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-The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Guy de Maupassant, V. 8, by
-Guy de Maupassant
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Oeuvres complètes de Guy de Maupassant, V. 8
-
-Author: Guy de Maupassant
-
-Release Date: August 8, 2016 [EBook #52753]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT, V.8 ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
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- Au lecteur
-
- Cette version électronique reproduit dans son intégralité
- la version originale.
-
- La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
- mineures.
-
- L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
- La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
-
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-
- ŒUVRES COMPLÈTES
- DE
- GUY DE MAUPASSANT
-
-
-
-
- LA PRÉSENTE ÉDITION
- DES
- ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT
-
- A ÉTÉ TIRÉE
-
- PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE
-
- EN VERTU D'UNE AUTORISATION
- DE M. LE GARDE DES SCEAUX
-
- EN DATE DU 30 JANVIER 1902.
-
-
- IL A ÉTÉ TIRÉ À PART
-
- 100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE
-
- SAVOIR:
-
- 60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.
- 20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.
- 20 exemplaires (81 à 100) sur chine.
-
- _Le texte de ce volume
- est conforme à celui de l'édition originale_: Au Soleil.
- _Paris, Victor Havard, 1884,
- avec addition de_: La Patrie de Colomba.
- Le Monastère de Corbara.--Les Bandits corses.
- Une Page d'histoire inédite (_inédits_).
-
-
-
-
- ŒUVRES COMPLÈTES
- DE
- GUY DE MAUPASSANT
-
-
-
-
- AU SOLEIL
-
- LA PATRIE DE COLOMBA
- LE MONASTÈRE DE CORBARA--LES BANDITS CORSES
- UNE PAGE D'HISTOIRE INÉDITE
-
-
- PARIS
-
- LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
- 17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17
-
- MDCCCCVIII
-
- _Tous droits réservés._
-
-
-
-
-AU SOLEIL
-
- _À POL ARNAULT._
-
-
-_LA vie si courte, si longue, devient parfois insupportable. Elle
-se déroule, toujours pareille, avec la mort au bout. On ne peut ni
-l'arrêter, ni la changer, ni la comprendre. Et souvent une révolte
-indignée vous saisit devant l'impuissance de notre effort. Quoi que
-nous fassions, nous mourrons! Quoi que nous croyions, quoi que nous
-pensions, quoi que nous tentions, nous mourrons. Et il semble qu'on
-va mourir demain sans rien connaître encore, bien que dégoûté de
-tout ce qu'on connaît. Alors on se sent écrasé sous le sentiment
-de «l'éternelle misère de tout», de l'impuissance humaine et de la
-monotonie des actions._
-
-_On se lève, on marche, on s'accoude à sa fenêtre. Des gens, en face,
-déjeunent, comme ils déjeunaient hier, comme ils déjeuneront demain:
-le père, la mère, quatre enfants. Voici trois ans, la grand'mère était
-encore là. Elle n'y est plus. Le père a bien changé depuis que nous
-sommes voisins. Il ne s'en aperçoit pas; il semble content; il semble
-heureux. Imbécile!_
-
-_Ils parlent d'un mariage, puis d'un décès, puis de leur poulet qui est
-tendre, puis de leur bonne qui n'est pas honnête. Ils s'inquiètent de
-mille choses inutiles et sottes. Imbéciles!_
-
-_La vue de leur appartement, qu'ils habitent depuis dix-huit ans,
-m'emplit de dégoût et d'indignation. C'est cela, la vie! Quatre murs,
-deux portes, une fenêtre, un lit, des chaises, une table, voilà!
-Prison! prison! Tout logis qu'on habite longtemps devient prison! Oh!
-Fuir, partir! fuir les lieux connus, les hommes, les mouvements pareils
-aux mêmes heures, et les mêmes pensées, surtout._
-
-_Quand on est las, las à pleurer du matin au soir, las à ne plus avoir
-la force de se lever pour boire un verre d'eau, las des visages amis
-vus trop souvent et devenus irritants, des odieux et placides voisins,
-des choses familières et monotones, de sa maison, de sa rue, de sa
-bonne qui vient dire: «que désire monsieur pour son dîner», et qui
-s'en va en relevant à chaque pas, d'un ignoble coup de talon, le bord
-effiloqué de sa jupe sale, las de son chien trop fidèle, des taches
-immuables des tentures, de la régularité des repas, du sommeil dans le
-même lit, de chaque action répétée chaque jour, las de soi-même, de sa
-propre voix, des choses qu'on répète sans cesse, du cercle étroit de
-ses idées, las de sa figure vue dans la glace, des mines qu'on fait en
-se rasant, en se peignant, il faut partir, entrer dans une vie nouvelle
-et changeante._
-
-_Le voyage est une espèce de porte par où l'on sort de la réalité
-connue pour pénétrer dans une réalité inexplorée qui semble un rêve._
-
-_Une gare! un port! un train qui siffle et crache son premier jet de
-vapeur! un grand navire passant dans les jetées, lentement, mais dont
-le ventre halète d'impatience et qui va fuir là-bas, à l'horizon, vers
-des pays nouveaux! Qui peut voir cela sans frémir d'envie, sans sentir
-s'éveiller dans son âme le frissonnant désir des longs voyages?_
-
-_On rêve toujours d'un pays préféré, l'un de la Suède, l'autre des
-Indes; celui-ci de la Grèce et celui-là du Japon. Moi je me sentais
-attiré vers l'Afrique par un impérieux besoin, par la nostalgie du
-Désert ignoré, comme par le pressentiment d'une passion qui va naître._
-
-_Je quittai Paris le 6 juillet 1881. Je voulais voir cette terre du
-soleil et du sable en plein été_, _sous la pesante chaleur, dans
-l'éblouissement furieux de la lumière._
-
-_Tout le monde connaît la magnifique pièce de vers du grand poète
-Leconte de Lisle._
-
- _Midi, roi des étés, épandu sur la plaine,
- Tombe, en nappes d'argent, des hauteurs du ciel bleu.
- Tout se tait. L'air flamboie et brûle sans haleine;
- La terre est assoupie en sa robe de feu._
-
-_C'est le midi du désert, le midi épandu sur la mer de sable immobile
-et illimitée, qui m'a fait quitter les_ bords fleuris _de la Seine
-chantés par Mme Deshoulières, et les bains frais du matin, et l'ombre
-verte des bois pour traverser les solitudes ardentes_.
-
-_Une autre cause donnait en ce moment à l'Algérie un attrait
-particulier. L'insaisissable Bou-Amama conduisait cette campagne
-fantastique qui a fait dire, écrire et commettre tant de sottises.
-On affirmait aussi que les populations musulmanes préparaient une
-insurrection générale, qu'elles allaient tenter un dernier effort, et
-qu'aussitôt après le Ramadan la guerre éclaterait d'un seul coup par
-toute l'Algérie. Il devenait extrêmement curieux de voir l'Arabe à ce
-moment, de tenter de comprendre son âme, ce dont ne s'inquiètent guère
-les colonisateurs._
-
-_Flaubert disait quelquefois: «On peut se figurer le désert, les
-pyramides, le Sphinx, avant de les avoir vus; mais ce qu'on ne
-s'imagine point, c'est la tête d'un barbier turc accroupi devant sa
-porte.»_
-
-_Ne serait-il pas encore plus curieux de connaître ce qui se passe dans
-cette tête?_
-
-
-
-
-LA MER.
-
-
-MARSEILLE palpite sous le gai soleil d'un jour d'été. Elle semble
-rire, avec ses grands cafés pavoisés, ses chevaux coiffés d'un
-chapeau de paille comme pour une mascarade, ses gens affairés et
-bruyants. Elle semble grise avec son accent qui chante par les rues,
-son accent que tout le monde fait sonner comme par défi. Ailleurs
-un Marseillais amuse, et paraît une sorte d'étranger, écorchant le
-français; à Marseille, tous les Marseillais réunis donnent à l'accent
-une exagération qui prend les allures d'une farce. Tout le monde parler
-comme ça, c'est trop, tron de l'air! Marseille au soleil transpire,
-comme une belle fille qui manquerait de soins, car elle sent l'ail, la
-gueuse, et mille choses encore. Elle sent les innomables nourritures
-que grignotent les Nègres, les Turcs, les Grecs, les Italiens, les
-Maltais, les Espagnols, les Anglais, les Corses, et les Marseillais
-aussi, pécaïre, couchés, assis, roulés, vautrés sur les quais.
-
-Dans le bassin de la Joliette les lourds paquebots, le nez tourné vers
-l'entrée du port, chauffent, couverts d'hommes qui les emplissent de
-paquets et de marchandises.
-
-L'un d'eux, l'_Abd-el-Kader_, se met tout à coup à pousser des
-mugissements, car le sifflet n'existe plus, il est remplacé par une
-sorte de cri de bête, une voix formidable qui sort du ventre fumant du
-monstre.
-
-Le vaste navire quitte son point d'attache, passe doucement au milieu
-de ses frères encore immobiles, sort du port, et, brusquement,
-le capitaine ayant jeté par son porte-voix qui descend dans les
-profondeurs du bateau, le commandement: «En route», il s'élance, pris
-d'une ardeur, ouvre la mer, laisse derrière lui un long sillage,
-pendant que fuient les côtes et que Marseille s'enfonce à l'horizon.
-
-C'est l'heure du dîner, à bord. Peu de monde. On ne se rend guère en
-Afrique en juillet. Au bout de la table, un colonel, un ingénieur, un
-médecin, deux bourgeois d'Alger avec leurs femmes.
-
-On parle du pays où l'on va, de l'administration qu'il lui faut.
-
-Le colonel réclame énergiquement un gouverneur militaire, parle
-tactique dans le désert et déclare que le télégraphe est inutile et
-même dangereux pour les armées. Cet officier supérieur a dû éprouver
-quelque désagrément de guerre par la faute du télégraphe.
-
-L'ingénieur voudrait confier la colonie à un inspecteur général des
-ponts et chaussées qui ferait des canaux, des barrages, des routes et
-mille autres choses.
-
-Le capitaine du bâtiment laisse entendre, avec esprit, qu'un marin
-ferait bien mieux l'affaire, l'Algérie n'étant abordable que par mer.
-
-Les deux bourgeois signalent les fautes grossières du gouverneur; et
-chacun rit s'étonnant qu'on puisse être aussi maladroit.
-
-Puis on remonte sur le pont. Rien que la mer, la mer calme, sans un
-frisson, et dorée par la lune. Le lourd bateau paraît glisser dessus,
-laissant derrière lui un long sillage bouillonnant, où l'eau battue
-semble du feu liquide.
-
-Le ciel s'étale sur nos têtes, d'un noir bleuâtre, ensemencé d'astres
-que voile par instants l'énorme panache de fumée vomie par la cheminée;
-et le petit fanal en haut du mât a l'air d'une grosse étoile se
-promenant parmi les autres. On n'entend rien que le ronflement de
-l'hélice dans les profondeurs du navire. Qu'elles sont charmantes, les
-heures tranquilles du soir sur le pont d'un bâtiment qui fuit!
-
-Toute la journée du lendemain, on pense étendu sous la tente, avec
-l'Océan de tous les côtés. Puis la nuit revient, et le jour reparaît.
-On a dormi dans l'étroite cabine, sur la couchette en forme de
-cercueil. Debout, il est quatre heures du matin.
-
-Quel réveil! Une longue côte, et, là-bas, en face, une tache blanche
-qui grandit--Alger!
-
-
-
-
-ALGER.
-
-
-FÉERIE inespérée et qui ravit l'esprit! Alger a passé mes attentes.
-Qu'elle est jolie, la ville de neige sous l'éblouissante lumière! Une
-immense terrasse longe le port, soutenue par des arcades élégantes.
-Au-dessus s'élèvent de grands hôtels européens et le quartier français,
-au-dessus encore s'échelonne la ville arabe, amoncellement de petites
-maisons blanches, bizarres, enchevêtrées les unes dans les autres,
-séparées par des rues qui ressemblent à des souterrains clairs. L'étage
-supérieur est supporté par des suites de bâtons peints en blanc; les
-toits se touchent. Il y a des descentes brusques en des trous habités,
-des escaliers mystérieux vers des demeures qui semblent des terriers
-pleins de grouillantes familles arabes. Une femme passe, grave et
-voilée, les chevilles nues, des chevilles peu troublantes, noires des
-poussières accumulées sur les sueurs.
-
-De la pointe de la jetée le coup d'œil sur la ville est merveilleux.
-On regarde, extasié, cette cascade éclatante de maisons dégringolant
-les unes sur les autres du haut de la montagne jusqu'à la mer. On
-dirait une écume de torrent, une écume d'une blancheur folle; et,
-de place en place, comme un bouillonnement plus gros, une mosquée
-éclatante luit sous le soleil.
-
-Partout grouille une population stupéfiante. Des gueux innombrables,
-vêtus d'une simple chemise, ou de deux tapis cousus en forme de
-chasuble, ou d'un vieux sac percé de trous pour la tête et les bras,
-toujours nu-jambes et nu-pieds, vont, viennent, s'injurient, se
-battent, vermineux, loqueteux, barbouillés d'ordure et puant la bête.
-
-Tartarin dirait qu'ils sentent le «Teur» (Turc) et on sent le Teur
-partout ici.
-
-Puis il y a tout un monde de mioches à la peau noire, métis de Kabyles,
-d'Arabes, de nègres et de blancs, fourmilière de cireurs de bottes,
-harcelants comme des mouches, cabriolants et hardis, vicieux à trois
-ans, malins comme des singes, qui vous injurient en arabe et vous
-poursuivent en français de leur éternel «cïé mosieu.» Ils vous tutoient
-et on les tutoie. Tout le monde ici d'ailleurs se dit «Tu». Le cocher
-qu'on arrête dans la rue vous demande «Où je mènerai Toi». Je signale
-cet usage aux cochers parisiens qui sont dépassés en familiarité.
-
-J'ai vu, le jour même de mon arrivée, un petit fait sans importance
-et qui pourtant résume à peu près l'histoire de l'Algérie et de la
-colonisation.
-
-Comme j'étais assis devant un café, un jeune mauricaud s'empara, de
-force, de mes pieds et se mit à les cirer avec une énergie furieuse.
-Après qu'il eut frotté pendant un quart d'heure et rendu le cuir de
-mes bottines plus luisant qu'une glace, je lui donnai deux sous. Il
-prononça «méci mosieu», mais ne se releva pas. Il restait accroupi
-entre mes jambes, tout à fait immobile, roulant des yeux comme s'il se
-fût trouvé malade. Je lui dis: «Va-t'en donc, arbico.» Il ne répondit
-point, ne remua pas, puis, tout à coup, saisissant à pleins bras sa
-boîte à cirage il s'enfuit de toute sa vitesse. Et j'aperçus un grand
-nègre de seize ans qui se détachait d'une porte où il s'était caché et
-s'élançait sur mon cireur. En quelques bonds il l'eut rejoint, puis il
-le giffla, le fouilla, lui arracha ses deux sous qu'il engloutit dans
-sa poche et s'en alla tranquillement en riant, pendant que le misérable
-volé hurlait d'une épouvantable façon.
-
-J'étais indigné. Mon voisin de table, un officier d'Afrique, un ami,
-me dit: «Laissez donc, c'est la hiérarchie qui s'établit. Tant qu'ils
-ne sont pas assez forts pour prendre les sous des autres, ils cirent.
-Mais dès qu'ils se sentent en état de rouler les plus petits ils ne
-font plus rien. Ils guettent les cireurs et les dévalisent.» Puis mon
-compagnon ajouta en riant: «Presque tout le monde en fait autant, ici.»
-
-Le quartier Européen d'Alger, joli de loin, a, vu de près, un aspect
-de ville neuve poussée sous un climat qui ne lui conviendrait point.
-En débarquant, une large enseigne vous tire l'œil: «Skating-Rink
-Algérien»; et, dès les premiers pas, on est saisi, gêné, par la
-sensation du progrès mal appliqué à ce pays, de la civilisation
-brutale, gauche, peu adaptée aux mœurs, au ciel et aux gens. C'est
-nous qui avons l'air de barbares au milieu de ces barbares, brutes il
-est vrai, mais qui sont chez eux, et à qui les siècles ont appris des
-coutumes dont nous semblons n'avoir pas encore compris le sens.
-
-Napoléon III a dit un mot sage (peut-être soufflé par un ministre):
-«Ce qu'il faut à l'Algérie ce ne sont pas des conquérants, mais
-des initiateurs.» Or nous sommes restés des conquérants brutaux,
-maladroits, infatués de nos idées toutes faites. Nos mœurs imposées,
-nos maisons parisiennes, nos usages choquent sur ce sol comme des
-fautes grossières d'art, de sagesse et de compréhension. Tout ce que
-nous faisons semble un contre-sens, un défi à ce pays, non pas tant à
-ses habitants premiers qu'à la terre elle-même.
-
-J'ai vu quelques jours après mon arrivée un bal en plein air à
-Mustapha. C'était la fête de Neuilly. Des boutiques de pain d'épice,
-des tirs, des loteries, le jeu des poupées et des couteaux, des
-somnambules, des femmes silures, et des calicots dansant avec des
-demoiselles de magasin les vrais quadrilles de Bullier, tandis que
-derrière l'enceinte où l'on payait pour entrer, dans la plaine large
-et sablonneuse du champ de manœuvres, des centaines d'Arabes,
-couchés, sous la lune, immobiles en leurs loques blanches, écoutaient
-gravement les refrains des chahuts sautés par les Français.
-
-
-
-
-LA PROVINCE D'ORAN.
-
-
-POUR aller d'Alger à Oran il faut un jour en chemin de fer. On traverse
-d'abord la plaine de la Mitidja, fertile, ombragée, peuplée. Voilà ce
-qu'on montre au nouvel arrivé pour lui prouver la fécondité de notre
-colonie. Certes la Mitidja et la Kabylie sont deux admirables pays.
-Or la Kabylie est actuellement plus habitée que le Pas-de-Calais
-par kilomètre carré; la Mitidja le sera bientôt autant. Que veut-on
-coloniser par là? Mais je reviendrai sur ce sujet.
-
-Le train roule, avance; les plaines cultivées disparaissent; la terre
-devient nue et rouge, la vraie terre d'Afrique. L'horizon s'élargit,
-un horizon stérile et brûlant. Nous suivons l'immense vallée du
-Chelif, enfermée en des montagnes désolées, grises et brûlées, sans un
-arbre, sans une herbe. De place en place la ligne des monts s'abaisse,
-s'entr'ouvre comme pour mieux montrer l'affreuse misère du sol dévoré
-par le soleil. Un espace démesuré s'étale, tout plat, borné, là-bas,
-par la ligne presque invisible des hauteurs perdues dans une vapeur.
-Puis sur les crêtes incultes, parfois, de gros points blancs, tout
-ronds, apparaissent, comme des œufs énormes pondus là par des oiseaux
-géants. Ce sont des marabouts élevés à la gloire d'Allah.
-
-Dans la plaine jaune, interminable, quelquefois on aperçoit un bouquet
-d'arbres, des hommes debout, des Européens hâlés, de grande taille, qui
-regardent filer le convoi, et, tout près de là, des petites tentes,
-pareilles à de gros champignons, d'où sortent des soldats barbus. C'est
-un hameau d'agriculteurs protégé par un détachement de ligne.
-
-Puis, dans l'étendue de terre stérile et poudreuse, on distingue, si
-loin qu'on la voit à peine, une sorte de fumée, un nuage mince qui
-monte vers le ciel et semble courir sur le sol. C'est un cavalier qui
-soulève, sous les pieds de son cheval, la poussière fine et brûlante.
-Et chacune de ces nuées sur la plaine indique un homme dont on finit
-par distinguer le burnous clair presque imperceptible.
-
-De temps en temps, des campements d'indigènes. On les découvre à
-peine, ces douars auprès d'un torrent desséché où des enfants font
-paître quelques chèvres, quelques moutons ou quelques vaches (paître
-semble infiniment dérisoire). Les huttes de toile brune, entourées
-de broussailles sèches, se confondent avec la couleur monotone de la
-terre. Sur le remblai de la ligne un homme à la peau noire, à la jambe
-nue, nerveuse et sans mollets, enveloppé de haillons blanchâtres,
-contemple gravement la bête de fer qui roule devant lui.
-
-Plus loin, c'est une troupe de nomades en marche. La caravane s'avance
-dans la poussière, laissant un nuage derrière elle. Les femmes et les
-enfants sont montés sur des ânes ou des petits chevaux; et quelques
-cavaliers marchent gravement en tête, d'une allure infiniment noble.
-
-Et c'est ainsi toujours. Aux haltes du train, d'heure en heure, un
-village européen se montre: quelques maisons pareilles à celles de
-Nanterre ou de Rueil, quelques arbres brûlés alentour, dont l'un porte
-des drapeaux tricolores, pour le 14 juillet, puis un gendarme grave
-devant la porte de sortie, semblable aussi au gendarme de Rueil ou de
-Nanterre.
-
-La chaleur est intolérable. Tout objet de métal devient impossible à
-toucher, même dans le wagon. L'eau des gourdes brûle la bouche. Et
-l'air qui s'engouffre par la portière semble soufflé par la gueule
-d'un four. A Orléansville, le thermomètre de la gare donne, à l'ombre,
-quarante-neuf degrés passés!
-
-On arrive à Oran pour dîner.
-
-Oran est une vraie ville d'Europe, commerçante, plus espagnole que
-française, et sans grand intérêt. On rencontre par les rues de belles
-filles aux yeux noirs, à la peau d'ivoire, aux dents claires. Quand il
-fait beau on aperçoit, paraît-il, à l'horizon les côtes de l'Espagne,
-leur patrie.
-
-Dès qu'on a mis le pied sur cette terre africaine, un besoin singulier
-vous envahit, celui d'aller plus loin, au sud.
-
-J'ai donc pris, avec un billet pour Saïda, le petit chemin de fer à
-voie étroite qui grimpe sur les hauts plateaux. Autour de cette ville
-rôde avec ses cavaliers l'insaisissable Bou-Amama.
-
-Après quelques heures de route on atteint les premières pentes de
-l'Atlas. Le train monte, souffle, ne marche plus qu'à peine, serpente
-sur le flanc des côtes arides, passe auprès d'un lac immense formé
-par trois rivières que garde, amassées dans trois vallées, le fameux
-barrage de l'Habra. Un mur colossal, long de cinq cents mètres, haut et
-large de quarante mètres, contient, suspendus au-dessus d'une plaine
-démesurée, quatorze millions de mètres cubes d'eau.
-
-(Ce barrage s'est écroulé l'an suivant, noyant des centaines d'hommes,
-ruinant un pays entier. C'était au moment d'une grande souscription
-nationale pour des inondés hongrois ou espagnols. Personne ne s'est
-occupé de ce désastre français.)
-
-Puis nous passons par des défilés étroits entre deux montagnes qu'on
-dirait incendiées depuis peu, tant elles ont la peau rouge et nue; nous
-contournons des pics, nous filons le long des pentes, nous faisons des
-détours de dix kilomètres pour éviter les obstacles, puis nous nous
-précipitons dans une plaine à toute vitesse, en zigzaguant toujours un
-peu, comme par suite de l'habitude prise.
-
-Les wagons sont tout petits, la machine grosse comme celle d'un
-tramway. Elle semble parfois exténuée, râle, geint ou rage, va si
-doucement qu'on la suivrait au pas, et tout à coup elle repart avec
-furie.
-
-Toute la contrée est aride et désolée. Le Roi d'Afrique, le Soleil, le
-grand et féroce ravageur a mangé la chair de ces vallons, ne laissant
-que la pierre et une poussière rouge où rien ne pourrait germer.
-
-Saïda! c'est une petite ville à la française qui ne semble habitée
-que par des généraux. Ils sont au moins dix ou douze et paraissent
-toujours en conciliabule. On a envie de leur crier: «Où est aujourd'hui
-Bou-Amama, mon général?» La population civile n'a pour l'uniforme aucun
-respect.
-
-L'auberge du lieu laisse tout à désirer. Je me couche sur une paillasse
-dans une chambre blanchie à la chaux. La chaleur est intolérable. Je
-ferme les yeux pour dormir. Hélas!
-
-Ma fenêtre est ouverte, donnant sur une petite cour. J'entends aboyer
-des chiens. Ils sont loin, très loin, et jappent par saccades comme
-s'ils se répondaient.
-
-Mais bientôt ils approchent, ils viennent; ils sont là maintenant
-contre les maisons, dans les vignes, dans les rues. Ils sont là, cinq
-cents, mille peut-être, affamés, féroces, les chiens qui gardaient sur
-les hauts plateaux les campements des Espagnols. Leurs maîtres tués ou
-partis, les bêtes ont rôdé, mourant de faim; puis elles ont trouvé la
-ville, et elles la cernent, comme une armée. Le jour, elles dorment
-dans les ravins, sous les roches, dans les trous de la montagne: et,
-sitôt la nuit tombée, elles gagnent Saïda pour chercher leur vie.
-
-Les hommes qui rentrent tard chez eux marchent le revolver au poing,
-suivis, flairés par vingt ou trente chiens jaunes pareils à des renards.
-
-Ils aboient à présent d'une façon continue, effroyable, à rendre fou.
-Puis d'autres cris s'éveillent, des glapissements grêles; ce sont
-les chacals qui arrivent; et parfois on n'entend plus qu'une voix
-plus forte et singulière, celle de l'hyène, qui imite le chien pour
-l'attirer et le dévorer.
-
-Jusqu'au jour dure sans repos cet horrible vacarme.
-
-Saïda, avant l'occupation française, était protégée par une petite
-forteresse édifiée par Abd-el-Kader.
-
-La ville nouvelle est dans un fond, entourée de hauteurs pelées. Une
-mince rivière, qu'on peut presque sauter à pieds joints, arrose les
-champs alentour où poussent de belles vignes.
-
-Vers le sud les monts voisins ont l'aspect d'une muraille, ce sont les
-derniers gradins conduisant aux hauts plateaux.
-
-Sur la gauche se dresse un rocher d'un rouge ardent, haut d'une
-cinquantaine de mètres et qui porte sur son sommet quelques maçonneries
-en ruines. C'est là tout ce qui reste de la Saïda d'Abd-el-Kader.
-Ce rocher, vu de loin, semble adhérent à la montagne, mais si on
-l'escalade, on demeure saisi de surprise et d'admiration. Un ravin
-profond, creusé entre des murs tout droits, sépare l'ancienne redoute
-de l'émir de la côte voisine. Elle est, cette côte, en pierre de
-pourpre et entaillée par places par des brèches où tombent les pluies
-d'hiver. Dans le ravin coule la rivière au milieu d'un bois de
-lauriers-roses. D'en haut on dirait un tapis d'Orient étendu dans un
-corridor. La nappe de fleurs paraît ininterrompue, tachetée seulement
-par le feuillage vert qui la perce par endroits.
-
-On descend en ce vallon par un sentier bon pour des chèvres.
-
-La rivière, fleuve là-bas (l'oued Saïda), ruisseau pour nous, s'agite
-dans les pierres, sous les grands arbustes épanouis, saute des roches,
-écume, ondoie et murmure. L'eau est chaude, presque brûlante. D'énormes
-crabes courent sur les bords avec une singulière rapidité, les pinces
-levées en me voyant. De gros lézards verts disparaissent dans les
-feuillages. Parfois un reptile glisse entre les cailloux.
-
-Le ravin se rétrécit comme s'il allait se refermer. Un grand bruit sur
-ma tête me fait tressaillir. Un aigle surpris s'envole de son repaire,
-s'élève vers le ciel bleu, monte à coups d'aile lents et forts, si
-large qu'il semble toucher aux deux murailles.
-
-Au bout d'une heure on rejoint la route qui va vers Aïn-el-Hadjar en
-gravissant le mont poudreux.
-
-Devant moi une femme, une vieille femme en jupe noire, coiffée d'un
-bonnet blanc, chemine, courbée, un panier au bras gauche et tenant de
-l'autre, en manière d'ombrelle, un immense parapluie rouge. Une femme
-ici! Une paysanne en cette morne contrée où l'on ne voit guère que la
-haute négresse cambrée, luisante, chamarrée d'étoffes jaunes, rouges
-ou bleues, et qui laisse sur son passage un fumet de chair humaine à
-tourner les cœurs les plus solides.
-
-La vieille, exténuée, s'assit dans la poussière, haletante sous la
-chaleur torride. Elle avait une face ridée par d'innombrables petits
-plis de peau comme ceux des étoffes qu'on fronce, un air las, accablé,
-désespéré.
-
-Je lui parlai. C'était une Alsacienne qu'on avait envoyée en ces pays
-désolés, avec ses quatre fils, après la guerre. Elle me dit:
-
---Vous venez de là-bas?
-
-Ce «là-bas» me serra le cœur.
-
---Oui.
-
-Et elle se mit à pleurer. Puis elle me conta son histoire bien simple.
-
-On leur avait promis des terres. Ils étaient venus, la mère et les
-enfants. Maintenant trois de ses fils étaient morts sous ce climat
-meurtrier. Il en restait un, malade aussi. Leurs champs ne rapportaient
-rien, bien que grands, car ils n'avaient pas une goutte d'eau. Elle
-répétait, la vieille: «De la cendre, Monsieur, de la cendre brûlée. Il
-n'y vient pas un chou, pas un chou, pas un chou!» s'obstinant à cette
-idée de chou qui devait représenter pour elle tout le bonheur terrestre.
-
-Je n'ai jamais rien vu de plus navrant que cette bonne femme d'Alsace
-jetée sur ce sol de feu où il ne pousse pas un chou. Comme elle devait
-souvent penser au pays perdu, au pays vert de sa jeunesse, la pauvre
-vieille!
-
-En me quittant, elle ajouta: «Savez-vous si on donnera des terres en
-Tunisie? On dit que c'est bon par là. Ça vaudra toujours mieux qu'ici.
-Et puis je pourrai peut-être y réchapper mon garçon.»
-
-Tous nos colons installés au delà du Tell en pourraient dire à peu près
-autant.
-
-Un désir me tenait toujours, celui d'aller plus loin. Mais, tout le
-pays étant en guerre, je ne pouvais m'aventurer seul. Une occasion
-s'offrit, celle d'un train allant ravitailler les troupes campées le
-long des chotts.
-
-C'était par un jour de siroco. Dès le matin le vent du sud se leva,
-soufflant sur la terre ses haleines lentes, lourdes, dévorantes. A sept
-heures le petit convoi se mit en route, emportant deux détachements
-d'infanterie avec leurs officiers, trois wagons-citernes pleins d'eau
-et les ingénieurs de la Compagnie, car depuis trois semaines aucun
-train n'était allé jusqu'aux extrêmes limites de la ligne que les
-Arabes ont pu détruire.
-
-La machine «_l'Hyène_» part bruyamment s'avançant vers la montagne,
-droite, comme si elle voulait pénétrer dedans. Puis soudain elle
-fait une courbe, s'enfonce dans un étroit vallon, décrit un crochet,
-et revient passer à cinquante mètres au-dessus de l'endroit où elle
-courait tout à l'heure. Elle tourne de nouveau, trace des circuits,
-l'un sur l'autre, monte toujours en zigzag, déroulant un grand lacet
-qui gagne le sommet du mont.
-
-Voici de vastes bâtiments, des cheminées de fabriques, une sorte de
-petite ville abandonnée. Ce sont les magnifiques usines de la Compagnie
-franco-algérienne. C'est là qu'on préparait l'alfa avant le massacre
-des Espagnols. Ce lieu s'appelle Aïn-el-Hadjar.
-
-Nous montons encore. La locomotive souffle, râle, ralentit sa marche,
-s'arrête. Trois fois elle essaye de repartir, trois fois elle demeure
-impuissante. Elle recule pour prendre de l'élan, mais reste encore sans
-force au milieu de la pente trop rude.
-
-Alors les officiers font descendre les soldats qui, égrenés le long
-du train, se mettent à pousser. Nous repartons lentement au pas d'un
-homme. On rit, on plaisante; les lignards blaguent la machine. C'est
-fini. Nous voici sur les hauts plateaux.
-
-Le mécanicien, le corps penché en dehors, regarde sans cesse la voie
-qui peut être coupée; et nous autres, nous inspectons l'horizon,
-très attentifs, en éveil dès qu'un filet de poussière semble indiquer
-au loin un cavalier encore invisible. Nous portons des fusils et des
-revolvers.
-
-Parfois, un chacal s'enfuit devant nous; un énorme vautour s'envole,
-abandonnant la carcasse d'un chameau presque entièrement dépecé; des
-poules de Carthage, très semblables à des perdrix, gagnent des touffes
-de palmiers nains.
-
-A la petite halte de Tafraoua, deux compagnies de ligne sont campées.
-Ici, on a tué beaucoup d'Espagnols.
-
-A Kralfallah, c'est une compagnie de zouaves qui se fortifient à la
-hâte, édifiant leurs retranchements avec des rails, des poutres, des
-poteaux télégraphiques, des balles d'alfa, tout ce qu'on trouve. Nous
-déjeunons là; et les trois officiers, tous trois jeunes et gais, le
-capitaine, le lieutenant et le sous-lieutenant nous offrent le café.
-
-Le train repart. Il court interminablement dans une plaine illimitée
-que les touffes d'alfa font ressembler à une mer calme. Le siroco
-devient intolérable, nous jetant à la face l'air enflammé du désert;
-et, parfois, à l'horizon, une forme vague apparaît. On dirait un lac,
-une île, des rochers dans l'eau: c'est le mirage. Sur un talus, voici
-des pierres brûlées et des ossements d'homme: les restes d'un Espagnol.
-Puis, d'autres chameaux morts, toujours dépecés par des vautours.
-
-On traverse une forêt! Quelle forêt! Un océan de sable où des touffes
-rares de genévriers ressemblent à des plants de salade dans un potager
-gigantesque! Désormais aucune verdure, sauf l'alfa, sorte de jonc d'un
-vert bleu qui pousse par touffes rondes et couvre le sol à perte de vue.
-
-Parfois on croit voir un cavalier dans le lointain. Mais il disparaît;
-on s'était peut-être trompé.
-
-Nous arrivons à l'Oued-Fallette, au milieu d'une étendue toujours morne
-et déserte. Alors je m'éloigne à pied avec deux compagnons, vers le sud
-encore. Nous gravissons une colline basse sous une écrasante chaleur.
-Le siroco charrie du feu; il sèche la sueur sur le visage à mesure
-qu'elle apparaît, brûle les lèvres et les yeux, dessèche la gorge. Sous
-toutes les pierres on trouve des scorpions.
-
-Autour du convoi arrêté et qui a l'air de loin d'une grosse bête noire
-couchée sur la terre sèche, les soldats chargent les voitures envoyées
-du campement voisin.
-
-Puis ils s'éloignent dans la poussière, lentement, d'un pas accablé,
-sous l'écrasant soleil. On les voit longtemps, longtemps, s'en aller
-là-bas, sur la gauche; puis on n'aperçoit plus que le nuage gris qu'ils
-soulèvent au-dessus d'eux.
-
-Nous restons à six maintenant auprès du train. On ne peut plus toucher
-à rien, tout brûle. Les cuivres des wagons semblent rougis au feu. On
-pousse un cri si la main rencontre l'acier des armes.
-
-Voici quelques jours, la tribu des Rezaïna, tournant aux rebelles,
-traversa ce chott que nous n'avions pu atteindre, car l'heure nous
-force à revenir. La chaleur fut telle durant le passage de ce marais
-desséché que la tribu fugitive perdit tous ses bourricots de soif, et
-même seize enfants, morts entre les bras de leurs mères.
-
-La machine siffle. Nous quittons l'Oued-Fallette. Un remarquable fait
-de guerre rendit alors ce lieu célèbre dans la contrée.
-
-Une colonne y était établie, gardée par un détachement du 15e de ligne.
-Or, une nuit, deux goumiers se présentent aux avant-postes, après dix
-heures de cheval, apportant un ordre pressant du général commandant à
-Saïda. Selon l'usage, ils agitent une torche pour se faire reconnaître.
-La sentinelle, recrue arrivant de France, ignorant les coutumes et les
-règles du service en campagne dans le sud, et nullement prévenue par
-ses officiers, tire sur les courriers. Les pauvres diables avancent
-quand même; le poste saisit ses armes; les hommes prennent position,
-et une fusillade terrible commence. Après avoir essuyé cent cinquante
-coups de fusil, les deux Arabes, enfin, se retirent; l'un d'eux avait
-une balle dans l'épaule. Le lendemain, ils rentraient au quartier
-général, rapportant leurs dépêches.
-
-
-
-
-BOU-AMAMA.
-
-
-BIEN malin celui qui dirait, même aujourd'hui, ce qu'était Bou-Amama.
-Cet insaisissable farceur, après avoir affolé notre armée d'Afrique,
-a disparu si complètement qu'on commence à supposer qu'il n'a jamais
-existé.
-
-Des officiers dignes de foi, qui croyaient le connaître, me l'ont
-décrit d'une certaine façon; mais d'autres personnes non moins
-honnêtes, sûres de l'avoir vu, me l'ont dépeint d'une autre manière.
-
-Dans tous les cas, ce rôdeur n'a été que le chef d'une bande peu
-nombreuse, poussée sans doute à la révolte par la famine. Ces gens ne
-se sont battus que pour vider les silos ou piller des convois. Ils
-semblent n'avoir agi ni par haine, ni par fanatisme religieux, mais par
-faim. Notre système de colonisation consistant à ruiner l'Arabe, à le
-dépouiller sans repos, à le poursuivre sans merci et à le faire crever
-de misère, nous verrons encore d'autres insurrections.
-
-Une autre cause peut-être à cette campagne est la présence sur les
-hauts plateaux des alfatiers espagnols.
-
-Dans cet océan d'alfa, dans cette morne étendue verdâtre, immobile
-sous le ciel incendié, vivait une vraie nation, des hordes d'hommes à
-la peau brune, aventuriers que la misère ou d'autres raisons avaient
-chassés de leur patrie. Plus sauvages, plus redoutés que les Arabes,
-isolés ainsi, loin de toute ville, de toute loi, de toute force, ils
-ont fait, dit-on, ce que faisaient leurs ancêtres sur les terres
-nouvelles; ils ont été violents, sanguinaires, terribles envers les
-habitants primitifs.
-
-La vengeance des Arabes fut épouvantable.
-
-Voici, en quelques lignes, l'origine apparente de l'insurrection.
-
-Deux marabouts prêchaient ouvertement la révolte dans une tribu du Sud.
-Le lieutenant Weinbrenner fut envoyé avec la mission de s'emparer du
-caïd de cette tribu. L'officier français avait une escorte de _quatre_
-hommes. Il fut assassiné.
-
-On chargea le colonel Innocenti de venger cette mort, et on lui envoya
-comme renfort l'agha de Saïda.
-
-Or, en route, le goum de l'agha de Saïda rencontra les Trafis qui
-se rendaient également auprès du colonel Innocenti. Des querelles
-s'élevèrent entre les deux tribus; les Trafis firent défection et
-allèrent se mettre sous les ordres de Bou-Amama. C'est ici que se place
-l'affaire de Chellala qui a été cent fois racontée. Après le sac de
-son convoi, le colonel Innocenti, qui semble avoir été accusé bien
-légèrement par l'opinion publique, remonta à marches forcées vers le
-Kreïder, afin de refaire sa colonne, et laissa la route entièrement
-libre à son adversaire. Celui-ci en profita.
-
-Mentionnons un fait curieux. Le même jour, les dépêches officielles
-signalaient en même temps Bou-Amama sur deux points distants l'un de
-l'autre de cent cinquante kilomètres.
-
-Ce chef, profitant de l'entière liberté qu'on lui donnait, passa à
-douze kilomètres de Géryville, tua en route le brigadier Bringeard,
-envoyé avec quelques hommes seulement en plein pays révolté pour
-établir les communications télégraphiques; puis il remonta au nord.
-
-C'est alors qu'il traversa le territoire des Hassassenas et des
-Harrars, et qu'il donna vraisemblablement à ces deux tribus le mot
-d'ordre pour le massacre général des Espagnols, qu'elles devaient
-exécuter peu après.
-
-Enfin, il arriva à Aïn-Kétifa, et deux jours plus tard il campait à
-Haci-Tirsine, à vingt-deux kilomètres seulement de Saïda.
-
-L'autorité militaire, inquiète enfin, prévint, le 10 juin au soir, la
-Compagnie franco-algérienne de faire rentrer tous ses agents, le pays
-n'étant pas sûr. Des trains circulèrent toute la nuit jusqu'à l'extrême
-limite de la ligne; mais on ne pouvait, en quelques heures, faire
-revenir les chantiers disséminés sur un territoire de cent cinquante
-kilomètres, et le onze, au point du jour, les massacres commencèrent.
-
-Ils furent accomplis surtout par les deux tribus des Hassassenas et
-des Harrars, exaspérés contre les Espagnols qui vivaient sur leurs
-territoires.
-
-Et cependant, sous prétexte de ne point les pousser à la révolte, on
-a laissé tranquilles ensuite ces tribus, qui ont égorgé près de trois
-cents personnes, hommes, femmes et enfants. Des cavaliers arabes
-trouvés chargés de dépouilles, avec des robes de femmes espagnoles sous
-leurs selles, ont été relâchés, dit-on, sous prétexte que les preuves
-manquaient.
-
-Donc, le 10 au soir, Bou-Amama campait à Haci-Tirsine, à vingt-deux
-kilomètres de Saïda. A la même heure, le général Cérez télégraphiait au
-gouverneur que le chef révolté tentait de repasser dans le sud.
-
-Les jours suivants, le hardi marabout pilla les villages de Tafraoua
-et de Kralfallah, chargeant tous ses chameaux de butin, emportant la
-valeur de plusieurs millions en vivres et en marchandises.
-
-Il remonta de nouveau à Haci-Tirsine pour reconstituer sa troupe;
-puis il divisa son convoi en deux parties, dont l'une se dirigea vers
-Aïn-Kétifa. Là, elle fut arrêtée et pillée par le goum de Sharraouï
-(colonne Brunetière).
-
-L'autre section, commandée par Bou-Amama lui-même, se trouvait prise
-entre la colonne du général Détrie campée à El-Maya et la colonne
-Mallaret postée près du Kreïder, à Ksar-el-Krelifa. Il fallait passer
-entre les deux, ce qui n'était pas facile. Bou-Amama envoya alors un
-parti de cavaliers devant le camp du général Détrie qui le poursuivit,
-avec toute sa colonne, jusqu'à Aïn-Sfisifa, bien au delà du chott,
-persuadé qu'il tenait le marabout devant lui. La ruse avait réussi. La
-voie était libre. Le lendemain du départ du général, le chef insurgé
-occupait son camp, c'était le 14 juin.
-
-De son côté le colonel Mallaret, au lieu de garder le passage du
-Kreïder, s'était campé à Ksar-el-Krelifa, quatre kilomètres plus loin.
-Bou-Amama envoya aussitôt un fort détachement de cavaliers défiler
-devant le colonel qui se contenta de tirer les six coups de canon
-légendaires. Et, pendant ce temps, le convoi de chameaux chargés
-passait tranquillement le chott au Kreïder, seul point où la traversée
-fût facile. De là le marabout dut aller mettre ses provisions à
-l'abri chez les Mograr, sa tribu, à quatre cents kilomètres au sud de
-Géryville.
-
-D'où viennent, dira-t-on, des faits si précis? De tout le monde. Ils
-seront naturellement contestés par l'un sur un point, par l'autre sur
-un autre point. Je ne puis rien affirmer, n'ayant fait que recueillir
-les renseignements qui m'ont paru les plus vraisemblables. Il serait
-d'ailleurs impossible d'obtenir en Algérie un détail certain sur ce qui
-se passe ou s'est passé à trois kilomètres du point où l'on se trouve.
-Quant aux nouvelles militaires, elles semblaient, pendant toute cette
-campagne, fournies par un mauvais plaisant. Le même jour, Bou-Amama
-a été signalé sur six points différents par six chefs de corps qui
-croyaient le tenir. Une collection complète des dépêches officielles,
-avec un petit supplément contenant celles des agences autorisées,
-constituerait un recueil tout à fait drôle. Certaines dépêches, dont
-l'invraisemblance était trop évidente, ont d'ailleurs été arrêtées dans
-les bureaux, à Alger.
-
-Une caricature spirituelle, faite par un colon, m'a paru expliquer
-assez bien la situation. Elle représentait un vieux général, gros,
-galonné, moustachu, debout en face du désert. Il considérait d'un
-œil perplexe le pays immense, nu et vallonné, dont les limites ne
-s'apercevaient point, et il murmurait: «Ils sont là!... quelque part!»
-Puis, s'adressant à son officier d'ordonnance, immobile dans son dos,
-il prononçait d'une voix ferme: «Télégraphiez au gouvernement que
-l'ennemi est devant moi et que je me mets à sa poursuite.»
-
-Les seuls renseignements un peu certains qu'on se procurait venaient
-des prisonniers espagnols échappés à Bou-Amama. J'ai pu causer, au
-moyen d'un interprète, avec un de ces hommes, et voici ce qu'il m'a
-raconté.
-
-Il s'appelait Blas Rojo Pélisaire. Il conduisait avec des camarades,
-le 10 juin au soir, un convoi de sept charrettes, quand ils trouvèrent
-sur la route d'autres charrettes brisées, et, entre les roues, les
-charretiers massacrés. Un d'eux vivait encore. Ils se mirent à le
-soigner; mais une troupe d'Arabes se jeta sur eux. Les Espagnols
-n'avaient qu'un fusil; ils se rendirent; ils furent néanmoins
-massacrés, à l'exception de Blas Rojo, épargné sans doute à cause
-de sa jeunesse et de sa bonne mine. On sait que les Arabes ne sont
-point indifférents à la beauté des hommes. On le conduisit au camp où
-il retrouva d'autres prisonniers. A minuit, on tua l'un d'eux, sans
-raison. C'était un _homme de mécanique_ (un de ceux chargés de serrer
-les freins des charrettes) nommé Domingo.
-
-Le lendemain 11, Blas apprit que d'autres prisonniers avaient été tués
-dans la nuit. C'était le jour des grands massacres. On resta au même
-endroit; puis, le soir, les cavaliers amenèrent deux femmes et un
-enfant.
-
-Le 12, on leva le camp et on marcha tout le jour.
-
-Le 13 au soir, on campait à Dayat-Kereb.
-
-Le 14, on marchait dans la direction de Ksar-Krelifa. C'est le jour
-de l'affaire Mallaret. Le prisonnier n'a pas entendu le canon. Ce qui
-laisse supposer que Bou-Amama a fait défiler un parti de cavaliers
-seulement devant le corps expéditionnaire français, tandis que
-le convoi de butin où se trouvait Blas passait le chott quelques
-kilomètres plus loin, bien à l'abri.
-
-Pendant huit jours, on marcha en zigzag. Une fois arrivés à
-Tis-Moulins, les goums dissidents se séparèrent, emmenant chacun ses
-prisonniers.
-
-Bou-Amama se montra bienveillant pour les prisonniers, surtout pour les
-femmes, qu'il faisait coucher dans une tente spéciale et garder.
-
-Une d'elles, une belle fille de dix-huit ans, s'unit en route avec
-un chef Trafi, qui la menaçait de mort si elle résistait. Mais le
-marabout refusa de consacrer leur union.
-
-Blas Rojo fut attaché au service de Bou-Amama, qu'il ne vit pas
-cependant. Il ne vit que son fils, qui dirigeait les opérations
-militaires. Il semblait âgé de trente ans environ. C'était un grand
-garçon maigre, brun, pâle, aux yeux larges et qui portait une petite
-barbe.
-
-Il possédait deux chevaux alezans, dont un français qui semble avoir
-appartenu au commandant Jacquet.
-
-Le prisonnier n'a pas eu connaissance de l'affaire du Kreïder.
-
-Blas Rojo se sauva dans les environs de Bas-Yala; mais, ne connaissant
-pas bien le pays, il fut forcé de suivre les rivières à sec, et, après
-trois jours et trois nuits de marche, il arriva à Marhoum. Bou-Amama
-avait avec lui cinq cents cavaliers et trois cents fantassins, plus un
-convoi de chameaux destinés à porter le butin.
-
-Pendant quinze jours après les massacres, des trains ont circulé jour
-et nuit sur la petite ligne du chemin de fer des chotts. On recueillait
-à tout moment de misérables Espagnols mutilés, de grandes et belles
-filles nues, violées, et ensanglantées. L'autorité militaire aurait
-pu, disent tous les habitants de la contrée, éviter cette boucherie
-avec un peu de prévoyance. Elle n'a pu, dans tous les cas, venir à bout
-d'une poignée de révoltés. Quelles sont les causes de cette impuissance
-de nos armes perfectionnées contre les matraques et les mousquets des
-Arabes? A d'autres de les pénétrer et de les indiquer.
-
-Les Arabes, dans tous les cas, ont sur nous un avantage contre lequel
-nous nous efforçons en vain de lutter. Ils sont les fils du pays.
-Vivant avec quelques figues et quelques grains de farine, infatigables
-sous ce climat qui épuise les hommes du Nord, montés sur des chevaux
-sobres comme eux et comme eux insensibles à la chaleur, ils font, en un
-jour, cent ou cent trente kilomètres. N'ayant ni bagages, ni convois,
-ni provisions à traîner derrière eux, ils se déplacent avec une
-rapidité surprenante, passent entre deux colonnes campées pour aller
-attaquer et piller un village qui se croit en sûreté, disparaissent
-sans laisser de traces, puis reviennent brusquement alors qu'on les
-suppose bien loin.
-
-Dans la guerre d'Europe, quelle que soit la promptitude de marche d'une
-armée, elle ne se déplace pas sans qu'on puisse en être informé.
-La masse des bagages ralentit fatalement les mouvements et indique
-toujours la route suivie. Un parti arabe, au contraire, ne laisse pas
-plus de marques de son passage qu'un vol d'oiseaux. Ces cavaliers
-errants vont et viennent autour de nous avec une célérité et des
-crochets d'hirondelles.
-
-Quand ils attaquent, on les peut vaincre, et presque toujours on les
-bat malgré leur courage. Mais on ne peut guère les poursuivre; on ne
-peut jamais les atteindre quand ils fuient. Aussi évitent-ils avec
-soin les rencontres, et se contentent-ils en général de harceler nos
-troupes. Ils chargent avec impétuosité, au galop furieux de leurs
-maigres chevaux, arrivant comme une tempête de linge flottant et de
-poussière.
-
-Ils déchargent, tout en galopant, leurs longs fusils damasquinés, puis,
-soudain décrivant une courbe brusque, s'éloignent ainsi qu'ils étaient
-venus, ventre à terre, laissant sur le sol derrière eux, de place en
-place, un paquet blanc qui s'agite, tombé là comme un oiseau blessé qui
-aurait du sang sur ses plumes.
-
-
-
-
-LA PROVINCE D'ALGER.
-
-
-LES Algériens, les vrais habitants d'Alger ne connaissent guère de leur
-pays que la plaine de la Mitidja. Ils vivent tranquilles dans une des
-plus adorables villes du monde, en déclarant que l'Arabe est un peuple
-ingouvernable, bon à tuer ou à rejeter dans le désert.
-
-Ils n'ont vu d'ailleurs, en fait d'Arabes, que la crapulerie du Sud
-qui grouille dans les rues. Dans les cafés, on parle de Laghouat, de
-Bou-Saada, de Saïda comme si ces pays étaient au bout du monde. Il
-est même assez rare qu'un officier connaisse les trois provinces. Il
-demeure presque toujours dans le même cercle jusqu'au moment où il
-revient en France.
-
-Il est juste d'ajouter qu'il devient fort difficile de voyager dès
-qu'on s'aventure en dehors des routes connues dans le Sud. On ne
-le peut faire qu'avec l'appui et les complaisances de l'autorité
-militaire. Les commandants des cercles avancés se considèrent comme
-de véritables monarques omnipotents; et aucun inconnu ne pourrait se
-hasarder à pénétrer sur leurs terres sans risquer gros... de la part
-des Arabes. Tout homme isolé serait immédiatement arrêté par les caïds,
-conduit sous escorte à l'officier le plus voisin, et ramené entre deux
-spahis sur le territoire civil.
-
-Mais, dès qu'on peut présenter la moindre recommandation, on rencontre,
-de la part des officiers des bureaux arabes, toute la bonne grâce
-imaginable. Vivant seuls, si loin de tout voisinage, ils accueillent
-le voyageur de la façon la plus charmante; vivant seuls, ils ont lu
-beaucoup, ils sont instruits, lettrés et causent avec bonheur; vivant
-seuls dans ce large pays désolé, aux horizons infinis, ils savent
-penser comme les travailleurs solitaires. Parti avec les préventions
-qu'on a généralement en France contre ces bureaux, je suis revenu avec
-les idées les plus contraires.
-
-C'est grâce à plusieurs de ces officiers que j'ai pu faire une longue
-excursion en dehors des routes connues, allant de tribu en tribu.
-
-Le Ramadan venait de commencer. On était inquiet dans la colonie, car
-on craignait une insurrection générale dès que serait fini ce carême
-mahométan.
-
-Le Ramadan dure trente jours. Pendant cette période, aucun serviteur
-de Mahomet ne doit boire, manger ou fumer depuis l'heure matinale où
-le soleil apparaît jusqu'à l'heure où l'œil ne distingue plus _un fil
-blanc d'un fil rouge_. Cette dure prescription n'est pas absolument
-prise à la lettre, et on voit briller plus d'une cigarette dès que
-l'astre de feu s'est caché derrière l'horizon, et avant que l'œil ait
-cessé de distinguer la couleur d'un fil rouge ou noir.
-
-En dehors de cette précipitation, aucun Arabe ne transgresse la loi
-sévère du jeûne, de l'abstinence absolue. Les hommes, les femmes, les
-garçons à partir de quinze ans, les filles dès qu'elles sont nubiles,
-c'est-à-dire entre onze et treize ans environ, demeurent le jour entier
-sans manger ni boire. Ne pas manger n'est rien; mais s'abstenir de
-boire est horrible par ces effrayantes chaleurs. Dans ce carême, il
-n'est point de dispense. Personne, d'ailleurs, n'oserait en demander;
-et les filles publiques elles-mêmes, les Oulad-Naïl, qui fourmillent
-dans tous les centres arabes et dans les grandes oasis, jeûnent comme
-les marabouts, peut-être plus que les marabouts. Et ceux-là des Arabes
-qu'on croyait civilisés, qui se montrent en temps ordinaire disposés
-à accepter nos mœurs, à partager nos idées, à seconder notre action,
-redeviennent tout à coup, dès que le Ramadan commence, sauvagement
-fanatiques et stupidement fervents.
-
-Il est facile de comprendre quelle furieuse exaltation résulte, pour
-ces cerveaux bornés et obstinés, de cette dure pratique religieuse.
-Tout le jour, ces malheureux méditent, l'estomac tiraillé, regardant
-passer les roumis conquérants, qui mangent, boivent et fument devant
-eux. Et ils se répètent que, s'ils tuent un de ces roumis pendant le
-Ramadan, ils vont droit au ciel, que l'époque de notre domination
-touche à sa fin, car leurs marabouts leur promettent sans cesse qu'ils
-vont nous jeter tous à la mer à coups de matraque.
-
-C'est pendant le Ramadan que fonctionnent spécialement les Aïssaouas,
-mangeurs de scorpions, avaleurs de serpents, saltimbanques religieux,
-les seuls peut-être, avec quelques mécréants et quelques nobles, qui
-n'aient point une foi violente.
-
-Ces exceptions sont infiniment rares; je n'en pourrais citer qu'une
-seule.
-
-Au moment de partir pour une marche de vingt jours dans le Sud,
-un officier du cercle de Boghar demanda aux trois spahis qui
-l'accompagnaient de ne point faire le Ramadan, estimant qu'il ne
-pourrait rien obtenir de ces hommes exténués par le jeûne. Deux des
-soldats ont refusé, le troisième répondit: «Mon lieutenant, je ne fais
-pas le Ramadan, je ne suis pas un marabout, moi, je suis un noble.»
-
-Il était, en effet, _de grande tente_, fils d'une des plus anciennes et
-des plus illustres familles du désert.
-
-Une coutume singulière persiste, qui date de l'occupation, et qui
-paraît profondément grotesque quand on songe aux résultats terribles
-que le Ramadan peut avoir pour nous. Comme on voulait, au début, se
-concilier les vaincus, et comme flatter leur religion est le meilleur
-moyen de les prendre, on a décidé que le canon français donnerait le
-signal de l'abstinence pendant l'époque consacrée. Donc, au matin,
-dès les premières rougeurs de l'aurore, un coup de canon commande le
-jeûne; et, chaque soir, vingt minutes environ après le coucher du
-soleil, de toutes les villes, de tous les forts, de toutes les places
-militaires, un autre coup de canon part qui fait allumer des milliers
-de cigarettes, boire à des milliers de gargoulettes et préparer par
-toute l'Algérie d'innombrables plats de kouskous.
-
-J'ai pu assister, dans la grande mosquée d'Alger, à la cérémonie
-religieuse qui ouvre le Ramadan.
-
-L'édifice est tout simple, avec ses murs blanchis à la chaux et son
-sol couvert de tapis épais. Les Arabes entrent vivement, nu-pieds,
-avec leurs chaussures à la main. Ils vont se placer par grandes files
-régulières, largement éloignées l'une de l'autre et plus droites que
-des rangs de soldats à l'exercice. Ils posent leurs souliers devant
-eux, par terre, avec les menus objets qu'ils pouvaient avoir aux mains;
-et ils restent immobiles comme des statues, le visage tourné vers une
-petite chapelle qui indique la direction de La Mecque.
-
-Dans cette chapelle, le mufti officie. Sa voix vieille, douce, bêlante
-et très monotone, vagit une espèce de chant triste qu'on n'oublie
-jamais quand une fois seulement on a pu l'entendre. L'intonation
-souvent change, et alors tous les assistants, d'un seul mouvement
-rythmique, silencieux et précipité, tombent le front par terre, restent
-prosternés quelques secondes et se relèvent sans qu'aucun bruit soit
-entendu, sans que rien ait voilé une seconde le petit chant tremblotant
-du mufti. Et sans cesse toute l'assistance ainsi s'abat et se redresse
-avec une promptitude, un silence et une régularité fantastiques.
-On n'entend point là dedans le fracas des chaises, les toux et les
-chuchotements des églises catholiques. On sent qu'une foi sauvage
-plane, emplit ces gens, les courbe et les relève comme des pantins;
-c'est une foi muette et tyrannique envahissant les corps, immobilisant
-les faces, tordant les cœurs. Un indéfinissable sentiment de respect
-mêlé de pitié vous prend devant ces fanatiques maigres, qui n'ont
-point de ventre pour gêner leurs souples prosternations, et qui font
-de la religion avec le mécanisme et la rectitude des soldats prussiens
-faisant la manœuvre.
-
-Les murs sont blancs, les tapis, par terre, sont rouges; les hommes
-sont blancs, ou rouges ou bleus avec d'autres couleurs encore, suivant
-la fantaisie de leurs vêtements d'apparat, mais tous sont largement
-drapés, d'allure fière; et ils reçoivent sur la tête et les épaules la
-lumière douce tombant des lustres.
-
-Une famille de marabouts occupe une estrade et chante les répons avec
-la même intonation de tête donnée par le mufti. Et cela continue
-indéfiniment.
-
-C'est pendant les soirs du Ramadan qu'il faut visiter la Casbah. Sous
-cette dénomination de Casbah, qui signifie citadelle, on a fini par
-désigner la ville arabe tout entière. Puisqu'on jeûne et qu'on dort
-le jour, on mange et on vit la nuit. Alors ces petites rues rapides
-comme des sentiers de montagne, raboteuses, étroites comme des galeries
-creusées par des bêtes, tournant sans cesse, se croisant et se mêlant,
-et si profondément mystérieuses que, malgré soi, on y parle à voix
-basse, sont parcourues par une population des _Mille et une nuits_.
-C'est l'impression exacte qu'on y ressent. On fait un voyage en ce pays
-que nous a conté la sultane Schéhérazade. Voici les portes basses,
-épaisses comme des murs de prison, avec d'admirables ferrures; voici
-les femmes voilées; voilà, dans la profondeur des cours entr'ouvertes,
-les visages un moment aperçus, et voilà encore tous les bruits vagues
-dans le fond de ces maisons closes comme des coffrets à secret. Sur les
-seuils, souvent des hommes allongés mangent et boivent. Parfois leurs
-groupes vautrés occupent tout l'étroit passage. Il faut enjamber des
-mollets nus, frôler des mains, chercher la place où poser le pied au
-milieu d'un paquet de linge blanc étendu et d'où sortent des têtes et
-des membres.
-
-Les juifs laissent ouvertes les tanières qui leur servent de boutiques;
-et les maisons de plaisir clandestines, pleines de rumeurs, sont si
-nombreuses qu'on ne marche guère cinq minutes sans en rencontrer deux
-ou trois.
-
-Dans les cafés arabes, des files d'hommes tassés les uns contre les
-autres, accroupis sur la banquette collée au mur, ou simplement restés
-par terre, boivent du café en des vases microscopiques. Ils sont là
-immobiles et muets, gardant à la main leur tasse qu'ils portent parfois
-à leur bouche, par un mouvement très lent, et ils peuvent tenir à
-vingt, tant ils sont pressés, en un espace où nous serions gênés à dix.
-
-Et des fanatiques à l'air calme vont et viennent au milieu de ces
-tranquilles buveurs, prêchant la révolte, annonçant la fin de la
-servitude.
-
-C'est, dit-on, au ksar (village arabe) de Boukhrari que se produisent
-toujours les premiers symptômes des grandes insurrections. Ce village
-se trouve sur la route de Laghouat. Allons-y.
-
-Quand on regarde l'Atlas, de l'immense plaine de la Mitidja, on
-aperçoit une coupure gigantesque qui fend la montagne dans la direction
-du sud. C'est comme si un coup de hache l'eût ouverte. Cette trouée
-s'appelle la gorge de la Chiffa. C'est par là que passe la route de
-Médéah, de Boukhrari et de Laghouat.
-
-On entre dans la coupure du mont; on suit la mince rivière, la Chiffa;
-on s'enfonce dans la gorge étroite, sauvage et boisée.
-
-Partout des sources. Les arbres gravissent les parois à pic,
-s'accrochent partout, semblent monter à l'escalade.
-
-Le passage se rétrécit encore. Les rochers droits vous menacent; le
-ciel apparaît comme une bande bleue entre les sommets; puis soudain,
-dans un brusque détour, une petite auberge se montre à la naissance
-d'un ravin couvert d'arbres. C'est l'auberge du _Ruisseau-des-Singes_.
-
-Devant la porte, l'eau chante dans les réservoirs; elle s'élance,
-retombe, emplit ce coin de fraîcheur, fait songer aux calmes vallons
-suisses. On se repose, on s'assoupit à l'ombre; mais soudain, sur votre
-tête, une branche remue; on se lève--alors dans toute l'épaisseur du
-feuillage c'est une fuite précipitée de singes, des bondissements, des
-dégringolades, des sauts et des cris.
-
-Il y en a d'énormes et de tout petits, des centaines, des milliers
-peut-être. Le bois en est rempli, peuplé, fourmillant. Quelques-uns,
-captivés par les maîtres de l'auberge, sont caressants et tranquilles.
-Un tout jeune, pris l'autre semaine, reste un peu sauvage encore.
-
-Sitôt que l'on demeure immobile, ils approchent, vous guettent, vous
-observent. On dirait que le voyageur est la grande distraction des
-habitants de ce vallon. Dans certains jours, pourtant, on n'en aperçoit
-pas un seul.
-
-Après l'auberge du _Ruisseau-des-Singes_, la vallée s'étrangle encore;
-et soudain, à gauche, deux grandes cascades s'élancent presque du
-sommet du mont: deux cascades claires, deux rubans d'argent. Si
-vous saviez comme c'est doux à voir, des cascades, sur cette terre
-d'Afrique! On monte, longtemps, longtemps. La gorge est moins profonde,
-moins boisée. On monte encore, la montagne se dénude peu à peu. Ce sont
-des champs à présent; et, quand on parvient au faîte, on rencontre des
-chênes, des saules, des ormeaux, les arbres de nos pays. On couche à
-Médéah, blanche petite ville toute pareille à une sous-préfecture de
-France.
-
-C'est après Médéah que recommencent les féroces ravages du soleil. On
-franchit une forêt pourtant, mais une forêt maigre, pelée, montrant
-partout la peau brûlante de la terre bientôt vaincue. Puis plus rien de
-vivant autour de nous.
-
-Sur ma gauche un vallon s'ouvre, aride et rouge, sans une herbe; il
-s'étend au loin, pareil à une cuve de sable. Mais soudain une grande
-ombre, lentement, le traverse. Elle passe d'un bout à l'autre, tache
-fuyante qui glisse sur le sol nu. Elle est, cette ombre, la vraie, la
-seule habitante de ce lieu morne et mort. Elle semble y régner, comme
-un génie mystérieux et funeste.
-
-Je lève les yeux, et je l'aperçois qui s'en va, les ailes étendues,
-immobiles, le grand dépeceur de charognes, le vautour maigre qui plane
-sur son domaine, au-dessous de cet autre maître du vaste pays qu'il
-tue, le soleil, le dur soleil.
-
-Quand on descend vers Boukhrari, on découvre, à perte de vue,
-l'interminable vallée du Chélif. C'est, dans toute sa hideur, la
-misère, la jaune misère de la terre. Elle apparaît loqueteuse comme un
-vieux pauvre Arabe, cette vallée que parcourt l'ornière sale du fleuve
-sans eau, bu jusqu'à sa boue par le feu du ciel. Cette fois il a tout
-vaincu, tout dévoré, tout pulvérisé, tout calciné, ce feu qui remplace
-l'air, emplit l'horizon.
-
-Quelque chose vous passe sur le front: ailleurs ce serait du vent, ici
-c'est du feu. Quelque chose flotte là-bas sur les crêtes pierreuses:
-ailleurs ce serait une brume, ici c'est du feu, ou plutôt de la chaleur
-visible. Si le sol n'était point déjà calciné jusqu'aux os, cette
-étrange buée rappellerait la petite fumée qui s'élève des chairs vives
-brûlées au fer rouge. Et tout cela a une couleur étrange, aveuglante et
-pourtant veloutée, la couleur du sable chaud auquel semble se mêler une
-nuance un peu violacée, tombée du ciel en fusion.
-
-Point d'insectes dans cette poussière de terre. Quelques grosses
-fourmis seulement. Les mille petits êtres qu'on voit chez nous ne
-pourraient vivre dans cette fournaise. En certains jours torrides, les
-mouches elles-mêmes meurent, comme au retour des froids dans le Nord.
-C'est à peine si on peut élever des poules. On les voit, les pauvres
-bêtes, qui marchent, le bec ouvert et les ailes soulevées, d'une façon
-lamentable et comique.
-
-Depuis trois ans, les dernières sources tarissent. Et le tout-puissant
-Soleil semble glorieux de son immense victoire.
-
-Cependant, voici quelques arbres, quelques pauvres arbres. C'est
-Boghar, à droite, au sommet d'un mont poudreux.
-
-A gauche, dans un repli rocheux, couronnant un monticule et à peine
-distinct du sol, tant il en a pris la coloration monotone, un grand
-village se dresse sur le ciel, c'est le ksar de Boukhrari.
-
-Au pied du cône de poussière qui porte ce vaste village arabe, quelques
-maisons sont cachées dans le mouvement de la colline; elles forment la
-commune mixte.
-
-Le ksar de Boukhrari est un des plus considérables villages arabes
-de l'Algérie. Il se trouve juste sur la frontière du Sud, un peu au
-delà du Tell, dans la zone de transition entre les pays européenisés
-et le grand Désert. Sa situation lui donne une singulière importance
-politique, car elle en fait une sorte de trait d'union entre les Arabes
-du littoral et les Arabes du Sahara. Aussi a-t-il toujours été le pouls
-des insurrections. C'est là qu'arrive le mot d'ordre, c'est de là qu'il
-repart. Les tribus les plus éloignées envoient leurs gens pour savoir
-ce qui se passe à Boukhrari. On a l'œil sur ce point de toutes les
-parties de l'Algérie.
-
-L'administration française, seule, ne s'occupe point de ce qui se trame
-à Boukhrari. Elle en a fait une commune de plein exercice, sur le
-modèle des communes de France, administrée par un maire, vieux paysan à
-l'œil endormi, flanqué d'un garde champêtre. Entre et sort qui veut.
-Les Arabes venus de n'importe où peuvent circuler, causer, intriguer à
-leur guise sans être gênés en rien.
-
-Au pied du ksar, à deux ou trois cents mètres, la commune mixte est
-gouvernée par l'administrateur civil qui dispose des pouvoirs les plus
-étendus sur un territoire nu, qu'il est presque inutile de surveiller.
-Il ne peut empiéter sur les attributions du maire son voisin.
-
-En face, sur la montagne, est Boghar, où habite le commandant supérieur
-du cercle militaire. Il a entre les mains les moyens d'action les plus
-actifs, mais il ne peut rien dans le ksar, COMMUNE DE PLEIN EXERCICE.
-Or le ksar n'est habité que par des Arabes. C'est le point dangereux
-qu'on respecte, tandis qu'on surveille avec soin les environs. On
-soigne le mal dans ses effets et non dans sa cause.
-
-Qu'arrive-t-il? Le commandant et l'administrateur, quand ils
-s'entendent, organisent une sorte de police secrète à l'insu du maire,
-et tâchent d'être informés mystérieusement.
-
-N'est-il point surprenant de voir ce centre arabe, reconnu dangereux
-par tout le monde, plus libre qu'une ville de France, tandis qu'il
-serait impossible à un Français quelconque, s'il n'était protégé
-par quelque personnage influent, de pénétrer et de circuler sur le
-territoire militaire des cercles avancés du Sud.
-
-Dans la commune mixte on trouve une auberge. J'y passai la nuit, une
-nuit d'étuve. L'air semblait brûlé par la flamme du dernier jour. Il ne
-remuait plus, comme s'il eût été figé par la chaleur.
-
-Aux premières lueurs de l'aurore, je me levai. Le soleil parut, acharné
-à sa besogne d'incendiaire. Devant ma fenêtre ouverte sur l'horizon
-déjà torride et silencieux une petite diligence dételée attendait. On
-lisait sur le panneau jaune: «Courrier du Sud!»
-
-Courrier du Sud! On allait donc encore plus au Sud en ce terrible mois
-d'août. Le Sud! quel mot rapide, brûlant! Le Sud! Le feu! Là-bas, au
-Nord, on dit en parlant des pays tièdes «le Midi». Ici c'est «le Sud».
-
-Je regardais cette syllabe si courte qui me paraissait surprenante
-comme si je ne l'avais jamais lue. J'en découvrais, me semblait-il, le
-sens mystérieux. Car les mots les plus connus comme les visages souvent
-regardés ont des significations secrètes, dont on s'aperçoit tout d'un
-coup, un jour, on ne sait pourquoi.
-
-Le Sud! Le désert, les nomades, les terres inexplorées et puis les
-nègres, tout un monde nouveau, quelque chose comme le commencement
-d'un univers! Le Sud! comme cela devient énergique sur la frontière du
-Sahara.
-
-Dans l'après-midi j'allai visiter le ksar.
-
-Boukhrari est le premier village où l'on rencontre des Oulad-Naïl. On
-est saisi de stupéfaction à l'aspect de ces courtisanes du désert.
-
-Les rues populeuses sont pleines d'Arabes couchés en travers des
-portes, en travers de la route, accroupis, causant à voix basse ou
-dormant. Partout leurs vêtements flottants et blancs semblent augmenter
-la blancheur unie des maisons. Point de taches, tout est blanc; et
-soudain une femme apparaît, debout sur une porte, avec une large
-coiffure qui semble d'origine assyrienne, surmontée d'un énorme diadème
-d'or.
-
-Elle porte une longue robe rouge éclatante. Ses bras et ses chevilles
-sont cerclés de bracelets étincelants, et sa figure aux lignes droites
-est tatouée d'étoiles bleues.
-
-Puis en voici d'autres, beaucoup d'autres, avec la même coiffure
-monumentale: une montagne carrée qui laisse pendre de chaque côté
-une grosse tresse tombant jusqu'au bas de l'oreille, puis relevée en
-arrière pour se perdre de nouveau dans la masse opaque des cheveux.
-Elles portent toujours des diadèmes dont quelques-uns sont fort
-riches. La poitrine est noyée sous les colliers, les médailles, les
-lourds bijoux; et deux fortes chaînettes d'argent font tomber jusqu'au
-bas-ventre une grosse serrure de même métal, curieusement ciselée à
-jour et dont la clef pend au bout d'une autre chaîne.
-
-Quelques-unes de ces filles n'ont encore que de minces bracelets.
-Elles débutent. Les autres, les anciennes, montrent sur elles
-quelquefois pour dix ou quinze mille francs de bijoux. J'en ai vu une
-dont le collier était formé de huit rangées de pièces de vingt francs.
-Elles gardent ainsi leur fortune, leurs économies laborieusement
-gagnées. Les anneaux de leurs chevilles sont en argent massif et d'un
-poids surprenant. En effet dès qu'elles possèdent en pièces d'argent la
-valeur de deux ou trois cents francs, elles les donnent à fondre aux
-bijoutiers mozabites, qui leur rendent alors ces anneaux ciselés, ou
-ces serrures symboliques, ou ces chaînes, ou ces larges bracelets. Les
-diadèmes qui les couronnent sont obtenus de la même façon.
-
-Leur coiffure monumentale, emmêlement savant et compliqué de tresses
-entortillées, demande presque un jour de travail et une incroyable
-quantité d'huile. Aussi ne se font-elles guère recoiffer que tous les
-mois, et prennent-elles un soin extrême à ne point compromettre, dans
-leurs amours, ce haut et difficile édifice de cheveux qui répand, en
-peu de temps, une intolérable odeur.
-
-C'est le soir qu'il faut les voir, quand elles dansent au café Maure.
-
-Le village est silencieux. Des formes blanches gisent étendues le long
-des maisons. La nuit brûlante est criblée d'étoiles; et ces étoiles
-d'Afrique brillent d'une clarté que je ne leur connaissais pas, une
-clarté de diamants de feu, palpitante, vivante, aiguë.
-
-Tout à coup, au détour d'une rue, un bruit vous frappe, une musique
-sauvage et précipitée, un grondement saccadé de tambours de basque que
-domine la clameur aigre, continue, abrutissante, assourdissante et
-féroce d'une flûte qu'emplit de son souffle infatigable un grand diable
-à la peau d'ébène, le maître de l'établissement.
-
-Devant la porte, un monceau de burnous, un paquet d'Arabes, qui
-regardent sans entrer et qui forment une grande lueur mouvante sous la
-clarté venue de l'intérieur.
-
-Au dedans, des files d'êtres immobiles et blancs assis sur des
-planches, le long des murs blancs, sous un toit très bas. Et par terre,
-accroupies, avec leurs oripeaux flamboyants, leurs éclatants bijoux,
-leurs faces tatouées, leurs hautes coiffures à diadèmes qui rappellent
-les bas-reliefs égyptiens, les Oulad-Naïl attendent.
-
-Nous entrons. Personne ne bouge. Alors, pour nous asseoir, et selon
-l'usage, on saisit les Arabes, on les bouscule, on les rejette de leurs
-bancs; et ils s'en vont, impassibles. D'autres se tassent pour leur
-faire place.
-
-Sur une estrade, au fond, les quatre tambourineurs, avec des poses
-extatiques, battent frénétiquement la peau tendue des instruments; et
-le maître, le grand nègre, se promène d'un pas majestueux, en soufflant
-furieusement dans sa flûte enragée, sans un repos, sans une défaillance
-d'une seconde.
-
-Alors, deux Oulad-Naïl se lèvent, vont se placer aux extrémités de
-l'espace laissé libre entre les bancs et elles se mettent à danser.
-Leur danse est une marche douce que rythme un coup de talon faisant
-sonner les anneaux des pieds. A chacun de ces coups, le corps entier
-fléchit dans une sorte de boiterie méthodique; et leurs mains, élevées
-et tendues à la hauteur de l'œil, se retournent doucement à chaque
-retour du sautillement, avec une vive trépidation, une secousse rapide
-des doigts. La face un peu tournée, rigide, impassible, figée, demeure
-étonnamment immobile, une face de sphinx, tandis que le regard oblique
-reste tendu sur les ondulations de la main, comme fasciné par ce
-mouvement doux, que coupe sans cesse la brusque convulsion des doigts.
-
-Elles vont ainsi, l'une vers l'autre. Quand elles se rencontrent, leurs
-mains se touchent; elles semblent frémir; leurs tailles se renversent,
-laissant traîner un grand voile de dentelle qui va de la coiffure aux
-pieds. Elles se frôlent, cambrées en arrière, comme pâmées dans un joli
-mouvement de colombes amoureuses. Le grand voile bat comme une aile.
-Puis, redressées soudain, redevenues impassibles, elles se séparent; et
-chacune continue jusqu'à la ligne des spectateurs son glissement lent
-et boitillant.
-
-Toutes ne sont point jolies; mais toutes sont singulièrement étranges.
-Et rien ne peut donner l'idée de ces Arabes accroupis au milieu
-desquels passent, de leur allure calme et scandée, ces filles couvertes
-d'or et d'étoffes flamboyantes.
-
-Quelquefois elles varient un peu les gestes de leur danse.
-
-Ces prostituées venaient jadis d'une seule tribu, les Oulad-Naïl. Elles
-amassaient ainsi leur dot et retournaient ensuite se marier chez elles,
-après fortune faite. On ne les en estimait pas moins dans leur tribu;
-c'était l'usage. Aujourd'hui, bien qu'il soit toujours admis que les
-filles des Oulad-Naïl aillent faire fortune au loin par ce moyen,
-toutes les tribus fournissent des courtisanes aux centres arabes.
-
-Le propriétaire du café où elles se montrent et s'offrent est toujours
-un nègre! Dès qu'il voit entrer des étrangers, cet industriel
-s'applique sur le front une pièce de cinq francs en argent, qui tient
-collée à la peau par on ne sait quel procédé. Et il marche à travers
-son établissement en jouant férocement de sa flûte sauvage, montrant
-avec obstination la monnaie dont il s'est tatoué pour inviter le
-visiteur à lui en offrir autant.
-
-Celles des Oulad-Naïl qui sont de grande tente apportent dans leurs
-relations avec leurs visiteurs toute la générosité et la délicatesse
-que comporte leur origine. Il suffit d'admirer une seconde l'épais
-tapis qui sert de lit pour que le serviteur de la noble prostituée
-apporte à son amant d'une minute, dès qu'il a regagné sa demeure,
-l'objet qui l'avait frappé.
-
-Elles ont, comme les filles de France, des protecteurs qui vivent de
-leurs fatigues. On trouve parfois au matin une d'elles au fond d'un
-ravin, la gorge ouverte d'un coup de couteau, dépouillée de tous ses
-bijoux. Un homme qu'elle aimait a disparu; et on ne le revoit jamais.
-
-Le logement où elles reçoivent est une étroite chambre aux murs de
-terre. Dans les oasis le plafond est souvent fait simplement de roseaux
-tassés les uns sur les autres et où vivent des armées de scorpions. La
-couche se compose de tapis superposés.
-
-Les gens riches, Arabes ou Français, qui veulent passer une nuit
-de luxueuse orgie, louent jusqu'à l'aurore le bain maure avec les
-serviteurs du lieu. Ils boivent et mangent dans l'étuve, et modifient
-l'usage des divans de repos.
-
-Cette question de mœurs m'amène à un sujet bien difficile.
-
-Nos idées, nos coutumes, nos instincts diffèrent si absolument de ceux
-qu'on rencontre en ces pays qu'on ose à peine parler chez nous d'un
-vice si fréquent là-bas que les Européens ne s'en étonnent ni ne s'en
-scandalisent même plus. On arrive à en rire au lieu de s'indigner.
-C'est là une matière fort délicate, mais qu'on ne peut passer sous
-silence quand on veut essayer de raconter la vie arabe, de faire
-comprendre le caractère particulier de ce peuple.
-
-On rencontre ici à chaque pas ces amours antinaturelles entre êtres du
-même sexe que recommandait Socrate, _l'ami_ d'Alcibiade.
-
-Souvent, dans l'histoire, on trouve des exemples de cette étrange et
-malpropre passion à laquelle s'abandonnait César, que les Romains et
-les Grecs pratiquèrent constamment, que Henri III mit à la mode en
-France et dont on suspecta bien des grands hommes. Mais ces exemples
-ne sont cependant que des exceptions d'autant plus remarquées
-qu'elles sont assez rares. En Afrique cet amour anormal est entré si
-profondément dans les mœurs que les Arabes semblent le considérer
-comme aussi naturel que l'autre.
-
-D'où vient cette déviation de l'instinct? De plusieurs causes sans
-doute. La plus apparente est la rareté des femmes séquestrées par
-les riches qui possèdent quatre épouses légitimes et autant de
-concubines qu'ils en peuvent nourrir. Peut-être aussi l'ardeur du
-climat, qui exaspère les désirs sensuels, a-t-elle émoussé chez ces
-hommes de tempérament violent la délicatesse, la finesse, la propreté
-intellectuelle qui nous préservent des habitudes et des contacts
-répugnants.
-
-Peut-être encore trouve-t-on là une sorte de tradition des mœurs de
-Sodome, une hérédité vicieuse chez ce peuple nomade, inculte, presque
-incapable de civilisation, demeuré aujourd'hui tel qu'il était aux
-temps bibliques.
-
-Oserai-je citer quelques exemples récents et bien caractéristiques de
-la puissance de cette passion chez l'Arabe.
-
-Le Hammam eut, dans ses débuts, parmi les garçons des bains, un petit
-nègre d'Algérie. Après un séjour de quelque temps à Paris, ce jeune
-homme revint en Afrique. Or, un matin, on trouva dans une caserne deux
-soldats indigènes assassinés; et l'enquête démontra bien vite que le
-meurtrier n'était autre que l'ancien employé du Hammam, qui, du même
-coup, avait tué ses deux amants. Des relations intimes s'étant établies
-entre ces hommes qui s'étaient connus par lui, il avait découvert leur
-liaison, et, jaloux de tous les deux, les avait égorgés.
-
-De pareils faits sont très fréquents.
-
-Voici maintenant un autre drame.
-
-Un jeune Arabe de grande tente (?) était connu dans toute la contrée
-pour ses habitudes amoureuses qui faisaient aux Oulad-Naïl une déloyale
-concurrence.
-
-Ses frères lui reprochèrent plusieurs fois non pas ses mœurs, mais
-sa vénalité. Comme il ne changeait en rien ses habitudes, ils lui
-donnèrent huit jours pour renoncer à son commerce. Il ne tint pas
-compte de cet avertissement.
-
-Le neuvième jour au matin, on le trouva mort, étranglé, le corps nu
-et la tête voilée, au milieu du cimetière arabe. Quand on découvrit
-la figure, on aperçut une pièce de monnaie violemment incrustée, d'un
-coup de talon, dans la chair du front, et, sur cette pièce, une petite
-pierre noire.
-
-A côté du drame une comédie.
-
-Un officier de spahis cherchait en vain un ordonnance. Tous les soldats
-qu'il employait étaient mal habillés, sales, peu soigneux, impossibles
-à garder. Un matin, un jeune cavalier arabe se présente, fort beau,
-intelligent, d'allure fine. Le lieutenant le prit à l'essai. C'était
-une trouvaille, un garçon actif, propre, silencieux, plein d'attention
-et d'adresse. Tout alla bien pendant huit jours. Le neuvième jour au
-matin, comme le lieutenant rentrait de sa promenade quotidienne, il
-aperçut devant sa porte un vieux spahi en train de cirer ses bottes.
-Il passa dans le vestibule; un autre spahi balayait. Dans la chambre
-un troisième faisait le lit. Un quatrième, au loin, chantait dans
-l'écurie, tandis que le véritable ordonnance, le jeune Mohammed fumait
-des cigarettes, couché sur un tapis.
-
-Stupéfait, le lieutenant appela un de ces remplaçants inattendus, et,
-lui montrant ses camarades:--«Qu'est-ce que vous f....ichez ici, vous
-autres?»
-
-L'Arabe immédiatement s'expliqua:--«Mon lieutenant, c'est le lieutenant
-indigène qui nous a envoyés. (Chaque lieutenant français, en effet, est
-doublé d'un officier indigène qui lui est subordonné.)
-
---«Ah! c'est le lieutenant indigène. Et, pourquoi ça?»
-
-Le soldat reprit:--«Mon lieutenant, il nous a dit: «Allez-vous-en chez
-le lieutenant et faites-moi tout l'ouvrage de Mohammed. Mohammed il
-doit rien faire, parce que c'est la femme du lieutenant.»
-
-Cette attention délicate coûta d'ailleurs à l'officier indigène deux
-mois d'arrêts.
-
-Ce qui prouve combien ce vice est entré dans les mœurs des Arabes,
-c'est que tout prisonnier qui leur tombe dans les mains est aussitôt
-utilisé pour leurs plaisirs. S'ils sont nombreux, l'infortuné peut
-mourir à la suite de ce supplice de volupté.
-
-Quand la justice est appelée à constater un assassinat, elle constate
-aussi fort souvent que le cadavre a été violé, après la mort, par le
-meurtrier.
-
-Il est encore d'autres faits fort communs et tellement ignobles que je
-ne les puis rapporter ici.
-
-
-En redescendant, un soir, de Boukhrari, vers le coucher du soleil,
-j'aperçus trois Oulad-Naïl, deux en rouge et une en bleu, debout au
-milieu d'une foule d'hommes assis à l'orientale ou couchés. Elles
-avaient l'air de divinités sauvages dominant un peuple prosterné.
-
-Tous avaient les yeux fixés sur le fort de Boghar, là-bas, sur la
-grande côte en face, sur l'autre versant de la vallée poudreuse. Tous
-étaient immobiles, attentifs comme s'ils eussent attendu quelque
-événement surprenant. Tous tenaient à la main une cigarette vierge
-encore et qu'ils venaient de rouler.
-
-Soudain une petite fumée blanche jaillit au sommet de la forteresse,
-et, aussitôt, dans toutes les bouches pénétrèrent toutes les
-cigarettes, tandis qu'un bruit sourd et lointain faisait un peu frémir
-le sol. C'était le canon français annonçant aux vaincus le terme de
-l'abstinence quotidienne.
-
-
-
-
-LE ZAR'EZ.
-
-
-COMME je déjeunais un matin au fort de Boghar chez le capitaine du
-bureau arabe, un des officiers les plus obligeants, et les plus
-capables qui soient dans le Sud, au dire des gens compétents, on
-parla d'une mission qu'allaient remplir deux jeunes lieutenants. Il
-s'agissait de faire un long crochet sur les territoires des cercles
-de Boghar, Djelfa, et Bou Saada pour déterminer les points d'eau. On
-craignait toujours une insurrection générale dès la fin du Ramadan et
-on voulait préparer la marche d'une colonne expéditionnaire à travers
-les tribus qui peuplent cette partie du pays.
-
-Aucune carte précise n'existe encore de ces contrées. On n'a que les
-sommaires relevés topographiques faits par les rares officiers qui
-passent de temps en temps, les indications approximatives des sources
-et des puits, les notes griffonnées vivement sur le pommeau de la
-selle, et les rapides dessins faits à l'œil, sans instruments d'aucune
-sorte.
-
-Je demandai aussitôt l'autorisation de me joindre à la petite troupe.
-Elle me fut accordée de la meilleure grâce du monde.
-
-Nous sommes partis deux jours plus tard.
-
-Il était trois heures du matin quand un spahi vint m'éveiller en
-frappant fortement à la porte de la pauvre auberge de Boukhrari.
-
-Quand j'eus ouvert, l'homme se présenta avec sa veste rouge brodée de
-noir, son large pantalon plissé, finissant au genou, là où commencent
-les bas en cuir cramoisi des cavaliers du désert. C'était un Arabe de
-taille moyenne. Son nez courbé avait été fendu d'un coup de sabre,
-et la cicatrice laissait ouverte toute la narine du côté gauche. Il
-s'appelait Bou-Abdallah. Il me dit:
-
---Mossieu ton cheval il est prêt.
-
-Je demandai:
-
---Le lieutenant est-il arrivé?
-
-Il me répondit:
-
---Va venir.
-
-Bientôt, un bruit lointain s'éleva dans la vallée obscure et nue; puis
-des ombres et des silhouettes apparurent, passèrent. Je distinguai
-seulement les trois corps étranges et lents des trois chameaux qui
-portaient les cantines, nos lits de camp et les quelques objets que
-nous prenions pour un voyage de vingt jours dans une solitude à peine
-connue des officiers eux-mêmes.
-
-Puis bientôt, toujours dans la direction du fort de Boghar, retentit
-le galop rapide d'une troupe de cavaliers; et les deux lieutenants qui
-s'en allaient en mission parurent avec leur escorte, composée d'un
-autre spahi et d'un cavalier arabe appelé Dellis, un homme de grande
-tente, d'une illustre famille indigène.
-
-Je montai immédiatement à cheval, et l'on partit.
-
-La nuit était encore absolue, calme, on pourrait dire immobile. Après
-avoir remonté quelque temps vers le nord, en suivant la vallée du
-Chélif, nous tournâmes à droite dans un vallon, juste au moment où le
-jour naissait.
-
-En ce pays, soir et matin, le crépuscule n'existe pas. Presque
-jamais on ne voit non plus ces belles nuées traînantes, empourprées,
-découpées, bigarrées et bizarres, saignantes ou enflammées, qui
-colorent nos horizons du Nord au moment où le soleil se lève, ainsi
-qu'à l'heure où le soleil se couche.
-
-Ici, c'est d'abord une lueur très vague, qui augmente, s'étend, envahit
-tout l'espace en quelques instants. Puis soudain, à la crête d'un mont,
-ou bien au bord de la plaine infinie, le soleil apparaît tel qu'il va
-monter au ciel, et sans avoir cet aspect rougeoyant, comme endormi
-encore, qu'ont ses levers en nos pays brumeux.
-
-Mais ce qu'il y a de plus singulier dans ces aurores du désert, c'est
-le silence.
-
-Qui ne connaît, chez nous, ce premier cri d'oiseau bien avant le jour,
-dès les premières pâleurs du ciel; puis, cet autre cri qui répond
-dans l'arbre voisin; puis enfin cet incessant charivari de sifflets,
-de ritournelles répétées, de notes vives, avec le chant lointain et
-continu des coqs; toute cette rumeur du réveil des bêtes, toute cette
-gaieté des voix dans les feuilles.
-
-Ici, rien. L'énorme soleil s'élève au-dessus de cette terre qu'il a
-dévastée, et il semble déjà la regarder en maître, comme pour voir
-si rien de vivant n'existe plus. Pas un cri de bête, sauf parfois le
-hennissement d'un cheval; pas un mouvement de vie, sauf, lorsqu'on a
-campé dans le voisinage d'un puits, le long, lent et muet défilé des
-troupeaux qui s'en viennent boire.
-
-Tout de suite la chaleur est brûlante. On met, par-dessus le capuchon
-de flanelle et le casque blanc, l'immense _médol_, chapeau de paille à
-bords démesurés.
-
-Nous suivions le vallon, lentement. Aussi loin que la vue allait, tout
-était nu, d'un gris jaune, ardent et superbe. Parfois au milieu des
-bas-fonds où croupissait un reste d'eau, dans le lit vidé des rivières,
-quelques joncs verts faisaient une tache crue et toute petite; parfois,
-dans un repli de la montagne, deux ou trois arbres indiquaient une
-source. Nous n'étions point encore dans la contrée assoiffée que nous
-devions bientôt traverser.
-
-On montait indéfiniment. D'autres petits vallons se jetaient dans le
-nôtre; et, à mesure que nous approchions de midi, les horizons se
-perdaient un peu dans une légère buée de chaleur, dans une fumée de
-terre rôtie, qui noyait les lointains en des tons à peine bleus, à
-peine roses, à peine blancs, mais qui avaient cependant un peu de tout
-cela, et qui semblaient d'une douceur, d'une tendresse, d'un charme
-infinis, au delà de l'éclat aveuglant du paysage immédiat.
-
-Enfin on arriva sur la crête de la montagne, et le caïd El-Akhedar ben
-Yahia, chez qui nous allions camper, apparut, venant vers nous, suivi
-de quelques cavaliers. C'est un Arabe de sang illustre, le fils du
-bach'agha Yahia ben Aïssa, surnommé le «Bach'agha à la jambe de bois».
-
-Il nous conduisit au campement préparé auprès d'une source, sous quatre
-arbres géants dont l'eau sans cesse baignait le pied, seule verdure
-qu'on aperçût par tout l'horizon de sommets pierreux et secs qui
-s'étendait à perte de vue autour de nous.
-
-On servit tout de suite le déjeuner, auquel le Ramadan interdisait au
-caïd de prendre part. Mais, afin de veiller à ce que nous ne manquions
-de rien, il s'assit en face de nous, à côté de son frère El-Haoués
-ben Yahia, caïd des Oulad-Alane-Berchieh. Alors je vis s'approcher un
-enfant d'une douzaine d'années, un peu grêle, mais d'une grâce fière
-et charmante, que j'avais déjà remarqué quelques jours auparavant au
-milieu des Oulad-Naïl dans le café maure de Boukhrari.
-
-J'avais été frappé par la finesse et l'éclatante blancheur de vêtements
-de ce frêle petit Arabe, par son allure noble, et par le respect que
-chacun semblait lui témoigner; et, comme je m'étonnais qu'on le laissât
-ainsi rôder, à cet âge, au milieu des courtisanes, on me répondit:
-«C'est le plus jeune fils du bach'agha. Il vient ici pour apprendre la
-vie et connaître les femmes!!!» Comme nous voici loin de nos mœurs
-françaises!
-
-L'enfant me reconnut aussi et vint gravement me tendre la main. Puis,
-comme son âge ne le contraignait pas encore au jeûne, il s'assit avec
-nous et se mit, de ses petits doigts fins et maigres, à dépecer le
-mouton rôti. Et je crus comprendre que ses grands frères, les deux
-caïds, qui devaient avoir environ quarante ans, le plaisantaient sur
-son voyage au ksar, lui demandant d'où lui venait cette cravate de soie
-qu'il portait au cou, si c'était un cadeau de femme?
-
-Ce jour-là, l'ombre des arbres nous permit de faire la sieste. Je me
-réveillai comme le soir tombait, et je gravis un monticule voisin pour
-avoir l'œil sur tout l'horizon.
-
-Le soleil, près de disparaître, se teintait de rouge, au milieu d'un
-ciel orange. Et partout, du nord au midi, de l'est à l'ouest, les
-files de montagnes dressées sous mes yeux jusqu'aux extrêmes limites
-du regard étaient roses, d'un rose extravagant comme les plumes des
-flamants. On eût dit une féerique apothéose d'opéra d'une surprenante
-et invraisemblable couleur, quelque chose de factice, de forcé, et
-contre nature, et de singulièrement admirable cependant.
-
-Le lendemain nous redescendions dans la plaine de l'autre côté de la
-montagne, une plaine infinie que nous mîmes trois jours à traverser,
-bien qu'on vît distinctement la chaîne du Djebel-Gada qui la fermait en
-face de nous.
-
-C'était tantôt une morne étendue de sable, ou plutôt de poussière de
-terre, tantôt un océan de touffes d'alfa piquées au hasard dans le sol,
-et qui forçaient nos chevaux à ne marcher qu'en zigzag.
-
-Ces plaines d'Afrique sont surprenantes.
-
-Elles paraissent nues et plates comme un parquet, et elles sont, au
-contraire, sans cesse traversées d'ondulations, comme une mer après la
-tempête, qui, de loin, semble toute calme parce que la surface est
-lisse, mais que remuent de longs soulèvements tranquilles. Les pentes
-de ces vagues de terre sont insensibles; jamais on ne perd de vue
-les montagnes de l'horizon, mais dans l'ondulation parallèle, à deux
-kilomètres de vous, une armée pourrait se cacher et vous ne la verriez
-point.
-
-C'est ce qui rendit si difficile la poursuite de Bou-Amama sur les
-hauts plateaux alfatiers du Sud-Oranais.
-
-Chaque matin, on se remet en marche dès l'aurore à travers ces
-interminables et mornes étendues; chaque soir, on aperçoit venir
-quelques hommes à cheval et drapés de blanc qui vous conduisent vers
-une tente rapiécée sous laquelle des tapis sont étalés. On mange tous
-les jours les mêmes choses, on cause un peu, puis l'on dort, ou l'on
-rêve.
-
-Et, si vous saviez comme on est loin, loin du monde, loin de la vie,
-loin de tout, sous cette petite tente basse qui laisse voir, par ses
-trous, les étoiles, et, par ses bords relevés, l'immense pays du sable
-aride!
-
-Elle est monotone, toujours pareille, toujours calcinée et morte, cette
-terre; et, là, pourtant, on ne désire rien, on ne regrette rien, on
-n'aspire à rien. Ce paysage calme, ruisselant de lumière et désolé,
-suffit à l'œil, suffit à la pensée, satisfait les sens et le rêve,
-parce qu'il est complet, _absolu_, et qu'on ne pourrait le concevoir
-autrement. La rare verdure même y choque comme une chose fausse,
-blessante et dure.
-
-C'est tous les jours, aux mêmes heures, le même spectacle: le feu
-mangeant un monde; et, sitôt que le soleil s'est couché, la lune, à son
-tour, se lève sur l'infinie solitude. Mais, chaque jour, peu à peu, le
-désert silencieux vous envahit, vous pénètre la pensée comme la dure
-lumière vous calcine la peau; et l'on voudrait devenir nomade à la
-façon de ces hommes qui changent de pays sans jamais changer de patrie,
-au milieu de ces interminables espaces toujours à peu près semblables.
-
-Chaque jour, l'officier en tournée envoie en avant un cavalier indigène
-pour prévenir le caïd chez qui il mangera et dormira le lendemain, afin
-que celui-ci puisse prélever dans sa tribu la nourriture des hommes et
-des bêtes. Cette coutume, qui équivaut aux billets de logement chez
-l'habitant des villes en France, devient fort onéreuse pour les tribus
-par la manière dont elle est pratiquée.
-
-Qui dit Arabe dit voleur, sans exception. Voici donc comment les choses
-se passent. Le caïd s'adresse à un chef de fraction et réclame cette
-redevance de ses hommes.
-
-Pour s'exempter de cet impôt et de cette corvée, le chef de fraction
-paye. Le caïd empoche et s'adresse à un autre qui souvent aussi
-s'exonère de la même façon. Enfin il faut bien que l'un d'eux s'exécute.
-
-Si le caïd a un ennemi, la charge tombe sur celui-là, qui procède,
-vis-à-vis des simples Arabes, de la même façon que le caïd vis-à-vis
-des cheiks.
-
-Et voilà comment un impôt, qui ne devrait pas coûter plus de vingt à
-trente francs à chaque tribu, lui coûte quatre à cinq cents francs
-invariablement.
-
-Et il est impossible encore de changer cela, pour une infinité de
-raisons trop longues à développer ici.
-
-Dès qu'on approche d'un campement, on aperçoit au loin un groupe de
-cavaliers qui vient vers vous. Un d'eux marche seul, en avant. Ils
-vont au pas, ou au trot. Puis, tout à coup, ils s'élancent au galop,
-un galop furieux, que nos bêtes du Nord ne supporteraient pas deux
-minutes. C'est le galop des chevaux de course, qui ressemble au
-passage d'un train express. Mais l'Arabe reste presque droit sur sa
-selle, avec ses vêtements blancs flottants; et, d'une seule secousse,
-il arrête l'animal qui fléchit sur ses jambes. Puis, il saute à terre
-d'un bond, et s'avance, respectueux, vers l'officier, dont il baise la
-main.
-
-Quel que soit le titre de l'Arabe, son origine, sa puissance et
-sa fortune, il baise presque toujours la main des officiers qu'il
-rencontre.
-
-Puis le caïd se remet en selle et dirige les voyageurs vers la tente
-qu'il leur a fait préparer. On s'imagine généralement que les tentes
-arabes sont blanches, éclatantes au soleil. Elles sont au contraire
-d'un brun sale, rayé de jaune. Leur tissu très épais, en poil de
-chameau et de chèvre, semble grossier. La tente est fort basse (on s'y
-tient tout juste debout) et très étendue. Des piquets la supportent
-d'une façon assez irrégulière; et tous les bords sont relevés, ce qui
-permet à l'air de circuler librement dessous.
-
-Malgré cette précaution, la chaleur est écrasante, pendant le jour,
-dans ces demeures de toile; mais les nuits y sont délicieuses, et
-on dort merveilleusement sur les épais et magnifiques tapis du
-Djebel-Amour bien qu'ils soient peuplés d'insectes.
-
-Les tapis constituent le seul luxe des Arabes riches. On les entasse
-les uns sur les autres, on en forme des amoncellements, et on les
-respecte infiniment, car chaque homme retire sa chaussure pour marcher
-dessus, comme à la porte des mosquées.
-
-Aussitôt que ses hôtes sont assis, ou plutôt étendus à terre, le caïd
-fait apporter le café. Ce café est exquis. La recette pourtant est
-simple. On le broie au lieu de le moudre, on y mélange une quantité
-respectable d'ambre gris, puis on le fait bouillir dans l'eau.
-
-Rien de drôle comme la vaisselle arabe. Quand un riche caïd vous
-reçoit, sa tente est ornée de tentures inappréciables, de coussins
-admirables et de tapis merveilleux; puis vous voyez arriver un vieux
-plateau de tôle supportant quatre tasses ébréchées, fêlées, hideuses,
-qui semblent achetées à quelque bazar des boulevards extérieurs, à
-Paris. Il y en a de toutes les grandeurs et de toutes les formes,
-porcelaine anglaise, imitation du Japon, Creil commun, tout ce qu'on
-a fait de plus laid et de plus grossier en faïence dans toutes les
-parties du monde.
-
-Le café est apporté dans un vieux pot à tisane ou dans une gamelle de
-troupier ou dans une inénarrable cafetière en plomb déformée, bossuée,
-qui semble malade.
-
-Peuple étrange, enfantin, demeuré primitif comme à la naissance des
-races. Il passe sur la terre sans s'y attacher, sans s'y installer. Il
-n'a pour maisons que des linges tendus sur des bâtons, il ne possède
-aucun des objets sans lesquels la vie nous semblerait impossible. Pas
-de lits, pas de draps, pas de tables, pas de sièges, pas une seule de
-ces petites choses indispensables qui font commode l'existence. Aucun
-meuble pour rien serrer, aucune industrie, aucun art, aucun savoir en
-rien. Il sait à peine coudre les peaux de bouc pour emporter l'eau, et
-il emploie en toutes circonstances des procédés tellement grossiers
-qu'on en demeure stupéfait.
-
-Il ne peut même pas raccommoder sa tente que déchire le vent; et les
-trous sont nombreux dans le tissu brunâtre que la pluie traverse à son
-gré. Ils ne semblent attachés ni au sol ni à la vie, ces cavaliers
-vagabonds qui posent une seule pierre sur la place où dorment leurs
-morts, une grosse pierre quelconque ramassée sur la montagne voisine.
-Leurs cimetières ressemblent à des champs où se serait écroulée,
-autrefois, une maison européenne.
-
-Les nègres ont des cases, les Lapons ont des trous, les Esquimaux ont
-des huttes, les plus sauvages des sauvages ont une demeure creusée dans
-le sol ou plantée dessus; ils tiennent à leur mère la terre. Les Arabes
-passent, toujours errants, sans attaches, sans tendresse pour cette
-terre que nous possédons, que nous rendons féconde, que nous aimons
-avec les fibres de notre cœur humain; ils passent au galop de leurs
-chevaux, inhabiles à tous nos travaux, indifférents à nos soucis, comme
-s'ils allaient toujours quelque part où ils n'arriveront jamais.
-
-Leurs coutumes sont restées rudimentaires. Notre civilisation glisse
-sur eux sans les effleurer.
-
-Ils boivent à l'orifice même de la peau de bouc; mais on présente l'eau
-aux étrangers dans une collection de récipients invraisemblables. Tout
-s'y trouve, depuis la casserole de fer jusqu'au bidon défoncé. S'ils
-s'emparaient, dans quelque razzia, d'un de nos chapeaux parisiens à
-haute forme, ils le conserveraient assurément pour offrir à boire
-dedans au premier général qui traverserait la tribu.
-
-Leur cuisine se compose uniquement de quatre ou cinq plats. L'ordre de
-ces plats ne varie point.
-
-On présente d'abord le mouton rôti en plein air. Un homme l'apporte
-tout entier sur son épaule au bout d'une perche qui a servi de broche;
-et la silhouette de la bête écorchée, juchée en l'air, fait songer à
-quelque exécution du moyen âge. Elle se profile, le soir, sur le ciel
-rouge, d'une façon sinistre et burlesque, tenue ainsi par un personnage
-sévère et drapé de blanc.
-
-Ce mouton est déposé dans une corbeille plate d'alfa tressé, au milieu
-du cercle des mangeurs assis en rond, à la turque. La fourchette est
-inconnue; on dépèce avec les doigts ou avec un petit couteau indigène à
-manche de corne. La peau rissolée, vernie par le feu et croustillante,
-passe pour ce qu'il y a de plus fin. On l'arrache par longues plaques
-et on la croque en buvant soit de l'eau toujours bourbeuse, soit du
-lait de chamelle coupé d'eau par moitié, soit du lait aigre qui a
-fermenté dans une peau de bouc, dont il prend le goût fortement musqué.
-Les Arabes appellent «leben» cette boisson médiocre.
-
-Après l'_entrée_ apparaît, tantôt dans une jatte, tantôt dans une
-cuvette, tantôt dans une marmite antique, une espèce de pâtée au
-vermicelle. Le fond de ce potage est un jus jaunâtre où le piment se
-bat avec le poivre rouge dans un mélange d'abricots secs et de dattes
-pilés ensemble.
-
-Je ne recommande pas ce bouillon aux gourmets.
-
-Quand le caïd qui vous reçoit est magnifique, on sert ensuite le
-_hamis_; ce mets est remarquable. Je serai peut-être agréable à
-quelques personnes en en donnant la recette.
-
-On le prépare soit avec du poulet, soit avec du mouton. Après avoir
-coupé la viande en petits morceaux, on la fait revenir dans le beurre
-sur la poêle.
-
-On se procure ensuite un très léger bouillon en arrosant cette viande
-avec de l'eau chaude. (Je crois qu'il vaudrait mieux se servir de
-bouillon faible préparé d'avance.) On ajoute du poivre rouge en grande
-quantité, un soupçon de piment, du poivre ordinaire, du sel, des
-oignons, des dattes et des abricots secs, et on fait cuire jusqu'à ce
-que les dattes et les abricots se soient écrasés naturellement, puis
-on verse ce jus sur la viande. C'est exquis.
-
-Le repas se termine invariablement par le kous-kous ou kouskoussou, le
-mets national. Les Arabes préparent le kous-kous en roulant à la main
-de la farine de façon à en former de petits grains pareils à du plomb
-de chasse. On cuit ces granules d'une façon particulière et on les
-arrose avec un bouillon spécial. Je serai muet sur ces recettes, pour
-qu'on ne m'accuse pas de ne parler que de cuisine.
-
-Quelquefois on apporte encore des petits gâteaux au miel, feuilletés,
-qui sont fort bons.
-
-Chaque fois qu'on vient de boire, le caïd qui vous reçoit vous dit:
-_Saa!_ (à votre santé!) On doit lui répondre: _Allah y selmeck!_ ce qui
-équivaut à notre: «Que Dieu vous bénisse!» Ces formules sont répétées
-dix fois pendant chaque repas.
-
-Tous les soirs, vers quatre heures, nous nous installons sous une tente
-nouvelle; tantôt au pied d'une montagne, tantôt au milieu d'une plaine
-sans limite.
-
-Mais, comme la nouvelle de notre arrivée s'est répandue dans la tribu,
-on aperçoit de tous côtés, dans les lointains, dans la campagne stérile
-ou sur les collines, des petits points blancs qui s'approchent. Ce
-sont les Arabes qui viennent contempler l'officier et lui adresser
-leurs réclamations. Presque tous sont à cheval, d'autres à pied;
-un grand nombre montent des bourricots tout petits. Ils sont à
-califourchon sur la croupe, contre la queue des bêtes trottinantes, et
-leurs longs pieds nus traînent à terre des deux côtés.
-
-Aussitôt descendus de leur monture, ils arrivent et s'accroupissent
-autour de la tente; puis ils restent là, immobiles, les yeux fixes,
-attendant. Enfin, le caïd leur fait un signe et les plaignants se
-présentent.
-
-Car tout officier en tournée rend la justice d'une façon souveraine.
-
-Ils apportent des réclamations invraisemblables, car nul peuple n'est
-chicanier, querelleur, plaideur et vindicatif comme le peuple arabe.
-Quant à savoir la vérité, quant à rendre un jugement équitable, il
-est absolument inutile d'y songer. Chaque partie amène un nombre
-fantastique de faux témoins qui jurent sur les cendres de leurs pères
-et mères, et affirment sous serment les mensonges les plus effrontés.
-
-Voici quelques exemples:
-
-Un _cadi_ (la vénalité de ces magistrats musulmans est proverbiale
-et nullement usurpée) fait appeler un Arabe et lui adresse cette
-proposition: «Tu me donneras vingt-cinq douros et tu m'amèneras
-sept témoins qui déposeront par écrit, devant moi, que X... te doit
-soixante-quinze douros. Je te les ferai remettre.»
-
-L'homme amène les témoins, qui déposent et signent. Alors le cadi
-appelle X... et lui dit: «Tu me donneras cinquante douros et tu
-m'amèneras neuf témoins qui déposeront que B... (le premier Arabe) te
-doit cent vingt-cinq douros. Je te les ferai remettre.» Le second Arabe
-amène ses témoins.
-
-Alors le cadi appelle le premier devant lui et, fort de la déposition
-des sept témoins, lui fait donner soixante-quinze douros par le second.
-Mais, à son tour, le second réclame, et, sur l'affirmation de ses
-neuf témoins, le cadi lui fait remettre cent vingt-cinq douros par le
-premier.
-
-La part du magistrat est donc de soixante-quinze douros (375 fr.),
-prélevés sur ses deux victimes.
-
-Le fait est authentique.
-
-Et cependant l'Arabe ne s'adresse presque jamais au juge de paix
-français, parce qu'on ne peut pas le corrompre, tandis que le cadi
-fait ce qu'on veut pour de l'argent.
-
-Il éprouve aussi pour les formes tracassières de notre justice une
-insurmontable répugnance. Toute procédure écrite l'épouvante, car il
-pousse à l'extrême la peur superstitieuse du papier, sur lequel on peut
-mettre le nom de Dieu, ou tracer des caractères maléficiants.
-
-Dans les commencements de la domination française, quand les musulmans
-trouvaient sur leur passage un bout de papier quelconque, ils le
-portaient pieusement à leurs lèvres et l'enfouissaient dans le sol ou
-le fourraient dans quelque trou de mur ou d'arbre. Cette coutume amena
-de si fréquentes et si désagréables surprises que les mahométans s'en
-guérirent bientôt.
-
-Autre exemple de la fourberie arabe.
-
-Dans une tribu près de Boghar, un assassinat est commis. On soupçonne
-un Arabe, mais les preuves manquent. Il y avait dans cette tribu
-un pauvre homme nouvellement venu d'une tribu voisine, établi là
-pour sauvegarder des intérêts pécuniaires. Un témoin l'accuse du
-meurtre. Un autre témoin suit le premier, puis un autre. Il en vint
-quatre-vingt-dix avec les affirmations les plus précises. L'étranger
-fut condamné à mort et exécuté. On reconnut ensuite l'innocence du
-décapité. Les Arabes avaient simplement voulu se défaire d'un étranger
-qui les gênait, et empêcher un homme de leur tribu d'être _compromis_!
-
-Les procès durent des années sans qu'une lueur de vérité puisse
-apparaître sous les affirmations des faux témoins. Alors on a recours
-à un moyen fort simple: on emprisonne les deux familles qui plaident,
-ainsi que tous les témoins. Puis on les relâche au bout de quelques
-mois; et généralement ils restent alors tranquilles pendant près d'une
-année. Puis ils recommencent.
-
-Il y a dans la tribu des Oulad-Alane, que nous avons traversée, un
-procès qui dure depuis trois ans, sans qu'aucune lumière puisse
-apparaître. Les deux plaideurs font de temps en temps un petit séjour
-sous les verrous, et recommencent.
-
-Ils passent, du reste, leur vie à se voler entre eux, à se tromper et à
-se tirer des coups de fusil. Mais ils nous dissimulent le plus possible
-toutes les affaires où la poudre a joué son rôle.
-
-Chez les Oulad-Mokhtar, un homme de grande taille se présente en
-demandant à entrer à l'hôpital français.
-
-L'officier l'interroge sur sa maladie. Alors l'Arabe ouvre son vêtement
-et nous apercevons une plaie horrible, très vieille déjà et purulente,
-à la hauteur du foie. Ayant invité le blessé à se retourner, un
-autre trou nous apparut dans son dos, en face du premier, au centre
-d'une grosseur aussi volumineuse qu'une tête d'enfant. Lorsqu'on
-appuyait autour, des fragments d'os sortaient. Cet homme avait reçu
-manifestement un coup de fusil et la charge, entrée sous la poitrine,
-était sortie par le dos, en broyant deux ou trois côtes. Mais il nia
-avec énergie, protesta et jura que «c'était l'œuvre de Dieu».
-
-Dans ce pays sec, d'ailleurs, les plaies ne présentent jamais de
-gravité. Les fermentations, les pourritures produites par les éclosions
-de microbes n'existent point, ces animalcules ne vivant que sous les
-climats humides. A moins d'être tué sur le coup, à moins qu'un organe
-essentiel ne soit supprimé, les blessures sont toujours guéries.
-
-Nous arrivions le lendemain chez le caïd Abd-el-Kader bel Hout, un
-parvenu. Sa tribu qu'il administre avec sagesse est moins turbulente
-et moins plaideuse que les autres. Peut-être faut-il chercher une autre
-cause à ce calme relatif.
-
-Le pays n'ayant de sources que sur le versant sud du Djebel Gada, qui
-n'est point habité, l'eau naturellement n'est fournie que par les puits
-communs à toute la tribu. Il ne peut donc se produire _de détournements
-de cours_, ce qui est la principale cause de querelles et de haines
-dans tout le Sud.
-
-Ici encore un homme se présenta en sollicitant son admission à
-l'hôpital français.
-
-Quand on lui demanda quelle maladie il avait, il releva sa gandoura
-et montra ses jambes. Elles étaient marbrées de taches bleues,
-flasques, molles, blettes comme un fruit trop mûr, avec des chairs
-tellement ramollies que le doigt y pénétrait comme dans une pâte qui
-gardait longtemps le trou creusé par cette pression. Ce pauvre diable
-présentait enfin tous les signes d'une syphilis épouvantable. Comme
-on lui demandait en quelle occasion cette infirmité lui était venue,
-il leva la main et jura par la mémoire de ses ancêtres que «c'était
-l'œuvre de Dieu».
-
-En vérité le Dieu des Arabes accomplit des œuvres bien singulières.
-
-Lorsque toutes les réclamations ont été entendues, on essaye de dormir
-un peu sous la chaleur terrible de la tente.
-
-Puis le soir vient; on dîne. Un calme profond tombe sur la terre
-calcinée. Les chiens des douars commencent à hurler au loin, et les
-chacals leur répondent.
-
-On s'étend sur les tapis sous le ciel criblé d'étoiles, qui semblent
-humides, tant leur clarté scintille; et alors on cause longtemps, très
-longtemps. Tous les souvenirs reviennent, doux, précis et faciles à
-dire, sous ces nuits tièdes si pleines d'astres.
-
-Tout autour de la tente de l'officier, des Arabes sont étendus par
-terre, et, sur une ligne, les chevaux, entravés par les jambes de
-devant, restent debout, avec un homme de garde auprès de chacun d'eux.
-
-Ils ne doivent pas se coucher, et ils restent toujours debout, ces
-chevaux; car la monture d'un chef ne peut pas être fatiguée. Sitôt
-qu'ils essayent de s'étendre, un Arabe se précipite et les force à se
-relever.
-
-Mais la nuit s'avance. Nous nous allongeons sur les tapis de laine
-épaisse, et parfois, dans les réveils subits, nous apercevons partout,
-sur la terre nue qui nous environne, des êtres blancs étendus et
-dormant, comme des cadavres dans des linceuls.
-
-Un jour, après une marche de dix heures dans la poussière brûlante,
-comme nous venions d'arriver au campement, auprès d'un puits d'eau
-bourbeuse et saumâtre qui nous parut cependant exquise, le lieutenant
-me secoua soudain au moment où j'allais me reposer sous la tente, et me
-dit, en me montrant l'extrême horizon vers le sud: «Ne voyez-vous rien
-là-bas?»
-
-Après avoir regardé, je répondis: «Si, un tout petit nuage gris.»
-
-Alors le lieutenant sourit: «Eh bien, asseyez-vous là et continuez à
-regarder ce nuage.»
-
-Surpris, je demandai pourquoi. Mon compagnon reprit: «Si je ne me
-trompe, c'est un ouragan de sable qui nous arrive.»
-
-Il était environ quatre heures et la chaleur se maintenait encore
-à quarante-huit degrés sous la tente. L'air semblait dormir sous
-l'oblique et intolérable flamme du soleil. Aucun souffle, aucun bruit,
-sauf le mouvement des mâchoires de nos chevaux entravés, qui mangeaient
-l'orge, et les vagues chuchotements des Arabes qui, cent pas plus loin,
-préparaient notre repas.
-
-On eût dit cependant qu'il y avait autour de nous une autre chaleur
-que celle du ciel, plus concentrée, plus suffocante, comme celle qui
-vous oppresse quand on se trouve dans le voisinage d'un incendie
-considérable. Ce n'étaient point ces souffles ardents, brusques et
-répétés, ces caresses de feu qui annoncent et précèdent le siroco, mais
-un échauffement mystérieux de tous les atomes de tout ce qui existe.
-
-Je regardais le nuage qui grandissait rapidement, mais à la façon de
-tous les nuages. Il était maintenant d'un brun sale et montait très
-haut dans l'espace. Puis il se développa en large, ainsi que nos orages
-du Nord. En vérité, il ne me semblait présenter absolument rien de
-particulier.
-
-Enfin, il barra tout le sud. Sa base était d'un noir opaque, son sommet
-cuivré paraissait transparent.
-
-Un grand remuement derrière moi me fit me retourner. Les Arabes avaient
-fermé notre tente, et ils en chargeaient les bords de lourdes pierres.
-Chacun courait, appelait, se démenait avec cette allure effarée qu'on
-voit dans un camp au moment d'une attaque.
-
-Il me sembla soudain que le jour baissait; je levai les yeux vers le
-soleil. Il était couvert d'un voile jaune et ne paraissait plus être
-qu'une tache pâle et ronde s'effaçant rapidement.
-
-Alors, je vis un surprenant spectacle. Tout l'horizon vers le sud avait
-disparu, et une masse nébuleuse, qui montait jusqu'au zénith, venait
-vers nous, mangeant les objets, raccourcissant à chaque seconde les
-limites de la vue, noyant tout.
-
-Instinctivement je me reculai vers la tente. Il était temps. L'ouragan,
-comme une muraille jaune et démesurée, nous touchait. Il arrivait, ce
-mur, avec la rapidité d'un train lancé; et soudain il nous enveloppa
-dans un tourbillon furieux de sable et de vent, dans une tempête de
-terre impalpable, brûlante, bruissante, aveuglante et suffocante.
-
-Notre tente, maintenue par des pierres énormes, fut secouée comme une
-voile, mais résista. Celle de nos spahis, moins assujettie, palpita
-quelques secondes, parcourue par de grands frissons de toile; puis
-soudain, arrachée de terre, elle s'envola et disparut aussitôt dans la
-nuit de poussière mouvante qui nous entourait.
-
-On ne voyait plus rien à dix pas à travers ces ténèbres de sable. On
-respirait du sable, on buvait du sable, on mangeait du sable. Les yeux
-en étaient remplis, les cheveux en étaient poudrés; il se glissait par
-le cou, par les manches, jusque dans nos bottes.
-
-Ce fut ainsi toute la nuit. Une soif ardente nous torturait. Mais
-l'eau, le lait, le café, tout était plein de sable qui craquait sous
-notre dent. Le mouton rôti en était poivré; le kous-kous semblait fait
-uniquement de fins graviers roulés; la farine du pain n'était plus que
-de la pierre pilée menu.
-
-Un gros scorpion vint nous voir. Ce temps, qui plaît à ces bêtes,
-les fait toutes sortir de leurs trous. Les chiens du douar voisin ne
-hurlèrent pas ce soir-là.
-
-Puis, au matin, tout était fini; et le grand tyran meurtrier de
-l'Afrique, le soleil, se leva, superbe, sur un horizon clair.
-
-On partit un peu tard, cette inondation de sable ayant troublé notre
-sommeil.
-
-Devant nous s'élevait la chaîne du Djebel Gada qu'il fallait traverser.
-Un défilé s'ouvrait sur la droite; on suivit la montagne jusqu'au
-passage, où l'on s'engagea. Nous retrouvions l'alfa, l'horrible alfa.
-Puis soudain je crus découvrir la trace effacée d'une route, des
-ornières de roues. Je m'arrêtai surpris. Une route ici, quel mystère?
-J'en eus l'explication. Un ancien caïd de cette tribu, ayant été grisé
-par l'exemple des Européens habitant Alger, voulut se donner le luxe
-d'un carrosse dans le désert. Mais, pour avoir une voiture, il faut
-posséder des routes, aussi cet ingénieux potentat occupa-t-il pendant
-des mois tous les Arabes, ses sujets, à des travaux de grande voirie.
-Ces misérables, sans pioches, sans pelles, sans outils, terrassant le
-plus souvent avec leurs mains, parvinrent cependant à aplanir plusieurs
-kilomètres de chemin. Cela suffisait à leur maître qui s'offrit ainsi
-des promenades à travers le Sahara dans un stupéfiant équipage, en
-compagnie de beautés indigènes qu'il envoyait quérir à Djelfa par son
-favori, un jeune Arabe de seize ans.
-
-Il faut avoir vu ce pays pelé, rongé, dénudé; il faut connaître l'Arabe
-avec son introublable gravité, pour comprendre le comique infini de
-ce débauché à tête de vautour, de cet élégant du désert promenant
-des cocottes aux pieds nus, dans une carriole de bois brut, à roues
-inégales, conduite à fond de train par son... mignon. Cette élégance du
-tropique, cette débauche saharienne, ce chic enfin, en pleine Afrique,
-me parurent d'une inoubliable drôlerie.
-
-Notre troupe était nombreuse ce matin-là. Outre le caïd et son fils,
-nous étions accompagnés de deux cavaliers indigènes et d'un vieux
-homme maigre, à barbe en pointe, à nez crochu, avec une physionomie de
-rat, des manières obséquieuses, une échine courbe et des yeux faux.
-C'était encore, celui-là, un autre ancien caïd de la tribu, cassé pour
-concussion. Il devait nous servir de guide le lendemain, la route que
-nous allions suivre étant peu fréquentée des Arabes eux-mêmes.
-
-Cependant nous arrivions peu à peu au sommet du défilé. Un pic droit
-barrait la vue; mais, aussitôt que nous l'eûmes contourné, je fus
-frappé par la plus violente surprise, assurément, que me réservait ce
-voyage.
-
-Une vaste plaine s'étendait devant nous, puis un lac, un lac immense,
-éblouissant au soleil, aveuglant, dont je ne voyais pas l'autre bout,
-perdu à l'horizon vers la gauche, et dont l'extrémité ouest se trouvait
-presque en face de moi. Un lac en cette contrée, en plein Sahara? Un
-lac dont personne ne m'avait parlé, que n'indiquait aucun voyageur?
-Étais-je fou?
-
-Je me tournai vers le lieutenant.
-
---Quel est ce lac? lui demandai-je.
-
-Il se mit à rire et répondit:
-
---Ce n'est pas de l'eau, c'est du sel. Tout le monde s'y tromperait, en
-effet, tant l'illusion est parfaite. Cette Sebkra, qu'on appelle ici
-Zar'ez (le Zar'ez-Chergui), a environ cinquante à soixante kilomètres
-de longueur sur vingt, trente ou quarante kilomètres de largeur,
-suivant les endroits. Ces chiffres sont, bien entendu, approximatifs,
-ce pays n'ayant été que rarement et rapidement traversé, comme il l'est
-par nous aujourd'hui. Ces lacs de sel (ils sont deux, l'autre se trouve
-plus à l'ouest) donnent, d'ailleurs leur nom à toute cette contrée
-qu'on appelle le Zar'ez. A partir de Bou-Saada, la plaine s'appelle le
-Hodna, baptisée alors par le lac salé de Msila.
-
-Je regardais avec une stupéfaction émerveillée l'immense nappe de sel
-étincelant sous le soleil enragé de ces contrées. Toute cette surface,
-plane et cristallisée, luisait comme un miroir démesuré, comme une
-plaque d'acier; et les yeux brûlés ne pouvaient supporter l'éclat de ce
-lac étrange, bien qu'il fût encore à vingt kilomètres de nous, ce que
-j'avais peine à croire, tant il me paraissait proche.
-
-Nous finissions de descendre de l'autre côté du Djebel-Gada, et nous
-approchions du poste fortifié abandonné, dit poste de la Fontaine
-(Bordj-el-Hammam), où nous devions camper, cette étape étant, par
-extraordinaire, fort courte.
-
-Le bâtiment à créneaux, construit au commencement de la conquête,
-afin de pouvoir occuper cette contrée perdue en cas d'insurrection,
-et y laisser une troupe à peu près en sûreté, est aujourd'hui fort
-détérioré. Le mur d'enceinte reste pourtant en assez bon état, et
-quelques pièces ont été maintenues habitables.
-
-Comme les jours précédents, nous vîmes jusqu'au soir défiler des
-Arabes qui venaient exposer à «l'officier» des affaires infiniment
-embrouillées ou des griefs imaginaires dans la seule intention de
-parler au chef français.
-
-Une folle, sortie on ne sait d'où, vivant on ne sait comment en ces
-solitudes désolées, rôdait sans cesse autour de nous. Sitôt que nous
-sortions, nous la retrouvions, accroupie en des postures singulières,
-presque nue, hideuse.
-
-Les voyageurs poétisants ont beaucoup parlé du respect des Arabes pour
-les fous. Or voici comment on les respecte: dans leur famille... on
-les tue! Plusieurs caïds, pressés de questions, nous l'ont avoué.
-Quelques-uns de ces misérables idiots arrivent, il est vrai, à la
-sainteté par le crétinisme. Ces exemples ne sont pas absolument
-particuliers à l'Afrique. La famille généralement se débarrasse des
-déments. Et les tribus restant pour nous un monde fermé, grâce au
-système des grands chefs indigènes, nous ne pouvons, le plus souvent,
-avoir même le soupçon de ces disparitions.
-
-Comme j'avais peu marché dans la journée, j'écrivis une partie de la
-nuit. Vers onze heures, ayant très chaud, je sortis pour étaler un
-tapis devant la porte et dormir sous le ciel.
-
-La pleine lune emplissait l'espace d'une clarté luisante qui semblait
-vernir tout ce qu'elle frôlait. Les montagnes, jaunes déjà sous le
-soleil, les sables jaunes, l'horizon jaune, semblaient plus jaunes
-encore, caressés par la lueur safranée de l'astre.
-
-Là-bas, devant moi, le Zar'ez, le vaste lac de sel figé, semblait
-incandescent. On eût dit qu'une phosphorescence fantastique s'en
-dégageait, flottait au-dessus, une brume lumineuse de féerie, quelque
-chose de si surnaturel, de si doux, de si captivant le regard et
-la pensée, que je restai plus d'une heure à regarder, ne pouvant me
-résoudre à fermer les yeux. Et partout autour de moi, éclatants aussi
-sous la caresse de la lune, les burnous des Arabes endormis semblaient
-d'énormes flocons de neige tombés là.
-
-On partit au soleil levant.
-
-La plaine conduisant vers la Sebkra était faiblement inclinée, semée
-d'alfa maigre et roussi. Le vieil Arabe à figure de rat prit la tête
-et nous le suivions d'un pas rapide. Plus nous approchions, plus
-l'illusion de l'eau était parfaite. Comment cela pouvait-il n'être
-pas un lac, un lac géant? Sa largeur, sur notre gauche, occupait tout
-l'espace entre les deux montagnes, distantes de trente à quarante
-kilomètres. Nous marchions droit vers son extrémité, car nous ne
-devions le traverser que sur une courte étendue.
-
-Mais, de l'autre côté du Zar'ez, je distinguais une sorte de colline
-ou plutôt de bourrelet d'un jaune doré qui semblait le séparer de la
-montagne. Sur notre gauche, cette ligne suivait jusqu'à l'horizon la
-ligne blanche du sel; et, sur notre droite, où s'étendait une plaine
-infinie et nue serrée entre les deux montagnes, je distinguais jusqu'à
-perte de vue cette même traînée jaune. Le lieutenant me dit: «Ce sont
-les dunes. Ce banc de sable a plus de deux cents kilomètres de long sur
-une largeur très variable. Nous le traverserons demain.»
-
-Le sol devenait singulier, couvert d'une croûte de salpêtre que
-crevaient les pieds des chevaux. Des herbes se montraient, des joncs;
-on sentait qu'une nappe d'eau s'étendait à fleur de terre. Cette
-plaine enfermée par des monts, buvant quatre rivières (des rivières
-périodiques), et recevant toutes les averses furieuses de l'hiver,
-serait un immense marécage si le terrible soleil n'en desséchait quand
-même la surface. Parfois, dans les creux, des flaques d'eau saumâtre
-apparaissaient et des bécassines s'envolaient devant nous avec ce
-crochet rapide qui leur est propre.
-
-Puis soudain nous fûmes au bord de la Sebkra, et nous nous engageâmes
-sur cet océan tari.
-
-Tout était blanc devant nous, d'un blanc d'argent neigeux, vaporeux
-et miroitant. Et même, en avançant sur cette surface cristallisée,
-poudrée d'une poussière de sel pareille à de la neige fine, et qui
-parfois s'enfonçait un peu sous le pied des bêtes, comme une glace
-molle, on gardait l'impression singulière qu'on avait devant les yeux
-une nappe d'eau. Une seule chose pouvait à la rigueur indiquer à un
-œil expérimenté que ce n'était point une étendue liquide: l'horizon.
-Ordinairement la ligne qui sépare l'eau du ciel reste sensible, l'une
-étant toujours plus ou moins foncée que l'autre. Quelquefois, il
-est vrai, tout semble se mêler; la mer alors prend une teinte, une
-vague de nuée bleue fondue qui se perd dans l'azur pâlissant du vide
-infini. Mais il suffit de regarder attentivement pendant quelques
-instants pour toujours distinguer la séparation, si faible, si
-enveloppée qu'elle soit. Ici, on ne voyait rien. L'horizon était voilé
-entièrement dans une brume blanche, une sorte de vapeur de lait d'une
-douceur intraduisible; et tantôt on cherchait dans l'espace la limite
-terrestre, tantôt on croyait la voir beaucoup trop bas, au milieu de la
-plaine salée sur laquelle flottaient ces buées crémeuses et singulières.
-
-Tant que nous avions dominé le Zar'ez, nous avions gardé la perception
-nette des distances et des formes; dès que nous fûmes dessus, toute
-certitude de la vue disparut; nous nous trouvions enveloppés dans les
-fantasmagories du mirage.
-
-Tantôt on croyait distinguer l'horizon à une distance prodigieuse;
-et on apercevait soudain au milieu du lac figé, qui tout à l'heure
-semblait uni, vide et plat comme un miroir, d'énormes rochers bizarres,
-des roseaux démesurés, des îles aux berges escarpées. Puis, à mesure
-qu'on avançait, ces visions étranges disparaissaient brusquement
-comme englouties par un truc de théâtre; et, à la place des blocs de
-rochers, on découvrait quelques toutes petites pierres. Les roseaux,
-en approchant, n'étaient plus que des herbes sèches, hautes comme le
-doigt, démesurément grandies par ce curieux effet d'optique; les berges
-devenaient de légers renflements de la croûte saline, et cet horizon
-qu'on supposait à trente kilomètres, était fermé à cent mètres de nous
-par ce voile de buée tremblante que le furieux soleil du désert faisait
-sortir de la couche brûlante du sel.
-
-Cela dura une heure environ, puis on toucha l'autre rive.
-
-Ce fut d'abord une petite plaine ravinée, couverte d'une croûte
-d'argile sèche, et mêlée encore de salpêtre.
-
-Nous montions une pente insensible, des herbes parurent, puis des
-espèces de joncs, puis une petite fleur bleue ressemblant au myosotis
-rustique, montée sur une longue tige mince comme un fil, et tellement
-odorante que son parfum couvrait le pays. Cette exquise senteur me
-donna l'impression fraîche d'un bain; on la respirait longuement, et la
-poitrine semblait s'élargir pour boire ce souffle délicieux.
-
-On aperçut enfin un rang de peupliers, un vrai bois de roseaux,
-d'autres arbres, puis nos tentes, plantées sur la limite des sables
-dont les ondulations inégales, hautes jusqu'à huit ou dix mètres, se
-dressaient comme des flots remués.
-
-La chaleur devenait féroce, doublée sans doute par les réverbérations
-de la Sebkra. Les tentes, de vraies étuves, étaient inhabitables; et,
-aussitôt descendus de cheval, nous partîmes, pour chercher de l'ombre
-sous les arbres. Il fallut traverser d'abord une forêt de roseaux.
-Je marchais en avant, et soudain je me mis à danser en poussant des
-cris de joie. Je venais d'apercevoir des vignes, des abricotiers,
-des figuiers, des grenadiers couverts de fruits, toute une suite de
-jardins autrefois prospères, aujourd'hui envahis par les sables, et qui
-appartenaient à l'agha de Djelfa. Pas de mouton rôti pour déjeuner!
-Quel bonheur! Pas de kous-kous! Quel délire! Du raisin! des figues! des
-abricots! Tout cela n'était pas très mûr. N'importe, ce fut une orgie,
-dont nous ressentîmes, je crois, quelque malaise. L'eau, par exemple,
-laissait à désirer. De la boue peuplée de larves. On n'en but guère.
-
-Chacun s'enfonça dans les roseaux et s'endormit. Une sensation froide
-me réveilla en sursaut; une énorme grenouille venait de me cracher
-un jet d'eau dans la figure. En cette contrée il faut être sur ses
-gardes et il n'est pas toujours prudent de dormir ainsi sous les rares
-verdures, surtout dans le voisinage des sables, où pullule la léfaa,
-dite vipère céraste ou vipère à cornes, dont la piqûre est mortelle et
-presque foudroyante. L'agonie souvent ne dure pas une heure. Ce reptile
-d'ailleurs est très lent et ne devient dangereux que si on marche
-dessus sans le voir, ou si on se couche dans son voisinage. Quand on
-le rencontre sur sa route, on peut, même avec de l'habitude et des
-précautions, le prendre à la main en le saisissant rapidement derrière
-les oreilles.
-
-Je ne me suis pas offert cet exercice.
-
-Cette petite et terrible bête habite aussi l'alfa, les pierres, tout
-endroit où elle trouve un abri. Quand on couche pour la première fois
-sur la terre, la pensée de ce reptile vous préoccupe; puis on y songe
-moins, puis on n'y songe plus. Quant aux scorpions, on les méprise.
-Ils sont d'ailleurs aussi communs là-bas que les araignées chez nous.
-Lorsqu'on en apercevait un auprès de notre campement, on l'entourait
-d'un cercle d'herbes sèches auquel on mettait le feu. La bête affolée,
-se sentant perdue, relevait sa queue, la ramenait en cercle au-dessus
-de sa tête et se tuait en se piquant elle-même. On m'a du moins affirmé
-qu'elle se tuait, car je l'ai toujours vue mourir dans la flamme.
-
-Voici en quelle occasion je vis cette vipère pour la première fois.
-
-Un après-midi, comme nous traversions une immense plaine d'alfa, mon
-cheval donna plusieurs fois de vives marques d'inquiétude. Il baissait
-la tête, reniflait, s'arrêtait, semblait suspecter chaque touffe. Je
-suis, je l'avoue, fort mauvais cavalier, et ces brusques arrêts,
-outre qu'ils m'emplissaient de méfiance sur mon équilibre, me jetaient
-brusquement dans l'estomac l'énorme piton de ma selle arabe. Le
-lieutenant, mon compagnon, riait de tout son cœur. Soudain ma bête fit
-un bond et se mit à regarder par terre quelque chose que je ne voyais
-point, en refusant obstinément d'avancer. Prévoyant une catastrophe,
-je préférai descendre, et je cherchai la cause de cet effroi. J'avais
-devant moi une maigre touffe d'alfa. Je la frappai, à tout hasard, d'un
-coup de bâton; et soudain, un petit reptile s'enfuit qui disparut dans
-la plante voisine.
-
-C'était une léfaa.
-
-Le soir de ce même jour, dans une plaine rocheuse et nue, mon cheval
-fit un nouvel écart. Je sautai à terre, persuadé que j'allais trouver
-une autre léfaa. Mais je ne vis rien. Puis, en remuant une pierre, une
-haute araignée, blonde comme le sable, svelte, singulièrement rapide,
-s'enfuit et disparut sous un roc avant que je pusse l'atteindre. Un
-spahi qui m'avait rejoint la nomma «un scorpion du vent», terme imagé
-pour exprimer sa vélocité. C'était, je crois, une tarentule.
-
-Une nuit encore, pendant mon sommeil, quelque chose de glacé me toucha
-la figure. Je me dressai d'un bond, effaré; mais le sable, la tente,
-tout était perdu dans l'ombre, je ne distinguais que les grandes taches
-blanches des Arabes endormis autour de nous. Avais-je été mordu par
-une léfaa qui se promenait près de mon visage? Était-ce un scorpion?
-D'où venait ce contact froid sur ma face? Très anxieux, j'allumai notre
-lanterne; je baissai les yeux, le pied levé, prêt à frapper, et je vis
-un monstrueux crapaud, un de ces fantastiques crapauds blancs qu'on
-rencontre dans le désert, qui, le ventre gonflé, les pattes écartées,
-me regardait. La vilaine bête m'avait trouvé sans doute sur sa route
-habituelle et était venue se heurter à ma figure.
-
-Comme vengeance, je le contraignis à fumer une cigarette. Il en est
-mort d'ailleurs. Voici comment on procède. On ouvre de force sa bouche
-étroite; on y introduit un bout du fin papier plein de tabac roulé, et
-on allume l'autre bout. L'animal suffoqué souffle de toute sa vigueur
-pour se débarrasser de cet instrument de supplice, puis, bon gré mal
-gré, il est ensuite contraint d'aspirer. Alors il souffle de nouveau,
-enflé, expirant et comique; et jusqu'au bout il faut qu'il fume, à
-moins qu'on ait pitié de lui. Il expire généralement étouffé et gros
-comme un ballon.
-
-Comme sport saharien on fait souvent assister les étrangers à la lutte
-d'une léfaa et d'un ouran.
-
-Qui de nous n'a rencontré dans le Midi tous ces pauvres petits lézards
-à queue coupée courant le long des vieux murs. On se demande d'abord
-quel est le mystère de ces queues absentes. Puis, un jour, comme on
-lisait à l'ombre d'une haie, on vit soudain une couleuvre jaillir d'une
-crevasse et s'élancer vers l'innocente et gentille bête se chauffant
-sur une pierre. Le lézard fuit, mais, plus rapide, le reptile l'a saisi
-par la queue, par sa longue queue mobile, et la moitié de ce membre
-reste entre les dents pointues de l'ennemi tandis que l'animal mutilé
-disparaît dans un trou.
-
-Eh bien, l'ouran, qui n'est autre chose que le crocodile de terre dont
-parle Hérodote, sorte de gros lézard du Sahara, venge sa race sur la
-terrible léfaa.
-
-Le combat de ces deux animaux est d'ailleurs plein d'intérêt. Il a
-lieu généralement dans une vieille caisse à savon. On y dépose le
-lézard qui se met à courir avec une singulière vitesse, cherchant à
-fuir; mais, dès qu'on a vidé dans la boîte le petit sac contenant la
-vipère, il devient immobile. Son œil seul remue très vite. Puis il
-fait quelques pas rapides, comme s'il glissait, pour se rapprocher de
-l'ennemi, et il attend. La léfaa, de son côté, considère le lézard,
-sent le danger et se prépare à la bataille; puis, d'une détente elle se
-jette sur lui. Mais il est déjà loin, filant comme une flèche, à peine
-visible dans sa course. Il attaque à son tour, revenu d'une lancée avec
-une surprenante rapidité. La léfaa s'est retournée, et tend vers lui
-sa petite gueule ouverte, prête à mordre de sa morsure foudroyante.
-Mais il a passé, frôlant le reptile qu'il regarde de nouveau, hors
-d'atteinte, de l'autre bout de la caisse.
-
-Et cela dure un quart d'heure, vingt minutes, parfois davantage. La
-léfaa, exaspérée, se fâche, rampe vers l'ouran qui fuit sans cesse,
-plus souple que le regard, revient, tourne, s'arrête, repart, épuise et
-affole son redoutable adversaire. Puis soudain, ayant choisi l'instant,
-il file dessus si vite qu'on aperçoit seulement la vipère convulsée,
-étranglée par la forte mâchoire triangulaire du lézard qui l'a saisie
-par le cou, derrière les oreilles, juste à la place où la prennent les
-Arabes.
-
-On songe, en voyant la lutte de ces petites bêtes au fond d'une caisse
-à savon, aux courses de taureaux d'Espagne dans les cirques majestueux.
-Il serait plus terrible cependant de déranger ces infimes combattants
-que d'affronter la colère beuglante de la grosse bête armée de cornes
-aiguës.
-
-On rencontre souvent dans le Sahara un serpent affreux à voir, long
-souvent de plus d'un mètre et pas plus gros que le petit doigt. Aux
-environs de Bou-Saada ce reptile inoffensif inspire aux Arabes une
-terreur superstitieuse. Ils prétendent qu'il perce comme une balle
-les corps les plus durs, que rien ne peut arrêter son élan dès qu'il
-aperçoit un objet brillant. Un Arabe m'a raconté que son frère avait
-été traversé par une de ces bêtes qui du même choc avait tordu
-l'étrier. Il est évident que cet homme a simplement reçu une balle
-juste au moment où il apercevait le reptile.
-
-Aux environs de Laghouat ce serpent n'inspire au contraire aucune
-terreur et les enfants le prennent dans leurs mains.
-
-La pensée de tous ces redoutables habitants du désert m'empêcha
-quelque peu de dormir sous les roseaux de Raïane-Chergui. Tout
-frôlement auprès de mes oreilles me faisait me dresser brusquement.
-
-Le jour baissait, je réveillai mes compagnons pour aller nous promener
-dans les dunes et tâcher de trouver quelque léfaa ou quelque poisson de
-sable.
-
-L'animal qu'on appelle le poisson de sable et que les Arabes nomment
-_dwb_ (on prononce _dob_) est une autre sorte de gros lézard qui vit
-dans les sables, y creuse son trou, et dont la chair est assez bonne,
-dit-on. Nous avons souvent suivi ses traces sans parvenir à en trouver
-un. Dans le sable on rencontre encore un tout petit insecte dont les
-mœurs sont bien curieuses: le fourmi-lion. Il forme un entonnoir un
-peu plus large qu'une pièce de cent sous, creux en proportion, et il
-s'installe dans le fond, en embuscade. Dès qu'une bête quelconque,
-araignée, larve ou autre, glisse sur les bords rapides de sa tanière,
-il lui lance coup sur coup des décharges de sable, l'étourdit,
-l'aveugle, la force à dégringoler jusqu'au bas de la pente! Alors il
-s'en empare et la mange.
-
-Le fourmi-lion fut, ce jour-là, notre plus grande distraction. Puis
-le soir ramena le mouton rôti, le kous-kous et le lait aigre. Quand
-l'heure des repas approchait, je pensais souvent au café Anglais.
-
-Puis on se coucha sur les tapis devant les tentes, la chaleur ne
-permettant pas de rester dessous. Et nous avions, l'un devant nous,
-l'autre derrière, ces deux voisins étranges: le sable houleux comme une
-mer agitée et le sel uni comme une mer calme.
-
-Le lendemain on traversa les dunes. On eût dit l'Océan devenu poussière
-au milieu d'un ouragan; une tempête silencieuse de vagues énormes,
-immobiles, en sable jaune. Elles sont hautes comme des collines, ces
-vagues, inégales, différentes, soulevées tout à fait comme des flots
-déchaînés, mais plus grandes encore et striées comme de la moire. Sur
-cette mer furieuse, muette et sans mouvement, le dévorant soleil du sud
-verse sa flamme implacable et directe.
-
-Il faut gravir ces lames de cendre d'or, dégringoler de l'autre côté,
-gravir encore, gravir sans cesse, sans repos et sans ombre. Les chevaux
-râlent, enfoncent jusqu'aux genoux et glissent en dévalant l'autre
-versant des surprenantes collines.
-
-Nous ne parlions plus, accablés de chaleur et desséchés de soif comme
-ce désert ardent.
-
-Parfois, dit-on, on est surpris dans ces vallons de sable par un
-incompréhensible phénomène que les Arabes considèrent comme un signe
-assuré de mort.
-
-Quelque part, près de soi, dans une direction indéterminée, un tambour
-bat, le mystérieux tambour des dunes. Il bat distinctement, tantôt
-plus vibrant, tantôt affaibli, arrêtant, puis reprenant son roulement
-fantastique.
-
-On ne connaît point, paraît-il, la cause de ce bruit surprenant. On
-l'attribue généralement à l'écho grossi, multiplié, démesurément enflé
-par les ondulations des dunes, d'une grêle de grains de sable emportés
-dans le vent et heurtant des touffes d'herbes sèches, car on a toujours
-remarqué que le phénomène se produit dans le voisinage de petites
-plantes brûlées par le soleil et dures comme du parchemin.
-
-Ce tambour ne serait donc qu'une sorte de mirage du son.
-
-Dès que nous fûmes sortis des dunes, nous aperçûmes trois cavaliers qui
-venaient au galop vers nous. Quand ils arrivèrent à cent pas environ,
-le premier mit pied à terre et s'approcha en boitant un peu. C'était
-un homme d'environ soixante ans, assez gros (ce qui est rare en ce
-pays), avec une dure physionomie arabe, des traits accentués, creusés,
-presque féroces. Il portait la croix de la Légion d'honneur. On le
-nommait Si Cherif ben Vhabeizzi, caïd des Oulad-Dia.
-
-Il nous fit un long discours d'un air furieux pour nous inviter à
-entrer sous sa tente et à prendre une collation.
-
-C'était la première fois que je pénétrais dans l'intérieur d'un chef
-nomade.
-
-Un amoncellement de riches tapis de laine frisée couvrait le sol;
-d'autres tapis étaient dressés pour cacher la toile nue; d'autres
-tendus sur nos têtes formaient un épais, un impénétrable plafond.
-Des sortes de divans, ou plutôt de trônes, étaient aussi recouverts
-d'étoffes admirables; et une cloison faite de tentures orientales,
-coupant la tente en deux moitiés égales, nous séparait de la partie
-habitée par les femmes dont nous distinguions par moments les voix
-murmurantes.
-
-On s'assit. Les deux fils du caïd prirent place auprès de leur
-père, qui se levait lui-même de temps en temps, disait un mot dans
-l'appartement voisin par-dessus la séparation; et une main invisible
-passait un plat fumant que le chef nous présentait aussitôt.
-
-On entendait jouer et crier des petits enfants auprès de leurs mères.
-Quelles étaient ces femmes? elles nous regardaient sans doute par
-d'invisibles ouvertures, mais nous ne les pûmes point voir.
-
-La femme arabe, en général, est petite, blanche comme du lait, avec une
-physionomie de jeune mouton. Elle n'a de pudeur que pour son visage.
-On rencontre celles du peuple allant au travail, la figure voilée avec
-soin, mais le corps couvert seulement de deux bandes de laine tombant
-l'une par devant, l'autre par derrière, et laissant voir, de profil,
-toute la personne.
-
-A quinze ans ces misérables, qui seraient jolies, sont déformées,
-épuisées par les dures besognes. Elles peinent du matin au soir à
-toutes les fatigues, vont chercher l'eau à plusieurs kilomètres avec un
-enfant sur le dos. Elles semblent vieilles à vingt-cinq ans.
-
-Leur visage, qu'on aperçoit parfois, est tatoué d'étoiles bleues sur
-le front, les joues et le menton. Le corps est épilé, par mesure de
-propreté. Il est fort rare d'apercevoir les femmes des Arabes riches.
-
-On repartit aussitôt la collation achevée, et, le soir, nous arrivâmes
-au rocher de sel Khang-el-Melah.
-
-C'est une sorte de montagne grise, verte, bleue, aux reflets
-métalliques, aux croupes singulières; une montagne de sel! Des eaux
-plus salées que l'Océan s'échappent de son pied et, volatilisées par
-la chaleur folle du soleil, laissent sur le sol une écume blanche,
-pareille à la bave des flots, une mousse de sel! On ne voit plus la
-terre, cachée sous une poudre légère, comme si quelque colosse se fût
-amusé à râper ce mont pour en semer la poussière alentour; et de gros
-blocs détachés gisent dans les enfoncements, des blocs de sel!
-
-Sous ce rocher extraordinaire se creusent, paraît-il, des puits forts
-profonds qu'habitent des milliers de colombes.
-
-Le lendemain nous étions à Djelfa.
-
-Djelfa est une vilaine petite ville à la française, mais habitée par
-des officiers fort aimables qui en rendaient charmant le séjour.
-
-Après un court repos, nous nous sommes remis en route.
-
-Nous avons recommencé notre long voyage par les longues plaines nues.
-De temps en temps on rencontrait des troupeaux. Tantôt c'étaient
-des armées de moutons de la couleur du sable; tantôt à l'horizon se
-dessinaient des bêtes singulières que la distance faisait petites et
-qu'on eût prises, avec leur dos en bosse, leur grand cou recourbé, leur
-allure lente, pour des bandes de hauts dindons. Puis, en approchant, on
-reconnaissait des chameaux avec leur ventre gonflé des deux côtés comme
-un double ballon, comme une outre démesurée, leur ventre qui contient
-jusqu'à soixante litres d'eau. Eux aussi avaient la couleur du désert
-comme tous les êtres nés dans ces solitudes jaunes. Le lion, l'hyène,
-le chacal, le crapaud, le lézard, le scorpion, l'homme lui-même
-prennent là toutes les nuances du sol calciné, depuis le roux brûlant
-des dunes mouvantes jusqu'au gris pierreux des montagnes. Et la petite
-alouette des plaines est si pareille à la poussière de terre qu'on la
-voit seulement quand elle s'envole.
-
-De quoi vivent donc les bêtes dans ces contrées arides, car elles
-vivent?
-
-Pendant la saison des pluies, ces plaines se couvrent d'herbes en
-quelques semaines, puis le soleil, en quelques jours, dessèche et brûle
-cette rapide végétation. Alors ces plantes prennent elles-mêmes la
-couleur du sol; elles se cassent, s'émiettent, se répandent sur la
-terre comme une paille hachée menue et qu'on ne distingue même plus.
-Mais les troupeaux savent la trouver et s'en nourrissent. Ils vont
-devant eux, cherchant cette poudre d'herbes sèches. On dirait qu'ils
-mangent des pierres.
-
-Que penserait un fermier normand en face de ces singuliers pâturages?
-
-Puis nous avons traversé une région où on ne rencontrait même plus
-guère d'oiseaux. Les puits devenaient introuvables.
-
-Nous regardions passer au loin de singulières petites colonnes de
-poussière qui ont l'air d'une fumée, tantôt droites, tantôt penchées
-ou tordues, et qui courent rapidement sur le sol, hautes de quelques
-mètres, larges au sommet et minces du pied.
-
-Les remous de l'air, formant ventouse, soulèvent et entraînent ces
-nuées transparentes et vraiment fantastiques, qui seules mettent un
-mouvement en ces lieux lamentablement déserts.
-
-Cinq cents mètres en avant de notre petite troupe, un cavalier
-servant de guide nous dirigeait à travers la morne et toute droite
-solitude. Pendant dix minutes, il allait au pas, immobile sur la
-selle, et chantant, en sa langue, une chanson traînante, avec ces
-rythmes étranges de là-bas. Nous imitions son allure. Puis soudain il
-partait au trot, à peine secoué, son grand bournous voltigeant, le
-corps d'aplomb, debout sur les étriers. Et nous partions derrière lui,
-jusqu'au moment où il s'arrêtait pour reprendre un train plus doux.
-
-Je demandai à mon voisin:
-
---Comment peut-il nous conduire à travers ces espaces nus, sans points
-de repère!
-
-Il me répondit:
-
---Quand il n'y aurait que les os des chameaux.
-
-En effet, de quart d'heure en quart d'heure, nous rencontrions quelque
-ossement énorme rongé par les bêtes, cuit par le soleil, tout blanc,
-tachant le sable. C'était parfois un morceau de jambe, parfois un
-morceau de mâchoire, parfois un bout de colonne vertébrale.
-
---D'où viennent tous ces débris? demandai-je.
-
-Mon voisin répliqua:
-
---Les convois laissent en route chaque animal qui ne peut plus suivre;
-et les chacals n'emportent pas tout.
-
-Et pendant plusieurs journées nous avons continué ce voyage monotone,
-derrière le même Arabe, dans le même ordre, toujours à cheval, presque
-sans parler.
-
-Or, un après-midi, comme nous devions, au soir, atteindre Bou-Saada,
-j'aperçus, très loin devant nous, une masse brune, grossie d'ailleurs
-par le mirage, et dont la forme m'étonna. A notre approche, deux
-vautours s'envolèrent. C'était une charogne encore baveuse malgré la
-chaleur, vernie par le sang pourri. La poitrine seule restait, les
-membres ayant été sans doute emportés par les voraces mangeurs de morts.
-
---«Nous avons des voyageurs devant nous,» dit le lieutenant.
-
-Quelques heures après, on entrait dans une sorte de ravin, de défilé,
-fournaise effroyable, aux rochers dentelés comme des scies, pointus,
-rageurs, révoltés, semblait-il, contre ce ciel impitoyablement féroce.
-Un autre corps gisait là. Un chacal s'enfuit qui le dévorait.
-
-Puis, au moment où l'on débouchait de nouveau dans une plaine, une
-masse grise, étendue devant nous, remua, et lentement, au bout d'un cou
-démesuré, je vis se dresser la tête d'un chameau agonisant. Il était
-là, sur le flanc, depuis deux ou trois jours peut-être, mourant de
-fatigue et de soif. Ses longs membres qu'on aurait dit brisés, inertes,
-mêlés, gisaient sur le sol de feu. Et lui, nous entendant venir, avait
-levé sa tête, comme un phare. Son front, rongé par l'inexorable soleil,
-n'était qu'une plaie, coulait; et son œil résigné nous suivit. Il ne
-poussa pas un gémissement, ne fit pas un effort pour se lever. On eût
-cru qu'il savait, qu'ayant déjà vu mourir ainsi beaucoup de ses frères
-dans ses longs voyages à travers les solitudes, il connaissait bien
-l'inclémence des hommes. C'était son tour, voilà tout. Nous passâmes.
-
-Or, m'étant retourné longtemps après, j'aperçus encore, dressé sur le
-sable, le grand col de la bête abandonnée regardant jusqu'à la fin
-s'enfoncer à l'horizon les derniers vivants qu'elle dût voir.
-
-Une heure plus tard ce fut un chien tapi contre un roc, la gueule
-ouverte, les crocs luisants, incapable de remuer une patte, l'œil
-tendu sur deux vautours qui, près de là, épluchaient leurs plumes en
-attendant sa mort. Il était tellement obsédé par la terreur des bêtes
-patientes, avides de sa chair, qu'il ne tourna pas la tête, qu'il ne
-sentit pas les pierres qu'un spahi lui lançait en passant.
-
-Et soudain, à la sortie d'un nouveau défilé, j'aperçus devant moi
-l'oasis.
-
-C'est une inoubliable apparition. On vient de traverser d'interminables
-plaines, de franchir des montagnes aiguës, pelées, calcinées, sans
-rencontrer un arbre, une plante, une feuille verte, et voici, devant
-vous, à vos pieds, une masse opaque de verdure sombre, quelque chose
-comme un lac de feuillage presque noir étendu sur le sable. Puis,
-derrière cette grande tache, le désert recommence, s'allongeant à
-l'infini jusqu'à l'insaisissable horizon où il se mêle au ciel.
-
-La ville descend en pente jusqu'aux jardins.
-
-Quelles villes, ces cités du Sahara! Une agglomération, un
-amoncellement de cubes de boue séchés au soleil. Toutes ces huttes
-carrées de fange durcie sont collées les unes contre les autres, de
-façon à laisser seulement entre leurs lignes capricieuses des espèces
-de galeries étroites, les rues, semblables à ces couloirs que trace un
-passage régulier de bêtes.
-
-La cité entière d'ailleurs, cette pauvre cité de terre délayée, fait
-songer à des constructions d'animaux quelconques, à des habitations de
-castors, à des travaux informes accomplis sans outils, avec les moyens
-que la nature a laissés aux créatures d'ordre inférieur.
-
-De place en place un palmier magnifique s'épanouit à vingt pieds du
-sol. Puis tout à coup on entre dans une forêt dont les allées sont
-enfermées entre deux hauts murs d'argile. A droite, à gauche, un peuple
-de dattiers ouvre ses larges parasols au-dessus des jardins, abritant
-de son ombre épaisse et fraîche la foule délicate des arbres fruitiers.
-Sous la protection de ces palmes géantes que le vent agite comme de
-larges éventails, poussent les vignes, les abricotiers, les figuiers,
-les grenadiers, et les légumes inestimables.
-
-L'eau de la rivière, gardée en de larges réservoirs, est distribuée aux
-propriétés, comme le gaz en nos pays. Une administration sévère fait le
-compte de chaque habitant, qui, au moyen de longues rigoles, dispose de
-la source pendant une ou deux heures par semaine selon l'étendue de son
-domaine.
-
-On estime la fortune par tête de palmier. Ces arbres, gardiens de la
-vie, protecteurs des sèves, plongent sans cesse leur pied dans l'eau
-tandis que leur front baigne dans le feu.
-
-Le vallon de Bou-Saada qui amène la rivière aux jardins est merveilleux
-comme un paysage de rêve. Il descend, plein de dattiers, de figuiers,
-de grandes plantes magnifiques entre deux montagnes dont les sommets
-sont rouges. Tout le long du rapide cours d'eau, des femmes arabes, la
-tête voilée et les jambes découvertes, lavent leur linge en dansant
-dessus. Elles le roulent en tas dans le courant, et le battent de leurs
-pieds nus, en se balançant avec grâce.
-
-Le fleuve, le long de ce ravin, court et chante. En sortant de l'oasis,
-il est encore abondant; mais le désert qui l'attend, le désert jaune
-et assoiffé, le boit tout à coup, aux portes des jardins, l'engloutit
-brusquement en ses sables stériles.
-
-Quand on monte sur la mosquée, au coucher du soleil, pour contempler
-l'ensemble de la ville, l'aspect est des plus singuliers. Les toits
-plats et carrés forment comme une cascade de damiers de boue ou de
-mouchoirs sales. Là-dessus s'agite toute la population qui grimpe sur
-ses huttes dès que le soir vient. Dans les rues on ne voit personne, on
-n'entend rien; mais sitôt que vous découvrez l'ensemble des toits d'un
-lieu élevé, c'est un mouvement extraordinaire. On prépare le souper.
-Des grappes d'enfants en loques blanches grouillent dans les coins; ce
-paquet informe de linge sale qui représente la femme arabe du peuple
-fait cuire le kous-kous ou bien travaille à quelque ouvrage.
-
-La nuit tombe. On étend alors sur ce toit les tapis du Djebel-Amour,
-après avoir soigneusement chassé les scorpions qui pullulent dans ces
-taudis; puis toute la famille s'endort en plein air sous l'étincelant
-fourmillement des astres.
-
-L'oasis de Bou-Saada, bien que petite, est une des plus charmantes
-d'Algérie. On peut, aux environs, chasser la gazelle, qu'on y rencontre
-en quantité. On y trouve aussi en abondance la redoutable léfaa et même
-la hideuse tarentule aux longues pattes, dont on voit courir l'ombre
-énorme, le soir, sur les murs des cases.
-
-On fait en ce ksar un commerce assez considérable, parce qu'il se
-trouve un peu sur la route du Mzab.
-
-Les Mozabites et les Juifs sont les seuls marchands, les seuls
-négociants, les seuls êtres industrieux de toute cette partie de
-l'Afrique.
-
-Dès qu'on avance dans le sud, la race juive se révèle sous un aspect
-hideux qui fait comprendre la haine féroce de certains peuples contre
-ces gens, et même les massacres récents. Les Juifs d'Europe, les Juifs
-d'Alger, les Juifs que nous connaissons, que nous coudoyons chaque
-jour, nos voisins et nos amis, sont des hommes du monde, instruits,
-intelligents, souvent charmants. Et nous nous indignons violemment
-quand nous apprenons que les habitants de quelque petite ville inconnue
-et lointaine ont égorgé et noyé quelques centaines d'enfants d'Israël.
-Je ne m'étonne plus aujourd'hui; car nos Juifs ne ressemblent guère aux
-Juifs de là-bas.
-
-A Bou-Saada, on les voit accroupis en des tanières immondes, bouffis
-de graisse, sordides et guettant l'Arabe comme une araignée guette la
-mouche. Ils l'appellent, essayent de lui prêter cent sous contre un
-billet qu'il signera. L'homme sait le danger, hésite, ne veut pas. Mais
-le désir de boire et d'autres désirs encore le tiraillent. Cent sous
-représentent pour lui tant de jouissances!
-
-Il cède enfin, prend la pièce d'argent, et signe le papier graisseux.
-
-Au bout de trois mois il devra dix francs, cent francs au bout d'un
-an, deux cents francs au bout de trois ans. Alors le Juif fait vendre
-sa terre, s'il en a une, ou, sinon, son chameau, son cheval, son
-bourricot, tout ce qu'il possède enfin.
-
-Les chefs, Caïds, Aghas ou Bach'agas tombent également dans les griffes
-de ces rapaces qui sont le fléau, la plaie saignante de notre colonie,
-le grand obstacle à la civilisation et au bien-être de l'Arabe.
-
-Quand une colonne française va razzier quelque tribu rebelle, une nuée
-de Juifs la suit, achetant à vil prix le butin qu'ils revendent aux
-Arabes dès que le corps d'armée s'est éloigné.
-
-Si l'on saisit, par exemple, six mille moutons dans une contrée, que
-faire de ces bêtes? Les conduire aux villes? Elles mourraient en
-route, car comment les nourrir, les faire boire pendant les deux ou
-trois cents kilomètres de terre nue qu'on devra traverser? Et puis il
-faudrait, pour emmener et garder un pareil convoi, deux fois plus de
-troupes que n'en compte la colonne.
-
-Alors les tuer? Quel massacre et quelle perte! Et puis les Juifs sont
-là qui demandent à acheter, à deux francs l'un, des moutons qui en
-valent vingt. Enfin le trésor gagnera toujours douze mille francs. On
-les leur cède.
-
-Huit jours plus tard les premiers propriétaires ont repris à trois
-francs par tête leurs moutons. La vengeance française ne coûte pas cher.
-
-Le Juif est maître de tout le sud de l'Algérie. Il n'est guère d'Arabe
-en effet qui n'ait une dette, car l'Arabe n'aime pas rendre. Il préfère
-renouveler son billet à cent ou deux cents pour cent. Il se croit
-toujours sauvé quand il gagne du temps. Il faudrait une loi spéciale
-pour modifier cette déplorable situation.
-
-Le Juif, d'ailleurs, dans tout le Sud, ne pratique guère que l'usure,
-par tous les moyens aussi déloyaux que possible, et les véritables
-commerçants sont les Mozabites.
-
-Quand on arrive dans un village quelconque du Sahara, on remarque
-aussitôt toute une race particulière d'hommes qui se sont emparés
-des affaires du pays. Eux seuls ont les boutiques; ils tiennent les
-marchandises d'Europe et celles de l'industrie locale; ils sont
-intelligents, actifs, commerçants dans l'âme. Ce sont les Beni-Mzab ou
-Mozabites. On les a surnommés «les Juifs du désert».
-
-L'Arabe, le véritable Arabe, l'homme de la tente, pour qui tout travail
-est déshonorant, méprise le Mozabite commerçant; mais il vient à
-époques fixes s'approvisionner dans son magasin; il lui confie les
-objets précieux qu'il ne peut garder dans sa vie errante. Une espèce de
-pacte constant est établi entre eux.
-
-Les Mozabites ont donc accaparé tout le commerce de l'Afrique du Nord.
-On les trouve autant dans nos villes que dans les villages sahariens.
-Puis, sa fortune faite, le marchand retourne au Mzab, où il doit subir
-une sorte de purification avant de reprendre ses droits politiques.
-
-Ces Arabes, qu'on reconnaît à leur taille, plus petite et plus trapue
-que celle des autres peuplades, à leur face souvent plate et fort
-large, à leurs fortes lèvres et à leur œil généralement enfoncé sous
-un sourcil droit et très fourni, sont des schismatiques musulmans.
-Ils appartiennent à une des trois sectes dissidentes de l'Afrique du
-Nord, et semblent à certains savants être les descendants actuels des
-derniers sectaires du kharedjisime.
-
-Le pays de ces hommes est peut-être le plus étrange de la terre
-d'Afrique.
-
-Leurs pères, chassés de Syrie par les armes du Prophète, vinrent
-habiter dans le Djebel-Nefoussa, à l'ouest de Tripoli de Barbarie.
-
-Mais, repoussés successivement de tous les points où ils s'établirent,
-jalousés partout à cause de leur intelligence et de leur industrie,
-suspectés aussi en raison de leur hétérodoxie, ils s'arrêtèrent enfin
-dans la contrée la plus aride, la plus brûlante, la plus affreuse de
-toutes. On l'appelle en arabe Hammada (échauffée) et Chebka (filet)
-parce qu'elle ressemble à un immense filet de rochers et de rocailles
-noires.
-
-Le pays des Mozabites est situé à cent cinquante kilomètres environ de
-Laghouat.
-
-Voici comment M. le commandant Coÿne, l'homme qui connaît le mieux tout
-le sud de l'Algérie, décrit son arrivée au Mzab dans une brochure des
-plus intéressantes:
-
- «A peu près au centre de la Chebka se trouve une sorte de cirque
- formé par une ceinture de roches calcaires très luisantes et à
- pentes très raides sur l'intérieur. Il est ouvert au nord-ouest et
- au sud-est, par deux tranchées qui laissent passer l'Oued-Mzab. Ce
- cirque, d'environ dix-huit kilomètres de long sur une largeur de deux
- kilomètres au plus, renferme cinq des villes de la confédération du
- Mzab, et les terrains que cultivent exclusivement en jardins les
- habitants de cette vallée.
-
- «Vue de l'extérieur et du côté du nord et de l'est, cette ceinture
- de rochers offre l'aspect d'une agglomération de koubbas étagées,
- les unes au-dessus des autres, sans aucune espèce d'ordre; on dirait
- d'une immense nécropole arabe. La nature elle-même paraît morte. Là,
- aucune trace de végétation ne repose l'œil, les oiseaux de proie
- eux-mêmes semblent fuir ces régions désolées. Seuls les rayons d'un
- implacable soleil se reflètent sur ces murailles de rochers d'un
- blanc grisâtre et produisent, par les ombres qu'ils portent, des
- dessins fantastiques.
-
- «Aussi quel n'est pas l'étonnement, je dirai même l'enthousiasme du
- voyageur lorsque, arrivé sur la crête de cette ligne de rochers, il
- découvre dans l'intérieur du cirque cinq villes populeuses entourées
- de jardins d'une végétation luxuriante, se découpant en vert sombre
- sur les fonds rougeâtres du lit de l'oued Mzab.
-
- «Autour de lui, le désert dénudé, la mort; à ses pieds, la vie et les
- preuves évidentes d'une civilisation avancée.»
-
-Le Mzab est une république, ou plutôt une commune dans le genre de
-celle que tentèrent d'établir les révolutionnaires parisiens en 1871.
-
-Personne au Mzab n'a le droit de rester inactif; et l'enfant, dès
-qu'il peut marcher et porter quelque chose, aide son père à l'arrosage
-des jardins, qui forme la constante et la plus grande occupation des
-habitants. Du matin au soir, le mulet ou le chameau tire, dans le
-seau de cuir, l'eau déversée ensuite dans une rigole ingénieusement
-organisée de façon que pas une goutte du précieux liquide ne soit
-perdue.
-
-Le Mzab compte en outre un grand nombre de barrages pour emmagasiner
-les pluies. Il est donc infiniment plus avancé que notre Algérie.
-
-La pluie! c'est le bonheur, l'aisance assurée, la récolte sauvée pour
-le Mozabite; aussi, dès qu'elle tombe, une espèce de folie s'empare
-des habitants. Ils sortent par les rues, tirent des coups de fusil,
-chantent, courent aux jardins, à la rivière qui se remet à couler, et
-aux digues, dont l'entretien est assuré par chaque citoyen. Dès qu'une
-digue est menacée, tout le monde doit s'y porter.
-
-Et ces gens-là, par leur travail constant, leur industrie et leur
-sagesse, ont fait de la partie la plus sauvage et la plus désolée
-du Sahara un pays vivant, planté, cultivé, où sept villes prospères
-s'étalent au soleil. Aussi le Mozabite est-il jaloux de sa patrie, il
-en défend autant que possible l'entrée aux Européens. Dans certaines
-villes, comme Beni-Isguem, nul étranger n'a le droit de coucher, même
-une seule nuit.
-
-La police est faite par tout le monde. Personne ne refuserait de
-prêter main-forte en cas de besoin. Il n'y a en ce pays ni pauvres ni
-mendiants. Les nécessiteux sont nourris par leur fraction.
-
-Presque tout le monde sait lire et écrire.
-
-On voit partout des écoles, des établissements communaux considérables.
-Et beaucoup de Mozabites, après avoir passé quelque temps dans
-nos villes, reviennent chez eux sachant le français, l'italien et
-l'espagnol.
-
-La brochure du commandant Coÿne contient sur ce curieux petit peuple un
-nombre infini de surprenants détails.
-
-A Bou-Saada, comme dans toutes les oasis et toutes les villes, ce
-sont les Mozabites qui font le commerce, les échanges, tiennent des
-boutiques de toute espèce et se livrent à toutes les professions.
-
-Après quatre jours passés dans cette petite cité saharienne, je suis
-reparti pour la côte.
-
-Les montagnes qu'on rencontre en se dirigeant vers le littoral ont un
-singulier aspect. Elles ressemblent à de monstrueux châteaux forts qui
-auraient des kilomètres de créneaux. Elles sont régulières, carrées,
-entaillées d'une façon mathématique. La plus haute est plate et paraît
-inaccessible. Sa forme l'a fait surnommer: «le Billard». Peu de temps
-avant mon arrivée, deux officiers avaient pu l'escalader pour la
-première fois. Ils ont trouvé sur le sommet deux énormes citernes
-romaines.
-
-
-
-
-LA KABYLIE.--BOUGIE.
-
-
-NOUS voici dans la partie la plus riche et la plus peuplée de
-l'Algérie. Le pays des Kabyles est montagneux, couvert de forêts et de
-champs.
-
-En sortant d'Aumale, on descend vers la grande vallée du Sahel.
-
-Là-bas se dresse une immense montagne, le Djurjura. Ses plus hauts pics
-sont gris comme s'ils étaient couverts de cendres.
-
-Partout, sur les sommets moins élevés, on aperçoit des villages qui,
-de loin, ont l'air de tas de pierres blanches. D'autres demeurent
-accrochés sur les pentes. Dans toute cette contrée fertile, la lutte
-est terrible entre l'Européen et l'indigène pour la possession du sol.
-
-La Kabylie est plus peuplée que le département le plus peuplé de
-France. Le Kabyle n'est pas nomade, mais sédentaire et travailleur. Or,
-l'Algérien n'a pas d'autre préoccupation que de le dépouiller.
-
-Voici les différents systèmes employés pour chasser et spolier les
-misérables propriétaires indigènes.
-
-Un particulier quelconque, quittant la France, va demander au bureau
-chargé de la répartition des terrains une concession en Algérie. On
-lui présente un chapeau avec des papiers dedans, et il tire un numéro
-correspondant à un lot de terre. Ce lot, désormais, lui appartient.
-
-Il part. Il trouve là-bas, dans un village indigène, toute une famille
-installée sur la concession qu'on lui a désignée. Cette famille a
-défriché, mis en rapport ce bien sur lequel elle vit. Elle ne possède
-rien autre chose. L'étranger l'expulse. Elle s'en va, résignée, puisque
-_c'est la loi française_. Mais ces gens, sans ressources désormais,
-gagnent le désert et deviennent des révoltés.
-
-D'autres fois, on s'entend. Le colon européen, effrayé par la chaleur
-et l'aspect du pays, entre en pourparlers avec le Kabyle, qui devient
-son fermier.
-
-Et l'indigène, resté sur _sa_ terre, envoie, bon an mal an, mille,
-quinze cents ou deux mille francs à l'Européen retourné en France.
-
-Cela équivaut à une concession de bureau de tabac.
-
-Autre méthode.
-
-La Chambre vote un crédit de quarante ou cinquante millions destinés à
-la colonisation de l'Algérie.
-
-Que va-t-on faire de cet argent? Sans doute on construira des barrages,
-on boisera les sommets pour retenir l'eau, on s'efforcera de rendre
-fertiles les plaines stériles?
-
-Nullement. On exproprie l'Arabe. Or, en Kabylie, la terre a acquis une
-valeur considérable. Elle atteint dans les meilleurs endroits SEIZE
-CENTS FRANCS L'HECTARE et elle se vend communément huit cents francs.
-Les Kabyles, propriétaires, vivent tranquilles sur leurs exploitations.
-Riches, ils ne se révoltent pas; ils ne demandent qu'à rester en paix.
-
-Qu'arrive-t-il? on dispose de cinquante millions. La Kabylie est le
-plus beau pays d'Algérie. Eh bien, on exproprie les Kabyles au profit
-de colons inconnus.
-
-Mais comment les exproprie-t-on? On leur paye QUARANTE FRANCS l'hectare
-qui vaut au minimum HUIT CENTS FRANCS.
-
-Et le chef de famille s'en va sans rien dire (c'est la loi) n'importe
-où, avec son monde, les hommes désœuvrés, les femmes et les enfants.
-
-Ce peuple n'est point commerçant ni industriel, il n'est que
-cultivateur.
-
-Donc, la famille vit tant qu'il reste quelque chose de la somme
-dérisoire qu'on lui a donnée. Puis la misère arrive. Les hommes
-prennent le fusil et suivent un Bou-Amama quelconque pour prouver une
-fois de plus que l'Algérie ne peut être gouvernée que par un militaire.
-
-On se dit: Nous laissons l'indigène dans les parties fertiles tant que
-nous manquons d'Européens; puis, quand il en vient, nous exproprions
-le premier occupant.--Très bien. Mais, quand vous n'aurez plus de
-parties fertiles, que ferez-vous?--Nous fertiliserons, parbleu!--Eh
-bien, pourquoi ne fertilisez-vous pas tout de suite, puisque vous avez
-cinquante millions?
-
-Comment! vous voyez des compagnies particulières créer des barrages
-gigantesques pour donner de l'eau à des régions entières; vous savez,
-par les travaux remarquables d'ingénieurs de talent, qu'il suffirait de
-boiser certains sommets pour gagner à l'agriculture des lieues de pays
-qui s'étendent au-dessous, et vous ne trouvez pas d'autre moyen que
-celui d'expulser les Kabyles!
-
-Il est juste d'ajouter qu'une fois le Tell franchi, la terre devient
-nue, aride, presque impossible à cultiver. Seul, l'Arabe, qui se
-nourrit avec deux poignées de farine par jour et quelques figues, peut
-subsister dans ces contrées desséchées. L'Européen n'y trouve pas sa
-vie. Il ne reste donc en réalité que des espaces restreints pour y
-installer des colons, à moins de..... chasser l'indigène. Ce qu'on fait.
-
-En somme, à part les heureux propriétaires de la plaine de la Mitidja,
-ceux qui ont obtenu des terres en Kabylie par un des procédés que je
-viens d'indiquer, et, en général, à part tous ceux qui sont installés
-le long de la mer, dans l'étroite bande de terre que l'Atlas délimite,
-les colons crient misère. Et l'Algérie ne peut plus recevoir qu'un
-nombre assez faible d'étrangers. Elle ne les nourrirait pas.
-
-Cette colonie, d'ailleurs, est infiniment difficile à administrer pour
-des raisons aisées à comprendre.
-
-Grande comme un royaume d'Europe, l'Algérie est formée de régions très
-diverses, habitées par des populations essentiellement différentes.
-Voilà ce qu'aucun gouvernement n'a paru comprendre jusqu'ici.
-
-Il faut une connaissance approfondie de chaque contrée pour prétendre
-la gouverner, car chacune a besoin de lois, de règlements, de
-dispositions et de précautions totalement opposés. Or, le gouverneur,
-quel qu'il soit, ignore fatalement et absolument toutes ces questions
-de détail et de mœurs; il ne peut donc que s'en rapporter aux
-administrateurs qui le représentent.
-
-Quels sont ces administrateurs? Des colons? Des gens élevés dans le
-pays, au courant de tous ses besoins? Nullement! Ce sont simplement les
-petits jeunes gens venus de Paris à la suite du vice-roi.
-
-Voilà donc un de ces jeunes ignorants administrant cinquante ou cent
-mille hommes. Il fait sottise sur sottise et ruine le pays. C'est
-naturel.
-
-Il existe des exceptions. Parfois le délégué tout-puissant du
-gouverneur travaille, cherche à s'instruire et à comprendre. Il lui
-faudrait dix ans pour se mettre un peu au courant. Au bout de six mois,
-on le change. On l'envoie, pour des raisons de famille, de convenances
-personnelles ou autres, de la frontière de Tunis à la frontière du
-Maroc; et là il se remet aussitôt à administrer avec les mêmes moyens
-qu'il employait là-bas, confiant dans son commencement d'expérience,
-appliquant à ces populations essentiellement différentes les mêmes
-règlements et les mêmes procédés.
-
-Ce n'est donc pas un bon gouverneur qu'il faut avant tout, mais un bon
-entourage du gouverneur.
-
-On a tenté, pour remédier à ce déplorable état de choses, à ces
-désastreuses coutumes, de créer une école d'administration, où les
-principes élémentaires, indispensables pour conduire ce pays, seraient
-inculqués à toute une classe de jeunes gens. On échoua. L'entourage de
-M. Albert Grévy fit avorter ce projet. Le favoritisme, encore une fois,
-eut la victoire.
-
-Le personnel des administrateurs est donc recruté de la plus
-singulière façon. On y trouve aussi, il est vrai, quelques hommes
-intelligents et travailleurs. Enfin le gouvernement, à court de
-candidats capables, fait des avances aux anciens officiers des bureaux
-arabes. Ceux-là connaissent au moins fort bien les indigènes; mais il
-est difficile d'admettre que leur changement de costume ait changé
-immédiatement leurs principes d'administration; et il ne faut pas
-alors les chasser avec fureur quand ils portent l'uniforme, pour les
-reprendre aussitôt qu'ils ont revêtu la redingote.
-
-Puisque je me suis laissé aller à toucher à ce sujet difficile de
-l'administration de l'Algérie, je veux dire encore quelques mots
-d'une question capitale dont la solution devrait être rapide: c'est
-la question des grands chefs indigènes, qui sont en réalité les seuls
-administrateurs, les administrateurs tout-puissants de toute la partie
-de notre colonie comprise entre le Tell et le désert.
-
-Au début de l'occupation française, on a investi, sous le titre d'Aghas
-ou de Bach-Aghas, les chefs qui offraient le plus de garanties de
-fidélité, d'une autorité fort étendue sur les tribus de toute une
-partie du territoire. Notre action aurait été impuissante; nous y
-avons substitué celle des chefs arabes gagnés à notre cause, en nous
-résignant d'avance aux trahisons possibles; et elles furent assez
-fréquentes. La mesure était sage, politique; elle a donné, en somme,
-d'excellents résultats. Certains Aghas nous ont rendu des services
-considérables, et, grâce à eux, la vie de plusieurs milliers peut-être
-de soldats français a été épargnée.
-
-Mais de ce qu'une mesure a été excellente à un moment donné, il ne
-s'ensuit pas qu'elle demeure parfaite, malgré toutes les modifications
-que le temps apporte dans un pays en voie de colonisation.
-
-Aujourd'hui, la présence parmi les tribus de ces potentats, seuls
-respectés, seuls obéis, est une cause de danger permanent pour nous,
-et un obstacle insurmontable à la civilisation des Arabes. Cependant,
-le parti militaire semble défendre énergiquement le système des chefs
-indigènes contre les tendances à les supprimer du parti civil.
-
-Je ne pourrais traiter cette grave question; mais il suffit d'accomplir
-l'excursion que j'ai faite dans les tribus pour apercevoir clairement
-les énormes inconvénients de la situation actuelle. Je veux simplement
-citer quelques faits.
-
-C'est presque uniquement à l'agha de Saïda qu'est due la longue
-résistance de Bou-Amama.
-
-Dans le début de l'insurrection, cet agha allait rejoindre la colonne
-française avec ses goums. Il rencontra en route les Trafis, mandés dans
-la même intention, et il se joignit à eux.
-
-Mais l'agha de Saïda est chargé de dettes qu'il ne peut payer. Or,
-l'idée lui vint sans doute, pendant la nuit, de faire une razzia, car,
-réunissant son goum, il se précipita sur les Trafis. Ceux-ci, battus
-dans la première attaque, reprirent l'avantage; et l'agha de Saïda fut
-contraint de fuir avec ses hommes.
-
-Or, comme l'agha de Saïda est notre allié, notre ami, notre lieutenant,
-comme il représente l'autorité française, les Trafis se persuadèrent
-que nous avions la main dans l'affaire, et, au lieu de rejoindre le
-camp français, ils firent défection et allèrent immédiatement trouver
-Bou-Amama qu'ils ne quittèrent plus et dont ils constituèrent la
-principale force.
-
-L'exemple est caractéristique, n'est-ce pas? Et l'agha de Saïda est
-resté notre fidèle ami. Il marche sous nos drapeaux!
-
-On cite, d'un autre côté, un célèbre agha que nos chefs militaires
-traitent avec la plus grande considération, parce que son influence est
-considérable, prédominante sur un grand nombre de tribus.
-
-Tantôt il nous aide, tantôt il nous trahit, selon son avantage. Allié
-ouvertement aux Français, dont il tient son autorité, il favorise
-secrètement toutes les insurrections. Il est vrai de dire qu'il lâche
-indifféremment l'un ou l'autre parti sitôt qu'il s'agit de piller.
-
-Après avoir pris une part indéniable à l'assassinat du colonel
-Beauprêtre, le voici aujourd'hui qui marche avec nous. Mais on le
-soupçonne fortement d'avoir participé à beaucoup des mécomptes que nous
-avons subis.
-
-Notre inébranlable allié, l'agha de Frenda, nous a maintes fois
-prévenus du double jeu de ce potentat. Nous avons fermé l'oreille,
-parce qu'il rend à l'autorité militaire des services intéressés, quitte
-à en rendre d'autres à nos ennemis.
-
-Cette situation particulière, la protection ouverte dont nous couvrons
-ce chef, lui assure l'impunité pour une multitude de forfaits qu'il
-commet journellement.
-
-Voici ce qui se passe.
-
-Les Arabes, par toute l'Algérie, se volent les uns les autres. Il
-n'est point de nuit où on ne nous signale vingt chameaux volés à
-droite, cent moutons à gauche, des bœufs enlevés auprès de Biskra, des
-chevaux auprès de Djelfa. Les voleurs restent toujours introuvables.
-Et pourtant il n'est pas un officier de bureau arabe qui ignore où
-va le bétail volé! Il va chez cet agha qui sert de recéleur à tous
-les bandits du désert. Les bêtes enlevées sont mêlées à ses immenses
-troupeaux; il en garde une partie pour prix de sa complaisance, et rend
-les autres au bout d'un certain temps, lorsque le danger de poursuites
-est passé.
-
-Personne, dans le Sud, n'ignore cette situation.
-
-Mais on a besoin de cet homme, à qui on a laissé prendre une immense
-influence, augmentée chaque jour par l'aide qu'il donne à tous les
-maraudeurs; et on ferme les yeux.
-
-Aussi ce chef est-il incalculablement riche, tandis que l'agha de
-Djelfa, par exemple, s'est en partie ruiné à servir les intérêts de la
-colonisation, en créant des fermes, en défrichant, etc.
-
-Maintenant, en dehors de cet ordre de faits, une foule d'autres
-inconvénients plus graves encore résultent de la présence dans les
-tribus de ces potentats indigènes. Pour bien s'en rendre compte, il
-faut avoir une notion exacte de l'Algérie actuelle.
-
-Le territoire et la population de notre colonie sont divisés d'une
-façon très nette.
-
-Il y a d'abord les villes du littoral, qui n'ont guère plus de
-relations avec l'intérieur de l'Algérie que n'en ont les villes de
-France elles-mêmes avec cette colonie.
-
-Les habitants des villes algériennes de la côte sont essentiellement
-sédentaires; ils ne font que ressentir le contre-coup des événements
-qui se passent dans l'intérieur, mais leur action sur le territoire
-arabe est nulle absolument.
-
-La seconde zone, le Tell, est en partie occupée par les colons
-européens. Or, le colon ne voit dans l'Arabe que l'ennemi à qui il faut
-disputer la terre. Il le hait instinctivement, le poursuit sans cesse
-et le dépouille quand il peut. L'Arabe le lui rend.
-
-L'hostilité guerroyante des Arabes et des colons empêche donc que ces
-derniers aient aucune action civilisatrice sur les premiers. Dans
-cette région, il n'y a encore que demi-mal. L'élément européen tendant
-sans cesse à éliminer l'élément indigène, il ne faudra pas une période
-de temps bien longue pour que l'Arabe, ruiné ou dépossédé, se réfugie
-plus au sud.
-
-Or, il est indispensable que ces voisins vaincus restent toujours
-tranquilles. Pour cela, il faut que notre autorité s'exerce chez eux
-à tous les instants, que notre action soit incessante, et surtout que
-notre influence prédomine.
-
-Que se passe-t-il aujourd'hui?
-
-Les tribus, égrenées sur un immense espace de pays, ne reçoivent jamais
-la visite d'Européens. Seuls, les officiers des bureaux font de temps
-en temps une tournée d'inspection, et se contentent de demander aux
-caïds ce qui se passe dans la tribu.
-
-Mais le caïd est placé sous l'autorité du chef indigène, l'agha ou
-le bach-agha. Si ce chef est de grande tente, d'une illustre famille
-respectée au désert, son influence alors est illimitée. Tous les caïds
-lui obéissent comme ils auraient fait avant l'occupation française;
-et rien de ce qui se passe ne parvient jamais à la connaissance de
-l'autorité militaire.
-
-La tribu est alors un monde fermé par le respect et la crainte de
-l'agha qui, continuant les traditions de ses ancêtres, exerce des
-exactions de toute sorte sur les Arabes ses sujets. Il est maître, se
-fait donner ce qui lui plaît, tantôt cent moutons, tantôt deux cents,
-se comporte enfin comme un petit tyran; et, comme il tient de nous
-son autorité, c'est la continuation de l'ancien régime arabe sous le
-gouvernement français, le vol hiérarchique, etc., sans compter que nous
-ne sommes rien, et que nous ignorons tout à fait l'état du pays.
-
-C'est uniquement à cette situation que nous devons le peu de soupçons
-que nous avons toujours des révoltes, jusqu'au moment où elles éclatent.
-
-Donc, la présence des grands chefs indigènes recule indéfiniment
-l'influence réelle et directe de l'autorité française sur les tribus,
-qui restent pour nous un monde fermé.
-
-Le remède? Le voici. Presque tous ces chefs, sauf deux ou trois, ont
-besoin d'argent. Il faut leur donner dix, vingt, trente mille livres
-de rente en raison de leur influence et des services qu'ils nous ont
-rendus jadis, et les contraindre à vivre soit à Alger, soit dans
-une autre ville du littoral. Certains militaires prétendent qu'une
-insurrection suivrait cette mesure. Ils ont leurs raisons... connues.
-D'autres officiers, vivant dans l'intérieur, affirment au contraire que
-ce serait l'apaisement.
-
-Ce n'est pas tout. Il faudrait remplacer ces hommes par des
-fonctionnaires civils, vivant constamment dans les tribus et exerçant
-sur les caïds une autorité directe. De cette façon, la civilisation,
-peu à peu, pourrait pénétrer dans ces contrées, une fois ce grand
-obstacle écarté.
-
-Mais les réformes utiles sont longues à venir, en Algérie comme en
-France.
-
-J'ai eu, en traversant la Kabylie, une preuve de la complète
-impuissance de notre action même dans les tribus qui vivent au milieu
-des Européens.
-
-J'allais vers la mer, en suivant la longue vallée qui conduit de
-Beni-Mansour à Bougie. Devant nous, au loin, un nuage épais et
-singulier fermait l'horizon. Sur nos têtes le ciel était de ce bleu
-laiteux, qu'il prend l'été, dans ces chaudes contrées; mais, là-bas,
-une nuée brune à reflets jaunes, qui ne semblait être ni un orage, ni
-un brouillard, ni une de ces épaisses tempêtes de sable qui passent
-avec la furie d'un ouragan, ensevelissait dans son ombre grise le
-pays entier. Cette nue opaque, lourde, presque noire à son pied et
-plus légère dans les hauteurs du ciel, barrait, comme un mur, la large
-vallée. Puis, on crut tout à coup sentir dans l'air immobile une vague
-odeur de bois brûlé. Mais quel incendie géant aurait pu produire cette
-montagne de fumée?
-
-C'était de la fumée en effet. Toutes les forêts kabyles avaient pris
-feu.
-
-Bientôt on entra dans ces demi-ténèbres suffocantes. On ne voyait plus
-rien à cent mètres devant soi. Les chevaux soufflaient fortement. Le
-soir semblait venu et une brise insensible, une de ces brises lentes
-qui remuent à peine les feuilles, poussait vers la mer cette nuit
-flottante.
-
-On attendit deux heures dans un village pour avoir des nouvelles;
-puis notre petite voiture se remit en route, alors que la vraie nuit
-s'était, à son tour, étendue sur la terre.
-
-Une lueur confuse, lointaine encore, éclairait le ciel comme un
-météore. Elle grandissait, grandissait, se dressait devant l'horizon,
-plutôt sanglante que brillante. Mais soudain, à un brusque détour
-de la vallée, je me crus en face d'une ville immense, illuminée.
-C'était une montagne entière, brûlée déjà, avec toutes les broussailles
-refroidies, tandis que les troncs des chênes et des oliviers restaient
-incandescents, charbons énormes, debout par milliers, ne fumant déjà
-plus, mais pareils à des foules de lumières colossales, alignées ou
-éparses, figurant des boulevards démesurés, des places, des rues
-tortueuses, le hasard, l'emmêlement ou l'ordre qu'on remarque quand on
-voit de loin une cité éclairée dans la nuit.
-
-A mesure qu'on allait, on se rapprochait du grand foyer, et la clarté
-devenait éclatante. Pendant cette seule journée la flamme avait
-parcouru vingt kilomètres de bois.
-
-Quand je découvris la ligne embrasée, je demeurai épouvanté et ravi
-devant le plus terrible et le plus saisissant spectacle que j'aie
-encore vu. L'incendie, comme un flot, marchait sur une largeur
-incalculable. Il rasait le pays, avançait sans cesse, et très vite.
-Les broussailles flambaient, s'éteignaient. Pareils à des torches, les
-grands arbres brûlaient lentement, agitant de hauts panaches de feu,
-tandis que la courte flamme des taillis galopait en avant.
-
-Toute la nuit nous avons suivi le monstrueux brasier. Au jour levant
-nous atteignions la mer.
-
-Enfermé par une ceinture de montagnes bizarres, aux crêtes dentelées,
-étranges et charmantes, aux flancs boisés, le golfe de Bougie, bleu
-d'un bleu crémeux et clair cependant, d'une incroyable transparence,
-s'arrondit sous le ciel d'azur, d'un azur immuable qu'on dirait figé.
-
-Au bout de la côte, à gauche, sur la pente rapide du mont, dans une
-nappe de verdure, la ville dégringole vers la mer comme un ruisseau de
-maisons blanches.
-
-Elle donne, quand on y pénètre, l'impression d'une de ces mignonnes
-et invraisemblables cités d'opéra dont on rêve parfois en des
-hallucinations de pays invraisemblables.
-
-Elle a des maisons mauresques, des maisons françaises et des ruines
-partout, de ces ruines qu'on voit au premier plan des décors, en face
-d'un palais de carton.
-
-En arrivant, debout près de la mer, sur le quai où abordent les
-transatlantiques, où sont attachés ces bateaux pêcheurs de là-bas, dont
-la voile a l'air d'une aile, au milieu d'un vrai paysage de féerie, on
-rencontre un débris si magnifique qu'il ne semble pas naturel. C'est la
-vieille porte Sarrasine, envahie de lierre.
-
-Et dans les bois montueux autour de la cité, partout des ruines, des
-pans de murailles romaines, des morceaux de monuments sarrasins, des
-restes de constructions arabes.
-
-Le jour s'écoula, tranquille et brûlant, puis la nuit vint. Alors on
-eut tout autour du golfe une vision surprenante. A mesure que les
-ombres s'épaississaient, une autre lueur que celle du jour envahissait
-l'horizon. L'incendie, comme une armée assiégeante, enfermait la ville,
-se resserrait autour d'elle. Des foyers nouveaux, allumés par les
-Kabyles, apparaissaient coup sur coup, reflétés merveilleusement dans
-les eaux calmes du vaste bassin qu'entouraient les côtes embrasées. Le
-feu, tantôt avait l'air d'une guirlande de lanternes vénitiennes, d'un
-serpent aux anneaux de flamme se tordant et rampant sur les ondulations
-de la montagne, tantôt il jaillissait comme une éruption de volcan,
-avec un centre éclatant et un immense panache de fumée rouge, selon
-qu'il consumait des étendues plantées de taillis ou des bois de haute
-futaie.
-
-Je demeurai six jours dans ce pays flambant, puis je partis par
-cette route incomparable qui contourne le golfe et va le long des
-monts, dominée par des forêts, dominant d'autres forêts et des sables
-sans fin, des sables d'or que baignent les flots tranquilles de la
-Méditerranée.
-
-Tantôt l'incendie atteignait le chemin. Il fallait sauter de voiture
-pour écarter les arbres ardents tombés devant nous; tantôt nous
-allions, au galop des quatre chevaux, entre deux vagues de feu, l'une
-descendant au fond d'un ravin où coulait un gros torrent, l'autre
-escaladant jusqu'aux sommets, et rongeant la montagne dont elle mettait
-à nu la peau roussie. Des côtes incendiées, éteintes et refroidies,
-semblaient couvertes d'un voile noir, d'un voile de deuil.
-
-Parfois nous traversions des contrées encore intactes. Les colons,
-inquiets, debout sur leurs portes, nous demandaient des nouvelles du
-feu, comme on s'informait en France, au moment de la guerre allemande,
-de la marche de l'ennemi.
-
-On apercevait des chacals, des hyènes, des renards, des lièvres, cent
-animaux différents fuyant devant le fléau, affolés par l'épouvante de
-la flamme.
-
-Au détour d'un vallon, je vis soudain les cinq fils télégraphiques si
-chargés d'hirondelles qu'ils ployaient étrangement, formant ainsi,
-entre chaque poteau, cinq guirlandes d'oiseaux.
-
-Mais le cocher fit claquer son grand fouet. Un nuage de bêtes s'envola,
-s'éparpilla dans l'air, et les gros fils de fer, soulagés tout à coup,
-bondirent, se détendant comme la corde d'un arc. Ils palpitèrent
-longtemps encore, agités de longues vibrations qui se calmaient peu à
-peu.
-
-Mais bientôt nous pénétrâmes dans les gorges du Chabet-el-Akhra.
-Laissant la mer à gauche, on entre dans la montagne entr'ouverte.
-Ce passage est un des plus grandioses qu'on puisse voir. La coupure
-souvent se rétrécit; des pics de granit, nus, rougeâtres, bruns ou
-bleus, se rapprochent, ne laissant à leur pied qu'un mince passage pour
-l'eau; et la route n'est plus qu'une étroite corniche taillée dans le
-roc même, au-dessus du torrent qui roule.
-
-L'aspect de cette gorge aride, sauvage et superbe, change à tout
-instant. Les deux murailles qui l'enferment s'élèvent parfois à près de
-deux mille mètres; et le soleil ne peut pénétrer au fond de ce puits
-que juste au moment où il passe au-dessus.
-
-A l'entrée, de l'autre côté, on arrive au village de Kerrata. Les
-habitants, depuis huit jours, regardaient la fumée noire de l'incendie
-sortir du sombre défilé comme d'une gigantesque cheminée.
-
-Le gouvernement de l'Algérie a prétendu après coup que ce désastre,
-qu'il aurait pu facilement empêcher avec un peu de prévoyance et
-d'énergie, ne venait pas des Kabyles. On a dit aussi que les forêts
-brûlées ne contenaient pas plus de cinquante mille hectares.
-
-Voici d'abord une dépêche du sous-préfet de Philippeville:
-
- _J'ai été informé de Jemmapes par maire et administrateur que
- toutes les concessions forestières sont anéanties et que le feu a
- ravagé tous les douars de la commune mixte. Les villages de Gastu,
- Aïn-Cherchar, le Djendel ont été menacés._
-
- _A Philippeville, tous les massifs boisés ont brûlé._
-
- _Stora, Saint-Antoine, Valée, Damrémont, ont failli devenir la proie
- des flammes._
-
- _A El-Arrouch, peu de dégâts en dehors de cinq cents hectares brûlés
- dans les douars des Oulad-Messaoud, Hazabra et El-Ghedir._
-
- _A Saint-Charles_, six cents hectares _brûlés environ entre
- l'Oued-Deb et l'Oued-Goudi, et_ huit cents hectares _au nord-est et
- au sud-est. Fourrages et gourbis détruits._
-
- _A Collo mixte et Attia, le feu a tout ravagé._
-
- _Les concessions Teissier, Lesseps, Levat, Lefebvre, Sider, Bessin,
- etc., sont détruites en tout ou partie. Plus_ quarante mille hectares
- _de bois domaniaux. Des fermes, des maisons du Zériban ont été
- dévorées par les flammes. On compte de nombreuses victimes humaines._
-
- _Ce matin, nous avons enterré trois zouaves morts victimes de leur
- dévouement près de Valée._
-
- _Les dégâts sont incalculables et ne peuvent être évalués même
- approximativement._
-
- _Le danger a disparu en grande partie par suite de la destruction de
- tous les bois. Le vent a aussi changé de direction, et je pense qu'on
- se rendra maître des derniers foyers, notamment dans les propriétés
- Besson, de Collo, et à l'Estaya près Robertville._
-
- _J'ai envoyé hier cent cinquante hommes de troupes à Collo, en
- réquisitionnant un transatlantique de passage._
-
-Ajoutons à cela les incendies des forêts du Zeramna, du Fil-Fila, du
-Fendeck, etc.
-
-M. Bisern, adjudicataire pour quatorze années des forêts d'El-Milia, a
-écrit ceci:
-
- _Mon personnel a fait preuve de la plus grande énergie; il s'est
- exposé très gravement, et par deux fois nous avons pu nous rendre
- maîtres du feu. C'est en pure perte. Pendant que nous le combattions
- d'un côté, les Arabes le rallumaient d'un autre, et dans plusieurs
- endroits différents._
-
-Voici une lettre d'un propriétaire:
-
- _J'ai l'honneur de vous signaler que, vers le milieu de la nuit de
- dimanche à lundi, mon fermier Ripeyre, de garde sur ma propriété
- sise au-dessus du champ de manœuvre, a vu quatre tentatives
- d'incendie: dans le terrain communal, à quelques centaines de mètres
- de ma propriété, une autre au-dessus de Damrémont, et la quatrième
- au-dessus de Valée. Le vent ayant manqué, le feu n'a pu se propager._
-
-Voici une dépêche de Djidjelli:
-
- Djidjelli, 23 août, 3 h. 16 soir.
-
- _Le feu ravage la concession forestière des Beni-Amram, appartenant à
- M. Carpentier, Édouard, de Djidjelli._
-
- _La nuit dernière, il a été allumé en vingt endroits différents; un
- cantonnier, arrivant de la mine de Cavalho, a vu distinctement tous
- les foyers._
-
- _Ce matin, presque sous les yeux du caïd Amar-ben-Habilès, de la
- tribu des Beni-Foughal, le feu a été mis au canton de Mezrech; et un
- quart d'heure après il prenait sur un autre point du même canton, en
- sens contraire du vent._
-
- _Enfin, au même instant, à quatre cents pas du groupe formé par le
- caïd et une cinquantaine d'Arabes de sa tribu, toujours à l'opposé de
- la direction du vent, un nouveau foyer d'incendie éclatait._
-
- _Il est donc de toute évidence que le feu est mis par les populations
- indigènes, et en exécution d'un mot d'ordre donné._
-
-J'ajouterai que, ayant moi-même passé six jours au milieu du pays
-incendié, j'ai vu, de mes yeux vu, en une seule nuit, le feu jaillir
-simultanément sur huit points différents, au milieu des bois, à dix
-kilomètres de toute demeure.
-
-Il est certain que si nous exercions une surveillance active dans les
-tribus, ces désastres, qui se reproduisent tous les quatre ou cinq ans,
-n'auraient point lieu.
-
-Le gouvernement croit avoir fait ce qu'il faut quand il a renouvelé,
-à l'approche des grandes chaleurs, les instructions concernant
-l'établissement des postes-vigies institués par l'article 4 de la loi
-du 17 juillet 1874. Cet article est ainsi conçu:
-
-«Les populations indigènes, dans les régions forestières, seront,
-pendant la période du 1er juillet au 1er novembre, astreintes, sous les
-pénalités édictées à l'article 8, à un service de surveillance, qui
-sera réglé par le gouverneur général.»
-
-On soupçonne les indigènes de vouloir incendier les forêts... et on les
-leur confie à garder!
-
-N'est-ce pas d'une naïveté monumentale?
-
-Cet article sans doute a été ponctuellement exécuté. Chaque indigène
-était à son poste... Seulement... il a mis le feu.
-
-Un autre article, il est vrai, prescrit une surveillance spéciale
-exercée par un officier désigné chaque année par le gouverneur général.
-
-Cet article ne reçoit jamais ou presque jamais d'exécution.
-
-Ajoutons que l'administration forestière, la plus tracassière peut-être
-des administrations algériennes, fait en général tout ce qu'il faut
-pour exaspérer les indigènes.
-
-Enfin, pour résumer la question de la colonisation, le gouvernement,
-afin de favoriser l'établissement des Européens, emploie, vis-à-vis
-des Arabes, des moyens absolument iniques. Comment les colons ne
-suivraient-ils pas un exemple qui concorde si bien avec leurs intérêts.
-
-Il faut constater cependant que, depuis quelques années, des hommes
-fort capables, très experts dans toutes les questions de culture,
-semblent avoir fait entrer la colonie dans une voie sensiblement
-meilleure. L'Algérie devient productive sous les efforts des derniers
-venus. La population qui se forme ne travaille plus seulement pour des
-intérêts personnels, mais aussi pour des intérêts français.
-
-Il est certain que la terre, entre les mains de ces hommes, donnera
-ce qu'elle n'aurait jamais donné entre les mains des Arabes; il est
-certain aussi que la population primitive disparaîtra peu à peu; il est
-indubitable que cette disparition sera fort utile à l'Algérie, mais il
-est révoltant qu'elle ait lieu dans les conditions où elle s'accomplit.
-
-
-
-
-CONSTANTINE.
-
-
-DU Chabet jusqu'à Sétif on croit traverser un pays en or. Les moissons
-coupées haut et non fauchées ras comme en France, pilées par les pieds
-des troupeaux, mêlant leur jaune clair de paille au rouge plus foncé du
-sol, donnent juste à la terre la teinte chaude et riche des vieilles
-dorures.
-
-Sétif est l'une des villes les plus laides qu'on puisse voir.
-
-Puis on traverse, jusqu'à Constantine, d'interminables plaines. Les
-bouquets de verdure, de place en place, les font ressembler à une table
-de sapin sur laquelle on aurait éparpillé des arbres de Nuremberg.
-
-Et voici Constantine, la cité phénomène, Constantine l'étrange, gardée,
-comme par un serpent qui se roulerait à ses pieds, par le Roumel, le
-fantastique Roumel, fleuve de poème qu'on croirait rêvé par Dante,
-fleuve d'enfer coulant au fond d'un abîme rouge comme si les flammes
-éternelles l'avaient brûlé. Il fait une île de sa ville, ce fleuve
-jaloux et surprenant; il l'entoure d'un gouffre terrible et tortueux,
-aux rocs éclatants et bizarres, aux murailles droites et dentelées.
-
-La cité, disent les Arabes, a l'air d'un bournous étendu. Ils
-l'appellent Belad-el-Haoua, la cité de l'air, la cité du ravin, la
-cité des passions. Elle domine des vallées admirables pleines de
-ruines romaines, d'aqueducs aux arcades géantes, pleines aussi d'une
-merveilleuse végétation. Elle est dominée par les hauteurs de Mansoura
-et de Sidi-Meçid.
-
-Elle apparaît debout sur son roc, gardée par son fleuve, comme une
-reine. Un vieux dicton la glorifie: «Bénissez, dit-il à ses habitants,
-la mémoire de vos aïeux qui ont construit votre ville sur un roc. Les
-corbeaux fientent ordinairement sur les gens, tandis que vous fientez
-sur les corbeaux.»
-
-Les rues populeuses sont plus agitées que celles d'Alger, grouillantes
-de vie, traversées sans cesse par les êtres les plus divers, par
-des Arabes, des Kabyles, des Biskris, des Mzabis, des Nègres, des
-Mauresques voilées, des spahis rouges, des turcos bleus, des kadis
-graves, des officiers reluisants. Et les marchands poussent devant eux
-des ânes, ces petits bourricots d'Afrique hauts comme des chiens, des
-chevaux, des chameaux lents et majestueux.
-
-Salut aux Juives. Elles sont ici d'une beauté superbe, sévère et
-charmante. Elles passent drapées plutôt qu'habillées, drapées en des
-étoffes éclatantes, avec une incomparable science des effets, des
-nuances, de ce qu'il faut pour les rendre belles. Elles vont, les bras
-nus depuis l'épaule, des bras de statues qu'elles exposent hardiment au
-soleil ainsi que leur calme visage aux lignes pures et droites. Et le
-soleil semble impuissant à mordre cette chair polie.
-
-Mais la gaieté de Constantine, c'est le peuple mignon des petites
-filles, des toutes petites. Attifées comme pour une fête costumée,
-vêtues de robes traînantes de soie bleue ou rouge, portant sur la tête
-de longs voiles d'or ou d'argent, les sourcils peints, allongés comme
-un arc au-dessus des deux yeux, les ongles teints, les joues et le
-front parfois tatoués d'une étoile, le regard hardi et déjà provocant,
-attentives aux admirations, elles trottinent, donnant la main à quelque
-grand Arabe, leur serviteur.
-
-On dirait quelque nation de conte de fées, une nation de petites
-femmes galantes; car elles ont l'air femme, ces fillettes, femmes par
-leur toilette, par leur coquetterie éveillée déjà, par les apprêts de
-leur visage. Elles appellent de l'œil, comme les grandes; elles sont
-charmantes, inquiétantes, et irritantes comme des monstres adorables.
-On dirait un pensionnat de courtisanes de dix ans, de la graine d'amour
-qui vient d'éclore.
-
-Mais nous voici devant le palais d'Hadj-Ahmed, un des plus complets
-échantillons de l'architecture arabe, dit-on. Tous les voyageurs l'ont
-célébré, l'ont comparé aux habitations des Mille et une Nuits.
-
-Il n'aurait rien de remarquable si les jardins intérieurs ne lui
-donnaient un caractère oriental fort joli. Il faudrait un volume pour
-raconter les férocités, les dilapidations, toutes les infamies de celui
-qui l'a construit avec les matériaux précieux enlevés, arrachés aux
-riches demeures de la ville et des environs.
-
-Le quartier arabe de Constantine tient une moitié de la cité. Les rues
-en pente, plus emmêlées, plus étroites encore que celles d'Alger, vont
-jusqu'au bord du gouffre, où coule l'oued Roumel.
-
-Huit ponts jadis traversaient ce précipice. Six de ces ponts sont en
-ruines aujourd'hui. Un seul, d'origine romaine, nous donne encore une
-idée de ce qu'il fut. Le Roumel, de place en place, disparaît sous
-des arches colossales qu'il a creusées lui-même. Sur l'une d'elles,
-fut bâti le pont. La voûte naturelle où passe le fleuve est élevée
-de quarante et un mètres, son épaisseur est de dix-huit mètres; les
-fondations de la construction romaine sont donc à _cinquante-neuf_
-mètres au-dessus de l'eau; et le pont avait lui-même deux étages, deux
-rangées d'arches superposées sur l'arche géante de la nature.
-
-Aujourd'hui, un pont en fer, d'une seule arche, donne entrée dans
-Constantine.
-
-Mais il faut partir, et gagner Bône, jolie ville blanche qui rappelle
-celles des côtes de France sur la Méditerranée.
-
-Le _Kléber_ chauffe le long du quai. Il est six heures. Le soleil
-s'enfonce, là-bas, derrière le désert, quand le paquebot se met en
-marche.
-
-Et je reste jusqu'à la nuit sur le pont, les yeux tournés vers la terre
-qui disparaît dans un nuage empourpré, dans l'apothéose du couchant,
-dans une cendre d'or rose semée sur le grand manteau d'azur du ciel
-tranquille.
-
-
- _Au Soleil_ a paru, abrégé en quelques endroits, dans _la Revue
- Bleue_ (Revue politique et littéraire) de décembre 1883 et janvier
- 1884.
-
- Maupassant a repris et refondu dans ce livre d'assez nombreuses
- chroniques parues dans _le Gaulois_ en 1881.
-
-
-
-
-EN CORSE
-
-LA PATRIE DE COLOMBA.
-
-
- Ajaccio, 24 septembre 1880.
-
-LE port de Marseille bruit, remue, palpite sous une pluie de soleil, et
-le bassin de la Joliette, où des centaines de paquebots projettent sur
-le ciel leur fumée noire et leur vapeur blanche, est plein de cris et
-de mouvement pour les départs prochains.
-
-Marseille est la ville nécessaire sur cette côte aride, qu'on dirait
-rongée par une lèpre.
-
-Des Arabes, des nègres, des Turcs, des Grecs, des Italiens, d'autres
-encore, presque nus, drapés en des loques bizarres, mangeant des
-nourritures sans nom, accroupis, couchés, vautrés sous la chaleur de ce
-ciel brûlant, rebuts de toutes les races, marqués de tous les vices,
-êtres errants sans famille, sans attaches au monde, sans lois, vivant
-au hasard du jour dans ce port immense, prêts à toutes les besognes,
-acceptant tous les salaires, grouillant sur le sol comme sur eux
-grouille la vermine, font de cette ville une sorte de fumier humain où
-fermente échouée là toute la pourriture de l'Orient.
-
-Mais un grand paquebot de la Compagnie transatlantique quitte lentement
-son point d'attache en poussant des mugissements prolongés, car le
-sifflet n'existe déjà plus; il est remplacé par une sorte de cri de
-bête, une voix formidable qui sort du ventre fumant du monstre. Le
-navire tout doucement passe au milieu de ses frères prêts à partir
-aussi, et dont les flancs sont pleins de rumeurs; il quitte le port, et
-tout à coup comme pris d'une ardeur, il s'élance, ouvre la mer, laisse
-derrière lui un sillage immense, pendant que fuient les côtes et que
-Marseille disparaît à l'horizon.
-
-La nuit vient; des gens souffrent, allongés en des lits étroits, et
-leurs soupirs douloureux se mêlent au ronflement précipité de l'hélice,
-qui secoue les cloisons, et au remous de l'eau fendue et rejetée
-écumante par le poitrail du paquebot dont les yeux allumés, l'un vert
-et l'autre rouge, regardent au loin, dans l'ombre. Puis l'horizon pâlit
-vers l'Orient et, dans la clarté douteuse du jour levant, une tache
-grise apparaît au loin sur l'eau. Elle grandit comme sortant des flots,
-se découpe, festonne étrangement sur le bleu naissant du ciel; on
-distingue enfin une suite de montagnes escarpées, sauvages, arides, aux
-formes dures, aux arêtes aiguës, aux pointes élancées, c'est la Corse,
-la terre de la vendetta, la patrie des Bonaparte.
-
-De petits îlots, portant des phares, apparaissent plus loin; ils
-s'appellent les Sanguinaires et indiquent l'entrée du golfe d'Ajaccio.
-Ce golfe profond se creuse au milieu de collines charmantes, couvertes
-de bois d'oliviers que traversent parfois comme des ossements de granit
-d'énormes rochers gris, plus hauts que les arbres. Puis, après un
-détour, la ville toute blanche, assise au pied d'une montagne, avec
-sa grâce méridionale, mire dans le bleu violent de la Méditerranée
-ses maisons italiennes à toit plat. Le grand navire jette l'ancre
-à deux cents mètres du quai, et le représentant de la Compagnie
-transatlantique, M. Lanzi, met en garde les voyageurs contre la
-rapacité des mariniers qui opèrent le débarquement.
-
-La ville, jolie et propre, semble écrasée déjà, malgré l'heure
-matinale, sous l'ardent soleil du Midi. Les rues sont plantées de beaux
-arbres; il y a dans l'air comme un sourire de bienvenue où des parfums
-inconnus flottent, des aromes puissants, cette odeur sauvage de la
-Corse, qui faisait s'attendrir encore le grand Napoléon mourant là-bas
-sur son rocher de Sainte-Hélène.
-
-On reconnaît tout de suite qu'on est ici dans la patrie des Bonaparte.
-Partout des statues du Premier Consul et de l'Empereur, des bustes, des
-images, des inscriptions des noms de rues rappellent le souvenir de
-cette race.
-
-Des paroles qu'on surprend sur les places publiques font dresser
-l'oreille. Comment on cause encore politique ici? Les passions
-s'allument? On croit sacrées ces choses qui maintenant ne nous
-intéressent guère plus que des tours de cartes bien faits? Vraiment
-la Corse est fort en retard; cependant, on dirait qu'un événement se
-prépare. On rencontre plus de gens décorés que sur le boulevard des
-Italiens, et les consommateurs du café Solférino lancent des regards
-belliqueux aux consommateurs du café Roi-Jérôme. Ceux-ci ont l'air
-prêts au combat; mais ils se lèvent comme un seul homme à l'approche
-d'un monsieur, et tous le saluent avec respect. Il se retourne... On
-dirait... c'est le comte de Benedetti! Puis voici MM. Pietri, Galloni
-d'Istria, le comte Multedo, vingt autres noms non moins connus dans
-l'armée bonapartiste.
-
-Que se passe-t-il? La Corse prépare-t-elle une descente à Marseille?
-
-Mais les habitués du café Solférino se lèvent à leur tour, agitent
-leurs chapeaux devant deux personnages qui passent et crient comme un
-seul homme «Vive la République!» Quels sont donc ces messieurs? Je
-m'approche et je reconnais le comte Horace de Choiseul (à tout seigneur
-tout honneur!) et le duc de Choiseul-Praslin. Comment le député de
-Melun se trouve-t-il en ce pays? Je retourne au café Roi-Jérôme et
-j'interroge un consommateur, qui me répond avec finesse que «faute
-d'anguille de Melun, on mangerait bien un merle de Corse». M. le comte
-Horace de Choiseul est membre du Conseil général et la session va
-s'ouvrir.
-
-Donc, sur cette terre de Corse où le souvenir de Napoléon est encore
-si chaud et si vivant, une lutte peut-être définitive va s'engager
-entre l'idée républicaine et l'idée monarchique. Les champions de
-l'Empire sont de vieux combattants tous connus, les Benedetti, les
-Pietri, les Gavini, les Franchini. Les champions de la République
-portent aussi des noms célèbres dans le pays, et ils ont à leur tête le
-maire d'Ajaccio, M. Peraldi, fort aimé et qu'on dit fort capable.
-
-Bien que la politique me soit tout à fait étrangère, ce combat est trop
-intéressant pour n'y point assister, et j'entre à la préfecture avec le
-flot montant des conseillers généraux. Un homme charmant, M. Folacci,
-représentant un des plus beaux cantons de Corse, Bastelica, me fait
-ouvrir le sanctuaire.
-
-Ils sont là cinquante-huit, occupant deux longues tables couvertes de
-tapis verts. Des crânes luisent comme lorsqu'on regarde de haut la
-Chambre des députés. Vingt-huit sont assis à droite, trente à gauche.
-Les républicains vont être victorieux.
-
-Un personnage galonné, qui représente le gouvernement avec un air
-arrogant, est assis à la droite du président d'âge, M. le docteur
-Gaudin.
-
---Introduisez le public!
-
-Le public entre par une porte réservée. Mystère!
-
-M. de Pitti-Ferrandi, agrégé, professeur de droit, se lève et demande
-la parole pour réclamer l'expulsion de M. Emmanuel Arène.
-
-Qui n'a pas vu une de ces séances de la Chambre, une de ces séances
-orageuses où les députés gesticulent comme des fous et jurent comme des
-charretiers, une de ces séances qui vous emplissent de colère et de
-mépris pour la politique et pour tous ceux qui la pratiquent?
-
-Eh bien, la première séance du Conseil général a failli prendre cette
-allure, mais MM. les représentants de la Corse sont gens de meilleur
-monde apparemment, car ils se sont arrêtés sur la pente.
-
-Tous étaient debout, tous parlaient en même temps; de petites voix
-grêles montaient; des voix de taureau beuglaient des discours dont
-pas un mot n'était entendu. Qui avait raison?... Qui avait tort?...
-Le gouvernement déclara péremptoirement que, toute discussion sur ce
-sujet étant illégale, il se verrait obligé de quitter la salle si
-l'on passait outre. Cependant le Conseil général ayant décidé, sur
-la proposition de la gauche, de voter sur la discussion, le susdit
-gouvernement, espérant sans doute une victoire pour les siens, assista
-au vote aussi illégal apparemment que la discussion qui devait suivre;
-puis, comme la droite était victorieuse, il se retira, se voyant battu,
-et toute la gauche le suivit...
-
-Quand donc fera-t-on de la politique de bonne foi au lieu de faire
-uniquement de la politique de parti? Jamais, sans doute, car le seul
-mot «politique» semble être devenu le synonyme de «mauvaise foi
-arbitraire, perfidie, ruse et délation».
-
-Cependant la ville d'Ajaccio, si jolie au bord de son golfe bleu,
-entourée d'oliviers, d'eucalyptus, de figuiers et d'orangers, attend
-les travaux indispensables qui feront d'elle la plus charmante station
-d'hiver de toute la Méditerranée.
-
-Il y faut organiser des plaisirs qui attirent les continentaux, étudier
-les projets, voter les fonds, et les habitants inquiets regardent
-depuis huit jours déjà si la seconde moitié du Conseil général consent
-à remonter dans la salle où l'attend la première moitié en nombre
-insuffisant pour délibérer.
-
-Mais les grands sommets montrent au-dessus des collines leurs pointes
-de granit rose ou gris; l'odeur du maquis vient chaque soir, chassée
-par le vent des montagnes; il y a là-bas des défilés, des torrents, des
-pics, plus beaux à voir que des crânes d'hommes politiques, et je pense
-tout à coup à un aimable prédicateur, le P. Didon, que je rencontrai
-l'an dernier dans la maison du pauvre Flaubert.
-
-Si j'allais voir le P. Didon?
-
-
- _La Patrie de Colomba_ a paru dans _le Gaulois_ du 27 septembre 1880.
-
-
-
-
-LE MONASTÈRE DE CORBARA.
-
-UNE VISITE AU P. DIDON.
-
-
-LES Alpes ont plus de grandeur que les montagnes de la Corse; leurs
-sommets toujours blancs, leurs passages presque impraticables, leurs
-abîmes effrayants où l'on entend, sans les voir, rouler des torrents,
-en font une sorte de domaine du terrible et de l'Escarpé. Les montagnes
-de Corse, moins hautes, ont un caractère tout différent.
-
-Elles sont plus familières, faciles d'accès, et, même dans leurs
-parties les plus sauvages, n'ont point cet aspect de désolation
-sinistre qu'on trouve partout dans les Alpes. Puis, sur elles flambe
-sans cesse un éclatant soleil. La lumière ruisselle comme de l'eau le
-long de leurs flancs, tantôt vêtus d'arbres immenses, qui de loin
-semblent une mousse, tantôt sont nus, montrant au ciel leur corps de
-granit.
-
-Même sous l'abri des forêts de châtaigniers, des flèches de lumière
-aiguë percent le feuillage, vous brûlent la peau, rendent l'ombre
-chaude et toujours gaie.
-
-Pour aller d'Ajaccio au monastère de Corbara, on peut suivre deux
-chemins, l'un à travers les montagnes et l'autre au bord de la mer.
-
-Le premier serpente sans fin à mi-côte au milieu d'impénétrables
-maquis, longe des précipices où l'on ne tombe jamais, domine des
-fleuves presque sans eau à cette saison, traverse des villages de cinq
-maisons accrochés comme des nids aux saillies du roc, passe devant des
-sources minces, où boivent les voyageurs éreintés, et devant des croix
-nombreuses annonçant qu'en cet endroit un homme est mort: et c'est une
-balle qui les a tués presque toujours, ces pauvres diables couchés au
-bord de la route.
-
-Voulant aller à Corbara serrer la main du P. Didon, j'ai choisi,
-pour m'y rendre, le chemin des montagnes. Là, point d'hôtels, point
-d'auberges, pas même de cafés, où l'on peut à la rigueur coucher. On
-demande l'hospitalité, comme autrefois, et la maison des Corses est
-toujours ouverte aux étrangers.
-
-Arrivé dans un adorable village, Létia, d'où l'on aperçoit un
-magnifique horizon de sommets et de vallées, je ne pouvais plus même
-partir, retenu sans fin par les instances des familles Paoli et
-Arrighi, qui organisaient chaque jour parties de chasse ou excursions
-pour me faire rester plus longtemps.
-
-Après avoir traversé les immenses forêts d'Aïtone et de Valdoniello, le
-val du Niolo, la plus belle chose que j'aie vue au monde après le mont
-Saint-Michel et une partie de la Balagne, le pays des oliviers, j'ai
-retrouvé la mer auprès de Corbara.
-
-Le paysage est grandiose et mélancolique. Une plage immense s'étend
-en demi-cercle, fermée à gauche par un petit port presque abandonné
-des habitants (car la fièvre ici dépeuple toutes les plaines), et
-terminée à droite par un village en amphithéâtre, Corbara, élevé sur un
-promontoire.
-
-Le chemin qui me conduit au monastère est à mi-côte et passe au pied
-d'un mont élevé que couronne un paquet de maisons jetées dans le ciel
-bleu si haut qu'on pense avec tristesse à l'essoufflement des habitants
-contraints de remonter chez eux. Ce hameau s'appelle Sancto-Antonino.
-On découvre, à droite de la route, une petite église du treizième
-siècle, de style pur, chose rare en ce pays sans monuments et sans
-aucun art national. Cet édifice a été élevé par les Pisans, me dit-on.
-Plus loin, dans un repli de montagne, au pied d'un pic élancé en forme
-de pain de sucre, un grand bâtiment gris et blanc domine l'horizon,
-les campagnes inclinées, la plaine, la mer: c'est le Couvent des
-Dominicains.
-
-Un frère italien m'introduit, ne comprend pas ce que je lui dis, et me
-parle inutilement. Je tire ma carte où j'écris: «Pour le R. P. Didon»,
-et je la lui donne. Il part alors, après m'avoir indiqué une porte de
-la maison. C'est le parloir, et j'attends.
-
-La première fois que je vis le P. Didon, c'était chez Gustave Flaubert.
-
-J'avais passé la journée avec l'immortel écrivain et, devant dîner chez
-lui, nous entrâmes ensemble vers sept heures dans le salon de sa nièce.
-Un prêtre, vêtu de blanc, avec une tête intelligente, de grands yeux
-bruns où passait une flamme, des gestes lents, une voix douce et bien
-timbrée, causait assis sur un canapé. J'appris son nom quand on nous
-présenta l'un à l'autre et je me rappelle qu'il resta encore quelque
-temps parlant avec facilité des choses mondaines, possédant Paris comme
-nous, admirant violemment Balzac et connaissant parfaitement Zola, dont
-l'_Assommoir_ faisait un bruit retentissant.
-
-J'ai revu, plusieurs fois depuis, l'orateur préféré des belles dames
-élégantes, et toujours je l'ai trouvé fort aimable, homme d'esprit
-largement ouvert et de manières simples, malgré ses succès d'éloquence.
-
-Je songeais à notre dernière entrevue à Paris, le lendemain d'une de
-ses conférences les plus remarquées, quand un bruit de pas me fit
-tourner la tête. Le P. Didon était debout dans l'embrasure de la porte.
-
-Il ne me parut point changé; un peu engraissé peut-être par la vie
-tranquille du cloître; il a toujours cet œil lumineux d'apôtre et de
-«convertisseur» qui sert à l'orateur presque autant que le geste, et
-le même sourire calme plisse un peu la joue autour de sa bouche qui
-s'ouvre largement à chaque parole. Il attendait ma visite, annoncée par
-son ami, M. Nobili-Savelli, conseiller général revenu d'Ajaccio.
-
-Alors nous avons parlé de Paris, et le même amour pour cette admirable
-ville nous retint longtemps en face l'un de l'autre.
-
-Il m'interrogeait, demandant des nouvelles, s'intéressant à tout,
-repris par le «souvenir» comme on est ressaisi par une fièvre mal
-guérie.
-
-A mon tour, je l'interrogeai sur lui-même; il se leva, et tout en
-gravissant la montagne qui domine le monastère, il me raconta sa vie.
-
---En entrant ici, me dit-il, j'ai eu l'impression d'être mort, car
-n'est-ce pas mourir que renoncer brusquement à tout ce qui emplissait
-votre existence? Puis j'ai reconnu que l'homme a l'esprit souple et
-vivace; je me suis peu à peu accoutumé aux lieux, aux choses, à cette
-vie nouvelle; et je n'ai plus même le désir de m'en aller, car j'ai
-entrepris des travaux très longs.
-
-Il s'arrêta regardant l'horizon immense, la Méditerranée si bleue qui
-luisait sous le soleil, et, à sa droite, la montagne haute et pointue
-dont le sommet porte une grande croix noire.
-
---Je suis un montagnard, dit-il, et ce pays sauvage ne me fait point
-peur. J'étudie sans cesse, d'ailleurs, et les quinze ou seize heures de
-vie éveillée, que j'ai chaque jour, ne me semblent pas même longues.
-
-Il se remit à marcher et, comme je le pressais fort, il convint en
-souriant qu'on travaille à Paris mieux que partout ailleurs, au milieu
-de cette furieuse excitation cérébrale, de ces luttes constantes, de
-l'émulation acharnée qui vous exalte.
-
---N'avez-vous jamais, lui demandai-je, de violents désirs de retourner
-là-bas?
-
---Non, dit-il, moi je ne vis que par mes idées, que par ma foi. Je ne
-compte pas ma personne, je ne suis rien qu'un levier. J'ai une foi
-ardente, et mon seul désir est de la communiquer, de la verser en
-d'autres.
-
-Mais comme je lui parlais d'un évêché que, suivant certains journaux,
-on lui aurait offert, il se mit franchement à rire.
-
---Cette nouvelle est une folie, dit-il; ce n'est pas ici qu'on
-m'offrirait un évêché.
-
-Puis, redevenant grave:
-
---D'ailleurs, je ne suis qu'un apôtre et je ne changerais pas la
-chaire de saint Paul contre le plus grand évêché du monde. Je voulus
-savoir s'il pensait rester longtemps encore dans cette retraite; il
-l'ignorait, indifférent d'ailleurs à l'avenir, pris tout entier par ses
-croyances idéales, élargissant ses études, voyant le monde de plus loin
-et le jugeant de plus haut dans un ardent amour de la vérité et une
-grande haine pour toute hypocrisie; puis il ajouta:
-
---Je partirai sans doute plus tôt que nous le croyons tous les deux,
-car nous allons assurément être chassés avant peu de jours.
-
-Et c'est ainsi que j'appris la chute du Ministère Freycinet.
-
-Le soir venait; le soleil, plus rouge, s'abaissait vers la mer d'un
-bleu plus sombre. Toute une vallée à gauche était remplie par l'ombre
-d'un mont; les grillons sonores des pays chauds commençaient à jeter
-leur cri. Le P. Didon, depuis quelques instants, levait les yeux vers
-la haute montagne surmontée d'une croix.
-
---Voulez-vous venir avec moi là-haut, dit-il.
-
-Je le remerciai, car il me fallait gagner Calvi; mais je lui demandai:
-
---Est-ce que vous allez grimper là?
-
-Il me répondit:
-
---J'y vais souvent quand le soir approche et je reste jusqu'à la nuit,
-perdu dans la contemplation de la mer, presque sans idée, admirant par
-la sensation plutôt que par la pensée.
-
-Il se tut une seconde, puis il ajouta:
-
---De là-haut je vois les côtes de France.
-
-Je le quittais, quand il m'offrit de visiter sa cellule. Elle est
-spacieuse et toute blanche, avec une fenêtre ouverte vers la mer; sur
-sa table des papiers sont épars, pleins d'écriture. Puis je m'en allai.
-
-Longtemps après, quand j'eus gagné dans la plaine la route qui serpente
-au bord des flots, je me retournai pour jeter un dernier regard au
-monastère et, levant les yeux plus haut, vers le pic élancé dans
-l'espace, j'aperçus au pied de la croix, devenue presque invisible, un
-point blanc immobile détaché sur le bleu du ciel: c'était la longue
-robe du P. Didon regardant la mer et les côtes de France.
-
-Alors, une tristesse me vint en songeant à cet homme sincère et
-droit, ardent dans ses croyances, franc et sans hypocrisie, défendant
-passionnément sa cause parce qu'il la croit juste et qu'il espère en
-l'Église; envoyé là, sur ce rocher, pour n'avoir point pris sa part de
-tartuferie courante.
-
-Quant à moi, si je deviens vieux, mon Révérend Père, et si je me fais
-alors ermite, ce dont je doute, c'est sur votre montagne que j'irai
-prier.
-
-Mais le P. Didon n'était pas le seul moine que je devais voir en
-ce voyage, car le lendemain, à la nuit tombante, j'ai traversé les
-calanches de Piana.
-
-Je m'arrêtai d'abord stupéfait devant ces étonnants rochers de granit
-rose, hauts de quatre cents mètres, étranges, torturés, courbés, rongés
-par le temps, sanglants sous les derniers feux du crépuscule et prenant
-toutes les formes comme un peuple fantastique de contes féeriques,
-pétrifié par quelque pouvoir surnaturel.
-
-J'aperçus alternativement deux moines debout, d'une taille gigantesque:
-un évêque assis, crosse en main, mitre en tête; de prodigieuses
-figures, un lion accroupi au bord de la route, une femme allaitant son
-enfant et une tête de diable immense, cornue, grimaçante, gardienne
-sans doute de cette foule emprisonnée en des corps de pierre.
-
-Après le «Niolo» dont tout le monde, sans doute, n'admirera pas la
-saisissante et aride solitude, les calanches de Piana sont une des
-merveilles de la Corse; on peut dire, je crois, une des merveilles du
-monde. Mais qui donc les connaîtrait? aucune voiture n'y conduit, aucun
-service n'est organisé sur cette côte encore sauvage, dont la route
-cependant est plus belle, à mon avis, que la «Corniche» tant célèbre.
-
-
- _Le Monastère de Corbara_ a paru dans _le Gaulois_ du 5 octobre 1880.
-
-
-
-
-LES BANDITS CORSES.
-
-
-LE col que j'avais à traverser formait de loin une sorte d'entonnoir
-entre deux sommets de granit escarpés et nus. Les flancs de la montagne
-étaient couverts de maquis dont l'odeur violente me troublait la tête,
-et le soleil, encore invisible, se levant derrière les monts, jetait
-une teinte rose et comme poudreuse sur les cimes, où sa flamme semblait
-éclaboussée, rejaillissait dans l'espace en longues gerbes lumineuses.
-
-Comme nous devions marcher, ce jour-là, quinze ou seize heures,
-mon guide nous avait fait admettre dans une sorte de caravane de
-montagnards qui suivaient la même route, et nous allions à la file,
-d'un pas rapide, sans dire un mot, grimpant l'étroit sentier noyé dans
-les maquis.
-
-Deux mulets venaient les derniers, portant les provisions et
-les paquets. Les Corses, le fusil sur l'épaule, l'allure leste,
-s'arrêtaient, selon leur usage, à toutes les sources pour boire
-quelques gorgées d'eau, puis repartaient. Mais, en approchant du
-sommet, leur marche peu à peu se ralentit, des conversations avaient
-lieu à voix basse, dans leur idiome incompréhensible pour moi.
-Cependant à plusieurs reprises le mot «gendarme» me frappa. Enfin, l'on
-s'arrêta et un grand garçon brun disparut dans le fourré. Au bout d'un
-quart d'heure, il revint; on repartit tout doucement pour s'arrêter
-encore deux cents mètres plus loin, et un autre homme plongea sous les
-branches. Fort intrigué j'interrogeai mon guide. Il me répondit qu'on
-attendait un «ami».
-
-Comme il ne venait pas cet «ami» on se remit à marcher, dès que l'homme
-envoyé à sa rencontre eut reparu. Puis tout à coup, ainsi qu'un diable
-jaillissant d'une boîte, un petit être noir et trapu surgit au milieu
-de nous, sortant du maquis par un énorme bond. Il avait comme tous
-les Corses son fusil chargé sur l'épaule, et il me regarda d'un air
-soupçonneux. Il était laid, noueux comme un tronc d'olivier, très sale
-naturellement et ses yeux, aux paupières sanguinolentes, louchaient un
-peu. Il fut entouré, fêté, interrogé, chacun semblait l'aimer comme
-un frère et le vénérer comme un saint. Puis, lorsque les expansions
-furent passées, on se remit en route d'un pas très allongé, et l'un
-des montagnards marchait devant nous, à cent mètres environ, comme un
-éclaireur.
-
-Je commençais à comprendre, ayant depuis un mois les oreilles toutes
-pleines d'histoires de bandits.
-
-A mesure qu'on approchait du col, une sorte d'appréhension semblait
-gagner tout le monde. Enfin, on y parvint. Deux grands vautours
-tournoyaient sur nos têtes. Au loin, derrière nous, la mer apparaissait
-vaguement, encore obscurcie par des brumes et, devant nous, une
-interminable vallée s'allongeait, sans une maison, sans un champ
-cultivé, pleine de maquis et de chênes verts. Une gaieté semblait venue
-sur les figures, et l'on commença la descente... Puis, au bout d'une
-heure environ, le mystérieux personnage qui s'était joint à nous d'une
-façon si inattendue, nous fit des adieux empressés, serra toutes les
-mains, même les miennes, et sauta de nouveau dans le maquis.
-
-Quand il fut parti, j'interrogeai mon guide, qui me répondit simplement:
-
---Il n'aime pas les gendarmes.
-
-Alors, je lui demandai des détails sur les bandits corses qui tiennent
-en ce moment la montagne. J'appris d'abord que le col où nous venions
-de passer servait souvent de souricière aux gendarmes pour pincer les
-«hors la loi» qui veulent gagner le territoire de Sartène, refuge
-habituel des brigands.
-
-Ils sont en ce moment deux cent quarante environ qui narguent les
-gendarmes, la magistrature et le préfet. Ce ne sont point, d'ailleurs,
-des malfaiteurs, car jamais ils ne voleraient les voyageurs. Un fait
-de cette nature les exposerait peut-être même à être jugés, condamnés
-à mort et exécutés par leurs semblables, gens d'honneur s'il en fut.
-C'est en effet un sentiment exagéré de l'honneur qui a poussé presque
-toujours ces pauvres diables dans la montagne. Quand une femme a trompé
-son mari, quand une fille est soupçonnée d'une faute, quand on a une
-querelle de jeu avec son meilleur ami, et pour mille autres causes
-aussi légères sur lesquelles les civilisés passent assez facilement
-l'éponge, on égorge ici la femme, la fille, l'amant, l'ami, les pères,
-les frères, les parents, toute la race; puis, sa besogne accomplie, on
-s'en va tranquillement dans le maquis, où le pays--qui vous estime en
-raison du nombre d'hommes occis, vous donne les moyens de vivre, où la
-gendarmerie vous poursuit inutilement, et se fait massacrer souvent,
-à la grande joie des paysans montagnards, car tout Corse, pouvant au
-premier matin devenir bandit, hait instinctivement le gendarme.
-
-A côté de ces malheureux que leur tempérament violent a poussés à
-commettre un meurtre, et qui vivent au hasard du jour, couchant sous le
-ciel, traqués sans cesse, il y a en Corse des bandits heureux, riches,
-vivant en paix sur leurs terres au milieu des paysans, leurs sujets; ce
-sont les frères Bellacoscia. L'histoire de leur famille est étrange.
-
-Le père Bellacoscia (Belle-Cuisse) possédait une femme stérile et,
-sur l'exemple des patriarches, il la répudia, prit une jeune fille
-d'une maison voisine et l'emmena sur les hauteurs où paissaient ses
-troupeaux. D'elle, il eut plusieurs enfants et, entre autres, les deux
-frères Antoine et Jacques, dont je parlerai tout à l'heure. Mais sa
-femme avait une sœur qui faisait souvent dans la maison Bellacoscia
-des visites de voisinage. L'époux galant, trop galant, la reconduisait.
-Il en eut un fils, avoua tout à la première, garda la seconde et lui
-bâtit une demeure séparée pour éviter les scènes de famille. Or, une
-troisième sœur, à son tour, se mit à fréquenter les deux ménages,
-et un nouvel accident se produisit. Le pauvre père n'avait qu'une
-ressource: construire une troisième maison; ce qu'il fit, et tout le
-monde vécut en paix. Il eut en tout une trentaine de descendants qui,
-à leur tour, en ont produit plusieurs centaines. Cette tribu habite en
-partie le village de Bocognano et les lieux environnants.
-
-Deux des fils, Antoine et Jacques, gagnèrent de bonne heure le maquis
-pour des causes assez «futiles». Le premier refusait de servir comme
-militaire, le second avait enlevé une jeune fille que désirait un de
-ses frères.
-
-A partir de leur disparition, ils ont dominé le pays en maîtres
-incontestés.
-
-On évalue à trois cent mille francs environ la somme qu'ils ont coûtée
-au gouvernement en expéditions dirigées contre eux. Pendant des
-années on les a poursuivis sans cesse, toujours en vain. Des colonnes
-entières de carabiniers... non, de gendarmes, partaient, officiers en
-tête, battaient la région, occupaient les villages, cernaient des monts
-où l'on était sûr de les prendre, et, pendant ce temps, les frères
-Bellacoscia, assis tranquillement sur un pic voisin, suivaient avec
-intérêt les opérations de la troupe. Puis, fatigués de ce spectacle,
-ils redescendaient avec sécurité dans la plaine au-devant du convoi
-qui apportait des vivres aux gendarmes, s'emparaient des mulets
-chargés et, pour calmer la conscience inquiète des conducteurs, leur
-remettaient une réquisition en règle, signée Bellacoscia, à l'adresse
-de l'intendant militaire.
-
-Vingt fois ils ont failli être pris, vingt fois ils ont échappé à
-toutes les attaques grâce à leur courage, à leur sang-froid, à leurs
-ruses et à la complicité de toute la contrée, pleine de leurs parents.
-
-Un jour, par exemple, le plus jeune, Jacques, avait été trahi. Il
-devait, à une heure donnée, venir mesurer du bois qu'il avait fait
-couper, et les gendarmes embusqués à vingt pas de là l'attendaient.
-
-On l'aperçut dans la vallée, suivant le sentier avec lenteur, les mains
-derrière le dos, et aussitôt, sans attendre qu'il s'approchât, une
-fusillade terrible éclata, mais si loin qu'il en prit le bruit pour des
-claquements de fouet. Il chercha le charretier et découvrit un baudrier
-jaune; alors sautant derrière un tronc de châtaignier il examina la
-situation. Tout se taisait maintenant.
-
-Inquiet, il croyait à une ruse quelconque quand il aperçut, dans une
-éclaircie de la forêt, le détachement de gendarmerie qui retournait
-tranquillement à la caserne, marchant au pas, l'arme à l'épaule, après
-avoir tiré ses cartouches.
-
-Il alla mesurer son bois.
-
-Les deux frères sont riches, achètent des terres, grâce à des
-prête-noms, exploitent des forêts, même celles de l'État, dit-on.
-
-Tout bétail qui s'égare sur leurs domaines leur appartient, et bien
-hardi qui le réclamerait.
-
-Ils rendent des services à beaucoup de gens; ces services naturellement
-sont payés fort cher.
-
-Leur vengeance est prompte et capitale.
-
-Mais ils sont toujours d'une courtoisie parfaite avec les étrangers.
-
-Ceux-ci vont souvent leur rendre visite. Les Bellacoscia se prêtent
-volontiers à ces rencontres.
-
-Antoine, l'aîné, est d'assez grande taille, brun, avec les cheveux
-grisonnants; il porte toute sa barbe, a l'air d'un bonhomme, d'abord
-«sympathique». Le plus jeune, Jacques, est blond, plus petit que son
-frère; son œil perçant révèle une vive intelligence et son habileté,
-en effet, est remarquable. C'est le plus actif des deux; c'est aussi le
-plus redouté.
-
-Il y a quelques années, une jeune fille, une Parisienne, voulut le voir
-et partit avec un parent.
-
-On s'aborda dans un ravin profond, en plein maquis, en plein mystère,
-et la Parisienne, avec cette facilité d'enthousiasme bête qui rend le
-mariage si dangereux, raffola tout de suite du bandit. Songez donc!
-un garçon qui couche à la belle étoile, ne se déshabille jamais, tue
-les hommes à la douzaine, vit hors la loi et fait des pieds de nez
-aux carabines gouvernementales. On déjeuna ensemble, puis on partit
-à travers des rochers inaccessibles. Le parent geignait, soufflait,
-tremblait. La jeune fille, au bras du bandit, sautait les gouffres,
-était ravie, transportée. Quel rêve! avoir un vrai bandit pour soi
-toute seule, un jour entier, de l'aurore au soir. Il lui racontait des
-histoires d'amour, des histoires corses, où le stylet joue toujours un
-rôle; il lui parlait d'une institutrice qui l'avait aimé; et l'amadou
-que les femmes souvent ont à la place de cervelle s'enflamma si bien
-qu'à la nuit elle ne voulait plus quitter son bandit, et prétendait le
-ramener, pour souper, dans la maison du village où les lits étaient
-préparés.
-
-Il fallut de longs pourparlers pour décider la séparation et l'on se
-quitta, paraît-il, avec une grande tristesse de part et d'autre.
-
-M. Haussmann a vu Jacques Bellacoscia d'une assez singulière façon.
-Il allait en voiture à Bocognano, quand une femme, se présentant à la
-portière, lui annonça que le bandit désirait vivement lui parler. M.
-Haussmann hésitait à accorder un entretien à un homme si compromettant,
-quand une idée lui traversa l'esprit.
-
---Je n'ai pas d'armes, dit-il; par conséquent si l'on m'arrête je ne
-pourrai me défendre et je compte, à telle heure, passer par telle route.
-
-A l'heure dite, un homme sautait à la tête des chevaux; la portière
-s'ouvrit; il entra chapeau bas dans la voiture et causa longtemps avec
-le rebâtisseur de Paris à qui il demanda de lui faire obtenir sa grâce.
-
-Un fait entre mille indiquera bien quelle est la vengeance de ces
-rôdeurs corses.
-
-Un homme, un berger, avait vendu un des bandits et il gravissait la
-montagne au milieu des gendarmes qu'il allait poster pour leur livrer
-leur proie. Un coup de feu soudain part du maquis, et le berger, la
-tête fracassée, tombe dans les bras des gendarmes stupéfaits qui
-battirent en vain les environs et furent réduits à rapporter à la ville
-le cadavre de leur guide. Ces braves Bellacoscia, par exemple, manquent
-du goût littéraire le plus simple, et leurs lettres de menace, toujours
-datées du «Palais Vert» et tracées à l'encre rouge, sont écrites en
-style poétique de Peaux-Rouges de l'effet le plus étonnant: «Partout
-où la lumière du ciel te frappera, disent-ils, nos balles aussi
-t'atteindront.»
-
-Ils habitent un ravin profond, inaccessible, effroyable à voir, dans
-les environs du village presque peuplé par leur famille. Comme les
-bonnes mœurs sont chez eux héréditaires, Jacques enleva, il y a
-quelques années, la femme de son frère Antoine et la garda. Il a, plus
-tard, accouplé son fils, un enfant, avec une fillette mineure aussi et
-sortant du couvent; puis, l'âge venu, les a mariés.
-
-Beaucoup de Corses les connaissent et sont leurs amis, soit par
-crainte, soit par un sentiment instinctif de révolte contre le
-gouvernement.
-
-Beaucoup d'étrangers les ont vus, mais se gardent bien de l'avouer,
-car l'autorité qui ne parvient point à les prendre ne tarderait pas à
-mettre la main sur le pauvre homme assez naïf pour confesser qu'il a eu
-des relations avec des bandits dont la tête est mise à prix.
-
-
- _Les Bandits corses_ ont paru dans _le Gaulois_ du 12 octobre 1880.
-
-
-
-
-UNE PAGE D'HISTOIRE INÉDITE.
-
-
-TOUT le monde connaît la célèbre phrase de Pascal sur le grain de
-sable qui changea les destinées de l'univers en arrêtant la fortune
-de Cromwell. Ainsi, dans ce grand hasard des événements qui gouverne
-les hommes et le monde, un fait bien petit, le geste désespéré
-d'une femme, décida le sort de l'Europe en sauvant la vie du jeune
-Napoléon Bonaparte, celui qui fut le grand Napoléon. C'est une page
-d'histoire inconnue (car tout ce qui touche à l'existence de cet être
-extraordinaire est de l'histoire), un vrai drame corse, qui faillit
-devenir fatal au jeune officier, alors en congé dans sa patrie.
-
-Le récit qui suit est de point en point authentique. Je l'ai écrit
-presque sous la dictée sans y rien changer, sans en rien omettre, sans
-essayer de le rendre plus «littéraire» ou plus dramatique, ne laissant
-que les faits tout seuls, tout nus, tout simples, avec tous les noms,
-tous les mouvements des personnages et les paroles qu'ils prononcèrent.
-
-Une narration plus composée plairait peut-être davantage, mais ceci est
-de l'histoire, et on ne touche pas à l'histoire. Je tiens ces détails
-directement du seul homme qui a pu les puiser aux sources, et dont le
-témoignage a dirigé l'enquête ouverte sur ces mêmes faits vers 1853,
-dans le but d'assurer l'exécution de legs stipulés par l'Empereur
-expirant à Sainte-Hélène.
-
-Trois jours avant sa mort, en effet, Napoléon ajouta à son testament un
-codicille qui contenait les dispositions suivantes:
-
-«Je lègue, écrivait-il, 20,000 francs à l'habitant de Bocognano qui m'a
-tiré des mains des brigands qui voulurent m'assassiner;
-
-10,000 francs à M. Vizzavona, le seul de cette famille qui fût de mon
-parti;
-
-100,000 francs à M. Jérôme Lévy;
-
-100,000 francs à M. Costa de Bastelica;
-
-20,000 francs à l'abbé Reccho».
-
-C'est qu'un vieux souvenir de sa jeunesse s'était, en ces derniers
-moments, emparé de son esprit; après tant d'années et tant d'aventures
-prodigieuses, l'impression que lui avait laissée une des premières
-secousses de sa vie demeurait encore assez forte pour le poursuivre,
-même aux heures d'agonie, et voici cette lointaine vision qui
-l'obsédait, quand il se résolut à laisser ces dons suprêmes au partisan
-dévoué dont le nom échappait à sa mémoire affaiblie, et aux amis qui
-lui avaient apporté leur aide en des circonstances terribles.
-
-Louis XVI venait de mourir. La Corse était alors gouvernée par le
-général Paoli, homme énergique et violent, royaliste dévoué, qui
-haïssait la Révolution, tandis que Napoléon Bonaparte, jeune officier
-d'artillerie alors en congé à Ajaccio, employait son influence et celle
-de sa famille en faveur des idées nouvelles.
-
-Les cafés n'existaient point en ce pays toujours sauvage, et Napoléon
-réunissait le soir ses partisans dans une chambre où ils causaient,
-formaient des projets, prenaient des mesures, prévoyaient l'avenir,
-tout en buvant du vin et en mangeant des figues.
-
-Une animosité déjà existait entre le jeune Bonaparte et le général
-Paoli. Voici comment elle était née. Paoli, ayant reçu l'ordre de
-conquérir l'île de la Madeleine, confia cette mission au colonel Cesari
-en lui recommandant, dit-on, de faire échouer l'entreprise. Napoléon,
-nommé lieutenant-colonel de la garde nationale dans le régiment que
-commandait le colonel Quenza, prit part à cette expédition et s'éleva
-violemment ensuite contre la manière dont elle avait été conduite,
-accusant ouvertement les chefs de l'avoir perdue à dessein.
-
-Ce fut peu de temps après que des commissaires de la République, parmi
-lesquels se trouvait Saliceti, furent envoyés à Bastia. Napoléon,
-apprenant leur arrivée, les voulut rejoindre, et, pour entreprendre ce
-voyage, il fit venir de Bocognano son homme de confiance, un de ses
-partisans les plus fidèles, Santo-Bonelli, dit Riccio, qui devait lui
-servir de guide.
-
-Tous deux partirent à cheval, se dirigeant vers Corte où se tenait le
-général Paoli, que Bonaparte voulait voir en passant; car, ignorant
-alors la participation de son chef au complot tramé contre la France,
-il le défendait même contre les soupçons chuchotés; et l'hostilité
-grandie entre eux, bien que vive déjà, n'avait point éclaté.
-
-Le jeune Napoléon descendit de cheval dans la cour de la maison
-habitée par Paoli, et confiant sa monture à Santo-Riccio, il voulut
-tout de suite se rendre auprès du général. Mais, comme il gravissait
-l'escalier, une personne qu'il aborda lui apprit qu'en ce moment même
-avait lieu une sorte de conseil formé des principaux chefs corses, tous
-ennemis des idées républicaines. Lui, inquiet, cherchait à savoir,
-quand un des conspirateurs sortit de la réunion.
-
-Alors, marchant à sa rencontre, Bonaparte lui demanda: «Eh bien?»
-L'autre, le croyant un allié, répondit: «C'est fait! Nous allons
-proclamer l'indépendance et nous séparer de la France, avec le secours
-de l'Angleterre.»
-
-Indigné, Napoléon s'emporta et, frappant du pied, il criait: «C'est
-une trahison, c'est une infamie!» quand des hommes parurent, attirés
-par le bruit. C'étaient justement des parents éloignés de la
-famille Bonaparte. Eux, comprenant le danger où se jetait le jeune
-officier, car Paoli était homme à s'en débarrasser à tout jamais et
-sur-le-champ, l'entourèrent, le firent descendre par force et remonter
-à cheval.
-
-Il partit aussitôt, retournant vers Ajaccio, toujours accompagné
-de Santo-Riccio. Ils arrivèrent, à la nuit tombante, au hameau de
-Arca-de-Vivario, et couchèrent chez le curé Arrighi, parent de
-Napoléon, qui le mit au courant des événements et lui demanda conseil,
-car c'était un homme d'esprit droit et de grand jugement, estimé dans
-toute la Corse.
-
-S'étant remis en route le lendemain dès l'aurore, ils marchèrent tout
-le jour et parvinrent le soir, à l'entrée du village de Bocognano. Là,
-Napoléon se sépara de son guide, en lui recommandant de venir au matin
-le chercher avec les chevaux à la jonction des deux routes, et il gagna
-le hameau de Pagiola pour demander l'hospitalité à Félix Tusoli, son
-partisan et son parent, dont la maison se trouvait un peu éloignée.
-
-Cependant le général Paoli avait appris la visite du jeune Bonaparte,
-ainsi que ses paroles violentes après la découverte du complot, et il
-chargea Mario Peraldi de se mettre à sa poursuite et de l'empêcher,
-coûte que coûte, de gagner Ajaccio ou Bastia.
-
-Mario Peraldi parvint à Bocognano quelques heures avant Bonaparte, et
-se rendit chez les Morelli, famille puissante, partisans du général.
-Ils apprirent bientôt que le jeune officier était arrivé dans le
-village et qu'il passerait la nuit dans la maison de Tusoli; alors le
-chef des Morelli, homme énergique et redoutable, instruit des ordres de
-Paoli, promit à son envoyé que Napoléon n'échapperait pas.
-
-Dès le jour il avait posté son monde, occupé toutes les routes, toutes
-les issues. Bonaparte, accompagné de son hôte, sortit pour rejoindre
-Santo-Riccio; mais Tusoli, un peu malade, la tête enveloppée d'un
-mouchoir, le quitta presque immédiatement.
-
-Aussitôt que le jeune officier fut seul, un homme se présentant lui
-annonça que dans une auberge voisine se trouvaient des partisans du
-général, en route pour le rejoindre à Corte. Napoléon se rendit près
-d'eux et, les trouvant réunis: «Allez, leur dit-il, allez trouver votre
-chef, vous faites une grande et noble action». Mais en ce moment les
-Morelli, se précipitant dans la maison, se jetèrent sur lui, le firent
-prisonnier et l'entraînèrent.
-
-Santo-Riccio, qui l'attendait à la jonction des deux routes, apprit
-immédiatement son arrestation et il courut chez un partisan des
-Bonaparte, nommé Vizzavona, qu'il savait capable de l'aider et dont la
-demeure était voisine de la maison Morelli, où Napoléon allait être
-enfermé.
-
-Santo-Riccio avait compris l'extrême gravité de cette situation: «Si
-nous ne parvenons à le sauver tout de suite, dit-il, il est perdu.
-Peut-être sera-t-il mort avant deux heures». Alors Vizzavona s'en fut
-trouver les Morelli, les sonda habilement, et comme ils dissimulaient
-leurs intentions véritables, il les amena, à force d'adresse et
-d'éloquence, à permettre que le jeune homme vînt chez lui prendre
-quelque nourriture pendant qu'ils garderaient sa maison.
-
-Eux, pour mieux cacher leurs projets, sans doute, y consentirent, et
-leur chef, le seul qui connût les volontés du général, leur confiant
-la surveillance des lieux, rentra chez lui pour faire ses préparatifs
-de départ. Ce fut cette absence qui sauva quelques minutes plus tard
-la vie du prisonnier. Cependant Santo-Riccio, avec le dévouement
-naturel des Corses, un prodigieux sang-froid et un intrépide courage,
-préparait la délivrance de son compagnon. Il s'adjoignit deux jeunes
-gens, braves et fidèles comme lui; puis, les ayant secrètement
-conduits dans un jardin attenant à la maison Vizzavona et cachés
-derrière un mur, il se présenta tranquillement aux Morelli, et demanda
-la permission de faire ses adieux à Napoléon, puisqu'ils devaient
-l'emmener. On lui accorda cette faveur, et dès qu'il fut en présence
-de Bonaparte et de Vizzavona, il développa ses projets, hâtant la
-fuite, le moindre retard pouvant être fatal au jeune homme. Tous les
-trois alors pénétrèrent dans l'écurie, et, sur la porte, Vizzavona, les
-larmes aux yeux, embrassa son hôte et lui dit: «Que Dieu vous sauve,
-mon pauvre enfant, lui seul le peut!»
-
-En rampant, Napoléon et Santo-Riccio rejoignirent les deux jeunes
-gens embusqués auprès du mur, puis, prenant leur élan, tous les trois
-s'enfuirent à toutes jambes vers une fontaine voisine cachée dans les
-arbres. Mais il fallait passer sous les yeux des Morelli, qui, les
-apercevant, se lancèrent à leur poursuite en jetant de grands cris.
-
-Or le chef Morelli, rentré dans sa demeure, les entendit, et,
-comprenant tout, se précipita avec une physionomie si féroce que sa
-femme, alliée aux Tusoli, chez qui Bonaparte avait passé la nuit, se
-jeta à ses pieds, suppliante, demandant la vie sauve pour le jeune
-homme.
-
-Lui, furieux, la repoussa, et il s'élançait dehors quand elle, toujours
-à genoux, le saisit par les jambes, les enlaçant de ses bras crispés;
-puis, battue, renversée, mais, acharnée en son étreinte, elle entraîna
-son mari, qui s'abattit à côté d'elle.
-
-Sans la force et le courage de cette femme, c'était fait de Napoléon.
-
-Toute l'histoire moderne se trouvait donc changée. La mémoire
-des hommes n'aurait point eu à retenir les noms de victoires
-retentissantes! Des millions d'êtres ne seraient pas morts sous le
-canon! La carte d'Europe n'était plus la même! Et qui sait sous quel
-régime politique nous vivrions aujourd'hui.
-
-Car les Morelli atteignaient les fugitifs.
-
-Santo-Riccio, intrépide, s'adossant au tronc d'un châtaignier, leur fit
-face, criant aux deux jeunes gens d'emmener Bonaparte. Mais lui refusa
-d'abandonner son guide qui vociférait, tenant en joue leurs ennemis:
-
---Emportez-le donc, vous autres; saisissez-le, attachez-lui les pieds
-et les mains!
-
-Alors ils furent rejoints, entourés, saisis, et un partisan des
-Morelli, nommé Honorato, posant son fusil sur la tempe de Napoléon,
-s'écria: «Mort au traître à la patrie!» Mais juste en ce moment l'homme
-qui avait reçu Bonaparte, Félix Tusoli, prévenu par un émissaire de
-Santo-Riccio, arrivait escorté de ses parents armés. Voyant le danger
-et reconnaissant son beau-frère dans celui qui menaçait ainsi la vie de
-son hôte, il lui cria, le mettant en joue:
-
---Honorato, Honorato, c'est entre nous alors que la chose va se passer!
-
-L'autre, surpris, hésitait à tirer, quand Santo-Riccio, profitant de la
-confusion, et laissant les deux partis se battre ou s'expliquer, saisit
-à pleins bras Napoléon qui résistait encore, l'entraîna, aidé des deux
-jeunes gens, et s'enfonça dans le maquis.
-
-Une minute plus tard, le chef Morelli, débarrassé de sa femme, et en
-proie à une colère furieuse, rejoignait enfin ses partisans.
-
-Cependant les fugitifs marchaient à travers la montagne, les ravins,
-les fourrés. Lorsqu'ils furent en sûreté, Santo-Riccio renvoya les
-deux jeunes gens qui devaient le lendemain les rejoindre avec les
-chevaux auprès du pont d'Ucciani.
-
-Au moment où ils se séparaient, Napoléon s'approcha d'eux.
-
---Je vais retourner en France, leur dit-il, voulez-vous m'accompagner?
-Quelle que soit ma fortune, vous la partagerez.
-
-Eux lui répondirent:
-
---Notre vie est à vous; faites de nous, ici, ce que vous voudrez, mais
-nous ne quitterons pas notre village.
-
-Ces deux simples et dévoués garçons retournèrent donc à Bocognano
-chercher les chevaux, tandis que Bonaparte et Santo-Riccio continuaient
-leur marche au milieu de tous les obstacles qui rendent si durs les
-voyages dans les pays montagneux et sauvages. Ils s'arrêtèrent en route
-pour manger un morceau de pain dans la famille Mancini, et parvinrent,
-le soir, à Ucciani, chez les Pozzoli, partisans des Bonaparte.
-
-Or, le lendemain, quand il s'éveilla, Napoléon vit la maison entourée
-d'hommes armés. C'étaient tous les parents et les amis de ses hôtes,
-prêts à l'accompagner comme à mourir pour lui.
-
-Les chevaux attendaient près du pont, et la petite troupe se mit en
-route, escortant les fugitifs jusqu'aux environs d'Ajaccio. La nuit
-venue, Napoléon pénétra dans la ville et se réfugia chez le maire,
-M. Jean-Jérôme Lévy, qui le cacha dans un placard. Utile précaution,
-car la police arrivait le lendemain. Elle fouilla partout sans rien
-trouver, puis se retira tranquille et déroutée par l'habile indignation
-du maire qui offrit son aide empressée pour trouver le jeune révolté.
-
-Le soir même, Napoléon, embarqué dans une gondole, était conduit de
-l'autre côté du golfe, confié à la famille Costa, de Bastelica, et
-caché dans les maquis.
-
-L'histoire d'un siège qu'il aurait soutenu dans la tour de Capitello,
-récit émouvant publié par les guides, est une pure invention dramatique
-aussi sérieuse que beaucoup des renseignements donnés par ces
-industriels fantaisistes.
-
-Quelques jours plus tard, l'indépendance corse fut proclamée, la maison
-Bonaparte incendiée, et les trois sœurs du fugitif remises à la garde
-de l'abbé Reccho.
-
-Puis une frégate française, qui recueillait sur la côte les derniers
-partisans de la France, prit à son bord Napoléon, et ramena dans
-la mère patrie le partisan poursuivi, traqué, celui qui devait être
-l'Empereur et le prodigieux général dont la fortune bouleversa la terre.
-
-
- _Une Page d'histoire inédite_ a paru dans _le Gaulois_ du 27 octobre
- 1880.
-
-
-
-
-FRAGMENTS
-
-
-
-
-AUX EAUX.
-
-JOURNAL DU MARQUIS DE ROSEVEYRE.
-
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-_12 juin 1880._--A Loëche! On veut que j'aille passer un mois à Loëche!
-Miséricorde! Un mois dans cette ville qu'on dit être la plus triste, la
-plus morte, la plus ennuyeuse des villes d'eaux! Que dis-je, une ville?
-C'est un trou, à peine un village! On me condamne à un mois de bagne,
-enfin!
-
-
-_13 juin._--J'ai songé toute la nuit à ce voyage qui m'épouvante. Une
-seule chose me reste à faire, je vais emmener une femme! Cela pourra me
-distraire, peut-être? Et puis j'apprendrai, par cette épreuve, si je
-suis mûr pour le mariage.
-
-Un mois de tête-à-tête, un mois de vie commune avec quelqu'un, de vie à
-deux complète, de causerie à toute heure du jour et de la nuit.--Diable!
-
-Prendre une femme pour un mois n'est pas si grave, il est vrai, que de
-la prendre pour la vie; mais c'est déjà beaucoup plus sérieux que de la
-prendre pour un soir. Je sais que je pourrai la renvoyer, avec quelques
-centaines de louis; mais alors je resterai seul à Loëche, ce qui n'est
-pas drôle!
-
-Le choix sera difficile. Je ne veux ni une coquette ni une sotte. Il
-faut que je ne puisse être ni ridicule, ni honteux d'elle. Je veux bien
-qu'on dise: «Le marquis de Roseveyre est en bonne fortune;» mais je ne
-veux pas qu'on chuchote: «Ce pauvre marquis de Roseveyre!» En somme,
-il faut que je demande à ma compagne passagère toutes les qualités que
-j'exigerais de ma compagne définitive. La seule différence à faire est
-celle qui existe entre l'objet neuf et l'objet d'occasion. Bast! on
-peut trouver, j'y vais songer!
-
-
-_14 juin._--Berthe!... Voilà mon affaire. Vingt ans, jolie, sortant du
-Conservatoire, attendant un rôle, future étoile. De la tenue, de la
-fierté, de l'esprit et de... l'amour. Objet d'occasion pouvant passer
-pour neuf.
-
-
-_15 juin._--Elle est libre. Sans engagement d'affaires ou de cœur,
-elle accepte. J'ai commandé moi-même ses robes, pour qu'elle n'ait pas
-l'air d'une fille.
-
-
-_20 juin._--Bâle. Elle dort. Je vais commencer mes notes de voyage.
-
-Elle est charmante tout à fait. Quand elle est venue au-devant de moi
-à la gare, je ne la reconnaissais pas, tant elle avait l'air femme du
-monde. Certes, elle a de l'avenir, cette enfant... au théâtre.
-
-Elle me sembla changée de manières, de démarche, d'attitude, de gestes,
-de sourire, de voix, de tout, irréprochable enfin. Et coiffée! oh!
-coiffée d'une façon divine, d'une façon charmante et simple, en femme
-qui n'a plus à attirer les yeux, qui n'a plus à plaire à tous, dont
-le rôle n'est plus de séduire, du premier coup, ceux qui la voient,
-mais qui veut plaire à un seul, discrètement, uniquement. Et cela
-se montrait en toute son allure. C'était indiqué si finement et si
-complètement, la métamorphose m'a paru si absolue et si savante, que
-je lui offris mon bras comme j'aurais fait à ma femme. Elle le prit
-avec aisance comme si elle eût été ma femme.
-
-En tête à tête dans le coupé, nous sommes restés d'abord immobiles
-et muets. Puis elle releva sa voilette et sourit... Rien de plus.
-Un sourire de bon ton. Oh! je craignais le baiser, la comédie de la
-tendresse, l'éternel et banal jeu des filles; mais non, elle s'est
-tenue. Elle est forte.
-
-Puis nous avons causé, un peu comme des jeunes époux, un peu comme des
-étrangers. C'était gentil. Elle souriait souvent en me regardant. C'est
-moi maintenant qui avais envie de l'embrasser. Mais je suis demeuré
-calme.
-
-A la frontière, un fonctionnaire galonné ouvrit brusquement la portière
-et me demanda:
-
---Votre nom, Monsieur?
-
-Je fus surpris. Je répondis:
-
---Marquis de Roseveyre.
-
---Vous allez?
-
---Aux eaux de Loëche, dans le Valais.
-
-Il écrivait sur un registre. Il reprit:
-
---Madame est votre femme?
-
-Que faire? Que répondre? Je levai les yeux sur elle, en hésitant. Elle
-était pâle et regardait au loin... Je sentis que j'allais l'outrager
-bien gratuitement. Et puis, enfin, j'en faisais ma compagne, pour un
-mois.
-
-Je prononçai: «Oui, Monsieur».
-
-Je la vis soudain rougir. J'en fus heureux.
-
-Mais à l'hôtel, ici, en arrivant, le propriétaire lui tendit le
-registre. Elle me le passa tout aussitôt; et je compris qu'elle me
-regardait écrire. C'était notre premier soir d'intimité!... Une fois la
-page tournée, qui donc le lirait, ce registre? Je traçai: «Marquis et
-marquise de Roseveyre, se rendant à Loëche.»
-
-
-_21 juin._--Six heures du matin. Bâle. Nous partons pour Berne. J'ai eu
-la main heureuse décidément.
-
-
-_21 juin._--Dix heures du soir. Singulière journée. Je suis un peu ému.
-C'est bête et drôle.
-
-Pendant le trajet, nous avons peu parlé. Elle s'était levée un peu tôt;
-elle était fatiguée; elle sommeillait.
-
-Sitôt à Berne, nous avons voulu contempler ce panorama des Alpes que je
-ne connaissais point; et nous voici partis à travers la ville, comme
-deux jeunes mariés.
-
-Et soudain, nous apercevons une plaine démesurée, et là-bas, là-bas,
-les glaciers. De loin, comme ça, ils ne semblaient pas immenses, et
-cependant cette vue m'a fait passer un frisson dans les veines. Un
-radieux soleil couchant tombait sur nous; la chaleur était terrible.
-Ils restaient froids et blancs, eux, les monts de glace. La Jungfrau,
-la Vierge, dominant ses frères, tendait son large flanc de neige, et
-tous, jusqu'à perte de vue, se dressaient autour d'elle, les géants à
-tête pâle, les éternels sommets gelés que le jour mourant faisait plus
-clairs, comme argentés, sur l'azur foncé du soir.
-
-Leur foule inerte et colossale donnait l'idée du commencement d'un
-monde surprenant nouveau, d'une région escarpée, morte, figée, mais
-attirante comme la mer, pleine d'un pouvoir de séduction mystérieuse.
-L'air qui avait caressé ces cimes toujours gelées, semblait venir à
-nous par-dessus les campagnes étroites et fleuries, autre que l'air
-fécondant des plaines. Il avait quelque chose d'âpre et de fort, de
-stérile, comme une saveur des espaces inaccessibles.
-
-Berthe, éperdue, regardait sans pouvoir prononcer un mot.
-
-Tout à coup, elle me prit la main et la serra. J'avais moi-même à l'âme
-cette sorte de fièvre, cette exaltation qui nous saisit devant certains
-spectacles inattendus. Je pris cette petite main frémissante et je la
-portai à mes lèvres; et je la baisai, ma foi, avec amour.
-
-J'en suis resté un peu troublé. Mais par qui? Par elle, ou par les
-glaciers?
-
-
-_24 juin._--Loëche, dix heures du soir.
-
-Tout le voyage a été délicieux. Nous avons passé un demi-jour à Thun, à
-regarder la rude frontière des montagnes que nous devions franchir le
-lendemain.
-
-Au soleil levant, nous avons traversé le lac le plus beau de la Suisse,
-peut-être. Des mulets nous attendaient. Nous nous sommes assis sur leur
-dos et nous voici partis. Après avoir déjeuné dans une petite ville,
-nous avons commencé à gravir, entrant lentement dans la gorge qui
-monte, boisée, toujours dominée par de hautes cimes. De place en place,
-sur les pentes qui semblent venir du ciel, on distingue des points
-blancs, des chalets, poussés là on ne sait comment. Nous avons franchi
-des torrents, aperçu parfois, entre deux sommets élancés et couverts
-de sapins, une immense pyramide de neige qui semblait si proche qu'on
-aurait juré d'y parvenir en vingt minutes, mais qu'on aurait à peine
-atteinte en vingt-quatre heures.
-
-Parfois nous traversions des chaos de pierres, des plaines étroites
-jonchées de rocs éboulés comme si deux montagnes s'étaient heurtées
-dans cette lice, laissant sur le champ de bataille les débris de leurs
-membres de granit.
-
-Berthe, exténuée, dormait sur sa bête, ouvrant parfois les yeux pour
-voir encore. Elle finit par s'assoupir, et je la soutenais d'une main,
-heureux de ce contact, de sentir à travers sa robe la douce chaleur de
-son corps. La nuit vint, nous montions toujours. On s'arrêta devant la
-porte d'une petite auberge perdue dans la montagne.
-
-Nous avons dormi! Oh! dormi!
-
-Au jour levant, je courus à la fenêtre, et je poussai un cri. Berthe
-arriva près de moi et demeura stupéfaite et ravie. Nous avions dormi
-dans les neiges.
-
-Tout autour de nous, des monts énormes et stériles, dont les os gris
-saillaient sous leur manteau blanc, des monts sans pins, mornes et
-glacés, s'élevaient si haut qu'ils semblaient inaccessibles.
-
-Une heure après nous être remis en route, nous aperçûmes, au fond de
-cet entonnoir de granit et de neige, un lac noir, sombre, sans une
-ride, que nous avons longtemps suivi. Un guide nous apporta quelques
-edelweiss, les pâles fleurs des glaciers. Berthe s'en fit un bouquet de
-corsage.
-
-Soudain, la gorge de rochers s'ouvrit devant nous, découvrant un
-horizon surprenant: toute la chaîne des Alpes piémontaises au delà de
-la vallée du Rhône.
-
-Les grands sommets, de place en place, dominaient la foule des moindres
-cimes. C'étaient le mont Rose, grave et pesant; le Cervin, droite
-pyramide où tant d'hommes sont morts; la Dent-du-Midi; cent autres
-pointes blanches, luisantes comme des têtes de diamants, sous le soleil.
-
-Mais brusquement, le sentier que nous suivions s'arrêta au bord d'un
-abîme, et dans le gouffre, dans le fond du trou noir creux de deux
-mille mètres, enfermé entre quatre murailles de rochers droits, bruns,
-farouches, sur une nappe de gazon, nous aperçûmes quelques points
-blancs assez semblables à des moutons dans un pré. C'étaient les
-maisons de Loëche.
-
-Il fallut quitter les mulets, la route étant périlleuse. Le sentier
-descend le long du roc, serpente, tourne, va, revient, dominant
-toujours le précipice, et toujours aussi le village qui grandit à
-mesure qu'on approche. C'est là ce qu'on appelle le passage de la
-Gemmi, un des plus beaux des Alpes, sinon le plus beau.
-
-Berthe s'appuyait sur moi, poussait des cris de joie et des cris
-d'effroi, heureuse et peureuse comme une enfant. Comme nous étions
-à quelques pas des guides et cachés par une saillie de roche, elle
-m'embrassa. Je l'étreignis...
-
-Je m'étais dit:
-
---A Loëche, j'aurai soin de faire comprendre que je ne suis point avec
-ma femme.
-
-Mais partout je l'avais traitée comme telle, partout je l'avais fait
-passer pour la marquise de Roseveyre. Je ne pouvais guère maintenant
-l'inscrire sous un autre nom. Et puis je l'aurais blessée au cœur, et
-vraiment elle était charmante.
-
-Mais je lui dis:
-
---Ma chère amie, tu portes mon nom; on me croit ton mari; j'espère que
-tu te conduiras envers tout le monde avec une extrême prudence et une
-extrême discrétion. Pas de connaissances, pas de causeries, pas de
-relations. Qu'on te croie fière, mais agis en sorte que je n'aie jamais
-à me reprocher ce que j'ai fait.
-
-Elle répondit:
-
---N'aie pas peur, mon petit René.
-
-
-_26 juin._--Loëche n'est pas triste. Non. C'est sauvage, mais très
-beau. Cette muraille de roches hautes de deux milles mètres, d'où
-glissent cent torrents pareils à des filets d'argent; ce bruit éternel
-de l'eau qui roule; ce village enseveli dans les Alpes d'où l'on voit,
-comme du fond d'un puits, le soleil lointain traverser le ciel; le
-glacier voisin, tout blanc dans l'échancrure de la montagne, et ce
-vallon plein de ruisseaux, plein d'arbres, plein de fraîcheur et de
-vie, qui descend vers le Rhône et laisse voir à l'horizon les cimes
-neigeuses du Piémont: tout cela me séduit et m'enchante. Peut-être
-que... si Berthe n'était pas là?...
-
-Elle est parfaite, cette enfant, réservée et distinguée plus que
-personne. J'entends dire:
-
---Comme elle est jolie, cette petite marquise!...
-
-
-_27 juin._--Premier bain. On descend directement de la chambre dans les
-piscines, où vingt baigneurs trempent déjà, vêtus de longues robes de
-laine, hommes et femmes ensemble. Les uns mangent, les autres lisent,
-les autres causent. On pousse devant soi de petites tables flottantes.
-Parfois on joue au furet, ce qui n'est pas toujours convenable. Vus des
-galeries qui entourent le bain, nous avons l'air de gros crapauds dans
-un baquet.
-
-Berthe est venue s'asseoir dans cette galerie pour causer un peu avec
-moi. On l'a beaucoup regardée.
-
-
-_28 juin._--Deuxième bain. Quatre heures d'eau. J'en aurai huit heures
-dans huit jours. J'ai pour compagnons plongeurs le prince de Vanoris
-(Italie), le comte Lovenberg (Autriche), le baron Samuel Vernhe
-(Hongrie ou ailleurs), plus une quinzaine de personnages de moindre
-importance, mais tous nobles. Tout le monde est noble dans les villes
-d'eaux.
-
-Ils me demandent, l'un après l'autre, à être présentés à Berthe. Je
-réponds: «Oui!» et je me dérobe. On me croit jaloux, c'est bête!
-
-
-_29 juin._--Diable! diable! la princesse de Vanoris est venue
-elle-même me trouver, désirant faire la connaissance de ma femme, au
-moment où nous rentrions à l'hôtel. J'ai présenté Berthe, mais je l'ai
-priée d'éviter avec soin de rencontrer cette dame.
-
-
-_2 juillet._--Le prince nous a pris hier au collet pour nous mener dans
-son appartement, où tous les baigneurs de marque prenaient le thé.
-Berthe était certes mieux que toutes les femmes; mais que faire?
-
-
-_3 juillet._--Ma foi, tant pis! Parmi ces trente gentilshommes, n'en
-est-il pas au moins dix de fantaisie? Parmi ces seize ou dix-sept
-femmes, en est-il plus de douze sérieusement mariées; et, sur ces
-douze, en est-il plus de six irréprochables? Tant pis pour elles, tant
-pis pour eux. Ils l'ont voulu!
-
-
-_10 juillet._--Berthe est la reine de Loëche! Tout le monde en est fou;
-on la fête, on la gâte, on l'adore! Elle est d'ailleurs superbe de
-grâce et de distinction. On m'envie.
-
-La princesse de Vanoris m'a demandé:
-
---Ah çà, marquis, où donc avez-vous trouvé ce trésor-là?
-
-J'avais envie de répondre:
-
---Premier prix du Conservatoire, classe de comédie, engagée à l'Odéon,
-libre à partir du _5 août 1880_!
-
-Quelle tête elle aurait fait, miséricorde!
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-_20 juillet._--Berthe est vraiment surprenante. Pas une faute de tact,
-pas une faute de goût; une merveille!
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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-_10 août._--Paris. Fini. J'ai le cœur gros. La veille du départ je
-crus que tout le monde allait pleurer.
-
-On résolut d'aller voir lever le soleil sur le Torrenthorn, puis de
-redescendre pour l'heure de notre départ.
-
-On se mit en route vers minuit, sur des mulets. Des guides portaient
-des falots: et la longue caravane se déroulait dans les chemins
-tournants de la forêt de pins. Puis on traversa les pâturages où des
-troupeaux de vaches errent en liberté. Puis on atteignit la région des
-pierres, où l'herbe elle-même disparaît.
-
-Parfois, dans l'ombre, on distinguait, soit à droite, soit à gauche,
-une masse blanche, un amoncellement de neige dans un trou de la
-montagne.
-
-Le froid devenait mordant, piquait les yeux et la peau. Le vent
-desséchant des sommets soufflait, brûlant les gorges, apportant les
-haleines gelées de cent lieues de pics de glace.
-
-Quand on parvint au faîte, il faisait nuit encore. On déballa toutes
-les provisions pour boire le champagne au soleil levant.
-
-Le ciel pâlissait sur nos têtes. Nous apercevions déjà un gouffre à nos
-pieds; puis, à quelques centaines de mètres, un autre sommet.
-
-L'horizon entier semblait livide, sans qu'on distinguât rien encore au
-loin.
-
-Bientôt on découvrit, à gauche, une cime énorme, la Jungfrau, puis une
-autre, puis une autre. Elles apparaissaient peu à peu comme si elles se
-fussent levées dans le jour naissant. Et nous demeurions stupéfaits de
-nous trouver ainsi au milieu de ces colosses, dans ce pays désolé de la
-neige éternelle. Soudain, en face, se déroula la chaîne démesurée du
-Piémont. D'autres cimes apparurent au nord. C'était bien l'immense pays
-des grands monts aux fronts glacés, depuis le Rhindenhorn, lourd comme
-son nom, jusqu'au fantôme à peine visible du patriarche des Alpes,
-le mont Blanc. Les uns étaient fiers et droits, d'autres accroupis,
-d'autres difformes, mais tous pareillement blancs, comme si quelque
-Dieu avait jeté sur la terre bossue une nappe immaculée.
-
-Les uns semblaient si près qu'on aurait pu sauter dessus; les autres
-étaient si loin qu'on les distinguait à peine.
-
-Le ciel devint rouge; et tous rougirent. Les nuages semblaient saigner
-sur eux. C'était superbe, presque effrayant.
-
-Mais bientôt la nue enflammée pâlit, et toute l'armée des cimes
-insensiblement devint rose, d'un rose doux et tendre comme des robes de
-jeune fille.
-
-Et le soleil parut au-dessus de la nappe des neiges. Alors, tout à
-coup, le peuple entier des glaciers fut blanc, d'un blanc luisant,
-comme si l'horizon eût été plein d'une foule de dômes d'argent.
-
-Les femmes, extasiées, regardaient cela.
-
-Elles tressaillirent, un bouchon de champagne venait de sauter; et le
-prince de Vanoris, présentant un verre à Berthe, s'écria:
-
---Je bois à la marquise de Roseveyre!
-
-Tous crièrent: «Je bois à la marquise de Roseveyre!»
-
-Elle monta debout sur sa mule et répondit:
-
---Je bois à tous mes amis!
-
-
-Trois heures plus tard, nous prenions le train pour Genève, dans la
-vallée du Rhône.
-
-A peine fûmes-nous seuls, que Berthe, si heureuse et si gaie tout à
-l'heure, se mit à sangloter, la figure dans ses mains.
-
-Je m'élançai à ses genoux:
-
---Qu'as-tu? qu'as-tu? dis-moi, qu'as-tu?
-
-Elle balbutia à travers ses larmes.
-
---C'est... c'est... c'est donc fini d'être une honnête femme!
-
-Certes, je fus à ce moment sur le point de faire une bêtise, une grande
-bêtise!... Je ne la fis pas.
-
-Je quittai Berthe en rentrant à Paris. J'aurais peut-être été trop
-faible, plus tard.
-
-
- (_Le journal du marquis de Roseveyre n'offre aucun intérêt pendant
- les deux années qui suivirent. Nous retrouvons, à la date du 20
- juillet 1883, les lignes suivantes._)
-
-
-_20 juillet 1883._--Florence. Triste souvenir tantôt. Je me promenais
-aux Cassines quand une femme fit arrêter sa voiture et m'appela.
-C'était la princesse de Vanoris. Dès qu'elle me vit à portée de voix:
-
---Oh! marquis, mon cher marquis, que je suis contente de vous
-rencontrer! Vite, vite, donnez-moi des nouvelles de la marquise; c'est
-bien la plus charmante femme que j'aie vue en toute ma vie.
-
-Je restai surpris, ne sachant que dire et frappé au cœur d'un coup
-violent. Je balbutiai:
-
---Ne me parlez jamais d'elle, princesse, voici trois ans que je l'ai
-perdue.
-
-Elle me prit la main.
-
---Oh! que je vous plains, mon ami.
-
-Elle me quitta. Je suis rentré triste, mécontent, pensant à Berthe,
-comme si nous venions de nous séparer.
-
-Le Destin bien souvent se trompe!
-
-Combien de femmes honnêtes étaient nées pour être des filles, et le
-prouvent.
-
-Pauvre Berthe! Combien d'autres étaient nées pour être des femmes
-honnêtes... Et celle-là... plus que toutes... peut-être... Enfin... n'y
-pensons plus.
-
-
- _Aux Eaux_ ont paru dans _le Gaulois_ du mardi 24 juillet 1883.
-
-
-
-
-EN BRETAGNE.
-
-
- Juillet 1882.
-
-VOICI la saison des voyages, la saison claire où l'on aime les horizons
-nouveaux, les vastes étendues de mer bleue où se repose l'œil, où
-se calme l'esprit, les vallons boisés et frais où parfois le cœur
-s'attendrit sans qu'on sache pourquoi, quand on s'assied, au soir
-tombant, sur un talus de route en velours vert et qu'on regarde, à ses
-pieds, un peu d'eau brune et dormante où se mire le soleil couchant au
-fond de l'ornière creusée par des roues de charrettes.
-
-J'aime à la folie ces marches dans un monde qu'on croit découvrir, les
-étonnements subits devant des mœurs qu'on ne soupçonnait point, cette
-constante tension de l'intérêt, cette joie des yeux, cet éveil sans
-fin de la pensée.
-
-Mais une chose, une seule, me gâte ces explorations charmantes: la
-lecture des guides. Écrits par des commis voyageurs en kilomètres,
-avec des descriptions odieuses et toujours fausses, des renseignements
-invariablement erronés, des indications de chemins purement
-fantaisistes, ils sont, sauf un seul, un guide allemand excellent, la
-consolation des bonnetiers voyageant en train de plaisir et visitant la
-contrée dans le Joanne, et le désespoir des vrais routiers qui vont,
-sac au dos, canne à la main, par les sentiers, par les ravins, le long
-des plages.
-
-Ils mentent, ils ne savent rien, ils ne comprennent rien, ils
-enlaidissent, par leur prose emphatique et stupide, les plus ravissants
-pays; ils ne connaissent que les grand'routes et ne valent guère moins
-cependant que la carte dite d'état-major, où les barrages de la Seine
-faits depuis trente ans bientôt ne sont point encore indiqués.
-
-Et cependant, comme on aime, en voyageant, connaître un peu d'avance
-la région où l'on s'aventure! Comme on est heureux quand on trouve
-un livre où quelque vagabond sincère a jeté quelques-unes de ses
-visions! Ce n'est là qu'une présentation, qui vous prépare seulement
-à connaître les lieux. Parfois c'est plus. Quand on s'enfonce en
-Algérie jusqu'à l'oasis de Laghouat, il faut lire chaque jour, à chaque
-heure du voyage, l'admirable livre de Fromentin: _Un été dans le
-Sahara_. Celui-là vous ouvre les yeux et l'esprit, il éclaire encore,
-semble-t-il, ces plaines, ces montagnes, ces solitudes brûlantes, il
-vous révèle l'âme même du désert.
-
-Il est partout, en France, des coins presque inconnus et charmants.
-Sans avoir la prétention de faire un guide nouveau, je voudrais de
-temps en temps indiquer seulement quelques courtes excursions, des
-voyages de dix ou quinze jours, accomplis par tous les marcheurs, mais
-ignorés de tous les sédentaires.
-
-Ne suivre jamais les grand'routes, et toujours les sentiers, coucher
-dans les granges quand on ne rencontre point d'auberges, manger du pain
-et boire de l'eau quand les vivres sont introuvables, et ne craindre ni
-la pluie, ni les distances, ni les longues heures de marche régulière,
-voilà ce qu'il faut pour parcourir et pénétrer un pays jusqu'au cœur,
-pour découvrir, tout près des villes où passent les touristes, mille
-choses qu'on ne soupçonnait pas.
-
-Entre toutes les vieilles provinces de France, la Bretagne est une
-des plus curieuses; on en peut, en dix jours, connaître assez pour en
-savoir le tempérament, car chaque pays, comme chaque homme, a le sien.
-
-Traversons-la, en quelques lignes. Allons seulement de Vannes à
-Douarnenez, en suivant la côte, la vraie côte bretonne, solitaire et
-basse, semée d'écueils, où le flot gronde toujours et semble répondre
-aux sifflements du vent dans la lande.
-
-Le Morbihan, espèce de mer intérieure, qui monte et descend sous la
-pression des marées du grand Océan, s'étend devant le port de Vannes.
-Il le faut traverser pour gagner le large.
-
-Il est plein d'îles, d'îles druidiques, mystérieuses, hantées. Elles
-portent au dos des tumulus, des menhirs, des dolmens, toutes ces
-pierres étranges qui furent presque des dieux. Ces îlots, au dire des
-Bretons, sont aussi nombreux que les jours de l'année. Le Morbihan est
-une mer symbolique secouée par les superstitions.
-
-Et voilà le grand charme de cette contrée; elle est la nourrice
-des légendes. Mortes partout, les vieilles croyances demeurent
-enracinées dans ce sol de granit. Les vieilles histoires aussi sont
-indestructibles dans ce pays; et le paysan vous parle des aventures
-accomplies quinze siècles plus tôt comme si elles dataient d'hier,
-comme si son père ou son grand-père les avait vues.
-
-Il est des souterrains où les morts restent intacts, comme au jour où
-l'immobilité les frappa, séchés seulement, parce que la source du sang
-est tarie. Ainsi les souvenirs vivent éternellement dans ce coin de
-France, les souvenirs, et même les manières de penser des aïeux.
-
-J'avais quitté Vannes le jour même de mon arrivée, pour aller visiter
-un château historique, Sucinio, et, de là, gagner Locmariaker, puis
-Carnac et, suivant la côte, Pont-l'Abbé, Penmarch, la pointe du Raz,
-Douarnenez.
-
-Le chemin longeait d'abord le Morbihan, puis prenait à travers une
-lande illimitée, entrecoupée de fossés pleins d'eau, et sans une
-maison, sans un arbre, sans un être, toute peuplée d'ajoncs qui
-frémissaient et sifflaient sous un vent furieux, emportant à travers
-le ciel des nuages déchiquetés qui semblaient gémir.
-
-Je traversai plus loin un petit hameau où rôdaient, pieds nus, trois
-paysans sordides et une grande fille de vingt ans, dont les mollets
-étaient noirs de fumier; et, de nouveau, ce fut la lande, déserte,
-nue, marécageuse, allant se perdre dans l'Océan, dont la ligne grise,
-éclairée parfois par des lueurs d'écume, s'allongeait là-bas au-dessus
-de l'horizon.
-
-Et, au milieu de cette étendue sauvage, une haute ruine s'élevait; un
-château carré, flanqué de tours, debout, là, tout seul, entre ces deux
-déserts: la lande et la mer.
-
-Ce vieux manoir de Sucinio, qui date du XIIIe siècle, est illustre.
-C'est là que naquit ce grand connétable de Richemont qui reprit la
-France aux Anglais.
-
-Plus de portes. J'entrai dans la vaste cour solitaire, où les tourelles
-écroulées font des amoncellements de pierres; et, gravissant des
-restes d'escaliers, escaladant les murailles éventrées, m'accrochant
-aux lierres, aux quartiers de granit à moitié descellés, à tout ce qui
-tombait sous ma main, je parvins au sommet d'une tour, d'où je regardai
-la Bretagne.
-
-En face de moi, derrière un morceau de plaine inculte, l'Océan sale et
-grondant sous un ciel noir; puis, partout, la lande! Là-bas, à droite,
-la mer du Morbihan, avec ses rives déchirées, et, plus loin, à peine
-visible, une tache blanche illuminée, Vannes, qu'éclairait un rayon de
-soleil, glissé on ne sait comment, entre deux nuages. Puis encore très
-loin, un cap démesuré: Quiberon!
-
-Et tout cela triste, mélancolique, navrant. Le vent pleurait en
-parcourant ces espaces mornes; j'étais bien dans le vieux pays hanté;
-et, dans ces murs, dans ces ajoncs ras et sifflants, dans ces fossés où
-l'eau croupit, je sentais rôder des légendes.
-
-Le lendemain, je traversais Saint-Gildas, où semble errer le spectre
-d'Abeilard. A Port-Navalo, le marin qui me fit passer le détroit me
-parla de son père, un chouan, de son frère aîné, un chouan, et de son
-oncle le curé, encore un chouan, morts tous les trois... Et sa main
-étendue montrait Quiberon.
-
-A Locmariaker, j'entrai dans la patrie des druides. Un Breton me montra
-la table de César, un monstre de granit soulevé par des colosses; puis
-il me parla de César comme d'un ancien qu'il aurait vu.
-
-Enfin, suivant toujours la côte entre la lande et l'Océan, vers le
-soir, du sommet d'un tumulus, j'aperçus devant moi les champs de
-pierres de Carnac.
-
-Elles semblent vivantes, ces pierres alignées interminablement, géantes
-ou toutes petites, carrées, longues, plates, avec des aspects de grands
-corps minces ou ventrus. Quand on les regarde longtemps, on les voit
-remuer, se pencher, vivre!
-
-On se perd au milieu d'elles; un mur parfois interrompt cette foule de
-granit; on le franchit, et l'étrange peuple recommence, planté comme
-des avenues, espacé comme des soldats, effrayant comme des apparitions.
-
-Et le cœur vous bat; l'esprit malgré vous s'exalte, remonte les âges,
-se perd dans les superstitieuses croyances.
-
-Comme je restais immobile, stupéfait et ravi, un bruit subit derrière
-moi me donna une telle secousse que je me retournai d'un bond; et un
-vieux homme vêtu de noir, avec un livre sous le bras, m'ayant salué,
-me dit: «Ainsi, Monsieur, vous visitez notre Carnac.» Je lui racontai
-mon enthousiasme et la frayeur qu'il m'avait faite. Il continua: «Ici,
-Monsieur, il y a dans l'air tant de légendes que tout le monde a peur
-sans savoir de quoi. Voilà cinq ans que je fais des fouilles sous ces
-pierres; elles ont presque toutes un secret, et je m'imagine parfois
-qu'elles ont une âme. Quand je remets les pieds au boulevard, je
-souris, là-bas, de ma bêtise; mais quand je reviens à Carnac, je suis
-croyant, croyant inconscient; sans religion précise, mais les ayant
-toutes.»
-
-Et, frappant du pied:
-
-«Ceci est une terre de religion; il ne faut jamais plaisanter avec les
-croyances éteintes; car rien ne meurt. Nous sommes, Monsieur, chez les
-druides, respectons leur foi!»
-
-Le soleil, disparu dans la mer, avait laissé le ciel tout rouge, et
-cette lueur saignait aussi sur les grandes pierres, nos voisines.
-
-Le vieux sourit:
-
-«Figurez-vous que ces terribles croyances ont en ce lieu tant de
-force, que j'ai eu, ici même, une vision! Que dis-je! une apparition
-véritable! Là, sur ce dolmen, un soir, à cette heure, j'ai aperçu
-distinctement l'enchanteresse Koridwen, qui faisait bouillir l'eau
-miraculeuse.»
-
-Je l'arrêtai, ignorant quelle était l'enchanteresse Koridwen.
-
-Il fut révolté.
-
-«Comment! vous ne connaissez pas la femme du dieu Hu et la mère des
-korrigans!
-
---Non, je l'avoue. Si c'est une légende, contez-la-moi.»
-
-Je m'assis sur un menhir, à son côté.
-
-Il parla.
-
-«Le dieu Hu, père des druides, avait pour épouse l'enchanteresse
-Koridwen. Elle lui donna trois enfants, Mor-Vrau, Creiz-Viou, une
-fille, la plus belle du monde, et Aravik-Du, le plus affreux des êtres.
-
-«Koridwen, dans son amour maternel, voulut au moins laisser quelque
-chose à ce fils si disgracié, et elle résolut de lui faire boire l'eau
-de la divination.
-
-«Cette eau devait bouillir pendant un an. L'enchanteresse confia la
-garde du vase qui la contenait à un aveugle nommé Morda et au nain
-Gwiou.
-
-«L'année allait expirer, quand, les deux veilleurs se relâchant de
-leur zèle, un peu de la liqueur sacrée se répandit, et trois gouttes
-tombèrent sur le doigt du nain, qui, le portant à sa bouche, connut
-tout à coup l'avenir. Le vase aussitôt se brisa de lui-même, et
-Koridwen, apparaissant, se précipita sur Gwiou, qui s'enfuit.
-
-«Comme il allait être atteint, pour courir plus vite, il se changea
-en lièvre; mais aussitôt l'enchanteresse, devenant lévrier, s'élança
-derrière lui. Elle allait le saisir sur le bord d'un fleuve, mais,
-prenant subitement la forme d'un poisson, il se précipita dans le
-courant. Alors, une loutre énorme surgit qui le poursuivit de si près
-qu'il ne put échapper qu'en devenant oiseau. Or, un grand épervier
-descendit du fond du ciel, les ailes étendues, le bec ouvert; c'était
-toujours Koridwen; et Gwiou, frissonnant de peur, se changeant en grain
-de blé, se laissa choir sur un tas de froment.
-
-«Alors, une grosse poule noire, accourant, l'avala. Koridwen, vengée,
-se reposait, quand elle s'aperçut qu'elle allait être mère de nouveau.
-
-Le grain de blé avait germé en elle; et un enfant naquit, que Hu
-abandonna sur l'eau dans un berceau d'osier. Mais l'enfant, sauvé par
-le fils du roi Gouydno, devint un génie, l'esprit de la lande, le
-korrigan. C'est donc de Koridwen que naquirent tous les petits êtres
-fantastiques, les nains, les follets qui hantent ces pierres. Ils
-vivent là-dessous, dit-on, dans des trous, et sortent au soir pour
-courir à travers les ajoncs. Restez ici longtemps, Monsieur, au milieu
-de ces monuments enchantés; regardez fixement quelque dolmen couché
-sur le sol, et vous entendrez bientôt la terre frissonner, vous verrez
-la pierre remuer, vous tremblerez de peur en apercevant la tête d'un
-korrigan, qui vous regarde en soulevant du front le bloc de granit posé
-sur lui.--Maintenant, allons dîner.»
-
-La nuit était venue, sans lune, toute noire, pleine des rumeurs du
-vent. Les mains étendues, je marchais en heurtant les grandes pierres
-dressées; et ce récit, le pays, mes pensées, tout avait pris un ton
-tellement surnaturel, que je n'aurais point été surpris de sentir tout
-à coup un korrigan courir entre mes jambes.
-
-Le lendemain je me remis en route, traversant des landes, des villages,
-des villes, Lorient, Quimperlé, si jolie dans son vallon, Quimper.
-
-La grand'route part de Quimper, monte une côte, coupe des vallées,
-passe une sorte de lac herbeux et morne, et pénètre enfin dans
-Pont-l'Abbé, la petite cité la plus bretonne de toute cette Bretagne
-bretonnante qui va du Morbihan à la pointe du Raz.
-
-A l'entrée, un vieux château flanqué de tours, mouille le pied de ses
-murs dans un étang triste, triste, avec des vols d'oiseaux sauvages.
-Une rivière sort de là, que les caboteurs peuvent remonter jusqu'à la
-ville. Et dans les rues étroites aux maisons séculaires, les hommes
-portent le chapeau aux bords immenses, le gilet brodé magnifiquement,
-et les quatre vestes superposées: la première grande comme la main,
-couvrant au plus les omoplates, et la dernière s'arrêtant juste
-au-dessus du fond de culotte.
-
-Les filles, grandes, belles, fraîches, ont la poitrine écrasée dans un
-gilet de drap qui forme cuirasse, les étreint, ne laissant même pas
-deviner leur gorge puissante et martyrisée. Et elles sont coiffées
-d'une étrange façon. Sur les tempes, deux plaques brodées en couleur
-encadrent le visage, serrent les cheveux qui tombent en nappe, puis
-remontent se tasser au sommet du crâne sous un singulier bonnet, tissu
-souvent d'or et d'argent.
-
-Et la route sort de nouveau de cette petite cité du moyen âge oubliée
-là. Elle s'avance à travers la lande piquée d'ajoncs. De temps en
-temps, trois ou quatre vaches paissent le long du chemin, toujours
-accompagnées d'un mouton. Pendant plusieurs jours, on se demande
-pourquoi on ne voit jamais de vaches sans un mouton. Cette question
-vous tracasse, vous harcèle, devient une obsession. On cherche alors
-un homme près de qui s'informer. On le trouve, non sans peine, car
-souvent pendant une semaine entière, en rôdant par les villages, on ne
-rencontre personne qui sache un mot de français. Enfin quelque curé,
-qui lit son bréviaire en marchant à pas mesurés, vous apprend avec
-politesse que ce mouton constitue la part du loup.
-
-Un mouton vaut moins qu'une vache, et, comme sa prise n'offre aucun
-danger, le loup toujours le préfère. Mais il arrive souvent que les
-vaillantes petites vaches forment le bataillon carré pour défendre leur
-innocent camarade, et reçoivent au bout de leurs cornes affilées la
-bête hurlante en quête de chair vive.
-
-Le loup! Là aussi on le retrouve, ce loup légendaire qui terrifia notre
-enfance, le loup blanc, le grand loup blanc que tous les chasseurs ont
-vu et que personne n'a jamais tué.
-
-Jamais on ne l'aperçoit au matin. C'est vers cinq heures en hiver,
-au moment où le soleil se couche, qu'il apparaît filant sur une cime
-dénudée, traînant sur le ciel sa longue silhouette qui passe et fuit.
-
-Pourquoi personne ne l'a-t-il tué? Ah! voilà. Une supposition
-cependant. Les forts déjeuners de chasse commencent toujours vers une
-heure et finissent à quatre. On a beaucoup bu, et parlé du loup blanc.
-En sortant de table, on le voit. Quoi d'étonnant aussi à ce qu'on ne le
-tue pas?
-
-J'allais devant moi, sur la route grise ferrée de granit, et luisante
-quand brille le soleil. La plaine des deux côtés est plate, semée
-d'ajoncs. De place en place, une grosse pierre couchée entretient dans
-la pensée le constant souvenir des druides; et le vent qui souffle
-au ras de terre, siffle dans les buissons épineux. Parfois, un bruit
-sourd, comme un coup de canon lointain, fait frémir le sol; car
-j'approche de Penmarch, où la mer s'enfonce, paraît-il, en des cavernes
-sonores. Les lames engouffrées en ces trous secouent la côte entière,
-se font entendre jusqu'à Quimper, par les jours de tempête.
-
-Depuis longtemps déjà on aperçoit la grande ligne des flots gris, qui
-semblent dominer toute cette campagne nue et basse. Crevant partout
-la vague, des rochers, des troupeaux d'écueils pointus montrent leurs
-têtes noires cerclées d'écume comme si elles bavaient; et là-bas,
-contre l'eau, quelques maisons frileuses cherchent à se cacher derrière
-des petits tas de pierres pour éviter l'éternel ouragan du large et
-la pluie salée de l'Océan. Un grand phare, qui tremble sur sa base
-de rochers, s'avance jusqu'à la vague, et les gardiens racontent que
-parfois, dans les nuits de tourmente, la longue colonne de granit
-tangue comme un navire, et que l'horloge s'abat face contre terre, et
-que les objets accrochés aux murs se détachent, tombent et se brisent.
-
-Depuis ce lieu jusqu'au Conquet, c'est le pays des naufrages. C'est là
-que semble embusquée la mort, la hideuse mort de la mer, la Noyade.
-Aucune côte n'est plus dangereuse, plus redoutée, plus mangeuse
-d'hommes.
-
-Au fond des petites maisons basses des pêcheurs, on voit grouiller,
-dans la fange, avec les porcs, une femme vieille, de grandes filles aux
-jambes nues et sales, et les fils, dont le plus âgé marque trente ans.
-Presque jamais on ne trouve le père, rarement l'aîné. Ne demandez pas
-où ils sont, car la vieille tendrait la main vers l'horizon bondissant
-et soulevé, qui semble toujours prêt à se ruer sur ce pays.
-
-Ce n'est pas seulement la mer perfide qui les dévore ainsi, ces
-hommes. Elle a un allié tout-puissant, plus perfide encore, et qui
-l'aide, chaque nuit, en ses gloutonneries de chair humaine, l'alcool.
-Les pêcheurs le savent et l'avouent. «Quand la bouteille est pleine,
-disent-ils, on voit l'écueil. Mais, quand la bouteille est vide, on ne
-le voit plus.»
-
-La plage de Penmarch fait peur. C'est bien ici que les naufrageurs
-devaient attirer les vaisseaux perdus, en attachant aux cornes d'une
-vache, dont la patte était entravée pour qu'elle boitât, la lanterne
-trompeuse qui simulait un autre navire.
-
-Voici, un peu à droite, une roche devenue célèbre par un horrible
-drame. La femme d'un des derniers préfets du Morbihan était assise sur
-cette pierre, ayant sur ses genoux sa petite fille. La mer, à quelques
-mètres sous elles, semblait calme, inoffensive, endormie.
-
-Soudain un de ces flots singuliers, qu'on appelle des vagues sourdes,
-monta, venu sans bruit, le dos gonflé, irrésistible, et, escaladant la
-roche, comme un malfaiteur furtif, il emporta les deux femmes qu'il
-engloutit en un moment. Des douaniers, qui passaient au loin, ne virent
-plus qu'une ombrelle rose, flottant doucement sur la mer recalmée, et
-la grande roche nue, ruisselante.
-
-Pendant un an, les avocats et les médecins discutèrent, arguèrent,
-plaidèrent pour savoir laquelle, de la mère ou de l'enfant emportées
-dans le même flot, était morte la première. On noya des chattes avec
-leurs petits, des chiennes avec leurs toutous, des lapines avec
-leurs lapereaux, afin qu'aucun doute ne subsistât, car une grosse
-question d'héritage en dépendait, la fortune devant aller à l'une ou à
-l'autre famille suivant que la dernière convulsion avait dû être plus
-persistante dans le petit corps ou dans le grand.
-
-Presque en face de ce lieu sinistre se dresse un calvaire de granit,
-comme on en voit partout en ce pays pieux où les croix, si vieilles
-elles-mêmes, sont aussi nombreuses que les dolmens leurs aînés. Mais
-ce calvaire s'élève au-dessus d'un bas-relief étrange, représentant
-d'une façon grossière et comique l'accouchement de la Vierge Marie. Un
-Anglais, en passant, admira la sculpture naïve, et la fit recouvrir
-d'un toit afin de la préserver des atteintes de ce climat sauvage.
-
-Et nous suivons la plage, l'interminable plage, tout le long de la baie
-d'Audierne. Il faut passer à gué ou à la nage deux petites rivières,
-peiner dans le sable ou sur la poussière de varech, aller toujours
-entre ces deux solitudes, l'une remuante, l'autre immobile, la mer et
-la lande.
-
-Voici Audierne, triste petit port, qu'anime seulement l'entrée et la
-sortie des barques allant pêcher la sardine.
-
-Avant de partir, au matin, on goûte, au lieu du vulgaire café au lait,
-quelques-uns de ces petits poissons frais, poudrés de sel, savoureux,
-parfumés, vraies violettes des flots. Et on repart vers la pointe du
-Raz, cette fin du monde, ce bout de l'Europe.
-
-On monte, on monte toujours, et soudain on aperçoit deux mers, à gauche
-l'Océan, à droite la Manche.
-
-C'est là qu'elles se rencontrent, qu'elles se battent sans cesse,
-heurtant leurs courants et leurs vagues toujours furieuses, chavirant
-les navires et les avalant comme des dragées.
-
- O flots que vous savez de lugubres histoires,
- Flots profonds redoutés des mères à genoux.
-
-Plus d'arbres, plus rien que des touffes de gazon sur le grand cap qui
-s'avance. Tout au bout deux phares, et partout au loin d'autres phares,
-piqués sur des écueils. Il en est un qu'on essaye en vain de terminer
-depuis dix ans. La mer, acharnée, détruit, à mesure qu'il s'accomplit,
-le travail acharné des hommes.
-
-Là-bas, en face, l'île de Sein, l'île sacrée, regarde à l'horizon,
-derrière la rade de Brest, sa dangereuse commère, l'île d'Ouessant.
-
- Qui voit Ouessant
- Voit son sang
-
-disent les matelots. L'île d'Ouessant, la plus inaccessible de toutes,
-celle que les marins n'abordent qu'en tremblant.
-
-Le haut promontoire se termine soudain, tombe à pic dans cette bataille
-d'océans. Mais un petit sentier le contourne, rampant sur les granits
-inclinés, filant sur des crêtes larges comme la main.
-
-Soudain on domine un abîme effrayant dont les murs, noirs comme s'ils
-avaient été frottés d'encre, vous renvoient le bruit furieux du combat
-marin qui se livre sous vous, tout au fond de ce trou qu'on a nommé
-l'Enfer.
-
-Bien qu'à cent mètres au-dessus de la mer, je recevais des crachats
-d'écume, et, penché sur l'abîme, je contemplais cette fureur de l'eau
-qui semblait soulevée par une rage inconnue.
-
-C'était bien un enfer qu'aucun poète n'avait décrit. Et une épouvante
-m'étreignait à la pensée d'hommes précipités là dedans, roulés,
-tournés, plongeant dans cette tempête entre quatre murailles de
-pierres, jetés sur les parois de la montagne, repris par le flot,
-engloutis, reparaissant, bouillonnant pêle-mêle dans les vagues
-monstrueuses.
-
-Et je me remis en route, hanté de ces images et battu par un grand vent
-qui fouettait le cap solitaire.
-
-Au bout de vingt minutes, j'atteignis un petit village. Un vieux
-prêtre, qui lisait son bréviaire à l'abri d'un mur de pierres,
-me salua. Je lui demandai où je pourrais coucher; il m'offrit
-l'hospitalité.
-
-Une heure plus tard, assis tous deux devant sa porte, nous parlions
-de ce pays désolé qui saisit l'âme, quand un petit Breton, un enfant,
-passa devant nous, nu-pieds, secouant au vent ses longs cheveux blonds.
-
-Le curé l'appela dans sa langue maternelle, et le gamin s'en vint,
-devenu timide tout à coup, les yeux baissés et les mains inertes.
-
---Il va vous réciter son cantique, me dit le prêtre; c'est un gaillard
-doué d'une grande mémoire et dont j'espère tirer quelque chose.
-
-Et l'enfant se mit à bredouiller des paroles inconnues, sur ce ton
-geignant des petites filles qui répètent leur fable. Il allait sans
-point ni virgule, déroulant les syllabes comme si le morceau tout
-entier n'eût formé qu'un mot, s'arrêtant une seconde pour respirer,
-puis reprenant son chuchotement précipité.
-
-Tout à coup il se tut. C'était fini. Le curé lui caressa la joue d'une
-petite tape.
-
---C'est bien, va-t'en.
-
-Et le polisson se sauva. Alors mon hôte ajouta:
-
---Il vient de vous dire un vieux cantique de ce pays-ci!
-
-Je répondis:
-
---Un vieux cantique? Est-il connu?
-
---Oh! pas du tout. Je vais vous le traduire, si vous voulez.
-
-Alors le vieillard, d'une voix forte, s'animant comme s'il eût prêché,
-levant le bras d'un geste menaçant et enflant les mots, déclama ce naïf
-et superbe cantique dont j'ai voulu écrire les paroles sous sa dictée.
-
-
-CANTIQUE BRETON.
-
-«L'enfer! l'enfer! Savez-vous ce que c'est, pécheurs?
-
-
-«C'est une fournaise où rugit la flamme, une fournaise près de laquelle
-le feu d'une forge refermée, le feu qui a rougi les dalles d'un four,
-n'est que fumée!
-
-
-«Là jamais on n'aperçoit de la lumière! Le feu brûle comme la fièvre
-sans qu'on le voie! Là jamais n'entre l'espérance, car la colère de
-Dieu a scellé la porte!
-
-
-«Du feu sur vos têtes, du feu autour de vous! Vous avez faim?--Mangez
-du feu!--Vous avez soif? buvez à cette rivière de soufre et de fer
-fondu!
-
-«Vous pleurerez pendant l'éternité; vos pleurs feront une mer; et
-cette mer ne sera pas une goutte d'eau pour l'enfer! Vos larmes
-entretiendront les flammes, loin de les éteindre; et vous entendrez la
-moelle bouillir dans vos os.
-
-
-«Et puis on coupera vos têtes de dessus vos épaules, et pourtant vous
-vivrez! Les démons se les jetteront l'un à l'autre, et pourtant vous
-vivrez! Ils rôtiront votre chair sur les brasiers; vous sentirez votre
-chair devenir du charbon; et pourtant vous vivrez!
-
-
-«Et là, il y aura encore d'autres douleurs. Vous entendrez des
-reproches, des malédictions et des blasphèmes.
-
-
-«Le père dira à son fils:--Sois maudit, fils de ma chair, car c'est
-pour toi que j'ai voulu amasser des biens par la rapine!
-
-
-«Et le fils répondra:--Maudit, maudit sois-tu, mon père, car c'est toi
-qui m'as donné mon orgueil et qui m'as conduit ici.
-
-
-«Et la fille dira à sa mère:--Mille malheurs à vous, ma mère, mille
-malheurs à vous, caverne d'impuretés, car vous m'avez laissée libre,
-et j'ai quitté Dieu!
-
-
-«Et la mère ne reconnaîtra plus ses enfants; et elle répondra:
-
---Malédiction sur mes filles et sur mes fils, malédiction sur les fils
-de mes filles et sur les filles de mes fils!
-
-
-«Et ces cris retentiront pendant l'Éternité. Et ces souffrances seront
-toujours. Et ce feu!... ce feu!... c'est la colère de Dieu qui l'a
-allumé, ce feu!.., il brûlera toujours sans languir, sans fumer, sans
-pénétrer moins profondément vos os.
-
-
-«L'Éternité!... Malheur!... Ne jamais cesser de mourir, ne jamais
-cesser de se noyer dans un océan de souffrances!
-
-«O _jamais_! tu es un mot plus grand que la mer! O _jamais_! tu es
-plein de cris, de larmes et de rage. _Jamais!_ Oh! tu es rigoureux. Oh!
-tu fais peur!»
-
-
-Et quand le vieux prêtre eut terminé, il me dit:
-
---N'est-ce pas que c'est terrible?
-
-Là-bas nous entendions la vague infatigable s'acharnant sur la
-sinistre falaise. Je revoyais ce trou plein d'écume furieuse, lugubre
-et hurlant, vrai séjour de la mort; et quelque chose de l'effroi
-mystique qui fait trembler les dévots repentants pesait sur mon cœur.
-
-Je repartis au soleil levant, comptant atteindre Douarnenez avant la
-nuit.
-
-Un homme qui parlait français, ayant navigué quatorze ans sur les
-navires de l'Etat, m'aborda, comme je cherchais le sentier douanier, et
-nous descendîmes ensemble vers la baie des Trépassés, dont la pointe du
-Raz forme un des bords.
-
-C'est un immense cirque de sable, d'une inoubliable mélancolie, d'une
-tristesse inquiétante, donnant, au bout de quelque temps, l'envie
-de partir, d'aller plus loin. Une vallée nue avec un étang lugubre,
-sans grands ajoncs, un étang, qui paraît mort, aboutit à cette grève
-effrayante.
-
-Cela semble bien une antichambre du séjour infernal. Le sable jaune,
-triste et plat, s'étend jusqu'à un énorme cap de granit qui fait face à
-la pointe du Raz, et où les flots acharnés se brisent.
-
-De loin nous apercevions trois hommes immobiles piqués comme des pieux
-sur le sable. Mon compagnon parut étonné, car jamais on ne vient dans
-cette crique désolée. Mais, en approchant, nous aperçûmes quelque chose
-de long, étendu près d'eux, comme enfoui dans la grève; et parfois ils
-se penchaient, touchaient cela, se relevaient.
-
-C'était un mort, un noyé, un matelot de Douarnenez perdu la semaine
-précédente avec ses quatre camarades. Depuis huit jours on les
-attendait en ce lieu où le courant rejette les cadavres. Il était le
-premier venu à ce dernier rendez-vous.
-
-Mais autre chose préoccupait mon guide, car les noyés en ce pays ne
-sont pas rares. Il m'emmena vers le triste étang, et, me faisant
-pencher sur l'eau, il me montra les murs de la ville d'Ys. C'étaient
-quelques maçonneries antiques, à peine visibles. Puis j'allai boire à
-la source, un tout mince filet d'eau, la meilleure de toute la contrée,
-disait-il. Puis il me conta l'histoire de la cité disparue comme si
-l'événement était proche encore, accompli tout au plus sous les yeux de
-son grand-père.
-
-Un roi, faible et bon, avait une fille perverse et belle, si belle que
-tous les hommes devenaient fous en la voyant, si perverse qu'elle se
-donnait à tous, puis les faisait tuer, précipiter dans la mer du haut
-des rochers voisins.
-
-Ses passions débordées étaient plus violentes, disait-on, que les
-vagues de l'Océan furieux, et surtout plus inapaisables. Son corps
-semblait un foyer où se brûlaient les âmes que Satan cueillait ensuite.
-
-Dieu se lassa, et il prévint de ses projets un vieux saint qui vivait
-dans le pays. Le saint avertit le roi, qui n'osa pas punir et enfermer
-sa fille chérie, mais qui l'informa de l'avertissement de Dieu. Elle
-n'en tint pas compte, et se livra, au contraire, à de tels débordements
-que la ville entière l'imita, devenue une cité d'amour, dont toute
-pudeur et toute vertu disparurent.
-
-Une nuit Dieu réveilla le saint pour lui annoncer l'heure de sa
-vengeance. Le saint courut chez le roi demeuré seul vertueux en ce
-pays. Le roi fit seller son cheval, en offrit un autre au saint qui
-l'accepta; et, un grand bruit les ayant effrayés, ils aperçurent la
-mer qui s'en venait par la campagne, bondissante et mugissante. Alors
-la fille du roi parut à sa fenêtre, criant: «Mon père, allez-vous me
-laisser mourir?» Et le roi la prit en croupe, puis s'enfuit par une des
-portes de la ville, alors que les flots entraient par l'autre.
-
-Ils galopaient dans la nuit, mais les vagues aussi couraient avec des
-grondements et des écroulements terribles. Déjà leur écume rampante
-atteignait les pieds des chevaux, et le vieux saint dit au roi: «Sire,
-rejetez votre fille de votre cheval, ou sinon vous êtes perdu.» Et
-la fille criait: «Mon père, mon père, ne m'abandonnez pas!» Mais le
-saint se dressa sur ses étriers, sa voix devint retentissante comme
-le tonnerre et il annonça: «C'est la volonté de Dieu.» Alors le roi
-repoussa sa fille qui se cramponnait à lui, et il la précipita derrière
-son dos. Les vagues aussitôt la saisirent, puis retournèrent en arrière.
-
-Et le morne étang qui recouvre ces ruines, c'est l'eau restée depuis
-lors sur la ville impure et détruite.
-
-Cette légende est donc une histoire de Sodome arrangée à l'usage des
-dames.
-
-Et l'événement qu'on raconte comme s'il était d'hier se passa,
-paraît-il, au quatrième siècle après la venue du Christ.
-
-Le soir j'atteignis Douarnenez.
-
-C'est une petite ville de pêcheurs, qui serait la plus célèbre station
-de bains de France si elle était moins isolée.
-
-Ce qui en fait le charme et la grâce, c'est son golfe. Elle est assise
-tout au fond et semble regarder la douce et longue ligne des côtes,
-onduleuses, arrondies toujours en des courbes charmantes, et dont les
-crêtes lointaines sont noyées en ces brumes blanches et bleues, légères
-et transparentes que dégage la mer.
-
-Je repartis le lendemain pour Quimper; et le soir je couchais à Brest
-pour reprendre au lever du soleil le chemin de fer de Paris.
-
-
- _En Bretagne_ a paru dans la _Nouvelle Revue_ du 1er janvier 1884.
- Maupassant y a utilisé certaines chroniques du _Gaulois_.
-
-
-
-
-LE CREUSOT.
-
-
-LE ciel est bleu, tout bleu, plein de soleil. Le train vient de passer
-Montchanin. Là-bas, devant nous, un nuage s'élève, tout noir, opaque,
-qui semble monter de la terre, qui obscurcit l'azur clair du jour,
-un nuage lourd, immobile. C'est la fumée du Creusot. On approche, on
-distingue. Cent cheminées géantes vomissent dans l'air des serpents
-de fumée, d'autres moins hautes et haletantes crachent des haleines
-de vapeur; tout cela se mêle, s'étend, plane, couvre la ville, emplit
-les rues, cache le ciel, éteint le soleil. Il fait presque sombre
-maintenant. Une poussière de charbon voltige, pique les yeux, tache
-la peau, macule le linge. Les maisons sont noires, comme frottées
-de suie, les pavés sont noirs, les vitres poudrées de charbon. Une
-odeur de cheminée, de goudron, de houille flotte, contracte la gorge,
-oppresse la poitrine, et parfois une âcre saveur de fer, de forge, de
-métal brûlant, d'enfer ardent, coupe la respiration, vous fait lever
-les yeux pour chercher l'air pur, l'air libre, l'air sain du grand
-ciel; mais on voit planer là-haut le nuage épais et sombre, et miroiter
-près de soi les facettes menues du charbon qui voltige.
-
-C'est le Creusot.
-
-Un bruit sourd et continu fait trembler la terre, un bruit fait de
-mille bruits, que coupe d'instant en instant un coup formidable, un
-choc ébranlant la ville entière.
-
-Entrons dans l'usine de MM. Schneider.
-
-Quelle féerie! C'est le royaume du Fer, où règne Sa Majesté le Feu!
-
-Du feu! on en voit partout. Les immenses bâtiments s'alignent à perte
-de vue, hauts comme des montagnes et pleins jusqu'au faîte de machines
-qui tournent, tombent, remontent, se croisent, s'agitent, ronflent,
-sifflent, grincent, crient. Et toutes travaillent du feu.
-
-Ici des brasiers, là des jets de flamme, plus loin des blocs de fer
-ardent vont, viennent, sortent des fours, entrent dans les engrenages,
-en ressortent, y rentrent cent fois, changent de forme, toujours
-rouges. Les machines voraces mangent ce feu, ce fer éclatant, le
-broient, le coupent, le scient, l'aplatissent, le filent, le tordent,
-en font des locomotives, des navires, des canons, mille choses
-diverses, fines comme des ciselures d'artistes, monstrueuses comme des
-œuvres de géants, et compliquées, délicates, brutales, puissantes.
-
-Essayons de voir, et de comprendre.
-
-Nous entrons, à droite, sous une vaste galerie où fonctionnent quatre
-énormes machines. Elles vont avec lenteur, remuant leurs roues, leurs
-pistons, leurs tiges. Que font-elles? Pas autre chose que de souffler
-de l'air aux hauts fourneaux où bout le métal en fusion. Elles sont les
-poumons monstrueux des cornues colossales que nous allons voir. Elles
-respirent, rien de plus; elles font vivre et digérer les monstres.
-
-Et voici les cornues: elles sont deux, aux deux extrémités d'une autre
-galerie, grosses comme des tours, ventrues, rugissantes et crachant
-un tel jet de flamme qu'à cent mètres les yeux sont aveuglés, la peau
-brûlée, et qu'on halète comme dans une étuve.
-
-On dirait un volcan furieux. Le feu qui sort de la bouche est blanc,
-insoutenable à la vue et projeté avec tant de force et de bruit que
-rien n'en peut donner l'idée.
-
-Là dedans l'acier bout, l'acier Bessmer dont on fait les rails.
-Un homme fort, beau, jeune, grave, coiffé d'un grand feutre noir,
-regarde attentivement l'effroyable souffle. Il est assis devant une
-roue pareille au gouvernail d'un navire et parfois il la fait tourner
-à la façon des pilotes. Aussitôt la colère de la cornue augmente;
-elle crache un ouragan de flammes, c'est que le chef fondeur vient
-d'augmenter encore le monstrueux courant d'air qui la traverse.
-
-Et, toujours pareil à un capitaine, l'homme, à tout moment, porte
-à ses yeux une jumelle pour considérer la couleur du feu. Il fait
-un geste; un wagonnet s'avance et verse d'autres métaux dans le
-brasier rugissant. Le fondeur encore consulte les nuances des flammes
-furieuses, cherchant des indications, et, soudain, tournant une autre
-roue toute petite, il fait basculer la formidable cuve. Elle se
-retourne lentement, crachant jusqu'au toit de la galerie un terrifiant
-jet d'étincelles; et elle verse, délicatement, comme un éléphant qui
-ferait des grâces, quelques gouttes d'un liquide flamboyant dans un
-vase de fonte qu'on lui tend, puis elle se redresse en rugissant.
-
-Un homme emporte ce feu sorti d'elle. Ce n'est plus maintenant qu'un
-lingot rouge qu'on dépose sous un marteau mû par la vapeur. Le marteau
-frappe, écrase, rend mince comme une feuille le métal ardent qu'on
-refroidit aussitôt dans l'eau. Une pince alors le saisit, le brise; et
-le contre-maître examine le grain avant de donner l'ordre: «Coulez!»
-
-La cornue aussitôt se renverse de nouveau, et, comme un valet qui
-emplirait des verres autour d'une table, elle verse le flot flamboyant
-d'acier qu'elle porte en ses flancs dans une série de récipients de
-fonte déposés en rond autour d'elle.
-
-Elle semble se déplacer d'une façon naturelle, toute simple, comme si
-une âme l'animait. Car il suffit, pour remuer ces engins fantastiques,
-pour leur faire accomplir leur œuvre, les faire aller, venir, tomber,
-se redresser, tourner, pivoter, il suffit de toucher à des leviers
-gros comme des cannes, d'appuyer sur des boutons pareils à ceux des
-sonnettes électriques. Une force, un génie étrange semble planer, qui
-gouverne les gestes pesants et faciles de ces surprenants appareils.
-
-Nous sortons, le visage rôti, les yeux sanglants.
-
-Voici deux tours de briques, en plein air, trop hautes pour tenir sous
-un toit. Une chaleur insoutenable s'en dégage. Un homme, armé d'un
-levier de fer, les frappe au pied, fait tomber une sorte d'enduit,
-creuse plus profondément. Et bientôt apparaît une lueur, un point
-clair. Deux coups encore et un ruisseau, un torrent de feu s'élance,
-suit des canaux creusés dans la terre, va, vient, coule toujours.
-C'est la fonte, la fonte brute en fusion. On suffoque devant ce fleuve
-effrayant, on fuit, on entre dans les hauts bâtiments où sont faites
-les locomotives et les grandes machines des navires de guerre.
-
-On ne distingue plus, on ne sait plus, on perd la tête. C'est un
-labyrinthe de manivelles, de roues, de courroies, d'engrenages en
-mouvement. A chaque pas on se trouve en face d'un monstre qui travaille
-du fer rouge ou sombre. Ici ce sont des scies qui divisent des plaques
-larges comme le corps; là des pointes pénètrent dans des blocs de
-fonte et les percent ainsi qu'une aiguille qui entre en du drap; plus
-loin, un autre appareil coupe des lamelles d'acier comme des ciseaux
-feraient d'une feuille de papier. Tout cela marche en même temps avec
-des mouvements différents, peuple fantastique de bêtes méchantes et
-grondantes. Et toujours on voit du feu sous les marteaux, du feu
-dans des fours, du feu partout, partout du feu. Et toujours un coup
-formidable et régulier dominant le tumulte des roues, des chaudières,
-des enclumes, des mécaniques de toutes sortes, fait trembler le sol.
-C'est le gros pilon du Creusot qui travaille.
-
-Il est au bout d'un immense bâtiment qui en contient dix ou douze
-autres. Tous s'abattent de moment en moment sur un bloc incandescent
-qui lance une pluie d'étincelles et s'aplatit peu à peu, se roule,
-prend une forme courbe ou droite ou plate, selon la volonté des hommes.
-
-Lui, le gros, il pèse cent mille kilos, et tombe, comme tomberait une
-montagne, sur un morceau d'acier rouge plus énorme encore que lui. A
-chaque choc un ouragan de feu jaillit de tous les côtés, et l'on voit
-diminuer d'épaisseur la masse que travaille le monstre.
-
-Il monte et redescend sans cesse, avec une facilité gracieuse, mû par
-un homme qui appuie doucement sur un frêle levier; et il fait penser à
-ces animaux effroyables, domptés jadis par des enfants, à ce que disent
-les contes.
-
-Et nous entrons dans la galerie des laminoirs. C'est un spectacle plus
-étrange encore. Des serpents rouges courent par terre, les uns minces
-comme des ficelles, les autres gros comme des câbles. On dirait ici des
-vers de terre démesurés, et là-bas des boas effroyables. Car ici on
-fait des fils de fer et là-bas les rails pour les trains.
-
-Des hommes, les yeux couverts d'une toile métallique, les mains, les
-bras et les jambes enveloppés de cuir, jettent dans la bouche des
-machines l'éternel morceau de fer ardent. La machine le saisit, le
-tire, l'allonge, le tire encore, le rejette, le reprend, l'amincit
-toujours. Lui, le fer, il se tortille comme un reptile blessé, semble
-lutter, mais cède, s'allonge encore, s'allonge toujours, toujours
-repris et toujours rejeté par la mâchoire d'acier.
-
-Voici les rails. Impuissante à résister, la masse rougie, opaque
-et carrée de Bessmer s'étend sous l'effort des mécaniques et, en
-quelques secondes, devient un rail. Une scie géante le coupe à sa
-longueur exacte, et d'autres suivent sans fin, sans que rien arrête ou
-ralentisse le formidable travail.
-
-Nous sortons enfin, noirs nous-mêmes comme des chauffeurs, épuisés, la
-vue éteinte. Et sur nos têtes s'étend le nuage épais de charbon et de
-fumée qui s'élève jusqu'aux hauteurs du ciel.
-
-Oh! quelques fleurs, une prairie, un ruisseau et de l'herbe où se
-coucher sans pensée et sans autre bruit autour de soi que le glissement
-de l'eau ou le chant du coq, au loin!
-
-
- _Le Creusot_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 28 août 1883, sous la
- signature: MAUFRIGNEUSE.
-
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES.
-
-
- Pages.
-
- AU SOLEIL. 1
-
- La Mer. 9
-
- Alger. 13
-
- La Province d'Oran. 19
-
- Bou-Amama. 35
-
- La Province d'Alger. 47
-
- Le Zar'ez. 77
-
- La Kabylie.--Bougie. 147
-
- Constantine. 175
-
-
- EN CORSE (_inédit_).
-
- La Patrie de Colomba. 183
-
- Le Monastère de Corbara (une visite au P. Didon). 193
-
- Les Bandits corses. 205
-
- Une Page d'histoire inédite. 217
-
-
- FRAGMENTS.
-
- Aux eaux. 233
-
- En Bretagne. 251
-
- Le Creusot. 281
-
-
- * * * * *
-
-
- Liste des modifications:
-
- Page 41: «valonné» remplacé par «vallonné» (le pays immense, nu et
- vallonné)
- Page 60: «Bogar» par «Boghar» (C'est Boghar, à droite)
- Page 77: «Bohgar» par «Boghar» (sur les territoires des cercles
- de Boghar, Djelfa)
- Page 129: «allouette» par «alouette» (Et la petite alouette des
- plaines)
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Guy d
- Maupassant, V. 8, by Guy de Maupassant
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT, V.8 ***
-
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
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-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
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-
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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-
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-works.
-
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-
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- </head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Guy de Maupassant, V. 8, by
-Guy de Maupassant
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Oeuvres complètes de Guy de Maupassant, V. 8
-
-Author: Guy de Maupassant
-
-Release Date: August 8, 2016 [EBook #52753]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT, V.8 ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<hr class="full" />
-
-<p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p>
-
-<p><a href="#table_des_matieres">Table des matières</a></p>
-
-<h1><span class="small70">ŒUVRES COMPLÈTES</span><br />
-<span class="small50">DE</span><br />
-GUY DE MAUPASSANT</h1>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="tirage">LA PRÉSENTE ÉDITION</p>
-
-<p class="tirage">DES</p>
-
-<p class="tirage">ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT</p>
-
-<p class="tirage">A ÉTÉ TIRÉE</p>
-
-<p class="tirage">PAR L’IMPRIMERIE NATIONALE</p>
-
-<p class="tirage">EN VERTU D’UNE AUTORISATION</p>
-
-<p class="tirage">DE M. LE GARDE DES SCEAUX</p>
-
-<p class="tirage">EN DATE DU 30 JANVIER 1902.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="center">IL A ÉTÉ TIRÉ À PART</p>
-
-<p class="center">100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE</p>
-
-<p class="center">SAVOIR:</p>
-
-<p class="center margintop1">60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.<br />
-20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.<br />
-20 exemplaires (81 à 100) sur chine.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="center"><i>Le texte de ce volume<br />
-est conforme à celui de l’édition originale</i>: Au Soleil.<br />
-<i>Paris, Victor Havard, 1884,<br />
-avec addition de</i>: La Patrie de Colomba.<br />
-Le Monastère de Corbara.—Les Bandits corses.<br />
-Une Page d’histoire inédite (<i>inédits</i>).</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<div class="titlepage">
- <p class="center">ŒUVRES COMPLÈTES</p>
-
- <p class="title1">DE</p>
-
- <p class="title2">GUY DE MAUPASSANT</p>
-
- <hr class="small5" />
-
- <p class="title3">AU SOLEIL</p>
-
- <hr class="small7" />
-
- <p class="center">LA PATRIE DE COLOMBA</p>
-
- <p class="center">LE MONASTÈRE DE CORBARA—LES BANDITS CORSES</p>
-
- <p class="center">UNE PAGE D’HISTOIRE INÉDITE</p>
-
- <div class="figcenter2" style="width: 135px;">
- <img src="images/abeille.jpg" alt="" title="" width="135" height="200" />
- </div>
-
- <p class="title4">PARIS</p>
-
- <p class="title5">LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR</p>
-
- <p class="title6">17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17</p>
-
- <hr class="small6" />
-
- <p class="title5">MDCCCCVIII</p>
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- <p class="title1"><i>Tous droits réservés.</i></p>
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-<hr class="small" />
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-<h2 id="ch_1">AU SOLEIL</h2>
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-<p class="dedication"><i>À POL ARNAULT.</i></p>
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-<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">a</span> <i>vie si courte, si longue, devient parfois insupportable. Elle
-se déroule, toujours pareille, avec la mort au bout. On ne peut ni
-l’arrêter, ni la changer, ni la comprendre. Et souvent une révolte
-indignée vous saisit devant l’impuissance de notre effort. Quoi que
-nous fassions, nous mourrons! Quoi que nous croyions, quoi que nous
-pensions, quoi que nous tentions, nous mourrons. Et il semble qu’on
-va mourir demain sans rien connaître encore, bien que dégoûté de
-tout ce qu’on connaît. Alors on se sent écrasé sous le sentiment
-de «l’éternelle misère de tout», de l’impuissance humaine et de la
-monotonie des actions.</i></p>
-
-<p><i>On se lève, on marche, on s’accoude à sa fenêtre. <span class="pagenum" id="Page_4">4</span> Des gens, en
-face, déjeunent, comme ils déjeunaient hier, comme ils déjeuneront
-demain: le père, la mère, quatre enfants. Voici trois ans, la
-grand’mère était encore là. Elle n’y est plus. Le père a bien changé
-depuis que nous sommes voisins. Il ne s’en aperçoit pas; il semble
-content; il semble heureux. Imbécile!</i></p>
-
-<p><i>Ils parlent d’un mariage, puis d’un décès, puis de leur poulet qui est
-tendre, puis de leur bonne qui n’est pas honnête. Ils s’inquiètent de
-mille choses inutiles et sottes. Imbéciles!</i></p>
-
-<p><i>La vue de leur appartement, qu’ils habitent depuis dix-huit ans,
-m’emplit de dégoût et d’indignation. C’est cela, la vie! Quatre murs,
-deux portes, une fenêtre, un lit, des chaises, une table, voilà!
-Prison! prison! Tout logis qu’on habite longtemps devient prison! Oh!
-Fuir, partir! fuir les lieux connus, les hommes, les mouvements pareils
-aux mêmes heures, et les mêmes pensées, surtout.</i></p>
-
-<p><i>Quand on est las, las à pleurer du matin au soir, las à ne plus avoir
-la force de se lever pour boire un verre d’eau, las des visages amis
-vus trop souvent et devenus irritants, des odieux et placides voisins,
-des choses familières et monotones, de sa maison, de sa rue, de sa
-bonne qui vient dire: «que désire monsieur pour son dîner», et qui s’en
-va en relevant à chaque pas, d’un ignoble coup de <span class="pagenum" id="Page_5">5</span> talon, le bord
-effiloqué de sa jupe sale, las de son chien trop fidèle, des taches
-immuables des tentures, de la régularité des repas, du sommeil dans le
-même lit, de chaque action répétée chaque jour, las de soi-même, de sa
-propre voix, des choses qu’on répète sans cesse, du cercle étroit de
-ses idées, las de sa figure vue dans la glace, des mines qu’on fait en
-se rasant, en se peignant, il faut partir, entrer dans une vie nouvelle
-et changeante.</i></p>
-
-<p><i>Le voyage est une espèce de porte par où l’on sort de la réalité
-connue pour pénétrer dans une réalité inexplorée qui semble un rêve.</i></p>
-
-<p><i>Une gare! un port! un train qui siffle et crache son premier jet de
-vapeur! un grand navire passant dans les jetées, lentement, mais dont
-le ventre halète d’impatience et qui va fuir là-bas, à l’horizon, vers
-des pays nouveaux! Qui peut voir cela sans frémir d’envie, sans sentir
-s’éveiller dans son âme le frissonnant désir des longs voyages?</i></p>
-
-<p><i>On rêve toujours d’un pays préféré, l’un de la Suède, l’autre des
-Indes; celui-ci de la Grèce et celui-là du Japon. Moi je me sentais
-attiré vers l’Afrique par un impérieux besoin, par la nostalgie du
-Désert ignoré, comme par le pressentiment d’une passion qui va naître.</i></p>
-
-<p><i>Je quittai Paris le 6 juillet 1881. Je voulais voir cette terre du
-soleil et du sable en plein été</i>, <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> <i>sous la pesante chaleur, dans
-l’éblouissement furieux de la lumière.</i></p>
-
-<p><i>Tout le monde connaît la magnifique pièce de vers du grand poète
-Leconte de Lisle.</i></p>
-
-<div class="poem">
- <p class="noindent"><i>Midi, roi des étés, épandu sur la plaine,<br />
- Tombe, en nappes d’argent, des hauteurs du ciel bleu.<br />
- Tout se tait. L’air flamboie et brûle sans haleine;<br />
- La terre est assoupie en sa robe de feu.</i></p>
-</div>
-
-<p><i>C’est le midi du désert, le midi épandu sur la mer de sable immobile
-et illimitée, qui m’a fait quitter les</i> bords fleuris <i>de la Seine
-chantés par M<sup>me</sup> Deshoulières, et les bains frais du matin, et
-l’ombre verte des bois pour traverser les solitudes ardentes</i>.</p>
-
-<p><i>Une autre cause donnait en ce moment à l’Algérie un attrait
-particulier. L’insaisissable Bou-Amama conduisait cette campagne
-fantastique qui a fait dire, écrire et commettre tant de sottises.
-On affirmait aussi que les populations musulmanes préparaient une
-insurrection générale, qu’elles allaient tenter un dernier effort, et
-qu’aussitôt après le Ramadan la guerre éclaterait d’un seul coup par
-toute l’Algérie. Il devenait extrêmement curieux de voir l’Arabe à ce
-moment, de tenter de comprendre son âme, ce dont ne s’inquiètent guère
-les colonisateurs.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_7">7</span></p>
-
-<p><i>Flaubert disait quelquefois: «On peut se figurer le désert, les
-pyramides, le Sphinx, avant de les avoir vus; mais ce qu’on ne
-s’imagine point, c’est la tête d’un barbier turc accroupi devant sa
-porte.»</i></p>
-
-<p><i>Ne serait-il pas encore plus curieux de connaître ce qui se passe dans
-cette tête?</i></p>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_2">LA MER.</h2>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">M</span><span class="smcap">arseille</span> palpite sous le gai soleil d’un jour d’été. Elle semble
-rire, avec ses grands cafés pavoisés, ses chevaux coiffés d’un
-chapeau de paille comme pour une mascarade, ses gens affairés et
-bruyants. Elle semble grise avec son accent qui chante par les rues,
-son accent que tout le monde fait sonner comme par défi. Ailleurs
-un Marseillais amuse, et paraît une sorte d’étranger, écorchant le
-français; à Marseille, tous les Marseillais réunis donnent à l’accent
-une exagération qui prend les allures d’une farce. Tout le monde parler
-comme ça, c’est trop, tron de l’air! Marseille au soleil transpire,
-comme une belle fille qui manquerait <span class="pagenum" id="Page_10">10</span> de soins, car elle sent
-l’ail, la gueuse, et mille choses encore. Elle sent les innomables
-nourritures que grignotent les Nègres, les Turcs, les Grecs, les
-Italiens, les Maltais, les Espagnols, les Anglais, les Corses, et les
-Marseillais aussi, pécaïre, couchés, assis, roulés, vautrés sur les
-quais.</p>
-
-<p>Dans le bassin de la Joliette les lourds paquebots, le nez tourné vers
-l’entrée du port, chauffent, couverts d’hommes qui les emplissent de
-paquets et de marchandises.</p>
-
-<p>L’un d’eux, l’<i>Abd-el-Kader</i>, se met tout à coup à pousser des
-mugissements, car le sifflet n’existe plus, il est remplacé par une
-sorte de cri de bête, une voix formidable qui sort du ventre fumant du
-monstre.</p>
-
-<p>Le vaste navire quitte son point d’attache, passe doucement au milieu
-de ses frères encore immobiles, sort du port, et, brusquement,
-le capitaine ayant jeté par son porte-voix qui descend dans les
-profondeurs du bateau, le commandement: «En route», il s’élance, pris
-d’une ardeur, ouvre la mer, laisse derrière lui un long sillage,
-pendant que fuient les côtes et que Marseille s’enfonce à l’horizon.</p>
-
-<p>C’est l’heure du dîner, à bord. Peu de <span class="pagenum" id="Page_11">11</span> monde. On ne se rend guère
-en Afrique en juillet. Au bout de la table, un colonel, un ingénieur,
-un médecin, deux bourgeois d’Alger avec leurs femmes.</p>
-
-<p>On parle du pays où l’on va, de l’administration qu’il lui faut.</p>
-
-<p>Le colonel réclame énergiquement un gouverneur militaire, parle
-tactique dans le désert et déclare que le télégraphe est inutile et
-même dangereux pour les armées. Cet officier supérieur a dû éprouver
-quelque désagrément de guerre par la faute du télégraphe.</p>
-
-<p>L’ingénieur voudrait confier la colonie à un inspecteur général des
-ponts et chaussées qui ferait des canaux, des barrages, des routes et
-mille autres choses.</p>
-
-<p>Le capitaine du bâtiment laisse entendre, avec esprit, qu’un marin
-ferait bien mieux l’affaire, l’Algérie n’étant abordable que par mer.</p>
-
-<p>Les deux bourgeois signalent les fautes grossières du gouverneur; et
-chacun rit s’étonnant qu’on puisse être aussi maladroit.</p>
-
-<p>Puis on remonte sur le pont. Rien que la mer, la mer calme, sans un
-frisson, et dorée par la lune. Le lourd bateau paraît glisser dessus,
-laissant derrière lui un long sillage bouillonnant, <span class="pagenum" id="Page_12">12</span> où l’eau
-battue semble du feu liquide.</p>
-
-<p>Le ciel s’étale sur nos têtes, d’un noir bleuâtre, ensemencé d’astres
-que voile par instants l’énorme panache de fumée vomie par la cheminée;
-et le petit fanal en haut du mât a l’air d’une grosse étoile se
-promenant parmi les autres. On n’entend rien que le ronflement de
-l’hélice dans les profondeurs du navire. Qu’elles sont charmantes, les
-heures tranquilles du soir sur le pont d’un bâtiment qui fuit!</p>
-
-<p>Toute la journée du lendemain, on pense étendu sous la tente, avec
-l’Océan de tous les côtés. Puis la nuit revient, et le jour reparaît.
-On a dormi dans l’étroite cabine, sur la couchette en forme de
-cercueil. Debout, il est quatre heures du matin.</p>
-
-<p>Quel réveil! Une longue côte, et, là-bas, en face, une tache blanche
-qui grandit—Alger!</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_3">ALGER.</h2>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">F</span><span class="smcap">éerie</span> inespérée et qui ravit l’esprit! Alger a passé mes attentes.
-Qu’elle est jolie, la ville de neige sous l’éblouissante lumière! Une
-immense terrasse longe le port, soutenue par des arcades élégantes.
-Au-dessus s’élèvent de grands hôtels européens et le quartier français,
-au-dessus encore s’échelonne la ville arabe, amoncellement de petites
-maisons blanches, bizarres, enchevêtrées les unes dans les autres,
-séparées par des rues qui ressemblent à des souterrains clairs. L’étage
-supérieur est supporté par des suites de bâtons peints en blanc; les
-toits se touchent. Il y a des descentes brusques en des trous habités,
-des escaliers mystérieux vers des demeures <span class="pagenum" id="Page_14">14</span> qui semblent des
-terriers pleins de grouillantes familles arabes. Une femme passe, grave
-et voilée, les chevilles nues, des chevilles peu troublantes, noires
-des poussières accumulées sur les sueurs.</p>
-
-<p>De la pointe de la jetée le coup d’œil sur la ville est merveilleux.
-On regarde, extasié, cette cascade éclatante de maisons dégringolant
-les unes sur les autres du haut de la montagne jusqu’à la mer. On
-dirait une écume de torrent, une écume d’une blancheur folle; et,
-de place en place, comme un bouillonnement plus gros, une mosquée
-éclatante luit sous le soleil.</p>
-
-<p>Partout grouille une population stupéfiante. Des gueux innombrables,
-vêtus d’une simple chemise, ou de deux tapis cousus en forme de
-chasuble, ou d’un vieux sac percé de trous pour la tête et les bras,
-toujours nu-jambes et nu-pieds, vont, viennent, s’injurient, se
-battent, vermineux, loqueteux, barbouillés d’ordure et puant la bête.</p>
-
-<p>Tartarin dirait qu’ils sentent le «Teur» (Turc) et on sent le Teur
-partout ici.</p>
-
-<p>Puis il y a tout un monde de mioches à la peau noire, métis de Kabyles,
-d’Arabes, de nègres et de blancs, fourmilière de cireurs <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> de
-bottes, harcelants comme des mouches, cabriolants et hardis, vicieux à
-trois ans, malins comme des singes, qui vous injurient en arabe et vous
-poursuivent en français de leur éternel «cïé mosieu.» Ils vous tutoient
-et on les tutoie. Tout le monde ici d’ailleurs se dit «Tu». Le cocher
-qu’on arrête dans la rue vous demande «Où je mènerai Toi». Je signale
-cet usage aux cochers parisiens qui sont dépassés en familiarité.</p>
-
-<p>J’ai vu, le jour même de mon arrivée, un petit fait sans importance
-et qui pourtant résume à peu près l’histoire de l’Algérie et de la
-colonisation.</p>
-
-<p>Comme j’étais assis devant un café, un jeune mauricaud s’empara, de
-force, de mes pieds et se mit à les cirer avec une énergie furieuse.
-Après qu’il eut frotté pendant un quart d’heure et rendu le cuir de
-mes bottines plus luisant qu’une glace, je lui donnai deux sous. Il
-prononça «méci mosieu», mais ne se releva pas. Il restait accroupi
-entre mes jambes, tout à fait immobile, roulant des yeux comme s’il se
-fût trouvé malade. Je lui dis: «Va-t’en donc, arbico.» Il ne répondit
-point, ne remua pas, puis, tout à coup, saisissant à pleins bras sa
-boîte à cirage il s’enfuit de toute sa vitesse. Et <span class="pagenum" id="Page_16">16</span> j’aperçus un
-grand nègre de seize ans qui se détachait d’une porte où il s’était
-caché et s’élançait sur mon cireur. En quelques bonds il l’eut rejoint,
-puis il le giffla, le fouilla, lui arracha ses deux sous qu’il
-engloutit dans sa poche et s’en alla tranquillement en riant, pendant
-que le misérable volé hurlait d’une épouvantable façon.</p>
-
-<p>J’étais indigné. Mon voisin de table, un officier d’Afrique, un ami,
-me dit: «Laissez donc, c’est la hiérarchie qui s’établit. Tant qu’ils
-ne sont pas assez forts pour prendre les sous des autres, ils cirent.
-Mais dès qu’ils se sentent en état de rouler les plus petits ils ne
-font plus rien. Ils guettent les cireurs et les dévalisent.» Puis mon
-compagnon ajouta en riant: «Presque tout le monde en fait autant, ici.»</p>
-
-<p>Le quartier Européen d’Alger, joli de loin, a, vu de près, un aspect
-de ville neuve poussée sous un climat qui ne lui conviendrait point.
-En débarquant, une large enseigne vous tire l’œil: «Skating-Rink
-Algérien»; et, dès les premiers pas, on est saisi, gêné, par la
-sensation du progrès mal appliqué à ce pays, de la civilisation
-brutale, gauche, peu adaptée aux mœurs, au ciel et aux gens. C’est
-nous qui <span class="pagenum" id="Page_17">17</span> avons l’air de barbares au milieu de ces barbares, brutes
-il est vrai, mais qui sont chez eux, et à qui les siècles ont appris
-des coutumes dont nous semblons n’avoir pas encore compris le sens.</p>
-
-<p>Napoléon III a dit un mot sage (peut-être soufflé par un ministre):
-«Ce qu’il faut à l’Algérie ce ne sont pas des conquérants, mais
-des initiateurs.» Or nous sommes restés des conquérants brutaux,
-maladroits, infatués de nos idées toutes faites. Nos mœurs imposées,
-nos maisons parisiennes, nos usages choquent sur ce sol comme des
-fautes grossières d’art, de sagesse et de compréhension. Tout ce que
-nous faisons semble un contre-sens, un défi à ce pays, non pas tant à
-ses habitants premiers qu’à la terre elle-même.</p>
-
-<p>J’ai vu quelques jours après mon arrivée un bal en plein air à
-Mustapha. C’était la fête de Neuilly. Des boutiques de pain d’épice,
-des tirs, des loteries, le jeu des poupées et des couteaux, des
-somnambules, des femmes silures, et des calicots dansant avec des
-demoiselles de magasin les vrais quadrilles de Bullier, tandis que
-derrière l’enceinte où l’on payait pour entrer, dans la plaine large
-et <span class="pagenum" id="Page_18">18</span> sablonneuse du champ de manœuvres, des centaines d’Arabes,
-couchés, sous la lune, immobiles en leurs loques blanches, écoutaient
-gravement les refrains des chahuts sautés par les Français.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_4">LA PROVINCE D’ORAN.</h2>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">P</span><span class="smcap">our</span> aller d’Alger à Oran il faut un jour en chemin de fer. On traverse
-d’abord la plaine de la Mitidja, fertile, ombragée, peuplée. Voilà ce
-qu’on montre au nouvel arrivé pour lui prouver la fécondité de notre
-colonie. Certes la Mitidja et la Kabylie sont deux admirables pays.
-Or la Kabylie est actuellement plus habitée que le Pas-de-Calais
-par kilomètre carré; la Mitidja le sera bientôt autant. Que veut-on
-coloniser par là? Mais je reviendrai sur ce sujet.</p>
-
-<p>Le train roule, avance; les plaines cultivées disparaissent; la terre
-devient nue et rouge, la vraie terre d’Afrique. L’horizon s’élargit,
-un horizon stérile et brûlant. Nous suivons <span class="pagenum" id="Page_20">20</span> l’immense vallée du
-Chelif, enfermée en des montagnes désolées, grises et brûlées, sans un
-arbre, sans une herbe. De place en place la ligne des monts s’abaisse,
-s’entr’ouvre comme pour mieux montrer l’affreuse misère du sol dévoré
-par le soleil. Un espace démesuré s’étale, tout plat, borné, là-bas,
-par la ligne presque invisible des hauteurs perdues dans une vapeur.
-Puis sur les crêtes incultes, parfois, de gros points blancs, tout
-ronds, apparaissent, comme des œufs énormes pondus là par des
-oiseaux géants. Ce sont des marabouts élevés à la gloire d’Allah.</p>
-
-<p>Dans la plaine jaune, interminable, quelquefois on aperçoit un bouquet
-d’arbres, des hommes debout, des Européens hâlés, de grande taille, qui
-regardent filer le convoi, et, tout près de là, des petites tentes,
-pareilles à de gros champignons, d’où sortent des soldats barbus. C’est
-un hameau d’agriculteurs protégé par un détachement de ligne.</p>
-
-<p>Puis, dans l’étendue de terre stérile et poudreuse, on distingue, si
-loin qu’on la voit à peine, une sorte de fumée, un nuage mince qui
-monte vers le ciel et semble courir sur le sol. C’est un cavalier qui
-soulève, sous les pieds de son cheval, la poussière fine et brûlante.
-<span class="pagenum" id="Page_21">21</span> Et chacune de ces nuées sur la plaine indique un homme dont on
-finit par distinguer le burnous clair presque imperceptible.</p>
-
-<p>De temps en temps, des campements d’indigènes. On les découvre à
-peine, ces douars auprès d’un torrent desséché où des enfants font
-paître quelques chèvres, quelques moutons ou quelques vaches (paître
-semble infiniment dérisoire). Les huttes de toile brune, entourées
-de broussailles sèches, se confondent avec la couleur monotone de la
-terre. Sur le remblai de la ligne un homme à la peau noire, à la jambe
-nue, nerveuse et sans mollets, enveloppé de haillons blanchâtres,
-contemple gravement la bête de fer qui roule devant lui.</p>
-
-<p>Plus loin, c’est une troupe de nomades en marche. La caravane s’avance
-dans la poussière, laissant un nuage derrière elle. Les femmes et les
-enfants sont montés sur des ânes ou des petits chevaux; et quelques
-cavaliers marchent gravement en tête, d’une allure infiniment noble.</p>
-
-<p>Et c’est ainsi toujours. Aux haltes du train, d’heure en heure, un
-village européen se montre: quelques maisons pareilles à celles de
-Nanterre ou de Rueil, quelques arbres <span class="pagenum" id="Page_22">22</span> brûlés alentour, dont l’un
-porte des drapeaux tricolores, pour le 14 juillet, puis un gendarme
-grave devant la porte de sortie, semblable aussi au gendarme de Rueil
-ou de Nanterre.</p>
-
-<p>La chaleur est intolérable. Tout objet de métal devient impossible à
-toucher, même dans le wagon. L’eau des gourdes brûle la bouche. Et
-l’air qui s’engouffre par la portière semble soufflé par la gueule
-d’un four. A Orléansville, le thermomètre de la gare donne, à l’ombre,
-quarante-neuf degrés passés!</p>
-
-<p>On arrive à Oran pour dîner.</p>
-
-<p>Oran est une vraie ville d’Europe, commerçante, plus espagnole que
-française, et sans grand intérêt. On rencontre par les rues de belles
-filles aux yeux noirs, à la peau d’ivoire, aux dents claires. Quand il
-fait beau on aperçoit, paraît-il, à l’horizon les côtes de l’Espagne,
-leur patrie.</p>
-
-<p>Dès qu’on a mis le pied sur cette terre africaine, un besoin singulier
-vous envahit, celui d’aller plus loin, au sud.</p>
-
-<p>J’ai donc pris, avec un billet pour Saïda, le petit chemin de fer à
-voie étroite qui grimpe sur les hauts plateaux. Autour de cette ville
-rôde avec ses cavaliers l’insaisissable Bou-Amama.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_23">23</span></p>
-
-<p>Après quelques heures de route on atteint les premières pentes de
-l’Atlas. Le train monte, souffle, ne marche plus qu’à peine, serpente
-sur le flanc des côtes arides, passe auprès d’un lac immense formé
-par trois rivières que garde, amassées dans trois vallées, le fameux
-barrage de l’Habra. Un mur colossal, long de cinq cents mètres, haut et
-large de quarante mètres, contient, suspendus au-dessus d’une plaine
-démesurée, quatorze millions de mètres cubes d’eau.</p>
-
-<p>(Ce barrage s’est écroulé l’an suivant, noyant des centaines d’hommes,
-ruinant un pays entier. C’était au moment d’une grande souscription
-nationale pour des inondés hongrois ou espagnols. Personne ne s’est
-occupé de ce désastre français.)</p>
-
-<p>Puis nous passons par des défilés étroits entre deux montagnes qu’on
-dirait incendiées depuis peu, tant elles ont la peau rouge et nue; nous
-contournons des pics, nous filons le long des pentes, nous faisons des
-détours de dix kilomètres pour éviter les obstacles, puis nous nous
-précipitons dans une plaine à toute vitesse, en zigzaguant toujours un
-peu, comme par suite de l’habitude prise.</p>
-
-<p>Les wagons sont tout petits, la machine <span class="pagenum" id="Page_24">24</span> grosse comme celle d’un
-tramway. Elle semble parfois exténuée, râle, geint ou rage, va si
-doucement qu’on la suivrait au pas, et tout à coup elle repart avec
-furie.</p>
-
-<p>Toute la contrée est aride et désolée. Le Roi d’Afrique, le Soleil, le
-grand et féroce ravageur a mangé la chair de ces vallons, ne laissant
-que la pierre et une poussière rouge où rien ne pourrait germer.</p>
-
-<p>Saïda! c’est une petite ville à la française qui ne semble habitée
-que par des généraux. Ils sont au moins dix ou douze et paraissent
-toujours en conciliabule. On a envie de leur crier: «Où est aujourd’hui
-Bou-Amama, mon général?» La population civile n’a pour l’uniforme aucun
-respect.</p>
-
-<p>L’auberge du lieu laisse tout à désirer. Je me couche sur une paillasse
-dans une chambre blanchie à la chaux. La chaleur est intolérable. Je
-ferme les yeux pour dormir. Hélas!</p>
-
-<p>Ma fenêtre est ouverte, donnant sur une petite cour. J’entends aboyer
-des chiens. Ils sont loin, très loin, et jappent par saccades comme
-s’ils se répondaient.</p>
-
-<p>Mais bientôt ils approchent, ils viennent; ils sont là maintenant
-contre les maisons, dans les vignes, dans les rues. Ils sont là, cinq
-cents, <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> mille peut-être, affamés, féroces, les chiens qui gardaient
-sur les hauts plateaux les campements des Espagnols. Leurs maîtres tués
-ou partis, les bêtes ont rôdé, mourant de faim; puis elles ont trouvé
-la ville, et elles la cernent, comme une armée. Le jour, elles dorment
-dans les ravins, sous les roches, dans les trous de la montagne: et,
-sitôt la nuit tombée, elles gagnent Saïda pour chercher leur vie.</p>
-
-<p>Les hommes qui rentrent tard chez eux marchent le revolver au poing,
-suivis, flairés par vingt ou trente chiens jaunes pareils à des renards.</p>
-
-<p>Ils aboient à présent d’une façon continue, effroyable, à rendre fou.
-Puis d’autres cris s’éveillent, des glapissements grêles; ce sont
-les chacals qui arrivent; et parfois on n’entend plus qu’une voix
-plus forte et singulière, celle de l’hyène, qui imite le chien pour
-l’attirer et le dévorer.</p>
-
-<p>Jusqu’au jour dure sans repos cet horrible vacarme.</p>
-
-<p>Saïda, avant l’occupation française, était protégée par une petite
-forteresse édifiée par Abd-el-Kader.</p>
-
-<p>La ville nouvelle est dans un fond, entourée de hauteurs pelées. Une
-mince rivière, qu’on <span class="pagenum" id="Page_26">26</span> peut presque sauter à pieds joints, arrose
-les champs alentour où poussent de belles vignes.</p>
-
-<p>Vers le sud les monts voisins ont l’aspect d’une muraille, ce sont les
-derniers gradins conduisant aux hauts plateaux.</p>
-
-<p>Sur la gauche se dresse un rocher d’un rouge ardent, haut d’une
-cinquantaine de mètres et qui porte sur son sommet quelques maçonneries
-en ruines. C’est là tout ce qui reste de la Saïda d’Abd-el-Kader.
-Ce rocher, vu de loin, semble adhérent à la montagne, mais si on
-l’escalade, on demeure saisi de surprise et d’admiration. Un ravin
-profond, creusé entre des murs tout droits, sépare l’ancienne redoute
-de l’émir de la côte voisine. Elle est, cette côte, en pierre de
-pourpre et entaillée par places par des brèches où tombent les pluies
-d’hiver. Dans le ravin coule la rivière au milieu d’un bois de
-lauriers-roses. D’en haut on dirait un tapis d’Orient étendu dans un
-corridor. La nappe de fleurs paraît ininterrompue, tachetée seulement
-par le feuillage vert qui la perce par endroits.</p>
-
-<p>On descend en ce vallon par un sentier bon pour des chèvres.</p>
-
-<p>La rivière, fleuve là-bas (l’oued Saïda), ruisseau pour nous, s’agite
-dans les pierres, <span class="pagenum" id="Page_27">27</span> sous les grands arbustes épanouis, saute des
-roches, écume, ondoie et murmure. L’eau est chaude, presque brûlante.
-D’énormes crabes courent sur les bords avec une singulière rapidité,
-les pinces levées en me voyant. De gros lézards verts disparaissent
-dans les feuillages. Parfois un reptile glisse entre les cailloux.</p>
-
-<p>Le ravin se rétrécit comme s’il allait se refermer. Un grand bruit sur
-ma tête me fait tressaillir. Un aigle surpris s’envole de son repaire,
-s’élève vers le ciel bleu, monte à coups d’aile lents et forts, si
-large qu’il semble toucher aux deux murailles.</p>
-
-<p>Au bout d’une heure on rejoint la route qui va vers Aïn-el-Hadjar en
-gravissant le mont poudreux.</p>
-
-<p>Devant moi une femme, une vieille femme en jupe noire, coiffée d’un
-bonnet blanc, chemine, courbée, un panier au bras gauche et tenant de
-l’autre, en manière d’ombrelle, un immense parapluie rouge. Une femme
-ici! Une paysanne en cette morne contrée où l’on ne voit guère que la
-haute négresse cambrée, luisante, chamarrée d’étoffes jaunes, rouges
-ou bleues, et qui laisse sur son passage un fumet de chair humaine à
-tourner les cœurs les plus solides.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_28">28</span></p>
-
-<p>La vieille, exténuée, s’assit dans la poussière, haletante sous la
-chaleur torride. Elle avait une face ridée par d’innombrables petits
-plis de peau comme ceux des étoffes qu’on fronce, un air las, accablé,
-désespéré.</p>
-
-<p>Je lui parlai. C’était une Alsacienne qu’on avait envoyée en ces pays
-désolés, avec ses quatre fils, après la guerre. Elle me dit:</p>
-
-<p>—Vous venez de là-bas?</p>
-
-<p>Ce «là-bas» me serra le cœur.</p>
-
-<p>—Oui.</p>
-
-<p>Et elle se mit à pleurer. Puis elle me conta son histoire bien simple.</p>
-
-<p>On leur avait promis des terres. Ils étaient venus, la mère et les
-enfants. Maintenant trois de ses fils étaient morts sous ce climat
-meurtrier. Il en restait un, malade aussi. Leurs champs ne rapportaient
-rien, bien que grands, car ils n’avaient pas une goutte d’eau. Elle
-répétait, la vieille: «De la cendre, Monsieur, de la cendre brûlée. Il
-n’y vient pas un chou, pas un chou, pas un chou!» s’obstinant à cette
-idée de chou qui devait représenter pour elle tout le bonheur terrestre.</p>
-
-<p>Je n’ai jamais rien vu de plus navrant que cette bonne femme d’Alsace
-jetée sur ce sol de feu où il ne pousse pas un chou. Comme <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> elle
-devait souvent penser au pays perdu, au pays vert de sa jeunesse, la
-pauvre vieille!</p>
-
-<p>En me quittant, elle ajouta: «Savez-vous si on donnera des terres en
-Tunisie? On dit que c’est bon par là. Ça vaudra toujours mieux qu’ici.
-Et puis je pourrai peut-être y réchapper mon garçon.»</p>
-
-<p>Tous nos colons installés au delà du Tell en pourraient dire à peu près
-autant.</p>
-
-<p>Un désir me tenait toujours, celui d’aller plus loin. Mais, tout le
-pays étant en guerre, je ne pouvais m’aventurer seul. Une occasion
-s’offrit, celle d’un train allant ravitailler les troupes campées le
-long des chotts.</p>
-
-<p>C’était par un jour de siroco. Dès le matin le vent du sud se leva,
-soufflant sur la terre ses haleines lentes, lourdes, dévorantes. A sept
-heures le petit convoi se mit en route, emportant deux détachements
-d’infanterie avec leurs officiers, trois wagons-citernes pleins d’eau
-et les ingénieurs de la Compagnie, car depuis trois semaines aucun
-train n’était allé jusqu’aux extrêmes limites de la ligne que les
-Arabes ont pu détruire.</p>
-
-<p>La machine «<i>l’Hyène</i>» part bruyamment s’avançant vers la montagne,
-droite, comme si elle voulait pénétrer dedans. Puis soudain <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> elle
-fait une courbe, s’enfonce dans un étroit vallon, décrit un crochet,
-et revient passer à cinquante mètres au-dessus de l’endroit où elle
-courait tout à l’heure. Elle tourne de nouveau, trace des circuits,
-l’un sur l’autre, monte toujours en zigzag, déroulant un grand lacet
-qui gagne le sommet du mont.</p>
-
-<p>Voici de vastes bâtiments, des cheminées de fabriques, une sorte de
-petite ville abandonnée. Ce sont les magnifiques usines de la Compagnie
-franco-algérienne. C’est là qu’on préparait l’alfa avant le massacre
-des Espagnols. Ce lieu s’appelle Aïn-el-Hadjar.</p>
-
-<p>Nous montons encore. La locomotive souffle, râle, ralentit sa marche,
-s’arrête. Trois fois elle essaye de repartir, trois fois elle demeure
-impuissante. Elle recule pour prendre de l’élan, mais reste encore sans
-force au milieu de la pente trop rude.</p>
-
-<p>Alors les officiers font descendre les soldats qui, égrenés le long
-du train, se mettent à pousser. Nous repartons lentement au pas d’un
-homme. On rit, on plaisante; les lignards blaguent la machine. C’est
-fini. Nous voici sur les hauts plateaux.</p>
-
-<p>Le mécanicien, le corps penché en dehors, regarde sans cesse la voie
-qui peut être coupée; <span class="pagenum" id="Page_31">31</span> et nous autres, nous inspectons l’horizon,
-très attentifs, en éveil dès qu’un filet de poussière semble indiquer
-au loin un cavalier encore invisible. Nous portons des fusils et des
-revolvers.</p>
-
-<p>Parfois, un chacal s’enfuit devant nous; un énorme vautour s’envole,
-abandonnant la carcasse d’un chameau presque entièrement dépecé; des
-poules de Carthage, très semblables à des perdrix, gagnent des touffes
-de palmiers nains.</p>
-
-<p>A la petite halte de Tafraoua, deux compagnies de ligne sont campées.
-Ici, on a tué beaucoup d’Espagnols.</p>
-
-<p>A Kralfallah, c’est une compagnie de zouaves qui se fortifient à la
-hâte, édifiant leurs retranchements avec des rails, des poutres, des
-poteaux télégraphiques, des balles d’alfa, tout ce qu’on trouve. Nous
-déjeunons là; et les trois officiers, tous trois jeunes et gais, le
-capitaine, le lieutenant et le sous-lieutenant nous offrent le café.</p>
-
-<p>Le train repart. Il court interminablement dans une plaine illimitée
-que les touffes d’alfa font ressembler à une mer calme. Le siroco
-devient intolérable, nous jetant à la face l’air enflammé du désert;
-et, parfois, à l’horizon, <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> une forme vague apparaît. On dirait un
-lac, une île, des rochers dans l’eau: c’est le mirage. Sur un talus,
-voici des pierres brûlées et des ossements d’homme: les restes d’un
-Espagnol. Puis, d’autres chameaux morts, toujours dépecés par des
-vautours.</p>
-
-<p>On traverse une forêt! Quelle forêt! Un océan de sable où des touffes
-rares de genévriers ressemblent à des plants de salade dans un potager
-gigantesque! Désormais aucune verdure, sauf l’alfa, sorte de jonc d’un
-vert bleu qui pousse par touffes rondes et couvre le sol à perte de vue.</p>
-
-<p>Parfois on croit voir un cavalier dans le lointain. Mais il disparaît;
-on s’était peut-être trompé.</p>
-
-<p>Nous arrivons à l’Oued-Fallette, au milieu d’une étendue toujours morne
-et déserte. Alors je m’éloigne à pied avec deux compagnons, vers le sud
-encore. Nous gravissons une colline basse sous une écrasante chaleur.
-Le siroco charrie du feu; il sèche la sueur sur le visage à mesure
-qu’elle apparaît, brûle les lèvres et les yeux, dessèche la gorge. Sous
-toutes les pierres on trouve des scorpions.</p>
-
-<p>Autour du convoi arrêté et qui a l’air de loin d’une grosse bête noire
-couchée sur la <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> terre sèche, les soldats chargent les voitures
-envoyées du campement voisin.</p>
-
-<p>Puis ils s’éloignent dans la poussière, lentement, d’un pas accablé,
-sous l’écrasant soleil. On les voit longtemps, longtemps, s’en aller
-là-bas, sur la gauche; puis on n’aperçoit plus que le nuage gris qu’ils
-soulèvent au-dessus d’eux.</p>
-
-<p>Nous restons à six maintenant auprès du train. On ne peut plus toucher
-à rien, tout brûle. Les cuivres des wagons semblent rougis au feu. On
-pousse un cri si la main rencontre l’acier des armes.</p>
-
-<p>Voici quelques jours, la tribu des Rezaïna, tournant aux rebelles,
-traversa ce chott que nous n’avions pu atteindre, car l’heure nous
-force à revenir. La chaleur fut telle durant le passage de ce marais
-desséché que la tribu fugitive perdit tous ses bourricots de soif, et
-même seize enfants, morts entre les bras de leurs mères.</p>
-
-<p>La machine siffle. Nous quittons l’Oued-Fallette. Un remarquable fait
-de guerre rendit alors ce lieu célèbre dans la contrée.</p>
-
-<p>Une colonne y était établie, gardée par un détachement du 15<sup>e</sup> de
-ligne. Or, une nuit, deux goumiers se présentent aux avant-postes, <span class="pagenum" id="Page_34">34</span>
-après dix heures de cheval, apportant un ordre pressant du général
-commandant à Saïda. Selon l’usage, ils agitent une torche pour se faire
-reconnaître. La sentinelle, recrue arrivant de France, ignorant les
-coutumes et les règles du service en campagne dans le sud, et nullement
-prévenue par ses officiers, tire sur les courriers. Les pauvres diables
-avancent quand même; le poste saisit ses armes; les hommes prennent
-position, et une fusillade terrible commence. Après avoir essuyé cent
-cinquante coups de fusil, les deux Arabes, enfin, se retirent; l’un
-d’eux avait une balle dans l’épaule. Le lendemain, ils rentraient au
-quartier général, rapportant leurs dépêches.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_5">BOU-AMAMA.</h2>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">B</span><span class="smcap">ien</span> malin celui qui dirait, même aujourd’hui, ce qu’était Bou-Amama.
-Cet insaisissable farceur, après avoir affolé notre armée d’Afrique,
-a disparu si complètement qu’on commence à supposer qu’il n’a jamais
-existé.</p>
-
-<p>Des officiers dignes de foi, qui croyaient le connaître, me l’ont
-décrit d’une certaine façon; mais d’autres personnes non moins
-honnêtes, sûres de l’avoir vu, me l’ont dépeint d’une autre manière.</p>
-
-<p>Dans tous les cas, ce rôdeur n’a été que le chef d’une bande peu
-nombreuse, poussée sans doute à la révolte par la famine. Ces gens ne
-se sont battus que pour vider les silos <span class="pagenum" id="Page_36">36</span> ou piller des convois. Ils
-semblent n’avoir agi ni par haine, ni par fanatisme religieux, mais par
-faim. Notre système de colonisation consistant à ruiner l’Arabe, à le
-dépouiller sans repos, à le poursuivre sans merci et à le faire crever
-de misère, nous verrons encore d’autres insurrections.</p>
-
-<p>Une autre cause peut-être à cette campagne est la présence sur les
-hauts plateaux des alfatiers espagnols.</p>
-
-<p>Dans cet océan d’alfa, dans cette morne étendue verdâtre, immobile
-sous le ciel incendié, vivait une vraie nation, des hordes d’hommes à
-la peau brune, aventuriers que la misère ou d’autres raisons avaient
-chassés de leur patrie. Plus sauvages, plus redoutés que les Arabes,
-isolés ainsi, loin de toute ville, de toute loi, de toute force, ils
-ont fait, dit-on, ce que faisaient leurs ancêtres sur les terres
-nouvelles; ils ont été violents, sanguinaires, terribles envers les
-habitants primitifs.</p>
-
-<p>La vengeance des Arabes fut épouvantable.</p>
-
-<p>Voici, en quelques lignes, l’origine apparente de l’insurrection.</p>
-
-<p>Deux marabouts prêchaient ouvertement la révolte dans une tribu du Sud.
-Le lieutenant Weinbrenner fut envoyé avec la mission <span class="pagenum" id="Page_37">37</span> de s’emparer
-du caïd de cette tribu. L’officier français avait une escorte de
-<i>quatre</i> hommes. Il fut assassiné.</p>
-
-<p>On chargea le colonel Innocenti de venger cette mort, et on lui envoya
-comme renfort l’agha de Saïda.</p>
-
-<p>Or, en route, le goum de l’agha de Saïda rencontra les Trafis qui
-se rendaient également auprès du colonel Innocenti. Des querelles
-s’élevèrent entre les deux tribus; les Trafis firent défection et
-allèrent se mettre sous les ordres de Bou-Amama. C’est ici que se place
-l’affaire de Chellala qui a été cent fois racontée. Après le sac de
-son convoi, le colonel Innocenti, qui semble avoir été accusé bien
-légèrement par l’opinion publique, remonta à marches forcées vers le
-Kreïder, afin de refaire sa colonne, et laissa la route entièrement
-libre à son adversaire. Celui-ci en profita.</p>
-
-<p>Mentionnons un fait curieux. Le même jour, les dépêches officielles
-signalaient en même temps Bou-Amama sur deux points distants l’un de
-l’autre de cent cinquante kilomètres.</p>
-
-<p>Ce chef, profitant de l’entière liberté qu’on lui donnait, passa
-à douze kilomètres de <span class="pagenum" id="Page_38">38</span> Géryville, tua en route le brigadier
-Bringeard, envoyé avec quelques hommes seulement en plein pays révolté
-pour établir les communications télégraphiques; puis il remonta au nord.</p>
-
-<p>C’est alors qu’il traversa le territoire des Hassassenas et des
-Harrars, et qu’il donna vraisemblablement à ces deux tribus le mot
-d’ordre pour le massacre général des Espagnols, qu’elles devaient
-exécuter peu après.</p>
-
-<p>Enfin, il arriva à Aïn-Kétifa, et deux jours plus tard il campait à
-Haci-Tirsine, à vingt-deux kilomètres seulement de Saïda.</p>
-
-<p>L’autorité militaire, inquiète enfin, prévint, le 10 juin au soir, la
-Compagnie franco-algérienne de faire rentrer tous ses agents, le pays
-n’étant pas sûr. Des trains circulèrent toute la nuit jusqu’à l’extrême
-limite de la ligne; mais on ne pouvait, en quelques heures, faire
-revenir les chantiers disséminés sur un territoire de cent cinquante
-kilomètres, et le onze, au point du jour, les massacres commencèrent.</p>
-
-<p>Ils furent accomplis surtout par les deux tribus des Hassassenas et
-des Harrars, exaspérés contre les Espagnols qui vivaient sur leurs
-territoires.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_39">39</span></p>
-
-<p>Et cependant, sous prétexte de ne point les pousser à la révolte, on
-a laissé tranquilles ensuite ces tribus, qui ont égorgé près de trois
-cents personnes, hommes, femmes et enfants. Des cavaliers arabes
-trouvés chargés de dépouilles, avec des robes de femmes espagnoles sous
-leurs selles, ont été relâchés, dit-on, sous prétexte que les preuves
-manquaient.</p>
-
-<p>Donc, le 10 au soir, Bou-Amama campait à Haci-Tirsine, à vingt-deux
-kilomètres de Saïda. A la même heure, le général Cérez télégraphiait au
-gouverneur que le chef révolté tentait de repasser dans le sud.</p>
-
-<p>Les jours suivants, le hardi marabout pilla les villages de Tafraoua
-et de Kralfallah, chargeant tous ses chameaux de butin, emportant la
-valeur de plusieurs millions en vivres et en marchandises.</p>
-
-<p>Il remonta de nouveau à Haci-Tirsine pour reconstituer sa troupe;
-puis il divisa son convoi en deux parties, dont l’une se dirigea vers
-Aïn-Kétifa. Là, elle fut arrêtée et pillée par le goum de Sharraouï
-(colonne Brunetière).</p>
-
-<p>L’autre section, commandée par Bou-Amama lui-même, se trouvait prise
-entre la colonne du général Détrie campée à El-Maya <span class="pagenum" id="Page_40">40</span> et la colonne
-Mallaret postée près du Kreïder, à Ksar-el-Krelifa. Il fallait passer
-entre les deux, ce qui n’était pas facile. Bou-Amama envoya alors un
-parti de cavaliers devant le camp du général Détrie qui le poursuivit,
-avec toute sa colonne, jusqu’à Aïn-Sfisifa, bien au delà du chott,
-persuadé qu’il tenait le marabout devant lui. La ruse avait réussi. La
-voie était libre. Le lendemain du départ du général, le chef insurgé
-occupait son camp, c’était le 14 juin.</p>
-
-<p>De son côté le colonel Mallaret, au lieu de garder le passage du
-Kreïder, s’était campé à Ksar-el-Krelifa, quatre kilomètres plus loin.
-Bou-Amama envoya aussitôt un fort détachement de cavaliers défiler
-devant le colonel qui se contenta de tirer les six coups de canon
-légendaires. Et, pendant ce temps, le convoi de chameaux chargés
-passait tranquillement le chott au Kreïder, seul point où la traversée
-fût facile. De là le marabout dut aller mettre ses provisions à
-l’abri chez les Mograr, sa tribu, à quatre cents kilomètres au sud de
-Géryville.</p>
-
-<p>D’où viennent, dira-t-on, des faits si précis? De tout le monde. Ils
-seront naturellement contestés par l’un sur un point, par l’autre
-<span class="pagenum" id="Page_41">41</span> sur un autre point. Je ne puis rien affirmer, n’ayant fait que
-recueillir les renseignements qui m’ont paru les plus vraisemblables.
-Il serait d’ailleurs impossible d’obtenir en Algérie un détail certain
-sur ce qui se passe ou s’est passé à trois kilomètres du point où l’on
-se trouve. Quant aux nouvelles militaires, elles semblaient, pendant
-toute cette campagne, fournies par un mauvais plaisant. Le même jour,
-Bou-Amama a été signalé sur six points différents par six chefs de
-corps qui croyaient le tenir. Une collection complète des dépêches
-officielles, avec un petit supplément contenant celles des agences
-autorisées, constituerait un recueil tout à fait drôle. Certaines
-dépêches, dont l’invraisemblance était trop évidente, ont d’ailleurs
-été arrêtées dans les bureaux, à Alger.</p>
-
-<p>Une caricature spirituelle, faite par un colon, m’a paru expliquer
-assez bien la situation. Elle représentait un vieux général, gros,
-galonné, moustachu, debout en face du désert. Il considérait d’un
-œil perplexe le pays immense, nu et <ins class="correction" title="valonné">vallonné</ins>, dont les limites ne
-s’apercevaient point, et il murmurait: «Ils sont là!... quelque part!»
-Puis, s’adressant à son officier d’ordonnance, immobile dans son <span class="pagenum" id="Page_42">42</span>
-dos, il prononçait d’une voix ferme: «Télégraphiez au gouvernement que
-l’ennemi est devant moi et que je me mets à sa poursuite.»</p>
-
-<p>Les seuls renseignements un peu certains qu’on se procurait venaient
-des prisonniers espagnols échappés à Bou-Amama. J’ai pu causer, au
-moyen d’un interprète, avec un de ces hommes, et voici ce qu’il m’a
-raconté.</p>
-
-<p>Il s’appelait Blas Rojo Pélisaire. Il conduisait avec des camarades,
-le 10 juin au soir, un convoi de sept charrettes, quand ils trouvèrent
-sur la route d’autres charrettes brisées, et, entre les roues, les
-charretiers massacrés. Un d’eux vivait encore. Ils se mirent à le
-soigner; mais une troupe d’Arabes se jeta sur eux. Les Espagnols
-n’avaient qu’un fusil; ils se rendirent; ils furent néanmoins
-massacrés, à l’exception de Blas Rojo, épargné sans doute à cause
-de sa jeunesse et de sa bonne mine. On sait que les Arabes ne sont
-point indifférents à la beauté des hommes. On le conduisit au camp où
-il retrouva d’autres prisonniers. A minuit, on tua l’un d’eux, sans
-raison. C’était un <i>homme de mécanique</i> (un de ceux chargés de serrer
-les freins des charrettes) nommé Domingo.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_43">43</span></p>
-
-<p>Le lendemain 11, Blas apprit que d’autres prisonniers avaient été tués
-dans la nuit. C’était le jour des grands massacres. On resta au même
-endroit; puis, le soir, les cavaliers amenèrent deux femmes et un
-enfant.</p>
-
-<p>Le 12, on leva le camp et on marcha tout le jour.</p>
-
-<p>Le 13 au soir, on campait à Dayat-Kereb.</p>
-
-<p>Le 14, on marchait dans la direction de Ksar-Krelifa. C’est le jour
-de l’affaire Mallaret. Le prisonnier n’a pas entendu le canon. Ce qui
-laisse supposer que Bou-Amama a fait défiler un parti de cavaliers
-seulement devant le corps expéditionnaire français, tandis que
-le convoi de butin où se trouvait Blas passait le chott quelques
-kilomètres plus loin, bien à l’abri.</p>
-
-<p>Pendant huit jours, on marcha en zigzag. Une fois arrivés à
-Tis-Moulins, les goums dissidents se séparèrent, emmenant chacun ses
-prisonniers.</p>
-
-<p>Bou-Amama se montra bienveillant pour les prisonniers, surtout pour les
-femmes, qu’il faisait coucher dans une tente spéciale et garder.</p>
-
-<p>Une d’elles, une belle fille de dix-huit ans, s’unit en route avec un
-chef Trafi, qui la menaçait <span class="pagenum" id="Page_44">44</span> de mort si elle résistait. Mais le
-marabout refusa de consacrer leur union.</p>
-
-<p>Blas Rojo fut attaché au service de Bou-Amama, qu’il ne vit pas
-cependant. Il ne vit que son fils, qui dirigeait les opérations
-militaires. Il semblait âgé de trente ans environ. C’était un grand
-garçon maigre, brun, pâle, aux yeux larges et qui portait une petite
-barbe.</p>
-
-<p>Il possédait deux chevaux alezans, dont un français qui semble avoir
-appartenu au commandant Jacquet.</p>
-
-<p>Le prisonnier n’a pas eu connaissance de l’affaire du Kreïder.</p>
-
-<p>Blas Rojo se sauva dans les environs de Bas-Yala; mais, ne connaissant
-pas bien le pays, il fut forcé de suivre les rivières à sec, et, après
-trois jours et trois nuits de marche, il arriva à Marhoum. Bou-Amama
-avait avec lui cinq cents cavaliers et trois cents fantassins, plus un
-convoi de chameaux destinés à porter le butin.</p>
-
-<p>Pendant quinze jours après les massacres, des trains ont circulé jour
-et nuit sur la petite ligne du chemin de fer des chotts. On recueillait
-à tout moment de misérables Espagnols mutilés, de grandes et belles
-filles nues, violées, <span class="pagenum" id="Page_45">45</span> et ensanglantées. L’autorité militaire
-aurait pu, disent tous les habitants de la contrée, éviter cette
-boucherie avec un peu de prévoyance. Elle n’a pu, dans tous les cas,
-venir à bout d’une poignée de révoltés. Quelles sont les causes de
-cette impuissance de nos armes perfectionnées contre les matraques et
-les mousquets des Arabes? A d’autres de les pénétrer et de les indiquer.</p>
-
-<p>Les Arabes, dans tous les cas, ont sur nous un avantage contre lequel
-nous nous efforçons en vain de lutter. Ils sont les fils du pays.
-Vivant avec quelques figues et quelques grains de farine, infatigables
-sous ce climat qui épuise les hommes du Nord, montés sur des chevaux
-sobres comme eux et comme eux insensibles à la chaleur, ils font, en un
-jour, cent ou cent trente kilomètres. N’ayant ni bagages, ni convois,
-ni provisions à traîner derrière eux, ils se déplacent avec une
-rapidité surprenante, passent entre deux colonnes campées pour aller
-attaquer et piller un village qui se croit en sûreté, disparaissent
-sans laisser de traces, puis reviennent brusquement alors qu’on les
-suppose bien loin.</p>
-
-<p>Dans la guerre d’Europe, quelle que soit la promptitude de marche d’une
-armée, elle <span class="pagenum" id="Page_46">46</span> ne se déplace pas sans qu’on puisse en être informé.
-La masse des bagages ralentit fatalement les mouvements et indique
-toujours la route suivie. Un parti arabe, au contraire, ne laisse pas
-plus de marques de son passage qu’un vol d’oiseaux. Ces cavaliers
-errants vont et viennent autour de nous avec une célérité et des
-crochets d’hirondelles.</p>
-
-<p>Quand ils attaquent, on les peut vaincre, et presque toujours on les
-bat malgré leur courage. Mais on ne peut guère les poursuivre; on ne
-peut jamais les atteindre quand ils fuient. Aussi évitent-ils avec
-soin les rencontres, et se contentent-ils en général de harceler nos
-troupes. Ils chargent avec impétuosité, au galop furieux de leurs
-maigres chevaux, arrivant comme une tempête de linge flottant et de
-poussière.</p>
-
-<p>Ils déchargent, tout en galopant, leurs longs fusils damasquinés, puis,
-soudain décrivant une courbe brusque, s’éloignent ainsi qu’ils étaient
-venus, ventre à terre, laissant sur le sol derrière eux, de place en
-place, un paquet blanc qui s’agite, tombé là comme un oiseau blessé qui
-aurait du sang sur ses plumes.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_6">LA PROVINCE D’ALGER.</h2>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">es</span> Algériens, les vrais habitants d’Alger ne connaissent guère de leur
-pays que la plaine de la Mitidja. Ils vivent tranquilles dans une des
-plus adorables villes du monde, en déclarant que l’Arabe est un peuple
-ingouvernable, bon à tuer ou à rejeter dans le désert.</p>
-
-<p>Ils n’ont vu d’ailleurs, en fait d’Arabes, que la crapulerie du Sud
-qui grouille dans les rues. Dans les cafés, on parle de Laghouat, de
-Bou-Saada, de Saïda comme si ces pays étaient au bout du monde. Il
-est même assez rare qu’un officier connaisse les trois provinces. Il
-demeure presque toujours dans le même cercle jusqu’au moment où il
-revient en France.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_48">48</span></p>
-
-<p>Il est juste d’ajouter qu’il devient fort difficile de voyager dès
-qu’on s’aventure en dehors des routes connues dans le Sud. On ne
-le peut faire qu’avec l’appui et les complaisances de l’autorité
-militaire. Les commandants des cercles avancés se considèrent comme
-de véritables monarques omnipotents; et aucun inconnu ne pourrait se
-hasarder à pénétrer sur leurs terres sans risquer gros... de la part
-des Arabes. Tout homme isolé serait immédiatement arrêté par les caïds,
-conduit sous escorte à l’officier le plus voisin, et ramené entre deux
-spahis sur le territoire civil.</p>
-
-<p>Mais, dès qu’on peut présenter la moindre recommandation, on rencontre,
-de la part des officiers des bureaux arabes, toute la bonne grâce
-imaginable. Vivant seuls, si loin de tout voisinage, ils accueillent
-le voyageur de la façon la plus charmante; vivant seuls, ils ont lu
-beaucoup, ils sont instruits, lettrés et causent avec bonheur; vivant
-seuls dans ce large pays désolé, aux horizons infinis, ils savent
-penser comme les travailleurs solitaires. Parti avec les préventions
-qu’on a généralement en France contre ces bureaux, je suis revenu avec
-les idées les plus contraires.</p>
-
-<p>C’est grâce à plusieurs de ces officiers que <span class="pagenum" id="Page_49">49</span> j’ai pu faire une
-longue excursion en dehors des routes connues, allant de tribu en tribu.</p>
-
-<p>Le Ramadan venait de commencer. On était inquiet dans la colonie, car
-on craignait une insurrection générale dès que serait fini ce carême
-mahométan.</p>
-
-<p>Le Ramadan dure trente jours. Pendant cette période, aucun serviteur
-de Mahomet ne doit boire, manger ou fumer depuis l’heure matinale où
-le soleil apparaît jusqu’à l’heure où l’œil ne distingue plus <i>un
-fil blanc d’un fil rouge</i>. Cette dure prescription n’est pas absolument
-prise à la lettre, et on voit briller plus d’une cigarette dès que
-l’astre de feu s’est caché derrière l’horizon, et avant que l’œil
-ait cessé de distinguer la couleur d’un fil rouge ou noir.</p>
-
-<p>En dehors de cette précipitation, aucun Arabe ne transgresse la loi
-sévère du jeûne, de l’abstinence absolue. Les hommes, les femmes, les
-garçons à partir de quinze ans, les filles dès qu’elles sont nubiles,
-c’est-à-dire entre onze et treize ans environ, demeurent le jour
-entier sans manger ni boire. Ne pas manger n’est rien; mais s’abstenir
-de boire est horrible par ces effrayantes chaleurs. Dans ce carême,
-il n’est point de dispense. Personne, <span class="pagenum" id="Page_50">50</span> d’ailleurs, n’oserait en
-demander; et les filles publiques elles-mêmes, les Oulad-Naïl, qui
-fourmillent dans tous les centres arabes et dans les grandes oasis,
-jeûnent comme les marabouts, peut-être plus que les marabouts. Et
-ceux-là des Arabes qu’on croyait civilisés, qui se montrent en temps
-ordinaire disposés à accepter nos mœurs, à partager nos idées, à
-seconder notre action, redeviennent tout à coup, dès que le Ramadan
-commence, sauvagement fanatiques et stupidement fervents.</p>
-
-<p>Il est facile de comprendre quelle furieuse exaltation résulte, pour
-ces cerveaux bornés et obstinés, de cette dure pratique religieuse.
-Tout le jour, ces malheureux méditent, l’estomac tiraillé, regardant
-passer les roumis conquérants, qui mangent, boivent et fument devant
-eux. Et ils se répètent que, s’ils tuent un de ces roumis pendant le
-Ramadan, ils vont droit au ciel, que l’époque de notre domination
-touche à sa fin, car leurs marabouts leur promettent sans cesse qu’ils
-vont nous jeter tous à la mer à coups de matraque.</p>
-
-<p>C’est pendant le Ramadan que fonctionnent spécialement les Aïssaouas,
-mangeurs de scorpions, avaleurs de serpents, saltimbanques religieux,
-les seuls peut-être, avec <span class="pagenum" id="Page_51">51</span> quelques mécréants et quelques nobles,
-qui n’aient point une foi violente.</p>
-
-<p>Ces exceptions sont infiniment rares; je n’en pourrais citer qu’une
-seule.</p>
-
-<p>Au moment de partir pour une marche de vingt jours dans le Sud,
-un officier du cercle de Boghar demanda aux trois spahis qui
-l’accompagnaient de ne point faire le Ramadan, estimant qu’il ne
-pourrait rien obtenir de ces hommes exténués par le jeûne. Deux des
-soldats ont refusé, le troisième répondit: «Mon lieutenant, je ne fais
-pas le Ramadan, je ne suis pas un marabout, moi, je suis un noble.»</p>
-
-<p>Il était, en effet, <i>de grande tente</i>, fils d’une des plus anciennes et
-des plus illustres familles du désert.</p>
-
-<p>Une coutume singulière persiste, qui date de l’occupation, et qui
-paraît profondément grotesque quand on songe aux résultats terribles
-que le Ramadan peut avoir pour nous. Comme on voulait, au début, se
-concilier les vaincus, et comme flatter leur religion est le meilleur
-moyen de les prendre, on a décidé que le canon français donnerait le
-signal de l’abstinence pendant l’époque consacrée. Donc, au matin,
-dès les premières rougeurs de l’aurore, un coup de canon commande le
-<span class="pagenum" id="Page_52">52</span> jeûne; et, chaque soir, vingt minutes environ après le coucher du
-soleil, de toutes les villes, de tous les forts, de toutes les places
-militaires, un autre coup de canon part qui fait allumer des milliers
-de cigarettes, boire à des milliers de gargoulettes et préparer par
-toute l’Algérie d’innombrables plats de kouskous.</p>
-
-<p>J’ai pu assister, dans la grande mosquée d’Alger, à la cérémonie
-religieuse qui ouvre le Ramadan.</p>
-
-<p>L’édifice est tout simple, avec ses murs blanchis à la chaux et son
-sol couvert de tapis épais. Les Arabes entrent vivement, nu-pieds,
-avec leurs chaussures à la main. Ils vont se placer par grandes files
-régulières, largement éloignées l’une de l’autre et plus droites que
-des rangs de soldats à l’exercice. Ils posent leurs souliers devant
-eux, par terre, avec les menus objets qu’ils pouvaient avoir aux mains;
-et ils restent immobiles comme des statues, le visage tourné vers une
-petite chapelle qui indique la direction de La Mecque.</p>
-
-<p>Dans cette chapelle, le mufti officie. Sa voix vieille, douce, bêlante
-et très monotone, vagit une espèce de chant triste qu’on n’oublie
-jamais quand une fois seulement on a pu <span class="pagenum" id="Page_53">53</span> l’entendre. L’intonation
-souvent change, et alors tous les assistants, d’un seul mouvement
-rythmique, silencieux et précipité, tombent le front par terre, restent
-prosternés quelques secondes et se relèvent sans qu’aucun bruit soit
-entendu, sans que rien ait voilé une seconde le petit chant tremblotant
-du mufti. Et sans cesse toute l’assistance ainsi s’abat et se redresse
-avec une promptitude, un silence et une régularité fantastiques.
-On n’entend point là dedans le fracas des chaises, les toux et les
-chuchotements des églises catholiques. On sent qu’une foi sauvage
-plane, emplit ces gens, les courbe et les relève comme des pantins;
-c’est une foi muette et tyrannique envahissant les corps, immobilisant
-les faces, tordant les cœurs. Un indéfinissable sentiment de respect
-mêlé de pitié vous prend devant ces fanatiques maigres, qui n’ont
-point de ventre pour gêner leurs souples prosternations, et qui font
-de la religion avec le mécanisme et la rectitude des soldats prussiens
-faisant la manœuvre.</p>
-
-<p>Les murs sont blancs, les tapis, par terre, sont rouges; les hommes
-sont blancs, ou rouges ou bleus avec d’autres couleurs encore, suivant
-la fantaisie de leurs vêtements d’apparat, <span class="pagenum" id="Page_54">54</span> mais tous sont
-largement drapés, d’allure fière; et ils reçoivent sur la tête et les
-épaules la lumière douce tombant des lustres.</p>
-
-<p>Une famille de marabouts occupe une estrade et chante les répons avec
-la même intonation de tête donnée par le mufti. Et cela continue
-indéfiniment.</p>
-
-<p>C’est pendant les soirs du Ramadan qu’il faut visiter la Casbah. Sous
-cette dénomination de Casbah, qui signifie citadelle, on a fini par
-désigner la ville arabe tout entière. Puisqu’on jeûne et qu’on dort
-le jour, on mange et on vit la nuit. Alors ces petites rues rapides
-comme des sentiers de montagne, raboteuses, étroites comme des galeries
-creusées par des bêtes, tournant sans cesse, se croisant et se mêlant,
-et si profondément mystérieuses que, malgré soi, on y parle à voix
-basse, sont parcourues par une population des <i>Mille et une nuits</i>.
-C’est l’impression exacte qu’on y ressent. On fait un voyage en ce pays
-que nous a conté la sultane Schéhérazade. Voici les portes basses,
-épaisses comme des murs de prison, avec d’admirables ferrures; voici
-les femmes voilées; voilà, dans la profondeur des cours entr’ouvertes,
-les visages un moment aperçus, et voilà encore <span class="pagenum" id="Page_55">55</span> tous les bruits
-vagues dans le fond de ces maisons closes comme des coffrets à secret.
-Sur les seuils, souvent des hommes allongés mangent et boivent. Parfois
-leurs groupes vautrés occupent tout l’étroit passage. Il faut enjamber
-des mollets nus, frôler des mains, chercher la place où poser le pied
-au milieu d’un paquet de linge blanc étendu et d’où sortent des têtes
-et des membres.</p>
-
-<p>Les juifs laissent ouvertes les tanières qui leur servent de boutiques;
-et les maisons de plaisir clandestines, pleines de rumeurs, sont si
-nombreuses qu’on ne marche guère cinq minutes sans en rencontrer deux
-ou trois.</p>
-
-<p>Dans les cafés arabes, des files d’hommes tassés les uns contre les
-autres, accroupis sur la banquette collée au mur, ou simplement restés
-par terre, boivent du café en des vases microscopiques. Ils sont là
-immobiles et muets, gardant à la main leur tasse qu’ils portent parfois
-à leur bouche, par un mouvement très lent, et ils peuvent tenir à
-vingt, tant ils sont pressés, en un espace où nous serions gênés à dix.</p>
-
-<p>Et des fanatiques à l’air calme vont et viennent au milieu de ces
-tranquilles buveurs, <span class="pagenum" id="Page_56">56</span> prêchant la révolte, annonçant la fin de la
-servitude.</p>
-
-<p>C’est, dit-on, au ksar (village arabe) de Boukhrari que se produisent
-toujours les premiers symptômes des grandes insurrections. Ce village
-se trouve sur la route de Laghouat. Allons-y.</p>
-
-<p>Quand on regarde l’Atlas, de l’immense plaine de la Mitidja, on
-aperçoit une coupure gigantesque qui fend la montagne dans la direction
-du sud. C’est comme si un coup de hache l’eût ouverte. Cette trouée
-s’appelle la gorge de la Chiffa. C’est par là que passe la route de
-Médéah, de Boukhrari et de Laghouat.</p>
-
-<p>On entre dans la coupure du mont; on suit la mince rivière, la Chiffa;
-on s’enfonce dans la gorge étroite, sauvage et boisée.</p>
-
-<p>Partout des sources. Les arbres gravissent les parois à pic,
-s’accrochent partout, semblent monter à l’escalade.</p>
-
-<p>Le passage se rétrécit encore. Les rochers droits vous menacent;
-le ciel apparaît comme une bande bleue entre les sommets; puis
-soudain, dans un brusque détour, une petite auberge se montre à
-la naissance d’un ravin <span class="pagenum" id="Page_57">57</span> couvert d’arbres. C’est l’auberge du
-<i>Ruisseau-des-Singes</i>.</p>
-
-<p>Devant la porte, l’eau chante dans les réservoirs; elle s’élance,
-retombe, emplit ce coin de fraîcheur, fait songer aux calmes vallons
-suisses. On se repose, on s’assoupit à l’ombre; mais soudain, sur votre
-tête, une branche remue; on se lève—alors dans toute l’épaisseur du
-feuillage c’est une fuite précipitée de singes, des bondissements, des
-dégringolades, des sauts et des cris.</p>
-
-<p>Il y en a d’énormes et de tout petits, des centaines, des milliers
-peut-être. Le bois en est rempli, peuplé, fourmillant. Quelques-uns,
-captivés par les maîtres de l’auberge, sont caressants et tranquilles.
-Un tout jeune, pris l’autre semaine, reste un peu sauvage encore.</p>
-
-<p>Sitôt que l’on demeure immobile, ils approchent, vous guettent, vous
-observent. On dirait que le voyageur est la grande distraction des
-habitants de ce vallon. Dans certains jours, pourtant, on n’en aperçoit
-pas un seul.</p>
-
-<p>Après l’auberge du <i>Ruisseau-des-Singes</i>, la vallée s’étrangle encore;
-et soudain, à gauche, deux grandes cascades s’élancent presque du
-sommet du mont: deux cascades claires, deux rubans d’argent. Si vous
-saviez comme c’est <span class="pagenum" id="Page_58">58</span> doux à voir, des cascades, sur cette terre
-d’Afrique! On monte, longtemps, longtemps. La gorge est moins profonde,
-moins boisée. On monte encore, la montagne se dénude peu à peu. Ce sont
-des champs à présent; et, quand on parvient au faîte, on rencontre des
-chênes, des saules, des ormeaux, les arbres de nos pays. On couche à
-Médéah, blanche petite ville toute pareille à une sous-préfecture de
-France.</p>
-
-<p>C’est après Médéah que recommencent les féroces ravages du soleil. On
-franchit une forêt pourtant, mais une forêt maigre, pelée, montrant
-partout la peau brûlante de la terre bientôt vaincue. Puis plus rien de
-vivant autour de nous.</p>
-
-<p>Sur ma gauche un vallon s’ouvre, aride et rouge, sans une herbe; il
-s’étend au loin, pareil à une cuve de sable. Mais soudain une grande
-ombre, lentement, le traverse. Elle passe d’un bout à l’autre, tache
-fuyante qui glisse sur le sol nu. Elle est, cette ombre, la vraie, la
-seule habitante de ce lieu morne et mort. Elle semble y régner, comme
-un génie mystérieux et funeste.</p>
-
-<p>Je lève les yeux, et je l’aperçois qui s’en va, les ailes étendues,
-immobiles, le grand dépeceur <span class="pagenum" id="Page_59">59</span> de charognes, le vautour maigre qui
-plane sur son domaine, au-dessous de cet autre maître du vaste pays
-qu’il tue, le soleil, le dur soleil.</p>
-
-<p>Quand on descend vers Boukhrari, on découvre, à perte de vue,
-l’interminable vallée du Chélif. C’est, dans toute sa hideur, la
-misère, la jaune misère de la terre. Elle apparaît loqueteuse comme un
-vieux pauvre Arabe, cette vallée que parcourt l’ornière sale du fleuve
-sans eau, bu jusqu’à sa boue par le feu du ciel. Cette fois il a tout
-vaincu, tout dévoré, tout pulvérisé, tout calciné, ce feu qui remplace
-l’air, emplit l’horizon.</p>
-
-<p>Quelque chose vous passe sur le front: ailleurs ce serait du vent, ici
-c’est du feu. Quelque chose flotte là-bas sur les crêtes pierreuses:
-ailleurs ce serait une brume, ici c’est du feu, ou plutôt de la chaleur
-visible. Si le sol n’était point déjà calciné jusqu’aux os, cette
-étrange buée rappellerait la petite fumée qui s’élève des chairs vives
-brûlées au fer rouge. Et tout cela a une couleur étrange, aveuglante et
-pourtant veloutée, la couleur du sable chaud auquel semble se mêler une
-nuance un peu violacée, tombée du ciel en fusion.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_60">60</span></p>
-
-<p>Point d’insectes dans cette poussière de terre. Quelques grosses
-fourmis seulement. Les mille petits êtres qu’on voit chez nous ne
-pourraient vivre dans cette fournaise. En certains jours torrides, les
-mouches elles-mêmes meurent, comme au retour des froids dans le Nord.
-C’est à peine si on peut élever des poules. On les voit, les pauvres
-bêtes, qui marchent, le bec ouvert et les ailes soulevées, d’une façon
-lamentable et comique.</p>
-
-<p>Depuis trois ans, les dernières sources tarissent. Et le tout-puissant
-Soleil semble glorieux de son immense victoire.</p>
-
-<p>Cependant, voici quelques arbres, quelques pauvres arbres. C’est
-<ins class="correction" title="Bogar">Boghar</ins>, à droite, au sommet d’un mont poudreux.</p>
-
-<p>A gauche, dans un repli rocheux, couronnant un monticule et à peine
-distinct du sol, tant il en a pris la coloration monotone, un grand
-village se dresse sur le ciel, c’est le ksar de Boukhrari.</p>
-
-<p>Au pied du cône de poussière qui porte ce vaste village arabe, quelques
-maisons sont cachées dans le mouvement de la colline; elles forment la
-commune mixte.</p>
-
-<p>Le ksar de Boukhrari est un des plus considérables villages arabes de
-l’Algérie. Il se <span class="pagenum" id="Page_61">61</span> trouve juste sur la frontière du Sud, un peu au
-delà du Tell, dans la zone de transition entre les pays européenisés
-et le grand Désert. Sa situation lui donne une singulière importance
-politique, car elle en fait une sorte de trait d’union entre les Arabes
-du littoral et les Arabes du Sahara. Aussi a-t-il toujours été le pouls
-des insurrections. C’est là qu’arrive le mot d’ordre, c’est de là qu’il
-repart. Les tribus les plus éloignées envoient leurs gens pour savoir
-ce qui se passe à Boukhrari. On a l’œil sur ce point de toutes les
-parties de l’Algérie.</p>
-
-<p>L’administration française, seule, ne s’occupe point de ce qui se trame
-à Boukhrari. Elle en a fait une commune de plein exercice, sur le
-modèle des communes de France, administrée par un maire, vieux paysan à
-l’œil endormi, flanqué d’un garde champêtre. Entre et sort qui veut.
-Les Arabes venus de n’importe où peuvent circuler, causer, intriguer à
-leur guise sans être gênés en rien.</p>
-
-<p>Au pied du ksar, à deux ou trois cents mètres, la commune mixte est
-gouvernée par l’administrateur civil qui dispose des pouvoirs les plus
-étendus sur un territoire nu, qu’il est presque inutile de surveiller.
-Il ne peut empiéter sur les attributions du maire son voisin.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_62">62</span></p>
-
-<p>En face, sur la montagne, est Boghar, où habite le commandant supérieur
-du cercle militaire. Il a entre les mains les moyens d’action les
-plus actifs, mais il ne peut rien dans le ksar, <span class="smcap">COMMUNE DE PLEIN
-EXERCICE</span>. Or le ksar n’est habité que par des Arabes. C’est le
-point dangereux qu’on respecte, tandis qu’on surveille avec soin les
-environs. On soigne le mal dans ses effets et non dans sa cause.</p>
-
-<p>Qu’arrive-t-il? Le commandant et l’administrateur, quand ils
-s’entendent, organisent une sorte de police secrète à l’insu du maire,
-et tâchent d’être informés mystérieusement.</p>
-
-<p>N’est-il point surprenant de voir ce centre arabe, reconnu dangereux
-par tout le monde, plus libre qu’une ville de France, tandis qu’il
-serait impossible à un Français quelconque, s’il n’était protégé
-par quelque personnage influent, de pénétrer et de circuler sur le
-territoire militaire des cercles avancés du Sud.</p>
-
-<p>Dans la commune mixte on trouve une auberge. J’y passai la nuit, une
-nuit d’étuve. L’air semblait brûlé par la flamme du dernier jour. Il ne
-remuait plus, comme s’il eût été figé par la chaleur.</p>
-
-<p>Aux premières lueurs de l’aurore, je me levai. Le soleil parut,
-acharné à sa besogne <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> d’incendiaire. Devant ma fenêtre ouverte
-sur l’horizon déjà torride et silencieux une petite diligence dételée
-attendait. On lisait sur le panneau jaune: «Courrier du Sud!»</p>
-
-<p>Courrier du Sud! On allait donc encore plus au Sud en ce terrible mois
-d’août. Le Sud! quel mot rapide, brûlant! Le Sud! Le feu! Là-bas, au
-Nord, on dit en parlant des pays tièdes «le Midi». Ici c’est «le Sud».</p>
-
-<p>Je regardais cette syllabe si courte qui me paraissait surprenante
-comme si je ne l’avais jamais lue. J’en découvrais, me semblait-il, le
-sens mystérieux. Car les mots les plus connus comme les visages souvent
-regardés ont des significations secrètes, dont on s’aperçoit tout d’un
-coup, un jour, on ne sait pourquoi.</p>
-
-<p>Le Sud! Le désert, les nomades, les terres inexplorées et puis les
-nègres, tout un monde nouveau, quelque chose comme le commencement
-d’un univers! Le Sud! comme cela devient énergique sur la frontière du
-Sahara.</p>
-
-<p>Dans l’après-midi j’allai visiter le ksar.</p>
-
-<p>Boukhrari est le premier village où l’on rencontre des Oulad-Naïl. On
-est saisi de stupéfaction à l’aspect de ces courtisanes du désert.</p>
-
-<p>Les rues populeuses sont pleines d’Arabes couchés en travers des
-portes, en travers de <span class="pagenum" id="Page_64">64</span> la route, accroupis, causant à voix basse ou
-dormant. Partout leurs vêtements flottants et blancs semblent augmenter
-la blancheur unie des maisons. Point de taches, tout est blanc; et
-soudain une femme apparaît, debout sur une porte, avec une large
-coiffure qui semble d’origine assyrienne, surmontée d’un énorme diadème
-d’or.</p>
-
-<p>Elle porte une longue robe rouge éclatante. Ses bras et ses chevilles
-sont cerclés de bracelets étincelants, et sa figure aux lignes droites
-est tatouée d’étoiles bleues.</p>
-
-<p>Puis en voici d’autres, beaucoup d’autres, avec la même coiffure
-monumentale: une montagne carrée qui laisse pendre de chaque côté
-une grosse tresse tombant jusqu’au bas de l’oreille, puis relevée en
-arrière pour se perdre de nouveau dans la masse opaque des cheveux.
-Elles portent toujours des diadèmes dont quelques-uns sont fort
-riches. La poitrine est noyée sous les colliers, les médailles, les
-lourds bijoux; et deux fortes chaînettes d’argent font tomber jusqu’au
-bas-ventre une grosse serrure de même métal, curieusement ciselée à
-jour et dont la clef pend au bout d’une autre chaîne.</p>
-
-<p>Quelques-unes de ces filles n’ont encore <span class="pagenum" id="Page_65">65</span> que de minces bracelets.
-Elles débutent. Les autres, les anciennes, montrent sur elles
-quelquefois pour dix ou quinze mille francs de bijoux. J’en ai vu une
-dont le collier était formé de huit rangées de pièces de vingt francs.
-Elles gardent ainsi leur fortune, leurs économies laborieusement
-gagnées. Les anneaux de leurs chevilles sont en argent massif et d’un
-poids surprenant. En effet dès qu’elles possèdent en pièces d’argent la
-valeur de deux ou trois cents francs, elles les donnent à fondre aux
-bijoutiers mozabites, qui leur rendent alors ces anneaux ciselés, ou
-ces serrures symboliques, ou ces chaînes, ou ces larges bracelets. Les
-diadèmes qui les couronnent sont obtenus de la même façon.</p>
-
-<p>Leur coiffure monumentale, emmêlement savant et compliqué de tresses
-entortillées, demande presque un jour de travail et une incroyable
-quantité d’huile. Aussi ne se font-elles guère recoiffer que tous les
-mois, et prennent-elles un soin extrême à ne point compromettre, dans
-leurs amours, ce haut et difficile édifice de cheveux qui répand, en
-peu de temps, une intolérable odeur.</p>
-
-<p>C’est le soir qu’il faut les voir, quand elles dansent au café Maure.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_66">66</span></p>
-
-<p>Le village est silencieux. Des formes blanches gisent étendues le long
-des maisons. La nuit brûlante est criblée d’étoiles; et ces étoiles
-d’Afrique brillent d’une clarté que je ne leur connaissais pas, une
-clarté de diamants de feu, palpitante, vivante, aiguë.</p>
-
-<p>Tout à coup, au détour d’une rue, un bruit vous frappe, une musique
-sauvage et précipitée, un grondement saccadé de tambours de basque que
-domine la clameur aigre, continue, abrutissante, assourdissante et
-féroce d’une flûte qu’emplit de son souffle infatigable un grand diable
-à la peau d’ébène, le maître de l’établissement.</p>
-
-<p>Devant la porte, un monceau de burnous, un paquet d’Arabes, qui
-regardent sans entrer et qui forment une grande lueur mouvante sous la
-clarté venue de l’intérieur.</p>
-
-<p>Au dedans, des files d’êtres immobiles et blancs assis sur des
-planches, le long des murs blancs, sous un toit très bas. Et par terre,
-accroupies, avec leurs oripeaux flamboyants, leurs éclatants bijoux,
-leurs faces tatouées, leurs hautes coiffures à diadèmes qui rappellent
-les bas-reliefs égyptiens, les Oulad-Naïl attendent.</p>
-
-<p>Nous entrons. Personne ne bouge. Alors, <span class="pagenum" id="Page_67">67</span> pour nous asseoir, et
-selon l’usage, on saisit les Arabes, on les bouscule, on les rejette de
-leurs bancs; et ils s’en vont, impassibles. D’autres se tassent pour
-leur faire place.</p>
-
-<p>Sur une estrade, au fond, les quatre tambourineurs, avec des poses
-extatiques, battent frénétiquement la peau tendue des instruments; et
-le maître, le grand nègre, se promène d’un pas majestueux, en soufflant
-furieusement dans sa flûte enragée, sans un repos, sans une défaillance
-d’une seconde.</p>
-
-<p>Alors, deux Oulad-Naïl se lèvent, vont se placer aux extrémités de
-l’espace laissé libre entre les bancs et elles se mettent à danser.
-Leur danse est une marche douce que rythme un coup de talon faisant
-sonner les anneaux des pieds. A chacun de ces coups, le corps entier
-fléchit dans une sorte de boiterie méthodique; et leurs mains, élevées
-et tendues à la hauteur de l’œil, se retournent doucement à chaque
-retour du sautillement, avec une vive trépidation, une secousse rapide
-des doigts. La face un peu tournée, rigide, impassible, figée, demeure
-étonnamment immobile, une face de sphinx, tandis que le regard oblique
-reste tendu sur les ondulations de la main, comme fasciné par ce
-mouvement <span class="pagenum" id="Page_68">68</span> doux, que coupe sans cesse la brusque convulsion des
-doigts.</p>
-
-<p>Elles vont ainsi, l’une vers l’autre. Quand elles se rencontrent, leurs
-mains se touchent; elles semblent frémir; leurs tailles se renversent,
-laissant traîner un grand voile de dentelle qui va de la coiffure aux
-pieds. Elles se frôlent, cambrées en arrière, comme pâmées dans un joli
-mouvement de colombes amoureuses. Le grand voile bat comme une aile.
-Puis, redressées soudain, redevenues impassibles, elles se séparent; et
-chacune continue jusqu’à la ligne des spectateurs son glissement lent
-et boitillant.</p>
-
-<p>Toutes ne sont point jolies; mais toutes sont singulièrement étranges.
-Et rien ne peut donner l’idée de ces Arabes accroupis au milieu
-desquels passent, de leur allure calme et scandée, ces filles couvertes
-d’or et d’étoffes flamboyantes.</p>
-
-<p>Quelquefois elles varient un peu les gestes de leur danse.</p>
-
-<p>Ces prostituées venaient jadis d’une seule tribu, les Oulad-Naïl. Elles
-amassaient ainsi leur dot et retournaient ensuite se marier chez elles,
-après fortune faite. On ne les en estimait pas moins dans leur tribu;
-c’était l’usage. <span class="pagenum" id="Page_69">69</span> Aujourd’hui, bien qu’il soit toujours admis que
-les filles des Oulad-Naïl aillent faire fortune au loin par ce moyen,
-toutes les tribus fournissent des courtisanes aux centres arabes.</p>
-
-<p>Le propriétaire du café où elles se montrent et s’offrent est toujours
-un nègre! Dès qu’il voit entrer des étrangers, cet industriel
-s’applique sur le front une pièce de cinq francs en argent, qui tient
-collée à la peau par on ne sait quel procédé. Et il marche à travers
-son établissement en jouant férocement de sa flûte sauvage, montrant
-avec obstination la monnaie dont il s’est tatoué pour inviter le
-visiteur à lui en offrir autant.</p>
-
-<p>Celles des Oulad-Naïl qui sont de grande tente apportent dans leurs
-relations avec leurs visiteurs toute la générosité et la délicatesse
-que comporte leur origine. Il suffit d’admirer une seconde l’épais
-tapis qui sert de lit pour que le serviteur de la noble prostituée
-apporte à son amant d’une minute, dès qu’il a regagné sa demeure,
-l’objet qui l’avait frappé.</p>
-
-<p>Elles ont, comme les filles de France, des protecteurs qui vivent de
-leurs fatigues. On trouve parfois au matin une d’elles au fond d’un
-ravin, la gorge ouverte d’un coup de couteau, dépouillée de tous ses
-bijoux. Un <span class="pagenum" id="Page_70">70</span> homme qu’elle aimait a disparu; et on ne le revoit
-jamais.</p>
-
-<p>Le logement où elles reçoivent est une étroite chambre aux murs de
-terre. Dans les oasis le plafond est souvent fait simplement de roseaux
-tassés les uns sur les autres et où vivent des armées de scorpions. La
-couche se compose de tapis superposés.</p>
-
-<p>Les gens riches, Arabes ou Français, qui veulent passer une nuit
-de luxueuse orgie, louent jusqu’à l’aurore le bain maure avec les
-serviteurs du lieu. Ils boivent et mangent dans l’étuve, et modifient
-l’usage des divans de repos.</p>
-
-<p>Cette question de mœurs m’amène à un sujet bien difficile.</p>
-
-<p>Nos idées, nos coutumes, nos instincts diffèrent si absolument de ceux
-qu’on rencontre en ces pays qu’on ose à peine parler chez nous d’un
-vice si fréquent là-bas que les Européens ne s’en étonnent ni ne s’en
-scandalisent même plus. On arrive à en rire au lieu de s’indigner.
-C’est là une matière fort délicate, mais qu’on ne peut passer sous
-silence quand on veut essayer de raconter la vie arabe, de faire
-comprendre le caractère particulier de ce peuple.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_71">71</span></p>
-
-<p>On rencontre ici à chaque pas ces amours antinaturelles entre êtres du
-même sexe que recommandait Socrate, <i>l’ami</i> d’Alcibiade.</p>
-
-<p>Souvent, dans l’histoire, on trouve des exemples de cette étrange et
-malpropre passion à laquelle s’abandonnait César, que les Romains et
-les Grecs pratiquèrent constamment, que Henri III mit à la mode en
-France et dont on suspecta bien des grands hommes. Mais ces exemples
-ne sont cependant que des exceptions d’autant plus remarquées
-qu’elles sont assez rares. En Afrique cet amour anormal est entré si
-profondément dans les mœurs que les Arabes semblent le considérer
-comme aussi naturel que l’autre.</p>
-
-<p>D’où vient cette déviation de l’instinct? De plusieurs causes sans
-doute. La plus apparente est la rareté des femmes séquestrées par
-les riches qui possèdent quatre épouses légitimes et autant de
-concubines qu’ils en peuvent nourrir. Peut-être aussi l’ardeur du
-climat, qui exaspère les désirs sensuels, a-t-elle émoussé chez ces
-hommes de tempérament violent la délicatesse, la finesse, la propreté
-intellectuelle qui nous préservent des habitudes et des contacts
-répugnants.</p>
-
-<p>Peut-être encore trouve-t-on là une sorte de <span class="pagenum" id="Page_72">72</span> tradition des
-mœurs de Sodome, une hérédité vicieuse chez ce peuple nomade,
-inculte, presque incapable de civilisation, demeuré aujourd’hui tel
-qu’il était aux temps bibliques.</p>
-
-<p>Oserai-je citer quelques exemples récents et bien caractéristiques de
-la puissance de cette passion chez l’Arabe.</p>
-
-<p>Le Hammam eut, dans ses débuts, parmi les garçons des bains, un petit
-nègre d’Algérie. Après un séjour de quelque temps à Paris, ce jeune
-homme revint en Afrique. Or, un matin, on trouva dans une caserne deux
-soldats indigènes assassinés; et l’enquête démontra bien vite que le
-meurtrier n’était autre que l’ancien employé du Hammam, qui, du même
-coup, avait tué ses deux amants. Des relations intimes s’étant établies
-entre ces hommes qui s’étaient connus par lui, il avait découvert leur
-liaison, et, jaloux de tous les deux, les avait égorgés.</p>
-
-<p>De pareils faits sont très fréquents.</p>
-
-<p>Voici maintenant un autre drame.</p>
-
-<p>Un jeune Arabe de grande tente (?) était connu dans toute la contrée
-pour ses habitudes amoureuses qui faisaient aux Oulad-Naïl une déloyale
-concurrence.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_73">73</span></p>
-
-<p>Ses frères lui reprochèrent plusieurs fois non pas ses mœurs, mais
-sa vénalité. Comme il ne changeait en rien ses habitudes, ils lui
-donnèrent huit jours pour renoncer à son commerce. Il ne tint pas
-compte de cet avertissement.</p>
-
-<p>Le neuvième jour au matin, on le trouva mort, étranglé, le corps nu
-et la tête voilée, au milieu du cimetière arabe. Quand on découvrit
-la figure, on aperçut une pièce de monnaie violemment incrustée, d’un
-coup de talon, dans la chair du front, et, sur cette pièce, une petite
-pierre noire.</p>
-
-<p>A côté du drame une comédie.</p>
-
-<p>Un officier de spahis cherchait en vain un ordonnance. Tous les soldats
-qu’il employait étaient mal habillés, sales, peu soigneux, impossibles
-à garder. Un matin, un jeune cavalier arabe se présente, fort beau,
-intelligent, d’allure fine. Le lieutenant le prit à l’essai. C’était
-une trouvaille, un garçon actif, propre, silencieux, plein d’attention
-et d’adresse. Tout alla bien pendant huit jours. Le neuvième jour au
-matin, comme le lieutenant rentrait de sa promenade quotidienne, il
-aperçut devant sa porte un vieux spahi en train de cirer ses bottes. Il
-passa dans le <span class="pagenum" id="Page_74">74</span> vestibule; un autre spahi balayait. Dans la chambre
-un troisième faisait le lit. Un quatrième, au loin, chantait dans
-l’écurie, tandis que le véritable ordonnance, le jeune Mohammed fumait
-des cigarettes, couché sur un tapis.</p>
-
-<p>Stupéfait, le lieutenant appela un de ces remplaçants inattendus, et,
-lui montrant ses camarades:—«Qu’est-ce que vous f....ichez ici, vous
-autres?»</p>
-
-<p>L’Arabe immédiatement s’expliqua:—«Mon lieutenant, c’est le lieutenant
-indigène qui nous a envoyés. (Chaque lieutenant français, en effet, est
-doublé d’un officier indigène qui lui est subordonné.)</p>
-
-<p>—«Ah! c’est le lieutenant indigène. Et, pourquoi ça?»</p>
-
-<p>Le soldat reprit:—«Mon lieutenant, il nous a dit: «Allez-vous-en chez
-le lieutenant et faites-moi tout l’ouvrage de Mohammed. Mohammed il
-doit rien faire, parce que c’est la femme du lieutenant.»</p>
-
-<p>Cette attention délicate coûta d’ailleurs à l’officier indigène deux
-mois d’arrêts.</p>
-
-<p>Ce qui prouve combien ce vice est entré dans les mœurs des Arabes,
-c’est que tout prisonnier qui leur tombe dans les mains est <span class="pagenum" id="Page_75">75</span>
-aussitôt utilisé pour leurs plaisirs. S’ils sont nombreux, l’infortuné
-peut mourir à la suite de ce supplice de volupté.</p>
-
-<p>Quand la justice est appelée à constater un assassinat, elle constate
-aussi fort souvent que le cadavre a été violé, après la mort, par le
-meurtrier.</p>
-
-<p>Il est encore d’autres faits fort communs et tellement ignobles que je
-ne les puis rapporter ici.</p>
-
-<p class="br">En redescendant, un soir, de Boukhrari, vers le coucher du soleil,
-j’aperçus trois Oulad-Naïl, deux en rouge et une en bleu, debout au
-milieu d’une foule d’hommes assis à l’orientale ou couchés. Elles
-avaient l’air de divinités sauvages dominant un peuple prosterné.</p>
-
-<p>Tous avaient les yeux fixés sur le fort de Boghar, là-bas, sur la
-grande côte en face, sur l’autre versant de la vallée poudreuse. Tous
-étaient immobiles, attentifs comme s’ils eussent attendu quelque
-événement surprenant. Tous tenaient à la main une cigarette vierge
-encore et qu’ils venaient de rouler.</p>
-
-<p>Soudain une petite fumée blanche jaillit au sommet de la forteresse,
-et, aussitôt, dans <span class="pagenum" id="Page_76">76</span> toutes les bouches pénétrèrent toutes les
-cigarettes, tandis qu’un bruit sourd et lointain faisait un peu frémir
-le sol. C’était le canon français annonçant aux vaincus le terme de
-l’abstinence quotidienne.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_7">LE ZAR’EZ.</h2>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">C</span><span class="smcap">omme</span> je déjeunais un matin au fort de Boghar chez le capitaine du
-bureau arabe, un des officiers les plus obligeants, et les plus
-capables qui soient dans le Sud, au dire des gens compétents, on
-parla d’une mission qu’allaient remplir deux jeunes lieutenants. Il
-s’agissait de faire un long crochet sur les territoires des cercles
-de <ins class="correction" title="Bohgar">Boghar</ins>, Djelfa, et Bou Saada pour déterminer les points d’eau. On
-craignait toujours une insurrection générale dès la fin du Ramadan et
-on voulait préparer la marche d’une colonne expéditionnaire à travers
-les tribus qui peuplent cette partie du pays.</p>
-
-<p>Aucune carte précise n’existe encore de <span class="pagenum" id="Page_78">78</span> ces contrées. On n’a que
-les sommaires relevés topographiques faits par les rares officiers
-qui passent de temps en temps, les indications approximatives des
-sources et des puits, les notes griffonnées vivement sur le pommeau de
-la selle, et les rapides dessins faits à l’œil, sans instruments
-d’aucune sorte.</p>
-
-<p>Je demandai aussitôt l’autorisation de me joindre à la petite troupe.
-Elle me fut accordée de la meilleure grâce du monde.</p>
-
-<p>Nous sommes partis deux jours plus tard.</p>
-
-<p>Il était trois heures du matin quand un spahi vint m’éveiller en
-frappant fortement à la porte de la pauvre auberge de Boukhrari.</p>
-
-<p>Quand j’eus ouvert, l’homme se présenta avec sa veste rouge brodée de
-noir, son large pantalon plissé, finissant au genou, là où commencent
-les bas en cuir cramoisi des cavaliers du désert. C’était un Arabe de
-taille moyenne. Son nez courbé avait été fendu d’un coup de sabre,
-et la cicatrice laissait ouverte toute la narine du côté gauche. Il
-s’appelait Bou-Abdallah. Il me dit:</p>
-
-<p>—Mossieu ton cheval il est prêt.</p>
-
-<p>Je demandai:</p>
-
-<p>—Le lieutenant est-il arrivé?</p>
-
-<p>Il me répondit:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_79">79</span></p>
-
-<p>—Va venir.</p>
-
-<p>Bientôt, un bruit lointain s’éleva dans la vallée obscure et nue; puis
-des ombres et des silhouettes apparurent, passèrent. Je distinguai
-seulement les trois corps étranges et lents des trois chameaux qui
-portaient les cantines, nos lits de camp et les quelques objets que
-nous prenions pour un voyage de vingt jours dans une solitude à peine
-connue des officiers eux-mêmes.</p>
-
-<p>Puis bientôt, toujours dans la direction du fort de Boghar, retentit
-le galop rapide d’une troupe de cavaliers; et les deux lieutenants qui
-s’en allaient en mission parurent avec leur escorte, composée d’un
-autre spahi et d’un cavalier arabe appelé Dellis, un homme de grande
-tente, d’une illustre famille indigène.</p>
-
-<p>Je montai immédiatement à cheval, et l’on partit.</p>
-
-<p>La nuit était encore absolue, calme, on pourrait dire immobile. Après
-avoir remonté quelque temps vers le nord, en suivant la vallée du
-Chélif, nous tournâmes à droite dans un vallon, juste au moment où le
-jour naissait.</p>
-
-<p>En ce pays, soir et matin, le crépuscule <span class="pagenum" id="Page_80">80</span> n’existe pas. Presque
-jamais on ne voit non plus ces belles nuées traînantes, empourprées,
-découpées, bigarrées et bizarres, saignantes ou enflammées, qui
-colorent nos horizons du Nord au moment où le soleil se lève, ainsi
-qu’à l’heure où le soleil se couche.</p>
-
-<p>Ici, c’est d’abord une lueur très vague, qui augmente, s’étend, envahit
-tout l’espace en quelques instants. Puis soudain, à la crête d’un mont,
-ou bien au bord de la plaine infinie, le soleil apparaît tel qu’il va
-monter au ciel, et sans avoir cet aspect rougeoyant, comme endormi
-encore, qu’ont ses levers en nos pays brumeux.</p>
-
-<p>Mais ce qu’il y a de plus singulier dans ces aurores du désert, c’est
-le silence.</p>
-
-<p>Qui ne connaît, chez nous, ce premier cri d’oiseau bien avant le jour,
-dès les premières pâleurs du ciel; puis, cet autre cri qui répond
-dans l’arbre voisin; puis enfin cet incessant charivari de sifflets,
-de ritournelles répétées, de notes vives, avec le chant lointain et
-continu des coqs; toute cette rumeur du réveil des bêtes, toute cette
-gaieté des voix dans les feuilles.</p>
-
-<p>Ici, rien. L’énorme soleil s’élève au-dessus de cette terre qu’il a
-dévastée, et il semble <span class="pagenum" id="Page_81">81</span> déjà la regarder en maître, comme pour voir
-si rien de vivant n’existe plus. Pas un cri de bête, sauf parfois le
-hennissement d’un cheval; pas un mouvement de vie, sauf, lorsqu’on a
-campé dans le voisinage d’un puits, le long, lent et muet défilé des
-troupeaux qui s’en viennent boire.</p>
-
-<p>Tout de suite la chaleur est brûlante. On met, par-dessus le capuchon
-de flanelle et le casque blanc, l’immense <i>médol</i>, chapeau de paille à
-bords démesurés.</p>
-
-<p>Nous suivions le vallon, lentement. Aussi loin que la vue allait, tout
-était nu, d’un gris jaune, ardent et superbe. Parfois au milieu des
-bas-fonds où croupissait un reste d’eau, dans le lit vidé des rivières,
-quelques joncs verts faisaient une tache crue et toute petite; parfois,
-dans un repli de la montagne, deux ou trois arbres indiquaient une
-source. Nous n’étions point encore dans la contrée assoiffée que nous
-devions bientôt traverser.</p>
-
-<p>On montait indéfiniment. D’autres petits vallons se jetaient dans le
-nôtre; et, à mesure que nous approchions de midi, les horizons se
-perdaient un peu dans une légère buée de chaleur, dans une fumée de
-terre rôtie, qui noyait les lointains en des tons à peine bleus, <span class="pagenum" id="Page_82">82</span> à
-peine roses, à peine blancs, mais qui avaient cependant un peu de tout
-cela, et qui semblaient d’une douceur, d’une tendresse, d’un charme
-infinis, au delà de l’éclat aveuglant du paysage immédiat.</p>
-
-<p>Enfin on arriva sur la crête de la montagne, et le caïd El-Akhedar ben
-Yahia, chez qui nous allions camper, apparut, venant vers nous, suivi
-de quelques cavaliers. C’est un Arabe de sang illustre, le fils du
-bach’agha Yahia ben Aïssa, surnommé le «Bach’agha à la jambe de bois».</p>
-
-<p>Il nous conduisit au campement préparé auprès d’une source, sous quatre
-arbres géants dont l’eau sans cesse baignait le pied, seule verdure
-qu’on aperçût par tout l’horizon de sommets pierreux et secs qui
-s’étendait à perte de vue autour de nous.</p>
-
-<p>On servit tout de suite le déjeuner, auquel le Ramadan interdisait au
-caïd de prendre part. Mais, afin de veiller à ce que nous ne manquions
-de rien, il s’assit en face de nous, à côté de son frère El-Haoués
-ben Yahia, caïd des Oulad-Alane-Berchieh. Alors je vis s’approcher un
-enfant d’une douzaine d’années, un peu grêle, mais d’une grâce fière et
-charmante, que j’avais déjà remarqué quelques <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> jours auparavant au
-milieu des Oulad-Naïl dans le café maure de Boukhrari.</p>
-
-<p>J’avais été frappé par la finesse et l’éclatante blancheur de vêtements
-de ce frêle petit Arabe, par son allure noble, et par le respect que
-chacun semblait lui témoigner; et, comme je m’étonnais qu’on le laissât
-ainsi rôder, à cet âge, au milieu des courtisanes, on me répondit:
-«C’est le plus jeune fils du bach’agha. Il vient ici pour apprendre la
-vie et connaître les femmes!!!» Comme nous voici loin de nos mœurs
-françaises!</p>
-
-<p>L’enfant me reconnut aussi et vint gravement me tendre la main. Puis,
-comme son âge ne le contraignait pas encore au jeûne, il s’assit avec
-nous et se mit, de ses petits doigts fins et maigres, à dépecer le
-mouton rôti. Et je crus comprendre que ses grands frères, les deux
-caïds, qui devaient avoir environ quarante ans, le plaisantaient sur
-son voyage au ksar, lui demandant d’où lui venait cette cravate de soie
-qu’il portait au cou, si c’était un cadeau de femme?</p>
-
-<p>Ce jour-là, l’ombre des arbres nous permit de faire la sieste. Je me
-réveillai comme le soir tombait, et je gravis un monticule voisin pour
-avoir l’œil sur tout l’horizon.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_84">84</span></p>
-
-<p>Le soleil, près de disparaître, se teintait de rouge, au milieu d’un
-ciel orange. Et partout, du nord au midi, de l’est à l’ouest, les
-files de montagnes dressées sous mes yeux jusqu’aux extrêmes limites
-du regard étaient roses, d’un rose extravagant comme les plumes des
-flamants. On eût dit une féerique apothéose d’opéra d’une surprenante
-et invraisemblable couleur, quelque chose de factice, de forcé, et
-contre nature, et de singulièrement admirable cependant.</p>
-
-<p>Le lendemain nous redescendions dans la plaine de l’autre côté de la
-montagne, une plaine infinie que nous mîmes trois jours à traverser,
-bien qu’on vît distinctement la chaîne du Djebel-Gada qui la fermait en
-face de nous.</p>
-
-<p>C’était tantôt une morne étendue de sable, ou plutôt de poussière de
-terre, tantôt un océan de touffes d’alfa piquées au hasard dans le sol,
-et qui forçaient nos chevaux à ne marcher qu’en zigzag.</p>
-
-<p>Ces plaines d’Afrique sont surprenantes.</p>
-
-<p>Elles paraissent nues et plates comme un parquet, et elles sont, au
-contraire, sans cesse traversées d’ondulations, comme une mer après la
-tempête, qui, de loin, semble toute <span class="pagenum" id="Page_85">85</span> calme parce que la surface est
-lisse, mais que remuent de longs soulèvements tranquilles. Les pentes
-de ces vagues de terre sont insensibles; jamais on ne perd de vue
-les montagnes de l’horizon, mais dans l’ondulation parallèle, à deux
-kilomètres de vous, une armée pourrait se cacher et vous ne la verriez
-point.</p>
-
-<p>C’est ce qui rendit si difficile la poursuite de Bou-Amama sur les
-hauts plateaux alfatiers du Sud-Oranais.</p>
-
-<p>Chaque matin, on se remet en marche dès l’aurore à travers ces
-interminables et mornes étendues; chaque soir, on aperçoit venir
-quelques hommes à cheval et drapés de blanc qui vous conduisent vers
-une tente rapiécée sous laquelle des tapis sont étalés. On mange tous
-les jours les mêmes choses, on cause un peu, puis l’on dort, ou l’on
-rêve.</p>
-
-<p>Et, si vous saviez comme on est loin, loin du monde, loin de la vie,
-loin de tout, sous cette petite tente basse qui laisse voir, par ses
-trous, les étoiles, et, par ses bords relevés, l’immense pays du sable
-aride!</p>
-
-<p>Elle est monotone, toujours pareille, toujours calcinée et morte, cette
-terre; et, là, pourtant, on ne désire rien, on ne regrette <span class="pagenum" id="Page_86">86</span> rien,
-on n’aspire à rien. Ce paysage calme, ruisselant de lumière et désolé,
-suffit à l’œil, suffit à la pensée, satisfait les sens et le rêve,
-parce qu’il est complet, <i>absolu</i>, et qu’on ne pourrait le concevoir
-autrement. La rare verdure même y choque comme une chose fausse,
-blessante et dure.</p>
-
-<p>C’est tous les jours, aux mêmes heures, le même spectacle: le feu
-mangeant un monde; et, sitôt que le soleil s’est couché, la lune, à son
-tour, se lève sur l’infinie solitude. Mais, chaque jour, peu à peu, le
-désert silencieux vous envahit, vous pénètre la pensée comme la dure
-lumière vous calcine la peau; et l’on voudrait devenir nomade à la
-façon de ces hommes qui changent de pays sans jamais changer de patrie,
-au milieu de ces interminables espaces toujours à peu près semblables.</p>
-
-<p>Chaque jour, l’officier en tournée envoie en avant un cavalier indigène
-pour prévenir le caïd chez qui il mangera et dormira le lendemain, afin
-que celui-ci puisse prélever dans sa tribu la nourriture des hommes et
-des bêtes. Cette coutume, qui équivaut aux billets de logement chez
-l’habitant des villes en France, devient fort onéreuse pour les tribus
-par la manière dont elle est pratiquée.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_87">87</span></p>
-
-<p>Qui dit Arabe dit voleur, sans exception. Voici donc comment les choses
-se passent. Le caïd s’adresse à un chef de fraction et réclame cette
-redevance de ses hommes.</p>
-
-<p>Pour s’exempter de cet impôt et de cette corvée, le chef de fraction
-paye. Le caïd empoche et s’adresse à un autre qui souvent aussi
-s’exonère de la même façon. Enfin il faut bien que l’un d’eux s’exécute.</p>
-
-<p>Si le caïd a un ennemi, la charge tombe sur celui-là, qui procède,
-vis-à-vis des simples Arabes, de la même façon que le caïd vis-à-vis
-des cheiks.</p>
-
-<p>Et voilà comment un impôt, qui ne devrait pas coûter plus de vingt à
-trente francs à chaque tribu, lui coûte quatre à cinq cents francs
-invariablement.</p>
-
-<p>Et il est impossible encore de changer cela, pour une infinité de
-raisons trop longues à développer ici.</p>
-
-<p>Dès qu’on approche d’un campement, on aperçoit au loin un groupe de
-cavaliers qui vient vers vous. Un d’eux marche seul, en avant. Ils
-vont au pas, ou au trot. Puis, tout à coup, ils s’élancent au galop,
-un galop furieux, que nos bêtes du Nord ne supporteraient pas deux
-minutes. C’est le galop des <span class="pagenum" id="Page_88">88</span> chevaux de course, qui ressemble au
-passage d’un train express. Mais l’Arabe reste presque droit sur sa
-selle, avec ses vêtements blancs flottants; et, d’une seule secousse,
-il arrête l’animal qui fléchit sur ses jambes. Puis, il saute à terre
-d’un bond, et s’avance, respectueux, vers l’officier, dont il baise la
-main.</p>
-
-<p>Quel que soit le titre de l’Arabe, son origine, sa puissance et
-sa fortune, il baise presque toujours la main des officiers qu’il
-rencontre.</p>
-
-<p>Puis le caïd se remet en selle et dirige les voyageurs vers la tente
-qu’il leur a fait préparer. On s’imagine généralement que les tentes
-arabes sont blanches, éclatantes au soleil. Elles sont au contraire
-d’un brun sale, rayé de jaune. Leur tissu très épais, en poil de
-chameau et de chèvre, semble grossier. La tente est fort basse (on s’y
-tient tout juste debout) et très étendue. Des piquets la supportent
-d’une façon assez irrégulière; et tous les bords sont relevés, ce qui
-permet à l’air de circuler librement dessous.</p>
-
-<p>Malgré cette précaution, la chaleur est écrasante, pendant le jour,
-dans ces demeures de toile; mais les nuits y sont délicieuses, et
-on dort merveilleusement sur les épais et magnifiques <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> tapis du
-Djebel-Amour bien qu’ils soient peuplés d’insectes.</p>
-
-<p>Les tapis constituent le seul luxe des Arabes riches. On les entasse
-les uns sur les autres, on en forme des amoncellements, et on les
-respecte infiniment, car chaque homme retire sa chaussure pour marcher
-dessus, comme à la porte des mosquées.</p>
-
-<p>Aussitôt que ses hôtes sont assis, ou plutôt étendus à terre, le caïd
-fait apporter le café. Ce café est exquis. La recette pourtant est
-simple. On le broie au lieu de le moudre, on y mélange une quantité
-respectable d’ambre gris, puis on le fait bouillir dans l’eau.</p>
-
-<p>Rien de drôle comme la vaisselle arabe. Quand un riche caïd vous
-reçoit, sa tente est ornée de tentures inappréciables, de coussins
-admirables et de tapis merveilleux; puis vous voyez arriver un vieux
-plateau de tôle supportant quatre tasses ébréchées, fêlées, hideuses,
-qui semblent achetées à quelque bazar des boulevards extérieurs, à
-Paris. Il y en a de toutes les grandeurs et de toutes les formes,
-porcelaine anglaise, imitation du Japon, Creil commun, tout ce qu’on
-a fait de plus laid et de plus grossier en faïence dans toutes les
-parties du monde.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_90">90</span></p>
-
-<p>Le café est apporté dans un vieux pot à tisane ou dans une gamelle de
-troupier ou dans une inénarrable cafetière en plomb déformée, bossuée,
-qui semble malade.</p>
-
-<p>Peuple étrange, enfantin, demeuré primitif comme à la naissance des
-races. Il passe sur la terre sans s’y attacher, sans s’y installer. Il
-n’a pour maisons que des linges tendus sur des bâtons, il ne possède
-aucun des objets sans lesquels la vie nous semblerait impossible. Pas
-de lits, pas de draps, pas de tables, pas de sièges, pas une seule de
-ces petites choses indispensables qui font commode l’existence. Aucun
-meuble pour rien serrer, aucune industrie, aucun art, aucun savoir en
-rien. Il sait à peine coudre les peaux de bouc pour emporter l’eau, et
-il emploie en toutes circonstances des procédés tellement grossiers
-qu’on en demeure stupéfait.</p>
-
-<p>Il ne peut même pas raccommoder sa tente que déchire le vent; et les
-trous sont nombreux dans le tissu brunâtre que la pluie traverse à son
-gré. Ils ne semblent attachés ni au sol ni à la vie, ces cavaliers
-vagabonds qui posent une seule pierre sur la place où dorment leurs
-morts, une grosse pierre quelconque ramassée sur la montagne voisine.
-<span class="pagenum" id="Page_91">91</span> Leurs cimetières ressemblent à des champs où se serait écroulée,
-autrefois, une maison européenne.</p>
-
-<p>Les nègres ont des cases, les Lapons ont des trous, les Esquimaux ont
-des huttes, les plus sauvages des sauvages ont une demeure creusée dans
-le sol ou plantée dessus; ils tiennent à leur mère la terre. Les Arabes
-passent, toujours errants, sans attaches, sans tendresse pour cette
-terre que nous possédons, que nous rendons féconde, que nous aimons
-avec les fibres de notre cœur humain; ils passent au galop de leurs
-chevaux, inhabiles à tous nos travaux, indifférents à nos soucis, comme
-s’ils allaient toujours quelque part où ils n’arriveront jamais.</p>
-
-<p>Leurs coutumes sont restées rudimentaires. Notre civilisation glisse
-sur eux sans les effleurer.</p>
-
-<p>Ils boivent à l’orifice même de la peau de bouc; mais on présente l’eau
-aux étrangers dans une collection de récipients invraisemblables. Tout
-s’y trouve, depuis la casserole de fer jusqu’au bidon défoncé. S’ils
-s’emparaient, dans quelque razzia, d’un de nos chapeaux parisiens à
-haute forme, ils le conserveraient assurément pour offrir à boire
-dedans <span class="pagenum" id="Page_92">92</span> au premier général qui traverserait la tribu.</p>
-
-<p>Leur cuisine se compose uniquement de quatre ou cinq plats. L’ordre de
-ces plats ne varie point.</p>
-
-<p>On présente d’abord le mouton rôti en plein air. Un homme l’apporte
-tout entier sur son épaule au bout d’une perche qui a servi de broche;
-et la silhouette de la bête écorchée, juchée en l’air, fait songer à
-quelque exécution du moyen âge. Elle se profile, le soir, sur le ciel
-rouge, d’une façon sinistre et burlesque, tenue ainsi par un personnage
-sévère et drapé de blanc.</p>
-
-<p>Ce mouton est déposé dans une corbeille plate d’alfa tressé, au milieu
-du cercle des mangeurs assis en rond, à la turque. La fourchette est
-inconnue; on dépèce avec les doigts ou avec un petit couteau indigène à
-manche de corne. La peau rissolée, vernie par le feu et croustillante,
-passe pour ce qu’il y a de plus fin. On l’arrache par longues plaques
-et on la croque en buvant soit de l’eau toujours bourbeuse, soit du
-lait de chamelle coupé d’eau par moitié, soit du lait aigre qui a
-fermenté dans une peau de bouc, dont il prend le goût fortement musqué.
-Les Arabes appellent «leben» cette boisson médiocre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_93">93</span></p>
-
-<p>Après l’<i>entrée</i> apparaît, tantôt dans une jatte, tantôt dans une
-cuvette, tantôt dans une marmite antique, une espèce de pâtée au
-vermicelle. Le fond de ce potage est un jus jaunâtre où le piment se
-bat avec le poivre rouge dans un mélange d’abricots secs et de dattes
-pilés ensemble.</p>
-
-<p>Je ne recommande pas ce bouillon aux gourmets.</p>
-
-<p>Quand le caïd qui vous reçoit est magnifique, on sert ensuite le
-<i>hamis</i>; ce mets est remarquable. Je serai peut-être agréable à
-quelques personnes en en donnant la recette.</p>
-
-<p>On le prépare soit avec du poulet, soit avec du mouton. Après avoir
-coupé la viande en petits morceaux, on la fait revenir dans le beurre
-sur la poêle.</p>
-
-<p>On se procure ensuite un très léger bouillon en arrosant cette viande
-avec de l’eau chaude. (Je crois qu’il vaudrait mieux se servir de
-bouillon faible préparé d’avance.) On ajoute du poivre rouge en grande
-quantité, un soupçon de piment, du poivre ordinaire, du sel, des
-oignons, des dattes et des abricots secs, et on fait cuire jusqu’à ce
-que les dattes et les abricots se soient écrasés naturellement, <span class="pagenum" id="Page_94">94</span>
-puis on verse ce jus sur la viande. C’est exquis.</p>
-
-<p>Le repas se termine invariablement par le kous-kous ou kouskoussou, le
-mets national. Les Arabes préparent le kous-kous en roulant à la main
-de la farine de façon à en former de petits grains pareils à du plomb
-de chasse. On cuit ces granules d’une façon particulière et on les
-arrose avec un bouillon spécial. Je serai muet sur ces recettes, pour
-qu’on ne m’accuse pas de ne parler que de cuisine.</p>
-
-<p>Quelquefois on apporte encore des petits gâteaux au miel, feuilletés,
-qui sont fort bons.</p>
-
-<p>Chaque fois qu’on vient de boire, le caïd qui vous reçoit vous dit:
-<i>Saa!</i> (à votre santé!) On doit lui répondre: <i>Allah y selmeck!</i> ce qui
-équivaut à notre: «Que Dieu vous bénisse!» Ces formules sont répétées
-dix fois pendant chaque repas.</p>
-
-<p>Tous les soirs, vers quatre heures, nous nous installons sous une tente
-nouvelle; tantôt au pied d’une montagne, tantôt au milieu d’une plaine
-sans limite.</p>
-
-<p>Mais, comme la nouvelle de notre arrivée s’est répandue dans la tribu,
-on aperçoit de tous côtés, dans les lointains, dans la campagne stérile
-ou sur les collines, des petits <span class="pagenum" id="Page_95">95</span> points blancs qui s’approchent.
-Ce sont les Arabes qui viennent contempler l’officier et lui adresser
-leurs réclamations. Presque tous sont à cheval, d’autres à pied;
-un grand nombre montent des bourricots tout petits. Ils sont à
-califourchon sur la croupe, contre la queue des bêtes trottinantes, et
-leurs longs pieds nus traînent à terre des deux côtés.</p>
-
-<p>Aussitôt descendus de leur monture, ils arrivent et s’accroupissent
-autour de la tente; puis ils restent là, immobiles, les yeux fixes,
-attendant. Enfin, le caïd leur fait un signe et les plaignants se
-présentent.</p>
-
-<p>Car tout officier en tournée rend la justice d’une façon souveraine.</p>
-
-<p>Ils apportent des réclamations invraisemblables, car nul peuple n’est
-chicanier, querelleur, plaideur et vindicatif comme le peuple arabe.
-Quant à savoir la vérité, quant à rendre un jugement équitable, il
-est absolument inutile d’y songer. Chaque partie amène un nombre
-fantastique de faux témoins qui jurent sur les cendres de leurs pères
-et mères, et affirment sous serment les mensonges les plus effrontés.</p>
-
-<p>Voici quelques exemples:</p>
-
-<p>Un <i>cadi</i> (la vénalité de ces magistrats <span class="pagenum" id="Page_96">96</span> musulmans est proverbiale
-et nullement usurpée) fait appeler un Arabe et lui adresse cette
-proposition: «Tu me donneras vingt-cinq douros et tu m’amèneras
-sept témoins qui déposeront par écrit, devant moi, que X... te doit
-soixante-quinze douros. Je te les ferai remettre.»</p>
-
-<p>L’homme amène les témoins, qui déposent et signent. Alors le cadi
-appelle X... et lui dit: «Tu me donneras cinquante douros et tu
-m’amèneras neuf témoins qui déposeront que B... (le premier Arabe) te
-doit cent vingt-cinq douros. Je te les ferai remettre.» Le second Arabe
-amène ses témoins.</p>
-
-<p>Alors le cadi appelle le premier devant lui et, fort de la déposition
-des sept témoins, lui fait donner soixante-quinze douros par le second.
-Mais, à son tour, le second réclame, et, sur l’affirmation de ses
-neuf témoins, le cadi lui fait remettre cent vingt-cinq douros par le
-premier.</p>
-
-<p>La part du magistrat est donc de soixante-quinze douros (375 fr.),
-prélevés sur ses deux victimes.</p>
-
-<p>Le fait est authentique.</p>
-
-<p>Et cependant l’Arabe ne s’adresse presque jamais au juge de paix
-français, parce qu’on <span class="pagenum" id="Page_97">97</span> ne peut pas le corrompre, tandis que le cadi
-fait ce qu’on veut pour de l’argent.</p>
-
-<p>Il éprouve aussi pour les formes tracassières de notre justice une
-insurmontable répugnance. Toute procédure écrite l’épouvante, car il
-pousse à l’extrême la peur superstitieuse du papier, sur lequel on peut
-mettre le nom de Dieu, ou tracer des caractères maléficiants.</p>
-
-<p>Dans les commencements de la domination française, quand les musulmans
-trouvaient sur leur passage un bout de papier quelconque, ils le
-portaient pieusement à leurs lèvres et l’enfouissaient dans le sol ou
-le fourraient dans quelque trou de mur ou d’arbre. Cette coutume amena
-de si fréquentes et si désagréables surprises que les mahométans s’en
-guérirent bientôt.</p>
-
-<p>Autre exemple de la fourberie arabe.</p>
-
-<p>Dans une tribu près de Boghar, un assassinat est commis. On soupçonne
-un Arabe, mais les preuves manquent. Il y avait dans cette tribu
-un pauvre homme nouvellement venu d’une tribu voisine, établi là
-pour sauvegarder des intérêts pécuniaires. Un témoin l’accuse du
-meurtre. Un autre témoin suit le premier, puis un autre. Il en vint
-quatre-vingt-dix <span class="pagenum" id="Page_98">98</span> avec les affirmations les plus précises.
-L’étranger fut condamné à mort et exécuté. On reconnut ensuite
-l’innocence du décapité. Les Arabes avaient simplement voulu se défaire
-d’un étranger qui les gênait, et empêcher un homme de leur tribu d’être
-<i>compromis</i>!</p>
-
-<p>Les procès durent des années sans qu’une lueur de vérité puisse
-apparaître sous les affirmations des faux témoins. Alors on a recours
-à un moyen fort simple: on emprisonne les deux familles qui plaident,
-ainsi que tous les témoins. Puis on les relâche au bout de quelques
-mois; et généralement ils restent alors tranquilles pendant près d’une
-année. Puis ils recommencent.</p>
-
-<p>Il y a dans la tribu des Oulad-Alane, que nous avons traversée, un
-procès qui dure depuis trois ans, sans qu’aucune lumière puisse
-apparaître. Les deux plaideurs font de temps en temps un petit séjour
-sous les verrous, et recommencent.</p>
-
-<p>Ils passent, du reste, leur vie à se voler entre eux, à se tromper et à
-se tirer des coups de fusil. Mais ils nous dissimulent le plus possible
-toutes les affaires où la poudre a joué son rôle.</p>
-
-<p>Chez les Oulad-Mokhtar, un homme de <span class="pagenum" id="Page_99">99</span> grande taille se présente en
-demandant à entrer à l’hôpital français.</p>
-
-<p>L’officier l’interroge sur sa maladie. Alors l’Arabe ouvre son vêtement
-et nous apercevons une plaie horrible, très vieille déjà et purulente,
-à la hauteur du foie. Ayant invité le blessé à se retourner, un
-autre trou nous apparut dans son dos, en face du premier, au centre
-d’une grosseur aussi volumineuse qu’une tête d’enfant. Lorsqu’on
-appuyait autour, des fragments d’os sortaient. Cet homme avait reçu
-manifestement un coup de fusil et la charge, entrée sous la poitrine,
-était sortie par le dos, en broyant deux ou trois côtes. Mais il nia
-avec énergie, protesta et jura que «c’était l’œuvre de Dieu».</p>
-
-<p>Dans ce pays sec, d’ailleurs, les plaies ne présentent jamais de
-gravité. Les fermentations, les pourritures produites par les éclosions
-de microbes n’existent point, ces animalcules ne vivant que sous les
-climats humides. A moins d’être tué sur le coup, à moins qu’un organe
-essentiel ne soit supprimé, les blessures sont toujours guéries.</p>
-
-<p>Nous arrivions le lendemain chez le caïd Abd-el-Kader bel Hout, un
-parvenu. Sa tribu qu’il administre avec sagesse est moins turbulente
-<span class="pagenum" id="Page_100">100</span> et moins plaideuse que les autres. Peut-être faut-il chercher une
-autre cause à ce calme relatif.</p>
-
-<p>Le pays n’ayant de sources que sur le versant sud du Djebel Gada, qui
-n’est point habité, l’eau naturellement n’est fournie que par les puits
-communs à toute la tribu. Il ne peut donc se produire <i>de détournements
-de cours</i>, ce qui est la principale cause de querelles et de haines
-dans tout le Sud.</p>
-
-<p>Ici encore un homme se présenta en sollicitant son admission à
-l’hôpital français.</p>
-
-<p>Quand on lui demanda quelle maladie il avait, il releva sa gandoura
-et montra ses jambes. Elles étaient marbrées de taches bleues,
-flasques, molles, blettes comme un fruit trop mûr, avec des chairs
-tellement ramollies que le doigt y pénétrait comme dans une pâte qui
-gardait longtemps le trou creusé par cette pression. Ce pauvre diable
-présentait enfin tous les signes d’une syphilis épouvantable. Comme
-on lui demandait en quelle occasion cette infirmité lui était venue,
-il leva la main et jura par la mémoire de ses ancêtres que «c’était
-l’œuvre de Dieu».</p>
-
-<p>En vérité le Dieu des Arabes accomplit des œuvres bien singulières.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_101">101</span></p>
-
-<p>Lorsque toutes les réclamations ont été entendues, on essaye de dormir
-un peu sous la chaleur terrible de la tente.</p>
-
-<p>Puis le soir vient; on dîne. Un calme profond tombe sur la terre
-calcinée. Les chiens des douars commencent à hurler au loin, et les
-chacals leur répondent.</p>
-
-<p>On s’étend sur les tapis sous le ciel criblé d’étoiles, qui semblent
-humides, tant leur clarté scintille; et alors on cause longtemps, très
-longtemps. Tous les souvenirs reviennent, doux, précis et faciles à
-dire, sous ces nuits tièdes si pleines d’astres.</p>
-
-<p>Tout autour de la tente de l’officier, des Arabes sont étendus par
-terre, et, sur une ligne, les chevaux, entravés par les jambes de
-devant, restent debout, avec un homme de garde auprès de chacun d’eux.</p>
-
-<p>Ils ne doivent pas se coucher, et ils restent toujours debout, ces
-chevaux; car la monture d’un chef ne peut pas être fatiguée. Sitôt
-qu’ils essayent de s’étendre, un Arabe se précipite et les force à se
-relever.</p>
-
-<p>Mais la nuit s’avance. Nous nous allongeons sur les tapis de laine
-épaisse, et parfois, dans les réveils subits, nous apercevons partout,
-sur la terre nue qui nous environne, <span class="pagenum" id="Page_102">102</span> des êtres blancs étendus et
-dormant, comme des cadavres dans des linceuls.</p>
-
-<p>Un jour, après une marche de dix heures dans la poussière brûlante,
-comme nous venions d’arriver au campement, auprès d’un puits d’eau
-bourbeuse et saumâtre qui nous parut cependant exquise, le lieutenant
-me secoua soudain au moment où j’allais me reposer sous la tente, et me
-dit, en me montrant l’extrême horizon vers le sud: «Ne voyez-vous rien
-là-bas?»</p>
-
-<p>Après avoir regardé, je répondis: «Si, un tout petit nuage gris.»</p>
-
-<p>Alors le lieutenant sourit: «Eh bien, asseyez-vous là et continuez à
-regarder ce nuage.»</p>
-
-<p>Surpris, je demandai pourquoi. Mon compagnon reprit: «Si je ne me
-trompe, c’est un ouragan de sable qui nous arrive.»</p>
-
-<p>Il était environ quatre heures et la chaleur se maintenait encore
-à quarante-huit degrés sous la tente. L’air semblait dormir sous
-l’oblique et intolérable flamme du soleil. Aucun souffle, aucun bruit,
-sauf le mouvement des mâchoires de nos chevaux entravés, qui mangeaient
-l’orge, et les vagues chuchotements des Arabes qui, cent pas plus loin,
-préparaient notre repas.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_103">103</span></p>
-
-<p>On eût dit cependant qu’il y avait autour de nous une autre chaleur
-que celle du ciel, plus concentrée, plus suffocante, comme celle qui
-vous oppresse quand on se trouve dans le voisinage d’un incendie
-considérable. Ce n’étaient point ces souffles ardents, brusques et
-répétés, ces caresses de feu qui annoncent et précèdent le siroco, mais
-un échauffement mystérieux de tous les atomes de tout ce qui existe.</p>
-
-<p>Je regardais le nuage qui grandissait rapidement, mais à la façon de
-tous les nuages. Il était maintenant d’un brun sale et montait très
-haut dans l’espace. Puis il se développa en large, ainsi que nos orages
-du Nord. En vérité, il ne me semblait présenter absolument rien de
-particulier.</p>
-
-<p>Enfin, il barra tout le sud. Sa base était d’un noir opaque, son sommet
-cuivré paraissait transparent.</p>
-
-<p>Un grand remuement derrière moi me fit me retourner. Les Arabes avaient
-fermé notre tente, et ils en chargeaient les bords de lourdes pierres.
-Chacun courait, appelait, se démenait avec cette allure effarée qu’on
-voit dans un camp au moment d’une attaque.</p>
-
-<p>Il me sembla soudain que le jour baissait; <span class="pagenum" id="Page_104">104</span> je levai les yeux vers
-le soleil. Il était couvert d’un voile jaune et ne paraissait plus être
-qu’une tache pâle et ronde s’effaçant rapidement.</p>
-
-<p>Alors, je vis un surprenant spectacle. Tout l’horizon vers le sud avait
-disparu, et une masse nébuleuse, qui montait jusqu’au zénith, venait
-vers nous, mangeant les objets, raccourcissant à chaque seconde les
-limites de la vue, noyant tout.</p>
-
-<p>Instinctivement je me reculai vers la tente. Il était temps. L’ouragan,
-comme une muraille jaune et démesurée, nous touchait. Il arrivait, ce
-mur, avec la rapidité d’un train lancé; et soudain il nous enveloppa
-dans un tourbillon furieux de sable et de vent, dans une tempête de
-terre impalpable, brûlante, bruissante, aveuglante et suffocante.</p>
-
-<p>Notre tente, maintenue par des pierres énormes, fut secouée comme une
-voile, mais résista. Celle de nos spahis, moins assujettie, palpita
-quelques secondes, parcourue par de grands frissons de toile; puis
-soudain, arrachée de terre, elle s’envola et disparut aussitôt dans la
-nuit de poussière mouvante qui nous entourait.</p>
-
-<p>On ne voyait plus rien à dix pas à travers <span class="pagenum" id="Page_105">105</span> ces ténèbres de sable.
-On respirait du sable, on buvait du sable, on mangeait du sable. Les
-yeux en étaient remplis, les cheveux en étaient poudrés; il se glissait
-par le cou, par les manches, jusque dans nos bottes.</p>
-
-<p>Ce fut ainsi toute la nuit. Une soif ardente nous torturait. Mais
-l’eau, le lait, le café, tout était plein de sable qui craquait sous
-notre dent. Le mouton rôti en était poivré; le kous-kous semblait fait
-uniquement de fins graviers roulés; la farine du pain n’était plus que
-de la pierre pilée menu.</p>
-
-<p>Un gros scorpion vint nous voir. Ce temps, qui plaît à ces bêtes,
-les fait toutes sortir de leurs trous. Les chiens du douar voisin ne
-hurlèrent pas ce soir-là.</p>
-
-<p>Puis, au matin, tout était fini; et le grand tyran meurtrier de
-l’Afrique, le soleil, se leva, superbe, sur un horizon clair.</p>
-
-<p>On partit un peu tard, cette inondation de sable ayant troublé notre
-sommeil.</p>
-
-<p>Devant nous s’élevait la chaîne du Djebel Gada qu’il fallait traverser.
-Un défilé s’ouvrait sur la droite; on suivit la montagne jusqu’au
-passage, où l’on s’engagea. Nous retrouvions l’alfa, l’horrible alfa.
-Puis soudain je crus découvrir la trace effacée d’une route, des <span class="pagenum" id="Page_106">106</span>
-ornières de roues. Je m’arrêtai surpris. Une route ici, quel mystère?
-J’en eus l’explication. Un ancien caïd de cette tribu, ayant été grisé
-par l’exemple des Européens habitant Alger, voulut se donner le luxe
-d’un carrosse dans le désert. Mais, pour avoir une voiture, il faut
-posséder des routes, aussi cet ingénieux potentat occupa-t-il pendant
-des mois tous les Arabes, ses sujets, à des travaux de grande voirie.
-Ces misérables, sans pioches, sans pelles, sans outils, terrassant le
-plus souvent avec leurs mains, parvinrent cependant à aplanir plusieurs
-kilomètres de chemin. Cela suffisait à leur maître qui s’offrit ainsi
-des promenades à travers le Sahara dans un stupéfiant équipage, en
-compagnie de beautés indigènes qu’il envoyait quérir à Djelfa par son
-favori, un jeune Arabe de seize ans.</p>
-
-<p>Il faut avoir vu ce pays pelé, rongé, dénudé; il faut connaître l’Arabe
-avec son introublable gravité, pour comprendre le comique infini de
-ce débauché à tête de vautour, de cet élégant du désert promenant
-des cocottes aux pieds nus, dans une carriole de bois brut, à roues
-inégales, conduite à fond de train par son... mignon. Cette élégance
-du tropique, cette débauche saharienne, ce <span class="pagenum" id="Page_107">107</span> chic enfin, en pleine
-Afrique, me parurent d’une inoubliable drôlerie.</p>
-
-<p>Notre troupe était nombreuse ce matin-là. Outre le caïd et son fils,
-nous étions accompagnés de deux cavaliers indigènes et d’un vieux
-homme maigre, à barbe en pointe, à nez crochu, avec une physionomie de
-rat, des manières obséquieuses, une échine courbe et des yeux faux.
-C’était encore, celui-là, un autre ancien caïd de la tribu, cassé pour
-concussion. Il devait nous servir de guide le lendemain, la route que
-nous allions suivre étant peu fréquentée des Arabes eux-mêmes.</p>
-
-<p>Cependant nous arrivions peu à peu au sommet du défilé. Un pic droit
-barrait la vue; mais, aussitôt que nous l’eûmes contourné, je fus
-frappé par la plus violente surprise, assurément, que me réservait ce
-voyage.</p>
-
-<p>Une vaste plaine s’étendait devant nous, puis un lac, un lac immense,
-éblouissant au soleil, aveuglant, dont je ne voyais pas l’autre bout,
-perdu à l’horizon vers la gauche, et dont l’extrémité ouest se trouvait
-presque en face de moi. Un lac en cette contrée, en plein Sahara? Un
-lac dont personne ne m’avait parlé, que n’indiquait aucun voyageur?
-Étais-je fou?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_108">108</span></p>
-
-<p>Je me tournai vers le lieutenant.</p>
-
-<p>—Quel est ce lac? lui demandai-je.</p>
-
-<p>Il se mit à rire et répondit:</p>
-
-<p>—Ce n’est pas de l’eau, c’est du sel. Tout le monde s’y tromperait, en
-effet, tant l’illusion est parfaite. Cette Sebkra, qu’on appelle ici
-Zar’ez (le Zar’ez-Chergui), a environ cinquante à soixante kilomètres
-de longueur sur vingt, trente ou quarante kilomètres de largeur,
-suivant les endroits. Ces chiffres sont, bien entendu, approximatifs,
-ce pays n’ayant été que rarement et rapidement traversé, comme il l’est
-par nous aujourd’hui. Ces lacs de sel (ils sont deux, l’autre se trouve
-plus à l’ouest) donnent, d’ailleurs leur nom à toute cette contrée
-qu’on appelle le Zar’ez. A partir de Bou-Saada, la plaine s’appelle le
-Hodna, baptisée alors par le lac salé de Msila.</p>
-
-<p>Je regardais avec une stupéfaction émerveillée l’immense nappe de sel
-étincelant sous le soleil enragé de ces contrées. Toute cette surface,
-plane et cristallisée, luisait comme un miroir démesuré, comme une
-plaque d’acier; et les yeux brûlés ne pouvaient supporter l’éclat de ce
-lac étrange, bien qu’il fût encore à vingt kilomètres de nous, ce que
-j’avais peine à croire, tant il me paraissait proche.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_109">109</span></p>
-
-<p>Nous finissions de descendre de l’autre côté du Djebel-Gada, et nous
-approchions du poste fortifié abandonné, dit poste de la Fontaine
-(Bordj-el-Hammam), où nous devions camper, cette étape étant, par
-extraordinaire, fort courte.</p>
-
-<p>Le bâtiment à créneaux, construit au commencement de la conquête,
-afin de pouvoir occuper cette contrée perdue en cas d’insurrection,
-et y laisser une troupe à peu près en sûreté, est aujourd’hui fort
-détérioré. Le mur d’enceinte reste pourtant en assez bon état, et
-quelques pièces ont été maintenues habitables.</p>
-
-<p>Comme les jours précédents, nous vîmes jusqu’au soir défiler des
-Arabes qui venaient exposer à «l’officier» des affaires infiniment
-embrouillées ou des griefs imaginaires dans la seule intention de
-parler au chef français.</p>
-
-<p>Une folle, sortie on ne sait d’où, vivant on ne sait comment en ces
-solitudes désolées, rôdait sans cesse autour de nous. Sitôt que nous
-sortions, nous la retrouvions, accroupie en des postures singulières,
-presque nue, hideuse.</p>
-
-<p>Les voyageurs poétisants ont beaucoup parlé du respect des Arabes pour
-les fous. <span class="pagenum" id="Page_110">110</span> Or voici comment on les respecte: dans leur famille...
-on les tue! Plusieurs caïds, pressés de questions, nous l’ont avoué.
-Quelques-uns de ces misérables idiots arrivent, il est vrai, à la
-sainteté par le crétinisme. Ces exemples ne sont pas absolument
-particuliers à l’Afrique. La famille généralement se débarrasse des
-déments. Et les tribus restant pour nous un monde fermé, grâce au
-système des grands chefs indigènes, nous ne pouvons, le plus souvent,
-avoir même le soupçon de ces disparitions.</p>
-
-<p>Comme j’avais peu marché dans la journée, j’écrivis une partie de la
-nuit. Vers onze heures, ayant très chaud, je sortis pour étaler un
-tapis devant la porte et dormir sous le ciel.</p>
-
-<p>La pleine lune emplissait l’espace d’une clarté luisante qui semblait
-vernir tout ce qu’elle frôlait. Les montagnes, jaunes déjà sous le
-soleil, les sables jaunes, l’horizon jaune, semblaient plus jaunes
-encore, caressés par la lueur safranée de l’astre.</p>
-
-<p>Là-bas, devant moi, le Zar’ez, le vaste lac de sel figé, semblait
-incandescent. On eût dit qu’une phosphorescence fantastique s’en
-dégageait, flottait au-dessus, une brume lumineuse de féerie, quelque
-chose de si surnaturel, <span class="pagenum" id="Page_111">111</span> de si doux, de si captivant le regard et
-la pensée, que je restai plus d’une heure à regarder, ne pouvant me
-résoudre à fermer les yeux. Et partout autour de moi, éclatants aussi
-sous la caresse de la lune, les burnous des Arabes endormis semblaient
-d’énormes flocons de neige tombés là.</p>
-
-<p>On partit au soleil levant.</p>
-
-<p>La plaine conduisant vers la Sebkra était faiblement inclinée, semée
-d’alfa maigre et roussi. Le vieil Arabe à figure de rat prit la tête
-et nous le suivions d’un pas rapide. Plus nous approchions, plus
-l’illusion de l’eau était parfaite. Comment cela pouvait-il n’être
-pas un lac, un lac géant? Sa largeur, sur notre gauche, occupait tout
-l’espace entre les deux montagnes, distantes de trente à quarante
-kilomètres. Nous marchions droit vers son extrémité, car nous ne
-devions le traverser que sur une courte étendue.</p>
-
-<p>Mais, de l’autre côté du Zar’ez, je distinguais une sorte de colline
-ou plutôt de bourrelet d’un jaune doré qui semblait le séparer de la
-montagne. Sur notre gauche, cette ligne suivait jusqu’à l’horizon la
-ligne blanche du sel; et, sur notre droite, où s’étendait une plaine
-infinie et nue serrée entre les deux <span class="pagenum" id="Page_112">112</span> montagnes, je distinguais
-jusqu’à perte de vue cette même traînée jaune. Le lieutenant me dit:
-«Ce sont les dunes. Ce banc de sable a plus de deux cents kilomètres de
-long sur une largeur très variable. Nous le traverserons demain.»</p>
-
-<p>Le sol devenait singulier, couvert d’une croûte de salpêtre que
-crevaient les pieds des chevaux. Des herbes se montraient, des joncs;
-on sentait qu’une nappe d’eau s’étendait à fleur de terre. Cette
-plaine enfermée par des monts, buvant quatre rivières (des rivières
-périodiques), et recevant toutes les averses furieuses de l’hiver,
-serait un immense marécage si le terrible soleil n’en desséchait quand
-même la surface. Parfois, dans les creux, des flaques d’eau saumâtre
-apparaissaient et des bécassines s’envolaient devant nous avec ce
-crochet rapide qui leur est propre.</p>
-
-<p>Puis soudain nous fûmes au bord de la Sebkra, et nous nous engageâmes
-sur cet océan tari.</p>
-
-<p>Tout était blanc devant nous, d’un blanc d’argent neigeux, vaporeux
-et miroitant. Et même, en avançant sur cette surface cristallisée,
-poudrée d’une poussière de sel pareille <span class="pagenum" id="Page_113">113</span> à de la neige fine, et
-qui parfois s’enfonçait un peu sous le pied des bêtes, comme une glace
-molle, on gardait l’impression singulière qu’on avait devant les yeux
-une nappe d’eau. Une seule chose pouvait à la rigueur indiquer à un
-œil expérimenté que ce n’était point une étendue liquide: l’horizon.
-Ordinairement la ligne qui sépare l’eau du ciel reste sensible, l’une
-étant toujours plus ou moins foncée que l’autre. Quelquefois, il
-est vrai, tout semble se mêler; la mer alors prend une teinte, une
-vague de nuée bleue fondue qui se perd dans l’azur pâlissant du vide
-infini. Mais il suffit de regarder attentivement pendant quelques
-instants pour toujours distinguer la séparation, si faible, si
-enveloppée qu’elle soit. Ici, on ne voyait rien. L’horizon était voilé
-entièrement dans une brume blanche, une sorte de vapeur de lait d’une
-douceur intraduisible; et tantôt on cherchait dans l’espace la limite
-terrestre, tantôt on croyait la voir beaucoup trop bas, au milieu de la
-plaine salée sur laquelle flottaient ces buées crémeuses et singulières.</p>
-
-<p>Tant que nous avions dominé le Zar’ez, nous avions gardé la perception
-nette des distances et des formes; dès que nous fûmes <span class="pagenum" id="Page_114">114</span> dessus,
-toute certitude de la vue disparut; nous nous trouvions enveloppés dans
-les fantasmagories du mirage.</p>
-
-<p>Tantôt on croyait distinguer l’horizon à une distance prodigieuse;
-et on apercevait soudain au milieu du lac figé, qui tout à l’heure
-semblait uni, vide et plat comme un miroir, d’énormes rochers bizarres,
-des roseaux démesurés, des îles aux berges escarpées. Puis, à mesure
-qu’on avançait, ces visions étranges disparaissaient brusquement
-comme englouties par un truc de théâtre; et, à la place des blocs de
-rochers, on découvrait quelques toutes petites pierres. Les roseaux,
-en approchant, n’étaient plus que des herbes sèches, hautes comme le
-doigt, démesurément grandies par ce curieux effet d’optique; les berges
-devenaient de légers renflements de la croûte saline, et cet horizon
-qu’on supposait à trente kilomètres, était fermé à cent mètres de nous
-par ce voile de buée tremblante que le furieux soleil du désert faisait
-sortir de la couche brûlante du sel.</p>
-
-<p>Cela dura une heure environ, puis on toucha l’autre rive.</p>
-
-<p>Ce fut d’abord une petite plaine ravinée, <span class="pagenum" id="Page_115">115</span> couverte d’une croûte
-d’argile sèche, et mêlée encore de salpêtre.</p>
-
-<p>Nous montions une pente insensible, des herbes parurent, puis des
-espèces de joncs, puis une petite fleur bleue ressemblant au myosotis
-rustique, montée sur une longue tige mince comme un fil, et tellement
-odorante que son parfum couvrait le pays. Cette exquise senteur me
-donna l’impression fraîche d’un bain; on la respirait longuement, et la
-poitrine semblait s’élargir pour boire ce souffle délicieux.</p>
-
-<p>On aperçut enfin un rang de peupliers, un vrai bois de roseaux,
-d’autres arbres, puis nos tentes, plantées sur la limite des sables
-dont les ondulations inégales, hautes jusqu’à huit ou dix mètres, se
-dressaient comme des flots remués.</p>
-
-<p>La chaleur devenait féroce, doublée sans doute par les réverbérations
-de la Sebkra. Les tentes, de vraies étuves, étaient inhabitables; et,
-aussitôt descendus de cheval, nous partîmes, pour chercher de l’ombre
-sous les arbres. Il fallut traverser d’abord une forêt de roseaux.
-Je marchais en avant, et soudain je me mis à danser en poussant des
-cris de joie. Je venais d’apercevoir des vignes, des abricotiers, <span class="pagenum" id="Page_116">116</span>
-des figuiers, des grenadiers couverts de fruits, toute une suite de
-jardins autrefois prospères, aujourd’hui envahis par les sables, et qui
-appartenaient à l’agha de Djelfa. Pas de mouton rôti pour déjeuner!
-Quel bonheur! Pas de kous-kous! Quel délire! Du raisin! des figues! des
-abricots! Tout cela n’était pas très mûr. N’importe, ce fut une orgie,
-dont nous ressentîmes, je crois, quelque malaise. L’eau, par exemple,
-laissait à désirer. De la boue peuplée de larves. On n’en but guère.</p>
-
-<p>Chacun s’enfonça dans les roseaux et s’endormit. Une sensation froide
-me réveilla en sursaut; une énorme grenouille venait de me cracher
-un jet d’eau dans la figure. En cette contrée il faut être sur ses
-gardes et il n’est pas toujours prudent de dormir ainsi sous les rares
-verdures, surtout dans le voisinage des sables, où pullule la léfaa,
-dite vipère céraste ou vipère à cornes, dont la piqûre est mortelle
-et presque foudroyante. L’agonie souvent ne dure pas une heure. Ce
-reptile d’ailleurs est très lent et ne devient dangereux que si on
-marche dessus sans le voir, ou si on se couche dans son voisinage.
-Quand on le rencontre sur sa route, on peut, même avec de l’habitude et
-des précautions, le prendre <span class="pagenum" id="Page_117">117</span> à la main en le saisissant rapidement
-derrière les oreilles.</p>
-
-<p>Je ne me suis pas offert cet exercice.</p>
-
-<p>Cette petite et terrible bête habite aussi l’alfa, les pierres, tout
-endroit où elle trouve un abri. Quand on couche pour la première fois
-sur la terre, la pensée de ce reptile vous préoccupe; puis on y songe
-moins, puis on n’y songe plus. Quant aux scorpions, on les méprise.
-Ils sont d’ailleurs aussi communs là-bas que les araignées chez nous.
-Lorsqu’on en apercevait un auprès de notre campement, on l’entourait
-d’un cercle d’herbes sèches auquel on mettait le feu. La bête affolée,
-se sentant perdue, relevait sa queue, la ramenait en cercle au-dessus
-de sa tête et se tuait en se piquant elle-même. On m’a du moins affirmé
-qu’elle se tuait, car je l’ai toujours vue mourir dans la flamme.</p>
-
-<p>Voici en quelle occasion je vis cette vipère pour la première fois.</p>
-
-<p>Un après-midi, comme nous traversions une immense plaine d’alfa, mon
-cheval donna plusieurs fois de vives marques d’inquiétude. Il baissait
-la tête, reniflait, s’arrêtait, semblait suspecter chaque touffe.
-Je suis, je l’avoue, fort mauvais cavalier, et ces brusques arrêts,
-<span class="pagenum" id="Page_118">118</span> outre qu’ils m’emplissaient de méfiance sur mon équilibre, me
-jetaient brusquement dans l’estomac l’énorme piton de ma selle arabe.
-Le lieutenant, mon compagnon, riait de tout son cœur. Soudain ma
-bête fit un bond et se mit à regarder par terre quelque chose que je
-ne voyais point, en refusant obstinément d’avancer. Prévoyant une
-catastrophe, je préférai descendre, et je cherchai la cause de cet
-effroi. J’avais devant moi une maigre touffe d’alfa. Je la frappai, à
-tout hasard, d’un coup de bâton; et soudain, un petit reptile s’enfuit
-qui disparut dans la plante voisine.</p>
-
-<p>C’était une léfaa.</p>
-
-<p>Le soir de ce même jour, dans une plaine rocheuse et nue, mon cheval
-fit un nouvel écart. Je sautai à terre, persuadé que j’allais trouver
-une autre léfaa. Mais je ne vis rien. Puis, en remuant une pierre, une
-haute araignée, blonde comme le sable, svelte, singulièrement rapide,
-s’enfuit et disparut sous un roc avant que je pusse l’atteindre. Un
-spahi qui m’avait rejoint la nomma «un scorpion du vent», terme imagé
-pour exprimer sa vélocité. C’était, je crois, une tarentule.</p>
-
-<p>Une nuit encore, pendant mon sommeil, quelque chose de glacé me toucha
-la figure. <span class="pagenum" id="Page_119">119</span> Je me dressai d’un bond, effaré; mais le sable, la
-tente, tout était perdu dans l’ombre, je ne distinguais que les
-grandes taches blanches des Arabes endormis autour de nous. Avais-je
-été mordu par une léfaa qui se promenait près de mon visage? Était-ce
-un scorpion? D’où venait ce contact froid sur ma face? Très anxieux,
-j’allumai notre lanterne; je baissai les yeux, le pied levé, prêt
-à frapper, et je vis un monstrueux crapaud, un de ces fantastiques
-crapauds blancs qu’on rencontre dans le désert, qui, le ventre gonflé,
-les pattes écartées, me regardait. La vilaine bête m’avait trouvé sans
-doute sur sa route habituelle et était venue se heurter à ma figure.</p>
-
-<p>Comme vengeance, je le contraignis à fumer une cigarette. Il en est
-mort d’ailleurs. Voici comment on procède. On ouvre de force sa bouche
-étroite; on y introduit un bout du fin papier plein de tabac roulé, et
-on allume l’autre bout. L’animal suffoqué souffle de toute sa vigueur
-pour se débarrasser de cet instrument de supplice, puis, bon gré mal
-gré, il est ensuite contraint d’aspirer. Alors il souffle de nouveau,
-enflé, expirant et comique; et jusqu’au bout il faut <span class="pagenum" id="Page_120">120</span> qu’il fume,
-à moins qu’on ait pitié de lui. Il expire généralement étouffé et gros
-comme un ballon.</p>
-
-<p>Comme sport saharien on fait souvent assister les étrangers à la lutte
-d’une léfaa et d’un ouran.</p>
-
-<p>Qui de nous n’a rencontré dans le Midi tous ces pauvres petits lézards
-à queue coupée courant le long des vieux murs. On se demande d’abord
-quel est le mystère de ces queues absentes. Puis, un jour, comme on
-lisait à l’ombre d’une haie, on vit soudain une couleuvre jaillir d’une
-crevasse et s’élancer vers l’innocente et gentille bête se chauffant
-sur une pierre. Le lézard fuit, mais, plus rapide, le reptile l’a saisi
-par la queue, par sa longue queue mobile, et la moitié de ce membre
-reste entre les dents pointues de l’ennemi tandis que l’animal mutilé
-disparaît dans un trou.</p>
-
-<p>Eh bien, l’ouran, qui n’est autre chose que le crocodile de terre dont
-parle Hérodote, sorte de gros lézard du Sahara, venge sa race sur la
-terrible léfaa.</p>
-
-<p>Le combat de ces deux animaux est d’ailleurs plein d’intérêt. Il a
-lieu généralement dans une vieille caisse à savon. On y dépose <span class="pagenum" id="Page_121">121</span> le
-lézard qui se met à courir avec une singulière vitesse, cherchant à
-fuir; mais, dès qu’on a vidé dans la boîte le petit sac contenant la
-vipère, il devient immobile. Son œil seul remue très vite. Puis il
-fait quelques pas rapides, comme s’il glissait, pour se rapprocher de
-l’ennemi, et il attend. La léfaa, de son côté, considère le lézard,
-sent le danger et se prépare à la bataille; puis, d’une détente elle se
-jette sur lui. Mais il est déjà loin, filant comme une flèche, à peine
-visible dans sa course. Il attaque à son tour, revenu d’une lancée avec
-une surprenante rapidité. La léfaa s’est retournée, et tend vers lui
-sa petite gueule ouverte, prête à mordre de sa morsure foudroyante.
-Mais il a passé, frôlant le reptile qu’il regarde de nouveau, hors
-d’atteinte, de l’autre bout de la caisse.</p>
-
-<p>Et cela dure un quart d’heure, vingt minutes, parfois davantage. La
-léfaa, exaspérée, se fâche, rampe vers l’ouran qui fuit sans cesse,
-plus souple que le regard, revient, tourne, s’arrête, repart, épuise et
-affole son redoutable adversaire. Puis soudain, ayant choisi l’instant,
-il file dessus si vite qu’on aperçoit seulement la vipère convulsée,
-étranglée par la forte mâchoire triangulaire du <span class="pagenum" id="Page_122">122</span> lézard qui l’a
-saisie par le cou, derrière les oreilles, juste à la place où la
-prennent les Arabes.</p>
-
-<p>On songe, en voyant la lutte de ces petites bêtes au fond d’une caisse
-à savon, aux courses de taureaux d’Espagne dans les cirques majestueux.
-Il serait plus terrible cependant de déranger ces infimes combattants
-que d’affronter la colère beuglante de la grosse bête armée de cornes
-aiguës.</p>
-
-<p>On rencontre souvent dans le Sahara un serpent affreux à voir, long
-souvent de plus d’un mètre et pas plus gros que le petit doigt. Aux
-environs de Bou-Saada ce reptile inoffensif inspire aux Arabes une
-terreur superstitieuse. Ils prétendent qu’il perce comme une balle
-les corps les plus durs, que rien ne peut arrêter son élan dès qu’il
-aperçoit un objet brillant. Un Arabe m’a raconté que son frère avait
-été traversé par une de ces bêtes qui du même choc avait tordu
-l’étrier. Il est évident que cet homme a simplement reçu une balle
-juste au moment où il apercevait le reptile.</p>
-
-<p>Aux environs de Laghouat ce serpent n’inspire au contraire aucune
-terreur et les enfants le prennent dans leurs mains.</p>
-
-<p>La pensée de tous ces redoutables habitants <span class="pagenum" id="Page_123">123</span> du désert m’empêcha
-quelque peu de dormir sous les roseaux de Raïane-Chergui. Tout
-frôlement auprès de mes oreilles me faisait me dresser brusquement.</p>
-
-<p>Le jour baissait, je réveillai mes compagnons pour aller nous promener
-dans les dunes et tâcher de trouver quelque léfaa ou quelque poisson de
-sable.</p>
-
-<p>L’animal qu’on appelle le poisson de sable et que les Arabes nomment
-<i>dwb</i> (on prononce <i>dob</i>) est une autre sorte de gros lézard qui vit
-dans les sables, y creuse son trou, et dont la chair est assez bonne,
-dit-on. Nous avons souvent suivi ses traces sans parvenir à en trouver
-un. Dans le sable on rencontre encore un tout petit insecte dont les
-mœurs sont bien curieuses: le fourmi-lion. Il forme un entonnoir
-un peu plus large qu’une pièce de cent sous, creux en proportion, et
-il s’installe dans le fond, en embuscade. Dès qu’une bête quelconque,
-araignée, larve ou autre, glisse sur les bords rapides de sa tanière,
-il lui lance coup sur coup des décharges de sable, l’étourdit,
-l’aveugle, la force à dégringoler jusqu’au bas de la pente! Alors il
-s’en empare et la mange.</p>
-
-<p>Le fourmi-lion fut, ce jour-là, notre plus <span class="pagenum" id="Page_124">124</span> grande distraction.
-Puis le soir ramena le mouton rôti, le kous-kous et le lait aigre.
-Quand l’heure des repas approchait, je pensais souvent au café Anglais.</p>
-
-<p>Puis on se coucha sur les tapis devant les tentes, la chaleur ne
-permettant pas de rester dessous. Et nous avions, l’un devant nous,
-l’autre derrière, ces deux voisins étranges: le sable houleux comme une
-mer agitée et le sel uni comme une mer calme.</p>
-
-<p>Le lendemain on traversa les dunes. On eût dit l’Océan devenu poussière
-au milieu d’un ouragan; une tempête silencieuse de vagues énormes,
-immobiles, en sable jaune. Elles sont hautes comme des collines, ces
-vagues, inégales, différentes, soulevées tout à fait comme des flots
-déchaînés, mais plus grandes encore et striées comme de la moire. Sur
-cette mer furieuse, muette et sans mouvement, le dévorant soleil du sud
-verse sa flamme implacable et directe.</p>
-
-<p>Il faut gravir ces lames de cendre d’or, dégringoler de l’autre côté,
-gravir encore, gravir sans cesse, sans repos et sans ombre. Les chevaux
-râlent, enfoncent jusqu’aux genoux et glissent en dévalant l’autre
-versant des surprenantes collines.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_125">125</span></p>
-
-<p>Nous ne parlions plus, accablés de chaleur et desséchés de soif comme
-ce désert ardent.</p>
-
-<p>Parfois, dit-on, on est surpris dans ces vallons de sable par un
-incompréhensible phénomène que les Arabes considèrent comme un signe
-assuré de mort.</p>
-
-<p>Quelque part, près de soi, dans une direction indéterminée, un tambour
-bat, le mystérieux tambour des dunes. Il bat distinctement, tantôt
-plus vibrant, tantôt affaibli, arrêtant, puis reprenant son roulement
-fantastique.</p>
-
-<p>On ne connaît point, paraît-il, la cause de ce bruit surprenant. On
-l’attribue généralement à l’écho grossi, multiplié, démesurément enflé
-par les ondulations des dunes, d’une grêle de grains de sable emportés
-dans le vent et heurtant des touffes d’herbes sèches, car on a toujours
-remarqué que le phénomène se produit dans le voisinage de petites
-plantes brûlées par le soleil et dures comme du parchemin.</p>
-
-<p>Ce tambour ne serait donc qu’une sorte de mirage du son.</p>
-
-<p>Dès que nous fûmes sortis des dunes, nous aperçûmes trois cavaliers qui
-venaient au galop vers nous. Quand ils arrivèrent à cent pas environ,
-le premier mit pied à terre et s’approcha <span class="pagenum" id="Page_126">126</span> en boitant un peu.
-C’était un homme d’environ soixante ans, assez gros (ce qui est rare
-en ce pays), avec une dure physionomie arabe, des traits accentués,
-creusés, presque féroces. Il portait la croix de la Légion d’honneur.
-On le nommait Si Cherif ben Vhabeizzi, caïd des Oulad-Dia.</p>
-
-<p>Il nous fit un long discours d’un air furieux pour nous inviter à
-entrer sous sa tente et à prendre une collation.</p>
-
-<p>C’était la première fois que je pénétrais dans l’intérieur d’un chef
-nomade.</p>
-
-<p>Un amoncellement de riches tapis de laine frisée couvrait le sol;
-d’autres tapis étaient dressés pour cacher la toile nue; d’autres
-tendus sur nos têtes formaient un épais, un impénétrable plafond.
-Des sortes de divans, ou plutôt de trônes, étaient aussi recouverts
-d’étoffes admirables; et une cloison faite de tentures orientales,
-coupant la tente en deux moitiés égales, nous séparait de la partie
-habitée par les femmes dont nous distinguions par moments les voix
-murmurantes.</p>
-
-<p>On s’assit. Les deux fils du caïd prirent place auprès de leur
-père, qui se levait lui-même de temps en temps, disait un mot dans
-l’appartement voisin par-dessus la séparation; <span class="pagenum" id="Page_127">127</span> et une main
-invisible passait un plat fumant que le chef nous présentait aussitôt.</p>
-
-<p>On entendait jouer et crier des petits enfants auprès de leurs mères.
-Quelles étaient ces femmes? elles nous regardaient sans doute par
-d’invisibles ouvertures, mais nous ne les pûmes point voir.</p>
-
-<p>La femme arabe, en général, est petite, blanche comme du lait, avec une
-physionomie de jeune mouton. Elle n’a de pudeur que pour son visage.
-On rencontre celles du peuple allant au travail, la figure voilée avec
-soin, mais le corps couvert seulement de deux bandes de laine tombant
-l’une par devant, l’autre par derrière, et laissant voir, de profil,
-toute la personne.</p>
-
-<p>A quinze ans ces misérables, qui seraient jolies, sont déformées,
-épuisées par les dures besognes. Elles peinent du matin au soir à
-toutes les fatigues, vont chercher l’eau à plusieurs kilomètres avec un
-enfant sur le dos. Elles semblent vieilles à vingt-cinq ans.</p>
-
-<p>Leur visage, qu’on aperçoit parfois, est tatoué d’étoiles bleues sur
-le front, les joues et le menton. Le corps est épilé, par mesure de
-propreté. Il est fort rare d’apercevoir les femmes des Arabes riches.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_128">128</span></p>
-
-<p>On repartit aussitôt la collation achevée, et, le soir, nous arrivâmes
-au rocher de sel Khang-el-Melah.</p>
-
-<p>C’est une sorte de montagne grise, verte, bleue, aux reflets
-métalliques, aux croupes singulières; une montagne de sel! Des eaux
-plus salées que l’Océan s’échappent de son pied et, volatilisées par
-la chaleur folle du soleil, laissent sur le sol une écume blanche,
-pareille à la bave des flots, une mousse de sel! On ne voit plus la
-terre, cachée sous une poudre légère, comme si quelque colosse se fût
-amusé à râper ce mont pour en semer la poussière alentour; et de gros
-blocs détachés gisent dans les enfoncements, des blocs de sel!</p>
-
-<p>Sous ce rocher extraordinaire se creusent, paraît-il, des puits forts
-profonds qu’habitent des milliers de colombes.</p>
-
-<p>Le lendemain nous étions à Djelfa.</p>
-
-<p>Djelfa est une vilaine petite ville à la française, mais habitée par
-des officiers fort aimables qui en rendaient charmant le séjour.</p>
-
-<p>Après un court repos, nous nous sommes remis en route.</p>
-
-<p>Nous avons recommencé notre long voyage par les longues plaines nues.
-De temps en <span class="pagenum" id="Page_129">129</span> temps on rencontrait des troupeaux. Tantôt c’étaient
-des armées de moutons de la couleur du sable; tantôt à l’horizon se
-dessinaient des bêtes singulières que la distance faisait petites et
-qu’on eût prises, avec leur dos en bosse, leur grand cou recourbé, leur
-allure lente, pour des bandes de hauts dindons. Puis, en approchant, on
-reconnaissait des chameaux avec leur ventre gonflé des deux côtés comme
-un double ballon, comme une outre démesurée, leur ventre qui contient
-jusqu’à soixante litres d’eau. Eux aussi avaient la couleur du désert
-comme tous les êtres nés dans ces solitudes jaunes. Le lion, l’hyène,
-le chacal, le crapaud, le lézard, le scorpion, l’homme lui-même
-prennent là toutes les nuances du sol calciné, depuis le roux brûlant
-des dunes mouvantes jusqu’au gris pierreux des montagnes. Et la petite
-<ins class="correction" title="allouette">alouette</ins> des plaines est si pareille à la poussière de terre qu’on la
-voit seulement quand elle s’envole.</p>
-
-<p>De quoi vivent donc les bêtes dans ces contrées arides, car elles
-vivent?</p>
-
-<p>Pendant la saison des pluies, ces plaines se couvrent d’herbes en
-quelques semaines, puis le soleil, en quelques jours, dessèche et brûle
-cette rapide végétation. Alors ces plantes <span class="pagenum" id="Page_130">130</span> prennent elles-mêmes
-la couleur du sol; elles se cassent, s’émiettent, se répandent sur la
-terre comme une paille hachée menue et qu’on ne distingue même plus.
-Mais les troupeaux savent la trouver et s’en nourrissent. Ils vont
-devant eux, cherchant cette poudre d’herbes sèches. On dirait qu’ils
-mangent des pierres.</p>
-
-<p>Que penserait un fermier normand en face de ces singuliers pâturages?</p>
-
-<p>Puis nous avons traversé une région où on ne rencontrait même plus
-guère d’oiseaux. Les puits devenaient introuvables.</p>
-
-<p>Nous regardions passer au loin de singulières petites colonnes de
-poussière qui ont l’air d’une fumée, tantôt droites, tantôt penchées
-ou tordues, et qui courent rapidement sur le sol, hautes de quelques
-mètres, larges au sommet et minces du pied.</p>
-
-<p>Les remous de l’air, formant ventouse, soulèvent et entraînent ces
-nuées transparentes et vraiment fantastiques, qui seules mettent un
-mouvement en ces lieux lamentablement déserts.</p>
-
-<p>Cinq cents mètres en avant de notre petite troupe, un cavalier servant
-de guide nous dirigeait à travers la morne et toute droite solitude.
-Pendant dix minutes, il allait au pas, <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> immobile sur la selle,
-et chantant, en sa langue, une chanson traînante, avec ces rythmes
-étranges de là-bas. Nous imitions son allure. Puis soudain il partait
-au trot, à peine secoué, son grand bournous voltigeant, le corps
-d’aplomb, debout sur les étriers. Et nous partions derrière lui,
-jusqu’au moment où il s’arrêtait pour reprendre un train plus doux.</p>
-
-<p>Je demandai à mon voisin:</p>
-
-<p>—Comment peut-il nous conduire à travers ces espaces nus, sans points
-de repère!</p>
-
-<p>Il me répondit:</p>
-
-<p>—Quand il n’y aurait que les os des chameaux.</p>
-
-<p>En effet, de quart d’heure en quart d’heure, nous rencontrions quelque
-ossement énorme rongé par les bêtes, cuit par le soleil, tout blanc,
-tachant le sable. C’était parfois un morceau de jambe, parfois un
-morceau de mâchoire, parfois un bout de colonne vertébrale.</p>
-
-<p>—D’où viennent tous ces débris? demandai-je.</p>
-
-<p>Mon voisin répliqua:</p>
-
-<p>—Les convois laissent en route chaque animal qui ne peut plus suivre;
-et les chacals n’emportent pas tout.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_132">132</span></p>
-
-<p>Et pendant plusieurs journées nous avons continué ce voyage monotone,
-derrière le même Arabe, dans le même ordre, toujours à cheval, presque
-sans parler.</p>
-
-<p>Or, un après-midi, comme nous devions, au soir, atteindre Bou-Saada,
-j’aperçus, très loin devant nous, une masse brune, grossie d’ailleurs
-par le mirage, et dont la forme m’étonna. A notre approche, deux
-vautours s’envolèrent. C’était une charogne encore baveuse malgré la
-chaleur, vernie par le sang pourri. La poitrine seule restait, les
-membres ayant été sans doute emportés par les voraces mangeurs de morts.</p>
-
-<p>—«Nous avons des voyageurs devant nous,» dit le lieutenant.</p>
-
-<p>Quelques heures après, on entrait dans une sorte de ravin, de défilé,
-fournaise effroyable, aux rochers dentelés comme des scies, pointus,
-rageurs, révoltés, semblait-il, contre ce ciel impitoyablement féroce.
-Un autre corps gisait là. Un chacal s’enfuit qui le dévorait.</p>
-
-<p>Puis, au moment où l’on débouchait de nouveau dans une plaine, une
-masse grise, étendue devant nous, remua, et lentement, au bout d’un
-cou démesuré, je vis se dresser <span class="pagenum" id="Page_133">133</span> la tête d’un chameau agonisant.
-Il était là, sur le flanc, depuis deux ou trois jours peut-être,
-mourant de fatigue et de soif. Ses longs membres qu’on aurait dit
-brisés, inertes, mêlés, gisaient sur le sol de feu. Et lui, nous
-entendant venir, avait levé sa tête, comme un phare. Son front, rongé
-par l’inexorable soleil, n’était qu’une plaie, coulait; et son œil
-résigné nous suivit. Il ne poussa pas un gémissement, ne fit pas un
-effort pour se lever. On eût cru qu’il savait, qu’ayant déjà vu mourir
-ainsi beaucoup de ses frères dans ses longs voyages à travers les
-solitudes, il connaissait bien l’inclémence des hommes. C’était son
-tour, voilà tout. Nous passâmes.</p>
-
-<p>Or, m’étant retourné longtemps après, j’aperçus encore, dressé sur le
-sable, le grand col de la bête abandonnée regardant jusqu’à la fin
-s’enfoncer à l’horizon les derniers vivants qu’elle dût voir.</p>
-
-<p>Une heure plus tard ce fut un chien tapi contre un roc, la gueule
-ouverte, les crocs luisants, incapable de remuer une patte, l’œil
-tendu sur deux vautours qui, près de là, épluchaient leurs plumes en
-attendant sa mort. Il était tellement obsédé par la terreur des bêtes
-patientes, avides de sa chair, qu’il <span class="pagenum" id="Page_134">134</span> ne tourna pas la tête, qu’il
-ne sentit pas les pierres qu’un spahi lui lançait en passant.</p>
-
-<p>Et soudain, à la sortie d’un nouveau défilé, j’aperçus devant moi
-l’oasis.</p>
-
-<p>C’est une inoubliable apparition. On vient de traverser d’interminables
-plaines, de franchir des montagnes aiguës, pelées, calcinées, sans
-rencontrer un arbre, une plante, une feuille verte, et voici, devant
-vous, à vos pieds, une masse opaque de verdure sombre, quelque chose
-comme un lac de feuillage presque noir étendu sur le sable. Puis,
-derrière cette grande tache, le désert recommence, s’allongeant à
-l’infini jusqu’à l’insaisissable horizon où il se mêle au ciel.</p>
-
-<p>La ville descend en pente jusqu’aux jardins.</p>
-
-<p>Quelles villes, ces cités du Sahara! Une agglomération, un
-amoncellement de cubes de boue séchés au soleil. Toutes ces huttes
-carrées de fange durcie sont collées les unes contre les autres, de
-façon à laisser seulement entre leurs lignes capricieuses des espèces
-de galeries étroites, les rues, semblables à ces couloirs que trace un
-passage régulier de bêtes.</p>
-
-<p>La cité entière d’ailleurs, cette pauvre cité <span class="pagenum" id="Page_135">135</span> de terre délayée,
-fait songer à des constructions d’animaux quelconques, à des
-habitations de castors, à des travaux informes accomplis sans outils,
-avec les moyens que la nature a laissés aux créatures d’ordre inférieur.</p>
-
-<p>De place en place un palmier magnifique s’épanouit à vingt pieds du
-sol. Puis tout à coup on entre dans une forêt dont les allées sont
-enfermées entre deux hauts murs d’argile. A droite, à gauche, un peuple
-de dattiers ouvre ses larges parasols au-dessus des jardins, abritant
-de son ombre épaisse et fraîche la foule délicate des arbres fruitiers.
-Sous la protection de ces palmes géantes que le vent agite comme de
-larges éventails, poussent les vignes, les abricotiers, les figuiers,
-les grenadiers, et les légumes inestimables.</p>
-
-<p>L’eau de la rivière, gardée en de larges réservoirs, est distribuée aux
-propriétés, comme le gaz en nos pays. Une administration sévère fait le
-compte de chaque habitant, qui, au moyen de longues rigoles, dispose de
-la source pendant une ou deux heures par semaine selon l’étendue de son
-domaine.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_136">136</span></p>
-
-<p>On estime la fortune par tête de palmier. Ces arbres, gardiens de la
-vie, protecteurs des sèves, plongent sans cesse leur pied dans l’eau
-tandis que leur front baigne dans le feu.</p>
-
-<p>Le vallon de Bou-Saada qui amène la rivière aux jardins est merveilleux
-comme un paysage de rêve. Il descend, plein de dattiers, de figuiers,
-de grandes plantes magnifiques entre deux montagnes dont les sommets
-sont rouges. Tout le long du rapide cours d’eau, des femmes arabes, la
-tête voilée et les jambes découvertes, lavent leur linge en dansant
-dessus. Elles le roulent en tas dans le courant, et le battent de leurs
-pieds nus, en se balançant avec grâce.</p>
-
-<p>Le fleuve, le long de ce ravin, court et chante. En sortant de l’oasis,
-il est encore abondant; mais le désert qui l’attend, le désert jaune
-et assoiffé, le boit tout à coup, aux portes des jardins, l’engloutit
-brusquement en ses sables stériles.</p>
-
-<p>Quand on monte sur la mosquée, au coucher du soleil, pour contempler
-l’ensemble de la ville, l’aspect est des plus singuliers. Les toits
-plats et carrés forment comme une cascade de damiers de boue ou de
-mouchoirs sales. Là-dessus s’agite toute la population <span class="pagenum" id="Page_137">137</span> qui
-grimpe sur ses huttes dès que le soir vient. Dans les rues on ne voit
-personne, on n’entend rien; mais sitôt que vous découvrez l’ensemble
-des toits d’un lieu élevé, c’est un mouvement extraordinaire. On
-prépare le souper. Des grappes d’enfants en loques blanches grouillent
-dans les coins; ce paquet informe de linge sale qui représente la femme
-arabe du peuple fait cuire le kous-kous ou bien travaille à quelque
-ouvrage.</p>
-
-<p>La nuit tombe. On étend alors sur ce toit les tapis du Djebel-Amour,
-après avoir soigneusement chassé les scorpions qui pullulent dans ces
-taudis; puis toute la famille s’endort en plein air sous l’étincelant
-fourmillement des astres.</p>
-
-<p>L’oasis de Bou-Saada, bien que petite, est une des plus charmantes
-d’Algérie. On peut, aux environs, chasser la gazelle, qu’on y rencontre
-en quantité. On y trouve aussi en abondance la redoutable léfaa et même
-la hideuse tarentule aux longues pattes, dont on voit courir l’ombre
-énorme, le soir, sur les murs des cases.</p>
-
-<p>On fait en ce ksar un commerce assez considérable, parce qu’il se
-trouve un peu sur la route du Mzab.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_138">138</span></p>
-
-<p>Les Mozabites et les Juifs sont les seuls marchands, les seuls
-négociants, les seuls êtres industrieux de toute cette partie de
-l’Afrique.</p>
-
-<p>Dès qu’on avance dans le sud, la race juive se révèle sous un aspect
-hideux qui fait comprendre la haine féroce de certains peuples contre
-ces gens, et même les massacres récents. Les Juifs d’Europe, les Juifs
-d’Alger, les Juifs que nous connaissons, que nous coudoyons chaque
-jour, nos voisins et nos amis, sont des hommes du monde, instruits,
-intelligents, souvent charmants. Et nous nous indignons violemment
-quand nous apprenons que les habitants de quelque petite ville inconnue
-et lointaine ont égorgé et noyé quelques centaines d’enfants d’Israël.
-Je ne m’étonne plus aujourd’hui; car nos Juifs ne ressemblent guère aux
-Juifs de là-bas.</p>
-
-<p>A Bou-Saada, on les voit accroupis en des tanières immondes, bouffis
-de graisse, sordides et guettant l’Arabe comme une araignée guette la
-mouche. Ils l’appellent, essayent de lui prêter cent sous contre un
-billet qu’il signera. L’homme sait le danger, hésite, ne veut pas. Mais
-le désir de boire et d’autres désirs encore le tiraillent. Cent sous
-représentent pour lui tant de jouissances!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_139">139</span></p>
-
-<p>Il cède enfin, prend la pièce d’argent, et signe le papier graisseux.</p>
-
-<p>Au bout de trois mois il devra dix francs, cent francs au bout d’un
-an, deux cents francs au bout de trois ans. Alors le Juif fait vendre
-sa terre, s’il en a une, ou, sinon, son chameau, son cheval, son
-bourricot, tout ce qu’il possède enfin.</p>
-
-<p>Les chefs, Caïds, Aghas ou Bach’agas tombent également dans les griffes
-de ces rapaces qui sont le fléau, la plaie saignante de notre colonie,
-le grand obstacle à la civilisation et au bien-être de l’Arabe.</p>
-
-<p>Quand une colonne française va razzier quelque tribu rebelle, une nuée
-de Juifs la suit, achetant à vil prix le butin qu’ils revendent aux
-Arabes dès que le corps d’armée s’est éloigné.</p>
-
-<p>Si l’on saisit, par exemple, six mille moutons dans une contrée, que
-faire de ces bêtes? Les conduire aux villes? Elles mourraient en
-route, car comment les nourrir, les faire boire pendant les deux ou
-trois cents kilomètres de terre nue qu’on devra traverser? Et puis il
-faudrait, pour emmener et garder un pareil convoi, deux fois plus de
-troupes que n’en compte la colonne.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_140">140</span></p>
-
-<p>Alors les tuer? Quel massacre et quelle perte! Et puis les Juifs sont
-là qui demandent à acheter, à deux francs l’un, des moutons qui en
-valent vingt. Enfin le trésor gagnera toujours douze mille francs. On
-les leur cède.</p>
-
-<p>Huit jours plus tard les premiers propriétaires ont repris à trois
-francs par tête leurs moutons. La vengeance française ne coûte pas cher.</p>
-
-<p>Le Juif est maître de tout le sud de l’Algérie. Il n’est guère d’Arabe
-en effet qui n’ait une dette, car l’Arabe n’aime pas rendre. Il préfère
-renouveler son billet à cent ou deux cents pour cent. Il se croit
-toujours sauvé quand il gagne du temps. Il faudrait une loi spéciale
-pour modifier cette déplorable situation.</p>
-
-<p>Le Juif, d’ailleurs, dans tout le Sud, ne pratique guère que l’usure,
-par tous les moyens aussi déloyaux que possible, et les véritables
-commerçants sont les Mozabites.</p>
-
-<p>Quand on arrive dans un village quelconque du Sahara, on remarque
-aussitôt toute une race particulière d’hommes qui se sont emparés
-des affaires du pays. Eux seuls ont les boutiques; ils tiennent les
-marchandises d’Europe et celles de l’industrie locale; ils <span class="pagenum" id="Page_141">141</span> sont
-intelligents, actifs, commerçants dans l’âme. Ce sont les Beni-Mzab ou
-Mozabites. On les a surnommés «les Juifs du désert».</p>
-
-<p>L’Arabe, le véritable Arabe, l’homme de la tente, pour qui tout travail
-est déshonorant, méprise le Mozabite commerçant; mais il vient à
-époques fixes s’approvisionner dans son magasin; il lui confie les
-objets précieux qu’il ne peut garder dans sa vie errante. Une espèce de
-pacte constant est établi entre eux.</p>
-
-<p>Les Mozabites ont donc accaparé tout le commerce de l’Afrique du Nord.
-On les trouve autant dans nos villes que dans les villages sahariens.
-Puis, sa fortune faite, le marchand retourne au Mzab, où il doit subir
-une sorte de purification avant de reprendre ses droits politiques.</p>
-
-<p>Ces Arabes, qu’on reconnaît à leur taille, plus petite et plus trapue
-que celle des autres peuplades, à leur face souvent plate et fort
-large, à leurs fortes lèvres et à leur œil généralement enfoncé sous
-un sourcil droit et très fourni, sont des schismatiques musulmans.
-Ils appartiennent à une des trois sectes dissidentes de l’Afrique du
-Nord, et semblent à certains savants être les descendants actuels des
-derniers sectaires du kharedjisime.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_142">142</span></p>
-
-<p>Le pays de ces hommes est peut-être le plus étrange de la terre
-d’Afrique.</p>
-
-<p>Leurs pères, chassés de Syrie par les armes du Prophète, vinrent
-habiter dans le Djebel-Nefoussa, à l’ouest de Tripoli de Barbarie.</p>
-
-<p>Mais, repoussés successivement de tous les points où ils s’établirent,
-jalousés partout à cause de leur intelligence et de leur industrie,
-suspectés aussi en raison de leur hétérodoxie, ils s’arrêtèrent enfin
-dans la contrée la plus aride, la plus brûlante, la plus affreuse de
-toutes. On l’appelle en arabe Hammada (échauffée) et Chebka (filet)
-parce qu’elle ressemble à un immense filet de rochers et de rocailles
-noires.</p>
-
-<p>Le pays des Mozabites est situé à cent cinquante kilomètres environ de
-Laghouat.</p>
-
-<p>Voici comment M. le commandant Coÿne, l’homme qui connaît le mieux tout
-le sud de l’Algérie, décrit son arrivée au Mzab dans une brochure des
-plus intéressantes:</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«A peu près au centre de la Chebka se trouve une sorte de cirque
- formé par une ceinture de roches calcaires très luisantes et à
- pentes très raides sur l’intérieur. Il est ouvert au nord-ouest et
- au sud-est, par deux <span class="pagenum" id="Page_143">143</span> tranchées qui laissent passer l’Oued-Mzab.
- Ce cirque, d’environ dix-huit kilomètres de long sur une largeur de
- deux kilomètres au plus, renferme cinq des villes de la confédération
- du Mzab, et les terrains que cultivent exclusivement en jardins les
- habitants de cette vallée.</p>
-
- <p>«Vue de l’extérieur et du côté du nord et de l’est, cette ceinture de
- rochers offre l’aspect d’une agglomération de koubbas étagées, les
- unes au-dessus des autres, sans aucune espèce d’ordre; on dirait d’une
- immense nécropole arabe. La nature elle-même paraît morte. Là, aucune
- trace de végétation ne repose l’œil, les oiseaux de proie eux-mêmes
- semblent fuir ces régions désolées. Seuls les rayons d’un implacable
- soleil se reflètent sur ces murailles de rochers d’un blanc grisâtre et
- produisent, par les ombres qu’ils portent, des dessins fantastiques.</p>
-
- <p>«Aussi quel n’est pas l’étonnement, je dirai même l’enthousiasme du
- voyageur lorsque, arrivé sur la crête de cette ligne de rochers, il
- découvre dans l’intérieur du cirque cinq villes populeuses entourées de
- jardins d’une végétation luxuriante, se découpant en vert sombre sur
- les fonds rougeâtres du lit de l’oued Mzab.</p>
-
- <p><span class="pagenum" id="Page_144">144</span></p>
-
- <p>«Autour de lui, le désert dénudé, la mort; à ses pieds, la vie et les
- preuves évidentes d’une civilisation avancée.»</p>
-</div>
-
-<p>Le Mzab est une république, ou plutôt une commune dans le genre de
-celle que tentèrent d’établir les révolutionnaires parisiens en 1871.</p>
-
-<p>Personne au Mzab n’a le droit de rester inactif; et l’enfant, dès
-qu’il peut marcher et porter quelque chose, aide son père à l’arrosage
-des jardins, qui forme la constante et la plus grande occupation des
-habitants. Du matin au soir, le mulet ou le chameau tire, dans le
-seau de cuir, l’eau déversée ensuite dans une rigole ingénieusement
-organisée de façon que pas une goutte du précieux liquide ne soit
-perdue.</p>
-
-<p>Le Mzab compte en outre un grand nombre de barrages pour emmagasiner
-les pluies. Il est donc infiniment plus avancé que notre Algérie.</p>
-
-<p>La pluie! c’est le bonheur, l’aisance assurée, la récolte sauvée pour
-le Mozabite; aussi, dès qu’elle tombe, une espèce de folie s’empare
-des habitants. Ils sortent par les rues, tirent des coups de fusil,
-chantent, courent aux jardins, à la rivière qui se remet à couler, <span class="pagenum" id="Page_145">145</span>
-et aux digues, dont l’entretien est assuré par chaque citoyen. Dès
-qu’une digue est menacée, tout le monde doit s’y porter.</p>
-
-<p>Et ces gens-là, par leur travail constant, leur industrie et leur
-sagesse, ont fait de la partie la plus sauvage et la plus désolée
-du Sahara un pays vivant, planté, cultivé, où sept villes prospères
-s’étalent au soleil. Aussi le Mozabite est-il jaloux de sa patrie, il
-en défend autant que possible l’entrée aux Européens. Dans certaines
-villes, comme Beni-Isguem, nul étranger n’a le droit de coucher, même
-une seule nuit.</p>
-
-<p>La police est faite par tout le monde. Personne ne refuserait de
-prêter main-forte en cas de besoin. Il n’y a en ce pays ni pauvres ni
-mendiants. Les nécessiteux sont nourris par leur fraction.</p>
-
-<p>Presque tout le monde sait lire et écrire.</p>
-
-<p>On voit partout des écoles, des établissements communaux considérables.
-Et beaucoup de Mozabites, après avoir passé quelque temps dans
-nos villes, reviennent chez eux sachant le français, l’italien et
-l’espagnol.</p>
-
-<p>La brochure du commandant Coÿne contient sur ce curieux petit peuple un
-nombre infini de surprenants détails.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_146">146</span></p>
-
-<p>A Bou-Saada, comme dans toutes les oasis et toutes les villes, ce
-sont les Mozabites qui font le commerce, les échanges, tiennent des
-boutiques de toute espèce et se livrent à toutes les professions.</p>
-
-<p>Après quatre jours passés dans cette petite cité saharienne, je suis
-reparti pour la côte.</p>
-
-<p>Les montagnes qu’on rencontre en se dirigeant vers le littoral ont un
-singulier aspect. Elles ressemblent à de monstrueux châteaux forts qui
-auraient des kilomètres de créneaux. Elles sont régulières, carrées,
-entaillées d’une façon mathématique. La plus haute est plate et paraît
-inaccessible. Sa forme l’a fait surnommer: «le Billard». Peu de temps
-avant mon arrivée, deux officiers avaient pu l’escalader pour la
-première fois. Ils ont trouvé sur le sommet deux énormes citernes
-romaines.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_8">LA KABYLIE.—BOUGIE.</h2>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">N</span><span class="smcap">ous</span> voici dans la partie la plus riche et la plus peuplée de
-l’Algérie. Le pays des Kabyles est montagneux, couvert de forêts et de
-champs.</p>
-
-<p>En sortant d’Aumale, on descend vers la grande vallée du Sahel.</p>
-
-<p>Là-bas se dresse une immense montagne, le Djurjura. Ses plus hauts pics
-sont gris comme s’ils étaient couverts de cendres.</p>
-
-<p>Partout, sur les sommets moins élevés, on aperçoit des villages qui,
-de loin, ont l’air de tas de pierres blanches. D’autres demeurent
-accrochés sur les pentes. Dans toute cette contrée fertile, la lutte
-est terrible entre l’Européen <span class="pagenum" id="Page_148">148</span> et l’indigène pour la possession du
-sol.</p>
-
-<p>La Kabylie est plus peuplée que le département le plus peuplé de
-France. Le Kabyle n’est pas nomade, mais sédentaire et travailleur. Or,
-l’Algérien n’a pas d’autre préoccupation que de le dépouiller.</p>
-
-<p>Voici les différents systèmes employés pour chasser et spolier les
-misérables propriétaires indigènes.</p>
-
-<p>Un particulier quelconque, quittant la France, va demander au bureau
-chargé de la répartition des terrains une concession en Algérie. On
-lui présente un chapeau avec des papiers dedans, et il tire un numéro
-correspondant à un lot de terre. Ce lot, désormais, lui appartient.</p>
-
-<p>Il part. Il trouve là-bas, dans un village indigène, toute une famille
-installée sur la concession qu’on lui a désignée. Cette famille a
-défriché, mis en rapport ce bien sur lequel elle vit. Elle ne possède
-rien autre chose. L’étranger l’expulse. Elle s’en va, résignée, puisque
-<i>c’est la loi française</i>. Mais ces gens, sans ressources désormais,
-gagnent le désert et deviennent des révoltés.</p>
-
-<p>D’autres fois, on s’entend. Le colon européen, <span class="pagenum" id="Page_149">149</span> effrayé par la
-chaleur et l’aspect du pays, entre en pourparlers avec le Kabyle, qui
-devient son fermier.</p>
-
-<p>Et l’indigène, resté sur <i>sa</i> terre, envoie, bon an mal an, mille,
-quinze cents ou deux mille francs à l’Européen retourné en France.</p>
-
-<p>Cela équivaut à une concession de bureau de tabac.</p>
-
-<p>Autre méthode.</p>
-
-<p>La Chambre vote un crédit de quarante ou cinquante millions destinés à
-la colonisation de l’Algérie.</p>
-
-<p>Que va-t-on faire de cet argent? Sans doute on construira des barrages,
-on boisera les sommets pour retenir l’eau, on s’efforcera de rendre
-fertiles les plaines stériles?</p>
-
-<p>Nullement. On exproprie l’Arabe. Or, en Kabylie, la terre a acquis
-une valeur considérable. Elle atteint dans les meilleurs endroits
-<span class="smcap">SEIZE CENTS FRANCS L’HECTARE</span> et elle se vend communément huit
-cents francs. Les Kabyles, propriétaires, vivent tranquilles sur leurs
-exploitations. Riches, ils ne se révoltent pas; ils ne demandent qu’à
-rester en paix.</p>
-
-<p>Qu’arrive-t-il? on dispose de cinquante millions. La Kabylie est le
-plus beau pays <span class="pagenum" id="Page_150">150</span> d’Algérie. Eh bien, on exproprie les Kabyles au
-profit de colons inconnus.</p>
-
-<p>Mais comment les exproprie-t-on? On leur paye <span class="smcap">QUARANTE FRANCS</span>
-l’hectare qui vaut au minimum <span class="smcap">HUIT CENTS FRANCS</span>.</p>
-
-<p>Et le chef de famille s’en va sans rien dire (c’est la loi) n’importe
-où, avec son monde, les hommes désœuvrés, les femmes et les enfants.</p>
-
-<p>Ce peuple n’est point commerçant ni industriel, il n’est que
-cultivateur.</p>
-
-<p>Donc, la famille vit tant qu’il reste quelque chose de la somme
-dérisoire qu’on lui a donnée. Puis la misère arrive. Les hommes
-prennent le fusil et suivent un Bou-Amama quelconque pour prouver une
-fois de plus que l’Algérie ne peut être gouvernée que par un militaire.</p>
-
-<p>On se dit: Nous laissons l’indigène dans les parties fertiles tant que
-nous manquons d’Européens; puis, quand il en vient, nous exproprions
-le premier occupant.—Très bien. Mais, quand vous n’aurez plus de
-parties fertiles, que ferez-vous?—Nous fertiliserons, parbleu!—Eh
-bien, pourquoi ne fertilisez-vous pas tout de suite, puisque vous avez
-cinquante millions?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_151">151</span></p>
-
-<p>Comment! vous voyez des compagnies particulières créer des barrages
-gigantesques pour donner de l’eau à des régions entières; vous savez,
-par les travaux remarquables d’ingénieurs de talent, qu’il suffirait de
-boiser certains sommets pour gagner à l’agriculture des lieues de pays
-qui s’étendent au-dessous, et vous ne trouvez pas d’autre moyen que
-celui d’expulser les Kabyles!</p>
-
-<p>Il est juste d’ajouter qu’une fois le Tell franchi, la terre devient
-nue, aride, presque impossible à cultiver. Seul, l’Arabe, qui se
-nourrit avec deux poignées de farine par jour et quelques figues, peut
-subsister dans ces contrées desséchées. L’Européen n’y trouve pas sa
-vie. Il ne reste donc en réalité que des espaces restreints pour y
-installer des colons, à moins de..... chasser l’indigène. Ce qu’on fait.</p>
-
-<p>En somme, à part les heureux propriétaires de la plaine de la Mitidja,
-ceux qui ont obtenu des terres en Kabylie par un des procédés que je
-viens d’indiquer, et, en général, à part tous ceux qui sont installés
-le long de la mer, dans l’étroite bande de terre que l’Atlas délimite,
-les colons crient misère. Et l’Algérie ne peut plus recevoir qu’un
-nombre assez <span class="pagenum" id="Page_152">152</span> faible d’étrangers. Elle ne les nourrirait pas.</p>
-
-<p>Cette colonie, d’ailleurs, est infiniment difficile à administrer pour
-des raisons aisées à comprendre.</p>
-
-<p>Grande comme un royaume d’Europe, l’Algérie est formée de régions très
-diverses, habitées par des populations essentiellement différentes.
-Voilà ce qu’aucun gouvernement n’a paru comprendre jusqu’ici.</p>
-
-<p>Il faut une connaissance approfondie de chaque contrée pour prétendre
-la gouverner, car chacune a besoin de lois, de règlements, de
-dispositions et de précautions totalement opposés. Or, le gouverneur,
-quel qu’il soit, ignore fatalement et absolument toutes ces questions
-de détail et de mœurs; il ne peut donc que s’en rapporter aux
-administrateurs qui le représentent.</p>
-
-<p>Quels sont ces administrateurs? Des colons? Des gens élevés dans le
-pays, au courant de tous ses besoins? Nullement! Ce sont simplement les
-petits jeunes gens venus de Paris à la suite du vice-roi.</p>
-
-<p>Voilà donc un de ces jeunes ignorants administrant cinquante ou cent
-mille hommes. Il fait sottise sur sottise et ruine le pays. C’est
-naturel.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_153">153</span></p>
-
-<p>Il existe des exceptions. Parfois le délégué tout-puissant du
-gouverneur travaille, cherche à s’instruire et à comprendre. Il lui
-faudrait dix ans pour se mettre un peu au courant. Au bout de six mois,
-on le change. On l’envoie, pour des raisons de famille, de convenances
-personnelles ou autres, de la frontière de Tunis à la frontière du
-Maroc; et là il se remet aussitôt à administrer avec les mêmes moyens
-qu’il employait là-bas, confiant dans son commencement d’expérience,
-appliquant à ces populations essentiellement différentes les mêmes
-règlements et les mêmes procédés.</p>
-
-<p>Ce n’est donc pas un bon gouverneur qu’il faut avant tout, mais un bon
-entourage du gouverneur.</p>
-
-<p>On a tenté, pour remédier à ce déplorable état de choses, à ces
-désastreuses coutumes, de créer une école d’administration, où les
-principes élémentaires, indispensables pour conduire ce pays, seraient
-inculqués à toute une classe de jeunes gens. On échoua. L’entourage de
-M. Albert Grévy fit avorter ce projet. Le favoritisme, encore une fois,
-eut la victoire.</p>
-
-<p>Le personnel des administrateurs est donc <span class="pagenum" id="Page_154">154</span> recruté de la plus
-singulière façon. On y trouve aussi, il est vrai, quelques hommes
-intelligents et travailleurs. Enfin le gouvernement, à court de
-candidats capables, fait des avances aux anciens officiers des bureaux
-arabes. Ceux-là connaissent au moins fort bien les indigènes; mais il
-est difficile d’admettre que leur changement de costume ait changé
-immédiatement leurs principes d’administration; et il ne faut pas
-alors les chasser avec fureur quand ils portent l’uniforme, pour les
-reprendre aussitôt qu’ils ont revêtu la redingote.</p>
-
-<p>Puisque je me suis laissé aller à toucher à ce sujet difficile de
-l’administration de l’Algérie, je veux dire encore quelques mots
-d’une question capitale dont la solution devrait être rapide: c’est
-la question des grands chefs indigènes, qui sont en réalité les seuls
-administrateurs, les administrateurs tout-puissants de toute la partie
-de notre colonie comprise entre le Tell et le désert.</p>
-
-<p>Au début de l’occupation française, on a investi, sous le titre d’Aghas
-ou de Bach-Aghas, les chefs qui offraient le plus de garanties de
-fidélité, d’une autorité fort étendue sur les tribus de toute une
-partie du territoire. <span class="pagenum" id="Page_155">155</span> Notre action aurait été impuissante; nous y
-avons substitué celle des chefs arabes gagnés à notre cause, en nous
-résignant d’avance aux trahisons possibles; et elles furent assez
-fréquentes. La mesure était sage, politique; elle a donné, en somme,
-d’excellents résultats. Certains Aghas nous ont rendu des services
-considérables, et, grâce à eux, la vie de plusieurs milliers peut-être
-de soldats français a été épargnée.</p>
-
-<p>Mais de ce qu’une mesure a été excellente à un moment donné, il ne
-s’ensuit pas qu’elle demeure parfaite, malgré toutes les modifications
-que le temps apporte dans un pays en voie de colonisation.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, la présence parmi les tribus de ces potentats, seuls
-respectés, seuls obéis, est une cause de danger permanent pour nous,
-et un obstacle insurmontable à la civilisation des Arabes. Cependant,
-le parti militaire semble défendre énergiquement le système des chefs
-indigènes contre les tendances à les supprimer du parti civil.</p>
-
-<p>Je ne pourrais traiter cette grave question; mais il suffit d’accomplir
-l’excursion que j’ai faite dans les tribus pour apercevoir clairement
-les énormes inconvénients de la situation <span class="pagenum" id="Page_156">156</span> actuelle. Je veux
-simplement citer quelques faits.</p>
-
-<p>C’est presque uniquement à l’agha de Saïda qu’est due la longue
-résistance de Bou-Amama.</p>
-
-<p>Dans le début de l’insurrection, cet agha allait rejoindre la colonne
-française avec ses goums. Il rencontra en route les Trafis, mandés dans
-la même intention, et il se joignit à eux.</p>
-
-<p>Mais l’agha de Saïda est chargé de dettes qu’il ne peut payer. Or,
-l’idée lui vint sans doute, pendant la nuit, de faire une razzia, car,
-réunissant son goum, il se précipita sur les Trafis. Ceux-ci, battus
-dans la première attaque, reprirent l’avantage; et l’agha de Saïda fut
-contraint de fuir avec ses hommes.</p>
-
-<p>Or, comme l’agha de Saïda est notre allié, notre ami, notre lieutenant,
-comme il représente l’autorité française, les Trafis se persuadèrent
-que nous avions la main dans l’affaire, et, au lieu de rejoindre le
-camp français, ils firent défection et allèrent immédiatement trouver
-Bou-Amama qu’ils ne quittèrent plus et dont ils constituèrent la
-principale force.</p>
-
-<p>L’exemple est caractéristique, n’est-ce pas? Et l’agha de Saïda est
-resté notre fidèle ami. Il marche sous nos drapeaux!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_157">157</span></p>
-
-<p>On cite, d’un autre côté, un célèbre agha que nos chefs militaires
-traitent avec la plus grande considération, parce que son influence est
-considérable, prédominante sur un grand nombre de tribus.</p>
-
-<p>Tantôt il nous aide, tantôt il nous trahit, selon son avantage. Allié
-ouvertement aux Français, dont il tient son autorité, il favorise
-secrètement toutes les insurrections. Il est vrai de dire qu’il lâche
-indifféremment l’un ou l’autre parti sitôt qu’il s’agit de piller.</p>
-
-<p>Après avoir pris une part indéniable à l’assassinat du colonel
-Beauprêtre, le voici aujourd’hui qui marche avec nous. Mais on le
-soupçonne fortement d’avoir participé à beaucoup des mécomptes que nous
-avons subis.</p>
-
-<p>Notre inébranlable allié, l’agha de Frenda, nous a maintes fois
-prévenus du double jeu de ce potentat. Nous avons fermé l’oreille,
-parce qu’il rend à l’autorité militaire des services intéressés, quitte
-à en rendre d’autres à nos ennemis.</p>
-
-<p>Cette situation particulière, la protection ouverte dont nous couvrons
-ce chef, lui assure l’impunité pour une multitude de forfaits qu’il
-commet journellement.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_158">158</span></p>
-
-<p>Voici ce qui se passe.</p>
-
-<p>Les Arabes, par toute l’Algérie, se volent les uns les autres. Il n’est
-point de nuit où on ne nous signale vingt chameaux volés à droite,
-cent moutons à gauche, des bœufs enlevés auprès de Biskra, des
-chevaux auprès de Djelfa. Les voleurs restent toujours introuvables.
-Et pourtant il n’est pas un officier de bureau arabe qui ignore où
-va le bétail volé! Il va chez cet agha qui sert de recéleur à tous
-les bandits du désert. Les bêtes enlevées sont mêlées à ses immenses
-troupeaux; il en garde une partie pour prix de sa complaisance, et rend
-les autres au bout d’un certain temps, lorsque le danger de poursuites
-est passé.</p>
-
-<p>Personne, dans le Sud, n’ignore cette situation.</p>
-
-<p>Mais on a besoin de cet homme, à qui on a laissé prendre une immense
-influence, augmentée chaque jour par l’aide qu’il donne à tous les
-maraudeurs; et on ferme les yeux.</p>
-
-<p>Aussi ce chef est-il incalculablement riche, tandis que l’agha de
-Djelfa, par exemple, s’est en partie ruiné à servir les intérêts de la
-colonisation, en créant des fermes, en défrichant, etc.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_159">159</span></p>
-
-<p>Maintenant, en dehors de cet ordre de faits, une foule d’autres
-inconvénients plus graves encore résultent de la présence dans les
-tribus de ces potentats indigènes. Pour bien s’en rendre compte, il
-faut avoir une notion exacte de l’Algérie actuelle.</p>
-
-<p>Le territoire et la population de notre colonie sont divisés d’une
-façon très nette.</p>
-
-<p>Il y a d’abord les villes du littoral, qui n’ont guère plus de
-relations avec l’intérieur de l’Algérie que n’en ont les villes de
-France elles-mêmes avec cette colonie.</p>
-
-<p>Les habitants des villes algériennes de la côte sont essentiellement
-sédentaires; ils ne font que ressentir le contre-coup des événements
-qui se passent dans l’intérieur, mais leur action sur le territoire
-arabe est nulle absolument.</p>
-
-<p>La seconde zone, le Tell, est en partie occupée par les colons
-européens. Or, le colon ne voit dans l’Arabe que l’ennemi à qui il faut
-disputer la terre. Il le hait instinctivement, le poursuit sans cesse
-et le dépouille quand il peut. L’Arabe le lui rend.</p>
-
-<p>L’hostilité guerroyante des Arabes et des colons empêche donc que ces
-derniers aient aucune action civilisatrice sur les premiers. <span class="pagenum" id="Page_160">160</span> Dans
-cette région, il n’y a encore que demi-mal. L’élément européen tendant
-sans cesse à éliminer l’élément indigène, il ne faudra pas une période
-de temps bien longue pour que l’Arabe, ruiné ou dépossédé, se réfugie
-plus au sud.</p>
-
-<p>Or, il est indispensable que ces voisins vaincus restent toujours
-tranquilles. Pour cela, il faut que notre autorité s’exerce chez eux
-à tous les instants, que notre action soit incessante, et surtout que
-notre influence prédomine.</p>
-
-<p>Que se passe-t-il aujourd’hui?</p>
-
-<p>Les tribus, égrenées sur un immense espace de pays, ne reçoivent jamais
-la visite d’Européens. Seuls, les officiers des bureaux font de temps
-en temps une tournée d’inspection, et se contentent de demander aux
-caïds ce qui se passe dans la tribu.</p>
-
-<p>Mais le caïd est placé sous l’autorité du chef indigène, l’agha ou
-le bach-agha. Si ce chef est de grande tente, d’une illustre famille
-respectée au désert, son influence alors est illimitée. Tous les caïds
-lui obéissent comme ils auraient fait avant l’occupation française;
-et rien de ce qui se passe ne parvient jamais à la connaissance de
-l’autorité militaire.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_161">161</span></p>
-
-<p>La tribu est alors un monde fermé par le respect et la crainte de
-l’agha qui, continuant les traditions de ses ancêtres, exerce des
-exactions de toute sorte sur les Arabes ses sujets. Il est maître, se
-fait donner ce qui lui plaît, tantôt cent moutons, tantôt deux cents,
-se comporte enfin comme un petit tyran; et, comme il tient de nous
-son autorité, c’est la continuation de l’ancien régime arabe sous le
-gouvernement français, le vol hiérarchique, etc., sans compter que nous
-ne sommes rien, et que nous ignorons tout à fait l’état du pays.</p>
-
-<p>C’est uniquement à cette situation que nous devons le peu de soupçons
-que nous avons toujours des révoltes, jusqu’au moment où elles éclatent.</p>
-
-<p>Donc, la présence des grands chefs indigènes recule indéfiniment
-l’influence réelle et directe de l’autorité française sur les tribus,
-qui restent pour nous un monde fermé.</p>
-
-<p>Le remède? Le voici. Presque tous ces chefs, sauf deux ou trois, ont
-besoin d’argent. Il faut leur donner dix, vingt, trente mille livres
-de rente en raison de leur influence et des services qu’ils nous ont
-rendus jadis, et les contraindre à vivre soit à Alger, soit dans une
-<span class="pagenum" id="Page_162">162</span> autre ville du littoral. Certains militaires prétendent qu’une
-insurrection suivrait cette mesure. Ils ont leurs raisons... connues.
-D’autres officiers, vivant dans l’intérieur, affirment au contraire que
-ce serait l’apaisement.</p>
-
-<p>Ce n’est pas tout. Il faudrait remplacer ces hommes par des
-fonctionnaires civils, vivant constamment dans les tribus et exerçant
-sur les caïds une autorité directe. De cette façon, la civilisation,
-peu à peu, pourrait pénétrer dans ces contrées, une fois ce grand
-obstacle écarté.</p>
-
-<p>Mais les réformes utiles sont longues à venir, en Algérie comme en
-France.</p>
-
-<p>J’ai eu, en traversant la Kabylie, une preuve de la complète
-impuissance de notre action même dans les tribus qui vivent au milieu
-des Européens.</p>
-
-<p>J’allais vers la mer, en suivant la longue vallée qui conduit de
-Beni-Mansour à Bougie. Devant nous, au loin, un nuage épais et
-singulier fermait l’horizon. Sur nos têtes le ciel était de ce bleu
-laiteux, qu’il prend l’été, dans ces chaudes contrées; mais, là-bas,
-une nuée brune à reflets jaunes, qui ne semblait être ni un orage, ni
-un brouillard, ni une de ces épaisses tempêtes de sable qui passent
-avec la <span class="pagenum" id="Page_163">163</span> furie d’un ouragan, ensevelissait dans son ombre grise
-le pays entier. Cette nue opaque, lourde, presque noire à son pied et
-plus légère dans les hauteurs du ciel, barrait, comme un mur, la large
-vallée. Puis, on crut tout à coup sentir dans l’air immobile une vague
-odeur de bois brûlé. Mais quel incendie géant aurait pu produire cette
-montagne de fumée?</p>
-
-<p>C’était de la fumée en effet. Toutes les forêts kabyles avaient pris
-feu.</p>
-
-<p>Bientôt on entra dans ces demi-ténèbres suffocantes. On ne voyait plus
-rien à cent mètres devant soi. Les chevaux soufflaient fortement. Le
-soir semblait venu et une brise insensible, une de ces brises lentes
-qui remuent à peine les feuilles, poussait vers la mer cette nuit
-flottante.</p>
-
-<p>On attendit deux heures dans un village pour avoir des nouvelles;
-puis notre petite voiture se remit en route, alors que la vraie nuit
-s’était, à son tour, étendue sur la terre.</p>
-
-<p>Une lueur confuse, lointaine encore, éclairait le ciel comme un
-météore. Elle grandissait, grandissait, se dressait devant l’horizon,
-plutôt sanglante que brillante. Mais soudain, à un brusque détour de
-la vallée, je <span class="pagenum" id="Page_164">164</span> me crus en face d’une ville immense, illuminée.
-C’était une montagne entière, brûlée déjà, avec toutes les broussailles
-refroidies, tandis que les troncs des chênes et des oliviers restaient
-incandescents, charbons énormes, debout par milliers, ne fumant déjà
-plus, mais pareils à des foules de lumières colossales, alignées ou
-éparses, figurant des boulevards démesurés, des places, des rues
-tortueuses, le hasard, l’emmêlement ou l’ordre qu’on remarque quand on
-voit de loin une cité éclairée dans la nuit.</p>
-
-<p>A mesure qu’on allait, on se rapprochait du grand foyer, et la clarté
-devenait éclatante. Pendant cette seule journée la flamme avait
-parcouru vingt kilomètres de bois.</p>
-
-<p>Quand je découvris la ligne embrasée, je demeurai épouvanté et ravi
-devant le plus terrible et le plus saisissant spectacle que j’aie
-encore vu. L’incendie, comme un flot, marchait sur une largeur
-incalculable. Il rasait le pays, avançait sans cesse, et très vite.
-Les broussailles flambaient, s’éteignaient. Pareils à des torches, les
-grands arbres brûlaient lentement, agitant de hauts panaches de feu,
-tandis que la courte flamme des taillis galopait en avant.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_165">165</span></p>
-
-<p>Toute la nuit nous avons suivi le monstrueux brasier. Au jour levant
-nous atteignions la mer.</p>
-
-<p>Enfermé par une ceinture de montagnes bizarres, aux crêtes dentelées,
-étranges et charmantes, aux flancs boisés, le golfe de Bougie, bleu
-d’un bleu crémeux et clair cependant, d’une incroyable transparence,
-s’arrondit sous le ciel d’azur, d’un azur immuable qu’on dirait figé.</p>
-
-<p>Au bout de la côte, à gauche, sur la pente rapide du mont, dans une
-nappe de verdure, la ville dégringole vers la mer comme un ruisseau de
-maisons blanches.</p>
-
-<p>Elle donne, quand on y pénètre, l’impression d’une de ces mignonnes
-et invraisemblables cités d’opéra dont on rêve parfois en des
-hallucinations de pays invraisemblables.</p>
-
-<p>Elle a des maisons mauresques, des maisons françaises et des ruines
-partout, de ces ruines qu’on voit au premier plan des décors, en face
-d’un palais de carton.</p>
-
-<p>En arrivant, debout près de la mer, sur le quai où abordent les
-transatlantiques, où sont attachés ces bateaux pêcheurs de là-bas,
-dont la voile a l’air d’une aile, au milieu d’un vrai <span class="pagenum" id="Page_166">166</span> paysage
-de féerie, on rencontre un débris si magnifique qu’il ne semble pas
-naturel. C’est la vieille porte Sarrasine, envahie de lierre.</p>
-
-<p>Et dans les bois montueux autour de la cité, partout des ruines, des
-pans de murailles romaines, des morceaux de monuments sarrasins, des
-restes de constructions arabes.</p>
-
-<p>Le jour s’écoula, tranquille et brûlant, puis la nuit vint. Alors on
-eut tout autour du golfe une vision surprenante. A mesure que les
-ombres s’épaississaient, une autre lueur que celle du jour envahissait
-l’horizon. L’incendie, comme une armée assiégeante, enfermait la ville,
-se resserrait autour d’elle. Des foyers nouveaux, allumés par les
-Kabyles, apparaissaient coup sur coup, reflétés merveilleusement dans
-les eaux calmes du vaste bassin qu’entouraient les côtes embrasées. Le
-feu, tantôt avait l’air d’une guirlande de lanternes vénitiennes, d’un
-serpent aux anneaux de flamme se tordant et rampant sur les ondulations
-de la montagne, tantôt il jaillissait comme une éruption de volcan,
-avec un centre éclatant et un immense panache de fumée rouge, selon
-qu’il consumait des étendues <span class="pagenum" id="Page_167">167</span> plantées de taillis ou des bois de
-haute futaie.</p>
-
-<p>Je demeurai six jours dans ce pays flambant, puis je partis par
-cette route incomparable qui contourne le golfe et va le long des
-monts, dominée par des forêts, dominant d’autres forêts et des sables
-sans fin, des sables d’or que baignent les flots tranquilles de la
-Méditerranée.</p>
-
-<p>Tantôt l’incendie atteignait le chemin. Il fallait sauter de voiture
-pour écarter les arbres ardents tombés devant nous; tantôt nous
-allions, au galop des quatre chevaux, entre deux vagues de feu, l’une
-descendant au fond d’un ravin où coulait un gros torrent, l’autre
-escaladant jusqu’aux sommets, et rongeant la montagne dont elle mettait
-à nu la peau roussie. Des côtes incendiées, éteintes et refroidies,
-semblaient couvertes d’un voile noir, d’un voile de deuil.</p>
-
-<p>Parfois nous traversions des contrées encore intactes. Les colons,
-inquiets, debout sur leurs portes, nous demandaient des nouvelles du
-feu, comme on s’informait en France, au moment de la guerre allemande,
-de la marche de l’ennemi.</p>
-
-<p>On apercevait des chacals, des hyènes, <span class="pagenum" id="Page_168">168</span> des renards, des lièvres,
-cent animaux différents fuyant devant le fléau, affolés par l’épouvante
-de la flamme.</p>
-
-<p>Au détour d’un vallon, je vis soudain les cinq fils télégraphiques si
-chargés d’hirondelles qu’ils ployaient étrangement, formant ainsi,
-entre chaque poteau, cinq guirlandes d’oiseaux.</p>
-
-<p>Mais le cocher fit claquer son grand fouet. Un nuage de bêtes s’envola,
-s’éparpilla dans l’air, et les gros fils de fer, soulagés tout à coup,
-bondirent, se détendant comme la corde d’un arc. Ils palpitèrent
-longtemps encore, agités de longues vibrations qui se calmaient peu à
-peu.</p>
-
-<p>Mais bientôt nous pénétrâmes dans les gorges du Chabet-el-Akhra.
-Laissant la mer à gauche, on entre dans la montagne entr’ouverte.
-Ce passage est un des plus grandioses qu’on puisse voir. La coupure
-souvent se rétrécit; des pics de granit, nus, rougeâtres, bruns ou
-bleus, se rapprochent, ne laissant à leur pied qu’un mince passage pour
-l’eau; et la route n’est plus qu’une étroite corniche taillée dans le
-roc même, au-dessus du torrent qui roule.</p>
-
-<p>L’aspect de cette gorge aride, sauvage et <span class="pagenum" id="Page_169">169</span> superbe, change à tout
-instant. Les deux murailles qui l’enferment s’élèvent parfois à près de
-deux mille mètres; et le soleil ne peut pénétrer au fond de ce puits
-que juste au moment où il passe au-dessus.</p>
-
-<p>A l’entrée, de l’autre côté, on arrive au village de Kerrata. Les
-habitants, depuis huit jours, regardaient la fumée noire de l’incendie
-sortir du sombre défilé comme d’une gigantesque cheminée.</p>
-
-<p>Le gouvernement de l’Algérie a prétendu après coup que ce désastre,
-qu’il aurait pu facilement empêcher avec un peu de prévoyance et
-d’énergie, ne venait pas des Kabyles. On a dit aussi que les forêts
-brûlées ne contenaient pas plus de cinquante mille hectares.</p>
-
-<p>Voici d’abord une dépêche du sous-préfet de Philippeville:</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>J’ai été informé de Jemmapes par maire et administrateur que
- toutes les concessions forestières sont anéanties et que le feu a
- ravagé tous les douars de la commune mixte. Les villages de Gastu,
- Aïn-Cherchar, le Djendel ont été menacés.</i></p>
-
- <p><i>A Philippeville, tous les massifs boisés ont brûlé.</i></p>
-
- <p><i>Stora, Saint-Antoine, Valée, Damrémont, ont failli devenir la proie
- des flammes.</i></p>
-
- <p><i>A El-Arrouch, peu de dégâts en dehors de cinq cents hectares <span class="pagenum" id="Page_170">170</span>
- brûlés dans les douars des Oulad-Messaoud, Hazabra et El-Ghedir.</i></p>
-
- <p><i>A Saint-Charles</i>, six cents hectares <i>brûlés environ entre
- l’Oued-Deb et l’Oued-Goudi, et</i> huit cents hectares <i>au nord-est et
- au sud-est. Fourrages et gourbis détruits.</i></p>
-
- <p><i>A Collo mixte et Attia, le feu a tout ravagé.</i></p>
-
- <p><i>Les concessions Teissier, Lesseps, Levat, Lefebvre, Sider, Bessin,
- etc., sont détruites en tout ou partie. Plus</i> quarante mille hectares
- <i>de bois domaniaux. Des fermes, des maisons du Zériban ont été
- dévorées par les flammes. On compte de nombreuses victimes humaines.</i></p>
-
- <p><i>Ce matin, nous avons enterré trois zouaves morts victimes de leur
- dévouement près de Valée.</i></p>
-
- <p><i>Les dégâts sont incalculables et ne peuvent être évalués même
- approximativement.</i></p>
-
- <p><i>Le danger a disparu en grande partie par suite de la destruction de
- tous les bois. Le vent a aussi changé de direction, et je pense qu’on
- se rendra maître des derniers foyers, notamment dans les propriétés
- Besson, de Collo, et à l’Estaya près Robertville.</i></p>
-
- <p><i>J’ai envoyé hier cent cinquante hommes de troupes à Collo, en
- réquisitionnant un transatlantique de passage.</i></p>
-</div>
-
-<p>Ajoutons à cela les incendies des forêts du Zeramna, du Fil-Fila, du
-Fendeck, etc.</p>
-
-<p>M. Bisern, adjudicataire pour quatorze années des forêts d’El-Milia, a
-écrit ceci:</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>Mon personnel a fait preuve de la plus grande énergie; il s’est
- exposé très gravement, et par deux fois nous avons pu nous rendre
- maîtres du feu. C’est en pure perte. Pendant que nous le <span class="pagenum" id="Page_171">171</span>
- combattions d’un côté, les Arabes le rallumaient d’un autre, et dans
- plusieurs endroits différents.</i></p>
-</div>
-
-<p>Voici une lettre d’un propriétaire:</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>J’ai l’honneur de vous signaler que, vers le milieu de la nuit de
- dimanche à lundi, mon fermier Ripeyre, de garde sur ma propriété
- sise au-dessus du champ de manœuvre, a vu quatre tentatives
- d’incendie: dans le terrain communal, à quelques centaines de mètres
- de ma propriété, une autre au-dessus de Damrémont, et la quatrième
- au-dessus de Valée. Le vent ayant manqué, le feu n’a pu se propager.</i></p>
-</div>
-
-<p>Voici une dépêche de Djidjelli:</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p class="rdate">Djidjelli, 23 août, 3 h. 16 soir.</p>
-
- <p><i>Le feu ravage la concession forestière des Beni-Amram, appartenant à
- M. Carpentier, Édouard, de Djidjelli.</i></p>
-
- <p><i>La nuit dernière, il a été allumé en vingt endroits différents; un
- cantonnier, arrivant de la mine de Cavalho, a vu distinctement tous
- les foyers.</i></p>
-
- <p><i>Ce matin, presque sous les yeux du caïd Amar-ben-Habilès, de la
- tribu des Beni-Foughal, le feu a été mis au canton de Mezrech; et un
- quart d’heure après il prenait sur un autre point du même canton, en
- sens contraire du vent.</i></p>
-
- <p><i>Enfin, au même instant, à quatre cents pas du groupe formé par le
- caïd et une cinquantaine d’Arabes de sa tribu, toujours à l’opposé de
- la direction du vent, un nouveau foyer d’incendie éclatait.</i></p>
-
- <p><i>Il est donc de toute évidence que le feu est mis par les populations
- indigènes, et en exécution d’un mot d’ordre donné.</i></p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_172">172</span></p>
-
-<p>J’ajouterai que, ayant moi-même passé six jours au milieu du pays
-incendié, j’ai vu, de mes yeux vu, en une seule nuit, le feu jaillir
-simultanément sur huit points différents, au milieu des bois, à dix
-kilomètres de toute demeure.</p>
-
-<p>Il est certain que si nous exercions une surveillance active dans les
-tribus, ces désastres, qui se reproduisent tous les quatre ou cinq ans,
-n’auraient point lieu.</p>
-
-<p>Le gouvernement croit avoir fait ce qu’il faut quand il a renouvelé,
-à l’approche des grandes chaleurs, les instructions concernant
-l’établissement des postes-vigies institués par l’article 4 de la loi
-du 17 juillet 1874. Cet article est ainsi conçu:</p>
-
-<p>«Les populations indigènes, dans les régions forestières, seront,
-pendant la période du 1<sup>er</sup> juillet au 1<sup>er</sup> novembre, astreintes,
-sous les pénalités édictées à l’article 8, à un service de
-surveillance, qui sera réglé par le gouverneur général.»</p>
-
-<p>On soupçonne les indigènes de vouloir incendier les forêts... et on les
-leur confie à garder!</p>
-
-<p>N’est-ce pas d’une naïveté monumentale?</p>
-
-<p>Cet article sans doute a été ponctuellement <span class="pagenum" id="Page_173">173</span> exécuté. Chaque
-indigène était à son poste... Seulement... il a mis le feu.</p>
-
-<p>Un autre article, il est vrai, prescrit une surveillance spéciale
-exercée par un officier désigné chaque année par le gouverneur général.</p>
-
-<p>Cet article ne reçoit jamais ou presque jamais d’exécution.</p>
-
-<p>Ajoutons que l’administration forestière, la plus tracassière peut-être
-des administrations algériennes, fait en général tout ce qu’il faut
-pour exaspérer les indigènes.</p>
-
-<p>Enfin, pour résumer la question de la colonisation, le gouvernement,
-afin de favoriser l’établissement des Européens, emploie, vis-à-vis
-des Arabes, des moyens absolument iniques. Comment les colons ne
-suivraient-ils pas un exemple qui concorde si bien avec leurs intérêts.</p>
-
-<p>Il faut constater cependant que, depuis quelques années, des hommes
-fort capables, très experts dans toutes les questions de culture,
-semblent avoir fait entrer la colonie dans une voie sensiblement
-meilleure. L’Algérie devient productive sous les efforts des derniers
-venus. La population qui se forme ne travaille plus seulement pour des
-intérêts <span class="pagenum" id="Page_174">174</span> personnels, mais aussi pour des intérêts français.</p>
-
-<p>Il est certain que la terre, entre les mains de ces hommes, donnera
-ce qu’elle n’aurait jamais donné entre les mains des Arabes; il est
-certain aussi que la population primitive disparaîtra peu à peu; il est
-indubitable que cette disparition sera fort utile à l’Algérie, mais il
-est révoltant qu’elle ait lieu dans les conditions où elle s’accomplit.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_175">175</span></p>
-
-<h2 id="ch_9">CONSTANTINE.</h2>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">D</span><span class="smcap">u</span> Chabet jusqu’à Sétif on croit traverser un pays en or. Les moissons
-coupées haut et non fauchées ras comme en France, pilées par les pieds
-des troupeaux, mêlant leur jaune clair de paille au rouge plus foncé du
-sol, donnent juste à la terre la teinte chaude et riche des vieilles
-dorures.</p>
-
-<p>Sétif est l’une des villes les plus laides qu’on puisse voir.</p>
-
-<p>Puis on traverse, jusqu’à Constantine, d’interminables plaines. Les
-bouquets de verdure, de place en place, les font ressembler à une table
-de sapin sur laquelle on aurait éparpillé des arbres de Nuremberg.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_176">176</span></p>
-
-<p>Et voici Constantine, la cité phénomène, Constantine l’étrange, gardée,
-comme par un serpent qui se roulerait à ses pieds, par le Roumel, le
-fantastique Roumel, fleuve de poème qu’on croirait rêvé par Dante,
-fleuve d’enfer coulant au fond d’un abîme rouge comme si les flammes
-éternelles l’avaient brûlé. Il fait une île de sa ville, ce fleuve
-jaloux et surprenant; il l’entoure d’un gouffre terrible et tortueux,
-aux rocs éclatants et bizarres, aux murailles droites et dentelées.</p>
-
-<p>La cité, disent les Arabes, a l’air d’un bournous étendu. Ils
-l’appellent Belad-el-Haoua, la cité de l’air, la cité du ravin, la
-cité des passions. Elle domine des vallées admirables pleines de
-ruines romaines, d’aqueducs aux arcades géantes, pleines aussi d’une
-merveilleuse végétation. Elle est dominée par les hauteurs de Mansoura
-et de Sidi-Meçid.</p>
-
-<p>Elle apparaît debout sur son roc, gardée par son fleuve, comme une
-reine. Un vieux dicton la glorifie: «Bénissez, dit-il à ses habitants,
-la mémoire de vos aïeux qui ont construit votre ville sur un roc. Les
-corbeaux fientent ordinairement sur les gens, tandis que vous fientez
-sur les corbeaux.»</p>
-
-<p>Les rues populeuses sont plus agitées que <span class="pagenum" id="Page_177">177</span> celles d’Alger,
-grouillantes de vie, traversées sans cesse par les êtres les plus
-divers, par des Arabes, des Kabyles, des Biskris, des Mzabis, des
-Nègres, des Mauresques voilées, des spahis rouges, des turcos bleus,
-des kadis graves, des officiers reluisants. Et les marchands poussent
-devant eux des ânes, ces petits bourricots d’Afrique hauts comme des
-chiens, des chevaux, des chameaux lents et majestueux.</p>
-
-<p>Salut aux Juives. Elles sont ici d’une beauté superbe, sévère et
-charmante. Elles passent drapées plutôt qu’habillées, drapées en des
-étoffes éclatantes, avec une incomparable science des effets, des
-nuances, de ce qu’il faut pour les rendre belles. Elles vont, les bras
-nus depuis l’épaule, des bras de statues qu’elles exposent hardiment au
-soleil ainsi que leur calme visage aux lignes pures et droites. Et le
-soleil semble impuissant à mordre cette chair polie.</p>
-
-<p>Mais la gaieté de Constantine, c’est le peuple mignon des petites
-filles, des toutes petites. Attifées comme pour une fête costumée,
-vêtues de robes traînantes de soie bleue ou rouge, portant sur la tête
-de longs voiles d’or ou d’argent, les sourcils peints, allongés <span class="pagenum" id="Page_178">178</span>
-comme un arc au-dessus des deux yeux, les ongles teints, les joues
-et le front parfois tatoués d’une étoile, le regard hardi et déjà
-provocant, attentives aux admirations, elles trottinent, donnant la
-main à quelque grand Arabe, leur serviteur.</p>
-
-<p>On dirait quelque nation de conte de fées, une nation de petites femmes
-galantes; car elles ont l’air femme, ces fillettes, femmes par leur
-toilette, par leur coquetterie éveillée déjà, par les apprêts de leur
-visage. Elles appellent de l’œil, comme les grandes; elles sont
-charmantes, inquiétantes, et irritantes comme des monstres adorables.
-On dirait un pensionnat de courtisanes de dix ans, de la graine d’amour
-qui vient d’éclore.</p>
-
-<p>Mais nous voici devant le palais d’Hadj-Ahmed, un des plus complets
-échantillons de l’architecture arabe, dit-on. Tous les voyageurs l’ont
-célébré, l’ont comparé aux habitations des Mille et une Nuits.</p>
-
-<p>Il n’aurait rien de remarquable si les jardins intérieurs ne lui
-donnaient un caractère oriental fort joli. Il faudrait un volume pour
-raconter les férocités, les dilapidations, toutes les infamies de celui
-qui l’a construit avec les matériaux précieux enlevés, arrachés aux
-<span class="pagenum" id="Page_179">179</span> riches demeures de la ville et des environs.</p>
-
-<p>Le quartier arabe de Constantine tient une moitié de la cité. Les rues
-en pente, plus emmêlées, plus étroites encore que celles d’Alger, vont
-jusqu’au bord du gouffre, où coule l’oued Roumel.</p>
-
-<p>Huit ponts jadis traversaient ce précipice. Six de ces ponts sont en
-ruines aujourd’hui. Un seul, d’origine romaine, nous donne encore une
-idée de ce qu’il fut. Le Roumel, de place en place, disparaît sous
-des arches colossales qu’il a creusées lui-même. Sur l’une d’elles,
-fut bâti le pont. La voûte naturelle où passe le fleuve est élevée
-de quarante et un mètres, son épaisseur est de dix-huit mètres; les
-fondations de la construction romaine sont donc à <i>cinquante-neuf</i>
-mètres au-dessus de l’eau; et le pont avait lui-même deux étages, deux
-rangées d’arches superposées sur l’arche géante de la nature.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, un pont en fer, d’une seule arche, donne entrée dans
-Constantine.</p>
-
-<p>Mais il faut partir, et gagner Bône, jolie ville blanche qui rappelle
-celles des côtes de France sur la Méditerranée.</p>
-
-<p>Le <i>Kléber</i> chauffe le long du quai. Il est six heures. Le soleil
-s’enfonce, là-bas, derrière <span class="pagenum" id="Page_180">180</span> le désert, quand le paquebot se met en
-marche.</p>
-
-<p>Et je reste jusqu’à la nuit sur le pont, les yeux tournés vers la terre
-qui disparaît dans un nuage empourpré, dans l’apothéose du couchant,
-dans une cendre d’or rose semée sur le grand manteau d’azur du ciel
-tranquille.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>Au Soleil</i> a paru, abrégé en quelques endroits, dans <i>la Revue
- Bleue</i> (Revue politique et littéraire) de décembre 1883 et janvier
- 1884.</p>
-
- <p>Maupassant a repris et refondu dans ce livre d’assez nombreuses
- chroniques parues dans <i>le Gaulois</i> en 1881.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_181">181</span></p>
-
-<p class="ausoleil">EN CORSE.</p>
-
-<h2 id="ch_10">LA PATRIE DE COLOMBA.</h2>
-
-<p class="rdate">Ajaccio, 24 septembre 1880.</p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">e</span> port de Marseille bruit, remue, palpite sous une pluie de soleil, et
-le bassin de la Joliette, où des centaines de paquebots projettent sur
-le ciel leur fumée noire et leur vapeur blanche, est plein de cris et
-de mouvement pour les départs prochains.</p>
-
-<p>Marseille est la ville nécessaire sur cette côte aride, qu’on dirait
-rongée par une lèpre.</p>
-
-<p>Des Arabes, des nègres, des Turcs, des Grecs, des Italiens, d’autres
-encore, presque nus, drapés en des loques bizarres, mangeant des
-nourritures sans nom, accroupis, couchés, vautrés sous la chaleur de
-ce ciel brûlant, rebuts de toutes les races, marqués de tous les <span class="pagenum" id="Page_184">184</span>
-vices, êtres errants sans famille, sans attaches au monde, sans lois,
-vivant au hasard du jour dans ce port immense, prêts à toutes les
-besognes, acceptant tous les salaires, grouillant sur le sol comme sur
-eux grouille la vermine, font de cette ville une sorte de fumier humain
-où fermente échouée là toute la pourriture de l’Orient.</p>
-
-<p>Mais un grand paquebot de la Compagnie transatlantique quitte lentement
-son point d’attache en poussant des mugissements prolongés, car le
-sifflet n’existe déjà plus; il est remplacé par une sorte de cri de
-bête, une voix formidable qui sort du ventre fumant du monstre. Le
-navire tout doucement passe au milieu de ses frères prêts à partir
-aussi, et dont les flancs sont pleins de rumeurs; il quitte le port, et
-tout à coup comme pris d’une ardeur, il s’élance, ouvre la mer, laisse
-derrière lui un sillage immense, pendant que fuient les côtes et que
-Marseille disparaît à l’horizon.</p>
-
-<p>La nuit vient; des gens souffrent, allongés en des lits étroits, et
-leurs soupirs douloureux se mêlent au ronflement précipité de l’hélice,
-qui secoue les cloisons, et au remous de l’eau fendue et rejetée
-écumante par le poitrail du <span class="pagenum" id="Page_185">185</span> paquebot dont les yeux allumés, l’un
-vert et l’autre rouge, regardent au loin, dans l’ombre. Puis l’horizon
-pâlit vers l’Orient et, dans la clarté douteuse du jour levant, une
-tache grise apparaît au loin sur l’eau. Elle grandit comme sortant des
-flots, se découpe, festonne étrangement sur le bleu naissant du ciel;
-on distingue enfin une suite de montagnes escarpées, sauvages, arides,
-aux formes dures, aux arêtes aiguës, aux pointes élancées, c’est la
-Corse, la terre de la vendetta, la patrie des Bonaparte.</p>
-
-<p>De petits îlots, portant des phares, apparaissent plus loin; ils
-s’appellent les Sanguinaires et indiquent l’entrée du golfe d’Ajaccio.
-Ce golfe profond se creuse au milieu de collines charmantes, couvertes
-de bois d’oliviers que traversent parfois comme des ossements de granit
-d’énormes rochers gris, plus hauts que les arbres. Puis, après un
-détour, la ville toute blanche, assise au pied d’une montagne, avec
-sa grâce méridionale, mire dans le bleu violent de la Méditerranée
-ses maisons italiennes à toit plat. Le grand navire jette l’ancre
-à deux cents mètres du quai, et le représentant de la Compagnie
-transatlantique, M. Lanzi, met en garde les voyageurs <span class="pagenum" id="Page_186">186</span> contre la
-rapacité des mariniers qui opèrent le débarquement.</p>
-
-<p>La ville, jolie et propre, semble écrasée déjà, malgré l’heure
-matinale, sous l’ardent soleil du Midi. Les rues sont plantées de beaux
-arbres; il y a dans l’air comme un sourire de bienvenue où des parfums
-inconnus flottent, des aromes puissants, cette odeur sauvage de la
-Corse, qui faisait s’attendrir encore le grand Napoléon mourant là-bas
-sur son rocher de Sainte-Hélène.</p>
-
-<p>On reconnaît tout de suite qu’on est ici dans la patrie des Bonaparte.
-Partout des statues du Premier Consul et de l’Empereur, des bustes, des
-images, des inscriptions des noms de rues rappellent le souvenir de
-cette race.</p>
-
-<p>Des paroles qu’on surprend sur les places publiques font dresser
-l’oreille. Comment on cause encore politique ici? Les passions
-s’allument? On croit sacrées ces choses qui maintenant ne nous
-intéressent guère plus que des tours de cartes bien faits? Vraiment
-la Corse est fort en retard; cependant, on dirait qu’un événement se
-prépare. On rencontre plus de gens décorés que sur le boulevard des
-Italiens, et les consommateurs du café Solférino lancent des regards
-belliqueux <span class="pagenum" id="Page_187">187</span> aux consommateurs du café Roi-Jérôme. Ceux-ci ont l’air
-prêts au combat; mais ils se lèvent comme un seul homme à l’approche
-d’un monsieur, et tous le saluent avec respect. Il se retourne... On
-dirait... c’est le comte de Benedetti! Puis voici MM. Pietri, Galloni
-d’Istria, le comte Multedo, vingt autres noms non moins connus dans
-l’armée bonapartiste.</p>
-
-<p>Que se passe-t-il? La Corse prépare-t-elle une descente à Marseille?</p>
-
-<p>Mais les habitués du café Solférino se lèvent à leur tour, agitent
-leurs chapeaux devant deux personnages qui passent et crient comme un
-seul homme «Vive la République!» Quels sont donc ces messieurs? Je
-m’approche et je reconnais le comte Horace de Choiseul (à tout seigneur
-tout honneur!) et le duc de Choiseul-Praslin. Comment le député de
-Melun se trouve-t-il en ce pays? Je retourne au café Roi-Jérôme et
-j’interroge un consommateur, qui me répond avec finesse que «faute
-d’anguille de Melun, on mangerait bien un merle de Corse». M. le comte
-Horace de Choiseul est membre du Conseil général et la session va
-s’ouvrir.</p>
-
-<p>Donc, sur cette terre de Corse où le souvenir <span class="pagenum" id="Page_188">188</span> de Napoléon
-est encore si chaud et si vivant, une lutte peut-être définitive
-va s’engager entre l’idée républicaine et l’idée monarchique. Les
-champions de l’Empire sont de vieux combattants tous connus, les
-Benedetti, les Pietri, les Gavini, les Franchini. Les champions de la
-République portent aussi des noms célèbres dans le pays, et ils ont à
-leur tête le maire d’Ajaccio, M. Peraldi, fort aimé et qu’on dit fort
-capable.</p>
-
-<p>Bien que la politique me soit tout à fait étrangère, ce combat est trop
-intéressant pour n’y point assister, et j’entre à la préfecture avec le
-flot montant des conseillers généraux. Un homme charmant, M. Folacci,
-représentant un des plus beaux cantons de Corse, Bastelica, me fait
-ouvrir le sanctuaire.</p>
-
-<p>Ils sont là cinquante-huit, occupant deux longues tables couvertes de
-tapis verts. Des crânes luisent comme lorsqu’on regarde de haut la
-Chambre des députés. Vingt-huit sont assis à droite, trente à gauche.
-Les républicains vont être victorieux.</p>
-
-<p>Un personnage galonné, qui représente le gouvernement avec un air
-arrogant, est assis à la droite du président d’âge, M. le docteur
-Gaudin.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_189">189</span></p>
-
-<p>—Introduisez le public!</p>
-
-<p>Le public entre par une porte réservée. Mystère!</p>
-
-<p>M. de Pitti-Ferrandi, agrégé, professeur de droit, se lève et demande
-la parole pour réclamer l’expulsion de M. Emmanuel Arène.</p>
-
-<p>Qui n’a pas vu une de ces séances de la Chambre, une de ces séances
-orageuses où les députés gesticulent comme des fous et jurent comme des
-charretiers, une de ces séances qui vous emplissent de colère et de
-mépris pour la politique et pour tous ceux qui la pratiquent?</p>
-
-<p>Eh bien, la première séance du Conseil général a failli prendre cette
-allure, mais MM. les représentants de la Corse sont gens de meilleur
-monde apparemment, car ils se sont arrêtés sur la pente.</p>
-
-<p>Tous étaient debout, tous parlaient en même temps; de petites voix
-grêles montaient; des voix de taureau beuglaient des discours dont
-pas un mot n’était entendu. Qui avait raison?... Qui avait tort?...
-Le gouvernement déclara péremptoirement que, toute discussion sur ce
-sujet étant illégale, il se verrait obligé de quitter la salle si l’on
-passait outre. Cependant le Conseil général ayant <span class="pagenum" id="Page_190">190</span> décidé, sur
-la proposition de la gauche, de voter sur la discussion, le susdit
-gouvernement, espérant sans doute une victoire pour les siens, assista
-au vote aussi illégal apparemment que la discussion qui devait suivre;
-puis, comme la droite était victorieuse, il se retira, se voyant battu,
-et toute la gauche le suivit...</p>
-
-<p>Quand donc fera-t-on de la politique de bonne foi au lieu de faire
-uniquement de la politique de parti? Jamais, sans doute, car le seul
-mot «politique» semble être devenu le synonyme de «mauvaise foi
-arbitraire, perfidie, ruse et délation».</p>
-
-<p>Cependant la ville d’Ajaccio, si jolie au bord de son golfe bleu,
-entourée d’oliviers, d’eucalyptus, de figuiers et d’orangers, attend
-les travaux indispensables qui feront d’elle la plus charmante station
-d’hiver de toute la Méditerranée.</p>
-
-<p>Il y faut organiser des plaisirs qui attirent les continentaux, étudier
-les projets, voter les fonds, et les habitants inquiets regardent
-depuis huit jours déjà si la seconde moitié du Conseil général consent
-à remonter dans la salle où l’attend la première moitié en nombre
-insuffisant pour délibérer.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_191">191</span></p>
-
-<p>Mais les grands sommets montrent au-dessus des collines leurs pointes
-de granit rose ou gris; l’odeur du maquis vient chaque soir, chassée
-par le vent des montagnes; il y a là-bas des défilés, des torrents, des
-pics, plus beaux à voir que des crânes d’hommes politiques, et je pense
-tout à coup à un aimable prédicateur, le P. Didon, que je rencontrai
-l’an dernier dans la maison du pauvre Flaubert.</p>
-
-<p>Si j’allais voir le P. Didon?</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>La Patrie de Colomba</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du 27 septembre 1880.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_193">193</span></p>
-
-<h2 id="ch_11">LE MONASTÈRE DE CORBARA.</h2>
-
-<hr class="small8" />
-
-<p class="center2">UNE VISITE AU P. DIDON.</p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">es</span> Alpes ont plus de grandeur que les montagnes de la Corse; leurs
-sommets toujours blancs, leurs passages presque impraticables, leurs
-abîmes effrayants où l’on entend, sans les voir, rouler des torrents,
-en font une sorte de domaine du terrible et de l’Escarpé. Les montagnes
-de Corse, moins hautes, ont un caractère tout différent.</p>
-
-<p>Elles sont plus familières, faciles d’accès, et, même dans leurs
-parties les plus sauvages, n’ont point cet aspect de désolation
-sinistre qu’on trouve partout dans les Alpes. Puis, sur elles flambe
-sans cesse un éclatant soleil. La lumière ruisselle comme de l’eau le
-long <span class="pagenum" id="Page_194">194</span> de leurs flancs, tantôt vêtus d’arbres immenses, qui de loin
-semblent une mousse, tantôt sont nus, montrant au ciel leur corps de
-granit.</p>
-
-<p>Même sous l’abri des forêts de châtaigniers, des flèches de lumière
-aiguë percent le feuillage, vous brûlent la peau, rendent l’ombre
-chaude et toujours gaie.</p>
-
-<p>Pour aller d’Ajaccio au monastère de Corbara, on peut suivre deux
-chemins, l’un à travers les montagnes et l’autre au bord de la mer.</p>
-
-<p>Le premier serpente sans fin à mi-côte au milieu d’impénétrables
-maquis, longe des précipices où l’on ne tombe jamais, domine des
-fleuves presque sans eau à cette saison, traverse des villages de cinq
-maisons accrochés comme des nids aux saillies du roc, passe devant des
-sources minces, où boivent les voyageurs éreintés, et devant des croix
-nombreuses annonçant qu’en cet endroit un homme est mort: et c’est une
-balle qui les a tués presque toujours, ces pauvres diables couchés au
-bord de la route.</p>
-
-<p>Voulant aller à Corbara serrer la main du P. Didon, j’ai choisi, pour
-m’y rendre, le chemin des montagnes. Là, point d’hôtels, <span class="pagenum" id="Page_195">195</span> point
-d’auberges, pas même de cafés, où l’on peut à la rigueur coucher. On
-demande l’hospitalité, comme autrefois, et la maison des Corses est
-toujours ouverte aux étrangers.</p>
-
-<p>Arrivé dans un adorable village, Létia, d’où l’on aperçoit un
-magnifique horizon de sommets et de vallées, je ne pouvais plus même
-partir, retenu sans fin par les instances des familles Paoli et
-Arrighi, qui organisaient chaque jour parties de chasse ou excursions
-pour me faire rester plus longtemps.</p>
-
-<p>Après avoir traversé les immenses forêts d’Aïtone et de Valdoniello, le
-val du Niolo, la plus belle chose que j’aie vue au monde après le mont
-Saint-Michel et une partie de la Balagne, le pays des oliviers, j’ai
-retrouvé la mer auprès de Corbara.</p>
-
-<p>Le paysage est grandiose et mélancolique. Une plage immense s’étend
-en demi-cercle, fermée à gauche par un petit port presque abandonné
-des habitants (car la fièvre ici dépeuple toutes les plaines), et
-terminée à droite par un village en amphithéâtre, Corbara, élevé sur un
-promontoire.</p>
-
-<p>Le chemin qui me conduit au monastère est à mi-côte et passe au pied
-d’un mont élevé que couronne un paquet de maisons <span class="pagenum" id="Page_196">196</span> jetées dans
-le ciel bleu si haut qu’on pense avec tristesse à l’essoufflement
-des habitants contraints de remonter chez eux. Ce hameau s’appelle
-Sancto-Antonino. On découvre, à droite de la route, une petite église
-du treizième siècle, de style pur, chose rare en ce pays sans monuments
-et sans aucun art national. Cet édifice a été élevé par les Pisans, me
-dit-on. Plus loin, dans un repli de montagne, au pied d’un pic élancé
-en forme de pain de sucre, un grand bâtiment gris et blanc domine
-l’horizon, les campagnes inclinées, la plaine, la mer: c’est le Couvent
-des Dominicains.</p>
-
-<p>Un frère italien m’introduit, ne comprend pas ce que je lui dis, et me
-parle inutilement. Je tire ma carte où j’écris: «Pour le R. P. Didon»,
-et je la lui donne. Il part alors, après m’avoir indiqué une porte de
-la maison. C’est le parloir, et j’attends.</p>
-
-<p>La première fois que je vis le P. Didon, c’était chez Gustave Flaubert.</p>
-
-<p>J’avais passé la journée avec l’immortel écrivain et, devant dîner
-chez lui, nous entrâmes ensemble vers sept heures dans le salon de
-sa nièce. Un prêtre, vêtu de blanc, avec une tête intelligente, de
-grands yeux bruns <span class="pagenum" id="Page_197">197</span> où passait une flamme, des gestes lents, une
-voix douce et bien timbrée, causait assis sur un canapé. J’appris son
-nom quand on nous présenta l’un à l’autre et je me rappelle qu’il
-resta encore quelque temps parlant avec facilité des choses mondaines,
-possédant Paris comme nous, admirant violemment Balzac et connaissant
-parfaitement Zola, dont l’<i>Assommoir</i> faisait un bruit retentissant.</p>
-
-<p>J’ai revu, plusieurs fois depuis, l’orateur préféré des belles dames
-élégantes, et toujours je l’ai trouvé fort aimable, homme d’esprit
-largement ouvert et de manières simples, malgré ses succès d’éloquence.</p>
-
-<p>Je songeais à notre dernière entrevue à Paris, le lendemain d’une de
-ses conférences les plus remarquées, quand un bruit de pas me fit
-tourner la tête. Le P. Didon était debout dans l’embrasure de la porte.</p>
-
-<p>Il ne me parut point changé; un peu engraissé peut-être par la vie
-tranquille du cloître; il a toujours cet œil lumineux d’apôtre et
-de «convertisseur» qui sert à l’orateur presque autant que le geste,
-et le même sourire calme plisse un peu la joue autour de sa bouche qui
-s’ouvre largement à chaque parole. Il attendait ma visite, annoncée par
-son <span class="pagenum" id="Page_198">198</span> ami, M. Nobili-Savelli, conseiller général revenu d’Ajaccio.</p>
-
-<p>Alors nous avons parlé de Paris, et le même amour pour cette admirable
-ville nous retint longtemps en face l’un de l’autre.</p>
-
-<p>Il m’interrogeait, demandant des nouvelles, s’intéressant à tout,
-repris par le «souvenir» comme on est ressaisi par une fièvre mal
-guérie.</p>
-
-<p>A mon tour, je l’interrogeai sur lui-même; il se leva, et tout en
-gravissant la montagne qui domine le monastère, il me raconta sa vie.</p>
-
-<p>—En entrant ici, me dit-il, j’ai eu l’impression d’être mort, car
-n’est-ce pas mourir que renoncer brusquement à tout ce qui emplissait
-votre existence? Puis j’ai reconnu que l’homme a l’esprit souple et
-vivace; je me suis peu à peu accoutumé aux lieux, aux choses, à cette
-vie nouvelle; et je n’ai plus même le désir de m’en aller, car j’ai
-entrepris des travaux très longs.</p>
-
-<p>Il s’arrêta regardant l’horizon immense, la Méditerranée si bleue qui
-luisait sous le soleil, et, à sa droite, la montagne haute et pointue
-dont le sommet porte une grande croix noire.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_199">199</span></p>
-
-<p>—Je suis un montagnard, dit-il, et ce pays sauvage ne me fait point
-peur. J’étudie sans cesse, d’ailleurs, et les quinze ou seize heures de
-vie éveillée, que j’ai chaque jour, ne me semblent pas même longues.</p>
-
-<p>Il se remit à marcher et, comme je le pressais fort, il convint en
-souriant qu’on travaille à Paris mieux que partout ailleurs, au milieu
-de cette furieuse excitation cérébrale, de ces luttes constantes, de
-l’émulation acharnée qui vous exalte.</p>
-
-<p>—N’avez-vous jamais, lui demandai-je, de violents désirs de retourner
-là-bas?</p>
-
-<p>—Non, dit-il, moi je ne vis que par mes idées, que par ma foi. Je ne
-compte pas ma personne, je ne suis rien qu’un levier. J’ai une foi
-ardente, et mon seul désir est de la communiquer, de la verser en
-d’autres.</p>
-
-<p>Mais comme je lui parlais d’un évêché que, suivant certains journaux,
-on lui aurait offert, il se mit franchement à rire.</p>
-
-<p>—Cette nouvelle est une folie, dit-il; ce n’est pas ici qu’on
-m’offrirait un évêché.</p>
-
-<p>Puis, redevenant grave:</p>
-
-<p>—D’ailleurs, je ne suis qu’un apôtre et je ne changerais pas la chaire
-de saint Paul contre le plus grand évêché du monde. Je <span class="pagenum" id="Page_200">200</span> voulus
-savoir s’il pensait rester longtemps encore dans cette retraite; il
-l’ignorait, indifférent d’ailleurs à l’avenir, pris tout entier par ses
-croyances idéales, élargissant ses études, voyant le monde de plus loin
-et le jugeant de plus haut dans un ardent amour de la vérité et une
-grande haine pour toute hypocrisie; puis il ajouta:</p>
-
-<p>—Je partirai sans doute plus tôt que nous le croyons tous les deux,
-car nous allons assurément être chassés avant peu de jours.</p>
-
-<p>Et c’est ainsi que j’appris la chute du Ministère Freycinet.</p>
-
-<p>Le soir venait; le soleil, plus rouge, s’abaissait vers la mer d’un
-bleu plus sombre. Toute une vallée à gauche était remplie par l’ombre
-d’un mont; les grillons sonores des pays chauds commençaient à jeter
-leur cri. Le P. Didon, depuis quelques instants, levait les yeux vers
-la haute montagne surmontée d’une croix.</p>
-
-<p>—Voulez-vous venir avec moi là-haut, dit-il.</p>
-
-<p>Je le remerciai, car il me fallait gagner Calvi; mais je lui demandai:</p>
-
-<p>—Est-ce que vous allez grimper là?</p>
-
-<p>Il me répondit:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_201">201</span></p>
-
-<p>—J’y vais souvent quand le soir approche et je reste jusqu’à la nuit,
-perdu dans la contemplation de la mer, presque sans idée, admirant par
-la sensation plutôt que par la pensée.</p>
-
-<p>Il se tut une seconde, puis il ajouta:</p>
-
-<p>—De là-haut je vois les côtes de France.</p>
-
-<p>Je le quittais, quand il m’offrit de visiter sa cellule. Elle est
-spacieuse et toute blanche, avec une fenêtre ouverte vers la mer; sur
-sa table des papiers sont épars, pleins d’écriture. Puis je m’en allai.</p>
-
-<p>Longtemps après, quand j’eus gagné dans la plaine la route qui serpente
-au bord des flots, je me retournai pour jeter un dernier regard au
-monastère et, levant les yeux plus haut, vers le pic élancé dans
-l’espace, j’aperçus au pied de la croix, devenue presque invisible, un
-point blanc immobile détaché sur le bleu du ciel: c’était la longue
-robe du P. Didon regardant la mer et les côtes de France.</p>
-
-<p>Alors, une tristesse me vint en songeant à cet homme sincère et
-droit, ardent dans ses croyances, franc et sans hypocrisie, défendant
-passionnément sa cause parce qu’il la croit juste et qu’il espère en
-l’Église; envoyé <span class="pagenum" id="Page_202">202</span> là, sur ce rocher, pour n’avoir point pris sa
-part de tartuferie courante.</p>
-
-<p>Quant à moi, si je deviens vieux, mon Révérend Père, et si je me fais
-alors ermite, ce dont je doute, c’est sur votre montagne que j’irai
-prier.</p>
-
-<p>Mais le P. Didon n’était pas le seul moine que je devais voir en
-ce voyage, car le lendemain, à la nuit tombante, j’ai traversé les
-calanches de Piana.</p>
-
-<p>Je m’arrêtai d’abord stupéfait devant ces étonnants rochers de granit
-rose, hauts de quatre cents mètres, étranges, torturés, courbés, rongés
-par le temps, sanglants sous les derniers feux du crépuscule et prenant
-toutes les formes comme un peuple fantastique de contes féeriques,
-pétrifié par quelque pouvoir surnaturel.</p>
-
-<p>J’aperçus alternativement deux moines debout, d’une taille gigantesque:
-un évêque assis, crosse en main, mitre en tête; de prodigieuses
-figures, un lion accroupi au bord de la route, une femme allaitant son
-enfant et une tête de diable immense, cornue, grimaçante, gardienne
-sans doute de cette foule emprisonnée en des corps de pierre.</p>
-
-<p>Après le «Niolo» dont tout le monde, <span class="pagenum" id="Page_203">203</span> sans doute, n’admirera pas
-la saisissante et aride solitude, les calanches de Piana sont une des
-merveilles de la Corse; on peut dire, je crois, une des merveilles du
-monde. Mais qui donc les connaîtrait? aucune voiture n’y conduit, aucun
-service n’est organisé sur cette côte encore sauvage, dont la route
-cependant est plus belle, à mon avis, que la «Corniche» tant célèbre.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>Le Monastère de Corbara</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du 5 octobre 1880.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_205">205</span></p>
-
-<h2 id="ch_12">LES BANDITS CORSES.</h2>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">e</span> col que j’avais à traverser formait de loin une sorte d’entonnoir
-entre deux sommets de granit escarpés et nus. Les flancs de la montagne
-étaient couverts de maquis dont l’odeur violente me troublait la tête,
-et le soleil, encore invisible, se levant derrière les monts, jetait
-une teinte rose et comme poudreuse sur les cimes, où sa flamme semblait
-éclaboussée, rejaillissait dans l’espace en longues gerbes lumineuses.</p>
-
-<p>Comme nous devions marcher, ce jour-là, quinze ou seize heures,
-mon guide nous avait fait admettre dans une sorte de caravane de
-montagnards qui suivaient la même route, et nous allions à la file,
-d’un pas rapide, sans <span class="pagenum" id="Page_206">206</span> dire un mot, grimpant l’étroit sentier noyé
-dans les maquis.</p>
-
-<p>Deux mulets venaient les derniers, portant les provisions et
-les paquets. Les Corses, le fusil sur l’épaule, l’allure leste,
-s’arrêtaient, selon leur usage, à toutes les sources pour boire
-quelques gorgées d’eau, puis repartaient. Mais, en approchant du
-sommet, leur marche peu à peu se ralentit, des conversations avaient
-lieu à voix basse, dans leur idiome incompréhensible pour moi.
-Cependant à plusieurs reprises le mot «gendarme» me frappa. Enfin, l’on
-s’arrêta et un grand garçon brun disparut dans le fourré. Au bout d’un
-quart d’heure, il revint; on repartit tout doucement pour s’arrêter
-encore deux cents mètres plus loin, et un autre homme plongea sous les
-branches. Fort intrigué j’interrogeai mon guide. Il me répondit qu’on
-attendait un «ami».</p>
-
-<p>Comme il ne venait pas cet «ami» on se remit à marcher, dès que l’homme
-envoyé à sa rencontre eut reparu. Puis tout à coup, ainsi qu’un diable
-jaillissant d’une boîte, un petit être noir et trapu surgit au milieu
-de nous, sortant du maquis par un énorme bond. Il avait comme tous les
-Corses son fusil <span class="pagenum" id="Page_207">207</span> chargé sur l’épaule, et il me regarda d’un air
-soupçonneux. Il était laid, noueux comme un tronc d’olivier, très sale
-naturellement et ses yeux, aux paupières sanguinolentes, louchaient un
-peu. Il fut entouré, fêté, interrogé, chacun semblait l’aimer comme
-un frère et le vénérer comme un saint. Puis, lorsque les expansions
-furent passées, on se remit en route d’un pas très allongé, et l’un
-des montagnards marchait devant nous, à cent mètres environ, comme un
-éclaireur.</p>
-
-<p>Je commençais à comprendre, ayant depuis un mois les oreilles toutes
-pleines d’histoires de bandits.</p>
-
-<p>A mesure qu’on approchait du col, une sorte d’appréhension semblait
-gagner tout le monde. Enfin, on y parvint. Deux grands vautours
-tournoyaient sur nos têtes. Au loin, derrière nous, la mer apparaissait
-vaguement, encore obscurcie par des brumes et, devant nous, une
-interminable vallée s’allongeait, sans une maison, sans un champ
-cultivé, pleine de maquis et de chênes verts. Une gaieté semblait venue
-sur les figures, et l’on commença la descente... Puis, au bout d’une
-heure environ, le mystérieux personnage qui s’était joint à nous d’une
-façon si inattendue, <span class="pagenum" id="Page_208">208</span> nous fit des adieux empressés, serra toutes
-les mains, même les miennes, et sauta de nouveau dans le maquis.</p>
-
-<p>Quand il fut parti, j’interrogeai mon guide, qui me répondit simplement:</p>
-
-<p>—Il n’aime pas les gendarmes.</p>
-
-<p>Alors, je lui demandai des détails sur les bandits corses qui tiennent
-en ce moment la montagne. J’appris d’abord que le col où nous venions
-de passer servait souvent de souricière aux gendarmes pour pincer les
-«hors la loi» qui veulent gagner le territoire de Sartène, refuge
-habituel des brigands.</p>
-
-<p>Ils sont en ce moment deux cent quarante environ qui narguent les
-gendarmes, la magistrature et le préfet. Ce ne sont point, d’ailleurs,
-des malfaiteurs, car jamais ils ne voleraient les voyageurs. Un fait
-de cette nature les exposerait peut-être même à être jugés, condamnés
-à mort et exécutés par leurs semblables, gens d’honneur s’il en fut.
-C’est en effet un sentiment exagéré de l’honneur qui a poussé presque
-toujours ces pauvres diables dans la montagne. Quand une femme a trompé
-son mari, quand une fille est soupçonnée d’une faute, quand on a une
-querelle de jeu avec son meilleur ami, et pour mille <span class="pagenum" id="Page_209">209</span> autres causes
-aussi légères sur lesquelles les civilisés passent assez facilement
-l’éponge, on égorge ici la femme, la fille, l’amant, l’ami, les pères,
-les frères, les parents, toute la race; puis, sa besogne accomplie, on
-s’en va tranquillement dans le maquis, où le pays—qui vous estime en
-raison du nombre d’hommes occis, vous donne les moyens de vivre, où la
-gendarmerie vous poursuit inutilement, et se fait massacrer souvent,
-à la grande joie des paysans montagnards, car tout Corse, pouvant au
-premier matin devenir bandit, hait instinctivement le gendarme.</p>
-
-<p>A côté de ces malheureux que leur tempérament violent a poussés à
-commettre un meurtre, et qui vivent au hasard du jour, couchant sous le
-ciel, traqués sans cesse, il y a en Corse des bandits heureux, riches,
-vivant en paix sur leurs terres au milieu des paysans, leurs sujets; ce
-sont les frères Bellacoscia. L’histoire de leur famille est étrange.</p>
-
-<p>Le père Bellacoscia (Belle-Cuisse) possédait une femme stérile et,
-sur l’exemple des patriarches, il la répudia, prit une jeune fille
-d’une maison voisine et l’emmena sur les hauteurs où paissaient ses
-troupeaux. D’elle, il eut plusieurs enfants et, entre autres, les
-deux <span class="pagenum" id="Page_210">210</span> frères Antoine et Jacques, dont je parlerai tout à l’heure.
-Mais sa femme avait une sœur qui faisait souvent dans la maison
-Bellacoscia des visites de voisinage. L’époux galant, trop galant, la
-reconduisait. Il en eut un fils, avoua tout à la première, garda la
-seconde et lui bâtit une demeure séparée pour éviter les scènes de
-famille. Or, une troisième sœur, à son tour, se mit à fréquenter
-les deux ménages, et un nouvel accident se produisit. Le pauvre père
-n’avait qu’une ressource: construire une troisième maison; ce qu’il
-fit, et tout le monde vécut en paix. Il eut en tout une trentaine de
-descendants qui, à leur tour, en ont produit plusieurs centaines.
-Cette tribu habite en partie le village de Bocognano et les lieux
-environnants.</p>
-
-<p>Deux des fils, Antoine et Jacques, gagnèrent de bonne heure le maquis
-pour des causes assez «futiles». Le premier refusait de servir comme
-militaire, le second avait enlevé une jeune fille que désirait un de
-ses frères.</p>
-
-<p>A partir de leur disparition, ils ont dominé le pays en maîtres
-incontestés.</p>
-
-<p>On évalue à trois cent mille francs environ la somme qu’ils ont coûtée
-au gouvernement <span class="pagenum" id="Page_211">211</span> en expéditions dirigées contre eux. Pendant des
-années on les a poursuivis sans cesse, toujours en vain. Des colonnes
-entières de carabiniers... non, de gendarmes, partaient, officiers en
-tête, battaient la région, occupaient les villages, cernaient des monts
-où l’on était sûr de les prendre, et, pendant ce temps, les frères
-Bellacoscia, assis tranquillement sur un pic voisin, suivaient avec
-intérêt les opérations de la troupe. Puis, fatigués de ce spectacle,
-ils redescendaient avec sécurité dans la plaine au-devant du convoi
-qui apportait des vivres aux gendarmes, s’emparaient des mulets
-chargés et, pour calmer la conscience inquiète des conducteurs, leur
-remettaient une réquisition en règle, signée Bellacoscia, à l’adresse
-de l’intendant militaire.</p>
-
-<p>Vingt fois ils ont failli être pris, vingt fois ils ont échappé à
-toutes les attaques grâce à leur courage, à leur sang-froid, à leurs
-ruses et à la complicité de toute la contrée, pleine de leurs parents.</p>
-
-<p>Un jour, par exemple, le plus jeune, Jacques, avait été trahi. Il
-devait, à une heure donnée, venir mesurer du bois qu’il avait fait
-couper, et les gendarmes embusqués à vingt pas de là l’attendaient.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_212">212</span></p>
-
-<p>On l’aperçut dans la vallée, suivant le sentier avec lenteur, les mains
-derrière le dos, et aussitôt, sans attendre qu’il s’approchât, une
-fusillade terrible éclata, mais si loin qu’il en prit le bruit pour des
-claquements de fouet. Il chercha le charretier et découvrit un baudrier
-jaune; alors sautant derrière un tronc de châtaignier il examina la
-situation. Tout se taisait maintenant.</p>
-
-<p>Inquiet, il croyait à une ruse quelconque quand il aperçut, dans une
-éclaircie de la forêt, le détachement de gendarmerie qui retournait
-tranquillement à la caserne, marchant au pas, l’arme à l’épaule, après
-avoir tiré ses cartouches.</p>
-
-<p>Il alla mesurer son bois.</p>
-
-<p>Les deux frères sont riches, achètent des terres, grâce à des
-prête-noms, exploitent des forêts, même celles de l’État, dit-on.</p>
-
-<p>Tout bétail qui s’égare sur leurs domaines leur appartient, et bien
-hardi qui le réclamerait.</p>
-
-<p>Ils rendent des services à beaucoup de gens; ces services naturellement
-sont payés fort cher.</p>
-
-<p>Leur vengeance est prompte et capitale.</p>
-
-<p>Mais ils sont toujours d’une courtoisie parfaite avec les étrangers.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_213">213</span></p>
-
-<p>Ceux-ci vont souvent leur rendre visite. Les Bellacoscia se prêtent
-volontiers à ces rencontres.</p>
-
-<p>Antoine, l’aîné, est d’assez grande taille, brun, avec les cheveux
-grisonnants; il porte toute sa barbe, a l’air d’un bonhomme, d’abord
-«sympathique». Le plus jeune, Jacques, est blond, plus petit que son
-frère; son œil perçant révèle une vive intelligence et son habileté,
-en effet, est remarquable. C’est le plus actif des deux; c’est aussi le
-plus redouté.</p>
-
-<p>Il y a quelques années, une jeune fille, une Parisienne, voulut le voir
-et partit avec un parent.</p>
-
-<p>On s’aborda dans un ravin profond, en plein maquis, en plein mystère,
-et la Parisienne, avec cette facilité d’enthousiasme bête qui rend le
-mariage si dangereux, raffola tout de suite du bandit. Songez donc!
-un garçon qui couche à la belle étoile, ne se déshabille jamais, tue
-les hommes à la douzaine, vit hors la loi et fait des pieds de nez
-aux carabines gouvernementales. On déjeuna ensemble, puis on partit
-à travers des rochers inaccessibles. Le parent geignait, soufflait,
-tremblait. La jeune fille, au bras du bandit, sautait les gouffres,
-était ravie, transportée. <span class="pagenum" id="Page_214">214</span> Quel rêve! avoir un vrai bandit pour soi
-toute seule, un jour entier, de l’aurore au soir. Il lui racontait des
-histoires d’amour, des histoires corses, où le stylet joue toujours un
-rôle; il lui parlait d’une institutrice qui l’avait aimé; et l’amadou
-que les femmes souvent ont à la place de cervelle s’enflamma si bien
-qu’à la nuit elle ne voulait plus quitter son bandit, et prétendait le
-ramener, pour souper, dans la maison du village où les lits étaient
-préparés.</p>
-
-<p>Il fallut de longs pourparlers pour décider la séparation et l’on se
-quitta, paraît-il, avec une grande tristesse de part et d’autre.</p>
-
-<p>M. Haussmann a vu Jacques Bellacoscia d’une assez singulière façon.
-Il allait en voiture à Bocognano, quand une femme, se présentant à la
-portière, lui annonça que le bandit désirait vivement lui parler. M.
-Haussmann hésitait à accorder un entretien à un homme si compromettant,
-quand une idée lui traversa l’esprit.</p>
-
-<p>—Je n’ai pas d’armes, dit-il; par conséquent si l’on m’arrête je ne
-pourrai me défendre et je compte, à telle heure, passer par telle route.</p>
-
-<p>A l’heure dite, un homme sautait à la tête des chevaux; la portière
-s’ouvrit; il entra <span class="pagenum" id="Page_215">215</span> chapeau bas dans la voiture et causa longtemps
-avec le rebâtisseur de Paris à qui il demanda de lui faire obtenir sa
-grâce.</p>
-
-<p>Un fait entre mille indiquera bien quelle est la vengeance de ces
-rôdeurs corses.</p>
-
-<p>Un homme, un berger, avait vendu un des bandits et il gravissait la
-montagne au milieu des gendarmes qu’il allait poster pour leur livrer
-leur proie. Un coup de feu soudain part du maquis, et le berger, la
-tête fracassée, tombe dans les bras des gendarmes stupéfaits qui
-battirent en vain les environs et furent réduits à rapporter à la ville
-le cadavre de leur guide. Ces braves Bellacoscia, par exemple, manquent
-du goût littéraire le plus simple, et leurs lettres de menace, toujours
-datées du «Palais Vert» et tracées à l’encre rouge, sont écrites en
-style poétique de Peaux-Rouges de l’effet le plus étonnant: «Partout
-où la lumière du ciel te frappera, disent-ils, nos balles aussi
-t’atteindront.»</p>
-
-<p>Ils habitent un ravin profond, inaccessible, effroyable à voir, dans
-les environs du village presque peuplé par leur famille. Comme les
-bonnes mœurs sont chez eux héréditaires, Jacques enleva, il y a
-quelques années, la femme de son frère Antoine et la garda. Il a, <span class="pagenum" id="Page_216">216</span>
-plus tard, accouplé son fils, un enfant, avec une fillette mineure
-aussi et sortant du couvent; puis, l’âge venu, les a mariés.</p>
-
-<p>Beaucoup de Corses les connaissent et sont leurs amis, soit par
-crainte, soit par un sentiment instinctif de révolte contre le
-gouvernement.</p>
-
-<p>Beaucoup d’étrangers les ont vus, mais se gardent bien de l’avouer,
-car l’autorité qui ne parvient point à les prendre ne tarderait pas à
-mettre la main sur le pauvre homme assez naïf pour confesser qu’il a eu
-des relations avec des bandits dont la tête est mise à prix.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>Les Bandits corses</i> ont paru dans <i>le Gaulois</i> du 12 octobre 1880.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_217">217</span></p>
-
-<h2 id="ch_13">UNE PAGE D’HISTOIRE INÉDITE.</h2>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">T</span><span class="smcap">out</span> le monde connaît la célèbre phrase de Pascal sur le grain de
-sable qui changea les destinées de l’univers en arrêtant la fortune
-de Cromwell. Ainsi, dans ce grand hasard des événements qui gouverne
-les hommes et le monde, un fait bien petit, le geste désespéré
-d’une femme, décida le sort de l’Europe en sauvant la vie du jeune
-Napoléon Bonaparte, celui qui fut le grand Napoléon. C’est une page
-d’histoire inconnue (car tout ce qui touche à l’existence de cet être
-extraordinaire est de l’histoire), un vrai drame corse, qui faillit
-devenir fatal au jeune officier, alors en congé dans sa patrie.</p>
-
-<p>Le récit qui suit est de point en point authentique. <span class="pagenum" id="Page_218">218</span> Je l’ai écrit
-presque sous la dictée sans y rien changer, sans en rien omettre, sans
-essayer de le rendre plus «littéraire» ou plus dramatique, ne laissant
-que les faits tout seuls, tout nus, tout simples, avec tous les noms,
-tous les mouvements des personnages et les paroles qu’ils prononcèrent.</p>
-
-<p>Une narration plus composée plairait peut-être davantage, mais ceci est
-de l’histoire, et on ne touche pas à l’histoire. Je tiens ces détails
-directement du seul homme qui a pu les puiser aux sources, et dont le
-témoignage a dirigé l’enquête ouverte sur ces mêmes faits vers 1853,
-dans le but d’assurer l’exécution de legs stipulés par l’Empereur
-expirant à Sainte-Hélène.</p>
-
-<p>Trois jours avant sa mort, en effet, Napoléon ajouta à son testament un
-codicille qui contenait les dispositions suivantes:</p>
-
-<p>«Je lègue, écrivait-il, 20,000 francs à l’habitant de Bocognano qui m’a
-tiré des mains des brigands qui voulurent m’assassiner;</p>
-
-<p>10,000 francs à M. Vizzavona, le seul de cette famille qui fût de mon
-parti;</p>
-
-<p>100,000 francs à M. Jérôme Lévy;</p>
-
-<p>100,000 francs à M. Costa de Bastelica;</p>
-
-<p>20,000 francs à l’abbé Reccho».</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_219">219</span></p>
-
-<p>C’est qu’un vieux souvenir de sa jeunesse s’était, en ces derniers
-moments, emparé de son esprit; après tant d’années et tant d’aventures
-prodigieuses, l’impression que lui avait laissée une des premières
-secousses de sa vie demeurait encore assez forte pour le poursuivre,
-même aux heures d’agonie, et voici cette lointaine vision qui
-l’obsédait, quand il se résolut à laisser ces dons suprêmes au partisan
-dévoué dont le nom échappait à sa mémoire affaiblie, et aux amis qui
-lui avaient apporté leur aide en des circonstances terribles.</p>
-
-<p>Louis XVI venait de mourir. La Corse était alors gouvernée par le
-général Paoli, homme énergique et violent, royaliste dévoué, qui
-haïssait la Révolution, tandis que Napoléon Bonaparte, jeune officier
-d’artillerie alors en congé à Ajaccio, employait son influence et celle
-de sa famille en faveur des idées nouvelles.</p>
-
-<p>Les cafés n’existaient point en ce pays toujours sauvage, et Napoléon
-réunissait le soir ses partisans dans une chambre où ils causaient,
-formaient des projets, prenaient des mesures, prévoyaient l’avenir,
-tout en buvant du vin et en mangeant des figues.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_220">220</span></p>
-
-<p>Une animosité déjà existait entre le jeune Bonaparte et le général
-Paoli. Voici comment elle était née. Paoli, ayant reçu l’ordre de
-conquérir l’île de la Madeleine, confia cette mission au colonel Cesari
-en lui recommandant, dit-on, de faire échouer l’entreprise. Napoléon,
-nommé lieutenant-colonel de la garde nationale dans le régiment que
-commandait le colonel Quenza, prit part à cette expédition et s’éleva
-violemment ensuite contre la manière dont elle avait été conduite,
-accusant ouvertement les chefs de l’avoir perdue à dessein.</p>
-
-<p>Ce fut peu de temps après que des commissaires de la République, parmi
-lesquels se trouvait Saliceti, furent envoyés à Bastia. Napoléon,
-apprenant leur arrivée, les voulut rejoindre, et, pour entreprendre ce
-voyage, il fit venir de Bocognano son homme de confiance, un de ses
-partisans les plus fidèles, Santo-Bonelli, dit Riccio, qui devait lui
-servir de guide.</p>
-
-<p>Tous deux partirent à cheval, se dirigeant vers Corte où se tenait le
-général Paoli, que Bonaparte voulait voir en passant; car, ignorant
-alors la participation de son chef au complot tramé contre la France,
-il le défendait <span class="pagenum" id="Page_221">221</span> même contre les soupçons chuchotés; et l’hostilité
-grandie entre eux, bien que vive déjà, n’avait point éclaté.</p>
-
-<p>Le jeune Napoléon descendit de cheval dans la cour de la maison
-habitée par Paoli, et confiant sa monture à Santo-Riccio, il voulut
-tout de suite se rendre auprès du général. Mais, comme il gravissait
-l’escalier, une personne qu’il aborda lui apprit qu’en ce moment même
-avait lieu une sorte de conseil formé des principaux chefs corses, tous
-ennemis des idées républicaines. Lui, inquiet, cherchait à savoir,
-quand un des conspirateurs sortit de la réunion.</p>
-
-<p>Alors, marchant à sa rencontre, Bonaparte lui demanda: «Eh bien?»
-L’autre, le croyant un allié, répondit: «C’est fait! Nous allons
-proclamer l’indépendance et nous séparer de la France, avec le secours
-de l’Angleterre.»</p>
-
-<p>Indigné, Napoléon s’emporta et, frappant du pied, il criait: «C’est
-une trahison, c’est une infamie!» quand des hommes parurent, attirés
-par le bruit. C’étaient justement des parents éloignés de la famille
-Bonaparte. Eux, comprenant le danger où se jetait le jeune officier,
-car Paoli était homme à s’en débarrasser à tout jamais et sur-le-champ,
-<span class="pagenum" id="Page_222">222</span> l’entourèrent, le firent descendre par force et remonter à cheval.</p>
-
-<p>Il partit aussitôt, retournant vers Ajaccio, toujours accompagné
-de Santo-Riccio. Ils arrivèrent, à la nuit tombante, au hameau de
-Arca-de-Vivario, et couchèrent chez le curé Arrighi, parent de
-Napoléon, qui le mit au courant des événements et lui demanda conseil,
-car c’était un homme d’esprit droit et de grand jugement, estimé dans
-toute la Corse.</p>
-
-<p>S’étant remis en route le lendemain dès l’aurore, ils marchèrent tout
-le jour et parvinrent le soir, à l’entrée du village de Bocognano. Là,
-Napoléon se sépara de son guide, en lui recommandant de venir au matin
-le chercher avec les chevaux à la jonction des deux routes, et il gagna
-le hameau de Pagiola pour demander l’hospitalité à Félix Tusoli, son
-partisan et son parent, dont la maison se trouvait un peu éloignée.</p>
-
-<p>Cependant le général Paoli avait appris la visite du jeune Bonaparte,
-ainsi que ses paroles violentes après la découverte du complot, et il
-chargea Mario Peraldi de se mettre à sa poursuite et de l’empêcher,
-coûte que coûte, de gagner Ajaccio ou Bastia.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_223">223</span></p>
-
-<p>Mario Peraldi parvint à Bocognano quelques heures avant Bonaparte, et
-se rendit chez les Morelli, famille puissante, partisans du général.
-Ils apprirent bientôt que le jeune officier était arrivé dans le
-village et qu’il passerait la nuit dans la maison de Tusoli; alors le
-chef des Morelli, homme énergique et redoutable, instruit des ordres de
-Paoli, promit à son envoyé que Napoléon n’échapperait pas.</p>
-
-<p>Dès le jour il avait posté son monde, occupé toutes les routes, toutes
-les issues. Bonaparte, accompagné de son hôte, sortit pour rejoindre
-Santo-Riccio; mais Tusoli, un peu malade, la tête enveloppée d’un
-mouchoir, le quitta presque immédiatement.</p>
-
-<p>Aussitôt que le jeune officier fut seul, un homme se présentant lui
-annonça que dans une auberge voisine se trouvaient des partisans du
-général, en route pour le rejoindre à Corte. Napoléon se rendit près
-d’eux et, les trouvant réunis: «Allez, leur dit-il, allez trouver votre
-chef, vous faites une grande et noble action». Mais en ce moment les
-Morelli, se précipitant dans la maison, se jetèrent sur lui, le firent
-prisonnier et l’entraînèrent.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_224">224</span></p>
-
-<p>Santo-Riccio, qui l’attendait à la jonction des deux routes, apprit
-immédiatement son arrestation et il courut chez un partisan des
-Bonaparte, nommé Vizzavona, qu’il savait capable de l’aider et dont la
-demeure était voisine de la maison Morelli, où Napoléon allait être
-enfermé.</p>
-
-<p>Santo-Riccio avait compris l’extrême gravité de cette situation: «Si
-nous ne parvenons à le sauver tout de suite, dit-il, il est perdu.
-Peut-être sera-t-il mort avant deux heures». Alors Vizzavona s’en fut
-trouver les Morelli, les sonda habilement, et comme ils dissimulaient
-leurs intentions véritables, il les amena, à force d’adresse et
-d’éloquence, à permettre que le jeune homme vînt chez lui prendre
-quelque nourriture pendant qu’ils garderaient sa maison.</p>
-
-<p>Eux, pour mieux cacher leurs projets, sans doute, y consentirent, et
-leur chef, le seul qui connût les volontés du général, leur confiant
-la surveillance des lieux, rentra chez lui pour faire ses préparatifs
-de départ. Ce fut cette absence qui sauva quelques minutes plus tard
-la vie du prisonnier. Cependant Santo-Riccio, avec le dévouement
-naturel des Corses, un prodigieux sang-froid et un <span class="pagenum" id="Page_225">225</span> intrépide
-courage, préparait la délivrance de son compagnon. Il s’adjoignit deux
-jeunes gens, braves et fidèles comme lui; puis, les ayant secrètement
-conduits dans un jardin attenant à la maison Vizzavona et cachés
-derrière un mur, il se présenta tranquillement aux Morelli, et demanda
-la permission de faire ses adieux à Napoléon, puisqu’ils devaient
-l’emmener. On lui accorda cette faveur, et dès qu’il fut en présence
-de Bonaparte et de Vizzavona, il développa ses projets, hâtant la
-fuite, le moindre retard pouvant être fatal au jeune homme. Tous les
-trois alors pénétrèrent dans l’écurie, et, sur la porte, Vizzavona, les
-larmes aux yeux, embrassa son hôte et lui dit: «Que Dieu vous sauve,
-mon pauvre enfant, lui seul le peut!»</p>
-
-<p>En rampant, Napoléon et Santo-Riccio rejoignirent les deux jeunes
-gens embusqués auprès du mur, puis, prenant leur élan, tous les trois
-s’enfuirent à toutes jambes vers une fontaine voisine cachée dans les
-arbres. Mais il fallait passer sous les yeux des Morelli, qui, les
-apercevant, se lancèrent à leur poursuite en jetant de grands cris.</p>
-
-<p>Or le chef Morelli, rentré dans sa demeure, <span class="pagenum" id="Page_226">226</span> les entendit, et,
-comprenant tout, se précipita avec une physionomie si féroce que sa
-femme, alliée aux Tusoli, chez qui Bonaparte avait passé la nuit, se
-jeta à ses pieds, suppliante, demandant la vie sauve pour le jeune
-homme.</p>
-
-<p>Lui, furieux, la repoussa, et il s’élançait dehors quand elle, toujours
-à genoux, le saisit par les jambes, les enlaçant de ses bras crispés;
-puis, battue, renversée, mais, acharnée en son étreinte, elle entraîna
-son mari, qui s’abattit à côté d’elle.</p>
-
-<p>Sans la force et le courage de cette femme, c’était fait de Napoléon.</p>
-
-<p>Toute l’histoire moderne se trouvait donc changée. La mémoire
-des hommes n’aurait point eu à retenir les noms de victoires
-retentissantes! Des millions d’êtres ne seraient pas morts sous le
-canon! La carte d’Europe n’était plus la même! Et qui sait sous quel
-régime politique nous vivrions aujourd’hui.</p>
-
-<p>Car les Morelli atteignaient les fugitifs.</p>
-
-<p>Santo-Riccio, intrépide, s’adossant au tronc d’un châtaignier, leur fit
-face, criant aux deux jeunes gens d’emmener Bonaparte. Mais lui refusa
-d’abandonner son guide qui vociférait, tenant en joue leurs ennemis:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_227">227</span></p>
-
-<p>—Emportez-le donc, vous autres; saisissez-le, attachez-lui les pieds
-et les mains!</p>
-
-<p>Alors ils furent rejoints, entourés, saisis, et un partisan des
-Morelli, nommé Honorato, posant son fusil sur la tempe de Napoléon,
-s’écria: «Mort au traître à la patrie!» Mais juste en ce moment l’homme
-qui avait reçu Bonaparte, Félix Tusoli, prévenu par un émissaire de
-Santo-Riccio, arrivait escorté de ses parents armés. Voyant le danger
-et reconnaissant son beau-frère dans celui qui menaçait ainsi la vie de
-son hôte, il lui cria, le mettant en joue:</p>
-
-<p>—Honorato, Honorato, c’est entre nous alors que la chose va se passer!</p>
-
-<p>L’autre, surpris, hésitait à tirer, quand Santo-Riccio, profitant de la
-confusion, et laissant les deux partis se battre ou s’expliquer, saisit
-à pleins bras Napoléon qui résistait encore, l’entraîna, aidé des deux
-jeunes gens, et s’enfonça dans le maquis.</p>
-
-<p>Une minute plus tard, le chef Morelli, débarrassé de sa femme, et en
-proie à une colère furieuse, rejoignait enfin ses partisans.</p>
-
-<p>Cependant les fugitifs marchaient à travers la montagne, les ravins,
-les fourrés. Lorsqu’ils furent en sûreté, Santo-Riccio <span class="pagenum" id="Page_228">228</span> renvoya
-les deux jeunes gens qui devaient le lendemain les rejoindre avec les
-chevaux auprès du pont d’Ucciani.</p>
-
-<p>Au moment où ils se séparaient, Napoléon s’approcha d’eux.</p>
-
-<p>—Je vais retourner en France, leur dit-il, voulez-vous m’accompagner?
-Quelle que soit ma fortune, vous la partagerez.</p>
-
-<p>Eux lui répondirent:</p>
-
-<p>—Notre vie est à vous; faites de nous, ici, ce que vous voudrez, mais
-nous ne quitterons pas notre village.</p>
-
-<p>Ces deux simples et dévoués garçons retournèrent donc à Bocognano
-chercher les chevaux, tandis que Bonaparte et Santo-Riccio continuaient
-leur marche au milieu de tous les obstacles qui rendent si durs les
-voyages dans les pays montagneux et sauvages. Ils s’arrêtèrent en route
-pour manger un morceau de pain dans la famille Mancini, et parvinrent,
-le soir, à Ucciani, chez les Pozzoli, partisans des Bonaparte.</p>
-
-<p>Or, le lendemain, quand il s’éveilla, Napoléon vit la maison entourée
-d’hommes armés. C’étaient tous les parents et les amis de ses hôtes,
-prêts à l’accompagner comme à mourir pour lui.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_229">229</span></p>
-
-<p>Les chevaux attendaient près du pont, et la petite troupe se mit en
-route, escortant les fugitifs jusqu’aux environs d’Ajaccio. La nuit
-venue, Napoléon pénétra dans la ville et se réfugia chez le maire,
-M. Jean-Jérôme Lévy, qui le cacha dans un placard. Utile précaution,
-car la police arrivait le lendemain. Elle fouilla partout sans rien
-trouver, puis se retira tranquille et déroutée par l’habile indignation
-du maire qui offrit son aide empressée pour trouver le jeune révolté.</p>
-
-<p>Le soir même, Napoléon, embarqué dans une gondole, était conduit de
-l’autre côté du golfe, confié à la famille Costa, de Bastelica, et
-caché dans les maquis.</p>
-
-<p>L’histoire d’un siège qu’il aurait soutenu dans la tour de Capitello,
-récit émouvant publié par les guides, est une pure invention dramatique
-aussi sérieuse que beaucoup des renseignements donnés par ces
-industriels fantaisistes.</p>
-
-<p>Quelques jours plus tard, l’indépendance corse fut proclamée, la maison
-Bonaparte incendiée, et les trois sœurs du fugitif remises à la
-garde de l’abbé Reccho.</p>
-
-<p>Puis une frégate française, qui recueillait sur la côte les derniers
-partisans de la France, <span class="pagenum" id="Page_230">230</span> prit à son bord Napoléon, et ramena dans
-la mère patrie le partisan poursuivi, traqué, celui qui devait être
-l’Empereur et le prodigieux général dont la fortune bouleversa la terre.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>Une Page d’histoire inédite</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du 27 octobre
- 1880.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_231">231</span></p>
-
-<p class="ausoleil">FRAGMENTS</p>
-
-<h2 id="ch_14">AUX EAUX.</h2>
-
-<hr class="small8"/>
-
-<p class="soustitre">JOURNAL DU MARQUIS DE ROSEVEYRE.</p>
-
-<p class="dottedline2">&nbsp;</p>
-
-<p><i>12 juin 1880.</i>—A Loëche! On veut que j’aille passer un mois à Loëche!
-Miséricorde! Un mois dans cette ville qu’on dit être la plus triste, la
-plus morte, la plus ennuyeuse des villes d’eaux! Que dis-je, une ville?
-C’est un trou, à peine un village! On me condamne à un mois de bagne,
-enfin!</p>
-
-<p class="br"><i>13 juin.</i>—J’ai songé toute la nuit à ce voyage qui m’épouvante. Une
-seule chose me reste à faire, je vais emmener une femme! Cela pourra me
-distraire, peut-être? Et puis j’apprendrai, par cette épreuve, si je
-suis mûr pour le mariage.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_234">234</span></p>
-
-<p>Un mois de tête-à-tête, un mois de vie commune avec quelqu’un, de vie à
-deux complète, de causerie à toute heure du jour et de la nuit.—Diable!</p>
-
-<p>Prendre une femme pour un mois n’est pas si grave, il est vrai, que de
-la prendre pour la vie; mais c’est déjà beaucoup plus sérieux que de la
-prendre pour un soir. Je sais que je pourrai la renvoyer, avec quelques
-centaines de louis; mais alors je resterai seul à Loëche, ce qui n’est
-pas drôle!</p>
-
-<p>Le choix sera difficile. Je ne veux ni une coquette ni une sotte. Il
-faut que je ne puisse être ni ridicule, ni honteux d’elle. Je veux bien
-qu’on dise: «Le marquis de Roseveyre est en bonne fortune;» mais je ne
-veux pas qu’on chuchote: «Ce pauvre marquis de Roseveyre!» En somme,
-il faut que je demande à ma compagne passagère toutes les qualités que
-j’exigerais de ma compagne définitive. La seule différence à faire est
-celle qui existe entre l’objet neuf et l’objet d’occasion. Bast! on
-peut trouver, j’y vais songer!</p>
-
-<p class="br"><i>14 juin.</i>—Berthe!... Voilà mon affaire. Vingt ans, jolie, sortant
-du Conservatoire, attendant un rôle, future étoile. De la tenue, <span class="pagenum" id="Page_235">235</span>
-de la fierté, de l’esprit et de... l’amour. Objet d’occasion pouvant
-passer pour neuf.</p>
-
-<p class="br"><i>15 juin.</i>—Elle est libre. Sans engagement d’affaires ou de cœur,
-elle accepte. J’ai commandé moi-même ses robes, pour qu’elle n’ait pas
-l’air d’une fille.</p>
-
-<p class="br"><i>20 juin.</i>—Bâle. Elle dort. Je vais commencer mes notes de voyage.</p>
-
-<p>Elle est charmante tout à fait. Quand elle est venue au-devant de moi
-à la gare, je ne la reconnaissais pas, tant elle avait l’air femme du
-monde. Certes, elle a de l’avenir, cette enfant... au théâtre.</p>
-
-<p>Elle me sembla changée de manières, de démarche, d’attitude, de gestes,
-de sourire, de voix, de tout, irréprochable enfin. Et coiffée! oh!
-coiffée d’une façon divine, d’une façon charmante et simple, en femme
-qui n’a plus à attirer les yeux, qui n’a plus à plaire à tous, dont
-le rôle n’est plus de séduire, du premier coup, ceux qui la voient,
-mais qui veut plaire à un seul, discrètement, uniquement. Et cela
-se montrait en toute son allure. C’était indiqué si finement et si
-complètement, la métamorphose m’a paru si absolue et si <span class="pagenum" id="Page_236">236</span> savante,
-que je lui offris mon bras comme j’aurais fait à ma femme. Elle le prit
-avec aisance comme si elle eût été ma femme.</p>
-
-<p>En tête à tête dans le coupé, nous sommes restés d’abord immobiles
-et muets. Puis elle releva sa voilette et sourit... Rien de plus.
-Un sourire de bon ton. Oh! je craignais le baiser, la comédie de la
-tendresse, l’éternel et banal jeu des filles; mais non, elle s’est
-tenue. Elle est forte.</p>
-
-<p>Puis nous avons causé, un peu comme des jeunes époux, un peu comme des
-étrangers. C’était gentil. Elle souriait souvent en me regardant. C’est
-moi maintenant qui avais envie de l’embrasser. Mais je suis demeuré
-calme.</p>
-
-<p>A la frontière, un fonctionnaire galonné ouvrit brusquement la portière
-et me demanda:</p>
-
-<p>—Votre nom, Monsieur?</p>
-
-<p>Je fus surpris. Je répondis:</p>
-
-<p>—Marquis de Roseveyre.</p>
-
-<p>—Vous allez?</p>
-
-<p>—Aux eaux de Loëche, dans le Valais.</p>
-
-<p>Il écrivait sur un registre. Il reprit:</p>
-
-<p>—Madame est votre femme?</p>
-
-<p>Que faire? Que répondre? Je levai les <span class="pagenum" id="Page_237">237</span> yeux sur elle, en hésitant.
-Elle était pâle et regardait au loin... Je sentis que j’allais
-l’outrager bien gratuitement. Et puis, enfin, j’en faisais ma compagne,
-pour un mois.</p>
-
-<p>Je prononçai: «Oui, Monsieur».</p>
-
-<p>Je la vis soudain rougir. J’en fus heureux.</p>
-
-<p>Mais à l’hôtel, ici, en arrivant, le propriétaire lui tendit le
-registre. Elle me le passa tout aussitôt; et je compris qu’elle me
-regardait écrire. C’était notre premier soir d’intimité!... Une fois la
-page tournée, qui donc le lirait, ce registre? Je traçai: «Marquis et
-marquise de Roseveyre, se rendant à Loëche.»</p>
-
-<p class="br"><i>21 juin.</i>—Six heures du matin. Bâle. Nous partons pour Berne. J’ai eu
-la main heureuse décidément.</p>
-
-<p class="br"><i>21 juin.</i>—Dix heures du soir. Singulière journée. Je suis un peu ému.
-C’est bête et drôle.</p>
-
-<p>Pendant le trajet, nous avons peu parlé. Elle s’était levée un peu tôt;
-elle était fatiguée; elle sommeillait.</p>
-
-<p>Sitôt à Berne, nous avons voulu contempler ce panorama des Alpes que je
-ne connaissais point; et nous voici partis à travers la ville, comme
-deux jeunes mariés.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_238">238</span></p>
-
-<p>Et soudain, nous apercevons une plaine démesurée, et là-bas, là-bas,
-les glaciers. De loin, comme ça, ils ne semblaient pas immenses, et
-cependant cette vue m’a fait passer un frisson dans les veines. Un
-radieux soleil couchant tombait sur nous; la chaleur était terrible.
-Ils restaient froids et blancs, eux, les monts de glace. La Jungfrau,
-la Vierge, dominant ses frères, tendait son large flanc de neige, et
-tous, jusqu’à perte de vue, se dressaient autour d’elle, les géants à
-tête pâle, les éternels sommets gelés que le jour mourant faisait plus
-clairs, comme argentés, sur l’azur foncé du soir.</p>
-
-<p>Leur foule inerte et colossale donnait l’idée du commencement d’un
-monde surprenant nouveau, d’une région escarpée, morte, figée, mais
-attirante comme la mer, pleine d’un pouvoir de séduction mystérieuse.
-L’air qui avait caressé ces cimes toujours gelées, semblait venir à
-nous par-dessus les campagnes étroites et fleuries, autre que l’air
-fécondant des plaines. Il avait quelque chose d’âpre et de fort, de
-stérile, comme une saveur des espaces inaccessibles.</p>
-
-<p>Berthe, éperdue, regardait sans pouvoir prononcer un mot.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_239">239</span></p>
-
-<p>Tout à coup, elle me prit la main et la serra. J’avais moi-même à l’âme
-cette sorte de fièvre, cette exaltation qui nous saisit devant certains
-spectacles inattendus. Je pris cette petite main frémissante et je la
-portai à mes lèvres; et je la baisai, ma foi, avec amour.</p>
-
-<p>J’en suis resté un peu troublé. Mais par qui? Par elle, ou par les
-glaciers?</p>
-
-<p class="br"><i>24 juin.</i>—Loëche, dix heures du soir.</p>
-
-<p>Tout le voyage a été délicieux. Nous avons passé un demi-jour à Thun, à
-regarder la rude frontière des montagnes que nous devions franchir le
-lendemain.</p>
-
-<p>Au soleil levant, nous avons traversé le lac le plus beau de la Suisse,
-peut-être. Des mulets nous attendaient. Nous nous sommes assis sur leur
-dos et nous voici partis. Après avoir déjeuné dans une petite ville,
-nous avons commencé à gravir, entrant lentement dans la gorge qui
-monte, boisée, toujours dominée par de hautes cimes. De place en place,
-sur les pentes qui semblent venir du ciel, on distingue des points
-blancs, des chalets, poussés là on ne sait comment. Nous avons franchi
-des torrents, aperçu parfois, entre deux sommets élancés et couverts de
-sapins, une immense <span class="pagenum" id="Page_240">240</span> pyramide de neige qui semblait si proche qu’on
-aurait juré d’y parvenir en vingt minutes, mais qu’on aurait à peine
-atteinte en vingt-quatre heures.</p>
-
-<p>Parfois nous traversions des chaos de pierres, des plaines étroites
-jonchées de rocs éboulés comme si deux montagnes s’étaient heurtées
-dans cette lice, laissant sur le champ de bataille les débris de leurs
-membres de granit.</p>
-
-<p>Berthe, exténuée, dormait sur sa bête, ouvrant parfois les yeux pour
-voir encore. Elle finit par s’assoupir, et je la soutenais d’une main,
-heureux de ce contact, de sentir à travers sa robe la douce chaleur de
-son corps. La nuit vint, nous montions toujours. On s’arrêta devant la
-porte d’une petite auberge perdue dans la montagne.</p>
-
-<p>Nous avons dormi! Oh! dormi!</p>
-
-<p>Au jour levant, je courus à la fenêtre, et je poussai un cri. Berthe
-arriva près de moi et demeura stupéfaite et ravie. Nous avions dormi
-dans les neiges.</p>
-
-<p>Tout autour de nous, des monts énormes et stériles, dont les os gris
-saillaient sous leur manteau blanc, des monts sans pins, mornes et
-glacés, s’élevaient si haut qu’ils semblaient inaccessibles.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_241">241</span></p>
-
-<p>Une heure après nous être remis en route, nous aperçûmes, au fond de
-cet entonnoir de granit et de neige, un lac noir, sombre, sans une
-ride, que nous avons longtemps suivi. Un guide nous apporta quelques
-edelweiss, les pâles fleurs des glaciers. Berthe s’en fit un bouquet de
-corsage.</p>
-
-<p>Soudain, la gorge de rochers s’ouvrit devant nous, découvrant un
-horizon surprenant: toute la chaîne des Alpes piémontaises au delà de
-la vallée du Rhône.</p>
-
-<p>Les grands sommets, de place en place, dominaient la foule des moindres
-cimes. C’étaient le mont Rose, grave et pesant; le Cervin, droite
-pyramide où tant d’hommes sont morts; la Dent-du-Midi; cent autres
-pointes blanches, luisantes comme des têtes de diamants, sous le soleil.</p>
-
-<p>Mais brusquement, le sentier que nous suivions s’arrêta au bord d’un
-abîme, et dans le gouffre, dans le fond du trou noir creux de deux
-mille mètres, enfermé entre quatre murailles de rochers droits, bruns,
-farouches, sur une nappe de gazon, nous aperçûmes quelques points
-blancs assez semblables à des moutons dans un pré. C’étaient les
-maisons de Loëche.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_242">242</span></p>
-
-<p>Il fallut quitter les mulets, la route étant périlleuse. Le sentier
-descend le long du roc, serpente, tourne, va, revient, dominant
-toujours le précipice, et toujours aussi le village qui grandit à
-mesure qu’on approche. C’est là ce qu’on appelle le passage de la
-Gemmi, un des plus beaux des Alpes, sinon le plus beau.</p>
-
-<p>Berthe s’appuyait sur moi, poussait des cris de joie et des cris
-d’effroi, heureuse et peureuse comme une enfant. Comme nous étions
-à quelques pas des guides et cachés par une saillie de roche, elle
-m’embrassa. Je l’étreignis...</p>
-
-<p>Je m’étais dit:</p>
-
-<p>—A Loëche, j’aurai soin de faire comprendre que je ne suis point avec
-ma femme.</p>
-
-<p>Mais partout je l’avais traitée comme telle, partout je l’avais fait
-passer pour la marquise de Roseveyre. Je ne pouvais guère maintenant
-l’inscrire sous un autre nom. Et puis je l’aurais blessée au cœur,
-et vraiment elle était charmante.</p>
-
-<p>Mais je lui dis:</p>
-
-<p>—Ma chère amie, tu portes mon nom; on me croit ton mari; j’espère que
-tu te conduiras envers tout le monde avec une extrême <span class="pagenum" id="Page_243">243</span> prudence et
-une extrême discrétion. Pas de connaissances, pas de causeries, pas de
-relations. Qu’on te croie fière, mais agis en sorte que je n’aie jamais
-à me reprocher ce que j’ai fait.</p>
-
-<p>Elle répondit:</p>
-
-<p>—N’aie pas peur, mon petit René.</p>
-
-<p class="br"><i>26 juin.</i>—Loëche n’est pas triste. Non. C’est sauvage, mais très
-beau. Cette muraille de roches hautes de deux milles mètres, d’où
-glissent cent torrents pareils à des filets d’argent; ce bruit éternel
-de l’eau qui roule; ce village enseveli dans les Alpes d’où l’on voit,
-comme du fond d’un puits, le soleil lointain traverser le ciel; le
-glacier voisin, tout blanc dans l’échancrure de la montagne, et ce
-vallon plein de ruisseaux, plein d’arbres, plein de fraîcheur et de
-vie, qui descend vers le Rhône et laisse voir à l’horizon les cimes
-neigeuses du Piémont: tout cela me séduit et m’enchante. Peut-être
-que... si Berthe n’était pas là?...</p>
-
-<p>Elle est parfaite, cette enfant, réservée et distinguée plus que
-personne. J’entends dire:</p>
-
-<p>—Comme elle est jolie, cette petite marquise!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_244">244</span></p>
-
-<p class="br"><i>27 juin.</i>—Premier bain. On descend directement de la chambre dans les
-piscines, où vingt baigneurs trempent déjà, vêtus de longues robes de
-laine, hommes et femmes ensemble. Les uns mangent, les autres lisent,
-les autres causent. On pousse devant soi de petites tables flottantes.
-Parfois on joue au furet, ce qui n’est pas toujours convenable. Vus des
-galeries qui entourent le bain, nous avons l’air de gros crapauds dans
-un baquet.</p>
-
-<p>Berthe est venue s’asseoir dans cette galerie pour causer un peu avec
-moi. On l’a beaucoup regardée.</p>
-
-<p class="br"><i>28 juin.</i>—Deuxième bain. Quatre heures d’eau. J’en aurai huit heures
-dans huit jours. J’ai pour compagnons plongeurs le prince de Vanoris
-(Italie), le comte Lovenberg (Autriche), le baron Samuel Vernhe
-(Hongrie ou ailleurs), plus une quinzaine de personnages de moindre
-importance, mais tous nobles. Tout le monde est noble dans les villes
-d’eaux.</p>
-
-<p>Ils me demandent, l’un après l’autre, à être présentés à Berthe. Je
-réponds: «Oui!» et je me dérobe. On me croit jaloux, c’est bête!</p>
-
-<p class="br"><i>29 juin.</i>—Diable! diable! la princesse <span class="pagenum" id="Page_245">245</span> de Vanoris est venue
-elle-même me trouver, désirant faire la connaissance de ma femme, au
-moment où nous rentrions à l’hôtel. J’ai présenté Berthe, mais je l’ai
-priée d’éviter avec soin de rencontrer cette dame.</p>
-
-<p class="br"><i>2 juillet.</i>—Le prince nous a pris hier au collet pour nous mener dans
-son appartement, où tous les baigneurs de marque prenaient le thé.
-Berthe était certes mieux que toutes les femmes; mais que faire?</p>
-
-<p class="br"><i>3 juillet.</i>—Ma foi, tant pis! Parmi ces trente gentilshommes, n’en
-est-il pas au moins dix de fantaisie? Parmi ces seize ou dix-sept
-femmes, en est-il plus de douze sérieusement mariées; et, sur ces
-douze, en est-il plus de six irréprochables? Tant pis pour elles, tant
-pis pour eux. Ils l’ont voulu!</p>
-
-<p class="br"><i>10 juillet.</i>—Berthe est la reine de Loëche! Tout le monde en est fou;
-on la fête, on la gâte, on l’adore! Elle est d’ailleurs superbe de
-grâce et de distinction. On m’envie.</p>
-
-<p>La princesse de Vanoris m’a demandé:</p>
-
-<p>—Ah çà, marquis, où donc avez-vous trouvé ce trésor-là?</p>
-
-<p>J’avais envie de répondre:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_246">246</span></p>
-
-<p>—Premier prix du Conservatoire, classe de comédie, engagée à l’Odéon,
-libre à partir du <i>5 août 1880</i>!</p>
-
-<p>Quelle tête elle aurait fait, miséricorde!</p>
-
-<p class="br"><i>20 juillet.</i>—Berthe est vraiment surprenante. Pas une faute de tact,
-pas une faute de goût; une merveille!</p>
-
-<p class="dottedline">&nbsp;</p>
-
-<p><i>10 août.</i>—Paris. Fini. J’ai le cœur gros. La veille du départ je
-crus que tout le monde allait pleurer.</p>
-
-<p>On résolut d’aller voir lever le soleil sur le Torrenthorn, puis de
-redescendre pour l’heure de notre départ.</p>
-
-<p>On se mit en route vers minuit, sur des mulets. Des guides portaient
-des falots: et la longue caravane se déroulait dans les chemins
-tournants de la forêt de pins. Puis on traversa les pâturages où des
-troupeaux de vaches errent en liberté. Puis on atteignit la région des
-pierres, où l’herbe elle-même disparaît.</p>
-
-<p>Parfois, dans l’ombre, on distinguait, soit à droite, soit à gauche,
-une masse blanche, un amoncellement de neige dans un trou de la
-montagne.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_247">247</span></p>
-
-<p>Le froid devenait mordant, piquait les yeux et la peau. Le vent
-desséchant des sommets soufflait, brûlant les gorges, apportant les
-haleines gelées de cent lieues de pics de glace.</p>
-
-<p>Quand on parvint au faîte, il faisait nuit encore. On déballa toutes
-les provisions pour boire le champagne au soleil levant.</p>
-
-<p>Le ciel pâlissait sur nos têtes. Nous apercevions déjà un gouffre à nos
-pieds; puis, à quelques centaines de mètres, un autre sommet.</p>
-
-<p>L’horizon entier semblait livide, sans qu’on distinguât rien encore au
-loin.</p>
-
-<p>Bientôt on découvrit, à gauche, une cime énorme, la Jungfrau, puis une
-autre, puis une autre. Elles apparaissaient peu à peu comme si elles se
-fussent levées dans le jour naissant. Et nous demeurions stupéfaits de
-nous trouver ainsi au milieu de ces colosses, dans ce pays désolé de la
-neige éternelle. Soudain, en face, se déroula la chaîne démesurée du
-Piémont. D’autres cimes apparurent au nord. C’était bien l’immense pays
-des grands monts aux fronts glacés, depuis le Rhindenhorn, lourd comme
-son nom, jusqu’au fantôme à peine visible du patriarche des Alpes, le
-mont <span class="pagenum" id="Page_248">248</span> Blanc. Les uns étaient fiers et droits, d’autres accroupis,
-d’autres difformes, mais tous pareillement blancs, comme si quelque
-Dieu avait jeté sur la terre bossue une nappe immaculée.</p>
-
-<p>Les uns semblaient si près qu’on aurait pu sauter dessus; les autres
-étaient si loin qu’on les distinguait à peine.</p>
-
-<p>Le ciel devint rouge; et tous rougirent. Les nuages semblaient saigner
-sur eux. C’était superbe, presque effrayant.</p>
-
-<p>Mais bientôt la nue enflammée pâlit, et toute l’armée des cimes
-insensiblement devint rose, d’un rose doux et tendre comme des robes de
-jeune fille.</p>
-
-<p>Et le soleil parut au-dessus de la nappe des neiges. Alors, tout à
-coup, le peuple entier des glaciers fut blanc, d’un blanc luisant,
-comme si l’horizon eût été plein d’une foule de dômes d’argent.</p>
-
-<p>Les femmes, extasiées, regardaient cela.</p>
-
-<p>Elles tressaillirent, un bouchon de champagne venait de sauter; et le
-prince de Vanoris, présentant un verre à Berthe, s’écria:</p>
-
-<p>—Je bois à la marquise de Roseveyre!</p>
-
-<p>Tous crièrent: «Je bois à la marquise de Roseveyre!»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_249">249</span></p>
-
-<p>Elle monta debout sur sa mule et répondit:</p>
-
-<p>—Je bois à tous mes amis!</p>
-
-<p class="br">Trois heures plus tard, nous prenions le train pour Genève, dans la
-vallée du Rhône.</p>
-
-<p>A peine fûmes-nous seuls, que Berthe, si heureuse et si gaie tout à
-l’heure, se mit à sangloter, la figure dans ses mains.</p>
-
-<p>Je m’élançai à ses genoux:</p>
-
-<p>—Qu’as-tu? qu’as-tu? dis-moi, qu’as-tu?</p>
-
-<p>Elle balbutia à travers ses larmes.</p>
-
-<p>—C’est... c’est... c’est donc fini d’être une honnête femme!</p>
-
-<p>Certes, je fus à ce moment sur le point de faire une bêtise, une grande
-bêtise!... Je ne la fis pas.</p>
-
-<p>Je quittai Berthe en rentrant à Paris. J’aurais peut-être été trop
-faible, plus tard.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>(<i>Le journal du marquis de Roseveyre n’offre aucun intérêt pendant
- les deux années qui suivirent. Nous retrouvons, à la date du 20
- juillet 1883, les lignes suivantes.</i>)</p>
-</div>
-
-<p class="br"><i>20 juillet 1883.</i>—Florence. Triste souvenir tantôt. Je me promenais
-aux Cassines quand une femme fit arrêter sa voiture et <span class="pagenum" id="Page_250">250</span> m’appela.
-C’était la princesse de Vanoris. Dès qu’elle me vit à portée de voix:</p>
-
-<p>—Oh! marquis, mon cher marquis, que je suis contente de vous
-rencontrer! Vite, vite, donnez-moi des nouvelles de la marquise; c’est
-bien la plus charmante femme que j’aie vue en toute ma vie.</p>
-
-<p>Je restai surpris, ne sachant que dire et frappé au cœur d’un coup
-violent. Je balbutiai:</p>
-
-<p>—Ne me parlez jamais d’elle, princesse, voici trois ans que je l’ai
-perdue.</p>
-
-<p>Elle me prit la main.</p>
-
-<p>—Oh! que je vous plains, mon ami.</p>
-
-<p>Elle me quitta. Je suis rentré triste, mécontent, pensant à Berthe,
-comme si nous venions de nous séparer.</p>
-
-<p>Le Destin bien souvent se trompe!</p>
-
-<p>Combien de femmes honnêtes étaient nées pour être des filles, et le
-prouvent.</p>
-
-<p>Pauvre Berthe! Combien d’autres étaient nées pour être des femmes
-honnêtes... Et celle-là... plus que toutes... peut-être... Enfin... n’y
-pensons plus.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>Aux Eaux</i> ont paru dans <i>le Gaulois</i> du mardi 24 juillet 1883.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_15">EN BRETAGNE.</h2>
-
-<p class="rdate">Juillet 1882.</p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">V</span><span class="smcap">oici</span> la saison des voyages, la saison claire où l’on aime les horizons
-nouveaux, les vastes étendues de mer bleue où se repose l’œil, où
-se calme l’esprit, les vallons boisés et frais où parfois le cœur
-s’attendrit sans qu’on sache pourquoi, quand on s’assied, au soir
-tombant, sur un talus de route en velours vert et qu’on regarde, à ses
-pieds, un peu d’eau brune et dormante où se mire le soleil couchant au
-fond de l’ornière creusée par des roues de charrettes.</p>
-
-<p>J’aime à la folie ces marches dans un monde qu’on croit découvrir, les
-étonnements subits devant des mœurs qu’on ne soupçonnait point,
-cette constante tension de <span class="pagenum" id="Page_252">252</span> l’intérêt, cette joie des yeux, cet
-éveil sans fin de la pensée.</p>
-
-<p>Mais une chose, une seule, me gâte ces explorations charmantes: la
-lecture des guides. Écrits par des commis voyageurs en kilomètres,
-avec des descriptions odieuses et toujours fausses, des renseignements
-invariablement erronés, des indications de chemins purement
-fantaisistes, ils sont, sauf un seul, un guide allemand excellent, la
-consolation des bonnetiers voyageant en train de plaisir et visitant la
-contrée dans le Joanne, et le désespoir des vrais routiers qui vont,
-sac au dos, canne à la main, par les sentiers, par les ravins, le long
-des plages.</p>
-
-<p>Ils mentent, ils ne savent rien, ils ne comprennent rien, ils
-enlaidissent, par leur prose emphatique et stupide, les plus ravissants
-pays; ils ne connaissent que les grand’routes et ne valent guère moins
-cependant que la carte dite d’état-major, où les barrages de la Seine
-faits depuis trente ans bientôt ne sont point encore indiqués.</p>
-
-<p>Et cependant, comme on aime, en voyageant, connaître un peu d’avance
-la région où l’on s’aventure! Comme on est heureux quand on trouve un
-livre où quelque vagabond <span class="pagenum" id="Page_253">253</span> sincère a jeté quelques-unes de ses
-visions! Ce n’est là qu’une présentation, qui vous prépare seulement
-à connaître les lieux. Parfois c’est plus. Quand on s’enfonce en
-Algérie jusqu’à l’oasis de Laghouat, il faut lire chaque jour, à chaque
-heure du voyage, l’admirable livre de Fromentin: <i>Un été dans le
-Sahara</i>. Celui-là vous ouvre les yeux et l’esprit, il éclaire encore,
-semble-t-il, ces plaines, ces montagnes, ces solitudes brûlantes, il
-vous révèle l’âme même du désert.</p>
-
-<p>Il est partout, en France, des coins presque inconnus et charmants.
-Sans avoir la prétention de faire un guide nouveau, je voudrais de
-temps en temps indiquer seulement quelques courtes excursions, des
-voyages de dix ou quinze jours, accomplis par tous les marcheurs, mais
-ignorés de tous les sédentaires.</p>
-
-<p>Ne suivre jamais les grand’routes, et toujours les sentiers, coucher
-dans les granges quand on ne rencontre point d’auberges, manger du pain
-et boire de l’eau quand les vivres sont introuvables, et ne craindre ni
-la pluie, ni les distances, ni les longues heures de marche régulière,
-voilà ce qu’il faut pour parcourir et pénétrer un pays jusqu’au
-cœur, pour découvrir, tout près des villes où passent <span class="pagenum" id="Page_254">254</span> les
-touristes, mille choses qu’on ne soupçonnait pas.</p>
-
-<p>Entre toutes les vieilles provinces de France, la Bretagne est une
-des plus curieuses; on en peut, en dix jours, connaître assez pour en
-savoir le tempérament, car chaque pays, comme chaque homme, a le sien.</p>
-
-<p>Traversons-la, en quelques lignes. Allons seulement de Vannes à
-Douarnenez, en suivant la côte, la vraie côte bretonne, solitaire et
-basse, semée d’écueils, où le flot gronde toujours et semble répondre
-aux sifflements du vent dans la lande.</p>
-
-<p>Le Morbihan, espèce de mer intérieure, qui monte et descend sous la
-pression des marées du grand Océan, s’étend devant le port de Vannes.
-Il le faut traverser pour gagner le large.</p>
-
-<p>Il est plein d’îles, d’îles druidiques, mystérieuses, hantées. Elles
-portent au dos des tumulus, des menhirs, des dolmens, toutes ces
-pierres étranges qui furent presque des dieux. Ces îlots, au dire des
-Bretons, sont aussi nombreux que les jours de l’année. Le Morbihan est
-une mer symbolique secouée par les superstitions.</p>
-
-<p>Et voilà le grand charme de cette contrée; <span class="pagenum" id="Page_255">255</span> elle est la nourrice
-des légendes. Mortes partout, les vieilles croyances demeurent
-enracinées dans ce sol de granit. Les vieilles histoires aussi sont
-indestructibles dans ce pays; et le paysan vous parle des aventures
-accomplies quinze siècles plus tôt comme si elles dataient d’hier,
-comme si son père ou son grand-père les avait vues.</p>
-
-<p>Il est des souterrains où les morts restent intacts, comme au jour où
-l’immobilité les frappa, séchés seulement, parce que la source du sang
-est tarie. Ainsi les souvenirs vivent éternellement dans ce coin de
-France, les souvenirs, et même les manières de penser des aïeux.</p>
-
-<p>J’avais quitté Vannes le jour même de mon arrivée, pour aller visiter
-un château historique, Sucinio, et, de là, gagner Locmariaker, puis
-Carnac et, suivant la côte, Pont-l’Abbé, Penmarch, la pointe du Raz,
-Douarnenez.</p>
-
-<p>Le chemin longeait d’abord le Morbihan, puis prenait à travers une
-lande illimitée, entrecoupée de fossés pleins d’eau, et sans une
-maison, sans un arbre, sans un être, toute peuplée d’ajoncs qui
-frémissaient et sifflaient sous un vent furieux, emportant à travers le
-<span class="pagenum" id="Page_256">256</span> ciel des nuages déchiquetés qui semblaient gémir.</p>
-
-<p>Je traversai plus loin un petit hameau où rôdaient, pieds nus, trois
-paysans sordides et une grande fille de vingt ans, dont les mollets
-étaient noirs de fumier; et, de nouveau, ce fut la lande, déserte,
-nue, marécageuse, allant se perdre dans l’Océan, dont la ligne grise,
-éclairée parfois par des lueurs d’écume, s’allongeait là-bas au-dessus
-de l’horizon.</p>
-
-<p>Et, au milieu de cette étendue sauvage, une haute ruine s’élevait; un
-château carré, flanqué de tours, debout, là, tout seul, entre ces deux
-déserts: la lande et la mer.</p>
-
-<p>Ce vieux manoir de Sucinio, qui date du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, est illustre.
-C’est là que naquit ce grand connétable de Richemont qui reprit la
-France aux Anglais.</p>
-
-<p>Plus de portes. J’entrai dans la vaste cour solitaire, où les tourelles
-écroulées font des amoncellements de pierres; et, gravissant des
-restes d’escaliers, escaladant les murailles éventrées, m’accrochant
-aux lierres, aux quartiers de granit à moitié descellés, à tout ce qui
-tombait sous ma main, je parvins au sommet d’une tour, d’où je regardai
-la Bretagne.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_257">257</span></p>
-
-<p>En face de moi, derrière un morceau de plaine inculte, l’Océan sale et
-grondant sous un ciel noir; puis, partout, la lande! Là-bas, à droite,
-la mer du Morbihan, avec ses rives déchirées, et, plus loin, à peine
-visible, une tache blanche illuminée, Vannes, qu’éclairait un rayon de
-soleil, glissé on ne sait comment, entre deux nuages. Puis encore très
-loin, un cap démesuré: Quiberon!</p>
-
-<p>Et tout cela triste, mélancolique, navrant. Le vent pleurait en
-parcourant ces espaces mornes; j’étais bien dans le vieux pays hanté;
-et, dans ces murs, dans ces ajoncs ras et sifflants, dans ces fossés où
-l’eau croupit, je sentais rôder des légendes.</p>
-
-<p>Le lendemain, je traversais Saint-Gildas, où semble errer le spectre
-d’Abeilard. A Port-Navalo, le marin qui me fit passer le détroit me
-parla de son père, un chouan, de son frère aîné, un chouan, et de son
-oncle le curé, encore un chouan, morts tous les trois... Et sa main
-étendue montrait Quiberon.</p>
-
-<p>A Locmariaker, j’entrai dans la patrie des druides. Un Breton me montra
-la table de César, un monstre de granit soulevé par des colosses; puis
-il me parla de César comme d’un ancien qu’il aurait vu.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_258">258</span></p>
-
-<p>Enfin, suivant toujours la côte entre la lande et l’Océan, vers le
-soir, du sommet d’un tumulus, j’aperçus devant moi les champs de
-pierres de Carnac.</p>
-
-<p>Elles semblent vivantes, ces pierres alignées interminablement, géantes
-ou toutes petites, carrées, longues, plates, avec des aspects de grands
-corps minces ou ventrus. Quand on les regarde longtemps, on les voit
-remuer, se pencher, vivre!</p>
-
-<p>On se perd au milieu d’elles; un mur parfois interrompt cette foule de
-granit; on le franchit, et l’étrange peuple recommence, planté comme
-des avenues, espacé comme des soldats, effrayant comme des apparitions.</p>
-
-<p>Et le cœur vous bat; l’esprit malgré vous s’exalte, remonte les
-âges, se perd dans les superstitieuses croyances.</p>
-
-<p>Comme je restais immobile, stupéfait et ravi, un bruit subit derrière
-moi me donna une telle secousse que je me retournai d’un bond; et un
-vieux homme vêtu de noir, avec un livre sous le bras, m’ayant salué,
-me dit: «Ainsi, Monsieur, vous visitez notre Carnac.» Je lui racontai
-mon enthousiasme et la frayeur qu’il m’avait faite. Il continua: «Ici,
-Monsieur, il y a dans l’air tant de légendes que <span class="pagenum" id="Page_259">259</span> tout le monde
-a peur sans savoir de quoi. Voilà cinq ans que je fais des fouilles
-sous ces pierres; elles ont presque toutes un secret, et je m’imagine
-parfois qu’elles ont une âme. Quand je remets les pieds au boulevard,
-je souris, là-bas, de ma bêtise; mais quand je reviens à Carnac, je
-suis croyant, croyant inconscient; sans religion précise, mais les
-ayant toutes.»</p>
-
-<p>Et, frappant du pied:</p>
-
-<p>«Ceci est une terre de religion; il ne faut jamais plaisanter avec les
-croyances éteintes; car rien ne meurt. Nous sommes, Monsieur, chez les
-druides, respectons leur foi!»</p>
-
-<p>Le soleil, disparu dans la mer, avait laissé le ciel tout rouge, et
-cette lueur saignait aussi sur les grandes pierres, nos voisines.</p>
-
-<p>Le vieux sourit:</p>
-
-<p>«Figurez-vous que ces terribles croyances ont en ce lieu tant de
-force, que j’ai eu, ici même, une vision! Que dis-je! une apparition
-véritable! Là, sur ce dolmen, un soir, à cette heure, j’ai aperçu
-distinctement l’enchanteresse Koridwen, qui faisait bouillir l’eau
-miraculeuse.»</p>
-
-<p>Je l’arrêtai, ignorant quelle était l’enchanteresse Koridwen.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_260">260</span></p>
-
-<p>Il fut révolté.</p>
-
-<p>«Comment! vous ne connaissez pas la femme du dieu Hu et la mère des
-korrigans!</p>
-
-<p>—Non, je l’avoue. Si c’est une légende, contez-la-moi.»</p>
-
-<p>Je m’assis sur un menhir, à son côté.</p>
-
-<p>Il parla.</p>
-
-<p>«Le dieu Hu, père des druides, avait pour épouse l’enchanteresse
-Koridwen. Elle lui donna trois enfants, Mor-Vrau, Creiz-Viou, une
-fille, la plus belle du monde, et Aravik-Du, le plus affreux des êtres.</p>
-
-<p>«Koridwen, dans son amour maternel, voulut au moins laisser quelque
-chose à ce fils si disgracié, et elle résolut de lui faire boire l’eau
-de la divination.</p>
-
-<p>«Cette eau devait bouillir pendant un an. L’enchanteresse confia la
-garde du vase qui la contenait à un aveugle nommé Morda et au nain
-Gwiou.</p>
-
-<p>«L’année allait expirer, quand, les deux veilleurs se relâchant de
-leur zèle, un peu de la liqueur sacrée se répandit, et trois gouttes
-tombèrent sur le doigt du nain, qui, le portant à sa bouche, connut
-tout à coup l’avenir. Le vase aussitôt se brisa de lui-même, et
-Koridwen, <span class="pagenum" id="Page_261">261</span> apparaissant, se précipita sur Gwiou, qui s’enfuit.</p>
-
-<p>«Comme il allait être atteint, pour courir plus vite, il se changea
-en lièvre; mais aussitôt l’enchanteresse, devenant lévrier, s’élança
-derrière lui. Elle allait le saisir sur le bord d’un fleuve, mais,
-prenant subitement la forme d’un poisson, il se précipita dans le
-courant. Alors, une loutre énorme surgit qui le poursuivit de si près
-qu’il ne put échapper qu’en devenant oiseau. Or, un grand épervier
-descendit du fond du ciel, les ailes étendues, le bec ouvert; c’était
-toujours Koridwen; et Gwiou, frissonnant de peur, se changeant en grain
-de blé, se laissa choir sur un tas de froment.</p>
-
-<p>«Alors, une grosse poule noire, accourant, l’avala. Koridwen, vengée,
-se reposait, quand elle s’aperçut qu’elle allait être mère de nouveau.</p>
-
-<p>Le grain de blé avait germé en elle; et un enfant naquit, que Hu
-abandonna sur l’eau dans un berceau d’osier. Mais l’enfant, sauvé par
-le fils du roi Gouydno, devint un génie, l’esprit de la lande, le
-korrigan. C’est donc de Koridwen que naquirent tous les petits êtres
-fantastiques, les nains, les follets qui <span class="pagenum" id="Page_262">262</span> hantent ces pierres. Ils
-vivent là-dessous, dit-on, dans des trous, et sortent au soir pour
-courir à travers les ajoncs. Restez ici longtemps, Monsieur, au milieu
-de ces monuments enchantés; regardez fixement quelque dolmen couché
-sur le sol, et vous entendrez bientôt la terre frissonner, vous verrez
-la pierre remuer, vous tremblerez de peur en apercevant la tête d’un
-korrigan, qui vous regarde en soulevant du front le bloc de granit posé
-sur lui.—Maintenant, allons dîner.»</p>
-
-<p>La nuit était venue, sans lune, toute noire, pleine des rumeurs du
-vent. Les mains étendues, je marchais en heurtant les grandes pierres
-dressées; et ce récit, le pays, mes pensées, tout avait pris un ton
-tellement surnaturel, que je n’aurais point été surpris de sentir tout
-à coup un korrigan courir entre mes jambes.</p>
-
-<p>Le lendemain je me remis en route, traversant des landes, des villages,
-des villes, Lorient, Quimperlé, si jolie dans son vallon, Quimper.</p>
-
-<p>La grand’route part de Quimper, monte une côte, coupe des vallées,
-passe une sorte de lac herbeux et morne, et pénètre enfin dans
-Pont-l’Abbé, la petite cité la plus bretonne <span class="pagenum" id="Page_263">263</span> de toute cette
-Bretagne bretonnante qui va du Morbihan à la pointe du Raz.</p>
-
-<p>A l’entrée, un vieux château flanqué de tours, mouille le pied de ses
-murs dans un étang triste, triste, avec des vols d’oiseaux sauvages.
-Une rivière sort de là, que les caboteurs peuvent remonter jusqu’à la
-ville. Et dans les rues étroites aux maisons séculaires, les hommes
-portent le chapeau aux bords immenses, le gilet brodé magnifiquement,
-et les quatre vestes superposées: la première grande comme la main,
-couvrant au plus les omoplates, et la dernière s’arrêtant juste
-au-dessus du fond de culotte.</p>
-
-<p>Les filles, grandes, belles, fraîches, ont la poitrine écrasée dans un
-gilet de drap qui forme cuirasse, les étreint, ne laissant même pas
-deviner leur gorge puissante et martyrisée. Et elles sont coiffées
-d’une étrange façon. Sur les tempes, deux plaques brodées en couleur
-encadrent le visage, serrent les cheveux qui tombent en nappe, puis
-remontent se tasser au sommet du crâne sous un singulier bonnet, tissu
-souvent d’or et d’argent.</p>
-
-<p>Et la route sort de nouveau de cette petite cité du moyen âge oubliée
-là. Elle s’avance <span class="pagenum" id="Page_264">264</span> à travers la lande piquée d’ajoncs. De temps
-en temps, trois ou quatre vaches paissent le long du chemin, toujours
-accompagnées d’un mouton. Pendant plusieurs jours, on se demande
-pourquoi on ne voit jamais de vaches sans un mouton. Cette question
-vous tracasse, vous harcèle, devient une obsession. On cherche alors
-un homme près de qui s’informer. On le trouve, non sans peine, car
-souvent pendant une semaine entière, en rôdant par les villages, on ne
-rencontre personne qui sache un mot de français. Enfin quelque curé,
-qui lit son bréviaire en marchant à pas mesurés, vous apprend avec
-politesse que ce mouton constitue la part du loup.</p>
-
-<p>Un mouton vaut moins qu’une vache, et, comme sa prise n’offre aucun
-danger, le loup toujours le préfère. Mais il arrive souvent que les
-vaillantes petites vaches forment le bataillon carré pour défendre leur
-innocent camarade, et reçoivent au bout de leurs cornes affilées la
-bête hurlante en quête de chair vive.</p>
-
-<p>Le loup! Là aussi on le retrouve, ce loup légendaire qui terrifia notre
-enfance, le loup blanc, le grand loup blanc que tous les chasseurs ont
-vu et que personne n’a jamais tué.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_265">265</span></p>
-
-<p>Jamais on ne l’aperçoit au matin. C’est vers cinq heures en hiver,
-au moment où le soleil se couche, qu’il apparaît filant sur une cime
-dénudée, traînant sur le ciel sa longue silhouette qui passe et fuit.</p>
-
-<p>Pourquoi personne ne l’a-t-il tué? Ah! voilà. Une supposition
-cependant. Les forts déjeuners de chasse commencent toujours vers une
-heure et finissent à quatre. On a beaucoup bu, et parlé du loup blanc.
-En sortant de table, on le voit. Quoi d’étonnant aussi à ce qu’on ne le
-tue pas?</p>
-
-<p>J’allais devant moi, sur la route grise ferrée de granit, et luisante
-quand brille le soleil. La plaine des deux côtés est plate, semée
-d’ajoncs. De place en place, une grosse pierre couchée entretient dans
-la pensée le constant souvenir des druides; et le vent qui souffle
-au ras de terre, siffle dans les buissons épineux. Parfois, un bruit
-sourd, comme un coup de canon lointain, fait frémir le sol; car
-j’approche de Penmarch, où la mer s’enfonce, paraît-il, en des cavernes
-sonores. Les lames engouffrées en ces trous secouent la côte entière,
-se font entendre jusqu’à Quimper, par les jours de tempête.</p>
-
-<p>Depuis longtemps déjà on aperçoit la <span class="pagenum" id="Page_266">266</span> grande ligne des flots gris,
-qui semblent dominer toute cette campagne nue et basse. Crevant partout
-la vague, des rochers, des troupeaux d’écueils pointus montrent leurs
-têtes noires cerclées d’écume comme si elles bavaient; et là-bas,
-contre l’eau, quelques maisons frileuses cherchent à se cacher derrière
-des petits tas de pierres pour éviter l’éternel ouragan du large et
-la pluie salée de l’Océan. Un grand phare, qui tremble sur sa base
-de rochers, s’avance jusqu’à la vague, et les gardiens racontent que
-parfois, dans les nuits de tourmente, la longue colonne de granit
-tangue comme un navire, et que l’horloge s’abat face contre terre, et
-que les objets accrochés aux murs se détachent, tombent et se brisent.</p>
-
-<p>Depuis ce lieu jusqu’au Conquet, c’est le pays des naufrages. C’est là
-que semble embusquée la mort, la hideuse mort de la mer, la Noyade.
-Aucune côte n’est plus dangereuse, plus redoutée, plus mangeuse
-d’hommes.</p>
-
-<p>Au fond des petites maisons basses des pêcheurs, on voit grouiller,
-dans la fange, avec les porcs, une femme vieille, de grandes filles aux
-jambes nues et sales, et les fils, <span class="pagenum" id="Page_267">267</span> dont le plus âgé marque trente
-ans. Presque jamais on ne trouve le père, rarement l’aîné. Ne demandez
-pas où ils sont, car la vieille tendrait la main vers l’horizon
-bondissant et soulevé, qui semble toujours prêt à se ruer sur ce pays.</p>
-
-<p>Ce n’est pas seulement la mer perfide qui les dévore ainsi, ces
-hommes. Elle a un allié tout-puissant, plus perfide encore, et qui
-l’aide, chaque nuit, en ses gloutonneries de chair humaine, l’alcool.
-Les pêcheurs le savent et l’avouent. «Quand la bouteille est pleine,
-disent-ils, on voit l’écueil. Mais, quand la bouteille est vide, on ne
-le voit plus.»</p>
-
-<p>La plage de Penmarch fait peur. C’est bien ici que les naufrageurs
-devaient attirer les vaisseaux perdus, en attachant aux cornes d’une
-vache, dont la patte était entravée pour qu’elle boitât, la lanterne
-trompeuse qui simulait un autre navire.</p>
-
-<p>Voici, un peu à droite, une roche devenue célèbre par un horrible
-drame. La femme d’un des derniers préfets du Morbihan était assise sur
-cette pierre, ayant sur ses genoux sa petite fille. La mer, à quelques
-mètres sous elles, semblait calme, inoffensive, endormie.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_268">268</span></p>
-
-<p>Soudain un de ces flots singuliers, qu’on appelle des vagues sourdes,
-monta, venu sans bruit, le dos gonflé, irrésistible, et, escaladant la
-roche, comme un malfaiteur furtif, il emporta les deux femmes qu’il
-engloutit en un moment. Des douaniers, qui passaient au loin, ne virent
-plus qu’une ombrelle rose, flottant doucement sur la mer recalmée, et
-la grande roche nue, ruisselante.</p>
-
-<p>Pendant un an, les avocats et les médecins discutèrent, arguèrent,
-plaidèrent pour savoir laquelle, de la mère ou de l’enfant emportées
-dans le même flot, était morte la première. On noya des chattes avec
-leurs petits, des chiennes avec leurs toutous, des lapines avec
-leurs lapereaux, afin qu’aucun doute ne subsistât, car une grosse
-question d’héritage en dépendait, la fortune devant aller à l’une ou à
-l’autre famille suivant que la dernière convulsion avait dû être plus
-persistante dans le petit corps ou dans le grand.</p>
-
-<p>Presque en face de ce lieu sinistre se dresse un calvaire de granit,
-comme on en voit partout en ce pays pieux où les croix, si vieilles
-elles-mêmes, sont aussi nombreuses que les dolmens leurs aînés. Mais ce
-calvaire <span class="pagenum" id="Page_269">269</span> s’élève au-dessus d’un bas-relief étrange, représentant
-d’une façon grossière et comique l’accouchement de la Vierge Marie. Un
-Anglais, en passant, admira la sculpture naïve, et la fit recouvrir
-d’un toit afin de la préserver des atteintes de ce climat sauvage.</p>
-
-<p>Et nous suivons la plage, l’interminable plage, tout le long de la baie
-d’Audierne. Il faut passer à gué ou à la nage deux petites rivières,
-peiner dans le sable ou sur la poussière de varech, aller toujours
-entre ces deux solitudes, l’une remuante, l’autre immobile, la mer et
-la lande.</p>
-
-<p>Voici Audierne, triste petit port, qu’anime seulement l’entrée et la
-sortie des barques allant pêcher la sardine.</p>
-
-<p>Avant de partir, au matin, on goûte, au lieu du vulgaire café au lait,
-quelques-uns de ces petits poissons frais, poudrés de sel, savoureux,
-parfumés, vraies violettes des flots. Et on repart vers la pointe du
-Raz, cette fin du monde, ce bout de l’Europe.</p>
-
-<p>On monte, on monte toujours, et soudain on aperçoit deux mers, à gauche
-l’Océan, à droite la Manche.</p>
-
-<p>C’est là qu’elles se rencontrent, qu’elles se battent sans cesse,
-heurtant leurs courants et <span class="pagenum" id="Page_270">270</span> leurs vagues toujours furieuses,
-chavirant les navires et les avalant comme des dragées.</p>
-
-<div class="poem">
- <p class="noindent">O flots que vous savez de lugubres histoires,<br />
- Flots profonds redoutés des mères à genoux.</p>
-</div>
-
-<p>Plus d’arbres, plus rien que des touffes de gazon sur le grand cap qui
-s’avance. Tout au bout deux phares, et partout au loin d’autres phares,
-piqués sur des écueils. Il en est un qu’on essaye en vain de terminer
-depuis dix ans. La mer, acharnée, détruit, à mesure qu’il s’accomplit,
-le travail acharné des hommes.</p>
-
-<p>Là-bas, en face, l’île de Sein, l’île sacrée, regarde à l’horizon,
-derrière la rade de Brest, sa dangereuse commère, l’île d’Ouessant.</p>
-
-<div class="poem">
- <p class="noindent">Qui voit Ouessant<br />
- Voit son sang</p>
-</div>
-
-<p class="noindent">disent les matelots. L’île d’Ouessant, la plus inaccessible de toutes,
-celle que les marins n’abordent qu’en tremblant.</p>
-
-<p>Le haut promontoire se termine soudain, tombe à pic dans cette bataille
-d’océans. Mais un petit sentier le contourne, rampant sur les granits
-inclinés, filant sur des crêtes larges comme la main.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_271">271</span></p>
-
-<p>Soudain on domine un abîme effrayant dont les murs, noirs comme s’ils
-avaient été frottés d’encre, vous renvoient le bruit furieux du combat
-marin qui se livre sous vous, tout au fond de ce trou qu’on a nommé
-l’Enfer.</p>
-
-<p>Bien qu’à cent mètres au-dessus de la mer, je recevais des crachats
-d’écume, et, penché sur l’abîme, je contemplais cette fureur de l’eau
-qui semblait soulevée par une rage inconnue.</p>
-
-<p>C’était bien un enfer qu’aucun poète n’avait décrit. Et une épouvante
-m’étreignait à la pensée d’hommes précipités là dedans, roulés,
-tournés, plongeant dans cette tempête entre quatre murailles de
-pierres, jetés sur les parois de la montagne, repris par le flot,
-engloutis, reparaissant, bouillonnant pêle-mêle dans les vagues
-monstrueuses.</p>
-
-<p>Et je me remis en route, hanté de ces images et battu par un grand vent
-qui fouettait le cap solitaire.</p>
-
-<p>Au bout de vingt minutes, j’atteignis un petit village. Un vieux
-prêtre, qui lisait son bréviaire à l’abri d’un mur de pierres,
-me salua. Je lui demandai où je pourrais coucher; il m’offrit
-l’hospitalité.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_272">272</span></p>
-
-<p>Une heure plus tard, assis tous deux devant sa porte, nous parlions
-de ce pays désolé qui saisit l’âme, quand un petit Breton, un enfant,
-passa devant nous, nu-pieds, secouant au vent ses longs cheveux blonds.</p>
-
-<p>Le curé l’appela dans sa langue maternelle, et le gamin s’en vint,
-devenu timide tout à coup, les yeux baissés et les mains inertes.</p>
-
-<p>—Il va vous réciter son cantique, me dit le prêtre; c’est un gaillard
-doué d’une grande mémoire et dont j’espère tirer quelque chose.</p>
-
-<p>Et l’enfant se mit à bredouiller des paroles inconnues, sur ce ton
-geignant des petites filles qui répètent leur fable. Il allait sans
-point ni virgule, déroulant les syllabes comme si le morceau tout
-entier n’eût formé qu’un mot, s’arrêtant une seconde pour respirer,
-puis reprenant son chuchotement précipité.</p>
-
-<p>Tout à coup il se tut. C’était fini. Le curé lui caressa la joue d’une
-petite tape.</p>
-
-<p>—C’est bien, va-t’en.</p>
-
-<p>Et le polisson se sauva. Alors mon hôte ajouta:</p>
-
-<p>—Il vient de vous dire un vieux cantique de ce pays-ci!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_273">273</span></p>
-
-<p>Je répondis:</p>
-
-<p>—Un vieux cantique? Est-il connu?</p>
-
-<p>—Oh! pas du tout. Je vais vous le traduire, si vous voulez.</p>
-
-<p>Alors le vieillard, d’une voix forte, s’animant comme s’il eût prêché,
-levant le bras d’un geste menaçant et enflant les mots, déclama ce naïf
-et superbe cantique dont j’ai voulu écrire les paroles sous sa dictée.</p>
-
-<p class="center">CANTIQUE BRETON.</p>
-
-<p class="br">«L’enfer! l’enfer! Savez-vous ce que c’est, pécheurs?</p>
-
-<p class="br">«C’est une fournaise où rugit la flamme, une fournaise près de
-laquelle le feu d’une forge refermée, le feu qui a rougi les dalles
-d’un four, n’est que fumée!</p>
-
-<p class="br">«Là jamais on n’aperçoit de la lumière! Le feu brûle comme la fièvre
-sans qu’on le voie! Là jamais n’entre l’espérance, car la colère de
-Dieu a scellé la porte!</p>
-
-<p class="br">«Du feu sur vos têtes, du feu autour de vous! Vous avez faim?—Mangez
-du feu!—Vous avez soif? buvez à cette rivière de soufre et de fer
-fondu!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_274">274</span></p>
-
-<p>«Vous pleurerez pendant l’éternité; vos pleurs feront une mer; et
-cette mer ne sera pas une goutte d’eau pour l’enfer! Vos larmes
-entretiendront les flammes, loin de les éteindre; et vous entendrez la
-moelle bouillir dans vos os.</p>
-
-<p class="br">«Et puis on coupera vos têtes de dessus vos épaules, et pourtant vous
-vivrez! Les démons se les jetteront l’un à l’autre, et pourtant vous
-vivrez! Ils rôtiront votre chair sur les brasiers; vous sentirez votre
-chair devenir du charbon; et pourtant vous vivrez!</p>
-
-<p class="br">«Et là, il y aura encore d’autres douleurs. Vous entendrez des
-reproches, des malédictions et des blasphèmes.</p>
-
-<p class="br">«Le père dira à son fils:—Sois maudit, fils de ma chair, car c’est
-pour toi que j’ai voulu amasser des biens par la rapine!</p>
-
-<p class="br">«Et le fils répondra:—Maudit, maudit sois-tu, mon père, car c’est toi
-qui m’as donné mon orgueil et qui m’as conduit ici.</p>
-
-<p class="br">«Et la fille dira à sa mère:—Mille malheurs à vous, ma mère, mille
-malheurs à <span class="pagenum" id="Page_275">275</span> vous, caverne d’impuretés, car vous m’avez
-laissée libre, et j’ai quitté Dieu!</p>
-
-<p class="br">«Et la mère ne reconnaîtra plus ses enfants; et elle répondra:</p>
-
-<p>—Malédiction sur mes filles et sur mes fils, malédiction sur les fils
-de mes filles et sur les filles de mes fils!</p>
-
-<p class="br">«Et ces cris retentiront pendant l’Éternité. Et ces souffrances seront
-toujours. Et ce feu!... ce feu!... c’est la colère de Dieu qui l’a
-allumé, ce feu!.., il brûlera toujours sans languir, sans fumer, sans
-pénétrer moins profondément vos os.</p>
-
-<p class="br">«L’Éternité!... Malheur!... Ne jamais cesser de mourir, ne jamais
-cesser de se noyer dans un océan de souffrances!</p>
-
-<p>«O <i>jamais</i>! tu es un mot plus grand que la mer! O <i>jamais</i>! tu es
-plein de cris, de larmes et de rage. <i>Jamais!</i> Oh! tu es rigoureux. Oh!
-tu fais peur!»</p>
-
-<p class="br">Et quand le vieux prêtre eut terminé, il me dit:</p>
-
-<p>—N’est-ce pas que c’est terrible?</p>
-
-<p>Là-bas nous entendions la vague infatigable <span class="pagenum" id="Page_276">276</span> s’acharnant sur la
-sinistre falaise. Je revoyais ce trou plein d’écume furieuse, lugubre
-et hurlant, vrai séjour de la mort; et quelque chose de l’effroi
-mystique qui fait trembler les dévots repentants pesait sur mon cœur.</p>
-
-<p>Je repartis au soleil levant, comptant atteindre Douarnenez avant la
-nuit.</p>
-
-<p>Un homme qui parlait français, ayant navigué quatorze ans sur les
-navires de l’Etat, m’aborda, comme je cherchais le sentier douanier, et
-nous descendîmes ensemble vers la baie des Trépassés, dont la pointe du
-Raz forme un des bords.</p>
-
-<p>C’est un immense cirque de sable, d’une inoubliable mélancolie, d’une
-tristesse inquiétante, donnant, au bout de quelque temps, l’envie
-de partir, d’aller plus loin. Une vallée nue avec un étang lugubre,
-sans grands ajoncs, un étang, qui paraît mort, aboutit à cette grève
-effrayante.</p>
-
-<p>Cela semble bien une antichambre du séjour infernal. Le sable jaune,
-triste et plat, s’étend jusqu’à un énorme cap de granit qui fait face à
-la pointe du Raz, et où les flots acharnés se brisent.</p>
-
-<p>De loin nous apercevions trois hommes <span class="pagenum" id="Page_277">277</span> immobiles piqués comme des
-pieux sur le sable. Mon compagnon parut étonné, car jamais on ne vient
-dans cette crique désolée. Mais, en approchant, nous aperçûmes quelque
-chose de long, étendu près d’eux, comme enfoui dans la grève; et
-parfois ils se penchaient, touchaient cela, se relevaient.</p>
-
-<p>C’était un mort, un noyé, un matelot de Douarnenez perdu la semaine
-précédente avec ses quatre camarades. Depuis huit jours on les
-attendait en ce lieu où le courant rejette les cadavres. Il était le
-premier venu à ce dernier rendez-vous.</p>
-
-<p>Mais autre chose préoccupait mon guide, car les noyés en ce pays ne
-sont pas rares. Il m’emmena vers le triste étang, et, me faisant
-pencher sur l’eau, il me montra les murs de la ville d’Ys. C’étaient
-quelques maçonneries antiques, à peine visibles. Puis j’allai boire à
-la source, un tout mince filet d’eau, la meilleure de toute la contrée,
-disait-il. Puis il me conta l’histoire de la cité disparue comme si
-l’événement était proche encore, accompli tout au plus sous les yeux de
-son grand-père.</p>
-
-<p>Un roi, faible et bon, avait une fille perverse et belle, si belle que
-tous les hommes <span class="pagenum" id="Page_278">278</span> devenaient fous en la voyant, si perverse qu’elle
-se donnait à tous, puis les faisait tuer, précipiter dans la mer du
-haut des rochers voisins.</p>
-
-<p>Ses passions débordées étaient plus violentes, disait-on, que les
-vagues de l’Océan furieux, et surtout plus inapaisables. Son corps
-semblait un foyer où se brûlaient les âmes que Satan cueillait ensuite.</p>
-
-<p>Dieu se lassa, et il prévint de ses projets un vieux saint qui vivait
-dans le pays. Le saint avertit le roi, qui n’osa pas punir et enfermer
-sa fille chérie, mais qui l’informa de l’avertissement de Dieu. Elle
-n’en tint pas compte, et se livra, au contraire, à de tels débordements
-que la ville entière l’imita, devenue une cité d’amour, dont toute
-pudeur et toute vertu disparurent.</p>
-
-<p>Une nuit Dieu réveilla le saint pour lui annoncer l’heure de sa
-vengeance. Le saint courut chez le roi demeuré seul vertueux en ce
-pays. Le roi fit seller son cheval, en offrit un autre au saint qui
-l’accepta; et, un grand bruit les ayant effrayés, ils aperçurent la mer
-qui s’en venait par la campagne, bondissante et mugissante. Alors la
-fille du roi parut à sa fenêtre, criant: «Mon père, allez-vous me <span class="pagenum" id="Page_279">279</span>
-laisser mourir?» Et le roi la prit en croupe, puis s’enfuit par une des
-portes de la ville, alors que les flots entraient par l’autre.</p>
-
-<p>Ils galopaient dans la nuit, mais les vagues aussi couraient avec des
-grondements et des écroulements terribles. Déjà leur écume rampante
-atteignait les pieds des chevaux, et le vieux saint dit au roi: «Sire,
-rejetez votre fille de votre cheval, ou sinon vous êtes perdu.» Et
-la fille criait: «Mon père, mon père, ne m’abandonnez pas!» Mais le
-saint se dressa sur ses étriers, sa voix devint retentissante comme
-le tonnerre et il annonça: «C’est la volonté de Dieu.» Alors le roi
-repoussa sa fille qui se cramponnait à lui, et il la précipita derrière
-son dos. Les vagues aussitôt la saisirent, puis retournèrent en arrière.</p>
-
-<p>Et le morne étang qui recouvre ces ruines, c’est l’eau restée depuis
-lors sur la ville impure et détruite.</p>
-
-<p>Cette légende est donc une histoire de Sodome arrangée à l’usage des
-dames.</p>
-
-<p>Et l’événement qu’on raconte comme s’il était d’hier se passa,
-paraît-il, au quatrième siècle après la venue du Christ.</p>
-
-<p>Le soir j’atteignis Douarnenez.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_280">280</span></p>
-
-<p>C’est une petite ville de pêcheurs, qui serait la plus célèbre station
-de bains de France si elle était moins isolée.</p>
-
-<p>Ce qui en fait le charme et la grâce, c’est son golfe. Elle est assise
-tout au fond et semble regarder la douce et longue ligne des côtes,
-onduleuses, arrondies toujours en des courbes charmantes, et dont les
-crêtes lointaines sont noyées en ces brumes blanches et bleues, légères
-et transparentes que dégage la mer.</p>
-
-<p>Je repartis le lendemain pour Quimper; et le soir je couchais à Brest
-pour reprendre au lever du soleil le chemin de fer de Paris.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>En Bretagne</i> a paru dans la <i>Nouvelle Revue</i> du 1<sup>er</sup> janvier 1884.
- Maupassant y a utilisé certaines chroniques du <i>Gaulois</i>.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_16">LE CREUSOT.</h2>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">e</span> ciel est bleu, tout bleu, plein de soleil. Le train vient de passer
-Montchanin. Là-bas, devant nous, un nuage s’élève, tout noir, opaque,
-qui semble monter de la terre, qui obscurcit l’azur clair du jour,
-un nuage lourd, immobile. C’est la fumée du Creusot. On approche, on
-distingue. Cent cheminées géantes vomissent dans l’air des serpents
-de fumée, d’autres moins hautes et haletantes crachent des haleines
-de vapeur; tout cela se mêle, s’étend, plane, couvre la ville, emplit
-les rues, cache le ciel, éteint le soleil. Il fait presque sombre
-maintenant. Une poussière de charbon voltige, pique les yeux, tache la
-peau, macule le linge. Les maisons <span class="pagenum" id="Page_282">282</span> sont noires, comme frottées
-de suie, les pavés sont noirs, les vitres poudrées de charbon. Une
-odeur de cheminée, de goudron, de houille flotte, contracte la gorge,
-oppresse la poitrine, et parfois une âcre saveur de fer, de forge, de
-métal brûlant, d’enfer ardent, coupe la respiration, vous fait lever
-les yeux pour chercher l’air pur, l’air libre, l’air sain du grand
-ciel; mais on voit planer là-haut le nuage épais et sombre, et miroiter
-près de soi les facettes menues du charbon qui voltige.</p>
-
-<p>C’est le Creusot.</p>
-
-<p>Un bruit sourd et continu fait trembler la terre, un bruit fait de
-mille bruits, que coupe d’instant en instant un coup formidable, un
-choc ébranlant la ville entière.</p>
-
-<p>Entrons dans l’usine de MM. Schneider.</p>
-
-<p>Quelle féerie! C’est le royaume du Fer, où règne Sa Majesté le Feu!</p>
-
-<p>Du feu! on en voit partout. Les immenses bâtiments s’alignent à perte
-de vue, hauts comme des montagnes et pleins jusqu’au faîte de machines
-qui tournent, tombent, remontent, se croisent, s’agitent, ronflent,
-sifflent, grincent, crient. Et toutes travaillent du feu.</p>
-
-<p>Ici des brasiers, là des jets de flamme, plus loin des blocs de fer
-ardent vont, viennent, <span class="pagenum" id="Page_283">283</span> sortent des fours, entrent dans les
-engrenages, en ressortent, y rentrent cent fois, changent de forme,
-toujours rouges. Les machines voraces mangent ce feu, ce fer éclatant,
-le broient, le coupent, le scient, l’aplatissent, le filent, le
-tordent, en font des locomotives, des navires, des canons, mille choses
-diverses, fines comme des ciselures d’artistes, monstrueuses comme des
-œuvres de géants, et compliquées, délicates, brutales, puissantes.</p>
-
-<p>Essayons de voir, et de comprendre.</p>
-
-<p>Nous entrons, à droite, sous une vaste galerie où fonctionnent quatre
-énormes machines. Elles vont avec lenteur, remuant leurs roues, leurs
-pistons, leurs tiges. Que font-elles? Pas autre chose que de souffler
-de l’air aux hauts fourneaux où bout le métal en fusion. Elles sont les
-poumons monstrueux des cornues colossales que nous allons voir. Elles
-respirent, rien de plus; elles font vivre et digérer les monstres.</p>
-
-<p>Et voici les cornues: elles sont deux, aux deux extrémités d’une autre
-galerie, grosses comme des tours, ventrues, rugissantes et crachant
-un tel jet de flamme qu’à cent mètres les yeux sont aveuglés, la peau
-brûlée, et qu’on halète comme dans une étuve.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_284">284</span></p>
-
-<p>On dirait un volcan furieux. Le feu qui sort de la bouche est blanc,
-insoutenable à la vue et projeté avec tant de force et de bruit que
-rien n’en peut donner l’idée.</p>
-
-<p>Là dedans l’acier bout, l’acier Bessmer dont on fait les rails.
-Un homme fort, beau, jeune, grave, coiffé d’un grand feutre noir,
-regarde attentivement l’effroyable souffle. Il est assis devant une
-roue pareille au gouvernail d’un navire et parfois il la fait tourner
-à la façon des pilotes. Aussitôt la colère de la cornue augmente;
-elle crache un ouragan de flammes, c’est que le chef fondeur vient
-d’augmenter encore le monstrueux courant d’air qui la traverse.</p>
-
-<p>Et, toujours pareil à un capitaine, l’homme, à tout moment, porte
-à ses yeux une jumelle pour considérer la couleur du feu. Il fait
-un geste; un wagonnet s’avance et verse d’autres métaux dans le
-brasier rugissant. Le fondeur encore consulte les nuances des flammes
-furieuses, cherchant des indications, et, soudain, tournant une autre
-roue toute petite, il fait basculer la formidable cuve. Elle se
-retourne lentement, crachant jusqu’au toit de la galerie un terrifiant
-jet d’étincelles; et elle verse, délicatement, comme un éléphant qui
-<span class="pagenum" id="Page_285">285</span> ferait des grâces, quelques gouttes d’un liquide flamboyant dans
-un vase de fonte qu’on lui tend, puis elle se redresse en rugissant.</p>
-
-<p>Un homme emporte ce feu sorti d’elle. Ce n’est plus maintenant qu’un
-lingot rouge qu’on dépose sous un marteau mû par la vapeur. Le marteau
-frappe, écrase, rend mince comme une feuille le métal ardent qu’on
-refroidit aussitôt dans l’eau. Une pince alors le saisit, le brise; et
-le contre-maître examine le grain avant de donner l’ordre: «Coulez!»</p>
-
-<p>La cornue aussitôt se renverse de nouveau, et, comme un valet qui
-emplirait des verres autour d’une table, elle verse le flot flamboyant
-d’acier qu’elle porte en ses flancs dans une série de récipients de
-fonte déposés en rond autour d’elle.</p>
-
-<p>Elle semble se déplacer d’une façon naturelle, toute simple, comme si
-une âme l’animait. Car il suffit, pour remuer ces engins fantastiques,
-pour leur faire accomplir leur œuvre, les faire aller, venir,
-tomber, se redresser, tourner, pivoter, il suffit de toucher à des
-leviers gros comme des cannes, d’appuyer sur des boutons pareils à ceux
-des sonnettes électriques. Une force, un génie étrange semble planer,
-qui gouverne les gestes <span class="pagenum" id="Page_286">286</span> pesants et faciles de ces surprenants
-appareils.</p>
-
-<p>Nous sortons, le visage rôti, les yeux sanglants.</p>
-
-<p>Voici deux tours de briques, en plein air, trop hautes pour tenir sous
-un toit. Une chaleur insoutenable s’en dégage. Un homme, armé d’un
-levier de fer, les frappe au pied, fait tomber une sorte d’enduit,
-creuse plus profondément. Et bientôt apparaît une lueur, un point
-clair. Deux coups encore et un ruisseau, un torrent de feu s’élance,
-suit des canaux creusés dans la terre, va, vient, coule toujours.
-C’est la fonte, la fonte brute en fusion. On suffoque devant ce fleuve
-effrayant, on fuit, on entre dans les hauts bâtiments où sont faites
-les locomotives et les grandes machines des navires de guerre.</p>
-
-<p>On ne distingue plus, on ne sait plus, on perd la tête. C’est un
-labyrinthe de manivelles, de roues, de courroies, d’engrenages en
-mouvement. A chaque pas on se trouve en face d’un monstre qui travaille
-du fer rouge ou sombre. Ici ce sont des scies qui divisent des plaques
-larges comme le corps; là des pointes pénètrent dans des blocs de fonte
-et les percent ainsi qu’une aiguille qui entre en <span class="pagenum" id="Page_287">287</span> du drap; plus
-loin, un autre appareil coupe des lamelles d’acier comme des ciseaux
-feraient d’une feuille de papier. Tout cela marche en même temps avec
-des mouvements différents, peuple fantastique de bêtes méchantes et
-grondantes. Et toujours on voit du feu sous les marteaux, du feu
-dans des fours, du feu partout, partout du feu. Et toujours un coup
-formidable et régulier dominant le tumulte des roues, des chaudières,
-des enclumes, des mécaniques de toutes sortes, fait trembler le sol.
-C’est le gros pilon du Creusot qui travaille.</p>
-
-<p>Il est au bout d’un immense bâtiment qui en contient dix ou douze
-autres. Tous s’abattent de moment en moment sur un bloc incandescent
-qui lance une pluie d’étincelles et s’aplatit peu à peu, se roule,
-prend une forme courbe ou droite ou plate, selon la volonté des hommes.</p>
-
-<p>Lui, le gros, il pèse cent mille kilos, et tombe, comme tomberait une
-montagne, sur un morceau d’acier rouge plus énorme encore que lui. A
-chaque choc un ouragan de feu jaillit de tous les côtés, et l’on voit
-diminuer d’épaisseur la masse que travaille le monstre.</p>
-
-<p>Il monte et redescend sans cesse, avec une <span class="pagenum" id="Page_288">288</span> facilité gracieuse,
-mû par un homme qui appuie doucement sur un frêle levier; et il fait
-penser à ces animaux effroyables, domptés jadis par des enfants, à ce
-que disent les contes.</p>
-
-<p>Et nous entrons dans la galerie des laminoirs. C’est un spectacle plus
-étrange encore. Des serpents rouges courent par terre, les uns minces
-comme des ficelles, les autres gros comme des câbles. On dirait ici des
-vers de terre démesurés, et là-bas des boas effroyables. Car ici on
-fait des fils de fer et là-bas les rails pour les trains.</p>
-
-<p>Des hommes, les yeux couverts d’une toile métallique, les mains, les
-bras et les jambes enveloppés de cuir, jettent dans la bouche des
-machines l’éternel morceau de fer ardent. La machine le saisit, le
-tire, l’allonge, le tire encore, le rejette, le reprend, l’amincit
-toujours. Lui, le fer, il se tortille comme un reptile blessé, semble
-lutter, mais cède, s’allonge encore, s’allonge toujours, toujours
-repris et toujours rejeté par la mâchoire d’acier.</p>
-
-<p>Voici les rails. Impuissante à résister, la masse rougie, opaque
-et carrée de Bessmer s’étend sous l’effort des mécaniques et, en
-quelques secondes, devient un rail. Une scie <span class="pagenum" id="Page_289">289</span> géante le coupe à sa
-longueur exacte, et d’autres suivent sans fin, sans que rien arrête ou
-ralentisse le formidable travail.</p>
-
-<p>Nous sortons enfin, noirs nous-mêmes comme des chauffeurs, épuisés, la
-vue éteinte. Et sur nos têtes s’étend le nuage épais de charbon et de
-fumée qui s’élève jusqu’aux hauteurs du ciel.</p>
-
-<p>Oh! quelques fleurs, une prairie, un ruisseau et de l’herbe où se
-coucher sans pensée et sans autre bruit autour de soi que le glissement
-de l’eau ou le chant du coq, au loin!</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>Le Creusot</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du mardi 28 août 1883, sous la
- signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="table_des_matieres">TABLE DES MATIÈRES.</h2>
-
-<table style="width: 50%" summary="table_des_chapitres">
- <tr>
- <td class="tdltop">&nbsp;</td>
- <td class="tdrtop">Pages.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><span class="smcap">Au Soleil.</span></td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_1">1</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">La Mer.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_2">9</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">Alger.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_3">13</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">La Province d’Oran.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_4">19</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">Bou-Amama.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_5">35</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">La Province d’Alger.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_6">47</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">Le Zar’ez.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_7">77</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">La Kabylie.—Bougie.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_8">147</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">Constantine.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_9">175</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><span class="smcap">En Corse</span> (<i>inédit</i>).</td>
- <td class="tdrtop">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">La Patrie de Colomba.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_10">183</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2nowrap">Le Monastère de Corbara (une visite au P. Didon).</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_11">193</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">Les Bandits corses.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_12">205</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">Une Page d’histoire inédite.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_13">217</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop"><span class="smcap">Fragments.</span></td>
- <td class="tdrtop">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">Aux eaux.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_14">233</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">En Bretagne.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_15">251</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">Le Creusot.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_16">281</a></td>
- </tr>
-</table>
-
-<hr class="small2" />
-
-<div class="tnote" id="note_au_lecteur">
- <h2>Au lecteur</h2>
-
- <p class="line">~~~~~</p>
-
- <p>Cette version électronique reproduit dans son intégralité
- la version originale.</p>
-
- <p>La ponctuation n’a pas été modifiée hormis quelques corrections
- mineures.</p>
-
- <p>L’orthographe a été conservée. Seul un mot a été modifié.
- Il est souligné par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="orthographe originale" >souris</ins> sur
- le mot pour voir le texte original.</p>
-</div>
-
-<hr class="full" />
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Guy d
- Maupassant, V. 8, by Guy de Maupassant
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT, V.8 ***
-
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Binary files differ
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