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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Le diable amoureux - -Author: Jacques Cazotte - -Contributor: Gérard de Nerval - -Illustrator: Édouard de Beaumont - -Release Date: July 23, 2016 [EBook #52611] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE AMOUREUX *** - - - - -Produced by Clarity, Eleni Christofaki and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - -Note sur la Transcription: - -Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. -Une liste d'autres corrections faites se trouve à la fin du livre. -L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. - - Marquage: _mots en italique_ - - - - -LE DIABLE AMOUREUX - - - - -PARIS. TYPOGRAPHIE DE HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE 8. - - - - - LE - - DIABLE AMOUREUX - - ROMAN FANTASTIQUE - - PAR J. CAZOTTE - - PRÉCÉDÉ - - DE SA VIE, DE SON PROCÈS, ET DE SES PROPHÉTIES ET RÉVÉLATIONS - - PAR GÉRARD DE NERVAL - - Illustré de 200 Dessins - - PAR ÉDOUARD DE BEAUMONT - - [Illustration] - - PARIS - - HENRI PLON, IMPRIMEUR-ÉDITEUR - - RUE GARANCIÈRE, 10 - - 1871 - - - - -[Illustration] - -CAZOTTE - -I - - -[Illustration] - -L'AUTEUR du _Diable amoureux_ appartient à cette classe d'écrivains -qu'après l'Allemagne et l'Angleterre nous appelons humoristiques, -et qui ne se sont guère produits dans notre littérature que sous un -vernis d'imitation étrangère. L'esprit net et sensé du lecteur français -se prête difficilement aux caprices d'une imagination rêveuse, à -moins que cette dernière n'agisse dans les limites traditionnelles et -convenues des contes de fées et des pantomimes d'opéras. L'allégorie -nous plaît, la fable nous amuse; nos bibliothèques sont pleines de -ces jeux d'esprit destinés d'abord aux enfants, puis aux femmes, -et que les hommes ne dédaignent pas quand ils ont du loisir. Ceux -du dix-huitième siècle en avaient beaucoup, et jamais les fictions -et les fables n'eurent plus de succès qu'alors. Les plus graves -écrivains, Montesquieu, Diderot, Voltaire, berçaient et endormaient -par des contes charmants cette société que leurs principes allaient -détruire de fond en comble. L'auteur de l'_Esprit des lois_ écrivait -le _Temple de Gnide_; le fondateur de l'Encyclopédie charmait les -ruelles avec l'_Oiseau blanc_ et les _Bijoux indiscrets_; l'auteur -du _Dictionnaire philosophique_ brodait la _Princesse de Babylone_ et -_Zadig_ des merveilleuses fantaisies de l'Orient. Tout cela, c'était de -l'invention, c'était de l'esprit, et rien de plus, sinon du plus fin et -du plus charmant. - -[Illustration] - -Mais le poëte qui croit à sa fable, le narrateur qui croit à sa -légende, l'inventeur qui prend au sérieux le rêve éclos de sa pensée, -voilà ce qu'on ne s'attendait guère à rencontrer en plein dix-huitième -siècle, à cette époque où les abbés poëtes s'inspiraient de la -mythologie, et où certains poëtes laïques faisaient de la fable avec -les mystères chrétiens. - -[Illustration] - -On eût bien étonné le public de ce temps-là en lui apprenant qu'il y -avait en France un conteur spirituel et naïf à la fois qui continuait -les _Mille et une Nuits_, cette grande œuvre non terminée que M. -Galland s'était fatigué de traduire, et cela comme si les conteurs -arabes eux-mêmes les lui avaient dictées; que ce n'était pas seulement -un pastiche adroit, mais une œuvre originale et sérieuse écrite par un -homme tout pénétré lui-même de l'esprit et des croyances de l'Orient. -La plupart de ces récits, il est vrai, Cazotte les avait rêvés au -pied des palmiers, le long des grands mornes de Saint-Pierre; loin de -l'Asie sans doute, mais sous son éclatant soleil. Ainsi le plus grand -nombre des ouvrages de cet écrivain singulier a réussi sans profit pour -sa gloire, et c'est au _Diable amoureux_ seul et à quelques poëmes -et chansons qu'il a dû la renommée dont s'illustrèrent encore les -malheurs de sa vieillesse. La fin de sa vie a donné surtout le secret -des idées mystérieuses qui présidèrent à l'invention de presque tous -ses ouvrages, et qui leur ajoutent une valeur singulière que nous -essayerons d'apprécier. - -Un certain vague règne sur les premières années de Jacques Cazotte. -Né à Dijon en 1720, il avait fait ses études chez les Jésuites, comme -la plupart des beaux esprits de ce temps-là. Un de ses frères, grand -vicaire de M. de Choiseul, évêque de Châlons, le fit venir à Paris et -le plaça dans l'administration de la marine, où il obtint vers 1747 -le grade de commissaire. Dès cette époque, il s'occupait un peu de -littérature, de poésie surtout. Le salon de Raucourt, son compatriote, -réunissait des littérateurs et des artistes, et il s'en fit connaître -en lisant quelques fables et quelques chansons, premières ébauches d'un -talent qui devait dans la suite faire plus d'honneur à la prose qu'à la -poésie. - -De ce moment, une partie de sa vie dut se passer à la Martinique, où -l'appelait un poste de contrôleur des Iles-sous-le-vent. Il y vécut -plusieurs années obscur, mais considéré et aimé de tous, et épousa -mademoiselle Élisabeth Roignan, fille du premier juge de la Martinique. -Un congé lui permit de revenir pour quelque temps à Paris, où il -publia encore quelques poésies. Deux chansons, qui devinrent bientôt -célèbres, datent de cette époque, et paraissent résulter du goût qui -s'était répandu de rajeunir l'ancienne romance ou ballade française, à -l'imitation du sieur de la Monnoye. Ce fut un des premiers essais de -cette couleur romantique ou romanesque dont notre littérature devait -user et abuser plus tard, et il est remarquable de voir s'y dessiner -déjà, à travers mainte incorrection, le talent aventureux de Cazotte. - -La première est intitulée la _Veillée de la bonne femme_, et commence -ainsi: - -[Illustration] - - Tout au beau milieu des Ardennes - Est un château sur le haut d'un rocher - Où fantômes sont par centaines. - Les voyageurs n'osent en approcher: - Dessus ses tours - Sont nichés les vautours, - Ces oiseaux de malheur. - Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur! - -On reconnaît déjà tout à fait le genre de la ballade, telle que la -conçoivent les poëtes du Nord, et l'on voit surtout que c'est là du -fantastique sérieux; nous voici bien loin de la poésie musquée de -Bernis et de Dorat. La simplicité du style n'exclut pas un certain ton -de poésie ferme et colorée qui se montre dans quelques vers. - -[Illustration] - - Tout à l'entour de ses murailles - On croit ouïr les loups-garous hurler, - On entend traîner des ferrailles, - On voit des feux, on voit du sang couler, - Tout à la fois, - De très-sinistres voix - Qui vous glacent le cœur. - Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur! - -Sire Enguerrand, brave chevalier qui revient d'Espagne, veut loger en -passant dans ce terrible château. On lui fait de grands récits des -esprits qui l'habitent; mais il en rit, se fait débotter, servir à -souper, et fait mettre des draps à un lit. A minuit commence le tapage -annoncé par les bonnes gens. Des bruits terribles font trembler les -murailles, une nuée infernale flambe sur les lambris; en même temps, un -grand vent souffle et les battants des portes s'ouvrent _avec rumeur_. - -Un damné, en proie aux démons, traverse la salle en jetant des cris de -désespoir. - -[Illustration] - - Sa bouche était tout écumeuse, - Le plomb fondu lui découlait des yeux... - - Une ombre tout échevelée - Va lui plongeant un poignard dans le cœur; - Avec une épaisse fumée - Le sang en sort si noir qu'il fait horreur. - Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur - -Enguerrand demande à ces tristes personnages le motif de leurs -tourments. - ---Seigneur, répond la femme armée d'un poignard, je suis née dans ce -château, j'étais la fille du comte Anselme. Ce monstre que vous voyez, -et que le ciel m'oblige à torturer, était aumônier de mon père et -s'éprit de moi pour mon malheur. Il oublia les devoirs de son état, et, -ne pouvant me séduire, il invoqua le diable et se donna à lui pour en -obtenir une faveur. - -Tous les matins j'allais au bois prendre le frais et me baigner dans -l'eau pure d'un ruisseau. - -[Illustration] - - Là, tout auprès de la fontaine, - Certaine rose aux yeux faisait plaisir; - Fraîche, brillante, éclose à peine. - Tout paraissait induire à la cueillir: - Il vous semblait, - Las! qu'elle répandait - La plus aimable odeur. - Hélas! etc. - - J'en veux orner ma chevelure - Pour ajouter plus d'éclat à mon teint; - Je ne sais quoi contre nature - Me repoussait quand j'y portais la main. - Mon cœur battait - Et en battant disait: - Le diable est sous la fleur!... - Hélas! etc. - -Cette rose, enchantée par le diable, livre la belle aux mauvais -desseins de l'aumônier. Mais bientôt, reprenant ses sens, elle le -menace de le dénoncer à son père, et le malheureux la fait taire d'un -coup de poignard. - -Cependant, on entend de loin la voix du comte qui cherche sa fille. Le -diable alors s'approche du coupable sous la forme d'un bouc et lui -dit: Monte, mon cher ami; ne crains rien, mon fidèle serviteur. - -[Illustration] - -[Illustration] - - Il monte, et, sans qu'il s'en étonne, - Il sent sous lui le diable détaler; - Sur son chemin l'air s'empoisonne, - Et le terrain sous lui semble brûler. - En un instant - Il le plonge vivant - Au séjour de douleur! - Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur. - -Le dénoùment de l'aventure est que sire Enguerrand, témoin de cette -scène infernale, fait par hasard un signe de croix, ce qui dissipe -l'apparition. Quant à la moralité, elle se borne à engager les femmes à -se défier de leur vanité, et les hommes à se défier du diable. - -Cette imitation des vieilles légendes catholiques, qui serait -fort dédaignée aujourd'hui, était alors d'un effet assez neuf en -littérature; nos écrivains avaient longtemps obéi à ce précepte de -Boileau, qui dit que la foi des chrétiens ne doit pas emprunter -d'ornements à la poésie; et, en effet, toute religion qui tombe dans -le domaine des poëtes se dénature bientôt, et perd son pouvoir sur les -âmes. Mais Cazotte, plus superstitieux que croyant, se préoccupait fort -peu d'orthodoxie. D'ailleurs, le petit poëme dont nous venons de parler -n'avait nulle prétention, et ne peut nous servir qu'à signaler les -premières tendances de l'auteur du _Diable amoureux_ vers une sorte de -poésie fantastique, devenue vulgaire après lui. - -On prétend que cette romance fut composée par Cazotte pour madame -Poissonnier, son amie d'enfance, nourrice du duc de Bourgogne, et -qui lui avait demandé des chansons qu'elle pût chanter pour endormir -l'enfant royal. Sans doute il aurait pu choisir quelque sujet moins -triste et moins chargé de visions mortuaires; mais on verra que cet -écrivain avait la triste destinée de pressentir tous les malheurs. - -Une autre romance du même temps, intitulée «les Prouesses inimitables -d'Ollivier, marquis d'Édesse», obtint aussi une grande vogue. C'est une -imitation des anciens fabliaux chevaleresques, traitée encore dans le -style populaire. - -[Illustration] - - La fille du comte de Tours, - Hélas! des maux d'enfant l'ont pris; - Le comte, qui sait ses amours, - Sa fureur ne peut retenir: - Qu'on cherche mon page Ollivier, - Qu'on le mette en quatre quartiers... - --Commère, il faut chauffer le lit; - N'entends-tu pas sonner minuit? - -[Illustration] - -Plus de trente couplets sont consacrés ensuite aux exploits du page -Ollivier, qui, poursuivi par le comte sur terre et sur mer, lui sauve -la vie plusieurs fois, lui disant à chaque rencontre: - -«C'est moi qui suis votre page! et maintenant me ferez-vous mettre en -quartiers? - ---Ote-toi de devant mes yeux!» lui répond toujours l'obstiné vieillard, -que rien ne peut fléchir; et Ollivier se décide enfin à s'exiler de la -France pour faire la guerre en Terre sainte. - -Un jour, ayant perdu tout espoir, il veut mettre fin à ses peines; un -ermite du Liban le recueille chez lui, le console, et lui fait voir -dans un verre d'eau, sorte de miroir magique, tout ce qui se passe -dans le château de Tours; comment sa maîtresse languit dans un cachot, -«parmi la fange et les crapauds»; comment son enfant a été perdu dans -les bois, où il est allaité par une biche, et comment encore Richard, -le duc des Bretons, a déclaré la guerre au comte de Tours et l'assiége -dans son château. Ollivier repasse généreusement en Europe pour aller -secourir le père de sa maîtresse, et arrive à l'instant où la place va -capituler. - -[Illustration] - - Voyez quels coups ils vont donnant, - Par la fureur trop animés, - Les assiégés aux assiégeants, - Les assiégeants aux assiégés; - Las! la famine est au château, - Il le faudra rendre bientôt. - --Commère, il faut chauffer le lit; - N'entends-tu pas sonner minuit? - - Tout à coup, comme un tourbillon, - Voici venir mon Ollivier; - De sa lance il fait deux tronçons - Pour pouvoir à deux mains frapper. - A ces coups-ci, mes chers Bretons, - Vous faut marcher à reculons!... - --Commère, il faut chauffer le lit; - N'entends-tu pas sonner minuit? - -On voit que cette poésie simple ne manque pas d'un certain éclat; mais -ce qui frappa le plus alors les connaisseurs, ce fut le fond romanesque -du sujet, où Moncrif, le célèbre historiographe des _Chats_, crut voir -l'étoffe d'un poëme. - -Cazotte n'était encore que l'auteur modeste de quelques fables et -chansons; le suffrage de l'académicien Moncrif fit travailler son -imagination, et, à son retour à la Martinique, il traita le sujet -d'Ollivier sous la forme du poëme en prose, entremêlant ses récits -chevaleresques de situations comiques et d'aventures de féerie à la -manière des Italiens. Cet ouvrage n'a pas une grande valeur littéraire, -mais la lecture en est amusante et le style fort soutenu. - -On peut rapporter au même temps la composition du _Lord impromptu_, -nouvelle anglaise écrite dans le genre intime, et qui présente des -détails pleins d'intérêt. - -Il ne faut pas croire, du reste, que l'auteur de ces fantaisies ne -prit point au sérieux sa position administrative; nous avons sous les -yeux un travail manuscrit qu'il adressa à M. de Choiseul pendant son -ministère, et dans lequel il trace noblement les devoirs du commissaire -de marine, et propose certaines améliorations dans le service avec -une sollicitude qui fut sans doute appréciée. On peut ajouter qu'à -l'époque où les Anglais attaquèrent la colonie, en 1749, Cazotte -déploya une grande activité et même des connaissances stratégiques dans -l'armement du fort Saint-Pierre. L'attaque fut repoussée, malgré la -descente qu'opérèrent les Anglais. - -[Illustration] - -Cependant la mort du frère de Cazotte le rappela une seconde fois -en France comme héritier de tous ses biens, et il ne tarda pas à -solliciter sa retraite: elle lui fut accordée dans les termes les plus -honorables, et avec le titre de commissaire général de la marine. - - - - -[Illustration] - -II - - -IL ramenait en France sa femme Élisabeth, et commença par s'établir -dans la maison de son frère à Pierry, près d'Épernay. Décidés à ne -point retourner à la Martinique, Cazotte et sa femme avaient vendu -tous leurs biens au P. Lavalette, supérieur de la maison des Jésuites, -homme instruit avec lequel il avait entretenu, pendant son séjour aux -colonies, des relations agréables. Celui-ci s'était acquitté en lettres -de change sur la Compagnie des Jésuites à Paris. - -Il y en avait pour cinquante mille écus; il les présente, la Compagnie -les laisse protester. Les supérieurs prétendirent que le P. Lavalette -s'était livré à des spéculations dangereuses et qu'ils ne pouvaient -reconnaître. Cazotte, qui avait engagé là tout le plus clair de son -avoir, se vit réduit à plaider contre ses anciens professeurs, et ce -procès, dont souffrit son cœur religieux et monarchique, fut l'origine -de tous ceux qui fondirent ensuite sur la Société de Jésus et en -amenèrent la ruine. - -Ainsi commençaient les fatalités de cette existence singulière. Il -n'est pas douteux que dès lors ses convictions religieuses plièrent -de certains côtés. Le succès du poëme d'Ollivier l'encourageait à -continuer d'écrire, il fit paraître le _Diable amoureux_. - -Cet ouvrage est célèbre à divers titres; il brille entre ceux de -Cazotte par le charme et la perfection des détails; mais il les -surpasse tous par l'originalité de la conception. En France, à -l'étranger surtout, ce livre a fait école et a inspiré bien des -productions analogues. - -[Illustration] - -Le phénomène d'une telle œuvre littéraire n'est pas indépendant du -milieu social où il se produit; l'_Ane d'or_ d'Apulée, livre également -empreint de mysticisme et de poésie, nous donne dans l'antiquité le -modèle de ces sortes de créations. Apulée, l'initié du culte d'Isis, -l'illuminé païen, à moitié sceptique, à moitié crédule, cherchant sous -les débris des mythologies qui s'écroulent les traces de superstitions -antérieures ou persistantes, expliquant la fable par le symbole, et -le prodige par une vague définition des forces occultes de la nature, -puis, un instant après, se raillant lui-même de sa crédulité, ou jetant -çà et là quelque trait ironique qui déconcerte le lecteur prêt à le -prendre au sérieux, c'est bien le chef de cette famille d'écrivains qui -parmi nous peut encore compter glorieusement l'auteur de _Smarra_, ce -rêve de l'antiquité, cette poétique réalisation des phénomènes les plus -frappants du cauchemar. - -[Illustration] - -Beaucoup de personnes n'ont vu dans le _Diable amoureux_ qu'une sorte -de conte bleu, pareil à beaucoup d'autres du même temps et digne de -prendre place dans le _Cabinet des fées_. Tout au plus l'eussent-elles -rangé dans la classe des contes allégoriques de Voltaire; c'est -justement comme si l'on comparait l'œuvre mystique d'Apulée aux -facéties mythologiques de Lucien. L'_Ane d'or_ servit longtemps de -thème aux théories symboliques des philosophes alexandrins; les -chrétiens eux-mêmes respectaient ce livre, et saint Augustin le cite -avec déférence comme l'expression poétisée d'un symbole religieux; le -_Diable amoureux_ aurait quelque droit aux mêmes éloges, et marque un -progrès singulier dans le talent et la manière de l'auteur. - -Ainsi cet homme, qui fut d'abord un poëte gracieux de l'école de Marot -et de la Fontaine, puis un conteur naïf, épris tantôt de la couleur -des vieux fabliaux français, tantôt du vif chatoiement de la fable -orientale mise à la mode par le succès des Mille et une Nuits; suivant, -après tout, les goûts de son siècle plus que sa propre fantaisie, -le voilà qui s'est laissé aller au plus terrible danger de la vie -littéraire, celui de prendre au sérieux ses propres inventions. Ce -fut, il est vrai, le malheur et la gloire des grands écrivains de -cette époque; ils écrivaient avec leur sang, avec leurs larmes; ils -trahissaient sans pitié, au profit d'un public vulgaire, les mystères -de leur esprit et de leur cœur; ils jouaient leur rôle au sérieux, -comme ces comédiens antiques qui tachaient la scène d'un sang véritable -pour les plaisirs du peuple roi. Mais qui se serait attendu, dans -ce siècle d'incrédulité où le clergé lui-même a si peu défendu ses -croyances, à rencontrer un poëte que l'amour du merveilleux purement -allégorique entraîne peu à peu au mysticisme le plus sincère et le plus -ardent? - -Les livres traitant de la cabale et des sciences occultes inondaient -alors les bibliothèques; les plus bizarres spéculations du moyen âge -ressuscitaient sous une forme spirituelle et légère, propre à concilier -à ces idées rajeunies la faveur d'un public frivole, à demi impie, à -demi crédule, comme celui des derniers âges de la Grèce et de Rome. -L'abbé de Villars, Dom Pernetty, le marquis d'Argens, popularisaient -les mystères de l'_Œdipus Ægyptiacus_ et les savantes rêveries des -néoplatoniciens de Florence. Pic de la Mirandole et Marsile Ficin -renaissaient tout empreints de l'esprit musqué du dix-huitième siècle, -dans le _Comte de Gabalis_, les _Lettres cabalistiques_ et autres -productions de philosophie transcendante à la portée des salons. Aussi -ne parlait-on plus que d'esprits élémentaires, de sympathies occultes, -de charmes, de possessions, de migration des âmes, d'alchimie et de -magnétisme surtout. L'héroïne du _Diable amoureux_ n'est autre qu'un de -ces lutins bizarres que l'on peut voir décrits à l'article _Incube_ ou -_Succube_ dans le _Monde enchanté_ de Bekker. - -Le rôle un peu noir que l'auteur fait jouer en définitive à la -charmante Biondetta suffirait à indiquer qu'il n'était pas encore -initié, à cette époque, aux mystères des cabalistes ou des illuminés, -lesquels ont toujours soigneusement distingué les esprits élémentaires, -sylphes, gnomes, ondins ou salamandres, des noirs suppôts de Belzébuth. -Pourtant l'on raconte que peu de temps après la publication du _Diable -amoureux_, Cazotte reçut la visite d'un mystérieux personnage au -maintien grave, aux traits amaigris par l'étude, et dont un manteau -brun drapait la stature imposante. - -Il demanda à lui parler en particulier, et quand on les eut laissés -seuls, l'étranger aborda Cazotte avec quelques signes bizarres, tels -que les initiés en emploient pour se reconnaître entre eux. - -Cazotte, étonné, lui demanda s'il était muet, et le pria d'expliquer -mieux ce qu'il avait à dire. Mais l'autre changea seulement la -direction de ses signes et se livra à des démonstrations plus -énigmatiques encore. - -[Illustration] - -Cazotte ne put cacher son impatience.--Pardon, monsieur, lui dit -l'étranger, mais je vous croyais des nôtres et dans les plus hauts -grades. - ---Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit Cazotte. - ---Et sans cela, où donc auriez-vous puisé les pensées qui dominent dans -votre _Diable amoureux_? - ---Dans mon esprit, s'il vous plaît. - ---Quoi! ces évocations dans les ruines, ces mystères de la cabale, -ce pouvoir occulte d'un homme sur les esprits de l'air, ces théories -si frappantes sur le pouvoir des nombres, sur la volonté, sur les -fatalités de l'existence, vous auriez imaginé toutes ces choses? - ---J'ai lu beaucoup, mais sans doctrine, sans méthode particulière. - ---Et vous n'êtes pas même franc-maçon? - ---Pas même cela. - ---Eh bien, monsieur, soit par pénétration, soit par hasard, vous avez -pénétré des secrets qui ne sont accessibles qu'aux initiés de premier -ordre, et peut-être serait-il prudent désormais de vous abstenir de -pareilles révélations. - ---Quoi! j'aurais fait cela? s'écria Cazotte effrayé; moi qui ne -songeais qu'à divertir le public et à prouver seulement qu'il fallait -prendre garde au diable! - ---Et qui vous dit que notre science ait quelque rapport avec cet -esprit des ténèbres? Telle est pourtant la conclusion de votre -dangereux ouvrage. Je vous ai pris pour un frère infidèle qui -trahissait nos secrets par un motif que j'étais curieux de connaître... -Et, puisque vous n'êtes en effet qu'un profane ignorant de notre but -sublime, je vous instruirai, je vous ferai pénétrer plus avant dans les -mystères de ce monde des esprits qui nous presse de toutes parts, et -qui par l'intuition seule s'est déjà révélé à vous. - -Cette conversation se prolongea longtemps; les biographes varient sur -les termes, mais tous s'accordent à signaler la subite révolution qui -se fit dès lors dans les idées de Cazotte, adepte sans le savoir d'une -doctrine dont il ignorait qu'il existât encore des représentants. Il -avoua qu'il s'était montré sévère, dans son _Diable amoureux_, pour les -cabalistes, dont il ne concevait qu'une idée fort vague, et que leurs -pratiques n'étaient peut-être pas aussi condamnables qu'il l'avait -supposé. Il s'accusa même d'avoir un peu calomnié ces innocents esprits -qui peuplent et animent la région moyenne de l'air, en leur assimilant -la personnalité douteuse d'un lutin femelle qui répond au nom de -Belzébuth. - ---Songez, lui dit l'initié, que le Père Kircher, l'abbé de Villars et -bien d'autres casuistes ont démontré depuis longtemps leur parfaite -innocence au point de vue chrétien. Les Capitulaires de Charlemagne en -faisaient mention comme d'êtres appartenant à la hiérarchie céleste; -Platon et Socrate, les plus sages des Grecs, Origène, Porphyre et saint -Augustin, ces flambeaux de l'Église, s'accordaient à distinguer le -pouvoir des esprits élémentaires de celui des fils de l'abîme... Il -n'en fallait pas tant pour convaincre Cazotte, qui, comme on le verra, -devait plus tard appliquer ces idées non plus à ses livres, mais à sa -vie, et qui s'en montra convaincu jusqu'à ses derniers moments. - -[Illustration] - -Cazotte dut être d'autant plus porté à réparer la faute qui lui était -signalée, que ce n'était pas peu de chose alors que d'encourir la -haine des illuminés, nombreux, puissants, et divisés en une foule de -sectes, sociétés et loges maçonniques, qui se correspondaient d'un bout -à l'autre du royaume. Cazotte, accusé d'avoir révélé aux profanes les -mystères de l'initiation, s'exposait au même sort qu'avait subi l'abbé -de Villars, qui, dans le _Comte de Gabalis_, s'était permis de livrer -à la curiosité publique, sous une forme à demi sérieuse, toute la -doctrine des _rose-croix_ sur le monde des esprits. Cet ecclésiastique -fut trouvé un jour assassiné sur la route de Lyon, et l'on ne put -accuser que les sylphes ou les gnomes de cette expédition. Cazotte -opposa d'ailleurs d'autant moins de résistance aux conseils de l'initié -qu'il était naturellement très-porté à ces sortes d'idées. Le vague que -des études faites sans méthode répandaient dans sa pensée, le fatiguait -lui-même, et il avait besoin de se rattacher à une doctrine complète. -Celle des martinistes, au nombre desquels il se fit recevoir, avait été -introduite en France par Martinez Pasqualis, et renouvelait simplement -l'institution des rites cabalistiques du onzième siècle, dernier écho -de la formule des gnostiques, où quelque chose de la métaphysique juive -se mêle aux théories obscures des philosophes alexandrins. - -[Illustration] - -L'école de Lyon, à laquelle appartenait dès lors Cazotte, professait, -d'après Martinez, que l'intelligence et la volonté sont les seules -forces actives de la nature, d'où il suit que, pour en modifier -les phénomènes, il suffit de commander fortement et de vouloir. -Elle ajoutait que, par la contemplation de ses propres idées et -l'abstraction de tout ce qui tient au monde extérieur et au corps, -l'homme pouvait s'élever à la notion parfaite de l'essence universelle -et à cette domination des _esprits_ dont le secret était contenu dans -la _Triple contrainte de l'enfer_, conjuration toute-puissante à -l'usage des cabalistes du moyen âge. - -Martinez, qui avait couvert la France de loges maçonniques selon -son rite, était allé mourir à Saint-Domingue; la doctrine ne put -se conserver pure, et se modifia bientôt en admettant les idées de -Swedenborg et de Jacob Boehm, qu'on eut de la peine à réunir dans le -même symbole. Le célèbre Saint-Martin, l'un des néophytes les plus -ardents et les plus jeunes, se rattacha particulièrement aux principes -de ce dernier. A cette époque, l'école de Lyon s'était fondue déjà dans -la Société des Philalèthes, où Saint-Martin refusa d'entrer, disant -qu'ils s'occupaient plus de la science des _âmes_ d'après Swedenborg, -que de celle des _esprits_ d'après Martinez. - -Plus tard, parlant de son séjour parmi les illuminés de Lyon, cet -illustre théosophe disait: «Dans l'école où j'ai passé il y a -vingt-cinq ans, les _communications_ de tout genre étaient fréquentes; -j'en ai eu ma part comme beaucoup d'autres. Les manifestations du -signe du _Réparateur_ y étaient visibles: j'y avais été préparé par -des initiations. Mais, ajoute-t-il, le danger de ces initiations est -de livrer l'homme à des _esprits violents_; et je ne puis répondre -que les formes qui se communiquaient à moi ne fussent pas des formes -d'emprunt.» - -Le danger que redoutait Saint-Martin fut précisément celui où se livra -Cazotte, et qui causa peut-être les plus grands malheurs de sa vie. -Longtemps encore ses croyances furent douces et tolérantes, ses visions -riantes et claires; ce fut dans ces quelques années qu'il composa de -nouveaux contes arabes qui, longtemps confondus avec les Mille et une -Nuits, dont ils formaient la suite, n'ont pas valu à leur auteur toute -la gloire qu'il en devait retirer. - -Les principaux sont _la Dame inconnue_, _le Chevalier_, _l'Ingrat -puni_, _le Pouvoir du Destin_, _Simoustapha_, _le Calife voleur_, qui -a fourni le sujet du _Calife de Bagdad_, _l'Amant des étoiles_ et _le -Magicien ou Maugraby_, ouvrage plein de charme descriptif et d'intérêt. - -Ce qui domine dans ces compositions, c'est la grâce et l'esprit des -détails; quant à la richesse de l'invention, elle ne le cède pas aux -contes orientaux eux-mêmes, ce qui s'explique en partie d'ailleurs -par le fait que plusieurs sujets originaux avaient été communiqués à -l'auteur par un moine arabe nommé Dom Chavis. - -La théorie des esprits élémentaires, si chère à toute imagination -mystique, s'applique également, comme on sait, aux croyances de -l'Orient, et les pâles fantômes perçus dans les brumes du Nord au -prix de l'hallucination et du vertige, semblent se teindre là-bas -des feux et des couleurs d'une atmosphère splendide et d'une nature -enchantée. Dans son conte du _Chevalier_, qui est un véritable poëme, -Cazotte réalise surtout le mélange de l'invention romanesque et d'une -distinction des bons et des mauvais esprits, savamment renouvelée -des cabalistes de l'Orient. Les génies lumineux, soumis à Salomon, -livrent force combats à ceux de la suite d'_Éblis_; les talismans, -les conjurations, les anneaux constellés, les miroirs magiques, tout -cet enchevêtrement merveilleux des fatalistes arabes s'y noue et s'y -dénoue avec ordre et clarté. Le héros a quelques traits de l'Initié -égyptien du roman de _Séthos_, qui alors obtenait un succès prodigieux. -Le passage où il traverse, à travers mille dangers, la montagne de Caf, -palais éternel de Salomon, roi des génies, est la version asiatique -des épreuves d'Isis; ainsi, la préoccupation des mêmes idées apparaît -encore sous les formes les plus diverses. - -[Illustration] - -Ce n'est pas à dire qu'un grand nombre des ouvrages de Cazotte -n'appartienne à la littérature ordinaire. Il eut quelque réputation -comme fabuliste, et dans la dédicace qu'il fit de son volume de fables -à l'Académie de Dijon, il eut soin de rappeler le souvenir d'un de -ses aïeux, qui, du temps de Marot et de Ronsard, avait contribué aux -progrès de la poésie française. A l'époque où Voltaire publiait son -poëme intitulé _la Guerre de Genève_, Cazotte eut l'idée plaisante -d'ajouter aux premiers chants du poëme inachevé un septième chant écrit -dans le même style, et que l'on crut de Voltaire lui-même. - -Nous n'avons pas parlé de ses chansons, qui portent l'empreinte d'un -esprit tout particulier. Rappellerons-nous la plus connue, intitulée: O -mai, joli mois de mai: - -[Illustration] - - Pour le premier jour de mai, - Soyez bien réveillée! - Je vous apporte un bouquet, - Tout de giroflée. - Un bouquet cueilli tout frais, - Tout plein de rosée. - -Tout continue sur ce ton. C'est une délicieuse peinture d'éventail, qui -se déploie avec les grâces naïves et maniérées tout à la fois du bon -vieux temps. - -Pourquoi ne citerions-nous pas encore la charmante ronde «_Toujours -vous aimer_;» et surtout la villanelle si gaie, dont voici quelques -couplets: - -[Illustration] - - Que de maux soufferts, - Vivant dans vos fers, Thérèse! - Que de maux soufferts, - Vivant dans vos fers! - - Si vers les genoux - Mes bas ont des trous, Thérèse, - A vos pieds je les fis tous, - Ainsi qu'on se prenne à vous! - Que de maux, etc. - -[Illustration] - - Et mes cinq cents francs - Que j'avais comptant, Thérèse? - Il n'en reste pas six blancs; - Et qui me rendra mon temps? - Que de maux, etc. - - Vous avez vingt ans, - Et mille agréments, Thérèse; - Mais aucun de vos amants - Ne vous dira dans vingt ans: - Que de maux, etc. - -[Illustration] - -Nous avons dit que l'Opéra-Comique devait à Cazotte le sujet du -_Calife de Bagdad_; son _Diable amoureux_ fut représenté aussi sous -cette forme avec le titre de l'_Infante de Zamora_. Ce fut à ce sujet -sans doute qu'un de ses beaux-frères, qui était venu passer quelques -jours à sa campagne de Pierry, lui reprochait de ne point tenter le -théâtre, et lui vantait les opéras bouffons comme des ouvrages d'une -grande difficulté: «Donnez-moi un mot, dit Cazotte, et demain matin -j'aurai fait une pièce de ce genre à laquelle il ne manquera rien. «Le -beau-frère voit entrer un paysan avec des sabots: «Eh bien, _sabots!_ -s'écria-t-il; faites une pièce sur ce mot-là. Cazotte demanda à rester -seul; mais un personnage singulier, qui justement faisait partie -ce soir-là de la réunion, s'offrit à faire la musique à mesure que -Cazotte écrirait l'opéra. C'était Rameau, le neveu du grand musicien, -dont Diderot a raconté la vie fantasque dans ce dialogue qui est un -chef-d'œuvre, et la seule satire moderne qu'on puisse opposer à celle -de Pétrone. - -L'opéra fut fait dans la nuit, adressé à Paris, et représenté bientôt à -la Comédie italienne, après avoir été retouché par Marsollier et Duni, -qui y daignèrent mettre leur nom. Cazotte n'obtint pour droits d'auteur -que ses entrées, et le neveu de Rameau, ce génie incompris, demeura -obscur comme par le passé. C'était bien d'ailleurs le musicien qu'il -fallait à Cazotte, qui a dû sans doute bien des idées étranges à ce -bizarre compagnon. - -Le portrait qu'il en fait dans sa préface de la seconde _Raméide_, -poëme héroï-comique composé en l'honneur de son ami, mérite d'être -conservé, autant comme morceau de style que comme note utile à -compléter la piquante analyse morale et littéraire de Diderot. - -«C'est l'homme le plus plaisant, par nature, que j'aie connu; il -s'appelait Rameau, était neveu du célèbre musicien, avait été mon -camarade au collége, et avait pris pour moi une amitié qui ne s'est -jamais démentie, ni de sa part ni de la mienne. Ce personnage, l'homme -le plus extraordinaire de notre temps, était né avec un talent -naturel dans plus d'un genre, que le défaut d'assiette de son esprit -ne lui permit jamais de cultiver. Je ne puis comparer son genre de -plaisanterie qu'à celui que déploie le docteur Sterne dans son _Voyage -sentimental_. Les saillies de Rameau étaient des saillies d'instinct -d'un genre si particulier, qu'il est nécessaire de les peindre pour -essayer de les rendre. Ce n'étaient point des bons mots, c'étaient -des traits qui semblaient partir de la plus profonde connaissance du -cœur humain. Sa physionomie, qui était vraiment burlesque, ajoutait un -piquant extraordinaire à ces saillies, d'autant moins attendues de sa -part, que, d'habitude, il ne faisait que déraisonner. Ce personnage, -né musicien, autant et plus peut-être que son oncle, ne put jamais -s'enfoncer dans les profondeurs de l'art; mais il était né plein -de chant et avait l'étrange facilité d'en trouver, impromptu, de -l'agréable et de l'expressif, sur quelques paroles qu'on voulût lui -donner; seulement il eût fallu qu'un véritable artiste eût arrangé -et corrigé ses phrases, et composé ses partitions. Il était de figure -aussi horriblement que plaisamment laid, très-souvent ennuyeux, parce -que son génie l'inspirait rarement; mais si sa verve le servait, il -faisait rire jusqu'aux larmes. Il vécut pauvre, ne pouvant suivre -aucune profession. Sa pauvreté absolue lui faisait honneur dans mon -esprit. Il n'était pas né absolument sans fortune, mais il eût fallu -dépouiller son père du bien de sa mère, et il se refusa à l'idée de -réduire à la misère l'auteur de ses jours, qui s'était remarié et avait -des enfants. Il a donné dans plusieurs autres occasions des preuves -de la bonté de son cœur. Cet homme singulier vécut passionné pour la -gloire, qu'il ne pouvait acquérir dans aucun genre... Il est mort dans -une maison religieuse, où sa famille l'avait placé, après quatre ans de -retraite qu'il avait prise en gré, et ayant gagné le cœur de tous ceux -qui d'abord n'avaient été que ses geôliers.» - -Les lettres de Cazotte sur la musique, dont plusieurs sont des réponses -à la lettre de J. J. Rousseau sur l'Opéra, se rapportent à cette légère -incursion dans le domaine lyrique. La plupart de ces écrits sont -anonymes, et ont été recueillis depuis comme pièces diplomatiques de la -guerre de l'Opéra. Quelques-unes sont certaines, d'autres douteuses. -Nous serions bien étonné s'il fallait ranger parmi ces dernières -le «Petit prophète de Bœhmischbroda,» fantaisie d'un esprit tout -particulier, qui compléterait au besoin l'analogie marquée de Cazotte -et d'Hoffmann. - -C'était encore la belle époque de la vie de Cazotte; voici le portrait -qu'a donné Charles Nodier de cet homme célèbre, qu'il avait vu dans sa -jeunesse: - -«A une extrême bienveillance, qui se peignait dans sa belle et heureuse -physionomie, à une douceur tendre que ses yeux bleus encore fort animés -exprimaient de la manière la plus séduisante, M. Cazotte joignait le -précieux talent de raconter mieux qu'homme du monde des histoires, -tout à la fois étranges et naïves, qui tenaient de la réalité la -plus commune par l'exactitude des circonstances et de la féerie par -le merveilleux. Il avait reçu de la nature un don particulier pour -voir les choses sous leur aspect fantastique, et l'on sait si j'étais -organisé de manière à jouir avec délices de ce genre d'illusion. -Aussi, quand un pas grave se faisait entendre à intervalles égaux -sur les dalles de l'autre chambre; quand sa porte s'ouvrait avec une -lenteur méthodique, et laissait percer la lumière d'un fallot porté -par un vieux domestique moins ingambe que le maître, et que M. Cazotte -appelait gaiement son _pays_; quand M. Cazotte paraissait lui-même avec -son chapeau triangulaire, sa longue redingote de camelot vert bordée -d'un petit galon, ses souliers à bouts carrés fermés très-avant sur le -pied par une forte agrafe d'argent, et sa haute canne à pomme d'or, je -ne manquais jamais de courir à lui avec les témoignages d'une folle -joie, qui était encore augmentée par ses caresses.» - -Charles Nodier met ensuite dans sa bouche un de ces récits mystérieux -qu'il se plaisait à faire dans le monde, et qu'on écoutait avidement. -Il s'agit de la longévité de Marion Delorme, qu'il disait avoir vue -quelques jours avant sa mort, âgée de près d'un siècle et demi, ainsi -que semblent le constater d'ailleurs son acte de baptême et son acte -mortuaire conservés à Besançon. En admettant cette question fort -controversée de l'âge de Marion Delorme, Cazotte pouvait l'avoir -vue étant âgé de vingt et un ans. C'est ainsi qu'il disait pouvoir -transmettre des détails inconnus sur la mort de Henri IV, à laquelle -Marion Delorme avait pu assister. - -Mais le monde était plein alors de ces causeurs amis du merveilleux; -le comte de Saint-Germain et _Cagliostro_ tournaient toutes les -cervelles, et Cazotte n'avait peut-être de plus que son génie -littéraire et la réserve d'une honnête sincérité. Si pourtant nous -devons ajouter foi à la prophétie célèbre rapportée dans les Mémoires -de La Harpe, il aurait joué seulement le rôle fatal de Cassandre, et -n'aurait pas eu tort, comme on le lui reprochait, _d'être toujours sur -le trépied_. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -III - - -IL me semble, dit La Harpe, que c'était hier, et c'était cependant au -commencement de 1788. Nous étions à table chez un de nos confrères -à l'Académie, grand seigneur et homme d'esprit; la compagnie était -nombreuse et de tout état, gens de robe, gens de cour, gens de lettres, -académiciens, etc. On avait fait grande chère comme de coutume. Au -dessert, les vins de Malvoisie et de Constance ajoutaient à la gaieté -de la bonne compagnie cette sorte de liberté qui n'en gardait pas -toujours le ton: on en était venu alors dans le monde au point où tout -est permis pour faire rire. - -[Illustration] - -Champfort nous avait lu de ses contes impies et libertins, et les -grandes dames avaient écouté sans avoir même recours à l'éventail. -De là un déluge de plaisanteries sur la religion: et d'applaudir. -Un convive se lève, et tenant son verre plein: «Oui, messieurs, -s'écrie-t-il, je suis aussi _sûr qu'il n'y a pas de Dieu_, que je suis -sûr qu'Homère est un sot.» En effet, il était sûr de l'un comme de -l'autre; et l'on avait parlé d'Homère et de Dieu, et il y avait là des -convives qui avaient dit du bien de l'un et de l'autre. - -La conversation devient plus sérieuse; on se répand en admiration sur -la _révolution qu'avait faite Voltaire_, et l'on convient que c'est -là le premier titre de sa gloire: «Il a donné le ton à son siècle, et -s'est fait lire dans l'antichambre comme dans le salon.» - -Un des convives nous raconta, en pouffant de rire, que son coiffeur -lui avait dit, tout en le poudrant: «_Voyez-vous, monsieur, quoique je -ne sois qu'un misérable carabin, je n'ai pas plus de religion qu'un -autre_.» - -On en conclut que la révolution ne tardera pas à se consommer; qu'il -faut absolument que la _superstition et le fanatisme fassent place à la -philosophie_, et l'on en est à calculer la probabilité de l'époque, et -quels seront ceux de la société qui verront _le règne de la raison_. -Les plus vieux se plaignent de ne pouvoir s'en flatter; les jeunes -se réjouissent d'en avoir une espérance très-vraisemblable; et l'on -félicitait surtout l'Académie d'avoir préparé le grand œuvre, et -d'avoir été le chef-lieu, le centre, le _mobile de la liberté de -penser_. - -Un seul des convives n'avait point pris de part à toute la joie de -cette conversation, et avait même laissé tomber tout doucement quelques -plaisanteries sur notre bel enthousiasme: c'était _Cazotte_, homme -aimable et original, mais malheureusement infatué des rêveries des -_illuminés_. Son héroïsme l'a depuis rendu à jamais illustre. - -Il prend la parole, et du ton le plus sérieux: «Messieurs, dit-il, -soyez satisfaits; vous verrez tous _cette grande et sublime révolution_ -que vous désirez tant. Vous savez que je suis un peu prophète, je vous -répète, _vous la verrez_.» - -On lui répond par le refrain connu: «_Faut pas être grand sorcier pour -ça_.--Soit, mais peut-être faut-il l'être un peu plus pour ce qui me -reste à vous dire. Savez-vous ce qui arrivera de cette _révolution_, ce -qui en arrivera pour tous tant que vous êtes ici, et ce qui en sera la -suite immédiate, l'effet bien prouvé, la conséquence bien reconnue? - ---Ah! voyons, dit Condorcet avec son air sournois et niais; un -philosophe n'est pas fâché de rencontrer un prophète. - ---_Vous, monsieur de Condorcet, vous expirerez étendu sur le pavé d'un -cachot_, vous mourrez du poison que vous aurez pris pour vous dérober -au bourreau; du poison que le bonheur de ce temps-là vous forcera de -porter toujours sur vous.» - -Grand étonnement d'abord; mais on se rappelle que le bon Cazotte est -sujet à rêver tout éveillé, et l'on rit de plus belle. - -«Monsieur Cazotte, le conte que vous faites ici n'est pas si plaisant -que votre _Diable amoureux_; mais quel diable vous a mis dans la tête -ce _cachot_, ce _poison_ et ces _bourreaux_? Qu'est-ce que tout cela -peut avoir de commun avec _la philosophie et le règne de la raison_? - ---C'est précisément ce que je vous dis: c'est au nom de la philosophie, -de l'humanité, de la liberté, c'est sous le règne de la raison qu'il -vous arrivera de finir ainsi, et ce sera bien le règne de la raison, -car alors _elle aura des temples_, et même il n'y aura plus dans toute -la France, en ce temps-là, que des _temples de la Raison_. - ---Par ma foi, dit Champfort avec le rire du sarcasme, vous ne serez pas -un des prêtres de ces temples-là. - ---Je l'espère; mais vous, _monsieur de Champfort_, qui en serez un, et -très-digne de l'être, _vous vous couperez les veines_ de vingt-deux -coups de rasoir, et pourtant vous n'en mourrez que quelques mois après.» - -On se regarde et on rit encore. «_Vous, monsieur Vicq-d'Azir_, vous -ne vous ouvrirez pas les veines vous-même; mais, après vous les avoir -fait ouvrir six fois dans un jour, après un accès de goutte pour être -plus sûr de votre fait, vous mourrez dans la nuit. _Vous, monsieur de -Nicolaï_, vous mourrez sur l'échafaud; _vous, monsieur Bailly_, sur -l'échafaud... - ---Ah! Dieu soit béni! dit Roucher, il paraît que monsieur n'en veut -qu'à l'Académie; il vient d'en faire une terrible exécution; et moi, -grâce au ciel... - ---Vous! vous mourrez aussi sur l'échafaud. - ---Oh! c'est une gageure, s'écrie-t-on de toute part, il a juré de tout -exterminer. - ---Non, ce n'est pas moi qui l'ai juré. - ---Mais nous serons donc subjugués par les Turcs et les Tartares? et -encore!... - ---Point du tout, je vous l'ai dit: vous serez alors gouvernés par la -seule _philosophie_, par la seule _raison_. Ceux qui vous traiteront -ainsi seront tous des _philosophes_, auront à tout moment dans la -bouche toutes les mêmes phrases que vous débitez depuis une heure, -répéteront toutes vos maximes, citeront tout comme vous les vers de -Diderot et de la _Pucelle_...» - -On se disait à l'oreille: «Vous voyez bien qu'_il est fou_ (car il -gardait le plus grand sérieux). Est-ce que vous ne voyez pas qu'il -plaisante? et vous savez qu'il entre toujours du merveilleux dans ses -plaisanteries. - ---Oui, reprit Champfort; mais son merveilleux n'est pas gai; il est -trop patibulaire. Et quand tout cela se passera-t-il? - ---_Six ans ne se passeront pas que tout ce que je vous dis ne soit -accompli..._ - ---Voilà bien des miracles (et cette fois c'était moi-même qui parlais); -et vous ne m'y mettez pour rien? - ---Vous y serez pour un miracle tout au moins aussi extraordinaire: vous -serez alors chrétien.» Grandes exclamations. «Ah! reprit Champfort, je -suis rassuré; si nous ne devons périr que quand La Harpe sera chrétien, -nous sommes immortels. - ---Pour ça, dit alors madame la duchesse de Grammont, nous sommes -bien heureuses, nous autres femmes, de n'être pour rien dans les -_révolutions_. Quand je dis pour rien, ce n'est pas que nous ne nous -en mêlions toujours un peu; mais il est reçu qu'on ne s'en prend pas à -nous, et notre sexe... - ---_Votre sexe, mesdames, ne vous en défendra pas cette fois_; et vous -aurez beau ne vous mêler de rien, vous serez traitées tout comme les -hommes, sans aucune différence quelconque. - ---Mais qu'est-ce que vous nous dites donc là, monsieur Cazotte? C'est -la fin du monde que vous nous prêchez. - ---Je n'en sais rien; mais ce que je sais, c'est que vous, madame la -duchesse, _vous serez conduite à l'échafaud_, vous et beaucoup d'autres -dames avec vous, dans la charrette du bourreau, et les mains liées -derrière le dos. - ---Ah! j'espère que, dans ce cas-là, j'aurai du moins un carrosse drapé -de noir. - ---Non, madame, de plus grandes dames que vous iront comme vous en -charrette, et les mains liées comme vous. - ---De plus grandes dames! quoi! _les princesses du sang_? - ---_De plus grandes dames encore..._» Ici un mouvement très-sensible -dans toute la compagnie, et la figure du maître se rembrunit. On -commençait à trouver que la plaisanterie était forte. - -[Illustration] - -Madame de Grammont, pour dissiper le nuage, n'insista pas sur cette -dernière réponse, et se contenta de dire, du ton le plus léger: «_Vous -verrez qu'il ne me laissera pas seulement un confesseur!_ - ---_Non, madame, vous n'en aurez pas, ni personne. Le dernier supplicié -qui en aura un par grâce, sera..._» - -Il s'arrêta un moment. «Eh bien, quel est donc l'heureux mortel qui -aura cette prérogative?--C'est la seule qui lui restera: et ce sera _le -Roi de France_.» - -Le maître de la maison se leva brusquement, et tout le monde avec lui. -Il alla vers M. Cazotte, et lui dit avec un ton pénétré: «Mon cher -monsieur Cazotte, c'est assez faire durer cette facétie lugubre; vous -la poussez trop loin, et jusqu'à compromettre la société où vous êtes, -et vous-même.» Cazotte ne répondit rien, et se disposait à se retirer, -quand madame de Grammont, qui voulait toujours éviter le sérieux et -ramener la gaieté, s'avança vers lui: - -«Monsieur le prophète, qui nous dites à tous notre bonne aventure, vous -ne dites rien de la vôtre.» - -Il fut quelque temps en silence et les yeux baissés: - -«Madame, avez-vous lu le siége de Jérusalem, dans Josèphe? - ---Oh! sans doute; qu'est-ce qui n'a pas lu ça? Mais faites comme si je -ne l'avais pas lu. - ---Eh bien, madame, pendant ce siége, un homme fit sept jours de suite -le tour des remparts, à la vue des assiégeants et des assiégés, criant -incessamment d'une voix sinistre et tonnante: _Malheur à Jérusalem! -Malheur à moi-même!_ Et dans le moment une pierre énorme, lancée par -les machines ennemies, l'atteignit et le mit en pièces.» - -[Illustration] - -Et après cette réponse, M. Cazotte fit sa révérence et sortit. - -Tout en n'accordant à ce document qu'une confiance relative, et en -nous rapportant à la sage opinion de Charles Nodier, qui dit qu'à -l'époque où a eu lieu cette scène, il n'était peut-être pas difficile -de prévoir que la révolution qui venait choisirait ses victimes dans -la plus haute société d'alors, et dévorerait ensuite ceux-là même qui -l'auraient créée, nous allons rapporter un singulier passage qui se -trouve dans le poëme d'Ollivier, publié justement trente ans avant -93, et dans lequel on remarquera une préoccupation de têtes coupées -qui peut bien passer, mais plus vaguement, pour une hallucination -prophétique. - - * * * * * - -[Illustration] - -«Il y a environ quatre ans que nous fûmes attirés l'un et l'autre par -des enchantements dans le palais de la fée Bagasse. Cette dangereuse -sorcière, voyant avec chagrin le progrès des armes chrétiennes -en Asie, voulut les arrêter en tendant des piéges aux chevaliers -défenseurs de la foi. Elle construisit non loin d'ici un palais -superbe. Nous mîmes malheureusement le pied sur les avenues: alors, -entraînés par un charme, quand nous croyions ne l'être que par la -beauté des lieux, nous parvînmes jusque dans un péristyle qui était -à l'entrée du palais; mais nous y étions à peine, que le marbre sur -lequel nous marchions, solide en apparence, s'écarte et fond sous nos -pas: une chute imprévue nous précipite sous le mouvement d'une roue -armée de fers tranchants, qui séparent en un clin d'œil toutes les -parties de notre corps les unes des autres; et ce qu'il y eut de plus -étonnant, c'est que la mort ne suivit pas une aussi étrange dissolution. - -Entraînées par leur propre poids, les parties de notre corps tombèrent -dans une fosse profonde, et s'y confondirent dans une multitude de -membres entassés. Nos têtes roulèrent comme des boules. Ce mouvement -extraordinaire ayant achevé d'étourdir le peu de raison qu'une aventure -aussi surnaturelle m'avait laissée, je n'ouvris les yeux qu'au bout de -quelque temps, et je vis que ma tête était rangée sur des gradins à -côté et vis-à-vis de huit cents autres têtes des deux sexes, de tout -âge et de tout coloris. Elles avaient conservé l'action des yeux et de -la langue, et surtout un mouvement dans les mâchoires qui les faisait -bâiller presque continuellement. Je n'entendais que ces mots, assez mal -articulés:--Ah! quels ennuis! cela est désespérant. - -[Illustration] - -Je ne pus résister à l'impression que faisait sur moi la condition -générale, et me mis à bâiller comme les autres. - ---Encore une bâilleuse de plus, dit une grosse tête de femme, placée -vis-à-vis de la mienne; on n'y saurait tenir, j'en mourrai; et elle se -remit à bâiller de plus belle. - ---Au moins cette bouche-ci a de la fraîcheur, dit une autre tête, et -voilà des dents d'émail. Puis, m'adressant la parole:--Madame, peut-on -savoir le nom de l'aimable compagne d'infortune que nous a donnée la -fée Bagasse? - -J'envisageai la tête qui m'adressait la parole: c'était celle d'un -homme. Elle n'avait point de traits, mais un air de vivacité et -d'assurance, et quelque chose d'affecté dans la prononciation. - -[Illustration] - -Je voulus répondre:--Seigneur, j'ai un frère... Je n'eus pas le temps -d'en dire davantage.--Ah! ciel! s'écria la tête femelle qui m'avait -apostrophé la première, voici encore une conteuse et une histoire; nous -n'avons pas été assez assommés de récits. Bâillez, madame, et laissez -là votre frère. Qui est-ce qui n'a pas de frères? Sans ceux que j'ai, -je régnerais paisiblement et ne serais pas où je me trouve. - ---Seigneur, dit la grosse tête apostrophée, vous vous faites connaître -bien tôt pour ce que vous êtes, pour la plus mauvaise tête... - ---Ah! interrompit l'autre, si j'avais seulement mes membres... - ---Et moi, dit l'adversaire, si j'avais seulement mes mains... Et -d'ailleurs, me disait-il, vous pouvez vous apercevoir que ce qu'il dit -ne saurait passer le nœud de la gorge. - ---Mais, disais-je, ces disputes-ci vont trop loin... - ---Eh! non, laissez-nous faire; ne vaut-il pas mieux se quereller que de -bâiller? A quoi peuvent s'occuper des gens qui n'ont que des oreilles -et des yeux, qui vivent ensemble face à face depuis un siècle, qui -n'ont nulle relation ni n'en peuvent former d'agréables, à qui la -médisance même est interdite, faute de savoir de qui parler pour se -faire entendre, qui... - -Il en eût dit davantage; mais voilà que tout à coup il nous prend une -violente envie d'éternuer tous ensemble; un instant après, une voix -rauque, partant on ne sait d'où, nous ordonne de chercher nos membres -épars; en même temps nos têtes roulent vers l'endroit où ils étaient -entassés.» - -N'est-il pas singulier de rencontrer dans un poëme héroï-comique de -la jeunesse de l'auteur, cette sanglante rêverie de têtes coupées, de -membres séparés du corps, étrange association d'idées qui réunit des -courtisans, des guerriers, des femmes, des petits-maîtres, dissertant -et plaisantant sur des détails de supplice, comme le feront plus tard -à la Conciergerie ces seigneurs, ces femmes, ces poëtes, contemporains -de Cazotte, dans le cercle desquels il viendra à son tour apporter -sa tête, en tâchant de sourire et de plaisanter comme les autres des -fantaisies de cette fée sanglante, qu'il n'avait pas prévu devoir -s'appeler un jour la Révolution! - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -IV - - -NOUS venons d'anticiper sur les événements: parvenu aux deux tiers à -peine de la vie de notre écrivain, nous avons laissé entrevoir une -scène de ses derniers jours; à l'exemple de l'illuminé lui-même, nous -avons uni d'un trait l'avenir et le passé. - -Il entrait dans notre plan, du reste, d'apprécier tour à tour Cazotte -comme littérateur et comme philosophe mystique; mais si la plupart -de ses livres portent l'empreinte de ses préoccupations relatives à -la science des cabalistes, il faut dire que l'intention dogmatique -y manque généralement; Cazotte ne paraît pas avoir pris part aux -travaux collectifs des illuminés martinistes, mais s'être fait -seulement d'après leurs idées une règle de conduite particulière et -personnelle. On aurait tort d'ailleurs de confondre cette secte avec -les institutions maçonniques de l'époque, bien qu'il y eût entre elles -certains rapports de forme extérieure; les Martinistes admettaient -la chute des anges, le péché originel, le Verbe réparateur, et ne -s'éloignaient sur aucun point essentiel des dogmes de l'Église. - -Saint-Martin, le plus illustre d'entre eux, est un spiritualiste -chrétien à la manière de Malebranche. Nous avons dit plus haut qu'il -avait déploré l'intervention d'_esprits violents_ dans le sein de -la secte lyonnaise. De quelque manière qu'il faille entendre cette -expression, il est évident que la société prit dès lors une tendance -politique qui éloigna d'elle plusieurs de ses membres. Peut-être -a-t-on exagéré l'influence des illuminés tant en Allemagne qu'en -France, mais on ne peut nier qu'ils n'aient eu une grande action -sur la révolution française et dans le sens de son mouvement. Les -sympathies monarchiques de Cazotte l'écartèrent de cette direction -et l'empêchèrent de soutenir de son talent une doctrine qui tournait -autrement qu'il n'avait pensé. - -Il est triste de voir cet homme, si bien doué comme écrivain et comme -philosophe, passer les dernières années de sa vie dans le dégoût de la -vie littéraire et dans le pressentiment d'orages politiques qu'il se -sentait impuissant à conjurer. Les fleurs de son imagination se sont -flétries; cet esprit d'un tour si clair et si français, qui donnait -une forme heureuse à ses inventions les plus singulières, n'apparaît -que rarement dans la correspondance politique qui fut la cause de son -procès et de sa mort. S'il est vrai qu'il ait été donné à quelques -âmes de prévoir les événements sinistres, il faut y reconnaître plutôt -une faculté malheureuse qu'un don céleste, puisque, pareilles à la -Cassandre antique, elles ne peuvent ni persuader les autres ni se -préserver elles-mêmes. - -Les dernières années de Cazotte dans sa terre de Pierry en Champagne -présentent cependant encore quelques tableaux de bonheur et de -tranquillité dans la vie de famille. Retiré du monde littéraire, qu'il -ne fréquentait plus que pendant de courts voyages à Paris, échappé au -tourbillon plus animé que jamais des sectes philosophiques et mystiques -de toutes sortes, père d'une fille charmante et de deux fils pleins -d'enthousiasme et de cœur comme lui, le bon Cazotte semblait avoir -réuni autour de lui toutes les conditions d'un avenir tranquille; mais -les récits des personnes qui l'ont connu à cette époque le montrent -toujours assombri des nuages qu'il pressent au delà d'un horizon -tranquille. - -Un gentilhomme, nommé de Plas, lui avait demandé la main de sa fille -Élisabeth; ces deux jeunes gens s'aimaient depuis longtemps, mais -Cazotte retardait sa réponse définitive et leur permettait seulement -d'espérer. Un auteur gracieux et plein de charme, Anna-Marie, a raconté -quelques détails d'une visite faite à Pierry par madame d'Argèle, -amie de cette famille. Elle peint l'élégant salon au rez-de-chaussée, -embaumé des parfums d'une plante des colonies rapportée par madame -Cazotte, et qui recevait du séjour de cette excellente personne un -caractère particulier d'élégance et d'étrangeté. Une femme de couleur -travaillant près d'elle, des oiseaux d'Amérique, des curiosités rangées -sur les meubles, témoignaient, ainsi que sa mise et sa coiffure, d'un -tendre souvenir pour sa première patrie. «Elle avait été parfaitement -jolie et l'était encore, quoiqu'elle eût alors de grands enfants. -Il y avait en elle cette grâce négligée et un peu nonchalante des -créoles, avec un léger accent donnant à son langage un ton tout à la -fois d'enfance et de caresse qui la rendait très-attrayante. Un petit -chien bichon était couché sur un carreau près d'elle; on l'appelait -_Biondetta_, comme la petite épagneule du Diable amoureux.» - -Une femme âgée, grande et majestueuse, la marquise de la Croix, -veuve d'un grand seigneur espagnol, faisait partie de la famille -et y exerçait une influence due au rapport de ses idées et de ses -convictions avec celles de Cazotte. C'était depuis longues années -l'une des adeptes de Saint-Martin, et l'illuminisme l'unissait aussi à -Cazotte de ces liens tout intellectuels que la doctrine regardait comme -une sorte d'anticipation de la vie future. Ce second mariage mystique, -dont l'âge de ces deux personnes écartait toute idée d'inconvenance, -était moins pour madame Cazotte un sujet de chagrin que d'inquiétude -conçue au point de vue d'une raison tout humaine touchant l'agitation -de ces nobles esprits. Les trois enfants, au contraire, partageaient -sincèrement les idées de leur père et de sa vieille amie. - -Nous nous sommes déjà prononcé sur cette question; mais, pourtant, -faudrait-il accepter toujours les leçons de ce bon sens vulgaire qui -marche dans la vie sans s'inquiéter des sombres mystères de l'avenir -et de la mort? La destinée la plus heureuse tient-elle à cette -imprévoyance qui reste surprise et désarmée devant l'événement funeste, -et qui n'a plus que des pleurs et des cris à opposer aux coups tardifs -du malheur? Madame Cazotte est de toutes ces personnes celle qui devait -le plus souffrir; pour les autres, la vie ne pouvait plus être qu'un -combat, dont les chances étaient douteuses, mais la récompense assurée. - -Il n'est pas inutile, pour compléter l'analyse des théories que l'on -retrouvera plus loin dans quelques fragments de la correspondance qui -fut le sujet du procès de Cazotte, d'emprunter encore quelques opinions -de ce dernier au récit d'Anna-Marie: - -«Nous vivons tous, disait-il, parmi les esprits de nos pères; le -monde invisible nous presse de tous côtés... il y a là sans cesse -des amis de notre pensée qui s'approchent familièrement de nous. Ma -fille a ses anges gardiens; nous avons tous les nôtres. Chacune de -nos idées, bonnes ou mauvaises, met en mouvement quelque esprit qui -leur correspond, comme chacun des mouvements de notre corps ébranle la -colonne d'air que nous supportons. Tout est plein, tout est vivant dans -ce monde, où, depuis le péché, des voiles obscurcissent la matière... -Et moi, par une initiation que je n'ai point cherchée et que souvent je -déplore, je les ai soulevés comme le vent soulève d'épais brouillards. -Je vois le bien, le mal, les bons et les mauvais; quelquefois la -confusion des êtres est telle à mes regards, que je ne sais pas -toujours distinguer au premier moment ceux qui vivent dans leur chair -de ceux qui en ont dépouillé les apparences grossières... - -Oui, ajoutait-il, il y a des âmes qui sont restées si matérielles, leur -forme leur a été si chère, si adhérente, qu'elles ont emporté dans -l'autre monde une sorte d'opacité. Celles-là ressemblent longtemps à -des vivants. - -Enfin, que vous dirai-je? soit infirmité de mes yeux, ou similitude -réelle, il y a des moments où je m'y trompe tout à fait. Ce matin, -pendant la prière où nous étions réunis tous ensemble sous les regards -du Tout-Puissant, la chambre était si pleine de vivants et de morts de -tous les temps et de tous les pays, que je ne pouvais plus distinguer -entre la vie et la mort; c'était une étrange confusion, et pourtant un -magnifique spectacle!» - -Madame d'Argèle fut témoin du départ du jeune Scévole Cazotte qui -allait prendre du service dans les gardes du roi; les temps difficiles -approchaient, et son père n'ignorait pas qu'il le dévouait à un danger. - -[Illustration] - -La marquise de la Croix se joignit à Cazotte pour lui donner ce qu'ils -appelaient _leurs pouvoirs mystiques_, et l'on verra plus tard comment -il leur rendit compte de cette mission. Cette femme enthousiaste fit -sur le front du jeune homme, sur ses lèvres et sur son cœur, trois -signes mystérieux accompagnés d'une invocation secrète, et consacra -ainsi l'avenir de celui qu'elle appelait _le fils de son intelligence_. - -Scévole Cazotte, non moins exalté dans ses convictions monarchiques -que dans son mysticisme, fut du nombre de ceux qui, au retour de -Varennes, réussirent à protéger du moins la vie de la famille royale -contre la fureur des républicains. Un instant même, au milieu de la -foule, le Dauphin fut enlevé à ses parents, et Scévole Cazotte parvint -à le reprendre et le rapporta à la Reine, qui le remercia en pleurant. -La lettre suivante, qu'il écrivit à son père, est postérieure à cet -événement: - -«Mon cher papa, le 14 juillet est passé, le Roi est rentré chez lui -sain et sauf. Je me suis acquitté de mon mieux de la mission dont vous -m'aviez chargé. Vous saurez peut-être si elle a eu tout l'effet que -vous en attendiez. Vendredi, je me suis approché de la sainte table; -et, en sortant de l'église, je me suis rendu à l'autel de la patrie, où -j'ai fait, vers les quatre côtés, les commandements nécessaires pour -mettre le Champ de Mars entier sous la protection des anges du Seigneur. - -J'ai gagné la voiture, contre laquelle j'étais appuyé quand le Roi -est remonté; Madame Élisabeth m'a même alors jeté un coup d'œil qui a -reporté toutes mes pensées vers le ciel; sous la protection d'un de mes -camarades, j'ai accompagné la voiture en dedans de la ligne; et le roi -m'a appelé et m'a dit: Cazotte, c'est vous que j'ai trouvé à Épernay, -et à qui j'ai parlé? Et je lui ai répondu: Oui, Sire; à la descente de -la voiture j'y étais... Et je me suis retiré quand je les ai vus dans -leurs appartements. - -Le Champ de Mars était couvert d'hommes. Si j'étais digne que mes -commandements et mes prières fussent exécutés, il y aurait furieusement -de pervers de liés. Au retour, tous criaient Vive le Roi! sur le -passage. Les gardes nationaux s'en donnaient de tout leur cœur, et -la marche était un triomphe. Le jour a été beau, et le commandeur a -dit que, pour le dernier jour que Dieu laissait au diable, il le lui -avait laissé couleur de rose. Adieu, joignez vos prières pour donner -de l'efficacité aux miennes. Ne lâchons pas prise. J'embrasse maman -Zabeth (Élisabeth). Mon respect à madame la marquise (la marquise de la -Croix).» - -A quelque opinion qu'on appartienne, on doit être touché du dévouement -de cette famille, dût-on sourire des faibles moyens sur lesquels se -reposaient des convictions si ardentes. Les illusions des belles âmes -sont respectables, sous quelque forme qu'elles se présentent; mais qui -oserait déclarer qu'il y ait pure illusion dans cette pensée que le -monde serait gouverné par des influences supérieures et mystérieuses -sur lesquelles la foi de l'homme peut agir? La philosophie a le -droit de dédaigner cette hypothèse; mais toute religion est forcée à -l'admettre, et les sectes politiques en ont fait une arme de tous les -partis. Ceci explique l'isolement de Cazotte de ses anciens frères les -illuminés. On sait combien l'esprit républicain avait usé du mysticisme -dans la révolution d'Angleterre; la tendance des Martinistes était -pareille; mais, entraînés dans le mouvement opéré par les philosophes, -ils dissimulèrent avec soin le côté religieux de leur doctrine, qui, à -cette époque, n'avait aucune chance de popularité. - -Personne n'ignore l'importance que prirent les illuminés dans les -mouvements révolutionnaires. Leurs sectes, organisées sous la loi -du secret et se correspondant en France, en Allemagne et en Italie, -influaient particulièrement sur de grands personnages plus ou moins -instruits de leur but réel. Joseph II et Frédéric-Guillaume agirent -maintes fois sous leur inspiration. On sait que ce dernier, s'étant -mis à la tête de la coalition des souverains, avait pénétré en France -et n'était plus qu'à trente lieues de Paris, lorsque les illuminés, -dans une de leurs séances secrètes, évoquèrent l'esprit du grand -Frédéric son oncle, qui lui défendit d'aller plus loin. C'est, dit-on, -par suite de cette apparition (qui fut expliquée depuis de diverses -manières) que ce monarque se retira subitement du territoire français, -et conclut plus tard un traité de paix avec la République, qui, dans -tous les cas, a pu devoir son salut à l'accord des illuminés français -et allemands. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -V - - -LA correspondance de Cazotte nous montre tour à tour ses regrets de -la marche qu'avaient suivie ses anciens frères, et le tableau de ses -tentatives isolées contre une ère politique dans laquelle il croyait -voir le règne fatal de l'_Antechrist_, tandis que les illuminés -saluaient l'arrivée du _Réparateur_ invisible. Les démons de l'un -étaient pour les autres des esprits divins et vengeurs. En se rendant -compte de cette situation, on comprendra mieux certains passages des -lettres de Cazotte, et la singulière circonstance qui fit prononcer -plus tard sa sentence par la bouche même d'un illuminé martiniste. - -La correspondance dont nous allons citer de courts fragments était -adressée, en 1791, à son ami Ponteau, secrétaire de la liste civile: - -«Si Dieu ne suscite pas un homme qui fasse finir tout cela -merveilleusement, nous sommes exposés aux plus grands malheurs. Vous -connaissez mon système: «_Le bien et le mal sur la terre ont toujours -été l'ouvrage des hommes, à qui ce globe a été abandonné par les lois -éternelles_.» Ainsi nous n'aurons jamais à nous prendre qu'à nous-mêmes -de tout le mal qui aura été fait. Le soleil darde continuellement -ses rayons plus ou moins obliques sur la terre, voilà l'image de la -Providence à notre égard; de temps en temps, nous accusons cet astre de -manquer de chaleur, quand notre position, les amas de vapeur ou l'effet -des vents nous mettent dans le cas de ne pas éprouver la continuelle -influence de ses rayons. Or donc, si quelque thaumaturge ne vient à -notre secours, voici tout ce qu'il nous est permis d'espérer. - -Je souhaite que vous puissiez entendre mon commentaire sur le grimoire -de Cagliostro. Vous pouvez, du reste, me demander des éclaircissements; -je les enverrai les moins obscurs qu'il me sera possible.» - -La doctrine des théosophes apparaît dans le passage souligné; en voici -un autre qui se rapporte à ses anciennes relations avec les illuminés. - -«Je reçois deux lettres de connaissances intimes que j'avais parmi mes -confrères les Martinistes; ils sont démagogues comme Bret; gens de -nom, braves gens jusqu'ici; le démon est maître d'eux. A l'égard de -Bret en son acharnement au magnétisme, je lui ai attiré la maladie; -les Jansénistes affiliés aux convulsionnaires par état sont dans le -même cas; c'est bien celui de leur appliquer à tous la phrase: Hors de -l'Église point de _salut_, pas même de sens commun. - -Je vous ai prévenu que nous étions huit en tout dans la France, -absolument inconnus les uns des autres, qui élevions, mais sans cesse, -comme Moïse, les yeux, la voix, les bras vers le ciel, pour la décision -d'un combat dans lequel les éléments eux-mêmes sont mis en jeu. Nous -croyons voir arriver un événement figuré dans l'Apocalypse et faisant -une grande époque. Tranquillisez-vous, ce n'est pas la fin du monde: -cela la rejette à mille ans par delà. Il n'est pas encore temps de dire -aux montagnes: _Tombez sur nous!_ mais, en attendant le mieux possible, -ce va être le cri des Jacobins; car il y a des coupables de plus d'une -robe.» - -Son système sur la nécessité de l'action humaine pour établir la -communication entre le ciel et la terre est clairement énoncé ici. -Aussi en appelle-t-il souvent, dans sa correspondance, au courage -du Roi Louis XVI, qui lui paraît toujours se reposer trop sur la -Providence. Ses recommandations à ce sujet ont souvent quelque chose du -sectaire protestant plutôt que du catholique pur: - -«Il faut que le Roi vienne au secours de la garde nationale, qu'il -se montre, qu'il dise: Je veux, j'ordonne, et d'un ton ferme. Il est -assuré d'être obéi, et de n'être pas pris pour la poule mouillée que -les démocrates dépeignent à me faire souffrir dans toutes les parties -de mon corps. - -Qu'il se porte rapidement avec vingt-cinq gardes, à cheval comme -lui, au lieu de la fermentation: tout sera forcé de plier et de se -prosterner devant lui. Le plus fort du travail est fait, mon ami; -le roi s'est résigné et mis entre les mains de son Créateur; jugez à -quel degré de puissance cela le porte, puisque Achab, pourri de vices, -pour s'être humilié devant Dieu par un seul acte d'un moment, obtint -la victoire sur ses ennemis. Achab avait le cœur faux, l'âme dépravée; -et mon Roi a l'âme la plus franche qui soit sortie des mains de Dieu; -et l'auguste, la céleste Élisabeth a sur le front l'égide qui pend -au bras de la véritable sagesse... Ne craignez rien de Lafayette: -il est lié comme ses complices. Il est, comme sa cabale, livré aux -esprits de terreur et de confusion; il ne saurait prendre un parti -qui lui réussisse, _et le mieux pour lui est d'être mis aux mains de -ses ennemis par ceux en qui il croit pouvoir placer sa confiance_. Ne -discontinuons pas cependant d'élever les bras vers le ciel; songeons à -l'attitude du prophète tandis qu'Israël combattait. - -Il faut que l'homme agisse ici, puisque c'est le lieu de son action; -le bien et le mal ne peuvent y être faits que par lui. Puisque presque -toutes les églises sont fermées, ou par l'interdiction ou par la -profanation, que toutes nos maisons deviennent des oratoires. Le moment -est bien décisif pour nous: ou Satan continuera de régner sur la terre -comme il fait, jusqu'à ce qu'il se présente des hommes pour lui faire -tête comme David à Goliath; ou le règne de Jésus-Christ, si avantageux -pour nous, et tant prédit par les prophètes, s'y établira. Voilà la -crise dans laquelle nous sommes, mon ami, et dont je dois vous avoir -parlé confusément. Nous pouvons, faute de foi, d'amour et de zèle, -laisser échapper l'occasion, mais nous la tenons. Au reste, Dieu ne -fait rien sans nous, qui sommes les rois de la terre; c'est à nous à -amener le moment prescrit par ses décrets. Ne souffrons pas que notre -ennemi, qui, sans nous, ne peut rien, continue de tout faire, et par -nous.» - -[Illustration] - -En général, il se fait peu d'illusions sur le triomphe de sa cause; -ses lettres sont remplies de conseils qu'il eût peut-être été bon de -suivre, mais le découragement finit par le gagner en présence de tant -de faiblesse, et il en arrive à douter de lui-même et de sa science: - -«Je suis bien aise que ma dernière lettre ait pu vous faire quelque -plaisir. Vous n'êtes pas _initié_! applaudissez-vous-en. Rappelez-vous -le mot: _Et scientia eorum perdet eos_. Si je ne suis pas sans danger, -moi que la grâce divine a retiré du piége, jugez du risque de ceux qui -restent... la connaissance des choses occultes est une mer orageuse -d'où l'on n'aperçoit pas le rivage.» - -Est-ce à dire qu'il eût abandonné alors les pratiques qui lui -semblaient pouvoir agir sur les esprits funestes? On a vu seulement -qu'il espérait les vaincre avec leurs armes. Dans un passage de sa -correspondance il parle d'une prophétesse Broussole, qui, ainsi que la -célèbre Catherine Théot, obtenait les communications des puissances -rebelles en faveur des jacobins; il espère avoir agi contre elle avec -quelque succès. Au nombre de ces prêtresses de la propagande, il cite -encore ailleurs la marquise d'Urfé, «la doyenne des Médées françaises, -dont le salon regorgeait d'empiriques et de gens qui galopaient après -les sciences occultes...» Il lui reproche particulièrement d'avoir -élevé et disposé au mal le ministre Duchâtelet. - -On ne peut croire que ces lettres, surprises aux Tuileries dans la -journée sanglante du 10 août, eussent suffi pour faire condamner -un vieillard en proie à d'innocentes rêveries mystiques, si -quelques passages de la correspondance n'eussent fait soupçonner -des conjurations plus matérielles. Fouquier-Tinville, dans son acte -d'accusation, signala certaines expressions des lettres comme indiquant -une coopération au complot dit des _chevaliers du poignard_, déconcerté -dans les journées du 10 et du 12 août; une lettre plus explicite -encore indiquait les moyens de faire évader le Roi, prisonnier depuis -le retour de Varennes, et traçait l'itinéraire de sa fuite; Cazotte -offrait sa propre maison comme asile momentané: - -«Le Roi s'avancera jusqu'à la plaine d'Ay; là il sera à vingt-huit -lieues de Givet, à quarante lieues de Metz. Il peut se loger lui-même -à Ay, où il y a trente maisons pour ses gardes et ses équipages. Je -voudrais qu'il préférât Pierry, où il trouverait également vingt-cinq -à trente maisons, dans l'une desquelles il y a vingt lits de maîtres -et de l'espace, chez moi seul, pour coucher une garde de deux cents -hommes, écuries pour trente à quarante chevaux, un vide pour établir -un petit camp dans les murs. Mais il faut qu'un plus habile et plus -désintéressé que moi calcule l'avantage de ces deux positions.» - -Pourquoi faut-il que l'esprit de parti ait empêché d'apprécier, dans -ce passage, la touchante sollicitude d'un homme presque octogénaire -qui s'estime _peu désintéressé_ d'offrir au Roi proscrit le sang de sa -famille, sa maison pour asile, et son jardin pour champ de bataille? -N'aurait-on pas dû ranger de tels complots parmi les autres illusions -d'un esprit affaibli par l'âge? La lettre qu'il écrivit à son beau-père -M. Roignan, greffier du conseil de la Martinique, pour l'engager à -organiser une résistance contre six mille républicains envoyés pour -s'emparer de la colonie, est comme un ressouvenir du bel enthousiasme -qu'il avait déployé dans sa jeunesse pour la défense de l'île contre -les Anglais: il indique les moyens à prendre, les points à fortifier, -les ressources que lui inspirait sa vieille expérience maritime. On -comprend après tout qu'une pièce pareille ait été jugée fort coupable -par le gouvernement révolutionnaire; mais il est fâcheux que l'on ne -l'ait pas rapprochée de l'écrit suivant, daté de la même époque, et -qui aurait montré s'il fallait tenir plus de compte des _rêveries_ que -des rêves de l'infortuné vieillard. - - MON SONGE DE LA NUIT DU SAMEDI AU DIMANCHE DE DEVANT LA SAINT-JEAN. - 1791. - -J'étais dans un capharnaüm depuis longtemps et sans m'en douter, -quoiqu'un petit chien que j'ai vu courir sur un toit, et sauter d'une -distance d'une poutre couverte en ardoises sur une autre, eût dû me -donner du soupçon. - -J'entre dans un appartement; j'y trouve une jeune demoiselle seule; -on me la donne intérieurement pour une parente du comte de Dampierre; -elle paraît me reconnaître et me salue. Je m'aperçois bientôt qu'elle -a des vertiges; elle semble dire des douceurs à un objet qui est -vis-à-vis d'elle; je vois qu'elle est en vision avec un esprit, et -soudain j'ordonne, en faisant le signe de la croix sur le front de la -demoiselle, à l'esprit de paraître. - -Je vois une figure de quatorze à quinze ans, point laide, mais dans -la parure, la mine et l'attitude d'un polisson; je le lie, et il -se récrie sur ce que je fais. Paraît une autre femme pareillement -obsédée; je fais pour elle la même chose. Les deux esprits quittent -leurs effets, me font face et faisaient les insolents, quand, d'une -porte qui s'ouvre, sort un homme gros et court, de l'habillement et de -la figure d'un guichetier: il tire de sa poche deux petites menottes -qui s'attachent comme d'elles-mêmes aux mains des deux captifs que j'ai -faits. Je les mets sous la puissance de Jésus-Christ. Je ne sais quelle -raison me fait passer pour un moment de cette pièce dans une autre, -mais j'y rentre bien vite pour demander mes prisonniers; ils sont assis -sur un banc dans une espèce d'alcôve; ils se lèvent à mon approche, et -six personnages vêtus en archers des pauvres s'en emparent. Je sors -après eux; une espèce d'aumônier marchait à côté de moi. Je vais, -disait-il, chez M. le marquis tel; c'est un bon homme; j'emploie mes -moments libres à le visiter. Je crois que je prenais la détermination -de le suivre, quand je me suis aperçu que mes deux souliers étaient en -pantoufle; je voulais m'arrêter et poser les pieds quelque part pour -relever les quartiers de ma chaussure, quand un gros homme est venu -m'attaquer au milieu d'une grande cour remplie de monde; je lui mis la -main sur le front, et l'ai lié au nom de la sainte Trinité et par celui -de Jésus, sous l'appui duquel je l'ai mis. - -[Illustration] - -De Jésus-Christ! s'est écriée la foule qui m'entourait. Oui, ai-je dit, -et je vous y mets tous après vous avoir liés. On faisait de grands -murmures sur ce propos. - -Arrive une voiture comme un coche; un homme m'appelle par mon nom, -de la portière: Mais, sire Cazotte, vous parlez de Jésus-Christ; -pouvons-nous tomber sous la puissance de Jésus-Christ? Alors j'ai -repris la parole, et ai parlé avec assez d'étendue de Jésus-Christ -et de sa miséricorde sur les pécheurs. Que vous êtes heureux! ai-je -ajouté: vous allez changer de fers. De fers! s'est écrié un homme -enfermé dans la voiture, sur la bosse de laquelle j'étais monté; est-ce -qu'on ne pouvait nous donner un moment de relâche? - -Allez, a dit quelqu'un, vous êtes heureux, vous allez changer de -maître, et quel maître! Le premier homme qui m'avait parlé disait: -J'avais quelque idée comme cela. - -[Illustration] - -Je tournais le dos au coche et avançais dans cette cour d'une -prodigieuse étendue; on n'y était éclairé que par des étoiles. J'ai -observé le ciel, il était d'un bel azur pâle et très-étoilé; pendant -que je le comparais dans ma mémoire à d'autres cieux que j'avais vus -dans le capharnaüm, il a été troublé par une horrible tempete; un -affreux coup de tonnerre l'a mis tout en feu; le carreau tombé à cent -pas de moi est venu se roulant vers moi; il en est sorti un esprit -sous la forme d'un oiseau de la grosseur d'un coq blanc, et la forme -du corps plus allongée, plus bas sur pattes, le bec plus émoussé. J'ai -couru sur l'oiseau en faisant des signes de croix; et, me sentant -rempli d'une force plus qu'ordinaire, il est venu tomber à mes pieds. -Je voulais lui mettre sur la tête... Un homme de la taille du baron -de Loi, aussi joli qu'il était jeune, vêtu en gris et argent, m'a fait -face, et dit de ne pas le fouler aux pieds. Il a tiré de sa poche une -paire de ciseaux enfermée dans un étui garni de diamants, en me faisant -entendre que je devais m'en servir pour couper le cou de la bête. Je -prenais les ciseaux quand j'ai été éveillé par le chant en chœur de -la foule qui était dans le capharnaüm: c'était un chant plein, sans -accord, dont les paroles non rimées étaient: Chantons notre heureuse -délivrance. - -Réveillé, je me suis mis en prières; mais me tenant en défiance contre -ce songe-ci, comme contre tant d'autres par lesquels je puis soupçonner -Satan de vouloir me remplir d'orgueil, je continuai mes prières à Dieu -par l'intercession de la sainte Vierge, et sans relâche, pour obtenir -de lui de connaître sa volonté sur moi, et cependant je lierai sur la -terre ce qu'il me paraîtra à propos de lier pour la plus grande gloire -de Dieu et le besoin de ses créatures. - - * * * * * - -Quelque jugement que puissent porter les esprits sérieux sur cette trop -fidèle peinture des hallucinations du rêve, si décousues que soient -forcément les impressions d'un pareil récit, il y a dans cette série -de visions bizarres quelque chose de terrible et de mystérieux. Il ne -faut voir aussi dans ce soin de recueillir un songe en partie dépourvu -de sens, que les préoccupations d'un mystique, qui lie à l'action du -monde extérieur les phénomènes du sommeil. Rien dans la masse d'écrits -qu'on a conservés de cette époque de la vie de Cazotte n'indique -un affaiblissement quelconque dans ses facultés intellectuelles. -Ses révélations, toujours empreintes de ses opinions monarchiques, -tendent à présenter dans tout ce qui se passe alors des rapports -avec les vagues prédictions de l'Apocalypse. C'est ce que l'école de -Swedenborg appelle la science des correspondances. Quelques phrases de -l'introduction méritent d'être remarquées: - -«Je voulais, en offrant ce tableau fidèle, donner une grande leçon à -ces milliers d'individus dont la pusillanimité doute toujours, parce -qu'il leur faudrait un effort pour croire. Ils ne marquent dans le -cercle de la vie quelques instants plus ou moins rapides que comme le -cadran, qui ne sait pas quel ressort lui fait indiquer l'espace des -heures ou le système planétaire. - -«Quel homme, au milieu d'une anxiété douloureuse, fatigué d'interroger -tous les êtres qui vivent ou végètent autour de lui, sans pouvoir en -trouver un seul qui lui réponde de manière à lui rendre, sinon le -bonheur, au moins le repos, n'a pas levé ses yeux mouillés de larmes -vers la voûte des cieux? - -«Il semble qu'alors la douce espérance vient remplir pour lui l'espace -immense qui sépare ce globe sublunaire du séjour où repose sur sa base -inébranlable le trône de l'Éternel. Ce n'est plus seulement à ses -yeux que luisent les feux parsemés sur ce voile d'azur, qui embrase -l'horizon d'un pôle à l'autre: ces feux célestes passent dans son âme; -le don de la pensée devient celui du génie. Il entre en conversation -avec l'Éternel lui-même: la nature semble se taire pour ne point -troubler cet entretien sublime. - -«Dieu révélant à l'homme les secrets de sa sagesse suprême et les -mystères auxquels il soumet la créature trop souvent ingrate, pour la -forcer à se rejeter dans son sein paternel, quelle idée majestueuse, -consolante surtout! Car pour l'homme vraiment sensible, une affection -tendre vaut mieux que l'élan même du génie; pour lui, les jouissances -de la gloire, celles même de l'orgueil, finissent toujours où -commencent les douleurs de ce qu'il aime.» - -La journée du 10 août vint mettre fin aux illusions des amis de la -monarchie. Le peuple pénétra dans les Tuileries, après avoir mis à mort -les Suisses et un assez grand nombre de gentilshommes dévoués au Roi; -l'un des fils de Cazotte combattait parmi ces derniers, l'autre servait -dans les armées de l'émigration. On cherchait partout des preuves de la -conspiration royaliste dite des _chevaliers du poignard_; en saisissant -les papiers de Laporte, intendant de la liste civile, on y découvrit -toute la correspondance de Cazotte avec son ami Ponteau; aussitôt il -fut décrété d'accusation et arrêté dans sa maison de Pierry. - -«Reconnaissez-vous ces lettres? lui dit le commissaire de l'Assemblée -législative. - ---Elles sont de moi, en effet. - ---Et c'est moi qui les ai écrites sous la dictée de mon père», s'écria -sa fille Élisabeth, jalouse de partager ses dangers et sa prison. - -Elle fut arrêtée avec son père, et tous deux, conduits à Paris dans la -voiture de Cazotte, furent enfermés à l'Abbaye dans les derniers jours -du mois d'août. Madame Cazotte implora en vain de son côté la faveur -d'accompagner son mari et sa fille. - -Les malheureux réunis dans cette prison jouissaient encore de quelque -liberté intérieure. Il leur était permis de se réunir à certaines -heures, et souvent l'ancienne chapelle où se rassemblaient les -prisonniers présentait le tableau des brillantes réunions du monde. -Ces illusions réveillées amenèrent des imprudences; on faisait des -discours, on chantait, on paraissait aux fenêtres, et des rumeurs -populaires accusaient les prisonniers du 10 août de se réjouir -des progrès de l'armée du duc de Brunswick et d'en attendre leur -délivrance. On se plaignait des lenteurs du tribunal extraordinaire, -créé à regret par l'Assemblée législative sur les menaces de la -commune; on croyait à un complot formé dans les prisons pour en -enfoncer les portes à l'approche des étrangers, se répandre dans la -ville et faire une Saint-Barthélemy des républicains. - -La nouvelle de la prise de Longwy et le bruit prématuré de celle de -Verdun, achevèrent d'exaspérer les masses. Le danger de la patrie fut -proclamé, et les sections se réunirent au Champ de Mars. Cependant, des -bandes furieuses se portaient aux prisons et établissaient aux guichets -extérieurs une sorte de tribunal de sang destiné à suppléer à l'autre. - -A l'Abbaye, les prisonniers étaient réunis dans la chapelle, livrés à -leurs conversations ordinaires, quand le cri des guichetiers: «Faites -remonter les femmes!» retentit inopinément. Trois coups de canon et -un roulement de tambour ajoutèrent à l'épouvante, et les hommes étant -restés seuls, deux prêtres, d'entre les prisonniers, parurent dans une -tribune de la chapelle et annoncèrent à tous le sort qui leur était -réservé. - -Un silence funèbre régna dans cette triste assemblée; dix hommes du -peuple, précédés par les guichetiers, entrèrent dans la chapelle, -firent ranger les prisonniers le long du mur, et en comptèrent -cinquante-trois. - -De ce moment, on fit l'appel des noms, de quart d'heure en quart -d'heure: ce temps suffisant à peu près aux jugements du tribunal -improvisé à l'entrée de la prison. - -Quelques-uns furent épargnés, parmi eux le vénérable abbé Sicard; -la plupart étaient frappés au sortir du guichet par les meurtriers -fanatiques qui avaient accepté cette triste tâche. Vers minuit, on cria -le nom de Jacques Cazotte. - -Le vieillard se présenta avec fermeté devant le sanglant tribunal, qui -siégeait dans une petite salle précédant le guichet, et que présidait -le terrible Maillard. En ce moment, quelques forcenés demandaient qu'on -fît aussi comparaître les femmes, et on les fit en effet descendre une -à une dans la chapelle; mais les membres du tribunal repoussèrent cet -horrible vœu, et Maillard ayant donné l'ordre au guichetier Lavaquerie -de les faire remonter, feuilleta l'écrou de la prison et appela Cazotte -à haute voix. A ce nom, la fille du prisonnier, qui remontait avec les -autres femmes, se précipita au bas de l'escalier et traversa la foule -au moment où Maillard prononçait le mot terrible: A la Force! qui -voulait dire: A la mort! - -La porte extérieure s'ouvrait, la cour entourée de longs cloîtres, où -l'on continuait à égorger, était pleine de monde et retentissait encore -du cri des mourants; la courageuse Élisabeth s'élança entre les deux -tueurs qui déjà avaient mis la main sur son père, et qui s'appelaient, -dit-on, Michel et Sauvage, et leur demanda, ainsi qu'au peuple, la -grâce de son père. - -[Illustration] - -Son apparition inattendue, ses paroles touchantes, l'âge du condamné, -presque octogénaire, et dont le crime politique n'était pas facile à -définir et à constater, l'effet sublime de ces deux nobles figures, -touchante image de l'héroïsme filial, émurent des instincts généreux -dans une partie de la foule. On cria grâce de toutes parts. Maillard -hésitait encore. Michel versa un verre de vin et dit à Élisabeth: -«Écoutez, citoyenne, pour prouver au citoyen Maillard que vous n'êtes -pas une aristocrate, buvez cela au salut de la nation et au triomphe de -la république!» - -La courageuse fille but sans hésiter; les Marseillais lui firent place, -et la foule applaudissant s'ouvrit pour laisser passer le père et la -fille; on les reconduisit jusqu'à leur demeure. - -On a cherché dans le songe de Cazotte cité plus haut, et dans -l'heureuse délivrance chantée par la foule au dénoûment de la scène, -quelques rapports vagues de lieux et de détails avec la scène que nous -venons de décrire; il serait puéril de les relever; un pressentiment -plus évident lui apprit que le beau dévouement de sa fille ne pouvait -le soustraire à sa destinée. - -Le lendemain du jour où il avait été ramené en triomphe par le -peuple, plusieurs de ses amis vinrent le féliciter. Un d'eux, M. de -Saint-Charles, lui dit en l'abordant: «Vous voilà sauvé!--Pas pour -longtemps, répondit Cazotte en souriant tristement... Un moment avant -votre arrivée, j'ai eu une vision. J'ai cru voir un gendarme qui venait -me chercher de la part de Pétion; j'ai été obligé de le suivre; j'ai -paru devant le maire de Paris, qui m'a fait conduire à la Conciergerie, -et de là au tribunal révolutionnaire. Mon heure est venue.» - -M. de Saint-Charles le quitta, croyant que sa raison avait souffert -des terribles épreuves par lesquelles il avait passé. Un avocat, -nommé Julien, offrit à Cazotte sa maison pour asile et les moyens -d'échapper aux recherches; mais le vieillard était résolu à ne point -combattre la destinée. Le 11 septembre, il vit entrer chez lui l'homme -de sa vision, un gendarme portant un ordre signé Pétion, Paris et -Sergent; on le conduisit à la mairie, et de là à la Conciergerie, où -ses amis ne purent le voir. Élisabeth obtint, à force de prières, la -permission de servir son père, et demeura dans sa prison jusqu'au -dernier jour. Mais ses efforts pour intéresser les juges n'eurent pas -le même succès qu'auprès du peuple, et Cazotte, sur le réquisitoire -de Fouquier-Tinville, fut condamné à mort après vingt-sept heures -d'interrogatoire. - -Avant le prononcé de l'arrêt, l'on fit mettre au secret sa fille, dont -on craignait les derniers efforts et l'influence sur l'auditoire; le -plaidoyer du citoyen Julienne fit sentir en vain ce qu'avait de sacré -cette victime échappée à la justice du peuple; le tribunal paraissait -obéir à une conviction inébranlable. - -La plus étrange circonstance de ce procès fut le discours du président -Lavau, ancien membre, comme Cazotte, de la société des Illuminés. - -«Faible jouet de la vieillesse! dit-il, toi, dont le cœur ne fut -pas assez grand pour sentir le prix d'une liberté sainte, mais qui -as prouvé, par ta sécurité dans les débats, que tu savais sacrifier -jusqu'à ton existence pour le soutien de ton opinion, écoute les -dernières paroles de tes juges! puissent-elles verser dans ton âme le -baume précieux des consolations! puissent-elles, en te déterminant -à plaindre le sort de ceux qui viennent de te condamner, t'inspirer -cette stoïcité qui doit présider à tes derniers instants, et te -pénétrer du respect que la loi nous impose à nous-mêmes!... Tes pairs -t'ont entendu, tes pairs t'ont condamné; mais au moins, leur jugement -fut pur comme leur conscience; au moins, aucun intérêt personnel ne -vint troubler leur décision. Va, reprends ton courage, rassemble tes -forces; envisage sans crainte le trépas; songe qu'il n'a pas droit de -t'étonner: ce n'est pas un instant qui doit effrayer un homme tel que -toi. Mais, avant de te séparer de la vie, regarde l'attitude imposante -de la France, dans le sein de laquelle tu ne craignais pas d'appeler -à grands cris l'ennemi; vois ton ancienne patrie opposer aux attaques -de ses vils détracteurs autant de courage que tu lui as supposé de -lâcheté. Si la loi eût pu prévoir qu'elle aurait à prononcer contre un -coupable de ta sorte, par considération pour tes vieux ans, elle ne -t'eût pas imposé d'autre peine; mais rassure-toi: si elle est sévère -quand elle poursuit, quand elle a prononcé, le glaive tombe bientôt -de ses mains; elle gémit sur la perte même de ceux qui voulaient -la déchirer. Regarde-la verser des larmes sur ces cheveux blancs -qu'elle a cru devoir respecter jusqu'au moment de ta condamnation; -que ce spectacle porte en toi le repentir; qu'il t'engage, vieillard -malheureux, à profiter du moment qui te sépare encore de la mort, -pour effacer jusqu'aux moindres traces de tes complots, par un regret -justement senti! Encore un mot: tu fus homme, chrétien, philosophe, -_initié_, sache mourir en homme, sache mourir en chrétien; c'est tout -ce que ton pays peut encore attendre de toi.» - -Ce discours, dont le fond inusité et mystérieux frappa de stupeur -l'assemblée, ne fit aucune impression sur Cazotte, qui, au passage où -le président tentait de recourir à la persuasion, leva les yeux au ciel -et fit un signe d'inébranlable foi dans ses convictions. Il dit ensuite -à ceux qui l'entouraient qu'il savait qu'il méritait la mort; que la -loi était sévère, mais qu'il la trouvait juste. Lorsqu'on lui coupa les -cheveux, il recommanda de les couper le plus près possible, et chargea -son confesseur de les remettre à sa fille, encore consignée dans une -des chambres de la prison. - -[Illustration] - -Avant de marcher au supplice, il écrivit quelques mots à sa femme -et à ses enfants; puis, monté sur l'échafaud, il s'écria d'une voix -très-haute: «Je meurs comme j'ai vécu, fidèle à Dieu et à mon Roi.» -L'exécution eut lieu le 25 septembre, à sept heures du soir, sur la -place du Carrousel. - -Élisabeth Cazotte, fiancée depuis longtemps par son père au chevalier -de Plas, officier au régiment de Poitou, épousa, huit ans après, ce -jeune homme, qui avait suivi le parti de l'émigration. La destinée de -cette héroïne ne devait pas être plus heureuse qu'auparavant: elle -périt de l'opération césarienne en donnant le jour à un enfant et en -s'écriant qu'on la coupât en morceaux s'il le fallait pour le sauver. -L'enfant ne vécut que peu d'instants. Il reste encore cependant -plusieurs personnes de la famille de Cazotte. Son fils Scévole, échappé -comme par miracle au massacre du 10 août, existe à Paris, et conserve -pieusement la tradition des croyances et des vertus paternelles. - - GÉRARD DE NERVAL. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -AVIS DE L'AUTEUR - -POUR - -LA PREMIÈRE ÉDITION. - - -LE DIABLE AMOUREUX est orné de figures faites par ces hommes de -génie que la nature se plaît à former, et dont l'art, par ses règles -asservissantes, n'a jamais refroidi le génie. De Strasbourg à Paris, -il n'y a presque pas de cheminée qui ne porte l'empreinte du feu des -compositions du premier, de la fumée ondoyante de ses pipes et du -flegme philosophique de ses fumeurs. - -Il a bien voulu jeter sur le papier son idée brûlante et rapide; et -si les froids connaisseurs n'y trouvent pas le fini maniéré d'un -burin platement exact, les gens de goût seront, à coup sûr, saisis -de la vérité de l'expression; le sérieux imposant d'un philosophe -instruit des secrets les plus impénétrables de la cabale, l'avide -curiosité d'un adepte qui brûle de s'instruire et dont l'attention -se communique jusqu'à ses jambes, leur sauteront aux yeux. Ce qui ne -leur échappera sûrement pas, c'est le bras du serviteur infernal de -Soberano, qui sort d'un nuage pour obéir à son maître, et lui apporter, -au premier signal, la pipe qu'il demande; c'est enfin la facilité du -génie de l'artiste à placer si naturellement sur le mur de la chambre -l'estampe, heureusement négligée, qui représente cet étonnant effet de -la puissance magique. - -Que ne pouvons-nous décrire avec la même étendue les chefs-d'œuvre -de deux autres génies qui ont prêté leurs crayons séduisants! Mais -pourquoi nous y refuser? L'esprit d'un dessin, l'expression d'une -gravure, ne disent-ils pas presque toujours plus et mieux que les -paroles les plus sonores et les mieux arrangées? Quelles expressions -rendraient, comme la gravure, le courage tranquille d'_Alvare_, que le -caverneux _Che vuoi_ n'ébranle point? - -Comment peindre aussi chaudement, en écrivant, son étonnement froid, -lorsque, de sa couche rompue, il jette les yeux sur son page charmant -qui se peigne avec ses doigts? - -Quelles phrases donneront jamais une idée plus nette du -_clair_-_obscur_ que la quatrième de nos estampes, dont l'auteur, ayant -à représenter deux chambres, a si ingénieusement mis tout l'_obscur_ -dans l'une et tout le _clair_ dans l'autre? Et quel service n'a-t-il -pas rendu, par cet heureux contraste, à tant de gens qui ont la fureur -de parler de cet art sans en avoir les premières notions? Si nous ne -craignions pas de blesser sa modestie, nous ajouterions que sa manière -nous a paru tenir beaucoup de celle du fameux Rembrandt. - -Le chien d'Alvare, qui, dans le bosquet, le sauve, en déchirant son -habit, du précipice où il allait s'engloutir, prouve bien que les gens -d'esprit en ont souvent moins que les bêtes. - -La dernière enfin, qui tire assez sur le haché si spirituel de la -première, quoique d'une autre main, nous a paru aussi sublime qu'elle -est morale; quelle foule d'idées présente à l'imagination son éloquente -sécheresse! une campagne éloignée de tout secours humain; des coursiers -fougueux, emblème des passions, qui, en brisant leurs liens, laissent -bien loin derrière eux la voiture fragile qui représente si bien -l'humanité; un être enivré qui se précipite pour n'embrasser qu'une -vapeur; un nuage affreux, d'où sort un monstre dont la figure retrace, -aux yeux du moral abusé, l'image au vrai de ce que son imagination -libertine lui avait si follement embelli. - -Mais où nous entraîne le désir de rendre justice aux délicieux auteurs -de ces tableaux frappants? Qui de nos lecteurs n'y trouvera pas un -million d'idées que nous nous reprocherions de leur indiquer? Brisons -là, et qu'il nous soit permis seulement de dire _un mot_ de l'ouvrage. - -Il a été rêvé en une nuit et écrit en un jour: ce n'est point, comme à -l'ordinaire, un vol fait à l'auteur; il l'a écrit pour son plaisir et -un peu pour l'édification de ses concitoyens, car il est très-moral; le -style en est rapide; point d'esprit à la mode, point de métaphysique, -point de science, encore moins de jolies impiétés et de hardiesses -philosophiques; seulement un petit assassinat pour ne pas heurter de -front le goût actuel, et voilà tout. Il semble que l'auteur ait senti -qu'un homme qui a la tête tournée d'amour est déjà bien à plaindre; -mais que lorsqu'une jolie femme est amoureuse de lui, le caresse, -l'obsède, le mène, et veut à toute force s'en faire aimer, c'est le -diable. - -Beaucoup de Français, qui ne s'en vantent pas, ont été dans les -grottes faire des évocations, y ont trouvé de vilaines bêtes qui leur -criaient: _Che vuoi_? et qui, sur leur réponse, leur présentaient un -petit animal de treize à quatorze ans. Il est joli, on l'emmène; les -bains, les habits, les modes, les vernis, les maîtres de toute espèce, -l'argent, les contrats, les maisons, tout est en l'air; l'animal -devient maître, le maître devient animal. Eh! mais pourquoi? C'est que -les Français ne sont pas Espagnols; c'est que le diable est bien malin; -c'est qu'il n'est pas toujours si laid qu'on le dit. - - * * * * * - - Personne ne se méprendra sur le ton ironique de cette préface, où - l'auteur, à propos des gravures bizarres de sa première édition et - au moyen de ces gravures mêmes, fait la critique des dessinateurs - de son temps et des éloges que leur donnaient certains amateurs - exagérés. Nous avons cru devoir publier le _fac-simile_ de ces - gravures, indispensables à l'intelligence de la préface, et qui - deviennent le complément nécessaire d'une édition illustrée. - -[Illustration] - - - - - LE - - DIABLE AMOUREUX - - - - -[Illustration] - - LE DIABLE AMOUREUX. - -I - - -J'ÉTAIS à vingt-cinq ans capitaine aux gardes du roi de Naples: -nous vivions beaucoup entre camarades, et comme de jeunes gens, -c'est-à-dire, des femmes, du jeu, tant que la bourse pouvait y suffire; -et nous philosophions dans nos quartiers quand nous n'avions plus -d'autre ressource. - -Un soir, après nous être épuisés en raisonnements de toute espèce -autour d'un très-petit flacon de vin de Chypre et de quelques marrons -secs, le discours tomba sur la cabale et les cabalistes. - -[Illustration] - -Un d'entre nous prétendait que c'était une science réelle, et dont les -opérations étaient sûres; quatre des plus jeunes lui soutenaient que -c'était un amas d'absurdités, une source de friponneries, propres à -tromper les gens crédules et amuser les enfants.--Le plus âgé d'entre -nous, Flamand d'origine, fumait une pipe d'un air distrait, et ne -disait mot. Son air froid et sa distraction me faisaient spectacle à -travers ce charivari discordant qui nous étourdissait, et m'empêchait -de prendre part à une conversation trop peu réglée pour qu'elle eût de -l'intérêt pour moi. - -[Illustration: P. 106. - -Il continua de fumer flegmatiquement. - -(_Fac-simile_ de la gravure de la première édition.--Voir la note p. -101.)] - -Nous étions dans la chambre du fumeur; la nuit s'avançait: on se -sépara, et nous demeurâmes seuls, notre ancien et moi. - -[Illustration] - -Il continua de fumer flegmatiquement; je demeurai les coudes appuyés -sur la table, sans rien dire. Enfin mon homme rompit le silence. - -«Jeune homme, me dit-il, vous venez d'entendre beaucoup de bruit: -pourquoi vous êtes-vous tiré de la mêlée? - ---C'est, lui répondis-je, que j'aime mieux me taire que d'approuver ou -blâmer ce que je ne connais pas: je ne sais pas même ce que veut dire -le mot de _cabale_. - -[Illustration] - ---Il a plusieurs significations, me dit-il; mais ce n'est point d'elles -dont il s'agit, c'est de la chose. Croyez-vous qu'il puisse exister une -science qui enseigne à transformer les métaux et à réduire les esprits -sous notre obéissance? - ---Je ne connais rien des esprits, à commencer par le mien, sinon que -je suis sûr de son existence. Quant aux métaux, je sais la valeur d'un -carlin au jeu, à l'auberge et ailleurs, et ne peux rien assurer ni -nier sur l'essence des uns et des autres, sur les modifications et -impressions dont ils sont susceptibles. - -[Illustration] - ---Mon jeune camarade, j'aime beaucoup votre ignorance; elle vaut bien -la doctrine des autres: au moins vous n'êtes pas dans l'erreur, et -si vous n'êtes pas instruit, vous êtes susceptible de l'être. Votre -naturel, la franchise de votre caractère, la droiture de votre esprit, -me plaisent: je sais quelque chose de plus que le commun des hommes; -jurez-moi le plus grand secret sur votre parole d'honneur, promettez de -vous conduire avec prudence, et vous serez mon écolier. - ---L'ouverture que vous me faites, mon cher Soberano, m'est -très-agréable. La curiosité est ma plus forte passion. Je vous avouerai -que naturellement j'ai peu d'empressement pour nos connaissances -ordinaires; elles m'ont toujours semblé trop bornées, et j'ai deviné -cette sphère élevée dans laquelle vous voulez m'aider à m'élancer: mais -quelle est la première clef de la science dont vous parlez? Selon ce -que disaient nos camarades en disputant, ce sont les esprits eux-mêmes -qui nous instruisent; peut-on se lier avec eux? - -[Illustration] - ---Vous avez dit le mot, Alvare: on n'apprendrait rien de soi-même; -quant à la possibilité de nos liaisons, je vais vous en donner une -preuve sans réplique.» - -Comme il finissait ce mot, il achevait sa pipe: il frappe trois coups -pour faire sortir un peu de cendre qui restait au fond, la pose sur la -table assez près de moi. Il élève la voix: «Calderon, dit-il, venez -chercher ma pipe, allumez-la, et rapportez-la-moi.» - -Il finissait à peine le commandement, je vois disparaître la pipe; et, -avant que j'eusse pu raisonner sur les moyens, ni demander quel était -ce Calderon chargé de ses ordres, la pipe allumée était de retour, et -mon interlocuteur avait repris son occupation. - -[Illustration] - -Il la continua quelque temps, moins pour savourer le tabac que pour -jouir de la surprise qu'il m'occasionnait; puis se levant, il dit: «Je -prends la garde au jour, il faut que je repose. Allez vous coucher; -soyez sage, et nous nous reverrons.» - -Je me retirai plein de curiosité et affamé d'idées nouvelles, dont je -me promettais de me remplir bientôt par le secours de Soberano. Je le -vis le lendemain, les jours ensuite; je n'eus plus d'autre passion; je -devins son ombre. - -Je lui faisais mille questions; il éludait les unes et répondait aux -autres d'un ton d'oracle. Enfin, je le pressai sur l'article de la -religion de ses pareils. «C'est, me répondit-il, la religion naturelle.» - -Nous entrâmes dans quelques détails; ses décisions cadraient plus avec -mes penchants qu'avec mes principes; mais je voulais venir à mon but et -ne devais pas le contrarier. - -«Vous commandez aux esprits, lui disais-je; je veux comme vous être en -commerce avec eux: je le veux, je le veux! - ---Vous êtes vif, camarade, vous n'avez pas subi votre temps d'épreuve; -vous n'avez rempli aucune des conditions sous lesquelles on peut -aborder sans crainte cette sublime catégorie... - ---Et me faut-il bien du temps? - ---Peut-être deux ans. - ---J'abandonne ce projet, m'écriai-je: je mourrais d'impatience dans -l'intervalle. Vous êtes cruel, Soberano. Vous ne pouvez concevoir la -vivacité du désir que vous avez créé dans moi: il me brûle... - ---Jeune homme, je vous croyais plus de prudence; vous me faites -trembler pour vous et pour moi. Quoi! vous vous exposeriez à évoquer -des esprits sans aucune des préparations... - ---Eh! que pourrait-il m'en arriver? - ---Je ne dis pas qu'il dût absolument vous en arriver du mal; s'ils ont -du pouvoir sur nous, c'est notre faiblesse, notre pusillanimité qui le -leur donne: dans le fond, nous sommes nés pour les commander. - ---Ah! je les commanderai! - ---Oui, vous avez le cœur chaud; mais si vous perdez la tête, s'ils vous -effrayent à certain point... - ---S'il ne tient qu'à ne les pas craindre, je les mets au pis pour -m'effrayer. - -[Illustration] - ---Quoi! quand vous verriez le Diable? - ---Je tirerais les oreilles au grand Diable d'enfer. - ---Bravo! si vous êtes si sûr de vous, vous pouvez vous risquer, et je -vous promets mon assistance. Vendredi prochain, je vous donne à dîner -avec deux des nôtres, et nous mettrons l'aventure à fin.» - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -II - -[Illustration] - - -NOUS n'étions qu'à mardi: jamais rendez-vous galant ne fut attendu -avec tant d'impatience. Le terme arrive enfin; je trouve chez mon -camarade deux hommes d'une physionomie peu prévenante: nous dînons. La -conversation roule sur des choses indifférentes. - -Après dîner, on propose une promenade à pied vers les ruines de -Portici. Nous sommes en route, nous arrivons. Ces restes des monuments -les plus augustes écroulés, brisés, épars, couverts de ronces, portent -à mon imagination des idées qui ne m'étaient pas ordinaires. «Voilà, -disais-je, le pouvoir du temps sur les ouvrages de l'orgueil et de -l'industrie des hommes.» Nous avançons dans les ruines, et enfin nous -sommes parvenus presque à tâtons, à travers ces débris, dans un lieu si -obscur, qu'aucune lumière extérieure n'y pouvait pénétrer. - -[Illustration] - -Mon camarade me conduisait par le bras; il cesse de marcher, et je -m'arrête. Alors un de la compagnie bat le fusil et allume une bougie. -Le séjour où nous étions s'éclaire, quoique faiblement, et je découvre -que nous sommes sous une voûte assez bien conservée, de vingt-cinq -pieds en carré à peu près, et ayant quatre issues. - -[Illustration] - -Nous observions le plus parfait silence. Mon camarade, à l'aide d'un -roseau qui lui servait d'appui dans sa marche, trace un cercle autour -de lui sur le sable léger dont le terrain était couvert, et en sort -après y avoir dessiné quelques caractères. «Entrez dans ce penthacle, -mon brave, me dit-il, et n'en sortez qu'à bonnes enseignes. - ---Expliquez-vous mieux; à quelles enseignes en dois-je sortir? - ---Quand tout vous sera soumis; mais avant ce temps, si la frayeur vous -faisait faire une fausse démarche, vous pourriez courir les risques les -plus grands.» - -Alors il me donne une formule d'évocation courte, pressante, mêlée de -quelques mots que je n'oublierai jamais. - -«Récitez, me dit-il, cette conjuration avec fermeté, et appelez ensuite -à trois fois clairement _Béelzébuth_, et surtout n'oubliez pas ce que -vous avez promis de faire.» - -Je me rappelai que je m'étais vanté de lui tirer les oreilles. «Je -tiendrai parole, lui dis-je, ne voulant pas en avoir le démenti. - ---Nous vous souhaitons bien du succès, me dit-il; quand vous aurez -fini, vous nous avertirez. Vous êtes directement vis-à-vis de la porte -par laquelle vous devez sortir pour nous rejoindre.» Ils se retirent. - -Jamais fanfaron ne se trouva dans une crise plus délicate: je fus au -moment de les rappeler; mais il y avait trop à rougir pour moi; c'était -d'ailleurs renoncer à toutes mes espérances. Je me raffermis sur la -place où j'étais, et tins un moment conseil. - -On a voulu m'effrayer, dis-je; on veut voir si je suis pusillanime. -Les gens qui m'éprouvent sont à deux pas d'ici, et à la suite de mon -évocation je dois m'attendre à quelque tentative de leur part pour -m'épouvanter. Tenons bon; tournons la raillerie contre les mauvais -plaisants. - -[Illustration] - -Cette délibération fut assez courte, quoique un peu troublée par le -ramage des hiboux et des chats-huants qui habitaient les environs, et -même l'intérieur de ma caverne. - -Un peu rassuré par mes réflexions, je me rassois sur mes reins, je -me piète; je prononce l'évocation d'une voix claire et soutenue; et, -en grossissant le son, j'appelle, à trois reprises et à très-courts -intervalles, _Béelzébuth_. - -Un frisson courait dans toutes mes veines, et mes cheveux se -hérissaient sur ma tête. - -A peine avais-je fini, une fenêtre s'ouvre à deux battants vis-à-vis de -moi, au haut de la voûte: un torrent de lumière plus éblouissante que -celle du jour fond par cette ouverture; une tête de chameau horrible, -autant par sa grosseur que par sa forme, se présente à la fenêtre; -surtout elle avait des oreilles démesurées. L'odieux fantôme ouvre la -gueule, et, d'un ton assorti au reste de l'apparition, me répond: _Che -vuoi?_ - -[Illustration] - -Toutes les voûtes, tous les caveaux des environs retentissent à l'envi -du terrible _Che vuoi_? - -Je ne saurais peindre ma situation; je ne saurais dire qui soutint mon -courage et m'empêcha de tomber en défaillance à l'aspect de ce tableau, -au bruit plus effrayant encore qui retentissait à mes oreilles. - -[Illustration: P. 121. - -L'odieux fantôme ouvre la gueule et me répond: _Che vuoi?_ - -(_Fac-simile_ de la gravure de la première édition.--Voir la note p. -101.)] - -Je sentis la nécessité de rappeler mes forces; une sueur froide allait -les dissiper: je fis un effort sur moi. - -Il faut que notre âme soit bien vaste et ait un prodigieux ressort; -une multitude de sentiments, d'idées, de réflexions touchent mon cœur, -passent dans mon esprit, et font leur impression toutes à la fois. - -La révolution s'opère, je me rends maître de ma terreur. Je fixe -hardiment le spectre. - -«Que prétends-tu toi-même, téméraire, en te montrant sous cette forme -hideuse?» - -Le fantôme balance un moment: - -«Tu m'as demandé, dit-il d'un ton de voix plus bas. - ---L'esclave, lui dis-je, cherche-t-il à effrayer son maître? Si tu -viens recevoir mes ordres, prends une forme convenable et un ton soumis. - ---Maître, me dit le fantôme, sous quelle forme me présenterai-je pour -vous être agréable?» - -La première idée qui me vint à la tête étant celle d'un chien: «Viens, -lui dis-je, sous la figure d'un épagneul.» - -A peine avais-je donné l'ordre, l'épouvantable chameau allonge le col -de seize pieds de longueur, baisse la tête jusqu'au milieu du salon, -et vomit un épagneul blanc à soies fines et brillantes, les oreilles -traînantes jusqu'à terre. - -[Illustration] - -La fenêtre s'est refermée, toute autre vision a disparu, et il ne reste -sous la voûte, suffisamment éclairée, que le chien et moi. - -Il tournait tout autour du cercle en remuant la queue et faisant des -courbettes. - -«Maître, me dit-il, je voudrais bien vous lécher l'extrémité des pieds; -mais le cercle redoutable qui vous environne me repousse.» - -Ma confiance était montée jusqu'à l'audace: je sors du cercle, je tends -le pied, le chien le lèche; je fais un mouvement pour lui tirer les -oreilles, il se couche sur le dos comme pour me demander grâce; je vis -que c'était une petite femelle. - -[Illustration] - -«Lève-toi, lui dis-je; je te pardonne: tu vois que j'ai compagnie; ces -messieurs attendent à quelque distance d'ici; la promenade a dû les -altérer; je veux leur donner une collation; il faut des fruits, des -conserves, des glaces, des vins de Grèce; que cela soit bien entendu; -éclaire et décore la salle sans faste, mais proprement. Vers la fin de -la collation tu viendras en virtuose du premier talent, et tu porteras -une harpe; je t'avertirai quand tu devras paraître. Prends garde à bien -jouer ton rôle, mets de l'expression dans ton chant, de la décence, de -la retenue dans ton maintien... - -[Illustration] - ---J'obéirai, maître, mais sous quelle condition? - ---Sous celle d'obéir, esclave. Obéis sans réplique, ou... - ---Vous ne me connaissez pas, maître: vous me traiteriez avec moins de -rigueur; j'y mettrais peut-être l'unique condition de vous désarmer et -de vous plaire.» - -Le chien avait à peine fini, qu'en tournant sur le talon, je vois -mes ordres s'exécuter plus promptement qu'une décoration ne s'élève -à l'Opéra. Les murs de la voûte, ci-devant noirs, humides, couverts -de mousse, prenaient une teinte douce, des formes agréables; c'était -un salon de marbre jaspé. L'architecture présentait un cintre soutenu -par des colonnes. Huit girandoles de cristaux, contenant chacune trois -bougies, y répandaient une lumière vive, également distribuée. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -III - -UN moment après, la table et le buffet s'arrangent, se chargent de -tous les apprêts de notre régal; les fruits et les confitures étaient -de l'espèce la plus rare, la plus savoureuse et de la plus belle -apparence. La porcelaine employée au service et sur le buffet était -du Japon. La petite chienne faisait mille tours dans la salle, mille -courbettes autour de moi, comme pour hâter le travail et me demander si -j'étais satisfait. - -«Fort bien, Biondetta, lui dis-je; prenez un habit de livrée, et allez -dire à ces messieurs qui sont près d'ici que je les attends, et qu'ils -sont servis.» - -[Illustration] - -A peine avais-je détourné un instant mes regards, je vois sortir un -page à ma livrée, lestement vêtu, tenant un flambeau allumé; peu après, -il revint conduisant sur ses pas mon camarade le Flamand et ses deux -amis. - -Préparés à quelque chose d'extraordinaire par l'arrivée et le -compliment du page, ils ne l'étaient pas au changement qui s'était fait -dans l'endroit où ils m'avaient laissé. Si je n'eusse pas eu la tête -occupée, je me serais plus amusé de leur surprise; elle éclata par -leur cri, se manifesta par l'altération de leurs traits et par leurs -attitudes. - -«Messieurs, leur dis-je, vous avez fait beaucoup de chemin pour l'amour -de moi, il nous en reste à faire pour regagner Naples: j'ai pensé -que ce petit régal ne vous désobligerait pas, et que vous voudriez -bien excuser le peu de choix et le défaut d'abondance en faveur de -l'impromptu.» - -Mon aisance les déconcerta plus encore que le changement de la -scène et la vue de l'élégante collation à laquelle ils se voyaient -invités. Je m'en aperçus, et résolus de terminer bientôt une aventure -dont intérieurement je me défiais; je voulus en tirer tout le parti -possible, en forçant même la gaieté qui fait le fond de mon caractère. - -[Illustration] - -Je les pressai de se mettre à table; le page avançait les siéges avec -une promptitude merveilleuse. Nous étions assis; j'avais rempli les -verres, distribué des fruits; ma bouche seule s'ouvrait pour parler -et manger, les autres restaient béantes; cependant je les engageai à -entamer les fruits, ma confiance les détermina. Je porte la santé de la -plus jolie courtisane de Naples; nous la buvons. Je parle d'un opéra -nouveau, d'une _improvisatrice_ romaine arrivée depuis peu, et dont les -talents font du bruit à la cour. Je reviens sur les talents agréables, -la musique, la sculpture; et par occasion je les fais convenir de la -beauté de quelques marbres qui font l'ornement du salon. Une bouteille -se vide, et est remplacée par une meilleure. Le page se multiplie, -et le service ne languit pas un instant. Je jette l'œil sur lui à -la dérobée: figurez-vous l'Amour en trousse de page; mes compagnons -d'aventure le lorgnaient de leur côté d'un air où se peignaient la -surprise, le plaisir et l'inquiétude. La monotonie de cette situation -me déplut; je vis qu'il était temps de la rompre. «Biondetto, dis-je au -page, la signora Fiorentina m'a promis de me donner un instant; voyez -si elle ne serait point arrivée.» Biondetto sort de l'appartement. - -[Illustration] - -Mes hôtes n'avaient point encore eu le temps de s'étonner de la -bizarrerie du message, qu'une porte du salon s'ouvre, et Fiorentina -entre tenant sa harpe; elle était dans un déshabillé étoffé et modeste, -un chapeau de voyage et un crêpe très-clair sur les yeux; elle pose -sa harpe à côté d'elle, salue avec aisance, avec grâce: «Seigneur don -Alvare, dit-elle, je n'étais pas prévenue que vous eussiez compagnie; -je ne me serais point présentée vêtue comme je suis; ces messieurs -voudront bien excuser une voyageuse.» - -Elle s'assied, et nous lui offrons à l'envi les reliefs de notre petit -festin, auxquels elle touche par complaisance. - -«Quoi! madame, lui dis-je, vous ne faites que passer par Naples? On ne -saurait vous y retenir? - ---Un engagement déjà ancien m'y force, seigneur; on a eu des bontés -pour moi à Venise au carnaval dernier; on m'a fait promettre de -revenir, et j'ai touché des arrhes: sans cela, je n'aurais pu me -refuser aux avantages que m'offrait ici la cour, et à l'espoir de -mériter les suffrages de la noblesse napolitaine, distinguée par son -goût au-dessus de toute celle d'Italie.» - -Les deux Napolitains se courbent pour répondre à l'éloge, saisis par -la vérité de la scène au point de se frotter les yeux. Je pressai la -virtuose de nous faire entendre un échantillon de son talent. Elle -était enrhumée, fatiguée; elle craignait avec justice de déchoir -dans notre opinion. Enfin, elle se détermina à exécuter un récitatif -_obligé_ et une ariette pathétique qui terminaient le troisième acte de -l'opéra dans lequel elle devait débuter. - -Elle prend sa harpe, prélude avec une petite main longuette, potelée, -tout à la fois blanche et purpurine, dont les doigts insensiblement -arrondis par le bout étaient terminés par un ongle dont la forme et la -grâce étaient inconcevables: nous étions tous surpris, nous croyions -être au plus délicieux concert. - -[Illustration] - -La dame chante. On n'a pas, avec plus de gosier, plus d'âme, plus -d'expression: on ne saurait rendre plus, en chargeant moins. J'étais -ému jusqu'au fond du cœur, et j'oubliais presque que j'étais le -créateur du charme qui me ravissait. - -La cantatrice m'adressait les expressions tendres de son récit et de -son chant. Le feu de ses regards perçait à travers le voile; il était -d'un pénétrant, d'une douceur inconcevables; ces yeux ne m'étaient -pas inconnus. Enfin, en assemblant les traits tels que le voile me -les laissait apercevoir, je reconnus dans Fiorentina le fripon de -Biondetto; mais l'élégance, l'avantage de la taille se faisaient -beaucoup plus remarquer sous l'ajustement de femme que sous l'habit de -page. - -Quand la cantatrice eut fini de chanter, nous lui donnâmes de justes -éloges. Je voulus l'engager à nous exécuter une ariette vive pour nous -donner lieu d'admirer la diversité de ses talents. - -«Non, répondit-elle; je m'en acquitterais mal dans la disposition -d'âme où je suis; d'ailleurs, vous avez dû vous apercevoir de l'effort -que j'ai fait pour vous obéir. Ma voix se ressent du voyage, elle est -voilée. Vous êtes prévenus que je pars cette nuit. C'est un cocher de -louage qui m'a conduite, je suis à ses ordres; je vous demande en grâce -d'agréer mes excuses, et de me permettre de me retirer.» En disant cela -elle se lève, veut emporter sa harpe. Je la lui prends des mains, et, -après l'avoir reconduite jusqu'à la porte par laquelle elle s'était -introduite, je rejoins la compagnie. - -[Illustration] - -Je devais avoir inspiré de la gaieté, et je voyais de la contrainte -dans les regards: j'eus recours au vin de Chypre. Je l'avais trouvé -délicieux, il m'avait rendu mes forces, ma présence d'esprit; je -doublai la dose. Comme l'heure s'avançait, je dis à mon page, qui -s'était remis à son poste derrière mon siége, d'aller faire avancer ma -voiture. Biondetto sort sur-le-champ, va remplir mes ordres. «Vous avez -ici un équipage? me dit Soberano. - ---Oui, répliquai-je, je me suis fait suivre, et j'ai imaginé que si -notre partie se prolongeait, vous ne seriez pas fâchés d'en revenir -commodément. Buvons encore un coup, nous ne courrons pas les risques de -faire de faux pas en chemin.» - -Ma phrase n'était pas achevée, que le page rentre suivi de deux grands -estafiers bien tournés, superbement vêtus à ma livrée. «Seigneur don -Alvare, me dit Biondetto, je n'ai pu faire approcher votre voiture; -elle est au delà, mais tout auprès des débris dont ces lieux-ci sont -entourés.» Nous nous levons; Biondetto et les estafiers nous précèdent; -on marche. - -Comme nous ne pouvions pas aller quatre de front entre des bases et -des colonnes brisées, Soberano, qui se trouvait seul à côté de moi, me -serra la main. «Vous nous donnez un beau régal, ami; il vous coûtera -cher. - ---Ami, répliquai-je, je suis très-heureux s'il vous a fait plaisir; je -vous le donne pour ce qu'il me coûte.» - -Nous arrivons à la voiture; nous trouvons deux autres estafiers, un -cocher, un postillon, une voiture de campagne à mes ordres, aussi -commode qu'on eût pu la désirer. J'en fais les honneurs, et nous -prenons légèrement le chemin de Naples. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -IV - - -[Illustration] - -NOUS gardâmes quelque temps le silence; enfin un des amis de Soberano -le rompt. «Je ne vous demande point votre secret, Alvare; mais il faut -que vous ayez fait des conventions singulières; jamais personne ne fut -servi comme vous l'êtes; et depuis quarante ans que je travaille, je -n'ai pas obtenu le quart des complaisances que l'on vient d'avoir pour -vous dans une soirée. Je ne parle pas de la plus céleste vision qu'il -soit possible d'avoir, tandis que l'on afflige nos yeux plus souvent -que l'on ne songe à les réjouir; enfin, vous savez vos affaires; vous -êtes jeune; à votre âge on désire trop pour se laisser le temps de -réfléchir, et on précipite ses jouissances.» - -Bernadillo, c'était le nom de cet homme, s'écoutait en parlant, et me -donnait le temps de penser à ma réponse. - -«J'ignore, lui répliquai-je, par où j'ai pu m'attirer des faveurs -distinguées; j'augure qu'elles seront très-courtes, et ma consolation -sera de les avoir toutes partagées avec de bons amis.» On vit que je me -tenais sur la réserve, et la conversation tomba. - -Cependant le silence amena la réflexion: je me rappelai ce que j'avais -fait et vu; je comparai les discours de Soberano et de Bernadillo, -et conclus que je venais de sortir du plus mauvais pas dans lequel -une curiosité vaine et la témérité eussent jamais engagé un homme -de ma sorte. Je ne manquais pas d'instruction; j'avais été élevé -jusqu'à treize ans sous les yeux de don Bernardo Maravillas, mon père, -gentilhomme sans reproche, et par doña Mencia, ma mère, la femme la -plus religieuse, la plus respectable qui fût dans l'Estrémadure. «O -ma mère! disais-je, que penseriez-vous de votre fils si vous l'aviez -vu, si vous le voyiez encore? Mais ceci ne durera pas, je m'en donne -parole.» - -[Illustration] - -Cependant la voiture arrivait à Naples. Je reconduisis chez eux les -amis de Soberano. Lui et moi revînmes à notre quartier. Le brillant -de mon équipage éblouit un peu la garde devant laquelle nous passâmes -en revue, mais les grâces de Biondetto, qui était sur le devant du -carrosse, frappèrent encore davantage les spectateurs. - -Le page congédie la voiture et la livrée, prend un flambeau de la -main des estafiers, et traverse les casernes pour me conduire à mon -appartement. Mon valet de chambre, encore plus étonné que les autres, -voulait parler pour me demander des nouvelles du nouveau train dont -je venais de faire la montre. «C'en est assez, Carle, lui dis-je en -entrant dans mon appartement, je n'ai pas besoin de vous: allez vous -reposer, je vous parlerai demain.» - -Nous sommes seuls dans ma chambre, et Biondetto a fermé la porte sur -nous; ma situation était moins embarrassante au milieu de la compagnie -dont je venais de me séparer, et de l'endroit tumultueux que je venais -de traverser. - -Voulant terminer l'aventure, je me recueillis un instant. Je jette les -yeux sur le page, les siens sont fixés vers la terre; une rougeur lui -monte sensiblement au visage; sa contenance décèle de l'embarras et -beaucoup d'émotion; enfin je prends sur moi de lui parler. - -[Illustration] - -«Biondetto, vous m'avez bien servi, vous avez même mis des grâces à ce -que vous avez fait pour moi; mais comme vous étiez payé d'avance, je -pense que nous sommes quittes. - ---Don Alvare est trop noble pour croire qu'il ait pu s'acquitter à ce -prix. - ---Si vous avez fait plus que vous ne me devez, si je vous dois de -reste, donnez votre compte; mais je ne vous réponds pas que vous soyez -payé promptement. Le quartier courant est mangé; je dois au jeu, à -l'auberge, au tailleur... - ---Vous plaisantez hors de propos. - ---Si je quitte le ton de plaisanterie, ce sera pour vous prier de vous -retirer, car il est tard, et il faut que je me couche. - ---Et vous me renverriez incivilement, à l'heure qu'il est? Je n'ai pas -dû m'attendre à ce traitement de la part d'un cavalier espagnol. Vos -amis savent que je suis venue ici; vos soldats, vos gens m'ont vue -et ont deviné mon sexe. Si j'étais une vile courtisane, vous auriez -quelque égard pour les bienséances de mon état; mais votre procédé pour -moi est flétrissant, ignominieux: il n'est pas de femme qui n'en fût -humiliée. - ---Il vous plaît donc à présent d'être femme pour vous concilier des -égards? Eh bien, pour sauver le scandale de votre retraite, ayez pour -vous le ménagement de la faire par le trou de la serrure. - ---Quoi! sérieusement, sans savoir qui je suis... - ---Puis-je l'ignorer? - ---Vous l'ignorez, vous dis-je, vous n'écoutez que vos préventions; -mais, qui que je sois, je suis à vos pieds, les larmes aux yeux; c'est -à titre de client que je vous implore. Une imprudence plus grande que -la vôtre, excusable peut-être, puisque vous en êtes l'objet, m'a fait -aujourd'hui tout braver, tout sacrifier pour vous obéir, me donner à -vous et vous suivre. J'ai révolté contre moi les passions les plus -cruelles, les plus implacables; il ne me reste de protection que -la vôtre, d'asile que votre chambre: me la fermerez-vous, Alvare? -Sera-t-il dit qu'un cavalier espagnol aura traité avec cette rigueur, -cette indignité, quelqu'un qui a sacrifié pour lui une âme sensible, -un être faible dénué de tout autre secours que le sien; en un mot, une -personne de mon sexe?» - -[Illustration] - -Je me reculais autant qu'il m'était possible, pour me tirer d'embarras; -mais elle embrassait mes genoux, et me suivait sur les siens: enfin, je -suis rangé contre le mur. «Relevez-vous, lui dis-je, vous venez sans y -penser de me prendre par mon serment. - -[Illustration] - -Quand ma mère me donna ma première épée, elle me fit jurer sur la garde -de servir toute ma vie les femmes, et de n'en pas désobliger une seule. -Quand ce serait ce que je pense, que c'est aujourd'hui... - ---Eh bien! cruel, à quelque titre que ce soit, permettez-moi de rester -dans votre chambre. - ---Je le veux pour la rareté du fait, et mettre le comble à la -bizarrerie de mon aventure. Cherchez à vous arranger de manière à ce -que je ne vous voie ni ne vous entende; au premier mot, au premier -mouvement capables de me donner de l'inquiétude, je grossis le son de -ma voix pour vous demander à mon tour, _Che vuoi?_» - -Je lui tourne le dos, et m'approche de mon lit pour me déshabiller. -«Vous aiderai-je? me dit-on.--Non, je suis militaire et me sers -moi-même.» Je me couche. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -V - - -A travers la gaze de mon rideau, je vois le prétendu page arranger -dans le coin de ma chambre une natte usée qu'il a trouvée dans une -garde-robe. Il s'assied dessus, se déshabille entièrement, s'enveloppe -d'un de mes manteaux qui était sur un siége, éteint la lumière, et la -scène finit là pour le moment; mais elle recommença bientôt dans mon -lit, où je ne pouvais trouver le sommeil. - -Il semblait que le portrait du page fût attaché au ciel du lit et aux -quatre colonnes; je ne voyais que lui. Je m'efforçais en vain de lier -avec cet objet ravissant l'idée du fantôme épouvantable que j'avais vu; -la première apparition servait à relever le charme de la dernière. - -Ce chant mélodieux que j'avais entendu sous la voûte, ce son de voix -ravissant, ce parler qui semblait venir du cœur, retentissaient encore -dans le mien, et y excitaient un frémissement singulier. - -[Illustration] - -Ah! Biondetta! disais-je, si vous n'étiez pas un être fantastique, si -vous n'étiez pas ce vilain dromadaire!... - -Mais à quel mouvement me laissé-je emporter? J'ai triomphé de la -frayeur, déracinons un sentiment plus dangereux. Quelle douceur puis-je -en attendre? Ne tiendrait-il pas toujours de son origine? - -Le feu de ses regards si touchants, si doux, est un cruel poison. Cette -bouche si bien formée, si coloriée, si fraîche, et en apparence si -naïve, ne s'ouvre que pour des impostures. Ce cœur, si c'en était un, -ne s'échaufferait que pour une trahison. - -Pendant que je m'abandonnais aux réflexions occasionnées par les -mouvements divers dont j'étais agité, la lune, parvenue au haut de -l'hémisphère et dans un ciel sans nuages, dardait tous ses rayons dans -ma chambre à travers trois grandes croisées. - -Je faisais des mouvements prodigieux dans mon lit; il n'était pas neuf; -le bois s'écarte, et les trois planches qui soutenaient mon sommier -tombent avec fracas. - -Biondetta se lève, accourt à moi avec le ton de la frayeur. «Don -Alvare, quel malheur vient de vous arriver?» - -Comme je ne la perdais pas de vue, malgré mon accident, je la vis se -lever, accourir; sa chemise était une chemise de page, et au passage, -la lumière de la lune ayant frappé sur sa cuisse, avait paru gagner au -reflet. - -Fort peu ému du mauvais état de mon lit, qui ne m'exposait qu'à être un -peu plus mal couché, je le fus bien davantage de me trouver serré dans -les bras de Biondetta. - -«Il ne m'est rien arrivé, lui dis-je, retirez-vous; vous courez sur le -carreau sans pantoufles, vous allez vous enrhumer, retirez-vous... - ---Mais vous êtes mal à votre aise. - ---Oui, vous m'y mettez actuellement; retirez-vous, ou, puisque vous -voulez être couchée chez moi et près de moi, je vous ordonnerai d'aller -dormir dans cette toile d'araignée qui est à l'encoignure de ma -chambre.» Elle n'attendit pas la fin de la menace, et alla se coucher -sur sa natte en sanglotant tout bas. - -[Illustration] - -La nuit s'achève, et la fatigue prenant le dessus, me procure quelques -moments de sommeil. Je ne m'éveillai qu'au jour. On devine la route que -prirent mes premiers regards. Je cherchai des yeux mon page. - -Il était assis tout vêtu, à la réserve de son pourpoint, sur un petit -tabouret; il avait étalé ses cheveux qui tombaient jusqu'à terre, en -couvrant, à boucles flottantes et naturelles, son dos et ses épaules, -et même entièrement son visage. - -[Illustration] - -Ne pouvant faire mieux, il démêlait sa chevelure avec ses doigts. -Jamais peigne d'un plus bel ivoire ne se promena dans une plus épaisse -forêt de cheveux blond-cendré; leur finesse était égale à toutes -les autres perfections; un petit mouvement que j'avais fait ayant -annoncé mon réveil, elle écarta avec ses doigts les boucles qui lui -ombrageaient le visage. Figurez-vous l'aurore au printemps, sortant -d'entre les vapeurs du matin avec sa rosée, ses fraîcheurs et tous ses -parfums. - -[Illustration: P. 149. - -Il démêlait sa chevelure avec ses doigts. - -(_Fac-simile_ de la gravure de la première édition.--Voir la note p. -101.)] - -«Biondetta, lui dis-je, prenez un peigne; il y en a dans le tiroir de -ce bureau.» Elle obéit. Bientôt, à l'aide d'un ruban, ses cheveux sont -rattachés sur sa tête avec autant d'adresse que d'élégance. Elle prend -son pourpoint, met le comble à son ajustement, et s'assied sur son -siége d'un air timide, embarrassé, inquiet, qui sollicitait vivement la -compassion. - -[Illustration] - -S'il faut, me disais-je, que je voie dans la journée mille tableaux -plus piquants les uns que les autres, assurément je n'y tiendrai pas; -amenons le dénoûment, s'il est possible. - -Je lui adresse la parole. - -«Le jour est venu, Biondetta; les bienséances sont remplies, vous -pouvez sortir de ma chambre sans craindre le ridicule. - ---Je suis, me répondit-elle, maintenant au-dessus de cette frayeur; -mais vos intérêts et les miens m'en inspirent une beaucoup plus fondée: -ils ne permettent pas que nous nous séparions. - ---Vous vous expliquerez? lui dis-je. - ---Je vais le faire, Alvare. - -«Votre jeunesse, votre imprudence, vous ferment les yeux sur les -périls que nous avons rassemblés autour de nous. A peine vous vis-je -sous la voûte, que cette contenance héroïque à l'aspect de la plus -hideuse apparition décida mon penchant. Si, me dis-je à moi-même, pour -parvenir au bonheur, je dois m'unir à un mortel, prenons un corps, il -en est temps: voilà le héros digne de moi. Dussent s'en indigner les -méprisables rivaux dont je lui fais le sacrifice; dussé-je me voir -exposée à leur ressentiment, à leur vengeance, que m'importe? Aimée -d'Alvare, unie avec Alvare, eux et la nature nous seront soumis. Vous -avez vu la suite; voici les conséquences. - -L'envie, la jalousie, le dépit, la rage, me préparent les châtiments -les plus cruels auxquels puisse être soumis un être de mon espèce, -dégradé par son choix, et vous seul pouvez m'en garantir. A peine -est-il jour, et déjà les délateurs sont en chemin pour vous déférer, -comme nécromancien, à ce tribunal que vous connaissez. Dans une heure... - -[Illustration] - ---Arrêtez, m'écriai-je en me mettant les poings fermés sur les yeux, -vous êtes le plus adroit, le plus insigne des faussaires. Vous parlez -d'amour, vous en présentez l'image, vous en empoisonnez l'idée, je vous -défends de m'en dire un mot. Laissez-moi me calmer assez, si je le -puis, pour devenir capable de prendre une résolution. - -S'il faut que je tombe entre les mains du tribunal, je ne balance pas, -pour ce moment-ci, entre vous et lui; mais si vous m'aidez à me tirer -d'ici, à quoi m'engagerai-je? Puis-je me séparer de vous quand je le -voudrai? Je vous somme de me répondre avec clarté et précision. - ---Pour vous séparer de moi, Alvare, il suffira d'un acte de votre -volonté. J'ai même regret que ma soumission soit forcée. Si vous -méconnaissez mon zèle par la suite, vous serez imprudent, ingrat... - ---Je ne crois rien, sinon qu'il faut que je parte. Je vais éveiller mon -valet de chambre; il faut qu'il me trouve de l'argent, qu'il aille à la -poste. Je me rendrai à Venise près de Bentinelli, banquier de ma mère. - ---Il vous faut de l'argent? Heureusement je m'en suis précautionnée; -j'en ai à votre service... - ---Gardez-le. Si vous étiez une femme, en l'acceptant je ferais une -bassesse... - -[Illustration] - ---Ce n'est pas un don, c'est un prêt que je vous propose. Donnez-moi -un mandement sur le banquier; faites un état de ce que vous devez ici. -Laissez sur votre bureau un ordre à Carle pour payer. Disculpez-vous -par lettre auprès de votre commandant, sur une affaire indispensable -qui vous force à partir sans congé. J'irai à la poste vous chercher une -voiture et des chevaux; mais auparavant, Alvare, forcée à m'écarter de -vous, je retombe dans toutes mes frayeurs; dites: _Esprit qui ne t'es -lié à un corps que pour moi, et pour moi seul, j'accepte ton vasselage -et t'accorde ma protection_.» - -En me prescrivant cette formule, elle s'était jetée à mes genoux, me -tenait la main, la pressait, la mouillait de larmes. - -J'étais hors de moi, ne sachant quel parti prendre; je lui laisse ma -main qu'elle baise, et je balbutie les mots qui lui semblaient si -importants; à peine ai-je fini qu'elle se relève: «Je suis à vous, -s'écrie-t-elle avec transport; je pourrai devenir la plus heureuse de -toutes les créatures.» - -[Illustration] - -En un moment, elle s'affuble d'un long manteau, rabat un grand chapeau -sur ses yeux, et sort de ma chambre. - -J'étais dans une sorte de stupidité. Je trouve un état de mes dettes. -Je mets au bas l'ordre à Carle de le payer; je compte l'argent -nécessaire; j'écris au commandant, à un de mes plus intimes, des -lettres qu'ils durent trouver très-extraordinaires. Déjà la voiture et -le fouet du postillon se faisaient entendre à la porte. - -Biondetta, toujours le nez dans son manteau, revient et m'entraîne. -Carle, éveillé par le bruit, paraît en chemise. «Allez, lui dis-je, à -mon bureau, vous y trouverez mes ordres. Je monte en voiture; je pars.» - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -VI - - -BIONDETTA était entrée avec moi dans la voiture; elle était sur le -devant. Quand nous fûmes sortis de la ville, elle ôta le chapeau qui la -tenait à l'ombre. Ses cheveux étaient renfermés dans un filet cramoisi; -on n'en voyait que la pointe, c'étaient des perles dans du corail. -Son visage, dépouillé de tout autre ornement, brillait de ses seules -perfections. On croyait voir un transparent sur son teint. On ne -pouvait concevoir comment la douceur, la candeur, la naïveté pouvaient -s'allier au caractère de finesse qui brillait dans ses regards. Je me -surpris faisant malgré moi ces remarques; et les jugeant dangereuses -pour mon repos, je fermai les yeux pour essayer de dormir. - -Ma tentative ne fut pas vaine, le sommeil s'empara de mes sens et -m'offrit les rêves les plus agréables, les plus propres à délasser mon -âme des idées effrayantes et bizarres dont elle avait été fatiguée. Il -fut d'ailleurs très-long, et ma mère, par la suite, réfléchissant un -jour sur mes aventures, prétendit que cet assoupissement n'avait pas -été naturel. Enfin, quand je m'éveillai, j'étais sur les bords du canal -sur lequel on s'embarque pour aller à Venise. La nuit était avancée; -je me sens tirer par ma manche, c'était un portefaix; il voulait se -charger de mes ballots. Je n'avais pas même un bonnet de nuit. - -Biondetta se présenta à une autre portière, pour me dire que le -bâtiment qui devait me conduire était prêt. Je descends machinalement, -j'entre dans la felouque et retombe dans ma léthargie. - -Que dirai-je? Le lendemain matin je me trouvai logé sur la place -Saint-Marc, dans le plus bel appartement de la meilleure auberge de -Venise. Je le connaissais; je le reconnus sur-le-champ. Je vois du -linge, une robe de chambre assez riche auprès de mon lit. Je soupçonnai -que ce pouvait être une attention de l'hôte chez qui j'étais arrivé -dénué de tout. - -[Illustration] - -Je me lève et regarde si je suis le seul objet vivant qui soit dans la -chambre; je cherchais Biondetta. - -Honteux de ce premier mouvement, je rendis grâce à ma bonne fortune. -Cet esprit et moi ne sommes donc pas inséparables; j'en suis délivré; -et après mon imprudence, si je ne perds que ma compagnie aux gardes, je -dois m'estimer très-heureux. - -Courage, Alvare, continuai-je; il y a d'autres cours, d'autres -souverains que celui de Naples; ceci doit te corriger si tu n'es pas -incorrigible, et tu te conduiras mieux. Si on refuse tes services, une -mère tendre, l'Estrémadure et un patrimoine honnête te tendent les -bras. - -Mais que te voulait ce lutin, qui ne t'a pas quitté depuis vingt-quatre -heures? Il avait pris une figure bien séduisante; il m'a donné de -l'argent, je veux le lui rendre... Comme je parlais encore, je vois -arriver mon créancier; il m'amenait deux domestiques et deux gondoliers. - -«Il faut, dit-il, que vous soyez servi, en attendant l'arrivée de -Carle. On m'a répondu dans l'auberge de l'intelligence et de la -fidélité de ces gens-ci, et voici les plus hardis patrons de la -république. - -[Illustration] - ---Je suis content de votre choix, Biondetta, lui dis-je; vous êtes-vous -logée ici? - ---J'ai pris, me répond le page, les yeux baissés, dans l'appartement -même de Votre Excellence, la pièce la plus éloignée de celle que vous -occupez, pour vous causer le moins d'embarras qu'il sera possible.» - -Je trouvai du ménagement, de la délicatesse, dans cette attention à -mettre de l'espace entre elle et moi. Je lui en sus gré. - -Au pis-aller, disais-je, je ne saurais la chasser du vague de l'air, -s'il lui plaît de s'y tenir invisible pour m'obséder. Quand elle sera -dans une chambre connue, je pourrai calculer ma distance. Content de -mes raisons, je donnai légèrement mon approbation à tout. - -Je voulais sortir pour aller chez le correspondant de ma mère. -Biondetta donna ses ordres pour ma toilette, et quand elle fut achevée, -je me rendis où j'avais dessein d'aller. - -[Illustration] - -Le négociant me fit un accueil dont j'eus lieu d'être surpris. Il était -à sa banque; de loin il me caresse de l'œil, vient à moi: - -«Don Alvare, me dit-il, je ne vous croyais pas ici. Vous arrivez très à -propos pour m'empêcher de faire une bévue; j'allais vous envoyer deux -lettres et de l'argent. - ---Celui de mon quartier, répondis-je. - ---Oui, répliqua-t-il, et quelque chose de plus. Voilà deux cents -sequins en sus qui sont arrivés ce matin. Un vieux gentilhomme à qui -j'en ai donné le reçu me les a remis de la part de doña Mencia. Ne -recevant pas de vos nouvelles, elle vous a cru malade, et a chargé un -Espagnol de votre connaissance de me les remettre pour vous les faire -passer. - ---Vous a-t-il dit son nom? - ---Je l'ai écrit dans le reçu; c'est don Miguel Pimientos, qui dit avoir -été écuyer dans votre maison. Ignorant votre arrivée ici, je ne lui ai -pas demandé son adresse.» - -Je pris l'argent. J'ouvris les lettres: ma mère se plaignait de -sa santé, de ma négligence, et ne parlait pas des sequins qu'elle -envoyait; je n'en fus que plus sensible à ses bontés. - -[Illustration] - -Me voyant la bourse aussi à propos et aussi bien garnie, je revins -gaiement à l'auberge; j'eus de la peine à trouver Biondetta dans -l'espèce de logement où elle s'était réfugiée. Elle y entrait par un -dégagement distant de ma porte; je m'y aventurai par hasard, et la vis -courbée près d'une fenêtre, fort occupée à rassembler et recoller les -débris d'un clavecin. - -[Illustration] - -«J'ai de l'argent, lui dis-je, et vous rapporte celui que vous m'avez -prêté.» Elle rougit, ce qui lui arrivait toujours avant de parler; elle -chercha mon obligation, me la remit, prit la somme et se contenta -de me dire que j'étais trop exact, et qu'elle eût désiré jouir plus -longtemps du plaisir de m'avoir obligé. - -«Mais je vous dois encore, lui dis-je, car vous avez les postes.» -Elle en avait l'état sur la table. Je l'acquittai. Je sortais avec un -sang-froid apparent; elle me demanda mes ordres, je n'en eus pas à lui -donner, et elle se remit tranquillement à son ouvrage; elle me tournait -le dos. Je l'observai quelque temps; elle semblait très-occupée, et -apportait à son travail autant d'adresse que d'activité. - -Je revins rêver dans ma chambre. «Voilà, disais-je, le pair de ce -Caldéron qui allumait la pipe de Soberano, et quoiqu'il ait l'air -très-distingué, il n'est pas de meilleure maison. S'il ne se rend ni -exigeant ni incommode, s'il n'a pas de prétentions, pourquoi ne le -garderais-je pas? Il m'assure, d'ailleurs, que pour le renvoyer il ne -faut qu'un acte de ma volonté. Pourquoi me presser de vouloir tout -à l'heure ce que je puis vouloir à tous les instants du jour?» On -interrompit mes réflexions en m'annonçant que j'étais servi. - -Je me mis à table. Biondetta, en grande livrée, était derrière mon -siége, attentive à prévenir mes besoins. Je n'avais pas besoin de -me retourner pour la voir; trois glaces disposées dans le salon -répétaient tous ses mouvements. Le dîner fini, on dessert; elle se -retire. - -[Illustration] - -L'aubergiste monte, la connaissance n'était pas nouvelle. On était -en carnaval; mon arrivée n'avait rien qui dût le surprendre. Il me -félicita sur l'augmentation de mon train, qui supposait un meilleur -état dans ma fortune, et se rabattit sur les louanges de mon page, le -jeune homme le plus beau, le plus affectionné, le plus intelligent, le -plus doux qu'il eût encore vu. Il me demanda si je comptais prendre -part aux plaisirs du carnaval: c'était mon intention. Je pris un -déguisement et montai dans ma gondole. - -Je courus la place; j'allai au spectacle, au _Ridotto_. Je jouai, je -gagnai quarante sequins et rentrai assez tard, ayant cherché de la -dissipation partout où j'avais cru pouvoir en trouver. - -Mon page, un flambeau à la main, me reçoit au bas de l'escalier, me -livre aux soins d'un valet de chambre et se retire, après m'avoir -demandé à quelle heure j'ordonnais que l'on entrât chez moi. «A l'heure -ordinaire», répondis-je, sans savoir ce que je disais, sans penser que -personne n'était au fait de ma manière de vivre. - -Je me réveillai tard le lendemain, et me levai promptement. Je jetai -par hasard les yeux sur les lettres de ma mère, demeurées sur la table. -«Digne femme! m'écriai-je; que fais-je ici? Que ne vais-je me mettre à -l'abri de vos sages conseils? J'irai, ah! j'irai, c'est le seul parti -qui me reste.» - -Comme je parlais haut, on s'aperçut que j'étais éveillé; on entra chez -moi, et je revis l'écueil de ma raison. Il avait l'air désintéressé, -modeste, soumis, et ne m'en parut que plus dangereux. Il m'annonçait un -tailleur et des étoffes; le marché fait, il disparut avec lui jusqu'à -l'heure du repas. - -Je mangeai peu, et courus me précipiter à travers le tourbillon de mes -amusements de la ville. Je cherchai les masques; j'écoutai, je fis de -froides plaisanteries, et terminai la scène par l'opéra, surtout le -jeu, jusqu'alors ma passion favorite. Je gagnai beaucoup plus à cette -seconde séance qu'à la première. - - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -VII - - -DIX jours se passèrent dans la même situation de cœur et d'esprit, et -à peu près dans des dissipations semblables; je trouvai d'anciennes -connaissances, j'en fis de nouvelles. On me présenta aux assemblées -les plus distinguées; je fus admis aux parties des nobles dans leurs -casins. - -Tout allait bien, si ma fortune au jeu ne s'était pas démentie; mais -je perdis au _ridotto_, en une soirée, treize cents sequins que -j'avais amassés. On n'a jamais joué d'un plus grand malheur. A trois -heures du matin, je me retirai, mis à sec, devant cent sequins à mes -connaissances. Mon chagrin était écrit dans mes regards, et sur tout -mon extérieur. Biondetta me parut affectée; mais elle n'ouvrit pas la -bouche. - -[Illustration] - -Le lendemain je me levai tard. Je me promenais à grands pas dans ma -chambre en frappant des pieds. On me sert, je ne mange point. Le -service enlevé, Biondetta reste, contre son ordinaire. Elle me fixe -un instant, laisse échapper quelques larmes: «Vous avez perdu de -l'argent, don Alvare; peut-être plus que vous n'en pouvez payer. - ---Et quand cela serait, où trouverais-je le remède? - ---Vous m'offensez; mes services sont toujours à vous au même prix; -mais ils ne s'étendraient pas loin, s'ils n'allaient qu'à vous faire -contracter avec moi de ces obligations que vous vous croiriez dans la -nécessité de remplir sur-le-champ. Trouvez bon que je prenne un siége; -je sens une émotion qui ne me permettrait pas de me soutenir debout; -j'ai, d'ailleurs, des choses importantes à vous dire. Voulez-vous vous -ruiner?... Pourquoi jouez-vous avec cette fureur, puisque vous ne savez -pas jouer? - ---Tout le monde ne sait-il pas les jeux de hasard? Quelqu'un -pourrait-il me les apprendre? - ---Oui; prudence à part, on apprend les jeux de chance, que vous appelez -mal à propos jeux de hasard. Il n'y a point de hasard dans le monde; -tout y a été et sera toujours une suite de combinaisons nécessaires -que l'on ne peut entendre que par la science des nombres, dont les -principes sont, en même temps, et si abstraits et si profonds, qu'on -ne peut les saisir si l'on n'est conduit par un maître; mais il faut -avoir su se le donner et se l'attacher. Je ne puis vous peindre cette -connaissance sublime que par une image. L'enchaînement des nombres fait -la cadence de l'univers, règle ce qu'on appelle les événements fortuits -et prétendus déterminés, les forçant par des balanciers invisibles à -tomber chacun à leur tour, depuis ce qui se passe d'important dans les -sphères éloignées, jusqu'aux misérables petites chances qui vous ont -aujourd'hui dépouillé de votre argent.» - -[Illustration] - -Cette tirade scientifique dans une bouche enfantine, cette proposition -un peu brusque de me donner un maître, m'occasionnèrent un léger -frisson, un peu de cette sueur froide qui m'avait saisi sous la voûte -de Portici. Je fixe Biondetta, qui baissait la vue. «Je ne veux pas de -maître, lui dis-je; je craindrais d'en trop apprendre; mais essayez de -me prouver qu'un gentilhomme peut savoir un peu plus que le jeu, et -s'en servir sans compromettre son caractère.» Elle prit la thèse, et -voici en substance l'abrégé de sa démonstration. - -«La banque est combinée sur le pied d'un profit exorbitant qui se -renouvelle à chaque taille; si elle ne courait pas des risques, la -république ferait à coup sûr un vol manifeste aux particuliers. Mais -les calculs que nous pouvons faire sont supposés, et la banque a -toujours beau jeu, en tenant contre une personne instruite sur dix -mille dupes.» - -La conviction fut poussée plus loin. On m'enseigna une seule -combinaison, très-simple en apparence; je n'en devinai pas les -principes; mais dès le soir même j'en connus l'infaillibilité par le -succès. - -[Illustration] - -En un mot, je regagnai en la suivant tout ce que j'avais perdu, payai -mes dettes de jeu, et rendis en rentrant à Biondetta l'argent qu'elle -m'avait prêté pour tenter l'aventure. - -J'étais en fonds, mais plus embarrassé que jamais. Mes défiances -s'étaient renouvelées sur les desseins de l'être dangereux dont -j'avais agréé les services. Je ne savais pas décidément si je pourrais -l'éloigner de moi; en tout cas, je n'avais pas la force de le vouloir. -Je détournais les yeux pour ne pas le voir où il était, et le voyais -partout où il n'était pas. - -Le jeu cessait de m'offrir une dissipation attachante. Le pharaon, -que j'aimais passionnément, n'étant plus assaisonné par le risque, -avait perdu tout ce qu'il avait de piquant pour moi. Les singeries -du carnaval m'ennuyaient; les spectacles m'étaient insipides. Quand -j'aurais eu le cœur assez libre pour désirer de former une liaison -parmi les femmes du haut parage, j'étais rebuté d'avance par la -langueur, le cérémonial et la contrainte de la _cicisbeature_. Il me -restait la ressource des casins des nobles, où je ne voulais plus -jouer, et la société des courtisanes. - -Parmi les femmes de cette dernière espèce, il y en avait quelques-unes -plus distinguées par l'élégance de leur faste et l'enjouement de leur -société, que par leurs agréments personnels. Je trouvais dans leurs -maisons une liberté réelle dont j'aimais à jouir, une gaieté bruyante -qui pouvait m'étourdir, si elle ne pouvait me plaire; enfin un abus -continuel de la raison qui me tirait pour quelques moments des entraves -de la mienne. Je faisais des galanteries à toutes les femmes de cette -espèce chez lesquelles j'étais admis, sans avoir de projet sur aucune; -mais la plus célèbre d'entre elles avait des desseins sur moi qu'elle -fit bientôt éclater. - -On la nommait Olympia. Elle avait vingt-six ans, beaucoup de beauté, de -talents et d'esprit. Elle me laissa bientôt apercevoir du goût qu'elle -avait pour moi, et sans en avoir pour elle, je me jetai à sa tête pour -me débarrasser en quelque sorte de moi-même. - -[Illustration] - -Notre liaison commença brusquement, et comme j'y trouvais peu de -charmes, je jugeai qu'elle finirait de même, et qu'Olympia, ennuyée -de mes distractions auprès d'elle, chercherait bientôt un amant qui -lui rendît plus de justice, d'autant plus que nous nous étions pris -sur le pied de la passion la plus désintéressée; mais notre planète en -décidait autrement. Il fallait sans doute, pour le châtiment de cette -femme superbe et emportée, et pour me jeter dans des embarras d'une -autre espèce, qu'elle conçût un amour effréné pour moi. - -Déjà je n'étais plus le maître de revenir le soir à mon auberge, et -j'étais accablé pendant la journée de billets, de messages et de -surveillants. - -On se plaignait de mes froideurs. Une jalousie qui n'avait pas encore -trouvé d'objet s'en prenait à toutes les femmes qui pouvaient attirer -mes regards, et aurait exigé de moi jusqu'à des incivilités pour elles, -si l'on eût pu entamer mon caractère. Je me déplaisais dans ce tourment -perpétuel, mais il fallait bien y vivre. Je cherchais de bonne foi -à aimer Olympia, pour aimer quelque chose, et me distraire du goût -dangereux que je me connaissais. Cependant, une scène plus vive se -préparait. - -J'étais sourdement observé dans mon auberge par les ordres de la -courtisane. «Depuis quand, me dit-elle un jour, avez-vous ce beau page -qui vous intéresse tant, à qui vous témoignez tant d'égards, et que -vous ne cessez de suivre des yeux quand son service l'appelle dans -votre appartement? Pourquoi lui faites-vous observer cette retraite -austère? Car on ne le voit jamais dans Venise. - ---Mon page, répondis-je, est un jeune homme bien né, de l'éducation -duquel je suis chargé par devoir. C'est... - ---C'est, reprit-elle, les yeux enflammés de courroux, traître, c'est -une femme. Une de mes affidées lui a vu faire sa toilette par le trou -de la serrure... - -[Illustration] - ---Je vous donne ma parole d'honneur que ce n'est pas une femme... - ---N'ajoute pas le mensonge à la trahison. Cette femme pleurait, on -l'a vue; elle n'est pas heureuse. Tu ne sais que faire le tourment -des cœurs qui se donnent à toi. Tu l'as abusée, comme tu m'abuses, -et tu l'abandonnes. Renvoie à ses parents cette jeune personne; et si -tes prodigalités t'ont mis hors d'état de lui faire justice, qu'elle -la tienne de moi. Tu lui dois un sort: je le lui ferai; mais je veux -qu'elle disparaisse demain. - ---Olympia, repris-je le plus froidement qu'il me fut possible, je vous -ai juré, je vous le répète et vous jure encore que ce n'est pas une -femme; et plût au ciel... - ---Que veulent dire ces mensonges et ce Plût au ciel, monstre? -Renvoie-la, te dis-je, ou... Mais j'ai d'autres ressources; je te -démasquerai, et elle entendra raison, si tu n'es pas susceptible de -l'entendre.» - -Excédé par ce torrent d'injures et de menaces, mais affectant de n'être -point ému, je me retirai chez moi, quoiqu'il fût tard. - -Mon arrivée parut surprendre mes domestiques, et surtout Biondetta: -elle témoigna quelque inquiétude sur ma santé; je répondis qu'elle -n'était point altérée. - -Je ne lui parlais presque jamais depuis ma liaison avec Olympia, et il -n'y avait eu aucun changement dans sa conduite à mon égard; mais on -en remarquait dans ses traits: il y avait sur le ton général de sa -physionomie une teinte d'abattement et de mélancolie. - -Le lendemain, à peine étais-je éveillé, que Biondetta entre dans ma -chambre, une lettre ouverte à la main. Elle me la remet, et je lis: - - AU PRÉTENDU BIONDETTO. - - «Je ne sais qui vous êtes, madame, ni ce que vous pouvez faire - chez don Alvare; mais vous êtes trop jeune pour n'être pas - excusable, et en de trop mauvaises mains pour ne pas exciter la - compassion. Ce cavalier vous aura promis ce qu'il promet à tout le - monde, ce qu'il me jure encore tous les jours, quoique déterminé - à nous trahir. On dit que vous êtes sage autant que belle; vous - serez susceptible d'un bon conseil. Vous êtes en âge, madame, de - réparer le tort que vous pouvez vous être fait; une âme sensible - vous en offre les moyens. On ne marchandera point sur la force du - sacrifice que l'on doit faire pour assurer votre repos. Il faut - qu'il soit proportionné à votre état, aux vues que l'on vous a - fait abandonner, à celles que vous pouvez avoir pour l'avenir, et - par conséquent vous réglerez tout vous-même. Si vous persistez - à vouloir être trompée et malheureuse, et à en faire d'autres, - attendez-vous à tout ce que le désespoir peut suggérer de plus - violent à une rivale. J'attends votre réponse.» - -Après avoir lu cette lettre, je la remis à Biondetta. «Répondez, lui -dis-je, à cette femme qu'elle est folle, et vous savez mieux que moi -combien elle est... - ---Vous la connaissez, don Alvare, n'appréhendez-vous rien d'elle?... - -[Illustration] - ---J'appréhende qu'elle ne m'ennuie plus longtemps; ainsi je la -quitte; et pour m'en délivrer plus sûrement, je vais louer ce matin -une jolie maison que l'on m'a proposée sur la Brenta.» Je m'habillai -sur-le-champ, et allai conclure mon marché. Chemin faisant, je -réfléchissais aux menaces d'Olympia. Pauvre folle! disais-je, elle -veut tuer... Je ne pus jamais, et sans savoir pourquoi, prononcer le -mot. - -Dès que j'eus terminé mon affaire, je revins chez moi; je dînai; et, -craignant que la force de l'habitude ne m'entraînât chez la courtisane, -je me déterminai à ne pas sortir de la journée. - -Je prends un livre. Incapable de m'appliquer à la lecture, je le -quitte; je vais à la fenêtre, et la foule, la variété des objets me -choquent au lieu de me distraire. Je me promène à grands pas dans mon -appartement, cherchant la tranquillité de l'esprit dans l'agitation -continuelle du corps. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -VIII - - -DANS cette course indéterminée, mes pas s'adressent vers une garde-robe -sombre, où mes gens renfermaient les choses nécessaires à mon service -qui ne devaient pas se trouver sous la main. Je n'y étais jamais entré. -L'obscurité du lieu me plaît. Je m'assieds sur un coffre et y passe -quelques minutes. - -Au bout de ce court espace de temps, j'entends du bruit dans une pièce -voisine; un petit jour qui me donne dans les yeux m'attire vers une -porte condamnée: il s'échappait par le trou de la serrure; j'y applique -l'œil. - -[Illustration] - -Je vois Biondetta assise vis-à-vis de son clavecin, les bras croisés, -dans l'attitude d'une personne qui rêve profondément. Elle rompit le -silence. - -«Biondetta! Biondetta! dit-elle. Il m'appelle Biondetta. C'est le -premier, c'est le seul mot caressant qui soit sorti de sa bouche.» - -Elle se tait, et paraît retomber dans sa rêverie. Elle pose enfin les -mains sur le clavecin que je lui avais vu raccommoder. Elle avait -devant elle un livre fermé sur le pupitre. Elle prélude et chante à -demi-voix en s'accompagnant. - -[Illustration: P. 181. - -Je vois Biondetta assise vis-à-vis de son clavecin. - -(_Fac-simile_ de la gravure de la première édition.--Voir la note p. -101.)] - -Je démêlai sur-le-champ que ce qu'elle chantait n'était pas une -composition arrêtée. En prêtant mieux l'oreille, j'entendis mon nom, -celui d'Olympia. - -Elle improvisait en prose sur sa prétendue situation, sur celle de sa -rivale, qu'elle trouvait bien plus heureuse que la sienne; enfin sur -les rigueurs que j'avais pour elle, et les soupçons qui occasionnaient -une défiance qui m'éloignait de mon bonheur. Elle m'aurait conduit dans -la route des grandeurs, de la fortune et des sciences, et j'aurais fait -sa félicité. «Hélas! disait-elle, cela devient impossible. Quand il -me connaîtrait pour ce que je suis, mes faibles charmes ne pourraient -l'arrêter; une autre...» - -La passion l'emportait, et les larmes semblaient la suffoquer. Elle se -lève, va prendre un mouchoir, s'essuie et se rapproche de l'instrument; -elle veut se rasseoir, et, comme si le peu de hauteur du siége l'eût -tenue ci-devant dans une attitude trop gênée, elle prend le livre qui -était sur son pupitre, le met sur le tabouret, s'assied, et prélude de -nouveau. - -Je compris bientôt que la seconde scène de musique ne serait pas de -l'espèce de la première. Je reconnus l'air d'une barcarolle fort en -vogue alors à Venise. Elle le répéta deux fois; puis, d'une voix plus -distincte et plus assurée, elle chanta les paroles suivantes: - -[Illustration: - -Dolce - - Hé-las! quel-le est ma chi-mè---- re, Fil-le - Pour Al-va-re et pour la ter---- re J'aban- - du ciel et des airs, Sans é- - don-ne l'u--ni--vers; - clat et sans puis--san-ce Je m'a- - bais-se, jus-qu'aux fers, Et quelle est ma ré-com- - pen-se, On me dé--dai-gne et je sers.] - - Hélas! quelle est ma chimère - Fille du ciel et des airs, - Pour Alvare et pour la terre - J'abandonne l'univers; - Sans éclat et sans puissance, - Je m'abaisse jusqu'aux fers; - Et quelle est ma récompense? - On me dédaigne et je sers. - - Coursier, la main qui vous mène - S'empresse à vous caresser; - On vous captive, on vous gêne, - Mais on craint de vous blesser. - Des efforts qu'on vous fait faire - Sur vous l'honneur rejaillit, - Et le frein qui vous modère - Jamais ne vous avilit. - - Alvare, une autre t'engage, - Et m'éloigne de ton cœur: - Dis-moi par quel avantage - Elle a vaincu ta froideur? - On pense qu'elle est sincère, - On s'en rapporte à sa foi; - Elle plaît, je ne puis plaire; - Le soupçon est fait pour moi. - - La cruelle défiance - Empoisonne le bienfait. - On me craint en ma présence; - En mon absence on me hait. - Mes tourments, je les suppose; - Je gémis, mais sans raison; - Si je parle, j'en impose... - Je me tais, c'est trahison. - - Amour, tu fis l'imposture, - Je passe pour l'imposteur; - Ah! pour venger notre injure, - Dissipe enfin son erreur. - Fais que l'ingrat me connaisse; - Et quel qu'en soit le sujet, - Qu'il déteste une faiblesse - Dont je ne suis pas l'objet. - - Ma rivale est triomphante, - Elle ordonne de mon sort, - Et je me vois dans l'attente - De l'exil ou de la mort. - Ne brisez pas votre chaîne, - Mouvements d'un cœur jaloux; - Vous éveilleriez la haine... - Je me contrains: taisez-vous! - -[Illustration] - -Le son de la voix, le chant, le sens des vers, leur tournure, me -jettent dans un désordre que je ne puis exprimer. «Être fantastique, -dangereuse imposture! m'écriai-je en sortant avec rapidité du poste où -j'étais demeuré trop longtemps: peut-on mieux emprunter les traits de -la vérité et de la nature! Que je suis heureux de n'avoir connu que -d'aujourd'hui le trou de cette serrure! comme je serais venu m'enivrer, -combien j'aurais aidé à me tromper moi-même! Sortons d'ici. Allons sur -la Brenta dès demain. Allons-y ce soir.» - -[Illustration] - -J'appelle sur-le-champ un domestique, et fais dépêcher, dans une -gondole, ce qui m'était nécessaire pour aller passer la nuit dans ma -nouvelle maison. - -Il m'eût été trop difficile d'attendre la nuit dans mon auberge. -Je sortis. Je marchai au hasard. Au détour d'une rue, je crus voir -entrer dans un café ce Bernadillo qui accompagnait Soberano dans notre -promenade à Portici. «Autre fantôme! dis-je; ils me poursuivent.» -J'entrai dans ma gondole, et courus tout Venise de canal en canal: il -était onze heures quand je rentrai. Je voulus partir pour la Brenta, -et mes gondoliers fatigués refusant le service, je fus obligé d'en -faire appeler d'autres: ils arrivèrent, et mes gens, prévenus de mes -intentions, me précèdent dans la gondole, chargés de leurs propres -effets. Biondetta me suivait. - -A peine ai-je les deux pieds dans le bâtiment, que des cris me forcent -à me retourner. Un masque poignardait Biondetta: «Tu l'emportes sur -moi! meurs, meurs, odieuse rivale!» - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -IX - - -L'EXÉCUTION fut si prompte, qu'un des gondoliers resté sur le rivage -ne put l'empêcher. Il voulut attaquer l'assassin en lui portant le -flambeau dans les yeux; un autre masque accourt, et le repousse avec -une action menaçante, une voix tonnante que je crus reconnaître pour -celle de Bernadillo. Hors de moi, je m'élance de la gondole. Les -meurtriers ont disparu. A l'aide du flambeau je vois Biondetta pâle, -baignée dans son sang, expirante. - -[Illustration] - -Mon état ne saurait se peindre. Toute autre idée s'efface. Je ne vois -plus qu'une femme adorée, victime d'une prévention ridicule, sacrifiée -à ma vaine et extravagante confiance, et accablée par moi, jusque-là, -des plus cruels outrages. - -Je me précipite; j'appelle en même temps le secours et la vengeance. Un -chirurgien, attiré par l'éclat de cette aventure, se présente. Je fais -transporter la blessée dans mon appartement; et, crainte qu'on ne la -ménage point assez, je me charge moi-même de la moitié du fardeau. - -[Illustration] - -Quand on l'eut déshabillée, quand je vis ce beau corps sanglant atteint -de deux énormes blessures, qui semblaient devoir attaquer toutes deux -les sources de la vie, je dis, je fis mille extravagances. - -Biondetta, présumée sans connaissance, ne devait pas les entendre; -mais l'aubergiste et ses gens, un chirurgien, deux médecins, appelés, -jugèrent qu'il était dangereux pour la blessée qu'on me laissât auprès -d'elle. On m'entraîna hors de la chambre. - -On laissa mes gens près de moi; mais un d'eux ayant eu la maladresse de -me dire que la faculté avait jugé les blessures mortelles, je poussai -des cris aigus. Fatigué enfin par mes emportements, je tombai dans un -abattement qui fut suivi du sommeil. - -[Illustration] - -Je crus voir ma mère en rêve, je lui racontais mon aventure, et pour la -lui rendre plus sensible, je la conduisais vers les ruines de Portici. - -«N'allons pas là, mon fils, me disait-elle, vous êtes dans un danger -évident.» Comme nous passions dans un défilé étroit où je m'engageais -avec sécurité, une main tout à coup me pousse dans un précipice; -je la reconnais, c'est celle de Biondetta. Je tombais, une autre -main me retire, et je me trouve entre les bras de ma mère. Je me -réveille, encore haletant de frayeur. Tendre mère! m'écriai-je, vous ne -m'abandonnez pas, même en rêve. - -[Illustration] - -Biondetta! vous voulez me perdre? Mais ce songe est l'effet du trouble -de mon imagination. Ah! chassons des idées qui me feraient manquer à la -reconnaissance, à l'humanité. - -J'appelle un domestique et fais demander des nouvelles. Deux -chirurgiens veillent: on a beaucoup tiré de sang; on craint la fièvre. - -Le lendemain, après l'appareil levé, on décida que les blessures -n'étaient dangereuses que par la profondeur; mais la fièvre survient, -redouble, et il faut épuiser le sujet par de nouvelles saignées. - -Je fis tant d'instances pour entrer dans l'appartement, qu'il ne fut -pas possible de s'y refuser. - -Biondetta avait le transport, et répétait sans cesse mon nom. Je la -regardai; elle ne m'avait jamais paru si belle. - -[Illustration] - -Est-ce là, me disais-je, ce que je prenais pour un fantôme colorié, un -amas de vapeurs brillantes uniquement rassemblées pour en imposer à mes -sens? - -Elle avait la vie comme je l'ai, et la perd, parce que je n'ai jamais -voulu l'entendre, parce que je l'ai volontairement exposée. Je suis un -tigre, un monstre. - -Si tu meurs, objet le plus digne d'être chéri, et dont j'ai si -indignement reconnu les bontés, je ne veux pas te survivre. Je mourrai -après avoir sacrifié sur ta tombe la barbare Olympia! - -Si tu m'es rendue, je serai à toi; je reconnaîtrai tes bienfaits; -je couronnerai tes vertus, ta patience, je me lie par des liens -indissolubles, et ferai mon devoir de te rendre heureuse par le -sacrifice aveugle de mes sentiments et de mes volontés. - -Je ne peindrai point les efforts pénibles de l'art et de la nature -pour rappeler à la vie un corps qui semblait devoir succomber sous les -ressources mises en œuvre pour le soulager. - -Vingt et un jours se passèrent sans qu'on pût se décider entre la -crainte et l'espérance: enfin, la fièvre se dissipa, et il parut que la -malade reprenait connaissance. - -Je l'appelai ma chère Biondetta, elle me serra la main. Depuis cet -instant, elle reconnut tout ce qui était autour d'elle. J'étais à son -chevet: ses yeux se tournèrent sur moi; les miens étaient baignés de -larmes. - -Je ne saurais peindre, quand elle me regarda, les grâces, l'expression -de son sourire. «Chère Biondetta! reprit-elle; je suis la chère -Biondetta d'Alvare.» - -Elle voulait m'en dire davantage: on me força encore une fois de -m'éloigner. - -Je pris le parti de rester dans sa chambre, dans un endroit où elle ne -pût pas me voir. Enfin, j'eus la permission d'en approcher. «Biondetta, -lui dis-je, je fais poursuivre vos assassins. - -[Illustration] - ---Ah! ménagez-les, dit-elle: ils ont fait mon bonheur. Si je meurs, ce -sera pour vous; si je vis, ce sera pour vous aimer.» - -J'ai des raisons pour abréger ces scènes de tendresse qui se passèrent -entre nous jusqu'au temps où les médecins m'assurèrent que je pouvais -faire transporter Biondetta sur les bords de la Brenta, où l'air -serait plus propre à lui rendre ses forces. Nous nous y établîmes. - -Je lui avais donné deux femmes pour la servir, dès le premier instant -où son sexe fut avéré par la nécessité de panser ses blessures. Je -rassemblai autour d'elle tout ce qui pouvait contribuer à sa commodité, -et ne m'occupai qu'à la soulager, l'amuser et lui plaire. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -X - - -SES forces se rétablissaient à vue d'œil, et sa beauté semblait prendre -chaque jour un nouvel éclat. Enfin, croyant pouvoir l'engager dans une -conversation assez longue, sans intéresser sa santé: «O Biondetta! lui -dis-je, je suis comblé d'amour, persuadé que vous n'êtes point un être -fantastique, convaincu que vous m'aimez, malgré les procédés révoltants -que j'ai eus pour vous jusqu'ici. Mais vous savez si mes inquiétudes -furent fondées. Développez-moi le mystère de l'étrange apparition qui -affligea mes regards dans la voûte de Portici. D'où venaient, que -devinrent ce monstre affreux, cette petite chienne qui précédèrent -votre arrivée? Comment, pourquoi les avez-vous remplacés pour vous -attacher à moi? Qui étaient-ils? Qui êtes-vous? Achevez de rassurer un -cœur tout à vous, et qui veut se dévouer pour la vie. - -[Illustration] - ---Alvare, répondit Biondetta, les nécromanciens, étonnés de votre -audace, voulurent se faire un jeu de votre humiliation et parvenir -par la voie de la terreur à vous réduire à l'état de vil esclave de -leurs volontés. Ils vous préparaient d'avance à la frayeur, en vous -provoquant à l'évocation du plus puissant et du plus redoutable de -tous les esprits; et par le secours de ceux dont la catégorie leur est -soumise, ils vous présentèrent un spectacle qui vous eût fait mourir -d'effroi, si la vigueur de votre âme n'eût fait tourner contre eux leur -propre stratagème. - -A votre contenance héroïque, les Sylphes, les Salamandres, les Gnomes, -les Ondins, enchantés de votre courage, résolurent de vous donner tout -l'avantage sur vos ennemis. - -Je suis Sylphide d'origine, et une des plus considérables d'entre -elles. Je parus sous la forme de la petite chienne; je reçus vos -ordres, et nous nous empressâmes tous à l'envi de les accomplir. Plus -vous mettiez de hauteur, de résolution, d'aisance, d'intelligence à -régler nos mouvements, plus nous redoublions d'admiration pour vous et -de zèle. - -Vous m'ordonnâtes de vous servir en page, de vous amuser en cantatrice. -Je me soumis avec joie, et goûtai de tels charmes dans mon obéissance, -que je résolus de vous la vouer pour toujours. - -Décidons, me disais-je, mon état et mon bonheur. Abandonnée dans le -vague de l'air à une incertitude nécessaire, sans sensations, sans -jouissances, esclave des évocations des cabalistes, jouet de leurs -fantaisies, nécessairement bornée dans mes prérogatives comme dans mes -connaissances, balancerais-je davantage sur le choix des moyens par -lesquels je puis ennoblir mon essence? - -Il m'est permis de prendre un corps pour m'associer à un sage: le -voilà. Si je me réduis au simple état de femme, si je perds par ce -changement volontaire le droit naturel des Sylphides et l'assistance -de mes compagnes, je jouirai du bonheur d'aimer et d'être aimée. Je -servirai mon vainqueur; je l'instruirai de la sublimité de son être, -dont il ignore les prérogatives: il nous soumettra, avec les éléments -dont j'aurai abandonné l'empire, les esprits de toutes les sphères. Il -est fait pour être le roi du monde, et j'en serai la reine, et la reine -adorée de lui. - -Ces réflexions, plus subites que vous ne pouvez le croire dans une -substance débarrassée d'organes, me décidèrent sur-le-champ. En -conservant ma figure, je prends un corps de femme pour ne le quitter -qu'avec la vie. - -Quand j'eus pris un corps, Alvare, je m'aperçus que j'avais un cœur: je -vous admirai, je vous aimai; mais que devins-je, lorsque je ne vis en -vous que de la répugnance, de la haine! Je ne pouvais ni changer, ni -même me repentir; soumise à tous les revers auxquels sont sujettes les -créatures de votre espèce, m'étant attiré le courroux des esprits, la -haine implacable des nécromanciens, je devenais, sans votre protection, -l'être le plus malheureux qui fût sous le ciel: que dis-je? je le -serais encore sans votre amour.» - -Mille grâces répandues dans la figure, l'action, le son de la voix, -ajoutaient au prestige de ce récit intéressant. Je ne concevais rien de -ce que j'entendais. Mais qu'y avait-il de concevable dans mon aventure? - -[Illustration] - -Tout ceci me paraît un songe, me disais-je; mais la vie humaine -est-elle autre chose? Je rêve plus extraordinairement qu'un autre, et -voilà tout. - -Je l'ai vue de mes yeux, attendant tout secours de l'art, arriver -presque jusqu'aux portes de la mort, en passant par tous les termes de -l'épuisement et de la douleur. - -L'homme fut un assemblage d'un peu de boue et d'eau. Pourquoi une -femme ne serait-elle pas faite de rosée, de vapeurs terrestres et de -rayons de lumière, des débris d'un arc-en-ciel condensés? Où est le -possible?... Où est l'impossible? - -[Illustration] - -Le résultat de mes réflexions fut de me livrer encore plus à mon -penchant, en croyant consulter ma raison. Je comblais Biondetta -de prévenances, de caresses innocentes. Elle s'y prêtait avec une -franchise qui m'enchantait, avec cette pudeur naturelle qui agit sans -être l'effet des réflexions ou de la crainte. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -XI - - -UN mois s'était passé dans des douceurs qui m'avaient enivré. -Biondetta, entièrement rétablie, pouvait me suivre partout à la -promenade. Je lui avais fait faire un déshabillé d'amazone: sous ce -vêtement, sous un grand chapeau ombragé de plumes, elle attirait tous -les regards, et nous ne paraissions jamais que mon bonheur ne fît -l'objet de l'envie de tous ces heureux citadins qui peuplent, pendant -les beaux jours, les rivages enchantés de la Brenta; les femmes mêmes -semblaient avoir renoncé à cette jalousie dont on les accuse, ou -subjuguées par une supériorité dont elles ne pouvaient disconvenir, ou -désarmées par un maintien qui annonçait l'oubli de tous ses avantages. - -[Illustration] - -Connu de tout le monde pour l'amant aimé d'un objet aussi ravissant, -mon orgueil égalait mon amour, et je m'élevais encore davantage quand -je venais à me flatter sur le brillant de son origine. - -Je ne pouvais douter qu'elle ne possédât les connaissances les plus -rares, et je supposais avec raison que son but était de m'en orner; -mais elle ne m'entretenait que de choses ordinaires, et semblait avoir -perdu l'autre objet de vue. «Biondetta, lui dis-je, un soir que nous -nous promenions sur la terrasse de mon jardin, lorsqu'un penchant trop -flatteur pour moi vous décida à lier votre sort au mien, vous vous -promettiez de m'en rendre digne en me donnant des connaissances qui ne -sont point réservées au commun des hommes. Vous parais-je maintenant -indigne de vos soins? un amour aussi tendre, aussi délicat que le vôtre -peut-il ne point désirer d'ennoblir son objet? - -[Illustration] - ---O Alvare! me répondit-elle, je suis femme depuis six mois, et ma -passion, il me le semble, n'a pas duré un jour. Pardonnez si la plus -douce des sensations enivre un cœur qui n'a jamais rien éprouvé. -Je voudrais vous montrer à aimer comme moi; et vous seriez, par ce -sentiment seul, au-dessus de tous vos semblables; mais l'orgueil humain -aspire à d'autres jouissances. L'inquiétude naturelle ne lui permet pas -de saisir un bonheur, s'il n'en peut envisager un plus grand dans la -perspective. Oui, je vous instruirai, Alvare. J'oubliais avec plaisir -mon intérêt; il le veut, puisque je dois retrouver ma grandeur dans la -vôtre; mais il ne suffit pas de me promettre d'être avec moi, il faut -que vous vous donniez et sans réserve et pour toujours.» - -Nous étions assis sur un banc de gazon, sous un abri de chèvrefeuille -au fond du jardin; je me jetai à ses genoux. «Chère Biondetta, lui -dis-je, je vous jure une fidélité à toute épreuve. - ---Non, disait-elle, vous ne me connaissez pas, vous ne me connaissez -pas; il me faut un abandon absolu. Il peut seul me rassurer et me -suffire.» - -Je lui baisais la main avec transport, et redoublais mes serments; elle -m'opposait ses craintes. Dans le feu de la conversation, nos têtes se -penchent, nos lèvres se rencontrent... Dans le moment, je me sens -saisir par la basque de mon habit, et secouer d'une étrange force... - -[Illustration: P. 206. - -Dans le moment, je me sens saisir par la basque de mon habit. - -(_Fac-simile_ de la gravure de la première édition.--Voir la note p. -101.)] - -[Illustration] - -C'était mon chien, un jeune danois dont on m'avait fait présent. Tous -les jours, je le faisais jouer avec mon mouchoir. Comme il s'était -échappé de la maison la veille, je l'avais fait attacher pour prévenir -une seconde évasion. Il venait de rompre son attache; conduit par -l'odorat, il m'avait trouvé, et me tirait par mon manteau pour me -montrer sa joie et me solliciter au badinage; j'eus beau le chasser de -la main, de la voix, il ne fut pas possible de l'écarter: il courait, -revenait sur moi en aboyant; enfin, vaincu par son importunité, je le -saisis par son collier et le reconduisis à la maison. - -[Illustration] - -Comme je revenais au berceau pour rejoindre Biondetta, un domestique -marchant presque sur mes talons nous avertit qu'on avait servi, et -nous allâmes prendre nos places à table. Biondetta eût pu y paraître -embarrassée. Heureusement, nous nous trouvions en tiers, un jeune noble -était venu passer la soirée avec nous. - -Le lendemain, j'entrai chez Biondetta, résolu de lui faire part des -réflexions sérieuses qui m'avaient occupé pendant la nuit. Elle était -encore au lit, et je m'assis auprès d'elle. «Nous avons, lui dis-je, -pensé faire hier une folie dont je me fusse repenti le reste de mes -jours. Ma mère veut absolument que je me marie. Je ne saurais être à -d'autre qu'à vous, et ne puis point prendre d'engagement sérieux sans -son aveu. Vous regardant déjà comme ma femme, chère Biondetta, mon -devoir est de vous respecter. - -[Illustration] - ---Eh! ne dois-je pas vous respecter vous-même, Alvare? Mais ce -sentiment ne serait-il pas le poison de l'amour? - ---Vous vous trompez, repris-je, il en est l'assaisonnement... - ---Bel assaisonnement! qui vous ramène à moi d'un air glacé, et me -pétrifie moi-même! Ah! Alvare! Alvare! je n'ai heureusement ni rime -ni raison, ni père ni mère, et veux aimer de tout mon cœur sans cet -assaisonnement-là. Vous devez des égards à votre mère: ils sont -naturels; il suffit que sa volonté ratifie l'union de nos cœurs, -pourquoi faut-il qu'elle la précède? Les préjugés sont nés chez vous au -défaut de lumières, et soit en raisonnant, soit en ne raisonnant pas, -ils rendent votre conduite aussi inconséquente que bizarre. Soumis à -de véritables devoirs, vous vous en imposez qu'il est ou impossible -ou inutile de remplir; enfin vous cherchez à vous faire écarter de la -route, dans la poursuite de l'objet dont la possession vous semble -la plus désirable. Notre union, nos liens deviennent dépendants de -la volonté d'autrui. Qui sait si doña Mencia me trouvera d'assez -bonne maison pour entrer dans celle de Maravillas? Et je me verrais -dédaignée? ou, au lieu de vous tenir de vous-même, il faudrait vous -obtenir d'elle? Est-ce un homme destiné à la haute science qui me -parle, ou un enfant qui sort des montagnes de l'Estrémadure? Et dois-je -être sans délicatesse, quand je vois qu'on ménage celle des autres plus -que la mienne? Alvare! Alvare! on vante l'amour des Espagnols; ils -auront toujours plus d'orgueil et de morgue que d'amour.» - -J'avais vu des scènes bien extraordinaires; je n'étais point préparé -à celle-ci. Je voulus excuser mon respect pour ma mère; le devoir me -le prescrivait, et la reconnaissance, l'attachement, plus forts encore -que lui. On n'écoutait pas. «Je ne suis pas devenue femme pour rien, -Alvare: vous me tenez de moi, je veux vous tenir de vous. Doña Mencia -désapprouvera après, si elle est folle. Ne m'en parlez plus. Depuis -qu'on me respecte, qu'on se respecte, qu'on respecte tout le monde, je -deviens plus malheureuse que lorsqu'on me haïssait.» Et elle se mit à -sangloter. - -Heureusement je suis fier, et ce sentiment me garantit du mouvement -de faiblesse qui m'entraînait aux pieds de Biondetta, pour essayer de -désarmer cette déraisonnable colère et faire cesser des larmes dont la -seule vue me mettait au désespoir. Je me retirai. Je passai dans mon -cabinet. En m'y enchaînant, on m'eût rendu service; enfin, craignant -l'issue des combats que j'éprouvais, je cours à ma gondole: une des -femmes de Biondetta se trouve sur mon chemin. «Je vais à Venise, -lui dis-je. J'y deviens nécessaire pour la suite du procès intenté -à Olympia;» et sur-le-champ je pars, en proie aux plus dévorantes -inquiétudes, mécontent de Biondetta et plus encore de moi, voyant qu'il -ne me restait à prendre que des partis lâches ou désespérés. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - - -XII - - -J'ARRIVE à la ville; je touche à la première calle. Je parcours d'un -air effaré toutes les rues qui sont sur mon passage, ne m'apercevant -point qu'un orage affreux va fondre sur moi, et qu'il faut m'inquiéter -pour trouver un abri. - -C'était dans le milieu du mois de juillet. Bientôt je fus chargé par -une pluie abondante mêlée de beaucoup de grêle. - -Je vois une porte ouverte devant moi: c'était celle de l'église du -grand couvent des Franciscains; je m'y réfugie. - -[Illustration] - -Ma première réflexion fut qu'il avait fallu un semblable accident pour -me faire entrer dans une église depuis mon séjour dans les États de -Venise; la seconde fut de me rendre justice sur cet entier oubli de mes -devoirs. - -Enfin, voulant m'arracher à mes pensées, je considère les tableaux, et -cherche à voir les monuments qui sont dans cette église, c'était une -espèce de voyage curieux que je faisais autour de la nef et du chœur. - -J'arrive enfin dans une chapelle enfoncée et qui était éclairée par une -lampe, le jour extérieur n'y pouvant pénétrer; quelque chose d'éclatant -frappe mes regards dans le fond de la chapelle: c'était un monument. - -Deux génies descendaient dans un tombeau de marbre noir une figure de -femme. - -Deux autres génies fondaient en larmes auprès de la tombe. - -[Illustration] - -Toutes les figures étaient de marbre blanc, et leur éclat naturel, -rehaussé par le contraste, en réfléchissant vivement la faible lumière -de la lampe, semblait les faire briller d'un jour qui leur fût propre, -et éclairer lui-même le fond de la chapelle. - -J'approche; je considère les figures; elles me paraissent des plus -belles proportions, pleines d'expression et de l'exécution la plus -finie. - -J'attache mes yeux sur la tête de la principale figure. Que deviens-je? -Je crois voir le portrait de ma mère. Une douleur vive et tendre, un -saint respect me saisissent. - -[Illustration] - -«O ma mère! est-ce pour m'avertir que mon peu de tendresse et le -désordre de ma vie vous conduiront au tombeau, que ce froid simulacre -emprunte ici votre ressemblance chérie? O la plus digne des femmes! -tout égaré qu'il est, votre Alvare vous a conservé tous vos droits -sur son cœur. Avant de s'écarter de l'obéissance qu'il vous doit, il -mourrait plutôt mille fois: il en atteste ce marbre insensible. Hélas! -je suis dévoré de la passion la plus tyrannique: il m'est impossible de -m'en rendre maître désormais. Vous venez de parler à mes yeux; parlez, -ah! parlez à mon cœur, et si je dois la bannir, enseignez-moi comment -je pourrai faire sans qu'il m'en coûte la vie.» - -En prononçant avec force cette pressante invocation, je m'étais -prosterné la face contre terre, et j'attendais dans cette attitude la -réponse que j'étais presque sûr de recevoir, tant j'étais enthousiasmé. - -Je réfléchis maintenant, ce que je n'étais pas en état de faire -alors, que dans toutes les occasions où nous avons besoin de secours -extraordinaires pour régler notre conduite, si nous les demandons avec -force, dussions-nous n'être pas exaucés, au moins, en nous recueillant -pour les recevoir, nous nous mettons dans le cas d'user de toutes les -ressources de notre propre prudence. Je méritais d'être abandonné à la -mienne, et voici ce qu'elle me suggéra: - -«Tu mettras un devoir à remplir et un espace considérable entre ta -passion et toi; les événements t'éclaireront.» - -«Allons, dis-je en me relevant avec précipitation, allons ouvrir mon -cœur à ma mère, et remettons-nous encore une fois sous ce cher abri.» - -Je retourne à mon auberge ordinaire: je cherche une voiture, et, sans -m'embarrasser d'équipages, je prends la route de Turin pour me rendre -en Espagne par la France; mais avant, je mets dans un paquet une note -de trois cents sequins sur la banque, et la lettre qui suit: - - «A MA CHÈRE BIONDETTA. - - Je m'arrache d'auprès de vous, ma chère Biondetta, et ce serait - m'arracher à la vie, si l'espoir du plus prompt retour ne consolait - mon cœur. Je vais voir ma mère; animé par votre charmante idée, je - triompherai d'elle, et viendrai former avec son aveu une union qui - doit faire mon bonheur. Heureux d'avoir rempli mes devoirs avant - de me donner tout entier à l'amour, je sacrifierai à vos pieds - le reste de ma vie. Vous connaîtrez un Espagnol, ma Biondetta; - vous jugerez d'après sa conduite, que s'il obéit aux devoirs de - l'honneur et du sang, il sait également satisfaire aux autres. - En voyant l'heureux effet de ses préjugés, vous ne taxerez pas - d'orgueil le sentiment qui l'y attache. Je ne puis douter de votre - amour: il m'avait voué une entière obéissance; je le reconnaîtrai - encore mieux par cette faible condescendance à des vues qui n'ont - pour objet que notre commune félicité. Je vous envoie ce qui peut - être nécessaire pour l'entretien de notre maison. Je vous enverrai - d'Espagne ce que je croirai le moins indigne de vous, en attendant - que la plus vive tendresse qui fut jamais vous ramène pour toujours - votre esclave.» - -Je suis sur la route de l'Estrémadure. Nous étions dans la plus belle -saison, et tout semblait se prêter à l'impatience que j'avais d'arriver -dans ma patrie. - -Je découvrais déjà les clochers de Turin, lorsqu'une chaise de poste -assez mal en ordre ayant dépassé ma voiture, s'arrête et me laisse -voir, à travers une portière, une femme qui fait des signes et s'élance -pour en sortir. - -Mon postillon s'arrête de lui-même; je descends, et reçois Biondetta -dans mes bras; elle y reste pâmée sans connaissance; elle n'avait pu -dire que ce peu de mots: «Alvare! vous m'avez abandonnée.» - -[Illustration] - -Je la porte dans ma chaise, seul endroit où je pusse l'asseoir -commodément: elle était heureusement à deux places. Je fais mon -possible pour lui donner plus d'aisance à respirer, en la dégageant de -ceux de ses vêtements qui la gênent; et, la soutenant entre mes bras, -je continue ma route dans la situation que l'on peut imaginer. - - - - -[Illustration] - - -XIII - - -NOUS arrêtons à la première auberge de quelque apparence: je fais -porter Biondetta dans la chambre la plus commode; je la fais mettre sur -un lit et m'assieds à côté d'elle. Je m'étais fait apporter des eaux -spiritueuses, des élixirs propres à dissiper un évanouissement. A la -fin elle ouvre les yeux. - -«On a voulu ma mort, encore une fois, dit-elle; on sera satisfait. - ---Quelle injustice! lui dis-je; un caprice vous fait refuser à des -démarches senties et nécessaires de ma part. Je risque de manquer -à mon devoir si je ne sais pas vous résister, et je m'expose à des -désagréments, à des remords qui troubleraient la tranquillité de notre -union. Je prends le parti de m'échapper pour aller chercher l'aveu de -ma mère... - ---Et que ne me faites-vous connaître votre volonté, cruel! Ne suis-je -pas faite pour vous obéir? Je vous aurais suivi. Mais m'abandonner -seule, sans protection, à la vengeance des ennemis que je me suis -faits pour vous, me voir exposée par votre faute aux affronts les plus -humiliants... - ---Expliquez-vous, Biondetta; quelqu'un aurait-il osé?... - -[Illustration] - ---Et qu'avait-on à risquer contre un être de mon sexe, dépourvu d'aveu -comme de toute assistance? L'indigne Bernadillo nous avait suivis à -Venise; à peine avez-vous disparu, qu'alors, cessant de vous craindre, -impuissant contre moi depuis que je suis à vous, mais pouvant troubler -l'imagination des gens attachés à mon service, il a fait assiéger par -des fantômes de sa création votre maison de la Brenta. Mes femmes, -effrayées, m'abandonnent. Selon un bruit général, autorisé par beaucoup -de lettres, un lutin a enlevé un capitaine aux gardes du roi de Naples -et l'a conduit à Venise. On assure que je suis ce lutin, et cela se -trouve presque avéré par les indices. Chacun s'écarte de moi avec -frayeur. J'implore de l'assistance, de la compassion; je n'en trouve -pas. Enfin l'or obtient ce que l'on refuse à l'humanité. On me vend -fort cher une mauvaise chaise: je trouve des guides, des postillons, je -vous suis...» - -[Illustration] - -Ma fermeté pensa s'ébranler au récit des disgrâces de Biondetta. «Je ne -pouvais, lui dis-je, prévoir des événements de cette nature. Je vous -avais vue l'objet des égards, des respects de tous les habitants des -bords de la Brenta; ce qui vous semblait si bien acquis, pouvais-je -imaginer qu'on vous le disputerait dans mon absence? O Biondetta! vous -êtes éclairée: ne deviez-vous pas prévoir qu'en contrariant des vues -aussi raisonnables que les miennes, vous me porteriez à des résolutions -désespérées? Pourquoi... - ---Est-on toujours maîtresse de ne pas contrarier? Je suis femme par -mon choix, Alvare, mais je suis femme enfin, exposée à ressentir -toutes les impressions; je ne suis pas de marbre. J'ai choisi entre -les zones la matière élémentaire dont mon corps est composé; elle -est très-susceptible; si elle ne l'était pas, je manquerais de -sensibilité, vous ne me feriez rien éprouver et je vous deviendrais -insipide. Pardonnez-moi d'avoir couru le risque de prendre toutes les -imperfections de mon sexe, pour en réunir, si je pouvais, toutes les -grâces; mais la folie est faite, et constituée comme je le suis à -présent, mes sensations sont d'une vivacité dont rien n'approche: mon -imagination est un volcan. J'ai, en un mot, des passions d'une violence -qui devrait vous effrayer, si vous n'étiez pas l'objet de la plus -emportée de toutes, et si nous ne connaissions pas mieux les principes -et les effets de ces élans naturels qu'on ne les connaît à Salamanque. -On leur y donne des noms odieux; on parle au moins de les étouffer. -Étouffer une flamme céleste, le seul ressort au moyen duquel l'âme et -le corps peuvent agir réciproquement l'un sur l'autre et se forcer de -concourir au maintien nécessaire de leur union! Cela est bien imbécile, -mon cher Alvare! Il faut régler ces mouvements, mais quelquefois il -faut leur céder; si on les contrarie, si on les soulève, ils échappent -tous à la fois, et la raison ne sait plus où s'asseoir pour gouverner. -Ménagez-moi dans ces moments-ci, Alvare; je n'ai que six mois, je suis -dans l'enthousiasme de tout ce que j'éprouve; songez qu'un de vos -refus, un mot que vous me dites inconsidérément, indignent l'amour, -révoltent l'orgueil, éveillent le dépit, la défiance, la crainte; -que dis-je? je vois d'ici ma pauvre tête perdue, et mon Alvare aussi -malheureux que moi! - ---O Biondetta! repartis-je, on ne cesse pas de s'étonner auprès de -vous; mais je crois voir la nature même dans l'aveu que vous faites -de vos penchants. Nous trouverons des ressources contre eux dans -notre tendresse mutuelle. Que ne devons-nous pas espérer d'ailleurs -des conseils de la mère qui va nous recevoir dans ses bras? Elle vous -chérira, tout m'en assure, et tout nous aidera à couler des jours -heureux... - ---Il faut vouloir ce que vous voulez, Alvare. Je connais mieux mon sexe -et n'espère pas autant que vous; mais je veux vous obéir pour vous -plaire, et je me livre.» - -Satisfait de me trouver sur la route de l'Espagne, de l'aveu et en -compagnie de l'objet qui avait captivé ma raison et mes sens, je -m'empressai de chercher le passage des Alpes pour arriver en France; -mais il semblait que le ciel me devenait contraire depuis que je -n'étais pas seul: des orages affreux suspendent ma course et rendent -les chemins mauvais et les passages impraticables. Les chevaux -s'abattent; ma voiture, qui semblait neuve et bien assemblée, se dément -à chaque poste, et manque par l'essieu, ou par le train, ou par les -roues. Enfin, après bien des traverses infinies, je parviens au col de -Tende. - -[Illustration] - -Parmi les sujets d'inquiétude, les embarras que me donnait un voyage -aussi contrarié, j'admirais le personnage de Biondetta. Ce n'était -plus cette femme tendre, triste ou emportée que j'avais vue; il -semblait qu'elle voulût soulager mon ennui en se livrant aux saillies -de la gaieté la plus vive, et me persuader que les fatigues n'avaient -rien de repoussant pour elle. - -Tout ce badinage agréable était mêlé de caresses trop séduisantes -pour que je pusse m'y refuser: je me livrais, mais avec réserve; mon -orgueil compromis servait de frein à la violence de mes désirs. Elle -lisait trop bien dans mes yeux pour ne pas juger de mon désordre et -chercher à l'augmenter. Je fus en péril, je dois en convenir. Une fois -entre autres, si une roue ne se fût brisée, je ne sais ce que le point -d'honneur fût devenu. Cela me mit un peu plus sur mes gardes pour -l'avenir. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -XIV - - -APRÈS des fatigues incroyables, nous arrivâmes à Lyon. Je consentis, -par attention pour elle, à m'y reposer quelques jours. Elle arrêtait -mes regards sur l'aisance, la facilité des mœurs de la nation -française. «C'est à Paris, c'est à la cour que je voudrais vous voir -établi. Les ressources d'aucune espèce ne vous y manqueront; vous -ferez la figure qu'il vous plaira d'y faire, et j'ai des moyens sûrs de -vous y faire jouer le plus grand rôle; les Français sont galants: si je -ne présume point trop de ma figure, ce qu'il y aurait de plus distingué -parmi eux viendrait me rendre hommage, et je les sacrifierais tous à -mon Alvare. Le beau sujet de triomphe pour une vanité espagnole!» - -Je regardai cette proposition comme un badinage. «Non, dit-elle, j'ai -sérieusement cette fantaisie... - ---Partons donc bien vite pour l'Estrémadure, répliquai-je, et nous -reviendrons faire présenter à la cour de France l'épouse de don Alvare -Maravillas, car il ne vous conviendrait pas de ne vous y montrer qu'en -aventurière... - ---Je suis sur le chemin de l'Estrémadure, dit-elle, il s'en faut bien -que je la regarde comme le terme où je dois trouver mon bonheur; -comment ferais-je pour ne jamais la rencontrer?» - -J'entendais, je voyais sa répugnance, mais j'allais à mon but, et je -me trouvai bientôt sur le territoire espagnol. Les obstacles imprévus, -les fondrières, les ornières impraticables, les muletiers ivres, les -mulets rétifs, me donnaient encore moins de relâche que dans le Piémont -et la Savoie. - -[Illustration] - -On dit beaucoup de mal des auberges d'Espagne, et c'est avec raison; -cependant je m'estimais heureux quand les contrariétés éprouvées -pendant le jour ne me forçaient pas de passer une partie de la nuit au -milieu de la campagne, ou dans une grange écartée. - -«Quel pays allons-nous chercher, disait-elle, à en juger par ce que -nous éprouvons? En sommes-nous encore bien éloignés? - ---Vous êtes, repris-je, en Estrémadure, et à dix lieues tout au plus du -château de Maravillas... - ---Nous n'y arriverons certainement pas; le ciel nous en défend les -approches. Voyez les vapeurs dont il se charge.» - -Je regardai le ciel, et jamais il ne m'avait paru plus menaçant. Je -fis apercevoir à Biondetta que la grange où nous étions pouvait nous -garantir de l'orage. «Nous garantira-t-elle aussi du tonnerre? me -dit-elle...--Et que vous fait le tonnerre, à vous, habituée à vivre -dans les airs, qui l'avez vu tant de fois se former et devez si bien -connaître son origine physique?--Je ne craindrais pas, si je la -connaissais moins: je me suis soumise par l'amour de vous aux causes -physiques, et je les appréhende parce qu'elles tuent et qu'elles sont -physiques.» - -Nous étions sur deux tas de paille aux deux extrémités de la grange. -Cependant l'orage, après s'être annoncé de loin, approche et mugit -d'une manière épouvantable. Le ciel paraissait un brasier agité par -les vents en mille sens contraires; les coups de tonnerre, répétés par -les antres des montagnes voisines, retentissaient horriblement autour -de nous. Ils ne se succédaient pas, ils semblaient s'entre-heurter. Le -vent, la grêle, la pluie, se disputaient entre eux à qui ajouterait -le plus à l'horreur de l'effroyable tableau dont nos sens étaient -affligés. Il part un éclair qui semble embraser notre asile; un coup -effroyable suit. Biondetta, les yeux fermés, les doigts dans les -oreilles, vient se précipiter dans mes bras: «Ah! Alvare, je suis -perdue!...» - -[Illustration] - -Je veux la rassurer. «Mettez la main sur mon cœur, disait-elle.» Elle -me la place sur sa gorge, et quoiqu'elle se trompât en me faisant -appuyer sur un endroit où le battement ne devait pas être le plus -sensible, je démêlai que le mouvement était extraordinaire. Elle -m'embrassait de toutes ses forces et redoublait à chaque éclair. Enfin -un coup plus effrayant que tous ceux qui s'étaient fait entendre part: -Biondetta s'y dérobe de manière qu'en cas d'accident il ne pût la -frapper avant de m'avoir atteint moi-même le premier. - -Cet effet de la peur me parut singulier, et je commençai à appréhender -pour moi, non les suites de l'orage, mais celles d'un complot formé -dans sa tête de vaincre ma résistance à ses vues. Quoique plus -transporté que je ne puis le dire, je me lève: «Biondetta, lui dis-je, -vous ne savez ce que vous faites. Calmez cette frayeur; ce tintamarre -ne menace ni vous ni moi.» - -Mon flegme dut la surprendre; mais elle pouvait me dérober ses pensées -en continuant d'affecter du trouble. Heureusement la tempête avait fait -son dernier effort. Le ciel se nettoyait, et bientôt la clarté de la -lune nous annonça que nous n'avions plus rien à craindre du désordre -des éléments. - -Biondetta demeurait à la place où elle s'était mise. Je m'assis auprès -d'elle sans proférer une parole: elle fit semblant de dormir et je -me mis à rêver plus tristement que n'eusse encore fait depuis le -commencement de mon aventure, sur les suites nécessairement fâcheuses -de ma passion. Je ne donnerai que le canevas de mes réflexions. Ma -maîtresse était charmante, mais je voulais en faire ma femme. - -Le jour m'ayant surpris dans ces pensées, je me levai pour aller voir -si je pourrais poursuivre ma route. Cela me devenait impossible pour -le moment. Le muletier qui conduisait ma calèche me dit que ses mulets -étaient hors de service. Comme j'étais dans cet embarras, Biondetta -vint me joindre. - -[Illustration] - -Je commençais à perdre patience quand un homme d'une physionomie -sinistre, mais vigoureusement taillé, parut devant la porte de la -ferme, chassant devant lui deux mulets qui avaient de l'apparence. -Je lui proposai de me conduire chez moi; il savait le chemin, nous -convînmes du prix. - -J'allais remonter dans ma voiture, lorsque je crus reconnaître une -femme de ma campagne qui traversait le chemin suivie d'un valet: je -m'approche; je la fixe. C'est Berthe, honnête fermière de mon village -et sœur de ma nourrice. Je l'appelle; elle s'arrête, me regarde à son -tour, mais d'un air consterné. «Quoi! c'est vous, me dit-elle, seigneur -don Alvare! Que venez-vous chercher dans un endroit où votre perte est -jurée, où vous avez mis la désolation?... - ---Moi! ma chère Berthe, et qu'ai-je fait?... - ---Ah! seigneur Alvare, la conscience ne vous reproche-t-elle pas la -triste situation à laquelle votre digne mère, notre bonne maîtresse, se -trouve réduite? - ---Elle se meurt... elle se meurt? m'écriai-je. - ---Oui, poursuivit-elle, et c'est la suite du chagrin que vous lui -avez causé; au moment où je vous parle, elle ne doit pas être en vie. -Il lui est venu des lettres de Naples, de Venise. On lui a écrit des -choses qui font trembler. Notre bon seigneur, votre frère, est furieux: -il dit qu'il sollicitera partout des ordres contre vous, qu'il vous -dénoncera, vous livrera lui-même... - ---Allez, madame Berthe, si vous retournez à Maravillas et y arrivez -avant moi, annoncez à mon frère qu'il me verra bientôt.» - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -XV - - -SUR-LE-CHAMP, la calèche étant attelée, je présente la main à -Biondetta, cachant le désordre de mon âme sous l'apparence de la -fermeté. Elle se montrait effrayée: «Quoi! dit-elle, nous allons nous -livrer à votre frère? nous allons aigrir par notre présence une -famille irritée, des vassaux désolés... - -[Illustration] - ---Je ne saurais craindre mon frère, madame; s'il m'impute des torts que -je n'ai pas, il est important que je le désabuse. Si j'en ai, il faut -que je m'excuse, et comme ils ne viennent pas de mon cœur, j'ai droit à -sa compassion et à son indulgence. Si j'ai conduit ma mère au tombeau -par le déréglement de ma conduite, j'en dois réparer le scandale, et -pleurer si hautement cette perte, que la vérité, la publicité de mes -regrets effacent aux yeux de toute l'Espagne la tache que le défaut de -naturel imprimerait à mon sang. - ---Ah! don Alvare, vous courez à votre perte et à la mienne; ces lettres -écrites de tous côtés, ces préjugés répandus avec tant de promptitude -et d'affectation, sont la suite de nos aventures et des persécutions -que j'ai essuyées à Venise. Le traître Bernadillo, que vous ne -connaissez pas assez, obsède votre frère; il le portera... - -[Illustration] - ---Eh! qu'ai-je à redouter de Bernadillo et de tous les lâches de la -terre? Je suis, madame, le seul ennemi redoutable pour moi. On ne -portera jamais mon frère à la vengeance aveugle, à l'injustice, à des -actions indignes d'un homme de tête et de courage, d'un gentilhomme -enfin[1].» Le silence succède à cette conversation assez vive; il eût -pu devenir embarrassant pour l'un et l'autre: mais après quelques -instants, Biondetta s'assoupit peu à peu, et s'endort. - -Pouvais-je ne pas la regarder? Pouvais-je la considérer sans émotion? -Sur ce visage brillant de tous les trésors, de la pompe enfin de la -jeunesse, le sommeil ajoutait aux grâces naturelles du repos cette -fraîcheur délicieuse, animée, qui rend tous les traits harmonieux; -un nouvel enchantement s'empare de moi: il écarte mes défiances; mes -inquiétudes sont suspendues, ou s'il m'en reste une assez vive, c'est -que la tête de l'objet dont je suis épris, ballottée par les cahots -de la voiture, n'éprouve quelque incommodité par la brusquerie ou la -rudesse des frottements. Je ne suis plus occupé qu'à la soutenir, à la -garantir. Mais nous en éprouvons un si vif, qu'il me devient impossible -de le parer; Biondetta jette un cri, et nous sommes renversés. - -L'essieu était rompu; les mulets heureusement s'étaient arrêtés. Je me -dégage: je me précipite vers Biondetta, rempli des plus vives alarmes. -Elle n'avait qu'une légère contusion au coude, et bientôt nous sommes -debout en pleine campagne, mais exposés à l'ardeur du soleil en plein -midi, à cinq lieues du château de ma mère, sans moyens apparents de -pouvoir nous y rendre, car il ne s'offrait à nos regards aucun endroit -qui parût être habité. - -[Illustration] - -Cependant à force de regarder avec attention, je crois distinguer à la -distance d'une lieue une fumée qui s'élève derrière un taillis, mêlé -de quelques arbres assez élevés; alors, confiant ma voiture à la garde -du muletier, j'engage Biondetta à marcher avec moi du côté qui m'offre -l'apparence de quelque secours. - -Plus nous avançons, plus notre espoir se fortifie; déjà la petite forêt -semble se partager en deux: bientôt elle forme une avenue au fond de -laquelle on aperçoit des bâtiments d'une structure modeste: enfin, une -ferme considérable termine notre perspective. - -Tout semble être en mouvement dans cette habitation, d'ailleurs isolée. -Dès qu'on nous aperçoit, un homme se détache et vient au-devant de nous. - -[Illustration] - -Il nous aborde avec civilité. Son extérieur est honnête: il est vêtu -d'un pourpoint de satin noir taillé en couleur de feu, orné de quelques -passements en argent. Son âge paraît être de vingt-cinq à trente ans. -Il a le teint d'un campagnard; la fraîcheur perce sous le hâle, et -décèle la vigueur et la santé. - -Je le mets au fait de l'accident qui m'attire chez lui. «Seigneur -cavalier, me répondit-il, vous êtes toujours le bien arrivé, et chez -des gens remplis de bonne volonté. J'ai ici une forge, et votre -essieu sera rétabli: mais vous me donneriez aujourd'hui tout l'or de -monseigneur le duc de Medina-Sidonia mon maître, que ni moi ni personne -des miens ne pourrait se mettre à l'ouvrage. Nous arrivons de l'église, -mon épouse et moi: c'est le plus beau de nos jours. Entrez. En voyant -la mariée, mes parents, mes amis, mes voisins qu'il me faut fêter, vous -jugerez s'il m'est possible de faire travailler maintenant. D'ailleurs, -si madame et vous ne dédaignez pas une compagnie composée de gens qui -subsistent de leur travail depuis le commencement de la monarchie, nous -allons nous mettre à table, nous sommes tous heureux aujourd'hui; il ne -tiendra qu'à vous de partager notre satisfaction. Demain nous penserons -aux affaires.» - -En même temps il donne ordre qu'on aille chercher ma voiture. - -Me voilà hôte de Marcos, le fermier de monseigneur le duc, et nous -entrons dans le salon préparé pour le repas de noce; adossé au manoir -principal, il occupe tout le fond de la cour: c'est une feuillée en -arcades, ornée de festons de fleurs, d'où la vue, d'abord arrêtée par -les deux petits bosquets, se perd agréablement dans la campagne, à -travers l'intervalle qui forme l'avenue. - -La table était servie. Luisia, la nouvelle mariée, est entre Marcos et -moi: Biondetta est à côté de Marcos. Les pères et les mères, les autres -parents sont vis-à-vis; la jeunesse occupe les deux bouts. - -La mariée baissait deux grands yeux noirs qui n'étaient pas faits pour -regarder en dessous; tout ce qu'on lui disait, et même les choses -indifférentes, la faisaient sourire et rougir. - -La gravité préside au commencement du repas: c'est le caractère de la -nation; mais à mesure que les outres disposées autour de la table se -désenflent, les physionomies deviennent moins sérieuses. - -On commençait à s'animer, quand tout à coup les poëtes improvisateurs -de la contrée paraissent autour de la table. Ce sont des aveugles qui -chantent les couplets suivants, en s'accompagnant de leurs guitares: - -[Illustration] - - Marcos a dit à Louise: - Veux-tu mon cœur et ma foi? - Elle a répondu: Suis-moi, - Nous parlerons à l'église. - Là, de la bouche et des yeux, - Ils se sont juré tous deux - Une flamme vive et pure: - Si vous êtes curieux - De voir des époux heureux, - Venez en Estrémadure. - - Louise est sage, elle est belle, - Marcos a bien des jaloux; - Mais il les désarme tous - En se montrant digne d'elle; - Et tout ici, d'une voix, - Applaudissant à leur choix, - Vante une flamme aussi pure: - Si vous êtes curieux - De voir des époux heureux, - Venez en Estrémadure. - - D'une douce sympathie, - Comme leurs cœurs sont unis! - Leurs troupeaux sont réunis - Dans la même bergerie; - Leurs peines et leurs plaisirs, - Leurs soins, leurs vœux, leurs désirs - Suivent la même mesure: - Si vous êtes curieux - De voir des époux heureux, - Venez en Estrémadure. - -Pendant qu'on écoutait ces chansons aussi simples que ceux pour qui -elles semblaient être faites, tous les valets de la ferme n'étant -plus nécessaires au service, s'assemblaient gaiement pour manger les -reliefs du repas; mêlés avec des Égyptiens et des Égyptiennes appelés -pour augmenter le plaisir de la fête, ils formaient sous les arbres -de l'avenue des groupes aussi agissants que variés, et embellissaient -notre perspective. - -Biondetta cherchait continuellement mes regards, et les forçait à se -porter vers ces objets dont elle paraissait agréablement occupée, -semblant me reprocher de ne point partager avec elle tout l'amusement -qu'ils lui procuraient. - -[Illustration] - - -NOTE: - -[1] Voir la note à la fin du volume. - - - - -[Illustration] - -XVI - - -[Illustration] - -MAIS le repas a déjà paru trop long à la jeunesse, elle attend le bal. -C'est aux gens d'un âge mûr à montrer de la complaisance. La table est -dérangée, les planches qui la forment, les futailles dont elle est -soutenue, sont repoussées au fond de la feuillée; devenues tréteaux, -elles servent d'amphithéâtre aux symphonistes. On joue le fandango -sévillan, de jeunes Égyptiennes l'exécutent avec leurs castagnettes et -leurs tambours de basque; la noce se mêle avec elles et les imite: la -danse est devenue générale. - -[Illustration] - -Biondetta paraissait en dévorer des yeux le spectacle. Sans sortir de -sa place, elle essaye tous les mouvements qu'elle voit faire. - -«Je crois, dit-elle, que j'aimerais le bal à la fureur.» Bientôt elle -s'y engage et me force à danser. D'abord elle montre quelque embarras -et même un peu de maladresse: bientôt elle semble s'aguerrir et unir la -grâce et la force à la légèreté, à la précision. Elle s'échauffe: il -lui faut son mouchoir, le mien, celui qui lui tombe sous la main: elle -ne s'arrête que pour s'essuyer. - -La danse ne fut jamais ma passion; et mon âme n'était point assez à -son aise pour que je pusse me livrer à un amusement aussi vain. Je -m'échappe et gagne un des bouts de la feuillée, cherchant un endroit où -je pusse m'asseoir et rêver. - -Un caquet très-bruyant me distrait, et arrête presque malgré moi mon -attention. Deux voix se sont élevées derrière moi. «Oui, oui, disait -l'une, c'est un enfant de la planète. Il entrera dans sa maison. Tiens, -Zoradille, il est né le trois mai à trois heures du matin... - ---Oh! vraiment, Lélagise, répondait l'autre, malheur aux enfants -de Saturne, celui-ci a Jupiter à l'ascendant, Mars et Mercure en -conjonction trine avec Vénus. O le beau jeune homme! quels avantages -naturels! quelles espérances il pourrait concevoir! quelle fortune il -devrait faire! mais...» - -Je connaissais l'heure de ma naissance, et je l'entendais détailler -avec la plus singulière précision. Je me retourne et fixe ces -babillardes. - -[Illustration] - -Je vois deux vieilles Égyptiennes moins assises qu'accroupies sur leurs -talons. Un teint plus qu'olivâtre, des yeux creux et ardents, une -bouche enfoncée, un nez mince et démesuré qui, partant du haut de la -tête, vient en se recourbant toucher au menton; un morceau d'étoffe qui -fut rayé de blanc et de bleu tourne deux fois autour d'un crâne à demi -pelé, tombe en écharpe sur l'épaule, et de là sur les reins, de manière -qu'ils ne soient qu'à demi nus; en un mot, des objets presque aussi -révoltants que ridicules. - -Je les aborde. «Parliez-vous de moi, mesdames? leur dis-je, voyant -qu'elles continuaient à me fixer et à se faire des signes... - ---Vous nous écoutiez donc, seigneur cavalier? - ---Sans doute, répliquai-je; et qui vous a si bien instruites de l'heure -de ma nativité?... - ---Nous aurions bien d'autres choses à vous dire, heureux jeune homme; -mais il faut commencer par mettre le signe dans la main. - ---Qu'à cela ne tienne, repris-je; et sur-le-champ je leur donne un -doublon. - -[Illustration] - ---Vois, Zoradille, dit la plus âgée, vois comme il est noble, comme il -est fait pour jouir de tous les trésors qui lui sont destinés. Allons, -pince la guitare, et suis-moi.» Elle chante: - -[Illustration] - - L'Espagne vous donna l'être, - Mais Parthénope vous a nourri: - La terre en vous voit son maître, - Du ciel, si vous voulez l'être, - Vous serez le favori. - - Le bonheur qu'on vous présage - Est volage, et pourrait vous quitter. - Vous le tenez au passage: - Il faut, si vous êtes sage, - Le saisir sans hésiter. - - Quel est cet objet aimable? - Qui s'est soumis à votre pouvoir? - Est-il... - -Les vieilles étaient en train. J'étais tout oreilles. Biondetta a -quitté la danse: elle est accourue, elle me tire par le bras, me force -à m'éloigner. - -«Pourquoi m'avez-vous abandonnée, Alvare? Que faites-vous ici? - ---J'écoutais, repris-je... - ---Quoi! me dit-elle en m'entraînant, vous écoutiez ces vieux -monstres?... - ---En vérité, ma chère Biondetta, ces créatures sont singulières: elles -ont plus de connaissances qu'on ne leur en suppose; elles me disaient... - ---Sans doute, reprit-elle avec ironie, elles faisaient leur métier, -elles vous disaient votre bonne aventure: et vous les croiriez? Vous -êtes, avec beaucoup d'esprit, d'une simplicité d'enfant. Et ce sont là -les objets qui vous empêchent de vous occuper de moi?... - ---Au contraire, ma chère Biondetta, elles allaient me parler de vous. - ---Parler de moi! reprit-elle vivement, avec une sorte d'inquiétude, -qu'en savent-elles? qu'en peuvent-elles dire? Vous extravaguez. Vous -danserez toute la soirée pour me faire oublier cet écart.» - -Je la suis: je rentre de nouveau dans le cercle, mais sans attention -à ce qui se passe autour de moi, à ce que je fais moi-même. Je ne -songeais qu'à m'échapper pour rejoindre, où je le pourrais, mes -diseuses de bonne aventure. Enfin je crois voir un moment favorable: -je le saisis. En un clin d'œil j'ai volé vers mes sorcières, les -ai retrouvées et conduites sous un petit berceau qui termine le -potager de la ferme. Là, je les supplie de me dire, en prose, sans -énigme, très-succinctement, enfin, tout ce qu'elles peuvent savoir -d'intéressant sur mon compte. La conjuration était forte, car j'avais -les mains pleines d'or. Elles brûlaient de parler, comme moi de les -entendre. Bientôt je ne puis douter qu'elles ne soient instruites des -particularités les plus secrètes de ma famille, et confusément de mes -liaisons avec Biondetta, de mes craintes, de mes espérances; je croyais -apprendre bien des choses, je me flattais d'en apprendre de plus -importantes encore; mais notre Argus est sur mes talons. - -[Illustration] - -Biondetta n'est point accourue, elle a volé. Je voulais parler. «Point -d'excuses, dit-elle, la rechute est impardonnable... - ---Ah! vous me la pardonnerez, lui dis-je, j'en suis sûr; quoique vous -m'ayez empêché de m'instruire comme je pouvais l'être, dès à présent -j'en sais assez... - ---Pour faire quelque extravagance. Je suis furieuse, mais ce n'est pas -ici le temps de quereller; si nous sommes dans le cas de nous manquer -d'égards, nous en devons à nos hôtes. On va se mettre à table, et je -m'y assieds à côté de vous: je ne prétends plus souffrir que vous -m'échappiez.» - -Dans le nouvel arrangement du banquet, nous étions assis vis-à-vis des -nouveaux mariés. Tous deux sont animés par les plaisirs de la journée: -Marcos a les regards brûlants, Luisia les a moins timides: la pudeur -s'en venge et lui couvre les joues du plus vif incarnat. Le vin de -Xérès fait le tour de la table, et semble en avoir banni jusqu'à un -certain point la réserve: les vieillards mêmes, s'animant du souvenir -de leurs plaisirs passés, provoquent la jeunesse par des saillies qui -tiennent moins de la vivacité que de la pétulance. J'avais ce tableau -sous les yeux; j'en avais un plus mouvant, plus varié à côté de moi. - -Biondetta, paraissant tour à tour livrée à la passion ou au dépit, la -bouche armée des grâces fières du dédain, ou embellie par le sourire, -m'agaçait, me boudait, me pinçait jusqu'au sang, et finissait par me -marcher doucement sur les pieds. En un mot, c'était en un moment une -faveur, un reproche, un châtiment, une caresse: de sorte que livré à -cette vicissitude de sensations, j'étais dans un désordre inconcevable. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -XVII - - -LES mariés ont disparu: une partie des convives les a suivis pour une -raison ou pour une autre. Nous quittons la table. Une femme, c'était la -tante du fermier et nous le savions, prend un flambeau de cire jaune, -nous précède, et en la suivant nous arrivons dans une petite chambre -de douze pieds en carré: un lit qui n'en a pas quatre de largeur, une -table et deux siéges en font l'ameublement. «Monsieur et madame, nous -dit notre conductrice, voilà le seul appartement que nous puissions -vous donner.» Elle pose son flambeau sur la table et on nous laisse -seuls. - -[Illustration] - -Biondetta baisse les yeux. Je lui adresse la parole: «Vous avez donc -dit que nous étions mariés? - ---Oui, répond-elle, je ne pouvais dire que la vérité. J'ai votre -parole, vous avez la mienne. Voilà l'essentiel. Vos cérémonies sont -des précautions prises contre la mauvaise foi, et je n'en fais point -de cas. Le reste n'a pas dépendu de moi. D'ailleurs, si vous ne -voulez pas partager le lit que l'on nous abandonne, vous me donnerez -la mortification de vous voir passer la nuit mal à votre aise. J'ai -besoin de repos: je suis plus que fatiguée, je suis excédée de toutes -les manières.» En prononçant ces paroles du ton le plus animé, elle -s'étend dessus le lit le nez tourné vers la muraille. «Eh quoi! -m'écriai-je, Biondetta, je vous ai déplu, vous êtes sérieusement -fâchée! Comment puis-je expier ma faute? demandez ma vie. - ---Alvare, me répondit-elle sans se déranger, allez consulter vos -Égyptiennes sur les moyens de rétablir le repos dans mon cœur et dans -le vôtre. - ---Quoi! l'entretien que j'ai eu avec ces femmes est le motif de votre -colère? Ah! vous allez m'excuser, Biondetta. Si vous saviez combien les -avis qu'elles m'ont donnés sont d'accord avec les vôtres, et qu'elles -m'ont enfin décidé à ne point retourner au château de Maravillas! Oui, -c'en est fait, demain nous partons pour Rome, pour Venise, pour Paris, -pour tous les lieux que vous voudrez que j'aille habiter avec vous. -Nous y attendrons l'aveu de ma famille...» - -A ce discours, Biondetta se retourne. Son visage était sérieux et même -sévère. «Vous rappelez-vous, Alvare, ce que je suis, ce que j'attendais -de vous, ce que je vous conseillais de faire? Quoi! lorsqu'en me -servant avec discrétion des lumières dont je suis douée, je n'ai pu -vous amener à rien de raisonnable, la règle de ma conduite et de la -vôtre sera fondée sur les propos de deux êtres les plus dangereux pour -vous et pour moi, s'ils ne sont pas les plus méprisables! Certes, -s'écria-t-elle dans un transport de douleur, j'ai toujours craint les -hommes; j'ai balancé pendant des siècles à faire un choix; il est fait, -il est sans retour: je suis bien malheureuse!» Alors elle fond en -larmes, dont elle cherche à me dérober la vue. - -[Illustration] - -Combattu par les passions les plus violentes, je tombe à ses genoux: «O -Biondetta! m'écriai-je, vous ne voyez pas mon cœur! vous cesseriez de -le déchirer. - ---Vous ne me connaissez pas, Alvare, et me ferez cruellement souffrir -avant de me connaître. Il faut qu'un dernier effort vous dévoile mes -ressources, et ravisse si bien votre estime et votre confiance, que -je ne sois plus exposée à des partages humiliants ou dangereux; vos -pythonisses sont trop d'accord avec moi pour ne pas m'inspirer de -justes terreurs. Qui m'assure que Soberano, Bernadillo, vos ennemis -et les miens, ne soient pas cachés sous ces masques? Souvenez-vous -de Venise. Opposons à leurs ruses un genre de merveilles qu'ils -n'attendent sans doute pas de moi. Demain, j'arrive à Maravillas, -dont leur politique cherche à m'éloigner; les plus avilissants, les -plus accablants de tous les soupçons vont m'y accueillir: mais doña -Mencia est une femme juste, estimable; votre frère a l'âme noble, je -m'abandonnerai à eux. Je serai un prodige de douceur, de complaisance, -d'obéissance, de patience, j'irai au-devant des épreuves.» - -Elle s'arrête un moment. «Sera-ce assez t'abaisser, malheureuse -sylphide?» s'écrie-t-elle d'un ton douloureux. - -Elle veut poursuivre; mais l'abondance des larmes lui ôte l'usage de la -parole. - -Que devins-je à ces témoignages de passion, ces marques de douleur, -ces résolutions dictées par la prudence, ces mouvements d'un courage -que je regardais comme héroïque! Je m'assieds auprès d'elle: j'essaye -de la calmer par mes caresses; mais d'abord on me repousse: bientôt -après je n'éprouve plus de résistance, sans avoir sujet de m'en -applaudir; la respiration l'embarrasse, les yeux sont à demi fermés, -le corps n'obéit qu'à des mouvements convulsifs, une froideur suspecte -s'est répandue sur toute la peau, le pouls n'a plus de mouvement -sensible, et le corps paraîtrait entièrement inanimé, si les pleurs ne -coulaient pas avec la même abondance. - -[Illustration] - -O pouvoir des larmes! c'est sans doute le plus puissant de tous les -traits de l'amour! Mes défiances, mes résolutions, mes serments, tout -est oublié. En voulant tarir la source de cette rosée précieuse, je me -suis trop approché de cette bouche où la fraîcheur se réunit au doux -parfum de la rose; et si je voulais m'en éloigner, deux bras dont je ne -saurais peindre la blancheur, la douceur et la forme, sont des liens -dont il me devient impossible de me dégager... - -«O mon Alvare! s'écrie Biondetta, j'ai triomphé: je suis le plus -heureux de tous les êtres.» - -Je n'avais pas la force de parler: j'éprouvais un trouble -extraordinaire: je dirai plus; j'étais honteux, immobile. Elle se -précipite à bas du lit: elle est à mes genoux: elle me déchausse. -«Quoi! chère Biondetta, m'écriai-je, quoi! vous vous abaissez... - ---Ah! répond-elle, ingrat, je te servais lorsque tu n'étais que mon -despote: laisse-moi servir mon amant.» - -Je suis dans un moment débarrassé de mes hardes: mes cheveux, ramassés -avec ordre, sont arrangés dans un filet qu'elle a trouvé dans sa poche. - -Sa force, son activité, son adresse ont triomphé de tous les obstacles -que je voulais opposer. Elle fait avec la même promptitude sa petite -toilette de nuit, éteint le flambeau qui nous éclairait, et voilà les -rideaux tirés. - -[Illustration] - -Alors avec une voix à la douceur de laquelle la plus délicieuse musique -ne saurait se comparer: «Ai-je fait, dit-elle, le bonheur de mon Alvare -comme il a fait le mien? Mais non: je suis encore la seule heureuse: -il le sera, je le veux; je l'enivrerai de délices; je le remplirai de -sciences; je l'élèverai au faîte des grandeurs. Voudras-tu, mon cœur, -voudras-tu être la créature la plus privilégiée, te soumettre avec moi -les hommes, les éléments, la nature entière? - ---O ma chère Biondetta! lui dis-je, quoiqu'en faisant un peu d'efforts -sur moi-même, tu me suffis: tu remplis tous les vœux de mon cœur... - ---Non, non, répliqua-t-elle vivement, Biondetta ne doit pas te suffire: -ce n'est pas là mon nom: tu me l'avais donné: il me flattait; je le -portais avec plaisir: mais il faut que tu saches qui je suis... Je suis -le diable, mon cher Alvare, je suis le diable...» - -En prononçant ce mot avec une douceur enchanteresse, elle fermait, -plus qu'exactement, le passage aux réponses que j'aurais voulu lui -faire. Dès que je pus rompre le silence: «Cesse, lui dis-je, ma chère -Biondetta, ou qui que tu sois, de prononcer ce nom fatal et de me -rappeler une erreur abjurée depuis longtemps. - ---Non, mon cher Alvare, non, ce n'était point une erreur; j'ai dû te -le faire croire, cher petit homme. Il fallait bien te tromper pour te -rendre enfin raisonnable. Votre espèce échappe à la vérité: ce n'est -qu'en vous aveuglant qu'on peut vous rendre heureux. Ah! tu le seras -beaucoup si tu veux l'être! je prétends te combler. Tu conviens déjà -que je ne suis pas aussi dégoûtant que l'on me fait noir.» - -Ce badinage achevait de me déconcerter. Je m'y refusais, et l'ivresse -de mes sens aidait à ma distraction volontaire. - -«Mais, réponds-moi donc,» me disait-elle. - ---Eh! que voulez-vous que je réponde?... - ---Ingrat, place la main sur ce cœur qui t'adore; que le tien s'anime, -s'il est possible, de la plus légère des émotions qui sont si sensibles -dans le mien. Laisse couler dans tes veines un peu de cette flamme -délicieuse par qui les miennes sont embrasées; adoucis si tu le peux -le son de cette voix si propre à inspirer l'amour, et dont tu ne te -sers que trop pour effrayer mon âme timide; dis-moi, enfin, s'il t'est -possible, mais aussi tendrement que je l'éprouve pour toi: «Mon cher -Béelzébuth, je t'adore...» - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -XVIII - - -A ce nom fatal, quoique si tendrement prononcé, une frayeur mortelle -me saisit; l'étonnement, la stupeur accablent mon âme: je la croirais -anéantie si la voix sourde du remords ne criait pas au fond de mon -cœur. Cependant, la révolte de mes sens subsiste d'autant plus -impérieusement qu'elle ne peut être réprimée par la raison. Elle me -livre sans défense à mon ennemi: il en abuse et me rend aisément sa -conquête. - -Il ne me donne pas le temps de revenir à moi, de réfléchir sur la faute -dont il est beaucoup plus l'auteur que le complice. «Nos affaires -sont arrangées, me dit-il, sans altérer sensiblement ce ton de voix -auquel il m'avait habitué. Tu es venu me chercher: je t'ai suivi, -servi, favorisé; enfin, j'ai fait ce que tu as voulu. Je désirais ta -possession, et il fallait, pour que j'y parvinsse, que tu me fisses un -libre abandon de toi-même. Sans doute, je dois à quelques artifices la -première complaisance; quant à la seconde, je m'étais nommé: tu savais -à qui tu te livrais, et ne saurais te prévaloir de ton ignorance. -Désormais notre lien, Alvare, est indissoluble; mais pour cimenter -notre société, il est important de nous mieux connaître. Comme je te -sais déjà presque par cœur, pour rendre nos avantages réciproques, je -dois me montrer à toi tel que je suis.» - -On ne me donne pas le temps de réfléchir sur cette harangue singulière: -un coup de sifflet très-aigu part à côté de moi. A l'instant -l'obscurité qui m'environne se dissipe: la corniche qui surmonte le -lambris de la chambre s'est toute chargée de gros limaçons: leurs -cornes, qu'ils font mouvoir vivement et en manière de bascule, sont -devenues des jets de lumière phosphorique, dont l'éclat et l'effet -redoublent par l'agitation et l'allongement. - -[Illustration] - -Presque ébloui par cette illumination subite, je jette les yeux à côté -de moi; au lieu d'une figure ravissante, que vois-je? O ciel! c'est -l'effroyable tête de chameau. Elle articule d'une voix de tonnerre -ce ténébreux _Che vuoi_ qui m'avait tant épouvanté dans la grotte, -part d'un éclat de rire humain plus effrayant encore, tire une langue -démesurée... - -Je me précipite; je me cache sous le lit, les yeux fermés, la face -contre terre. Je sentais battre mon cœur avec une force terrible: -j'éprouvais un suffoquement comme si j'allais perdre la respiration. - -Je ne puis évaluer le temps que je comptais avoir passé dans cette -inexprimable situation, quand je me sens tirer par le bras; mon -épouvante s'accroît: forcé néanmoins d'ouvrir les yeux, une lumière -frappante les aveugle. - -Ce n'était point celle des escargots, il n'y en avait plus sur les -corniches; mais le soleil me donnait d'aplomb sur le visage. On me tire -encore par le bras: on redouble; je reconnais Marcos. - -«Eh! seigneur cavalier, me dit-il, à quelle heure comptez-vous donc -partir? Si vous voulez arriver à Maravillas aujourd'hui, vous n'avez -pas de temps à perdre, il est près de midi.» - -Je ne répondais pas: il m'examine: «Comment! vous êtes resté tout -habillé sur votre lit: vous y avez donc passé quatorze heures sans -vous éveiller? Il fallait que vous eussiez un grand besoin de repos. -Madame votre épouse s'en est doutée: c'est sans doute dans la crainte -de vous gêner qu'elle a été passer la nuit avec une de mes tantes; -mais elle a été plus diligente que vous; par ses ordres, dès le matin -tout a été mis en état dans votre voiture, et vous pouvez y monter. -Quant à madame, vous ne la trouverez pas ici: nous lui avons donné -une bonne mule; elle a voulu profiter de la fraîcheur du matin; elle -vous précède, et doit vous attendre dans le premier village que vous -rencontrerez sur votre route.» - -[Illustration] - -Marcos sort. Machinalement je me frotte les yeux, et passe les mains -sur ma tête pour y trouver ce filet dont mes cheveux devaient être -enveloppés... - -Elle est nue, en désordre, ma cadenette est comme elle était la veille: -la rosette y tient. Dormirais-je? me dis-je alors. Ai-je dormi? -serais-je assez heureux pour que tout n'eût été qu'un songe? Je lui ai -vu éteindre la lumière... Elle l'a éteinte... La voilà... - -Marcos rentre. «Si vous voulez prendre un repas, seigneur cavalier, il -est préparé. Votre voiture est attelée.» - -Je descends du lit; à peine puis-je me soutenir, mes jarrets plient -sous moi. Je consens à prendre quelque nourriture, mais cela me devient -impossible. Alors, voulant remercier le fermier et l'indemniser de la -dépense que je lui ai occasionnée, il refuse. - -«Madame, me répondit-il, nous a satisfaits et plus que noblement; vous -et moi, seigneur cavalier, avons deux braves femmes.» A ce propos, sans -rien répondre, je monte dans ma chaise: elle chemine. - -Je ne peindrai point la confusion de mes pensées: elle était telle, que -l'idée du danger dans lequel je devais trouver ma mère ne s'y retraçait -que faiblement. Les yeux hébétés, la bouche béante, j'étais moins un -homme qu'un automate. - -Mon conducteur me réveille. «Seigneur cavalier, nous devons trouver -madame dans ce village-ci.» - -[Illustration] - -Je ne lui réponds rien. Nous traversions une espèce de bourgade; à -chaque maison il s'informe si l'on n'a pas vu passer une jeune dame -en tel et tel équipage. On lui répond qu'elle ne s'est point arrêtée. -Il se retourne, comme voulant lire sur mon visage mon inquiétude à ce -sujet. Et, s'il n'en savait pas plus que moi, je devais lui paraître -bien troublé. - -Nous sommes hors du village, et je commence à me flatter que l'objet -actuel de mes frayeurs s'est éloigné au moins pour quelque temps. Ah! -si je puis arriver, tomber aux genoux de doña Mencia, me dis-je à -moi-même, si je puis me mettre sous la sauvegarde de ma respectable -mère, fantômes, monstres qui vous êtes acharnés sur moi, oserez-vous -violer cet asile? J'y retrouverai avec les sentiments de la nature les -principes salutaires dont je m'étais écarté, je m'en ferai un rempart -contre vous. - -[Illustration] - -Mais si les chagrins occasionnés par mes désordres m'ont privé de cet -ange tutélaire... Ah! je ne veux vivre que pour la venger sur moi-même. -Je m'ensevelirai dans un cloître... Eh! qui m'y délivrera des chimères -engendrées dans mon cerveau? Prenons l'état ecclésiastique. Sexe -charmant, il faut que je renonce à vous: une larve infernale s'est -revêtue de toutes les grâces dont j'étais idolâtre; ce que je verrais -en vous de plus touchant me rappellerait... - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -XIX - - -AU milieu de ces réflexions, dans lesquelles mon attention est -concentrée, la voiture est entrée dans la grande cour du château. -J'entends une voix: «C'est Alvare! c'est mon fils!» J'élève la vue et -reconnais ma mère sur le balcon de son appartement. - -Rien n'égale alors la douceur, la vivacité du sentiment que j'éprouve. -Mon âme semble renaître: mes forces se raniment toutes à la fois. Je -me précipite, je vole dans les bras qui m'attendent. Je me prosterne. -Ah! m'écriai-je les yeux baignés de pleurs, la voix entrecoupée de -sanglots, ma mère! ma mère! je ne suis donc pas votre assassin? Me -reconnaîtrez-vous pour votre fils? Ah! ma mère, vous m'embrassez... - -[Illustration] - -La passion qui me transporte, la véhémence de mon action ont tellement -altéré mes traits et le son de ma voix, que doña Mencia en conçoit de -l'inquiétude. Elle me relève avec bonté, m'embrasse de nouveau, me -force à m'asseoir. Je voulais parler: cela m'était impossible; je me -jetais sur ses mains en les baignant de larmes, en les couvrant des -caresses les plus emportées. - -Doña Mencia me considère d'un air d'étonnement: elle suppose qu'il -doit m'être arrivé quelque chose d'extraordinaire; elle appréhende -même quelque dérangement dans ma raison. Tandis que son inquiétude, sa -curiosité, sa bonté, sa tendresse, se peignent dans ses complaisances -et dans ses regards, sa prévoyance a fait rassembler sous ma main ce -qui peut soulager les besoins d'un voyageur fatigué par une route -longue et pénible. - -Les domestiques s'empressent à me servir. Je mouille mes lèvres par -complaisance: mes regards distraits cherchent mon frère; alarmé de ne -le pas voir: «Madame, dis-je, où est l'estimable don Juan? - ---Il sera bien aise de savoir que vous êtes ici, puisqu'il vous avait -écrit de vous y rendre; mais comme ses lettres, datées de Madrid, ne -peuvent être parties que depuis quelques jours, nous ne vous attendions -pas sitôt. Vous êtes colonel du régiment qu'il avait, et le roi vient -de le nommer à une vice-royauté dans les Indes. - ---Ciel! m'écriai-je, tout serait-il faux dans le songe affreux que je -viens de faire? Mais il est impossible... - ---De quel songe parlez-vous, Alvare?... - ---Du plus long, du plus étonnant, du plus effrayant que l'on puisse -faire. Alors, surmontant l'orgueil et la honte, je lui fais le détail -de ce qui m'était arrivé depuis mon entrée dans la grotte de Portici, -jusqu'au moment heureux où j'avais pu embrasser ses genoux.» - -Cette femme respectable m'écoute avec une attention, une patience, une -bonté extraordinaires. Comme je connaissais l'étendue de ma faute, elle -vit qu'il était inutile de me l'exagérer. - -«Mon cher fils, vous avez couru après les mensonges, et, dès le -moment même vous en avez été environné. Jugez-en par la nouvelle de -mon indisposition et du courroux de votre frère aîné. Berthe, à qui -vous avez cru parler, est depuis quelque temps détenue au lit par une -infirmité. Je ne songeai jamais à vous envoyer deux cents sequins au -delà de votre pension. J'aurais craint, ou d'entretenir vos désordres, -ou de vous y plonger par une libéralité mal entendue. L'honnête écuyer -Pimientos est mort depuis huit mois. Et sur dix-huit cents clochers -que possède peut-être M. le duc de Medina-Sidonia dans toutes les -Espagnes, il n'a pas un pouce de terre à l'endroit que vous désignez: -je le connais parfaitement, et vous aurez rêvé cette ferme et tous ses -habitants. - ---Ah! madame, repris-je, le muletier qui m'amène a vu cela comme moi. -Il a dansé à la noce.» - -Ma mère ordonne qu'on fasse venir le muletier, mais il avait dételé en -arrivant, sans demander son salaire. - -Cette fuite précipitée, qui ne laissait point de traces, jeta ma mère -en quelques soupçons. «Nugnès, dit-elle à un page qui traversait -l'appartement, allez dire au vénérable don Quebracuernos que mon fils -Alvare et moi l'attendons ici. - -C'est, poursuivit-elle, un docteur de Salamanque; il a ma confiance et -la mérite: vous pouvez lui donner la vôtre. Il y a dans la fin de votre -rêve une particularité qui m'embarrasse; don Quebracuernos connaît les -termes, et définira ces choses beaucoup mieux que moi.» - -Le vénérable docteur ne se fit pas attendre; il imposait, même avant -de parler, par la gravité de son maintien. Ma mère me fit recommencer -devant lui l'aveu sincère de mon étourderie et des suites qu'elle avait -eues. Il m'écoutait avec une attention mêlée d'étonnement et sans -m'interrompre. Lorsque j'eus achevé, après s'être un peu recueilli, il -prit la parole en ces termes: - -[Illustration] - -«Certainement, seigneur Alvare, vous venez d'échapper au plus -grand péril auquel un homme puisse être exposé par sa faute. Vous -avez provoqué l'esprit malin, et lui avez fourni, par une suite -d'imprudences, tous les déguisements dont il avait besoin pour -parvenir à vous tromper et à vous perdre. Votre aventure est bien -extraordinaire; je n'ai rien lu de semblable dans la _Démonomanie_ -de Bodin, ni dans le _Monde enchanté_ de Bekker. Et il faut convenir -que depuis que ces grands hommes ont écrit, notre ennemi s'est -prodigieusement raffiné sur la manière de former ses attaques, en -profitant des ruses que les hommes du siècle emploient réciproquement -pour se corrompre. Il copie la nature fidèlement et avec choix; il -emploie la ressource des talents aimables, donne des fêtes bien -entendues, fait parler aux passions leur plus séduisant langage; il -imite même jusqu'à un certain point la vertu. Cela m'ouvre les yeux -sur beaucoup de choses qui se passent; je vois d'ici bien des grottes -plus dangereuses que celle de Portici, et une multitude d'obsédés -qui malheureusement ne se doutent pas de l'être. A votre égard, en -prenant des précautions sages pour le présent et pour l'avenir, je -vous crois entièrement délivré. Votre ennemi s'est retiré, cela n'est -pas équivoque. Il vous a séduit, il est vrai, mais il n'a pu parvenir -à vous corrompre; vos intentions, vos remords vous ont préservé à -l'aide des secours extraordinaires que vous avez reçus; ainsi son -prétendu triomphe et votre défaite n'ont été pour vous et pour lui -qu'une _illusion_ dont le repentir achèvera de vous laver. Quant à -lui, une retraite forcée a été son partage; mais admirez comme il a -su la couvrir, et laisser en partant le trouble dans votre esprit et -des intelligences dans votre cœur pour pouvoir renouveler l'attaque, -si vous lui en fournissez l'occasion. Après vous avoir ébloui autant -que vous avez voulu l'être, contraint de se montrer à vous dans -toute sa difformité, il obéit en esclave qui prémédite la révolte; -il ne veut vous laisser aucune idée raisonnable et distincte, mêlant -le grotesque au terrible, le puéril de ses escargots lumineux à la -découverte effrayante de son horrible tête, enfin le mensonge à la -vérité, le repos à la veille; de manière que votre esprit confus ne -distingue rien, et que vous puissiez croire que la vision qui vous a -frappé était moins l'effet de sa malice, qu'un rêve occasionné par -les vapeurs de votre cerveau: mais il a soigneusement isolé l'idée de -ce fantôme agréable dont il s'est longtemps servi pour vous égarer; -il la rapprochera si vous le lui rendez possible. Je ne crois pas -cependant que la barrière du cloître, ou de notre état, soit celle que -vous deviez lui opposer. Votre vocation n'est point assez décidée; les -gens instruits par leur expérience sont nécessaires dans le monde. -Croyez-moi, formez des liens légitimes avec une personne du sexe; que -votre respectable mère préside à votre choix: et dût celle que vous -tiendrez de sa main avoir des grâces et des talents célestes, vous ne -serez jamais tenté de la prendre pour le Diable. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -ÉPILOGUE - -DU DIABLE AMOUREUX. - - -Lorsque la première édition du DIABLE AMOUREUX parut, les lecteurs -en trouvèrent le dénoûment trop brusque. Le plus grand nombre eût -désiré que le héros tombât dans un piége couvert d'assez de fleurs -pour qu'elles pussent lui sauver le désagrément de la chute. Enfin, -l'imagination leur semblait avoir abandonné l'auteur, parvenu aux -trois quarts de sa petite carrière; alors la vanité, qui ne veut rien -perdre, suggéra à celui-ci, pour se venger du reproche de stérilité et -justifier son propre goût, de réciter aux personnes de sa connaissance -le roman en entier tel qu'il l'avait conçu dans le premier feu. Alvare -y devenait la dupe de son ennemi, et l'ouvrage alors, divisé en deux -parties, se terminait dans la première par cette fâcheuse catastrophe, -dont la seconde partie développait les suites; d'obsédé qu'il était, -Alvare, devenu possédé, n'était plus qu'un instrument entre les mains -du Diable, dont celui-ci se servait pour mettre le désordre partout. -Le canevas de cette seconde partie, en donnant beaucoup d'essor à -l'imagination, ouvrait la carrière la plus étendue à la critique, au -sarcasme, à la licence. - -Sur ce récit, les avis se partagèrent; les uns prétendirent qu'on -devait conduire Alvare jusqu'à la chute inclusivement, et s'arrêter là; -les autres, qu'on ne devait pas en retrancher les conséquences. - -On a cherché à concilier les idées des critiques dans cette nouvelle -édition. Alvare y est dupe jusqu'à un certain point, mais sans être -victime; son adversaire, pour le tromper, est réduit à se montrer -honnête et presque prude, ce qui détruit les effets de son propre -système, et rend son succès incomplet. Enfin, il arrive à sa victime -ce qui pourrait arriver à un galant homme séduit par les plus honnêtes -apparences; il aurait sans doute fait de certaines pertes, mais il -sauverait l'honneur, si les circonstances de son aventure étaient -connues. - -On pressentira aisément les raisons qui ont fait supprimer la deuxième -partie de l'ouvrage: si elle était susceptible d'une certaine espèce de -comique aisé, piquant quoique forcé, elle présentait des idées noires, -et il n'en faut pas offrir de cette espèce à une nation de qui l'on -peut dire que, si le rire est un caractère distinctif de l'homme comme -animal, c'est chez elle qu'il est le plus agréablement marqué. Elle n'a -pas moins de grâces dans l'attendrissement; mais soit qu'on l'amuse ou -qu'on l'intéresse, il faut ménager son beau naturel, et lui épargner -les convulsions. - -Le petit ouvrage que l'on donne aujourd'hui réimprimé et augmenté, -quoique peu important, a eu dans le principe des motifs raisonnables, -et son origine est assez noble pour qu'on ne doive en parler ici -qu'avec les plus grands ménagements. Il fut inspiré par la lecture du -passage d'un auteur infiniment respectable, dans lequel il est parlé -des ruses que peut employer le Démon quand il veut plaire et séduire. -On les a rassemblées autant qu'on a pu le faire, dans une allégorie où -les principes sont aux prises avec les passions: l'âme est le champ de -bataille; la curiosité engage l'action, l'allégorie est double, et les -lecteurs s'en apercevront aisément. - -On ne poursuivra pas l'explication plus loin: on se souvient qu'à -vingt-cinq ans, en parcourant l'édition complète des œuvres du Tasse, -on tomba sur un volume qui ne contenait que l'éclaircissement des -allégories renfermées dans la _Jérusalem délivrée_. On se garda bien -de l'ouvrir. On était amoureux passionné d'Armide, d'Herminie, de -Clorinde; on perdait des chimères trop agréables si ces princesses -étaient réduites à n'être que de simples emblèmes. - -[Illustration] - - - - -NOTES. - - -Nous donnons ici le premier dénoûment, que l'auteur a changé, selon le -compte qu'il en rend dans l'épilogue qui est à la fin de la nouvelle. - -Après ces mots: «d'un gentilhomme enfin», il y avait: - -Elle voulut insister, j'étais devenu inflexible. M'imputant le malheur -des miens, j'eusse exposé ma tête à tous les risques, et eussé-je pu -redouter des châtiments, j'étais déterminé à les affronter, à les -souffrir, plutôt que de demeurer en proie aux remords qui déchiraient -mon cœur. - -C'était dans cette disposition que je m'avançais vers les murs qui -m'avaient vu naître, et que je devais trouver bientôt remplis du deuil -que j'y avais causé. Les mulets, quoique forts, ne marchaient pas assez -vite au gré de mon impatience: «Fouette donc, malheureux, fouette!» -disais-je au muletier. Il fouette; et, en effet, les mulets hâtent le -pas. - -Je découvrais déjà, mais d'assez loin, le sommet des tours du château; -pour animer encore davantage les animaux qui me tirent, je les -aiguillonne avec la pointe de mon épée; ils ruent, ils prennent le -mors aux dents. Bientôt on ne les voit plus courir, ils volent. Le -postillon, démonté, est jeté dans une ornière; les rênes, retombées en -avant, ne peuvent plus être saisies par moi; je crie, je m'emporte; on -s'effraye, on s'écarte, on fuit sur mon passage; enfin, je traverse -comme un orage le village de Maravillas, et suis emporté à six lieues -au delà, sans que rien mette obstacle à la force invincible qui -entraîne ma voiture. Je me fusse précipité mille fois, si la rapidité -du mouvement m'en eût laissé les moyens. - -[Illustration: P. 291. - -Un nuage noir, dont le sommet représentait une sorte de chameau, -s'élevait en l'air. - -(_Fac-simile_ de la gravure de la première édition.--Voir la note p. -101.)] - -Las d'efforts, de tentatives de toute espèce, je me rassois. Je -regarde Biondetta. Elle me semble plus tranquille qu'elle ne devait -l'être, elle que j'avais vue susceptible de crainte pour de bien -moindres raisons. Un trait de lumière m'éclaire: «_Les événements -m'instruisent_, m'écriai-je, _je suis obsédé_.» Alors je la prends par -un bouton de son habit de campagne: «_Esprit malin_, prononçai-je avec -force, _si tu n'es ici que pour m'écarter de mon devoir et m'entraîner -dans le précipice d'où je t'ai témérairement tiré, rentres-y pour -toujours_.» A peine eus-je prononcé ces mots, elle disparut; et les -mulets qui m'avaient emporté étant de même nature qu'elle, l'avaient -suivie. - -La calèche fait un mouvement extraordinaire; il m'enlève du siége, et -je me vois au point d'en sortir. Je lève les yeux au ciel; un nuage -noir s'élevait en l'air, le sommet représentait une énorme tête de -chameau. Le vent, qui emportait cette vision avec la violence d'un -ouragan, l'eut bientôt dissipée. En portant mes regards autour de moi, -je vis que les mulets étaient évanouis, et que ma calèche, penchée vers -la terre, portait sur ses brancards. - -Je me trouvai seul dans une petite plaine aride écartée des chemins -ordinaires. Mon premier mouvement fut de me prosterner pour rendre -grâces de ma délivrance. - -J'aperçois un hameau; j'y vais, j'y trouve des secours pour me faire -conduire où je devais aller, mais sans demander de nouvelles, sans -me faire reconnaître. J'étais absorbé dans ma douleur, et accablé de -remords qui ne s'étaient jamais fait sentir aussi vivement. - -J'arrive au château. J'osais à peine lever les yeux, ni les arrêter -sur aucun objet. J'entends une voix: «C'est Alvare! c'est mon fils!» -J'élève la vue, et reconnais ma mère... _Au milieu de ces réflexions_, -etc. - - * * * * * - -Nous avons rapporté dans la Notice les paroles attribuées à Cazotte -comme ayant été prononcées à l'occasion de son jugement, d'après le -compte rendu rédigé par M. Bastien, l'éditeur de ses œuvres. Les termes -de la phrase semblent impliquer qu'il reconnaissait la justesse de sa -condamnation, soit en général, soit au point de vue de l'état de choses -révolutionnaire. M. Scévole Cazotte, fils de l'illustre victime, nous -a écrit pour protester contre cette rédaction, ainsi qu'il l'a fait à -l'époque de la publication de M. Bastien. Les paroles de Cazotte furent -au contraire empreintes du sentiment de son innocence et de l'horreur -que lui inspirait le tribunal qui s'était attribué le droit de le -juger. Nous croyons devoir citer un passage de la lettre de M. Scévole -Cazotte qui fait honneur à la fermeté de ses convictions: - -«Et moi aussi, je fus alors condamné, mais non saisi et exécuté, et M. -de Nerval ne peut me refuser la conscience des sentiments qui, du cœur -de mon père, avaient pénétré dans le mien. Eh bien, je lui rappellerai -les paroles de l'Écossais Monrose (Mountross) à ses juges, lorsqu'on -lui prononça la sentence qui le condamnait à la mort et à ce que son -corps fût divisé en quatre quartiers, pour être exposé dans les quatre -principales villes de l'Écosse: - -Je regrette, répondit-il, qu'il ne puisse pas fournir assez de matière -pour l'exposition dans toutes les grandes villes du monde, comme -monument de ma fidélité à mon roi et aux lois séculaires de mon pays! - -Et j'affirme à M. de Nerval que les sentiments de mon père et les -miens étaient beaucoup plus près de ces paroles que de celles qui ont -été citées par M. Bastien... - -Ce 25 juillet 1845. - - J. SCÉVOLE CAZOTTE.» - - - - -Corrections. - -La première ligne indique l'original, la seconde la correction: - -p. 79: - - ils selèvent à mon approche - ils se lèvent à mon approche - -p. 214: - - uu déshabillé d'amazone: - un déshabillé d'amazone: - -p. 218: - - Je m'arracbe d'auprès de vous - Je m'arrache d'auprès de vous - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le diable amoureux, by Jacques Cazotte - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE AMOUREUX *** - -***** This file should be named 52611-0.txt or 52611-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/6/1/52611/ - -Produced by Clarity, Eleni Christofaki and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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