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-The Project Gutenberg EBook of OEuvres complètes de Gustave Flaubert,
-tome 4, by Gustave Flaubert
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-
-
-Title: OEuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 4
-
-Author: Gustave Flaubert
-
-Release Date: August 25, 2016 [EBook #52893]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE GUSTAVE ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- Au lecteur
-
- Cette version électronique reproduit dans son intégralité
- la version originale.
-
- La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
- mineures.
-
- L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
- La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
-
-
-
-
- ÉDITION DÉFINITIVE D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX
-
-
- ŒUVRES COMPLÈTES
-
- DE
-
- GUSTAVE FLAUBERT
-
-
- IV
-
- L'ÉDUCATION SENTIMENTALE
-
- II
-
-
- PARIS
-
- A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
-
- RUE SAINT-BENOIT, 7
-
- 1885
-
-
- TOUS DROITS RÉSERVÉS
-
-
-
-
- DEUXIÈME PARTIE
- (SUITE)
-
-
-
-
-IV
-
-
-La Maréchale était prête et l'attendait.
-
-«C'est gentil, cela!» dit-elle, en fixant sur lui ses jolis yeux, à la
-fois tendres et gais.
-
-Quand elle eut fait le nœud de sa capote, elle s'assit sur le divan et
-resta silencieuse.
-
-«Partons-nous?» dit Frédéric.
-
-Elle regarda la pendule.
-
-«Oh! non! pas avant une heure et demie», comme si elle eût posé en
-elle-même cette limite à son incertitude.
-
-Enfin l'heure ayant sonné:
-
-«Eh bien, _andiamo, caro mio!_»
-
-Et elle donna un dernier tour à ses bandeaux, fit des recommandations à
-Delphine.
-
-«Madame revient dîner?
-
---Pourquoi donc? Nous dînerons ensemble quelque part, au café Anglais,
-où vous voudrez.
-
---Soit!»
-
-Ses petits chiens jappaient autour d'elle.
-
-«On peut les emmener, n'est-ce pas?»
-
-Frédéric les porta lui-même jusqu'à la voiture. C'était une berline de
-louage avec deux chevaux de poste et un postillon; il avait mis sur le
-siège de derrière son domestique. La Maréchale parut satisfaite de ses
-prévenances, puis, dès qu'elle fut assise, lui demanda s'il avait été
-chez Arnoux, dernièrement.
-
-«Pas depuis un mois, dit Frédéric.
-
---Moi, je l'ai rencontré avant-hier, il serait même venu aujourd'hui.
-Mais il a toute sorte d'embarras, encore un procès, je ne sais quoi.
-Quel drôle d'homme!
-
---Oui, très drôle!»
-
-Frédéric ajouta d'un air indifférent:
-
-«A propos, voyez-vous toujours... comment donc l'appelez-vous?... cet
-ancien chanteur..., Delmar?»
-
-Elle répliqua sèchement:
-
-«Non! c'est fini.»
-
-Ainsi leur rupture était certaine. Frédéric en conçut de l'espoir.
-
-Ils descendirent au pas le quartier Bréda; les rues, à cause du
-dimanche, étaient désertes, et des figures de bourgeois apparaissaient
-derrière des fenêtres. La voiture prit un train plus rapide; le bruit
-des roues faisait se retourner les passants, le cuir de la capote
-rabattue brillait, le domestique se cambrait la taille, et les deux
-havanais l'un près de l'autre semblaient deux manchons d'hermine
-posés sur les coussins. Frédéric se laissait aller au bercement des
-soupentes. La Maréchale tournait la tête, à droite et à gauche, en
-souriant.
-
-Son chapeau de paille nacrée avait une garniture de dentelle noire. Le
-capuchon de son burnous flottait au vent; et elle s'abritait du soleil
-sous une ombrelle de satin lilas, pointue par le haut comme une pagode.
-
-«Quels amours de petits doigts! dit Frédéric en lui prenant doucement
-l'autre main, la gauche ornée d'un bracelet d'or en forme de gourmette.
-Tiens! c'est mignon; d'où cela vient-il?
-
---Oh! il y a longtemps que je l'ai», dit la Maréchale.
-
-Le jeune homme n'objecta rien à cette réponse hypocrite. Il aima mieux
-«profiter de la circonstance». Et, lui tenant toujours le poignet, il
-appuya dessus ses lèvres, entre le gant et la manchette.
-
-«Finissez, on va nous voir!»
-
---Bah! qu'est-ce que cela fait!»
-
-Après la place de la Concorde, ils prirent par le quai de la Conférence
-et le quai de Billy, où l'on remarque un cèdre dans un jardin.
-Rosanette croyait le Liban situé en Chine; elle rit elle-même de son
-ignorance et pria Frédéric de lui donner des leçons de géographie.
-Puis, laissant à droite le Trocadéro, ils traversèrent le pont d'Iéna
-et s'arrêtèrent enfin, au milieu du Champ de Mars, près des autres
-voitures, déjà rangées dans l'Hippodrome.
-
-Les tertres de gazon étaient couverts de menu peuple. On apercevait
-des curieux sur le balcon de l'École militaire; et les deux pavillons
-en dehors du pesage, les deux tribunes comprises dans son enceinte, et
-une troisième devant celle du Roi se trouvaient remplis d'une foule
-en toilette qui témoignait, par son maintien, de la révérence pour
-ce divertissement encore nouveau. Le public des courses, plus spécial
-dans ce temps-là, avait un aspect moins vulgaire; c'était l'époque
-des sous-pieds, des collets de velours et des gants blancs. Les
-femmes, vêtues de couleurs brillantes, portaient des robes à taille
-longue, et assises sur les gradins des estrades, elles faisaient comme
-de grands massifs de fleurs, tachetées de noir, çà et là, par les
-sombres costumes des hommes. Mais tous les regards se tournaient vers
-le célèbre Algérien Bou-Maza, qui se tenait impassible, entre deux
-officiers d'état-major, dans une des tribunes particulières. Celle du
-Jockey-Club contenait exclusivement des messieurs graves.
-
-Les plus enthousiastes s'étaient placés, en bas, contre la piste,
-défendue par deux lignes de bâtons supportant des cordes; dans l'ovale
-immense que décrivait cette allée, des marchands de coco agitaient
-leur crécelle, d'autres vendaient le programme des courses, d'autres
-criaient des cigares, un vaste bourdonnement s'élevait; les gardes
-municipaux passaient et repassaient; une cloche, suspendue à un poteau
-couvert de chiffres, tinta. Cinq chevaux parurent, et on rentra dans
-les tribunes.
-
-Cependant de gros nuages effleuraient de leurs volutes la cime des
-ormes en face. Rosanette avait peur de la pluie.
-
-«J'ai des riflards, dit Frédéric, et tout ce qu'il faut pour se
-distraire, ajouta-t-il en soulevant le coffre, où il y avait des
-provisions de bouche dans un panier.
-
---Bravo! nous nous comprenons!
-
---Et on se comprendra encore mieux, n'est-ce pas?
-
---Cela se pourrait!» fit-elle en rougissant.
-
-Les jockeys, en casaque de soie, tâchaient d'aligner leurs chevaux et
-les retenaient à deux mains. Quelqu'un abaissa un drapeau rouge. Alors,
-tous les cinq, se penchant sur les crinières, partirent. Ils restèrent
-d'abord serrés en une seule masse; bientôt elle s'allongea, se coupa;
-celui qui portait la casaque jaune, au milieu du premier tour, faillit
-tomber; longtemps il y eut de l'incertitude entre Filly et Tibi; puis
-Tom-Pouce parut en tête; mais Clubstick, en arrière depuis le départ,
-les rejoignit et arriva premier, battant Sir Charles de deux longueurs;
-ce fut une surprise, on criait; les baraques de planches vibraient sous
-les trépignements.
-
-«Nous nous amusons! dit la Maréchale. Je t'aime, mon chéri!»
-
-Frédéric ne douta plus de son bonheur; ce dernier mot de Rosanette le
-confirmait.
-
-A cent pas de lui, dans un cabriolet milord, une dame parut. Elle se
-penchait en dehors de la portière, puis se renfonçait vivement; cela
-recommença plusieurs fois, Frédéric ne pouvait distinguer sa figure. Un
-soupçon le saisit, il lui sembla que c'était Mme Arnoux. Impossible,
-cependant! Pourquoi serait-elle venue?
-
-Il descendit de voiture, sous prétexte de flâner au pesage.
-
-«Vous n'êtes guère galant!» dit Rosanette.
-
-Il n'écouta rien et s'avança. Le milord, tournant bride, se mit au trot.
-
-Frédéric, au même moment, fut happé par Cisy.
-
-«Bonjour, cher! comment allez-vous? Hussonnet est là-bas! Écoutez donc!»
-
-Frédéric tâchait de se dégager pour rejoindre le milord. La Maréchale
-lui faisait signe de retourner près d'elle. Cisy l'aperçut et voulait
-obstinément lui dire bonjour.
-
-Depuis que le deuil de sa grand'mère était fini, il réalisait son
-idéal, parvenait _à avoir du cachet_. Gilet écossais, habit court,
-larges bouffettes sur l'escarpin et carte d'entrée dans la ganse du
-chapeau, rien ne manquait effectivement à ce qu'il appelait lui-même
-son «chic», un chic anglomane et mousquetaire. Il commença par se
-plaindre du Champ de Mars, turf exécrable, parla ensuite des courses de
-Chantilly et des farces qu'on y faisait, jura qu'il pouvait boire douze
-verres de vin de Champagne pendant les douze coups de minuit, proposa
-à la Maréchale de parier, caressait doucement ses deux bichons; et de
-l'autre coude s'appuyant sur la portière, il continuait à débiter des
-sottises, le pommeau de son stick dans la bouche, les jambes écartées,
-les reins tendus. Frédéric, à côté de lui, fumait, tout en cherchant à
-découvrir ce que le milord était devenu.
-
-La cloche ayant tinté, Cisy s'en alla, au grand plaisir de Rosanette,
-qu'il ennuyait beaucoup, disait-elle.
-
-La seconde épreuve n'eut rien de particulier, la troisième non plus,
-sauf un homme qu'on emporta sur un brancard. La quatrième, où huit
-chevaux disputèrent le prix de la ville, fut plus intéressante.
-
-Les spectateurs des tribunes avaient grimpé sur les bancs. Les autres,
-debout dans les voitures, suivaient avec des lorgnettes à la main
-l'évolution des jockeys; on les voyait filer comme des taches rouges,
-jaunes, blanches et bleues sur toute la longueur de la foule, qui
-bordait le tour de l'Hippodrome. De loin, leur vitesse n'avait pas
-l'air excessive; à l'autre bout du Champ de Mars, ils semblaient même
-se ralentir et ne plus avancer que par une sorte de glissement, où
-les ventres des chevaux touchaient la terre sans que leurs jambes
-étendues pliassent. Mais, revenant bien vite, ils grandissaient; leur
-passage coupait le vent, le sol tremblait, les cailloux volaient; l'air
-s'engouffrant dans les casaques des jockeys les faisait palpiter comme
-des voiles; à grands coups de cravache, ils fouaillaient leurs bêtes
-pour atteindre le poteau, c'était le but. On enlevait les chiffres,
-un autre était hissé; et, au milieu des applaudissements, le cheval
-victorieux se traînait jusqu'au pesage, tout couvert de sueur, les
-genoux raidis, l'encolure basse, tandis que son cavalier, comme
-agonisant sur sa selle, se tenait les côtes.
-
-Une contestation retarda le dernier départ. La foule qui s'ennuyait
-se répandit. Des groupes d'hommes causaient au bas des tribunes. Les
-propos étaient libres; des femmes du monde partirent scandalisées par
-le voisinage des lorettes.
-
-Il y avait aussi des illustrations de bals publics, des comédiennes
-du boulevard;--et ce n'était pas les plus belles qui recevaient le
-plus d'hommages. La vieille Georgine Aubert, celle qu'un vaudevilliste
-appelait le Louis XI de la prostitution, horriblement maquillée et
-poussant de temps à autre une espèce de rire pareil à un grognement,
-restait tout étendue dans sa longue calèche, sous une palatine de
-martre comme en plein hiver. Mme de Remoussot, mise à la mode par son
-procès, trônait sur le siège d'un break en compagnie d'Américains;
-et Thérèse Bachelu, avec son air de vierge gothique, emplissait de
-ses douze falbalas l'intérieur d'un escargot qui avait, à la place du
-tablier, une jardinière pleine de roses. La Maréchale fut jalouse de
-ces gloires; pour qu'on la remarquât, elle se mit à faire de grands
-gestes et à parler très haut.
-
-Des gentlemen la reconnurent, lui envoyèrent des saluts. Elle y
-répondait en disant leurs noms à Frédéric. C'étaient tous comtes,
-vicomtes, ducs et marquis, et il se rengorgeait, car tous les yeux
-exprimaient un certain respect pour sa bonne fortune.
-
-Cisy n'avait pas l'air moins heureux dans le cercle d'hommes mûrs qui
-l'entourait. Ils souriaient du haut de leurs cravates, comme se moquant
-de lui; enfin il tapa dans la main du plus vieux et s'avança vers la
-Maréchale.
-
-Elle mangeait avec une gloutonnerie affectée une tranche de foie gras;
-Frédéric, par obéissance, l'imitait, en tenant une bouteille de vin sur
-ses genoux.
-
-Le milord reparut, c'était Mme Arnoux. Elle pâlit extraordinairement.
-
-«Donne-moi du champagne!» dit Rosanette.
-
-Et levant le plus haut possible son verre rempli, elle s'écria:
-
-«Ohé là-bas! les femmes honnêtes, l'épouse de mon protecteur, ohé!»
-
-Des rires éclatèrent autour d'elle, le milord disparut. Frédéric la
-tirait par sa robe, il allait s'emporter. Mais Cisy était là dans la
-même attitude que tout à l'heure; et, avec un surcroît d'aplomb, il
-invita Rosanette à dîner pour le soir même.
-
-«Impossible! répondit-elle. Nous allons ensemble au café Anglais.»
-
-Frédéric, comme s'il n'eût rien entendu, demeura muet, et Cisy quitta
-la Maréchale d'un air désappointé.
-
-Tandis qu'il lui parlait, debout contre la portière de droite,
-Hussonnet était survenu du côté gauche, et, relevant ce mot de café
-Anglais:
-
-«C'est un joli établissement! si l'on y cassait une croûte, hein?
-
---Comme vous voudrez, dit Frédéric, qui, affaissé dans le coin de la
-berline, regardait à l'horizon le milord disparaître, sentant qu'une
-chose irréparable venait de se faire et qu'il avait perdu son grand
-amour. Et l'autre était là, près de lui, l'amour joyeux et facile!
-Mais, lassé, plein de désirs contradictoires et ne sachant même plus
-ce qu'il voulait, il éprouvait une tristesse démesurée, une envie de
-mourir.
-
-Un grand bruit de pas et de voix lui fit relever la tête; les gamins,
-enjambant les cordes de la piste, venaient regarder les tribunes; on
-s'en allait. Quelques gouttes de pluie tombèrent. L'embarras des
-voitures augmenta. Hussonnet était perdu.
-
-«Eh bien, tant mieux! dit Frédéric.
-
---On préfère être seul?» reprit la Maréchale, en posant la main sur la
-sienne.
-
-Alors passa devant eux, avec des miroitements de cuivre et d'acier, un
-splendide landau attelé de quatre chevaux, conduits à la Daumont par
-deux jockeys en veste de velours, à crépines d'or. Mme Dambreuse était
-près de son mari, Martinon sur l'autre banquette en face; tous les
-trois avaient des figures étonnées.
-
-«Ils m'ont reconnu!» se dit Frédéric.
-
-Rosanette voulut qu'on arrêtât, pour mieux voir le défilé. Mme Arnoux
-pouvait reparaître. Il cria au postillon:
-
-«Va donc! va donc! en avant!»
-
-Et la berline se lança vers les Champs-Élysées au milieu des autres
-voitures, calèches, briskas, wurts, tandems, tilburys, dog-carts,
-tapissières à rideaux de cuir où chantaient des ouvriers en
-goguette, demi-fortune que dirigeaient avec prudence des pères de
-famille eux-mêmes. Dans des victorias bourrées de monde, quelque
-garçon, assis sur les pieds des autres, laissait pendre en dehors
-ses deux jambes. De grands coupés à siège de drap promenaient des
-douairières qui sommeillaient; ou bien un stopper magnifique passait,
-emportant une chaise, simple et coquette comme l'habit noir d'un
-dandy. L'averse cependant redoublait. On tirait les parapluies, les
-parasols, les mackintosh; on se criait de loin: «Bonjour!--Ça va
-bien?--Oui!--Non!--A tantôt!» et les figures se succédaient avec une
-vitesse d'ombres chinoises. Frédéric et Rosanette ne se parlaient pas,
-éprouvant une sorte d'hébétude à voir auprès d'eux continuellement
-toutes ces roues tourner.
-
-Par moments, les files de voitures, trop pressées, s'arrêtaient toutes
-à la fois sur plusieurs lignes. Alors, on restait les uns près des
-autres, et l'on s'examinait. Du bord des panneaux armoriés, des regards
-indifférents tombaient sur la foule; des yeux pleins d'envie brillaient
-au fond des fiacres; des sourires de dénigrement répondaient aux ports
-de tête orgueilleux; des bouches grandes ouvertes exprimaient des
-admirations imbéciles; et, çà et là, quelque flâneur, au milieu de la
-voie, se rejetait en arrière d'un bond pour éviter un cavalier qui
-galopait entre les voitures et parvenait à en sortir. Puis tout se
-remettait en mouvement; les cochers lâchaient les rênes, abaissaient
-leurs longs fouets; les chevaux, animés, secouant leur gourmette,
-jetaient de l'écume autour d'eux; et les croupes et les harnais humides
-fumaient, dans la vapeur d'eau que le soleil couchant traversait.
-Passant sous l'Arc de triomphe, il allongeait à hauteur d'homme une
-lumière roussâtre, qui faisait étinceler les moyeux des roues, les
-poignées des portières, le bout des timons, les anneaux des sellettes;
-et sur les deux côtés de la grande avenue,--pareille à un fleuve où
-ondulaient des crinières, des vêtements, des têtes humaines,--les
-arbres tout reluisants de pluie se dressaient, comme deux murailles
-vertes. Le bleu du ciel, au-dessus, reparaissant à de certaines
-places, avait des douceurs de satin.
-
-Alors, Frédéric se rappela les jours déjà loin où il enviait
-l'inexprimable bonheur de se trouver dans une de ces voitures, à côté
-d'une de ces femmes. Il le possédait, ce bonheur-là, et n'en était pas
-plus joyeux.
-
-La pluie avait fini de tomber. Les passants, réfugiés entre les
-colonnes du Garde-Meuble, s'en allaient. Des promeneurs, dans la rue
-Royale, remontaient vers le boulevard. Devant l'hôtel des Affaires
-étrangères, une file de badauds stationnait sur les marches.
-
-A la hauteur des Bains Chinois, comme il y avait des trous dans le
-pavé, la berline se ralentit. Un homme en paletot noisette marchait
-au bord du trottoir. Une éclaboussure, jaillissant de dessous les
-ressorts, s'étala dans son dos. L'homme se retourna, furieux. Frédéric
-devint pâle; il avait reconnu Deslauriers.
-
-A la porte du café Anglais, il renvoya la voiture. Rosanette était
-montée devant lui, pendant qu'il payait le postillon.
-
-Il la retrouva dans l'escalier, causant avec un monsieur. Frédéric prit
-son bras. Mais au milieu du corridor, un deuxième seigneur l'arrêta.
-
-«Va toujours! dit-elle, je suis à toi!»
-
-Et il entra seul dans le cabinet. Par les deux fenêtres ouvertes on
-apercevait du monde aux croisées des autres maisons vis-à-vis. De
-larges moires frissonnaient sur l'asphalte qui séchait, et un magnolia
-posé au bord du balcon embaumait l'appartement. Ce parfum et cette
-fraîcheur détendirent ses nerfs; il s'affaissa sur le divan rouge,
-au-dessous de la glace.
-
-La Maréchale revint, et le baisant au front:
-
-«On a des chagrins, pauvre Mimi?
-
---Peut-être! répliqua-t-il.
-
---Tu n'es pas le seul, va! ce qui voulait dire: Oublions chacun les
-nôtres dans une félicité commune!»
-
-Puis elle posa un pétale de fleur entre ses lèvres et le lui tendit
-à becqueter. Ce mouvement, d'une grâce et presque d'une mansuétude
-lascive, attendrit Frédéric.
-
-«Pourquoi me fais-tu de la peine? dit-il en songeant à Mme Arnoux.
-
---Moi, de la peine?»
-
-Et, debout devant lui, elle le regardait, les cils rapprochés et les
-deux mains sur les épaules.
-
-Toute sa vertu, toute sa rancune sombra dans une lâcheté sans fond.
-
-Il reprit:
-
-«Puisque tu ne veux pas m'aimer!» en l'attirant sur ses genoux.
-
-Elle se laissait faire; il lui entourait la taille à deux bras; le
-pétillement de sa robe de soie l'enflammait.
-
-«Où sont-ils?» dit la voix d'Hussonnet dans le corridor.
-
-La Maréchale se leva brusquement et alla se mettre à l'autre bout du
-cabinet, tournant le dos à la porte.
-
-Elle demanda des huîtres et ils s'attablèrent.
-
-Hussonnet ne fut pas drôle. A force d'écrire quotidiennement sur toute
-sorte de sujets, de lire beaucoup de journaux, d'entendre beaucoup de
-discussions et d'émettre des paradoxes pour éblouir, il avait fini
-par perdre la notion exacte des choses, s'aveuglant lui-même avec
-ses faibles pétards. Les embarras d'une vie légère autrefois, mais à
-présent difficile, l'entretenaient dans une agitation perpétuelle; et
-son impuissance, qu'il ne voulait pas s'avouer, le rendait hargneux,
-sarcastique. A propos d'_Ozaï_, un ballet nouveau, il fit une sortie à
-fond contre la danse, et, à propos de la danse, contre l'Opéra; puis,
-à propos de l'Opéra, contre les Italiens, remplacés maintenant par
-une troupe d'acteurs espagnols, «comme si l'on n'était pas rassasié
-des Castilles»! Frédéric fut choqué dans son amour romantique de
-l'Espagne; et, afin de rompre la conversation, il s'informa du Collège
-de France, d'où l'on venait d'exclure Edgar Quinet et Mickiewicz. Mais
-Hussonnet, admirateur de M. de Maistre, se déclara pour l'Autorité et
-le Spiritualisme. Il doutait cependant des faits les mieux prouvés,
-niait l'histoire et contestait les choses les plus positives, jusqu'à
-s'écrier au mot géométrie: «Quelle blague que la géométrie!» Le tout
-entremêlé d'imitations d'acteurs. Sainville était particulièrement son
-modèle.
-
-Ces calembredaines assommaient Frédéric. Dans un mouvement
-d'impatience, il attrapa, avec sa botte, un des bichons sous la table.
-
-Tous deux se mirent à aboyer d'une façon odieuse.
-
-«Vous devriez les faire reconduire!» dit-il brusquement.
-
-Rosanette n'avait confiance en personne.
-
-Alors, il se tourna vers le bohème.
-
-«Voyons, Hussonnet, dévouez-vous!
-
---Oh! oui, mon petit! Ce serait bien aimable!»
-
-Hussonnet s'en alla sans se faire prier.
-
-De quelle manière payait-on sa complaisance? Frédéric n'y pensa pas. Il
-commençait même à se réjouir du tête-à-tête, lorsqu'un garçon entra.
-
-«Madame, quelqu'un vous demande!
-
---Comment! encore?
-
---Il faut pourtant que je voie!» dit Rosanette.
-
-Il en avait soif, besoin. Cette disparition lui semblait une
-forfaiture, presque une grossièreté. Que voulait-elle donc? n'était-ce
-pas assez d'avoir outragé Mme Arnoux? Tant pis pour celle-là, du reste!
-Maintenant il haïssait toutes les femmes; et des pleurs l'étouffaient,
-car son amour était méconnu et sa concupiscence trompée.
-
-La Maréchale rentra, et, lui présentant Cisy:
-
-«J'ai invité monsieur. J'ai bien fait, n'est-ce pas?
-
---Comment donc! certainement!» Frédéric, avec un sourire de supplicié,
-fit signe au gentilhomme de s'asseoir.
-
-La Maréchale se mit à parcourir la carte en s'arrêtant aux noms
-bizarres.
-
-«Si nous mangions, je suppose, un turban de lapins à la Richelieu et un
-pudding à la d'Orléans?
-
---Oh! pas d'Orléans! s'écria Cisy, lequel était légitimiste et crut
-faire un mot.
-
---Aimez-vous mieux un turbot à la Chambord?» reprit-elle.
-
-Cette politesse choqua Frédéric.
-
-La Maréchale se décida pour un simple tourne-dos, des écrevisses, des
-truffes, une salade d'ananas, des sorbets à la vanille.
-
-«Nous verrons ensuite. Allez toujours. Ah! j'oubliais! Apportez-moi un
-saucisson! pas à l'ail!»
-
-Et elle appelait le garçon «jeune homme», frappait son verre avec son
-couteau, jetait au plafond la mie de son pain. Elle voulut boire tout
-de suite du vin de Bourgogne.
-
-«On n'en prend pas dès le commencement», dit Frédéric.
-
-Cela se faisait quelquefois, suivant le vicomte.
-
-«Eh non! jamais!
-
---Si fait, je vous assure!
-
---Ah! tu vois!»
-
-Le regard dont elle accompagna cette phrase signifiait: «C'est un homme
-riche, celui-là, écoute-le.»
-
-Cependant la porte s'ouvrait à chaque minute, les garçons glapissaient,
-et, sur un infernal piano, dans le cabinet à côté, quelqu'un tapait une
-valse. Puis les courses amenèrent à parler d'équitation et des deux
-systèmes rivaux. Cisy défendait Baucher, Frédéric le comte d'Aure,
-quand Rosanette haussa les épaules.
-
-«Assez, mon Dieu! il s'y connaît mieux que toi, va!»
-
-Elle mordait dans une grenade, le coude posé sur la table; les bougies
-du candélabre devant elle tremblaient au vent; cette lumière blanche
-pénétrait sa peau de tons nacrés, mettait du rose à ses paupières,
-faisait briller les globes de ses yeux; la rougeur du fruit se
-confondait avec la pourpre de ses lèvres, ses narines minces battaient;
-et toute sa personne avait quelque chose d'insolent, d'ivre et de noyé
-qui exaspérait Frédéric et pourtant lui jetait au cœur des désirs fous.
-
-Puis, elle demanda, d'une voix calme, à qui appartenait ce grand landau
-avec une livrée marron.
-
-«A la comtesse Dambreuse, répliqua Cisy.
-
---Ils sont très riches, n'est-ce pas?
-
---Oh! très riches! bien que Mme Dambreuse, qui est tout simplement une
-demoiselle Boutron, la fille d'un préfet, ait une fortune médiocre.»
-
-Son mari, au contraire, devait recueillir plusieurs héritages; Cisy les
-énuméra: fréquentant les Dambreuse, il savait leur histoire.
-
-Frédéric, pour lui être désagréable, s'entêta à le contredire. Il
-soutint que Mme Dambreuse s'appelait de Boutron, certifia sa noblesse.
-
-«N'importe! je voudrais bien avoir son équipage!» dit la Maréchale, en
-se renversant sur le fauteuil.
-
-Et la manche de sa robe, glissant un peu, découvrit, à son poignet
-gauche, un bracelet orné de trois opales.
-
-Frédéric l'aperçut.
-
-«Tiens! mais...»
-
-Ils se considérèrent tous les trois et rougirent.
-
-La porte s'entre-bâilla discrètement, le bord d'un chapeau parut, puis
-le profil d'Hussonnet.
-
-«Excusez, si je vous dérange, les amoureux!»
-
-Mais il s'arrêta, étonné de voir Cisy et de ce que Cisy avait pris sa
-place.
-
-On apporta un autre couvert; et, comme il avait grand'faim, il
-empoignait au hasard, parmi les restes du dîner, de la viande dans
-un plat, un fruit dans une corbeille, buvait d'une main, se servait
-de l'autre, tout en racontant sa mission. Les deux toutous étaient
-reconduits. Rien de neuf au domicile. Il avait trouvé la cuisinière
-avec un soldat, histoire fausse uniquement inventée pour produire de
-l'effet.
-
-La Maréchale décrocha de la patère sa capote. Frédéric se précipita sur
-la sonnette en criant de loin au garçon:
-
-«Une voiture!
-
---J'ai la mienne, dit le vicomte.
-
---Mais, monsieur!
-
---Cependant, monsieur!»
-
-Et ils se regardaient dans les prunelles, pâles tous les deux et les
-mains tremblantes.
-
-Enfin, la Maréchale prit le bras de Cisy, et, en montrant le bohème
-attablé:
-
-«Soignez-le donc! il s'étouffe. Je ne voudrais pas que son dévouement
-pour mes roquets le fît mourir!»
-
-La porte retomba.
-
-«Eh bien? dit Hussonnet.
-
---Eh bien, quoi?
-
---Je croyais...
-
---Qu'est-ce que vous croyiez?
-
---Est-ce que vous ne...»
-
-Il compléta sa phrase par un geste.
-
-«Eh non! jamais de la vie!»
-
-Hussonnet n'insista pas davantage.
-
-Il avait eu un but en s'invitant à dîner. Son journal, qui ne
-s'appelait plus _l'Art_, mais _le Flambard_, avec cette épigraphe:
-«Canonniers, à vos pièces!» ne prospérant nullement, il avait envie
-de le transformer en une revue hebdomadaire, seul, sans le secours de
-Deslauriers. Il reparla de l'ancien projet et exposa son plan nouveau.
-
-Frédéric, ne comprenant pas sans doute, répondit par des choses vagues.
-Hussonnet empoigna plusieurs cigares sur la table, dit: «Adieu, mon
-bon», et disparut.
-
-Frédéric demanda la note. Elle était longue; et le garçon, la serviette
-sous le bras, attendait son argent, quand un autre, un individu blafard
-qui ressemblait à Martinon, vint lui dire:
-
-«Faites excuse, on a oublié au comptoir de porter le fiacre.
-
---Quel fiacre?
-
---Celui que ce monsieur a pris tantôt pour les petits chiens.»
-
-Et la figure du garçon s'allongea, comme s'il eût plaint le pauvre
-jeune homme. Frédéric eut envie de le gifler. Il donna de pourboire les
-vingt francs qu'on lui rendait.
-
-«Merci, monseigneur!» dit l'homme à la serviette, avec un grand salut.
-
-Frédéric passa la journée du lendemain à ruminer sa colère et son
-humiliation. Il se reprochait de n'avoir pas souffleté Cisy. Quant à
-la Maréchale, il se jura de ne plus la revoir; d'autres aussi belles
-ne manquaient pas; et, puisqu'il fallait de l'argent pour posséder
-ces femmes-là, il jouerait à la Bourse le prix de sa ferme, il serait
-riche, il écraserait de son luxe la Maréchale et tout le monde. Le soir
-venu, il s'étonna de n'avoir pas songé à Mme Arnoux.
-
-«Tant mieux! à quoi bon?»
-
-Le surlendemain, dès huit heures, Pellerin vint lui faire visite. Il
-commença par des admirations sur le mobilier, des cajoleries. Puis,
-brusquement:
-
-«Vous étiez aux courses dimanche?
-
---Oui, hélas!»
-
-Alors le peintre déclama contre l'anatomie des chevaux anglais, vanta
-les chevaux de Géricault, les chevaux du Parthénon. «Rosanette était
-avec vous?» Et il entama son éloge adroitement.
-
-La froideur de Frédéric le décontenança. Il ne savait comment en venir
-au portrait.
-
-Sa première intention avait été de faire un Titien. Mais peu à peu, la
-coloration variée de son modèle l'avait séduit; et il avait travaillé
-franchement, accumulant pâte sur pâte et lumière sur lumière. Rosanette
-fut enchantée d'abord; ses rendez-vous avec Delmar avaient interrompu
-les séances et laissé à Pellerin tout le temps de s'éblouir. Puis,
-l'admiration s'apaisant, il s'était demandé si sa peinture ne manquait
-point de grandeur. Il avait été revoir les Titien, avait compris la
-distance, reconnu sa faute; et il s'était mis à repasser ses contours
-simplement. Ensuite, il avait cherché, en les rongeant, à y perdre,
-à y mêler les tons de la tête et ceux des fonds; et la figure avait
-pris de la consistance, les ombres de la vigueur; tout paraissait plus
-ferme. Enfin la Maréchale était revenue. Elle s'était même permis des
-objections, l'artiste naturellement avait persévéré. Après de grandes
-fureurs contre sa sottise, il s'était dit qu'elle pouvait avoir raison.
-Alors, avait commencé l'ère des doutes, tiraillements de la pensée qui
-provoquent les crampes d'estomac, les insomnies, la fièvre, le dégoût
-de soi-même; il avait eu le courage de faire des retouches, mais sans
-cœur et sentant que sa besogne était mauvaise.
-
-Il se plaignit seulement d'avoir été refusé au Salon, puis reprocha à
-Frédéric de ne pas être venu voir le portrait de la Maréchale.
-
-«Je me moque bien de la Maréchale!»
-
-Une déclaration pareille l'enhardit.
-
-«Croiriez-vous que cette bête-là n'en veut plus maintenant?»
-
-Ce qu'il ne disait point, c'est qu'il avait réclamé d'elle mille
-écus. Or la Maréchale s'était peu souciée de savoir qui payerait, et,
-préférant tirer d'Arnoux des choses plus urgentes, ne lui en avait même
-pas parlé.
-
-«Eh bien, et Arnoux? dit Frédéric.
-
-Elle l'avait relancé vers lui. L'ancien marchand de tableaux n'avait
-que faire du portrait.
-
-«Il soutient que ça appartient à Rosanette.
-
---En effet, c'est à elle.
-
---Comment! c'est elle qui m'envoie vers vous!» répliqua Pellerin.
-
-S'il eût cru à l'excellence de son œuvre, il n'eût pas songé peut-être
-à l'exploiter. Mais une somme (et une somme considérable) serait un
-démenti à la critique, un raffermissement pour lui-même. Frédéric, afin
-de s'en délivrer, s'enquit de ses conditions courtoisement.
-
-L'extravagance du chiffre le révolta, il répondit:
-
-«Non! ah! non!
-
---Vous êtes pourtant son amant, c'est vous qui m'avez fait la commande!
-
---J'ai été l'intermédiaire, permettez!
-
---Mais je ne peux pas rester avec ça sur les bras!»
-
-L'artiste s'emportait.
-
-«Ah! je ne vous croyais pas si cupide.
-
---Ni vous si avare. Serviteur!»
-
-Il venait de partir que Sénécal se présenta.
-
-Frédéric, troublé, eut un mouvement d'inquiétude.
-
-«Qu'y a-t-il?»
-
-Sénécal conta son histoire.
-
-«Samedi, vers neuf heures, Mme Arnoux a reçu une lettre qui l'appelait
-à Paris; comme personne, par hasard, ne se trouvait là pour aller
-à Creil chercher une voiture, elle avait envie de m'y faire aller
-moi-même. J'ai refusé, car ça ne rentre pas dans mes fonctions. Elle
-est partie, et revenue dimanche soir. Hier matin, Arnoux tombe à la
-fabrique. La Bordelaise s'est plainte. Je ne sais pas ce qui se passe
-entre eux, mais il a levé son amende devant tout le monde. Nous avons
-échangé des paroles vives. Bref, il m'a donné mon compte, et me voilà!»
-
-Puis, détachant ses paroles:
-
-«Au reste, je ne me repens pas, j'ai fait mon devoir. N'importe, c'est
-à cause de vous.
-
---Comment?» s'écria Frédéric, ayant peur que Sénécal ne l'eût deviné.
-
-Sénécal n'avait rien deviné, car il reprit:
-
-«C'est-à-dire que, sans vous, j'aurais peut-être trouvé mieux.»
-
-Frédéric fut saisi d'une espèce de remords.
-
-«En quoi puis-je vous servir maintenant?»
-
-Sénécal demandait un emploi quelconque, une place.
-
-«Cela vous est facile. Vous connaissez tant de monde, M. Dambreuse
-entre autres, à ce que m'a dit Deslauriers.»
-
-Ce rappel de Deslauriers fut désagréable à son ami. Il ne se souciait
-guère de retourner chez les Dambreuse depuis la rencontre du Champ de
-Mars.
-
-«Je ne suis pas suffisamment intime dans la maison pour recommander
-quelqu'un.»
-
-Le démocrate essuya ce refus stoïquement, et, après une minute de
-silence:
-
-«Tout cela, j'en suis sûr, vient de la Bordelaise et aussi de votre Mme
-Arnoux.»
-
-Ce _votre_ ôta du cœur de Frédéric le peu de bon vouloir qu'il
-gardait. Par délicatesse, cependant, il atteignit la clef de son
-secrétaire.
-
-Sénécal le prévint.
-
-«Merci!»
-
-Puis, oubliant ses misères, il parla des choses de la patrie, les croix
-d'honneur prodiguées à la fête du Roi, un changement de cabinet, les
-affaires Drouillard et Bénier, scandales de l'époque, déclama contre
-les bourgeois et prédit une révolution.
-
-Un crid japonais suspendu contre le mur arrêta ses yeux. Il le prit, en
-essaya le manche, puis le rejeta sur le canapé avec un air de dégoût.
-
-«Allons, adieu! Il faut que j'aille à Notre-Dame de Lorette.
-
---Tiens! pourquoi?
-
---C'est aujourd'hui le service anniversaire de Godefroy Cavaignac. Il
-est mort à l'œuvre, celui-là! Mais tout n'est pas fini!... Qui sait?»
-
-Et Sénécal tendit sa main bravement.
-
-«Nous ne nous reverrons peut-être jamais! adieu!»
-
-Cet adieu, répété deux fois, son froncement de sourcils en contemplant
-le poignard, sa résignation et son air solennel surtout firent rêver
-Frédéric, qui bientôt n'y pensa plus.
-
-Dans la même semaine, son notaire du Havre lui envoya le prix de sa
-ferme, cent soixante-quatorze mille francs. Il en fit deux parts, plaça
-la première sur l'État, et alla porter la seconde chez un agent de
-change pour la risquer à la Bourse.
-
-Il mangeait dans les cabarets à la mode, fréquentait les théâtres et
-tâchait de se distraire, quand Hussonnet lui adressa une lettre, où
-il narrait gaiement que la Maréchale, dès le lendemain des courses,
-avait congédié Cisy. Frédéric en fut heureux, sans chercher pourquoi le
-bohème lui apprenait cette aventure.
-
-Le hasard voulut qu'il rencontrât Cisy trois jours après. Le
-gentilhomme fit bonne contenance et l'invita même à dîner pour le
-mercredi suivant.
-
-Frédéric, le matin de ce jour-là, reçut une notification d'huissier,
-où M. Charles-Jean-Baptiste Oudry lui apprenait qu'aux termes d'un
-jugement du tribunal, il s'était rendu acquéreur d'une propriété sise
-à Belleville appartenant au sieur Jacques Arnoux, et qu'il était prêt
-à payer les deux cent vingt-trois mille francs montant du prix de la
-vente. Mais il résultait du même acte que, la somme des hypothèques
-dont l'immeuble était grevé dépassant le prix de l'acquisition, la
-créance de Frédéric se trouvait complètement perdue.
-
-Tout le mal venait de n'avoir pas renouvelé en temps utile une
-inscription hypothécaire. Arnoux s'était chargé de cette démarche et
-l'avait ensuite oubliée. Frédéric s'emporta contre lui, et, quand sa
-colère fut passée:
-
-«Eh bien, après..., quoi? si cela peut le sauver, tant mieux! je n'en
-mourrai pas! n'y pensons plus!»
-
-Mais, en remuant ses paperasses sur sa table, il rencontra la lettre
-d'Hussonnet et aperçut le post-scriptum, qu'il n'avait point remarqué
-la première fois. Le bohème demandait cinq mille francs, tout juste,
-pour mettre l'affaire du journal en train.
-
-«Ah! celui-là m'embête!»
-
-Et il le refusa brutalement dans un billet laconique. Après quoi, il
-s'habilla pour se rendre à la Maison d'Or.
-
-Cisy présenta ses convives, en commençant par le plus respectable, un
-gros monsieur à cheveux blancs:
-
-«Le marquis Gilbert des Aulnays, mon parrain. M. Anselme de
-Forchambeaux», dit-il ensuite (c'était un jeune homme blond et fluet,
-déjà chauve); puis, désignant un quadragénaire d'allures simples:
-«Joseph Boffreu, mon cousin; et voici mon ancien professeur M. Vezou»,
-personnage moitié charretier, moitié séminariste, avec de gros favoris
-et une longue redingote boutonnée dans le bas par un seul bouton, de
-manière à faire châle sur la poitrine.
-
-Cisy attendait encore quelqu'un, le baron de Comaing, «qui peut-être
-viendra, ce n'est pas sûr». Il sortait à chaque minute, paraissait
-inquiet; enfin, à huit heures, on passa dans une salle éclairée
-magnifiquement et trop spacieuse pour le nombre des convives. Cisy
-l'avait choisie par pompe, tout exprès.
-
-Un surtout de vermeil, chargé de fleurs et de fruits, occupait le
-milieu de la table, couverte de plats d'argent, suivant la vieille mode
-française; des raviers, pleins de salaisons et d'épices, formaient
-bordure tout autour; des cruches de vin rosat frappé de glace se
-dressaient de distance en distance; cinq verres de hauteur différente
-étaient alignés devant chaque assiette avec des choses dont on ne
-savait pas l'usage, mille ustensiles de bouche ingénieux;--et il y
-avait, rien que pour le premier service: une hure d'esturgeon mouillée
-de champagne, un jambon d'York au tokay, des grives au gratin, des
-cailles rôties, un vol-au-vent Béchamel, un sauté de perdrix rouges,
-et, aux deux bouts de tout cela, des effilés de pommes de terre qui
-étaient mêlés à des truffes. Un lustre et des girandoles illuminaient
-l'appartement, tendu de damas rouge. Quatre domestiques en habit noir
-se tenaient derrière les fauteuils de maroquin. A ce spectacle, les
-convives se récrièrent, le précepteur surtout:
-
-«Notre amphitryon, ma parole, a fait de véritables folies! C'est trop
-beau!
-
---Ça? dit le vicomte de Cisy, allons donc!»
-
-Et, dès la première cuillerée:
-
-«Eh bien, mon vieux des Aulnays, avez-vous été au Palais-Royal, voir
-_Père et Portier_?
-
---Tu sais bien que je n'ai pas le temps!» répliqua le marquis.
-
-Ses matinées étaient prises par un cours d'arboriculture, ses soirées
-par le Cercle agricole, et toutes ses après-midi par des études dans
-les fabriques d'instruments aratoires. Habitant la Saintonge les trois
-quarts de l'année, il profitait de ses voyages dans la capitale pour
-s'instruire; et son chapeau à larges bords, posé sur une console, était
-plein de brochures.
-
-Mais Cisy, s'apercevant que M. de Forchambeaux refusait du vin:
-
-«Buvez donc, saprelotte! Vous n'êtes pas crâne pour votre dernier repas
-de garçon!»
-
-A ce mot, tous s'inclinèrent, on le congratulait.
-
-«Et la jeune personne, dit le précepteur, est charmante, j'en suis sûr?
-
---Parbleu! s'écria Cisy. N'importe, il a tort: c'est si bête, le
-mariage!
-
---Tu parles légèrement, mon ami!» répliqua M. des Aulnays, tandis
-qu'une larme roulait dans ses yeux, au souvenir de sa défunte.
-
-Et Forchambeaux répéta plusieurs fois de suite en ricanant:
-
-«Vous y viendrez vous-même, vous y viendrez!»
-
-Cisy protesta. Il aimait mieux se divertir, «être régence». Il voulait
-apprendre la savate, pour visiter les tapis francs de la Cité, comme
-le prince Rodolphe des _Mystères de Paris_, tira de sa poche un
-brûle-gueule, rudoyait les domestiques, buvait extrêmement; et, afin de
-donner de lui bonne opinion, dénigrait tous les plats. Il renvoya même
-les truffes, et le précepteur, qui s'en délectait, dit par bassesse:
-
-«Cela ne vaut pas les œufs à la neige de madame votre grand'mère!»
-
-Puis il se remit à causer avec son cousin l'agronome, lequel trouvait
-au séjour de la campagne beaucoup d'avantages, ne serait-ce que de
-pouvoir élever ses filles dans des goûts simples. Le précepteur
-applaudissait à ses idées et le flagornait, lui supposant de
-l'influence sur son élève, dont il désirait secrètement être l'homme
-d'affaires.
-
-Frédéric était venu plein d'humeur contre Cisy; sa sottise l'avait
-désarmé. Mais ses gestes, sa figure, toute sa personne lui rappelant
-le dîner du café Anglais, l'agaçaient de plus en plus; et il écoutait
-les remarques désobligeantes que faisait à demi-voix le cousin Joseph,
-un brave garçon sans fortune, amateur de chasse et boursier. Cisy, par
-manière de rire, l'appela «voleur» plusieurs fois; puis, tout à coup:
-
-«Ah! le baron!»
-
-Alors entra un gaillard de trente ans, qui avait quelque chose de
-rude dans la physionomie, de souple dans les membres, le chapeau sur
-l'oreille, et une fleur à la boutonnière. C'était l'idéal du vicomte.
-Il fut ravi de le posséder; et, sa présence l'excitant, il tenta même
-un calembour, car il dit, comme on passait un coq de bruyère:
-
-«Voilà le meilleur des caractères de La Bruyère!»
-
-Ensuite, il adressa à M. de Comaing une foule de questions sur des
-personnes inconnues à la société; puis, comme saisi d'une idée:
-
-«Dites donc! avez-vous pensé à moi?»
-
-L'autre haussa les épaules.
-
-«Vous n'avez pas l'âge, mon petiot! Impossible!»
-
-Cisy l'avait prié de le faire admettre à son club. Mais le baron, ayant
-sans doute pitié de son amour-propre:
-
---Ah! j'oubliais! Mille félicitations pour votre pari, mon cher!
-
---Quel pari?
-
---Celui que vous avez fait, aux courses, d'aller le soir même chez
-cette dame.»
-
-Frédéric éprouva comme la sensation d'un coup de fouet. Il fut calmé
-tout de suite par la figure décontenancée de Cisy.
-
-En effet, la Maréchale, dès le lendemain, en était aux regrets, quand
-Arnoux, son premier amant, son homme, s'était présenté ce jour-là même.
-Tous deux avaient fait comprendre au vicomte qu'il «gênait», et on
-l'avait flanqué dehors avec peu de cérémonie.
-
-Il eut l'air de ne pas entendre. Le baron ajouta:
-
-«Que devient-elle, cette brave Rose?... a-t-elle toujours d'aussi
-jolies jambes? prouvant par ce mot qu'il la connaissait intimement.
-
-Frédéric fut contrarié de la découverte.
-
-«Il n'y a pas de quoi rougir, reprit le baron; c'est une bonne affaire!»
-
-Cisy claqua de la langue.
-
-«Peuh! pas si bonne!
-
---Ah!»
-
---Mon Dieu, oui! D'abord, moi, je ne lui trouve rien d'extraordinaire,
-et puis on en récolte de pareilles tant qu'on veut, car enfin... elle
-est à vendre!»
-
-«Pas pour tout le monde! reprit aigrement Frédéric.
-
---Il se croit différent des autres! répliqua Cisy, quelle farce!»
-
-Et un rire parcourut la table.
-
-Frédéric sentait les battements de son cœur l'étouffer. Il avala deux
-verres d'eau coup sur coup.
-
-Mais le baron avait gardé bon souvenir de Rosanette.
-
-«Est-ce qu'elle est toujours avec un certain Arnoux?
-
---Je n'en sais rien, dit Cisy. Je ne connais pas ce monsieur!»
-
-Il avança néanmoins que c'était une manière d'escroc.
-
-«Un moment! s'écria Frédéric.
-
---Cependant la chose est certaine! Il a même eu un procès.
-
---Ce n'est pas vrai!»
-
-Frédéric se mit à défendre Arnoux. Il garantissait sa probité,
-finissait par y croire, inventait des chiffres, des preuves. Le
-vicomte, plein de rancune, et qui était gris d'ailleurs, s'entêta dans
-ses assertions, si bien que Frédéric lui dit gravement:
-
-«Est-ce pour m'offenser, monsieur?»
-
-Et il le regardait avec des prunelles ardentes comme son cigare.
-
-«Oh! pas du tout! je vous accorde même qu'il a quelque chose de très
-bien: sa femme.
-
---Vous la connaissez?»
-
---Parbleu! Sophie Arnoux, tout le monde connaît ça!
-
---Vous dites!»
-
-Cisy, qui s'était levé, répéta en balbutiant:
-
---Tout le monde connaît ça!
-
---Taisez-vous! Ce ne sont pas celles-là que vous fréquentez!
-
---Je m'en flatte!»
-
-Frédéric lui lança son assiette au visage.
-
-Elle passa comme un éclair par-dessus la table, renversa deux
-bouteilles, démolit un compotier, et, se brisant contre le surtout en
-trois morceaux, frappa le ventre du vicomte.
-
-Tous se levèrent pour le retenir. Il se débattait en criant, pris d'une
-sorte de frénésie; M. des Aulnays répétait:
-
-«Calmez-vous! voyons! cher enfant!
-
---Mais c'est épouvantable!» vociférait le précepteur.
-
-Forchambeaux, livide comme les prunes, tremblait; Joseph riait aux
-éclats; les garçons épongeaient le vin, ramassaient par terre les
-débris; et le baron alla fermer la fenêtre, car le tapage, malgré le
-bruit des voitures, aurait pu s'entendre du boulevard.
-
-Comme tout le monde, au moment où l'assiette avait été lancée, parlait
-à la fois, il fut impossible de découvrir la raison de cette offense,
-si c'était à cause d'Arnoux, de Mme Arnoux, de Rosanette ou d'un autre.
-Ce qu'il y avait de certain, c'était la brutalité inqualifiable de
-Frédéric; il se refusa positivement à en témoigner le moindre regret.
-
-M. des Aulnays tâcha de l'adoucir, le cousin Joseph, le précepteur,
-Forchambeaux lui-même. Le baron, pendant ce temps-là, réconfortait
-Cisy, qui, cédant à une faiblesse nerveuse, versait des larmes.
-Frédéric, au contraire, s'irritait de plus en plus; et l'on serait
-resté là jusqu'au jour si le baron n'avait dit pour en finir:
-
-«Le vicomte, monsieur, enverra demain chez vous ses témoins.
-
---Votre heure?
-
---A midi, s'il vous plaît.
-
---Parfaitement, monsieur.»
-
-Frédéric, une fois dehors, respira à pleins poumons. Depuis trop
-longtemps, il contenait son cœur. Il venait de le satisfaire enfin;
-il éprouvait comme un orgueil de virilité, une surabondance de forces
-intimes qui l'enivraient. Il avait besoin de deux témoins. Le premier
-auquel il songea fut Regimbart, et il se dirigea tout de suite vers un
-estaminet de la rue Saint-Denis. La devanture était close. Mais de la
-lumière brillait à un carreau, au-dessus de la porte. Elle s'ouvrit, et
-il entra, en se courbant très bas sous l'auvent.
-
-Une chandelle, au bord du comptoir, éclairait la salle déserte. Tous
-les tabourets, les pieds en l'air, étaient posés sur les tables. Le
-maître et la maîtresse avec leur garçon soupaient dans l'angle près
-de la cuisine;--et Regimbart, le chapeau sur la tête, partageait leur
-repas, et même gênait le garçon, qui était contraint à chaque bouchée
-de se tourner de côté quelque peu. Frédéric, lui ayant conté la chose
-brièvement, réclama son assistance. Le citoyen commença par ne rien
-répondre; il roulait des yeux, avait l'air de réfléchir, fit plusieurs
-tours dans la salle et dit enfin:
-
-«Oui, volontiers!»
-
-Et un sourire homicide le dérida, en apprenant que l'adversaire était
-un noble.
-
-«Nous le ferons marcher tambour battant, soyez tranquille! D'abord,...
-avec l'épée...
-
---Mais peut-être, objecta Frédéric, que je n'ai pas le droit...
-
---Je vous dis qu'il faut prendre l'épée! répliqua brutalement le
-citoyen. Savez-vous tirer?
-
---Un peu!
-
---Ah! un peu! voilà comme ils sont tous! Et ils ont la rage de faire
-assaut! Qu'est-ce que ça prouve, la salle d'armes! Écoutez-moi:
-tenez-vous bien à distance en vous enfermant toujours dans des cercles,
-et rompez! rompez! C'est permis. Fatiguez-le! Puis fendez-vous dessus
-franchement! Et surtout pas de malice, pas de coups à la La Fougère!
-non! de simples une-deux, des dégagements. Tenez, voyez-vous? en
-tournant le poignet comme pour ouvrir une serrure.--Père Vauthier,
-donnez-moi votre canne! Ah! cela suffit.»
-
-Il empoigna la baguette qui servait à allumer le gaz, arrondit le bras
-gauche, plia le droit et se mit à pousser des bottes contre la cloison.
-Il frappait du pied, s'animait, feignait même de rencontrer des
-difficultés, tout en criant: «Y es-tu, là? y es-tu?» et sa silhouette
-énorme se projetait sur la muraille, avec son chapeau qui semblait
-toucher au plafond. Le limonadier disait de temps en temps: «Bravo!
-très bien!» Son épouse également l'admirait, quoique émue; et Théodore,
-un ancien soldat, en restait cloué d'ébahissement, étant, du reste,
-fanatique de M. Regimbart.
-
-Le lendemain, de bonne heure, Frédéric courut au magasin de Dussardier.
-Après une suite de pièces, toutes remplies d'étoffes garnissant des
-rayons, ou étendues en travers sur des tables, tandis que, çà et là,
-des champignons de bois supportaient des châles, il l'aperçut dans une
-espèce de cage grillée, au milieu de registres, et écrivant debout sur
-un pupitre. Le brave garçon lâcha immédiatement sa besogne.
-
-Les témoins arrivèrent avant midi. Frédéric, par bon goût, crut devoir
-ne pas assister à la conférence.
-
-Le baron et M. Joseph déclarèrent qu'ils se contenteraient des excuses
-les plus simples. Mais Regimbart, ayant pour principe de ne céder
-jamais, et qui tenait à défendre l'honneur d'Arnoux (Frédéric ne lui
-avait point parlé d'autre chose), demanda que le vicomte fît des
-excuses. M. de Comaing fut révolté de l'outrecuidance. Le citoyen n'en
-voulut pas démordre. Toute conciliation devenant impossible, on se
-battrait.
-
-D'autres difficultés surgirent, car le choix des armes légalement
-appartenait à Cisy, l'offensé. Mais Regimbart soutint que, par l'envoi
-du cartel, il se constituait l'offenseur. Ses témoins se récrièrent
-qu'un soufflet cependant était la plus cruelle des offenses. Le
-citoyen épilogua sur les mots, un coup n'étant pas un soufflet. Enfin,
-on décida qu'on s'en rapporterait à des militaires; et les quatre
-témoins sortirent pour aller consulter des officiers dans une caserne
-quelconque.
-
-Ils s'arrêtèrent à celle du quai d'Orsay. M. de Comaing, ayant abordé
-deux capitaines, leur exposa la contestation.
-
-Les capitaines n'y comprirent goutte, embrouillée qu'elle fut par les
-phrases incidentes du citoyen. Bref, ils conseillèrent à ces messieurs
-d'écrire un procès-verbal; après quoi, ils décideraient. Alors, on
-se transporta dans un café; et, même pour faire les choses plus
-discrètement, on désigna Cisy par H et Frédéric par un K.
-
-Puis on retourna à la caserne. Les officiers étaient sortis. Ils
-reparurent et déclarèrent qu'évidemment le choix des armes appartenait
-à M. H. Tous s'en revinrent chez Cisy. Regimbart et Dussardier
-restèrent sur le trottoir.
-
-Le vicomte, en apprenant la solution, fut pris d'un si grand trouble,
-qu'il se la fit répéter plusieurs fois; et, quand M. de Comaing en vint
-aux prétentions de Regimbart, il murmura «cependant», n'étant pas loin
-en lui-même d'y obtempérer. Puis il se laissa choir dans un fauteuil et
-déclara qu'il ne se battrait pas.
-
-«Hein? comment?» dit le baron.
-
-Alors, Cisy s'abandonna à un flux labial désordonné. Il voulait se
-battre au tromblon, à bout portant, avec un seul pistolet.
-
-«Ou bien on mettra de l'arsenic dans un verre, qui sera tiré au sort.
-Ça se fait quelquefois; je l'ai lu!»
-
-Le baron, peu endurant naturellement, le rudoya.
-
-«Ces messieurs attendent votre réponse. C'est indécent, à la fin! Que
-prenez-vous? voyons! Est-ce l'épée?»
-
-Le vicomte répliqua «oui» par un signe de tête, et le rendez-vous fut
-fixé pour le lendemain, à la porte Maillot, à sept heures juste.
-
-Dussardier étant contraint de s'en retourner à ses affaires, Regimbart
-alla prévenir Frédéric.
-
-On l'avait laissé toute la journée sans nouvelles; son impatience était
-devenue intolérable.
-
-«Tant mieux!» s'écria-t-il.
-
-Le citoyen fut satisfait de sa contenance.
-
-«On réclamait de nous des excuses, croiriez-vous? Ce n'était rien, un
-simple mot! Mais je les ai envoyés joliment bouler! Comme je le devais,
-n'est-ce pas?
-
---Sans doute», dit Frédéric tout en songeant qu'il eût mieux fait de
-choisir un autre témoin.
-
-Puis, quand il fut seul, il se répéta tout haut plusieurs fois:
-
-«Je vais me battre. Tiens, je vais me battre! C'est drôle!»
-
-Et, comme il marchait dans sa chambre, en passant devant sa glace, il
-s'aperçut qu'il était pâle.
-
-«Est-ce que j'aurais peur?»
-
-Une angoisse abominable le saisit à l'idée d'avoir peur sur le terrain.
-
-«Si j'étais tué cependant? Mon père est mort de la même façon. Oui, je
-serai tué!»
-
-Et, tout à coup, il aperçut sa mère en robe noire; des images
-incohérentes se déroulèrent dans sa tête. Sa propre lâcheté l'exaspéra.
-Il fut pris d'un paroxysme de bravoure, d'une soif carnassière. Un
-bataillon ne l'eût pas fait reculer. Cette fièvre calmée, il se sentit,
-avec joie, inébranlable. Pour se distraire, il se rendit à l'Opéra, où
-l'on donnait un ballet. Il écouta la musique, lorgna les danseuses et
-but un verre de punch pendant l'entr'acte. Mais, en rentrant chez lui,
-la vue de son cabinet, de ses meubles, où il se retrouvait peut-être
-pour la dernière fois, lui causa une faiblesse.
-
-Il descendit dans son jardin. Les étoiles brillaient; il les contempla.
-L'idée de se battre pour une femme le grandissait à ses yeux,
-l'ennoblissait. Puis il alla se coucher tranquillement.
-
-Il n'en fut pas de même de Cisy. Après le départ du baron, Joseph avait
-tâché de remonter son moral, et, comme le vicomte demeurait froid:
-
-«Pourtant, mon brave, si tu préfères en rester là, j'irai le dire.»
-
-Cisy n'osa répondre «certainement», mais il en voulut à son cousin de
-ne pas lui rendre ce service sans en parler.
-
-Il souhaita que Frédéric, pendant la nuit, mourût d'une attaque
-d'apoplexie, ou qu'une émeute survenant, il y eût le lendemain assez de
-barricades pour fermer tous les abords du bois de Boulogne, ou qu'un
-événement empêchât un des témoins de s'y rendre; car le duel faute de
-témoins manquerait. Il avait envie de se sauver par un train express
-n'importe où. Il regretta de ne pas savoir la médecine pour prendre
-quelque chose qui, sans exposer ses jours, ferait croire à sa mort. Il
-arriva jusqu'à désirer être malade gravement.
-
-Afin d'avoir un conseil, un secours, il envoya chercher M. des Aulnays.
-L'excellent homme était retourné en Saintonge, sur une dépêche lui
-apprenant l'indisposition d'une de ses filles. Cela parut de mauvais
-augure à Cisy. Heureusement que M. Vezou, son précepteur, vint le voir.
-Alors il s'épancha.
-
-«Comment faire, mon Dieu! comment faire?
-
---Moi, à votre place, monsieur le comte, je payerais un fort de la
-halle pour lui flanquer une raclée.
-
---Il saurait toujours de qui ça vient!» reprit Cisy.
-
-Et, de temps à autre, il poussait un gémissement; puis:
-
-«Mais est-ce qu'on a le droit de se battre en duel?
-
---C'est un reste de barbarie! Que voulez-vous!»
-
-Par complaisance, le pédagogue s'invita lui-même à dîner. Son élève ne
-mangea rien et, après le repas, sentit le besoin de faire un tour.
-
-Il dit en passant devant une église:
-
-«Si nous entrions un peu... pour voir?»
-
-M. Vezou ne demanda pas mieux et même lui présenta de l'eau bénite.
-
-C'était le mois de Marie, des fleurs couvraient l'autel, des voix
-chantaient, l'orgue résonnait. Mais il lui fut impossible de prier,
-les pompes de la religion lui inspirant des idées de funérailles; il
-entendait comme des bourdonnements de _De profundis_.
-
-«Allons-nous-en! Je ne me sens pas bien!»
-
-Ils employèrent toute la nuit à jouer aux cartes. Le vicomte s'efforça
-de perdre, afin de conjurer la mauvaise chance, ce dont M. Vezou
-profita. Enfin, au petit jour, Cisy, qui n'en pouvait plus, s'affaissa
-sur le tapis vert et eut un sommeil plein de songes désagréables.
-
-Si le courage, pourtant, consiste à vouloir dominer sa faiblesse, le
-vicomte fut courageux, car, à la vue de ses témoins qui venaient le
-chercher, il se raidit de toutes ses forces, la vanité lui faisant
-comprendre qu'une reculade le perdrait. M. de Comaing le complimenta
-sur sa bonne mine.
-
-Mais, en route, le bercement du fiacre et la chaleur du soleil matinal
-l'énervèrent. Son énergie était retombée. Il ne distinguait même plus
-où l'on était.
-
-Le baron se divertit à augmenter sa frayeur, en parlant du «cadavre» et
-de la manière de le rentrer en ville clandestinement. Joseph donnait
-la réplique; tous deux, jugeant l'affaire ridicule, étaient persuadés
-qu'elle s'arrangerait.
-
-Cisy gardait sa tête sur sa poitrine; il la releva doucement et fit
-observer qu'on n'avait pas pris de médecin.
-
-«C'est inutile, dit le baron.
-
---Il n'y a pas de danger, alors?»
-
-Joseph répliqua d'un ton grave:
-
-«Espérons-le.»
-
-Et personne dans la voiture ne parla plus.
-
-A sept heures dix minutes, on arriva devant la porte Maillot.
-Frédéric et ses témoins s'y trouvaient, habillés de noir tous les
-trois. Regimbart, au lieu de cravate, avait un col de crin comme un
-troupier; et il portait une espèce de longue boîte à violon, spéciale
-pour ce genre d'aventures. On échangea froidement un salut. Puis tous
-s'enfoncèrent dans le bois de Boulogne, par la route de Madrid, afin
-d'y trouver une place convenable.
-
-Regimbart dit à Frédéric, qui marchait entre lui et Dussardier:
-
-«Eh bien, et cette venette, qu'en fait-on? Si vous avez besoin de
-quelque chose, ne vous gênez pas, je connais ça! La crainte est
-naturelle à l'homme.»
-
-Puis, à voix basse:
-
-«Ne fumez plus, ça amollit!»
-
-Frédéric jeta son cigare qui le gênait, et continua d'un pied ferme. Le
-vicomte avançait par derrière, appuyé sur le bras de ses deux témoins.
-
-De rares passants les croisaient. Le ciel était bleu, et on entendait
-par moments des lapins bondir. Au détour d'un sentier, une femme en
-madras causait avec un homme en blouse, et, dans la grande avenue sous
-les marronniers, des domestiques en veste de toile promenaient leurs
-chevaux. Cisy se rappelait les jours heureux où, monté sur son alezan
-et le lorgnon dans l'œil, il chevauchait à la portière des calèches;
-ces souvenirs renforçaient son angoisse; une soif intolérable le
-brûlait; la susurration des mouches se confondait avec le battement de
-ses artères; ses pieds enfonçaient dans le sable; il lui semblait qu'il
-était en train de marcher depuis un temps infini.
-
-Les témoins, sans s'arrêter, fouillaient de l'œil les deux bords de la
-route. On délibéra si l'on irait à la croix Catelan ou sous les murs de
-Bagatelle. Enfin, on prit à droite et on s'arrêta dans une espèce de
-quinconce, entre des pins.
-
-L'endroit fut choisi de manière à répartir également le niveau du
-terrain. On marqua les deux places où les adversaires devaient
-se poser. Puis Regimbart ouvrit sa boîte. Elle contenait, sur un
-capitonnage de basane rouge, quatre épées charmantes, creuses au
-milieu, avec des poignées garnies de filigrane. Un rayon lumineux,
-traversant les feuilles, tomba dessus; et elles parurent à Cisy
-briller comme des vipères d'argent sur une mare de sang.
-
-Le citoyen fit voir qu'elles étaient de longueur pareille; il prit la
-troisième pour lui-même, afin de séparer les combattants en cas de
-besoin. M. de Comaing tenait une canne. Il y eut un silence. On se
-regarda. Toutes les figures avaient quelque chose d'effaré ou de cruel.
-
-Frédéric avait mis bas sa redingote et son gilet. Joseph aida Cisy
-à faire de même; sa cravate étant retirée, on aperçut à son cou une
-médaille bénite. Cela fit sourire de pitié Regimbart.
-
-Alors, M. de Comaing (pour laisser à Frédéric encore un moment de
-réflexion) tâcha d'élever des chicanes. Il réclama le droit de mettre
-un gant, celui de saisir l'épée de son adversaire avec la main gauche;
-Regimbart, qui était pressé, ne s'y refusa pas. Enfin le baron,
-s'adressant à Frédéric:
-
-«Tout dépend de vous, monsieur! Il n'y a jamais de déshonneur à
-reconnaître ses fautes.»
-
-Dussardier l'approuva du geste. Le citoyen s'indigna.
-
-«Croyez-vous que nous sommes ici pour plumer les canards, fichtre?...
-En garde!»
-
-Les adversaires étaient l'un devant l'autre, leurs témoins de chaque
-côté. Il cria le signal:
-
-«Allons!»
-
-Cisy devint effroyablement pâle. Sa lame tremblait par le bout comme
-une cravache. Sa tête se renversait, ses bras s'écartèrent, il tomba
-sur le dos évanoui. Joseph le releva; et, tout en lui poussant sous
-les narines un flacon, il le secouait fortement. Le vicomte rouvrit les
-yeux, puis tout à coup bondit comme un furieux sur son épée. Frédéric
-avait gardé la sienne; et il l'attendait, l'œil fixe, la main haute.
-
-«Arrêtez, arrêtez!» cria une voix qui venait de la route, en même temps
-que le bruit d'un cheval au galop; et la capote d'un cabriolet cassait
-les branches! Un homme penché en dehors agitait un mouchoir et criait
-toujours: «Arrêtez, arrêtez!»
-
-M. de Comaing, croyant à une intervention de la police, leva sa canne.
-
-«Finissez donc! le vicomte saigne!
-
---Moi?» dit Cisy.
-
-En effet, il s'était, dans sa chute, écorché le pouce de la main gauche.
-
-«Mais c'est en tombant», ajouta le citoyen.
-
-Le baron feignit de ne pas entendre.
-
-Arnoux avait sauté du cabriolet.
-
-«J'arrive trop tard! Non! Dieu soit loué!»
-
-Il tenait Frédéric à pleins bras, le palpait, lui couvrait le visage de
-baisers.
-
-«Je sais le motif; vous avez voulu défendre votre vieil ami! C'est
-bien, cela, c'est bien! Jamais je ne l'oublierai! Comme vous êtes bon!
-Ah! cher enfant!»
-
-Il le contemplait et versait des larmes, tout en ricanant de bonheur.
-Le baron se tourna vers Joseph.
-
-«Je crois que nous sommes de trop dans cette petite fête de famille.
-C'est fini, n'est-ce pas, messieurs?--Vicomte, mettez votre bras en
-écharpe; tenez, voilà mon foulard.» Puis, avec un geste impérieux:
-«Allons! pas de rancune! Cela se doit!»
-
-Les deux combattants se serrèrent la main mollement. Le vicomte, M.
-de Comaing et Joseph disparurent d'un côté, et Frédéric s'en alla de
-l'autre avec ses amis.
-
-Comme le restaurant de Madrid n'était pas loin, Arnoux proposa de s'y
-rendre pour boire un verre de bière.
-
-«On pourrait même déjeuner», dit Regimbart.
-
-Mais, Dussardier n'en ayant pas le loisir, ils se bornèrent à un
-rafraîchissement dans le jardin. Tous éprouvaient cette béatitude qui
-suit les dénouements heureux. Le citoyen cependant était fâché qu'on
-eût, interrompu le duel au bon moment.
-
-Arnoux en avait eu connaissance par un nommé Compain, ami de Regimbart;
-et dans un élan de cœur, il était accouru pour l'empêcher, croyant,
-du reste, en être la cause. Il pria Frédéric de lui fournir là-dessus
-quelques détails. Frédéric, ému par les preuves de sa tendresse, se fit
-scrupule d'augmenter son illusion:
-
-«De grâce, n'en parlons plus!»
-
-Arnoux trouva cette réserve fort délicate. Puis, avec sa légèreté
-ordinaire, passant à une autre idée:
-
-«Quoi de neuf, citoyen?»
-
-Et ils se mirent à causer traites, échéances. Afin d'être plus
-commodément, ils allèrent même chuchoter à l'écart sur une autre table.
-
-Frédéric distingua ces mots: «Vous allez me souscrire.--Oui! mais,
-vous, bien entendu...--Je l'ai négocié enfin pour trois cents!--Jolie
-commission, ma foi!» Bref, il était clair qu'Arnoux tripotait avec le
-citoyen beaucoup de choses.
-
-Frédéric songea à lui rappeler ses quinze mille francs. Mais sa
-démarche récente interdisait les reproches, même les plus doux.
-D'ailleurs, il se sentait fatigué. L'endroit n'était pas convenable. Il
-remit cela à un autre jour.
-
-Arnoux, assis à l'ombre d'un troène, fumait d'un air hilare. Il leva
-les yeux vers les portes des cabinets donnant toutes sur le jardin, et
-dit qu'il était venu là autrefois bien souvent.
-
-«Pas seul, sans doute? répliqua le citoyen.
-
---Parbleu!
-
---Quel polisson vous faites! un homme marié!
-
---Eh bien, et vous donc! reprit Arnoux; et, avec un sourire indulgent:
-Je suis même sûr que ce gredin-là possède quelque part une chambre, où
-il reçoit des petites filles!»
-
-Le citoyen confessa que c'était vrai, par un simple haussement de
-sourcils. Alors, ces deux messieurs exposèrent leurs goûts: Arnoux
-préférait maintenant la jeunesse, les ouvrières; Regimbart détestait
-«les mijaurées» et tenait avant tout au positif. La conclusion, fournie
-par le marchand de faïence, fut qu'on ne devait pas traiter les femmes
-sérieusement.
-
-«Cependant il aime la sienne!» songeait Frédéric, en s'en retournant;
-et il le trouvait un malhonnête homme. Il lui en voulait de ce duel,
-comme si c'eût été pour lui qu'il avait tout à l'heure risqué sa vie.
-
-Mais il était reconnaissant à Dussardier de son dévouement; le commis,
-sur ses instances, arriva bientôt à lui faire une visite tous les jours.
-
-Frédéric lui prêtait des livres: Thiers, Dulaure, Barante, _les
-Girondins_ de Lamartine. Le brave garçon l'écoutait avec recueillement
-et acceptait ses opinions comme celles d'un maître.
-
-Il arriva un soir tout effaré.
-
-Le matin, sur le boulevard, un homme qui courait à perdre haleine
-s'était heurté contre lui; et, l'ayant reconnu pour un ami de Sénécal,
-lui avait dit:
-
-«On vient de le prendre, je me sauve!»
-
-Rien de plus vrai. Dussardier avait passé la journée aux informations.
-Sénécal était sous les verrous, comme prévenu d'attentat politique.
-
-Fils d'un contremaître, né à Lyon et ayant eu pour professeur un
-ancien disciple de Chalier, dès son arrivée à Paris, il s'était fait
-recevoir de la Société des familles; ses habitudes étaient connues;
-la police le surveillait. Il s'était battu dans l'affaire de mai 1839
-et depuis lors se tenait à l'ombre, mais s'exaltant de plus en plus,
-fanatique d'Alibaud, mêlant ses griefs contre la société à ceux du
-peuple contre la monarchie, et s'éveillant chaque matin avec l'espoir
-d'une révolution qui, en quinze jours ou un mois, changerait le monde.
-Enfin, écœuré par la mollesse de ses frères, furieux des retards qu'on
-opposait à ses rêves et désespérant de la patrie, il était entré comme
-chimiste dans le complot des bombes incendiaires; et on l'avait surpris
-portant de la poudre qu'il allait essayer à Montmartre, tentative
-suprême pour établir la république.
-
-Dussardier ne la chérissait pas moins, car elle signifiait, croyait-il,
-affranchissement et bonheur universel. Un jour,--à quinze ans,--dans
-la rue Transnonain, devant la boutique d'un épicier, il avait vu des
-soldats la baïonnette rouge de sang, avec des cheveux collés à la
-crosse de leur fusil; depuis ce temps-là, le gouvernement l'exaspérait
-comme l'incarnation même de l'injustice. Il confondait un peu les
-assassins et les gendarmes; un mouchard valait à ses yeux un parricide.
-Tout le mal répandu sur la terre, il l'attribuait naïvement au Pouvoir
-et il le haïssait d'une haine essentielle, permanente, qui lui tenait
-tout le cœur et raffinait sa sensibilité. Les déclamations de Sénécal
-l'avaient ébloui. Qu'il fût coupable ou non, et sa tentative odieuse,
-peu importait! Du moment qu'il était la victime de l'autorité, on
-devait le servir.
-
-«Les pairs le condamneront certainement! Puis il sera emmené dans
-une voiture cellulaire comme un galérien et on l'enfermera au
-Mont-Saint-Michel, où le gouvernement les fait mourir! Austen est
-devenu fou! Steuben s'est tué! Pour transférer Barbès dans un cachot,
-on l'a tiré par les jambes, par les cheveux! On lui piétinait le corps,
-et sa tête rebondissait à chaque marche tout le long de l'escalier.
-Quelle abomination! les misérables!»
-
-Des sanglots de colère l'étouffaient, et il tournait dans la chambre,
-comme pris d'une grande angoisse.
-
-«Il faudrait faire quelque chose cependant! Voyons! moi, je ne sais
-pas! si nous tâchions de le délivrer, hein? Pendant qu'on le mènera
-au Luxembourg, on peut se jeter sur l'escorte dans le couloir! Une
-douzaine d'hommes déterminés, ça passe partout!»
-
-Il y avait tant de flamme dans ses yeux, que Frédéric en tressaillit.
-
-Sénécal lui apparut plus grand qu'il ne croyait. Il se rappela ses
-souffrances, sa vie austère; sans avoir pour lui l'enthousiasme de
-Dussardier, il éprouvait néanmoins cette admiration qu'inspire tout
-homme se sacrifiant à une idée. Il se disait que, s'il l'eût secouru,
-Sénécal n'en serait pas là; et les deux amis cherchèrent laborieusement
-quelque combinaison pour le sauver.
-
-Il leur fut impossible de parvenir jusqu'à lui.
-
-Frédéric s'enquérait de son sort dans les journaux et pendant trois
-semaines fréquenta les cabinets de lecture.
-
-Un jour, plusieurs numéros du _Flambard_ lui tombèrent sous la main.
-L'article de fond invariablement était consacré à démolir un homme
-illustre. Venaient ensuite les nouvelles du monde, les cancans. Puis,
-on blaguait l'Odéon, Carpentras, la pisciculture, et les condamnés à
-mort quand il y en avait. La disparition d'un paquebot fournit matières
-à plaisanteries pendant un an. Dans la troisième colonne, un courrier
-des arts donnait, sous forme d'anecdote ou de conseil, des réclames de
-tailleurs, avec des comptes rendus de soirées, des annonces de ventes,
-des analyses d'ouvrages, traitant de la même encre un volume de vers et
-une paire de bottes. La seule partie sérieuse était la critique des
-petits théâtres, où l'on s'acharnait sur deux ou trois directeurs;
-et les intérêts de l'art étaient invoqués à propos des décors des
-Funambules ou d'une amoureuse des Délassements.
-
-Frédéric allait rejeter tout cela quand ses yeux rencontrèrent un
-article intitulé: _Une poulette entre trois cocos_. C'était l'histoire
-de son duel, narrée en style sémillant, gaulois. Il se reconnut sans
-peine, car il était désigné par cette plaisanterie, laquelle revenait
-souvent: «Un jeune homme du collège de Sens et qui en manque.» On le
-représentait même comme un pauvre diable de provincial, un obscur
-nigaud tâchant de frayer avec les grands seigneurs. Quant au vicomte,
-il avait le beau rôle, d'abord dans le souper, où il s'introduisait
-de force, ensuite dans le pari, puisqu'il emmenait la demoiselle, et
-finalement sur le terrain, où il se comportait en gentilhomme. La
-bravoure de Frédéric n'était pas niée précisément, mais on faisait
-comprendre qu'un intermédiaire, le _protecteur_ lui-même, était survenu
-juste à temps. Le tout se terminait par cette phrase, grosse peut-être
-de perfidie:
-
-«D'où vient leur tendresse? Problème! et, comme dit Bazile, qui diable
-est-ce qu'on trompe ici?»
-
-C'était, sans le moindre doute, une vengeance d'Hussonnet contre
-Frédéric, pour son refus des cinq mille francs.
-
-Que faire? S'il lui en demandait raison, le bohème protesterait de son
-innocence, et il n'y gagnerait rien. Le mieux était d'avaler la chose
-silencieusement. Personne, après tout, ne lisait _le Flambard_.
-
-En sortant du cabinet de lecture, il aperçut du monde devant la
-boutique d'un marchand de tableaux. On regardait un portrait de femme,
-avec cette ligne écrite au bas en lettres noires: «Mlle Rose-Annette
-Bron, appartenant à M. Frédéric Moreau, de Nogent.»
-
-C'était bien elle,--ou à peu près,--vue de face, les seins découverts,
-les cheveux dénoués, et tenant dans ses mains une bourse de velours
-rouge, tandis que, par derrière, un paon avançait son bec sur son
-épaule, en couvrant la muraille de ses grandes plumes en éventail.
-
-Pellerin avait fait cette exhibition pour contraindre Frédéric au
-payement, persuadé qu'il était célèbre et que tout Paris, s'animant en
-sa faveur, allait s'occuper de cette misère.
-
-Était-ce une conjuration? Le peintre et le journaliste avaient-ils
-monté leur coup ensemble?
-
-Son duel n'avait rien empêché. Il devenait ridicule, tout le monde se
-moquait de lui.
-
-Trois jours après, à la fin de juin, les actions du Nord ayant fait
-quinze francs de hausse, comme il en avait acheté deux mille l'autre
-mois, il se trouva gagner trente mille francs. Cette caresse de la
-fortune lui redonna confiance. Il se dit qu'il n'avait besoin de
-personne, que tous ses embarras venaient de sa timidité, de ses
-hésitations. Il aurait dû commencer avec la Maréchale brutalement,
-refuser Hussonnet dès le premier jour, ne pas se compromettre avec
-Pellerin; et, pour montrer que rien ne le gênait, il se rendit chez Mme
-Dambreuse à une de ses soirées ordinaires.
-
-Au milieu de l'antichambre, Martinon, qui arrivait en même temps que
-lui, se retourna.
-
-«Comment, tu viens ici, toi? avec l'air surpris et même contrarié de le
-voir.
-
---Pourquoi pas?»
-
-Et, tout en cherchant la cause d'un tel abord, Frédéric s'avança dans
-le salon.
-
-La lumière était faible, malgré les lampes posées dans les coins; car
-les trois fenêtres, grandes ouvertes, dressaient parallèlement trois
-larges carrés d'ombre noire. Des jardinières, sous les tableaux,
-occupaient jusqu'à hauteur d'homme les intervalles de la muraille; et
-une théière d'argent avec un samovar se mirait au fond dans une glace.
-Un murmure de voix discrètes s'élevait. On entendait des escarpins
-craquer sur le tapis.
-
-Il distingua des habits noirs, puis une table ronde éclairée par
-un grand abat-jour, sept ou huit femmes en toilettes d'été, et, un
-peu plus loin, Mme Dambreuse dans un fauteuil à bascule. Sa robe de
-taffetas lilas avait des manches à crevés, d'où s'échappaient des
-bouillons de mousseline, le ton doux de l'étoffe se mariant à la nuance
-de ses cheveux; et elle se tenait quelque peu renversée en arrière,
-avec le bout de son pied sur un coussin,--tranquille comme une œuvre
-d'art pleine de délicatesse, une fleur de haute culture.
-
-M. Dambreuse et un vieillard à chevelure blanche se promenaient dans
-toute la longueur du salon. Quelques-uns s'entretenaient au bord des
-petits divans, çà et là; les autres, debout, formaient un cercle au
-milieu.
-
-Ils causaient de votes, d'amendements, de sous-amendements, du discours
-de M. Grandin, de la réplique de M. Benoist. Le tiers parti décidément
-allait trop loin! Le centre gauche aurait dû se souvenir un peu
-mieux de ses origines! Le ministère avait reçu de graves atteintes!
-Ce qui devait rassurer pourtant, c'est qu'on ne lui voyait point de
-successeur. Bref, la situation était complètement analogue à celle de
-1834.
-
-Comme ces choses ennuyaient Frédéric, il se rapprocha des femmes.
-Martinon était près d'elles, debout, le chapeau sous le bras, la figure
-de trois quarts, et si convenable, qu'il ressemblait à de la porcelaine
-de Sèvres. Il prit une _Revue des Deux Mondes_ traînant sur la table,
-entre une _Imitation_ et un _Annuaire de Gotha_, et jugea de haut un
-poète illustre, dit qu'il allait aux conférences de Saint-François, se
-plaignit de son larynx, avalait de temps à autre une boule de gomme et
-cependant parlait musique, faisait le léger. Mlle Cécile, la nièce de
-M. Dambreuse, qui se brodait une paire de manchettes, le regardait en
-dessous avec ses prunelles d'un bleu pâle; et miss John, l'institutrice
-à nez camus, en avait lâché sa tapisserie; toutes deux paraissaient
-s'écrier intérieurement:
-
-«Qu'il est beau!»
-
-Mme Dambreuse se tourna vers lui:
-
-«Donnez-moi donc mon éventail, qui est sur cette console, là-bas. Vous
-vous trompez! l'autre!»
-
-Elle se leva; et, comme il revenait, ils se rencontrèrent au milieu
-du salon, face à face; elle lui adressa quelques mots vivement, des
-reproches sans doute, à en juger par l'expression altière de sa figure;
-Martinon tâchait de sourire; puis il alla se mêler au conciliabule des
-hommes sérieux. Mme Dambreuse reprit sa place, et, se penchant sur le
-bras de son fauteuil, elle dit à Frédéric:
-
-«J'ai vu quelqu'un, avant-hier, qui m'a parlé de vous, M. de Cisy; vous
-le connaissez, n'est-ce pas?
-
---Oui... un peu.»
-
-Tout à coup Mme Dambreuse s'écria:
-
-«Duchesse, ah! quel bonheur!»
-
-Et elle s'avança jusqu'à la porte, au-devant d'une vieille petite dame,
-qui avait une robe de taffetas carmélite et un bonnet de guipure à
-longues pattes. Fille d'un compagnon d'exil du comte d'Artois et veuve
-d'un maréchal de l'empire créé pair de France en 1830, elle tenait à
-l'ancienne cour comme à la nouvelle et pouvait obtenir beaucoup de
-choses. Ceux qui causaient debout s'écartèrent, puis reprirent leur
-discussion.
-
-Maintenant, elle roulait sur le paupérisme, dont toutes les peintures,
-d'après ces messieurs, étaient fort exagérées.
-
-«Cependant, objecta Martinon, la misère existe, avouons-le! Mais le
-remède ne dépend ni de la science ni du pouvoir. C'est une question
-purement individuelle. Quand les basses classes voudront se débarrasser
-de leurs vices, elles s'affranchiront de leurs besoins. Que le peuple
-soit plus moral et il sera moins pauvre!»
-
-Suivant M. Dambreuse, on n'arriverait à rien de bien sans une
-surabondance du capital. Donc, le seul moyen possible était de
-confier, «comme le voulaient, du reste, les saint-simoniens (mon
-Dieu, ils avaient du bon! soyons justes envers tout le monde), de
-confier, dis-je, la cause du progrès à ceux qui peuvent accroître la
-fortune publique». Insensiblement on aborda les grandes exploitations
-industrielles, les chemins de fer, la houille. Et M. Dambreuse,
-s'adressant à Frédéric, lui dit tout bas:
-
-«Vous n'êtes pas venu pour notre affaire.»
-
-Frédéric allégua une maladie; mais, sentant que l'excuse était trop
-bête:
-
-«D'ailleurs, j'ai eu besoin de mes fonds.
-
---Pour acheter une voiture?» reprit Mme Dambreuse, qui passait près
-de lui une tasse de thé à la main; et elle le considéra pendant une
-minute, la tête un peu tournée sur son épaule.
-
-Elle le croyait l'amant de Rosanette; l'allusion était claire. Il
-sembla même à Frédéric que toutes les dames le regardaient de loin en
-chuchotant. Pour mieux voir ce qu'elles pensaient, il se rapprocha
-d'elles encore une fois.
-
-De l'autre côté de la table, Martinon, auprès de Mlle Cécile,
-feuilletait un album. C'étaient des lithographies représentant des
-costumes espagnols. Il lisait tout haut les légendes: «Femme de
-Séville,--Jardinier de Valence,--Picador andalous»; et, descendant une
-fois jusqu'au bas de la page, il continua d'une haleine:
-
-«Jacques Arnoux, éditeur.--Un de tes amis, hein?
-
---C'est vrai, dit Frédéric, blessé par son air. Mme Dambreuse reprit:
-
---En effet, vous êtes venu, un matin... pour... une maison, je crois?
-oui, une maison appartenant à sa femme. (Cela signifiait: C'est votre
-maîtresse.)
-
-Il rougit jusqu'aux oreilles, et M. Dambreuse, qui arrivait au même
-moment, ajouta:
-
---Vous paraissiez même vous intéresser beaucoup à eux.»
-
-Ces derniers mots achevèrent de décontenancer Frédéric. Son trouble,
-que l'on voyait, pensait-il, allait confirmer les soupçons, quand M.
-Dambreuse lui dit de plus près d'un ton grave:
-
-«Vous ne faites pas d'affaires ensemble, je suppose?»
-
-Il protesta par des secousses de tête multipliées, sans comprendre
-l'intention du capitaliste, qui voulait lui donner un conseil.
-
-Il avait envie de partir. La peur de sembler lâche le retint. Un
-domestique enlevait les tasses de thé; Mme Dambreuse causait avec un
-diplomate en habit bleu; deux jeunes filles, rapprochant leurs fronts,
-se faisaient voir une bague; les autres, assises en demi-cercle sur
-des fauteuils, remuaient doucement leurs blancs visages, bordés de
-chevelures noires ou blondes; personne enfin ne s'occupait de lui.
-Frédéric tourna les talons; et, par une suite de longs zigzags, il
-avait presque gagné la porte, quand, passant près d'une console, il
-remarqua dessus, entre un vase de Chine et la boiserie, un journal plié
-en deux. Il le tira quelque peu et lut ces mots: _le Flambard_.
-
-Qui l'avait apporté? Cisy! Pas un autre évidemment. Qu'importait, du
-reste! Ils allaient croire, tous déjà croyaient peut-être à l'article.
-Pourquoi cet acharnement? Une ironie silencieuse l'enveloppait. Il se
-sentait comme perdu dans un désert. Mais la voix de Martinon s'éleva:
-
-«A propos d'Arnoux, j'ai lu parmi les prévenus des bombes incendiaires
-le nom d'un de ses employés, Sénécal. Est-ce le nôtre?
-
---Lui-même», dit Frédéric.
-
-Martinon répéta, en criant très haut:
-
-«Comment, notre Sénécal! notre Sénécal!»
-
-Alors, on le questionna sur le complot; sa place d'attaché au parquet
-devait lui fournir des renseignements.
-
-Il confessa n'en pas avoir. Du reste, il connaissait fort peu le
-personnage, l'ayant vu deux ou trois fois seulement, et le tenait en
-définitive pour un assez mauvais drôle. Frédéric, indigné, s'écria:
-
-«Pas du tout! c'est un très honnête garçon!
-
---Cependant, monsieur, dit un propriétaire, on n'est pas honnête quand
-on conspire!»
-
-La plupart des hommes qui étaient là avaient servi au moins quatre
-gouvernements; et ils auraient vendu la France ou le genre humain pour
-garantir leur fortune, s'épargner un malaise, un embarras, ou même par
-simple bassesse, adoration instinctive de la force. Tous déclarèrent
-les crimes politiques inexcusables. Il fallait plutôt pardonner à ceux
-qui provenaient du besoin! Et on ne manqua pas de mettre en avant
-l'éternel exemple du père de famille volant l'éternel morceau de pain
-chez l'éternel boulanger.
-
-Un administrateur s'écria même:
-
-«Moi, monsieur, si j'apprenais que mon frère conspire, je le
-dénoncerais!»
-
-Frédéric invoqua le droit de résistance; et, se rappelant quelques
-phrases que lui avait dites Deslauriers, il cita Desolmes, Blackstone,
-le bill des droits en Angleterre, et l'article 2 de la Constitution
-de 91. C'était même en vertu de ce droit-là qu'on avait proclamé la
-déchéance de Napoléon; il avait été reconnu en 1830, inscrit en tête de
-la Charte.
-
-«D'ailleurs, quand le souverain manque au contrat, la justice veut
-qu'on le renverse.
-
---Mais c'est abominable!» exclama la femme d'un préfet.
-
-Toutes les autres se taisaient, vaguement épouvantées, comme si elles
-eussent entendu le bruit des balles. Mme Dambreuse se balançait dans
-son fauteuil et l'écoutait parler en souriant.
-
-Un industriel, ancien carbonaro, tâcha de lui démontrer que les
-d'Orléans étaient une belle famille; sans doute, il y avait des abus...
-
-«Eh bien, alors?
-
---Mais on ne doit pas les dire, cher monsieur! Si vous saviez comme
-toutes ces criailleries de l'Opposition nuisent aux affaires!
-
---Je me moque des affaires!» reprit Frédéric.
-
-La pourriture de ces vieux l'exaspérait; et, emporté par la bravoure
-qui saisit quelquefois les plus timides, il attaqua les financiers, les
-députés, le gouvernement, le roi, prit la défense des Arabes, débita
-beaucoup de sottises. Quelques-uns l'encourageaient ironiquement:
-«Allez donc! continuez!» tandis que d'autres murmuraient: «Diable!
-quelle exaltation!» Enfin, il jugea convenable de se retirer; et, comme
-il s'en allait, M. Dambreuse lui dit, faisant allusion à la place de
-secrétaire:
-
-«Rien n'est terminé encore! Mais dépêchez-vous!»
-
-Et Mme Dambreuse:
-
-«A bientôt, n'est-ce pas?»
-
-Frédéric jugea leur adieu une dernière moquerie. Il était déterminé
-à ne jamais revenir dans cette maison, à ne plus fréquenter tous ces
-gens-là. Il croyait les avoir blessés, ne sachant pas quel large fonds
-d'indifférence le monde possède! Ces femmes surtout l'indignaient. Pas
-une qui l'eût soutenu, même du regard. Il leur en voulait de ne pas
-les avoir émues. Quant à Mme Dambreuse, il lui trouvait quelque chose
-à la fois de langoureux et de sec, qui empêchait de la définir par
-une formule. Avait-elle un amant? Quel amant? Était-ce le diplomate
-ou un autre? Martinon, peut-être? Impossible! Cependant il éprouvait
-une espèce de jalousie contre lui et envers elle une malveillance
-inexplicable.
-
-Dussardier, venu ce soir-là comme d'habitude, l'attendait. Frédéric
-avait le cœur gonflé; il le dégorgea, et ses griefs, bien que
-vagues et difficiles à comprendre, attristèrent le brave commis; il
-se plaignait même de son isolement. Dussardier, en hésitant un peu,
-proposa de se rendre chez Deslauriers.
-
-Frédéric, au nom de l'avocat, fut pris par un besoin extrême de le
-revoir. Sa solitude intellectuelle était profonde, et la compagnie de
-Dussardier insuffisante. Il lui répondit d'arranger les choses comme il
-voudrait.
-
-Deslauriers, également, sentait depuis leur brouille une privation dans
-sa vie. Il céda sans peine à des avances cordiales.
-
-Tous deux s'embrassèrent, puis se mirent à causer de choses
-indifférentes.
-
-La réserve de Deslauriers attendrit Frédéric; et, pour lui faire une
-sorte de réparation, il lui conta le lendemain sa perte de quinze mille
-francs, sans dire que ces quinze mille francs lui étaient primitivement
-destinés. L'avocat n'en douta pas néanmoins. Cette mésaventure, qui lui
-donnait raison dans ses préjugés contre Arnoux, désarma tout à fait sa
-rancune; et il ne parla point de l'ancienne promesse.
-
-Frédéric, trompé par son silence, crut qu'il l'avait oubliée. Quelques
-jours après, il lui demanda s'il n'existait pas de moyens de rentrer
-dans ses fonds.
-
-On pouvait discuter les hypothèques précédentes, attaquer Arnoux comme
-stellionataire, faire des poursuites au domicile contre la femme.
-
-«Non! non! pas contre elle!» s'écria Frédéric; et, cédant aux
-questions de l'ancien clerc, il avoua la vérité. Deslauriers fut
-convaincu qu'il ne la disait pas complètement, par délicatesse sans
-doute. Ce défaut de confiance le blessa.
-
-Ils étaient cependant aussi liés qu'autrefois, et même ils avaient tant
-de plaisir à se trouver ensemble, que la présence de Dussardier les
-gênait. Sous prétexte de rendez-vous, ils arrivèrent à s'en débarrasser
-peu à peu. Il y a des hommes n'ayant pour mission parmi les autres que
-de servir d'intermédiaires; on les franchit comme des ponts, et l'on va
-plus loin.
-
-Frédéric ne cachait rien à son ancien ami. Il lui dit l'affaire des
-houilles, avec la proposition de M. Dambreuse. L'avocat devint rêveur.
-
-«C'est drôle! il faudrait pour cette place quelqu'un d'assez fort en
-droit!
-
---Mais tu pourras m'aider, reprit Frédéric.
-
---Oui..., tiens..., parbleu! certainement.»
-
-Dans la même semaine, il lui montra une lettre de sa mère.
-
-Mme Moreau s'accusait d'avoir mal jugé M. Roque, lequel avait donné de
-sa conduite des explications satisfaisantes. Puis elle parlait de sa
-fortune et de la possibilité, pour plus tard, d'un mariage avec Louise.
-
-«Ce ne serait peut-être pas bête!» dit Deslauriers.
-
-Frédéric s'en rejeta loin; le père Roque, d'ailleurs, était un vieux
-filou. Cela n'y faisait rien, selon l'avocat.
-
-A la fin de juillet, une baisse inexplicable fit tomber les actions du
-Nord. Frédéric n'avait pas vendu les siennes; il perdit d'un seul coup
-soixante mille francs. Ses revenus se trouvaient sensiblement diminués.
-Il devait ou restreindre sa dépense, ou prendre un état, ou faire un
-beau mariage.
-
-Alors, Deslauriers lui reparla de Mlle Roque. Rien ne l'empêchait
-d'aller voir un peu les choses par lui-même. Frédéric était un peu
-fatigué; la province et la maison maternelle le délasseraient. Il
-partit.
-
-L'aspect des rues de Nogent, qu'il monta sous le clair de la lune, le
-reporta dans de vieux souvenirs; et il éprouvait une sorte d'angoisse,
-comme ceux qui reviennent après de longs voyages.
-
-Il y avait chez sa mère tous les habitués d'autrefois: MM. Gamblin,
-Heudras et Chambrion, la famille Lebrun, «ces demoiselles Auger»; de
-plus, le père Roque, et, en face de Mme Moreau, devant une table de
-jeu, Mlle Louise. C'était une femme à présent. Elle se leva en poussant
-un cri. Tous s'agitèrent. Elle était restée immobile, debout; et les
-quatre flambeaux d'argent posés sur la table augmentaient sa pâleur.
-Quand elle se remit à jouer, sa main tremblait. Cette émotion flatta
-démesurément Frédéric, dont l'orgueil était malade; il se dit: «Tu
-m'aimeras, toi!» et, prenant sa revanche des déboires qu'il avait
-essuyés là-bas, il se mit à faire le Parisien, le lion, donna des
-nouvelles des théâtres, rapporta des anecdotes du monde, puisées dans
-les petits journaux, enfin éblouit ses compatriotes.
-
-Le lendemain, Mme Moreau s'étendit sur les qualités de Louise; puis
-elle énuméra les bois, les fermes qu'elle posséderait. La fortune de
-M. Roque était considérable.
-
-Il l'avait acquise en faisant des placements pour M. Dambreuse;
-car il prêtait à des personnes pouvant offrir de bonnes garanties
-hypothécaires, ce qui lui permettait de demander des suppléments
-d'intérêts ou des commissions. Le capital, grâce à une surveillance
-active, ne risquait rien. D'ailleurs, le père Roque n'hésitait jamais
-devant une saisie; puis il rachetait à bas prix les biens hypothéqués,
-et M. Dambreuse, voyant ainsi rentrer ses fonds, trouvait ses affaires
-très bien faites. Mais cette manipulation extra-légale le compromettait
-vis-à-vis de son régisseur. Il n'avait rien à lui refuser. C'était sur
-ses instances qu'il avait si bien accueilli Frédéric.
-
-En effet, le père Roque couvait au fond de son âme une ambition. Il
-voulait que sa fille fût comtesse; et, pour y parvenir, sans mettre en
-jeu le bonheur de son enfant, il ne connaissait pas d'autre jeune homme
-que celui-là.
-
-Par la protection de M. Dambreuse, on lui ferait avoir le titre de son
-aïeul, Mme Moreau étant la fille d'un comte de Fouvens, apparentée,
-d'ailleurs, aux plus vieilles familles champenoises, les Lavernade, les
-d'Étrigny. Quant aux Moreau, une inscription gothique près des moulins
-de Villeneuve-l'Archevêque parlait d'un Jacob Moreau qui les avait
-réédifiés en 1596; et la tombe de son fils, Pierre Moreau, premier
-écuyer du roi sous Louis XIV, se voyait dans la chapelle Saint-Nicolas.
-
-Tant d'honorabilité fascinait M. Roque, fils d'un ancien domestique.
-Si la couronne comtale ne venait pas, il s'en consolerait sur autre
-chose; car Frédéric pouvait parvenir à la députation quand M. Dambreuse
-serait élevé à la pairie, et alors l'aider dans ses affaires, lui
-obtenir des fournitures, des concessions. Le jeune homme lui plaisait
-personnellement. Enfin il le voulait pour gendre, parce que depuis
-longtemps il s'était féru de cette idée, qui ne faisait que s'accroître.
-
-Maintenant, il fréquentait l'église;--et il avait séduit Mme Moreau par
-l'espoir du titre surtout. Elle s'était gardée cependant de faire une
-réponse décisive.
-
-Donc, huit jours après sans qu'aucun engagement eût été pris, Frédéric
-passait pour «le futur» de Mlle Louise; et le père Roque, peu
-scrupuleux, les laissait ensemble quelquefois.
-
-
-
-
-V
-
-
-Deslauriers avait emporté de chez Frédéric la copie de l'acte de
-subrogation, avec une procuration en bonne forme lui conférant de
-pleins pouvoirs; mais, quand il eut remonté ses cinq étages, et qu'il
-fut seul, au milieu de son triste cabinet, dans son fauteuil de basane,
-la vue du papier timbré l'écœura.
-
-Il était las de ces choses, et des restaurants à trente-deux sous,
-des voyages en omnibus, de sa misère, de ses efforts. Il reprit les
-paperasses; d'autres se trouvaient à côté; c'étaient les prospectus de
-la compagnie houillère avec la liste des mines et le détail de leur
-contenance, Frédéric lui ayant laissé tout cela pour avoir dessus son
-opinion.
-
-Une idée lui vint: celle de se présenter chez M. Dambreuse et de
-demander la place de secrétaire. Cette place, bien sûr, n'allait pas
-sans l'achat d'un certain nombre d'actions. Il reconnut la folie de son
-projet et se dit:
-
-«Oh non! ce serait mal.»
-
-Alors, il chercha comment s'y prendre pour recouvrer les quinze mille
-francs. Une pareille somme n'était rien pour Frédéric! Mais, s'il
-l'avait eue, lui, quel levier! Et l'ancien clerc s'indigna que la
-fortune de l'autre fût grande.
-
-«Il en fait un usage pitoyable. C'est un égoïste. Eh! je me moque bien
-de ses quinze mille francs!»
-
-Pourquoi les avait-il prêtés? Pour les beaux yeux de Mme Arnoux. Elle
-était sa maîtresse! Deslauriers n'en doutait pas. «Voilà une chose de
-plus à quoi sert l'argent!» Des pensées haineuses l'envahirent.
-
-Puis, il songea à la personne même de Frédéric. Elle avait toujours
-exercé sur lui un charme presque féminin, et il arriva bientôt à
-l'admirer pour un succès dont il se reconnaissait incapable.
-
-Cependant est-ce que la volonté n'était pas l'élément capital des
-entreprises? et, puisque avec elle on triomphe de tout...
-
-«Ah! ce serait drôle!»
-
-Mais il eut honte de cette perfidie, et, une minute après:
-
-«Bah! est-ce que j'ai peur?»
-
-Mme Arnoux (à force d'en entendre parler) avait fini par se peindre
-dans son imagination extraordinairement. La persistance de cet amour
-l'irritait comme un problème. Son austérité un peu théâtrale l'ennuyait
-maintenant. D'ailleurs, la femme du monde (ou ce qu'il jugeait telle)
-éblouissait l'avocat comme le symbole et le résumé de mille plaisirs
-inconnus. Pauvre, il convoitait le luxe sous la forme la plus claire.
-
-«Après tout, quand il se fâcherait, tant pis! Il s'est trop mal
-comporté envers moi, pour que je me gêne! Rien ne m'assure qu'elle est
-sa maîtresse! Il me l'a nié. Donc, je suis libre!»
-
-Le désir de cette démarche ne le quitta plus. C'était une épreuve de
-ses forces qu'il voulait faire;--si bien qu'un jour, tout à coup, il
-vernit lui-même ses bottes, acheta des gants blancs, et se mit en
-route, se substituant à Frédéric et s'imaginant presque être lui, par
-une singulière évolution intellectuelle, où il y avait à la fois de la
-vengeance et de la sympathie, de l'imitation et de l'audace.
-
-Il fit annoncer «le docteur Deslauriers».
-
-Mme Arnoux fut surprise, n'ayant réclamé aucun médecin.
-
-«Ah! mille excuses! c'est docteur en droit. Je viens pour les intérêts
-de M. Moreau».
-
-Ce nom parut la troubler.
-
-«Tant mieux! pensa l'ancien clerc; puisqu'elle a bien voulu de lui,
-elle voudra de moi!» s'encourageant par l'idée reçue qu'il est plus
-facile de supplanter un amant qu'un mari.
-
-Il avait eu le plaisir de la rencontrer une fois au Palais; il cita
-même la date. Tant de mémoire étonna Mme Arnoux. Il reprit d'un ton
-doucereux:
-
-«Vous aviez déjà... quelques embarras... dans vos affaires!»
-
-Elle ne répondit rien; donc, c'était vrai.
-
-Il se mit à causer de choses et d'autres, de son logement, de la
-fabrique; puis, apercevant, aux bords de la glace, des médaillons:
-
-«Ah! des portraits de famille, sans doute?»
-
-Il remarqua celui d'une vieille femme, la mère de Mme Arnoux.
-
-«Elle a l'air d'une excellente personne, un type méridional.»
-
-Et, sur l'objection qu'elle était de Chartres:
-
-«Chartres! jolie ville.»
-
-Il en vanta la cathédrale et les pâtés; puis, revenant au portrait, y
-trouva des ressemblances avec Mme Arnoux, et lui lança des flatteries
-indirectement. Elle n'en fut pas choquée. Il prit confiance et dit
-qu'il connaissait Arnoux depuis longtemps.
-
-«C'est un brave garçon! mais qui se compromet! Pour cette hypothèque,
-par exemple, on n'imagine pas une étourderie...
-
---Oui! je sais», dit-elle, en haussant les épaules.
-
-Ce témoignage involontaire de mépris engagea Deslauriers à poursuivre.
-
-«Son histoire de kaolin, vous l'ignorez peut-être, a failli tourner
-très mal, et même sa réputation...»
-
-Un froncement de sourcils l'arrêta.
-
-Alors, se rabattant sur les généralités, il plaignit les pauvres femmes
-dont les époux gaspillent la fortune...
-
-«Mais elle est à lui, monsieur; moi, je n'ai rien!»
-
-N'importe! on ne savait pas... Une personne d'expérience pouvait
-servir. Il fit des offres de dévouement, exalta ses propres mérites; et
-il la regardait en face, à travers ses lunettes qui miroitaient.
-
-Une torpeur vague la prenait; mais, tout à coup:
-
-«Voyons l'affaire, je vous prie!»
-
-Il exhiba le dossier.
-
-«Ceci est la procuration de Frédéric. Avec un titre pareil aux mains
-d'un huissier qui fera un commandement, rien n'est plus simple: dans
-les vingt-quatre heures... (Elle restait impassible, il changea de
-manœuvre.) Moi, du reste, je ne comprends pas ce qui le pousse à
-réclamer cette somme; car enfin il n'en a aucun besoin!
-
---Comment! M. Moreau s'est montré assez bon...
-
---Oh! d'accord!»
-
-Et Deslauriers entama son éloge, puis vint à le dénigrer, tout
-doucement, le donnant pour oublieux, personnel, avare.
-
-«Je le croyais votre ami, monsieur?
-
---Cela ne m'empêche pas de voir ses défauts. Ainsi, il reconnaît bien
-peu... comment dirai-je? la sympathie...»
-
-Mme Arnoux tournait les feuilles du gros cahier.
-
-Elle l'interrompit pour avoir l'explication d'un mot.
-
-Il se pencha sur son épaule, et si près d'elle, qu'il effleura sa joue.
-Elle rougit; cette rougeur enflamma Deslauriers; il lui baisa la main
-voracement.
-
-«Que faites-vous, monsieur!»
-
-Et, debout contre la muraille, elle le maintenait immobile, sous ses
-grands yeux noirs irrités.
-
-«Écoutez-moi! Je vous aime!»
-
-Elle partit d'un éclat de rire, un rire aigu, désespérant, atroce.
-Deslauriers sentit une colère à l'étrangler. Il se contint; et, avec
-la mine d'un vaincu, demandant grâce:
-
-«Ah! vous avez tort! Moi, je n'irai pas comme lui...
-
---De qui donc parlez-vous?
-
---De Frédéric!
-
---Eh! M. Moreau m'inquiète peu, je vous l'ai dit!
-
---Oh! pardon!... pardon!»
-
-Puis, d'une voix mordante, et faisant traîner ses phrases:
-
-«Je croyais même que vous vous intéressiez suffisamment à sa personne,
-pour apprendre avec plaisir...»
-
-Elle devint toute pâle. L'ancien clerc ajouta:
-
-«Il va se marier.
-
---Lui!
-
---Dans un mois, au plus tard, avec Mlle Roque, la fille du régisseur de
-M. Dambreuse. Il est même parti à Nogent, rien que pour cela.»
-
-Elle porta la main sur son cœur, comme au choc d'un grand coup; mais
-tout de suite elle tira la sonnette. Deslauriers n'attendit pas qu'on
-le mît dehors. Quand elle se retourna, il avait disparu.
-
-Mme Arnoux suffoquait un peu. Elle s'approcha de la fenêtre pour
-respirer.
-
-De l'autre côté de la rue, sur le trottoir, un emballeur en manches
-de chemise clouait une caisse. Des fiacres passaient. Elle ferma la
-croisée et vint se rasseoir. Les hautes maisons voisines interceptant
-le soleil, un jour froid tombait dans l'appartement. Ses enfants
-étaient sortis, rien ne bougeait autour d'elle. C'était comme une
-désertion immense.
-
-«Il va se marier! est-ce possible!»
-
-Et un tremblement nerveux la saisit.
-
-«Pourquoi cela? est-ce que je l'aime?»
-
-Puis, tout à coup:
-
-«Mais oui, je l'aime!... je l'aime!...»
-
-Il lui semblait descendre dans quelque chose de profond, qui n'en
-finissait plus. La pendule sonna trois heures. Elle écouta les
-vibrations du timbre mourir. Et elle restait au bord de son fauteuil,
-les prunelles fixes, et souriant toujours.
-
-Le même après-midi, au même moment, Frédéric et Mlle Louise se
-promenaient dans le jardin que M. Roque possédait au bout de l'île. La
-vieille Catherine les surveillait de loin; ils marchaient côte à côte,
-et Frédéric disait:
-
-«Vous souvenez-vous quand je vous emmenais dans la campagne?
-
---Comme vous étiez bon pour moi! répondit-elle. Vous m'aidiez à faire
-des gâteaux avec du sable, à remplir mon arrosoir, à me balancer sur
-l'escarpolette!
-
---Toutes vos poupées, qui avaient des noms de reines ou de marquises,
-que sont-elles devenues?
-
---Ma foi, je n'en sais rien!
-
---Et votre roquet Moricaud?
-
---Il s'est noyé, le pauvre chéri!
-
---Et le _Don Quichotte_, dont nous colorions ensemble les gravures?
-
---Je l'ai encore!»
-
-Il lui rappela le jour de sa première communion et comme elle était
-gentille aux vêpres, avec son voile blanc et son grand cierge, pendant
-qu'elles défilaient toutes autour du chœur et que la cloche tintait.
-
-Ces souvenirs, sans doute, avaient peu de charme pour Mlle Roque; elle
-ne trouva rien à répondre, et une minute après:
-
-«Méchant! qui ne m'a pas donné une seule fois de ses nouvelles!»
-
-Frédéric objecta ses nombreux travaux.
-
-«Qu'est-ce donc que vous faites?»
-
-Il fut embarrassé de la question, puis dit qu'il étudiait la politique.
-
-«Ah!»
-
-Et, sans en demander davantage:
-
-«Cela vous occupe, mais moi!...»
-
-Alors, elle lui conta l'aridité de son existence, n'ayant personne à
-voir, pas le moindre plaisir, la moindre distraction! Elle désirait
-monter à cheval.
-
-«Le vicaire prétend que c'est inconvenant pour une jeune fille; est-ce
-bête, les convenances! Autrefois, on me laissait faire tout ce que je
-voulais; à présent, rien!
-
---Votre père vous aime pourtant!
-
---Oui, mais...»
-
-Et elle poussa un soupir qui signifiait: «Cela ne suffit pas à mon
-bonheur.»
-
-Puis, il y eut un silence. Ils n'entendaient que le craquement du sable
-sous leurs pieds avec le murmure de la chute d'eau; car la Seine,
-au-dessus de Nogent, est coupée en deux bras. Celui qui fait tourner
-les moulins dégorge en cet endroit la surabondance de ses ondes,
-pour rejoindre plus bas le cours naturel du fleuve; et, lorsqu'on
-vient des ponts, on aperçoit, à droite sur l'autre berge, un talus
-de gazon que domine une maison blanche. A gauche, dans la prairie,
-des peupliers s'étendent, et l'horizon, en face, est borné par une
-courbe de la rivière; elle était plate comme un miroir; de grands
-insectes patinaient sur l'eau tranquille. Des touffes de roseaux et
-des joncs la bordent inégalement; toutes sortes de plantes venues là
-s'épanouissaient en boutons d'or, laissaient pendre des grappes jaunes,
-dressaient des quenouilles de fleurs amarantes, faisaient au hasard des
-fusées vertes. Dans une anse du rivage, des nymphéas s'étalaient; et
-un rang de vieux saules cachant des pièges à loup était, de ce côté de
-l'île, toute la défense du jardin.
-
-En deçà, dans l'intérieur, quatre murs à chaperon d'ardoises
-enfermaient le potager, où les carrés de terre, labourés nouvellement,
-formaient des plaques brunes. Les cloches des melons brillaient à
-la file sur leur couche étroite; les artichauts, les haricots, les
-épinards, les carottes et les tomates alternaient jusqu'à un plan
-d'asperges, qui semblait un petit bois de plumes.
-
-Tout ce terrain avait été, sous le Directoire, ce qu'on appelait _une
-folie_. Les arbres, depuis lors, avaient démesurément grandi. De la
-clématite embarrassait les charmilles, les allées étaient couvertes
-de mousse, partout les ronces foisonnaient. Des tronçons de statue
-émiettaient leur plâtre sous les herbes. On se prenait en marchant dans
-quelques débris d'ouvrage en fil de fer. Il ne restait plus du pavillon
-que deux chambres au rez-de-chaussée avec des lambeaux de papier bleu.
-Devant la façade s'allongeait une treille à l'italienne, où, sur des
-piliers en brique, un grillage de bâtons supportait une vigne.
-
-Ils vinrent là-dessus tous les deux, et, comme la lumière tombait par
-les trous inégaux de la verdure, Frédéric, en parlant à Louise de côté,
-observait l'ombre des feuilles sur son visage.
-
-Elle avait dans ses cheveux rouges, à son chignon, une aiguille
-terminée par une boule de verre imitant l'émeraude; et elle portait,
-malgré son deuil (tant son mauvais goût était naïf), des pantoufles en
-paille garnies de satin rose, curiosité vulgaire, achetées sans doute
-dans quelque foire.
-
-Il s'en aperçut et l'en complimenta ironiquement.
-
-«Ne vous moquez pas de moi!» reprit-elle.
-
-Puis, le considérant tout entier, depuis son chapeau de feutre gris
-jusqu'à ses chaussettes de soie:
-
-«Comme vous êtes coquet!»
-
-Ensuite, elle le pria de lui indiquer des ouvrages à lire. Il en nomma
-plusieurs, et elle dit:
-
-«Oh! comme vous êtes savant!»
-
-Toute petite, elle s'était prise d'un de ces amours d'enfant qui
-ont à la fois la pureté d'une religion et la violence d'un besoin.
-Il avait été son camarade, son frère, son maître, avait amusé son
-esprit, fait battre son cœur et versé involontairement jusqu'au fond
-d'elle-même une ivresse latente et continue. Puis il l'avait quittée en
-pleine crise tragique, sa mère à peine morte, les deux désespoirs se
-confondant. L'absence l'avait idéalisé dans son souvenir; il revenait
-avec une sorte d'auréole, et elle se livrait ingénument au bonheur de
-le voir.
-
-Pour la première fois de sa vie, Frédéric se sentait aimé; et ce
-plaisir nouveau, qui n'excédait pas l'ordre des sentiments agréables,
-lui causait comme un gonflement intime; si bien qu'il écarta les deux
-bras, en se renversant la tête.
-
-Un gros nuage passait alors sur le ciel.
-
-«Il va du côté de Paris, dit Louise; vous voudriez le suivre, n'est-ce
-pas?
-
---Moi! pourquoi?
-
---Qui sait?»
-
-Et, le fouillant d'un regard aigu:
-
-«Peut-être que vous avez là-bas... (elle chercha le mot) quelque
-affection.
-
---Eh! je n'ai pas d'affection!
-
---Bien sûr?
-
---Mais oui, mademoiselle, bien sûr!»
-
-En moins d'un an, il s'était fait dans la jeune fille une
-transformation extraordinaire qui étonnait Frédéric. Après une minute
-de silence, il ajouta:
-
-«Nous devrions nous tutoyer comme autrefois; voulez-vous?
-
---Non.
-
---Pourquoi?
-
---Parce que!»
-
-Il insistait.
-
-Elle répondit en baissant la tête:
-
-«Je n'ose pas!»
-
-Ils étaient arrivés au bout du jardin, sur la grève du Livon. Frédéric,
-par gaminerie, se mit à faire des ricochets avec un caillou. Elle lui
-ordonna de s'asseoir. Il obéit; puis, en regardant la chute d'eau:
-
-«C'est comme le Niagara!»
-
-Il vint à parler des contrées lointaines et de grands voyages. L'idée
-d'en faire la charmait. Elle n'aurait eu peur de rien, ni des tempêtes,
-ni des lions.
-
-Assis, l'un près de l'autre, ils ramassaient devant eux des poignées de
-sable, puis les faisaient couler de leurs mains tout en causant;--et
-le vent chaud qui arrivait des plaines leur apportait par bouffées des
-senteurs de lavande, avec le parfum du goudron s'échappant d'une barque
-derrière l'écluse. Le soleil frappait la cascade; les blocs verdâtres
-du petit mur où l'eau coulait apparaissaient comme sous une gaze
-d'argent se déroulant toujours. Une longue barre d'écume rejaillissait
-au pied en cadence. Cela formait ensuite des bouillonnements, des
-tourbillons, mille courants opposés, et qui finissaient par se
-confondre en une seule nappe limpide.
-
-Louise murmura qu'elle enviait l'existence des poissons.
-
-«Ce doit être si doux de se rouler là dedans, à son aise, de se sentir
-caressé partout.»
-
-Et elle frémissait, avec des mouvements d'une câlinerie sensuelle.
-
-Mais une voix cria:
-
-«Où es-tu?
-
---Votre bonne vous appelle, dit Frédéric.
-
---Bien! bien!»
-
-Louise ne se dérangeait pas.
-
-«Elle va se fâcher, reprit-il.
-
---Cela m'est égal! et d'ailleurs..., Mlle Roque faisant comprendre, par
-un geste, qu'elle la tenait à sa discrétion.
-
-Elle se leva pourtant, puis se plaignit de mal de tête. Et, comme ils
-passaient devant un vaste hangar qui contenait des bourrées:
-
-«Si nous nous mettions dessous, à _l'égaud_?»
-
-Il feignit de ne pas comprendre ce mot de patois et même la taquina
-sur son accent. Peu à peu, les coins de sa bouche se pincèrent, elle
-mordait ses lèvres; elle s'écarta pour bouder.
-
-Frédéric la rejoignit, jura qu'il n'avait pas voulu lui faire de mal et
-qu'il l'aimait beaucoup.
-
-«Est-ce vrai?» s'écria-t-elle, en le regardant avec un sourire qui
-éclairait tout son visage, un peu semé de taches de son.
-
-Il ne résista pas à cette bravoure de sentiment, à la fraîcheur de sa
-jeunesse, et il reprit:
-
-«Pourquoi te mentirais-je?..., tu en doutes... hein?» en lui passant le
-bras gauche autour de la taille.
-
-Un cri, suave comme un roucoulement, jaillit de sa gorge; sa tête
-se renversa, elle défaillait, il la soutint. Et les scrupules de sa
-probité furent inutiles; devant cette vierge qui s'offrait, une peur
-l'avait saisi. Il l'aida ensuite à faire quelques pas doucement. Ses
-caresses de langage avaient cessé, et, ne voulant plus dire que des
-choses insignifiantes, il lui parlait des personnes de la société
-nogentaise.
-
-Tout à coup elle le repoussa, et, d'un ton amer:
-
-«Tu n'aurais pas le courage de m'emmener!»
-
-Il resta immobile avec un grand air d'ébahissement. Elle éclata en
-sanglots, et s'enfonçant la tête dans sa poitrine:
-
-«Est-ce que je peux vivre sans toi!»
-
-Il tâchait de la calmer. Elle lui mit ses deux mains sur les épaules
-pour le mieux voir en face, et, dardant contre les siennes ses
-prunelles vertes, d'une humidité presque féroce:
-
-«Veux-tu être mon mari?
-
---Mais..., répliqua Frédéric, cherchant quelque réponse. Sans doute...
-Je ne demande pas mieux.»
-
-A ce moment la casquette de M. Roque apparut derrière un lilas.
-
-Il emmena son «jeune ami» pendant deux jours faire un petit voyage aux
-environs, dans ses propriétés; et Frédéric, lorsqu'il revint, trouva
-chez sa mère trois lettres.
-
-La première était un billet de M. Dambreuse l'invitant à dîner pour le
-mardi précédent. A propos de quoi cette politesse? On lui avait donc
-pardonné son incartade?
-
-La seconde était de Rosanette. Elle le remerciait d'avoir risqué sa vie
-pour elle; Frédéric ne comprit pas d'abord ce qu'elle voulait dire;
-enfin, après beaucoup d'ambages, elle implorait de lui, en invoquant
-son amitié, se fiant à sa délicatesse, à deux genoux, disait-elle, vu
-la nécessité pressante et comme on demande du pain, un petit secours de
-cinq cents francs. Il se décida tout de suite à les fournir.
-
-La troisième lettre, venant de Deslauriers, parlait de la subrogation
-et était longue, obscure. L'avocat n'avait pris encore aucun parti. Il
-l'engageait à ne pas se déranger: «C'est inutile que tu reviennes!»
-appuyant même là-dessus avec une insistance bizarre.
-
-Frédéric se perdit dans toutes sortes de conjectures, et il eut envie
-de s'en retourner là-bas; cette prétention au gouvernement de sa
-conduite le révoltait.
-
-D'ailleurs, la nostalgie du boulevard commençait à le prendre; et puis
-sa mère le pressait tellement, M. Roque tournait si bien autour de lui
-et Mlle Louise l'aimait si fort, qu'il ne pouvait rester plus longtemps
-sans se déclarer. Il avait besoin de réfléchir et jugerait mieux les
-choses dans l'éloignement.
-
-Pour motiver son voyage, Frédéric inventa une histoire, et il partit en
-disant à tout le monde et croyant lui-même qu'il reviendrait bientôt.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Son retour à Paris ne lui causa point de plaisir; c'était le soir,
-à la fin du mois d'août, le boulevard semblait vide, les passants
-se succédaient avec des mines refrognées, çà et là une chaudière
-d'asphalte fumait, beaucoup de maisons avaient leurs persiennes
-entièrement closes; il arriva chez lui; de la poussière couvrait les
-tentures; et, en dînant tout seul, Frédéric fut pris par un étrange
-sentiment d'abandon; alors il songea à Mlle Roque.
-
-L'idée de se marier ne lui paraissait plus exorbitante. Ils
-voyageraient, ils iraient en Italie, en Orient! Et il l'apercevait
-debout sur un monticule, contemplant un paysage, ou bien appuyée à
-son bras dans une galerie florentine, s'arrêtant devant les tableaux.
-Quelle joie ce serait que de voir ce bon petit être s'épanouir aux
-splendeurs de l'art et de la nature! Sortie de son milieu, en peu de
-temps, elle ferait une compagne charmante. La fortune de M. Roque le
-tentait d'ailleurs. Cependant une pareille détermination lui répugnait
-comme une faiblesse, un avilissement.
-
-Mais il était bien résolu (quoi qu'il dût faire) à changer
-d'existence, c'est-à-dire à ne plus perdre son cœur dans des passions
-infructueuses, et même il hésitait à remplir la commission dont Louise
-l'avait chargé. C'était d'acheter pour elle, chez Jacques Arnoux, deux
-grandes statuettes polychromes représentant des nègres, comme ceux
-qui étaient à la préfecture de Troyes. Elle connaissait le chiffre
-du fabricant, n'en voulait pas d'un autre. Frédéric avait peur, s'il
-retournait _chez eux_, de tomber encore une fois dans son vieil amour.
-
-Ces réflexions l'occupèrent toute la soirée, et il allait se coucher
-quand une femme entra.
-
-«C'est moi, dit en riant Mlle Vatnaz. Je viens de la part de Rosanette.»
-
-Elles s'étaient donc réconciliées?
-
-«Mon Dieu, oui! je ne suis pas méchante, vous savez bien. Au surplus,
-la pauvre fille... Ce serait trop long à vous conter.»
-
-Bref, la Maréchale désirait le voir, elle attendait une réponse, sa
-lettre s'étant promenée de Paris à Nogent; Mlle Vatnaz ne savait point
-ce qu'elle contenait. Alors, Frédéric s'informa de la Maréchale.
-
-Elle était maintenant _avec_ un homme très riche, un Russe, le prince
-Tzernoukoff, qui l'avait vue aux courses du Champ de Mars l'été dernier.
-
-«On a trois voitures, cheval de selle, livrée, groom dans le chic
-anglais, maison de campagne, loge aux Italiens, un tas de choses
-encore. Voilà, mon cher.»
-
-Et la Vatnaz, comme si elle eût profité de ce changement de fortune,
-paraissait plus gaie, tout heureuse. Elle retira ses gants et examina
-dans la chambre les meubles et les bibelots. Elle les cotait à leur
-prix juste, comme un brocanteur. Il aurait dû la consulter pour les
-obtenir à meilleur compte, et elle le félicitait de son bon goût:
-
-«Ah! c'est mignon, extrêmement bien! Il n'y a que vous pour ces idées.»
-
-Puis, apercevant au chevet de l'alcôve une porte:
-
-«C'est par là qu'on fait sortir les petites femmes, hein?»
-
-Et, amicalement, elle lui prit le menton. Il tressaillit au contact de
-ses longues mains, tout à la fois maigres et douces. Elle avait autour
-des poignets une bordure de dentelle et sur le corsage de sa robe
-verte des passementeries comme un hussard. Son chapeau de tulle noir,
-à bords descendants, lui cachait un peu le front; ses yeux brillaient
-là-dessous; une odeur de patchouli s'échappait de ses bandeaux; la
-carcel posée sur un guéridon, en l'éclairant d'en bas comme une rampe
-de théâtre, faisait saillir sa mâchoire;--et tout à coup, devant cette
-femme laide qui avait dans la taille des ondulations de panthère,
-Frédéric sentit une convoitise énorme, un désir de volupté bestiale.
-
-Elle lui dit d'une voix onctueuse, en tirant de son porte-monnaie trois
-carrés de papier:
-
-«Vous allez me prendre ça!»
-
-C'étaient trois places pour une représentation au bénéfice de Delmar.
-
-«Comment! lui?
-
---Certainement!»
-
-Mlle Vatnaz, sans s'expliquer davantage, ajouta qu'elle l'adorait plus
-que jamais. Le comédien, à l'en croire, se classait définitivement
-parmi «les sommités de l'époque». Et ce n'était pas tel ou tel
-personnage qu'il représentait, mais le génie même de la France, le
-peuple! Il avait «l'âme humanitaire; il comprenait le sacerdoce de
-l'art»! Frédéric, pour se délivrer de ces éloges, lui donna l'argent
-des trois places.
-
-«Inutile que vous en parliez là-bas!--Comme il est tard, mon Dieu!
-Il faut que je vous quitte. Ah! j'oubliais l'adresse; c'est rue
-Grange-Batelière, 14.»
-
-Et, sur le seuil:
-
-«Adieu, homme aimé!
-
---Aimé de qui? se demanda Frédéric. Quelle singulière personne!»
-
-Et il se ressouvint que Dussardier lui avait dit un jour, à propos
-d'elle: «Oh! ce n'est pas grand'chose!» comme faisant allusion à des
-histoires peu honorables.
-
-Le lendemain, il se rendit chez la Maréchale. Elle habitait une maison
-neuve, dont les stores avançaient sur la rue. Il y avait à chaque
-palier une glace contre le mur, une jardinière rustique devant les
-fenêtres, tout le long des marches un tapis de toile; et, quand on
-arrivait du dehors, la fraîcheur de l'escalier délassait.
-
-Ce fut un domestique mâle qui vint ouvrir, un valet en gilet rouge.
-Dans l'antichambre, sur la banquette, une femme et deux hommes, des
-fournisseurs sans doute, attendaient, comme dans un vestibule de
-ministre. A gauche, la porte de la salle à manger, entrebâillée,
-laissait apercevoir des bouteilles vides sur les buffets, des
-serviettes au dos des chaises; et parallèlement s'étendait une galerie,
-où des bâtons couleur d'or soutenaient un espalier de roses. En bas,
-dans la cour, deux garçons, les bras nus, frottaient un landau. Leur
-voix montait jusque-là, avec le bruit intermittent d'une étrille que
-l'on heurtait contre une pierre.
-
-Le domestique revint. «Madame allait recevoir monsieur»; et il lui
-fit traverser une deuxième antichambre, puis un grand salon, tendu de
-brocatelle jaune, avec des torsades dans les coins qui se rejoignaient
-sur le plafond et semblaient continuées par les rinceaux du lustre
-ayant la forme de câbles. On avait sans doute festoyé la nuit dernière.
-De la cendre de cigare était restée sur les consoles.
-
-Enfin, il entra dans une espèce de boudoir qu'éclairaient confusément
-des vitraux de couleur. Des trèfles en bois découpé ornaient le
-dessus des portes; derrière une balustrade, trois matelas de pourpre
-formaient divan, et le tuyau d'un narghilé de platine traînait dessus.
-La cheminée, au lieu de miroir, avait une étagère pyramidale, offrant
-sur ses gradins toute une collection de curiosités: de vieilles montres
-d'argent, des cornets de Bohême, des agrafes en pierreries, des
-boutons de jade, des émaux, des magots, une petite vierge byzantine
-à chape de vermeil; et tout cela se fondait dans un crépuscule doré,
-avec la couleur bleuâtre du tapis, le reflet de nacre des tabourets,
-le ton fauve des murs couverts de cuir marron. Aux angles, sur des
-piédouches, des vases de bronze contenaient des touffes de fleurs qui
-alourdissaient l'atmosphère.
-
-Rosanette parut, habillée d'une veste de satin rose, avec un pantalon
-de cachemire blanc, un collier de piastres, et une calotte rouge
-entourée d'une branche de jasmin.
-
-Frédéric fit un mouvement de surprise, puis dit qu'il apportait «la
-chose en question», en lui présentant le billet de banque.
-
-Elle le regarda fort ébahie; et, comme il avait toujours le billet à la
-main, sans savoir où le poser:
-
-«Prenez-le donc!»
-
-Elle le saisit; puis, l'ayant jeté sur le divan:
-
-«Vous êtes bien aimable.»
-
-C'était pour solder un terrain à Bellevue, qu'elle payait ainsi par
-annuités. Un tel sans-façon blessa Frédéric. Du reste, tant mieux! cela
-le vengeait du passé.
-
-«Asseyez-vous! dit-elle, là, plus près. Et, d'un ton grave: D'abord,
-j'ai à vous remercier, mon cher, d'avoir risqué votre vie.
-
---Oh! ce n'est rien!
-
---Comment, mais c'est très beau!»
-
-Et la Maréchale lui témoigna une gratitude embarrassante; car elle
-devait penser qu'il s'était battu exclusivement pour Arnoux, celui-ci,
-qui se l'imaginait, ayant dû céder au besoin de le dire.
-
-«Elle se moque de moi, peut-être», songeait Frédéric.
-
-Il n'avait plus rien à faire, et, alléguant un rendez-vous, il se leva.
-
-«Eh non! Restez!»
-
-Il se rassit et la complimenta sur son costume.
-
-Elle répondit, avec un air d'accablement:
-
-«C'est le prince qui m'aime comme ça! Et il faut fumer des machines
-pareilles, ajouta Rosanette, en montrant le narghilé. Si nous en
-goûtions? voulez-vous?»
-
-On apporta du feu; le tombac s'allumant difficilement, elle se mit à
-trépigner d'impatience. Puis une langueur la saisit; et elle restait
-immobile sur le divan, un coussin sous l'aisselle, le corps un peu
-tordu, un genou plié, l'autre jambe toute droite. Le long serpent de
-maroquin rouge, qui formait des anneaux par terre, s'enroulait à son
-bras. Elle en appuyait le bec d'ambre sur ses lèvres et regardait
-Frédéric, en clignant les yeux, à travers la fumée dont les volutes
-l'enveloppaient. L'aspiration de sa poitrine faisait gargouiller l'eau,
-et elle murmurait de temps à autre:
-
-«Ce pauvre mignon! ce pauvre chéri!»
-
-Il tâchait de trouver un sujet de conversation agréable; l'idée de la
-Vatnaz lui revint.
-
-Il dit qu'elle lui avait semblé fort élégante.
-
-«Parbleu! reprit la Maréchale. Elle est bien heureuse de m'avoir,
-celle-là!» sans ajouter un mot de plus, tant il y avait de restriction
-dans leurs propos.
-
-Tous les deux sentaient une contrainte, un obstacle. En effet, le
-duel dont Rosanette se croyait la cause avait flatté son amour-propre.
-Puis elle s'était fort étonnée qu'il n'accourût pas se prévaloir de
-son action; et, pour le contraindre à revenir, elle avait imaginé ce
-besoin de cinq cents francs. Comment se faisait-il que Frédéric ne
-demandait pas en retour un peu de tendresse! C'était un raffinement qui
-l'émerveillait, et, dans un élan de cœur, elle lui dit:
-
-«Voulez-vous venir avec nous aux bains de mer?
-
---Qui cela, _nous_?
-
---Moi et mon oiseau, je vous ferai passer pour mon cousin, comme dans
-les vieilles comédies.
-
---Mille grâces!
-
---Eh bien, alors, vous prendrez un logement près du nôtre.»
-
-L'idée de se cacher d'un homme riche l'humiliait.
-
-«Non! cela est impossible.
-
---A votre aise!»
-
-Rosanette se détourna, ayant une larme aux paupières. Frédéric
-l'aperçut; et pour lui marquer de l'intérêt, il se dit heureux de la
-voir enfin dans une excellente position.
-
-Elle fit un haussement d'épaules. Qui donc l'affligeait? Était-ce, par
-hasard, qu'on ne l'aimait pas?
-
-«Oh! moi, on m'aime toujours!»
-
-Elle ajouta:
-
-«Reste à savoir de quelle manière.»
-
-Se plaignant «d'étouffer de chaleur», la Maréchale défit sa veste;
-et, sans autre vêtement autour des reins que sa chemise de soie, elle
-inclinait la tête sur son épaule, avec un air d'esclave plein de
-provocations.
-
-Un homme d'un égoïsme moins réfléchi n'eût pas songé que le vicomte,
-M. de Comaing ou un autre pouvait survenir. Mais Frédéric avait été
-trop de fois la dupe de ces mêmes regards pour se compromettre dans une
-humiliation nouvelle.
-
-Elle voulut connaître ses relations, ses amusements; elle arriva même à
-s'informer de ses affaires et à offrir de lui prêter de l'argent, s'il
-en avait besoin. Frédéric, n'y tenant plus, prit son chapeau.
-
-«Allons, ma chère, bien du plaisir là-bas; au revoir!»
-
-Elle écarquilla les yeux; puis, d'un ton sec:
-
-«Au revoir!»
-
-Il repassa par le salon jaune et par la seconde antichambre. Il y avait
-sur la table, entre un vase plein de cartes de visite et une écritoire,
-un coffret d'argent ciselé. C'était celui de Mme Arnoux! Alors, il
-éprouva un attendrissement et en même temps comme le scandale d'une
-profanation. Il avait envie d'y porter les mains, de l'ouvrir. Il eut
-peur d'être aperçu et s'en alla.
-
-Frédéric fut vertueux. Il ne retourna point chez Arnoux.
-
-Il envoya son domestique acheter les deux nègres, lui ayant fait toutes
-les recommandations indispensables; et la caisse partit, le soir même,
-pour Nogent. Le lendemain, comme il se rendait chez Deslauriers, au
-détour de la rue Vivienne et du boulevard, Mme Arnoux se montra devant
-lui face à face.
-
-Leur premier mouvement fut de reculer; puis, le même sourire leur vint
-aux lèvres, et ils s'abordèrent. Pendant une minute, aucun des deux ne
-parla.
-
-Le soleil l'entourait;--et sa figure ovale, ses longs sourcils, son
-châle de dentelle noire, moulant la forme de ses épaules, sa robe de
-soie gorge de pigeon, le bouquet de violette au coin de sa capote,
-tout lui parut d'une splendeur extraordinaire. Une suavité infinie
-s'épanchait de ses beaux yeux; et, balbutiant, au hasard, les premières
-paroles venues:
-
-«Comment se porte Arnoux? dit Frédéric.
-
---Je vous remercie!
-
---Et vos enfants?
-
---Ils vont très bien!
-
---Ah!... ah!--Quel beau temps nous avons, n'est-ce pas?
-
---Magnifique, c'est vrai!
-
---Vous faites des courses?
-
---Oui.»
-
-Et avec une lente inclination de tête:
-
-«Adieu!»
-
-Elle ne lui avait pas tendu la main, n'avait pas dit un seul mot
-affectueux, ne l'avait pas même invité à venir chez elle, n'importe! il
-n'eût point donné cette rencontre pour la plus belle des aventures; et
-il en ruminait la douceur tout en continuant sa route.
-
-Deslauriers, surpris de le voir, dissimula son dépit,--car il
-conservait par obstination quelque espérance encore du côté de Mme
-Arnoux, et il avait écrit à Frédéric de rester là-bas, pour être plus
-libre dans ses manœuvres.
-
-Il dit cependant qu'il s'était présenté chez elle, afin de savoir si
-leur contrat stipulait la communauté; alors on aurait pu recourir
-contre la femme; «et elle a fait une drôle de mine quand je lui ai
-appris ton mariage».
-
-«Tiens! quelle invention!
-
---Il le fallait, pour montrer que tu avais besoin de tes capitaux! Une
-personne indifférente n'aurait pas eu l'espèce de syncope qui l'a prise.
-
---Vraiment? s'écria Frédéric.
-
---Ah! mon gaillard, tu te trahis! Sois franc, voyons!»
-
-Une lâcheté immense envahit l'amoureux de Mme Arnoux.
-
-«Mais non!... je t'assure!... ma parole d'honneur!»
-
-Ces molles dénégations achevèrent de convaincre Deslauriers. Il lui fit
-des compliments. Il lui demanda «des détails». Frédéric n'en donna pas
-et même résista à l'envie d'en inventer.
-
-Quant à l'hypothèque, il lui dit de ne rien faire, d'attendre.
-Deslauriers trouva qu'il avait tort, et même fut brutal dans ses
-remontrances.
-
-Il était d'ailleurs plus sombre, malveillant et irascible que jamais.
-Dans un an, si la fortune ne changeait pas, il s'embarquerait pour
-l'Amérique ou se ferait sauter la cervelle. Enfin il paraissait si
-furieux contre tout et d'un radicalisme tellement absolu que Frédéric
-ne put s'empêcher de lui dire:
-
-«Te voilà comme Sénécal.»
-
-Deslauriers, à ce propos, lui apprit qu'il était sorti de
-Sainte-Pélagie, l'instruction n'ayant point fourni assez de preuves,
-sans doute, pour le mettre en jugement.
-
-Dans la joie de cette délivrance, Dussardier voulut «offrir un punch»
-et pria Frédéric «d'en être», en l'avertissant toutefois qu'il se
-trouverait avec Hussonnet, lequel s'était montré excellent pour Sénécal.
-
-En effet, _le Flambard_ venait de s'adjoindre un cabinet d'affaires,
-portant sur ses prospectus: «Comptoir des vignobles.--Office de
-publicité.--Bureau de recouvrements et renseignements, etc.» Mais le
-bohème craignait que son industrie ne fît du tort à sa considération
-littéraire, et il avait pris le mathématicien pour tenir les comptes.
-Bien que la place fût médiocre, Sénécal, sans elle, serait mort de
-faim. Frédéric, ne voulant point affliger le brave commis, accepta son
-invitation.
-
-Dussardier, trois jours d'avance, avait ciré lui-même les pavés rouges
-de sa mansarde, battu le fauteuil et épousseté la cheminée, où l'on
-voyait sous un globe une pendule d'albâtre entre une stalactite et
-un coco. Comme ses deux chandeliers et son bougeoir n'étaient pas
-suffisants, il avait emprunté au concierge deux flambeaux; et ces
-cinq luminaires brillaient sur la commode, que recouvraient trois
-serviettes, afin de supporter plus décemment des macarons, des
-biscuits, une brioche et douze bouteilles de bière. En face, contre la
-muraille tendue d'un papier jaune, une petite bibliothèque en acajou
-contenait les _Fables de Lachambeaudie_, les _Mystères de Paris_, le
-_Napoléon_, de Norvins,--et, au milieu de l'alcôve, souriait, dans un
-cadre de palissandre, le visage de Béranger!
-
-Les convives étaient (outre Deslauriers et Sénécal) un pharmacien
-nouvellement reçu, mais qui n'avait pas les fonds nécessaires pour
-s'établir; un jeune homme de _sa_ maison, un placeur de vins, un
-architecte et un monsieur employé dans les assurances. Regimbart
-n'avait pu venir. On le regretta.
-
-Ils accueillirent Frédéric avec de grandes marques de sympathie, tous
-connaissant par Dussardier son langage chez M. Dambreuse. Sénécal se
-contenta de lui offrir la main d'un air digne.
-
-Il se tenait debout contre la cheminée. Les autres, assis et la pipe
-aux lèvres, l'écoutaient discourir sur le suffrage universel, d'où
-devait résulter le triomphe de la démocratie, l'application des
-principes de l'Évangile. Du reste, le moment approchait; les banquets
-réformistes se multipliaient dans les provinces; le Piémont, Naples, la
-Toscane...
-
-«C'est vrai, dit Deslauriers, lui coupant net la parole, ça ne peut pas
-durer plus longtemps!»
-
-Et il se mit à faire un tableau de la situation.
-
-Nous avions sacrifié la Hollande pour obtenir de l'Angleterre la
-reconnaissance de Louis-Philippe; et cette fameuse alliance anglaise,
-elle était perdue, grâce aux mariages espagnols! En Suisse, M. Guizot,
-à la remorque de l'Autrichien, soutenait les traités de 1815. La Prusse
-avec son Zollverein nous préparait des embarras. La question d'Orient
-restait pendante.
-
-«Ce n'est pas une raison parce que le grand-duc Constantin envoie des
-présents à M. d'Aumale pour se fier à la Russie. Quant à l'intérieur,
-jamais on n'a vu tant d'aveuglement, de bêtise! Leur majorité même ne
-se tient plus! Partout, enfin, c'est, selon le mot connu, rien! rien!
-rien! Et, devant tant de hontes», poursuivit l'avocat en mettant ses
-poings sur ses hanches, «ils se déclarent satisfaits»!
-
-Cette allusion à un vote célèbre provoqua des applaudissements.
-Dussardier déboucha une bouteille de bière; la mousse éclaboussa les
-rideaux, il n'y prit garde; il chargeait les pipes, coupait la brioche,
-en offrait, était descendu plusieurs fois pour voir si le punch allait
-venir; et on ne tarda pas à s'exalter, tous ayant contre le Pouvoir la
-même exaspération. Elle était violente, sans autre cause que la haine
-de l'injustice; et ils mêlaient aux griefs légitimes les reproches les
-plus bêtes.
-
-Le pharmacien gémit sur l'état pitoyable de notre flotte. Le courtier
-d'assurances ne tolérait pas les deux sentinelles du maréchal Soult.
-Deslauriers dénonça les jésuites qui venaient de s'installer à Lille
-publiquement. Sénécal exécrait bien plus M. Cousin; car l'éclectisme,
-enseignant à tirer la certitude de la raison, développait l'égoïsme,
-détruisait la solidarité; le placeur de vins, comprenant peu ces
-matières, remarqua tout haut qu'il oubliait bien des infamies:
-
-«Le wagon royal de la ligne du Nord doit coûter quatre-vingt mille
-francs! Qui le payera?
-
---Oui, qui le payera?» reprit l'employé de commerce, furieux comme si
-on eût puisé cet argent dans sa poche.
-
-Il s'ensuivit des récriminations contre les loups-cerviers de la Bourse
-et la corruption des fonctionnaires. On devait remonter plus haut,
-selon Sénécal, et accuser tout d'abord les princes, qui ressuscitaient
-les mœurs de la Régence.
-
-«N'avez-vous pas vu, dernièrement, les amis du duc de Montpensier
-revenir de Vincennes, ivres sans doute, et troubler par leurs chansons
-les ouvriers du faubourg Saint-Antoine?
-
---On a même crié: A bas les voleurs! dit le pharmacien. J'y étais, j'ai
-crié!
-
---Tant mieux! le peuple enfin se réveille depuis le procès
-Teste-Cubières.
-
---Moi, ce procès-là m'a fait de la peine, dit Dussardier, parce que ça
-déshonore un vieux soldat!
-
---Savez-vous, continua Sénécal, qu'on a découvert chez la duchesse de
-Praslin...?»
-
-Mais un coup de pied ouvrit la porte. Hussonnet entra.
-
-«Salut, messeigneurs!» dit-il en s'asseyant sur le lit.
-
-Aucune allusion ne fut faite à son article, qu'il regrettait, du reste,
-la Maréchale l'en ayant tancé vertement.
-
-Il venait de voir, au théâtre de Dumas, _le Chevalier de Maison-Bouge_,
-et «trouvait ça embêtant».
-
-Un jugement pareil étonna les démocrates,--ce drame, par ses
-tendances, ses décors plutôt, caressant leurs passions. Ils
-protestèrent, Sénécal, pour en finir, demanda si la pièce servait la
-démocratie.
-
-«Oui..., peut-être; mais c'est d'un style...
-
---Eh bien, elle est bonne, alors; qu'est-ce que le style? c'est l'idée!»
-
-Et, sans permettre à Frédéric de parler:
-
-«J'avançais donc que, dans l'affaire Praslin...» Hussonnet
-l'interrompit.
-
-«Ah! voilà encore une rengaine, celle-là! M'embête-t-elle!
-
---Et d'autres que vous! répliqua Deslauriers. Elle a fait saisir rien
-que cinq journaux! Écoutez-moi cette note.»
-
-Et, ayant tiré son calepin, il lut:
-
-«Nous avons subi, depuis l'établissement de la meilleure des
-républiques, douze cent vingt-neuf procès de presse, d'où il est
-résulté pour les écrivains: trois mille cent quarante et un ans de
-prison, avec la légère somme de sept millions cent dix mille cinq cents
-francs d'amende.--C'est coquet, hein?
-
-Tous ricanèrent amèrement. Frédéric, animé comme les autres, reprit:
-
-«_La Démocratie pacifique_ a un procès pour son feuilleton, un roman
-intitulé _la Part des Femmes_.
-
---Allons! bon! dit Hussonnet. Si on nous défend notre part des femmes!
-
---Mais qu'est-ce qui n'est pas défendu? s'écria Deslauriers. Il est
-défendu de fumer dans le Luxembourg, défendu de chanter l'hymne à Pie
-IX!
-
---Et on interdit le banquet des typographes!» articula une voix sourde.
-
-C'était celle de l'architecte, caché par l'ombre de l'alcôve, et
-silencieux jusqu'à présent. Il ajouta que, la semaine dernière, on
-avait condamné pour outrages au roi, un nommé Rouget.
-
-«Rouget est frit!» dit Hussonnet.
-
-Cette plaisanterie parut tellement inconvenante à Sénécal, qu'il lui
-reprocha de défendre «le jongleur de l'Hôtel de Ville, l'ami du traître
-Dumouriez».
-
-«Moi? au contraire!»
-
-Il trouvait Louis-Philippe poncif, garde national, tout ce qu'il y
-avait de plus épicier et bonnet de coton! Et, mettant la main sur son
-cœur, le bohème débita les phrases sacramentelles:--«C'est toujours
-avec un nouveau plaisir...--La nationalité polonaise ne périra
-pas...--Nos grands travaux seront poursuivis...--Donnez-moi de l'argent
-pour ma petite famille...» Tous riaient beaucoup, le proclamant un
-gaillard délicieux, plein d'esprit; la joie redoubla à la vue du bol de
-punch qu'un limonadier apportait.
-
-Les flammes de l'alcool et celles des bougies échauffèrent vite
-l'appartement; et la lumière de la mansarde, traversant la cour,
-éclairait en face le bord d'un toit, avec le tuyau d'une cheminée qui
-se dressait en noir sur la nuit. Ils parlaient très haut, tous à la
-fois; ils avaient retiré leurs redingotes, ils heurtaient les meubles,
-ils choquaient les verres.
-
-Hussonnet s'écria:
-
-«Faites monter des grandes dames, pour que ce soit plus Tour de Nesle,
-couleur locale, et rembranesque, palsambleu!»
-
-Et le pharmacien, qui tournait le punch indéfiniment, entonna à pleine
-poitrine:
-
- J'ai deux grands bœufs dans mon étable,
- Deux grands bœufs blancs...
-
-Sénécal lui mit la main sur la bouche, il n'aimait pas le désordre;
-et les locataires apparaissaient à leurs carreaux, surpris du tapage
-insolite qui se faisait dans le logement de Dussardier.
-
-Le brave garçon était heureux et dit que ça lui rappelait leurs petites
-séances d'autrefois, au quai Napoléon; plusieurs manquaient cependant,
-«ainsi Pellerin...»
-
-«On peut s'en passer», reprit Frédéric.
-
-Et Deslauriers s'informa de Martinon.
-
-«Que devient-il, cet intéressant monsieur?»
-
-Aussitôt Frédéric, épanchant le mauvais vouloir qu'il lui portait,
-attaqua son esprit, son caractère, sa fausse élégance, l'homme tout
-entier. C'était bien un spécimen de paysan parvenu! L'aristocratie
-nouvelle, la bourgeoisie, ne valait pas l'ancienne, la noblesse. Il
-soutenait cela; et les démocrates approuvaient,--comme s'il avait fait
-partie de l'une et qu'ils eussent fréquenté l'autre. On fut enchanté
-de lui. Le pharmacien le compara même à M. d'Alton-Shée, qui, bien que
-pair de France, défendait la cause du peuple.
-
-L'heure de s'en aller était venue. Tous se séparèrent avec de grandes
-poignées de main; Dussardier, par tendresse, reconduisit Frédéric et
-Deslauriers. Dès qu'ils furent dans la rue, l'avocat eut l'air de
-réfléchir, et, après un moment de silence:
-
-«Tu lui en veux donc beaucoup, à Pellerin?»
-
-Frédéric ne cacha pas sa rancune.
-
-Le peintre, cependant, avait retiré de la montre le fameux tableau. On
-ne devait pas se brouiller pour des vétilles! A quoi bon se faire un
-ennemi?
-
-«Il a cédé à un mouvement d'humeur, excusable dans un homme qui n'a pas
-le sou. Tu ne peux pas comprendre ça, toi!»
-
-Et Deslauriers remonté chez lui, le commis ne lâcha point Frédéric; il
-l'engagea même à acheter le portrait. En effet, Pellerin, désespérant
-de l'intimider, les avait circonvenus pour que, grâce à eux, il prît la
-chose.
-
-Deslauriers en reparla, insista. Les prétentions de l'artiste étaient
-raisonnables.
-
-«Je suis sûr que moyennant peut-être cinq cents francs...
-
---Ah! donne-les! tiens, les voici», dit Frédéric.
-
-Le soir même, le tableau fut apporté. Il lui parut plus abominable
-encore que la première fois. Les demi-teintes et les ombres s'étaient
-plombées sous des retouches trop nombreuses, et elles semblaient
-obscurcies par rapport aux lumières, qui, demeurées brillantes çà et
-là, détonnaient dans l'ensemble.
-
-Frédéric se vengea de l'avoir payé en le dénigrant amèrement.
-Deslauriers le crut sur parole et approuva sa conduite, car il
-ambitionnait toujours de constituer une phalange dont il serait le
-chef; certains hommes se réjouissent de faire faire à leurs amis des
-choses qui leur sont désagréables.
-
-Cependant Frédéric n'était pas retourné chez les Dambreuse. Les
-capitaux lui manquaient. Ce seraient des explications à n'en plus
-finir; il balançait à se décider. Peut-être avait-il raison? Rien
-n'était sûr maintenant, l'affaire des houilles pas plus qu'une autre;
-il fallait abandonner un pareil monde; enfin, Deslauriers le détourna
-de l'entreprise. A force de haine il devenait vertueux; et puis il
-aimait mieux Frédéric dans la médiocrité. De cette manière, il restait
-son égal et en communion plus intime avec lui.
-
-La commission de Mlle Roque avait été fort mal exécutée. Son père
-l'écrivit, en fournissant les explications les plus précises, et
-terminait sa lettre par cette badinerie: «Au risque de vous donner un
-mal de nègre.»
-
-Frédéric ne pouvait faire autrement que de retourner chez Arnoux.
-Il monta dans le magasin et ne vit personne. La maison de commerce
-croulant, les employés imitaient l'incurie de leur patron.
-
-Il côtoya la longue étagère, chargée de faïences, qui occupait d'un
-bout à l'autre le milieu de l'appartement; puis, arrivé au fond, devant
-le comptoir, il marcha plus fort pour se faire entendre.
-
-La portière se relevant, Mme Arnoux parut.
-
-«Comment, vous ici! vous!
-
---Oui, balbutia-t-elle, un peu troublée. Je cherchais...»
-
-Il aperçut son mouchoir près du pupitre et devina qu'elle était
-descendue chez son mari pour se rendre compte, éclaircir sans doute une
-inquiétude.
-
-«Mais... vous avez peut-être besoin de quelque chose? dit-elle.
-
---Un rien, madame.
-
---Ces commis sont intolérables! ils s'absentent toujours.»
-
-On ne devait pas les blâmer. Au contraire, il se félicitait de la
-circonstance.
-
-Elle le regarda ironiquement.
-
-«Eh bien, et ce mariage?
-
---Quel mariage?
-
---Le vôtre?
-
---Moi? Jamais de la vie!»
-
-Elle fit un geste de dénégation.
-
-«Quand cela serait, après tout. On se réfugie dans le médiocre, par
-désespoir du beau qu'on a rêvé!
-
---Tous vos rêves, pourtant, n'étaient pas si... candides!
-
---Que voulez-vous dire?
-
---Quand vous vous promenez aux courses avec... des personnes!»
-
-Il maudit la Maréchale. Un souvenir lui revint.
-
-«Mais c'est vous-même, autrefois, qui m'avez prié de la voir, dans
-l'intérêt d'Arnoux!»
-
-Elle répliqua en hochant la tête:
-
-«Et vous en profitez pour vous distraire.
-
---Mon Dieu! oublions toutes ces sottises!
-
---C'est juste, puisque vous allez vous marier!»
-
-Et elle retenait son soupir, en mordant ses lèvres.
-
-Alors, il s'écria:
-
-«Mais je vous répète que non! Pouvez-vous croire que moi, avec mes
-besoins d'intelligence, mes habitudes, j'aille m'enfuir en province
-pour jouer aux cartes, surveiller des maçons et me promener en sabots!
-Dans quel but, alors? On vous a conté qu'elle était riche, n'est-ce
-pas? Ah! je me moque bien de l'argent! Est-ce qu'après avoir désiré
-tout ce qu'il y a de plus beau, de plus tendre, de plus enchanteur, une
-sorte de paradis sous forme humaine, et quand je l'ai trouvé enfin, cet
-idéal, quand cette vision me cache toutes les autres...»
-
-Et, lui prenant la tête à deux mains, il se mit à la baiser sur les
-paupières, en répétant:
-
-«Non! non! non! jamais je ne me marierai! jamais! jamais!»
-
-Elle acceptait ces caresses, figée par la surprise et par le
-ravissement.
-
-La porte du magasin sur l'escalier retomba. Elle fit un bond et elle
-restait la main étendue, comme pour lui commander le silence. Des pas
-se rapprochèrent. Puis quelqu'un dit au dehors:
-
-«Madame est-elle là?»
-
---Entrez!»
-
-Mme Arnoux avait le coude sur le comptoir et roulait une plume entre
-ses doigts tranquillement, quand le teneur de livres ouvrit la portière.
-
-Frédéric se leva.
-
-«Madame, j'ai bien l'honneur de vous saluer. Le service, n'est-ce pas,
-sera prêt? je puis compter dessus?»
-
-Elle ne répondit rien. Mais cette complicité silencieuse enflamma son
-visage de toutes les rougeurs de l'adultère.
-
-Le lendemain, il retourna chez elle, on le reçut; et, afin de
-poursuivre ses avantages immédiatement, sans préambule, Frédéric
-commença par se justifier de la rencontre au Champ de Mars. Le hasard
-seul l'avait fait se trouver avec cette femme. En admettant qu'elle
-fût jolie (ce qui n'était pas vrai), comment pourrait-elle arrêter sa
-pensée, même une minute, puisqu'il en aimait une autre!
-
-«Vous le savez bien, je vous l'ai dit.»
-
-Mme Arnoux baissa la tête.
-
-«Je suis fâchée que vous me l'ayez dit.
-
---Pourquoi?
-
---Les convenances les plus simples exigent maintenant que je ne vous
-revoie plus!»
-
-Il protesta de l'innocence de son amour. Le passé devait lui répondre
-de l'avenir; il s'était promis à lui-même de ne pas troubler son
-existence, de ne pas l'étourdir de ses plaintes.
-
-«Mais, hier, mon cœur débordait.
-
---Nous ne devons plus songer à ce moment-là, mon ami!»
-
-Cependant où serait le mal quand deux pauvres êtres confondraient leur
-tristesse?
-
-«Car vous n'êtes pas heureuse non plus! Oh! je vous connais, vous
-n'avez personne qui réponde à vos besoins d'affection, de dévouement;
-je ferai tout ce que vous voudrez! Je ne vous offenserai pas!... je
-vous le jure.»
-
-Et il se laissa tomber sur les genoux, malgré lui, s'affaissant sous un
-poids intérieur trop lourd.
-
-«Levez-vous! dit-elle, je le veux!»
-
-Et elle lui déclara impérieusement que, s'il n'obéissait pas, il ne la
-reverrait jamais.
-
-«Ah! je vous en défie bien! reprit Frédéric. Qu'est-ce que j'ai à faire
-dans le monde? Les autres s'évertuent pour la richesse, la célébrité,
-le pouvoir! Moi, je n'ai pas d'état, vous êtes mon occupation
-exclusive, toute ma fortune, le but, le centre de mon existence, de mes
-pensées. Je ne peux pas plus vivre sans vous que sans l'air du ciel!
-Est-ce que vous ne sentez pas l'aspiration de mon âme monter vers la
-vôtre, et qu'elles doivent se confondre, et que j'en meurs?»
-
-Mme Arnoux se mit à trembler de tous ses membres.
-
-«Oh! allez-vous-en! je vous en prie!»
-
-L'expression bouleversée de sa figure l'arrêta, puis il fit un pas.
-Mais elle se reculait en joignant les deux mains.
-
-«Laissez-moi! au nom du ciel! de grâce!»
-
-Et Frédéric l'aimait tellement, qu'il sortit.
-
-Bientôt, il fut pris de colère contre lui-même, se déclara un imbécile,
-et, vingt-quatre heures après, il revint.
-
-Madame n'y était pas. Il resta sur le palier, étourdi de fureur et
-d'indignation. Arnoux parut et lui apprit que sa femme, le matin même,
-était partie s'installer dans une petite maison de campagne qu'ils
-louaient à Auteuil, ne possédant plus celle de Saint-Cloud.
-
-«C'est encore une de ses lubies! Enfin, puisque ça l'arrange! et moi
-aussi du reste; tant mieux! Dînons-nous ensemble ce soir?»
-
-Frédéric allégua une affaire urgente, puis courut à Auteuil.
-
-Mme Arnoux laissa échapper un cri de joie. Alors, toute sa rancune
-s'évanouit.
-
-Il ne parla point de son amour. Pour lui inspirer plus de confiance, il
-exagéra même sa réserve; et, lorsqu'il demanda s'il pouvait revenir,
-elle répondit: «Mais sans doute» en offrant sa main, qu'elle retira
-presque aussitôt.
-
-Frédéric, dès lors, multiplia ses visites. Il promettait au cocher de
-gros pourboires. Mais souvent, la lenteur du cheval l'impatientant, il
-descendait; puis, hors d'haleine, grimpait dans un omnibus; et comme il
-examinait dédaigneusement les figures des gens assis devant lui, et qui
-n'allaient pas chez elle!
-
-Il reconnaissait de loin sa maison à un chèvrefeuille énorme couvrant,
-d'un seul côté, les planches du toit; c'était une manière de chalet
-suisse peint en rouge, avec un balcon extérieur. Il y avait dans le
-jardin trois vieux marronniers, et au milieu, sur un tertre, un parasol
-en chaume que soutenait un tronc d'arbre. Sous l'ardoise des murs, une
-grosse vigne mal attachée pendait de place en place, comme un câble
-pourri. La sonnette de la grille, un peu rude à tirer, prolongeait son
-carillon, et on était toujours longtemps avant de venir. Chaque fois,
-il éprouvait une angoisse, une peur indéterminée.
-
-Puis il entendait claquer sur le sable les pantoufles de la bonne, ou
-bien Mme Arnoux elle-même se présentait. Il arriva, un jour, derrière
-son dos, comme elle était accroupie, devant le gazon, à chercher de la
-violette.
-
-L'humeur de sa fille l'avait forcée de la mettre au couvent. Son gamin
-passait l'après-midi dans une école, Arnoux faisait de longs déjeuners
-au Palais-Royal, avec Regimbart et l'ami Compain. Aucun fâcheux ne
-pouvait les surprendre.
-
-Il était bien entendu qu'ils ne devaient pas s'appartenir. Cette
-convention, qui les garantissait du péril, facilitait leurs
-épanchements.
-
-Elle lui dit son existence d'autrefois, à Chartres, chez sa mère;
-sa dévotion vers douze ans; puis sa fureur de musique, lorsqu'elle
-chantait jusqu'à la nuit, dans sa petite chambre, d'où l'on découvrait
-les remparts. Il lui conta ses mélancolies au collège, et comment dans
-son ciel poétique resplendissait un visage de femme, si bien qu'en la
-voyant pour la première fois, il l'avait reconnue.
-
-Ces discours n'embrassaient, d'habitude, que les années de leur
-fréquentation. Il lui rappelait d'insignifiants détails, la couleur
-de sa robe à telle époque, quelle personne un jour était survenue, ce
-qu'elle avait dit une autre fois; et elle répondait tout émerveillée:
-
-«Oui. Je me rappelle!»
-
-Leurs goûts, leurs jugements étaient les mêmes. Souvent celui des deux
-qui écoutait l'autre s'écriait:
-
-«Moi aussi!»
-
-Et l'autre, à son tour, reprenait:
-
-«Moi aussi!»
-
-Puis c'étaient d'interminables plaintes sur la Providence:
-
-«Pourquoi le ciel ne l'a-t-il pas voulu! Si nous nous étions
-rencontrés!...
-
---Ah! si j'avais été plus jeune! soupirait-elle.
-
---Non! moi, un peu plus vieux.»
-
-Et ils s'imaginaient une vie exclusivement amoureuse, assez féconde
-pour remplir les plus vastes solitudes, excédant toutes les joies,
-défiant toutes les misères, où les heures auraient disparu dans un
-continuel épanchement d'eux-mêmes, et qui aurait fait quelque chose de
-resplendissant et d'élevé comme la palpitation des étoiles.
-
-Presque toujours, ils se tenaient en plein air au haut de l'escalier;
-des cimes d'arbres jaunies par l'automne se mamelonnaient devant eux,
-inégalement jusqu'au bord du ciel pâle; ou bien ils allaient au bout de
-l'avenue, dans un pavillon ayant pour tout meuble un canapé de toile
-grise. Des points noirs tachaient la glace; les murailles exhalaient
-une odeur de moisi;--et ils restaient là, causant d'eux-mêmes, des
-autres, de n'importe quoi, avec ravissement. Quelquefois, les rayons
-du soleil, traversant la jalousie, tendaient depuis le plafond jusque
-sur les dalles comme les cordes d'une lyre. Des brins de poussière
-tourbillonnaient dans ces barres lumineuses. Elle s'amusait à
-les fendre avec sa main;--Frédéric la saisissait doucement, et il
-contemplait l'entrelacs de ses veines, les grains de sa peau, la forme
-de ses doigts. Chacun de ses doigts était, pour lui, plus qu'une chose,
-presque une personne.
-
-Elle lui donna ses gants, la semaine d'après son mouchoir. Elle
-l'appelait «Frédéric», il l'appelait «Marie», adorant ce nom-là, fait
-exprès, disait-il, pour être soupiré dans l'extase, et qui semblait
-contenir des nuages d'encens, des jonchées de roses.
-
-Ils arrivèrent à fixer d'avance le jour de ses visites; et, sortant
-comme par hasard, elle allait au-devant de lui sur la route.
-
-Elle ne faisait rien pour exciter son amour, perdue dans cette
-insouciance qui caractérise les grands bonheurs. Pendant toute la
-saison, elle porta une robe de chambre en soie brune, bordée de velours
-pareil, vêtement large convenant à la mollesse de ses attitudes et
-de sa physionomie sérieuse. D'ailleurs, elle touchait au mois d'août
-des femmes, époque tout à la fois de réflexion et de tendresse, où la
-maturité qui commence colore le regard d'une flamme plus profonde,
-quand la force du cœur se mêle à l'expérience de la vie, et que, sur
-la fin de ses épanouissements, l'être complet déborde de richesses
-dans l'harmonie de sa beauté. Jamais elle n'avait eu plus de douceur,
-d'indulgence. Sûre de ne pas faillir, elle s'abandonnait à un sentiment
-qui lui semblait un droit conquis par ses chagrins. Cela était si bon,
-du reste, et si nouveau! Quel abîme entre la grossièreté d'Arnoux et
-les adorations de Frédéric!
-
-Il tremblait de perdre par un mot tout ce qu'il croyait avoir gagné,
-se disant qu'on peut ressaisir une occasion et qu'on ne rattrape
-jamais une sottise. Il voulait qu'elle se donnât, et non la prendre.
-L'assurance de son amour le délectait comme un avant-goût de la
-possession, et puis le charme de sa personne lui troublait le cœur
-plus que les sens. C'était une béatitude indéfinie, un tel enivrement,
-qu'il en oubliait jusqu'à la possibilité d'un bonheur absolu. Loin
-d'elle, des convoitises furieuses le dévoraient.
-
-Bientôt il y eut dans leurs dialogues de grands intervalles de silence.
-Quelquefois une sorte de pudeur sexuelle les faisait rougir l'un devant
-l'autre. Toutes les précautions pour cacher leur amour le dévoilaient;
-plus il devenait fort, plus leurs manières étaient contenues.
-
-Par l'exercice d'un tel mensonge, leur sensibilité s'exaspéra. Ils
-jouissaient délicieusement de la senteur des feuilles humides, ils
-souffraient du vent d'est, ils avaient des irritations sans cause, des
-pressentiments funèbres; un bruit de pas, le craquement d'une boiserie
-leur causaient des épouvantes comme s'ils avaient été coupables;
-ils se sentaient poussés vers un abîme; une atmosphère orageuse les
-enveloppait; et quand des doléances échappaient à Frédéric, elle
-s'accusait elle-même.
-
-«Oui! je fais mal! j'ai l'air d'une coquette! Ne venez donc plus!»
-
-Alors il répétait les mêmes serments,--qu'elle écoutait chaque fois
-avec plaisir.
-
-Son retour à Paris et les embarras du jour de l'an suspendirent un
-peu leurs entrevues. Quand il revint, il avait, dans les allures,
-quelque chose de plus hardi. Elle sortait à chaque minute pour donner
-des ordres et recevait, malgré ses prières, tous les bourgeois
-qui venaient la voir. On se livrait alors à des conversations sur
-Léotade, M. Guizot, le pape, l'insurrection de Palerme et le banquet
-du XIIe arrondissement, lequel inspirait des inquiétudes. Frédéric se
-soulageait en déblatérant contre le pouvoir; car il souhaitait, comme
-Deslauriers, un bouleversement universel, tant il était maintenant
-aigri. Mme Arnoux, de son côté, devenait sombre.
-
-Son mari, prodiguant les extravagances, entretenait une ouvrière de la
-manufacture, celle qu'on appelait la Bordelaise. Mme Arnoux l'apprit
-elle-même à Frédéric. Il voulait tirer de là un argument, «puisqu'on la
-trahissait».
-
-«Oh! je ne m'en trouble guère!» dit-elle.
-
-Cette déclaration lui parut affermir complètement leur intimité. Arnoux
-s'en méfiait-il?
-
-«Non! pas maintenant!»
-
-Elle lui conta qu'un soir, il les avait laissés en tête-à-tête, puis
-était revenu, avait écouté derrière la porte, et, comme tous deux
-parlaient de choses indifférentes, il vivait, depuis ce temps-là, dans
-une entière sécurité:
-
-«Avec raison, n'est-ce pas? dit amèrement Frédéric.
-
---Oui, sans doute!»
-
-Elle aurait fait mieux de ne pas risquer un pareil mot.
-
-Un jour elle ne se trouva point chez elle à l'heure où il avait coutume
-d'y venir. Ce fut pour lui comme une trahison.
-
-Il se fâcha ensuite de voir les fleurs qu'il apportait toujours
-plantées dans un verre d'eau.
-
-«Où voulez-vous donc qu'elles soient?
-
---Oh! pas là! Du reste, elles y sont moins froidement que sur votre
-cœur.»
-
-Quelque temps après, il lui reprocha d'avoir été la veille aux Italiens
-sans le prévenir. D'autres l'avaient vue, admirée, aimée peut-être;
-Frédéric s'attachait à ses soupçons uniquement pour la quereller, la
-tourmenter; car il commençait à la haïr, et c'était bien le moins
-qu'elle eût une part de ses souffrances!
-
-Une après-midi (vers le milieu de février), il la surprit fort émue.
-Eugène se plaignait de mal à la gorge. Le docteur avait dit pourtant
-que ce n'était rien, un gros rhume, la grippe. Frédéric fut étonné par
-l'air ivre de l'enfant. Il rassura sa mère néanmoins, cita en exemple
-plusieurs bambins de son âge qui venaient d'avoir des affections
-semblables et s'étaient vite guéris.
-
-«Vraiment?
-
---Mais oui, bien sûr!
-
---Oh! comme vous êtes bon!»
-
-Et elle lui prit la main. Il l'étreignit dans la sienne.
-
-«Oh! laissez-la.
-
---Qu'est-ce que cela fait, puisque c'est au consolateur que vous
-l'offrez!... Vous me croyez bien pour ces choses, et vous doutez de
-moi... quand je vous parle de mon amour!
-
---Je n'en doute pas, mon pauvre ami!
-
---Pourquoi cette défiance, comme si j'étais un misérable capable
-d'abuser!...
-
---Oh! non!...
-
---Si j'avais seulement une preuve!...
-
---Quelle preuve?
-
---Celle qu'on donnerait au premier venu, celle que vous m'avez accordée
-à moi-même.»
-
-Et il lui rappela qu'une fois ils étaient sortis ensemble, par un
-crépuscule d'hiver, un temps de brouillard. Tout cela était bien loin
-maintenant! Qui donc l'empêchait de se montrer à son bras, devant tout
-le monde, sans crainte de sa part, sans arrière-pensée de la sienne,
-n'ayant personne autour d'eux pour les importuner?
-
-«Soit!» dit-elle, avec une bravoure de décision qui stupéfia d'abord
-Frédéric.
-
-Mais il reprit vivement:
-
-«Voulez-vous que je vous attende au coin de la rue Tronchet et de la
-rue de la Ferme?
-
---Mon Dieu! mon ami...» balbutiait Mme Arnoux.
-
-Sans lui donner le temps de réfléchir, il ajouta:
-
-«Mardi prochain, je suppose?
-
---Mardi?
-
---Oui, entre deux et trois heures!
-
---J'y serai!»
-
-Et elle détourna son visage par un mouvement de honte. Frédéric lui
-posa ses lèvres sur la nuque.
-
-«Oh! ce n'est pas bien, dit-elle. Vous me feriez repentir.»
-
-Il s'écarta, redoutant la mobilité ordinaire des femmes. Puis, sur le
-seuil, il murmura doucement, comme une chose bien convenue:
-
-«A mardi!»
-
-Elle baissa ses beaux yeux d'une façon discrète et résignée.
-
-Frédéric avait un plan.
-
-Il espérait que, grâce à la pluie ou au soleil, il pourrait la faire
-s'arrêter sous une porte, et qu'une fois sous la porte, elle entrerait
-dans la maison. Le difficile était d'en découvrir une convenable.
-
-Il se mit donc en recherche, et, vers le milieu de la rue Tronchet, il
-lut de loin sur une enseigne: _Appartements meublés_.
-
-Le garçon, comprenant son intention, lui montra tout de suite, à
-l'entresol, une chambre et un cabinet avec deux sorties. Frédéric la
-retint pour un mois et paya d'avance.
-
-Puis il alla dans trois magasins acheter la parfumerie la plus rare;
-il se procura un morceau de fausse guipure pour remplacer l'affreux
-couvre-pieds de coton rouge, il choisit une paire de pantoufles en
-satin bleu; la crainte seule de paraître grossier le modéra dans ses
-emplettes; il revint avec elles;--et plus dévotement que ceux qui
-font des reposoirs, il changea les meubles de place, drapa lui-même
-les rideaux, mit des bruyères sur la cheminée, des violettes sur la
-commode; il aurait voulu paver la chambre tout en or. «C'est demain,
-se disait-il, oui, demain! Je ne rêve pas.» Et il sentait battre son
-cœur à grands coups sous le délire de son espérance; puis, quand tout
-fut prêt, il emporta la clef dans sa poche, comme si le bonheur, qui
-dormait là, avait pu s'en envoler.
-
-Une lettre de sa mère l'attendait chez lui.
-
- «Pourquoi une si longue absence? Ta conduite commence à paraître
- ridicule. Je comprends que, dans une certaine mesure, tu aies d'abord
- hésité devant cette union; cependant réfléchis!»
-
-Et elle précisait les choses: quarante-cinq mille livres de rente.
-Du reste, «on en causait»; et M. Roque attendait une réponse
-définitive. Quant à la jeune personne, sa position véritablement était
-embarrassante. «Elle t'aime beaucoup.»
-
-Frédéric rejeta la lettre sans la finir et en ouvrit une autre, un
-billet de Deslauriers.
-
- «Mon vieux,
-
- «La _poire_ est mûre. Selon ta promesse, nous comptons sur toi. On
- se réunit demain au petit jour, place du Panthéon. Entre au café
- Soufflot. Il faut que je te parle avant la manifestation.»
-
- «Oh! je les connais, leurs manifestations. Mille grâces! j'ai un
- rendez-vous plus agréable.»
-
-Et, le lendemain, dès onze heures, Frédéric était sorti. Il voulait
-donner un dernier coup d'œil aux préparatifs; puis, qui sait, elle
-pouvait, par un hasard quelconque, être en avance? En débouchant de
-la rue Tronchet, il entendit derrière la Madeleine une grande clameur;
-il s'avança; et il aperçut au fond de la place, à gauche, des gens en
-blouse et des bourgeois.
-
-En effet, un manifeste publié dans les journaux avait convoqué à cet
-endroit tous les souscripteurs du banquet réformiste. Le ministère,
-presque immédiatement, avait affiché une proclamation l'interdisant. La
-veille au soir, l'opposition parlementaire y avait renoncé; mais les
-patriotes, qui ignoraient cette résolution des chefs, étaient venus
-au rendez-vous, suivis par un grand nombre de curieux. Une députation
-des écoles s'était portée tout à l'heure chez Odilon Barrot. Elle
-était maintenant aux Affaires étrangères, et on ne savait pas si le
-banquet aurait lieu, si le gouvernement exécuterait sa menace, si les
-gardes nationaux se présenteraient. On en voulait aux députés comme au
-pouvoir. La foule augmentait de plus en plus, quand tout à coup vibra
-dans les airs le refrain de _la Marseillaise_.
-
-C'était la colonne des étudiants qui arrivait. Ils marchaient au pas,
-sur deux files, en bon ordre, l'aspect irrité, les mains nues, et tous
-criant par intervalles:
-
-«Vive la Réforme! à bas Guizot!»
-
-Les amis de Frédéric étaient là, bien sûr. Ils allaient l'apercevoir et
-l'entraîner. Il se réfugia vivement dans la rue de l'Arcade.
-
-Quand les étudiants eurent fait deux fois le tour de la Madeleine,
-ils descendirent vers la place de la Concorde. Elle était remplie de
-monde; et la foule tassée semblait, de loin, un champ d'épis noirs qui
-oscillaient.
-
-Au même moment, des soldats de la ligne se rangèrent en bataille, à
-gauche de l'église.
-
-Les groupes stationnaient cependant. Pour en finir, des agents de
-police en bourgeois saisissaient les plus mutins et les emmenaient au
-poste brutalement. Frédéric, malgré son indignation, resta muet; on
-aurait pu le prendre avec les autres, et il aurait manqué Mme Arnoux.
-
-Peu de temps après, parurent les casques des municipaux. Ils frappaient
-autour d'eux à coups de plat de sabre. Un cheval s'abattit; on courut
-lui porter secours: et, dès que le cavalier fut en selle, tous
-s'enfuirent.
-
-Alors, il y eut un grand silence. La pluie fine, qui avait mouillé
-l'asphalte, ne tombait plus. Des nuages s'en allaient, balayés
-mollement par le vent d'ouest.
-
-Frédéric se mit à parcourir la rue Tronchet, en regardant devant lui et
-derrière lui.
-
-Deux heures enfin sonnèrent.
-
-«Ah! c'est maintenant! se dit-il, elle sort de sa maison, elle
-approche; et, une minute après: «Elle aurait eu le temps de venir.»
-Jusqu'à trois heures, il tâcha de se calmer. «Non, elle n'est pas en
-retard; un peu de patience!»
-
-Et, par désœuvrement, il examinait les rares boutiques: un libraire,
-un sellier, un magasin de deuil. Bientôt il connut tous les noms des
-ouvrages, tous les harnais, toutes les étoffes. Les marchands, à force
-de le voir passer et repasser continuellement, furent étonnés d'abord,
-puis effrayés, et ils fermèrent leur devanture.
-
-Sans doute, elle avait un empêchement, et elle en souffrait aussi.
-Mais quelle joie tout à l'heure!--Car elle allait venir, cela était
-certain! «Elle me l'a bien promis!» Cependant une angoisse intolérable
-le gagnait.
-
-Par un mouvement absurde, il rentra dans l'hôtel, comme si elle avait
-pu s'y trouver. A l'instant même, elle arrivait peut-être dans la rue.
-Il s'y jeta. Personne! Et il se remit à battre le trottoir.
-
-Il considérait les fentes des pavés, la gueule des gouttières, les
-candélabres, les numéros au-dessus des portes. Les objets les plus
-minimes devenaient pour lui des compagnons, ou plutôt des spectateurs
-ironiques, et les façades régulières des maisons lui semblaient
-impitoyables. Il souffrait du froid aux pieds. Il se sentait dissoudre
-d'accablement. La répercussion de ses pas lui secouait la cervelle.
-
-Quand il vit quatre heures à sa montre, il éprouva comme un vertige,
-une épouvante. Il tâcha de se répéter des vers, de calculer n'importe
-quoi, d'inventer une histoire. Impossible! L'image de Mme Arnoux
-l'obsédait. Il avait envie de courir à sa rencontre. Mais quelle route
-prendre pour ne pas se croiser?
-
-Il aborda un commissionnaire, lui mit dans la main cinq francs, et le
-chargea d'aller rue du Paradis, chez Jacques Arnoux, pour s'enquérir
-près du portier «si Madame était chez elle». Puis il se planta au
-coin de la rue de la Ferme et de la rue Tronchet, de manière à voir
-simultanément dans toutes les deux. Au fond de la perspective, sur
-le boulevard, des masses confuses glissaient. Il distinguait parfois
-l'aigrette d'un dragon, un chapeau de femme, et il tendait ses
-prunelles pour la reconnaître. Un enfant déguenillé qui montrait une
-marmotte dans une boite lui demanda l'aumône en souriant.
-
-L'homme à la veste de velours reparut. «Le portier ne l'avait pas
-vue sortir.» Qui la retenait? Si elle était malade, on l'aurait dit!
-Était-ce une visite? Rien de plus facile que de ne pas recevoir. Il se
-frappa le front.
-
-«Ah! je suis bête! C'est l'émeute!» Cette explication naturelle le
-soulagea. Puis, tout à coup: «Mais son quartier est tranquille.» Et
-un doute abominable l'assaillit. «Si elle allait ne pas venir? si
-sa promesse n'était qu'une parole pour m'évincer? Non! non!» Ce qui
-l'empêchait sans doute, c'était un hasard extraordinaire, un de ces
-événements qui déjouent toute prévoyance. Dans ce cas-là, elle aurait
-écrit. Et il envoya le garçon d'hôtel à son domicile, rue Rumfort, pour
-savoir s'il n'y avait point de lettre?
-
-On n'avait apporté aucune lettre. Cette absence de nouvelles le rassura.
-
-Du nombre des pièces de monnaie prises au hasard dans sa main, de la
-physionomie des passants, de la couleur des chevaux, il tirait des
-présages; et, quand l'augure était contraire, il s'efforçait de ne pas
-y croire. Dans ses accès de fureur contre Mme Arnoux, il l'injuriait
-à demi voix. Puis c'étaient des faiblesses à s'évanouir, et tout à
-coup des rebondissements d'espérance. Elle allait paraître. Elle était
-là, derrière son dos. Il se retournait: rien! Une fois, il aperçut à
-trente pas environ une femme de même taille, avec la même robe. Il la
-rejoignit; ce n'était pas elle! Cinq heures arrivèrent! cinq heures et
-demie! six heures! Le gaz s'allumait. Mme Arnoux n'était pas venue.
-
-Elle avait rêvé, la nuit précédente, qu'elle était sur le trottoir
-de la rue Tronchet depuis longtemps. Elle y attendait quelque chose
-d'indéterminé, de considérable néanmoins, et, sans savoir pourquoi,
-elle avait peur d'être aperçue. Mais un maudit petit chien, acharné
-contre elle, mordillait le bas de sa robe. Il revenait obstinément et
-aboyait toujours plus fort. Mme Arnoux se réveilla. L'aboiement du
-chien continuait. Elle tendit l'oreille. Cela partait de la chambre
-de son fils. Elle s'y précipita pieds nus. C'était l'enfant lui-même
-qui toussait. Il avait les mains brûlantes, la face rouge et la voix
-singulièrement rauque. L'embarras de sa respiration augmentait de
-minute en minute. Elle resta jusqu'au jour, penchée sur sa couverture,
-à l'observer.
-
-A huit heures, le tambour de la garde nationale vint prévenir M. Arnoux
-que ses camarades l'attendaient. Il s'habilla vivement et s'en alla,
-en promettant de passer tout de suite chez leur médecin, M. Colot. A
-dix heures, M. Colot n'étant pas venu, Mme Arnoux expédia sa femme de
-chambre. Le docteur était en voyage, à la campagne, et le jeune homme
-qui le remplaçait faisait des courses.
-
-Eugène tenait sa tête de côté, sur le traversin, en fronçant toujours
-ses sourcils, en dilatant ses narines; sa pauvre petite figure devenait
-plus blême que ses draps, et il s'échappait de son larynx un sifflement
-produit par chaque inspiration, de plus en plus courte, sèche, et comme
-métallique. Sa toux ressemblait au bruit de ces mécaniques barbares qui
-font japper les chiens de carton.
-
-Mme Arnoux fut saisie d'épouvante. Elle se jeta sur les sonnettes, en
-appelant au secours, en criant:
-
-«Un médecin! un médecin!»
-
-Dix minutes après arriva un vieux monsieur en cravate blanche et
-à favoris gris bien taillés. Il fit beaucoup de questions sur les
-habitudes, l'âge et le tempérament du jeune malade, puis examina sa
-gorge, s'appliqua la tête dans son dos et écrivit une ordonnance. L'air
-tranquille de ce bonhomme était odieux. Il sentait l'embaumement. Elle
-aurait voulu le battre. Il dit qu'il reviendrait dans la soirée.
-
-Bientôt les horribles quintes recommencèrent. Quelquefois, l'enfant
-se dressait tout à coup. Des mouvements convulsifs lui secouaient
-les muscles de la poitrine, et, dans ses aspirations, son ventre se
-creusait comme s'il eût suffoqué d'avoir couru. Puis il retombait la
-tête en arrière et la bouche grande ouverte. Avec des précautions
-infinies, Mme Arnoux tâchait de lui faire avaler le contenu des fioles,
-du sirop d'ipécacuana, une potion kermétisée. Mais il repoussait la
-cuiller, en gémissant d'une voix faible. On aurait dit qu'il soufflait
-ses paroles.
-
-De temps à autre, elle relisait l'ordonnance. Les observations du
-formulaire l'effrayaient; peut-être que le pharmacien s'était trompé!
-Son impuissance la désespérait. L'élève de M. Colot arriva.
-
-C'était un jeune homme d'allures modestes, neuf dans le métier, et
-qui ne cacha point son impression. Il resta d'abord indécis, par peur
-de se compromettre, et enfin prescrivit l'application de morceaux de
-glace. On fut longtemps à trouver de la glace. La vessie qui contenait
-les morceaux creva. Il fallut changer la chemise. Tout ce dérangement
-provoqua un nouvel accès plus terrible.
-
-L'enfant se mit à arracher les linges de son cou, comme s'il avait
-voulu retirer l'obstacle qui l'étouffait, et il égratignait le mur,
-saisissait les rideaux de sa couchette, cherchant partout un point
-d'appui pour respirer. Son visage était bleuâtre maintenant, et tout
-son corps, trempé d'une sueur froide, paraissait maigrir. Ses yeux
-hagards s'attachaient sur sa mère avec terreur. Il lui jetait les bras
-autour du cou, s'y suspendait d'une façon désespérée; et, en repoussant
-ses sanglots, elle balbutiait des paroles tendres.
-
-«Oui, mon amour, mon ange, mon trésor!»
-
-Puis, des moments de calme survenaient.
-
-Elle alla chercher des joujoux, un polichinelle, une collection
-d'images, et les étala sur son lit pour le distraire. Elle essaya même
-de chanter.
-
-Elle commença une chanson qu'elle lui disait autrefois, quand elle le
-berçait en l'emmaillotant sur cette même petite chaise de tapisserie.
-Mais il frissonna dans la longueur entière de son corps, comme une
-onde sous un coup de vent; les globes de ses yeux saillissaient: elle
-crut qu'il allait mourir et se détourna pour ne pas le voir.
-
-Un instant après, elle eut la force de le regarder. Il vivait
-encore. Les heures se succédèrent, lourdes, mornes, interminables,
-désespérantes; et elle n'en comptait plus les minutes qu'à la
-progression de cette agonie. Les secousses de sa poitrine le jetaient
-en avant comme pour le briser; à la fin, il vomit quelque chose
-d'étrange, qui ressemblait à un tube de parchemin. Qu'était-ce?
-Elle s'imagina qu'il avait rendu un bout de ses entrailles. Mais il
-respirait largement, régulièrement. Cette apparence de bien-être
-l'effraya plus que tout le reste; elle se tenait comme pétrifiée, les
-bras pendants, les yeux fixes, quand M. Colot survint. L'enfant, selon
-lui, était sauvé.
-
-Elle ne comprit pas d'abord et se fit répéter la phrase. N'était-ce
-pas une de ces consolations propres aux médecins? Le docteur s'en alla
-d'un air tranquille. Alors, ce fut pour elle comme si les cordes qui
-serraient son cœur se fussent dénouées.
-
-«Sauvé! Est-ce possible!»
-
-Tout à coup l'idée de Frédéric lui apparut d'une façon nette et
-inexorable. C'était un avertissement de la Providence. Mais le
-Seigneur, dans sa miséricorde, n'avait pas voulu la punir tout à fait!
-Quelle expiation, plus tard, si elle persévérait dans cet amour! Sans
-doute, on insulterait son fils à cause d'elle; et Mme Arnoux l'aperçut
-jeune homme, blessé dans une rencontre, rapporté sur un brancard,
-mourant. D'un bond, elle se précipita sur la petite chaise; et de
-toutes ses forces, lançant son âme dans les hauteurs, elle offrit à
-Dieu, comme un holocauste, le sacrifice de sa première passion, de sa
-seule faiblesse.
-
-Frédéric était revenu chez lui. Il restait dans son fauteuil, sans même
-avoir la force de la maudire. Une espèce de sommeil le gagna; et, à
-travers son cauchemar, il entendait la pluie tomber en croyant toujours
-qu'il était là-bas sur le trottoir.
-
-Le lendemain, par une dernière lâcheté, il envoya encore un
-commissionnaire chez Mme Arnoux.
-
-Soit que le Savoyard ne fît pas la commission, ou qu'elle eût trop de
-choses à dire pour s'expliquer d'un mot, la même réponse fut rapportée.
-L'insolence était trop forte! Une colère d'orgueil le saisit. Il se
-jura de n'avoir plus même un désir; et, comme un feuillage emporté par
-un ouragan, son amour disparut. Il en ressentit un soulagement, une
-joie stoïque, puis un besoin d'actions violentes; et il s'en alla au
-hasard par les rues.
-
-Des hommes des faubourgs passaient, armés de fusils, de vieux sabres,
-quelques-uns portant des bonnets rouges, et tous chantant _la
-Marseillaise_ ou _les Girondins_. Çà et là, un garde national se hâtait
-pour rejoindre sa mairie. Des tambours, au loin, résonnaient. On se
-battait à la porte Saint-Martin. Il y avait dans l'air quelque chose de
-gaillard et de belliqueux. Frédéric marchait toujours. L'agitation de
-la grande ville le rendait gai.
-
-A la hauteur de Frascati, il aperçut les fenêtres de la Maréchale; une
-idée folle lui vint, une réaction de jeunesse. Il traversa le boulevard.
-
-On fermait la porte cochère; et Delphine, la femme de chambre, en train
-d'écrire dessus avec un charbon: «Armes données», lui dit vivement:
-
-«Ah! Madame est dans un bel état! Elle a renvoyé ce matin son groom qui
-l'insultait. Elle croit qu'on va piller partout! Elle crève de peur!
-d'autant plus que Monsieur est parti!
-
---Quel monsieur?
-
---Le Prince!»
-
-Frédéric entra dans le boudoir. La Maréchale parut, en jupon, les
-cheveux sur le dos, bouleversée.
-
-«Ah! merci! tu viens me sauver! c'est la seconde fois! tu n'en demandes
-jamais le prix, toi!
-
---Mille pardons!» dit Frédéric en lui saisissant la taille dans les
-deux mains.
-
-«Comment? que fais-tu?» balbutia la Maréchale, à la fois surprise et
-égayée par ces manières.
-
-Il répondit:
-
-«Je suis la mode, je me réforme.»
-
-Elle se laissa renverser sur le divan et continuait à rire sous ses
-baisers.
-
-Ils passèrent l'après-midi à regarder, de leur fenêtre, le peuple dans
-la rue. Puis il l'emmena dîner aux Trois Frères Provençaux. Le repas
-fut long, délicat. Ils s'en revinrent à pied, faute de voiture.
-
-A la nouvelle d'un changement de ministère, Paris avait changé.
-Tout le monde était en joie; des promeneurs circulaient, et des
-lampions à chaque étage faisaient une clarté comme en plein jour.
-Les soldats regagnaient lentement leurs casernes, harassés, l'air
-triste. On les saluait, en criant: «Vive la ligne!» Ils continuaient
-sans répondre. Dans la garde nationale, au contraire, les officiers,
-rouges d'enthousiasme, brandissaient leur sabre en vociférant: «Vive
-la réforme!» et ce mot-là, chaque fois, faisait rire les deux amants.
-Frédéric blaguait, était très gai.
-
-Par la rue Duphot, ils atteignirent les boulevards. Des lanternes
-vénitiennes, suspendues aux maisons, formaient des guirlandes de feu.
-Un fourmillement confus s'agitait en dessous; au milieu de cette ombre,
-par endroits, brillaient des blancheurs de baïonnettes. Un grand
-brouhaha s'élevait. La foule était trop compacte, le retour direct
-impossible; et ils entraient dans la rue Caumartin, quand, tout à
-coup, éclata derrière eux un bruit, pareil au craquement d'une immense
-pièce de soie que l'on déchire. C'était la fusillade du boulevard des
-Capucines.
-
-«Ah! on casse quelques bourgeois», dit Frédéric tranquillement, car il
-y a des situations où l'homme le moins cruel est si détaché des autres,
-qu'il verrait périr le genre humain sans un battement de cœur.
-
-La Maréchale, cramponnée à son bras, claquait des dents. Elle se
-déclara incapable de faire vingt pas de plus. Alors, par un raffinement
-de haine, pour mieux outrager en son âme Mme Arnoux, il l'emmena
-jusqu'à l'hôtel de la rue Tronchet, dans le logement préparé pour
-l'autre.
-
-Les fleurs n'étaient pas flétries. La guipure s'étalait sur le lit.
-Il tira de l'armoire les petites pantoufles. Rosanette trouva ces
-prévenances fort délicates.
-
-Vers une heure, elle fut réveillée par des roulements lointains et elle
-le vit qui sanglotait, la tête enfoncée dans l'oreiller.
-
-«Qu'as-tu donc, cher amour?
-
---C'est excès de bonheur, dit Frédéric. Il y avait trop longtemps que
-je te désirais!»
-
-
-
-
-TROISIÈME PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-
-Le bruit d'une fusillade le tira brusquement de son sommeil; et, malgré
-les instances de Rosanette, Frédéric, à toute force, voulut aller voir
-ce qui se passait. Il descendait les Champs-Élysées, d'où les coups de
-feu étaient partis. A l'angle de la rue Saint-Honoré, des hommes en
-blouse le croisèrent en criant:
-
-«Non! pas par là! au Palais-Royal!»
-
-Frédéric les suivit. On avait arraché les grilles de l'Assomption. Plus
-loin, il remarqua trois pavés au milieu de la voie, le commencement
-d'une barricade, sans doute, puis des tessons de bouteilles et des
-paquets de fil de fer pour embarrasser la cavalerie; quand tout à coup
-s'élança d'une ruelle un grand jeune homme pâle, dont les cheveux noirs
-flottaient sur les épaules, prises dans une espèce de maillot à pois de
-couleur. Il tenait un long fusil de soldat et courait sur la pointe de
-ses pantoufles avec l'air d'un somnambule et leste comme un tigre. On
-entendait, par intervalles, une détonation.
-
-La veille au soir, le spectacle du chariot contenant cinq cadavres
-recueillis parmi ceux du boulevard des Capucines avait changé les
-dispositions du peuple; et, pendant qu'aux Tuileries les aides de
-camp se succédaient, et que M. Molé, en train de faire un cabinet
-nouveau, ne revenait pas, et que M. Thiers tâchait d'en composer un
-autre, et que le roi chicanait, hésitait, puis donnait à Bugeaud le
-commandement général pour l'empêcher de s'en servir, l'insurrection,
-comme dirigée par un seul bras, s'organisait formidablement. Des
-hommes, d'une éloquence frénétique, haranguaient la foule au coin des
-rues; d'autres dans les églises sonnaient le tocsin à pleine volée; on
-coulait du plomb, on roulait des cartouches; les arbres des boulevards,
-les vespasiennes, les bancs, les grilles, les becs de gaz, tout fut
-arraché, renversé; Paris, le matin, était couvert de barricades. La
-résistance ne dura pas; partout la garde nationale s'interposait;--si
-bien qu'à huit heures, le peuple, de bon gré ou de force, possédait
-cinq casernes, presque toutes les mairies, les points stratégiques
-les plus sûrs. D'elle-même, sans secousses, la monarchie se fondait
-dans une dissolution rapide; et on attaquait maintenant le poste du
-Château-d'Eau, pour délivrer cinquante prisonniers qui n'y étaient pas.
-
-Frédéric s'arrêta forcément à l'entrée de la place. Des groupes en
-armes l'emplissaient. Des compagnies de la ligne occupaient les rues
-Saint-Thomas et Fromanteau. Une barricade énorme bouchait la rue de
-Valois. La fumée qui se balançait à sa crête s'entr'ouvrit, des hommes
-couraient dessus en faisant de grands gestes; ils disparurent; puis, la
-fusillade recommença. Le poste y répondait, sans qu'on vît personne à
-l'intérieur; ses fenêtres, défendues par des volets de chêne, étaient
-percées de meurtrières; et le monument avec ses deux étages, ses deux
-ailes, sa fontaine au premier et sa petite porte au milieu, commençait
-à se moucheter de taches blanches sous le heurt des balles. Son perron
-de trois marches restait vide.
-
-A côté de Frédéric, un homme en bonnet grec et portant une giberne
-par-dessus sa veste de tricot se disputait avec une femme coiffée d'un
-madras. Elle lui disait:
-
-«Mais reviens donc! reviens donc!
-
---Laisse-moi tranquille! répondait le mari. Tu peux bien surveiller la
-loge toute seule. Citoyen, je vous le demande, est-ce juste? J'ai fait
-mon devoir partout, en 1830, en 32, en 34, en 39! Aujourd'hui, on se
-bat! Il faut que je me batte!--Va-t'en!»
-
-Et la portière finit par céder à ses remontrances et à celles d'un
-garde national près d'eux, quadragénaire dont la figure bonasse
-était ornée d'un collier de barbe blonde. Il chargeait son arme et
-tirait, tout en conversant avec Frédéric, aussi tranquille au milieu
-de l'émeute qu'un horticulteur dans son jardin. Un jeune garçon en
-serpillière le cajolait pour obtenir des capsules, afin d'utiliser son
-fusil, une belle carabine de chasse que lui avait donnée «un monsieur».
-
-«Empoigne dans mon dos, dit le bourgeois, et efface-toi! tu vas te
-faire tuer!»
-
-Les tambours battaient la charge. Des cris aigus, des hourras de
-triomphe s'élevaient. Un remous continuel faisait osciller la
-multitude. Frédéric, pris entre deux masses profondes, ne bougeait pas,
-fasciné d'ailleurs et s'amusant extrêmement. Les blessés qui tombaient,
-les morts étendus n'avaient pas l'air de vrais blessés, de vrais morts.
-Il lui semblait assister à un spectacle.
-
-Au milieu de la houle, par-dessus des têtes, on aperçut un vieillard
-en habit noir sur un cheval blanc, à selle de velours. D'une main,
-il tenait un rameau vert, de l'autre un papier, et les secouait avec
-obstination. Enfin, désespérant de se faire entendre, il se retira.
-
-La troupe de ligne avait disparu et les municipaux restaient seuls
-à défendre le poste. Un flot d'intrépides se rua sur le perron; ils
-s'abattirent, d'autres survinrent; et la porte, ébranlée sous des coups
-de barre de fer, retentissait; les municipaux ne cédaient pas. Mais
-une calèche bourrée de foin, et qui brûlait comme une torche géante,
-fut traînée contre les murs. On apporta vite des fagots, de la paille,
-un baril d'esprit-de-vin. Le feu monta le long des pierres; l'édifice
-se mit à fumer partout comme une solfatare; et de larges flammes, au
-sommet, entre les balustres de la terrasse, s'échappaient avec un bruit
-strident. Le premier étage du Palais-Royal s'était peuplé de gardes
-nationaux. De toutes les fenêtres de la place, on tirait; les balles
-sifflaient; l'eau de la fontaine crevée se mêlait avec le sang, faisait
-des flaques par terre; on glissait dans la boue sur des débris, des
-vêtements, des shakos, des armes; Frédéric sentit sous son pied quelque
-chose de mou; c'était la main d'un sergent en capote grise, couché
-la face dans le ruisseau. Des bandes nouvelles de peuple arrivaient
-toujours, poussant les combattants sur le poste. La fusillade devenait
-plus pressée. Les marchands de vin étaient ouverts; on allait de temps
-à autre y fumer une pipe, boire une chope, puis on retournait se
-battre. Un chien perdu hurlait. Cela faisait rire.
-
-Frédéric fut ébranlé par le choc d'un homme qui, une balle dans les
-reins, tomba sur son épaule en râlant. A ce coup, dirigé peut-être
-contre lui, il se sentit furieux et il se jetait en avant quand un
-garde national l'arrêta.
-
-«C'est inutile! le Roi vient de partir. Ah! si vous ne me croyez pas,
-allez-y voir.»
-
-Une pareille assertion calma Frédéric. La place du Carrousel avait
-un aspect tranquille. L'hôtel de Nantes s'y dressait toujours
-solidairement; et les maisons par derrière, le dôme du Louvre en face,
-la longue galerie de bois à droite et le vague terrain qui ondulait
-jusqu'aux baraques des étalagistes, étaient comme noyés dans la couleur
-grise de l'air, où de lointains murmures semblaient se confondre avec
-la brume,--tandis qu'à l'autre bout de la place, un jour cru, tombant
-par un écartement des nuages sur la façade des Tuileries, découpait en
-blancheur toutes ses fenêtres. Il y avait près de l'Arc de Triomphe
-un cheval mort étendu. Derrière les grilles, des groupes de cinq à
-six personnes causaient. Les portes du château étaient ouvertes; les
-domestiques sur le seuil laissaient entrer.
-
-En bas, dans une petite salle, des bols de café au lait étaient servis.
-Quelques-uns des curieux s'attablèrent en plaisantant; les autres
-restaient debout, et parmi ceux-là un cocher de fiacre. Il saisit à
-deux mains un bocal plein de sucre en poudre, jeta un regard inquiet de
-droite et de gauche, puis se mit à manger voracement, son nez plongeant
-dans le goulot. Au bas du grand escalier, un homme écrivait son nom sur
-un registre. Frédéric le reconnut par derrière.
-
-«Tiens, Hussonnet!
-
---Mais oui, répondit le bohème. Je m'introduis à la Cour. Voilà une
-bonne farce, hein?
-
---Si nous montions?»
-
-Et ils arrivèrent dans la salle des Maréchaux. Les portraits de ces
-illustres, sauf celui de Bugeaud, percé au ventre, étaient tous
-intacts. Ils se trouvaient appuyés sur leur sabre, un affût de canon
-derrière eux, et dans des attitudes formidables jurant avec la
-circonstance. Une grosse pendule marquait une heure vingt minutes.
-
-Tout à coup, _la Marseillaise_ retentit. Hussonnet et Frédéric
-se penchèrent sur la rampe. C'était le peuple. Il se précipita
-dans l'escalier, en secouant à flots vertigineux des têtes nues,
-des casques, des bonnets rouges, des baïonnettes et des épaules,
-si impétueusement, que des gens disparaissaient dans cette masse
-grouillante qui montait toujours, comme un fleuve refoulé par une marée
-d'équinoxe, avec un long mugissement, sous une impulsion irrésistible.
-En haut, elle se répandit et le chant tomba.
-
-On n'entendait plus que les piétinements de tous les souliers, avec le
-clapotement des voix. La foule inoffensive se contentait de regarder.
-Mais, de temps à autre, un coude trop à l'étroit enfonçait une vitre;
-ou bien un vase, une statuette déroulait d'une console par terre. Les
-boiseries pressées craquaient. Tous les visages étaient rouges, la
-sueur en coulait à larges gouttes; Hussonnet fit cette remarque:
-
-«Les héros ne sentent pas bon!
-
---Ah! vous êtes agaçant», reprit Frédéric.
-
-Et, poussés malgré eux, ils entrèrent dans un appartement où
-s'étendait, au plafond, un dais de velours rouge. Sur le trône,
-en dessous, était assis un prolétaire à barbe noire, la chemise
-entr'ouverte, l'air hilare et stupide comme un magot. D'autres
-gravissaient l'estrade pour s'asseoir à sa place.
-
-«Quel mythe! dit Hussonnet. Voilà le peuple souverain.»
-
-Le fauteuil fut enlevé à bout de bras et traversa toute la salle en se
-balançant.
-
-«Saprelotte! comme il chaloupe! Le vaisseau de l'État est ballotté sur
-une mer orageuse! Cancane-t-il! cancane-t-il!»
-
-On l'avait approché d'une fenêtre, et, au milieu des sifflets, on le
-lança.
-
-«Pauvre vieux!» dit Hussonnet en le voyant tomber dans le jardin, où il
-fut repris vivement pour être promené ensuite jusqu'à la Bastille, et
-brûlé.
-
-Alors, une joie frénétique éclata, comme si, à la place du trône,
-un avenir de bonheur illimité avait paru; et le peuple, moins par
-vengeance que pour affirmer sa possession, brisa, lacéra les glaces et
-les rideaux, les lustres, les flambeaux, les tables, les chaises, les
-tabourets, tous les meubles, jusqu'à des albums de dessins, jusqu'à des
-corbeilles de tapisserie. Puisqu'on était victorieux, ne fallait-il
-pas s'amuser! La canaille s'affubla ironiquement de dentelles et de
-cachemires. Des crépines d'or s'enroulèrent aux manches des blouses,
-des chapeaux à plumes d'autruche ornaient la tête des forgerons, des
-rubans de la Légion d'honneur firent des ceintures aux prostituées.
-Chacun satisfaisait son caprice; les uns dansaient, d'autres buvaient.
-Dans la chambre de la reine, une femme lustrait ses bandeaux avec de
-la pommade; derrière un parvent, deux amateurs jouaient aux cartes;
-Hussonnet montra à Frédéric un individu qui fumait son brûle-gueule
-accoudé sur un balcon; et le délire redoublait au tintamarre continu
-des porcelaines brisées et des morceaux de cristal qui sonnaient, en
-rebondissant, comme des lames d'harmonica.
-
-Puis la fureur s'assombrit. Une curiosité obscène fit fouiller tous
-les cabinets, tous les recoins, ouvrir tous les tiroirs. Des galériens
-enfoncèrent leurs bras dans la couche des princesses et se roulaient
-dessus par consolation de ne pouvoir les violer. D'autres, à figures
-plus sinistres, erraient silencieusement, cherchant à voler quelque
-chose; mais la multitude était trop nombreuse. Par les baies des
-portes, on n'apercevait dans l'enfilade des appartements que la
-sombre masse du peuple entre les dorures, sous un nuage de poussière.
-Toutes les poitrines haletaient; la chaleur de plus en plus devenait
-suffocante; les deux amis, craignant d'être étouffés, sortirent.
-
-Dans l'antichambre, debout sur un tas de vêtements, se tenait une fille
-publique, en statue de la Liberté,--immobile, les yeux grands ouverts,
-effrayante.
-
-Ils avaient fait trois pas dehors, quand un peloton de gardes
-municipaux en capotes s'avança vers eux, et qui, retirant leurs
-bonnets de police et découvrant à la fois leurs crânes un peu chauves,
-saluèrent le peuple très bas. A ce témoignage de respect, les
-vainqueurs déguenillés se rengorgèrent. Hussonnet et Frédéric ne furent
-pas non plus sans en éprouver un certain plaisir.
-
-Une ardeur les animait. Ils s'en retournèrent au Palais-Royal. Devant
-la rue Fromanteau, des cadavres de soldats étaient entassés sur de la
-paille. Ils passèrent auprès impassiblement, étant même fiers de sentir
-qu'ils faisaient bonne contenance.
-
-Le palais regorgeait de monde. Dans la cour intérieure, sept bûchers
-flambaient. On lançait par les fenêtres des pianos, des commodes et
-des pendules. Des pompes à incendie crachaient de l'eau jusqu'aux
-toits. Des chenapans tâchaient de couper des tuyaux avec leurs sabres.
-Frédéric engagea un polytechnicien à s'interposer. Le polytechnicien ne
-comprit pas, semblait imbécile, d'ailleurs. Tout autour, dans les deux
-galeries, la populace, maîtresse des caves, se livrait à une horrible
-godaille. Le vin coulait en ruisseaux, mouillait les pieds; les voyous
-buvaient dans des culs de bouteille et vociféraient en titubant.
-
-«Sortons de là, dit Hussonnet, ce peuple me dégoûte.»
-
-Tout le long de la galerie d'Orléans, des blessés gisaient par terre
-sur des matelas, ayant pour couvertures des rideaux de pourpre; et de
-petites bourgeoises du quartier leur apportaient des bouillons, du
-linge.
-
-«N'importe! dit Frédéric, moi, je trouve le peuple sublime.»
-
-Le grand vestibule était rempli par un tourbillon de gens furieux,
-des hommes voulaient monter aux étages supérieurs pour achever de
-détruire tout; des gardes nationaux sur les marches s'efforçaient de
-les retenir. Le plus intrépide était un chasseur, nu-tête, la chevelure
-hérissée, les buffleteries en pièces. Sa chemise faisait un bourrelet
-entre son pantalon et son habit, et il se débattait au milieu des
-autres avec acharnement. Hussonnet, qui avait la vue perçante, reconnut
-de loin Arnoux.
-
-Puis ils gagnèrent le jardin des Tuileries, pour respirer plus à
-l'aise. Ils s'assirent sur un banc et ils restèrent pendant quelques
-minutes les paupières closes, tellement étourdis qu'ils n'avaient
-pas la force de parler. Les passants, autour d'eux, s'abordaient.
-La duchesse d'Orléans était nommée régente; tout était fini, et on
-éprouvait cette sorte de bien-être qui suit les dénouements rapides,
-quand à chacune des mansardes du château parurent des domestiques
-déchirant leurs habits de livrée. Ils les jetaient dans le jardin en
-signe d'abjuration. Le peuple les hua. Ils se retirèrent.
-
-L'attention de Frédéric et d'Hussonnet fut distraite par un grand
-gaillard qui marchait vivement entre les arbres, avec un fusil sur
-l'épaule. Une cartouchière lui serrait à la taille sa vareuse rouge, un
-mouchoir s'enroulait à son front sous sa casquette. Il tourna la tête.
-C'était Dussardier, et se jetant dans leurs bras:
-
-«Ah! quel bonheur, mes pauvres vieux!» sans pouvoir dire autre chose,
-tant il haletait de joie et de fatigue.
-
-Depuis quarante-huit heures, il était debout. Il avait travaillé aux
-barricades du quartier Latin, s'était battu rue Rambuteau, avait sauvé
-trois dragons, était entré aux Tuileries avec la colonne Dunoyer,
-s'était porté ensuite à la Chambre, puis à l'Hôtel de Ville.
-
-«J'en arrive! tout va bien! le peuple triomphe! les ouvriers et les
-bourgeois s'embrassent! ah! si vous saviez ce que j'ai vu! quels braves
-gens! comme c'est beau!»
-
-Et sans s'apercevoir qu'il n'avait pas d'armes:
-
-«J'étais bien sûr de vous trouver là! Ç'a été rude un moment,
-n'importe!»
-
-Une goutte de sang lui coulait sur la joue, et, aux questions des deux
-autres:
-
-«Oh! rien! l'éraflure d'une baïonnette!
-
---Il faudrait vous soigner pourtant.
-
---Bah! je suis solide! qu'est-ce que ça fait? La République est
-proclamée! on sera heureux maintenant! Des journalistes qui causaient
-tout à l'heure devant moi disaient qu'on va affranchir la Pologne et
-l'Italie! Plus de rois! comprenez-vous! Toute la terre libre! toute la
-terre libre!»
-
-Et, embrassant l'horizon d'un seul regard, il écarta les bras dans une
-attitude triomphante. Mais une longue file d'hommes couraient sur la
-terrasse, au bord de l'eau.
-
-«Ah! saprelotte! j'oubliais! Les forts sont occupés. Il faut que j'y
-aille! adieu!»
-
-Il se retourna pour leur crier, tout en brandissant son fusil:
-
-«Vive la République!»
-
-Des cheminées du château, il s'échappait d'énormes tourbillons de fumée
-noire, qui emportaient des étincelles. La sonnerie des cloches faisait,
-au loin, comme des bêlements effarés. De droite et de gauche, partout,
-les vainqueurs déchargeaient leurs armes. Frédéric, bien qu'il ne fût
-pas guerrier, sentit bondir son sang gaulois. Le magnétisme des foules
-enthousiastes l'avait pris. Il humait voluptueusement l'air orageux,
-plein des senteurs de la poudre; et cependant il frissonnait sous les
-effluves d'un immense amour, d'un attendrissement suprême et universel,
-comme si le cœur de l'humanité tout entière avait battu dans sa
-poitrine.
-
-Hussonnet dit en bâillant:
-
-«Il serait temps peut-être d'aller instruire les populations!»
-
-Frédéric le suivit à son bureau de correspondance, place de la Bourse,
-et il se mit à composer pour le journal de Troyes un compte rendu des
-événements en style lyrique, un véritable morceau,--qu'il signa. Puis
-ils dînèrent ensemble dans une taverne. Hussonnet était pensif; les
-excentricités de la Révolution dépassaient les siennes.
-
-Après le café, quand ils se rendirent à l'Hôtel de Ville, pour savoir
-du nouveau, son naturel gamin avait repris le dessus. Il escaladait les
-barricades comme un chamois et répondait aux sentinelles des gaudrioles
-patriotiques.
-
-Ils entendirent, à la lueur des torches, proclamer le gouvernement
-provisoire. Enfin, à minuit, Frédéric, brisé de fatigue, regagna sa
-maison.
-
-«Eh bien, dit-il à son domestique en train de le déshabiller, es-tu
-content?
-
---Oui, sans doute, monsieur! Mais ce que je n'aime pas, c'est ce peuple
-en cadence!»
-
-Le lendemain, à son réveil, Frédéric pensa à Deslauriers. Il courut
-chez lui. L'avocat venait de partir, étant nommé commissaire en
-province. Dans la soirée de la veille, il était parvenu jusqu'à
-Ledru-Rollin, et, l'obsédant au nom des Écoles, en avait arraché une
-place, une mission. Du reste, disait le portier, il devait écrire la
-semaine prochaine, pour donner son adresse.
-
-Après quoi, Frédéric s'en alla voir la Maréchale. Elle le reçut
-aigrement, car elle lui en voulait de son abandon. Sa rancune
-s'évanouit sous des assurances de paix réitérées. Tout était
-tranquille maintenant, aucune raison d'avoir peur; il l'embrassait;
-et elle se déclara pour la république,--comme avait déjà fait
-Monseigneur l'archevêque de Paris, et comme devaient faire avec une
-prestesse de zèle merveilleuse: la magistrature, le Conseil d'État,
-l'Institut, les maréchaux de France, Changarnier, M. de Falloux, tous
-les bonapartistes, tous les légitimistes et un nombre considérable
-d'orléanistes.
-
-La chute de la monarchie avait été si prompte que, la première
-stupéfaction passée, il y eut chez les bourgeois comme un étonnement de
-vivre encore. L'exécution sommaire de quelques voleurs, fusillés sans
-jugement, parut une chose très juste. On se redit, pendant un mois,
-la phrase de Lamartine sur le drapeau rouge, «qui n'avait fait que le
-tour du Champ de Mars, tandis que le drapeau tricolore», etc.; et tous
-se rangèrent sous son ombre, chaque parti ne voyant des trois couleurs
-que la sienne--et se promettant bien, dès qu'il serait le plus fort,
-d'arracher les deux autres.
-
-Comme les affaires étaient suspendues, l'inquiétude et la badauderie
-poussaient tout le monde hors de chez soi. Le négligé des costumes
-atténuait la différence des rangs sociaux, la haine se cachait, les
-espérances s'étalaient, la foule était pleine de douceur. L'orgueil
-d'un droit conquis éclatait sur les visages. On avait une gaieté de
-carnaval, des allures de bivouac; rien ne fut amusant comme l'aspect de
-Paris, les premiers jours.
-
-Frédéric prenait la Maréchale à son bras, et ils flânaient ensemble
-dans les rues. Elle se divertissait des rosettes décorant toutes les
-boutonnières, des étendards suspendus à toutes les fenêtres, des
-affiches de toute couleur placardées contre les murailles, et jetait
-çà et là quelque monnaie dans le tronc pour les blessés, établi
-sur une chaise, au milieu de la voie. Puis elle s'arrêtait devant
-les caricatures qui représentaient Louis-Philippe en pâtissier, en
-saltimbanque, en chien, en sangsue. Mais les hommes de Caussidière,
-avec leur sabre et leur écharpe, l'effrayaient un peu. D'autres fois,
-c'était un arbre de la liberté qu'on plantait. MM. les ecclésiastiques
-concouraient à la cérémonie, bénissant la République, escortés par des
-serviteurs à galons d'or, et la multitude trouvait cela très bien. Le
-spectacle le plus fréquent était celui des députations de n'importe
-quoi, allant réclamer quelque chose à l'Hôtel de Ville,--car chaque
-métier, chaque industrie attendait du gouvernement la fin radicale de
-sa misère. Quelques-uns, il est vrai, se rendaient près de lui pour
-le conseiller ou le féliciter, ou tout simplement pour lui faire une
-petite visite et voir fonctionner la machine.
-
-Vers le milieu du mois de mars, un jour qu'il traversait le pont
-d'Arcole, ayant à faire une commission pour Rosanette dans le quartier
-Latin, Frédéric vit s'avancer une colonne d'individus à chapeaux
-bizarres, à longues barbes. En tête et battant du tambour marchait un
-nègre, un ancien modèle d'atelier, et l'homme qui portait la bannière
-sur laquelle flottait au vent cette inscription: «Artistes peintres»,
-n'était autre que Pellerin.
-
-Il fit signe à Frédéric de l'attendre, puis reparut cinq minutes
-après, ayant du temps devant lui, car le gouvernement recevait à
-ce moment-là les tailleurs de pierre. Il allait avec ses collègues
-réclamer la création d'un Forum de l'art, une espèce de Bourse où
-l'on débattrait les intérêts de l'esthétique; des œuvres sublimes
-se produiraient, puisque les travailleurs mettraient en commun leur
-génie. Paris, bientôt, serait couvert de monuments gigantesques; il
-les décorerait; il avait même commencé une figure de la République.
-Un de ses camarades vint le prendre, car ils étaient talonnés par la
-députation du commerce de la volaille.
-
-«Quelle bêtise! grommela une voix dans la foule. Toujours des blagues!
-Rien de fort!»
-
-C'était Regimbart. Il ne salua pas Frédéric, mais profita de l'occasion
-pour répandre son amertume.
-
-Le citoyen employait ses jours à vagabonder dans les rues, tirant sa
-moustache, roulant des yeux, acceptant et propageant des nouvelles
-lugubres, et il n'avait que deux phrases: «Prenez garde, nous allons
-être débordés!» ou bien: «Mais, sacrebleu! on escamote la République!»
-Il était mécontent de tout et particulièrement de ce que nous n'avions
-pas repris nos frontières naturelles. Le nom seul de Lamartine lui
-faisait hausser les épaules. Il ne trouvait pas Ledru-Rollin «suffisant
-pour le problème», traita Dupont (de l'Eure) de vieille ganache;
-Albert, d'idiot; Louis Blanc, d'utopiste; Blanqui, d'homme extrêmement
-dangereux; et, quand Frédéric lui demanda ce qu'il aurait fallu faire,
-il répondit en lui serrant le bras à le broyer:
-
-«Prendre le Rhin! je vous dis, prendre le Rhin! fichtre!»
-
-Puis il accusa la réaction.
-
-Elle se démasquait. Le sac des châteaux de Neuilly et de Suresnes,
-l'incendie des Batignolles, les troubles de Lyon, tous les excès, tous
-les griefs, on les exagérait à présent, en y ajoutant la circulaire de
-Ledru-Rollin, le cours forcé des billets de Banque, la rente tombée à
-soixante francs, enfin, comme iniquité suprême, comme dernier coup,
-comme surcroît d'horreur, l'impôt des quarante-cinq centimes!--Et,
-par-dessus tout cela, il y avait encore le socialisme! Bien que ces
-théories, aussi neuves que le jeu d'oie, eussent été depuis quarante
-ans suffisamment débattues pour emplir des bibliothèques, elles
-épouvantèrent les bourgeois, comme une grêle d'aérolithes; et on fut
-indigné, en vertu de cette haine que provoque l'avènement de toute
-idée parce que c'est une idée, exécration dont elle tire plus tard sa
-gloire, et qui fait que ses ennemis sont toujours au-dessous d'elle, si
-médiocre qu'elle puisse être.
-
-Alors la propriété monta dans les respects au niveau de la religion
-et se confondit avec Dieu. Les attaques qu'on lui portait parurent du
-sacrilège, presque de l'anthropophagie. Malgré la législation la plus
-humaine qui fut jamais, le spectre de 93 reparut, et le couperet de la
-guillotine vibra dans toutes les syllabes du mot république;--ce qui
-n'empêchait pas qu'on la méprisait pour sa faiblesse. La France, ne
-sentant plus de maître, se mit à crier d'effarement comme un aveugle
-sans bâton, comme un marmot qui a perdu sa bonne.
-
-De tous les Français, celui qui tremblait le plus fort était M.
-Dambreuse. L'état nouveau des choses menaçait sa fortune, mais surtout
-dupait son expérience. Un système si bon, un roi si sage! était-ce
-possible! La terre allait crouler! Dès le lendemain, il congédia trois
-domestiques, vendit ses chevaux, s'acheta, pour sortir dans les rues,
-un chapeau mou, pensa même à laisser croître sa barbe; et il restait
-chez lui, prostré, se repaissant amèrement des journaux les plus
-hostiles à ses idées, et devenu tellement sombre, que les plaisanteries
-sur la pipe de Flocon n'avaient pas même la force de le faire sourire.
-
-Comme soutien du dernier règne, il redoutait les vengeances du peuple
-sur ses propriétés de la Champagne, quand l'élucubration de Frédéric
-lui tomba dans les mains. Alors il s'imagina que son jeune ami était un
-personnage très influent et qu'il pourrait sinon le servir, du moins
-le défendre; de sorte qu'un matin, M. Dambreuse se présenta chez lui,
-accompagné de Martinon.
-
-Cette visite n'avait pour but, dit-il, que de le voir un peu et de
-causer. Somme toute, il se réjouissait des événements, et il adoptait
-de grand cœur «notre sublime devise: _Liberté, Égalité, Fraternité_,
-ayant toujours été républicain au fond». S'il votait, sous l'autre
-régime, avec le ministère, c'était simplement pour accélérer une chute
-inévitable. Il s'emporta même contre M. Guizot, «qui nous a mis dans
-un joli pétrin, convenons-en»! En revanche, il admirait beaucoup
-Lamartine, lequel s'était montré «magnifique, ma parole d'honneur,
-quand, à propos du drapeau rouge...»
-
-«Oui! je sais», dit Frédéric.
-
-Après quoi, il déclara sa sympathie pour les ouvriers.
-
-«Car enfin, plus ou moins, nous sommes tous ouvriers!» Et il poussait
-l'impartialité jusqu'à reconnaître que Proudhon avait de la logique.
-«Oh! beaucoup de logique! diable!» Puis, avec le détachement d'une
-intelligence supérieure, il causa de l'exposition de peinture, où il
-avait vu le tableau de Pellerin. Il trouvait cela original, bien touché.
-
-Martinon appuyait tous ses mots par des remarques approbatives; lui
-aussi pensait qu'il fallait «se rallier franchement à la République»,
-et il parla de son père laboureur, faisait le paysan, l'homme du
-peuple. On arriva bientôt aux élections pour l'Assemblée nationale,
-et aux candidats dans l'arrondissement de la Fortelle. Celui de
-l'opposition n'avait pas de chances.
-
-«Vous devriez prendre sa place!» dit M. Dambreuse.
-
-Frédéric se récria.
-
-«Eh! pourquoi donc? car il obtiendrait les suffrages des ultras, vu ses
-opinions personnelles, celui des conservateurs, à cause de sa famille.
-Et peut-être aussi, ajouta le banquier en souriant, grâce un peu à mon
-influence.»
-
-Frédéric objecta qu'il ne saurait comment s'y prendre. Rien de plus
-facile en se faisant recommander aux patriotes de l'Aube par un club de
-la capitale. Il s'agissait de lire, non une profession de foi, comme
-on en voyait quotidiennement, mais une exposition de principes sérieuse.
-
-«Apportez-moi cela; je sais ce qui convient dans la localité! Et vous
-pourriez, je vous le répète, rendre de grands services au pays, à nous
-tous, à moi-même.»
-
-Par des temps pareils, on devait s'entr'aider, et, si Frédéric avait
-besoin de quelque chose, lui, ou ses amis...
-
-«Oh! mille grâces, cher monsieur!»
-
---A charge de revanche, bien entendu!»
-
-Le banquier était un brave homme décidément.
-
-Frédéric ne put s'empêcher de réfléchir à son conseil, et bientôt une
-sorte de vertige l'éblouit.
-
-Les grandes figures de la Convention passèrent devant ses yeux. Il lui
-sembla qu'une aurore magnifique allait se lever. Rome, Vienne, Berlin,
-étaient en insurrection, les Autrichiens chassés de Venise; toute
-l'Europe s'agitait. C'était l'heure de se précipiter dans le mouvement,
-de l'accélérer peut-être; et puis il était séduit par le costume que
-les députés, disait-on, porteraient. Déjà il se voyait en gilet à
-revers avec une ceinture tricolore; et ce prurit, cette hallucination
-devint si forte, qu'il s'en ouvrit à Dussardier.
-
-L'enthousiasme du brave garçon ne faiblissait pas.
-
-«Certainement, bien sûr! Présentez-vous!»
-
-Frédéric, néanmoins, consulta Deslauriers. L'opposition idiote
-qui entravait le commissaire dans sa province avait augmenté son
-libéralisme. Il lui envoya immédiatement des exhortations violentes.
-
-Cependant Frédéric avait besoin d'être approuvé par un plus grand
-nombre, et il confia la chose à Rosanette, un jour que Mlle Vatnaz se
-trouvait là.
-
-Elle était une de ces célibataires parisiennes qui, chaque soir, quand
-elles ont donné leurs leçons, ou tâché de vendre de petits dessins, de
-placer de pauvres manuscrits, rentrent chez elles avec de la crotte
-à leurs jupons, font leur dîner, le mangent toutes seules, puis, les
-pieds sur une chaufferette, à la lueur d'une lampe malpropre, rêvent
-un amour, une famille, un foyer, la fortune, tout ce qui leur manque.
-Aussi, comme beaucoup d'autres, avait-elle salué dans la Révolution
-l'avènement de la vengeance;--et elle se livrait à une propagande
-socialiste effrénée.
-
-L'affranchissement du prolétaire, selon la Vatnaz, n'était possible
-que par l'affranchissement de la femme. Elle voulait son admissibilité
-à tous les emplois, la recherche de la paternité, un autre code,
-l'abolition, ou tout au moins «une réglementation du mariage plus
-intelligente». Alors, chaque Française serait tenue d'épouser un
-Français ou d'adopter un vieillard. Il fallait que les nourrices et
-les accoucheuses fussent des fonctionnaires salariés par l'État;
-qu'il y eût un jury pour examiner les œuvres de femmes, des éditeurs
-spéciaux pour les femmes, une école polytechnique pour les femmes, une
-garde nationale pour les femmes, tout pour les femmes! Et, puisque
-le gouvernement méconnaissait leurs droits, elles devaient vaincre
-la force par la force. Dix mille citoyennes, avec de bons fusils,
-pouvaient faire trembler l'Hôtel de Ville!
-
-La candidature de Frédéric lui parut favorable à ses idées. Elle
-l'encouragea, en lui montrant la gloire à l'horizon. Rosanette se
-réjouit d'avoir un homme qui parlerait à la Chambre.
-
-«Et puis, on te donnera peut-être une bonne place.»
-
-Frédéric, homme de toutes les faiblesses, fut gagné par la démence
-universelle. Il écrivit un discours et alla le faire voir à M.
-Dambreuse.
-
-Au bruit de la grande porte qui retombait, un rideau s'entr'ouvrit
-derrière une croisée; une femme y parut. Il n'eut pas le temps de la
-reconnaître; mais, dans l'antichambre, un tableau l'arrêta, le tableau
-de Pellerin, posé sur une chaise, provisoirement sans doute.
-
-Cela représentait la République, ou le Progrès, ou la Civilisation,
-sous la figure de Jésus-Christ conduisant une locomotive, laquelle
-traversait une forêt vierge. Frédéric, après une minute de
-contemplation, s'écria:
-
-«Quelle turpitude!
-
---N'est-ce pas, hein? dit M. Dambreuse, survenu sur cette parole et
-s'imaginant qu'elle concernait non la peinture, mais la doctrine
-glorifiée par le tableau. Martinon arriva au même moment. Ils passèrent
-dans le cabinet, et Frédéric tirait un papier de sa poche, quand Mlle
-Cécile, entrant tout à coup, articula d'un air ingénu:
-
---Ma tante est-elle ici?
-
---Tu sais bien que non, répliqua le banquier.--N'importe! faites comme
-chez vous, mademoiselle.
-
---Oh! merci! je m'en vais.»
-
-A peine sortie, Martinon eut l'air de chercher son mouchoir.
-
-«Je l'ai oublié dans mon paletot, excusez-moi!
-
---Bien!» dit M. Dambreuse.
-
-Évidemment, il n'était pas dupe de cette manœuvre et même semblait la
-favoriser. Pourquoi? Mais bientôt Martinon reparut, et Frédéric entama
-son discours. Dès la seconde page, qui signalait comme une honte la
-prépondérance des intérêts pécuniaires, le banquier fit la grimace.
-Puis, abordant les réformes, Frédéric demandait la liberté du commerce.
-
-«Comment...! mais permettez!»
-
-L'autre n'entendait pas et continua. Il réclamait l'impôt sur la rente,
-l'impôt progressif, une fédération européenne, et l'instruction du
-peuple, des encouragements aux beaux-arts les plus larges.
-
-«Quand le pays fournirait à des hommes comme Delacroix ou Hugo cent
-mille francs de rente, où serait le mal?»
-
-Le tout finissait par des conseils aux classes supérieures.
-
-«N'épargnez rien, ô riches! donnez! donnez!»
-
-Il s'arrêta et resta debout. Ses deux auditeurs assis ne parlaient pas;
-Martinon écarquillait les yeux, M. Dambreuse était tout pâle. Enfin
-dissimulant son émotion sous un aigre sourire:
-
-«C'est parfait, votre discours!» Et il en vanta beaucoup la forme, pour
-n'avoir pas à s'exprimer sur le fond.
-
-Cette virulence de la part d'un jeune homme inoffensif l'effrayait,
-surtout comme symptôme. Martinon tâcha de le rassurer. Le parti
-conservateur, d'ici peu, prendrait sa revanche certainement; dans
-plusieurs villes on avait chassé les commissaires du gouvernement
-provisoire; les élections n'étaient fixées qu'au 23 avril, on avait du
-temps; bref, il fallait que M. Dambreuse lui-même se présentât dans
-l'Aube; et, dès lors, Martinon ne le quitta plus, devint son secrétaire
-et l'entoura de soins filiaux.
-
-Frédéric arriva fort content de sa personne chez Rosanette. Delmar y
-était et lui apprit que «définitivement» il se portait comme candidat
-aux élections de la Seine. Dans une affiche adressée «au peuple» et
-où il le tutoyait, l'acteur se vantait de le comprendre, «lui», et de
-s'être fait, pour son salut, «crucifier par l'art», si bien qu'il était
-son incarnation, son idéal;--croyant effectivement avoir sur les masses
-une influence énorme, jusqu'à proposer plus tard dans un bureau de
-ministère de réduire une émeute à lui seul; et, quant aux moyens qu'il
-emploierait, il fit cette réponse:
-
-«N'ayez pas peur! Je leur montrerai ma tête!»
-
-Frédéric, pour le mortifier, lui notifia sa propre candidature. Le
-cabotin, du moment que son futur collègue visait la province, se
-déclara son serviteur et offrit de le piloter dans les clubs.
-
-Ils les visitèrent tous, ou presque tous, les rouges et les bleus,
-les furibonds et les tranquilles, les puritains, les débraillés, les
-mystiques et les pochards, ceux où l'on décrétait la mort des rois,
-ceux où l'on dénonçait les fraudes de l'épicerie; et, partout, les
-locataires maudissaient les propriétaires, la blouse s'en prenait à
-l'habit, et les riches conspiraient contre les pauvres. Plusieurs
-voulaient des indemnités comme anciens martyrs de la police, d'autres
-imploraient de l'argent pour mettre en jeu des inventions, ou bien
-c'étaient des plans de phalanstères, des projets de bazars cantonaux,
-des systèmes de félicité publique;--puis, çà et là, un éclair d'esprit
-dans ces nuages de sottise, des apostrophes, soudaines comme des
-éclaboussures, le droit formulé par un juron, et des fleurs d'éloquence
-aux lèvres d'un goujat, portant à cru le baudrier d'un sabre sur
-sa poitrine sans chemise. Quelquefois aussi, figurait un monsieur,
-aristocrate humble d'allures, disant des choses plébéiennes, et qui
-ne s'était pas lavé les mains pour les faire paraître calleuses. Un
-patriote le reconnaissait, les plus vertueux le houspillaient, et il
-sortait la rage dans l'âme. On devait, par affectation de bon sens,
-dénigrer toujours les avocats, et servir le plus souvent possible ces
-locutions: «apporter sa pierre à l'édifice,--problème social,--atelier».
-
-Delmar ne ratait pas les occasions d'empoigner la parole; et, quand
-il ne trouvait plus rien à dire, sa ressource était de se camper le
-poing sur la hanche, l'autre bras dans le gilet, en se tournant de
-profil, brusquement, de manière à bien montrer sa tête. Alors, des
-applaudissements éclataient, ceux de Mlle Vatnaz au fond de la salle.
-
-Frédéric, malgré la faiblesse des orateurs, n'osait se risquer. Tous
-ces gens lui semblaient trop incultes ou trop hostiles.
-
-Mais Dussardier se mit en recherche et lui annonça qu'il existait, rue
-Saint-Jacques, un club intitulé _le Club de l'Intelligence_. Un nom
-pareil donnait bon espoir. D'ailleurs, il amènerait des amis.
-
-Il amena ceux qu'il avait invités à son punch; le teneur de livres,
-le placeur de vins, l'architecte; Pellerin même était venu, peut-être
-qu'Hussonnet allait venir; et sur le trottoir, devant la porte,
-stationnait Regimbart avec deux individus, dont le premier était son
-fidèle Compain, homme un peu courtaud, marqué de petite vérole, les
-yeux rouges; et le second, une espèce de singe nègre, extrêmement
-chevelu, et qu'il connaissait seulement pour être «un patriote de
-Barcelone».
-
-Ils passèrent par une allée, puis furent introduits dans une grande
-pièce, à usage de menuisier sans doute, et dont les murs encore
-neufs sentaient le plâtre. Quatre quinquets accrochés parallèlement
-y faisaient une lumière désagréable. Sur une estrade, au fond, il
-y avait un bureau avec une sonnette, en dessous une table figurant
-la tribune, et de chaque côté deux autres plus basses, pour les
-secrétaires. L'auditoire qui garnissait les bancs était composé de
-vieux rapins, de pions, d'hommes de lettres inédits. Sur ces lignes de
-paletots à collets gras, on voyait de place en place le bonnet d'une
-femme ou le bourgeron d'un ouvrier. Le fond de la salle était même
-plein d'ouvriers, venus là sans doute par désœuvrement, ou qu'avaient
-introduits des orateurs pour se faire applaudir.
-
-Frédéric eut soin de se mettre entre Dussardier et Regimbart, qui,
-à peine assis, posa ses deux mains sur sa canne, son menton sur ses
-deux mains et ferma les paupières, tandis qu'à l'autre extrémité de la
-salle, Delmar, debout, dominait l'assemblée.
-
-Au bureau du président, Sénécal parut.
-
-Cette surprise, avait pensé le bon commis, plairait à Frédéric. Elle le
-contraria.
-
-La foule témoignait à son président une grande déférence. Il était
-de ceux qui, le 25 février, avaient voulu l'organisation immédiate
-du travail; le lendemain, au Prado, il s'était prononcé pour qu'on
-attaquât l'Hôtel de Ville; et, comme chaque personnage se réglait alors
-sur un modèle, l'un copiant Saint-Just, l'autre Danton, l'autre Marat,
-lui, il tâchait de ressembler à Blanqui, lequel imitait Robespierre.
-Ses gants noirs et ses cheveux en brosse lui donnaient un aspect
-rigide, extrêmement convenable.
-
-Il ouvrit la séance par la déclaration des Droits de l'homme et du
-citoyen, acte de foi habituel. Puis une voix vigoureuse entonna _les
-Souvenirs du peuple_ de Béranger.
-
-D'autres voix s'élevèrent. «Non! non! pas ça!
-
---_La Casquette!_» se mirent à hurler, au fond, les patriotes.
-
-Et ils chantèrent en chœur la poésie du jour:
-
- Chapeau bas devant ma casquette,
- A genoux devant l'ouvrier!
-
-Sur un mot du président, l'auditoire se tut. Un des secrétaires procéda
-au dépouillement des lettres.
-
-«Des jeunes gens annoncent qu'ils brûlent chaque soir devant le
-Panthéon un numéro de l'_Assemblée nationale_, et ils engagent tous les
-patriotes à suivre leur exemple.
-
---Bravo! adopté! répondit la foule.
-
---Le citoyen Jean-Jacques Langreneux, typographe, rue Dauphine,
-voudrait qu'on élevât un monument à la mémoire des martyrs de thermidor.
-
-Des applaudissements éclatèrent; quelques-uns cependant se penchaient
-vers leurs voisins pour savoir ce qu'étaient les martyrs de thermidor.
-
-«Michel-Évariste-Népomucène Vincent, ex-professeur, émet le vœu que la
-démocratie européenne adopte l'unité de langage. On pourrait se servir
-d'une langue morte, comme par exemple du latin perfectionné.
-
---Non! pas de latin! s'écria l'architecte.
-
---Pourquoi? reprit un maître d'études.»
-
-Et ces deux messieurs engagèrent une discussion, où d'autres se
-mêlèrent, chacun jetant son mot pour éblouir, et qui ne tarda pas à
-devenir tellement fastidieuse, que beaucoup s'en allaient.
-
-Mais un petit vieillard, portant au bas de son front prodigieusement
-haut des lunettes vertes, réclama la parole pour une communication
-urgente.
-
-C'était un mémoire sur la répartition des impôts. Les chiffres
-découlaient, cela n'en finissait plus! L'impatience éclata d'abord en
-murmures, en conversations; rien ne le troublait. Puis on se mit à
-siffler, on appelait «Azor»; Sénécal gourmanda le public; l'orateur
-continuait comme une machine. Il fallut, pour l'arrêter, le prendre
-par le coude. Le bonhomme eut l'air de sortir d'un songe, et, levant
-tranquillement ses lunettes:
-
-«Pardon! citoyens! pardon! Je me retire! mille excuses!»
-
-L'insuccès de cette lecture déconcerta Frédéric. Il avait son discours
-dans sa poche, mais une improvisation eût mieux valu.
-
-Enfin, le président annonça qu'ils allaient passer à l'affaire
-importante, la question électorale. On ne discuterait pas les grandes
-listes républicaines. Cependant _le Club de l'Intelligence_ avait bien
-le droit, comme un autre, d'en former une, «n'en déplaise à MM. les
-pachas de l'Hôtel de Ville», et les citoyens qui briguaient le mandat
-populaire pouvaient exposer leurs titres.
-
-«Allez-y donc!» dit Dussardier.
-
-Un homme en soutane, crépu, et de physionomie pétulante, avait déjà
-levé la main. Il déclara, en bredouillant, s'appeler Ducretot, prêtre
-et agronome, auteur d'un ouvrage intitulé _Des engrais_. On le renvoya
-vers un cercle horticole.
-
-Puis un patriote en blouse gravit la tribune. Celui-là était un
-plébéien, large d'épaules, une grosse figure très douce et de longs
-cheveux noirs. Il parcourut l'assemblée d'un regard presque voluptueux,
-se renversa la tête, et enfin, écartant les bras:
-
-«Vous avez repoussé Ducretot, ô mes frères! et vous avez bien fait,
-mais ce n'est pas par irréligion, car nous sommes tous religieux.»
-
-Plusieurs écoutaient la bouche ouverte, avec des airs de catéchumènes,
-des poses extatiques.
-
-«Ce n'est pas non plus parce qu'il est prêtre, car, nous aussi, nous
-sommes prêtres! L'ouvrier est prêtre, comme l'était le fondateur du
-socialisme, notre Maître à tous, Jésus-Christ!»
-
-Le moment était venu d'inaugurer le règne de Dieu! L'Évangile
-conduisait tout droit à 89! Après l'abolition de l'esclavage,
-l'abolition du prolétariat. On avait eu l'âge de haine, allait
-commencer l'âge d'amour.
-
-«Le christianisme est la clef de voûte et le fondement de l'édifice
-nouveau...
-
---Vous fichez-vous de nous? s'écria le placeur d'alcools. Qu'est-ce qui
-m'a donné un calotin pareil!»
-
-Cette interruption causa un grand scandale. Presque tous montèrent
-sur les bancs, et, le poing tendu, vociféraient: «Athée! aristocrate!
-canaille!» pendant que la sonnette du président tintait sans
-discontinuer et que les cris: «A l'ordre! à l'ordre!» redoublaient.
-Mais, intrépide, et soutenu d'ailleurs par «trois cafés» pris avant de
-venir, il se débattait au milieu des autres.
-
-«Comment, moi! un aristocrate? allons donc!»
-
-Admis enfin à s'expliquer, il déclara qu'on ne serait jamais tranquille
-avec les prêtres, et, puisqu'on avait parlé tout à l'heure d'économies,
-c'en serait une fameuse que de supprimer les églises, les saints
-ciboires, et finalement tous les cultes.
-
-Quelqu'un lui objecta qu'il allait trop loin.
-
-«Oui! je vais loin! Mais, quand un vaisseau est surpris par la
-tempête...»
-
-Sans attendre la fin de la comparaison, un autre lui répondit:
-
-«D'accord! mais c'est démolir d'un seul coup, comme un maçon sans
-discernement...
-
---Vous insultez les maçons!» hurla un citoyen couvert de plâtre. Et,
-s'obstinant à croire qu'on l'avait provoqué, il vomit des injures,
-voulait se battre, se cramponnait à son banc. Trois hommes ne furent
-pas de trop pour le mettre dehors.
-
-Cependant l'ouvrier se tenait toujours à la tribune. Les deux
-secrétaires l'avertirent d'en descendre. Il protesta contre le
-passe-droit qu'on lui faisait.
-
-«Vous ne m'empêcherez pas de crier: amour éternel à notre chère France!
-amour éternel aussi à la République!
-
---Citoyens! dit alors Compain, citoyens!»
-
-Et, à force de répéter: «Citoyens», ayant obtenu un peu de silence, il
-appuya sur la tribune ses deux mains rouges, pareilles à des moignons,
-se porta le corps en avant, et, clignant des yeux:
-
-«Je crois qu'il faudrait donner une plus large extension à la tête de
-veau.»
-
-Tous se taisaient, croyant avoir mal entendu.
-
-«Oui! la tête de veau!»
-
-Trois cents rires éclatèrent d'un seul coup. Le plafond trembla. Devant
-toutes ces faces bouleversées par la joie, Compain se reculait. Il
-reprit d'un ton furieux:
-
-«Comment! vous ne connaissez pas la tête de veau!»
-
-Ce fut un paroxysme, un délire. On se pressait les côtes. Quelques-uns
-même tombaient par terre, sous les bancs. Compain, n'y tenant plus, se
-réfugia près de Regimbart et il voulait l'entraîner.
-
-«Non! je reste jusqu'au bout!» dit le citoyen.
-
-Cette réponse détermina Frédéric; et, comme il cherchait de droite et
-de gauche ses amis pour le soutenir, il aperçut, devant lui, Pellerin à
-la tribune. L'artiste le prit de haut avec la foule.
-
-«Je voudrais savoir un peu où est le candidat de l'art dans tout cela?
-Moi, j'ai fait un tableau...
-
---Nous n'avons que faire des tableaux!» dit brutalement un homme
-maigre, ayant des plaques rouges aux pommettes.
-
-Pellerin se récria qu'on l'interrompait.
-
-Mais l'autre, d'un ton tragique:
-
-«Est-ce que le gouvernement n'aurait pas dû déjà abolir par un décret
-la prostitution et la misère?»
-
-Et, cette parole lui ayant livré tout de suite la faveur du peuple, il
-tonna contre la corruption des grandes villes.
-
-«Honte et infamie! On devrait happer les bourgeois au sortir de la
-Maison d'or et leur cracher à la figure! Au moins, si le gouvernement
-ne favorisait pas la débauche! Mais les employés de l'octroi sont
-envers nos filles et nos sœurs d'une indécence...»
-
-Une voix proféra de loin:
-
-«C'est rigolo!
-
---A la porte!
-
---On tire de nous des contributions pour solder le libertinage! Ainsi
-les forts appointements d'acteur...
-
---A moi!» s'écria Delmar.
-
-Il bondit à la tribune, écarta tout le monde, prit sa pose; et,
-déclarant qu'il méprisait d'aussi plates accusations, s'étendit sur la
-mission civilisatrice du comédien. Puisque le théâtre était le foyer
-de l'instruction nationale, il votait pour la réforme du théâtre; et,
-d'abord, plus de directions, plus de privilèges!
-
-«Oui! d'aucune sorte!»
-
-Le jeu de l'acteur échauffait la multitude, et des motions subversives
-se croisaient.
-
---Plus d'académies! plus d'Institut!
-
---Plus de missions!
-
---Plus de baccalauréat!
-
---A bas les grades universitaires!
-
---Conservons-les, dit Sénécal, mais qu'ils soient conférés par le
-suffrage universel, par le peuple, seul vrai juge!»
-
-Le plus utile, d'ailleurs, n'était pas cela. Il fallait d'abord passer
-le niveau sur la tête des riches! Et il les représenta se gorgeant
-de crimes sous leurs plafonds dorés, tandis que les pauvres, se
-tordant de faim dans leurs galetas, cultivaient toutes les vertus.
-Les applaudissements devinrent si forts, qu'il s'interrompit. Pendant
-quelques minutes, il resta les paupières closes, la tête renversée et
-comme se berçant sur cette colère qu'il soulevait.
-
-Puis, il se remit à parler d'une façon dogmatique, en phrases
-impérieuses comme des lois. L'État devait s'emparer de la Banque et
-des assurances. Les héritages seraient abolis. On établirait un fonds
-social pour les travailleurs. Bien d'autres mesures étaient bonnes dans
-l'avenir. Celles-là, pour le moment, suffisaient; et, revenant aux
-élections:
-
-«Il nous faut des citoyens purs, des hommes entièrement neufs!
-Quelqu'un se présente-t-il?»
-
-Frédéric se leva. Il y eut un bourdonnement d'approbation causé par ses
-amis. Mais Sénécal, prenant une figure à la Fouquier-Tinville, se mit à
-l'interroger sur ses noms, prénoms, antécédents, vie et mœurs.
-
-Frédéric lui répondait sommairement et se mordait les lèvres. Sénécal
-demanda si quelqu'un voyait un empêchement à cette candidature.
-
-«Non! non!»
-
-Mais lui, il en voyait. Tous se penchèrent et tendirent les oreilles.
-Le citoyen postulant n'avait pas livré une certaine somme promise pour
-une fondation démocratique, un journal. De plus, le 22 février, bien
-que suffisamment averti, il avait manqué au rendez-vous, place du
-Panthéon.
-
-«Je jure qu'il était aux Tuileries! s'écria Dussardier.
-
---Pouvez-vous jurer l'avoir vu au Panthéon?»
-
-Dussardier baissa la tête. Frédéric se taisait; ses amis scandalisés le
-regardaient avec inquiétude.
-
-«Au moins, reprit Sénécal, connaissez-vous un patriote qui nous réponde
-de vos principes?»
-
---Moi! dit Dussardier.
-
---Oh! cela ne suffit pas! un autre!»
-
-Frédéric se tourna vers Pellerin. L'artiste lui répondit par une
-abondance de gestes qui signifiait:
-
-«Ah! mon cher, ils m'ont repoussé! Diable! que voulez-vous!»
-
-Alors, Frédéric poussa du coude Regimbart.
-
-«Oui! c'est vrai! il est temps! j'y vais!»
-
-Et Regimbart enjamba l'estrade; puis, montrant l'Espagnol qui l'avait
-suivi:
-
-«Permettez-moi, citoyens, de vous présenter un patriote de Barcelone!»
-
-Le patriote fit un grand salut, roula comme un automate ses yeux
-d'argent, et la main sur le cœur:
-
-«Ciudadanos! mucho aprecio el honor que me dispensais, y si grande es
-vuestra bondad mayor es vuestro atencion.
-
---Je réclame la parole! cria Frédéric.
-
---Desde que se proclamo la constitucion de Cadiz, ese pacto fundamental
-de las libertades españolas, hasta la ultima revolucion, nuestra patria
-cuenta numerosos y heroicos martires.»
-
-Frédéric encore une fois voulut se faire entendre:
-
-«Mais, citoyens!...»
-
-L'Espagnol continuait:
-
-«El martes proximo tendra lugar en la iglesia de la Magdelena un
-servicio funebre.
-
---C'est absurde à la fin! personne ne comprend!»
-
-Cette observation exaspéra la foule.
-
-«A la porte! à la porte!
-
---Qui? moi? demanda Frédéric.
-
---Vous-même! dit majestueusement Sénécal. Sortez.»
-
-Il se leva pour sortir, et la voix de l'Ibérien le poursuivait:
-
-«Y todos los españoles descarian ver alli reunidas las deputaciones de
-los clubs y de la milica nacional. Una oracion funebre en honor de la
-libertad española y del mundo entero, sera prononciado por un miembro
-del clero de Paris en la sala Bonne-Nouvelle. Honor al pueblo frances,
-que llamaria yo el primero pueblo del mundo, sino fuese ciudadano de
-otra nacion!»
-
-«Aristo!» glapit un voyou, en montrant le poing à Frédéric, qui
-s'élançait dans la cour, indigné.
-
-Il se reprocha son dévouement, sans réfléchir que les accusations
-portées contre lui étaient justes, après tout. Quelle fatale idée que
-cette candidature! Mais quels ânes, quels crétins! Il se comparait à
-ces hommes et soulageait avec leur sottise la blessure de son orgueil.
-
-Puis il éprouva le besoin de voir Rosanette. Après tant de laideurs
-et d'emphase, sa gentille personne serait un délassement. Elle savait
-qu'il avait dû, le soir, se présenter dans un club. Cependant,
-lorsqu'il entra, elle ne lui fit pas même une question.
-
-Elle se tenait près du feu, décousant la doublure d'une robe. Un pareil
-ouvrage le surprit.
-
-«Tiens? qu'est-ce que tu fais?
-
---Tu le vois, dit-elle sèchement. Je raccommode mes hardes. C'est ta
-République.
-
---Pourquoi ma République?
-
---C'est la mienne peut-être?»
-
-Et elle se mit à lui reprocher tout ce qui se passait en France depuis
-deux mois, l'accusant d'avoir fait la révolution, d'être cause qu'on
-était ruiné, que les gens riches abandonnaient Paris, et qu'elle
-mourrait plus tard à l'hôpital.
-
-«Tu en parles à ton aise, toi, avec tes rentes! Du reste, au train dont
-ça va, tu ne les auras pas longtemps, tes rentes.
-
---Cela se peut, dit Frédéric, les plus dévoués sont toujours méconnus,
-et si l'on n'avait pour soi sa conscience, les brutes avec qui l'on se
-compromet vous dégoûteraient de l'abnégation!»
-
-Rosanette le regarda, les cils rapprochés.
-
-«Hein? Quoi? Quelle abnégation? Monsieur n'a pas réussi, à ce qu'il
-paraît? Tant mieux! ça t'apprendra à faire des dons patriotiques. Oh!
-ne mens pas! Je sais que tu leur as donné trois cents francs, car elle
-se fait entretenir, ta République! Eh bien, amuse-toi avec elle, mon
-bonhomme!»
-
-Sous cette avalanche de sottises, Frédéric passait de son autre
-désappointement à une déception plus lourde.
-
-Il s'était retiré au fond de la chambre. Elle vint à lui.
-
-«Voyons! raisonne un peu! Dans un pays comme dans une maison, il faut
-un maître; autrement, chacun fait danser l'anse du panier. D'abord,
-tout le monde sait que Ledru-Rollin est couvert de dettes! Quant à
-Lamartine, comment veux-tu qu'un poète s'entende à la politique? Ah!
-tu as beau hocher la tête et te croire plus d'esprit que les autres,
-c'est pourtant vrai! Mais tu ergotes toujours, on ne peut pas placer
-un mot avec toi! Voilà par exemple Fournier-Fontaine, des magasins de
-Saint-Roch: sais-tu de combien il manque? De huit cent mille francs! Et
-Gomer, l'emballeur d'en face, un autre républicain celui-là, il cassait
-les pincettes sur la tête de sa femme, et il a bu tant d'absinthe,
-qu'on va le mettre dans une maison de santé. C'est comme ça qu'ils sont
-tous, les républicains! Une République à vingt-cinq pour cent! Ah oui!
-vante-toi!»
-
-Frédéric s'en alla. L'ineptie de cette fille, se dévoilant tout à coup
-dans un langage populacier, le dégoûtait. Il se sentit même un peu
-redevenu patriote.
-
-La mauvaise humeur de Rosanette ne fit que s'accroître. Mlle Vatnaz
-l'irritait par son enthousiasme. Se croyant une mission, elle avait la
-rage de pérorer, de catéchiser, et, plus forte que son amie dans ces
-matières, l'accablait d'arguments.
-
-Un jour, elle arriva tout indignée contre Hussonnet, qui venait de se
-permettre des polissonneries au club des femmes. Rosanette approuva
-cette conduite, déclarant même qu'elle prendrait des habits d'homme
-pour aller «leur dire leur fait, à toutes et les fouetter». Frédéric
-entrait au même moment.
-
-«Tu m'accompagneras, n'est-ce pas?»
-
-Et malgré sa présence, elles se chamaillèrent, l'une faisant la
-bourgeoise, l'autre la philosophe.
-
-Les femmes, selon Rosanette, étaient nées exclusivement pour l'amour ou
-pour élever des enfants, pour tenir un ménage.
-
-D'après Mlle Vatnaz, la femme devait avoir sa place dans l'État.
-Autrefois, les Gauloises légiféraient, les Anglo-Saxonnes aussi, les
-épouses des Hurons faisaient partie du Conseil. L'œuvre civilisatrice
-était commune. Il fallait toutes y concourir et substituer enfin
-à l'égoïsme la fraternité, à l'individualisme l'association, au
-morcellement la grande culture.
-
-«Allons, bon! tu te connais en culture, à présent!
-
---Pourquoi pas? D'ailleurs, il s'agit de l'humanité, de son avenir!
-
---Mêle-toi du tien!
-
---Ça me regarde!»
-
-Elles se fâchaient. Frédéric s'interposa. La Vatnaz s'échauffait et
-arriva même à soutenir le communisme.
-
-«Quelle bêtise! dit Rosanette. Est-ce que jamais ça pourra se faire?»
-
-L'autre cita en preuve les Esséniens, les frères Moraves, les Jésuites
-du Paraguay, la famille des Pingons, près de Thiers en Auvergne; et,
-comme elle gesticulait beaucoup, sa chaîne de montre se prit dans son
-paquet de breloques, à un petit mouton d'or suspendu.
-
-Tout à coup, Rosanette pâlit extraordinairement.
-
-Mlle Vatnaz continuait à dégager son bibelot.
-
-«Ne te donne pas tant de mal, dit Rosanette; maintenant, je connais tes
-opinions politiques.
-
---Quoi? reprit la Vatnaz, devenue rouge comme une vierge.
-
---Oh! oh! tu me comprends!»
-
-Frédéric ne comprenait pas. Entre elles, évidemment, il était survenu
-quelque chose de plus capital et de plus intime que le socialisme.
-
-«Et quand cela serait, répliqua la Vatnaz, se redressant intrépidement.
-C'est un emprunt, ma chère, dette pour dette!
-
---Parbleu, je ne nie pas les miennes! Pour quelques mille francs, belle
-histoire! J'emprunte au moins; je ne vole personne!»
-
-Mlle Vatnaz s'efforça de rire.
-
-«Oh! j'en mettrais ma main au feu.
-
---Prends garde! Elle est assez sèche pour brûler.»
-
-La vieille fille lui présenta sa main droite, et la gardant levée juste
-en face d'elle:
-
-«Mais il y a de tes amis qui la trouvent à leur convenance!
-
---Des Andalous, alors? comme castagnettes!
-
---Gueuse!»
-
-La Maréchale fit un grand salut.
-
-«On n'est pas plus ravissante!»
-
-Mlle Vatnaz ne répondit rien. Des gouttes de sueur parurent à ses
-tempes. Ses yeux se fixaient sur le tapis. Elle haletait. Enfin, elle
-gagna la porte, et, la faisant claquer vigoureusement:
-
-«Bonsoir! Vous aurez de mes nouvelles!
-
---A l'avantage!» dit Rosanette.
-
-Sa contrainte l'avait brisée. Elle tomba sur le divan, toute
-tremblante, balbutiant des injures, versant des larmes. Était-ce cette
-menace de la Vatnaz qui la tourmentait? Et non! elle s'en moquait bien!
-A tout compter, l'autre lui devait de l'argent, peut-être? C'était le
-mouton d'or, un cadeau; et, au milieu de ses pleurs, le nom de Delmar
-lui échappa. Donc, elle aimait le cabotin!
-
-«Alors, pourquoi m'a-t-elle pris? se demanda Frédéric. D'où vient qu'il
-est revenu? Qui la force à me garder? Quel est le sens de tout cela?»
-
-Les petits sanglots de Rosanette continuaient. Elle était toujours au
-bord du divan, étendue de côté, la joue droite sur ses deux mains,--et
-semblait un être si délicat, inconscient et endolori, qu'il se
-rapprocha d'elle et la baisa au front doucement.
-
-Alors, elle lui fit des assurances de tendresse; le prince venait de
-partir, ils seraient libres. Mais elle se trouvait pour le moment...
-gênée. «Tu l'as vu toi-même l'autre jour, quand j'utilisais mes
-vieilles doublures.» Plus d'équipages à présent! Et ce n'était pas
-tout; le tapissier menaçait de reprendre les meubles de la chambre et
-du grand salon. Elle ne savait que faire.
-
-Frédéric eut envie de répondre: «Ne t'inquiète pas! je payerai!» Mais
-la dame pouvait mentir. L'expérience l'avait instruit. Il se borna
-simplement à des consolations.
-
-Les craintes de Rosanette n'étaient pas vaines; il fallut rendre les
-meubles et quitter le bel appartement de la rue Drouot. Elle en prit
-un autre, sur le boulevard Poissonnière, au quatrième. Les curiosités
-de son ancien boudoir furent suffisantes pour donner aux trois pièces
-un air coquet. On eut des stores chinois, une tente sur la terrasse,
-dans le salon un tapis de hasard encore tout neuf, avec des poufs de
-soie rose. Frédéric avait contribué largement à ces acquisitions; il
-éprouvait la joie d'un nouveau marié qui possède enfin une maison à
-lui, une femme à lui; et, se plaisant là beaucoup, il venait y coucher
-presque tous les soirs.
-
-Un matin, comme il sortait de l'antichambre, il aperçut, au troisième
-étage, dans l'escalier, le shako d'un garde national qui montait. Où
-allait-il donc? Frédéric attendit. L'homme montait toujours, la tête un
-peu baissée: il leva les yeux. C'était le sieur Arnoux. La situation
-était claire. Ils rougirent en même temps, saisis par le même embarras.
-
-Arnoux, le premier, trouva moyen d'en sortir.
-
-«Elle va mieux, n'est-il pas vrai?» comme si, Rosanette étant malade,
-il se fût présenté pour avoir de ses nouvelles.
-
-Frédéric profita de cette ouverture.
-
-«Oui, certainement! Sa bonne me l'a dit, du moins», voulant faire
-entendre qu'on ne l'avait pas reçu.
-
-Puis ils restèrent face à face, irrésolus l'un et l'autre, et
-s'observant. C'était à qui des deux ne s'en irait pas. Arnoux, encore
-une fois, trancha la question.
-
-«Ah! bah! je reviendrai plus tard! Où vouliez-vous aller? Je vous
-accompagne!»
-
-Et, quand ils furent dans la rue, il causa aussi naturellement que
-d'habitude. Sans doute, il n'avait point le caractère jaloux, ou bien
-il était trop bonhomme pour se fâcher.
-
-D'ailleurs, la patrie le préoccupait. Maintenant il ne quittait plus
-l'uniforme. Le 29 mars, il avait défendu les bureaux de _la Presse_.
-Quand on envahit la Chambre il se signala par son courage, et il fut du
-banquet offert à la garde nationale d'Amiens.
-
-Hussonnet, toujours de service avec lui, profitait, plus que personne,
-de sa gourde et de ses cigares; mais, irrévérencieux par nature, il se
-plaisait à le contredire, dénigrant le style peu correct des décrets,
-les conférences du Luxembourg, les vésuviennes, les tyroliens, tout,
-jusqu'au char de l'Agriculture, traîné par des chevaux à la place
-de bœufs et escorté de jeunes filles laides. Arnoux, au contraire,
-défendait le pouvoir et rêvait la fusion des partis. Cependant
-ses affaires prenaient une tournure mauvaise. Il s'en inquiétait
-médiocrement.
-
-Les relations de Frédéric et de la Maréchale ne l'avaient point
-attristé, car cette découverte l'autorisa (dans sa conscience) à
-supprimer la pension qu'il lui refaisait depuis le départ du prince.
-Il allégua l'embarras des circonstances, gémit beaucoup, et Rosanette
-fut généreuse. Alors M. Arnoux se considéra comme l'amant de cœur,--ce
-qui le rehaussait dans son estime, et le rajeunit. Ne doutant pas
-que Frédéric ne payât la Maréchale, il s'imaginait «faire une bonne
-farce», arriva même à s'en cacher, et lui laissait le champ libre quand
-ils se rencontraient.
-
-Ce partage blessait Frédéric, et les politesses de son rival lui
-semblaient une gouaillerie trop prolongée. Mais, en se fâchant, il se
-fût ôté toute chance d'un retour vers l'autre, et puis c'était le seul
-moyen d'en entendre parler. Le marchand de faïences, suivant son usage,
-ou par malice peut-être, la rappelait volontiers dans sa conversation,
-et lui demandait même pourquoi il ne venait plus la voir.
-
-Frédéric, ayant épuisé tous les prétextes, assura qu'il avait été chez
-Mme Arnoux plusieurs fois inutilement. Arnoux en demeura convaincu,
-car souvent il s'extasiait devant elle sur l'absence de leur ami; et
-toujours elle répondait avoir manqué sa visite; de sorte que ces deux
-mensonges, au lieu de se couper, se corroboraient.
-
-La douceur du jeune homme et la joie de l'avoir pour dupe faisaient
-qu'Arnoux le chérissait davantage. Il poussait la familiarité jusqu'aux
-dernières bornes, non par dédain, mais par confiance. Un jour, il lui
-écrivit qu'une affaire urgente l'attirait pour vingt-quatre heures en
-province; il le priait de monter la garde à sa place. Frédéric n'osa le
-refuser et se rendit au poste du Carrousel.
-
-Il eut à subir la société des gardes nationaux! et, sauf un épurateur,
-homme facétieux qui buvait d'une manière exorbitante, tous lui
-parurent plus bêtes que leur giberne. L'entretien principal fut sur le
-remplacement des buffleteries par le ceinturon. D'autres s'emportaient
-contre les ateliers nationaux. On disait: «Où allons-nous?» Celui qui
-avait reçu l'apostrophe répondait en ouvrant les yeux, comme au bord
-d'un abîme: «Où allons-nous?» Alors un plus hardi s'écriait: «Ça ne
-peut pas durer! il faut en finir!» Et, les mêmes discours se répétant
-jusqu'au soir, Frédéric s'ennuya mortellement.
-
-Sa surprise fut grande, quand, à onze heures, il vit paraître Arnoux,
-lequel, tout de suite, dit qu'il accourait pour le libérer, son affaire
-étant finie.
-
-Il n'avait pas eu d'affaire. C'était une invention pour passer
-vingt-quatre heures seul avec Rosanette. Mais le brave Arnoux avait
-trop présumé de lui-même, si bien que, dans sa lassitude, un remords
-l'avait pris. Il venait faire des remerciements à Frédéric et lui
-offrir à souper.
-
-«Mille grâces! je n'ai pas faim! je ne demande que mon lit!
-
---Raison de plus pour déjeuner ensemble tantôt! Quel mollasse vous
-êtes! On ne rentre pas chez soi maintenant! Il est trop tard! Ce serait
-dangereux!»
-
-Frédéric, encore une fois, céda. Arnoux, qu'on ne s'attendait pas à
-voir, fut choyé de ses frères d'armes, principalement de l'épurateur.
-Tous l'aimaient, et il était si bon garçon, qu'il regretta la présence
-d'Hussonnet. Mais il avait besoin de fermer l'œil une minute, pas
-davantage.
-
-«Mettez-vous près de moi», dit-il à Frédéric, tout en s'allongeant sur
-le lit de camp, sans ôter ses buffleteries. Par peur d'une alerte, en
-dépit du règlement, il garda même son fusil, puis balbutia quelques
-mots: «Ma chérie! mon petit ange!» et ne tarda pas à s'endormir.
-
-Ceux qui parlaient se turent, et peu à peu il se fit dans le poste un
-grand silence. Frédéric, tourmenté par les puces, regardait autour
-de lui. La muraille, peinte en jaune, avait à moitié de sa hauteur
-une longue planche où les sacs formaient une suite de petites bosses,
-tandis qu'au-dessous, les fusils couleur de plomb étaient dressés les
-uns près des autres; et il s'élevait des ronflements, produits par
-les gardes nationaux, dont les ventres se dessinaient d'une manière
-confuse dans l'ombre. Une bouteille vide et des assiettes couvraient
-le poêle. Trois chaises de paille entouraient la table, où s'étalait
-un jeu de cartes. Un tambour, au milieu du banc, laissait pendre sa
-bricole. Le vent chaud arrivant par la porte faisait fumer le quinquet.
-Arnoux dormait les deux bras ouverts, et comme son fusil était posé la
-crosse en bas un peu obliquement, la gueule du canon lui arrivait sous
-l'aisselle. Frédéric le remarqua et fut effrayé.
-
-«Mais non! j'ai tort! il n'y a rien à craindre! S'il mourait
-cependant...»
-
-Et, tout de suite, des tableaux à n'en plus finir se déroulèrent. Il
-s'aperçut avec Elle, la nuit, dans une chaise de poste, puis au bord
-d'un fleuve un soir d'été, et sous le reflet d'une lampe, chez eux,
-dans leur maison. Il s'arrêtait même à des calculs de ménage, des
-dispositions domestiques, contemplant, palpant déjà son bonheur;--et,
-pour le réaliser, il aurait fallu seulement que le chien du fusil se
-levât! On pouvait le pousser du bout de l'orteil; le coup partirait, ce
-serait un hasard, rien de plus!
-
-Frédéric s'étendit sur cette idée, comme un dramaturge qui compose.
-Tout à coup, il lui sembla qu'elle n'était pas loin de se résoudre
-en action et qu'il allait y contribuer, qu'il en avait envie; alors
-une grande peur le saisit. Au milieu de cette angoisse, il éprouvait
-un plaisir et s'y enfonçait de plus en plus, sentant avec effroi ses
-scrupules disparaître; dans la fureur de sa rêverie, le reste du monde
-s'effaçait, et il n'avait conscience de lui-même que par un intolérable
-serrement à la poitrine.
-
-«Prenons-nous le vin blanc?» dit l'épurateur qui s'éveillait.
-
-Arnoux sauta par terre et, le vin blanc étant pris, voulut monter la
-faction de Frédéric.
-
-Puis il l'emmena déjeuner rue de Chartres, chez Parly; et, comme il
-avait besoin de se refaire, il se commanda deux plats de viande, un
-homard, une omelette au rhum, une salade, etc., le tout arrosé d'un
-sauterne 1819, avec un romanée 42, sans compter le champagne au dessert
-et les liqueurs.
-
-Frédéric ne le contraria nullement. Il était gêné, comme si l'autre
-avait pu découvrir sur son visage les traces de sa pensée.
-
-Les deux coudes au bord de la table, et penché très bas, Arnoux, en le
-fatiguant de son regard, lui confiait ses imaginations.
-
-Il avait envie de prendre à ferme tous les remblais de la ligne du
-Nord pour y semer des pommes de terre, ou bien d'organiser sur les
-boulevards une cavalcade monstre, où les «célébrités de l'époque»
-figureraient. Il louerait toutes les fenêtres, ce qui, à raison de
-trois francs en moyenne, produirait un joli bénéfice. Bref, il rêvait
-un grand coup de fortune par un accaparement. Il était moral cependant,
-blâmait les excès, l'inconduite, parlait de son «pauvre père», et tous
-les soirs, disait-il, faisait son examen de conscience, avant d'offrir
-son âme à Dieu.
-
-«Un peu de curaçao, hein?
-
---Comme vous voudrez.»
-
-Quant à la République, les choses s'arrangeraient; enfin, il se
-trouvait l'homme le plus heureux de la terre; et, s'oubliant, il vanta
-les qualités de Rosanette, la compara même à sa femme. C'était bien
-autre chose! On n'imaginait pas d'aussi belles cuisses.
-
-«A votre santé!»
-
-Frédéric trinqua. Il avait, par complaisance, un peu trop
-bu; d'ailleurs, le grand soleil l'éblouissait; et, quand ils
-remontèrent ensemble la rue Vivienne, leurs épaulettes se touchaient
-fraternellement.
-
-Rentré chez lui, Frédéric dormit jusqu'à sept heures. Ensuite, il s'en
-alla chez la Maréchale. Elle était sortie avec quelqu'un. Avec Arnoux,
-peut-être? Ne sachant que faire, il continua sa promenade sur le
-boulevard, mais ne put dépasser la porte Saint-Martin, tant il y avait
-de monde.
-
-La misère abandonnait à eux-mêmes un nombre considérable d'ouvriers,
-et ils venaient là, tous les soirs, se passer en revue sans doute et
-attendre un signal. Malgré la loi contre les attroupements, _ces clubs
-du désespoir_ augmentaient d'une manière effrayante, et beaucoup de
-bourgeois s'y rendaient quotidiennement, par bravade, par mode.
-
-Tout à coup, Frédéric aperçut, à trois pas de distance, M. Dambreuse
-avec Martinon; il tourna la tête, car M. Dambreuse s'étant fait nommer
-représentant, il lui gardait rancune. Mais le capitaliste l'arrêta.
-
-«Un mot, cher monsieur! J'ai des explications à vous fournir.
-
---Je n'en demande pas.
-
---De grâce! écoutez-moi.»
-
-Ce n'était nullement sa faute. On l'avait prié, contraint en quelque
-sorte. Martinon, tout de suite, appuya ses paroles: des Nogentais en
-députation s'étaient présentés chez lui.
-
-«D'ailleurs, j'ai cru être libre, du moment...»
-
-Une poussée de monde sur le trottoir força M. Dambreuse à s'écarter.
-Une minute après, il reparut, en disant à Martinon:
-
-«C'est un vrai service, cela! Vous n'aurez pas à vous repentir...»
-
-Tous les trois s'adossèrent contre une boutique, afin de causer plus à
-l'aise.
-
-On criait de temps en temps: «Vive Napoléon! vive Barbès! à bas
-Marie!» La foule innombrable parlait très haut,--et toutes ces voix,
-répercutées par les maisons, faisaient comme le bruit continuel des
-vagues dans un port. A de certains moments, elles se taisaient; alors,
-la _Marseillaise_ s'élevait. Sous les portes cochères, des hommes
-d'allures mystérieuses proposaient des cannes à dard. Quelquefois,
-deux individus, passant l'un devant l'autre, clignaient de l'œil
-et s'éloignaient prestement. Des groupes de badauds occupaient les
-trottoirs; une multitude compacte s'agitait sur le pavé. Des bandes
-entières d'agents de police, sortant des ruelles, y disparaissaient
-à peine entrés. De petits drapeaux rouges, çà et là, semblaient des
-flammes; les cochers, du haut de leur siège, faisaient de grands
-gestes, puis s'en retournaient. C'était un mouvement, un spectacle des
-plus drôles.
-
-«Comme tout cela, dit Martinon, aurait amusé Mlle Cécile!
-
---Ma femme, vous savez bien, n'aime pas que ma nièce vienne avec nous»,
-reprit en souriant M. Dambreuse.
-
-On ne l'aurait pas reconnu. Depuis trois mois il criait: «Vive la
-République!» et même il avait voté le bannissement des d'Orléans. Mais
-les concessions devaient finir. Il se montrait furieux jusqu'à porter
-un casse-tête dans sa poche.
-
-Martinon, aussi, en avait un. La magistrature n'étant plus inamovible,
-il s'était retiré du Parquet, si bien qu'il dépassait en violences M.
-Dambreuse.
-
-Le banquier haïssait particulièrement Lamartine (pour avoir soutenu
-Ledru-Rollin), et avec lui Pierre Leroux, Proudhon, Considérant,
-Lamennais, tous les cerveaux brûlés, tous les socialistes.
-
-«Car enfin, que veulent-ils? On a supprimé l'octroi sur la viande et
-la contrainte par corps; maintenant, on étudie le projet d'une banque
-hypothécaire; l'autre jour, c'était une banque nationale! et voilà cinq
-millions au budget pour les ouvriers! Mais heureusement c'est fini,
-grâce à M. de Falloux! Bon voyage! qu'ils s'en aillent!»
-
-En effet, ne sachant comment nourrir les cent trente mille hommes des
-ateliers nationaux, le ministre des travaux publics avait, ce jour-là
-même, signé un arrêté qui invitait tous les citoyens entre dix-huit et
-vingt ans à prendre du service comme soldats, ou bien à partir vers les
-provinces, pour y remuer la terre.
-
-Cette alternative les indigna, persuadés qu'on voulait détruire la
-République. L'existence loin de la capitale les affligeait comme un
-exil; ils se voyaient mourants par les fièvres, dans des régions
-farouches. Pour beaucoup, d'ailleurs, accoutumés à des travaux
-délicats, l'agriculture semblait un avilissement; c'était un leurre
-enfin, une dérision, le déni formel de toutes les promesses. S'ils
-résistaient, on emploierait la force; ils n'en doutaient pas et se
-disposaient à la prévenir.
-
-Vers neuf heures, les attroupements formés à la Bastille et au
-Châtelet refluèrent sur le boulevard. De la porte Saint-Denis à la
-porte Saint-Martin, cela ne faisait plus qu'un grouillement énorme,
-une seule masse d'un bleu sombre, presque noir. Les hommes que l'on
-entrevoyait avaient tous les prunelles ardentes, le teint pâle, des
-figures amaigries par la faim, exaltées par l'injustice. Cependant
-des nuages s'amoncelaient; le ciel orageux chauffant l'électricité de
-la multitude, elle tourbillonnait sur elle-même, indécise, avec un
-large balancement de houle; et l'on sentait dans ses profondeurs une
-force brute incalculable et comme l'énergie d'un élément. Puis tous
-se mirent à chanter: «Des lampions! des lampions!» Plusieurs fenêtres
-ne s'éclairaient pas; des cailloux furent lancés dans leurs carreaux.
-M. Dambreuse jugea prudent de s'en aller. Les deux jeunes gens le
-reconduisirent.
-
-Il prévoyait de grands désastres. Le peuple, encore une fois, pouvait
-envahir la Chambre; et, à ce propos, il raconta comment il serait mort
-le 15 mai, sans le dévouement d'un garde national.
-
-«Mais c'est votre ami, j'oubliais! votre ami, le fabricant de faïences,
-Jacques Arnoux!» Les gens de l'émeute l'étouffaient; ce brave citoyen
-l'avait pris dans ses bras et déposé à l'écart. Aussi, depuis lors,
-une sorte de liaison s'était faite. «Il faudra un de ces jours dîner
-ensemble, et, puisque vous le voyez souvent, assurez-le que je
-l'aime beaucoup. C'est un excellent homme, calomnié, selon moi; et
-il a de l'esprit, le mâtin! Mes compliments encore une fois! bien le
-bonsoir!...»
-
-Frédéric, après avoir quitté M. Dambreuse, retourna chez la Maréchale
-et, d'un air très sombre, dit qu'elle devait opter entre lui et Arnoux.
-Elle répondit avec douceur qu'elle ne comprenait goutte à des «ragots
-pareils», n'aimait pas Arnoux, n'y tenait aucunement. Frédéric avait
-soif d'abandonner Paris. Elle ne repoussa pas cette fantaisie, et ils
-partirent pour Fontainebleau dès le lendemain.
-
-L'hôtel où ils logèrent se distinguait des autres par un jet d'eau
-clapotant au milieu de sa cour. Les portes des chambres s'ouvraient sur
-un corridor, comme dans les monastères. Celle qu'on leur donna était
-grande, fournie de bons meubles, tendue d'indienne, et silencieuse, vu
-la rareté des voyageurs. Le long des maisons, des bourgeois inoccupés
-passaient; puis, sous leurs fenêtres, quand le jour tomba, des enfants
-dans la rue firent une partie de barres;--et cette tranquillité,
-succédant pour eux au tumulte de Paris, leur causait une surprise, un
-apaisement.
-
-Le matin, de bonne heure, ils allèrent visiter le château. Comme ils
-entraient par la grille, ils aperçurent sa façade tout entière, avec
-les cinq pavillons à toits aigus et son escalier en fer à cheval se
-déployant au fond de la cour, que bordent de droite et de gauche deux
-corps de bâtiments plus bas. Des lichens sur les pavés se mêlent de
-loin au ton fauve des briques, et l'ensemble du palais, couleur de
-rouille comme une vieille armure, avait quelque chose de royalement
-impassible, une sorte de grandeur militaire et triste.
-
-Enfin, un domestique, portant un trousseau de clefs, parut. Il leur
-montra d'abord les appartements des reines, l'oratoire du pape,
-la galerie de François 1er, la petite table d'acajou sur laquelle
-l'empereur signa son abdication, et, dans une des pièces qui divisaient
-l'ancienne galerie des Cerfs, l'endroit où Christine fit assassiner
-Monaldeschi. Rosanette écouta cette histoire attentivement; puis, se
-tournant vers Frédéric:
-
-«C'était par jalousie, sans doute? Prends garde à toi!»
-
-Ensuite, ils traversèrent la salle du Conseil, la salle des Gardes,
-la salle du Trône, le salon de Louis XIII. Les hautes croisées, sans
-rideaux, épanchaient une lumière blanche; de la poussière ternissait
-légèrement les poignées des espagnolettes, le pied de cuivre des
-consoles; des nappes de grosse toile cachaient partout les fauteuils;
-on voyait au-dessus des portes des chasses Louis XV, et çà et là des
-tapisseries représentant les dieux de l'Olympe, Psyché ou les batailles
-d'Alexandre.
-
-Quand elle passait devant les glaces, Rosanette s'arrêtait une minute
-pour lisser ses bandeaux.
-
-Après la cour du donjon et la chapelle Saint-Saturnin, ils arrivèrent
-dans la salle des Fêtes.
-
-Ils furent éblouis par la splendeur du plafond, divisé en compartiments
-octogones, rehaussé d'or et d'argent, plus ciselé qu'un bijou, et
-par l'abondance des peintures qui couvrent les murailles, depuis la
-gigantesque cheminée où des croissants et des carquois entourent les
-armes de France, jusqu'à la tribune pour les musiciens, construite à
-l'autre bout, dans la largeur de la salle. Les dix fenêtres en arcades
-étaient grandes ouvertes; le soleil faisait briller les peintures, le
-ciel bleu continuait indéfiniment l'outremer des cintres; et du fond
-des bois, dont les cimes vaporeuses emplissaient l'horizon, il semblait
-venir un écho des hallalis poussés dans les trompes d'ivoire, et des
-ballets mythologiques, assemblant sous le feuillage des princesses et
-des seigneurs travestis en nymphes et en sylvains,--époque de science
-ingénue, de passions violentes et d'art somptueux, quand l'idéal était
-d'emporter le monde dans un rêve des Hespérides, et que les maîtresses
-des rois se confondaient avec les astres. La plus belle de ces fameuses
-s'était fait peindre, à droite, sous la figure de Diane chasseresse, et
-même en Diane infernale, sans doute pour marquer sa puissance jusque
-par delà le tombeau. Tous ces symboles confirment sa gloire, et il
-reste là quelque chose d'elle, une voix indistincte, un rayonnement qui
-se prolonge.
-
-Frédéric fut pris par une concupiscence rétrospective et inexprimable.
-Afin de distraire son désir, il se mit à considérer tendrement
-Rosanette, en lui demandant si elle n'aurait pas voulu être cette femme.
-
-«Quelle femme?
-
---Diane de Poitiers!»
-
-Il répéta:
-
-«Diane de Poitiers, la maîtresse d'Henri II.»
-
-Elle fit un petit: «Ah!» Ce fut tout.
-
-Son mutisme prouvait clairement qu'elle ne savait rien, ne comprenait
-pas, si bien que par complaisance il lui dit:
-
-«Tu t'ennuies peut-être?
-
---Non, non, au contraire!»
-
-Et, le menton levé, tout en promenant à l'entour un regard des plus
-vagues, Rosanette lâcha ce mot:
-
-«Ça rappelle des souvenirs!»
-
-Cependant on apercevait sur sa mine un effort, une intention de
-respect; et comme cet air sérieux la rendait plus jolie, Frédéric
-l'excusa.
-
-L'étang des carpes la divertit davantage. Pendant un quart d'heure,
-elle jeta des morceaux de pain dans l'eau, pour voir les poissons
-bondir.
-
-Frédéric s'était assis près d'elle sous les tilleuls. Il songeait à
-tous les personnages qui avaient hanté ces murs, Charles-Quint, les
-Valois, Henri IV, Pierre le Grand, Jean-Jacques Rousseau et «les
-belles pleureuses des premières loges», Voltaire, Napoléon, Pie
-VII, Louis-Philippe; il se sentait environné, coudoyé par ces morts
-tumultueux; une telle confusion d'images l'étourdissait, bien qu'il y
-trouvât du charme pourtant.
-
-Enfin ils descendirent dans le parterre.
-
-C'est un vaste rectangle, laissant voir d'un seul coup d'œil ses
-larges allées jaunes, ses carrés de gazon, ses rubans de buis, ses ifs
-en pyramide, ses verdures basses et ses étroites plates-bandes, où
-des fleurs clairsemées font des taches sur la terre grise. Au bout du
-jardin, un parc se déploie, traversé dans toute son étendue par un long
-canal.
-
-Les résidences royales ont en elles une mélancolie particulière, qui
-tient sans doute à leurs dimensions trop considérables pour le petit
-nombre de leurs hôtes, au silence qu'on est surpris d'y trouver après
-tant de fanfares, à leur luxe immobile prouvant par sa vieillesse
-la fugacité des dynasties, l'éternelle misère de tout;--et cette
-exhalaison des siècles, engourdissante et funèbre comme un parfum
-de momie, se fait sentir même aux têtes naïves. Rosanette bâillait
-démesurément. Ils s'en retournèrent à l'hôtel.
-
-Après leur déjeuner, on leur amena une voiture découverte. Ils
-sortirent de Fontainebleau par un large rond-point, puis montèrent
-au pas une route sablonneuse dans un bois de petits pins. Les arbres
-devinrent plus grands; et le cocher, de temps à autre, disait: «Voici
-les Frères Siamois, le Pharamond, le Bouquet du Roi...,» n'oubliant
-aucun des sites célèbres, parfois même s'arrêtant pour les faire
-admirer.
-
-Ils entrèrent dans la futaie de Franchard. La voiture glissait comme un
-traîneau sur le gazon; des pigeons qu'on ne voyait pas roucoulaient;
-tout à coup, un garçon de café parut, et ils descendirent devant la
-barrière d'un jardin où il y avait des tables rondes. Puis, laissant
-à gauche les murailles d'une abbaye en ruines, ils marchèrent sur de
-grosses roches et atteignirent bientôt le fond de la gorge.
-
-Elle est couverte, d'un côté, par un entremêlement de grès et de
-genévriers, tandis que, de l'autre, le terrain presque nu s'incline
-vers le creux du vallon, où, dans la couleur des bruyères, un sentier
-fait une ligne pâle; et on aperçoit tout au loin un sommet en cône
-aplati, avec la tour d'un télégraphe par derrière.
-
-Une demi-heure après, ils mirent pied à terre encore une fois pour
-gravir les hauteurs d'Aspremont.
-
-Le chemin fait des zigzags entre les pins trapus sous des rochers à
-profils anguleux; tout ce coin de la forêt a quelque chose d'étouffé,
-d'un peu sauvage et de recueilli. On pense aux ermites, compagnons
-des grands cerfs portant une croix de feu entre leurs cornes, et
-qui recevaient avec de paternels sourires les bons rois de France
-agenouillés devant leur grotte. Une odeur résineuse emplissait l'air
-chaud, des racines à ras du sol s'entre-croisaient comme des veines.
-Rosanette trébuchait dessus, était désespérée, avait envie de pleurer.
-
-Mais, tout au haut, la joie lui revint, en trouvant sous un toit de
-branchages une manière de cabaret, où l'on vend des bois sculptés. Elle
-but une bouteille de limonade, s'acheta un bâton de houx; et, sans
-donner un coup d'œil au paysage que l'on découvre du plateau, elle
-entra dans la Caverne des Brigands, précédée d'un gamin portant une
-torche.
-
-Leur voiture les attendait dans le Bas-Bréau.
-
-Un peintre en blouse bleue travaillait au pied d'un chêne, avec sa
-boîte à couleurs sur les genoux. Il leva la tête et les regarda passer.
-
-Au milieu de la côte de Chailly, un nuage, crevant tout à coup, leur
-fit rabattre la capote. Presque aussitôt la pluie s'arrêta, et les
-pavés des rues brillaient sous le soleil quand ils rentrèrent dans la
-ville.
-
-Des voyageurs, arrivés nouvellement, leur apprirent qu'une bataille
-épouvantable ensanglantait Paris. Rosanette et son amant n'en furent
-pas surpris. Puis tout le monde s'en alla, l'hôtel redevint paisible,
-le gaz s'éteignit, et ils s'endormirent au murmure du jet d'eau dans la
-cour.
-
-Le lendemain, ils allèrent voir la Gorge au Loup, la Mare aux Fées,
-le Long Rocher, la Marlotte; le surlendemain, ils recommencèrent au
-hasard, comme leur cocher voulait, sans demander où ils étaient, et
-souvent même négligeant les sites fameux.
-
-Ils se trouvaient si bien dans leur vieux landau, bas comme un
-sofa et couvert d'une toile à raies déteintes! Les fossés pleins
-de broussailles filaient sous leurs yeux avec un mouvement doux et
-continu. Des rayons blancs traversaient comme des flèches les hautes
-fougères; quelquefois, un chemin, qui ne servait plus, se présentait
-devant eux en ligne droite, et des herbes s'y dressaient çà et là
-mollement. Au centre des carrefours, une croix étendait ses quatre
-bras; ailleurs, des poteaux se penchaient comme des arbres morts
-et de petits sentiers courbes, en se perdant sous les feuilles,
-donnaient envie de les suivre; au même moment le cheval tournait, ils
-y entraient, on enfonçait dans la boue; plus loin, de la mousse avait
-poussé au bord des ornières profondes.
-
-Ils se croyaient loin des autres, bien seuls. Mais tout à coup passait
-un garde-chasse avec son fusil, ou une bande de femmes en haillons,
-traînant sur leur dos de longues bourrées.
-
-Quand la voiture s'arrêtait, il se faisait un silence universel;
-seulement, on entendait le souffle du cheval dans les brancards, avec
-un cri d'oiseau très faible, répété.
-
-La lumière, à de certaines places éclairant la lisière du bois,
-laissait les fonds dans l'ombre; ou bien, atténuée sur les premiers
-plans par une sorte de crépuscule, elle étalait dans les lointains des
-vapeurs violettes, une clarté blanche. Au milieu du jour, le soleil,
-tombant d'aplomb sur les larges verdures, les éclaboussait, suspendait
-des gouttes argentines à la pointe des branches, rayait le gazon
-de traînées d'émeraudes, jetait des taches d'or sur les couches de
-feuilles mortes; en se renversant la tête, on apercevait le ciel entre
-les cimes des arbres. Quelques-uns, d'une altitude démesurée, avaient
-des airs de patriarches et d'empereurs, ou, se touchant par le bout,
-formaient avec leurs longs fûts comme des arcs de triomphe; d'autres,
-poussés dès le bas obliquement, semblaient des colonnes près de tomber.
-
-Cette foule de grosses lignes verticales s'entr'ouvrait. Alors,
-d'énormes flots verts se déroulaient en bosselages inégaux jusqu'à la
-surface des vallées où s'avançait la croupe d'autres collines dominant,
-des plaines blondes, qui finissaient par se perdre dans une pâleur
-indécise.
-
-Debout, l'un près de l'autre, sur quelque éminence du terrain, ils
-sentaient, tout en humant le vent, leur entrer dans l'âme comme
-l'orgueil d'une vie plus libre, avec une surabondance de forces, une
-joie sans cause.
-
-La diversité des arbres faisait un spectacle changeant. Les hêtres à
-l'écorce blanche et lisse entremêlaient leurs couronnes; des frênes
-courbaient mollement leurs glauques ramures; dans les cépées de
-charmes, des houx pareils à du bronze se hérissaient; puis venait
-une file de minces bouleaux, inclinés dans des attitudes élégiaques;
-et les pins, symétriques comme des tuyaux d'orgue, en se balançant
-continuellement, semblaient chanter. Il y avait des chênes rugueux,
-énormes, qui se convulsaient, s'étiraient du sol, s'étreignaient les
-uns les autres, et, fermes sur leurs troncs, pareils à des torses, se
-lançaient avec leurs bras nus des appels de désespoir, des menaces
-furibondes, comme un groupe de Titans immobilisés dans leur colère.
-Quelque chose de plus lourd, une langueur fiévreuse planait au-dessus
-des mares, découpant la nappe de leurs eaux entre des buissons
-d'épines; les lichens de leur berge, où les loups viennent boire,
-sont couleur de soufre, brûlés comme par le pas des sorcières, et le
-coassement ininterrompu des grenouilles répond au cri des corneilles
-qui tournoient. Ensuite, ils traversaient des clairières monotones,
-plantées d'un baliveau çà et là. Un bruit de fer, des coups drus et
-nombreux sonnaient: c'était, au flanc d'une colline, une compagnie de
-carriers battant les roches. Elles se multipliaient de plus en plus et
-finissaient par emplir tout le paysage, cubiques comme des maisons,
-plates comme des dalles, s'étayant, se surplombant, se confondant,
-telles que les ruines méconnaissables et monstrueuses de quelque cité
-disparue. Mais la furie même de leur chaos fait plutôt rêver à des
-volcans, à des déluges, aux grands cataclysmes ignorés. Frédéric disait
-qu'ils étaient là depuis le commencement du monde et resteraient ainsi
-jusqu'à la fin; Rosanette détournait la tête en affirmant que «ça la
-rendrait folle», et s'en allait cueillir des bruyères. Leurs petites
-fleurs violettes, tassées les unes près des autres, formaient des
-plaques inégales, et la terre qui s'écroulait de dessous mettait comme
-des franges noires au bord des sables pailletés de mica.
-
-Ils arrivèrent un jour à mi-hauteur d'une colline tout en sable. Sa
-surface, vierge de pas, était rayée en ondulations symétriques; çà
-et là, tels que des promontoires sur le lit desséché d'un océan, se
-levaient des roches ayant de vagues formes d'animaux, tortues avançant
-la tête, phoques qui rampent, hippopotames et ours. Personne. Aucun
-bruit. Les sables, frappés par le soleil, éblouissaient;--et tout à
-coup, dans cette vibration de la lumière, les bêtes parurent remuer.
-Ils s'en retournèrent vite, fuyant le vertige, presque effrayés.
-
-Le sérieux de la forêt les gagnait, et ils avaient des heures
-de silence où, se laissant aller au bercement des ressorts, ils
-demeuraient comme engourdis dans une ivresse tranquille. Le bras sous
-la taille, il l'écoutait parler pendant que les oiseaux gazouillaient,
-observait même du même coup d'œil les raisins noirs de sa capote et
-les baies des genévriers, les draperies de son voile, les volutes des
-nuages; et quand il se penchait vers elle, la fraîcheur de sa peau
-se mêlait au grand parfum des bois. Ils s'amusaient de tout; ils se
-montraient, comme une curiosité, des fils de la Vierge suspendus aux
-buissons, des trous pleins d'eau au milieu des pierres, un écureuil sur
-les branches, le vol de deux papillons qui les suivaient; ou bien, à
-vingt pas d'eux, sous les arbres, une biche marchait, tranquillement,
-d'un air noble et doux, avec son faon côte à côte. Rosanette aurait
-voulu courir après pour l'embrasser.
-
-Elle eut bien peur une fois, quand un homme, se présentant tout à coup,
-lui montra dans une boîte trois vipères. Elle se jeta vivement contre
-Frédéric;--il fut heureux de ce qu'elle était faible et de se sentir
-assez fort pour la défendre.
-
-Ce soir-là, ils dînèrent dans une auberge au bord de la Seine. La table
-était près de la fenêtre, Rosanette en face de lui; et il contemplait
-son petit nez fin et blanc, ses lèvres retroussées, ses yeux clairs,
-ses bandeaux châtains qui bouffaient, sa jolie figure ovale. Sa robe
-de foulard écru collait à ses épaules un peu tombantes; et, sortant
-de leurs manchettes tout unies, ses deux mains découpaient, versaient
-à boire, s'avançaient sur la nappe. On leur servit un poulet avec les
-quatre membres étendus, une matelotte d'anguilles dans un compotier en
-terre de pipe, du vin râpeux, du pain trop dur, des couteaux ébréchés.
-Tout cela augmentait le plaisir, l'illusion. Ils se croyaient presque
-au milieu d'un voyage, en Italie, dans leur lune de miel.
-
-Avant de repartir, ils allèrent se promener le long de la berge.
-
-Le ciel d'un bleu tendre, arrondi comme un dôme, s'appuyait à l'horizon
-sur la dentelure des bois. En face, au bout de la prairie, il y avait
-un clocher dans un village; et, plus loin, à gauche, le toit d'une
-maison faisait une tache rouge sur la rivière, qui semblait immobile
-dans toute la longueur de sa sinuosité. Des joncs se penchaient
-pourtant, et l'eau secouait légèrement des perches plantées au bord
-pour tenir des filets; une nasse d'osier, deux ou trois vieilles
-chaloupes étaient là. Près de l'auberge, une fille en chapeau de paille
-tirait des seaux d'un puits;--chaque fois qu'ils remontaient, Frédéric
-écoutait avec une jouissance inexprimable le grincement de la chaîne.
-
-Il ne doutait pas qu'il ne fût heureux pour jusqu'à la fin de ses
-jours, tant son bonheur lui paraissait naturel, inhérent à sa vie et
-à la personne de cette femme. Un besoin le poussait à lui dire des
-tendresses. Elle y répondait par de gentilles paroles, de petites
-tapes sur l'épaule, des douceurs dont la surprise le charmait. Il lui
-découvrait enfin une beauté toute nouvelle, qui n'était peut-être que
-le reflet des choses ambiantes, à moins que leurs virtualités secrètes
-ne l'eussent fait s'épanouir.
-
-Quand ils se reposaient au milieu de la campagne, il s'étendait la tête
-sur ses genoux, à l'abri de son ombrelle;--ou bien, couchés sur le
-ventre au milieu de l'herbe, ils restaient l'un en face de l'autre, à
-se regarder, plongeant dans leurs prunelles, altérés d'eux-mêmes, s'en
-assouvissant toujours, puis les paupières entre-fermées, ne parlant
-plus.
-
-Quelquefois, ils entendaient tout au loin des roulements de tambour.
-C'était la générale que l'on battait dans les villages pour aller
-défendre Paris.
-
-«Ah! tiens! l'émeute!» disait Frédéric avec une pitié dédaigneuse,
-toute cette agitation lui apparaissant misérable à côté de leur amour
-et de la nature éternelle.
-
-Et ils causaient de n'importe quoi, de choses qu'ils savaient
-parfaitement, de personnes qui ne les intéressaient pas, de mille
-niaiseries. Elle l'entretenait de sa femme de chambre et de son
-coiffeur. Un jour, elle s'oublia à dire son âge: vingt-neuf ans; elle
-devenait vieille.
-
-En plusieurs fois, sans le vouloir, elle lui apprit des détails sur
-elle-même. Elle avait été «demoiselle dans un magasin», avait fait
-un voyage en Angleterre, commencé des études pour être actrice; tout
-cela sans transitions, et il ne pouvait reconstruire un ensemble. Elle
-en conta plus long, un jour qu'ils étaient assis sous un platane, au
-revers d'un pré. En bas, sur le bord de la route, une petite fille,
-nu-pieds dans la poussière, faisait paître une vache. Dès qu'elle les
-aperçut, elle vint leur demander l'aumône; et, tenant d'une main son
-jupon en lambeaux, elle grattait de l'autre ses cheveux noirs qui
-entouraient, comme une perruque à la Louis XIV, toute sa tête brune,
-illuminée par des yeux splendides.
-
-«Elle sera bien jolie plus tard», dit Frédéric.
-
---Quelle chance pour elle si elle n'a pas de mère! reprit Rosanette.
-
---Hein? comment?
-
---Mais oui; moi, sans la mienne...»
-
-Elle soupira et se mit à parler de son enfance. Ses parents étaient
-des canuts de la Croix-Rousse. Elle servait son père comme apprentie.
-Le pauvre bonhomme avait beau s'exténuer, sa femme l'invectivait et
-vendait tout pour aller boire. Rosanette voyait leur chambre, avec
-les métiers rangés en longueur contre les fenêtres, le pot-bouille
-sur le poêle, le lit peint en acajou, une armoire en face, et la
-soupente obscure où elle avait couché jusqu'à quinze ans. Enfin, un
-monsieur était venu, un homme gras, la figure couleur de buis, des
-façons de dévot, habillé de noir. Sa mère et lui eurent ensemble une
-conversation, si bien que, trois jours après... Rosanette s'arrêta, et,
-avec un regard plein d'impudeur et d'amertume:
-
-«C'était fait!»
-
-Puis, répondant au geste de Frédéric:
-
-«Comme il était marié (il aurait craint de se compromettre dans sa
-maison), on m'emmena dans un cabinet de restaurateur, et on m'avait dit
-que je serais heureuse, que je recevrais un beau cadeau.
-
-«Dès la porte, la première chose qui m'a frappée, c'était un candélabre
-de vermeil, sur une table où il y avait deux couverts. Une glace au
-plafond les reflétait, et les tentures des murailles en soie bleue
-faisaient ressembler tout l'appartement à une alcôve. Une surprise m'a
-saisie. Tu comprends, un pauvre être qui n'a jamais rien vu! Malgré mon
-éblouissement, j'avais peur, je désirais m'en aller. Je suis restée
-pourtant.
-
-«Le seul siège qu'il y eût était un divan contre la table. Il a
-cédé sous moi avec mollesse; la bouche du calorifère dans le tapis
-m'envoyait une haleine chaude, et je restai là sans rien prendre. Le
-garçon qui se tenait debout m'a engagée à manger. Il m'a versé tout de
-suite un grand verre de vin; la tête me tournait, j'ai voulu ouvrir
-la fenêtre, il m'a dit: «Non, mademoiselle, c'est défendu.» Et il
-m'a quittée. «La table était couverte d'un tas de choses que je ne
-connaissais pas. Rien ne m'a semblé bon. Alors je me suis rabattue
-sur un pot de confitures, et j'attendais toujours. Je ne sais quoi
-l'empêchait de venir. Il était très tard, minuit au moins, je n'en
-pouvais plus de fatigue; en repoussant un des oreillers pour mieux
-m'étendre, je rencontre sous ma main une sorte d'album, un cahier;
-c'étaient des images obscènes... Je dormais dessus, quand il est entré.»
-
-Elle baissa la tête et demeura pensive.
-
-Les feuilles autour d'eux susurraient, dans un fouillis d'herbes une
-grande digitale se balançait, la lumière coulait comme une onde sur
-le gazon, et le silence était coupé à intervalles rapides par le
-broutement de la vache qu'on ne voyait plus.
-
-Rosanette considérait un point par terre à trois pas d'elle, fixement,
-les narines battantes, absorbée... Frédéric lui prit la main.
-
-«Comme tu as souffert, pauvre chérie!
-
---Oui, dit-elle, plus que tu ne crois!... Jusqu'à vouloir en finir; on
-m'a repêchée.
-
---Comment?
-
---Ah! n'y pensons plus!... Je t'aime, je suis heureuse! embrasse-moi.»
-Et elle ôta une à une les brindilles de chardons accrochées dans le bas
-de sa robe.
-
-Frédéric songeait surtout à ce qu'elle n'avait pas dit. Par quels
-degrés avait-elle pu sortir de la misère? A quel amant devait-elle son
-éducation? Que s'était-il passé dans sa vie jusqu'au jour où il était
-venu chez elle pour la première fois? Son dernier aveu interdisait
-les questions. Il lui demanda seulement comment elle avait fait la
-connaissance d'Arnoux.
-
-«Par la Vatnaz.
-
---N'était-ce pas toi que j'ai vue, une fois, au Palais-Royal, avec eux
-deux!»
-
-Il cita la date précise. Rosanette fit un effort.
-
-«Oui, c'est vrai!... Je n'étais pas gaie dans ce temps-là!»
-
-Mais Arnoux s'était montré excellent, Frédéric n'en doutait pas;
-cependant leur ami était un drôle d'homme, plein de défauts; il eut
-soin de les rappeler. Elle en convenait.
-
-«N'importe!... On l'aime tout de même, ce chameau-là!
-
---Encore maintenant? dit Frédéric.
-
-Elle se mit à rougir, moitié riante, moitié fâchée.
-
-«Eh! non! C'est de l'histoire ancienne. Je ne te cache rien. Quand même
-cela serait, lui, c'est différent! D'ailleurs, je ne te trouve pas
-gentil pour ta victime.
-
---Ma victime?»
-
-Rosanette lui prit le menton.
-
-«Sans doute.»
-
-Et zézayant à la manière des nourrices:
-
-«Avons pas toujours été bien sage! Avons fait dodo avec sa femme!
-
---Moi! jamais de la vie!»
-
-Rosanette sourit. Il fut blessé de son sourire, preuve d'indifférence,
-crut-il. Mais elle reprit doucement et avec un de ces regards qui
-implorent le mensonge:
-
-«Bien sûr?
-
---Certainement!»
-
-Frédéric jura sa parole d'honneur qu'il n'avait jamais pensé à Mme
-Arnoux, étant trop amoureux d'une autre.
-
-«De qui donc?
-
---Mais de vous, ma toute belle!
-
---Ah! ne te moque pas de moi! Tu m'agaces!»
-
-Il jugea prudent d'inventer une histoire, une passion. Il trouva des
-détails circonstanciés. Cette personne, du reste, l'avait rendu fort
-malheureux.
-
-«Décidément, tu n'as pas de chance! dit Rosanette.
-
---Oh! oh! peut-être!» voulant faire entendre par là plusieurs
-bonnes fortunes, afin de donner de lui meilleure opinion, de même
-que Rosanette n'avouait pas tous ses amants pour qu'il l'estimât
-davantage;--car, au milieu des confidences les plus intimes, il y a
-toujours des restrictions, par fausse honte, délicatesse, pitié. On
-découvre chez l'autre ou dans soi-même des précipices ou des fanges
-qui empêchent de poursuivre; on sent d'ailleurs que l'on ne serait pas
-compris; il est difficile d'exprimer exactement quoi que ce soit; aussi
-les unions complètes sont rares.
-
-La pauvre Maréchale n'en avait jamais connu de meilleure. Souvent,
-quand elle considérait Frédéric, des larmes lui arrivaient aux
-paupières; puis elle levait les yeux ou les projetait vers l'horizon,
-comme si elle avait aperçu quelque grande aurore, des perspectives de
-félicité sans bornes. Enfin, un jour, elle avoua qu'elle souhaitait
-faire dire une messe, «pour que ça porte bonheur à notre amour».
-
-D'où venait donc qu'elle lui avait résisté pendant si longtemps? Elle
-n'en savait rien elle-même. Il renouvela plusieurs fois sa question, et
-elle répondait en le serrant dans ses bras:
-
-«C'est que j'avais peur de t'aimer trop, mon chéri!»
-
-Le dimanche matin, Frédéric lut dans un journal, sur une liste de
-blessés, le nom de Dussardier. Il jeta un cri, et, montrant le papier à
-Rosanette, déclara qu'il allait partir immédiatement.
-
-«Pourquoi faire?
-
---Mais pour le voir, le soigner!
-
---Tu ne vas pas me laisser seule, j'imagine?
-
---Viens avec moi.
-
---Ah! que j'aille me fourrer dans une bagarre pareille! Merci bien!
-
---Cependant je ne peux pas...
-
---Ta ta ta! Comme si on manquait d'infirmiers dans les hôpitaux! Et
-puis, qu'est-ce que ça le regardait encore, celui-là? Chacun pour soi!»
-
-Il fut indigné de cet égoïsme et il se reprocha de n'être pas là-bas
-avec les autres. Tant d'indifférence aux malheurs de la patrie avait
-quelque chose de mesquin et de bourgeois. Son amour lui pesa tout à
-coup comme un crime. Ils se boudèrent pendant une heure.
-
-Puis elle le supplia d'attendre, de ne pas s'exposer.
-
-«Si par hasard on te tue!
-
---Eh! je n'aurai fait que mon devoir!»
-
-Rosanette bondit. D'abord, son devoir était de l'aimer. C'est qu'il ne
-voulait plus d'elle, sans doute! Ça n'avait pas le sens commun! Quelle
-idée, mon Dieu!
-
-Frédéric sonna pour avoir la note. Mais il n'était pas facile de s'en
-retourner à Paris. La voiture des messageries Leloir venait de partir,
-les berlines Lecomte ne partiraient pas, la diligence du Bourbonnais
-ne passerait que tard dans la nuit et serait peut-être pleine; on n'en
-savait rien. Quand il eut perdu beaucoup de temps à ces informations,
-l'idée lui vint de prendre la poste. Le maître de poste refusa de
-fournir des chevaux, Frédéric n'ayant point de passeport. Enfin, il
-loua une calèche (la même qui les avait promenés) et ils arrivèrent
-devant l'hôtel du Commerce, à Melun, vers cinq heures.
-
-La place du Marché était couverte de faisceaux d'armes. Le préfet avait
-défendu aux gardes nationaux de se porter sur Paris. Ceux qui n'étaient
-pas de son département voulaient continuer leur route. On criait.
-L'auberge était pleine de tumulte.
-
-Rosanette, prise de peur, déclara qu'elle n'irait pas plus loin et le
-supplia encore de rester. L'aubergiste et sa femme se joignirent à
-elle. Un brave homme qui dînait s'en mêla, affirmant que la bataille
-serait terminée d'ici à peu; d'ailleurs, il fallait faire son devoir.
-Alors, la Maréchale redoubla de sanglots. Frédéric était exaspéré. Il
-lui donna sa bourse, l'embrassa vivement et disparut.
-
-Arrivé à Corbeil, dans la gare, on lui apprit que les insurgés avaient
-de distance en distance coupé les rails, et le cocher refusa de le
-conduire plus loin; ses chevaux, disait-il, étaient «rendus».
-
-Par sa protection cependant, Frédéric obtint un mauvais cabriolet
-qui, pour la somme de soixante francs, sans compter le pourboire,
-consentit à le mener jusqu'à la barrière d'Italie. Mais, à cent pas de
-la barrière, son conducteur le fit descendre et s'en retourna. Frédéric
-marchait sur la route, quand tout à coup une sentinelle croisa la
-baïonnette. Quatre hommes l'empoignèrent en vociférant:
-
-«C'en est un! Prenez garde! Fouillez-le! Brigand! Canaille!»
-
-Et sa stupéfaction fut si profonde, qu'il se laissa entraîner au poste
-de la barrière, dans le rond-point même où convergent les boulevards
-des Gobelins et de l'Hôpital et les rues Godefroy et Mouffetard.
-
-Quatre barricades formaient, au bout des quatre voies, d'énormes talus
-de pavés; des torches çà et là grésillaient; malgré la poussière qui
-s'élevait, il distingua des fantassins de la ligne et des gardes
-nationaux, tous le visage noir, débraillés, hagards. Ils venaient de
-prendre la place, avaient fusillé plusieurs hommes; leur colère durait
-encore. Frédéric dit qu'il arrivait de Fontainebleau au secours d'un
-camarade blessé logeant rue de Bellefond; personne d'abord ne voulut
-le croire; on examina ses mains, on flaira même son oreille pour
-s'assurer qu'il ne sentait pas la poudre.
-
-Cependant, à force de répéter la même chose, il finit par convaincre
-un capitaine, qui ordonna à deux fusiliers de le conduire au poste du
-Jardin des Plantes.
-
-Ils descendirent le boulevard de l'Hôpital. Une forte brise soufflait.
-Elle le ranima.
-
-Ils tournèrent ensuite par la rue du Marché-aux-Chevaux. Le Jardin des
-Plantes, à droite, faisait une grande masse noire; tandis qu'à gauche,
-la façade entière de la Pitié, éclairée à toutes ses fenêtres, flambait
-comme un incendie, et des ombres passaient rapidement sur les carreaux.
-
-Les deux hommes de Frédéric s'en allèrent. Un autre l'accompagna
-jusqu'à l'École polytechnique.
-
-La rue Saint-Victor était toute sombre, sans un bec de gaz ni une
-lumière aux maisons. De dix minutes en dix minutes, on entendait:
-
-«Sentinelles! prenez garde à vous!» Et ce cri, jeté au milieu du
-silence, se prolongeait comme la répercussion d'une pierre tombant dans
-un abîme.
-
-Quelquefois, un battement de pas lourds s'approchait. C'était une
-patrouille de cent hommes au moins; des chuchotements, de vagues
-cliquetis de fer s'échappaient de cette masse confuse, et, s'éloignant
-avec un balancement rythmique, elle se fondait dans l'obscurité.
-
-Il y avait au centre des carrefours un dragon à cheval, immobile. De
-temps en temps, une estafette passait au grand galop, puis le silence
-recommençait. Des canons en marche faisaient au loin sur le pavé
-un roulement sourd et formidable; le cœur se serrait à ces bruits
-différant de tous les bruits ordinaires. Ils semblaient même élargir
-le silence, qui était profond, absolu,--un silence noir. Des hommes
-en blouse blanche abordaient les soldats, leur disaient un mot et
-s'évanouissaient comme des fantômes.
-
-Le poste de l'École polytechnique regorgeait de monde. Des femmes
-encombraient le seuil, demandant à voir leur fils ou leur mari. On
-les renvoyait au Panthéon transformé en dépôt de cadavres,--et on
-n'écoutait pas Frédéric. Il s'obstina, jurant que son ami Dussardier
-l'attendait, allait mourir. On lui donna enfin un caporal pour le mener
-au haut de la rue Saint-Jacques, à la mairie du XIIe arrondissement.
-
-La place du Panthéon était pleine de soldats couchés sur de la paille.
-Le jour se levait. Les feux de bivouac s'éteignaient.
-
-L'insurrection avait laissé dans ce quartier-là des traces formidables.
-Le sol des rues se trouvait, d'un bout à l'autre, inégalement bosselé.
-Sur les barricades en ruines, il restait des omnibus, des tuyaux
-de gaz, des roues de charrettes; de petites flaques noires, en de
-certains endroits, devaient être du sang. Les maisons étaient criblées
-de projectiles, et leur charpente se montrait sous des écaillures
-du plâtre. Des jalousies, tenant par un clou, pendaient comme des
-haillons. Les escaliers ayant croulé, des portes s'ouvraient sur le
-vide. On apercevait l'intérieur des chambres avec leurs papiers en
-lambeaux; des choses délicates s'y étaient conservées quelquefois.
-Frédéric observa une pendule, un bâton de perroquet, des gravures.
-
-Quand il entra dans la mairie, les gardes nationaux bavardaient
-intarissablement sur les morts de Bréa et de Négrier, du représentant
-Charbonnel et de l'archevêque de Paris. On disait que le duc d'Aumale
-était débarqué à Boulogne, Barbès enfui de Vincennes, que l'artillerie
-arrivait de Bourges et que les secours de la province affluaient. Vers
-trois heures, quelqu'un apporta de bonnes nouvelles; des parlementaires
-de l'émeute étaient chez le président de l'Assemblée.
-
-Alors, on se réjouit; et, comme il avait encore douze francs,
-Frédéric fit venir douze bouteilles de vin, espérant par là hâter sa
-délivrance. Tout à coup, on crut entendre une fusillade. Les libations
-s'arrêtèrent; on regarda l'inconnu avec des yeux méfiants; ce pouvait
-être Henri V.
-
-Pour n'avoir aucune responsabilité, ils le transportèrent à la mairie
-du XIe arrondissement, d'où on ne lui permit pas de sortir avant neuf
-heures du matin.
-
-Il alla en courant jusqu'au quai Voltaire. A une fenêtre ouverte, un
-vieillard en manches de chemise pleurait, les yeux levés. La Seine
-coulait paisiblement. Le ciel était tout bleu; dans les arbres des
-Tuileries, des oiseaux chantaient.
-
-Frédéric traversait le Carrousel quand une civière vint à passer. Le
-poste, tout de suite, présenta les armes, et l'officier dit en mettant
-la main à son shako: «Honneur au courage malheureux!» Cette parole
-était devenue presque obligatoire; celui qui la prononçait paraissait
-toujours solennellement ému. Un groupe de gens furieux escortait la
-civière en criant:
-
-«Nous vous vengerons! nous vous vengerons!»
-
-Les voitures circulaient sur le boulevard, et des femmes devant les
-portes faisaient de la charpie. Cependant l'émeute était vaincue, ou
-à peu près; une proclamation de Cavaignac, affichée tout à l'heure,
-l'annonçait. Au haut de la rue Vivienne, un peloton de mobiles parut.
-Alors, les bourgeois poussèrent des cris d'enthousiasme; ils levaient
-leurs chapeaux, applaudissaient, dansaient, voulaient les embrasser,
-leur offrir à boire,--et des fleurs jetées par des dames tombaient des
-balcons.
-
-Enfin, à dix heures, au moment où le canon grondait pour prendre le
-faubourg Saint-Antoine, Frédéric arriva chez Dussardier. Il le trouva
-dans sa mansarde, étendu sur le dos et dormant. De la pièce voisine une
-femme sortit à pas muets, Mlle Vatnaz.
-
-Elle emmena Frédéric à l'écart et lui apprit comment Dussardier avait
-reçu sa blessure.
-
-Le samedi, au haut d'une barricade, dans la rue Lafayette, un gamin
-enveloppé d'un drapeau tricolore criait aux gardes nationaux:
-«Allez-vous tirer contre vos frères!» Comme ils s'avançaient,
-Dussardier avait jeté bas son fusil, écarté les autres, bondi sur la
-barricade, et, d'un coup de savate, abattu l'insurgé en lui arrachant
-le drapeau. On l'avait retrouvé sous les décombres, la cuisse percée
-d'un lingot de cuivre. Il avait fallu débrider la plaie, extraire le
-projectile. Mlle Vatnaz était arrivée le soir même, et, depuis ce
-temps-là, ne le quittait plus.
-
-Elle préparait avec intelligence tout ce qu'il fallait pour les
-pansements, l'aidait à boire, épiait ses moindres désirs, allait et
-venait plus légère qu'une mouche, et le contemplait avec des yeux
-tendres.
-
-Frédéric, pendant deux semaines, ne manqua pas de revenir tous les
-matins; un jour qu'il parlait du dévouement de la Vatnaz, Dussardier
-haussa les épaules:
-
-«Eh non! C'est par intérêt!
-
---Tu crois?»
-
-Il reprit: «J'en suis sûr!» sans vouloir s'expliquer davantage.
-
-Elle le comblait de prévenances, jusqu'à lui apporter les journaux où
-l'on exaltait sa belle action. Ces hommages paraissaient l'importuner.
-Il avoua même à Frédéric l'embarras de sa conscience.
-
-Peut-être qu'il aurait dû se mettre de l'autre bord, avec les blouses,
-car enfin on leur avait promis un tas de choses qu'on n'avait pas
-tenues. Leurs vainqueurs détestaient la République, et puis, on s'était
-montré bien dur pour eux! Ils avaient tort, sans doute, pas tout à
-fait cependant, et le brave garçon était torturé par cette idée qu'il
-pouvait avoir combattu la justice.
-
-Sénécal, enfermé aux Tuileries sous la terrasse du bord de l'eau,
-n'avait rien de ces angoisses.
-
-Ils étaient là, neuf cents hommes, entassés dans l'ordure, pêle-mêle,
-noirs de poudre et de sang caillé, grelottant la fièvre, criant de
-rage, et on ne retirait pas ceux qui venaient à mourir parmi les
-autres. Quelquefois, au bruit soudain d'une détonation, ils croyaient
-qu'on allait tous les fusiller; alors, ils se précipitaient contre les
-murs, puis retombaient à leur place, tellement hébétés par la douleur,
-qu'il leur semblait vivre dans un cauchemar, une hallucination funèbre.
-La lampe suspendue à la voûte avait l'air d'une tache de sang, et
-de petites flammes vertes et jaunes voltigeaient, produites par les
-émanations du caveau. Dans la crainte des épidémies, une commission
-fut nommée. Dès les premières marches, le président se rejeta en
-arrière, épouvanté par l'odeur des excréments et des cadavres.
-Quand les prisonniers s'approchaient d'un soupirail, les gardes
-nationaux qui étaient de faction--pour les empêcher d'ébranler les
-grilles--fourraient des coups de baïonnette, au hasard, dans le tas.
-
-Ils furent généralement impitoyables. Ceux qui ne s'étaient pas battus
-voulaient se signaler. C'était un débordement de peur. On se vengeait à
-la fois des journaux, des clubs, des attroupements, des doctrines, de
-tout ce qui exaspérait depuis trois mois; et, en dépit de la victoire,
-l'égalité (comme pour le châtiment de ses défenseurs et la dérision
-de ses ennemis) se manifestait triomphalement, une égalité de bêtes
-brutes, un même niveau de turpitudes sanglantes; car le fanatisme
-des intérêts équilibra les délires du besoin, l'aristocratie eut les
-fureurs de la crapule, et le bonnet de coton ne se montra pas moins
-hideux que le bonnet rouge. La raison publique était troublée comme
-après les grands bouleversements de la nature. Des gens d'esprit en
-restèrent idiots pour toute leur vie.
-
-Le père Roque était devenu très brave, presque téméraire. Arrivé le 26
-à Paris avec les Nogentais, au lieu de s'en retourner en même temps
-qu'eux, il avait été s'adjoindre à la garde nationale qui campait aux
-Tuileries, et il fut très content d'être placé en sentinelle devant
-la terrasse du bord de l'eau. Au moins, là, il les avait sous lui,
-ces brigands! Il jouissait de leur défaite, de leur abjection, et ne
-pouvait se retenir de les invectiver.
-
-Un d'eux, un adolescent à longs cheveux blonds, mit sa face aux
-barreaux en demandant du pain. M. Roque lui ordonna de se taire. Mais
-le jeune homme répétait d'une voix lamentable:
-
-«Du pain!
-
---Est-ce que j'en ai, moi!»
-
-D'autres prisonniers apparurent dans le soupirail, avec leurs barbes
-hérissées, leurs prunelles flamboyantes, tous se poussant et hurlant:
-
-«Du pain!»
-
-Le père Roque fut indigné de voir son autorité méconnue. Pour leur
-faire peur, il les mit en joue, et, porté jusqu'à la voûte par le flot
-qui l'étouffait, le jeune homme, la tête en arrière, cria encore une
-fois:
-
-«Du pain!
-
---Tiens! en voilà!» dit le père Roque, en lâchant son coup de fusil.
-
-Il y eut un énorme hurlement, puis rien. Au bord du baquet, quelque
-chose de blanc était resté.
-
-Après quoi, M. Roque s'en retourna chez lui; car il possédait, rue
-Saint-Martin, une maison où il s'était réservé un pied à terre; et les
-dommages causés par l'émeute à la devanture de son immeuble n'avaient
-pas contribué médiocrement à le rendre furieux. Il lui sembla, en la
-revoyant, qu'il s'était exagéré le mal. Son action de tout à l'heure
-l'apaisait, comme une indemnité.
-
-Ce fut sa fille elle-même qui lui ouvrit la porte. Elle lui dit tout de
-suite que son absence trop longue l'avait inquiétée; elle avait craint
-un malheur, une blessure.
-
-Cette preuve d'amour filial attendrit le père Roque. Il s'étonna
-qu'elle se fût mise en route sans Catherine.
-
-«Je l'ai envoyée faire une commission», répondit Louise.
-
-Et elle s'informa de sa santé, de choses et d'autres; puis, d'un air
-indifférent, elle lui demanda si par hasard il n'avait pas rencontré
-Frédéric.
-
-«Non! pas le moins du monde!»
-
-C'était pour lui seul qu'elle avait fait le voyage.
-
-Quelqu'un marcha dans le corridor.
-
-«Ah! pardon...»
-
-Et elle disparut.
-
-Catherine n'avait point trouvé Frédéric. Il était absent depuis
-plusieurs jours, et son ami intime, M. Deslauriers, habitait maintenant
-la province.
-
-Louise reparut toute tremblante, sans pouvoir parler. Elle s'appuyait
-contre les meubles.
-
-«Qu'as-tu? qu'as-tu donc?» s'écria son père.
-
-Elle fit signe que ce n'était rien, et par un grand effort de volonté
-se remit.
-
-Le traiteur d'en face apporta la soupe. Mais le père Roque avait subi
-une trop violente émotion. «Ça ne pouvait pas passer», et il eut au
-dessert une espèce de défaillance. On envoya chercher vivement un
-médecin, qui prescrivit une potion. Puis, quand il fut dans son lit, M.
-Roque exigea le plus de couvertures possible, pour se faire suer. Il
-soupirait, il geignait.
-
-«Merci, ma bonne Catherine!--Baise ton pauvre père, ma poulette! Ah!
-ces révolutions!»
-
-Et, comme sa fille le grondait de s'être rendu malade en se tourmentant
-pour elle, il répliqua:
-
-«Oui! tu as raison! Mais c'est plus fort que moi! Je suis trop
-sensible!»
-
-
-
-
-II
-
-
-Mme Dambreuse, dans son boudoir, entre sa nièce et miss John, écoutait
-parler M. Roque, contant ses fatigues militaires.
-
-Elle se mordait les lèvres, semblait souffrir.
-
-«Oh! ce n'est rien! ça se passera.»
-
-Et, d'un air gracieux:
-
-«Nous aurons à dîner une de vos connaissances, M. Moreau.»
-
-Louise tressaillit.
-
-«Puis seulement quelques intimes, Alfred de Cisy, entre autres.»
-
-Et elle vanta ses manières, sa figure, et principalement ses mœurs.
-
-Mme Dambreuse mentait moins qu'elle ne croyait; le vicomte rêvait le
-mariage. Il l'avait dit à Martinon, ajoutant qu'il était sûr de plaire
-à Mlle Cécile et que ses parents l'accepteraient.
-
-Pour risquer une telle confidence, il devait avoir sur la dot des
-renseignements avantageux. Or Martinon soupçonnait Cécile d'être la
-fille naturelle de M. Dambreuse, et il eût été probablement très fort
-de demander sa main à tout hasard. Cette audace offrait des dangers;
-aussi Martinon, jusqu'à présent, s'était conduit de manière à ne pas
-se compromettre; d'ailleurs, il ne savait comment se débarrasser de
-la tante. Le mot de Cisy le détermina, et il avait fait sa requête au
-banquier, lequel, n'y voyant pas d'obstacle, venait d'en prévenir Mme
-Dambreuse.
-
-Cisy parut. Elle se leva et dit:
-
-«Vous nous oubliez... Cécile, shake hands!»
-
-Au même moment, Frédéric entrait.
-
-«Ah! enfin! on vous retrouve! s'écria le père Roque. J'ai été trois
-fois chez vous, avec Louise, cette semaine!»
-
-Frédéric les avait soigneusement évités. Il allégua qu'il passait tous
-ses jours près d'un camarade blessé. Depuis longtemps, du reste, un tas
-de choses l'avaient pris, et il cherchait des histoires. Heureusement,
-les convives arrivèrent: d'abord M. Paul de Grémonville, le diplomate
-entrevu au bal; puis Fumichon, cet industriel dont le dévouement
-conservateur l'avait un soir scandalisé; la vieille duchesse de
-Montreuil-Nantua les suivait.
-
-Mais deux voix s'élevèrent dans l'antichambre.
-
-«J'en suis certaine, disait l'une.
-
---Chère belle dame! chère belle dame! répondait l'autre, de grâce,
-calmez-vous!»
-
-C'était M. de Nonancourt, un vieux beau, l'air momifié dans
-du cold-cream, et Mme de Larsillois, l'épouse d'un préfet de
-Louis-Philippe. Elle tremblait extrêmement, car elle avait entendu
-tout à l'heure sur un orgue une polka qui était un signal entre les
-insurgés. Beaucoup de bourgeois avaient des imaginations pareilles;
-on croyait que des hommes, dans les catacombes, allaient faire sauter
-le faubourg Saint-Germain; des rumeurs s'échappaient des caves; il se
-passait aux fenêtres des choses suspectes.
-
-Tout le monde s'évertua cependant à tranquilliser Mme de Larsillois.
-L'ordre était rétabli. Plus rien à craindre. «Cavaignac nous a sauvés!»
-Comme si les horreurs de l'insurrection n'eussent pas été suffisamment
-nombreuses, on les exagérait. Il y avait eu vingt-trois mille forçats
-du côté des socialistes,--pas moins! On ne doutait nullement des vivres
-empoisonnés, des mobiles sciés entre deux planches, et des inscriptions
-des drapeaux qui réclamaient le pillage, l'incendie.
-
-«Et quelque chose de plus! ajouta l'ex-préfète.
-
---Ah! chère!» dit par pudeur Mme Dambreuse, en désignant d'un coup
-d'œil les trois jeunes filles.
-
-M. Dambreuse sortit de son cabinet avec Martinon. Elle détourna la
-tête et répondit aux saluts de Pellerin qui s'avançait. L'artiste
-considérait les murailles d'une façon inquiète. Le banquier le prit à
-part et lui fit comprendre qu'il avait dû, pour le moment, cacher sa
-toile révolutionnaire.
-
-«Sans doute!» dit Pellerin, son échec au _Club de l'Intelligence_ ayant
-modifié ses opinions.
-
-M. Dambreuse glissa fort poliment qu'il lui commanderait d'autres
-travaux.
-
-«Mais pardon!...--Ah! cher ami! quel bonheur!»
-
-Arnoux et Mme Arnoux étaient devant Frédéric.
-
-Il eut comme un vertige. Rosanette, avec son admiration pour les
-soldats, l'avait agacé toute l'après-midi, et le vieil amour se
-réveilla.
-
-Le maître d'hôtel vint annoncer que Madame était servie. D'un regard,
-elle ordonna au vicomte de prendre le bras de Cécile, dit tout bas à
-Martinon: «Misérable!» et on passa dans la salle à manger.
-
-Sous les feuilles vertes d'un ananas, au milieu de la nappe, une dorade
-s'allongeait, le museau tendu vers un quartier de chevreuil et touchant
-de sa queue un buisson d'écrevisses. Des figues, des cerises énormes,
-des poires et des raisins (primeurs de la culture parisienne) montaient
-en pyramides dans des corbeilles de vieux saxe; une touffe de fleurs,
-par intervalles, se mêlait aux claires argenteries; les stores de soie
-blanche abaissés devant les fenêtres emplissaient l'appartement d'une
-lumière douce; il était rafraîchi par deux fontaines où il y avait
-des morceaux de glace; et de grands domestiques en culotte courte
-servaient. Tout cela semblait meilleur après l'émotion des jours
-passés. On rentrait dans la jouissance des choses que l'on avait eu
-peur de perdre, et Nonancourt exprima le sentiment général en disant:
-
-«Ah! espérons que MM. les républicains vont nous permettre de dîner!
-
---Malgré leur fraternité!» ajouta spirituellement le père Roque.
-
-Ces deux honorables étaient à la droite et à la gauche de Mme Dambreuse
-ayant devant elle son mari, entre Mme de Larsillois flanquée du
-diplomate et la vieille duchesse, que Fumichon coudoyait. Puis venaient
-le peintre, le marchand de faïences, Mlle Louise; et grâce à Martinon
-qui lui avait enlevé sa place pour se mettre auprès de Cécile, Frédéric
-se trouvait à côté de Mme Arnoux.
-
-Elle portait une robe de barège noir, un cercle d'or au poignet, et
-comme le premier jour où il avait dîné chez elle, quelque chose de
-rouge dans les cheveux, une branche de fuchsia entortillée à son
-chignon. Il ne put s'empêcher de lui dire:
-
-«Voilà longtemps que nous ne nous sommes vus!
-
---Ah!» répliqua-t-elle froidement.
-
-Il reprit, avec une douceur dans la voix qui atténuait l'impertinence
-de sa question:
-
-«Avez-vous quelquefois pensé à moi?
-
---Pourquoi y penserais-je?»
-
-Frédéric fut blessé par ce mot.
-
-«Vous avez peut-être raison, après tout.»
-
-Mais, se repentant vite, il jura qu'il n'avait pas vécu un seul jour
-sans être ravagé par son souvenir.
-
-«Je n'en crois absolument rien, monsieur.
-
---Cependant vous savez que je vous aime!»
-
-Mme Arnoux ne répondit pas.
-
-«Vous savez que je vous aime.»
-
-Elle se taisait toujours.
-
-«Eh bien, va te promener!» se dit Frédéric.
-
-Et, levant les yeux, il aperçut, à l'autre bout de la table, Mlle Roque.
-
-Elle avait cru coquet de s'habiller tout en vert, couleur qui jurait
-grossièrement avec le ton de ses cheveux rouges. Sa boucle de ceinture
-était trop haute, sa collerette l'engonçait; ce peu d'élégance avait
-contribué sans doute au froid abord de Frédéric. Elle l'observait
-de loin, curieusement; et Arnoux, près d'elle, avait beau prodiguer
-les galanteries, il n'en pouvait tirer trois paroles, si bien que,
-renonçant à plaire, il écouta la conversation. Elle roulait maintenant
-sur les purées d'ananas du Luxembourg.
-
-Louis Blanc, d'après Fumichon, possédait un hôtel rue Saint-Dominique
-et refusait de louer aux ouvriers.
-
-«Moi, ce que je trouve drôle, dit Nonancourt, c'est Ledru-Rollin
-chassant dans les domaines de la Couronne!
-
---Il doit vingt mille francs à un orfèvre! ajouta Cisy, et même on
-prétend...»
-
-Mme Dambreuse l'arrêta.
-
-«Ah! que c'est vilain de s'échauffer pour la politique! Un jeune homme,
-fi donc! Occupez-vous plutôt de votre voisine!»
-
-Ensuite, les gens sérieux attaquèrent les journaux.
-
-Arnoux prit leur défense; Frédéric s'en mêla, les appelant des maisons
-de commerce pareilles aux autres. Leurs écrivains, généralement,
-étaient des imbéciles ou des blagueurs; il se donna pour les connaître
-et combattait par des sarcasmes les sentiments généreux de son ami. Mme
-Arnoux ne voyait pas que c'était une vengeance contre elle.
-
-Cependant le vicomte se torturait l'intellect afin de conquérir Mlle
-Cécile. D'abord, il étala des goûts d'artiste, en blâmant la forme des
-carafons et la gravure des couteaux. Puis il parla de son écurie, de
-son tailleur et de son chemisier; enfin, il aborda le chapitre de la
-religion et trouva moyen de faire entendre qu'il accomplissait tous ses
-devoirs.
-
-Martinon s'y prenait mieux. D'un train monotone, et en la regardant
-continuellement, il vantait son profil d'oiseau, sa fade chevelure
-blonde, ses mains trop courtes. La laide jeune fille se délectait sous
-cette averse de douceurs.
-
-On n'en pouvait rien entendre, tous parlant très haut. M. Roque voulait
-pour gouverner la France «un bras de fer». Nonancourt regretta même que
-l'échafaud politique fût aboli. On aurait dû tuer en masse tous ces
-gredins-là!
-
-«Ce sont même des lâches, dit Fumichon. Je ne vois pas de bravoure à se
-mettre derrière les barricades!
-
---A propos, parlez-nous donc de Dussardier!» dit M. Dambreuse en se
-tournant vers Frédéric.
-
-Le brave commis était maintenant un héros, comme Sallesse, les frères
-Jeanson, la femme Péquillet, etc.
-
-Frédéric, sans se faire prier, débita l'histoire de son ami; il lui en
-revint une espèce d'auréole.
-
-On arriva tout naturellement à relater différents traits de courage.
-Suivant le diplomate, il n'était pas difficile d'affronter la mort,
-témoin ceux qui se battent en duel.
-
-«On peut s'en rapporter au vicomte», dit Martinon.
-
-Le vicomte devint très rouge.
-
-Les convives le regardaient, et Louise, plus étonnée que les autres,
-murmura:
-
-«Qu'est-ce donc?
-
---Il a _calé_ devant Frédéric, reprit tout bas Arnoux.
-
---Vous savez quelque chose, mademoiselle?» demanda aussitôt Nonancourt;
-et il dit sa réponse à Mme Dambreuse, qui, se penchant un peu, se mit à
-regarder Frédéric.
-
-Martinon n'attendit pas les questions de Cécile. Il lui apprit que
-cette affaire concernait une personne inqualifiable. La jeune fille
-se recula légèrement sur sa chaise, comme pour fuir le contact de ce
-libertin.
-
-La conversation avait recommencé. Les grands vins de Bordeaux
-circulaient, on s'animait; Pellerin en voulait à la révolution à cause
-du musée espagnol, définitivement perdu. C'était ce qui l'affligeait le
-plus, comme peintre. A ce mot, M. Roque l'interpella.
-
-«Ne seriez-vous pas l'auteur d'un tableau très remarquable?
-
---Peut-être! Lequel?
-
---Cela représente une dame dans un costume... ma foi!... un peu...
-léger, avec une bourse et un paon derrière.»
-
-Frédéric à son tour s'empourpra. Pellerin faisait semblant de ne pas
-entendre.
-
-«Cependant c'est bien de vous! Car il y a votre nom écrit au bas, et
-une ligne sur le cadre constatant que c'est la propriété de Moreau.»
-
-Un jour que le père Roque et sa fille l'attendaient chez lui, ils
-avaient vu le portrait de la Maréchale. Le bonhomme l'avait même pris
-pour «un tableau gothique».
-
-«Non! dit Pellerin brutalement; c'est un portrait de femme.»
-
-Martinon ajouta:
-
-«D'une femme très vivante! N'est-ce pas, Cisy?
-
---Eh! je n'en sais rien.
-
---Je croyais que vous la connaissiez. Mais du moment que ça vous fait
-de la peine, mille excuses!»
-
-Cisy baissa les yeux, prouvant par son embarras qu'il avait dû jouer un
-rôle pitoyable à l'occasion de ce portrait. Quant à Frédéric, le modèle
-ne pouvait être que sa maîtresse. Ce fut une de ces convictions qui se
-forment tout de suite, et les figures de l'assemblée la manifestaient
-clairement.
-
-«Comme il me mentait! se dit Mme Arnoux.
-
---C'est donc pour cela qu'il m'a quittée!» pensa Louise.
-
-Frédéric s'imaginait que ces deux histoires pouvaient le compromettre;
-et, quand on fut dans le jardin, il en fit des reproches à Martinon.
-
-L'amoureux de Mlle Cécile lui éclata de rire au nez.
-
-«Eh! pas du tout? ça te servira! Va de l'avant!»
-
-Que voulait-il dire? D'ailleurs, pourquoi cette bienveillance si
-contraire à ses habitudes? Sans rien expliquer, il s'en alla vers le
-fond, où les dames étaient assises. Les hommes se tenaient debout, et
-Pellerin, au milieu d'eux, émettait des idées. Ce qu'il y avait de
-plus favorable pour les arts, c'était une monarchie bien entendue.
-Les temps modernes le dégoûtaient, «quand ce ne serait qu'à cause de
-la garde nationale»; il regrettait le moyen âge, Louis XIV; M. Roque
-le félicita de ses opinions, avouant même qu'elles renversaient tous
-ses préjugés sur les artistes. Mais il s'éloigna presque aussitôt,
-attiré par la voix de Fumichon. Arnoux tâchait d'établir qu'il y a
-deux socialismes, un bon et un mauvais. L'industriel n'y voyait pas de
-différence, la tête lui tournant de colère au mot propriété.
-
-«C'est un droit écrit dans la nature! Les enfants tiennent à leurs
-joujoux; tous les peuples sont de mon avis, tous les animaux; le lion
-même, s'il pouvait parler, se déclarerait propriétaire! Ainsi, moi,
-messieurs, j'ai commencé avec quinze mille francs de capital! Pendant
-trente ans, savez-vous, je me levais régulièrement à quatre heures du
-matin! J'ai eu un mal des cinq cents diables à faire ma fortune! Et
-on viendra me soutenir que je n'en suis pas le maître, que mon argent
-n'est pas mon argent, enfin que la propriété, c'est le vol!
-
---Mais Proudhon...
-
---Laissez-moi tranquille avec votre Proudhon! S'il était là, je crois
-que je l'étranglerais!»
-
-Il l'aurait étranglé. Après les liqueurs surtout, Fumichon ne se
-connaissait plus, et son visage apoplectique était près d'éclater comme
-un obus.
-
-«Bonjour, Arnoux», dit Hussonnet, qui passa lestement sur le gazon.
-
-Il apportait à M. Dambreuse la première feuille d'une brochure
-intitulée _l'Hydre_, le bohème défendant les intérêts d'un cercle
-réactionnaire, et le banquier le présenta comme tel à ses hôtes.
-
-Hussonnet les divertit, en soutenant d'abord que les marchands
-de suif payaient trois cent quatre-vingt-douze gamins pour crier
-chaque soir: «Des lampions!» puis en blaguant les principes de 89,
-l'affranchissement des nègres, les orateurs de la gauche; il se lança
-même jusqu'à faire _Prudhomme sur une barricade_, peut-être par l'effet
-d'une jalousie naïve contre ces bourgeois qui avaient bien dîné. La
-charge plut médiocrement. Leurs figures s'allongèrent.
-
-Ce n'était pas le moment de plaisanter du reste; Nonancourt le dit,
-en rappelant la mort de monseigneur Affre et celle du général de
-Bréa. Elles étaient toujours rappelées; on en faisait des arguments.
-M. Roque déclara le trépas de l'archevêque «tout ce qu'il y avait de
-plus sublime»; Fumichon donnait la palme au militaire; et, au lieu de
-déplorer simplement ces deux meurtres, on discuta pour savoir lequel
-devait exciter la plus forte indignation. Un second parallèle vint
-après, celui de Lamoricière et de Cavaignac, M. Dambreuse exaltant
-Cavaignac et Nonancourt Lamoricière. Personne de la compagnie, sauf
-Arnoux n'avait pu les voir à l'œuvre. Tous n'en formulèrent pas
-moins sur leurs opérations un jugement irrévocable. Frédéric s'était
-récusé, confessant qu'il n'avait pas pris les armes. Le diplomate et
-M. Dambreuse lui firent un signe de tête approbatif. En effet, avoir
-combattu l'émeute, c'était avoir défendu la république. Le résultat,
-bien que favorable, la consolidait; et, maintenant qu'on était
-débarrassé des vaincus, on souhaitait l'être des vainqueurs.
-
-A peine dans le jardin, Mme Dambreuse, prenant Cisy, l'avait gourmandé
-de sa maladresse; à la vue de Martinon, elle le congédia, puis voulut
-savoir de son futur neveu la cause de ses plaisanteries sur le vicomte.
-
-«Il n'y en a pas.
-
---Et tout cela comme pour la gloire de M. Moreau! dans quel but?
-
---Dans aucun, Frédéric est un charmant garçon. Je l'aime beaucoup.
-
---Et moi aussi! Qu'il vienne! Allez le chercher!»
-
-Après deux ou trois phrases banales, elle commença par déprécier
-légèrement ses convives, ce qui était le mettre au-dessus d'eux. Il
-ne manqua pas de dénigrer un peu les autres femmes, manière habile de
-lui adresser des compliments. Mais elle le quittait de temps en temps,
-c'était soir de réception, des dames arrivaient; puis elle revenait à
-sa place, et la disposition toute fortuite des sièges leur permettait
-de n'être pas entendus.
-
-Elle se montra enjouée, sérieuse, mélancolique et raisonnable. Les
-préoccupations du jour l'intéressaient médiocrement; il y avait tout
-un ordre de sentiments moins transitoires. Elle se plaignit des poètes
-qui dénaturent la vérité, puis elle leva les yeux vers le ciel, en lui
-demandant le nom d'une étoile.
-
-On avait mis dans les arbres deux ou trois lanternes chinoises; le vent
-les agitait, des rayons colorés tremblaient sur sa robe blanche. Elle
-se tenait, comme d'habitude, un peu en arrière dans son fauteuil, avec
-un tabouret devant elle; on apercevait la pointe d'un soulier de satin
-noir; et Mme Dambreuse, par intervalles, lançait une parole plus haute,
-quelquefois même un rire.
-
-Ces coquetteries n'atteignaient pas Martinon, occupé de Cécile; mais
-elles allaient frapper la petite Roque, qui causait avec Mme Arnoux.
-C'était la seule, parmi ces femmes, dont les manières ne lui semblaient
-pas dédaigneuses. Elle était venue s'asseoir à côté d'elle; puis,
-cédant à un besoin d'épanchement:
-
-«N'est-ce pas qu'il parle bien, Frédéric Moreau?
-
---Vous le connaissez?
-
---Oh! beaucoup! Nous sommes voisins. Il m'a fait jouer toute petite.»
-
-Mme Arnoux lui jeta un long regard qui signifiait: «Vous ne l'aimez
-pas, j'imagine?»
-
-Celui de la jeune fille répliqua sans trouble: «Si!»
-
-«Vous le voyez souvent, alors?
-
---Oh! non! seulement quand il vient chez sa mère. Voilà dix mois qu'il
-n'est venu! Il avait promis cependant d'être plus exact.
-
---Il ne faut pas trop croire aux promesses des hommes, mon enfant.
-
---Mais il ne m'a pas trompée, moi!
-
---Comme d'autres.»
-
-Louise frissonna: «Est-ce que, par hasard, il lui aurait aussi promis
-quelque chose, à elle?» et sa figure était crispée de défiance et de
-haine.
-
-Mme Arnoux en eut presque peur; elle aurait voulu rattraper son mot.
-Puis, toutes deux se turent.
-
-Comme Frédéric se trouvait en face, sur un pliant, elles le
-considéraient, l'une avec décence, du coin des paupières, l'autre
-franchement, la bouche ouverte, si bien que Mme Dambreuse lui dit:
-
-«Tournez-vous donc pour qu'elle vous voie!
-
---Qui cela?
-
---Mais la fille de M. Roque!»
-
-Et elle le plaisanta sur l'amour de cette jeune provinciale. Il s'en
-défendait en tâchant de rire.
-
-«Est-ce croyable! je vous le demande! Une laideron pareille!»
-
-Cependant il éprouvait un plaisir de vanité immense. Il se
-rappelait l'autre soirée, celle dont il était sorti le cœur plein
-d'humiliations, et il respirait largement, il se sentait dans son
-vrai milieu, presque dans son domaine, comme si tout cela, y compris
-l'hôtel Dambreuse, lui avait appartenu. Les dames formaient un
-demi-cercle en l'écoutant; et, afin de briller, il se prononça pour le
-rétablissement du divorce, qui devait être facile jusqu'à pouvoir se
-quitter et se reprendre indéfiniment, tant qu'on voudrait. Elles se
-récrièrent; d'autres chuchotaient; il y avait de petits éclats de voix
-dans l'ombre, au pied du mur couvert d'aristoloches. C'était comme un
-caquetage de poules en gaieté, et il développait sa théorie avec cet
-aplomb que la conscience du succès procure. Un domestique apporta
-dans la tonnelle un plateau chargé de glaces. Les messieurs s'en
-rapprochèrent. Ils causaient des arrestations.
-
-Alors, Frédéric se vengea du vicomte en lui faisant accroire qu'on
-allait peut-être le poursuivre comme légitimiste. L'autre objectait
-qu'il n'avait pas bougé de sa chambre; son adversaire accumula
-les chances mauvaises; MM. Dambreuse et de Grémonville eux-mêmes
-s'amusaient. Puis ils complimentèrent Frédéric, tout en regrettant
-qu'il n'employât pas ses facultés à la défense de l'ordre; et leur
-poignée de main fut cordiale; il pouvait désormais compter sur eux.
-Enfin, comme tout le monde s'en allait, le vicomte s'inclina très bas
-devant Cécile:
-
-«Mademoiselle, j'ai bien l'honneur de vous souhaiter le bonsoir.»
-
-Elle répondit d'un ton sec:
-
-«Bonsoir!» Mais elle envoya un sourire à Martinon.
-
-Le père Roque, pour continuer sa discussion avec Arnoux, lui proposa de
-le reconduire «ainsi que madame», leur route étant la même. Louise et
-Frédéric marchaient devant. Elle avait saisi son bras; et, quand elle
-fut un peu loin des autres:
-
-«Ah! enfin! enfin! Ai-je assez souffert toute la soirée! Comme ces
-femmes sont méchantes! Quels airs de hauteur!»
-
-Il voulut les défendre.
-
-«D'abord, tu pouvais bien me parler en entrant, depuis un an que tu
-n'es venu!
-
---Il n'y a pas un an, dit Frédéric, heureux de la reprendre sur ce
-détail pour esquiver les autres.
-
---Soit! Le temps m'a paru long, voilà tout! Mais, pendant cet
-abominable dîner, c'était à croire que tu avais honte de moi! Ah! je
-comprends, je n'ai pas ce qu'il faut pour plaire comme elles.
-
---Tu te trompes, dit Frédéric.
-
---Vraiment! Jure-moi que tu n'en aimes aucune?»
-
-Il jura.
-
-«Et c'est moi seule que tu aimes?
-
---Parbleu!»
-
-Cette assurance la rendit gaie. Elle aurait voulu se perdre dans les
-rues pour se promener ensemble toute la nuit.
-
-«J'ai été si tourmentée là-bas! On ne parlait que de barricades! Je te
-voyais tombant sur le dos, couvert de sang! Ta mère était dans son lit,
-avec ses rhumatismes. Elle ne savait rien. Il fallait me taire! Je n'y
-tenais plus! Alors, j'ai pris Catherine.»
-
-Et elle lui conta son départ, toute sa route et le mensonge fait à son
-père.
-
-«Il me ramène dans deux jours. Viens demain soir, comme par hasard, et
-profites-en pour me demander en mariage.»
-
-Jamais Frédéric n'avait été plus loin du mariage. D'ailleurs, Mlle
-Roque lui semblait une petite personne assez ridicule. Quelle
-différence avec une femme comme Mme Dambreuse! Un bien autre avenir
-lui était réservé! Il en avait la certitude aujourd'hui; aussi
-n'était-ce pas le moment de s'engager, par un coup de cœur, dans
-une détermination de cette importance. Il fallait maintenant être
-positif;--et puis il avait revu Mme Arnoux. Cependant la franchise de
-Louise l'embarrassait. Il répliqua.
-
-«As-tu bien réfléchi à cette démarche?
-
---Comment!» s'écria-t-elle, glacée de surprise et d'indignation.
-
-Il dit que se marier actuellement serait une folie.
-
-«Ainsi tu ne veux pas de moi?
-
---Mais tu ne me comprends pas!»
-
-Et il se lança dans un verbiage très embrouillé, pour lui faire
-entendre qu'il était retenu par des considérations majeures, qu'il
-avait des affaires à n'en plus finir, que même sa fortune était
-compromise (Louise tranchait tout d'un mot net), enfin que les
-circonstances politiques s'y opposaient. Donc le plus raisonnable était
-de patienter quelque temps. Les choses s'arrangeraient sans doute,
-du moins il l'espérait; et, comme il ne trouvait plus de raisons, il
-feignit de se rappeler brusquement qu'il aurait dû être depuis deux
-heures chez Dussardier.
-
-Puis, ayant salué les autres, il s'enfonça dans la rue Hauteville, fit
-le tour du Gymnase, revint sur le boulevard et monta en courant les
-quatre étages de Rosanette.
-
-M. et Mme Arnoux quittèrent le père Roque et sa fille à l'entrée de
-la rue Saint-Denis. Ils s'en retournèrent sans rien dire; lui, n'en
-pouvant plus d'avoir bavardé, et elle, éprouvant une grande lassitude;
-elle s'appuyait même sur son épaule. C'était le seul homme qui eût
-montré pendant la soirée des sentiments honnêtes. Elle se sentit pour
-lui pleine d'indulgence. Cependant il gardait un peu de rancune contre
-Frédéric.
-
-«As-tu vu sa mine lorsqu'il a été question du portrait? Quand je te
-disais qu'il est son amant? Tu ne voulais pas me croire.
-
---Oh! oui, j'avais tort!»
-
-Arnoux, content de son triomphe, insista.
-
-«Je parie même qu'il nous a lâchés tout à l'heure pour aller la
-rejoindre! Il est maintenant chez elle, va! Il y passe la nuit.»
-
-Mme Arnoux avait rabattu sa capeline très bas.
-
-«Mais tu trembles!
-
---C'est que j'ai froid», reprit-elle.
-
-Dès que son père fut endormi, Louise entra dans la chambre de
-Catherine, et, la secouant par l'épaule.
-
-«Lève-toi!... vite! plus vite! et va me chercher un fiacre.»
-
-Catherine lui répondit qu'il n'y en avait plus à cette heure.
-
-«Tu vas m'y conduire toi-même alors?
-
---Où donc?
-
---Chez Frédéric!
-
---Pas possible! A cause?»
-
-C'était pour lui parler. Elle ne pouvait attendre. Elle voulait le voir
-tout de suite.
-
-«Y pensez-vous! Se présenter comme ça dans une maison au milieu de la
-nuit! D'ailleurs, à présent, il dort!
-
---Je le réveillerai!
-
---Mais ce n'est pas convenable pour une demoiselle!
-
---Je ne suis pas une demoiselle! Je suis sa femme! Je l'aime! Allons,
-mets ton châle.»
-
-Catherine, debout au bord de son lit, réfléchissait. Elle finit par
-dire:
-
-«Non! Je ne veux pas!
-
---Eh bien, reste! Moi, j'y vais!»
-
-Louise glissa comme une couleuvre dans l'escalier. Catherine s'élança
-par derrière, la rejoignit sur le trottoir. Ses représentations furent
-inutiles, et elle la suivait, tout en achevant de nouer sa camisole. Le
-chemin lui parut extrêmement long. Elle se plaignait de ses vieilles
-jambes.
-
-«Après ça, moi, je n'ai pas ce qui vous pousse, dame!»
-
-Puis elle s'attendrissait.
-
-«Pauvre cœur! Il n'y a encore que ta Catau, vois-tu!»
-
-Des scrupules de temps en temps la reprenaient.
-
-«Ah! vous me faites faire quelque chose de joli! Si votre père se
-réveillait! Seigneur Dieu! Pourvu qu'un malheur n'arrive pas!»
-
-Devant le théâtre des Variétés, une patrouille de gardes nationaux les
-arrêta. Louise dit tout de suite qu'elle allait avec sa bonne dans la
-rue Rumfort chercher un médecin. On les laissa passer.
-
-Au coin de la Madeleine, elles rencontrèrent une seconde patrouille;
-et, Louise ayant donné la même explication, un des citoyens reprit:
-
-«Est-ce pour une maladie de neuf mois, ma petite chatte?
-
---Gougibaud! s'écria le capitaine, pas de polissonneries dans les
-rangs!--Mesdames, circulez!»
-
-Malgré l'injonction, les traits d'esprit continuèrent:
-
-«Bien du plaisir!
-
---Mes respects au docteur!
-
---Prenez garde au loup!
-
---Ils aiment à rire, remarqua tout haut Catherine. C'est jeune!»
-
-Enfin elles arrivèrent chez Frédéric. Louise tira la sonnette avec
-vigueur plusieurs fois. La porte s'entre-bâilla, et le concierge
-répondit à sa demande:
-
-«Non!
-
---Mais il doit être couché?
-
---Je vous dis que non! Voilà près de trois mois qu'il ne couche pas
-chez lui!»
-
-Et le petit carreau de la loge retomba nettement comme une guillotine.
-Elles restaient dans l'obscurité, sous la voûte. Une voix furieuse leur
-cria:
-
-«Sortez donc!»
-
-La porte se rouvrit, elles sortirent.
-
-Louise fut obligée de s'asseoir sur une borne, et elle pleura, la tête
-dans ses mains, abondamment, de tout son cœur. Le jour se levait, des
-charrettes passaient.
-
-Catherine la ramena en la soutenant, en la baisant, en lui disant
-toutes sortes de bonnes choses tirées de son expérience. Il ne fallait
-pas se faire tant de mal pour les amoureux. Si celui-là manquait, elle
-en trouverait d'autres!
-
-
-
-
-III
-
-
-Quand l'enthousiasme de Rosanette pour les gardes mobiles se fut calmé,
-elle redevint plus charmante que jamais, et Frédéric prit l'habitude
-insensiblement de vivre chez elle.
-
-Le meilleur de la journée, c'était le matin sur leur terrasse. En
-caraco de batiste et pieds nus dans ses pantoufles, elle allait et
-venait autour de lui, nettoyait la cage de ses serins, donnait de
-l'eau à ses poissons rouges, et jardinait avec une pelle à feu dans
-la caisse remplie de terre, d'où s'élevait un treillage de capucines
-garnissant le mur. Puis, accoudés sur leur balcon, ils regardaient
-ensemble les voitures, les passants; et on se chauffait au soleil,
-on faisait des projets pour la soirée. Il s'absentait pendant deux
-heures tout au plus; ensuite, ils allaient dans un théâtre quelconque,
-aux avant-scènes; et Rosanette, un gros bouquet de fleurs à la main,
-écoutait les instruments, tandis que Frédéric, penché à son oreille,
-lui contait des choses joviales ou galantes. D'autres fois, ils
-prenaient une calèche pour les conduire au bois de Boulogne, ils
-se promenaient tard, jusqu'au milieu de la nuit. Enfin, ils s'en
-revenaient par l'Arc de Triomphe et la grande avenue, en humant l'air,
-avec les étoiles sur leur tête, et, jusqu'au fond de la perspective,
-tous les becs de gaz alignés comme un double cordon de perles
-lumineuses.
-
-Frédéric l'attendait toujours quand ils devaient sortir; elle était
-fort longue à disposer autour de son menton les deux rubans de la
-capote et elle se souriait à elle-même devant son armoire à glace. Puis
-elle passait son bras sur le sien et le forçait à se mirer près d'elle.
-
-«Nous faisons bien comme cela, tous les deux côte à côte! Ah! pauvre
-amour, je te mangerais!»
-
-Il était maintenant sa chose, sa propriété. Elle en avait sur le
-visage un rayonnement continu, en même temps qu'elle paraissait plus
-langoureuse de manières, plus ronde dans ses formes; et, sans pouvoir
-dire de quelle façon, il la trouvait changée cependant.
-
-Un jour, elle lui apprit comme une nouvelle très importante que le
-sieur Arnoux venait de monter un magasin de blanc à une ancienne
-ouvrière de sa fabrique; il y venait tous les soirs, «dépensait
-beaucoup, pas plus tard que l'autre semaine, lui avait même donné un
-ameublement de palissandre».
-
-«Comment le sais-tu? dit Frédéric.
-
---Oh! j'en suis sûre!»
-
-Delphine, exécutant ses ordres, avait pris des informations. Elle
-aimait donc bien Arnoux, pour s'en occuper si fortement! Il se contenta
-de lui répondre:
-
-«Qu'est-ce que cela te fait?»
-
-Rosanette eut l'air surprise de cette demande.
-
-«Mais la canaille me doit de l'argent! N'est-ce pas abominable de le
-voir entretenir des gueuses!»
-
-Puis, avec une expression de haine triomphante:
-
-«Au reste, elle se moque de lui joliment! Elle a trois autres
-particuliers. Tant mieux! et qu'elle le mange jusqu'au dernier liard,
-j'en serai contente!»
-
-Arnoux, en effet, se laissait exploiter par la Bordelaise, avec
-l'indulgence des amours séniles.
-
-Sa fabrique ne marchait plus; l'ensemble de ses affaires était
-pitoyable; si bien que, pour les remettre à flot, il pensa d'abord
-à établir un café chantant, où l'on n'aurait chanté rien que des
-œuvres patriotiques; le ministre lui accordant une subvention, cet
-établissement serait devenu tout à la fois un foyer de propagande et
-une source de bénéfices. La direction du pouvoir ayant changé, c'était
-une chose impossible. Maintenant, il rêvait une grande chapellerie
-militaire. Les fonds lui manquaient pour commencer.
-
-Il n'était pas plus heureux dans son intérieur domestique.
-
-Mme Arnoux se montrait moins douce pour lui, parfois même un peu rude.
-Marthe se rangeait toujours du côté de son père. Cela augmentait le
-désaccord, et la maison devenait intolérable. Souvent, il en partait
-dès le matin, passait sa journée à faire de longues courses pour
-s'étourdir, puis dînait dans un cabaret de campagne, en s'abandonnant à
-ses réflexions.
-
-L'absence prolongée de Frédéric troublait ses habitudes. Il lui demanda
-un rendez-vous. Donc, il parut une après-midi, le supplia de venir le
-voir comme autrefois et en obtint la promesse.
-
-Frédéric n'osait retourner chez Mme Arnoux. Il lui semblait l'avoir
-trahie. Mais cette conduite était bien lâche. Les excuses manquaient.
-Il faudrait en finir par là! et, un soir, il se mit en marche.
-
-Comme la pluie tombait, il venait d'entrer dans le passage Jouffroy
-quand, sous la lumière des devantures, un gros petit homme en casquette
-l'aborda. Frédéric n'eut pas de peine à reconnaître Compain, cet
-orateur dont la motion avait causé tant de rires au club.
-
-Il s'appuyait sur le bras d'un individu affublé d'un bonnet rouge de
-zouave, la lèvre supérieure très longue, le teint jaune comme une
-orange, la mâchoire couverte d'une barbiche, et qui le contemplait avec
-de gros yeux lubrifiés d'admiration.
-
-Compain, sans doute, en était fier, car il dit:
-
-«Je vous présente ce gaillard-là! C'est un bottier de mes amis, un
-patriote! Prenons-nous quelque chose?»
-
-Frédéric l'ayant remercié, il tonna immédiatement contre la proposition
-Rateau, une manœuvre des aristocrates. Pour en finir il fallait
-recommencer 93! Puis, il s'informa de Regimbart et de quelques
-autres aussi fameux, tels que Masselin, Sanson, Lecornu, Maréchal,
-et un certain Deslauriers, compromis dans l'affaire des carabines
-interceptées dernièrement à Troyes.
-
-Tout cela était nouveau pour Frédéric. Compain n'en savait pas
-davantage. Il le quitta en disant:
-
-«A bientôt, n'est-ce pas, car vous en êtes?
-
---De quoi?
-
---De la tête de veau!
-
---Quelle tête de veau?
-
---Ah! farceur!» reprit Compain, en lui donnant une tape sur le ventre.
-
-Et les deux terroristes s'enfoncèrent dans un café.
-
-Dix minutes après, Frédéric ne songeait plus à Deslauriers. Il était
-sur le trottoir de la rue Paradis, devant une maison, et il regardait
-au second étage, derrière des rideaux, la lueur d'une lampe.
-
-Enfin, il monta l'escalier.
-
-«Arnoux y est-il?»
-
-La femme de chambre répondit:
-
-«Non! mais entrez tout de même.»
-
-Et, ouvrant brusquement une porte:
-
-«Madame, c'est M. Moreau!»
-
-Elle se leva plus pâle que sa collerette. Elle tremblait.
-
-«Qui me vaut l'honneur... d'une visite... aussi imprévue?
-
---Rien! Le plaisir de revoir d'anciens amis!»
-
-Et tout en s'asseyant:
-
-«Comment va ce bon Arnoux?
-
---Parfaitement! il est sorti.
-
---Ah! je comprends! toujours ses vieilles habitudes du soir; un peu de
-distraction!
-
---Pourquoi pas? Après une journée de calculs, la tête a besoin de se
-reposer!»
-
-Elle vanta même son mari, comme travailleur. Cet éloge irritait
-Frédéric; et, désignant sur ses genoux un morceau de drap noir avec
-des soutaches bleues:
-
-«Qu'est-ce que vous faites là?
-
---Une veste que j'arrange pour ma fille.
-
---A propos, je ne l'aperçois pas, où est-elle donc?
-
---Dans une pension», reprit Mme Arnoux.
-
-Des larmes lui vinrent aux yeux; elle les retenait, en poussant
-son aiguille rapidement. Il avait pris par contenance un numéro de
-l'_Illustration_, sur la table, près d'elle.
-
-«Ces caricatures de Cham sont très drôles, n'est-ce pas?
-
---Oui.»
-
-Puis ils retombèrent dans leur silence.
-
-Une rafale ébranla tout à coup les carreaux.
-
-«Quel temps! dit Frédéric.
-
---En effet, c'est bien aimable d'être venu par cette horrible pluie!
-
---Oh! moi, je m'en moque! Je ne suis pas comme ceux qu'elle empêche
-sans doute d'aller à leurs rendez-vous!
-
---Quels rendez-vous? demanda-t-elle naïvement.
-
---Vous ne vous rappelez pas?»
-
-Un frisson la saisit, et elle baissa la tête.
-
-Il lui posa doucement la main sur le bras.
-
-«Je vous assure que vous m'avez fait bien souffrir!»
-
-Elle reprit, avec une sorte de lamentation dans la voix:
-
-«Mais j'avais peur pour mon enfant!»
-
-Elle lui conta la maladie du petit Eugène et toutes les angoisses de
-cette journée.
-
-«Merci! merci! Je ne doute plus! je vous aime comme toujours!
-
---Eh non! ce n'est pas vrai!
-
---Pourquoi?»
-
-Elle le regarda froidement.
-
-«Vous oubliez l'autre! Celle que vous promenez aux courses! La femme
-dont vous avez le portrait, votre maîtresse!
-
---Eh bien, oui! s'écria Frédéric, je ne nie rien! Je suis un misérable!
-écoutez-moi!» S'il l'avait eue, c'était par désespoir, comme on se
-suicide. Du reste, il l'avait rendue fort malheureuse, pour se venger
-sur elle de sa propre honte. «Quel supplice! Vous ne comprenez pas?»
-
-Mme Arnoux tourna son beau visage, en lui tendant la main; et ils
-fermèrent les yeux, absorbés dans une ivresse qui était comme un
-bercement doux et infini. Puis ils restèrent à se contempler, face à
-face, l'un près de l'autre.
-
-«Est-ce que vous pouviez croire que je ne vous aimais plus?»
-
-Elle répondit d'une voix basse, pleine de caresses:
-
-«Non! En dépit de tout, je sentais au fond de mon cœur que cela était
-impossible et qu'un jour l'obstacle entre nous deux s'évanouirait!
-
---Moi aussi! et j'avais des besoins de vous revoir, à en mourir!
-
---Une fois, reprit-elle, dans le Palais-Royal, j'ai passé à côté de
-vous!
-
---Vraiment?»
-
-Et il lui dit le bonheur qu'il avait eu en la retrouvant chez les
-Dambreuse.
-
-«Mais comme je vous détestais le soir, en sortant de là!
-
---Pauvre garçon!
-
---Ma vie est si triste!
-
---Et la mienne!... S'il n'y avait que les chagrins, les inquiétudes,
-les humiliations, tout ce que j'endure comme épouse et comme mère,
-puisqu'on doit mourir, je ne me plaindrais pas; ce qu'il y a d'affreux,
-c'est ma solitude, sans personne...
-
---Mais je suis là, moi!
-
---Oh! oui!»
-
-Un sanglot de tendresse l'avait soulevée. Ses bras s'écartèrent, et ils
-s'étreignirent debout dans un long baiser.
-
-Un craquement se fit sur le parquet. Une femme était près d'eux,
-Rosanette. Mme Arnoux l'avait reconnue; ses yeux, ouverts démesurément,
-l'examinaient, tout pleins de surprise et d'indignation. Enfin,
-Rosanette lui dit:
-
-«Je viens parler à M. Arnoux pour affaires.
-
---Il n'y est pas, vous le voyez.
-
---Ah! c'est vrai! reprit la Maréchale, «votre bonne avait raison! Mille
-excuses!»
-
-Et, se tournant vers Frédéric:
-
-«Te voilà ici, toi?»
-
-Ce tutoiement, donné devant elle, fit rougir Mme Arnoux, comme un
-soufflet en plein visage.
-
-«Il n'y est pas, je vous le répète!»
-
-Alors, la Maréchale, qui regardait çà et là, dit tranquillement:
-
-«Rentrons-nous? J'ai un fiacre en bas.»
-
-Il faisait semblant de ne pas entendre.
-
-«Allons, viens!
-
---Ah! oui! c'est une occasion! Partez! partez!» dit Mme Arnoux.
-
-Ils sortirent. Elle se pencha sur la rampe pour les voir encore; et un
-rire aigu, déchirant, tomba sur eux, du haut de l'escalier. Frédéric
-poussa Rosanette dans le fiacre, se mit en face d'elle, et, pendant
-toute la route, ne prononça pas un mot.
-
-L'infamie dont le rejaillissement l'outrageait, c'était lui-même qui
-en était cause. Il éprouvait tout à la fois la honte d'une humiliation
-écrasante et le regret de sa félicité; quand il allait enfin la saisir,
-elle était devenue irrévocablement impossible!--et par la faute de
-celle-là, de cette fille, de cette catin. Il aurait voulu l'étrangler;
-il étouffait. Rentrés chez eux, il jeta son chapeau sur un meuble,
-arracha sa cravate.
-
-«Ah! tu viens de faire quelque chose de propre, avoue-le!»
-
-Elle se campa fièrement devant lui.
-
-«Eh bien, après? Où est le mal?
-
---Comment! Tu m'espionnes?
-
---Est-ce ma faute? Pourquoi vas-tu te divertir chez les femmes
-honnêtes?
-
---N'importe! Je ne veux pas que tu les insultes.
-
---En quoi l'ai-je insultée?»
-
-Il n'eut rien à répondre, et d'un accent plus haineux:
-
-«Mais, l'autre fois, au Champ de Mars...
-
---Ah! tu nous ennuies avec tes anciennes!
-
---Misérable!»
-
-Il leva le poing.
-
-«Ne me tue pas! Je suis enceinte!»
-
-Frédéric se recula.
-
-«Tu mens!
-
---Mais regarde-moi!»
-
-Elle prit un flambeau, et, montrant son visage:
-
-«T'y connais-tu?»
-
-De petites taches jaunes maculaient sa peau, qui était singulièrement
-bouffie. Frédéric ne nia pas l'évidence. Il alla ouvrir la fenêtre, fit
-quelques pas de long en large, puis s'affaissa dans un fauteuil.
-
-Cet événement était une calamité, qui d'abord ajournait leur
-rupture,--et puis bouleversait tous ses projets. L'idée d'être père,
-d'ailleurs, lui paraissait grotesque, inadmissible. Mais pourquoi? Si,
-au lieu de la Maréchale...? Et sa rêverie devint tellement profonde,
-qu'il eut une sorte d'hallucination. Il voyait là, sur le tapis,
-devant la cheminée, une petite fille. Elle ressemblait à Mme Arnoux et
-à lui-même, un peu:--brune et blanche, avec des yeux noirs, de très
-grands sourcils, un ruban rose dans ses cheveux bouclants! (Oh! comme
-il l'aurait aimée!) Et il lui semblait entendre sa voix: «Papa! papa!»
-
-Rosanette, qui venait de se déshabiller, s'approcha de lui, aperçut une
-larme à ses paupières et le baisa sur le front gravement. Il se leva en
-disant:
-
-«Parbleu! On ne le tuera pas, ce marmot!»
-
-Alors, elle bavarda beaucoup. Ce serait un garçon, bien sûr! On
-l'appellerait Frédéric. Il fallait commencer son trousseau;--et, en
-la voyant si heureuse, une pitié le prit. Comme il ne ressentait
-maintenant aucune colère, il voulut savoir la raison de sa démarche
-tout à l'heure.
-
-C'est que Mlle Vatnaz lui avait envoyé, ce jour-là même, un billet
-protesté depuis longtemps; et elle avait couru chez Arnoux pour avoir
-de l'argent.
-
-«Je t'en aurais donné! dit Frédéric.
-
---C'était plus simple de prendre là-bas ce qui m'appartient et de
-rendre à l'autre ses mille francs.
-
---Est-ce au moins tout ce que tu lui dois?»
-
-Elle répondit:
-
-«Certainement!»
-
-Le lendemain, à neuf heures du soir (heure indiquée par le portier),
-Frédéric se rendit chez Mlle Vatnaz.
-
-Il se cogna dans l'antichambre contre les meubles entassés. Mais un
-bruit de voix et de musique le guidait. Il ouvrit une porte et tomba
-au milieu d'un _raout_. Debout, devant le piano que touchait une
-demoiselle en lunettes, Delmar, sérieux comme un pontife, déclamait
-une poésie humanitaire sur la prostitution, et sa voix caverneuse
-roulait, soutenue par les accords plaqués. Un rang de femmes occupait
-la muraille, vêtues généralement de couleurs sombres, sans col de
-chemises ni manchettes. Cinq ou six hommes, tous des penseurs, étaient
-çà et là sur des chaises. Il y avait dans un fauteuil un ancien
-fabuliste, une ruine;--et l'odeur âcre de deux lampes se mêlait à
-l'arôme du chocolat, qui emplissait des bols encombrant la table à jeu.
-
-Mlle Vatnaz, une écharpe orientale autour des reins, se tenait à un
-coin de la cheminée. Dussardier était à l'autre bout en face; il
-avait l'air un peu embarrassé de sa position. D'ailleurs, ce milieu
-artistique l'intimidait.
-
-La Vatnaz en avait-elle fini avec Delmar? non peut-être. Cependant elle
-semblait jalouse du brave commis; et, Frédéric ayant réclamé d'elle
-un mot d'entretien, elle lui fit signe de passer avec eux dans sa
-chambre. Quand les mille francs furent alignés, elle demanda en plus
-les intérêts.
-
-«Ça n'en vaut pas la peine! dit Dussardier.
-
---Tais-toi donc!»
-
-Cette lâcheté d'un homme si courageux fut agréable à Frédéric comme
-une justification de la sienne. Il rapporta le billet et ne reparla
-jamais de l'esclandre chez Mme Arnoux. Mais, dès lors, toutes les
-défectuosités de la Maréchale lui apparurent.
-
-Elle avait un mauvais goût irrémédiable, une incompréhensible paresse,
-une ignorance de sauvage, jusqu'à considérer comme très célèbre le
-docteur Desrogis; et elle était fière de le recevoir, lui et son
-épouse, parce que c'étaient «des gens mariés». Elle régentait d'un air
-pédantesque sur les choses de la vie Mlle Irma, pauvre petite créature
-douée d'une petite voix, ayant pour protecteur un monsieur «très bien»,
-ex-employé dans les douanes, et fort aux tours de cartes; Rosanette
-l'appelait «mon gros loulou». Frédéric ne pouvait souffrir non plus la
-répétition de ses mots bêtes tels que: «Du flan! A Chaillot! On n'a
-jamais pu savoir», etc.; et elle s'obstinait à épousseter le matin
-ses bibelots avec une paire de vieux gants blancs! Il était révolté
-surtout par ses façons envers sa bonne,--dont les gages étaient sans
-cesse arriérés, et qui même lui prêtait de l'argent. Les jours qu'elles
-réglaient leurs comptes, elles se chamaillaient comme deux poissardes,
-puis on se réconciliait en s'embrassant. Le tête-à-tête devenait
-triste. Ce fut un soulagement pour lui, quand les soirées de Mme
-Dambreuse recommencèrent.
-
-Celle-là, au moins, l'amusait! Elle savait les intrigues du monde,
-les mutations d'ambassadeurs, le personnel des couturières; et, s'il
-lui échappait des lieux communs, c'était dans une formule tellement
-convenue, que sa phrase pouvait passer pour une déférence ou pour une
-ironie. Il fallait la voir au milieu de vingt personnes qui causaient,
-n'en oubliant aucune, amenant les réponses qu'elle voulait, évitant les
-périlleuses! Des choses très simples, racontées par elle, semblaient
-des confidences; le moindre de ses sourires faisait rêver; son charme
-enfin, comme l'exquise odeur qu'elle portait ordinairement, était
-complexe et indéfinissable. Frédéric, dans sa compagnie, éprouvait
-chaque fois le plaisir d'une découverte, et cependant il la retrouvait
-toujours avec sa même sérénité, pareille au miroitement des eaux
-limpides. Mais pourquoi ses manières envers sa nièce avaient-elles tant
-de froideur? Elle lui lançait même, par moments, de singuliers coups
-d'œil.
-
-Dès qu'il fut question de mariage, elle avait objecté à M. Dambreuse
-la santé de «la chère enfant» et l'avait emmenée tout de suite aux
-bains de Balaruc. A son retour, des prétextes nouveaux avaient surgi:
-le jeune homme manquait de position, ce grand amour ne paraissait pas
-sérieux, on ne risquait rien d'attendre. Martinon avait répondu qu'il
-attendrait. Sa conduite fut sublime. Il prôna Frédéric. Il fit plus: il
-le renseigna sur les moyens de plaire à Mme Dambreuse, laissant même
-entrevoir qu'il connaissait, par la nièce, les sentiments de la tante.
-
-Quant à M. Dambreuse, loin de montrer de la jalousie, il entourait
-d'égards son jeune ami, le consultait sur différentes choses,
-s'inquiétait même de son avenir, si bien qu'un jour, comme on parlait
-du père Roque, il lui dit à l'oreille, d'un air finot:
-
-«Vous avez bien fait.»
-
-Et Cécile, miss John, les domestiques, le portier, pas un qui ne fût
-charmant pour lui, dans cette maison. Il y venait tous les soirs,
-abandonnant Rosanette. Sa maternité future la rendait plus sérieuse,
-même un peu triste, comme si des inquiétudes l'eussent tourmentée. A
-toutes les questions, elle répondait:
-
-«Tu te trompes! Je me porte bien!»
-
-C'étaient cinq billets qu'elle avait souscrits autrefois et, n'osant le
-dire à Frédéric après le payement du premier, elle était retournée chez
-Arnoux, lequel lui avait promis, par écrit, le tiers de ses bénéfices
-dans l'éclairage au gaz des villes du Languedoc (une entreprise
-merveilleuse!), en lui recommandant de ne pas se servir de cette lettre
-avant l'assemblée des actionnaires; l'assemblée était remise de semaine
-en semaine.
-
-Cependant la Maréchale avait besoin d'argent. Elle serait morte plutôt
-que d'en demander à Frédéric. Elle n'en voulait pas de lui. Cela aurait
-gâté leur amour. Il subvenait bien aux frais du ménage; mais une petite
-voiture louée au mois et d'autres sacrifices indispensables depuis
-qu'il fréquentait les Dambreuse l'empêchaient d'en faire plus pour sa
-maîtresse. Deux ou trois fois, en rentrant à des heures inaccoutumées,
-il crut voir des dos masculins disparaître entre les portes, et elle
-sortait souvent sans vouloir dire où elle allait. Frédéric n'essaya
-pas de creuser les choses. Un de ces jours, il prendrait un parti
-définitif. Il rêvait une autre vie, qui serait plus amusante et plus
-noble. Un pareil idéal le rendait indulgent pour l'hôtel Dambreuse.
-
-C'était une succursale intime de la rue de Poitiers. Il y rencontra le
-grand M. A., l'illustre B., le profond C., l'éloquent Z., l'immense
-Y., les vieux ténors du centre gauche, les paladins de la droite, les
-burgraves du juste milieu, les éternels bonshommes de la comédie. Il
-fut stupéfait par leur exécrable langage, leurs petitesses, leurs
-rancunes, leur mauvaise foi,--tous ces gens qui avaient voté la
-Constitution s'évertuant à la démolir;--et ils s'agitaient beaucoup,
-lançaient des manifestes, des pamphlets, des biographies; celle de
-Fumichon par Hussonnet fut un chef-d'œuvre. Nonancourt s'occupait
-de la propagande dans les campagnes, M. de Grémonville travaillait
-le clergé, Martinon ralliait de jeunes bourgeois. Chacun, selon ses
-moyens, s'employa, jusqu'à Cisy lui-même. Pensant maintenant aux
-choses sérieuses, tout le long de la journée il faisait des courses en
-cabriolet pour le parti.
-
-M. Dambreuse, tel qu'un baromètre, en exprimait constamment la
-dernière variation. On ne parlait pas de Lamartine sans qu'il citât
-ce mot d'un homme du peuple: «Assez de lyre!» Cavaignac n'était plus,
-à ses yeux, qu'un traître. Le président, qu'il avait admiré pendant
-trois mois, commençait à déchoir dans son estime (ne lui trouvant pas
-«l'énergie nécessaire»); et, comme il lui fallait toujours un sauveur,
-sa reconnaissance, depuis l'affaire du Conservatoire, appartenait à
-Changarnier: «Dieu merci, Changarnier... Espérons que Changarnier...
-Oh! rien à craindre tant que Changarnier...»
-
-On exaltait avant tout M. Thiers pour son volume contre le socialisme,
-où il s'était montré aussi penseur qu'écrivain. On riait énormément de
-Pierre Leroux, qui citait à la Chambre des passages des philosophes.
-On faisait des plaisanteries sur la queue phalanstérienne. On allait
-applaudir la _Foire aux Idées_; et on comparait les auteurs à
-Aristophane. Frédéric y alla comme les autres.
-
-Le verbiage politique et la bonne chère engourdissaient sa moralité.
-Si médiocres que lui parussent ces personnages, il était fier de les
-connaître et intérieurement souhaitait la considération bourgeoise. Une
-maîtresse comme Mme Dambreuse le poserait.
-
-Il se mit à faire tout ce qu'il faut.
-
-Il se trouvait sur son passage à la promenade, ne manquait pas d'aller
-la saluer dans sa loge au théâtre; et, sachant les heures où elle se
-rendait à l'église, il se campait derrière un pilier dans une pose
-mélancolique. Pour des indications de curiosités, des renseignements
-sur un concert, des emprunts de livres ou de revues, c'était un échange
-continuel de petits billets. Outre sa visite du soir, il lui en faisait
-quelquefois une autre vers la fin du jour, et il avait une gradation
-de joies à passer successivement par la grande porte, par la cour,
-par l'antichambre, par les deux salons; enfin, il arrivait dans son
-boudoir, discret comme un tombeau, tiède comme une alcôve, où l'on se
-heurtait aux capitons des meubles parmi toute sorte d'objets çà et là:
-chiffonnières, écrans, coupes et plateaux en laque, en écaille, en
-ivoire, en malachite, bagatelles dispendieuses, souvent renouvelées.
-Il y en avait de simples: trois galets d'Étretat pour servir de
-presse-papier, un bonnet de Frisonne suspendu à un paravent chinois;
-toutes ces choses s'harmonisaient cependant; on était même saisi par
-la noblesse de l'ensemble, ce qui tenait peut-être à la hauteur du
-plafond, à l'opulence des portières et aux longues crépines de soie,
-flottant sur les bâtons dorés des tabourets.
-
-Elle était presque toujours sur une petite causeuse, près de la
-jardinière garnissant l'embrasure de la fenêtre. Assis au bord d'un
-gros pouf à roulettes, il lui adressait les compliments les plus justes
-possible, et elle le regardait la tête un peu de côté, la bouche
-souriante.
-
-Il lui lisait des pages de poésie, en y mettant toute son âme, afin de
-l'émouvoir et pour se faire admirer. Elle l'arrêtait par une remarque
-dénigrante ou une observation pratique, et leur causerie retombait
-sans cesse dans l'éternelle question de l'amour! Ils se demandaient ce
-qui l'occasionnait, si les femmes le sentaient mieux que les hommes,
-quelles étaient là-dessus leurs différences. Frédéric tâchait d'émettre
-son opinion, en évitant à la fois la grossièreté et la fadeur. Cela
-devenait une espèce de lutte, agréable par moments, fastidieuse en
-d'autres.
-
-Il n'éprouvait pas à ses côtés ce ravissement de tout son être qui
-l'emportait vers Mme Arnoux, ni le désordre gai où l'avait mis d'abord
-Rosanette. Mais il la convoitait comme une chose anormale et difficile,
-parce qu'elle était noble, parce qu'elle était riche, parce qu'elle
-était dévote,--se figurant qu'elle avait des délicatesses de sentiment,
-rares comme ses dentelles, avec des amulettes sur la peau et des
-pudeurs dans la dépravation.
-
-Il se servit du vieil amour. Il lui conta, comme inspiré par elle, tout
-ce que Mme Arnoux autrefois lui avait fait ressentir, ses langueurs,
-ses appréhensions, ses rêves. Elle recevait cela comme une personne
-accoutumée à ces choses, sans le repousser formellement, ne cédait
-rien, et il n'arrivait pas plus à la séduire que Martinon à se marier.
-Pour en finir avec l'amoureux de sa nièce, elle l'accusa de viser à
-l'argent et pria même son mari d'en faire l'épreuve. M. Dambreuse
-déclara donc au jeune homme que Cécile, étant l'orpheline de parents
-pauvres, n'avait aucune «espérance» ni dot.
-
-Martinon, ne croyant pas que cela fût vrai, ou trop avancé pour se
-dédire, ou par un de ces entêtements d'idiot qui sont des actes de
-génie, répondit que son patrimoine, quinze mille livres de rente, leur
-suffirait. Ce désintéressement imprévu toucha le banquier. Il lui
-promit un cautionnement de receveur, en s'engageant à obtenir la place;
-et, au mois de mai 1850, Martinon épousa Mlle Cécile. Il n'y eut pas de
-bal. Les jeunes gens partirent le soir même pour l'Italie. Frédéric, le
-lendemain, vint faire une visite à Mme Dambreuse. Elle lui parut plus
-pâle que d'habitude. Elle le contredit avec aigreur sur deux ou trois
-sujets sans importance. Du reste, tous les hommes étaient des égoïstes.
-
-Il y en avait pourtant de dévoués, quand ce ne serait que lui.
-
-«Ah bah! comme les autres!»
-
-Ses paupières étaient rouges, elle pleurait. Puis, en s'efforçant de
-sourire;
-
-«Excusez-moi! J'ai tort! C'est une idée triste qui m'est venue!»
-
-Il n'y comprenait rien.
-
-«N'importe! elle est moins forte que je ne croyais», pensa-t-il.
-
-Elle sonna pour avoir un verre d'eau, en but une gorgée, le renvoya,
-puis se plaignit de ce qu'on la servait horriblement. Afin de l'amuser,
-il s'offrit comme domestique, se prétendant capable de donner des
-assiettes, d'épousseter les meubles, d'annoncer le monde, d'être enfin
-un valet de chambre ou plutôt un chasseur, bien que la mode en fût
-passée. Il aurait voulu se tenir derrière sa voiture avec un chapeau de
-plumes de coq.
-
-«Et comme je vous suivrais à pied majestueusement, en portant sur le
-bras un petit chien!
-
---Vous êtes gai, dit Mme Dambreuse.
-
---N'était-ce pas une folie, reprit-il, de considérer tout sérieusement?
-Il y avait bien assez de misères sans s'en forger. Rien ne méritait la
-peine d'une douleur.» Mme Dambreuse leva les sourcils d'une manière de
-vague approbation.
-
-Cette parité de sentiments poussa Frédéric à plus de hardiesse. Ses
-mécomptes d'autrefois lui faisaient maintenant une clairvoyance. Il
-poursuivit:
-
-«Nos grands-pères vivaient mieux. Pourquoi ne pas obéir à l'impulsion
-qui nous pousse?» L'amour, après tout, n'était pas en soi une chose si
-importante.
-
-«Mais c'est immoral, ce que vous dites là!»
-
-Elle s'était remise sur la causeuse. Il s'assit au bord, contre ses
-pieds.
-
-«Ne voyez-vous pas que je mens! Car, pour plaire aux femmes, il faut
-étaler une insouciance de bouffon ou des fureurs de tragédie! Elles se
-moquent de nous quand on leur dit qu'on les aime simplement! Moi, je
-trouve ces hyperboles où elles s'amusent une profanation de l'amour
-vrai; si bien qu'on ne sait plus comment l'exprimer, surtout devant
-celles... qui ont... beaucoup d'esprit.»
-
-Elle le considérait les cils entre-clos. Il baissait la voix, en se
-penchant vers son visage.
-
-«Oui! vous me faites peur! Je vous offense peut-être?... Pardon!...
-Je ne voulais pas dire tout cela! Ce n'est pas ma faute! Vous êtes si
-belle!»
-
-Mme Dambreuse ferma les yeux, et il fut surpris par la facilité de
-sa victoire. Les grands arbres du jardin qui frissonnaient mollement
-s'arrêtèrent. Des nuages immobiles rayaient le ciel de longues bandes
-rouges, et il y eut comme une suspension universelle des choses. Alors,
-des soirs semblables, avec des silences pareils, revinrent dans son
-esprit confusément. Où était-ce?...
-
-Il se mit à genoux, prit sa main et lui jura un amour éternel. Puis,
-comme il partait, elle le rappela d'un signe et lui dit tout bas:
-
-«Revenez dîner! Nous serons seuls!»
-
-Il semblait à Frédéric, en descendant l'escalier, qu'il était devenu
-un autre homme, que la température embaumante des serres chaudes
-l'entourait, qu'il entrait définitivement dans le monde supérieur
-des adultères patriciens et des hautes intrigues. Pour y tenir la
-première place, il suffisait d'une femme comme celle-là. Avide, sans
-doute, de pouvoir et d'action, et mariée à un homme médiocre qu'elle
-avait prodigieusement servi, elle désirait quelqu'un de fort pour le
-conduire? Rien d'impossible maintenant! Il se sentait capable de faire
-deux cents lieues à cheval, de travailler pendant plusieurs nuits de
-suite sans fatigue; son cœur débordait d'orgueil.
-
-Sur le trottoir, devant lui, un homme couvert d'un vieux paletot
-marchait la tête basse et avec un tel air d'accablement, que
-Frédéric se retourna pour le voir. L'autre releva sa figure. C'était
-Deslauriers. Il hésitait. Frédéric lui sauta au cou.
-
-«Ah! mon pauvre vieux! Comment! c'est toi!»
-
-Et il l'entraîna vers sa maison, en lui faisant beaucoup de questions à
-la fois.
-
-L'ex-commissaire de Ledru-Rollin conta d'abord les tourments qu'il
-avait eus. Comme il prêchait la fraternité aux conservateurs et le
-respect des lois aux socialistes, les uns lui avaient tiré des coups
-de fusil, les autres apporté une corde pour le pendre. Après juin, on
-l'avait destitué brutalement. Il s'était jeté dans un complot, celui
-des armes saisies à Troyes. On l'avait relâché faute de preuves. Puis
-le comité d'action l'avait envoyé à Londres, où il s'était flanqué des
-gifles avec ses frères au milieu d'un banquet. De retour à Paris...
-
-«Pourquoi n'es-tu pas venu chez moi?
-
---Tu étais toujours absent! Ton suisse avait des allures mystérieuses,
-je ne savais que penser, et puis je ne voulais pas reparaître en
-vaincu.»
-
-Il avait frappé aux portes de la démocratie, s'offrant à la servir de
-sa plume, de sa parole, de ses démarches; partout on l'avait repoussé;
-on se méfiait de lui, et il avait vendu sa montre, sa bibliothèque, son
-linge.
-
-«Mieux vaudrait crever sur les pontons de Belle-Isle, avec Sénécal!
-
-Frédéric, qui arrangeait alors sa cravate, n'eut pas l'air très ému par
-cette nouvelle.
-
-«Ah! il est déporté, ce bon Sénécal?»
-
-Deslauriers répliqua, en parcourant les murailles d'un air envieux:
-
-«Tout le monde n'a pas ta chance!
-
---Excuse-moi, dit Frédéric, sans remarquer l'allusion, mais je dîne en
-ville. On va te faire à manger; commande ce que tu voudras! Prends même
-mon lit.»
-
-Devant une cordialité si complète, l'amertume de Deslauriers disparut.
-
-«Ton lit? Mais... ça te gênerait!
-
---Eh non! J'en ai d'autres!
-
---Ah! très bien, reprit l'avocat en riant. Où dînes-tu donc?
-
---Chez Mme Dambreuse.
-
---Est-ce que... par hasard... ce serait?...
-
---Tu es trop curieux», dit Frédéric avec un sourire, qui confirmait
-cette supposition.
-
-Puis, ayant regardé la pendule, il se rassit.
-
-«C'est comme ça! et il ne faut pas désespérer, vieux défenseur du
-peuple!
-
---Miséricorde! que d'autres s'en mêlent!»
-
-L'avocat détestait les ouvriers, pour en avoir souffert dans sa
-province, un pays de houille. Chaque puits d'extraction avait nommé un
-gouvernement provisoire lui intimant des ordres.
-
-«D'ailleurs, leur conduite a été charmante partout: à Lyon, à Lille, au
-Havre, à Paris! Car, à l'exemple des fabricants qui voudraient exclure
-les produits de l'étranger, ces messieurs réclament pour qu'on bannisse
-les travailleurs anglais, allemands, belges et savoyards! Quant à
-leur intelligence, à quoi a servi, sous la Restauration, leur fameux
-compagnonnage? En 1830, ils sont entrés dans la garde nationale, sans
-même avoir le bon sens de la dominer! Est-ce que, dès le lendemain de
-48, les corps de métiers n'ont pas reparu avec des étendards à eux! Ils
-demandaient même des représentants du peuple à eux, lesquels n'auraient
-parlé que pour eux! Tout comme les députés de la betterave ne
-s'inquiètent que de la betterave!--Ah! j'en ai assez de ces cocos-là,
-se prosternant tour à tour devant l'échafaud de Robespierre, les bottes
-de l'empereur, le parapluie de Louis-Philippe, racaille éternellement
-dévouée à qui lui jette du pain dans la gueule! On crie toujours contre
-la vénalité de Talleyrand et de Mirabeau; mais le commissionnaire d'en
-bas vendrait la patrie pour cinquante centimes, si on lui promettait
-de tarifer sa course à trois francs! Ah! quelle faute! Nous aurions dû
-mettre le feu aux quatre coins de l'Europe!»
-
-Frédéric lui répondit:
-
-«L'étincelle manquait! Vous étiez simplement de petits bourgeois,
-et les meilleurs d'entre vous, des cuistres! Quant aux ouvriers,
-ils peuvent se plaindre; car, si l'on excepte un million soustrait
-à la liste civile, et que vous leur avez octroyé avec la plus basse
-flagornerie, vous n'avez rien fait pour eux que des phrases! Le
-livret demeure aux mains du patron, et le salarié (même devant la
-justice) reste l'inférieur de son maître, puisque sa parole n'est pas
-crue. Enfin, la république me paraît vieille. Qui sait? Le progrès,
-peut-être, n'est réalisable que par une aristocratie ou par un homme?
-L'initiative vient toujours d'en haut! Le peuple est mineur, quoi qu'on
-prétende!
-
---C'est peut-être vrai,» dit Deslauriers.
-
-Selon Frédéric, la grande masse des citoyens n'aspirait qu'au repos (il
-avait profité à l'hôtel Dambreuse), et toutes les chances étaient pour
-les conservateurs. Ce parti-là, cependant, manquait d'hommes neufs.
-
-«Si tu te présentais, je suis sûr...»
-
-Il n'acheva pas. Deslauriers comprit, se passa les deux mains sur le
-front; puis, tout à coup:
-
-«Mais toi? Rien ne t'empêche? Pourquoi ne serais-tu pas député?» Par
-suite d'une double élection, il y avait, dans l'Aube, une candidature
-vacante. M. Dambreuse, réélu à la Législative, appartenait à un autre
-arrondissement. «Veux-tu que je m'en occupe?» Il connaissait beaucoup
-de cabaretiers, d'instituteurs, de médecins, de clercs d'étude et leurs
-patrons. «D'ailleurs, on fait accroire aux paysans tout ce qu'on veut!»
-
-Frédéric sentait se rallumer son ambition.
-
-Deslauriers ajouta:
-
-«Tu devrais bien me trouver une place à Paris.
-
---Oh! ce ne sera pas difficile par M. Dambreuse.
-
---Puisque nous parlions de houilles, reprit l'avocat, que devient sa
-grande société? C'est une occupation de ce genre qu'il me faudrait!--et
-je leur serais utile, tout en gardant mon indépendance.»
-
-Frédéric promit de le conduire chez le banquier avant trois jours.
-
-Son repas en tête à tête avec Mme Dambreuse fut une chose exquise. Elle
-souriait en face de lui, de l'autre côté de la table, par-dessus des
-fleurs dans une corbeille, à la lumière de la lampe suspendue; et comme
-la fenêtre était ouverte, on apercevait des étoiles. Ils causèrent fort
-peu, se méfiant d'eux-mêmes sans doute; mais, dès que les domestiques
-tournaient le dos, ils s'envoyaient un baiser du bout des lèvres. Il
-dit son idée de candidature. Elle l'approuva, s'engageant même à y
-faire travailler M. Dambreuse.
-
-Le soir, quelques amis se présentèrent pour la féliciter et pour la
-plaindre; elle devait être si chagrine de n'avoir plus sa nièce!
-C'était fort bien, d'ailleurs, aux jeunes mariés de s'être mis en
-voyage; plus tard, les embarras, les enfants surviennent! Mais l'Italie
-ne répondait pas à l'idée qu'on s'en faisait. Après cela, ils étaient
-dans l'âge des illusions! et puis la lune de miel embellissait tout!
-Les deux derniers qui restèrent furent M. de Grémonville et Frédéric.
-Le diplomate ne voulait pas s'en aller. Enfin, à minuit, il se leva.
-Mme Dambreuse fit signe à Frédéric de partir avec lui et le remercia de
-cette obéissance par une pression de main plus suave que tout le reste.
-
-La Maréchale poussa un cri de joie en le revoyant. Elle l'attendait
-depuis cinq heures. Il donna pour excuse une démarche indispensable
-dans l'intérêt de Deslauriers. Sa figure avait un air de triomphe, une
-auréole, dont Rosanette fut éblouie.
-
-«C'est peut-être à cause de ton habit noir qui te va bien; mais je ne
-t'ai jamais trouvé si beau! Comme tu es beau!»
-
-Dans un transport de sa tendresse, elle se jura intérieurement de ne
-plus appartenir à d'autres, quoi qu'il advînt, quand elle devrait
-crever de misère!
-
-Ses jolis yeux humides pétillaient d'une passion tellement puissante,
-que Frédéric l'attira sur ses genoux, et il se dit: «Quelle canaille je
-fais!» en s'applaudissant de sa perversité.
-
-
-
-
-IV
-
-
-M. Dambreuse, quand Deslauriers se présenta chez lui, songeait à
-raviver sa grande affaire de houilles. Mais cette fusion de toutes les
-compagnies en une seule était mal vue; on criait au monopole, comme
-s'il ne fallait pas, pour de telles exploitations, d'immenses capitaux!
-
-Deslauriers, qui venait de lire exprès l'ouvrage de Gobet et les
-articles de M. Chappe dans le _Journal des Mines_, connaissait la
-question parfaitement. Il démontra que la loi de 1810 établissait au
-profit du concessionnaire un droit impermutable. D'ailleurs, on pouvait
-donner à l'entreprise une couleur démocratique: empêcher les réunions
-houillères était un attentat contre le principe même d'association.
-
-M. Dambreuse lui confia des notes pour rédiger un mémoire. Quant à la
-manière dont il payerait son travail, il fit des promesses d'autant
-meilleures qu'elles n'étaient pas précises.
-
-Deslauriers s'en revint chez Frédéric et lui rapporta la conférence.
-De plus, il avait vu Mme Dambreuse au bas de l'escalier, comme il
-sortait.
-
-«Je t'en fais mes compliments, saprelotte!»
-
-Puis ils causèrent de l'élection. Il y avait quelque chose à inventer.
-
-Trois jours après, Deslauriers reparut avec une feuille d'écriture
-destinée aux journaux et qui était une lettre familière, où M.
-Dambreuse approuvait la candidature de leur ami. Soutenue par un
-conservateur et prônée par un rouge, elle devait réussir. Comment le
-capitaliste signait-il une pareille élucubration? L'avocat, sans le
-moindre embarras, de lui-même avait été la montrer à Mme Dambreuse,
-qui, la trouvant fort bien, s'était chargée du reste.
-
-Cette démarche surprit Frédéric. Il l'approuva cependant; puis, comme
-Deslauriers s'aboucherait avec M. Roque, il lui conta sa position
-vis-à-vis de Louise.
-
-«Dis-leur tout ce que tu voudras, que mes affaires sont troubles; je
-les arrangerai; elle est assez jeune pour attendre.»
-
-Deslauriers partit, et Frédéric se considéra comme un homme très fort.
-Il éprouvait, d'ailleurs, un assouvissement, une satisfaction profonde.
-Sa joie de posséder une femme riche n'était gâtée par aucun contraste;
-le sentiment s'harmonisait avec le milieu. Sa vie, maintenant, avait
-des douceurs partout.
-
-La plus exquise, peut-être, était de contempler Mme Dambreuse, entre
-plusieurs personnes, dans son salon. La convenance de ses manières le
-faisait rêver à d'autres attitudes; pendant qu'elle causait d'un ton
-froid, il se rappelait ses mots d'amour balbutiés; tous les respects
-pour sa vertu le délectaient comme un hommage retournant vers lui, et
-il avait parfois des envies de s'écrier: «Mais je la connais mieux que
-vous! Elle est à moi!»
-
-Leur liaison ne tarda pas à être une chose convenue, acceptée. Mme
-Dambreuse, durant tout l'hiver, traîna Frédéric dans le monde.
-
-Il arrivait presque toujours avant elle, et il la voyait entrer, les
-bras nus, l'éventail à la main, des perles dans les cheveux. Elle
-s'arrêtait sur le seuil (le linteau de la porte l'entourait comme un
-cadre) et elle avait un léger mouvement d'indécision, en clignant les
-paupières, pour découvrir s'il était là. Elle le ramenait dans sa
-voiture; la pluie fouettait les vasistas; les passants, tels que des
-ombres, s'agitaient dans la boue; et, serrés l'un contre l'autre, ils
-apercevaient tout cela confusément, avec un dédain tranquille. Sous des
-prétextes différents, il restait encore une bonne heure dans sa chambre.
-
-C'était par ennui surtout que Mme Dambreuse avait cédé. Mais cette
-dernière épreuve ne devait pas être perdue. Elle voulait un grand
-amour, et elle se mit à le combler d'adulations et de caresses.
-
-Elle lui envoyait des fleurs; elle lui fit une chaise en tapisserie;
-elle lui donna un porte-cigares, une écritoire, mille petites choses
-d'un usage quotidien, pour qu'il n'eût pas une action indépendante de
-son souvenir. Ces prévenances le charmèrent d'abord et bientôt lui
-parurent toutes simples.
-
-Elle montait dans un fiacre, le renvoyait à l'entrée d'un passage,
-sortait par l'autre bout; puis, se glissant le long des murs, avec
-un double voile sur le visage, elle atteignait la rue où Frédéric
-en sentinelle lui prenait le bras vivement pour la conduire dans sa
-maison. Ses deux domestiques se promenaient, le portier faisait des
-courses; elle jetait les yeux tout à l'entour; rien à craindre! et elle
-poussait comme un soupir d'exilé qui revoit sa patrie. La chance les
-enhardit. Leurs rendez-vous se multiplièrent. Un soir même, elle se
-présenta tout à coup en grande toilette de bal. Ces surprises pouvaient
-être dangereuses; il la blâma de son imprudence; elle lui déplut, du
-reste. Son corsage ouvert découvrait trop sa poitrine maigre.
-
-Il reconnut alors ce qu'il s'était caché, la désillusion de ses sens.
-Il n'en feignait pas moins de grandes ardeurs; mais pour les ressentir,
-il lui fallait évoquer l'image de Rosanette ou de Mme Arnoux.
-
-Cette atrophie sentimentale lui laissait la tête entièrement libre,
-et plus que jamais il ambitionnait une haute position dans le monde.
-Puisqu'il avait un marchepied pareil, c'était bien le moins qu'il s'en
-servît.
-
-Vers le milieu de janvier, un matin, Sénécal entra dans son cabinet
-et, à son exclamation d'étonnement, répondit qu'il était secrétaire de
-Deslauriers. Il lui apportait même une lettre. Elle contenait de bonnes
-nouvelles et le blâmait cependant de sa négligence; il fallait venir
-là-bas.
-
-Le futur député dit qu'il se mettrait en route le surlendemain.
-
-Sénécal n'exprima pas d'opinion sur cette candidature. Il parla de sa
-personne et des affaires du pays.
-
-Si lamentables qu'elles fussent, elles le réjouissaient; car on
-marchait au communisme. D'abord, l'Administration y menait d'elle-même,
-puisque, chaque jour, il y avait plus de choses régies par le
-gouvernement. Quant à la propriété, la Constitution de 48, malgré ses
-faiblesses, ne l'avait pas ménagée; au nom de l'utilité publique,
-l'État pouvait prendre désormais ce qu'il jugeait lui convenir. Sénécal
-se déclara pour l'autorité, et Frédéric aperçut dans ses discours
-l'exagération de ses propres paroles à Deslauriers. Le républicain
-tonna même contre l'insuffisance des masses.
-
-«Robespierre, en défendant le droit du petit nombre, amena Louis XVI
-devant la Convention nationale et sauva le peuple. La fin des choses
-les rend légitimes. La dictature est quelquefois indispensable. Vive la
-tyrannie, pourvu que le tyran fasse le bien!»
-
-Leur discussion dura longtemps, et, comme il s'en allait, Sénécal avoua
-(c'était le but de sa visite peut-être) que Deslauriers s'impatientait
-beaucoup du silence de M. Dambreuse.
-
-Mais M. Dambreuse était malade. Frédéric le voyait tous les jours, sa
-qualité d'intime le faisait admettre près de lui.
-
-La révocation du général Changarnier avait ému extrêmement le
-capitaliste. Le soir même, il fut pris d'une grande chaleur dans
-la poitrine, avec une oppression à ne pouvoir se tenir couché. Des
-sangsues amenèrent un soulagement immédiat. La toux sèche disparut, la
-respiration devint plus calme; et, huit jours après, il dit en avalant
-un bouillon:
-
-«Ah! ça va mieux! Mais j'ai manqué faire le grand voyage!
-
---Pas sans moi!» s'écria Mme Dambreuse, notifiant par ce mot qu'elle
-n'aurait pu lui survivre.
-
-Au lieu de répondre, il étala sur elle et sur son amant un singulier
-sourire, où il y avait à la fois de la résignation, de l'indulgence, de
-l'ironie, et même comme une pointe, un sous-entendu presque gai.
-
-Frédéric voulut partir pour Nogent, Mme Dambreuse s'y opposa, et il
-défaisait et refaisait tour à tour ses paquets, selon les alternatives
-de la maladie.
-
-Tout à coup, M. Dambreuse cracha le sang abondamment. «Les princes
-de la science», consultés, n'avisèrent à rien de nouveau. Ses jambes
-enflaient, et la faiblesse augmentait. Il avait témoigné plusieurs fois
-le désir de voir Cécile, qui était à l'autre bout de la France avec son
-mari, nommé receveur depuis un mois. Il ordonna expressément qu'on la
-fît venir. Mme Dambreuse écrivit trois lettres et les lui montra.
-
-Sans se fier même à la religieuse, elle ne le quittait pas d'une
-seconde, ne se couchait plus. Les personnes qui se faisaient inscrire
-chez le concierge s'informaient d'elle avec admiration, et les passants
-étaient saisis de respect devant la quantité de paille qu'il y avait
-dans la rue sous les fenêtres.
-
-Le 12 février, à cinq heures, une hémoptysie effrayante se déclara. Le
-médecin de garde dit le danger. On courut vite chez un prêtre.
-
-Pendant la confession de M. Dambreuse, Madame le regardait de loin
-curieusement. Après quoi, le jeune docteur posa un vésicatoire et
-attendit.
-
-La lumière des lampes, masquée par des meubles, éclairait la chambre
-inégalement. Frédéric et Mme Dambreuse, au pied de la couche,
-observaient le moribond. Dans l'embrasure d'une croisée, le prêtre et
-le médecin causaient à demi-voix; la bonne sœur, à genoux, marmottait
-des prières.
-
-Enfin, un râle s'éleva. Les mains se refroidissaient, la face
-commençait à pâlir. Quelquefois, il tirait tout à coup une aspiration
-énorme; elles devinrent de plus en plus rares; deux ou trois paroles
-confuses lui échappèrent; il exhala un petit souffle en même temps
-qu'il tournait ses yeux, et la tête retomba de côté sur l'oreiller.
-
-Tous, pendant une minute, restèrent immobiles.
-
-Mme Dambreuse s'approcha; et, sans effort, avec la simplicité du
-devoir, elle lui ferma les paupières.
-
-Puis elle écarta les deux bras, en se tordant la taille comme dans le
-spasme d'un désespoir contenu, et sortit de l'appartement, appuyée sur
-le médecin et la religieuse. Un quart d'heure après, Frédéric monta
-dans sa chambre.
-
-On y sentait une odeur indéfinissable, émanation des choses délicates
-qui l'emplissaient. Au milieu du lit, une robe noire s'étalait,
-tranchant sur le couvre-pied rose.
-
-Mme Dambreuse était au coin de la cheminée, debout. Sans lui supposer
-de violents regrets, il la croyait un peu triste, et d'une voix dolente:
-
-«Tu souffres?
-
---Moi? Non, pas du tout.»
-
-Comme elle se retournait, elle aperçut la robe, l'examina; puis elle
-lui dit de ne pas se gêner.
-
-«Fume si tu veux! Tu es chez moi!»
-
-Et avec un grand soupir:
-
-«Ah! sainte Vierge! quel débarras!»
-
-Frédéric fut étonné de l'exclamation. Il reprit en lui baisant la main:
-
-«On était libre pourtant!»
-
-Cette allusion à l'aisance de leurs amours parut blesser Mme Dambreuse.
-
-«Eh! tu ne sais pas les services que je lui rendais, ni dans quelles
-angoisses j'ai vécu!
-
---Comment?
-
---Mais oui! Était-ce une sécurité que d'avoir toujours près de soi
-cette bâtarde, une enfant introduite dans la maison au bout de cinq
-ans de ménage, et qui, sans moi, bien sûr, l'aurait amené à quelque
-sottise?»
-
-Alors, elle expliqua ses affaires. Ils s'étaient mariés sous le régime
-de la séparation. Son patrimoine était de trois cent mille francs. M.
-Dambreuse, par leur contrat, lui avait assuré, en cas de survivance,
-quinze mille livres de rente avec la propriété de l'hôtel. Mais, peu
-de temps après, il avait fait un testament où il lui donnait toute sa
-fortune; et elle l'évaluait, autant qu'il était possible de le savoir
-maintenant, à plus de trois millions.
-
-Frédéric ouvrit de grands yeux.
-
-«Ça en valait la peine, n'est-ce pas? J'y ai contribué, du reste!
-C'était mon bien que je défendais; Cécile m'aurait dépouillée
-injustement.
-
---Pourquoi n'est-elle pas venue voir son père?» dit Frédéric.
-
-A cette question, Mme Dambreuse le considère; puis, d'un ton sec:
-
-«Je n'en sais rien! Faute de cœur, sans doute! Oh! je la connais!
-Aussi elle n'aura pas de moi une obole!»
-
-Elle n'était guère gênante, du moins depuis son mariage.
-
-«Ah! son mariage!» fit en ricanant Mme Dambreuse.
-
-Et elle s'en voulait d'avoir trop bien traité cette pécore-là, qui
-était jalouse, intéressée, hypocrite. «Tous les défauts de son père!»
-Elle le dénigrait de plus en plus. Personne d'une fausseté aussi
-profonde, impitoyable d'ailleurs, dur comme un caillou, «un mauvais
-homme, un mauvais homme».
-
-Il échappe des fautes, même aux plus sages. Mme Dambreuse venait d'en
-faire une, par ce débordement de haine. Frédéric, en face d'elle, dans
-une bergère, réfléchissait, scandalisé.
-
-Elle se leva, se mit doucement sur ses genoux.
-
-«Toi seul es bon! Il n'y a que toi que j'aime!»
-
-En le regardant, son cœur s'amollit, une réaction nerveuse lui amena
-des larmes aux paupières, et elle murmura:
-
-«Veux-tu m'épouser?»
-
-Il crut d'abord n'avoir pas compris. Cette richesse l'étourdissait.
-Elle répéta plus haut:
-
-«Veux-tu m'épouser?»
-
-Enfin, il dit en souriant:
-
-«Tu en doutes?»
-
-Puis une pudeur le prit, et, pour faire au défunt une sorte de
-réparation, il s'offrit à le veiller lui-même. Mais comme il avait
-honte de ce pieux sentiment, il ajouta d'un ton dégagé:
-
-«Ce serait peut-être plus convenable.»
-
---Oui, peut-être bien, dit-elle, à cause des domestiques!»
-
-On avait tiré le lit complètement hors de l'alcôve. La religieuse était
-au pied, et au chevet se tenait un prêtre, un autre, un grand homme
-maigre, l'air espagnol et fanatique. Sur la table de nuit, couverte
-d'une serviette blanche, trois flambeaux brûlaient.
-
-Frédéric prit une chaise et regarda le mort.
-
-Son visage était jaune comme de la paille; un peu d'écume sanguinolente
-marquait les coins de sa bouche. Il avait un foulard autour du crâne,
-un gilet de tricot, et un crucifix d'argent sur la poitrine, entre ses
-bras croisés.
-
-Elle était finie, cette existence pleine d'agitation! Combien
-n'avait-il pas fait de courses dans les bureaux, aligné de chiffres,
-tripoté d'affaires, entendu de rapports! Que de boniments, de sourires,
-de courbettes! Car il avait acclamé Napoléon, les Cosaques, Louis
-XVIII, 1830, les ouvriers, tous les régimes, chérissant le pouvoir d'un
-tel amour, qu'il aurait payé pour se vendre.
-
-Mais il laissait le domaine de la Fortelle, trois manufactures en
-Picardie, le bois de Crancé dans l'Yonne, une ferme près d'Orléans, des
-valeurs mobilières considérables.
-
-Frédéric fit ainsi la récapitulation de sa fortune, et elle allait
-pourtant lui appartenir! Il songea d'abord à «ce qu'on dirait», à un
-cadeau pour sa mère, à ses futurs attelages, à un vieux cocher de sa
-famille, dont il voulait faire le concierge. La livrée ne serait plus
-la même naturellement. Il prendrait le grand salon comme cabinet de
-travail. Rien n'empêchait, en abattant trois murs, d'avoir, au second
-étage, une galerie de tableaux. Il y avait moyen peut-être d'organiser
-en bas une salle de bains turcs. Quant au bureau de M. Dambreuse, pièce
-déplaisante, à quoi pouvait-elle servir?
-
-Le prêtre qui venait à se moucher, ou la bonne sœur arrangeant le
-feu, interrompait brutalement ces imaginations. Mais la réalité les
-confirmait; le cadavre était toujours là. Ses paupières s'étaient
-rouvertes; et les pupilles, bien que noyées dans des ténèbres
-visqueuses, avaient une expression énigmatique, intolérable. Frédéric
-croyait y voir comme un jugement porté sur lui; et il sentait presque
-un remords, car il n'avait jamais eu à se plaindre de cet homme, qui,
-au contraire... «Allons donc! un vieux misérable!» et il le considérait
-de plus près, pour se raffermir, en lui criant mentalement:
-
-«Eh bien, quoi? Est-ce que je t'ai tué?»
-
-Cependant le prêtre lisait son bréviaire; la religieuse, immobile,
-sommeillait; les mèches des trois flambeaux s'allongeaient.
-
-On entendit, pendant deux heures, le roulement sourd des charrettes
-défilant vers les Halles. Les carreaux blanchirent, un fiacre passa,
-puis une compagnie d'ânesses qui trottinaient sur le pavé, et des coups
-de marteau, des cris de vendeurs ambulants, des éclats de trompette;
-tout déjà se confondait dans la grande voix de Paris qui s'éveille.
-
-Frédéric se mit en courses. Il se transporta premièrement à la mairie
-pour faire la déclaration; puis, quand le médecin des morts eut donné
-un certificat, il revint à la mairie dire quel cimetière la famille
-choisissait, et pour s'entendre avec le bureau des pompes funèbres.
-
-L'employé exhiba un dessin et un programme, l'un indiquant les diverses
-classes d'enterrement, l'autre le détail complet du décor. Voulait-on
-un char avec galerie ou un char avec panaches, des tresses aux chevaux,
-des aigrettes aux valets, des initiales ou un blason, des lampes
-funèbres, un homme pour porter les honneurs, et combien de voitures?
-Frédéric fut large; Mme Dambreuse tenait à ne rien ménager.
-
-Puis, il se rendit à l'église.
-
-Le vicaire des convois commença par blâmer l'exploitation des pompes
-funèbres; ainsi l'officier pour les pièces d'honneur était vraiment
-inutile; beaucoup de cierges valait mieux! On convint d'une messe
-basse relevée de musique. Frédéric signa ce qui était convenu, avec
-obligation solidaire de payer tous les frais.
-
-Il alla ensuite à l'Hôtel de Ville pour l'achat du terrain. Une
-concession de deux mètres en longueur sur un de largeur coûtait cinq
-cents francs. Était-ce une concession mi-séculaire ou perpétuelle?
-
-«Oh! perpétuelle!» dit Frédéric!
-
-Il prenait la chose au sérieux, se donnait du mal. Dans la cour de
-l'hôtel, un marbrier l'attendait pour lui montrer des devis et plans de
-tombeaux grecs, égyptiens, mauresques; mais l'architecte de la maison
-en avait déjà conféré avec Madame; et, sur la table, dans le vestibule,
-il y avait toute sorte de prospectus relatifs au nettoyage des matelas,
-à la désinfection des chambres, à divers procédés d'embaumement.
-
-Après son dîner, il retourna chez le tailleur pour le deuil des
-domestiques et il dut faire une dernière course, car il avait
-commandé des gants de castor, et c'étaient des gants de filoselle qui
-convenaient.
-
-Quand il arriva le lendemain, à dix heures, le grand salon s'emplissait
-de monde, et presque tous, en s'abordant d'un air mélancolique,
-disaient:
-
-«Moi qui l'ai encore vu il y a un mois! Mon Dieu! c'est notre sort à
-tous!
-
---Oui, mais tâchons que ce soit le plus tard possible!»
-
-Alors, on poussait un petit rire de satisfaction, et même on engageait
-des dialogues parfaitement étrangers à la circonstance. Enfin, le
-maître des cérémonies, en habit noir à la française et culotte courte,
-avec manteau, pleureuses, brette au côté et tricorne sous le bras,
-articula, en saluant, les mots d'usage:
-
-«Messieurs, quand il vous fera plaisir.» On partit.
-
-C'était jour de marché aux fleurs sur la place de la Madeleine. Il
-faisait un temps clair et doux, et la brise, qui secouait un peu
-les baraques de toile, gonflait, par les bords, l'immense drap noir
-accroché sur le portail. L'écusson de M. Dambreuse, occupant un
-carré de velours, s'y répétait trois fois. Il était _de sable au
-senestrochère d'or, à poing fermé, ganté d'argent_, avec la couronne de
-comte et cette devise: _Par toutes voies_.
-
-Les porteurs montèrent jusqu'au haut de l'escalier le lourd cercueil,
-et l'on entra.
-
-Les six chapelles, l'hémicycle et les chaises étaient tendus de noir.
-Le catafalque, au bas du chœur, formait avec ses grands cierges un
-seul foyer de lumières jaunes. Aux deux angles, sur des candélabres,
-des flammes d'esprit-de-vin brûlaient.
-
-Les plus considérables prirent place dans le sanctuaire, les autres
-dans la nef; et l'office commença.
-
-A part quelques-uns, l'ignorance religieuse de tous était si profonde,
-que le maître des cérémonies, de temps à autre, leur faisait signe
-de se lever, de s'agenouiller, de se rasseoir. L'orgue et deux
-contre-basses alternaient avec les voix; dans les intervalles de
-silence, on entendait le marmottement du prêtre à l'autel; puis la
-musique et les chants reprenaient.
-
-Un jour mat tombait des trois coupoles; mais la porte ouverte envoyait
-horizontalement comme un fleuve de clarté blanche qui frappait toutes
-les têtes nues; et dans l'air, à mi-hauteur du vaisseau, flottait
-une ombre, pénétrée par le reflet des ors décorant la nervure des
-pendentifs et le feuillage des chapiteaux.
-
-Frédéric, pour se distraire, écouta le _Dies iræ_; il considérait les
-assistants, tâchait de voir les peintures trop élevées qui représentent
-la vie de Madeleine. Heureusement, Pellerin vint se mettre près de
-lui et commença tout de suite, à propos de fresques, une longue
-dissertation. La cloche tinta. On sortit de l'église.
-
-Le corbillard, orné de draperies pendantes et de hauts plumets,
-s'achemina vers le Père-Lachaise, tiré par quatre chevaux noirs
-ayant des tresses dans la crinière, des panaches sur la tête, et
-qu'enveloppaient jusqu'aux sabots de larges caparaçons brodés d'argent.
-Leur cocher, en bottes à l'écuyère, portait un chapeau à trois cornes
-avec un long crêpe retombant. Les cordons étaient tenus par quatre
-personnages: un questeur de la Chambre des députés, un membre du
-conseil général de l'Aube, un délégué des houilles,--et Fumichon, comme
-ami. La calèche du défunt et douze voitures de deuil suivaient. Les
-conviés, par derrière, emplissaient le milieu du boulevard.
-
-Pour voir tout cela, les passants s'arrêtaient; des femmes, leur
-marmot entre les bras, montaient sur des chaises, et des gens qui
-prenaient des chopes dans les cafés apparaissaient aux fenêtres, une
-queue de billard à la main.
-
-La route était longue, et--comme dans les repas de cérémonie où l'on
-est réservé d'abord, puis expansif--la tenue générale se relâcha
-bientôt. On ne causait que du refus d'allocation fait par la Chambre
-au Président. M. Piscatory s'était montré trop acerbe, Montalembert,
-«magnifique, comme d'habitude», et MM. Chambolle, Pidoux, Creton,
-enfin toute la commission, auraient dû suivre peut-être l'avis de MM.
-Quentin-Bauchart et Dufour.
-
-Ces entretiens continuèrent dans la rue de la Roquette, bordée par
-des boutiques, où l'on ne voit que des chaînes en verre de couleur
-et des rondelles noires couvertes de dessins et de lettres d'or,--ce
-qui les fait ressembler à des grottes pleines de stalactites et à des
-magasins de faïence. Mais, devant la grille du cimetière, tout le monde
-instantanément se tut.
-
-Les tombes se levaient au milieu des arbres, colonnes brisées,
-pyramides, temples, dolmens, obélisques, caveaux étrusques à porte
-de bronze. On apercevait dans quelques-uns des espèces de boudoirs
-funèbres, avec des fauteuils rustiques et des pliants. Des toiles
-d'araignée pendaient comme des haillons aux chaînettes des urnes,
-et de la poussière couvrait les bouquets à rubans de satin et les
-crucifix. Partout, entre les balustres, sur les tombeaux, des couronnes
-d'immortelles et des chandeliers, des vases, des fleurs des disques
-noirs rehaussés de lettres d'or, des statuettes de plâtre: petits
-garçons et petites demoiselles ou petits anges tenus en l'air par
-un fil de laiton; plusieurs même ont un toit de zinc sur la tête.
-D'énormes câbles en verre filé, noir, blanc et azur, descendent du
-haut des stèles jusqu'au pied des dalles, avec de longs replis, comme
-des boas. Le soleil, frappant dessus, les faisait scintiller entre
-les croix de bois noir;--et le corbillard s'avançait dans les grands
-chemins, qui sont pavés comme les rues d'une ville. De temps à autre,
-les essieux claquaient. Des femmes à genoux, la robe traînant dans
-l'herbe, parlaient doucement aux morts. Des fumignons blanchâtres
-sortaient de la verdure des ifs. C'étaient des offrandes abandonnées,
-des débris que l'on brûlait.
-
-La fosse de M. Dambreuse était dans le voisinage de Manuel et de
-Benjamin Constant. Le terrain dévale, en cet endroit, par une pente
-abrupte. On a sous les pieds des sommets d'arbres verts; plus loin, des
-cheminées de pompes à feu, puis toute la grande ville.
-
-Frédéric put admirer le paysage pendant qu'on prononçait les discours.
-
-Le premier fut au nom de la Chambre des députés, le deuxième au nom du
-conseil général de l'Aube, le troisième au nom de la Société houillère
-de Saône-et-Loire, le quatrième au nom de la Société d'agriculture de
-l'Yonne, et il y en eut un autre, au nom d'une Société philanthropique.
-Enfin, on s'en allait, lorsqu'un inconnu se mit à lire un sixième
-discours, au nom de la Société des antiquaires d'Amiens.
-
-Et tous profitèrent de l'occasion pour tonner contre le socialisme,
-dont M. Dambreuse était mort victime. C'était le spectacle de
-l'anarchie et son dévouement à l'ordre qui avait abrégé ses jours. On
-exalta ses lumières, sa probité, sa générosité et même son mutisme
-comme représentant du peuple, car, s'il n'était pas orateur, il
-possédait en revanche ces qualités solides, mille fois préférables,
-etc., avec tous les mots qu'il faut dire: «Fin prématurée,--regrets
-éternels;--l'autre patrie,--adieu, ou plutôt non, au revoir!»
-
-La terre, mêlée de cailloux, retomba, et il ne devait plus en être
-question dans le monde.
-
-On en parla encore un peu en descendant le cimetière et on ne se
-gênait pas pour l'apprécier. Hussonnet, qui devait rendre compte
-de l'enterrement dans les journaux, reprit même, en blague, tous
-les discours;--car enfin le bonhomme Dambreuse avait été un des
-_potdevinistes_ les plus distingués du dernier règne. Puis les voitures
-de deuil reconduisirent les bourgeois à leurs affaires. La cérémonie
-n'avait pas duré trop longtemps; on s'en félicitait.
-
-Frédéric, fatigué, rentra chez lui.
-
-Quand il se présenta le lendemain à l'hôtel Dambreuse, on l'avertit que
-Madame travaillait en bas, dans le bureau. Les cartons, les tiroirs
-étaient ouverts pêle-mêle, les livres de comptes jetés de droite et
-de gauche; un rouleau de paperasses ayant pour titre: «Recouvrements
-désespérés», traînait par terre; il manqua tomber dessus et le ramassa.
-Mme Dambreuse disparaissait ensevelie dans le grand fauteuil.
-
-«Eh bien? Où êtes-vous donc? qu'y a-t-il?»
-
-Elle se leva d'un bond.
-
-«Ce qu'il y a? Je suis ruinée, ruinée! entends-tu?»
-
-M. Adolphe Langlois, le notaire, l'avait fait venir en son étude et lui
-avait communiqué un testament, écrit par son mari avant leur mariage.
-Il léguait tout à Cécile, et l'autre testament était perdu. Frédéric
-devint très pâle. Sans doute elle avait mal cherché.
-
-«Mais regarde donc!» dit Mme Dambreuse, en lui montrant l'appartement.
-
-Les deux coffres-forts bâillaient, défoncés à coups de merlin, et
-elle avait retourné le pupitre, fouillé les placards, secoué les
-paillassons, quand, tout à coup, poussant un cri aigu, elle se
-précipita dans un angle où elle venait d'apercevoir une petite boîte à
-serrure de cuivre; elle l'ouvrit, rien!
-
-«Ah! le misérable! Moi qui l'ai soigné avec tant de dévouement!»
-
-Puis elle éclata en sanglots.
-
-«Il est peut-être ailleurs? dit Frédéric.
-
---Eh non! Il était là! dans ce coffre-fort. Je l'ai vu dernièrement. Il
-est brûlé! j'en suis certaine!»
-
-Un jour, au commencement de sa maladie, M. Dambreuse était descendu
-pour donner des signatures.
-
-«C'est alors qu'il aura fait le coup!»
-
-Et elle retomba sur une chaise, anéantie. Une mère en deuil n'est pas
-plus lamentable près d'un berceau vide que ne l'était Mme Dambreuse
-devant les coffres-forts béants. Enfin sa douleur--malgré la bassesse
-du motif--semblait tellement profonde, qu'il tâcha de la consoler en
-lui disant qu'après tout, elle n'était pas réduite à la misère.
-
-«C'est la misère, puisque je ne puis pas t'offrir une grande fortune!»
-
-Elle n'avait plus que trente mille livres de rente, sans compter
-l'hôtel, qui en valait de dix-huit à vingt, peut-être.
-
-Bien que ce fût de l'opulence pour Frédéric, il n'en ressentait pas
-moins une déception. Adieu ses rêves, et toute la grande vie qu'il
-aurait menée! L'honneur le forçait à épouser Mme Dambreuse. Il
-réfléchit une minute; puis, d'un air tendre:
-
-«J'aurai toujours ta personne!»
-
-Elle se jeta dans ses bras, et il la serra contre sa poitrine, avec un
-attendrissement où il y avait un peu d'admiration pour lui-même. Mme
-Dambreuse, dont les larmes ne coulaient plus, releva sa figure, toute
-rayonnante de bonheur, et, lui prenant la main:
-
-«Ah! je n'ai jamais douté de toi! J'y comptais!»
-
-Cette certitude anticipée de ce qu'il regardait comme une belle action
-déplut au jeune homme.
-
-Puis elle l'emmena dans sa chambre, et ils firent des projets. Frédéric
-devait songer maintenant à se pousser. Elle lui donna même sur sa
-candidature d'admirables conseils.
-
-Le premier point était de savoir deux ou trois phrases d'économie
-politique. Il fallait prendre une spécialité, comme les haras, par
-exemple, écrire plusieurs mémoires sur une question d'intérêt local,
-avoir toujours à sa disposition des bureaux de poste ou de tabac,
-rendre une foule de petits services. M. Dambreuse s'était montré
-là-dessus un vrai modèle. Ainsi, une fois à la campagne, il avait fait
-arrêter son char à bancs, plein d'amis, devant l'échoppe d'un savetier,
-avait pris pour ses hôtes douze paires de chaussures, et pour lui des
-bottes épouvantables--qu'il eut même l'héroïsme de porter durant quinze
-jours. Cette anecdote les rendit gais. Elle en conta d'autres, et avec
-un revif de grâce, de jeunesse et d'esprit.
-
-Elle approuva son idée d'un voyage immédiat à Nogent. Leurs adieux
-furent tendres; puis, sur le seuil, elle murmura encore une fois:
-
-«Tu m'aimes, n'est-ce pas?
-
---Éternellement!» répondit-il.
-
-Un commissionnaire l'attendait chez lui avec un mot au crayon,
-le prévenant que Rosanette allait accoucher. Il avait eu tant
-d'occupations depuis quelques jours, qu'il n'y pensait plus. Elle
-s'était mise dans un établissement spécial, à Chaillot.
-
-Frédéric prit un fiacre et partit.
-
-Au coin de la rue de Marbeuf, il lut sur une planche en grosses
-lettres: «Maison de santé et d'accouchement tenue par Mme Alessandri,
-sage-femme de première classe, ex-élève de la Maternité, auteur de
-divers ouvrages, etc.» Puis, au milieu de la rue, sur la porte, une
-petite porte bâtarde, l'enseigne répétait (sans le mot accouchement):
-«Maison de santé de Mme Alessandri», avec tous ses titres.
-
-Frédéric donna un coup de marteau.
-
-Une femme de chambre, à tournure de soubrette, l'introduisit dans le
-salon, orné d'une table en acajou, de fauteuils en velours grenat, et
-d'une pendule sous globe.
-
-Presque aussitôt, Madame parut. C'était une grande brune de quarante
-ans, la taille mince, de beaux yeux, l'usage du monde. Elle apprit à
-Frédéric l'heureuse délivrance de la mère et le fit monter dans sa
-chambre.
-
-Rosanette se mit à sourire ineffablement; et, comme submergée sous les
-flots d'amour qui l'étouffaient, elle dit d'une voix basse:
-
-«Un garçon, là, là» en désignant près de son lit une barcelonnette.
-
-Il écarta les rideaux et aperçut, au milieu des linges, quelque chose
-d'un rouge jaunâtre, extrêmement ridé, qui sentait mauvais et vagissait.
-
-«Embrasse-le!»
-
-Il répondit, pour cacher sa répugnance:
-
-«Mais j'ai peur de lui faire mal!
-
---Non! non!»
-
-Alors, il baisa, du bout des lèvres, son enfant.
-
-«Comme il te ressemble!»
-
-Et, de ses deux bras faibles, elle se suspendit à son cou, avec une
-effusion de sentiment qu'il n'avait jamais vue.
-
-Le souvenir de Mme Dambreuse lui revint. Il se reprocha comme une
-monstruosité de trahir ce pauvre être, qui aimait et souffrait dans
-toute la franchise de sa nature. Pendant plusieurs jours, il lui tint
-compagnie jusqu'au soir.
-
-Elle se trouvait heureuse dans cette maison discrète; les volets de la
-façade restaient même constamment fermés; sa chambre, tendue en perse
-claire, donnait sur un grand jardin; Mme Alessandri, dont le seul
-défaut était de citer comme intimes les médecins illustres, l'entourait
-d'attentions; ses compagnes, presque toutes des demoiselles de la
-province, s'ennuyaient beaucoup, n'ayant personne qui vînt les voir;
-Rosanette s'aperçut qu'on l'enviait, et le dit à Frédéric avec fierté.
-Il fallait parler bas cependant; les cloisons étaient minces et tout le
-monde se tenait aux écoutes, malgré le bruit continuel des pianos.
-
-Il allait enfin partir pour Nogent, quand il reçut une lettre de
-Deslauriers.
-
-Deux candidats nouveaux se présentaient, l'un conservateur, l'autre
-rouge; un troisième, quel qu'il fût, n'avait pas de chances. C'était
-la faute de Frédéric; il avait laissé passer le bon moment, il aurait
-dû venir plus tôt, se remuer. «On ne t'a même pas vu aux comices
-agricoles!» L'avocat le blâmait de n'avoir aucune attache dans les
-journaux. «Ah! si tu avais suivi autrefois mes conseils! Si nous
-avions une feuille publique à nous!» Il insistait là-dessus. Du reste,
-beaucoup de personnes qui auraient voté en sa faveur, par considération
-pour M. Dambreuse, l'abandonneraient maintenant. Deslauriers était de
-ceux-là. N'ayant plus rien à attendre du capitaliste, il lâchait son
-protégé.
-
-Frédéric porta sa lettre à Mme Dambreuse.
-
-«Tu n'as donc pas été à Nogent? dit-elle.
-
---Pourquoi?
-
---C'est que j'ai vu Deslauriers il y a trois jours.»
-
-Sachant la mort de son mari, l'avocat était venu rapporter des notes
-sur les houilles et lui offrir ses services comme homme d'affaires.
-Cela parut étrange à Frédéric, et que faisait son ami là-bas?
-
-Mme Dambreuse voulut savoir l'emploi de son temps depuis leur
-séparation.
-
-«J'ai été malade, répondit-il.
-
---Tu aurais dû me prévenir, au moins.
-
---Oh! cela n'en valait pas la peine»; d'ailleurs, il avait eu une foule
-de dérangements, des rendez-vous, des visites.
-
-Il mena dès lors une existence double, couchant religieusement chez la
-Maréchale et passant l'après-midi chez Mme Dambreuse, si bien qu'il lui
-restait à peine, au milieu de la journée, une heure de liberté.
-
-L'enfant était à la campagne, à Andilly. On allait le voir toutes les
-semaines.
-
-La maison de la nourrice se trouvait sur la hauteur du village, au fond
-d'une petite cour, sombre comme un puits, avec de la paille par terre,
-des poules çà et là, une charrette à légumes sous le hangar. Rosanette
-commençait par baiser frénétiquement son poupon; et, prise d'une sorte
-de délire, allait et venait, essayait de traire la chèvre, mangeait du
-gros pain, aspirait l'odeur du fumier, voulait en mettre un peu dans
-son mouchoir.
-
-Puis ils faisaient de grandes promenades; elle entrait chez les
-pépiniéristes, arrachait les branches de lilas qui pendaient en dehors
-des murs, criait: «Hue, bourriquet!» aux ânes traînant une carriole,
-s'arrêtait à contempler, par la grille, l'intérieur des beaux jardins;
-ou bien la nourrice prenait l'enfant, on le posait à l'ombre sous un
-noyer; et les deux femmes débitaient, pendant des heures, d'assommantes
-niaiseries.
-
-Frédéric, près d'elles, contemplait les carrés de vignes sur les pentes
-du terrain, avec la touffe d'un arbre de place en place, les sentiers
-poudreux pareils à des rubans grisâtres, les maisons étalant dans la
-verdure des taches blanches et rouges; et, quelquefois, la fumée d'une
-locomotive allongeait horizontalement, au pied des collines couvertes
-de feuillages, comme une gigantesque plume d'autruche dont le bout
-léger s'envolait.
-
-Puis ses yeux retombaient sur son fils. Il se le figurait jeune
-homme, il en ferait son compagnon; mais ce serait peut-être un sot,
-un malheureux à coup sûr. L'illégalité de sa naissance l'opprimerait
-toujours; mieux aurait valu pour lui ne pas naître, et Frédéric
-murmurait: «Pauvre enfant!» le cœur gonflé d'une incompréhensible
-tristesse.
-
-Souvent, ils manquaient le dernier départ. Alors, Mme Dambreuse le
-grondait de son inexactitude. Il lui faisait une histoire.
-
-Il fallait en inventer aussi pour Rosanette. Elle ne comprenait pas à
-quoi il employait toutes ses soirées; et, quand on envoyait chez lui
-il n'y était jamais! Un jour, comme il s'y trouvait, elles apparurent
-presque à la fois. Il fit sortir la Maréchale et cacha Mme Dambreuse,
-en disant que sa mère allait arriver.
-
-Bientôt ces mensonges le divertirent; il répétait à l'une le serment
-qu'il venait de faire à l'autre, leur envoyait deux bouquets
-semblables, leur écrivait en même temps, puis établissait entre elles
-des comparaisons;--il y en avait une troisième toujours présente à sa
-pensée. L'impossibilité de l'avoir le justifiait de ses perfidies, qui
-avivaient le plaisir, en y mettant de l'alternance; et plus il avait
-trompé n'importe laquelle des deux, plus elle l'aimait, comme si leurs
-amours se fussent échauffées réciproquement et que, dans une sorte
-d'émulation, chacune eût voulu lui faire oublier l'autre.
-
-«Admire ma confiance! lui dit un jour Mme Dambreuse, en dépliant un
-papier, où on la prévenait que M. Moreau vivait conjugalement avec une
-certaine Rose Bron. Est-ce la demoiselle des courses, par hasard?
-
---Quelle absurdité! reprit-il. Laisse-moi voir.» La lettre, écrite en
-caractères romains, n'était pas signée. Mme Dambreuse, au début, avait
-toléré cette maîtresse qui couvrait leur adultère. Mais, sa passion
-devenant plus forte, elle avait exigé une rupture, chose faite depuis
-longtemps, selon Frédéric; et, quand il eut fini ses protestations,
-elle répliqua, tout en clignant ses paupières où brillait un regard
-pareil à la pointe d'un stylet sous de la mousseline:
-
-«Eh bien, et l'autre?
-
---Quelle autre?
-
---La femme du faïencier!»
-
-Il leva les épaules dédaigneusement. Elle n'insista pas.
-
-Mais, un mois plus tard, comme ils parlaient d'honneur et de loyauté,
-et qu'il vantait la sienne (d'une manière incidente, par précaution),
-elle lui dit:
-
-«C'est vrai, tu es honnête, tu n'y retournes plus.»
-
-Frédéric, qui pensait à la Maréchale, balbutia:
-
-«Où donc?
-
---Chez Mme Arnoux.»
-
-Il la supplia de lui avouer d'où elle tenait ce renseignement. C'était
-par sa couturière en second, Mme Regimbart.
-
-Ainsi, elle connaissait sa vie, et lui ne savait rien de la sienne!
-
-Cependant il avait découvert dans son cabinet de toilette la miniature
-d'un monsieur à longues moustaches: était-ce le même sur lequel on lui
-avait conté autrefois une vague histoire de suicide? Mais il n'existait
-aucun moyen d'en savoir davantage! A quoi bon, du reste? Les cœurs
-des femmes sont comme ces petits meubles à secret, pleins de tiroirs
-emboîtés les uns dans les autres; on se donne du mal, on se casse
-les ongles, et on trouve au fond quelque fleur desséchée, des brins
-de poussière--ou le vide! Et puis, il craignait peut-être d'en trop
-apprendre.
-
-Elle lui faisait refuser les invitations où elle ne pouvait se
-rendre avec lui, le tenait à ses côtés, avait peur de le perdre; et,
-malgré cette union chaque jour plus grande, tout à coup des abîmes
-se découvraient entre eux, à propos de choses insignifiantes,
-l'appréciation d'une personne, d'une œuvre d'art.
-
-Elle avait une façon de jouer du piano, correcte et dure. Son
-spiritualisme (Mme Dambreuse croyait à la transmigration des âmes dans
-les étoiles) ne l'empêchait pas de tenir sa caisse admirablement.
-Elle était hautaine avec ses gens; ses yeux restaient secs devant les
-haillons des pauvres. Un égoïsme ingénu éclatait dans ses locutions
-ordinaires: «Qu'est-ce que cela me fait? je serais bien bonne!
-est-ce que j'ai besoin!» et mille petites actions inanalysables,
-odieuses. Elle aurait écouté derrière les portes; elle devait mentir
-à son confesseur. Par esprit de domination, elle voulut que Frédéric
-l'accompagnât le dimanche à l'église. Il obéit et porta le livre.
-
-La perte de son héritage l'avait considérablement changée. Ces marques
-d'un chagrin qu'on attribuait à la mort de M. Dambreuse la rendaient
-intéressante; et, comme autrefois, elle recevait beaucoup de monde.
-Depuis l'insuccès électoral de Frédéric, elle ambitionnait pour eux
-deux une délégation en Allemagne; aussi la première chose à faire était
-de se soumettre aux idées régnantes.
-
-Les uns désiraient l'Empire, d'autres les Orléans, d'autres le comte de
-Chambord; mais tous s'accordaient sur l'urgence de la décentralisation,
-et plusieurs moyens étaient proposés, tels que ceux-ci: couper
-Paris en une foule de grandes rues afin d'y établir des villages,
-transférer à Versailles le siège du gouvernement, mettre à Bourges
-les écoles, supprimer les bibliothèques, confier tout aux généraux
-de division;--et on exaltait les campagnes, l'homme illettré ayant
-naturellement plus de sens que les autres! Les haines foisonnaient:
-haine contre les instituteurs primaires et contre les marchands de
-vin, contre les classes de philosophie, contre les cours d'histoire,
-contre les romans, les gilets rouges, les barbes longues, contre toute
-indépendance, toute manifestation individuelle; car il fallait «relever
-le principe d'autorité», qu'elle s'exerçât au nom de n'importe qui,
-qu'elle vînt de n'importe où, pourvu que ce fût la force, l'autorité!
-Les conservateurs parlaient maintenant comme Sénécal. Frédéric ne
-comprenait plus, et il retrouvait chez son ancienne maîtresse les mêmes
-propos, débités par les mêmes hommes.
-
-Les salons des filles (c'est de ce temps-là que date leur importance)
-étaient un terrain neutre, où les réactionnaires de bords différents
-se rencontraient. Hussonnet, qui se livrait au dénigrement des gloires
-contemporaines (bonne chose pour la restauration de l'ordre), inspira
-l'envie à Rosanette d'avoir, comme une autre, ses soirées; il en ferait
-des comptes rendus, et il amena d'abord un homme sérieux, Fumichon;
-puis parurent Nonancourt, M. de Grémonville, le sieur de Larsillois,
-ex-préfet, et Cisy, qui était maintenant agronome, bas Breton et plus
-que jamais chrétien.
-
-Il venait, en outre, d'anciens amants de la Maréchale, tels que le
-baron de Comaing, le comte de Jumillac et quelques autres; la liberté
-de leurs allures blessait Frédéric.
-
-Afin de se poser comme le maître, il augmenta le train de la maison.
-Alors, on prit un groom, on changea de logement, et on eut un
-mobilier nouveau. Ces dépenses étaient inutiles pour faire paraître
-son mariage moins disproportionné à sa fortune. Aussi diminuait-elle
-effroyablement;--et Rosanette ne comprenait rien à tout cela!
-
-Bourgeoise déclassée, elle adorait la vie de ménage, un petit intérieur
-paisible. Cependant elle était contente d'avoir «un jour»; disait: «Ces
-femmes-là!» en parlant de ses pareilles; voulait être «une dame du
-monde», s'en croyait une. Elle le pria de ne plus fumer dans le salon,
-essaya de lui faire faire maigre, par bon genre.
-
-Elle mentait à son rôle enfin, car elle devenait sérieuse et même,
-avant de se coucher, montrait toujours un peu de mélancolie, comme il y
-a des cyprès à la porte d'un cabaret.
-
-Il en découvrit la cause: elle rêvait mariage,--elle aussi! Frédéric
-en fut exaspéré. D'ailleurs, il se rappelait son apparition chez Mme
-Arnoux, et puis il lui gardait rancune pour sa longue résistance.
-
-Il n'en cherchait pas moins quels avaient été ses amants. Elle les
-niait tous. Une sorte de jalousie l'envahit. Il s'irrita des cadeaux
-qu'elle avait reçus, qu'elle recevait;--et, à mesure que le fond même
-de sa personne l'agaçait davantage, un goût des sens âpre et bestial
-l'entraînait vers elle, illusions d'une minute qui se résolvaient en
-haine.
-
-Ses paroles, sa voix, son sourire, tout vint à lui déplaire, ses
-regards surtout, cet œil de femme éternellement limpide et inepte.
-Il s'en trouvait tellement excédé quelquefois, qu'il l'aurait vue
-mourir sans émotion. Mais comment se fâcher? Elle était d'une douceur
-désespérante.
-
-Deslauriers reparut et expliqua son séjour à Nogent en disant qu'il
-y marchandait une étude d'avoué. Frédéric fut heureux de le revoir;
-c'était quelqu'un! Il le mit en tiers dans leur compagnie.
-
-L'avocat dînait chez eux de temps à autre, et, quand il s'élevait de
-petites contestations, se déclarait toujours pour Rosanette, si bien
-qu'une fois Frédéric lui dit:
-
-«Eh! couche avec elle si ça t'amuse!» tant il souhaitait un hasard qui
-l'en débarrassât.
-
-Vers le milieu du mois de juin, elle reçut un commandement où maître
-Athanase Gautherot, huissier, lui enjoignait de solder quatre mille
-francs dus à la demoiselle Clémence Vatnaz; sinon, qu'il viendrait le
-lendemain la saisir.
-
-En effet, des quatre billets autrefois souscrits un seul était
-payé;--l'argent qu'elle avait pu avoir depuis lors ayant passé à
-d'autres besoins.
-
-Elle courut chez Arnoux. Il habitait le faubourg Saint-Germain, et
-le portier ignorait la rue. Elle se transporta chez plusieurs amis,
-ne trouva personne et rentra désespérée. Elle ne voulait rien dire à
-Frédéric, tremblant que cette nouvelle histoire ne fît du tort à son
-mariage.
-
-Le lendemain matin, Me Athanase Gautherot se présenta, flanqué de deux
-acolytes, l'un blême, à figure chafouine, l'air dévoré d'envie, l'autre
-portant un faux-col et des sous-pieds très tendus, avec un délot de
-taffetas noir à l'index;--et tous deux, ignoblement sales, avaient des
-cols gras, des manches de redingote trop courtes.
-
-Leur patron, un fort bel homme, au contraire, commença par s'excuser de
-sa mission pénible, tout en regardant l'appartement, «plein de jolies
-choses, ma parole d'honneur»! Il ajouta «outre celles qu'on ne peut
-saisir». Sur un geste, les deux recors disparurent.
-
-Alors, ses compliments redoublèrent. Pouvait-on croire qu'une personne
-aussi... charmante n'eût pas d'ami sérieux! Une vente par autorité de
-justice était un véritable malheur! On ne s'en relève jamais. Il tâcha
-de l'effrayer, puis, la voyant émue, prit subitement un ton paterne. Il
-connaissait le monde, il avait eu affaire à toutes ces dames; et, en
-les nommant, il examinait les cadres sur les murs. C'étaient d'anciens
-tableaux du brave Arnoux, des esquisses de Sombaz, des aquarelles de
-Burieu, trois paysages de Dittmer. Rosanette n'en savait pas le prix,
-évidemment. Maître Gautherot se tourna vers elle:
-
-«Tenez! Pour vous montrer que je suis un bon garçon, faisons-une chose:
-cédez-moi ces Dittmer-là! et je paye tout. Est-ce convenu?»
-
-A ce moment, Frédéric, que Delphine avait instruit dans l'antichambre
-et qui venait de voir les deux praticiens, entra le chapeau sur la
-tête, d'un air brutal. Maître Gautherot reprit sa dignité, et comme la
-porte était restée ouverte:
-
-«Allons, messieurs, écrivez! Dans la seconde pièce, nous disons: une
-table de chêne, avec ses deux rallonges, deux buffets...»
-
-Frédéric l'arrêta, demandant s'il n'y avait pas quelque moyen
-d'empêcher la saisie.
-
-«Oh! parfaitement! Qui a payé les meubles?
-
---Moi.
-
---Eh bien, formulez une revendication; c'est toujours du temps que vous
-aurez devant vous.»
-
-Maître Gautherot acheva vivement ses écritures, et, dans le même
-procès-verbal, assigna en référé Mlle Bron, puis se retira.
-
-Frédéric ne fit pas un reproche. Il contemplait, sur le tapis, les
-traces de boue laissées par les chaussures des praticiens; et, se
-parlant à lui-même:
-
-«Il va falloir chercher de l'argent!
-
---Ah! mon Dieu, que je suis bête!» dit la Maréchale.
-
-Elle fouilla dans un tiroir, prit une lettre et s'en alla vivement à la
-Société d'éclairage du Languedoc, afin d'obtenir le transfert de ses
-actions.
-
-Elle revint une heure après. Les titres étaient vendus à un autre! Le
-commis lui avait répondu en examinant son papier, la promesse écrite
-par Arnoux:
-
-«Cet acte ne vous constitue nullement propriétaire. La Compagnie ne
-connaît pas cela.» Bref, il l'avait congédiée, elle en suffoquait; et
-Frédéric devait se rendre à l'instant même chez Arnoux, pour éclaircir
-la chose.
-
-Mais Arnoux croirait peut-être qu'il venait pour recouvrer
-indirectement les quinze mille francs de son hypothèque perdue; et puis
-cette réclamation à un homme qui avait été l'amant de sa maîtresse lui
-semblait une turpitude. Choisissant un moyen terme, il alla prendre
-à l'hôtel Dambreuse l'adresse de Mme Regimbart, envoya chez elle un
-commissionnaire et connut ainsi le café que hantait maintenant le
-citoyen.
-
-C'était un petit café sur la place de la Bastille, où il se tenait
-toute la journée, dans le coin de droite, au fond, ne bougeant pas plus
-que s'il avait fait partie de l'immeuble.
-
-Après avoir passé successivement par la demi-tasse, le grog, le
-bischof, le vin chaud et même l'eau rougie, il était revenu à la bière
-et, de demi-heure en demi-heure, laissait tomber ce mot: «Bock!» ayant
-réduit son langage à l'indispensable. Frédéric lui demanda s'il voyait
-quelquefois Arnoux.
-
-«Non!
-
---Tiens, pourquoi?
-
---Un imbécile!»
-
-La politique peut-être les séparait, et Frédéric crut bien faire de
-s'informer de Compain.
-
-«Quelle brute! dit Regimbart.
-
---Comment cela?
-
---Sa tête de veau!
-
---Ah! apprenez-moi ce que c'est que la tête de veau!»
-
-Regimbart eut un sourire de pitié.
-
-«Des bêtises!»
-
-Frédéric, après un long silence, reprit:
-
-«Il a donc changé de logement?
-
---Qui?
-
---Arnoux!
-
---Oui: rue de Fleurus!
-
---Quel numéro?
-
---Est-ce que je fréquente les jésuites!
-
---Comment, jésuites!»
-
-Le citoyen répondit, furieux:
-
-«Avec l'argent d'un patriote que je lui ai fait connaître, ce cochon-là
-s'est établi marchand de chapelets!
-
---Pas possible!
-
---Allez-y voir!»
-
-Rien de plus vrai; Arnoux, affaibli par une attaque, avait tourné à la
-religion; d'ailleurs, «il avait toujours eu un fonds de religion», et
-(avec l'alliage de mercantilisme et d'ingénuité qui lui était naturel),
-pour faire son salut et sa fortune, il s'était mis dans le commerce des
-objets religieux.
-
-Frédéric n'eut pas de mal à découvrir son établissement, dont
-l'enseigne portait: «_Aux arts gothiques_.--Restauration du
-culte.--Ornements d'église.--Sculpture polychrome.--Encens des rois
-mages, etc.»
-
-Aux deux coins de la vitrine s'élevaient deux statues en bois,
-bariolées d'or, de cinabre et d'azur; un saint Jean-Baptiste avec sa
-peau de mouton, et une sainte Geneviève, des roses dans son tablier
-et une quenouille sous son bras; puis des groupes en plâtre; une
-bonne sœur instruisant une petite fille, une mère à genoux près d'une
-couchette, trois collégiens devant la sainte table. Le plus joli était
-une manière de chalet figurant l'intérieur de la crèche avec l'âne, le
-bœuf et l'enfant Jésus étalé sur de la paille, de la vraie paille.
-Du haut en bas des étagères, on voyait des médailles à la douzaine,
-des chapelets de toute espèce, des bénitiers en forme de coquille, et
-les portraits des gloires ecclésiastiques, parmi lesquelles brillaient
-Monseigneur Affre et notre Saint-Père, tous deux souriant.
-
-Arnoux, à son comptoir, sommeillait la tête basse. Il était
-prodigieusement vieilli, avait même autour des tempes une couronne
-de boutons roses, et le reflet des croix d'or frappées par le soleil
-tombait dessus.
-
-Frédéric, devant cette décadence, fut pris de tristesse. Par dévouement
-pour la Maréchale, il se résigna cependant et il s'avançait; au fond de
-la boutique, Mme Arnoux parut; alors, il tourna les talons.
-
-«Je ne l'ai pas trouvé», dit-il en rentrant.
-
-Et il eut beau répondre qu'il allait écrire tout de suite à son notaire
-du Havre pour avoir de l'argent, Rosanette s'emporta. On n'avait jamais
-vu un homme si faible, si mollasse; pendant qu'elle endurait mille
-privations, les autres se gobergeaient.
-
-Frédéric songeait à la pauvre Mme Arnoux, se figurant la médiocrité
-navrante de son intérieur. Il s'était mis au secrétaire; et, comme la
-voix aigre de Rosanette continuait:
-
-«Ah! au nom du ciel, tais-toi!
-
---Vas-tu les défendre, par hasard?
-
---Eh bien oui! s'écria-t-il, car d'où vient cet acharnement?
-
---Mais toi, pourquoi ne veux-tu pas qu'ils payent? C'est dans la peur
-d'affliger ton ancienne, avoue-le!»
-
-Il eut envie de l'assommer avec la pendule; les paroles lui manquèrent.
-Il se tut. Rosanette, tout en marchant dans la chambre, ajouta:
-
-«Je vais lui flanquer un procès, à ton Arnoux. Oh! je n'ai pas besoin
-de toi!» et, pinçant les lèvres: «Je consulterai.»
-
-Trois jours après, Delphine entra brusquement.
-
-«Madame, madame, il y a là un homme avec un pot de colle qui me fait
-peur.»
-
-Rosanette passa dans la cuisine et vit un chenapan, la face criblée
-de petite vérole, paralytique d'un bras, aux trois quarts ivre et
-bredouillant.
-
-C'était l'afficheur de maître Gautherot. L'opposition à la saisie ayant
-été repoussée, la vente, naturellement, s'ensuivait.
-
-Pour sa peine d'avoir monté l'escalier, il réclama d'abord un petit
-verre;--puis il implora une autre faveur, à savoir des billets de
-spectacle, croyant que Madame était une actrice. Il fut ensuite
-plusieurs minutes à faire des clignements d'yeux incompréhensibles;
-enfin, il déclara que, moyennant quarante sous il déchirerait les coins
-de l'affiche déjà posée en bas, contre la porte. Rosanette s'y trouvait
-désignée par son nom, rigueur exceptionnelle qui marquait toute la
-haine de la Vatnaz.
-
-Elle avait été sensible autrefois, et même, dans une peine de cœur,
-avait écrit à Béranger pour en obtenir un conseil. Mais elle s'était
-aigrie sous les bourrasques de l'existence, ayant tour à tour donné des
-leçons de piano, présidé une table d'hôte, collaboré à des journaux de
-modes, sous-loué des appartements, fait le trafic des dentelles dans
-le monde des femmes légères,--où ses relations lui permirent d'obliger
-beaucoup de personnes, Arnoux entre autres. Elle avait travaillé
-auparavant dans une maison de commerce.
-
-Elle y soldait les ouvrières, et il y avait pour chacune d'elles deux
-livres, dont l'un restait toujours entre ses mains. Dussardier, qui
-tenait par obligeance celui d'une nommée Hortense Baslin, se présenta
-un jour à la caisse au moment où Mlle Vatnaz apportait le compte de
-cette fille, 1,682 francs, que le caissier lui paya. Or, la veille
-même, Dussardier n'en avait inscrit que 1,082 sur le livre de la
-Baslin. Il le redemanda sous un prétexte; puis, voulant ensevelir
-cette histoire de vol, lui conta qu'il l'avait perdu. L'ouvrière redit
-naïvement son mensonge à Mlle Vatnaz; celle-ci, pour en avoir le
-cœur net, d'un air indifférent, vint en parler au brave commis. Il
-se contenta de répondre: «Je l'ai brûlé»; ce fut tout. Elle quitta la
-maison peu de temps après, sans croire à l'anéantissement du livre, et
-s'imaginant que Dussardier le gardait.
-
-A la nouvelle de sa blessure, elle était accourue chez lui dans
-l'intention de le reprendre. Puis, n'ayant rien découvert, malgré les
-perquisitions les plus fines, elle avait été saisie de respect, et
-bientôt d'amour, pour ce garçon, si loyal, si doux, si héroïque et si
-fort! Une pareille bonne fortune à son âge était inespérée. Elle se
-jeta dessus avec un appétit d'ogresse,--et elle en avait abandonné la
-littérature, le socialisme, «les doctrines consolantes et les utopies
-généreuses», le cours qu'elle professait sur la _Désubalternisation de
-la femme_, tout, Delmar lui-même; enfin, elle offrit à Dussardier de
-s'unir par un mariage.
-
-Bien qu'elle fût sa maîtresse, il n'en était nullement amoureux.
-D'ailleurs, il n'avait pas oublié son vol. Puis elle était trop riche.
-Il la refusa. Alors, elle lui dit, en pleurant, les rêves qu'elle
-avait faits: c'était d'avoir à eux deux un magasin de confection. Elle
-possédait les premiers fonds indispensables, qui s'augmenteraient de
-quatre mille francs la semaine prochaine; et elle narra ses poursuites
-contre la Maréchale.
-
-Dussardier en fut chagrin, à cause de son ami. Il se rappelait le
-porte-cigares offert au corps de garde, les soirs du quai Napoléon,
-tant de bonnes causeries, de livres prêtés, les mille complaisances de
-Frédéric. Il pria la Vatnaz de se désister.
-
-Elle le railla de sa bonhomie, en manifestant contre Rosanette une
-exécration incompréhensible; elle ne souhaitait même la fortune que
-pour l'écraser plus tard avec son carrosse.
-
-Ces abîmes de noirceur effrayèrent Dussardier; et, quand il sut
-positivement le jour de la vente, il sortit. Dès le lendemain matin, il
-entrait chez Frédéric avec une contenance embarrassée.
-
-«J'ai des excuses à vous faire.
-
---De quoi donc?
-
---Vous devez me prendre pour un ingrat, moi dont elle est... Il
-balbutiait. Oh! je ne la verrai plus, je ne serai pas son complice! Et,
-l'autre le regardant tout surpris: Est-ce qu'on ne va pas, dans trois
-jours, vendre les meubles de votre maîtresse?
-
---Qui vous a dit cela?
-
---Elle-même, la Vatnaz! Mais j'ai peur de vous offenser...
-
---Impossible, cher ami!
-
---Ah! c'est vrai? vous êtes si bon!»
-
-Et il lui tendit, d'une main discrète, un petit portefeuille de basane.
-
-C'était quatre mille francs, toutes ses économies.
-
-«Comment! Ah! non!--non!...
-
---Je savais bien que je vous blesserais, répliqua Dussardier, avec une
-larme au bord des yeux.
-
-Frédéric lui serra la main, et le brave garçon reprit d'une voix
-dolente:
-
-«Acceptez-les! Faites-moi ce plaisir-là! Je suis tellement désespéré!
-Est-ce que tout n'est pas fini, d'ailleurs? J'avais cru, quand la
-révolution est arrivée, qu'on serait heureux. Vous rappelez-vous comme
-c'était beau! comme on respirait bien! Mais nous voilà retombés pire
-que jamais.»
-
-Et, fixant ses yeux à terre:
-
-«Maintenant, ils tuent notre république, comme ils ont tué l'autre, la
-romaine! et la pauvre Venise, la pauvre Pologne, la pauvre Hongrie!
-Quelles abominations! D'abord, on a abattu les arbres de la liberté,
-puis restreint le droit de suffrage, fermé les clubs, rétabli la
-censure et livré renseignement aux prêtres, en attendant l'Inquisition.
-Pourquoi pas? Des conservateurs nous souhaitent bien les Cosaques! On
-condamne les journaux quand ils parlent contre la peine de mort; Paris
-regorge de baïonnettes, seize départements sont en état de siège;--et
-l'amnistie qui est encore une fois repoussée!»
-
-Il se prit le front à deux mains; puis, écartant les bras comme dans
-une grande détresse:
-
-«Si on tâchait cependant, si on était de bonne foi, on pourrait
-s'entendre! Mais non! Les ouvriers ne valent pas mieux que les
-bourgeois, voyez-vous! A Elbeuf, dernièrement, ils ont refusé leur
-secours dans un incendie. Des misérables traitent Barbès d'aristocrate!
-Pour qu'on se moque du peuple, ils veulent nommer à la présidence
-Nadaud, un maçon, je vous demande un peu! Et il n'y a pas de moyen! pas
-de remède! Tout le monde est contre nous!--Moi, je n'ai jamais fait de
-mal; et, pourtant, c'est comme un poids qui me pèse sur l'estomac. J'en
-deviendrai fou, si ça continue. J'ai envie de me faire tuer. Je vous
-dis que je n'ai pas besoin de mon argent! Vous me le rendrez, parbleu!
-je vous le prête.»
-
-Frédéric, que la nécessité contraignait, finit par prendre ses
-quatre mille francs. Ainsi, du côté de la Vatnaz, ils n'avaient plus
-d'inquiétude.
-
-Mais Rosanette perdit bientôt son procès contre Arnoux, et, par
-entêtement, voulait en appeler.
-
-Deslauriers s'exténuait à lui faire comprendre que la promesse
-d'Arnoux ne constituait ni une donation ni une cession régulière; elle
-n'écoutait même pas, trouvant la loi injuste; c'est parce qu'elle était
-une femme, les hommes se soutenaient entre eux! A la fin, cependant,
-elle suivit ses conseils.
-
-Il se gênait si peu dans la maison, que plusieurs fois il amena Sénécal
-y dîner. Ce sans-façon déplut à Frédéric, qui lui avançait de l'argent,
-le faisait même habiller par son tailleur; et l'avocat donnait ses
-vieilles redingotes au socialiste, dont les moyens d'existence étaient
-inconnus.
-
-Il aurait voulu servir Rosanette cependant. Un jour qu'elle lui
-montrait douze actions de la Compagnie du kaolin (cette entreprise qui
-avait fait condamner Arnoux à trente mille francs), il lui dit:
-
-«Mais c'est véreux! c'est superbe!»
-
-Elle avait le droit de l'assigner pour le remboursement de ses
-créances. Elle prouverait d'abord qu'il était tenu solidairement à
-payer tout le passif de la Compagnie, puisqu'il avait déclaré comme
-dettes collectives des dettes personnelles, enfin qu'il avait diverti
-plusieurs effets à la Société.
-
-«Tout cela le rend coupable de banqueroute frauduleuse, articles 586
-et 587 du Code de commerce; et nous l'emballerons, soyez-en sûre, ma
-mignonne.»
-
-Rosanette lui sauta au cou. Il la recommanda le lendemain à son ancien
-patron, ne pouvant s'occuper lui-même du procès, car il avait besoin à
-Nogent; Sénécal lui écrirait en cas d'urgence.
-
-Ses négociations pour l'achat d'une étude étaient un prétexte. Il
-passait son temps chez M. Roque, où il avait commencé non seulement
-par faire l'éloge de leur ami, mais par l'imiter d'allures et de
-langage autant que possible;--ce qui lui avait obtenu la confiance de
-Louise, tandis qu'il gagnait celle de son père en se déchaînant contre
-Ledru-Rollin.
-
-Si Frédéric ne revenait pas, c'est qu'il fréquentait le grand monde; et
-peu à peu Deslauriers leur apprit qu'il aimait quelqu'un, qu'il avait
-un enfant, qu'il entretenait une créature.
-
-Le désespoir de Louise fut immense, l'indignation de Mme Moreau non
-moins forte. Elle voyait son fils tourbillonnant vers le fond d'un
-gouffre vague, était blessée dans sa religion des convenances et
-en éprouvait comme un déshonneur personnel, quand tout à coup sa
-physionomie changea. Aux questions qu'on lui faisait sur Frédéric, elle
-répondait d'un air narquois:
-
-«Il va bien, très bien.»
-
-Elle savait son mariage avec Mme Dambreuse.
-
-L'époque en était fixée, et même il cherchait comment faire avaler la
-chose à Rosanette.
-
-Vers le milieu de l'automne, elle gagna son procès relatif aux actions
-de kaolin. Frédéric l'apprit en rencontrant à sa porte Sénécal, qui
-sortait de l'audience.
-
-On avait reconnu M. Arnoux complice de toutes les fraudes, et
-l'ex-répétiteur avait un tel air de s'en réjouir, que Frédéric
-l'empêcha d'aller plus loin, en assurant qu'il se chargeait de sa
-commission près de Rosanette. Il entra chez elle la figure irritée.
-
-«Eh bien, te voilà contente!»
-
-Mais, sans remarquer ces paroles:
-
-«Regarde donc!»
-
-Et elle lui montra son enfant couché dans un berceau, près du feu. Elle
-l'avait trouvé si mal le matin chez sa nourrice, qu'elle l'avait ramené
-à Paris.
-
-Tous ses membres étaient maigris extraordinairement et ses lèvres
-couvertes de points blancs, qui faisaient dans l'intérieur de sa bouche
-comme des caillots de lait.
-
-«Qu'a dit le médecin?
-
---Ah! le médecin! Il prétend que le voyage a augmenté son... je ne sais
-plus, un nom en _ite_... enfin qu'il a le muguet. Connais-tu cela?»
-
-Frédéric n'hésita pas à répondre: «Certainement», ajoutant que ce
-n'était rien.
-
-Mais dans la soirée, il fut effrayé par l'aspect débile de l'enfant et
-le progrès de ces taches blanchâtres, pareilles à de la moisissure,
-comme si la vie, abandonnant déjà ce pauvre petit corps, n'eût laissé
-qu'une matière où la végétation poussait. Ses mains étaient froides;
-il ne pouvait plus boire maintenant; et la nourrice, une autre que le
-portier avait été prendre au hasard dans un bureau, répétait:
-
-«Il me paraît bien bas, bien bas!»
-
-Rosanette fut debout toute la nuit.
-
-Le matin, elle alla trouver Frédéric.
-
-«Viens donc voir. Il ne remue plus.»
-
-En effet, il était mort. Elle le prit, le secoua, l'étreignait en
-l'appelant des noms les plus doux, le couvrait de baisers et de
-sanglots, tournait sur elle-même éperdue, s'arrachait les cheveux,
-poussait des cris;--et se laissa tomber au bord du divan, où elle
-restait la bouche ouverte, avec un flot de larmes tombant de ses yeux
-fixes. Puis une torpeur la gagna, et tout devint tranquille dans
-l'appartement. Les meubles étaient renversés. Deux ou trois serviettes
-traînaient. Six heures sonnèrent. La veilleuse s'éteignit.
-
-Frédéric, en regardant tout cela, croyait presque rêver. Son cœur
-se serrait d'angoisse. Il lui semblait que cette mort n'était
-qu'un commencement, et qu'il y avait par derrière un malheur plus
-considérable près de survenir.
-
-Tout à coup Rosanette dit d'une voix tendre:
-
-«Nous le conserverons, n'est-ce pas?»
-
-Elle désirait le faire embaumer. Bien des raisons s'y opposaient. La
-meilleure, selon Frédéric, c'est que la chose était impraticable sur
-des enfants si jeunes. Un portrait valait mieux. Elle adopta cette
-idée. Il écrivit un mot à Pellerin, et Delphine courut le porter.
-
-Pellerin arriva promptement, voulant effacer par ce zèle tout souvenir
-de sa conduite. Il dit d'abord:
-
-«Pauvre petit ange! Ah! mon Dieu, quel malheur!»
-
-Mais, peu à peu (l'artiste en lui l'emportant), il déclara qu'on ne
-pouvait rien faire avec ces yeux bistrés, cette face livide, que
-c'était une véritable nature morte, qu'il faudrait beaucoup de talent;
-et il murmurait:
-
-«Oh! pas commode, pas commode!»
-
---Pourvu que ce soit ressemblant, objecta Rosanette.
-
---Eh! je me moque de la ressemblance! A bas le réalisme! C'est l'esprit
-qu'on peint! Laissez-moi! Je vais tâcher de me figurer ce que ça devait
-être.»
-
-Il réfléchit, le front dans la main gauche, le coude dans la droite;
-puis, tout à coup:
-
-«Ah! une idée! un pastel! Avec des demi-teintes colorées, passées
-presque à plat, on peut obtenir un beau modelé, sur les bords
-seulement.»
-
-Il envoya la femme de chambre chercher sa boîte; puis, ayant une chaise
-sous les pieds et une autre près de lui, il commença à jeter de grands
-traits, aussi calme que s'il eût travaillé d'après la bosse. Il vantait
-les petits saint Jean de Corrège, l'infante Rose de Vélasquez, les
-chairs lactées de Reynolds, la distinction de Lawrence, et surtout
-l'enfant aux longs cheveux qui est sur les genoux de lady Gower.
-
-«D'ailleurs, peut-on rien trouver de plus charmant que ces crapauds-là!
-Le type du sublime (Raphaël l'a prouvé par ses madones), c'est
-peut-être une mère avec son enfant?»
-
-Rosanette, qui suffoquait, sortit; et Pellerin dit aussitôt:
-
-«Eh bien, Arnoux!... vous savez ce qui arrive?
-
---Non! Quoi?
-
---Ça devait finir comme ça, du reste!
-
---Qu'est-ce donc?
-
---Il est peut-être maintenant... Pardon!»
-
-L'artiste se leva pour exhausser la tête du petit cadavre.
-
-«Vous disiez... reprit Frédéric.»
-
-Et Pellerin, tout en clignant pour mieux prendre ses mesures:
-
-«Je disais que notre ami Arnoux est peut-être maintenant coffré!»
-
-Puis, d'un ton satisfait:
-
-«Regardez un peu! Est-ce ça?
-
---Oui, très bien! Mais Arnoux?»
-
-Pellerin déposa son crayon.
-
-«D'après ce que j'ai pu comprendre, il se trouve poursuivi par un
-certain Mignot, un intime de Regimbart, une bonne tête, celui-là, hein?
-Quel idiot! Figurez-vous qu'un jour...
-
---Eh! il ne s'agit pas de Regimbart!
-
---C'est vrai. Eh bien, Arnoux, hier au soir, devait trouver douze mille
-francs, sinon, il était perdu.
-
---Oh! c'est peut-être exagéré, dit Frédéric.
-
---Pas le moins du monde! Ça m'avait l'air grave, très grave!»
-
-Rosanette, à ce moment, reparut avec des rougeurs sous les paupières,
-ardentes comme des plaques de fard. Elle se mit près du carton et
-regarda. Pellerin fit signe qu'il se taisait à cause d'elle. Mais
-Frédéric, sans y prendre garde:
-
-«Cependant je ne peux pas croire...
-
---Je vous répète que je l'ai rencontré hier, dit l'artiste, à sept
-heures du soir, rue Jacob. Il avait même son passeport, par précaution,
-et il parlait de s'embarquer au Havre, lui et toute sa smala.
-
---Comment! Avec sa femme?
-
---Sans doute! Il est trop bon père de famille pour vivre tout seul.
-
---Et vous en êtes sûr?...
-
---Parbleu! Où voulez-vous qu'il ait trouvé douze mille francs?»
-
-Frédéric fit deux ou trois tours dans la chambre. Il haletait, se
-mordait les lèvres, puis saisit son chapeau.
-
-«Où vas-tu donc? dit Rosanette.
-
-Il ne répondit pas et disparut.
-
-
-
-
-V
-
-
-Il fallait douze mille francs, ou bien il ne reverrait plus Mme Arnoux;
-et, jusqu'à présent, un espoir invincible lui était resté. Est-ce
-qu'elle ne faisait pas comme la substance de son cœur, le fond même de
-sa vie? Il fut pendant quelques minutes à chanceler sur le trottoir, se
-rongeant d'angoisses, heureux néanmoins de n'être plus chez l'autre.
-
-Où avoir de l'argent? Frédéric savait par lui-même combien il est
-difficile d'en obtenir tout de suite, à n'importe quel prix. Une seule
-personne pouvait l'aider, Mme Dambreuse. Elle gardait toujours dans son
-secrétaire plusieurs billets de banque. Il alla chez elle, et d'un ton
-hardi:
-
-«As-tu douze mille francs à me prêter?
-
---Pourquoi?»
-
-C'était le secret d'un autre. Elle voulait le connaître. Il ne céda
-pas. Tous deux s'obstinaient. Enfin, elle déclara ne rien donner,
-avant de savoir dans quel but. Frédéric devint très rouge. Un de
-ses camarades avait commis un vol. La somme devait être restituée
-aujourd'hui même.
-
-«Tu l'appelles? Son nom? Voyons, son nom?
-
---Dussardier!»
-
-Et il se jeta à ses genoux, en la suppliant de n'en rien dire.
-
-«Quelle idée as-tu de moi? reprit Mme Dambreuse. On croirait que tu es
-le coupable. Finis donc tes airs tragiques! Tiens, les voilà! et grand
-bien lui fasse!»
-
-Il courut chez Arnoux. Le marchand n'était pas dans sa boutique. Mais
-il logeait toujours rue Paradis, car il possédait deux domiciles.
-
-Rue Paradis le portier jura que M. Arnoux était absent depuis la
-veille; quant à Madame, il n'osait rien dire; et Frédéric, ayant monté
-l'escalier comme une flèche, colla son oreille contre la serrure. Enfin
-on ouvrit. Madame était partie avec Monsieur. La bonne ignorait quand
-ils reviendraient; ses gages étaient payés; elle-même s'en allait.
-
-Tout à coup, un craquement de porte se fit entendre.
-
-«Mais il y a quelqu'un?
-
---Oh! non, monsieur! c'est le vent.»
-
-Alors, il se retira. N'importe! une disparition si prompte avait
-quelque chose d'inexplicable.
-
-Regimbart, étant l'intime de Mignot, pouvait peut-être l'éclairer? Et
-Frédéric se fit conduire chez lui, à Montmartre, rue de l'Empereur.
-
-Sa maison était flanquée d'un jardinet clos par une grille que
-bouchaient des plaques de fer. Un perron de trois marches relevait la
-façade blanche, et en passant sur le trottoir, on apercevait les deux
-pièces du rez-de-chaussée, dont la première était un salon avec des
-robes partout sur les meubles, et la seconde l'atelier où se tenaient
-les ouvrières de Mme Regimbart.
-
-Toutes étaient convaincues que Monsieur avait de grandes occupations,
-de grandes relations, que c'était un homme complètement hors ligne.
-Quand il traversait le couloir, avec son chapeau à bords retroussés, sa
-longue figure sérieuse et sa redingote verte, elles en interrompaient
-leur besogne. D'ailleurs, il ne manquait pas de leur adresser toujours
-quelque mot d'encouragement, une politesse sous forme de sentence;--et,
-plus tard, dans leur ménage, elles se trouvaient malheureuses parce
-qu'elles l'avaient gardé pour idéal.
-
-Aucune cependant ne l'aimait comme Mme Regimbart, petite personne
-intelligente qui le faisait vivre avec son métier.
-
-Dès que M. Moreau eut dit son nom, elle vint prestement le recevoir,
-sachant par les domestiques ce qu'il était à Mme Dambreuse. Son mari
-«rentrait à l'instant même»; et Frédéric, tout en la suivant, admira la
-tenue du logis et la profusion de toile cirée qu'il y avait. Puis il
-attendit quelques minutes dans une manière de bureau où le citoyen se
-retirait pour penser.
-
-Son accueil fut moins rébarbatif que d'habitude.
-
-Il conta l'histoire d'Arnoux. L'ex-fabricant de faïences avait
-enguirlandé Mignot, un patriote, possesseur de cent actions du
-_Siècle_, en lui démontrant qu'il fallait, au point de vue
-démocratique, changer la gérance et la rédaction du journal; et, sous
-prétexte de faire triompher son avis dans la prochaine assemblée des
-actionnaires, il lui avait demandé cinquante actions, en disant qu'il
-les repasserait à des amis sûrs, lesquels appuieraient son vote; Mignot
-n'aurait aucune responsabilité, ne se fâcherait avec personne; puis,
-le succès obtenu, il lui ferait avoir dans l'administration une bonne
-place, de cinq à six mille francs pour le moins. Les actions avaient
-été livrées. Mais Arnoux, tout de suite, les avait vendues et avec
-l'argent s'était associé à un marchand d'objets religieux. Là-dessus,
-réclamations de Mignot, lanternements d'Arnoux; enfin le patriote
-l'avait menacé d'une plainte en escroquerie, s'il ne restituait ses
-titres ou la somme équivalente: cinquante mille francs.
-
-Frédéric eut l'air désespéré.
-
-«Ce n'est pas tout, dit le citoyen. Mignot, qui est un brave homme,
-s'est rabattu sur le quart. Nouvelles promesses de l'autre, nouvelles
-farces naturellement. Bref, avant-hier matin, Mignot l'a sommé d'avoir
-à lui rendre dans les vingt-quatre heures, sans préjudice du reste,
-douze mille francs.»
-
-«Mais je les ai!» dit Frédéric.
-
-Le citoyen se retourna lentement:
-
-«Blagueur!
-
---Pardon! Ils sont dans ma poche. Je les apportais.
-
---Comme vous y allez, vous! Nom d'un petit bonhomme! Du reste, il n'est
-plus temps; la plainte est déposée, et Arnoux parti.
-
---Seul?
-
---Non! avec sa femme. On les a rencontrés à la gare du Havre.»
-
-Frédéric pâlit extraordinairement. Mme Regimbart crut qu'il allait
-s'évanouir. Il se contint et même il eut la force d'adresser deux ou
-trois questions sur l'aventure. Regimbart s'en attristait, tout cela en
-somme nuisant à la démocratie. Arnoux avait toujours été sans conduite
-et sans ordre.
-
-«Une vraie tête de linotte! Il brûlait la chandelle par les deux bouts!
-Le cotillon l'a perdu! Ce n'est pas lui que je plains, mais sa pauvre
-femme!» car le citoyen admirait les femmes vertueuses et faisait grand
-cas de Mme Arnoux. «Elle a dû joliment souffrir!»
-
-Frédéric lui sut gré de cette sympathie; et, comme s'il en avait reçu
-un service, il serra sa main avec effusion.
-
-«As-tu fait toutes les courses nécessaires?» dit Rosanette en le
-revoyant.
-
-Il n'en avait pas eu le courage, répondit-il, et avait marché au
-hasard, dans les rues, pour s'étourdir.
-
-A huit heures, ils passèrent dans la salle à manger; mais ils restèrent
-silencieux l'un devant l'autre, poussaient par intervalle un long
-soupir et renvoyaient leur assiette. Frédéric but de l'eau-de-vie. Il
-se sentait tout délabré, écrasé, anéanti, n'ayant plus conscience de
-rien que d'une extrême fatigue.
-
-Elle alla chercher le portrait. Le rouge, le jaune, le vert et l'indigo
-s'y heurtaient par taches violentes, en faisaient une chose hideuse,
-presque dérisoire.
-
-D'ailleurs, le petit mort était méconnaissable maintenant. Le ton
-violacé de ses lèvres augmentait la blancheur de sa peau; les narines
-étaient encore plus minces, les yeux plus caves, et sa tête reposait
-sur un oreiller de taffetas bleu, entre des pétales de camélias, des
-roses d'automne et des violettes; c'était une idée de la femme de
-chambre; elles l'avaient ainsi arrangé toutes les deux dévotement. La
-cheminée, couverte d'une housse en guipure, supportait des flambeaux
-de vermeil espacés par des bouquets de buis bénit: aux coins, dans les
-deux vases, des pastilles du sérail brûlaient; tout cela formait avec
-le berceau une manière de reposoir, et Frédéric se rappela sa veillée
-près de M. Dambreuse.
-
-Tous les quarts d'heure, à peu près, Rosanette ouvrait les rideaux pour
-contempler son enfant. Elle l'apercevait dans quelques mois d'ici,
-commençant à marcher, puis au collège au milieu de la cour, jouant
-aux barres; puis à vingt ans, jeune homme; et toutes ces images,
-qu'elle se créait, lui faisaient comme autant de fils qu'elle aurait
-perdus,--l'excès de la douleur multipliant sa maternité.
-
-Frédéric, immobile dans l'autre fauteuil, pensait à Mme Arnoux.
-
-Elle était en chemin de fer sans doute, le visage au carreau d'un
-wagon, et regardant la campagne s'enfuir derrière elle du côté de
-Paris, ou bien sur le pont d'un bateau à vapeur, comme la première
-fois qu'il l'avait rencontrée; mais celui-là s'en allait indéfiniment
-vers des pays d'où elle ne sortirait plus. Puis il la voyait dans
-une chambre d'auberge, avec des malles par terre, un papier de
-tenture en lambeaux, la porte qui tremblait au vent. Et après? que
-deviendrait-elle? Institutrice, dame de compagnie, femme de chambre
-peut-être? Elle était livrée à tous les hasards de la misère. Cette
-ignorance de son sort le torturait. Il aurait dû s'opposer à sa fuite
-ou partir derrière elle. N'était-il pas son véritable époux? Et, en
-songeant qu'il ne la retrouverait jamais, que c'était bien fini,
-qu'elle était irrévocablement perdue, il sentait comme un déchirement
-de tout son être; ses larmes accumulées depuis le matin débordèrent.
-
-Rosanette s'en aperçut.
-
-«Ah! tu pleures comme moi! Tu as du chagrin?
-
---Oui! oui! j'en ai!....»
-
-Il la serra contre son cœur, et tous deux sanglotaient en se tenant
-embrassés.
-
-Mme Dambreuse aussi pleurait, couchée sur son lit, à plat ventre, la
-tête dans ses mains.
-
-Olympe Regimbart, étant venue le soir lui essayer sa première robe de
-couleur, avait conté la visite de Frédéric, et même qu'il tenait tout
-prêts douze mille francs destinés à M. Arnoux.
-
-Ainsi cet argent, son argent à elle, était pour empêcher le départ de
-l'autre, pour se conserver une maîtresse?
-
-Elle eut d'abord un accès de rage et elle avait résolu de le chasser
-comme un laquais. Des larmes abondantes la calmèrent. Il valait mieux
-tout renfermer, ne rien dire.
-
-Frédéric, le lendemain, rapporta les douze mille francs.
-
-Elle le pria de les garder, en cas de besoin, pour son ami, et elle
-l'interrogea beaucoup sur ce monsieur. Qui donc l'avait poussé à un tel
-abus de confiance? Une femme, sans doute! Les femmes vous entraînent à
-tous les crimes.
-
-Ce ton de persiflage décontenança Frédéric. Il éprouvait un grand
-remords de sa calomnie. Ce qui le rassurait, c'est que Mme Dambreuse ne
-pouvait connaître la vérité.
-
-Elle y mit de l'entêtement cependant; car, le surlendemain, elle
-s'informa encore de son petit camarade, puis d'un autre, de Deslauriers.
-
-«Est-ce un homme sûr et intelligent?»
-
-Frédéric le vanta.
-
-«Priez-le de passer à la maison un de ces matins; je désirerais le
-consulter pour une affaire.»
-
-Elle avait trouvé un rouleau de paperasses contenant des billets
-d'Arnoux parfaitement protestés, et sur lesquels Mme Arnoux avait mis
-sa signature. C'était pour ceux-là que Frédéric était venu une fois
-chez M. Dambreuse pendant son déjeuner; et, bien que le capitaliste
-n'eût pas voulu en poursuivre le recouvrement, il avait fait prononcer
-par le tribunal de commerce, non seulement la condamnation d'Arnoux,
-mais celle de sa femme, qui l'ignorait, son mari n'ayant pas jugé
-convenable de l'en avertir.
-
-C'était une arme, cela! Mme Dambreuse n'en doutait pas. Mais son
-notaire lui conseillerait peut-être l'abstention; elle eût préféré
-quelqu'un d'obscur; et elle s'était rappelé ce grand diable, à mine
-impudente, qui lui avait offert ses services.
-
-Frédéric fit naïvement sa commission.
-
-L'avocat fut enchanté d'être mis en rapport avec une si grande dame.
-
-Il accourut.
-
-Elle le prévint que la succession appartenait à sa nièce, motif de plus
-pour liquider ces créances qu'elle rembourserait, tenant à accabler les
-époux Martinon des meilleurs procédés.
-
-Deslauriers comprit qu'il y avait là-dessous un mystère; il y rêvait
-en considérant les billets. Le nom de Mme Arnoux, tracé par elle-même,
-lui remit devant les yeux toute sa personne et l'outrage qu'il en avait
-reçu. Puisque la vengeance s'offrait, pourquoi ne pas la saisir?
-
-Il conseilla donc à Mme Dambreuse de faire vendre aux enchères les
-créances désespérées qui dépendaient de la succession. Un homme de
-paille les rachèterait en sous-main et exercerait les poursuites. Il se
-chargeait de fournir cet homme-là.
-
-Vers la fin du mois de novembre, Frédéric, en passant dans la rue de
-Mme Arnoux, leva les yeux vers ses fenêtres et aperçut contre la porte
-une affiche, où il y avait en grosses lettres:
-
-«Vente d'un riche mobilier, consistant en batterie de cuisine,
-linge de corps et de table, chemises, dentelles, jupons, pantalons,
-cachemires français et de l'Inde, piano d'Érard, deux bahuts de chêne
-Renaissance, miroirs de Venise, poteries de Chine et du Japon.»
-
-«C'est leur mobilier!» se dit Frédéric, et le portier confirma ses
-soupçons.
-
-Quant à la personne qui faisait vendre, il l'ignorait. Mais le
-commissaire-priseur, Me Berthelmot, donnerait peut-être des
-éclaircissements.
-
-L'officier ministériel ne voulut point tout d'abord dire quel créancier
-poursuivait la vente. Frédéric insista. C'était un sieur Sénécal, agent
-d'affaires, et Me Berthelmot poussa même la complaisance jusqu'à prêter
-son journal des _Petites Affiches_.
-
-Frédéric, en arrivant chez Rosanette, le jeta sur la table tout ouvert.
-
-«Lis donc!
-
---Eh bien, quoi? dit-elle avec une figure tellement placide, qu'il en
-fut révolté.
-
---Ah! garde ton innocence!
-
---Je ne comprends pas.
-
---C'est toi qui fais vendre Mme Arnoux?»
-
-Elle relut l'annonce.
-
-«Où est son nom?
-
---Eh! c'est son mobilier! Tu le sais mieux que moi!
-
---Qu'est-ce que ça me fait? dit Rosanette en haussant les épaules.
-
---Ce que ça te fait? Mais tu te venges, voilà tout! C'est la suite de
-tes persécutions! Est-ce que tu ne l'as pas outragée jusqu'à venir
-chez elle! Toi, une fille de rien. La femme la plus sainte, la plus
-charmante et la meilleure! Pourquoi t'acharnes-tu à la ruiner?
-
---Tu te trompes, je t'assure!
-
---Allons donc! Comme si tu n'avais pas mis Sénécal en avant!
-
---Quelle bêtise!»
-
-Alors, une fureur l'emporta.
-
-«Tu mens! tu mens, misérable! Tu es jalouse d'elle! Tu possèdes une
-condamnation contre son mari! Sénécal s'est déjà mêlé de tes affaires!
-Il déteste Arnoux, vos deux haines s'entendent. J'ai vu sa joie quand
-tu as gagné ton procès pour le kaolin. Le nieras-tu, celui-là?
-
---Je te donne ma parole...
-
---Oh! je la connais, ta parole!»
-
-Et Frédéric lui rappela ses amants par leurs noms, avec des détails
-circonstanciés. Rosanette, toute pâlissante, se reculait.
-
-«Cela t'étonne! Tu me croyais aveugle parce que je fermais les yeux.
-J'en ai assez aujourd'hui! On ne meurt pas pour les trahisons d'une
-femme de ton espèce. Quand elles deviennent trop monstrueuses, on s'en
-écarte, ce serait se dégrader que de les punir!»
-
-Elle se tordait les bras.
-
-«Mon Dieu, qui est-ce donc qui l'a changé?
-
---Pas d'autres que toi-même!
-
---Et tout cela pour Mme Arnoux!...» s'écria Rosanette en pleurant.
-
-Il reprit froidement:
-
-«Je n'ai jamais aimé qu'elle!»
-
-A cette insulte, ses larmes s'arrêtèrent.
-
-«Ça prouve ton bon goût! Une personne d'un âge mûr, le teint couleur
-de réglisse, la taille épaisse, des yeux grands comme des soupiraux de
-cave, et vides comme eux! Puisque ça te plaît, va la rejoindre!
-
---C'est ce que j'attendais! Merci!»
-
-Rosanette demeura immobile, stupéfiée par ces façons extraordinaires.
-Elle laissa même la porte se refermer; puis d'un bond elle le rattrapa
-dans l'antichambre, et l'entourant de ses bras:
-
-«Mais tu es fou! tu es fou! c'est absurde! je t'aime! Elle le
-suppliait: Mon Dieu, au nom de notre petit enfant!
-
---Avoue que c'est toi qui as fait le coup!» dit Frédéric.
-
-Elle protesta encore de son innocence.
-
-«Tu ne veux pas avouer?
-
---Non!
-
---Eh bien, adieu! et pour toujours!
-
---Écoute-moi!»
-
-Frédéric se retourna.
-
-«Si tu me connaissais mieux, tu saurais que ma décision est irrévocable!
-
---Oh! oh! tu me reviendras!
-
---Jamais de la vie!»
-
-Et il fit claquer la porte violemment.
-
-Rosanette écrivit à Deslauriers qu'elle avait besoin de lui tout de
-suite.
-
-Il arriva cinq jours après, un soir; et, quand elle eut conté sa
-rupture:
-
-«Ce n'est que ça! Beau malheur!»
-
-Elle avait cru d'abord qu'il pourrait lui ramener Frédéric; mais, à
-présent, tout était perdu. Elle avait appris, par son portier, son
-prochain mariage avec Mme Dambreuse.
-
-Deslauriers lui fit de la morale, se montra même singulièrement gai,
-farceur; et, comme il était fort tard, demanda la permission de passer
-la nuit sur un fauteuil. Puis, le lendemain matin, il repartit pour
-Nogent, en la prévenant qu'il ne savait pas quand ils se reverraient;
-d'ici à peu, il y aurait peut-être un grand changement dans sa vie.
-
-Deux heures après son retour, la ville était en révolution. On disait
-que M. Frédéric allait épouser Mme Dambreuse. Enfin, les trois
-demoiselles Auger, n'y tenant plus, se transportèrent chez Mme Moreau,
-qui confirma cette nouvelle avec orgueil. Le père Roque en fut malade.
-Louise s'enferma. Le bruit courut même qu'elle était folle.
-
-Cependant Frédéric ne pouvait cacher sa tristesse. Mme Dambreuse,
-pour l'en distraire sans doute, redoublait d'attentions. Toutes les
-après-midi, elle le promenait dans sa voiture; et, une fois qu'ils
-passaient sur la place de la Bourse, elle eut l'idée d'entrer dans
-l'hôtel des commissaires-priseurs, par amusement.
-
-C'était le 1er décembre, jour même où devait se faire la vente de Mme
-Arnoux. Il se rappela la date et manifesta sa répugnance, en déclarant
-ce lieu intolérable à cause de la foule et du bruit. Elle désirait y
-jeter un coup d'œil seulement. Le coupé s'arrêta. Il fallait bien la
-suivre.
-
-On voyait, dans la cour, des lavabos sans cuvettes, des bois de
-fauteuils, de vieux paniers, des tessons de porcelaine, des bouteilles
-vides, des matelas; et des hommes en blouse ou en sale redingote, tout
-gris de poussière, la figure ignoble, quelques-uns avec des sacs de
-toile sur l'épaule, causaient par groupes distincts ou se hélaient
-tumultueusement.
-
-Frédéric objecta les inconvénients d'aller plus loin.
-
-«Ah bah!»
-
-Et ils montèrent l'escalier.
-
-Dans la première salle, à droite, des messieurs, un catalogue à
-la main, examinaient des tableaux; dans une autre, on vendait une
-collection d'armes chinoises; Mme Dambreuse voulut descendre. Elle
-regardait les numéros au-dessus des portes, et elle le mena jusqu'à
-l'extrémité du corridor, vers une pièce encombrée de monde.
-
-Il reconnut immédiatement les deux étagères de _l'Art industriel_,
-sa table à ouvrage, tous ses meubles! Entassés au fond, par rang de
-taille, ils formaient un large talus depuis le plancher jusqu'aux
-fenêtres; et, sur les autres côtés de l'appartement, les tapis et les
-rideaux pendaient droit le long des murs. Il y avait, en dessous, des
-gradins occupés par de vieux bonshommes qui sommeillaient. A gauche,
-s'élevait une espèce de comptoir, où le commissaire-priseur en cravate
-blanche brandissait légèrement un petit marteau. Un jeune homme, près
-de lui, écrivait; et, plus bas, debout, un robuste gaillard, tenant du
-commis-voyageur et du marchand de contremarques, criait les meubles
-à vendre. Trois garçons les apportaient sur une table, que bordaient,
-assis en ligne, des brocanteurs et des revendeuses. La foule circulait
-derrière eux.
-
-Quand Frédéric entra, les jupons, les fichus, les mouchoirs et
-jusqu'aux chemises étaient passés de main en main, retournés;
-quelquefois, on les jetait de loin, et des blancheurs traversaient
-l'air tout à coup. Ensuite, on vendit ses robes, puis un de ses
-chapeaux dont la plume cassée retombait, puis ses fourrures, puis trois
-paires de bottines;--et le partage de ces reliques, où il retrouvait
-confusément les formes de ses membres, lui semblait une atrocité, comme
-s'il avait vu des corbeaux déchiquetant son cadavre. L'atmosphère de la
-salle, toute chargée d'haleines, l'écœurait. Mme Dambreuse lui offrit
-son flacon; elle se divertissait beaucoup, disait-elle.
-
-On exhiba les meubles de la chambre à coucher.
-
-Me Berthelmot annonçait un prix. Le crieur, tout de suite, le répétait
-plus fort; et les trois commissaires attendaient tranquillement le coup
-de marteau, puis emportaient l'objet dans une pièce contiguë. Ainsi
-disparurent, les uns après les autres, le grand tapis bleu semé de
-camélias que ses pieds mignons frôlaient en venant vers lui, la petite
-bergère de tapisserie où il s'asseyait toujours en face d'elle quand
-ils étaient seuls; les deux écrans de la cheminée, dont l'ivoire était
-rendu plus doux par le contact de ses mains; une pelote de velours,
-encore hérissée d'épingles. C'était comme des parties de son cœur
-qui s'en allaient avec ces choses, et la monotonie des mêmes voix,
-des mêmes gestes l'engourdissait de fatigue, lui causait une torpeur
-funèbre, une dissolution.
-
-Un craquement de soie se fit à son oreille; Rosanette le touchait.
-
-Elle avait eu connaissance de cette vente par Frédéric lui-même. Son
-chagrin passé, l'idée d'en tirer profit lui était venue. Elle arrivait
-pour la voir, en gilet de satin blanc à boutons de perles, avec une
-robe à falbalas, étroitement gantée, l'air vainqueur.
-
-Il pâlit de colère. Elle regarda la femme qui l'accompagnait.
-
-Mme Dambreuse l'avait reconnue; et, pendant une minute, elles se
-considérèrent de haut en bas, scrupuleusement, afin de découvrir le
-défaut, la tare,--l'une enviant peut-être la jeunesse de l'autre, et
-celle-ci dépitée par l'extrême bon ton, la simplicité aristocratique de
-sa rivale.
-
-Enfin, Mme Dambreuse détourna la tête, avec un sourire d'une insolence
-inexprimable.
-
-Le crieur avait ouvert un piano,--son piano! Tout en restant debout,
-il fit une gamme de la main droite et annonça l'instrument pour douze
-cents francs, puis se rabattit à mille, à huit cents, à sept cents.
-
-Mme Dambreuse, d'un ton folâtre, se moquait du sabot.
-
-On posa devant les brocanteurs un petit coffret avec des médaillons,
-des angles et des fermoirs d'argent, le même qu'il avait vu au premier
-dîner dans la rue de Choiseul, qui ensuite avait été chez Rosanette,
-était revenu chez Mme Arnoux; souvent, pendant leurs conversations,
-ses yeux le rencontraient; il était lié à ses souvenirs les plus chers,
-et son âme se fondait d'attendrissement, quand Mme Dambreuse dit tout à
-coup:
-
-«Tiens! je vais l'acheter.
-
---Mais ce n'est pas curieux», reprit-il.
-
-Elle le trouvait, au contraire, fort joli, et le crieur en prônait la
-délicatesse:
-
-«Un bijou de la Renaissance! Huit cents francs, messieurs! En argent
-presque tout entier! Avec un peu de blanc d'Espagne, ça brillera!»
-
-Et, comme elle se poussait dans la foule:
-
-«Quelle singulière idée!» dit Frédéric.
-
---Cela vous fâche?
-
---Non! Mais que peut-on faire de ce bibelot?
-
---Qui sait? y mettre des lettres d'amour peut-être!»
-
-Elle eut un regard qui rendait l'allusion fort claire.
-
-«Raison de plus pour ne pas dépouiller les morts de leurs secrets.
-
---Je ne la croyais pas si morte. Elle ajouta distinctement: Huit cent
-quatre-vingts francs!
-
---Ce que vous faites n'est pas bien», murmura Frédéric.
-
-Elle riait.
-
-«Mais, chère amie, c'est la première grâce que je vous demande.
-
---Mais vous ne serez pas un mari aimable, savez-vous?»
-
-Quelqu'un venait de lancer une surenchère; elle leva la main:
-
-«Neuf cents francs!
-
---Neuf cents francs! répéta Me Berthelmot.
-
---Neuf cent dix... quinze... vingt... trente! glapissait le crieur,
-tout en parcourant du regard l'assistance avec des hochements de tête
-saccadés.
-
-«Prouvez-moi que ma femme est raisonnable», dit Frédéric.
-
-Il l'entraîna doucement vers la porte.
-
-Le commissaire-priseur continuait.
-
-«Allons, allons, messieurs, neuf cent trente! Y a-t-il marchand à neuf
-cent trente?»
-
-Mme Dambreuse, qui était arrivée sur le seuil, s'arrêta, et d'une voix
-haute:
-
-«Mille francs!»
-
-Il y eut un frisson dans le public, un silence.
-
-«Mille francs, messieurs, mille francs! Personne ne dit rien? bien vu?
-mille francs!--Adjugé!»
-
-Le marteau d'ivoire s'abattit.
-
-Elle fit passer sa carte, on lui envoya le coffret. Elle le plongea
-dans son manchon.
-
-Frédéric sentit un grand froid lui traverser le cœur.
-
-Mme Dambreuse n'avait pas quitté son bras, et elle n'osa le regarder en
-face que dans la rue, où l'attendait sa voiture.
-
-Elle s'y jeta comme un voleur qui s'échappe, et, quand elle fut assise,
-se retourna vers Frédéric. Il avait son chapeau à la main.
-
-«Vous ne montez pas?
-
---Non, madame!»
-
-Et, la saluant froidement, il ferma la portière, puis fit signe au
-cocher de partir.
-
-Il éprouva d'abord un sentiment de joie et d'indépendance reconquise.
-Il était fier d'avoir vengé Mme Arnoux en lui sacrifiant une fortune;
-puis il fut étonné de son action, et une courbature infinie l'accabla.
-
-Le lendemain matin, son domestique lui apprit les nouvelles. L'état
-de siège était décrété, l'Assemblée dissoute, et une partie des
-représentants du peuple à Mazas. Les affaires publiques le laissèrent
-indifférent, tant il était préoccupé des siennes.
-
-Il écrivit à des fournisseurs pour décommander plusieurs emplettes
-relatives à son mariage, qui lui apparaissait maintenant comme une
-spéculation un peu ignoble; et il exécrait Mme Dambreuse parce qu'il
-avait manqué, à cause d'elle, commettre une bassesse. Il en oubliait la
-Maréchale, ne s'inquiétait même pas de Mme Arnoux,--ne songeant qu'à
-lui, à lui seul,--perdu dans les décombres de ses rêves, malade, plein
-de douleur et de découragement; et, en haine du milieu factice où il
-avait tant souffert, il souhaita la fraîcheur de l'herbe, le repos de
-la province, une vie somnolente passée à l'ombre du toit natal avec des
-cœurs ingénus. Le mercredi soir enfin, il sortit.
-
-Des groupes nombreux stationnaient sur le boulevard. De temps à autre,
-une patrouille les dissipait; ils se reformaient derrière elle. On
-parlait librement, on vociférait contre la troupe des plaisanteries et
-des injures, sans rien de plus.
-
-«Comment! est-ce qu'on ne va pas se battre?» dit Frédéric à un ouvrier.
-
-L'homme en blouse lui répondit:
-
-«Pas si bêtes de nous faire tuer pour les bourgeois! Qu'ils
-s'arrangent!»
-
-Et un monsieur grommela, tout en regardant de travers le faubourien:
-
-«Canailles de socialistes! Si on pouvait, cette fois, les exterminer!»
-
-Frédéric ne comprenait rien à tant de rancune et de sottise. Son dégoût
-de Paris en augmenta; et, le surlendemain, il partit pour Nogent par le
-premier convoi.
-
-Les maisons bientôt disparurent, la campagne s'élargit. Seul dans son
-wagon et les pieds sur la banquette, il ruminait les événements des
-derniers jours, tout son passé. Le souvenir de Louise lui revint.
-
-«Elle m'aimait, celle-là! J'ai eu tort de ne pas saisir ce bonheur...
-Bah! n'y pensons plus!»
-
-Puis, cinq minutes après:
-
-«Qui sait cependant?... plus tard, pourquoi pas?»
-
-Sa rêverie, comme ses yeux, s'enfonçait dans de vagues horizons.
-
-«Elle était naïve, une paysanne, presque une sauvage, mais si bonne!»
-
-A mesure qu'il avançait vers Nogent, elle se rapprochait de lui. Quand
-on traversa les prairies de Sourdun, il l'aperçut sous les peupliers
-comme autrefois, coupant des joncs au bord des flaques d'eau; on
-arrivait, il descendit.
-
-Puis il s'accouda sur le pont, pour revoir l'île et le jardin où ils
-s'étaient promenés un jour de soleil;--et l'étourdissement du voyage et
-du grand air, la faiblesse qu'il gardait de ses émotions récentes, lui
-causant une sorte d'exaltation, il se dit:
-
-«Elle est peut-être sortie; si j'allais la rencontrer!»
-
-La cloche de Saint-Laurent tintait, et il y avait sur la place, devant
-l'église, un rassemblement de pauvres, avec une calèche, la seule du
-pays (celle qui servait pour les noces), quand, sous le portail, tout
-à coup, dans un flot de bourgeois en cravate blanche, deux nouveaux
-mariés parurent.
-
-Il se crut halluciné. Mais non! C'était bien elle, Louise!--couverte
-d'un voile blanc qui tombait de ses cheveux rouges à ses talons; et
-c'était bien lui, Deslauriers!--portant un habit bleu brodé d'argent,
-un costume de préfet. Pourquoi donc?
-
-Frédéric se cacha dans l'angle d'une maison pour laisser passer le
-cortège.
-
-Honteux, vaincu, écrasé, il retourna vers le chemin de fer et s'en
-revint à Paris.
-
-Son cocher de fiacre assura que les barricades étaient dressées
-depuis le Château-d'Eau jusqu'au Gymnase, et prit par le faubourg
-Saint-Martin. Au coin de la rue de Provence, Frédéric mit pied à terre
-pour gagner les boulevards.
-
-Il était cinq heures, une pluie fine tombait. Des bourgeois occupaient
-le trottoir du côté de l'Opéra. Les maisons d'en face étaient closes.
-Personne aux fenêtres. Dans toute la largeur du boulevard, des dragons
-galopaient, à fond de train, penchés sur leurs chevaux, le sabre nu, et
-les crinières de leurs casques et leurs grands manteaux blancs soulevés
-derrière eux passaient sur la lumière des becs de gaz, qui se tordaient
-au vent dans la brume. La foule les regardait, muette, terrifiée.
-
-Entre les charges de cavalerie, des escouades de sergents de ville
-survenaient, pour faire refluer le monde dans les rues.
-
-Mais, sur les marches de Tortoni, un homme,--Dussardier,--remarquable
-de loin à sa haute taille, restait sans plus bouger qu'une cariatide.
-
-Un des agents qui marchait en tête, le tricorne sur les yeux, le menaça
-de son épée.
-
-L'autre alors, s'avançant d'un pas, se mit à crier:
-
-«Vive la république!»
-
-Il tomba sur le dos, les bras en croix.
-
-Un hurlement d'horreur s'éleva de la foule. L'agent fit un cercle
-autour de lui avec son regard; et Frédéric, béant, reconnut Sénécal.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Il voyagea.
-
-Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la
-tente, l'étourdissement des paysages et des ruines, l'amertume des
-sympathies interrompues.
-
-Il revint.
-
-Il fréquenta le monde, et il eut d'autres amours encore. Mais le
-souvenir continuel du premier les lui rendait insipides; et puis la
-véhémence du désir, la fleur même de la sensation était perdue. Ses
-ambitions d'esprit avaient également diminué. Des années passèrent, et
-il supportait le désœuvrement de son intelligence et l'inertie de son
-cœur.
-
-Vers la fin de mars 1867, à la nuit tombante, comme il était seul dans
-son cabinet, une femme entra.
-
-«Mme Arnoux!
-
---Frédéric!»
-
-Elle le saisit par les mains, l'attira doucement vers la fenêtre, et
-elle le considérait tout en répétant:
-
-«C'est lui! C'est donc lui!»
-
-Dans la pénombre du crépuscule, il n'apercevait que ses yeux sous la
-voilette de dentelle noire qui masquait sa figure.
-
-Quand elle eut déposé au bord de la cheminée un petit portefeuille de
-velours grenat, elle s'assit. Tous deux restèrent sans pouvoir parler,
-se souriant l'un à l'autre.
-
-Enfin, il lui adressa quantité de questions sur elle et son mari.
-
-Ils habitaient le fond de la Bretagne, pour vivre économiquement et
-payer leurs dettes. Arnoux, presque toujours malade, semblait un
-vieillard maintenant. Sa fille était mariée à Bordeaux, et son fils en
-garnison à Mostaganem. Puis elle releva la tête:
-
-«Mais je vous revois! Je suis heureuse!»
-
-Il ne manqua pas de lui dire qu'à la nouvelle de leur catastrophe, il
-était accouru chez eux.
-
-«Je le savais!
-
---Comment?»
-
-Elle l'avait aperçu dans la cour et s'était cachée.
-
-«Pourquoi?»
-
-Alors, d'une voix tremblante, et avec de longs intervalles entre ses
-mots:
-
-«J'avais peur! Oui... peur de vous... de moi!»
-
-Cette révélation lui donna comme un saisissement de volupté. Son cœur
-battait à grands coups. Elle reprit:
-
-«Excusez-moi de n'être pas venue plus tôt.» Et désignant le petit
-portefeuille grenat couvert de palmes d'or: «Je l'ai brodé à votre
-intention, tout exprès. Il contient cette somme, dont les terrains de
-Belleville devaient répondre.»
-
-Frédéric la remercia du cadeau, tout en la blâmant de s'être dérangée.
-
-«Non! Ce n'est pas pour cela que je suis venue! Je tenais à cette
-visite, puis je m'en retournerai... là-bas.»
-
-Et elle lui parla de l'endroit qu'elle habitait.
-
-C'était une maison basse, à un seul étage, avec un jardin rempli de
-buis énormes et une double avenue de châtaigniers montant jusqu'au haut
-d'une colline, d'où l'on découvre la mer.
-
-«Je vais m'asseoir là, sur un banc, que j'ai appelé le banc Frédéric.»
-
-Puis elle se mit à regarder les meubles, les bibelots, les cadres,
-avidement, pour les emporter dans sa mémoire. Le portrait de la
-Maréchale était à demi caché par un rideau. Mais les ors et les blancs,
-qui se détachaient au milieu des ténèbres, l'attirèrent.
-
-«Je connais cette femme, il me semble?
-
---Impossible! dit Frédéric. C'est une vieille peinture italienne.»
-
-Elle avoua qu'elle désirait faire un tour à son bras, dans les rues.
-
-Ils sortirent.
-
-La lueur des boutiques éclairait, par intervalles, son profil pâle;
-puis l'ombre l'enveloppait de nouveau; et, au milieu des voitures, de
-la foule et du bruit, ils allaient sans se distraire d'eux-mêmes, sans
-rien entendre, comme ceux qui marchent ensemble dans la campagne sur un
-lit de feuilles mortes.
-
-Ils se racontèrent leurs anciens jours, les dîners du temps de l'_Art
-industriel_, les manies d'Arnoux, sa façon de tirer les pointes de
-son faux-col, d'écraser du cosmétique sur ses moustaches, d'autres
-choses plus intimes et plus profondes. Quel ravissement il avait eu la
-première fois en l'entendant chanter! Comme elle était belle, le jour
-de sa fête, à Saint-Cloud! Il lui rappela le petit jardin d'Auteuil,
-des soirs au théâtre, une rencontre sur le boulevard, d'anciens
-domestiques, sa négresse.
-
-Elle s'étonnait de sa mémoire. Cependant elle lui dit:
-
-«Quelquefois, vos paroles me reviennent comme un écho lointain, comme
-le son d'une cloche apporté par le vent, et il me semble que vous êtes
-là quand je lis des passages d'amour dans les livres.
-
---Tout ce qu'on y blâme d'exagéré, vous me l'avez fait ressentir, dit
-Frédéric. Je comprends Werther, que ne dégoûtent pas les tartines de
-Charlotte.
-
---Pauvre cher ami!»
-
-Elle soupira, et après un long silence:
-
-«N'importe, nous nous serons bien aimés.
-
---Sans nous appartenir pourtant!
-
---Cela vaut peut-être mieux, reprit-elle.
-
---Non! non! Quel bonheur nous aurions eu!
-
---Oh! je le crois, avec un amour comme le vôtre!»
-
-Et il devait être bien fort pour durer après une séparation si longue!
-
-Frédéric lui demanda comment elle l'avait découvert.
-
-«C'est un soir que vous m'avez baisé le poignet entre le gant et la
-manchette. Je me suis dit: «Mais «il m'aime... il m'aime.» J'avais peur
-de m'en assurer cependant. Votre réserve était si charmante, que j'en
-jouissais comme d'un hommage involontaire et continu.»
-
-Il ne regretta rien. Ses souffrances d'autrefois étaient payées.
-
-Quand ils rentrèrent, Mme Arnoux ôta son chapeau. La lampe, posée sur
-une console, éclaira ses cheveux blancs. Ce fut comme un heurt en
-pleine poitrine.
-
-Pour lui cacher cette déception, il se posa par terre à ses genoux, et,
-prenant ses mains, se mit à lui dire des tendresses.
-
-«Votre personne, vos moindres mouvements me semblaient avoir dans le
-monde une importance extra-humaine. Mon cœur, comme de la poussière,
-se soulevait derrière vos pas. Vous me faisiez l'effet d'un clair
-de lune par une nuit d'été, quand tout est parfums, ombres douces,
-blancheurs, infini; et les délices de la chair et de l'âme étaient
-contenues pour moi dans votre nom, que je me répétais, en tâchant de le
-baiser sur mes lèvres. Je n'imaginais rien au delà. C'était Mme Arnoux
-telle que vous étiez, avec ses deux enfants, tendre, sérieuse, belle à
-éblouir, et si bonne! Cette image-là effaçait toutes les autres. Est-ce
-que j'y pensais seulement! puisque j'avais toujours au fond de moi-même
-la musique de votre voix et la splendeur de vos yeux!»
-
-Elle acceptait avec ravissement ces adorations pour la femme qu'elle
-n'était plus. Frédéric, se grisant par ses paroles, arrivait à croire
-ce qu'il disait. Mme Arnoux, le dos tourné à la lumière, se penchait
-vers lui. Il sentait sur son front la caresse de son haleine, à travers
-ses vêtements le contact indécis de tout son corps. Leurs mains se
-serrèrent; la pointe de sa bottine s'avançait un peu sous sa robe, et
-il lui dit, presque défaillant:
-
-«La vue de votre pied me trouble.»
-
-Un mouvement de pudeur la fit se lever. Puis, immobile, et avec
-l'intonation singulière des somnambules:
-
-«A mon âge! lui! Frédéric!... Aucune n'a jamais été aimée comme moi!
-Non, non! à quoi sert d'être jeune? Je m'en moque bien! je les méprise,
-toutes celles qui viennent ici!
-
---Oh! il n'en vient guère!» reprit-il complaisamment.
-
-Son visage s'épanouit, et elle voulut savoir s'il se marierait.
-
-Il jura que non.
-
-«Bien sûr? pourquoi?
-
---A cause de vous», dit Frédéric en la serrant dans ses bras.
-
-Elle y restait, la taille en arrière, la bouche entr'ouverte, les yeux
-levés. Tout à coup, elle le repoussa avec un air de désespoir; et,
-comme il la suppliait de lui répondre, elle dit en baissant la tête:
-
-«J'aurais voulu vous rendre heureux.»
-
-Frédéric soupçonna Mme Arnoux d'être venue pour s'offrir, et il était
-repris par une convoitise plus forte que jamais, furieuse, enragée.
-Cependant il sentait quelque chose d'inexprimable, une répulsion et
-comme l'effroi d'un inceste. Une autre crainte l'arrêta, celle d'en
-avoir dégoût plus tard. D'ailleurs, quel embarras ce serait!--et tout à
-la fois par prudence et pour ne pas dégrader son idéal, il tourna sur
-ses talons et se mit à faire une cigarette.
-
-Elle le contemplait, tout émerveillée.
-
-«Comme vous êtes délicat! Il n'y a que vous! Il n'y a que vous!» Onze
-heures sonnèrent.
-
-«Déjà! dit-elle; au quart, je m'en irai.»
-
-Elle se rassit; mais elle observait la pendule, et il continuait à
-marcher en fumant. Tous les deux ne trouvaient plus rien à se dire. Il
-y a un moment, dans les séparations, où la personne aimée n'est déjà
-plus avec nous.
-
-Enfin, l'aiguille ayant dépassé vingt-cinq minutes, elle prit son
-chapeau par les brides lentement.
-
-«Adieu, mon ami, mon cher ami! Je ne vous reverrai jamais! C'était ma
-dernière démarche de femme. Mon âme ne vous quittera pas. Que toutes
-les bénédictions du ciel soient sur vous!»
-
-Et elle le baisa au front comme une mère.
-
-Mais elle parut chercher quelque chose et lui demanda des ciseaux.
-
-Elle défit son peigne; tous ses cheveux blancs tombèrent.
-
-Elle s'en coupa brutalement, à la racine, une longue mèche.
-
-«Gardez-les! Adieu!»
-
-Quand elle fut sortie, Frédéric ouvrit sa fenêtre. Mme Arnoux, sur
-le trottoir, fit signe d'avancer à un fiacre qui passait. Elle monta
-dedans. La voiture disparut.
-
-Et ce fut tout.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Vers le commencement de cet hiver, Frédéric et Deslauriers causaient
-au coin du feu, réconciliés encore une fois, par la fatalité de leur
-nature qui les faisait toujours se rejoindre et s'aimer.
-
-L'un expliqua sommairement sa brouille avec Mme Dambreuse, laquelle
-s'était remariée à un Anglais.
-
-L'autre, sans dire comment il avait épousé Mlle Roque, conta que sa
-femme, un beau jour, s'était enfuie avec un chanteur. Pour se laver un
-peu du ridicule, il s'était compromis dans sa préfecture par des excès
-de zèle gouvernemental. On l'avait destitué. Il avait été ensuite chef
-de colonisation en Algérie, secrétaire d'un pacha, gérant d'un journal,
-courtier d'annonces, pour être finalement employé au contentieux dans
-une compagnie industrielle.
-
-Quant à Frédéric, ayant mangé les deux tiers de sa fortune, il vivait
-en petit bourgeois.
-
-Puis, ils s'informèrent mutuellement de leurs amis.
-
-Martinon était maintenant sénateur.
-
-Hussonnet occupait une haute place, où il se trouvait avoir sous sa
-main tous les théâtres et toute la presse.
-
-Cisy, enfoncé dans la religion et père de huit enfants, habitait le
-château de ses aïeux.
-
-Pellerin, après avoir donné dans le fouriérisme, l'homœopathie, les
-tables tournantes, l'art gothique et la peinture humanitaire, était
-devenu photographe; et sur toutes les murailles de Paris, on le voyait
-représenté en habit noir avec un corps minuscule et une grosse tête.
-
-«Et ton intime Sénécal? demanda Frédéric.
-
---Disparu! Je ne sais! Et toi, ta grande passion, Mme Arnoux?
-
---Elle doit être à Rome avec son fils, lieutenant de chasseurs.
-
---Et son mari?
-
---Mort l'année dernière.
-
---Tiens!» dit l'avocat.
-
-Puis se frappant le front:
-
-«A propos, l'autre jour, dans une boutique, j'ai rencontré cette bonne
-Maréchale, tenant par la main un petit garçon qu'elle a adopté. Elle
-est veuve d'un certain M. Oudry, et très grosse maintenant, énorme.
-Quelle décadence! Elle qui avait autrefois la taille si mince.»
-
-Deslauriers ne cacha pas qu'il avait profité de son désespoir pour s'en
-assurer par lui-même.
-
-«Comme tu me l'avais permis, du reste.»
-
-Cet aveu était une compensation au silence qu'il gardait touchant sa
-tentative près de Mme Arnoux. Frédéric l'eût pardonnée, puisqu'elle
-n'avait pas réussi.
-
-Bien que vexé un peu de la découverte, il fit semblant d'en rire, et
-l'idée de la Maréchale lui amena celle de la Vatnaz.
-
-Deslauriers ne l'avait jamais vue, non plus que bien d'autres qui
-venaient chez Arnoux; mais il se souvenait parfaitement de Regimbart.
-
-«Vit-il encore?
-
---A peine! Tous les soirs, régulièrement, depuis la rue de Grammont
-jusqu'à la rue Montmartre, il se traîne devant les cafés, affaibli,
-courbé en deux, vidé, un spectre!
-
---Eh bien, et Compain?»
-
-Frédéric poussa un cri de joie et pria l'ex-délégué du gouvernement
-provisoire de lui apprendre le mystère de la tête de veau.
-
-«C'est une importation anglaise. Pour parodier la cérémonie que les
-royalistes célébraient le 30 janvier, des indépendants fondèrent un
-banquet annuel, où l'on mangeait des têtes de veau, et on buvait du vin
-rouge dans des crânes de veau, en portant des toasts à l'extermination
-des Stuarts. Après thermidor, des terroristes organisèrent une
-confrérie toute pareille, ce qui prouve que la bêtise est féconde.
-
---Tu me parais bien calmé sur la politique?
-
---Effet de l'âge», dit l'avocat.
-
-Et ils résumèrent leur vie.
-
-Ils l'avaient manquée tous les deux, celui qui avait rêvé l'amour,
-celui qui avait ambitionné le pouvoir. Quelle en était la raison?
-
-«C'est peut-être le défaut de ligne droite, dit Frédéric.
-
---Pour toi, cela se peut. Moi, au contraire, j'ai péché par excès de
-rectitude, sans tenir compte de mille choses secondaires, plus fortes
-que tout. J'avais trop de logique, et toi de sentiment.»
-
-Puis, ils accusèrent le hasard, les circonstances, l'époque où ils
-étaient nés. Frédéric reprit:
-
-«Ce n'est pas là ce que nous croyions devenir autrefois, à Sens, quand
-tu voulais faire une histoire critique de la philosophie, et moi, un
-grand roman moyen âge sur Nogent, dont j'avais trouvé le sujet dans
-Froissard: Comment messire Brokars de Fénestranges et l'évêque de
-Troyes assaillirent messire Eustache d'Ambrecicourt. Te rappelles-tu?»
-
-Et, exhumant leur jeunesse, à chaque phrase, ils se disaient:
-
-«Te rappelles-tu?»
-
-Ils revoyaient la cour du collège, la chapelle, le parloir, la salle
-d'armes au bas de l'escalier, des figures de pions et d'élèves, un
-nommé Angelmarre, de Versailles, qui se taillait des sous-pieds dans de
-vieilles bottes, M. Mirbal et ses favoris rouges, les deux professeurs
-de dessin linéaire et de grand dessin, Varaud et Suriret, toujours en
-dispute, et le Polonais, le compatriote de Copernic, avec son système
-planétaire en carton, astronome ambulant dont on avait payé la séance
-par un repas au réfectoire,--puis une terrible ribote en promenade,
-leurs premières pipes fumées, les distributions des prix, la joie des
-vacances.
-
-C'était pendant celles de 1837 qu'ils avaient été chez la Turque.
-
-On appelait ainsi une femme qui se nommait de son vrai nom Zoraïde
-Turc; et beaucoup de personnes la croyaient une musulmane, une Turque,
-ce qui ajoutait à la poésie de son établissement, situé au bord de
-l'eau, derrière le rempart; même en plein été, il y avait de l'ombre
-autour de sa maison, reconnaissable à un bocal de poissons rouges
-près d'un pot de réséda sur une fenêtre. Des demoiselles en camisole
-blanche, avec du fard aux pommettes et de longues boucles d'oreilles,
-frappaient aux carreaux quand on passait, et, le soir, sur le pas de la
-porte, chantonnaient doucement d'une voix rauque.
-
-Ce lieu de perdition projetait dans tout l'arrondissement un éclat
-fantastique. On le désignait par des périphrases: «L'endroit que
-vous savez,--une certaine rue,--au bas des Ponts.» Les fermières
-des alentours en tremblaient pour leurs maris, les bourgeoises le
-redoutaient pour leurs bonnes, parce que la cuisinière de M. le
-sous-préfet y avait été surprise; et c'était, bien entendu, l'obsession
-secrète de tous les adolescents.
-
-Or, un dimanche, pendant qu'on était aux vêpres, Frédéric et
-Deslauriers, s'étant fait préalablement friser, cueillirent des fleurs
-dans le jardin de Mme Moreau, puis sortirent par la porte des champs,
-et, après un grand détour dans les vignes, revinrent par la Pêcherie et
-se glissèrent chez la Turque, en tenant toujours leurs gros bouquets.
-
-Frédéric présenta le sien, comme un amoureux à sa fiancée. Mais la
-chaleur qu'il faisait, l'appréhension de l'inconnu, une espèce de
-remords, et jusqu'au plaisir de voir, d'un seul coup d'œil, tant de
-femmes à sa disposition, l'émurent tellement, qu'il devint très pâle et
-restait sans avancer, sans rien dire. Toutes riaient, joyeuses de son
-embarras; croyant qu'on s'en moquait, il s'enfuit; et, comme Frédéric
-avait l'argent, Deslauriers fut bien obligé de le suivre.
-
-On les vit sortir. Cela fit une histoire, qui n'était pas oubliée trois
-ans après.
-
-Ils se la contèrent prolixement, chacun complétant les souvenirs de
-l'autre, et quand ils eurent fini:
-
-«C'est là ce que nous avons eu de meilleur! dit Frédéric.
-
---Oui, peut-être bien? C'est là ce que nous avons eu de meilleur!» dit
-Deslauriers.
-
-
-FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
-
-
-
-
- TABLE
-
-
-
-
- DEUXIÈME PARTIE
- (SUITE)
-
-
- Pages.
-
- CHAPITRE IV 1
-
- -- V 64
-
- -- VI 79
-
-
- TROISIÈME PARTIE
-
- CHAPITRE PREMIER 127
-
- -- II 208
-
- -- III 229
-
- -- IV 256
-
- -- V 304
-
- -- VI 326
-
- -- VII 334
-
-
- * * * * *
-
-
- Liste des modifications:
-
- Page 1: «en» rempacé par «à» (cette limite à son incertitude)
- Page 19: «le Flambart» par «le Flambard» (mais _le Flambard_,)
- Page 104: «qu'ils ne devait» par «qu'ils ne devaient» (Il était bien
- entendu qu'ils ne devaient pas s'appartenir)
- Page 109: «ne» par «ce» (que ce n'était rien)
- Page 165: «hata» par «hasta» (hasta la ultima revolucion)
- Page 232: «lubréfiés» par «lubrifiés» (avec de gros yeux lubrifiés
- d'admiration)
- Page 327: «l'antre» par «l'autre» (se souriant l'un à l'autre)
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of OEuvres complètes de Gustave Flaubert
- tome 4, by Gustave Flaubert
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE GUSTAVE ***
-
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-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of OEuvres complètes de Gustave Flaubert,
-tome 4, by Gustave Flaubert
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-
-
-Title: OEuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 4
-
-Author: Gustave Flaubert
-
-Release Date: August 25, 2016 [EBook #52893]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE GUSTAVE ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
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-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<hr class="full" />
-
-<p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p>
-
-<p><a href="#table_des_chapitres">Table des chapitres</a></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 400px;">
- <img src="images/couverture.jpg" alt="" title="" width="400" height="640" />
-</div>
-
-<hr class="small2" />
-
-<div class="titlepage">
-
- <p class="center">ÉDITION DÉFINITIVE D’APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX</p>
-
- <hr class="small3" />
-
- <h1>ŒUVRES COMPLÈTES<br />
- <span class="small60">DE</span><br />
- <span class="big150">GUSTAVE&nbsp;&nbsp;FLAUBERT</span></h1>
-
- <hr class="small3" />
-
- <p class="center big150"><b>IV</b><br /><br /></p>
-
- <p class="center big200"><b>L’ÉDUCATION SENTIMENTALE</b></p>
-
- <p class="center big110"><b>II</b><br /><br /></p>
-
- <hr class="small3" />
-
- <div class="figcenter2" style="width:250px;">
- <img src="images/sceau.jpg" alt="" title="" width="250" height="241" />
- </div>
-
- <p class="center big150"><b>PARIS</b><br /></p>
-
- <p class="center big150">A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR<br /></p>
-
- <p class="center big130">RUE SAINT-BENOIT, 7<br /></p>
-
- <p class="center">1885</p>
-</div>
-
-<hr class="small3" />
-
-<p class="center small80">TOUS DROITS RÉSERVÉS<br /></p>
-
-<hr class="small" />
-
-<p class="center big150" id="ch1">DEUXIÈME PARTIE<br />(<span class="smcap">SUITE</span>)</p>
-
-<h2>IV</h2>
-
-<p>La Maréchale était prête et l’attendait.</p>
-
-<p>«C’est gentil, cela!» dit-elle, en fixant sur lui ses jolis yeux, à la
-fois tendres et gais.</p>
-
-<p>Quand elle eut fait le nœud de sa capote, elle s’assit sur le divan
-et resta silencieuse.</p>
-
-<p>«Partons-nous?» dit Frédéric.</p>
-
-<p>Elle regarda la pendule.</p>
-
-<p>«Oh! non! pas avant une heure et demie», comme si elle eût posé en
-elle-même cette limite <ins class="correction" title="en">à</ins> son incertitude.</p>
-
-<p>Enfin l’heure ayant sonné:</p>
-
-<p>«Eh bien, <i>andiamo, caro mio!</i>»</p>
-
-<p>Et elle donna un dernier tour à ses bandeaux, fit des recommandations à
-Delphine.</p>
-
-<p>«Madame revient dîner?</p>
-
-<p>—Pourquoi donc? Nous dînerons ensemble quelque part, au café Anglais,
-où vous voudrez.</p>
-
-<p>—Soit!»</p>
-
-<p>Ses petits chiens jappaient autour d’elle.</p>
-
-<p>«On peut les emmener, n’est-ce pas?»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_2">2</span></p>
-
-<p>Frédéric les porta lui-même jusqu’à la voiture. C’était une berline de
-louage avec deux chevaux de poste et un postillon; il avait mis sur le
-siège de derrière son domestique. La Maréchale parut satisfaite de ses
-prévenances, puis, dès qu’elle fut assise, lui demanda s’il avait été
-chez Arnoux, dernièrement.</p>
-
-<p>«Pas depuis un mois, dit Frédéric.</p>
-
-<p>—Moi, je l’ai rencontré avant-hier, il serait même venu aujourd’hui.
-Mais il a toute sorte d’embarras, encore un procès, je ne sais quoi.
-Quel drôle d’homme!</p>
-
-<p>—Oui, très drôle!»</p>
-
-<p>Frédéric ajouta d’un air indifférent:</p>
-
-<p>«A propos, voyez-vous toujours... comment donc l’appelez-vous?... cet
-ancien chanteur..., Delmar?»</p>
-
-<p>Elle répliqua sèchement:</p>
-
-<p>«Non! c’est fini.»</p>
-
-<p>Ainsi leur rupture était certaine. Frédéric en conçut de l’espoir.</p>
-
-<p>Ils descendirent au pas le quartier Bréda; les rues, à cause du
-dimanche, étaient désertes, et des figures de bourgeois apparaissaient
-derrière des fenêtres. La voiture prit un train plus rapide; le bruit
-des roues faisait se retourner les passants, le cuir de la capote
-rabattue brillait, le domestique se cambrait la taille, et les deux
-havanais l’un près de l’autre semblaient deux manchons d’hermine
-posés sur les coussins. Frédéric se laissait aller au bercement des
-soupentes. La Maréchale tournait la tête, à droite et à gauche, en
-souriant.</p>
-
-<p>Son chapeau de paille nacrée avait une garniture <span class="pagenum" id="Page_3">3</span> de dentelle
-noire. Le capuchon de son burnous flottait au vent; et elle s’abritait
-du soleil sous une ombrelle de satin lilas, pointue par le haut comme
-une pagode.</p>
-
-<p>«Quels amours de petits doigts! dit Frédéric en lui prenant doucement
-l’autre main, la gauche ornée d’un bracelet d’or en forme de gourmette.
-Tiens! c’est mignon; d’où cela vient-il?</p>
-
-<p>—Oh! il y a longtemps que je l’ai», dit la Maréchale.</p>
-
-<p>Le jeune homme n’objecta rien à cette réponse hypocrite. Il aima mieux
-«profiter de la circonstance». Et, lui tenant toujours le poignet, il
-appuya dessus ses lèvres, entre le gant et la manchette.</p>
-
-<p>«Finissez, on va nous voir!»</p>
-
-<p>—Bah! qu’est-ce que cela fait!»</p>
-
-<p>Après la place de la Concorde, ils prirent par le quai de la Conférence
-et le quai de Billy, où l’on remarque un cèdre dans un jardin.
-Rosanette croyait le Liban situé en Chine; elle rit elle-même de son
-ignorance et pria Frédéric de lui donner des leçons de géographie.
-Puis, laissant à droite le Trocadéro, ils traversèrent le pont d’Iéna
-et s’arrêtèrent enfin, au milieu du Champ de Mars, près des autres
-voitures, déjà rangées dans l’Hippodrome.</p>
-
-<p>Les tertres de gazon étaient couverts de menu peuple. On apercevait
-des curieux sur le balcon de l’École militaire; et les deux pavillons
-en dehors du pesage, les deux tribunes comprises dans son enceinte, et
-une troisième devant celle du Roi se trouvaient remplis d’une foule
-en toilette qui témoignait, par son maintien, <span class="pagenum" id="Page_4">4</span> de la révérence
-pour ce divertissement encore nouveau. Le public des courses, plus
-spécial dans ce temps-là, avait un aspect moins vulgaire; c’était
-l’époque des sous-pieds, des collets de velours et des gants blancs.
-Les femmes, vêtues de couleurs brillantes, portaient des robes à taille
-longue, et assises sur les gradins des estrades, elles faisaient comme
-de grands massifs de fleurs, tachetées de noir, çà et là, par les
-sombres costumes des hommes. Mais tous les regards se tournaient vers
-le célèbre Algérien Bou-Maza, qui se tenait impassible, entre deux
-officiers d’état-major, dans une des tribunes particulières. Celle du
-Jockey-Club contenait exclusivement des messieurs graves.</p>
-
-<p>Les plus enthousiastes s’étaient placés, en bas, contre la piste,
-défendue par deux lignes de bâtons supportant des cordes; dans l’ovale
-immense que décrivait cette allée, des marchands de coco agitaient
-leur crécelle, d’autres vendaient le programme des courses, d’autres
-criaient des cigares, un vaste bourdonnement s’élevait; les gardes
-municipaux passaient et repassaient; une cloche, suspendue à un poteau
-couvert de chiffres, tinta. Cinq chevaux parurent, et on rentra dans
-les tribunes.</p>
-
-<p>Cependant de gros nuages effleuraient de leurs volutes la cime des
-ormes en face. Rosanette avait peur de la pluie.</p>
-
-<p>«J’ai des riflards, dit Frédéric, et tout ce qu’il faut pour se
-distraire, ajouta-t-il en soulevant le coffre, où il y avait des
-provisions de bouche dans un panier.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_5">5</span></p>
-
-<p>—Bravo! nous nous comprenons!</p>
-
-<p>—Et on se comprendra encore mieux, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>—Cela se pourrait!» fit-elle en rougissant.</p>
-
-<p>Les jockeys, en casaque de soie, tâchaient d’aligner leurs chevaux et
-les retenaient à deux mains. Quelqu’un abaissa un drapeau rouge. Alors,
-tous les cinq, se penchant sur les crinières, partirent. Ils restèrent
-d’abord serrés en une seule masse; bientôt elle s’allongea, se coupa;
-celui qui portait la casaque jaune, au milieu du premier tour, faillit
-tomber; longtemps il y eut de l’incertitude entre Filly et Tibi; puis
-Tom-Pouce parut en tête; mais Clubstick, en arrière depuis le départ,
-les rejoignit et arriva premier, battant Sir Charles de deux longueurs;
-ce fut une surprise, on criait; les baraques de planches vibraient sous
-les trépignements.</p>
-
-<p>«Nous nous amusons! dit la Maréchale. Je t’aime, mon chéri!»</p>
-
-<p>Frédéric ne douta plus de son bonheur; ce dernier mot de Rosanette le
-confirmait.</p>
-
-<p>A cent pas de lui, dans un cabriolet milord, une dame parut. Elle se
-penchait en dehors de la portière, puis se renfonçait vivement; cela
-recommença plusieurs fois, Frédéric ne pouvait distinguer sa figure. Un
-soupçon le saisit, il lui sembla que c’était M<sup>me</sup> Arnoux. Impossible,
-cependant! Pourquoi serait-elle venue?</p>
-
-<p>Il descendit de voiture, sous prétexte de flâner au pesage.</p>
-
-<p>«Vous n’êtes guère galant!» dit Rosanette.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_6">6</span></p>
-
-<p>Il n’écouta rien et s’avança. Le milord, tournant bride, se mit au trot.</p>
-
-<p>Frédéric, au même moment, fut happé par Cisy.</p>
-
-<p>«Bonjour, cher! comment allez-vous? Hussonnet est là-bas! Écoutez donc!»</p>
-
-<p>Frédéric tâchait de se dégager pour rejoindre le milord. La Maréchale
-lui faisait signe de retourner près d’elle. Cisy l’aperçut et voulait
-obstinément lui dire bonjour.</p>
-
-<p>Depuis que le deuil de sa grand’mère était fini, il réalisait son
-idéal, parvenait <i>à avoir du cachet</i>. Gilet écossais, habit court,
-larges bouffettes sur l’escarpin et carte d’entrée dans la ganse du
-chapeau, rien ne manquait effectivement à ce qu’il appelait lui-même
-son «chic», un chic anglomane et mousquetaire. Il commença par se
-plaindre du Champ de Mars, turf exécrable, parla ensuite des courses de
-Chantilly et des farces qu’on y faisait, jura qu’il pouvait boire douze
-verres de vin de Champagne pendant les douze coups de minuit, proposa
-à la Maréchale de parier, caressait doucement ses deux bichons; et de
-l’autre coude s’appuyant sur la portière, il continuait à débiter des
-sottises, le pommeau de son stick dans la bouche, les jambes écartées,
-les reins tendus. Frédéric, à côté de lui, fumait, tout en cherchant à
-découvrir ce que le milord était devenu.</p>
-
-<p>La cloche ayant tinté, Cisy s’en alla, au grand plaisir de Rosanette,
-qu’il ennuyait beaucoup, disait-elle.</p>
-
-<p>La seconde épreuve n’eut rien de particulier, la troisième non plus,
-sauf un homme qu’on emporta sur <span class="pagenum" id="Page_7">7</span> un brancard. La quatrième, où huit
-chevaux disputèrent le prix de la ville, fut plus intéressante.</p>
-
-<p>Les spectateurs des tribunes avaient grimpé sur les bancs. Les autres,
-debout dans les voitures, suivaient avec des lorgnettes à la main
-l’évolution des jockeys; on les voyait filer comme des taches rouges,
-jaunes, blanches et bleues sur toute la longueur de la foule, qui
-bordait le tour de l’Hippodrome. De loin, leur vitesse n’avait pas
-l’air excessive; à l’autre bout du Champ de Mars, ils semblaient même
-se ralentir et ne plus avancer que par une sorte de glissement, où
-les ventres des chevaux touchaient la terre sans que leurs jambes
-étendues pliassent. Mais, revenant bien vite, ils grandissaient; leur
-passage coupait le vent, le sol tremblait, les cailloux volaient; l’air
-s’engouffrant dans les casaques des jockeys les faisait palpiter comme
-des voiles; à grands coups de cravache, ils fouaillaient leurs bêtes
-pour atteindre le poteau, c’était le but. On enlevait les chiffres,
-un autre était hissé; et, au milieu des applaudissements, le cheval
-victorieux se traînait jusqu’au pesage, tout couvert de sueur, les
-genoux raidis, l’encolure basse, tandis que son cavalier, comme
-agonisant sur sa selle, se tenait les côtes.</p>
-
-<p>Une contestation retarda le dernier départ. La foule qui s’ennuyait
-se répandit. Des groupes d’hommes causaient au bas des tribunes. Les
-propos étaient libres; des femmes du monde partirent scandalisées par
-le voisinage des lorettes.</p>
-
-<p>Il y avait aussi des illustrations de bals publics, des <span class="pagenum" id="Page_8">8</span>
-comédiennes du boulevard;—et ce n’était pas les plus belles qui
-recevaient le plus d’hommages. La vieille Georgine Aubert, celle qu’un
-vaudevilliste appelait le Louis XI de la prostitution, horriblement
-maquillée et poussant de temps à autre une espèce de rire pareil à
-un grognement, restait tout étendue dans sa longue calèche, sous une
-palatine de martre comme en plein hiver. M<sup>me</sup> de Remoussot, mise à
-la mode par son procès, trônait sur le siège d’un break en compagnie
-d’Américains; et Thérèse Bachelu, avec son air de vierge gothique,
-emplissait de ses douze falbalas l’intérieur d’un escargot qui avait, à
-la place du tablier, une jardinière pleine de roses. La Maréchale fut
-jalouse de ces gloires; pour qu’on la remarquât, elle se mit à faire de
-grands gestes et à parler très haut.</p>
-
-<p>Des gentlemen la reconnurent, lui envoyèrent des saluts. Elle y
-répondait en disant leurs noms à Frédéric. C’étaient tous comtes,
-vicomtes, ducs et marquis, et il se rengorgeait, car tous les yeux
-exprimaient un certain respect pour sa bonne fortune.</p>
-
-<p>Cisy n’avait pas l’air moins heureux dans le cercle d’hommes mûrs qui
-l’entourait. Ils souriaient du haut de leurs cravates, comme se moquant
-de lui; enfin il tapa dans la main du plus vieux et s’avança vers la
-Maréchale.</p>
-
-<p>Elle mangeait avec une gloutonnerie affectée une tranche de foie gras;
-Frédéric, par obéissance, l’imitait, en tenant une bouteille de vin sur
-ses genoux.</p>
-
-<p>Le milord reparut, c’était M<sup>me</sup> Arnoux. Elle pâlit
-extraordinairement.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_9">9</span></p>
-
-<p>«Donne-moi du champagne!» dit Rosanette.</p>
-
-<p>Et levant le plus haut possible son verre rempli, elle s’écria:</p>
-
-<p>«Ohé là-bas! les femmes honnêtes, l’épouse de mon protecteur, ohé!»</p>
-
-<p>Des rires éclatèrent autour d’elle, le milord disparut. Frédéric la
-tirait par sa robe, il allait s’emporter. Mais Cisy était là dans la
-même attitude que tout à l’heure; et, avec un surcroît d’aplomb, il
-invita Rosanette à dîner pour le soir même.</p>
-
-<p>«Impossible! répondit-elle. Nous allons ensemble au café Anglais.»</p>
-
-<p>Frédéric, comme s’il n’eût rien entendu, demeura muet, et Cisy quitta
-la Maréchale d’un air désappointé.</p>
-
-<p>Tandis qu’il lui parlait, debout contre la portière de droite,
-Hussonnet était survenu du côté gauche, et, relevant ce mot de café
-Anglais:</p>
-
-<p>«C’est un joli établissement! si l’on y cassait une croûte, hein?</p>
-
-<p>—Comme vous voudrez, dit Frédéric, qui, affaissé dans le coin de la
-berline, regardait à l’horizon le milord disparaître, sentant qu’une
-chose irréparable venait de se faire et qu’il avait perdu son grand
-amour. Et l’autre était là, près de lui, l’amour joyeux et facile!
-Mais, lassé, plein de désirs contradictoires et ne sachant même plus
-ce qu’il voulait, il éprouvait une tristesse démesurée, une envie de
-mourir.</p>
-
-<p>Un grand bruit de pas et de voix lui fit relever la tête; les gamins,
-enjambant les cordes de la piste, venaient regarder les tribunes; on
-s’en allait. Quelques <span class="pagenum" id="Page_10">10</span> gouttes de pluie tombèrent. L’embarras des
-voitures augmenta. Hussonnet était perdu.</p>
-
-<p>«Eh bien, tant mieux! dit Frédéric.</p>
-
-<p>—On préfère être seul?» reprit la Maréchale, en posant la main sur la
-sienne.</p>
-
-<p>Alors passa devant eux, avec des miroitements de cuivre et d’acier, un
-splendide landau attelé de quatre chevaux, conduits à la Daumont par
-deux jockeys en veste de velours, à crépines d’or. M<sup>me</sup> Dambreuse
-était près de son mari, Martinon sur l’autre banquette en face; tous
-les trois avaient des figures étonnées.</p>
-
-<p>«Ils m’ont reconnu!» se dit Frédéric.</p>
-
-<p>Rosanette voulut qu’on arrêtât, pour mieux voir le défilé. M<sup>me</sup>
-Arnoux pouvait reparaître. Il cria au postillon:</p>
-
-<p>«Va donc! va donc! en avant!»</p>
-
-<p>Et la berline se lança vers les Champs-Élysées au milieu des autres
-voitures, calèches, briskas, wurts, tandems, tilburys, dog-carts,
-tapissières à rideaux de cuir où chantaient des ouvriers en
-goguette, demi-fortune que dirigeaient avec prudence des pères de
-famille eux-mêmes. Dans des victorias bourrées de monde, quelque
-garçon, assis sur les pieds des autres, laissait pendre en dehors
-ses deux jambes. De grands coupés à siège de drap promenaient des
-douairières qui sommeillaient; ou bien un stopper magnifique passait,
-emportant une chaise, simple et coquette comme l’habit noir d’un
-dandy. L’averse cependant redoublait. On tirait les parapluies, les
-parasols, les mackintosh; on se criait de loin: «Bonjour!—Ça va <span class="pagenum" id="Page_11">11</span>
-bien?—Oui!—Non!—A tantôt!» et les figures se succédaient avec une
-vitesse d’ombres chinoises. Frédéric et Rosanette ne se parlaient pas,
-éprouvant une sorte d’hébétude à voir auprès d’eux continuellement
-toutes ces roues tourner.</p>
-
-<p>Par moments, les files de voitures, trop pressées, s’arrêtaient toutes
-à la fois sur plusieurs lignes. Alors, on restait les uns près des
-autres, et l’on s’examinait. Du bord des panneaux armoriés, des regards
-indifférents tombaient sur la foule; des yeux pleins d’envie brillaient
-au fond des fiacres; des sourires de dénigrement répondaient aux ports
-de tête orgueilleux; des bouches grandes ouvertes exprimaient des
-admirations imbéciles; et, çà et là, quelque flâneur, au milieu de la
-voie, se rejetait en arrière d’un bond pour éviter un cavalier qui
-galopait entre les voitures et parvenait à en sortir. Puis tout se
-remettait en mouvement; les cochers lâchaient les rênes, abaissaient
-leurs longs fouets; les chevaux, animés, secouant leur gourmette,
-jetaient de l’écume autour d’eux; et les croupes et les harnais humides
-fumaient, dans la vapeur d’eau que le soleil couchant traversait.
-Passant sous l’Arc de triomphe, il allongeait à hauteur d’homme une
-lumière roussâtre, qui faisait étinceler les moyeux des roues, les
-poignées des portières, le bout des timons, les anneaux des sellettes;
-et sur les deux côtés de la grande avenue,—pareille à un fleuve où
-ondulaient des crinières, des vêtements, des têtes humaines,—les
-arbres tout reluisants de pluie se dressaient, comme deux murailles
-vertes. Le bleu du ciel, au-dessus, <span class="pagenum" id="Page_12">12</span> reparaissant à de certaines
-places, avait des douceurs de satin.</p>
-
-<p>Alors, Frédéric se rappela les jours déjà loin où il enviait
-l’inexprimable bonheur de se trouver dans une de ces voitures, à côté
-d’une de ces femmes. Il le possédait, ce bonheur-là, et n’en était pas
-plus joyeux.</p>
-
-<p>La pluie avait fini de tomber. Les passants, réfugiés entre les
-colonnes du Garde-Meuble, s’en allaient. Des promeneurs, dans la rue
-Royale, remontaient vers le boulevard. Devant l’hôtel des Affaires
-étrangères, une file de badauds stationnait sur les marches.</p>
-
-<p>A la hauteur des Bains Chinois, comme il y avait des trous dans le
-pavé, la berline se ralentit. Un homme en paletot noisette marchait
-au bord du trottoir. Une éclaboussure, jaillissant de dessous les
-ressorts, s’étala dans son dos. L’homme se retourna, furieux. Frédéric
-devint pâle; il avait reconnu Deslauriers.</p>
-
-<p>A la porte du café Anglais, il renvoya la voiture. Rosanette était
-montée devant lui, pendant qu’il payait le postillon.</p>
-
-<p>Il la retrouva dans l’escalier, causant avec un monsieur. Frédéric prit
-son bras. Mais au milieu du corridor, un deuxième seigneur l’arrêta.</p>
-
-<p>«Va toujours! dit-elle, je suis à toi!»</p>
-
-<p>Et il entra seul dans le cabinet. Par les deux fenêtres ouvertes on
-apercevait du monde aux croisées des autres maisons vis-à-vis. De
-larges moires frissonnaient sur l’asphalte qui séchait, et un magnolia
-posé au bord du balcon embaumait l’appartement. Ce <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> parfum et cette
-fraîcheur détendirent ses nerfs; il s’affaissa sur le divan rouge,
-au-dessous de la glace.</p>
-
-<p>La Maréchale revint, et le baisant au front:</p>
-
-<p>«On a des chagrins, pauvre Mimi?</p>
-
-<p>—Peut-être! répliqua-t-il.</p>
-
-<p>—Tu n’es pas le seul, va! ce qui voulait dire: Oublions chacun les
-nôtres dans une félicité commune!»</p>
-
-<p>Puis elle posa un pétale de fleur entre ses lèvres et le lui tendit
-à becqueter. Ce mouvement, d’une grâce et presque d’une mansuétude
-lascive, attendrit Frédéric.</p>
-
-<p>«Pourquoi me fais-tu de la peine? dit-il en songeant à M<sup>me</sup> Arnoux.</p>
-
-<p>—Moi, de la peine?»</p>
-
-<p>Et, debout devant lui, elle le regardait, les cils rapprochés et les
-deux mains sur les épaules.</p>
-
-<p>Toute sa vertu, toute sa rancune sombra dans une lâcheté sans fond.</p>
-
-<p>Il reprit:</p>
-
-<p>«Puisque tu ne veux pas m’aimer!» en l’attirant sur ses genoux.</p>
-
-<p>Elle se laissait faire; il lui entourait la taille à deux bras; le
-pétillement de sa robe de soie l’enflammait.</p>
-
-<p>«Où sont-ils?» dit la voix d’Hussonnet dans le corridor.</p>
-
-<p>La Maréchale se leva brusquement et alla se mettre à l’autre bout du
-cabinet, tournant le dos à la porte.</p>
-
-<p>Elle demanda des huîtres et ils s’attablèrent.</p>
-
-<p>Hussonnet ne fut pas drôle. A force d’écrire quotidiennement <span class="pagenum" id="Page_14">14</span>
-sur toute sorte de sujets, de lire beaucoup de journaux, d’entendre
-beaucoup de discussions et d’émettre des paradoxes pour éblouir, il
-avait fini par perdre la notion exacte des choses, s’aveuglant lui-même
-avec ses faibles pétards. Les embarras d’une vie légère autrefois, mais
-à présent difficile, l’entretenaient dans une agitation perpétuelle; et
-son impuissance, qu’il ne voulait pas s’avouer, le rendait hargneux,
-sarcastique. A propos d’<i>Ozaï</i>, un ballet nouveau, il fit une sortie à
-fond contre la danse, et, à propos de la danse, contre l’Opéra; puis,
-à propos de l’Opéra, contre les Italiens, remplacés maintenant par
-une troupe d’acteurs espagnols, «comme si l’on n’était pas rassasié
-des Castilles»! Frédéric fut choqué dans son amour romantique de
-l’Espagne; et, afin de rompre la conversation, il s’informa du Collège
-de France, d’où l’on venait d’exclure Edgar Quinet et Mickiewicz. Mais
-Hussonnet, admirateur de M. de Maistre, se déclara pour l’Autorité et
-le Spiritualisme. Il doutait cependant des faits les mieux prouvés,
-niait l’histoire et contestait les choses les plus positives, jusqu’à
-s’écrier au mot géométrie: «Quelle blague que la géométrie!» Le tout
-entremêlé d’imitations d’acteurs. Sainville était particulièrement son
-modèle.</p>
-
-<p>Ces calembredaines assommaient Frédéric. Dans un mouvement
-d’impatience, il attrapa, avec sa botte, un des bichons sous la table.</p>
-
-<p>Tous deux se mirent à aboyer d’une façon odieuse.</p>
-
-<p>«Vous devriez les faire reconduire!» dit-il brusquement.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_15">15</span></p>
-
-<p>Rosanette n’avait confiance en personne.</p>
-
-<p>Alors, il se tourna vers le bohème.</p>
-
-<p>«Voyons, Hussonnet, dévouez-vous!</p>
-
-<p>—Oh! oui, mon petit! Ce serait bien aimable!»</p>
-
-<p>Hussonnet s’en alla sans se faire prier.</p>
-
-<p>De quelle manière payait-on sa complaisance? Frédéric n’y pensa pas. Il
-commençait même à se réjouir du tête-à-tête, lorsqu’un garçon entra.</p>
-
-<p>«Madame, quelqu’un vous demande!</p>
-
-<p>—Comment! encore?</p>
-
-<p>—Il faut pourtant que je voie!» dit Rosanette.</p>
-
-<p>Il en avait soif, besoin. Cette disparition lui semblait une
-forfaiture, presque une grossièreté. Que voulait-elle donc? n’était-ce
-pas assez d’avoir outragé M<sup>me</sup> Arnoux? Tant pis pour celle-là,
-du reste! Maintenant il haïssait toutes les femmes; et des pleurs
-l’étouffaient, car son amour était méconnu et sa concupiscence trompée.</p>
-
-<p>La Maréchale rentra, et, lui présentant Cisy:</p>
-
-<p>«J’ai invité monsieur. J’ai bien fait, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>—Comment donc! certainement!» Frédéric, avec un sourire de supplicié,
-fit signe au gentilhomme de s’asseoir.</p>
-
-<p>La Maréchale se mit à parcourir la carte en s’arrêtant aux noms
-bizarres.</p>
-
-<p>«Si nous mangions, je suppose, un turban de lapins à la Richelieu et un
-pudding à la d’Orléans?</p>
-
-<p>—Oh! pas d’Orléans! s’écria Cisy, lequel était légitimiste et crut
-faire un mot.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_16">16</span></p>
-
-<p>—Aimez-vous mieux un turbot à la Chambord?» reprit-elle.</p>
-
-<p>Cette politesse choqua Frédéric.</p>
-
-<p>La Maréchale se décida pour un simple tourne-dos, des écrevisses, des
-truffes, une salade d’ananas, des sorbets à la vanille.</p>
-
-<p>«Nous verrons ensuite. Allez toujours. Ah! j’oubliais! Apportez-moi un
-saucisson! pas à l’ail!»</p>
-
-<p>Et elle appelait le garçon «jeune homme», frappait son verre avec son
-couteau, jetait au plafond la mie de son pain. Elle voulut boire tout
-de suite du vin de Bourgogne.</p>
-
-<p>«On n’en prend pas dès le commencement», dit Frédéric.</p>
-
-<p>Cela se faisait quelquefois, suivant le vicomte.</p>
-
-<p>«Eh non! jamais!</p>
-
-<p>—Si fait, je vous assure!</p>
-
-<p>—Ah! tu vois!»</p>
-
-<p>Le regard dont elle accompagna cette phrase signifiait: «C’est un homme
-riche, celui-là, écoute-le.»</p>
-
-<p>Cependant la porte s’ouvrait à chaque minute, les garçons glapissaient,
-et, sur un infernal piano, dans le cabinet à côté, quelqu’un tapait une
-valse. Puis les courses amenèrent à parler d’équitation et des deux
-systèmes rivaux. Cisy défendait Baucher, Frédéric le comte d’Aure,
-quand Rosanette haussa les épaules.</p>
-
-<p>«Assez, mon Dieu! il s’y connaît mieux que toi, va!»</p>
-
-<p>Elle mordait dans une grenade, le coude posé sur la table; les
-bougies du candélabre devant elle tremblaient <span class="pagenum" id="Page_17">17</span> au vent; cette
-lumière blanche pénétrait sa peau de tons nacrés, mettait du rose à
-ses paupières, faisait briller les globes de ses yeux; la rougeur du
-fruit se confondait avec la pourpre de ses lèvres, ses narines minces
-battaient; et toute sa personne avait quelque chose d’insolent, d’ivre
-et de noyé qui exaspérait Frédéric et pourtant lui jetait au cœur
-des désirs fous.</p>
-
-<p>Puis, elle demanda, d’une voix calme, à qui appartenait ce grand landau
-avec une livrée marron.</p>
-
-<p>«A la comtesse Dambreuse, répliqua Cisy.</p>
-
-<p>—Ils sont très riches, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>—Oh! très riches! bien que M<sup>me</sup> Dambreuse, qui est tout simplement
-une demoiselle Boutron, la fille d’un préfet, ait une fortune médiocre.»</p>
-
-<p>Son mari, au contraire, devait recueillir plusieurs héritages; Cisy les
-énuméra: fréquentant les Dambreuse, il savait leur histoire.</p>
-
-<p>Frédéric, pour lui être désagréable, s’entêta à le contredire. Il
-soutint que M<sup>me</sup> Dambreuse s’appelait de Boutron, certifia sa
-noblesse.</p>
-
-<p>«N’importe! je voudrais bien avoir son équipage!» dit la Maréchale, en
-se renversant sur le fauteuil.</p>
-
-<p>Et la manche de sa robe, glissant un peu, découvrit, à son poignet
-gauche, un bracelet orné de trois opales.</p>
-
-<p>Frédéric l’aperçut.</p>
-
-<p>«Tiens! mais...»</p>
-
-<p>Ils se considérèrent tous les trois et rougirent.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_18">18</span></p>
-
-<p>La porte s’entre-bâilla discrètement, le bord d’un chapeau parut, puis
-le profil d’Hussonnet.</p>
-
-<p>«Excusez, si je vous dérange, les amoureux!»</p>
-
-<p>Mais il s’arrêta, étonné de voir Cisy et de ce que Cisy avait pris sa
-place.</p>
-
-<p>On apporta un autre couvert; et, comme il avait grand’faim, il
-empoignait au hasard, parmi les restes du dîner, de la viande dans
-un plat, un fruit dans une corbeille, buvait d’une main, se servait
-de l’autre, tout en racontant sa mission. Les deux toutous étaient
-reconduits. Rien de neuf au domicile. Il avait trouvé la cuisinière
-avec un soldat, histoire fausse uniquement inventée pour produire de
-l’effet.</p>
-
-<p>La Maréchale décrocha de la patère sa capote. Frédéric se précipita sur
-la sonnette en criant de loin au garçon:</p>
-
-<p>«Une voiture!</p>
-
-<p>—J’ai la mienne, dit le vicomte.</p>
-
-<p>—Mais, monsieur!</p>
-
-<p>—Cependant, monsieur!»</p>
-
-<p>Et ils se regardaient dans les prunelles, pâles tous les deux et les
-mains tremblantes.</p>
-
-<p>Enfin, la Maréchale prit le bras de Cisy, et, en montrant le bohème
-attablé:</p>
-
-<p>«Soignez-le donc! il s’étouffe. Je ne voudrais pas que son dévouement
-pour mes roquets le fît mourir!»</p>
-
-<p>La porte retomba.</p>
-
-<p>«Eh bien? dit Hussonnet.</p>
-
-<p>—Eh bien, quoi?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_19">19</span></p>
-
-<p>—Je croyais...</p>
-
-<p>—Qu’est-ce que vous croyiez?</p>
-
-<p>—Est-ce que vous ne...»</p>
-
-<p>Il compléta sa phrase par un geste.</p>
-
-<p>«Eh non! jamais de la vie!»</p>
-
-<p>Hussonnet n’insista pas davantage.</p>
-
-<p>Il avait eu un but en s’invitant à dîner. Son journal, qui ne
-s’appelait plus <i>l’Art</i>, mais <i>le <ins class="correction" title="Flambart">Flambard</ins></i>, avec cette épigraphe:
-«Canonniers, à vos pièces!» ne prospérant nullement, il avait envie
-de le transformer en une revue hebdomadaire, seul, sans le secours de
-Deslauriers. Il reparla de l’ancien projet et exposa son plan nouveau.</p>
-
-<p>Frédéric, ne comprenant pas sans doute, répondit par des choses vagues.
-Hussonnet empoigna plusieurs cigares sur la table, dit: «Adieu, mon
-bon», et disparut.</p>
-
-<p>Frédéric demanda la note. Elle était longue; et le garçon, la serviette
-sous le bras, attendait son argent, quand un autre, un individu blafard
-qui ressemblait à Martinon, vint lui dire:</p>
-
-<p>«Faites excuse, on a oublié au comptoir de porter le fiacre.</p>
-
-<p>—Quel fiacre?</p>
-
-<p>—Celui que ce monsieur a pris tantôt pour les petits chiens.»</p>
-
-<p>Et la figure du garçon s’allongea, comme s’il eût plaint le pauvre
-jeune homme. Frédéric eut envie de le gifler. Il donna de pourboire les
-vingt francs qu’on lui rendait.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_20">20</span></p>
-
-<p>«Merci, monseigneur!» dit l’homme à la serviette, avec un grand salut.</p>
-
-<p>Frédéric passa la journée du lendemain à ruminer sa colère et son
-humiliation. Il se reprochait de n’avoir pas souffleté Cisy. Quant à
-la Maréchale, il se jura de ne plus la revoir; d’autres aussi belles
-ne manquaient pas; et, puisqu’il fallait de l’argent pour posséder
-ces femmes-là, il jouerait à la Bourse le prix de sa ferme, il serait
-riche, il écraserait de son luxe la Maréchale et tout le monde. Le soir
-venu, il s’étonna de n’avoir pas songé à M<sup>me</sup> Arnoux.</p>
-
-<p>«Tant mieux! à quoi bon?»</p>
-
-<p>Le surlendemain, dès huit heures, Pellerin vint lui faire visite. Il
-commença par des admirations sur le mobilier, des cajoleries. Puis,
-brusquement:</p>
-
-<p>«Vous étiez aux courses dimanche?</p>
-
-<p>—Oui, hélas!»</p>
-
-<p>Alors le peintre déclama contre l’anatomie des chevaux anglais, vanta
-les chevaux de Géricault, les chevaux du Parthénon. «Rosanette était
-avec vous?» Et il entama son éloge adroitement.</p>
-
-<p>La froideur de Frédéric le décontenança. Il ne savait comment en venir
-au portrait.</p>
-
-<p>Sa première intention avait été de faire un Titien. Mais peu à peu, la
-coloration variée de son modèle l’avait séduit; et il avait travaillé
-franchement, accumulant pâte sur pâte et lumière sur lumière. Rosanette
-fut enchantée d’abord; ses rendez-vous avec Delmar avaient interrompu
-les séances et laissé à Pellerin tout le temps de s’éblouir. Puis,
-l’admiration s’apaisant, <span class="pagenum" id="Page_21">21</span> il s’était demandé si sa peinture ne
-manquait point de grandeur. Il avait été revoir les Titien, avait
-compris la distance, reconnu sa faute; et il s’était mis à repasser ses
-contours simplement. Ensuite, il avait cherché, en les rongeant, à y
-perdre, à y mêler les tons de la tête et ceux des fonds; et la figure
-avait pris de la consistance, les ombres de la vigueur; tout paraissait
-plus ferme. Enfin la Maréchale était revenue. Elle s’était même permis
-des objections, l’artiste naturellement avait persévéré. Après de
-grandes fureurs contre sa sottise, il s’était dit qu’elle pouvait avoir
-raison. Alors, avait commencé l’ère des doutes, tiraillements de la
-pensée qui provoquent les crampes d’estomac, les insomnies, la fièvre,
-le dégoût de soi-même; il avait eu le courage de faire des retouches,
-mais sans cœur et sentant que sa besogne était mauvaise.</p>
-
-<p>Il se plaignit seulement d’avoir été refusé au Salon, puis reprocha à
-Frédéric de ne pas être venu voir le portrait de la Maréchale.</p>
-
-<p>«Je me moque bien de la Maréchale!»</p>
-
-<p>Une déclaration pareille l’enhardit.</p>
-
-<p>«Croiriez-vous que cette bête-là n’en veut plus maintenant?»</p>
-
-<p>Ce qu’il ne disait point, c’est qu’il avait réclamé d’elle mille
-écus. Or la Maréchale s’était peu souciée de savoir qui payerait, et,
-préférant tirer d’Arnoux des choses plus urgentes, ne lui en avait même
-pas parlé.</p>
-
-<p>«Eh bien, et Arnoux? dit Frédéric.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_22">22</span></p>
-
-<p>Elle l’avait relancé vers lui. L’ancien marchand de tableaux n’avait
-que faire du portrait.</p>
-
-<p>«Il soutient que ça appartient à Rosanette.</p>
-
-<p>—En effet, c’est à elle.</p>
-
-<p>—Comment! c’est elle qui m’envoie vers vous!» répliqua Pellerin.</p>
-
-<p>S’il eût cru à l’excellence de son œuvre, il n’eût pas songé
-peut-être à l’exploiter. Mais une somme (et une somme considérable)
-serait un démenti à la critique, un raffermissement pour lui-même.
-Frédéric, afin de s’en délivrer, s’enquit de ses conditions
-courtoisement.</p>
-
-<p>L’extravagance du chiffre le révolta, il répondit:</p>
-
-<p>«Non! ah! non!</p>
-
-<p>—Vous êtes pourtant son amant, c’est vous qui m’avez fait la commande!</p>
-
-<p>—J’ai été l’intermédiaire, permettez!</p>
-
-<p>—Mais je ne peux pas rester avec ça sur les bras!»</p>
-
-<p>L’artiste s’emportait.</p>
-
-<p>«Ah! je ne vous croyais pas si cupide.</p>
-
-<p>—Ni vous si avare. Serviteur!»</p>
-
-<p>Il venait de partir que Sénécal se présenta.</p>
-
-<p>Frédéric, troublé, eut un mouvement d’inquiétude.</p>
-
-<p>«Qu’y a-t-il?»</p>
-
-<p>Sénécal conta son histoire.</p>
-
-<p>«Samedi, vers neuf heures, M<sup>me</sup> Arnoux a reçu une lettre qui
-l’appelait à Paris; comme personne, par hasard, ne se trouvait là pour
-aller à Creil chercher une voiture, elle avait envie de m’y faire aller
-moi-même. J’ai refusé, car ça ne rentre pas dans mes fonctions. Elle
-est partie, et revenue dimanche soir. Hier <span class="pagenum" id="Page_23">23</span> matin, Arnoux tombe
-à la fabrique. La Bordelaise s’est plainte. Je ne sais pas ce qui se
-passe entre eux, mais il a levé son amende devant tout le monde. Nous
-avons échangé des paroles vives. Bref, il m’a donné mon compte, et me
-voilà!»</p>
-
-<p>Puis, détachant ses paroles:</p>
-
-<p>«Au reste, je ne me repens pas, j’ai fait mon devoir. N’importe, c’est
-à cause de vous.</p>
-
-<p>—Comment?» s’écria Frédéric, ayant peur que Sénécal ne l’eût deviné.</p>
-
-<p>Sénécal n’avait rien deviné, car il reprit:</p>
-
-<p>«C’est-à-dire que, sans vous, j’aurais peut-être trouvé mieux.»</p>
-
-<p>Frédéric fut saisi d’une espèce de remords.</p>
-
-<p>«En quoi puis-je vous servir maintenant?»</p>
-
-<p>Sénécal demandait un emploi quelconque, une place.</p>
-
-<p>«Cela vous est facile. Vous connaissez tant de monde, M. Dambreuse
-entre autres, à ce que m’a dit Deslauriers.»</p>
-
-<p>Ce rappel de Deslauriers fut désagréable à son ami. Il ne se souciait
-guère de retourner chez les Dambreuse depuis la rencontre du Champ de
-Mars.</p>
-
-<p>«Je ne suis pas suffisamment intime dans la maison pour recommander
-quelqu’un.»</p>
-
-<p>Le démocrate essuya ce refus stoïquement, et, après une minute de
-silence:</p>
-
-<p>«Tout cela, j’en suis sûr, vient de la Bordelaise et aussi de votre
-M<sup>me</sup> Arnoux.»</p>
-
-<p>Ce <i>votre</i> ôta du cœur de Frédéric le peu de bon <span class="pagenum" id="Page_24">24</span> vouloir qu’il
-gardait. Par délicatesse, cependant, il atteignit la clef de son
-secrétaire.</p>
-
-<p>Sénécal le prévint.</p>
-
-<p>«Merci!»</p>
-
-<p>Puis, oubliant ses misères, il parla des choses de la patrie, les croix
-d’honneur prodiguées à la fête du Roi, un changement de cabinet, les
-affaires Drouillard et Bénier, scandales de l’époque, déclama contre
-les bourgeois et prédit une révolution.</p>
-
-<p>Un crid japonais suspendu contre le mur arrêta ses yeux. Il le prit, en
-essaya le manche, puis le rejeta sur le canapé avec un air de dégoût.</p>
-
-<p>«Allons, adieu! Il faut que j’aille à Notre-Dame de Lorette.</p>
-
-<p>—Tiens! pourquoi?</p>
-
-<p>—C’est aujourd’hui le service anniversaire de Godefroy Cavaignac. Il
-est mort à l’œuvre, celui-là! Mais tout n’est pas fini!... Qui sait?»</p>
-
-<p>Et Sénécal tendit sa main bravement.</p>
-
-<p>«Nous ne nous reverrons peut-être jamais! adieu!»</p>
-
-<p>Cet adieu, répété deux fois, son froncement de sourcils en contemplant
-le poignard, sa résignation et son air solennel surtout firent rêver
-Frédéric, qui bientôt n’y pensa plus.</p>
-
-<p>Dans la même semaine, son notaire du Havre lui envoya le prix de sa
-ferme, cent soixante-quatorze mille francs. Il en fit deux parts, plaça
-la première sur l’État, et alla porter la seconde chez un agent de
-change pour la risquer à la Bourse.</p>
-
-<p>Il mangeait dans les cabarets à la mode, fréquentait <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> les théâtres
-et tâchait de se distraire, quand Hussonnet lui adressa une lettre, où
-il narrait gaiement que la Maréchale, dès le lendemain des courses,
-avait congédié Cisy. Frédéric en fut heureux, sans chercher pourquoi le
-bohème lui apprenait cette aventure.</p>
-
-<p>Le hasard voulut qu’il rencontrât Cisy trois jours après. Le
-gentilhomme fit bonne contenance et l’invita même à dîner pour le
-mercredi suivant.</p>
-
-<p>Frédéric, le matin de ce jour-là, reçut une notification d’huissier,
-où M. Charles-Jean-Baptiste Oudry lui apprenait qu’aux termes d’un
-jugement du tribunal, il s’était rendu acquéreur d’une propriété sise
-à Belleville appartenant au sieur Jacques Arnoux, et qu’il était prêt
-à payer les deux cent vingt-trois mille francs montant du prix de la
-vente. Mais il résultait du même acte que, la somme des hypothèques
-dont l’immeuble était grevé dépassant le prix de l’acquisition, la
-créance de Frédéric se trouvait complètement perdue.</p>
-
-<p>Tout le mal venait de n’avoir pas renouvelé en temps utile une
-inscription hypothécaire. Arnoux s’était chargé de cette démarche et
-l’avait ensuite oubliée. Frédéric s’emporta contre lui, et, quand sa
-colère fut passée:</p>
-
-<p>«Eh bien, après..., quoi? si cela peut le sauver, tant mieux! je n’en
-mourrai pas! n’y pensons plus!»</p>
-
-<p>Mais, en remuant ses paperasses sur sa table, il rencontra la lettre
-d’Hussonnet et aperçut le post-scriptum, qu’il n’avait point remarqué
-la première fois. Le bohème demandait cinq mille francs, tout juste,
-pour mettre l’affaire du journal en train.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_26">26</span></p>
-
-<p>«Ah! celui-là m’embête!»</p>
-
-<p>Et il le refusa brutalement dans un billet laconique. Après quoi, il
-s’habilla pour se rendre à la Maison d’Or.</p>
-
-<p>Cisy présenta ses convives, en commençant par le plus respectable, un
-gros monsieur à cheveux blancs:</p>
-
-<p>«Le marquis Gilbert des Aulnays, mon parrain. M. Anselme de
-Forchambeaux», dit-il ensuite (c’était un jeune homme blond et fluet,
-déjà chauve); puis, désignant un quadragénaire d’allures simples:
-«Joseph Boffreu, mon cousin; et voici mon ancien professeur M. Vezou»,
-personnage moitié charretier, moitié séminariste, avec de gros favoris
-et une longue redingote boutonnée dans le bas par un seul bouton, de
-manière à faire châle sur la poitrine.</p>
-
-<p>Cisy attendait encore quelqu’un, le baron de Comaing, «qui peut-être
-viendra, ce n’est pas sûr». Il sortait à chaque minute, paraissait
-inquiet; enfin, à huit heures, on passa dans une salle éclairée
-magnifiquement et trop spacieuse pour le nombre des convives. Cisy
-l’avait choisie par pompe, tout exprès.</p>
-
-<p>Un surtout de vermeil, chargé de fleurs et de fruits, occupait le
-milieu de la table, couverte de plats d’argent, suivant la vieille mode
-française; des raviers, pleins de salaisons et d’épices, formaient
-bordure tout autour; des cruches de vin rosat frappé de glace se
-dressaient de distance en distance; cinq verres de hauteur différente
-étaient alignés devant chaque assiette avec des choses dont on ne
-savait pas l’usage, mille ustensiles de bouche ingénieux;—et il y
-avait, <span class="pagenum" id="Page_27">27</span> rien que pour le premier service: une hure d’esturgeon
-mouillée de champagne, un jambon d’York au tokay, des grives au gratin,
-des cailles rôties, un vol-au-vent Béchamel, un sauté de perdrix
-rouges, et, aux deux bouts de tout cela, des effilés de pommes de
-terre qui étaient mêlés à des truffes. Un lustre et des girandoles
-illuminaient l’appartement, tendu de damas rouge. Quatre domestiques
-en habit noir se tenaient derrière les fauteuils de maroquin. A ce
-spectacle, les convives se récrièrent, le précepteur surtout:</p>
-
-<p>«Notre amphitryon, ma parole, a fait de véritables folies! C’est trop
-beau!</p>
-
-<p>—Ça? dit le vicomte de Cisy, allons donc!»</p>
-
-<p>Et, dès la première cuillerée:</p>
-
-<p>«Eh bien, mon vieux des Aulnays, avez-vous été au Palais-Royal, voir
-<i>Père et Portier</i>?</p>
-
-<p>—Tu sais bien que je n’ai pas le temps!» répliqua le marquis.</p>
-
-<p>Ses matinées étaient prises par un cours d’arboriculture, ses soirées
-par le Cercle agricole, et toutes ses après-midi par des études dans
-les fabriques d’instruments aratoires. Habitant la Saintonge les trois
-quarts de l’année, il profitait de ses voyages dans la capitale pour
-s’instruire; et son chapeau à larges bords, posé sur une console, était
-plein de brochures.</p>
-
-<p>Mais Cisy, s’apercevant que M. de Forchambeaux refusait du vin:</p>
-
-<p>«Buvez donc, saprelotte! Vous n’êtes pas crâne pour votre dernier repas
-de garçon!»</p>
-
-<p>A ce mot, tous s’inclinèrent, on le congratulait.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_28">28</span></p>
-
-<p>«Et la jeune personne, dit le précepteur, est charmante, j’en suis sûr?</p>
-
-<p>—Parbleu! s’écria Cisy. N’importe, il a tort: c’est si bête, le
-mariage!</p>
-
-<p>—Tu parles légèrement, mon ami!» répliqua M. des Aulnays, tandis
-qu’une larme roulait dans ses yeux, au souvenir de sa défunte.</p>
-
-<p>Et Forchambeaux répéta plusieurs fois de suite en ricanant:</p>
-
-<p>«Vous y viendrez vous-même, vous y viendrez!»</p>
-
-<p>Cisy protesta. Il aimait mieux se divertir, «être régence». Il voulait
-apprendre la savate, pour visiter les tapis francs de la Cité, comme
-le prince Rodolphe des <i>Mystères de Paris</i>, tira de sa poche un
-brûle-gueule, rudoyait les domestiques, buvait extrêmement; et, afin de
-donner de lui bonne opinion, dénigrait tous les plats. Il renvoya même
-les truffes, et le précepteur, qui s’en délectait, dit par bassesse:</p>
-
-<p>«Cela ne vaut pas les œufs à la neige de madame votre grand’mère!»</p>
-
-<p>Puis il se remit à causer avec son cousin l’agronome, lequel trouvait
-au séjour de la campagne beaucoup d’avantages, ne serait-ce que de
-pouvoir élever ses filles dans des goûts simples. Le précepteur
-applaudissait à ses idées et le flagornait, lui supposant de
-l’influence sur son élève, dont il désirait secrètement être l’homme
-d’affaires.</p>
-
-<p>Frédéric était venu plein d’humeur contre Cisy; sa sottise l’avait
-désarmé. Mais ses gestes, sa figure, toute sa personne lui rappelant le
-dîner du café Anglais, <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> l’agaçaient de plus en plus; et il écoutait
-les remarques désobligeantes que faisait à demi-voix le cousin Joseph,
-un brave garçon sans fortune, amateur de chasse et boursier. Cisy, par
-manière de rire, l’appela «voleur» plusieurs fois; puis, tout à coup:</p>
-
-<p>«Ah! le baron!»</p>
-
-<p>Alors entra un gaillard de trente ans, qui avait quelque chose de
-rude dans la physionomie, de souple dans les membres, le chapeau sur
-l’oreille, et une fleur à la boutonnière. C’était l’idéal du vicomte.
-Il fut ravi de le posséder; et, sa présence l’excitant, il tenta même
-un calembour, car il dit, comme on passait un coq de bruyère:</p>
-
-<p>«Voilà le meilleur des caractères de La Bruyère!»</p>
-
-<p>Ensuite, il adressa à M. de Comaing une foule de questions sur des
-personnes inconnues à la société; puis, comme saisi d’une idée:</p>
-
-<p>«Dites donc! avez-vous pensé à moi?»</p>
-
-<p>L’autre haussa les épaules.</p>
-
-<p>«Vous n’avez pas l’âge, mon petiot! Impossible!»</p>
-
-<p>Cisy l’avait prié de le faire admettre à son club. Mais le baron, ayant
-sans doute pitié de son amour-propre:</p>
-
-<p>—Ah! j’oubliais! Mille félicitations pour votre pari, mon cher!</p>
-
-<p>—Quel pari?</p>
-
-<p>—Celui que vous avez fait, aux courses, d’aller le soir même chez
-cette dame.»</p>
-
-<p>Frédéric éprouva comme la sensation d’un coup de <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> fouet. Il fut
-calmé tout de suite par la figure décontenancée de Cisy.</p>
-
-<p>En effet, la Maréchale, dès le lendemain, en était aux regrets, quand
-Arnoux, son premier amant, son homme, s’était présenté ce jour-là même.
-Tous deux avaient fait comprendre au vicomte qu’il «gênait», et on
-l’avait flanqué dehors avec peu de cérémonie.</p>
-
-<p>Il eut l’air de ne pas entendre. Le baron ajouta:</p>
-
-<p>«Que devient-elle, cette brave Rose?... a-t-elle toujours d’aussi
-jolies jambes? prouvant par ce mot qu’il la connaissait intimement.</p>
-
-<p>Frédéric fut contrarié de la découverte.</p>
-
-<p>«Il n’y a pas de quoi rougir, reprit le baron; c’est une bonne affaire!»</p>
-
-<p>Cisy claqua de la langue.</p>
-
-<p>«Peuh! pas si bonne!</p>
-
-<p>—Ah!»</p>
-
-<p>—Mon Dieu, oui! D’abord, moi, je ne lui trouve rien d’extraordinaire,
-et puis on en récolte de pareilles tant qu’on veut, car enfin... elle
-est à vendre!»</p>
-
-<p>«Pas pour tout le monde! reprit aigrement Frédéric.</p>
-
-<p>—Il se croit différent des autres! répliqua Cisy, quelle farce!»</p>
-
-<p>Et un rire parcourut la table.</p>
-
-<p>Frédéric sentait les battements de son cœur l’étouffer. Il avala
-deux verres d’eau coup sur coup.</p>
-
-<p>Mais le baron avait gardé bon souvenir de Rosanette.</p>
-
-<p>«Est-ce qu’elle est toujours avec un certain Arnoux?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_31">31</span></p>
-
-<p>—Je n’en sais rien, dit Cisy. Je ne connais pas ce monsieur!»</p>
-
-<p>Il avança néanmoins que c’était une manière d’escroc.</p>
-
-<p>«Un moment! s’écria Frédéric.</p>
-
-<p>—Cependant la chose est certaine! Il a même eu un procès.</p>
-
-<p>—Ce n’est pas vrai!»</p>
-
-<p>Frédéric se mit à défendre Arnoux. Il garantissait sa probité,
-finissait par y croire, inventait des chiffres, des preuves. Le
-vicomte, plein de rancune, et qui était gris d’ailleurs, s’entêta dans
-ses assertions, si bien que Frédéric lui dit gravement:</p>
-
-<p>«Est-ce pour m’offenser, monsieur?»</p>
-
-<p>Et il le regardait avec des prunelles ardentes comme son cigare.</p>
-
-<p>«Oh! pas du tout! je vous accorde même qu’il a quelque chose de très
-bien: sa femme.</p>
-
-<p>—Vous la connaissez?»</p>
-
-<p>—Parbleu! Sophie Arnoux, tout le monde connaît ça!</p>
-
-<p>—Vous dites!»</p>
-
-<p>Cisy, qui s’était levé, répéta en balbutiant:</p>
-
-<p>—Tout le monde connaît ça!</p>
-
-<p>—Taisez-vous! Ce ne sont pas celles-là que vous fréquentez!</p>
-
-<p>—Je m’en flatte!»</p>
-
-<p>Frédéric lui lança son assiette au visage.</p>
-
-<p>Elle passa comme un éclair par-dessus la table, renversa deux
-bouteilles, démolit un compotier, et, se <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> brisant contre le surtout
-en trois morceaux, frappa le ventre du vicomte.</p>
-
-<p>Tous se levèrent pour le retenir. Il se débattait en criant, pris d’une
-sorte de frénésie; M. des Aulnays répétait:</p>
-
-<p>«Calmez-vous! voyons! cher enfant!</p>
-
-<p>—Mais c’est épouvantable!» vociférait le précepteur.</p>
-
-<p>Forchambeaux, livide comme les prunes, tremblait; Joseph riait aux
-éclats; les garçons épongeaient le vin, ramassaient par terre les
-débris; et le baron alla fermer la fenêtre, car le tapage, malgré le
-bruit des voitures, aurait pu s’entendre du boulevard.</p>
-
-<p>Comme tout le monde, au moment où l’assiette avait été lancée, parlait
-à la fois, il fut impossible de découvrir la raison de cette offense,
-si c’était à cause d’Arnoux, de M<sup>me</sup> Arnoux, de Rosanette ou d’un
-autre. Ce qu’il y avait de certain, c’était la brutalité inqualifiable
-de Frédéric; il se refusa positivement à en témoigner le moindre regret.</p>
-
-<p>M. des Aulnays tâcha de l’adoucir, le cousin Joseph, le précepteur,
-Forchambeaux lui-même. Le baron, pendant ce temps-là, réconfortait
-Cisy, qui, cédant à une faiblesse nerveuse, versait des larmes.
-Frédéric, au contraire, s’irritait de plus en plus; et l’on serait
-resté là jusqu’au jour si le baron n’avait dit pour en finir:</p>
-
-<p>«Le vicomte, monsieur, enverra demain chez vous ses témoins.</p>
-
-<p>—Votre heure?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_33">33</span></p>
-
-<p>—A midi, s’il vous plaît.</p>
-
-<p>—Parfaitement, monsieur.»</p>
-
-<p>Frédéric, une fois dehors, respira à pleins poumons. Depuis trop
-longtemps, il contenait son cœur. Il venait de le satisfaire enfin;
-il éprouvait comme un orgueil de virilité, une surabondance de forces
-intimes qui l’enivraient. Il avait besoin de deux témoins. Le premier
-auquel il songea fut Regimbart, et il se dirigea tout de suite vers un
-estaminet de la rue Saint-Denis. La devanture était close. Mais de la
-lumière brillait à un carreau, au-dessus de la porte. Elle s’ouvrit, et
-il entra, en se courbant très bas sous l’auvent.</p>
-
-<p>Une chandelle, au bord du comptoir, éclairait la salle déserte. Tous
-les tabourets, les pieds en l’air, étaient posés sur les tables. Le
-maître et la maîtresse avec leur garçon soupaient dans l’angle près
-de la cuisine;—et Regimbart, le chapeau sur la tête, partageait leur
-repas, et même gênait le garçon, qui était contraint à chaque bouchée
-de se tourner de côté quelque peu. Frédéric, lui ayant conté la chose
-brièvement, réclama son assistance. Le citoyen commença par ne rien
-répondre; il roulait des yeux, avait l’air de réfléchir, fit plusieurs
-tours dans la salle et dit enfin:</p>
-
-<p>«Oui, volontiers!»</p>
-
-<p>Et un sourire homicide le dérida, en apprenant que l’adversaire était
-un noble.</p>
-
-<p>«Nous le ferons marcher tambour battant, soyez tranquille! D’abord,...
-avec l’épée...</p>
-
-<p>—Mais peut-être, objecta Frédéric, que je n’ai pas le droit...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_34">34</span></p>
-
-<p>—Je vous dis qu’il faut prendre l’épée! répliqua brutalement le
-citoyen. Savez-vous tirer?</p>
-
-<p>—Un peu!</p>
-
-<p>—Ah! un peu! voilà comme ils sont tous! Et ils ont la rage de faire
-assaut! Qu’est-ce que ça prouve, la salle d’armes! Écoutez-moi:
-tenez-vous bien à distance en vous enfermant toujours dans des cercles,
-et rompez! rompez! C’est permis. Fatiguez-le! Puis fendez-vous dessus
-franchement! Et surtout pas de malice, pas de coups à la La Fougère!
-non! de simples une-deux, des dégagements. Tenez, voyez-vous? en
-tournant le poignet comme pour ouvrir une serrure.—Père Vauthier,
-donnez-moi votre canne! Ah! cela suffit.»</p>
-
-<p>Il empoigna la baguette qui servait à allumer le gaz, arrondit le bras
-gauche, plia le droit et se mit à pousser des bottes contre la cloison.
-Il frappait du pied, s’animait, feignait même de rencontrer des
-difficultés, tout en criant: «Y es-tu, là? y es-tu?» et sa silhouette
-énorme se projetait sur la muraille, avec son chapeau qui semblait
-toucher au plafond. Le limonadier disait de temps en temps: «Bravo!
-très bien!» Son épouse également l’admirait, quoique émue; et Théodore,
-un ancien soldat, en restait cloué d’ébahissement, étant, du reste,
-fanatique de M. Regimbart.</p>
-
-<p>Le lendemain, de bonne heure, Frédéric courut au magasin de Dussardier.
-Après une suite de pièces, toutes remplies d’étoffes garnissant des
-rayons, ou étendues en travers sur des tables, tandis que, çà et là,
-des champignons de bois supportaient des châles, <span class="pagenum" id="Page_35">35</span> il l’aperçut dans
-une espèce de cage grillée, au milieu de registres, et écrivant debout
-sur un pupitre. Le brave garçon lâcha immédiatement sa besogne.</p>
-
-<p>Les témoins arrivèrent avant midi. Frédéric, par bon goût, crut devoir
-ne pas assister à la conférence.</p>
-
-<p>Le baron et M. Joseph déclarèrent qu’ils se contenteraient des excuses
-les plus simples. Mais Regimbart, ayant pour principe de ne céder
-jamais, et qui tenait à défendre l’honneur d’Arnoux (Frédéric ne lui
-avait point parlé d’autre chose), demanda que le vicomte fît des
-excuses. M. de Comaing fut révolté de l’outrecuidance. Le citoyen n’en
-voulut pas démordre. Toute conciliation devenant impossible, on se
-battrait.</p>
-
-<p>D’autres difficultés surgirent, car le choix des armes légalement
-appartenait à Cisy, l’offensé. Mais Regimbart soutint que, par l’envoi
-du cartel, il se constituait l’offenseur. Ses témoins se récrièrent
-qu’un soufflet cependant était la plus cruelle des offenses. Le
-citoyen épilogua sur les mots, un coup n’étant pas un soufflet. Enfin,
-on décida qu’on s’en rapporterait à des militaires; et les quatre
-témoins sortirent pour aller consulter des officiers dans une caserne
-quelconque.</p>
-
-<p>Ils s’arrêtèrent à celle du quai d’Orsay. M. de Comaing, ayant abordé
-deux capitaines, leur exposa la contestation.</p>
-
-<p>Les capitaines n’y comprirent goutte, embrouillée qu’elle fut par les
-phrases incidentes du citoyen. Bref, ils conseillèrent à ces messieurs
-d’écrire un procès-verbal; après quoi, ils décideraient. Alors, on
-se transporta dans un café; et, même pour faire les choses <span class="pagenum" id="Page_36">36</span> plus
-discrètement, on désigna Cisy par H et Frédéric par un K.</p>
-
-<p>Puis on retourna à la caserne. Les officiers étaient sortis. Ils
-reparurent et déclarèrent qu’évidemment le choix des armes appartenait
-à M. H. Tous s’en revinrent chez Cisy. Regimbart et Dussardier
-restèrent sur le trottoir.</p>
-
-<p>Le vicomte, en apprenant la solution, fut pris d’un si grand trouble,
-qu’il se la fit répéter plusieurs fois; et, quand M. de Comaing en vint
-aux prétentions de Regimbart, il murmura «cependant», n’étant pas loin
-en lui-même d’y obtempérer. Puis il se laissa choir dans un fauteuil et
-déclara qu’il ne se battrait pas.</p>
-
-<p>«Hein? comment?» dit le baron.</p>
-
-<p>Alors, Cisy s’abandonna à un flux labial désordonné. Il voulait se
-battre au tromblon, à bout portant, avec un seul pistolet.</p>
-
-<p>«Ou bien on mettra de l’arsenic dans un verre, qui sera tiré au sort.
-Ça se fait quelquefois; je l’ai lu!»</p>
-
-<p>Le baron, peu endurant naturellement, le rudoya.</p>
-
-<p>«Ces messieurs attendent votre réponse. C’est indécent, à la fin! Que
-prenez-vous? voyons! Est-ce l’épée?»</p>
-
-<p>Le vicomte répliqua «oui» par un signe de tête, et le rendez-vous fut
-fixé pour le lendemain, à la porte Maillot, à sept heures juste.</p>
-
-<p>Dussardier étant contraint de s’en retourner à ses affaires, Regimbart
-alla prévenir Frédéric.</p>
-
-<p>On l’avait laissé toute la journée sans nouvelles; son impatience était
-devenue intolérable.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_37">37</span></p>
-
-<p>«Tant mieux!» s’écria-t-il.</p>
-
-<p>Le citoyen fut satisfait de sa contenance.</p>
-
-<p>«On réclamait de nous des excuses, croiriez-vous? Ce n’était rien, un
-simple mot! Mais je les ai envoyés joliment bouler! Comme je le devais,
-n’est-ce pas?</p>
-
-<p>—Sans doute», dit Frédéric tout en songeant qu’il eût mieux fait de
-choisir un autre témoin.</p>
-
-<p>Puis, quand il fut seul, il se répéta tout haut plusieurs fois:</p>
-
-<p>«Je vais me battre. Tiens, je vais me battre! C’est drôle!»</p>
-
-<p>Et, comme il marchait dans sa chambre, en passant devant sa glace, il
-s’aperçut qu’il était pâle.</p>
-
-<p>«Est-ce que j’aurais peur?»</p>
-
-<p>Une angoisse abominable le saisit à l’idée d’avoir peur sur le terrain.</p>
-
-<p>«Si j’étais tué cependant? Mon père est mort de la même façon. Oui, je
-serai tué!»</p>
-
-<p>Et, tout à coup, il aperçut sa mère en robe noire; des images
-incohérentes se déroulèrent dans sa tête. Sa propre lâcheté l’exaspéra.
-Il fut pris d’un paroxysme de bravoure, d’une soif carnassière. Un
-bataillon ne l’eût pas fait reculer. Cette fièvre calmée, il se sentit,
-avec joie, inébranlable. Pour se distraire, il se rendit à l’Opéra, où
-l’on donnait un ballet. Il écouta la musique, lorgna les danseuses et
-but un verre de punch pendant l’entr’acte. Mais, en rentrant chez lui,
-la vue de son cabinet, de ses meubles, où il se retrouvait peut-être
-pour la dernière fois, lui causa une faiblesse.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_38">38</span></p>
-
-<p>Il descendit dans son jardin. Les étoiles brillaient; il les contempla.
-L’idée de se battre pour une femme le grandissait à ses yeux,
-l’ennoblissait. Puis il alla se coucher tranquillement.</p>
-
-<p>Il n’en fut pas de même de Cisy. Après le départ du baron, Joseph avait
-tâché de remonter son moral, et, comme le vicomte demeurait froid:</p>
-
-<p>«Pourtant, mon brave, si tu préfères en rester là, j’irai le dire.»</p>
-
-<p>Cisy n’osa répondre «certainement», mais il en voulut à son cousin de
-ne pas lui rendre ce service sans en parler.</p>
-
-<p>Il souhaita que Frédéric, pendant la nuit, mourût d’une attaque
-d’apoplexie, ou qu’une émeute survenant, il y eût le lendemain assez de
-barricades pour fermer tous les abords du bois de Boulogne, ou qu’un
-événement empêchât un des témoins de s’y rendre; car le duel faute de
-témoins manquerait. Il avait envie de se sauver par un train express
-n’importe où. Il regretta de ne pas savoir la médecine pour prendre
-quelque chose qui, sans exposer ses jours, ferait croire à sa mort. Il
-arriva jusqu’à désirer être malade gravement.</p>
-
-<p>Afin d’avoir un conseil, un secours, il envoya chercher M. des Aulnays.
-L’excellent homme était retourné en Saintonge, sur une dépêche lui
-apprenant l’indisposition d’une de ses filles. Cela parut de mauvais
-augure à Cisy. Heureusement que M. Vezou, son précepteur, vint le voir.
-Alors il s’épancha.</p>
-
-<p>«Comment faire, mon Dieu! comment faire?</p>
-
-<p>—Moi, à votre place, monsieur le comte, je payerais <span class="pagenum" id="Page_39">39</span> un fort de la
-halle pour lui flanquer une raclée.</p>
-
-<p>—Il saurait toujours de qui ça vient!» reprit Cisy.</p>
-
-<p>Et, de temps à autre, il poussait un gémissement; puis:</p>
-
-<p>«Mais est-ce qu’on a le droit de se battre en duel?</p>
-
-<p>—C’est un reste de barbarie! Que voulez-vous!»</p>
-
-<p>Par complaisance, le pédagogue s’invita lui-même à dîner. Son élève ne
-mangea rien et, après le repas, sentit le besoin de faire un tour.</p>
-
-<p>Il dit en passant devant une église:</p>
-
-<p>«Si nous entrions un peu... pour voir?»</p>
-
-<p>M. Vezou ne demanda pas mieux et même lui présenta de l’eau bénite.</p>
-
-<p>C’était le mois de Marie, des fleurs couvraient l’autel, des voix
-chantaient, l’orgue résonnait. Mais il lui fut impossible de prier,
-les pompes de la religion lui inspirant des idées de funérailles; il
-entendait comme des bourdonnements de <i>De profundis</i>.</p>
-
-<p>«Allons-nous-en! Je ne me sens pas bien!»</p>
-
-<p>Ils employèrent toute la nuit à jouer aux cartes. Le vicomte s’efforça
-de perdre, afin de conjurer la mauvaise chance, ce dont M. Vezou
-profita. Enfin, au petit jour, Cisy, qui n’en pouvait plus, s’affaissa
-sur le tapis vert et eut un sommeil plein de songes désagréables.</p>
-
-<p>Si le courage, pourtant, consiste à vouloir dominer sa faiblesse, le
-vicomte fut courageux, car, à la vue de ses témoins qui venaient le
-chercher, il se raidit de toutes ses forces, la vanité lui faisant
-comprendre qu’une reculade le perdrait. M. de Comaing le complimenta
-sur sa bonne mine.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_40">40</span></p>
-
-<p>Mais, en route, le bercement du fiacre et la chaleur du soleil matinal
-l’énervèrent. Son énergie était retombée. Il ne distinguait même plus
-où l’on était.</p>
-
-<p>Le baron se divertit à augmenter sa frayeur, en parlant du «cadavre» et
-de la manière de le rentrer en ville clandestinement. Joseph donnait
-la réplique; tous deux, jugeant l’affaire ridicule, étaient persuadés
-qu’elle s’arrangerait.</p>
-
-<p>Cisy gardait sa tête sur sa poitrine; il la releva doucement et fit
-observer qu’on n’avait pas pris de médecin.</p>
-
-<p>«C’est inutile, dit le baron.</p>
-
-<p>—Il n’y a pas de danger, alors?»</p>
-
-<p>Joseph répliqua d’un ton grave:</p>
-
-<p>«Espérons-le.»</p>
-
-<p>Et personne dans la voiture ne parla plus.</p>
-
-<p>A sept heures dix minutes, on arriva devant la porte Maillot.
-Frédéric et ses témoins s’y trouvaient, habillés de noir tous les
-trois. Regimbart, au lieu de cravate, avait un col de crin comme un
-troupier; et il portait une espèce de longue boîte à violon, spéciale
-pour ce genre d’aventures. On échangea froidement un salut. Puis tous
-s’enfoncèrent dans le bois de Boulogne, par la route de Madrid, afin
-d’y trouver une place convenable.</p>
-
-<p>Regimbart dit à Frédéric, qui marchait entre lui et Dussardier:</p>
-
-<p>«Eh bien, et cette venette, qu’en fait-on? Si vous avez besoin de
-quelque chose, ne vous gênez pas, je connais ça! La crainte est
-naturelle à l’homme.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_41">41</span></p>
-
-<p>Puis, à voix basse:</p>
-
-<p>«Ne fumez plus, ça amollit!»</p>
-
-<p>Frédéric jeta son cigare qui le gênait, et continua d’un pied ferme. Le
-vicomte avançait par derrière, appuyé sur le bras de ses deux témoins.</p>
-
-<p>De rares passants les croisaient. Le ciel était bleu, et on entendait
-par moments des lapins bondir. Au détour d’un sentier, une femme en
-madras causait avec un homme en blouse, et, dans la grande avenue sous
-les marronniers, des domestiques en veste de toile promenaient leurs
-chevaux. Cisy se rappelait les jours heureux où, monté sur son alezan
-et le lorgnon dans l’œil, il chevauchait à la portière des calèches;
-ces souvenirs renforçaient son angoisse; une soif intolérable le
-brûlait; la susurration des mouches se confondait avec le battement de
-ses artères; ses pieds enfonçaient dans le sable; il lui semblait qu’il
-était en train de marcher depuis un temps infini.</p>
-
-<p>Les témoins, sans s’arrêter, fouillaient de l’œil les deux bords de
-la route. On délibéra si l’on irait à la croix Catelan ou sous les murs
-de Bagatelle. Enfin, on prit à droite et on s’arrêta dans une espèce de
-quinconce, entre des pins.</p>
-
-<p>L’endroit fut choisi de manière à répartir également le niveau du
-terrain. On marqua les deux places où les adversaires devaient
-se poser. Puis Regimbart ouvrit sa boîte. Elle contenait, sur un
-capitonnage de basane rouge, quatre épées charmantes, creuses au
-milieu, avec des poignées garnies de filigrane. Un rayon lumineux,
-traversant les feuilles, tomba dessus; et elles <span class="pagenum" id="Page_42">42</span> parurent à Cisy
-briller comme des vipères d’argent sur une mare de sang.</p>
-
-<p>Le citoyen fit voir qu’elles étaient de longueur pareille; il prit la
-troisième pour lui-même, afin de séparer les combattants en cas de
-besoin. M. de Comaing tenait une canne. Il y eut un silence. On se
-regarda. Toutes les figures avaient quelque chose d’effaré ou de cruel.</p>
-
-<p>Frédéric avait mis bas sa redingote et son gilet. Joseph aida Cisy
-à faire de même; sa cravate étant retirée, on aperçut à son cou une
-médaille bénite. Cela fit sourire de pitié Regimbart.</p>
-
-<p>Alors, M. de Comaing (pour laisser à Frédéric encore un moment de
-réflexion) tâcha d’élever des chicanes. Il réclama le droit de mettre
-un gant, celui de saisir l’épée de son adversaire avec la main gauche;
-Regimbart, qui était pressé, ne s’y refusa pas. Enfin le baron,
-s’adressant à Frédéric:</p>
-
-<p>«Tout dépend de vous, monsieur! Il n’y a jamais de déshonneur à
-reconnaître ses fautes.»</p>
-
-<p>Dussardier l’approuva du geste. Le citoyen s’indigna.</p>
-
-<p>«Croyez-vous que nous sommes ici pour plumer les canards, fichtre?...
-En garde!»</p>
-
-<p>Les adversaires étaient l’un devant l’autre, leurs témoins de chaque
-côté. Il cria le signal:</p>
-
-<p>«Allons!»</p>
-
-<p>Cisy devint effroyablement pâle. Sa lame tremblait par le bout comme
-une cravache. Sa tête se renversait, ses bras s’écartèrent, il tomba
-sur le dos évanoui. <span class="pagenum" id="Page_43">43</span> Joseph le releva; et, tout en lui poussant
-sous les narines un flacon, il le secouait fortement. Le vicomte
-rouvrit les yeux, puis tout à coup bondit comme un furieux sur son
-épée. Frédéric avait gardé la sienne; et il l’attendait, l’œil fixe,
-la main haute.</p>
-
-<p>«Arrêtez, arrêtez!» cria une voix qui venait de la route, en même temps
-que le bruit d’un cheval au galop; et la capote d’un cabriolet cassait
-les branches! Un homme penché en dehors agitait un mouchoir et criait
-toujours: «Arrêtez, arrêtez!»</p>
-
-<p>M. de Comaing, croyant à une intervention de la police, leva sa canne.</p>
-
-<p>«Finissez donc! le vicomte saigne!</p>
-
-<p>—Moi?» dit Cisy.</p>
-
-<p>En effet, il s’était, dans sa chute, écorché le pouce de la main gauche.</p>
-
-<p>«Mais c’est en tombant», ajouta le citoyen.</p>
-
-<p>Le baron feignit de ne pas entendre.</p>
-
-<p>Arnoux avait sauté du cabriolet.</p>
-
-<p>«J’arrive trop tard! Non! Dieu soit loué!»</p>
-
-<p>Il tenait Frédéric à pleins bras, le palpait, lui couvrait le visage de
-baisers.</p>
-
-<p>«Je sais le motif; vous avez voulu défendre votre vieil ami! C’est
-bien, cela, c’est bien! Jamais je ne l’oublierai! Comme vous êtes bon!
-Ah! cher enfant!»</p>
-
-<p>Il le contemplait et versait des larmes, tout en ricanant de bonheur.
-Le baron se tourna vers Joseph.</p>
-
-<p>«Je crois que nous sommes de trop dans cette petite fête de famille.
-C’est fini, n’est-ce pas, messieurs?—Vicomte, mettez votre bras en
-écharpe; tenez, voilà <span class="pagenum" id="Page_44">44</span> mon foulard.» Puis, avec un geste impérieux:
-«Allons! pas de rancune! Cela se doit!»</p>
-
-<p>Les deux combattants se serrèrent la main mollement. Le vicomte, M.
-de Comaing et Joseph disparurent d’un côté, et Frédéric s’en alla de
-l’autre avec ses amis.</p>
-
-<p>Comme le restaurant de Madrid n’était pas loin, Arnoux proposa de s’y
-rendre pour boire un verre de bière.</p>
-
-<p>«On pourrait même déjeuner», dit Regimbart.</p>
-
-<p>Mais, Dussardier n’en ayant pas le loisir, ils se bornèrent à un
-rafraîchissement dans le jardin. Tous éprouvaient cette béatitude qui
-suit les dénouements heureux. Le citoyen cependant était fâché qu’on
-eût, interrompu le duel au bon moment.</p>
-
-<p>Arnoux en avait eu connaissance par un nommé Compain, ami de Regimbart;
-et dans un élan de cœur, il était accouru pour l’empêcher, croyant,
-du reste, en être la cause. Il pria Frédéric de lui fournir là-dessus
-quelques détails. Frédéric, ému par les preuves de sa tendresse, se fit
-scrupule d’augmenter son illusion:</p>
-
-<p>«De grâce, n’en parlons plus!»</p>
-
-<p>Arnoux trouva cette réserve fort délicate. Puis, avec sa légèreté
-ordinaire, passant à une autre idée:</p>
-
-<p>«Quoi de neuf, citoyen?»</p>
-
-<p>Et ils se mirent à causer traites, échéances. Afin d’être plus
-commodément, ils allèrent même chuchoter à l’écart sur une autre table.</p>
-
-<p>Frédéric distingua ces mots: «Vous allez me souscrire.—Oui! mais,
-vous, bien entendu...—Je l’ai <span class="pagenum" id="Page_45">45</span> négocié enfin pour trois
-cents!—Jolie commission, ma foi!» Bref, il était clair qu’Arnoux
-tripotait avec le citoyen beaucoup de choses.</p>
-
-<p>Frédéric songea à lui rappeler ses quinze mille francs. Mais sa
-démarche récente interdisait les reproches, même les plus doux.
-D’ailleurs, il se sentait fatigué. L’endroit n’était pas convenable. Il
-remit cela à un autre jour.</p>
-
-<p>Arnoux, assis à l’ombre d’un troène, fumait d’un air hilare. Il leva
-les yeux vers les portes des cabinets donnant toutes sur le jardin, et
-dit qu’il était venu là autrefois bien souvent.</p>
-
-<p>«Pas seul, sans doute? répliqua le citoyen.</p>
-
-<p>—Parbleu!</p>
-
-<p>—Quel polisson vous faites! un homme marié!</p>
-
-<p>—Eh bien, et vous donc! reprit Arnoux; et, avec un sourire indulgent:
-Je suis même sûr que ce gredin-là possède quelque part une chambre, où
-il reçoit des petites filles!»</p>
-
-<p>Le citoyen confessa que c’était vrai, par un simple haussement de
-sourcils. Alors, ces deux messieurs exposèrent leurs goûts: Arnoux
-préférait maintenant la jeunesse, les ouvrières; Regimbart détestait
-«les mijaurées» et tenait avant tout au positif. La conclusion, fournie
-par le marchand de faïence, fut qu’on ne devait pas traiter les femmes
-sérieusement.</p>
-
-<p>«Cependant il aime la sienne!» songeait Frédéric, en s’en retournant;
-et il le trouvait un malhonnête homme. Il lui en voulait de ce duel,
-comme si c’eût été pour lui qu’il avait tout à l’heure risqué sa vie.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_46">46</span></p>
-
-<p>Mais il était reconnaissant à Dussardier de son dévouement; le commis,
-sur ses instances, arriva bientôt à lui faire une visite tous les jours.</p>
-
-<p>Frédéric lui prêtait des livres: Thiers, Dulaure, Barante, <i>les
-Girondins</i> de Lamartine. Le brave garçon l’écoutait avec recueillement
-et acceptait ses opinions comme celles d’un maître.</p>
-
-<p>Il arriva un soir tout effaré.</p>
-
-<p>Le matin, sur le boulevard, un homme qui courait à perdre haleine
-s’était heurté contre lui; et, l’ayant reconnu pour un ami de Sénécal,
-lui avait dit:</p>
-
-<p>«On vient de le prendre, je me sauve!»</p>
-
-<p>Rien de plus vrai. Dussardier avait passé la journée aux informations.
-Sénécal était sous les verrous, comme prévenu d’attentat politique.</p>
-
-<p>Fils d’un contremaître, né à Lyon et ayant eu pour professeur un ancien
-disciple de Chalier, dès son arrivée à Paris, il s’était fait recevoir
-de la Société des familles; ses habitudes étaient connues; la police
-le surveillait. Il s’était battu dans l’affaire de mai 1839 et depuis
-lors se tenait à l’ombre, mais s’exaltant de plus en plus, fanatique
-d’Alibaud, mêlant ses griefs contre la société à ceux du peuple
-contre la monarchie, et s’éveillant chaque matin avec l’espoir d’une
-révolution qui, en quinze jours ou un mois, changerait le monde. Enfin,
-écœuré par la mollesse de ses frères, furieux des retards qu’on
-opposait à ses rêves et désespérant de la patrie, il était entré comme
-chimiste dans le complot des bombes incendiaires; et on l’avait surpris
-portant de la poudre qu’il allait essayer à Montmartre, <span class="pagenum" id="Page_47">47</span> tentative
-suprême pour établir la république.</p>
-
-<p>Dussardier ne la chérissait pas moins, car elle signifiait, croyait-il,
-affranchissement et bonheur universel. Un jour,—à quinze ans,—dans
-la rue Transnonain, devant la boutique d’un épicier, il avait vu des
-soldats la baïonnette rouge de sang, avec des cheveux collés à la
-crosse de leur fusil; depuis ce temps-là, le gouvernement l’exaspérait
-comme l’incarnation même de l’injustice. Il confondait un peu les
-assassins et les gendarmes; un mouchard valait à ses yeux un parricide.
-Tout le mal répandu sur la terre, il l’attribuait naïvement au Pouvoir
-et il le haïssait d’une haine essentielle, permanente, qui lui tenait
-tout le cœur et raffinait sa sensibilité. Les déclamations de
-Sénécal l’avaient ébloui. Qu’il fût coupable ou non, et sa tentative
-odieuse, peu importait! Du moment qu’il était la victime de l’autorité,
-on devait le servir.</p>
-
-<p>«Les pairs le condamneront certainement! Puis il sera emmené dans
-une voiture cellulaire comme un galérien et on l’enfermera au
-Mont-Saint-Michel, où le gouvernement les fait mourir! Austen est
-devenu fou! Steuben s’est tué! Pour transférer Barbès dans un cachot,
-on l’a tiré par les jambes, par les cheveux! On lui piétinait le corps,
-et sa tête rebondissait à chaque marche tout le long de l’escalier.
-Quelle abomination! les misérables!»</p>
-
-<p>Des sanglots de colère l’étouffaient, et il tournait dans la chambre,
-comme pris d’une grande angoisse.</p>
-
-<p>«Il faudrait faire quelque chose cependant! Voyons! moi, je ne sais
-pas! si nous tâchions de le <span class="pagenum" id="Page_48">48</span> délivrer, hein? Pendant qu’on le
-mènera au Luxembourg, on peut se jeter sur l’escorte dans le couloir!
-Une douzaine d’hommes déterminés, ça passe partout!»</p>
-
-<p>Il y avait tant de flamme dans ses yeux, que Frédéric en tressaillit.</p>
-
-<p>Sénécal lui apparut plus grand qu’il ne croyait. Il se rappela ses
-souffrances, sa vie austère; sans avoir pour lui l’enthousiasme de
-Dussardier, il éprouvait néanmoins cette admiration qu’inspire tout
-homme se sacrifiant à une idée. Il se disait que, s’il l’eût secouru,
-Sénécal n’en serait pas là; et les deux amis cherchèrent laborieusement
-quelque combinaison pour le sauver.</p>
-
-<p>Il leur fut impossible de parvenir jusqu’à lui.</p>
-
-<p>Frédéric s’enquérait de son sort dans les journaux et pendant trois
-semaines fréquenta les cabinets de lecture.</p>
-
-<p>Un jour, plusieurs numéros du <i>Flambard</i> lui tombèrent sous la main.
-L’article de fond invariablement était consacré à démolir un homme
-illustre. Venaient ensuite les nouvelles du monde, les cancans. Puis,
-on blaguait l’Odéon, Carpentras, la pisciculture, et les condamnés à
-mort quand il y en avait. La disparition d’un paquebot fournit matières
-à plaisanteries pendant un an. Dans la troisième colonne, un courrier
-des arts donnait, sous forme d’anecdote ou de conseil, des réclames de
-tailleurs, avec des comptes rendus de soirées, des annonces de ventes,
-des analyses d’ouvrages, traitant de la même encre un volume de vers
-et une paire de bottes. La seule partie sérieuse était la critique des
-<span class="pagenum" id="Page_49">49</span> petits théâtres, où l’on s’acharnait sur deux ou trois directeurs;
-et les intérêts de l’art étaient invoqués à propos des décors des
-Funambules ou d’une amoureuse des Délassements.</p>
-
-<p>Frédéric allait rejeter tout cela quand ses yeux rencontrèrent un
-article intitulé: <i>Une poulette entre trois cocos</i>. C’était l’histoire
-de son duel, narrée en style sémillant, gaulois. Il se reconnut sans
-peine, car il était désigné par cette plaisanterie, laquelle revenait
-souvent: «Un jeune homme du collège de Sens et qui en manque.» On le
-représentait même comme un pauvre diable de provincial, un obscur
-nigaud tâchant de frayer avec les grands seigneurs. Quant au vicomte,
-il avait le beau rôle, d’abord dans le souper, où il s’introduisait
-de force, ensuite dans le pari, puisqu’il emmenait la demoiselle, et
-finalement sur le terrain, où il se comportait en gentilhomme. La
-bravoure de Frédéric n’était pas niée précisément, mais on faisait
-comprendre qu’un intermédiaire, le <i>protecteur</i> lui-même, était survenu
-juste à temps. Le tout se terminait par cette phrase, grosse peut-être
-de perfidie:</p>
-
-<p>«D’où vient leur tendresse? Problème! et, comme dit Bazile, qui diable
-est-ce qu’on trompe ici?»</p>
-
-<p>C’était, sans le moindre doute, une vengeance d’Hussonnet contre
-Frédéric, pour son refus des cinq mille francs.</p>
-
-<p>Que faire? S’il lui en demandait raison, le bohème protesterait de son
-innocence, et il n’y gagnerait rien. Le mieux était d’avaler la chose
-silencieusement. Personne, après tout, ne lisait <i>le Flambard</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_50">50</span></p>
-
-<p>En sortant du cabinet de lecture, il aperçut du monde devant la
-boutique d’un marchand de tableaux. On regardait un portrait de femme,
-avec cette ligne écrite au bas en lettres noires: «M<sup>lle</sup> Rose-Annette
-Bron, appartenant à M. Frédéric Moreau, de Nogent.»</p>
-
-<p>C’était bien elle,—ou à peu près,—vue de face, les seins découverts,
-les cheveux dénoués, et tenant dans ses mains une bourse de velours
-rouge, tandis que, par derrière, un paon avançait son bec sur son
-épaule, en couvrant la muraille de ses grandes plumes en éventail.</p>
-
-<p>Pellerin avait fait cette exhibition pour contraindre Frédéric au
-payement, persuadé qu’il était célèbre et que tout Paris, s’animant en
-sa faveur, allait s’occuper de cette misère.</p>
-
-<p>Était-ce une conjuration? Le peintre et le journaliste avaient-ils
-monté leur coup ensemble?</p>
-
-<p>Son duel n’avait rien empêché. Il devenait ridicule, tout le monde se
-moquait de lui.</p>
-
-<p>Trois jours après, à la fin de juin, les actions du Nord ayant fait
-quinze francs de hausse, comme il en avait acheté deux mille l’autre
-mois, il se trouva gagner trente mille francs. Cette caresse de la
-fortune lui redonna confiance. Il se dit qu’il n’avait besoin de
-personne, que tous ses embarras venaient de sa timidité, de ses
-hésitations. Il aurait dû commencer avec la Maréchale brutalement,
-refuser Hussonnet dès le premier jour, ne pas se compromettre avec
-Pellerin; et, pour montrer que rien ne le gênait, il se rendit chez
-M<sup>me</sup> Dambreuse à une de ses soirées ordinaires.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_51">51</span></p>
-
-<p>Au milieu de l’antichambre, Martinon, qui arrivait en même temps que
-lui, se retourna.</p>
-
-<p>«Comment, tu viens ici, toi? avec l’air surpris et même contrarié de le
-voir.</p>
-
-<p>—Pourquoi pas?»</p>
-
-<p>Et, tout en cherchant la cause d’un tel abord, Frédéric s’avança dans
-le salon.</p>
-
-<p>La lumière était faible, malgré les lampes posées dans les coins; car
-les trois fenêtres, grandes ouvertes, dressaient parallèlement trois
-larges carrés d’ombre noire. Des jardinières, sous les tableaux,
-occupaient jusqu’à hauteur d’homme les intervalles de la muraille; et
-une théière d’argent avec un samovar se mirait au fond dans une glace.
-Un murmure de voix discrètes s’élevait. On entendait des escarpins
-craquer sur le tapis.</p>
-
-<p>Il distingua des habits noirs, puis une table ronde éclairée par un
-grand abat-jour, sept ou huit femmes en toilettes d’été, et, un peu
-plus loin, M<sup>me</sup> Dambreuse dans un fauteuil à bascule. Sa robe de
-taffetas lilas avait des manches à crevés, d’où s’échappaient des
-bouillons de mousseline, le ton doux de l’étoffe se mariant à la nuance
-de ses cheveux; et elle se tenait quelque peu renversée en arrière,
-avec le bout de son pied sur un coussin,—tranquille comme une œuvre
-d’art pleine de délicatesse, une fleur de haute culture.</p>
-
-<p>M. Dambreuse et un vieillard à chevelure blanche se promenaient dans
-toute la longueur du salon. Quelques-uns s’entretenaient au bord des
-petits divans, <span class="pagenum" id="Page_52">52</span> çà et là; les autres, debout, formaient un cercle
-au milieu.</p>
-
-<p>Ils causaient de votes, d’amendements, de sous-amendements, du discours
-de M. Grandin, de la réplique de M. Benoist. Le tiers parti décidément
-allait trop loin! Le centre gauche aurait dû se souvenir un peu
-mieux de ses origines! Le ministère avait reçu de graves atteintes!
-Ce qui devait rassurer pourtant, c’est qu’on ne lui voyait point de
-successeur. Bref, la situation était complètement analogue à celle de
-1834.</p>
-
-<p>Comme ces choses ennuyaient Frédéric, il se rapprocha des femmes.
-Martinon était près d’elles, debout, le chapeau sous le bras, la figure
-de trois quarts, et si convenable, qu’il ressemblait à de la porcelaine
-de Sèvres. Il prit une <i>Revue des Deux Mondes</i> traînant sur la table,
-entre une <i>Imitation</i> et un <i>Annuaire de Gotha</i>, et jugea de haut un
-poète illustre, dit qu’il allait aux conférences de Saint-François, se
-plaignit de son larynx, avalait de temps à autre une boule de gomme
-et cependant parlait musique, faisait le léger. M<sup>lle</sup> Cécile, la
-nièce de M. Dambreuse, qui se brodait une paire de manchettes, le
-regardait en dessous avec ses prunelles d’un bleu pâle; et miss John,
-l’institutrice à nez camus, en avait lâché sa tapisserie; toutes deux
-paraissaient s’écrier intérieurement:</p>
-
-<p>«Qu’il est beau!»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Dambreuse se tourna vers lui:</p>
-
-<p>«Donnez-moi donc mon éventail, qui est sur cette console, là-bas. Vous
-vous trompez! l’autre!»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_53">53</span></p>
-
-<p>Elle se leva; et, comme il revenait, ils se rencontrèrent au milieu
-du salon, face à face; elle lui adressa quelques mots vivement, des
-reproches sans doute, à en juger par l’expression altière de sa figure;
-Martinon tâchait de sourire; puis il alla se mêler au conciliabule des
-hommes sérieux. M<sup>me</sup> Dambreuse reprit sa place, et, se penchant sur
-le bras de son fauteuil, elle dit à Frédéric:</p>
-
-<p>«J’ai vu quelqu’un, avant-hier, qui m’a parlé de vous, M. de Cisy; vous
-le connaissez, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>—Oui... un peu.»</p>
-
-<p>Tout à coup M<sup>me</sup> Dambreuse s’écria:</p>
-
-<p>«Duchesse, ah! quel bonheur!»</p>
-
-<p>Et elle s’avança jusqu’à la porte, au-devant d’une vieille petite dame,
-qui avait une robe de taffetas carmélite et un bonnet de guipure à
-longues pattes. Fille d’un compagnon d’exil du comte d’Artois et veuve
-d’un maréchal de l’empire créé pair de France en 1830, elle tenait à
-l’ancienne cour comme à la nouvelle et pouvait obtenir beaucoup de
-choses. Ceux qui causaient debout s’écartèrent, puis reprirent leur
-discussion.</p>
-
-<p>Maintenant, elle roulait sur le paupérisme, dont toutes les peintures,
-d’après ces messieurs, étaient fort exagérées.</p>
-
-<p>«Cependant, objecta Martinon, la misère existe, avouons-le! Mais le
-remède ne dépend ni de la science ni du pouvoir. C’est une question
-purement individuelle. Quand les basses classes voudront se débarrasser
-de leurs vices, elles s’affranchiront de <span class="pagenum" id="Page_54">54</span> leurs besoins. Que le
-peuple soit plus moral et il sera moins pauvre!»</p>
-
-<p>Suivant M. Dambreuse, on n’arriverait à rien de bien sans une
-surabondance du capital. Donc, le seul moyen possible était de
-confier, «comme le voulaient, du reste, les saint-simoniens (mon
-Dieu, ils avaient du bon! soyons justes envers tout le monde), de
-confier, dis-je, la cause du progrès à ceux qui peuvent accroître la
-fortune publique». Insensiblement on aborda les grandes exploitations
-industrielles, les chemins de fer, la houille. Et M. Dambreuse,
-s’adressant à Frédéric, lui dit tout bas:</p>
-
-<p>«Vous n’êtes pas venu pour notre affaire.»</p>
-
-<p>Frédéric allégua une maladie; mais, sentant que l’excuse était trop
-bête:</p>
-
-<p>«D’ailleurs, j’ai eu besoin de mes fonds.</p>
-
-<p>—Pour acheter une voiture?» reprit M<sup>me</sup> Dambreuse, qui passait près
-de lui une tasse de thé à la main; et elle le considéra pendant une
-minute, la tête un peu tournée sur son épaule.</p>
-
-<p>Elle le croyait l’amant de Rosanette; l’allusion était claire. Il
-sembla même à Frédéric que toutes les dames le regardaient de loin en
-chuchotant. Pour mieux voir ce qu’elles pensaient, il se rapprocha
-d’elles encore une fois.</p>
-
-<p>De l’autre côté de la table, Martinon, auprès de M<sup>lle</sup> Cécile,
-feuilletait un album. C’étaient des lithographies représentant des
-costumes espagnols. Il lisait tout haut les légendes: «Femme de
-Séville,—Jardinier de Valence,—Picador andalous»; et, descendant <span class="pagenum" id="Page_55">55</span>
-une fois jusqu’au bas de la page, il continua d’une haleine:</p>
-
-<p>«Jacques Arnoux, éditeur.—Un de tes amis, hein?</p>
-
-<p>—C’est vrai, dit Frédéric, blessé par son air. M<sup>me</sup> Dambreuse reprit:</p>
-
-<p>—En effet, vous êtes venu, un matin... pour... une maison, je crois?
-oui, une maison appartenant à sa femme. (Cela signifiait: C’est votre
-maîtresse.)</p>
-
-<p>Il rougit jusqu’aux oreilles, et M. Dambreuse, qui arrivait au même
-moment, ajouta:</p>
-
-<p>—Vous paraissiez même vous intéresser beaucoup à eux.»</p>
-
-<p>Ces derniers mots achevèrent de décontenancer Frédéric. Son trouble,
-que l’on voyait, pensait-il, allait confirmer les soupçons, quand M.
-Dambreuse lui dit de plus près d’un ton grave:</p>
-
-<p>«Vous ne faites pas d’affaires ensemble, je suppose?»</p>
-
-<p>Il protesta par des secousses de tête multipliées, sans comprendre
-l’intention du capitaliste, qui voulait lui donner un conseil.</p>
-
-<p>Il avait envie de partir. La peur de sembler lâche le retint. Un
-domestique enlevait les tasses de thé; M<sup>me</sup> Dambreuse causait avec
-un diplomate en habit bleu; deux jeunes filles, rapprochant leurs
-fronts, se faisaient voir une bague; les autres, assises en demi-cercle
-sur des fauteuils, remuaient doucement leurs blancs visages, bordés
-de chevelures noires ou blondes; personne enfin ne s’occupait de lui.
-Frédéric tourna les <span class="pagenum" id="Page_56">56</span> talons; et, par une suite de longs zigzags,
-il avait presque gagné la porte, quand, passant près d’une console, il
-remarqua dessus, entre un vase de Chine et la boiserie, un journal plié
-en deux. Il le tira quelque peu et lut ces mots: <i>le Flambard</i>.</p>
-
-<p>Qui l’avait apporté? Cisy! Pas un autre évidemment. Qu’importait, du
-reste! Ils allaient croire, tous déjà croyaient peut-être à l’article.
-Pourquoi cet acharnement? Une ironie silencieuse l’enveloppait. Il se
-sentait comme perdu dans un désert. Mais la voix de Martinon s’éleva:</p>
-
-<p>«A propos d’Arnoux, j’ai lu parmi les prévenus des bombes incendiaires
-le nom d’un de ses employés, Sénécal. Est-ce le nôtre?</p>
-
-<p>—Lui-même», dit Frédéric.</p>
-
-<p>Martinon répéta, en criant très haut:</p>
-
-<p>«Comment, notre Sénécal! notre Sénécal!»</p>
-
-<p>Alors, on le questionna sur le complot; sa place d’attaché au parquet
-devait lui fournir des renseignements.</p>
-
-<p>Il confessa n’en pas avoir. Du reste, il connaissait fort peu le
-personnage, l’ayant vu deux ou trois fois seulement, et le tenait en
-définitive pour un assez mauvais drôle. Frédéric, indigné, s’écria:</p>
-
-<p>«Pas du tout! c’est un très honnête garçon!</p>
-
-<p>—Cependant, monsieur, dit un propriétaire, on n’est pas honnête quand
-on conspire!»</p>
-
-<p>La plupart des hommes qui étaient là avaient servi au moins quatre
-gouvernements; et ils auraient vendu la France ou le genre humain
-pour garantir leur fortune, <span class="pagenum" id="Page_57">57</span> s’épargner un malaise, un embarras,
-ou même par simple bassesse, adoration instinctive de la force. Tous
-déclarèrent les crimes politiques inexcusables. Il fallait plutôt
-pardonner à ceux qui provenaient du besoin! Et on ne manqua pas de
-mettre en avant l’éternel exemple du père de famille volant l’éternel
-morceau de pain chez l’éternel boulanger.</p>
-
-<p>Un administrateur s’écria même:</p>
-
-<p>«Moi, monsieur, si j’apprenais que mon frère conspire, je le
-dénoncerais!»</p>
-
-<p>Frédéric invoqua le droit de résistance; et, se rappelant quelques
-phrases que lui avait dites Deslauriers, il cita Desolmes, Blackstone,
-le bill des droits en Angleterre, et l’article 2 de la Constitution
-de 91. C’était même en vertu de ce droit-là qu’on avait proclamé la
-déchéance de Napoléon; il avait été reconnu en 1830, inscrit en tête de
-la Charte.</p>
-
-<p>«D’ailleurs, quand le souverain manque au contrat, la justice veut
-qu’on le renverse.</p>
-
-<p>—Mais c’est abominable!» exclama la femme d’un préfet.</p>
-
-<p>Toutes les autres se taisaient, vaguement épouvantées, comme si elles
-eussent entendu le bruit des balles. M<sup>me</sup> Dambreuse se balançait dans
-son fauteuil et l’écoutait parler en souriant.</p>
-
-<p>Un industriel, ancien carbonaro, tâcha de lui démontrer que les
-d’Orléans étaient une belle famille; sans doute, il y avait des abus...</p>
-
-<p>«Eh bien, alors?</p>
-
-<p>—Mais on ne doit pas les dire, cher monsieur! Si <span class="pagenum" id="Page_58">58</span> vous saviez
-comme toutes ces criailleries de l’Opposition nuisent aux affaires!</p>
-
-<p>—Je me moque des affaires!» reprit Frédéric.</p>
-
-<p>La pourriture de ces vieux l’exaspérait; et, emporté par la bravoure
-qui saisit quelquefois les plus timides, il attaqua les financiers, les
-députés, le gouvernement, le roi, prit la défense des Arabes, débita
-beaucoup de sottises. Quelques-uns l’encourageaient ironiquement:
-«Allez donc! continuez!» tandis que d’autres murmuraient: «Diable!
-quelle exaltation!» Enfin, il jugea convenable de se retirer; et, comme
-il s’en allait, M. Dambreuse lui dit, faisant allusion à la place de
-secrétaire:</p>
-
-<p>«Rien n’est terminé encore! Mais dépêchez-vous!»</p>
-
-<p>Et M<sup>me</sup> Dambreuse:</p>
-
-<p>«A bientôt, n’est-ce pas?»</p>
-
-<p>Frédéric jugea leur adieu une dernière moquerie. Il était déterminé
-à ne jamais revenir dans cette maison, à ne plus fréquenter tous ces
-gens-là. Il croyait les avoir blessés, ne sachant pas quel large fonds
-d’indifférence le monde possède! Ces femmes surtout l’indignaient. Pas
-une qui l’eût soutenu, même du regard. Il leur en voulait de ne pas les
-avoir émues. Quant à M<sup>me</sup> Dambreuse, il lui trouvait quelque chose
-à la fois de langoureux et de sec, qui empêchait de la définir par
-une formule. Avait-elle un amant? Quel amant? Était-ce le diplomate
-ou un autre? Martinon, peut-être? Impossible! Cependant il éprouvait
-une espèce de jalousie contre lui et envers elle une malveillance
-inexplicable.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_59">59</span></p>
-
-<p>Dussardier, venu ce soir-là comme d’habitude, l’attendait. Frédéric
-avait le cœur gonflé; il le dégorgea, et ses griefs, bien que
-vagues et difficiles à comprendre, attristèrent le brave commis; il
-se plaignait même de son isolement. Dussardier, en hésitant un peu,
-proposa de se rendre chez Deslauriers.</p>
-
-<p>Frédéric, au nom de l’avocat, fut pris par un besoin extrême de le
-revoir. Sa solitude intellectuelle était profonde, et la compagnie de
-Dussardier insuffisante. Il lui répondit d’arranger les choses comme il
-voudrait.</p>
-
-<p>Deslauriers, également, sentait depuis leur brouille une privation dans
-sa vie. Il céda sans peine à des avances cordiales.</p>
-
-<p>Tous deux s’embrassèrent, puis se mirent à causer de choses
-indifférentes.</p>
-
-<p>La réserve de Deslauriers attendrit Frédéric; et, pour lui faire une
-sorte de réparation, il lui conta le lendemain sa perte de quinze mille
-francs, sans dire que ces quinze mille francs lui étaient primitivement
-destinés. L’avocat n’en douta pas néanmoins. Cette mésaventure, qui lui
-donnait raison dans ses préjugés contre Arnoux, désarma tout à fait sa
-rancune; et il ne parla point de l’ancienne promesse.</p>
-
-<p>Frédéric, trompé par son silence, crut qu’il l’avait oubliée. Quelques
-jours après, il lui demanda s’il n’existait pas de moyens de rentrer
-dans ses fonds.</p>
-
-<p>On pouvait discuter les hypothèques précédentes, attaquer Arnoux comme
-stellionataire, faire des poursuites au domicile contre la femme.</p>
-
-<p>«Non! non! pas contre elle!» s’écria Frédéric; <span class="pagenum" id="Page_60">60</span> et, cédant aux
-questions de l’ancien clerc, il avoua la vérité. Deslauriers fut
-convaincu qu’il ne la disait pas complètement, par délicatesse sans
-doute. Ce défaut de confiance le blessa.</p>
-
-<p>Ils étaient cependant aussi liés qu’autrefois, et même ils avaient tant
-de plaisir à se trouver ensemble, que la présence de Dussardier les
-gênait. Sous prétexte de rendez-vous, ils arrivèrent à s’en débarrasser
-peu à peu. Il y a des hommes n’ayant pour mission parmi les autres que
-de servir d’intermédiaires; on les franchit comme des ponts, et l’on va
-plus loin.</p>
-
-<p>Frédéric ne cachait rien à son ancien ami. Il lui dit l’affaire des
-houilles, avec la proposition de M. Dambreuse. L’avocat devint rêveur.</p>
-
-<p>«C’est drôle! il faudrait pour cette place quelqu’un d’assez fort en
-droit!</p>
-
-<p>—Mais tu pourras m’aider, reprit Frédéric.</p>
-
-<p>—Oui..., tiens..., parbleu! certainement.»</p>
-
-<p>Dans la même semaine, il lui montra une lettre de sa mère.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Moreau s’accusait d’avoir mal jugé M. Roque, lequel avait donné
-de sa conduite des explications satisfaisantes. Puis elle parlait de sa
-fortune et de la possibilité, pour plus tard, d’un mariage avec Louise.</p>
-
-<p>«Ce ne serait peut-être pas bête!» dit Deslauriers.</p>
-
-<p>Frédéric s’en rejeta loin; le père Roque, d’ailleurs, était un vieux
-filou. Cela n’y faisait rien, selon l’avocat.</p>
-
-<p>A la fin de juillet, une baisse inexplicable fit tomber les actions
-du Nord. Frédéric n’avait pas vendu <span class="pagenum" id="Page_61">61</span> les siennes; il perdit d’un
-seul coup soixante mille francs. Ses revenus se trouvaient sensiblement
-diminués. Il devait ou restreindre sa dépense, ou prendre un état, ou
-faire un beau mariage.</p>
-
-<p>Alors, Deslauriers lui reparla de M<sup>lle</sup> Roque. Rien ne l’empêchait
-d’aller voir un peu les choses par lui-même. Frédéric était un peu
-fatigué; la province et la maison maternelle le délasseraient. Il
-partit.</p>
-
-<p>L’aspect des rues de Nogent, qu’il monta sous le clair de la lune, le
-reporta dans de vieux souvenirs; et il éprouvait une sorte d’angoisse,
-comme ceux qui reviennent après de longs voyages.</p>
-
-<p>Il y avait chez sa mère tous les habitués d’autrefois: MM. Gamblin,
-Heudras et Chambrion, la famille Lebrun, «ces demoiselles Auger»; de
-plus, le père Roque, et, en face de M<sup>me</sup> Moreau, devant une table
-de jeu, M<sup>lle</sup> Louise. C’était une femme à présent. Elle se leva en
-poussant un cri. Tous s’agitèrent. Elle était restée immobile, debout;
-et les quatre flambeaux d’argent posés sur la table augmentaient sa
-pâleur. Quand elle se remit à jouer, sa main tremblait. Cette émotion
-flatta démesurément Frédéric, dont l’orgueil était malade; il se dit:
-«Tu m’aimeras, toi!» et, prenant sa revanche des déboires qu’il avait
-essuyés là-bas, il se mit à faire le Parisien, le lion, donna des
-nouvelles des théâtres, rapporta des anecdotes du monde, puisées dans
-les petits journaux, enfin éblouit ses compatriotes.</p>
-
-<p>Le lendemain, M<sup>me</sup> Moreau s’étendit sur les qualités de Louise; puis
-elle énuméra les bois, les fermes <span class="pagenum" id="Page_62">62</span> qu’elle posséderait. La fortune
-de M. Roque était considérable.</p>
-
-<p>Il l’avait acquise en faisant des placements pour M. Dambreuse;
-car il prêtait à des personnes pouvant offrir de bonnes garanties
-hypothécaires, ce qui lui permettait de demander des suppléments
-d’intérêts ou des commissions. Le capital, grâce à une surveillance
-active, ne risquait rien. D’ailleurs, le père Roque n’hésitait jamais
-devant une saisie; puis il rachetait à bas prix les biens hypothéqués,
-et M. Dambreuse, voyant ainsi rentrer ses fonds, trouvait ses affaires
-très bien faites. Mais cette manipulation extra-légale le compromettait
-vis-à-vis de son régisseur. Il n’avait rien à lui refuser. C’était sur
-ses instances qu’il avait si bien accueilli Frédéric.</p>
-
-<p>En effet, le père Roque couvait au fond de son âme une ambition. Il
-voulait que sa fille fût comtesse; et, pour y parvenir, sans mettre en
-jeu le bonheur de son enfant, il ne connaissait pas d’autre jeune homme
-que celui-là.</p>
-
-<p>Par la protection de M. Dambreuse, on lui ferait avoir le titre de son
-aïeul, M<sup>me</sup> Moreau étant la fille d’un comte de Fouvens, apparentée,
-d’ailleurs, aux plus vieilles familles champenoises, les Lavernade, les
-d’Étrigny. Quant aux Moreau, une inscription gothique près des moulins
-de Villeneuve-l’Archevêque parlait d’un Jacob Moreau qui les avait
-réédifiés en 1596; et la tombe de son fils, Pierre Moreau, premier
-écuyer du roi sous Louis XIV, se voyait dans la chapelle Saint-Nicolas.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_63">63</span></p>
-
-<p>Tant d’honorabilité fascinait M. Roque, fils d’un ancien domestique.
-Si la couronne comtale ne venait pas, il s’en consolerait sur autre
-chose; car Frédéric pouvait parvenir à la députation quand M. Dambreuse
-serait élevé à la pairie, et alors l’aider dans ses affaires, lui
-obtenir des fournitures, des concessions. Le jeune homme lui plaisait
-personnellement. Enfin il le voulait pour gendre, parce que depuis
-longtemps il s’était féru de cette idée, qui ne faisait que s’accroître.</p>
-
-<p>Maintenant, il fréquentait l’église;—et il avait séduit M<sup>me</sup> Moreau
-par l’espoir du titre surtout. Elle s’était gardée cependant de faire
-une réponse décisive.</p>
-
-<p>Donc, huit jours après sans qu’aucun engagement eût été pris, Frédéric
-passait pour «le futur» de M<sup>lle</sup> Louise; et le père Roque, peu
-scrupuleux, les laissait ensemble quelquefois.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_64">64</span></p>
-
-<h2 id="ch2">V</h2>
-
-<p>Deslauriers avait emporté de chez Frédéric la copie de l’acte de
-subrogation, avec une procuration en bonne forme lui conférant de
-pleins pouvoirs; mais, quand il eut remonté ses cinq étages, et qu’il
-fut seul, au milieu de son triste cabinet, dans son fauteuil de basane,
-la vue du papier timbré l’écœura.</p>
-
-<p>Il était las de ces choses, et des restaurants à trente-deux sous,
-des voyages en omnibus, de sa misère, de ses efforts. Il reprit les
-paperasses; d’autres se trouvaient à côté; c’étaient les prospectus de
-la compagnie houillère avec la liste des mines et le détail de leur
-contenance, Frédéric lui ayant laissé tout cela pour avoir dessus son
-opinion.</p>
-
-<p>Une idée lui vint: celle de se présenter chez M. Dambreuse et de
-demander la place de secrétaire. Cette place, bien sûr, n’allait pas
-sans l’achat d’un certain nombre d’actions. Il reconnut la folie de son
-projet et se dit:</p>
-
-<p>«Oh non! ce serait mal.»</p>
-
-<p>Alors, il chercha comment s’y prendre pour recouvrer <span class="pagenum" id="Page_65">65</span> les quinze
-mille francs. Une pareille somme n’était rien pour Frédéric! Mais,
-s’il l’avait eue, lui, quel levier! Et l’ancien clerc s’indigna que la
-fortune de l’autre fût grande.</p>
-
-<p>«Il en fait un usage pitoyable. C’est un égoïste. Eh! je me moque bien
-de ses quinze mille francs!»</p>
-
-<p>Pourquoi les avait-il prêtés? Pour les beaux yeux de M<sup>me</sup> Arnoux.
-Elle était sa maîtresse! Deslauriers n’en doutait pas. «Voilà une chose
-de plus à quoi sert l’argent!» Des pensées haineuses l’envahirent.</p>
-
-<p>Puis, il songea à la personne même de Frédéric. Elle avait toujours
-exercé sur lui un charme presque féminin, et il arriva bientôt à
-l’admirer pour un succès dont il se reconnaissait incapable.</p>
-
-<p>Cependant est-ce que la volonté n’était pas l’élément capital des
-entreprises? et, puisque avec elle on triomphe de tout...</p>
-
-<p>«Ah! ce serait drôle!»</p>
-
-<p>Mais il eut honte de cette perfidie, et, une minute après:</p>
-
-<p>«Bah! est-ce que j’ai peur?»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Arnoux (à force d’en entendre parler) avait fini par se peindre
-dans son imagination extraordinairement. La persistance de cet amour
-l’irritait comme un problème. Son austérité un peu théâtrale l’ennuyait
-maintenant. D’ailleurs, la femme du monde (ou ce qu’il jugeait telle)
-éblouissait l’avocat comme le symbole et le résumé de mille plaisirs
-inconnus. Pauvre, il convoitait le luxe sous la forme la plus claire.</p>
-
-<p>«Après tout, quand il se fâcherait, tant pis! Il <span class="pagenum" id="Page_66">66</span> s’est trop mal
-comporté envers moi, pour que je me gêne! Rien ne m’assure qu’elle est
-sa maîtresse! Il me l’a nié. Donc, je suis libre!»</p>
-
-<p>Le désir de cette démarche ne le quitta plus. C’était une épreuve de
-ses forces qu’il voulait faire;—si bien qu’un jour, tout à coup, il
-vernit lui-même ses bottes, acheta des gants blancs, et se mit en
-route, se substituant à Frédéric et s’imaginant presque être lui, par
-une singulière évolution intellectuelle, où il y avait à la fois de la
-vengeance et de la sympathie, de l’imitation et de l’audace.</p>
-
-<p>Il fit annoncer «le docteur Deslauriers».</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Arnoux fut surprise, n’ayant réclamé aucun médecin.</p>
-
-<p>«Ah! mille excuses! c’est docteur en droit. Je viens pour les intérêts
-de M. Moreau».</p>
-
-<p>Ce nom parut la troubler.</p>
-
-<p>«Tant mieux! pensa l’ancien clerc; puisqu’elle a bien voulu de lui,
-elle voudra de moi!» s’encourageant par l’idée reçue qu’il est plus
-facile de supplanter un amant qu’un mari.</p>
-
-<p>Il avait eu le plaisir de la rencontrer une fois au Palais; il cita
-même la date. Tant de mémoire étonna M<sup>me</sup> Arnoux. Il reprit d’un ton
-doucereux:</p>
-
-<p>«Vous aviez déjà... quelques embarras... dans vos affaires!»</p>
-
-<p>Elle ne répondit rien; donc, c’était vrai.</p>
-
-<p>Il se mit à causer de choses et d’autres, de son logement, de la
-fabrique; puis, apercevant, aux bords de la glace, des médaillons:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_67">67</span></p>
-
-<p>«Ah! des portraits de famille, sans doute?»</p>
-
-<p>Il remarqua celui d’une vieille femme, la mère de M<sup>me</sup> Arnoux.</p>
-
-<p>«Elle a l’air d’une excellente personne, un type méridional.»</p>
-
-<p>Et, sur l’objection qu’elle était de Chartres:</p>
-
-<p>«Chartres! jolie ville.»</p>
-
-<p>Il en vanta la cathédrale et les pâtés; puis, revenant au portrait,
-y trouva des ressemblances avec M<sup>me</sup> Arnoux, et lui lança des
-flatteries indirectement. Elle n’en fut pas choquée. Il prit confiance
-et dit qu’il connaissait Arnoux depuis longtemps.</p>
-
-<p>«C’est un brave garçon! mais qui se compromet! Pour cette hypothèque,
-par exemple, on n’imagine pas une étourderie...</p>
-
-<p>—Oui! je sais», dit-elle, en haussant les épaules.</p>
-
-<p>Ce témoignage involontaire de mépris engagea Deslauriers à poursuivre.</p>
-
-<p>«Son histoire de kaolin, vous l’ignorez peut-être, a failli tourner
-très mal, et même sa réputation...»</p>
-
-<p>Un froncement de sourcils l’arrêta.</p>
-
-<p>Alors, se rabattant sur les généralités, il plaignit les pauvres femmes
-dont les époux gaspillent la fortune...</p>
-
-<p>«Mais elle est à lui, monsieur; moi, je n’ai rien!»</p>
-
-<p>N’importe! on ne savait pas... Une personne d’expérience pouvait
-servir. Il fit des offres de dévouement, exalta ses propres mérites; et
-il la regardait en face, à travers ses lunettes qui miroitaient.</p>
-
-<p>Une torpeur vague la prenait; mais, tout à coup:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_68">68</span></p>
-
-<p>«Voyons l’affaire, je vous prie!»</p>
-
-<p>Il exhiba le dossier.</p>
-
-<p>«Ceci est la procuration de Frédéric. Avec un titre pareil aux mains
-d’un huissier qui fera un commandement, rien n’est plus simple: dans
-les vingt-quatre heures... (Elle restait impassible, il changea de
-manœuvre.) Moi, du reste, je ne comprends pas ce qui le pousse à
-réclamer cette somme; car enfin il n’en a aucun besoin!</p>
-
-<p>—Comment! M. Moreau s’est montré assez bon...</p>
-
-<p>—Oh! d’accord!»</p>
-
-<p>Et Deslauriers entama son éloge, puis vint à le dénigrer, tout
-doucement, le donnant pour oublieux, personnel, avare.</p>
-
-<p>«Je le croyais votre ami, monsieur?</p>
-
-<p>—Cela ne m’empêche pas de voir ses défauts. Ainsi, il reconnaît bien
-peu... comment dirai-je? la sympathie...»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Arnoux tournait les feuilles du gros cahier.</p>
-
-<p>Elle l’interrompit pour avoir l’explication d’un mot.</p>
-
-<p>Il se pencha sur son épaule, et si près d’elle, qu’il effleura sa joue.
-Elle rougit; cette rougeur enflamma Deslauriers; il lui baisa la main
-voracement.</p>
-
-<p>«Que faites-vous, monsieur!»</p>
-
-<p>Et, debout contre la muraille, elle le maintenait immobile, sous ses
-grands yeux noirs irrités.</p>
-
-<p>«Écoutez-moi! Je vous aime!»</p>
-
-<p>Elle partit d’un éclat de rire, un rire aigu, désespérant, atroce.
-Deslauriers sentit une colère à l’étrangler. <span class="pagenum" id="Page_69">69</span> Il se contint; et,
-avec la mine d’un vaincu, demandant grâce:</p>
-
-<p>«Ah! vous avez tort! Moi, je n’irai pas comme lui...</p>
-
-<p>—De qui donc parlez-vous?</p>
-
-<p>—De Frédéric!</p>
-
-<p>—Eh! M. Moreau m’inquiète peu, je vous l’ai dit!</p>
-
-<p>—Oh! pardon!... pardon!»</p>
-
-<p>Puis, d’une voix mordante, et faisant traîner ses phrases:</p>
-
-<p>«Je croyais même que vous vous intéressiez suffisamment à sa personne,
-pour apprendre avec plaisir...»</p>
-
-<p>Elle devint toute pâle. L’ancien clerc ajouta:</p>
-
-<p>«Il va se marier.</p>
-
-<p>—Lui!</p>
-
-<p>—Dans un mois, au plus tard, avec M<sup>lle</sup> Roque, la fille du régisseur
-de M. Dambreuse. Il est même parti à Nogent, rien que pour cela.»</p>
-
-<p>Elle porta la main sur son cœur, comme au choc d’un grand coup; mais
-tout de suite elle tira la sonnette. Deslauriers n’attendit pas qu’on
-le mît dehors. Quand elle se retourna, il avait disparu.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Arnoux suffoquait un peu. Elle s’approcha de la fenêtre pour
-respirer.</p>
-
-<p>De l’autre côté de la rue, sur le trottoir, un emballeur en manches
-de chemise clouait une caisse. Des fiacres passaient. Elle ferma la
-croisée et vint se rasseoir. Les hautes maisons voisines interceptant
-le <span class="pagenum" id="Page_70">70</span> soleil, un jour froid tombait dans l’appartement. Ses enfants
-étaient sortis, rien ne bougeait autour d’elle. C’était comme une
-désertion immense.</p>
-
-<p>«Il va se marier! est-ce possible!»</p>
-
-<p>Et un tremblement nerveux la saisit.</p>
-
-<p>«Pourquoi cela? est-ce que je l’aime?»</p>
-
-<p>Puis, tout à coup:</p>
-
-<p>«Mais oui, je l’aime!... je l’aime!...»</p>
-
-<p>Il lui semblait descendre dans quelque chose de profond, qui n’en
-finissait plus. La pendule sonna trois heures. Elle écouta les
-vibrations du timbre mourir. Et elle restait au bord de son fauteuil,
-les prunelles fixes, et souriant toujours.</p>
-
-<p>Le même après-midi, au même moment, Frédéric et M<sup>lle</sup> Louise se
-promenaient dans le jardin que M. Roque possédait au bout de l’île. La
-vieille Catherine les surveillait de loin; ils marchaient côte à côte,
-et Frédéric disait:</p>
-
-<p>«Vous souvenez-vous quand je vous emmenais dans la campagne?</p>
-
-<p>—Comme vous étiez bon pour moi! répondit-elle. Vous m’aidiez à faire
-des gâteaux avec du sable, à remplir mon arrosoir, à me balancer sur
-l’escarpolette!</p>
-
-<p>—Toutes vos poupées, qui avaient des noms de reines ou de marquises,
-que sont-elles devenues?</p>
-
-<p>—Ma foi, je n’en sais rien!</p>
-
-<p>—Et votre roquet Moricaud?</p>
-
-<p>—Il s’est noyé, le pauvre chéri!</p>
-
-<p>—Et le <i>Don Quichotte</i>, dont nous colorions ensemble les gravures?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_71">71</span></p>
-
-<p>—Je l’ai encore!»</p>
-
-<p>Il lui rappela le jour de sa première communion et comme elle était
-gentille aux vêpres, avec son voile blanc et son grand cierge, pendant
-qu’elles défilaient toutes autour du chœur et que la cloche tintait.</p>
-
-<p>Ces souvenirs, sans doute, avaient peu de charme pour M<sup>lle</sup> Roque;
-elle ne trouva rien à répondre, et une minute après:</p>
-
-<p>«Méchant! qui ne m’a pas donné une seule fois de ses nouvelles!»</p>
-
-<p>Frédéric objecta ses nombreux travaux.</p>
-
-<p>«Qu’est-ce donc que vous faites?»</p>
-
-<p>Il fut embarrassé de la question, puis dit qu’il étudiait la politique.</p>
-
-<p>«Ah!»</p>
-
-<p>Et, sans en demander davantage:</p>
-
-<p>«Cela vous occupe, mais moi!...»</p>
-
-<p>Alors, elle lui conta l’aridité de son existence, n’ayant personne à
-voir, pas le moindre plaisir, la moindre distraction! Elle désirait
-monter à cheval.</p>
-
-<p>«Le vicaire prétend que c’est inconvenant pour une jeune fille; est-ce
-bête, les convenances! Autrefois, on me laissait faire tout ce que je
-voulais; à présent, rien!</p>
-
-<p>—Votre père vous aime pourtant!</p>
-
-<p>—Oui, mais...»</p>
-
-<p>Et elle poussa un soupir qui signifiait: «Cela ne suffit pas à mon
-bonheur.»</p>
-
-<p>Puis, il y eut un silence. Ils n’entendaient que le craquement du
-sable sous leurs pieds avec le murmure <span class="pagenum" id="Page_72">72</span> de la chute d’eau; car
-la Seine, au-dessus de Nogent, est coupée en deux bras. Celui qui
-fait tourner les moulins dégorge en cet endroit la surabondance de
-ses ondes, pour rejoindre plus bas le cours naturel du fleuve; et,
-lorsqu’on vient des ponts, on aperçoit, à droite sur l’autre berge,
-un talus de gazon que domine une maison blanche. A gauche, dans la
-prairie, des peupliers s’étendent, et l’horizon, en face, est borné par
-une courbe de la rivière; elle était plate comme un miroir; de grands
-insectes patinaient sur l’eau tranquille. Des touffes de roseaux et
-des joncs la bordent inégalement; toutes sortes de plantes venues là
-s’épanouissaient en boutons d’or, laissaient pendre des grappes jaunes,
-dressaient des quenouilles de fleurs amarantes, faisaient au hasard des
-fusées vertes. Dans une anse du rivage, des nymphéas s’étalaient; et
-un rang de vieux saules cachant des pièges à loup était, de ce côté de
-l’île, toute la défense du jardin.</p>
-
-<p>En deçà, dans l’intérieur, quatre murs à chaperon d’ardoises
-enfermaient le potager, où les carrés de terre, labourés nouvellement,
-formaient des plaques brunes. Les cloches des melons brillaient à
-la file sur leur couche étroite; les artichauts, les haricots, les
-épinards, les carottes et les tomates alternaient jusqu’à un plan
-d’asperges, qui semblait un petit bois de plumes.</p>
-
-<p>Tout ce terrain avait été, sous le Directoire, ce qu’on appelait
-<i>une folie</i>. Les arbres, depuis lors, avaient démesurément grandi.
-De la clématite embarrassait <span class="pagenum" id="Page_73">73</span> les charmilles, les allées étaient
-couvertes de mousse, partout les ronces foisonnaient. Des tronçons
-de statue émiettaient leur plâtre sous les herbes. On se prenait en
-marchant dans quelques débris d’ouvrage en fil de fer. Il ne restait
-plus du pavillon que deux chambres au rez-de-chaussée avec des
-lambeaux de papier bleu. Devant la façade s’allongeait une treille
-à l’italienne, où, sur des piliers en brique, un grillage de bâtons
-supportait une vigne.</p>
-
-<p>Ils vinrent là-dessus tous les deux, et, comme la lumière tombait par
-les trous inégaux de la verdure, Frédéric, en parlant à Louise de côté,
-observait l’ombre des feuilles sur son visage.</p>
-
-<p>Elle avait dans ses cheveux rouges, à son chignon, une aiguille
-terminée par une boule de verre imitant l’émeraude; et elle portait,
-malgré son deuil (tant son mauvais goût était naïf), des pantoufles en
-paille garnies de satin rose, curiosité vulgaire, achetées sans doute
-dans quelque foire.</p>
-
-<p>Il s’en aperçut et l’en complimenta ironiquement.</p>
-
-<p>«Ne vous moquez pas de moi!» reprit-elle.</p>
-
-<p>Puis, le considérant tout entier, depuis son chapeau de feutre gris
-jusqu’à ses chaussettes de soie:</p>
-
-<p>«Comme vous êtes coquet!»</p>
-
-<p>Ensuite, elle le pria de lui indiquer des ouvrages à lire. Il en nomma
-plusieurs, et elle dit:</p>
-
-<p>«Oh! comme vous êtes savant!»</p>
-
-<p>Toute petite, elle s’était prise d’un de ces amours d’enfant qui ont
-à la fois la pureté d’une religion et la violence d’un besoin. Il
-avait été son camarade, son <span class="pagenum" id="Page_74">74</span> frère, son maître, avait amusé son
-esprit, fait battre son cœur et versé involontairement jusqu’au fond
-d’elle-même une ivresse latente et continue. Puis il l’avait quittée en
-pleine crise tragique, sa mère à peine morte, les deux désespoirs se
-confondant. L’absence l’avait idéalisé dans son souvenir; il revenait
-avec une sorte d’auréole, et elle se livrait ingénument au bonheur de
-le voir.</p>
-
-<p>Pour la première fois de sa vie, Frédéric se sentait aimé; et ce
-plaisir nouveau, qui n’excédait pas l’ordre des sentiments agréables,
-lui causait comme un gonflement intime; si bien qu’il écarta les deux
-bras, en se renversant la tête.</p>
-
-<p>Un gros nuage passait alors sur le ciel.</p>
-
-<p>«Il va du côté de Paris, dit Louise; vous voudriez le suivre, n’est-ce
-pas?</p>
-
-<p>—Moi! pourquoi?</p>
-
-<p>—Qui sait?»</p>
-
-<p>Et, le fouillant d’un regard aigu:</p>
-
-<p>«Peut-être que vous avez là-bas... (elle chercha le mot) quelque
-affection.</p>
-
-<p>—Eh! je n’ai pas d’affection!</p>
-
-<p>—Bien sûr?</p>
-
-<p>—Mais oui, mademoiselle, bien sûr!»</p>
-
-<p>En moins d’un an, il s’était fait dans la jeune fille une
-transformation extraordinaire qui étonnait Frédéric. Après une minute
-de silence, il ajouta:</p>
-
-<p>«Nous devrions nous tutoyer comme autrefois; voulez-vous?</p>
-
-<p>—Non.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_75">75</span></p>
-
-<p>—Pourquoi?</p>
-
-<p>—Parce que!»</p>
-
-<p>Il insistait.</p>
-
-<p>Elle répondit en baissant la tête:</p>
-
-<p>«Je n’ose pas!»</p>
-
-<p>Ils étaient arrivés au bout du jardin, sur la grève du Livon. Frédéric,
-par gaminerie, se mit à faire des ricochets avec un caillou. Elle lui
-ordonna de s’asseoir. Il obéit; puis, en regardant la chute d’eau:</p>
-
-<p>«C’est comme le Niagara!»</p>
-
-<p>Il vint à parler des contrées lointaines et de grands voyages. L’idée
-d’en faire la charmait. Elle n’aurait eu peur de rien, ni des tempêtes,
-ni des lions.</p>
-
-<p>Assis, l’un près de l’autre, ils ramassaient devant eux des poignées de
-sable, puis les faisaient couler de leurs mains tout en causant;—et
-le vent chaud qui arrivait des plaines leur apportait par bouffées des
-senteurs de lavande, avec le parfum du goudron s’échappant d’une barque
-derrière l’écluse. Le soleil frappait la cascade; les blocs verdâtres
-du petit mur où l’eau coulait apparaissaient comme sous une gaze
-d’argent se déroulant toujours. Une longue barre d’écume rejaillissait
-au pied en cadence. Cela formait ensuite des bouillonnements, des
-tourbillons, mille courants opposés, et qui finissaient par se
-confondre en une seule nappe limpide.</p>
-
-<p>Louise murmura qu’elle enviait l’existence des poissons.</p>
-
-<p>«Ce doit être si doux de se rouler là dedans, à son aise, de se sentir
-caressé partout.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_76">76</span></p>
-
-<p>Et elle frémissait, avec des mouvements d’une câlinerie sensuelle.</p>
-
-<p>Mais une voix cria:</p>
-
-<p>«Où es-tu?</p>
-
-<p>—Votre bonne vous appelle, dit Frédéric.</p>
-
-<p>—Bien! bien!»</p>
-
-<p>Louise ne se dérangeait pas.</p>
-
-<p>«Elle va se fâcher, reprit-il.</p>
-
-<p>—Cela m’est égal! et d’ailleurs..., M<sup>lle</sup> Roque faisant comprendre,
-par un geste, qu’elle la tenait à sa discrétion.</p>
-
-<p>Elle se leva pourtant, puis se plaignit de mal de tête. Et, comme ils
-passaient devant un vaste hangar qui contenait des bourrées:</p>
-
-<p>«Si nous nous mettions dessous, à <i>l’égaud</i>?»</p>
-
-<p>Il feignit de ne pas comprendre ce mot de patois et même la taquina
-sur son accent. Peu à peu, les coins de sa bouche se pincèrent, elle
-mordait ses lèvres; elle s’écarta pour bouder.</p>
-
-<p>Frédéric la rejoignit, jura qu’il n’avait pas voulu lui faire de mal et
-qu’il l’aimait beaucoup.</p>
-
-<p>«Est-ce vrai?» s’écria-t-elle, en le regardant avec un sourire qui
-éclairait tout son visage, un peu semé de taches de son.</p>
-
-<p>Il ne résista pas à cette bravoure de sentiment, à la fraîcheur de sa
-jeunesse, et il reprit:</p>
-
-<p>«Pourquoi te mentirais-je?..., tu en doutes... hein?» en lui passant le
-bras gauche autour de la taille.</p>
-
-<p>Un cri, suave comme un roucoulement, jaillit de sa <span class="pagenum" id="Page_77">77</span> gorge; sa tête
-se renversa, elle défaillait, il la soutint. Et les scrupules de sa
-probité furent inutiles; devant cette vierge qui s’offrait, une peur
-l’avait saisi. Il l’aida ensuite à faire quelques pas doucement. Ses
-caresses de langage avaient cessé, et, ne voulant plus dire que des
-choses insignifiantes, il lui parlait des personnes de la société
-nogentaise.</p>
-
-<p>Tout à coup elle le repoussa, et, d’un ton amer:</p>
-
-<p>«Tu n’aurais pas le courage de m’emmener!»</p>
-
-<p>Il resta immobile avec un grand air d’ébahissement. Elle éclata en
-sanglots, et s’enfonçant la tête dans sa poitrine:</p>
-
-<p>«Est-ce que je peux vivre sans toi!»</p>
-
-<p>Il tâchait de la calmer. Elle lui mit ses deux mains sur les épaules
-pour le mieux voir en face, et, dardant contre les siennes ses
-prunelles vertes, d’une humidité presque féroce:</p>
-
-<p>«Veux-tu être mon mari?</p>
-
-<p>—Mais..., répliqua Frédéric, cherchant quelque réponse. Sans doute...
-Je ne demande pas mieux.»</p>
-
-<p>A ce moment la casquette de M. Roque apparut derrière un lilas.</p>
-
-<p>Il emmena son «jeune ami» pendant deux jours faire un petit voyage aux
-environs, dans ses propriétés; et Frédéric, lorsqu’il revint, trouva
-chez sa mère trois lettres.</p>
-
-<p>La première était un billet de M. Dambreuse l’invitant à dîner pour le
-mardi précédent. A propos de quoi cette politesse? On lui avait donc
-pardonné son incartade?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_78">78</span></p>
-
-<p>La seconde était de Rosanette. Elle le remerciait d’avoir risqué sa vie
-pour elle; Frédéric ne comprit pas d’abord ce qu’elle voulait dire;
-enfin, après beaucoup d’ambages, elle implorait de lui, en invoquant
-son amitié, se fiant à sa délicatesse, à deux genoux, disait-elle, vu
-la nécessité pressante et comme on demande du pain, un petit secours de
-cinq cents francs. Il se décida tout de suite à les fournir.</p>
-
-<p>La troisième lettre, venant de Deslauriers, parlait de la subrogation
-et était longue, obscure. L’avocat n’avait pris encore aucun parti. Il
-l’engageait à ne pas se déranger: «C’est inutile que tu reviennes!»
-appuyant même là-dessus avec une insistance bizarre.</p>
-
-<p>Frédéric se perdit dans toutes sortes de conjectures, et il eut envie
-de s’en retourner là-bas; cette prétention au gouvernement de sa
-conduite le révoltait.</p>
-
-<p>D’ailleurs, la nostalgie du boulevard commençait à le prendre; et puis
-sa mère le pressait tellement, M. Roque tournait si bien autour de
-lui et M<sup>lle</sup> Louise l’aimait si fort, qu’il ne pouvait rester plus
-longtemps sans se déclarer. Il avait besoin de réfléchir et jugerait
-mieux les choses dans l’éloignement.</p>
-
-<p>Pour motiver son voyage, Frédéric inventa une histoire, et il partit en
-disant à tout le monde et croyant lui-même qu’il reviendrait bientôt.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_79">79</span></p>
-
-<h2 id="ch3">VI</h2>
-
-<p>Son retour à Paris ne lui causa point de plaisir; c’était le soir,
-à la fin du mois d’août, le boulevard semblait vide, les passants
-se succédaient avec des mines refrognées, çà et là une chaudière
-d’asphalte fumait, beaucoup de maisons avaient leurs persiennes
-entièrement closes; il arriva chez lui; de la poussière couvrait les
-tentures; et, en dînant tout seul, Frédéric fut pris par un étrange
-sentiment d’abandon; alors il songea à M<sup>lle</sup> Roque.</p>
-
-<p>L’idée de se marier ne lui paraissait plus exorbitante. Ils
-voyageraient, ils iraient en Italie, en Orient! Et il l’apercevait
-debout sur un monticule, contemplant un paysage, ou bien appuyée à
-son bras dans une galerie florentine, s’arrêtant devant les tableaux.
-Quelle joie ce serait que de voir ce bon petit être s’épanouir aux
-splendeurs de l’art et de la nature! Sortie de son milieu, en peu de
-temps, elle ferait une compagne charmante. La fortune de M. Roque le
-tentait d’ailleurs. Cependant une pareille détermination lui répugnait
-comme une faiblesse, un avilissement.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_80">80</span></p>
-
-<p>Mais il était bien résolu (quoi qu’il dût faire) à changer d’existence,
-c’est-à-dire à ne plus perdre son cœur dans des passions
-infructueuses, et même il hésitait à remplir la commission dont Louise
-l’avait chargé. C’était d’acheter pour elle, chez Jacques Arnoux, deux
-grandes statuettes polychromes représentant des nègres, comme ceux
-qui étaient à la préfecture de Troyes. Elle connaissait le chiffre
-du fabricant, n’en voulait pas d’un autre. Frédéric avait peur, s’il
-retournait <i>chez eux</i>, de tomber encore une fois dans son vieil amour.</p>
-
-<p>Ces réflexions l’occupèrent toute la soirée, et il allait se coucher
-quand une femme entra.</p>
-
-<p>«C’est moi, dit en riant M<sup>lle</sup> Vatnaz. Je viens de la part de
-Rosanette.»</p>
-
-<p>Elles s’étaient donc réconciliées?</p>
-
-<p>«Mon Dieu, oui! je ne suis pas méchante, vous savez bien. Au surplus,
-la pauvre fille... Ce serait trop long à vous conter.»</p>
-
-<p>Bref, la Maréchale désirait le voir, elle attendait une réponse, sa
-lettre s’étant promenée de Paris à Nogent; M<sup>lle</sup> Vatnaz ne savait
-point ce qu’elle contenait. Alors, Frédéric s’informa de la Maréchale.</p>
-
-<p>Elle était maintenant <i>avec</i> un homme très riche, un Russe, le prince
-Tzernoukoff, qui l’avait vue aux courses du Champ de Mars l’été dernier.</p>
-
-<p>«On a trois voitures, cheval de selle, livrée, groom dans le chic
-anglais, maison de campagne, loge aux Italiens, un tas de choses
-encore. Voilà, mon cher.»</p>
-
-<p>Et la Vatnaz, comme si elle eût profité de ce changement <span class="pagenum" id="Page_81">81</span> de
-fortune, paraissait plus gaie, tout heureuse. Elle retira ses gants et
-examina dans la chambre les meubles et les bibelots. Elle les cotait à
-leur prix juste, comme un brocanteur. Il aurait dû la consulter pour
-les obtenir à meilleur compte, et elle le félicitait de son bon goût:</p>
-
-<p>«Ah! c’est mignon, extrêmement bien! Il n’y a que vous pour ces idées.»</p>
-
-<p>Puis, apercevant au chevet de l’alcôve une porte:</p>
-
-<p>«C’est par là qu’on fait sortir les petites femmes, hein?»</p>
-
-<p>Et, amicalement, elle lui prit le menton. Il tressaillit au contact de
-ses longues mains, tout à la fois maigres et douces. Elle avait autour
-des poignets une bordure de dentelle et sur le corsage de sa robe
-verte des passementeries comme un hussard. Son chapeau de tulle noir,
-à bords descendants, lui cachait un peu le front; ses yeux brillaient
-là-dessous; une odeur de patchouli s’échappait de ses bandeaux; la
-carcel posée sur un guéridon, en l’éclairant d’en bas comme une rampe
-de théâtre, faisait saillir sa mâchoire;—et tout à coup, devant cette
-femme laide qui avait dans la taille des ondulations de panthère,
-Frédéric sentit une convoitise énorme, un désir de volupté bestiale.</p>
-
-<p>Elle lui dit d’une voix onctueuse, en tirant de son porte-monnaie trois
-carrés de papier:</p>
-
-<p>«Vous allez me prendre ça!»</p>
-
-<p>C’étaient trois places pour une représentation au bénéfice de Delmar.</p>
-
-<p>«Comment! lui?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_82">82</span></p>
-
-<p>—Certainement!»</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Vatnaz, sans s’expliquer davantage, ajouta qu’elle l’adorait
-plus que jamais. Le comédien, à l’en croire, se classait définitivement
-parmi «les sommités de l’époque». Et ce n’était pas tel ou tel
-personnage qu’il représentait, mais le génie même de la France, le
-peuple! Il avait «l’âme humanitaire; il comprenait le sacerdoce de
-l’art»! Frédéric, pour se délivrer de ces éloges, lui donna l’argent
-des trois places.</p>
-
-<p>«Inutile que vous en parliez là-bas!—Comme il est tard, mon Dieu!
-Il faut que je vous quitte. Ah! j’oubliais l’adresse; c’est rue
-Grange-Batelière, 14.»</p>
-
-<p>Et, sur le seuil:</p>
-
-<p>«Adieu, homme aimé!</p>
-
-<p>—Aimé de qui? se demanda Frédéric. Quelle singulière personne!»</p>
-
-<p>Et il se ressouvint que Dussardier lui avait dit un jour, à propos
-d’elle: «Oh! ce n’est pas grand’chose!» comme faisant allusion à des
-histoires peu honorables.</p>
-
-<p>Le lendemain, il se rendit chez la Maréchale. Elle habitait une maison
-neuve, dont les stores avançaient sur la rue. Il y avait à chaque
-palier une glace contre le mur, une jardinière rustique devant les
-fenêtres, tout le long des marches un tapis de toile; et, quand on
-arrivait du dehors, la fraîcheur de l’escalier délassait.</p>
-
-<p>Ce fut un domestique mâle qui vint ouvrir, un valet en gilet rouge.
-Dans l’antichambre, sur la banquette, une femme et deux hommes, des
-fournisseurs sans <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> doute, attendaient, comme dans un vestibule
-de ministre. A gauche, la porte de la salle à manger, entrebâillée,
-laissait apercevoir des bouteilles vides sur les buffets, des
-serviettes au dos des chaises; et parallèlement s’étendait une galerie,
-où des bâtons couleur d’or soutenaient un espalier de roses. En bas,
-dans la cour, deux garçons, les bras nus, frottaient un landau. Leur
-voix montait jusque-là, avec le bruit intermittent d’une étrille que
-l’on heurtait contre une pierre.</p>
-
-<p>Le domestique revint. «Madame allait recevoir monsieur»; et il lui
-fit traverser une deuxième antichambre, puis un grand salon, tendu de
-brocatelle jaune, avec des torsades dans les coins qui se rejoignaient
-sur le plafond et semblaient continuées par les rinceaux du lustre
-ayant la forme de câbles. On avait sans doute festoyé la nuit dernière.
-De la cendre de cigare était restée sur les consoles.</p>
-
-<p>Enfin, il entra dans une espèce de boudoir qu’éclairaient confusément
-des vitraux de couleur. Des trèfles en bois découpé ornaient le
-dessus des portes; derrière une balustrade, trois matelas de pourpre
-formaient divan, et le tuyau d’un narghilé de platine traînait dessus.
-La cheminée, au lieu de miroir, avait une étagère pyramidale, offrant
-sur ses gradins toute une collection de curiosités: de vieilles montres
-d’argent, des cornets de Bohême, des agrafes en pierreries, des boutons
-de jade, des émaux, des magots, une petite vierge byzantine à chape
-de vermeil; et tout cela se fondait dans un crépuscule doré, avec la
-couleur <span class="pagenum" id="Page_84">84</span> bleuâtre du tapis, le reflet de nacre des tabourets,
-le ton fauve des murs couverts de cuir marron. Aux angles, sur des
-piédouches, des vases de bronze contenaient des touffes de fleurs qui
-alourdissaient l’atmosphère.</p>
-
-<p>Rosanette parut, habillée d’une veste de satin rose, avec un pantalon
-de cachemire blanc, un collier de piastres, et une calotte rouge
-entourée d’une branche de jasmin.</p>
-
-<p>Frédéric fit un mouvement de surprise, puis dit qu’il apportait «la
-chose en question», en lui présentant le billet de banque.</p>
-
-<p>Elle le regarda fort ébahie; et, comme il avait toujours le billet à la
-main, sans savoir où le poser:</p>
-
-<p>«Prenez-le donc!»</p>
-
-<p>Elle le saisit; puis, l’ayant jeté sur le divan:</p>
-
-<p>«Vous êtes bien aimable.»</p>
-
-<p>C’était pour solder un terrain à Bellevue, qu’elle payait ainsi par
-annuités. Un tel sans-façon blessa Frédéric. Du reste, tant mieux! cela
-le vengeait du passé.</p>
-
-<p>«Asseyez-vous! dit-elle, là, plus près. Et, d’un ton grave: D’abord,
-j’ai à vous remercier, mon cher, d’avoir risqué votre vie.</p>
-
-<p>—Oh! ce n’est rien!</p>
-
-<p>—Comment, mais c’est très beau!»</p>
-
-<p>Et la Maréchale lui témoigna une gratitude embarrassante; car elle
-devait penser qu’il s’était battu exclusivement pour Arnoux, celui-ci,
-qui se l’imaginait, ayant dû céder au besoin de le dire.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_85">85</span></p>
-
-<p>«Elle se moque de moi, peut-être», songeait Frédéric.</p>
-
-<p>Il n’avait plus rien à faire, et, alléguant un rendez-vous, il se leva.</p>
-
-<p>«Eh non! Restez!»</p>
-
-<p>Il se rassit et la complimenta sur son costume.</p>
-
-<p>Elle répondit, avec un air d’accablement:</p>
-
-<p>«C’est le prince qui m’aime comme ça! Et il faut fumer des machines
-pareilles, ajouta Rosanette, en montrant le narghilé. Si nous en
-goûtions? voulez-vous?»</p>
-
-<p>On apporta du feu; le tombac s’allumant difficilement, elle se mit à
-trépigner d’impatience. Puis une langueur la saisit; et elle restait
-immobile sur le divan, un coussin sous l’aisselle, le corps un peu
-tordu, un genou plié, l’autre jambe toute droite. Le long serpent de
-maroquin rouge, qui formait des anneaux par terre, s’enroulait à son
-bras. Elle en appuyait le bec d’ambre sur ses lèvres et regardait
-Frédéric, en clignant les yeux, à travers la fumée dont les volutes
-l’enveloppaient. L’aspiration de sa poitrine faisait gargouiller l’eau,
-et elle murmurait de temps à autre:</p>
-
-<p>«Ce pauvre mignon! ce pauvre chéri!»</p>
-
-<p>Il tâchait de trouver un sujet de conversation agréable; l’idée de la
-Vatnaz lui revint.</p>
-
-<p>Il dit qu’elle lui avait semblé fort élégante.</p>
-
-<p>«Parbleu! reprit la Maréchale. Elle est bien heureuse de m’avoir,
-celle-là!» sans ajouter un mot de plus, tant il y avait de restriction
-dans leurs propos.</p>
-
-<p>Tous les deux sentaient une contrainte, un obstacle. <span class="pagenum" id="Page_86">86</span> En effet, le
-duel dont Rosanette se croyait la cause avait flatté son amour-propre.
-Puis elle s’était fort étonnée qu’il n’accourût pas se prévaloir de
-son action; et, pour le contraindre à revenir, elle avait imaginé ce
-besoin de cinq cents francs. Comment se faisait-il que Frédéric ne
-demandait pas en retour un peu de tendresse! C’était un raffinement qui
-l’émerveillait, et, dans un élan de cœur, elle lui dit:</p>
-
-<p>«Voulez-vous venir avec nous aux bains de mer?</p>
-
-<p>—Qui cela, <i>nous</i>?</p>
-
-<p>—Moi et mon oiseau, je vous ferai passer pour mon cousin, comme dans
-les vieilles comédies.</p>
-
-<p>—Mille grâces!</p>
-
-<p>—Eh bien, alors, vous prendrez un logement près du nôtre.»</p>
-
-<p>L’idée de se cacher d’un homme riche l’humiliait.</p>
-
-<p>«Non! cela est impossible.</p>
-
-<p>—A votre aise!»</p>
-
-<p>Rosanette se détourna, ayant une larme aux paupières. Frédéric
-l’aperçut; et pour lui marquer de l’intérêt, il se dit heureux de la
-voir enfin dans une excellente position.</p>
-
-<p>Elle fit un haussement d’épaules. Qui donc l’affligeait? Était-ce, par
-hasard, qu’on ne l’aimait pas?</p>
-
-<p>«Oh! moi, on m’aime toujours!»</p>
-
-<p>Elle ajouta:</p>
-
-<p>«Reste à savoir de quelle manière.»</p>
-
-<p>Se plaignant «d’étouffer de chaleur», la Maréchale défit sa veste;
-et, sans autre vêtement autour des reins que sa chemise de soie, elle
-inclinait la tête <span class="pagenum" id="Page_87">87</span> sur son épaule, avec un air d’esclave plein de
-provocations.</p>
-
-<p>Un homme d’un égoïsme moins réfléchi n’eût pas songé que le vicomte,
-M. de Comaing ou un autre pouvait survenir. Mais Frédéric avait été
-trop de fois la dupe de ces mêmes regards pour se compromettre dans une
-humiliation nouvelle.</p>
-
-<p>Elle voulut connaître ses relations, ses amusements; elle arriva même à
-s’informer de ses affaires et à offrir de lui prêter de l’argent, s’il
-en avait besoin. Frédéric, n’y tenant plus, prit son chapeau.</p>
-
-<p>«Allons, ma chère, bien du plaisir là-bas; au revoir!»</p>
-
-<p>Elle écarquilla les yeux; puis, d’un ton sec:</p>
-
-<p>«Au revoir!»</p>
-
-<p>Il repassa par le salon jaune et par la seconde antichambre. Il y avait
-sur la table, entre un vase plein de cartes de visite et une écritoire,
-un coffret d’argent ciselé. C’était celui de M<sup>me</sup> Arnoux! Alors, il
-éprouva un attendrissement et en même temps comme le scandale d’une
-profanation. Il avait envie d’y porter les mains, de l’ouvrir. Il eut
-peur d’être aperçu et s’en alla.</p>
-
-<p>Frédéric fut vertueux. Il ne retourna point chez Arnoux.</p>
-
-<p>Il envoya son domestique acheter les deux nègres, lui ayant fait toutes
-les recommandations indispensables; et la caisse partit, le soir même,
-pour Nogent. Le lendemain, comme il se rendait chez Deslauriers, au
-détour de la rue Vivienne et du boulevard, M<sup>me</sup> Arnoux se montra
-devant lui face à face.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_88">88</span></p>
-
-<p>Leur premier mouvement fut de reculer; puis, le même sourire leur vint
-aux lèvres, et ils s’abordèrent. Pendant une minute, aucun des deux ne
-parla.</p>
-
-<p>Le soleil l’entourait;—et sa figure ovale, ses longs sourcils, son
-châle de dentelle noire, moulant la forme de ses épaules, sa robe de
-soie gorge de pigeon, le bouquet de violette au coin de sa capote,
-tout lui parut d’une splendeur extraordinaire. Une suavité infinie
-s’épanchait de ses beaux yeux; et, balbutiant, au hasard, les premières
-paroles venues:</p>
-
-<p>«Comment se porte Arnoux? dit Frédéric.</p>
-
-<p>—Je vous remercie!</p>
-
-<p>—Et vos enfants?</p>
-
-<p>—Ils vont très bien!</p>
-
-<p>—Ah!... ah!—Quel beau temps nous avons, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>—Magnifique, c’est vrai!</p>
-
-<p>—Vous faites des courses?</p>
-
-<p>—Oui.»</p>
-
-<p>Et avec une lente inclination de tête:</p>
-
-<p>«Adieu!»</p>
-
-<p>Elle ne lui avait pas tendu la main, n’avait pas dit un seul mot
-affectueux, ne l’avait pas même invité à venir chez elle, n’importe! il
-n’eût point donné cette rencontre pour la plus belle des aventures; et
-il en ruminait la douceur tout en continuant sa route.</p>
-
-<p>Deslauriers, surpris de le voir, dissimula son dépit,—car il
-conservait par obstination quelque espérance encore du côté de M<sup>me</sup>
-Arnoux, et il avait écrit à <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> Frédéric de rester là-bas, pour être
-plus libre dans ses manœuvres.</p>
-
-<p>Il dit cependant qu’il s’était présenté chez elle, afin de savoir si
-leur contrat stipulait la communauté; alors on aurait pu recourir
-contre la femme; «et elle a fait une drôle de mine quand je lui ai
-appris ton mariage».</p>
-
-<p>«Tiens! quelle invention!</p>
-
-<p>—Il le fallait, pour montrer que tu avais besoin de tes capitaux! Une
-personne indifférente n’aurait pas eu l’espèce de syncope qui l’a prise.</p>
-
-<p>—Vraiment? s’écria Frédéric.</p>
-
-<p>—Ah! mon gaillard, tu te trahis! Sois franc, voyons!»</p>
-
-<p>Une lâcheté immense envahit l’amoureux de M<sup>me</sup> Arnoux.</p>
-
-<p>«Mais non!... je t’assure!... ma parole d’honneur!»</p>
-
-<p>Ces molles dénégations achevèrent de convaincre Deslauriers. Il lui fit
-des compliments. Il lui demanda «des détails». Frédéric n’en donna pas
-et même résista à l’envie d’en inventer.</p>
-
-<p>Quant à l’hypothèque, il lui dit de ne rien faire, d’attendre.
-Deslauriers trouva qu’il avait tort, et même fut brutal dans ses
-remontrances.</p>
-
-<p>Il était d’ailleurs plus sombre, malveillant et irascible que jamais.
-Dans un an, si la fortune ne changeait pas, il s’embarquerait pour
-l’Amérique ou se ferait sauter la cervelle. Enfin il paraissait si
-furieux contre tout et d’un radicalisme tellement absolu que Frédéric
-ne put s’empêcher de lui dire:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_90">90</span></p>
-
-<p>«Te voilà comme Sénécal.»</p>
-
-<p>Deslauriers, à ce propos, lui apprit qu’il était sorti de
-Sainte-Pélagie, l’instruction n’ayant point fourni assez de preuves,
-sans doute, pour le mettre en jugement.</p>
-
-<p>Dans la joie de cette délivrance, Dussardier voulut «offrir un punch»
-et pria Frédéric «d’en être», en l’avertissant toutefois qu’il se
-trouverait avec Hussonnet, lequel s’était montré excellent pour Sénécal.</p>
-
-<p>En effet, <i>le Flambard</i> venait de s’adjoindre un cabinet d’affaires,
-portant sur ses prospectus: «Comptoir des vignobles.—Office de
-publicité.—Bureau de recouvrements et renseignements, etc.» Mais le
-bohème craignait que son industrie ne fît du tort à sa considération
-littéraire, et il avait pris le mathématicien pour tenir les comptes.
-Bien que la place fût médiocre, Sénécal, sans elle, serait mort de
-faim. Frédéric, ne voulant point affliger le brave commis, accepta son
-invitation.</p>
-
-<p>Dussardier, trois jours d’avance, avait ciré lui-même les pavés rouges
-de sa mansarde, battu le fauteuil et épousseté la cheminée, où l’on
-voyait sous un globe une pendule d’albâtre entre une stalactite et
-un coco. Comme ses deux chandeliers et son bougeoir n’étaient pas
-suffisants, il avait emprunté au concierge deux flambeaux; et ces
-cinq luminaires brillaient sur la commode, que recouvraient trois
-serviettes, afin de supporter plus décemment des macarons, des
-biscuits, une brioche et douze bouteilles de bière. En face, contre
-la muraille tendue d’un papier jaune, une petite <span class="pagenum" id="Page_91">91</span> bibliothèque
-en acajou contenait les <i>Fables de Lachambeaudie</i>, les <i>Mystères
-de Paris</i>, le <i>Napoléon</i>, de Norvins,—et, au milieu de l’alcôve,
-souriait, dans un cadre de palissandre, le visage de Béranger!</p>
-
-<p>Les convives étaient (outre Deslauriers et Sénécal) un pharmacien
-nouvellement reçu, mais qui n’avait pas les fonds nécessaires pour
-s’établir; un jeune homme de <i>sa</i> maison, un placeur de vins, un
-architecte et un monsieur employé dans les assurances. Regimbart
-n’avait pu venir. On le regretta.</p>
-
-<p>Ils accueillirent Frédéric avec de grandes marques de sympathie, tous
-connaissant par Dussardier son langage chez M. Dambreuse. Sénécal se
-contenta de lui offrir la main d’un air digne.</p>
-
-<p>Il se tenait debout contre la cheminée. Les autres, assis et la pipe
-aux lèvres, l’écoutaient discourir sur le suffrage universel, d’où
-devait résulter le triomphe de la démocratie, l’application des
-principes de l’Évangile. Du reste, le moment approchait; les banquets
-réformistes se multipliaient dans les provinces; le Piémont, Naples, la
-Toscane...</p>
-
-<p>«C’est vrai, dit Deslauriers, lui coupant net la parole, ça ne peut pas
-durer plus longtemps!»</p>
-
-<p>Et il se mit à faire un tableau de la situation.</p>
-
-<p>Nous avions sacrifié la Hollande pour obtenir de l’Angleterre la
-reconnaissance de Louis-Philippe; et cette fameuse alliance anglaise,
-elle était perdue, grâce aux mariages espagnols! En Suisse, M. Guizot,
-à la remorque de l’Autrichien, soutenait les traités de 1815. La Prusse
-avec son Zollverein nous préparait des <span class="pagenum" id="Page_92">92</span> embarras. La question
-d’Orient restait pendante.</p>
-
-<p>«Ce n’est pas une raison parce que le grand-duc Constantin envoie des
-présents à M. d’Aumale pour se fier à la Russie. Quant à l’intérieur,
-jamais on n’a vu tant d’aveuglement, de bêtise! Leur majorité même ne
-se tient plus! Partout, enfin, c’est, selon le mot connu, rien! rien!
-rien! Et, devant tant de hontes», poursuivit l’avocat en mettant ses
-poings sur ses hanches, «ils se déclarent satisfaits»!</p>
-
-<p>Cette allusion à un vote célèbre provoqua des applaudissements.
-Dussardier déboucha une bouteille de bière; la mousse éclaboussa les
-rideaux, il n’y prit garde; il chargeait les pipes, coupait la brioche,
-en offrait, était descendu plusieurs fois pour voir si le punch allait
-venir; et on ne tarda pas à s’exalter, tous ayant contre le Pouvoir la
-même exaspération. Elle était violente, sans autre cause que la haine
-de l’injustice; et ils mêlaient aux griefs légitimes les reproches les
-plus bêtes.</p>
-
-<p>Le pharmacien gémit sur l’état pitoyable de notre flotte. Le courtier
-d’assurances ne tolérait pas les deux sentinelles du maréchal Soult.
-Deslauriers dénonça les jésuites qui venaient de s’installer à Lille
-publiquement. Sénécal exécrait bien plus M. Cousin; car l’éclectisme,
-enseignant à tirer la certitude de la raison, développait l’égoïsme,
-détruisait la solidarité; le placeur de vins, comprenant peu ces
-matières, remarqua tout haut qu’il oubliait bien des infamies:</p>
-
-<p>«Le wagon royal de la ligne du Nord doit coûter quatre-vingt mille
-francs! Qui le payera?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_93">93</span></p>
-
-<p>—Oui, qui le payera?» reprit l’employé de commerce, furieux comme si
-on eût puisé cet argent dans sa poche.</p>
-
-<p>Il s’ensuivit des récriminations contre les loups-cerviers de la Bourse
-et la corruption des fonctionnaires. On devait remonter plus haut,
-selon Sénécal, et accuser tout d’abord les princes, qui ressuscitaient
-les mœurs de la Régence.</p>
-
-<p>«N’avez-vous pas vu, dernièrement, les amis du duc de Montpensier
-revenir de Vincennes, ivres sans doute, et troubler par leurs chansons
-les ouvriers du faubourg Saint-Antoine?</p>
-
-<p>—On a même crié: A bas les voleurs! dit le pharmacien. J’y étais, j’ai
-crié!</p>
-
-<p>—Tant mieux! le peuple enfin se réveille depuis le procès
-Teste-Cubières.</p>
-
-<p>—Moi, ce procès-là m’a fait de la peine, dit Dussardier, parce que ça
-déshonore un vieux soldat!</p>
-
-<p>—Savez-vous, continua Sénécal, qu’on a découvert chez la duchesse de
-Praslin...?»</p>
-
-<p>Mais un coup de pied ouvrit la porte. Hussonnet entra.</p>
-
-<p>«Salut, messeigneurs!» dit-il en s’asseyant sur le lit.</p>
-
-<p>Aucune allusion ne fut faite à son article, qu’il regrettait, du reste,
-la Maréchale l’en ayant tancé vertement.</p>
-
-<p>Il venait de voir, au théâtre de Dumas, <i>le Chevalier de Maison-Bouge</i>,
-et «trouvait ça embêtant».</p>
-
-<p>Un jugement pareil étonna les démocrates,—ce <span class="pagenum" id="Page_94">94</span> drame, par
-ses tendances, ses décors plutôt, caressant leurs passions. Ils
-protestèrent, Sénécal, pour en finir, demanda si la pièce servait la
-démocratie.</p>
-
-<p>«Oui..., peut-être; mais c’est d’un style...</p>
-
-<p>—Eh bien, elle est bonne, alors; qu’est-ce que le style? c’est l’idée!»</p>
-
-<p>Et, sans permettre à Frédéric de parler:</p>
-
-<p>«J’avançais donc que, dans l’affaire Praslin...» Hussonnet
-l’interrompit.</p>
-
-<p>«Ah! voilà encore une rengaine, celle-là! M’embête-t-elle!</p>
-
-<p>—Et d’autres que vous! répliqua Deslauriers. Elle a fait saisir rien
-que cinq journaux! Écoutez-moi cette note.»</p>
-
-<p>Et, ayant tiré son calepin, il lut:</p>
-
-<p>«Nous avons subi, depuis l’établissement de la meilleure des
-républiques, douze cent vingt-neuf procès de presse, d’où il est
-résulté pour les écrivains: trois mille cent quarante et un ans de
-prison, avec la légère somme de sept millions cent dix mille cinq cents
-francs d’amende.—C’est coquet, hein?</p>
-
-<p>Tous ricanèrent amèrement. Frédéric, animé comme les autres, reprit:</p>
-
-<p>«<i>La Démocratie pacifique</i> a un procès pour son feuilleton, un roman
-intitulé <i>la Part des Femmes</i>.</p>
-
-<p>—Allons! bon! dit Hussonnet. Si on nous défend notre part des femmes!</p>
-
-<p>—Mais qu’est-ce qui n’est pas défendu? s’écria Deslauriers. Il est
-défendu de fumer dans le Luxembourg, défendu de chanter l’hymne à Pie
-IX!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_95">95</span></p>
-
-<p>—Et on interdit le banquet des typographes!» articula une voix sourde.</p>
-
-<p>C’était celle de l’architecte, caché par l’ombre de l’alcôve, et
-silencieux jusqu’à présent. Il ajouta que, la semaine dernière, on
-avait condamné pour outrages au roi, un nommé Rouget.</p>
-
-<p>«Rouget est frit!» dit Hussonnet.</p>
-
-<p>Cette plaisanterie parut tellement inconvenante à Sénécal, qu’il lui
-reprocha de défendre «le jongleur de l’Hôtel de Ville, l’ami du traître
-Dumouriez».</p>
-
-<p>«Moi? au contraire!»</p>
-
-<p>Il trouvait Louis-Philippe poncif, garde national, tout ce qu’il y
-avait de plus épicier et bonnet de coton! Et, mettant la main sur
-son cœur, le bohème débita les phrases sacramentelles:—«C’est
-toujours avec un nouveau plaisir...—La nationalité polonaise ne périra
-pas...—Nos grands travaux seront poursuivis...—Donnez-moi de l’argent
-pour ma petite famille...» Tous riaient beaucoup, le proclamant un
-gaillard délicieux, plein d’esprit; la joie redoubla à la vue du bol de
-punch qu’un limonadier apportait.</p>
-
-<p>Les flammes de l’alcool et celles des bougies échauffèrent vite
-l’appartement; et la lumière de la mansarde, traversant la cour,
-éclairait en face le bord d’un toit, avec le tuyau d’une cheminée qui
-se dressait en noir sur la nuit. Ils parlaient très haut, tous à la
-fois; ils avaient retiré leurs redingotes, ils heurtaient les meubles,
-ils choquaient les verres.</p>
-
-<p>Hussonnet s’écria:</p>
-
-<p>«Faites monter des grandes dames, pour que ce <span class="pagenum" id="Page_96">96</span> soit plus Tour de
-Nesle, couleur locale, et rembranesque, palsambleu!»</p>
-
-<p>Et le pharmacien, qui tournait le punch indéfiniment, entonna à pleine
-poitrine:</p>
-
-<div class="poem">
- <p class="noindent">J’ai deux grands bœufs dans mon étable,<br />
- Deux grands bœufs blancs...</p>
-</div>
-
-<p>Sénécal lui mit la main sur la bouche, il n’aimait pas le désordre;
-et les locataires apparaissaient à leurs carreaux, surpris du tapage
-insolite qui se faisait dans le logement de Dussardier.</p>
-
-<p>Le brave garçon était heureux et dit que ça lui rappelait leurs petites
-séances d’autrefois, au quai Napoléon; plusieurs manquaient cependant,
-«ainsi Pellerin...»</p>
-
-<p>«On peut s’en passer», reprit Frédéric.</p>
-
-<p>Et Deslauriers s’informa de Martinon.</p>
-
-<p>«Que devient-il, cet intéressant monsieur?»</p>
-
-<p>Aussitôt Frédéric, épanchant le mauvais vouloir qu’il lui portait,
-attaqua son esprit, son caractère, sa fausse élégance, l’homme tout
-entier. C’était bien un spécimen de paysan parvenu! L’aristocratie
-nouvelle, la bourgeoisie, ne valait pas l’ancienne, la noblesse. Il
-soutenait cela; et les démocrates approuvaient,—comme s’il avait fait
-partie de l’une et qu’ils eussent fréquenté l’autre. On fut enchanté
-de lui. Le pharmacien le compara même à M. d’Alton-Shée, qui, bien que
-pair de France, défendait la cause du peuple.</p>
-
-<p>L’heure de s’en aller était venue. Tous se séparèrent <span class="pagenum" id="Page_97">97</span> avec de
-grandes poignées de main; Dussardier, par tendresse, reconduisit
-Frédéric et Deslauriers. Dès qu’ils furent dans la rue, l’avocat eut
-l’air de réfléchir, et, après un moment de silence:</p>
-
-<p>«Tu lui en veux donc beaucoup, à Pellerin?»</p>
-
-<p>Frédéric ne cacha pas sa rancune.</p>
-
-<p>Le peintre, cependant, avait retiré de la montre le fameux tableau. On
-ne devait pas se brouiller pour des vétilles! A quoi bon se faire un
-ennemi?</p>
-
-<p>«Il a cédé à un mouvement d’humeur, excusable dans un homme qui n’a pas
-le sou. Tu ne peux pas comprendre ça, toi!»</p>
-
-<p>Et Deslauriers remonté chez lui, le commis ne lâcha point Frédéric; il
-l’engagea même à acheter le portrait. En effet, Pellerin, désespérant
-de l’intimider, les avait circonvenus pour que, grâce à eux, il prît la
-chose.</p>
-
-<p>Deslauriers en reparla, insista. Les prétentions de l’artiste étaient
-raisonnables.</p>
-
-<p>«Je suis sûr que moyennant peut-être cinq cents francs...</p>
-
-<p>—Ah! donne-les! tiens, les voici», dit Frédéric.</p>
-
-<p>Le soir même, le tableau fut apporté. Il lui parut plus abominable
-encore que la première fois. Les demi-teintes et les ombres s’étaient
-plombées sous des retouches trop nombreuses, et elles semblaient
-obscurcies par rapport aux lumières, qui, demeurées brillantes çà et
-là, détonnaient dans l’ensemble.</p>
-
-<p>Frédéric se vengea de l’avoir payé en le dénigrant amèrement.
-Deslauriers le crut sur parole et approuva sa conduite, car il
-ambitionnait toujours de constituer <span class="pagenum" id="Page_98">98</span> une phalange dont il serait le
-chef; certains hommes se réjouissent de faire faire à leurs amis des
-choses qui leur sont désagréables.</p>
-
-<p>Cependant Frédéric n’était pas retourné chez les Dambreuse. Les
-capitaux lui manquaient. Ce seraient des explications à n’en plus
-finir; il balançait à se décider. Peut-être avait-il raison? Rien
-n’était sûr maintenant, l’affaire des houilles pas plus qu’une autre;
-il fallait abandonner un pareil monde; enfin, Deslauriers le détourna
-de l’entreprise. A force de haine il devenait vertueux; et puis il
-aimait mieux Frédéric dans la médiocrité. De cette manière, il restait
-son égal et en communion plus intime avec lui.</p>
-
-<p>La commission de M<sup>lle</sup> Roque avait été fort mal exécutée. Son père
-l’écrivit, en fournissant les explications les plus précises, et
-terminait sa lettre par cette badinerie: «Au risque de vous donner un
-mal de nègre.»</p>
-
-<p>Frédéric ne pouvait faire autrement que de retourner chez Arnoux.
-Il monta dans le magasin et ne vit personne. La maison de commerce
-croulant, les employés imitaient l’incurie de leur patron.</p>
-
-<p>Il côtoya la longue étagère, chargée de faïences, qui occupait d’un
-bout à l’autre le milieu de l’appartement; puis, arrivé au fond, devant
-le comptoir, il marcha plus fort pour se faire entendre.</p>
-
-<p>La portière se relevant, M<sup>me</sup> Arnoux parut.</p>
-
-<p>«Comment, vous ici! vous!</p>
-
-<p>—Oui, balbutia-t-elle, un peu troublée. Je cherchais...»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_99">99</span></p>
-
-<p>Il aperçut son mouchoir près du pupitre et devina qu’elle était
-descendue chez son mari pour se rendre compte, éclaircir sans doute une
-inquiétude.</p>
-
-<p>«Mais... vous avez peut-être besoin de quelque chose? dit-elle.</p>
-
-<p>—Un rien, madame.</p>
-
-<p>—Ces commis sont intolérables! ils s’absentent toujours.»</p>
-
-<p>On ne devait pas les blâmer. Au contraire, il se félicitait de la
-circonstance.</p>
-
-<p>Elle le regarda ironiquement.</p>
-
-<p>«Eh bien, et ce mariage?</p>
-
-<p>—Quel mariage?</p>
-
-<p>—Le vôtre?</p>
-
-<p>—Moi? Jamais de la vie!»</p>
-
-<p>Elle fit un geste de dénégation.</p>
-
-<p>«Quand cela serait, après tout. On se réfugie dans le médiocre, par
-désespoir du beau qu’on a rêvé!</p>
-
-<p>—Tous vos rêves, pourtant, n’étaient pas si... candides!</p>
-
-<p>—Que voulez-vous dire?</p>
-
-<p>—Quand vous vous promenez aux courses avec... des personnes!»</p>
-
-<p>Il maudit la Maréchale. Un souvenir lui revint.</p>
-
-<p>«Mais c’est vous-même, autrefois, qui m’avez prié de la voir, dans
-l’intérêt d’Arnoux!»</p>
-
-<p>Elle répliqua en hochant la tête:</p>
-
-<p>«Et vous en profitez pour vous distraire.</p>
-
-<p>—Mon Dieu! oublions toutes ces sottises!</p>
-
-<p>—C’est juste, puisque vous allez vous marier!»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_100">100</span></p>
-
-<p>Et elle retenait son soupir, en mordant ses lèvres.</p>
-
-<p>Alors, il s’écria:</p>
-
-<p>«Mais je vous répète que non! Pouvez-vous croire que moi, avec mes
-besoins d’intelligence, mes habitudes, j’aille m’enfuir en province
-pour jouer aux cartes, surveiller des maçons et me promener en sabots!
-Dans quel but, alors? On vous a conté qu’elle était riche, n’est-ce
-pas? Ah! je me moque bien de l’argent! Est-ce qu’après avoir désiré
-tout ce qu’il y a de plus beau, de plus tendre, de plus enchanteur, une
-sorte de paradis sous forme humaine, et quand je l’ai trouvé enfin, cet
-idéal, quand cette vision me cache toutes les autres...»</p>
-
-<p>Et, lui prenant la tête à deux mains, il se mit à la baiser sur les
-paupières, en répétant:</p>
-
-<p>«Non! non! non! jamais je ne me marierai! jamais! jamais!»</p>
-
-<p>Elle acceptait ces caresses, figée par la surprise et par le
-ravissement.</p>
-
-<p>La porte du magasin sur l’escalier retomba. Elle fit un bond et elle
-restait la main étendue, comme pour lui commander le silence. Des pas
-se rapprochèrent. Puis quelqu’un dit au dehors:</p>
-
-<p>«Madame est-elle là?»</p>
-
-<p>—Entrez!»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Arnoux avait le coude sur le comptoir et roulait une plume entre
-ses doigts tranquillement, quand le teneur de livres ouvrit la portière.</p>
-
-<p>Frédéric se leva.</p>
-
-<p>«Madame, j’ai bien l’honneur de vous saluer. Le <span class="pagenum" id="Page_101">101</span> service, n’est-ce
-pas, sera prêt? je puis compter dessus?»</p>
-
-<p>Elle ne répondit rien. Mais cette complicité silencieuse enflamma son
-visage de toutes les rougeurs de l’adultère.</p>
-
-<p>Le lendemain, il retourna chez elle, on le reçut; et, afin de
-poursuivre ses avantages immédiatement, sans préambule, Frédéric
-commença par se justifier de la rencontre au Champ de Mars. Le hasard
-seul l’avait fait se trouver avec cette femme. En admettant qu’elle
-fût jolie (ce qui n’était pas vrai), comment pourrait-elle arrêter sa
-pensée, même une minute, puisqu’il en aimait une autre!</p>
-
-<p>«Vous le savez bien, je vous l’ai dit.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Arnoux baissa la tête.</p>
-
-<p>«Je suis fâchée que vous me l’ayez dit.</p>
-
-<p>—Pourquoi?</p>
-
-<p>—Les convenances les plus simples exigent maintenant que je ne vous
-revoie plus!»</p>
-
-<p>Il protesta de l’innocence de son amour. Le passé devait lui répondre
-de l’avenir; il s’était promis à lui-même de ne pas troubler son
-existence, de ne pas l’étourdir de ses plaintes.</p>
-
-<p>«Mais, hier, mon cœur débordait.</p>
-
-<p>—Nous ne devons plus songer à ce moment-là, mon ami!»</p>
-
-<p>Cependant où serait le mal quand deux pauvres êtres confondraient leur
-tristesse?</p>
-
-<p>«Car vous n’êtes pas heureuse non plus! Oh! je vous connais, vous
-n’avez personne qui réponde à vos <span class="pagenum" id="Page_102">102</span> besoins d’affection, de
-dévouement; je ferai tout ce que vous voudrez! Je ne vous offenserai
-pas!... je vous le jure.»</p>
-
-<p>Et il se laissa tomber sur les genoux, malgré lui, s’affaissant sous un
-poids intérieur trop lourd.</p>
-
-<p>«Levez-vous! dit-elle, je le veux!»</p>
-
-<p>Et elle lui déclara impérieusement que, s’il n’obéissait pas, il ne la
-reverrait jamais.</p>
-
-<p>«Ah! je vous en défie bien! reprit Frédéric. Qu’est-ce que j’ai à faire
-dans le monde? Les autres s’évertuent pour la richesse, la célébrité,
-le pouvoir! Moi, je n’ai pas d’état, vous êtes mon occupation
-exclusive, toute ma fortune, le but, le centre de mon existence, de mes
-pensées. Je ne peux pas plus vivre sans vous que sans l’air du ciel!
-Est-ce que vous ne sentez pas l’aspiration de mon âme monter vers la
-vôtre, et qu’elles doivent se confondre, et que j’en meurs?»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Arnoux se mit à trembler de tous ses membres.</p>
-
-<p>«Oh! allez-vous-en! je vous en prie!»</p>
-
-<p>L’expression bouleversée de sa figure l’arrêta, puis il fit un pas.
-Mais elle se reculait en joignant les deux mains.</p>
-
-<p>«Laissez-moi! au nom du ciel! de grâce!»</p>
-
-<p>Et Frédéric l’aimait tellement, qu’il sortit.</p>
-
-<p>Bientôt, il fut pris de colère contre lui-même, se déclara un imbécile,
-et, vingt-quatre heures après, il revint.</p>
-
-<p>Madame n’y était pas. Il resta sur le palier, étourdi de fureur et
-d’indignation. Arnoux parut et lui apprit que sa femme, le matin même,
-était partie s’installer <span class="pagenum" id="Page_103">103</span> dans une petite maison de campagne qu’ils
-louaient à Auteuil, ne possédant plus celle de Saint-Cloud.</p>
-
-<p>«C’est encore une de ses lubies! Enfin, puisque ça l’arrange! et moi
-aussi du reste; tant mieux! Dînons-nous ensemble ce soir?»</p>
-
-<p>Frédéric allégua une affaire urgente, puis courut à Auteuil.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Arnoux laissa échapper un cri de joie. Alors, toute sa rancune
-s’évanouit.</p>
-
-<p>Il ne parla point de son amour. Pour lui inspirer plus de confiance, il
-exagéra même sa réserve; et, lorsqu’il demanda s’il pouvait revenir,
-elle répondit: «Mais sans doute» en offrant sa main, qu’elle retira
-presque aussitôt.</p>
-
-<p>Frédéric, dès lors, multiplia ses visites. Il promettait au cocher de
-gros pourboires. Mais souvent, la lenteur du cheval l’impatientant, il
-descendait; puis, hors d’haleine, grimpait dans un omnibus; et comme il
-examinait dédaigneusement les figures des gens assis devant lui, et qui
-n’allaient pas chez elle!</p>
-
-<p>Il reconnaissait de loin sa maison à un chèvrefeuille énorme couvrant,
-d’un seul côté, les planches du toit; c’était une manière de chalet
-suisse peint en rouge, avec un balcon extérieur. Il y avait dans le
-jardin trois vieux marronniers, et au milieu, sur un tertre, un parasol
-en chaume que soutenait un tronc d’arbre. Sous l’ardoise des murs, une
-grosse vigne mal attachée pendait de place en place, comme un câble
-pourri. La sonnette de la grille, un peu rude à tirer, prolongeait son
-carillon, et on était toujours longtemps <span class="pagenum" id="Page_104">104</span> avant de venir. Chaque
-fois, il éprouvait une angoisse, une peur indéterminée.</p>
-
-<p>Puis il entendait claquer sur le sable les pantoufles de la bonne,
-ou bien M<sup>me</sup> Arnoux elle-même se présentait. Il arriva, un jour,
-derrière son dos, comme elle était accroupie, devant le gazon, à
-chercher de la violette.</p>
-
-<p>L’humeur de sa fille l’avait forcée de la mettre au couvent. Son gamin
-passait l’après-midi dans une école, Arnoux faisait de longs déjeuners
-au Palais-Royal, avec Regimbart et l’ami Compain. Aucun fâcheux ne
-pouvait les surprendre.</p>
-
-<p>Il était bien entendu <ins class="correction" title="qu’ils ne devait">qu’ils ne devaient</ins> pas s’appartenir. Cette
-convention, qui les garantissait du péril, facilitait leurs
-épanchements.</p>
-
-<p>Elle lui dit son existence d’autrefois, à Chartres, chez sa mère;
-sa dévotion vers douze ans; puis sa fureur de musique, lorsqu’elle
-chantait jusqu’à la nuit, dans sa petite chambre, d’où l’on découvrait
-les remparts. Il lui conta ses mélancolies au collège, et comment dans
-son ciel poétique resplendissait un visage de femme, si bien qu’en la
-voyant pour la première fois, il l’avait reconnue.</p>
-
-<p>Ces discours n’embrassaient, d’habitude, que les années de leur
-fréquentation. Il lui rappelait d’insignifiants détails, la couleur
-de sa robe à telle époque, quelle personne un jour était survenue, ce
-qu’elle avait dit une autre fois; et elle répondait tout émerveillée:</p>
-
-<p>«Oui. Je me rappelle!»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_105">105</span></p>
-
-<p>Leurs goûts, leurs jugements étaient les mêmes. Souvent celui des deux
-qui écoutait l’autre s’écriait:</p>
-
-<p>«Moi aussi!»</p>
-
-<p>Et l’autre, à son tour, reprenait:</p>
-
-<p>«Moi aussi!»</p>
-
-<p>Puis c’étaient d’interminables plaintes sur la Providence:</p>
-
-<p>«Pourquoi le ciel ne l’a-t-il pas voulu! Si nous nous étions
-rencontrés!...</p>
-
-<p>—Ah! si j’avais été plus jeune! soupirait-elle.</p>
-
-<p>—Non! moi, un peu plus vieux.»</p>
-
-<p>Et ils s’imaginaient une vie exclusivement amoureuse, assez féconde
-pour remplir les plus vastes solitudes, excédant toutes les joies,
-défiant toutes les misères, où les heures auraient disparu dans un
-continuel épanchement d’eux-mêmes, et qui aurait fait quelque chose de
-resplendissant et d’élevé comme la palpitation des étoiles.</p>
-
-<p>Presque toujours, ils se tenaient en plein air au haut de l’escalier;
-des cimes d’arbres jaunies par l’automne se mamelonnaient devant eux,
-inégalement jusqu’au bord du ciel pâle; ou bien ils allaient au bout de
-l’avenue, dans un pavillon ayant pour tout meuble un canapé de toile
-grise. Des points noirs tachaient la glace; les murailles exhalaient
-une odeur de moisi;—et ils restaient là, causant d’eux-mêmes, des
-autres, de n’importe quoi, avec ravissement. Quelquefois, les rayons
-du soleil, traversant la jalousie, tendaient depuis le plafond jusque
-sur les dalles comme les cordes d’une lyre. Des brins de poussière
-tourbillonnaient dans ces <span class="pagenum" id="Page_106">106</span> barres lumineuses. Elle s’amusait à
-les fendre avec sa main;—Frédéric la saisissait doucement, et il
-contemplait l’entrelacs de ses veines, les grains de sa peau, la forme
-de ses doigts. Chacun de ses doigts était, pour lui, plus qu’une chose,
-presque une personne.</p>
-
-<p>Elle lui donna ses gants, la semaine d’après son mouchoir. Elle
-l’appelait «Frédéric», il l’appelait «Marie», adorant ce nom-là, fait
-exprès, disait-il, pour être soupiré dans l’extase, et qui semblait
-contenir des nuages d’encens, des jonchées de roses.</p>
-
-<p>Ils arrivèrent à fixer d’avance le jour de ses visites; et, sortant
-comme par hasard, elle allait au-devant de lui sur la route.</p>
-
-<p>Elle ne faisait rien pour exciter son amour, perdue dans cette
-insouciance qui caractérise les grands bonheurs. Pendant toute la
-saison, elle porta une robe de chambre en soie brune, bordée de velours
-pareil, vêtement large convenant à la mollesse de ses attitudes et
-de sa physionomie sérieuse. D’ailleurs, elle touchait au mois d’août
-des femmes, époque tout à la fois de réflexion et de tendresse, où la
-maturité qui commence colore le regard d’une flamme plus profonde,
-quand la force du cœur se mêle à l’expérience de la vie, et que,
-sur la fin de ses épanouissements, l’être complet déborde de richesses
-dans l’harmonie de sa beauté. Jamais elle n’avait eu plus de douceur,
-d’indulgence. Sûre de ne pas faillir, elle s’abandonnait à un sentiment
-qui lui semblait un droit conquis par ses chagrins. Cela était si bon,
-du reste, et si nouveau! Quel abîme <span class="pagenum" id="Page_107">107</span> entre la grossièreté d’Arnoux
-et les adorations de Frédéric!</p>
-
-<p>Il tremblait de perdre par un mot tout ce qu’il croyait avoir gagné,
-se disant qu’on peut ressaisir une occasion et qu’on ne rattrape
-jamais une sottise. Il voulait qu’elle se donnât, et non la prendre.
-L’assurance de son amour le délectait comme un avant-goût de la
-possession, et puis le charme de sa personne lui troublait le cœur
-plus que les sens. C’était une béatitude indéfinie, un tel enivrement,
-qu’il en oubliait jusqu’à la possibilité d’un bonheur absolu. Loin
-d’elle, des convoitises furieuses le dévoraient.</p>
-
-<p>Bientôt il y eut dans leurs dialogues de grands intervalles de silence.
-Quelquefois une sorte de pudeur sexuelle les faisait rougir l’un devant
-l’autre. Toutes les précautions pour cacher leur amour le dévoilaient;
-plus il devenait fort, plus leurs manières étaient contenues.</p>
-
-<p>Par l’exercice d’un tel mensonge, leur sensibilité s’exaspéra. Ils
-jouissaient délicieusement de la senteur des feuilles humides, ils
-souffraient du vent d’est, ils avaient des irritations sans cause, des
-pressentiments funèbres; un bruit de pas, le craquement d’une boiserie
-leur causaient des épouvantes comme s’ils avaient été coupables;
-ils se sentaient poussés vers un abîme; une atmosphère orageuse les
-enveloppait; et quand des doléances échappaient à Frédéric, elle
-s’accusait elle-même.</p>
-
-<p>«Oui! je fais mal! j’ai l’air d’une coquette! Ne venez donc plus!»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_108">108</span></p>
-
-<p>Alors il répétait les mêmes serments,—qu’elle écoutait chaque fois
-avec plaisir.</p>
-
-<p>Son retour à Paris et les embarras du jour de l’an suspendirent un
-peu leurs entrevues. Quand il revint, il avait, dans les allures,
-quelque chose de plus hardi. Elle sortait à chaque minute pour donner
-des ordres et recevait, malgré ses prières, tous les bourgeois qui
-venaient la voir. On se livrait alors à des conversations sur Léotade,
-M. Guizot, le pape, l’insurrection de Palerme et le banquet du
-XII<sup>e</sup> arrondissement, lequel inspirait des inquiétudes. Frédéric se
-soulageait en déblatérant contre le pouvoir; car il souhaitait, comme
-Deslauriers, un bouleversement universel, tant il était maintenant
-aigri. M<sup>me</sup> Arnoux, de son côté, devenait sombre.</p>
-
-<p>Son mari, prodiguant les extravagances, entretenait une ouvrière de la
-manufacture, celle qu’on appelait la Bordelaise. M<sup>me</sup> Arnoux l’apprit
-elle-même à Frédéric. Il voulait tirer de là un argument, «puisqu’on la
-trahissait».</p>
-
-<p>«Oh! je ne m’en trouble guère!» dit-elle.</p>
-
-<p>Cette déclaration lui parut affermir complètement leur intimité. Arnoux
-s’en méfiait-il?</p>
-
-<p>«Non! pas maintenant!»</p>
-
-<p>Elle lui conta qu’un soir, il les avait laissés en tête-à-tête, puis
-était revenu, avait écouté derrière la porte, et, comme tous deux
-parlaient de choses indifférentes, il vivait, depuis ce temps-là, dans
-une entière sécurité:</p>
-
-<p>«Avec raison, n’est-ce pas? dit amèrement Frédéric.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_109">109</span></p>
-
-<p>—Oui, sans doute!»</p>
-
-<p>Elle aurait fait mieux de ne pas risquer un pareil mot.</p>
-
-<p>Un jour elle ne se trouva point chez elle à l’heure où il avait coutume
-d’y venir. Ce fut pour lui comme une trahison.</p>
-
-<p>Il se fâcha ensuite de voir les fleurs qu’il apportait toujours
-plantées dans un verre d’eau.</p>
-
-<p>«Où voulez-vous donc qu’elles soient?</p>
-
-<p>—Oh! pas là! Du reste, elles y sont moins froidement que sur votre
-cœur.»</p>
-
-<p>Quelque temps après, il lui reprocha d’avoir été la veille aux Italiens
-sans le prévenir. D’autres l’avaient vue, admirée, aimée peut-être;
-Frédéric s’attachait à ses soupçons uniquement pour la quereller, la
-tourmenter; car il commençait à la haïr, et c’était bien le moins
-qu’elle eût une part de ses souffrances!</p>
-
-<p>Une après-midi (vers le milieu de février), il la surprit fort émue.
-Eugène se plaignait de mal à la gorge. Le docteur avait dit pourtant
-que <ins class="correction" title="ne">ce</ins> n’était rien, un gros rhume, la grippe. Frédéric fut étonné par
-l’air ivre de l’enfant. Il rassura sa mère néanmoins, cita en exemple
-plusieurs bambins de son âge qui venaient d’avoir des affections
-semblables et s’étaient vite guéris.</p>
-
-<p>«Vraiment?</p>
-
-<p>—Mais oui, bien sûr!</p>
-
-<p>—Oh! comme vous êtes bon!»</p>
-
-<p>Et elle lui prit la main. Il l’étreignit dans la sienne.</p>
-
-<p>«Oh! laissez-la.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_110">110</span></p>
-
-<p>—Qu’est-ce que cela fait, puisque c’est au consolateur que vous
-l’offrez!... Vous me croyez bien pour ces choses, et vous doutez de
-moi... quand je vous parle de mon amour!</p>
-
-<p>—Je n’en doute pas, mon pauvre ami!</p>
-
-<p>—Pourquoi cette défiance, comme si j’étais un misérable capable
-d’abuser!...</p>
-
-<p>—Oh! non!...</p>
-
-<p>—Si j’avais seulement une preuve!...</p>
-
-<p>—Quelle preuve?</p>
-
-<p>—Celle qu’on donnerait au premier venu, celle que vous m’avez accordée
-à moi-même.»</p>
-
-<p>Et il lui rappela qu’une fois ils étaient sortis ensemble, par un
-crépuscule d’hiver, un temps de brouillard. Tout cela était bien loin
-maintenant! Qui donc l’empêchait de se montrer à son bras, devant tout
-le monde, sans crainte de sa part, sans arrière-pensée de la sienne,
-n’ayant personne autour d’eux pour les importuner?</p>
-
-<p>«Soit!» dit-elle, avec une bravoure de décision qui stupéfia d’abord
-Frédéric.</p>
-
-<p>Mais il reprit vivement:</p>
-
-<p>«Voulez-vous que je vous attende au coin de la rue Tronchet et de la
-rue de la Ferme?</p>
-
-<p>—Mon Dieu! mon ami...» balbutiait M<sup>me</sup> Arnoux.</p>
-
-<p>Sans lui donner le temps de réfléchir, il ajouta:</p>
-
-<p>«Mardi prochain, je suppose?</p>
-
-<p>—Mardi?</p>
-
-<p>—Oui, entre deux et trois heures!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_111">111</span></p>
-
-<p>—J’y serai!»</p>
-
-<p>Et elle détourna son visage par un mouvement de honte. Frédéric lui
-posa ses lèvres sur la nuque.</p>
-
-<p>«Oh! ce n’est pas bien, dit-elle. Vous me feriez repentir.»</p>
-
-<p>Il s’écarta, redoutant la mobilité ordinaire des femmes. Puis, sur le
-seuil, il murmura doucement, comme une chose bien convenue:</p>
-
-<p>«A mardi!»</p>
-
-<p>Elle baissa ses beaux yeux d’une façon discrète et résignée.</p>
-
-<p>Frédéric avait un plan.</p>
-
-<p>Il espérait que, grâce à la pluie ou au soleil, il pourrait la faire
-s’arrêter sous une porte, et qu’une fois sous la porte, elle entrerait
-dans la maison. Le difficile était d’en découvrir une convenable.</p>
-
-<p>Il se mit donc en recherche, et, vers le milieu de la rue Tronchet, il
-lut de loin sur une enseigne: <i>Appartements meublés</i>.</p>
-
-<p>Le garçon, comprenant son intention, lui montra tout de suite, à
-l’entresol, une chambre et un cabinet avec deux sorties. Frédéric la
-retint pour un mois et paya d’avance.</p>
-
-<p>Puis il alla dans trois magasins acheter la parfumerie la plus rare;
-il se procura un morceau de fausse guipure pour remplacer l’affreux
-couvre-pieds de coton rouge, il choisit une paire de pantoufles en
-satin bleu; la crainte seule de paraître grossier le modéra dans ses
-emplettes; il revint avec elles;—et plus dévotement que ceux qui font
-des reposoirs, il changea les <span class="pagenum" id="Page_112">112</span> meubles de place, drapa lui-même
-les rideaux, mit des bruyères sur la cheminée, des violettes sur la
-commode; il aurait voulu paver la chambre tout en or. «C’est demain,
-se disait-il, oui, demain! Je ne rêve pas.» Et il sentait battre son
-cœur à grands coups sous le délire de son espérance; puis, quand
-tout fut prêt, il emporta la clef dans sa poche, comme si le bonheur,
-qui dormait là, avait pu s’en envoler.</p>
-
-<p>Une lettre de sa mère l’attendait chez lui.</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«Pourquoi une si longue absence? Ta conduite commence à paraître
- ridicule. Je comprends que, dans une certaine mesure, tu aies d’abord
- hésité devant cette union; cependant réfléchis!»</p>
-</div>
-
-<p>Et elle précisait les choses: quarante-cinq mille livres de rente.
-Du reste, «on en causait»; et M. Roque attendait une réponse
-définitive. Quant à la jeune personne, sa position véritablement était
-embarrassante. «Elle t’aime beaucoup.»</p>
-
-<p>Frédéric rejeta la lettre sans la finir et en ouvrit une autre, un
-billet de Deslauriers.</p>
-
-<div class="quote">
- <p class="destinataire">«Mon vieux,</p>
-
- <p>«La <i>poire</i> est mûre. Selon ta promesse, nous comptons sur toi. On
- se réunit demain au petit jour, place du Panthéon. Entre au café
- Soufflot. Il faut que je te parle avant la manifestation.»</p>
-
- <p>«Oh! je les connais, leurs manifestations. Mille grâces! j’ai un
- rendez-vous plus agréable.»</p>
-</div>
-
-<p>Et, le lendemain, dès onze heures, Frédéric était sorti. Il voulait
-donner un dernier coup d’œil aux préparatifs; puis, qui sait, elle
-pouvait, par un hasard quelconque, <span class="pagenum" id="Page_113">113</span> être en avance? En débouchant
-de la rue Tronchet, il entendit derrière la Madeleine une grande
-clameur; il s’avança; et il aperçut au fond de la place, à gauche, des
-gens en blouse et des bourgeois.</p>
-
-<p>En effet, un manifeste publié dans les journaux avait convoqué à cet
-endroit tous les souscripteurs du banquet réformiste. Le ministère,
-presque immédiatement, avait affiché une proclamation l’interdisant. La
-veille au soir, l’opposition parlementaire y avait renoncé; mais les
-patriotes, qui ignoraient cette résolution des chefs, étaient venus
-au rendez-vous, suivis par un grand nombre de curieux. Une députation
-des écoles s’était portée tout à l’heure chez Odilon Barrot. Elle
-était maintenant aux Affaires étrangères, et on ne savait pas si le
-banquet aurait lieu, si le gouvernement exécuterait sa menace, si les
-gardes nationaux se présenteraient. On en voulait aux députés comme au
-pouvoir. La foule augmentait de plus en plus, quand tout à coup vibra
-dans les airs le refrain de <i>la Marseillaise</i>.</p>
-
-<p>C’était la colonne des étudiants qui arrivait. Ils marchaient au pas,
-sur deux files, en bon ordre, l’aspect irrité, les mains nues, et tous
-criant par intervalles:</p>
-
-<p>«Vive la Réforme! à bas Guizot!»</p>
-
-<p>Les amis de Frédéric étaient là, bien sûr. Ils allaient l’apercevoir et
-l’entraîner. Il se réfugia vivement dans la rue de l’Arcade.</p>
-
-<p>Quand les étudiants eurent fait deux fois le tour de la Madeleine, ils
-descendirent vers la place de la Concorde. Elle était remplie de monde;
-et la foule tassée <span class="pagenum" id="Page_114">114</span> semblait, de loin, un champ d’épis noirs qui
-oscillaient.</p>
-
-<p>Au même moment, des soldats de la ligne se rangèrent en bataille, à
-gauche de l’église.</p>
-
-<p>Les groupes stationnaient cependant. Pour en finir, des agents de
-police en bourgeois saisissaient les plus mutins et les emmenaient au
-poste brutalement. Frédéric, malgré son indignation, resta muet; on
-aurait pu le prendre avec les autres, et il aurait manqué M<sup>me</sup> Arnoux.</p>
-
-<p>Peu de temps après, parurent les casques des municipaux. Ils frappaient
-autour d’eux à coups de plat de sabre. Un cheval s’abattit; on courut
-lui porter secours: et, dès que le cavalier fut en selle, tous
-s’enfuirent.</p>
-
-<p>Alors, il y eut un grand silence. La pluie fine, qui avait mouillé
-l’asphalte, ne tombait plus. Des nuages s’en allaient, balayés
-mollement par le vent d’ouest.</p>
-
-<p>Frédéric se mit à parcourir la rue Tronchet, en regardant devant lui et
-derrière lui.</p>
-
-<p>Deux heures enfin sonnèrent.</p>
-
-<p>«Ah! c’est maintenant! se dit-il, elle sort de sa maison, elle
-approche; et, une minute après: «Elle aurait eu le temps de venir.»
-Jusqu’à trois heures, il tâcha de se calmer. «Non, elle n’est pas en
-retard; un peu de patience!»</p>
-
-<p>Et, par désœuvrement, il examinait les rares boutiques: un libraire,
-un sellier, un magasin de deuil. Bientôt il connut tous les noms des
-ouvrages, tous les harnais, toutes les étoffes. Les marchands, à force
-de <span class="pagenum" id="Page_115">115</span> le voir passer et repasser continuellement, furent étonnés
-d’abord, puis effrayés, et ils fermèrent leur devanture.</p>
-
-<p>Sans doute, elle avait un empêchement, et elle en souffrait aussi.
-Mais quelle joie tout à l’heure!—Car elle allait venir, cela était
-certain! «Elle me l’a bien promis!» Cependant une angoisse intolérable
-le gagnait.</p>
-
-<p>Par un mouvement absurde, il rentra dans l’hôtel, comme si elle avait
-pu s’y trouver. A l’instant même, elle arrivait peut-être dans la rue.
-Il s’y jeta. Personne! Et il se remit à battre le trottoir.</p>
-
-<p>Il considérait les fentes des pavés, la gueule des gouttières, les
-candélabres, les numéros au-dessus des portes. Les objets les plus
-minimes devenaient pour lui des compagnons, ou plutôt des spectateurs
-ironiques, et les façades régulières des maisons lui semblaient
-impitoyables. Il souffrait du froid aux pieds. Il se sentait dissoudre
-d’accablement. La répercussion de ses pas lui secouait la cervelle.</p>
-
-<p>Quand il vit quatre heures à sa montre, il éprouva comme un vertige,
-une épouvante. Il tâcha de se répéter des vers, de calculer n’importe
-quoi, d’inventer une histoire. Impossible! L’image de M<sup>me</sup> Arnoux
-l’obsédait. Il avait envie de courir à sa rencontre. Mais quelle route
-prendre pour ne pas se croiser?</p>
-
-<p>Il aborda un commissionnaire, lui mit dans la main cinq francs, et le
-chargea d’aller rue du Paradis, chez Jacques Arnoux, pour s’enquérir
-près du portier «si Madame était chez elle». Puis il se planta au
-coin de <span class="pagenum" id="Page_116">116</span> la rue de la Ferme et de la rue Tronchet, de manière à
-voir simultanément dans toutes les deux. Au fond de la perspective,
-sur le boulevard, des masses confuses glissaient. Il distinguait
-parfois l’aigrette d’un dragon, un chapeau de femme, et il tendait ses
-prunelles pour la reconnaître. Un enfant déguenillé qui montrait une
-marmotte dans une boite lui demanda l’aumône en souriant.</p>
-
-<p>L’homme à la veste de velours reparut. «Le portier ne l’avait pas
-vue sortir.» Qui la retenait? Si elle était malade, on l’aurait dit!
-Était-ce une visite? Rien de plus facile que de ne pas recevoir. Il se
-frappa le front.</p>
-
-<p>«Ah! je suis bête! C’est l’émeute!» Cette explication naturelle le
-soulagea. Puis, tout à coup: «Mais son quartier est tranquille.» Et
-un doute abominable l’assaillit. «Si elle allait ne pas venir? si
-sa promesse n’était qu’une parole pour m’évincer? Non! non!» Ce qui
-l’empêchait sans doute, c’était un hasard extraordinaire, un de ces
-événements qui déjouent toute prévoyance. Dans ce cas-là, elle aurait
-écrit. Et il envoya le garçon d’hôtel à son domicile, rue Rumfort, pour
-savoir s’il n’y avait point de lettre?</p>
-
-<p>On n’avait apporté aucune lettre. Cette absence de nouvelles le rassura.</p>
-
-<p>Du nombre des pièces de monnaie prises au hasard dans sa main, de la
-physionomie des passants, de la couleur des chevaux, il tirait des
-présages; et, quand l’augure était contraire, il s’efforçait de ne pas
-y croire. Dans ses accès de fureur contre M<sup>me</sup> Arnoux, il l’injuriait
-à demi voix. Puis c’étaient des faiblesses à s’évanouir, <span class="pagenum" id="Page_117">117</span> et tout à
-coup des rebondissements d’espérance. Elle allait paraître. Elle était
-là, derrière son dos. Il se retournait: rien! Une fois, il aperçut à
-trente pas environ une femme de même taille, avec la même robe. Il la
-rejoignit; ce n’était pas elle! Cinq heures arrivèrent! cinq heures et
-demie! six heures! Le gaz s’allumait. M<sup>me</sup> Arnoux n’était pas venue.</p>
-
-<p>Elle avait rêvé, la nuit précédente, qu’elle était sur le trottoir
-de la rue Tronchet depuis longtemps. Elle y attendait quelque chose
-d’indéterminé, de considérable néanmoins, et, sans savoir pourquoi,
-elle avait peur d’être aperçue. Mais un maudit petit chien, acharné
-contre elle, mordillait le bas de sa robe. Il revenait obstinément et
-aboyait toujours plus fort. M<sup>me</sup> Arnoux se réveilla. L’aboiement du
-chien continuait. Elle tendit l’oreille. Cela partait de la chambre
-de son fils. Elle s’y précipita pieds nus. C’était l’enfant lui-même
-qui toussait. Il avait les mains brûlantes, la face rouge et la voix
-singulièrement rauque. L’embarras de sa respiration augmentait de
-minute en minute. Elle resta jusqu’au jour, penchée sur sa couverture,
-à l’observer.</p>
-
-<p>A huit heures, le tambour de la garde nationale vint prévenir M. Arnoux
-que ses camarades l’attendaient. Il s’habilla vivement et s’en alla, en
-promettant de passer tout de suite chez leur médecin, M. Colot. A dix
-heures, M. Colot n’étant pas venu, M<sup>me</sup> Arnoux expédia sa femme de
-chambre. Le docteur était en voyage, à la campagne, et le jeune homme
-qui le remplaçait faisait des courses.</p>
-
-<p>Eugène tenait sa tête de côté, sur le traversin, en <span class="pagenum" id="Page_118">118</span> fronçant
-toujours ses sourcils, en dilatant ses narines; sa pauvre petite
-figure devenait plus blême que ses draps, et il s’échappait de son
-larynx un sifflement produit par chaque inspiration, de plus en plus
-courte, sèche, et comme métallique. Sa toux ressemblait au bruit de ces
-mécaniques barbares qui font japper les chiens de carton.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Arnoux fut saisie d’épouvante. Elle se jeta sur les sonnettes,
-en appelant au secours, en criant:</p>
-
-<p>«Un médecin! un médecin!»</p>
-
-<p>Dix minutes après arriva un vieux monsieur en cravate blanche et
-à favoris gris bien taillés. Il fit beaucoup de questions sur les
-habitudes, l’âge et le tempérament du jeune malade, puis examina sa
-gorge, s’appliqua la tête dans son dos et écrivit une ordonnance. L’air
-tranquille de ce bonhomme était odieux. Il sentait l’embaumement. Elle
-aurait voulu le battre. Il dit qu’il reviendrait dans la soirée.</p>
-
-<p>Bientôt les horribles quintes recommencèrent. Quelquefois, l’enfant
-se dressait tout à coup. Des mouvements convulsifs lui secouaient
-les muscles de la poitrine, et, dans ses aspirations, son ventre se
-creusait comme s’il eût suffoqué d’avoir couru. Puis il retombait la
-tête en arrière et la bouche grande ouverte. Avec des précautions
-infinies, M<sup>me</sup> Arnoux tâchait de lui faire avaler le contenu
-des fioles, du sirop d’ipécacuana, une potion kermétisée. Mais il
-repoussait la cuiller, en gémissant d’une voix faible. On aurait dit
-qu’il soufflait ses paroles.</p>
-
-<p>De temps à autre, elle relisait l’ordonnance. Les <span class="pagenum" id="Page_119">119</span> observations du
-formulaire l’effrayaient; peut-être que le pharmacien s’était trompé!
-Son impuissance la désespérait. L’élève de M. Colot arriva.</p>
-
-<p>C’était un jeune homme d’allures modestes, neuf dans le métier, et
-qui ne cacha point son impression. Il resta d’abord indécis, par peur
-de se compromettre, et enfin prescrivit l’application de morceaux de
-glace. On fut longtemps à trouver de la glace. La vessie qui contenait
-les morceaux creva. Il fallut changer la chemise. Tout ce dérangement
-provoqua un nouvel accès plus terrible.</p>
-
-<p>L’enfant se mit à arracher les linges de son cou, comme s’il avait
-voulu retirer l’obstacle qui l’étouffait, et il égratignait le mur,
-saisissait les rideaux de sa couchette, cherchant partout un point
-d’appui pour respirer. Son visage était bleuâtre maintenant, et tout
-son corps, trempé d’une sueur froide, paraissait maigrir. Ses yeux
-hagards s’attachaient sur sa mère avec terreur. Il lui jetait les bras
-autour du cou, s’y suspendait d’une façon désespérée; et, en repoussant
-ses sanglots, elle balbutiait des paroles tendres.</p>
-
-<p>«Oui, mon amour, mon ange, mon trésor!»</p>
-
-<p>Puis, des moments de calme survenaient.</p>
-
-<p>Elle alla chercher des joujoux, un polichinelle, une collection
-d’images, et les étala sur son lit pour le distraire. Elle essaya même
-de chanter.</p>
-
-<p>Elle commença une chanson qu’elle lui disait autrefois, quand elle le
-berçait en l’emmaillotant sur cette même petite chaise de tapisserie.
-Mais il frissonna dans la longueur entière de son corps, comme une onde
-<span class="pagenum" id="Page_120">120</span> sous un coup de vent; les globes de ses yeux saillissaient: elle
-crut qu’il allait mourir et se détourna pour ne pas le voir.</p>
-
-<p>Un instant après, elle eut la force de le regarder. Il vivait
-encore. Les heures se succédèrent, lourdes, mornes, interminables,
-désespérantes; et elle n’en comptait plus les minutes qu’à la
-progression de cette agonie. Les secousses de sa poitrine le jetaient
-en avant comme pour le briser; à la fin, il vomit quelque chose
-d’étrange, qui ressemblait à un tube de parchemin. Qu’était-ce?
-Elle s’imagina qu’il avait rendu un bout de ses entrailles. Mais il
-respirait largement, régulièrement. Cette apparence de bien-être
-l’effraya plus que tout le reste; elle se tenait comme pétrifiée, les
-bras pendants, les yeux fixes, quand M. Colot survint. L’enfant, selon
-lui, était sauvé.</p>
-
-<p>Elle ne comprit pas d’abord et se fit répéter la phrase. N’était-ce
-pas une de ces consolations propres aux médecins? Le docteur s’en alla
-d’un air tranquille. Alors, ce fut pour elle comme si les cordes qui
-serraient son cœur se fussent dénouées.</p>
-
-<p>«Sauvé! Est-ce possible!»</p>
-
-<p>Tout à coup l’idée de Frédéric lui apparut d’une façon nette et
-inexorable. C’était un avertissement de la Providence. Mais le
-Seigneur, dans sa miséricorde, n’avait pas voulu la punir tout à fait!
-Quelle expiation, plus tard, si elle persévérait dans cet amour!
-Sans doute, on insulterait son fils à cause d’elle; et M<sup>me</sup> Arnoux
-l’aperçut jeune homme, blessé dans une rencontre, rapporté sur un
-brancard, mourant. D’un bond, elle <span class="pagenum" id="Page_121">121</span> se précipita sur la petite
-chaise; et de toutes ses forces, lançant son âme dans les hauteurs,
-elle offrit à Dieu, comme un holocauste, le sacrifice de sa première
-passion, de sa seule faiblesse.</p>
-
-<p>Frédéric était revenu chez lui. Il restait dans son fauteuil, sans même
-avoir la force de la maudire. Une espèce de sommeil le gagna; et, à
-travers son cauchemar, il entendait la pluie tomber en croyant toujours
-qu’il était là-bas sur le trottoir.</p>
-
-<p>Le lendemain, par une dernière lâcheté, il envoya encore un
-commissionnaire chez M<sup>me</sup> Arnoux.</p>
-
-<p>Soit que le Savoyard ne fît pas la commission, ou qu’elle eût trop de
-choses à dire pour s’expliquer d’un mot, la même réponse fut rapportée.
-L’insolence était trop forte! Une colère d’orgueil le saisit. Il se
-jura de n’avoir plus même un désir; et, comme un feuillage emporté par
-un ouragan, son amour disparut. Il en ressentit un soulagement, une
-joie stoïque, puis un besoin d’actions violentes; et il s’en alla au
-hasard par les rues.</p>
-
-<p>Des hommes des faubourgs passaient, armés de fusils, de vieux sabres,
-quelques-uns portant des bonnets rouges, et tous chantant <i>la
-Marseillaise</i> ou <i>les Girondins</i>. Çà et là, un garde national se hâtait
-pour rejoindre sa mairie. Des tambours, au loin, résonnaient. On se
-battait à la porte Saint-Martin. Il y avait dans l’air quelque chose de
-gaillard et de belliqueux. Frédéric marchait toujours. L’agitation de
-la grande ville le rendait gai.</p>
-
-<p>A la hauteur de Frascati, il aperçut les fenêtres de <span class="pagenum" id="Page_122">122</span> la Maréchale;
-une idée folle lui vint, une réaction de jeunesse. Il traversa le
-boulevard.</p>
-
-<p>On fermait la porte cochère; et Delphine, la femme de chambre, en train
-d’écrire dessus avec un charbon: «Armes données», lui dit vivement:</p>
-
-<p>«Ah! Madame est dans un bel état! Elle a renvoyé ce matin son groom qui
-l’insultait. Elle croit qu’on va piller partout! Elle crève de peur!
-d’autant plus que Monsieur est parti!</p>
-
-<p>—Quel monsieur?</p>
-
-<p>—Le Prince!»</p>
-
-<p>Frédéric entra dans le boudoir. La Maréchale parut, en jupon, les
-cheveux sur le dos, bouleversée.</p>
-
-<p>«Ah! merci! tu viens me sauver! c’est la seconde fois! tu n’en demandes
-jamais le prix, toi!</p>
-
-<p>—Mille pardons!» dit Frédéric en lui saisissant la taille dans les
-deux mains.</p>
-
-<p>«Comment? que fais-tu?» balbutia la Maréchale, à la fois surprise et
-égayée par ces manières.</p>
-
-<p>Il répondit:</p>
-
-<p>«Je suis la mode, je me réforme.»</p>
-
-<p>Elle se laissa renverser sur le divan et continuait à rire sous ses
-baisers.</p>
-
-<p>Ils passèrent l’après-midi à regarder, de leur fenêtre, le peuple dans
-la rue. Puis il l’emmena dîner aux Trois Frères Provençaux. Le repas
-fut long, délicat. Ils s’en revinrent à pied, faute de voiture.</p>
-
-<p>A la nouvelle d’un changement de ministère, Paris avait changé. Tout
-le monde était en joie; des promeneurs circulaient, et des lampions
-à chaque étage faisaient <span class="pagenum" id="Page_123">123</span> une clarté comme en plein jour. Les
-soldats regagnaient lentement leurs casernes, harassés, l’air triste.
-On les saluait, en criant: «Vive la ligne!» Ils continuaient sans
-répondre. Dans la garde nationale, au contraire, les officiers, rouges
-d’enthousiasme, brandissaient leur sabre en vociférant: «Vive la
-réforme!» et ce mot-là, chaque fois, faisait rire les deux amants.
-Frédéric blaguait, était très gai.</p>
-
-<p>Par la rue Duphot, ils atteignirent les boulevards. Des lanternes
-vénitiennes, suspendues aux maisons, formaient des guirlandes de feu.
-Un fourmillement confus s’agitait en dessous; au milieu de cette ombre,
-par endroits, brillaient des blancheurs de baïonnettes. Un grand
-brouhaha s’élevait. La foule était trop compacte, le retour direct
-impossible; et ils entraient dans la rue Caumartin, quand, tout à
-coup, éclata derrière eux un bruit, pareil au craquement d’une immense
-pièce de soie que l’on déchire. C’était la fusillade du boulevard des
-Capucines.</p>
-
-<p>«Ah! on casse quelques bourgeois», dit Frédéric tranquillement, car il
-y a des situations où l’homme le moins cruel est si détaché des autres,
-qu’il verrait périr le genre humain sans un battement de cœur.</p>
-
-<p>La Maréchale, cramponnée à son bras, claquait des dents. Elle se
-déclara incapable de faire vingt pas de plus. Alors, par un raffinement
-de haine, pour mieux outrager en son âme M<sup>me</sup> Arnoux, il l’emmena
-jusqu’à l’hôtel de la rue Tronchet, dans le logement préparé pour
-l’autre.</p>
-
-<p>Les fleurs n’étaient pas flétries. La guipure s’étalait <span class="pagenum" id="Page_124">124</span> sur le
-lit. Il tira de l’armoire les petites pantoufles. Rosanette trouva ces
-prévenances fort délicates.</p>
-
-<p>Vers une heure, elle fut réveillée par des roulements lointains et elle
-le vit qui sanglotait, la tête enfoncée dans l’oreiller.</p>
-
-<p>«Qu’as-tu donc, cher amour?</p>
-
-<p>—C’est excès de bonheur, dit Frédéric. Il y avait trop longtemps que
-je te désirais!»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_125">125</span></p>
-
-<hr class="small" />
-
-<p class="center big150" id="ch4">TROISIÈME PARTIE</p>
-
-<h2>I</h2>
-
-<p>Le bruit d’une fusillade le tira brusquement de son sommeil; et, malgré
-les instances de Rosanette, Frédéric, à toute force, voulut aller voir
-ce qui se passait. Il descendait les Champs-Élysées, d’où les coups de
-feu étaient partis. A l’angle de la rue Saint-Honoré, des hommes en
-blouse le croisèrent en criant:</p>
-
-<p>«Non! pas par là! au Palais-Royal!»</p>
-
-<p>Frédéric les suivit. On avait arraché les grilles de l’Assomption. Plus
-loin, il remarqua trois pavés au milieu de la voie, le commencement
-d’une barricade, sans doute, puis des tessons de bouteilles et des
-paquets de fil de fer pour embarrasser la cavalerie; quand tout à coup
-s’élança d’une ruelle un grand jeune homme pâle, dont les cheveux noirs
-flottaient sur les épaules, prises dans une espèce de maillot à pois de
-couleur. Il tenait un long fusil de soldat et courait sur la pointe de
-ses pantoufles avec l’air d’un somnambule et leste comme un tigre. On
-entendait, par intervalles, une détonation.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_128">128</span></p>
-
-<p>La veille au soir, le spectacle du chariot contenant cinq cadavres
-recueillis parmi ceux du boulevard des Capucines avait changé les
-dispositions du peuple; et, pendant qu’aux Tuileries les aides de
-camp se succédaient, et que M. Molé, en train de faire un cabinet
-nouveau, ne revenait pas, et que M. Thiers tâchait d’en composer un
-autre, et que le roi chicanait, hésitait, puis donnait à Bugeaud le
-commandement général pour l’empêcher de s’en servir, l’insurrection,
-comme dirigée par un seul bras, s’organisait formidablement. Des
-hommes, d’une éloquence frénétique, haranguaient la foule au coin des
-rues; d’autres dans les églises sonnaient le tocsin à pleine volée; on
-coulait du plomb, on roulait des cartouches; les arbres des boulevards,
-les vespasiennes, les bancs, les grilles, les becs de gaz, tout fut
-arraché, renversé; Paris, le matin, était couvert de barricades. La
-résistance ne dura pas; partout la garde nationale s’interposait;—si
-bien qu’à huit heures, le peuple, de bon gré ou de force, possédait
-cinq casernes, presque toutes les mairies, les points stratégiques
-les plus sûrs. D’elle-même, sans secousses, la monarchie se fondait
-dans une dissolution rapide; et on attaquait maintenant le poste du
-Château-d’Eau, pour délivrer cinquante prisonniers qui n’y étaient pas.</p>
-
-<p>Frédéric s’arrêta forcément à l’entrée de la place. Des groupes en
-armes l’emplissaient. Des compagnies de la ligne occupaient les rues
-Saint-Thomas et Fromanteau. Une barricade énorme bouchait la rue de
-Valois. La fumée qui se balançait à sa crête s’entr’ouvrit, <span class="pagenum" id="Page_129">129</span> des
-hommes couraient dessus en faisant de grands gestes; ils disparurent;
-puis, la fusillade recommença. Le poste y répondait, sans qu’on vît
-personne à l’intérieur; ses fenêtres, défendues par des volets de
-chêne, étaient percées de meurtrières; et le monument avec ses deux
-étages, ses deux ailes, sa fontaine au premier et sa petite porte au
-milieu, commençait à se moucheter de taches blanches sous le heurt des
-balles. Son perron de trois marches restait vide.</p>
-
-<p>A côté de Frédéric, un homme en bonnet grec et portant une giberne
-par-dessus sa veste de tricot se disputait avec une femme coiffée d’un
-madras. Elle lui disait:</p>
-
-<p>«Mais reviens donc! reviens donc!</p>
-
-<p>—Laisse-moi tranquille! répondait le mari. Tu peux bien surveiller la
-loge toute seule. Citoyen, je vous le demande, est-ce juste? J’ai fait
-mon devoir partout, en 1830, en 32, en 34, en 39! Aujourd’hui, on se
-bat! Il faut que je me batte!—Va-t’en!»</p>
-
-<p>Et la portière finit par céder à ses remontrances et à celles d’un
-garde national près d’eux, quadragénaire dont la figure bonasse
-était ornée d’un collier de barbe blonde. Il chargeait son arme et
-tirait, tout en conversant avec Frédéric, aussi tranquille au milieu
-de l’émeute qu’un horticulteur dans son jardin. Un jeune garçon en
-serpillière le cajolait pour obtenir des capsules, afin d’utiliser son
-fusil, une belle carabine de chasse que lui avait donnée «un monsieur».</p>
-
-<p>«Empoigne dans mon dos, dit le bourgeois, et efface-toi! tu vas te
-faire tuer!»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_130">130</span></p>
-
-<p>Les tambours battaient la charge. Des cris aigus, des hourras de
-triomphe s’élevaient. Un remous continuel faisait osciller la
-multitude. Frédéric, pris entre deux masses profondes, ne bougeait pas,
-fasciné d’ailleurs et s’amusant extrêmement. Les blessés qui tombaient,
-les morts étendus n’avaient pas l’air de vrais blessés, de vrais morts.
-Il lui semblait assister à un spectacle.</p>
-
-<p>Au milieu de la houle, par-dessus des têtes, on aperçut un vieillard
-en habit noir sur un cheval blanc, à selle de velours. D’une main,
-il tenait un rameau vert, de l’autre un papier, et les secouait avec
-obstination. Enfin, désespérant de se faire entendre, il se retira.</p>
-
-<p>La troupe de ligne avait disparu et les municipaux restaient seuls
-à défendre le poste. Un flot d’intrépides se rua sur le perron; ils
-s’abattirent, d’autres survinrent; et la porte, ébranlée sous des coups
-de barre de fer, retentissait; les municipaux ne cédaient pas. Mais
-une calèche bourrée de foin, et qui brûlait comme une torche géante,
-fut traînée contre les murs. On apporta vite des fagots, de la paille,
-un baril d’esprit-de-vin. Le feu monta le long des pierres; l’édifice
-se mit à fumer partout comme une solfatare; et de larges flammes,
-au sommet, entre les balustres de la terrasse, s’échappaient avec
-un bruit strident. Le premier étage du Palais-Royal s’était peuplé
-de gardes nationaux. De toutes les fenêtres de la place, on tirait;
-les balles sifflaient; l’eau de la fontaine crevée se mêlait avec le
-sang, faisait des flaques par terre; on glissait dans la <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> boue
-sur des débris, des vêtements, des shakos, des armes; Frédéric sentit
-sous son pied quelque chose de mou; c’était la main d’un sergent en
-capote grise, couché la face dans le ruisseau. Des bandes nouvelles de
-peuple arrivaient toujours, poussant les combattants sur le poste. La
-fusillade devenait plus pressée. Les marchands de vin étaient ouverts;
-on allait de temps à autre y fumer une pipe, boire une chope, puis on
-retournait se battre. Un chien perdu hurlait. Cela faisait rire.</p>
-
-<p>Frédéric fut ébranlé par le choc d’un homme qui, une balle dans les
-reins, tomba sur son épaule en râlant. A ce coup, dirigé peut-être
-contre lui, il se sentit furieux et il se jetait en avant quand un
-garde national l’arrêta.</p>
-
-<p>«C’est inutile! le Roi vient de partir. Ah! si vous ne me croyez pas,
-allez-y voir.»</p>
-
-<p>Une pareille assertion calma Frédéric. La place du Carrousel avait
-un aspect tranquille. L’hôtel de Nantes s’y dressait toujours
-solidairement; et les maisons par derrière, le dôme du Louvre en face,
-la longue galerie de bois à droite et le vague terrain qui ondulait
-jusqu’aux baraques des étalagistes, étaient comme noyés dans la couleur
-grise de l’air, où de lointains murmures semblaient se confondre avec
-la brume,—tandis qu’à l’autre bout de la place, un jour cru, tombant
-par un écartement des nuages sur la façade des Tuileries, découpait en
-blancheur toutes ses fenêtres. Il y avait près de l’Arc de Triomphe un
-cheval mort étendu. Derrière les grilles, des groupes de cinq à six
-personnes <span class="pagenum" id="Page_132">132</span> causaient. Les portes du château étaient ouvertes; les
-domestiques sur le seuil laissaient entrer.</p>
-
-<p>En bas, dans une petite salle, des bols de café au lait étaient servis.
-Quelques-uns des curieux s’attablèrent en plaisantant; les autres
-restaient debout, et parmi ceux-là un cocher de fiacre. Il saisit à
-deux mains un bocal plein de sucre en poudre, jeta un regard inquiet de
-droite et de gauche, puis se mit à manger voracement, son nez plongeant
-dans le goulot. Au bas du grand escalier, un homme écrivait son nom sur
-un registre. Frédéric le reconnut par derrière.</p>
-
-<p>«Tiens, Hussonnet!</p>
-
-<p>—Mais oui, répondit le bohème. Je m’introduis à la Cour. Voilà une
-bonne farce, hein?</p>
-
-<p>—Si nous montions?»</p>
-
-<p>Et ils arrivèrent dans la salle des Maréchaux. Les portraits de ces
-illustres, sauf celui de Bugeaud, percé au ventre, étaient tous
-intacts. Ils se trouvaient appuyés sur leur sabre, un affût de canon
-derrière eux, et dans des attitudes formidables jurant avec la
-circonstance. Une grosse pendule marquait une heure vingt minutes.</p>
-
-<p>Tout à coup, <i>la Marseillaise</i> retentit. Hussonnet et Frédéric
-se penchèrent sur la rampe. C’était le peuple. Il se précipita
-dans l’escalier, en secouant à flots vertigineux des têtes nues,
-des casques, des bonnets rouges, des baïonnettes et des épaules,
-si impétueusement, que des gens disparaissaient dans cette masse
-grouillante qui montait toujours, comme un fleuve refoulé par une
-marée d’équinoxe, avec un long mugissement, <span class="pagenum" id="Page_133">133</span> sous une impulsion
-irrésistible. En haut, elle se répandit et le chant tomba.</p>
-
-<p>On n’entendait plus que les piétinements de tous les souliers, avec le
-clapotement des voix. La foule inoffensive se contentait de regarder.
-Mais, de temps à autre, un coude trop à l’étroit enfonçait une vitre;
-ou bien un vase, une statuette déroulait d’une console par terre. Les
-boiseries pressées craquaient. Tous les visages étaient rouges, la
-sueur en coulait à larges gouttes; Hussonnet fit cette remarque:</p>
-
-<p>«Les héros ne sentent pas bon!</p>
-
-<p>—Ah! vous êtes agaçant», reprit Frédéric.</p>
-
-<p>Et, poussés malgré eux, ils entrèrent dans un appartement où
-s’étendait, au plafond, un dais de velours rouge. Sur le trône,
-en dessous, était assis un prolétaire à barbe noire, la chemise
-entr’ouverte, l’air hilare et stupide comme un magot. D’autres
-gravissaient l’estrade pour s’asseoir à sa place.</p>
-
-<p>«Quel mythe! dit Hussonnet. Voilà le peuple souverain.»</p>
-
-<p>Le fauteuil fut enlevé à bout de bras et traversa toute la salle en se
-balançant.</p>
-
-<p>«Saprelotte! comme il chaloupe! Le vaisseau de l’État est ballotté sur
-une mer orageuse! Cancane-t-il! cancane-t-il!»</p>
-
-<p>On l’avait approché d’une fenêtre, et, au milieu des sifflets, on le
-lança.</p>
-
-<p>«Pauvre vieux!» dit Hussonnet en le voyant tomber dans le jardin, où il
-fut repris vivement pour être promené ensuite jusqu’à la Bastille, et
-brûlé.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_134">134</span></p>
-
-<p>Alors, une joie frénétique éclata, comme si, à la place du trône,
-un avenir de bonheur illimité avait paru; et le peuple, moins par
-vengeance que pour affirmer sa possession, brisa, lacéra les glaces et
-les rideaux, les lustres, les flambeaux, les tables, les chaises, les
-tabourets, tous les meubles, jusqu’à des albums de dessins, jusqu’à des
-corbeilles de tapisserie. Puisqu’on était victorieux, ne fallait-il
-pas s’amuser! La canaille s’affubla ironiquement de dentelles et de
-cachemires. Des crépines d’or s’enroulèrent aux manches des blouses,
-des chapeaux à plumes d’autruche ornaient la tête des forgerons, des
-rubans de la Légion d’honneur firent des ceintures aux prostituées.
-Chacun satisfaisait son caprice; les uns dansaient, d’autres buvaient.
-Dans la chambre de la reine, une femme lustrait ses bandeaux avec de
-la pommade; derrière un parvent, deux amateurs jouaient aux cartes;
-Hussonnet montra à Frédéric un individu qui fumait son brûle-gueule
-accoudé sur un balcon; et le délire redoublait au tintamarre continu
-des porcelaines brisées et des morceaux de cristal qui sonnaient, en
-rebondissant, comme des lames d’harmonica.</p>
-
-<p>Puis la fureur s’assombrit. Une curiosité obscène fit fouiller tous
-les cabinets, tous les recoins, ouvrir tous les tiroirs. Des galériens
-enfoncèrent leurs bras dans la couche des princesses et se roulaient
-dessus par consolation de ne pouvoir les violer. D’autres, à figures
-plus sinistres, erraient silencieusement, cherchant à voler quelque
-chose; mais la multitude était trop nombreuse. Par les baies des
-portes, on n’apercevait <span class="pagenum" id="Page_135">135</span> dans l’enfilade des appartements que la
-sombre masse du peuple entre les dorures, sous un nuage de poussière.
-Toutes les poitrines haletaient; la chaleur de plus en plus devenait
-suffocante; les deux amis, craignant d’être étouffés, sortirent.</p>
-
-<p>Dans l’antichambre, debout sur un tas de vêtements, se tenait une fille
-publique, en statue de la Liberté,—immobile, les yeux grands ouverts,
-effrayante.</p>
-
-<p>Ils avaient fait trois pas dehors, quand un peloton de gardes
-municipaux en capotes s’avança vers eux, et qui, retirant leurs
-bonnets de police et découvrant à la fois leurs crânes un peu chauves,
-saluèrent le peuple très bas. A ce témoignage de respect, les
-vainqueurs déguenillés se rengorgèrent. Hussonnet et Frédéric ne furent
-pas non plus sans en éprouver un certain plaisir.</p>
-
-<p>Une ardeur les animait. Ils s’en retournèrent au Palais-Royal. Devant
-la rue Fromanteau, des cadavres de soldats étaient entassés sur de la
-paille. Ils passèrent auprès impassiblement, étant même fiers de sentir
-qu’ils faisaient bonne contenance.</p>
-
-<p>Le palais regorgeait de monde. Dans la cour intérieure, sept bûchers
-flambaient. On lançait par les fenêtres des pianos, des commodes et
-des pendules. Des pompes à incendie crachaient de l’eau jusqu’aux
-toits. Des chenapans tâchaient de couper des tuyaux avec leurs sabres.
-Frédéric engagea un polytechnicien à s’interposer. Le polytechnicien
-ne comprit pas, semblait imbécile, d’ailleurs. Tout autour, dans les
-deux galeries, la populace, maîtresse des caves, se livrait à <span class="pagenum" id="Page_136">136</span> une
-horrible godaille. Le vin coulait en ruisseaux, mouillait les pieds;
-les voyous buvaient dans des culs de bouteille et vociféraient en
-titubant.</p>
-
-<p>«Sortons de là, dit Hussonnet, ce peuple me dégoûte.»</p>
-
-<p>Tout le long de la galerie d’Orléans, des blessés gisaient par terre
-sur des matelas, ayant pour couvertures des rideaux de pourpre; et de
-petites bourgeoises du quartier leur apportaient des bouillons, du
-linge.</p>
-
-<p>«N’importe! dit Frédéric, moi, je trouve le peuple sublime.»</p>
-
-<p>Le grand vestibule était rempli par un tourbillon de gens furieux,
-des hommes voulaient monter aux étages supérieurs pour achever de
-détruire tout; des gardes nationaux sur les marches s’efforçaient de
-les retenir. Le plus intrépide était un chasseur, nu-tête, la chevelure
-hérissée, les buffleteries en pièces. Sa chemise faisait un bourrelet
-entre son pantalon et son habit, et il se débattait au milieu des
-autres avec acharnement. Hussonnet, qui avait la vue perçante, reconnut
-de loin Arnoux.</p>
-
-<p>Puis ils gagnèrent le jardin des Tuileries, pour respirer plus à
-l’aise. Ils s’assirent sur un banc et ils restèrent pendant quelques
-minutes les paupières closes, tellement étourdis qu’ils n’avaient
-pas la force de parler. Les passants, autour d’eux, s’abordaient.
-La duchesse d’Orléans était nommée régente; tout était fini, et on
-éprouvait cette sorte de bien-être qui suit les dénouements rapides,
-quand à chacune des mansardes <span class="pagenum" id="Page_137">137</span> du château parurent des domestiques
-déchirant leurs habits de livrée. Ils les jetaient dans le jardin en
-signe d’abjuration. Le peuple les hua. Ils se retirèrent.</p>
-
-<p>L’attention de Frédéric et d’Hussonnet fut distraite par un grand
-gaillard qui marchait vivement entre les arbres, avec un fusil sur
-l’épaule. Une cartouchière lui serrait à la taille sa vareuse rouge, un
-mouchoir s’enroulait à son front sous sa casquette. Il tourna la tête.
-C’était Dussardier, et se jetant dans leurs bras:</p>
-
-<p>«Ah! quel bonheur, mes pauvres vieux!» sans pouvoir dire autre chose,
-tant il haletait de joie et de fatigue.</p>
-
-<p>Depuis quarante-huit heures, il était debout. Il avait travaillé aux
-barricades du quartier Latin, s’était battu rue Rambuteau, avait sauvé
-trois dragons, était entré aux Tuileries avec la colonne Dunoyer,
-s’était porté ensuite à la Chambre, puis à l’Hôtel de Ville.</p>
-
-<p>«J’en arrive! tout va bien! le peuple triomphe! les ouvriers et les
-bourgeois s’embrassent! ah! si vous saviez ce que j’ai vu! quels braves
-gens! comme c’est beau!»</p>
-
-<p>Et sans s’apercevoir qu’il n’avait pas d’armes:</p>
-
-<p>«J’étais bien sûr de vous trouver là! Ç’a été rude un moment,
-n’importe!»</p>
-
-<p>Une goutte de sang lui coulait sur la joue, et, aux questions des deux
-autres:</p>
-
-<p>«Oh! rien! l’éraflure d’une baïonnette!</p>
-
-<p>—Il faudrait vous soigner pourtant.</p>
-
-<p>—Bah! je suis solide! qu’est-ce que ça fait? La <span class="pagenum" id="Page_138">138</span> République est
-proclamée! on sera heureux maintenant! Des journalistes qui causaient
-tout à l’heure devant moi disaient qu’on va affranchir la Pologne et
-l’Italie! Plus de rois! comprenez-vous! Toute la terre libre! toute la
-terre libre!»</p>
-
-<p>Et, embrassant l’horizon d’un seul regard, il écarta les bras dans une
-attitude triomphante. Mais une longue file d’hommes couraient sur la
-terrasse, au bord de l’eau.</p>
-
-<p>«Ah! saprelotte! j’oubliais! Les forts sont occupés. Il faut que j’y
-aille! adieu!»</p>
-
-<p>Il se retourna pour leur crier, tout en brandissant son fusil:</p>
-
-<p>«Vive la République!»</p>
-
-<p>Des cheminées du château, il s’échappait d’énormes tourbillons de fumée
-noire, qui emportaient des étincelles. La sonnerie des cloches faisait,
-au loin, comme des bêlements effarés. De droite et de gauche, partout,
-les vainqueurs déchargeaient leurs armes. Frédéric, bien qu’il ne fût
-pas guerrier, sentit bondir son sang gaulois. Le magnétisme des foules
-enthousiastes l’avait pris. Il humait voluptueusement l’air orageux,
-plein des senteurs de la poudre; et cependant il frissonnait sous les
-effluves d’un immense amour, d’un attendrissement suprême et universel,
-comme si le cœur de l’humanité tout entière avait battu dans sa
-poitrine.</p>
-
-<p>Hussonnet dit en bâillant:</p>
-
-<p>«Il serait temps peut-être d’aller instruire les populations!»</p>
-
-<p>Frédéric le suivit à son bureau de correspondance, <span class="pagenum" id="Page_139">139</span> place de la
-Bourse, et il se mit à composer pour le journal de Troyes un compte
-rendu des événements en style lyrique, un véritable morceau,—qu’il
-signa. Puis ils dînèrent ensemble dans une taverne. Hussonnet était
-pensif; les excentricités de la Révolution dépassaient les siennes.</p>
-
-<p>Après le café, quand ils se rendirent à l’Hôtel de Ville, pour savoir
-du nouveau, son naturel gamin avait repris le dessus. Il escaladait les
-barricades comme un chamois et répondait aux sentinelles des gaudrioles
-patriotiques.</p>
-
-<p>Ils entendirent, à la lueur des torches, proclamer le gouvernement
-provisoire. Enfin, à minuit, Frédéric, brisé de fatigue, regagna sa
-maison.</p>
-
-<p>«Eh bien, dit-il à son domestique en train de le déshabiller, es-tu
-content?</p>
-
-<p>—Oui, sans doute, monsieur! Mais ce que je n’aime pas, c’est ce peuple
-en cadence!»</p>
-
-<p>Le lendemain, à son réveil, Frédéric pensa à Deslauriers. Il courut
-chez lui. L’avocat venait de partir, étant nommé commissaire en
-province. Dans la soirée de la veille, il était parvenu jusqu’à
-Ledru-Rollin, et, l’obsédant au nom des Écoles, en avait arraché une
-place, une mission. Du reste, disait le portier, il devait écrire la
-semaine prochaine, pour donner son adresse.</p>
-
-<p>Après quoi, Frédéric s’en alla voir la Maréchale. Elle le reçut
-aigrement, car elle lui en voulait de son abandon. Sa rancune
-s’évanouit sous des assurances de paix réitérées. Tout était
-tranquille maintenant, aucune raison d’avoir peur; il l’embrassait;
-et elle se <span class="pagenum" id="Page_140">140</span> déclara pour la république,—comme avait déjà fait
-Monseigneur l’archevêque de Paris, et comme devaient faire avec une
-prestesse de zèle merveilleuse: la magistrature, le Conseil d’État,
-l’Institut, les maréchaux de France, Changarnier, M. de Falloux, tous
-les bonapartistes, tous les légitimistes et un nombre considérable
-d’orléanistes.</p>
-
-<p>La chute de la monarchie avait été si prompte que, la première
-stupéfaction passée, il y eut chez les bourgeois comme un étonnement de
-vivre encore. L’exécution sommaire de quelques voleurs, fusillés sans
-jugement, parut une chose très juste. On se redit, pendant un mois,
-la phrase de Lamartine sur le drapeau rouge, «qui n’avait fait que le
-tour du Champ de Mars, tandis que le drapeau tricolore», etc.; et tous
-se rangèrent sous son ombre, chaque parti ne voyant des trois couleurs
-que la sienne—et se promettant bien, dès qu’il serait le plus fort,
-d’arracher les deux autres.</p>
-
-<p>Comme les affaires étaient suspendues, l’inquiétude et la badauderie
-poussaient tout le monde hors de chez soi. Le négligé des costumes
-atténuait la différence des rangs sociaux, la haine se cachait, les
-espérances s’étalaient, la foule était pleine de douceur. L’orgueil
-d’un droit conquis éclatait sur les visages. On avait une gaieté de
-carnaval, des allures de bivouac; rien ne fut amusant comme l’aspect de
-Paris, les premiers jours.</p>
-
-<p>Frédéric prenait la Maréchale à son bras, et ils flânaient ensemble
-dans les rues. Elle se divertissait des rosettes décorant toutes les
-boutonnières, des étendards <span class="pagenum" id="Page_141">141</span> suspendus à toutes les fenêtres,
-des affiches de toute couleur placardées contre les murailles, et
-jetait çà et là quelque monnaie dans le tronc pour les blessés, établi
-sur une chaise, au milieu de la voie. Puis elle s’arrêtait devant
-les caricatures qui représentaient Louis-Philippe en pâtissier, en
-saltimbanque, en chien, en sangsue. Mais les hommes de Caussidière,
-avec leur sabre et leur écharpe, l’effrayaient un peu. D’autres fois,
-c’était un arbre de la liberté qu’on plantait. MM. les ecclésiastiques
-concouraient à la cérémonie, bénissant la République, escortés par des
-serviteurs à galons d’or, et la multitude trouvait cela très bien. Le
-spectacle le plus fréquent était celui des députations de n’importe
-quoi, allant réclamer quelque chose à l’Hôtel de Ville,—car chaque
-métier, chaque industrie attendait du gouvernement la fin radicale de
-sa misère. Quelques-uns, il est vrai, se rendaient près de lui pour
-le conseiller ou le féliciter, ou tout simplement pour lui faire une
-petite visite et voir fonctionner la machine.</p>
-
-<p>Vers le milieu du mois de mars, un jour qu’il traversait le pont
-d’Arcole, ayant à faire une commission pour Rosanette dans le quartier
-Latin, Frédéric vit s’avancer une colonne d’individus à chapeaux
-bizarres, à longues barbes. En tête et battant du tambour marchait un
-nègre, un ancien modèle d’atelier, et l’homme qui portait la bannière
-sur laquelle flottait au vent cette inscription: «Artistes peintres»,
-n’était autre que Pellerin.</p>
-
-<p>Il fit signe à Frédéric de l’attendre, puis reparut <span class="pagenum" id="Page_142">142</span> cinq minutes
-après, ayant du temps devant lui, car le gouvernement recevait à
-ce moment-là les tailleurs de pierre. Il allait avec ses collègues
-réclamer la création d’un Forum de l’art, une espèce de Bourse où
-l’on débattrait les intérêts de l’esthétique; des œuvres sublimes
-se produiraient, puisque les travailleurs mettraient en commun leur
-génie. Paris, bientôt, serait couvert de monuments gigantesques; il
-les décorerait; il avait même commencé une figure de la République.
-Un de ses camarades vint le prendre, car ils étaient talonnés par la
-députation du commerce de la volaille.</p>
-
-<p>«Quelle bêtise! grommela une voix dans la foule. Toujours des blagues!
-Rien de fort!»</p>
-
-<p>C’était Regimbart. Il ne salua pas Frédéric, mais profita de l’occasion
-pour répandre son amertume.</p>
-
-<p>Le citoyen employait ses jours à vagabonder dans les rues, tirant sa
-moustache, roulant des yeux, acceptant et propageant des nouvelles
-lugubres, et il n’avait que deux phrases: «Prenez garde, nous allons
-être débordés!» ou bien: «Mais, sacrebleu! on escamote la République!»
-Il était mécontent de tout et particulièrement de ce que nous n’avions
-pas repris nos frontières naturelles. Le nom seul de Lamartine lui
-faisait hausser les épaules. Il ne trouvait pas Ledru-Rollin «suffisant
-pour le problème», traita Dupont (de l’Eure) de vieille ganache;
-Albert, d’idiot; Louis Blanc, d’utopiste; Blanqui, d’homme extrêmement
-dangereux; et, quand Frédéric lui demanda ce qu’il aurait fallu faire,
-il répondit en lui serrant le bras à le broyer:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_143">143</span></p>
-
-<p>«Prendre le Rhin! je vous dis, prendre le Rhin! fichtre!»</p>
-
-<p>Puis il accusa la réaction.</p>
-
-<p>Elle se démasquait. Le sac des châteaux de Neuilly et de Suresnes,
-l’incendie des Batignolles, les troubles de Lyon, tous les excès, tous
-les griefs, on les exagérait à présent, en y ajoutant la circulaire de
-Ledru-Rollin, le cours forcé des billets de Banque, la rente tombée à
-soixante francs, enfin, comme iniquité suprême, comme dernier coup,
-comme surcroît d’horreur, l’impôt des quarante-cinq centimes!—Et,
-par-dessus tout cela, il y avait encore le socialisme! Bien que ces
-théories, aussi neuves que le jeu d’oie, eussent été depuis quarante
-ans suffisamment débattues pour emplir des bibliothèques, elles
-épouvantèrent les bourgeois, comme une grêle d’aérolithes; et on fut
-indigné, en vertu de cette haine que provoque l’avènement de toute
-idée parce que c’est une idée, exécration dont elle tire plus tard sa
-gloire, et qui fait que ses ennemis sont toujours au-dessous d’elle, si
-médiocre qu’elle puisse être.</p>
-
-<p>Alors la propriété monta dans les respects au niveau de la religion
-et se confondit avec Dieu. Les attaques qu’on lui portait parurent du
-sacrilège, presque de l’anthropophagie. Malgré la législation la plus
-humaine qui fut jamais, le spectre de 93 reparut, et le couperet de
-la guillotine vibra dans toutes les syllabes du mot république;—ce
-qui n’empêchait pas qu’on la méprisait pour sa faiblesse. La France,
-ne sentant plus de maître, se mit à crier d’effarement comme un <span class="pagenum" id="Page_144">144</span>
-aveugle sans bâton, comme un marmot qui a perdu sa bonne.</p>
-
-<p>De tous les Français, celui qui tremblait le plus fort était M.
-Dambreuse. L’état nouveau des choses menaçait sa fortune, mais surtout
-dupait son expérience. Un système si bon, un roi si sage! était-ce
-possible! La terre allait crouler! Dès le lendemain, il congédia trois
-domestiques, vendit ses chevaux, s’acheta, pour sortir dans les rues,
-un chapeau mou, pensa même à laisser croître sa barbe; et il restait
-chez lui, prostré, se repaissant amèrement des journaux les plus
-hostiles à ses idées, et devenu tellement sombre, que les plaisanteries
-sur la pipe de Flocon n’avaient pas même la force de le faire sourire.</p>
-
-<p>Comme soutien du dernier règne, il redoutait les vengeances du peuple
-sur ses propriétés de la Champagne, quand l’élucubration de Frédéric
-lui tomba dans les mains. Alors il s’imagina que son jeune ami était un
-personnage très influent et qu’il pourrait sinon le servir, du moins
-le défendre; de sorte qu’un matin, M. Dambreuse se présenta chez lui,
-accompagné de Martinon.</p>
-
-<p>Cette visite n’avait pour but, dit-il, que de le voir un peu et de
-causer. Somme toute, il se réjouissait des événements, et il adoptait
-de grand cœur «notre sublime devise: <i>Liberté, Égalité, Fraternité</i>,
-ayant toujours été républicain au fond». S’il votait, sous l’autre
-régime, avec le ministère, c’était simplement pour accélérer une chute
-inévitable. Il s’emporta même contre M. Guizot, «qui nous a mis dans
-un joli pétrin, <span class="pagenum" id="Page_145">145</span> convenons-en»! En revanche, il admirait beaucoup
-Lamartine, lequel s’était montré «magnifique, ma parole d’honneur,
-quand, à propos du drapeau rouge...»</p>
-
-<p>«Oui! je sais», dit Frédéric.</p>
-
-<p>Après quoi, il déclara sa sympathie pour les ouvriers.</p>
-
-<p>«Car enfin, plus ou moins, nous sommes tous ouvriers!» Et il poussait
-l’impartialité jusqu’à reconnaître que Proudhon avait de la logique.
-«Oh! beaucoup de logique! diable!» Puis, avec le détachement d’une
-intelligence supérieure, il causa de l’exposition de peinture, où il
-avait vu le tableau de Pellerin. Il trouvait cela original, bien touché.</p>
-
-<p>Martinon appuyait tous ses mots par des remarques approbatives; lui
-aussi pensait qu’il fallait «se rallier franchement à la République»,
-et il parla de son père laboureur, faisait le paysan, l’homme du
-peuple. On arriva bientôt aux élections pour l’Assemblée nationale,
-et aux candidats dans l’arrondissement de la Fortelle. Celui de
-l’opposition n’avait pas de chances.</p>
-
-<p>«Vous devriez prendre sa place!» dit M. Dambreuse.</p>
-
-<p>Frédéric se récria.</p>
-
-<p>«Eh! pourquoi donc? car il obtiendrait les suffrages des ultras, vu ses
-opinions personnelles, celui des conservateurs, à cause de sa famille.
-Et peut-être aussi, ajouta le banquier en souriant, grâce un peu à mon
-influence.»</p>
-
-<p>Frédéric objecta qu’il ne saurait comment s’y prendre. Rien de plus
-facile en se faisant recommander aux patriotes de l’Aube par un club
-de la capitale. <span class="pagenum" id="Page_146">146</span> Il s’agissait de lire, non une profession de foi,
-comme on en voyait quotidiennement, mais une exposition de principes
-sérieuse.</p>
-
-<p>«Apportez-moi cela; je sais ce qui convient dans la localité! Et vous
-pourriez, je vous le répète, rendre de grands services au pays, à nous
-tous, à moi-même.»</p>
-
-<p>Par des temps pareils, on devait s’entr’aider, et, si Frédéric avait
-besoin de quelque chose, lui, ou ses amis...</p>
-
-<p>«Oh! mille grâces, cher monsieur!»</p>
-
-<p>—A charge de revanche, bien entendu!»</p>
-
-<p>Le banquier était un brave homme décidément.</p>
-
-<p>Frédéric ne put s’empêcher de réfléchir à son conseil, et bientôt une
-sorte de vertige l’éblouit.</p>
-
-<p>Les grandes figures de la Convention passèrent devant ses yeux. Il lui
-sembla qu’une aurore magnifique allait se lever. Rome, Vienne, Berlin,
-étaient en insurrection, les Autrichiens chassés de Venise; toute
-l’Europe s’agitait. C’était l’heure de se précipiter dans le mouvement,
-de l’accélérer peut-être; et puis il était séduit par le costume que
-les députés, disait-on, porteraient. Déjà il se voyait en gilet à
-revers avec une ceinture tricolore; et ce prurit, cette hallucination
-devint si forte, qu’il s’en ouvrit à Dussardier.</p>
-
-<p>L’enthousiasme du brave garçon ne faiblissait pas.</p>
-
-<p>«Certainement, bien sûr! Présentez-vous!»</p>
-
-<p>Frédéric, néanmoins, consulta Deslauriers. L’opposition idiote qui
-entravait le commissaire dans sa <span class="pagenum" id="Page_147">147</span> province avait augmenté son
-libéralisme. Il lui envoya immédiatement des exhortations violentes.</p>
-
-<p>Cependant Frédéric avait besoin d’être approuvé par un plus grand
-nombre, et il confia la chose à Rosanette, un jour que M<sup>lle</sup> Vatnaz
-se trouvait là.</p>
-
-<p>Elle était une de ces célibataires parisiennes qui, chaque soir, quand
-elles ont donné leurs leçons, ou tâché de vendre de petits dessins, de
-placer de pauvres manuscrits, rentrent chez elles avec de la crotte
-à leurs jupons, font leur dîner, le mangent toutes seules, puis, les
-pieds sur une chaufferette, à la lueur d’une lampe malpropre, rêvent
-un amour, une famille, un foyer, la fortune, tout ce qui leur manque.
-Aussi, comme beaucoup d’autres, avait-elle salué dans la Révolution
-l’avènement de la vengeance;—et elle se livrait à une propagande
-socialiste effrénée.</p>
-
-<p>L’affranchissement du prolétaire, selon la Vatnaz, n’était possible
-que par l’affranchissement de la femme. Elle voulait son admissibilité
-à tous les emplois, la recherche de la paternité, un autre code,
-l’abolition, ou tout au moins «une réglementation du mariage plus
-intelligente». Alors, chaque Française serait tenue d’épouser un
-Français ou d’adopter un vieillard. Il fallait que les nourrices et
-les accoucheuses fussent des fonctionnaires salariés par l’État; qu’il
-y eût un jury pour examiner les œuvres de femmes, des éditeurs
-spéciaux pour les femmes, une école polytechnique pour les femmes, une
-garde nationale pour les femmes, tout pour les femmes! Et, puisque le
-gouvernement méconnaissait leurs droits, elles devaient vaincre la
-<span class="pagenum" id="Page_148">148</span> force par la force. Dix mille citoyennes, avec de bons fusils,
-pouvaient faire trembler l’Hôtel de Ville!</p>
-
-<p>La candidature de Frédéric lui parut favorable à ses idées. Elle
-l’encouragea, en lui montrant la gloire à l’horizon. Rosanette se
-réjouit d’avoir un homme qui parlerait à la Chambre.</p>
-
-<p>«Et puis, on te donnera peut-être une bonne place.»</p>
-
-<p>Frédéric, homme de toutes les faiblesses, fut gagné par la démence
-universelle. Il écrivit un discours et alla le faire voir à M.
-Dambreuse.</p>
-
-<p>Au bruit de la grande porte qui retombait, un rideau s’entr’ouvrit
-derrière une croisée; une femme y parut. Il n’eut pas le temps de la
-reconnaître; mais, dans l’antichambre, un tableau l’arrêta, le tableau
-de Pellerin, posé sur une chaise, provisoirement sans doute.</p>
-
-<p>Cela représentait la République, ou le Progrès, ou la Civilisation,
-sous la figure de Jésus-Christ conduisant une locomotive, laquelle
-traversait une forêt vierge. Frédéric, après une minute de
-contemplation, s’écria:</p>
-
-<p>«Quelle turpitude!</p>
-
-<p>—N’est-ce pas, hein? dit M. Dambreuse, survenu sur cette parole et
-s’imaginant qu’elle concernait non la peinture, mais la doctrine
-glorifiée par le tableau. Martinon arriva au même moment. Ils passèrent
-dans le cabinet, et Frédéric tirait un papier de sa poche, quand
-M<sup>lle</sup> Cécile, entrant tout à coup, articula d’un air ingénu:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_149">149</span></p>
-
-<p>—Ma tante est-elle ici?</p>
-
-<p>—Tu sais bien que non, répliqua le banquier.—N’importe! faites comme
-chez vous, mademoiselle.</p>
-
-<p>—Oh! merci! je m’en vais.»</p>
-
-<p>A peine sortie, Martinon eut l’air de chercher son mouchoir.</p>
-
-<p>«Je l’ai oublié dans mon paletot, excusez-moi!</p>
-
-<p>—Bien!» dit M. Dambreuse.</p>
-
-<p>Évidemment, il n’était pas dupe de cette manœuvre et même semblait
-la favoriser. Pourquoi? Mais bientôt Martinon reparut, et Frédéric
-entama son discours. Dès la seconde page, qui signalait comme une honte
-la prépondérance des intérêts pécuniaires, le banquier fit la grimace.
-Puis, abordant les réformes, Frédéric demandait la liberté du commerce.</p>
-
-<p>«Comment...! mais permettez!»</p>
-
-<p>L’autre n’entendait pas et continua. Il réclamait l’impôt sur la rente,
-l’impôt progressif, une fédération européenne, et l’instruction du
-peuple, des encouragements aux beaux-arts les plus larges.</p>
-
-<p>«Quand le pays fournirait à des hommes comme Delacroix ou Hugo cent
-mille francs de rente, où serait le mal?»</p>
-
-<p>Le tout finissait par des conseils aux classes supérieures.</p>
-
-<p>«N’épargnez rien, ô riches! donnez! donnez!»</p>
-
-<p>Il s’arrêta et resta debout. Ses deux auditeurs assis ne parlaient pas;
-Martinon écarquillait les yeux, M. Dambreuse était tout pâle. Enfin
-dissimulant son émotion sous un aigre sourire:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_150">150</span></p>
-
-<p>«C’est parfait, votre discours!» Et il en vanta beaucoup la forme, pour
-n’avoir pas à s’exprimer sur le fond.</p>
-
-<p>Cette virulence de la part d’un jeune homme inoffensif l’effrayait,
-surtout comme symptôme. Martinon tâcha de le rassurer. Le parti
-conservateur, d’ici peu, prendrait sa revanche certainement; dans
-plusieurs villes on avait chassé les commissaires du gouvernement
-provisoire; les élections n’étaient fixées qu’au 23 avril, on avait du
-temps; bref, il fallait que M. Dambreuse lui-même se présentât dans
-l’Aube; et, dès lors, Martinon ne le quitta plus, devint son secrétaire
-et l’entoura de soins filiaux.</p>
-
-<p>Frédéric arriva fort content de sa personne chez Rosanette. Delmar y
-était et lui apprit que «définitivement» il se portait comme candidat
-aux élections de la Seine. Dans une affiche adressée «au peuple» et
-où il le tutoyait, l’acteur se vantait de le comprendre, «lui», et de
-s’être fait, pour son salut, «crucifier par l’art», si bien qu’il était
-son incarnation, son idéal;—croyant effectivement avoir sur les masses
-une influence énorme, jusqu’à proposer plus tard dans un bureau de
-ministère de réduire une émeute à lui seul; et, quant aux moyens qu’il
-emploierait, il fit cette réponse:</p>
-
-<p>«N’ayez pas peur! Je leur montrerai ma tête!»</p>
-
-<p>Frédéric, pour le mortifier, lui notifia sa propre candidature. Le
-cabotin, du moment que son futur collègue visait la province, se
-déclara son serviteur et offrit de le piloter dans les clubs.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_151">151</span></p>
-
-<p>Ils les visitèrent tous, ou presque tous, les rouges et les bleus,
-les furibonds et les tranquilles, les puritains, les débraillés, les
-mystiques et les pochards, ceux où l’on décrétait la mort des rois,
-ceux où l’on dénonçait les fraudes de l’épicerie; et, partout, les
-locataires maudissaient les propriétaires, la blouse s’en prenait à
-l’habit, et les riches conspiraient contre les pauvres. Plusieurs
-voulaient des indemnités comme anciens martyrs de la police, d’autres
-imploraient de l’argent pour mettre en jeu des inventions, ou bien
-c’étaient des plans de phalanstères, des projets de bazars cantonaux,
-des systèmes de félicité publique;—puis, çà et là, un éclair d’esprit
-dans ces nuages de sottise, des apostrophes, soudaines comme des
-éclaboussures, le droit formulé par un juron, et des fleurs d’éloquence
-aux lèvres d’un goujat, portant à cru le baudrier d’un sabre sur
-sa poitrine sans chemise. Quelquefois aussi, figurait un monsieur,
-aristocrate humble d’allures, disant des choses plébéiennes, et qui
-ne s’était pas lavé les mains pour les faire paraître calleuses. Un
-patriote le reconnaissait, les plus vertueux le houspillaient, et il
-sortait la rage dans l’âme. On devait, par affectation de bon sens,
-dénigrer toujours les avocats, et servir le plus souvent possible ces
-locutions: «apporter sa pierre à l’édifice,—problème social,—atelier».</p>
-
-<p>Delmar ne ratait pas les occasions d’empoigner la parole; et, quand
-il ne trouvait plus rien à dire, sa ressource était de se camper le
-poing sur la hanche, l’autre bras dans le gilet, en se tournant de
-profil, <span class="pagenum" id="Page_152">152</span> brusquement, de manière à bien montrer sa tête. Alors, des
-applaudissements éclataient, ceux de M<sup>lle</sup> Vatnaz au fond de la salle.</p>
-
-<p>Frédéric, malgré la faiblesse des orateurs, n’osait se risquer. Tous
-ces gens lui semblaient trop incultes ou trop hostiles.</p>
-
-<p>Mais Dussardier se mit en recherche et lui annonça qu’il existait, rue
-Saint-Jacques, un club intitulé <i>le Club de l’Intelligence</i>. Un nom
-pareil donnait bon espoir. D’ailleurs, il amènerait des amis.</p>
-
-<p>Il amena ceux qu’il avait invités à son punch; le teneur de livres,
-le placeur de vins, l’architecte; Pellerin même était venu, peut-être
-qu’Hussonnet allait venir; et sur le trottoir, devant la porte,
-stationnait Regimbart avec deux individus, dont le premier était son
-fidèle Compain, homme un peu courtaud, marqué de petite vérole, les
-yeux rouges; et le second, une espèce de singe nègre, extrêmement
-chevelu, et qu’il connaissait seulement pour être «un patriote de
-Barcelone».</p>
-
-<p>Ils passèrent par une allée, puis furent introduits dans une grande
-pièce, à usage de menuisier sans doute, et dont les murs encore neufs
-sentaient le plâtre. Quatre quinquets accrochés parallèlement y
-faisaient une lumière désagréable. Sur une estrade, au fond, il y avait
-un bureau avec une sonnette, en dessous une table figurant la tribune,
-et de chaque côté deux autres plus basses, pour les secrétaires.
-L’auditoire qui garnissait les bancs était composé de vieux rapins, de
-pions, d’hommes de lettres inédits. Sur ces lignes de <span class="pagenum" id="Page_153">153</span> paletots
-à collets gras, on voyait de place en place le bonnet d’une femme
-ou le bourgeron d’un ouvrier. Le fond de la salle était même plein
-d’ouvriers, venus là sans doute par désœuvrement, ou qu’avaient
-introduits des orateurs pour se faire applaudir.</p>
-
-<p>Frédéric eut soin de se mettre entre Dussardier et Regimbart, qui,
-à peine assis, posa ses deux mains sur sa canne, son menton sur ses
-deux mains et ferma les paupières, tandis qu’à l’autre extrémité de la
-salle, Delmar, debout, dominait l’assemblée.</p>
-
-<p>Au bureau du président, Sénécal parut.</p>
-
-<p>Cette surprise, avait pensé le bon commis, plairait à Frédéric. Elle le
-contraria.</p>
-
-<p>La foule témoignait à son président une grande déférence. Il était
-de ceux qui, le 25 février, avaient voulu l’organisation immédiate
-du travail; le lendemain, au Prado, il s’était prononcé pour qu’on
-attaquât l’Hôtel de Ville; et, comme chaque personnage se réglait alors
-sur un modèle, l’un copiant Saint-Just, l’autre Danton, l’autre Marat,
-lui, il tâchait de ressembler à Blanqui, lequel imitait Robespierre.
-Ses gants noirs et ses cheveux en brosse lui donnaient un aspect
-rigide, extrêmement convenable.</p>
-
-<p>Il ouvrit la séance par la déclaration des Droits de l’homme et du
-citoyen, acte de foi habituel. Puis une voix vigoureuse entonna <i>les
-Souvenirs du peuple</i> de Béranger.</p>
-
-<p>D’autres voix s’élevèrent. «Non! non! pas ça!</p>
-
-<p>—<i>La Casquette!</i>» se mirent à hurler, au fond, les patriotes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_154">154</span></p>
-
-<p>Et ils chantèrent en chœur la poésie du jour:</p>
-
-<div class="poem">
- <p class="noindent">Chapeau bas devant ma casquette,<br />
- A genoux devant l’ouvrier!</p>
-</div>
-
-<p>Sur un mot du président, l’auditoire se tut. Un des secrétaires procéda
-au dépouillement des lettres.</p>
-
-<p>«Des jeunes gens annoncent qu’ils brûlent chaque soir devant le
-Panthéon un numéro de l’<i>Assemblée nationale</i>, et ils engagent tous les
-patriotes à suivre leur exemple.</p>
-
-<p>—Bravo! adopté! répondit la foule.</p>
-
-<p>—Le citoyen Jean-Jacques Langreneux, typographe, rue Dauphine,
-voudrait qu’on élevât un monument à la mémoire des martyrs de thermidor.</p>
-
-<p>Des applaudissements éclatèrent; quelques-uns cependant se penchaient
-vers leurs voisins pour savoir ce qu’étaient les martyrs de thermidor.</p>
-
-<p>«Michel-Évariste-Népomucène Vincent, ex-professeur, émet le vœu que
-la démocratie européenne adopte l’unité de langage. On pourrait se
-servir d’une langue morte, comme par exemple du latin perfectionné.</p>
-
-<p>—Non! pas de latin! s’écria l’architecte.</p>
-
-<p>—Pourquoi? reprit un maître d’études.»</p>
-
-<p>Et ces deux messieurs engagèrent une discussion, où d’autres se
-mêlèrent, chacun jetant son mot pour éblouir, et qui ne tarda pas à
-devenir tellement fastidieuse, que beaucoup s’en allaient.</p>
-
-<p>Mais un petit vieillard, portant au bas de son front <span class="pagenum" id="Page_155">155</span>
-prodigieusement haut des lunettes vertes, réclama la parole pour une
-communication urgente.</p>
-
-<p>C’était un mémoire sur la répartition des impôts. Les chiffres
-découlaient, cela n’en finissait plus! L’impatience éclata d’abord en
-murmures, en conversations; rien ne le troublait. Puis on se mit à
-siffler, on appelait «Azor»; Sénécal gourmanda le public; l’orateur
-continuait comme une machine. Il fallut, pour l’arrêter, le prendre
-par le coude. Le bonhomme eut l’air de sortir d’un songe, et, levant
-tranquillement ses lunettes:</p>
-
-<p>«Pardon! citoyens! pardon! Je me retire! mille excuses!»</p>
-
-<p>L’insuccès de cette lecture déconcerta Frédéric. Il avait son discours
-dans sa poche, mais une improvisation eût mieux valu.</p>
-
-<p>Enfin, le président annonça qu’ils allaient passer à l’affaire
-importante, la question électorale. On ne discuterait pas les grandes
-listes républicaines. Cependant <i>le Club de l’Intelligence</i> avait bien
-le droit, comme un autre, d’en former une, «n’en déplaise à MM. les
-pachas de l’Hôtel de Ville», et les citoyens qui briguaient le mandat
-populaire pouvaient exposer leurs titres.</p>
-
-<p>«Allez-y donc!» dit Dussardier.</p>
-
-<p>Un homme en soutane, crépu, et de physionomie pétulante, avait déjà
-levé la main. Il déclara, en bredouillant, s’appeler Ducretot, prêtre
-et agronome, auteur d’un ouvrage intitulé <i>Des engrais</i>. On le renvoya
-vers un cercle horticole.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_156">156</span></p>
-
-<p>Puis un patriote en blouse gravit la tribune. Celui-là était un
-plébéien, large d’épaules, une grosse figure très douce et de longs
-cheveux noirs. Il parcourut l’assemblée d’un regard presque voluptueux,
-se renversa la tête, et enfin, écartant les bras:</p>
-
-<p>«Vous avez repoussé Ducretot, ô mes frères! et vous avez bien fait,
-mais ce n’est pas par irréligion, car nous sommes tous religieux.»</p>
-
-<p>Plusieurs écoutaient la bouche ouverte, avec des airs de catéchumènes,
-des poses extatiques.</p>
-
-<p>«Ce n’est pas non plus parce qu’il est prêtre, car, nous aussi, nous
-sommes prêtres! L’ouvrier est prêtre, comme l’était le fondateur du
-socialisme, notre Maître à tous, Jésus-Christ!»</p>
-
-<p>Le moment était venu d’inaugurer le règne de Dieu! L’Évangile
-conduisait tout droit à 89! Après l’abolition de l’esclavage,
-l’abolition du prolétariat. On avait eu l’âge de haine, allait
-commencer l’âge d’amour.</p>
-
-<p>«Le christianisme est la clef de voûte et le fondement de l’édifice
-nouveau...</p>
-
-<p>—Vous fichez-vous de nous? s’écria le placeur d’alcools. Qu’est-ce qui
-m’a donné un calotin pareil!»</p>
-
-<p>Cette interruption causa un grand scandale. Presque tous montèrent
-sur les bancs, et, le poing tendu, vociféraient: «Athée! aristocrate!
-canaille!» pendant que la sonnette du président tintait sans
-discontinuer et que les cris: «A l’ordre! à l’ordre!» redoublaient.
-Mais, intrépide, et soutenu d’ailleurs par «trois cafés» pris avant de
-venir, il se débattait au milieu des autres.</p>
-
-<p>«Comment, moi! un aristocrate? allons donc!»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_157">157</span></p>
-
-<p>Admis enfin à s’expliquer, il déclara qu’on ne serait jamais tranquille
-avec les prêtres, et, puisqu’on avait parlé tout à l’heure d’économies,
-c’en serait une fameuse que de supprimer les églises, les saints
-ciboires, et finalement tous les cultes.</p>
-
-<p>Quelqu’un lui objecta qu’il allait trop loin.</p>
-
-<p>«Oui! je vais loin! Mais, quand un vaisseau est surpris par la
-tempête...»</p>
-
-<p>Sans attendre la fin de la comparaison, un autre lui répondit:</p>
-
-<p>«D’accord! mais c’est démolir d’un seul coup, comme un maçon sans
-discernement...</p>
-
-<p>—Vous insultez les maçons!» hurla un citoyen couvert de plâtre. Et,
-s’obstinant à croire qu’on l’avait provoqué, il vomit des injures,
-voulait se battre, se cramponnait à son banc. Trois hommes ne furent
-pas de trop pour le mettre dehors.</p>
-
-<p>Cependant l’ouvrier se tenait toujours à la tribune. Les deux
-secrétaires l’avertirent d’en descendre. Il protesta contre le
-passe-droit qu’on lui faisait.</p>
-
-<p>«Vous ne m’empêcherez pas de crier: amour éternel à notre chère France!
-amour éternel aussi à la République!</p>
-
-<p>—Citoyens! dit alors Compain, citoyens!»</p>
-
-<p>Et, à force de répéter: «Citoyens», ayant obtenu un peu de silence, il
-appuya sur la tribune ses deux mains rouges, pareilles à des moignons,
-se porta le corps en avant, et, clignant des yeux:</p>
-
-<p>«Je crois qu’il faudrait donner une plus large extension à la tête de
-veau.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_158">158</span></p>
-
-<p>Tous se taisaient, croyant avoir mal entendu.</p>
-
-<p>«Oui! la tête de veau!»</p>
-
-<p>Trois cents rires éclatèrent d’un seul coup. Le plafond trembla. Devant
-toutes ces faces bouleversées par la joie, Compain se reculait. Il
-reprit d’un ton furieux:</p>
-
-<p>«Comment! vous ne connaissez pas la tête de veau!»</p>
-
-<p>Ce fut un paroxysme, un délire. On se pressait les côtes. Quelques-uns
-même tombaient par terre, sous les bancs. Compain, n’y tenant plus, se
-réfugia près de Regimbart et il voulait l’entraîner.</p>
-
-<p>«Non! je reste jusqu’au bout!» dit le citoyen.</p>
-
-<p>Cette réponse détermina Frédéric; et, comme il cherchait de droite et
-de gauche ses amis pour le soutenir, il aperçut, devant lui, Pellerin à
-la tribune. L’artiste le prit de haut avec la foule.</p>
-
-<p>«Je voudrais savoir un peu où est le candidat de l’art dans tout cela?
-Moi, j’ai fait un tableau...</p>
-
-<p>—Nous n’avons que faire des tableaux!» dit brutalement un homme
-maigre, ayant des plaques rouges aux pommettes.</p>
-
-<p>Pellerin se récria qu’on l’interrompait.</p>
-
-<p>Mais l’autre, d’un ton tragique:</p>
-
-<p>«Est-ce que le gouvernement n’aurait pas dû déjà abolir par un décret
-la prostitution et la misère?»</p>
-
-<p>Et, cette parole lui ayant livré tout de suite la faveur du peuple, il
-tonna contre la corruption des grandes villes.</p>
-
-<p>«Honte et infamie! On devrait happer les bourgeois <span class="pagenum" id="Page_159">159</span> au sortir de la
-Maison d’or et leur cracher à la figure! Au moins, si le gouvernement
-ne favorisait pas la débauche! Mais les employés de l’octroi sont
-envers nos filles et nos sœurs d’une indécence...»</p>
-
-<p>Une voix proféra de loin:</p>
-
-<p>«C’est rigolo!</p>
-
-<p>—A la porte!</p>
-
-<p>—On tire de nous des contributions pour solder le libertinage! Ainsi
-les forts appointements d’acteur...</p>
-
-<p>—A moi!» s’écria Delmar.</p>
-
-<p>Il bondit à la tribune, écarta tout le monde, prit sa pose; et,
-déclarant qu’il méprisait d’aussi plates accusations, s’étendit sur la
-mission civilisatrice du comédien. Puisque le théâtre était le foyer
-de l’instruction nationale, il votait pour la réforme du théâtre; et,
-d’abord, plus de directions, plus de privilèges!</p>
-
-<p>«Oui! d’aucune sorte!»</p>
-
-<p>Le jeu de l’acteur échauffait la multitude, et des motions subversives
-se croisaient.</p>
-
-<p>—Plus d’académies! plus d’Institut!</p>
-
-<p>—Plus de missions!</p>
-
-<p>—Plus de baccalauréat!</p>
-
-<p>—A bas les grades universitaires!</p>
-
-<p>—Conservons-les, dit Sénécal, mais qu’ils soient conférés par le
-suffrage universel, par le peuple, seul vrai juge!»</p>
-
-<p>Le plus utile, d’ailleurs, n’était pas cela. Il fallait d’abord passer
-le niveau sur la tête des riches! Et il les représenta se gorgeant
-de crimes sous leurs plafonds <span class="pagenum" id="Page_160">160</span> dorés, tandis que les pauvres, se
-tordant de faim dans leurs galetas, cultivaient toutes les vertus.
-Les applaudissements devinrent si forts, qu’il s’interrompit. Pendant
-quelques minutes, il resta les paupières closes, la tête renversée et
-comme se berçant sur cette colère qu’il soulevait.</p>
-
-<p>Puis, il se remit à parler d’une façon dogmatique, en phrases
-impérieuses comme des lois. L’État devait s’emparer de la Banque et
-des assurances. Les héritages seraient abolis. On établirait un fonds
-social pour les travailleurs. Bien d’autres mesures étaient bonnes dans
-l’avenir. Celles-là, pour le moment, suffisaient; et, revenant aux
-élections:</p>
-
-<p>«Il nous faut des citoyens purs, des hommes entièrement neufs!
-Quelqu’un se présente-t-il?»</p>
-
-<p>Frédéric se leva. Il y eut un bourdonnement d’approbation causé par ses
-amis. Mais Sénécal, prenant une figure à la Fouquier-Tinville, se mit à
-l’interroger sur ses noms, prénoms, antécédents, vie et mœurs.</p>
-
-<p>Frédéric lui répondait sommairement et se mordait les lèvres. Sénécal
-demanda si quelqu’un voyait un empêchement à cette candidature.</p>
-
-<p>«Non! non!»</p>
-
-<p>Mais lui, il en voyait. Tous se penchèrent et tendirent les oreilles.
-Le citoyen postulant n’avait pas livré une certaine somme promise pour
-une fondation démocratique, un journal. De plus, le 22 février, bien
-que suffisamment averti, il avait manqué au rendez-vous, place du
-Panthéon.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_161">161</span></p>
-
-<p>«Je jure qu’il était aux Tuileries! s’écria Dussardier.</p>
-
-<p>—Pouvez-vous jurer l’avoir vu au Panthéon?»</p>
-
-<p>Dussardier baissa la tête. Frédéric se taisait; ses amis scandalisés le
-regardaient avec inquiétude.</p>
-
-<p>«Au moins, reprit Sénécal, connaissez-vous un patriote qui nous réponde
-de vos principes?»</p>
-
-<p>—Moi! dit Dussardier.</p>
-
-<p>—Oh! cela ne suffit pas! un autre!»</p>
-
-<p>Frédéric se tourna vers Pellerin. L’artiste lui répondit par une
-abondance de gestes qui signifiait:</p>
-
-<p>«Ah! mon cher, ils m’ont repoussé! Diable! que voulez-vous!»</p>
-
-<p>Alors, Frédéric poussa du coude Regimbart.</p>
-
-<p>«Oui! c’est vrai! il est temps! j’y vais!»</p>
-
-<p>Et Regimbart enjamba l’estrade; puis, montrant l’Espagnol qui l’avait
-suivi:</p>
-
-<p>«Permettez-moi, citoyens, de vous présenter un patriote de Barcelone!»</p>
-
-<p>Le patriote fit un grand salut, roula comme un automate ses yeux
-d’argent, et la main sur le cœur:</p>
-
-<p>«Ciudadanos! mucho aprecio el honor que me dispensais, y si grande es
-vuestra bondad mayor es vuestro atencion.</p>
-
-<p>—Je réclame la parole! cria Frédéric.</p>
-
-<p>—Desde que se proclamo la constitucion de Cadiz, ese pacto fundamental
-de las libertades españolas, <ins class="correction" title="ha ta">hasta</ins> la ultima revolucion, nuestra patria
-cuenta numerosos y heroicos martires.»</p>
-
-<p>Frédéric encore une fois voulut se faire entendre:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_162">162</span></p>
-
-<p>«Mais, citoyens!...»</p>
-
-<p>L’Espagnol continuait:</p>
-
-<p>«El martes proximo tendra lugar en la iglesia de la Magdelena un
-servicio funebre.</p>
-
-<p>—C’est absurde à la fin! personne ne comprend!»</p>
-
-<p>Cette observation exaspéra la foule.</p>
-
-<p>«A la porte! à la porte!</p>
-
-<p>—Qui? moi? demanda Frédéric.</p>
-
-<p>—Vous-même! dit majestueusement Sénécal. Sortez.»</p>
-
-<p>Il se leva pour sortir, et la voix de l’Ibérien le poursuivait:</p>
-
-<p>«Y todos los españoles descarian ver alli reunidas las deputaciones de
-los clubs y de la milica nacional. Una oracion funebre en honor de la
-libertad española y del mundo entero, sera prononciado por un miembro
-del clero de Paris en la sala Bonne-Nouvelle. Honor al pueblo frances,
-que llamaria yo el primero pueblo del mundo, sino fuese ciudadano de
-otra nacion!»</p>
-
-<p>«Aristo!» glapit un voyou, en montrant le poing à Frédéric, qui
-s’élançait dans la cour, indigné.</p>
-
-<p>Il se reprocha son dévouement, sans réfléchir que les accusations
-portées contre lui étaient justes, après tout. Quelle fatale idée que
-cette candidature! Mais quels ânes, quels crétins! Il se comparait à
-ces hommes et soulageait avec leur sottise la blessure de son orgueil.</p>
-
-<p>Puis il éprouva le besoin de voir Rosanette. Après tant de laideurs
-et d’emphase, sa gentille personne serait un délassement. Elle savait
-qu’il avait dû, le soir, <span class="pagenum" id="Page_163">163</span> se présenter dans un club. Cependant,
-lorsqu’il entra, elle ne lui fit pas même une question.</p>
-
-<p>Elle se tenait près du feu, décousant la doublure d’une robe. Un pareil
-ouvrage le surprit.</p>
-
-<p>«Tiens? qu’est-ce que tu fais?</p>
-
-<p>—Tu le vois, dit-elle sèchement. Je raccommode mes hardes. C’est ta
-République.</p>
-
-<p>—Pourquoi ma République?</p>
-
-<p>—C’est la mienne peut-être?»</p>
-
-<p>Et elle se mit à lui reprocher tout ce qui se passait en France depuis
-deux mois, l’accusant d’avoir fait la révolution, d’être cause qu’on
-était ruiné, que les gens riches abandonnaient Paris, et qu’elle
-mourrait plus tard à l’hôpital.</p>
-
-<p>«Tu en parles à ton aise, toi, avec tes rentes! Du reste, au train dont
-ça va, tu ne les auras pas longtemps, tes rentes.</p>
-
-<p>—Cela se peut, dit Frédéric, les plus dévoués sont toujours méconnus,
-et si l’on n’avait pour soi sa conscience, les brutes avec qui l’on se
-compromet vous dégoûteraient de l’abnégation!»</p>
-
-<p>Rosanette le regarda, les cils rapprochés.</p>
-
-<p>«Hein? Quoi? Quelle abnégation? Monsieur n’a pas réussi, à ce qu’il
-paraît? Tant mieux! ça t’apprendra à faire des dons patriotiques. Oh!
-ne mens pas! Je sais que tu leur as donné trois cents francs, car elle
-se fait entretenir, ta République! Eh bien, amuse-toi avec elle, mon
-bonhomme!»</p>
-
-<p>Sous cette avalanche de sottises, Frédéric passait de son autre
-désappointement à une déception plus lourde.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_164">164</span></p>
-
-<p>Il s’était retiré au fond de la chambre. Elle vint à lui.</p>
-
-<p>«Voyons! raisonne un peu! Dans un pays comme dans une maison, il faut
-un maître; autrement, chacun fait danser l’anse du panier. D’abord,
-tout le monde sait que Ledru-Rollin est couvert de dettes! Quant à
-Lamartine, comment veux-tu qu’un poète s’entende à la politique? Ah!
-tu as beau hocher la tête et te croire plus d’esprit que les autres,
-c’est pourtant vrai! Mais tu ergotes toujours, on ne peut pas placer
-un mot avec toi! Voilà par exemple Fournier-Fontaine, des magasins de
-Saint-Roch: sais-tu de combien il manque? De huit cent mille francs! Et
-Gomer, l’emballeur d’en face, un autre républicain celui-là, il cassait
-les pincettes sur la tête de sa femme, et il a bu tant d’absinthe,
-qu’on va le mettre dans une maison de santé. C’est comme ça qu’ils sont
-tous, les républicains! Une République à vingt-cinq pour cent! Ah oui!
-vante-toi!»</p>
-
-<p>Frédéric s’en alla. L’ineptie de cette fille, se dévoilant tout à coup
-dans un langage populacier, le dégoûtait. Il se sentit même un peu
-redevenu patriote.</p>
-
-<p>La mauvaise humeur de Rosanette ne fit que s’accroître. M<sup>lle</sup> Vatnaz
-l’irritait par son enthousiasme. Se croyant une mission, elle avait la
-rage de pérorer, de catéchiser, et, plus forte que son amie dans ces
-matières, l’accablait d’arguments.</p>
-
-<p>Un jour, elle arriva tout indignée contre Hussonnet, qui venait de se
-permettre des polissonneries au club des femmes. Rosanette approuva
-cette conduite, déclarant même qu’elle prendrait des habits d’homme
-<span class="pagenum" id="Page_165">165</span> pour aller «leur dire leur fait, à toutes et les fouetter».
-Frédéric entrait au même moment.</p>
-
-<p>«Tu m’accompagneras, n’est-ce pas?»</p>
-
-<p>Et malgré sa présence, elles se chamaillèrent, l’une faisant la
-bourgeoise, l’autre la philosophe.</p>
-
-<p>Les femmes, selon Rosanette, étaient nées exclusivement pour l’amour ou
-pour élever des enfants, pour tenir un ménage.</p>
-
-<p>D’après M<sup>lle</sup> Vatnaz, la femme devait avoir sa place dans l’État.
-Autrefois, les Gauloises légiféraient, les Anglo-Saxonnes aussi,
-les épouses des Hurons faisaient partie du Conseil. L’œuvre
-civilisatrice était commune. Il fallait toutes y concourir et
-substituer enfin à l’égoïsme la fraternité, à l’individualisme
-l’association, au morcellement la grande culture.</p>
-
-<p>«Allons, bon! tu te connais en culture, à présent!</p>
-
-<p>—Pourquoi pas? D’ailleurs, il s’agit de l’humanité, de son avenir!</p>
-
-<p>—Mêle-toi du tien!</p>
-
-<p>—Ça me regarde!»</p>
-
-<p>Elles se fâchaient. Frédéric s’interposa. La Vatnaz s’échauffait et
-arriva même à soutenir le communisme.</p>
-
-<p>«Quelle bêtise! dit Rosanette. Est-ce que jamais ça pourra se faire?»</p>
-
-<p>L’autre cita en preuve les Esséniens, les frères Moraves, les Jésuites
-du Paraguay, la famille des Pingons, près de Thiers en Auvergne; et,
-comme elle gesticulait beaucoup, sa chaîne de montre se prit dans son
-paquet de breloques, à un petit mouton d’or suspendu.</p>
-
-<p>Tout à coup, Rosanette pâlit extraordinairement.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_166">166</span></p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Vatnaz continuait à dégager son bibelot.</p>
-
-<p>«Ne te donne pas tant de mal, dit Rosanette; maintenant, je connais tes
-opinions politiques.</p>
-
-<p>—Quoi? reprit la Vatnaz, devenue rouge comme une vierge.</p>
-
-<p>—Oh! oh! tu me comprends!»</p>
-
-<p>Frédéric ne comprenait pas. Entre elles, évidemment, il était survenu
-quelque chose de plus capital et de plus intime que le socialisme.</p>
-
-<p>«Et quand cela serait, répliqua la Vatnaz, se redressant intrépidement.
-C’est un emprunt, ma chère, dette pour dette!</p>
-
-<p>—Parbleu, je ne nie pas les miennes! Pour quelques mille francs, belle
-histoire! J’emprunte au moins; je ne vole personne!»</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Vatnaz s’efforça de rire.</p>
-
-<p>«Oh! j’en mettrais ma main au feu.</p>
-
-<p>—Prends garde! Elle est assez sèche pour brûler.»</p>
-
-<p>La vieille fille lui présenta sa main droite, et la gardant levée juste
-en face d’elle:</p>
-
-<p>«Mais il y a de tes amis qui la trouvent à leur convenance!</p>
-
-<p>—Des Andalous, alors? comme castagnettes!</p>
-
-<p>—Gueuse!»</p>
-
-<p>La Maréchale fit un grand salut.</p>
-
-<p>«On n’est pas plus ravissante!»</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Vatnaz ne répondit rien. Des gouttes de sueur parurent à ses
-tempes. Ses yeux se fixaient sur le tapis. Elle haletait. Enfin, elle
-gagna la porte, et, la faisant claquer vigoureusement:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_167">167</span></p>
-
-<p>«Bonsoir! Vous aurez de mes nouvelles!</p>
-
-<p>—A l’avantage!» dit Rosanette.</p>
-
-<p>Sa contrainte l’avait brisée. Elle tomba sur le divan, toute
-tremblante, balbutiant des injures, versant des larmes. Était-ce cette
-menace de la Vatnaz qui la tourmentait? Et non! elle s’en moquait bien!
-A tout compter, l’autre lui devait de l’argent, peut-être? C’était le
-mouton d’or, un cadeau; et, au milieu de ses pleurs, le nom de Delmar
-lui échappa. Donc, elle aimait le cabotin!</p>
-
-<p>«Alors, pourquoi m’a-t-elle pris? se demanda Frédéric. D’où vient qu’il
-est revenu? Qui la force à me garder? Quel est le sens de tout cela?»</p>
-
-<p>Les petits sanglots de Rosanette continuaient. Elle était toujours au
-bord du divan, étendue de côté, la joue droite sur ses deux mains,—et
-semblait un être si délicat, inconscient et endolori, qu’il se
-rapprocha d’elle et la baisa au front doucement.</p>
-
-<p>Alors, elle lui fit des assurances de tendresse; le prince venait de
-partir, ils seraient libres. Mais elle se trouvait pour le moment...
-gênée. «Tu l’as vu toi-même l’autre jour, quand j’utilisais mes
-vieilles doublures.» Plus d’équipages à présent! Et ce n’était pas
-tout; le tapissier menaçait de reprendre les meubles de la chambre et
-du grand salon. Elle ne savait que faire.</p>
-
-<p>Frédéric eut envie de répondre: «Ne t’inquiète pas! je payerai!» Mais
-la dame pouvait mentir. L’expérience l’avait instruit. Il se borna
-simplement à des consolations.</p>
-
-<p>Les craintes de Rosanette n’étaient pas vaines; il <span class="pagenum" id="Page_168">168</span> fallut rendre
-les meubles et quitter le bel appartement de la rue Drouot. Elle
-en prit un autre, sur le boulevard Poissonnière, au quatrième. Les
-curiosités de son ancien boudoir furent suffisantes pour donner aux
-trois pièces un air coquet. On eut des stores chinois, une tente sur
-la terrasse, dans le salon un tapis de hasard encore tout neuf, avec
-des poufs de soie rose. Frédéric avait contribué largement à ces
-acquisitions; il éprouvait la joie d’un nouveau marié qui possède enfin
-une maison à lui, une femme à lui; et, se plaisant là beaucoup, il
-venait y coucher presque tous les soirs.</p>
-
-<p>Un matin, comme il sortait de l’antichambre, il aperçut, au troisième
-étage, dans l’escalier, le shako d’un garde national qui montait. Où
-allait-il donc? Frédéric attendit. L’homme montait toujours, la tête un
-peu baissée: il leva les yeux. C’était le sieur Arnoux. La situation
-était claire. Ils rougirent en même temps, saisis par le même embarras.</p>
-
-<p>Arnoux, le premier, trouva moyen d’en sortir.</p>
-
-<p>«Elle va mieux, n’est-il pas vrai?» comme si, Rosanette étant malade,
-il se fût présenté pour avoir de ses nouvelles.</p>
-
-<p>Frédéric profita de cette ouverture.</p>
-
-<p>«Oui, certainement! Sa bonne me l’a dit, du moins», voulant faire
-entendre qu’on ne l’avait pas reçu.</p>
-
-<p>Puis ils restèrent face à face, irrésolus l’un et l’autre, et
-s’observant. C’était à qui des deux ne s’en irait pas. Arnoux, encore
-une fois, trancha la question.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_169">169</span></p>
-
-<p>«Ah! bah! je reviendrai plus tard! Où vouliez-vous aller? Je vous
-accompagne!»</p>
-
-<p>Et, quand ils furent dans la rue, il causa aussi naturellement que
-d’habitude. Sans doute, il n’avait point le caractère jaloux, ou bien
-il était trop bonhomme pour se fâcher.</p>
-
-<p>D’ailleurs, la patrie le préoccupait. Maintenant il ne quittait plus
-l’uniforme. Le 29 mars, il avait défendu les bureaux de <i>la Presse</i>.
-Quand on envahit la Chambre il se signala par son courage, et il fut du
-banquet offert à la garde nationale d’Amiens.</p>
-
-<p>Hussonnet, toujours de service avec lui, profitait, plus que personne,
-de sa gourde et de ses cigares; mais, irrévérencieux par nature, il se
-plaisait à le contredire, dénigrant le style peu correct des décrets,
-les conférences du Luxembourg, les vésuviennes, les tyroliens, tout,
-jusqu’au char de l’Agriculture, traîné par des chevaux à la place de
-bœufs et escorté de jeunes filles laides. Arnoux, au contraire,
-défendait le pouvoir et rêvait la fusion des partis. Cependant
-ses affaires prenaient une tournure mauvaise. Il s’en inquiétait
-médiocrement.</p>
-
-<p>Les relations de Frédéric et de la Maréchale ne l’avaient point
-attristé, car cette découverte l’autorisa (dans sa conscience) à
-supprimer la pension qu’il lui refaisait depuis le départ du prince. Il
-allégua l’embarras des circonstances, gémit beaucoup, et Rosanette fut
-généreuse. Alors M. Arnoux se considéra comme l’amant de cœur,—ce
-qui le rehaussait dans son estime, et le rajeunit. Ne doutant pas que
-Frédéric ne <span class="pagenum" id="Page_170">170</span> payât la Maréchale, il s’imaginait «faire une bonne
-farce», arriva même à s’en cacher, et lui laissait le champ libre quand
-ils se rencontraient.</p>
-
-<p>Ce partage blessait Frédéric, et les politesses de son rival lui
-semblaient une gouaillerie trop prolongée. Mais, en se fâchant, il se
-fût ôté toute chance d’un retour vers l’autre, et puis c’était le seul
-moyen d’en entendre parler. Le marchand de faïences, suivant son usage,
-ou par malice peut-être, la rappelait volontiers dans sa conversation,
-et lui demandait même pourquoi il ne venait plus la voir.</p>
-
-<p>Frédéric, ayant épuisé tous les prétextes, assura qu’il avait été chez
-M<sup>me</sup> Arnoux plusieurs fois inutilement. Arnoux en demeura convaincu,
-car souvent il s’extasiait devant elle sur l’absence de leur ami; et
-toujours elle répondait avoir manqué sa visite; de sorte que ces deux
-mensonges, au lieu de se couper, se corroboraient.</p>
-
-<p>La douceur du jeune homme et la joie de l’avoir pour dupe faisaient
-qu’Arnoux le chérissait davantage. Il poussait la familiarité jusqu’aux
-dernières bornes, non par dédain, mais par confiance. Un jour, il lui
-écrivit qu’une affaire urgente l’attirait pour vingt-quatre heures en
-province; il le priait de monter la garde à sa place. Frédéric n’osa le
-refuser et se rendit au poste du Carrousel.</p>
-
-<p>Il eut à subir la société des gardes nationaux! et, sauf un
-épurateur, homme facétieux qui buvait d’une manière exorbitante,
-tous lui parurent plus bêtes que leur giberne. L’entretien principal
-fut sur le remplacement <span class="pagenum" id="Page_171">171</span> des buffleteries par le ceinturon.
-D’autres s’emportaient contre les ateliers nationaux. On disait:
-«Où allons-nous?» Celui qui avait reçu l’apostrophe répondait en
-ouvrant les yeux, comme au bord d’un abîme: «Où allons-nous?» Alors
-un plus hardi s’écriait: «Ça ne peut pas durer! il faut en finir!»
-Et, les mêmes discours se répétant jusqu’au soir, Frédéric s’ennuya
-mortellement.</p>
-
-<p>Sa surprise fut grande, quand, à onze heures, il vit paraître Arnoux,
-lequel, tout de suite, dit qu’il accourait pour le libérer, son affaire
-étant finie.</p>
-
-<p>Il n’avait pas eu d’affaire. C’était une invention pour passer
-vingt-quatre heures seul avec Rosanette. Mais le brave Arnoux avait
-trop présumé de lui-même, si bien que, dans sa lassitude, un remords
-l’avait pris. Il venait faire des remerciements à Frédéric et lui
-offrir à souper.</p>
-
-<p>«Mille grâces! je n’ai pas faim! je ne demande que mon lit!</p>
-
-<p>—Raison de plus pour déjeuner ensemble tantôt! Quel mollasse vous
-êtes! On ne rentre pas chez soi maintenant! Il est trop tard! Ce serait
-dangereux!»</p>
-
-<p>Frédéric, encore une fois, céda. Arnoux, qu’on ne s’attendait pas à
-voir, fut choyé de ses frères d’armes, principalement de l’épurateur.
-Tous l’aimaient, et il était si bon garçon, qu’il regretta la présence
-d’Hussonnet. Mais il avait besoin de fermer l’œil une minute, pas
-davantage.</p>
-
-<p>«Mettez-vous près de moi», dit-il à Frédéric, tout en s’allongeant sur
-le lit de camp, sans ôter ses buffleteries. <span class="pagenum" id="Page_172">172</span> Par peur d’une alerte,
-en dépit du règlement, il garda même son fusil, puis balbutia quelques
-mots: «Ma chérie! mon petit ange!» et ne tarda pas à s’endormir.</p>
-
-<p>Ceux qui parlaient se turent, et peu à peu il se fit dans le poste un
-grand silence. Frédéric, tourmenté par les puces, regardait autour
-de lui. La muraille, peinte en jaune, avait à moitié de sa hauteur
-une longue planche où les sacs formaient une suite de petites bosses,
-tandis qu’au-dessous, les fusils couleur de plomb étaient dressés les
-uns près des autres; et il s’élevait des ronflements, produits par
-les gardes nationaux, dont les ventres se dessinaient d’une manière
-confuse dans l’ombre. Une bouteille vide et des assiettes couvraient
-le poêle. Trois chaises de paille entouraient la table, où s’étalait
-un jeu de cartes. Un tambour, au milieu du banc, laissait pendre sa
-bricole. Le vent chaud arrivant par la porte faisait fumer le quinquet.
-Arnoux dormait les deux bras ouverts, et comme son fusil était posé la
-crosse en bas un peu obliquement, la gueule du canon lui arrivait sous
-l’aisselle. Frédéric le remarqua et fut effrayé.</p>
-
-<p>«Mais non! j’ai tort! il n’y a rien à craindre! S’il mourait
-cependant...»</p>
-
-<p>Et, tout de suite, des tableaux à n’en plus finir se déroulèrent.
-Il s’aperçut avec Elle, la nuit, dans une chaise de poste, puis au
-bord d’un fleuve un soir d’été, et sous le reflet d’une lampe, chez
-eux, dans leur maison. Il s’arrêtait même à des calculs de ménage,
-des dispositions domestiques, contemplant, palpant déjà <span class="pagenum" id="Page_173">173</span> son
-bonheur;—et, pour le réaliser, il aurait fallu seulement que le chien
-du fusil se levât! On pouvait le pousser du bout de l’orteil; le coup
-partirait, ce serait un hasard, rien de plus!</p>
-
-<p>Frédéric s’étendit sur cette idée, comme un dramaturge qui compose.
-Tout à coup, il lui sembla qu’elle n’était pas loin de se résoudre
-en action et qu’il allait y contribuer, qu’il en avait envie; alors
-une grande peur le saisit. Au milieu de cette angoisse, il éprouvait
-un plaisir et s’y enfonçait de plus en plus, sentant avec effroi ses
-scrupules disparaître; dans la fureur de sa rêverie, le reste du monde
-s’effaçait, et il n’avait conscience de lui-même que par un intolérable
-serrement à la poitrine.</p>
-
-<p>«Prenons-nous le vin blanc?» dit l’épurateur qui s’éveillait.</p>
-
-<p>Arnoux sauta par terre et, le vin blanc étant pris, voulut monter la
-faction de Frédéric.</p>
-
-<p>Puis il l’emmena déjeuner rue de Chartres, chez Parly; et, comme il
-avait besoin de se refaire, il se commanda deux plats de viande, un
-homard, une omelette au rhum, une salade, etc., le tout arrosé d’un
-sauterne 1819, avec un romanée 42, sans compter le champagne au dessert
-et les liqueurs.</p>
-
-<p>Frédéric ne le contraria nullement. Il était gêné, comme si l’autre
-avait pu découvrir sur son visage les traces de sa pensée.</p>
-
-<p>Les deux coudes au bord de la table, et penché très bas, Arnoux, en le
-fatiguant de son regard, lui confiait ses imaginations.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_174">174</span></p>
-
-<p>Il avait envie de prendre à ferme tous les remblais de la ligne du
-Nord pour y semer des pommes de terre, ou bien d’organiser sur les
-boulevards une cavalcade monstre, où les «célébrités de l’époque»
-figureraient. Il louerait toutes les fenêtres, ce qui, à raison de
-trois francs en moyenne, produirait un joli bénéfice. Bref, il rêvait
-un grand coup de fortune par un accaparement. Il était moral cependant,
-blâmait les excès, l’inconduite, parlait de son «pauvre père», et tous
-les soirs, disait-il, faisait son examen de conscience, avant d’offrir
-son âme à Dieu.</p>
-
-<p>«Un peu de curaçao, hein?</p>
-
-<p>—Comme vous voudrez.»</p>
-
-<p>Quant à la République, les choses s’arrangeraient; enfin, il se
-trouvait l’homme le plus heureux de la terre; et, s’oubliant, il vanta
-les qualités de Rosanette, la compara même à sa femme. C’était bien
-autre chose! On n’imaginait pas d’aussi belles cuisses.</p>
-
-<p>«A votre santé!»</p>
-
-<p>Frédéric trinqua. Il avait, par complaisance, un peu trop
-bu; d’ailleurs, le grand soleil l’éblouissait; et, quand ils
-remontèrent ensemble la rue Vivienne, leurs épaulettes se touchaient
-fraternellement.</p>
-
-<p>Rentré chez lui, Frédéric dormit jusqu’à sept heures. Ensuite, il s’en
-alla chez la Maréchale. Elle était sortie avec quelqu’un. Avec Arnoux,
-peut-être? Ne sachant que faire, il continua sa promenade sur le
-boulevard, mais ne put dépasser la porte Saint-Martin, tant il y avait
-de monde.</p>
-
-<p>La misère abandonnait à eux-mêmes un nombre <span class="pagenum" id="Page_175">175</span> considérable
-d’ouvriers, et ils venaient là, tous les soirs, se passer en revue sans
-doute et attendre un signal. Malgré la loi contre les attroupements,
-<i>ces clubs du désespoir</i> augmentaient d’une manière effrayante, et
-beaucoup de bourgeois s’y rendaient quotidiennement, par bravade, par
-mode.</p>
-
-<p>Tout à coup, Frédéric aperçut, à trois pas de distance, M. Dambreuse
-avec Martinon; il tourna la tête, car M. Dambreuse s’étant fait nommer
-représentant, il lui gardait rancune. Mais le capitaliste l’arrêta.</p>
-
-<p>«Un mot, cher monsieur! J’ai des explications à vous fournir.</p>
-
-<p>—Je n’en demande pas.</p>
-
-<p>—De grâce! écoutez-moi.»</p>
-
-<p>Ce n’était nullement sa faute. On l’avait prié, contraint en quelque
-sorte. Martinon, tout de suite, appuya ses paroles: des Nogentais en
-députation s’étaient présentés chez lui.</p>
-
-<p>«D’ailleurs, j’ai cru être libre, du moment...»</p>
-
-<p>Une poussée de monde sur le trottoir força M. Dambreuse à s’écarter.
-Une minute après, il reparut, en disant à Martinon:</p>
-
-<p>«C’est un vrai service, cela! Vous n’aurez pas à vous repentir...»</p>
-
-<p>Tous les trois s’adossèrent contre une boutique, afin de causer plus à
-l’aise.</p>
-
-<p>On criait de temps en temps: «Vive Napoléon! vive Barbès! à bas
-Marie!» La foule innombrable parlait très haut,—et toutes ces voix,
-répercutées par les maisons, faisaient comme le bruit continuel des
-<span class="pagenum" id="Page_176">176</span> vagues dans un port. A de certains moments, elles se taisaient;
-alors, la <i>Marseillaise</i> s’élevait. Sous les portes cochères,
-des hommes d’allures mystérieuses proposaient des cannes à dard.
-Quelquefois, deux individus, passant l’un devant l’autre, clignaient de
-l’œil et s’éloignaient prestement. Des groupes de badauds occupaient
-les trottoirs; une multitude compacte s’agitait sur le pavé. Des bandes
-entières d’agents de police, sortant des ruelles, y disparaissaient
-à peine entrés. De petits drapeaux rouges, çà et là, semblaient des
-flammes; les cochers, du haut de leur siège, faisaient de grands
-gestes, puis s’en retournaient. C’était un mouvement, un spectacle des
-plus drôles.</p>
-
-<p>«Comme tout cela, dit Martinon, aurait amusé M<sup>lle</sup> Cécile!</p>
-
-<p>—Ma femme, vous savez bien, n’aime pas que ma nièce vienne avec nous»,
-reprit en souriant M. Dambreuse.</p>
-
-<p>On ne l’aurait pas reconnu. Depuis trois mois il criait: «Vive la
-République!» et même il avait voté le bannissement des d’Orléans. Mais
-les concessions devaient finir. Il se montrait furieux jusqu’à porter
-un casse-tête dans sa poche.</p>
-
-<p>Martinon, aussi, en avait un. La magistrature n’étant plus inamovible,
-il s’était retiré du Parquet, si bien qu’il dépassait en violences M.
-Dambreuse.</p>
-
-<p>Le banquier haïssait particulièrement Lamartine (pour avoir soutenu
-Ledru-Rollin), et avec lui Pierre Leroux, Proudhon, Considérant,
-Lamennais, tous les cerveaux brûlés, tous les socialistes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_177">177</span></p>
-
-<p>«Car enfin, que veulent-ils? On a supprimé l’octroi sur la viande et
-la contrainte par corps; maintenant, on étudie le projet d’une banque
-hypothécaire; l’autre jour, c’était une banque nationale! et voilà cinq
-millions au budget pour les ouvriers! Mais heureusement c’est fini,
-grâce à M. de Falloux! Bon voyage! qu’ils s’en aillent!»</p>
-
-<p>En effet, ne sachant comment nourrir les cent trente mille hommes des
-ateliers nationaux, le ministre des travaux publics avait, ce jour-là
-même, signé un arrêté qui invitait tous les citoyens entre dix-huit et
-vingt ans à prendre du service comme soldats, ou bien à partir vers les
-provinces, pour y remuer la terre.</p>
-
-<p>Cette alternative les indigna, persuadés qu’on voulait détruire la
-République. L’existence loin de la capitale les affligeait comme un
-exil; ils se voyaient mourants par les fièvres, dans des régions
-farouches. Pour beaucoup, d’ailleurs, accoutumés à des travaux
-délicats, l’agriculture semblait un avilissement; c’était un leurre
-enfin, une dérision, le déni formel de toutes les promesses. S’ils
-résistaient, on emploierait la force; ils n’en doutaient pas et se
-disposaient à la prévenir.</p>
-
-<p>Vers neuf heures, les attroupements formés à la Bastille et au
-Châtelet refluèrent sur le boulevard. De la porte Saint-Denis à la
-porte Saint-Martin, cela ne faisait plus qu’un grouillement énorme,
-une seule masse d’un bleu sombre, presque noir. Les hommes que l’on
-entrevoyait avaient tous les prunelles ardentes, le teint pâle, des
-figures amaigries par la faim, exaltées <span class="pagenum" id="Page_178">178</span> par l’injustice. Cependant
-des nuages s’amoncelaient; le ciel orageux chauffant l’électricité de
-la multitude, elle tourbillonnait sur elle-même, indécise, avec un
-large balancement de houle; et l’on sentait dans ses profondeurs une
-force brute incalculable et comme l’énergie d’un élément. Puis tous
-se mirent à chanter: «Des lampions! des lampions!» Plusieurs fenêtres
-ne s’éclairaient pas; des cailloux furent lancés dans leurs carreaux.
-M. Dambreuse jugea prudent de s’en aller. Les deux jeunes gens le
-reconduisirent.</p>
-
-<p>Il prévoyait de grands désastres. Le peuple, encore une fois, pouvait
-envahir la Chambre; et, à ce propos, il raconta comment il serait mort
-le 15 mai, sans le dévouement d’un garde national.</p>
-
-<p>«Mais c’est votre ami, j’oubliais! votre ami, le fabricant de faïences,
-Jacques Arnoux!» Les gens de l’émeute l’étouffaient; ce brave citoyen
-l’avait pris dans ses bras et déposé à l’écart. Aussi, depuis lors,
-une sorte de liaison s’était faite. «Il faudra un de ces jours dîner
-ensemble, et, puisque vous le voyez souvent, assurez-le que je
-l’aime beaucoup. C’est un excellent homme, calomnié, selon moi; et
-il a de l’esprit, le mâtin! Mes compliments encore une fois! bien le
-bonsoir!...»</p>
-
-<p>Frédéric, après avoir quitté M. Dambreuse, retourna chez la Maréchale
-et, d’un air très sombre, dit qu’elle devait opter entre lui et Arnoux.
-Elle répondit avec douceur qu’elle ne comprenait goutte à des «ragots
-pareils», n’aimait pas Arnoux, n’y tenait aucunement. Frédéric avait
-soif d’abandonner Paris. Elle ne repoussa <span class="pagenum" id="Page_179">179</span> pas cette fantaisie, et
-ils partirent pour Fontainebleau dès le lendemain.</p>
-
-<p>L’hôtel où ils logèrent se distinguait des autres par un jet d’eau
-clapotant au milieu de sa cour. Les portes des chambres s’ouvraient sur
-un corridor, comme dans les monastères. Celle qu’on leur donna était
-grande, fournie de bons meubles, tendue d’indienne, et silencieuse, vu
-la rareté des voyageurs. Le long des maisons, des bourgeois inoccupés
-passaient; puis, sous leurs fenêtres, quand le jour tomba, des enfants
-dans la rue firent une partie de barres;—et cette tranquillité,
-succédant pour eux au tumulte de Paris, leur causait une surprise, un
-apaisement.</p>
-
-<p>Le matin, de bonne heure, ils allèrent visiter le château. Comme ils
-entraient par la grille, ils aperçurent sa façade tout entière, avec
-les cinq pavillons à toits aigus et son escalier en fer à cheval se
-déployant au fond de la cour, que bordent de droite et de gauche deux
-corps de bâtiments plus bas. Des lichens sur les pavés se mêlent de
-loin au ton fauve des briques, et l’ensemble du palais, couleur de
-rouille comme une vieille armure, avait quelque chose de royalement
-impassible, une sorte de grandeur militaire et triste.</p>
-
-<p>Enfin, un domestique, portant un trousseau de clefs, parut. Il leur
-montra d’abord les appartements des reines, l’oratoire du pape, la
-galerie de François 1<sup>er</sup>, la petite table d’acajou sur laquelle
-l’empereur signa son abdication, et, dans une des pièces qui divisaient
-l’ancienne galerie des Cerfs, l’endroit où Christine fit assassiner
-Monaldeschi. Rosanette écouta cette histoire <span class="pagenum" id="Page_180">180</span> attentivement; puis,
-se tournant vers Frédéric:</p>
-
-<p>«C’était par jalousie, sans doute? Prends garde à toi!»</p>
-
-<p>Ensuite, ils traversèrent la salle du Conseil, la salle des Gardes,
-la salle du Trône, le salon de Louis XIII. Les hautes croisées, sans
-rideaux, épanchaient une lumière blanche; de la poussière ternissait
-légèrement les poignées des espagnolettes, le pied de cuivre des
-consoles; des nappes de grosse toile cachaient partout les fauteuils;
-on voyait au-dessus des portes des chasses Louis XV, et çà et là des
-tapisseries représentant les dieux de l’Olympe, Psyché ou les batailles
-d’Alexandre.</p>
-
-<p>Quand elle passait devant les glaces, Rosanette s’arrêtait une minute
-pour lisser ses bandeaux.</p>
-
-<p>Après la cour du donjon et la chapelle Saint-Saturnin, ils arrivèrent
-dans la salle des Fêtes.</p>
-
-<p>Ils furent éblouis par la splendeur du plafond, divisé en compartiments
-octogones, rehaussé d’or et d’argent, plus ciselé qu’un bijou, et
-par l’abondance des peintures qui couvrent les murailles, depuis la
-gigantesque cheminée où des croissants et des carquois entourent les
-armes de France, jusqu’à la tribune pour les musiciens, construite à
-l’autre bout, dans la largeur de la salle. Les dix fenêtres en arcades
-étaient grandes ouvertes; le soleil faisait briller les peintures, le
-ciel bleu continuait indéfiniment l’outremer des cintres; et du fond
-des bois, dont les cimes vaporeuses emplissaient l’horizon, il semblait
-venir un écho des hallalis poussés dans les trompes d’ivoire, et des
-ballets <span class="pagenum" id="Page_181">181</span> mythologiques, assemblant sous le feuillage des princesses
-et des seigneurs travestis en nymphes et en sylvains,—époque de
-science ingénue, de passions violentes et d’art somptueux, quand
-l’idéal était d’emporter le monde dans un rêve des Hespérides, et que
-les maîtresses des rois se confondaient avec les astres. La plus belle
-de ces fameuses s’était fait peindre, à droite, sous la figure de Diane
-chasseresse, et même en Diane infernale, sans doute pour marquer sa
-puissance jusque par delà le tombeau. Tous ces symboles confirment sa
-gloire, et il reste là quelque chose d’elle, une voix indistincte, un
-rayonnement qui se prolonge.</p>
-
-<p>Frédéric fut pris par une concupiscence rétrospective et inexprimable.
-Afin de distraire son désir, il se mit à considérer tendrement
-Rosanette, en lui demandant si elle n’aurait pas voulu être cette femme.</p>
-
-<p>«Quelle femme?</p>
-
-<p>—Diane de Poitiers!»</p>
-
-<p>Il répéta:</p>
-
-<p>«Diane de Poitiers, la maîtresse d’Henri II.»</p>
-
-<p>Elle fit un petit: «Ah!» Ce fut tout.</p>
-
-<p>Son mutisme prouvait clairement qu’elle ne savait rien, ne comprenait
-pas, si bien que par complaisance il lui dit:</p>
-
-<p>«Tu t’ennuies peut-être?</p>
-
-<p>—Non, non, au contraire!»</p>
-
-<p>Et, le menton levé, tout en promenant à l’entour un regard des plus
-vagues, Rosanette lâcha ce mot:</p>
-
-<p>«Ça rappelle des souvenirs!»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_182">182</span></p>
-
-<p>Cependant on apercevait sur sa mine un effort, une intention de
-respect; et comme cet air sérieux la rendait plus jolie, Frédéric
-l’excusa.</p>
-
-<p>L’étang des carpes la divertit davantage. Pendant un quart d’heure,
-elle jeta des morceaux de pain dans l’eau, pour voir les poissons
-bondir.</p>
-
-<p>Frédéric s’était assis près d’elle sous les tilleuls. Il songeait à
-tous les personnages qui avaient hanté ces murs, Charles-Quint, les
-Valois, Henri IV, Pierre le Grand, Jean-Jacques Rousseau et «les
-belles pleureuses des premières loges», Voltaire, Napoléon, Pie
-VII, Louis-Philippe; il se sentait environné, coudoyé par ces morts
-tumultueux; une telle confusion d’images l’étourdissait, bien qu’il y
-trouvât du charme pourtant.</p>
-
-<p>Enfin ils descendirent dans le parterre.</p>
-
-<p>C’est un vaste rectangle, laissant voir d’un seul coup d’œil ses
-larges allées jaunes, ses carrés de gazon, ses rubans de buis, ses ifs
-en pyramide, ses verdures basses et ses étroites plates-bandes, où
-des fleurs clairsemées font des taches sur la terre grise. Au bout du
-jardin, un parc se déploie, traversé dans toute son étendue par un long
-canal.</p>
-
-<p>Les résidences royales ont en elles une mélancolie particulière, qui
-tient sans doute à leurs dimensions trop considérables pour le petit
-nombre de leurs hôtes, au silence qu’on est surpris d’y trouver après
-tant de fanfares, à leur luxe immobile prouvant par sa vieillesse
-la fugacité des dynasties, l’éternelle misère de tout;—et cette
-exhalaison des siècles, engourdissante <span class="pagenum" id="Page_183">183</span> et funèbre comme un parfum
-de momie, se fait sentir même aux têtes naïves. Rosanette bâillait
-démesurément. Ils s’en retournèrent à l’hôtel.</p>
-
-<p>Après leur déjeuner, on leur amena une voiture découverte. Ils
-sortirent de Fontainebleau par un large rond-point, puis montèrent
-au pas une route sablonneuse dans un bois de petits pins. Les arbres
-devinrent plus grands; et le cocher, de temps à autre, disait: «Voici
-les Frères Siamois, le Pharamond, le Bouquet du Roi...,» n’oubliant
-aucun des sites célèbres, parfois même s’arrêtant pour les faire
-admirer.</p>
-
-<p>Ils entrèrent dans la futaie de Franchard. La voiture glissait comme un
-traîneau sur le gazon; des pigeons qu’on ne voyait pas roucoulaient;
-tout à coup, un garçon de café parut, et ils descendirent devant la
-barrière d’un jardin où il y avait des tables rondes. Puis, laissant
-à gauche les murailles d’une abbaye en ruines, ils marchèrent sur de
-grosses roches et atteignirent bientôt le fond de la gorge.</p>
-
-<p>Elle est couverte, d’un côté, par un entremêlement de grès et de
-genévriers, tandis que, de l’autre, le terrain presque nu s’incline
-vers le creux du vallon, où, dans la couleur des bruyères, un sentier
-fait une ligne pâle; et on aperçoit tout au loin un sommet en cône
-aplati, avec la tour d’un télégraphe par derrière.</p>
-
-<p>Une demi-heure après, ils mirent pied à terre encore une fois pour
-gravir les hauteurs d’Aspremont.</p>
-
-<p>Le chemin fait des zigzags entre les pins trapus sous des rochers à
-profils anguleux; tout ce coin de la forêt a quelque chose d’étouffé,
-d’un peu sauvage et de recueilli. <span class="pagenum" id="Page_184">184</span> On pense aux ermites, compagnons
-des grands cerfs portant une croix de feu entre leurs cornes, et
-qui recevaient avec de paternels sourires les bons rois de France
-agenouillés devant leur grotte. Une odeur résineuse emplissait l’air
-chaud, des racines à ras du sol s’entre-croisaient comme des veines.
-Rosanette trébuchait dessus, était désespérée, avait envie de pleurer.</p>
-
-<p>Mais, tout au haut, la joie lui revint, en trouvant sous un toit de
-branchages une manière de cabaret, où l’on vend des bois sculptés. Elle
-but une bouteille de limonade, s’acheta un bâton de houx; et, sans
-donner un coup d’œil au paysage que l’on découvre du plateau, elle
-entra dans la Caverne des Brigands, précédée d’un gamin portant une
-torche.</p>
-
-<p>Leur voiture les attendait dans le Bas-Bréau.</p>
-
-<p>Un peintre en blouse bleue travaillait au pied d’un chêne, avec sa
-boîte à couleurs sur les genoux. Il leva la tête et les regarda passer.</p>
-
-<p>Au milieu de la côte de Chailly, un nuage, crevant tout à coup, leur
-fit rabattre la capote. Presque aussitôt la pluie s’arrêta, et les
-pavés des rues brillaient sous le soleil quand ils rentrèrent dans la
-ville.</p>
-
-<p>Des voyageurs, arrivés nouvellement, leur apprirent qu’une bataille
-épouvantable ensanglantait Paris. Rosanette et son amant n’en furent
-pas surpris. Puis tout le monde s’en alla, l’hôtel redevint paisible,
-le gaz s’éteignit, et ils s’endormirent au murmure du jet d’eau dans la
-cour.</p>
-
-<p>Le lendemain, ils allèrent voir la Gorge au Loup, la Mare aux Fées, le
-Long Rocher, la Marlotte; le surlendemain, <span class="pagenum" id="Page_185">185</span> ils recommencèrent au
-hasard, comme leur cocher voulait, sans demander où ils étaient, et
-souvent même négligeant les sites fameux.</p>
-
-<p>Ils se trouvaient si bien dans leur vieux landau, bas comme un
-sofa et couvert d’une toile à raies déteintes! Les fossés pleins
-de broussailles filaient sous leurs yeux avec un mouvement doux et
-continu. Des rayons blancs traversaient comme des flèches les hautes
-fougères; quelquefois, un chemin, qui ne servait plus, se présentait
-devant eux en ligne droite, et des herbes s’y dressaient çà et là
-mollement. Au centre des carrefours, une croix étendait ses quatre
-bras; ailleurs, des poteaux se penchaient comme des arbres morts
-et de petits sentiers courbes, en se perdant sous les feuilles,
-donnaient envie de les suivre; au même moment le cheval tournait, ils
-y entraient, on enfonçait dans la boue; plus loin, de la mousse avait
-poussé au bord des ornières profondes.</p>
-
-<p>Ils se croyaient loin des autres, bien seuls. Mais tout à coup passait
-un garde-chasse avec son fusil, ou une bande de femmes en haillons,
-traînant sur leur dos de longues bourrées.</p>
-
-<p>Quand la voiture s’arrêtait, il se faisait un silence universel;
-seulement, on entendait le souffle du cheval dans les brancards, avec
-un cri d’oiseau très faible, répété.</p>
-
-<p>La lumière, à de certaines places éclairant la lisière du bois,
-laissait les fonds dans l’ombre; ou bien, atténuée sur les premiers
-plans par une sorte de crépuscule, elle étalait dans les lointains
-des vapeurs violettes, <span class="pagenum" id="Page_186">186</span> une clarté blanche. Au milieu du jour, le
-soleil, tombant d’aplomb sur les larges verdures, les éclaboussait,
-suspendait des gouttes argentines à la pointe des branches, rayait le
-gazon de traînées d’émeraudes, jetait des taches d’or sur les couches
-de feuilles mortes; en se renversant la tête, on apercevait le ciel
-entre les cimes des arbres. Quelques-uns, d’une altitude démesurée,
-avaient des airs de patriarches et d’empereurs, ou, se touchant par
-le bout, formaient avec leurs longs fûts comme des arcs de triomphe;
-d’autres, poussés dès le bas obliquement, semblaient des colonnes près
-de tomber.</p>
-
-<p>Cette foule de grosses lignes verticales s’entr’ouvrait. Alors,
-d’énormes flots verts se déroulaient en bosselages inégaux jusqu’à la
-surface des vallées où s’avançait la croupe d’autres collines dominant,
-des plaines blondes, qui finissaient par se perdre dans une pâleur
-indécise.</p>
-
-<p>Debout, l’un près de l’autre, sur quelque éminence du terrain, ils
-sentaient, tout en humant le vent, leur entrer dans l’âme comme
-l’orgueil d’une vie plus libre, avec une surabondance de forces, une
-joie sans cause.</p>
-
-<p>La diversité des arbres faisait un spectacle changeant. Les hêtres
-à l’écorce blanche et lisse entremêlaient leurs couronnes; des
-frênes courbaient mollement leurs glauques ramures; dans les cépées
-de charmes, des houx pareils à du bronze se hérissaient; puis
-venait une file de minces bouleaux, inclinés dans des attitudes
-élégiaques; et les pins, symétriques comme des tuyaux d’orgue, en
-se balançant continuellement, semblaient <span class="pagenum" id="Page_187">187</span> chanter. Il y avait
-des chênes rugueux, énormes, qui se convulsaient, s’étiraient du
-sol, s’étreignaient les uns les autres, et, fermes sur leurs troncs,
-pareils à des torses, se lançaient avec leurs bras nus des appels
-de désespoir, des menaces furibondes, comme un groupe de Titans
-immobilisés dans leur colère. Quelque chose de plus lourd, une langueur
-fiévreuse planait au-dessus des mares, découpant la nappe de leurs
-eaux entre des buissons d’épines; les lichens de leur berge, où les
-loups viennent boire, sont couleur de soufre, brûlés comme par le pas
-des sorcières, et le coassement ininterrompu des grenouilles répond
-au cri des corneilles qui tournoient. Ensuite, ils traversaient des
-clairières monotones, plantées d’un baliveau çà et là. Un bruit de fer,
-des coups drus et nombreux sonnaient: c’était, au flanc d’une colline,
-une compagnie de carriers battant les roches. Elles se multipliaient
-de plus en plus et finissaient par emplir tout le paysage, cubiques
-comme des maisons, plates comme des dalles, s’étayant, se surplombant,
-se confondant, telles que les ruines méconnaissables et monstrueuses
-de quelque cité disparue. Mais la furie même de leur chaos fait plutôt
-rêver à des volcans, à des déluges, aux grands cataclysmes ignorés.
-Frédéric disait qu’ils étaient là depuis le commencement du monde et
-resteraient ainsi jusqu’à la fin; Rosanette détournait la tête en
-affirmant que «ça la rendrait folle», et s’en allait cueillir des
-bruyères. Leurs petites fleurs violettes, tassées les unes près des
-autres, formaient des plaques inégales, et la terre qui s’écroulait
-de dessous mettait comme <span class="pagenum" id="Page_188">188</span> des franges noires au bord des sables
-pailletés de mica.</p>
-
-<p>Ils arrivèrent un jour à mi-hauteur d’une colline tout en sable. Sa
-surface, vierge de pas, était rayée en ondulations symétriques; çà
-et là, tels que des promontoires sur le lit desséché d’un océan, se
-levaient des roches ayant de vagues formes d’animaux, tortues avançant
-la tête, phoques qui rampent, hippopotames et ours. Personne. Aucun
-bruit. Les sables, frappés par le soleil, éblouissaient;—et tout à
-coup, dans cette vibration de la lumière, les bêtes parurent remuer.
-Ils s’en retournèrent vite, fuyant le vertige, presque effrayés.</p>
-
-<p>Le sérieux de la forêt les gagnait, et ils avaient des heures
-de silence où, se laissant aller au bercement des ressorts, ils
-demeuraient comme engourdis dans une ivresse tranquille. Le bras sous
-la taille, il l’écoutait parler pendant que les oiseaux gazouillaient,
-observait même du même coup d’œil les raisins noirs de sa capote
-et les baies des genévriers, les draperies de son voile, les volutes
-des nuages; et quand il se penchait vers elle, la fraîcheur de sa peau
-se mêlait au grand parfum des bois. Ils s’amusaient de tout; ils se
-montraient, comme une curiosité, des fils de la Vierge suspendus aux
-buissons, des trous pleins d’eau au milieu des pierres, un écureuil sur
-les branches, le vol de deux papillons qui les suivaient; ou bien, à
-vingt pas d’eux, sous les arbres, une biche marchait, tranquillement,
-d’un air noble et doux, avec son faon côte à côte. Rosanette aurait
-voulu courir après pour l’embrasser.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_189">189</span></p>
-
-<p>Elle eut bien peur une fois, quand un homme, se présentant tout à coup,
-lui montra dans une boîte trois vipères. Elle se jeta vivement contre
-Frédéric;—il fut heureux de ce qu’elle était faible et de se sentir
-assez fort pour la défendre.</p>
-
-<p>Ce soir-là, ils dînèrent dans une auberge au bord de la Seine. La table
-était près de la fenêtre, Rosanette en face de lui; et il contemplait
-son petit nez fin et blanc, ses lèvres retroussées, ses yeux clairs,
-ses bandeaux châtains qui bouffaient, sa jolie figure ovale. Sa robe
-de foulard écru collait à ses épaules un peu tombantes; et, sortant
-de leurs manchettes tout unies, ses deux mains découpaient, versaient
-à boire, s’avançaient sur la nappe. On leur servit un poulet avec les
-quatre membres étendus, une matelotte d’anguilles dans un compotier en
-terre de pipe, du vin râpeux, du pain trop dur, des couteaux ébréchés.
-Tout cela augmentait le plaisir, l’illusion. Ils se croyaient presque
-au milieu d’un voyage, en Italie, dans leur lune de miel.</p>
-
-<p>Avant de repartir, ils allèrent se promener le long de la berge.</p>
-
-<p>Le ciel d’un bleu tendre, arrondi comme un dôme, s’appuyait à l’horizon
-sur la dentelure des bois. En face, au bout de la prairie, il y avait
-un clocher dans un village; et, plus loin, à gauche, le toit d’une
-maison faisait une tache rouge sur la rivière, qui semblait immobile
-dans toute la longueur de sa sinuosité. Des joncs se penchaient
-pourtant, et l’eau secouait légèrement des perches plantées au bord
-pour tenir des filets; une nasse d’osier, deux ou trois vieilles <span class="pagenum" id="Page_190">190</span>
-chaloupes étaient là. Près de l’auberge, une fille en chapeau de paille
-tirait des seaux d’un puits;—chaque fois qu’ils remontaient, Frédéric
-écoutait avec une jouissance inexprimable le grincement de la chaîne.</p>
-
-<p>Il ne doutait pas qu’il ne fût heureux pour jusqu’à la fin de ses
-jours, tant son bonheur lui paraissait naturel, inhérent à sa vie et
-à la personne de cette femme. Un besoin le poussait à lui dire des
-tendresses. Elle y répondait par de gentilles paroles, de petites
-tapes sur l’épaule, des douceurs dont la surprise le charmait. Il lui
-découvrait enfin une beauté toute nouvelle, qui n’était peut-être que
-le reflet des choses ambiantes, à moins que leurs virtualités secrètes
-ne l’eussent fait s’épanouir.</p>
-
-<p>Quand ils se reposaient au milieu de la campagne, il s’étendait la tête
-sur ses genoux, à l’abri de son ombrelle;—ou bien, couchés sur le
-ventre au milieu de l’herbe, ils restaient l’un en face de l’autre, à
-se regarder, plongeant dans leurs prunelles, altérés d’eux-mêmes, s’en
-assouvissant toujours, puis les paupières entre-fermées, ne parlant
-plus.</p>
-
-<p>Quelquefois, ils entendaient tout au loin des roulements de tambour.
-C’était la générale que l’on battait dans les villages pour aller
-défendre Paris.</p>
-
-<p>«Ah! tiens! l’émeute!» disait Frédéric avec une pitié dédaigneuse,
-toute cette agitation lui apparaissant misérable à côté de leur amour
-et de la nature éternelle.</p>
-
-<p>Et ils causaient de n’importe quoi, de choses qu’ils savaient
-parfaitement, de personnes qui ne les intéressaient <span class="pagenum" id="Page_191">191</span> pas, de
-mille niaiseries. Elle l’entretenait de sa femme de chambre et de son
-coiffeur. Un jour, elle s’oublia à dire son âge: vingt-neuf ans; elle
-devenait vieille.</p>
-
-<p>En plusieurs fois, sans le vouloir, elle lui apprit des détails sur
-elle-même. Elle avait été «demoiselle dans un magasin», avait fait
-un voyage en Angleterre, commencé des études pour être actrice; tout
-cela sans transitions, et il ne pouvait reconstruire un ensemble. Elle
-en conta plus long, un jour qu’ils étaient assis sous un platane, au
-revers d’un pré. En bas, sur le bord de la route, une petite fille,
-nu-pieds dans la poussière, faisait paître une vache. Dès qu’elle les
-aperçut, elle vint leur demander l’aumône; et, tenant d’une main son
-jupon en lambeaux, elle grattait de l’autre ses cheveux noirs qui
-entouraient, comme une perruque à la Louis XIV, toute sa tête brune,
-illuminée par des yeux splendides.</p>
-
-<p>«Elle sera bien jolie plus tard», dit Frédéric.</p>
-
-<p>—Quelle chance pour elle si elle n’a pas de mère! reprit Rosanette.</p>
-
-<p>—Hein? comment?</p>
-
-<p>—Mais oui; moi, sans la mienne...»</p>
-
-<p>Elle soupira et se mit à parler de son enfance. Ses parents étaient
-des canuts de la Croix-Rousse. Elle servait son père comme apprentie.
-Le pauvre bonhomme avait beau s’exténuer, sa femme l’invectivait et
-vendait tout pour aller boire. Rosanette voyait leur chambre, avec
-les métiers rangés en longueur contre les fenêtres, le pot-bouille
-sur le poêle, le lit peint en <span class="pagenum" id="Page_192">192</span> acajou, une armoire en face, et la
-soupente obscure où elle avait couché jusqu’à quinze ans. Enfin, un
-monsieur était venu, un homme gras, la figure couleur de buis, des
-façons de dévot, habillé de noir. Sa mère et lui eurent ensemble une
-conversation, si bien que, trois jours après... Rosanette s’arrêta, et,
-avec un regard plein d’impudeur et d’amertume:</p>
-
-<p>«C’était fait!»</p>
-
-<p>Puis, répondant au geste de Frédéric:</p>
-
-<p>«Comme il était marié (il aurait craint de se compromettre dans sa
-maison), on m’emmena dans un cabinet de restaurateur, et on m’avait dit
-que je serais heureuse, que je recevrais un beau cadeau.</p>
-
-<p>«Dès la porte, la première chose qui m’a frappée, c’était un candélabre
-de vermeil, sur une table où il y avait deux couverts. Une glace au
-plafond les reflétait, et les tentures des murailles en soie bleue
-faisaient ressembler tout l’appartement à une alcôve. Une surprise m’a
-saisie. Tu comprends, un pauvre être qui n’a jamais rien vu! Malgré mon
-éblouissement, j’avais peur, je désirais m’en aller. Je suis restée
-pourtant.</p>
-
-<p>«Le seul siège qu’il y eût était un divan contre la table. Il a
-cédé sous moi avec mollesse; la bouche du calorifère dans le tapis
-m’envoyait une haleine chaude, et je restai là sans rien prendre. Le
-garçon qui se tenait debout m’a engagée à manger. Il m’a versé tout de
-suite un grand verre de vin; la tête me tournait, j’ai voulu ouvrir
-la fenêtre, il m’a dit: «Non, mademoiselle, c’est défendu.» Et il m’a
-quittée. «La table <span class="pagenum" id="Page_193">193</span> était couverte d’un tas de choses que je ne
-connaissais pas. Rien ne m’a semblé bon. Alors je me suis rabattue
-sur un pot de confitures, et j’attendais toujours. Je ne sais quoi
-l’empêchait de venir. Il était très tard, minuit au moins, je n’en
-pouvais plus de fatigue; en repoussant un des oreillers pour mieux
-m’étendre, je rencontre sous ma main une sorte d’album, un cahier;
-c’étaient des images obscènes... Je dormais dessus, quand il est entré.»</p>
-
-<p>Elle baissa la tête et demeura pensive.</p>
-
-<p>Les feuilles autour d’eux susurraient, dans un fouillis d’herbes une
-grande digitale se balançait, la lumière coulait comme une onde sur
-le gazon, et le silence était coupé à intervalles rapides par le
-broutement de la vache qu’on ne voyait plus.</p>
-
-<p>Rosanette considérait un point par terre à trois pas d’elle, fixement,
-les narines battantes, absorbée... Frédéric lui prit la main.</p>
-
-<p>«Comme tu as souffert, pauvre chérie!</p>
-
-<p>—Oui, dit-elle, plus que tu ne crois!... Jusqu’à vouloir en finir; on
-m’a repêchée.</p>
-
-<p>—Comment?</p>
-
-<p>—Ah! n’y pensons plus!... Je t’aime, je suis heureuse! embrasse-moi.»
-Et elle ôta une à une les brindilles de chardons accrochées dans le bas
-de sa robe.</p>
-
-<p>Frédéric songeait surtout à ce qu’elle n’avait pas dit. Par quels
-degrés avait-elle pu sortir de la misère? A quel amant devait-elle son
-éducation? Que s’était-il passé dans sa vie jusqu’au jour où il était
-venu chez <span class="pagenum" id="Page_194">194</span> elle pour la première fois? Son dernier aveu interdisait
-les questions. Il lui demanda seulement comment elle avait fait la
-connaissance d’Arnoux.</p>
-
-<p>«Par la Vatnaz.</p>
-
-<p>—N’était-ce pas toi que j’ai vue, une fois, au Palais-Royal, avec eux
-deux!»</p>
-
-<p>Il cita la date précise. Rosanette fit un effort.</p>
-
-<p>«Oui, c’est vrai!... Je n’étais pas gaie dans ce temps-là!»</p>
-
-<p>Mais Arnoux s’était montré excellent, Frédéric n’en doutait pas;
-cependant leur ami était un drôle d’homme, plein de défauts; il eut
-soin de les rappeler. Elle en convenait.</p>
-
-<p>«N’importe!... On l’aime tout de même, ce chameau-là!</p>
-
-<p>—Encore maintenant? dit Frédéric.</p>
-
-<p>Elle se mit à rougir, moitié riante, moitié fâchée.</p>
-
-<p>«Eh! non! C’est de l’histoire ancienne. Je ne te cache rien. Quand même
-cela serait, lui, c’est différent! D’ailleurs, je ne te trouve pas
-gentil pour ta victime.</p>
-
-<p>—Ma victime?»</p>
-
-<p>Rosanette lui prit le menton.</p>
-
-<p>«Sans doute.»</p>
-
-<p>Et zézayant à la manière des nourrices:</p>
-
-<p>«Avons pas toujours été bien sage! Avons fait dodo avec sa femme!</p>
-
-<p>—Moi! jamais de la vie!»</p>
-
-<p>Rosanette sourit. Il fut blessé de son sourire, preuve d’indifférence,
-crut-il. Mais elle reprit doucement <span class="pagenum" id="Page_195">195</span> et avec un de ces regards qui
-implorent le mensonge:</p>
-
-<p>«Bien sûr?</p>
-
-<p>—Certainement!»</p>
-
-<p>Frédéric jura sa parole d’honneur qu’il n’avait jamais pensé à M<sup>me</sup>
-Arnoux, étant trop amoureux d’une autre.</p>
-
-<p>«De qui donc?</p>
-
-<p>—Mais de vous, ma toute belle!</p>
-
-<p>—Ah! ne te moque pas de moi! Tu m’agaces!»</p>
-
-<p>Il jugea prudent d’inventer une histoire, une passion. Il trouva des
-détails circonstanciés. Cette personne, du reste, l’avait rendu fort
-malheureux.</p>
-
-<p>«Décidément, tu n’as pas de chance! dit Rosanette.</p>
-
-<p>—Oh! oh! peut-être!» voulant faire entendre par là plusieurs
-bonnes fortunes, afin de donner de lui meilleure opinion, de même
-que Rosanette n’avouait pas tous ses amants pour qu’il l’estimât
-davantage;—car, au milieu des confidences les plus intimes, il y a
-toujours des restrictions, par fausse honte, délicatesse, pitié. On
-découvre chez l’autre ou dans soi-même des précipices ou des fanges
-qui empêchent de poursuivre; on sent d’ailleurs que l’on ne serait pas
-compris; il est difficile d’exprimer exactement quoi que ce soit; aussi
-les unions complètes sont rares.</p>
-
-<p>La pauvre Maréchale n’en avait jamais connu de meilleure. Souvent,
-quand elle considérait Frédéric, des larmes lui arrivaient aux
-paupières; puis elle levait les yeux ou les projetait vers l’horizon,
-comme si elle <span class="pagenum" id="Page_196">196</span> avait aperçu quelque grande aurore, des perspectives
-de félicité sans bornes. Enfin, un jour, elle avoua qu’elle souhaitait
-faire dire une messe, «pour que ça porte bonheur à notre amour».</p>
-
-<p>D’où venait donc qu’elle lui avait résisté pendant si longtemps? Elle
-n’en savait rien elle-même. Il renouvela plusieurs fois sa question, et
-elle répondait en le serrant dans ses bras:</p>
-
-<p>«C’est que j’avais peur de t’aimer trop, mon chéri!»</p>
-
-<p>Le dimanche matin, Frédéric lut dans un journal, sur une liste de
-blessés, le nom de Dussardier. Il jeta un cri, et, montrant le papier à
-Rosanette, déclara qu’il allait partir immédiatement.</p>
-
-<p>«Pourquoi faire?</p>
-
-<p>—Mais pour le voir, le soigner!</p>
-
-<p>—Tu ne vas pas me laisser seule, j’imagine?</p>
-
-<p>—Viens avec moi.</p>
-
-<p>—Ah! que j’aille me fourrer dans une bagarre pareille! Merci bien!</p>
-
-<p>—Cependant je ne peux pas...</p>
-
-<p>—Ta ta ta! Comme si on manquait d’infirmiers dans les hôpitaux! Et
-puis, qu’est-ce que ça le regardait encore, celui-là? Chacun pour soi!»</p>
-
-<p>Il fut indigné de cet égoïsme et il se reprocha de n’être pas là-bas
-avec les autres. Tant d’indifférence aux malheurs de la patrie avait
-quelque chose de mesquin et de bourgeois. Son amour lui pesa tout à
-coup comme un crime. Ils se boudèrent pendant une heure.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_197">197</span></p>
-
-<p>Puis elle le supplia d’attendre, de ne pas s’exposer.</p>
-
-<p>«Si par hasard on te tue!</p>
-
-<p>—Eh! je n’aurai fait que mon devoir!»</p>
-
-<p>Rosanette bondit. D’abord, son devoir était de l’aimer. C’est qu’il ne
-voulait plus d’elle, sans doute! Ça n’avait pas le sens commun! Quelle
-idée, mon Dieu!</p>
-
-<p>Frédéric sonna pour avoir la note. Mais il n’était pas facile de s’en
-retourner à Paris. La voiture des messageries Leloir venait de partir,
-les berlines Lecomte ne partiraient pas, la diligence du Bourbonnais
-ne passerait que tard dans la nuit et serait peut-être pleine; on n’en
-savait rien. Quand il eut perdu beaucoup de temps à ces informations,
-l’idée lui vint de prendre la poste. Le maître de poste refusa de
-fournir des chevaux, Frédéric n’ayant point de passeport. Enfin, il
-loua une calèche (la même qui les avait promenés) et ils arrivèrent
-devant l’hôtel du Commerce, à Melun, vers cinq heures.</p>
-
-<p>La place du Marché était couverte de faisceaux d’armes. Le préfet avait
-défendu aux gardes nationaux de se porter sur Paris. Ceux qui n’étaient
-pas de son département voulaient continuer leur route. On criait.
-L’auberge était pleine de tumulte.</p>
-
-<p>Rosanette, prise de peur, déclara qu’elle n’irait pas plus loin et le
-supplia encore de rester. L’aubergiste et sa femme se joignirent à
-elle. Un brave homme qui dînait s’en mêla, affirmant que la bataille
-serait terminée d’ici à peu; d’ailleurs, il fallait faire son devoir.
-Alors, la Maréchale redoubla de sanglots. Frédéric <span class="pagenum" id="Page_198">198</span> était exaspéré.
-Il lui donna sa bourse, l’embrassa vivement et disparut.</p>
-
-<p>Arrivé à Corbeil, dans la gare, on lui apprit que les insurgés avaient
-de distance en distance coupé les rails, et le cocher refusa de le
-conduire plus loin; ses chevaux, disait-il, étaient «rendus».</p>
-
-<p>Par sa protection cependant, Frédéric obtint un mauvais cabriolet
-qui, pour la somme de soixante francs, sans compter le pourboire,
-consentit à le mener jusqu’à la barrière d’Italie. Mais, à cent pas de
-la barrière, son conducteur le fit descendre et s’en retourna. Frédéric
-marchait sur la route, quand tout à coup une sentinelle croisa la
-baïonnette. Quatre hommes l’empoignèrent en vociférant:</p>
-
-<p>«C’en est un! Prenez garde! Fouillez-le! Brigand! Canaille!»</p>
-
-<p>Et sa stupéfaction fut si profonde, qu’il se laissa entraîner au poste
-de la barrière, dans le rond-point même où convergent les boulevards
-des Gobelins et de l’Hôpital et les rues Godefroy et Mouffetard.</p>
-
-<p>Quatre barricades formaient, au bout des quatre voies, d’énormes talus
-de pavés; des torches çà et là grésillaient; malgré la poussière qui
-s’élevait, il distingua des fantassins de la ligne et des gardes
-nationaux, tous le visage noir, débraillés, hagards. Ils venaient de
-prendre la place, avaient fusillé plusieurs hommes; leur colère durait
-encore. Frédéric dit qu’il arrivait de Fontainebleau au secours d’un
-camarade blessé logeant rue de Bellefond; personne d’abord ne voulut
-le croire; on examina ses mains, on flaira <span class="pagenum" id="Page_199">199</span> même son oreille pour
-s’assurer qu’il ne sentait pas la poudre.</p>
-
-<p>Cependant, à force de répéter la même chose, il finit par convaincre
-un capitaine, qui ordonna à deux fusiliers de le conduire au poste du
-Jardin des Plantes.</p>
-
-<p>Ils descendirent le boulevard de l’Hôpital. Une forte brise soufflait.
-Elle le ranima.</p>
-
-<p>Ils tournèrent ensuite par la rue du Marché-aux-Chevaux. Le Jardin des
-Plantes, à droite, faisait une grande masse noire; tandis qu’à gauche,
-la façade entière de la Pitié, éclairée à toutes ses fenêtres, flambait
-comme un incendie, et des ombres passaient rapidement sur les carreaux.</p>
-
-<p>Les deux hommes de Frédéric s’en allèrent. Un autre l’accompagna
-jusqu’à l’École polytechnique.</p>
-
-<p>La rue Saint-Victor était toute sombre, sans un bec de gaz ni une
-lumière aux maisons. De dix minutes en dix minutes, on entendait:</p>
-
-<p>«Sentinelles! prenez garde à vous!» Et ce cri, jeté au milieu du
-silence, se prolongeait comme la répercussion d’une pierre tombant dans
-un abîme.</p>
-
-<p>Quelquefois, un battement de pas lourds s’approchait. C’était une
-patrouille de cent hommes au moins; des chuchotements, de vagues
-cliquetis de fer s’échappaient de cette masse confuse, et, s’éloignant
-avec un balancement rythmique, elle se fondait dans l’obscurité.</p>
-
-<p>Il y avait au centre des carrefours un dragon à cheval, immobile. De
-temps en temps, une estafette passait au grand galop, puis le silence
-recommençait. Des <span class="pagenum" id="Page_200">200</span> canons en marche faisaient au loin sur le pavé
-un roulement sourd et formidable; le cœur se serrait à ces bruits
-différant de tous les bruits ordinaires. Ils semblaient même élargir
-le silence, qui était profond, absolu,—un silence noir. Des hommes
-en blouse blanche abordaient les soldats, leur disaient un mot et
-s’évanouissaient comme des fantômes.</p>
-
-<p>Le poste de l’École polytechnique regorgeait de monde. Des femmes
-encombraient le seuil, demandant à voir leur fils ou leur mari. On
-les renvoyait au Panthéon transformé en dépôt de cadavres,—et on
-n’écoutait pas Frédéric. Il s’obstina, jurant que son ami Dussardier
-l’attendait, allait mourir. On lui donna enfin un caporal pour le mener
-au haut de la rue Saint-Jacques, à la mairie du XII<sup>e</sup> arrondissement.</p>
-
-<p>La place du Panthéon était pleine de soldats couchés sur de la paille.
-Le jour se levait. Les feux de bivouac s’éteignaient.</p>
-
-<p>L’insurrection avait laissé dans ce quartier-là des traces formidables.
-Le sol des rues se trouvait, d’un bout à l’autre, inégalement bosselé.
-Sur les barricades en ruines, il restait des omnibus, des tuyaux
-de gaz, des roues de charrettes; de petites flaques noires, en de
-certains endroits, devaient être du sang. Les maisons étaient criblées
-de projectiles, et leur charpente se montrait sous des écaillures
-du plâtre. Des jalousies, tenant par un clou, pendaient comme des
-haillons. Les escaliers ayant croulé, des portes s’ouvraient sur le
-vide. On apercevait l’intérieur des chambres avec leurs papiers en
-lambeaux; des choses délicates s’y étaient <span class="pagenum" id="Page_201">201</span> conservées quelquefois.
-Frédéric observa une pendule, un bâton de perroquet, des gravures.</p>
-
-<p>Quand il entra dans la mairie, les gardes nationaux bavardaient
-intarissablement sur les morts de Bréa et de Négrier, du représentant
-Charbonnel et de l’archevêque de Paris. On disait que le duc d’Aumale
-était débarqué à Boulogne, Barbès enfui de Vincennes, que l’artillerie
-arrivait de Bourges et que les secours de la province affluaient. Vers
-trois heures, quelqu’un apporta de bonnes nouvelles; des parlementaires
-de l’émeute étaient chez le président de l’Assemblée.</p>
-
-<p>Alors, on se réjouit; et, comme il avait encore douze francs,
-Frédéric fit venir douze bouteilles de vin, espérant par là hâter sa
-délivrance. Tout à coup, on crut entendre une fusillade. Les libations
-s’arrêtèrent; on regarda l’inconnu avec des yeux méfiants; ce pouvait
-être Henri V.</p>
-
-<p>Pour n’avoir aucune responsabilité, ils le transportèrent à la mairie
-du XI<sup>e</sup> arrondissement, d’où on ne lui permit pas de sortir avant neuf
-heures du matin.</p>
-
-<p>Il alla en courant jusqu’au quai Voltaire. A une fenêtre ouverte, un
-vieillard en manches de chemise pleurait, les yeux levés. La Seine
-coulait paisiblement. Le ciel était tout bleu; dans les arbres des
-Tuileries, des oiseaux chantaient.</p>
-
-<p>Frédéric traversait le Carrousel quand une civière vint à passer.
-Le poste, tout de suite, présenta les armes, et l’officier dit en
-mettant la main à son shako: «Honneur au courage malheureux!» Cette
-parole était <span class="pagenum" id="Page_202">202</span> devenue presque obligatoire; celui qui la prononçait
-paraissait toujours solennellement ému. Un groupe de gens furieux
-escortait la civière en criant:</p>
-
-<p>«Nous vous vengerons! nous vous vengerons!»</p>
-
-<p>Les voitures circulaient sur le boulevard, et des femmes devant les
-portes faisaient de la charpie. Cependant l’émeute était vaincue, ou
-à peu près; une proclamation de Cavaignac, affichée tout à l’heure,
-l’annonçait. Au haut de la rue Vivienne, un peloton de mobiles parut.
-Alors, les bourgeois poussèrent des cris d’enthousiasme; ils levaient
-leurs chapeaux, applaudissaient, dansaient, voulaient les embrasser,
-leur offrir à boire,—et des fleurs jetées par des dames tombaient des
-balcons.</p>
-
-<p>Enfin, à dix heures, au moment où le canon grondait pour prendre le
-faubourg Saint-Antoine, Frédéric arriva chez Dussardier. Il le trouva
-dans sa mansarde, étendu sur le dos et dormant. De la pièce voisine une
-femme sortit à pas muets, M<sup>lle</sup> Vatnaz.</p>
-
-<p>Elle emmena Frédéric à l’écart et lui apprit comment Dussardier avait
-reçu sa blessure.</p>
-
-<p>Le samedi, au haut d’une barricade, dans la rue Lafayette, un gamin
-enveloppé d’un drapeau tricolore criait aux gardes nationaux:
-«Allez-vous tirer contre vos frères!» Comme ils s’avançaient,
-Dussardier avait jeté bas son fusil, écarté les autres, bondi sur la
-barricade, et, d’un coup de savate, abattu l’insurgé en lui arrachant
-le drapeau. On l’avait retrouvé sous les décombres, la cuisse percée
-d’un lingot de cuivre. Il avait fallu débrider la plaie, extraire le
-projectile. <span class="pagenum" id="Page_203">203</span> M<sup>lle</sup> Vatnaz était arrivée le soir même, et, depuis
-ce temps-là, ne le quittait plus.</p>
-
-<p>Elle préparait avec intelligence tout ce qu’il fallait pour les
-pansements, l’aidait à boire, épiait ses moindres désirs, allait et
-venait plus légère qu’une mouche, et le contemplait avec des yeux
-tendres.</p>
-
-<p>Frédéric, pendant deux semaines, ne manqua pas de revenir tous les
-matins; un jour qu’il parlait du dévouement de la Vatnaz, Dussardier
-haussa les épaules:</p>
-
-<p>«Eh non! C’est par intérêt!</p>
-
-<p>—Tu crois?»</p>
-
-<p>Il reprit: «J’en suis sûr!» sans vouloir s’expliquer davantage.</p>
-
-<p>Elle le comblait de prévenances, jusqu’à lui apporter les journaux où
-l’on exaltait sa belle action. Ces hommages paraissaient l’importuner.
-Il avoua même à Frédéric l’embarras de sa conscience.</p>
-
-<p>Peut-être qu’il aurait dû se mettre de l’autre bord, avec les blouses,
-car enfin on leur avait promis un tas de choses qu’on n’avait pas
-tenues. Leurs vainqueurs détestaient la République, et puis, on s’était
-montré bien dur pour eux! Ils avaient tort, sans doute, pas tout à
-fait cependant, et le brave garçon était torturé par cette idée qu’il
-pouvait avoir combattu la justice.</p>
-
-<p>Sénécal, enfermé aux Tuileries sous la terrasse du bord de l’eau,
-n’avait rien de ces angoisses.</p>
-
-<p>Ils étaient là, neuf cents hommes, entassés dans l’ordure, pêle-mêle,
-noirs de poudre et de sang caillé, grelottant la fièvre, criant de
-rage, et on ne retirait pas ceux qui venaient à mourir parmi les
-autres. Quelquefois, <span class="pagenum" id="Page_204">204</span> au bruit soudain d’une détonation, ils
-croyaient qu’on allait tous les fusiller; alors, ils se précipitaient
-contre les murs, puis retombaient à leur place, tellement hébétés
-par la douleur, qu’il leur semblait vivre dans un cauchemar, une
-hallucination funèbre. La lampe suspendue à la voûte avait l’air d’une
-tache de sang, et de petites flammes vertes et jaunes voltigeaient,
-produites par les émanations du caveau. Dans la crainte des épidémies,
-une commission fut nommée. Dès les premières marches, le président
-se rejeta en arrière, épouvanté par l’odeur des excréments et des
-cadavres. Quand les prisonniers s’approchaient d’un soupirail, les
-gardes nationaux qui étaient de faction—pour les empêcher d’ébranler
-les grilles—fourraient des coups de baïonnette, au hasard, dans le tas.</p>
-
-<p>Ils furent généralement impitoyables. Ceux qui ne s’étaient pas battus
-voulaient se signaler. C’était un débordement de peur. On se vengeait à
-la fois des journaux, des clubs, des attroupements, des doctrines, de
-tout ce qui exaspérait depuis trois mois; et, en dépit de la victoire,
-l’égalité (comme pour le châtiment de ses défenseurs et la dérision
-de ses ennemis) se manifestait triomphalement, une égalité de bêtes
-brutes, un même niveau de turpitudes sanglantes; car le fanatisme
-des intérêts équilibra les délires du besoin, l’aristocratie eut les
-fureurs de la crapule, et le bonnet de coton ne se montra pas moins
-hideux que le bonnet rouge. La raison publique était troublée comme
-après les grands bouleversements de la nature. Des gens d’esprit en
-restèrent idiots pour toute leur vie.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_205">205</span></p>
-
-<p>Le père Roque était devenu très brave, presque téméraire. Arrivé le 26
-à Paris avec les Nogentais, au lieu de s’en retourner en même temps
-qu’eux, il avait été s’adjoindre à la garde nationale qui campait aux
-Tuileries, et il fut très content d’être placé en sentinelle devant
-la terrasse du bord de l’eau. Au moins, là, il les avait sous lui,
-ces brigands! Il jouissait de leur défaite, de leur abjection, et ne
-pouvait se retenir de les invectiver.</p>
-
-<p>Un d’eux, un adolescent à longs cheveux blonds, mit sa face aux
-barreaux en demandant du pain. M. Roque lui ordonna de se taire. Mais
-le jeune homme répétait d’une voix lamentable:</p>
-
-<p>«Du pain!</p>
-
-<p>—Est-ce que j’en ai, moi!»</p>
-
-<p>D’autres prisonniers apparurent dans le soupirail, avec leurs barbes
-hérissées, leurs prunelles flamboyantes, tous se poussant et hurlant:</p>
-
-<p>«Du pain!»</p>
-
-<p>Le père Roque fut indigné de voir son autorité méconnue. Pour leur
-faire peur, il les mit en joue, et, porté jusqu’à la voûte par le flot
-qui l’étouffait, le jeune homme, la tête en arrière, cria encore une
-fois:</p>
-
-<p>«Du pain!</p>
-
-<p>—Tiens! en voilà!» dit le père Roque, en lâchant son coup de fusil.</p>
-
-<p>Il y eut un énorme hurlement, puis rien. Au bord du baquet, quelque
-chose de blanc était resté.</p>
-
-<p>Après quoi, M. Roque s’en retourna chez lui; car il possédait, rue
-Saint-Martin, une maison où il s’était <span class="pagenum" id="Page_206">206</span> réservé un pied à terre;
-et les dommages causés par l’émeute à la devanture de son immeuble
-n’avaient pas contribué médiocrement à le rendre furieux. Il lui
-sembla, en la revoyant, qu’il s’était exagéré le mal. Son action de
-tout à l’heure l’apaisait, comme une indemnité.</p>
-
-<p>Ce fut sa fille elle-même qui lui ouvrit la porte. Elle lui dit tout de
-suite que son absence trop longue l’avait inquiétée; elle avait craint
-un malheur, une blessure.</p>
-
-<p>Cette preuve d’amour filial attendrit le père Roque. Il s’étonna
-qu’elle se fût mise en route sans Catherine.</p>
-
-<p>«Je l’ai envoyée faire une commission», répondit Louise.</p>
-
-<p>Et elle s’informa de sa santé, de choses et d’autres; puis, d’un air
-indifférent, elle lui demanda si par hasard il n’avait pas rencontré
-Frédéric.</p>
-
-<p>«Non! pas le moins du monde!»</p>
-
-<p>C’était pour lui seul qu’elle avait fait le voyage.</p>
-
-<p>Quelqu’un marcha dans le corridor.</p>
-
-<p>«Ah! pardon...»</p>
-
-<p>Et elle disparut.</p>
-
-<p>Catherine n’avait point trouvé Frédéric. Il était absent depuis
-plusieurs jours, et son ami intime, M. Deslauriers, habitait maintenant
-la province.</p>
-
-<p>Louise reparut toute tremblante, sans pouvoir parler. Elle s’appuyait
-contre les meubles.</p>
-
-<p>«Qu’as-tu? qu’as-tu donc?» s’écria son père.</p>
-
-<p>Elle fit signe que ce n’était rien, et par un grand effort de volonté
-se remit.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_207">207</span></p>
-
-<p>Le traiteur d’en face apporta la soupe. Mais le père Roque avait subi
-une trop violente émotion. «Ça ne pouvait pas passer», et il eut au
-dessert une espèce de défaillance. On envoya chercher vivement un
-médecin, qui prescrivit une potion. Puis, quand il fut dans son lit, M.
-Roque exigea le plus de couvertures possible, pour se faire suer. Il
-soupirait, il geignait.</p>
-
-<p>«Merci, ma bonne Catherine!—Baise ton pauvre père, ma poulette! Ah!
-ces révolutions!»</p>
-
-<p>Et, comme sa fille le grondait de s’être rendu malade en se tourmentant
-pour elle, il répliqua:</p>
-
-<p>«Oui! tu as raison! Mais c’est plus fort que moi! Je suis trop
-sensible!»</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_208">208</span></p>
-
-<h2 id="ch5">II</h2>
-
-<p>M<sup>me</sup> Dambreuse, dans son boudoir, entre sa nièce et miss John,
-écoutait parler M. Roque, contant ses fatigues militaires.</p>
-
-<p>Elle se mordait les lèvres, semblait souffrir.</p>
-
-<p>«Oh! ce n’est rien! ça se passera.»</p>
-
-<p>Et, d’un air gracieux:</p>
-
-<p>«Nous aurons à dîner une de vos connaissances, M. Moreau.»</p>
-
-<p>Louise tressaillit.</p>
-
-<p>«Puis seulement quelques intimes, Alfred de Cisy, entre autres.»</p>
-
-<p>Et elle vanta ses manières, sa figure, et principalement ses mœurs.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Dambreuse mentait moins qu’elle ne croyait; le vicomte rêvait le
-mariage. Il l’avait dit à Martinon, ajoutant qu’il était sûr de plaire
-à M<sup>lle</sup> Cécile et que ses parents l’accepteraient.</p>
-
-<p>Pour risquer une telle confidence, il devait avoir sur la dot des
-renseignements avantageux. Or Martinon soupçonnait Cécile d’être la
-fille naturelle de M. Dambreuse, <span class="pagenum" id="Page_209">209</span> et il eût été probablement très
-fort de demander sa main à tout hasard. Cette audace offrait des
-dangers; aussi Martinon, jusqu’à présent, s’était conduit de manière à
-ne pas se compromettre; d’ailleurs, il ne savait comment se débarrasser
-de la tante. Le mot de Cisy le détermina, et il avait fait sa requête
-au banquier, lequel, n’y voyant pas d’obstacle, venait d’en prévenir
-M<sup>me</sup> Dambreuse.</p>
-
-<p>Cisy parut. Elle se leva et dit:</p>
-
-<p>«Vous nous oubliez... Cécile, shake hands!»</p>
-
-<p>Au même moment, Frédéric entrait.</p>
-
-<p>«Ah! enfin! on vous retrouve! s’écria le père Roque. J’ai été trois
-fois chez vous, avec Louise, cette semaine!»</p>
-
-<p>Frédéric les avait soigneusement évités. Il allégua qu’il passait tous
-ses jours près d’un camarade blessé. Depuis longtemps, du reste, un tas
-de choses l’avaient pris, et il cherchait des histoires. Heureusement,
-les convives arrivèrent: d’abord M. Paul de Grémonville, le diplomate
-entrevu au bal; puis Fumichon, cet industriel dont le dévouement
-conservateur l’avait un soir scandalisé; la vieille duchesse de
-Montreuil-Nantua les suivait.</p>
-
-<p>Mais deux voix s’élevèrent dans l’antichambre.</p>
-
-<p>«J’en suis certaine, disait l’une.</p>
-
-<p>—Chère belle dame! chère belle dame! répondait l’autre, de grâce,
-calmez-vous!»</p>
-
-<p>C’était M. de Nonancourt, un vieux beau, l’air momifié dans du
-cold-cream, et M<sup>me</sup> de Larsillois, l’épouse d’un préfet de
-Louis-Philippe. Elle tremblait extrêmement, <span class="pagenum" id="Page_210">210</span> car elle avait entendu
-tout à l’heure sur un orgue une polka qui était un signal entre les
-insurgés. Beaucoup de bourgeois avaient des imaginations pareilles;
-on croyait que des hommes, dans les catacombes, allaient faire sauter
-le faubourg Saint-Germain; des rumeurs s’échappaient des caves; il se
-passait aux fenêtres des choses suspectes.</p>
-
-<p>Tout le monde s’évertua cependant à tranquilliser M<sup>me</sup> de Larsillois.
-L’ordre était rétabli. Plus rien à craindre. «Cavaignac nous a sauvés!»
-Comme si les horreurs de l’insurrection n’eussent pas été suffisamment
-nombreuses, on les exagérait. Il y avait eu vingt-trois mille forçats
-du côté des socialistes,—pas moins! On ne doutait nullement des vivres
-empoisonnés, des mobiles sciés entre deux planches, et des inscriptions
-des drapeaux qui réclamaient le pillage, l’incendie.</p>
-
-<p>«Et quelque chose de plus! ajouta l’ex-préfète.</p>
-
-<p>—Ah! chère!» dit par pudeur M<sup>me</sup> Dambreuse, en désignant d’un coup
-d’œil les trois jeunes filles.</p>
-
-<p>M. Dambreuse sortit de son cabinet avec Martinon. Elle détourna la
-tête et répondit aux saluts de Pellerin qui s’avançait. L’artiste
-considérait les murailles d’une façon inquiète. Le banquier le prit à
-part et lui fit comprendre qu’il avait dû, pour le moment, cacher sa
-toile révolutionnaire.</p>
-
-<p>«Sans doute!» dit Pellerin, son échec au <i>Club de l’Intelligence</i> ayant
-modifié ses opinions.</p>
-
-<p>M. Dambreuse glissa fort poliment qu’il lui commanderait d’autres
-travaux.</p>
-
-<p>«Mais pardon!...—Ah! cher ami! quel bonheur!»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_211">211</span></p>
-
-<p>Arnoux et M<sup>me</sup> Arnoux étaient devant Frédéric.</p>
-
-<p>Il eut comme un vertige. Rosanette, avec son admiration pour les
-soldats, l’avait agacé toute l’après-midi, et le vieil amour se
-réveilla.</p>
-
-<p>Le maître d’hôtel vint annoncer que Madame était servie. D’un regard,
-elle ordonna au vicomte de prendre le bras de Cécile, dit tout bas à
-Martinon: «Misérable!» et on passa dans la salle à manger.</p>
-
-<p>Sous les feuilles vertes d’un ananas, au milieu de la nappe, une dorade
-s’allongeait, le museau tendu vers un quartier de chevreuil et touchant
-de sa queue un buisson d’écrevisses. Des figues, des cerises énormes,
-des poires et des raisins (primeurs de la culture parisienne) montaient
-en pyramides dans des corbeilles de vieux saxe; une touffe de fleurs,
-par intervalles, se mêlait aux claires argenteries; les stores de soie
-blanche abaissés devant les fenêtres emplissaient l’appartement d’une
-lumière douce; il était rafraîchi par deux fontaines où il y avait
-des morceaux de glace; et de grands domestiques en culotte courte
-servaient. Tout cela semblait meilleur après l’émotion des jours
-passés. On rentrait dans la jouissance des choses que l’on avait eu
-peur de perdre, et Nonancourt exprima le sentiment général en disant:</p>
-
-<p>«Ah! espérons que MM. les républicains vont nous permettre de dîner!</p>
-
-<p>—Malgré leur fraternité!» ajouta spirituellement le père Roque.</p>
-
-<p>Ces deux honorables étaient à la droite et à la gauche de M<sup>me</sup>
-Dambreuse ayant devant elle son mari, <span class="pagenum" id="Page_212">212</span> entre M<sup>me</sup> de Larsillois
-flanquée du diplomate et la vieille duchesse, que Fumichon coudoyait.
-Puis venaient le peintre, le marchand de faïences, M<sup>lle</sup> Louise; et
-grâce à Martinon qui lui avait enlevé sa place pour se mettre auprès de
-Cécile, Frédéric se trouvait à côté de M<sup>me</sup> Arnoux.</p>
-
-<p>Elle portait une robe de barège noir, un cercle d’or au poignet, et
-comme le premier jour où il avait dîné chez elle, quelque chose de
-rouge dans les cheveux, une branche de fuchsia entortillée à son
-chignon. Il ne put s’empêcher de lui dire:</p>
-
-<p>«Voilà longtemps que nous ne nous sommes vus!</p>
-
-<p>—Ah!» répliqua-t-elle froidement.</p>
-
-<p>Il reprit, avec une douceur dans la voix qui atténuait l’impertinence
-de sa question:</p>
-
-<p>«Avez-vous quelquefois pensé à moi?</p>
-
-<p>—Pourquoi y penserais-je?»</p>
-
-<p>Frédéric fut blessé par ce mot.</p>
-
-<p>«Vous avez peut-être raison, après tout.»</p>
-
-<p>Mais, se repentant vite, il jura qu’il n’avait pas vécu un seul jour
-sans être ravagé par son souvenir.</p>
-
-<p>«Je n’en crois absolument rien, monsieur.</p>
-
-<p>—Cependant vous savez que je vous aime!»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Arnoux ne répondit pas.</p>
-
-<p>«Vous savez que je vous aime.»</p>
-
-<p>Elle se taisait toujours.</p>
-
-<p>«Eh bien, va te promener!» se dit Frédéric.</p>
-
-<p>Et, levant les yeux, il aperçut, à l’autre bout de la table, M<sup>lle</sup>
-Roque.</p>
-
-<p>Elle avait cru coquet de s’habiller tout en vert, couleur <span class="pagenum" id="Page_213">213</span> qui
-jurait grossièrement avec le ton de ses cheveux rouges. Sa boucle de
-ceinture était trop haute, sa collerette l’engonçait; ce peu d’élégance
-avait contribué sans doute au froid abord de Frédéric. Elle l’observait
-de loin, curieusement; et Arnoux, près d’elle, avait beau prodiguer
-les galanteries, il n’en pouvait tirer trois paroles, si bien que,
-renonçant à plaire, il écouta la conversation. Elle roulait maintenant
-sur les purées d’ananas du Luxembourg.</p>
-
-<p>Louis Blanc, d’après Fumichon, possédait un hôtel rue Saint-Dominique
-et refusait de louer aux ouvriers.</p>
-
-<p>«Moi, ce que je trouve drôle, dit Nonancourt, c’est Ledru-Rollin
-chassant dans les domaines de la Couronne!</p>
-
-<p>—Il doit vingt mille francs à un orfèvre! ajouta Cisy, et même on
-prétend...»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Dambreuse l’arrêta.</p>
-
-<p>«Ah! que c’est vilain de s’échauffer pour la politique! Un jeune homme,
-fi donc! Occupez-vous plutôt de votre voisine!»</p>
-
-<p>Ensuite, les gens sérieux attaquèrent les journaux.</p>
-
-<p>Arnoux prit leur défense; Frédéric s’en mêla, les appelant des maisons
-de commerce pareilles aux autres. Leurs écrivains, généralement,
-étaient des imbéciles ou des blagueurs; il se donna pour les connaître
-et combattait par des sarcasmes les sentiments généreux de son ami.
-M<sup>me</sup> Arnoux ne voyait pas que c’était une vengeance contre elle.</p>
-
-<p>Cependant le vicomte se torturait l’intellect afin de conquérir M<sup>lle</sup>
-Cécile. D’abord, il étala des goûts <span class="pagenum" id="Page_214">214</span> d’artiste, en blâmant la forme
-des carafons et la gravure des couteaux. Puis il parla de son écurie,
-de son tailleur et de son chemisier; enfin, il aborda le chapitre de la
-religion et trouva moyen de faire entendre qu’il accomplissait tous ses
-devoirs.</p>
-
-<p>Martinon s’y prenait mieux. D’un train monotone, et en la regardant
-continuellement, il vantait son profil d’oiseau, sa fade chevelure
-blonde, ses mains trop courtes. La laide jeune fille se délectait sous
-cette averse de douceurs.</p>
-
-<p>On n’en pouvait rien entendre, tous parlant très haut. M. Roque voulait
-pour gouverner la France «un bras de fer». Nonancourt regretta même que
-l’échafaud politique fût aboli. On aurait dû tuer en masse tous ces
-gredins-là!</p>
-
-<p>«Ce sont même des lâches, dit Fumichon. Je ne vois pas de bravoure à se
-mettre derrière les barricades!</p>
-
-<p>—A propos, parlez-nous donc de Dussardier!» dit M. Dambreuse en se
-tournant vers Frédéric.</p>
-
-<p>Le brave commis était maintenant un héros, comme Sallesse, les frères
-Jeanson, la femme Péquillet, etc.</p>
-
-<p>Frédéric, sans se faire prier, débita l’histoire de son ami; il lui en
-revint une espèce d’auréole.</p>
-
-<p>On arriva tout naturellement à relater différents traits de courage.
-Suivant le diplomate, il n’était pas difficile d’affronter la mort,
-témoin ceux qui se battent en duel.</p>
-
-<p>«On peut s’en rapporter au vicomte», dit Martinon.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_215">215</span></p>
-
-<p>Le vicomte devint très rouge.</p>
-
-<p>Les convives le regardaient, et Louise, plus étonnée que les autres,
-murmura:</p>
-
-<p>«Qu’est-ce donc?</p>
-
-<p>—Il a <i>calé</i> devant Frédéric, reprit tout bas Arnoux.</p>
-
-<p>—Vous savez quelque chose, mademoiselle?» demanda aussitôt Nonancourt;
-et il dit sa réponse à M<sup>me</sup> Dambreuse, qui, se penchant un peu, se
-mit à regarder Frédéric.</p>
-
-<p>Martinon n’attendit pas les questions de Cécile. Il lui apprit que
-cette affaire concernait une personne inqualifiable. La jeune fille
-se recula légèrement sur sa chaise, comme pour fuir le contact de ce
-libertin.</p>
-
-<p>La conversation avait recommencé. Les grands vins de Bordeaux
-circulaient, on s’animait; Pellerin en voulait à la révolution à cause
-du musée espagnol, définitivement perdu. C’était ce qui l’affligeait le
-plus, comme peintre. A ce mot, M. Roque l’interpella.</p>
-
-<p>«Ne seriez-vous pas l’auteur d’un tableau très remarquable?</p>
-
-<p>—Peut-être! Lequel?</p>
-
-<p>—Cela représente une dame dans un costume... ma foi!... un peu...
-léger, avec une bourse et un paon derrière.»</p>
-
-<p>Frédéric à son tour s’empourpra. Pellerin faisait semblant de ne pas
-entendre.</p>
-
-<p>«Cependant c’est bien de vous! Car il y a votre nom écrit au bas, et
-une ligne sur le cadre constatant que c’est la propriété de Moreau.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_216">216</span></p>
-
-<p>Un jour que le père Roque et sa fille l’attendaient chez lui, ils
-avaient vu le portrait de la Maréchale. Le bonhomme l’avait même pris
-pour «un tableau gothique».</p>
-
-<p>«Non! dit Pellerin brutalement; c’est un portrait de femme.»</p>
-
-<p>Martinon ajouta:</p>
-
-<p>«D’une femme très vivante! N’est-ce pas, Cisy?</p>
-
-<p>—Eh! je n’en sais rien.</p>
-
-<p>—Je croyais que vous la connaissiez. Mais du moment que ça vous fait
-de la peine, mille excuses!»</p>
-
-<p>Cisy baissa les yeux, prouvant par son embarras qu’il avait dû jouer un
-rôle pitoyable à l’occasion de ce portrait. Quant à Frédéric, le modèle
-ne pouvait être que sa maîtresse. Ce fut une de ces convictions qui se
-forment tout de suite, et les figures de l’assemblée la manifestaient
-clairement.</p>
-
-<p>«Comme il me mentait! se dit M<sup>me</sup> Arnoux.</p>
-
-<p>—C’est donc pour cela qu’il m’a quittée!» pensa Louise.</p>
-
-<p>Frédéric s’imaginait que ces deux histoires pouvaient le compromettre;
-et, quand on fut dans le jardin, il en fit des reproches à Martinon.</p>
-
-<p>L’amoureux de M<sup>lle</sup> Cécile lui éclata de rire au nez.</p>
-
-<p>«Eh! pas du tout? ça te servira! Va de l’avant!»</p>
-
-<p>Que voulait-il dire? D’ailleurs, pourquoi cette bienveillance si
-contraire à ses habitudes? Sans rien expliquer, il s’en alla vers le
-fond, où les dames étaient assises. Les hommes se tenaient debout, et
-Pellerin, au milieu d’eux, émettait des idées. Ce qu’il y avait <span class="pagenum" id="Page_217">217</span>
-de plus favorable pour les arts, c’était une monarchie bien entendue.
-Les temps modernes le dégoûtaient, «quand ce ne serait qu’à cause de
-la garde nationale»; il regrettait le moyen âge, Louis XIV; M. Roque
-le félicita de ses opinions, avouant même qu’elles renversaient tous
-ses préjugés sur les artistes. Mais il s’éloigna presque aussitôt,
-attiré par la voix de Fumichon. Arnoux tâchait d’établir qu’il y a
-deux socialismes, un bon et un mauvais. L’industriel n’y voyait pas de
-différence, la tête lui tournant de colère au mot propriété.</p>
-
-<p>«C’est un droit écrit dans la nature! Les enfants tiennent à leurs
-joujoux; tous les peuples sont de mon avis, tous les animaux; le lion
-même, s’il pouvait parler, se déclarerait propriétaire! Ainsi, moi,
-messieurs, j’ai commencé avec quinze mille francs de capital! Pendant
-trente ans, savez-vous, je me levais régulièrement à quatre heures du
-matin! J’ai eu un mal des cinq cents diables à faire ma fortune! Et
-on viendra me soutenir que je n’en suis pas le maître, que mon argent
-n’est pas mon argent, enfin que la propriété, c’est le vol!</p>
-
-<p>—Mais Proudhon...</p>
-
-<p>—Laissez-moi tranquille avec votre Proudhon! S’il était là, je crois
-que je l’étranglerais!»</p>
-
-<p>Il l’aurait étranglé. Après les liqueurs surtout, Fumichon ne se
-connaissait plus, et son visage apoplectique était près d’éclater comme
-un obus.</p>
-
-<p>«Bonjour, Arnoux», dit Hussonnet, qui passa lestement sur le gazon.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_218">218</span></p>
-
-<p>Il apportait à M. Dambreuse la première feuille d’une brochure
-intitulée <i>l’Hydre</i>, le bohème défendant les intérêts d’un cercle
-réactionnaire, et le banquier le présenta comme tel à ses hôtes.</p>
-
-<p>Hussonnet les divertit, en soutenant d’abord que les marchands
-de suif payaient trois cent quatre-vingt-douze gamins pour crier
-chaque soir: «Des lampions!» puis en blaguant les principes de 89,
-l’affranchissement des nègres, les orateurs de la gauche; il se lança
-même jusqu’à faire <i>Prudhomme sur une barricade</i>, peut-être par l’effet
-d’une jalousie naïve contre ces bourgeois qui avaient bien dîné. La
-charge plut médiocrement. Leurs figures s’allongèrent.</p>
-
-<p>Ce n’était pas le moment de plaisanter du reste; Nonancourt le dit,
-en rappelant la mort de monseigneur Affre et celle du général de
-Bréa. Elles étaient toujours rappelées; on en faisait des arguments.
-M. Roque déclara le trépas de l’archevêque «tout ce qu’il y avait de
-plus sublime»; Fumichon donnait la palme au militaire; et, au lieu de
-déplorer simplement ces deux meurtres, on discuta pour savoir lequel
-devait exciter la plus forte indignation. Un second parallèle vint
-après, celui de Lamoricière et de Cavaignac, M. Dambreuse exaltant
-Cavaignac et Nonancourt Lamoricière. Personne de la compagnie, sauf
-Arnoux n’avait pu les voir à l’œuvre. Tous n’en formulèrent pas
-moins sur leurs opérations un jugement irrévocable. Frédéric s’était
-récusé, confessant qu’il n’avait pas pris les armes. Le diplomate
-et M. Dambreuse lui firent un signe de tête approbatif. En effet,
-avoir combattu <span class="pagenum" id="Page_219">219</span> l’émeute, c’était avoir défendu la république. Le
-résultat, bien que favorable, la consolidait; et, maintenant qu’on
-était débarrassé des vaincus, on souhaitait l’être des vainqueurs.</p>
-
-<p>A peine dans le jardin, M<sup>me</sup> Dambreuse, prenant Cisy, l’avait
-gourmandé de sa maladresse; à la vue de Martinon, elle le congédia,
-puis voulut savoir de son futur neveu la cause de ses plaisanteries sur
-le vicomte.</p>
-
-<p>«Il n’y en a pas.</p>
-
-<p>—Et tout cela comme pour la gloire de M. Moreau! dans quel but?</p>
-
-<p>—Dans aucun, Frédéric est un charmant garçon. Je l’aime beaucoup.</p>
-
-<p>—Et moi aussi! Qu’il vienne! Allez le chercher!»</p>
-
-<p>Après deux ou trois phrases banales, elle commença par déprécier
-légèrement ses convives, ce qui était le mettre au-dessus d’eux. Il
-ne manqua pas de dénigrer un peu les autres femmes, manière habile de
-lui adresser des compliments. Mais elle le quittait de temps en temps,
-c’était soir de réception, des dames arrivaient; puis elle revenait à
-sa place, et la disposition toute fortuite des sièges leur permettait
-de n’être pas entendus.</p>
-
-<p>Elle se montra enjouée, sérieuse, mélancolique et raisonnable. Les
-préoccupations du jour l’intéressaient médiocrement; il y avait tout
-un ordre de sentiments moins transitoires. Elle se plaignit des poètes
-qui dénaturent la vérité, puis elle leva les yeux vers le ciel, en lui
-demandant le nom d’une étoile.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_220">220</span></p>
-
-<p>On avait mis dans les arbres deux ou trois lanternes chinoises; le vent
-les agitait, des rayons colorés tremblaient sur sa robe blanche. Elle
-se tenait, comme d’habitude, un peu en arrière dans son fauteuil, avec
-un tabouret devant elle; on apercevait la pointe d’un soulier de satin
-noir; et M<sup>me</sup> Dambreuse, par intervalles, lançait une parole plus
-haute, quelquefois même un rire.</p>
-
-<p>Ces coquetteries n’atteignaient pas Martinon, occupé de Cécile; mais
-elles allaient frapper la petite Roque, qui causait avec M<sup>me</sup> Arnoux.
-C’était la seule, parmi ces femmes, dont les manières ne lui semblaient
-pas dédaigneuses. Elle était venue s’asseoir à côté d’elle; puis,
-cédant à un besoin d’épanchement:</p>
-
-<p>«N’est-ce pas qu’il parle bien, Frédéric Moreau?</p>
-
-<p>—Vous le connaissez?</p>
-
-<p>—Oh! beaucoup! Nous sommes voisins. Il m’a fait jouer toute petite.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Arnoux lui jeta un long regard qui signifiait: «Vous ne l’aimez
-pas, j’imagine?»</p>
-
-<p>Celui de la jeune fille répliqua sans trouble: «Si!»</p>
-
-<p>«Vous le voyez souvent, alors?</p>
-
-<p>—Oh! non! seulement quand il vient chez sa mère. Voilà dix mois qu’il
-n’est venu! Il avait promis cependant d’être plus exact.</p>
-
-<p>—Il ne faut pas trop croire aux promesses des hommes, mon enfant.</p>
-
-<p>—Mais il ne m’a pas trompée, moi!</p>
-
-<p>—Comme d’autres.»</p>
-
-<p>Louise frissonna: «Est-ce que, par hasard, il lui <span class="pagenum" id="Page_221">221</span> aurait aussi
-promis quelque chose, à elle?» et sa figure était crispée de défiance
-et de haine.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Arnoux en eut presque peur; elle aurait voulu rattraper son mot.
-Puis, toutes deux se turent.</p>
-
-<p>Comme Frédéric se trouvait en face, sur un pliant, elles le
-considéraient, l’une avec décence, du coin des paupières, l’autre
-franchement, la bouche ouverte, si bien que M<sup>me</sup> Dambreuse lui dit:</p>
-
-<p>«Tournez-vous donc pour qu’elle vous voie!</p>
-
-<p>—Qui cela?</p>
-
-<p>—Mais la fille de M. Roque!»</p>
-
-<p>Et elle le plaisanta sur l’amour de cette jeune provinciale. Il s’en
-défendait en tâchant de rire.</p>
-
-<p>«Est-ce croyable! je vous le demande! Une laideron pareille!»</p>
-
-<p>Cependant il éprouvait un plaisir de vanité immense. Il se rappelait
-l’autre soirée, celle dont il était sorti le cœur plein
-d’humiliations, et il respirait largement, il se sentait dans son
-vrai milieu, presque dans son domaine, comme si tout cela, y compris
-l’hôtel Dambreuse, lui avait appartenu. Les dames formaient un
-demi-cercle en l’écoutant; et, afin de briller, il se prononça pour
-le rétablissement du divorce, qui devait être facile jusqu’à pouvoir
-se quitter et se reprendre indéfiniment, tant qu’on voudrait. Elles
-se récrièrent; d’autres chuchotaient; il y avait de petits éclats de
-voix dans l’ombre, au pied du mur couvert d’aristoloches. C’était comme
-un caquetage de poules en gaieté, et il développait sa théorie avec
-cet aplomb que la conscience du succès procure. Un domestique apporta
-<span class="pagenum" id="Page_222">222</span> dans la tonnelle un plateau chargé de glaces. Les messieurs s’en
-rapprochèrent. Ils causaient des arrestations.</p>
-
-<p>Alors, Frédéric se vengea du vicomte en lui faisant accroire qu’on
-allait peut-être le poursuivre comme légitimiste. L’autre objectait
-qu’il n’avait pas bougé de sa chambre; son adversaire accumula
-les chances mauvaises; MM. Dambreuse et de Grémonville eux-mêmes
-s’amusaient. Puis ils complimentèrent Frédéric, tout en regrettant
-qu’il n’employât pas ses facultés à la défense de l’ordre; et leur
-poignée de main fut cordiale; il pouvait désormais compter sur eux.
-Enfin, comme tout le monde s’en allait, le vicomte s’inclina très bas
-devant Cécile:</p>
-
-<p>«Mademoiselle, j’ai bien l’honneur de vous souhaiter le bonsoir.»</p>
-
-<p>Elle répondit d’un ton sec:</p>
-
-<p>«Bonsoir!» Mais elle envoya un sourire à Martinon.</p>
-
-<p>Le père Roque, pour continuer sa discussion avec Arnoux, lui proposa de
-le reconduire «ainsi que madame», leur route étant la même. Louise et
-Frédéric marchaient devant. Elle avait saisi son bras; et, quand elle
-fut un peu loin des autres:</p>
-
-<p>«Ah! enfin! enfin! Ai-je assez souffert toute la soirée! Comme ces
-femmes sont méchantes! Quels airs de hauteur!»</p>
-
-<p>Il voulut les défendre.</p>
-
-<p>«D’abord, tu pouvais bien me parler en entrant, depuis un an que tu
-n’es venu!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_223">223</span></p>
-
-<p>—Il n’y a pas un an, dit Frédéric, heureux de la reprendre sur ce
-détail pour esquiver les autres.</p>
-
-<p>—Soit! Le temps m’a paru long, voilà tout! Mais, pendant cet
-abominable dîner, c’était à croire que tu avais honte de moi! Ah! je
-comprends, je n’ai pas ce qu’il faut pour plaire comme elles.</p>
-
-<p>—Tu te trompes, dit Frédéric.</p>
-
-<p>—Vraiment! Jure-moi que tu n’en aimes aucune?»</p>
-
-<p>Il jura.</p>
-
-<p>«Et c’est moi seule que tu aimes?</p>
-
-<p>—Parbleu!»</p>
-
-<p>Cette assurance la rendit gaie. Elle aurait voulu se perdre dans les
-rues pour se promener ensemble toute la nuit.</p>
-
-<p>«J’ai été si tourmentée là-bas! On ne parlait que de barricades! Je te
-voyais tombant sur le dos, couvert de sang! Ta mère était dans son lit,
-avec ses rhumatismes. Elle ne savait rien. Il fallait me taire! Je n’y
-tenais plus! Alors, j’ai pris Catherine.»</p>
-
-<p>Et elle lui conta son départ, toute sa route et le mensonge fait à son
-père.</p>
-
-<p>«Il me ramène dans deux jours. Viens demain soir, comme par hasard, et
-profites-en pour me demander en mariage.»</p>
-
-<p>Jamais Frédéric n’avait été plus loin du mariage. D’ailleurs, M<sup>lle</sup>
-Roque lui semblait une petite personne assez ridicule. Quelle
-différence avec une femme comme M<sup>me</sup> Dambreuse! Un bien autre
-avenir lui était réservé! Il en avait la certitude aujourd’hui; aussi
-n’était-ce <span class="pagenum" id="Page_224">224</span> pas le moment de s’engager, par un coup de cœur,
-dans une détermination de cette importance. Il fallait maintenant être
-positif;—et puis il avait revu M<sup>me</sup> Arnoux. Cependant la franchise
-de Louise l’embarrassait. Il répliqua.</p>
-
-<p>«As-tu bien réfléchi à cette démarche?</p>
-
-<p>—Comment!» s’écria-t-elle, glacée de surprise et d’indignation.</p>
-
-<p>Il dit que se marier actuellement serait une folie.</p>
-
-<p>«Ainsi tu ne veux pas de moi?</p>
-
-<p>—Mais tu ne me comprends pas!»</p>
-
-<p>Et il se lança dans un verbiage très embrouillé, pour lui faire
-entendre qu’il était retenu par des considérations majeures, qu’il
-avait des affaires à n’en plus finir, que même sa fortune était
-compromise (Louise tranchait tout d’un mot net), enfin que les
-circonstances politiques s’y opposaient. Donc le plus raisonnable était
-de patienter quelque temps. Les choses s’arrangeraient sans doute,
-du moins il l’espérait; et, comme il ne trouvait plus de raisons, il
-feignit de se rappeler brusquement qu’il aurait dû être depuis deux
-heures chez Dussardier.</p>
-
-<p>Puis, ayant salué les autres, il s’enfonça dans la rue Hauteville, fit
-le tour du Gymnase, revint sur le boulevard et monta en courant les
-quatre étages de Rosanette.</p>
-
-<p>M. et M<sup>me</sup> Arnoux quittèrent le père Roque et sa fille à l’entrée de
-la rue Saint-Denis. Ils s’en retournèrent sans rien dire; lui, n’en
-pouvant plus d’avoir bavardé, et elle, éprouvant une grande lassitude;
-elle <span class="pagenum" id="Page_225">225</span> s’appuyait même sur son épaule. C’était le seul homme qui eût
-montré pendant la soirée des sentiments honnêtes. Elle se sentit pour
-lui pleine d’indulgence. Cependant il gardait un peu de rancune contre
-Frédéric.</p>
-
-<p>«As-tu vu sa mine lorsqu’il a été question du portrait? Quand je te
-disais qu’il est son amant? Tu ne voulais pas me croire.</p>
-
-<p>—Oh! oui, j’avais tort!»</p>
-
-<p>Arnoux, content de son triomphe, insista.</p>
-
-<p>«Je parie même qu’il nous a lâchés tout à l’heure pour aller la
-rejoindre! Il est maintenant chez elle, va! Il y passe la nuit.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Arnoux avait rabattu sa capeline très bas.</p>
-
-<p>«Mais tu trembles!</p>
-
-<p>—C’est que j’ai froid», reprit-elle.</p>
-
-<p>Dès que son père fut endormi, Louise entra dans la chambre de
-Catherine, et, la secouant par l’épaule.</p>
-
-<p>«Lève-toi!... vite! plus vite! et va me chercher un fiacre.»</p>
-
-<p>Catherine lui répondit qu’il n’y en avait plus à cette heure.</p>
-
-<p>«Tu vas m’y conduire toi-même alors?</p>
-
-<p>—Où donc?</p>
-
-<p>—Chez Frédéric!</p>
-
-<p>—Pas possible! A cause?»</p>
-
-<p>C’était pour lui parler. Elle ne pouvait attendre. Elle voulait le voir
-tout de suite.</p>
-
-<p>«Y pensez-vous! Se présenter comme ça dans une <span class="pagenum" id="Page_226">226</span> maison au milieu de
-la nuit! D’ailleurs, à présent, il dort!</p>
-
-<p>—Je le réveillerai!</p>
-
-<p>—Mais ce n’est pas convenable pour une demoiselle!</p>
-
-<p>—Je ne suis pas une demoiselle! Je suis sa femme! Je l’aime! Allons,
-mets ton châle.»</p>
-
-<p>Catherine, debout au bord de son lit, réfléchissait. Elle finit par
-dire:</p>
-
-<p>«Non! Je ne veux pas!</p>
-
-<p>—Eh bien, reste! Moi, j’y vais!»</p>
-
-<p>Louise glissa comme une couleuvre dans l’escalier. Catherine s’élança
-par derrière, la rejoignit sur le trottoir. Ses représentations furent
-inutiles, et elle la suivait, tout en achevant de nouer sa camisole. Le
-chemin lui parut extrêmement long. Elle se plaignait de ses vieilles
-jambes.</p>
-
-<p>«Après ça, moi, je n’ai pas ce qui vous pousse, dame!»</p>
-
-<p>Puis elle s’attendrissait.</p>
-
-<p>«Pauvre cœur! Il n’y a encore que ta Catau, vois-tu!»</p>
-
-<p>Des scrupules de temps en temps la reprenaient.</p>
-
-<p>«Ah! vous me faites faire quelque chose de joli! Si votre père se
-réveillait! Seigneur Dieu! Pourvu qu’un malheur n’arrive pas!»</p>
-
-<p>Devant le théâtre des Variétés, une patrouille de gardes nationaux les
-arrêta. Louise dit tout de suite qu’elle allait avec sa bonne dans la
-rue Rumfort chercher un médecin. On les laissa passer.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_227">227</span></p>
-
-<p>Au coin de la Madeleine, elles rencontrèrent une seconde patrouille;
-et, Louise ayant donné la même explication, un des citoyens reprit:</p>
-
-<p>«Est-ce pour une maladie de neuf mois, ma petite chatte?</p>
-
-<p>—Gougibaud! s’écria le capitaine, pas de polissonneries dans les
-rangs!—Mesdames, circulez!»</p>
-
-<p>Malgré l’injonction, les traits d’esprit continuèrent:</p>
-
-<p>«Bien du plaisir!</p>
-
-<p>—Mes respects au docteur!</p>
-
-<p>—Prenez garde au loup!</p>
-
-<p>—Ils aiment à rire, remarqua tout haut Catherine. C’est jeune!»</p>
-
-<p>Enfin elles arrivèrent chez Frédéric. Louise tira la sonnette avec
-vigueur plusieurs fois. La porte s’entre-bâilla, et le concierge
-répondit à sa demande:</p>
-
-<p>«Non!</p>
-
-<p>—Mais il doit être couché?</p>
-
-<p>—Je vous dis que non! Voilà près de trois mois qu’il ne couche pas
-chez lui!»</p>
-
-<p>Et le petit carreau de la loge retomba nettement comme une guillotine.
-Elles restaient dans l’obscurité, sous la voûte. Une voix furieuse leur
-cria:</p>
-
-<p>«Sortez donc!»</p>
-
-<p>La porte se rouvrit, elles sortirent.</p>
-
-<p>Louise fut obligée de s’asseoir sur une borne, et elle pleura, la tête
-dans ses mains, abondamment, de tout son cœur. Le jour se levait,
-des charrettes passaient.</p>
-
-<p>Catherine la ramena en la soutenant, en la baisant, <span class="pagenum" id="Page_228">228</span> en lui disant
-toutes sortes de bonnes choses tirées de son expérience. Il ne fallait
-pas se faire tant de mal pour les amoureux. Si celui-là manquait, elle
-en trouverait d’autres!</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_229">229</span></p>
-
-<h2 id="ch6">III</h2>
-
-<p>Quand l’enthousiasme de Rosanette pour les gardes mobiles se fut calmé,
-elle redevint plus charmante que jamais, et Frédéric prit l’habitude
-insensiblement de vivre chez elle.</p>
-
-<p>Le meilleur de la journée, c’était le matin sur leur terrasse. En
-caraco de batiste et pieds nus dans ses pantoufles, elle allait et
-venait autour de lui, nettoyait la cage de ses serins, donnait de
-l’eau à ses poissons rouges, et jardinait avec une pelle à feu dans
-la caisse remplie de terre, d’où s’élevait un treillage de capucines
-garnissant le mur. Puis, accoudés sur leur balcon, ils regardaient
-ensemble les voitures, les passants; et on se chauffait au soleil,
-on faisait des projets pour la soirée. Il s’absentait pendant deux
-heures tout au plus; ensuite, ils allaient dans un théâtre quelconque,
-aux avant-scènes; et Rosanette, un gros bouquet de fleurs à la main,
-écoutait les instruments, tandis que Frédéric, penché à son oreille,
-lui contait des choses joviales ou galantes. D’autres fois, ils
-prenaient une calèche pour les conduire au bois de Boulogne, ils se
-promenaient <span class="pagenum" id="Page_230">230</span> tard, jusqu’au milieu de la nuit. Enfin, ils s’en
-revenaient par l’Arc de Triomphe et la grande avenue, en humant l’air,
-avec les étoiles sur leur tête, et, jusqu’au fond de la perspective,
-tous les becs de gaz alignés comme un double cordon de perles
-lumineuses.</p>
-
-<p>Frédéric l’attendait toujours quand ils devaient sortir; elle était
-fort longue à disposer autour de son menton les deux rubans de la
-capote et elle se souriait à elle-même devant son armoire à glace. Puis
-elle passait son bras sur le sien et le forçait à se mirer près d’elle.</p>
-
-<p>«Nous faisons bien comme cela, tous les deux côte à côte! Ah! pauvre
-amour, je te mangerais!»</p>
-
-<p>Il était maintenant sa chose, sa propriété. Elle en avait sur le
-visage un rayonnement continu, en même temps qu’elle paraissait plus
-langoureuse de manières, plus ronde dans ses formes; et, sans pouvoir
-dire de quelle façon, il la trouvait changée cependant.</p>
-
-<p>Un jour, elle lui apprit comme une nouvelle très importante que le
-sieur Arnoux venait de monter un magasin de blanc à une ancienne
-ouvrière de sa fabrique; il y venait tous les soirs, «dépensait
-beaucoup, pas plus tard que l’autre semaine, lui avait même donné un
-ameublement de palissandre».</p>
-
-<p>«Comment le sais-tu? dit Frédéric.</p>
-
-<p>—Oh! j’en suis sûre!»</p>
-
-<p>Delphine, exécutant ses ordres, avait pris des informations. Elle
-aimait donc bien Arnoux, pour s’en occuper si fortement! Il se contenta
-de lui répondre:</p>
-
-<p>«Qu’est-ce que cela te fait?»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_231">231</span></p>
-
-<p>Rosanette eut l’air surprise de cette demande.</p>
-
-<p>«Mais la canaille me doit de l’argent! N’est-ce pas abominable de le
-voir entretenir des gueuses!»</p>
-
-<p>Puis, avec une expression de haine triomphante:</p>
-
-<p>«Au reste, elle se moque de lui joliment! Elle a trois autres
-particuliers. Tant mieux! et qu’elle le mange jusqu’au dernier liard,
-j’en serai contente!»</p>
-
-<p>Arnoux, en effet, se laissait exploiter par la Bordelaise, avec
-l’indulgence des amours séniles.</p>
-
-<p>Sa fabrique ne marchait plus; l’ensemble de ses affaires était
-pitoyable; si bien que, pour les remettre à flot, il pensa d’abord
-à établir un café chantant, où l’on n’aurait chanté rien que des
-œuvres patriotiques; le ministre lui accordant une subvention, cet
-établissement serait devenu tout à la fois un foyer de propagande et
-une source de bénéfices. La direction du pouvoir ayant changé, c’était
-une chose impossible. Maintenant, il rêvait une grande chapellerie
-militaire. Les fonds lui manquaient pour commencer.</p>
-
-<p>Il n’était pas plus heureux dans son intérieur domestique.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Arnoux se montrait moins douce pour lui, parfois même un peu
-rude. Marthe se rangeait toujours du côté de son père. Cela augmentait
-le désaccord, et la maison devenait intolérable. Souvent, il en partait
-dès le matin, passait sa journée à faire de longues courses pour
-s’étourdir, puis dînait dans un cabaret de campagne, en s’abandonnant à
-ses réflexions.</p>
-
-<p>L’absence prolongée de Frédéric troublait ses habitudes. Il lui demanda
-un rendez-vous. Donc, il parut <span class="pagenum" id="Page_232">232</span> une après-midi, le supplia de venir
-le voir comme autrefois et en obtint la promesse.</p>
-
-<p>Frédéric n’osait retourner chez M<sup>me</sup> Arnoux. Il lui semblait l’avoir
-trahie. Mais cette conduite était bien lâche. Les excuses manquaient.
-Il faudrait en finir par là! et, un soir, il se mit en marche.</p>
-
-<p>Comme la pluie tombait, il venait d’entrer dans le passage Jouffroy
-quand, sous la lumière des devantures, un gros petit homme en casquette
-l’aborda. Frédéric n’eut pas de peine à reconnaître Compain, cet
-orateur dont la motion avait causé tant de rires au club.</p>
-
-<p>Il s’appuyait sur le bras d’un individu affublé d’un bonnet rouge de
-zouave, la lèvre supérieure très longue, le teint jaune comme une
-orange, la mâchoire couverte d’une barbiche, et qui le contemplait avec
-de gros yeux <ins class="correction" title="lubréfiés">lubrifiés</ins> d’admiration.</p>
-
-<p>Compain, sans doute, en était fier, car il dit:</p>
-
-<p>«Je vous présente ce gaillard-là! C’est un bottier de mes amis, un
-patriote! Prenons-nous quelque chose?»</p>
-
-<p>Frédéric l’ayant remercié, il tonna immédiatement contre la proposition
-Rateau, une manœuvre des aristocrates. Pour en finir il fallait
-recommencer 93! Puis, il s’informa de Regimbart et de quelques
-autres aussi fameux, tels que Masselin, Sanson, Lecornu, Maréchal,
-et un certain Deslauriers, compromis dans l’affaire des carabines
-interceptées dernièrement à Troyes.</p>
-
-<p>Tout cela était nouveau pour Frédéric. Compain n’en savait pas
-davantage. Il le quitta en disant:</p>
-
-<p>«A bientôt, n’est-ce pas, car vous en êtes?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_233">233</span></p>
-
-<p>—De quoi?</p>
-
-<p>—De la tête de veau!</p>
-
-<p>—Quelle tête de veau?</p>
-
-<p>—Ah! farceur!» reprit Compain, en lui donnant une tape sur le ventre.</p>
-
-<p>Et les deux terroristes s’enfoncèrent dans un café.</p>
-
-<p>Dix minutes après, Frédéric ne songeait plus à Deslauriers. Il était
-sur le trottoir de la rue Paradis, devant une maison, et il regardait
-au second étage, derrière des rideaux, la lueur d’une lampe.</p>
-
-<p>Enfin, il monta l’escalier.</p>
-
-<p>«Arnoux y est-il?»</p>
-
-<p>La femme de chambre répondit:</p>
-
-<p>«Non! mais entrez tout de même.»</p>
-
-<p>Et, ouvrant brusquement une porte:</p>
-
-<p>«Madame, c’est M. Moreau!»</p>
-
-<p>Elle se leva plus pâle que sa collerette. Elle tremblait.</p>
-
-<p>«Qui me vaut l’honneur... d’une visite... aussi imprévue?</p>
-
-<p>—Rien! Le plaisir de revoir d’anciens amis!»</p>
-
-<p>Et tout en s’asseyant:</p>
-
-<p>«Comment va ce bon Arnoux?</p>
-
-<p>—Parfaitement! il est sorti.</p>
-
-<p>—Ah! je comprends! toujours ses vieilles habitudes du soir; un peu de
-distraction!</p>
-
-<p>—Pourquoi pas? Après une journée de calculs, la tête a besoin de se
-reposer!»</p>
-
-<p>Elle vanta même son mari, comme travailleur. Cet éloge irritait
-Frédéric; et, désignant sur ses genoux <span class="pagenum" id="Page_234">234</span> un morceau de drap noir
-avec des soutaches bleues:</p>
-
-<p>«Qu’est-ce que vous faites là?</p>
-
-<p>—Une veste que j’arrange pour ma fille.</p>
-
-<p>—A propos, je ne l’aperçois pas, où est-elle donc?</p>
-
-<p>—Dans une pension», reprit M<sup>me</sup> Arnoux.</p>
-
-<p>Des larmes lui vinrent aux yeux; elle les retenait, en poussant
-son aiguille rapidement. Il avait pris par contenance un numéro de
-l’<i>Illustration</i>, sur la table, près d’elle.</p>
-
-<p>«Ces caricatures de Cham sont très drôles, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>—Oui.»</p>
-
-<p>Puis ils retombèrent dans leur silence.</p>
-
-<p>Une rafale ébranla tout à coup les carreaux.</p>
-
-<p>«Quel temps! dit Frédéric.</p>
-
-<p>—En effet, c’est bien aimable d’être venu par cette horrible pluie!</p>
-
-<p>—Oh! moi, je m’en moque! Je ne suis pas comme ceux qu’elle empêche
-sans doute d’aller à leurs rendez-vous!</p>
-
-<p>—Quels rendez-vous? demanda-t-elle naïvement.</p>
-
-<p>—Vous ne vous rappelez pas?»</p>
-
-<p>Un frisson la saisit, et elle baissa la tête.</p>
-
-<p>Il lui posa doucement la main sur le bras.</p>
-
-<p>«Je vous assure que vous m’avez fait bien souffrir!»</p>
-
-<p>Elle reprit, avec une sorte de lamentation dans la voix:</p>
-
-<p>«Mais j’avais peur pour mon enfant!»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_235">235</span></p>
-
-<p>Elle lui conta la maladie du petit Eugène et toutes les angoisses de
-cette journée.</p>
-
-<p>«Merci! merci! Je ne doute plus! je vous aime comme toujours!</p>
-
-<p>—Eh non! ce n’est pas vrai!</p>
-
-<p>—Pourquoi?»</p>
-
-<p>Elle le regarda froidement.</p>
-
-<p>«Vous oubliez l’autre! Celle que vous promenez aux courses! La femme
-dont vous avez le portrait, votre maîtresse!</p>
-
-<p>—Eh bien, oui! s’écria Frédéric, je ne nie rien! Je suis un misérable!
-écoutez-moi!» S’il l’avait eue, c’était par désespoir, comme on se
-suicide. Du reste, il l’avait rendue fort malheureuse, pour se venger
-sur elle de sa propre honte. «Quel supplice! Vous ne comprenez pas?»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Arnoux tourna son beau visage, en lui tendant la main; et ils
-fermèrent les yeux, absorbés dans une ivresse qui était comme un
-bercement doux et infini. Puis ils restèrent à se contempler, face à
-face, l’un près de l’autre.</p>
-
-<p>«Est-ce que vous pouviez croire que je ne vous aimais plus?»</p>
-
-<p>Elle répondit d’une voix basse, pleine de caresses:</p>
-
-<p>«Non! En dépit de tout, je sentais au fond de mon cœur que cela
-était impossible et qu’un jour l’obstacle entre nous deux s’évanouirait!</p>
-
-<p>—Moi aussi! et j’avais des besoins de vous revoir, à en mourir!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_236">236</span></p>
-
-<p>—Une fois, reprit-elle, dans le Palais-Royal, j’ai passé à côté de
-vous!</p>
-
-<p>—Vraiment?»</p>
-
-<p>Et il lui dit le bonheur qu’il avait eu en la retrouvant chez les
-Dambreuse.</p>
-
-<p>«Mais comme je vous détestais le soir, en sortant de là!</p>
-
-<p>—Pauvre garçon!</p>
-
-<p>—Ma vie est si triste!</p>
-
-<p>—Et la mienne!... S’il n’y avait que les chagrins, les inquiétudes,
-les humiliations, tout ce que j’endure comme épouse et comme mère,
-puisqu’on doit mourir, je ne me plaindrais pas; ce qu’il y a d’affreux,
-c’est ma solitude, sans personne...</p>
-
-<p>—Mais je suis là, moi!</p>
-
-<p>—Oh! oui!»</p>
-
-<p>Un sanglot de tendresse l’avait soulevée. Ses bras s’écartèrent, et ils
-s’étreignirent debout dans un long baiser.</p>
-
-<p>Un craquement se fit sur le parquet. Une femme était près d’eux,
-Rosanette. M<sup>me</sup> Arnoux l’avait reconnue; ses yeux, ouverts
-démesurément, l’examinaient, tout pleins de surprise et d’indignation.
-Enfin, Rosanette lui dit:</p>
-
-<p>«Je viens parler à M. Arnoux pour affaires.</p>
-
-<p>—Il n’y est pas, vous le voyez.</p>
-
-<p>—Ah! c’est vrai! reprit la Maréchale, «votre bonne avait raison! Mille
-excuses!»</p>
-
-<p>Et, se tournant vers Frédéric:</p>
-
-<p>«Te voilà ici, toi?»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_237">237</span></p>
-
-<p>Ce tutoiement, donné devant elle, fit rougir M<sup>me</sup> Arnoux, comme un
-soufflet en plein visage.</p>
-
-<p>«Il n’y est pas, je vous le répète!»</p>
-
-<p>Alors, la Maréchale, qui regardait çà et là, dit tranquillement:</p>
-
-<p>«Rentrons-nous? J’ai un fiacre en bas.»</p>
-
-<p>Il faisait semblant de ne pas entendre.</p>
-
-<p>«Allons, viens!</p>
-
-<p>—Ah! oui! c’est une occasion! Partez! partez!» dit M<sup>me</sup> Arnoux.</p>
-
-<p>Ils sortirent. Elle se pencha sur la rampe pour les voir encore; et un
-rire aigu, déchirant, tomba sur eux, du haut de l’escalier. Frédéric
-poussa Rosanette dans le fiacre, se mit en face d’elle, et, pendant
-toute la route, ne prononça pas un mot.</p>
-
-<p>L’infamie dont le rejaillissement l’outrageait, c’était lui-même qui
-en était cause. Il éprouvait tout à la fois la honte d’une humiliation
-écrasante et le regret de sa félicité; quand il allait enfin la saisir,
-elle était devenue irrévocablement impossible!—et par la faute de
-celle-là, de cette fille, de cette catin. Il aurait voulu l’étrangler;
-il étouffait. Rentrés chez eux, il jeta son chapeau sur un meuble,
-arracha sa cravate.</p>
-
-<p>«Ah! tu viens de faire quelque chose de propre, avoue-le!»</p>
-
-<p>Elle se campa fièrement devant lui.</p>
-
-<p>«Eh bien, après? Où est le mal?</p>
-
-<p>—Comment! Tu m’espionnes?</p>
-
-<p>—Est-ce ma faute? Pourquoi vas-tu te divertir chez les femmes
-honnêtes?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_238">238</span></p>
-
-<p>—N’importe! Je ne veux pas que tu les insultes.</p>
-
-<p>—En quoi l’ai-je insultée?»</p>
-
-<p>Il n’eut rien à répondre, et d’un accent plus haineux:</p>
-
-<p>«Mais, l’autre fois, au Champ de Mars...</p>
-
-<p>—Ah! tu nous ennuies avec tes anciennes!</p>
-
-<p>—Misérable!»</p>
-
-<p>Il leva le poing.</p>
-
-<p>«Ne me tue pas! Je suis enceinte!»</p>
-
-<p>Frédéric se recula.</p>
-
-<p>«Tu mens!</p>
-
-<p>—Mais regarde-moi!»</p>
-
-<p>Elle prit un flambeau, et, montrant son visage:</p>
-
-<p>«T’y connais-tu?»</p>
-
-<p>De petites taches jaunes maculaient sa peau, qui était singulièrement
-bouffie. Frédéric ne nia pas l’évidence. Il alla ouvrir la fenêtre, fit
-quelques pas de long en large, puis s’affaissa dans un fauteuil.</p>
-
-<p>Cet événement était une calamité, qui d’abord ajournait leur
-rupture,—et puis bouleversait tous ses projets. L’idée d’être père,
-d’ailleurs, lui paraissait grotesque, inadmissible. Mais pourquoi? Si,
-au lieu de la Maréchale...? Et sa rêverie devint tellement profonde,
-qu’il eut une sorte d’hallucination. Il voyait là, sur le tapis, devant
-la cheminée, une petite fille. Elle ressemblait à M<sup>me</sup> Arnoux et
-à lui-même, un peu:—brune et blanche, avec des yeux noirs, de très
-grands sourcils, un ruban rose dans ses cheveux bouclants! (Oh! comme
-il l’aurait aimée!) Et il lui semblait entendre sa voix: «Papa! papa!»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_239">239</span></p>
-
-<p>Rosanette, qui venait de se déshabiller, s’approcha de lui, aperçut une
-larme à ses paupières et le baisa sur le front gravement. Il se leva en
-disant:</p>
-
-<p>«Parbleu! On ne le tuera pas, ce marmot!»</p>
-
-<p>Alors, elle bavarda beaucoup. Ce serait un garçon, bien sûr! On
-l’appellerait Frédéric. Il fallait commencer son trousseau;—et, en
-la voyant si heureuse, une pitié le prit. Comme il ne ressentait
-maintenant aucune colère, il voulut savoir la raison de sa démarche
-tout à l’heure.</p>
-
-<p>C’est que M<sup>lle</sup> Vatnaz lui avait envoyé, ce jour-là même, un billet
-protesté depuis longtemps; et elle avait couru chez Arnoux pour avoir
-de l’argent.</p>
-
-<p>«Je t’en aurais donné! dit Frédéric.</p>
-
-<p>—C’était plus simple de prendre là-bas ce qui m’appartient et de
-rendre à l’autre ses mille francs.</p>
-
-<p>—Est-ce au moins tout ce que tu lui dois?»</p>
-
-<p>Elle répondit:</p>
-
-<p>«Certainement!»</p>
-
-<p>Le lendemain, à neuf heures du soir (heure indiquée par le portier),
-Frédéric se rendit chez M<sup>lle</sup> Vatnaz.</p>
-
-<p>Il se cogna dans l’antichambre contre les meubles entassés. Mais un
-bruit de voix et de musique le guidait. Il ouvrit une porte et tomba
-au milieu d’un <i>raout</i>. Debout, devant le piano que touchait une
-demoiselle en lunettes, Delmar, sérieux comme un pontife, déclamait
-une poésie humanitaire sur la prostitution, et sa voix caverneuse
-roulait, soutenue par les accords plaqués. Un rang de femmes occupait
-la muraille, vêtues <span class="pagenum" id="Page_240">240</span> généralement de couleurs sombres, sans col
-de chemises ni manchettes. Cinq ou six hommes, tous des penseurs,
-étaient çà et là sur des chaises. Il y avait dans un fauteuil un ancien
-fabuliste, une ruine;—et l’odeur âcre de deux lampes se mêlait à
-l’arôme du chocolat, qui emplissait des bols encombrant la table à jeu.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Vatnaz, une écharpe orientale autour des reins, se tenait à
-un coin de la cheminée. Dussardier était à l’autre bout en face; il
-avait l’air un peu embarrassé de sa position. D’ailleurs, ce milieu
-artistique l’intimidait.</p>
-
-<p>La Vatnaz en avait-elle fini avec Delmar? non peut-être. Cependant elle
-semblait jalouse du brave commis; et, Frédéric ayant réclamé d’elle
-un mot d’entretien, elle lui fit signe de passer avec eux dans sa
-chambre. Quand les mille francs furent alignés, elle demanda en plus
-les intérêts.</p>
-
-<p>«Ça n’en vaut pas la peine! dit Dussardier.</p>
-
-<p>—Tais-toi donc!»</p>
-
-<p>Cette lâcheté d’un homme si courageux fut agréable à Frédéric comme
-une justification de la sienne. Il rapporta le billet et ne reparla
-jamais de l’esclandre chez M<sup>me</sup> Arnoux. Mais, dès lors, toutes les
-défectuosités de la Maréchale lui apparurent.</p>
-
-<p>Elle avait un mauvais goût irrémédiable, une incompréhensible paresse,
-une ignorance de sauvage, jusqu’à considérer comme très célèbre le
-docteur Desrogis; et elle était fière de le recevoir, lui et son
-épouse, parce que c’étaient «des gens mariés». Elle <span class="pagenum" id="Page_241">241</span> régentait
-d’un air pédantesque sur les choses de la vie M<sup>lle</sup> Irma, pauvre
-petite créature douée d’une petite voix, ayant pour protecteur un
-monsieur «très bien», ex-employé dans les douanes, et fort aux tours
-de cartes; Rosanette l’appelait «mon gros loulou». Frédéric ne pouvait
-souffrir non plus la répétition de ses mots bêtes tels que: «Du flan!
-A Chaillot! On n’a jamais pu savoir», etc.; et elle s’obstinait à
-épousseter le matin ses bibelots avec une paire de vieux gants blancs!
-Il était révolté surtout par ses façons envers sa bonne,—dont les
-gages étaient sans cesse arriérés, et qui même lui prêtait de l’argent.
-Les jours qu’elles réglaient leurs comptes, elles se chamaillaient
-comme deux poissardes, puis on se réconciliait en s’embrassant. Le
-tête-à-tête devenait triste. Ce fut un soulagement pour lui, quand les
-soirées de M<sup>me</sup> Dambreuse recommencèrent.</p>
-
-<p>Celle-là, au moins, l’amusait! Elle savait les intrigues du monde,
-les mutations d’ambassadeurs, le personnel des couturières; et, s’il
-lui échappait des lieux communs, c’était dans une formule tellement
-convenue, que sa phrase pouvait passer pour une déférence ou pour une
-ironie. Il fallait la voir au milieu de vingt personnes qui causaient,
-n’en oubliant aucune, amenant les réponses qu’elle voulait, évitant les
-périlleuses! Des choses très simples, racontées par elle, semblaient
-des confidences; le moindre de ses sourires faisait rêver; son charme
-enfin, comme l’exquise odeur qu’elle portait ordinairement, était
-complexe et indéfinissable. Frédéric, dans sa compagnie, éprouvait
-chaque <span class="pagenum" id="Page_242">242</span> fois le plaisir d’une découverte, et cependant il la
-retrouvait toujours avec sa même sérénité, pareille au miroitement des
-eaux limpides. Mais pourquoi ses manières envers sa nièce avaient-elles
-tant de froideur? Elle lui lançait même, par moments, de singuliers
-coups d’œil.</p>
-
-<p>Dès qu’il fut question de mariage, elle avait objecté à M. Dambreuse
-la santé de «la chère enfant» et l’avait emmenée tout de suite aux
-bains de Balaruc. A son retour, des prétextes nouveaux avaient surgi:
-le jeune homme manquait de position, ce grand amour ne paraissait pas
-sérieux, on ne risquait rien d’attendre. Martinon avait répondu qu’il
-attendrait. Sa conduite fut sublime. Il prôna Frédéric. Il fit plus: il
-le renseigna sur les moyens de plaire à M<sup>me</sup> Dambreuse, laissant même
-entrevoir qu’il connaissait, par la nièce, les sentiments de la tante.</p>
-
-<p>Quant à M. Dambreuse, loin de montrer de la jalousie, il entourait
-d’égards son jeune ami, le consultait sur différentes choses,
-s’inquiétait même de son avenir, si bien qu’un jour, comme on parlait
-du père Roque, il lui dit à l’oreille, d’un air finot:</p>
-
-<p>«Vous avez bien fait.»</p>
-
-<p>Et Cécile, miss John, les domestiques, le portier, pas un qui ne fût
-charmant pour lui, dans cette maison. Il y venait tous les soirs,
-abandonnant Rosanette. Sa maternité future la rendait plus sérieuse,
-même un peu triste, comme si des inquiétudes l’eussent tourmentée. A
-toutes les questions, elle répondait:</p>
-
-<p>«Tu te trompes! Je me porte bien!»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_243">243</span></p>
-
-<p>C’étaient cinq billets qu’elle avait souscrits autrefois et, n’osant le
-dire à Frédéric après le payement du premier, elle était retournée chez
-Arnoux, lequel lui avait promis, par écrit, le tiers de ses bénéfices
-dans l’éclairage au gaz des villes du Languedoc (une entreprise
-merveilleuse!), en lui recommandant de ne pas se servir de cette lettre
-avant l’assemblée des actionnaires; l’assemblée était remise de semaine
-en semaine.</p>
-
-<p>Cependant la Maréchale avait besoin d’argent. Elle serait morte plutôt
-que d’en demander à Frédéric. Elle n’en voulait pas de lui. Cela aurait
-gâté leur amour. Il subvenait bien aux frais du ménage; mais une petite
-voiture louée au mois et d’autres sacrifices indispensables depuis
-qu’il fréquentait les Dambreuse l’empêchaient d’en faire plus pour sa
-maîtresse. Deux ou trois fois, en rentrant à des heures inaccoutumées,
-il crut voir des dos masculins disparaître entre les portes, et elle
-sortait souvent sans vouloir dire où elle allait. Frédéric n’essaya
-pas de creuser les choses. Un de ces jours, il prendrait un parti
-définitif. Il rêvait une autre vie, qui serait plus amusante et plus
-noble. Un pareil idéal le rendait indulgent pour l’hôtel Dambreuse.</p>
-
-<p>C’était une succursale intime de la rue de Poitiers. Il y rencontra le
-grand M. A., l’illustre B., le profond C., l’éloquent Z., l’immense
-Y., les vieux ténors du centre gauche, les paladins de la droite, les
-burgraves du juste milieu, les éternels bonshommes de la comédie. Il
-fut stupéfait par leur exécrable langage, leurs petitesses, leurs
-rancunes, leur mauvaise foi,—tous <span class="pagenum" id="Page_244">244</span> ces gens qui avaient voté la
-Constitution s’évertuant à la démolir;—et ils s’agitaient beaucoup,
-lançaient des manifestes, des pamphlets, des biographies; celle de
-Fumichon par Hussonnet fut un chef-d’œuvre. Nonancourt s’occupait
-de la propagande dans les campagnes, M. de Grémonville travaillait
-le clergé, Martinon ralliait de jeunes bourgeois. Chacun, selon ses
-moyens, s’employa, jusqu’à Cisy lui-même. Pensant maintenant aux
-choses sérieuses, tout le long de la journée il faisait des courses en
-cabriolet pour le parti.</p>
-
-<p>M. Dambreuse, tel qu’un baromètre, en exprimait constamment la
-dernière variation. On ne parlait pas de Lamartine sans qu’il citât
-ce mot d’un homme du peuple: «Assez de lyre!» Cavaignac n’était plus,
-à ses yeux, qu’un traître. Le président, qu’il avait admiré pendant
-trois mois, commençait à déchoir dans son estime (ne lui trouvant pas
-«l’énergie nécessaire»); et, comme il lui fallait toujours un sauveur,
-sa reconnaissance, depuis l’affaire du Conservatoire, appartenait à
-Changarnier: «Dieu merci, Changarnier... Espérons que Changarnier...
-Oh! rien à craindre tant que Changarnier...»</p>
-
-<p>On exaltait avant tout M. Thiers pour son volume contre le socialisme,
-où il s’était montré aussi penseur qu’écrivain. On riait énormément de
-Pierre Leroux, qui citait à la Chambre des passages des philosophes.
-On faisait des plaisanteries sur la queue phalanstérienne. On allait
-applaudir la <i>Foire aux Idées</i>; et on comparait les auteurs à
-Aristophane. Frédéric y alla comme les autres.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_245">245</span></p>
-
-<p>Le verbiage politique et la bonne chère engourdissaient sa moralité.
-Si médiocres que lui parussent ces personnages, il était fier de les
-connaître et intérieurement souhaitait la considération bourgeoise. Une
-maîtresse comme M<sup>me</sup> Dambreuse le poserait.</p>
-
-<p>Il se mit à faire tout ce qu’il faut.</p>
-
-<p>Il se trouvait sur son passage à la promenade, ne manquait pas d’aller
-la saluer dans sa loge au théâtre; et, sachant les heures où elle se
-rendait à l’église, il se campait derrière un pilier dans une pose
-mélancolique. Pour des indications de curiosités, des renseignements
-sur un concert, des emprunts de livres ou de revues, c’était un échange
-continuel de petits billets. Outre sa visite du soir, il lui en faisait
-quelquefois une autre vers la fin du jour, et il avait une gradation
-de joies à passer successivement par la grande porte, par la cour,
-par l’antichambre, par les deux salons; enfin, il arrivait dans son
-boudoir, discret comme un tombeau, tiède comme une alcôve, où l’on se
-heurtait aux capitons des meubles parmi toute sorte d’objets çà et là:
-chiffonnières, écrans, coupes et plateaux en laque, en écaille, en
-ivoire, en malachite, bagatelles dispendieuses, souvent renouvelées.
-Il y en avait de simples: trois galets d’Étretat pour servir de
-presse-papier, un bonnet de Frisonne suspendu à un paravent chinois;
-toutes ces choses s’harmonisaient cependant; on était même saisi par
-la noblesse de l’ensemble, ce qui tenait peut-être à la hauteur du
-plafond, à l’opulence des portières et aux longues crépines de soie,
-flottant sur les bâtons dorés des tabourets.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_246">246</span></p>
-
-<p>Elle était presque toujours sur une petite causeuse, près de la
-jardinière garnissant l’embrasure de la fenêtre. Assis au bord d’un
-gros pouf à roulettes, il lui adressait les compliments les plus justes
-possible, et elle le regardait la tête un peu de côté, la bouche
-souriante.</p>
-
-<p>Il lui lisait des pages de poésie, en y mettant toute son âme, afin de
-l’émouvoir et pour se faire admirer. Elle l’arrêtait par une remarque
-dénigrante ou une observation pratique, et leur causerie retombait
-sans cesse dans l’éternelle question de l’amour! Ils se demandaient ce
-qui l’occasionnait, si les femmes le sentaient mieux que les hommes,
-quelles étaient là-dessus leurs différences. Frédéric tâchait d’émettre
-son opinion, en évitant à la fois la grossièreté et la fadeur. Cela
-devenait une espèce de lutte, agréable par moments, fastidieuse en
-d’autres.</p>
-
-<p>Il n’éprouvait pas à ses côtés ce ravissement de tout son être qui
-l’emportait vers M<sup>me</sup> Arnoux, ni le désordre gai où l’avait mis
-d’abord Rosanette. Mais il la convoitait comme une chose anormale et
-difficile, parce qu’elle était noble, parce qu’elle était riche, parce
-qu’elle était dévote,—se figurant qu’elle avait des délicatesses de
-sentiment, rares comme ses dentelles, avec des amulettes sur la peau et
-des pudeurs dans la dépravation.</p>
-
-<p>Il se servit du vieil amour. Il lui conta, comme inspiré par elle, tout
-ce que M<sup>me</sup> Arnoux autrefois lui avait fait ressentir, ses langueurs,
-ses appréhensions, ses rêves. Elle recevait cela comme une personne
-accoutumée <span class="pagenum" id="Page_247">247</span> à ces choses, sans le repousser formellement, ne cédait
-rien, et il n’arrivait pas plus à la séduire que Martinon à se marier.
-Pour en finir avec l’amoureux de sa nièce, elle l’accusa de viser à
-l’argent et pria même son mari d’en faire l’épreuve. M. Dambreuse
-déclara donc au jeune homme que Cécile, étant l’orpheline de parents
-pauvres, n’avait aucune «espérance» ni dot.</p>
-
-<p>Martinon, ne croyant pas que cela fût vrai, ou trop avancé pour se
-dédire, ou par un de ces entêtements d’idiot qui sont des actes de
-génie, répondit que son patrimoine, quinze mille livres de rente, leur
-suffirait. Ce désintéressement imprévu toucha le banquier. Il lui
-promit un cautionnement de receveur, en s’engageant à obtenir la place;
-et, au mois de mai 1850, Martinon épousa M<sup>lle</sup> Cécile. Il n’y eut pas
-de bal. Les jeunes gens partirent le soir même pour l’Italie. Frédéric,
-le lendemain, vint faire une visite à M<sup>me</sup> Dambreuse. Elle lui parut
-plus pâle que d’habitude. Elle le contredit avec aigreur sur deux ou
-trois sujets sans importance. Du reste, tous les hommes étaient des
-égoïstes.</p>
-
-<p>Il y en avait pourtant de dévoués, quand ce ne serait que lui.</p>
-
-<p>«Ah bah! comme les autres!»</p>
-
-<p>Ses paupières étaient rouges, elle pleurait. Puis, en s’efforçant de
-sourire;</p>
-
-<p>«Excusez-moi! J’ai tort! C’est une idée triste qui m’est venue!»</p>
-
-<p>Il n’y comprenait rien.</p>
-
-<p>«N’importe! elle est moins forte que je ne croyais», pensa-t-il.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_248">248</span></p>
-
-<p>Elle sonna pour avoir un verre d’eau, en but une gorgée, le renvoya,
-puis se plaignit de ce qu’on la servait horriblement. Afin de l’amuser,
-il s’offrit comme domestique, se prétendant capable de donner des
-assiettes, d’épousseter les meubles, d’annoncer le monde, d’être enfin
-un valet de chambre ou plutôt un chasseur, bien que la mode en fût
-passée. Il aurait voulu se tenir derrière sa voiture avec un chapeau de
-plumes de coq.</p>
-
-<p>«Et comme je vous suivrais à pied majestueusement, en portant sur le
-bras un petit chien!</p>
-
-<p>—Vous êtes gai, dit M<sup>me</sup> Dambreuse.</p>
-
-<p>—N’était-ce pas une folie, reprit-il, de considérer tout sérieusement?
-Il y avait bien assez de misères sans s’en forger. Rien ne méritait la
-peine d’une douleur.» Mme Dambreuse leva les sourcils d’une manière de
-vague approbation.</p>
-
-<p>Cette parité de sentiments poussa Frédéric à plus de hardiesse. Ses
-mécomptes d’autrefois lui faisaient maintenant une clairvoyance. Il
-poursuivit:</p>
-
-<p>«Nos grands-pères vivaient mieux. Pourquoi ne pas obéir à l’impulsion
-qui nous pousse?» L’amour, après tout, n’était pas en soi une chose si
-importante.</p>
-
-<p>«Mais c’est immoral, ce que vous dites là!»</p>
-
-<p>Elle s’était remise sur la causeuse. Il s’assit au bord, contre ses
-pieds.</p>
-
-<p>«Ne voyez-vous pas que je mens! Car, pour plaire aux femmes, il faut
-étaler une insouciance de bouffon ou des fureurs de tragédie! Elles
-se moquent de nous quand on leur dit qu’on les aime simplement! Moi,
-je <span class="pagenum" id="Page_249">249</span> trouve ces hyperboles où elles s’amusent une profanation de
-l’amour vrai; si bien qu’on ne sait plus comment l’exprimer, surtout
-devant celles... qui ont... beaucoup d’esprit.»</p>
-
-<p>Elle le considérait les cils entre-clos. Il baissait la voix, en se
-penchant vers son visage.</p>
-
-<p>«Oui! vous me faites peur! Je vous offense peut-être?... Pardon!...
-Je ne voulais pas dire tout cela! Ce n’est pas ma faute! Vous êtes si
-belle!»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Dambreuse ferma les yeux, et il fut surpris par la facilité de
-sa victoire. Les grands arbres du jardin qui frissonnaient mollement
-s’arrêtèrent. Des nuages immobiles rayaient le ciel de longues bandes
-rouges, et il y eut comme une suspension universelle des choses. Alors,
-des soirs semblables, avec des silences pareils, revinrent dans son
-esprit confusément. Où était-ce?...</p>
-
-<p>Il se mit à genoux, prit sa main et lui jura un amour éternel. Puis,
-comme il partait, elle le rappela d’un signe et lui dit tout bas:</p>
-
-<p>«Revenez dîner! Nous serons seuls!»</p>
-
-<p>Il semblait à Frédéric, en descendant l’escalier, qu’il était devenu
-un autre homme, que la température embaumante des serres chaudes
-l’entourait, qu’il entrait définitivement dans le monde supérieur
-des adultères patriciens et des hautes intrigues. Pour y tenir la
-première place, il suffisait d’une femme comme celle-là. Avide, sans
-doute, de pouvoir et d’action, et mariée à un homme médiocre qu’elle
-avait prodigieusement servi, elle désirait quelqu’un de fort pour le
-conduire? Rien d’impossible maintenant! Il se sentait capable de <span class="pagenum" id="Page_250">250</span>
-faire deux cents lieues à cheval, de travailler pendant plusieurs nuits
-de suite sans fatigue; son cœur débordait d’orgueil.</p>
-
-<p>Sur le trottoir, devant lui, un homme couvert d’un vieux paletot
-marchait la tête basse et avec un tel air d’accablement, que
-Frédéric se retourna pour le voir. L’autre releva sa figure. C’était
-Deslauriers. Il hésitait. Frédéric lui sauta au cou.</p>
-
-<p>«Ah! mon pauvre vieux! Comment! c’est toi!»</p>
-
-<p>Et il l’entraîna vers sa maison, en lui faisant beaucoup de questions à
-la fois.</p>
-
-<p>L’ex-commissaire de Ledru-Rollin conta d’abord les tourments qu’il
-avait eus. Comme il prêchait la fraternité aux conservateurs et le
-respect des lois aux socialistes, les uns lui avaient tiré des coups
-de fusil, les autres apporté une corde pour le pendre. Après juin, on
-l’avait destitué brutalement. Il s’était jeté dans un complot, celui
-des armes saisies à Troyes. On l’avait relâché faute de preuves. Puis
-le comité d’action l’avait envoyé à Londres, où il s’était flanqué des
-gifles avec ses frères au milieu d’un banquet. De retour à Paris...</p>
-
-<p>«Pourquoi n’es-tu pas venu chez moi?</p>
-
-<p>—Tu étais toujours absent! Ton suisse avait des allures mystérieuses,
-je ne savais que penser, et puis je ne voulais pas reparaître en
-vaincu.»</p>
-
-<p>Il avait frappé aux portes de la démocratie, s’offrant à la servir de
-sa plume, de sa parole, de ses démarches; partout on l’avait repoussé;
-on se méfiait de lui, et il avait vendu sa montre, sa bibliothèque, son
-linge.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_251">251</span></p>
-
-<p>«Mieux vaudrait crever sur les pontons de Belle-Isle, avec Sénécal!</p>
-
-<p>Frédéric, qui arrangeait alors sa cravate, n’eut pas l’air très ému par
-cette nouvelle.</p>
-
-<p>«Ah! il est déporté, ce bon Sénécal?»</p>
-
-<p>Deslauriers répliqua, en parcourant les murailles d’un air envieux:</p>
-
-<p>«Tout le monde n’a pas ta chance!</p>
-
-<p>—Excuse-moi, dit Frédéric, sans remarquer l’allusion, mais je dîne en
-ville. On va te faire à manger; commande ce que tu voudras! Prends même
-mon lit.»</p>
-
-<p>Devant une cordialité si complète, l’amertume de Deslauriers disparut.</p>
-
-<p>«Ton lit? Mais... ça te gênerait!</p>
-
-<p>—Eh non! J’en ai d’autres!</p>
-
-<p>—Ah! très bien, reprit l’avocat en riant. Où dînes-tu donc?</p>
-
-<p>—Chez M<sup>me</sup> Dambreuse.</p>
-
-<p>—Est-ce que... par hasard... ce serait?...</p>
-
-<p>—Tu es trop curieux», dit Frédéric avec un sourire, qui confirmait
-cette supposition.</p>
-
-<p>Puis, ayant regardé la pendule, il se rassit.</p>
-
-<p>«C’est comme ça! et il ne faut pas désespérer, vieux défenseur du
-peuple!</p>
-
-<p>—Miséricorde! que d’autres s’en mêlent!»</p>
-
-<p>L’avocat détestait les ouvriers, pour en avoir souffert dans sa
-province, un pays de houille. Chaque puits d’extraction avait nommé un
-gouvernement provisoire lui intimant des ordres.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_252">252</span></p>
-
-<p>«D’ailleurs, leur conduite a été charmante partout: à Lyon, à Lille, au
-Havre, à Paris! Car, à l’exemple des fabricants qui voudraient exclure
-les produits de l’étranger, ces messieurs réclament pour qu’on bannisse
-les travailleurs anglais, allemands, belges et savoyards! Quant à
-leur intelligence, à quoi a servi, sous la Restauration, leur fameux
-compagnonnage? En 1830, ils sont entrés dans la garde nationale, sans
-même avoir le bon sens de la dominer! Est-ce que, dès le lendemain de
-48, les corps de métiers n’ont pas reparu avec des étendards à eux! Ils
-demandaient même des représentants du peuple à eux, lesquels n’auraient
-parlé que pour eux! Tout comme les députés de la betterave ne
-s’inquiètent que de la betterave!—Ah! j’en ai assez de ces cocos-là,
-se prosternant tour à tour devant l’échafaud de Robespierre, les bottes
-de l’empereur, le parapluie de Louis-Philippe, racaille éternellement
-dévouée à qui lui jette du pain dans la gueule! On crie toujours contre
-la vénalité de Talleyrand et de Mirabeau; mais le commissionnaire d’en
-bas vendrait la patrie pour cinquante centimes, si on lui promettait
-de tarifer sa course à trois francs! Ah! quelle faute! Nous aurions dû
-mettre le feu aux quatre coins de l’Europe!»</p>
-
-<p>Frédéric lui répondit:</p>
-
-<p>«L’étincelle manquait! Vous étiez simplement de petits bourgeois,
-et les meilleurs d’entre vous, des cuistres! Quant aux ouvriers,
-ils peuvent se plaindre; car, si l’on excepte un million soustrait
-à la liste civile, et que vous leur avez octroyé avec la plus basse
-flagornerie, <span class="pagenum" id="Page_253">253</span> vous n’avez rien fait pour eux que des phrases! Le
-livret demeure aux mains du patron, et le salarié (même devant la
-justice) reste l’inférieur de son maître, puisque sa parole n’est pas
-crue. Enfin, la république me paraît vieille. Qui sait? Le progrès,
-peut-être, n’est réalisable que par une aristocratie ou par un homme?
-L’initiative vient toujours d’en haut! Le peuple est mineur, quoi qu’on
-prétende!</p>
-
-<p>—C’est peut-être vrai,» dit Deslauriers.</p>
-
-<p>Selon Frédéric, la grande masse des citoyens n’aspirait qu’au repos (il
-avait profité à l’hôtel Dambreuse), et toutes les chances étaient pour
-les conservateurs. Ce parti-là, cependant, manquait d’hommes neufs.</p>
-
-<p>«Si tu te présentais, je suis sûr...»</p>
-
-<p>Il n’acheva pas. Deslauriers comprit, se passa les deux mains sur le
-front; puis, tout à coup:</p>
-
-<p>«Mais toi? Rien ne t’empêche? Pourquoi ne serais-tu pas député?» Par
-suite d’une double élection, il y avait, dans l’Aube, une candidature
-vacante. M. Dambreuse, réélu à la Législative, appartenait à un autre
-arrondissement. «Veux-tu que je m’en occupe?» Il connaissait beaucoup
-de cabaretiers, d’instituteurs, de médecins, de clercs d’étude et leurs
-patrons. «D’ailleurs, on fait accroire aux paysans tout ce qu’on veut!»</p>
-
-<p>Frédéric sentait se rallumer son ambition.</p>
-
-<p>Deslauriers ajouta:</p>
-
-<p>«Tu devrais bien me trouver une place à Paris.</p>
-
-<p>—Oh! ce ne sera pas difficile par M. Dambreuse.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_254">254</span></p>
-
-<p>—Puisque nous parlions de houilles, reprit l’avocat, que devient sa
-grande société? C’est une occupation de ce genre qu’il me faudrait!—et
-je leur serais utile, tout en gardant mon indépendance.»</p>
-
-<p>Frédéric promit de le conduire chez le banquier avant trois jours.</p>
-
-<p>Son repas en tête à tête avec M<sup>me</sup> Dambreuse fut une chose exquise.
-Elle souriait en face de lui, de l’autre côté de la table, par-dessus
-des fleurs dans une corbeille, à la lumière de la lampe suspendue;
-et comme la fenêtre était ouverte, on apercevait des étoiles. Ils
-causèrent fort peu, se méfiant d’eux-mêmes sans doute; mais, dès que
-les domestiques tournaient le dos, ils s’envoyaient un baiser du
-bout des lèvres. Il dit son idée de candidature. Elle l’approuva,
-s’engageant même à y faire travailler M. Dambreuse.</p>
-
-<p>Le soir, quelques amis se présentèrent pour la féliciter et pour la
-plaindre; elle devait être si chagrine de n’avoir plus sa nièce!
-C’était fort bien, d’ailleurs, aux jeunes mariés de s’être mis en
-voyage; plus tard, les embarras, les enfants surviennent! Mais l’Italie
-ne répondait pas à l’idée qu’on s’en faisait. Après cela, ils étaient
-dans l’âge des illusions! et puis la lune de miel embellissait tout!
-Les deux derniers qui restèrent furent M. de Grémonville et Frédéric.
-Le diplomate ne voulait pas s’en aller. Enfin, à minuit, il se leva.
-M<sup>me</sup> Dambreuse fit signe à Frédéric de partir avec lui et le remercia
-de cette obéissance par une pression de main plus suave que tout le
-reste.</p>
-
-<p>La Maréchale poussa un cri de joie en le revoyant. <span class="pagenum" id="Page_255">255</span> Elle
-l’attendait depuis cinq heures. Il donna pour excuse une démarche
-indispensable dans l’intérêt de Deslauriers. Sa figure avait un air de
-triomphe, une auréole, dont Rosanette fut éblouie.</p>
-
-<p>«C’est peut-être à cause de ton habit noir qui te va bien; mais je ne
-t’ai jamais trouvé si beau! Comme tu es beau!»</p>
-
-<p>Dans un transport de sa tendresse, elle se jura intérieurement de ne
-plus appartenir à d’autres, quoi qu’il advînt, quand elle devrait
-crever de misère!</p>
-
-<p>Ses jolis yeux humides pétillaient d’une passion tellement puissante,
-que Frédéric l’attira sur ses genoux, et il se dit: «Quelle canaille je
-fais!» en s’applaudissant de sa perversité.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_256">256</span></p>
-
-<h2 id="ch7">IV</h2>
-
-<p>M. Dambreuse, quand Deslauriers se présenta chez lui, songeait à
-raviver sa grande affaire de houilles. Mais cette fusion de toutes les
-compagnies en une seule était mal vue; on criait au monopole, comme
-s’il ne fallait pas, pour de telles exploitations, d’immenses capitaux!</p>
-
-<p>Deslauriers, qui venait de lire exprès l’ouvrage de Gobet et les
-articles de M. Chappe dans le <i>Journal des Mines</i>, connaissait la
-question parfaitement. Il démontra que la loi de 1810 établissait au
-profit du concessionnaire un droit impermutable. D’ailleurs, on pouvait
-donner à l’entreprise une couleur démocratique: empêcher les réunions
-houillères était un attentat contre le principe même d’association.</p>
-
-<p>M. Dambreuse lui confia des notes pour rédiger un mémoire. Quant à la
-manière dont il payerait son travail, il fit des promesses d’autant
-meilleures qu’elles n’étaient pas précises.</p>
-
-<p>Deslauriers s’en revint chez Frédéric et lui rapporta <span class="pagenum" id="Page_257">257</span> la
-conférence. De plus, il avait vu M<sup>me</sup> Dambreuse au bas de l’escalier,
-comme il sortait.</p>
-
-<p>«Je t’en fais mes compliments, saprelotte!»</p>
-
-<p>Puis ils causèrent de l’élection. Il y avait quelque chose à inventer.</p>
-
-<p>Trois jours après, Deslauriers reparut avec une feuille d’écriture
-destinée aux journaux et qui était une lettre familière, où M.
-Dambreuse approuvait la candidature de leur ami. Soutenue par un
-conservateur et prônée par un rouge, elle devait réussir. Comment le
-capitaliste signait-il une pareille élucubration? L’avocat, sans le
-moindre embarras, de lui-même avait été la montrer à M<sup>me</sup> Dambreuse,
-qui, la trouvant fort bien, s’était chargée du reste.</p>
-
-<p>Cette démarche surprit Frédéric. Il l’approuva cependant; puis, comme
-Deslauriers s’aboucherait avec M. Roque, il lui conta sa position
-vis-à-vis de Louise.</p>
-
-<p>«Dis-leur tout ce que tu voudras, que mes affaires sont troubles; je
-les arrangerai; elle est assez jeune pour attendre.»</p>
-
-<p>Deslauriers partit, et Frédéric se considéra comme un homme très fort.
-Il éprouvait, d’ailleurs, un assouvissement, une satisfaction profonde.
-Sa joie de posséder une femme riche n’était gâtée par aucun contraste;
-le sentiment s’harmonisait avec le milieu. Sa vie, maintenant, avait
-des douceurs partout.</p>
-
-<p>La plus exquise, peut-être, était de contempler M<sup>me</sup> Dambreuse, entre
-plusieurs personnes, dans son salon. La convenance de ses manières
-le faisait rêver à d’autres attitudes; pendant qu’elle causait d’un
-ton <span class="pagenum" id="Page_258">258</span> froid, il se rappelait ses mots d’amour balbutiés; tous les
-respects pour sa vertu le délectaient comme un hommage retournant vers
-lui, et il avait parfois des envies de s’écrier: «Mais je la connais
-mieux que vous! Elle est à moi!»</p>
-
-<p>Leur liaison ne tarda pas à être une chose convenue, acceptée. M<sup>me</sup>
-Dambreuse, durant tout l’hiver, traîna Frédéric dans le monde.</p>
-
-<p>Il arrivait presque toujours avant elle, et il la voyait entrer, les
-bras nus, l’éventail à la main, des perles dans les cheveux. Elle
-s’arrêtait sur le seuil (le linteau de la porte l’entourait comme un
-cadre) et elle avait un léger mouvement d’indécision, en clignant les
-paupières, pour découvrir s’il était là. Elle le ramenait dans sa
-voiture; la pluie fouettait les vasistas; les passants, tels que des
-ombres, s’agitaient dans la boue; et, serrés l’un contre l’autre, ils
-apercevaient tout cela confusément, avec un dédain tranquille. Sous des
-prétextes différents, il restait encore une bonne heure dans sa chambre.</p>
-
-<p>C’était par ennui surtout que M<sup>me</sup> Dambreuse avait cédé. Mais cette
-dernière épreuve ne devait pas être perdue. Elle voulait un grand
-amour, et elle se mit à le combler d’adulations et de caresses.</p>
-
-<p>Elle lui envoyait des fleurs; elle lui fit une chaise en tapisserie;
-elle lui donna un porte-cigares, une écritoire, mille petites choses
-d’un usage quotidien, pour qu’il n’eût pas une action indépendante de
-son souvenir. Ces prévenances le charmèrent d’abord et bientôt lui
-parurent toutes simples.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_259">259</span></p>
-
-<p>Elle montait dans un fiacre, le renvoyait à l’entrée d’un passage,
-sortait par l’autre bout; puis, se glissant le long des murs, avec
-un double voile sur le visage, elle atteignait la rue où Frédéric
-en sentinelle lui prenait le bras vivement pour la conduire dans sa
-maison. Ses deux domestiques se promenaient, le portier faisait des
-courses; elle jetait les yeux tout à l’entour; rien à craindre! et elle
-poussait comme un soupir d’exilé qui revoit sa patrie. La chance les
-enhardit. Leurs rendez-vous se multiplièrent. Un soir même, elle se
-présenta tout à coup en grande toilette de bal. Ces surprises pouvaient
-être dangereuses; il la blâma de son imprudence; elle lui déplut, du
-reste. Son corsage ouvert découvrait trop sa poitrine maigre.</p>
-
-<p>Il reconnut alors ce qu’il s’était caché, la désillusion de ses sens.
-Il n’en feignait pas moins de grandes ardeurs; mais pour les ressentir,
-il lui fallait évoquer l’image de Rosanette ou de M<sup>me</sup> Arnoux.</p>
-
-<p>Cette atrophie sentimentale lui laissait la tête entièrement libre,
-et plus que jamais il ambitionnait une haute position dans le monde.
-Puisqu’il avait un marchepied pareil, c’était bien le moins qu’il s’en
-servît.</p>
-
-<p>Vers le milieu de janvier, un matin, Sénécal entra dans son cabinet
-et, à son exclamation d’étonnement, répondit qu’il était secrétaire de
-Deslauriers. Il lui apportait même une lettre. Elle contenait de bonnes
-nouvelles et le blâmait cependant de sa négligence; il fallait venir
-là-bas.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_260">260</span></p>
-
-<p>Le futur député dit qu’il se mettrait en route le surlendemain.</p>
-
-<p>Sénécal n’exprima pas d’opinion sur cette candidature. Il parla de sa
-personne et des affaires du pays.</p>
-
-<p>Si lamentables qu’elles fussent, elles le réjouissaient; car on
-marchait au communisme. D’abord, l’Administration y menait d’elle-même,
-puisque, chaque jour, il y avait plus de choses régies par le
-gouvernement. Quant à la propriété, la Constitution de 48, malgré ses
-faiblesses, ne l’avait pas ménagée; au nom de l’utilité publique,
-l’État pouvait prendre désormais ce qu’il jugeait lui convenir. Sénécal
-se déclara pour l’autorité, et Frédéric aperçut dans ses discours
-l’exagération de ses propres paroles à Deslauriers. Le républicain
-tonna même contre l’insuffisance des masses.</p>
-
-<p>«Robespierre, en défendant le droit du petit nombre, amena Louis XVI
-devant la Convention nationale et sauva le peuple. La fin des choses
-les rend légitimes. La dictature est quelquefois indispensable. Vive la
-tyrannie, pourvu que le tyran fasse le bien!»</p>
-
-<p>Leur discussion dura longtemps, et, comme il s’en allait, Sénécal avoua
-(c’était le but de sa visite peut-être) que Deslauriers s’impatientait
-beaucoup du silence de M. Dambreuse.</p>
-
-<p>Mais M. Dambreuse était malade. Frédéric le voyait tous les jours, sa
-qualité d’intime le faisait admettre près de lui.</p>
-
-<p>La révocation du général Changarnier avait ému extrêmement <span class="pagenum" id="Page_261">261</span> le
-capitaliste. Le soir même, il fut pris d’une grande chaleur dans
-la poitrine, avec une oppression à ne pouvoir se tenir couché. Des
-sangsues amenèrent un soulagement immédiat. La toux sèche disparut, la
-respiration devint plus calme; et, huit jours après, il dit en avalant
-un bouillon:</p>
-
-<p>«Ah! ça va mieux! Mais j’ai manqué faire le grand voyage!</p>
-
-<p>—Pas sans moi!» s’écria M<sup>me</sup> Dambreuse, notifiant par ce mot qu’elle
-n’aurait pu lui survivre.</p>
-
-<p>Au lieu de répondre, il étala sur elle et sur son amant un singulier
-sourire, où il y avait à la fois de la résignation, de l’indulgence, de
-l’ironie, et même comme une pointe, un sous-entendu presque gai.</p>
-
-<p>Frédéric voulut partir pour Nogent, M<sup>me</sup> Dambreuse s’y opposa, et il
-défaisait et refaisait tour à tour ses paquets, selon les alternatives
-de la maladie.</p>
-
-<p>Tout à coup, M. Dambreuse cracha le sang abondamment. «Les princes
-de la science», consultés, n’avisèrent à rien de nouveau. Ses jambes
-enflaient, et la faiblesse augmentait. Il avait témoigné plusieurs fois
-le désir de voir Cécile, qui était à l’autre bout de la France avec son
-mari, nommé receveur depuis un mois. Il ordonna expressément qu’on la
-fît venir. M<sup>me</sup> Dambreuse écrivit trois lettres et les lui montra.</p>
-
-<p>Sans se fier même à la religieuse, elle ne le quittait pas d’une
-seconde, ne se couchait plus. Les personnes qui se faisaient inscrire
-chez le concierge s’informaient d’elle avec admiration, et les passants
-étaient saisis de <span class="pagenum" id="Page_262">262</span> respect devant la quantité de paille qu’il y
-avait dans la rue sous les fenêtres.</p>
-
-<p>Le 12 février, à cinq heures, une hémoptysie effrayante se déclara. Le
-médecin de garde dit le danger. On courut vite chez un prêtre.</p>
-
-<p>Pendant la confession de M. Dambreuse, Madame le regardait de loin
-curieusement. Après quoi, le jeune docteur posa un vésicatoire et
-attendit.</p>
-
-<p>La lumière des lampes, masquée par des meubles, éclairait la chambre
-inégalement. Frédéric et M<sup>me</sup> Dambreuse, au pied de la couche,
-observaient le moribond. Dans l’embrasure d’une croisée, le prêtre
-et le médecin causaient à demi-voix; la bonne sœur, à genoux,
-marmottait des prières.</p>
-
-<p>Enfin, un râle s’éleva. Les mains se refroidissaient, la face
-commençait à pâlir. Quelquefois, il tirait tout à coup une aspiration
-énorme; elles devinrent de plus en plus rares; deux ou trois paroles
-confuses lui échappèrent; il exhala un petit souffle en même temps
-qu’il tournait ses yeux, et la tête retomba de côté sur l’oreiller.</p>
-
-<p>Tous, pendant une minute, restèrent immobiles.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Dambreuse s’approcha; et, sans effort, avec la simplicité du
-devoir, elle lui ferma les paupières.</p>
-
-<p>Puis elle écarta les deux bras, en se tordant la taille comme dans le
-spasme d’un désespoir contenu, et sortit de l’appartement, appuyée sur
-le médecin et la religieuse. Un quart d’heure après, Frédéric monta
-dans sa chambre.</p>
-
-<p>On y sentait une odeur indéfinissable, émanation <span class="pagenum" id="Page_263">263</span> des choses
-délicates qui l’emplissaient. Au milieu du lit, une robe noire
-s’étalait, tranchant sur le couvre-pied rose.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Dambreuse était au coin de la cheminée, debout. Sans lui
-supposer de violents regrets, il la croyait un peu triste, et d’une
-voix dolente:</p>
-
-<p>«Tu souffres?</p>
-
-<p>—Moi? Non, pas du tout.»</p>
-
-<p>Comme elle se retournait, elle aperçut la robe, l’examina; puis elle
-lui dit de ne pas se gêner.</p>
-
-<p>«Fume si tu veux! Tu es chez moi!»</p>
-
-<p>Et avec un grand soupir:</p>
-
-<p>«Ah! sainte Vierge! quel débarras!»</p>
-
-<p>Frédéric fut étonné de l’exclamation. Il reprit en lui baisant la main:</p>
-
-<p>«On était libre pourtant!»</p>
-
-<p>Cette allusion à l’aisance de leurs amours parut blesser M<sup>me</sup>
-Dambreuse.</p>
-
-<p>«Eh! tu ne sais pas les services que je lui rendais, ni dans quelles
-angoisses j’ai vécu!</p>
-
-<p>—Comment?</p>
-
-<p>—Mais oui! Était-ce une sécurité que d’avoir toujours près de soi
-cette bâtarde, une enfant introduite dans la maison au bout de cinq
-ans de ménage, et qui, sans moi, bien sûr, l’aurait amené à quelque
-sottise?»</p>
-
-<p>Alors, elle expliqua ses affaires. Ils s’étaient mariés sous le régime
-de la séparation. Son patrimoine était de trois cent mille francs. M.
-Dambreuse, par leur contrat, lui avait assuré, en cas de survivance,
-quinze <span class="pagenum" id="Page_264">264</span> mille livres de rente avec la propriété de l’hôtel. Mais,
-peu de temps après, il avait fait un testament où il lui donnait toute
-sa fortune; et elle l’évaluait, autant qu’il était possible de le
-savoir maintenant, à plus de trois millions.</p>
-
-<p>Frédéric ouvrit de grands yeux.</p>
-
-<p>«Ça en valait la peine, n’est-ce pas? J’y ai contribué, du reste!
-C’était mon bien que je défendais; Cécile m’aurait dépouillée
-injustement.</p>
-
-<p>—Pourquoi n’est-elle pas venue voir son père?» dit Frédéric.</p>
-
-<p>A cette question, M<sup>me</sup> Dambreuse le considère; puis, d’un ton sec:</p>
-
-<p>«Je n’en sais rien! Faute de cœur, sans doute! Oh! je la connais!
-Aussi elle n’aura pas de moi une obole!»</p>
-
-<p>Elle n’était guère gênante, du moins depuis son mariage.</p>
-
-<p>«Ah! son mariage!» fit en ricanant M<sup>me</sup> Dambreuse.</p>
-
-<p>Et elle s’en voulait d’avoir trop bien traité cette pécore-là, qui
-était jalouse, intéressée, hypocrite. «Tous les défauts de son père!»
-Elle le dénigrait de plus en plus. Personne d’une fausseté aussi
-profonde, impitoyable d’ailleurs, dur comme un caillou, «un mauvais
-homme, un mauvais homme».</p>
-
-<p>Il échappe des fautes, même aux plus sages. M<sup>me</sup> Dambreuse venait
-d’en faire une, par ce débordement de haine. Frédéric, en face d’elle,
-dans une bergère, réfléchissait, scandalisé.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_265">265</span></p>
-
-<p>Elle se leva, se mit doucement sur ses genoux.</p>
-
-<p>«Toi seul es bon! Il n’y a que toi que j’aime!»</p>
-
-<p>En le regardant, son cœur s’amollit, une réaction nerveuse lui amena
-des larmes aux paupières, et elle murmura:</p>
-
-<p>«Veux-tu m’épouser?»</p>
-
-<p>Il crut d’abord n’avoir pas compris. Cette richesse l’étourdissait.
-Elle répéta plus haut:</p>
-
-<p>«Veux-tu m’épouser?»</p>
-
-<p>Enfin, il dit en souriant:</p>
-
-<p>«Tu en doutes?»</p>
-
-<p>Puis une pudeur le prit, et, pour faire au défunt une sorte de
-réparation, il s’offrit à le veiller lui-même. Mais comme il avait
-honte de ce pieux sentiment, il ajouta d’un ton dégagé:</p>
-
-<p>«Ce serait peut-être plus convenable.»</p>
-
-<p>—Oui, peut-être bien, dit-elle, à cause des domestiques!»</p>
-
-<p>On avait tiré le lit complètement hors de l’alcôve. La religieuse était
-au pied, et au chevet se tenait un prêtre, un autre, un grand homme
-maigre, l’air espagnol et fanatique. Sur la table de nuit, couverte
-d’une serviette blanche, trois flambeaux brûlaient.</p>
-
-<p>Frédéric prit une chaise et regarda le mort.</p>
-
-<p>Son visage était jaune comme de la paille; un peu d’écume sanguinolente
-marquait les coins de sa bouche. Il avait un foulard autour du crâne,
-un gilet de tricot, et un crucifix d’argent sur la poitrine, entre ses
-bras croisés.</p>
-
-<p>Elle était finie, cette existence pleine d’agitation! <span class="pagenum" id="Page_266">266</span> Combien
-n’avait-il pas fait de courses dans les bureaux, aligné de chiffres,
-tripoté d’affaires, entendu de rapports! Que de boniments, de sourires,
-de courbettes! Car il avait acclamé Napoléon, les Cosaques, Louis
-XVIII, 1830, les ouvriers, tous les régimes, chérissant le pouvoir d’un
-tel amour, qu’il aurait payé pour se vendre.</p>
-
-<p>Mais il laissait le domaine de la Fortelle, trois manufactures en
-Picardie, le bois de Crancé dans l’Yonne, une ferme près d’Orléans, des
-valeurs mobilières considérables.</p>
-
-<p>Frédéric fit ainsi la récapitulation de sa fortune, et elle allait
-pourtant lui appartenir! Il songea d’abord à «ce qu’on dirait», à un
-cadeau pour sa mère, à ses futurs attelages, à un vieux cocher de sa
-famille, dont il voulait faire le concierge. La livrée ne serait plus
-la même naturellement. Il prendrait le grand salon comme cabinet de
-travail. Rien n’empêchait, en abattant trois murs, d’avoir, au second
-étage, une galerie de tableaux. Il y avait moyen peut-être d’organiser
-en bas une salle de bains turcs. Quant au bureau de M. Dambreuse, pièce
-déplaisante, à quoi pouvait-elle servir?</p>
-
-<p>Le prêtre qui venait à se moucher, ou la bonne sœur arrangeant le
-feu, interrompait brutalement ces imaginations. Mais la réalité les
-confirmait; le cadavre était toujours là. Ses paupières s’étaient
-rouvertes; et les pupilles, bien que noyées dans des ténèbres
-visqueuses, avaient une expression énigmatique, intolérable. Frédéric
-croyait y voir comme un jugement <span class="pagenum" id="Page_267">267</span> porté sur lui; et il sentait
-presque un remords, car il n’avait jamais eu à se plaindre de cet
-homme, qui, au contraire... «Allons donc! un vieux misérable!» et il le
-considérait de plus près, pour se raffermir, en lui criant mentalement:</p>
-
-<p>«Eh bien, quoi? Est-ce que je t’ai tué?»</p>
-
-<p>Cependant le prêtre lisait son bréviaire; la religieuse, immobile,
-sommeillait; les mèches des trois flambeaux s’allongeaient.</p>
-
-<p>On entendit, pendant deux heures, le roulement sourd des charrettes
-défilant vers les Halles. Les carreaux blanchirent, un fiacre passa,
-puis une compagnie d’ânesses qui trottinaient sur le pavé, et des coups
-de marteau, des cris de vendeurs ambulants, des éclats de trompette;
-tout déjà se confondait dans la grande voix de Paris qui s’éveille.</p>
-
-<p>Frédéric se mit en courses. Il se transporta premièrement à la mairie
-pour faire la déclaration; puis, quand le médecin des morts eut donné
-un certificat, il revint à la mairie dire quel cimetière la famille
-choisissait, et pour s’entendre avec le bureau des pompes funèbres.</p>
-
-<p>L’employé exhiba un dessin et un programme, l’un indiquant les diverses
-classes d’enterrement, l’autre le détail complet du décor. Voulait-on
-un char avec galerie ou un char avec panaches, des tresses aux chevaux,
-des aigrettes aux valets, des initiales ou un blason, des lampes
-funèbres, un homme pour porter les honneurs, et combien de voitures?
-Frédéric fut large; M<sup>me</sup> Dambreuse tenait à ne rien ménager.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_268">268</span></p>
-
-<p>Puis, il se rendit à l’église.</p>
-
-<p>Le vicaire des convois commença par blâmer l’exploitation des pompes
-funèbres; ainsi l’officier pour les pièces d’honneur était vraiment
-inutile; beaucoup de cierges valait mieux! On convint d’une messe
-basse relevée de musique. Frédéric signa ce qui était convenu, avec
-obligation solidaire de payer tous les frais.</p>
-
-<p>Il alla ensuite à l’Hôtel de Ville pour l’achat du terrain. Une
-concession de deux mètres en longueur sur un de largeur coûtait cinq
-cents francs. Était-ce une concession mi-séculaire ou perpétuelle?</p>
-
-<p>«Oh! perpétuelle!» dit Frédéric!</p>
-
-<p>Il prenait la chose au sérieux, se donnait du mal. Dans la cour de
-l’hôtel, un marbrier l’attendait pour lui montrer des devis et plans de
-tombeaux grecs, égyptiens, mauresques; mais l’architecte de la maison
-en avait déjà conféré avec Madame; et, sur la table, dans le vestibule,
-il y avait toute sorte de prospectus relatifs au nettoyage des matelas,
-à la désinfection des chambres, à divers procédés d’embaumement.</p>
-
-<p>Après son dîner, il retourna chez le tailleur pour le deuil des
-domestiques et il dut faire une dernière course, car il avait
-commandé des gants de castor, et c’étaient des gants de filoselle qui
-convenaient.</p>
-
-<p>Quand il arriva le lendemain, à dix heures, le grand salon s’emplissait
-de monde, et presque tous, en s’abordant d’un air mélancolique,
-disaient:</p>
-
-<p>«Moi qui l’ai encore vu il y a un mois! Mon Dieu! c’est notre sort à
-tous!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_269">269</span></p>
-
-<p>—Oui, mais tâchons que ce soit le plus tard possible!»</p>
-
-<p>Alors, on poussait un petit rire de satisfaction, et même on engageait
-des dialogues parfaitement étrangers à la circonstance. Enfin, le
-maître des cérémonies, en habit noir à la française et culotte courte,
-avec manteau, pleureuses, brette au côté et tricorne sous le bras,
-articula, en saluant, les mots d’usage:</p>
-
-<p>«Messieurs, quand il vous fera plaisir.» On partit.</p>
-
-<p>C’était jour de marché aux fleurs sur la place de la Madeleine. Il
-faisait un temps clair et doux, et la brise, qui secouait un peu
-les baraques de toile, gonflait, par les bords, l’immense drap noir
-accroché sur le portail. L’écusson de M. Dambreuse, occupant un
-carré de velours, s’y répétait trois fois. Il était <i>de sable au
-senestrochère d’or, à poing fermé, ganté d’argent</i>, avec la couronne de
-comte et cette devise: <i>Par toutes voies</i>.</p>
-
-<p>Les porteurs montèrent jusqu’au haut de l’escalier le lourd cercueil,
-et l’on entra.</p>
-
-<p>Les six chapelles, l’hémicycle et les chaises étaient tendus de noir.
-Le catafalque, au bas du chœur, formait avec ses grands cierges un
-seul foyer de lumières jaunes. Aux deux angles, sur des candélabres,
-des flammes d’esprit-de-vin brûlaient.</p>
-
-<p>Les plus considérables prirent place dans le sanctuaire, les autres
-dans la nef; et l’office commença.</p>
-
-<p>A part quelques-uns, l’ignorance religieuse de tous était si profonde,
-que le maître des cérémonies, de temps à autre, leur faisait signe
-de se lever, de s’agenouiller, <span class="pagenum" id="Page_270">270</span> de se rasseoir. L’orgue et deux
-contre-basses alternaient avec les voix; dans les intervalles de
-silence, on entendait le marmottement du prêtre à l’autel; puis la
-musique et les chants reprenaient.</p>
-
-<p>Un jour mat tombait des trois coupoles; mais la porte ouverte envoyait
-horizontalement comme un fleuve de clarté blanche qui frappait toutes
-les têtes nues; et dans l’air, à mi-hauteur du vaisseau, flottait
-une ombre, pénétrée par le reflet des ors décorant la nervure des
-pendentifs et le feuillage des chapiteaux.</p>
-
-<p>Frédéric, pour se distraire, écouta le <i>Dies iræ</i>; il considérait les
-assistants, tâchait de voir les peintures trop élevées qui représentent
-la vie de Madeleine. Heureusement, Pellerin vint se mettre près de
-lui et commença tout de suite, à propos de fresques, une longue
-dissertation. La cloche tinta. On sortit de l’église.</p>
-
-<p>Le corbillard, orné de draperies pendantes et de hauts plumets,
-s’achemina vers le Père-Lachaise, tiré par quatre chevaux noirs
-ayant des tresses dans la crinière, des panaches sur la tête, et
-qu’enveloppaient jusqu’aux sabots de larges caparaçons brodés d’argent.
-Leur cocher, en bottes à l’écuyère, portait un chapeau à trois cornes
-avec un long crêpe retombant. Les cordons étaient tenus par quatre
-personnages: un questeur de la Chambre des députés, un membre du
-conseil général de l’Aube, un délégué des houilles,—et Fumichon, comme
-ami. La calèche du défunt et douze voitures de deuil suivaient. Les
-conviés, par derrière, emplissaient le milieu du boulevard.</p>
-
-<p>Pour voir tout cela, les passants s’arrêtaient; des <span class="pagenum" id="Page_271">271</span> femmes, leur
-marmot entre les bras, montaient sur des chaises, et des gens qui
-prenaient des chopes dans les cafés apparaissaient aux fenêtres, une
-queue de billard à la main.</p>
-
-<p>La route était longue, et—comme dans les repas de cérémonie où l’on
-est réservé d’abord, puis expansif—la tenue générale se relâcha
-bientôt. On ne causait que du refus d’allocation fait par la Chambre
-au Président. M. Piscatory s’était montré trop acerbe, Montalembert,
-«magnifique, comme d’habitude», et MM. Chambolle, Pidoux, Creton,
-enfin toute la commission, auraient dû suivre peut-être l’avis de MM.
-Quentin-Bauchart et Dufour.</p>
-
-<p>Ces entretiens continuèrent dans la rue de la Roquette, bordée par
-des boutiques, où l’on ne voit que des chaînes en verre de couleur
-et des rondelles noires couvertes de dessins et de lettres d’or,—ce
-qui les fait ressembler à des grottes pleines de stalactites et à des
-magasins de faïence. Mais, devant la grille du cimetière, tout le monde
-instantanément se tut.</p>
-
-<p>Les tombes se levaient au milieu des arbres, colonnes brisées,
-pyramides, temples, dolmens, obélisques, caveaux étrusques à porte
-de bronze. On apercevait dans quelques-uns des espèces de boudoirs
-funèbres, avec des fauteuils rustiques et des pliants. Des toiles
-d’araignée pendaient comme des haillons aux chaînettes des urnes,
-et de la poussière couvrait les bouquets à rubans de satin et les
-crucifix. Partout, entre les balustres, sur les tombeaux, des couronnes
-d’immortelles et des chandeliers, des vases, des fleurs <span class="pagenum" id="Page_272">272</span> des
-disques noirs rehaussés de lettres d’or, des statuettes de plâtre:
-petits garçons et petites demoiselles ou petits anges tenus en l’air
-par un fil de laiton; plusieurs même ont un toit de zinc sur la tête.
-D’énormes câbles en verre filé, noir, blanc et azur, descendent du
-haut des stèles jusqu’au pied des dalles, avec de longs replis, comme
-des boas. Le soleil, frappant dessus, les faisait scintiller entre
-les croix de bois noir;—et le corbillard s’avançait dans les grands
-chemins, qui sont pavés comme les rues d’une ville. De temps à autre,
-les essieux claquaient. Des femmes à genoux, la robe traînant dans
-l’herbe, parlaient doucement aux morts. Des fumignons blanchâtres
-sortaient de la verdure des ifs. C’étaient des offrandes abandonnées,
-des débris que l’on brûlait.</p>
-
-<p>La fosse de M. Dambreuse était dans le voisinage de Manuel et de
-Benjamin Constant. Le terrain dévale, en cet endroit, par une pente
-abrupte. On a sous les pieds des sommets d’arbres verts; plus loin, des
-cheminées de pompes à feu, puis toute la grande ville.</p>
-
-<p>Frédéric put admirer le paysage pendant qu’on prononçait les discours.</p>
-
-<p>Le premier fut au nom de la Chambre des députés, le deuxième au nom du
-conseil général de l’Aube, le troisième au nom de la Société houillère
-de Saône-et-Loire, le quatrième au nom de la Société d’agriculture de
-l’Yonne, et il y en eut un autre, au nom d’une Société philanthropique.
-Enfin, on s’en allait, lorsqu’un inconnu se mit à lire un sixième
-discours, au nom de la Société des antiquaires d’Amiens.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_273">273</span></p>
-
-<p>Et tous profitèrent de l’occasion pour tonner contre le socialisme,
-dont M. Dambreuse était mort victime. C’était le spectacle de
-l’anarchie et son dévouement à l’ordre qui avait abrégé ses jours. On
-exalta ses lumières, sa probité, sa générosité et même son mutisme
-comme représentant du peuple, car, s’il n’était pas orateur, il
-possédait en revanche ces qualités solides, mille fois préférables,
-etc., avec tous les mots qu’il faut dire: «Fin prématurée,—regrets
-éternels;—l’autre patrie,—adieu, ou plutôt non, au revoir!»</p>
-
-<p>La terre, mêlée de cailloux, retomba, et il ne devait plus en être
-question dans le monde.</p>
-
-<p>On en parla encore un peu en descendant le cimetière et on ne se
-gênait pas pour l’apprécier. Hussonnet, qui devait rendre compte
-de l’enterrement dans les journaux, reprit même, en blague, tous
-les discours;—car enfin le bonhomme Dambreuse avait été un des
-<i>potdevinistes</i> les plus distingués du dernier règne. Puis les voitures
-de deuil reconduisirent les bourgeois à leurs affaires. La cérémonie
-n’avait pas duré trop longtemps; on s’en félicitait.</p>
-
-<p>Frédéric, fatigué, rentra chez lui.</p>
-
-<p>Quand il se présenta le lendemain à l’hôtel Dambreuse, on l’avertit que
-Madame travaillait en bas, dans le bureau. Les cartons, les tiroirs
-étaient ouverts pêle-mêle, les livres de comptes jetés de droite et
-de gauche; un rouleau de paperasses ayant pour titre: «Recouvrements
-désespérés», traînait par terre; il manqua tomber dessus et le ramassa.
-M<sup>me</sup> Dambreuse disparaissait ensevelie dans le grand fauteuil.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_274">274</span></p>
-
-<p>«Eh bien? Où êtes-vous donc? qu’y a-t-il?»</p>
-
-<p>Elle se leva d’un bond.</p>
-
-<p>«Ce qu’il y a? Je suis ruinée, ruinée! entends-tu?»</p>
-
-<p>M. Adolphe Langlois, le notaire, l’avait fait venir en son étude et lui
-avait communiqué un testament, écrit par son mari avant leur mariage.
-Il léguait tout à Cécile, et l’autre testament était perdu. Frédéric
-devint très pâle. Sans doute elle avait mal cherché.</p>
-
-<p>«Mais regarde donc!» dit M<sup>me</sup> Dambreuse, en lui montrant
-l’appartement.</p>
-
-<p>Les deux coffres-forts bâillaient, défoncés à coups de merlin, et
-elle avait retourné le pupitre, fouillé les placards, secoué les
-paillassons, quand, tout à coup, poussant un cri aigu, elle se
-précipita dans un angle où elle venait d’apercevoir une petite boîte à
-serrure de cuivre; elle l’ouvrit, rien!</p>
-
-<p>«Ah! le misérable! Moi qui l’ai soigné avec tant de dévouement!»</p>
-
-<p>Puis elle éclata en sanglots.</p>
-
-<p>«Il est peut-être ailleurs? dit Frédéric.</p>
-
-<p>—Eh non! Il était là! dans ce coffre-fort. Je l’ai vu dernièrement. Il
-est brûlé! j’en suis certaine!»</p>
-
-<p>Un jour, au commencement de sa maladie, M. Dambreuse était descendu
-pour donner des signatures.</p>
-
-<p>«C’est alors qu’il aura fait le coup!»</p>
-
-<p>Et elle retomba sur une chaise, anéantie. Une mère en deuil n’est pas
-plus lamentable près d’un berceau vide que ne l’était M<sup>me</sup> Dambreuse
-devant les coffres-forts béants. Enfin sa douleur—malgré la bassesse
-du motif—semblait tellement profonde, qu’il tâcha de la <span class="pagenum" id="Page_275">275</span> consoler
-en lui disant qu’après tout, elle n’était pas réduite à la misère.</p>
-
-<p>«C’est la misère, puisque je ne puis pas t’offrir une grande fortune!»</p>
-
-<p>Elle n’avait plus que trente mille livres de rente, sans compter
-l’hôtel, qui en valait de dix-huit à vingt, peut-être.</p>
-
-<p>Bien que ce fût de l’opulence pour Frédéric, il n’en ressentait pas
-moins une déception. Adieu ses rêves, et toute la grande vie qu’il
-aurait menée! L’honneur le forçait à épouser M<sup>me</sup> Dambreuse. Il
-réfléchit une minute; puis, d’un air tendre:</p>
-
-<p>«J’aurai toujours ta personne!»</p>
-
-<p>Elle se jeta dans ses bras, et il la serra contre sa poitrine, avec un
-attendrissement où il y avait un peu d’admiration pour lui-même. M<sup>me</sup>
-Dambreuse, dont les larmes ne coulaient plus, releva sa figure, toute
-rayonnante de bonheur, et, lui prenant la main:</p>
-
-<p>«Ah! je n’ai jamais douté de toi! J’y comptais!»</p>
-
-<p>Cette certitude anticipée de ce qu’il regardait comme une belle action
-déplut au jeune homme.</p>
-
-<p>Puis elle l’emmena dans sa chambre, et ils firent des projets. Frédéric
-devait songer maintenant à se pousser. Elle lui donna même sur sa
-candidature d’admirables conseils.</p>
-
-<p>Le premier point était de savoir deux ou trois phrases d’économie
-politique. Il fallait prendre une spécialité, comme les haras, par
-exemple, écrire plusieurs mémoires sur une question d’intérêt local,
-avoir toujours à sa disposition des bureaux de poste ou de <span class="pagenum" id="Page_276">276</span> tabac,
-rendre une foule de petits services. M. Dambreuse s’était montré
-là-dessus un vrai modèle. Ainsi, une fois à la campagne, il avait fait
-arrêter son char à bancs, plein d’amis, devant l’échoppe d’un savetier,
-avait pris pour ses hôtes douze paires de chaussures, et pour lui des
-bottes épouvantables—qu’il eut même l’héroïsme de porter durant quinze
-jours. Cette anecdote les rendit gais. Elle en conta d’autres, et avec
-un revif de grâce, de jeunesse et d’esprit.</p>
-
-<p>Elle approuva son idée d’un voyage immédiat à Nogent. Leurs adieux
-furent tendres; puis, sur le seuil, elle murmura encore une fois:</p>
-
-<p>«Tu m’aimes, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>—Éternellement!» répondit-il.</p>
-
-<p>Un commissionnaire l’attendait chez lui avec un mot au crayon,
-le prévenant que Rosanette allait accoucher. Il avait eu tant
-d’occupations depuis quelques jours, qu’il n’y pensait plus. Elle
-s’était mise dans un établissement spécial, à Chaillot.</p>
-
-<p>Frédéric prit un fiacre et partit.</p>
-
-<p>Au coin de la rue de Marbeuf, il lut sur une planche en grosses
-lettres: «Maison de santé et d’accouchement tenue par M<sup>me</sup>
-Alessandri, sage-femme de première classe, ex-élève de la Maternité,
-auteur de divers ouvrages, etc.» Puis, au milieu de la rue, sur la
-porte, une petite porte bâtarde, l’enseigne répétait (sans le mot
-accouchement): «Maison de santé de M<sup>me</sup> Alessandri», avec tous ses
-titres.</p>
-
-<p>Frédéric donna un coup de marteau.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_277">277</span></p>
-
-<p>Une femme de chambre, à tournure de soubrette, l’introduisit dans le
-salon, orné d’une table en acajou, de fauteuils en velours grenat, et
-d’une pendule sous globe.</p>
-
-<p>Presque aussitôt, Madame parut. C’était une grande brune de quarante
-ans, la taille mince, de beaux yeux, l’usage du monde. Elle apprit à
-Frédéric l’heureuse délivrance de la mère et le fit monter dans sa
-chambre.</p>
-
-<p>Rosanette se mit à sourire ineffablement; et, comme submergée sous les
-flots d’amour qui l’étouffaient, elle dit d’une voix basse:</p>
-
-<p>«Un garçon, là, là» en désignant près de son lit une barcelonnette.</p>
-
-<p>Il écarta les rideaux et aperçut, au milieu des linges, quelque chose
-d’un rouge jaunâtre, extrêmement ridé, qui sentait mauvais et vagissait.</p>
-
-<p>«Embrasse-le!»</p>
-
-<p>Il répondit, pour cacher sa répugnance:</p>
-
-<p>«Mais j’ai peur de lui faire mal!</p>
-
-<p>—Non! non!»</p>
-
-<p>Alors, il baisa, du bout des lèvres, son enfant.</p>
-
-<p>«Comme il te ressemble!»</p>
-
-<p>Et, de ses deux bras faibles, elle se suspendit à son cou, avec une
-effusion de sentiment qu’il n’avait jamais vue.</p>
-
-<p>Le souvenir de M<sup>me</sup> Dambreuse lui revint. Il se reprocha comme une
-monstruosité de trahir ce pauvre être, qui aimait et souffrait dans
-toute la franchise de sa nature. Pendant plusieurs jours, il lui tint
-compagnie jusqu’au soir.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_278">278</span></p>
-
-<p>Elle se trouvait heureuse dans cette maison discrète; les volets de la
-façade restaient même constamment fermés; sa chambre, tendue en perse
-claire, donnait sur un grand jardin; M<sup>me</sup> Alessandri, dont le seul
-défaut était de citer comme intimes les médecins illustres, l’entourait
-d’attentions; ses compagnes, presque toutes des demoiselles de la
-province, s’ennuyaient beaucoup, n’ayant personne qui vînt les voir;
-Rosanette s’aperçut qu’on l’enviait, et le dit à Frédéric avec fierté.
-Il fallait parler bas cependant; les cloisons étaient minces et tout le
-monde se tenait aux écoutes, malgré le bruit continuel des pianos.</p>
-
-<p>Il allait enfin partir pour Nogent, quand il reçut une lettre de
-Deslauriers.</p>
-
-<p>Deux candidats nouveaux se présentaient, l’un conservateur, l’autre
-rouge; un troisième, quel qu’il fût, n’avait pas de chances. C’était
-la faute de Frédéric; il avait laissé passer le bon moment, il aurait
-dû venir plus tôt, se remuer. «On ne t’a même pas vu aux comices
-agricoles!» L’avocat le blâmait de n’avoir aucune attache dans les
-journaux. «Ah! si tu avais suivi autrefois mes conseils! Si nous
-avions une feuille publique à nous!» Il insistait là-dessus. Du reste,
-beaucoup de personnes qui auraient voté en sa faveur, par considération
-pour M. Dambreuse, l’abandonneraient maintenant. Deslauriers était de
-ceux-là. N’ayant plus rien à attendre du capitaliste, il lâchait son
-protégé.</p>
-
-<p>Frédéric porta sa lettre à M<sup>me</sup> Dambreuse.</p>
-
-<p>«Tu n’as donc pas été à Nogent? dit-elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_279">279</span></p>
-
-<p>—Pourquoi?</p>
-
-<p>—C’est que j’ai vu Deslauriers il y a trois jours.»</p>
-
-<p>Sachant la mort de son mari, l’avocat était venu rapporter des notes
-sur les houilles et lui offrir ses services comme homme d’affaires.
-Cela parut étrange à Frédéric, et que faisait son ami là-bas?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Dambreuse voulut savoir l’emploi de son temps depuis leur
-séparation.</p>
-
-<p>«J’ai été malade, répondit-il.</p>
-
-<p>—Tu aurais dû me prévenir, au moins.</p>
-
-<p>—Oh! cela n’en valait pas la peine»; d’ailleurs, il avait eu une foule
-de dérangements, des rendez-vous, des visites.</p>
-
-<p>Il mena dès lors une existence double, couchant religieusement chez la
-Maréchale et passant l’après-midi chez M<sup>me</sup> Dambreuse, si bien qu’il
-lui restait à peine, au milieu de la journée, une heure de liberté.</p>
-
-<p>L’enfant était à la campagne, à Andilly. On allait le voir toutes les
-semaines.</p>
-
-<p>La maison de la nourrice se trouvait sur la hauteur du village, au fond
-d’une petite cour, sombre comme un puits, avec de la paille par terre,
-des poules çà et là, une charrette à légumes sous le hangar. Rosanette
-commençait par baiser frénétiquement son poupon; et, prise d’une sorte
-de délire, allait et venait, essayait de traire la chèvre, mangeait du
-gros pain, aspirait l’odeur du fumier, voulait en mettre un peu dans
-son mouchoir.</p>
-
-<p>Puis ils faisaient de grandes promenades; elle entrait chez les
-pépiniéristes, arrachait les branches <span class="pagenum" id="Page_280">280</span> de lilas qui pendaient en
-dehors des murs, criait: «Hue, bourriquet!» aux ânes traînant une
-carriole, s’arrêtait à contempler, par la grille, l’intérieur des beaux
-jardins; ou bien la nourrice prenait l’enfant, on le posait à l’ombre
-sous un noyer; et les deux femmes débitaient, pendant des heures,
-d’assommantes niaiseries.</p>
-
-<p>Frédéric, près d’elles, contemplait les carrés de vignes sur les pentes
-du terrain, avec la touffe d’un arbre de place en place, les sentiers
-poudreux pareils à des rubans grisâtres, les maisons étalant dans la
-verdure des taches blanches et rouges; et, quelquefois, la fumée d’une
-locomotive allongeait horizontalement, au pied des collines couvertes
-de feuillages, comme une gigantesque plume d’autruche dont le bout
-léger s’envolait.</p>
-
-<p>Puis ses yeux retombaient sur son fils. Il se le figurait jeune
-homme, il en ferait son compagnon; mais ce serait peut-être un sot,
-un malheureux à coup sûr. L’illégalité de sa naissance l’opprimerait
-toujours; mieux aurait valu pour lui ne pas naître, et Frédéric
-murmurait: «Pauvre enfant!» le cœur gonflé d’une incompréhensible
-tristesse.</p>
-
-<p>Souvent, ils manquaient le dernier départ. Alors, M<sup>me</sup> Dambreuse le
-grondait de son inexactitude. Il lui faisait une histoire.</p>
-
-<p>Il fallait en inventer aussi pour Rosanette. Elle ne comprenait pas à
-quoi il employait toutes ses soirées; et, quand on envoyait chez lui
-il n’y était jamais! Un jour, comme il s’y trouvait, elles apparurent
-presque à <span class="pagenum" id="Page_281">281</span> la fois. Il fit sortir la Maréchale et cacha M<sup>me</sup>
-Dambreuse, en disant que sa mère allait arriver.</p>
-
-<p>Bientôt ces mensonges le divertirent; il répétait à l’une le serment
-qu’il venait de faire à l’autre, leur envoyait deux bouquets
-semblables, leur écrivait en même temps, puis établissait entre elles
-des comparaisons;—il y en avait une troisième toujours présente à sa
-pensée. L’impossibilité de l’avoir le justifiait de ses perfidies, qui
-avivaient le plaisir, en y mettant de l’alternance; et plus il avait
-trompé n’importe laquelle des deux, plus elle l’aimait, comme si leurs
-amours se fussent échauffées réciproquement et que, dans une sorte
-d’émulation, chacune eût voulu lui faire oublier l’autre.</p>
-
-<p>«Admire ma confiance! lui dit un jour M<sup>me</sup> Dambreuse, en dépliant un
-papier, où on la prévenait que M. Moreau vivait conjugalement avec une
-certaine Rose Bron. Est-ce la demoiselle des courses, par hasard?</p>
-
-<p>—Quelle absurdité! reprit-il. Laisse-moi voir.» La lettre, écrite
-en caractères romains, n’était pas signée. M<sup>me</sup> Dambreuse, au
-début, avait toléré cette maîtresse qui couvrait leur adultère.
-Mais, sa passion devenant plus forte, elle avait exigé une rupture,
-chose faite depuis longtemps, selon Frédéric; et, quand il eut fini
-ses protestations, elle répliqua, tout en clignant ses paupières où
-brillait un regard pareil à la pointe d’un stylet sous de la mousseline:</p>
-
-<p>«Eh bien, et l’autre?</p>
-
-<p>—Quelle autre?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_282">282</span></p>
-
-<p>—La femme du faïencier!»</p>
-
-<p>Il leva les épaules dédaigneusement. Elle n’insista pas.</p>
-
-<p>Mais, un mois plus tard, comme ils parlaient d’honneur et de loyauté,
-et qu’il vantait la sienne (d’une manière incidente, par précaution),
-elle lui dit:</p>
-
-<p>«C’est vrai, tu es honnête, tu n’y retournes plus.»</p>
-
-<p>Frédéric, qui pensait à la Maréchale, balbutia:</p>
-
-<p>«Où donc?</p>
-
-<p>—Chez M<sup>me</sup> Arnoux.»</p>
-
-<p>Il la supplia de lui avouer d’où elle tenait ce renseignement. C’était
-par sa couturière en second, M<sup>me</sup> Regimbart.</p>
-
-<p>Ainsi, elle connaissait sa vie, et lui ne savait rien de la sienne!</p>
-
-<p>Cependant il avait découvert dans son cabinet de toilette la miniature
-d’un monsieur à longues moustaches: était-ce le même sur lequel on lui
-avait conté autrefois une vague histoire de suicide? Mais il n’existait
-aucun moyen d’en savoir davantage! A quoi bon, du reste? Les cœurs
-des femmes sont comme ces petits meubles à secret, pleins de tiroirs
-emboîtés les uns dans les autres; on se donne du mal, on se casse
-les ongles, et on trouve au fond quelque fleur desséchée, des brins
-de poussière—ou le vide! Et puis, il craignait peut-être d’en trop
-apprendre.</p>
-
-<p>Elle lui faisait refuser les invitations où elle ne pouvait se
-rendre avec lui, le tenait à ses côtés, avait peur de le perdre; et,
-malgré cette union chaque jour plus grande, tout à coup des abîmes
-se découvraient <span class="pagenum" id="Page_283">283</span> entre eux, à propos de choses insignifiantes,
-l’appréciation d’une personne, d’une œuvre d’art.</p>
-
-<p>Elle avait une façon de jouer du piano, correcte et dure. Son
-spiritualisme (M<sup>me</sup> Dambreuse croyait à la transmigration des âmes
-dans les étoiles) ne l’empêchait pas de tenir sa caisse admirablement.
-Elle était hautaine avec ses gens; ses yeux restaient secs devant les
-haillons des pauvres. Un égoïsme ingénu éclatait dans ses locutions
-ordinaires: «Qu’est-ce que cela me fait? je serais bien bonne!
-est-ce que j’ai besoin!» et mille petites actions inanalysables,
-odieuses. Elle aurait écouté derrière les portes; elle devait mentir
-à son confesseur. Par esprit de domination, elle voulut que Frédéric
-l’accompagnât le dimanche à l’église. Il obéit et porta le livre.</p>
-
-<p>La perte de son héritage l’avait considérablement changée. Ces marques
-d’un chagrin qu’on attribuait à la mort de M. Dambreuse la rendaient
-intéressante; et, comme autrefois, elle recevait beaucoup de monde.
-Depuis l’insuccès électoral de Frédéric, elle ambitionnait pour eux
-deux une délégation en Allemagne; aussi la première chose à faire était
-de se soumettre aux idées régnantes.</p>
-
-<p>Les uns désiraient l’Empire, d’autres les Orléans, d’autres le comte de
-Chambord; mais tous s’accordaient sur l’urgence de la décentralisation,
-et plusieurs moyens étaient proposés, tels que ceux-ci: couper
-Paris en une foule de grandes rues afin d’y établir des villages,
-transférer à Versailles le siège du gouvernement, mettre à Bourges les
-écoles, supprimer les bibliothèques, <span class="pagenum" id="Page_284">284</span> confier tout aux généraux
-de division;—et on exaltait les campagnes, l’homme illettré ayant
-naturellement plus de sens que les autres! Les haines foisonnaient:
-haine contre les instituteurs primaires et contre les marchands de
-vin, contre les classes de philosophie, contre les cours d’histoire,
-contre les romans, les gilets rouges, les barbes longues, contre toute
-indépendance, toute manifestation individuelle; car il fallait «relever
-le principe d’autorité», qu’elle s’exerçât au nom de n’importe qui,
-qu’elle vînt de n’importe où, pourvu que ce fût la force, l’autorité!
-Les conservateurs parlaient maintenant comme Sénécal. Frédéric ne
-comprenait plus, et il retrouvait chez son ancienne maîtresse les mêmes
-propos, débités par les mêmes hommes.</p>
-
-<p>Les salons des filles (c’est de ce temps-là que date leur importance)
-étaient un terrain neutre, où les réactionnaires de bords différents
-se rencontraient. Hussonnet, qui se livrait au dénigrement des gloires
-contemporaines (bonne chose pour la restauration de l’ordre), inspira
-l’envie à Rosanette d’avoir, comme une autre, ses soirées; il en ferait
-des comptes rendus, et il amena d’abord un homme sérieux, Fumichon;
-puis parurent Nonancourt, M. de Grémonville, le sieur de Larsillois,
-ex-préfet, et Cisy, qui était maintenant agronome, bas Breton et plus
-que jamais chrétien.</p>
-
-<p>Il venait, en outre, d’anciens amants de la Maréchale, tels que le
-baron de Comaing, le comte de Jumillac et quelques autres; la liberté
-de leurs allures blessait Frédéric.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_285">285</span></p>
-
-<p>Afin de se poser comme le maître, il augmenta le train de la maison.
-Alors, on prit un groom, on changea de logement, et on eut un
-mobilier nouveau. Ces dépenses étaient inutiles pour faire paraître
-son mariage moins disproportionné à sa fortune. Aussi diminuait-elle
-effroyablement;—et Rosanette ne comprenait rien à tout cela!</p>
-
-<p>Bourgeoise déclassée, elle adorait la vie de ménage, un petit intérieur
-paisible. Cependant elle était contente d’avoir «un jour»; disait: «Ces
-femmes-là!» en parlant de ses pareilles; voulait être «une dame du
-monde», s’en croyait une. Elle le pria de ne plus fumer dans le salon,
-essaya de lui faire faire maigre, par bon genre.</p>
-
-<p>Elle mentait à son rôle enfin, car elle devenait sérieuse et même,
-avant de se coucher, montrait toujours un peu de mélancolie, comme il y
-a des cyprès à la porte d’un cabaret.</p>
-
-<p>Il en découvrit la cause: elle rêvait mariage,—elle aussi! Frédéric en
-fut exaspéré. D’ailleurs, il se rappelait son apparition chez M<sup>me</sup>
-Arnoux, et puis il lui gardait rancune pour sa longue résistance.</p>
-
-<p>Il n’en cherchait pas moins quels avaient été ses amants. Elle les
-niait tous. Une sorte de jalousie l’envahit. Il s’irrita des cadeaux
-qu’elle avait reçus, qu’elle recevait;—et, à mesure que le fond même
-de sa personne l’agaçait davantage, un goût des sens âpre et bestial
-l’entraînait vers elle, illusions d’une minute qui se résolvaient en
-haine.</p>
-
-<p>Ses paroles, sa voix, son sourire, tout vint à lui déplaire, <span class="pagenum" id="Page_286">286</span> ses
-regards surtout, cet œil de femme éternellement limpide et inepte.
-Il s’en trouvait tellement excédé quelquefois, qu’il l’aurait vue
-mourir sans émotion. Mais comment se fâcher? Elle était d’une douceur
-désespérante.</p>
-
-<p>Deslauriers reparut et expliqua son séjour à Nogent en disant qu’il
-y marchandait une étude d’avoué. Frédéric fut heureux de le revoir;
-c’était quelqu’un! Il le mit en tiers dans leur compagnie.</p>
-
-<p>L’avocat dînait chez eux de temps à autre, et, quand il s’élevait de
-petites contestations, se déclarait toujours pour Rosanette, si bien
-qu’une fois Frédéric lui dit:</p>
-
-<p>«Eh! couche avec elle si ça t’amuse!» tant il souhaitait un hasard qui
-l’en débarrassât.</p>
-
-<p>Vers le milieu du mois de juin, elle reçut un commandement où maître
-Athanase Gautherot, huissier, lui enjoignait de solder quatre mille
-francs dus à la demoiselle Clémence Vatnaz; sinon, qu’il viendrait le
-lendemain la saisir.</p>
-
-<p>En effet, des quatre billets autrefois souscrits un seul était
-payé;—l’argent qu’elle avait pu avoir depuis lors ayant passé à
-d’autres besoins.</p>
-
-<p>Elle courut chez Arnoux. Il habitait le faubourg Saint-Germain, et
-le portier ignorait la rue. Elle se transporta chez plusieurs amis,
-ne trouva personne et rentra désespérée. Elle ne voulait rien dire à
-Frédéric, tremblant que cette nouvelle histoire ne fît du tort à son
-mariage.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, M<sup>e</sup> Athanase Gautherot se présenta, <span class="pagenum" id="Page_287">287</span> flanqué de
-deux acolytes, l’un blême, à figure chafouine, l’air dévoré d’envie,
-l’autre portant un faux-col et des sous-pieds très tendus, avec un
-délot de taffetas noir à l’index;—et tous deux, ignoblement sales,
-avaient des cols gras, des manches de redingote trop courtes.</p>
-
-<p>Leur patron, un fort bel homme, au contraire, commença par s’excuser de
-sa mission pénible, tout en regardant l’appartement, «plein de jolies
-choses, ma parole d’honneur»! Il ajouta «outre celles qu’on ne peut
-saisir». Sur un geste, les deux recors disparurent.</p>
-
-<p>Alors, ses compliments redoublèrent. Pouvait-on croire qu’une personne
-aussi... charmante n’eût pas d’ami sérieux! Une vente par autorité de
-justice était un véritable malheur! On ne s’en relève jamais. Il tâcha
-de l’effrayer, puis, la voyant émue, prit subitement un ton paterne. Il
-connaissait le monde, il avait eu affaire à toutes ces dames; et, en
-les nommant, il examinait les cadres sur les murs. C’étaient d’anciens
-tableaux du brave Arnoux, des esquisses de Sombaz, des aquarelles de
-Burieu, trois paysages de Dittmer. Rosanette n’en savait pas le prix,
-évidemment. Maître Gautherot se tourna vers elle:</p>
-
-<p>«Tenez! Pour vous montrer que je suis un bon garçon, faisons-une chose:
-cédez-moi ces Dittmer-là! et je paye tout. Est-ce convenu?»</p>
-
-<p>A ce moment, Frédéric, que Delphine avait instruit dans l’antichambre
-et qui venait de voir les deux praticiens, entra le chapeau sur la
-tête, d’un air brutal. <span class="pagenum" id="Page_288">288</span> Maître Gautherot reprit sa dignité, et
-comme la porte était restée ouverte:</p>
-
-<p>«Allons, messieurs, écrivez! Dans la seconde pièce, nous disons: une
-table de chêne, avec ses deux rallonges, deux buffets...»</p>
-
-<p>Frédéric l’arrêta, demandant s’il n’y avait pas quelque moyen
-d’empêcher la saisie.</p>
-
-<p>«Oh! parfaitement! Qui a payé les meubles?</p>
-
-<p>—Moi.</p>
-
-<p>—Eh bien, formulez une revendication; c’est toujours du temps que vous
-aurez devant vous.»</p>
-
-<p>Maître Gautherot acheva vivement ses écritures, et, dans le même
-procès-verbal, assigna en référé M<sup>lle</sup> Bron, puis se retira.</p>
-
-<p>Frédéric ne fit pas un reproche. Il contemplait, sur le tapis, les
-traces de boue laissées par les chaussures des praticiens; et, se
-parlant à lui-même:</p>
-
-<p>«Il va falloir chercher de l’argent!</p>
-
-<p>—Ah! mon Dieu, que je suis bête!» dit la Maréchale.</p>
-
-<p>Elle fouilla dans un tiroir, prit une lettre et s’en alla vivement à la
-Société d’éclairage du Languedoc, afin d’obtenir le transfert de ses
-actions.</p>
-
-<p>Elle revint une heure après. Les titres étaient vendus à un autre! Le
-commis lui avait répondu en examinant son papier, la promesse écrite
-par Arnoux:</p>
-
-<p>«Cet acte ne vous constitue nullement propriétaire. La Compagnie ne
-connaît pas cela.» Bref, il l’avait congédiée, elle en suffoquait;
-et Frédéric devait se <span class="pagenum" id="Page_289">289</span> rendre à l’instant même chez Arnoux, pour
-éclaircir la chose.</p>
-
-<p>Mais Arnoux croirait peut-être qu’il venait pour recouvrer
-indirectement les quinze mille francs de son hypothèque perdue; et puis
-cette réclamation à un homme qui avait été l’amant de sa maîtresse lui
-semblait une turpitude. Choisissant un moyen terme, il alla prendre
-à l’hôtel Dambreuse l’adresse de M<sup>me</sup> Regimbart, envoya chez elle
-un commissionnaire et connut ainsi le café que hantait maintenant le
-citoyen.</p>
-
-<p>C’était un petit café sur la place de la Bastille, où il se tenait
-toute la journée, dans le coin de droite, au fond, ne bougeant pas plus
-que s’il avait fait partie de l’immeuble.</p>
-
-<p>Après avoir passé successivement par la demi-tasse, le grog, le
-bischof, le vin chaud et même l’eau rougie, il était revenu à la bière
-et, de demi-heure en demi-heure, laissait tomber ce mot: «Bock!» ayant
-réduit son langage à l’indispensable. Frédéric lui demanda s’il voyait
-quelquefois Arnoux.</p>
-
-<p>«Non!</p>
-
-<p>—Tiens, pourquoi?</p>
-
-<p>—Un imbécile!»</p>
-
-<p>La politique peut-être les séparait, et Frédéric crut bien faire de
-s’informer de Compain.</p>
-
-<p>«Quelle brute! dit Regimbart.</p>
-
-<p>—Comment cela?</p>
-
-<p>—Sa tête de veau!</p>
-
-<p>—Ah! apprenez-moi ce que c’est que la tête de veau!»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_290">290</span></p>
-
-<p>Regimbart eut un sourire de pitié.</p>
-
-<p>«Des bêtises!»</p>
-
-<p>Frédéric, après un long silence, reprit:</p>
-
-<p>«Il a donc changé de logement?</p>
-
-<p>—Qui?</p>
-
-<p>—Arnoux!</p>
-
-<p>—Oui: rue de Fleurus!</p>
-
-<p>—Quel numéro?</p>
-
-<p>—Est-ce que je fréquente les jésuites!</p>
-
-<p>—Comment, jésuites!»</p>
-
-<p>Le citoyen répondit, furieux:</p>
-
-<p>«Avec l’argent d’un patriote que je lui ai fait connaître, ce cochon-là
-s’est établi marchand de chapelets!</p>
-
-<p>—Pas possible!</p>
-
-<p>—Allez-y voir!»</p>
-
-<p>Rien de plus vrai; Arnoux, affaibli par une attaque, avait tourné à la
-religion; d’ailleurs, «il avait toujours eu un fonds de religion», et
-(avec l’alliage de mercantilisme et d’ingénuité qui lui était naturel),
-pour faire son salut et sa fortune, il s’était mis dans le commerce des
-objets religieux.</p>
-
-<p>Frédéric n’eut pas de mal à découvrir son établissement, dont
-l’enseigne portait: «<i>Aux arts gothiques</i>.—Restauration du
-culte.—Ornements d’église.—Sculpture polychrome.—Encens des rois
-mages, etc.»</p>
-
-<p>Aux deux coins de la vitrine s’élevaient deux statues en bois,
-bariolées d’or, de cinabre et d’azur; un saint Jean-Baptiste avec sa
-peau de mouton, et une sainte Geneviève, des roses dans son tablier
-et une quenouille <span class="pagenum" id="Page_291">291</span> sous son bras; puis des groupes en plâtre; une
-bonne sœur instruisant une petite fille, une mère à genoux près
-d’une couchette, trois collégiens devant la sainte table. Le plus
-joli était une manière de chalet figurant l’intérieur de la crèche
-avec l’âne, le bœuf et l’enfant Jésus étalé sur de la paille, de
-la vraie paille. Du haut en bas des étagères, on voyait des médailles
-à la douzaine, des chapelets de toute espèce, des bénitiers en forme
-de coquille, et les portraits des gloires ecclésiastiques, parmi
-lesquelles brillaient M<sup>gr</sup> Affre et notre Saint-Père, tous deux
-souriant.</p>
-
-<p>Arnoux, à son comptoir, sommeillait la tête basse. Il était
-prodigieusement vieilli, avait même autour des tempes une couronne
-de boutons roses, et le reflet des croix d’or frappées par le soleil
-tombait dessus.</p>
-
-<p>Frédéric, devant cette décadence, fut pris de tristesse. Par dévouement
-pour la Maréchale, il se résigna cependant et il s’avançait; au fond de
-la boutique, M<sup>me</sup> Arnoux parut; alors, il tourna les talons.</p>
-
-<p>«Je ne l’ai pas trouvé», dit-il en rentrant.</p>
-
-<p>Et il eut beau répondre qu’il allait écrire tout de suite à son notaire
-du Havre pour avoir de l’argent, Rosanette s’emporta. On n’avait jamais
-vu un homme si faible, si mollasse; pendant qu’elle endurait mille
-privations, les autres se gobergeaient.</p>
-
-<p>Frédéric songeait à la pauvre M<sup>me</sup> Arnoux, se figurant la médiocrité
-navrante de son intérieur. Il s’était mis au secrétaire; et, comme la
-voix aigre de Rosanette continuait:</p>
-
-<p>«Ah! au nom du ciel, tais-toi!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_292">292</span></p>
-
-<p>—Vas-tu les défendre, par hasard?</p>
-
-<p>—Eh bien oui! s’écria-t-il, car d’où vient cet acharnement?</p>
-
-<p>—Mais toi, pourquoi ne veux-tu pas qu’ils payent? C’est dans la peur
-d’affliger ton ancienne, avoue-le!»</p>
-
-<p>Il eut envie de l’assommer avec la pendule; les paroles lui manquèrent.
-Il se tut. Rosanette, tout en marchant dans la chambre, ajouta:</p>
-
-<p>«Je vais lui flanquer un procès, à ton Arnoux. Oh! je n’ai pas besoin
-de toi!» et, pinçant les lèvres: «Je consulterai.»</p>
-
-<p>Trois jours après, Delphine entra brusquement.</p>
-
-<p>«Madame, madame, il y a là un homme avec un pot de colle qui me fait
-peur.»</p>
-
-<p>Rosanette passa dans la cuisine et vit un chenapan, la face criblée
-de petite vérole, paralytique d’un bras, aux trois quarts ivre et
-bredouillant.</p>
-
-<p>C’était l’afficheur de maître Gautherot. L’opposition à la saisie ayant
-été repoussée, la vente, naturellement, s’ensuivait.</p>
-
-<p>Pour sa peine d’avoir monté l’escalier, il réclama d’abord un petit
-verre;—puis il implora une autre faveur, à savoir des billets de
-spectacle, croyant que Madame était une actrice. Il fut ensuite
-plusieurs minutes à faire des clignements d’yeux incompréhensibles;
-enfin, il déclara que, moyennant quarante sous il déchirerait les coins
-de l’affiche déjà posée en bas, contre la porte. Rosanette s’y trouvait
-désignée par son nom, rigueur exceptionnelle qui marquait toute la
-haine de la Vatnaz.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_293">293</span></p>
-
-<p>Elle avait été sensible autrefois, et même, dans une peine de cœur,
-avait écrit à Béranger pour en obtenir un conseil. Mais elle s’était
-aigrie sous les bourrasques de l’existence, ayant tour à tour donné des
-leçons de piano, présidé une table d’hôte, collaboré à des journaux de
-modes, sous-loué des appartements, fait le trafic des dentelles dans
-le monde des femmes légères,—où ses relations lui permirent d’obliger
-beaucoup de personnes, Arnoux entre autres. Elle avait travaillé
-auparavant dans une maison de commerce.</p>
-
-<p>Elle y soldait les ouvrières, et il y avait pour chacune d’elles deux
-livres, dont l’un restait toujours entre ses mains. Dussardier, qui
-tenait par obligeance celui d’une nommée Hortense Baslin, se présenta
-un jour à la caisse au moment où M<sup>lle</sup> Vatnaz apportait le compte
-de cette fille, 1,682 francs, que le caissier lui paya. Or, la veille
-même, Dussardier n’en avait inscrit que 1,082 sur le livre de la
-Baslin. Il le redemanda sous un prétexte; puis, voulant ensevelir
-cette histoire de vol, lui conta qu’il l’avait perdu. L’ouvrière redit
-naïvement son mensonge à M<sup>lle</sup> Vatnaz; celle-ci, pour en avoir le
-cœur net, d’un air indifférent, vint en parler au brave commis. Il
-se contenta de répondre: «Je l’ai brûlé»; ce fut tout. Elle quitta la
-maison peu de temps après, sans croire à l’anéantissement du livre, et
-s’imaginant que Dussardier le gardait.</p>
-
-<p>A la nouvelle de sa blessure, elle était accourue chez lui dans
-l’intention de le reprendre. Puis, n’ayant rien découvert, malgré les
-perquisitions les plus fines, elle avait été saisie de respect, et
-bientôt d’amour, <span class="pagenum" id="Page_294">294</span> pour ce garçon, si loyal, si doux, si héroïque et
-si fort! Une pareille bonne fortune à son âge était inespérée. Elle se
-jeta dessus avec un appétit d’ogresse,—et elle en avait abandonné la
-littérature, le socialisme, «les doctrines consolantes et les utopies
-généreuses», le cours qu’elle professait sur la <i>Désubalternisation de
-la femme</i>, tout, Delmar lui-même; enfin, elle offrit à Dussardier de
-s’unir par un mariage.</p>
-
-<p>Bien qu’elle fût sa maîtresse, il n’en était nullement amoureux.
-D’ailleurs, il n’avait pas oublié son vol. Puis elle était trop riche.
-Il la refusa. Alors, elle lui dit, en pleurant, les rêves qu’elle
-avait faits: c’était d’avoir à eux deux un magasin de confection. Elle
-possédait les premiers fonds indispensables, qui s’augmenteraient de
-quatre mille francs la semaine prochaine; et elle narra ses poursuites
-contre la Maréchale.</p>
-
-<p>Dussardier en fut chagrin, à cause de son ami. Il se rappelait le
-porte-cigares offert au corps de garde, les soirs du quai Napoléon,
-tant de bonnes causeries, de livres prêtés, les mille complaisances de
-Frédéric. Il pria la Vatnaz de se désister.</p>
-
-<p>Elle le railla de sa bonhomie, en manifestant contre Rosanette une
-exécration incompréhensible; elle ne souhaitait même la fortune que
-pour l’écraser plus tard avec son carrosse.</p>
-
-<p>Ces abîmes de noirceur effrayèrent Dussardier; et, quand il sut
-positivement le jour de la vente, il sortit. Dès le lendemain matin, il
-entrait chez Frédéric avec une contenance embarrassée.</p>
-
-<p>«J’ai des excuses à vous faire.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_295">295</span></p>
-
-<p>—De quoi donc?</p>
-
-<p>—Vous devez me prendre pour un ingrat, moi dont elle est... Il
-balbutiait. Oh! je ne la verrai plus, je ne serai pas son complice! Et,
-l’autre le regardant tout surpris: Est-ce qu’on ne va pas, dans trois
-jours, vendre les meubles de votre maîtresse?</p>
-
-<p>—Qui vous a dit cela?</p>
-
-<p>—Elle-même, la Vatnaz! Mais j’ai peur de vous offenser...</p>
-
-<p>—Impossible, cher ami!</p>
-
-<p>—Ah! c’est vrai? vous êtes si bon!»</p>
-
-<p>Et il lui tendit, d’une main discrète, un petit portefeuille de basane.</p>
-
-<p>C’était quatre mille francs, toutes ses économies.</p>
-
-<p>«Comment! Ah! non!—non!...</p>
-
-<p>—Je savais bien que je vous blesserais, répliqua Dussardier, avec une
-larme au bord des yeux.</p>
-
-<p>Frédéric lui serra la main, et le brave garçon reprit d’une voix
-dolente:</p>
-
-<p>«Acceptez-les! Faites-moi ce plaisir-là! Je suis tellement désespéré!
-Est-ce que tout n’est pas fini, d’ailleurs? J’avais cru, quand la
-révolution est arrivée, qu’on serait heureux. Vous rappelez-vous comme
-c’était beau! comme on respirait bien! Mais nous voilà retombés pire
-que jamais.»</p>
-
-<p>Et, fixant ses yeux à terre:</p>
-
-<p>«Maintenant, ils tuent notre république, comme ils ont tué l’autre, la
-romaine! et la pauvre Venise, la pauvre Pologne, la pauvre Hongrie!
-Quelles abominations! D’abord, on a abattu les arbres de la liberté,
-<span class="pagenum" id="Page_296">296</span> puis restreint le droit de suffrage, fermé les clubs, rétabli la
-censure et livré renseignement aux prêtres, en attendant l’Inquisition.
-Pourquoi pas? Des conservateurs nous souhaitent bien les Cosaques! On
-condamne les journaux quand ils parlent contre la peine de mort; Paris
-regorge de baïonnettes, seize départements sont en état de siège;—et
-l’amnistie qui est encore une fois repoussée!»</p>
-
-<p>Il se prit le front à deux mains; puis, écartant les bras comme dans
-une grande détresse:</p>
-
-<p>«Si on tâchait cependant, si on était de bonne foi, on pourrait
-s’entendre! Mais non! Les ouvriers ne valent pas mieux que les
-bourgeois, voyez-vous! A Elbeuf, dernièrement, ils ont refusé leur
-secours dans un incendie. Des misérables traitent Barbès d’aristocrate!
-Pour qu’on se moque du peuple, ils veulent nommer à la présidence
-Nadaud, un maçon, je vous demande un peu! Et il n’y a pas de moyen! pas
-de remède! Tout le monde est contre nous!—Moi, je n’ai jamais fait de
-mal; et, pourtant, c’est comme un poids qui me pèse sur l’estomac. J’en
-deviendrai fou, si ça continue. J’ai envie de me faire tuer. Je vous
-dis que je n’ai pas besoin de mon argent! Vous me le rendrez, parbleu!
-je vous le prête.»</p>
-
-<p>Frédéric, que la nécessité contraignait, finit par prendre ses
-quatre mille francs. Ainsi, du côté de la Vatnaz, ils n’avaient plus
-d’inquiétude.</p>
-
-<p>Mais Rosanette perdit bientôt son procès contre Arnoux, et, par
-entêtement, voulait en appeler.</p>
-
-<p>Deslauriers s’exténuait à lui faire comprendre que <span class="pagenum" id="Page_297">297</span> la promesse
-d’Arnoux ne constituait ni une donation ni une cession régulière; elle
-n’écoutait même pas, trouvant la loi injuste; c’est parce qu’elle était
-une femme, les hommes se soutenaient entre eux! A la fin, cependant,
-elle suivit ses conseils.</p>
-
-<p>Il se gênait si peu dans la maison, que plusieurs fois il amena Sénécal
-y dîner. Ce sans-façon déplut à Frédéric, qui lui avançait de l’argent,
-le faisait même habiller par son tailleur; et l’avocat donnait ses
-vieilles redingotes au socialiste, dont les moyens d’existence étaient
-inconnus.</p>
-
-<p>Il aurait voulu servir Rosanette cependant. Un jour qu’elle lui
-montrait douze actions de la Compagnie du kaolin (cette entreprise qui
-avait fait condamner Arnoux à trente mille francs), il lui dit:</p>
-
-<p>«Mais c’est véreux! c’est superbe!»</p>
-
-<p>Elle avait le droit de l’assigner pour le remboursement de ses
-créances. Elle prouverait d’abord qu’il était tenu solidairement à
-payer tout le passif de la Compagnie, puisqu’il avait déclaré comme
-dettes collectives des dettes personnelles, enfin qu’il avait diverti
-plusieurs effets à la Société.</p>
-
-<p>«Tout cela le rend coupable de banqueroute frauduleuse, articles 586
-et 587 du Code de commerce; et nous l’emballerons, soyez-en sûre, ma
-mignonne.»</p>
-
-<p>Rosanette lui sauta au cou. Il la recommanda le lendemain à son ancien
-patron, ne pouvant s’occuper lui-même du procès, car il avait besoin à
-Nogent; Sénécal lui écrirait en cas d’urgence.</p>
-
-<p>Ses négociations pour l’achat d’une étude étaient <span class="pagenum" id="Page_298">298</span> un prétexte. Il
-passait son temps chez M. Roque, où il avait commencé non seulement
-par faire l’éloge de leur ami, mais par l’imiter d’allures et de
-langage autant que possible;—ce qui lui avait obtenu la confiance de
-Louise, tandis qu’il gagnait celle de son père en se déchaînant contre
-Ledru-Rollin.</p>
-
-<p>Si Frédéric ne revenait pas, c’est qu’il fréquentait le grand monde; et
-peu à peu Deslauriers leur apprit qu’il aimait quelqu’un, qu’il avait
-un enfant, qu’il entretenait une créature.</p>
-
-<p>Le désespoir de Louise fut immense, l’indignation de M<sup>me</sup> Moreau
-non moins forte. Elle voyait son fils tourbillonnant vers le fond
-d’un gouffre vague, était blessée dans sa religion des convenances
-et en éprouvait comme un déshonneur personnel, quand tout à coup sa
-physionomie changea. Aux questions qu’on lui faisait sur Frédéric, elle
-répondait d’un air narquois:</p>
-
-<p>«Il va bien, très bien.»</p>
-
-<p>Elle savait son mariage avec M<sup>me</sup> Dambreuse.</p>
-
-<p>L’époque en était fixée, et même il cherchait comment faire avaler la
-chose à Rosanette.</p>
-
-<p>Vers le milieu de l’automne, elle gagna son procès relatif aux actions
-de kaolin. Frédéric l’apprit en rencontrant à sa porte Sénécal, qui
-sortait de l’audience.</p>
-
-<p>On avait reconnu M. Arnoux complice de toutes les fraudes, et
-l’ex-répétiteur avait un tel air de s’en réjouir, que Frédéric
-l’empêcha d’aller plus loin, en assurant qu’il se chargeait de sa
-commission près de Rosanette. Il entra chez elle la figure irritée.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_299">299</span></p>
-
-<p>«Eh bien, te voilà contente!»</p>
-
-<p>Mais, sans remarquer ces paroles:</p>
-
-<p>«Regarde donc!»</p>
-
-<p>Et elle lui montra son enfant couché dans un berceau, près du feu. Elle
-l’avait trouvé si mal le matin chez sa nourrice, qu’elle l’avait ramené
-à Paris.</p>
-
-<p>Tous ses membres étaient maigris extraordinairement et ses lèvres
-couvertes de points blancs, qui faisaient dans l’intérieur de sa bouche
-comme des caillots de lait.</p>
-
-<p>«Qu’a dit le médecin?</p>
-
-<p>—Ah! le médecin! Il prétend que le voyage a augmenté son... je ne sais
-plus, un nom en <i>ite</i>... enfin qu’il a le muguet. Connais-tu cela?»</p>
-
-<p>Frédéric n’hésita pas à répondre: «Certainement», ajoutant que ce
-n’était rien.</p>
-
-<p>Mais dans la soirée, il fut effrayé par l’aspect débile de l’enfant et
-le progrès de ces taches blanchâtres, pareilles à de la moisissure,
-comme si la vie, abandonnant déjà ce pauvre petit corps, n’eût laissé
-qu’une matière où la végétation poussait. Ses mains étaient froides;
-il ne pouvait plus boire maintenant; et la nourrice, une autre que le
-portier avait été prendre au hasard dans un bureau, répétait:</p>
-
-<p>«Il me paraît bien bas, bien bas!»</p>
-
-<p>Rosanette fut debout toute la nuit.</p>
-
-<p>Le matin, elle alla trouver Frédéric.</p>
-
-<p>«Viens donc voir. Il ne remue plus.»</p>
-
-<p>En effet, il était mort. Elle le prit, le secoua, l’étreignait en
-l’appelant des noms les plus doux, le couvrait <span class="pagenum" id="Page_300">300</span> de baisers et de
-sanglots, tournait sur elle-même éperdue, s’arrachait les cheveux,
-poussait des cris;—et se laissa tomber au bord du divan, où elle
-restait la bouche ouverte, avec un flot de larmes tombant de ses yeux
-fixes. Puis une torpeur la gagna, et tout devint tranquille dans
-l’appartement. Les meubles étaient renversés. Deux ou trois serviettes
-traînaient. Six heures sonnèrent. La veilleuse s’éteignit.</p>
-
-<p>Frédéric, en regardant tout cela, croyait presque rêver. Son cœur
-se serrait d’angoisse. Il lui semblait que cette mort n’était
-qu’un commencement, et qu’il y avait par derrière un malheur plus
-considérable près de survenir.</p>
-
-<p>Tout à coup Rosanette dit d’une voix tendre:</p>
-
-<p>«Nous le conserverons, n’est-ce pas?»</p>
-
-<p>Elle désirait le faire embaumer. Bien des raisons s’y opposaient. La
-meilleure, selon Frédéric, c’est que la chose était impraticable sur
-des enfants si jeunes. Un portrait valait mieux. Elle adopta cette
-idée. Il écrivit un mot à Pellerin, et Delphine courut le porter.</p>
-
-<p>Pellerin arriva promptement, voulant effacer par ce zèle tout souvenir
-de sa conduite. Il dit d’abord:</p>
-
-<p>«Pauvre petit ange! Ah! mon Dieu, quel malheur!»</p>
-
-<p>Mais, peu à peu (l’artiste en lui l’emportant), il déclara qu’on ne
-pouvait rien faire avec ces yeux bistrés, cette face livide, que
-c’était une véritable nature morte, qu’il faudrait beaucoup de talent;
-et il murmurait:</p>
-
-<p>«Oh! pas commode, pas commode!»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_301">301</span></p>
-
-<p>—Pourvu que ce soit ressemblant, objecta Rosanette.</p>
-
-<p>—Eh! je me moque de la ressemblance! A bas le réalisme! C’est l’esprit
-qu’on peint! Laissez-moi! Je vais tâcher de me figurer ce que ça devait
-être.»</p>
-
-<p>Il réfléchit, le front dans la main gauche, le coude dans la droite;
-puis, tout à coup:</p>
-
-<p>«Ah! une idée! un pastel! Avec des demi-teintes colorées, passées
-presque à plat, on peut obtenir un beau modelé, sur les bords
-seulement.»</p>
-
-<p>Il envoya la femme de chambre chercher sa boîte; puis, ayant une chaise
-sous les pieds et une autre près de lui, il commença à jeter de grands
-traits, aussi calme que s’il eût travaillé d’après la bosse. Il vantait
-les petits saint Jean de Corrège, l’infante Rose de Vélasquez, les
-chairs lactées de Reynolds, la distinction de Lawrence, et surtout
-l’enfant aux longs cheveux qui est sur les genoux de lady Gower.</p>
-
-<p>«D’ailleurs, peut-on rien trouver de plus charmant que ces crapauds-là!
-Le type du sublime (Raphaël l’a prouvé par ses madones), c’est
-peut-être une mère avec son enfant?»</p>
-
-<p>Rosanette, qui suffoquait, sortit; et Pellerin dit aussitôt:</p>
-
-<p>«Eh bien, Arnoux!... vous savez ce qui arrive?</p>
-
-<p>—Non! Quoi?</p>
-
-<p>—Ça devait finir comme ça, du reste!</p>
-
-<p>—Qu’est-ce donc?</p>
-
-<p>—Il est peut-être maintenant... Pardon!»</p>
-
-<p>L’artiste se leva pour exhausser la tête du petit cadavre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_302">302</span></p>
-
-<p>«Vous disiez... reprit Frédéric.»</p>
-
-<p>Et Pellerin, tout en clignant pour mieux prendre ses mesures:</p>
-
-<p>«Je disais que notre ami Arnoux est peut-être maintenant coffré!»</p>
-
-<p>Puis, d’un ton satisfait:</p>
-
-<p>«Regardez un peu! Est-ce ça?</p>
-
-<p>—Oui, très bien! Mais Arnoux?»</p>
-
-<p>Pellerin déposa son crayon.</p>
-
-<p>«D’après ce que j’ai pu comprendre, il se trouve poursuivi par un
-certain Mignot, un intime de Regimbart, une bonne tête, celui-là, hein?
-Quel idiot! Figurez-vous qu’un jour...</p>
-
-<p>—Eh! il ne s’agit pas de Regimbart!</p>
-
-<p>—C’est vrai. Eh bien, Arnoux, hier au soir, devait trouver douze mille
-francs, sinon, il était perdu.</p>
-
-<p>—Oh! c’est peut-être exagéré, dit Frédéric.</p>
-
-<p>—Pas le moins du monde! Ça m’avait l’air grave, très grave!»</p>
-
-<p>Rosanette, à ce moment, reparut avec des rougeurs sous les paupières,
-ardentes comme des plaques de fard. Elle se mit près du carton et
-regarda. Pellerin fit signe qu’il se taisait à cause d’elle. Mais
-Frédéric, sans y prendre garde:</p>
-
-<p>«Cependant je ne peux pas croire...</p>
-
-<p>—Je vous répète que je l’ai rencontré hier, dit l’artiste, à sept
-heures du soir, rue Jacob. Il avait même son passeport, par précaution,
-et il parlait de s’embarquer au Havre, lui et toute sa smala.</p>
-
-<p>—Comment! Avec sa femme?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_303">303</span></p>
-
-<p>—Sans doute! Il est trop bon père de famille pour vivre tout seul.</p>
-
-<p>—Et vous en êtes sûr?...</p>
-
-<p>—Parbleu! Où voulez-vous qu’il ait trouvé douze mille francs?»</p>
-
-<p>Frédéric fit deux ou trois tours dans la chambre. Il haletait, se
-mordait les lèvres, puis saisit son chapeau.</p>
-
-<p>«Où vas-tu donc? dit Rosanette.</p>
-
-<p>Il ne répondit pas et disparut.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_304">304</span></p>
-
-<h2 id="ch8">V</h2>
-
-<p>Il fallait douze mille francs, ou bien il ne reverrait plus M<sup>me</sup>
-Arnoux; et, jusqu’à présent, un espoir invincible lui était resté.
-Est-ce qu’elle ne faisait pas comme la substance de son cœur, le
-fond même de sa vie? Il fut pendant quelques minutes à chanceler sur
-le trottoir, se rongeant d’angoisses, heureux néanmoins de n’être plus
-chez l’autre.</p>
-
-<p>Où avoir de l’argent? Frédéric savait par lui-même combien il est
-difficile d’en obtenir tout de suite, à n’importe quel prix. Une seule
-personne pouvait l’aider, M<sup>me</sup> Dambreuse. Elle gardait toujours dans
-son secrétaire plusieurs billets de banque. Il alla chez elle, et d’un
-ton hardi:</p>
-
-<p>«As-tu douze mille francs à me prêter?</p>
-
-<p>—Pourquoi?»</p>
-
-<p>C’était le secret d’un autre. Elle voulait le connaître. Il ne céda
-pas. Tous deux s’obstinaient. Enfin, elle déclara ne rien donner,
-avant de savoir dans quel but. Frédéric devint très rouge. Un de ses
-camarades avait <span class="pagenum" id="Page_305">305</span> commis un vol. La somme devait être restituée
-aujourd’hui même.</p>
-
-<p>«Tu l’appelles? Son nom? Voyons, son nom?</p>
-
-<p>—Dussardier!»</p>
-
-<p>Et il se jeta à ses genoux, en la suppliant de n’en rien dire.</p>
-
-<p>«Quelle idée as-tu de moi? reprit M<sup>me</sup> Dambreuse. On croirait que tu
-es le coupable. Finis donc tes airs tragiques! Tiens, les voilà! et
-grand bien lui fasse!»</p>
-
-<p>Il courut chez Arnoux. Le marchand n’était pas dans sa boutique. Mais
-il logeait toujours rue Paradis, car il possédait deux domiciles.</p>
-
-<p>Rue Paradis le portier jura que M. Arnoux était absent depuis la
-veille; quant à Madame, il n’osait rien dire; et Frédéric, ayant monté
-l’escalier comme une flèche, colla son oreille contre la serrure. Enfin
-on ouvrit. Madame était partie avec Monsieur. La bonne ignorait quand
-ils reviendraient; ses gages étaient payés; elle-même s’en allait.</p>
-
-<p>Tout à coup, un craquement de porte se fit entendre.</p>
-
-<p>«Mais il y a quelqu’un?</p>
-
-<p>—Oh! non, monsieur! c’est le vent.»</p>
-
-<p>Alors, il se retira. N’importe! une disparition si prompte avait
-quelque chose d’inexplicable.</p>
-
-<p>Regimbart, étant l’intime de Mignot, pouvait peut-être l’éclairer? Et
-Frédéric se fit conduire chez lui, à Montmartre, rue de l’Empereur.</p>
-
-<p>Sa maison était flanquée d’un jardinet clos par une <span class="pagenum" id="Page_306">306</span> grille que
-bouchaient des plaques de fer. Un perron de trois marches relevait la
-façade blanche, et en passant sur le trottoir, on apercevait les deux
-pièces du rez-de-chaussée, dont la première était un salon avec des
-robes partout sur les meubles, et la seconde l’atelier où se tenaient
-les ouvrières de M<sup>me</sup> Regimbart.</p>
-
-<p>Toutes étaient convaincues que Monsieur avait de grandes occupations,
-de grandes relations, que c’était un homme complètement hors ligne.
-Quand il traversait le couloir, avec son chapeau à bords retroussés, sa
-longue figure sérieuse et sa redingote verte, elles en interrompaient
-leur besogne. D’ailleurs, il ne manquait pas de leur adresser toujours
-quelque mot d’encouragement, une politesse sous forme de sentence;—et,
-plus tard, dans leur ménage, elles se trouvaient malheureuses parce
-qu’elles l’avaient gardé pour idéal.</p>
-
-<p>Aucune cependant ne l’aimait comme M<sup>me</sup> Regimbart, petite personne
-intelligente qui le faisait vivre avec son métier.</p>
-
-<p>Dès que M. Moreau eut dit son nom, elle vint prestement le recevoir,
-sachant par les domestiques ce qu’il était à M<sup>me</sup> Dambreuse. Son mari
-«rentrait à l’instant même»; et Frédéric, tout en la suivant, admira la
-tenue du logis et la profusion de toile cirée qu’il y avait. Puis il
-attendit quelques minutes dans une manière de bureau où le citoyen se
-retirait pour penser.</p>
-
-<p>Son accueil fut moins rébarbatif que d’habitude.</p>
-
-<p>Il conta l’histoire d’Arnoux. L’ex-fabricant de faïences avait
-enguirlandé Mignot, un patriote, possesseur de cent actions du
-<i>Siècle</i>, en lui démontrant qu’il fallait, <span class="pagenum" id="Page_307">307</span> au point de vue
-démocratique, changer la gérance et la rédaction du journal; et, sous
-prétexte de faire triompher son avis dans la prochaine assemblée des
-actionnaires, il lui avait demandé cinquante actions, en disant qu’il
-les repasserait à des amis sûrs, lesquels appuieraient son vote; Mignot
-n’aurait aucune responsabilité, ne se fâcherait avec personne; puis,
-le succès obtenu, il lui ferait avoir dans l’administration une bonne
-place, de cinq à six mille francs pour le moins. Les actions avaient
-été livrées. Mais Arnoux, tout de suite, les avait vendues et avec
-l’argent s’était associé à un marchand d’objets religieux. Là-dessus,
-réclamations de Mignot, lanternements d’Arnoux; enfin le patriote
-l’avait menacé d’une plainte en escroquerie, s’il ne restituait ses
-titres ou la somme équivalente: cinquante mille francs.</p>
-
-<p>Frédéric eut l’air désespéré.</p>
-
-<p>«Ce n’est pas tout, dit le citoyen. Mignot, qui est un brave homme,
-s’est rabattu sur le quart. Nouvelles promesses de l’autre, nouvelles
-farces naturellement. Bref, avant-hier matin, Mignot l’a sommé d’avoir
-à lui rendre dans les vingt-quatre heures, sans préjudice du reste,
-douze mille francs.»</p>
-
-<p>«Mais je les ai!» dit Frédéric.</p>
-
-<p>Le citoyen se retourna lentement:</p>
-
-<p>«Blagueur!</p>
-
-<p>—Pardon! Ils sont dans ma poche. Je les apportais.</p>
-
-<p>—Comme vous y allez, vous! Nom d’un petit bonhomme! Du reste, il n’est
-plus temps; la plainte est déposée, et Arnoux parti.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_308">308</span></p>
-
-<p>—Seul?</p>
-
-<p>—Non! avec sa femme. On les a rencontrés à la gare du Havre.»</p>
-
-<p>Frédéric pâlit extraordinairement. M<sup>me</sup> Regimbart crut qu’il allait
-s’évanouir. Il se contint et même il eut la force d’adresser deux ou
-trois questions sur l’aventure. Regimbart s’en attristait, tout cela en
-somme nuisant à la démocratie. Arnoux avait toujours été sans conduite
-et sans ordre.</p>
-
-<p>«Une vraie tête de linotte! Il brûlait la chandelle par les deux bouts!
-Le cotillon l’a perdu! Ce n’est pas lui que je plains, mais sa pauvre
-femme!» car le citoyen admirait les femmes vertueuses et faisait grand
-cas de M<sup>me</sup> Arnoux. «Elle a dû joliment souffrir!»</p>
-
-<p>Frédéric lui sut gré de cette sympathie; et, comme s’il en avait reçu
-un service, il serra sa main avec effusion.</p>
-
-<p>«As-tu fait toutes les courses nécessaires?» dit Rosanette en le
-revoyant.</p>
-
-<p>Il n’en avait pas eu le courage, répondit-il, et avait marché au
-hasard, dans les rues, pour s’étourdir.</p>
-
-<p>A huit heures, ils passèrent dans la salle à manger; mais ils restèrent
-silencieux l’un devant l’autre, poussaient par intervalle un long
-soupir et renvoyaient leur assiette. Frédéric but de l’eau-de-vie. Il
-se sentait tout délabré, écrasé, anéanti, n’ayant plus conscience de
-rien que d’une extrême fatigue.</p>
-
-<p>Elle alla chercher le portrait. Le rouge, le jaune, le vert et l’indigo
-s’y heurtaient par taches violentes, en faisaient une chose hideuse,
-presque dérisoire.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_309">309</span></p>
-
-<p>D’ailleurs, le petit mort était méconnaissable maintenant. Le ton
-violacé de ses lèvres augmentait la blancheur de sa peau; les narines
-étaient encore plus minces, les yeux plus caves, et sa tête reposait
-sur un oreiller de taffetas bleu, entre des pétales de camélias, des
-roses d’automne et des violettes; c’était une idée de la femme de
-chambre; elles l’avaient ainsi arrangé toutes les deux dévotement. La
-cheminée, couverte d’une housse en guipure, supportait des flambeaux
-de vermeil espacés par des bouquets de buis bénit: aux coins, dans les
-deux vases, des pastilles du sérail brûlaient; tout cela formait avec
-le berceau une manière de reposoir, et Frédéric se rappela sa veillée
-près de M. Dambreuse.</p>
-
-<p>Tous les quarts d’heure, à peu près, Rosanette ouvrait les rideaux pour
-contempler son enfant. Elle l’apercevait dans quelques mois d’ici,
-commençant à marcher, puis au collège au milieu de la cour, jouant
-aux barres; puis à vingt ans, jeune homme; et toutes ces images,
-qu’elle se créait, lui faisaient comme autant de fils qu’elle aurait
-perdus,—l’excès de la douleur multipliant sa maternité.</p>
-
-<p>Frédéric, immobile dans l’autre fauteuil, pensait à M<sup>me</sup> Arnoux.</p>
-
-<p>Elle était en chemin de fer sans doute, le visage au carreau d’un
-wagon, et regardant la campagne s’enfuir derrière elle du côté de
-Paris, ou bien sur le pont d’un bateau à vapeur, comme la première
-fois qu’il l’avait rencontrée; mais celui-là s’en allait indéfiniment
-vers des pays d’où elle ne sortirait plus. Puis il la voyait <span class="pagenum" id="Page_310">310</span>
-dans une chambre d’auberge, avec des malles par terre, un papier de
-tenture en lambeaux, la porte qui tremblait au vent. Et après? que
-deviendrait-elle? Institutrice, dame de compagnie, femme de chambre
-peut-être? Elle était livrée à tous les hasards de la misère. Cette
-ignorance de son sort le torturait. Il aurait dû s’opposer à sa fuite
-ou partir derrière elle. N’était-il pas son véritable époux? Et, en
-songeant qu’il ne la retrouverait jamais, que c’était bien fini,
-qu’elle était irrévocablement perdue, il sentait comme un déchirement
-de tout son être; ses larmes accumulées depuis le matin débordèrent.</p>
-
-<p>Rosanette s’en aperçut.</p>
-
-<p>«Ah! tu pleures comme moi! Tu as du chagrin?</p>
-
-<p>—Oui! oui! j’en ai!....»</p>
-
-<p>Il la serra contre son cœur, et tous deux sanglotaient en se tenant
-embrassés.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Dambreuse aussi pleurait, couchée sur son lit, à plat ventre, la
-tête dans ses mains.</p>
-
-<p>Olympe Regimbart, étant venue le soir lui essayer sa première robe de
-couleur, avait conté la visite de Frédéric, et même qu’il tenait tout
-prêts douze mille francs destinés à M. Arnoux.</p>
-
-<p>Ainsi cet argent, son argent à elle, était pour empêcher le départ de
-l’autre, pour se conserver une maîtresse?</p>
-
-<p>Elle eut d’abord un accès de rage et elle avait résolu de le chasser
-comme un laquais. Des larmes abondantes la calmèrent. Il valait mieux
-tout renfermer, ne rien dire.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_311">311</span></p>
-
-<p>Frédéric, le lendemain, rapporta les douze mille francs.</p>
-
-<p>Elle le pria de les garder, en cas de besoin, pour son ami, et elle
-l’interrogea beaucoup sur ce monsieur. Qui donc l’avait poussé à un tel
-abus de confiance? Une femme, sans doute! Les femmes vous entraînent à
-tous les crimes.</p>
-
-<p>Ce ton de persiflage décontenança Frédéric. Il éprouvait un grand
-remords de sa calomnie. Ce qui le rassurait, c’est que M<sup>me</sup> Dambreuse
-ne pouvait connaître la vérité.</p>
-
-<p>Elle y mit de l’entêtement cependant; car, le surlendemain, elle
-s’informa encore de son petit camarade, puis d’un autre, de Deslauriers.</p>
-
-<p>«Est-ce un homme sûr et intelligent?»</p>
-
-<p>Frédéric le vanta.</p>
-
-<p>«Priez-le de passer à la maison un de ces matins; je désirerais le
-consulter pour une affaire.»</p>
-
-<p>Elle avait trouvé un rouleau de paperasses contenant des billets
-d’Arnoux parfaitement protestés, et sur lesquels M<sup>me</sup> Arnoux avait
-mis sa signature. C’était pour ceux-là que Frédéric était venu une fois
-chez M. Dambreuse pendant son déjeuner; et, bien que le capitaliste
-n’eût pas voulu en poursuivre le recouvrement, il avait fait prononcer
-par le tribunal de commerce, non seulement la condamnation d’Arnoux,
-mais celle de sa femme, qui l’ignorait, son mari n’ayant pas jugé
-convenable de l’en avertir.</p>
-
-<p>C’était une arme, cela! M<sup>me</sup> Dambreuse n’en doutait pas. Mais son
-notaire lui conseillerait peut-être l’abstention; <span class="pagenum" id="Page_312">312</span> elle eût préféré
-quelqu’un d’obscur; et elle s’était rappelé ce grand diable, à mine
-impudente, qui lui avait offert ses services.</p>
-
-<p>Frédéric fit naïvement sa commission.</p>
-
-<p>L’avocat fut enchanté d’être mis en rapport avec une si grande dame.</p>
-
-<p>Il accourut.</p>
-
-<p>Elle le prévint que la succession appartenait à sa nièce, motif de plus
-pour liquider ces créances qu’elle rembourserait, tenant à accabler les
-époux Martinon des meilleurs procédés.</p>
-
-<p>Deslauriers comprit qu’il y avait là-dessous un mystère; il y rêvait en
-considérant les billets. Le nom de M<sup>me</sup> Arnoux, tracé par elle-même,
-lui remit devant les yeux toute sa personne et l’outrage qu’il en avait
-reçu. Puisque la vengeance s’offrait, pourquoi ne pas la saisir?</p>
-
-<p>Il conseilla donc à M<sup>me</sup> Dambreuse de faire vendre aux enchères les
-créances désespérées qui dépendaient de la succession. Un homme de
-paille les rachèterait en sous-main et exercerait les poursuites. Il se
-chargeait de fournir cet homme-là.</p>
-
-<p>Vers la fin du mois de novembre, Frédéric, en passant dans la rue de
-M<sup>me</sup> Arnoux, leva les yeux vers ses fenêtres et aperçut contre la
-porte une affiche, où il y avait en grosses lettres:</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«Vente d’un riche mobilier, consistant en batterie de cuisine, linge de
- corps et de table, chemises, dentelles, jupons, pantalons, cachemires
- français et de l’Inde, piano d’Érard, deux bahuts de chêne Renaissance,
- <span class="pagenum" id="Page_313">313</span> miroirs de Venise, poteries de Chine et du Japon.»</p>
-</div>
-
-<p>«C’est leur mobilier!» se dit Frédéric, et le portier confirma ses
-soupçons.</p>
-
-<p>Quant à la personne qui faisait vendre, il l’ignorait. Mais le
-commissaire-priseur, M<sup>e</sup> Berthelmot, donnerait peut-être des
-éclaircissements.</p>
-
-<p>L’officier ministériel ne voulut point tout d’abord dire quel créancier
-poursuivait la vente. Frédéric insista. C’était un sieur Sénécal, agent
-d’affaires, et M<sup>e</sup> Berthelmot poussa même la complaisance jusqu’à
-prêter son journal des <i>Petites Affiches</i>.</p>
-
-<p>Frédéric, en arrivant chez Rosanette, le jeta sur la table tout ouvert.</p>
-
-<p>«Lis donc!</p>
-
-<p>—Eh bien, quoi? dit-elle avec une figure tellement placide, qu’il en
-fut révolté.</p>
-
-<p>—Ah! garde ton innocence!</p>
-
-<p>—Je ne comprends pas.</p>
-
-<p>—C’est toi qui fais vendre M<sup>me</sup> Arnoux?»</p>
-
-<p>Elle relut l’annonce.</p>
-
-<p>«Où est son nom?</p>
-
-<p>—Eh! c’est son mobilier! Tu le sais mieux que moi!</p>
-
-<p>—Qu’est-ce que ça me fait? dit Rosanette en haussant les épaules.</p>
-
-<p>—Ce que ça te fait? Mais tu te venges, voilà tout! C’est la suite de
-tes persécutions! Est-ce que tu ne l’as pas outragée jusqu’à venir
-chez elle! Toi, une fille de rien. La femme la plus sainte, la plus
-charmante et <span class="pagenum" id="Page_314">314</span> la meilleure! Pourquoi t’acharnes-tu à la ruiner?</p>
-
-<p>—Tu te trompes, je t’assure!</p>
-
-<p>—Allons donc! Comme si tu n’avais pas mis Sénécal en avant!</p>
-
-<p>—Quelle bêtise!»</p>
-
-<p>Alors, une fureur l’emporta.</p>
-
-<p>«Tu mens! tu mens, misérable! Tu es jalouse d’elle! Tu possèdes une
-condamnation contre son mari! Sénécal s’est déjà mêlé de tes affaires!
-Il déteste Arnoux, vos deux haines s’entendent. J’ai vu sa joie quand
-tu as gagné ton procès pour le kaolin. Le nieras-tu, celui-là?</p>
-
-<p>—Je te donne ma parole...</p>
-
-<p>—Oh! je la connais, ta parole!»</p>
-
-<p>Et Frédéric lui rappela ses amants par leurs noms, avec des détails
-circonstanciés. Rosanette, toute pâlissante, se reculait.</p>
-
-<p>«Cela t’étonne! Tu me croyais aveugle parce que je fermais les yeux.
-J’en ai assez aujourd’hui! On ne meurt pas pour les trahisons d’une
-femme de ton espèce. Quand elles deviennent trop monstrueuses, on s’en
-écarte, ce serait se dégrader que de les punir!»</p>
-
-<p>Elle se tordait les bras.</p>
-
-<p>«Mon Dieu, qui est-ce donc qui l’a changé?</p>
-
-<p>—Pas d’autres que toi-même!</p>
-
-<p>—Et tout cela pour M<sup>me</sup> Arnoux!...» s’écria Rosanette en pleurant.</p>
-
-<p>Il reprit froidement:</p>
-
-<p>«Je n’ai jamais aimé qu’elle!»</p>
-
-<p>A cette insulte, ses larmes s’arrêtèrent.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_315">315</span></p>
-
-<p>«Ça prouve ton bon goût! Une personne d’un âge mûr, le teint couleur
-de réglisse, la taille épaisse, des yeux grands comme des soupiraux de
-cave, et vides comme eux! Puisque ça te plaît, va la rejoindre!</p>
-
-<p>—C’est ce que j’attendais! Merci!»</p>
-
-<p>Rosanette demeura immobile, stupéfiée par ces façons extraordinaires.
-Elle laissa même la porte se refermer; puis d’un bond elle le rattrapa
-dans l’antichambre, et l’entourant de ses bras:</p>
-
-<p>«Mais tu es fou! tu es fou! c’est absurde! je t’aime! Elle le
-suppliait: Mon Dieu, au nom de notre petit enfant!</p>
-
-<p>—Avoue que c’est toi qui as fait le coup!» dit Frédéric.</p>
-
-<p>Elle protesta encore de son innocence.</p>
-
-<p>«Tu ne veux pas avouer?</p>
-
-<p>—Non!</p>
-
-<p>—Eh bien, adieu! et pour toujours!</p>
-
-<p>—Écoute-moi!»</p>
-
-<p>Frédéric se retourna.</p>
-
-<p>«Si tu me connaissais mieux, tu saurais que ma décision est irrévocable!</p>
-
-<p>—Oh! oh! tu me reviendras!</p>
-
-<p>—Jamais de la vie!»</p>
-
-<p>Et il fit claquer la porte violemment.</p>
-
-<p>Rosanette écrivit à Deslauriers qu’elle avait besoin de lui tout de
-suite.</p>
-
-<p>Il arriva cinq jours après, un soir; et, quand elle eut conté sa
-rupture:</p>
-
-<p>«Ce n’est que ça! Beau malheur!»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_316">316</span></p>
-
-<p>Elle avait cru d’abord qu’il pourrait lui ramener Frédéric; mais, à
-présent, tout était perdu. Elle avait appris, par son portier, son
-prochain mariage avec M<sup>me</sup> Dambreuse.</p>
-
-<p>Deslauriers lui fit de la morale, se montra même singulièrement gai,
-farceur; et, comme il était fort tard, demanda la permission de passer
-la nuit sur un fauteuil. Puis, le lendemain matin, il repartit pour
-Nogent, en la prévenant qu’il ne savait pas quand ils se reverraient;
-d’ici à peu, il y aurait peut-être un grand changement dans sa vie.</p>
-
-<p>Deux heures après son retour, la ville était en révolution. On disait
-que M. Frédéric allait épouser M<sup>me</sup> Dambreuse. Enfin, les trois
-demoiselles Auger, n’y tenant plus, se transportèrent chez M<sup>me</sup>
-Moreau, qui confirma cette nouvelle avec orgueil. Le père Roque en fut
-malade. Louise s’enferma. Le bruit courut même qu’elle était folle.</p>
-
-<p>Cependant Frédéric ne pouvait cacher sa tristesse. M<sup>me</sup> Dambreuse,
-pour l’en distraire sans doute, redoublait d’attentions. Toutes les
-après-midi, elle le promenait dans sa voiture; et, une fois qu’ils
-passaient sur la place de la Bourse, elle eut l’idée d’entrer dans
-l’hôtel des commissaires-priseurs, par amusement.</p>
-
-<p>C’était le 1<sup>er</sup> décembre, jour même où devait se faire la vente de
-M<sup>me</sup> Arnoux. Il se rappela la date et manifesta sa répugnance, en
-déclarant ce lieu intolérable à cause de la foule et du bruit. Elle
-désirait y jeter un coup d’œil seulement. Le coupé s’arrêta. Il
-fallait bien la suivre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_317">317</span></p>
-
-<p>On voyait, dans la cour, des lavabos sans cuvettes, des bois de
-fauteuils, de vieux paniers, des tessons de porcelaine, des bouteilles
-vides, des matelas; et des hommes en blouse ou en sale redingote, tout
-gris de poussière, la figure ignoble, quelques-uns avec des sacs de
-toile sur l’épaule, causaient par groupes distincts ou se hélaient
-tumultueusement.</p>
-
-<p>Frédéric objecta les inconvénients d’aller plus loin.</p>
-
-<p>«Ah bah!»</p>
-
-<p>Et ils montèrent l’escalier.</p>
-
-<p>Dans la première salle, à droite, des messieurs, un catalogue à
-la main, examinaient des tableaux; dans une autre, on vendait une
-collection d’armes chinoises; M<sup>me</sup> Dambreuse voulut descendre. Elle
-regardait les numéros au-dessus des portes, et elle le mena jusqu’à
-l’extrémité du corridor, vers une pièce encombrée de monde.</p>
-
-<p>Il reconnut immédiatement les deux étagères de <i>l’Art industriel</i>,
-sa table à ouvrage, tous ses meubles! Entassés au fond, par rang de
-taille, ils formaient un large talus depuis le plancher jusqu’aux
-fenêtres; et, sur les autres côtés de l’appartement, les tapis et les
-rideaux pendaient droit le long des murs. Il y avait, en dessous, des
-gradins occupés par de vieux bonshommes qui sommeillaient. A gauche,
-s’élevait une espèce de comptoir, où le commissaire-priseur en cravate
-blanche brandissait légèrement un petit marteau. Un jeune homme, près
-de lui, écrivait; et, plus bas, debout, un robuste gaillard, tenant du
-commis-voyageur et du marchand de contremarques, criait les meubles
-<span class="pagenum" id="Page_318">318</span> à vendre. Trois garçons les apportaient sur une table, que
-bordaient, assis en ligne, des brocanteurs et des revendeuses. La foule
-circulait derrière eux.</p>
-
-<p>Quand Frédéric entra, les jupons, les fichus, les mouchoirs et
-jusqu’aux chemises étaient passés de main en main, retournés;
-quelquefois, on les jetait de loin, et des blancheurs traversaient
-l’air tout à coup. Ensuite, on vendit ses robes, puis un de ses
-chapeaux dont la plume cassée retombait, puis ses fourrures, puis trois
-paires de bottines;—et le partage de ces reliques, où il retrouvait
-confusément les formes de ses membres, lui semblait une atrocité, comme
-s’il avait vu des corbeaux déchiquetant son cadavre. L’atmosphère de la
-salle, toute chargée d’haleines, l’écœurait. M<sup>me</sup> Dambreuse lui
-offrit son flacon; elle se divertissait beaucoup, disait-elle.</p>
-
-<p>On exhiba les meubles de la chambre à coucher.</p>
-
-<p>M<sup>e</sup> Berthelmot annonçait un prix. Le crieur, tout de suite, le répétait
-plus fort; et les trois commissaires attendaient tranquillement le coup
-de marteau, puis emportaient l’objet dans une pièce contiguë. Ainsi
-disparurent, les uns après les autres, le grand tapis bleu semé de
-camélias que ses pieds mignons frôlaient en venant vers lui, la petite
-bergère de tapisserie où il s’asseyait toujours en face d’elle quand
-ils étaient seuls; les deux écrans de la cheminée, dont l’ivoire était
-rendu plus doux par le contact de ses mains; une pelote de velours,
-encore hérissée d’épingles. C’était comme des parties de son cœur
-qui s’en allaient avec ces choses, et la monotonie des mêmes voix, des
-mêmes gestes <span class="pagenum" id="Page_319">319</span> l’engourdissait de fatigue, lui causait une torpeur
-funèbre, une dissolution.</p>
-
-<p>Un craquement de soie se fit à son oreille; Rosanette le touchait.</p>
-
-<p>Elle avait eu connaissance de cette vente par Frédéric lui-même. Son
-chagrin passé, l’idée d’en tirer profit lui était venue. Elle arrivait
-pour la voir, en gilet de satin blanc à boutons de perles, avec une
-robe à falbalas, étroitement gantée, l’air vainqueur.</p>
-
-<p>Il pâlit de colère. Elle regarda la femme qui l’accompagnait.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Dambreuse l’avait reconnue; et, pendant une minute, elles se
-considérèrent de haut en bas, scrupuleusement, afin de découvrir le
-défaut, la tare,—l’une enviant peut-être la jeunesse de l’autre, et
-celle-ci dépitée par l’extrême bon ton, la simplicité aristocratique de
-sa rivale.</p>
-
-<p>Enfin, M<sup>me</sup> Dambreuse détourna la tête, avec un sourire d’une
-insolence inexprimable.</p>
-
-<p>Le crieur avait ouvert un piano,—son piano! Tout en restant debout,
-il fit une gamme de la main droite et annonça l’instrument pour douze
-cents francs, puis se rabattit à mille, à huit cents, à sept cents.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Dambreuse, d’un ton folâtre, se moquait du sabot.</p>
-
-<p>On posa devant les brocanteurs un petit coffret avec des médaillons,
-des angles et des fermoirs d’argent, le même qu’il avait vu au premier
-dîner dans la rue de Choiseul, qui ensuite avait été chez Rosanette,
-était revenu chez M<sup>me</sup> Arnoux; souvent, pendant leurs conversations,
-<span class="pagenum" id="Page_320">320</span> ses yeux le rencontraient; il était lié à ses souvenirs les plus
-chers, et son âme se fondait d’attendrissement, quand M<sup>me</sup> Dambreuse
-dit tout à coup:</p>
-
-<p>«Tiens! je vais l’acheter.</p>
-
-<p>—Mais ce n’est pas curieux», reprit-il.</p>
-
-<p>Elle le trouvait, au contraire, fort joli, et le crieur en prônait la
-délicatesse:</p>
-
-<p>«Un bijou de la Renaissance! Huit cents francs, messieurs! En argent
-presque tout entier! Avec un peu de blanc d’Espagne, ça brillera!»</p>
-
-<p>Et, comme elle se poussait dans la foule:</p>
-
-<p>«Quelle singulière idée!» dit Frédéric.</p>
-
-<p>—Cela vous fâche?</p>
-
-<p>—Non! Mais que peut-on faire de ce bibelot?</p>
-
-<p>—Qui sait? y mettre des lettres d’amour peut-être!»</p>
-
-<p>Elle eut un regard qui rendait l’allusion fort claire.</p>
-
-<p>«Raison de plus pour ne pas dépouiller les morts de leurs secrets.</p>
-
-<p>—Je ne la croyais pas si morte. Elle ajouta distinctement: Huit cent
-quatre-vingts francs!</p>
-
-<p>—Ce que vous faites n’est pas bien», murmura Frédéric.</p>
-
-<p>Elle riait.</p>
-
-<p>«Mais, chère amie, c’est la première grâce que je vous demande.</p>
-
-<p>—Mais vous ne serez pas un mari aimable, savez-vous?»</p>
-
-<p>Quelqu’un venait de lancer une surenchère; elle leva la main:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_321">321</span></p>
-
-<p>«Neuf cents francs!</p>
-
-<p>—Neuf cents francs! répéta M<sup>e</sup> Berthelmot.</p>
-
-<p>—Neuf cent dix... quinze... vingt... trente! glapissait le crieur,
-tout en parcourant du regard l’assistance avec des hochements de tête
-saccadés.</p>
-
-<p>«Prouvez-moi que ma femme est raisonnable», dit Frédéric.</p>
-
-<p>Il l’entraîna doucement vers la porte.</p>
-
-<p>Le commissaire-priseur continuait.</p>
-
-<p>«Allons, allons, messieurs, neuf cent trente! Y a-t-il marchand à neuf
-cent trente?»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Dambreuse, qui était arrivée sur le seuil, s’arrêta, et d’une
-voix haute:</p>
-
-<p>«Mille francs!»</p>
-
-<p>Il y eut un frisson dans le public, un silence.</p>
-
-<p>«Mille francs, messieurs, mille francs! Personne ne dit rien? bien vu?
-mille francs!—Adjugé!»</p>
-
-<p>Le marteau d’ivoire s’abattit.</p>
-
-<p>Elle fit passer sa carte, on lui envoya le coffret. Elle le plongea
-dans son manchon.</p>
-
-<p>Frédéric sentit un grand froid lui traverser le cœur.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Dambreuse n’avait pas quitté son bras, et elle n’osa le regarder
-en face que dans la rue, où l’attendait sa voiture.</p>
-
-<p>Elle s’y jeta comme un voleur qui s’échappe, et, quand elle fut assise,
-se retourna vers Frédéric. Il avait son chapeau à la main.</p>
-
-<p>«Vous ne montez pas?</p>
-
-<p>—Non, madame!»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_322">322</span></p>
-
-<p>Et, la saluant froidement, il ferma la portière, puis fit signe au
-cocher de partir.</p>
-
-<p>Il éprouva d’abord un sentiment de joie et d’indépendance reconquise.
-Il était fier d’avoir vengé M<sup>me</sup> Arnoux en lui sacrifiant une
-fortune; puis il fut étonné de son action, et une courbature infinie
-l’accabla.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, son domestique lui apprit les nouvelles. L’état
-de siège était décrété, l’Assemblée dissoute, et une partie des
-représentants du peuple à Mazas. Les affaires publiques le laissèrent
-indifférent, tant il était préoccupé des siennes.</p>
-
-<p>Il écrivit à des fournisseurs pour décommander plusieurs emplettes
-relatives à son mariage, qui lui apparaissait maintenant comme une
-spéculation un peu ignoble; et il exécrait M<sup>me</sup> Dambreuse parce qu’il
-avait manqué, à cause d’elle, commettre une bassesse. Il en oubliait la
-Maréchale, ne s’inquiétait même pas de M<sup>me</sup> Arnoux,—ne songeant qu’à
-lui, à lui seul,—perdu dans les décombres de ses rêves, malade, plein
-de douleur et de découragement; et, en haine du milieu factice où il
-avait tant souffert, il souhaita la fraîcheur de l’herbe, le repos de
-la province, une vie somnolente passée à l’ombre du toit natal avec des
-cœurs ingénus. Le mercredi soir enfin, il sortit.</p>
-
-<p>Des groupes nombreux stationnaient sur le boulevard. De temps à autre,
-une patrouille les dissipait; ils se reformaient derrière elle. On
-parlait librement, on vociférait contre la troupe des plaisanteries et
-des injures, sans rien de plus.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_323">323</span></p>
-
-<p>«Comment! est-ce qu’on ne va pas se battre?» dit Frédéric à un ouvrier.</p>
-
-<p>L’homme en blouse lui répondit:</p>
-
-<p>«Pas si bêtes de nous faire tuer pour les bourgeois! Qu’ils
-s’arrangent!»</p>
-
-<p>Et un monsieur grommela, tout en regardant de travers le faubourien:</p>
-
-<p>«Canailles de socialistes! Si on pouvait, cette fois, les exterminer!»</p>
-
-<p>Frédéric ne comprenait rien à tant de rancune et de sottise. Son dégoût
-de Paris en augmenta; et, le surlendemain, il partit pour Nogent par le
-premier convoi.</p>
-
-<p>Les maisons bientôt disparurent, la campagne s’élargit. Seul dans son
-wagon et les pieds sur la banquette, il ruminait les événements des
-derniers jours, tout son passé. Le souvenir de Louise lui revint.</p>
-
-<p>«Elle m’aimait, celle-là! J’ai eu tort de ne pas saisir ce bonheur...
-Bah! n’y pensons plus!»</p>
-
-<p>Puis, cinq minutes après:</p>
-
-<p>«Qui sait cependant?... plus tard, pourquoi pas?»</p>
-
-<p>Sa rêverie, comme ses yeux, s’enfonçait dans de vagues horizons.</p>
-
-<p>«Elle était naïve, une paysanne, presque une sauvage, mais si bonne!»</p>
-
-<p>A mesure qu’il avançait vers Nogent, elle se rapprochait de lui. Quand
-on traversa les prairies de Sourdun, il l’aperçut sous les peupliers
-comme autrefois, coupant des joncs au bord des flaques d’eau; on
-arrivait, il descendit.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_324">324</span></p>
-
-<p>Puis il s’accouda sur le pont, pour revoir l’île et le jardin où ils
-s’étaient promenés un jour de soleil;—et l’étourdissement du voyage et
-du grand air, la faiblesse qu’il gardait de ses émotions récentes, lui
-causant une sorte d’exaltation, il se dit:</p>
-
-<p>«Elle est peut-être sortie; si j’allais la rencontrer!»</p>
-
-<p>La cloche de Saint-Laurent tintait, et il y avait sur la place, devant
-l’église, un rassemblement de pauvres, avec une calèche, la seule du
-pays (celle qui servait pour les noces), quand, sous le portail, tout
-à coup, dans un flot de bourgeois en cravate blanche, deux nouveaux
-mariés parurent.</p>
-
-<p>Il se crut halluciné. Mais non! C’était bien elle, Louise!—couverte
-d’un voile blanc qui tombait de ses cheveux rouges à ses talons; et
-c’était bien lui, Deslauriers!—portant un habit bleu brodé d’argent,
-un costume de préfet. Pourquoi donc?</p>
-
-<p>Frédéric se cacha dans l’angle d’une maison pour laisser passer le
-cortège.</p>
-
-<p>Honteux, vaincu, écrasé, il retourna vers le chemin de fer et s’en
-revint à Paris.</p>
-
-<p>Son cocher de fiacre assura que les barricades étaient dressées
-depuis le Château-d’Eau jusqu’au Gymnase, et prit par le faubourg
-Saint-Martin. Au coin de la rue de Provence, Frédéric mit pied à terre
-pour gagner les boulevards.</p>
-
-<p>Il était cinq heures, une pluie fine tombait. Des bourgeois occupaient
-le trottoir du côté de l’Opéra. Les maisons d’en face étaient closes.
-Personne aux <span class="pagenum" id="Page_325">325</span> fenêtres. Dans toute la largeur du boulevard, des
-dragons galopaient, à fond de train, penchés sur leurs chevaux, le
-sabre nu, et les crinières de leurs casques et leurs grands manteaux
-blancs soulevés derrière eux passaient sur la lumière des becs de gaz,
-qui se tordaient au vent dans la brume. La foule les regardait, muette,
-terrifiée.</p>
-
-<p>Entre les charges de cavalerie, des escouades de sergents de ville
-survenaient, pour faire refluer le monde dans les rues.</p>
-
-<p>Mais, sur les marches de Tortoni, un homme,—Dussardier,—remarquable
-de loin à sa haute taille, restait sans plus bouger qu’une cariatide.</p>
-
-<p>Un des agents qui marchait en tête, le tricorne sur les yeux, le menaça
-de son épée.</p>
-
-<p>L’autre alors, s’avançant d’un pas, se mit à crier:</p>
-
-<p>«Vive la république!»</p>
-
-<p>Il tomba sur le dos, les bras en croix.</p>
-
-<p>Un hurlement d’horreur s’éleva de la foule. L’agent fit un cercle
-autour de lui avec son regard; et Frédéric, béant, reconnut Sénécal.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_326">326</span></p>
-
-<h2 id="ch9">VI</h2>
-
-<p>Il voyagea.</p>
-
-<p>Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la
-tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des
-sympathies interrompues.</p>
-
-<p>Il revint.</p>
-
-<p>Il fréquenta le monde, et il eut d’autres amours encore. Mais le
-souvenir continuel du premier les lui rendait insipides; et puis la
-véhémence du désir, la fleur même de la sensation était perdue. Ses
-ambitions d’esprit avaient également diminué. Des années passèrent, et
-il supportait le désœuvrement de son intelligence et l’inertie de
-son cœur.</p>
-
-<p>Vers la fin de mars 1867, à la nuit tombante, comme il était seul dans
-son cabinet, une femme entra.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> Arnoux!</p>
-
-<p>—Frédéric!»</p>
-
-<p>Elle le saisit par les mains, l’attira doucement vers la fenêtre, et
-elle le considérait tout en répétant:</p>
-
-<p>«C’est lui! C’est donc lui!»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_327">327</span></p>
-
-<p>Dans la pénombre du crépuscule, il n’apercevait que ses yeux sous la
-voilette de dentelle noire qui masquait sa figure.</p>
-
-<p>Quand elle eut déposé au bord de la cheminée un petit portefeuille de
-velours grenat, elle s’assit. Tous deux restèrent sans pouvoir parler,
-se souriant l’un à <ins class="correction" title="l’antre">l’autre</ins>.</p>
-
-<p>Enfin, il lui adressa quantité de questions sur elle et son mari.</p>
-
-<p>Ils habitaient le fond de la Bretagne, pour vivre économiquement et
-payer leurs dettes. Arnoux, presque toujours malade, semblait un
-vieillard maintenant. Sa fille était mariée à Bordeaux, et son fils en
-garnison à Mostaganem. Puis elle releva la tête:</p>
-
-<p>«Mais je vous revois! Je suis heureuse!»</p>
-
-<p>Il ne manqua pas de lui dire qu’à la nouvelle de leur catastrophe, il
-était accouru chez eux.</p>
-
-<p>«Je le savais!</p>
-
-<p>—Comment?»</p>
-
-<p>Elle l’avait aperçu dans la cour et s’était cachée.</p>
-
-<p>«Pourquoi?»</p>
-
-<p>Alors, d’une voix tremblante, et avec de longs intervalles entre ses
-mots:</p>
-
-<p>«J’avais peur! Oui... peur de vous... de moi!»</p>
-
-<p>Cette révélation lui donna comme un saisissement de volupté. Son
-cœur battait à grands coups. Elle reprit:</p>
-
-<p>«Excusez-moi de n’être pas venue plus tôt.» Et désignant le petit
-portefeuille grenat couvert de palmes d’or: «Je l’ai brodé à votre
-intention, tout exprès. <span class="pagenum" id="Page_328">328</span> Il contient cette somme, dont les terrains
-de Belleville devaient répondre.»</p>
-
-<p>Frédéric la remercia du cadeau, tout en la blâmant de s’être dérangée.</p>
-
-<p>«Non! Ce n’est pas pour cela que je suis venue! Je tenais à cette
-visite, puis je m’en retournerai... là-bas.»</p>
-
-<p>Et elle lui parla de l’endroit qu’elle habitait.</p>
-
-<p>C’était une maison basse, à un seul étage, avec un jardin rempli de
-buis énormes et une double avenue de châtaigniers montant jusqu’au haut
-d’une colline, d’où l’on découvre la mer.</p>
-
-<p>«Je vais m’asseoir là, sur un banc, que j’ai appelé le banc Frédéric.»</p>
-
-<p>Puis elle se mit à regarder les meubles, les bibelots, les cadres,
-avidement, pour les emporter dans sa mémoire. Le portrait de la
-Maréchale était à demi caché par un rideau. Mais les ors et les blancs,
-qui se détachaient au milieu des ténèbres, l’attirèrent.</p>
-
-<p>«Je connais cette femme, il me semble?</p>
-
-<p>—Impossible! dit Frédéric. C’est une vieille peinture italienne.»</p>
-
-<p>Elle avoua qu’elle désirait faire un tour à son bras, dans les rues.</p>
-
-<p>Ils sortirent.</p>
-
-<p>La lueur des boutiques éclairait, par intervalles, son profil pâle;
-puis l’ombre l’enveloppait de nouveau; et, au milieu des voitures, de
-la foule et du bruit, ils allaient sans se distraire d’eux-mêmes, sans
-rien entendre, comme ceux qui marchent ensemble dans la campagne sur un
-lit de feuilles mortes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_329">329</span></p>
-
-<p>Ils se racontèrent leurs anciens jours, les dîners du temps de l’<i>Art
-industriel</i>, les manies d’Arnoux, sa façon de tirer les pointes de
-son faux-col, d’écraser du cosmétique sur ses moustaches, d’autres
-choses plus intimes et plus profondes. Quel ravissement il avait eu la
-première fois en l’entendant chanter! Comme elle était belle, le jour
-de sa fête, à Saint-Cloud! Il lui rappela le petit jardin d’Auteuil,
-des soirs au théâtre, une rencontre sur le boulevard, d’anciens
-domestiques, sa négresse.</p>
-
-<p>Elle s’étonnait de sa mémoire. Cependant elle lui dit:</p>
-
-<p>«Quelquefois, vos paroles me reviennent comme un écho lointain, comme
-le son d’une cloche apporté par le vent, et il me semble que vous êtes
-là quand je lis des passages d’amour dans les livres.</p>
-
-<p>—Tout ce qu’on y blâme d’exagéré, vous me l’avez fait ressentir, dit
-Frédéric. Je comprends Werther, que ne dégoûtent pas les tartines de
-Charlotte.</p>
-
-<p>—Pauvre cher ami!»</p>
-
-<p>Elle soupira, et après un long silence:</p>
-
-<p>«N’importe, nous nous serons bien aimés.</p>
-
-<p>—Sans nous appartenir pourtant!</p>
-
-<p>—Cela vaut peut-être mieux, reprit-elle.</p>
-
-<p>—Non! non! Quel bonheur nous aurions eu!</p>
-
-<p>—Oh! je le crois, avec un amour comme le vôtre!»</p>
-
-<p>Et il devait être bien fort pour durer après une séparation si longue!</p>
-
-<p>Frédéric lui demanda comment elle l’avait découvert.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_330">330</span></p>
-
-<p>«C’est un soir que vous m’avez baisé le poignet entre le gant et la
-manchette. Je me suis dit: «Mais «il m’aime... il m’aime.» J’avais peur
-de m’en assurer cependant. Votre réserve était si charmante, que j’en
-jouissais comme d’un hommage involontaire et continu.»</p>
-
-<p>Il ne regretta rien. Ses souffrances d’autrefois étaient payées.</p>
-
-<p>Quand ils rentrèrent, M<sup>me</sup> Arnoux ôta son chapeau. La lampe, posée
-sur une console, éclaira ses cheveux blancs. Ce fut comme un heurt en
-pleine poitrine.</p>
-
-<p>Pour lui cacher cette déception, il se posa par terre à ses genoux, et,
-prenant ses mains, se mit à lui dire des tendresses.</p>
-
-<p>«Votre personne, vos moindres mouvements me semblaient avoir dans le
-monde une importance extra-humaine. Mon cœur, comme de la poussière,
-se soulevait derrière vos pas. Vous me faisiez l’effet d’un clair
-de lune par une nuit d’été, quand tout est parfums, ombres douces,
-blancheurs, infini; et les délices de la chair et de l’âme étaient
-contenues pour moi dans votre nom, que je me répétais, en tâchant de
-le baiser sur mes lèvres. Je n’imaginais rien au delà. C’était M<sup>me</sup>
-Arnoux telle que vous étiez, avec ses deux enfants, tendre, sérieuse,
-belle à éblouir, et si bonne! Cette image-là effaçait toutes les
-autres. Est-ce que j’y pensais seulement! puisque j’avais toujours au
-fond de moi-même la musique de votre voix et la splendeur de vos yeux!»</p>
-
-<p>Elle acceptait avec ravissement ces adorations pour <span class="pagenum" id="Page_331">331</span> la femme
-qu’elle n’était plus. Frédéric, se grisant par ses paroles, arrivait à
-croire ce qu’il disait. M<sup>me</sup> Arnoux, le dos tourné à la lumière, se
-penchait vers lui. Il sentait sur son front la caresse de son haleine,
-à travers ses vêtements le contact indécis de tout son corps. Leurs
-mains se serrèrent; la pointe de sa bottine s’avançait un peu sous sa
-robe, et il lui dit, presque défaillant:</p>
-
-<p>«La vue de votre pied me trouble.»</p>
-
-<p>Un mouvement de pudeur la fit se lever. Puis, immobile, et avec
-l’intonation singulière des somnambules:</p>
-
-<p>«A mon âge! lui! Frédéric!... Aucune n’a jamais été aimée comme moi!
-Non, non! à quoi sert d’être jeune? Je m’en moque bien! je les méprise,
-toutes celles qui viennent ici!</p>
-
-<p>—Oh! il n’en vient guère!» reprit-il complaisamment.</p>
-
-<p>Son visage s’épanouit, et elle voulut savoir s’il se marierait.</p>
-
-<p>Il jura que non.</p>
-
-<p>«Bien sûr? pourquoi?</p>
-
-<p>—A cause de vous», dit Frédéric en la serrant dans ses bras.</p>
-
-<p>Elle y restait, la taille en arrière, la bouche entr’ouverte, les yeux
-levés. Tout à coup, elle le repoussa avec un air de désespoir; et,
-comme il la suppliait de lui répondre, elle dit en baissant la tête:</p>
-
-<p>«J’aurais voulu vous rendre heureux.»</p>
-
-<p>Frédéric soupçonna M<sup>me</sup> Arnoux d’être venue pour <span class="pagenum" id="Page_332">332</span> s’offrir, et
-il était repris par une convoitise plus forte que jamais, furieuse,
-enragée. Cependant il sentait quelque chose d’inexprimable, une
-répulsion et comme l’effroi d’un inceste. Une autre crainte l’arrêta,
-celle d’en avoir dégoût plus tard. D’ailleurs, quel embarras ce
-serait!—et tout à la fois par prudence et pour ne pas dégrader son
-idéal, il tourna sur ses talons et se mit à faire une cigarette.</p>
-
-<p>Elle le contemplait, tout émerveillée.</p>
-
-<p>«Comme vous êtes délicat! Il n’y a que vous! Il n’y a que vous!» Onze
-heures sonnèrent.</p>
-
-<p>«Déjà! dit-elle; au quart, je m’en irai.»</p>
-
-<p>Elle se rassit; mais elle observait la pendule, et il continuait à
-marcher en fumant. Tous les deux ne trouvaient plus rien à se dire. Il
-y a un moment, dans les séparations, où la personne aimée n’est déjà
-plus avec nous.</p>
-
-<p>Enfin, l’aiguille ayant dépassé vingt-cinq minutes, elle prit son
-chapeau par les brides lentement.</p>
-
-<p>«Adieu, mon ami, mon cher ami! Je ne vous reverrai jamais! C’était ma
-dernière démarche de femme. Mon âme ne vous quittera pas. Que toutes
-les bénédictions du ciel soient sur vous!»</p>
-
-<p>Et elle le baisa au front comme une mère.</p>
-
-<p>Mais elle parut chercher quelque chose et lui demanda des ciseaux.</p>
-
-<p>Elle défit son peigne; tous ses cheveux blancs tombèrent.</p>
-
-<p>Elle s’en coupa brutalement, à la racine, une longue mèche.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_333">333</span></p>
-
-<p>«Gardez-les! Adieu!»</p>
-
-<p>Quand elle fut sortie, Frédéric ouvrit sa fenêtre. M<sup>me</sup> Arnoux, sur
-le trottoir, fit signe d’avancer à un fiacre qui passait. Elle monta
-dedans. La voiture disparut.</p>
-
-<p>Et ce fut tout.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_334">334</span></p>
-
-<h2 id="ch10">VII</h2>
-
-<p>Vers le commencement de cet hiver, Frédéric et Deslauriers causaient
-au coin du feu, réconciliés encore une fois, par la fatalité de leur
-nature qui les faisait toujours se rejoindre et s’aimer.</p>
-
-<p>L’un expliqua sommairement sa brouille avec M<sup>me</sup> Dambreuse, laquelle
-s’était remariée à un Anglais.</p>
-
-<p>L’autre, sans dire comment il avait épousé M<sup>lle</sup> Roque, conta que sa
-femme, un beau jour, s’était enfuie avec un chanteur. Pour se laver un
-peu du ridicule, il s’était compromis dans sa préfecture par des excès
-de zèle gouvernemental. On l’avait destitué. Il avait été ensuite chef
-de colonisation en Algérie, secrétaire d’un pacha, gérant d’un journal,
-courtier d’annonces, pour être finalement employé au contentieux dans
-une compagnie industrielle.</p>
-
-<p>Quant à Frédéric, ayant mangé les deux tiers de sa fortune, il vivait
-en petit bourgeois.</p>
-
-<p>Puis, ils s’informèrent mutuellement de leurs amis.</p>
-
-<p>Martinon était maintenant sénateur.</p>
-
-<p>Hussonnet occupait une haute place, où il se trouvait <span class="pagenum" id="Page_335">335</span> avoir sous
-sa main tous les théâtres et toute la presse.</p>
-
-<p>Cisy, enfoncé dans la religion et père de huit enfants, habitait le
-château de ses aïeux.</p>
-
-<p>Pellerin, après avoir donné dans le fouriérisme, l’homœopathie, les
-tables tournantes, l’art gothique et la peinture humanitaire, était
-devenu photographe; et sur toutes les murailles de Paris, on le voyait
-représenté en habit noir avec un corps minuscule et une grosse tête.</p>
-
-<p>«Et ton intime Sénécal? demanda Frédéric.</p>
-
-<p>—Disparu! Je ne sais! Et toi, ta grande passion, M<sup>me</sup> Arnoux?</p>
-
-<p>—Elle doit être à Rome avec son fils, lieutenant de chasseurs.</p>
-
-<p>—Et son mari?</p>
-
-<p>—Mort l’année dernière.</p>
-
-<p>—Tiens!» dit l’avocat.</p>
-
-<p>Puis se frappant le front:</p>
-
-<p>«A propos, l’autre jour, dans une boutique, j’ai rencontré cette bonne
-Maréchale, tenant par la main un petit garçon qu’elle a adopté. Elle
-est veuve d’un certain M. Oudry, et très grosse maintenant, énorme.
-Quelle décadence! Elle qui avait autrefois la taille si mince.»</p>
-
-<p>Deslauriers ne cacha pas qu’il avait profité de son désespoir pour s’en
-assurer par lui-même.</p>
-
-<p>«Comme tu me l’avais permis, du reste.»</p>
-
-<p>Cet aveu était une compensation au silence qu’il gardait touchant
-sa tentative près de M<sup>me</sup> Arnoux. Frédéric <span class="pagenum" id="Page_336">336</span> l’eût pardonnée,
-puisqu’elle n’avait pas réussi.</p>
-
-<p>Bien que vexé un peu de la découverte, il fit semblant d’en rire, et
-l’idée de la Maréchale lui amena celle de la Vatnaz.</p>
-
-<p>Deslauriers ne l’avait jamais vue, non plus que bien d’autres qui
-venaient chez Arnoux; mais il se souvenait parfaitement de Regimbart.</p>
-
-<p>«Vit-il encore?</p>
-
-<p>—A peine! Tous les soirs, régulièrement, depuis la rue de Grammont
-jusqu’à la rue Montmartre, il se traîne devant les cafés, affaibli,
-courbé en deux, vidé, un spectre!</p>
-
-<p>—Eh bien, et Compain?»</p>
-
-<p>Frédéric poussa un cri de joie et pria l’ex-délégué du gouvernement
-provisoire de lui apprendre le mystère de la tête de veau.</p>
-
-<p>«C’est une importation anglaise. Pour parodier la cérémonie que les
-royalistes célébraient le 30 janvier, des indépendants fondèrent un
-banquet annuel, où l’on mangeait des têtes de veau, et on buvait du vin
-rouge dans des crânes de veau, en portant des toasts à l’extermination
-des Stuarts. Après thermidor, des terroristes organisèrent une
-confrérie toute pareille, ce qui prouve que la bêtise est féconde.</p>
-
-<p>—Tu me parais bien calmé sur la politique?</p>
-
-<p>—Effet de l’âge», dit l’avocat.</p>
-
-<p>Et ils résumèrent leur vie.</p>
-
-<p>Ils l’avaient manquée tous les deux, celui qui avait rêvé l’amour,
-celui qui avait ambitionné le pouvoir. Quelle en était la raison?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_337">337</span></p>
-
-<p>«C’est peut-être le défaut de ligne droite, dit Frédéric.</p>
-
-<p>—Pour toi, cela se peut. Moi, au contraire, j’ai péché par excès de
-rectitude, sans tenir compte de mille choses secondaires, plus fortes
-que tout. J’avais trop de logique, et toi de sentiment.»</p>
-
-<p>Puis, ils accusèrent le hasard, les circonstances, l’époque où ils
-étaient nés. Frédéric reprit:</p>
-
-<p>«Ce n’est pas là ce que nous croyions devenir autrefois, à Sens, quand
-tu voulais faire une histoire critique de la philosophie, et moi, un
-grand roman moyen âge sur Nogent, dont j’avais trouvé le sujet dans
-Froissard: Comment messire Brokars de Fénestranges et l’évêque de
-Troyes assaillirent messire Eustache d’Ambrecicourt. Te rappelles-tu?»</p>
-
-<p>Et, exhumant leur jeunesse, à chaque phrase, ils se disaient:</p>
-
-<p>«Te rappelles-tu?»</p>
-
-<p>Ils revoyaient la cour du collège, la chapelle, le parloir, la salle
-d’armes au bas de l’escalier, des figures de pions et d’élèves, un
-nommé Angelmarre, de Versailles, qui se taillait des sous-pieds dans de
-vieilles bottes, M. Mirbal et ses favoris rouges, les deux professeurs
-de dessin linéaire et de grand dessin, Varaud et Suriret, toujours en
-dispute, et le Polonais, le compatriote de Copernic, avec son système
-planétaire en carton, astronome ambulant dont on avait payé la séance
-par un repas au réfectoire,—puis une terrible ribote en promenade,
-leurs premières pipes fumées, les distributions des prix, la joie des
-vacances.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_338">338</span></p>
-
-<p>C’était pendant celles de 1837 qu’ils avaient été chez la Turque.</p>
-
-<p>On appelait ainsi une femme qui se nommait de son vrai nom Zoraïde
-Turc; et beaucoup de personnes la croyaient une musulmane, une Turque,
-ce qui ajoutait à la poésie de son établissement, situé au bord de
-l’eau, derrière le rempart; même en plein été, il y avait de l’ombre
-autour de sa maison, reconnaissable à un bocal de poissons rouges
-près d’un pot de réséda sur une fenêtre. Des demoiselles en camisole
-blanche, avec du fard aux pommettes et de longues boucles d’oreilles,
-frappaient aux carreaux quand on passait, et, le soir, sur le pas de la
-porte, chantonnaient doucement d’une voix rauque.</p>
-
-<p>Ce lieu de perdition projetait dans tout l’arrondissement un éclat
-fantastique. On le désignait par des périphrases: «L’endroit que
-vous savez,—une certaine rue,—au bas des Ponts.» Les fermières
-des alentours en tremblaient pour leurs maris, les bourgeoises le
-redoutaient pour leurs bonnes, parce que la cuisinière de M. le
-sous-préfet y avait été surprise; et c’était, bien entendu, l’obsession
-secrète de tous les adolescents.</p>
-
-<p>Or, un dimanche, pendant qu’on était aux vêpres, Frédéric et
-Deslauriers, s’étant fait préalablement friser, cueillirent des fleurs
-dans le jardin de M<sup>me</sup> Moreau, puis sortirent par la porte des
-champs, et, après un grand détour dans les vignes, revinrent par la
-Pêcherie et se glissèrent chez la Turque, en tenant toujours leurs gros
-bouquets.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_339">339</span></p>
-
-<p>Frédéric présenta le sien, comme un amoureux à sa fiancée. Mais la
-chaleur qu’il faisait, l’appréhension de l’inconnu, une espèce de
-remords, et jusqu’au plaisir de voir, d’un seul coup d’œil, tant de
-femmes à sa disposition, l’émurent tellement, qu’il devint très pâle et
-restait sans avancer, sans rien dire. Toutes riaient, joyeuses de son
-embarras; croyant qu’on s’en moquait, il s’enfuit; et, comme Frédéric
-avait l’argent, Deslauriers fut bien obligé de le suivre.</p>
-
-<p>On les vit sortir. Cela fit une histoire, qui n’était pas oubliée trois
-ans après.</p>
-
-<p>Ils se la contèrent prolixement, chacun complétant les souvenirs de
-l’autre, et quand ils eurent fini:</p>
-
-<p>«C’est là ce que nous avons eu de meilleur! dit Frédéric.</p>
-
-<p>—Oui, peut-être bien? C’est là ce que nous avons eu de meilleur!» dit
-Deslauriers.</p>
-
-<p class="center">FIN DU DEUXIÈME VOLUME.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="table_des_chapitres">TABLE</h2>
-
-<table style="width: 60%" summary="table_des_chapitres">
- <colgroup span="2">
- <col width="85%" />
- <col width="15%" />
- </colgroup>
- <tbody>
- <tr>
- <td class="tdctop2" colspan="2">DEUXIÈME PARTIE<br />(SUITE)</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdrtop">Pages.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><span class="smcap">Chapitre IV</span></td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch1">1</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><span class="smcap">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;V</span></td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch2">64</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><span class="smcap">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;VI</span></td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch3">79</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdctop2" colspan="2">TROISIÈME PARTIE</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><span class="smcap">Chapitre premier</span> </td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch4">127</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><span class="smcap">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;II</span></td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch5">208</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><span class="smcap">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;III</span></td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch6">229</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><span class="smcap">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;IV</span></td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch7">256</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><span class="smcap">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;V</span></td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch8">304</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><span class="smcap">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;VI</span></td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch9">326</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><span class="smcap">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;VII</span></td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch10">334</a></td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
- <div class="figcenter3" style="width: 190px;">
- <img src="images/imprimeur.jpg" alt="" title="" width="190" height="215" />
- </div>
-
-<hr class="small2" />
-
-<div class="tnote" id="note_au_lecteur">
- <h2>Au lecteur</h2>
-
- <p class="line">~~~~~</p>
-
- <p>Cette version électronique reproduit dans son intégralité
- la version originale.</p>
-
- <p>La ponctuation n’a pas été modifiée hormis quelques corrections
- mineures.</p>
-
- <p>L’orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
- Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="orthographe originale" >souris</ins> sur
- le mot pour voir le texte original.</p>
-</div>
-
-<hr class="full" />
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of OEuvres complètes de Gustave Flaubert
- tome 4, by Gustave Flaubert
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE GUSTAVE ***
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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-date contact information can be found at the Foundation's web site and
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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