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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Oeuvres complètes de Guy de Maupassant, V. 8 - -Author: Guy de Maupassant - -Release Date: August 8, 2016 [EBook #52753] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT, V.8 *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur - - Cette version électronique reproduit dans son intégralité - la version originale. - - La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures. - - L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. - La liste des modifications se trouve à la fin du texte. - - - - - ŒUVRES COMPLÈTES - DE - GUY DE MAUPASSANT - - - - - LA PRÉSENTE ÉDITION - DES - ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT - - A ÉTÉ TIRÉE - - PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE - - EN VERTU D'UNE AUTORISATION - DE M. LE GARDE DES SCEAUX - - EN DATE DU 30 JANVIER 1902. - - - IL A ÉTÉ TIRÉ À PART - - 100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE - - SAVOIR: - - 60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien. - 20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial. - 20 exemplaires (81 à 100) sur chine. - - _Le texte de ce volume - est conforme à celui de l'édition originale_: Au Soleil. - _Paris, Victor Havard, 1884, - avec addition de_: La Patrie de Colomba. - Le Monastère de Corbara.--Les Bandits corses. - Une Page d'histoire inédite (_inédits_). - - - - - ŒUVRES COMPLÈTES - DE - GUY DE MAUPASSANT - - - - - AU SOLEIL - - LA PATRIE DE COLOMBA - LE MONASTÈRE DE CORBARA--LES BANDITS CORSES - UNE PAGE D'HISTOIRE INÉDITE - - - PARIS - - LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR - 17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17 - - MDCCCCVIII - - _Tous droits réservés._ - - - - -AU SOLEIL - - _À POL ARNAULT._ - - -_LA vie si courte, si longue, devient parfois insupportable. Elle -se déroule, toujours pareille, avec la mort au bout. On ne peut ni -l'arrêter, ni la changer, ni la comprendre. Et souvent une révolte -indignée vous saisit devant l'impuissance de notre effort. Quoi que -nous fassions, nous mourrons! Quoi que nous croyions, quoi que nous -pensions, quoi que nous tentions, nous mourrons. Et il semble qu'on -va mourir demain sans rien connaître encore, bien que dégoûté de -tout ce qu'on connaît. Alors on se sent écrasé sous le sentiment -de «l'éternelle misère de tout», de l'impuissance humaine et de la -monotonie des actions._ - -_On se lève, on marche, on s'accoude à sa fenêtre. Des gens, en face, -déjeunent, comme ils déjeunaient hier, comme ils déjeuneront demain: -le père, la mère, quatre enfants. Voici trois ans, la grand'mère était -encore là. Elle n'y est plus. Le père a bien changé depuis que nous -sommes voisins. Il ne s'en aperçoit pas; il semble content; il semble -heureux. Imbécile!_ - -_Ils parlent d'un mariage, puis d'un décès, puis de leur poulet qui est -tendre, puis de leur bonne qui n'est pas honnête. Ils s'inquiètent de -mille choses inutiles et sottes. Imbéciles!_ - -_La vue de leur appartement, qu'ils habitent depuis dix-huit ans, -m'emplit de dégoût et d'indignation. C'est cela, la vie! Quatre murs, -deux portes, une fenêtre, un lit, des chaises, une table, voilà! -Prison! prison! Tout logis qu'on habite longtemps devient prison! Oh! -Fuir, partir! fuir les lieux connus, les hommes, les mouvements pareils -aux mêmes heures, et les mêmes pensées, surtout._ - -_Quand on est las, las à pleurer du matin au soir, las à ne plus avoir -la force de se lever pour boire un verre d'eau, las des visages amis -vus trop souvent et devenus irritants, des odieux et placides voisins, -des choses familières et monotones, de sa maison, de sa rue, de sa -bonne qui vient dire: «que désire monsieur pour son dîner», et qui -s'en va en relevant à chaque pas, d'un ignoble coup de talon, le bord -effiloqué de sa jupe sale, las de son chien trop fidèle, des taches -immuables des tentures, de la régularité des repas, du sommeil dans le -même lit, de chaque action répétée chaque jour, las de soi-même, de sa -propre voix, des choses qu'on répète sans cesse, du cercle étroit de -ses idées, las de sa figure vue dans la glace, des mines qu'on fait en -se rasant, en se peignant, il faut partir, entrer dans une vie nouvelle -et changeante._ - -_Le voyage est une espèce de porte par où l'on sort de la réalité -connue pour pénétrer dans une réalité inexplorée qui semble un rêve._ - -_Une gare! un port! un train qui siffle et crache son premier jet de -vapeur! un grand navire passant dans les jetées, lentement, mais dont -le ventre halète d'impatience et qui va fuir là-bas, à l'horizon, vers -des pays nouveaux! Qui peut voir cela sans frémir d'envie, sans sentir -s'éveiller dans son âme le frissonnant désir des longs voyages?_ - -_On rêve toujours d'un pays préféré, l'un de la Suède, l'autre des -Indes; celui-ci de la Grèce et celui-là du Japon. Moi je me sentais -attiré vers l'Afrique par un impérieux besoin, par la nostalgie du -Désert ignoré, comme par le pressentiment d'une passion qui va naître._ - -_Je quittai Paris le 6 juillet 1881. Je voulais voir cette terre du -soleil et du sable en plein été_, _sous la pesante chaleur, dans -l'éblouissement furieux de la lumière._ - -_Tout le monde connaît la magnifique pièce de vers du grand poète -Leconte de Lisle._ - - _Midi, roi des étés, épandu sur la plaine, - Tombe, en nappes d'argent, des hauteurs du ciel bleu. - Tout se tait. L'air flamboie et brûle sans haleine; - La terre est assoupie en sa robe de feu._ - -_C'est le midi du désert, le midi épandu sur la mer de sable immobile -et illimitée, qui m'a fait quitter les_ bords fleuris _de la Seine -chantés par Mme Deshoulières, et les bains frais du matin, et l'ombre -verte des bois pour traverser les solitudes ardentes_. - -_Une autre cause donnait en ce moment à l'Algérie un attrait -particulier. L'insaisissable Bou-Amama conduisait cette campagne -fantastique qui a fait dire, écrire et commettre tant de sottises. -On affirmait aussi que les populations musulmanes préparaient une -insurrection générale, qu'elles allaient tenter un dernier effort, et -qu'aussitôt après le Ramadan la guerre éclaterait d'un seul coup par -toute l'Algérie. Il devenait extrêmement curieux de voir l'Arabe à ce -moment, de tenter de comprendre son âme, ce dont ne s'inquiètent guère -les colonisateurs._ - -_Flaubert disait quelquefois: «On peut se figurer le désert, les -pyramides, le Sphinx, avant de les avoir vus; mais ce qu'on ne -s'imagine point, c'est la tête d'un barbier turc accroupi devant sa -porte.»_ - -_Ne serait-il pas encore plus curieux de connaître ce qui se passe dans -cette tête?_ - - - - -LA MER. - - -MARSEILLE palpite sous le gai soleil d'un jour d'été. Elle semble -rire, avec ses grands cafés pavoisés, ses chevaux coiffés d'un -chapeau de paille comme pour une mascarade, ses gens affairés et -bruyants. Elle semble grise avec son accent qui chante par les rues, -son accent que tout le monde fait sonner comme par défi. Ailleurs -un Marseillais amuse, et paraît une sorte d'étranger, écorchant le -français; à Marseille, tous les Marseillais réunis donnent à l'accent -une exagération qui prend les allures d'une farce. Tout le monde parler -comme ça, c'est trop, tron de l'air! Marseille au soleil transpire, -comme une belle fille qui manquerait de soins, car elle sent l'ail, la -gueuse, et mille choses encore. Elle sent les innomables nourritures -que grignotent les Nègres, les Turcs, les Grecs, les Italiens, les -Maltais, les Espagnols, les Anglais, les Corses, et les Marseillais -aussi, pécaïre, couchés, assis, roulés, vautrés sur les quais. - -Dans le bassin de la Joliette les lourds paquebots, le nez tourné vers -l'entrée du port, chauffent, couverts d'hommes qui les emplissent de -paquets et de marchandises. - -L'un d'eux, l'_Abd-el-Kader_, se met tout à coup à pousser des -mugissements, car le sifflet n'existe plus, il est remplacé par une -sorte de cri de bête, une voix formidable qui sort du ventre fumant du -monstre. - -Le vaste navire quitte son point d'attache, passe doucement au milieu -de ses frères encore immobiles, sort du port, et, brusquement, -le capitaine ayant jeté par son porte-voix qui descend dans les -profondeurs du bateau, le commandement: «En route», il s'élance, pris -d'une ardeur, ouvre la mer, laisse derrière lui un long sillage, -pendant que fuient les côtes et que Marseille s'enfonce à l'horizon. - -C'est l'heure du dîner, à bord. Peu de monde. On ne se rend guère en -Afrique en juillet. Au bout de la table, un colonel, un ingénieur, un -médecin, deux bourgeois d'Alger avec leurs femmes. - -On parle du pays où l'on va, de l'administration qu'il lui faut. - -Le colonel réclame énergiquement un gouverneur militaire, parle -tactique dans le désert et déclare que le télégraphe est inutile et -même dangereux pour les armées. Cet officier supérieur a dû éprouver -quelque désagrément de guerre par la faute du télégraphe. - -L'ingénieur voudrait confier la colonie à un inspecteur général des -ponts et chaussées qui ferait des canaux, des barrages, des routes et -mille autres choses. - -Le capitaine du bâtiment laisse entendre, avec esprit, qu'un marin -ferait bien mieux l'affaire, l'Algérie n'étant abordable que par mer. - -Les deux bourgeois signalent les fautes grossières du gouverneur; et -chacun rit s'étonnant qu'on puisse être aussi maladroit. - -Puis on remonte sur le pont. Rien que la mer, la mer calme, sans un -frisson, et dorée par la lune. Le lourd bateau paraît glisser dessus, -laissant derrière lui un long sillage bouillonnant, où l'eau battue -semble du feu liquide. - -Le ciel s'étale sur nos têtes, d'un noir bleuâtre, ensemencé d'astres -que voile par instants l'énorme panache de fumée vomie par la cheminée; -et le petit fanal en haut du mât a l'air d'une grosse étoile se -promenant parmi les autres. On n'entend rien que le ronflement de -l'hélice dans les profondeurs du navire. Qu'elles sont charmantes, les -heures tranquilles du soir sur le pont d'un bâtiment qui fuit! - -Toute la journée du lendemain, on pense étendu sous la tente, avec -l'Océan de tous les côtés. Puis la nuit revient, et le jour reparaît. -On a dormi dans l'étroite cabine, sur la couchette en forme de -cercueil. Debout, il est quatre heures du matin. - -Quel réveil! Une longue côte, et, là-bas, en face, une tache blanche -qui grandit--Alger! - - - - -ALGER. - - -FÉERIE inespérée et qui ravit l'esprit! Alger a passé mes attentes. -Qu'elle est jolie, la ville de neige sous l'éblouissante lumière! Une -immense terrasse longe le port, soutenue par des arcades élégantes. -Au-dessus s'élèvent de grands hôtels européens et le quartier français, -au-dessus encore s'échelonne la ville arabe, amoncellement de petites -maisons blanches, bizarres, enchevêtrées les unes dans les autres, -séparées par des rues qui ressemblent à des souterrains clairs. L'étage -supérieur est supporté par des suites de bâtons peints en blanc; les -toits se touchent. Il y a des descentes brusques en des trous habités, -des escaliers mystérieux vers des demeures qui semblent des terriers -pleins de grouillantes familles arabes. Une femme passe, grave et -voilée, les chevilles nues, des chevilles peu troublantes, noires des -poussières accumulées sur les sueurs. - -De la pointe de la jetée le coup d'œil sur la ville est merveilleux. -On regarde, extasié, cette cascade éclatante de maisons dégringolant -les unes sur les autres du haut de la montagne jusqu'à la mer. On -dirait une écume de torrent, une écume d'une blancheur folle; et, -de place en place, comme un bouillonnement plus gros, une mosquée -éclatante luit sous le soleil. - -Partout grouille une population stupéfiante. Des gueux innombrables, -vêtus d'une simple chemise, ou de deux tapis cousus en forme de -chasuble, ou d'un vieux sac percé de trous pour la tête et les bras, -toujours nu-jambes et nu-pieds, vont, viennent, s'injurient, se -battent, vermineux, loqueteux, barbouillés d'ordure et puant la bête. - -Tartarin dirait qu'ils sentent le «Teur» (Turc) et on sent le Teur -partout ici. - -Puis il y a tout un monde de mioches à la peau noire, métis de Kabyles, -d'Arabes, de nègres et de blancs, fourmilière de cireurs de bottes, -harcelants comme des mouches, cabriolants et hardis, vicieux à trois -ans, malins comme des singes, qui vous injurient en arabe et vous -poursuivent en français de leur éternel «cïé mosieu.» Ils vous tutoient -et on les tutoie. Tout le monde ici d'ailleurs se dit «Tu». Le cocher -qu'on arrête dans la rue vous demande «Où je mènerai Toi». Je signale -cet usage aux cochers parisiens qui sont dépassés en familiarité. - -J'ai vu, le jour même de mon arrivée, un petit fait sans importance -et qui pourtant résume à peu près l'histoire de l'Algérie et de la -colonisation. - -Comme j'étais assis devant un café, un jeune mauricaud s'empara, de -force, de mes pieds et se mit à les cirer avec une énergie furieuse. -Après qu'il eut frotté pendant un quart d'heure et rendu le cuir de -mes bottines plus luisant qu'une glace, je lui donnai deux sous. Il -prononça «méci mosieu», mais ne se releva pas. Il restait accroupi -entre mes jambes, tout à fait immobile, roulant des yeux comme s'il se -fût trouvé malade. Je lui dis: «Va-t'en donc, arbico.» Il ne répondit -point, ne remua pas, puis, tout à coup, saisissant à pleins bras sa -boîte à cirage il s'enfuit de toute sa vitesse. Et j'aperçus un grand -nègre de seize ans qui se détachait d'une porte où il s'était caché et -s'élançait sur mon cireur. En quelques bonds il l'eut rejoint, puis il -le giffla, le fouilla, lui arracha ses deux sous qu'il engloutit dans -sa poche et s'en alla tranquillement en riant, pendant que le misérable -volé hurlait d'une épouvantable façon. - -J'étais indigné. Mon voisin de table, un officier d'Afrique, un ami, -me dit: «Laissez donc, c'est la hiérarchie qui s'établit. Tant qu'ils -ne sont pas assez forts pour prendre les sous des autres, ils cirent. -Mais dès qu'ils se sentent en état de rouler les plus petits ils ne -font plus rien. Ils guettent les cireurs et les dévalisent.» Puis mon -compagnon ajouta en riant: «Presque tout le monde en fait autant, ici.» - -Le quartier Européen d'Alger, joli de loin, a, vu de près, un aspect -de ville neuve poussée sous un climat qui ne lui conviendrait point. -En débarquant, une large enseigne vous tire l'œil: «Skating-Rink -Algérien»; et, dès les premiers pas, on est saisi, gêné, par la -sensation du progrès mal appliqué à ce pays, de la civilisation -brutale, gauche, peu adaptée aux mœurs, au ciel et aux gens. C'est -nous qui avons l'air de barbares au milieu de ces barbares, brutes il -est vrai, mais qui sont chez eux, et à qui les siècles ont appris des -coutumes dont nous semblons n'avoir pas encore compris le sens. - -Napoléon III a dit un mot sage (peut-être soufflé par un ministre): -«Ce qu'il faut à l'Algérie ce ne sont pas des conquérants, mais -des initiateurs.» Or nous sommes restés des conquérants brutaux, -maladroits, infatués de nos idées toutes faites. Nos mœurs imposées, -nos maisons parisiennes, nos usages choquent sur ce sol comme des -fautes grossières d'art, de sagesse et de compréhension. Tout ce que -nous faisons semble un contre-sens, un défi à ce pays, non pas tant à -ses habitants premiers qu'à la terre elle-même. - -J'ai vu quelques jours après mon arrivée un bal en plein air à -Mustapha. C'était la fête de Neuilly. Des boutiques de pain d'épice, -des tirs, des loteries, le jeu des poupées et des couteaux, des -somnambules, des femmes silures, et des calicots dansant avec des -demoiselles de magasin les vrais quadrilles de Bullier, tandis que -derrière l'enceinte où l'on payait pour entrer, dans la plaine large -et sablonneuse du champ de manœuvres, des centaines d'Arabes, -couchés, sous la lune, immobiles en leurs loques blanches, écoutaient -gravement les refrains des chahuts sautés par les Français. - - - - -LA PROVINCE D'ORAN. - - -POUR aller d'Alger à Oran il faut un jour en chemin de fer. On traverse -d'abord la plaine de la Mitidja, fertile, ombragée, peuplée. Voilà ce -qu'on montre au nouvel arrivé pour lui prouver la fécondité de notre -colonie. Certes la Mitidja et la Kabylie sont deux admirables pays. -Or la Kabylie est actuellement plus habitée que le Pas-de-Calais -par kilomètre carré; la Mitidja le sera bientôt autant. Que veut-on -coloniser par là? Mais je reviendrai sur ce sujet. - -Le train roule, avance; les plaines cultivées disparaissent; la terre -devient nue et rouge, la vraie terre d'Afrique. L'horizon s'élargit, -un horizon stérile et brûlant. Nous suivons l'immense vallée du -Chelif, enfermée en des montagnes désolées, grises et brûlées, sans un -arbre, sans une herbe. De place en place la ligne des monts s'abaisse, -s'entr'ouvre comme pour mieux montrer l'affreuse misère du sol dévoré -par le soleil. Un espace démesuré s'étale, tout plat, borné, là-bas, -par la ligne presque invisible des hauteurs perdues dans une vapeur. -Puis sur les crêtes incultes, parfois, de gros points blancs, tout -ronds, apparaissent, comme des œufs énormes pondus là par des oiseaux -géants. Ce sont des marabouts élevés à la gloire d'Allah. - -Dans la plaine jaune, interminable, quelquefois on aperçoit un bouquet -d'arbres, des hommes debout, des Européens hâlés, de grande taille, qui -regardent filer le convoi, et, tout près de là, des petites tentes, -pareilles à de gros champignons, d'où sortent des soldats barbus. C'est -un hameau d'agriculteurs protégé par un détachement de ligne. - -Puis, dans l'étendue de terre stérile et poudreuse, on distingue, si -loin qu'on la voit à peine, une sorte de fumée, un nuage mince qui -monte vers le ciel et semble courir sur le sol. C'est un cavalier qui -soulève, sous les pieds de son cheval, la poussière fine et brûlante. -Et chacune de ces nuées sur la plaine indique un homme dont on finit -par distinguer le burnous clair presque imperceptible. - -De temps en temps, des campements d'indigènes. On les découvre à -peine, ces douars auprès d'un torrent desséché où des enfants font -paître quelques chèvres, quelques moutons ou quelques vaches (paître -semble infiniment dérisoire). Les huttes de toile brune, entourées -de broussailles sèches, se confondent avec la couleur monotone de la -terre. Sur le remblai de la ligne un homme à la peau noire, à la jambe -nue, nerveuse et sans mollets, enveloppé de haillons blanchâtres, -contemple gravement la bête de fer qui roule devant lui. - -Plus loin, c'est une troupe de nomades en marche. La caravane s'avance -dans la poussière, laissant un nuage derrière elle. Les femmes et les -enfants sont montés sur des ânes ou des petits chevaux; et quelques -cavaliers marchent gravement en tête, d'une allure infiniment noble. - -Et c'est ainsi toujours. Aux haltes du train, d'heure en heure, un -village européen se montre: quelques maisons pareilles à celles de -Nanterre ou de Rueil, quelques arbres brûlés alentour, dont l'un porte -des drapeaux tricolores, pour le 14 juillet, puis un gendarme grave -devant la porte de sortie, semblable aussi au gendarme de Rueil ou de -Nanterre. - -La chaleur est intolérable. Tout objet de métal devient impossible à -toucher, même dans le wagon. L'eau des gourdes brûle la bouche. Et -l'air qui s'engouffre par la portière semble soufflé par la gueule -d'un four. A Orléansville, le thermomètre de la gare donne, à l'ombre, -quarante-neuf degrés passés! - -On arrive à Oran pour dîner. - -Oran est une vraie ville d'Europe, commerçante, plus espagnole que -française, et sans grand intérêt. On rencontre par les rues de belles -filles aux yeux noirs, à la peau d'ivoire, aux dents claires. Quand il -fait beau on aperçoit, paraît-il, à l'horizon les côtes de l'Espagne, -leur patrie. - -Dès qu'on a mis le pied sur cette terre africaine, un besoin singulier -vous envahit, celui d'aller plus loin, au sud. - -J'ai donc pris, avec un billet pour Saïda, le petit chemin de fer à -voie étroite qui grimpe sur les hauts plateaux. Autour de cette ville -rôde avec ses cavaliers l'insaisissable Bou-Amama. - -Après quelques heures de route on atteint les premières pentes de -l'Atlas. Le train monte, souffle, ne marche plus qu'à peine, serpente -sur le flanc des côtes arides, passe auprès d'un lac immense formé -par trois rivières que garde, amassées dans trois vallées, le fameux -barrage de l'Habra. Un mur colossal, long de cinq cents mètres, haut et -large de quarante mètres, contient, suspendus au-dessus d'une plaine -démesurée, quatorze millions de mètres cubes d'eau. - -(Ce barrage s'est écroulé l'an suivant, noyant des centaines d'hommes, -ruinant un pays entier. C'était au moment d'une grande souscription -nationale pour des inondés hongrois ou espagnols. Personne ne s'est -occupé de ce désastre français.) - -Puis nous passons par des défilés étroits entre deux montagnes qu'on -dirait incendiées depuis peu, tant elles ont la peau rouge et nue; nous -contournons des pics, nous filons le long des pentes, nous faisons des -détours de dix kilomètres pour éviter les obstacles, puis nous nous -précipitons dans une plaine à toute vitesse, en zigzaguant toujours un -peu, comme par suite de l'habitude prise. - -Les wagons sont tout petits, la machine grosse comme celle d'un -tramway. Elle semble parfois exténuée, râle, geint ou rage, va si -doucement qu'on la suivrait au pas, et tout à coup elle repart avec -furie. - -Toute la contrée est aride et désolée. Le Roi d'Afrique, le Soleil, le -grand et féroce ravageur a mangé la chair de ces vallons, ne laissant -que la pierre et une poussière rouge où rien ne pourrait germer. - -Saïda! c'est une petite ville à la française qui ne semble habitée -que par des généraux. Ils sont au moins dix ou douze et paraissent -toujours en conciliabule. On a envie de leur crier: «Où est aujourd'hui -Bou-Amama, mon général?» La population civile n'a pour l'uniforme aucun -respect. - -L'auberge du lieu laisse tout à désirer. Je me couche sur une paillasse -dans une chambre blanchie à la chaux. La chaleur est intolérable. Je -ferme les yeux pour dormir. Hélas! - -Ma fenêtre est ouverte, donnant sur une petite cour. J'entends aboyer -des chiens. Ils sont loin, très loin, et jappent par saccades comme -s'ils se répondaient. - -Mais bientôt ils approchent, ils viennent; ils sont là maintenant -contre les maisons, dans les vignes, dans les rues. Ils sont là, cinq -cents, mille peut-être, affamés, féroces, les chiens qui gardaient sur -les hauts plateaux les campements des Espagnols. Leurs maîtres tués ou -partis, les bêtes ont rôdé, mourant de faim; puis elles ont trouvé la -ville, et elles la cernent, comme une armée. Le jour, elles dorment -dans les ravins, sous les roches, dans les trous de la montagne: et, -sitôt la nuit tombée, elles gagnent Saïda pour chercher leur vie. - -Les hommes qui rentrent tard chez eux marchent le revolver au poing, -suivis, flairés par vingt ou trente chiens jaunes pareils à des renards. - -Ils aboient à présent d'une façon continue, effroyable, à rendre fou. -Puis d'autres cris s'éveillent, des glapissements grêles; ce sont -les chacals qui arrivent; et parfois on n'entend plus qu'une voix -plus forte et singulière, celle de l'hyène, qui imite le chien pour -l'attirer et le dévorer. - -Jusqu'au jour dure sans repos cet horrible vacarme. - -Saïda, avant l'occupation française, était protégée par une petite -forteresse édifiée par Abd-el-Kader. - -La ville nouvelle est dans un fond, entourée de hauteurs pelées. Une -mince rivière, qu'on peut presque sauter à pieds joints, arrose les -champs alentour où poussent de belles vignes. - -Vers le sud les monts voisins ont l'aspect d'une muraille, ce sont les -derniers gradins conduisant aux hauts plateaux. - -Sur la gauche se dresse un rocher d'un rouge ardent, haut d'une -cinquantaine de mètres et qui porte sur son sommet quelques maçonneries -en ruines. C'est là tout ce qui reste de la Saïda d'Abd-el-Kader. -Ce rocher, vu de loin, semble adhérent à la montagne, mais si on -l'escalade, on demeure saisi de surprise et d'admiration. Un ravin -profond, creusé entre des murs tout droits, sépare l'ancienne redoute -de l'émir de la côte voisine. Elle est, cette côte, en pierre de -pourpre et entaillée par places par des brèches où tombent les pluies -d'hiver. Dans le ravin coule la rivière au milieu d'un bois de -lauriers-roses. D'en haut on dirait un tapis d'Orient étendu dans un -corridor. La nappe de fleurs paraît ininterrompue, tachetée seulement -par le feuillage vert qui la perce par endroits. - -On descend en ce vallon par un sentier bon pour des chèvres. - -La rivière, fleuve là-bas (l'oued Saïda), ruisseau pour nous, s'agite -dans les pierres, sous les grands arbustes épanouis, saute des roches, -écume, ondoie et murmure. L'eau est chaude, presque brûlante. D'énormes -crabes courent sur les bords avec une singulière rapidité, les pinces -levées en me voyant. De gros lézards verts disparaissent dans les -feuillages. Parfois un reptile glisse entre les cailloux. - -Le ravin se rétrécit comme s'il allait se refermer. Un grand bruit sur -ma tête me fait tressaillir. Un aigle surpris s'envole de son repaire, -s'élève vers le ciel bleu, monte à coups d'aile lents et forts, si -large qu'il semble toucher aux deux murailles. - -Au bout d'une heure on rejoint la route qui va vers Aïn-el-Hadjar en -gravissant le mont poudreux. - -Devant moi une femme, une vieille femme en jupe noire, coiffée d'un -bonnet blanc, chemine, courbée, un panier au bras gauche et tenant de -l'autre, en manière d'ombrelle, un immense parapluie rouge. Une femme -ici! Une paysanne en cette morne contrée où l'on ne voit guère que la -haute négresse cambrée, luisante, chamarrée d'étoffes jaunes, rouges -ou bleues, et qui laisse sur son passage un fumet de chair humaine à -tourner les cœurs les plus solides. - -La vieille, exténuée, s'assit dans la poussière, haletante sous la -chaleur torride. Elle avait une face ridée par d'innombrables petits -plis de peau comme ceux des étoffes qu'on fronce, un air las, accablé, -désespéré. - -Je lui parlai. C'était une Alsacienne qu'on avait envoyée en ces pays -désolés, avec ses quatre fils, après la guerre. Elle me dit: - ---Vous venez de là-bas? - -Ce «là-bas» me serra le cœur. - ---Oui. - -Et elle se mit à pleurer. Puis elle me conta son histoire bien simple. - -On leur avait promis des terres. Ils étaient venus, la mère et les -enfants. Maintenant trois de ses fils étaient morts sous ce climat -meurtrier. Il en restait un, malade aussi. Leurs champs ne rapportaient -rien, bien que grands, car ils n'avaient pas une goutte d'eau. Elle -répétait, la vieille: «De la cendre, Monsieur, de la cendre brûlée. Il -n'y vient pas un chou, pas un chou, pas un chou!» s'obstinant à cette -idée de chou qui devait représenter pour elle tout le bonheur terrestre. - -Je n'ai jamais rien vu de plus navrant que cette bonne femme d'Alsace -jetée sur ce sol de feu où il ne pousse pas un chou. Comme elle devait -souvent penser au pays perdu, au pays vert de sa jeunesse, la pauvre -vieille! - -En me quittant, elle ajouta: «Savez-vous si on donnera des terres en -Tunisie? On dit que c'est bon par là. Ça vaudra toujours mieux qu'ici. -Et puis je pourrai peut-être y réchapper mon garçon.» - -Tous nos colons installés au delà du Tell en pourraient dire à peu près -autant. - -Un désir me tenait toujours, celui d'aller plus loin. Mais, tout le -pays étant en guerre, je ne pouvais m'aventurer seul. Une occasion -s'offrit, celle d'un train allant ravitailler les troupes campées le -long des chotts. - -C'était par un jour de siroco. Dès le matin le vent du sud se leva, -soufflant sur la terre ses haleines lentes, lourdes, dévorantes. A sept -heures le petit convoi se mit en route, emportant deux détachements -d'infanterie avec leurs officiers, trois wagons-citernes pleins d'eau -et les ingénieurs de la Compagnie, car depuis trois semaines aucun -train n'était allé jusqu'aux extrêmes limites de la ligne que les -Arabes ont pu détruire. - -La machine «_l'Hyène_» part bruyamment s'avançant vers la montagne, -droite, comme si elle voulait pénétrer dedans. Puis soudain elle -fait une courbe, s'enfonce dans un étroit vallon, décrit un crochet, -et revient passer à cinquante mètres au-dessus de l'endroit où elle -courait tout à l'heure. Elle tourne de nouveau, trace des circuits, -l'un sur l'autre, monte toujours en zigzag, déroulant un grand lacet -qui gagne le sommet du mont. - -Voici de vastes bâtiments, des cheminées de fabriques, une sorte de -petite ville abandonnée. Ce sont les magnifiques usines de la Compagnie -franco-algérienne. C'est là qu'on préparait l'alfa avant le massacre -des Espagnols. Ce lieu s'appelle Aïn-el-Hadjar. - -Nous montons encore. La locomotive souffle, râle, ralentit sa marche, -s'arrête. Trois fois elle essaye de repartir, trois fois elle demeure -impuissante. Elle recule pour prendre de l'élan, mais reste encore sans -force au milieu de la pente trop rude. - -Alors les officiers font descendre les soldats qui, égrenés le long -du train, se mettent à pousser. Nous repartons lentement au pas d'un -homme. On rit, on plaisante; les lignards blaguent la machine. C'est -fini. Nous voici sur les hauts plateaux. - -Le mécanicien, le corps penché en dehors, regarde sans cesse la voie -qui peut être coupée; et nous autres, nous inspectons l'horizon, -très attentifs, en éveil dès qu'un filet de poussière semble indiquer -au loin un cavalier encore invisible. Nous portons des fusils et des -revolvers. - -Parfois, un chacal s'enfuit devant nous; un énorme vautour s'envole, -abandonnant la carcasse d'un chameau presque entièrement dépecé; des -poules de Carthage, très semblables à des perdrix, gagnent des touffes -de palmiers nains. - -A la petite halte de Tafraoua, deux compagnies de ligne sont campées. -Ici, on a tué beaucoup d'Espagnols. - -A Kralfallah, c'est une compagnie de zouaves qui se fortifient à la -hâte, édifiant leurs retranchements avec des rails, des poutres, des -poteaux télégraphiques, des balles d'alfa, tout ce qu'on trouve. Nous -déjeunons là; et les trois officiers, tous trois jeunes et gais, le -capitaine, le lieutenant et le sous-lieutenant nous offrent le café. - -Le train repart. Il court interminablement dans une plaine illimitée -que les touffes d'alfa font ressembler à une mer calme. Le siroco -devient intolérable, nous jetant à la face l'air enflammé du désert; -et, parfois, à l'horizon, une forme vague apparaît. On dirait un lac, -une île, des rochers dans l'eau: c'est le mirage. Sur un talus, voici -des pierres brûlées et des ossements d'homme: les restes d'un Espagnol. -Puis, d'autres chameaux morts, toujours dépecés par des vautours. - -On traverse une forêt! Quelle forêt! Un océan de sable où des touffes -rares de genévriers ressemblent à des plants de salade dans un potager -gigantesque! Désormais aucune verdure, sauf l'alfa, sorte de jonc d'un -vert bleu qui pousse par touffes rondes et couvre le sol à perte de vue. - -Parfois on croit voir un cavalier dans le lointain. Mais il disparaît; -on s'était peut-être trompé. - -Nous arrivons à l'Oued-Fallette, au milieu d'une étendue toujours morne -et déserte. Alors je m'éloigne à pied avec deux compagnons, vers le sud -encore. Nous gravissons une colline basse sous une écrasante chaleur. -Le siroco charrie du feu; il sèche la sueur sur le visage à mesure -qu'elle apparaît, brûle les lèvres et les yeux, dessèche la gorge. Sous -toutes les pierres on trouve des scorpions. - -Autour du convoi arrêté et qui a l'air de loin d'une grosse bête noire -couchée sur la terre sèche, les soldats chargent les voitures envoyées -du campement voisin. - -Puis ils s'éloignent dans la poussière, lentement, d'un pas accablé, -sous l'écrasant soleil. On les voit longtemps, longtemps, s'en aller -là-bas, sur la gauche; puis on n'aperçoit plus que le nuage gris qu'ils -soulèvent au-dessus d'eux. - -Nous restons à six maintenant auprès du train. On ne peut plus toucher -à rien, tout brûle. Les cuivres des wagons semblent rougis au feu. On -pousse un cri si la main rencontre l'acier des armes. - -Voici quelques jours, la tribu des Rezaïna, tournant aux rebelles, -traversa ce chott que nous n'avions pu atteindre, car l'heure nous -force à revenir. La chaleur fut telle durant le passage de ce marais -desséché que la tribu fugitive perdit tous ses bourricots de soif, et -même seize enfants, morts entre les bras de leurs mères. - -La machine siffle. Nous quittons l'Oued-Fallette. Un remarquable fait -de guerre rendit alors ce lieu célèbre dans la contrée. - -Une colonne y était établie, gardée par un détachement du 15e de ligne. -Or, une nuit, deux goumiers se présentent aux avant-postes, après dix -heures de cheval, apportant un ordre pressant du général commandant à -Saïda. Selon l'usage, ils agitent une torche pour se faire reconnaître. -La sentinelle, recrue arrivant de France, ignorant les coutumes et les -règles du service en campagne dans le sud, et nullement prévenue par -ses officiers, tire sur les courriers. Les pauvres diables avancent -quand même; le poste saisit ses armes; les hommes prennent position, -et une fusillade terrible commence. Après avoir essuyé cent cinquante -coups de fusil, les deux Arabes, enfin, se retirent; l'un d'eux avait -une balle dans l'épaule. Le lendemain, ils rentraient au quartier -général, rapportant leurs dépêches. - - - - -BOU-AMAMA. - - -BIEN malin celui qui dirait, même aujourd'hui, ce qu'était Bou-Amama. -Cet insaisissable farceur, après avoir affolé notre armée d'Afrique, -a disparu si complètement qu'on commence à supposer qu'il n'a jamais -existé. - -Des officiers dignes de foi, qui croyaient le connaître, me l'ont -décrit d'une certaine façon; mais d'autres personnes non moins -honnêtes, sûres de l'avoir vu, me l'ont dépeint d'une autre manière. - -Dans tous les cas, ce rôdeur n'a été que le chef d'une bande peu -nombreuse, poussée sans doute à la révolte par la famine. Ces gens ne -se sont battus que pour vider les silos ou piller des convois. Ils -semblent n'avoir agi ni par haine, ni par fanatisme religieux, mais par -faim. Notre système de colonisation consistant à ruiner l'Arabe, à le -dépouiller sans repos, à le poursuivre sans merci et à le faire crever -de misère, nous verrons encore d'autres insurrections. - -Une autre cause peut-être à cette campagne est la présence sur les -hauts plateaux des alfatiers espagnols. - -Dans cet océan d'alfa, dans cette morne étendue verdâtre, immobile -sous le ciel incendié, vivait une vraie nation, des hordes d'hommes à -la peau brune, aventuriers que la misère ou d'autres raisons avaient -chassés de leur patrie. Plus sauvages, plus redoutés que les Arabes, -isolés ainsi, loin de toute ville, de toute loi, de toute force, ils -ont fait, dit-on, ce que faisaient leurs ancêtres sur les terres -nouvelles; ils ont été violents, sanguinaires, terribles envers les -habitants primitifs. - -La vengeance des Arabes fut épouvantable. - -Voici, en quelques lignes, l'origine apparente de l'insurrection. - -Deux marabouts prêchaient ouvertement la révolte dans une tribu du Sud. -Le lieutenant Weinbrenner fut envoyé avec la mission de s'emparer du -caïd de cette tribu. L'officier français avait une escorte de _quatre_ -hommes. Il fut assassiné. - -On chargea le colonel Innocenti de venger cette mort, et on lui envoya -comme renfort l'agha de Saïda. - -Or, en route, le goum de l'agha de Saïda rencontra les Trafis qui -se rendaient également auprès du colonel Innocenti. Des querelles -s'élevèrent entre les deux tribus; les Trafis firent défection et -allèrent se mettre sous les ordres de Bou-Amama. C'est ici que se place -l'affaire de Chellala qui a été cent fois racontée. Après le sac de -son convoi, le colonel Innocenti, qui semble avoir été accusé bien -légèrement par l'opinion publique, remonta à marches forcées vers le -Kreïder, afin de refaire sa colonne, et laissa la route entièrement -libre à son adversaire. Celui-ci en profita. - -Mentionnons un fait curieux. Le même jour, les dépêches officielles -signalaient en même temps Bou-Amama sur deux points distants l'un de -l'autre de cent cinquante kilomètres. - -Ce chef, profitant de l'entière liberté qu'on lui donnait, passa à -douze kilomètres de Géryville, tua en route le brigadier Bringeard, -envoyé avec quelques hommes seulement en plein pays révolté pour -établir les communications télégraphiques; puis il remonta au nord. - -C'est alors qu'il traversa le territoire des Hassassenas et des -Harrars, et qu'il donna vraisemblablement à ces deux tribus le mot -d'ordre pour le massacre général des Espagnols, qu'elles devaient -exécuter peu après. - -Enfin, il arriva à Aïn-Kétifa, et deux jours plus tard il campait à -Haci-Tirsine, à vingt-deux kilomètres seulement de Saïda. - -L'autorité militaire, inquiète enfin, prévint, le 10 juin au soir, la -Compagnie franco-algérienne de faire rentrer tous ses agents, le pays -n'étant pas sûr. Des trains circulèrent toute la nuit jusqu'à l'extrême -limite de la ligne; mais on ne pouvait, en quelques heures, faire -revenir les chantiers disséminés sur un territoire de cent cinquante -kilomètres, et le onze, au point du jour, les massacres commencèrent. - -Ils furent accomplis surtout par les deux tribus des Hassassenas et -des Harrars, exaspérés contre les Espagnols qui vivaient sur leurs -territoires. - -Et cependant, sous prétexte de ne point les pousser à la révolte, on -a laissé tranquilles ensuite ces tribus, qui ont égorgé près de trois -cents personnes, hommes, femmes et enfants. Des cavaliers arabes -trouvés chargés de dépouilles, avec des robes de femmes espagnoles sous -leurs selles, ont été relâchés, dit-on, sous prétexte que les preuves -manquaient. - -Donc, le 10 au soir, Bou-Amama campait à Haci-Tirsine, à vingt-deux -kilomètres de Saïda. A la même heure, le général Cérez télégraphiait au -gouverneur que le chef révolté tentait de repasser dans le sud. - -Les jours suivants, le hardi marabout pilla les villages de Tafraoua -et de Kralfallah, chargeant tous ses chameaux de butin, emportant la -valeur de plusieurs millions en vivres et en marchandises. - -Il remonta de nouveau à Haci-Tirsine pour reconstituer sa troupe; -puis il divisa son convoi en deux parties, dont l'une se dirigea vers -Aïn-Kétifa. Là, elle fut arrêtée et pillée par le goum de Sharraouï -(colonne Brunetière). - -L'autre section, commandée par Bou-Amama lui-même, se trouvait prise -entre la colonne du général Détrie campée à El-Maya et la colonne -Mallaret postée près du Kreïder, à Ksar-el-Krelifa. Il fallait passer -entre les deux, ce qui n'était pas facile. Bou-Amama envoya alors un -parti de cavaliers devant le camp du général Détrie qui le poursuivit, -avec toute sa colonne, jusqu'à Aïn-Sfisifa, bien au delà du chott, -persuadé qu'il tenait le marabout devant lui. La ruse avait réussi. La -voie était libre. Le lendemain du départ du général, le chef insurgé -occupait son camp, c'était le 14 juin. - -De son côté le colonel Mallaret, au lieu de garder le passage du -Kreïder, s'était campé à Ksar-el-Krelifa, quatre kilomètres plus loin. -Bou-Amama envoya aussitôt un fort détachement de cavaliers défiler -devant le colonel qui se contenta de tirer les six coups de canon -légendaires. Et, pendant ce temps, le convoi de chameaux chargés -passait tranquillement le chott au Kreïder, seul point où la traversée -fût facile. De là le marabout dut aller mettre ses provisions à -l'abri chez les Mograr, sa tribu, à quatre cents kilomètres au sud de -Géryville. - -D'où viennent, dira-t-on, des faits si précis? De tout le monde. Ils -seront naturellement contestés par l'un sur un point, par l'autre sur -un autre point. Je ne puis rien affirmer, n'ayant fait que recueillir -les renseignements qui m'ont paru les plus vraisemblables. Il serait -d'ailleurs impossible d'obtenir en Algérie un détail certain sur ce qui -se passe ou s'est passé à trois kilomètres du point où l'on se trouve. -Quant aux nouvelles militaires, elles semblaient, pendant toute cette -campagne, fournies par un mauvais plaisant. Le même jour, Bou-Amama -a été signalé sur six points différents par six chefs de corps qui -croyaient le tenir. Une collection complète des dépêches officielles, -avec un petit supplément contenant celles des agences autorisées, -constituerait un recueil tout à fait drôle. Certaines dépêches, dont -l'invraisemblance était trop évidente, ont d'ailleurs été arrêtées dans -les bureaux, à Alger. - -Une caricature spirituelle, faite par un colon, m'a paru expliquer -assez bien la situation. Elle représentait un vieux général, gros, -galonné, moustachu, debout en face du désert. Il considérait d'un -œil perplexe le pays immense, nu et vallonné, dont les limites ne -s'apercevaient point, et il murmurait: «Ils sont là!... quelque part!» -Puis, s'adressant à son officier d'ordonnance, immobile dans son dos, -il prononçait d'une voix ferme: «Télégraphiez au gouvernement que -l'ennemi est devant moi et que je me mets à sa poursuite.» - -Les seuls renseignements un peu certains qu'on se procurait venaient -des prisonniers espagnols échappés à Bou-Amama. J'ai pu causer, au -moyen d'un interprète, avec un de ces hommes, et voici ce qu'il m'a -raconté. - -Il s'appelait Blas Rojo Pélisaire. Il conduisait avec des camarades, -le 10 juin au soir, un convoi de sept charrettes, quand ils trouvèrent -sur la route d'autres charrettes brisées, et, entre les roues, les -charretiers massacrés. Un d'eux vivait encore. Ils se mirent à le -soigner; mais une troupe d'Arabes se jeta sur eux. Les Espagnols -n'avaient qu'un fusil; ils se rendirent; ils furent néanmoins -massacrés, à l'exception de Blas Rojo, épargné sans doute à cause -de sa jeunesse et de sa bonne mine. On sait que les Arabes ne sont -point indifférents à la beauté des hommes. On le conduisit au camp où -il retrouva d'autres prisonniers. A minuit, on tua l'un d'eux, sans -raison. C'était un _homme de mécanique_ (un de ceux chargés de serrer -les freins des charrettes) nommé Domingo. - -Le lendemain 11, Blas apprit que d'autres prisonniers avaient été tués -dans la nuit. C'était le jour des grands massacres. On resta au même -endroit; puis, le soir, les cavaliers amenèrent deux femmes et un -enfant. - -Le 12, on leva le camp et on marcha tout le jour. - -Le 13 au soir, on campait à Dayat-Kereb. - -Le 14, on marchait dans la direction de Ksar-Krelifa. C'est le jour -de l'affaire Mallaret. Le prisonnier n'a pas entendu le canon. Ce qui -laisse supposer que Bou-Amama a fait défiler un parti de cavaliers -seulement devant le corps expéditionnaire français, tandis que -le convoi de butin où se trouvait Blas passait le chott quelques -kilomètres plus loin, bien à l'abri. - -Pendant huit jours, on marcha en zigzag. Une fois arrivés à -Tis-Moulins, les goums dissidents se séparèrent, emmenant chacun ses -prisonniers. - -Bou-Amama se montra bienveillant pour les prisonniers, surtout pour les -femmes, qu'il faisait coucher dans une tente spéciale et garder. - -Une d'elles, une belle fille de dix-huit ans, s'unit en route avec -un chef Trafi, qui la menaçait de mort si elle résistait. Mais le -marabout refusa de consacrer leur union. - -Blas Rojo fut attaché au service de Bou-Amama, qu'il ne vit pas -cependant. Il ne vit que son fils, qui dirigeait les opérations -militaires. Il semblait âgé de trente ans environ. C'était un grand -garçon maigre, brun, pâle, aux yeux larges et qui portait une petite -barbe. - -Il possédait deux chevaux alezans, dont un français qui semble avoir -appartenu au commandant Jacquet. - -Le prisonnier n'a pas eu connaissance de l'affaire du Kreïder. - -Blas Rojo se sauva dans les environs de Bas-Yala; mais, ne connaissant -pas bien le pays, il fut forcé de suivre les rivières à sec, et, après -trois jours et trois nuits de marche, il arriva à Marhoum. Bou-Amama -avait avec lui cinq cents cavaliers et trois cents fantassins, plus un -convoi de chameaux destinés à porter le butin. - -Pendant quinze jours après les massacres, des trains ont circulé jour -et nuit sur la petite ligne du chemin de fer des chotts. On recueillait -à tout moment de misérables Espagnols mutilés, de grandes et belles -filles nues, violées, et ensanglantées. L'autorité militaire aurait -pu, disent tous les habitants de la contrée, éviter cette boucherie -avec un peu de prévoyance. Elle n'a pu, dans tous les cas, venir à bout -d'une poignée de révoltés. Quelles sont les causes de cette impuissance -de nos armes perfectionnées contre les matraques et les mousquets des -Arabes? A d'autres de les pénétrer et de les indiquer. - -Les Arabes, dans tous les cas, ont sur nous un avantage contre lequel -nous nous efforçons en vain de lutter. Ils sont les fils du pays. -Vivant avec quelques figues et quelques grains de farine, infatigables -sous ce climat qui épuise les hommes du Nord, montés sur des chevaux -sobres comme eux et comme eux insensibles à la chaleur, ils font, en un -jour, cent ou cent trente kilomètres. N'ayant ni bagages, ni convois, -ni provisions à traîner derrière eux, ils se déplacent avec une -rapidité surprenante, passent entre deux colonnes campées pour aller -attaquer et piller un village qui se croit en sûreté, disparaissent -sans laisser de traces, puis reviennent brusquement alors qu'on les -suppose bien loin. - -Dans la guerre d'Europe, quelle que soit la promptitude de marche d'une -armée, elle ne se déplace pas sans qu'on puisse en être informé. -La masse des bagages ralentit fatalement les mouvements et indique -toujours la route suivie. Un parti arabe, au contraire, ne laisse pas -plus de marques de son passage qu'un vol d'oiseaux. Ces cavaliers -errants vont et viennent autour de nous avec une célérité et des -crochets d'hirondelles. - -Quand ils attaquent, on les peut vaincre, et presque toujours on les -bat malgré leur courage. Mais on ne peut guère les poursuivre; on ne -peut jamais les atteindre quand ils fuient. Aussi évitent-ils avec -soin les rencontres, et se contentent-ils en général de harceler nos -troupes. Ils chargent avec impétuosité, au galop furieux de leurs -maigres chevaux, arrivant comme une tempête de linge flottant et de -poussière. - -Ils déchargent, tout en galopant, leurs longs fusils damasquinés, puis, -soudain décrivant une courbe brusque, s'éloignent ainsi qu'ils étaient -venus, ventre à terre, laissant sur le sol derrière eux, de place en -place, un paquet blanc qui s'agite, tombé là comme un oiseau blessé qui -aurait du sang sur ses plumes. - - - - -LA PROVINCE D'ALGER. - - -LES Algériens, les vrais habitants d'Alger ne connaissent guère de leur -pays que la plaine de la Mitidja. Ils vivent tranquilles dans une des -plus adorables villes du monde, en déclarant que l'Arabe est un peuple -ingouvernable, bon à tuer ou à rejeter dans le désert. - -Ils n'ont vu d'ailleurs, en fait d'Arabes, que la crapulerie du Sud -qui grouille dans les rues. Dans les cafés, on parle de Laghouat, de -Bou-Saada, de Saïda comme si ces pays étaient au bout du monde. Il -est même assez rare qu'un officier connaisse les trois provinces. Il -demeure presque toujours dans le même cercle jusqu'au moment où il -revient en France. - -Il est juste d'ajouter qu'il devient fort difficile de voyager dès -qu'on s'aventure en dehors des routes connues dans le Sud. On ne -le peut faire qu'avec l'appui et les complaisances de l'autorité -militaire. Les commandants des cercles avancés se considèrent comme -de véritables monarques omnipotents; et aucun inconnu ne pourrait se -hasarder à pénétrer sur leurs terres sans risquer gros... de la part -des Arabes. Tout homme isolé serait immédiatement arrêté par les caïds, -conduit sous escorte à l'officier le plus voisin, et ramené entre deux -spahis sur le territoire civil. - -Mais, dès qu'on peut présenter la moindre recommandation, on rencontre, -de la part des officiers des bureaux arabes, toute la bonne grâce -imaginable. Vivant seuls, si loin de tout voisinage, ils accueillent -le voyageur de la façon la plus charmante; vivant seuls, ils ont lu -beaucoup, ils sont instruits, lettrés et causent avec bonheur; vivant -seuls dans ce large pays désolé, aux horizons infinis, ils savent -penser comme les travailleurs solitaires. Parti avec les préventions -qu'on a généralement en France contre ces bureaux, je suis revenu avec -les idées les plus contraires. - -C'est grâce à plusieurs de ces officiers que j'ai pu faire une longue -excursion en dehors des routes connues, allant de tribu en tribu. - -Le Ramadan venait de commencer. On était inquiet dans la colonie, car -on craignait une insurrection générale dès que serait fini ce carême -mahométan. - -Le Ramadan dure trente jours. Pendant cette période, aucun serviteur -de Mahomet ne doit boire, manger ou fumer depuis l'heure matinale où -le soleil apparaît jusqu'à l'heure où l'œil ne distingue plus _un fil -blanc d'un fil rouge_. Cette dure prescription n'est pas absolument -prise à la lettre, et on voit briller plus d'une cigarette dès que -l'astre de feu s'est caché derrière l'horizon, et avant que l'œil ait -cessé de distinguer la couleur d'un fil rouge ou noir. - -En dehors de cette précipitation, aucun Arabe ne transgresse la loi -sévère du jeûne, de l'abstinence absolue. Les hommes, les femmes, les -garçons à partir de quinze ans, les filles dès qu'elles sont nubiles, -c'est-à-dire entre onze et treize ans environ, demeurent le jour entier -sans manger ni boire. Ne pas manger n'est rien; mais s'abstenir de -boire est horrible par ces effrayantes chaleurs. Dans ce carême, il -n'est point de dispense. Personne, d'ailleurs, n'oserait en demander; -et les filles publiques elles-mêmes, les Oulad-Naïl, qui fourmillent -dans tous les centres arabes et dans les grandes oasis, jeûnent comme -les marabouts, peut-être plus que les marabouts. Et ceux-là des Arabes -qu'on croyait civilisés, qui se montrent en temps ordinaire disposés -à accepter nos mœurs, à partager nos idées, à seconder notre action, -redeviennent tout à coup, dès que le Ramadan commence, sauvagement -fanatiques et stupidement fervents. - -Il est facile de comprendre quelle furieuse exaltation résulte, pour -ces cerveaux bornés et obstinés, de cette dure pratique religieuse. -Tout le jour, ces malheureux méditent, l'estomac tiraillé, regardant -passer les roumis conquérants, qui mangent, boivent et fument devant -eux. Et ils se répètent que, s'ils tuent un de ces roumis pendant le -Ramadan, ils vont droit au ciel, que l'époque de notre domination -touche à sa fin, car leurs marabouts leur promettent sans cesse qu'ils -vont nous jeter tous à la mer à coups de matraque. - -C'est pendant le Ramadan que fonctionnent spécialement les Aïssaouas, -mangeurs de scorpions, avaleurs de serpents, saltimbanques religieux, -les seuls peut-être, avec quelques mécréants et quelques nobles, qui -n'aient point une foi violente. - -Ces exceptions sont infiniment rares; je n'en pourrais citer qu'une -seule. - -Au moment de partir pour une marche de vingt jours dans le Sud, -un officier du cercle de Boghar demanda aux trois spahis qui -l'accompagnaient de ne point faire le Ramadan, estimant qu'il ne -pourrait rien obtenir de ces hommes exténués par le jeûne. Deux des -soldats ont refusé, le troisième répondit: «Mon lieutenant, je ne fais -pas le Ramadan, je ne suis pas un marabout, moi, je suis un noble.» - -Il était, en effet, _de grande tente_, fils d'une des plus anciennes et -des plus illustres familles du désert. - -Une coutume singulière persiste, qui date de l'occupation, et qui -paraît profondément grotesque quand on songe aux résultats terribles -que le Ramadan peut avoir pour nous. Comme on voulait, au début, se -concilier les vaincus, et comme flatter leur religion est le meilleur -moyen de les prendre, on a décidé que le canon français donnerait le -signal de l'abstinence pendant l'époque consacrée. Donc, au matin, -dès les premières rougeurs de l'aurore, un coup de canon commande le -jeûne; et, chaque soir, vingt minutes environ après le coucher du -soleil, de toutes les villes, de tous les forts, de toutes les places -militaires, un autre coup de canon part qui fait allumer des milliers -de cigarettes, boire à des milliers de gargoulettes et préparer par -toute l'Algérie d'innombrables plats de kouskous. - -J'ai pu assister, dans la grande mosquée d'Alger, à la cérémonie -religieuse qui ouvre le Ramadan. - -L'édifice est tout simple, avec ses murs blanchis à la chaux et son -sol couvert de tapis épais. Les Arabes entrent vivement, nu-pieds, -avec leurs chaussures à la main. Ils vont se placer par grandes files -régulières, largement éloignées l'une de l'autre et plus droites que -des rangs de soldats à l'exercice. Ils posent leurs souliers devant -eux, par terre, avec les menus objets qu'ils pouvaient avoir aux mains; -et ils restent immobiles comme des statues, le visage tourné vers une -petite chapelle qui indique la direction de La Mecque. - -Dans cette chapelle, le mufti officie. Sa voix vieille, douce, bêlante -et très monotone, vagit une espèce de chant triste qu'on n'oublie -jamais quand une fois seulement on a pu l'entendre. L'intonation -souvent change, et alors tous les assistants, d'un seul mouvement -rythmique, silencieux et précipité, tombent le front par terre, restent -prosternés quelques secondes et se relèvent sans qu'aucun bruit soit -entendu, sans que rien ait voilé une seconde le petit chant tremblotant -du mufti. Et sans cesse toute l'assistance ainsi s'abat et se redresse -avec une promptitude, un silence et une régularité fantastiques. -On n'entend point là dedans le fracas des chaises, les toux et les -chuchotements des églises catholiques. On sent qu'une foi sauvage -plane, emplit ces gens, les courbe et les relève comme des pantins; -c'est une foi muette et tyrannique envahissant les corps, immobilisant -les faces, tordant les cœurs. Un indéfinissable sentiment de respect -mêlé de pitié vous prend devant ces fanatiques maigres, qui n'ont -point de ventre pour gêner leurs souples prosternations, et qui font -de la religion avec le mécanisme et la rectitude des soldats prussiens -faisant la manœuvre. - -Les murs sont blancs, les tapis, par terre, sont rouges; les hommes -sont blancs, ou rouges ou bleus avec d'autres couleurs encore, suivant -la fantaisie de leurs vêtements d'apparat, mais tous sont largement -drapés, d'allure fière; et ils reçoivent sur la tête et les épaules la -lumière douce tombant des lustres. - -Une famille de marabouts occupe une estrade et chante les répons avec -la même intonation de tête donnée par le mufti. Et cela continue -indéfiniment. - -C'est pendant les soirs du Ramadan qu'il faut visiter la Casbah. Sous -cette dénomination de Casbah, qui signifie citadelle, on a fini par -désigner la ville arabe tout entière. Puisqu'on jeûne et qu'on dort -le jour, on mange et on vit la nuit. Alors ces petites rues rapides -comme des sentiers de montagne, raboteuses, étroites comme des galeries -creusées par des bêtes, tournant sans cesse, se croisant et se mêlant, -et si profondément mystérieuses que, malgré soi, on y parle à voix -basse, sont parcourues par une population des _Mille et une nuits_. -C'est l'impression exacte qu'on y ressent. On fait un voyage en ce pays -que nous a conté la sultane Schéhérazade. Voici les portes basses, -épaisses comme des murs de prison, avec d'admirables ferrures; voici -les femmes voilées; voilà, dans la profondeur des cours entr'ouvertes, -les visages un moment aperçus, et voilà encore tous les bruits vagues -dans le fond de ces maisons closes comme des coffrets à secret. Sur les -seuils, souvent des hommes allongés mangent et boivent. Parfois leurs -groupes vautrés occupent tout l'étroit passage. Il faut enjamber des -mollets nus, frôler des mains, chercher la place où poser le pied au -milieu d'un paquet de linge blanc étendu et d'où sortent des têtes et -des membres. - -Les juifs laissent ouvertes les tanières qui leur servent de boutiques; -et les maisons de plaisir clandestines, pleines de rumeurs, sont si -nombreuses qu'on ne marche guère cinq minutes sans en rencontrer deux -ou trois. - -Dans les cafés arabes, des files d'hommes tassés les uns contre les -autres, accroupis sur la banquette collée au mur, ou simplement restés -par terre, boivent du café en des vases microscopiques. Ils sont là -immobiles et muets, gardant à la main leur tasse qu'ils portent parfois -à leur bouche, par un mouvement très lent, et ils peuvent tenir à -vingt, tant ils sont pressés, en un espace où nous serions gênés à dix. - -Et des fanatiques à l'air calme vont et viennent au milieu de ces -tranquilles buveurs, prêchant la révolte, annonçant la fin de la -servitude. - -C'est, dit-on, au ksar (village arabe) de Boukhrari que se produisent -toujours les premiers symptômes des grandes insurrections. Ce village -se trouve sur la route de Laghouat. Allons-y. - -Quand on regarde l'Atlas, de l'immense plaine de la Mitidja, on -aperçoit une coupure gigantesque qui fend la montagne dans la direction -du sud. C'est comme si un coup de hache l'eût ouverte. Cette trouée -s'appelle la gorge de la Chiffa. C'est par là que passe la route de -Médéah, de Boukhrari et de Laghouat. - -On entre dans la coupure du mont; on suit la mince rivière, la Chiffa; -on s'enfonce dans la gorge étroite, sauvage et boisée. - -Partout des sources. Les arbres gravissent les parois à pic, -s'accrochent partout, semblent monter à l'escalade. - -Le passage se rétrécit encore. Les rochers droits vous menacent; le -ciel apparaît comme une bande bleue entre les sommets; puis soudain, -dans un brusque détour, une petite auberge se montre à la naissance -d'un ravin couvert d'arbres. C'est l'auberge du _Ruisseau-des-Singes_. - -Devant la porte, l'eau chante dans les réservoirs; elle s'élance, -retombe, emplit ce coin de fraîcheur, fait songer aux calmes vallons -suisses. On se repose, on s'assoupit à l'ombre; mais soudain, sur votre -tête, une branche remue; on se lève--alors dans toute l'épaisseur du -feuillage c'est une fuite précipitée de singes, des bondissements, des -dégringolades, des sauts et des cris. - -Il y en a d'énormes et de tout petits, des centaines, des milliers -peut-être. Le bois en est rempli, peuplé, fourmillant. Quelques-uns, -captivés par les maîtres de l'auberge, sont caressants et tranquilles. -Un tout jeune, pris l'autre semaine, reste un peu sauvage encore. - -Sitôt que l'on demeure immobile, ils approchent, vous guettent, vous -observent. On dirait que le voyageur est la grande distraction des -habitants de ce vallon. Dans certains jours, pourtant, on n'en aperçoit -pas un seul. - -Après l'auberge du _Ruisseau-des-Singes_, la vallée s'étrangle encore; -et soudain, à gauche, deux grandes cascades s'élancent presque du -sommet du mont: deux cascades claires, deux rubans d'argent. Si -vous saviez comme c'est doux à voir, des cascades, sur cette terre -d'Afrique! On monte, longtemps, longtemps. La gorge est moins profonde, -moins boisée. On monte encore, la montagne se dénude peu à peu. Ce sont -des champs à présent; et, quand on parvient au faîte, on rencontre des -chênes, des saules, des ormeaux, les arbres de nos pays. On couche à -Médéah, blanche petite ville toute pareille à une sous-préfecture de -France. - -C'est après Médéah que recommencent les féroces ravages du soleil. On -franchit une forêt pourtant, mais une forêt maigre, pelée, montrant -partout la peau brûlante de la terre bientôt vaincue. Puis plus rien de -vivant autour de nous. - -Sur ma gauche un vallon s'ouvre, aride et rouge, sans une herbe; il -s'étend au loin, pareil à une cuve de sable. Mais soudain une grande -ombre, lentement, le traverse. Elle passe d'un bout à l'autre, tache -fuyante qui glisse sur le sol nu. Elle est, cette ombre, la vraie, la -seule habitante de ce lieu morne et mort. Elle semble y régner, comme -un génie mystérieux et funeste. - -Je lève les yeux, et je l'aperçois qui s'en va, les ailes étendues, -immobiles, le grand dépeceur de charognes, le vautour maigre qui plane -sur son domaine, au-dessous de cet autre maître du vaste pays qu'il -tue, le soleil, le dur soleil. - -Quand on descend vers Boukhrari, on découvre, à perte de vue, -l'interminable vallée du Chélif. C'est, dans toute sa hideur, la -misère, la jaune misère de la terre. Elle apparaît loqueteuse comme un -vieux pauvre Arabe, cette vallée que parcourt l'ornière sale du fleuve -sans eau, bu jusqu'à sa boue par le feu du ciel. Cette fois il a tout -vaincu, tout dévoré, tout pulvérisé, tout calciné, ce feu qui remplace -l'air, emplit l'horizon. - -Quelque chose vous passe sur le front: ailleurs ce serait du vent, ici -c'est du feu. Quelque chose flotte là-bas sur les crêtes pierreuses: -ailleurs ce serait une brume, ici c'est du feu, ou plutôt de la chaleur -visible. Si le sol n'était point déjà calciné jusqu'aux os, cette -étrange buée rappellerait la petite fumée qui s'élève des chairs vives -brûlées au fer rouge. Et tout cela a une couleur étrange, aveuglante et -pourtant veloutée, la couleur du sable chaud auquel semble se mêler une -nuance un peu violacée, tombée du ciel en fusion. - -Point d'insectes dans cette poussière de terre. Quelques grosses -fourmis seulement. Les mille petits êtres qu'on voit chez nous ne -pourraient vivre dans cette fournaise. En certains jours torrides, les -mouches elles-mêmes meurent, comme au retour des froids dans le Nord. -C'est à peine si on peut élever des poules. On les voit, les pauvres -bêtes, qui marchent, le bec ouvert et les ailes soulevées, d'une façon -lamentable et comique. - -Depuis trois ans, les dernières sources tarissent. Et le tout-puissant -Soleil semble glorieux de son immense victoire. - -Cependant, voici quelques arbres, quelques pauvres arbres. C'est -Boghar, à droite, au sommet d'un mont poudreux. - -A gauche, dans un repli rocheux, couronnant un monticule et à peine -distinct du sol, tant il en a pris la coloration monotone, un grand -village se dresse sur le ciel, c'est le ksar de Boukhrari. - -Au pied du cône de poussière qui porte ce vaste village arabe, quelques -maisons sont cachées dans le mouvement de la colline; elles forment la -commune mixte. - -Le ksar de Boukhrari est un des plus considérables villages arabes -de l'Algérie. Il se trouve juste sur la frontière du Sud, un peu au -delà du Tell, dans la zone de transition entre les pays européenisés -et le grand Désert. Sa situation lui donne une singulière importance -politique, car elle en fait une sorte de trait d'union entre les Arabes -du littoral et les Arabes du Sahara. Aussi a-t-il toujours été le pouls -des insurrections. C'est là qu'arrive le mot d'ordre, c'est de là qu'il -repart. Les tribus les plus éloignées envoient leurs gens pour savoir -ce qui se passe à Boukhrari. On a l'œil sur ce point de toutes les -parties de l'Algérie. - -L'administration française, seule, ne s'occupe point de ce qui se trame -à Boukhrari. Elle en a fait une commune de plein exercice, sur le -modèle des communes de France, administrée par un maire, vieux paysan à -l'œil endormi, flanqué d'un garde champêtre. Entre et sort qui veut. -Les Arabes venus de n'importe où peuvent circuler, causer, intriguer à -leur guise sans être gênés en rien. - -Au pied du ksar, à deux ou trois cents mètres, la commune mixte est -gouvernée par l'administrateur civil qui dispose des pouvoirs les plus -étendus sur un territoire nu, qu'il est presque inutile de surveiller. -Il ne peut empiéter sur les attributions du maire son voisin. - -En face, sur la montagne, est Boghar, où habite le commandant supérieur -du cercle militaire. Il a entre les mains les moyens d'action les plus -actifs, mais il ne peut rien dans le ksar, COMMUNE DE PLEIN EXERCICE. -Or le ksar n'est habité que par des Arabes. C'est le point dangereux -qu'on respecte, tandis qu'on surveille avec soin les environs. On -soigne le mal dans ses effets et non dans sa cause. - -Qu'arrive-t-il? Le commandant et l'administrateur, quand ils -s'entendent, organisent une sorte de police secrète à l'insu du maire, -et tâchent d'être informés mystérieusement. - -N'est-il point surprenant de voir ce centre arabe, reconnu dangereux -par tout le monde, plus libre qu'une ville de France, tandis qu'il -serait impossible à un Français quelconque, s'il n'était protégé -par quelque personnage influent, de pénétrer et de circuler sur le -territoire militaire des cercles avancés du Sud. - -Dans la commune mixte on trouve une auberge. J'y passai la nuit, une -nuit d'étuve. L'air semblait brûlé par la flamme du dernier jour. Il ne -remuait plus, comme s'il eût été figé par la chaleur. - -Aux premières lueurs de l'aurore, je me levai. Le soleil parut, acharné -à sa besogne d'incendiaire. Devant ma fenêtre ouverte sur l'horizon -déjà torride et silencieux une petite diligence dételée attendait. On -lisait sur le panneau jaune: «Courrier du Sud!» - -Courrier du Sud! On allait donc encore plus au Sud en ce terrible mois -d'août. Le Sud! quel mot rapide, brûlant! Le Sud! Le feu! Là-bas, au -Nord, on dit en parlant des pays tièdes «le Midi». Ici c'est «le Sud». - -Je regardais cette syllabe si courte qui me paraissait surprenante -comme si je ne l'avais jamais lue. J'en découvrais, me semblait-il, le -sens mystérieux. Car les mots les plus connus comme les visages souvent -regardés ont des significations secrètes, dont on s'aperçoit tout d'un -coup, un jour, on ne sait pourquoi. - -Le Sud! Le désert, les nomades, les terres inexplorées et puis les -nègres, tout un monde nouveau, quelque chose comme le commencement -d'un univers! Le Sud! comme cela devient énergique sur la frontière du -Sahara. - -Dans l'après-midi j'allai visiter le ksar. - -Boukhrari est le premier village où l'on rencontre des Oulad-Naïl. On -est saisi de stupéfaction à l'aspect de ces courtisanes du désert. - -Les rues populeuses sont pleines d'Arabes couchés en travers des -portes, en travers de la route, accroupis, causant à voix basse ou -dormant. Partout leurs vêtements flottants et blancs semblent augmenter -la blancheur unie des maisons. Point de taches, tout est blanc; et -soudain une femme apparaît, debout sur une porte, avec une large -coiffure qui semble d'origine assyrienne, surmontée d'un énorme diadème -d'or. - -Elle porte une longue robe rouge éclatante. Ses bras et ses chevilles -sont cerclés de bracelets étincelants, et sa figure aux lignes droites -est tatouée d'étoiles bleues. - -Puis en voici d'autres, beaucoup d'autres, avec la même coiffure -monumentale: une montagne carrée qui laisse pendre de chaque côté -une grosse tresse tombant jusqu'au bas de l'oreille, puis relevée en -arrière pour se perdre de nouveau dans la masse opaque des cheveux. -Elles portent toujours des diadèmes dont quelques-uns sont fort -riches. La poitrine est noyée sous les colliers, les médailles, les -lourds bijoux; et deux fortes chaînettes d'argent font tomber jusqu'au -bas-ventre une grosse serrure de même métal, curieusement ciselée à -jour et dont la clef pend au bout d'une autre chaîne. - -Quelques-unes de ces filles n'ont encore que de minces bracelets. -Elles débutent. Les autres, les anciennes, montrent sur elles -quelquefois pour dix ou quinze mille francs de bijoux. J'en ai vu une -dont le collier était formé de huit rangées de pièces de vingt francs. -Elles gardent ainsi leur fortune, leurs économies laborieusement -gagnées. Les anneaux de leurs chevilles sont en argent massif et d'un -poids surprenant. En effet dès qu'elles possèdent en pièces d'argent la -valeur de deux ou trois cents francs, elles les donnent à fondre aux -bijoutiers mozabites, qui leur rendent alors ces anneaux ciselés, ou -ces serrures symboliques, ou ces chaînes, ou ces larges bracelets. Les -diadèmes qui les couronnent sont obtenus de la même façon. - -Leur coiffure monumentale, emmêlement savant et compliqué de tresses -entortillées, demande presque un jour de travail et une incroyable -quantité d'huile. Aussi ne se font-elles guère recoiffer que tous les -mois, et prennent-elles un soin extrême à ne point compromettre, dans -leurs amours, ce haut et difficile édifice de cheveux qui répand, en -peu de temps, une intolérable odeur. - -C'est le soir qu'il faut les voir, quand elles dansent au café Maure. - -Le village est silencieux. Des formes blanches gisent étendues le long -des maisons. La nuit brûlante est criblée d'étoiles; et ces étoiles -d'Afrique brillent d'une clarté que je ne leur connaissais pas, une -clarté de diamants de feu, palpitante, vivante, aiguë. - -Tout à coup, au détour d'une rue, un bruit vous frappe, une musique -sauvage et précipitée, un grondement saccadé de tambours de basque que -domine la clameur aigre, continue, abrutissante, assourdissante et -féroce d'une flûte qu'emplit de son souffle infatigable un grand diable -à la peau d'ébène, le maître de l'établissement. - -Devant la porte, un monceau de burnous, un paquet d'Arabes, qui -regardent sans entrer et qui forment une grande lueur mouvante sous la -clarté venue de l'intérieur. - -Au dedans, des files d'êtres immobiles et blancs assis sur des -planches, le long des murs blancs, sous un toit très bas. Et par terre, -accroupies, avec leurs oripeaux flamboyants, leurs éclatants bijoux, -leurs faces tatouées, leurs hautes coiffures à diadèmes qui rappellent -les bas-reliefs égyptiens, les Oulad-Naïl attendent. - -Nous entrons. Personne ne bouge. Alors, pour nous asseoir, et selon -l'usage, on saisit les Arabes, on les bouscule, on les rejette de leurs -bancs; et ils s'en vont, impassibles. D'autres se tassent pour leur -faire place. - -Sur une estrade, au fond, les quatre tambourineurs, avec des poses -extatiques, battent frénétiquement la peau tendue des instruments; et -le maître, le grand nègre, se promène d'un pas majestueux, en soufflant -furieusement dans sa flûte enragée, sans un repos, sans une défaillance -d'une seconde. - -Alors, deux Oulad-Naïl se lèvent, vont se placer aux extrémités de -l'espace laissé libre entre les bancs et elles se mettent à danser. -Leur danse est une marche douce que rythme un coup de talon faisant -sonner les anneaux des pieds. A chacun de ces coups, le corps entier -fléchit dans une sorte de boiterie méthodique; et leurs mains, élevées -et tendues à la hauteur de l'œil, se retournent doucement à chaque -retour du sautillement, avec une vive trépidation, une secousse rapide -des doigts. La face un peu tournée, rigide, impassible, figée, demeure -étonnamment immobile, une face de sphinx, tandis que le regard oblique -reste tendu sur les ondulations de la main, comme fasciné par ce -mouvement doux, que coupe sans cesse la brusque convulsion des doigts. - -Elles vont ainsi, l'une vers l'autre. Quand elles se rencontrent, leurs -mains se touchent; elles semblent frémir; leurs tailles se renversent, -laissant traîner un grand voile de dentelle qui va de la coiffure aux -pieds. Elles se frôlent, cambrées en arrière, comme pâmées dans un joli -mouvement de colombes amoureuses. Le grand voile bat comme une aile. -Puis, redressées soudain, redevenues impassibles, elles se séparent; et -chacune continue jusqu'à la ligne des spectateurs son glissement lent -et boitillant. - -Toutes ne sont point jolies; mais toutes sont singulièrement étranges. -Et rien ne peut donner l'idée de ces Arabes accroupis au milieu -desquels passent, de leur allure calme et scandée, ces filles couvertes -d'or et d'étoffes flamboyantes. - -Quelquefois elles varient un peu les gestes de leur danse. - -Ces prostituées venaient jadis d'une seule tribu, les Oulad-Naïl. Elles -amassaient ainsi leur dot et retournaient ensuite se marier chez elles, -après fortune faite. On ne les en estimait pas moins dans leur tribu; -c'était l'usage. Aujourd'hui, bien qu'il soit toujours admis que les -filles des Oulad-Naïl aillent faire fortune au loin par ce moyen, -toutes les tribus fournissent des courtisanes aux centres arabes. - -Le propriétaire du café où elles se montrent et s'offrent est toujours -un nègre! Dès qu'il voit entrer des étrangers, cet industriel -s'applique sur le front une pièce de cinq francs en argent, qui tient -collée à la peau par on ne sait quel procédé. Et il marche à travers -son établissement en jouant férocement de sa flûte sauvage, montrant -avec obstination la monnaie dont il s'est tatoué pour inviter le -visiteur à lui en offrir autant. - -Celles des Oulad-Naïl qui sont de grande tente apportent dans leurs -relations avec leurs visiteurs toute la générosité et la délicatesse -que comporte leur origine. Il suffit d'admirer une seconde l'épais -tapis qui sert de lit pour que le serviteur de la noble prostituée -apporte à son amant d'une minute, dès qu'il a regagné sa demeure, -l'objet qui l'avait frappé. - -Elles ont, comme les filles de France, des protecteurs qui vivent de -leurs fatigues. On trouve parfois au matin une d'elles au fond d'un -ravin, la gorge ouverte d'un coup de couteau, dépouillée de tous ses -bijoux. Un homme qu'elle aimait a disparu; et on ne le revoit jamais. - -Le logement où elles reçoivent est une étroite chambre aux murs de -terre. Dans les oasis le plafond est souvent fait simplement de roseaux -tassés les uns sur les autres et où vivent des armées de scorpions. La -couche se compose de tapis superposés. - -Les gens riches, Arabes ou Français, qui veulent passer une nuit -de luxueuse orgie, louent jusqu'à l'aurore le bain maure avec les -serviteurs du lieu. Ils boivent et mangent dans l'étuve, et modifient -l'usage des divans de repos. - -Cette question de mœurs m'amène à un sujet bien difficile. - -Nos idées, nos coutumes, nos instincts diffèrent si absolument de ceux -qu'on rencontre en ces pays qu'on ose à peine parler chez nous d'un -vice si fréquent là-bas que les Européens ne s'en étonnent ni ne s'en -scandalisent même plus. On arrive à en rire au lieu de s'indigner. -C'est là une matière fort délicate, mais qu'on ne peut passer sous -silence quand on veut essayer de raconter la vie arabe, de faire -comprendre le caractère particulier de ce peuple. - -On rencontre ici à chaque pas ces amours antinaturelles entre êtres du -même sexe que recommandait Socrate, _l'ami_ d'Alcibiade. - -Souvent, dans l'histoire, on trouve des exemples de cette étrange et -malpropre passion à laquelle s'abandonnait César, que les Romains et -les Grecs pratiquèrent constamment, que Henri III mit à la mode en -France et dont on suspecta bien des grands hommes. Mais ces exemples -ne sont cependant que des exceptions d'autant plus remarquées -qu'elles sont assez rares. En Afrique cet amour anormal est entré si -profondément dans les mœurs que les Arabes semblent le considérer -comme aussi naturel que l'autre. - -D'où vient cette déviation de l'instinct? De plusieurs causes sans -doute. La plus apparente est la rareté des femmes séquestrées par -les riches qui possèdent quatre épouses légitimes et autant de -concubines qu'ils en peuvent nourrir. Peut-être aussi l'ardeur du -climat, qui exaspère les désirs sensuels, a-t-elle émoussé chez ces -hommes de tempérament violent la délicatesse, la finesse, la propreté -intellectuelle qui nous préservent des habitudes et des contacts -répugnants. - -Peut-être encore trouve-t-on là une sorte de tradition des mœurs de -Sodome, une hérédité vicieuse chez ce peuple nomade, inculte, presque -incapable de civilisation, demeuré aujourd'hui tel qu'il était aux -temps bibliques. - -Oserai-je citer quelques exemples récents et bien caractéristiques de -la puissance de cette passion chez l'Arabe. - -Le Hammam eut, dans ses débuts, parmi les garçons des bains, un petit -nègre d'Algérie. Après un séjour de quelque temps à Paris, ce jeune -homme revint en Afrique. Or, un matin, on trouva dans une caserne deux -soldats indigènes assassinés; et l'enquête démontra bien vite que le -meurtrier n'était autre que l'ancien employé du Hammam, qui, du même -coup, avait tué ses deux amants. Des relations intimes s'étant établies -entre ces hommes qui s'étaient connus par lui, il avait découvert leur -liaison, et, jaloux de tous les deux, les avait égorgés. - -De pareils faits sont très fréquents. - -Voici maintenant un autre drame. - -Un jeune Arabe de grande tente (?) était connu dans toute la contrée -pour ses habitudes amoureuses qui faisaient aux Oulad-Naïl une déloyale -concurrence. - -Ses frères lui reprochèrent plusieurs fois non pas ses mœurs, mais -sa vénalité. Comme il ne changeait en rien ses habitudes, ils lui -donnèrent huit jours pour renoncer à son commerce. Il ne tint pas -compte de cet avertissement. - -Le neuvième jour au matin, on le trouva mort, étranglé, le corps nu -et la tête voilée, au milieu du cimetière arabe. Quand on découvrit -la figure, on aperçut une pièce de monnaie violemment incrustée, d'un -coup de talon, dans la chair du front, et, sur cette pièce, une petite -pierre noire. - -A côté du drame une comédie. - -Un officier de spahis cherchait en vain un ordonnance. Tous les soldats -qu'il employait étaient mal habillés, sales, peu soigneux, impossibles -à garder. Un matin, un jeune cavalier arabe se présente, fort beau, -intelligent, d'allure fine. Le lieutenant le prit à l'essai. C'était -une trouvaille, un garçon actif, propre, silencieux, plein d'attention -et d'adresse. Tout alla bien pendant huit jours. Le neuvième jour au -matin, comme le lieutenant rentrait de sa promenade quotidienne, il -aperçut devant sa porte un vieux spahi en train de cirer ses bottes. -Il passa dans le vestibule; un autre spahi balayait. Dans la chambre -un troisième faisait le lit. Un quatrième, au loin, chantait dans -l'écurie, tandis que le véritable ordonnance, le jeune Mohammed fumait -des cigarettes, couché sur un tapis. - -Stupéfait, le lieutenant appela un de ces remplaçants inattendus, et, -lui montrant ses camarades:--«Qu'est-ce que vous f....ichez ici, vous -autres?» - -L'Arabe immédiatement s'expliqua:--«Mon lieutenant, c'est le lieutenant -indigène qui nous a envoyés. (Chaque lieutenant français, en effet, est -doublé d'un officier indigène qui lui est subordonné.) - ---«Ah! c'est le lieutenant indigène. Et, pourquoi ça?» - -Le soldat reprit:--«Mon lieutenant, il nous a dit: «Allez-vous-en chez -le lieutenant et faites-moi tout l'ouvrage de Mohammed. Mohammed il -doit rien faire, parce que c'est la femme du lieutenant.» - -Cette attention délicate coûta d'ailleurs à l'officier indigène deux -mois d'arrêts. - -Ce qui prouve combien ce vice est entré dans les mœurs des Arabes, -c'est que tout prisonnier qui leur tombe dans les mains est aussitôt -utilisé pour leurs plaisirs. S'ils sont nombreux, l'infortuné peut -mourir à la suite de ce supplice de volupté. - -Quand la justice est appelée à constater un assassinat, elle constate -aussi fort souvent que le cadavre a été violé, après la mort, par le -meurtrier. - -Il est encore d'autres faits fort communs et tellement ignobles que je -ne les puis rapporter ici. - - -En redescendant, un soir, de Boukhrari, vers le coucher du soleil, -j'aperçus trois Oulad-Naïl, deux en rouge et une en bleu, debout au -milieu d'une foule d'hommes assis à l'orientale ou couchés. Elles -avaient l'air de divinités sauvages dominant un peuple prosterné. - -Tous avaient les yeux fixés sur le fort de Boghar, là-bas, sur la -grande côte en face, sur l'autre versant de la vallée poudreuse. Tous -étaient immobiles, attentifs comme s'ils eussent attendu quelque -événement surprenant. Tous tenaient à la main une cigarette vierge -encore et qu'ils venaient de rouler. - -Soudain une petite fumée blanche jaillit au sommet de la forteresse, -et, aussitôt, dans toutes les bouches pénétrèrent toutes les -cigarettes, tandis qu'un bruit sourd et lointain faisait un peu frémir -le sol. C'était le canon français annonçant aux vaincus le terme de -l'abstinence quotidienne. - - - - -LE ZAR'EZ. - - -COMME je déjeunais un matin au fort de Boghar chez le capitaine du -bureau arabe, un des officiers les plus obligeants, et les plus -capables qui soient dans le Sud, au dire des gens compétents, on -parla d'une mission qu'allaient remplir deux jeunes lieutenants. Il -s'agissait de faire un long crochet sur les territoires des cercles -de Boghar, Djelfa, et Bou Saada pour déterminer les points d'eau. On -craignait toujours une insurrection générale dès la fin du Ramadan et -on voulait préparer la marche d'une colonne expéditionnaire à travers -les tribus qui peuplent cette partie du pays. - -Aucune carte précise n'existe encore de ces contrées. On n'a que les -sommaires relevés topographiques faits par les rares officiers qui -passent de temps en temps, les indications approximatives des sources -et des puits, les notes griffonnées vivement sur le pommeau de la -selle, et les rapides dessins faits à l'œil, sans instruments d'aucune -sorte. - -Je demandai aussitôt l'autorisation de me joindre à la petite troupe. -Elle me fut accordée de la meilleure grâce du monde. - -Nous sommes partis deux jours plus tard. - -Il était trois heures du matin quand un spahi vint m'éveiller en -frappant fortement à la porte de la pauvre auberge de Boukhrari. - -Quand j'eus ouvert, l'homme se présenta avec sa veste rouge brodée de -noir, son large pantalon plissé, finissant au genou, là où commencent -les bas en cuir cramoisi des cavaliers du désert. C'était un Arabe de -taille moyenne. Son nez courbé avait été fendu d'un coup de sabre, -et la cicatrice laissait ouverte toute la narine du côté gauche. Il -s'appelait Bou-Abdallah. Il me dit: - ---Mossieu ton cheval il est prêt. - -Je demandai: - ---Le lieutenant est-il arrivé? - -Il me répondit: - ---Va venir. - -Bientôt, un bruit lointain s'éleva dans la vallée obscure et nue; puis -des ombres et des silhouettes apparurent, passèrent. Je distinguai -seulement les trois corps étranges et lents des trois chameaux qui -portaient les cantines, nos lits de camp et les quelques objets que -nous prenions pour un voyage de vingt jours dans une solitude à peine -connue des officiers eux-mêmes. - -Puis bientôt, toujours dans la direction du fort de Boghar, retentit -le galop rapide d'une troupe de cavaliers; et les deux lieutenants qui -s'en allaient en mission parurent avec leur escorte, composée d'un -autre spahi et d'un cavalier arabe appelé Dellis, un homme de grande -tente, d'une illustre famille indigène. - -Je montai immédiatement à cheval, et l'on partit. - -La nuit était encore absolue, calme, on pourrait dire immobile. Après -avoir remonté quelque temps vers le nord, en suivant la vallée du -Chélif, nous tournâmes à droite dans un vallon, juste au moment où le -jour naissait. - -En ce pays, soir et matin, le crépuscule n'existe pas. Presque -jamais on ne voit non plus ces belles nuées traînantes, empourprées, -découpées, bigarrées et bizarres, saignantes ou enflammées, qui -colorent nos horizons du Nord au moment où le soleil se lève, ainsi -qu'à l'heure où le soleil se couche. - -Ici, c'est d'abord une lueur très vague, qui augmente, s'étend, envahit -tout l'espace en quelques instants. Puis soudain, à la crête d'un mont, -ou bien au bord de la plaine infinie, le soleil apparaît tel qu'il va -monter au ciel, et sans avoir cet aspect rougeoyant, comme endormi -encore, qu'ont ses levers en nos pays brumeux. - -Mais ce qu'il y a de plus singulier dans ces aurores du désert, c'est -le silence. - -Qui ne connaît, chez nous, ce premier cri d'oiseau bien avant le jour, -dès les premières pâleurs du ciel; puis, cet autre cri qui répond -dans l'arbre voisin; puis enfin cet incessant charivari de sifflets, -de ritournelles répétées, de notes vives, avec le chant lointain et -continu des coqs; toute cette rumeur du réveil des bêtes, toute cette -gaieté des voix dans les feuilles. - -Ici, rien. L'énorme soleil s'élève au-dessus de cette terre qu'il a -dévastée, et il semble déjà la regarder en maître, comme pour voir -si rien de vivant n'existe plus. Pas un cri de bête, sauf parfois le -hennissement d'un cheval; pas un mouvement de vie, sauf, lorsqu'on a -campé dans le voisinage d'un puits, le long, lent et muet défilé des -troupeaux qui s'en viennent boire. - -Tout de suite la chaleur est brûlante. On met, par-dessus le capuchon -de flanelle et le casque blanc, l'immense _médol_, chapeau de paille à -bords démesurés. - -Nous suivions le vallon, lentement. Aussi loin que la vue allait, tout -était nu, d'un gris jaune, ardent et superbe. Parfois au milieu des -bas-fonds où croupissait un reste d'eau, dans le lit vidé des rivières, -quelques joncs verts faisaient une tache crue et toute petite; parfois, -dans un repli de la montagne, deux ou trois arbres indiquaient une -source. Nous n'étions point encore dans la contrée assoiffée que nous -devions bientôt traverser. - -On montait indéfiniment. D'autres petits vallons se jetaient dans le -nôtre; et, à mesure que nous approchions de midi, les horizons se -perdaient un peu dans une légère buée de chaleur, dans une fumée de -terre rôtie, qui noyait les lointains en des tons à peine bleus, à -peine roses, à peine blancs, mais qui avaient cependant un peu de tout -cela, et qui semblaient d'une douceur, d'une tendresse, d'un charme -infinis, au delà de l'éclat aveuglant du paysage immédiat. - -Enfin on arriva sur la crête de la montagne, et le caïd El-Akhedar ben -Yahia, chez qui nous allions camper, apparut, venant vers nous, suivi -de quelques cavaliers. C'est un Arabe de sang illustre, le fils du -bach'agha Yahia ben Aïssa, surnommé le «Bach'agha à la jambe de bois». - -Il nous conduisit au campement préparé auprès d'une source, sous quatre -arbres géants dont l'eau sans cesse baignait le pied, seule verdure -qu'on aperçût par tout l'horizon de sommets pierreux et secs qui -s'étendait à perte de vue autour de nous. - -On servit tout de suite le déjeuner, auquel le Ramadan interdisait au -caïd de prendre part. Mais, afin de veiller à ce que nous ne manquions -de rien, il s'assit en face de nous, à côté de son frère El-Haoués -ben Yahia, caïd des Oulad-Alane-Berchieh. Alors je vis s'approcher un -enfant d'une douzaine d'années, un peu grêle, mais d'une grâce fière -et charmante, que j'avais déjà remarqué quelques jours auparavant au -milieu des Oulad-Naïl dans le café maure de Boukhrari. - -J'avais été frappé par la finesse et l'éclatante blancheur de vêtements -de ce frêle petit Arabe, par son allure noble, et par le respect que -chacun semblait lui témoigner; et, comme je m'étonnais qu'on le laissât -ainsi rôder, à cet âge, au milieu des courtisanes, on me répondit: -«C'est le plus jeune fils du bach'agha. Il vient ici pour apprendre la -vie et connaître les femmes!!!» Comme nous voici loin de nos mœurs -françaises! - -L'enfant me reconnut aussi et vint gravement me tendre la main. Puis, -comme son âge ne le contraignait pas encore au jeûne, il s'assit avec -nous et se mit, de ses petits doigts fins et maigres, à dépecer le -mouton rôti. Et je crus comprendre que ses grands frères, les deux -caïds, qui devaient avoir environ quarante ans, le plaisantaient sur -son voyage au ksar, lui demandant d'où lui venait cette cravate de soie -qu'il portait au cou, si c'était un cadeau de femme? - -Ce jour-là, l'ombre des arbres nous permit de faire la sieste. Je me -réveillai comme le soir tombait, et je gravis un monticule voisin pour -avoir l'œil sur tout l'horizon. - -Le soleil, près de disparaître, se teintait de rouge, au milieu d'un -ciel orange. Et partout, du nord au midi, de l'est à l'ouest, les -files de montagnes dressées sous mes yeux jusqu'aux extrêmes limites -du regard étaient roses, d'un rose extravagant comme les plumes des -flamants. On eût dit une féerique apothéose d'opéra d'une surprenante -et invraisemblable couleur, quelque chose de factice, de forcé, et -contre nature, et de singulièrement admirable cependant. - -Le lendemain nous redescendions dans la plaine de l'autre côté de la -montagne, une plaine infinie que nous mîmes trois jours à traverser, -bien qu'on vît distinctement la chaîne du Djebel-Gada qui la fermait en -face de nous. - -C'était tantôt une morne étendue de sable, ou plutôt de poussière de -terre, tantôt un océan de touffes d'alfa piquées au hasard dans le sol, -et qui forçaient nos chevaux à ne marcher qu'en zigzag. - -Ces plaines d'Afrique sont surprenantes. - -Elles paraissent nues et plates comme un parquet, et elles sont, au -contraire, sans cesse traversées d'ondulations, comme une mer après la -tempête, qui, de loin, semble toute calme parce que la surface est -lisse, mais que remuent de longs soulèvements tranquilles. Les pentes -de ces vagues de terre sont insensibles; jamais on ne perd de vue -les montagnes de l'horizon, mais dans l'ondulation parallèle, à deux -kilomètres de vous, une armée pourrait se cacher et vous ne la verriez -point. - -C'est ce qui rendit si difficile la poursuite de Bou-Amama sur les -hauts plateaux alfatiers du Sud-Oranais. - -Chaque matin, on se remet en marche dès l'aurore à travers ces -interminables et mornes étendues; chaque soir, on aperçoit venir -quelques hommes à cheval et drapés de blanc qui vous conduisent vers -une tente rapiécée sous laquelle des tapis sont étalés. On mange tous -les jours les mêmes choses, on cause un peu, puis l'on dort, ou l'on -rêve. - -Et, si vous saviez comme on est loin, loin du monde, loin de la vie, -loin de tout, sous cette petite tente basse qui laisse voir, par ses -trous, les étoiles, et, par ses bords relevés, l'immense pays du sable -aride! - -Elle est monotone, toujours pareille, toujours calcinée et morte, cette -terre; et, là, pourtant, on ne désire rien, on ne regrette rien, on -n'aspire à rien. Ce paysage calme, ruisselant de lumière et désolé, -suffit à l'œil, suffit à la pensée, satisfait les sens et le rêve, -parce qu'il est complet, _absolu_, et qu'on ne pourrait le concevoir -autrement. La rare verdure même y choque comme une chose fausse, -blessante et dure. - -C'est tous les jours, aux mêmes heures, le même spectacle: le feu -mangeant un monde; et, sitôt que le soleil s'est couché, la lune, à son -tour, se lève sur l'infinie solitude. Mais, chaque jour, peu à peu, le -désert silencieux vous envahit, vous pénètre la pensée comme la dure -lumière vous calcine la peau; et l'on voudrait devenir nomade à la -façon de ces hommes qui changent de pays sans jamais changer de patrie, -au milieu de ces interminables espaces toujours à peu près semblables. - -Chaque jour, l'officier en tournée envoie en avant un cavalier indigène -pour prévenir le caïd chez qui il mangera et dormira le lendemain, afin -que celui-ci puisse prélever dans sa tribu la nourriture des hommes et -des bêtes. Cette coutume, qui équivaut aux billets de logement chez -l'habitant des villes en France, devient fort onéreuse pour les tribus -par la manière dont elle est pratiquée. - -Qui dit Arabe dit voleur, sans exception. Voici donc comment les choses -se passent. Le caïd s'adresse à un chef de fraction et réclame cette -redevance de ses hommes. - -Pour s'exempter de cet impôt et de cette corvée, le chef de fraction -paye. Le caïd empoche et s'adresse à un autre qui souvent aussi -s'exonère de la même façon. Enfin il faut bien que l'un d'eux s'exécute. - -Si le caïd a un ennemi, la charge tombe sur celui-là, qui procède, -vis-à-vis des simples Arabes, de la même façon que le caïd vis-à-vis -des cheiks. - -Et voilà comment un impôt, qui ne devrait pas coûter plus de vingt à -trente francs à chaque tribu, lui coûte quatre à cinq cents francs -invariablement. - -Et il est impossible encore de changer cela, pour une infinité de -raisons trop longues à développer ici. - -Dès qu'on approche d'un campement, on aperçoit au loin un groupe de -cavaliers qui vient vers vous. Un d'eux marche seul, en avant. Ils -vont au pas, ou au trot. Puis, tout à coup, ils s'élancent au galop, -un galop furieux, que nos bêtes du Nord ne supporteraient pas deux -minutes. C'est le galop des chevaux de course, qui ressemble au -passage d'un train express. Mais l'Arabe reste presque droit sur sa -selle, avec ses vêtements blancs flottants; et, d'une seule secousse, -il arrête l'animal qui fléchit sur ses jambes. Puis, il saute à terre -d'un bond, et s'avance, respectueux, vers l'officier, dont il baise la -main. - -Quel que soit le titre de l'Arabe, son origine, sa puissance et -sa fortune, il baise presque toujours la main des officiers qu'il -rencontre. - -Puis le caïd se remet en selle et dirige les voyageurs vers la tente -qu'il leur a fait préparer. On s'imagine généralement que les tentes -arabes sont blanches, éclatantes au soleil. Elles sont au contraire -d'un brun sale, rayé de jaune. Leur tissu très épais, en poil de -chameau et de chèvre, semble grossier. La tente est fort basse (on s'y -tient tout juste debout) et très étendue. Des piquets la supportent -d'une façon assez irrégulière; et tous les bords sont relevés, ce qui -permet à l'air de circuler librement dessous. - -Malgré cette précaution, la chaleur est écrasante, pendant le jour, -dans ces demeures de toile; mais les nuits y sont délicieuses, et -on dort merveilleusement sur les épais et magnifiques tapis du -Djebel-Amour bien qu'ils soient peuplés d'insectes. - -Les tapis constituent le seul luxe des Arabes riches. On les entasse -les uns sur les autres, on en forme des amoncellements, et on les -respecte infiniment, car chaque homme retire sa chaussure pour marcher -dessus, comme à la porte des mosquées. - -Aussitôt que ses hôtes sont assis, ou plutôt étendus à terre, le caïd -fait apporter le café. Ce café est exquis. La recette pourtant est -simple. On le broie au lieu de le moudre, on y mélange une quantité -respectable d'ambre gris, puis on le fait bouillir dans l'eau. - -Rien de drôle comme la vaisselle arabe. Quand un riche caïd vous -reçoit, sa tente est ornée de tentures inappréciables, de coussins -admirables et de tapis merveilleux; puis vous voyez arriver un vieux -plateau de tôle supportant quatre tasses ébréchées, fêlées, hideuses, -qui semblent achetées à quelque bazar des boulevards extérieurs, à -Paris. Il y en a de toutes les grandeurs et de toutes les formes, -porcelaine anglaise, imitation du Japon, Creil commun, tout ce qu'on -a fait de plus laid et de plus grossier en faïence dans toutes les -parties du monde. - -Le café est apporté dans un vieux pot à tisane ou dans une gamelle de -troupier ou dans une inénarrable cafetière en plomb déformée, bossuée, -qui semble malade. - -Peuple étrange, enfantin, demeuré primitif comme à la naissance des -races. Il passe sur la terre sans s'y attacher, sans s'y installer. Il -n'a pour maisons que des linges tendus sur des bâtons, il ne possède -aucun des objets sans lesquels la vie nous semblerait impossible. Pas -de lits, pas de draps, pas de tables, pas de sièges, pas une seule de -ces petites choses indispensables qui font commode l'existence. Aucun -meuble pour rien serrer, aucune industrie, aucun art, aucun savoir en -rien. Il sait à peine coudre les peaux de bouc pour emporter l'eau, et -il emploie en toutes circonstances des procédés tellement grossiers -qu'on en demeure stupéfait. - -Il ne peut même pas raccommoder sa tente que déchire le vent; et les -trous sont nombreux dans le tissu brunâtre que la pluie traverse à son -gré. Ils ne semblent attachés ni au sol ni à la vie, ces cavaliers -vagabonds qui posent une seule pierre sur la place où dorment leurs -morts, une grosse pierre quelconque ramassée sur la montagne voisine. -Leurs cimetières ressemblent à des champs où se serait écroulée, -autrefois, une maison européenne. - -Les nègres ont des cases, les Lapons ont des trous, les Esquimaux ont -des huttes, les plus sauvages des sauvages ont une demeure creusée dans -le sol ou plantée dessus; ils tiennent à leur mère la terre. Les Arabes -passent, toujours errants, sans attaches, sans tendresse pour cette -terre que nous possédons, que nous rendons féconde, que nous aimons -avec les fibres de notre cœur humain; ils passent au galop de leurs -chevaux, inhabiles à tous nos travaux, indifférents à nos soucis, comme -s'ils allaient toujours quelque part où ils n'arriveront jamais. - -Leurs coutumes sont restées rudimentaires. Notre civilisation glisse -sur eux sans les effleurer. - -Ils boivent à l'orifice même de la peau de bouc; mais on présente l'eau -aux étrangers dans une collection de récipients invraisemblables. Tout -s'y trouve, depuis la casserole de fer jusqu'au bidon défoncé. S'ils -s'emparaient, dans quelque razzia, d'un de nos chapeaux parisiens à -haute forme, ils le conserveraient assurément pour offrir à boire -dedans au premier général qui traverserait la tribu. - -Leur cuisine se compose uniquement de quatre ou cinq plats. L'ordre de -ces plats ne varie point. - -On présente d'abord le mouton rôti en plein air. Un homme l'apporte -tout entier sur son épaule au bout d'une perche qui a servi de broche; -et la silhouette de la bête écorchée, juchée en l'air, fait songer à -quelque exécution du moyen âge. Elle se profile, le soir, sur le ciel -rouge, d'une façon sinistre et burlesque, tenue ainsi par un personnage -sévère et drapé de blanc. - -Ce mouton est déposé dans une corbeille plate d'alfa tressé, au milieu -du cercle des mangeurs assis en rond, à la turque. La fourchette est -inconnue; on dépèce avec les doigts ou avec un petit couteau indigène à -manche de corne. La peau rissolée, vernie par le feu et croustillante, -passe pour ce qu'il y a de plus fin. On l'arrache par longues plaques -et on la croque en buvant soit de l'eau toujours bourbeuse, soit du -lait de chamelle coupé d'eau par moitié, soit du lait aigre qui a -fermenté dans une peau de bouc, dont il prend le goût fortement musqué. -Les Arabes appellent «leben» cette boisson médiocre. - -Après l'_entrée_ apparaît, tantôt dans une jatte, tantôt dans une -cuvette, tantôt dans une marmite antique, une espèce de pâtée au -vermicelle. Le fond de ce potage est un jus jaunâtre où le piment se -bat avec le poivre rouge dans un mélange d'abricots secs et de dattes -pilés ensemble. - -Je ne recommande pas ce bouillon aux gourmets. - -Quand le caïd qui vous reçoit est magnifique, on sert ensuite le -_hamis_; ce mets est remarquable. Je serai peut-être agréable à -quelques personnes en en donnant la recette. - -On le prépare soit avec du poulet, soit avec du mouton. Après avoir -coupé la viande en petits morceaux, on la fait revenir dans le beurre -sur la poêle. - -On se procure ensuite un très léger bouillon en arrosant cette viande -avec de l'eau chaude. (Je crois qu'il vaudrait mieux se servir de -bouillon faible préparé d'avance.) On ajoute du poivre rouge en grande -quantité, un soupçon de piment, du poivre ordinaire, du sel, des -oignons, des dattes et des abricots secs, et on fait cuire jusqu'à ce -que les dattes et les abricots se soient écrasés naturellement, puis -on verse ce jus sur la viande. C'est exquis. - -Le repas se termine invariablement par le kous-kous ou kouskoussou, le -mets national. Les Arabes préparent le kous-kous en roulant à la main -de la farine de façon à en former de petits grains pareils à du plomb -de chasse. On cuit ces granules d'une façon particulière et on les -arrose avec un bouillon spécial. Je serai muet sur ces recettes, pour -qu'on ne m'accuse pas de ne parler que de cuisine. - -Quelquefois on apporte encore des petits gâteaux au miel, feuilletés, -qui sont fort bons. - -Chaque fois qu'on vient de boire, le caïd qui vous reçoit vous dit: -_Saa!_ (à votre santé!) On doit lui répondre: _Allah y selmeck!_ ce qui -équivaut à notre: «Que Dieu vous bénisse!» Ces formules sont répétées -dix fois pendant chaque repas. - -Tous les soirs, vers quatre heures, nous nous installons sous une tente -nouvelle; tantôt au pied d'une montagne, tantôt au milieu d'une plaine -sans limite. - -Mais, comme la nouvelle de notre arrivée s'est répandue dans la tribu, -on aperçoit de tous côtés, dans les lointains, dans la campagne stérile -ou sur les collines, des petits points blancs qui s'approchent. Ce -sont les Arabes qui viennent contempler l'officier et lui adresser -leurs réclamations. Presque tous sont à cheval, d'autres à pied; -un grand nombre montent des bourricots tout petits. Ils sont à -califourchon sur la croupe, contre la queue des bêtes trottinantes, et -leurs longs pieds nus traînent à terre des deux côtés. - -Aussitôt descendus de leur monture, ils arrivent et s'accroupissent -autour de la tente; puis ils restent là, immobiles, les yeux fixes, -attendant. Enfin, le caïd leur fait un signe et les plaignants se -présentent. - -Car tout officier en tournée rend la justice d'une façon souveraine. - -Ils apportent des réclamations invraisemblables, car nul peuple n'est -chicanier, querelleur, plaideur et vindicatif comme le peuple arabe. -Quant à savoir la vérité, quant à rendre un jugement équitable, il -est absolument inutile d'y songer. Chaque partie amène un nombre -fantastique de faux témoins qui jurent sur les cendres de leurs pères -et mères, et affirment sous serment les mensonges les plus effrontés. - -Voici quelques exemples: - -Un _cadi_ (la vénalité de ces magistrats musulmans est proverbiale -et nullement usurpée) fait appeler un Arabe et lui adresse cette -proposition: «Tu me donneras vingt-cinq douros et tu m'amèneras -sept témoins qui déposeront par écrit, devant moi, que X... te doit -soixante-quinze douros. Je te les ferai remettre.» - -L'homme amène les témoins, qui déposent et signent. Alors le cadi -appelle X... et lui dit: «Tu me donneras cinquante douros et tu -m'amèneras neuf témoins qui déposeront que B... (le premier Arabe) te -doit cent vingt-cinq douros. Je te les ferai remettre.» Le second Arabe -amène ses témoins. - -Alors le cadi appelle le premier devant lui et, fort de la déposition -des sept témoins, lui fait donner soixante-quinze douros par le second. -Mais, à son tour, le second réclame, et, sur l'affirmation de ses -neuf témoins, le cadi lui fait remettre cent vingt-cinq douros par le -premier. - -La part du magistrat est donc de soixante-quinze douros (375 fr.), -prélevés sur ses deux victimes. - -Le fait est authentique. - -Et cependant l'Arabe ne s'adresse presque jamais au juge de paix -français, parce qu'on ne peut pas le corrompre, tandis que le cadi -fait ce qu'on veut pour de l'argent. - -Il éprouve aussi pour les formes tracassières de notre justice une -insurmontable répugnance. Toute procédure écrite l'épouvante, car il -pousse à l'extrême la peur superstitieuse du papier, sur lequel on peut -mettre le nom de Dieu, ou tracer des caractères maléficiants. - -Dans les commencements de la domination française, quand les musulmans -trouvaient sur leur passage un bout de papier quelconque, ils le -portaient pieusement à leurs lèvres et l'enfouissaient dans le sol ou -le fourraient dans quelque trou de mur ou d'arbre. Cette coutume amena -de si fréquentes et si désagréables surprises que les mahométans s'en -guérirent bientôt. - -Autre exemple de la fourberie arabe. - -Dans une tribu près de Boghar, un assassinat est commis. On soupçonne -un Arabe, mais les preuves manquent. Il y avait dans cette tribu -un pauvre homme nouvellement venu d'une tribu voisine, établi là -pour sauvegarder des intérêts pécuniaires. Un témoin l'accuse du -meurtre. Un autre témoin suit le premier, puis un autre. Il en vint -quatre-vingt-dix avec les affirmations les plus précises. L'étranger -fut condamné à mort et exécuté. On reconnut ensuite l'innocence du -décapité. Les Arabes avaient simplement voulu se défaire d'un étranger -qui les gênait, et empêcher un homme de leur tribu d'être _compromis_! - -Les procès durent des années sans qu'une lueur de vérité puisse -apparaître sous les affirmations des faux témoins. Alors on a recours -à un moyen fort simple: on emprisonne les deux familles qui plaident, -ainsi que tous les témoins. Puis on les relâche au bout de quelques -mois; et généralement ils restent alors tranquilles pendant près d'une -année. Puis ils recommencent. - -Il y a dans la tribu des Oulad-Alane, que nous avons traversée, un -procès qui dure depuis trois ans, sans qu'aucune lumière puisse -apparaître. Les deux plaideurs font de temps en temps un petit séjour -sous les verrous, et recommencent. - -Ils passent, du reste, leur vie à se voler entre eux, à se tromper et à -se tirer des coups de fusil. Mais ils nous dissimulent le plus possible -toutes les affaires où la poudre a joué son rôle. - -Chez les Oulad-Mokhtar, un homme de grande taille se présente en -demandant à entrer à l'hôpital français. - -L'officier l'interroge sur sa maladie. Alors l'Arabe ouvre son vêtement -et nous apercevons une plaie horrible, très vieille déjà et purulente, -à la hauteur du foie. Ayant invité le blessé à se retourner, un -autre trou nous apparut dans son dos, en face du premier, au centre -d'une grosseur aussi volumineuse qu'une tête d'enfant. Lorsqu'on -appuyait autour, des fragments d'os sortaient. Cet homme avait reçu -manifestement un coup de fusil et la charge, entrée sous la poitrine, -était sortie par le dos, en broyant deux ou trois côtes. Mais il nia -avec énergie, protesta et jura que «c'était l'œuvre de Dieu». - -Dans ce pays sec, d'ailleurs, les plaies ne présentent jamais de -gravité. Les fermentations, les pourritures produites par les éclosions -de microbes n'existent point, ces animalcules ne vivant que sous les -climats humides. A moins d'être tué sur le coup, à moins qu'un organe -essentiel ne soit supprimé, les blessures sont toujours guéries. - -Nous arrivions le lendemain chez le caïd Abd-el-Kader bel Hout, un -parvenu. Sa tribu qu'il administre avec sagesse est moins turbulente -et moins plaideuse que les autres. Peut-être faut-il chercher une autre -cause à ce calme relatif. - -Le pays n'ayant de sources que sur le versant sud du Djebel Gada, qui -n'est point habité, l'eau naturellement n'est fournie que par les puits -communs à toute la tribu. Il ne peut donc se produire _de détournements -de cours_, ce qui est la principale cause de querelles et de haines -dans tout le Sud. - -Ici encore un homme se présenta en sollicitant son admission à -l'hôpital français. - -Quand on lui demanda quelle maladie il avait, il releva sa gandoura -et montra ses jambes. Elles étaient marbrées de taches bleues, -flasques, molles, blettes comme un fruit trop mûr, avec des chairs -tellement ramollies que le doigt y pénétrait comme dans une pâte qui -gardait longtemps le trou creusé par cette pression. Ce pauvre diable -présentait enfin tous les signes d'une syphilis épouvantable. Comme -on lui demandait en quelle occasion cette infirmité lui était venue, -il leva la main et jura par la mémoire de ses ancêtres que «c'était -l'œuvre de Dieu». - -En vérité le Dieu des Arabes accomplit des œuvres bien singulières. - -Lorsque toutes les réclamations ont été entendues, on essaye de dormir -un peu sous la chaleur terrible de la tente. - -Puis le soir vient; on dîne. Un calme profond tombe sur la terre -calcinée. Les chiens des douars commencent à hurler au loin, et les -chacals leur répondent. - -On s'étend sur les tapis sous le ciel criblé d'étoiles, qui semblent -humides, tant leur clarté scintille; et alors on cause longtemps, très -longtemps. Tous les souvenirs reviennent, doux, précis et faciles à -dire, sous ces nuits tièdes si pleines d'astres. - -Tout autour de la tente de l'officier, des Arabes sont étendus par -terre, et, sur une ligne, les chevaux, entravés par les jambes de -devant, restent debout, avec un homme de garde auprès de chacun d'eux. - -Ils ne doivent pas se coucher, et ils restent toujours debout, ces -chevaux; car la monture d'un chef ne peut pas être fatiguée. Sitôt -qu'ils essayent de s'étendre, un Arabe se précipite et les force à se -relever. - -Mais la nuit s'avance. Nous nous allongeons sur les tapis de laine -épaisse, et parfois, dans les réveils subits, nous apercevons partout, -sur la terre nue qui nous environne, des êtres blancs étendus et -dormant, comme des cadavres dans des linceuls. - -Un jour, après une marche de dix heures dans la poussière brûlante, -comme nous venions d'arriver au campement, auprès d'un puits d'eau -bourbeuse et saumâtre qui nous parut cependant exquise, le lieutenant -me secoua soudain au moment où j'allais me reposer sous la tente, et me -dit, en me montrant l'extrême horizon vers le sud: «Ne voyez-vous rien -là-bas?» - -Après avoir regardé, je répondis: «Si, un tout petit nuage gris.» - -Alors le lieutenant sourit: «Eh bien, asseyez-vous là et continuez à -regarder ce nuage.» - -Surpris, je demandai pourquoi. Mon compagnon reprit: «Si je ne me -trompe, c'est un ouragan de sable qui nous arrive.» - -Il était environ quatre heures et la chaleur se maintenait encore -à quarante-huit degrés sous la tente. L'air semblait dormir sous -l'oblique et intolérable flamme du soleil. Aucun souffle, aucun bruit, -sauf le mouvement des mâchoires de nos chevaux entravés, qui mangeaient -l'orge, et les vagues chuchotements des Arabes qui, cent pas plus loin, -préparaient notre repas. - -On eût dit cependant qu'il y avait autour de nous une autre chaleur -que celle du ciel, plus concentrée, plus suffocante, comme celle qui -vous oppresse quand on se trouve dans le voisinage d'un incendie -considérable. Ce n'étaient point ces souffles ardents, brusques et -répétés, ces caresses de feu qui annoncent et précèdent le siroco, mais -un échauffement mystérieux de tous les atomes de tout ce qui existe. - -Je regardais le nuage qui grandissait rapidement, mais à la façon de -tous les nuages. Il était maintenant d'un brun sale et montait très -haut dans l'espace. Puis il se développa en large, ainsi que nos orages -du Nord. En vérité, il ne me semblait présenter absolument rien de -particulier. - -Enfin, il barra tout le sud. Sa base était d'un noir opaque, son sommet -cuivré paraissait transparent. - -Un grand remuement derrière moi me fit me retourner. Les Arabes avaient -fermé notre tente, et ils en chargeaient les bords de lourdes pierres. -Chacun courait, appelait, se démenait avec cette allure effarée qu'on -voit dans un camp au moment d'une attaque. - -Il me sembla soudain que le jour baissait; je levai les yeux vers le -soleil. Il était couvert d'un voile jaune et ne paraissait plus être -qu'une tache pâle et ronde s'effaçant rapidement. - -Alors, je vis un surprenant spectacle. Tout l'horizon vers le sud avait -disparu, et une masse nébuleuse, qui montait jusqu'au zénith, venait -vers nous, mangeant les objets, raccourcissant à chaque seconde les -limites de la vue, noyant tout. - -Instinctivement je me reculai vers la tente. Il était temps. L'ouragan, -comme une muraille jaune et démesurée, nous touchait. Il arrivait, ce -mur, avec la rapidité d'un train lancé; et soudain il nous enveloppa -dans un tourbillon furieux de sable et de vent, dans une tempête de -terre impalpable, brûlante, bruissante, aveuglante et suffocante. - -Notre tente, maintenue par des pierres énormes, fut secouée comme une -voile, mais résista. Celle de nos spahis, moins assujettie, palpita -quelques secondes, parcourue par de grands frissons de toile; puis -soudain, arrachée de terre, elle s'envola et disparut aussitôt dans la -nuit de poussière mouvante qui nous entourait. - -On ne voyait plus rien à dix pas à travers ces ténèbres de sable. On -respirait du sable, on buvait du sable, on mangeait du sable. Les yeux -en étaient remplis, les cheveux en étaient poudrés; il se glissait par -le cou, par les manches, jusque dans nos bottes. - -Ce fut ainsi toute la nuit. Une soif ardente nous torturait. Mais -l'eau, le lait, le café, tout était plein de sable qui craquait sous -notre dent. Le mouton rôti en était poivré; le kous-kous semblait fait -uniquement de fins graviers roulés; la farine du pain n'était plus que -de la pierre pilée menu. - -Un gros scorpion vint nous voir. Ce temps, qui plaît à ces bêtes, -les fait toutes sortir de leurs trous. Les chiens du douar voisin ne -hurlèrent pas ce soir-là. - -Puis, au matin, tout était fini; et le grand tyran meurtrier de -l'Afrique, le soleil, se leva, superbe, sur un horizon clair. - -On partit un peu tard, cette inondation de sable ayant troublé notre -sommeil. - -Devant nous s'élevait la chaîne du Djebel Gada qu'il fallait traverser. -Un défilé s'ouvrait sur la droite; on suivit la montagne jusqu'au -passage, où l'on s'engagea. Nous retrouvions l'alfa, l'horrible alfa. -Puis soudain je crus découvrir la trace effacée d'une route, des -ornières de roues. Je m'arrêtai surpris. Une route ici, quel mystère? -J'en eus l'explication. Un ancien caïd de cette tribu, ayant été grisé -par l'exemple des Européens habitant Alger, voulut se donner le luxe -d'un carrosse dans le désert. Mais, pour avoir une voiture, il faut -posséder des routes, aussi cet ingénieux potentat occupa-t-il pendant -des mois tous les Arabes, ses sujets, à des travaux de grande voirie. -Ces misérables, sans pioches, sans pelles, sans outils, terrassant le -plus souvent avec leurs mains, parvinrent cependant à aplanir plusieurs -kilomètres de chemin. Cela suffisait à leur maître qui s'offrit ainsi -des promenades à travers le Sahara dans un stupéfiant équipage, en -compagnie de beautés indigènes qu'il envoyait quérir à Djelfa par son -favori, un jeune Arabe de seize ans. - -Il faut avoir vu ce pays pelé, rongé, dénudé; il faut connaître l'Arabe -avec son introublable gravité, pour comprendre le comique infini de -ce débauché à tête de vautour, de cet élégant du désert promenant -des cocottes aux pieds nus, dans une carriole de bois brut, à roues -inégales, conduite à fond de train par son... mignon. Cette élégance du -tropique, cette débauche saharienne, ce chic enfin, en pleine Afrique, -me parurent d'une inoubliable drôlerie. - -Notre troupe était nombreuse ce matin-là. Outre le caïd et son fils, -nous étions accompagnés de deux cavaliers indigènes et d'un vieux -homme maigre, à barbe en pointe, à nez crochu, avec une physionomie de -rat, des manières obséquieuses, une échine courbe et des yeux faux. -C'était encore, celui-là, un autre ancien caïd de la tribu, cassé pour -concussion. Il devait nous servir de guide le lendemain, la route que -nous allions suivre étant peu fréquentée des Arabes eux-mêmes. - -Cependant nous arrivions peu à peu au sommet du défilé. Un pic droit -barrait la vue; mais, aussitôt que nous l'eûmes contourné, je fus -frappé par la plus violente surprise, assurément, que me réservait ce -voyage. - -Une vaste plaine s'étendait devant nous, puis un lac, un lac immense, -éblouissant au soleil, aveuglant, dont je ne voyais pas l'autre bout, -perdu à l'horizon vers la gauche, et dont l'extrémité ouest se trouvait -presque en face de moi. Un lac en cette contrée, en plein Sahara? Un -lac dont personne ne m'avait parlé, que n'indiquait aucun voyageur? -Étais-je fou? - -Je me tournai vers le lieutenant. - ---Quel est ce lac? lui demandai-je. - -Il se mit à rire et répondit: - ---Ce n'est pas de l'eau, c'est du sel. Tout le monde s'y tromperait, en -effet, tant l'illusion est parfaite. Cette Sebkra, qu'on appelle ici -Zar'ez (le Zar'ez-Chergui), a environ cinquante à soixante kilomètres -de longueur sur vingt, trente ou quarante kilomètres de largeur, -suivant les endroits. Ces chiffres sont, bien entendu, approximatifs, -ce pays n'ayant été que rarement et rapidement traversé, comme il l'est -par nous aujourd'hui. Ces lacs de sel (ils sont deux, l'autre se trouve -plus à l'ouest) donnent, d'ailleurs leur nom à toute cette contrée -qu'on appelle le Zar'ez. A partir de Bou-Saada, la plaine s'appelle le -Hodna, baptisée alors par le lac salé de Msila. - -Je regardais avec une stupéfaction émerveillée l'immense nappe de sel -étincelant sous le soleil enragé de ces contrées. Toute cette surface, -plane et cristallisée, luisait comme un miroir démesuré, comme une -plaque d'acier; et les yeux brûlés ne pouvaient supporter l'éclat de ce -lac étrange, bien qu'il fût encore à vingt kilomètres de nous, ce que -j'avais peine à croire, tant il me paraissait proche. - -Nous finissions de descendre de l'autre côté du Djebel-Gada, et nous -approchions du poste fortifié abandonné, dit poste de la Fontaine -(Bordj-el-Hammam), où nous devions camper, cette étape étant, par -extraordinaire, fort courte. - -Le bâtiment à créneaux, construit au commencement de la conquête, -afin de pouvoir occuper cette contrée perdue en cas d'insurrection, -et y laisser une troupe à peu près en sûreté, est aujourd'hui fort -détérioré. Le mur d'enceinte reste pourtant en assez bon état, et -quelques pièces ont été maintenues habitables. - -Comme les jours précédents, nous vîmes jusqu'au soir défiler des -Arabes qui venaient exposer à «l'officier» des affaires infiniment -embrouillées ou des griefs imaginaires dans la seule intention de -parler au chef français. - -Une folle, sortie on ne sait d'où, vivant on ne sait comment en ces -solitudes désolées, rôdait sans cesse autour de nous. Sitôt que nous -sortions, nous la retrouvions, accroupie en des postures singulières, -presque nue, hideuse. - -Les voyageurs poétisants ont beaucoup parlé du respect des Arabes pour -les fous. Or voici comment on les respecte: dans leur famille... on -les tue! Plusieurs caïds, pressés de questions, nous l'ont avoué. -Quelques-uns de ces misérables idiots arrivent, il est vrai, à la -sainteté par le crétinisme. Ces exemples ne sont pas absolument -particuliers à l'Afrique. La famille généralement se débarrasse des -déments. Et les tribus restant pour nous un monde fermé, grâce au -système des grands chefs indigènes, nous ne pouvons, le plus souvent, -avoir même le soupçon de ces disparitions. - -Comme j'avais peu marché dans la journée, j'écrivis une partie de la -nuit. Vers onze heures, ayant très chaud, je sortis pour étaler un -tapis devant la porte et dormir sous le ciel. - -La pleine lune emplissait l'espace d'une clarté luisante qui semblait -vernir tout ce qu'elle frôlait. Les montagnes, jaunes déjà sous le -soleil, les sables jaunes, l'horizon jaune, semblaient plus jaunes -encore, caressés par la lueur safranée de l'astre. - -Là-bas, devant moi, le Zar'ez, le vaste lac de sel figé, semblait -incandescent. On eût dit qu'une phosphorescence fantastique s'en -dégageait, flottait au-dessus, une brume lumineuse de féerie, quelque -chose de si surnaturel, de si doux, de si captivant le regard et -la pensée, que je restai plus d'une heure à regarder, ne pouvant me -résoudre à fermer les yeux. Et partout autour de moi, éclatants aussi -sous la caresse de la lune, les burnous des Arabes endormis semblaient -d'énormes flocons de neige tombés là. - -On partit au soleil levant. - -La plaine conduisant vers la Sebkra était faiblement inclinée, semée -d'alfa maigre et roussi. Le vieil Arabe à figure de rat prit la tête -et nous le suivions d'un pas rapide. Plus nous approchions, plus -l'illusion de l'eau était parfaite. Comment cela pouvait-il n'être -pas un lac, un lac géant? Sa largeur, sur notre gauche, occupait tout -l'espace entre les deux montagnes, distantes de trente à quarante -kilomètres. Nous marchions droit vers son extrémité, car nous ne -devions le traverser que sur une courte étendue. - -Mais, de l'autre côté du Zar'ez, je distinguais une sorte de colline -ou plutôt de bourrelet d'un jaune doré qui semblait le séparer de la -montagne. Sur notre gauche, cette ligne suivait jusqu'à l'horizon la -ligne blanche du sel; et, sur notre droite, où s'étendait une plaine -infinie et nue serrée entre les deux montagnes, je distinguais jusqu'à -perte de vue cette même traînée jaune. Le lieutenant me dit: «Ce sont -les dunes. Ce banc de sable a plus de deux cents kilomètres de long sur -une largeur très variable. Nous le traverserons demain.» - -Le sol devenait singulier, couvert d'une croûte de salpêtre que -crevaient les pieds des chevaux. Des herbes se montraient, des joncs; -on sentait qu'une nappe d'eau s'étendait à fleur de terre. Cette -plaine enfermée par des monts, buvant quatre rivières (des rivières -périodiques), et recevant toutes les averses furieuses de l'hiver, -serait un immense marécage si le terrible soleil n'en desséchait quand -même la surface. Parfois, dans les creux, des flaques d'eau saumâtre -apparaissaient et des bécassines s'envolaient devant nous avec ce -crochet rapide qui leur est propre. - -Puis soudain nous fûmes au bord de la Sebkra, et nous nous engageâmes -sur cet océan tari. - -Tout était blanc devant nous, d'un blanc d'argent neigeux, vaporeux -et miroitant. Et même, en avançant sur cette surface cristallisée, -poudrée d'une poussière de sel pareille à de la neige fine, et qui -parfois s'enfonçait un peu sous le pied des bêtes, comme une glace -molle, on gardait l'impression singulière qu'on avait devant les yeux -une nappe d'eau. Une seule chose pouvait à la rigueur indiquer à un -œil expérimenté que ce n'était point une étendue liquide: l'horizon. -Ordinairement la ligne qui sépare l'eau du ciel reste sensible, l'une -étant toujours plus ou moins foncée que l'autre. Quelquefois, il -est vrai, tout semble se mêler; la mer alors prend une teinte, une -vague de nuée bleue fondue qui se perd dans l'azur pâlissant du vide -infini. Mais il suffit de regarder attentivement pendant quelques -instants pour toujours distinguer la séparation, si faible, si -enveloppée qu'elle soit. Ici, on ne voyait rien. L'horizon était voilé -entièrement dans une brume blanche, une sorte de vapeur de lait d'une -douceur intraduisible; et tantôt on cherchait dans l'espace la limite -terrestre, tantôt on croyait la voir beaucoup trop bas, au milieu de la -plaine salée sur laquelle flottaient ces buées crémeuses et singulières. - -Tant que nous avions dominé le Zar'ez, nous avions gardé la perception -nette des distances et des formes; dès que nous fûmes dessus, toute -certitude de la vue disparut; nous nous trouvions enveloppés dans les -fantasmagories du mirage. - -Tantôt on croyait distinguer l'horizon à une distance prodigieuse; -et on apercevait soudain au milieu du lac figé, qui tout à l'heure -semblait uni, vide et plat comme un miroir, d'énormes rochers bizarres, -des roseaux démesurés, des îles aux berges escarpées. Puis, à mesure -qu'on avançait, ces visions étranges disparaissaient brusquement -comme englouties par un truc de théâtre; et, à la place des blocs de -rochers, on découvrait quelques toutes petites pierres. Les roseaux, -en approchant, n'étaient plus que des herbes sèches, hautes comme le -doigt, démesurément grandies par ce curieux effet d'optique; les berges -devenaient de légers renflements de la croûte saline, et cet horizon -qu'on supposait à trente kilomètres, était fermé à cent mètres de nous -par ce voile de buée tremblante que le furieux soleil du désert faisait -sortir de la couche brûlante du sel. - -Cela dura une heure environ, puis on toucha l'autre rive. - -Ce fut d'abord une petite plaine ravinée, couverte d'une croûte -d'argile sèche, et mêlée encore de salpêtre. - -Nous montions une pente insensible, des herbes parurent, puis des -espèces de joncs, puis une petite fleur bleue ressemblant au myosotis -rustique, montée sur une longue tige mince comme un fil, et tellement -odorante que son parfum couvrait le pays. Cette exquise senteur me -donna l'impression fraîche d'un bain; on la respirait longuement, et la -poitrine semblait s'élargir pour boire ce souffle délicieux. - -On aperçut enfin un rang de peupliers, un vrai bois de roseaux, -d'autres arbres, puis nos tentes, plantées sur la limite des sables -dont les ondulations inégales, hautes jusqu'à huit ou dix mètres, se -dressaient comme des flots remués. - -La chaleur devenait féroce, doublée sans doute par les réverbérations -de la Sebkra. Les tentes, de vraies étuves, étaient inhabitables; et, -aussitôt descendus de cheval, nous partîmes, pour chercher de l'ombre -sous les arbres. Il fallut traverser d'abord une forêt de roseaux. -Je marchais en avant, et soudain je me mis à danser en poussant des -cris de joie. Je venais d'apercevoir des vignes, des abricotiers, -des figuiers, des grenadiers couverts de fruits, toute une suite de -jardins autrefois prospères, aujourd'hui envahis par les sables, et qui -appartenaient à l'agha de Djelfa. Pas de mouton rôti pour déjeuner! -Quel bonheur! Pas de kous-kous! Quel délire! Du raisin! des figues! des -abricots! Tout cela n'était pas très mûr. N'importe, ce fut une orgie, -dont nous ressentîmes, je crois, quelque malaise. L'eau, par exemple, -laissait à désirer. De la boue peuplée de larves. On n'en but guère. - -Chacun s'enfonça dans les roseaux et s'endormit. Une sensation froide -me réveilla en sursaut; une énorme grenouille venait de me cracher -un jet d'eau dans la figure. En cette contrée il faut être sur ses -gardes et il n'est pas toujours prudent de dormir ainsi sous les rares -verdures, surtout dans le voisinage des sables, où pullule la léfaa, -dite vipère céraste ou vipère à cornes, dont la piqûre est mortelle et -presque foudroyante. L'agonie souvent ne dure pas une heure. Ce reptile -d'ailleurs est très lent et ne devient dangereux que si on marche -dessus sans le voir, ou si on se couche dans son voisinage. Quand on -le rencontre sur sa route, on peut, même avec de l'habitude et des -précautions, le prendre à la main en le saisissant rapidement derrière -les oreilles. - -Je ne me suis pas offert cet exercice. - -Cette petite et terrible bête habite aussi l'alfa, les pierres, tout -endroit où elle trouve un abri. Quand on couche pour la première fois -sur la terre, la pensée de ce reptile vous préoccupe; puis on y songe -moins, puis on n'y songe plus. Quant aux scorpions, on les méprise. -Ils sont d'ailleurs aussi communs là-bas que les araignées chez nous. -Lorsqu'on en apercevait un auprès de notre campement, on l'entourait -d'un cercle d'herbes sèches auquel on mettait le feu. La bête affolée, -se sentant perdue, relevait sa queue, la ramenait en cercle au-dessus -de sa tête et se tuait en se piquant elle-même. On m'a du moins affirmé -qu'elle se tuait, car je l'ai toujours vue mourir dans la flamme. - -Voici en quelle occasion je vis cette vipère pour la première fois. - -Un après-midi, comme nous traversions une immense plaine d'alfa, mon -cheval donna plusieurs fois de vives marques d'inquiétude. Il baissait -la tête, reniflait, s'arrêtait, semblait suspecter chaque touffe. Je -suis, je l'avoue, fort mauvais cavalier, et ces brusques arrêts, -outre qu'ils m'emplissaient de méfiance sur mon équilibre, me jetaient -brusquement dans l'estomac l'énorme piton de ma selle arabe. Le -lieutenant, mon compagnon, riait de tout son cœur. Soudain ma bête fit -un bond et se mit à regarder par terre quelque chose que je ne voyais -point, en refusant obstinément d'avancer. Prévoyant une catastrophe, -je préférai descendre, et je cherchai la cause de cet effroi. J'avais -devant moi une maigre touffe d'alfa. Je la frappai, à tout hasard, d'un -coup de bâton; et soudain, un petit reptile s'enfuit qui disparut dans -la plante voisine. - -C'était une léfaa. - -Le soir de ce même jour, dans une plaine rocheuse et nue, mon cheval -fit un nouvel écart. Je sautai à terre, persuadé que j'allais trouver -une autre léfaa. Mais je ne vis rien. Puis, en remuant une pierre, une -haute araignée, blonde comme le sable, svelte, singulièrement rapide, -s'enfuit et disparut sous un roc avant que je pusse l'atteindre. Un -spahi qui m'avait rejoint la nomma «un scorpion du vent», terme imagé -pour exprimer sa vélocité. C'était, je crois, une tarentule. - -Une nuit encore, pendant mon sommeil, quelque chose de glacé me toucha -la figure. Je me dressai d'un bond, effaré; mais le sable, la tente, -tout était perdu dans l'ombre, je ne distinguais que les grandes taches -blanches des Arabes endormis autour de nous. Avais-je été mordu par -une léfaa qui se promenait près de mon visage? Était-ce un scorpion? -D'où venait ce contact froid sur ma face? Très anxieux, j'allumai notre -lanterne; je baissai les yeux, le pied levé, prêt à frapper, et je vis -un monstrueux crapaud, un de ces fantastiques crapauds blancs qu'on -rencontre dans le désert, qui, le ventre gonflé, les pattes écartées, -me regardait. La vilaine bête m'avait trouvé sans doute sur sa route -habituelle et était venue se heurter à ma figure. - -Comme vengeance, je le contraignis à fumer une cigarette. Il en est -mort d'ailleurs. Voici comment on procède. On ouvre de force sa bouche -étroite; on y introduit un bout du fin papier plein de tabac roulé, et -on allume l'autre bout. L'animal suffoqué souffle de toute sa vigueur -pour se débarrasser de cet instrument de supplice, puis, bon gré mal -gré, il est ensuite contraint d'aspirer. Alors il souffle de nouveau, -enflé, expirant et comique; et jusqu'au bout il faut qu'il fume, à -moins qu'on ait pitié de lui. Il expire généralement étouffé et gros -comme un ballon. - -Comme sport saharien on fait souvent assister les étrangers à la lutte -d'une léfaa et d'un ouran. - -Qui de nous n'a rencontré dans le Midi tous ces pauvres petits lézards -à queue coupée courant le long des vieux murs. On se demande d'abord -quel est le mystère de ces queues absentes. Puis, un jour, comme on -lisait à l'ombre d'une haie, on vit soudain une couleuvre jaillir d'une -crevasse et s'élancer vers l'innocente et gentille bête se chauffant -sur une pierre. Le lézard fuit, mais, plus rapide, le reptile l'a saisi -par la queue, par sa longue queue mobile, et la moitié de ce membre -reste entre les dents pointues de l'ennemi tandis que l'animal mutilé -disparaît dans un trou. - -Eh bien, l'ouran, qui n'est autre chose que le crocodile de terre dont -parle Hérodote, sorte de gros lézard du Sahara, venge sa race sur la -terrible léfaa. - -Le combat de ces deux animaux est d'ailleurs plein d'intérêt. Il a -lieu généralement dans une vieille caisse à savon. On y dépose le -lézard qui se met à courir avec une singulière vitesse, cherchant à -fuir; mais, dès qu'on a vidé dans la boîte le petit sac contenant la -vipère, il devient immobile. Son œil seul remue très vite. Puis il -fait quelques pas rapides, comme s'il glissait, pour se rapprocher de -l'ennemi, et il attend. La léfaa, de son côté, considère le lézard, -sent le danger et se prépare à la bataille; puis, d'une détente elle se -jette sur lui. Mais il est déjà loin, filant comme une flèche, à peine -visible dans sa course. Il attaque à son tour, revenu d'une lancée avec -une surprenante rapidité. La léfaa s'est retournée, et tend vers lui -sa petite gueule ouverte, prête à mordre de sa morsure foudroyante. -Mais il a passé, frôlant le reptile qu'il regarde de nouveau, hors -d'atteinte, de l'autre bout de la caisse. - -Et cela dure un quart d'heure, vingt minutes, parfois davantage. La -léfaa, exaspérée, se fâche, rampe vers l'ouran qui fuit sans cesse, -plus souple que le regard, revient, tourne, s'arrête, repart, épuise et -affole son redoutable adversaire. Puis soudain, ayant choisi l'instant, -il file dessus si vite qu'on aperçoit seulement la vipère convulsée, -étranglée par la forte mâchoire triangulaire du lézard qui l'a saisie -par le cou, derrière les oreilles, juste à la place où la prennent les -Arabes. - -On songe, en voyant la lutte de ces petites bêtes au fond d'une caisse -à savon, aux courses de taureaux d'Espagne dans les cirques majestueux. -Il serait plus terrible cependant de déranger ces infimes combattants -que d'affronter la colère beuglante de la grosse bête armée de cornes -aiguës. - -On rencontre souvent dans le Sahara un serpent affreux à voir, long -souvent de plus d'un mètre et pas plus gros que le petit doigt. Aux -environs de Bou-Saada ce reptile inoffensif inspire aux Arabes une -terreur superstitieuse. Ils prétendent qu'il perce comme une balle -les corps les plus durs, que rien ne peut arrêter son élan dès qu'il -aperçoit un objet brillant. Un Arabe m'a raconté que son frère avait -été traversé par une de ces bêtes qui du même choc avait tordu -l'étrier. Il est évident que cet homme a simplement reçu une balle -juste au moment où il apercevait le reptile. - -Aux environs de Laghouat ce serpent n'inspire au contraire aucune -terreur et les enfants le prennent dans leurs mains. - -La pensée de tous ces redoutables habitants du désert m'empêcha -quelque peu de dormir sous les roseaux de Raïane-Chergui. Tout -frôlement auprès de mes oreilles me faisait me dresser brusquement. - -Le jour baissait, je réveillai mes compagnons pour aller nous promener -dans les dunes et tâcher de trouver quelque léfaa ou quelque poisson de -sable. - -L'animal qu'on appelle le poisson de sable et que les Arabes nomment -_dwb_ (on prononce _dob_) est une autre sorte de gros lézard qui vit -dans les sables, y creuse son trou, et dont la chair est assez bonne, -dit-on. Nous avons souvent suivi ses traces sans parvenir à en trouver -un. Dans le sable on rencontre encore un tout petit insecte dont les -mœurs sont bien curieuses: le fourmi-lion. Il forme un entonnoir un -peu plus large qu'une pièce de cent sous, creux en proportion, et il -s'installe dans le fond, en embuscade. Dès qu'une bête quelconque, -araignée, larve ou autre, glisse sur les bords rapides de sa tanière, -il lui lance coup sur coup des décharges de sable, l'étourdit, -l'aveugle, la force à dégringoler jusqu'au bas de la pente! Alors il -s'en empare et la mange. - -Le fourmi-lion fut, ce jour-là, notre plus grande distraction. Puis -le soir ramena le mouton rôti, le kous-kous et le lait aigre. Quand -l'heure des repas approchait, je pensais souvent au café Anglais. - -Puis on se coucha sur les tapis devant les tentes, la chaleur ne -permettant pas de rester dessous. Et nous avions, l'un devant nous, -l'autre derrière, ces deux voisins étranges: le sable houleux comme une -mer agitée et le sel uni comme une mer calme. - -Le lendemain on traversa les dunes. On eût dit l'Océan devenu poussière -au milieu d'un ouragan; une tempête silencieuse de vagues énormes, -immobiles, en sable jaune. Elles sont hautes comme des collines, ces -vagues, inégales, différentes, soulevées tout à fait comme des flots -déchaînés, mais plus grandes encore et striées comme de la moire. Sur -cette mer furieuse, muette et sans mouvement, le dévorant soleil du sud -verse sa flamme implacable et directe. - -Il faut gravir ces lames de cendre d'or, dégringoler de l'autre côté, -gravir encore, gravir sans cesse, sans repos et sans ombre. Les chevaux -râlent, enfoncent jusqu'aux genoux et glissent en dévalant l'autre -versant des surprenantes collines. - -Nous ne parlions plus, accablés de chaleur et desséchés de soif comme -ce désert ardent. - -Parfois, dit-on, on est surpris dans ces vallons de sable par un -incompréhensible phénomène que les Arabes considèrent comme un signe -assuré de mort. - -Quelque part, près de soi, dans une direction indéterminée, un tambour -bat, le mystérieux tambour des dunes. Il bat distinctement, tantôt -plus vibrant, tantôt affaibli, arrêtant, puis reprenant son roulement -fantastique. - -On ne connaît point, paraît-il, la cause de ce bruit surprenant. On -l'attribue généralement à l'écho grossi, multiplié, démesurément enflé -par les ondulations des dunes, d'une grêle de grains de sable emportés -dans le vent et heurtant des touffes d'herbes sèches, car on a toujours -remarqué que le phénomène se produit dans le voisinage de petites -plantes brûlées par le soleil et dures comme du parchemin. - -Ce tambour ne serait donc qu'une sorte de mirage du son. - -Dès que nous fûmes sortis des dunes, nous aperçûmes trois cavaliers qui -venaient au galop vers nous. Quand ils arrivèrent à cent pas environ, -le premier mit pied à terre et s'approcha en boitant un peu. C'était -un homme d'environ soixante ans, assez gros (ce qui est rare en ce -pays), avec une dure physionomie arabe, des traits accentués, creusés, -presque féroces. Il portait la croix de la Légion d'honneur. On le -nommait Si Cherif ben Vhabeizzi, caïd des Oulad-Dia. - -Il nous fit un long discours d'un air furieux pour nous inviter à -entrer sous sa tente et à prendre une collation. - -C'était la première fois que je pénétrais dans l'intérieur d'un chef -nomade. - -Un amoncellement de riches tapis de laine frisée couvrait le sol; -d'autres tapis étaient dressés pour cacher la toile nue; d'autres -tendus sur nos têtes formaient un épais, un impénétrable plafond. -Des sortes de divans, ou plutôt de trônes, étaient aussi recouverts -d'étoffes admirables; et une cloison faite de tentures orientales, -coupant la tente en deux moitiés égales, nous séparait de la partie -habitée par les femmes dont nous distinguions par moments les voix -murmurantes. - -On s'assit. Les deux fils du caïd prirent place auprès de leur -père, qui se levait lui-même de temps en temps, disait un mot dans -l'appartement voisin par-dessus la séparation; et une main invisible -passait un plat fumant que le chef nous présentait aussitôt. - -On entendait jouer et crier des petits enfants auprès de leurs mères. -Quelles étaient ces femmes? elles nous regardaient sans doute par -d'invisibles ouvertures, mais nous ne les pûmes point voir. - -La femme arabe, en général, est petite, blanche comme du lait, avec une -physionomie de jeune mouton. Elle n'a de pudeur que pour son visage. -On rencontre celles du peuple allant au travail, la figure voilée avec -soin, mais le corps couvert seulement de deux bandes de laine tombant -l'une par devant, l'autre par derrière, et laissant voir, de profil, -toute la personne. - -A quinze ans ces misérables, qui seraient jolies, sont déformées, -épuisées par les dures besognes. Elles peinent du matin au soir à -toutes les fatigues, vont chercher l'eau à plusieurs kilomètres avec un -enfant sur le dos. Elles semblent vieilles à vingt-cinq ans. - -Leur visage, qu'on aperçoit parfois, est tatoué d'étoiles bleues sur -le front, les joues et le menton. Le corps est épilé, par mesure de -propreté. Il est fort rare d'apercevoir les femmes des Arabes riches. - -On repartit aussitôt la collation achevée, et, le soir, nous arrivâmes -au rocher de sel Khang-el-Melah. - -C'est une sorte de montagne grise, verte, bleue, aux reflets -métalliques, aux croupes singulières; une montagne de sel! Des eaux -plus salées que l'Océan s'échappent de son pied et, volatilisées par -la chaleur folle du soleil, laissent sur le sol une écume blanche, -pareille à la bave des flots, une mousse de sel! On ne voit plus la -terre, cachée sous une poudre légère, comme si quelque colosse se fût -amusé à râper ce mont pour en semer la poussière alentour; et de gros -blocs détachés gisent dans les enfoncements, des blocs de sel! - -Sous ce rocher extraordinaire se creusent, paraît-il, des puits forts -profonds qu'habitent des milliers de colombes. - -Le lendemain nous étions à Djelfa. - -Djelfa est une vilaine petite ville à la française, mais habitée par -des officiers fort aimables qui en rendaient charmant le séjour. - -Après un court repos, nous nous sommes remis en route. - -Nous avons recommencé notre long voyage par les longues plaines nues. -De temps en temps on rencontrait des troupeaux. Tantôt c'étaient -des armées de moutons de la couleur du sable; tantôt à l'horizon se -dessinaient des bêtes singulières que la distance faisait petites et -qu'on eût prises, avec leur dos en bosse, leur grand cou recourbé, leur -allure lente, pour des bandes de hauts dindons. Puis, en approchant, on -reconnaissait des chameaux avec leur ventre gonflé des deux côtés comme -un double ballon, comme une outre démesurée, leur ventre qui contient -jusqu'à soixante litres d'eau. Eux aussi avaient la couleur du désert -comme tous les êtres nés dans ces solitudes jaunes. Le lion, l'hyène, -le chacal, le crapaud, le lézard, le scorpion, l'homme lui-même -prennent là toutes les nuances du sol calciné, depuis le roux brûlant -des dunes mouvantes jusqu'au gris pierreux des montagnes. Et la petite -alouette des plaines est si pareille à la poussière de terre qu'on la -voit seulement quand elle s'envole. - -De quoi vivent donc les bêtes dans ces contrées arides, car elles -vivent? - -Pendant la saison des pluies, ces plaines se couvrent d'herbes en -quelques semaines, puis le soleil, en quelques jours, dessèche et brûle -cette rapide végétation. Alors ces plantes prennent elles-mêmes la -couleur du sol; elles se cassent, s'émiettent, se répandent sur la -terre comme une paille hachée menue et qu'on ne distingue même plus. -Mais les troupeaux savent la trouver et s'en nourrissent. Ils vont -devant eux, cherchant cette poudre d'herbes sèches. On dirait qu'ils -mangent des pierres. - -Que penserait un fermier normand en face de ces singuliers pâturages? - -Puis nous avons traversé une région où on ne rencontrait même plus -guère d'oiseaux. Les puits devenaient introuvables. - -Nous regardions passer au loin de singulières petites colonnes de -poussière qui ont l'air d'une fumée, tantôt droites, tantôt penchées -ou tordues, et qui courent rapidement sur le sol, hautes de quelques -mètres, larges au sommet et minces du pied. - -Les remous de l'air, formant ventouse, soulèvent et entraînent ces -nuées transparentes et vraiment fantastiques, qui seules mettent un -mouvement en ces lieux lamentablement déserts. - -Cinq cents mètres en avant de notre petite troupe, un cavalier -servant de guide nous dirigeait à travers la morne et toute droite -solitude. Pendant dix minutes, il allait au pas, immobile sur la -selle, et chantant, en sa langue, une chanson traînante, avec ces -rythmes étranges de là-bas. Nous imitions son allure. Puis soudain il -partait au trot, à peine secoué, son grand bournous voltigeant, le -corps d'aplomb, debout sur les étriers. Et nous partions derrière lui, -jusqu'au moment où il s'arrêtait pour reprendre un train plus doux. - -Je demandai à mon voisin: - ---Comment peut-il nous conduire à travers ces espaces nus, sans points -de repère! - -Il me répondit: - ---Quand il n'y aurait que les os des chameaux. - -En effet, de quart d'heure en quart d'heure, nous rencontrions quelque -ossement énorme rongé par les bêtes, cuit par le soleil, tout blanc, -tachant le sable. C'était parfois un morceau de jambe, parfois un -morceau de mâchoire, parfois un bout de colonne vertébrale. - ---D'où viennent tous ces débris? demandai-je. - -Mon voisin répliqua: - ---Les convois laissent en route chaque animal qui ne peut plus suivre; -et les chacals n'emportent pas tout. - -Et pendant plusieurs journées nous avons continué ce voyage monotone, -derrière le même Arabe, dans le même ordre, toujours à cheval, presque -sans parler. - -Or, un après-midi, comme nous devions, au soir, atteindre Bou-Saada, -j'aperçus, très loin devant nous, une masse brune, grossie d'ailleurs -par le mirage, et dont la forme m'étonna. A notre approche, deux -vautours s'envolèrent. C'était une charogne encore baveuse malgré la -chaleur, vernie par le sang pourri. La poitrine seule restait, les -membres ayant été sans doute emportés par les voraces mangeurs de morts. - ---«Nous avons des voyageurs devant nous,» dit le lieutenant. - -Quelques heures après, on entrait dans une sorte de ravin, de défilé, -fournaise effroyable, aux rochers dentelés comme des scies, pointus, -rageurs, révoltés, semblait-il, contre ce ciel impitoyablement féroce. -Un autre corps gisait là. Un chacal s'enfuit qui le dévorait. - -Puis, au moment où l'on débouchait de nouveau dans une plaine, une -masse grise, étendue devant nous, remua, et lentement, au bout d'un cou -démesuré, je vis se dresser la tête d'un chameau agonisant. Il était -là, sur le flanc, depuis deux ou trois jours peut-être, mourant de -fatigue et de soif. Ses longs membres qu'on aurait dit brisés, inertes, -mêlés, gisaient sur le sol de feu. Et lui, nous entendant venir, avait -levé sa tête, comme un phare. Son front, rongé par l'inexorable soleil, -n'était qu'une plaie, coulait; et son œil résigné nous suivit. Il ne -poussa pas un gémissement, ne fit pas un effort pour se lever. On eût -cru qu'il savait, qu'ayant déjà vu mourir ainsi beaucoup de ses frères -dans ses longs voyages à travers les solitudes, il connaissait bien -l'inclémence des hommes. C'était son tour, voilà tout. Nous passâmes. - -Or, m'étant retourné longtemps après, j'aperçus encore, dressé sur le -sable, le grand col de la bête abandonnée regardant jusqu'à la fin -s'enfoncer à l'horizon les derniers vivants qu'elle dût voir. - -Une heure plus tard ce fut un chien tapi contre un roc, la gueule -ouverte, les crocs luisants, incapable de remuer une patte, l'œil -tendu sur deux vautours qui, près de là, épluchaient leurs plumes en -attendant sa mort. Il était tellement obsédé par la terreur des bêtes -patientes, avides de sa chair, qu'il ne tourna pas la tête, qu'il ne -sentit pas les pierres qu'un spahi lui lançait en passant. - -Et soudain, à la sortie d'un nouveau défilé, j'aperçus devant moi -l'oasis. - -C'est une inoubliable apparition. On vient de traverser d'interminables -plaines, de franchir des montagnes aiguës, pelées, calcinées, sans -rencontrer un arbre, une plante, une feuille verte, et voici, devant -vous, à vos pieds, une masse opaque de verdure sombre, quelque chose -comme un lac de feuillage presque noir étendu sur le sable. Puis, -derrière cette grande tache, le désert recommence, s'allongeant à -l'infini jusqu'à l'insaisissable horizon où il se mêle au ciel. - -La ville descend en pente jusqu'aux jardins. - -Quelles villes, ces cités du Sahara! Une agglomération, un -amoncellement de cubes de boue séchés au soleil. Toutes ces huttes -carrées de fange durcie sont collées les unes contre les autres, de -façon à laisser seulement entre leurs lignes capricieuses des espèces -de galeries étroites, les rues, semblables à ces couloirs que trace un -passage régulier de bêtes. - -La cité entière d'ailleurs, cette pauvre cité de terre délayée, fait -songer à des constructions d'animaux quelconques, à des habitations de -castors, à des travaux informes accomplis sans outils, avec les moyens -que la nature a laissés aux créatures d'ordre inférieur. - -De place en place un palmier magnifique s'épanouit à vingt pieds du -sol. Puis tout à coup on entre dans une forêt dont les allées sont -enfermées entre deux hauts murs d'argile. A droite, à gauche, un peuple -de dattiers ouvre ses larges parasols au-dessus des jardins, abritant -de son ombre épaisse et fraîche la foule délicate des arbres fruitiers. -Sous la protection de ces palmes géantes que le vent agite comme de -larges éventails, poussent les vignes, les abricotiers, les figuiers, -les grenadiers, et les légumes inestimables. - -L'eau de la rivière, gardée en de larges réservoirs, est distribuée aux -propriétés, comme le gaz en nos pays. Une administration sévère fait le -compte de chaque habitant, qui, au moyen de longues rigoles, dispose de -la source pendant une ou deux heures par semaine selon l'étendue de son -domaine. - -On estime la fortune par tête de palmier. Ces arbres, gardiens de la -vie, protecteurs des sèves, plongent sans cesse leur pied dans l'eau -tandis que leur front baigne dans le feu. - -Le vallon de Bou-Saada qui amène la rivière aux jardins est merveilleux -comme un paysage de rêve. Il descend, plein de dattiers, de figuiers, -de grandes plantes magnifiques entre deux montagnes dont les sommets -sont rouges. Tout le long du rapide cours d'eau, des femmes arabes, la -tête voilée et les jambes découvertes, lavent leur linge en dansant -dessus. Elles le roulent en tas dans le courant, et le battent de leurs -pieds nus, en se balançant avec grâce. - -Le fleuve, le long de ce ravin, court et chante. En sortant de l'oasis, -il est encore abondant; mais le désert qui l'attend, le désert jaune -et assoiffé, le boit tout à coup, aux portes des jardins, l'engloutit -brusquement en ses sables stériles. - -Quand on monte sur la mosquée, au coucher du soleil, pour contempler -l'ensemble de la ville, l'aspect est des plus singuliers. Les toits -plats et carrés forment comme une cascade de damiers de boue ou de -mouchoirs sales. Là-dessus s'agite toute la population qui grimpe sur -ses huttes dès que le soir vient. Dans les rues on ne voit personne, on -n'entend rien; mais sitôt que vous découvrez l'ensemble des toits d'un -lieu élevé, c'est un mouvement extraordinaire. On prépare le souper. -Des grappes d'enfants en loques blanches grouillent dans les coins; ce -paquet informe de linge sale qui représente la femme arabe du peuple -fait cuire le kous-kous ou bien travaille à quelque ouvrage. - -La nuit tombe. On étend alors sur ce toit les tapis du Djebel-Amour, -après avoir soigneusement chassé les scorpions qui pullulent dans ces -taudis; puis toute la famille s'endort en plein air sous l'étincelant -fourmillement des astres. - -L'oasis de Bou-Saada, bien que petite, est une des plus charmantes -d'Algérie. On peut, aux environs, chasser la gazelle, qu'on y rencontre -en quantité. On y trouve aussi en abondance la redoutable léfaa et même -la hideuse tarentule aux longues pattes, dont on voit courir l'ombre -énorme, le soir, sur les murs des cases. - -On fait en ce ksar un commerce assez considérable, parce qu'il se -trouve un peu sur la route du Mzab. - -Les Mozabites et les Juifs sont les seuls marchands, les seuls -négociants, les seuls êtres industrieux de toute cette partie de -l'Afrique. - -Dès qu'on avance dans le sud, la race juive se révèle sous un aspect -hideux qui fait comprendre la haine féroce de certains peuples contre -ces gens, et même les massacres récents. Les Juifs d'Europe, les Juifs -d'Alger, les Juifs que nous connaissons, que nous coudoyons chaque -jour, nos voisins et nos amis, sont des hommes du monde, instruits, -intelligents, souvent charmants. Et nous nous indignons violemment -quand nous apprenons que les habitants de quelque petite ville inconnue -et lointaine ont égorgé et noyé quelques centaines d'enfants d'Israël. -Je ne m'étonne plus aujourd'hui; car nos Juifs ne ressemblent guère aux -Juifs de là-bas. - -A Bou-Saada, on les voit accroupis en des tanières immondes, bouffis -de graisse, sordides et guettant l'Arabe comme une araignée guette la -mouche. Ils l'appellent, essayent de lui prêter cent sous contre un -billet qu'il signera. L'homme sait le danger, hésite, ne veut pas. Mais -le désir de boire et d'autres désirs encore le tiraillent. Cent sous -représentent pour lui tant de jouissances! - -Il cède enfin, prend la pièce d'argent, et signe le papier graisseux. - -Au bout de trois mois il devra dix francs, cent francs au bout d'un -an, deux cents francs au bout de trois ans. Alors le Juif fait vendre -sa terre, s'il en a une, ou, sinon, son chameau, son cheval, son -bourricot, tout ce qu'il possède enfin. - -Les chefs, Caïds, Aghas ou Bach'agas tombent également dans les griffes -de ces rapaces qui sont le fléau, la plaie saignante de notre colonie, -le grand obstacle à la civilisation et au bien-être de l'Arabe. - -Quand une colonne française va razzier quelque tribu rebelle, une nuée -de Juifs la suit, achetant à vil prix le butin qu'ils revendent aux -Arabes dès que le corps d'armée s'est éloigné. - -Si l'on saisit, par exemple, six mille moutons dans une contrée, que -faire de ces bêtes? Les conduire aux villes? Elles mourraient en -route, car comment les nourrir, les faire boire pendant les deux ou -trois cents kilomètres de terre nue qu'on devra traverser? Et puis il -faudrait, pour emmener et garder un pareil convoi, deux fois plus de -troupes que n'en compte la colonne. - -Alors les tuer? Quel massacre et quelle perte! Et puis les Juifs sont -là qui demandent à acheter, à deux francs l'un, des moutons qui en -valent vingt. Enfin le trésor gagnera toujours douze mille francs. On -les leur cède. - -Huit jours plus tard les premiers propriétaires ont repris à trois -francs par tête leurs moutons. La vengeance française ne coûte pas cher. - -Le Juif est maître de tout le sud de l'Algérie. Il n'est guère d'Arabe -en effet qui n'ait une dette, car l'Arabe n'aime pas rendre. Il préfère -renouveler son billet à cent ou deux cents pour cent. Il se croit -toujours sauvé quand il gagne du temps. Il faudrait une loi spéciale -pour modifier cette déplorable situation. - -Le Juif, d'ailleurs, dans tout le Sud, ne pratique guère que l'usure, -par tous les moyens aussi déloyaux que possible, et les véritables -commerçants sont les Mozabites. - -Quand on arrive dans un village quelconque du Sahara, on remarque -aussitôt toute une race particulière d'hommes qui se sont emparés -des affaires du pays. Eux seuls ont les boutiques; ils tiennent les -marchandises d'Europe et celles de l'industrie locale; ils sont -intelligents, actifs, commerçants dans l'âme. Ce sont les Beni-Mzab ou -Mozabites. On les a surnommés «les Juifs du désert». - -L'Arabe, le véritable Arabe, l'homme de la tente, pour qui tout travail -est déshonorant, méprise le Mozabite commerçant; mais il vient à -époques fixes s'approvisionner dans son magasin; il lui confie les -objets précieux qu'il ne peut garder dans sa vie errante. Une espèce de -pacte constant est établi entre eux. - -Les Mozabites ont donc accaparé tout le commerce de l'Afrique du Nord. -On les trouve autant dans nos villes que dans les villages sahariens. -Puis, sa fortune faite, le marchand retourne au Mzab, où il doit subir -une sorte de purification avant de reprendre ses droits politiques. - -Ces Arabes, qu'on reconnaît à leur taille, plus petite et plus trapue -que celle des autres peuplades, à leur face souvent plate et fort -large, à leurs fortes lèvres et à leur œil généralement enfoncé sous -un sourcil droit et très fourni, sont des schismatiques musulmans. -Ils appartiennent à une des trois sectes dissidentes de l'Afrique du -Nord, et semblent à certains savants être les descendants actuels des -derniers sectaires du kharedjisime. - -Le pays de ces hommes est peut-être le plus étrange de la terre -d'Afrique. - -Leurs pères, chassés de Syrie par les armes du Prophète, vinrent -habiter dans le Djebel-Nefoussa, à l'ouest de Tripoli de Barbarie. - -Mais, repoussés successivement de tous les points où ils s'établirent, -jalousés partout à cause de leur intelligence et de leur industrie, -suspectés aussi en raison de leur hétérodoxie, ils s'arrêtèrent enfin -dans la contrée la plus aride, la plus brûlante, la plus affreuse de -toutes. On l'appelle en arabe Hammada (échauffée) et Chebka (filet) -parce qu'elle ressemble à un immense filet de rochers et de rocailles -noires. - -Le pays des Mozabites est situé à cent cinquante kilomètres environ de -Laghouat. - -Voici comment M. le commandant Coÿne, l'homme qui connaît le mieux tout -le sud de l'Algérie, décrit son arrivée au Mzab dans une brochure des -plus intéressantes: - - «A peu près au centre de la Chebka se trouve une sorte de cirque - formé par une ceinture de roches calcaires très luisantes et à - pentes très raides sur l'intérieur. Il est ouvert au nord-ouest et - au sud-est, par deux tranchées qui laissent passer l'Oued-Mzab. Ce - cirque, d'environ dix-huit kilomètres de long sur une largeur de deux - kilomètres au plus, renferme cinq des villes de la confédération du - Mzab, et les terrains que cultivent exclusivement en jardins les - habitants de cette vallée. - - «Vue de l'extérieur et du côté du nord et de l'est, cette ceinture - de rochers offre l'aspect d'une agglomération de koubbas étagées, - les unes au-dessus des autres, sans aucune espèce d'ordre; on dirait - d'une immense nécropole arabe. La nature elle-même paraît morte. Là, - aucune trace de végétation ne repose l'œil, les oiseaux de proie - eux-mêmes semblent fuir ces régions désolées. Seuls les rayons d'un - implacable soleil se reflètent sur ces murailles de rochers d'un - blanc grisâtre et produisent, par les ombres qu'ils portent, des - dessins fantastiques. - - «Aussi quel n'est pas l'étonnement, je dirai même l'enthousiasme du - voyageur lorsque, arrivé sur la crête de cette ligne de rochers, il - découvre dans l'intérieur du cirque cinq villes populeuses entourées - de jardins d'une végétation luxuriante, se découpant en vert sombre - sur les fonds rougeâtres du lit de l'oued Mzab. - - «Autour de lui, le désert dénudé, la mort; à ses pieds, la vie et les - preuves évidentes d'une civilisation avancée.» - -Le Mzab est une république, ou plutôt une commune dans le genre de -celle que tentèrent d'établir les révolutionnaires parisiens en 1871. - -Personne au Mzab n'a le droit de rester inactif; et l'enfant, dès -qu'il peut marcher et porter quelque chose, aide son père à l'arrosage -des jardins, qui forme la constante et la plus grande occupation des -habitants. Du matin au soir, le mulet ou le chameau tire, dans le -seau de cuir, l'eau déversée ensuite dans une rigole ingénieusement -organisée de façon que pas une goutte du précieux liquide ne soit -perdue. - -Le Mzab compte en outre un grand nombre de barrages pour emmagasiner -les pluies. Il est donc infiniment plus avancé que notre Algérie. - -La pluie! c'est le bonheur, l'aisance assurée, la récolte sauvée pour -le Mozabite; aussi, dès qu'elle tombe, une espèce de folie s'empare -des habitants. Ils sortent par les rues, tirent des coups de fusil, -chantent, courent aux jardins, à la rivière qui se remet à couler, et -aux digues, dont l'entretien est assuré par chaque citoyen. Dès qu'une -digue est menacée, tout le monde doit s'y porter. - -Et ces gens-là, par leur travail constant, leur industrie et leur -sagesse, ont fait de la partie la plus sauvage et la plus désolée -du Sahara un pays vivant, planté, cultivé, où sept villes prospères -s'étalent au soleil. Aussi le Mozabite est-il jaloux de sa patrie, il -en défend autant que possible l'entrée aux Européens. Dans certaines -villes, comme Beni-Isguem, nul étranger n'a le droit de coucher, même -une seule nuit. - -La police est faite par tout le monde. Personne ne refuserait de -prêter main-forte en cas de besoin. Il n'y a en ce pays ni pauvres ni -mendiants. Les nécessiteux sont nourris par leur fraction. - -Presque tout le monde sait lire et écrire. - -On voit partout des écoles, des établissements communaux considérables. -Et beaucoup de Mozabites, après avoir passé quelque temps dans -nos villes, reviennent chez eux sachant le français, l'italien et -l'espagnol. - -La brochure du commandant Coÿne contient sur ce curieux petit peuple un -nombre infini de surprenants détails. - -A Bou-Saada, comme dans toutes les oasis et toutes les villes, ce -sont les Mozabites qui font le commerce, les échanges, tiennent des -boutiques de toute espèce et se livrent à toutes les professions. - -Après quatre jours passés dans cette petite cité saharienne, je suis -reparti pour la côte. - -Les montagnes qu'on rencontre en se dirigeant vers le littoral ont un -singulier aspect. Elles ressemblent à de monstrueux châteaux forts qui -auraient des kilomètres de créneaux. Elles sont régulières, carrées, -entaillées d'une façon mathématique. La plus haute est plate et paraît -inaccessible. Sa forme l'a fait surnommer: «le Billard». Peu de temps -avant mon arrivée, deux officiers avaient pu l'escalader pour la -première fois. Ils ont trouvé sur le sommet deux énormes citernes -romaines. - - - - -LA KABYLIE.--BOUGIE. - - -NOUS voici dans la partie la plus riche et la plus peuplée de -l'Algérie. Le pays des Kabyles est montagneux, couvert de forêts et de -champs. - -En sortant d'Aumale, on descend vers la grande vallée du Sahel. - -Là-bas se dresse une immense montagne, le Djurjura. Ses plus hauts pics -sont gris comme s'ils étaient couverts de cendres. - -Partout, sur les sommets moins élevés, on aperçoit des villages qui, -de loin, ont l'air de tas de pierres blanches. D'autres demeurent -accrochés sur les pentes. Dans toute cette contrée fertile, la lutte -est terrible entre l'Européen et l'indigène pour la possession du sol. - -La Kabylie est plus peuplée que le département le plus peuplé de -France. Le Kabyle n'est pas nomade, mais sédentaire et travailleur. Or, -l'Algérien n'a pas d'autre préoccupation que de le dépouiller. - -Voici les différents systèmes employés pour chasser et spolier les -misérables propriétaires indigènes. - -Un particulier quelconque, quittant la France, va demander au bureau -chargé de la répartition des terrains une concession en Algérie. On -lui présente un chapeau avec des papiers dedans, et il tire un numéro -correspondant à un lot de terre. Ce lot, désormais, lui appartient. - -Il part. Il trouve là-bas, dans un village indigène, toute une famille -installée sur la concession qu'on lui a désignée. Cette famille a -défriché, mis en rapport ce bien sur lequel elle vit. Elle ne possède -rien autre chose. L'étranger l'expulse. Elle s'en va, résignée, puisque -_c'est la loi française_. Mais ces gens, sans ressources désormais, -gagnent le désert et deviennent des révoltés. - -D'autres fois, on s'entend. Le colon européen, effrayé par la chaleur -et l'aspect du pays, entre en pourparlers avec le Kabyle, qui devient -son fermier. - -Et l'indigène, resté sur _sa_ terre, envoie, bon an mal an, mille, -quinze cents ou deux mille francs à l'Européen retourné en France. - -Cela équivaut à une concession de bureau de tabac. - -Autre méthode. - -La Chambre vote un crédit de quarante ou cinquante millions destinés à -la colonisation de l'Algérie. - -Que va-t-on faire de cet argent? Sans doute on construira des barrages, -on boisera les sommets pour retenir l'eau, on s'efforcera de rendre -fertiles les plaines stériles? - -Nullement. On exproprie l'Arabe. Or, en Kabylie, la terre a acquis une -valeur considérable. Elle atteint dans les meilleurs endroits SEIZE -CENTS FRANCS L'HECTARE et elle se vend communément huit cents francs. -Les Kabyles, propriétaires, vivent tranquilles sur leurs exploitations. -Riches, ils ne se révoltent pas; ils ne demandent qu'à rester en paix. - -Qu'arrive-t-il? on dispose de cinquante millions. La Kabylie est le -plus beau pays d'Algérie. Eh bien, on exproprie les Kabyles au profit -de colons inconnus. - -Mais comment les exproprie-t-on? On leur paye QUARANTE FRANCS l'hectare -qui vaut au minimum HUIT CENTS FRANCS. - -Et le chef de famille s'en va sans rien dire (c'est la loi) n'importe -où, avec son monde, les hommes désœuvrés, les femmes et les enfants. - -Ce peuple n'est point commerçant ni industriel, il n'est que -cultivateur. - -Donc, la famille vit tant qu'il reste quelque chose de la somme -dérisoire qu'on lui a donnée. Puis la misère arrive. Les hommes -prennent le fusil et suivent un Bou-Amama quelconque pour prouver une -fois de plus que l'Algérie ne peut être gouvernée que par un militaire. - -On se dit: Nous laissons l'indigène dans les parties fertiles tant que -nous manquons d'Européens; puis, quand il en vient, nous exproprions -le premier occupant.--Très bien. Mais, quand vous n'aurez plus de -parties fertiles, que ferez-vous?--Nous fertiliserons, parbleu!--Eh -bien, pourquoi ne fertilisez-vous pas tout de suite, puisque vous avez -cinquante millions? - -Comment! vous voyez des compagnies particulières créer des barrages -gigantesques pour donner de l'eau à des régions entières; vous savez, -par les travaux remarquables d'ingénieurs de talent, qu'il suffirait de -boiser certains sommets pour gagner à l'agriculture des lieues de pays -qui s'étendent au-dessous, et vous ne trouvez pas d'autre moyen que -celui d'expulser les Kabyles! - -Il est juste d'ajouter qu'une fois le Tell franchi, la terre devient -nue, aride, presque impossible à cultiver. Seul, l'Arabe, qui se -nourrit avec deux poignées de farine par jour et quelques figues, peut -subsister dans ces contrées desséchées. L'Européen n'y trouve pas sa -vie. Il ne reste donc en réalité que des espaces restreints pour y -installer des colons, à moins de..... chasser l'indigène. Ce qu'on fait. - -En somme, à part les heureux propriétaires de la plaine de la Mitidja, -ceux qui ont obtenu des terres en Kabylie par un des procédés que je -viens d'indiquer, et, en général, à part tous ceux qui sont installés -le long de la mer, dans l'étroite bande de terre que l'Atlas délimite, -les colons crient misère. Et l'Algérie ne peut plus recevoir qu'un -nombre assez faible d'étrangers. Elle ne les nourrirait pas. - -Cette colonie, d'ailleurs, est infiniment difficile à administrer pour -des raisons aisées à comprendre. - -Grande comme un royaume d'Europe, l'Algérie est formée de régions très -diverses, habitées par des populations essentiellement différentes. -Voilà ce qu'aucun gouvernement n'a paru comprendre jusqu'ici. - -Il faut une connaissance approfondie de chaque contrée pour prétendre -la gouverner, car chacune a besoin de lois, de règlements, de -dispositions et de précautions totalement opposés. Or, le gouverneur, -quel qu'il soit, ignore fatalement et absolument toutes ces questions -de détail et de mœurs; il ne peut donc que s'en rapporter aux -administrateurs qui le représentent. - -Quels sont ces administrateurs? Des colons? Des gens élevés dans le -pays, au courant de tous ses besoins? Nullement! Ce sont simplement les -petits jeunes gens venus de Paris à la suite du vice-roi. - -Voilà donc un de ces jeunes ignorants administrant cinquante ou cent -mille hommes. Il fait sottise sur sottise et ruine le pays. C'est -naturel. - -Il existe des exceptions. Parfois le délégué tout-puissant du -gouverneur travaille, cherche à s'instruire et à comprendre. Il lui -faudrait dix ans pour se mettre un peu au courant. Au bout de six mois, -on le change. On l'envoie, pour des raisons de famille, de convenances -personnelles ou autres, de la frontière de Tunis à la frontière du -Maroc; et là il se remet aussitôt à administrer avec les mêmes moyens -qu'il employait là-bas, confiant dans son commencement d'expérience, -appliquant à ces populations essentiellement différentes les mêmes -règlements et les mêmes procédés. - -Ce n'est donc pas un bon gouverneur qu'il faut avant tout, mais un bon -entourage du gouverneur. - -On a tenté, pour remédier à ce déplorable état de choses, à ces -désastreuses coutumes, de créer une école d'administration, où les -principes élémentaires, indispensables pour conduire ce pays, seraient -inculqués à toute une classe de jeunes gens. On échoua. L'entourage de -M. Albert Grévy fit avorter ce projet. Le favoritisme, encore une fois, -eut la victoire. - -Le personnel des administrateurs est donc recruté de la plus -singulière façon. On y trouve aussi, il est vrai, quelques hommes -intelligents et travailleurs. Enfin le gouvernement, à court de -candidats capables, fait des avances aux anciens officiers des bureaux -arabes. Ceux-là connaissent au moins fort bien les indigènes; mais il -est difficile d'admettre que leur changement de costume ait changé -immédiatement leurs principes d'administration; et il ne faut pas -alors les chasser avec fureur quand ils portent l'uniforme, pour les -reprendre aussitôt qu'ils ont revêtu la redingote. - -Puisque je me suis laissé aller à toucher à ce sujet difficile de -l'administration de l'Algérie, je veux dire encore quelques mots -d'une question capitale dont la solution devrait être rapide: c'est -la question des grands chefs indigènes, qui sont en réalité les seuls -administrateurs, les administrateurs tout-puissants de toute la partie -de notre colonie comprise entre le Tell et le désert. - -Au début de l'occupation française, on a investi, sous le titre d'Aghas -ou de Bach-Aghas, les chefs qui offraient le plus de garanties de -fidélité, d'une autorité fort étendue sur les tribus de toute une -partie du territoire. Notre action aurait été impuissante; nous y -avons substitué celle des chefs arabes gagnés à notre cause, en nous -résignant d'avance aux trahisons possibles; et elles furent assez -fréquentes. La mesure était sage, politique; elle a donné, en somme, -d'excellents résultats. Certains Aghas nous ont rendu des services -considérables, et, grâce à eux, la vie de plusieurs milliers peut-être -de soldats français a été épargnée. - -Mais de ce qu'une mesure a été excellente à un moment donné, il ne -s'ensuit pas qu'elle demeure parfaite, malgré toutes les modifications -que le temps apporte dans un pays en voie de colonisation. - -Aujourd'hui, la présence parmi les tribus de ces potentats, seuls -respectés, seuls obéis, est une cause de danger permanent pour nous, -et un obstacle insurmontable à la civilisation des Arabes. Cependant, -le parti militaire semble défendre énergiquement le système des chefs -indigènes contre les tendances à les supprimer du parti civil. - -Je ne pourrais traiter cette grave question; mais il suffit d'accomplir -l'excursion que j'ai faite dans les tribus pour apercevoir clairement -les énormes inconvénients de la situation actuelle. Je veux simplement -citer quelques faits. - -C'est presque uniquement à l'agha de Saïda qu'est due la longue -résistance de Bou-Amama. - -Dans le début de l'insurrection, cet agha allait rejoindre la colonne -française avec ses goums. Il rencontra en route les Trafis, mandés dans -la même intention, et il se joignit à eux. - -Mais l'agha de Saïda est chargé de dettes qu'il ne peut payer. Or, -l'idée lui vint sans doute, pendant la nuit, de faire une razzia, car, -réunissant son goum, il se précipita sur les Trafis. Ceux-ci, battus -dans la première attaque, reprirent l'avantage; et l'agha de Saïda fut -contraint de fuir avec ses hommes. - -Or, comme l'agha de Saïda est notre allié, notre ami, notre lieutenant, -comme il représente l'autorité française, les Trafis se persuadèrent -que nous avions la main dans l'affaire, et, au lieu de rejoindre le -camp français, ils firent défection et allèrent immédiatement trouver -Bou-Amama qu'ils ne quittèrent plus et dont ils constituèrent la -principale force. - -L'exemple est caractéristique, n'est-ce pas? Et l'agha de Saïda est -resté notre fidèle ami. Il marche sous nos drapeaux! - -On cite, d'un autre côté, un célèbre agha que nos chefs militaires -traitent avec la plus grande considération, parce que son influence est -considérable, prédominante sur un grand nombre de tribus. - -Tantôt il nous aide, tantôt il nous trahit, selon son avantage. Allié -ouvertement aux Français, dont il tient son autorité, il favorise -secrètement toutes les insurrections. Il est vrai de dire qu'il lâche -indifféremment l'un ou l'autre parti sitôt qu'il s'agit de piller. - -Après avoir pris une part indéniable à l'assassinat du colonel -Beauprêtre, le voici aujourd'hui qui marche avec nous. Mais on le -soupçonne fortement d'avoir participé à beaucoup des mécomptes que nous -avons subis. - -Notre inébranlable allié, l'agha de Frenda, nous a maintes fois -prévenus du double jeu de ce potentat. Nous avons fermé l'oreille, -parce qu'il rend à l'autorité militaire des services intéressés, quitte -à en rendre d'autres à nos ennemis. - -Cette situation particulière, la protection ouverte dont nous couvrons -ce chef, lui assure l'impunité pour une multitude de forfaits qu'il -commet journellement. - -Voici ce qui se passe. - -Les Arabes, par toute l'Algérie, se volent les uns les autres. Il -n'est point de nuit où on ne nous signale vingt chameaux volés à -droite, cent moutons à gauche, des bœufs enlevés auprès de Biskra, des -chevaux auprès de Djelfa. Les voleurs restent toujours introuvables. -Et pourtant il n'est pas un officier de bureau arabe qui ignore où -va le bétail volé! Il va chez cet agha qui sert de recéleur à tous -les bandits du désert. Les bêtes enlevées sont mêlées à ses immenses -troupeaux; il en garde une partie pour prix de sa complaisance, et rend -les autres au bout d'un certain temps, lorsque le danger de poursuites -est passé. - -Personne, dans le Sud, n'ignore cette situation. - -Mais on a besoin de cet homme, à qui on a laissé prendre une immense -influence, augmentée chaque jour par l'aide qu'il donne à tous les -maraudeurs; et on ferme les yeux. - -Aussi ce chef est-il incalculablement riche, tandis que l'agha de -Djelfa, par exemple, s'est en partie ruiné à servir les intérêts de la -colonisation, en créant des fermes, en défrichant, etc. - -Maintenant, en dehors de cet ordre de faits, une foule d'autres -inconvénients plus graves encore résultent de la présence dans les -tribus de ces potentats indigènes. Pour bien s'en rendre compte, il -faut avoir une notion exacte de l'Algérie actuelle. - -Le territoire et la population de notre colonie sont divisés d'une -façon très nette. - -Il y a d'abord les villes du littoral, qui n'ont guère plus de -relations avec l'intérieur de l'Algérie que n'en ont les villes de -France elles-mêmes avec cette colonie. - -Les habitants des villes algériennes de la côte sont essentiellement -sédentaires; ils ne font que ressentir le contre-coup des événements -qui se passent dans l'intérieur, mais leur action sur le territoire -arabe est nulle absolument. - -La seconde zone, le Tell, est en partie occupée par les colons -européens. Or, le colon ne voit dans l'Arabe que l'ennemi à qui il faut -disputer la terre. Il le hait instinctivement, le poursuit sans cesse -et le dépouille quand il peut. L'Arabe le lui rend. - -L'hostilité guerroyante des Arabes et des colons empêche donc que ces -derniers aient aucune action civilisatrice sur les premiers. Dans -cette région, il n'y a encore que demi-mal. L'élément européen tendant -sans cesse à éliminer l'élément indigène, il ne faudra pas une période -de temps bien longue pour que l'Arabe, ruiné ou dépossédé, se réfugie -plus au sud. - -Or, il est indispensable que ces voisins vaincus restent toujours -tranquilles. Pour cela, il faut que notre autorité s'exerce chez eux -à tous les instants, que notre action soit incessante, et surtout que -notre influence prédomine. - -Que se passe-t-il aujourd'hui? - -Les tribus, égrenées sur un immense espace de pays, ne reçoivent jamais -la visite d'Européens. Seuls, les officiers des bureaux font de temps -en temps une tournée d'inspection, et se contentent de demander aux -caïds ce qui se passe dans la tribu. - -Mais le caïd est placé sous l'autorité du chef indigène, l'agha ou -le bach-agha. Si ce chef est de grande tente, d'une illustre famille -respectée au désert, son influence alors est illimitée. Tous les caïds -lui obéissent comme ils auraient fait avant l'occupation française; -et rien de ce qui se passe ne parvient jamais à la connaissance de -l'autorité militaire. - -La tribu est alors un monde fermé par le respect et la crainte de -l'agha qui, continuant les traditions de ses ancêtres, exerce des -exactions de toute sorte sur les Arabes ses sujets. Il est maître, se -fait donner ce qui lui plaît, tantôt cent moutons, tantôt deux cents, -se comporte enfin comme un petit tyran; et, comme il tient de nous -son autorité, c'est la continuation de l'ancien régime arabe sous le -gouvernement français, le vol hiérarchique, etc., sans compter que nous -ne sommes rien, et que nous ignorons tout à fait l'état du pays. - -C'est uniquement à cette situation que nous devons le peu de soupçons -que nous avons toujours des révoltes, jusqu'au moment où elles éclatent. - -Donc, la présence des grands chefs indigènes recule indéfiniment -l'influence réelle et directe de l'autorité française sur les tribus, -qui restent pour nous un monde fermé. - -Le remède? Le voici. Presque tous ces chefs, sauf deux ou trois, ont -besoin d'argent. Il faut leur donner dix, vingt, trente mille livres -de rente en raison de leur influence et des services qu'ils nous ont -rendus jadis, et les contraindre à vivre soit à Alger, soit dans -une autre ville du littoral. Certains militaires prétendent qu'une -insurrection suivrait cette mesure. Ils ont leurs raisons... connues. -D'autres officiers, vivant dans l'intérieur, affirment au contraire que -ce serait l'apaisement. - -Ce n'est pas tout. Il faudrait remplacer ces hommes par des -fonctionnaires civils, vivant constamment dans les tribus et exerçant -sur les caïds une autorité directe. De cette façon, la civilisation, -peu à peu, pourrait pénétrer dans ces contrées, une fois ce grand -obstacle écarté. - -Mais les réformes utiles sont longues à venir, en Algérie comme en -France. - -J'ai eu, en traversant la Kabylie, une preuve de la complète -impuissance de notre action même dans les tribus qui vivent au milieu -des Européens. - -J'allais vers la mer, en suivant la longue vallée qui conduit de -Beni-Mansour à Bougie. Devant nous, au loin, un nuage épais et -singulier fermait l'horizon. Sur nos têtes le ciel était de ce bleu -laiteux, qu'il prend l'été, dans ces chaudes contrées; mais, là-bas, -une nuée brune à reflets jaunes, qui ne semblait être ni un orage, ni -un brouillard, ni une de ces épaisses tempêtes de sable qui passent -avec la furie d'un ouragan, ensevelissait dans son ombre grise le -pays entier. Cette nue opaque, lourde, presque noire à son pied et -plus légère dans les hauteurs du ciel, barrait, comme un mur, la large -vallée. Puis, on crut tout à coup sentir dans l'air immobile une vague -odeur de bois brûlé. Mais quel incendie géant aurait pu produire cette -montagne de fumée? - -C'était de la fumée en effet. Toutes les forêts kabyles avaient pris -feu. - -Bientôt on entra dans ces demi-ténèbres suffocantes. On ne voyait plus -rien à cent mètres devant soi. Les chevaux soufflaient fortement. Le -soir semblait venu et une brise insensible, une de ces brises lentes -qui remuent à peine les feuilles, poussait vers la mer cette nuit -flottante. - -On attendit deux heures dans un village pour avoir des nouvelles; -puis notre petite voiture se remit en route, alors que la vraie nuit -s'était, à son tour, étendue sur la terre. - -Une lueur confuse, lointaine encore, éclairait le ciel comme un -météore. Elle grandissait, grandissait, se dressait devant l'horizon, -plutôt sanglante que brillante. Mais soudain, à un brusque détour -de la vallée, je me crus en face d'une ville immense, illuminée. -C'était une montagne entière, brûlée déjà, avec toutes les broussailles -refroidies, tandis que les troncs des chênes et des oliviers restaient -incandescents, charbons énormes, debout par milliers, ne fumant déjà -plus, mais pareils à des foules de lumières colossales, alignées ou -éparses, figurant des boulevards démesurés, des places, des rues -tortueuses, le hasard, l'emmêlement ou l'ordre qu'on remarque quand on -voit de loin une cité éclairée dans la nuit. - -A mesure qu'on allait, on se rapprochait du grand foyer, et la clarté -devenait éclatante. Pendant cette seule journée la flamme avait -parcouru vingt kilomètres de bois. - -Quand je découvris la ligne embrasée, je demeurai épouvanté et ravi -devant le plus terrible et le plus saisissant spectacle que j'aie -encore vu. L'incendie, comme un flot, marchait sur une largeur -incalculable. Il rasait le pays, avançait sans cesse, et très vite. -Les broussailles flambaient, s'éteignaient. Pareils à des torches, les -grands arbres brûlaient lentement, agitant de hauts panaches de feu, -tandis que la courte flamme des taillis galopait en avant. - -Toute la nuit nous avons suivi le monstrueux brasier. Au jour levant -nous atteignions la mer. - -Enfermé par une ceinture de montagnes bizarres, aux crêtes dentelées, -étranges et charmantes, aux flancs boisés, le golfe de Bougie, bleu -d'un bleu crémeux et clair cependant, d'une incroyable transparence, -s'arrondit sous le ciel d'azur, d'un azur immuable qu'on dirait figé. - -Au bout de la côte, à gauche, sur la pente rapide du mont, dans une -nappe de verdure, la ville dégringole vers la mer comme un ruisseau de -maisons blanches. - -Elle donne, quand on y pénètre, l'impression d'une de ces mignonnes -et invraisemblables cités d'opéra dont on rêve parfois en des -hallucinations de pays invraisemblables. - -Elle a des maisons mauresques, des maisons françaises et des ruines -partout, de ces ruines qu'on voit au premier plan des décors, en face -d'un palais de carton. - -En arrivant, debout près de la mer, sur le quai où abordent les -transatlantiques, où sont attachés ces bateaux pêcheurs de là-bas, dont -la voile a l'air d'une aile, au milieu d'un vrai paysage de féerie, on -rencontre un débris si magnifique qu'il ne semble pas naturel. C'est la -vieille porte Sarrasine, envahie de lierre. - -Et dans les bois montueux autour de la cité, partout des ruines, des -pans de murailles romaines, des morceaux de monuments sarrasins, des -restes de constructions arabes. - -Le jour s'écoula, tranquille et brûlant, puis la nuit vint. Alors on -eut tout autour du golfe une vision surprenante. A mesure que les -ombres s'épaississaient, une autre lueur que celle du jour envahissait -l'horizon. L'incendie, comme une armée assiégeante, enfermait la ville, -se resserrait autour d'elle. Des foyers nouveaux, allumés par les -Kabyles, apparaissaient coup sur coup, reflétés merveilleusement dans -les eaux calmes du vaste bassin qu'entouraient les côtes embrasées. Le -feu, tantôt avait l'air d'une guirlande de lanternes vénitiennes, d'un -serpent aux anneaux de flamme se tordant et rampant sur les ondulations -de la montagne, tantôt il jaillissait comme une éruption de volcan, -avec un centre éclatant et un immense panache de fumée rouge, selon -qu'il consumait des étendues plantées de taillis ou des bois de haute -futaie. - -Je demeurai six jours dans ce pays flambant, puis je partis par -cette route incomparable qui contourne le golfe et va le long des -monts, dominée par des forêts, dominant d'autres forêts et des sables -sans fin, des sables d'or que baignent les flots tranquilles de la -Méditerranée. - -Tantôt l'incendie atteignait le chemin. Il fallait sauter de voiture -pour écarter les arbres ardents tombés devant nous; tantôt nous -allions, au galop des quatre chevaux, entre deux vagues de feu, l'une -descendant au fond d'un ravin où coulait un gros torrent, l'autre -escaladant jusqu'aux sommets, et rongeant la montagne dont elle mettait -à nu la peau roussie. Des côtes incendiées, éteintes et refroidies, -semblaient couvertes d'un voile noir, d'un voile de deuil. - -Parfois nous traversions des contrées encore intactes. Les colons, -inquiets, debout sur leurs portes, nous demandaient des nouvelles du -feu, comme on s'informait en France, au moment de la guerre allemande, -de la marche de l'ennemi. - -On apercevait des chacals, des hyènes, des renards, des lièvres, cent -animaux différents fuyant devant le fléau, affolés par l'épouvante de -la flamme. - -Au détour d'un vallon, je vis soudain les cinq fils télégraphiques si -chargés d'hirondelles qu'ils ployaient étrangement, formant ainsi, -entre chaque poteau, cinq guirlandes d'oiseaux. - -Mais le cocher fit claquer son grand fouet. Un nuage de bêtes s'envola, -s'éparpilla dans l'air, et les gros fils de fer, soulagés tout à coup, -bondirent, se détendant comme la corde d'un arc. Ils palpitèrent -longtemps encore, agités de longues vibrations qui se calmaient peu à -peu. - -Mais bientôt nous pénétrâmes dans les gorges du Chabet-el-Akhra. -Laissant la mer à gauche, on entre dans la montagne entr'ouverte. -Ce passage est un des plus grandioses qu'on puisse voir. La coupure -souvent se rétrécit; des pics de granit, nus, rougeâtres, bruns ou -bleus, se rapprochent, ne laissant à leur pied qu'un mince passage pour -l'eau; et la route n'est plus qu'une étroite corniche taillée dans le -roc même, au-dessus du torrent qui roule. - -L'aspect de cette gorge aride, sauvage et superbe, change à tout -instant. Les deux murailles qui l'enferment s'élèvent parfois à près de -deux mille mètres; et le soleil ne peut pénétrer au fond de ce puits -que juste au moment où il passe au-dessus. - -A l'entrée, de l'autre côté, on arrive au village de Kerrata. Les -habitants, depuis huit jours, regardaient la fumée noire de l'incendie -sortir du sombre défilé comme d'une gigantesque cheminée. - -Le gouvernement de l'Algérie a prétendu après coup que ce désastre, -qu'il aurait pu facilement empêcher avec un peu de prévoyance et -d'énergie, ne venait pas des Kabyles. On a dit aussi que les forêts -brûlées ne contenaient pas plus de cinquante mille hectares. - -Voici d'abord une dépêche du sous-préfet de Philippeville: - - _J'ai été informé de Jemmapes par maire et administrateur que - toutes les concessions forestières sont anéanties et que le feu a - ravagé tous les douars de la commune mixte. Les villages de Gastu, - Aïn-Cherchar, le Djendel ont été menacés._ - - _A Philippeville, tous les massifs boisés ont brûlé._ - - _Stora, Saint-Antoine, Valée, Damrémont, ont failli devenir la proie - des flammes._ - - _A El-Arrouch, peu de dégâts en dehors de cinq cents hectares brûlés - dans les douars des Oulad-Messaoud, Hazabra et El-Ghedir._ - - _A Saint-Charles_, six cents hectares _brûlés environ entre - l'Oued-Deb et l'Oued-Goudi, et_ huit cents hectares _au nord-est et - au sud-est. Fourrages et gourbis détruits._ - - _A Collo mixte et Attia, le feu a tout ravagé._ - - _Les concessions Teissier, Lesseps, Levat, Lefebvre, Sider, Bessin, - etc., sont détruites en tout ou partie. Plus_ quarante mille hectares - _de bois domaniaux. Des fermes, des maisons du Zériban ont été - dévorées par les flammes. On compte de nombreuses victimes humaines._ - - _Ce matin, nous avons enterré trois zouaves morts victimes de leur - dévouement près de Valée._ - - _Les dégâts sont incalculables et ne peuvent être évalués même - approximativement._ - - _Le danger a disparu en grande partie par suite de la destruction de - tous les bois. Le vent a aussi changé de direction, et je pense qu'on - se rendra maître des derniers foyers, notamment dans les propriétés - Besson, de Collo, et à l'Estaya près Robertville._ - - _J'ai envoyé hier cent cinquante hommes de troupes à Collo, en - réquisitionnant un transatlantique de passage._ - -Ajoutons à cela les incendies des forêts du Zeramna, du Fil-Fila, du -Fendeck, etc. - -M. Bisern, adjudicataire pour quatorze années des forêts d'El-Milia, a -écrit ceci: - - _Mon personnel a fait preuve de la plus grande énergie; il s'est - exposé très gravement, et par deux fois nous avons pu nous rendre - maîtres du feu. C'est en pure perte. Pendant que nous le combattions - d'un côté, les Arabes le rallumaient d'un autre, et dans plusieurs - endroits différents._ - -Voici une lettre d'un propriétaire: - - _J'ai l'honneur de vous signaler que, vers le milieu de la nuit de - dimanche à lundi, mon fermier Ripeyre, de garde sur ma propriété - sise au-dessus du champ de manœuvre, a vu quatre tentatives - d'incendie: dans le terrain communal, à quelques centaines de mètres - de ma propriété, une autre au-dessus de Damrémont, et la quatrième - au-dessus de Valée. Le vent ayant manqué, le feu n'a pu se propager._ - -Voici une dépêche de Djidjelli: - - Djidjelli, 23 août, 3 h. 16 soir. - - _Le feu ravage la concession forestière des Beni-Amram, appartenant à - M. Carpentier, Édouard, de Djidjelli._ - - _La nuit dernière, il a été allumé en vingt endroits différents; un - cantonnier, arrivant de la mine de Cavalho, a vu distinctement tous - les foyers._ - - _Ce matin, presque sous les yeux du caïd Amar-ben-Habilès, de la - tribu des Beni-Foughal, le feu a été mis au canton de Mezrech; et un - quart d'heure après il prenait sur un autre point du même canton, en - sens contraire du vent._ - - _Enfin, au même instant, à quatre cents pas du groupe formé par le - caïd et une cinquantaine d'Arabes de sa tribu, toujours à l'opposé de - la direction du vent, un nouveau foyer d'incendie éclatait._ - - _Il est donc de toute évidence que le feu est mis par les populations - indigènes, et en exécution d'un mot d'ordre donné._ - -J'ajouterai que, ayant moi-même passé six jours au milieu du pays -incendié, j'ai vu, de mes yeux vu, en une seule nuit, le feu jaillir -simultanément sur huit points différents, au milieu des bois, à dix -kilomètres de toute demeure. - -Il est certain que si nous exercions une surveillance active dans les -tribus, ces désastres, qui se reproduisent tous les quatre ou cinq ans, -n'auraient point lieu. - -Le gouvernement croit avoir fait ce qu'il faut quand il a renouvelé, -à l'approche des grandes chaleurs, les instructions concernant -l'établissement des postes-vigies institués par l'article 4 de la loi -du 17 juillet 1874. Cet article est ainsi conçu: - -«Les populations indigènes, dans les régions forestières, seront, -pendant la période du 1er juillet au 1er novembre, astreintes, sous les -pénalités édictées à l'article 8, à un service de surveillance, qui -sera réglé par le gouverneur général.» - -On soupçonne les indigènes de vouloir incendier les forêts... et on les -leur confie à garder! - -N'est-ce pas d'une naïveté monumentale? - -Cet article sans doute a été ponctuellement exécuté. Chaque indigène -était à son poste... Seulement... il a mis le feu. - -Un autre article, il est vrai, prescrit une surveillance spéciale -exercée par un officier désigné chaque année par le gouverneur général. - -Cet article ne reçoit jamais ou presque jamais d'exécution. - -Ajoutons que l'administration forestière, la plus tracassière peut-être -des administrations algériennes, fait en général tout ce qu'il faut -pour exaspérer les indigènes. - -Enfin, pour résumer la question de la colonisation, le gouvernement, -afin de favoriser l'établissement des Européens, emploie, vis-à-vis -des Arabes, des moyens absolument iniques. Comment les colons ne -suivraient-ils pas un exemple qui concorde si bien avec leurs intérêts. - -Il faut constater cependant que, depuis quelques années, des hommes -fort capables, très experts dans toutes les questions de culture, -semblent avoir fait entrer la colonie dans une voie sensiblement -meilleure. L'Algérie devient productive sous les efforts des derniers -venus. La population qui se forme ne travaille plus seulement pour des -intérêts personnels, mais aussi pour des intérêts français. - -Il est certain que la terre, entre les mains de ces hommes, donnera -ce qu'elle n'aurait jamais donné entre les mains des Arabes; il est -certain aussi que la population primitive disparaîtra peu à peu; il est -indubitable que cette disparition sera fort utile à l'Algérie, mais il -est révoltant qu'elle ait lieu dans les conditions où elle s'accomplit. - - - - -CONSTANTINE. - - -DU Chabet jusqu'à Sétif on croit traverser un pays en or. Les moissons -coupées haut et non fauchées ras comme en France, pilées par les pieds -des troupeaux, mêlant leur jaune clair de paille au rouge plus foncé du -sol, donnent juste à la terre la teinte chaude et riche des vieilles -dorures. - -Sétif est l'une des villes les plus laides qu'on puisse voir. - -Puis on traverse, jusqu'à Constantine, d'interminables plaines. Les -bouquets de verdure, de place en place, les font ressembler à une table -de sapin sur laquelle on aurait éparpillé des arbres de Nuremberg. - -Et voici Constantine, la cité phénomène, Constantine l'étrange, gardée, -comme par un serpent qui se roulerait à ses pieds, par le Roumel, le -fantastique Roumel, fleuve de poème qu'on croirait rêvé par Dante, -fleuve d'enfer coulant au fond d'un abîme rouge comme si les flammes -éternelles l'avaient brûlé. Il fait une île de sa ville, ce fleuve -jaloux et surprenant; il l'entoure d'un gouffre terrible et tortueux, -aux rocs éclatants et bizarres, aux murailles droites et dentelées. - -La cité, disent les Arabes, a l'air d'un bournous étendu. Ils -l'appellent Belad-el-Haoua, la cité de l'air, la cité du ravin, la -cité des passions. Elle domine des vallées admirables pleines de -ruines romaines, d'aqueducs aux arcades géantes, pleines aussi d'une -merveilleuse végétation. Elle est dominée par les hauteurs de Mansoura -et de Sidi-Meçid. - -Elle apparaît debout sur son roc, gardée par son fleuve, comme une -reine. Un vieux dicton la glorifie: «Bénissez, dit-il à ses habitants, -la mémoire de vos aïeux qui ont construit votre ville sur un roc. Les -corbeaux fientent ordinairement sur les gens, tandis que vous fientez -sur les corbeaux.» - -Les rues populeuses sont plus agitées que celles d'Alger, grouillantes -de vie, traversées sans cesse par les êtres les plus divers, par -des Arabes, des Kabyles, des Biskris, des Mzabis, des Nègres, des -Mauresques voilées, des spahis rouges, des turcos bleus, des kadis -graves, des officiers reluisants. Et les marchands poussent devant eux -des ânes, ces petits bourricots d'Afrique hauts comme des chiens, des -chevaux, des chameaux lents et majestueux. - -Salut aux Juives. Elles sont ici d'une beauté superbe, sévère et -charmante. Elles passent drapées plutôt qu'habillées, drapées en des -étoffes éclatantes, avec une incomparable science des effets, des -nuances, de ce qu'il faut pour les rendre belles. Elles vont, les bras -nus depuis l'épaule, des bras de statues qu'elles exposent hardiment au -soleil ainsi que leur calme visage aux lignes pures et droites. Et le -soleil semble impuissant à mordre cette chair polie. - -Mais la gaieté de Constantine, c'est le peuple mignon des petites -filles, des toutes petites. Attifées comme pour une fête costumée, -vêtues de robes traînantes de soie bleue ou rouge, portant sur la tête -de longs voiles d'or ou d'argent, les sourcils peints, allongés comme -un arc au-dessus des deux yeux, les ongles teints, les joues et le -front parfois tatoués d'une étoile, le regard hardi et déjà provocant, -attentives aux admirations, elles trottinent, donnant la main à quelque -grand Arabe, leur serviteur. - -On dirait quelque nation de conte de fées, une nation de petites -femmes galantes; car elles ont l'air femme, ces fillettes, femmes par -leur toilette, par leur coquetterie éveillée déjà, par les apprêts de -leur visage. Elles appellent de l'œil, comme les grandes; elles sont -charmantes, inquiétantes, et irritantes comme des monstres adorables. -On dirait un pensionnat de courtisanes de dix ans, de la graine d'amour -qui vient d'éclore. - -Mais nous voici devant le palais d'Hadj-Ahmed, un des plus complets -échantillons de l'architecture arabe, dit-on. Tous les voyageurs l'ont -célébré, l'ont comparé aux habitations des Mille et une Nuits. - -Il n'aurait rien de remarquable si les jardins intérieurs ne lui -donnaient un caractère oriental fort joli. Il faudrait un volume pour -raconter les férocités, les dilapidations, toutes les infamies de celui -qui l'a construit avec les matériaux précieux enlevés, arrachés aux -riches demeures de la ville et des environs. - -Le quartier arabe de Constantine tient une moitié de la cité. Les rues -en pente, plus emmêlées, plus étroites encore que celles d'Alger, vont -jusqu'au bord du gouffre, où coule l'oued Roumel. - -Huit ponts jadis traversaient ce précipice. Six de ces ponts sont en -ruines aujourd'hui. Un seul, d'origine romaine, nous donne encore une -idée de ce qu'il fut. Le Roumel, de place en place, disparaît sous -des arches colossales qu'il a creusées lui-même. Sur l'une d'elles, -fut bâti le pont. La voûte naturelle où passe le fleuve est élevée -de quarante et un mètres, son épaisseur est de dix-huit mètres; les -fondations de la construction romaine sont donc à _cinquante-neuf_ -mètres au-dessus de l'eau; et le pont avait lui-même deux étages, deux -rangées d'arches superposées sur l'arche géante de la nature. - -Aujourd'hui, un pont en fer, d'une seule arche, donne entrée dans -Constantine. - -Mais il faut partir, et gagner Bône, jolie ville blanche qui rappelle -celles des côtes de France sur la Méditerranée. - -Le _Kléber_ chauffe le long du quai. Il est six heures. Le soleil -s'enfonce, là-bas, derrière le désert, quand le paquebot se met en -marche. - -Et je reste jusqu'à la nuit sur le pont, les yeux tournés vers la terre -qui disparaît dans un nuage empourpré, dans l'apothéose du couchant, -dans une cendre d'or rose semée sur le grand manteau d'azur du ciel -tranquille. - - - _Au Soleil_ a paru, abrégé en quelques endroits, dans _la Revue - Bleue_ (Revue politique et littéraire) de décembre 1883 et janvier - 1884. - - Maupassant a repris et refondu dans ce livre d'assez nombreuses - chroniques parues dans _le Gaulois_ en 1881. - - - - -EN CORSE - -LA PATRIE DE COLOMBA. - - - Ajaccio, 24 septembre 1880. - -LE port de Marseille bruit, remue, palpite sous une pluie de soleil, et -le bassin de la Joliette, où des centaines de paquebots projettent sur -le ciel leur fumée noire et leur vapeur blanche, est plein de cris et -de mouvement pour les départs prochains. - -Marseille est la ville nécessaire sur cette côte aride, qu'on dirait -rongée par une lèpre. - -Des Arabes, des nègres, des Turcs, des Grecs, des Italiens, d'autres -encore, presque nus, drapés en des loques bizarres, mangeant des -nourritures sans nom, accroupis, couchés, vautrés sous la chaleur de ce -ciel brûlant, rebuts de toutes les races, marqués de tous les vices, -êtres errants sans famille, sans attaches au monde, sans lois, vivant -au hasard du jour dans ce port immense, prêts à toutes les besognes, -acceptant tous les salaires, grouillant sur le sol comme sur eux -grouille la vermine, font de cette ville une sorte de fumier humain où -fermente échouée là toute la pourriture de l'Orient. - -Mais un grand paquebot de la Compagnie transatlantique quitte lentement -son point d'attache en poussant des mugissements prolongés, car le -sifflet n'existe déjà plus; il est remplacé par une sorte de cri de -bête, une voix formidable qui sort du ventre fumant du monstre. Le -navire tout doucement passe au milieu de ses frères prêts à partir -aussi, et dont les flancs sont pleins de rumeurs; il quitte le port, et -tout à coup comme pris d'une ardeur, il s'élance, ouvre la mer, laisse -derrière lui un sillage immense, pendant que fuient les côtes et que -Marseille disparaît à l'horizon. - -La nuit vient; des gens souffrent, allongés en des lits étroits, et -leurs soupirs douloureux se mêlent au ronflement précipité de l'hélice, -qui secoue les cloisons, et au remous de l'eau fendue et rejetée -écumante par le poitrail du paquebot dont les yeux allumés, l'un vert -et l'autre rouge, regardent au loin, dans l'ombre. Puis l'horizon pâlit -vers l'Orient et, dans la clarté douteuse du jour levant, une tache -grise apparaît au loin sur l'eau. Elle grandit comme sortant des flots, -se découpe, festonne étrangement sur le bleu naissant du ciel; on -distingue enfin une suite de montagnes escarpées, sauvages, arides, aux -formes dures, aux arêtes aiguës, aux pointes élancées, c'est la Corse, -la terre de la vendetta, la patrie des Bonaparte. - -De petits îlots, portant des phares, apparaissent plus loin; ils -s'appellent les Sanguinaires et indiquent l'entrée du golfe d'Ajaccio. -Ce golfe profond se creuse au milieu de collines charmantes, couvertes -de bois d'oliviers que traversent parfois comme des ossements de granit -d'énormes rochers gris, plus hauts que les arbres. Puis, après un -détour, la ville toute blanche, assise au pied d'une montagne, avec -sa grâce méridionale, mire dans le bleu violent de la Méditerranée -ses maisons italiennes à toit plat. Le grand navire jette l'ancre -à deux cents mètres du quai, et le représentant de la Compagnie -transatlantique, M. Lanzi, met en garde les voyageurs contre la -rapacité des mariniers qui opèrent le débarquement. - -La ville, jolie et propre, semble écrasée déjà, malgré l'heure -matinale, sous l'ardent soleil du Midi. Les rues sont plantées de beaux -arbres; il y a dans l'air comme un sourire de bienvenue où des parfums -inconnus flottent, des aromes puissants, cette odeur sauvage de la -Corse, qui faisait s'attendrir encore le grand Napoléon mourant là-bas -sur son rocher de Sainte-Hélène. - -On reconnaît tout de suite qu'on est ici dans la patrie des Bonaparte. -Partout des statues du Premier Consul et de l'Empereur, des bustes, des -images, des inscriptions des noms de rues rappellent le souvenir de -cette race. - -Des paroles qu'on surprend sur les places publiques font dresser -l'oreille. Comment on cause encore politique ici? Les passions -s'allument? On croit sacrées ces choses qui maintenant ne nous -intéressent guère plus que des tours de cartes bien faits? Vraiment -la Corse est fort en retard; cependant, on dirait qu'un événement se -prépare. On rencontre plus de gens décorés que sur le boulevard des -Italiens, et les consommateurs du café Solférino lancent des regards -belliqueux aux consommateurs du café Roi-Jérôme. Ceux-ci ont l'air -prêts au combat; mais ils se lèvent comme un seul homme à l'approche -d'un monsieur, et tous le saluent avec respect. Il se retourne... On -dirait... c'est le comte de Benedetti! Puis voici MM. Pietri, Galloni -d'Istria, le comte Multedo, vingt autres noms non moins connus dans -l'armée bonapartiste. - -Que se passe-t-il? La Corse prépare-t-elle une descente à Marseille? - -Mais les habitués du café Solférino se lèvent à leur tour, agitent -leurs chapeaux devant deux personnages qui passent et crient comme un -seul homme «Vive la République!» Quels sont donc ces messieurs? Je -m'approche et je reconnais le comte Horace de Choiseul (à tout seigneur -tout honneur!) et le duc de Choiseul-Praslin. Comment le député de -Melun se trouve-t-il en ce pays? Je retourne au café Roi-Jérôme et -j'interroge un consommateur, qui me répond avec finesse que «faute -d'anguille de Melun, on mangerait bien un merle de Corse». M. le comte -Horace de Choiseul est membre du Conseil général et la session va -s'ouvrir. - -Donc, sur cette terre de Corse où le souvenir de Napoléon est encore -si chaud et si vivant, une lutte peut-être définitive va s'engager -entre l'idée républicaine et l'idée monarchique. Les champions de -l'Empire sont de vieux combattants tous connus, les Benedetti, les -Pietri, les Gavini, les Franchini. Les champions de la République -portent aussi des noms célèbres dans le pays, et ils ont à leur tête le -maire d'Ajaccio, M. Peraldi, fort aimé et qu'on dit fort capable. - -Bien que la politique me soit tout à fait étrangère, ce combat est trop -intéressant pour n'y point assister, et j'entre à la préfecture avec le -flot montant des conseillers généraux. Un homme charmant, M. Folacci, -représentant un des plus beaux cantons de Corse, Bastelica, me fait -ouvrir le sanctuaire. - -Ils sont là cinquante-huit, occupant deux longues tables couvertes de -tapis verts. Des crânes luisent comme lorsqu'on regarde de haut la -Chambre des députés. Vingt-huit sont assis à droite, trente à gauche. -Les républicains vont être victorieux. - -Un personnage galonné, qui représente le gouvernement avec un air -arrogant, est assis à la droite du président d'âge, M. le docteur -Gaudin. - ---Introduisez le public! - -Le public entre par une porte réservée. Mystère! - -M. de Pitti-Ferrandi, agrégé, professeur de droit, se lève et demande -la parole pour réclamer l'expulsion de M. Emmanuel Arène. - -Qui n'a pas vu une de ces séances de la Chambre, une de ces séances -orageuses où les députés gesticulent comme des fous et jurent comme des -charretiers, une de ces séances qui vous emplissent de colère et de -mépris pour la politique et pour tous ceux qui la pratiquent? - -Eh bien, la première séance du Conseil général a failli prendre cette -allure, mais MM. les représentants de la Corse sont gens de meilleur -monde apparemment, car ils se sont arrêtés sur la pente. - -Tous étaient debout, tous parlaient en même temps; de petites voix -grêles montaient; des voix de taureau beuglaient des discours dont -pas un mot n'était entendu. Qui avait raison?... Qui avait tort?... -Le gouvernement déclara péremptoirement que, toute discussion sur ce -sujet étant illégale, il se verrait obligé de quitter la salle si -l'on passait outre. Cependant le Conseil général ayant décidé, sur -la proposition de la gauche, de voter sur la discussion, le susdit -gouvernement, espérant sans doute une victoire pour les siens, assista -au vote aussi illégal apparemment que la discussion qui devait suivre; -puis, comme la droite était victorieuse, il se retira, se voyant battu, -et toute la gauche le suivit... - -Quand donc fera-t-on de la politique de bonne foi au lieu de faire -uniquement de la politique de parti? Jamais, sans doute, car le seul -mot «politique» semble être devenu le synonyme de «mauvaise foi -arbitraire, perfidie, ruse et délation». - -Cependant la ville d'Ajaccio, si jolie au bord de son golfe bleu, -entourée d'oliviers, d'eucalyptus, de figuiers et d'orangers, attend -les travaux indispensables qui feront d'elle la plus charmante station -d'hiver de toute la Méditerranée. - -Il y faut organiser des plaisirs qui attirent les continentaux, étudier -les projets, voter les fonds, et les habitants inquiets regardent -depuis huit jours déjà si la seconde moitié du Conseil général consent -à remonter dans la salle où l'attend la première moitié en nombre -insuffisant pour délibérer. - -Mais les grands sommets montrent au-dessus des collines leurs pointes -de granit rose ou gris; l'odeur du maquis vient chaque soir, chassée -par le vent des montagnes; il y a là-bas des défilés, des torrents, des -pics, plus beaux à voir que des crânes d'hommes politiques, et je pense -tout à coup à un aimable prédicateur, le P. Didon, que je rencontrai -l'an dernier dans la maison du pauvre Flaubert. - -Si j'allais voir le P. Didon? - - - _La Patrie de Colomba_ a paru dans _le Gaulois_ du 27 septembre 1880. - - - - -LE MONASTÈRE DE CORBARA. - -UNE VISITE AU P. DIDON. - - -LES Alpes ont plus de grandeur que les montagnes de la Corse; leurs -sommets toujours blancs, leurs passages presque impraticables, leurs -abîmes effrayants où l'on entend, sans les voir, rouler des torrents, -en font une sorte de domaine du terrible et de l'Escarpé. Les montagnes -de Corse, moins hautes, ont un caractère tout différent. - -Elles sont plus familières, faciles d'accès, et, même dans leurs -parties les plus sauvages, n'ont point cet aspect de désolation -sinistre qu'on trouve partout dans les Alpes. Puis, sur elles flambe -sans cesse un éclatant soleil. La lumière ruisselle comme de l'eau le -long de leurs flancs, tantôt vêtus d'arbres immenses, qui de loin -semblent une mousse, tantôt sont nus, montrant au ciel leur corps de -granit. - -Même sous l'abri des forêts de châtaigniers, des flèches de lumière -aiguë percent le feuillage, vous brûlent la peau, rendent l'ombre -chaude et toujours gaie. - -Pour aller d'Ajaccio au monastère de Corbara, on peut suivre deux -chemins, l'un à travers les montagnes et l'autre au bord de la mer. - -Le premier serpente sans fin à mi-côte au milieu d'impénétrables -maquis, longe des précipices où l'on ne tombe jamais, domine des -fleuves presque sans eau à cette saison, traverse des villages de cinq -maisons accrochés comme des nids aux saillies du roc, passe devant des -sources minces, où boivent les voyageurs éreintés, et devant des croix -nombreuses annonçant qu'en cet endroit un homme est mort: et c'est une -balle qui les a tués presque toujours, ces pauvres diables couchés au -bord de la route. - -Voulant aller à Corbara serrer la main du P. Didon, j'ai choisi, -pour m'y rendre, le chemin des montagnes. Là, point d'hôtels, point -d'auberges, pas même de cafés, où l'on peut à la rigueur coucher. On -demande l'hospitalité, comme autrefois, et la maison des Corses est -toujours ouverte aux étrangers. - -Arrivé dans un adorable village, Létia, d'où l'on aperçoit un -magnifique horizon de sommets et de vallées, je ne pouvais plus même -partir, retenu sans fin par les instances des familles Paoli et -Arrighi, qui organisaient chaque jour parties de chasse ou excursions -pour me faire rester plus longtemps. - -Après avoir traversé les immenses forêts d'Aïtone et de Valdoniello, le -val du Niolo, la plus belle chose que j'aie vue au monde après le mont -Saint-Michel et une partie de la Balagne, le pays des oliviers, j'ai -retrouvé la mer auprès de Corbara. - -Le paysage est grandiose et mélancolique. Une plage immense s'étend -en demi-cercle, fermée à gauche par un petit port presque abandonné -des habitants (car la fièvre ici dépeuple toutes les plaines), et -terminée à droite par un village en amphithéâtre, Corbara, élevé sur un -promontoire. - -Le chemin qui me conduit au monastère est à mi-côte et passe au pied -d'un mont élevé que couronne un paquet de maisons jetées dans le ciel -bleu si haut qu'on pense avec tristesse à l'essoufflement des habitants -contraints de remonter chez eux. Ce hameau s'appelle Sancto-Antonino. -On découvre, à droite de la route, une petite église du treizième -siècle, de style pur, chose rare en ce pays sans monuments et sans -aucun art national. Cet édifice a été élevé par les Pisans, me dit-on. -Plus loin, dans un repli de montagne, au pied d'un pic élancé en forme -de pain de sucre, un grand bâtiment gris et blanc domine l'horizon, -les campagnes inclinées, la plaine, la mer: c'est le Couvent des -Dominicains. - -Un frère italien m'introduit, ne comprend pas ce que je lui dis, et me -parle inutilement. Je tire ma carte où j'écris: «Pour le R. P. Didon», -et je la lui donne. Il part alors, après m'avoir indiqué une porte de -la maison. C'est le parloir, et j'attends. - -La première fois que je vis le P. Didon, c'était chez Gustave Flaubert. - -J'avais passé la journée avec l'immortel écrivain et, devant dîner chez -lui, nous entrâmes ensemble vers sept heures dans le salon de sa nièce. -Un prêtre, vêtu de blanc, avec une tête intelligente, de grands yeux -bruns où passait une flamme, des gestes lents, une voix douce et bien -timbrée, causait assis sur un canapé. J'appris son nom quand on nous -présenta l'un à l'autre et je me rappelle qu'il resta encore quelque -temps parlant avec facilité des choses mondaines, possédant Paris comme -nous, admirant violemment Balzac et connaissant parfaitement Zola, dont -l'_Assommoir_ faisait un bruit retentissant. - -J'ai revu, plusieurs fois depuis, l'orateur préféré des belles dames -élégantes, et toujours je l'ai trouvé fort aimable, homme d'esprit -largement ouvert et de manières simples, malgré ses succès d'éloquence. - -Je songeais à notre dernière entrevue à Paris, le lendemain d'une de -ses conférences les plus remarquées, quand un bruit de pas me fit -tourner la tête. Le P. Didon était debout dans l'embrasure de la porte. - -Il ne me parut point changé; un peu engraissé peut-être par la vie -tranquille du cloître; il a toujours cet œil lumineux d'apôtre et de -«convertisseur» qui sert à l'orateur presque autant que le geste, et -le même sourire calme plisse un peu la joue autour de sa bouche qui -s'ouvre largement à chaque parole. Il attendait ma visite, annoncée par -son ami, M. Nobili-Savelli, conseiller général revenu d'Ajaccio. - -Alors nous avons parlé de Paris, et le même amour pour cette admirable -ville nous retint longtemps en face l'un de l'autre. - -Il m'interrogeait, demandant des nouvelles, s'intéressant à tout, -repris par le «souvenir» comme on est ressaisi par une fièvre mal -guérie. - -A mon tour, je l'interrogeai sur lui-même; il se leva, et tout en -gravissant la montagne qui domine le monastère, il me raconta sa vie. - ---En entrant ici, me dit-il, j'ai eu l'impression d'être mort, car -n'est-ce pas mourir que renoncer brusquement à tout ce qui emplissait -votre existence? Puis j'ai reconnu que l'homme a l'esprit souple et -vivace; je me suis peu à peu accoutumé aux lieux, aux choses, à cette -vie nouvelle; et je n'ai plus même le désir de m'en aller, car j'ai -entrepris des travaux très longs. - -Il s'arrêta regardant l'horizon immense, la Méditerranée si bleue qui -luisait sous le soleil, et, à sa droite, la montagne haute et pointue -dont le sommet porte une grande croix noire. - ---Je suis un montagnard, dit-il, et ce pays sauvage ne me fait point -peur. J'étudie sans cesse, d'ailleurs, et les quinze ou seize heures de -vie éveillée, que j'ai chaque jour, ne me semblent pas même longues. - -Il se remit à marcher et, comme je le pressais fort, il convint en -souriant qu'on travaille à Paris mieux que partout ailleurs, au milieu -de cette furieuse excitation cérébrale, de ces luttes constantes, de -l'émulation acharnée qui vous exalte. - ---N'avez-vous jamais, lui demandai-je, de violents désirs de retourner -là-bas? - ---Non, dit-il, moi je ne vis que par mes idées, que par ma foi. Je ne -compte pas ma personne, je ne suis rien qu'un levier. J'ai une foi -ardente, et mon seul désir est de la communiquer, de la verser en -d'autres. - -Mais comme je lui parlais d'un évêché que, suivant certains journaux, -on lui aurait offert, il se mit franchement à rire. - ---Cette nouvelle est une folie, dit-il; ce n'est pas ici qu'on -m'offrirait un évêché. - -Puis, redevenant grave: - ---D'ailleurs, je ne suis qu'un apôtre et je ne changerais pas la -chaire de saint Paul contre le plus grand évêché du monde. Je voulus -savoir s'il pensait rester longtemps encore dans cette retraite; il -l'ignorait, indifférent d'ailleurs à l'avenir, pris tout entier par ses -croyances idéales, élargissant ses études, voyant le monde de plus loin -et le jugeant de plus haut dans un ardent amour de la vérité et une -grande haine pour toute hypocrisie; puis il ajouta: - ---Je partirai sans doute plus tôt que nous le croyons tous les deux, -car nous allons assurément être chassés avant peu de jours. - -Et c'est ainsi que j'appris la chute du Ministère Freycinet. - -Le soir venait; le soleil, plus rouge, s'abaissait vers la mer d'un -bleu plus sombre. Toute une vallée à gauche était remplie par l'ombre -d'un mont; les grillons sonores des pays chauds commençaient à jeter -leur cri. Le P. Didon, depuis quelques instants, levait les yeux vers -la haute montagne surmontée d'une croix. - ---Voulez-vous venir avec moi là-haut, dit-il. - -Je le remerciai, car il me fallait gagner Calvi; mais je lui demandai: - ---Est-ce que vous allez grimper là? - -Il me répondit: - ---J'y vais souvent quand le soir approche et je reste jusqu'à la nuit, -perdu dans la contemplation de la mer, presque sans idée, admirant par -la sensation plutôt que par la pensée. - -Il se tut une seconde, puis il ajouta: - ---De là-haut je vois les côtes de France. - -Je le quittais, quand il m'offrit de visiter sa cellule. Elle est -spacieuse et toute blanche, avec une fenêtre ouverte vers la mer; sur -sa table des papiers sont épars, pleins d'écriture. Puis je m'en allai. - -Longtemps après, quand j'eus gagné dans la plaine la route qui serpente -au bord des flots, je me retournai pour jeter un dernier regard au -monastère et, levant les yeux plus haut, vers le pic élancé dans -l'espace, j'aperçus au pied de la croix, devenue presque invisible, un -point blanc immobile détaché sur le bleu du ciel: c'était la longue -robe du P. Didon regardant la mer et les côtes de France. - -Alors, une tristesse me vint en songeant à cet homme sincère et -droit, ardent dans ses croyances, franc et sans hypocrisie, défendant -passionnément sa cause parce qu'il la croit juste et qu'il espère en -l'Église; envoyé là, sur ce rocher, pour n'avoir point pris sa part de -tartuferie courante. - -Quant à moi, si je deviens vieux, mon Révérend Père, et si je me fais -alors ermite, ce dont je doute, c'est sur votre montagne que j'irai -prier. - -Mais le P. Didon n'était pas le seul moine que je devais voir en -ce voyage, car le lendemain, à la nuit tombante, j'ai traversé les -calanches de Piana. - -Je m'arrêtai d'abord stupéfait devant ces étonnants rochers de granit -rose, hauts de quatre cents mètres, étranges, torturés, courbés, rongés -par le temps, sanglants sous les derniers feux du crépuscule et prenant -toutes les formes comme un peuple fantastique de contes féeriques, -pétrifié par quelque pouvoir surnaturel. - -J'aperçus alternativement deux moines debout, d'une taille gigantesque: -un évêque assis, crosse en main, mitre en tête; de prodigieuses -figures, un lion accroupi au bord de la route, une femme allaitant son -enfant et une tête de diable immense, cornue, grimaçante, gardienne -sans doute de cette foule emprisonnée en des corps de pierre. - -Après le «Niolo» dont tout le monde, sans doute, n'admirera pas la -saisissante et aride solitude, les calanches de Piana sont une des -merveilles de la Corse; on peut dire, je crois, une des merveilles du -monde. Mais qui donc les connaîtrait? aucune voiture n'y conduit, aucun -service n'est organisé sur cette côte encore sauvage, dont la route -cependant est plus belle, à mon avis, que la «Corniche» tant célèbre. - - - _Le Monastère de Corbara_ a paru dans _le Gaulois_ du 5 octobre 1880. - - - - -LES BANDITS CORSES. - - -LE col que j'avais à traverser formait de loin une sorte d'entonnoir -entre deux sommets de granit escarpés et nus. Les flancs de la montagne -étaient couverts de maquis dont l'odeur violente me troublait la tête, -et le soleil, encore invisible, se levant derrière les monts, jetait -une teinte rose et comme poudreuse sur les cimes, où sa flamme semblait -éclaboussée, rejaillissait dans l'espace en longues gerbes lumineuses. - -Comme nous devions marcher, ce jour-là, quinze ou seize heures, -mon guide nous avait fait admettre dans une sorte de caravane de -montagnards qui suivaient la même route, et nous allions à la file, -d'un pas rapide, sans dire un mot, grimpant l'étroit sentier noyé dans -les maquis. - -Deux mulets venaient les derniers, portant les provisions et -les paquets. Les Corses, le fusil sur l'épaule, l'allure leste, -s'arrêtaient, selon leur usage, à toutes les sources pour boire -quelques gorgées d'eau, puis repartaient. Mais, en approchant du -sommet, leur marche peu à peu se ralentit, des conversations avaient -lieu à voix basse, dans leur idiome incompréhensible pour moi. -Cependant à plusieurs reprises le mot «gendarme» me frappa. Enfin, l'on -s'arrêta et un grand garçon brun disparut dans le fourré. Au bout d'un -quart d'heure, il revint; on repartit tout doucement pour s'arrêter -encore deux cents mètres plus loin, et un autre homme plongea sous les -branches. Fort intrigué j'interrogeai mon guide. Il me répondit qu'on -attendait un «ami». - -Comme il ne venait pas cet «ami» on se remit à marcher, dès que l'homme -envoyé à sa rencontre eut reparu. Puis tout à coup, ainsi qu'un diable -jaillissant d'une boîte, un petit être noir et trapu surgit au milieu -de nous, sortant du maquis par un énorme bond. Il avait comme tous -les Corses son fusil chargé sur l'épaule, et il me regarda d'un air -soupçonneux. Il était laid, noueux comme un tronc d'olivier, très sale -naturellement et ses yeux, aux paupières sanguinolentes, louchaient un -peu. Il fut entouré, fêté, interrogé, chacun semblait l'aimer comme -un frère et le vénérer comme un saint. Puis, lorsque les expansions -furent passées, on se remit en route d'un pas très allongé, et l'un -des montagnards marchait devant nous, à cent mètres environ, comme un -éclaireur. - -Je commençais à comprendre, ayant depuis un mois les oreilles toutes -pleines d'histoires de bandits. - -A mesure qu'on approchait du col, une sorte d'appréhension semblait -gagner tout le monde. Enfin, on y parvint. Deux grands vautours -tournoyaient sur nos têtes. Au loin, derrière nous, la mer apparaissait -vaguement, encore obscurcie par des brumes et, devant nous, une -interminable vallée s'allongeait, sans une maison, sans un champ -cultivé, pleine de maquis et de chênes verts. Une gaieté semblait venue -sur les figures, et l'on commença la descente... Puis, au bout d'une -heure environ, le mystérieux personnage qui s'était joint à nous d'une -façon si inattendue, nous fit des adieux empressés, serra toutes les -mains, même les miennes, et sauta de nouveau dans le maquis. - -Quand il fut parti, j'interrogeai mon guide, qui me répondit simplement: - ---Il n'aime pas les gendarmes. - -Alors, je lui demandai des détails sur les bandits corses qui tiennent -en ce moment la montagne. J'appris d'abord que le col où nous venions -de passer servait souvent de souricière aux gendarmes pour pincer les -«hors la loi» qui veulent gagner le territoire de Sartène, refuge -habituel des brigands. - -Ils sont en ce moment deux cent quarante environ qui narguent les -gendarmes, la magistrature et le préfet. Ce ne sont point, d'ailleurs, -des malfaiteurs, car jamais ils ne voleraient les voyageurs. Un fait -de cette nature les exposerait peut-être même à être jugés, condamnés -à mort et exécutés par leurs semblables, gens d'honneur s'il en fut. -C'est en effet un sentiment exagéré de l'honneur qui a poussé presque -toujours ces pauvres diables dans la montagne. Quand une femme a trompé -son mari, quand une fille est soupçonnée d'une faute, quand on a une -querelle de jeu avec son meilleur ami, et pour mille autres causes -aussi légères sur lesquelles les civilisés passent assez facilement -l'éponge, on égorge ici la femme, la fille, l'amant, l'ami, les pères, -les frères, les parents, toute la race; puis, sa besogne accomplie, on -s'en va tranquillement dans le maquis, où le pays--qui vous estime en -raison du nombre d'hommes occis, vous donne les moyens de vivre, où la -gendarmerie vous poursuit inutilement, et se fait massacrer souvent, -à la grande joie des paysans montagnards, car tout Corse, pouvant au -premier matin devenir bandit, hait instinctivement le gendarme. - -A côté de ces malheureux que leur tempérament violent a poussés à -commettre un meurtre, et qui vivent au hasard du jour, couchant sous le -ciel, traqués sans cesse, il y a en Corse des bandits heureux, riches, -vivant en paix sur leurs terres au milieu des paysans, leurs sujets; ce -sont les frères Bellacoscia. L'histoire de leur famille est étrange. - -Le père Bellacoscia (Belle-Cuisse) possédait une femme stérile et, -sur l'exemple des patriarches, il la répudia, prit une jeune fille -d'une maison voisine et l'emmena sur les hauteurs où paissaient ses -troupeaux. D'elle, il eut plusieurs enfants et, entre autres, les deux -frères Antoine et Jacques, dont je parlerai tout à l'heure. Mais sa -femme avait une sœur qui faisait souvent dans la maison Bellacoscia -des visites de voisinage. L'époux galant, trop galant, la reconduisait. -Il en eut un fils, avoua tout à la première, garda la seconde et lui -bâtit une demeure séparée pour éviter les scènes de famille. Or, une -troisième sœur, à son tour, se mit à fréquenter les deux ménages, -et un nouvel accident se produisit. Le pauvre père n'avait qu'une -ressource: construire une troisième maison; ce qu'il fit, et tout le -monde vécut en paix. Il eut en tout une trentaine de descendants qui, -à leur tour, en ont produit plusieurs centaines. Cette tribu habite en -partie le village de Bocognano et les lieux environnants. - -Deux des fils, Antoine et Jacques, gagnèrent de bonne heure le maquis -pour des causes assez «futiles». Le premier refusait de servir comme -militaire, le second avait enlevé une jeune fille que désirait un de -ses frères. - -A partir de leur disparition, ils ont dominé le pays en maîtres -incontestés. - -On évalue à trois cent mille francs environ la somme qu'ils ont coûtée -au gouvernement en expéditions dirigées contre eux. Pendant des -années on les a poursuivis sans cesse, toujours en vain. Des colonnes -entières de carabiniers... non, de gendarmes, partaient, officiers en -tête, battaient la région, occupaient les villages, cernaient des monts -où l'on était sûr de les prendre, et, pendant ce temps, les frères -Bellacoscia, assis tranquillement sur un pic voisin, suivaient avec -intérêt les opérations de la troupe. Puis, fatigués de ce spectacle, -ils redescendaient avec sécurité dans la plaine au-devant du convoi -qui apportait des vivres aux gendarmes, s'emparaient des mulets -chargés et, pour calmer la conscience inquiète des conducteurs, leur -remettaient une réquisition en règle, signée Bellacoscia, à l'adresse -de l'intendant militaire. - -Vingt fois ils ont failli être pris, vingt fois ils ont échappé à -toutes les attaques grâce à leur courage, à leur sang-froid, à leurs -ruses et à la complicité de toute la contrée, pleine de leurs parents. - -Un jour, par exemple, le plus jeune, Jacques, avait été trahi. Il -devait, à une heure donnée, venir mesurer du bois qu'il avait fait -couper, et les gendarmes embusqués à vingt pas de là l'attendaient. - -On l'aperçut dans la vallée, suivant le sentier avec lenteur, les mains -derrière le dos, et aussitôt, sans attendre qu'il s'approchât, une -fusillade terrible éclata, mais si loin qu'il en prit le bruit pour des -claquements de fouet. Il chercha le charretier et découvrit un baudrier -jaune; alors sautant derrière un tronc de châtaignier il examina la -situation. Tout se taisait maintenant. - -Inquiet, il croyait à une ruse quelconque quand il aperçut, dans une -éclaircie de la forêt, le détachement de gendarmerie qui retournait -tranquillement à la caserne, marchant au pas, l'arme à l'épaule, après -avoir tiré ses cartouches. - -Il alla mesurer son bois. - -Les deux frères sont riches, achètent des terres, grâce à des -prête-noms, exploitent des forêts, même celles de l'État, dit-on. - -Tout bétail qui s'égare sur leurs domaines leur appartient, et bien -hardi qui le réclamerait. - -Ils rendent des services à beaucoup de gens; ces services naturellement -sont payés fort cher. - -Leur vengeance est prompte et capitale. - -Mais ils sont toujours d'une courtoisie parfaite avec les étrangers. - -Ceux-ci vont souvent leur rendre visite. Les Bellacoscia se prêtent -volontiers à ces rencontres. - -Antoine, l'aîné, est d'assez grande taille, brun, avec les cheveux -grisonnants; il porte toute sa barbe, a l'air d'un bonhomme, d'abord -«sympathique». Le plus jeune, Jacques, est blond, plus petit que son -frère; son œil perçant révèle une vive intelligence et son habileté, -en effet, est remarquable. C'est le plus actif des deux; c'est aussi le -plus redouté. - -Il y a quelques années, une jeune fille, une Parisienne, voulut le voir -et partit avec un parent. - -On s'aborda dans un ravin profond, en plein maquis, en plein mystère, -et la Parisienne, avec cette facilité d'enthousiasme bête qui rend le -mariage si dangereux, raffola tout de suite du bandit. Songez donc! -un garçon qui couche à la belle étoile, ne se déshabille jamais, tue -les hommes à la douzaine, vit hors la loi et fait des pieds de nez -aux carabines gouvernementales. On déjeuna ensemble, puis on partit -à travers des rochers inaccessibles. Le parent geignait, soufflait, -tremblait. La jeune fille, au bras du bandit, sautait les gouffres, -était ravie, transportée. Quel rêve! avoir un vrai bandit pour soi -toute seule, un jour entier, de l'aurore au soir. Il lui racontait des -histoires d'amour, des histoires corses, où le stylet joue toujours un -rôle; il lui parlait d'une institutrice qui l'avait aimé; et l'amadou -que les femmes souvent ont à la place de cervelle s'enflamma si bien -qu'à la nuit elle ne voulait plus quitter son bandit, et prétendait le -ramener, pour souper, dans la maison du village où les lits étaient -préparés. - -Il fallut de longs pourparlers pour décider la séparation et l'on se -quitta, paraît-il, avec une grande tristesse de part et d'autre. - -M. Haussmann a vu Jacques Bellacoscia d'une assez singulière façon. -Il allait en voiture à Bocognano, quand une femme, se présentant à la -portière, lui annonça que le bandit désirait vivement lui parler. M. -Haussmann hésitait à accorder un entretien à un homme si compromettant, -quand une idée lui traversa l'esprit. - ---Je n'ai pas d'armes, dit-il; par conséquent si l'on m'arrête je ne -pourrai me défendre et je compte, à telle heure, passer par telle route. - -A l'heure dite, un homme sautait à la tête des chevaux; la portière -s'ouvrit; il entra chapeau bas dans la voiture et causa longtemps avec -le rebâtisseur de Paris à qui il demanda de lui faire obtenir sa grâce. - -Un fait entre mille indiquera bien quelle est la vengeance de ces -rôdeurs corses. - -Un homme, un berger, avait vendu un des bandits et il gravissait la -montagne au milieu des gendarmes qu'il allait poster pour leur livrer -leur proie. Un coup de feu soudain part du maquis, et le berger, la -tête fracassée, tombe dans les bras des gendarmes stupéfaits qui -battirent en vain les environs et furent réduits à rapporter à la ville -le cadavre de leur guide. Ces braves Bellacoscia, par exemple, manquent -du goût littéraire le plus simple, et leurs lettres de menace, toujours -datées du «Palais Vert» et tracées à l'encre rouge, sont écrites en -style poétique de Peaux-Rouges de l'effet le plus étonnant: «Partout -où la lumière du ciel te frappera, disent-ils, nos balles aussi -t'atteindront.» - -Ils habitent un ravin profond, inaccessible, effroyable à voir, dans -les environs du village presque peuplé par leur famille. Comme les -bonnes mœurs sont chez eux héréditaires, Jacques enleva, il y a -quelques années, la femme de son frère Antoine et la garda. Il a, plus -tard, accouplé son fils, un enfant, avec une fillette mineure aussi et -sortant du couvent; puis, l'âge venu, les a mariés. - -Beaucoup de Corses les connaissent et sont leurs amis, soit par -crainte, soit par un sentiment instinctif de révolte contre le -gouvernement. - -Beaucoup d'étrangers les ont vus, mais se gardent bien de l'avouer, -car l'autorité qui ne parvient point à les prendre ne tarderait pas à -mettre la main sur le pauvre homme assez naïf pour confesser qu'il a eu -des relations avec des bandits dont la tête est mise à prix. - - - _Les Bandits corses_ ont paru dans _le Gaulois_ du 12 octobre 1880. - - - - -UNE PAGE D'HISTOIRE INÉDITE. - - -TOUT le monde connaît la célèbre phrase de Pascal sur le grain de -sable qui changea les destinées de l'univers en arrêtant la fortune -de Cromwell. Ainsi, dans ce grand hasard des événements qui gouverne -les hommes et le monde, un fait bien petit, le geste désespéré -d'une femme, décida le sort de l'Europe en sauvant la vie du jeune -Napoléon Bonaparte, celui qui fut le grand Napoléon. C'est une page -d'histoire inconnue (car tout ce qui touche à l'existence de cet être -extraordinaire est de l'histoire), un vrai drame corse, qui faillit -devenir fatal au jeune officier, alors en congé dans sa patrie. - -Le récit qui suit est de point en point authentique. Je l'ai écrit -presque sous la dictée sans y rien changer, sans en rien omettre, sans -essayer de le rendre plus «littéraire» ou plus dramatique, ne laissant -que les faits tout seuls, tout nus, tout simples, avec tous les noms, -tous les mouvements des personnages et les paroles qu'ils prononcèrent. - -Une narration plus composée plairait peut-être davantage, mais ceci est -de l'histoire, et on ne touche pas à l'histoire. Je tiens ces détails -directement du seul homme qui a pu les puiser aux sources, et dont le -témoignage a dirigé l'enquête ouverte sur ces mêmes faits vers 1853, -dans le but d'assurer l'exécution de legs stipulés par l'Empereur -expirant à Sainte-Hélène. - -Trois jours avant sa mort, en effet, Napoléon ajouta à son testament un -codicille qui contenait les dispositions suivantes: - -«Je lègue, écrivait-il, 20,000 francs à l'habitant de Bocognano qui m'a -tiré des mains des brigands qui voulurent m'assassiner; - -10,000 francs à M. Vizzavona, le seul de cette famille qui fût de mon -parti; - -100,000 francs à M. Jérôme Lévy; - -100,000 francs à M. Costa de Bastelica; - -20,000 francs à l'abbé Reccho». - -C'est qu'un vieux souvenir de sa jeunesse s'était, en ces derniers -moments, emparé de son esprit; après tant d'années et tant d'aventures -prodigieuses, l'impression que lui avait laissée une des premières -secousses de sa vie demeurait encore assez forte pour le poursuivre, -même aux heures d'agonie, et voici cette lointaine vision qui -l'obsédait, quand il se résolut à laisser ces dons suprêmes au partisan -dévoué dont le nom échappait à sa mémoire affaiblie, et aux amis qui -lui avaient apporté leur aide en des circonstances terribles. - -Louis XVI venait de mourir. La Corse était alors gouvernée par le -général Paoli, homme énergique et violent, royaliste dévoué, qui -haïssait la Révolution, tandis que Napoléon Bonaparte, jeune officier -d'artillerie alors en congé à Ajaccio, employait son influence et celle -de sa famille en faveur des idées nouvelles. - -Les cafés n'existaient point en ce pays toujours sauvage, et Napoléon -réunissait le soir ses partisans dans une chambre où ils causaient, -formaient des projets, prenaient des mesures, prévoyaient l'avenir, -tout en buvant du vin et en mangeant des figues. - -Une animosité déjà existait entre le jeune Bonaparte et le général -Paoli. Voici comment elle était née. Paoli, ayant reçu l'ordre de -conquérir l'île de la Madeleine, confia cette mission au colonel Cesari -en lui recommandant, dit-on, de faire échouer l'entreprise. Napoléon, -nommé lieutenant-colonel de la garde nationale dans le régiment que -commandait le colonel Quenza, prit part à cette expédition et s'éleva -violemment ensuite contre la manière dont elle avait été conduite, -accusant ouvertement les chefs de l'avoir perdue à dessein. - -Ce fut peu de temps après que des commissaires de la République, parmi -lesquels se trouvait Saliceti, furent envoyés à Bastia. Napoléon, -apprenant leur arrivée, les voulut rejoindre, et, pour entreprendre ce -voyage, il fit venir de Bocognano son homme de confiance, un de ses -partisans les plus fidèles, Santo-Bonelli, dit Riccio, qui devait lui -servir de guide. - -Tous deux partirent à cheval, se dirigeant vers Corte où se tenait le -général Paoli, que Bonaparte voulait voir en passant; car, ignorant -alors la participation de son chef au complot tramé contre la France, -il le défendait même contre les soupçons chuchotés; et l'hostilité -grandie entre eux, bien que vive déjà, n'avait point éclaté. - -Le jeune Napoléon descendit de cheval dans la cour de la maison -habitée par Paoli, et confiant sa monture à Santo-Riccio, il voulut -tout de suite se rendre auprès du général. Mais, comme il gravissait -l'escalier, une personne qu'il aborda lui apprit qu'en ce moment même -avait lieu une sorte de conseil formé des principaux chefs corses, tous -ennemis des idées républicaines. Lui, inquiet, cherchait à savoir, -quand un des conspirateurs sortit de la réunion. - -Alors, marchant à sa rencontre, Bonaparte lui demanda: «Eh bien?» -L'autre, le croyant un allié, répondit: «C'est fait! Nous allons -proclamer l'indépendance et nous séparer de la France, avec le secours -de l'Angleterre.» - -Indigné, Napoléon s'emporta et, frappant du pied, il criait: «C'est -une trahison, c'est une infamie!» quand des hommes parurent, attirés -par le bruit. C'étaient justement des parents éloignés de la -famille Bonaparte. Eux, comprenant le danger où se jetait le jeune -officier, car Paoli était homme à s'en débarrasser à tout jamais et -sur-le-champ, l'entourèrent, le firent descendre par force et remonter -à cheval. - -Il partit aussitôt, retournant vers Ajaccio, toujours accompagné -de Santo-Riccio. Ils arrivèrent, à la nuit tombante, au hameau de -Arca-de-Vivario, et couchèrent chez le curé Arrighi, parent de -Napoléon, qui le mit au courant des événements et lui demanda conseil, -car c'était un homme d'esprit droit et de grand jugement, estimé dans -toute la Corse. - -S'étant remis en route le lendemain dès l'aurore, ils marchèrent tout -le jour et parvinrent le soir, à l'entrée du village de Bocognano. Là, -Napoléon se sépara de son guide, en lui recommandant de venir au matin -le chercher avec les chevaux à la jonction des deux routes, et il gagna -le hameau de Pagiola pour demander l'hospitalité à Félix Tusoli, son -partisan et son parent, dont la maison se trouvait un peu éloignée. - -Cependant le général Paoli avait appris la visite du jeune Bonaparte, -ainsi que ses paroles violentes après la découverte du complot, et il -chargea Mario Peraldi de se mettre à sa poursuite et de l'empêcher, -coûte que coûte, de gagner Ajaccio ou Bastia. - -Mario Peraldi parvint à Bocognano quelques heures avant Bonaparte, et -se rendit chez les Morelli, famille puissante, partisans du général. -Ils apprirent bientôt que le jeune officier était arrivé dans le -village et qu'il passerait la nuit dans la maison de Tusoli; alors le -chef des Morelli, homme énergique et redoutable, instruit des ordres de -Paoli, promit à son envoyé que Napoléon n'échapperait pas. - -Dès le jour il avait posté son monde, occupé toutes les routes, toutes -les issues. Bonaparte, accompagné de son hôte, sortit pour rejoindre -Santo-Riccio; mais Tusoli, un peu malade, la tête enveloppée d'un -mouchoir, le quitta presque immédiatement. - -Aussitôt que le jeune officier fut seul, un homme se présentant lui -annonça que dans une auberge voisine se trouvaient des partisans du -général, en route pour le rejoindre à Corte. Napoléon se rendit près -d'eux et, les trouvant réunis: «Allez, leur dit-il, allez trouver votre -chef, vous faites une grande et noble action». Mais en ce moment les -Morelli, se précipitant dans la maison, se jetèrent sur lui, le firent -prisonnier et l'entraînèrent. - -Santo-Riccio, qui l'attendait à la jonction des deux routes, apprit -immédiatement son arrestation et il courut chez un partisan des -Bonaparte, nommé Vizzavona, qu'il savait capable de l'aider et dont la -demeure était voisine de la maison Morelli, où Napoléon allait être -enfermé. - -Santo-Riccio avait compris l'extrême gravité de cette situation: «Si -nous ne parvenons à le sauver tout de suite, dit-il, il est perdu. -Peut-être sera-t-il mort avant deux heures». Alors Vizzavona s'en fut -trouver les Morelli, les sonda habilement, et comme ils dissimulaient -leurs intentions véritables, il les amena, à force d'adresse et -d'éloquence, à permettre que le jeune homme vînt chez lui prendre -quelque nourriture pendant qu'ils garderaient sa maison. - -Eux, pour mieux cacher leurs projets, sans doute, y consentirent, et -leur chef, le seul qui connût les volontés du général, leur confiant -la surveillance des lieux, rentra chez lui pour faire ses préparatifs -de départ. Ce fut cette absence qui sauva quelques minutes plus tard -la vie du prisonnier. Cependant Santo-Riccio, avec le dévouement -naturel des Corses, un prodigieux sang-froid et un intrépide courage, -préparait la délivrance de son compagnon. Il s'adjoignit deux jeunes -gens, braves et fidèles comme lui; puis, les ayant secrètement -conduits dans un jardin attenant à la maison Vizzavona et cachés -derrière un mur, il se présenta tranquillement aux Morelli, et demanda -la permission de faire ses adieux à Napoléon, puisqu'ils devaient -l'emmener. On lui accorda cette faveur, et dès qu'il fut en présence -de Bonaparte et de Vizzavona, il développa ses projets, hâtant la -fuite, le moindre retard pouvant être fatal au jeune homme. Tous les -trois alors pénétrèrent dans l'écurie, et, sur la porte, Vizzavona, les -larmes aux yeux, embrassa son hôte et lui dit: «Que Dieu vous sauve, -mon pauvre enfant, lui seul le peut!» - -En rampant, Napoléon et Santo-Riccio rejoignirent les deux jeunes -gens embusqués auprès du mur, puis, prenant leur élan, tous les trois -s'enfuirent à toutes jambes vers une fontaine voisine cachée dans les -arbres. Mais il fallait passer sous les yeux des Morelli, qui, les -apercevant, se lancèrent à leur poursuite en jetant de grands cris. - -Or le chef Morelli, rentré dans sa demeure, les entendit, et, -comprenant tout, se précipita avec une physionomie si féroce que sa -femme, alliée aux Tusoli, chez qui Bonaparte avait passé la nuit, se -jeta à ses pieds, suppliante, demandant la vie sauve pour le jeune -homme. - -Lui, furieux, la repoussa, et il s'élançait dehors quand elle, toujours -à genoux, le saisit par les jambes, les enlaçant de ses bras crispés; -puis, battue, renversée, mais, acharnée en son étreinte, elle entraîna -son mari, qui s'abattit à côté d'elle. - -Sans la force et le courage de cette femme, c'était fait de Napoléon. - -Toute l'histoire moderne se trouvait donc changée. La mémoire -des hommes n'aurait point eu à retenir les noms de victoires -retentissantes! Des millions d'êtres ne seraient pas morts sous le -canon! La carte d'Europe n'était plus la même! Et qui sait sous quel -régime politique nous vivrions aujourd'hui. - -Car les Morelli atteignaient les fugitifs. - -Santo-Riccio, intrépide, s'adossant au tronc d'un châtaignier, leur fit -face, criant aux deux jeunes gens d'emmener Bonaparte. Mais lui refusa -d'abandonner son guide qui vociférait, tenant en joue leurs ennemis: - ---Emportez-le donc, vous autres; saisissez-le, attachez-lui les pieds -et les mains! - -Alors ils furent rejoints, entourés, saisis, et un partisan des -Morelli, nommé Honorato, posant son fusil sur la tempe de Napoléon, -s'écria: «Mort au traître à la patrie!» Mais juste en ce moment l'homme -qui avait reçu Bonaparte, Félix Tusoli, prévenu par un émissaire de -Santo-Riccio, arrivait escorté de ses parents armés. Voyant le danger -et reconnaissant son beau-frère dans celui qui menaçait ainsi la vie de -son hôte, il lui cria, le mettant en joue: - ---Honorato, Honorato, c'est entre nous alors que la chose va se passer! - -L'autre, surpris, hésitait à tirer, quand Santo-Riccio, profitant de la -confusion, et laissant les deux partis se battre ou s'expliquer, saisit -à pleins bras Napoléon qui résistait encore, l'entraîna, aidé des deux -jeunes gens, et s'enfonça dans le maquis. - -Une minute plus tard, le chef Morelli, débarrassé de sa femme, et en -proie à une colère furieuse, rejoignait enfin ses partisans. - -Cependant les fugitifs marchaient à travers la montagne, les ravins, -les fourrés. Lorsqu'ils furent en sûreté, Santo-Riccio renvoya les -deux jeunes gens qui devaient le lendemain les rejoindre avec les -chevaux auprès du pont d'Ucciani. - -Au moment où ils se séparaient, Napoléon s'approcha d'eux. - ---Je vais retourner en France, leur dit-il, voulez-vous m'accompagner? -Quelle que soit ma fortune, vous la partagerez. - -Eux lui répondirent: - ---Notre vie est à vous; faites de nous, ici, ce que vous voudrez, mais -nous ne quitterons pas notre village. - -Ces deux simples et dévoués garçons retournèrent donc à Bocognano -chercher les chevaux, tandis que Bonaparte et Santo-Riccio continuaient -leur marche au milieu de tous les obstacles qui rendent si durs les -voyages dans les pays montagneux et sauvages. Ils s'arrêtèrent en route -pour manger un morceau de pain dans la famille Mancini, et parvinrent, -le soir, à Ucciani, chez les Pozzoli, partisans des Bonaparte. - -Or, le lendemain, quand il s'éveilla, Napoléon vit la maison entourée -d'hommes armés. C'étaient tous les parents et les amis de ses hôtes, -prêts à l'accompagner comme à mourir pour lui. - -Les chevaux attendaient près du pont, et la petite troupe se mit en -route, escortant les fugitifs jusqu'aux environs d'Ajaccio. La nuit -venue, Napoléon pénétra dans la ville et se réfugia chez le maire, -M. Jean-Jérôme Lévy, qui le cacha dans un placard. Utile précaution, -car la police arrivait le lendemain. Elle fouilla partout sans rien -trouver, puis se retira tranquille et déroutée par l'habile indignation -du maire qui offrit son aide empressée pour trouver le jeune révolté. - -Le soir même, Napoléon, embarqué dans une gondole, était conduit de -l'autre côté du golfe, confié à la famille Costa, de Bastelica, et -caché dans les maquis. - -L'histoire d'un siège qu'il aurait soutenu dans la tour de Capitello, -récit émouvant publié par les guides, est une pure invention dramatique -aussi sérieuse que beaucoup des renseignements donnés par ces -industriels fantaisistes. - -Quelques jours plus tard, l'indépendance corse fut proclamée, la maison -Bonaparte incendiée, et les trois sœurs du fugitif remises à la garde -de l'abbé Reccho. - -Puis une frégate française, qui recueillait sur la côte les derniers -partisans de la France, prit à son bord Napoléon, et ramena dans -la mère patrie le partisan poursuivi, traqué, celui qui devait être -l'Empereur et le prodigieux général dont la fortune bouleversa la terre. - - - _Une Page d'histoire inédite_ a paru dans _le Gaulois_ du 27 octobre - 1880. - - - - -FRAGMENTS - - - - -AUX EAUX. - -JOURNAL DU MARQUIS DE ROSEVEYRE. - - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -_12 juin 1880._--A Loëche! On veut que j'aille passer un mois à Loëche! -Miséricorde! Un mois dans cette ville qu'on dit être la plus triste, la -plus morte, la plus ennuyeuse des villes d'eaux! Que dis-je, une ville? -C'est un trou, à peine un village! On me condamne à un mois de bagne, -enfin! - - -_13 juin._--J'ai songé toute la nuit à ce voyage qui m'épouvante. Une -seule chose me reste à faire, je vais emmener une femme! Cela pourra me -distraire, peut-être? Et puis j'apprendrai, par cette épreuve, si je -suis mûr pour le mariage. - -Un mois de tête-à-tête, un mois de vie commune avec quelqu'un, de vie à -deux complète, de causerie à toute heure du jour et de la nuit.--Diable! - -Prendre une femme pour un mois n'est pas si grave, il est vrai, que de -la prendre pour la vie; mais c'est déjà beaucoup plus sérieux que de la -prendre pour un soir. Je sais que je pourrai la renvoyer, avec quelques -centaines de louis; mais alors je resterai seul à Loëche, ce qui n'est -pas drôle! - -Le choix sera difficile. Je ne veux ni une coquette ni une sotte. Il -faut que je ne puisse être ni ridicule, ni honteux d'elle. Je veux bien -qu'on dise: «Le marquis de Roseveyre est en bonne fortune;» mais je ne -veux pas qu'on chuchote: «Ce pauvre marquis de Roseveyre!» En somme, -il faut que je demande à ma compagne passagère toutes les qualités que -j'exigerais de ma compagne définitive. La seule différence à faire est -celle qui existe entre l'objet neuf et l'objet d'occasion. Bast! on -peut trouver, j'y vais songer! - - -_14 juin._--Berthe!... Voilà mon affaire. Vingt ans, jolie, sortant du -Conservatoire, attendant un rôle, future étoile. De la tenue, de la -fierté, de l'esprit et de... l'amour. Objet d'occasion pouvant passer -pour neuf. - - -_15 juin._--Elle est libre. Sans engagement d'affaires ou de cœur, -elle accepte. J'ai commandé moi-même ses robes, pour qu'elle n'ait pas -l'air d'une fille. - - -_20 juin._--Bâle. Elle dort. Je vais commencer mes notes de voyage. - -Elle est charmante tout à fait. Quand elle est venue au-devant de moi -à la gare, je ne la reconnaissais pas, tant elle avait l'air femme du -monde. Certes, elle a de l'avenir, cette enfant... au théâtre. - -Elle me sembla changée de manières, de démarche, d'attitude, de gestes, -de sourire, de voix, de tout, irréprochable enfin. Et coiffée! oh! -coiffée d'une façon divine, d'une façon charmante et simple, en femme -qui n'a plus à attirer les yeux, qui n'a plus à plaire à tous, dont -le rôle n'est plus de séduire, du premier coup, ceux qui la voient, -mais qui veut plaire à un seul, discrètement, uniquement. Et cela -se montrait en toute son allure. C'était indiqué si finement et si -complètement, la métamorphose m'a paru si absolue et si savante, que -je lui offris mon bras comme j'aurais fait à ma femme. Elle le prit -avec aisance comme si elle eût été ma femme. - -En tête à tête dans le coupé, nous sommes restés d'abord immobiles -et muets. Puis elle releva sa voilette et sourit... Rien de plus. -Un sourire de bon ton. Oh! je craignais le baiser, la comédie de la -tendresse, l'éternel et banal jeu des filles; mais non, elle s'est -tenue. Elle est forte. - -Puis nous avons causé, un peu comme des jeunes époux, un peu comme des -étrangers. C'était gentil. Elle souriait souvent en me regardant. C'est -moi maintenant qui avais envie de l'embrasser. Mais je suis demeuré -calme. - -A la frontière, un fonctionnaire galonné ouvrit brusquement la portière -et me demanda: - ---Votre nom, Monsieur? - -Je fus surpris. Je répondis: - ---Marquis de Roseveyre. - ---Vous allez? - ---Aux eaux de Loëche, dans le Valais. - -Il écrivait sur un registre. Il reprit: - ---Madame est votre femme? - -Que faire? Que répondre? Je levai les yeux sur elle, en hésitant. Elle -était pâle et regardait au loin... Je sentis que j'allais l'outrager -bien gratuitement. Et puis, enfin, j'en faisais ma compagne, pour un -mois. - -Je prononçai: «Oui, Monsieur». - -Je la vis soudain rougir. J'en fus heureux. - -Mais à l'hôtel, ici, en arrivant, le propriétaire lui tendit le -registre. Elle me le passa tout aussitôt; et je compris qu'elle me -regardait écrire. C'était notre premier soir d'intimité!... Une fois la -page tournée, qui donc le lirait, ce registre? Je traçai: «Marquis et -marquise de Roseveyre, se rendant à Loëche.» - - -_21 juin._--Six heures du matin. Bâle. Nous partons pour Berne. J'ai eu -la main heureuse décidément. - - -_21 juin._--Dix heures du soir. Singulière journée. Je suis un peu ému. -C'est bête et drôle. - -Pendant le trajet, nous avons peu parlé. Elle s'était levée un peu tôt; -elle était fatiguée; elle sommeillait. - -Sitôt à Berne, nous avons voulu contempler ce panorama des Alpes que je -ne connaissais point; et nous voici partis à travers la ville, comme -deux jeunes mariés. - -Et soudain, nous apercevons une plaine démesurée, et là-bas, là-bas, -les glaciers. De loin, comme ça, ils ne semblaient pas immenses, et -cependant cette vue m'a fait passer un frisson dans les veines. Un -radieux soleil couchant tombait sur nous; la chaleur était terrible. -Ils restaient froids et blancs, eux, les monts de glace. La Jungfrau, -la Vierge, dominant ses frères, tendait son large flanc de neige, et -tous, jusqu'à perte de vue, se dressaient autour d'elle, les géants à -tête pâle, les éternels sommets gelés que le jour mourant faisait plus -clairs, comme argentés, sur l'azur foncé du soir. - -Leur foule inerte et colossale donnait l'idée du commencement d'un -monde surprenant nouveau, d'une région escarpée, morte, figée, mais -attirante comme la mer, pleine d'un pouvoir de séduction mystérieuse. -L'air qui avait caressé ces cimes toujours gelées, semblait venir à -nous par-dessus les campagnes étroites et fleuries, autre que l'air -fécondant des plaines. Il avait quelque chose d'âpre et de fort, de -stérile, comme une saveur des espaces inaccessibles. - -Berthe, éperdue, regardait sans pouvoir prononcer un mot. - -Tout à coup, elle me prit la main et la serra. J'avais moi-même à l'âme -cette sorte de fièvre, cette exaltation qui nous saisit devant certains -spectacles inattendus. Je pris cette petite main frémissante et je la -portai à mes lèvres; et je la baisai, ma foi, avec amour. - -J'en suis resté un peu troublé. Mais par qui? Par elle, ou par les -glaciers? - - -_24 juin._--Loëche, dix heures du soir. - -Tout le voyage a été délicieux. Nous avons passé un demi-jour à Thun, à -regarder la rude frontière des montagnes que nous devions franchir le -lendemain. - -Au soleil levant, nous avons traversé le lac le plus beau de la Suisse, -peut-être. Des mulets nous attendaient. Nous nous sommes assis sur leur -dos et nous voici partis. Après avoir déjeuné dans une petite ville, -nous avons commencé à gravir, entrant lentement dans la gorge qui -monte, boisée, toujours dominée par de hautes cimes. De place en place, -sur les pentes qui semblent venir du ciel, on distingue des points -blancs, des chalets, poussés là on ne sait comment. Nous avons franchi -des torrents, aperçu parfois, entre deux sommets élancés et couverts -de sapins, une immense pyramide de neige qui semblait si proche qu'on -aurait juré d'y parvenir en vingt minutes, mais qu'on aurait à peine -atteinte en vingt-quatre heures. - -Parfois nous traversions des chaos de pierres, des plaines étroites -jonchées de rocs éboulés comme si deux montagnes s'étaient heurtées -dans cette lice, laissant sur le champ de bataille les débris de leurs -membres de granit. - -Berthe, exténuée, dormait sur sa bête, ouvrant parfois les yeux pour -voir encore. Elle finit par s'assoupir, et je la soutenais d'une main, -heureux de ce contact, de sentir à travers sa robe la douce chaleur de -son corps. La nuit vint, nous montions toujours. On s'arrêta devant la -porte d'une petite auberge perdue dans la montagne. - -Nous avons dormi! Oh! dormi! - -Au jour levant, je courus à la fenêtre, et je poussai un cri. Berthe -arriva près de moi et demeura stupéfaite et ravie. Nous avions dormi -dans les neiges. - -Tout autour de nous, des monts énormes et stériles, dont les os gris -saillaient sous leur manteau blanc, des monts sans pins, mornes et -glacés, s'élevaient si haut qu'ils semblaient inaccessibles. - -Une heure après nous être remis en route, nous aperçûmes, au fond de -cet entonnoir de granit et de neige, un lac noir, sombre, sans une -ride, que nous avons longtemps suivi. Un guide nous apporta quelques -edelweiss, les pâles fleurs des glaciers. Berthe s'en fit un bouquet de -corsage. - -Soudain, la gorge de rochers s'ouvrit devant nous, découvrant un -horizon surprenant: toute la chaîne des Alpes piémontaises au delà de -la vallée du Rhône. - -Les grands sommets, de place en place, dominaient la foule des moindres -cimes. C'étaient le mont Rose, grave et pesant; le Cervin, droite -pyramide où tant d'hommes sont morts; la Dent-du-Midi; cent autres -pointes blanches, luisantes comme des têtes de diamants, sous le soleil. - -Mais brusquement, le sentier que nous suivions s'arrêta au bord d'un -abîme, et dans le gouffre, dans le fond du trou noir creux de deux -mille mètres, enfermé entre quatre murailles de rochers droits, bruns, -farouches, sur une nappe de gazon, nous aperçûmes quelques points -blancs assez semblables à des moutons dans un pré. C'étaient les -maisons de Loëche. - -Il fallut quitter les mulets, la route étant périlleuse. Le sentier -descend le long du roc, serpente, tourne, va, revient, dominant -toujours le précipice, et toujours aussi le village qui grandit à -mesure qu'on approche. C'est là ce qu'on appelle le passage de la -Gemmi, un des plus beaux des Alpes, sinon le plus beau. - -Berthe s'appuyait sur moi, poussait des cris de joie et des cris -d'effroi, heureuse et peureuse comme une enfant. Comme nous étions -à quelques pas des guides et cachés par une saillie de roche, elle -m'embrassa. Je l'étreignis... - -Je m'étais dit: - ---A Loëche, j'aurai soin de faire comprendre que je ne suis point avec -ma femme. - -Mais partout je l'avais traitée comme telle, partout je l'avais fait -passer pour la marquise de Roseveyre. Je ne pouvais guère maintenant -l'inscrire sous un autre nom. Et puis je l'aurais blessée au cœur, et -vraiment elle était charmante. - -Mais je lui dis: - ---Ma chère amie, tu portes mon nom; on me croit ton mari; j'espère que -tu te conduiras envers tout le monde avec une extrême prudence et une -extrême discrétion. Pas de connaissances, pas de causeries, pas de -relations. Qu'on te croie fière, mais agis en sorte que je n'aie jamais -à me reprocher ce que j'ai fait. - -Elle répondit: - ---N'aie pas peur, mon petit René. - - -_26 juin._--Loëche n'est pas triste. Non. C'est sauvage, mais très -beau. Cette muraille de roches hautes de deux milles mètres, d'où -glissent cent torrents pareils à des filets d'argent; ce bruit éternel -de l'eau qui roule; ce village enseveli dans les Alpes d'où l'on voit, -comme du fond d'un puits, le soleil lointain traverser le ciel; le -glacier voisin, tout blanc dans l'échancrure de la montagne, et ce -vallon plein de ruisseaux, plein d'arbres, plein de fraîcheur et de -vie, qui descend vers le Rhône et laisse voir à l'horizon les cimes -neigeuses du Piémont: tout cela me séduit et m'enchante. Peut-être -que... si Berthe n'était pas là?... - -Elle est parfaite, cette enfant, réservée et distinguée plus que -personne. J'entends dire: - ---Comme elle est jolie, cette petite marquise!... - - -_27 juin._--Premier bain. On descend directement de la chambre dans les -piscines, où vingt baigneurs trempent déjà, vêtus de longues robes de -laine, hommes et femmes ensemble. Les uns mangent, les autres lisent, -les autres causent. On pousse devant soi de petites tables flottantes. -Parfois on joue au furet, ce qui n'est pas toujours convenable. Vus des -galeries qui entourent le bain, nous avons l'air de gros crapauds dans -un baquet. - -Berthe est venue s'asseoir dans cette galerie pour causer un peu avec -moi. On l'a beaucoup regardée. - - -_28 juin._--Deuxième bain. Quatre heures d'eau. J'en aurai huit heures -dans huit jours. J'ai pour compagnons plongeurs le prince de Vanoris -(Italie), le comte Lovenberg (Autriche), le baron Samuel Vernhe -(Hongrie ou ailleurs), plus une quinzaine de personnages de moindre -importance, mais tous nobles. Tout le monde est noble dans les villes -d'eaux. - -Ils me demandent, l'un après l'autre, à être présentés à Berthe. Je -réponds: «Oui!» et je me dérobe. On me croit jaloux, c'est bête! - - -_29 juin._--Diable! diable! la princesse de Vanoris est venue -elle-même me trouver, désirant faire la connaissance de ma femme, au -moment où nous rentrions à l'hôtel. J'ai présenté Berthe, mais je l'ai -priée d'éviter avec soin de rencontrer cette dame. - - -_2 juillet._--Le prince nous a pris hier au collet pour nous mener dans -son appartement, où tous les baigneurs de marque prenaient le thé. -Berthe était certes mieux que toutes les femmes; mais que faire? - - -_3 juillet._--Ma foi, tant pis! Parmi ces trente gentilshommes, n'en -est-il pas au moins dix de fantaisie? Parmi ces seize ou dix-sept -femmes, en est-il plus de douze sérieusement mariées; et, sur ces -douze, en est-il plus de six irréprochables? Tant pis pour elles, tant -pis pour eux. Ils l'ont voulu! - - -_10 juillet._--Berthe est la reine de Loëche! Tout le monde en est fou; -on la fête, on la gâte, on l'adore! Elle est d'ailleurs superbe de -grâce et de distinction. On m'envie. - -La princesse de Vanoris m'a demandé: - ---Ah çà, marquis, où donc avez-vous trouvé ce trésor-là? - -J'avais envie de répondre: - ---Premier prix du Conservatoire, classe de comédie, engagée à l'Odéon, -libre à partir du _5 août 1880_! - -Quelle tête elle aurait fait, miséricorde! - - -_20 juillet._--Berthe est vraiment surprenante. Pas une faute de tact, -pas une faute de goût; une merveille! - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - -_10 août._--Paris. Fini. J'ai le cœur gros. La veille du départ je -crus que tout le monde allait pleurer. - -On résolut d'aller voir lever le soleil sur le Torrenthorn, puis de -redescendre pour l'heure de notre départ. - -On se mit en route vers minuit, sur des mulets. Des guides portaient -des falots: et la longue caravane se déroulait dans les chemins -tournants de la forêt de pins. Puis on traversa les pâturages où des -troupeaux de vaches errent en liberté. Puis on atteignit la région des -pierres, où l'herbe elle-même disparaît. - -Parfois, dans l'ombre, on distinguait, soit à droite, soit à gauche, -une masse blanche, un amoncellement de neige dans un trou de la -montagne. - -Le froid devenait mordant, piquait les yeux et la peau. Le vent -desséchant des sommets soufflait, brûlant les gorges, apportant les -haleines gelées de cent lieues de pics de glace. - -Quand on parvint au faîte, il faisait nuit encore. On déballa toutes -les provisions pour boire le champagne au soleil levant. - -Le ciel pâlissait sur nos têtes. Nous apercevions déjà un gouffre à nos -pieds; puis, à quelques centaines de mètres, un autre sommet. - -L'horizon entier semblait livide, sans qu'on distinguât rien encore au -loin. - -Bientôt on découvrit, à gauche, une cime énorme, la Jungfrau, puis une -autre, puis une autre. Elles apparaissaient peu à peu comme si elles se -fussent levées dans le jour naissant. Et nous demeurions stupéfaits de -nous trouver ainsi au milieu de ces colosses, dans ce pays désolé de la -neige éternelle. Soudain, en face, se déroula la chaîne démesurée du -Piémont. D'autres cimes apparurent au nord. C'était bien l'immense pays -des grands monts aux fronts glacés, depuis le Rhindenhorn, lourd comme -son nom, jusqu'au fantôme à peine visible du patriarche des Alpes, -le mont Blanc. Les uns étaient fiers et droits, d'autres accroupis, -d'autres difformes, mais tous pareillement blancs, comme si quelque -Dieu avait jeté sur la terre bossue une nappe immaculée. - -Les uns semblaient si près qu'on aurait pu sauter dessus; les autres -étaient si loin qu'on les distinguait à peine. - -Le ciel devint rouge; et tous rougirent. Les nuages semblaient saigner -sur eux. C'était superbe, presque effrayant. - -Mais bientôt la nue enflammée pâlit, et toute l'armée des cimes -insensiblement devint rose, d'un rose doux et tendre comme des robes de -jeune fille. - -Et le soleil parut au-dessus de la nappe des neiges. Alors, tout à -coup, le peuple entier des glaciers fut blanc, d'un blanc luisant, -comme si l'horizon eût été plein d'une foule de dômes d'argent. - -Les femmes, extasiées, regardaient cela. - -Elles tressaillirent, un bouchon de champagne venait de sauter; et le -prince de Vanoris, présentant un verre à Berthe, s'écria: - ---Je bois à la marquise de Roseveyre! - -Tous crièrent: «Je bois à la marquise de Roseveyre!» - -Elle monta debout sur sa mule et répondit: - ---Je bois à tous mes amis! - - -Trois heures plus tard, nous prenions le train pour Genève, dans la -vallée du Rhône. - -A peine fûmes-nous seuls, que Berthe, si heureuse et si gaie tout à -l'heure, se mit à sangloter, la figure dans ses mains. - -Je m'élançai à ses genoux: - ---Qu'as-tu? qu'as-tu? dis-moi, qu'as-tu? - -Elle balbutia à travers ses larmes. - ---C'est... c'est... c'est donc fini d'être une honnête femme! - -Certes, je fus à ce moment sur le point de faire une bêtise, une grande -bêtise!... Je ne la fis pas. - -Je quittai Berthe en rentrant à Paris. J'aurais peut-être été trop -faible, plus tard. - - - (_Le journal du marquis de Roseveyre n'offre aucun intérêt pendant - les deux années qui suivirent. Nous retrouvons, à la date du 20 - juillet 1883, les lignes suivantes._) - - -_20 juillet 1883._--Florence. Triste souvenir tantôt. Je me promenais -aux Cassines quand une femme fit arrêter sa voiture et m'appela. -C'était la princesse de Vanoris. Dès qu'elle me vit à portée de voix: - ---Oh! marquis, mon cher marquis, que je suis contente de vous -rencontrer! Vite, vite, donnez-moi des nouvelles de la marquise; c'est -bien la plus charmante femme que j'aie vue en toute ma vie. - -Je restai surpris, ne sachant que dire et frappé au cœur d'un coup -violent. Je balbutiai: - ---Ne me parlez jamais d'elle, princesse, voici trois ans que je l'ai -perdue. - -Elle me prit la main. - ---Oh! que je vous plains, mon ami. - -Elle me quitta. Je suis rentré triste, mécontent, pensant à Berthe, -comme si nous venions de nous séparer. - -Le Destin bien souvent se trompe! - -Combien de femmes honnêtes étaient nées pour être des filles, et le -prouvent. - -Pauvre Berthe! Combien d'autres étaient nées pour être des femmes -honnêtes... Et celle-là... plus que toutes... peut-être... Enfin... n'y -pensons plus. - - - _Aux Eaux_ ont paru dans _le Gaulois_ du mardi 24 juillet 1883. - - - - -EN BRETAGNE. - - - Juillet 1882. - -VOICI la saison des voyages, la saison claire où l'on aime les horizons -nouveaux, les vastes étendues de mer bleue où se repose l'œil, où -se calme l'esprit, les vallons boisés et frais où parfois le cœur -s'attendrit sans qu'on sache pourquoi, quand on s'assied, au soir -tombant, sur un talus de route en velours vert et qu'on regarde, à ses -pieds, un peu d'eau brune et dormante où se mire le soleil couchant au -fond de l'ornière creusée par des roues de charrettes. - -J'aime à la folie ces marches dans un monde qu'on croit découvrir, les -étonnements subits devant des mœurs qu'on ne soupçonnait point, cette -constante tension de l'intérêt, cette joie des yeux, cet éveil sans -fin de la pensée. - -Mais une chose, une seule, me gâte ces explorations charmantes: la -lecture des guides. Écrits par des commis voyageurs en kilomètres, -avec des descriptions odieuses et toujours fausses, des renseignements -invariablement erronés, des indications de chemins purement -fantaisistes, ils sont, sauf un seul, un guide allemand excellent, la -consolation des bonnetiers voyageant en train de plaisir et visitant la -contrée dans le Joanne, et le désespoir des vrais routiers qui vont, -sac au dos, canne à la main, par les sentiers, par les ravins, le long -des plages. - -Ils mentent, ils ne savent rien, ils ne comprennent rien, ils -enlaidissent, par leur prose emphatique et stupide, les plus ravissants -pays; ils ne connaissent que les grand'routes et ne valent guère moins -cependant que la carte dite d'état-major, où les barrages de la Seine -faits depuis trente ans bientôt ne sont point encore indiqués. - -Et cependant, comme on aime, en voyageant, connaître un peu d'avance -la région où l'on s'aventure! Comme on est heureux quand on trouve -un livre où quelque vagabond sincère a jeté quelques-unes de ses -visions! Ce n'est là qu'une présentation, qui vous prépare seulement -à connaître les lieux. Parfois c'est plus. Quand on s'enfonce en -Algérie jusqu'à l'oasis de Laghouat, il faut lire chaque jour, à chaque -heure du voyage, l'admirable livre de Fromentin: _Un été dans le -Sahara_. Celui-là vous ouvre les yeux et l'esprit, il éclaire encore, -semble-t-il, ces plaines, ces montagnes, ces solitudes brûlantes, il -vous révèle l'âme même du désert. - -Il est partout, en France, des coins presque inconnus et charmants. -Sans avoir la prétention de faire un guide nouveau, je voudrais de -temps en temps indiquer seulement quelques courtes excursions, des -voyages de dix ou quinze jours, accomplis par tous les marcheurs, mais -ignorés de tous les sédentaires. - -Ne suivre jamais les grand'routes, et toujours les sentiers, coucher -dans les granges quand on ne rencontre point d'auberges, manger du pain -et boire de l'eau quand les vivres sont introuvables, et ne craindre ni -la pluie, ni les distances, ni les longues heures de marche régulière, -voilà ce qu'il faut pour parcourir et pénétrer un pays jusqu'au cœur, -pour découvrir, tout près des villes où passent les touristes, mille -choses qu'on ne soupçonnait pas. - -Entre toutes les vieilles provinces de France, la Bretagne est une -des plus curieuses; on en peut, en dix jours, connaître assez pour en -savoir le tempérament, car chaque pays, comme chaque homme, a le sien. - -Traversons-la, en quelques lignes. Allons seulement de Vannes à -Douarnenez, en suivant la côte, la vraie côte bretonne, solitaire et -basse, semée d'écueils, où le flot gronde toujours et semble répondre -aux sifflements du vent dans la lande. - -Le Morbihan, espèce de mer intérieure, qui monte et descend sous la -pression des marées du grand Océan, s'étend devant le port de Vannes. -Il le faut traverser pour gagner le large. - -Il est plein d'îles, d'îles druidiques, mystérieuses, hantées. Elles -portent au dos des tumulus, des menhirs, des dolmens, toutes ces -pierres étranges qui furent presque des dieux. Ces îlots, au dire des -Bretons, sont aussi nombreux que les jours de l'année. Le Morbihan est -une mer symbolique secouée par les superstitions. - -Et voilà le grand charme de cette contrée; elle est la nourrice -des légendes. Mortes partout, les vieilles croyances demeurent -enracinées dans ce sol de granit. Les vieilles histoires aussi sont -indestructibles dans ce pays; et le paysan vous parle des aventures -accomplies quinze siècles plus tôt comme si elles dataient d'hier, -comme si son père ou son grand-père les avait vues. - -Il est des souterrains où les morts restent intacts, comme au jour où -l'immobilité les frappa, séchés seulement, parce que la source du sang -est tarie. Ainsi les souvenirs vivent éternellement dans ce coin de -France, les souvenirs, et même les manières de penser des aïeux. - -J'avais quitté Vannes le jour même de mon arrivée, pour aller visiter -un château historique, Sucinio, et, de là, gagner Locmariaker, puis -Carnac et, suivant la côte, Pont-l'Abbé, Penmarch, la pointe du Raz, -Douarnenez. - -Le chemin longeait d'abord le Morbihan, puis prenait à travers une -lande illimitée, entrecoupée de fossés pleins d'eau, et sans une -maison, sans un arbre, sans un être, toute peuplée d'ajoncs qui -frémissaient et sifflaient sous un vent furieux, emportant à travers -le ciel des nuages déchiquetés qui semblaient gémir. - -Je traversai plus loin un petit hameau où rôdaient, pieds nus, trois -paysans sordides et une grande fille de vingt ans, dont les mollets -étaient noirs de fumier; et, de nouveau, ce fut la lande, déserte, -nue, marécageuse, allant se perdre dans l'Océan, dont la ligne grise, -éclairée parfois par des lueurs d'écume, s'allongeait là-bas au-dessus -de l'horizon. - -Et, au milieu de cette étendue sauvage, une haute ruine s'élevait; un -château carré, flanqué de tours, debout, là, tout seul, entre ces deux -déserts: la lande et la mer. - -Ce vieux manoir de Sucinio, qui date du XIIIe siècle, est illustre. -C'est là que naquit ce grand connétable de Richemont qui reprit la -France aux Anglais. - -Plus de portes. J'entrai dans la vaste cour solitaire, où les tourelles -écroulées font des amoncellements de pierres; et, gravissant des -restes d'escaliers, escaladant les murailles éventrées, m'accrochant -aux lierres, aux quartiers de granit à moitié descellés, à tout ce qui -tombait sous ma main, je parvins au sommet d'une tour, d'où je regardai -la Bretagne. - -En face de moi, derrière un morceau de plaine inculte, l'Océan sale et -grondant sous un ciel noir; puis, partout, la lande! Là-bas, à droite, -la mer du Morbihan, avec ses rives déchirées, et, plus loin, à peine -visible, une tache blanche illuminée, Vannes, qu'éclairait un rayon de -soleil, glissé on ne sait comment, entre deux nuages. Puis encore très -loin, un cap démesuré: Quiberon! - -Et tout cela triste, mélancolique, navrant. Le vent pleurait en -parcourant ces espaces mornes; j'étais bien dans le vieux pays hanté; -et, dans ces murs, dans ces ajoncs ras et sifflants, dans ces fossés où -l'eau croupit, je sentais rôder des légendes. - -Le lendemain, je traversais Saint-Gildas, où semble errer le spectre -d'Abeilard. A Port-Navalo, le marin qui me fit passer le détroit me -parla de son père, un chouan, de son frère aîné, un chouan, et de son -oncle le curé, encore un chouan, morts tous les trois... Et sa main -étendue montrait Quiberon. - -A Locmariaker, j'entrai dans la patrie des druides. Un Breton me montra -la table de César, un monstre de granit soulevé par des colosses; puis -il me parla de César comme d'un ancien qu'il aurait vu. - -Enfin, suivant toujours la côte entre la lande et l'Océan, vers le -soir, du sommet d'un tumulus, j'aperçus devant moi les champs de -pierres de Carnac. - -Elles semblent vivantes, ces pierres alignées interminablement, géantes -ou toutes petites, carrées, longues, plates, avec des aspects de grands -corps minces ou ventrus. Quand on les regarde longtemps, on les voit -remuer, se pencher, vivre! - -On se perd au milieu d'elles; un mur parfois interrompt cette foule de -granit; on le franchit, et l'étrange peuple recommence, planté comme -des avenues, espacé comme des soldats, effrayant comme des apparitions. - -Et le cœur vous bat; l'esprit malgré vous s'exalte, remonte les âges, -se perd dans les superstitieuses croyances. - -Comme je restais immobile, stupéfait et ravi, un bruit subit derrière -moi me donna une telle secousse que je me retournai d'un bond; et un -vieux homme vêtu de noir, avec un livre sous le bras, m'ayant salué, -me dit: «Ainsi, Monsieur, vous visitez notre Carnac.» Je lui racontai -mon enthousiasme et la frayeur qu'il m'avait faite. Il continua: «Ici, -Monsieur, il y a dans l'air tant de légendes que tout le monde a peur -sans savoir de quoi. Voilà cinq ans que je fais des fouilles sous ces -pierres; elles ont presque toutes un secret, et je m'imagine parfois -qu'elles ont une âme. Quand je remets les pieds au boulevard, je -souris, là-bas, de ma bêtise; mais quand je reviens à Carnac, je suis -croyant, croyant inconscient; sans religion précise, mais les ayant -toutes.» - -Et, frappant du pied: - -«Ceci est une terre de religion; il ne faut jamais plaisanter avec les -croyances éteintes; car rien ne meurt. Nous sommes, Monsieur, chez les -druides, respectons leur foi!» - -Le soleil, disparu dans la mer, avait laissé le ciel tout rouge, et -cette lueur saignait aussi sur les grandes pierres, nos voisines. - -Le vieux sourit: - -«Figurez-vous que ces terribles croyances ont en ce lieu tant de -force, que j'ai eu, ici même, une vision! Que dis-je! une apparition -véritable! Là, sur ce dolmen, un soir, à cette heure, j'ai aperçu -distinctement l'enchanteresse Koridwen, qui faisait bouillir l'eau -miraculeuse.» - -Je l'arrêtai, ignorant quelle était l'enchanteresse Koridwen. - -Il fut révolté. - -«Comment! vous ne connaissez pas la femme du dieu Hu et la mère des -korrigans! - ---Non, je l'avoue. Si c'est une légende, contez-la-moi.» - -Je m'assis sur un menhir, à son côté. - -Il parla. - -«Le dieu Hu, père des druides, avait pour épouse l'enchanteresse -Koridwen. Elle lui donna trois enfants, Mor-Vrau, Creiz-Viou, une -fille, la plus belle du monde, et Aravik-Du, le plus affreux des êtres. - -«Koridwen, dans son amour maternel, voulut au moins laisser quelque -chose à ce fils si disgracié, et elle résolut de lui faire boire l'eau -de la divination. - -«Cette eau devait bouillir pendant un an. L'enchanteresse confia la -garde du vase qui la contenait à un aveugle nommé Morda et au nain -Gwiou. - -«L'année allait expirer, quand, les deux veilleurs se relâchant de -leur zèle, un peu de la liqueur sacrée se répandit, et trois gouttes -tombèrent sur le doigt du nain, qui, le portant à sa bouche, connut -tout à coup l'avenir. Le vase aussitôt se brisa de lui-même, et -Koridwen, apparaissant, se précipita sur Gwiou, qui s'enfuit. - -«Comme il allait être atteint, pour courir plus vite, il se changea -en lièvre; mais aussitôt l'enchanteresse, devenant lévrier, s'élança -derrière lui. Elle allait le saisir sur le bord d'un fleuve, mais, -prenant subitement la forme d'un poisson, il se précipita dans le -courant. Alors, une loutre énorme surgit qui le poursuivit de si près -qu'il ne put échapper qu'en devenant oiseau. Or, un grand épervier -descendit du fond du ciel, les ailes étendues, le bec ouvert; c'était -toujours Koridwen; et Gwiou, frissonnant de peur, se changeant en grain -de blé, se laissa choir sur un tas de froment. - -«Alors, une grosse poule noire, accourant, l'avala. Koridwen, vengée, -se reposait, quand elle s'aperçut qu'elle allait être mère de nouveau. - -Le grain de blé avait germé en elle; et un enfant naquit, que Hu -abandonna sur l'eau dans un berceau d'osier. Mais l'enfant, sauvé par -le fils du roi Gouydno, devint un génie, l'esprit de la lande, le -korrigan. C'est donc de Koridwen que naquirent tous les petits êtres -fantastiques, les nains, les follets qui hantent ces pierres. Ils -vivent là-dessous, dit-on, dans des trous, et sortent au soir pour -courir à travers les ajoncs. Restez ici longtemps, Monsieur, au milieu -de ces monuments enchantés; regardez fixement quelque dolmen couché -sur le sol, et vous entendrez bientôt la terre frissonner, vous verrez -la pierre remuer, vous tremblerez de peur en apercevant la tête d'un -korrigan, qui vous regarde en soulevant du front le bloc de granit posé -sur lui.--Maintenant, allons dîner.» - -La nuit était venue, sans lune, toute noire, pleine des rumeurs du -vent. Les mains étendues, je marchais en heurtant les grandes pierres -dressées; et ce récit, le pays, mes pensées, tout avait pris un ton -tellement surnaturel, que je n'aurais point été surpris de sentir tout -à coup un korrigan courir entre mes jambes. - -Le lendemain je me remis en route, traversant des landes, des villages, -des villes, Lorient, Quimperlé, si jolie dans son vallon, Quimper. - -La grand'route part de Quimper, monte une côte, coupe des vallées, -passe une sorte de lac herbeux et morne, et pénètre enfin dans -Pont-l'Abbé, la petite cité la plus bretonne de toute cette Bretagne -bretonnante qui va du Morbihan à la pointe du Raz. - -A l'entrée, un vieux château flanqué de tours, mouille le pied de ses -murs dans un étang triste, triste, avec des vols d'oiseaux sauvages. -Une rivière sort de là, que les caboteurs peuvent remonter jusqu'à la -ville. Et dans les rues étroites aux maisons séculaires, les hommes -portent le chapeau aux bords immenses, le gilet brodé magnifiquement, -et les quatre vestes superposées: la première grande comme la main, -couvrant au plus les omoplates, et la dernière s'arrêtant juste -au-dessus du fond de culotte. - -Les filles, grandes, belles, fraîches, ont la poitrine écrasée dans un -gilet de drap qui forme cuirasse, les étreint, ne laissant même pas -deviner leur gorge puissante et martyrisée. Et elles sont coiffées -d'une étrange façon. Sur les tempes, deux plaques brodées en couleur -encadrent le visage, serrent les cheveux qui tombent en nappe, puis -remontent se tasser au sommet du crâne sous un singulier bonnet, tissu -souvent d'or et d'argent. - -Et la route sort de nouveau de cette petite cité du moyen âge oubliée -là. Elle s'avance à travers la lande piquée d'ajoncs. De temps en -temps, trois ou quatre vaches paissent le long du chemin, toujours -accompagnées d'un mouton. Pendant plusieurs jours, on se demande -pourquoi on ne voit jamais de vaches sans un mouton. Cette question -vous tracasse, vous harcèle, devient une obsession. On cherche alors -un homme près de qui s'informer. On le trouve, non sans peine, car -souvent pendant une semaine entière, en rôdant par les villages, on ne -rencontre personne qui sache un mot de français. Enfin quelque curé, -qui lit son bréviaire en marchant à pas mesurés, vous apprend avec -politesse que ce mouton constitue la part du loup. - -Un mouton vaut moins qu'une vache, et, comme sa prise n'offre aucun -danger, le loup toujours le préfère. Mais il arrive souvent que les -vaillantes petites vaches forment le bataillon carré pour défendre leur -innocent camarade, et reçoivent au bout de leurs cornes affilées la -bête hurlante en quête de chair vive. - -Le loup! Là aussi on le retrouve, ce loup légendaire qui terrifia notre -enfance, le loup blanc, le grand loup blanc que tous les chasseurs ont -vu et que personne n'a jamais tué. - -Jamais on ne l'aperçoit au matin. C'est vers cinq heures en hiver, -au moment où le soleil se couche, qu'il apparaît filant sur une cime -dénudée, traînant sur le ciel sa longue silhouette qui passe et fuit. - -Pourquoi personne ne l'a-t-il tué? Ah! voilà. Une supposition -cependant. Les forts déjeuners de chasse commencent toujours vers une -heure et finissent à quatre. On a beaucoup bu, et parlé du loup blanc. -En sortant de table, on le voit. Quoi d'étonnant aussi à ce qu'on ne le -tue pas? - -J'allais devant moi, sur la route grise ferrée de granit, et luisante -quand brille le soleil. La plaine des deux côtés est plate, semée -d'ajoncs. De place en place, une grosse pierre couchée entretient dans -la pensée le constant souvenir des druides; et le vent qui souffle -au ras de terre, siffle dans les buissons épineux. Parfois, un bruit -sourd, comme un coup de canon lointain, fait frémir le sol; car -j'approche de Penmarch, où la mer s'enfonce, paraît-il, en des cavernes -sonores. Les lames engouffrées en ces trous secouent la côte entière, -se font entendre jusqu'à Quimper, par les jours de tempête. - -Depuis longtemps déjà on aperçoit la grande ligne des flots gris, qui -semblent dominer toute cette campagne nue et basse. Crevant partout -la vague, des rochers, des troupeaux d'écueils pointus montrent leurs -têtes noires cerclées d'écume comme si elles bavaient; et là-bas, -contre l'eau, quelques maisons frileuses cherchent à se cacher derrière -des petits tas de pierres pour éviter l'éternel ouragan du large et -la pluie salée de l'Océan. Un grand phare, qui tremble sur sa base -de rochers, s'avance jusqu'à la vague, et les gardiens racontent que -parfois, dans les nuits de tourmente, la longue colonne de granit -tangue comme un navire, et que l'horloge s'abat face contre terre, et -que les objets accrochés aux murs se détachent, tombent et se brisent. - -Depuis ce lieu jusqu'au Conquet, c'est le pays des naufrages. C'est là -que semble embusquée la mort, la hideuse mort de la mer, la Noyade. -Aucune côte n'est plus dangereuse, plus redoutée, plus mangeuse -d'hommes. - -Au fond des petites maisons basses des pêcheurs, on voit grouiller, -dans la fange, avec les porcs, une femme vieille, de grandes filles aux -jambes nues et sales, et les fils, dont le plus âgé marque trente ans. -Presque jamais on ne trouve le père, rarement l'aîné. Ne demandez pas -où ils sont, car la vieille tendrait la main vers l'horizon bondissant -et soulevé, qui semble toujours prêt à se ruer sur ce pays. - -Ce n'est pas seulement la mer perfide qui les dévore ainsi, ces -hommes. Elle a un allié tout-puissant, plus perfide encore, et qui -l'aide, chaque nuit, en ses gloutonneries de chair humaine, l'alcool. -Les pêcheurs le savent et l'avouent. «Quand la bouteille est pleine, -disent-ils, on voit l'écueil. Mais, quand la bouteille est vide, on ne -le voit plus.» - -La plage de Penmarch fait peur. C'est bien ici que les naufrageurs -devaient attirer les vaisseaux perdus, en attachant aux cornes d'une -vache, dont la patte était entravée pour qu'elle boitât, la lanterne -trompeuse qui simulait un autre navire. - -Voici, un peu à droite, une roche devenue célèbre par un horrible -drame. La femme d'un des derniers préfets du Morbihan était assise sur -cette pierre, ayant sur ses genoux sa petite fille. La mer, à quelques -mètres sous elles, semblait calme, inoffensive, endormie. - -Soudain un de ces flots singuliers, qu'on appelle des vagues sourdes, -monta, venu sans bruit, le dos gonflé, irrésistible, et, escaladant la -roche, comme un malfaiteur furtif, il emporta les deux femmes qu'il -engloutit en un moment. Des douaniers, qui passaient au loin, ne virent -plus qu'une ombrelle rose, flottant doucement sur la mer recalmée, et -la grande roche nue, ruisselante. - -Pendant un an, les avocats et les médecins discutèrent, arguèrent, -plaidèrent pour savoir laquelle, de la mère ou de l'enfant emportées -dans le même flot, était morte la première. On noya des chattes avec -leurs petits, des chiennes avec leurs toutous, des lapines avec -leurs lapereaux, afin qu'aucun doute ne subsistât, car une grosse -question d'héritage en dépendait, la fortune devant aller à l'une ou à -l'autre famille suivant que la dernière convulsion avait dû être plus -persistante dans le petit corps ou dans le grand. - -Presque en face de ce lieu sinistre se dresse un calvaire de granit, -comme on en voit partout en ce pays pieux où les croix, si vieilles -elles-mêmes, sont aussi nombreuses que les dolmens leurs aînés. Mais -ce calvaire s'élève au-dessus d'un bas-relief étrange, représentant -d'une façon grossière et comique l'accouchement de la Vierge Marie. Un -Anglais, en passant, admira la sculpture naïve, et la fit recouvrir -d'un toit afin de la préserver des atteintes de ce climat sauvage. - -Et nous suivons la plage, l'interminable plage, tout le long de la baie -d'Audierne. Il faut passer à gué ou à la nage deux petites rivières, -peiner dans le sable ou sur la poussière de varech, aller toujours -entre ces deux solitudes, l'une remuante, l'autre immobile, la mer et -la lande. - -Voici Audierne, triste petit port, qu'anime seulement l'entrée et la -sortie des barques allant pêcher la sardine. - -Avant de partir, au matin, on goûte, au lieu du vulgaire café au lait, -quelques-uns de ces petits poissons frais, poudrés de sel, savoureux, -parfumés, vraies violettes des flots. Et on repart vers la pointe du -Raz, cette fin du monde, ce bout de l'Europe. - -On monte, on monte toujours, et soudain on aperçoit deux mers, à gauche -l'Océan, à droite la Manche. - -C'est là qu'elles se rencontrent, qu'elles se battent sans cesse, -heurtant leurs courants et leurs vagues toujours furieuses, chavirant -les navires et les avalant comme des dragées. - - O flots que vous savez de lugubres histoires, - Flots profonds redoutés des mères à genoux. - -Plus d'arbres, plus rien que des touffes de gazon sur le grand cap qui -s'avance. Tout au bout deux phares, et partout au loin d'autres phares, -piqués sur des écueils. Il en est un qu'on essaye en vain de terminer -depuis dix ans. La mer, acharnée, détruit, à mesure qu'il s'accomplit, -le travail acharné des hommes. - -Là-bas, en face, l'île de Sein, l'île sacrée, regarde à l'horizon, -derrière la rade de Brest, sa dangereuse commère, l'île d'Ouessant. - - Qui voit Ouessant - Voit son sang - -disent les matelots. L'île d'Ouessant, la plus inaccessible de toutes, -celle que les marins n'abordent qu'en tremblant. - -Le haut promontoire se termine soudain, tombe à pic dans cette bataille -d'océans. Mais un petit sentier le contourne, rampant sur les granits -inclinés, filant sur des crêtes larges comme la main. - -Soudain on domine un abîme effrayant dont les murs, noirs comme s'ils -avaient été frottés d'encre, vous renvoient le bruit furieux du combat -marin qui se livre sous vous, tout au fond de ce trou qu'on a nommé -l'Enfer. - -Bien qu'à cent mètres au-dessus de la mer, je recevais des crachats -d'écume, et, penché sur l'abîme, je contemplais cette fureur de l'eau -qui semblait soulevée par une rage inconnue. - -C'était bien un enfer qu'aucun poète n'avait décrit. Et une épouvante -m'étreignait à la pensée d'hommes précipités là dedans, roulés, -tournés, plongeant dans cette tempête entre quatre murailles de -pierres, jetés sur les parois de la montagne, repris par le flot, -engloutis, reparaissant, bouillonnant pêle-mêle dans les vagues -monstrueuses. - -Et je me remis en route, hanté de ces images et battu par un grand vent -qui fouettait le cap solitaire. - -Au bout de vingt minutes, j'atteignis un petit village. Un vieux -prêtre, qui lisait son bréviaire à l'abri d'un mur de pierres, -me salua. Je lui demandai où je pourrais coucher; il m'offrit -l'hospitalité. - -Une heure plus tard, assis tous deux devant sa porte, nous parlions -de ce pays désolé qui saisit l'âme, quand un petit Breton, un enfant, -passa devant nous, nu-pieds, secouant au vent ses longs cheveux blonds. - -Le curé l'appela dans sa langue maternelle, et le gamin s'en vint, -devenu timide tout à coup, les yeux baissés et les mains inertes. - ---Il va vous réciter son cantique, me dit le prêtre; c'est un gaillard -doué d'une grande mémoire et dont j'espère tirer quelque chose. - -Et l'enfant se mit à bredouiller des paroles inconnues, sur ce ton -geignant des petites filles qui répètent leur fable. Il allait sans -point ni virgule, déroulant les syllabes comme si le morceau tout -entier n'eût formé qu'un mot, s'arrêtant une seconde pour respirer, -puis reprenant son chuchotement précipité. - -Tout à coup il se tut. C'était fini. Le curé lui caressa la joue d'une -petite tape. - ---C'est bien, va-t'en. - -Et le polisson se sauva. Alors mon hôte ajouta: - ---Il vient de vous dire un vieux cantique de ce pays-ci! - -Je répondis: - ---Un vieux cantique? Est-il connu? - ---Oh! pas du tout. Je vais vous le traduire, si vous voulez. - -Alors le vieillard, d'une voix forte, s'animant comme s'il eût prêché, -levant le bras d'un geste menaçant et enflant les mots, déclama ce naïf -et superbe cantique dont j'ai voulu écrire les paroles sous sa dictée. - - -CANTIQUE BRETON. - -«L'enfer! l'enfer! Savez-vous ce que c'est, pécheurs? - - -«C'est une fournaise où rugit la flamme, une fournaise près de laquelle -le feu d'une forge refermée, le feu qui a rougi les dalles d'un four, -n'est que fumée! - - -«Là jamais on n'aperçoit de la lumière! Le feu brûle comme la fièvre -sans qu'on le voie! Là jamais n'entre l'espérance, car la colère de -Dieu a scellé la porte! - - -«Du feu sur vos têtes, du feu autour de vous! Vous avez faim?--Mangez -du feu!--Vous avez soif? buvez à cette rivière de soufre et de fer -fondu! - -«Vous pleurerez pendant l'éternité; vos pleurs feront une mer; et -cette mer ne sera pas une goutte d'eau pour l'enfer! Vos larmes -entretiendront les flammes, loin de les éteindre; et vous entendrez la -moelle bouillir dans vos os. - - -«Et puis on coupera vos têtes de dessus vos épaules, et pourtant vous -vivrez! Les démons se les jetteront l'un à l'autre, et pourtant vous -vivrez! Ils rôtiront votre chair sur les brasiers; vous sentirez votre -chair devenir du charbon; et pourtant vous vivrez! - - -«Et là, il y aura encore d'autres douleurs. Vous entendrez des -reproches, des malédictions et des blasphèmes. - - -«Le père dira à son fils:--Sois maudit, fils de ma chair, car c'est -pour toi que j'ai voulu amasser des biens par la rapine! - - -«Et le fils répondra:--Maudit, maudit sois-tu, mon père, car c'est toi -qui m'as donné mon orgueil et qui m'as conduit ici. - - -«Et la fille dira à sa mère:--Mille malheurs à vous, ma mère, mille -malheurs à vous, caverne d'impuretés, car vous m'avez laissée libre, -et j'ai quitté Dieu! - - -«Et la mère ne reconnaîtra plus ses enfants; et elle répondra: - ---Malédiction sur mes filles et sur mes fils, malédiction sur les fils -de mes filles et sur les filles de mes fils! - - -«Et ces cris retentiront pendant l'Éternité. Et ces souffrances seront -toujours. Et ce feu!... ce feu!... c'est la colère de Dieu qui l'a -allumé, ce feu!.., il brûlera toujours sans languir, sans fumer, sans -pénétrer moins profondément vos os. - - -«L'Éternité!... Malheur!... Ne jamais cesser de mourir, ne jamais -cesser de se noyer dans un océan de souffrances! - -«O _jamais_! tu es un mot plus grand que la mer! O _jamais_! tu es -plein de cris, de larmes et de rage. _Jamais!_ Oh! tu es rigoureux. Oh! -tu fais peur!» - - -Et quand le vieux prêtre eut terminé, il me dit: - ---N'est-ce pas que c'est terrible? - -Là-bas nous entendions la vague infatigable s'acharnant sur la -sinistre falaise. Je revoyais ce trou plein d'écume furieuse, lugubre -et hurlant, vrai séjour de la mort; et quelque chose de l'effroi -mystique qui fait trembler les dévots repentants pesait sur mon cœur. - -Je repartis au soleil levant, comptant atteindre Douarnenez avant la -nuit. - -Un homme qui parlait français, ayant navigué quatorze ans sur les -navires de l'Etat, m'aborda, comme je cherchais le sentier douanier, et -nous descendîmes ensemble vers la baie des Trépassés, dont la pointe du -Raz forme un des bords. - -C'est un immense cirque de sable, d'une inoubliable mélancolie, d'une -tristesse inquiétante, donnant, au bout de quelque temps, l'envie -de partir, d'aller plus loin. Une vallée nue avec un étang lugubre, -sans grands ajoncs, un étang, qui paraît mort, aboutit à cette grève -effrayante. - -Cela semble bien une antichambre du séjour infernal. Le sable jaune, -triste et plat, s'étend jusqu'à un énorme cap de granit qui fait face à -la pointe du Raz, et où les flots acharnés se brisent. - -De loin nous apercevions trois hommes immobiles piqués comme des pieux -sur le sable. Mon compagnon parut étonné, car jamais on ne vient dans -cette crique désolée. Mais, en approchant, nous aperçûmes quelque chose -de long, étendu près d'eux, comme enfoui dans la grève; et parfois ils -se penchaient, touchaient cela, se relevaient. - -C'était un mort, un noyé, un matelot de Douarnenez perdu la semaine -précédente avec ses quatre camarades. Depuis huit jours on les -attendait en ce lieu où le courant rejette les cadavres. Il était le -premier venu à ce dernier rendez-vous. - -Mais autre chose préoccupait mon guide, car les noyés en ce pays ne -sont pas rares. Il m'emmena vers le triste étang, et, me faisant -pencher sur l'eau, il me montra les murs de la ville d'Ys. C'étaient -quelques maçonneries antiques, à peine visibles. Puis j'allai boire à -la source, un tout mince filet d'eau, la meilleure de toute la contrée, -disait-il. Puis il me conta l'histoire de la cité disparue comme si -l'événement était proche encore, accompli tout au plus sous les yeux de -son grand-père. - -Un roi, faible et bon, avait une fille perverse et belle, si belle que -tous les hommes devenaient fous en la voyant, si perverse qu'elle se -donnait à tous, puis les faisait tuer, précipiter dans la mer du haut -des rochers voisins. - -Ses passions débordées étaient plus violentes, disait-on, que les -vagues de l'Océan furieux, et surtout plus inapaisables. Son corps -semblait un foyer où se brûlaient les âmes que Satan cueillait ensuite. - -Dieu se lassa, et il prévint de ses projets un vieux saint qui vivait -dans le pays. Le saint avertit le roi, qui n'osa pas punir et enfermer -sa fille chérie, mais qui l'informa de l'avertissement de Dieu. Elle -n'en tint pas compte, et se livra, au contraire, à de tels débordements -que la ville entière l'imita, devenue une cité d'amour, dont toute -pudeur et toute vertu disparurent. - -Une nuit Dieu réveilla le saint pour lui annoncer l'heure de sa -vengeance. Le saint courut chez le roi demeuré seul vertueux en ce -pays. Le roi fit seller son cheval, en offrit un autre au saint qui -l'accepta; et, un grand bruit les ayant effrayés, ils aperçurent la -mer qui s'en venait par la campagne, bondissante et mugissante. Alors -la fille du roi parut à sa fenêtre, criant: «Mon père, allez-vous me -laisser mourir?» Et le roi la prit en croupe, puis s'enfuit par une des -portes de la ville, alors que les flots entraient par l'autre. - -Ils galopaient dans la nuit, mais les vagues aussi couraient avec des -grondements et des écroulements terribles. Déjà leur écume rampante -atteignait les pieds des chevaux, et le vieux saint dit au roi: «Sire, -rejetez votre fille de votre cheval, ou sinon vous êtes perdu.» Et -la fille criait: «Mon père, mon père, ne m'abandonnez pas!» Mais le -saint se dressa sur ses étriers, sa voix devint retentissante comme -le tonnerre et il annonça: «C'est la volonté de Dieu.» Alors le roi -repoussa sa fille qui se cramponnait à lui, et il la précipita derrière -son dos. Les vagues aussitôt la saisirent, puis retournèrent en arrière. - -Et le morne étang qui recouvre ces ruines, c'est l'eau restée depuis -lors sur la ville impure et détruite. - -Cette légende est donc une histoire de Sodome arrangée à l'usage des -dames. - -Et l'événement qu'on raconte comme s'il était d'hier se passa, -paraît-il, au quatrième siècle après la venue du Christ. - -Le soir j'atteignis Douarnenez. - -C'est une petite ville de pêcheurs, qui serait la plus célèbre station -de bains de France si elle était moins isolée. - -Ce qui en fait le charme et la grâce, c'est son golfe. Elle est assise -tout au fond et semble regarder la douce et longue ligne des côtes, -onduleuses, arrondies toujours en des courbes charmantes, et dont les -crêtes lointaines sont noyées en ces brumes blanches et bleues, légères -et transparentes que dégage la mer. - -Je repartis le lendemain pour Quimper; et le soir je couchais à Brest -pour reprendre au lever du soleil le chemin de fer de Paris. - - - _En Bretagne_ a paru dans la _Nouvelle Revue_ du 1er janvier 1884. - Maupassant y a utilisé certaines chroniques du _Gaulois_. - - - - -LE CREUSOT. - - -LE ciel est bleu, tout bleu, plein de soleil. Le train vient de passer -Montchanin. Là-bas, devant nous, un nuage s'élève, tout noir, opaque, -qui semble monter de la terre, qui obscurcit l'azur clair du jour, -un nuage lourd, immobile. C'est la fumée du Creusot. On approche, on -distingue. Cent cheminées géantes vomissent dans l'air des serpents -de fumée, d'autres moins hautes et haletantes crachent des haleines -de vapeur; tout cela se mêle, s'étend, plane, couvre la ville, emplit -les rues, cache le ciel, éteint le soleil. Il fait presque sombre -maintenant. Une poussière de charbon voltige, pique les yeux, tache -la peau, macule le linge. Les maisons sont noires, comme frottées -de suie, les pavés sont noirs, les vitres poudrées de charbon. Une -odeur de cheminée, de goudron, de houille flotte, contracte la gorge, -oppresse la poitrine, et parfois une âcre saveur de fer, de forge, de -métal brûlant, d'enfer ardent, coupe la respiration, vous fait lever -les yeux pour chercher l'air pur, l'air libre, l'air sain du grand -ciel; mais on voit planer là-haut le nuage épais et sombre, et miroiter -près de soi les facettes menues du charbon qui voltige. - -C'est le Creusot. - -Un bruit sourd et continu fait trembler la terre, un bruit fait de -mille bruits, que coupe d'instant en instant un coup formidable, un -choc ébranlant la ville entière. - -Entrons dans l'usine de MM. Schneider. - -Quelle féerie! C'est le royaume du Fer, où règne Sa Majesté le Feu! - -Du feu! on en voit partout. Les immenses bâtiments s'alignent à perte -de vue, hauts comme des montagnes et pleins jusqu'au faîte de machines -qui tournent, tombent, remontent, se croisent, s'agitent, ronflent, -sifflent, grincent, crient. Et toutes travaillent du feu. - -Ici des brasiers, là des jets de flamme, plus loin des blocs de fer -ardent vont, viennent, sortent des fours, entrent dans les engrenages, -en ressortent, y rentrent cent fois, changent de forme, toujours -rouges. Les machines voraces mangent ce feu, ce fer éclatant, le -broient, le coupent, le scient, l'aplatissent, le filent, le tordent, -en font des locomotives, des navires, des canons, mille choses -diverses, fines comme des ciselures d'artistes, monstrueuses comme des -œuvres de géants, et compliquées, délicates, brutales, puissantes. - -Essayons de voir, et de comprendre. - -Nous entrons, à droite, sous une vaste galerie où fonctionnent quatre -énormes machines. Elles vont avec lenteur, remuant leurs roues, leurs -pistons, leurs tiges. Que font-elles? Pas autre chose que de souffler -de l'air aux hauts fourneaux où bout le métal en fusion. Elles sont les -poumons monstrueux des cornues colossales que nous allons voir. Elles -respirent, rien de plus; elles font vivre et digérer les monstres. - -Et voici les cornues: elles sont deux, aux deux extrémités d'une autre -galerie, grosses comme des tours, ventrues, rugissantes et crachant -un tel jet de flamme qu'à cent mètres les yeux sont aveuglés, la peau -brûlée, et qu'on halète comme dans une étuve. - -On dirait un volcan furieux. Le feu qui sort de la bouche est blanc, -insoutenable à la vue et projeté avec tant de force et de bruit que -rien n'en peut donner l'idée. - -Là dedans l'acier bout, l'acier Bessmer dont on fait les rails. -Un homme fort, beau, jeune, grave, coiffé d'un grand feutre noir, -regarde attentivement l'effroyable souffle. Il est assis devant une -roue pareille au gouvernail d'un navire et parfois il la fait tourner -à la façon des pilotes. Aussitôt la colère de la cornue augmente; -elle crache un ouragan de flammes, c'est que le chef fondeur vient -d'augmenter encore le monstrueux courant d'air qui la traverse. - -Et, toujours pareil à un capitaine, l'homme, à tout moment, porte -à ses yeux une jumelle pour considérer la couleur du feu. Il fait -un geste; un wagonnet s'avance et verse d'autres métaux dans le -brasier rugissant. Le fondeur encore consulte les nuances des flammes -furieuses, cherchant des indications, et, soudain, tournant une autre -roue toute petite, il fait basculer la formidable cuve. Elle se -retourne lentement, crachant jusqu'au toit de la galerie un terrifiant -jet d'étincelles; et elle verse, délicatement, comme un éléphant qui -ferait des grâces, quelques gouttes d'un liquide flamboyant dans un -vase de fonte qu'on lui tend, puis elle se redresse en rugissant. - -Un homme emporte ce feu sorti d'elle. Ce n'est plus maintenant qu'un -lingot rouge qu'on dépose sous un marteau mû par la vapeur. Le marteau -frappe, écrase, rend mince comme une feuille le métal ardent qu'on -refroidit aussitôt dans l'eau. Une pince alors le saisit, le brise; et -le contre-maître examine le grain avant de donner l'ordre: «Coulez!» - -La cornue aussitôt se renverse de nouveau, et, comme un valet qui -emplirait des verres autour d'une table, elle verse le flot flamboyant -d'acier qu'elle porte en ses flancs dans une série de récipients de -fonte déposés en rond autour d'elle. - -Elle semble se déplacer d'une façon naturelle, toute simple, comme si -une âme l'animait. Car il suffit, pour remuer ces engins fantastiques, -pour leur faire accomplir leur œuvre, les faire aller, venir, tomber, -se redresser, tourner, pivoter, il suffit de toucher à des leviers -gros comme des cannes, d'appuyer sur des boutons pareils à ceux des -sonnettes électriques. Une force, un génie étrange semble planer, qui -gouverne les gestes pesants et faciles de ces surprenants appareils. - -Nous sortons, le visage rôti, les yeux sanglants. - -Voici deux tours de briques, en plein air, trop hautes pour tenir sous -un toit. Une chaleur insoutenable s'en dégage. Un homme, armé d'un -levier de fer, les frappe au pied, fait tomber une sorte d'enduit, -creuse plus profondément. Et bientôt apparaît une lueur, un point -clair. Deux coups encore et un ruisseau, un torrent de feu s'élance, -suit des canaux creusés dans la terre, va, vient, coule toujours. -C'est la fonte, la fonte brute en fusion. On suffoque devant ce fleuve -effrayant, on fuit, on entre dans les hauts bâtiments où sont faites -les locomotives et les grandes machines des navires de guerre. - -On ne distingue plus, on ne sait plus, on perd la tête. C'est un -labyrinthe de manivelles, de roues, de courroies, d'engrenages en -mouvement. A chaque pas on se trouve en face d'un monstre qui travaille -du fer rouge ou sombre. Ici ce sont des scies qui divisent des plaques -larges comme le corps; là des pointes pénètrent dans des blocs de -fonte et les percent ainsi qu'une aiguille qui entre en du drap; plus -loin, un autre appareil coupe des lamelles d'acier comme des ciseaux -feraient d'une feuille de papier. Tout cela marche en même temps avec -des mouvements différents, peuple fantastique de bêtes méchantes et -grondantes. Et toujours on voit du feu sous les marteaux, du feu -dans des fours, du feu partout, partout du feu. Et toujours un coup -formidable et régulier dominant le tumulte des roues, des chaudières, -des enclumes, des mécaniques de toutes sortes, fait trembler le sol. -C'est le gros pilon du Creusot qui travaille. - -Il est au bout d'un immense bâtiment qui en contient dix ou douze -autres. Tous s'abattent de moment en moment sur un bloc incandescent -qui lance une pluie d'étincelles et s'aplatit peu à peu, se roule, -prend une forme courbe ou droite ou plate, selon la volonté des hommes. - -Lui, le gros, il pèse cent mille kilos, et tombe, comme tomberait une -montagne, sur un morceau d'acier rouge plus énorme encore que lui. A -chaque choc un ouragan de feu jaillit de tous les côtés, et l'on voit -diminuer d'épaisseur la masse que travaille le monstre. - -Il monte et redescend sans cesse, avec une facilité gracieuse, mû par -un homme qui appuie doucement sur un frêle levier; et il fait penser à -ces animaux effroyables, domptés jadis par des enfants, à ce que disent -les contes. - -Et nous entrons dans la galerie des laminoirs. C'est un spectacle plus -étrange encore. Des serpents rouges courent par terre, les uns minces -comme des ficelles, les autres gros comme des câbles. On dirait ici des -vers de terre démesurés, et là-bas des boas effroyables. Car ici on -fait des fils de fer et là-bas les rails pour les trains. - -Des hommes, les yeux couverts d'une toile métallique, les mains, les -bras et les jambes enveloppés de cuir, jettent dans la bouche des -machines l'éternel morceau de fer ardent. La machine le saisit, le -tire, l'allonge, le tire encore, le rejette, le reprend, l'amincit -toujours. Lui, le fer, il se tortille comme un reptile blessé, semble -lutter, mais cède, s'allonge encore, s'allonge toujours, toujours -repris et toujours rejeté par la mâchoire d'acier. - -Voici les rails. Impuissante à résister, la masse rougie, opaque -et carrée de Bessmer s'étend sous l'effort des mécaniques et, en -quelques secondes, devient un rail. Une scie géante le coupe à sa -longueur exacte, et d'autres suivent sans fin, sans que rien arrête ou -ralentisse le formidable travail. - -Nous sortons enfin, noirs nous-mêmes comme des chauffeurs, épuisés, la -vue éteinte. Et sur nos têtes s'étend le nuage épais de charbon et de -fumée qui s'élève jusqu'aux hauteurs du ciel. - -Oh! quelques fleurs, une prairie, un ruisseau et de l'herbe où se -coucher sans pensée et sans autre bruit autour de soi que le glissement -de l'eau ou le chant du coq, au loin! - - - _Le Creusot_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 28 août 1883, sous la - signature: MAUFRIGNEUSE. - - - - - TABLE DES MATIÈRES. - - - Pages. - - AU SOLEIL. 1 - - La Mer. 9 - - Alger. 13 - - La Province d'Oran. 19 - - Bou-Amama. 35 - - La Province d'Alger. 47 - - Le Zar'ez. 77 - - La Kabylie.--Bougie. 147 - - Constantine. 175 - - - EN CORSE (_inédit_). - - La Patrie de Colomba. 183 - - Le Monastère de Corbara (une visite au P. Didon). 193 - - Les Bandits corses. 205 - - Une Page d'histoire inédite. 217 - - - FRAGMENTS. - - Aux eaux. 233 - - En Bretagne. 251 - - Le Creusot. 281 - - - * * * * * - - - Liste des modifications: - - Page 41: «valonné» remplacé par «vallonné» (le pays immense, nu et - vallonné) - Page 60: «Bogar» par «Boghar» (C'est Boghar, à droite) - Page 77: «Bohgar» par «Boghar» (sur les territoires des cercles - de Boghar, Djelfa) - Page 129: «allouette» par «alouette» (Et la petite alouette des - plaines) - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Guy d - Maupassant, V. 8, by Guy de Maupassant - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT, V.8 *** - -***** This file should be named 52753-0.txt or 52753-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/7/5/52753/ - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/52753-0.zip b/old/52753-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 5b8a6d1..0000000 --- a/old/52753-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/52753-h.zip b/old/52753-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 57fc7b7..0000000 --- a/old/52753-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/52753-h/52753-h.htm b/old/52753-h/52753-h.htm deleted file mode 100644 index b8c4d39..0000000 --- a/old/52753-h/52753-h.htm +++ /dev/null @@ -1,6909 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" -"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title>The Project Gutenberg eBook of Œuvres complètes de Guy de Maupassant, volume 08, by Guy de Maupassant</title> - <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> - - <style type="text/css"> - -body {margin-left: 15%; 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Oeuvres complètes de Guy de Maupassant, V. 8 - -Author: Guy de Maupassant - -Release Date: August 8, 2016 [EBook #52753] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT, V.8 *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<hr class="full" /> - -<p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p> - -<p><a href="#table_des_matieres">Table des matières</a></p> - -<h1><span class="small70">ŒUVRES COMPLÈTES</span><br /> -<span class="small50">DE</span><br /> -GUY DE MAUPASSANT</h1> - -<hr class="small2" /> - -<p class="tirage">LA PRÉSENTE ÉDITION</p> - -<p class="tirage">DES</p> - -<p class="tirage">ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT</p> - -<p class="tirage">A ÉTÉ TIRÉE</p> - -<p class="tirage">PAR L’IMPRIMERIE NATIONALE</p> - -<p class="tirage">EN VERTU D’UNE AUTORISATION</p> - -<p class="tirage">DE M. LE GARDE DES SCEAUX</p> - -<p class="tirage">EN DATE DU 30 JANVIER 1902.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p class="center">IL A ÉTÉ TIRÉ À PART</p> - -<p class="center">100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE</p> - -<p class="center">SAVOIR:</p> - -<p class="center margintop1">60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.<br /> -20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.<br /> -20 exemplaires (81 à 100) sur chine.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p class="center"><i>Le texte de ce volume<br /> -est conforme à celui de l’édition originale</i>: Au Soleil.<br /> -<i>Paris, Victor Havard, 1884,<br /> -avec addition de</i>: La Patrie de Colomba.<br /> -Le Monastère de Corbara.—Les Bandits corses.<br /> -Une Page d’histoire inédite (<i>inédits</i>).</p> - -<hr class="small" /> - -<div class="titlepage"> - <p class="center">ŒUVRES COMPLÈTES</p> - - <p class="title1">DE</p> - - <p class="title2">GUY DE MAUPASSANT</p> - - <hr class="small5" /> - - <p class="title3">AU SOLEIL</p> - - <hr class="small7" /> - - <p class="center">LA PATRIE DE COLOMBA</p> - - <p class="center">LE MONASTÈRE DE CORBARA—LES BANDITS CORSES</p> - - <p class="center">UNE PAGE D’HISTOIRE INÉDITE</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 135px;"> - <img src="images/abeille.jpg" alt="" title="" width="135" height="200" /> - </div> - - <p class="title4">PARIS</p> - - <p class="title5">LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR</p> - - <p class="title6">17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17</p> - - <hr class="small6" /> - - <p class="title5">MDCCCCVIII</p> - - <p class="title1"><i>Tous droits réservés.</i></p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_1">AU SOLEIL</h2> - -<p class="dedication"><i>À POL ARNAULT.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">a</span> <i>vie si courte, si longue, devient parfois insupportable. Elle -se déroule, toujours pareille, avec la mort au bout. On ne peut ni -l’arrêter, ni la changer, ni la comprendre. Et souvent une révolte -indignée vous saisit devant l’impuissance de notre effort. Quoi que -nous fassions, nous mourrons! Quoi que nous croyions, quoi que nous -pensions, quoi que nous tentions, nous mourrons. Et il semble qu’on -va mourir demain sans rien connaître encore, bien que dégoûté de -tout ce qu’on connaît. Alors on se sent écrasé sous le sentiment -de «l’éternelle misère de tout», de l’impuissance humaine et de la -monotonie des actions.</i></p> - -<p><i>On se lève, on marche, on s’accoude à sa fenêtre. <span class="pagenum" id="Page_4">4</span> Des gens, en -face, déjeunent, comme ils déjeunaient hier, comme ils déjeuneront -demain: le père, la mère, quatre enfants. Voici trois ans, la -grand’mère était encore là. Elle n’y est plus. Le père a bien changé -depuis que nous sommes voisins. Il ne s’en aperçoit pas; il semble -content; il semble heureux. Imbécile!</i></p> - -<p><i>Ils parlent d’un mariage, puis d’un décès, puis de leur poulet qui est -tendre, puis de leur bonne qui n’est pas honnête. Ils s’inquiètent de -mille choses inutiles et sottes. Imbéciles!</i></p> - -<p><i>La vue de leur appartement, qu’ils habitent depuis dix-huit ans, -m’emplit de dégoût et d’indignation. C’est cela, la vie! Quatre murs, -deux portes, une fenêtre, un lit, des chaises, une table, voilà! -Prison! prison! Tout logis qu’on habite longtemps devient prison! Oh! -Fuir, partir! fuir les lieux connus, les hommes, les mouvements pareils -aux mêmes heures, et les mêmes pensées, surtout.</i></p> - -<p><i>Quand on est las, las à pleurer du matin au soir, las à ne plus avoir -la force de se lever pour boire un verre d’eau, las des visages amis -vus trop souvent et devenus irritants, des odieux et placides voisins, -des choses familières et monotones, de sa maison, de sa rue, de sa -bonne qui vient dire: «que désire monsieur pour son dîner», et qui s’en -va en relevant à chaque pas, d’un ignoble coup de <span class="pagenum" id="Page_5">5</span> talon, le bord -effiloqué de sa jupe sale, las de son chien trop fidèle, des taches -immuables des tentures, de la régularité des repas, du sommeil dans le -même lit, de chaque action répétée chaque jour, las de soi-même, de sa -propre voix, des choses qu’on répète sans cesse, du cercle étroit de -ses idées, las de sa figure vue dans la glace, des mines qu’on fait en -se rasant, en se peignant, il faut partir, entrer dans une vie nouvelle -et changeante.</i></p> - -<p><i>Le voyage est une espèce de porte par où l’on sort de la réalité -connue pour pénétrer dans une réalité inexplorée qui semble un rêve.</i></p> - -<p><i>Une gare! un port! un train qui siffle et crache son premier jet de -vapeur! un grand navire passant dans les jetées, lentement, mais dont -le ventre halète d’impatience et qui va fuir là-bas, à l’horizon, vers -des pays nouveaux! Qui peut voir cela sans frémir d’envie, sans sentir -s’éveiller dans son âme le frissonnant désir des longs voyages?</i></p> - -<p><i>On rêve toujours d’un pays préféré, l’un de la Suède, l’autre des -Indes; celui-ci de la Grèce et celui-là du Japon. Moi je me sentais -attiré vers l’Afrique par un impérieux besoin, par la nostalgie du -Désert ignoré, comme par le pressentiment d’une passion qui va naître.</i></p> - -<p><i>Je quittai Paris le 6 juillet 1881. Je voulais voir cette terre du -soleil et du sable en plein été</i>, <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> <i>sous la pesante chaleur, dans -l’éblouissement furieux de la lumière.</i></p> - -<p><i>Tout le monde connaît la magnifique pièce de vers du grand poète -Leconte de Lisle.</i></p> - -<div class="poem"> - <p class="noindent"><i>Midi, roi des étés, épandu sur la plaine,<br /> - Tombe, en nappes d’argent, des hauteurs du ciel bleu.<br /> - Tout se tait. L’air flamboie et brûle sans haleine;<br /> - La terre est assoupie en sa robe de feu.</i></p> -</div> - -<p><i>C’est le midi du désert, le midi épandu sur la mer de sable immobile -et illimitée, qui m’a fait quitter les</i> bords fleuris <i>de la Seine -chantés par M<sup>me</sup> Deshoulières, et les bains frais du matin, et -l’ombre verte des bois pour traverser les solitudes ardentes</i>.</p> - -<p><i>Une autre cause donnait en ce moment à l’Algérie un attrait -particulier. L’insaisissable Bou-Amama conduisait cette campagne -fantastique qui a fait dire, écrire et commettre tant de sottises. -On affirmait aussi que les populations musulmanes préparaient une -insurrection générale, qu’elles allaient tenter un dernier effort, et -qu’aussitôt après le Ramadan la guerre éclaterait d’un seul coup par -toute l’Algérie. Il devenait extrêmement curieux de voir l’Arabe à ce -moment, de tenter de comprendre son âme, ce dont ne s’inquiètent guère -les colonisateurs.</i></p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_7">7</span></p> - -<p><i>Flaubert disait quelquefois: «On peut se figurer le désert, les -pyramides, le Sphinx, avant de les avoir vus; mais ce qu’on ne -s’imagine point, c’est la tête d’un barbier turc accroupi devant sa -porte.»</i></p> - -<p><i>Ne serait-il pas encore plus curieux de connaître ce qui se passe dans -cette tête?</i></p> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_2">LA MER.</h2> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">M</span><span class="smcap">arseille</span> palpite sous le gai soleil d’un jour d’été. Elle semble -rire, avec ses grands cafés pavoisés, ses chevaux coiffés d’un -chapeau de paille comme pour une mascarade, ses gens affairés et -bruyants. Elle semble grise avec son accent qui chante par les rues, -son accent que tout le monde fait sonner comme par défi. Ailleurs -un Marseillais amuse, et paraît une sorte d’étranger, écorchant le -français; à Marseille, tous les Marseillais réunis donnent à l’accent -une exagération qui prend les allures d’une farce. Tout le monde parler -comme ça, c’est trop, tron de l’air! Marseille au soleil transpire, -comme une belle fille qui manquerait <span class="pagenum" id="Page_10">10</span> de soins, car elle sent -l’ail, la gueuse, et mille choses encore. Elle sent les innomables -nourritures que grignotent les Nègres, les Turcs, les Grecs, les -Italiens, les Maltais, les Espagnols, les Anglais, les Corses, et les -Marseillais aussi, pécaïre, couchés, assis, roulés, vautrés sur les -quais.</p> - -<p>Dans le bassin de la Joliette les lourds paquebots, le nez tourné vers -l’entrée du port, chauffent, couverts d’hommes qui les emplissent de -paquets et de marchandises.</p> - -<p>L’un d’eux, l’<i>Abd-el-Kader</i>, se met tout à coup à pousser des -mugissements, car le sifflet n’existe plus, il est remplacé par une -sorte de cri de bête, une voix formidable qui sort du ventre fumant du -monstre.</p> - -<p>Le vaste navire quitte son point d’attache, passe doucement au milieu -de ses frères encore immobiles, sort du port, et, brusquement, -le capitaine ayant jeté par son porte-voix qui descend dans les -profondeurs du bateau, le commandement: «En route», il s’élance, pris -d’une ardeur, ouvre la mer, laisse derrière lui un long sillage, -pendant que fuient les côtes et que Marseille s’enfonce à l’horizon.</p> - -<p>C’est l’heure du dîner, à bord. Peu de <span class="pagenum" id="Page_11">11</span> monde. On ne se rend guère -en Afrique en juillet. Au bout de la table, un colonel, un ingénieur, -un médecin, deux bourgeois d’Alger avec leurs femmes.</p> - -<p>On parle du pays où l’on va, de l’administration qu’il lui faut.</p> - -<p>Le colonel réclame énergiquement un gouverneur militaire, parle -tactique dans le désert et déclare que le télégraphe est inutile et -même dangereux pour les armées. Cet officier supérieur a dû éprouver -quelque désagrément de guerre par la faute du télégraphe.</p> - -<p>L’ingénieur voudrait confier la colonie à un inspecteur général des -ponts et chaussées qui ferait des canaux, des barrages, des routes et -mille autres choses.</p> - -<p>Le capitaine du bâtiment laisse entendre, avec esprit, qu’un marin -ferait bien mieux l’affaire, l’Algérie n’étant abordable que par mer.</p> - -<p>Les deux bourgeois signalent les fautes grossières du gouverneur; et -chacun rit s’étonnant qu’on puisse être aussi maladroit.</p> - -<p>Puis on remonte sur le pont. Rien que la mer, la mer calme, sans un -frisson, et dorée par la lune. Le lourd bateau paraît glisser dessus, -laissant derrière lui un long sillage bouillonnant, <span class="pagenum" id="Page_12">12</span> où l’eau -battue semble du feu liquide.</p> - -<p>Le ciel s’étale sur nos têtes, d’un noir bleuâtre, ensemencé d’astres -que voile par instants l’énorme panache de fumée vomie par la cheminée; -et le petit fanal en haut du mât a l’air d’une grosse étoile se -promenant parmi les autres. On n’entend rien que le ronflement de -l’hélice dans les profondeurs du navire. Qu’elles sont charmantes, les -heures tranquilles du soir sur le pont d’un bâtiment qui fuit!</p> - -<p>Toute la journée du lendemain, on pense étendu sous la tente, avec -l’Océan de tous les côtés. Puis la nuit revient, et le jour reparaît. -On a dormi dans l’étroite cabine, sur la couchette en forme de -cercueil. Debout, il est quatre heures du matin.</p> - -<p>Quel réveil! Une longue côte, et, là-bas, en face, une tache blanche -qui grandit—Alger!</p> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_3">ALGER.</h2> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">F</span><span class="smcap">éerie</span> inespérée et qui ravit l’esprit! Alger a passé mes attentes. -Qu’elle est jolie, la ville de neige sous l’éblouissante lumière! Une -immense terrasse longe le port, soutenue par des arcades élégantes. -Au-dessus s’élèvent de grands hôtels européens et le quartier français, -au-dessus encore s’échelonne la ville arabe, amoncellement de petites -maisons blanches, bizarres, enchevêtrées les unes dans les autres, -séparées par des rues qui ressemblent à des souterrains clairs. L’étage -supérieur est supporté par des suites de bâtons peints en blanc; les -toits se touchent. Il y a des descentes brusques en des trous habités, -des escaliers mystérieux vers des demeures <span class="pagenum" id="Page_14">14</span> qui semblent des -terriers pleins de grouillantes familles arabes. Une femme passe, grave -et voilée, les chevilles nues, des chevilles peu troublantes, noires -des poussières accumulées sur les sueurs.</p> - -<p>De la pointe de la jetée le coup d’œil sur la ville est merveilleux. -On regarde, extasié, cette cascade éclatante de maisons dégringolant -les unes sur les autres du haut de la montagne jusqu’à la mer. On -dirait une écume de torrent, une écume d’une blancheur folle; et, -de place en place, comme un bouillonnement plus gros, une mosquée -éclatante luit sous le soleil.</p> - -<p>Partout grouille une population stupéfiante. Des gueux innombrables, -vêtus d’une simple chemise, ou de deux tapis cousus en forme de -chasuble, ou d’un vieux sac percé de trous pour la tête et les bras, -toujours nu-jambes et nu-pieds, vont, viennent, s’injurient, se -battent, vermineux, loqueteux, barbouillés d’ordure et puant la bête.</p> - -<p>Tartarin dirait qu’ils sentent le «Teur» (Turc) et on sent le Teur -partout ici.</p> - -<p>Puis il y a tout un monde de mioches à la peau noire, métis de Kabyles, -d’Arabes, de nègres et de blancs, fourmilière de cireurs <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> de -bottes, harcelants comme des mouches, cabriolants et hardis, vicieux à -trois ans, malins comme des singes, qui vous injurient en arabe et vous -poursuivent en français de leur éternel «cïé mosieu.» Ils vous tutoient -et on les tutoie. Tout le monde ici d’ailleurs se dit «Tu». Le cocher -qu’on arrête dans la rue vous demande «Où je mènerai Toi». Je signale -cet usage aux cochers parisiens qui sont dépassés en familiarité.</p> - -<p>J’ai vu, le jour même de mon arrivée, un petit fait sans importance -et qui pourtant résume à peu près l’histoire de l’Algérie et de la -colonisation.</p> - -<p>Comme j’étais assis devant un café, un jeune mauricaud s’empara, de -force, de mes pieds et se mit à les cirer avec une énergie furieuse. -Après qu’il eut frotté pendant un quart d’heure et rendu le cuir de -mes bottines plus luisant qu’une glace, je lui donnai deux sous. Il -prononça «méci mosieu», mais ne se releva pas. Il restait accroupi -entre mes jambes, tout à fait immobile, roulant des yeux comme s’il se -fût trouvé malade. Je lui dis: «Va-t’en donc, arbico.» Il ne répondit -point, ne remua pas, puis, tout à coup, saisissant à pleins bras sa -boîte à cirage il s’enfuit de toute sa vitesse. Et <span class="pagenum" id="Page_16">16</span> j’aperçus un -grand nègre de seize ans qui se détachait d’une porte où il s’était -caché et s’élançait sur mon cireur. En quelques bonds il l’eut rejoint, -puis il le giffla, le fouilla, lui arracha ses deux sous qu’il -engloutit dans sa poche et s’en alla tranquillement en riant, pendant -que le misérable volé hurlait d’une épouvantable façon.</p> - -<p>J’étais indigné. Mon voisin de table, un officier d’Afrique, un ami, -me dit: «Laissez donc, c’est la hiérarchie qui s’établit. Tant qu’ils -ne sont pas assez forts pour prendre les sous des autres, ils cirent. -Mais dès qu’ils se sentent en état de rouler les plus petits ils ne -font plus rien. Ils guettent les cireurs et les dévalisent.» Puis mon -compagnon ajouta en riant: «Presque tout le monde en fait autant, ici.»</p> - -<p>Le quartier Européen d’Alger, joli de loin, a, vu de près, un aspect -de ville neuve poussée sous un climat qui ne lui conviendrait point. -En débarquant, une large enseigne vous tire l’œil: «Skating-Rink -Algérien»; et, dès les premiers pas, on est saisi, gêné, par la -sensation du progrès mal appliqué à ce pays, de la civilisation -brutale, gauche, peu adaptée aux mœurs, au ciel et aux gens. C’est -nous qui <span class="pagenum" id="Page_17">17</span> avons l’air de barbares au milieu de ces barbares, brutes -il est vrai, mais qui sont chez eux, et à qui les siècles ont appris -des coutumes dont nous semblons n’avoir pas encore compris le sens.</p> - -<p>Napoléon III a dit un mot sage (peut-être soufflé par un ministre): -«Ce qu’il faut à l’Algérie ce ne sont pas des conquérants, mais -des initiateurs.» Or nous sommes restés des conquérants brutaux, -maladroits, infatués de nos idées toutes faites. Nos mœurs imposées, -nos maisons parisiennes, nos usages choquent sur ce sol comme des -fautes grossières d’art, de sagesse et de compréhension. Tout ce que -nous faisons semble un contre-sens, un défi à ce pays, non pas tant à -ses habitants premiers qu’à la terre elle-même.</p> - -<p>J’ai vu quelques jours après mon arrivée un bal en plein air à -Mustapha. C’était la fête de Neuilly. Des boutiques de pain d’épice, -des tirs, des loteries, le jeu des poupées et des couteaux, des -somnambules, des femmes silures, et des calicots dansant avec des -demoiselles de magasin les vrais quadrilles de Bullier, tandis que -derrière l’enceinte où l’on payait pour entrer, dans la plaine large -et <span class="pagenum" id="Page_18">18</span> sablonneuse du champ de manœuvres, des centaines d’Arabes, -couchés, sous la lune, immobiles en leurs loques blanches, écoutaient -gravement les refrains des chahuts sautés par les Français.</p> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_4">LA PROVINCE D’ORAN.</h2> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">P</span><span class="smcap">our</span> aller d’Alger à Oran il faut un jour en chemin de fer. On traverse -d’abord la plaine de la Mitidja, fertile, ombragée, peuplée. Voilà ce -qu’on montre au nouvel arrivé pour lui prouver la fécondité de notre -colonie. Certes la Mitidja et la Kabylie sont deux admirables pays. -Or la Kabylie est actuellement plus habitée que le Pas-de-Calais -par kilomètre carré; la Mitidja le sera bientôt autant. Que veut-on -coloniser par là? Mais je reviendrai sur ce sujet.</p> - -<p>Le train roule, avance; les plaines cultivées disparaissent; la terre -devient nue et rouge, la vraie terre d’Afrique. L’horizon s’élargit, -un horizon stérile et brûlant. Nous suivons <span class="pagenum" id="Page_20">20</span> l’immense vallée du -Chelif, enfermée en des montagnes désolées, grises et brûlées, sans un -arbre, sans une herbe. De place en place la ligne des monts s’abaisse, -s’entr’ouvre comme pour mieux montrer l’affreuse misère du sol dévoré -par le soleil. Un espace démesuré s’étale, tout plat, borné, là-bas, -par la ligne presque invisible des hauteurs perdues dans une vapeur. -Puis sur les crêtes incultes, parfois, de gros points blancs, tout -ronds, apparaissent, comme des œufs énormes pondus là par des -oiseaux géants. Ce sont des marabouts élevés à la gloire d’Allah.</p> - -<p>Dans la plaine jaune, interminable, quelquefois on aperçoit un bouquet -d’arbres, des hommes debout, des Européens hâlés, de grande taille, qui -regardent filer le convoi, et, tout près de là, des petites tentes, -pareilles à de gros champignons, d’où sortent des soldats barbus. C’est -un hameau d’agriculteurs protégé par un détachement de ligne.</p> - -<p>Puis, dans l’étendue de terre stérile et poudreuse, on distingue, si -loin qu’on la voit à peine, une sorte de fumée, un nuage mince qui -monte vers le ciel et semble courir sur le sol. C’est un cavalier qui -soulève, sous les pieds de son cheval, la poussière fine et brûlante. -<span class="pagenum" id="Page_21">21</span> Et chacune de ces nuées sur la plaine indique un homme dont on -finit par distinguer le burnous clair presque imperceptible.</p> - -<p>De temps en temps, des campements d’indigènes. On les découvre à -peine, ces douars auprès d’un torrent desséché où des enfants font -paître quelques chèvres, quelques moutons ou quelques vaches (paître -semble infiniment dérisoire). Les huttes de toile brune, entourées -de broussailles sèches, se confondent avec la couleur monotone de la -terre. Sur le remblai de la ligne un homme à la peau noire, à la jambe -nue, nerveuse et sans mollets, enveloppé de haillons blanchâtres, -contemple gravement la bête de fer qui roule devant lui.</p> - -<p>Plus loin, c’est une troupe de nomades en marche. La caravane s’avance -dans la poussière, laissant un nuage derrière elle. Les femmes et les -enfants sont montés sur des ânes ou des petits chevaux; et quelques -cavaliers marchent gravement en tête, d’une allure infiniment noble.</p> - -<p>Et c’est ainsi toujours. Aux haltes du train, d’heure en heure, un -village européen se montre: quelques maisons pareilles à celles de -Nanterre ou de Rueil, quelques arbres <span class="pagenum" id="Page_22">22</span> brûlés alentour, dont l’un -porte des drapeaux tricolores, pour le 14 juillet, puis un gendarme -grave devant la porte de sortie, semblable aussi au gendarme de Rueil -ou de Nanterre.</p> - -<p>La chaleur est intolérable. Tout objet de métal devient impossible à -toucher, même dans le wagon. L’eau des gourdes brûle la bouche. Et -l’air qui s’engouffre par la portière semble soufflé par la gueule -d’un four. A Orléansville, le thermomètre de la gare donne, à l’ombre, -quarante-neuf degrés passés!</p> - -<p>On arrive à Oran pour dîner.</p> - -<p>Oran est une vraie ville d’Europe, commerçante, plus espagnole que -française, et sans grand intérêt. On rencontre par les rues de belles -filles aux yeux noirs, à la peau d’ivoire, aux dents claires. Quand il -fait beau on aperçoit, paraît-il, à l’horizon les côtes de l’Espagne, -leur patrie.</p> - -<p>Dès qu’on a mis le pied sur cette terre africaine, un besoin singulier -vous envahit, celui d’aller plus loin, au sud.</p> - -<p>J’ai donc pris, avec un billet pour Saïda, le petit chemin de fer à -voie étroite qui grimpe sur les hauts plateaux. Autour de cette ville -rôde avec ses cavaliers l’insaisissable Bou-Amama.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_23">23</span></p> - -<p>Après quelques heures de route on atteint les premières pentes de -l’Atlas. Le train monte, souffle, ne marche plus qu’à peine, serpente -sur le flanc des côtes arides, passe auprès d’un lac immense formé -par trois rivières que garde, amassées dans trois vallées, le fameux -barrage de l’Habra. Un mur colossal, long de cinq cents mètres, haut et -large de quarante mètres, contient, suspendus au-dessus d’une plaine -démesurée, quatorze millions de mètres cubes d’eau.</p> - -<p>(Ce barrage s’est écroulé l’an suivant, noyant des centaines d’hommes, -ruinant un pays entier. C’était au moment d’une grande souscription -nationale pour des inondés hongrois ou espagnols. Personne ne s’est -occupé de ce désastre français.)</p> - -<p>Puis nous passons par des défilés étroits entre deux montagnes qu’on -dirait incendiées depuis peu, tant elles ont la peau rouge et nue; nous -contournons des pics, nous filons le long des pentes, nous faisons des -détours de dix kilomètres pour éviter les obstacles, puis nous nous -précipitons dans une plaine à toute vitesse, en zigzaguant toujours un -peu, comme par suite de l’habitude prise.</p> - -<p>Les wagons sont tout petits, la machine <span class="pagenum" id="Page_24">24</span> grosse comme celle d’un -tramway. Elle semble parfois exténuée, râle, geint ou rage, va si -doucement qu’on la suivrait au pas, et tout à coup elle repart avec -furie.</p> - -<p>Toute la contrée est aride et désolée. Le Roi d’Afrique, le Soleil, le -grand et féroce ravageur a mangé la chair de ces vallons, ne laissant -que la pierre et une poussière rouge où rien ne pourrait germer.</p> - -<p>Saïda! c’est une petite ville à la française qui ne semble habitée -que par des généraux. Ils sont au moins dix ou douze et paraissent -toujours en conciliabule. On a envie de leur crier: «Où est aujourd’hui -Bou-Amama, mon général?» La population civile n’a pour l’uniforme aucun -respect.</p> - -<p>L’auberge du lieu laisse tout à désirer. Je me couche sur une paillasse -dans une chambre blanchie à la chaux. La chaleur est intolérable. Je -ferme les yeux pour dormir. Hélas!</p> - -<p>Ma fenêtre est ouverte, donnant sur une petite cour. J’entends aboyer -des chiens. Ils sont loin, très loin, et jappent par saccades comme -s’ils se répondaient.</p> - -<p>Mais bientôt ils approchent, ils viennent; ils sont là maintenant -contre les maisons, dans les vignes, dans les rues. Ils sont là, cinq -cents, <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> mille peut-être, affamés, féroces, les chiens qui gardaient -sur les hauts plateaux les campements des Espagnols. Leurs maîtres tués -ou partis, les bêtes ont rôdé, mourant de faim; puis elles ont trouvé -la ville, et elles la cernent, comme une armée. Le jour, elles dorment -dans les ravins, sous les roches, dans les trous de la montagne: et, -sitôt la nuit tombée, elles gagnent Saïda pour chercher leur vie.</p> - -<p>Les hommes qui rentrent tard chez eux marchent le revolver au poing, -suivis, flairés par vingt ou trente chiens jaunes pareils à des renards.</p> - -<p>Ils aboient à présent d’une façon continue, effroyable, à rendre fou. -Puis d’autres cris s’éveillent, des glapissements grêles; ce sont -les chacals qui arrivent; et parfois on n’entend plus qu’une voix -plus forte et singulière, celle de l’hyène, qui imite le chien pour -l’attirer et le dévorer.</p> - -<p>Jusqu’au jour dure sans repos cet horrible vacarme.</p> - -<p>Saïda, avant l’occupation française, était protégée par une petite -forteresse édifiée par Abd-el-Kader.</p> - -<p>La ville nouvelle est dans un fond, entourée de hauteurs pelées. Une -mince rivière, qu’on <span class="pagenum" id="Page_26">26</span> peut presque sauter à pieds joints, arrose -les champs alentour où poussent de belles vignes.</p> - -<p>Vers le sud les monts voisins ont l’aspect d’une muraille, ce sont les -derniers gradins conduisant aux hauts plateaux.</p> - -<p>Sur la gauche se dresse un rocher d’un rouge ardent, haut d’une -cinquantaine de mètres et qui porte sur son sommet quelques maçonneries -en ruines. C’est là tout ce qui reste de la Saïda d’Abd-el-Kader. -Ce rocher, vu de loin, semble adhérent à la montagne, mais si on -l’escalade, on demeure saisi de surprise et d’admiration. Un ravin -profond, creusé entre des murs tout droits, sépare l’ancienne redoute -de l’émir de la côte voisine. Elle est, cette côte, en pierre de -pourpre et entaillée par places par des brèches où tombent les pluies -d’hiver. Dans le ravin coule la rivière au milieu d’un bois de -lauriers-roses. D’en haut on dirait un tapis d’Orient étendu dans un -corridor. La nappe de fleurs paraît ininterrompue, tachetée seulement -par le feuillage vert qui la perce par endroits.</p> - -<p>On descend en ce vallon par un sentier bon pour des chèvres.</p> - -<p>La rivière, fleuve là-bas (l’oued Saïda), ruisseau pour nous, s’agite -dans les pierres, <span class="pagenum" id="Page_27">27</span> sous les grands arbustes épanouis, saute des -roches, écume, ondoie et murmure. L’eau est chaude, presque brûlante. -D’énormes crabes courent sur les bords avec une singulière rapidité, -les pinces levées en me voyant. De gros lézards verts disparaissent -dans les feuillages. Parfois un reptile glisse entre les cailloux.</p> - -<p>Le ravin se rétrécit comme s’il allait se refermer. Un grand bruit sur -ma tête me fait tressaillir. Un aigle surpris s’envole de son repaire, -s’élève vers le ciel bleu, monte à coups d’aile lents et forts, si -large qu’il semble toucher aux deux murailles.</p> - -<p>Au bout d’une heure on rejoint la route qui va vers Aïn-el-Hadjar en -gravissant le mont poudreux.</p> - -<p>Devant moi une femme, une vieille femme en jupe noire, coiffée d’un -bonnet blanc, chemine, courbée, un panier au bras gauche et tenant de -l’autre, en manière d’ombrelle, un immense parapluie rouge. Une femme -ici! Une paysanne en cette morne contrée où l’on ne voit guère que la -haute négresse cambrée, luisante, chamarrée d’étoffes jaunes, rouges -ou bleues, et qui laisse sur son passage un fumet de chair humaine à -tourner les cœurs les plus solides.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_28">28</span></p> - -<p>La vieille, exténuée, s’assit dans la poussière, haletante sous la -chaleur torride. Elle avait une face ridée par d’innombrables petits -plis de peau comme ceux des étoffes qu’on fronce, un air las, accablé, -désespéré.</p> - -<p>Je lui parlai. C’était une Alsacienne qu’on avait envoyée en ces pays -désolés, avec ses quatre fils, après la guerre. Elle me dit:</p> - -<p>—Vous venez de là-bas?</p> - -<p>Ce «là-bas» me serra le cœur.</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>Et elle se mit à pleurer. Puis elle me conta son histoire bien simple.</p> - -<p>On leur avait promis des terres. Ils étaient venus, la mère et les -enfants. Maintenant trois de ses fils étaient morts sous ce climat -meurtrier. Il en restait un, malade aussi. Leurs champs ne rapportaient -rien, bien que grands, car ils n’avaient pas une goutte d’eau. Elle -répétait, la vieille: «De la cendre, Monsieur, de la cendre brûlée. Il -n’y vient pas un chou, pas un chou, pas un chou!» s’obstinant à cette -idée de chou qui devait représenter pour elle tout le bonheur terrestre.</p> - -<p>Je n’ai jamais rien vu de plus navrant que cette bonne femme d’Alsace -jetée sur ce sol de feu où il ne pousse pas un chou. Comme <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> elle -devait souvent penser au pays perdu, au pays vert de sa jeunesse, la -pauvre vieille!</p> - -<p>En me quittant, elle ajouta: «Savez-vous si on donnera des terres en -Tunisie? On dit que c’est bon par là. Ça vaudra toujours mieux qu’ici. -Et puis je pourrai peut-être y réchapper mon garçon.»</p> - -<p>Tous nos colons installés au delà du Tell en pourraient dire à peu près -autant.</p> - -<p>Un désir me tenait toujours, celui d’aller plus loin. Mais, tout le -pays étant en guerre, je ne pouvais m’aventurer seul. Une occasion -s’offrit, celle d’un train allant ravitailler les troupes campées le -long des chotts.</p> - -<p>C’était par un jour de siroco. Dès le matin le vent du sud se leva, -soufflant sur la terre ses haleines lentes, lourdes, dévorantes. A sept -heures le petit convoi se mit en route, emportant deux détachements -d’infanterie avec leurs officiers, trois wagons-citernes pleins d’eau -et les ingénieurs de la Compagnie, car depuis trois semaines aucun -train n’était allé jusqu’aux extrêmes limites de la ligne que les -Arabes ont pu détruire.</p> - -<p>La machine «<i>l’Hyène</i>» part bruyamment s’avançant vers la montagne, -droite, comme si elle voulait pénétrer dedans. Puis soudain <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> elle -fait une courbe, s’enfonce dans un étroit vallon, décrit un crochet, -et revient passer à cinquante mètres au-dessus de l’endroit où elle -courait tout à l’heure. Elle tourne de nouveau, trace des circuits, -l’un sur l’autre, monte toujours en zigzag, déroulant un grand lacet -qui gagne le sommet du mont.</p> - -<p>Voici de vastes bâtiments, des cheminées de fabriques, une sorte de -petite ville abandonnée. Ce sont les magnifiques usines de la Compagnie -franco-algérienne. C’est là qu’on préparait l’alfa avant le massacre -des Espagnols. Ce lieu s’appelle Aïn-el-Hadjar.</p> - -<p>Nous montons encore. La locomotive souffle, râle, ralentit sa marche, -s’arrête. Trois fois elle essaye de repartir, trois fois elle demeure -impuissante. Elle recule pour prendre de l’élan, mais reste encore sans -force au milieu de la pente trop rude.</p> - -<p>Alors les officiers font descendre les soldats qui, égrenés le long -du train, se mettent à pousser. Nous repartons lentement au pas d’un -homme. On rit, on plaisante; les lignards blaguent la machine. C’est -fini. Nous voici sur les hauts plateaux.</p> - -<p>Le mécanicien, le corps penché en dehors, regarde sans cesse la voie -qui peut être coupée; <span class="pagenum" id="Page_31">31</span> et nous autres, nous inspectons l’horizon, -très attentifs, en éveil dès qu’un filet de poussière semble indiquer -au loin un cavalier encore invisible. Nous portons des fusils et des -revolvers.</p> - -<p>Parfois, un chacal s’enfuit devant nous; un énorme vautour s’envole, -abandonnant la carcasse d’un chameau presque entièrement dépecé; des -poules de Carthage, très semblables à des perdrix, gagnent des touffes -de palmiers nains.</p> - -<p>A la petite halte de Tafraoua, deux compagnies de ligne sont campées. -Ici, on a tué beaucoup d’Espagnols.</p> - -<p>A Kralfallah, c’est une compagnie de zouaves qui se fortifient à la -hâte, édifiant leurs retranchements avec des rails, des poutres, des -poteaux télégraphiques, des balles d’alfa, tout ce qu’on trouve. Nous -déjeunons là; et les trois officiers, tous trois jeunes et gais, le -capitaine, le lieutenant et le sous-lieutenant nous offrent le café.</p> - -<p>Le train repart. Il court interminablement dans une plaine illimitée -que les touffes d’alfa font ressembler à une mer calme. Le siroco -devient intolérable, nous jetant à la face l’air enflammé du désert; -et, parfois, à l’horizon, <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> une forme vague apparaît. On dirait un -lac, une île, des rochers dans l’eau: c’est le mirage. Sur un talus, -voici des pierres brûlées et des ossements d’homme: les restes d’un -Espagnol. Puis, d’autres chameaux morts, toujours dépecés par des -vautours.</p> - -<p>On traverse une forêt! Quelle forêt! Un océan de sable où des touffes -rares de genévriers ressemblent à des plants de salade dans un potager -gigantesque! Désormais aucune verdure, sauf l’alfa, sorte de jonc d’un -vert bleu qui pousse par touffes rondes et couvre le sol à perte de vue.</p> - -<p>Parfois on croit voir un cavalier dans le lointain. Mais il disparaît; -on s’était peut-être trompé.</p> - -<p>Nous arrivons à l’Oued-Fallette, au milieu d’une étendue toujours morne -et déserte. Alors je m’éloigne à pied avec deux compagnons, vers le sud -encore. Nous gravissons une colline basse sous une écrasante chaleur. -Le siroco charrie du feu; il sèche la sueur sur le visage à mesure -qu’elle apparaît, brûle les lèvres et les yeux, dessèche la gorge. Sous -toutes les pierres on trouve des scorpions.</p> - -<p>Autour du convoi arrêté et qui a l’air de loin d’une grosse bête noire -couchée sur la <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> terre sèche, les soldats chargent les voitures -envoyées du campement voisin.</p> - -<p>Puis ils s’éloignent dans la poussière, lentement, d’un pas accablé, -sous l’écrasant soleil. On les voit longtemps, longtemps, s’en aller -là-bas, sur la gauche; puis on n’aperçoit plus que le nuage gris qu’ils -soulèvent au-dessus d’eux.</p> - -<p>Nous restons à six maintenant auprès du train. On ne peut plus toucher -à rien, tout brûle. Les cuivres des wagons semblent rougis au feu. On -pousse un cri si la main rencontre l’acier des armes.</p> - -<p>Voici quelques jours, la tribu des Rezaïna, tournant aux rebelles, -traversa ce chott que nous n’avions pu atteindre, car l’heure nous -force à revenir. La chaleur fut telle durant le passage de ce marais -desséché que la tribu fugitive perdit tous ses bourricots de soif, et -même seize enfants, morts entre les bras de leurs mères.</p> - -<p>La machine siffle. Nous quittons l’Oued-Fallette. Un remarquable fait -de guerre rendit alors ce lieu célèbre dans la contrée.</p> - -<p>Une colonne y était établie, gardée par un détachement du 15<sup>e</sup> de -ligne. Or, une nuit, deux goumiers se présentent aux avant-postes, <span class="pagenum" id="Page_34">34</span> -après dix heures de cheval, apportant un ordre pressant du général -commandant à Saïda. Selon l’usage, ils agitent une torche pour se faire -reconnaître. La sentinelle, recrue arrivant de France, ignorant les -coutumes et les règles du service en campagne dans le sud, et nullement -prévenue par ses officiers, tire sur les courriers. Les pauvres diables -avancent quand même; le poste saisit ses armes; les hommes prennent -position, et une fusillade terrible commence. Après avoir essuyé cent -cinquante coups de fusil, les deux Arabes, enfin, se retirent; l’un -d’eux avait une balle dans l’épaule. Le lendemain, ils rentraient au -quartier général, rapportant leurs dépêches.</p> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_5">BOU-AMAMA.</h2> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">B</span><span class="smcap">ien</span> malin celui qui dirait, même aujourd’hui, ce qu’était Bou-Amama. -Cet insaisissable farceur, après avoir affolé notre armée d’Afrique, -a disparu si complètement qu’on commence à supposer qu’il n’a jamais -existé.</p> - -<p>Des officiers dignes de foi, qui croyaient le connaître, me l’ont -décrit d’une certaine façon; mais d’autres personnes non moins -honnêtes, sûres de l’avoir vu, me l’ont dépeint d’une autre manière.</p> - -<p>Dans tous les cas, ce rôdeur n’a été que le chef d’une bande peu -nombreuse, poussée sans doute à la révolte par la famine. Ces gens ne -se sont battus que pour vider les silos <span class="pagenum" id="Page_36">36</span> ou piller des convois. Ils -semblent n’avoir agi ni par haine, ni par fanatisme religieux, mais par -faim. Notre système de colonisation consistant à ruiner l’Arabe, à le -dépouiller sans repos, à le poursuivre sans merci et à le faire crever -de misère, nous verrons encore d’autres insurrections.</p> - -<p>Une autre cause peut-être à cette campagne est la présence sur les -hauts plateaux des alfatiers espagnols.</p> - -<p>Dans cet océan d’alfa, dans cette morne étendue verdâtre, immobile -sous le ciel incendié, vivait une vraie nation, des hordes d’hommes à -la peau brune, aventuriers que la misère ou d’autres raisons avaient -chassés de leur patrie. Plus sauvages, plus redoutés que les Arabes, -isolés ainsi, loin de toute ville, de toute loi, de toute force, ils -ont fait, dit-on, ce que faisaient leurs ancêtres sur les terres -nouvelles; ils ont été violents, sanguinaires, terribles envers les -habitants primitifs.</p> - -<p>La vengeance des Arabes fut épouvantable.</p> - -<p>Voici, en quelques lignes, l’origine apparente de l’insurrection.</p> - -<p>Deux marabouts prêchaient ouvertement la révolte dans une tribu du Sud. -Le lieutenant Weinbrenner fut envoyé avec la mission <span class="pagenum" id="Page_37">37</span> de s’emparer -du caïd de cette tribu. L’officier français avait une escorte de -<i>quatre</i> hommes. Il fut assassiné.</p> - -<p>On chargea le colonel Innocenti de venger cette mort, et on lui envoya -comme renfort l’agha de Saïda.</p> - -<p>Or, en route, le goum de l’agha de Saïda rencontra les Trafis qui -se rendaient également auprès du colonel Innocenti. Des querelles -s’élevèrent entre les deux tribus; les Trafis firent défection et -allèrent se mettre sous les ordres de Bou-Amama. C’est ici que se place -l’affaire de Chellala qui a été cent fois racontée. Après le sac de -son convoi, le colonel Innocenti, qui semble avoir été accusé bien -légèrement par l’opinion publique, remonta à marches forcées vers le -Kreïder, afin de refaire sa colonne, et laissa la route entièrement -libre à son adversaire. Celui-ci en profita.</p> - -<p>Mentionnons un fait curieux. Le même jour, les dépêches officielles -signalaient en même temps Bou-Amama sur deux points distants l’un de -l’autre de cent cinquante kilomètres.</p> - -<p>Ce chef, profitant de l’entière liberté qu’on lui donnait, passa -à douze kilomètres de <span class="pagenum" id="Page_38">38</span> Géryville, tua en route le brigadier -Bringeard, envoyé avec quelques hommes seulement en plein pays révolté -pour établir les communications télégraphiques; puis il remonta au nord.</p> - -<p>C’est alors qu’il traversa le territoire des Hassassenas et des -Harrars, et qu’il donna vraisemblablement à ces deux tribus le mot -d’ordre pour le massacre général des Espagnols, qu’elles devaient -exécuter peu après.</p> - -<p>Enfin, il arriva à Aïn-Kétifa, et deux jours plus tard il campait à -Haci-Tirsine, à vingt-deux kilomètres seulement de Saïda.</p> - -<p>L’autorité militaire, inquiète enfin, prévint, le 10 juin au soir, la -Compagnie franco-algérienne de faire rentrer tous ses agents, le pays -n’étant pas sûr. Des trains circulèrent toute la nuit jusqu’à l’extrême -limite de la ligne; mais on ne pouvait, en quelques heures, faire -revenir les chantiers disséminés sur un territoire de cent cinquante -kilomètres, et le onze, au point du jour, les massacres commencèrent.</p> - -<p>Ils furent accomplis surtout par les deux tribus des Hassassenas et -des Harrars, exaspérés contre les Espagnols qui vivaient sur leurs -territoires.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_39">39</span></p> - -<p>Et cependant, sous prétexte de ne point les pousser à la révolte, on -a laissé tranquilles ensuite ces tribus, qui ont égorgé près de trois -cents personnes, hommes, femmes et enfants. Des cavaliers arabes -trouvés chargés de dépouilles, avec des robes de femmes espagnoles sous -leurs selles, ont été relâchés, dit-on, sous prétexte que les preuves -manquaient.</p> - -<p>Donc, le 10 au soir, Bou-Amama campait à Haci-Tirsine, à vingt-deux -kilomètres de Saïda. A la même heure, le général Cérez télégraphiait au -gouverneur que le chef révolté tentait de repasser dans le sud.</p> - -<p>Les jours suivants, le hardi marabout pilla les villages de Tafraoua -et de Kralfallah, chargeant tous ses chameaux de butin, emportant la -valeur de plusieurs millions en vivres et en marchandises.</p> - -<p>Il remonta de nouveau à Haci-Tirsine pour reconstituer sa troupe; -puis il divisa son convoi en deux parties, dont l’une se dirigea vers -Aïn-Kétifa. Là, elle fut arrêtée et pillée par le goum de Sharraouï -(colonne Brunetière).</p> - -<p>L’autre section, commandée par Bou-Amama lui-même, se trouvait prise -entre la colonne du général Détrie campée à El-Maya <span class="pagenum" id="Page_40">40</span> et la colonne -Mallaret postée près du Kreïder, à Ksar-el-Krelifa. Il fallait passer -entre les deux, ce qui n’était pas facile. Bou-Amama envoya alors un -parti de cavaliers devant le camp du général Détrie qui le poursuivit, -avec toute sa colonne, jusqu’à Aïn-Sfisifa, bien au delà du chott, -persuadé qu’il tenait le marabout devant lui. La ruse avait réussi. La -voie était libre. Le lendemain du départ du général, le chef insurgé -occupait son camp, c’était le 14 juin.</p> - -<p>De son côté le colonel Mallaret, au lieu de garder le passage du -Kreïder, s’était campé à Ksar-el-Krelifa, quatre kilomètres plus loin. -Bou-Amama envoya aussitôt un fort détachement de cavaliers défiler -devant le colonel qui se contenta de tirer les six coups de canon -légendaires. Et, pendant ce temps, le convoi de chameaux chargés -passait tranquillement le chott au Kreïder, seul point où la traversée -fût facile. De là le marabout dut aller mettre ses provisions à -l’abri chez les Mograr, sa tribu, à quatre cents kilomètres au sud de -Géryville.</p> - -<p>D’où viennent, dira-t-on, des faits si précis? De tout le monde. Ils -seront naturellement contestés par l’un sur un point, par l’autre -<span class="pagenum" id="Page_41">41</span> sur un autre point. Je ne puis rien affirmer, n’ayant fait que -recueillir les renseignements qui m’ont paru les plus vraisemblables. -Il serait d’ailleurs impossible d’obtenir en Algérie un détail certain -sur ce qui se passe ou s’est passé à trois kilomètres du point où l’on -se trouve. Quant aux nouvelles militaires, elles semblaient, pendant -toute cette campagne, fournies par un mauvais plaisant. Le même jour, -Bou-Amama a été signalé sur six points différents par six chefs de -corps qui croyaient le tenir. Une collection complète des dépêches -officielles, avec un petit supplément contenant celles des agences -autorisées, constituerait un recueil tout à fait drôle. Certaines -dépêches, dont l’invraisemblance était trop évidente, ont d’ailleurs -été arrêtées dans les bureaux, à Alger.</p> - -<p>Une caricature spirituelle, faite par un colon, m’a paru expliquer -assez bien la situation. Elle représentait un vieux général, gros, -galonné, moustachu, debout en face du désert. Il considérait d’un -œil perplexe le pays immense, nu et <ins class="correction" title="valonné">vallonné</ins>, dont les limites ne -s’apercevaient point, et il murmurait: «Ils sont là!... quelque part!» -Puis, s’adressant à son officier d’ordonnance, immobile dans son <span class="pagenum" id="Page_42">42</span> -dos, il prononçait d’une voix ferme: «Télégraphiez au gouvernement que -l’ennemi est devant moi et que je me mets à sa poursuite.»</p> - -<p>Les seuls renseignements un peu certains qu’on se procurait venaient -des prisonniers espagnols échappés à Bou-Amama. J’ai pu causer, au -moyen d’un interprète, avec un de ces hommes, et voici ce qu’il m’a -raconté.</p> - -<p>Il s’appelait Blas Rojo Pélisaire. Il conduisait avec des camarades, -le 10 juin au soir, un convoi de sept charrettes, quand ils trouvèrent -sur la route d’autres charrettes brisées, et, entre les roues, les -charretiers massacrés. Un d’eux vivait encore. Ils se mirent à le -soigner; mais une troupe d’Arabes se jeta sur eux. Les Espagnols -n’avaient qu’un fusil; ils se rendirent; ils furent néanmoins -massacrés, à l’exception de Blas Rojo, épargné sans doute à cause -de sa jeunesse et de sa bonne mine. On sait que les Arabes ne sont -point indifférents à la beauté des hommes. On le conduisit au camp où -il retrouva d’autres prisonniers. A minuit, on tua l’un d’eux, sans -raison. C’était un <i>homme de mécanique</i> (un de ceux chargés de serrer -les freins des charrettes) nommé Domingo.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_43">43</span></p> - -<p>Le lendemain 11, Blas apprit que d’autres prisonniers avaient été tués -dans la nuit. C’était le jour des grands massacres. On resta au même -endroit; puis, le soir, les cavaliers amenèrent deux femmes et un -enfant.</p> - -<p>Le 12, on leva le camp et on marcha tout le jour.</p> - -<p>Le 13 au soir, on campait à Dayat-Kereb.</p> - -<p>Le 14, on marchait dans la direction de Ksar-Krelifa. C’est le jour -de l’affaire Mallaret. Le prisonnier n’a pas entendu le canon. Ce qui -laisse supposer que Bou-Amama a fait défiler un parti de cavaliers -seulement devant le corps expéditionnaire français, tandis que -le convoi de butin où se trouvait Blas passait le chott quelques -kilomètres plus loin, bien à l’abri.</p> - -<p>Pendant huit jours, on marcha en zigzag. Une fois arrivés à -Tis-Moulins, les goums dissidents se séparèrent, emmenant chacun ses -prisonniers.</p> - -<p>Bou-Amama se montra bienveillant pour les prisonniers, surtout pour les -femmes, qu’il faisait coucher dans une tente spéciale et garder.</p> - -<p>Une d’elles, une belle fille de dix-huit ans, s’unit en route avec un -chef Trafi, qui la menaçait <span class="pagenum" id="Page_44">44</span> de mort si elle résistait. Mais le -marabout refusa de consacrer leur union.</p> - -<p>Blas Rojo fut attaché au service de Bou-Amama, qu’il ne vit pas -cependant. Il ne vit que son fils, qui dirigeait les opérations -militaires. Il semblait âgé de trente ans environ. C’était un grand -garçon maigre, brun, pâle, aux yeux larges et qui portait une petite -barbe.</p> - -<p>Il possédait deux chevaux alezans, dont un français qui semble avoir -appartenu au commandant Jacquet.</p> - -<p>Le prisonnier n’a pas eu connaissance de l’affaire du Kreïder.</p> - -<p>Blas Rojo se sauva dans les environs de Bas-Yala; mais, ne connaissant -pas bien le pays, il fut forcé de suivre les rivières à sec, et, après -trois jours et trois nuits de marche, il arriva à Marhoum. Bou-Amama -avait avec lui cinq cents cavaliers et trois cents fantassins, plus un -convoi de chameaux destinés à porter le butin.</p> - -<p>Pendant quinze jours après les massacres, des trains ont circulé jour -et nuit sur la petite ligne du chemin de fer des chotts. On recueillait -à tout moment de misérables Espagnols mutilés, de grandes et belles -filles nues, violées, <span class="pagenum" id="Page_45">45</span> et ensanglantées. L’autorité militaire -aurait pu, disent tous les habitants de la contrée, éviter cette -boucherie avec un peu de prévoyance. Elle n’a pu, dans tous les cas, -venir à bout d’une poignée de révoltés. Quelles sont les causes de -cette impuissance de nos armes perfectionnées contre les matraques et -les mousquets des Arabes? A d’autres de les pénétrer et de les indiquer.</p> - -<p>Les Arabes, dans tous les cas, ont sur nous un avantage contre lequel -nous nous efforçons en vain de lutter. Ils sont les fils du pays. -Vivant avec quelques figues et quelques grains de farine, infatigables -sous ce climat qui épuise les hommes du Nord, montés sur des chevaux -sobres comme eux et comme eux insensibles à la chaleur, ils font, en un -jour, cent ou cent trente kilomètres. N’ayant ni bagages, ni convois, -ni provisions à traîner derrière eux, ils se déplacent avec une -rapidité surprenante, passent entre deux colonnes campées pour aller -attaquer et piller un village qui se croit en sûreté, disparaissent -sans laisser de traces, puis reviennent brusquement alors qu’on les -suppose bien loin.</p> - -<p>Dans la guerre d’Europe, quelle que soit la promptitude de marche d’une -armée, elle <span class="pagenum" id="Page_46">46</span> ne se déplace pas sans qu’on puisse en être informé. -La masse des bagages ralentit fatalement les mouvements et indique -toujours la route suivie. Un parti arabe, au contraire, ne laisse pas -plus de marques de son passage qu’un vol d’oiseaux. Ces cavaliers -errants vont et viennent autour de nous avec une célérité et des -crochets d’hirondelles.</p> - -<p>Quand ils attaquent, on les peut vaincre, et presque toujours on les -bat malgré leur courage. Mais on ne peut guère les poursuivre; on ne -peut jamais les atteindre quand ils fuient. Aussi évitent-ils avec -soin les rencontres, et se contentent-ils en général de harceler nos -troupes. Ils chargent avec impétuosité, au galop furieux de leurs -maigres chevaux, arrivant comme une tempête de linge flottant et de -poussière.</p> - -<p>Ils déchargent, tout en galopant, leurs longs fusils damasquinés, puis, -soudain décrivant une courbe brusque, s’éloignent ainsi qu’ils étaient -venus, ventre à terre, laissant sur le sol derrière eux, de place en -place, un paquet blanc qui s’agite, tombé là comme un oiseau blessé qui -aurait du sang sur ses plumes.</p> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_6">LA PROVINCE D’ALGER.</h2> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">es</span> Algériens, les vrais habitants d’Alger ne connaissent guère de leur -pays que la plaine de la Mitidja. Ils vivent tranquilles dans une des -plus adorables villes du monde, en déclarant que l’Arabe est un peuple -ingouvernable, bon à tuer ou à rejeter dans le désert.</p> - -<p>Ils n’ont vu d’ailleurs, en fait d’Arabes, que la crapulerie du Sud -qui grouille dans les rues. Dans les cafés, on parle de Laghouat, de -Bou-Saada, de Saïda comme si ces pays étaient au bout du monde. Il -est même assez rare qu’un officier connaisse les trois provinces. Il -demeure presque toujours dans le même cercle jusqu’au moment où il -revient en France.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_48">48</span></p> - -<p>Il est juste d’ajouter qu’il devient fort difficile de voyager dès -qu’on s’aventure en dehors des routes connues dans le Sud. On ne -le peut faire qu’avec l’appui et les complaisances de l’autorité -militaire. Les commandants des cercles avancés se considèrent comme -de véritables monarques omnipotents; et aucun inconnu ne pourrait se -hasarder à pénétrer sur leurs terres sans risquer gros... de la part -des Arabes. Tout homme isolé serait immédiatement arrêté par les caïds, -conduit sous escorte à l’officier le plus voisin, et ramené entre deux -spahis sur le territoire civil.</p> - -<p>Mais, dès qu’on peut présenter la moindre recommandation, on rencontre, -de la part des officiers des bureaux arabes, toute la bonne grâce -imaginable. Vivant seuls, si loin de tout voisinage, ils accueillent -le voyageur de la façon la plus charmante; vivant seuls, ils ont lu -beaucoup, ils sont instruits, lettrés et causent avec bonheur; vivant -seuls dans ce large pays désolé, aux horizons infinis, ils savent -penser comme les travailleurs solitaires. Parti avec les préventions -qu’on a généralement en France contre ces bureaux, je suis revenu avec -les idées les plus contraires.</p> - -<p>C’est grâce à plusieurs de ces officiers que <span class="pagenum" id="Page_49">49</span> j’ai pu faire une -longue excursion en dehors des routes connues, allant de tribu en tribu.</p> - -<p>Le Ramadan venait de commencer. On était inquiet dans la colonie, car -on craignait une insurrection générale dès que serait fini ce carême -mahométan.</p> - -<p>Le Ramadan dure trente jours. Pendant cette période, aucun serviteur -de Mahomet ne doit boire, manger ou fumer depuis l’heure matinale où -le soleil apparaît jusqu’à l’heure où l’œil ne distingue plus <i>un -fil blanc d’un fil rouge</i>. Cette dure prescription n’est pas absolument -prise à la lettre, et on voit briller plus d’une cigarette dès que -l’astre de feu s’est caché derrière l’horizon, et avant que l’œil -ait cessé de distinguer la couleur d’un fil rouge ou noir.</p> - -<p>En dehors de cette précipitation, aucun Arabe ne transgresse la loi -sévère du jeûne, de l’abstinence absolue. Les hommes, les femmes, les -garçons à partir de quinze ans, les filles dès qu’elles sont nubiles, -c’est-à-dire entre onze et treize ans environ, demeurent le jour -entier sans manger ni boire. Ne pas manger n’est rien; mais s’abstenir -de boire est horrible par ces effrayantes chaleurs. Dans ce carême, -il n’est point de dispense. Personne, <span class="pagenum" id="Page_50">50</span> d’ailleurs, n’oserait en -demander; et les filles publiques elles-mêmes, les Oulad-Naïl, qui -fourmillent dans tous les centres arabes et dans les grandes oasis, -jeûnent comme les marabouts, peut-être plus que les marabouts. Et -ceux-là des Arabes qu’on croyait civilisés, qui se montrent en temps -ordinaire disposés à accepter nos mœurs, à partager nos idées, à -seconder notre action, redeviennent tout à coup, dès que le Ramadan -commence, sauvagement fanatiques et stupidement fervents.</p> - -<p>Il est facile de comprendre quelle furieuse exaltation résulte, pour -ces cerveaux bornés et obstinés, de cette dure pratique religieuse. -Tout le jour, ces malheureux méditent, l’estomac tiraillé, regardant -passer les roumis conquérants, qui mangent, boivent et fument devant -eux. Et ils se répètent que, s’ils tuent un de ces roumis pendant le -Ramadan, ils vont droit au ciel, que l’époque de notre domination -touche à sa fin, car leurs marabouts leur promettent sans cesse qu’ils -vont nous jeter tous à la mer à coups de matraque.</p> - -<p>C’est pendant le Ramadan que fonctionnent spécialement les Aïssaouas, -mangeurs de scorpions, avaleurs de serpents, saltimbanques religieux, -les seuls peut-être, avec <span class="pagenum" id="Page_51">51</span> quelques mécréants et quelques nobles, -qui n’aient point une foi violente.</p> - -<p>Ces exceptions sont infiniment rares; je n’en pourrais citer qu’une -seule.</p> - -<p>Au moment de partir pour une marche de vingt jours dans le Sud, -un officier du cercle de Boghar demanda aux trois spahis qui -l’accompagnaient de ne point faire le Ramadan, estimant qu’il ne -pourrait rien obtenir de ces hommes exténués par le jeûne. Deux des -soldats ont refusé, le troisième répondit: «Mon lieutenant, je ne fais -pas le Ramadan, je ne suis pas un marabout, moi, je suis un noble.»</p> - -<p>Il était, en effet, <i>de grande tente</i>, fils d’une des plus anciennes et -des plus illustres familles du désert.</p> - -<p>Une coutume singulière persiste, qui date de l’occupation, et qui -paraît profondément grotesque quand on songe aux résultats terribles -que le Ramadan peut avoir pour nous. Comme on voulait, au début, se -concilier les vaincus, et comme flatter leur religion est le meilleur -moyen de les prendre, on a décidé que le canon français donnerait le -signal de l’abstinence pendant l’époque consacrée. Donc, au matin, -dès les premières rougeurs de l’aurore, un coup de canon commande le -<span class="pagenum" id="Page_52">52</span> jeûne; et, chaque soir, vingt minutes environ après le coucher du -soleil, de toutes les villes, de tous les forts, de toutes les places -militaires, un autre coup de canon part qui fait allumer des milliers -de cigarettes, boire à des milliers de gargoulettes et préparer par -toute l’Algérie d’innombrables plats de kouskous.</p> - -<p>J’ai pu assister, dans la grande mosquée d’Alger, à la cérémonie -religieuse qui ouvre le Ramadan.</p> - -<p>L’édifice est tout simple, avec ses murs blanchis à la chaux et son -sol couvert de tapis épais. Les Arabes entrent vivement, nu-pieds, -avec leurs chaussures à la main. Ils vont se placer par grandes files -régulières, largement éloignées l’une de l’autre et plus droites que -des rangs de soldats à l’exercice. Ils posent leurs souliers devant -eux, par terre, avec les menus objets qu’ils pouvaient avoir aux mains; -et ils restent immobiles comme des statues, le visage tourné vers une -petite chapelle qui indique la direction de La Mecque.</p> - -<p>Dans cette chapelle, le mufti officie. Sa voix vieille, douce, bêlante -et très monotone, vagit une espèce de chant triste qu’on n’oublie -jamais quand une fois seulement on a pu <span class="pagenum" id="Page_53">53</span> l’entendre. L’intonation -souvent change, et alors tous les assistants, d’un seul mouvement -rythmique, silencieux et précipité, tombent le front par terre, restent -prosternés quelques secondes et se relèvent sans qu’aucun bruit soit -entendu, sans que rien ait voilé une seconde le petit chant tremblotant -du mufti. Et sans cesse toute l’assistance ainsi s’abat et se redresse -avec une promptitude, un silence et une régularité fantastiques. -On n’entend point là dedans le fracas des chaises, les toux et les -chuchotements des églises catholiques. On sent qu’une foi sauvage -plane, emplit ces gens, les courbe et les relève comme des pantins; -c’est une foi muette et tyrannique envahissant les corps, immobilisant -les faces, tordant les cœurs. Un indéfinissable sentiment de respect -mêlé de pitié vous prend devant ces fanatiques maigres, qui n’ont -point de ventre pour gêner leurs souples prosternations, et qui font -de la religion avec le mécanisme et la rectitude des soldats prussiens -faisant la manœuvre.</p> - -<p>Les murs sont blancs, les tapis, par terre, sont rouges; les hommes -sont blancs, ou rouges ou bleus avec d’autres couleurs encore, suivant -la fantaisie de leurs vêtements d’apparat, <span class="pagenum" id="Page_54">54</span> mais tous sont -largement drapés, d’allure fière; et ils reçoivent sur la tête et les -épaules la lumière douce tombant des lustres.</p> - -<p>Une famille de marabouts occupe une estrade et chante les répons avec -la même intonation de tête donnée par le mufti. Et cela continue -indéfiniment.</p> - -<p>C’est pendant les soirs du Ramadan qu’il faut visiter la Casbah. Sous -cette dénomination de Casbah, qui signifie citadelle, on a fini par -désigner la ville arabe tout entière. Puisqu’on jeûne et qu’on dort -le jour, on mange et on vit la nuit. Alors ces petites rues rapides -comme des sentiers de montagne, raboteuses, étroites comme des galeries -creusées par des bêtes, tournant sans cesse, se croisant et se mêlant, -et si profondément mystérieuses que, malgré soi, on y parle à voix -basse, sont parcourues par une population des <i>Mille et une nuits</i>. -C’est l’impression exacte qu’on y ressent. On fait un voyage en ce pays -que nous a conté la sultane Schéhérazade. Voici les portes basses, -épaisses comme des murs de prison, avec d’admirables ferrures; voici -les femmes voilées; voilà, dans la profondeur des cours entr’ouvertes, -les visages un moment aperçus, et voilà encore <span class="pagenum" id="Page_55">55</span> tous les bruits -vagues dans le fond de ces maisons closes comme des coffrets à secret. -Sur les seuils, souvent des hommes allongés mangent et boivent. Parfois -leurs groupes vautrés occupent tout l’étroit passage. Il faut enjamber -des mollets nus, frôler des mains, chercher la place où poser le pied -au milieu d’un paquet de linge blanc étendu et d’où sortent des têtes -et des membres.</p> - -<p>Les juifs laissent ouvertes les tanières qui leur servent de boutiques; -et les maisons de plaisir clandestines, pleines de rumeurs, sont si -nombreuses qu’on ne marche guère cinq minutes sans en rencontrer deux -ou trois.</p> - -<p>Dans les cafés arabes, des files d’hommes tassés les uns contre les -autres, accroupis sur la banquette collée au mur, ou simplement restés -par terre, boivent du café en des vases microscopiques. Ils sont là -immobiles et muets, gardant à la main leur tasse qu’ils portent parfois -à leur bouche, par un mouvement très lent, et ils peuvent tenir à -vingt, tant ils sont pressés, en un espace où nous serions gênés à dix.</p> - -<p>Et des fanatiques à l’air calme vont et viennent au milieu de ces -tranquilles buveurs, <span class="pagenum" id="Page_56">56</span> prêchant la révolte, annonçant la fin de la -servitude.</p> - -<p>C’est, dit-on, au ksar (village arabe) de Boukhrari que se produisent -toujours les premiers symptômes des grandes insurrections. Ce village -se trouve sur la route de Laghouat. Allons-y.</p> - -<p>Quand on regarde l’Atlas, de l’immense plaine de la Mitidja, on -aperçoit une coupure gigantesque qui fend la montagne dans la direction -du sud. C’est comme si un coup de hache l’eût ouverte. Cette trouée -s’appelle la gorge de la Chiffa. C’est par là que passe la route de -Médéah, de Boukhrari et de Laghouat.</p> - -<p>On entre dans la coupure du mont; on suit la mince rivière, la Chiffa; -on s’enfonce dans la gorge étroite, sauvage et boisée.</p> - -<p>Partout des sources. Les arbres gravissent les parois à pic, -s’accrochent partout, semblent monter à l’escalade.</p> - -<p>Le passage se rétrécit encore. Les rochers droits vous menacent; -le ciel apparaît comme une bande bleue entre les sommets; puis -soudain, dans un brusque détour, une petite auberge se montre à -la naissance d’un ravin <span class="pagenum" id="Page_57">57</span> couvert d’arbres. C’est l’auberge du -<i>Ruisseau-des-Singes</i>.</p> - -<p>Devant la porte, l’eau chante dans les réservoirs; elle s’élance, -retombe, emplit ce coin de fraîcheur, fait songer aux calmes vallons -suisses. On se repose, on s’assoupit à l’ombre; mais soudain, sur votre -tête, une branche remue; on se lève—alors dans toute l’épaisseur du -feuillage c’est une fuite précipitée de singes, des bondissements, des -dégringolades, des sauts et des cris.</p> - -<p>Il y en a d’énormes et de tout petits, des centaines, des milliers -peut-être. Le bois en est rempli, peuplé, fourmillant. Quelques-uns, -captivés par les maîtres de l’auberge, sont caressants et tranquilles. -Un tout jeune, pris l’autre semaine, reste un peu sauvage encore.</p> - -<p>Sitôt que l’on demeure immobile, ils approchent, vous guettent, vous -observent. On dirait que le voyageur est la grande distraction des -habitants de ce vallon. Dans certains jours, pourtant, on n’en aperçoit -pas un seul.</p> - -<p>Après l’auberge du <i>Ruisseau-des-Singes</i>, la vallée s’étrangle encore; -et soudain, à gauche, deux grandes cascades s’élancent presque du -sommet du mont: deux cascades claires, deux rubans d’argent. Si vous -saviez comme c’est <span class="pagenum" id="Page_58">58</span> doux à voir, des cascades, sur cette terre -d’Afrique! On monte, longtemps, longtemps. La gorge est moins profonde, -moins boisée. On monte encore, la montagne se dénude peu à peu. Ce sont -des champs à présent; et, quand on parvient au faîte, on rencontre des -chênes, des saules, des ormeaux, les arbres de nos pays. On couche à -Médéah, blanche petite ville toute pareille à une sous-préfecture de -France.</p> - -<p>C’est après Médéah que recommencent les féroces ravages du soleil. On -franchit une forêt pourtant, mais une forêt maigre, pelée, montrant -partout la peau brûlante de la terre bientôt vaincue. Puis plus rien de -vivant autour de nous.</p> - -<p>Sur ma gauche un vallon s’ouvre, aride et rouge, sans une herbe; il -s’étend au loin, pareil à une cuve de sable. Mais soudain une grande -ombre, lentement, le traverse. Elle passe d’un bout à l’autre, tache -fuyante qui glisse sur le sol nu. Elle est, cette ombre, la vraie, la -seule habitante de ce lieu morne et mort. Elle semble y régner, comme -un génie mystérieux et funeste.</p> - -<p>Je lève les yeux, et je l’aperçois qui s’en va, les ailes étendues, -immobiles, le grand dépeceur <span class="pagenum" id="Page_59">59</span> de charognes, le vautour maigre qui -plane sur son domaine, au-dessous de cet autre maître du vaste pays -qu’il tue, le soleil, le dur soleil.</p> - -<p>Quand on descend vers Boukhrari, on découvre, à perte de vue, -l’interminable vallée du Chélif. C’est, dans toute sa hideur, la -misère, la jaune misère de la terre. Elle apparaît loqueteuse comme un -vieux pauvre Arabe, cette vallée que parcourt l’ornière sale du fleuve -sans eau, bu jusqu’à sa boue par le feu du ciel. Cette fois il a tout -vaincu, tout dévoré, tout pulvérisé, tout calciné, ce feu qui remplace -l’air, emplit l’horizon.</p> - -<p>Quelque chose vous passe sur le front: ailleurs ce serait du vent, ici -c’est du feu. Quelque chose flotte là-bas sur les crêtes pierreuses: -ailleurs ce serait une brume, ici c’est du feu, ou plutôt de la chaleur -visible. Si le sol n’était point déjà calciné jusqu’aux os, cette -étrange buée rappellerait la petite fumée qui s’élève des chairs vives -brûlées au fer rouge. Et tout cela a une couleur étrange, aveuglante et -pourtant veloutée, la couleur du sable chaud auquel semble se mêler une -nuance un peu violacée, tombée du ciel en fusion.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_60">60</span></p> - -<p>Point d’insectes dans cette poussière de terre. Quelques grosses -fourmis seulement. Les mille petits êtres qu’on voit chez nous ne -pourraient vivre dans cette fournaise. En certains jours torrides, les -mouches elles-mêmes meurent, comme au retour des froids dans le Nord. -C’est à peine si on peut élever des poules. On les voit, les pauvres -bêtes, qui marchent, le bec ouvert et les ailes soulevées, d’une façon -lamentable et comique.</p> - -<p>Depuis trois ans, les dernières sources tarissent. Et le tout-puissant -Soleil semble glorieux de son immense victoire.</p> - -<p>Cependant, voici quelques arbres, quelques pauvres arbres. C’est -<ins class="correction" title="Bogar">Boghar</ins>, à droite, au sommet d’un mont poudreux.</p> - -<p>A gauche, dans un repli rocheux, couronnant un monticule et à peine -distinct du sol, tant il en a pris la coloration monotone, un grand -village se dresse sur le ciel, c’est le ksar de Boukhrari.</p> - -<p>Au pied du cône de poussière qui porte ce vaste village arabe, quelques -maisons sont cachées dans le mouvement de la colline; elles forment la -commune mixte.</p> - -<p>Le ksar de Boukhrari est un des plus considérables villages arabes de -l’Algérie. Il se <span class="pagenum" id="Page_61">61</span> trouve juste sur la frontière du Sud, un peu au -delà du Tell, dans la zone de transition entre les pays européenisés -et le grand Désert. Sa situation lui donne une singulière importance -politique, car elle en fait une sorte de trait d’union entre les Arabes -du littoral et les Arabes du Sahara. Aussi a-t-il toujours été le pouls -des insurrections. C’est là qu’arrive le mot d’ordre, c’est de là qu’il -repart. Les tribus les plus éloignées envoient leurs gens pour savoir -ce qui se passe à Boukhrari. On a l’œil sur ce point de toutes les -parties de l’Algérie.</p> - -<p>L’administration française, seule, ne s’occupe point de ce qui se trame -à Boukhrari. Elle en a fait une commune de plein exercice, sur le -modèle des communes de France, administrée par un maire, vieux paysan à -l’œil endormi, flanqué d’un garde champêtre. Entre et sort qui veut. -Les Arabes venus de n’importe où peuvent circuler, causer, intriguer à -leur guise sans être gênés en rien.</p> - -<p>Au pied du ksar, à deux ou trois cents mètres, la commune mixte est -gouvernée par l’administrateur civil qui dispose des pouvoirs les plus -étendus sur un territoire nu, qu’il est presque inutile de surveiller. -Il ne peut empiéter sur les attributions du maire son voisin.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_62">62</span></p> - -<p>En face, sur la montagne, est Boghar, où habite le commandant supérieur -du cercle militaire. Il a entre les mains les moyens d’action les -plus actifs, mais il ne peut rien dans le ksar, <span class="smcap">COMMUNE DE PLEIN -EXERCICE</span>. Or le ksar n’est habité que par des Arabes. C’est le -point dangereux qu’on respecte, tandis qu’on surveille avec soin les -environs. On soigne le mal dans ses effets et non dans sa cause.</p> - -<p>Qu’arrive-t-il? Le commandant et l’administrateur, quand ils -s’entendent, organisent une sorte de police secrète à l’insu du maire, -et tâchent d’être informés mystérieusement.</p> - -<p>N’est-il point surprenant de voir ce centre arabe, reconnu dangereux -par tout le monde, plus libre qu’une ville de France, tandis qu’il -serait impossible à un Français quelconque, s’il n’était protégé -par quelque personnage influent, de pénétrer et de circuler sur le -territoire militaire des cercles avancés du Sud.</p> - -<p>Dans la commune mixte on trouve une auberge. J’y passai la nuit, une -nuit d’étuve. L’air semblait brûlé par la flamme du dernier jour. Il ne -remuait plus, comme s’il eût été figé par la chaleur.</p> - -<p>Aux premières lueurs de l’aurore, je me levai. Le soleil parut, -acharné à sa besogne <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> d’incendiaire. Devant ma fenêtre ouverte -sur l’horizon déjà torride et silencieux une petite diligence dételée -attendait. On lisait sur le panneau jaune: «Courrier du Sud!»</p> - -<p>Courrier du Sud! On allait donc encore plus au Sud en ce terrible mois -d’août. Le Sud! quel mot rapide, brûlant! Le Sud! Le feu! Là-bas, au -Nord, on dit en parlant des pays tièdes «le Midi». Ici c’est «le Sud».</p> - -<p>Je regardais cette syllabe si courte qui me paraissait surprenante -comme si je ne l’avais jamais lue. J’en découvrais, me semblait-il, le -sens mystérieux. Car les mots les plus connus comme les visages souvent -regardés ont des significations secrètes, dont on s’aperçoit tout d’un -coup, un jour, on ne sait pourquoi.</p> - -<p>Le Sud! Le désert, les nomades, les terres inexplorées et puis les -nègres, tout un monde nouveau, quelque chose comme le commencement -d’un univers! Le Sud! comme cela devient énergique sur la frontière du -Sahara.</p> - -<p>Dans l’après-midi j’allai visiter le ksar.</p> - -<p>Boukhrari est le premier village où l’on rencontre des Oulad-Naïl. On -est saisi de stupéfaction à l’aspect de ces courtisanes du désert.</p> - -<p>Les rues populeuses sont pleines d’Arabes couchés en travers des -portes, en travers de <span class="pagenum" id="Page_64">64</span> la route, accroupis, causant à voix basse ou -dormant. Partout leurs vêtements flottants et blancs semblent augmenter -la blancheur unie des maisons. Point de taches, tout est blanc; et -soudain une femme apparaît, debout sur une porte, avec une large -coiffure qui semble d’origine assyrienne, surmontée d’un énorme diadème -d’or.</p> - -<p>Elle porte une longue robe rouge éclatante. Ses bras et ses chevilles -sont cerclés de bracelets étincelants, et sa figure aux lignes droites -est tatouée d’étoiles bleues.</p> - -<p>Puis en voici d’autres, beaucoup d’autres, avec la même coiffure -monumentale: une montagne carrée qui laisse pendre de chaque côté -une grosse tresse tombant jusqu’au bas de l’oreille, puis relevée en -arrière pour se perdre de nouveau dans la masse opaque des cheveux. -Elles portent toujours des diadèmes dont quelques-uns sont fort -riches. La poitrine est noyée sous les colliers, les médailles, les -lourds bijoux; et deux fortes chaînettes d’argent font tomber jusqu’au -bas-ventre une grosse serrure de même métal, curieusement ciselée à -jour et dont la clef pend au bout d’une autre chaîne.</p> - -<p>Quelques-unes de ces filles n’ont encore <span class="pagenum" id="Page_65">65</span> que de minces bracelets. -Elles débutent. Les autres, les anciennes, montrent sur elles -quelquefois pour dix ou quinze mille francs de bijoux. J’en ai vu une -dont le collier était formé de huit rangées de pièces de vingt francs. -Elles gardent ainsi leur fortune, leurs économies laborieusement -gagnées. Les anneaux de leurs chevilles sont en argent massif et d’un -poids surprenant. En effet dès qu’elles possèdent en pièces d’argent la -valeur de deux ou trois cents francs, elles les donnent à fondre aux -bijoutiers mozabites, qui leur rendent alors ces anneaux ciselés, ou -ces serrures symboliques, ou ces chaînes, ou ces larges bracelets. Les -diadèmes qui les couronnent sont obtenus de la même façon.</p> - -<p>Leur coiffure monumentale, emmêlement savant et compliqué de tresses -entortillées, demande presque un jour de travail et une incroyable -quantité d’huile. Aussi ne se font-elles guère recoiffer que tous les -mois, et prennent-elles un soin extrême à ne point compromettre, dans -leurs amours, ce haut et difficile édifice de cheveux qui répand, en -peu de temps, une intolérable odeur.</p> - -<p>C’est le soir qu’il faut les voir, quand elles dansent au café Maure.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_66">66</span></p> - -<p>Le village est silencieux. Des formes blanches gisent étendues le long -des maisons. La nuit brûlante est criblée d’étoiles; et ces étoiles -d’Afrique brillent d’une clarté que je ne leur connaissais pas, une -clarté de diamants de feu, palpitante, vivante, aiguë.</p> - -<p>Tout à coup, au détour d’une rue, un bruit vous frappe, une musique -sauvage et précipitée, un grondement saccadé de tambours de basque que -domine la clameur aigre, continue, abrutissante, assourdissante et -féroce d’une flûte qu’emplit de son souffle infatigable un grand diable -à la peau d’ébène, le maître de l’établissement.</p> - -<p>Devant la porte, un monceau de burnous, un paquet d’Arabes, qui -regardent sans entrer et qui forment une grande lueur mouvante sous la -clarté venue de l’intérieur.</p> - -<p>Au dedans, des files d’êtres immobiles et blancs assis sur des -planches, le long des murs blancs, sous un toit très bas. Et par terre, -accroupies, avec leurs oripeaux flamboyants, leurs éclatants bijoux, -leurs faces tatouées, leurs hautes coiffures à diadèmes qui rappellent -les bas-reliefs égyptiens, les Oulad-Naïl attendent.</p> - -<p>Nous entrons. Personne ne bouge. Alors, <span class="pagenum" id="Page_67">67</span> pour nous asseoir, et -selon l’usage, on saisit les Arabes, on les bouscule, on les rejette de -leurs bancs; et ils s’en vont, impassibles. D’autres se tassent pour -leur faire place.</p> - -<p>Sur une estrade, au fond, les quatre tambourineurs, avec des poses -extatiques, battent frénétiquement la peau tendue des instruments; et -le maître, le grand nègre, se promène d’un pas majestueux, en soufflant -furieusement dans sa flûte enragée, sans un repos, sans une défaillance -d’une seconde.</p> - -<p>Alors, deux Oulad-Naïl se lèvent, vont se placer aux extrémités de -l’espace laissé libre entre les bancs et elles se mettent à danser. -Leur danse est une marche douce que rythme un coup de talon faisant -sonner les anneaux des pieds. A chacun de ces coups, le corps entier -fléchit dans une sorte de boiterie méthodique; et leurs mains, élevées -et tendues à la hauteur de l’œil, se retournent doucement à chaque -retour du sautillement, avec une vive trépidation, une secousse rapide -des doigts. La face un peu tournée, rigide, impassible, figée, demeure -étonnamment immobile, une face de sphinx, tandis que le regard oblique -reste tendu sur les ondulations de la main, comme fasciné par ce -mouvement <span class="pagenum" id="Page_68">68</span> doux, que coupe sans cesse la brusque convulsion des -doigts.</p> - -<p>Elles vont ainsi, l’une vers l’autre. Quand elles se rencontrent, leurs -mains se touchent; elles semblent frémir; leurs tailles se renversent, -laissant traîner un grand voile de dentelle qui va de la coiffure aux -pieds. Elles se frôlent, cambrées en arrière, comme pâmées dans un joli -mouvement de colombes amoureuses. Le grand voile bat comme une aile. -Puis, redressées soudain, redevenues impassibles, elles se séparent; et -chacune continue jusqu’à la ligne des spectateurs son glissement lent -et boitillant.</p> - -<p>Toutes ne sont point jolies; mais toutes sont singulièrement étranges. -Et rien ne peut donner l’idée de ces Arabes accroupis au milieu -desquels passent, de leur allure calme et scandée, ces filles couvertes -d’or et d’étoffes flamboyantes.</p> - -<p>Quelquefois elles varient un peu les gestes de leur danse.</p> - -<p>Ces prostituées venaient jadis d’une seule tribu, les Oulad-Naïl. Elles -amassaient ainsi leur dot et retournaient ensuite se marier chez elles, -après fortune faite. On ne les en estimait pas moins dans leur tribu; -c’était l’usage. <span class="pagenum" id="Page_69">69</span> Aujourd’hui, bien qu’il soit toujours admis que -les filles des Oulad-Naïl aillent faire fortune au loin par ce moyen, -toutes les tribus fournissent des courtisanes aux centres arabes.</p> - -<p>Le propriétaire du café où elles se montrent et s’offrent est toujours -un nègre! Dès qu’il voit entrer des étrangers, cet industriel -s’applique sur le front une pièce de cinq francs en argent, qui tient -collée à la peau par on ne sait quel procédé. Et il marche à travers -son établissement en jouant férocement de sa flûte sauvage, montrant -avec obstination la monnaie dont il s’est tatoué pour inviter le -visiteur à lui en offrir autant.</p> - -<p>Celles des Oulad-Naïl qui sont de grande tente apportent dans leurs -relations avec leurs visiteurs toute la générosité et la délicatesse -que comporte leur origine. Il suffit d’admirer une seconde l’épais -tapis qui sert de lit pour que le serviteur de la noble prostituée -apporte à son amant d’une minute, dès qu’il a regagné sa demeure, -l’objet qui l’avait frappé.</p> - -<p>Elles ont, comme les filles de France, des protecteurs qui vivent de -leurs fatigues. On trouve parfois au matin une d’elles au fond d’un -ravin, la gorge ouverte d’un coup de couteau, dépouillée de tous ses -bijoux. Un <span class="pagenum" id="Page_70">70</span> homme qu’elle aimait a disparu; et on ne le revoit -jamais.</p> - -<p>Le logement où elles reçoivent est une étroite chambre aux murs de -terre. Dans les oasis le plafond est souvent fait simplement de roseaux -tassés les uns sur les autres et où vivent des armées de scorpions. La -couche se compose de tapis superposés.</p> - -<p>Les gens riches, Arabes ou Français, qui veulent passer une nuit -de luxueuse orgie, louent jusqu’à l’aurore le bain maure avec les -serviteurs du lieu. Ils boivent et mangent dans l’étuve, et modifient -l’usage des divans de repos.</p> - -<p>Cette question de mœurs m’amène à un sujet bien difficile.</p> - -<p>Nos idées, nos coutumes, nos instincts diffèrent si absolument de ceux -qu’on rencontre en ces pays qu’on ose à peine parler chez nous d’un -vice si fréquent là-bas que les Européens ne s’en étonnent ni ne s’en -scandalisent même plus. On arrive à en rire au lieu de s’indigner. -C’est là une matière fort délicate, mais qu’on ne peut passer sous -silence quand on veut essayer de raconter la vie arabe, de faire -comprendre le caractère particulier de ce peuple.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_71">71</span></p> - -<p>On rencontre ici à chaque pas ces amours antinaturelles entre êtres du -même sexe que recommandait Socrate, <i>l’ami</i> d’Alcibiade.</p> - -<p>Souvent, dans l’histoire, on trouve des exemples de cette étrange et -malpropre passion à laquelle s’abandonnait César, que les Romains et -les Grecs pratiquèrent constamment, que Henri III mit à la mode en -France et dont on suspecta bien des grands hommes. Mais ces exemples -ne sont cependant que des exceptions d’autant plus remarquées -qu’elles sont assez rares. En Afrique cet amour anormal est entré si -profondément dans les mœurs que les Arabes semblent le considérer -comme aussi naturel que l’autre.</p> - -<p>D’où vient cette déviation de l’instinct? De plusieurs causes sans -doute. La plus apparente est la rareté des femmes séquestrées par -les riches qui possèdent quatre épouses légitimes et autant de -concubines qu’ils en peuvent nourrir. Peut-être aussi l’ardeur du -climat, qui exaspère les désirs sensuels, a-t-elle émoussé chez ces -hommes de tempérament violent la délicatesse, la finesse, la propreté -intellectuelle qui nous préservent des habitudes et des contacts -répugnants.</p> - -<p>Peut-être encore trouve-t-on là une sorte de <span class="pagenum" id="Page_72">72</span> tradition des -mœurs de Sodome, une hérédité vicieuse chez ce peuple nomade, -inculte, presque incapable de civilisation, demeuré aujourd’hui tel -qu’il était aux temps bibliques.</p> - -<p>Oserai-je citer quelques exemples récents et bien caractéristiques de -la puissance de cette passion chez l’Arabe.</p> - -<p>Le Hammam eut, dans ses débuts, parmi les garçons des bains, un petit -nègre d’Algérie. Après un séjour de quelque temps à Paris, ce jeune -homme revint en Afrique. Or, un matin, on trouva dans une caserne deux -soldats indigènes assassinés; et l’enquête démontra bien vite que le -meurtrier n’était autre que l’ancien employé du Hammam, qui, du même -coup, avait tué ses deux amants. Des relations intimes s’étant établies -entre ces hommes qui s’étaient connus par lui, il avait découvert leur -liaison, et, jaloux de tous les deux, les avait égorgés.</p> - -<p>De pareils faits sont très fréquents.</p> - -<p>Voici maintenant un autre drame.</p> - -<p>Un jeune Arabe de grande tente (?) était connu dans toute la contrée -pour ses habitudes amoureuses qui faisaient aux Oulad-Naïl une déloyale -concurrence.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_73">73</span></p> - -<p>Ses frères lui reprochèrent plusieurs fois non pas ses mœurs, mais -sa vénalité. Comme il ne changeait en rien ses habitudes, ils lui -donnèrent huit jours pour renoncer à son commerce. Il ne tint pas -compte de cet avertissement.</p> - -<p>Le neuvième jour au matin, on le trouva mort, étranglé, le corps nu -et la tête voilée, au milieu du cimetière arabe. Quand on découvrit -la figure, on aperçut une pièce de monnaie violemment incrustée, d’un -coup de talon, dans la chair du front, et, sur cette pièce, une petite -pierre noire.</p> - -<p>A côté du drame une comédie.</p> - -<p>Un officier de spahis cherchait en vain un ordonnance. Tous les soldats -qu’il employait étaient mal habillés, sales, peu soigneux, impossibles -à garder. Un matin, un jeune cavalier arabe se présente, fort beau, -intelligent, d’allure fine. Le lieutenant le prit à l’essai. C’était -une trouvaille, un garçon actif, propre, silencieux, plein d’attention -et d’adresse. Tout alla bien pendant huit jours. Le neuvième jour au -matin, comme le lieutenant rentrait de sa promenade quotidienne, il -aperçut devant sa porte un vieux spahi en train de cirer ses bottes. Il -passa dans le <span class="pagenum" id="Page_74">74</span> vestibule; un autre spahi balayait. Dans la chambre -un troisième faisait le lit. Un quatrième, au loin, chantait dans -l’écurie, tandis que le véritable ordonnance, le jeune Mohammed fumait -des cigarettes, couché sur un tapis.</p> - -<p>Stupéfait, le lieutenant appela un de ces remplaçants inattendus, et, -lui montrant ses camarades:—«Qu’est-ce que vous f....ichez ici, vous -autres?»</p> - -<p>L’Arabe immédiatement s’expliqua:—«Mon lieutenant, c’est le lieutenant -indigène qui nous a envoyés. (Chaque lieutenant français, en effet, est -doublé d’un officier indigène qui lui est subordonné.)</p> - -<p>—«Ah! c’est le lieutenant indigène. Et, pourquoi ça?»</p> - -<p>Le soldat reprit:—«Mon lieutenant, il nous a dit: «Allez-vous-en chez -le lieutenant et faites-moi tout l’ouvrage de Mohammed. Mohammed il -doit rien faire, parce que c’est la femme du lieutenant.»</p> - -<p>Cette attention délicate coûta d’ailleurs à l’officier indigène deux -mois d’arrêts.</p> - -<p>Ce qui prouve combien ce vice est entré dans les mœurs des Arabes, -c’est que tout prisonnier qui leur tombe dans les mains est <span class="pagenum" id="Page_75">75</span> -aussitôt utilisé pour leurs plaisirs. S’ils sont nombreux, l’infortuné -peut mourir à la suite de ce supplice de volupté.</p> - -<p>Quand la justice est appelée à constater un assassinat, elle constate -aussi fort souvent que le cadavre a été violé, après la mort, par le -meurtrier.</p> - -<p>Il est encore d’autres faits fort communs et tellement ignobles que je -ne les puis rapporter ici.</p> - -<p class="br">En redescendant, un soir, de Boukhrari, vers le coucher du soleil, -j’aperçus trois Oulad-Naïl, deux en rouge et une en bleu, debout au -milieu d’une foule d’hommes assis à l’orientale ou couchés. Elles -avaient l’air de divinités sauvages dominant un peuple prosterné.</p> - -<p>Tous avaient les yeux fixés sur le fort de Boghar, là-bas, sur la -grande côte en face, sur l’autre versant de la vallée poudreuse. Tous -étaient immobiles, attentifs comme s’ils eussent attendu quelque -événement surprenant. Tous tenaient à la main une cigarette vierge -encore et qu’ils venaient de rouler.</p> - -<p>Soudain une petite fumée blanche jaillit au sommet de la forteresse, -et, aussitôt, dans <span class="pagenum" id="Page_76">76</span> toutes les bouches pénétrèrent toutes les -cigarettes, tandis qu’un bruit sourd et lointain faisait un peu frémir -le sol. C’était le canon français annonçant aux vaincus le terme de -l’abstinence quotidienne.</p> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_7">LE ZAR’EZ.</h2> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">C</span><span class="smcap">omme</span> je déjeunais un matin au fort de Boghar chez le capitaine du -bureau arabe, un des officiers les plus obligeants, et les plus -capables qui soient dans le Sud, au dire des gens compétents, on -parla d’une mission qu’allaient remplir deux jeunes lieutenants. Il -s’agissait de faire un long crochet sur les territoires des cercles -de <ins class="correction" title="Bohgar">Boghar</ins>, Djelfa, et Bou Saada pour déterminer les points d’eau. On -craignait toujours une insurrection générale dès la fin du Ramadan et -on voulait préparer la marche d’une colonne expéditionnaire à travers -les tribus qui peuplent cette partie du pays.</p> - -<p>Aucune carte précise n’existe encore de <span class="pagenum" id="Page_78">78</span> ces contrées. On n’a que -les sommaires relevés topographiques faits par les rares officiers -qui passent de temps en temps, les indications approximatives des -sources et des puits, les notes griffonnées vivement sur le pommeau de -la selle, et les rapides dessins faits à l’œil, sans instruments -d’aucune sorte.</p> - -<p>Je demandai aussitôt l’autorisation de me joindre à la petite troupe. -Elle me fut accordée de la meilleure grâce du monde.</p> - -<p>Nous sommes partis deux jours plus tard.</p> - -<p>Il était trois heures du matin quand un spahi vint m’éveiller en -frappant fortement à la porte de la pauvre auberge de Boukhrari.</p> - -<p>Quand j’eus ouvert, l’homme se présenta avec sa veste rouge brodée de -noir, son large pantalon plissé, finissant au genou, là où commencent -les bas en cuir cramoisi des cavaliers du désert. C’était un Arabe de -taille moyenne. Son nez courbé avait été fendu d’un coup de sabre, -et la cicatrice laissait ouverte toute la narine du côté gauche. Il -s’appelait Bou-Abdallah. Il me dit:</p> - -<p>—Mossieu ton cheval il est prêt.</p> - -<p>Je demandai:</p> - -<p>—Le lieutenant est-il arrivé?</p> - -<p>Il me répondit:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_79">79</span></p> - -<p>—Va venir.</p> - -<p>Bientôt, un bruit lointain s’éleva dans la vallée obscure et nue; puis -des ombres et des silhouettes apparurent, passèrent. Je distinguai -seulement les trois corps étranges et lents des trois chameaux qui -portaient les cantines, nos lits de camp et les quelques objets que -nous prenions pour un voyage de vingt jours dans une solitude à peine -connue des officiers eux-mêmes.</p> - -<p>Puis bientôt, toujours dans la direction du fort de Boghar, retentit -le galop rapide d’une troupe de cavaliers; et les deux lieutenants qui -s’en allaient en mission parurent avec leur escorte, composée d’un -autre spahi et d’un cavalier arabe appelé Dellis, un homme de grande -tente, d’une illustre famille indigène.</p> - -<p>Je montai immédiatement à cheval, et l’on partit.</p> - -<p>La nuit était encore absolue, calme, on pourrait dire immobile. Après -avoir remonté quelque temps vers le nord, en suivant la vallée du -Chélif, nous tournâmes à droite dans un vallon, juste au moment où le -jour naissait.</p> - -<p>En ce pays, soir et matin, le crépuscule <span class="pagenum" id="Page_80">80</span> n’existe pas. Presque -jamais on ne voit non plus ces belles nuées traînantes, empourprées, -découpées, bigarrées et bizarres, saignantes ou enflammées, qui -colorent nos horizons du Nord au moment où le soleil se lève, ainsi -qu’à l’heure où le soleil se couche.</p> - -<p>Ici, c’est d’abord une lueur très vague, qui augmente, s’étend, envahit -tout l’espace en quelques instants. Puis soudain, à la crête d’un mont, -ou bien au bord de la plaine infinie, le soleil apparaît tel qu’il va -monter au ciel, et sans avoir cet aspect rougeoyant, comme endormi -encore, qu’ont ses levers en nos pays brumeux.</p> - -<p>Mais ce qu’il y a de plus singulier dans ces aurores du désert, c’est -le silence.</p> - -<p>Qui ne connaît, chez nous, ce premier cri d’oiseau bien avant le jour, -dès les premières pâleurs du ciel; puis, cet autre cri qui répond -dans l’arbre voisin; puis enfin cet incessant charivari de sifflets, -de ritournelles répétées, de notes vives, avec le chant lointain et -continu des coqs; toute cette rumeur du réveil des bêtes, toute cette -gaieté des voix dans les feuilles.</p> - -<p>Ici, rien. L’énorme soleil s’élève au-dessus de cette terre qu’il a -dévastée, et il semble <span class="pagenum" id="Page_81">81</span> déjà la regarder en maître, comme pour voir -si rien de vivant n’existe plus. Pas un cri de bête, sauf parfois le -hennissement d’un cheval; pas un mouvement de vie, sauf, lorsqu’on a -campé dans le voisinage d’un puits, le long, lent et muet défilé des -troupeaux qui s’en viennent boire.</p> - -<p>Tout de suite la chaleur est brûlante. On met, par-dessus le capuchon -de flanelle et le casque blanc, l’immense <i>médol</i>, chapeau de paille à -bords démesurés.</p> - -<p>Nous suivions le vallon, lentement. Aussi loin que la vue allait, tout -était nu, d’un gris jaune, ardent et superbe. Parfois au milieu des -bas-fonds où croupissait un reste d’eau, dans le lit vidé des rivières, -quelques joncs verts faisaient une tache crue et toute petite; parfois, -dans un repli de la montagne, deux ou trois arbres indiquaient une -source. Nous n’étions point encore dans la contrée assoiffée que nous -devions bientôt traverser.</p> - -<p>On montait indéfiniment. D’autres petits vallons se jetaient dans le -nôtre; et, à mesure que nous approchions de midi, les horizons se -perdaient un peu dans une légère buée de chaleur, dans une fumée de -terre rôtie, qui noyait les lointains en des tons à peine bleus, <span class="pagenum" id="Page_82">82</span> à -peine roses, à peine blancs, mais qui avaient cependant un peu de tout -cela, et qui semblaient d’une douceur, d’une tendresse, d’un charme -infinis, au delà de l’éclat aveuglant du paysage immédiat.</p> - -<p>Enfin on arriva sur la crête de la montagne, et le caïd El-Akhedar ben -Yahia, chez qui nous allions camper, apparut, venant vers nous, suivi -de quelques cavaliers. C’est un Arabe de sang illustre, le fils du -bach’agha Yahia ben Aïssa, surnommé le «Bach’agha à la jambe de bois».</p> - -<p>Il nous conduisit au campement préparé auprès d’une source, sous quatre -arbres géants dont l’eau sans cesse baignait le pied, seule verdure -qu’on aperçût par tout l’horizon de sommets pierreux et secs qui -s’étendait à perte de vue autour de nous.</p> - -<p>On servit tout de suite le déjeuner, auquel le Ramadan interdisait au -caïd de prendre part. Mais, afin de veiller à ce que nous ne manquions -de rien, il s’assit en face de nous, à côté de son frère El-Haoués -ben Yahia, caïd des Oulad-Alane-Berchieh. Alors je vis s’approcher un -enfant d’une douzaine d’années, un peu grêle, mais d’une grâce fière et -charmante, que j’avais déjà remarqué quelques <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> jours auparavant au -milieu des Oulad-Naïl dans le café maure de Boukhrari.</p> - -<p>J’avais été frappé par la finesse et l’éclatante blancheur de vêtements -de ce frêle petit Arabe, par son allure noble, et par le respect que -chacun semblait lui témoigner; et, comme je m’étonnais qu’on le laissât -ainsi rôder, à cet âge, au milieu des courtisanes, on me répondit: -«C’est le plus jeune fils du bach’agha. Il vient ici pour apprendre la -vie et connaître les femmes!!!» Comme nous voici loin de nos mœurs -françaises!</p> - -<p>L’enfant me reconnut aussi et vint gravement me tendre la main. Puis, -comme son âge ne le contraignait pas encore au jeûne, il s’assit avec -nous et se mit, de ses petits doigts fins et maigres, à dépecer le -mouton rôti. Et je crus comprendre que ses grands frères, les deux -caïds, qui devaient avoir environ quarante ans, le plaisantaient sur -son voyage au ksar, lui demandant d’où lui venait cette cravate de soie -qu’il portait au cou, si c’était un cadeau de femme?</p> - -<p>Ce jour-là, l’ombre des arbres nous permit de faire la sieste. Je me -réveillai comme le soir tombait, et je gravis un monticule voisin pour -avoir l’œil sur tout l’horizon.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_84">84</span></p> - -<p>Le soleil, près de disparaître, se teintait de rouge, au milieu d’un -ciel orange. Et partout, du nord au midi, de l’est à l’ouest, les -files de montagnes dressées sous mes yeux jusqu’aux extrêmes limites -du regard étaient roses, d’un rose extravagant comme les plumes des -flamants. On eût dit une féerique apothéose d’opéra d’une surprenante -et invraisemblable couleur, quelque chose de factice, de forcé, et -contre nature, et de singulièrement admirable cependant.</p> - -<p>Le lendemain nous redescendions dans la plaine de l’autre côté de la -montagne, une plaine infinie que nous mîmes trois jours à traverser, -bien qu’on vît distinctement la chaîne du Djebel-Gada qui la fermait en -face de nous.</p> - -<p>C’était tantôt une morne étendue de sable, ou plutôt de poussière de -terre, tantôt un océan de touffes d’alfa piquées au hasard dans le sol, -et qui forçaient nos chevaux à ne marcher qu’en zigzag.</p> - -<p>Ces plaines d’Afrique sont surprenantes.</p> - -<p>Elles paraissent nues et plates comme un parquet, et elles sont, au -contraire, sans cesse traversées d’ondulations, comme une mer après la -tempête, qui, de loin, semble toute <span class="pagenum" id="Page_85">85</span> calme parce que la surface est -lisse, mais que remuent de longs soulèvements tranquilles. Les pentes -de ces vagues de terre sont insensibles; jamais on ne perd de vue -les montagnes de l’horizon, mais dans l’ondulation parallèle, à deux -kilomètres de vous, une armée pourrait se cacher et vous ne la verriez -point.</p> - -<p>C’est ce qui rendit si difficile la poursuite de Bou-Amama sur les -hauts plateaux alfatiers du Sud-Oranais.</p> - -<p>Chaque matin, on se remet en marche dès l’aurore à travers ces -interminables et mornes étendues; chaque soir, on aperçoit venir -quelques hommes à cheval et drapés de blanc qui vous conduisent vers -une tente rapiécée sous laquelle des tapis sont étalés. On mange tous -les jours les mêmes choses, on cause un peu, puis l’on dort, ou l’on -rêve.</p> - -<p>Et, si vous saviez comme on est loin, loin du monde, loin de la vie, -loin de tout, sous cette petite tente basse qui laisse voir, par ses -trous, les étoiles, et, par ses bords relevés, l’immense pays du sable -aride!</p> - -<p>Elle est monotone, toujours pareille, toujours calcinée et morte, cette -terre; et, là, pourtant, on ne désire rien, on ne regrette <span class="pagenum" id="Page_86">86</span> rien, -on n’aspire à rien. Ce paysage calme, ruisselant de lumière et désolé, -suffit à l’œil, suffit à la pensée, satisfait les sens et le rêve, -parce qu’il est complet, <i>absolu</i>, et qu’on ne pourrait le concevoir -autrement. La rare verdure même y choque comme une chose fausse, -blessante et dure.</p> - -<p>C’est tous les jours, aux mêmes heures, le même spectacle: le feu -mangeant un monde; et, sitôt que le soleil s’est couché, la lune, à son -tour, se lève sur l’infinie solitude. Mais, chaque jour, peu à peu, le -désert silencieux vous envahit, vous pénètre la pensée comme la dure -lumière vous calcine la peau; et l’on voudrait devenir nomade à la -façon de ces hommes qui changent de pays sans jamais changer de patrie, -au milieu de ces interminables espaces toujours à peu près semblables.</p> - -<p>Chaque jour, l’officier en tournée envoie en avant un cavalier indigène -pour prévenir le caïd chez qui il mangera et dormira le lendemain, afin -que celui-ci puisse prélever dans sa tribu la nourriture des hommes et -des bêtes. Cette coutume, qui équivaut aux billets de logement chez -l’habitant des villes en France, devient fort onéreuse pour les tribus -par la manière dont elle est pratiquée.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_87">87</span></p> - -<p>Qui dit Arabe dit voleur, sans exception. Voici donc comment les choses -se passent. Le caïd s’adresse à un chef de fraction et réclame cette -redevance de ses hommes.</p> - -<p>Pour s’exempter de cet impôt et de cette corvée, le chef de fraction -paye. Le caïd empoche et s’adresse à un autre qui souvent aussi -s’exonère de la même façon. Enfin il faut bien que l’un d’eux s’exécute.</p> - -<p>Si le caïd a un ennemi, la charge tombe sur celui-là, qui procède, -vis-à-vis des simples Arabes, de la même façon que le caïd vis-à-vis -des cheiks.</p> - -<p>Et voilà comment un impôt, qui ne devrait pas coûter plus de vingt à -trente francs à chaque tribu, lui coûte quatre à cinq cents francs -invariablement.</p> - -<p>Et il est impossible encore de changer cela, pour une infinité de -raisons trop longues à développer ici.</p> - -<p>Dès qu’on approche d’un campement, on aperçoit au loin un groupe de -cavaliers qui vient vers vous. Un d’eux marche seul, en avant. Ils -vont au pas, ou au trot. Puis, tout à coup, ils s’élancent au galop, -un galop furieux, que nos bêtes du Nord ne supporteraient pas deux -minutes. C’est le galop des <span class="pagenum" id="Page_88">88</span> chevaux de course, qui ressemble au -passage d’un train express. Mais l’Arabe reste presque droit sur sa -selle, avec ses vêtements blancs flottants; et, d’une seule secousse, -il arrête l’animal qui fléchit sur ses jambes. Puis, il saute à terre -d’un bond, et s’avance, respectueux, vers l’officier, dont il baise la -main.</p> - -<p>Quel que soit le titre de l’Arabe, son origine, sa puissance et -sa fortune, il baise presque toujours la main des officiers qu’il -rencontre.</p> - -<p>Puis le caïd se remet en selle et dirige les voyageurs vers la tente -qu’il leur a fait préparer. On s’imagine généralement que les tentes -arabes sont blanches, éclatantes au soleil. Elles sont au contraire -d’un brun sale, rayé de jaune. Leur tissu très épais, en poil de -chameau et de chèvre, semble grossier. La tente est fort basse (on s’y -tient tout juste debout) et très étendue. Des piquets la supportent -d’une façon assez irrégulière; et tous les bords sont relevés, ce qui -permet à l’air de circuler librement dessous.</p> - -<p>Malgré cette précaution, la chaleur est écrasante, pendant le jour, -dans ces demeures de toile; mais les nuits y sont délicieuses, et -on dort merveilleusement sur les épais et magnifiques <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> tapis du -Djebel-Amour bien qu’ils soient peuplés d’insectes.</p> - -<p>Les tapis constituent le seul luxe des Arabes riches. On les entasse -les uns sur les autres, on en forme des amoncellements, et on les -respecte infiniment, car chaque homme retire sa chaussure pour marcher -dessus, comme à la porte des mosquées.</p> - -<p>Aussitôt que ses hôtes sont assis, ou plutôt étendus à terre, le caïd -fait apporter le café. Ce café est exquis. La recette pourtant est -simple. On le broie au lieu de le moudre, on y mélange une quantité -respectable d’ambre gris, puis on le fait bouillir dans l’eau.</p> - -<p>Rien de drôle comme la vaisselle arabe. Quand un riche caïd vous -reçoit, sa tente est ornée de tentures inappréciables, de coussins -admirables et de tapis merveilleux; puis vous voyez arriver un vieux -plateau de tôle supportant quatre tasses ébréchées, fêlées, hideuses, -qui semblent achetées à quelque bazar des boulevards extérieurs, à -Paris. Il y en a de toutes les grandeurs et de toutes les formes, -porcelaine anglaise, imitation du Japon, Creil commun, tout ce qu’on -a fait de plus laid et de plus grossier en faïence dans toutes les -parties du monde.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_90">90</span></p> - -<p>Le café est apporté dans un vieux pot à tisane ou dans une gamelle de -troupier ou dans une inénarrable cafetière en plomb déformée, bossuée, -qui semble malade.</p> - -<p>Peuple étrange, enfantin, demeuré primitif comme à la naissance des -races. Il passe sur la terre sans s’y attacher, sans s’y installer. Il -n’a pour maisons que des linges tendus sur des bâtons, il ne possède -aucun des objets sans lesquels la vie nous semblerait impossible. Pas -de lits, pas de draps, pas de tables, pas de sièges, pas une seule de -ces petites choses indispensables qui font commode l’existence. Aucun -meuble pour rien serrer, aucune industrie, aucun art, aucun savoir en -rien. Il sait à peine coudre les peaux de bouc pour emporter l’eau, et -il emploie en toutes circonstances des procédés tellement grossiers -qu’on en demeure stupéfait.</p> - -<p>Il ne peut même pas raccommoder sa tente que déchire le vent; et les -trous sont nombreux dans le tissu brunâtre que la pluie traverse à son -gré. Ils ne semblent attachés ni au sol ni à la vie, ces cavaliers -vagabonds qui posent une seule pierre sur la place où dorment leurs -morts, une grosse pierre quelconque ramassée sur la montagne voisine. -<span class="pagenum" id="Page_91">91</span> Leurs cimetières ressemblent à des champs où se serait écroulée, -autrefois, une maison européenne.</p> - -<p>Les nègres ont des cases, les Lapons ont des trous, les Esquimaux ont -des huttes, les plus sauvages des sauvages ont une demeure creusée dans -le sol ou plantée dessus; ils tiennent à leur mère la terre. Les Arabes -passent, toujours errants, sans attaches, sans tendresse pour cette -terre que nous possédons, que nous rendons féconde, que nous aimons -avec les fibres de notre cœur humain; ils passent au galop de leurs -chevaux, inhabiles à tous nos travaux, indifférents à nos soucis, comme -s’ils allaient toujours quelque part où ils n’arriveront jamais.</p> - -<p>Leurs coutumes sont restées rudimentaires. Notre civilisation glisse -sur eux sans les effleurer.</p> - -<p>Ils boivent à l’orifice même de la peau de bouc; mais on présente l’eau -aux étrangers dans une collection de récipients invraisemblables. Tout -s’y trouve, depuis la casserole de fer jusqu’au bidon défoncé. S’ils -s’emparaient, dans quelque razzia, d’un de nos chapeaux parisiens à -haute forme, ils le conserveraient assurément pour offrir à boire -dedans <span class="pagenum" id="Page_92">92</span> au premier général qui traverserait la tribu.</p> - -<p>Leur cuisine se compose uniquement de quatre ou cinq plats. L’ordre de -ces plats ne varie point.</p> - -<p>On présente d’abord le mouton rôti en plein air. Un homme l’apporte -tout entier sur son épaule au bout d’une perche qui a servi de broche; -et la silhouette de la bête écorchée, juchée en l’air, fait songer à -quelque exécution du moyen âge. Elle se profile, le soir, sur le ciel -rouge, d’une façon sinistre et burlesque, tenue ainsi par un personnage -sévère et drapé de blanc.</p> - -<p>Ce mouton est déposé dans une corbeille plate d’alfa tressé, au milieu -du cercle des mangeurs assis en rond, à la turque. La fourchette est -inconnue; on dépèce avec les doigts ou avec un petit couteau indigène à -manche de corne. La peau rissolée, vernie par le feu et croustillante, -passe pour ce qu’il y a de plus fin. On l’arrache par longues plaques -et on la croque en buvant soit de l’eau toujours bourbeuse, soit du -lait de chamelle coupé d’eau par moitié, soit du lait aigre qui a -fermenté dans une peau de bouc, dont il prend le goût fortement musqué. -Les Arabes appellent «leben» cette boisson médiocre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_93">93</span></p> - -<p>Après l’<i>entrée</i> apparaît, tantôt dans une jatte, tantôt dans une -cuvette, tantôt dans une marmite antique, une espèce de pâtée au -vermicelle. Le fond de ce potage est un jus jaunâtre où le piment se -bat avec le poivre rouge dans un mélange d’abricots secs et de dattes -pilés ensemble.</p> - -<p>Je ne recommande pas ce bouillon aux gourmets.</p> - -<p>Quand le caïd qui vous reçoit est magnifique, on sert ensuite le -<i>hamis</i>; ce mets est remarquable. Je serai peut-être agréable à -quelques personnes en en donnant la recette.</p> - -<p>On le prépare soit avec du poulet, soit avec du mouton. Après avoir -coupé la viande en petits morceaux, on la fait revenir dans le beurre -sur la poêle.</p> - -<p>On se procure ensuite un très léger bouillon en arrosant cette viande -avec de l’eau chaude. (Je crois qu’il vaudrait mieux se servir de -bouillon faible préparé d’avance.) On ajoute du poivre rouge en grande -quantité, un soupçon de piment, du poivre ordinaire, du sel, des -oignons, des dattes et des abricots secs, et on fait cuire jusqu’à ce -que les dattes et les abricots se soient écrasés naturellement, <span class="pagenum" id="Page_94">94</span> -puis on verse ce jus sur la viande. C’est exquis.</p> - -<p>Le repas se termine invariablement par le kous-kous ou kouskoussou, le -mets national. Les Arabes préparent le kous-kous en roulant à la main -de la farine de façon à en former de petits grains pareils à du plomb -de chasse. On cuit ces granules d’une façon particulière et on les -arrose avec un bouillon spécial. Je serai muet sur ces recettes, pour -qu’on ne m’accuse pas de ne parler que de cuisine.</p> - -<p>Quelquefois on apporte encore des petits gâteaux au miel, feuilletés, -qui sont fort bons.</p> - -<p>Chaque fois qu’on vient de boire, le caïd qui vous reçoit vous dit: -<i>Saa!</i> (à votre santé!) On doit lui répondre: <i>Allah y selmeck!</i> ce qui -équivaut à notre: «Que Dieu vous bénisse!» Ces formules sont répétées -dix fois pendant chaque repas.</p> - -<p>Tous les soirs, vers quatre heures, nous nous installons sous une tente -nouvelle; tantôt au pied d’une montagne, tantôt au milieu d’une plaine -sans limite.</p> - -<p>Mais, comme la nouvelle de notre arrivée s’est répandue dans la tribu, -on aperçoit de tous côtés, dans les lointains, dans la campagne stérile -ou sur les collines, des petits <span class="pagenum" id="Page_95">95</span> points blancs qui s’approchent. -Ce sont les Arabes qui viennent contempler l’officier et lui adresser -leurs réclamations. Presque tous sont à cheval, d’autres à pied; -un grand nombre montent des bourricots tout petits. Ils sont à -califourchon sur la croupe, contre la queue des bêtes trottinantes, et -leurs longs pieds nus traînent à terre des deux côtés.</p> - -<p>Aussitôt descendus de leur monture, ils arrivent et s’accroupissent -autour de la tente; puis ils restent là, immobiles, les yeux fixes, -attendant. Enfin, le caïd leur fait un signe et les plaignants se -présentent.</p> - -<p>Car tout officier en tournée rend la justice d’une façon souveraine.</p> - -<p>Ils apportent des réclamations invraisemblables, car nul peuple n’est -chicanier, querelleur, plaideur et vindicatif comme le peuple arabe. -Quant à savoir la vérité, quant à rendre un jugement équitable, il -est absolument inutile d’y songer. Chaque partie amène un nombre -fantastique de faux témoins qui jurent sur les cendres de leurs pères -et mères, et affirment sous serment les mensonges les plus effrontés.</p> - -<p>Voici quelques exemples:</p> - -<p>Un <i>cadi</i> (la vénalité de ces magistrats <span class="pagenum" id="Page_96">96</span> musulmans est proverbiale -et nullement usurpée) fait appeler un Arabe et lui adresse cette -proposition: «Tu me donneras vingt-cinq douros et tu m’amèneras -sept témoins qui déposeront par écrit, devant moi, que X... te doit -soixante-quinze douros. Je te les ferai remettre.»</p> - -<p>L’homme amène les témoins, qui déposent et signent. Alors le cadi -appelle X... et lui dit: «Tu me donneras cinquante douros et tu -m’amèneras neuf témoins qui déposeront que B... (le premier Arabe) te -doit cent vingt-cinq douros. Je te les ferai remettre.» Le second Arabe -amène ses témoins.</p> - -<p>Alors le cadi appelle le premier devant lui et, fort de la déposition -des sept témoins, lui fait donner soixante-quinze douros par le second. -Mais, à son tour, le second réclame, et, sur l’affirmation de ses -neuf témoins, le cadi lui fait remettre cent vingt-cinq douros par le -premier.</p> - -<p>La part du magistrat est donc de soixante-quinze douros (375 fr.), -prélevés sur ses deux victimes.</p> - -<p>Le fait est authentique.</p> - -<p>Et cependant l’Arabe ne s’adresse presque jamais au juge de paix -français, parce qu’on <span class="pagenum" id="Page_97">97</span> ne peut pas le corrompre, tandis que le cadi -fait ce qu’on veut pour de l’argent.</p> - -<p>Il éprouve aussi pour les formes tracassières de notre justice une -insurmontable répugnance. Toute procédure écrite l’épouvante, car il -pousse à l’extrême la peur superstitieuse du papier, sur lequel on peut -mettre le nom de Dieu, ou tracer des caractères maléficiants.</p> - -<p>Dans les commencements de la domination française, quand les musulmans -trouvaient sur leur passage un bout de papier quelconque, ils le -portaient pieusement à leurs lèvres et l’enfouissaient dans le sol ou -le fourraient dans quelque trou de mur ou d’arbre. Cette coutume amena -de si fréquentes et si désagréables surprises que les mahométans s’en -guérirent bientôt.</p> - -<p>Autre exemple de la fourberie arabe.</p> - -<p>Dans une tribu près de Boghar, un assassinat est commis. On soupçonne -un Arabe, mais les preuves manquent. Il y avait dans cette tribu -un pauvre homme nouvellement venu d’une tribu voisine, établi là -pour sauvegarder des intérêts pécuniaires. Un témoin l’accuse du -meurtre. Un autre témoin suit le premier, puis un autre. Il en vint -quatre-vingt-dix <span class="pagenum" id="Page_98">98</span> avec les affirmations les plus précises. -L’étranger fut condamné à mort et exécuté. On reconnut ensuite -l’innocence du décapité. Les Arabes avaient simplement voulu se défaire -d’un étranger qui les gênait, et empêcher un homme de leur tribu d’être -<i>compromis</i>!</p> - -<p>Les procès durent des années sans qu’une lueur de vérité puisse -apparaître sous les affirmations des faux témoins. Alors on a recours -à un moyen fort simple: on emprisonne les deux familles qui plaident, -ainsi que tous les témoins. Puis on les relâche au bout de quelques -mois; et généralement ils restent alors tranquilles pendant près d’une -année. Puis ils recommencent.</p> - -<p>Il y a dans la tribu des Oulad-Alane, que nous avons traversée, un -procès qui dure depuis trois ans, sans qu’aucune lumière puisse -apparaître. Les deux plaideurs font de temps en temps un petit séjour -sous les verrous, et recommencent.</p> - -<p>Ils passent, du reste, leur vie à se voler entre eux, à se tromper et à -se tirer des coups de fusil. Mais ils nous dissimulent le plus possible -toutes les affaires où la poudre a joué son rôle.</p> - -<p>Chez les Oulad-Mokhtar, un homme de <span class="pagenum" id="Page_99">99</span> grande taille se présente en -demandant à entrer à l’hôpital français.</p> - -<p>L’officier l’interroge sur sa maladie. Alors l’Arabe ouvre son vêtement -et nous apercevons une plaie horrible, très vieille déjà et purulente, -à la hauteur du foie. Ayant invité le blessé à se retourner, un -autre trou nous apparut dans son dos, en face du premier, au centre -d’une grosseur aussi volumineuse qu’une tête d’enfant. Lorsqu’on -appuyait autour, des fragments d’os sortaient. Cet homme avait reçu -manifestement un coup de fusil et la charge, entrée sous la poitrine, -était sortie par le dos, en broyant deux ou trois côtes. Mais il nia -avec énergie, protesta et jura que «c’était l’œuvre de Dieu».</p> - -<p>Dans ce pays sec, d’ailleurs, les plaies ne présentent jamais de -gravité. Les fermentations, les pourritures produites par les éclosions -de microbes n’existent point, ces animalcules ne vivant que sous les -climats humides. A moins d’être tué sur le coup, à moins qu’un organe -essentiel ne soit supprimé, les blessures sont toujours guéries.</p> - -<p>Nous arrivions le lendemain chez le caïd Abd-el-Kader bel Hout, un -parvenu. Sa tribu qu’il administre avec sagesse est moins turbulente -<span class="pagenum" id="Page_100">100</span> et moins plaideuse que les autres. Peut-être faut-il chercher une -autre cause à ce calme relatif.</p> - -<p>Le pays n’ayant de sources que sur le versant sud du Djebel Gada, qui -n’est point habité, l’eau naturellement n’est fournie que par les puits -communs à toute la tribu. Il ne peut donc se produire <i>de détournements -de cours</i>, ce qui est la principale cause de querelles et de haines -dans tout le Sud.</p> - -<p>Ici encore un homme se présenta en sollicitant son admission à -l’hôpital français.</p> - -<p>Quand on lui demanda quelle maladie il avait, il releva sa gandoura -et montra ses jambes. Elles étaient marbrées de taches bleues, -flasques, molles, blettes comme un fruit trop mûr, avec des chairs -tellement ramollies que le doigt y pénétrait comme dans une pâte qui -gardait longtemps le trou creusé par cette pression. Ce pauvre diable -présentait enfin tous les signes d’une syphilis épouvantable. Comme -on lui demandait en quelle occasion cette infirmité lui était venue, -il leva la main et jura par la mémoire de ses ancêtres que «c’était -l’œuvre de Dieu».</p> - -<p>En vérité le Dieu des Arabes accomplit des œuvres bien singulières.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_101">101</span></p> - -<p>Lorsque toutes les réclamations ont été entendues, on essaye de dormir -un peu sous la chaleur terrible de la tente.</p> - -<p>Puis le soir vient; on dîne. Un calme profond tombe sur la terre -calcinée. Les chiens des douars commencent à hurler au loin, et les -chacals leur répondent.</p> - -<p>On s’étend sur les tapis sous le ciel criblé d’étoiles, qui semblent -humides, tant leur clarté scintille; et alors on cause longtemps, très -longtemps. Tous les souvenirs reviennent, doux, précis et faciles à -dire, sous ces nuits tièdes si pleines d’astres.</p> - -<p>Tout autour de la tente de l’officier, des Arabes sont étendus par -terre, et, sur une ligne, les chevaux, entravés par les jambes de -devant, restent debout, avec un homme de garde auprès de chacun d’eux.</p> - -<p>Ils ne doivent pas se coucher, et ils restent toujours debout, ces -chevaux; car la monture d’un chef ne peut pas être fatiguée. Sitôt -qu’ils essayent de s’étendre, un Arabe se précipite et les force à se -relever.</p> - -<p>Mais la nuit s’avance. Nous nous allongeons sur les tapis de laine -épaisse, et parfois, dans les réveils subits, nous apercevons partout, -sur la terre nue qui nous environne, <span class="pagenum" id="Page_102">102</span> des êtres blancs étendus et -dormant, comme des cadavres dans des linceuls.</p> - -<p>Un jour, après une marche de dix heures dans la poussière brûlante, -comme nous venions d’arriver au campement, auprès d’un puits d’eau -bourbeuse et saumâtre qui nous parut cependant exquise, le lieutenant -me secoua soudain au moment où j’allais me reposer sous la tente, et me -dit, en me montrant l’extrême horizon vers le sud: «Ne voyez-vous rien -là-bas?»</p> - -<p>Après avoir regardé, je répondis: «Si, un tout petit nuage gris.»</p> - -<p>Alors le lieutenant sourit: «Eh bien, asseyez-vous là et continuez à -regarder ce nuage.»</p> - -<p>Surpris, je demandai pourquoi. Mon compagnon reprit: «Si je ne me -trompe, c’est un ouragan de sable qui nous arrive.»</p> - -<p>Il était environ quatre heures et la chaleur se maintenait encore -à quarante-huit degrés sous la tente. L’air semblait dormir sous -l’oblique et intolérable flamme du soleil. Aucun souffle, aucun bruit, -sauf le mouvement des mâchoires de nos chevaux entravés, qui mangeaient -l’orge, et les vagues chuchotements des Arabes qui, cent pas plus loin, -préparaient notre repas.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_103">103</span></p> - -<p>On eût dit cependant qu’il y avait autour de nous une autre chaleur -que celle du ciel, plus concentrée, plus suffocante, comme celle qui -vous oppresse quand on se trouve dans le voisinage d’un incendie -considérable. Ce n’étaient point ces souffles ardents, brusques et -répétés, ces caresses de feu qui annoncent et précèdent le siroco, mais -un échauffement mystérieux de tous les atomes de tout ce qui existe.</p> - -<p>Je regardais le nuage qui grandissait rapidement, mais à la façon de -tous les nuages. Il était maintenant d’un brun sale et montait très -haut dans l’espace. Puis il se développa en large, ainsi que nos orages -du Nord. En vérité, il ne me semblait présenter absolument rien de -particulier.</p> - -<p>Enfin, il barra tout le sud. Sa base était d’un noir opaque, son sommet -cuivré paraissait transparent.</p> - -<p>Un grand remuement derrière moi me fit me retourner. Les Arabes avaient -fermé notre tente, et ils en chargeaient les bords de lourdes pierres. -Chacun courait, appelait, se démenait avec cette allure effarée qu’on -voit dans un camp au moment d’une attaque.</p> - -<p>Il me sembla soudain que le jour baissait; <span class="pagenum" id="Page_104">104</span> je levai les yeux vers -le soleil. Il était couvert d’un voile jaune et ne paraissait plus être -qu’une tache pâle et ronde s’effaçant rapidement.</p> - -<p>Alors, je vis un surprenant spectacle. Tout l’horizon vers le sud avait -disparu, et une masse nébuleuse, qui montait jusqu’au zénith, venait -vers nous, mangeant les objets, raccourcissant à chaque seconde les -limites de la vue, noyant tout.</p> - -<p>Instinctivement je me reculai vers la tente. Il était temps. L’ouragan, -comme une muraille jaune et démesurée, nous touchait. Il arrivait, ce -mur, avec la rapidité d’un train lancé; et soudain il nous enveloppa -dans un tourbillon furieux de sable et de vent, dans une tempête de -terre impalpable, brûlante, bruissante, aveuglante et suffocante.</p> - -<p>Notre tente, maintenue par des pierres énormes, fut secouée comme une -voile, mais résista. Celle de nos spahis, moins assujettie, palpita -quelques secondes, parcourue par de grands frissons de toile; puis -soudain, arrachée de terre, elle s’envola et disparut aussitôt dans la -nuit de poussière mouvante qui nous entourait.</p> - -<p>On ne voyait plus rien à dix pas à travers <span class="pagenum" id="Page_105">105</span> ces ténèbres de sable. -On respirait du sable, on buvait du sable, on mangeait du sable. Les -yeux en étaient remplis, les cheveux en étaient poudrés; il se glissait -par le cou, par les manches, jusque dans nos bottes.</p> - -<p>Ce fut ainsi toute la nuit. Une soif ardente nous torturait. Mais -l’eau, le lait, le café, tout était plein de sable qui craquait sous -notre dent. Le mouton rôti en était poivré; le kous-kous semblait fait -uniquement de fins graviers roulés; la farine du pain n’était plus que -de la pierre pilée menu.</p> - -<p>Un gros scorpion vint nous voir. Ce temps, qui plaît à ces bêtes, -les fait toutes sortir de leurs trous. Les chiens du douar voisin ne -hurlèrent pas ce soir-là.</p> - -<p>Puis, au matin, tout était fini; et le grand tyran meurtrier de -l’Afrique, le soleil, se leva, superbe, sur un horizon clair.</p> - -<p>On partit un peu tard, cette inondation de sable ayant troublé notre -sommeil.</p> - -<p>Devant nous s’élevait la chaîne du Djebel Gada qu’il fallait traverser. -Un défilé s’ouvrait sur la droite; on suivit la montagne jusqu’au -passage, où l’on s’engagea. Nous retrouvions l’alfa, l’horrible alfa. -Puis soudain je crus découvrir la trace effacée d’une route, des <span class="pagenum" id="Page_106">106</span> -ornières de roues. Je m’arrêtai surpris. Une route ici, quel mystère? -J’en eus l’explication. Un ancien caïd de cette tribu, ayant été grisé -par l’exemple des Européens habitant Alger, voulut se donner le luxe -d’un carrosse dans le désert. Mais, pour avoir une voiture, il faut -posséder des routes, aussi cet ingénieux potentat occupa-t-il pendant -des mois tous les Arabes, ses sujets, à des travaux de grande voirie. -Ces misérables, sans pioches, sans pelles, sans outils, terrassant le -plus souvent avec leurs mains, parvinrent cependant à aplanir plusieurs -kilomètres de chemin. Cela suffisait à leur maître qui s’offrit ainsi -des promenades à travers le Sahara dans un stupéfiant équipage, en -compagnie de beautés indigènes qu’il envoyait quérir à Djelfa par son -favori, un jeune Arabe de seize ans.</p> - -<p>Il faut avoir vu ce pays pelé, rongé, dénudé; il faut connaître l’Arabe -avec son introublable gravité, pour comprendre le comique infini de -ce débauché à tête de vautour, de cet élégant du désert promenant -des cocottes aux pieds nus, dans une carriole de bois brut, à roues -inégales, conduite à fond de train par son... mignon. Cette élégance -du tropique, cette débauche saharienne, ce <span class="pagenum" id="Page_107">107</span> chic enfin, en pleine -Afrique, me parurent d’une inoubliable drôlerie.</p> - -<p>Notre troupe était nombreuse ce matin-là. Outre le caïd et son fils, -nous étions accompagnés de deux cavaliers indigènes et d’un vieux -homme maigre, à barbe en pointe, à nez crochu, avec une physionomie de -rat, des manières obséquieuses, une échine courbe et des yeux faux. -C’était encore, celui-là, un autre ancien caïd de la tribu, cassé pour -concussion. Il devait nous servir de guide le lendemain, la route que -nous allions suivre étant peu fréquentée des Arabes eux-mêmes.</p> - -<p>Cependant nous arrivions peu à peu au sommet du défilé. Un pic droit -barrait la vue; mais, aussitôt que nous l’eûmes contourné, je fus -frappé par la plus violente surprise, assurément, que me réservait ce -voyage.</p> - -<p>Une vaste plaine s’étendait devant nous, puis un lac, un lac immense, -éblouissant au soleil, aveuglant, dont je ne voyais pas l’autre bout, -perdu à l’horizon vers la gauche, et dont l’extrémité ouest se trouvait -presque en face de moi. Un lac en cette contrée, en plein Sahara? Un -lac dont personne ne m’avait parlé, que n’indiquait aucun voyageur? -Étais-je fou?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_108">108</span></p> - -<p>Je me tournai vers le lieutenant.</p> - -<p>—Quel est ce lac? lui demandai-je.</p> - -<p>Il se mit à rire et répondit:</p> - -<p>—Ce n’est pas de l’eau, c’est du sel. Tout le monde s’y tromperait, en -effet, tant l’illusion est parfaite. Cette Sebkra, qu’on appelle ici -Zar’ez (le Zar’ez-Chergui), a environ cinquante à soixante kilomètres -de longueur sur vingt, trente ou quarante kilomètres de largeur, -suivant les endroits. Ces chiffres sont, bien entendu, approximatifs, -ce pays n’ayant été que rarement et rapidement traversé, comme il l’est -par nous aujourd’hui. Ces lacs de sel (ils sont deux, l’autre se trouve -plus à l’ouest) donnent, d’ailleurs leur nom à toute cette contrée -qu’on appelle le Zar’ez. A partir de Bou-Saada, la plaine s’appelle le -Hodna, baptisée alors par le lac salé de Msila.</p> - -<p>Je regardais avec une stupéfaction émerveillée l’immense nappe de sel -étincelant sous le soleil enragé de ces contrées. Toute cette surface, -plane et cristallisée, luisait comme un miroir démesuré, comme une -plaque d’acier; et les yeux brûlés ne pouvaient supporter l’éclat de ce -lac étrange, bien qu’il fût encore à vingt kilomètres de nous, ce que -j’avais peine à croire, tant il me paraissait proche.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_109">109</span></p> - -<p>Nous finissions de descendre de l’autre côté du Djebel-Gada, et nous -approchions du poste fortifié abandonné, dit poste de la Fontaine -(Bordj-el-Hammam), où nous devions camper, cette étape étant, par -extraordinaire, fort courte.</p> - -<p>Le bâtiment à créneaux, construit au commencement de la conquête, -afin de pouvoir occuper cette contrée perdue en cas d’insurrection, -et y laisser une troupe à peu près en sûreté, est aujourd’hui fort -détérioré. Le mur d’enceinte reste pourtant en assez bon état, et -quelques pièces ont été maintenues habitables.</p> - -<p>Comme les jours précédents, nous vîmes jusqu’au soir défiler des -Arabes qui venaient exposer à «l’officier» des affaires infiniment -embrouillées ou des griefs imaginaires dans la seule intention de -parler au chef français.</p> - -<p>Une folle, sortie on ne sait d’où, vivant on ne sait comment en ces -solitudes désolées, rôdait sans cesse autour de nous. Sitôt que nous -sortions, nous la retrouvions, accroupie en des postures singulières, -presque nue, hideuse.</p> - -<p>Les voyageurs poétisants ont beaucoup parlé du respect des Arabes pour -les fous. <span class="pagenum" id="Page_110">110</span> Or voici comment on les respecte: dans leur famille... -on les tue! Plusieurs caïds, pressés de questions, nous l’ont avoué. -Quelques-uns de ces misérables idiots arrivent, il est vrai, à la -sainteté par le crétinisme. Ces exemples ne sont pas absolument -particuliers à l’Afrique. La famille généralement se débarrasse des -déments. Et les tribus restant pour nous un monde fermé, grâce au -système des grands chefs indigènes, nous ne pouvons, le plus souvent, -avoir même le soupçon de ces disparitions.</p> - -<p>Comme j’avais peu marché dans la journée, j’écrivis une partie de la -nuit. Vers onze heures, ayant très chaud, je sortis pour étaler un -tapis devant la porte et dormir sous le ciel.</p> - -<p>La pleine lune emplissait l’espace d’une clarté luisante qui semblait -vernir tout ce qu’elle frôlait. Les montagnes, jaunes déjà sous le -soleil, les sables jaunes, l’horizon jaune, semblaient plus jaunes -encore, caressés par la lueur safranée de l’astre.</p> - -<p>Là-bas, devant moi, le Zar’ez, le vaste lac de sel figé, semblait -incandescent. On eût dit qu’une phosphorescence fantastique s’en -dégageait, flottait au-dessus, une brume lumineuse de féerie, quelque -chose de si surnaturel, <span class="pagenum" id="Page_111">111</span> de si doux, de si captivant le regard et -la pensée, que je restai plus d’une heure à regarder, ne pouvant me -résoudre à fermer les yeux. Et partout autour de moi, éclatants aussi -sous la caresse de la lune, les burnous des Arabes endormis semblaient -d’énormes flocons de neige tombés là.</p> - -<p>On partit au soleil levant.</p> - -<p>La plaine conduisant vers la Sebkra était faiblement inclinée, semée -d’alfa maigre et roussi. Le vieil Arabe à figure de rat prit la tête -et nous le suivions d’un pas rapide. Plus nous approchions, plus -l’illusion de l’eau était parfaite. Comment cela pouvait-il n’être -pas un lac, un lac géant? Sa largeur, sur notre gauche, occupait tout -l’espace entre les deux montagnes, distantes de trente à quarante -kilomètres. Nous marchions droit vers son extrémité, car nous ne -devions le traverser que sur une courte étendue.</p> - -<p>Mais, de l’autre côté du Zar’ez, je distinguais une sorte de colline -ou plutôt de bourrelet d’un jaune doré qui semblait le séparer de la -montagne. Sur notre gauche, cette ligne suivait jusqu’à l’horizon la -ligne blanche du sel; et, sur notre droite, où s’étendait une plaine -infinie et nue serrée entre les deux <span class="pagenum" id="Page_112">112</span> montagnes, je distinguais -jusqu’à perte de vue cette même traînée jaune. Le lieutenant me dit: -«Ce sont les dunes. Ce banc de sable a plus de deux cents kilomètres de -long sur une largeur très variable. Nous le traverserons demain.»</p> - -<p>Le sol devenait singulier, couvert d’une croûte de salpêtre que -crevaient les pieds des chevaux. Des herbes se montraient, des joncs; -on sentait qu’une nappe d’eau s’étendait à fleur de terre. Cette -plaine enfermée par des monts, buvant quatre rivières (des rivières -périodiques), et recevant toutes les averses furieuses de l’hiver, -serait un immense marécage si le terrible soleil n’en desséchait quand -même la surface. Parfois, dans les creux, des flaques d’eau saumâtre -apparaissaient et des bécassines s’envolaient devant nous avec ce -crochet rapide qui leur est propre.</p> - -<p>Puis soudain nous fûmes au bord de la Sebkra, et nous nous engageâmes -sur cet océan tari.</p> - -<p>Tout était blanc devant nous, d’un blanc d’argent neigeux, vaporeux -et miroitant. Et même, en avançant sur cette surface cristallisée, -poudrée d’une poussière de sel pareille <span class="pagenum" id="Page_113">113</span> à de la neige fine, et -qui parfois s’enfonçait un peu sous le pied des bêtes, comme une glace -molle, on gardait l’impression singulière qu’on avait devant les yeux -une nappe d’eau. Une seule chose pouvait à la rigueur indiquer à un -œil expérimenté que ce n’était point une étendue liquide: l’horizon. -Ordinairement la ligne qui sépare l’eau du ciel reste sensible, l’une -étant toujours plus ou moins foncée que l’autre. Quelquefois, il -est vrai, tout semble se mêler; la mer alors prend une teinte, une -vague de nuée bleue fondue qui se perd dans l’azur pâlissant du vide -infini. Mais il suffit de regarder attentivement pendant quelques -instants pour toujours distinguer la séparation, si faible, si -enveloppée qu’elle soit. Ici, on ne voyait rien. L’horizon était voilé -entièrement dans une brume blanche, une sorte de vapeur de lait d’une -douceur intraduisible; et tantôt on cherchait dans l’espace la limite -terrestre, tantôt on croyait la voir beaucoup trop bas, au milieu de la -plaine salée sur laquelle flottaient ces buées crémeuses et singulières.</p> - -<p>Tant que nous avions dominé le Zar’ez, nous avions gardé la perception -nette des distances et des formes; dès que nous fûmes <span class="pagenum" id="Page_114">114</span> dessus, -toute certitude de la vue disparut; nous nous trouvions enveloppés dans -les fantasmagories du mirage.</p> - -<p>Tantôt on croyait distinguer l’horizon à une distance prodigieuse; -et on apercevait soudain au milieu du lac figé, qui tout à l’heure -semblait uni, vide et plat comme un miroir, d’énormes rochers bizarres, -des roseaux démesurés, des îles aux berges escarpées. Puis, à mesure -qu’on avançait, ces visions étranges disparaissaient brusquement -comme englouties par un truc de théâtre; et, à la place des blocs de -rochers, on découvrait quelques toutes petites pierres. Les roseaux, -en approchant, n’étaient plus que des herbes sèches, hautes comme le -doigt, démesurément grandies par ce curieux effet d’optique; les berges -devenaient de légers renflements de la croûte saline, et cet horizon -qu’on supposait à trente kilomètres, était fermé à cent mètres de nous -par ce voile de buée tremblante que le furieux soleil du désert faisait -sortir de la couche brûlante du sel.</p> - -<p>Cela dura une heure environ, puis on toucha l’autre rive.</p> - -<p>Ce fut d’abord une petite plaine ravinée, <span class="pagenum" id="Page_115">115</span> couverte d’une croûte -d’argile sèche, et mêlée encore de salpêtre.</p> - -<p>Nous montions une pente insensible, des herbes parurent, puis des -espèces de joncs, puis une petite fleur bleue ressemblant au myosotis -rustique, montée sur une longue tige mince comme un fil, et tellement -odorante que son parfum couvrait le pays. Cette exquise senteur me -donna l’impression fraîche d’un bain; on la respirait longuement, et la -poitrine semblait s’élargir pour boire ce souffle délicieux.</p> - -<p>On aperçut enfin un rang de peupliers, un vrai bois de roseaux, -d’autres arbres, puis nos tentes, plantées sur la limite des sables -dont les ondulations inégales, hautes jusqu’à huit ou dix mètres, se -dressaient comme des flots remués.</p> - -<p>La chaleur devenait féroce, doublée sans doute par les réverbérations -de la Sebkra. Les tentes, de vraies étuves, étaient inhabitables; et, -aussitôt descendus de cheval, nous partîmes, pour chercher de l’ombre -sous les arbres. Il fallut traverser d’abord une forêt de roseaux. -Je marchais en avant, et soudain je me mis à danser en poussant des -cris de joie. Je venais d’apercevoir des vignes, des abricotiers, <span class="pagenum" id="Page_116">116</span> -des figuiers, des grenadiers couverts de fruits, toute une suite de -jardins autrefois prospères, aujourd’hui envahis par les sables, et qui -appartenaient à l’agha de Djelfa. Pas de mouton rôti pour déjeuner! -Quel bonheur! Pas de kous-kous! Quel délire! Du raisin! des figues! des -abricots! Tout cela n’était pas très mûr. N’importe, ce fut une orgie, -dont nous ressentîmes, je crois, quelque malaise. L’eau, par exemple, -laissait à désirer. De la boue peuplée de larves. On n’en but guère.</p> - -<p>Chacun s’enfonça dans les roseaux et s’endormit. Une sensation froide -me réveilla en sursaut; une énorme grenouille venait de me cracher -un jet d’eau dans la figure. En cette contrée il faut être sur ses -gardes et il n’est pas toujours prudent de dormir ainsi sous les rares -verdures, surtout dans le voisinage des sables, où pullule la léfaa, -dite vipère céraste ou vipère à cornes, dont la piqûre est mortelle -et presque foudroyante. L’agonie souvent ne dure pas une heure. Ce -reptile d’ailleurs est très lent et ne devient dangereux que si on -marche dessus sans le voir, ou si on se couche dans son voisinage. -Quand on le rencontre sur sa route, on peut, même avec de l’habitude et -des précautions, le prendre <span class="pagenum" id="Page_117">117</span> à la main en le saisissant rapidement -derrière les oreilles.</p> - -<p>Je ne me suis pas offert cet exercice.</p> - -<p>Cette petite et terrible bête habite aussi l’alfa, les pierres, tout -endroit où elle trouve un abri. Quand on couche pour la première fois -sur la terre, la pensée de ce reptile vous préoccupe; puis on y songe -moins, puis on n’y songe plus. Quant aux scorpions, on les méprise. -Ils sont d’ailleurs aussi communs là-bas que les araignées chez nous. -Lorsqu’on en apercevait un auprès de notre campement, on l’entourait -d’un cercle d’herbes sèches auquel on mettait le feu. La bête affolée, -se sentant perdue, relevait sa queue, la ramenait en cercle au-dessus -de sa tête et se tuait en se piquant elle-même. On m’a du moins affirmé -qu’elle se tuait, car je l’ai toujours vue mourir dans la flamme.</p> - -<p>Voici en quelle occasion je vis cette vipère pour la première fois.</p> - -<p>Un après-midi, comme nous traversions une immense plaine d’alfa, mon -cheval donna plusieurs fois de vives marques d’inquiétude. Il baissait -la tête, reniflait, s’arrêtait, semblait suspecter chaque touffe. -Je suis, je l’avoue, fort mauvais cavalier, et ces brusques arrêts, -<span class="pagenum" id="Page_118">118</span> outre qu’ils m’emplissaient de méfiance sur mon équilibre, me -jetaient brusquement dans l’estomac l’énorme piton de ma selle arabe. -Le lieutenant, mon compagnon, riait de tout son cœur. Soudain ma -bête fit un bond et se mit à regarder par terre quelque chose que je -ne voyais point, en refusant obstinément d’avancer. Prévoyant une -catastrophe, je préférai descendre, et je cherchai la cause de cet -effroi. J’avais devant moi une maigre touffe d’alfa. Je la frappai, à -tout hasard, d’un coup de bâton; et soudain, un petit reptile s’enfuit -qui disparut dans la plante voisine.</p> - -<p>C’était une léfaa.</p> - -<p>Le soir de ce même jour, dans une plaine rocheuse et nue, mon cheval -fit un nouvel écart. Je sautai à terre, persuadé que j’allais trouver -une autre léfaa. Mais je ne vis rien. Puis, en remuant une pierre, une -haute araignée, blonde comme le sable, svelte, singulièrement rapide, -s’enfuit et disparut sous un roc avant que je pusse l’atteindre. Un -spahi qui m’avait rejoint la nomma «un scorpion du vent», terme imagé -pour exprimer sa vélocité. C’était, je crois, une tarentule.</p> - -<p>Une nuit encore, pendant mon sommeil, quelque chose de glacé me toucha -la figure. <span class="pagenum" id="Page_119">119</span> Je me dressai d’un bond, effaré; mais le sable, la -tente, tout était perdu dans l’ombre, je ne distinguais que les -grandes taches blanches des Arabes endormis autour de nous. Avais-je -été mordu par une léfaa qui se promenait près de mon visage? Était-ce -un scorpion? D’où venait ce contact froid sur ma face? Très anxieux, -j’allumai notre lanterne; je baissai les yeux, le pied levé, prêt -à frapper, et je vis un monstrueux crapaud, un de ces fantastiques -crapauds blancs qu’on rencontre dans le désert, qui, le ventre gonflé, -les pattes écartées, me regardait. La vilaine bête m’avait trouvé sans -doute sur sa route habituelle et était venue se heurter à ma figure.</p> - -<p>Comme vengeance, je le contraignis à fumer une cigarette. Il en est -mort d’ailleurs. Voici comment on procède. On ouvre de force sa bouche -étroite; on y introduit un bout du fin papier plein de tabac roulé, et -on allume l’autre bout. L’animal suffoqué souffle de toute sa vigueur -pour se débarrasser de cet instrument de supplice, puis, bon gré mal -gré, il est ensuite contraint d’aspirer. Alors il souffle de nouveau, -enflé, expirant et comique; et jusqu’au bout il faut <span class="pagenum" id="Page_120">120</span> qu’il fume, -à moins qu’on ait pitié de lui. Il expire généralement étouffé et gros -comme un ballon.</p> - -<p>Comme sport saharien on fait souvent assister les étrangers à la lutte -d’une léfaa et d’un ouran.</p> - -<p>Qui de nous n’a rencontré dans le Midi tous ces pauvres petits lézards -à queue coupée courant le long des vieux murs. On se demande d’abord -quel est le mystère de ces queues absentes. Puis, un jour, comme on -lisait à l’ombre d’une haie, on vit soudain une couleuvre jaillir d’une -crevasse et s’élancer vers l’innocente et gentille bête se chauffant -sur une pierre. Le lézard fuit, mais, plus rapide, le reptile l’a saisi -par la queue, par sa longue queue mobile, et la moitié de ce membre -reste entre les dents pointues de l’ennemi tandis que l’animal mutilé -disparaît dans un trou.</p> - -<p>Eh bien, l’ouran, qui n’est autre chose que le crocodile de terre dont -parle Hérodote, sorte de gros lézard du Sahara, venge sa race sur la -terrible léfaa.</p> - -<p>Le combat de ces deux animaux est d’ailleurs plein d’intérêt. Il a -lieu généralement dans une vieille caisse à savon. On y dépose <span class="pagenum" id="Page_121">121</span> le -lézard qui se met à courir avec une singulière vitesse, cherchant à -fuir; mais, dès qu’on a vidé dans la boîte le petit sac contenant la -vipère, il devient immobile. Son œil seul remue très vite. Puis il -fait quelques pas rapides, comme s’il glissait, pour se rapprocher de -l’ennemi, et il attend. La léfaa, de son côté, considère le lézard, -sent le danger et se prépare à la bataille; puis, d’une détente elle se -jette sur lui. Mais il est déjà loin, filant comme une flèche, à peine -visible dans sa course. Il attaque à son tour, revenu d’une lancée avec -une surprenante rapidité. La léfaa s’est retournée, et tend vers lui -sa petite gueule ouverte, prête à mordre de sa morsure foudroyante. -Mais il a passé, frôlant le reptile qu’il regarde de nouveau, hors -d’atteinte, de l’autre bout de la caisse.</p> - -<p>Et cela dure un quart d’heure, vingt minutes, parfois davantage. La -léfaa, exaspérée, se fâche, rampe vers l’ouran qui fuit sans cesse, -plus souple que le regard, revient, tourne, s’arrête, repart, épuise et -affole son redoutable adversaire. Puis soudain, ayant choisi l’instant, -il file dessus si vite qu’on aperçoit seulement la vipère convulsée, -étranglée par la forte mâchoire triangulaire du <span class="pagenum" id="Page_122">122</span> lézard qui l’a -saisie par le cou, derrière les oreilles, juste à la place où la -prennent les Arabes.</p> - -<p>On songe, en voyant la lutte de ces petites bêtes au fond d’une caisse -à savon, aux courses de taureaux d’Espagne dans les cirques majestueux. -Il serait plus terrible cependant de déranger ces infimes combattants -que d’affronter la colère beuglante de la grosse bête armée de cornes -aiguës.</p> - -<p>On rencontre souvent dans le Sahara un serpent affreux à voir, long -souvent de plus d’un mètre et pas plus gros que le petit doigt. Aux -environs de Bou-Saada ce reptile inoffensif inspire aux Arabes une -terreur superstitieuse. Ils prétendent qu’il perce comme une balle -les corps les plus durs, que rien ne peut arrêter son élan dès qu’il -aperçoit un objet brillant. Un Arabe m’a raconté que son frère avait -été traversé par une de ces bêtes qui du même choc avait tordu -l’étrier. Il est évident que cet homme a simplement reçu une balle -juste au moment où il apercevait le reptile.</p> - -<p>Aux environs de Laghouat ce serpent n’inspire au contraire aucune -terreur et les enfants le prennent dans leurs mains.</p> - -<p>La pensée de tous ces redoutables habitants <span class="pagenum" id="Page_123">123</span> du désert m’empêcha -quelque peu de dormir sous les roseaux de Raïane-Chergui. Tout -frôlement auprès de mes oreilles me faisait me dresser brusquement.</p> - -<p>Le jour baissait, je réveillai mes compagnons pour aller nous promener -dans les dunes et tâcher de trouver quelque léfaa ou quelque poisson de -sable.</p> - -<p>L’animal qu’on appelle le poisson de sable et que les Arabes nomment -<i>dwb</i> (on prononce <i>dob</i>) est une autre sorte de gros lézard qui vit -dans les sables, y creuse son trou, et dont la chair est assez bonne, -dit-on. Nous avons souvent suivi ses traces sans parvenir à en trouver -un. Dans le sable on rencontre encore un tout petit insecte dont les -mœurs sont bien curieuses: le fourmi-lion. Il forme un entonnoir -un peu plus large qu’une pièce de cent sous, creux en proportion, et -il s’installe dans le fond, en embuscade. Dès qu’une bête quelconque, -araignée, larve ou autre, glisse sur les bords rapides de sa tanière, -il lui lance coup sur coup des décharges de sable, l’étourdit, -l’aveugle, la force à dégringoler jusqu’au bas de la pente! Alors il -s’en empare et la mange.</p> - -<p>Le fourmi-lion fut, ce jour-là, notre plus <span class="pagenum" id="Page_124">124</span> grande distraction. -Puis le soir ramena le mouton rôti, le kous-kous et le lait aigre. -Quand l’heure des repas approchait, je pensais souvent au café Anglais.</p> - -<p>Puis on se coucha sur les tapis devant les tentes, la chaleur ne -permettant pas de rester dessous. Et nous avions, l’un devant nous, -l’autre derrière, ces deux voisins étranges: le sable houleux comme une -mer agitée et le sel uni comme une mer calme.</p> - -<p>Le lendemain on traversa les dunes. On eût dit l’Océan devenu poussière -au milieu d’un ouragan; une tempête silencieuse de vagues énormes, -immobiles, en sable jaune. Elles sont hautes comme des collines, ces -vagues, inégales, différentes, soulevées tout à fait comme des flots -déchaînés, mais plus grandes encore et striées comme de la moire. Sur -cette mer furieuse, muette et sans mouvement, le dévorant soleil du sud -verse sa flamme implacable et directe.</p> - -<p>Il faut gravir ces lames de cendre d’or, dégringoler de l’autre côté, -gravir encore, gravir sans cesse, sans repos et sans ombre. Les chevaux -râlent, enfoncent jusqu’aux genoux et glissent en dévalant l’autre -versant des surprenantes collines.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_125">125</span></p> - -<p>Nous ne parlions plus, accablés de chaleur et desséchés de soif comme -ce désert ardent.</p> - -<p>Parfois, dit-on, on est surpris dans ces vallons de sable par un -incompréhensible phénomène que les Arabes considèrent comme un signe -assuré de mort.</p> - -<p>Quelque part, près de soi, dans une direction indéterminée, un tambour -bat, le mystérieux tambour des dunes. Il bat distinctement, tantôt -plus vibrant, tantôt affaibli, arrêtant, puis reprenant son roulement -fantastique.</p> - -<p>On ne connaît point, paraît-il, la cause de ce bruit surprenant. On -l’attribue généralement à l’écho grossi, multiplié, démesurément enflé -par les ondulations des dunes, d’une grêle de grains de sable emportés -dans le vent et heurtant des touffes d’herbes sèches, car on a toujours -remarqué que le phénomène se produit dans le voisinage de petites -plantes brûlées par le soleil et dures comme du parchemin.</p> - -<p>Ce tambour ne serait donc qu’une sorte de mirage du son.</p> - -<p>Dès que nous fûmes sortis des dunes, nous aperçûmes trois cavaliers qui -venaient au galop vers nous. Quand ils arrivèrent à cent pas environ, -le premier mit pied à terre et s’approcha <span class="pagenum" id="Page_126">126</span> en boitant un peu. -C’était un homme d’environ soixante ans, assez gros (ce qui est rare -en ce pays), avec une dure physionomie arabe, des traits accentués, -creusés, presque féroces. Il portait la croix de la Légion d’honneur. -On le nommait Si Cherif ben Vhabeizzi, caïd des Oulad-Dia.</p> - -<p>Il nous fit un long discours d’un air furieux pour nous inviter à -entrer sous sa tente et à prendre une collation.</p> - -<p>C’était la première fois que je pénétrais dans l’intérieur d’un chef -nomade.</p> - -<p>Un amoncellement de riches tapis de laine frisée couvrait le sol; -d’autres tapis étaient dressés pour cacher la toile nue; d’autres -tendus sur nos têtes formaient un épais, un impénétrable plafond. -Des sortes de divans, ou plutôt de trônes, étaient aussi recouverts -d’étoffes admirables; et une cloison faite de tentures orientales, -coupant la tente en deux moitiés égales, nous séparait de la partie -habitée par les femmes dont nous distinguions par moments les voix -murmurantes.</p> - -<p>On s’assit. Les deux fils du caïd prirent place auprès de leur -père, qui se levait lui-même de temps en temps, disait un mot dans -l’appartement voisin par-dessus la séparation; <span class="pagenum" id="Page_127">127</span> et une main -invisible passait un plat fumant que le chef nous présentait aussitôt.</p> - -<p>On entendait jouer et crier des petits enfants auprès de leurs mères. -Quelles étaient ces femmes? elles nous regardaient sans doute par -d’invisibles ouvertures, mais nous ne les pûmes point voir.</p> - -<p>La femme arabe, en général, est petite, blanche comme du lait, avec une -physionomie de jeune mouton. Elle n’a de pudeur que pour son visage. -On rencontre celles du peuple allant au travail, la figure voilée avec -soin, mais le corps couvert seulement de deux bandes de laine tombant -l’une par devant, l’autre par derrière, et laissant voir, de profil, -toute la personne.</p> - -<p>A quinze ans ces misérables, qui seraient jolies, sont déformées, -épuisées par les dures besognes. Elles peinent du matin au soir à -toutes les fatigues, vont chercher l’eau à plusieurs kilomètres avec un -enfant sur le dos. Elles semblent vieilles à vingt-cinq ans.</p> - -<p>Leur visage, qu’on aperçoit parfois, est tatoué d’étoiles bleues sur -le front, les joues et le menton. Le corps est épilé, par mesure de -propreté. Il est fort rare d’apercevoir les femmes des Arabes riches.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_128">128</span></p> - -<p>On repartit aussitôt la collation achevée, et, le soir, nous arrivâmes -au rocher de sel Khang-el-Melah.</p> - -<p>C’est une sorte de montagne grise, verte, bleue, aux reflets -métalliques, aux croupes singulières; une montagne de sel! Des eaux -plus salées que l’Océan s’échappent de son pied et, volatilisées par -la chaleur folle du soleil, laissent sur le sol une écume blanche, -pareille à la bave des flots, une mousse de sel! On ne voit plus la -terre, cachée sous une poudre légère, comme si quelque colosse se fût -amusé à râper ce mont pour en semer la poussière alentour; et de gros -blocs détachés gisent dans les enfoncements, des blocs de sel!</p> - -<p>Sous ce rocher extraordinaire se creusent, paraît-il, des puits forts -profonds qu’habitent des milliers de colombes.</p> - -<p>Le lendemain nous étions à Djelfa.</p> - -<p>Djelfa est une vilaine petite ville à la française, mais habitée par -des officiers fort aimables qui en rendaient charmant le séjour.</p> - -<p>Après un court repos, nous nous sommes remis en route.</p> - -<p>Nous avons recommencé notre long voyage par les longues plaines nues. -De temps en <span class="pagenum" id="Page_129">129</span> temps on rencontrait des troupeaux. Tantôt c’étaient -des armées de moutons de la couleur du sable; tantôt à l’horizon se -dessinaient des bêtes singulières que la distance faisait petites et -qu’on eût prises, avec leur dos en bosse, leur grand cou recourbé, leur -allure lente, pour des bandes de hauts dindons. Puis, en approchant, on -reconnaissait des chameaux avec leur ventre gonflé des deux côtés comme -un double ballon, comme une outre démesurée, leur ventre qui contient -jusqu’à soixante litres d’eau. Eux aussi avaient la couleur du désert -comme tous les êtres nés dans ces solitudes jaunes. Le lion, l’hyène, -le chacal, le crapaud, le lézard, le scorpion, l’homme lui-même -prennent là toutes les nuances du sol calciné, depuis le roux brûlant -des dunes mouvantes jusqu’au gris pierreux des montagnes. Et la petite -<ins class="correction" title="allouette">alouette</ins> des plaines est si pareille à la poussière de terre qu’on la -voit seulement quand elle s’envole.</p> - -<p>De quoi vivent donc les bêtes dans ces contrées arides, car elles -vivent?</p> - -<p>Pendant la saison des pluies, ces plaines se couvrent d’herbes en -quelques semaines, puis le soleil, en quelques jours, dessèche et brûle -cette rapide végétation. Alors ces plantes <span class="pagenum" id="Page_130">130</span> prennent elles-mêmes -la couleur du sol; elles se cassent, s’émiettent, se répandent sur la -terre comme une paille hachée menue et qu’on ne distingue même plus. -Mais les troupeaux savent la trouver et s’en nourrissent. Ils vont -devant eux, cherchant cette poudre d’herbes sèches. On dirait qu’ils -mangent des pierres.</p> - -<p>Que penserait un fermier normand en face de ces singuliers pâturages?</p> - -<p>Puis nous avons traversé une région où on ne rencontrait même plus -guère d’oiseaux. Les puits devenaient introuvables.</p> - -<p>Nous regardions passer au loin de singulières petites colonnes de -poussière qui ont l’air d’une fumée, tantôt droites, tantôt penchées -ou tordues, et qui courent rapidement sur le sol, hautes de quelques -mètres, larges au sommet et minces du pied.</p> - -<p>Les remous de l’air, formant ventouse, soulèvent et entraînent ces -nuées transparentes et vraiment fantastiques, qui seules mettent un -mouvement en ces lieux lamentablement déserts.</p> - -<p>Cinq cents mètres en avant de notre petite troupe, un cavalier servant -de guide nous dirigeait à travers la morne et toute droite solitude. -Pendant dix minutes, il allait au pas, <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> immobile sur la selle, -et chantant, en sa langue, une chanson traînante, avec ces rythmes -étranges de là-bas. Nous imitions son allure. Puis soudain il partait -au trot, à peine secoué, son grand bournous voltigeant, le corps -d’aplomb, debout sur les étriers. Et nous partions derrière lui, -jusqu’au moment où il s’arrêtait pour reprendre un train plus doux.</p> - -<p>Je demandai à mon voisin:</p> - -<p>—Comment peut-il nous conduire à travers ces espaces nus, sans points -de repère!</p> - -<p>Il me répondit:</p> - -<p>—Quand il n’y aurait que les os des chameaux.</p> - -<p>En effet, de quart d’heure en quart d’heure, nous rencontrions quelque -ossement énorme rongé par les bêtes, cuit par le soleil, tout blanc, -tachant le sable. C’était parfois un morceau de jambe, parfois un -morceau de mâchoire, parfois un bout de colonne vertébrale.</p> - -<p>—D’où viennent tous ces débris? demandai-je.</p> - -<p>Mon voisin répliqua:</p> - -<p>—Les convois laissent en route chaque animal qui ne peut plus suivre; -et les chacals n’emportent pas tout.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_132">132</span></p> - -<p>Et pendant plusieurs journées nous avons continué ce voyage monotone, -derrière le même Arabe, dans le même ordre, toujours à cheval, presque -sans parler.</p> - -<p>Or, un après-midi, comme nous devions, au soir, atteindre Bou-Saada, -j’aperçus, très loin devant nous, une masse brune, grossie d’ailleurs -par le mirage, et dont la forme m’étonna. A notre approche, deux -vautours s’envolèrent. C’était une charogne encore baveuse malgré la -chaleur, vernie par le sang pourri. La poitrine seule restait, les -membres ayant été sans doute emportés par les voraces mangeurs de morts.</p> - -<p>—«Nous avons des voyageurs devant nous,» dit le lieutenant.</p> - -<p>Quelques heures après, on entrait dans une sorte de ravin, de défilé, -fournaise effroyable, aux rochers dentelés comme des scies, pointus, -rageurs, révoltés, semblait-il, contre ce ciel impitoyablement féroce. -Un autre corps gisait là. Un chacal s’enfuit qui le dévorait.</p> - -<p>Puis, au moment où l’on débouchait de nouveau dans une plaine, une -masse grise, étendue devant nous, remua, et lentement, au bout d’un -cou démesuré, je vis se dresser <span class="pagenum" id="Page_133">133</span> la tête d’un chameau agonisant. -Il était là, sur le flanc, depuis deux ou trois jours peut-être, -mourant de fatigue et de soif. Ses longs membres qu’on aurait dit -brisés, inertes, mêlés, gisaient sur le sol de feu. Et lui, nous -entendant venir, avait levé sa tête, comme un phare. Son front, rongé -par l’inexorable soleil, n’était qu’une plaie, coulait; et son œil -résigné nous suivit. Il ne poussa pas un gémissement, ne fit pas un -effort pour se lever. On eût cru qu’il savait, qu’ayant déjà vu mourir -ainsi beaucoup de ses frères dans ses longs voyages à travers les -solitudes, il connaissait bien l’inclémence des hommes. C’était son -tour, voilà tout. Nous passâmes.</p> - -<p>Or, m’étant retourné longtemps après, j’aperçus encore, dressé sur le -sable, le grand col de la bête abandonnée regardant jusqu’à la fin -s’enfoncer à l’horizon les derniers vivants qu’elle dût voir.</p> - -<p>Une heure plus tard ce fut un chien tapi contre un roc, la gueule -ouverte, les crocs luisants, incapable de remuer une patte, l’œil -tendu sur deux vautours qui, près de là, épluchaient leurs plumes en -attendant sa mort. Il était tellement obsédé par la terreur des bêtes -patientes, avides de sa chair, qu’il <span class="pagenum" id="Page_134">134</span> ne tourna pas la tête, qu’il -ne sentit pas les pierres qu’un spahi lui lançait en passant.</p> - -<p>Et soudain, à la sortie d’un nouveau défilé, j’aperçus devant moi -l’oasis.</p> - -<p>C’est une inoubliable apparition. On vient de traverser d’interminables -plaines, de franchir des montagnes aiguës, pelées, calcinées, sans -rencontrer un arbre, une plante, une feuille verte, et voici, devant -vous, à vos pieds, une masse opaque de verdure sombre, quelque chose -comme un lac de feuillage presque noir étendu sur le sable. Puis, -derrière cette grande tache, le désert recommence, s’allongeant à -l’infini jusqu’à l’insaisissable horizon où il se mêle au ciel.</p> - -<p>La ville descend en pente jusqu’aux jardins.</p> - -<p>Quelles villes, ces cités du Sahara! Une agglomération, un -amoncellement de cubes de boue séchés au soleil. Toutes ces huttes -carrées de fange durcie sont collées les unes contre les autres, de -façon à laisser seulement entre leurs lignes capricieuses des espèces -de galeries étroites, les rues, semblables à ces couloirs que trace un -passage régulier de bêtes.</p> - -<p>La cité entière d’ailleurs, cette pauvre cité <span class="pagenum" id="Page_135">135</span> de terre délayée, -fait songer à des constructions d’animaux quelconques, à des -habitations de castors, à des travaux informes accomplis sans outils, -avec les moyens que la nature a laissés aux créatures d’ordre inférieur.</p> - -<p>De place en place un palmier magnifique s’épanouit à vingt pieds du -sol. Puis tout à coup on entre dans une forêt dont les allées sont -enfermées entre deux hauts murs d’argile. A droite, à gauche, un peuple -de dattiers ouvre ses larges parasols au-dessus des jardins, abritant -de son ombre épaisse et fraîche la foule délicate des arbres fruitiers. -Sous la protection de ces palmes géantes que le vent agite comme de -larges éventails, poussent les vignes, les abricotiers, les figuiers, -les grenadiers, et les légumes inestimables.</p> - -<p>L’eau de la rivière, gardée en de larges réservoirs, est distribuée aux -propriétés, comme le gaz en nos pays. Une administration sévère fait le -compte de chaque habitant, qui, au moyen de longues rigoles, dispose de -la source pendant une ou deux heures par semaine selon l’étendue de son -domaine.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_136">136</span></p> - -<p>On estime la fortune par tête de palmier. Ces arbres, gardiens de la -vie, protecteurs des sèves, plongent sans cesse leur pied dans l’eau -tandis que leur front baigne dans le feu.</p> - -<p>Le vallon de Bou-Saada qui amène la rivière aux jardins est merveilleux -comme un paysage de rêve. Il descend, plein de dattiers, de figuiers, -de grandes plantes magnifiques entre deux montagnes dont les sommets -sont rouges. Tout le long du rapide cours d’eau, des femmes arabes, la -tête voilée et les jambes découvertes, lavent leur linge en dansant -dessus. Elles le roulent en tas dans le courant, et le battent de leurs -pieds nus, en se balançant avec grâce.</p> - -<p>Le fleuve, le long de ce ravin, court et chante. En sortant de l’oasis, -il est encore abondant; mais le désert qui l’attend, le désert jaune -et assoiffé, le boit tout à coup, aux portes des jardins, l’engloutit -brusquement en ses sables stériles.</p> - -<p>Quand on monte sur la mosquée, au coucher du soleil, pour contempler -l’ensemble de la ville, l’aspect est des plus singuliers. Les toits -plats et carrés forment comme une cascade de damiers de boue ou de -mouchoirs sales. Là-dessus s’agite toute la population <span class="pagenum" id="Page_137">137</span> qui -grimpe sur ses huttes dès que le soir vient. Dans les rues on ne voit -personne, on n’entend rien; mais sitôt que vous découvrez l’ensemble -des toits d’un lieu élevé, c’est un mouvement extraordinaire. On -prépare le souper. Des grappes d’enfants en loques blanches grouillent -dans les coins; ce paquet informe de linge sale qui représente la femme -arabe du peuple fait cuire le kous-kous ou bien travaille à quelque -ouvrage.</p> - -<p>La nuit tombe. On étend alors sur ce toit les tapis du Djebel-Amour, -après avoir soigneusement chassé les scorpions qui pullulent dans ces -taudis; puis toute la famille s’endort en plein air sous l’étincelant -fourmillement des astres.</p> - -<p>L’oasis de Bou-Saada, bien que petite, est une des plus charmantes -d’Algérie. On peut, aux environs, chasser la gazelle, qu’on y rencontre -en quantité. On y trouve aussi en abondance la redoutable léfaa et même -la hideuse tarentule aux longues pattes, dont on voit courir l’ombre -énorme, le soir, sur les murs des cases.</p> - -<p>On fait en ce ksar un commerce assez considérable, parce qu’il se -trouve un peu sur la route du Mzab.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_138">138</span></p> - -<p>Les Mozabites et les Juifs sont les seuls marchands, les seuls -négociants, les seuls êtres industrieux de toute cette partie de -l’Afrique.</p> - -<p>Dès qu’on avance dans le sud, la race juive se révèle sous un aspect -hideux qui fait comprendre la haine féroce de certains peuples contre -ces gens, et même les massacres récents. Les Juifs d’Europe, les Juifs -d’Alger, les Juifs que nous connaissons, que nous coudoyons chaque -jour, nos voisins et nos amis, sont des hommes du monde, instruits, -intelligents, souvent charmants. Et nous nous indignons violemment -quand nous apprenons que les habitants de quelque petite ville inconnue -et lointaine ont égorgé et noyé quelques centaines d’enfants d’Israël. -Je ne m’étonne plus aujourd’hui; car nos Juifs ne ressemblent guère aux -Juifs de là-bas.</p> - -<p>A Bou-Saada, on les voit accroupis en des tanières immondes, bouffis -de graisse, sordides et guettant l’Arabe comme une araignée guette la -mouche. Ils l’appellent, essayent de lui prêter cent sous contre un -billet qu’il signera. L’homme sait le danger, hésite, ne veut pas. Mais -le désir de boire et d’autres désirs encore le tiraillent. Cent sous -représentent pour lui tant de jouissances!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_139">139</span></p> - -<p>Il cède enfin, prend la pièce d’argent, et signe le papier graisseux.</p> - -<p>Au bout de trois mois il devra dix francs, cent francs au bout d’un -an, deux cents francs au bout de trois ans. Alors le Juif fait vendre -sa terre, s’il en a une, ou, sinon, son chameau, son cheval, son -bourricot, tout ce qu’il possède enfin.</p> - -<p>Les chefs, Caïds, Aghas ou Bach’agas tombent également dans les griffes -de ces rapaces qui sont le fléau, la plaie saignante de notre colonie, -le grand obstacle à la civilisation et au bien-être de l’Arabe.</p> - -<p>Quand une colonne française va razzier quelque tribu rebelle, une nuée -de Juifs la suit, achetant à vil prix le butin qu’ils revendent aux -Arabes dès que le corps d’armée s’est éloigné.</p> - -<p>Si l’on saisit, par exemple, six mille moutons dans une contrée, que -faire de ces bêtes? Les conduire aux villes? Elles mourraient en -route, car comment les nourrir, les faire boire pendant les deux ou -trois cents kilomètres de terre nue qu’on devra traverser? Et puis il -faudrait, pour emmener et garder un pareil convoi, deux fois plus de -troupes que n’en compte la colonne.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_140">140</span></p> - -<p>Alors les tuer? Quel massacre et quelle perte! Et puis les Juifs sont -là qui demandent à acheter, à deux francs l’un, des moutons qui en -valent vingt. Enfin le trésor gagnera toujours douze mille francs. On -les leur cède.</p> - -<p>Huit jours plus tard les premiers propriétaires ont repris à trois -francs par tête leurs moutons. La vengeance française ne coûte pas cher.</p> - -<p>Le Juif est maître de tout le sud de l’Algérie. Il n’est guère d’Arabe -en effet qui n’ait une dette, car l’Arabe n’aime pas rendre. Il préfère -renouveler son billet à cent ou deux cents pour cent. Il se croit -toujours sauvé quand il gagne du temps. Il faudrait une loi spéciale -pour modifier cette déplorable situation.</p> - -<p>Le Juif, d’ailleurs, dans tout le Sud, ne pratique guère que l’usure, -par tous les moyens aussi déloyaux que possible, et les véritables -commerçants sont les Mozabites.</p> - -<p>Quand on arrive dans un village quelconque du Sahara, on remarque -aussitôt toute une race particulière d’hommes qui se sont emparés -des affaires du pays. Eux seuls ont les boutiques; ils tiennent les -marchandises d’Europe et celles de l’industrie locale; ils <span class="pagenum" id="Page_141">141</span> sont -intelligents, actifs, commerçants dans l’âme. Ce sont les Beni-Mzab ou -Mozabites. On les a surnommés «les Juifs du désert».</p> - -<p>L’Arabe, le véritable Arabe, l’homme de la tente, pour qui tout travail -est déshonorant, méprise le Mozabite commerçant; mais il vient à -époques fixes s’approvisionner dans son magasin; il lui confie les -objets précieux qu’il ne peut garder dans sa vie errante. Une espèce de -pacte constant est établi entre eux.</p> - -<p>Les Mozabites ont donc accaparé tout le commerce de l’Afrique du Nord. -On les trouve autant dans nos villes que dans les villages sahariens. -Puis, sa fortune faite, le marchand retourne au Mzab, où il doit subir -une sorte de purification avant de reprendre ses droits politiques.</p> - -<p>Ces Arabes, qu’on reconnaît à leur taille, plus petite et plus trapue -que celle des autres peuplades, à leur face souvent plate et fort -large, à leurs fortes lèvres et à leur œil généralement enfoncé sous -un sourcil droit et très fourni, sont des schismatiques musulmans. -Ils appartiennent à une des trois sectes dissidentes de l’Afrique du -Nord, et semblent à certains savants être les descendants actuels des -derniers sectaires du kharedjisime.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_142">142</span></p> - -<p>Le pays de ces hommes est peut-être le plus étrange de la terre -d’Afrique.</p> - -<p>Leurs pères, chassés de Syrie par les armes du Prophète, vinrent -habiter dans le Djebel-Nefoussa, à l’ouest de Tripoli de Barbarie.</p> - -<p>Mais, repoussés successivement de tous les points où ils s’établirent, -jalousés partout à cause de leur intelligence et de leur industrie, -suspectés aussi en raison de leur hétérodoxie, ils s’arrêtèrent enfin -dans la contrée la plus aride, la plus brûlante, la plus affreuse de -toutes. On l’appelle en arabe Hammada (échauffée) et Chebka (filet) -parce qu’elle ressemble à un immense filet de rochers et de rocailles -noires.</p> - -<p>Le pays des Mozabites est situé à cent cinquante kilomètres environ de -Laghouat.</p> - -<p>Voici comment M. le commandant Coÿne, l’homme qui connaît le mieux tout -le sud de l’Algérie, décrit son arrivée au Mzab dans une brochure des -plus intéressantes:</p> - -<div class="quote"> - <p>«A peu près au centre de la Chebka se trouve une sorte de cirque - formé par une ceinture de roches calcaires très luisantes et à - pentes très raides sur l’intérieur. Il est ouvert au nord-ouest et - au sud-est, par deux <span class="pagenum" id="Page_143">143</span> tranchées qui laissent passer l’Oued-Mzab. - Ce cirque, d’environ dix-huit kilomètres de long sur une largeur de - deux kilomètres au plus, renferme cinq des villes de la confédération - du Mzab, et les terrains que cultivent exclusivement en jardins les - habitants de cette vallée.</p> - - <p>«Vue de l’extérieur et du côté du nord et de l’est, cette ceinture de - rochers offre l’aspect d’une agglomération de koubbas étagées, les - unes au-dessus des autres, sans aucune espèce d’ordre; on dirait d’une - immense nécropole arabe. La nature elle-même paraît morte. Là, aucune - trace de végétation ne repose l’œil, les oiseaux de proie eux-mêmes - semblent fuir ces régions désolées. Seuls les rayons d’un implacable - soleil se reflètent sur ces murailles de rochers d’un blanc grisâtre et - produisent, par les ombres qu’ils portent, des dessins fantastiques.</p> - - <p>«Aussi quel n’est pas l’étonnement, je dirai même l’enthousiasme du - voyageur lorsque, arrivé sur la crête de cette ligne de rochers, il - découvre dans l’intérieur du cirque cinq villes populeuses entourées de - jardins d’une végétation luxuriante, se découpant en vert sombre sur - les fonds rougeâtres du lit de l’oued Mzab.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_144">144</span></p> - - <p>«Autour de lui, le désert dénudé, la mort; à ses pieds, la vie et les - preuves évidentes d’une civilisation avancée.»</p> -</div> - -<p>Le Mzab est une république, ou plutôt une commune dans le genre de -celle que tentèrent d’établir les révolutionnaires parisiens en 1871.</p> - -<p>Personne au Mzab n’a le droit de rester inactif; et l’enfant, dès -qu’il peut marcher et porter quelque chose, aide son père à l’arrosage -des jardins, qui forme la constante et la plus grande occupation des -habitants. Du matin au soir, le mulet ou le chameau tire, dans le -seau de cuir, l’eau déversée ensuite dans une rigole ingénieusement -organisée de façon que pas une goutte du précieux liquide ne soit -perdue.</p> - -<p>Le Mzab compte en outre un grand nombre de barrages pour emmagasiner -les pluies. Il est donc infiniment plus avancé que notre Algérie.</p> - -<p>La pluie! c’est le bonheur, l’aisance assurée, la récolte sauvée pour -le Mozabite; aussi, dès qu’elle tombe, une espèce de folie s’empare -des habitants. Ils sortent par les rues, tirent des coups de fusil, -chantent, courent aux jardins, à la rivière qui se remet à couler, <span class="pagenum" id="Page_145">145</span> -et aux digues, dont l’entretien est assuré par chaque citoyen. Dès -qu’une digue est menacée, tout le monde doit s’y porter.</p> - -<p>Et ces gens-là, par leur travail constant, leur industrie et leur -sagesse, ont fait de la partie la plus sauvage et la plus désolée -du Sahara un pays vivant, planté, cultivé, où sept villes prospères -s’étalent au soleil. Aussi le Mozabite est-il jaloux de sa patrie, il -en défend autant que possible l’entrée aux Européens. Dans certaines -villes, comme Beni-Isguem, nul étranger n’a le droit de coucher, même -une seule nuit.</p> - -<p>La police est faite par tout le monde. Personne ne refuserait de -prêter main-forte en cas de besoin. Il n’y a en ce pays ni pauvres ni -mendiants. Les nécessiteux sont nourris par leur fraction.</p> - -<p>Presque tout le monde sait lire et écrire.</p> - -<p>On voit partout des écoles, des établissements communaux considérables. -Et beaucoup de Mozabites, après avoir passé quelque temps dans -nos villes, reviennent chez eux sachant le français, l’italien et -l’espagnol.</p> - -<p>La brochure du commandant Coÿne contient sur ce curieux petit peuple un -nombre infini de surprenants détails.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_146">146</span></p> - -<p>A Bou-Saada, comme dans toutes les oasis et toutes les villes, ce -sont les Mozabites qui font le commerce, les échanges, tiennent des -boutiques de toute espèce et se livrent à toutes les professions.</p> - -<p>Après quatre jours passés dans cette petite cité saharienne, je suis -reparti pour la côte.</p> - -<p>Les montagnes qu’on rencontre en se dirigeant vers le littoral ont un -singulier aspect. Elles ressemblent à de monstrueux châteaux forts qui -auraient des kilomètres de créneaux. Elles sont régulières, carrées, -entaillées d’une façon mathématique. La plus haute est plate et paraît -inaccessible. Sa forme l’a fait surnommer: «le Billard». Peu de temps -avant mon arrivée, deux officiers avaient pu l’escalader pour la -première fois. Ils ont trouvé sur le sommet deux énormes citernes -romaines.</p> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_8">LA KABYLIE.—BOUGIE.</h2> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">N</span><span class="smcap">ous</span> voici dans la partie la plus riche et la plus peuplée de -l’Algérie. Le pays des Kabyles est montagneux, couvert de forêts et de -champs.</p> - -<p>En sortant d’Aumale, on descend vers la grande vallée du Sahel.</p> - -<p>Là-bas se dresse une immense montagne, le Djurjura. Ses plus hauts pics -sont gris comme s’ils étaient couverts de cendres.</p> - -<p>Partout, sur les sommets moins élevés, on aperçoit des villages qui, -de loin, ont l’air de tas de pierres blanches. D’autres demeurent -accrochés sur les pentes. Dans toute cette contrée fertile, la lutte -est terrible entre l’Européen <span class="pagenum" id="Page_148">148</span> et l’indigène pour la possession du -sol.</p> - -<p>La Kabylie est plus peuplée que le département le plus peuplé de -France. Le Kabyle n’est pas nomade, mais sédentaire et travailleur. Or, -l’Algérien n’a pas d’autre préoccupation que de le dépouiller.</p> - -<p>Voici les différents systèmes employés pour chasser et spolier les -misérables propriétaires indigènes.</p> - -<p>Un particulier quelconque, quittant la France, va demander au bureau -chargé de la répartition des terrains une concession en Algérie. On -lui présente un chapeau avec des papiers dedans, et il tire un numéro -correspondant à un lot de terre. Ce lot, désormais, lui appartient.</p> - -<p>Il part. Il trouve là-bas, dans un village indigène, toute une famille -installée sur la concession qu’on lui a désignée. Cette famille a -défriché, mis en rapport ce bien sur lequel elle vit. Elle ne possède -rien autre chose. L’étranger l’expulse. Elle s’en va, résignée, puisque -<i>c’est la loi française</i>. Mais ces gens, sans ressources désormais, -gagnent le désert et deviennent des révoltés.</p> - -<p>D’autres fois, on s’entend. Le colon européen, <span class="pagenum" id="Page_149">149</span> effrayé par la -chaleur et l’aspect du pays, entre en pourparlers avec le Kabyle, qui -devient son fermier.</p> - -<p>Et l’indigène, resté sur <i>sa</i> terre, envoie, bon an mal an, mille, -quinze cents ou deux mille francs à l’Européen retourné en France.</p> - -<p>Cela équivaut à une concession de bureau de tabac.</p> - -<p>Autre méthode.</p> - -<p>La Chambre vote un crédit de quarante ou cinquante millions destinés à -la colonisation de l’Algérie.</p> - -<p>Que va-t-on faire de cet argent? Sans doute on construira des barrages, -on boisera les sommets pour retenir l’eau, on s’efforcera de rendre -fertiles les plaines stériles?</p> - -<p>Nullement. On exproprie l’Arabe. Or, en Kabylie, la terre a acquis -une valeur considérable. Elle atteint dans les meilleurs endroits -<span class="smcap">SEIZE CENTS FRANCS L’HECTARE</span> et elle se vend communément huit -cents francs. Les Kabyles, propriétaires, vivent tranquilles sur leurs -exploitations. Riches, ils ne se révoltent pas; ils ne demandent qu’à -rester en paix.</p> - -<p>Qu’arrive-t-il? on dispose de cinquante millions. La Kabylie est le -plus beau pays <span class="pagenum" id="Page_150">150</span> d’Algérie. Eh bien, on exproprie les Kabyles au -profit de colons inconnus.</p> - -<p>Mais comment les exproprie-t-on? On leur paye <span class="smcap">QUARANTE FRANCS</span> -l’hectare qui vaut au minimum <span class="smcap">HUIT CENTS FRANCS</span>.</p> - -<p>Et le chef de famille s’en va sans rien dire (c’est la loi) n’importe -où, avec son monde, les hommes désœuvrés, les femmes et les enfants.</p> - -<p>Ce peuple n’est point commerçant ni industriel, il n’est que -cultivateur.</p> - -<p>Donc, la famille vit tant qu’il reste quelque chose de la somme -dérisoire qu’on lui a donnée. Puis la misère arrive. Les hommes -prennent le fusil et suivent un Bou-Amama quelconque pour prouver une -fois de plus que l’Algérie ne peut être gouvernée que par un militaire.</p> - -<p>On se dit: Nous laissons l’indigène dans les parties fertiles tant que -nous manquons d’Européens; puis, quand il en vient, nous exproprions -le premier occupant.—Très bien. Mais, quand vous n’aurez plus de -parties fertiles, que ferez-vous?—Nous fertiliserons, parbleu!—Eh -bien, pourquoi ne fertilisez-vous pas tout de suite, puisque vous avez -cinquante millions?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_151">151</span></p> - -<p>Comment! vous voyez des compagnies particulières créer des barrages -gigantesques pour donner de l’eau à des régions entières; vous savez, -par les travaux remarquables d’ingénieurs de talent, qu’il suffirait de -boiser certains sommets pour gagner à l’agriculture des lieues de pays -qui s’étendent au-dessous, et vous ne trouvez pas d’autre moyen que -celui d’expulser les Kabyles!</p> - -<p>Il est juste d’ajouter qu’une fois le Tell franchi, la terre devient -nue, aride, presque impossible à cultiver. Seul, l’Arabe, qui se -nourrit avec deux poignées de farine par jour et quelques figues, peut -subsister dans ces contrées desséchées. L’Européen n’y trouve pas sa -vie. Il ne reste donc en réalité que des espaces restreints pour y -installer des colons, à moins de..... chasser l’indigène. Ce qu’on fait.</p> - -<p>En somme, à part les heureux propriétaires de la plaine de la Mitidja, -ceux qui ont obtenu des terres en Kabylie par un des procédés que je -viens d’indiquer, et, en général, à part tous ceux qui sont installés -le long de la mer, dans l’étroite bande de terre que l’Atlas délimite, -les colons crient misère. Et l’Algérie ne peut plus recevoir qu’un -nombre assez <span class="pagenum" id="Page_152">152</span> faible d’étrangers. Elle ne les nourrirait pas.</p> - -<p>Cette colonie, d’ailleurs, est infiniment difficile à administrer pour -des raisons aisées à comprendre.</p> - -<p>Grande comme un royaume d’Europe, l’Algérie est formée de régions très -diverses, habitées par des populations essentiellement différentes. -Voilà ce qu’aucun gouvernement n’a paru comprendre jusqu’ici.</p> - -<p>Il faut une connaissance approfondie de chaque contrée pour prétendre -la gouverner, car chacune a besoin de lois, de règlements, de -dispositions et de précautions totalement opposés. Or, le gouverneur, -quel qu’il soit, ignore fatalement et absolument toutes ces questions -de détail et de mœurs; il ne peut donc que s’en rapporter aux -administrateurs qui le représentent.</p> - -<p>Quels sont ces administrateurs? Des colons? Des gens élevés dans le -pays, au courant de tous ses besoins? Nullement! Ce sont simplement les -petits jeunes gens venus de Paris à la suite du vice-roi.</p> - -<p>Voilà donc un de ces jeunes ignorants administrant cinquante ou cent -mille hommes. Il fait sottise sur sottise et ruine le pays. C’est -naturel.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_153">153</span></p> - -<p>Il existe des exceptions. Parfois le délégué tout-puissant du -gouverneur travaille, cherche à s’instruire et à comprendre. Il lui -faudrait dix ans pour se mettre un peu au courant. Au bout de six mois, -on le change. On l’envoie, pour des raisons de famille, de convenances -personnelles ou autres, de la frontière de Tunis à la frontière du -Maroc; et là il se remet aussitôt à administrer avec les mêmes moyens -qu’il employait là-bas, confiant dans son commencement d’expérience, -appliquant à ces populations essentiellement différentes les mêmes -règlements et les mêmes procédés.</p> - -<p>Ce n’est donc pas un bon gouverneur qu’il faut avant tout, mais un bon -entourage du gouverneur.</p> - -<p>On a tenté, pour remédier à ce déplorable état de choses, à ces -désastreuses coutumes, de créer une école d’administration, où les -principes élémentaires, indispensables pour conduire ce pays, seraient -inculqués à toute une classe de jeunes gens. On échoua. L’entourage de -M. Albert Grévy fit avorter ce projet. Le favoritisme, encore une fois, -eut la victoire.</p> - -<p>Le personnel des administrateurs est donc <span class="pagenum" id="Page_154">154</span> recruté de la plus -singulière façon. On y trouve aussi, il est vrai, quelques hommes -intelligents et travailleurs. Enfin le gouvernement, à court de -candidats capables, fait des avances aux anciens officiers des bureaux -arabes. Ceux-là connaissent au moins fort bien les indigènes; mais il -est difficile d’admettre que leur changement de costume ait changé -immédiatement leurs principes d’administration; et il ne faut pas -alors les chasser avec fureur quand ils portent l’uniforme, pour les -reprendre aussitôt qu’ils ont revêtu la redingote.</p> - -<p>Puisque je me suis laissé aller à toucher à ce sujet difficile de -l’administration de l’Algérie, je veux dire encore quelques mots -d’une question capitale dont la solution devrait être rapide: c’est -la question des grands chefs indigènes, qui sont en réalité les seuls -administrateurs, les administrateurs tout-puissants de toute la partie -de notre colonie comprise entre le Tell et le désert.</p> - -<p>Au début de l’occupation française, on a investi, sous le titre d’Aghas -ou de Bach-Aghas, les chefs qui offraient le plus de garanties de -fidélité, d’une autorité fort étendue sur les tribus de toute une -partie du territoire. <span class="pagenum" id="Page_155">155</span> Notre action aurait été impuissante; nous y -avons substitué celle des chefs arabes gagnés à notre cause, en nous -résignant d’avance aux trahisons possibles; et elles furent assez -fréquentes. La mesure était sage, politique; elle a donné, en somme, -d’excellents résultats. Certains Aghas nous ont rendu des services -considérables, et, grâce à eux, la vie de plusieurs milliers peut-être -de soldats français a été épargnée.</p> - -<p>Mais de ce qu’une mesure a été excellente à un moment donné, il ne -s’ensuit pas qu’elle demeure parfaite, malgré toutes les modifications -que le temps apporte dans un pays en voie de colonisation.</p> - -<p>Aujourd’hui, la présence parmi les tribus de ces potentats, seuls -respectés, seuls obéis, est une cause de danger permanent pour nous, -et un obstacle insurmontable à la civilisation des Arabes. Cependant, -le parti militaire semble défendre énergiquement le système des chefs -indigènes contre les tendances à les supprimer du parti civil.</p> - -<p>Je ne pourrais traiter cette grave question; mais il suffit d’accomplir -l’excursion que j’ai faite dans les tribus pour apercevoir clairement -les énormes inconvénients de la situation <span class="pagenum" id="Page_156">156</span> actuelle. Je veux -simplement citer quelques faits.</p> - -<p>C’est presque uniquement à l’agha de Saïda qu’est due la longue -résistance de Bou-Amama.</p> - -<p>Dans le début de l’insurrection, cet agha allait rejoindre la colonne -française avec ses goums. Il rencontra en route les Trafis, mandés dans -la même intention, et il se joignit à eux.</p> - -<p>Mais l’agha de Saïda est chargé de dettes qu’il ne peut payer. Or, -l’idée lui vint sans doute, pendant la nuit, de faire une razzia, car, -réunissant son goum, il se précipita sur les Trafis. Ceux-ci, battus -dans la première attaque, reprirent l’avantage; et l’agha de Saïda fut -contraint de fuir avec ses hommes.</p> - -<p>Or, comme l’agha de Saïda est notre allié, notre ami, notre lieutenant, -comme il représente l’autorité française, les Trafis se persuadèrent -que nous avions la main dans l’affaire, et, au lieu de rejoindre le -camp français, ils firent défection et allèrent immédiatement trouver -Bou-Amama qu’ils ne quittèrent plus et dont ils constituèrent la -principale force.</p> - -<p>L’exemple est caractéristique, n’est-ce pas? Et l’agha de Saïda est -resté notre fidèle ami. Il marche sous nos drapeaux!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_157">157</span></p> - -<p>On cite, d’un autre côté, un célèbre agha que nos chefs militaires -traitent avec la plus grande considération, parce que son influence est -considérable, prédominante sur un grand nombre de tribus.</p> - -<p>Tantôt il nous aide, tantôt il nous trahit, selon son avantage. Allié -ouvertement aux Français, dont il tient son autorité, il favorise -secrètement toutes les insurrections. Il est vrai de dire qu’il lâche -indifféremment l’un ou l’autre parti sitôt qu’il s’agit de piller.</p> - -<p>Après avoir pris une part indéniable à l’assassinat du colonel -Beauprêtre, le voici aujourd’hui qui marche avec nous. Mais on le -soupçonne fortement d’avoir participé à beaucoup des mécomptes que nous -avons subis.</p> - -<p>Notre inébranlable allié, l’agha de Frenda, nous a maintes fois -prévenus du double jeu de ce potentat. Nous avons fermé l’oreille, -parce qu’il rend à l’autorité militaire des services intéressés, quitte -à en rendre d’autres à nos ennemis.</p> - -<p>Cette situation particulière, la protection ouverte dont nous couvrons -ce chef, lui assure l’impunité pour une multitude de forfaits qu’il -commet journellement.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_158">158</span></p> - -<p>Voici ce qui se passe.</p> - -<p>Les Arabes, par toute l’Algérie, se volent les uns les autres. Il n’est -point de nuit où on ne nous signale vingt chameaux volés à droite, -cent moutons à gauche, des bœufs enlevés auprès de Biskra, des -chevaux auprès de Djelfa. Les voleurs restent toujours introuvables. -Et pourtant il n’est pas un officier de bureau arabe qui ignore où -va le bétail volé! Il va chez cet agha qui sert de recéleur à tous -les bandits du désert. Les bêtes enlevées sont mêlées à ses immenses -troupeaux; il en garde une partie pour prix de sa complaisance, et rend -les autres au bout d’un certain temps, lorsque le danger de poursuites -est passé.</p> - -<p>Personne, dans le Sud, n’ignore cette situation.</p> - -<p>Mais on a besoin de cet homme, à qui on a laissé prendre une immense -influence, augmentée chaque jour par l’aide qu’il donne à tous les -maraudeurs; et on ferme les yeux.</p> - -<p>Aussi ce chef est-il incalculablement riche, tandis que l’agha de -Djelfa, par exemple, s’est en partie ruiné à servir les intérêts de la -colonisation, en créant des fermes, en défrichant, etc.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_159">159</span></p> - -<p>Maintenant, en dehors de cet ordre de faits, une foule d’autres -inconvénients plus graves encore résultent de la présence dans les -tribus de ces potentats indigènes. Pour bien s’en rendre compte, il -faut avoir une notion exacte de l’Algérie actuelle.</p> - -<p>Le territoire et la population de notre colonie sont divisés d’une -façon très nette.</p> - -<p>Il y a d’abord les villes du littoral, qui n’ont guère plus de -relations avec l’intérieur de l’Algérie que n’en ont les villes de -France elles-mêmes avec cette colonie.</p> - -<p>Les habitants des villes algériennes de la côte sont essentiellement -sédentaires; ils ne font que ressentir le contre-coup des événements -qui se passent dans l’intérieur, mais leur action sur le territoire -arabe est nulle absolument.</p> - -<p>La seconde zone, le Tell, est en partie occupée par les colons -européens. Or, le colon ne voit dans l’Arabe que l’ennemi à qui il faut -disputer la terre. Il le hait instinctivement, le poursuit sans cesse -et le dépouille quand il peut. L’Arabe le lui rend.</p> - -<p>L’hostilité guerroyante des Arabes et des colons empêche donc que ces -derniers aient aucune action civilisatrice sur les premiers. <span class="pagenum" id="Page_160">160</span> Dans -cette région, il n’y a encore que demi-mal. L’élément européen tendant -sans cesse à éliminer l’élément indigène, il ne faudra pas une période -de temps bien longue pour que l’Arabe, ruiné ou dépossédé, se réfugie -plus au sud.</p> - -<p>Or, il est indispensable que ces voisins vaincus restent toujours -tranquilles. Pour cela, il faut que notre autorité s’exerce chez eux -à tous les instants, que notre action soit incessante, et surtout que -notre influence prédomine.</p> - -<p>Que se passe-t-il aujourd’hui?</p> - -<p>Les tribus, égrenées sur un immense espace de pays, ne reçoivent jamais -la visite d’Européens. Seuls, les officiers des bureaux font de temps -en temps une tournée d’inspection, et se contentent de demander aux -caïds ce qui se passe dans la tribu.</p> - -<p>Mais le caïd est placé sous l’autorité du chef indigène, l’agha ou -le bach-agha. Si ce chef est de grande tente, d’une illustre famille -respectée au désert, son influence alors est illimitée. Tous les caïds -lui obéissent comme ils auraient fait avant l’occupation française; -et rien de ce qui se passe ne parvient jamais à la connaissance de -l’autorité militaire.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_161">161</span></p> - -<p>La tribu est alors un monde fermé par le respect et la crainte de -l’agha qui, continuant les traditions de ses ancêtres, exerce des -exactions de toute sorte sur les Arabes ses sujets. Il est maître, se -fait donner ce qui lui plaît, tantôt cent moutons, tantôt deux cents, -se comporte enfin comme un petit tyran; et, comme il tient de nous -son autorité, c’est la continuation de l’ancien régime arabe sous le -gouvernement français, le vol hiérarchique, etc., sans compter que nous -ne sommes rien, et que nous ignorons tout à fait l’état du pays.</p> - -<p>C’est uniquement à cette situation que nous devons le peu de soupçons -que nous avons toujours des révoltes, jusqu’au moment où elles éclatent.</p> - -<p>Donc, la présence des grands chefs indigènes recule indéfiniment -l’influence réelle et directe de l’autorité française sur les tribus, -qui restent pour nous un monde fermé.</p> - -<p>Le remède? Le voici. Presque tous ces chefs, sauf deux ou trois, ont -besoin d’argent. Il faut leur donner dix, vingt, trente mille livres -de rente en raison de leur influence et des services qu’ils nous ont -rendus jadis, et les contraindre à vivre soit à Alger, soit dans une -<span class="pagenum" id="Page_162">162</span> autre ville du littoral. Certains militaires prétendent qu’une -insurrection suivrait cette mesure. Ils ont leurs raisons... connues. -D’autres officiers, vivant dans l’intérieur, affirment au contraire que -ce serait l’apaisement.</p> - -<p>Ce n’est pas tout. Il faudrait remplacer ces hommes par des -fonctionnaires civils, vivant constamment dans les tribus et exerçant -sur les caïds une autorité directe. De cette façon, la civilisation, -peu à peu, pourrait pénétrer dans ces contrées, une fois ce grand -obstacle écarté.</p> - -<p>Mais les réformes utiles sont longues à venir, en Algérie comme en -France.</p> - -<p>J’ai eu, en traversant la Kabylie, une preuve de la complète -impuissance de notre action même dans les tribus qui vivent au milieu -des Européens.</p> - -<p>J’allais vers la mer, en suivant la longue vallée qui conduit de -Beni-Mansour à Bougie. Devant nous, au loin, un nuage épais et -singulier fermait l’horizon. Sur nos têtes le ciel était de ce bleu -laiteux, qu’il prend l’été, dans ces chaudes contrées; mais, là-bas, -une nuée brune à reflets jaunes, qui ne semblait être ni un orage, ni -un brouillard, ni une de ces épaisses tempêtes de sable qui passent -avec la <span class="pagenum" id="Page_163">163</span> furie d’un ouragan, ensevelissait dans son ombre grise -le pays entier. Cette nue opaque, lourde, presque noire à son pied et -plus légère dans les hauteurs du ciel, barrait, comme un mur, la large -vallée. Puis, on crut tout à coup sentir dans l’air immobile une vague -odeur de bois brûlé. Mais quel incendie géant aurait pu produire cette -montagne de fumée?</p> - -<p>C’était de la fumée en effet. Toutes les forêts kabyles avaient pris -feu.</p> - -<p>Bientôt on entra dans ces demi-ténèbres suffocantes. On ne voyait plus -rien à cent mètres devant soi. Les chevaux soufflaient fortement. Le -soir semblait venu et une brise insensible, une de ces brises lentes -qui remuent à peine les feuilles, poussait vers la mer cette nuit -flottante.</p> - -<p>On attendit deux heures dans un village pour avoir des nouvelles; -puis notre petite voiture se remit en route, alors que la vraie nuit -s’était, à son tour, étendue sur la terre.</p> - -<p>Une lueur confuse, lointaine encore, éclairait le ciel comme un -météore. Elle grandissait, grandissait, se dressait devant l’horizon, -plutôt sanglante que brillante. Mais soudain, à un brusque détour de -la vallée, je <span class="pagenum" id="Page_164">164</span> me crus en face d’une ville immense, illuminée. -C’était une montagne entière, brûlée déjà, avec toutes les broussailles -refroidies, tandis que les troncs des chênes et des oliviers restaient -incandescents, charbons énormes, debout par milliers, ne fumant déjà -plus, mais pareils à des foules de lumières colossales, alignées ou -éparses, figurant des boulevards démesurés, des places, des rues -tortueuses, le hasard, l’emmêlement ou l’ordre qu’on remarque quand on -voit de loin une cité éclairée dans la nuit.</p> - -<p>A mesure qu’on allait, on se rapprochait du grand foyer, et la clarté -devenait éclatante. Pendant cette seule journée la flamme avait -parcouru vingt kilomètres de bois.</p> - -<p>Quand je découvris la ligne embrasée, je demeurai épouvanté et ravi -devant le plus terrible et le plus saisissant spectacle que j’aie -encore vu. L’incendie, comme un flot, marchait sur une largeur -incalculable. Il rasait le pays, avançait sans cesse, et très vite. -Les broussailles flambaient, s’éteignaient. Pareils à des torches, les -grands arbres brûlaient lentement, agitant de hauts panaches de feu, -tandis que la courte flamme des taillis galopait en avant.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_165">165</span></p> - -<p>Toute la nuit nous avons suivi le monstrueux brasier. Au jour levant -nous atteignions la mer.</p> - -<p>Enfermé par une ceinture de montagnes bizarres, aux crêtes dentelées, -étranges et charmantes, aux flancs boisés, le golfe de Bougie, bleu -d’un bleu crémeux et clair cependant, d’une incroyable transparence, -s’arrondit sous le ciel d’azur, d’un azur immuable qu’on dirait figé.</p> - -<p>Au bout de la côte, à gauche, sur la pente rapide du mont, dans une -nappe de verdure, la ville dégringole vers la mer comme un ruisseau de -maisons blanches.</p> - -<p>Elle donne, quand on y pénètre, l’impression d’une de ces mignonnes -et invraisemblables cités d’opéra dont on rêve parfois en des -hallucinations de pays invraisemblables.</p> - -<p>Elle a des maisons mauresques, des maisons françaises et des ruines -partout, de ces ruines qu’on voit au premier plan des décors, en face -d’un palais de carton.</p> - -<p>En arrivant, debout près de la mer, sur le quai où abordent les -transatlantiques, où sont attachés ces bateaux pêcheurs de là-bas, -dont la voile a l’air d’une aile, au milieu d’un vrai <span class="pagenum" id="Page_166">166</span> paysage -de féerie, on rencontre un débris si magnifique qu’il ne semble pas -naturel. C’est la vieille porte Sarrasine, envahie de lierre.</p> - -<p>Et dans les bois montueux autour de la cité, partout des ruines, des -pans de murailles romaines, des morceaux de monuments sarrasins, des -restes de constructions arabes.</p> - -<p>Le jour s’écoula, tranquille et brûlant, puis la nuit vint. Alors on -eut tout autour du golfe une vision surprenante. A mesure que les -ombres s’épaississaient, une autre lueur que celle du jour envahissait -l’horizon. L’incendie, comme une armée assiégeante, enfermait la ville, -se resserrait autour d’elle. Des foyers nouveaux, allumés par les -Kabyles, apparaissaient coup sur coup, reflétés merveilleusement dans -les eaux calmes du vaste bassin qu’entouraient les côtes embrasées. Le -feu, tantôt avait l’air d’une guirlande de lanternes vénitiennes, d’un -serpent aux anneaux de flamme se tordant et rampant sur les ondulations -de la montagne, tantôt il jaillissait comme une éruption de volcan, -avec un centre éclatant et un immense panache de fumée rouge, selon -qu’il consumait des étendues <span class="pagenum" id="Page_167">167</span> plantées de taillis ou des bois de -haute futaie.</p> - -<p>Je demeurai six jours dans ce pays flambant, puis je partis par -cette route incomparable qui contourne le golfe et va le long des -monts, dominée par des forêts, dominant d’autres forêts et des sables -sans fin, des sables d’or que baignent les flots tranquilles de la -Méditerranée.</p> - -<p>Tantôt l’incendie atteignait le chemin. Il fallait sauter de voiture -pour écarter les arbres ardents tombés devant nous; tantôt nous -allions, au galop des quatre chevaux, entre deux vagues de feu, l’une -descendant au fond d’un ravin où coulait un gros torrent, l’autre -escaladant jusqu’aux sommets, et rongeant la montagne dont elle mettait -à nu la peau roussie. Des côtes incendiées, éteintes et refroidies, -semblaient couvertes d’un voile noir, d’un voile de deuil.</p> - -<p>Parfois nous traversions des contrées encore intactes. Les colons, -inquiets, debout sur leurs portes, nous demandaient des nouvelles du -feu, comme on s’informait en France, au moment de la guerre allemande, -de la marche de l’ennemi.</p> - -<p>On apercevait des chacals, des hyènes, <span class="pagenum" id="Page_168">168</span> des renards, des lièvres, -cent animaux différents fuyant devant le fléau, affolés par l’épouvante -de la flamme.</p> - -<p>Au détour d’un vallon, je vis soudain les cinq fils télégraphiques si -chargés d’hirondelles qu’ils ployaient étrangement, formant ainsi, -entre chaque poteau, cinq guirlandes d’oiseaux.</p> - -<p>Mais le cocher fit claquer son grand fouet. Un nuage de bêtes s’envola, -s’éparpilla dans l’air, et les gros fils de fer, soulagés tout à coup, -bondirent, se détendant comme la corde d’un arc. Ils palpitèrent -longtemps encore, agités de longues vibrations qui se calmaient peu à -peu.</p> - -<p>Mais bientôt nous pénétrâmes dans les gorges du Chabet-el-Akhra. -Laissant la mer à gauche, on entre dans la montagne entr’ouverte. -Ce passage est un des plus grandioses qu’on puisse voir. La coupure -souvent se rétrécit; des pics de granit, nus, rougeâtres, bruns ou -bleus, se rapprochent, ne laissant à leur pied qu’un mince passage pour -l’eau; et la route n’est plus qu’une étroite corniche taillée dans le -roc même, au-dessus du torrent qui roule.</p> - -<p>L’aspect de cette gorge aride, sauvage et <span class="pagenum" id="Page_169">169</span> superbe, change à tout -instant. Les deux murailles qui l’enferment s’élèvent parfois à près de -deux mille mètres; et le soleil ne peut pénétrer au fond de ce puits -que juste au moment où il passe au-dessus.</p> - -<p>A l’entrée, de l’autre côté, on arrive au village de Kerrata. Les -habitants, depuis huit jours, regardaient la fumée noire de l’incendie -sortir du sombre défilé comme d’une gigantesque cheminée.</p> - -<p>Le gouvernement de l’Algérie a prétendu après coup que ce désastre, -qu’il aurait pu facilement empêcher avec un peu de prévoyance et -d’énergie, ne venait pas des Kabyles. On a dit aussi que les forêts -brûlées ne contenaient pas plus de cinquante mille hectares.</p> - -<p>Voici d’abord une dépêche du sous-préfet de Philippeville:</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>J’ai été informé de Jemmapes par maire et administrateur que - toutes les concessions forestières sont anéanties et que le feu a - ravagé tous les douars de la commune mixte. Les villages de Gastu, - Aïn-Cherchar, le Djendel ont été menacés.</i></p> - - <p><i>A Philippeville, tous les massifs boisés ont brûlé.</i></p> - - <p><i>Stora, Saint-Antoine, Valée, Damrémont, ont failli devenir la proie - des flammes.</i></p> - - <p><i>A El-Arrouch, peu de dégâts en dehors de cinq cents hectares <span class="pagenum" id="Page_170">170</span> - brûlés dans les douars des Oulad-Messaoud, Hazabra et El-Ghedir.</i></p> - - <p><i>A Saint-Charles</i>, six cents hectares <i>brûlés environ entre - l’Oued-Deb et l’Oued-Goudi, et</i> huit cents hectares <i>au nord-est et - au sud-est. Fourrages et gourbis détruits.</i></p> - - <p><i>A Collo mixte et Attia, le feu a tout ravagé.</i></p> - - <p><i>Les concessions Teissier, Lesseps, Levat, Lefebvre, Sider, Bessin, - etc., sont détruites en tout ou partie. Plus</i> quarante mille hectares - <i>de bois domaniaux. Des fermes, des maisons du Zériban ont été - dévorées par les flammes. On compte de nombreuses victimes humaines.</i></p> - - <p><i>Ce matin, nous avons enterré trois zouaves morts victimes de leur - dévouement près de Valée.</i></p> - - <p><i>Les dégâts sont incalculables et ne peuvent être évalués même - approximativement.</i></p> - - <p><i>Le danger a disparu en grande partie par suite de la destruction de - tous les bois. Le vent a aussi changé de direction, et je pense qu’on - se rendra maître des derniers foyers, notamment dans les propriétés - Besson, de Collo, et à l’Estaya près Robertville.</i></p> - - <p><i>J’ai envoyé hier cent cinquante hommes de troupes à Collo, en - réquisitionnant un transatlantique de passage.</i></p> -</div> - -<p>Ajoutons à cela les incendies des forêts du Zeramna, du Fil-Fila, du -Fendeck, etc.</p> - -<p>M. Bisern, adjudicataire pour quatorze années des forêts d’El-Milia, a -écrit ceci:</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>Mon personnel a fait preuve de la plus grande énergie; il s’est - exposé très gravement, et par deux fois nous avons pu nous rendre - maîtres du feu. C’est en pure perte. Pendant que nous le <span class="pagenum" id="Page_171">171</span> - combattions d’un côté, les Arabes le rallumaient d’un autre, et dans - plusieurs endroits différents.</i></p> -</div> - -<p>Voici une lettre d’un propriétaire:</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>J’ai l’honneur de vous signaler que, vers le milieu de la nuit de - dimanche à lundi, mon fermier Ripeyre, de garde sur ma propriété - sise au-dessus du champ de manœuvre, a vu quatre tentatives - d’incendie: dans le terrain communal, à quelques centaines de mètres - de ma propriété, une autre au-dessus de Damrémont, et la quatrième - au-dessus de Valée. Le vent ayant manqué, le feu n’a pu se propager.</i></p> -</div> - -<p>Voici une dépêche de Djidjelli:</p> - -<div class="blockquote"> - <p class="rdate">Djidjelli, 23 août, 3 h. 16 soir.</p> - - <p><i>Le feu ravage la concession forestière des Beni-Amram, appartenant à - M. Carpentier, Édouard, de Djidjelli.</i></p> - - <p><i>La nuit dernière, il a été allumé en vingt endroits différents; un - cantonnier, arrivant de la mine de Cavalho, a vu distinctement tous - les foyers.</i></p> - - <p><i>Ce matin, presque sous les yeux du caïd Amar-ben-Habilès, de la - tribu des Beni-Foughal, le feu a été mis au canton de Mezrech; et un - quart d’heure après il prenait sur un autre point du même canton, en - sens contraire du vent.</i></p> - - <p><i>Enfin, au même instant, à quatre cents pas du groupe formé par le - caïd et une cinquantaine d’Arabes de sa tribu, toujours à l’opposé de - la direction du vent, un nouveau foyer d’incendie éclatait.</i></p> - - <p><i>Il est donc de toute évidence que le feu est mis par les populations - indigènes, et en exécution d’un mot d’ordre donné.</i></p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_172">172</span></p> - -<p>J’ajouterai que, ayant moi-même passé six jours au milieu du pays -incendié, j’ai vu, de mes yeux vu, en une seule nuit, le feu jaillir -simultanément sur huit points différents, au milieu des bois, à dix -kilomètres de toute demeure.</p> - -<p>Il est certain que si nous exercions une surveillance active dans les -tribus, ces désastres, qui se reproduisent tous les quatre ou cinq ans, -n’auraient point lieu.</p> - -<p>Le gouvernement croit avoir fait ce qu’il faut quand il a renouvelé, -à l’approche des grandes chaleurs, les instructions concernant -l’établissement des postes-vigies institués par l’article 4 de la loi -du 17 juillet 1874. Cet article est ainsi conçu:</p> - -<p>«Les populations indigènes, dans les régions forestières, seront, -pendant la période du 1<sup>er</sup> juillet au 1<sup>er</sup> novembre, astreintes, -sous les pénalités édictées à l’article 8, à un service de -surveillance, qui sera réglé par le gouverneur général.»</p> - -<p>On soupçonne les indigènes de vouloir incendier les forêts... et on les -leur confie à garder!</p> - -<p>N’est-ce pas d’une naïveté monumentale?</p> - -<p>Cet article sans doute a été ponctuellement <span class="pagenum" id="Page_173">173</span> exécuté. Chaque -indigène était à son poste... Seulement... il a mis le feu.</p> - -<p>Un autre article, il est vrai, prescrit une surveillance spéciale -exercée par un officier désigné chaque année par le gouverneur général.</p> - -<p>Cet article ne reçoit jamais ou presque jamais d’exécution.</p> - -<p>Ajoutons que l’administration forestière, la plus tracassière peut-être -des administrations algériennes, fait en général tout ce qu’il faut -pour exaspérer les indigènes.</p> - -<p>Enfin, pour résumer la question de la colonisation, le gouvernement, -afin de favoriser l’établissement des Européens, emploie, vis-à-vis -des Arabes, des moyens absolument iniques. Comment les colons ne -suivraient-ils pas un exemple qui concorde si bien avec leurs intérêts.</p> - -<p>Il faut constater cependant que, depuis quelques années, des hommes -fort capables, très experts dans toutes les questions de culture, -semblent avoir fait entrer la colonie dans une voie sensiblement -meilleure. L’Algérie devient productive sous les efforts des derniers -venus. La population qui se forme ne travaille plus seulement pour des -intérêts <span class="pagenum" id="Page_174">174</span> personnels, mais aussi pour des intérêts français.</p> - -<p>Il est certain que la terre, entre les mains de ces hommes, donnera -ce qu’elle n’aurait jamais donné entre les mains des Arabes; il est -certain aussi que la population primitive disparaîtra peu à peu; il est -indubitable que cette disparition sera fort utile à l’Algérie, mais il -est révoltant qu’elle ait lieu dans les conditions où elle s’accomplit.</p> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_175">175</span></p> - -<h2 id="ch_9">CONSTANTINE.</h2> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">D</span><span class="smcap">u</span> Chabet jusqu’à Sétif on croit traverser un pays en or. Les moissons -coupées haut et non fauchées ras comme en France, pilées par les pieds -des troupeaux, mêlant leur jaune clair de paille au rouge plus foncé du -sol, donnent juste à la terre la teinte chaude et riche des vieilles -dorures.</p> - -<p>Sétif est l’une des villes les plus laides qu’on puisse voir.</p> - -<p>Puis on traverse, jusqu’à Constantine, d’interminables plaines. Les -bouquets de verdure, de place en place, les font ressembler à une table -de sapin sur laquelle on aurait éparpillé des arbres de Nuremberg.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_176">176</span></p> - -<p>Et voici Constantine, la cité phénomène, Constantine l’étrange, gardée, -comme par un serpent qui se roulerait à ses pieds, par le Roumel, le -fantastique Roumel, fleuve de poème qu’on croirait rêvé par Dante, -fleuve d’enfer coulant au fond d’un abîme rouge comme si les flammes -éternelles l’avaient brûlé. Il fait une île de sa ville, ce fleuve -jaloux et surprenant; il l’entoure d’un gouffre terrible et tortueux, -aux rocs éclatants et bizarres, aux murailles droites et dentelées.</p> - -<p>La cité, disent les Arabes, a l’air d’un bournous étendu. Ils -l’appellent Belad-el-Haoua, la cité de l’air, la cité du ravin, la -cité des passions. Elle domine des vallées admirables pleines de -ruines romaines, d’aqueducs aux arcades géantes, pleines aussi d’une -merveilleuse végétation. Elle est dominée par les hauteurs de Mansoura -et de Sidi-Meçid.</p> - -<p>Elle apparaît debout sur son roc, gardée par son fleuve, comme une -reine. Un vieux dicton la glorifie: «Bénissez, dit-il à ses habitants, -la mémoire de vos aïeux qui ont construit votre ville sur un roc. Les -corbeaux fientent ordinairement sur les gens, tandis que vous fientez -sur les corbeaux.»</p> - -<p>Les rues populeuses sont plus agitées que <span class="pagenum" id="Page_177">177</span> celles d’Alger, -grouillantes de vie, traversées sans cesse par les êtres les plus -divers, par des Arabes, des Kabyles, des Biskris, des Mzabis, des -Nègres, des Mauresques voilées, des spahis rouges, des turcos bleus, -des kadis graves, des officiers reluisants. Et les marchands poussent -devant eux des ânes, ces petits bourricots d’Afrique hauts comme des -chiens, des chevaux, des chameaux lents et majestueux.</p> - -<p>Salut aux Juives. Elles sont ici d’une beauté superbe, sévère et -charmante. Elles passent drapées plutôt qu’habillées, drapées en des -étoffes éclatantes, avec une incomparable science des effets, des -nuances, de ce qu’il faut pour les rendre belles. Elles vont, les bras -nus depuis l’épaule, des bras de statues qu’elles exposent hardiment au -soleil ainsi que leur calme visage aux lignes pures et droites. Et le -soleil semble impuissant à mordre cette chair polie.</p> - -<p>Mais la gaieté de Constantine, c’est le peuple mignon des petites -filles, des toutes petites. Attifées comme pour une fête costumée, -vêtues de robes traînantes de soie bleue ou rouge, portant sur la tête -de longs voiles d’or ou d’argent, les sourcils peints, allongés <span class="pagenum" id="Page_178">178</span> -comme un arc au-dessus des deux yeux, les ongles teints, les joues -et le front parfois tatoués d’une étoile, le regard hardi et déjà -provocant, attentives aux admirations, elles trottinent, donnant la -main à quelque grand Arabe, leur serviteur.</p> - -<p>On dirait quelque nation de conte de fées, une nation de petites femmes -galantes; car elles ont l’air femme, ces fillettes, femmes par leur -toilette, par leur coquetterie éveillée déjà, par les apprêts de leur -visage. Elles appellent de l’œil, comme les grandes; elles sont -charmantes, inquiétantes, et irritantes comme des monstres adorables. -On dirait un pensionnat de courtisanes de dix ans, de la graine d’amour -qui vient d’éclore.</p> - -<p>Mais nous voici devant le palais d’Hadj-Ahmed, un des plus complets -échantillons de l’architecture arabe, dit-on. Tous les voyageurs l’ont -célébré, l’ont comparé aux habitations des Mille et une Nuits.</p> - -<p>Il n’aurait rien de remarquable si les jardins intérieurs ne lui -donnaient un caractère oriental fort joli. Il faudrait un volume pour -raconter les férocités, les dilapidations, toutes les infamies de celui -qui l’a construit avec les matériaux précieux enlevés, arrachés aux -<span class="pagenum" id="Page_179">179</span> riches demeures de la ville et des environs.</p> - -<p>Le quartier arabe de Constantine tient une moitié de la cité. Les rues -en pente, plus emmêlées, plus étroites encore que celles d’Alger, vont -jusqu’au bord du gouffre, où coule l’oued Roumel.</p> - -<p>Huit ponts jadis traversaient ce précipice. Six de ces ponts sont en -ruines aujourd’hui. Un seul, d’origine romaine, nous donne encore une -idée de ce qu’il fut. Le Roumel, de place en place, disparaît sous -des arches colossales qu’il a creusées lui-même. Sur l’une d’elles, -fut bâti le pont. La voûte naturelle où passe le fleuve est élevée -de quarante et un mètres, son épaisseur est de dix-huit mètres; les -fondations de la construction romaine sont donc à <i>cinquante-neuf</i> -mètres au-dessus de l’eau; et le pont avait lui-même deux étages, deux -rangées d’arches superposées sur l’arche géante de la nature.</p> - -<p>Aujourd’hui, un pont en fer, d’une seule arche, donne entrée dans -Constantine.</p> - -<p>Mais il faut partir, et gagner Bône, jolie ville blanche qui rappelle -celles des côtes de France sur la Méditerranée.</p> - -<p>Le <i>Kléber</i> chauffe le long du quai. Il est six heures. Le soleil -s’enfonce, là-bas, derrière <span class="pagenum" id="Page_180">180</span> le désert, quand le paquebot se met en -marche.</p> - -<p>Et je reste jusqu’à la nuit sur le pont, les yeux tournés vers la terre -qui disparaît dans un nuage empourpré, dans l’apothéose du couchant, -dans une cendre d’or rose semée sur le grand manteau d’azur du ciel -tranquille.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>Au Soleil</i> a paru, abrégé en quelques endroits, dans <i>la Revue - Bleue</i> (Revue politique et littéraire) de décembre 1883 et janvier - 1884.</p> - - <p>Maupassant a repris et refondu dans ce livre d’assez nombreuses - chroniques parues dans <i>le Gaulois</i> en 1881.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_181">181</span></p> - -<p class="ausoleil">EN CORSE.</p> - -<h2 id="ch_10">LA PATRIE DE COLOMBA.</h2> - -<p class="rdate">Ajaccio, 24 septembre 1880.</p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">e</span> port de Marseille bruit, remue, palpite sous une pluie de soleil, et -le bassin de la Joliette, où des centaines de paquebots projettent sur -le ciel leur fumée noire et leur vapeur blanche, est plein de cris et -de mouvement pour les départs prochains.</p> - -<p>Marseille est la ville nécessaire sur cette côte aride, qu’on dirait -rongée par une lèpre.</p> - -<p>Des Arabes, des nègres, des Turcs, des Grecs, des Italiens, d’autres -encore, presque nus, drapés en des loques bizarres, mangeant des -nourritures sans nom, accroupis, couchés, vautrés sous la chaleur de -ce ciel brûlant, rebuts de toutes les races, marqués de tous les <span class="pagenum" id="Page_184">184</span> -vices, êtres errants sans famille, sans attaches au monde, sans lois, -vivant au hasard du jour dans ce port immense, prêts à toutes les -besognes, acceptant tous les salaires, grouillant sur le sol comme sur -eux grouille la vermine, font de cette ville une sorte de fumier humain -où fermente échouée là toute la pourriture de l’Orient.</p> - -<p>Mais un grand paquebot de la Compagnie transatlantique quitte lentement -son point d’attache en poussant des mugissements prolongés, car le -sifflet n’existe déjà plus; il est remplacé par une sorte de cri de -bête, une voix formidable qui sort du ventre fumant du monstre. Le -navire tout doucement passe au milieu de ses frères prêts à partir -aussi, et dont les flancs sont pleins de rumeurs; il quitte le port, et -tout à coup comme pris d’une ardeur, il s’élance, ouvre la mer, laisse -derrière lui un sillage immense, pendant que fuient les côtes et que -Marseille disparaît à l’horizon.</p> - -<p>La nuit vient; des gens souffrent, allongés en des lits étroits, et -leurs soupirs douloureux se mêlent au ronflement précipité de l’hélice, -qui secoue les cloisons, et au remous de l’eau fendue et rejetée -écumante par le poitrail du <span class="pagenum" id="Page_185">185</span> paquebot dont les yeux allumés, l’un -vert et l’autre rouge, regardent au loin, dans l’ombre. Puis l’horizon -pâlit vers l’Orient et, dans la clarté douteuse du jour levant, une -tache grise apparaît au loin sur l’eau. Elle grandit comme sortant des -flots, se découpe, festonne étrangement sur le bleu naissant du ciel; -on distingue enfin une suite de montagnes escarpées, sauvages, arides, -aux formes dures, aux arêtes aiguës, aux pointes élancées, c’est la -Corse, la terre de la vendetta, la patrie des Bonaparte.</p> - -<p>De petits îlots, portant des phares, apparaissent plus loin; ils -s’appellent les Sanguinaires et indiquent l’entrée du golfe d’Ajaccio. -Ce golfe profond se creuse au milieu de collines charmantes, couvertes -de bois d’oliviers que traversent parfois comme des ossements de granit -d’énormes rochers gris, plus hauts que les arbres. Puis, après un -détour, la ville toute blanche, assise au pied d’une montagne, avec -sa grâce méridionale, mire dans le bleu violent de la Méditerranée -ses maisons italiennes à toit plat. Le grand navire jette l’ancre -à deux cents mètres du quai, et le représentant de la Compagnie -transatlantique, M. Lanzi, met en garde les voyageurs <span class="pagenum" id="Page_186">186</span> contre la -rapacité des mariniers qui opèrent le débarquement.</p> - -<p>La ville, jolie et propre, semble écrasée déjà, malgré l’heure -matinale, sous l’ardent soleil du Midi. Les rues sont plantées de beaux -arbres; il y a dans l’air comme un sourire de bienvenue où des parfums -inconnus flottent, des aromes puissants, cette odeur sauvage de la -Corse, qui faisait s’attendrir encore le grand Napoléon mourant là-bas -sur son rocher de Sainte-Hélène.</p> - -<p>On reconnaît tout de suite qu’on est ici dans la patrie des Bonaparte. -Partout des statues du Premier Consul et de l’Empereur, des bustes, des -images, des inscriptions des noms de rues rappellent le souvenir de -cette race.</p> - -<p>Des paroles qu’on surprend sur les places publiques font dresser -l’oreille. Comment on cause encore politique ici? Les passions -s’allument? On croit sacrées ces choses qui maintenant ne nous -intéressent guère plus que des tours de cartes bien faits? Vraiment -la Corse est fort en retard; cependant, on dirait qu’un événement se -prépare. On rencontre plus de gens décorés que sur le boulevard des -Italiens, et les consommateurs du café Solférino lancent des regards -belliqueux <span class="pagenum" id="Page_187">187</span> aux consommateurs du café Roi-Jérôme. Ceux-ci ont l’air -prêts au combat; mais ils se lèvent comme un seul homme à l’approche -d’un monsieur, et tous le saluent avec respect. Il se retourne... On -dirait... c’est le comte de Benedetti! Puis voici MM. Pietri, Galloni -d’Istria, le comte Multedo, vingt autres noms non moins connus dans -l’armée bonapartiste.</p> - -<p>Que se passe-t-il? La Corse prépare-t-elle une descente à Marseille?</p> - -<p>Mais les habitués du café Solférino se lèvent à leur tour, agitent -leurs chapeaux devant deux personnages qui passent et crient comme un -seul homme «Vive la République!» Quels sont donc ces messieurs? Je -m’approche et je reconnais le comte Horace de Choiseul (à tout seigneur -tout honneur!) et le duc de Choiseul-Praslin. Comment le député de -Melun se trouve-t-il en ce pays? Je retourne au café Roi-Jérôme et -j’interroge un consommateur, qui me répond avec finesse que «faute -d’anguille de Melun, on mangerait bien un merle de Corse». M. le comte -Horace de Choiseul est membre du Conseil général et la session va -s’ouvrir.</p> - -<p>Donc, sur cette terre de Corse où le souvenir <span class="pagenum" id="Page_188">188</span> de Napoléon -est encore si chaud et si vivant, une lutte peut-être définitive -va s’engager entre l’idée républicaine et l’idée monarchique. Les -champions de l’Empire sont de vieux combattants tous connus, les -Benedetti, les Pietri, les Gavini, les Franchini. Les champions de la -République portent aussi des noms célèbres dans le pays, et ils ont à -leur tête le maire d’Ajaccio, M. Peraldi, fort aimé et qu’on dit fort -capable.</p> - -<p>Bien que la politique me soit tout à fait étrangère, ce combat est trop -intéressant pour n’y point assister, et j’entre à la préfecture avec le -flot montant des conseillers généraux. Un homme charmant, M. Folacci, -représentant un des plus beaux cantons de Corse, Bastelica, me fait -ouvrir le sanctuaire.</p> - -<p>Ils sont là cinquante-huit, occupant deux longues tables couvertes de -tapis verts. Des crânes luisent comme lorsqu’on regarde de haut la -Chambre des députés. Vingt-huit sont assis à droite, trente à gauche. -Les républicains vont être victorieux.</p> - -<p>Un personnage galonné, qui représente le gouvernement avec un air -arrogant, est assis à la droite du président d’âge, M. le docteur -Gaudin.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_189">189</span></p> - -<p>—Introduisez le public!</p> - -<p>Le public entre par une porte réservée. Mystère!</p> - -<p>M. de Pitti-Ferrandi, agrégé, professeur de droit, se lève et demande -la parole pour réclamer l’expulsion de M. Emmanuel Arène.</p> - -<p>Qui n’a pas vu une de ces séances de la Chambre, une de ces séances -orageuses où les députés gesticulent comme des fous et jurent comme des -charretiers, une de ces séances qui vous emplissent de colère et de -mépris pour la politique et pour tous ceux qui la pratiquent?</p> - -<p>Eh bien, la première séance du Conseil général a failli prendre cette -allure, mais MM. les représentants de la Corse sont gens de meilleur -monde apparemment, car ils se sont arrêtés sur la pente.</p> - -<p>Tous étaient debout, tous parlaient en même temps; de petites voix -grêles montaient; des voix de taureau beuglaient des discours dont -pas un mot n’était entendu. Qui avait raison?... Qui avait tort?... -Le gouvernement déclara péremptoirement que, toute discussion sur ce -sujet étant illégale, il se verrait obligé de quitter la salle si l’on -passait outre. Cependant le Conseil général ayant <span class="pagenum" id="Page_190">190</span> décidé, sur -la proposition de la gauche, de voter sur la discussion, le susdit -gouvernement, espérant sans doute une victoire pour les siens, assista -au vote aussi illégal apparemment que la discussion qui devait suivre; -puis, comme la droite était victorieuse, il se retira, se voyant battu, -et toute la gauche le suivit...</p> - -<p>Quand donc fera-t-on de la politique de bonne foi au lieu de faire -uniquement de la politique de parti? Jamais, sans doute, car le seul -mot «politique» semble être devenu le synonyme de «mauvaise foi -arbitraire, perfidie, ruse et délation».</p> - -<p>Cependant la ville d’Ajaccio, si jolie au bord de son golfe bleu, -entourée d’oliviers, d’eucalyptus, de figuiers et d’orangers, attend -les travaux indispensables qui feront d’elle la plus charmante station -d’hiver de toute la Méditerranée.</p> - -<p>Il y faut organiser des plaisirs qui attirent les continentaux, étudier -les projets, voter les fonds, et les habitants inquiets regardent -depuis huit jours déjà si la seconde moitié du Conseil général consent -à remonter dans la salle où l’attend la première moitié en nombre -insuffisant pour délibérer.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_191">191</span></p> - -<p>Mais les grands sommets montrent au-dessus des collines leurs pointes -de granit rose ou gris; l’odeur du maquis vient chaque soir, chassée -par le vent des montagnes; il y a là-bas des défilés, des torrents, des -pics, plus beaux à voir que des crânes d’hommes politiques, et je pense -tout à coup à un aimable prédicateur, le P. Didon, que je rencontrai -l’an dernier dans la maison du pauvre Flaubert.</p> - -<p>Si j’allais voir le P. Didon?</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>La Patrie de Colomba</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du 27 septembre 1880.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_193">193</span></p> - -<h2 id="ch_11">LE MONASTÈRE DE CORBARA.</h2> - -<hr class="small8" /> - -<p class="center2">UNE VISITE AU P. DIDON.</p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">es</span> Alpes ont plus de grandeur que les montagnes de la Corse; leurs -sommets toujours blancs, leurs passages presque impraticables, leurs -abîmes effrayants où l’on entend, sans les voir, rouler des torrents, -en font une sorte de domaine du terrible et de l’Escarpé. Les montagnes -de Corse, moins hautes, ont un caractère tout différent.</p> - -<p>Elles sont plus familières, faciles d’accès, et, même dans leurs -parties les plus sauvages, n’ont point cet aspect de désolation -sinistre qu’on trouve partout dans les Alpes. Puis, sur elles flambe -sans cesse un éclatant soleil. La lumière ruisselle comme de l’eau le -long <span class="pagenum" id="Page_194">194</span> de leurs flancs, tantôt vêtus d’arbres immenses, qui de loin -semblent une mousse, tantôt sont nus, montrant au ciel leur corps de -granit.</p> - -<p>Même sous l’abri des forêts de châtaigniers, des flèches de lumière -aiguë percent le feuillage, vous brûlent la peau, rendent l’ombre -chaude et toujours gaie.</p> - -<p>Pour aller d’Ajaccio au monastère de Corbara, on peut suivre deux -chemins, l’un à travers les montagnes et l’autre au bord de la mer.</p> - -<p>Le premier serpente sans fin à mi-côte au milieu d’impénétrables -maquis, longe des précipices où l’on ne tombe jamais, domine des -fleuves presque sans eau à cette saison, traverse des villages de cinq -maisons accrochés comme des nids aux saillies du roc, passe devant des -sources minces, où boivent les voyageurs éreintés, et devant des croix -nombreuses annonçant qu’en cet endroit un homme est mort: et c’est une -balle qui les a tués presque toujours, ces pauvres diables couchés au -bord de la route.</p> - -<p>Voulant aller à Corbara serrer la main du P. Didon, j’ai choisi, pour -m’y rendre, le chemin des montagnes. Là, point d’hôtels, <span class="pagenum" id="Page_195">195</span> point -d’auberges, pas même de cafés, où l’on peut à la rigueur coucher. On -demande l’hospitalité, comme autrefois, et la maison des Corses est -toujours ouverte aux étrangers.</p> - -<p>Arrivé dans un adorable village, Létia, d’où l’on aperçoit un -magnifique horizon de sommets et de vallées, je ne pouvais plus même -partir, retenu sans fin par les instances des familles Paoli et -Arrighi, qui organisaient chaque jour parties de chasse ou excursions -pour me faire rester plus longtemps.</p> - -<p>Après avoir traversé les immenses forêts d’Aïtone et de Valdoniello, le -val du Niolo, la plus belle chose que j’aie vue au monde après le mont -Saint-Michel et une partie de la Balagne, le pays des oliviers, j’ai -retrouvé la mer auprès de Corbara.</p> - -<p>Le paysage est grandiose et mélancolique. Une plage immense s’étend -en demi-cercle, fermée à gauche par un petit port presque abandonné -des habitants (car la fièvre ici dépeuple toutes les plaines), et -terminée à droite par un village en amphithéâtre, Corbara, élevé sur un -promontoire.</p> - -<p>Le chemin qui me conduit au monastère est à mi-côte et passe au pied -d’un mont élevé que couronne un paquet de maisons <span class="pagenum" id="Page_196">196</span> jetées dans -le ciel bleu si haut qu’on pense avec tristesse à l’essoufflement -des habitants contraints de remonter chez eux. Ce hameau s’appelle -Sancto-Antonino. On découvre, à droite de la route, une petite église -du treizième siècle, de style pur, chose rare en ce pays sans monuments -et sans aucun art national. Cet édifice a été élevé par les Pisans, me -dit-on. Plus loin, dans un repli de montagne, au pied d’un pic élancé -en forme de pain de sucre, un grand bâtiment gris et blanc domine -l’horizon, les campagnes inclinées, la plaine, la mer: c’est le Couvent -des Dominicains.</p> - -<p>Un frère italien m’introduit, ne comprend pas ce que je lui dis, et me -parle inutilement. Je tire ma carte où j’écris: «Pour le R. P. Didon», -et je la lui donne. Il part alors, après m’avoir indiqué une porte de -la maison. C’est le parloir, et j’attends.</p> - -<p>La première fois que je vis le P. Didon, c’était chez Gustave Flaubert.</p> - -<p>J’avais passé la journée avec l’immortel écrivain et, devant dîner -chez lui, nous entrâmes ensemble vers sept heures dans le salon de -sa nièce. Un prêtre, vêtu de blanc, avec une tête intelligente, de -grands yeux bruns <span class="pagenum" id="Page_197">197</span> où passait une flamme, des gestes lents, une -voix douce et bien timbrée, causait assis sur un canapé. J’appris son -nom quand on nous présenta l’un à l’autre et je me rappelle qu’il -resta encore quelque temps parlant avec facilité des choses mondaines, -possédant Paris comme nous, admirant violemment Balzac et connaissant -parfaitement Zola, dont l’<i>Assommoir</i> faisait un bruit retentissant.</p> - -<p>J’ai revu, plusieurs fois depuis, l’orateur préféré des belles dames -élégantes, et toujours je l’ai trouvé fort aimable, homme d’esprit -largement ouvert et de manières simples, malgré ses succès d’éloquence.</p> - -<p>Je songeais à notre dernière entrevue à Paris, le lendemain d’une de -ses conférences les plus remarquées, quand un bruit de pas me fit -tourner la tête. Le P. Didon était debout dans l’embrasure de la porte.</p> - -<p>Il ne me parut point changé; un peu engraissé peut-être par la vie -tranquille du cloître; il a toujours cet œil lumineux d’apôtre et -de «convertisseur» qui sert à l’orateur presque autant que le geste, -et le même sourire calme plisse un peu la joue autour de sa bouche qui -s’ouvre largement à chaque parole. Il attendait ma visite, annoncée par -son <span class="pagenum" id="Page_198">198</span> ami, M. Nobili-Savelli, conseiller général revenu d’Ajaccio.</p> - -<p>Alors nous avons parlé de Paris, et le même amour pour cette admirable -ville nous retint longtemps en face l’un de l’autre.</p> - -<p>Il m’interrogeait, demandant des nouvelles, s’intéressant à tout, -repris par le «souvenir» comme on est ressaisi par une fièvre mal -guérie.</p> - -<p>A mon tour, je l’interrogeai sur lui-même; il se leva, et tout en -gravissant la montagne qui domine le monastère, il me raconta sa vie.</p> - -<p>—En entrant ici, me dit-il, j’ai eu l’impression d’être mort, car -n’est-ce pas mourir que renoncer brusquement à tout ce qui emplissait -votre existence? Puis j’ai reconnu que l’homme a l’esprit souple et -vivace; je me suis peu à peu accoutumé aux lieux, aux choses, à cette -vie nouvelle; et je n’ai plus même le désir de m’en aller, car j’ai -entrepris des travaux très longs.</p> - -<p>Il s’arrêta regardant l’horizon immense, la Méditerranée si bleue qui -luisait sous le soleil, et, à sa droite, la montagne haute et pointue -dont le sommet porte une grande croix noire.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_199">199</span></p> - -<p>—Je suis un montagnard, dit-il, et ce pays sauvage ne me fait point -peur. J’étudie sans cesse, d’ailleurs, et les quinze ou seize heures de -vie éveillée, que j’ai chaque jour, ne me semblent pas même longues.</p> - -<p>Il se remit à marcher et, comme je le pressais fort, il convint en -souriant qu’on travaille à Paris mieux que partout ailleurs, au milieu -de cette furieuse excitation cérébrale, de ces luttes constantes, de -l’émulation acharnée qui vous exalte.</p> - -<p>—N’avez-vous jamais, lui demandai-je, de violents désirs de retourner -là-bas?</p> - -<p>—Non, dit-il, moi je ne vis que par mes idées, que par ma foi. Je ne -compte pas ma personne, je ne suis rien qu’un levier. J’ai une foi -ardente, et mon seul désir est de la communiquer, de la verser en -d’autres.</p> - -<p>Mais comme je lui parlais d’un évêché que, suivant certains journaux, -on lui aurait offert, il se mit franchement à rire.</p> - -<p>—Cette nouvelle est une folie, dit-il; ce n’est pas ici qu’on -m’offrirait un évêché.</p> - -<p>Puis, redevenant grave:</p> - -<p>—D’ailleurs, je ne suis qu’un apôtre et je ne changerais pas la chaire -de saint Paul contre le plus grand évêché du monde. Je <span class="pagenum" id="Page_200">200</span> voulus -savoir s’il pensait rester longtemps encore dans cette retraite; il -l’ignorait, indifférent d’ailleurs à l’avenir, pris tout entier par ses -croyances idéales, élargissant ses études, voyant le monde de plus loin -et le jugeant de plus haut dans un ardent amour de la vérité et une -grande haine pour toute hypocrisie; puis il ajouta:</p> - -<p>—Je partirai sans doute plus tôt que nous le croyons tous les deux, -car nous allons assurément être chassés avant peu de jours.</p> - -<p>Et c’est ainsi que j’appris la chute du Ministère Freycinet.</p> - -<p>Le soir venait; le soleil, plus rouge, s’abaissait vers la mer d’un -bleu plus sombre. Toute une vallée à gauche était remplie par l’ombre -d’un mont; les grillons sonores des pays chauds commençaient à jeter -leur cri. Le P. Didon, depuis quelques instants, levait les yeux vers -la haute montagne surmontée d’une croix.</p> - -<p>—Voulez-vous venir avec moi là-haut, dit-il.</p> - -<p>Je le remerciai, car il me fallait gagner Calvi; mais je lui demandai:</p> - -<p>—Est-ce que vous allez grimper là?</p> - -<p>Il me répondit:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_201">201</span></p> - -<p>—J’y vais souvent quand le soir approche et je reste jusqu’à la nuit, -perdu dans la contemplation de la mer, presque sans idée, admirant par -la sensation plutôt que par la pensée.</p> - -<p>Il se tut une seconde, puis il ajouta:</p> - -<p>—De là-haut je vois les côtes de France.</p> - -<p>Je le quittais, quand il m’offrit de visiter sa cellule. Elle est -spacieuse et toute blanche, avec une fenêtre ouverte vers la mer; sur -sa table des papiers sont épars, pleins d’écriture. Puis je m’en allai.</p> - -<p>Longtemps après, quand j’eus gagné dans la plaine la route qui serpente -au bord des flots, je me retournai pour jeter un dernier regard au -monastère et, levant les yeux plus haut, vers le pic élancé dans -l’espace, j’aperçus au pied de la croix, devenue presque invisible, un -point blanc immobile détaché sur le bleu du ciel: c’était la longue -robe du P. Didon regardant la mer et les côtes de France.</p> - -<p>Alors, une tristesse me vint en songeant à cet homme sincère et -droit, ardent dans ses croyances, franc et sans hypocrisie, défendant -passionnément sa cause parce qu’il la croit juste et qu’il espère en -l’Église; envoyé <span class="pagenum" id="Page_202">202</span> là, sur ce rocher, pour n’avoir point pris sa -part de tartuferie courante.</p> - -<p>Quant à moi, si je deviens vieux, mon Révérend Père, et si je me fais -alors ermite, ce dont je doute, c’est sur votre montagne que j’irai -prier.</p> - -<p>Mais le P. Didon n’était pas le seul moine que je devais voir en -ce voyage, car le lendemain, à la nuit tombante, j’ai traversé les -calanches de Piana.</p> - -<p>Je m’arrêtai d’abord stupéfait devant ces étonnants rochers de granit -rose, hauts de quatre cents mètres, étranges, torturés, courbés, rongés -par le temps, sanglants sous les derniers feux du crépuscule et prenant -toutes les formes comme un peuple fantastique de contes féeriques, -pétrifié par quelque pouvoir surnaturel.</p> - -<p>J’aperçus alternativement deux moines debout, d’une taille gigantesque: -un évêque assis, crosse en main, mitre en tête; de prodigieuses -figures, un lion accroupi au bord de la route, une femme allaitant son -enfant et une tête de diable immense, cornue, grimaçante, gardienne -sans doute de cette foule emprisonnée en des corps de pierre.</p> - -<p>Après le «Niolo» dont tout le monde, <span class="pagenum" id="Page_203">203</span> sans doute, n’admirera pas -la saisissante et aride solitude, les calanches de Piana sont une des -merveilles de la Corse; on peut dire, je crois, une des merveilles du -monde. Mais qui donc les connaîtrait? aucune voiture n’y conduit, aucun -service n’est organisé sur cette côte encore sauvage, dont la route -cependant est plus belle, à mon avis, que la «Corniche» tant célèbre.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>Le Monastère de Corbara</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du 5 octobre 1880.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_205">205</span></p> - -<h2 id="ch_12">LES BANDITS CORSES.</h2> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">e</span> col que j’avais à traverser formait de loin une sorte d’entonnoir -entre deux sommets de granit escarpés et nus. Les flancs de la montagne -étaient couverts de maquis dont l’odeur violente me troublait la tête, -et le soleil, encore invisible, se levant derrière les monts, jetait -une teinte rose et comme poudreuse sur les cimes, où sa flamme semblait -éclaboussée, rejaillissait dans l’espace en longues gerbes lumineuses.</p> - -<p>Comme nous devions marcher, ce jour-là, quinze ou seize heures, -mon guide nous avait fait admettre dans une sorte de caravane de -montagnards qui suivaient la même route, et nous allions à la file, -d’un pas rapide, sans <span class="pagenum" id="Page_206">206</span> dire un mot, grimpant l’étroit sentier noyé -dans les maquis.</p> - -<p>Deux mulets venaient les derniers, portant les provisions et -les paquets. Les Corses, le fusil sur l’épaule, l’allure leste, -s’arrêtaient, selon leur usage, à toutes les sources pour boire -quelques gorgées d’eau, puis repartaient. Mais, en approchant du -sommet, leur marche peu à peu se ralentit, des conversations avaient -lieu à voix basse, dans leur idiome incompréhensible pour moi. -Cependant à plusieurs reprises le mot «gendarme» me frappa. Enfin, l’on -s’arrêta et un grand garçon brun disparut dans le fourré. Au bout d’un -quart d’heure, il revint; on repartit tout doucement pour s’arrêter -encore deux cents mètres plus loin, et un autre homme plongea sous les -branches. Fort intrigué j’interrogeai mon guide. Il me répondit qu’on -attendait un «ami».</p> - -<p>Comme il ne venait pas cet «ami» on se remit à marcher, dès que l’homme -envoyé à sa rencontre eut reparu. Puis tout à coup, ainsi qu’un diable -jaillissant d’une boîte, un petit être noir et trapu surgit au milieu -de nous, sortant du maquis par un énorme bond. Il avait comme tous les -Corses son fusil <span class="pagenum" id="Page_207">207</span> chargé sur l’épaule, et il me regarda d’un air -soupçonneux. Il était laid, noueux comme un tronc d’olivier, très sale -naturellement et ses yeux, aux paupières sanguinolentes, louchaient un -peu. Il fut entouré, fêté, interrogé, chacun semblait l’aimer comme -un frère et le vénérer comme un saint. Puis, lorsque les expansions -furent passées, on se remit en route d’un pas très allongé, et l’un -des montagnards marchait devant nous, à cent mètres environ, comme un -éclaireur.</p> - -<p>Je commençais à comprendre, ayant depuis un mois les oreilles toutes -pleines d’histoires de bandits.</p> - -<p>A mesure qu’on approchait du col, une sorte d’appréhension semblait -gagner tout le monde. Enfin, on y parvint. Deux grands vautours -tournoyaient sur nos têtes. Au loin, derrière nous, la mer apparaissait -vaguement, encore obscurcie par des brumes et, devant nous, une -interminable vallée s’allongeait, sans une maison, sans un champ -cultivé, pleine de maquis et de chênes verts. Une gaieté semblait venue -sur les figures, et l’on commença la descente... Puis, au bout d’une -heure environ, le mystérieux personnage qui s’était joint à nous d’une -façon si inattendue, <span class="pagenum" id="Page_208">208</span> nous fit des adieux empressés, serra toutes -les mains, même les miennes, et sauta de nouveau dans le maquis.</p> - -<p>Quand il fut parti, j’interrogeai mon guide, qui me répondit simplement:</p> - -<p>—Il n’aime pas les gendarmes.</p> - -<p>Alors, je lui demandai des détails sur les bandits corses qui tiennent -en ce moment la montagne. J’appris d’abord que le col où nous venions -de passer servait souvent de souricière aux gendarmes pour pincer les -«hors la loi» qui veulent gagner le territoire de Sartène, refuge -habituel des brigands.</p> - -<p>Ils sont en ce moment deux cent quarante environ qui narguent les -gendarmes, la magistrature et le préfet. Ce ne sont point, d’ailleurs, -des malfaiteurs, car jamais ils ne voleraient les voyageurs. Un fait -de cette nature les exposerait peut-être même à être jugés, condamnés -à mort et exécutés par leurs semblables, gens d’honneur s’il en fut. -C’est en effet un sentiment exagéré de l’honneur qui a poussé presque -toujours ces pauvres diables dans la montagne. Quand une femme a trompé -son mari, quand une fille est soupçonnée d’une faute, quand on a une -querelle de jeu avec son meilleur ami, et pour mille <span class="pagenum" id="Page_209">209</span> autres causes -aussi légères sur lesquelles les civilisés passent assez facilement -l’éponge, on égorge ici la femme, la fille, l’amant, l’ami, les pères, -les frères, les parents, toute la race; puis, sa besogne accomplie, on -s’en va tranquillement dans le maquis, où le pays—qui vous estime en -raison du nombre d’hommes occis, vous donne les moyens de vivre, où la -gendarmerie vous poursuit inutilement, et se fait massacrer souvent, -à la grande joie des paysans montagnards, car tout Corse, pouvant au -premier matin devenir bandit, hait instinctivement le gendarme.</p> - -<p>A côté de ces malheureux que leur tempérament violent a poussés à -commettre un meurtre, et qui vivent au hasard du jour, couchant sous le -ciel, traqués sans cesse, il y a en Corse des bandits heureux, riches, -vivant en paix sur leurs terres au milieu des paysans, leurs sujets; ce -sont les frères Bellacoscia. L’histoire de leur famille est étrange.</p> - -<p>Le père Bellacoscia (Belle-Cuisse) possédait une femme stérile et, -sur l’exemple des patriarches, il la répudia, prit une jeune fille -d’une maison voisine et l’emmena sur les hauteurs où paissaient ses -troupeaux. D’elle, il eut plusieurs enfants et, entre autres, les -deux <span class="pagenum" id="Page_210">210</span> frères Antoine et Jacques, dont je parlerai tout à l’heure. -Mais sa femme avait une sœur qui faisait souvent dans la maison -Bellacoscia des visites de voisinage. L’époux galant, trop galant, la -reconduisait. Il en eut un fils, avoua tout à la première, garda la -seconde et lui bâtit une demeure séparée pour éviter les scènes de -famille. Or, une troisième sœur, à son tour, se mit à fréquenter -les deux ménages, et un nouvel accident se produisit. Le pauvre père -n’avait qu’une ressource: construire une troisième maison; ce qu’il -fit, et tout le monde vécut en paix. Il eut en tout une trentaine de -descendants qui, à leur tour, en ont produit plusieurs centaines. -Cette tribu habite en partie le village de Bocognano et les lieux -environnants.</p> - -<p>Deux des fils, Antoine et Jacques, gagnèrent de bonne heure le maquis -pour des causes assez «futiles». Le premier refusait de servir comme -militaire, le second avait enlevé une jeune fille que désirait un de -ses frères.</p> - -<p>A partir de leur disparition, ils ont dominé le pays en maîtres -incontestés.</p> - -<p>On évalue à trois cent mille francs environ la somme qu’ils ont coûtée -au gouvernement <span class="pagenum" id="Page_211">211</span> en expéditions dirigées contre eux. Pendant des -années on les a poursuivis sans cesse, toujours en vain. Des colonnes -entières de carabiniers... non, de gendarmes, partaient, officiers en -tête, battaient la région, occupaient les villages, cernaient des monts -où l’on était sûr de les prendre, et, pendant ce temps, les frères -Bellacoscia, assis tranquillement sur un pic voisin, suivaient avec -intérêt les opérations de la troupe. Puis, fatigués de ce spectacle, -ils redescendaient avec sécurité dans la plaine au-devant du convoi -qui apportait des vivres aux gendarmes, s’emparaient des mulets -chargés et, pour calmer la conscience inquiète des conducteurs, leur -remettaient une réquisition en règle, signée Bellacoscia, à l’adresse -de l’intendant militaire.</p> - -<p>Vingt fois ils ont failli être pris, vingt fois ils ont échappé à -toutes les attaques grâce à leur courage, à leur sang-froid, à leurs -ruses et à la complicité de toute la contrée, pleine de leurs parents.</p> - -<p>Un jour, par exemple, le plus jeune, Jacques, avait été trahi. Il -devait, à une heure donnée, venir mesurer du bois qu’il avait fait -couper, et les gendarmes embusqués à vingt pas de là l’attendaient.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_212">212</span></p> - -<p>On l’aperçut dans la vallée, suivant le sentier avec lenteur, les mains -derrière le dos, et aussitôt, sans attendre qu’il s’approchât, une -fusillade terrible éclata, mais si loin qu’il en prit le bruit pour des -claquements de fouet. Il chercha le charretier et découvrit un baudrier -jaune; alors sautant derrière un tronc de châtaignier il examina la -situation. Tout se taisait maintenant.</p> - -<p>Inquiet, il croyait à une ruse quelconque quand il aperçut, dans une -éclaircie de la forêt, le détachement de gendarmerie qui retournait -tranquillement à la caserne, marchant au pas, l’arme à l’épaule, après -avoir tiré ses cartouches.</p> - -<p>Il alla mesurer son bois.</p> - -<p>Les deux frères sont riches, achètent des terres, grâce à des -prête-noms, exploitent des forêts, même celles de l’État, dit-on.</p> - -<p>Tout bétail qui s’égare sur leurs domaines leur appartient, et bien -hardi qui le réclamerait.</p> - -<p>Ils rendent des services à beaucoup de gens; ces services naturellement -sont payés fort cher.</p> - -<p>Leur vengeance est prompte et capitale.</p> - -<p>Mais ils sont toujours d’une courtoisie parfaite avec les étrangers.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_213">213</span></p> - -<p>Ceux-ci vont souvent leur rendre visite. Les Bellacoscia se prêtent -volontiers à ces rencontres.</p> - -<p>Antoine, l’aîné, est d’assez grande taille, brun, avec les cheveux -grisonnants; il porte toute sa barbe, a l’air d’un bonhomme, d’abord -«sympathique». Le plus jeune, Jacques, est blond, plus petit que son -frère; son œil perçant révèle une vive intelligence et son habileté, -en effet, est remarquable. C’est le plus actif des deux; c’est aussi le -plus redouté.</p> - -<p>Il y a quelques années, une jeune fille, une Parisienne, voulut le voir -et partit avec un parent.</p> - -<p>On s’aborda dans un ravin profond, en plein maquis, en plein mystère, -et la Parisienne, avec cette facilité d’enthousiasme bête qui rend le -mariage si dangereux, raffola tout de suite du bandit. Songez donc! -un garçon qui couche à la belle étoile, ne se déshabille jamais, tue -les hommes à la douzaine, vit hors la loi et fait des pieds de nez -aux carabines gouvernementales. On déjeuna ensemble, puis on partit -à travers des rochers inaccessibles. Le parent geignait, soufflait, -tremblait. La jeune fille, au bras du bandit, sautait les gouffres, -était ravie, transportée. <span class="pagenum" id="Page_214">214</span> Quel rêve! avoir un vrai bandit pour soi -toute seule, un jour entier, de l’aurore au soir. Il lui racontait des -histoires d’amour, des histoires corses, où le stylet joue toujours un -rôle; il lui parlait d’une institutrice qui l’avait aimé; et l’amadou -que les femmes souvent ont à la place de cervelle s’enflamma si bien -qu’à la nuit elle ne voulait plus quitter son bandit, et prétendait le -ramener, pour souper, dans la maison du village où les lits étaient -préparés.</p> - -<p>Il fallut de longs pourparlers pour décider la séparation et l’on se -quitta, paraît-il, avec une grande tristesse de part et d’autre.</p> - -<p>M. Haussmann a vu Jacques Bellacoscia d’une assez singulière façon. -Il allait en voiture à Bocognano, quand une femme, se présentant à la -portière, lui annonça que le bandit désirait vivement lui parler. M. -Haussmann hésitait à accorder un entretien à un homme si compromettant, -quand une idée lui traversa l’esprit.</p> - -<p>—Je n’ai pas d’armes, dit-il; par conséquent si l’on m’arrête je ne -pourrai me défendre et je compte, à telle heure, passer par telle route.</p> - -<p>A l’heure dite, un homme sautait à la tête des chevaux; la portière -s’ouvrit; il entra <span class="pagenum" id="Page_215">215</span> chapeau bas dans la voiture et causa longtemps -avec le rebâtisseur de Paris à qui il demanda de lui faire obtenir sa -grâce.</p> - -<p>Un fait entre mille indiquera bien quelle est la vengeance de ces -rôdeurs corses.</p> - -<p>Un homme, un berger, avait vendu un des bandits et il gravissait la -montagne au milieu des gendarmes qu’il allait poster pour leur livrer -leur proie. Un coup de feu soudain part du maquis, et le berger, la -tête fracassée, tombe dans les bras des gendarmes stupéfaits qui -battirent en vain les environs et furent réduits à rapporter à la ville -le cadavre de leur guide. Ces braves Bellacoscia, par exemple, manquent -du goût littéraire le plus simple, et leurs lettres de menace, toujours -datées du «Palais Vert» et tracées à l’encre rouge, sont écrites en -style poétique de Peaux-Rouges de l’effet le plus étonnant: «Partout -où la lumière du ciel te frappera, disent-ils, nos balles aussi -t’atteindront.»</p> - -<p>Ils habitent un ravin profond, inaccessible, effroyable à voir, dans -les environs du village presque peuplé par leur famille. Comme les -bonnes mœurs sont chez eux héréditaires, Jacques enleva, il y a -quelques années, la femme de son frère Antoine et la garda. Il a, <span class="pagenum" id="Page_216">216</span> -plus tard, accouplé son fils, un enfant, avec une fillette mineure -aussi et sortant du couvent; puis, l’âge venu, les a mariés.</p> - -<p>Beaucoup de Corses les connaissent et sont leurs amis, soit par -crainte, soit par un sentiment instinctif de révolte contre le -gouvernement.</p> - -<p>Beaucoup d’étrangers les ont vus, mais se gardent bien de l’avouer, -car l’autorité qui ne parvient point à les prendre ne tarderait pas à -mettre la main sur le pauvre homme assez naïf pour confesser qu’il a eu -des relations avec des bandits dont la tête est mise à prix.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>Les Bandits corses</i> ont paru dans <i>le Gaulois</i> du 12 octobre 1880.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_217">217</span></p> - -<h2 id="ch_13">UNE PAGE D’HISTOIRE INÉDITE.</h2> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">T</span><span class="smcap">out</span> le monde connaît la célèbre phrase de Pascal sur le grain de -sable qui changea les destinées de l’univers en arrêtant la fortune -de Cromwell. Ainsi, dans ce grand hasard des événements qui gouverne -les hommes et le monde, un fait bien petit, le geste désespéré -d’une femme, décida le sort de l’Europe en sauvant la vie du jeune -Napoléon Bonaparte, celui qui fut le grand Napoléon. C’est une page -d’histoire inconnue (car tout ce qui touche à l’existence de cet être -extraordinaire est de l’histoire), un vrai drame corse, qui faillit -devenir fatal au jeune officier, alors en congé dans sa patrie.</p> - -<p>Le récit qui suit est de point en point authentique. <span class="pagenum" id="Page_218">218</span> Je l’ai écrit -presque sous la dictée sans y rien changer, sans en rien omettre, sans -essayer de le rendre plus «littéraire» ou plus dramatique, ne laissant -que les faits tout seuls, tout nus, tout simples, avec tous les noms, -tous les mouvements des personnages et les paroles qu’ils prononcèrent.</p> - -<p>Une narration plus composée plairait peut-être davantage, mais ceci est -de l’histoire, et on ne touche pas à l’histoire. Je tiens ces détails -directement du seul homme qui a pu les puiser aux sources, et dont le -témoignage a dirigé l’enquête ouverte sur ces mêmes faits vers 1853, -dans le but d’assurer l’exécution de legs stipulés par l’Empereur -expirant à Sainte-Hélène.</p> - -<p>Trois jours avant sa mort, en effet, Napoléon ajouta à son testament un -codicille qui contenait les dispositions suivantes:</p> - -<p>«Je lègue, écrivait-il, 20,000 francs à l’habitant de Bocognano qui m’a -tiré des mains des brigands qui voulurent m’assassiner;</p> - -<p>10,000 francs à M. Vizzavona, le seul de cette famille qui fût de mon -parti;</p> - -<p>100,000 francs à M. Jérôme Lévy;</p> - -<p>100,000 francs à M. Costa de Bastelica;</p> - -<p>20,000 francs à l’abbé Reccho».</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_219">219</span></p> - -<p>C’est qu’un vieux souvenir de sa jeunesse s’était, en ces derniers -moments, emparé de son esprit; après tant d’années et tant d’aventures -prodigieuses, l’impression que lui avait laissée une des premières -secousses de sa vie demeurait encore assez forte pour le poursuivre, -même aux heures d’agonie, et voici cette lointaine vision qui -l’obsédait, quand il se résolut à laisser ces dons suprêmes au partisan -dévoué dont le nom échappait à sa mémoire affaiblie, et aux amis qui -lui avaient apporté leur aide en des circonstances terribles.</p> - -<p>Louis XVI venait de mourir. La Corse était alors gouvernée par le -général Paoli, homme énergique et violent, royaliste dévoué, qui -haïssait la Révolution, tandis que Napoléon Bonaparte, jeune officier -d’artillerie alors en congé à Ajaccio, employait son influence et celle -de sa famille en faveur des idées nouvelles.</p> - -<p>Les cafés n’existaient point en ce pays toujours sauvage, et Napoléon -réunissait le soir ses partisans dans une chambre où ils causaient, -formaient des projets, prenaient des mesures, prévoyaient l’avenir, -tout en buvant du vin et en mangeant des figues.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_220">220</span></p> - -<p>Une animosité déjà existait entre le jeune Bonaparte et le général -Paoli. Voici comment elle était née. Paoli, ayant reçu l’ordre de -conquérir l’île de la Madeleine, confia cette mission au colonel Cesari -en lui recommandant, dit-on, de faire échouer l’entreprise. Napoléon, -nommé lieutenant-colonel de la garde nationale dans le régiment que -commandait le colonel Quenza, prit part à cette expédition et s’éleva -violemment ensuite contre la manière dont elle avait été conduite, -accusant ouvertement les chefs de l’avoir perdue à dessein.</p> - -<p>Ce fut peu de temps après que des commissaires de la République, parmi -lesquels se trouvait Saliceti, furent envoyés à Bastia. Napoléon, -apprenant leur arrivée, les voulut rejoindre, et, pour entreprendre ce -voyage, il fit venir de Bocognano son homme de confiance, un de ses -partisans les plus fidèles, Santo-Bonelli, dit Riccio, qui devait lui -servir de guide.</p> - -<p>Tous deux partirent à cheval, se dirigeant vers Corte où se tenait le -général Paoli, que Bonaparte voulait voir en passant; car, ignorant -alors la participation de son chef au complot tramé contre la France, -il le défendait <span class="pagenum" id="Page_221">221</span> même contre les soupçons chuchotés; et l’hostilité -grandie entre eux, bien que vive déjà, n’avait point éclaté.</p> - -<p>Le jeune Napoléon descendit de cheval dans la cour de la maison -habitée par Paoli, et confiant sa monture à Santo-Riccio, il voulut -tout de suite se rendre auprès du général. Mais, comme il gravissait -l’escalier, une personne qu’il aborda lui apprit qu’en ce moment même -avait lieu une sorte de conseil formé des principaux chefs corses, tous -ennemis des idées républicaines. Lui, inquiet, cherchait à savoir, -quand un des conspirateurs sortit de la réunion.</p> - -<p>Alors, marchant à sa rencontre, Bonaparte lui demanda: «Eh bien?» -L’autre, le croyant un allié, répondit: «C’est fait! Nous allons -proclamer l’indépendance et nous séparer de la France, avec le secours -de l’Angleterre.»</p> - -<p>Indigné, Napoléon s’emporta et, frappant du pied, il criait: «C’est -une trahison, c’est une infamie!» quand des hommes parurent, attirés -par le bruit. C’étaient justement des parents éloignés de la famille -Bonaparte. Eux, comprenant le danger où se jetait le jeune officier, -car Paoli était homme à s’en débarrasser à tout jamais et sur-le-champ, -<span class="pagenum" id="Page_222">222</span> l’entourèrent, le firent descendre par force et remonter à cheval.</p> - -<p>Il partit aussitôt, retournant vers Ajaccio, toujours accompagné -de Santo-Riccio. Ils arrivèrent, à la nuit tombante, au hameau de -Arca-de-Vivario, et couchèrent chez le curé Arrighi, parent de -Napoléon, qui le mit au courant des événements et lui demanda conseil, -car c’était un homme d’esprit droit et de grand jugement, estimé dans -toute la Corse.</p> - -<p>S’étant remis en route le lendemain dès l’aurore, ils marchèrent tout -le jour et parvinrent le soir, à l’entrée du village de Bocognano. Là, -Napoléon se sépara de son guide, en lui recommandant de venir au matin -le chercher avec les chevaux à la jonction des deux routes, et il gagna -le hameau de Pagiola pour demander l’hospitalité à Félix Tusoli, son -partisan et son parent, dont la maison se trouvait un peu éloignée.</p> - -<p>Cependant le général Paoli avait appris la visite du jeune Bonaparte, -ainsi que ses paroles violentes après la découverte du complot, et il -chargea Mario Peraldi de se mettre à sa poursuite et de l’empêcher, -coûte que coûte, de gagner Ajaccio ou Bastia.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_223">223</span></p> - -<p>Mario Peraldi parvint à Bocognano quelques heures avant Bonaparte, et -se rendit chez les Morelli, famille puissante, partisans du général. -Ils apprirent bientôt que le jeune officier était arrivé dans le -village et qu’il passerait la nuit dans la maison de Tusoli; alors le -chef des Morelli, homme énergique et redoutable, instruit des ordres de -Paoli, promit à son envoyé que Napoléon n’échapperait pas.</p> - -<p>Dès le jour il avait posté son monde, occupé toutes les routes, toutes -les issues. Bonaparte, accompagné de son hôte, sortit pour rejoindre -Santo-Riccio; mais Tusoli, un peu malade, la tête enveloppée d’un -mouchoir, le quitta presque immédiatement.</p> - -<p>Aussitôt que le jeune officier fut seul, un homme se présentant lui -annonça que dans une auberge voisine se trouvaient des partisans du -général, en route pour le rejoindre à Corte. Napoléon se rendit près -d’eux et, les trouvant réunis: «Allez, leur dit-il, allez trouver votre -chef, vous faites une grande et noble action». Mais en ce moment les -Morelli, se précipitant dans la maison, se jetèrent sur lui, le firent -prisonnier et l’entraînèrent.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_224">224</span></p> - -<p>Santo-Riccio, qui l’attendait à la jonction des deux routes, apprit -immédiatement son arrestation et il courut chez un partisan des -Bonaparte, nommé Vizzavona, qu’il savait capable de l’aider et dont la -demeure était voisine de la maison Morelli, où Napoléon allait être -enfermé.</p> - -<p>Santo-Riccio avait compris l’extrême gravité de cette situation: «Si -nous ne parvenons à le sauver tout de suite, dit-il, il est perdu. -Peut-être sera-t-il mort avant deux heures». Alors Vizzavona s’en fut -trouver les Morelli, les sonda habilement, et comme ils dissimulaient -leurs intentions véritables, il les amena, à force d’adresse et -d’éloquence, à permettre que le jeune homme vînt chez lui prendre -quelque nourriture pendant qu’ils garderaient sa maison.</p> - -<p>Eux, pour mieux cacher leurs projets, sans doute, y consentirent, et -leur chef, le seul qui connût les volontés du général, leur confiant -la surveillance des lieux, rentra chez lui pour faire ses préparatifs -de départ. Ce fut cette absence qui sauva quelques minutes plus tard -la vie du prisonnier. Cependant Santo-Riccio, avec le dévouement -naturel des Corses, un prodigieux sang-froid et un <span class="pagenum" id="Page_225">225</span> intrépide -courage, préparait la délivrance de son compagnon. Il s’adjoignit deux -jeunes gens, braves et fidèles comme lui; puis, les ayant secrètement -conduits dans un jardin attenant à la maison Vizzavona et cachés -derrière un mur, il se présenta tranquillement aux Morelli, et demanda -la permission de faire ses adieux à Napoléon, puisqu’ils devaient -l’emmener. On lui accorda cette faveur, et dès qu’il fut en présence -de Bonaparte et de Vizzavona, il développa ses projets, hâtant la -fuite, le moindre retard pouvant être fatal au jeune homme. Tous les -trois alors pénétrèrent dans l’écurie, et, sur la porte, Vizzavona, les -larmes aux yeux, embrassa son hôte et lui dit: «Que Dieu vous sauve, -mon pauvre enfant, lui seul le peut!»</p> - -<p>En rampant, Napoléon et Santo-Riccio rejoignirent les deux jeunes -gens embusqués auprès du mur, puis, prenant leur élan, tous les trois -s’enfuirent à toutes jambes vers une fontaine voisine cachée dans les -arbres. Mais il fallait passer sous les yeux des Morelli, qui, les -apercevant, se lancèrent à leur poursuite en jetant de grands cris.</p> - -<p>Or le chef Morelli, rentré dans sa demeure, <span class="pagenum" id="Page_226">226</span> les entendit, et, -comprenant tout, se précipita avec une physionomie si féroce que sa -femme, alliée aux Tusoli, chez qui Bonaparte avait passé la nuit, se -jeta à ses pieds, suppliante, demandant la vie sauve pour le jeune -homme.</p> - -<p>Lui, furieux, la repoussa, et il s’élançait dehors quand elle, toujours -à genoux, le saisit par les jambes, les enlaçant de ses bras crispés; -puis, battue, renversée, mais, acharnée en son étreinte, elle entraîna -son mari, qui s’abattit à côté d’elle.</p> - -<p>Sans la force et le courage de cette femme, c’était fait de Napoléon.</p> - -<p>Toute l’histoire moderne se trouvait donc changée. La mémoire -des hommes n’aurait point eu à retenir les noms de victoires -retentissantes! Des millions d’êtres ne seraient pas morts sous le -canon! La carte d’Europe n’était plus la même! Et qui sait sous quel -régime politique nous vivrions aujourd’hui.</p> - -<p>Car les Morelli atteignaient les fugitifs.</p> - -<p>Santo-Riccio, intrépide, s’adossant au tronc d’un châtaignier, leur fit -face, criant aux deux jeunes gens d’emmener Bonaparte. Mais lui refusa -d’abandonner son guide qui vociférait, tenant en joue leurs ennemis:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_227">227</span></p> - -<p>—Emportez-le donc, vous autres; saisissez-le, attachez-lui les pieds -et les mains!</p> - -<p>Alors ils furent rejoints, entourés, saisis, et un partisan des -Morelli, nommé Honorato, posant son fusil sur la tempe de Napoléon, -s’écria: «Mort au traître à la patrie!» Mais juste en ce moment l’homme -qui avait reçu Bonaparte, Félix Tusoli, prévenu par un émissaire de -Santo-Riccio, arrivait escorté de ses parents armés. Voyant le danger -et reconnaissant son beau-frère dans celui qui menaçait ainsi la vie de -son hôte, il lui cria, le mettant en joue:</p> - -<p>—Honorato, Honorato, c’est entre nous alors que la chose va se passer!</p> - -<p>L’autre, surpris, hésitait à tirer, quand Santo-Riccio, profitant de la -confusion, et laissant les deux partis se battre ou s’expliquer, saisit -à pleins bras Napoléon qui résistait encore, l’entraîna, aidé des deux -jeunes gens, et s’enfonça dans le maquis.</p> - -<p>Une minute plus tard, le chef Morelli, débarrassé de sa femme, et en -proie à une colère furieuse, rejoignait enfin ses partisans.</p> - -<p>Cependant les fugitifs marchaient à travers la montagne, les ravins, -les fourrés. Lorsqu’ils furent en sûreté, Santo-Riccio <span class="pagenum" id="Page_228">228</span> renvoya -les deux jeunes gens qui devaient le lendemain les rejoindre avec les -chevaux auprès du pont d’Ucciani.</p> - -<p>Au moment où ils se séparaient, Napoléon s’approcha d’eux.</p> - -<p>—Je vais retourner en France, leur dit-il, voulez-vous m’accompagner? -Quelle que soit ma fortune, vous la partagerez.</p> - -<p>Eux lui répondirent:</p> - -<p>—Notre vie est à vous; faites de nous, ici, ce que vous voudrez, mais -nous ne quitterons pas notre village.</p> - -<p>Ces deux simples et dévoués garçons retournèrent donc à Bocognano -chercher les chevaux, tandis que Bonaparte et Santo-Riccio continuaient -leur marche au milieu de tous les obstacles qui rendent si durs les -voyages dans les pays montagneux et sauvages. Ils s’arrêtèrent en route -pour manger un morceau de pain dans la famille Mancini, et parvinrent, -le soir, à Ucciani, chez les Pozzoli, partisans des Bonaparte.</p> - -<p>Or, le lendemain, quand il s’éveilla, Napoléon vit la maison entourée -d’hommes armés. C’étaient tous les parents et les amis de ses hôtes, -prêts à l’accompagner comme à mourir pour lui.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_229">229</span></p> - -<p>Les chevaux attendaient près du pont, et la petite troupe se mit en -route, escortant les fugitifs jusqu’aux environs d’Ajaccio. La nuit -venue, Napoléon pénétra dans la ville et se réfugia chez le maire, -M. Jean-Jérôme Lévy, qui le cacha dans un placard. Utile précaution, -car la police arrivait le lendemain. Elle fouilla partout sans rien -trouver, puis se retira tranquille et déroutée par l’habile indignation -du maire qui offrit son aide empressée pour trouver le jeune révolté.</p> - -<p>Le soir même, Napoléon, embarqué dans une gondole, était conduit de -l’autre côté du golfe, confié à la famille Costa, de Bastelica, et -caché dans les maquis.</p> - -<p>L’histoire d’un siège qu’il aurait soutenu dans la tour de Capitello, -récit émouvant publié par les guides, est une pure invention dramatique -aussi sérieuse que beaucoup des renseignements donnés par ces -industriels fantaisistes.</p> - -<p>Quelques jours plus tard, l’indépendance corse fut proclamée, la maison -Bonaparte incendiée, et les trois sœurs du fugitif remises à la -garde de l’abbé Reccho.</p> - -<p>Puis une frégate française, qui recueillait sur la côte les derniers -partisans de la France, <span class="pagenum" id="Page_230">230</span> prit à son bord Napoléon, et ramena dans -la mère patrie le partisan poursuivi, traqué, celui qui devait être -l’Empereur et le prodigieux général dont la fortune bouleversa la terre.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>Une Page d’histoire inédite</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du 27 octobre - 1880.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_231">231</span></p> - -<p class="ausoleil">FRAGMENTS</p> - -<h2 id="ch_14">AUX EAUX.</h2> - -<hr class="small8"/> - -<p class="soustitre">JOURNAL DU MARQUIS DE ROSEVEYRE.</p> - -<p class="dottedline2"> </p> - -<p><i>12 juin 1880.</i>—A Loëche! On veut que j’aille passer un mois à Loëche! -Miséricorde! Un mois dans cette ville qu’on dit être la plus triste, la -plus morte, la plus ennuyeuse des villes d’eaux! Que dis-je, une ville? -C’est un trou, à peine un village! On me condamne à un mois de bagne, -enfin!</p> - -<p class="br"><i>13 juin.</i>—J’ai songé toute la nuit à ce voyage qui m’épouvante. Une -seule chose me reste à faire, je vais emmener une femme! Cela pourra me -distraire, peut-être? Et puis j’apprendrai, par cette épreuve, si je -suis mûr pour le mariage.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_234">234</span></p> - -<p>Un mois de tête-à-tête, un mois de vie commune avec quelqu’un, de vie à -deux complète, de causerie à toute heure du jour et de la nuit.—Diable!</p> - -<p>Prendre une femme pour un mois n’est pas si grave, il est vrai, que de -la prendre pour la vie; mais c’est déjà beaucoup plus sérieux que de la -prendre pour un soir. Je sais que je pourrai la renvoyer, avec quelques -centaines de louis; mais alors je resterai seul à Loëche, ce qui n’est -pas drôle!</p> - -<p>Le choix sera difficile. Je ne veux ni une coquette ni une sotte. Il -faut que je ne puisse être ni ridicule, ni honteux d’elle. Je veux bien -qu’on dise: «Le marquis de Roseveyre est en bonne fortune;» mais je ne -veux pas qu’on chuchote: «Ce pauvre marquis de Roseveyre!» En somme, -il faut que je demande à ma compagne passagère toutes les qualités que -j’exigerais de ma compagne définitive. La seule différence à faire est -celle qui existe entre l’objet neuf et l’objet d’occasion. Bast! on -peut trouver, j’y vais songer!</p> - -<p class="br"><i>14 juin.</i>—Berthe!... Voilà mon affaire. Vingt ans, jolie, sortant -du Conservatoire, attendant un rôle, future étoile. De la tenue, <span class="pagenum" id="Page_235">235</span> -de la fierté, de l’esprit et de... l’amour. Objet d’occasion pouvant -passer pour neuf.</p> - -<p class="br"><i>15 juin.</i>—Elle est libre. Sans engagement d’affaires ou de cœur, -elle accepte. J’ai commandé moi-même ses robes, pour qu’elle n’ait pas -l’air d’une fille.</p> - -<p class="br"><i>20 juin.</i>—Bâle. Elle dort. Je vais commencer mes notes de voyage.</p> - -<p>Elle est charmante tout à fait. Quand elle est venue au-devant de moi -à la gare, je ne la reconnaissais pas, tant elle avait l’air femme du -monde. Certes, elle a de l’avenir, cette enfant... au théâtre.</p> - -<p>Elle me sembla changée de manières, de démarche, d’attitude, de gestes, -de sourire, de voix, de tout, irréprochable enfin. Et coiffée! oh! -coiffée d’une façon divine, d’une façon charmante et simple, en femme -qui n’a plus à attirer les yeux, qui n’a plus à plaire à tous, dont -le rôle n’est plus de séduire, du premier coup, ceux qui la voient, -mais qui veut plaire à un seul, discrètement, uniquement. Et cela -se montrait en toute son allure. C’était indiqué si finement et si -complètement, la métamorphose m’a paru si absolue et si <span class="pagenum" id="Page_236">236</span> savante, -que je lui offris mon bras comme j’aurais fait à ma femme. Elle le prit -avec aisance comme si elle eût été ma femme.</p> - -<p>En tête à tête dans le coupé, nous sommes restés d’abord immobiles -et muets. Puis elle releva sa voilette et sourit... Rien de plus. -Un sourire de bon ton. Oh! je craignais le baiser, la comédie de la -tendresse, l’éternel et banal jeu des filles; mais non, elle s’est -tenue. Elle est forte.</p> - -<p>Puis nous avons causé, un peu comme des jeunes époux, un peu comme des -étrangers. C’était gentil. Elle souriait souvent en me regardant. C’est -moi maintenant qui avais envie de l’embrasser. Mais je suis demeuré -calme.</p> - -<p>A la frontière, un fonctionnaire galonné ouvrit brusquement la portière -et me demanda:</p> - -<p>—Votre nom, Monsieur?</p> - -<p>Je fus surpris. Je répondis:</p> - -<p>—Marquis de Roseveyre.</p> - -<p>—Vous allez?</p> - -<p>—Aux eaux de Loëche, dans le Valais.</p> - -<p>Il écrivait sur un registre. Il reprit:</p> - -<p>—Madame est votre femme?</p> - -<p>Que faire? Que répondre? Je levai les <span class="pagenum" id="Page_237">237</span> yeux sur elle, en hésitant. -Elle était pâle et regardait au loin... Je sentis que j’allais -l’outrager bien gratuitement. Et puis, enfin, j’en faisais ma compagne, -pour un mois.</p> - -<p>Je prononçai: «Oui, Monsieur».</p> - -<p>Je la vis soudain rougir. J’en fus heureux.</p> - -<p>Mais à l’hôtel, ici, en arrivant, le propriétaire lui tendit le -registre. Elle me le passa tout aussitôt; et je compris qu’elle me -regardait écrire. C’était notre premier soir d’intimité!... Une fois la -page tournée, qui donc le lirait, ce registre? Je traçai: «Marquis et -marquise de Roseveyre, se rendant à Loëche.»</p> - -<p class="br"><i>21 juin.</i>—Six heures du matin. Bâle. Nous partons pour Berne. J’ai eu -la main heureuse décidément.</p> - -<p class="br"><i>21 juin.</i>—Dix heures du soir. Singulière journée. Je suis un peu ému. -C’est bête et drôle.</p> - -<p>Pendant le trajet, nous avons peu parlé. Elle s’était levée un peu tôt; -elle était fatiguée; elle sommeillait.</p> - -<p>Sitôt à Berne, nous avons voulu contempler ce panorama des Alpes que je -ne connaissais point; et nous voici partis à travers la ville, comme -deux jeunes mariés.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_238">238</span></p> - -<p>Et soudain, nous apercevons une plaine démesurée, et là-bas, là-bas, -les glaciers. De loin, comme ça, ils ne semblaient pas immenses, et -cependant cette vue m’a fait passer un frisson dans les veines. Un -radieux soleil couchant tombait sur nous; la chaleur était terrible. -Ils restaient froids et blancs, eux, les monts de glace. La Jungfrau, -la Vierge, dominant ses frères, tendait son large flanc de neige, et -tous, jusqu’à perte de vue, se dressaient autour d’elle, les géants à -tête pâle, les éternels sommets gelés que le jour mourant faisait plus -clairs, comme argentés, sur l’azur foncé du soir.</p> - -<p>Leur foule inerte et colossale donnait l’idée du commencement d’un -monde surprenant nouveau, d’une région escarpée, morte, figée, mais -attirante comme la mer, pleine d’un pouvoir de séduction mystérieuse. -L’air qui avait caressé ces cimes toujours gelées, semblait venir à -nous par-dessus les campagnes étroites et fleuries, autre que l’air -fécondant des plaines. Il avait quelque chose d’âpre et de fort, de -stérile, comme une saveur des espaces inaccessibles.</p> - -<p>Berthe, éperdue, regardait sans pouvoir prononcer un mot.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_239">239</span></p> - -<p>Tout à coup, elle me prit la main et la serra. J’avais moi-même à l’âme -cette sorte de fièvre, cette exaltation qui nous saisit devant certains -spectacles inattendus. Je pris cette petite main frémissante et je la -portai à mes lèvres; et je la baisai, ma foi, avec amour.</p> - -<p>J’en suis resté un peu troublé. Mais par qui? Par elle, ou par les -glaciers?</p> - -<p class="br"><i>24 juin.</i>—Loëche, dix heures du soir.</p> - -<p>Tout le voyage a été délicieux. Nous avons passé un demi-jour à Thun, à -regarder la rude frontière des montagnes que nous devions franchir le -lendemain.</p> - -<p>Au soleil levant, nous avons traversé le lac le plus beau de la Suisse, -peut-être. Des mulets nous attendaient. Nous nous sommes assis sur leur -dos et nous voici partis. Après avoir déjeuné dans une petite ville, -nous avons commencé à gravir, entrant lentement dans la gorge qui -monte, boisée, toujours dominée par de hautes cimes. De place en place, -sur les pentes qui semblent venir du ciel, on distingue des points -blancs, des chalets, poussés là on ne sait comment. Nous avons franchi -des torrents, aperçu parfois, entre deux sommets élancés et couverts de -sapins, une immense <span class="pagenum" id="Page_240">240</span> pyramide de neige qui semblait si proche qu’on -aurait juré d’y parvenir en vingt minutes, mais qu’on aurait à peine -atteinte en vingt-quatre heures.</p> - -<p>Parfois nous traversions des chaos de pierres, des plaines étroites -jonchées de rocs éboulés comme si deux montagnes s’étaient heurtées -dans cette lice, laissant sur le champ de bataille les débris de leurs -membres de granit.</p> - -<p>Berthe, exténuée, dormait sur sa bête, ouvrant parfois les yeux pour -voir encore. Elle finit par s’assoupir, et je la soutenais d’une main, -heureux de ce contact, de sentir à travers sa robe la douce chaleur de -son corps. La nuit vint, nous montions toujours. On s’arrêta devant la -porte d’une petite auberge perdue dans la montagne.</p> - -<p>Nous avons dormi! Oh! dormi!</p> - -<p>Au jour levant, je courus à la fenêtre, et je poussai un cri. Berthe -arriva près de moi et demeura stupéfaite et ravie. Nous avions dormi -dans les neiges.</p> - -<p>Tout autour de nous, des monts énormes et stériles, dont les os gris -saillaient sous leur manteau blanc, des monts sans pins, mornes et -glacés, s’élevaient si haut qu’ils semblaient inaccessibles.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_241">241</span></p> - -<p>Une heure après nous être remis en route, nous aperçûmes, au fond de -cet entonnoir de granit et de neige, un lac noir, sombre, sans une -ride, que nous avons longtemps suivi. Un guide nous apporta quelques -edelweiss, les pâles fleurs des glaciers. Berthe s’en fit un bouquet de -corsage.</p> - -<p>Soudain, la gorge de rochers s’ouvrit devant nous, découvrant un -horizon surprenant: toute la chaîne des Alpes piémontaises au delà de -la vallée du Rhône.</p> - -<p>Les grands sommets, de place en place, dominaient la foule des moindres -cimes. C’étaient le mont Rose, grave et pesant; le Cervin, droite -pyramide où tant d’hommes sont morts; la Dent-du-Midi; cent autres -pointes blanches, luisantes comme des têtes de diamants, sous le soleil.</p> - -<p>Mais brusquement, le sentier que nous suivions s’arrêta au bord d’un -abîme, et dans le gouffre, dans le fond du trou noir creux de deux -mille mètres, enfermé entre quatre murailles de rochers droits, bruns, -farouches, sur une nappe de gazon, nous aperçûmes quelques points -blancs assez semblables à des moutons dans un pré. C’étaient les -maisons de Loëche.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_242">242</span></p> - -<p>Il fallut quitter les mulets, la route étant périlleuse. Le sentier -descend le long du roc, serpente, tourne, va, revient, dominant -toujours le précipice, et toujours aussi le village qui grandit à -mesure qu’on approche. C’est là ce qu’on appelle le passage de la -Gemmi, un des plus beaux des Alpes, sinon le plus beau.</p> - -<p>Berthe s’appuyait sur moi, poussait des cris de joie et des cris -d’effroi, heureuse et peureuse comme une enfant. Comme nous étions -à quelques pas des guides et cachés par une saillie de roche, elle -m’embrassa. Je l’étreignis...</p> - -<p>Je m’étais dit:</p> - -<p>—A Loëche, j’aurai soin de faire comprendre que je ne suis point avec -ma femme.</p> - -<p>Mais partout je l’avais traitée comme telle, partout je l’avais fait -passer pour la marquise de Roseveyre. Je ne pouvais guère maintenant -l’inscrire sous un autre nom. Et puis je l’aurais blessée au cœur, -et vraiment elle était charmante.</p> - -<p>Mais je lui dis:</p> - -<p>—Ma chère amie, tu portes mon nom; on me croit ton mari; j’espère que -tu te conduiras envers tout le monde avec une extrême <span class="pagenum" id="Page_243">243</span> prudence et -une extrême discrétion. Pas de connaissances, pas de causeries, pas de -relations. Qu’on te croie fière, mais agis en sorte que je n’aie jamais -à me reprocher ce que j’ai fait.</p> - -<p>Elle répondit:</p> - -<p>—N’aie pas peur, mon petit René.</p> - -<p class="br"><i>26 juin.</i>—Loëche n’est pas triste. Non. C’est sauvage, mais très -beau. Cette muraille de roches hautes de deux milles mètres, d’où -glissent cent torrents pareils à des filets d’argent; ce bruit éternel -de l’eau qui roule; ce village enseveli dans les Alpes d’où l’on voit, -comme du fond d’un puits, le soleil lointain traverser le ciel; le -glacier voisin, tout blanc dans l’échancrure de la montagne, et ce -vallon plein de ruisseaux, plein d’arbres, plein de fraîcheur et de -vie, qui descend vers le Rhône et laisse voir à l’horizon les cimes -neigeuses du Piémont: tout cela me séduit et m’enchante. Peut-être -que... si Berthe n’était pas là?...</p> - -<p>Elle est parfaite, cette enfant, réservée et distinguée plus que -personne. J’entends dire:</p> - -<p>—Comme elle est jolie, cette petite marquise!...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_244">244</span></p> - -<p class="br"><i>27 juin.</i>—Premier bain. On descend directement de la chambre dans les -piscines, où vingt baigneurs trempent déjà, vêtus de longues robes de -laine, hommes et femmes ensemble. Les uns mangent, les autres lisent, -les autres causent. On pousse devant soi de petites tables flottantes. -Parfois on joue au furet, ce qui n’est pas toujours convenable. Vus des -galeries qui entourent le bain, nous avons l’air de gros crapauds dans -un baquet.</p> - -<p>Berthe est venue s’asseoir dans cette galerie pour causer un peu avec -moi. On l’a beaucoup regardée.</p> - -<p class="br"><i>28 juin.</i>—Deuxième bain. Quatre heures d’eau. J’en aurai huit heures -dans huit jours. J’ai pour compagnons plongeurs le prince de Vanoris -(Italie), le comte Lovenberg (Autriche), le baron Samuel Vernhe -(Hongrie ou ailleurs), plus une quinzaine de personnages de moindre -importance, mais tous nobles. Tout le monde est noble dans les villes -d’eaux.</p> - -<p>Ils me demandent, l’un après l’autre, à être présentés à Berthe. Je -réponds: «Oui!» et je me dérobe. On me croit jaloux, c’est bête!</p> - -<p class="br"><i>29 juin.</i>—Diable! diable! la princesse <span class="pagenum" id="Page_245">245</span> de Vanoris est venue -elle-même me trouver, désirant faire la connaissance de ma femme, au -moment où nous rentrions à l’hôtel. J’ai présenté Berthe, mais je l’ai -priée d’éviter avec soin de rencontrer cette dame.</p> - -<p class="br"><i>2 juillet.</i>—Le prince nous a pris hier au collet pour nous mener dans -son appartement, où tous les baigneurs de marque prenaient le thé. -Berthe était certes mieux que toutes les femmes; mais que faire?</p> - -<p class="br"><i>3 juillet.</i>—Ma foi, tant pis! Parmi ces trente gentilshommes, n’en -est-il pas au moins dix de fantaisie? Parmi ces seize ou dix-sept -femmes, en est-il plus de douze sérieusement mariées; et, sur ces -douze, en est-il plus de six irréprochables? Tant pis pour elles, tant -pis pour eux. Ils l’ont voulu!</p> - -<p class="br"><i>10 juillet.</i>—Berthe est la reine de Loëche! Tout le monde en est fou; -on la fête, on la gâte, on l’adore! Elle est d’ailleurs superbe de -grâce et de distinction. On m’envie.</p> - -<p>La princesse de Vanoris m’a demandé:</p> - -<p>—Ah çà, marquis, où donc avez-vous trouvé ce trésor-là?</p> - -<p>J’avais envie de répondre:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_246">246</span></p> - -<p>—Premier prix du Conservatoire, classe de comédie, engagée à l’Odéon, -libre à partir du <i>5 août 1880</i>!</p> - -<p>Quelle tête elle aurait fait, miséricorde!</p> - -<p class="br"><i>20 juillet.</i>—Berthe est vraiment surprenante. Pas une faute de tact, -pas une faute de goût; une merveille!</p> - -<p class="dottedline"> </p> - -<p><i>10 août.</i>—Paris. Fini. J’ai le cœur gros. La veille du départ je -crus que tout le monde allait pleurer.</p> - -<p>On résolut d’aller voir lever le soleil sur le Torrenthorn, puis de -redescendre pour l’heure de notre départ.</p> - -<p>On se mit en route vers minuit, sur des mulets. Des guides portaient -des falots: et la longue caravane se déroulait dans les chemins -tournants de la forêt de pins. Puis on traversa les pâturages où des -troupeaux de vaches errent en liberté. Puis on atteignit la région des -pierres, où l’herbe elle-même disparaît.</p> - -<p>Parfois, dans l’ombre, on distinguait, soit à droite, soit à gauche, -une masse blanche, un amoncellement de neige dans un trou de la -montagne.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_247">247</span></p> - -<p>Le froid devenait mordant, piquait les yeux et la peau. Le vent -desséchant des sommets soufflait, brûlant les gorges, apportant les -haleines gelées de cent lieues de pics de glace.</p> - -<p>Quand on parvint au faîte, il faisait nuit encore. On déballa toutes -les provisions pour boire le champagne au soleil levant.</p> - -<p>Le ciel pâlissait sur nos têtes. Nous apercevions déjà un gouffre à nos -pieds; puis, à quelques centaines de mètres, un autre sommet.</p> - -<p>L’horizon entier semblait livide, sans qu’on distinguât rien encore au -loin.</p> - -<p>Bientôt on découvrit, à gauche, une cime énorme, la Jungfrau, puis une -autre, puis une autre. Elles apparaissaient peu à peu comme si elles se -fussent levées dans le jour naissant. Et nous demeurions stupéfaits de -nous trouver ainsi au milieu de ces colosses, dans ce pays désolé de la -neige éternelle. Soudain, en face, se déroula la chaîne démesurée du -Piémont. D’autres cimes apparurent au nord. C’était bien l’immense pays -des grands monts aux fronts glacés, depuis le Rhindenhorn, lourd comme -son nom, jusqu’au fantôme à peine visible du patriarche des Alpes, le -mont <span class="pagenum" id="Page_248">248</span> Blanc. Les uns étaient fiers et droits, d’autres accroupis, -d’autres difformes, mais tous pareillement blancs, comme si quelque -Dieu avait jeté sur la terre bossue une nappe immaculée.</p> - -<p>Les uns semblaient si près qu’on aurait pu sauter dessus; les autres -étaient si loin qu’on les distinguait à peine.</p> - -<p>Le ciel devint rouge; et tous rougirent. Les nuages semblaient saigner -sur eux. C’était superbe, presque effrayant.</p> - -<p>Mais bientôt la nue enflammée pâlit, et toute l’armée des cimes -insensiblement devint rose, d’un rose doux et tendre comme des robes de -jeune fille.</p> - -<p>Et le soleil parut au-dessus de la nappe des neiges. Alors, tout à -coup, le peuple entier des glaciers fut blanc, d’un blanc luisant, -comme si l’horizon eût été plein d’une foule de dômes d’argent.</p> - -<p>Les femmes, extasiées, regardaient cela.</p> - -<p>Elles tressaillirent, un bouchon de champagne venait de sauter; et le -prince de Vanoris, présentant un verre à Berthe, s’écria:</p> - -<p>—Je bois à la marquise de Roseveyre!</p> - -<p>Tous crièrent: «Je bois à la marquise de Roseveyre!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_249">249</span></p> - -<p>Elle monta debout sur sa mule et répondit:</p> - -<p>—Je bois à tous mes amis!</p> - -<p class="br">Trois heures plus tard, nous prenions le train pour Genève, dans la -vallée du Rhône.</p> - -<p>A peine fûmes-nous seuls, que Berthe, si heureuse et si gaie tout à -l’heure, se mit à sangloter, la figure dans ses mains.</p> - -<p>Je m’élançai à ses genoux:</p> - -<p>—Qu’as-tu? qu’as-tu? dis-moi, qu’as-tu?</p> - -<p>Elle balbutia à travers ses larmes.</p> - -<p>—C’est... c’est... c’est donc fini d’être une honnête femme!</p> - -<p>Certes, je fus à ce moment sur le point de faire une bêtise, une grande -bêtise!... Je ne la fis pas.</p> - -<p>Je quittai Berthe en rentrant à Paris. J’aurais peut-être été trop -faible, plus tard.</p> - -<div class="blockquote"> - <p>(<i>Le journal du marquis de Roseveyre n’offre aucun intérêt pendant - les deux années qui suivirent. Nous retrouvons, à la date du 20 - juillet 1883, les lignes suivantes.</i>)</p> -</div> - -<p class="br"><i>20 juillet 1883.</i>—Florence. Triste souvenir tantôt. Je me promenais -aux Cassines quand une femme fit arrêter sa voiture et <span class="pagenum" id="Page_250">250</span> m’appela. -C’était la princesse de Vanoris. Dès qu’elle me vit à portée de voix:</p> - -<p>—Oh! marquis, mon cher marquis, que je suis contente de vous -rencontrer! Vite, vite, donnez-moi des nouvelles de la marquise; c’est -bien la plus charmante femme que j’aie vue en toute ma vie.</p> - -<p>Je restai surpris, ne sachant que dire et frappé au cœur d’un coup -violent. Je balbutiai:</p> - -<p>—Ne me parlez jamais d’elle, princesse, voici trois ans que je l’ai -perdue.</p> - -<p>Elle me prit la main.</p> - -<p>—Oh! que je vous plains, mon ami.</p> - -<p>Elle me quitta. Je suis rentré triste, mécontent, pensant à Berthe, -comme si nous venions de nous séparer.</p> - -<p>Le Destin bien souvent se trompe!</p> - -<p>Combien de femmes honnêtes étaient nées pour être des filles, et le -prouvent.</p> - -<p>Pauvre Berthe! Combien d’autres étaient nées pour être des femmes -honnêtes... Et celle-là... plus que toutes... peut-être... Enfin... n’y -pensons plus.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>Aux Eaux</i> ont paru dans <i>le Gaulois</i> du mardi 24 juillet 1883.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_15">EN BRETAGNE.</h2> - -<p class="rdate">Juillet 1882.</p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">V</span><span class="smcap">oici</span> la saison des voyages, la saison claire où l’on aime les horizons -nouveaux, les vastes étendues de mer bleue où se repose l’œil, où -se calme l’esprit, les vallons boisés et frais où parfois le cœur -s’attendrit sans qu’on sache pourquoi, quand on s’assied, au soir -tombant, sur un talus de route en velours vert et qu’on regarde, à ses -pieds, un peu d’eau brune et dormante où se mire le soleil couchant au -fond de l’ornière creusée par des roues de charrettes.</p> - -<p>J’aime à la folie ces marches dans un monde qu’on croit découvrir, les -étonnements subits devant des mœurs qu’on ne soupçonnait point, -cette constante tension de <span class="pagenum" id="Page_252">252</span> l’intérêt, cette joie des yeux, cet -éveil sans fin de la pensée.</p> - -<p>Mais une chose, une seule, me gâte ces explorations charmantes: la -lecture des guides. Écrits par des commis voyageurs en kilomètres, -avec des descriptions odieuses et toujours fausses, des renseignements -invariablement erronés, des indications de chemins purement -fantaisistes, ils sont, sauf un seul, un guide allemand excellent, la -consolation des bonnetiers voyageant en train de plaisir et visitant la -contrée dans le Joanne, et le désespoir des vrais routiers qui vont, -sac au dos, canne à la main, par les sentiers, par les ravins, le long -des plages.</p> - -<p>Ils mentent, ils ne savent rien, ils ne comprennent rien, ils -enlaidissent, par leur prose emphatique et stupide, les plus ravissants -pays; ils ne connaissent que les grand’routes et ne valent guère moins -cependant que la carte dite d’état-major, où les barrages de la Seine -faits depuis trente ans bientôt ne sont point encore indiqués.</p> - -<p>Et cependant, comme on aime, en voyageant, connaître un peu d’avance -la région où l’on s’aventure! Comme on est heureux quand on trouve un -livre où quelque vagabond <span class="pagenum" id="Page_253">253</span> sincère a jeté quelques-unes de ses -visions! Ce n’est là qu’une présentation, qui vous prépare seulement -à connaître les lieux. Parfois c’est plus. Quand on s’enfonce en -Algérie jusqu’à l’oasis de Laghouat, il faut lire chaque jour, à chaque -heure du voyage, l’admirable livre de Fromentin: <i>Un été dans le -Sahara</i>. Celui-là vous ouvre les yeux et l’esprit, il éclaire encore, -semble-t-il, ces plaines, ces montagnes, ces solitudes brûlantes, il -vous révèle l’âme même du désert.</p> - -<p>Il est partout, en France, des coins presque inconnus et charmants. -Sans avoir la prétention de faire un guide nouveau, je voudrais de -temps en temps indiquer seulement quelques courtes excursions, des -voyages de dix ou quinze jours, accomplis par tous les marcheurs, mais -ignorés de tous les sédentaires.</p> - -<p>Ne suivre jamais les grand’routes, et toujours les sentiers, coucher -dans les granges quand on ne rencontre point d’auberges, manger du pain -et boire de l’eau quand les vivres sont introuvables, et ne craindre ni -la pluie, ni les distances, ni les longues heures de marche régulière, -voilà ce qu’il faut pour parcourir et pénétrer un pays jusqu’au -cœur, pour découvrir, tout près des villes où passent <span class="pagenum" id="Page_254">254</span> les -touristes, mille choses qu’on ne soupçonnait pas.</p> - -<p>Entre toutes les vieilles provinces de France, la Bretagne est une -des plus curieuses; on en peut, en dix jours, connaître assez pour en -savoir le tempérament, car chaque pays, comme chaque homme, a le sien.</p> - -<p>Traversons-la, en quelques lignes. Allons seulement de Vannes à -Douarnenez, en suivant la côte, la vraie côte bretonne, solitaire et -basse, semée d’écueils, où le flot gronde toujours et semble répondre -aux sifflements du vent dans la lande.</p> - -<p>Le Morbihan, espèce de mer intérieure, qui monte et descend sous la -pression des marées du grand Océan, s’étend devant le port de Vannes. -Il le faut traverser pour gagner le large.</p> - -<p>Il est plein d’îles, d’îles druidiques, mystérieuses, hantées. Elles -portent au dos des tumulus, des menhirs, des dolmens, toutes ces -pierres étranges qui furent presque des dieux. Ces îlots, au dire des -Bretons, sont aussi nombreux que les jours de l’année. Le Morbihan est -une mer symbolique secouée par les superstitions.</p> - -<p>Et voilà le grand charme de cette contrée; <span class="pagenum" id="Page_255">255</span> elle est la nourrice -des légendes. Mortes partout, les vieilles croyances demeurent -enracinées dans ce sol de granit. Les vieilles histoires aussi sont -indestructibles dans ce pays; et le paysan vous parle des aventures -accomplies quinze siècles plus tôt comme si elles dataient d’hier, -comme si son père ou son grand-père les avait vues.</p> - -<p>Il est des souterrains où les morts restent intacts, comme au jour où -l’immobilité les frappa, séchés seulement, parce que la source du sang -est tarie. Ainsi les souvenirs vivent éternellement dans ce coin de -France, les souvenirs, et même les manières de penser des aïeux.</p> - -<p>J’avais quitté Vannes le jour même de mon arrivée, pour aller visiter -un château historique, Sucinio, et, de là, gagner Locmariaker, puis -Carnac et, suivant la côte, Pont-l’Abbé, Penmarch, la pointe du Raz, -Douarnenez.</p> - -<p>Le chemin longeait d’abord le Morbihan, puis prenait à travers une -lande illimitée, entrecoupée de fossés pleins d’eau, et sans une -maison, sans un arbre, sans un être, toute peuplée d’ajoncs qui -frémissaient et sifflaient sous un vent furieux, emportant à travers le -<span class="pagenum" id="Page_256">256</span> ciel des nuages déchiquetés qui semblaient gémir.</p> - -<p>Je traversai plus loin un petit hameau où rôdaient, pieds nus, trois -paysans sordides et une grande fille de vingt ans, dont les mollets -étaient noirs de fumier; et, de nouveau, ce fut la lande, déserte, -nue, marécageuse, allant se perdre dans l’Océan, dont la ligne grise, -éclairée parfois par des lueurs d’écume, s’allongeait là-bas au-dessus -de l’horizon.</p> - -<p>Et, au milieu de cette étendue sauvage, une haute ruine s’élevait; un -château carré, flanqué de tours, debout, là, tout seul, entre ces deux -déserts: la lande et la mer.</p> - -<p>Ce vieux manoir de Sucinio, qui date du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, est illustre. -C’est là que naquit ce grand connétable de Richemont qui reprit la -France aux Anglais.</p> - -<p>Plus de portes. J’entrai dans la vaste cour solitaire, où les tourelles -écroulées font des amoncellements de pierres; et, gravissant des -restes d’escaliers, escaladant les murailles éventrées, m’accrochant -aux lierres, aux quartiers de granit à moitié descellés, à tout ce qui -tombait sous ma main, je parvins au sommet d’une tour, d’où je regardai -la Bretagne.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_257">257</span></p> - -<p>En face de moi, derrière un morceau de plaine inculte, l’Océan sale et -grondant sous un ciel noir; puis, partout, la lande! Là-bas, à droite, -la mer du Morbihan, avec ses rives déchirées, et, plus loin, à peine -visible, une tache blanche illuminée, Vannes, qu’éclairait un rayon de -soleil, glissé on ne sait comment, entre deux nuages. Puis encore très -loin, un cap démesuré: Quiberon!</p> - -<p>Et tout cela triste, mélancolique, navrant. Le vent pleurait en -parcourant ces espaces mornes; j’étais bien dans le vieux pays hanté; -et, dans ces murs, dans ces ajoncs ras et sifflants, dans ces fossés où -l’eau croupit, je sentais rôder des légendes.</p> - -<p>Le lendemain, je traversais Saint-Gildas, où semble errer le spectre -d’Abeilard. A Port-Navalo, le marin qui me fit passer le détroit me -parla de son père, un chouan, de son frère aîné, un chouan, et de son -oncle le curé, encore un chouan, morts tous les trois... Et sa main -étendue montrait Quiberon.</p> - -<p>A Locmariaker, j’entrai dans la patrie des druides. Un Breton me montra -la table de César, un monstre de granit soulevé par des colosses; puis -il me parla de César comme d’un ancien qu’il aurait vu.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_258">258</span></p> - -<p>Enfin, suivant toujours la côte entre la lande et l’Océan, vers le -soir, du sommet d’un tumulus, j’aperçus devant moi les champs de -pierres de Carnac.</p> - -<p>Elles semblent vivantes, ces pierres alignées interminablement, géantes -ou toutes petites, carrées, longues, plates, avec des aspects de grands -corps minces ou ventrus. Quand on les regarde longtemps, on les voit -remuer, se pencher, vivre!</p> - -<p>On se perd au milieu d’elles; un mur parfois interrompt cette foule de -granit; on le franchit, et l’étrange peuple recommence, planté comme -des avenues, espacé comme des soldats, effrayant comme des apparitions.</p> - -<p>Et le cœur vous bat; l’esprit malgré vous s’exalte, remonte les -âges, se perd dans les superstitieuses croyances.</p> - -<p>Comme je restais immobile, stupéfait et ravi, un bruit subit derrière -moi me donna une telle secousse que je me retournai d’un bond; et un -vieux homme vêtu de noir, avec un livre sous le bras, m’ayant salué, -me dit: «Ainsi, Monsieur, vous visitez notre Carnac.» Je lui racontai -mon enthousiasme et la frayeur qu’il m’avait faite. Il continua: «Ici, -Monsieur, il y a dans l’air tant de légendes que <span class="pagenum" id="Page_259">259</span> tout le monde -a peur sans savoir de quoi. Voilà cinq ans que je fais des fouilles -sous ces pierres; elles ont presque toutes un secret, et je m’imagine -parfois qu’elles ont une âme. Quand je remets les pieds au boulevard, -je souris, là-bas, de ma bêtise; mais quand je reviens à Carnac, je -suis croyant, croyant inconscient; sans religion précise, mais les -ayant toutes.»</p> - -<p>Et, frappant du pied:</p> - -<p>«Ceci est une terre de religion; il ne faut jamais plaisanter avec les -croyances éteintes; car rien ne meurt. Nous sommes, Monsieur, chez les -druides, respectons leur foi!»</p> - -<p>Le soleil, disparu dans la mer, avait laissé le ciel tout rouge, et -cette lueur saignait aussi sur les grandes pierres, nos voisines.</p> - -<p>Le vieux sourit:</p> - -<p>«Figurez-vous que ces terribles croyances ont en ce lieu tant de -force, que j’ai eu, ici même, une vision! Que dis-je! une apparition -véritable! Là, sur ce dolmen, un soir, à cette heure, j’ai aperçu -distinctement l’enchanteresse Koridwen, qui faisait bouillir l’eau -miraculeuse.»</p> - -<p>Je l’arrêtai, ignorant quelle était l’enchanteresse Koridwen.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_260">260</span></p> - -<p>Il fut révolté.</p> - -<p>«Comment! vous ne connaissez pas la femme du dieu Hu et la mère des -korrigans!</p> - -<p>—Non, je l’avoue. Si c’est une légende, contez-la-moi.»</p> - -<p>Je m’assis sur un menhir, à son côté.</p> - -<p>Il parla.</p> - -<p>«Le dieu Hu, père des druides, avait pour épouse l’enchanteresse -Koridwen. Elle lui donna trois enfants, Mor-Vrau, Creiz-Viou, une -fille, la plus belle du monde, et Aravik-Du, le plus affreux des êtres.</p> - -<p>«Koridwen, dans son amour maternel, voulut au moins laisser quelque -chose à ce fils si disgracié, et elle résolut de lui faire boire l’eau -de la divination.</p> - -<p>«Cette eau devait bouillir pendant un an. L’enchanteresse confia la -garde du vase qui la contenait à un aveugle nommé Morda et au nain -Gwiou.</p> - -<p>«L’année allait expirer, quand, les deux veilleurs se relâchant de -leur zèle, un peu de la liqueur sacrée se répandit, et trois gouttes -tombèrent sur le doigt du nain, qui, le portant à sa bouche, connut -tout à coup l’avenir. Le vase aussitôt se brisa de lui-même, et -Koridwen, <span class="pagenum" id="Page_261">261</span> apparaissant, se précipita sur Gwiou, qui s’enfuit.</p> - -<p>«Comme il allait être atteint, pour courir plus vite, il se changea -en lièvre; mais aussitôt l’enchanteresse, devenant lévrier, s’élança -derrière lui. Elle allait le saisir sur le bord d’un fleuve, mais, -prenant subitement la forme d’un poisson, il se précipita dans le -courant. Alors, une loutre énorme surgit qui le poursuivit de si près -qu’il ne put échapper qu’en devenant oiseau. Or, un grand épervier -descendit du fond du ciel, les ailes étendues, le bec ouvert; c’était -toujours Koridwen; et Gwiou, frissonnant de peur, se changeant en grain -de blé, se laissa choir sur un tas de froment.</p> - -<p>«Alors, une grosse poule noire, accourant, l’avala. Koridwen, vengée, -se reposait, quand elle s’aperçut qu’elle allait être mère de nouveau.</p> - -<p>Le grain de blé avait germé en elle; et un enfant naquit, que Hu -abandonna sur l’eau dans un berceau d’osier. Mais l’enfant, sauvé par -le fils du roi Gouydno, devint un génie, l’esprit de la lande, le -korrigan. C’est donc de Koridwen que naquirent tous les petits êtres -fantastiques, les nains, les follets qui <span class="pagenum" id="Page_262">262</span> hantent ces pierres. Ils -vivent là-dessous, dit-on, dans des trous, et sortent au soir pour -courir à travers les ajoncs. Restez ici longtemps, Monsieur, au milieu -de ces monuments enchantés; regardez fixement quelque dolmen couché -sur le sol, et vous entendrez bientôt la terre frissonner, vous verrez -la pierre remuer, vous tremblerez de peur en apercevant la tête d’un -korrigan, qui vous regarde en soulevant du front le bloc de granit posé -sur lui.—Maintenant, allons dîner.»</p> - -<p>La nuit était venue, sans lune, toute noire, pleine des rumeurs du -vent. Les mains étendues, je marchais en heurtant les grandes pierres -dressées; et ce récit, le pays, mes pensées, tout avait pris un ton -tellement surnaturel, que je n’aurais point été surpris de sentir tout -à coup un korrigan courir entre mes jambes.</p> - -<p>Le lendemain je me remis en route, traversant des landes, des villages, -des villes, Lorient, Quimperlé, si jolie dans son vallon, Quimper.</p> - -<p>La grand’route part de Quimper, monte une côte, coupe des vallées, -passe une sorte de lac herbeux et morne, et pénètre enfin dans -Pont-l’Abbé, la petite cité la plus bretonne <span class="pagenum" id="Page_263">263</span> de toute cette -Bretagne bretonnante qui va du Morbihan à la pointe du Raz.</p> - -<p>A l’entrée, un vieux château flanqué de tours, mouille le pied de ses -murs dans un étang triste, triste, avec des vols d’oiseaux sauvages. -Une rivière sort de là, que les caboteurs peuvent remonter jusqu’à la -ville. Et dans les rues étroites aux maisons séculaires, les hommes -portent le chapeau aux bords immenses, le gilet brodé magnifiquement, -et les quatre vestes superposées: la première grande comme la main, -couvrant au plus les omoplates, et la dernière s’arrêtant juste -au-dessus du fond de culotte.</p> - -<p>Les filles, grandes, belles, fraîches, ont la poitrine écrasée dans un -gilet de drap qui forme cuirasse, les étreint, ne laissant même pas -deviner leur gorge puissante et martyrisée. Et elles sont coiffées -d’une étrange façon. Sur les tempes, deux plaques brodées en couleur -encadrent le visage, serrent les cheveux qui tombent en nappe, puis -remontent se tasser au sommet du crâne sous un singulier bonnet, tissu -souvent d’or et d’argent.</p> - -<p>Et la route sort de nouveau de cette petite cité du moyen âge oubliée -là. Elle s’avance <span class="pagenum" id="Page_264">264</span> à travers la lande piquée d’ajoncs. De temps -en temps, trois ou quatre vaches paissent le long du chemin, toujours -accompagnées d’un mouton. Pendant plusieurs jours, on se demande -pourquoi on ne voit jamais de vaches sans un mouton. Cette question -vous tracasse, vous harcèle, devient une obsession. On cherche alors -un homme près de qui s’informer. On le trouve, non sans peine, car -souvent pendant une semaine entière, en rôdant par les villages, on ne -rencontre personne qui sache un mot de français. Enfin quelque curé, -qui lit son bréviaire en marchant à pas mesurés, vous apprend avec -politesse que ce mouton constitue la part du loup.</p> - -<p>Un mouton vaut moins qu’une vache, et, comme sa prise n’offre aucun -danger, le loup toujours le préfère. Mais il arrive souvent que les -vaillantes petites vaches forment le bataillon carré pour défendre leur -innocent camarade, et reçoivent au bout de leurs cornes affilées la -bête hurlante en quête de chair vive.</p> - -<p>Le loup! Là aussi on le retrouve, ce loup légendaire qui terrifia notre -enfance, le loup blanc, le grand loup blanc que tous les chasseurs ont -vu et que personne n’a jamais tué.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_265">265</span></p> - -<p>Jamais on ne l’aperçoit au matin. C’est vers cinq heures en hiver, -au moment où le soleil se couche, qu’il apparaît filant sur une cime -dénudée, traînant sur le ciel sa longue silhouette qui passe et fuit.</p> - -<p>Pourquoi personne ne l’a-t-il tué? Ah! voilà. Une supposition -cependant. Les forts déjeuners de chasse commencent toujours vers une -heure et finissent à quatre. On a beaucoup bu, et parlé du loup blanc. -En sortant de table, on le voit. Quoi d’étonnant aussi à ce qu’on ne le -tue pas?</p> - -<p>J’allais devant moi, sur la route grise ferrée de granit, et luisante -quand brille le soleil. La plaine des deux côtés est plate, semée -d’ajoncs. De place en place, une grosse pierre couchée entretient dans -la pensée le constant souvenir des druides; et le vent qui souffle -au ras de terre, siffle dans les buissons épineux. Parfois, un bruit -sourd, comme un coup de canon lointain, fait frémir le sol; car -j’approche de Penmarch, où la mer s’enfonce, paraît-il, en des cavernes -sonores. Les lames engouffrées en ces trous secouent la côte entière, -se font entendre jusqu’à Quimper, par les jours de tempête.</p> - -<p>Depuis longtemps déjà on aperçoit la <span class="pagenum" id="Page_266">266</span> grande ligne des flots gris, -qui semblent dominer toute cette campagne nue et basse. Crevant partout -la vague, des rochers, des troupeaux d’écueils pointus montrent leurs -têtes noires cerclées d’écume comme si elles bavaient; et là-bas, -contre l’eau, quelques maisons frileuses cherchent à se cacher derrière -des petits tas de pierres pour éviter l’éternel ouragan du large et -la pluie salée de l’Océan. Un grand phare, qui tremble sur sa base -de rochers, s’avance jusqu’à la vague, et les gardiens racontent que -parfois, dans les nuits de tourmente, la longue colonne de granit -tangue comme un navire, et que l’horloge s’abat face contre terre, et -que les objets accrochés aux murs se détachent, tombent et se brisent.</p> - -<p>Depuis ce lieu jusqu’au Conquet, c’est le pays des naufrages. C’est là -que semble embusquée la mort, la hideuse mort de la mer, la Noyade. -Aucune côte n’est plus dangereuse, plus redoutée, plus mangeuse -d’hommes.</p> - -<p>Au fond des petites maisons basses des pêcheurs, on voit grouiller, -dans la fange, avec les porcs, une femme vieille, de grandes filles aux -jambes nues et sales, et les fils, <span class="pagenum" id="Page_267">267</span> dont le plus âgé marque trente -ans. Presque jamais on ne trouve le père, rarement l’aîné. Ne demandez -pas où ils sont, car la vieille tendrait la main vers l’horizon -bondissant et soulevé, qui semble toujours prêt à se ruer sur ce pays.</p> - -<p>Ce n’est pas seulement la mer perfide qui les dévore ainsi, ces -hommes. Elle a un allié tout-puissant, plus perfide encore, et qui -l’aide, chaque nuit, en ses gloutonneries de chair humaine, l’alcool. -Les pêcheurs le savent et l’avouent. «Quand la bouteille est pleine, -disent-ils, on voit l’écueil. Mais, quand la bouteille est vide, on ne -le voit plus.»</p> - -<p>La plage de Penmarch fait peur. C’est bien ici que les naufrageurs -devaient attirer les vaisseaux perdus, en attachant aux cornes d’une -vache, dont la patte était entravée pour qu’elle boitât, la lanterne -trompeuse qui simulait un autre navire.</p> - -<p>Voici, un peu à droite, une roche devenue célèbre par un horrible -drame. La femme d’un des derniers préfets du Morbihan était assise sur -cette pierre, ayant sur ses genoux sa petite fille. La mer, à quelques -mètres sous elles, semblait calme, inoffensive, endormie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_268">268</span></p> - -<p>Soudain un de ces flots singuliers, qu’on appelle des vagues sourdes, -monta, venu sans bruit, le dos gonflé, irrésistible, et, escaladant la -roche, comme un malfaiteur furtif, il emporta les deux femmes qu’il -engloutit en un moment. Des douaniers, qui passaient au loin, ne virent -plus qu’une ombrelle rose, flottant doucement sur la mer recalmée, et -la grande roche nue, ruisselante.</p> - -<p>Pendant un an, les avocats et les médecins discutèrent, arguèrent, -plaidèrent pour savoir laquelle, de la mère ou de l’enfant emportées -dans le même flot, était morte la première. On noya des chattes avec -leurs petits, des chiennes avec leurs toutous, des lapines avec -leurs lapereaux, afin qu’aucun doute ne subsistât, car une grosse -question d’héritage en dépendait, la fortune devant aller à l’une ou à -l’autre famille suivant que la dernière convulsion avait dû être plus -persistante dans le petit corps ou dans le grand.</p> - -<p>Presque en face de ce lieu sinistre se dresse un calvaire de granit, -comme on en voit partout en ce pays pieux où les croix, si vieilles -elles-mêmes, sont aussi nombreuses que les dolmens leurs aînés. Mais ce -calvaire <span class="pagenum" id="Page_269">269</span> s’élève au-dessus d’un bas-relief étrange, représentant -d’une façon grossière et comique l’accouchement de la Vierge Marie. Un -Anglais, en passant, admira la sculpture naïve, et la fit recouvrir -d’un toit afin de la préserver des atteintes de ce climat sauvage.</p> - -<p>Et nous suivons la plage, l’interminable plage, tout le long de la baie -d’Audierne. Il faut passer à gué ou à la nage deux petites rivières, -peiner dans le sable ou sur la poussière de varech, aller toujours -entre ces deux solitudes, l’une remuante, l’autre immobile, la mer et -la lande.</p> - -<p>Voici Audierne, triste petit port, qu’anime seulement l’entrée et la -sortie des barques allant pêcher la sardine.</p> - -<p>Avant de partir, au matin, on goûte, au lieu du vulgaire café au lait, -quelques-uns de ces petits poissons frais, poudrés de sel, savoureux, -parfumés, vraies violettes des flots. Et on repart vers la pointe du -Raz, cette fin du monde, ce bout de l’Europe.</p> - -<p>On monte, on monte toujours, et soudain on aperçoit deux mers, à gauche -l’Océan, à droite la Manche.</p> - -<p>C’est là qu’elles se rencontrent, qu’elles se battent sans cesse, -heurtant leurs courants et <span class="pagenum" id="Page_270">270</span> leurs vagues toujours furieuses, -chavirant les navires et les avalant comme des dragées.</p> - -<div class="poem"> - <p class="noindent">O flots que vous savez de lugubres histoires,<br /> - Flots profonds redoutés des mères à genoux.</p> -</div> - -<p>Plus d’arbres, plus rien que des touffes de gazon sur le grand cap qui -s’avance. Tout au bout deux phares, et partout au loin d’autres phares, -piqués sur des écueils. Il en est un qu’on essaye en vain de terminer -depuis dix ans. La mer, acharnée, détruit, à mesure qu’il s’accomplit, -le travail acharné des hommes.</p> - -<p>Là-bas, en face, l’île de Sein, l’île sacrée, regarde à l’horizon, -derrière la rade de Brest, sa dangereuse commère, l’île d’Ouessant.</p> - -<div class="poem"> - <p class="noindent">Qui voit Ouessant<br /> - Voit son sang</p> -</div> - -<p class="noindent">disent les matelots. L’île d’Ouessant, la plus inaccessible de toutes, -celle que les marins n’abordent qu’en tremblant.</p> - -<p>Le haut promontoire se termine soudain, tombe à pic dans cette bataille -d’océans. Mais un petit sentier le contourne, rampant sur les granits -inclinés, filant sur des crêtes larges comme la main.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_271">271</span></p> - -<p>Soudain on domine un abîme effrayant dont les murs, noirs comme s’ils -avaient été frottés d’encre, vous renvoient le bruit furieux du combat -marin qui se livre sous vous, tout au fond de ce trou qu’on a nommé -l’Enfer.</p> - -<p>Bien qu’à cent mètres au-dessus de la mer, je recevais des crachats -d’écume, et, penché sur l’abîme, je contemplais cette fureur de l’eau -qui semblait soulevée par une rage inconnue.</p> - -<p>C’était bien un enfer qu’aucun poète n’avait décrit. Et une épouvante -m’étreignait à la pensée d’hommes précipités là dedans, roulés, -tournés, plongeant dans cette tempête entre quatre murailles de -pierres, jetés sur les parois de la montagne, repris par le flot, -engloutis, reparaissant, bouillonnant pêle-mêle dans les vagues -monstrueuses.</p> - -<p>Et je me remis en route, hanté de ces images et battu par un grand vent -qui fouettait le cap solitaire.</p> - -<p>Au bout de vingt minutes, j’atteignis un petit village. Un vieux -prêtre, qui lisait son bréviaire à l’abri d’un mur de pierres, -me salua. Je lui demandai où je pourrais coucher; il m’offrit -l’hospitalité.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_272">272</span></p> - -<p>Une heure plus tard, assis tous deux devant sa porte, nous parlions -de ce pays désolé qui saisit l’âme, quand un petit Breton, un enfant, -passa devant nous, nu-pieds, secouant au vent ses longs cheveux blonds.</p> - -<p>Le curé l’appela dans sa langue maternelle, et le gamin s’en vint, -devenu timide tout à coup, les yeux baissés et les mains inertes.</p> - -<p>—Il va vous réciter son cantique, me dit le prêtre; c’est un gaillard -doué d’une grande mémoire et dont j’espère tirer quelque chose.</p> - -<p>Et l’enfant se mit à bredouiller des paroles inconnues, sur ce ton -geignant des petites filles qui répètent leur fable. Il allait sans -point ni virgule, déroulant les syllabes comme si le morceau tout -entier n’eût formé qu’un mot, s’arrêtant une seconde pour respirer, -puis reprenant son chuchotement précipité.</p> - -<p>Tout à coup il se tut. C’était fini. Le curé lui caressa la joue d’une -petite tape.</p> - -<p>—C’est bien, va-t’en.</p> - -<p>Et le polisson se sauva. Alors mon hôte ajouta:</p> - -<p>—Il vient de vous dire un vieux cantique de ce pays-ci!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_273">273</span></p> - -<p>Je répondis:</p> - -<p>—Un vieux cantique? Est-il connu?</p> - -<p>—Oh! pas du tout. Je vais vous le traduire, si vous voulez.</p> - -<p>Alors le vieillard, d’une voix forte, s’animant comme s’il eût prêché, -levant le bras d’un geste menaçant et enflant les mots, déclama ce naïf -et superbe cantique dont j’ai voulu écrire les paroles sous sa dictée.</p> - -<p class="center">CANTIQUE BRETON.</p> - -<p class="br">«L’enfer! l’enfer! Savez-vous ce que c’est, pécheurs?</p> - -<p class="br">«C’est une fournaise où rugit la flamme, une fournaise près de -laquelle le feu d’une forge refermée, le feu qui a rougi les dalles -d’un four, n’est que fumée!</p> - -<p class="br">«Là jamais on n’aperçoit de la lumière! Le feu brûle comme la fièvre -sans qu’on le voie! Là jamais n’entre l’espérance, car la colère de -Dieu a scellé la porte!</p> - -<p class="br">«Du feu sur vos têtes, du feu autour de vous! Vous avez faim?—Mangez -du feu!—Vous avez soif? buvez à cette rivière de soufre et de fer -fondu!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_274">274</span></p> - -<p>«Vous pleurerez pendant l’éternité; vos pleurs feront une mer; et -cette mer ne sera pas une goutte d’eau pour l’enfer! Vos larmes -entretiendront les flammes, loin de les éteindre; et vous entendrez la -moelle bouillir dans vos os.</p> - -<p class="br">«Et puis on coupera vos têtes de dessus vos épaules, et pourtant vous -vivrez! Les démons se les jetteront l’un à l’autre, et pourtant vous -vivrez! Ils rôtiront votre chair sur les brasiers; vous sentirez votre -chair devenir du charbon; et pourtant vous vivrez!</p> - -<p class="br">«Et là, il y aura encore d’autres douleurs. Vous entendrez des -reproches, des malédictions et des blasphèmes.</p> - -<p class="br">«Le père dira à son fils:—Sois maudit, fils de ma chair, car c’est -pour toi que j’ai voulu amasser des biens par la rapine!</p> - -<p class="br">«Et le fils répondra:—Maudit, maudit sois-tu, mon père, car c’est toi -qui m’as donné mon orgueil et qui m’as conduit ici.</p> - -<p class="br">«Et la fille dira à sa mère:—Mille malheurs à vous, ma mère, mille -malheurs à <span class="pagenum" id="Page_275">275</span> vous, caverne d’impuretés, car vous m’avez -laissée libre, et j’ai quitté Dieu!</p> - -<p class="br">«Et la mère ne reconnaîtra plus ses enfants; et elle répondra:</p> - -<p>—Malédiction sur mes filles et sur mes fils, malédiction sur les fils -de mes filles et sur les filles de mes fils!</p> - -<p class="br">«Et ces cris retentiront pendant l’Éternité. Et ces souffrances seront -toujours. Et ce feu!... ce feu!... c’est la colère de Dieu qui l’a -allumé, ce feu!.., il brûlera toujours sans languir, sans fumer, sans -pénétrer moins profondément vos os.</p> - -<p class="br">«L’Éternité!... Malheur!... Ne jamais cesser de mourir, ne jamais -cesser de se noyer dans un océan de souffrances!</p> - -<p>«O <i>jamais</i>! tu es un mot plus grand que la mer! O <i>jamais</i>! tu es -plein de cris, de larmes et de rage. <i>Jamais!</i> Oh! tu es rigoureux. Oh! -tu fais peur!»</p> - -<p class="br">Et quand le vieux prêtre eut terminé, il me dit:</p> - -<p>—N’est-ce pas que c’est terrible?</p> - -<p>Là-bas nous entendions la vague infatigable <span class="pagenum" id="Page_276">276</span> s’acharnant sur la -sinistre falaise. Je revoyais ce trou plein d’écume furieuse, lugubre -et hurlant, vrai séjour de la mort; et quelque chose de l’effroi -mystique qui fait trembler les dévots repentants pesait sur mon cœur.</p> - -<p>Je repartis au soleil levant, comptant atteindre Douarnenez avant la -nuit.</p> - -<p>Un homme qui parlait français, ayant navigué quatorze ans sur les -navires de l’Etat, m’aborda, comme je cherchais le sentier douanier, et -nous descendîmes ensemble vers la baie des Trépassés, dont la pointe du -Raz forme un des bords.</p> - -<p>C’est un immense cirque de sable, d’une inoubliable mélancolie, d’une -tristesse inquiétante, donnant, au bout de quelque temps, l’envie -de partir, d’aller plus loin. Une vallée nue avec un étang lugubre, -sans grands ajoncs, un étang, qui paraît mort, aboutit à cette grève -effrayante.</p> - -<p>Cela semble bien une antichambre du séjour infernal. Le sable jaune, -triste et plat, s’étend jusqu’à un énorme cap de granit qui fait face à -la pointe du Raz, et où les flots acharnés se brisent.</p> - -<p>De loin nous apercevions trois hommes <span class="pagenum" id="Page_277">277</span> immobiles piqués comme des -pieux sur le sable. Mon compagnon parut étonné, car jamais on ne vient -dans cette crique désolée. Mais, en approchant, nous aperçûmes quelque -chose de long, étendu près d’eux, comme enfoui dans la grève; et -parfois ils se penchaient, touchaient cela, se relevaient.</p> - -<p>C’était un mort, un noyé, un matelot de Douarnenez perdu la semaine -précédente avec ses quatre camarades. Depuis huit jours on les -attendait en ce lieu où le courant rejette les cadavres. Il était le -premier venu à ce dernier rendez-vous.</p> - -<p>Mais autre chose préoccupait mon guide, car les noyés en ce pays ne -sont pas rares. Il m’emmena vers le triste étang, et, me faisant -pencher sur l’eau, il me montra les murs de la ville d’Ys. C’étaient -quelques maçonneries antiques, à peine visibles. Puis j’allai boire à -la source, un tout mince filet d’eau, la meilleure de toute la contrée, -disait-il. Puis il me conta l’histoire de la cité disparue comme si -l’événement était proche encore, accompli tout au plus sous les yeux de -son grand-père.</p> - -<p>Un roi, faible et bon, avait une fille perverse et belle, si belle que -tous les hommes <span class="pagenum" id="Page_278">278</span> devenaient fous en la voyant, si perverse qu’elle -se donnait à tous, puis les faisait tuer, précipiter dans la mer du -haut des rochers voisins.</p> - -<p>Ses passions débordées étaient plus violentes, disait-on, que les -vagues de l’Océan furieux, et surtout plus inapaisables. Son corps -semblait un foyer où se brûlaient les âmes que Satan cueillait ensuite.</p> - -<p>Dieu se lassa, et il prévint de ses projets un vieux saint qui vivait -dans le pays. Le saint avertit le roi, qui n’osa pas punir et enfermer -sa fille chérie, mais qui l’informa de l’avertissement de Dieu. Elle -n’en tint pas compte, et se livra, au contraire, à de tels débordements -que la ville entière l’imita, devenue une cité d’amour, dont toute -pudeur et toute vertu disparurent.</p> - -<p>Une nuit Dieu réveilla le saint pour lui annoncer l’heure de sa -vengeance. Le saint courut chez le roi demeuré seul vertueux en ce -pays. Le roi fit seller son cheval, en offrit un autre au saint qui -l’accepta; et, un grand bruit les ayant effrayés, ils aperçurent la mer -qui s’en venait par la campagne, bondissante et mugissante. Alors la -fille du roi parut à sa fenêtre, criant: «Mon père, allez-vous me <span class="pagenum" id="Page_279">279</span> -laisser mourir?» Et le roi la prit en croupe, puis s’enfuit par une des -portes de la ville, alors que les flots entraient par l’autre.</p> - -<p>Ils galopaient dans la nuit, mais les vagues aussi couraient avec des -grondements et des écroulements terribles. Déjà leur écume rampante -atteignait les pieds des chevaux, et le vieux saint dit au roi: «Sire, -rejetez votre fille de votre cheval, ou sinon vous êtes perdu.» Et -la fille criait: «Mon père, mon père, ne m’abandonnez pas!» Mais le -saint se dressa sur ses étriers, sa voix devint retentissante comme -le tonnerre et il annonça: «C’est la volonté de Dieu.» Alors le roi -repoussa sa fille qui se cramponnait à lui, et il la précipita derrière -son dos. Les vagues aussitôt la saisirent, puis retournèrent en arrière.</p> - -<p>Et le morne étang qui recouvre ces ruines, c’est l’eau restée depuis -lors sur la ville impure et détruite.</p> - -<p>Cette légende est donc une histoire de Sodome arrangée à l’usage des -dames.</p> - -<p>Et l’événement qu’on raconte comme s’il était d’hier se passa, -paraît-il, au quatrième siècle après la venue du Christ.</p> - -<p>Le soir j’atteignis Douarnenez.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_280">280</span></p> - -<p>C’est une petite ville de pêcheurs, qui serait la plus célèbre station -de bains de France si elle était moins isolée.</p> - -<p>Ce qui en fait le charme et la grâce, c’est son golfe. Elle est assise -tout au fond et semble regarder la douce et longue ligne des côtes, -onduleuses, arrondies toujours en des courbes charmantes, et dont les -crêtes lointaines sont noyées en ces brumes blanches et bleues, légères -et transparentes que dégage la mer.</p> - -<p>Je repartis le lendemain pour Quimper; et le soir je couchais à Brest -pour reprendre au lever du soleil le chemin de fer de Paris.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>En Bretagne</i> a paru dans la <i>Nouvelle Revue</i> du 1<sup>er</sup> janvier 1884. - Maupassant y a utilisé certaines chroniques du <i>Gaulois</i>.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_16">LE CREUSOT.</h2> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">e</span> ciel est bleu, tout bleu, plein de soleil. Le train vient de passer -Montchanin. Là-bas, devant nous, un nuage s’élève, tout noir, opaque, -qui semble monter de la terre, qui obscurcit l’azur clair du jour, -un nuage lourd, immobile. C’est la fumée du Creusot. On approche, on -distingue. Cent cheminées géantes vomissent dans l’air des serpents -de fumée, d’autres moins hautes et haletantes crachent des haleines -de vapeur; tout cela se mêle, s’étend, plane, couvre la ville, emplit -les rues, cache le ciel, éteint le soleil. Il fait presque sombre -maintenant. Une poussière de charbon voltige, pique les yeux, tache la -peau, macule le linge. Les maisons <span class="pagenum" id="Page_282">282</span> sont noires, comme frottées -de suie, les pavés sont noirs, les vitres poudrées de charbon. Une -odeur de cheminée, de goudron, de houille flotte, contracte la gorge, -oppresse la poitrine, et parfois une âcre saveur de fer, de forge, de -métal brûlant, d’enfer ardent, coupe la respiration, vous fait lever -les yeux pour chercher l’air pur, l’air libre, l’air sain du grand -ciel; mais on voit planer là-haut le nuage épais et sombre, et miroiter -près de soi les facettes menues du charbon qui voltige.</p> - -<p>C’est le Creusot.</p> - -<p>Un bruit sourd et continu fait trembler la terre, un bruit fait de -mille bruits, que coupe d’instant en instant un coup formidable, un -choc ébranlant la ville entière.</p> - -<p>Entrons dans l’usine de MM. Schneider.</p> - -<p>Quelle féerie! C’est le royaume du Fer, où règne Sa Majesté le Feu!</p> - -<p>Du feu! on en voit partout. Les immenses bâtiments s’alignent à perte -de vue, hauts comme des montagnes et pleins jusqu’au faîte de machines -qui tournent, tombent, remontent, se croisent, s’agitent, ronflent, -sifflent, grincent, crient. Et toutes travaillent du feu.</p> - -<p>Ici des brasiers, là des jets de flamme, plus loin des blocs de fer -ardent vont, viennent, <span class="pagenum" id="Page_283">283</span> sortent des fours, entrent dans les -engrenages, en ressortent, y rentrent cent fois, changent de forme, -toujours rouges. Les machines voraces mangent ce feu, ce fer éclatant, -le broient, le coupent, le scient, l’aplatissent, le filent, le -tordent, en font des locomotives, des navires, des canons, mille choses -diverses, fines comme des ciselures d’artistes, monstrueuses comme des -œuvres de géants, et compliquées, délicates, brutales, puissantes.</p> - -<p>Essayons de voir, et de comprendre.</p> - -<p>Nous entrons, à droite, sous une vaste galerie où fonctionnent quatre -énormes machines. Elles vont avec lenteur, remuant leurs roues, leurs -pistons, leurs tiges. Que font-elles? Pas autre chose que de souffler -de l’air aux hauts fourneaux où bout le métal en fusion. Elles sont les -poumons monstrueux des cornues colossales que nous allons voir. Elles -respirent, rien de plus; elles font vivre et digérer les monstres.</p> - -<p>Et voici les cornues: elles sont deux, aux deux extrémités d’une autre -galerie, grosses comme des tours, ventrues, rugissantes et crachant -un tel jet de flamme qu’à cent mètres les yeux sont aveuglés, la peau -brûlée, et qu’on halète comme dans une étuve.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_284">284</span></p> - -<p>On dirait un volcan furieux. Le feu qui sort de la bouche est blanc, -insoutenable à la vue et projeté avec tant de force et de bruit que -rien n’en peut donner l’idée.</p> - -<p>Là dedans l’acier bout, l’acier Bessmer dont on fait les rails. -Un homme fort, beau, jeune, grave, coiffé d’un grand feutre noir, -regarde attentivement l’effroyable souffle. Il est assis devant une -roue pareille au gouvernail d’un navire et parfois il la fait tourner -à la façon des pilotes. Aussitôt la colère de la cornue augmente; -elle crache un ouragan de flammes, c’est que le chef fondeur vient -d’augmenter encore le monstrueux courant d’air qui la traverse.</p> - -<p>Et, toujours pareil à un capitaine, l’homme, à tout moment, porte -à ses yeux une jumelle pour considérer la couleur du feu. Il fait -un geste; un wagonnet s’avance et verse d’autres métaux dans le -brasier rugissant. Le fondeur encore consulte les nuances des flammes -furieuses, cherchant des indications, et, soudain, tournant une autre -roue toute petite, il fait basculer la formidable cuve. Elle se -retourne lentement, crachant jusqu’au toit de la galerie un terrifiant -jet d’étincelles; et elle verse, délicatement, comme un éléphant qui -<span class="pagenum" id="Page_285">285</span> ferait des grâces, quelques gouttes d’un liquide flamboyant dans -un vase de fonte qu’on lui tend, puis elle se redresse en rugissant.</p> - -<p>Un homme emporte ce feu sorti d’elle. Ce n’est plus maintenant qu’un -lingot rouge qu’on dépose sous un marteau mû par la vapeur. Le marteau -frappe, écrase, rend mince comme une feuille le métal ardent qu’on -refroidit aussitôt dans l’eau. Une pince alors le saisit, le brise; et -le contre-maître examine le grain avant de donner l’ordre: «Coulez!»</p> - -<p>La cornue aussitôt se renverse de nouveau, et, comme un valet qui -emplirait des verres autour d’une table, elle verse le flot flamboyant -d’acier qu’elle porte en ses flancs dans une série de récipients de -fonte déposés en rond autour d’elle.</p> - -<p>Elle semble se déplacer d’une façon naturelle, toute simple, comme si -une âme l’animait. Car il suffit, pour remuer ces engins fantastiques, -pour leur faire accomplir leur œuvre, les faire aller, venir, -tomber, se redresser, tourner, pivoter, il suffit de toucher à des -leviers gros comme des cannes, d’appuyer sur des boutons pareils à ceux -des sonnettes électriques. Une force, un génie étrange semble planer, -qui gouverne les gestes <span class="pagenum" id="Page_286">286</span> pesants et faciles de ces surprenants -appareils.</p> - -<p>Nous sortons, le visage rôti, les yeux sanglants.</p> - -<p>Voici deux tours de briques, en plein air, trop hautes pour tenir sous -un toit. Une chaleur insoutenable s’en dégage. Un homme, armé d’un -levier de fer, les frappe au pied, fait tomber une sorte d’enduit, -creuse plus profondément. Et bientôt apparaît une lueur, un point -clair. Deux coups encore et un ruisseau, un torrent de feu s’élance, -suit des canaux creusés dans la terre, va, vient, coule toujours. -C’est la fonte, la fonte brute en fusion. On suffoque devant ce fleuve -effrayant, on fuit, on entre dans les hauts bâtiments où sont faites -les locomotives et les grandes machines des navires de guerre.</p> - -<p>On ne distingue plus, on ne sait plus, on perd la tête. C’est un -labyrinthe de manivelles, de roues, de courroies, d’engrenages en -mouvement. A chaque pas on se trouve en face d’un monstre qui travaille -du fer rouge ou sombre. Ici ce sont des scies qui divisent des plaques -larges comme le corps; là des pointes pénètrent dans des blocs de fonte -et les percent ainsi qu’une aiguille qui entre en <span class="pagenum" id="Page_287">287</span> du drap; plus -loin, un autre appareil coupe des lamelles d’acier comme des ciseaux -feraient d’une feuille de papier. Tout cela marche en même temps avec -des mouvements différents, peuple fantastique de bêtes méchantes et -grondantes. Et toujours on voit du feu sous les marteaux, du feu -dans des fours, du feu partout, partout du feu. Et toujours un coup -formidable et régulier dominant le tumulte des roues, des chaudières, -des enclumes, des mécaniques de toutes sortes, fait trembler le sol. -C’est le gros pilon du Creusot qui travaille.</p> - -<p>Il est au bout d’un immense bâtiment qui en contient dix ou douze -autres. Tous s’abattent de moment en moment sur un bloc incandescent -qui lance une pluie d’étincelles et s’aplatit peu à peu, se roule, -prend une forme courbe ou droite ou plate, selon la volonté des hommes.</p> - -<p>Lui, le gros, il pèse cent mille kilos, et tombe, comme tomberait une -montagne, sur un morceau d’acier rouge plus énorme encore que lui. A -chaque choc un ouragan de feu jaillit de tous les côtés, et l’on voit -diminuer d’épaisseur la masse que travaille le monstre.</p> - -<p>Il monte et redescend sans cesse, avec une <span class="pagenum" id="Page_288">288</span> facilité gracieuse, -mû par un homme qui appuie doucement sur un frêle levier; et il fait -penser à ces animaux effroyables, domptés jadis par des enfants, à ce -que disent les contes.</p> - -<p>Et nous entrons dans la galerie des laminoirs. C’est un spectacle plus -étrange encore. Des serpents rouges courent par terre, les uns minces -comme des ficelles, les autres gros comme des câbles. On dirait ici des -vers de terre démesurés, et là-bas des boas effroyables. Car ici on -fait des fils de fer et là-bas les rails pour les trains.</p> - -<p>Des hommes, les yeux couverts d’une toile métallique, les mains, les -bras et les jambes enveloppés de cuir, jettent dans la bouche des -machines l’éternel morceau de fer ardent. La machine le saisit, le -tire, l’allonge, le tire encore, le rejette, le reprend, l’amincit -toujours. Lui, le fer, il se tortille comme un reptile blessé, semble -lutter, mais cède, s’allonge encore, s’allonge toujours, toujours -repris et toujours rejeté par la mâchoire d’acier.</p> - -<p>Voici les rails. Impuissante à résister, la masse rougie, opaque -et carrée de Bessmer s’étend sous l’effort des mécaniques et, en -quelques secondes, devient un rail. Une scie <span class="pagenum" id="Page_289">289</span> géante le coupe à sa -longueur exacte, et d’autres suivent sans fin, sans que rien arrête ou -ralentisse le formidable travail.</p> - -<p>Nous sortons enfin, noirs nous-mêmes comme des chauffeurs, épuisés, la -vue éteinte. Et sur nos têtes s’étend le nuage épais de charbon et de -fumée qui s’élève jusqu’aux hauteurs du ciel.</p> - -<p>Oh! quelques fleurs, une prairie, un ruisseau et de l’herbe où se -coucher sans pensée et sans autre bruit autour de soi que le glissement -de l’eau ou le chant du coq, au loin!</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>Le Creusot</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du mardi 28 août 1883, sous la - signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="table_des_matieres">TABLE DES MATIÈRES.</h2> - -<table style="width: 50%" summary="table_des_chapitres"> - <tr> - <td class="tdltop"> </td> - <td class="tdrtop">Pages.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><span class="smcap">Au Soleil.</span></td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_1">1</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">La Mer.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2">9</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">Alger.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3">13</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">La Province d’Oran.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_4">19</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">Bou-Amama.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_5">35</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">La Province d’Alger.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_6">47</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">Le Zar’ez.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_7">77</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">La Kabylie.—Bougie.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_8">147</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">Constantine.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_9">175</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><span class="smcap">En Corse</span> (<i>inédit</i>).</td> - <td class="tdrtop"> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">La Patrie de Colomba.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_10">183</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2nowrap">Le Monastère de Corbara (une visite au P. Didon).</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_11">193</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">Les Bandits corses.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_12">205</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">Une Page d’histoire inédite.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_13">217</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><span class="smcap">Fragments.</span></td> - <td class="tdrtop"> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">Aux eaux.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_14">233</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">En Bretagne.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_15">251</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">Le Creusot.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_16">281</a></td> - </tr> -</table> - -<hr class="small2" /> - -<div class="tnote" id="note_au_lecteur"> - <h2>Au lecteur</h2> - - <p class="line">~~~~~</p> - - <p>Cette version électronique reproduit dans son intégralité - la version originale.</p> - - <p>La ponctuation n’a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures.</p> - - <p>L’orthographe a été conservée. Seul un mot a été modifié. - Il est souligné par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="orthographe originale" >souris</ins> sur - le mot pour voir le texte original.</p> -</div> - -<hr class="full" /> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Guy d - Maupassant, V. 8, by Guy de Maupassant - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT, V.8 *** - -***** This file should be named 52753-h.htm or 52753-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/7/5/52753/ - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/52753-h/images/abeille.jpg b/old/52753-h/images/abeille.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9e072a7..0000000 --- a/old/52753-h/images/abeille.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52753-h/images/cover.jpg b/old/52753-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 8fb2a65..0000000 --- a/old/52753-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
