traversa les prairies de Sourdun, il l’aperçut sous les peupliers -comme autrefois, coupant des joncs au bord des flaques d’eau; on -arrivait, il descendit.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_324">324</span></p> - -<p>Puis il s’accouda sur le pont, pour revoir l’île et le jardin où ils -s’étaient promenés un jour de soleil;—et l’étourdissement du voyage et -du grand air, la faiblesse qu’il gardait de ses émotions récentes, lui -causant une sorte d’exaltation, il se dit:</p> - -<p>«Elle est peut-être sortie; si j’allais la rencontrer!»</p> - -<p>La cloche de Saint-Laurent tintait, et il y avait sur la place, devant -l’église, un rassemblement de pauvres, avec une calèche, la seule du -pays (celle qui servait pour les noces), quand, sous le portail, tout -à coup, dans un flot de bourgeois en cravate blanche, deux nouveaux -mariés parurent.</p> - -<p>Il se crut halluciné. Mais non! C’était bien elle, Louise!—couverte -d’un voile blanc qui tombait de ses cheveux rouges à ses talons; et -c’était bien lui, Deslauriers!—portant un habit bleu brodé d’argent, -un costume de préfet. Pourquoi donc?</p> - -<p>Frédéric se cacha dans l’angle d’une maison pour laisser passer le -cortège.</p> - -<p>Honteux, vaincu, écrasé, il retourna vers le chemin de fer et s’en -revint à Paris.</p> - -<p>Son cocher de fiacre assura que les barricades étaient dressées -depuis le Château-d’Eau jusqu’au Gymnase, et prit par le faubourg -Saint-Martin. Au coin de la rue de Provence, Frédéric mit pied à terre -pour gagner les boulevards.</p> - -<p>Il était cinq heures, une pluie fine tombait. Des bourgeois occupaient -le trottoir du côté de l’Opéra. Les maisons d’en face étaient closes. -Personne aux <span class="pagenum" id="Page_325">325</span> fenêtres. Dans toute la largeur du boulevard, des -dragons galopaient, à fond de train, penchés sur leurs chevaux, le -sabre nu, et les crinières de leurs casques et leurs grands manteaux -blancs soulevés derrière eux passaient sur la lumière des becs de gaz, -qui se tordaient au vent dans la brume. La foule les regardait, muette, -terrifiée.</p> - -<p>Entre les charges de cavalerie, des escouades de sergents de ville -survenaient, pour faire refluer le monde dans les rues.</p> - -<p>Mais, sur les marches de Tortoni, un homme,—Dussardier,—remarquable -de loin à sa haute taille, restait sans plus bouger qu’une cariatide.</p> - -<p>Un des agents qui marchait en tête, le tricorne sur les yeux, le menaça -de son épée.</p> - -<p>L’autre alors, s’avançant d’un pas, se mit à crier:</p> - -<p>«Vive la république!»</p> - -<p>Il tomba sur le dos, les bras en croix.</p> - -<p>Un hurlement d’horreur s’éleva de la foule. L’agent fit un cercle -autour de lui avec son regard; et Frédéric, béant, reconnut Sénécal.</p> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_326">326</span></p> - -<h2 id="ch9">VI</h2> - -<p>Il voyagea.</p> - -<p>Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la -tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des -sympathies interrompues.</p> - -<p>Il revint.</p> - -<p>Il fréquenta le monde, et il eut d’autres amours encore. Mais le -souvenir continuel du premier les lui rendait insipides; et puis la -véhémence du désir, la fleur même de la sensation était perdue. Ses -ambitions d’esprit avaient également diminué. Des années passèrent, et -il supportait le désœuvrement de son intelligence et l’inertie de -son cœur.</p> - -<p>Vers la fin de mars 1867, à la nuit tombante, comme il était seul dans -son cabinet, une femme entra.</p> - -<p>«M<sup>me</sup> Arnoux!</p> - -<p>—Frédéric!»</p> - -<p>Elle le saisit par les mains, l’attira doucement vers la fenêtre, et -elle le considérait tout en répétant:</p> - -<p>«C’est lui! C’est donc lui!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_327">327</span></p> - -<p>Dans la pénombre du crépuscule, il n’apercevait que ses yeux sous la -voilette de dentelle noire qui masquait sa figure.</p> - -<p>Quand elle eut déposé au bord de la cheminée un petit portefeuille de -velours grenat, elle s’assit. Tous deux restèrent sans pouvoir parler, -se souriant l’un à <ins class="correction" title="l’antre">l’autre</ins>.</p> - -<p>Enfin, il lui adressa quantité de questions sur elle et son mari.</p> - -<p>Ils habitaient le fond de la Bretagne, pour vivre économiquement et -payer leurs dettes. Arnoux, presque toujours malade, semblait un -vieillard maintenant. Sa fille était mariée à Bordeaux, et son fils en -garnison à Mostaganem. Puis elle releva la tête:</p> - -<p>«Mais je vous revois! Je suis heureuse!»</p> - -<p>Il ne manqua pas de lui dire qu’à la nouvelle de leur catastrophe, il -était accouru chez eux.</p> - -<p>«Je le savais!</p> - -<p>—Comment?»</p> - -<p>Elle l’avait aperçu dans la cour et s’était cachée.</p> - -<p>«Pourquoi?»</p> - -<p>Alors, d’une voix tremblante, et avec de longs intervalles entre ses -mots:</p> - -<p>«J’avais peur! Oui... peur de vous... de moi!»</p> - -<p>Cette révélation lui donna comme un saisissement de volupté. Son -cœur battait à grands coups. Elle reprit:</p> - -<p>«Excusez-moi de n’être pas venue plus tôt.» Et désignant le petit -portefeuille grenat couvert de palmes d’or: «Je l’ai brodé à votre -intention, tout exprès. <span class="pagenum" id="Page_328">328</span> Il contient cette somme, dont les terrains -de Belleville devaient répondre.»</p> - -<p>Frédéric la remercia du cadeau, tout en la blâmant de s’être dérangée.</p> - -<p>«Non! Ce n’est pas pour cela que je suis venue! Je tenais à cette -visite, puis je m’en retournerai... là-bas.»</p> - -<p>Et elle lui parla de l’endroit qu’elle habitait.</p> - -<p>C’était une maison basse, à un seul étage, avec un jardin rempli de -buis énormes et une double avenue de châtaigniers montant jusqu’au haut -d’une colline, d’où l’on découvre la mer.</p> - -<p>«Je vais m’asseoir là, sur un banc, que j’ai appelé le banc Frédéric.»</p> - -<p>Puis elle se mit à regarder les meubles, les bibelots, les cadres, -avidement, pour les emporter dans sa mémoire. Le portrait de la -Maréchale était à demi caché par un rideau. Mais les ors et les blancs, -qui se détachaient au milieu des ténèbres, l’attirèrent.</p> - -<p>«Je connais cette femme, il me semble?</p> - -<p>—Impossible! dit Frédéric. C’est une vieille peinture italienne.»</p> - -<p>Elle avoua qu’elle désirait faire un tour à son bras, dans les rues.</p> - -<p>Ils sortirent.</p> - -<p>La lueur des boutiques éclairait, par intervalles, son profil pâle; -puis l’ombre l’enveloppait de nouveau; et, au milieu des voitures, de -la foule et du bruit, ils allaient sans se distraire d’eux-mêmes, sans -rien entendre, comme ceux qui marchent ensemble dans la campagne sur un -lit de feuilles mortes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_329">329</span></p> - -<p>Ils se racontèrent leurs anciens jours, les dîners du temps de l’<i>Art -industriel</i>, les manies d’Arnoux, sa façon de tirer les pointes de -son faux-col, d’écraser du cosmétique sur ses moustaches, d’autres -choses plus intimes et plus profondes. Quel ravissement il avait eu la -première fois en l’entendant chanter! Comme elle était belle, le jour -de sa fête, à Saint-Cloud! Il lui rappela le petit jardin d’Auteuil, -des soirs au théâtre, une rencontre sur le boulevard, d’anciens -domestiques, sa négresse.</p> - -<p>Elle s’étonnait de sa mémoire. Cependant elle lui dit:</p> - -<p>«Quelquefois, vos paroles me reviennent comme un écho lointain, comme -le son d’une cloche apporté par le vent, et il me semble que vous êtes -là quand je lis des passages d’amour dans les livres.</p> - -<p>—Tout ce qu’on y blâme d’exagéré, vous me l’avez fait ressentir, dit -Frédéric. Je comprends Werther, que ne dégoûtent pas les tartines de -Charlotte.</p> - -<p>—Pauvre cher ami!»</p> - -<p>Elle soupira, et après un long silence:</p> - -<p>«N’importe, nous nous serons bien aimés.</p> - -<p>—Sans nous appartenir pourtant!</p> - -<p>—Cela vaut peut-être mieux, reprit-elle.</p> - -<p>—Non! non! Quel bonheur nous aurions eu!</p> - -<p>—Oh! je le crois, avec un amour comme le vôtre!»</p> - -<p>Et il devait être bien fort pour durer après une séparation si longue!</p> - -<p>Frédéric lui demanda comment elle l’avait découvert.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_330">330</span></p> - -<p>«C’est un soir que vous m’avez baisé le poignet entre le gant et la -manchette. Je me suis dit: «Mais «il m’aime... il m’aime.» J’avais peur -de m’en assurer cependant. Votre réserve était si charmante, que j’en -jouissais comme d’un hommage involontaire et continu.»</p> - -<p>Il ne regretta rien. Ses souffrances d’autrefois étaient payées.</p> - -<p>Quand ils rentrèrent, M<sup>me</sup> Arnoux ôta son chapeau. La lampe, posée -sur une console, éclaira ses cheveux blancs. Ce fut comme un heurt en -pleine poitrine.</p> - -<p>Pour lui cacher cette déception, il se posa par terre à ses genoux, et, -prenant ses mains, se mit à lui dire des tendresses.</p> - -<p>«Votre personne, vos moindres mouvements me semblaient avoir dans le -monde une importance extra-humaine. Mon cœur, comme de la poussière, -se soulevait derrière vos pas. Vous me faisiez l’effet d’un clair -de lune par une nuit d’été, quand tout est parfums, ombres douces, -blancheurs, infini; et les délices de la chair et de l’âme étaient -contenues pour moi dans votre nom, que je me répétais, en tâchant de -le baiser sur mes lèvres. Je n’imaginais rien au delà. C’était M<sup>me</sup> -Arnoux telle que vous étiez, avec ses deux enfants, tendre, sérieuse, -belle à éblouir, et si bonne! Cette image-là effaçait toutes les -autres. Est-ce que j’y pensais seulement! puisque j’avais toujours au -fond de moi-même la musique de votre voix et la splendeur de vos yeux!»</p> - -<p>Elle acceptait avec ravissement ces adorations pour <span class="pagenum" id="Page_331">331</span> la femme -qu’elle n’était plus. Frédéric, se grisant par ses paroles, arrivait à -croire ce qu’il disait. M<sup>me</sup> Arnoux, le dos tourné à la lumière, se -penchait vers lui. Il sentait sur son front la caresse de son haleine, -à travers ses vêtements le contact indécis de tout son corps. Leurs -mains se serrèrent; la pointe de sa bottine s’avançait un peu sous sa -robe, et il lui dit, presque défaillant:</p> - -<p>«La vue de votre pied me trouble.»</p> - -<p>Un mouvement de pudeur la fit se lever. Puis, immobile, et avec -l’intonation singulière des somnambules:</p> - -<p>«A mon âge! lui! Frédéric!... Aucune n’a jamais été aimée comme moi! -Non, non! à quoi sert d’être jeune? Je m’en moque bien! je les méprise, -toutes celles qui viennent ici!</p> - -<p>—Oh! il n’en vient guère!» reprit-il complaisamment.</p> - -<p>Son visage s’épanouit, et elle voulut savoir s’il se marierait.</p> - -<p>Il jura que non.</p> - -<p>«Bien sûr? pourquoi?</p> - -<p>—A cause de vous», dit Frédéric en la serrant dans ses bras.</p> - -<p>Elle y restait, la taille en arrière, la bouche entr’ouverte, les yeux -levés. Tout à coup, elle le repoussa avec un air de désespoir; et, -comme il la suppliait de lui répondre, elle dit en baissant la tête:</p> - -<p>«J’aurais voulu vous rendre heureux.»</p> - -<p>Frédéric soupçonna M<sup>me</sup> Arnoux d’être venue pour <span class="pagenum" id="Page_332">332</span> s’offrir, et -il était repris par une convoitise plus forte que jamais, furieuse, -enragée. Cependant il sentait quelque chose d’inexprimable, une -répulsion et comme l’effroi d’un inceste. Une autre crainte l’arrêta, -celle d’en avoir dégoût plus tard. D’ailleurs, quel embarras ce -serait!—et tout à la fois par prudence et pour ne pas dégrader son -idéal, il tourna sur ses talons et se mit à faire une cigarette.</p> - -<p>Elle le contemplait, tout émerveillée.</p> - -<p>«Comme vous êtes délicat! Il n’y a que vous! Il n’y a que vous!» Onze -heures sonnèrent.</p> - -<p>«Déjà! dit-elle; au quart, je m’en irai.»</p> - -<p>Elle se rassit; mais elle observait la pendule, et il continuait à -marcher en fumant. Tous les deux ne trouvaient plus rien à se dire. Il -y a un moment, dans les séparations, où la personne aimée n’est déjà -plus avec nous.</p> - -<p>Enfin, l’aiguille ayant dépassé vingt-cinq minutes, elle prit son -chapeau par les brides lentement.</p> - -<p>«Adieu, mon ami, mon cher ami! Je ne vous reverrai jamais! C’était ma -dernière démarche de femme. Mon âme ne vous quittera pas. Que toutes -les bénédictions du ciel soient sur vous!»</p> - -<p>Et elle le baisa au front comme une mère.</p> - -<p>Mais elle parut chercher quelque chose et lui demanda des ciseaux.</p> - -<p>Elle défit son peigne; tous ses cheveux blancs tombèrent.</p> - -<p>Elle s’en coupa brutalement, à la racine, une longue mèche.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_333">333</span></p> - -<p>«Gardez-les! Adieu!»</p> - -<p>Quand elle fut sortie, Frédéric ouvrit sa fenêtre. M<sup>me</sup> Arnoux, sur -le trottoir, fit signe d’avancer à un fiacre qui passait. Elle monta -dedans. La voiture disparut.</p> - -<p>Et ce fut tout.</p> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_334">334</span></p> - -<h2 id="ch10">VII</h2> - -<p>Vers le commencement de cet hiver, Frédéric et Deslauriers causaient -au coin du feu, réconciliés encore une fois, par la fatalité de leur -nature qui les faisait toujours se rejoindre et s’aimer.</p> - -<p>L’un expliqua sommairement sa brouille avec M<sup>me</sup> Dambreuse, laquelle -s’était remariée à un Anglais.</p> - -<p>L’autre, sans dire comment il avait épousé M<sup>lle</sup> Roque, conta que sa -femme, un beau jour, s’était enfuie avec un chanteur. Pour se laver un -peu du ridicule, il s’était compromis dans sa préfecture par des excès -de zèle gouvernemental. On l’avait destitué. Il avait été ensuite chef -de colonisation en Algérie, secrétaire d’un pacha, gérant d’un journal, -courtier d’annonces, pour être finalement employé au contentieux dans -une compagnie industrielle.</p> - -<p>Quant à Frédéric, ayant mangé les deux tiers de sa fortune, il vivait -en petit bourgeois.</p> - -<p>Puis, ils s’informèrent mutuellement de leurs amis.</p> - -<p>Martinon était maintenant sénateur.</p> - -<p>Hussonnet occupait une haute place, où il se trouvait <span class="pagenum" id="Page_335">335</span> avoir sous -sa main tous les théâtres et toute la presse.</p> - -<p>Cisy, enfoncé dans la religion et père de huit enfants, habitait le -château de ses aïeux.</p> - -<p>Pellerin, après avoir donné dans le fouriérisme, l’homœopathie, les -tables tournantes, l’art gothique et la peinture humanitaire, était -devenu photographe; et sur toutes les murailles de Paris, on le voyait -représenté en habit noir avec un corps minuscule et une grosse tête.</p> - -<p>«Et ton intime Sénécal? demanda Frédéric.</p> - -<p>—Disparu! Je ne sais! Et toi, ta grande passion, M<sup>me</sup> Arnoux?</p> - -<p>—Elle doit être à Rome avec son fils, lieutenant de chasseurs.</p> - -<p>—Et son mari?</p> - -<p>—Mort l’année dernière.</p> - -<p>—Tiens!» dit l’avocat.</p> - -<p>Puis se frappant le front:</p> - -<p>«A propos, l’autre jour, dans une boutique, j’ai rencontré cette bonne -Maréchale, tenant par la main un petit garçon qu’elle a adopté. Elle -est veuve d’un certain M. Oudry, et très grosse maintenant, énorme. -Quelle décadence! Elle qui avait autrefois la taille si mince.»</p> - -<p>Deslauriers ne cacha pas qu’il avait profité de son désespoir pour s’en -assurer par lui-même.</p> - -<p>«Comme tu me l’avais permis, du reste.»</p> - -<p>Cet aveu était une compensation au silence qu’il gardait touchant -sa tentative près de M<sup>me</sup> Arnoux. Frédéric <span class="pagenum" id="Page_336">336</span> l’eût pardonnée, -puisqu’elle n’avait pas réussi.</p> - -<p>Bien que vexé un peu de la découverte, il fit semblant d’en rire, et -l’idée de la Maréchale lui amena celle de la Vatnaz.</p> - -<p>Deslauriers ne l’avait jamais vue, non plus que bien d’autres qui -venaient chez Arnoux; mais il se souvenait parfaitement de Regimbart.</p> - -<p>«Vit-il encore?</p> - -<p>—A peine! Tous les soirs, régulièrement, depuis la rue de Grammont -jusqu’à la rue Montmartre, il se traîne devant les cafés, affaibli, -courbé en deux, vidé, un spectre!</p> - -<p>—Eh bien, et Compain?»</p> - -<p>Frédéric poussa un cri de joie et pria l’ex-délégué du gouvernement -provisoire de lui apprendre le mystère de la tête de veau.</p> - -<p>«C’est une importation anglaise. Pour parodier la cérémonie que les -royalistes célébraient le 30 janvier, des indépendants fondèrent un -banquet annuel, où l’on mangeait des têtes de veau, et on buvait du vin -rouge dans des crânes de veau, en portant des toasts à l’extermination -des Stuarts. Après thermidor, des terroristes organisèrent une -confrérie toute pareille, ce qui prouve que la bêtise est féconde.</p> - -<p>—Tu me parais bien calmé sur la politique?</p> - -<p>—Effet de l’âge», dit l’avocat.</p> - -<p>Et ils résumèrent leur vie.</p> - -<p>Ils l’avaient manquée tous les deux, celui qui avait rêvé l’amour, -celui qui avait ambitionné le pouvoir. Quelle en était la raison?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_337">337</span></p> - -<p>«C’est peut-être le défaut de ligne droite, dit Frédéric.</p> - -<p>—Pour toi, cela se peut. Moi, au contraire, j’ai péché par excès de -rectitude, sans tenir compte de mille choses secondaires, plus fortes -que tout. J’avais trop de logique, et toi de sentiment.»</p> - -<p>Puis, ils accusèrent le hasard, les circonstances, l’époque où ils -étaient nés. Frédéric reprit:</p> - -<p>«Ce n’est pas là ce que nous croyions devenir autrefois, à Sens, quand -tu voulais faire une histoire critique de la philosophie, et moi, un -grand roman moyen âge sur Nogent, dont j’avais trouvé le sujet dans -Froissard: Comment messire Brokars de Fénestranges et l’évêque de -Troyes assaillirent messire Eustache d’Ambrecicourt. Te rappelles-tu?»</p> - -<p>Et, exhumant leur jeunesse, à chaque phrase, ils se disaient:</p> - -<p>«Te rappelles-tu?»</p> - -<p>Ils revoyaient la cour du collège, la chapelle, le parloir, la salle -d’armes au bas de l’escalier, des figures de pions et d’élèves, un -nommé Angelmarre, de Versailles, qui se taillait des sous-pieds dans de -vieilles bottes, M. Mirbal et ses favoris rouges, les deux professeurs -de dessin linéaire et de grand dessin, Varaud et Suriret, toujours en -dispute, et le Polonais, le compatriote de Copernic, avec son système -planétaire en carton, astronome ambulant dont on avait payé la séance -par un repas au réfectoire,—puis une terrible ribote en promenade, -leurs premières pipes fumées, les distributions des prix, la joie des -vacances.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_338">338</span></p> - -<p>C’était pendant celles de 1837 qu’ils avaient été chez la Turque.</p> - -<p>On appelait ainsi une femme qui se nommait de son vrai nom Zoraïde -Turc; et beaucoup de personnes la croyaient une musulmane, une Turque, -ce qui ajoutait à la poésie de son établissement, situé au bord de -l’eau, derrière le rempart; même en plein été, il y avait de l’ombre -autour de sa maison, reconnaissable à un bocal de poissons rouges -près d’un pot de réséda sur une fenêtre. Des demoiselles en camisole -blanche, avec du fard aux pommettes et de longues boucles d’oreilles, -frappaient aux carreaux quand on passait, et, le soir, sur le pas de la -porte, chantonnaient doucement d’une voix rauque.</p> - -<p>Ce lieu de perdition projetait dans tout l’arrondissement un éclat -fantastique. On le désignait par des périphrases: «L’endroit que -vous savez,—une certaine rue,—au bas des Ponts.» Les fermières -des alentours en tremblaient pour leurs maris, les bourgeoises le -redoutaient pour leurs bonnes, parce que la cuisinière de M. le -sous-préfet y avait été surprise; et c’était, bien entendu, l’obsession -secrète de tous les adolescents.</p> - -<p>Or, un dimanche, pendant qu’on était aux vêpres, Frédéric et -Deslauriers, s’étant fait préalablement friser, cueillirent des fleurs -dans le jardin de M<sup>me</sup> Moreau, puis sortirent par la porte des -champs, et, après un grand détour dans les vignes, revinrent par la -Pêcherie et se glissèrent chez la Turque, en tenant toujours leurs gros -bouquets.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_339">339</span></p> - -<p>Frédéric présenta le sien, comme un amoureux à sa fiancée. Mais la -chaleur qu’il faisait, l’appréhension de l’inconnu, une espèce de -remords, et jusqu’au plaisir de voir, d’un seul coup d’œil, tant de -femmes à sa disposition, l’émurent tellement, qu’il devint très pâle et -restait sans avancer, sans rien dire. Toutes riaient, joyeuses de son -embarras; croyant qu’on s’en moquait, il s’enfuit; et, comme Frédéric -avait l’argent, Deslauriers fut bien obligé de le suivre.</p> - -<p>On les vit sortir. Cela fit une histoire, qui n’était pas oubliée trois -ans après.</p> - -<p>Ils se la contèrent prolixement, chacun complétant les souvenirs de -l’autre, et quand ils eurent fini:</p> - -<p>«C’est là ce que nous avons eu de meilleur! dit Frédéric.</p> - -<p>—Oui, peut-être bien? C’est là ce que nous avons eu de meilleur!» dit -Deslauriers.</p> - -<p class="center">FIN DU DEUXIÈME VOLUME.</p> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="table_des_chapitres">TABLE</h2> - -<table style="width: 60%" summary="table_des_chapitres"> - <colgroup span="2"> - <col width="85%" /> - <col width="15%" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td class="tdctop2" colspan="2">DEUXIÈME PARTIE<br />(SUITE)</td> - </tr> - <tr> - <td> </td> - <td class="tdrtop">Pages.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><span class="smcap">Chapitre IV</span></td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch1">1</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><span class="smcap"> — V</span></td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch2">64</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><span class="smcap"> — VI</span></td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch3">79</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdctop2" colspan="2">TROISIÈME PARTIE</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><span class="smcap">Chapitre premier</span> </td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch4">127</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><span class="smcap"> — II</span></td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch5">208</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><span class="smcap"> — III</span></td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch6">229</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><span class="smcap"> — IV</span></td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch7">256</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><span class="smcap"> — V</span></td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch8">304</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><span class="smcap"> — VI</span></td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch9">326</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><span class="smcap"> — VII</span></td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch10">334</a></td> - </tr> - </tbody> -</table> - - <div class="figcenter3" style="width: 190px;"> - <img src="images/imprimeur.jpg" alt="" title="" width="190" height="215" /> - </div> - -<hr class="small2" /> - -<div class="tnote" id="note_au_lecteur"> - <h2>Au lecteur</h2> - - <p class="line">~~~~~</p> - - <p>Cette version électronique reproduit dans son intégralité - la version originale.</p> - - <p>La ponctuation n’a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures.</p> - - <p>L’orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. - Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="orthographe originale" >souris</ins> sur - le mot pour voir le texte original.</p> -</div> - -<hr class="full" /> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of OEuvres complètes de Gustave Flaubert - tome 4, by Gustave Flaubert - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE GUSTAVE *** - -***** This file should be named 52893-h.htm or 52893-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/8/9/52893/ - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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