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-The Project Gutenberg EBook of Le diable amoureux, by Jacques Cazotte
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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-Title: Le diable amoureux
-
-Author: Jacques Cazotte
-
-Contributor: Gérard de Nerval
-
-Illustrator: Édouard de Beaumont
-
-Release Date: July 23, 2016 [EBook #52611]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE AMOUREUX ***
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-
-Produced by Clarity, Eleni Christofaki and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-Note sur la Transcription:
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-Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-Une liste d'autres corrections faites se trouve à la fin du livre.
-L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
-
- Marquage: _mots en italique_
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-LE DIABLE AMOUREUX
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-PARIS. TYPOGRAPHIE DE HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE 8.
-
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-
- LE
-
- DIABLE AMOUREUX
-
- ROMAN FANTASTIQUE
-
- PAR J. CAZOTTE
-
- PRÉCÉDÉ
-
- DE SA VIE, DE SON PROCÈS, ET DE SES PROPHÉTIES ET RÉVÉLATIONS
-
- PAR GÉRARD DE NERVAL
-
- Illustré de 200 Dessins
-
- PAR ÉDOUARD DE BEAUMONT
-
- [Illustration]
-
- PARIS
-
- HENRI PLON, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
-
- RUE GARANCIÈRE, 10
-
- 1871
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-CAZOTTE
-
-I
-
-
-[Illustration]
-
-L'AUTEUR du _Diable amoureux_ appartient à cette classe d'écrivains
-qu'après l'Allemagne et l'Angleterre nous appelons humoristiques,
-et qui ne se sont guère produits dans notre littérature que sous un
-vernis d'imitation étrangère. L'esprit net et sensé du lecteur français
-se prête difficilement aux caprices d'une imagination rêveuse, à
-moins que cette dernière n'agisse dans les limites traditionnelles et
-convenues des contes de fées et des pantomimes d'opéras. L'allégorie
-nous plaît, la fable nous amuse; nos bibliothèques sont pleines de
-ces jeux d'esprit destinés d'abord aux enfants, puis aux femmes,
-et que les hommes ne dédaignent pas quand ils ont du loisir. Ceux
-du dix-huitième siècle en avaient beaucoup, et jamais les fictions
-et les fables n'eurent plus de succès qu'alors. Les plus graves
-écrivains, Montesquieu, Diderot, Voltaire, berçaient et endormaient
-par des contes charmants cette société que leurs principes allaient
-détruire de fond en comble. L'auteur de l'_Esprit des lois_ écrivait
-le _Temple de Gnide_; le fondateur de l'Encyclopédie charmait les
-ruelles avec l'_Oiseau blanc_ et les _Bijoux indiscrets_; l'auteur
-du _Dictionnaire philosophique_ brodait la _Princesse de Babylone_ et
-_Zadig_ des merveilleuses fantaisies de l'Orient. Tout cela, c'était de
-l'invention, c'était de l'esprit, et rien de plus, sinon du plus fin et
-du plus charmant.
-
-[Illustration]
-
-Mais le poëte qui croit à sa fable, le narrateur qui croit à sa
-légende, l'inventeur qui prend au sérieux le rêve éclos de sa pensée,
-voilà ce qu'on ne s'attendait guère à rencontrer en plein dix-huitième
-siècle, à cette époque où les abbés poëtes s'inspiraient de la
-mythologie, et où certains poëtes laïques faisaient de la fable avec
-les mystères chrétiens.
-
-[Illustration]
-
-On eût bien étonné le public de ce temps-là en lui apprenant qu'il y
-avait en France un conteur spirituel et naïf à la fois qui continuait
-les _Mille et une Nuits_, cette grande œuvre non terminée que M.
-Galland s'était fatigué de traduire, et cela comme si les conteurs
-arabes eux-mêmes les lui avaient dictées; que ce n'était pas seulement
-un pastiche adroit, mais une œuvre originale et sérieuse écrite par un
-homme tout pénétré lui-même de l'esprit et des croyances de l'Orient.
-La plupart de ces récits, il est vrai, Cazotte les avait rêvés au
-pied des palmiers, le long des grands mornes de Saint-Pierre; loin de
-l'Asie sans doute, mais sous son éclatant soleil. Ainsi le plus grand
-nombre des ouvrages de cet écrivain singulier a réussi sans profit pour
-sa gloire, et c'est au _Diable amoureux_ seul et à quelques poëmes
-et chansons qu'il a dû la renommée dont s'illustrèrent encore les
-malheurs de sa vieillesse. La fin de sa vie a donné surtout le secret
-des idées mystérieuses qui présidèrent à l'invention de presque tous
-ses ouvrages, et qui leur ajoutent une valeur singulière que nous
-essayerons d'apprécier.
-
-Un certain vague règne sur les premières années de Jacques Cazotte.
-Né à Dijon en 1720, il avait fait ses études chez les Jésuites, comme
-la plupart des beaux esprits de ce temps-là. Un de ses frères, grand
-vicaire de M. de Choiseul, évêque de Châlons, le fit venir à Paris et
-le plaça dans l'administration de la marine, où il obtint vers 1747
-le grade de commissaire. Dès cette époque, il s'occupait un peu de
-littérature, de poésie surtout. Le salon de Raucourt, son compatriote,
-réunissait des littérateurs et des artistes, et il s'en fit connaître
-en lisant quelques fables et quelques chansons, premières ébauches d'un
-talent qui devait dans la suite faire plus d'honneur à la prose qu'à la
-poésie.
-
-De ce moment, une partie de sa vie dut se passer à la Martinique, où
-l'appelait un poste de contrôleur des Iles-sous-le-vent. Il y vécut
-plusieurs années obscur, mais considéré et aimé de tous, et épousa
-mademoiselle Élisabeth Roignan, fille du premier juge de la Martinique.
-Un congé lui permit de revenir pour quelque temps à Paris, où il
-publia encore quelques poésies. Deux chansons, qui devinrent bientôt
-célèbres, datent de cette époque, et paraissent résulter du goût qui
-s'était répandu de rajeunir l'ancienne romance ou ballade française, à
-l'imitation du sieur de la Monnoye. Ce fut un des premiers essais de
-cette couleur romantique ou romanesque dont notre littérature devait
-user et abuser plus tard, et il est remarquable de voir s'y dessiner
-déjà, à travers mainte incorrection, le talent aventureux de Cazotte.
-
-La première est intitulée la _Veillée de la bonne femme_, et commence
-ainsi:
-
-[Illustration]
-
- Tout au beau milieu des Ardennes
- Est un château sur le haut d'un rocher
- Où fantômes sont par centaines.
- Les voyageurs n'osent en approcher:
- Dessus ses tours
- Sont nichés les vautours,
- Ces oiseaux de malheur.
- Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur!
-
-On reconnaît déjà tout à fait le genre de la ballade, telle que la
-conçoivent les poëtes du Nord, et l'on voit surtout que c'est là du
-fantastique sérieux; nous voici bien loin de la poésie musquée de
-Bernis et de Dorat. La simplicité du style n'exclut pas un certain ton
-de poésie ferme et colorée qui se montre dans quelques vers.
-
-[Illustration]
-
- Tout à l'entour de ses murailles
- On croit ouïr les loups-garous hurler,
- On entend traîner des ferrailles,
- On voit des feux, on voit du sang couler,
- Tout à la fois,
- De très-sinistres voix
- Qui vous glacent le cœur.
- Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur!
-
-Sire Enguerrand, brave chevalier qui revient d'Espagne, veut loger en
-passant dans ce terrible château. On lui fait de grands récits des
-esprits qui l'habitent; mais il en rit, se fait débotter, servir à
-souper, et fait mettre des draps à un lit. A minuit commence le tapage
-annoncé par les bonnes gens. Des bruits terribles font trembler les
-murailles, une nuée infernale flambe sur les lambris; en même temps, un
-grand vent souffle et les battants des portes s'ouvrent _avec rumeur_.
-
-Un damné, en proie aux démons, traverse la salle en jetant des cris de
-désespoir.
-
-[Illustration]
-
- Sa bouche était tout écumeuse,
- Le plomb fondu lui découlait des yeux...
-
- Une ombre tout échevelée
- Va lui plongeant un poignard dans le cœur;
- Avec une épaisse fumée
- Le sang en sort si noir qu'il fait horreur.
- Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur
-
-Enguerrand demande à ces tristes personnages le motif de leurs
-tourments.
-
---Seigneur, répond la femme armée d'un poignard, je suis née dans ce
-château, j'étais la fille du comte Anselme. Ce monstre que vous voyez,
-et que le ciel m'oblige à torturer, était aumônier de mon père et
-s'éprit de moi pour mon malheur. Il oublia les devoirs de son état, et,
-ne pouvant me séduire, il invoqua le diable et se donna à lui pour en
-obtenir une faveur.
-
-Tous les matins j'allais au bois prendre le frais et me baigner dans
-l'eau pure d'un ruisseau.
-
-[Illustration]
-
- Là, tout auprès de la fontaine,
- Certaine rose aux yeux faisait plaisir;
- Fraîche, brillante, éclose à peine.
- Tout paraissait induire à la cueillir:
- Il vous semblait,
- Las! qu'elle répandait
- La plus aimable odeur.
- Hélas! etc.
-
- J'en veux orner ma chevelure
- Pour ajouter plus d'éclat à mon teint;
- Je ne sais quoi contre nature
- Me repoussait quand j'y portais la main.
- Mon cœur battait
- Et en battant disait:
- Le diable est sous la fleur!...
- Hélas! etc.
-
-Cette rose, enchantée par le diable, livre la belle aux mauvais
-desseins de l'aumônier. Mais bientôt, reprenant ses sens, elle le
-menace de le dénoncer à son père, et le malheureux la fait taire d'un
-coup de poignard.
-
-Cependant, on entend de loin la voix du comte qui cherche sa fille. Le
-diable alors s'approche du coupable sous la forme d'un bouc et lui
-dit: Monte, mon cher ami; ne crains rien, mon fidèle serviteur.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
- Il monte, et, sans qu'il s'en étonne,
- Il sent sous lui le diable détaler;
- Sur son chemin l'air s'empoisonne,
- Et le terrain sous lui semble brûler.
- En un instant
- Il le plonge vivant
- Au séjour de douleur!
- Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur.
-
-Le dénoùment de l'aventure est que sire Enguerrand, témoin de cette
-scène infernale, fait par hasard un signe de croix, ce qui dissipe
-l'apparition. Quant à la moralité, elle se borne à engager les femmes à
-se défier de leur vanité, et les hommes à se défier du diable.
-
-Cette imitation des vieilles légendes catholiques, qui serait
-fort dédaignée aujourd'hui, était alors d'un effet assez neuf en
-littérature; nos écrivains avaient longtemps obéi à ce précepte de
-Boileau, qui dit que la foi des chrétiens ne doit pas emprunter
-d'ornements à la poésie; et, en effet, toute religion qui tombe dans
-le domaine des poëtes se dénature bientôt, et perd son pouvoir sur les
-âmes. Mais Cazotte, plus superstitieux que croyant, se préoccupait fort
-peu d'orthodoxie. D'ailleurs, le petit poëme dont nous venons de parler
-n'avait nulle prétention, et ne peut nous servir qu'à signaler les
-premières tendances de l'auteur du _Diable amoureux_ vers une sorte de
-poésie fantastique, devenue vulgaire après lui.
-
-On prétend que cette romance fut composée par Cazotte pour madame
-Poissonnier, son amie d'enfance, nourrice du duc de Bourgogne, et
-qui lui avait demandé des chansons qu'elle pût chanter pour endormir
-l'enfant royal. Sans doute il aurait pu choisir quelque sujet moins
-triste et moins chargé de visions mortuaires; mais on verra que cet
-écrivain avait la triste destinée de pressentir tous les malheurs.
-
-Une autre romance du même temps, intitulée «les Prouesses inimitables
-d'Ollivier, marquis d'Édesse», obtint aussi une grande vogue. C'est une
-imitation des anciens fabliaux chevaleresques, traitée encore dans le
-style populaire.
-
-[Illustration]
-
- La fille du comte de Tours,
- Hélas! des maux d'enfant l'ont pris;
- Le comte, qui sait ses amours,
- Sa fureur ne peut retenir:
- Qu'on cherche mon page Ollivier,
- Qu'on le mette en quatre quartiers...
- --Commère, il faut chauffer le lit;
- N'entends-tu pas sonner minuit?
-
-[Illustration]
-
-Plus de trente couplets sont consacrés ensuite aux exploits du page
-Ollivier, qui, poursuivi par le comte sur terre et sur mer, lui sauve
-la vie plusieurs fois, lui disant à chaque rencontre:
-
-«C'est moi qui suis votre page! et maintenant me ferez-vous mettre en
-quartiers?
-
---Ote-toi de devant mes yeux!» lui répond toujours l'obstiné vieillard,
-que rien ne peut fléchir; et Ollivier se décide enfin à s'exiler de la
-France pour faire la guerre en Terre sainte.
-
-Un jour, ayant perdu tout espoir, il veut mettre fin à ses peines; un
-ermite du Liban le recueille chez lui, le console, et lui fait voir
-dans un verre d'eau, sorte de miroir magique, tout ce qui se passe
-dans le château de Tours; comment sa maîtresse languit dans un cachot,
-«parmi la fange et les crapauds»; comment son enfant a été perdu dans
-les bois, où il est allaité par une biche, et comment encore Richard,
-le duc des Bretons, a déclaré la guerre au comte de Tours et l'assiége
-dans son château. Ollivier repasse généreusement en Europe pour aller
-secourir le père de sa maîtresse, et arrive à l'instant où la place va
-capituler.
-
-[Illustration]
-
- Voyez quels coups ils vont donnant,
- Par la fureur trop animés,
- Les assiégés aux assiégeants,
- Les assiégeants aux assiégés;
- Las! la famine est au château,
- Il le faudra rendre bientôt.
- --Commère, il faut chauffer le lit;
- N'entends-tu pas sonner minuit?
-
- Tout à coup, comme un tourbillon,
- Voici venir mon Ollivier;
- De sa lance il fait deux tronçons
- Pour pouvoir à deux mains frapper.
- A ces coups-ci, mes chers Bretons,
- Vous faut marcher à reculons!...
- --Commère, il faut chauffer le lit;
- N'entends-tu pas sonner minuit?
-
-On voit que cette poésie simple ne manque pas d'un certain éclat; mais
-ce qui frappa le plus alors les connaisseurs, ce fut le fond romanesque
-du sujet, où Moncrif, le célèbre historiographe des _Chats_, crut voir
-l'étoffe d'un poëme.
-
-Cazotte n'était encore que l'auteur modeste de quelques fables et
-chansons; le suffrage de l'académicien Moncrif fit travailler son
-imagination, et, à son retour à la Martinique, il traita le sujet
-d'Ollivier sous la forme du poëme en prose, entremêlant ses récits
-chevaleresques de situations comiques et d'aventures de féerie à la
-manière des Italiens. Cet ouvrage n'a pas une grande valeur littéraire,
-mais la lecture en est amusante et le style fort soutenu.
-
-On peut rapporter au même temps la composition du _Lord impromptu_,
-nouvelle anglaise écrite dans le genre intime, et qui présente des
-détails pleins d'intérêt.
-
-Il ne faut pas croire, du reste, que l'auteur de ces fantaisies ne
-prit point au sérieux sa position administrative; nous avons sous les
-yeux un travail manuscrit qu'il adressa à M. de Choiseul pendant son
-ministère, et dans lequel il trace noblement les devoirs du commissaire
-de marine, et propose certaines améliorations dans le service avec
-une sollicitude qui fut sans doute appréciée. On peut ajouter qu'à
-l'époque où les Anglais attaquèrent la colonie, en 1749, Cazotte
-déploya une grande activité et même des connaissances stratégiques dans
-l'armement du fort Saint-Pierre. L'attaque fut repoussée, malgré la
-descente qu'opérèrent les Anglais.
-
-[Illustration]
-
-Cependant la mort du frère de Cazotte le rappela une seconde fois
-en France comme héritier de tous ses biens, et il ne tarda pas à
-solliciter sa retraite: elle lui fut accordée dans les termes les plus
-honorables, et avec le titre de commissaire général de la marine.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-II
-
-
-IL ramenait en France sa femme Élisabeth, et commença par s'établir
-dans la maison de son frère à Pierry, près d'Épernay. Décidés à ne
-point retourner à la Martinique, Cazotte et sa femme avaient vendu
-tous leurs biens au P. Lavalette, supérieur de la maison des Jésuites,
-homme instruit avec lequel il avait entretenu, pendant son séjour aux
-colonies, des relations agréables. Celui-ci s'était acquitté en lettres
-de change sur la Compagnie des Jésuites à Paris.
-
-Il y en avait pour cinquante mille écus; il les présente, la Compagnie
-les laisse protester. Les supérieurs prétendirent que le P. Lavalette
-s'était livré à des spéculations dangereuses et qu'ils ne pouvaient
-reconnaître. Cazotte, qui avait engagé là tout le plus clair de son
-avoir, se vit réduit à plaider contre ses anciens professeurs, et ce
-procès, dont souffrit son cœur religieux et monarchique, fut l'origine
-de tous ceux qui fondirent ensuite sur la Société de Jésus et en
-amenèrent la ruine.
-
-Ainsi commençaient les fatalités de cette existence singulière. Il
-n'est pas douteux que dès lors ses convictions religieuses plièrent
-de certains côtés. Le succès du poëme d'Ollivier l'encourageait à
-continuer d'écrire, il fit paraître le _Diable amoureux_.
-
-Cet ouvrage est célèbre à divers titres; il brille entre ceux de
-Cazotte par le charme et la perfection des détails; mais il les
-surpasse tous par l'originalité de la conception. En France, à
-l'étranger surtout, ce livre a fait école et a inspiré bien des
-productions analogues.
-
-[Illustration]
-
-Le phénomène d'une telle œuvre littéraire n'est pas indépendant du
-milieu social où il se produit; l'_Ane d'or_ d'Apulée, livre également
-empreint de mysticisme et de poésie, nous donne dans l'antiquité le
-modèle de ces sortes de créations. Apulée, l'initié du culte d'Isis,
-l'illuminé païen, à moitié sceptique, à moitié crédule, cherchant sous
-les débris des mythologies qui s'écroulent les traces de superstitions
-antérieures ou persistantes, expliquant la fable par le symbole, et
-le prodige par une vague définition des forces occultes de la nature,
-puis, un instant après, se raillant lui-même de sa crédulité, ou jetant
-çà et là quelque trait ironique qui déconcerte le lecteur prêt à le
-prendre au sérieux, c'est bien le chef de cette famille d'écrivains qui
-parmi nous peut encore compter glorieusement l'auteur de _Smarra_, ce
-rêve de l'antiquité, cette poétique réalisation des phénomènes les plus
-frappants du cauchemar.
-
-[Illustration]
-
-Beaucoup de personnes n'ont vu dans le _Diable amoureux_ qu'une sorte
-de conte bleu, pareil à beaucoup d'autres du même temps et digne de
-prendre place dans le _Cabinet des fées_. Tout au plus l'eussent-elles
-rangé dans la classe des contes allégoriques de Voltaire; c'est
-justement comme si l'on comparait l'œuvre mystique d'Apulée aux
-facéties mythologiques de Lucien. L'_Ane d'or_ servit longtemps de
-thème aux théories symboliques des philosophes alexandrins; les
-chrétiens eux-mêmes respectaient ce livre, et saint Augustin le cite
-avec déférence comme l'expression poétisée d'un symbole religieux; le
-_Diable amoureux_ aurait quelque droit aux mêmes éloges, et marque un
-progrès singulier dans le talent et la manière de l'auteur.
-
-Ainsi cet homme, qui fut d'abord un poëte gracieux de l'école de Marot
-et de la Fontaine, puis un conteur naïf, épris tantôt de la couleur
-des vieux fabliaux français, tantôt du vif chatoiement de la fable
-orientale mise à la mode par le succès des Mille et une Nuits; suivant,
-après tout, les goûts de son siècle plus que sa propre fantaisie,
-le voilà qui s'est laissé aller au plus terrible danger de la vie
-littéraire, celui de prendre au sérieux ses propres inventions. Ce
-fut, il est vrai, le malheur et la gloire des grands écrivains de
-cette époque; ils écrivaient avec leur sang, avec leurs larmes; ils
-trahissaient sans pitié, au profit d'un public vulgaire, les mystères
-de leur esprit et de leur cœur; ils jouaient leur rôle au sérieux,
-comme ces comédiens antiques qui tachaient la scène d'un sang véritable
-pour les plaisirs du peuple roi. Mais qui se serait attendu, dans
-ce siècle d'incrédulité où le clergé lui-même a si peu défendu ses
-croyances, à rencontrer un poëte que l'amour du merveilleux purement
-allégorique entraîne peu à peu au mysticisme le plus sincère et le plus
-ardent?
-
-Les livres traitant de la cabale et des sciences occultes inondaient
-alors les bibliothèques; les plus bizarres spéculations du moyen âge
-ressuscitaient sous une forme spirituelle et légère, propre à concilier
-à ces idées rajeunies la faveur d'un public frivole, à demi impie, à
-demi crédule, comme celui des derniers âges de la Grèce et de Rome.
-L'abbé de Villars, Dom Pernetty, le marquis d'Argens, popularisaient
-les mystères de l'_Œdipus Ægyptiacus_ et les savantes rêveries des
-néoplatoniciens de Florence. Pic de la Mirandole et Marsile Ficin
-renaissaient tout empreints de l'esprit musqué du dix-huitième siècle,
-dans le _Comte de Gabalis_, les _Lettres cabalistiques_ et autres
-productions de philosophie transcendante à la portée des salons. Aussi
-ne parlait-on plus que d'esprits élémentaires, de sympathies occultes,
-de charmes, de possessions, de migration des âmes, d'alchimie et de
-magnétisme surtout. L'héroïne du _Diable amoureux_ n'est autre qu'un de
-ces lutins bizarres que l'on peut voir décrits à l'article _Incube_ ou
-_Succube_ dans le _Monde enchanté_ de Bekker.
-
-Le rôle un peu noir que l'auteur fait jouer en définitive à la
-charmante Biondetta suffirait à indiquer qu'il n'était pas encore
-initié, à cette époque, aux mystères des cabalistes ou des illuminés,
-lesquels ont toujours soigneusement distingué les esprits élémentaires,
-sylphes, gnomes, ondins ou salamandres, des noirs suppôts de Belzébuth.
-Pourtant l'on raconte que peu de temps après la publication du _Diable
-amoureux_, Cazotte reçut la visite d'un mystérieux personnage au
-maintien grave, aux traits amaigris par l'étude, et dont un manteau
-brun drapait la stature imposante.
-
-Il demanda à lui parler en particulier, et quand on les eut laissés
-seuls, l'étranger aborda Cazotte avec quelques signes bizarres, tels
-que les initiés en emploient pour se reconnaître entre eux.
-
-Cazotte, étonné, lui demanda s'il était muet, et le pria d'expliquer
-mieux ce qu'il avait à dire. Mais l'autre changea seulement la
-direction de ses signes et se livra à des démonstrations plus
-énigmatiques encore.
-
-[Illustration]
-
-Cazotte ne put cacher son impatience.--Pardon, monsieur, lui dit
-l'étranger, mais je vous croyais des nôtres et dans les plus hauts
-grades.
-
---Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit Cazotte.
-
---Et sans cela, où donc auriez-vous puisé les pensées qui dominent dans
-votre _Diable amoureux_?
-
---Dans mon esprit, s'il vous plaît.
-
---Quoi! ces évocations dans les ruines, ces mystères de la cabale,
-ce pouvoir occulte d'un homme sur les esprits de l'air, ces théories
-si frappantes sur le pouvoir des nombres, sur la volonté, sur les
-fatalités de l'existence, vous auriez imaginé toutes ces choses?
-
---J'ai lu beaucoup, mais sans doctrine, sans méthode particulière.
-
---Et vous n'êtes pas même franc-maçon?
-
---Pas même cela.
-
---Eh bien, monsieur, soit par pénétration, soit par hasard, vous avez
-pénétré des secrets qui ne sont accessibles qu'aux initiés de premier
-ordre, et peut-être serait-il prudent désormais de vous abstenir de
-pareilles révélations.
-
---Quoi! j'aurais fait cela? s'écria Cazotte effrayé; moi qui ne
-songeais qu'à divertir le public et à prouver seulement qu'il fallait
-prendre garde au diable!
-
---Et qui vous dit que notre science ait quelque rapport avec cet
-esprit des ténèbres? Telle est pourtant la conclusion de votre
-dangereux ouvrage. Je vous ai pris pour un frère infidèle qui
-trahissait nos secrets par un motif que j'étais curieux de connaître...
-Et, puisque vous n'êtes en effet qu'un profane ignorant de notre but
-sublime, je vous instruirai, je vous ferai pénétrer plus avant dans les
-mystères de ce monde des esprits qui nous presse de toutes parts, et
-qui par l'intuition seule s'est déjà révélé à vous.
-
-Cette conversation se prolongea longtemps; les biographes varient sur
-les termes, mais tous s'accordent à signaler la subite révolution qui
-se fit dès lors dans les idées de Cazotte, adepte sans le savoir d'une
-doctrine dont il ignorait qu'il existât encore des représentants. Il
-avoua qu'il s'était montré sévère, dans son _Diable amoureux_, pour les
-cabalistes, dont il ne concevait qu'une idée fort vague, et que leurs
-pratiques n'étaient peut-être pas aussi condamnables qu'il l'avait
-supposé. Il s'accusa même d'avoir un peu calomnié ces innocents esprits
-qui peuplent et animent la région moyenne de l'air, en leur assimilant
-la personnalité douteuse d'un lutin femelle qui répond au nom de
-Belzébuth.
-
---Songez, lui dit l'initié, que le Père Kircher, l'abbé de Villars et
-bien d'autres casuistes ont démontré depuis longtemps leur parfaite
-innocence au point de vue chrétien. Les Capitulaires de Charlemagne en
-faisaient mention comme d'êtres appartenant à la hiérarchie céleste;
-Platon et Socrate, les plus sages des Grecs, Origène, Porphyre et saint
-Augustin, ces flambeaux de l'Église, s'accordaient à distinguer le
-pouvoir des esprits élémentaires de celui des fils de l'abîme... Il
-n'en fallait pas tant pour convaincre Cazotte, qui, comme on le verra,
-devait plus tard appliquer ces idées non plus à ses livres, mais à sa
-vie, et qui s'en montra convaincu jusqu'à ses derniers moments.
-
-[Illustration]
-
-Cazotte dut être d'autant plus porté à réparer la faute qui lui était
-signalée, que ce n'était pas peu de chose alors que d'encourir la
-haine des illuminés, nombreux, puissants, et divisés en une foule de
-sectes, sociétés et loges maçonniques, qui se correspondaient d'un bout
-à l'autre du royaume. Cazotte, accusé d'avoir révélé aux profanes les
-mystères de l'initiation, s'exposait au même sort qu'avait subi l'abbé
-de Villars, qui, dans le _Comte de Gabalis_, s'était permis de livrer
-à la curiosité publique, sous une forme à demi sérieuse, toute la
-doctrine des _rose-croix_ sur le monde des esprits. Cet ecclésiastique
-fut trouvé un jour assassiné sur la route de Lyon, et l'on ne put
-accuser que les sylphes ou les gnomes de cette expédition. Cazotte
-opposa d'ailleurs d'autant moins de résistance aux conseils de l'initié
-qu'il était naturellement très-porté à ces sortes d'idées. Le vague que
-des études faites sans méthode répandaient dans sa pensée, le fatiguait
-lui-même, et il avait besoin de se rattacher à une doctrine complète.
-Celle des martinistes, au nombre desquels il se fit recevoir, avait été
-introduite en France par Martinez Pasqualis, et renouvelait simplement
-l'institution des rites cabalistiques du onzième siècle, dernier écho
-de la formule des gnostiques, où quelque chose de la métaphysique juive
-se mêle aux théories obscures des philosophes alexandrins.
-
-[Illustration]
-
-L'école de Lyon, à laquelle appartenait dès lors Cazotte, professait,
-d'après Martinez, que l'intelligence et la volonté sont les seules
-forces actives de la nature, d'où il suit que, pour en modifier
-les phénomènes, il suffit de commander fortement et de vouloir.
-Elle ajoutait que, par la contemplation de ses propres idées et
-l'abstraction de tout ce qui tient au monde extérieur et au corps,
-l'homme pouvait s'élever à la notion parfaite de l'essence universelle
-et à cette domination des _esprits_ dont le secret était contenu dans
-la _Triple contrainte de l'enfer_, conjuration toute-puissante à
-l'usage des cabalistes du moyen âge.
-
-Martinez, qui avait couvert la France de loges maçonniques selon
-son rite, était allé mourir à Saint-Domingue; la doctrine ne put
-se conserver pure, et se modifia bientôt en admettant les idées de
-Swedenborg et de Jacob Boehm, qu'on eut de la peine à réunir dans le
-même symbole. Le célèbre Saint-Martin, l'un des néophytes les plus
-ardents et les plus jeunes, se rattacha particulièrement aux principes
-de ce dernier. A cette époque, l'école de Lyon s'était fondue déjà dans
-la Société des Philalèthes, où Saint-Martin refusa d'entrer, disant
-qu'ils s'occupaient plus de la science des _âmes_ d'après Swedenborg,
-que de celle des _esprits_ d'après Martinez.
-
-Plus tard, parlant de son séjour parmi les illuminés de Lyon, cet
-illustre théosophe disait: «Dans l'école où j'ai passé il y a
-vingt-cinq ans, les _communications_ de tout genre étaient fréquentes;
-j'en ai eu ma part comme beaucoup d'autres. Les manifestations du
-signe du _Réparateur_ y étaient visibles: j'y avais été préparé par
-des initiations. Mais, ajoute-t-il, le danger de ces initiations est
-de livrer l'homme à des _esprits violents_; et je ne puis répondre
-que les formes qui se communiquaient à moi ne fussent pas des formes
-d'emprunt.»
-
-Le danger que redoutait Saint-Martin fut précisément celui où se livra
-Cazotte, et qui causa peut-être les plus grands malheurs de sa vie.
-Longtemps encore ses croyances furent douces et tolérantes, ses visions
-riantes et claires; ce fut dans ces quelques années qu'il composa de
-nouveaux contes arabes qui, longtemps confondus avec les Mille et une
-Nuits, dont ils formaient la suite, n'ont pas valu à leur auteur toute
-la gloire qu'il en devait retirer.
-
-Les principaux sont _la Dame inconnue_, _le Chevalier_, _l'Ingrat
-puni_, _le Pouvoir du Destin_, _Simoustapha_, _le Calife voleur_, qui
-a fourni le sujet du _Calife de Bagdad_, _l'Amant des étoiles_ et _le
-Magicien ou Maugraby_, ouvrage plein de charme descriptif et d'intérêt.
-
-Ce qui domine dans ces compositions, c'est la grâce et l'esprit des
-détails; quant à la richesse de l'invention, elle ne le cède pas aux
-contes orientaux eux-mêmes, ce qui s'explique en partie d'ailleurs
-par le fait que plusieurs sujets originaux avaient été communiqués à
-l'auteur par un moine arabe nommé Dom Chavis.
-
-La théorie des esprits élémentaires, si chère à toute imagination
-mystique, s'applique également, comme on sait, aux croyances de
-l'Orient, et les pâles fantômes perçus dans les brumes du Nord au
-prix de l'hallucination et du vertige, semblent se teindre là-bas
-des feux et des couleurs d'une atmosphère splendide et d'une nature
-enchantée. Dans son conte du _Chevalier_, qui est un véritable poëme,
-Cazotte réalise surtout le mélange de l'invention romanesque et d'une
-distinction des bons et des mauvais esprits, savamment renouvelée
-des cabalistes de l'Orient. Les génies lumineux, soumis à Salomon,
-livrent force combats à ceux de la suite d'_Éblis_; les talismans,
-les conjurations, les anneaux constellés, les miroirs magiques, tout
-cet enchevêtrement merveilleux des fatalistes arabes s'y noue et s'y
-dénoue avec ordre et clarté. Le héros a quelques traits de l'Initié
-égyptien du roman de _Séthos_, qui alors obtenait un succès prodigieux.
-Le passage où il traverse, à travers mille dangers, la montagne de Caf,
-palais éternel de Salomon, roi des génies, est la version asiatique
-des épreuves d'Isis; ainsi, la préoccupation des mêmes idées apparaît
-encore sous les formes les plus diverses.
-
-[Illustration]
-
-Ce n'est pas à dire qu'un grand nombre des ouvrages de Cazotte
-n'appartienne à la littérature ordinaire. Il eut quelque réputation
-comme fabuliste, et dans la dédicace qu'il fit de son volume de fables
-à l'Académie de Dijon, il eut soin de rappeler le souvenir d'un de
-ses aïeux, qui, du temps de Marot et de Ronsard, avait contribué aux
-progrès de la poésie française. A l'époque où Voltaire publiait son
-poëme intitulé _la Guerre de Genève_, Cazotte eut l'idée plaisante
-d'ajouter aux premiers chants du poëme inachevé un septième chant écrit
-dans le même style, et que l'on crut de Voltaire lui-même.
-
-Nous n'avons pas parlé de ses chansons, qui portent l'empreinte d'un
-esprit tout particulier. Rappellerons-nous la plus connue, intitulée: O
-mai, joli mois de mai:
-
-[Illustration]
-
- Pour le premier jour de mai,
- Soyez bien réveillée!
- Je vous apporte un bouquet,
- Tout de giroflée.
- Un bouquet cueilli tout frais,
- Tout plein de rosée.
-
-Tout continue sur ce ton. C'est une délicieuse peinture d'éventail, qui
-se déploie avec les grâces naïves et maniérées tout à la fois du bon
-vieux temps.
-
-Pourquoi ne citerions-nous pas encore la charmante ronde «_Toujours
-vous aimer_;» et surtout la villanelle si gaie, dont voici quelques
-couplets:
-
-[Illustration]
-
- Que de maux soufferts,
- Vivant dans vos fers, Thérèse!
- Que de maux soufferts,
- Vivant dans vos fers!
-
- Si vers les genoux
- Mes bas ont des trous, Thérèse,
- A vos pieds je les fis tous,
- Ainsi qu'on se prenne à vous!
- Que de maux, etc.
-
-[Illustration]
-
- Et mes cinq cents francs
- Que j'avais comptant, Thérèse?
- Il n'en reste pas six blancs;
- Et qui me rendra mon temps?
- Que de maux, etc.
-
- Vous avez vingt ans,
- Et mille agréments, Thérèse;
- Mais aucun de vos amants
- Ne vous dira dans vingt ans:
- Que de maux, etc.
-
-[Illustration]
-
-Nous avons dit que l'Opéra-Comique devait à Cazotte le sujet du
-_Calife de Bagdad_; son _Diable amoureux_ fut représenté aussi sous
-cette forme avec le titre de l'_Infante de Zamora_. Ce fut à ce sujet
-sans doute qu'un de ses beaux-frères, qui était venu passer quelques
-jours à sa campagne de Pierry, lui reprochait de ne point tenter le
-théâtre, et lui vantait les opéras bouffons comme des ouvrages d'une
-grande difficulté: «Donnez-moi un mot, dit Cazotte, et demain matin
-j'aurai fait une pièce de ce genre à laquelle il ne manquera rien. «Le
-beau-frère voit entrer un paysan avec des sabots: «Eh bien, _sabots!_
-s'écria-t-il; faites une pièce sur ce mot-là. Cazotte demanda à rester
-seul; mais un personnage singulier, qui justement faisait partie
-ce soir-là de la réunion, s'offrit à faire la musique à mesure que
-Cazotte écrirait l'opéra. C'était Rameau, le neveu du grand musicien,
-dont Diderot a raconté la vie fantasque dans ce dialogue qui est un
-chef-d'œuvre, et la seule satire moderne qu'on puisse opposer à celle
-de Pétrone.
-
-L'opéra fut fait dans la nuit, adressé à Paris, et représenté bientôt à
-la Comédie italienne, après avoir été retouché par Marsollier et Duni,
-qui y daignèrent mettre leur nom. Cazotte n'obtint pour droits d'auteur
-que ses entrées, et le neveu de Rameau, ce génie incompris, demeura
-obscur comme par le passé. C'était bien d'ailleurs le musicien qu'il
-fallait à Cazotte, qui a dû sans doute bien des idées étranges à ce
-bizarre compagnon.
-
-Le portrait qu'il en fait dans sa préface de la seconde _Raméide_,
-poëme héroï-comique composé en l'honneur de son ami, mérite d'être
-conservé, autant comme morceau de style que comme note utile à
-compléter la piquante analyse morale et littéraire de Diderot.
-
-«C'est l'homme le plus plaisant, par nature, que j'aie connu; il
-s'appelait Rameau, était neveu du célèbre musicien, avait été mon
-camarade au collége, et avait pris pour moi une amitié qui ne s'est
-jamais démentie, ni de sa part ni de la mienne. Ce personnage, l'homme
-le plus extraordinaire de notre temps, était né avec un talent
-naturel dans plus d'un genre, que le défaut d'assiette de son esprit
-ne lui permit jamais de cultiver. Je ne puis comparer son genre de
-plaisanterie qu'à celui que déploie le docteur Sterne dans son _Voyage
-sentimental_. Les saillies de Rameau étaient des saillies d'instinct
-d'un genre si particulier, qu'il est nécessaire de les peindre pour
-essayer de les rendre. Ce n'étaient point des bons mots, c'étaient
-des traits qui semblaient partir de la plus profonde connaissance du
-cœur humain. Sa physionomie, qui était vraiment burlesque, ajoutait un
-piquant extraordinaire à ces saillies, d'autant moins attendues de sa
-part, que, d'habitude, il ne faisait que déraisonner. Ce personnage,
-né musicien, autant et plus peut-être que son oncle, ne put jamais
-s'enfoncer dans les profondeurs de l'art; mais il était né plein
-de chant et avait l'étrange facilité d'en trouver, impromptu, de
-l'agréable et de l'expressif, sur quelques paroles qu'on voulût lui
-donner; seulement il eût fallu qu'un véritable artiste eût arrangé
-et corrigé ses phrases, et composé ses partitions. Il était de figure
-aussi horriblement que plaisamment laid, très-souvent ennuyeux, parce
-que son génie l'inspirait rarement; mais si sa verve le servait, il
-faisait rire jusqu'aux larmes. Il vécut pauvre, ne pouvant suivre
-aucune profession. Sa pauvreté absolue lui faisait honneur dans mon
-esprit. Il n'était pas né absolument sans fortune, mais il eût fallu
-dépouiller son père du bien de sa mère, et il se refusa à l'idée de
-réduire à la misère l'auteur de ses jours, qui s'était remarié et avait
-des enfants. Il a donné dans plusieurs autres occasions des preuves
-de la bonté de son cœur. Cet homme singulier vécut passionné pour la
-gloire, qu'il ne pouvait acquérir dans aucun genre... Il est mort dans
-une maison religieuse, où sa famille l'avait placé, après quatre ans de
-retraite qu'il avait prise en gré, et ayant gagné le cœur de tous ceux
-qui d'abord n'avaient été que ses geôliers.»
-
-Les lettres de Cazotte sur la musique, dont plusieurs sont des réponses
-à la lettre de J. J. Rousseau sur l'Opéra, se rapportent à cette légère
-incursion dans le domaine lyrique. La plupart de ces écrits sont
-anonymes, et ont été recueillis depuis comme pièces diplomatiques de la
-guerre de l'Opéra. Quelques-unes sont certaines, d'autres douteuses.
-Nous serions bien étonné s'il fallait ranger parmi ces dernières
-le «Petit prophète de Bœhmischbroda,» fantaisie d'un esprit tout
-particulier, qui compléterait au besoin l'analogie marquée de Cazotte
-et d'Hoffmann.
-
-C'était encore la belle époque de la vie de Cazotte; voici le portrait
-qu'a donné Charles Nodier de cet homme célèbre, qu'il avait vu dans sa
-jeunesse:
-
-«A une extrême bienveillance, qui se peignait dans sa belle et heureuse
-physionomie, à une douceur tendre que ses yeux bleus encore fort animés
-exprimaient de la manière la plus séduisante, M. Cazotte joignait le
-précieux talent de raconter mieux qu'homme du monde des histoires,
-tout à la fois étranges et naïves, qui tenaient de la réalité la
-plus commune par l'exactitude des circonstances et de la féerie par
-le merveilleux. Il avait reçu de la nature un don particulier pour
-voir les choses sous leur aspect fantastique, et l'on sait si j'étais
-organisé de manière à jouir avec délices de ce genre d'illusion.
-Aussi, quand un pas grave se faisait entendre à intervalles égaux
-sur les dalles de l'autre chambre; quand sa porte s'ouvrait avec une
-lenteur méthodique, et laissait percer la lumière d'un fallot porté
-par un vieux domestique moins ingambe que le maître, et que M. Cazotte
-appelait gaiement son _pays_; quand M. Cazotte paraissait lui-même avec
-son chapeau triangulaire, sa longue redingote de camelot vert bordée
-d'un petit galon, ses souliers à bouts carrés fermés très-avant sur le
-pied par une forte agrafe d'argent, et sa haute canne à pomme d'or, je
-ne manquais jamais de courir à lui avec les témoignages d'une folle
-joie, qui était encore augmentée par ses caresses.»
-
-Charles Nodier met ensuite dans sa bouche un de ces récits mystérieux
-qu'il se plaisait à faire dans le monde, et qu'on écoutait avidement.
-Il s'agit de la longévité de Marion Delorme, qu'il disait avoir vue
-quelques jours avant sa mort, âgée de près d'un siècle et demi, ainsi
-que semblent le constater d'ailleurs son acte de baptême et son acte
-mortuaire conservés à Besançon. En admettant cette question fort
-controversée de l'âge de Marion Delorme, Cazotte pouvait l'avoir
-vue étant âgé de vingt et un ans. C'est ainsi qu'il disait pouvoir
-transmettre des détails inconnus sur la mort de Henri IV, à laquelle
-Marion Delorme avait pu assister.
-
-Mais le monde était plein alors de ces causeurs amis du merveilleux;
-le comte de Saint-Germain et _Cagliostro_ tournaient toutes les
-cervelles, et Cazotte n'avait peut-être de plus que son génie
-littéraire et la réserve d'une honnête sincérité. Si pourtant nous
-devons ajouter foi à la prophétie célèbre rapportée dans les Mémoires
-de La Harpe, il aurait joué seulement le rôle fatal de Cassandre, et
-n'aurait pas eu tort, comme on le lui reprochait, _d'être toujours sur
-le trépied_.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-III
-
-
-IL me semble, dit La Harpe, que c'était hier, et c'était cependant au
-commencement de 1788. Nous étions à table chez un de nos confrères
-à l'Académie, grand seigneur et homme d'esprit; la compagnie était
-nombreuse et de tout état, gens de robe, gens de cour, gens de lettres,
-académiciens, etc. On avait fait grande chère comme de coutume. Au
-dessert, les vins de Malvoisie et de Constance ajoutaient à la gaieté
-de la bonne compagnie cette sorte de liberté qui n'en gardait pas
-toujours le ton: on en était venu alors dans le monde au point où tout
-est permis pour faire rire.
-
-[Illustration]
-
-Champfort nous avait lu de ses contes impies et libertins, et les
-grandes dames avaient écouté sans avoir même recours à l'éventail.
-De là un déluge de plaisanteries sur la religion: et d'applaudir.
-Un convive se lève, et tenant son verre plein: «Oui, messieurs,
-s'écrie-t-il, je suis aussi _sûr qu'il n'y a pas de Dieu_, que je suis
-sûr qu'Homère est un sot.» En effet, il était sûr de l'un comme de
-l'autre; et l'on avait parlé d'Homère et de Dieu, et il y avait là des
-convives qui avaient dit du bien de l'un et de l'autre.
-
-La conversation devient plus sérieuse; on se répand en admiration sur
-la _révolution qu'avait faite Voltaire_, et l'on convient que c'est
-là le premier titre de sa gloire: «Il a donné le ton à son siècle, et
-s'est fait lire dans l'antichambre comme dans le salon.»
-
-Un des convives nous raconta, en pouffant de rire, que son coiffeur
-lui avait dit, tout en le poudrant: «_Voyez-vous, monsieur, quoique je
-ne sois qu'un misérable carabin, je n'ai pas plus de religion qu'un
-autre_.»
-
-On en conclut que la révolution ne tardera pas à se consommer; qu'il
-faut absolument que la _superstition et le fanatisme fassent place à la
-philosophie_, et l'on en est à calculer la probabilité de l'époque, et
-quels seront ceux de la société qui verront _le règne de la raison_.
-Les plus vieux se plaignent de ne pouvoir s'en flatter; les jeunes
-se réjouissent d'en avoir une espérance très-vraisemblable; et l'on
-félicitait surtout l'Académie d'avoir préparé le grand œuvre, et
-d'avoir été le chef-lieu, le centre, le _mobile de la liberté de
-penser_.
-
-Un seul des convives n'avait point pris de part à toute la joie de
-cette conversation, et avait même laissé tomber tout doucement quelques
-plaisanteries sur notre bel enthousiasme: c'était _Cazotte_, homme
-aimable et original, mais malheureusement infatué des rêveries des
-_illuminés_. Son héroïsme l'a depuis rendu à jamais illustre.
-
-Il prend la parole, et du ton le plus sérieux: «Messieurs, dit-il,
-soyez satisfaits; vous verrez tous _cette grande et sublime révolution_
-que vous désirez tant. Vous savez que je suis un peu prophète, je vous
-répète, _vous la verrez_.»
-
-On lui répond par le refrain connu: «_Faut pas être grand sorcier pour
-ça_.--Soit, mais peut-être faut-il l'être un peu plus pour ce qui me
-reste à vous dire. Savez-vous ce qui arrivera de cette _révolution_, ce
-qui en arrivera pour tous tant que vous êtes ici, et ce qui en sera la
-suite immédiate, l'effet bien prouvé, la conséquence bien reconnue?
-
---Ah! voyons, dit Condorcet avec son air sournois et niais; un
-philosophe n'est pas fâché de rencontrer un prophète.
-
---_Vous, monsieur de Condorcet, vous expirerez étendu sur le pavé d'un
-cachot_, vous mourrez du poison que vous aurez pris pour vous dérober
-au bourreau; du poison que le bonheur de ce temps-là vous forcera de
-porter toujours sur vous.»
-
-Grand étonnement d'abord; mais on se rappelle que le bon Cazotte est
-sujet à rêver tout éveillé, et l'on rit de plus belle.
-
-«Monsieur Cazotte, le conte que vous faites ici n'est pas si plaisant
-que votre _Diable amoureux_; mais quel diable vous a mis dans la tête
-ce _cachot_, ce _poison_ et ces _bourreaux_? Qu'est-ce que tout cela
-peut avoir de commun avec _la philosophie et le règne de la raison_?
-
---C'est précisément ce que je vous dis: c'est au nom de la philosophie,
-de l'humanité, de la liberté, c'est sous le règne de la raison qu'il
-vous arrivera de finir ainsi, et ce sera bien le règne de la raison,
-car alors _elle aura des temples_, et même il n'y aura plus dans toute
-la France, en ce temps-là, que des _temples de la Raison_.
-
---Par ma foi, dit Champfort avec le rire du sarcasme, vous ne serez pas
-un des prêtres de ces temples-là.
-
---Je l'espère; mais vous, _monsieur de Champfort_, qui en serez un, et
-très-digne de l'être, _vous vous couperez les veines_ de vingt-deux
-coups de rasoir, et pourtant vous n'en mourrez que quelques mois après.»
-
-On se regarde et on rit encore. «_Vous, monsieur Vicq-d'Azir_, vous
-ne vous ouvrirez pas les veines vous-même; mais, après vous les avoir
-fait ouvrir six fois dans un jour, après un accès de goutte pour être
-plus sûr de votre fait, vous mourrez dans la nuit. _Vous, monsieur de
-Nicolaï_, vous mourrez sur l'échafaud; _vous, monsieur Bailly_, sur
-l'échafaud...
-
---Ah! Dieu soit béni! dit Roucher, il paraît que monsieur n'en veut
-qu'à l'Académie; il vient d'en faire une terrible exécution; et moi,
-grâce au ciel...
-
---Vous! vous mourrez aussi sur l'échafaud.
-
---Oh! c'est une gageure, s'écrie-t-on de toute part, il a juré de tout
-exterminer.
-
---Non, ce n'est pas moi qui l'ai juré.
-
---Mais nous serons donc subjugués par les Turcs et les Tartares? et
-encore!...
-
---Point du tout, je vous l'ai dit: vous serez alors gouvernés par la
-seule _philosophie_, par la seule _raison_. Ceux qui vous traiteront
-ainsi seront tous des _philosophes_, auront à tout moment dans la
-bouche toutes les mêmes phrases que vous débitez depuis une heure,
-répéteront toutes vos maximes, citeront tout comme vous les vers de
-Diderot et de la _Pucelle_...»
-
-On se disait à l'oreille: «Vous voyez bien qu'_il est fou_ (car il
-gardait le plus grand sérieux). Est-ce que vous ne voyez pas qu'il
-plaisante? et vous savez qu'il entre toujours du merveilleux dans ses
-plaisanteries.
-
---Oui, reprit Champfort; mais son merveilleux n'est pas gai; il est
-trop patibulaire. Et quand tout cela se passera-t-il?
-
---_Six ans ne se passeront pas que tout ce que je vous dis ne soit
-accompli..._
-
---Voilà bien des miracles (et cette fois c'était moi-même qui parlais);
-et vous ne m'y mettez pour rien?
-
---Vous y serez pour un miracle tout au moins aussi extraordinaire: vous
-serez alors chrétien.» Grandes exclamations. «Ah! reprit Champfort, je
-suis rassuré; si nous ne devons périr que quand La Harpe sera chrétien,
-nous sommes immortels.
-
---Pour ça, dit alors madame la duchesse de Grammont, nous sommes
-bien heureuses, nous autres femmes, de n'être pour rien dans les
-_révolutions_. Quand je dis pour rien, ce n'est pas que nous ne nous
-en mêlions toujours un peu; mais il est reçu qu'on ne s'en prend pas à
-nous, et notre sexe...
-
---_Votre sexe, mesdames, ne vous en défendra pas cette fois_; et vous
-aurez beau ne vous mêler de rien, vous serez traitées tout comme les
-hommes, sans aucune différence quelconque.
-
---Mais qu'est-ce que vous nous dites donc là, monsieur Cazotte? C'est
-la fin du monde que vous nous prêchez.
-
---Je n'en sais rien; mais ce que je sais, c'est que vous, madame la
-duchesse, _vous serez conduite à l'échafaud_, vous et beaucoup d'autres
-dames avec vous, dans la charrette du bourreau, et les mains liées
-derrière le dos.
-
---Ah! j'espère que, dans ce cas-là, j'aurai du moins un carrosse drapé
-de noir.
-
---Non, madame, de plus grandes dames que vous iront comme vous en
-charrette, et les mains liées comme vous.
-
---De plus grandes dames! quoi! _les princesses du sang_?
-
---_De plus grandes dames encore..._» Ici un mouvement très-sensible
-dans toute la compagnie, et la figure du maître se rembrunit. On
-commençait à trouver que la plaisanterie était forte.
-
-[Illustration]
-
-Madame de Grammont, pour dissiper le nuage, n'insista pas sur cette
-dernière réponse, et se contenta de dire, du ton le plus léger: «_Vous
-verrez qu'il ne me laissera pas seulement un confesseur!_
-
---_Non, madame, vous n'en aurez pas, ni personne. Le dernier supplicié
-qui en aura un par grâce, sera..._»
-
-Il s'arrêta un moment. «Eh bien, quel est donc l'heureux mortel qui
-aura cette prérogative?--C'est la seule qui lui restera: et ce sera _le
-Roi de France_.»
-
-Le maître de la maison se leva brusquement, et tout le monde avec lui.
-Il alla vers M. Cazotte, et lui dit avec un ton pénétré: «Mon cher
-monsieur Cazotte, c'est assez faire durer cette facétie lugubre; vous
-la poussez trop loin, et jusqu'à compromettre la société où vous êtes,
-et vous-même.» Cazotte ne répondit rien, et se disposait à se retirer,
-quand madame de Grammont, qui voulait toujours éviter le sérieux et
-ramener la gaieté, s'avança vers lui:
-
-«Monsieur le prophète, qui nous dites à tous notre bonne aventure, vous
-ne dites rien de la vôtre.»
-
-Il fut quelque temps en silence et les yeux baissés:
-
-«Madame, avez-vous lu le siége de Jérusalem, dans Josèphe?
-
---Oh! sans doute; qu'est-ce qui n'a pas lu ça? Mais faites comme si je
-ne l'avais pas lu.
-
---Eh bien, madame, pendant ce siége, un homme fit sept jours de suite
-le tour des remparts, à la vue des assiégeants et des assiégés, criant
-incessamment d'une voix sinistre et tonnante: _Malheur à Jérusalem!
-Malheur à moi-même!_ Et dans le moment une pierre énorme, lancée par
-les machines ennemies, l'atteignit et le mit en pièces.»
-
-[Illustration]
-
-Et après cette réponse, M. Cazotte fit sa révérence et sortit.
-
-Tout en n'accordant à ce document qu'une confiance relative, et en
-nous rapportant à la sage opinion de Charles Nodier, qui dit qu'à
-l'époque où a eu lieu cette scène, il n'était peut-être pas difficile
-de prévoir que la révolution qui venait choisirait ses victimes dans
-la plus haute société d'alors, et dévorerait ensuite ceux-là même qui
-l'auraient créée, nous allons rapporter un singulier passage qui se
-trouve dans le poëme d'Ollivier, publié justement trente ans avant
-93, et dans lequel on remarquera une préoccupation de têtes coupées
-qui peut bien passer, mais plus vaguement, pour une hallucination
-prophétique.
-
- * * * * *
-
-[Illustration]
-
-«Il y a environ quatre ans que nous fûmes attirés l'un et l'autre par
-des enchantements dans le palais de la fée Bagasse. Cette dangereuse
-sorcière, voyant avec chagrin le progrès des armes chrétiennes
-en Asie, voulut les arrêter en tendant des piéges aux chevaliers
-défenseurs de la foi. Elle construisit non loin d'ici un palais
-superbe. Nous mîmes malheureusement le pied sur les avenues: alors,
-entraînés par un charme, quand nous croyions ne l'être que par la
-beauté des lieux, nous parvînmes jusque dans un péristyle qui était
-à l'entrée du palais; mais nous y étions à peine, que le marbre sur
-lequel nous marchions, solide en apparence, s'écarte et fond sous nos
-pas: une chute imprévue nous précipite sous le mouvement d'une roue
-armée de fers tranchants, qui séparent en un clin d'œil toutes les
-parties de notre corps les unes des autres; et ce qu'il y eut de plus
-étonnant, c'est que la mort ne suivit pas une aussi étrange dissolution.
-
-Entraînées par leur propre poids, les parties de notre corps tombèrent
-dans une fosse profonde, et s'y confondirent dans une multitude de
-membres entassés. Nos têtes roulèrent comme des boules. Ce mouvement
-extraordinaire ayant achevé d'étourdir le peu de raison qu'une aventure
-aussi surnaturelle m'avait laissée, je n'ouvris les yeux qu'au bout de
-quelque temps, et je vis que ma tête était rangée sur des gradins à
-côté et vis-à-vis de huit cents autres têtes des deux sexes, de tout
-âge et de tout coloris. Elles avaient conservé l'action des yeux et de
-la langue, et surtout un mouvement dans les mâchoires qui les faisait
-bâiller presque continuellement. Je n'entendais que ces mots, assez mal
-articulés:--Ah! quels ennuis! cela est désespérant.
-
-[Illustration]
-
-Je ne pus résister à l'impression que faisait sur moi la condition
-générale, et me mis à bâiller comme les autres.
-
---Encore une bâilleuse de plus, dit une grosse tête de femme, placée
-vis-à-vis de la mienne; on n'y saurait tenir, j'en mourrai; et elle se
-remit à bâiller de plus belle.
-
---Au moins cette bouche-ci a de la fraîcheur, dit une autre tête, et
-voilà des dents d'émail. Puis, m'adressant la parole:--Madame, peut-on
-savoir le nom de l'aimable compagne d'infortune que nous a donnée la
-fée Bagasse?
-
-J'envisageai la tête qui m'adressait la parole: c'était celle d'un
-homme. Elle n'avait point de traits, mais un air de vivacité et
-d'assurance, et quelque chose d'affecté dans la prononciation.
-
-[Illustration]
-
-Je voulus répondre:--Seigneur, j'ai un frère... Je n'eus pas le temps
-d'en dire davantage.--Ah! ciel! s'écria la tête femelle qui m'avait
-apostrophé la première, voici encore une conteuse et une histoire; nous
-n'avons pas été assez assommés de récits. Bâillez, madame, et laissez
-là votre frère. Qui est-ce qui n'a pas de frères? Sans ceux que j'ai,
-je régnerais paisiblement et ne serais pas où je me trouve.
-
---Seigneur, dit la grosse tête apostrophée, vous vous faites connaître
-bien tôt pour ce que vous êtes, pour la plus mauvaise tête...
-
---Ah! interrompit l'autre, si j'avais seulement mes membres...
-
---Et moi, dit l'adversaire, si j'avais seulement mes mains... Et
-d'ailleurs, me disait-il, vous pouvez vous apercevoir que ce qu'il dit
-ne saurait passer le nœud de la gorge.
-
---Mais, disais-je, ces disputes-ci vont trop loin...
-
---Eh! non, laissez-nous faire; ne vaut-il pas mieux se quereller que de
-bâiller? A quoi peuvent s'occuper des gens qui n'ont que des oreilles
-et des yeux, qui vivent ensemble face à face depuis un siècle, qui
-n'ont nulle relation ni n'en peuvent former d'agréables, à qui la
-médisance même est interdite, faute de savoir de qui parler pour se
-faire entendre, qui...
-
-Il en eût dit davantage; mais voilà que tout à coup il nous prend une
-violente envie d'éternuer tous ensemble; un instant après, une voix
-rauque, partant on ne sait d'où, nous ordonne de chercher nos membres
-épars; en même temps nos têtes roulent vers l'endroit où ils étaient
-entassés.»
-
-N'est-il pas singulier de rencontrer dans un poëme héroï-comique de
-la jeunesse de l'auteur, cette sanglante rêverie de têtes coupées, de
-membres séparés du corps, étrange association d'idées qui réunit des
-courtisans, des guerriers, des femmes, des petits-maîtres, dissertant
-et plaisantant sur des détails de supplice, comme le feront plus tard
-à la Conciergerie ces seigneurs, ces femmes, ces poëtes, contemporains
-de Cazotte, dans le cercle desquels il viendra à son tour apporter
-sa tête, en tâchant de sourire et de plaisanter comme les autres des
-fantaisies de cette fée sanglante, qu'il n'avait pas prévu devoir
-s'appeler un jour la Révolution!
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-IV
-
-
-NOUS venons d'anticiper sur les événements: parvenu aux deux tiers à
-peine de la vie de notre écrivain, nous avons laissé entrevoir une
-scène de ses derniers jours; à l'exemple de l'illuminé lui-même, nous
-avons uni d'un trait l'avenir et le passé.
-
-Il entrait dans notre plan, du reste, d'apprécier tour à tour Cazotte
-comme littérateur et comme philosophe mystique; mais si la plupart
-de ses livres portent l'empreinte de ses préoccupations relatives à
-la science des cabalistes, il faut dire que l'intention dogmatique
-y manque généralement; Cazotte ne paraît pas avoir pris part aux
-travaux collectifs des illuminés martinistes, mais s'être fait
-seulement d'après leurs idées une règle de conduite particulière et
-personnelle. On aurait tort d'ailleurs de confondre cette secte avec
-les institutions maçonniques de l'époque, bien qu'il y eût entre elles
-certains rapports de forme extérieure; les Martinistes admettaient
-la chute des anges, le péché originel, le Verbe réparateur, et ne
-s'éloignaient sur aucun point essentiel des dogmes de l'Église.
-
-Saint-Martin, le plus illustre d'entre eux, est un spiritualiste
-chrétien à la manière de Malebranche. Nous avons dit plus haut qu'il
-avait déploré l'intervention d'_esprits violents_ dans le sein de
-la secte lyonnaise. De quelque manière qu'il faille entendre cette
-expression, il est évident que la société prit dès lors une tendance
-politique qui éloigna d'elle plusieurs de ses membres. Peut-être
-a-t-on exagéré l'influence des illuminés tant en Allemagne qu'en
-France, mais on ne peut nier qu'ils n'aient eu une grande action
-sur la révolution française et dans le sens de son mouvement. Les
-sympathies monarchiques de Cazotte l'écartèrent de cette direction
-et l'empêchèrent de soutenir de son talent une doctrine qui tournait
-autrement qu'il n'avait pensé.
-
-Il est triste de voir cet homme, si bien doué comme écrivain et comme
-philosophe, passer les dernières années de sa vie dans le dégoût de la
-vie littéraire et dans le pressentiment d'orages politiques qu'il se
-sentait impuissant à conjurer. Les fleurs de son imagination se sont
-flétries; cet esprit d'un tour si clair et si français, qui donnait
-une forme heureuse à ses inventions les plus singulières, n'apparaît
-que rarement dans la correspondance politique qui fut la cause de son
-procès et de sa mort. S'il est vrai qu'il ait été donné à quelques
-âmes de prévoir les événements sinistres, il faut y reconnaître plutôt
-une faculté malheureuse qu'un don céleste, puisque, pareilles à la
-Cassandre antique, elles ne peuvent ni persuader les autres ni se
-préserver elles-mêmes.
-
-Les dernières années de Cazotte dans sa terre de Pierry en Champagne
-présentent cependant encore quelques tableaux de bonheur et de
-tranquillité dans la vie de famille. Retiré du monde littéraire, qu'il
-ne fréquentait plus que pendant de courts voyages à Paris, échappé au
-tourbillon plus animé que jamais des sectes philosophiques et mystiques
-de toutes sortes, père d'une fille charmante et de deux fils pleins
-d'enthousiasme et de cœur comme lui, le bon Cazotte semblait avoir
-réuni autour de lui toutes les conditions d'un avenir tranquille; mais
-les récits des personnes qui l'ont connu à cette époque le montrent
-toujours assombri des nuages qu'il pressent au delà d'un horizon
-tranquille.
-
-Un gentilhomme, nommé de Plas, lui avait demandé la main de sa fille
-Élisabeth; ces deux jeunes gens s'aimaient depuis longtemps, mais
-Cazotte retardait sa réponse définitive et leur permettait seulement
-d'espérer. Un auteur gracieux et plein de charme, Anna-Marie, a raconté
-quelques détails d'une visite faite à Pierry par madame d'Argèle,
-amie de cette famille. Elle peint l'élégant salon au rez-de-chaussée,
-embaumé des parfums d'une plante des colonies rapportée par madame
-Cazotte, et qui recevait du séjour de cette excellente personne un
-caractère particulier d'élégance et d'étrangeté. Une femme de couleur
-travaillant près d'elle, des oiseaux d'Amérique, des curiosités rangées
-sur les meubles, témoignaient, ainsi que sa mise et sa coiffure, d'un
-tendre souvenir pour sa première patrie. «Elle avait été parfaitement
-jolie et l'était encore, quoiqu'elle eût alors de grands enfants.
-Il y avait en elle cette grâce négligée et un peu nonchalante des
-créoles, avec un léger accent donnant à son langage un ton tout à la
-fois d'enfance et de caresse qui la rendait très-attrayante. Un petit
-chien bichon était couché sur un carreau près d'elle; on l'appelait
-_Biondetta_, comme la petite épagneule du Diable amoureux.»
-
-Une femme âgée, grande et majestueuse, la marquise de la Croix,
-veuve d'un grand seigneur espagnol, faisait partie de la famille
-et y exerçait une influence due au rapport de ses idées et de ses
-convictions avec celles de Cazotte. C'était depuis longues années
-l'une des adeptes de Saint-Martin, et l'illuminisme l'unissait aussi à
-Cazotte de ces liens tout intellectuels que la doctrine regardait comme
-une sorte d'anticipation de la vie future. Ce second mariage mystique,
-dont l'âge de ces deux personnes écartait toute idée d'inconvenance,
-était moins pour madame Cazotte un sujet de chagrin que d'inquiétude
-conçue au point de vue d'une raison tout humaine touchant l'agitation
-de ces nobles esprits. Les trois enfants, au contraire, partageaient
-sincèrement les idées de leur père et de sa vieille amie.
-
-Nous nous sommes déjà prononcé sur cette question; mais, pourtant,
-faudrait-il accepter toujours les leçons de ce bon sens vulgaire qui
-marche dans la vie sans s'inquiéter des sombres mystères de l'avenir
-et de la mort? La destinée la plus heureuse tient-elle à cette
-imprévoyance qui reste surprise et désarmée devant l'événement funeste,
-et qui n'a plus que des pleurs et des cris à opposer aux coups tardifs
-du malheur? Madame Cazotte est de toutes ces personnes celle qui devait
-le plus souffrir; pour les autres, la vie ne pouvait plus être qu'un
-combat, dont les chances étaient douteuses, mais la récompense assurée.
-
-Il n'est pas inutile, pour compléter l'analyse des théories que l'on
-retrouvera plus loin dans quelques fragments de la correspondance qui
-fut le sujet du procès de Cazotte, d'emprunter encore quelques opinions
-de ce dernier au récit d'Anna-Marie:
-
-«Nous vivons tous, disait-il, parmi les esprits de nos pères; le
-monde invisible nous presse de tous côtés... il y a là sans cesse
-des amis de notre pensée qui s'approchent familièrement de nous. Ma
-fille a ses anges gardiens; nous avons tous les nôtres. Chacune de
-nos idées, bonnes ou mauvaises, met en mouvement quelque esprit qui
-leur correspond, comme chacun des mouvements de notre corps ébranle la
-colonne d'air que nous supportons. Tout est plein, tout est vivant dans
-ce monde, où, depuis le péché, des voiles obscurcissent la matière...
-Et moi, par une initiation que je n'ai point cherchée et que souvent je
-déplore, je les ai soulevés comme le vent soulève d'épais brouillards.
-Je vois le bien, le mal, les bons et les mauvais; quelquefois la
-confusion des êtres est telle à mes regards, que je ne sais pas
-toujours distinguer au premier moment ceux qui vivent dans leur chair
-de ceux qui en ont dépouillé les apparences grossières...
-
-Oui, ajoutait-il, il y a des âmes qui sont restées si matérielles, leur
-forme leur a été si chère, si adhérente, qu'elles ont emporté dans
-l'autre monde une sorte d'opacité. Celles-là ressemblent longtemps à
-des vivants.
-
-Enfin, que vous dirai-je? soit infirmité de mes yeux, ou similitude
-réelle, il y a des moments où je m'y trompe tout à fait. Ce matin,
-pendant la prière où nous étions réunis tous ensemble sous les regards
-du Tout-Puissant, la chambre était si pleine de vivants et de morts de
-tous les temps et de tous les pays, que je ne pouvais plus distinguer
-entre la vie et la mort; c'était une étrange confusion, et pourtant un
-magnifique spectacle!»
-
-Madame d'Argèle fut témoin du départ du jeune Scévole Cazotte qui
-allait prendre du service dans les gardes du roi; les temps difficiles
-approchaient, et son père n'ignorait pas qu'il le dévouait à un danger.
-
-[Illustration]
-
-La marquise de la Croix se joignit à Cazotte pour lui donner ce qu'ils
-appelaient _leurs pouvoirs mystiques_, et l'on verra plus tard comment
-il leur rendit compte de cette mission. Cette femme enthousiaste fit
-sur le front du jeune homme, sur ses lèvres et sur son cœur, trois
-signes mystérieux accompagnés d'une invocation secrète, et consacra
-ainsi l'avenir de celui qu'elle appelait _le fils de son intelligence_.
-
-Scévole Cazotte, non moins exalté dans ses convictions monarchiques
-que dans son mysticisme, fut du nombre de ceux qui, au retour de
-Varennes, réussirent à protéger du moins la vie de la famille royale
-contre la fureur des républicains. Un instant même, au milieu de la
-foule, le Dauphin fut enlevé à ses parents, et Scévole Cazotte parvint
-à le reprendre et le rapporta à la Reine, qui le remercia en pleurant.
-La lettre suivante, qu'il écrivit à son père, est postérieure à cet
-événement:
-
-«Mon cher papa, le 14 juillet est passé, le Roi est rentré chez lui
-sain et sauf. Je me suis acquitté de mon mieux de la mission dont vous
-m'aviez chargé. Vous saurez peut-être si elle a eu tout l'effet que
-vous en attendiez. Vendredi, je me suis approché de la sainte table;
-et, en sortant de l'église, je me suis rendu à l'autel de la patrie, où
-j'ai fait, vers les quatre côtés, les commandements nécessaires pour
-mettre le Champ de Mars entier sous la protection des anges du Seigneur.
-
-J'ai gagné la voiture, contre laquelle j'étais appuyé quand le Roi
-est remonté; Madame Élisabeth m'a même alors jeté un coup d'œil qui a
-reporté toutes mes pensées vers le ciel; sous la protection d'un de mes
-camarades, j'ai accompagné la voiture en dedans de la ligne; et le roi
-m'a appelé et m'a dit: Cazotte, c'est vous que j'ai trouvé à Épernay,
-et à qui j'ai parlé? Et je lui ai répondu: Oui, Sire; à la descente de
-la voiture j'y étais... Et je me suis retiré quand je les ai vus dans
-leurs appartements.
-
-Le Champ de Mars était couvert d'hommes. Si j'étais digne que mes
-commandements et mes prières fussent exécutés, il y aurait furieusement
-de pervers de liés. Au retour, tous criaient Vive le Roi! sur le
-passage. Les gardes nationaux s'en donnaient de tout leur cœur, et
-la marche était un triomphe. Le jour a été beau, et le commandeur a
-dit que, pour le dernier jour que Dieu laissait au diable, il le lui
-avait laissé couleur de rose. Adieu, joignez vos prières pour donner
-de l'efficacité aux miennes. Ne lâchons pas prise. J'embrasse maman
-Zabeth (Élisabeth). Mon respect à madame la marquise (la marquise de la
-Croix).»
-
-A quelque opinion qu'on appartienne, on doit être touché du dévouement
-de cette famille, dût-on sourire des faibles moyens sur lesquels se
-reposaient des convictions si ardentes. Les illusions des belles âmes
-sont respectables, sous quelque forme qu'elles se présentent; mais qui
-oserait déclarer qu'il y ait pure illusion dans cette pensée que le
-monde serait gouverné par des influences supérieures et mystérieuses
-sur lesquelles la foi de l'homme peut agir? La philosophie a le
-droit de dédaigner cette hypothèse; mais toute religion est forcée à
-l'admettre, et les sectes politiques en ont fait une arme de tous les
-partis. Ceci explique l'isolement de Cazotte de ses anciens frères les
-illuminés. On sait combien l'esprit républicain avait usé du mysticisme
-dans la révolution d'Angleterre; la tendance des Martinistes était
-pareille; mais, entraînés dans le mouvement opéré par les philosophes,
-ils dissimulèrent avec soin le côté religieux de leur doctrine, qui, à
-cette époque, n'avait aucune chance de popularité.
-
-Personne n'ignore l'importance que prirent les illuminés dans les
-mouvements révolutionnaires. Leurs sectes, organisées sous la loi
-du secret et se correspondant en France, en Allemagne et en Italie,
-influaient particulièrement sur de grands personnages plus ou moins
-instruits de leur but réel. Joseph II et Frédéric-Guillaume agirent
-maintes fois sous leur inspiration. On sait que ce dernier, s'étant
-mis à la tête de la coalition des souverains, avait pénétré en France
-et n'était plus qu'à trente lieues de Paris, lorsque les illuminés,
-dans une de leurs séances secrètes, évoquèrent l'esprit du grand
-Frédéric son oncle, qui lui défendit d'aller plus loin. C'est, dit-on,
-par suite de cette apparition (qui fut expliquée depuis de diverses
-manières) que ce monarque se retira subitement du territoire français,
-et conclut plus tard un traité de paix avec la République, qui, dans
-tous les cas, a pu devoir son salut à l'accord des illuminés français
-et allemands.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-V
-
-
-LA correspondance de Cazotte nous montre tour à tour ses regrets de
-la marche qu'avaient suivie ses anciens frères, et le tableau de ses
-tentatives isolées contre une ère politique dans laquelle il croyait
-voir le règne fatal de l'_Antechrist_, tandis que les illuminés
-saluaient l'arrivée du _Réparateur_ invisible. Les démons de l'un
-étaient pour les autres des esprits divins et vengeurs. En se rendant
-compte de cette situation, on comprendra mieux certains passages des
-lettres de Cazotte, et la singulière circonstance qui fit prononcer
-plus tard sa sentence par la bouche même d'un illuminé martiniste.
-
-La correspondance dont nous allons citer de courts fragments était
-adressée, en 1791, à son ami Ponteau, secrétaire de la liste civile:
-
-«Si Dieu ne suscite pas un homme qui fasse finir tout cela
-merveilleusement, nous sommes exposés aux plus grands malheurs. Vous
-connaissez mon système: «_Le bien et le mal sur la terre ont toujours
-été l'ouvrage des hommes, à qui ce globe a été abandonné par les lois
-éternelles_.» Ainsi nous n'aurons jamais à nous prendre qu'à nous-mêmes
-de tout le mal qui aura été fait. Le soleil darde continuellement
-ses rayons plus ou moins obliques sur la terre, voilà l'image de la
-Providence à notre égard; de temps en temps, nous accusons cet astre de
-manquer de chaleur, quand notre position, les amas de vapeur ou l'effet
-des vents nous mettent dans le cas de ne pas éprouver la continuelle
-influence de ses rayons. Or donc, si quelque thaumaturge ne vient à
-notre secours, voici tout ce qu'il nous est permis d'espérer.
-
-Je souhaite que vous puissiez entendre mon commentaire sur le grimoire
-de Cagliostro. Vous pouvez, du reste, me demander des éclaircissements;
-je les enverrai les moins obscurs qu'il me sera possible.»
-
-La doctrine des théosophes apparaît dans le passage souligné; en voici
-un autre qui se rapporte à ses anciennes relations avec les illuminés.
-
-«Je reçois deux lettres de connaissances intimes que j'avais parmi mes
-confrères les Martinistes; ils sont démagogues comme Bret; gens de
-nom, braves gens jusqu'ici; le démon est maître d'eux. A l'égard de
-Bret en son acharnement au magnétisme, je lui ai attiré la maladie;
-les Jansénistes affiliés aux convulsionnaires par état sont dans le
-même cas; c'est bien celui de leur appliquer à tous la phrase: Hors de
-l'Église point de _salut_, pas même de sens commun.
-
-Je vous ai prévenu que nous étions huit en tout dans la France,
-absolument inconnus les uns des autres, qui élevions, mais sans cesse,
-comme Moïse, les yeux, la voix, les bras vers le ciel, pour la décision
-d'un combat dans lequel les éléments eux-mêmes sont mis en jeu. Nous
-croyons voir arriver un événement figuré dans l'Apocalypse et faisant
-une grande époque. Tranquillisez-vous, ce n'est pas la fin du monde:
-cela la rejette à mille ans par delà. Il n'est pas encore temps de dire
-aux montagnes: _Tombez sur nous!_ mais, en attendant le mieux possible,
-ce va être le cri des Jacobins; car il y a des coupables de plus d'une
-robe.»
-
-Son système sur la nécessité de l'action humaine pour établir la
-communication entre le ciel et la terre est clairement énoncé ici.
-Aussi en appelle-t-il souvent, dans sa correspondance, au courage
-du Roi Louis XVI, qui lui paraît toujours se reposer trop sur la
-Providence. Ses recommandations à ce sujet ont souvent quelque chose du
-sectaire protestant plutôt que du catholique pur:
-
-«Il faut que le Roi vienne au secours de la garde nationale, qu'il
-se montre, qu'il dise: Je veux, j'ordonne, et d'un ton ferme. Il est
-assuré d'être obéi, et de n'être pas pris pour la poule mouillée que
-les démocrates dépeignent à me faire souffrir dans toutes les parties
-de mon corps.
-
-Qu'il se porte rapidement avec vingt-cinq gardes, à cheval comme
-lui, au lieu de la fermentation: tout sera forcé de plier et de se
-prosterner devant lui. Le plus fort du travail est fait, mon ami;
-le roi s'est résigné et mis entre les mains de son Créateur; jugez à
-quel degré de puissance cela le porte, puisque Achab, pourri de vices,
-pour s'être humilié devant Dieu par un seul acte d'un moment, obtint
-la victoire sur ses ennemis. Achab avait le cœur faux, l'âme dépravée;
-et mon Roi a l'âme la plus franche qui soit sortie des mains de Dieu;
-et l'auguste, la céleste Élisabeth a sur le front l'égide qui pend
-au bras de la véritable sagesse... Ne craignez rien de Lafayette:
-il est lié comme ses complices. Il est, comme sa cabale, livré aux
-esprits de terreur et de confusion; il ne saurait prendre un parti
-qui lui réussisse, _et le mieux pour lui est d'être mis aux mains de
-ses ennemis par ceux en qui il croit pouvoir placer sa confiance_. Ne
-discontinuons pas cependant d'élever les bras vers le ciel; songeons à
-l'attitude du prophète tandis qu'Israël combattait.
-
-Il faut que l'homme agisse ici, puisque c'est le lieu de son action;
-le bien et le mal ne peuvent y être faits que par lui. Puisque presque
-toutes les églises sont fermées, ou par l'interdiction ou par la
-profanation, que toutes nos maisons deviennent des oratoires. Le moment
-est bien décisif pour nous: ou Satan continuera de régner sur la terre
-comme il fait, jusqu'à ce qu'il se présente des hommes pour lui faire
-tête comme David à Goliath; ou le règne de Jésus-Christ, si avantageux
-pour nous, et tant prédit par les prophètes, s'y établira. Voilà la
-crise dans laquelle nous sommes, mon ami, et dont je dois vous avoir
-parlé confusément. Nous pouvons, faute de foi, d'amour et de zèle,
-laisser échapper l'occasion, mais nous la tenons. Au reste, Dieu ne
-fait rien sans nous, qui sommes les rois de la terre; c'est à nous à
-amener le moment prescrit par ses décrets. Ne souffrons pas que notre
-ennemi, qui, sans nous, ne peut rien, continue de tout faire, et par
-nous.»
-
-[Illustration]
-
-En général, il se fait peu d'illusions sur le triomphe de sa cause;
-ses lettres sont remplies de conseils qu'il eût peut-être été bon de
-suivre, mais le découragement finit par le gagner en présence de tant
-de faiblesse, et il en arrive à douter de lui-même et de sa science:
-
-«Je suis bien aise que ma dernière lettre ait pu vous faire quelque
-plaisir. Vous n'êtes pas _initié_! applaudissez-vous-en. Rappelez-vous
-le mot: _Et scientia eorum perdet eos_. Si je ne suis pas sans danger,
-moi que la grâce divine a retiré du piége, jugez du risque de ceux qui
-restent... la connaissance des choses occultes est une mer orageuse
-d'où l'on n'aperçoit pas le rivage.»
-
-Est-ce à dire qu'il eût abandonné alors les pratiques qui lui
-semblaient pouvoir agir sur les esprits funestes? On a vu seulement
-qu'il espérait les vaincre avec leurs armes. Dans un passage de sa
-correspondance il parle d'une prophétesse Broussole, qui, ainsi que la
-célèbre Catherine Théot, obtenait les communications des puissances
-rebelles en faveur des jacobins; il espère avoir agi contre elle avec
-quelque succès. Au nombre de ces prêtresses de la propagande, il cite
-encore ailleurs la marquise d'Urfé, «la doyenne des Médées françaises,
-dont le salon regorgeait d'empiriques et de gens qui galopaient après
-les sciences occultes...» Il lui reproche particulièrement d'avoir
-élevé et disposé au mal le ministre Duchâtelet.
-
-On ne peut croire que ces lettres, surprises aux Tuileries dans la
-journée sanglante du 10 août, eussent suffi pour faire condamner
-un vieillard en proie à d'innocentes rêveries mystiques, si
-quelques passages de la correspondance n'eussent fait soupçonner
-des conjurations plus matérielles. Fouquier-Tinville, dans son acte
-d'accusation, signala certaines expressions des lettres comme indiquant
-une coopération au complot dit des _chevaliers du poignard_, déconcerté
-dans les journées du 10 et du 12 août; une lettre plus explicite
-encore indiquait les moyens de faire évader le Roi, prisonnier depuis
-le retour de Varennes, et traçait l'itinéraire de sa fuite; Cazotte
-offrait sa propre maison comme asile momentané:
-
-«Le Roi s'avancera jusqu'à la plaine d'Ay; là il sera à vingt-huit
-lieues de Givet, à quarante lieues de Metz. Il peut se loger lui-même
-à Ay, où il y a trente maisons pour ses gardes et ses équipages. Je
-voudrais qu'il préférât Pierry, où il trouverait également vingt-cinq
-à trente maisons, dans l'une desquelles il y a vingt lits de maîtres
-et de l'espace, chez moi seul, pour coucher une garde de deux cents
-hommes, écuries pour trente à quarante chevaux, un vide pour établir
-un petit camp dans les murs. Mais il faut qu'un plus habile et plus
-désintéressé que moi calcule l'avantage de ces deux positions.»
-
-Pourquoi faut-il que l'esprit de parti ait empêché d'apprécier, dans
-ce passage, la touchante sollicitude d'un homme presque octogénaire
-qui s'estime _peu désintéressé_ d'offrir au Roi proscrit le sang de sa
-famille, sa maison pour asile, et son jardin pour champ de bataille?
-N'aurait-on pas dû ranger de tels complots parmi les autres illusions
-d'un esprit affaibli par l'âge? La lettre qu'il écrivit à son beau-père
-M. Roignan, greffier du conseil de la Martinique, pour l'engager à
-organiser une résistance contre six mille républicains envoyés pour
-s'emparer de la colonie, est comme un ressouvenir du bel enthousiasme
-qu'il avait déployé dans sa jeunesse pour la défense de l'île contre
-les Anglais: il indique les moyens à prendre, les points à fortifier,
-les ressources que lui inspirait sa vieille expérience maritime. On
-comprend après tout qu'une pièce pareille ait été jugée fort coupable
-par le gouvernement révolutionnaire; mais il est fâcheux que l'on ne
-l'ait pas rapprochée de l'écrit suivant, daté de la même époque, et
-qui aurait montré s'il fallait tenir plus de compte des _rêveries_ que
-des rêves de l'infortuné vieillard.
-
- MON SONGE DE LA NUIT DU SAMEDI AU DIMANCHE DE DEVANT LA SAINT-JEAN.
- 1791.
-
-J'étais dans un capharnaüm depuis longtemps et sans m'en douter,
-quoiqu'un petit chien que j'ai vu courir sur un toit, et sauter d'une
-distance d'une poutre couverte en ardoises sur une autre, eût dû me
-donner du soupçon.
-
-J'entre dans un appartement; j'y trouve une jeune demoiselle seule;
-on me la donne intérieurement pour une parente du comte de Dampierre;
-elle paraît me reconnaître et me salue. Je m'aperçois bientôt qu'elle
-a des vertiges; elle semble dire des douceurs à un objet qui est
-vis-à-vis d'elle; je vois qu'elle est en vision avec un esprit, et
-soudain j'ordonne, en faisant le signe de la croix sur le front de la
-demoiselle, à l'esprit de paraître.
-
-Je vois une figure de quatorze à quinze ans, point laide, mais dans
-la parure, la mine et l'attitude d'un polisson; je le lie, et il
-se récrie sur ce que je fais. Paraît une autre femme pareillement
-obsédée; je fais pour elle la même chose. Les deux esprits quittent
-leurs effets, me font face et faisaient les insolents, quand, d'une
-porte qui s'ouvre, sort un homme gros et court, de l'habillement et de
-la figure d'un guichetier: il tire de sa poche deux petites menottes
-qui s'attachent comme d'elles-mêmes aux mains des deux captifs que j'ai
-faits. Je les mets sous la puissance de Jésus-Christ. Je ne sais quelle
-raison me fait passer pour un moment de cette pièce dans une autre,
-mais j'y rentre bien vite pour demander mes prisonniers; ils sont assis
-sur un banc dans une espèce d'alcôve; ils se lèvent à mon approche, et
-six personnages vêtus en archers des pauvres s'en emparent. Je sors
-après eux; une espèce d'aumônier marchait à côté de moi. Je vais,
-disait-il, chez M. le marquis tel; c'est un bon homme; j'emploie mes
-moments libres à le visiter. Je crois que je prenais la détermination
-de le suivre, quand je me suis aperçu que mes deux souliers étaient en
-pantoufle; je voulais m'arrêter et poser les pieds quelque part pour
-relever les quartiers de ma chaussure, quand un gros homme est venu
-m'attaquer au milieu d'une grande cour remplie de monde; je lui mis la
-main sur le front, et l'ai lié au nom de la sainte Trinité et par celui
-de Jésus, sous l'appui duquel je l'ai mis.
-
-[Illustration]
-
-De Jésus-Christ! s'est écriée la foule qui m'entourait. Oui, ai-je dit,
-et je vous y mets tous après vous avoir liés. On faisait de grands
-murmures sur ce propos.
-
-Arrive une voiture comme un coche; un homme m'appelle par mon nom,
-de la portière: Mais, sire Cazotte, vous parlez de Jésus-Christ;
-pouvons-nous tomber sous la puissance de Jésus-Christ? Alors j'ai
-repris la parole, et ai parlé avec assez d'étendue de Jésus-Christ
-et de sa miséricorde sur les pécheurs. Que vous êtes heureux! ai-je
-ajouté: vous allez changer de fers. De fers! s'est écrié un homme
-enfermé dans la voiture, sur la bosse de laquelle j'étais monté; est-ce
-qu'on ne pouvait nous donner un moment de relâche?
-
-Allez, a dit quelqu'un, vous êtes heureux, vous allez changer de
-maître, et quel maître! Le premier homme qui m'avait parlé disait:
-J'avais quelque idée comme cela.
-
-[Illustration]
-
-Je tournais le dos au coche et avançais dans cette cour d'une
-prodigieuse étendue; on n'y était éclairé que par des étoiles. J'ai
-observé le ciel, il était d'un bel azur pâle et très-étoilé; pendant
-que je le comparais dans ma mémoire à d'autres cieux que j'avais vus
-dans le capharnaüm, il a été troublé par une horrible tempete; un
-affreux coup de tonnerre l'a mis tout en feu; le carreau tombé à cent
-pas de moi est venu se roulant vers moi; il en est sorti un esprit
-sous la forme d'un oiseau de la grosseur d'un coq blanc, et la forme
-du corps plus allongée, plus bas sur pattes, le bec plus émoussé. J'ai
-couru sur l'oiseau en faisant des signes de croix; et, me sentant
-rempli d'une force plus qu'ordinaire, il est venu tomber à mes pieds.
-Je voulais lui mettre sur la tête... Un homme de la taille du baron
-de Loi, aussi joli qu'il était jeune, vêtu en gris et argent, m'a fait
-face, et dit de ne pas le fouler aux pieds. Il a tiré de sa poche une
-paire de ciseaux enfermée dans un étui garni de diamants, en me faisant
-entendre que je devais m'en servir pour couper le cou de la bête. Je
-prenais les ciseaux quand j'ai été éveillé par le chant en chœur de
-la foule qui était dans le capharnaüm: c'était un chant plein, sans
-accord, dont les paroles non rimées étaient: Chantons notre heureuse
-délivrance.
-
-Réveillé, je me suis mis en prières; mais me tenant en défiance contre
-ce songe-ci, comme contre tant d'autres par lesquels je puis soupçonner
-Satan de vouloir me remplir d'orgueil, je continuai mes prières à Dieu
-par l'intercession de la sainte Vierge, et sans relâche, pour obtenir
-de lui de connaître sa volonté sur moi, et cependant je lierai sur la
-terre ce qu'il me paraîtra à propos de lier pour la plus grande gloire
-de Dieu et le besoin de ses créatures.
-
- * * * * *
-
-Quelque jugement que puissent porter les esprits sérieux sur cette trop
-fidèle peinture des hallucinations du rêve, si décousues que soient
-forcément les impressions d'un pareil récit, il y a dans cette série
-de visions bizarres quelque chose de terrible et de mystérieux. Il ne
-faut voir aussi dans ce soin de recueillir un songe en partie dépourvu
-de sens, que les préoccupations d'un mystique, qui lie à l'action du
-monde extérieur les phénomènes du sommeil. Rien dans la masse d'écrits
-qu'on a conservés de cette époque de la vie de Cazotte n'indique
-un affaiblissement quelconque dans ses facultés intellectuelles.
-Ses révélations, toujours empreintes de ses opinions monarchiques,
-tendent à présenter dans tout ce qui se passe alors des rapports
-avec les vagues prédictions de l'Apocalypse. C'est ce que l'école de
-Swedenborg appelle la science des correspondances. Quelques phrases de
-l'introduction méritent d'être remarquées:
-
-«Je voulais, en offrant ce tableau fidèle, donner une grande leçon à
-ces milliers d'individus dont la pusillanimité doute toujours, parce
-qu'il leur faudrait un effort pour croire. Ils ne marquent dans le
-cercle de la vie quelques instants plus ou moins rapides que comme le
-cadran, qui ne sait pas quel ressort lui fait indiquer l'espace des
-heures ou le système planétaire.
-
-«Quel homme, au milieu d'une anxiété douloureuse, fatigué d'interroger
-tous les êtres qui vivent ou végètent autour de lui, sans pouvoir en
-trouver un seul qui lui réponde de manière à lui rendre, sinon le
-bonheur, au moins le repos, n'a pas levé ses yeux mouillés de larmes
-vers la voûte des cieux?
-
-«Il semble qu'alors la douce espérance vient remplir pour lui l'espace
-immense qui sépare ce globe sublunaire du séjour où repose sur sa base
-inébranlable le trône de l'Éternel. Ce n'est plus seulement à ses
-yeux que luisent les feux parsemés sur ce voile d'azur, qui embrase
-l'horizon d'un pôle à l'autre: ces feux célestes passent dans son âme;
-le don de la pensée devient celui du génie. Il entre en conversation
-avec l'Éternel lui-même: la nature semble se taire pour ne point
-troubler cet entretien sublime.
-
-«Dieu révélant à l'homme les secrets de sa sagesse suprême et les
-mystères auxquels il soumet la créature trop souvent ingrate, pour la
-forcer à se rejeter dans son sein paternel, quelle idée majestueuse,
-consolante surtout! Car pour l'homme vraiment sensible, une affection
-tendre vaut mieux que l'élan même du génie; pour lui, les jouissances
-de la gloire, celles même de l'orgueil, finissent toujours où
-commencent les douleurs de ce qu'il aime.»
-
-La journée du 10 août vint mettre fin aux illusions des amis de la
-monarchie. Le peuple pénétra dans les Tuileries, après avoir mis à mort
-les Suisses et un assez grand nombre de gentilshommes dévoués au Roi;
-l'un des fils de Cazotte combattait parmi ces derniers, l'autre servait
-dans les armées de l'émigration. On cherchait partout des preuves de la
-conspiration royaliste dite des _chevaliers du poignard_; en saisissant
-les papiers de Laporte, intendant de la liste civile, on y découvrit
-toute la correspondance de Cazotte avec son ami Ponteau; aussitôt il
-fut décrété d'accusation et arrêté dans sa maison de Pierry.
-
-«Reconnaissez-vous ces lettres? lui dit le commissaire de l'Assemblée
-législative.
-
---Elles sont de moi, en effet.
-
---Et c'est moi qui les ai écrites sous la dictée de mon père», s'écria
-sa fille Élisabeth, jalouse de partager ses dangers et sa prison.
-
-Elle fut arrêtée avec son père, et tous deux, conduits à Paris dans la
-voiture de Cazotte, furent enfermés à l'Abbaye dans les derniers jours
-du mois d'août. Madame Cazotte implora en vain de son côté la faveur
-d'accompagner son mari et sa fille.
-
-Les malheureux réunis dans cette prison jouissaient encore de quelque
-liberté intérieure. Il leur était permis de se réunir à certaines
-heures, et souvent l'ancienne chapelle où se rassemblaient les
-prisonniers présentait le tableau des brillantes réunions du monde.
-Ces illusions réveillées amenèrent des imprudences; on faisait des
-discours, on chantait, on paraissait aux fenêtres, et des rumeurs
-populaires accusaient les prisonniers du 10 août de se réjouir
-des progrès de l'armée du duc de Brunswick et d'en attendre leur
-délivrance. On se plaignait des lenteurs du tribunal extraordinaire,
-créé à regret par l'Assemblée législative sur les menaces de la
-commune; on croyait à un complot formé dans les prisons pour en
-enfoncer les portes à l'approche des étrangers, se répandre dans la
-ville et faire une Saint-Barthélemy des républicains.
-
-La nouvelle de la prise de Longwy et le bruit prématuré de celle de
-Verdun, achevèrent d'exaspérer les masses. Le danger de la patrie fut
-proclamé, et les sections se réunirent au Champ de Mars. Cependant, des
-bandes furieuses se portaient aux prisons et établissaient aux guichets
-extérieurs une sorte de tribunal de sang destiné à suppléer à l'autre.
-
-A l'Abbaye, les prisonniers étaient réunis dans la chapelle, livrés à
-leurs conversations ordinaires, quand le cri des guichetiers: «Faites
-remonter les femmes!» retentit inopinément. Trois coups de canon et
-un roulement de tambour ajoutèrent à l'épouvante, et les hommes étant
-restés seuls, deux prêtres, d'entre les prisonniers, parurent dans une
-tribune de la chapelle et annoncèrent à tous le sort qui leur était
-réservé.
-
-Un silence funèbre régna dans cette triste assemblée; dix hommes du
-peuple, précédés par les guichetiers, entrèrent dans la chapelle,
-firent ranger les prisonniers le long du mur, et en comptèrent
-cinquante-trois.
-
-De ce moment, on fit l'appel des noms, de quart d'heure en quart
-d'heure: ce temps suffisant à peu près aux jugements du tribunal
-improvisé à l'entrée de la prison.
-
-Quelques-uns furent épargnés, parmi eux le vénérable abbé Sicard;
-la plupart étaient frappés au sortir du guichet par les meurtriers
-fanatiques qui avaient accepté cette triste tâche. Vers minuit, on cria
-le nom de Jacques Cazotte.
-
-Le vieillard se présenta avec fermeté devant le sanglant tribunal, qui
-siégeait dans une petite salle précédant le guichet, et que présidait
-le terrible Maillard. En ce moment, quelques forcenés demandaient qu'on
-fît aussi comparaître les femmes, et on les fit en effet descendre une
-à une dans la chapelle; mais les membres du tribunal repoussèrent cet
-horrible vœu, et Maillard ayant donné l'ordre au guichetier Lavaquerie
-de les faire remonter, feuilleta l'écrou de la prison et appela Cazotte
-à haute voix. A ce nom, la fille du prisonnier, qui remontait avec les
-autres femmes, se précipita au bas de l'escalier et traversa la foule
-au moment où Maillard prononçait le mot terrible: A la Force! qui
-voulait dire: A la mort!
-
-La porte extérieure s'ouvrait, la cour entourée de longs cloîtres, où
-l'on continuait à égorger, était pleine de monde et retentissait encore
-du cri des mourants; la courageuse Élisabeth s'élança entre les deux
-tueurs qui déjà avaient mis la main sur son père, et qui s'appelaient,
-dit-on, Michel et Sauvage, et leur demanda, ainsi qu'au peuple, la
-grâce de son père.
-
-[Illustration]
-
-Son apparition inattendue, ses paroles touchantes, l'âge du condamné,
-presque octogénaire, et dont le crime politique n'était pas facile à
-définir et à constater, l'effet sublime de ces deux nobles figures,
-touchante image de l'héroïsme filial, émurent des instincts généreux
-dans une partie de la foule. On cria grâce de toutes parts. Maillard
-hésitait encore. Michel versa un verre de vin et dit à Élisabeth:
-«Écoutez, citoyenne, pour prouver au citoyen Maillard que vous n'êtes
-pas une aristocrate, buvez cela au salut de la nation et au triomphe de
-la république!»
-
-La courageuse fille but sans hésiter; les Marseillais lui firent place,
-et la foule applaudissant s'ouvrit pour laisser passer le père et la
-fille; on les reconduisit jusqu'à leur demeure.
-
-On a cherché dans le songe de Cazotte cité plus haut, et dans
-l'heureuse délivrance chantée par la foule au dénoûment de la scène,
-quelques rapports vagues de lieux et de détails avec la scène que nous
-venons de décrire; il serait puéril de les relever; un pressentiment
-plus évident lui apprit que le beau dévouement de sa fille ne pouvait
-le soustraire à sa destinée.
-
-Le lendemain du jour où il avait été ramené en triomphe par le
-peuple, plusieurs de ses amis vinrent le féliciter. Un d'eux, M. de
-Saint-Charles, lui dit en l'abordant: «Vous voilà sauvé!--Pas pour
-longtemps, répondit Cazotte en souriant tristement... Un moment avant
-votre arrivée, j'ai eu une vision. J'ai cru voir un gendarme qui venait
-me chercher de la part de Pétion; j'ai été obligé de le suivre; j'ai
-paru devant le maire de Paris, qui m'a fait conduire à la Conciergerie,
-et de là au tribunal révolutionnaire. Mon heure est venue.»
-
-M. de Saint-Charles le quitta, croyant que sa raison avait souffert
-des terribles épreuves par lesquelles il avait passé. Un avocat,
-nommé Julien, offrit à Cazotte sa maison pour asile et les moyens
-d'échapper aux recherches; mais le vieillard était résolu à ne point
-combattre la destinée. Le 11 septembre, il vit entrer chez lui l'homme
-de sa vision, un gendarme portant un ordre signé Pétion, Paris et
-Sergent; on le conduisit à la mairie, et de là à la Conciergerie, où
-ses amis ne purent le voir. Élisabeth obtint, à force de prières, la
-permission de servir son père, et demeura dans sa prison jusqu'au
-dernier jour. Mais ses efforts pour intéresser les juges n'eurent pas
-le même succès qu'auprès du peuple, et Cazotte, sur le réquisitoire
-de Fouquier-Tinville, fut condamné à mort après vingt-sept heures
-d'interrogatoire.
-
-Avant le prononcé de l'arrêt, l'on fit mettre au secret sa fille, dont
-on craignait les derniers efforts et l'influence sur l'auditoire; le
-plaidoyer du citoyen Julienne fit sentir en vain ce qu'avait de sacré
-cette victime échappée à la justice du peuple; le tribunal paraissait
-obéir à une conviction inébranlable.
-
-La plus étrange circonstance de ce procès fut le discours du président
-Lavau, ancien membre, comme Cazotte, de la société des Illuminés.
-
-«Faible jouet de la vieillesse! dit-il, toi, dont le cœur ne fut
-pas assez grand pour sentir le prix d'une liberté sainte, mais qui
-as prouvé, par ta sécurité dans les débats, que tu savais sacrifier
-jusqu'à ton existence pour le soutien de ton opinion, écoute les
-dernières paroles de tes juges! puissent-elles verser dans ton âme le
-baume précieux des consolations! puissent-elles, en te déterminant
-à plaindre le sort de ceux qui viennent de te condamner, t'inspirer
-cette stoïcité qui doit présider à tes derniers instants, et te
-pénétrer du respect que la loi nous impose à nous-mêmes!... Tes pairs
-t'ont entendu, tes pairs t'ont condamné; mais au moins, leur jugement
-fut pur comme leur conscience; au moins, aucun intérêt personnel ne
-vint troubler leur décision. Va, reprends ton courage, rassemble tes
-forces; envisage sans crainte le trépas; songe qu'il n'a pas droit de
-t'étonner: ce n'est pas un instant qui doit effrayer un homme tel que
-toi. Mais, avant de te séparer de la vie, regarde l'attitude imposante
-de la France, dans le sein de laquelle tu ne craignais pas d'appeler
-à grands cris l'ennemi; vois ton ancienne patrie opposer aux attaques
-de ses vils détracteurs autant de courage que tu lui as supposé de
-lâcheté. Si la loi eût pu prévoir qu'elle aurait à prononcer contre un
-coupable de ta sorte, par considération pour tes vieux ans, elle ne
-t'eût pas imposé d'autre peine; mais rassure-toi: si elle est sévère
-quand elle poursuit, quand elle a prononcé, le glaive tombe bientôt
-de ses mains; elle gémit sur la perte même de ceux qui voulaient
-la déchirer. Regarde-la verser des larmes sur ces cheveux blancs
-qu'elle a cru devoir respecter jusqu'au moment de ta condamnation;
-que ce spectacle porte en toi le repentir; qu'il t'engage, vieillard
-malheureux, à profiter du moment qui te sépare encore de la mort,
-pour effacer jusqu'aux moindres traces de tes complots, par un regret
-justement senti! Encore un mot: tu fus homme, chrétien, philosophe,
-_initié_, sache mourir en homme, sache mourir en chrétien; c'est tout
-ce que ton pays peut encore attendre de toi.»
-
-Ce discours, dont le fond inusité et mystérieux frappa de stupeur
-l'assemblée, ne fit aucune impression sur Cazotte, qui, au passage où
-le président tentait de recourir à la persuasion, leva les yeux au ciel
-et fit un signe d'inébranlable foi dans ses convictions. Il dit ensuite
-à ceux qui l'entouraient qu'il savait qu'il méritait la mort; que la
-loi était sévère, mais qu'il la trouvait juste. Lorsqu'on lui coupa les
-cheveux, il recommanda de les couper le plus près possible, et chargea
-son confesseur de les remettre à sa fille, encore consignée dans une
-des chambres de la prison.
-
-[Illustration]
-
-Avant de marcher au supplice, il écrivit quelques mots à sa femme
-et à ses enfants; puis, monté sur l'échafaud, il s'écria d'une voix
-très-haute: «Je meurs comme j'ai vécu, fidèle à Dieu et à mon Roi.»
-L'exécution eut lieu le 25 septembre, à sept heures du soir, sur la
-place du Carrousel.
-
-Élisabeth Cazotte, fiancée depuis longtemps par son père au chevalier
-de Plas, officier au régiment de Poitou, épousa, huit ans après, ce
-jeune homme, qui avait suivi le parti de l'émigration. La destinée de
-cette héroïne ne devait pas être plus heureuse qu'auparavant: elle
-périt de l'opération césarienne en donnant le jour à un enfant et en
-s'écriant qu'on la coupât en morceaux s'il le fallait pour le sauver.
-L'enfant ne vécut que peu d'instants. Il reste encore cependant
-plusieurs personnes de la famille de Cazotte. Son fils Scévole, échappé
-comme par miracle au massacre du 10 août, existe à Paris, et conserve
-pieusement la tradition des croyances et des vertus paternelles.
-
- GÉRARD DE NERVAL.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-AVIS DE L'AUTEUR
-
-POUR
-
-LA PREMIÈRE ÉDITION.
-
-
-LE DIABLE AMOUREUX est orné de figures faites par ces hommes de
-génie que la nature se plaît à former, et dont l'art, par ses règles
-asservissantes, n'a jamais refroidi le génie. De Strasbourg à Paris,
-il n'y a presque pas de cheminée qui ne porte l'empreinte du feu des
-compositions du premier, de la fumée ondoyante de ses pipes et du
-flegme philosophique de ses fumeurs.
-
-Il a bien voulu jeter sur le papier son idée brûlante et rapide; et
-si les froids connaisseurs n'y trouvent pas le fini maniéré d'un
-burin platement exact, les gens de goût seront, à coup sûr, saisis
-de la vérité de l'expression; le sérieux imposant d'un philosophe
-instruit des secrets les plus impénétrables de la cabale, l'avide
-curiosité d'un adepte qui brûle de s'instruire et dont l'attention
-se communique jusqu'à ses jambes, leur sauteront aux yeux. Ce qui ne
-leur échappera sûrement pas, c'est le bras du serviteur infernal de
-Soberano, qui sort d'un nuage pour obéir à son maître, et lui apporter,
-au premier signal, la pipe qu'il demande; c'est enfin la facilité du
-génie de l'artiste à placer si naturellement sur le mur de la chambre
-l'estampe, heureusement négligée, qui représente cet étonnant effet de
-la puissance magique.
-
-Que ne pouvons-nous décrire avec la même étendue les chefs-d'œuvre
-de deux autres génies qui ont prêté leurs crayons séduisants! Mais
-pourquoi nous y refuser? L'esprit d'un dessin, l'expression d'une
-gravure, ne disent-ils pas presque toujours plus et mieux que les
-paroles les plus sonores et les mieux arrangées? Quelles expressions
-rendraient, comme la gravure, le courage tranquille d'_Alvare_, que le
-caverneux _Che vuoi_ n'ébranle point?
-
-Comment peindre aussi chaudement, en écrivant, son étonnement froid,
-lorsque, de sa couche rompue, il jette les yeux sur son page charmant
-qui se peigne avec ses doigts?
-
-Quelles phrases donneront jamais une idée plus nette du
-_clair_-_obscur_ que la quatrième de nos estampes, dont l'auteur, ayant
-à représenter deux chambres, a si ingénieusement mis tout l'_obscur_
-dans l'une et tout le _clair_ dans l'autre? Et quel service n'a-t-il
-pas rendu, par cet heureux contraste, à tant de gens qui ont la fureur
-de parler de cet art sans en avoir les premières notions? Si nous ne
-craignions pas de blesser sa modestie, nous ajouterions que sa manière
-nous a paru tenir beaucoup de celle du fameux Rembrandt.
-
-Le chien d'Alvare, qui, dans le bosquet, le sauve, en déchirant son
-habit, du précipice où il allait s'engloutir, prouve bien que les gens
-d'esprit en ont souvent moins que les bêtes.
-
-La dernière enfin, qui tire assez sur le haché si spirituel de la
-première, quoique d'une autre main, nous a paru aussi sublime qu'elle
-est morale; quelle foule d'idées présente à l'imagination son éloquente
-sécheresse! une campagne éloignée de tout secours humain; des coursiers
-fougueux, emblème des passions, qui, en brisant leurs liens, laissent
-bien loin derrière eux la voiture fragile qui représente si bien
-l'humanité; un être enivré qui se précipite pour n'embrasser qu'une
-vapeur; un nuage affreux, d'où sort un monstre dont la figure retrace,
-aux yeux du moral abusé, l'image au vrai de ce que son imagination
-libertine lui avait si follement embelli.
-
-Mais où nous entraîne le désir de rendre justice aux délicieux auteurs
-de ces tableaux frappants? Qui de nos lecteurs n'y trouvera pas un
-million d'idées que nous nous reprocherions de leur indiquer? Brisons
-là, et qu'il nous soit permis seulement de dire _un mot_ de l'ouvrage.
-
-Il a été rêvé en une nuit et écrit en un jour: ce n'est point, comme à
-l'ordinaire, un vol fait à l'auteur; il l'a écrit pour son plaisir et
-un peu pour l'édification de ses concitoyens, car il est très-moral; le
-style en est rapide; point d'esprit à la mode, point de métaphysique,
-point de science, encore moins de jolies impiétés et de hardiesses
-philosophiques; seulement un petit assassinat pour ne pas heurter de
-front le goût actuel, et voilà tout. Il semble que l'auteur ait senti
-qu'un homme qui a la tête tournée d'amour est déjà bien à plaindre;
-mais que lorsqu'une jolie femme est amoureuse de lui, le caresse,
-l'obsède, le mène, et veut à toute force s'en faire aimer, c'est le
-diable.
-
-Beaucoup de Français, qui ne s'en vantent pas, ont été dans les
-grottes faire des évocations, y ont trouvé de vilaines bêtes qui leur
-criaient: _Che vuoi_? et qui, sur leur réponse, leur présentaient un
-petit animal de treize à quatorze ans. Il est joli, on l'emmène; les
-bains, les habits, les modes, les vernis, les maîtres de toute espèce,
-l'argent, les contrats, les maisons, tout est en l'air; l'animal
-devient maître, le maître devient animal. Eh! mais pourquoi? C'est que
-les Français ne sont pas Espagnols; c'est que le diable est bien malin;
-c'est qu'il n'est pas toujours si laid qu'on le dit.
-
- * * * * *
-
- Personne ne se méprendra sur le ton ironique de cette préface, où
- l'auteur, à propos des gravures bizarres de sa première édition et
- au moyen de ces gravures mêmes, fait la critique des dessinateurs
- de son temps et des éloges que leur donnaient certains amateurs
- exagérés. Nous avons cru devoir publier le _fac-simile_ de ces
- gravures, indispensables à l'intelligence de la préface, et qui
- deviennent le complément nécessaire d'une édition illustrée.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- LE
-
- DIABLE AMOUREUX
-
-
-
-
-[Illustration]
-
- LE DIABLE AMOUREUX.
-
-I
-
-
-J'ÉTAIS à vingt-cinq ans capitaine aux gardes du roi de Naples:
-nous vivions beaucoup entre camarades, et comme de jeunes gens,
-c'est-à-dire, des femmes, du jeu, tant que la bourse pouvait y suffire;
-et nous philosophions dans nos quartiers quand nous n'avions plus
-d'autre ressource.
-
-Un soir, après nous être épuisés en raisonnements de toute espèce
-autour d'un très-petit flacon de vin de Chypre et de quelques marrons
-secs, le discours tomba sur la cabale et les cabalistes.
-
-[Illustration]
-
-Un d'entre nous prétendait que c'était une science réelle, et dont les
-opérations étaient sûres; quatre des plus jeunes lui soutenaient que
-c'était un amas d'absurdités, une source de friponneries, propres à
-tromper les gens crédules et amuser les enfants.--Le plus âgé d'entre
-nous, Flamand d'origine, fumait une pipe d'un air distrait, et ne
-disait mot. Son air froid et sa distraction me faisaient spectacle à
-travers ce charivari discordant qui nous étourdissait, et m'empêchait
-de prendre part à une conversation trop peu réglée pour qu'elle eût de
-l'intérêt pour moi.
-
-[Illustration: P. 106.
-
-Il continua de fumer flegmatiquement.
-
-(_Fac-simile_ de la gravure de la première édition.--Voir la note p.
-101.)]
-
-Nous étions dans la chambre du fumeur; la nuit s'avançait: on se
-sépara, et nous demeurâmes seuls, notre ancien et moi.
-
-[Illustration]
-
-Il continua de fumer flegmatiquement; je demeurai les coudes appuyés
-sur la table, sans rien dire. Enfin mon homme rompit le silence.
-
-«Jeune homme, me dit-il, vous venez d'entendre beaucoup de bruit:
-pourquoi vous êtes-vous tiré de la mêlée?
-
---C'est, lui répondis-je, que j'aime mieux me taire que d'approuver ou
-blâmer ce que je ne connais pas: je ne sais pas même ce que veut dire
-le mot de _cabale_.
-
-[Illustration]
-
---Il a plusieurs significations, me dit-il; mais ce n'est point d'elles
-dont il s'agit, c'est de la chose. Croyez-vous qu'il puisse exister une
-science qui enseigne à transformer les métaux et à réduire les esprits
-sous notre obéissance?
-
---Je ne connais rien des esprits, à commencer par le mien, sinon que
-je suis sûr de son existence. Quant aux métaux, je sais la valeur d'un
-carlin au jeu, à l'auberge et ailleurs, et ne peux rien assurer ni
-nier sur l'essence des uns et des autres, sur les modifications et
-impressions dont ils sont susceptibles.
-
-[Illustration]
-
---Mon jeune camarade, j'aime beaucoup votre ignorance; elle vaut bien
-la doctrine des autres: au moins vous n'êtes pas dans l'erreur, et
-si vous n'êtes pas instruit, vous êtes susceptible de l'être. Votre
-naturel, la franchise de votre caractère, la droiture de votre esprit,
-me plaisent: je sais quelque chose de plus que le commun des hommes;
-jurez-moi le plus grand secret sur votre parole d'honneur, promettez de
-vous conduire avec prudence, et vous serez mon écolier.
-
---L'ouverture que vous me faites, mon cher Soberano, m'est
-très-agréable. La curiosité est ma plus forte passion. Je vous avouerai
-que naturellement j'ai peu d'empressement pour nos connaissances
-ordinaires; elles m'ont toujours semblé trop bornées, et j'ai deviné
-cette sphère élevée dans laquelle vous voulez m'aider à m'élancer: mais
-quelle est la première clef de la science dont vous parlez? Selon ce
-que disaient nos camarades en disputant, ce sont les esprits eux-mêmes
-qui nous instruisent; peut-on se lier avec eux?
-
-[Illustration]
-
---Vous avez dit le mot, Alvare: on n'apprendrait rien de soi-même;
-quant à la possibilité de nos liaisons, je vais vous en donner une
-preuve sans réplique.»
-
-Comme il finissait ce mot, il achevait sa pipe: il frappe trois coups
-pour faire sortir un peu de cendre qui restait au fond, la pose sur la
-table assez près de moi. Il élève la voix: «Calderon, dit-il, venez
-chercher ma pipe, allumez-la, et rapportez-la-moi.»
-
-Il finissait à peine le commandement, je vois disparaître la pipe; et,
-avant que j'eusse pu raisonner sur les moyens, ni demander quel était
-ce Calderon chargé de ses ordres, la pipe allumée était de retour, et
-mon interlocuteur avait repris son occupation.
-
-[Illustration]
-
-Il la continua quelque temps, moins pour savourer le tabac que pour
-jouir de la surprise qu'il m'occasionnait; puis se levant, il dit: «Je
-prends la garde au jour, il faut que je repose. Allez vous coucher;
-soyez sage, et nous nous reverrons.»
-
-Je me retirai plein de curiosité et affamé d'idées nouvelles, dont je
-me promettais de me remplir bientôt par le secours de Soberano. Je le
-vis le lendemain, les jours ensuite; je n'eus plus d'autre passion; je
-devins son ombre.
-
-Je lui faisais mille questions; il éludait les unes et répondait aux
-autres d'un ton d'oracle. Enfin, je le pressai sur l'article de la
-religion de ses pareils. «C'est, me répondit-il, la religion naturelle.»
-
-Nous entrâmes dans quelques détails; ses décisions cadraient plus avec
-mes penchants qu'avec mes principes; mais je voulais venir à mon but et
-ne devais pas le contrarier.
-
-«Vous commandez aux esprits, lui disais-je; je veux comme vous être en
-commerce avec eux: je le veux, je le veux!
-
---Vous êtes vif, camarade, vous n'avez pas subi votre temps d'épreuve;
-vous n'avez rempli aucune des conditions sous lesquelles on peut
-aborder sans crainte cette sublime catégorie...
-
---Et me faut-il bien du temps?
-
---Peut-être deux ans.
-
---J'abandonne ce projet, m'écriai-je: je mourrais d'impatience dans
-l'intervalle. Vous êtes cruel, Soberano. Vous ne pouvez concevoir la
-vivacité du désir que vous avez créé dans moi: il me brûle...
-
---Jeune homme, je vous croyais plus de prudence; vous me faites
-trembler pour vous et pour moi. Quoi! vous vous exposeriez à évoquer
-des esprits sans aucune des préparations...
-
---Eh! que pourrait-il m'en arriver?
-
---Je ne dis pas qu'il dût absolument vous en arriver du mal; s'ils ont
-du pouvoir sur nous, c'est notre faiblesse, notre pusillanimité qui le
-leur donne: dans le fond, nous sommes nés pour les commander.
-
---Ah! je les commanderai!
-
---Oui, vous avez le cœur chaud; mais si vous perdez la tête, s'ils vous
-effrayent à certain point...
-
---S'il ne tient qu'à ne les pas craindre, je les mets au pis pour
-m'effrayer.
-
-[Illustration]
-
---Quoi! quand vous verriez le Diable?
-
---Je tirerais les oreilles au grand Diable d'enfer.
-
---Bravo! si vous êtes si sûr de vous, vous pouvez vous risquer, et je
-vous promets mon assistance. Vendredi prochain, je vous donne à dîner
-avec deux des nôtres, et nous mettrons l'aventure à fin.»
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-II
-
-[Illustration]
-
-
-NOUS n'étions qu'à mardi: jamais rendez-vous galant ne fut attendu
-avec tant d'impatience. Le terme arrive enfin; je trouve chez mon
-camarade deux hommes d'une physionomie peu prévenante: nous dînons. La
-conversation roule sur des choses indifférentes.
-
-Après dîner, on propose une promenade à pied vers les ruines de
-Portici. Nous sommes en route, nous arrivons. Ces restes des monuments
-les plus augustes écroulés, brisés, épars, couverts de ronces, portent
-à mon imagination des idées qui ne m'étaient pas ordinaires. «Voilà,
-disais-je, le pouvoir du temps sur les ouvrages de l'orgueil et de
-l'industrie des hommes.» Nous avançons dans les ruines, et enfin nous
-sommes parvenus presque à tâtons, à travers ces débris, dans un lieu si
-obscur, qu'aucune lumière extérieure n'y pouvait pénétrer.
-
-[Illustration]
-
-Mon camarade me conduisait par le bras; il cesse de marcher, et je
-m'arrête. Alors un de la compagnie bat le fusil et allume une bougie.
-Le séjour où nous étions s'éclaire, quoique faiblement, et je découvre
-que nous sommes sous une voûte assez bien conservée, de vingt-cinq
-pieds en carré à peu près, et ayant quatre issues.
-
-[Illustration]
-
-Nous observions le plus parfait silence. Mon camarade, à l'aide d'un
-roseau qui lui servait d'appui dans sa marche, trace un cercle autour
-de lui sur le sable léger dont le terrain était couvert, et en sort
-après y avoir dessiné quelques caractères. «Entrez dans ce penthacle,
-mon brave, me dit-il, et n'en sortez qu'à bonnes enseignes.
-
---Expliquez-vous mieux; à quelles enseignes en dois-je sortir?
-
---Quand tout vous sera soumis; mais avant ce temps, si la frayeur vous
-faisait faire une fausse démarche, vous pourriez courir les risques les
-plus grands.»
-
-Alors il me donne une formule d'évocation courte, pressante, mêlée de
-quelques mots que je n'oublierai jamais.
-
-«Récitez, me dit-il, cette conjuration avec fermeté, et appelez ensuite
-à trois fois clairement _Béelzébuth_, et surtout n'oubliez pas ce que
-vous avez promis de faire.»
-
-Je me rappelai que je m'étais vanté de lui tirer les oreilles. «Je
-tiendrai parole, lui dis-je, ne voulant pas en avoir le démenti.
-
---Nous vous souhaitons bien du succès, me dit-il; quand vous aurez
-fini, vous nous avertirez. Vous êtes directement vis-à-vis de la porte
-par laquelle vous devez sortir pour nous rejoindre.» Ils se retirent.
-
-Jamais fanfaron ne se trouva dans une crise plus délicate: je fus au
-moment de les rappeler; mais il y avait trop à rougir pour moi; c'était
-d'ailleurs renoncer à toutes mes espérances. Je me raffermis sur la
-place où j'étais, et tins un moment conseil.
-
-On a voulu m'effrayer, dis-je; on veut voir si je suis pusillanime.
-Les gens qui m'éprouvent sont à deux pas d'ici, et à la suite de mon
-évocation je dois m'attendre à quelque tentative de leur part pour
-m'épouvanter. Tenons bon; tournons la raillerie contre les mauvais
-plaisants.
-
-[Illustration]
-
-Cette délibération fut assez courte, quoique un peu troublée par le
-ramage des hiboux et des chats-huants qui habitaient les environs, et
-même l'intérieur de ma caverne.
-
-Un peu rassuré par mes réflexions, je me rassois sur mes reins, je
-me piète; je prononce l'évocation d'une voix claire et soutenue; et,
-en grossissant le son, j'appelle, à trois reprises et à très-courts
-intervalles, _Béelzébuth_.
-
-Un frisson courait dans toutes mes veines, et mes cheveux se
-hérissaient sur ma tête.
-
-A peine avais-je fini, une fenêtre s'ouvre à deux battants vis-à-vis de
-moi, au haut de la voûte: un torrent de lumière plus éblouissante que
-celle du jour fond par cette ouverture; une tête de chameau horrible,
-autant par sa grosseur que par sa forme, se présente à la fenêtre;
-surtout elle avait des oreilles démesurées. L'odieux fantôme ouvre la
-gueule, et, d'un ton assorti au reste de l'apparition, me répond: _Che
-vuoi?_
-
-[Illustration]
-
-Toutes les voûtes, tous les caveaux des environs retentissent à l'envi
-du terrible _Che vuoi_?
-
-Je ne saurais peindre ma situation; je ne saurais dire qui soutint mon
-courage et m'empêcha de tomber en défaillance à l'aspect de ce tableau,
-au bruit plus effrayant encore qui retentissait à mes oreilles.
-
-[Illustration: P. 121.
-
-L'odieux fantôme ouvre la gueule et me répond: _Che vuoi?_
-
-(_Fac-simile_ de la gravure de la première édition.--Voir la note p.
-101.)]
-
-Je sentis la nécessité de rappeler mes forces; une sueur froide allait
-les dissiper: je fis un effort sur moi.
-
-Il faut que notre âme soit bien vaste et ait un prodigieux ressort;
-une multitude de sentiments, d'idées, de réflexions touchent mon cœur,
-passent dans mon esprit, et font leur impression toutes à la fois.
-
-La révolution s'opère, je me rends maître de ma terreur. Je fixe
-hardiment le spectre.
-
-«Que prétends-tu toi-même, téméraire, en te montrant sous cette forme
-hideuse?»
-
-Le fantôme balance un moment:
-
-«Tu m'as demandé, dit-il d'un ton de voix plus bas.
-
---L'esclave, lui dis-je, cherche-t-il à effrayer son maître? Si tu
-viens recevoir mes ordres, prends une forme convenable et un ton soumis.
-
---Maître, me dit le fantôme, sous quelle forme me présenterai-je pour
-vous être agréable?»
-
-La première idée qui me vint à la tête étant celle d'un chien: «Viens,
-lui dis-je, sous la figure d'un épagneul.»
-
-A peine avais-je donné l'ordre, l'épouvantable chameau allonge le col
-de seize pieds de longueur, baisse la tête jusqu'au milieu du salon,
-et vomit un épagneul blanc à soies fines et brillantes, les oreilles
-traînantes jusqu'à terre.
-
-[Illustration]
-
-La fenêtre s'est refermée, toute autre vision a disparu, et il ne reste
-sous la voûte, suffisamment éclairée, que le chien et moi.
-
-Il tournait tout autour du cercle en remuant la queue et faisant des
-courbettes.
-
-«Maître, me dit-il, je voudrais bien vous lécher l'extrémité des pieds;
-mais le cercle redoutable qui vous environne me repousse.»
-
-Ma confiance était montée jusqu'à l'audace: je sors du cercle, je tends
-le pied, le chien le lèche; je fais un mouvement pour lui tirer les
-oreilles, il se couche sur le dos comme pour me demander grâce; je vis
-que c'était une petite femelle.
-
-[Illustration]
-
-«Lève-toi, lui dis-je; je te pardonne: tu vois que j'ai compagnie; ces
-messieurs attendent à quelque distance d'ici; la promenade a dû les
-altérer; je veux leur donner une collation; il faut des fruits, des
-conserves, des glaces, des vins de Grèce; que cela soit bien entendu;
-éclaire et décore la salle sans faste, mais proprement. Vers la fin de
-la collation tu viendras en virtuose du premier talent, et tu porteras
-une harpe; je t'avertirai quand tu devras paraître. Prends garde à bien
-jouer ton rôle, mets de l'expression dans ton chant, de la décence, de
-la retenue dans ton maintien...
-
-[Illustration]
-
---J'obéirai, maître, mais sous quelle condition?
-
---Sous celle d'obéir, esclave. Obéis sans réplique, ou...
-
---Vous ne me connaissez pas, maître: vous me traiteriez avec moins de
-rigueur; j'y mettrais peut-être l'unique condition de vous désarmer et
-de vous plaire.»
-
-Le chien avait à peine fini, qu'en tournant sur le talon, je vois
-mes ordres s'exécuter plus promptement qu'une décoration ne s'élève
-à l'Opéra. Les murs de la voûte, ci-devant noirs, humides, couverts
-de mousse, prenaient une teinte douce, des formes agréables; c'était
-un salon de marbre jaspé. L'architecture présentait un cintre soutenu
-par des colonnes. Huit girandoles de cristaux, contenant chacune trois
-bougies, y répandaient une lumière vive, également distribuée.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-III
-
-UN moment après, la table et le buffet s'arrangent, se chargent de
-tous les apprêts de notre régal; les fruits et les confitures étaient
-de l'espèce la plus rare, la plus savoureuse et de la plus belle
-apparence. La porcelaine employée au service et sur le buffet était
-du Japon. La petite chienne faisait mille tours dans la salle, mille
-courbettes autour de moi, comme pour hâter le travail et me demander si
-j'étais satisfait.
-
-«Fort bien, Biondetta, lui dis-je; prenez un habit de livrée, et allez
-dire à ces messieurs qui sont près d'ici que je les attends, et qu'ils
-sont servis.»
-
-[Illustration]
-
-A peine avais-je détourné un instant mes regards, je vois sortir un
-page à ma livrée, lestement vêtu, tenant un flambeau allumé; peu après,
-il revint conduisant sur ses pas mon camarade le Flamand et ses deux
-amis.
-
-Préparés à quelque chose d'extraordinaire par l'arrivée et le
-compliment du page, ils ne l'étaient pas au changement qui s'était fait
-dans l'endroit où ils m'avaient laissé. Si je n'eusse pas eu la tête
-occupée, je me serais plus amusé de leur surprise; elle éclata par
-leur cri, se manifesta par l'altération de leurs traits et par leurs
-attitudes.
-
-«Messieurs, leur dis-je, vous avez fait beaucoup de chemin pour l'amour
-de moi, il nous en reste à faire pour regagner Naples: j'ai pensé
-que ce petit régal ne vous désobligerait pas, et que vous voudriez
-bien excuser le peu de choix et le défaut d'abondance en faveur de
-l'impromptu.»
-
-Mon aisance les déconcerta plus encore que le changement de la
-scène et la vue de l'élégante collation à laquelle ils se voyaient
-invités. Je m'en aperçus, et résolus de terminer bientôt une aventure
-dont intérieurement je me défiais; je voulus en tirer tout le parti
-possible, en forçant même la gaieté qui fait le fond de mon caractère.
-
-[Illustration]
-
-Je les pressai de se mettre à table; le page avançait les siéges avec
-une promptitude merveilleuse. Nous étions assis; j'avais rempli les
-verres, distribué des fruits; ma bouche seule s'ouvrait pour parler
-et manger, les autres restaient béantes; cependant je les engageai à
-entamer les fruits, ma confiance les détermina. Je porte la santé de la
-plus jolie courtisane de Naples; nous la buvons. Je parle d'un opéra
-nouveau, d'une _improvisatrice_ romaine arrivée depuis peu, et dont les
-talents font du bruit à la cour. Je reviens sur les talents agréables,
-la musique, la sculpture; et par occasion je les fais convenir de la
-beauté de quelques marbres qui font l'ornement du salon. Une bouteille
-se vide, et est remplacée par une meilleure. Le page se multiplie,
-et le service ne languit pas un instant. Je jette l'œil sur lui à
-la dérobée: figurez-vous l'Amour en trousse de page; mes compagnons
-d'aventure le lorgnaient de leur côté d'un air où se peignaient la
-surprise, le plaisir et l'inquiétude. La monotonie de cette situation
-me déplut; je vis qu'il était temps de la rompre. «Biondetto, dis-je au
-page, la signora Fiorentina m'a promis de me donner un instant; voyez
-si elle ne serait point arrivée.» Biondetto sort de l'appartement.
-
-[Illustration]
-
-Mes hôtes n'avaient point encore eu le temps de s'étonner de la
-bizarrerie du message, qu'une porte du salon s'ouvre, et Fiorentina
-entre tenant sa harpe; elle était dans un déshabillé étoffé et modeste,
-un chapeau de voyage et un crêpe très-clair sur les yeux; elle pose
-sa harpe à côté d'elle, salue avec aisance, avec grâce: «Seigneur don
-Alvare, dit-elle, je n'étais pas prévenue que vous eussiez compagnie;
-je ne me serais point présentée vêtue comme je suis; ces messieurs
-voudront bien excuser une voyageuse.»
-
-Elle s'assied, et nous lui offrons à l'envi les reliefs de notre petit
-festin, auxquels elle touche par complaisance.
-
-«Quoi! madame, lui dis-je, vous ne faites que passer par Naples? On ne
-saurait vous y retenir?
-
---Un engagement déjà ancien m'y force, seigneur; on a eu des bontés
-pour moi à Venise au carnaval dernier; on m'a fait promettre de
-revenir, et j'ai touché des arrhes: sans cela, je n'aurais pu me
-refuser aux avantages que m'offrait ici la cour, et à l'espoir de
-mériter les suffrages de la noblesse napolitaine, distinguée par son
-goût au-dessus de toute celle d'Italie.»
-
-Les deux Napolitains se courbent pour répondre à l'éloge, saisis par
-la vérité de la scène au point de se frotter les yeux. Je pressai la
-virtuose de nous faire entendre un échantillon de son talent. Elle
-était enrhumée, fatiguée; elle craignait avec justice de déchoir
-dans notre opinion. Enfin, elle se détermina à exécuter un récitatif
-_obligé_ et une ariette pathétique qui terminaient le troisième acte de
-l'opéra dans lequel elle devait débuter.
-
-Elle prend sa harpe, prélude avec une petite main longuette, potelée,
-tout à la fois blanche et purpurine, dont les doigts insensiblement
-arrondis par le bout étaient terminés par un ongle dont la forme et la
-grâce étaient inconcevables: nous étions tous surpris, nous croyions
-être au plus délicieux concert.
-
-[Illustration]
-
-La dame chante. On n'a pas, avec plus de gosier, plus d'âme, plus
-d'expression: on ne saurait rendre plus, en chargeant moins. J'étais
-ému jusqu'au fond du cœur, et j'oubliais presque que j'étais le
-créateur du charme qui me ravissait.
-
-La cantatrice m'adressait les expressions tendres de son récit et de
-son chant. Le feu de ses regards perçait à travers le voile; il était
-d'un pénétrant, d'une douceur inconcevables; ces yeux ne m'étaient
-pas inconnus. Enfin, en assemblant les traits tels que le voile me
-les laissait apercevoir, je reconnus dans Fiorentina le fripon de
-Biondetto; mais l'élégance, l'avantage de la taille se faisaient
-beaucoup plus remarquer sous l'ajustement de femme que sous l'habit de
-page.
-
-Quand la cantatrice eut fini de chanter, nous lui donnâmes de justes
-éloges. Je voulus l'engager à nous exécuter une ariette vive pour nous
-donner lieu d'admirer la diversité de ses talents.
-
-«Non, répondit-elle; je m'en acquitterais mal dans la disposition
-d'âme où je suis; d'ailleurs, vous avez dû vous apercevoir de l'effort
-que j'ai fait pour vous obéir. Ma voix se ressent du voyage, elle est
-voilée. Vous êtes prévenus que je pars cette nuit. C'est un cocher de
-louage qui m'a conduite, je suis à ses ordres; je vous demande en grâce
-d'agréer mes excuses, et de me permettre de me retirer.» En disant cela
-elle se lève, veut emporter sa harpe. Je la lui prends des mains, et,
-après l'avoir reconduite jusqu'à la porte par laquelle elle s'était
-introduite, je rejoins la compagnie.
-
-[Illustration]
-
-Je devais avoir inspiré de la gaieté, et je voyais de la contrainte
-dans les regards: j'eus recours au vin de Chypre. Je l'avais trouvé
-délicieux, il m'avait rendu mes forces, ma présence d'esprit; je
-doublai la dose. Comme l'heure s'avançait, je dis à mon page, qui
-s'était remis à son poste derrière mon siége, d'aller faire avancer ma
-voiture. Biondetto sort sur-le-champ, va remplir mes ordres. «Vous avez
-ici un équipage? me dit Soberano.
-
---Oui, répliquai-je, je me suis fait suivre, et j'ai imaginé que si
-notre partie se prolongeait, vous ne seriez pas fâchés d'en revenir
-commodément. Buvons encore un coup, nous ne courrons pas les risques de
-faire de faux pas en chemin.»
-
-Ma phrase n'était pas achevée, que le page rentre suivi de deux grands
-estafiers bien tournés, superbement vêtus à ma livrée. «Seigneur don
-Alvare, me dit Biondetto, je n'ai pu faire approcher votre voiture;
-elle est au delà, mais tout auprès des débris dont ces lieux-ci sont
-entourés.» Nous nous levons; Biondetto et les estafiers nous précèdent;
-on marche.
-
-Comme nous ne pouvions pas aller quatre de front entre des bases et
-des colonnes brisées, Soberano, qui se trouvait seul à côté de moi, me
-serra la main. «Vous nous donnez un beau régal, ami; il vous coûtera
-cher.
-
---Ami, répliquai-je, je suis très-heureux s'il vous a fait plaisir; je
-vous le donne pour ce qu'il me coûte.»
-
-Nous arrivons à la voiture; nous trouvons deux autres estafiers, un
-cocher, un postillon, une voiture de campagne à mes ordres, aussi
-commode qu'on eût pu la désirer. J'en fais les honneurs, et nous
-prenons légèrement le chemin de Naples.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-IV
-
-
-[Illustration]
-
-NOUS gardâmes quelque temps le silence; enfin un des amis de Soberano
-le rompt. «Je ne vous demande point votre secret, Alvare; mais il faut
-que vous ayez fait des conventions singulières; jamais personne ne fut
-servi comme vous l'êtes; et depuis quarante ans que je travaille, je
-n'ai pas obtenu le quart des complaisances que l'on vient d'avoir pour
-vous dans une soirée. Je ne parle pas de la plus céleste vision qu'il
-soit possible d'avoir, tandis que l'on afflige nos yeux plus souvent
-que l'on ne songe à les réjouir; enfin, vous savez vos affaires; vous
-êtes jeune; à votre âge on désire trop pour se laisser le temps de
-réfléchir, et on précipite ses jouissances.»
-
-Bernadillo, c'était le nom de cet homme, s'écoutait en parlant, et me
-donnait le temps de penser à ma réponse.
-
-«J'ignore, lui répliquai-je, par où j'ai pu m'attirer des faveurs
-distinguées; j'augure qu'elles seront très-courtes, et ma consolation
-sera de les avoir toutes partagées avec de bons amis.» On vit que je me
-tenais sur la réserve, et la conversation tomba.
-
-Cependant le silence amena la réflexion: je me rappelai ce que j'avais
-fait et vu; je comparai les discours de Soberano et de Bernadillo,
-et conclus que je venais de sortir du plus mauvais pas dans lequel
-une curiosité vaine et la témérité eussent jamais engagé un homme
-de ma sorte. Je ne manquais pas d'instruction; j'avais été élevé
-jusqu'à treize ans sous les yeux de don Bernardo Maravillas, mon père,
-gentilhomme sans reproche, et par doña Mencia, ma mère, la femme la
-plus religieuse, la plus respectable qui fût dans l'Estrémadure. «O
-ma mère! disais-je, que penseriez-vous de votre fils si vous l'aviez
-vu, si vous le voyiez encore? Mais ceci ne durera pas, je m'en donne
-parole.»
-
-[Illustration]
-
-Cependant la voiture arrivait à Naples. Je reconduisis chez eux les
-amis de Soberano. Lui et moi revînmes à notre quartier. Le brillant
-de mon équipage éblouit un peu la garde devant laquelle nous passâmes
-en revue, mais les grâces de Biondetto, qui était sur le devant du
-carrosse, frappèrent encore davantage les spectateurs.
-
-Le page congédie la voiture et la livrée, prend un flambeau de la
-main des estafiers, et traverse les casernes pour me conduire à mon
-appartement. Mon valet de chambre, encore plus étonné que les autres,
-voulait parler pour me demander des nouvelles du nouveau train dont
-je venais de faire la montre. «C'en est assez, Carle, lui dis-je en
-entrant dans mon appartement, je n'ai pas besoin de vous: allez vous
-reposer, je vous parlerai demain.»
-
-Nous sommes seuls dans ma chambre, et Biondetto a fermé la porte sur
-nous; ma situation était moins embarrassante au milieu de la compagnie
-dont je venais de me séparer, et de l'endroit tumultueux que je venais
-de traverser.
-
-Voulant terminer l'aventure, je me recueillis un instant. Je jette les
-yeux sur le page, les siens sont fixés vers la terre; une rougeur lui
-monte sensiblement au visage; sa contenance décèle de l'embarras et
-beaucoup d'émotion; enfin je prends sur moi de lui parler.
-
-[Illustration]
-
-«Biondetto, vous m'avez bien servi, vous avez même mis des grâces à ce
-que vous avez fait pour moi; mais comme vous étiez payé d'avance, je
-pense que nous sommes quittes.
-
---Don Alvare est trop noble pour croire qu'il ait pu s'acquitter à ce
-prix.
-
---Si vous avez fait plus que vous ne me devez, si je vous dois de
-reste, donnez votre compte; mais je ne vous réponds pas que vous soyez
-payé promptement. Le quartier courant est mangé; je dois au jeu, à
-l'auberge, au tailleur...
-
---Vous plaisantez hors de propos.
-
---Si je quitte le ton de plaisanterie, ce sera pour vous prier de vous
-retirer, car il est tard, et il faut que je me couche.
-
---Et vous me renverriez incivilement, à l'heure qu'il est? Je n'ai pas
-dû m'attendre à ce traitement de la part d'un cavalier espagnol. Vos
-amis savent que je suis venue ici; vos soldats, vos gens m'ont vue
-et ont deviné mon sexe. Si j'étais une vile courtisane, vous auriez
-quelque égard pour les bienséances de mon état; mais votre procédé pour
-moi est flétrissant, ignominieux: il n'est pas de femme qui n'en fût
-humiliée.
-
---Il vous plaît donc à présent d'être femme pour vous concilier des
-égards? Eh bien, pour sauver le scandale de votre retraite, ayez pour
-vous le ménagement de la faire par le trou de la serrure.
-
---Quoi! sérieusement, sans savoir qui je suis...
-
---Puis-je l'ignorer?
-
---Vous l'ignorez, vous dis-je, vous n'écoutez que vos préventions;
-mais, qui que je sois, je suis à vos pieds, les larmes aux yeux; c'est
-à titre de client que je vous implore. Une imprudence plus grande que
-la vôtre, excusable peut-être, puisque vous en êtes l'objet, m'a fait
-aujourd'hui tout braver, tout sacrifier pour vous obéir, me donner à
-vous et vous suivre. J'ai révolté contre moi les passions les plus
-cruelles, les plus implacables; il ne me reste de protection que
-la vôtre, d'asile que votre chambre: me la fermerez-vous, Alvare?
-Sera-t-il dit qu'un cavalier espagnol aura traité avec cette rigueur,
-cette indignité, quelqu'un qui a sacrifié pour lui une âme sensible,
-un être faible dénué de tout autre secours que le sien; en un mot, une
-personne de mon sexe?»
-
-[Illustration]
-
-Je me reculais autant qu'il m'était possible, pour me tirer d'embarras;
-mais elle embrassait mes genoux, et me suivait sur les siens: enfin, je
-suis rangé contre le mur. «Relevez-vous, lui dis-je, vous venez sans y
-penser de me prendre par mon serment.
-
-[Illustration]
-
-Quand ma mère me donna ma première épée, elle me fit jurer sur la garde
-de servir toute ma vie les femmes, et de n'en pas désobliger une seule.
-Quand ce serait ce que je pense, que c'est aujourd'hui...
-
---Eh bien! cruel, à quelque titre que ce soit, permettez-moi de rester
-dans votre chambre.
-
---Je le veux pour la rareté du fait, et mettre le comble à la
-bizarrerie de mon aventure. Cherchez à vous arranger de manière à ce
-que je ne vous voie ni ne vous entende; au premier mot, au premier
-mouvement capables de me donner de l'inquiétude, je grossis le son de
-ma voix pour vous demander à mon tour, _Che vuoi?_»
-
-Je lui tourne le dos, et m'approche de mon lit pour me déshabiller.
-«Vous aiderai-je? me dit-on.--Non, je suis militaire et me sers
-moi-même.» Je me couche.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-V
-
-
-A travers la gaze de mon rideau, je vois le prétendu page arranger
-dans le coin de ma chambre une natte usée qu'il a trouvée dans une
-garde-robe. Il s'assied dessus, se déshabille entièrement, s'enveloppe
-d'un de mes manteaux qui était sur un siége, éteint la lumière, et la
-scène finit là pour le moment; mais elle recommença bientôt dans mon
-lit, où je ne pouvais trouver le sommeil.
-
-Il semblait que le portrait du page fût attaché au ciel du lit et aux
-quatre colonnes; je ne voyais que lui. Je m'efforçais en vain de lier
-avec cet objet ravissant l'idée du fantôme épouvantable que j'avais vu;
-la première apparition servait à relever le charme de la dernière.
-
-Ce chant mélodieux que j'avais entendu sous la voûte, ce son de voix
-ravissant, ce parler qui semblait venir du cœur, retentissaient encore
-dans le mien, et y excitaient un frémissement singulier.
-
-[Illustration]
-
-Ah! Biondetta! disais-je, si vous n'étiez pas un être fantastique, si
-vous n'étiez pas ce vilain dromadaire!...
-
-Mais à quel mouvement me laissé-je emporter? J'ai triomphé de la
-frayeur, déracinons un sentiment plus dangereux. Quelle douceur puis-je
-en attendre? Ne tiendrait-il pas toujours de son origine?
-
-Le feu de ses regards si touchants, si doux, est un cruel poison. Cette
-bouche si bien formée, si coloriée, si fraîche, et en apparence si
-naïve, ne s'ouvre que pour des impostures. Ce cœur, si c'en était un,
-ne s'échaufferait que pour une trahison.
-
-Pendant que je m'abandonnais aux réflexions occasionnées par les
-mouvements divers dont j'étais agité, la lune, parvenue au haut de
-l'hémisphère et dans un ciel sans nuages, dardait tous ses rayons dans
-ma chambre à travers trois grandes croisées.
-
-Je faisais des mouvements prodigieux dans mon lit; il n'était pas neuf;
-le bois s'écarte, et les trois planches qui soutenaient mon sommier
-tombent avec fracas.
-
-Biondetta se lève, accourt à moi avec le ton de la frayeur. «Don
-Alvare, quel malheur vient de vous arriver?»
-
-Comme je ne la perdais pas de vue, malgré mon accident, je la vis se
-lever, accourir; sa chemise était une chemise de page, et au passage,
-la lumière de la lune ayant frappé sur sa cuisse, avait paru gagner au
-reflet.
-
-Fort peu ému du mauvais état de mon lit, qui ne m'exposait qu'à être un
-peu plus mal couché, je le fus bien davantage de me trouver serré dans
-les bras de Biondetta.
-
-«Il ne m'est rien arrivé, lui dis-je, retirez-vous; vous courez sur le
-carreau sans pantoufles, vous allez vous enrhumer, retirez-vous...
-
---Mais vous êtes mal à votre aise.
-
---Oui, vous m'y mettez actuellement; retirez-vous, ou, puisque vous
-voulez être couchée chez moi et près de moi, je vous ordonnerai d'aller
-dormir dans cette toile d'araignée qui est à l'encoignure de ma
-chambre.» Elle n'attendit pas la fin de la menace, et alla se coucher
-sur sa natte en sanglotant tout bas.
-
-[Illustration]
-
-La nuit s'achève, et la fatigue prenant le dessus, me procure quelques
-moments de sommeil. Je ne m'éveillai qu'au jour. On devine la route que
-prirent mes premiers regards. Je cherchai des yeux mon page.
-
-Il était assis tout vêtu, à la réserve de son pourpoint, sur un petit
-tabouret; il avait étalé ses cheveux qui tombaient jusqu'à terre, en
-couvrant, à boucles flottantes et naturelles, son dos et ses épaules,
-et même entièrement son visage.
-
-[Illustration]
-
-Ne pouvant faire mieux, il démêlait sa chevelure avec ses doigts.
-Jamais peigne d'un plus bel ivoire ne se promena dans une plus épaisse
-forêt de cheveux blond-cendré; leur finesse était égale à toutes
-les autres perfections; un petit mouvement que j'avais fait ayant
-annoncé mon réveil, elle écarta avec ses doigts les boucles qui lui
-ombrageaient le visage. Figurez-vous l'aurore au printemps, sortant
-d'entre les vapeurs du matin avec sa rosée, ses fraîcheurs et tous ses
-parfums.
-
-[Illustration: P. 149.
-
-Il démêlait sa chevelure avec ses doigts.
-
-(_Fac-simile_ de la gravure de la première édition.--Voir la note p.
-101.)]
-
-«Biondetta, lui dis-je, prenez un peigne; il y en a dans le tiroir de
-ce bureau.» Elle obéit. Bientôt, à l'aide d'un ruban, ses cheveux sont
-rattachés sur sa tête avec autant d'adresse que d'élégance. Elle prend
-son pourpoint, met le comble à son ajustement, et s'assied sur son
-siége d'un air timide, embarrassé, inquiet, qui sollicitait vivement la
-compassion.
-
-[Illustration]
-
-S'il faut, me disais-je, que je voie dans la journée mille tableaux
-plus piquants les uns que les autres, assurément je n'y tiendrai pas;
-amenons le dénoûment, s'il est possible.
-
-Je lui adresse la parole.
-
-«Le jour est venu, Biondetta; les bienséances sont remplies, vous
-pouvez sortir de ma chambre sans craindre le ridicule.
-
---Je suis, me répondit-elle, maintenant au-dessus de cette frayeur;
-mais vos intérêts et les miens m'en inspirent une beaucoup plus fondée:
-ils ne permettent pas que nous nous séparions.
-
---Vous vous expliquerez? lui dis-je.
-
---Je vais le faire, Alvare.
-
-«Votre jeunesse, votre imprudence, vous ferment les yeux sur les
-périls que nous avons rassemblés autour de nous. A peine vous vis-je
-sous la voûte, que cette contenance héroïque à l'aspect de la plus
-hideuse apparition décida mon penchant. Si, me dis-je à moi-même, pour
-parvenir au bonheur, je dois m'unir à un mortel, prenons un corps, il
-en est temps: voilà le héros digne de moi. Dussent s'en indigner les
-méprisables rivaux dont je lui fais le sacrifice; dussé-je me voir
-exposée à leur ressentiment, à leur vengeance, que m'importe? Aimée
-d'Alvare, unie avec Alvare, eux et la nature nous seront soumis. Vous
-avez vu la suite; voici les conséquences.
-
-L'envie, la jalousie, le dépit, la rage, me préparent les châtiments
-les plus cruels auxquels puisse être soumis un être de mon espèce,
-dégradé par son choix, et vous seul pouvez m'en garantir. A peine
-est-il jour, et déjà les délateurs sont en chemin pour vous déférer,
-comme nécromancien, à ce tribunal que vous connaissez. Dans une heure...
-
-[Illustration]
-
---Arrêtez, m'écriai-je en me mettant les poings fermés sur les yeux,
-vous êtes le plus adroit, le plus insigne des faussaires. Vous parlez
-d'amour, vous en présentez l'image, vous en empoisonnez l'idée, je vous
-défends de m'en dire un mot. Laissez-moi me calmer assez, si je le
-puis, pour devenir capable de prendre une résolution.
-
-S'il faut que je tombe entre les mains du tribunal, je ne balance pas,
-pour ce moment-ci, entre vous et lui; mais si vous m'aidez à me tirer
-d'ici, à quoi m'engagerai-je? Puis-je me séparer de vous quand je le
-voudrai? Je vous somme de me répondre avec clarté et précision.
-
---Pour vous séparer de moi, Alvare, il suffira d'un acte de votre
-volonté. J'ai même regret que ma soumission soit forcée. Si vous
-méconnaissez mon zèle par la suite, vous serez imprudent, ingrat...
-
---Je ne crois rien, sinon qu'il faut que je parte. Je vais éveiller mon
-valet de chambre; il faut qu'il me trouve de l'argent, qu'il aille à la
-poste. Je me rendrai à Venise près de Bentinelli, banquier de ma mère.
-
---Il vous faut de l'argent? Heureusement je m'en suis précautionnée;
-j'en ai à votre service...
-
---Gardez-le. Si vous étiez une femme, en l'acceptant je ferais une
-bassesse...
-
-[Illustration]
-
---Ce n'est pas un don, c'est un prêt que je vous propose. Donnez-moi
-un mandement sur le banquier; faites un état de ce que vous devez ici.
-Laissez sur votre bureau un ordre à Carle pour payer. Disculpez-vous
-par lettre auprès de votre commandant, sur une affaire indispensable
-qui vous force à partir sans congé. J'irai à la poste vous chercher une
-voiture et des chevaux; mais auparavant, Alvare, forcée à m'écarter de
-vous, je retombe dans toutes mes frayeurs; dites: _Esprit qui ne t'es
-lié à un corps que pour moi, et pour moi seul, j'accepte ton vasselage
-et t'accorde ma protection_.»
-
-En me prescrivant cette formule, elle s'était jetée à mes genoux, me
-tenait la main, la pressait, la mouillait de larmes.
-
-J'étais hors de moi, ne sachant quel parti prendre; je lui laisse ma
-main qu'elle baise, et je balbutie les mots qui lui semblaient si
-importants; à peine ai-je fini qu'elle se relève: «Je suis à vous,
-s'écrie-t-elle avec transport; je pourrai devenir la plus heureuse de
-toutes les créatures.»
-
-[Illustration]
-
-En un moment, elle s'affuble d'un long manteau, rabat un grand chapeau
-sur ses yeux, et sort de ma chambre.
-
-J'étais dans une sorte de stupidité. Je trouve un état de mes dettes.
-Je mets au bas l'ordre à Carle de le payer; je compte l'argent
-nécessaire; j'écris au commandant, à un de mes plus intimes, des
-lettres qu'ils durent trouver très-extraordinaires. Déjà la voiture et
-le fouet du postillon se faisaient entendre à la porte.
-
-Biondetta, toujours le nez dans son manteau, revient et m'entraîne.
-Carle, éveillé par le bruit, paraît en chemise. «Allez, lui dis-je, à
-mon bureau, vous y trouverez mes ordres. Je monte en voiture; je pars.»
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-VI
-
-
-BIONDETTA était entrée avec moi dans la voiture; elle était sur le
-devant. Quand nous fûmes sortis de la ville, elle ôta le chapeau qui la
-tenait à l'ombre. Ses cheveux étaient renfermés dans un filet cramoisi;
-on n'en voyait que la pointe, c'étaient des perles dans du corail.
-Son visage, dépouillé de tout autre ornement, brillait de ses seules
-perfections. On croyait voir un transparent sur son teint. On ne
-pouvait concevoir comment la douceur, la candeur, la naïveté pouvaient
-s'allier au caractère de finesse qui brillait dans ses regards. Je me
-surpris faisant malgré moi ces remarques; et les jugeant dangereuses
-pour mon repos, je fermai les yeux pour essayer de dormir.
-
-Ma tentative ne fut pas vaine, le sommeil s'empara de mes sens et
-m'offrit les rêves les plus agréables, les plus propres à délasser mon
-âme des idées effrayantes et bizarres dont elle avait été fatiguée. Il
-fut d'ailleurs très-long, et ma mère, par la suite, réfléchissant un
-jour sur mes aventures, prétendit que cet assoupissement n'avait pas
-été naturel. Enfin, quand je m'éveillai, j'étais sur les bords du canal
-sur lequel on s'embarque pour aller à Venise. La nuit était avancée;
-je me sens tirer par ma manche, c'était un portefaix; il voulait se
-charger de mes ballots. Je n'avais pas même un bonnet de nuit.
-
-Biondetta se présenta à une autre portière, pour me dire que le
-bâtiment qui devait me conduire était prêt. Je descends machinalement,
-j'entre dans la felouque et retombe dans ma léthargie.
-
-Que dirai-je? Le lendemain matin je me trouvai logé sur la place
-Saint-Marc, dans le plus bel appartement de la meilleure auberge de
-Venise. Je le connaissais; je le reconnus sur-le-champ. Je vois du
-linge, une robe de chambre assez riche auprès de mon lit. Je soupçonnai
-que ce pouvait être une attention de l'hôte chez qui j'étais arrivé
-dénué de tout.
-
-[Illustration]
-
-Je me lève et regarde si je suis le seul objet vivant qui soit dans la
-chambre; je cherchais Biondetta.
-
-Honteux de ce premier mouvement, je rendis grâce à ma bonne fortune.
-Cet esprit et moi ne sommes donc pas inséparables; j'en suis délivré;
-et après mon imprudence, si je ne perds que ma compagnie aux gardes, je
-dois m'estimer très-heureux.
-
-Courage, Alvare, continuai-je; il y a d'autres cours, d'autres
-souverains que celui de Naples; ceci doit te corriger si tu n'es pas
-incorrigible, et tu te conduiras mieux. Si on refuse tes services, une
-mère tendre, l'Estrémadure et un patrimoine honnête te tendent les
-bras.
-
-Mais que te voulait ce lutin, qui ne t'a pas quitté depuis vingt-quatre
-heures? Il avait pris une figure bien séduisante; il m'a donné de
-l'argent, je veux le lui rendre... Comme je parlais encore, je vois
-arriver mon créancier; il m'amenait deux domestiques et deux gondoliers.
-
-«Il faut, dit-il, que vous soyez servi, en attendant l'arrivée de
-Carle. On m'a répondu dans l'auberge de l'intelligence et de la
-fidélité de ces gens-ci, et voici les plus hardis patrons de la
-république.
-
-[Illustration]
-
---Je suis content de votre choix, Biondetta, lui dis-je; vous êtes-vous
-logée ici?
-
---J'ai pris, me répond le page, les yeux baissés, dans l'appartement
-même de Votre Excellence, la pièce la plus éloignée de celle que vous
-occupez, pour vous causer le moins d'embarras qu'il sera possible.»
-
-Je trouvai du ménagement, de la délicatesse, dans cette attention à
-mettre de l'espace entre elle et moi. Je lui en sus gré.
-
-Au pis-aller, disais-je, je ne saurais la chasser du vague de l'air,
-s'il lui plaît de s'y tenir invisible pour m'obséder. Quand elle sera
-dans une chambre connue, je pourrai calculer ma distance. Content de
-mes raisons, je donnai légèrement mon approbation à tout.
-
-Je voulais sortir pour aller chez le correspondant de ma mère.
-Biondetta donna ses ordres pour ma toilette, et quand elle fut achevée,
-je me rendis où j'avais dessein d'aller.
-
-[Illustration]
-
-Le négociant me fit un accueil dont j'eus lieu d'être surpris. Il était
-à sa banque; de loin il me caresse de l'œil, vient à moi:
-
-«Don Alvare, me dit-il, je ne vous croyais pas ici. Vous arrivez très à
-propos pour m'empêcher de faire une bévue; j'allais vous envoyer deux
-lettres et de l'argent.
-
---Celui de mon quartier, répondis-je.
-
---Oui, répliqua-t-il, et quelque chose de plus. Voilà deux cents
-sequins en sus qui sont arrivés ce matin. Un vieux gentilhomme à qui
-j'en ai donné le reçu me les a remis de la part de doña Mencia. Ne
-recevant pas de vos nouvelles, elle vous a cru malade, et a chargé un
-Espagnol de votre connaissance de me les remettre pour vous les faire
-passer.
-
---Vous a-t-il dit son nom?
-
---Je l'ai écrit dans le reçu; c'est don Miguel Pimientos, qui dit avoir
-été écuyer dans votre maison. Ignorant votre arrivée ici, je ne lui ai
-pas demandé son adresse.»
-
-Je pris l'argent. J'ouvris les lettres: ma mère se plaignait de
-sa santé, de ma négligence, et ne parlait pas des sequins qu'elle
-envoyait; je n'en fus que plus sensible à ses bontés.
-
-[Illustration]
-
-Me voyant la bourse aussi à propos et aussi bien garnie, je revins
-gaiement à l'auberge; j'eus de la peine à trouver Biondetta dans
-l'espèce de logement où elle s'était réfugiée. Elle y entrait par un
-dégagement distant de ma porte; je m'y aventurai par hasard, et la vis
-courbée près d'une fenêtre, fort occupée à rassembler et recoller les
-débris d'un clavecin.
-
-[Illustration]
-
-«J'ai de l'argent, lui dis-je, et vous rapporte celui que vous m'avez
-prêté.» Elle rougit, ce qui lui arrivait toujours avant de parler; elle
-chercha mon obligation, me la remit, prit la somme et se contenta
-de me dire que j'étais trop exact, et qu'elle eût désiré jouir plus
-longtemps du plaisir de m'avoir obligé.
-
-«Mais je vous dois encore, lui dis-je, car vous avez les postes.»
-Elle en avait l'état sur la table. Je l'acquittai. Je sortais avec un
-sang-froid apparent; elle me demanda mes ordres, je n'en eus pas à lui
-donner, et elle se remit tranquillement à son ouvrage; elle me tournait
-le dos. Je l'observai quelque temps; elle semblait très-occupée, et
-apportait à son travail autant d'adresse que d'activité.
-
-Je revins rêver dans ma chambre. «Voilà, disais-je, le pair de ce
-Caldéron qui allumait la pipe de Soberano, et quoiqu'il ait l'air
-très-distingué, il n'est pas de meilleure maison. S'il ne se rend ni
-exigeant ni incommode, s'il n'a pas de prétentions, pourquoi ne le
-garderais-je pas? Il m'assure, d'ailleurs, que pour le renvoyer il ne
-faut qu'un acte de ma volonté. Pourquoi me presser de vouloir tout
-à l'heure ce que je puis vouloir à tous les instants du jour?» On
-interrompit mes réflexions en m'annonçant que j'étais servi.
-
-Je me mis à table. Biondetta, en grande livrée, était derrière mon
-siége, attentive à prévenir mes besoins. Je n'avais pas besoin de
-me retourner pour la voir; trois glaces disposées dans le salon
-répétaient tous ses mouvements. Le dîner fini, on dessert; elle se
-retire.
-
-[Illustration]
-
-L'aubergiste monte, la connaissance n'était pas nouvelle. On était
-en carnaval; mon arrivée n'avait rien qui dût le surprendre. Il me
-félicita sur l'augmentation de mon train, qui supposait un meilleur
-état dans ma fortune, et se rabattit sur les louanges de mon page, le
-jeune homme le plus beau, le plus affectionné, le plus intelligent, le
-plus doux qu'il eût encore vu. Il me demanda si je comptais prendre
-part aux plaisirs du carnaval: c'était mon intention. Je pris un
-déguisement et montai dans ma gondole.
-
-Je courus la place; j'allai au spectacle, au _Ridotto_. Je jouai, je
-gagnai quarante sequins et rentrai assez tard, ayant cherché de la
-dissipation partout où j'avais cru pouvoir en trouver.
-
-Mon page, un flambeau à la main, me reçoit au bas de l'escalier, me
-livre aux soins d'un valet de chambre et se retire, après m'avoir
-demandé à quelle heure j'ordonnais que l'on entrât chez moi. «A l'heure
-ordinaire», répondis-je, sans savoir ce que je disais, sans penser que
-personne n'était au fait de ma manière de vivre.
-
-Je me réveillai tard le lendemain, et me levai promptement. Je jetai
-par hasard les yeux sur les lettres de ma mère, demeurées sur la table.
-«Digne femme! m'écriai-je; que fais-je ici? Que ne vais-je me mettre à
-l'abri de vos sages conseils? J'irai, ah! j'irai, c'est le seul parti
-qui me reste.»
-
-Comme je parlais haut, on s'aperçut que j'étais éveillé; on entra chez
-moi, et je revis l'écueil de ma raison. Il avait l'air désintéressé,
-modeste, soumis, et ne m'en parut que plus dangereux. Il m'annonçait un
-tailleur et des étoffes; le marché fait, il disparut avec lui jusqu'à
-l'heure du repas.
-
-Je mangeai peu, et courus me précipiter à travers le tourbillon de mes
-amusements de la ville. Je cherchai les masques; j'écoutai, je fis de
-froides plaisanteries, et terminai la scène par l'opéra, surtout le
-jeu, jusqu'alors ma passion favorite. Je gagnai beaucoup plus à cette
-seconde séance qu'à la première.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-VII
-
-
-DIX jours se passèrent dans la même situation de cœur et d'esprit, et
-à peu près dans des dissipations semblables; je trouvai d'anciennes
-connaissances, j'en fis de nouvelles. On me présenta aux assemblées
-les plus distinguées; je fus admis aux parties des nobles dans leurs
-casins.
-
-Tout allait bien, si ma fortune au jeu ne s'était pas démentie; mais
-je perdis au _ridotto_, en une soirée, treize cents sequins que
-j'avais amassés. On n'a jamais joué d'un plus grand malheur. A trois
-heures du matin, je me retirai, mis à sec, devant cent sequins à mes
-connaissances. Mon chagrin était écrit dans mes regards, et sur tout
-mon extérieur. Biondetta me parut affectée; mais elle n'ouvrit pas la
-bouche.
-
-[Illustration]
-
-Le lendemain je me levai tard. Je me promenais à grands pas dans ma
-chambre en frappant des pieds. On me sert, je ne mange point. Le
-service enlevé, Biondetta reste, contre son ordinaire. Elle me fixe
-un instant, laisse échapper quelques larmes: «Vous avez perdu de
-l'argent, don Alvare; peut-être plus que vous n'en pouvez payer.
-
---Et quand cela serait, où trouverais-je le remède?
-
---Vous m'offensez; mes services sont toujours à vous au même prix;
-mais ils ne s'étendraient pas loin, s'ils n'allaient qu'à vous faire
-contracter avec moi de ces obligations que vous vous croiriez dans la
-nécessité de remplir sur-le-champ. Trouvez bon que je prenne un siége;
-je sens une émotion qui ne me permettrait pas de me soutenir debout;
-j'ai, d'ailleurs, des choses importantes à vous dire. Voulez-vous vous
-ruiner?... Pourquoi jouez-vous avec cette fureur, puisque vous ne savez
-pas jouer?
-
---Tout le monde ne sait-il pas les jeux de hasard? Quelqu'un
-pourrait-il me les apprendre?
-
---Oui; prudence à part, on apprend les jeux de chance, que vous appelez
-mal à propos jeux de hasard. Il n'y a point de hasard dans le monde;
-tout y a été et sera toujours une suite de combinaisons nécessaires
-que l'on ne peut entendre que par la science des nombres, dont les
-principes sont, en même temps, et si abstraits et si profonds, qu'on
-ne peut les saisir si l'on n'est conduit par un maître; mais il faut
-avoir su se le donner et se l'attacher. Je ne puis vous peindre cette
-connaissance sublime que par une image. L'enchaînement des nombres fait
-la cadence de l'univers, règle ce qu'on appelle les événements fortuits
-et prétendus déterminés, les forçant par des balanciers invisibles à
-tomber chacun à leur tour, depuis ce qui se passe d'important dans les
-sphères éloignées, jusqu'aux misérables petites chances qui vous ont
-aujourd'hui dépouillé de votre argent.»
-
-[Illustration]
-
-Cette tirade scientifique dans une bouche enfantine, cette proposition
-un peu brusque de me donner un maître, m'occasionnèrent un léger
-frisson, un peu de cette sueur froide qui m'avait saisi sous la voûte
-de Portici. Je fixe Biondetta, qui baissait la vue. «Je ne veux pas de
-maître, lui dis-je; je craindrais d'en trop apprendre; mais essayez de
-me prouver qu'un gentilhomme peut savoir un peu plus que le jeu, et
-s'en servir sans compromettre son caractère.» Elle prit la thèse, et
-voici en substance l'abrégé de sa démonstration.
-
-«La banque est combinée sur le pied d'un profit exorbitant qui se
-renouvelle à chaque taille; si elle ne courait pas des risques, la
-république ferait à coup sûr un vol manifeste aux particuliers. Mais
-les calculs que nous pouvons faire sont supposés, et la banque a
-toujours beau jeu, en tenant contre une personne instruite sur dix
-mille dupes.»
-
-La conviction fut poussée plus loin. On m'enseigna une seule
-combinaison, très-simple en apparence; je n'en devinai pas les
-principes; mais dès le soir même j'en connus l'infaillibilité par le
-succès.
-
-[Illustration]
-
-En un mot, je regagnai en la suivant tout ce que j'avais perdu, payai
-mes dettes de jeu, et rendis en rentrant à Biondetta l'argent qu'elle
-m'avait prêté pour tenter l'aventure.
-
-J'étais en fonds, mais plus embarrassé que jamais. Mes défiances
-s'étaient renouvelées sur les desseins de l'être dangereux dont
-j'avais agréé les services. Je ne savais pas décidément si je pourrais
-l'éloigner de moi; en tout cas, je n'avais pas la force de le vouloir.
-Je détournais les yeux pour ne pas le voir où il était, et le voyais
-partout où il n'était pas.
-
-Le jeu cessait de m'offrir une dissipation attachante. Le pharaon,
-que j'aimais passionnément, n'étant plus assaisonné par le risque,
-avait perdu tout ce qu'il avait de piquant pour moi. Les singeries
-du carnaval m'ennuyaient; les spectacles m'étaient insipides. Quand
-j'aurais eu le cœur assez libre pour désirer de former une liaison
-parmi les femmes du haut parage, j'étais rebuté d'avance par la
-langueur, le cérémonial et la contrainte de la _cicisbeature_. Il me
-restait la ressource des casins des nobles, où je ne voulais plus
-jouer, et la société des courtisanes.
-
-Parmi les femmes de cette dernière espèce, il y en avait quelques-unes
-plus distinguées par l'élégance de leur faste et l'enjouement de leur
-société, que par leurs agréments personnels. Je trouvais dans leurs
-maisons une liberté réelle dont j'aimais à jouir, une gaieté bruyante
-qui pouvait m'étourdir, si elle ne pouvait me plaire; enfin un abus
-continuel de la raison qui me tirait pour quelques moments des entraves
-de la mienne. Je faisais des galanteries à toutes les femmes de cette
-espèce chez lesquelles j'étais admis, sans avoir de projet sur aucune;
-mais la plus célèbre d'entre elles avait des desseins sur moi qu'elle
-fit bientôt éclater.
-
-On la nommait Olympia. Elle avait vingt-six ans, beaucoup de beauté, de
-talents et d'esprit. Elle me laissa bientôt apercevoir du goût qu'elle
-avait pour moi, et sans en avoir pour elle, je me jetai à sa tête pour
-me débarrasser en quelque sorte de moi-même.
-
-[Illustration]
-
-Notre liaison commença brusquement, et comme j'y trouvais peu de
-charmes, je jugeai qu'elle finirait de même, et qu'Olympia, ennuyée
-de mes distractions auprès d'elle, chercherait bientôt un amant qui
-lui rendît plus de justice, d'autant plus que nous nous étions pris
-sur le pied de la passion la plus désintéressée; mais notre planète en
-décidait autrement. Il fallait sans doute, pour le châtiment de cette
-femme superbe et emportée, et pour me jeter dans des embarras d'une
-autre espèce, qu'elle conçût un amour effréné pour moi.
-
-Déjà je n'étais plus le maître de revenir le soir à mon auberge, et
-j'étais accablé pendant la journée de billets, de messages et de
-surveillants.
-
-On se plaignait de mes froideurs. Une jalousie qui n'avait pas encore
-trouvé d'objet s'en prenait à toutes les femmes qui pouvaient attirer
-mes regards, et aurait exigé de moi jusqu'à des incivilités pour elles,
-si l'on eût pu entamer mon caractère. Je me déplaisais dans ce tourment
-perpétuel, mais il fallait bien y vivre. Je cherchais de bonne foi
-à aimer Olympia, pour aimer quelque chose, et me distraire du goût
-dangereux que je me connaissais. Cependant, une scène plus vive se
-préparait.
-
-J'étais sourdement observé dans mon auberge par les ordres de la
-courtisane. «Depuis quand, me dit-elle un jour, avez-vous ce beau page
-qui vous intéresse tant, à qui vous témoignez tant d'égards, et que
-vous ne cessez de suivre des yeux quand son service l'appelle dans
-votre appartement? Pourquoi lui faites-vous observer cette retraite
-austère? Car on ne le voit jamais dans Venise.
-
---Mon page, répondis-je, est un jeune homme bien né, de l'éducation
-duquel je suis chargé par devoir. C'est...
-
---C'est, reprit-elle, les yeux enflammés de courroux, traître, c'est
-une femme. Une de mes affidées lui a vu faire sa toilette par le trou
-de la serrure...
-
-[Illustration]
-
---Je vous donne ma parole d'honneur que ce n'est pas une femme...
-
---N'ajoute pas le mensonge à la trahison. Cette femme pleurait, on
-l'a vue; elle n'est pas heureuse. Tu ne sais que faire le tourment
-des cœurs qui se donnent à toi. Tu l'as abusée, comme tu m'abuses,
-et tu l'abandonnes. Renvoie à ses parents cette jeune personne; et si
-tes prodigalités t'ont mis hors d'état de lui faire justice, qu'elle
-la tienne de moi. Tu lui dois un sort: je le lui ferai; mais je veux
-qu'elle disparaisse demain.
-
---Olympia, repris-je le plus froidement qu'il me fut possible, je vous
-ai juré, je vous le répète et vous jure encore que ce n'est pas une
-femme; et plût au ciel...
-
---Que veulent dire ces mensonges et ce Plût au ciel, monstre?
-Renvoie-la, te dis-je, ou... Mais j'ai d'autres ressources; je te
-démasquerai, et elle entendra raison, si tu n'es pas susceptible de
-l'entendre.»
-
-Excédé par ce torrent d'injures et de menaces, mais affectant de n'être
-point ému, je me retirai chez moi, quoiqu'il fût tard.
-
-Mon arrivée parut surprendre mes domestiques, et surtout Biondetta:
-elle témoigna quelque inquiétude sur ma santé; je répondis qu'elle
-n'était point altérée.
-
-Je ne lui parlais presque jamais depuis ma liaison avec Olympia, et il
-n'y avait eu aucun changement dans sa conduite à mon égard; mais on
-en remarquait dans ses traits: il y avait sur le ton général de sa
-physionomie une teinte d'abattement et de mélancolie.
-
-Le lendemain, à peine étais-je éveillé, que Biondetta entre dans ma
-chambre, une lettre ouverte à la main. Elle me la remet, et je lis:
-
- AU PRÉTENDU BIONDETTO.
-
- «Je ne sais qui vous êtes, madame, ni ce que vous pouvez faire
- chez don Alvare; mais vous êtes trop jeune pour n'être pas
- excusable, et en de trop mauvaises mains pour ne pas exciter la
- compassion. Ce cavalier vous aura promis ce qu'il promet à tout le
- monde, ce qu'il me jure encore tous les jours, quoique déterminé
- à nous trahir. On dit que vous êtes sage autant que belle; vous
- serez susceptible d'un bon conseil. Vous êtes en âge, madame, de
- réparer le tort que vous pouvez vous être fait; une âme sensible
- vous en offre les moyens. On ne marchandera point sur la force du
- sacrifice que l'on doit faire pour assurer votre repos. Il faut
- qu'il soit proportionné à votre état, aux vues que l'on vous a
- fait abandonner, à celles que vous pouvez avoir pour l'avenir, et
- par conséquent vous réglerez tout vous-même. Si vous persistez
- à vouloir être trompée et malheureuse, et à en faire d'autres,
- attendez-vous à tout ce que le désespoir peut suggérer de plus
- violent à une rivale. J'attends votre réponse.»
-
-Après avoir lu cette lettre, je la remis à Biondetta. «Répondez, lui
-dis-je, à cette femme qu'elle est folle, et vous savez mieux que moi
-combien elle est...
-
---Vous la connaissez, don Alvare, n'appréhendez-vous rien d'elle?...
-
-[Illustration]
-
---J'appréhende qu'elle ne m'ennuie plus longtemps; ainsi je la
-quitte; et pour m'en délivrer plus sûrement, je vais louer ce matin
-une jolie maison que l'on m'a proposée sur la Brenta.» Je m'habillai
-sur-le-champ, et allai conclure mon marché. Chemin faisant, je
-réfléchissais aux menaces d'Olympia. Pauvre folle! disais-je, elle
-veut tuer... Je ne pus jamais, et sans savoir pourquoi, prononcer le
-mot.
-
-Dès que j'eus terminé mon affaire, je revins chez moi; je dînai; et,
-craignant que la force de l'habitude ne m'entraînât chez la courtisane,
-je me déterminai à ne pas sortir de la journée.
-
-Je prends un livre. Incapable de m'appliquer à la lecture, je le
-quitte; je vais à la fenêtre, et la foule, la variété des objets me
-choquent au lieu de me distraire. Je me promène à grands pas dans mon
-appartement, cherchant la tranquillité de l'esprit dans l'agitation
-continuelle du corps.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-VIII
-
-
-DANS cette course indéterminée, mes pas s'adressent vers une garde-robe
-sombre, où mes gens renfermaient les choses nécessaires à mon service
-qui ne devaient pas se trouver sous la main. Je n'y étais jamais entré.
-L'obscurité du lieu me plaît. Je m'assieds sur un coffre et y passe
-quelques minutes.
-
-Au bout de ce court espace de temps, j'entends du bruit dans une pièce
-voisine; un petit jour qui me donne dans les yeux m'attire vers une
-porte condamnée: il s'échappait par le trou de la serrure; j'y applique
-l'œil.
-
-[Illustration]
-
-Je vois Biondetta assise vis-à-vis de son clavecin, les bras croisés,
-dans l'attitude d'une personne qui rêve profondément. Elle rompit le
-silence.
-
-«Biondetta! Biondetta! dit-elle. Il m'appelle Biondetta. C'est le
-premier, c'est le seul mot caressant qui soit sorti de sa bouche.»
-
-Elle se tait, et paraît retomber dans sa rêverie. Elle pose enfin les
-mains sur le clavecin que je lui avais vu raccommoder. Elle avait
-devant elle un livre fermé sur le pupitre. Elle prélude et chante à
-demi-voix en s'accompagnant.
-
-[Illustration: P. 181.
-
-Je vois Biondetta assise vis-à-vis de son clavecin.
-
-(_Fac-simile_ de la gravure de la première édition.--Voir la note p.
-101.)]
-
-Je démêlai sur-le-champ que ce qu'elle chantait n'était pas une
-composition arrêtée. En prêtant mieux l'oreille, j'entendis mon nom,
-celui d'Olympia.
-
-Elle improvisait en prose sur sa prétendue situation, sur celle de sa
-rivale, qu'elle trouvait bien plus heureuse que la sienne; enfin sur
-les rigueurs que j'avais pour elle, et les soupçons qui occasionnaient
-une défiance qui m'éloignait de mon bonheur. Elle m'aurait conduit dans
-la route des grandeurs, de la fortune et des sciences, et j'aurais fait
-sa félicité. «Hélas! disait-elle, cela devient impossible. Quand il
-me connaîtrait pour ce que je suis, mes faibles charmes ne pourraient
-l'arrêter; une autre...»
-
-La passion l'emportait, et les larmes semblaient la suffoquer. Elle se
-lève, va prendre un mouchoir, s'essuie et se rapproche de l'instrument;
-elle veut se rasseoir, et, comme si le peu de hauteur du siége l'eût
-tenue ci-devant dans une attitude trop gênée, elle prend le livre qui
-était sur son pupitre, le met sur le tabouret, s'assied, et prélude de
-nouveau.
-
-Je compris bientôt que la seconde scène de musique ne serait pas de
-l'espèce de la première. Je reconnus l'air d'une barcarolle fort en
-vogue alors à Venise. Elle le répéta deux fois; puis, d'une voix plus
-distincte et plus assurée, elle chanta les paroles suivantes:
-
-[Illustration:
-
-Dolce
-
- Hé-las! quel-le est ma chi-mè---- re, Fil-le
- Pour Al-va-re et pour la ter---- re J'aban-
- du ciel et des airs, Sans é-
- don-ne l'u--ni--vers;
- clat et sans puis--san-ce Je m'a-
- bais-se, jus-qu'aux fers, Et quelle est ma ré-com-
- pen-se, On me dé--dai-gne et je sers.]
-
- Hélas! quelle est ma chimère
- Fille du ciel et des airs,
- Pour Alvare et pour la terre
- J'abandonne l'univers;
- Sans éclat et sans puissance,
- Je m'abaisse jusqu'aux fers;
- Et quelle est ma récompense?
- On me dédaigne et je sers.
-
- Coursier, la main qui vous mène
- S'empresse à vous caresser;
- On vous captive, on vous gêne,
- Mais on craint de vous blesser.
- Des efforts qu'on vous fait faire
- Sur vous l'honneur rejaillit,
- Et le frein qui vous modère
- Jamais ne vous avilit.
-
- Alvare, une autre t'engage,
- Et m'éloigne de ton cœur:
- Dis-moi par quel avantage
- Elle a vaincu ta froideur?
- On pense qu'elle est sincère,
- On s'en rapporte à sa foi;
- Elle plaît, je ne puis plaire;
- Le soupçon est fait pour moi.
-
- La cruelle défiance
- Empoisonne le bienfait.
- On me craint en ma présence;
- En mon absence on me hait.
- Mes tourments, je les suppose;
- Je gémis, mais sans raison;
- Si je parle, j'en impose...
- Je me tais, c'est trahison.
-
- Amour, tu fis l'imposture,
- Je passe pour l'imposteur;
- Ah! pour venger notre injure,
- Dissipe enfin son erreur.
- Fais que l'ingrat me connaisse;
- Et quel qu'en soit le sujet,
- Qu'il déteste une faiblesse
- Dont je ne suis pas l'objet.
-
- Ma rivale est triomphante,
- Elle ordonne de mon sort,
- Et je me vois dans l'attente
- De l'exil ou de la mort.
- Ne brisez pas votre chaîne,
- Mouvements d'un cœur jaloux;
- Vous éveilleriez la haine...
- Je me contrains: taisez-vous!
-
-[Illustration]
-
-Le son de la voix, le chant, le sens des vers, leur tournure, me
-jettent dans un désordre que je ne puis exprimer. «Être fantastique,
-dangereuse imposture! m'écriai-je en sortant avec rapidité du poste où
-j'étais demeuré trop longtemps: peut-on mieux emprunter les traits de
-la vérité et de la nature! Que je suis heureux de n'avoir connu que
-d'aujourd'hui le trou de cette serrure! comme je serais venu m'enivrer,
-combien j'aurais aidé à me tromper moi-même! Sortons d'ici. Allons sur
-la Brenta dès demain. Allons-y ce soir.»
-
-[Illustration]
-
-J'appelle sur-le-champ un domestique, et fais dépêcher, dans une
-gondole, ce qui m'était nécessaire pour aller passer la nuit dans ma
-nouvelle maison.
-
-Il m'eût été trop difficile d'attendre la nuit dans mon auberge.
-Je sortis. Je marchai au hasard. Au détour d'une rue, je crus voir
-entrer dans un café ce Bernadillo qui accompagnait Soberano dans notre
-promenade à Portici. «Autre fantôme! dis-je; ils me poursuivent.»
-J'entrai dans ma gondole, et courus tout Venise de canal en canal: il
-était onze heures quand je rentrai. Je voulus partir pour la Brenta,
-et mes gondoliers fatigués refusant le service, je fus obligé d'en
-faire appeler d'autres: ils arrivèrent, et mes gens, prévenus de mes
-intentions, me précèdent dans la gondole, chargés de leurs propres
-effets. Biondetta me suivait.
-
-A peine ai-je les deux pieds dans le bâtiment, que des cris me forcent
-à me retourner. Un masque poignardait Biondetta: «Tu l'emportes sur
-moi! meurs, meurs, odieuse rivale!»
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-IX
-
-
-L'EXÉCUTION fut si prompte, qu'un des gondoliers resté sur le rivage
-ne put l'empêcher. Il voulut attaquer l'assassin en lui portant le
-flambeau dans les yeux; un autre masque accourt, et le repousse avec
-une action menaçante, une voix tonnante que je crus reconnaître pour
-celle de Bernadillo. Hors de moi, je m'élance de la gondole. Les
-meurtriers ont disparu. A l'aide du flambeau je vois Biondetta pâle,
-baignée dans son sang, expirante.
-
-[Illustration]
-
-Mon état ne saurait se peindre. Toute autre idée s'efface. Je ne vois
-plus qu'une femme adorée, victime d'une prévention ridicule, sacrifiée
-à ma vaine et extravagante confiance, et accablée par moi, jusque-là,
-des plus cruels outrages.
-
-Je me précipite; j'appelle en même temps le secours et la vengeance. Un
-chirurgien, attiré par l'éclat de cette aventure, se présente. Je fais
-transporter la blessée dans mon appartement; et, crainte qu'on ne la
-ménage point assez, je me charge moi-même de la moitié du fardeau.
-
-[Illustration]
-
-Quand on l'eut déshabillée, quand je vis ce beau corps sanglant atteint
-de deux énormes blessures, qui semblaient devoir attaquer toutes deux
-les sources de la vie, je dis, je fis mille extravagances.
-
-Biondetta, présumée sans connaissance, ne devait pas les entendre;
-mais l'aubergiste et ses gens, un chirurgien, deux médecins, appelés,
-jugèrent qu'il était dangereux pour la blessée qu'on me laissât auprès
-d'elle. On m'entraîna hors de la chambre.
-
-On laissa mes gens près de moi; mais un d'eux ayant eu la maladresse de
-me dire que la faculté avait jugé les blessures mortelles, je poussai
-des cris aigus. Fatigué enfin par mes emportements, je tombai dans un
-abattement qui fut suivi du sommeil.
-
-[Illustration]
-
-Je crus voir ma mère en rêve, je lui racontais mon aventure, et pour la
-lui rendre plus sensible, je la conduisais vers les ruines de Portici.
-
-«N'allons pas là, mon fils, me disait-elle, vous êtes dans un danger
-évident.» Comme nous passions dans un défilé étroit où je m'engageais
-avec sécurité, une main tout à coup me pousse dans un précipice;
-je la reconnais, c'est celle de Biondetta. Je tombais, une autre
-main me retire, et je me trouve entre les bras de ma mère. Je me
-réveille, encore haletant de frayeur. Tendre mère! m'écriai-je, vous ne
-m'abandonnez pas, même en rêve.
-
-[Illustration]
-
-Biondetta! vous voulez me perdre? Mais ce songe est l'effet du trouble
-de mon imagination. Ah! chassons des idées qui me feraient manquer à la
-reconnaissance, à l'humanité.
-
-J'appelle un domestique et fais demander des nouvelles. Deux
-chirurgiens veillent: on a beaucoup tiré de sang; on craint la fièvre.
-
-Le lendemain, après l'appareil levé, on décida que les blessures
-n'étaient dangereuses que par la profondeur; mais la fièvre survient,
-redouble, et il faut épuiser le sujet par de nouvelles saignées.
-
-Je fis tant d'instances pour entrer dans l'appartement, qu'il ne fut
-pas possible de s'y refuser.
-
-Biondetta avait le transport, et répétait sans cesse mon nom. Je la
-regardai; elle ne m'avait jamais paru si belle.
-
-[Illustration]
-
-Est-ce là, me disais-je, ce que je prenais pour un fantôme colorié, un
-amas de vapeurs brillantes uniquement rassemblées pour en imposer à mes
-sens?
-
-Elle avait la vie comme je l'ai, et la perd, parce que je n'ai jamais
-voulu l'entendre, parce que je l'ai volontairement exposée. Je suis un
-tigre, un monstre.
-
-Si tu meurs, objet le plus digne d'être chéri, et dont j'ai si
-indignement reconnu les bontés, je ne veux pas te survivre. Je mourrai
-après avoir sacrifié sur ta tombe la barbare Olympia!
-
-Si tu m'es rendue, je serai à toi; je reconnaîtrai tes bienfaits;
-je couronnerai tes vertus, ta patience, je me lie par des liens
-indissolubles, et ferai mon devoir de te rendre heureuse par le
-sacrifice aveugle de mes sentiments et de mes volontés.
-
-Je ne peindrai point les efforts pénibles de l'art et de la nature
-pour rappeler à la vie un corps qui semblait devoir succomber sous les
-ressources mises en œuvre pour le soulager.
-
-Vingt et un jours se passèrent sans qu'on pût se décider entre la
-crainte et l'espérance: enfin, la fièvre se dissipa, et il parut que la
-malade reprenait connaissance.
-
-Je l'appelai ma chère Biondetta, elle me serra la main. Depuis cet
-instant, elle reconnut tout ce qui était autour d'elle. J'étais à son
-chevet: ses yeux se tournèrent sur moi; les miens étaient baignés de
-larmes.
-
-Je ne saurais peindre, quand elle me regarda, les grâces, l'expression
-de son sourire. «Chère Biondetta! reprit-elle; je suis la chère
-Biondetta d'Alvare.»
-
-Elle voulait m'en dire davantage: on me força encore une fois de
-m'éloigner.
-
-Je pris le parti de rester dans sa chambre, dans un endroit où elle ne
-pût pas me voir. Enfin, j'eus la permission d'en approcher. «Biondetta,
-lui dis-je, je fais poursuivre vos assassins.
-
-[Illustration]
-
---Ah! ménagez-les, dit-elle: ils ont fait mon bonheur. Si je meurs, ce
-sera pour vous; si je vis, ce sera pour vous aimer.»
-
-J'ai des raisons pour abréger ces scènes de tendresse qui se passèrent
-entre nous jusqu'au temps où les médecins m'assurèrent que je pouvais
-faire transporter Biondetta sur les bords de la Brenta, où l'air
-serait plus propre à lui rendre ses forces. Nous nous y établîmes.
-
-Je lui avais donné deux femmes pour la servir, dès le premier instant
-où son sexe fut avéré par la nécessité de panser ses blessures. Je
-rassemblai autour d'elle tout ce qui pouvait contribuer à sa commodité,
-et ne m'occupai qu'à la soulager, l'amuser et lui plaire.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-X
-
-
-SES forces se rétablissaient à vue d'œil, et sa beauté semblait prendre
-chaque jour un nouvel éclat. Enfin, croyant pouvoir l'engager dans une
-conversation assez longue, sans intéresser sa santé: «O Biondetta! lui
-dis-je, je suis comblé d'amour, persuadé que vous n'êtes point un être
-fantastique, convaincu que vous m'aimez, malgré les procédés révoltants
-que j'ai eus pour vous jusqu'ici. Mais vous savez si mes inquiétudes
-furent fondées. Développez-moi le mystère de l'étrange apparition qui
-affligea mes regards dans la voûte de Portici. D'où venaient, que
-devinrent ce monstre affreux, cette petite chienne qui précédèrent
-votre arrivée? Comment, pourquoi les avez-vous remplacés pour vous
-attacher à moi? Qui étaient-ils? Qui êtes-vous? Achevez de rassurer un
-cœur tout à vous, et qui veut se dévouer pour la vie.
-
-[Illustration]
-
---Alvare, répondit Biondetta, les nécromanciens, étonnés de votre
-audace, voulurent se faire un jeu de votre humiliation et parvenir
-par la voie de la terreur à vous réduire à l'état de vil esclave de
-leurs volontés. Ils vous préparaient d'avance à la frayeur, en vous
-provoquant à l'évocation du plus puissant et du plus redoutable de
-tous les esprits; et par le secours de ceux dont la catégorie leur est
-soumise, ils vous présentèrent un spectacle qui vous eût fait mourir
-d'effroi, si la vigueur de votre âme n'eût fait tourner contre eux leur
-propre stratagème.
-
-A votre contenance héroïque, les Sylphes, les Salamandres, les Gnomes,
-les Ondins, enchantés de votre courage, résolurent de vous donner tout
-l'avantage sur vos ennemis.
-
-Je suis Sylphide d'origine, et une des plus considérables d'entre
-elles. Je parus sous la forme de la petite chienne; je reçus vos
-ordres, et nous nous empressâmes tous à l'envi de les accomplir. Plus
-vous mettiez de hauteur, de résolution, d'aisance, d'intelligence à
-régler nos mouvements, plus nous redoublions d'admiration pour vous et
-de zèle.
-
-Vous m'ordonnâtes de vous servir en page, de vous amuser en cantatrice.
-Je me soumis avec joie, et goûtai de tels charmes dans mon obéissance,
-que je résolus de vous la vouer pour toujours.
-
-Décidons, me disais-je, mon état et mon bonheur. Abandonnée dans le
-vague de l'air à une incertitude nécessaire, sans sensations, sans
-jouissances, esclave des évocations des cabalistes, jouet de leurs
-fantaisies, nécessairement bornée dans mes prérogatives comme dans mes
-connaissances, balancerais-je davantage sur le choix des moyens par
-lesquels je puis ennoblir mon essence?
-
-Il m'est permis de prendre un corps pour m'associer à un sage: le
-voilà. Si je me réduis au simple état de femme, si je perds par ce
-changement volontaire le droit naturel des Sylphides et l'assistance
-de mes compagnes, je jouirai du bonheur d'aimer et d'être aimée. Je
-servirai mon vainqueur; je l'instruirai de la sublimité de son être,
-dont il ignore les prérogatives: il nous soumettra, avec les éléments
-dont j'aurai abandonné l'empire, les esprits de toutes les sphères. Il
-est fait pour être le roi du monde, et j'en serai la reine, et la reine
-adorée de lui.
-
-Ces réflexions, plus subites que vous ne pouvez le croire dans une
-substance débarrassée d'organes, me décidèrent sur-le-champ. En
-conservant ma figure, je prends un corps de femme pour ne le quitter
-qu'avec la vie.
-
-Quand j'eus pris un corps, Alvare, je m'aperçus que j'avais un cœur: je
-vous admirai, je vous aimai; mais que devins-je, lorsque je ne vis en
-vous que de la répugnance, de la haine! Je ne pouvais ni changer, ni
-même me repentir; soumise à tous les revers auxquels sont sujettes les
-créatures de votre espèce, m'étant attiré le courroux des esprits, la
-haine implacable des nécromanciens, je devenais, sans votre protection,
-l'être le plus malheureux qui fût sous le ciel: que dis-je? je le
-serais encore sans votre amour.»
-
-Mille grâces répandues dans la figure, l'action, le son de la voix,
-ajoutaient au prestige de ce récit intéressant. Je ne concevais rien de
-ce que j'entendais. Mais qu'y avait-il de concevable dans mon aventure?
-
-[Illustration]
-
-Tout ceci me paraît un songe, me disais-je; mais la vie humaine
-est-elle autre chose? Je rêve plus extraordinairement qu'un autre, et
-voilà tout.
-
-Je l'ai vue de mes yeux, attendant tout secours de l'art, arriver
-presque jusqu'aux portes de la mort, en passant par tous les termes de
-l'épuisement et de la douleur.
-
-L'homme fut un assemblage d'un peu de boue et d'eau. Pourquoi une
-femme ne serait-elle pas faite de rosée, de vapeurs terrestres et de
-rayons de lumière, des débris d'un arc-en-ciel condensés? Où est le
-possible?... Où est l'impossible?
-
-[Illustration]
-
-Le résultat de mes réflexions fut de me livrer encore plus à mon
-penchant, en croyant consulter ma raison. Je comblais Biondetta
-de prévenances, de caresses innocentes. Elle s'y prêtait avec une
-franchise qui m'enchantait, avec cette pudeur naturelle qui agit sans
-être l'effet des réflexions ou de la crainte.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-XI
-
-
-UN mois s'était passé dans des douceurs qui m'avaient enivré.
-Biondetta, entièrement rétablie, pouvait me suivre partout à la
-promenade. Je lui avais fait faire un déshabillé d'amazone: sous ce
-vêtement, sous un grand chapeau ombragé de plumes, elle attirait tous
-les regards, et nous ne paraissions jamais que mon bonheur ne fît
-l'objet de l'envie de tous ces heureux citadins qui peuplent, pendant
-les beaux jours, les rivages enchantés de la Brenta; les femmes mêmes
-semblaient avoir renoncé à cette jalousie dont on les accuse, ou
-subjuguées par une supériorité dont elles ne pouvaient disconvenir, ou
-désarmées par un maintien qui annonçait l'oubli de tous ses avantages.
-
-[Illustration]
-
-Connu de tout le monde pour l'amant aimé d'un objet aussi ravissant,
-mon orgueil égalait mon amour, et je m'élevais encore davantage quand
-je venais à me flatter sur le brillant de son origine.
-
-Je ne pouvais douter qu'elle ne possédât les connaissances les plus
-rares, et je supposais avec raison que son but était de m'en orner;
-mais elle ne m'entretenait que de choses ordinaires, et semblait avoir
-perdu l'autre objet de vue. «Biondetta, lui dis-je, un soir que nous
-nous promenions sur la terrasse de mon jardin, lorsqu'un penchant trop
-flatteur pour moi vous décida à lier votre sort au mien, vous vous
-promettiez de m'en rendre digne en me donnant des connaissances qui ne
-sont point réservées au commun des hommes. Vous parais-je maintenant
-indigne de vos soins? un amour aussi tendre, aussi délicat que le vôtre
-peut-il ne point désirer d'ennoblir son objet?
-
-[Illustration]
-
---O Alvare! me répondit-elle, je suis femme depuis six mois, et ma
-passion, il me le semble, n'a pas duré un jour. Pardonnez si la plus
-douce des sensations enivre un cœur qui n'a jamais rien éprouvé.
-Je voudrais vous montrer à aimer comme moi; et vous seriez, par ce
-sentiment seul, au-dessus de tous vos semblables; mais l'orgueil humain
-aspire à d'autres jouissances. L'inquiétude naturelle ne lui permet pas
-de saisir un bonheur, s'il n'en peut envisager un plus grand dans la
-perspective. Oui, je vous instruirai, Alvare. J'oubliais avec plaisir
-mon intérêt; il le veut, puisque je dois retrouver ma grandeur dans la
-vôtre; mais il ne suffit pas de me promettre d'être avec moi, il faut
-que vous vous donniez et sans réserve et pour toujours.»
-
-Nous étions assis sur un banc de gazon, sous un abri de chèvrefeuille
-au fond du jardin; je me jetai à ses genoux. «Chère Biondetta, lui
-dis-je, je vous jure une fidélité à toute épreuve.
-
---Non, disait-elle, vous ne me connaissez pas, vous ne me connaissez
-pas; il me faut un abandon absolu. Il peut seul me rassurer et me
-suffire.»
-
-Je lui baisais la main avec transport, et redoublais mes serments; elle
-m'opposait ses craintes. Dans le feu de la conversation, nos têtes se
-penchent, nos lèvres se rencontrent... Dans le moment, je me sens
-saisir par la basque de mon habit, et secouer d'une étrange force...
-
-[Illustration: P. 206.
-
-Dans le moment, je me sens saisir par la basque de mon habit.
-
-(_Fac-simile_ de la gravure de la première édition.--Voir la note p.
-101.)]
-
-[Illustration]
-
-C'était mon chien, un jeune danois dont on m'avait fait présent. Tous
-les jours, je le faisais jouer avec mon mouchoir. Comme il s'était
-échappé de la maison la veille, je l'avais fait attacher pour prévenir
-une seconde évasion. Il venait de rompre son attache; conduit par
-l'odorat, il m'avait trouvé, et me tirait par mon manteau pour me
-montrer sa joie et me solliciter au badinage; j'eus beau le chasser de
-la main, de la voix, il ne fut pas possible de l'écarter: il courait,
-revenait sur moi en aboyant; enfin, vaincu par son importunité, je le
-saisis par son collier et le reconduisis à la maison.
-
-[Illustration]
-
-Comme je revenais au berceau pour rejoindre Biondetta, un domestique
-marchant presque sur mes talons nous avertit qu'on avait servi, et
-nous allâmes prendre nos places à table. Biondetta eût pu y paraître
-embarrassée. Heureusement, nous nous trouvions en tiers, un jeune noble
-était venu passer la soirée avec nous.
-
-Le lendemain, j'entrai chez Biondetta, résolu de lui faire part des
-réflexions sérieuses qui m'avaient occupé pendant la nuit. Elle était
-encore au lit, et je m'assis auprès d'elle. «Nous avons, lui dis-je,
-pensé faire hier une folie dont je me fusse repenti le reste de mes
-jours. Ma mère veut absolument que je me marie. Je ne saurais être à
-d'autre qu'à vous, et ne puis point prendre d'engagement sérieux sans
-son aveu. Vous regardant déjà comme ma femme, chère Biondetta, mon
-devoir est de vous respecter.
-
-[Illustration]
-
---Eh! ne dois-je pas vous respecter vous-même, Alvare? Mais ce
-sentiment ne serait-il pas le poison de l'amour?
-
---Vous vous trompez, repris-je, il en est l'assaisonnement...
-
---Bel assaisonnement! qui vous ramène à moi d'un air glacé, et me
-pétrifie moi-même! Ah! Alvare! Alvare! je n'ai heureusement ni rime
-ni raison, ni père ni mère, et veux aimer de tout mon cœur sans cet
-assaisonnement-là. Vous devez des égards à votre mère: ils sont
-naturels; il suffit que sa volonté ratifie l'union de nos cœurs,
-pourquoi faut-il qu'elle la précède? Les préjugés sont nés chez vous au
-défaut de lumières, et soit en raisonnant, soit en ne raisonnant pas,
-ils rendent votre conduite aussi inconséquente que bizarre. Soumis à
-de véritables devoirs, vous vous en imposez qu'il est ou impossible
-ou inutile de remplir; enfin vous cherchez à vous faire écarter de la
-route, dans la poursuite de l'objet dont la possession vous semble
-la plus désirable. Notre union, nos liens deviennent dépendants de
-la volonté d'autrui. Qui sait si doña Mencia me trouvera d'assez
-bonne maison pour entrer dans celle de Maravillas? Et je me verrais
-dédaignée? ou, au lieu de vous tenir de vous-même, il faudrait vous
-obtenir d'elle? Est-ce un homme destiné à la haute science qui me
-parle, ou un enfant qui sort des montagnes de l'Estrémadure? Et dois-je
-être sans délicatesse, quand je vois qu'on ménage celle des autres plus
-que la mienne? Alvare! Alvare! on vante l'amour des Espagnols; ils
-auront toujours plus d'orgueil et de morgue que d'amour.»
-
-J'avais vu des scènes bien extraordinaires; je n'étais point préparé
-à celle-ci. Je voulus excuser mon respect pour ma mère; le devoir me
-le prescrivait, et la reconnaissance, l'attachement, plus forts encore
-que lui. On n'écoutait pas. «Je ne suis pas devenue femme pour rien,
-Alvare: vous me tenez de moi, je veux vous tenir de vous. Doña Mencia
-désapprouvera après, si elle est folle. Ne m'en parlez plus. Depuis
-qu'on me respecte, qu'on se respecte, qu'on respecte tout le monde, je
-deviens plus malheureuse que lorsqu'on me haïssait.» Et elle se mit à
-sangloter.
-
-Heureusement je suis fier, et ce sentiment me garantit du mouvement
-de faiblesse qui m'entraînait aux pieds de Biondetta, pour essayer de
-désarmer cette déraisonnable colère et faire cesser des larmes dont la
-seule vue me mettait au désespoir. Je me retirai. Je passai dans mon
-cabinet. En m'y enchaînant, on m'eût rendu service; enfin, craignant
-l'issue des combats que j'éprouvais, je cours à ma gondole: une des
-femmes de Biondetta se trouve sur mon chemin. «Je vais à Venise,
-lui dis-je. J'y deviens nécessaire pour la suite du procès intenté
-à Olympia;» et sur-le-champ je pars, en proie aux plus dévorantes
-inquiétudes, mécontent de Biondetta et plus encore de moi, voyant qu'il
-ne me restait à prendre que des partis lâches ou désespérés.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-XII
-
-
-J'ARRIVE à la ville; je touche à la première calle. Je parcours d'un
-air effaré toutes les rues qui sont sur mon passage, ne m'apercevant
-point qu'un orage affreux va fondre sur moi, et qu'il faut m'inquiéter
-pour trouver un abri.
-
-C'était dans le milieu du mois de juillet. Bientôt je fus chargé par
-une pluie abondante mêlée de beaucoup de grêle.
-
-Je vois une porte ouverte devant moi: c'était celle de l'église du
-grand couvent des Franciscains; je m'y réfugie.
-
-[Illustration]
-
-Ma première réflexion fut qu'il avait fallu un semblable accident pour
-me faire entrer dans une église depuis mon séjour dans les États de
-Venise; la seconde fut de me rendre justice sur cet entier oubli de mes
-devoirs.
-
-Enfin, voulant m'arracher à mes pensées, je considère les tableaux, et
-cherche à voir les monuments qui sont dans cette église, c'était une
-espèce de voyage curieux que je faisais autour de la nef et du chœur.
-
-J'arrive enfin dans une chapelle enfoncée et qui était éclairée par une
-lampe, le jour extérieur n'y pouvant pénétrer; quelque chose d'éclatant
-frappe mes regards dans le fond de la chapelle: c'était un monument.
-
-Deux génies descendaient dans un tombeau de marbre noir une figure de
-femme.
-
-Deux autres génies fondaient en larmes auprès de la tombe.
-
-[Illustration]
-
-Toutes les figures étaient de marbre blanc, et leur éclat naturel,
-rehaussé par le contraste, en réfléchissant vivement la faible lumière
-de la lampe, semblait les faire briller d'un jour qui leur fût propre,
-et éclairer lui-même le fond de la chapelle.
-
-J'approche; je considère les figures; elles me paraissent des plus
-belles proportions, pleines d'expression et de l'exécution la plus
-finie.
-
-J'attache mes yeux sur la tête de la principale figure. Que deviens-je?
-Je crois voir le portrait de ma mère. Une douleur vive et tendre, un
-saint respect me saisissent.
-
-[Illustration]
-
-«O ma mère! est-ce pour m'avertir que mon peu de tendresse et le
-désordre de ma vie vous conduiront au tombeau, que ce froid simulacre
-emprunte ici votre ressemblance chérie? O la plus digne des femmes!
-tout égaré qu'il est, votre Alvare vous a conservé tous vos droits
-sur son cœur. Avant de s'écarter de l'obéissance qu'il vous doit, il
-mourrait plutôt mille fois: il en atteste ce marbre insensible. Hélas!
-je suis dévoré de la passion la plus tyrannique: il m'est impossible de
-m'en rendre maître désormais. Vous venez de parler à mes yeux; parlez,
-ah! parlez à mon cœur, et si je dois la bannir, enseignez-moi comment
-je pourrai faire sans qu'il m'en coûte la vie.»
-
-En prononçant avec force cette pressante invocation, je m'étais
-prosterné la face contre terre, et j'attendais dans cette attitude la
-réponse que j'étais presque sûr de recevoir, tant j'étais enthousiasmé.
-
-Je réfléchis maintenant, ce que je n'étais pas en état de faire
-alors, que dans toutes les occasions où nous avons besoin de secours
-extraordinaires pour régler notre conduite, si nous les demandons avec
-force, dussions-nous n'être pas exaucés, au moins, en nous recueillant
-pour les recevoir, nous nous mettons dans le cas d'user de toutes les
-ressources de notre propre prudence. Je méritais d'être abandonné à la
-mienne, et voici ce qu'elle me suggéra:
-
-«Tu mettras un devoir à remplir et un espace considérable entre ta
-passion et toi; les événements t'éclaireront.»
-
-«Allons, dis-je en me relevant avec précipitation, allons ouvrir mon
-cœur à ma mère, et remettons-nous encore une fois sous ce cher abri.»
-
-Je retourne à mon auberge ordinaire: je cherche une voiture, et, sans
-m'embarrasser d'équipages, je prends la route de Turin pour me rendre
-en Espagne par la France; mais avant, je mets dans un paquet une note
-de trois cents sequins sur la banque, et la lettre qui suit:
-
- «A MA CHÈRE BIONDETTA.
-
- Je m'arrache d'auprès de vous, ma chère Biondetta, et ce serait
- m'arracher à la vie, si l'espoir du plus prompt retour ne consolait
- mon cœur. Je vais voir ma mère; animé par votre charmante idée, je
- triompherai d'elle, et viendrai former avec son aveu une union qui
- doit faire mon bonheur. Heureux d'avoir rempli mes devoirs avant
- de me donner tout entier à l'amour, je sacrifierai à vos pieds
- le reste de ma vie. Vous connaîtrez un Espagnol, ma Biondetta;
- vous jugerez d'après sa conduite, que s'il obéit aux devoirs de
- l'honneur et du sang, il sait également satisfaire aux autres.
- En voyant l'heureux effet de ses préjugés, vous ne taxerez pas
- d'orgueil le sentiment qui l'y attache. Je ne puis douter de votre
- amour: il m'avait voué une entière obéissance; je le reconnaîtrai
- encore mieux par cette faible condescendance à des vues qui n'ont
- pour objet que notre commune félicité. Je vous envoie ce qui peut
- être nécessaire pour l'entretien de notre maison. Je vous enverrai
- d'Espagne ce que je croirai le moins indigne de vous, en attendant
- que la plus vive tendresse qui fut jamais vous ramène pour toujours
- votre esclave.»
-
-Je suis sur la route de l'Estrémadure. Nous étions dans la plus belle
-saison, et tout semblait se prêter à l'impatience que j'avais d'arriver
-dans ma patrie.
-
-Je découvrais déjà les clochers de Turin, lorsqu'une chaise de poste
-assez mal en ordre ayant dépassé ma voiture, s'arrête et me laisse
-voir, à travers une portière, une femme qui fait des signes et s'élance
-pour en sortir.
-
-Mon postillon s'arrête de lui-même; je descends, et reçois Biondetta
-dans mes bras; elle y reste pâmée sans connaissance; elle n'avait pu
-dire que ce peu de mots: «Alvare! vous m'avez abandonnée.»
-
-[Illustration]
-
-Je la porte dans ma chaise, seul endroit où je pusse l'asseoir
-commodément: elle était heureusement à deux places. Je fais mon
-possible pour lui donner plus d'aisance à respirer, en la dégageant de
-ceux de ses vêtements qui la gênent; et, la soutenant entre mes bras,
-je continue ma route dans la situation que l'on peut imaginer.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-XIII
-
-
-NOUS arrêtons à la première auberge de quelque apparence: je fais
-porter Biondetta dans la chambre la plus commode; je la fais mettre sur
-un lit et m'assieds à côté d'elle. Je m'étais fait apporter des eaux
-spiritueuses, des élixirs propres à dissiper un évanouissement. A la
-fin elle ouvre les yeux.
-
-«On a voulu ma mort, encore une fois, dit-elle; on sera satisfait.
-
---Quelle injustice! lui dis-je; un caprice vous fait refuser à des
-démarches senties et nécessaires de ma part. Je risque de manquer
-à mon devoir si je ne sais pas vous résister, et je m'expose à des
-désagréments, à des remords qui troubleraient la tranquillité de notre
-union. Je prends le parti de m'échapper pour aller chercher l'aveu de
-ma mère...
-
---Et que ne me faites-vous connaître votre volonté, cruel! Ne suis-je
-pas faite pour vous obéir? Je vous aurais suivi. Mais m'abandonner
-seule, sans protection, à la vengeance des ennemis que je me suis
-faits pour vous, me voir exposée par votre faute aux affronts les plus
-humiliants...
-
---Expliquez-vous, Biondetta; quelqu'un aurait-il osé?...
-
-[Illustration]
-
---Et qu'avait-on à risquer contre un être de mon sexe, dépourvu d'aveu
-comme de toute assistance? L'indigne Bernadillo nous avait suivis à
-Venise; à peine avez-vous disparu, qu'alors, cessant de vous craindre,
-impuissant contre moi depuis que je suis à vous, mais pouvant troubler
-l'imagination des gens attachés à mon service, il a fait assiéger par
-des fantômes de sa création votre maison de la Brenta. Mes femmes,
-effrayées, m'abandonnent. Selon un bruit général, autorisé par beaucoup
-de lettres, un lutin a enlevé un capitaine aux gardes du roi de Naples
-et l'a conduit à Venise. On assure que je suis ce lutin, et cela se
-trouve presque avéré par les indices. Chacun s'écarte de moi avec
-frayeur. J'implore de l'assistance, de la compassion; je n'en trouve
-pas. Enfin l'or obtient ce que l'on refuse à l'humanité. On me vend
-fort cher une mauvaise chaise: je trouve des guides, des postillons, je
-vous suis...»
-
-[Illustration]
-
-Ma fermeté pensa s'ébranler au récit des disgrâces de Biondetta. «Je ne
-pouvais, lui dis-je, prévoir des événements de cette nature. Je vous
-avais vue l'objet des égards, des respects de tous les habitants des
-bords de la Brenta; ce qui vous semblait si bien acquis, pouvais-je
-imaginer qu'on vous le disputerait dans mon absence? O Biondetta! vous
-êtes éclairée: ne deviez-vous pas prévoir qu'en contrariant des vues
-aussi raisonnables que les miennes, vous me porteriez à des résolutions
-désespérées? Pourquoi...
-
---Est-on toujours maîtresse de ne pas contrarier? Je suis femme par
-mon choix, Alvare, mais je suis femme enfin, exposée à ressentir
-toutes les impressions; je ne suis pas de marbre. J'ai choisi entre
-les zones la matière élémentaire dont mon corps est composé; elle
-est très-susceptible; si elle ne l'était pas, je manquerais de
-sensibilité, vous ne me feriez rien éprouver et je vous deviendrais
-insipide. Pardonnez-moi d'avoir couru le risque de prendre toutes les
-imperfections de mon sexe, pour en réunir, si je pouvais, toutes les
-grâces; mais la folie est faite, et constituée comme je le suis à
-présent, mes sensations sont d'une vivacité dont rien n'approche: mon
-imagination est un volcan. J'ai, en un mot, des passions d'une violence
-qui devrait vous effrayer, si vous n'étiez pas l'objet de la plus
-emportée de toutes, et si nous ne connaissions pas mieux les principes
-et les effets de ces élans naturels qu'on ne les connaît à Salamanque.
-On leur y donne des noms odieux; on parle au moins de les étouffer.
-Étouffer une flamme céleste, le seul ressort au moyen duquel l'âme et
-le corps peuvent agir réciproquement l'un sur l'autre et se forcer de
-concourir au maintien nécessaire de leur union! Cela est bien imbécile,
-mon cher Alvare! Il faut régler ces mouvements, mais quelquefois il
-faut leur céder; si on les contrarie, si on les soulève, ils échappent
-tous à la fois, et la raison ne sait plus où s'asseoir pour gouverner.
-Ménagez-moi dans ces moments-ci, Alvare; je n'ai que six mois, je suis
-dans l'enthousiasme de tout ce que j'éprouve; songez qu'un de vos
-refus, un mot que vous me dites inconsidérément, indignent l'amour,
-révoltent l'orgueil, éveillent le dépit, la défiance, la crainte;
-que dis-je? je vois d'ici ma pauvre tête perdue, et mon Alvare aussi
-malheureux que moi!
-
---O Biondetta! repartis-je, on ne cesse pas de s'étonner auprès de
-vous; mais je crois voir la nature même dans l'aveu que vous faites
-de vos penchants. Nous trouverons des ressources contre eux dans
-notre tendresse mutuelle. Que ne devons-nous pas espérer d'ailleurs
-des conseils de la mère qui va nous recevoir dans ses bras? Elle vous
-chérira, tout m'en assure, et tout nous aidera à couler des jours
-heureux...
-
---Il faut vouloir ce que vous voulez, Alvare. Je connais mieux mon sexe
-et n'espère pas autant que vous; mais je veux vous obéir pour vous
-plaire, et je me livre.»
-
-Satisfait de me trouver sur la route de l'Espagne, de l'aveu et en
-compagnie de l'objet qui avait captivé ma raison et mes sens, je
-m'empressai de chercher le passage des Alpes pour arriver en France;
-mais il semblait que le ciel me devenait contraire depuis que je
-n'étais pas seul: des orages affreux suspendent ma course et rendent
-les chemins mauvais et les passages impraticables. Les chevaux
-s'abattent; ma voiture, qui semblait neuve et bien assemblée, se dément
-à chaque poste, et manque par l'essieu, ou par le train, ou par les
-roues. Enfin, après bien des traverses infinies, je parviens au col de
-Tende.
-
-[Illustration]
-
-Parmi les sujets d'inquiétude, les embarras que me donnait un voyage
-aussi contrarié, j'admirais le personnage de Biondetta. Ce n'était
-plus cette femme tendre, triste ou emportée que j'avais vue; il
-semblait qu'elle voulût soulager mon ennui en se livrant aux saillies
-de la gaieté la plus vive, et me persuader que les fatigues n'avaient
-rien de repoussant pour elle.
-
-Tout ce badinage agréable était mêlé de caresses trop séduisantes
-pour que je pusse m'y refuser: je me livrais, mais avec réserve; mon
-orgueil compromis servait de frein à la violence de mes désirs. Elle
-lisait trop bien dans mes yeux pour ne pas juger de mon désordre et
-chercher à l'augmenter. Je fus en péril, je dois en convenir. Une fois
-entre autres, si une roue ne se fût brisée, je ne sais ce que le point
-d'honneur fût devenu. Cela me mit un peu plus sur mes gardes pour
-l'avenir.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-XIV
-
-
-APRÈS des fatigues incroyables, nous arrivâmes à Lyon. Je consentis,
-par attention pour elle, à m'y reposer quelques jours. Elle arrêtait
-mes regards sur l'aisance, la facilité des mœurs de la nation
-française. «C'est à Paris, c'est à la cour que je voudrais vous voir
-établi. Les ressources d'aucune espèce ne vous y manqueront; vous
-ferez la figure qu'il vous plaira d'y faire, et j'ai des moyens sûrs de
-vous y faire jouer le plus grand rôle; les Français sont galants: si je
-ne présume point trop de ma figure, ce qu'il y aurait de plus distingué
-parmi eux viendrait me rendre hommage, et je les sacrifierais tous à
-mon Alvare. Le beau sujet de triomphe pour une vanité espagnole!»
-
-Je regardai cette proposition comme un badinage. «Non, dit-elle, j'ai
-sérieusement cette fantaisie...
-
---Partons donc bien vite pour l'Estrémadure, répliquai-je, et nous
-reviendrons faire présenter à la cour de France l'épouse de don Alvare
-Maravillas, car il ne vous conviendrait pas de ne vous y montrer qu'en
-aventurière...
-
---Je suis sur le chemin de l'Estrémadure, dit-elle, il s'en faut bien
-que je la regarde comme le terme où je dois trouver mon bonheur;
-comment ferais-je pour ne jamais la rencontrer?»
-
-J'entendais, je voyais sa répugnance, mais j'allais à mon but, et je
-me trouvai bientôt sur le territoire espagnol. Les obstacles imprévus,
-les fondrières, les ornières impraticables, les muletiers ivres, les
-mulets rétifs, me donnaient encore moins de relâche que dans le Piémont
-et la Savoie.
-
-[Illustration]
-
-On dit beaucoup de mal des auberges d'Espagne, et c'est avec raison;
-cependant je m'estimais heureux quand les contrariétés éprouvées
-pendant le jour ne me forçaient pas de passer une partie de la nuit au
-milieu de la campagne, ou dans une grange écartée.
-
-«Quel pays allons-nous chercher, disait-elle, à en juger par ce que
-nous éprouvons? En sommes-nous encore bien éloignés?
-
---Vous êtes, repris-je, en Estrémadure, et à dix lieues tout au plus du
-château de Maravillas...
-
---Nous n'y arriverons certainement pas; le ciel nous en défend les
-approches. Voyez les vapeurs dont il se charge.»
-
-Je regardai le ciel, et jamais il ne m'avait paru plus menaçant. Je
-fis apercevoir à Biondetta que la grange où nous étions pouvait nous
-garantir de l'orage. «Nous garantira-t-elle aussi du tonnerre? me
-dit-elle...--Et que vous fait le tonnerre, à vous, habituée à vivre
-dans les airs, qui l'avez vu tant de fois se former et devez si bien
-connaître son origine physique?--Je ne craindrais pas, si je la
-connaissais moins: je me suis soumise par l'amour de vous aux causes
-physiques, et je les appréhende parce qu'elles tuent et qu'elles sont
-physiques.»
-
-Nous étions sur deux tas de paille aux deux extrémités de la grange.
-Cependant l'orage, après s'être annoncé de loin, approche et mugit
-d'une manière épouvantable. Le ciel paraissait un brasier agité par
-les vents en mille sens contraires; les coups de tonnerre, répétés par
-les antres des montagnes voisines, retentissaient horriblement autour
-de nous. Ils ne se succédaient pas, ils semblaient s'entre-heurter. Le
-vent, la grêle, la pluie, se disputaient entre eux à qui ajouterait
-le plus à l'horreur de l'effroyable tableau dont nos sens étaient
-affligés. Il part un éclair qui semble embraser notre asile; un coup
-effroyable suit. Biondetta, les yeux fermés, les doigts dans les
-oreilles, vient se précipiter dans mes bras: «Ah! Alvare, je suis
-perdue!...»
-
-[Illustration]
-
-Je veux la rassurer. «Mettez la main sur mon cœur, disait-elle.» Elle
-me la place sur sa gorge, et quoiqu'elle se trompât en me faisant
-appuyer sur un endroit où le battement ne devait pas être le plus
-sensible, je démêlai que le mouvement était extraordinaire. Elle
-m'embrassait de toutes ses forces et redoublait à chaque éclair. Enfin
-un coup plus effrayant que tous ceux qui s'étaient fait entendre part:
-Biondetta s'y dérobe de manière qu'en cas d'accident il ne pût la
-frapper avant de m'avoir atteint moi-même le premier.
-
-Cet effet de la peur me parut singulier, et je commençai à appréhender
-pour moi, non les suites de l'orage, mais celles d'un complot formé
-dans sa tête de vaincre ma résistance à ses vues. Quoique plus
-transporté que je ne puis le dire, je me lève: «Biondetta, lui dis-je,
-vous ne savez ce que vous faites. Calmez cette frayeur; ce tintamarre
-ne menace ni vous ni moi.»
-
-Mon flegme dut la surprendre; mais elle pouvait me dérober ses pensées
-en continuant d'affecter du trouble. Heureusement la tempête avait fait
-son dernier effort. Le ciel se nettoyait, et bientôt la clarté de la
-lune nous annonça que nous n'avions plus rien à craindre du désordre
-des éléments.
-
-Biondetta demeurait à la place où elle s'était mise. Je m'assis auprès
-d'elle sans proférer une parole: elle fit semblant de dormir et je
-me mis à rêver plus tristement que n'eusse encore fait depuis le
-commencement de mon aventure, sur les suites nécessairement fâcheuses
-de ma passion. Je ne donnerai que le canevas de mes réflexions. Ma
-maîtresse était charmante, mais je voulais en faire ma femme.
-
-Le jour m'ayant surpris dans ces pensées, je me levai pour aller voir
-si je pourrais poursuivre ma route. Cela me devenait impossible pour
-le moment. Le muletier qui conduisait ma calèche me dit que ses mulets
-étaient hors de service. Comme j'étais dans cet embarras, Biondetta
-vint me joindre.
-
-[Illustration]
-
-Je commençais à perdre patience quand un homme d'une physionomie
-sinistre, mais vigoureusement taillé, parut devant la porte de la
-ferme, chassant devant lui deux mulets qui avaient de l'apparence.
-Je lui proposai de me conduire chez moi; il savait le chemin, nous
-convînmes du prix.
-
-J'allais remonter dans ma voiture, lorsque je crus reconnaître une
-femme de ma campagne qui traversait le chemin suivie d'un valet: je
-m'approche; je la fixe. C'est Berthe, honnête fermière de mon village
-et sœur de ma nourrice. Je l'appelle; elle s'arrête, me regarde à son
-tour, mais d'un air consterné. «Quoi! c'est vous, me dit-elle, seigneur
-don Alvare! Que venez-vous chercher dans un endroit où votre perte est
-jurée, où vous avez mis la désolation?...
-
---Moi! ma chère Berthe, et qu'ai-je fait?...
-
---Ah! seigneur Alvare, la conscience ne vous reproche-t-elle pas la
-triste situation à laquelle votre digne mère, notre bonne maîtresse, se
-trouve réduite?
-
---Elle se meurt... elle se meurt? m'écriai-je.
-
---Oui, poursuivit-elle, et c'est la suite du chagrin que vous lui
-avez causé; au moment où je vous parle, elle ne doit pas être en vie.
-Il lui est venu des lettres de Naples, de Venise. On lui a écrit des
-choses qui font trembler. Notre bon seigneur, votre frère, est furieux:
-il dit qu'il sollicitera partout des ordres contre vous, qu'il vous
-dénoncera, vous livrera lui-même...
-
---Allez, madame Berthe, si vous retournez à Maravillas et y arrivez
-avant moi, annoncez à mon frère qu'il me verra bientôt.»
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-XV
-
-
-SUR-LE-CHAMP, la calèche étant attelée, je présente la main à
-Biondetta, cachant le désordre de mon âme sous l'apparence de la
-fermeté. Elle se montrait effrayée: «Quoi! dit-elle, nous allons nous
-livrer à votre frère? nous allons aigrir par notre présence une
-famille irritée, des vassaux désolés...
-
-[Illustration]
-
---Je ne saurais craindre mon frère, madame; s'il m'impute des torts que
-je n'ai pas, il est important que je le désabuse. Si j'en ai, il faut
-que je m'excuse, et comme ils ne viennent pas de mon cœur, j'ai droit à
-sa compassion et à son indulgence. Si j'ai conduit ma mère au tombeau
-par le déréglement de ma conduite, j'en dois réparer le scandale, et
-pleurer si hautement cette perte, que la vérité, la publicité de mes
-regrets effacent aux yeux de toute l'Espagne la tache que le défaut de
-naturel imprimerait à mon sang.
-
---Ah! don Alvare, vous courez à votre perte et à la mienne; ces lettres
-écrites de tous côtés, ces préjugés répandus avec tant de promptitude
-et d'affectation, sont la suite de nos aventures et des persécutions
-que j'ai essuyées à Venise. Le traître Bernadillo, que vous ne
-connaissez pas assez, obsède votre frère; il le portera...
-
-[Illustration]
-
---Eh! qu'ai-je à redouter de Bernadillo et de tous les lâches de la
-terre? Je suis, madame, le seul ennemi redoutable pour moi. On ne
-portera jamais mon frère à la vengeance aveugle, à l'injustice, à des
-actions indignes d'un homme de tête et de courage, d'un gentilhomme
-enfin[1].» Le silence succède à cette conversation assez vive; il eût
-pu devenir embarrassant pour l'un et l'autre: mais après quelques
-instants, Biondetta s'assoupit peu à peu, et s'endort.
-
-Pouvais-je ne pas la regarder? Pouvais-je la considérer sans émotion?
-Sur ce visage brillant de tous les trésors, de la pompe enfin de la
-jeunesse, le sommeil ajoutait aux grâces naturelles du repos cette
-fraîcheur délicieuse, animée, qui rend tous les traits harmonieux;
-un nouvel enchantement s'empare de moi: il écarte mes défiances; mes
-inquiétudes sont suspendues, ou s'il m'en reste une assez vive, c'est
-que la tête de l'objet dont je suis épris, ballottée par les cahots
-de la voiture, n'éprouve quelque incommodité par la brusquerie ou la
-rudesse des frottements. Je ne suis plus occupé qu'à la soutenir, à la
-garantir. Mais nous en éprouvons un si vif, qu'il me devient impossible
-de le parer; Biondetta jette un cri, et nous sommes renversés.
-
-L'essieu était rompu; les mulets heureusement s'étaient arrêtés. Je me
-dégage: je me précipite vers Biondetta, rempli des plus vives alarmes.
-Elle n'avait qu'une légère contusion au coude, et bientôt nous sommes
-debout en pleine campagne, mais exposés à l'ardeur du soleil en plein
-midi, à cinq lieues du château de ma mère, sans moyens apparents de
-pouvoir nous y rendre, car il ne s'offrait à nos regards aucun endroit
-qui parût être habité.
-
-[Illustration]
-
-Cependant à force de regarder avec attention, je crois distinguer à la
-distance d'une lieue une fumée qui s'élève derrière un taillis, mêlé
-de quelques arbres assez élevés; alors, confiant ma voiture à la garde
-du muletier, j'engage Biondetta à marcher avec moi du côté qui m'offre
-l'apparence de quelque secours.
-
-Plus nous avançons, plus notre espoir se fortifie; déjà la petite forêt
-semble se partager en deux: bientôt elle forme une avenue au fond de
-laquelle on aperçoit des bâtiments d'une structure modeste: enfin, une
-ferme considérable termine notre perspective.
-
-Tout semble être en mouvement dans cette habitation, d'ailleurs isolée.
-Dès qu'on nous aperçoit, un homme se détache et vient au-devant de nous.
-
-[Illustration]
-
-Il nous aborde avec civilité. Son extérieur est honnête: il est vêtu
-d'un pourpoint de satin noir taillé en couleur de feu, orné de quelques
-passements en argent. Son âge paraît être de vingt-cinq à trente ans.
-Il a le teint d'un campagnard; la fraîcheur perce sous le hâle, et
-décèle la vigueur et la santé.
-
-Je le mets au fait de l'accident qui m'attire chez lui. «Seigneur
-cavalier, me répondit-il, vous êtes toujours le bien arrivé, et chez
-des gens remplis de bonne volonté. J'ai ici une forge, et votre
-essieu sera rétabli: mais vous me donneriez aujourd'hui tout l'or de
-monseigneur le duc de Medina-Sidonia mon maître, que ni moi ni personne
-des miens ne pourrait se mettre à l'ouvrage. Nous arrivons de l'église,
-mon épouse et moi: c'est le plus beau de nos jours. Entrez. En voyant
-la mariée, mes parents, mes amis, mes voisins qu'il me faut fêter, vous
-jugerez s'il m'est possible de faire travailler maintenant. D'ailleurs,
-si madame et vous ne dédaignez pas une compagnie composée de gens qui
-subsistent de leur travail depuis le commencement de la monarchie, nous
-allons nous mettre à table, nous sommes tous heureux aujourd'hui; il ne
-tiendra qu'à vous de partager notre satisfaction. Demain nous penserons
-aux affaires.»
-
-En même temps il donne ordre qu'on aille chercher ma voiture.
-
-Me voilà hôte de Marcos, le fermier de monseigneur le duc, et nous
-entrons dans le salon préparé pour le repas de noce; adossé au manoir
-principal, il occupe tout le fond de la cour: c'est une feuillée en
-arcades, ornée de festons de fleurs, d'où la vue, d'abord arrêtée par
-les deux petits bosquets, se perd agréablement dans la campagne, à
-travers l'intervalle qui forme l'avenue.
-
-La table était servie. Luisia, la nouvelle mariée, est entre Marcos et
-moi: Biondetta est à côté de Marcos. Les pères et les mères, les autres
-parents sont vis-à-vis; la jeunesse occupe les deux bouts.
-
-La mariée baissait deux grands yeux noirs qui n'étaient pas faits pour
-regarder en dessous; tout ce qu'on lui disait, et même les choses
-indifférentes, la faisaient sourire et rougir.
-
-La gravité préside au commencement du repas: c'est le caractère de la
-nation; mais à mesure que les outres disposées autour de la table se
-désenflent, les physionomies deviennent moins sérieuses.
-
-On commençait à s'animer, quand tout à coup les poëtes improvisateurs
-de la contrée paraissent autour de la table. Ce sont des aveugles qui
-chantent les couplets suivants, en s'accompagnant de leurs guitares:
-
-[Illustration]
-
- Marcos a dit à Louise:
- Veux-tu mon cœur et ma foi?
- Elle a répondu: Suis-moi,
- Nous parlerons à l'église.
- Là, de la bouche et des yeux,
- Ils se sont juré tous deux
- Une flamme vive et pure:
- Si vous êtes curieux
- De voir des époux heureux,
- Venez en Estrémadure.
-
- Louise est sage, elle est belle,
- Marcos a bien des jaloux;
- Mais il les désarme tous
- En se montrant digne d'elle;
- Et tout ici, d'une voix,
- Applaudissant à leur choix,
- Vante une flamme aussi pure:
- Si vous êtes curieux
- De voir des époux heureux,
- Venez en Estrémadure.
-
- D'une douce sympathie,
- Comme leurs cœurs sont unis!
- Leurs troupeaux sont réunis
- Dans la même bergerie;
- Leurs peines et leurs plaisirs,
- Leurs soins, leurs vœux, leurs désirs
- Suivent la même mesure:
- Si vous êtes curieux
- De voir des époux heureux,
- Venez en Estrémadure.
-
-Pendant qu'on écoutait ces chansons aussi simples que ceux pour qui
-elles semblaient être faites, tous les valets de la ferme n'étant
-plus nécessaires au service, s'assemblaient gaiement pour manger les
-reliefs du repas; mêlés avec des Égyptiens et des Égyptiennes appelés
-pour augmenter le plaisir de la fête, ils formaient sous les arbres
-de l'avenue des groupes aussi agissants que variés, et embellissaient
-notre perspective.
-
-Biondetta cherchait continuellement mes regards, et les forçait à se
-porter vers ces objets dont elle paraissait agréablement occupée,
-semblant me reprocher de ne point partager avec elle tout l'amusement
-qu'ils lui procuraient.
-
-[Illustration]
-
-
-NOTE:
-
-[1] Voir la note à la fin du volume.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-XVI
-
-
-[Illustration]
-
-MAIS le repas a déjà paru trop long à la jeunesse, elle attend le bal.
-C'est aux gens d'un âge mûr à montrer de la complaisance. La table est
-dérangée, les planches qui la forment, les futailles dont elle est
-soutenue, sont repoussées au fond de la feuillée; devenues tréteaux,
-elles servent d'amphithéâtre aux symphonistes. On joue le fandango
-sévillan, de jeunes Égyptiennes l'exécutent avec leurs castagnettes et
-leurs tambours de basque; la noce se mêle avec elles et les imite: la
-danse est devenue générale.
-
-[Illustration]
-
-Biondetta paraissait en dévorer des yeux le spectacle. Sans sortir de
-sa place, elle essaye tous les mouvements qu'elle voit faire.
-
-«Je crois, dit-elle, que j'aimerais le bal à la fureur.» Bientôt elle
-s'y engage et me force à danser. D'abord elle montre quelque embarras
-et même un peu de maladresse: bientôt elle semble s'aguerrir et unir la
-grâce et la force à la légèreté, à la précision. Elle s'échauffe: il
-lui faut son mouchoir, le mien, celui qui lui tombe sous la main: elle
-ne s'arrête que pour s'essuyer.
-
-La danse ne fut jamais ma passion; et mon âme n'était point assez à
-son aise pour que je pusse me livrer à un amusement aussi vain. Je
-m'échappe et gagne un des bouts de la feuillée, cherchant un endroit où
-je pusse m'asseoir et rêver.
-
-Un caquet très-bruyant me distrait, et arrête presque malgré moi mon
-attention. Deux voix se sont élevées derrière moi. «Oui, oui, disait
-l'une, c'est un enfant de la planète. Il entrera dans sa maison. Tiens,
-Zoradille, il est né le trois mai à trois heures du matin...
-
---Oh! vraiment, Lélagise, répondait l'autre, malheur aux enfants
-de Saturne, celui-ci a Jupiter à l'ascendant, Mars et Mercure en
-conjonction trine avec Vénus. O le beau jeune homme! quels avantages
-naturels! quelles espérances il pourrait concevoir! quelle fortune il
-devrait faire! mais...»
-
-Je connaissais l'heure de ma naissance, et je l'entendais détailler
-avec la plus singulière précision. Je me retourne et fixe ces
-babillardes.
-
-[Illustration]
-
-Je vois deux vieilles Égyptiennes moins assises qu'accroupies sur leurs
-talons. Un teint plus qu'olivâtre, des yeux creux et ardents, une
-bouche enfoncée, un nez mince et démesuré qui, partant du haut de la
-tête, vient en se recourbant toucher au menton; un morceau d'étoffe qui
-fut rayé de blanc et de bleu tourne deux fois autour d'un crâne à demi
-pelé, tombe en écharpe sur l'épaule, et de là sur les reins, de manière
-qu'ils ne soient qu'à demi nus; en un mot, des objets presque aussi
-révoltants que ridicules.
-
-Je les aborde. «Parliez-vous de moi, mesdames? leur dis-je, voyant
-qu'elles continuaient à me fixer et à se faire des signes...
-
---Vous nous écoutiez donc, seigneur cavalier?
-
---Sans doute, répliquai-je; et qui vous a si bien instruites de l'heure
-de ma nativité?...
-
---Nous aurions bien d'autres choses à vous dire, heureux jeune homme;
-mais il faut commencer par mettre le signe dans la main.
-
---Qu'à cela ne tienne, repris-je; et sur-le-champ je leur donne un
-doublon.
-
-[Illustration]
-
---Vois, Zoradille, dit la plus âgée, vois comme il est noble, comme il
-est fait pour jouir de tous les trésors qui lui sont destinés. Allons,
-pince la guitare, et suis-moi.» Elle chante:
-
-[Illustration]
-
- L'Espagne vous donna l'être,
- Mais Parthénope vous a nourri:
- La terre en vous voit son maître,
- Du ciel, si vous voulez l'être,
- Vous serez le favori.
-
- Le bonheur qu'on vous présage
- Est volage, et pourrait vous quitter.
- Vous le tenez au passage:
- Il faut, si vous êtes sage,
- Le saisir sans hésiter.
-
- Quel est cet objet aimable?
- Qui s'est soumis à votre pouvoir?
- Est-il...
-
-Les vieilles étaient en train. J'étais tout oreilles. Biondetta a
-quitté la danse: elle est accourue, elle me tire par le bras, me force
-à m'éloigner.
-
-«Pourquoi m'avez-vous abandonnée, Alvare? Que faites-vous ici?
-
---J'écoutais, repris-je...
-
---Quoi! me dit-elle en m'entraînant, vous écoutiez ces vieux
-monstres?...
-
---En vérité, ma chère Biondetta, ces créatures sont singulières: elles
-ont plus de connaissances qu'on ne leur en suppose; elles me disaient...
-
---Sans doute, reprit-elle avec ironie, elles faisaient leur métier,
-elles vous disaient votre bonne aventure: et vous les croiriez? Vous
-êtes, avec beaucoup d'esprit, d'une simplicité d'enfant. Et ce sont là
-les objets qui vous empêchent de vous occuper de moi?...
-
---Au contraire, ma chère Biondetta, elles allaient me parler de vous.
-
---Parler de moi! reprit-elle vivement, avec une sorte d'inquiétude,
-qu'en savent-elles? qu'en peuvent-elles dire? Vous extravaguez. Vous
-danserez toute la soirée pour me faire oublier cet écart.»
-
-Je la suis: je rentre de nouveau dans le cercle, mais sans attention
-à ce qui se passe autour de moi, à ce que je fais moi-même. Je ne
-songeais qu'à m'échapper pour rejoindre, où je le pourrais, mes
-diseuses de bonne aventure. Enfin je crois voir un moment favorable:
-je le saisis. En un clin d'œil j'ai volé vers mes sorcières, les
-ai retrouvées et conduites sous un petit berceau qui termine le
-potager de la ferme. Là, je les supplie de me dire, en prose, sans
-énigme, très-succinctement, enfin, tout ce qu'elles peuvent savoir
-d'intéressant sur mon compte. La conjuration était forte, car j'avais
-les mains pleines d'or. Elles brûlaient de parler, comme moi de les
-entendre. Bientôt je ne puis douter qu'elles ne soient instruites des
-particularités les plus secrètes de ma famille, et confusément de mes
-liaisons avec Biondetta, de mes craintes, de mes espérances; je croyais
-apprendre bien des choses, je me flattais d'en apprendre de plus
-importantes encore; mais notre Argus est sur mes talons.
-
-[Illustration]
-
-Biondetta n'est point accourue, elle a volé. Je voulais parler. «Point
-d'excuses, dit-elle, la rechute est impardonnable...
-
---Ah! vous me la pardonnerez, lui dis-je, j'en suis sûr; quoique vous
-m'ayez empêché de m'instruire comme je pouvais l'être, dès à présent
-j'en sais assez...
-
---Pour faire quelque extravagance. Je suis furieuse, mais ce n'est pas
-ici le temps de quereller; si nous sommes dans le cas de nous manquer
-d'égards, nous en devons à nos hôtes. On va se mettre à table, et je
-m'y assieds à côté de vous: je ne prétends plus souffrir que vous
-m'échappiez.»
-
-Dans le nouvel arrangement du banquet, nous étions assis vis-à-vis des
-nouveaux mariés. Tous deux sont animés par les plaisirs de la journée:
-Marcos a les regards brûlants, Luisia les a moins timides: la pudeur
-s'en venge et lui couvre les joues du plus vif incarnat. Le vin de
-Xérès fait le tour de la table, et semble en avoir banni jusqu'à un
-certain point la réserve: les vieillards mêmes, s'animant du souvenir
-de leurs plaisirs passés, provoquent la jeunesse par des saillies qui
-tiennent moins de la vivacité que de la pétulance. J'avais ce tableau
-sous les yeux; j'en avais un plus mouvant, plus varié à côté de moi.
-
-Biondetta, paraissant tour à tour livrée à la passion ou au dépit, la
-bouche armée des grâces fières du dédain, ou embellie par le sourire,
-m'agaçait, me boudait, me pinçait jusqu'au sang, et finissait par me
-marcher doucement sur les pieds. En un mot, c'était en un moment une
-faveur, un reproche, un châtiment, une caresse: de sorte que livré à
-cette vicissitude de sensations, j'étais dans un désordre inconcevable.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-XVII
-
-
-LES mariés ont disparu: une partie des convives les a suivis pour une
-raison ou pour une autre. Nous quittons la table. Une femme, c'était la
-tante du fermier et nous le savions, prend un flambeau de cire jaune,
-nous précède, et en la suivant nous arrivons dans une petite chambre
-de douze pieds en carré: un lit qui n'en a pas quatre de largeur, une
-table et deux siéges en font l'ameublement. «Monsieur et madame, nous
-dit notre conductrice, voilà le seul appartement que nous puissions
-vous donner.» Elle pose son flambeau sur la table et on nous laisse
-seuls.
-
-[Illustration]
-
-Biondetta baisse les yeux. Je lui adresse la parole: «Vous avez donc
-dit que nous étions mariés?
-
---Oui, répond-elle, je ne pouvais dire que la vérité. J'ai votre
-parole, vous avez la mienne. Voilà l'essentiel. Vos cérémonies sont
-des précautions prises contre la mauvaise foi, et je n'en fais point
-de cas. Le reste n'a pas dépendu de moi. D'ailleurs, si vous ne
-voulez pas partager le lit que l'on nous abandonne, vous me donnerez
-la mortification de vous voir passer la nuit mal à votre aise. J'ai
-besoin de repos: je suis plus que fatiguée, je suis excédée de toutes
-les manières.» En prononçant ces paroles du ton le plus animé, elle
-s'étend dessus le lit le nez tourné vers la muraille. «Eh quoi!
-m'écriai-je, Biondetta, je vous ai déplu, vous êtes sérieusement
-fâchée! Comment puis-je expier ma faute? demandez ma vie.
-
---Alvare, me répondit-elle sans se déranger, allez consulter vos
-Égyptiennes sur les moyens de rétablir le repos dans mon cœur et dans
-le vôtre.
-
---Quoi! l'entretien que j'ai eu avec ces femmes est le motif de votre
-colère? Ah! vous allez m'excuser, Biondetta. Si vous saviez combien les
-avis qu'elles m'ont donnés sont d'accord avec les vôtres, et qu'elles
-m'ont enfin décidé à ne point retourner au château de Maravillas! Oui,
-c'en est fait, demain nous partons pour Rome, pour Venise, pour Paris,
-pour tous les lieux que vous voudrez que j'aille habiter avec vous.
-Nous y attendrons l'aveu de ma famille...»
-
-A ce discours, Biondetta se retourne. Son visage était sérieux et même
-sévère. «Vous rappelez-vous, Alvare, ce que je suis, ce que j'attendais
-de vous, ce que je vous conseillais de faire? Quoi! lorsqu'en me
-servant avec discrétion des lumières dont je suis douée, je n'ai pu
-vous amener à rien de raisonnable, la règle de ma conduite et de la
-vôtre sera fondée sur les propos de deux êtres les plus dangereux pour
-vous et pour moi, s'ils ne sont pas les plus méprisables! Certes,
-s'écria-t-elle dans un transport de douleur, j'ai toujours craint les
-hommes; j'ai balancé pendant des siècles à faire un choix; il est fait,
-il est sans retour: je suis bien malheureuse!» Alors elle fond en
-larmes, dont elle cherche à me dérober la vue.
-
-[Illustration]
-
-Combattu par les passions les plus violentes, je tombe à ses genoux: «O
-Biondetta! m'écriai-je, vous ne voyez pas mon cœur! vous cesseriez de
-le déchirer.
-
---Vous ne me connaissez pas, Alvare, et me ferez cruellement souffrir
-avant de me connaître. Il faut qu'un dernier effort vous dévoile mes
-ressources, et ravisse si bien votre estime et votre confiance, que
-je ne sois plus exposée à des partages humiliants ou dangereux; vos
-pythonisses sont trop d'accord avec moi pour ne pas m'inspirer de
-justes terreurs. Qui m'assure que Soberano, Bernadillo, vos ennemis
-et les miens, ne soient pas cachés sous ces masques? Souvenez-vous
-de Venise. Opposons à leurs ruses un genre de merveilles qu'ils
-n'attendent sans doute pas de moi. Demain, j'arrive à Maravillas,
-dont leur politique cherche à m'éloigner; les plus avilissants, les
-plus accablants de tous les soupçons vont m'y accueillir: mais doña
-Mencia est une femme juste, estimable; votre frère a l'âme noble, je
-m'abandonnerai à eux. Je serai un prodige de douceur, de complaisance,
-d'obéissance, de patience, j'irai au-devant des épreuves.»
-
-Elle s'arrête un moment. «Sera-ce assez t'abaisser, malheureuse
-sylphide?» s'écrie-t-elle d'un ton douloureux.
-
-Elle veut poursuivre; mais l'abondance des larmes lui ôte l'usage de la
-parole.
-
-Que devins-je à ces témoignages de passion, ces marques de douleur,
-ces résolutions dictées par la prudence, ces mouvements d'un courage
-que je regardais comme héroïque! Je m'assieds auprès d'elle: j'essaye
-de la calmer par mes caresses; mais d'abord on me repousse: bientôt
-après je n'éprouve plus de résistance, sans avoir sujet de m'en
-applaudir; la respiration l'embarrasse, les yeux sont à demi fermés,
-le corps n'obéit qu'à des mouvements convulsifs, une froideur suspecte
-s'est répandue sur toute la peau, le pouls n'a plus de mouvement
-sensible, et le corps paraîtrait entièrement inanimé, si les pleurs ne
-coulaient pas avec la même abondance.
-
-[Illustration]
-
-O pouvoir des larmes! c'est sans doute le plus puissant de tous les
-traits de l'amour! Mes défiances, mes résolutions, mes serments, tout
-est oublié. En voulant tarir la source de cette rosée précieuse, je me
-suis trop approché de cette bouche où la fraîcheur se réunit au doux
-parfum de la rose; et si je voulais m'en éloigner, deux bras dont je ne
-saurais peindre la blancheur, la douceur et la forme, sont des liens
-dont il me devient impossible de me dégager...
-
-«O mon Alvare! s'écrie Biondetta, j'ai triomphé: je suis le plus
-heureux de tous les êtres.»
-
-Je n'avais pas la force de parler: j'éprouvais un trouble
-extraordinaire: je dirai plus; j'étais honteux, immobile. Elle se
-précipite à bas du lit: elle est à mes genoux: elle me déchausse.
-«Quoi! chère Biondetta, m'écriai-je, quoi! vous vous abaissez...
-
---Ah! répond-elle, ingrat, je te servais lorsque tu n'étais que mon
-despote: laisse-moi servir mon amant.»
-
-Je suis dans un moment débarrassé de mes hardes: mes cheveux, ramassés
-avec ordre, sont arrangés dans un filet qu'elle a trouvé dans sa poche.
-
-Sa force, son activité, son adresse ont triomphé de tous les obstacles
-que je voulais opposer. Elle fait avec la même promptitude sa petite
-toilette de nuit, éteint le flambeau qui nous éclairait, et voilà les
-rideaux tirés.
-
-[Illustration]
-
-Alors avec une voix à la douceur de laquelle la plus délicieuse musique
-ne saurait se comparer: «Ai-je fait, dit-elle, le bonheur de mon Alvare
-comme il a fait le mien? Mais non: je suis encore la seule heureuse:
-il le sera, je le veux; je l'enivrerai de délices; je le remplirai de
-sciences; je l'élèverai au faîte des grandeurs. Voudras-tu, mon cœur,
-voudras-tu être la créature la plus privilégiée, te soumettre avec moi
-les hommes, les éléments, la nature entière?
-
---O ma chère Biondetta! lui dis-je, quoiqu'en faisant un peu d'efforts
-sur moi-même, tu me suffis: tu remplis tous les vœux de mon cœur...
-
---Non, non, répliqua-t-elle vivement, Biondetta ne doit pas te suffire:
-ce n'est pas là mon nom: tu me l'avais donné: il me flattait; je le
-portais avec plaisir: mais il faut que tu saches qui je suis... Je suis
-le diable, mon cher Alvare, je suis le diable...»
-
-En prononçant ce mot avec une douceur enchanteresse, elle fermait,
-plus qu'exactement, le passage aux réponses que j'aurais voulu lui
-faire. Dès que je pus rompre le silence: «Cesse, lui dis-je, ma chère
-Biondetta, ou qui que tu sois, de prononcer ce nom fatal et de me
-rappeler une erreur abjurée depuis longtemps.
-
---Non, mon cher Alvare, non, ce n'était point une erreur; j'ai dû te
-le faire croire, cher petit homme. Il fallait bien te tromper pour te
-rendre enfin raisonnable. Votre espèce échappe à la vérité: ce n'est
-qu'en vous aveuglant qu'on peut vous rendre heureux. Ah! tu le seras
-beaucoup si tu veux l'être! je prétends te combler. Tu conviens déjà
-que je ne suis pas aussi dégoûtant que l'on me fait noir.»
-
-Ce badinage achevait de me déconcerter. Je m'y refusais, et l'ivresse
-de mes sens aidait à ma distraction volontaire.
-
-«Mais, réponds-moi donc,» me disait-elle.
-
---Eh! que voulez-vous que je réponde?...
-
---Ingrat, place la main sur ce cœur qui t'adore; que le tien s'anime,
-s'il est possible, de la plus légère des émotions qui sont si sensibles
-dans le mien. Laisse couler dans tes veines un peu de cette flamme
-délicieuse par qui les miennes sont embrasées; adoucis si tu le peux
-le son de cette voix si propre à inspirer l'amour, et dont tu ne te
-sers que trop pour effrayer mon âme timide; dis-moi, enfin, s'il t'est
-possible, mais aussi tendrement que je l'éprouve pour toi: «Mon cher
-Béelzébuth, je t'adore...»
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-XVIII
-
-
-A ce nom fatal, quoique si tendrement prononcé, une frayeur mortelle
-me saisit; l'étonnement, la stupeur accablent mon âme: je la croirais
-anéantie si la voix sourde du remords ne criait pas au fond de mon
-cœur. Cependant, la révolte de mes sens subsiste d'autant plus
-impérieusement qu'elle ne peut être réprimée par la raison. Elle me
-livre sans défense à mon ennemi: il en abuse et me rend aisément sa
-conquête.
-
-Il ne me donne pas le temps de revenir à moi, de réfléchir sur la faute
-dont il est beaucoup plus l'auteur que le complice. «Nos affaires
-sont arrangées, me dit-il, sans altérer sensiblement ce ton de voix
-auquel il m'avait habitué. Tu es venu me chercher: je t'ai suivi,
-servi, favorisé; enfin, j'ai fait ce que tu as voulu. Je désirais ta
-possession, et il fallait, pour que j'y parvinsse, que tu me fisses un
-libre abandon de toi-même. Sans doute, je dois à quelques artifices la
-première complaisance; quant à la seconde, je m'étais nommé: tu savais
-à qui tu te livrais, et ne saurais te prévaloir de ton ignorance.
-Désormais notre lien, Alvare, est indissoluble; mais pour cimenter
-notre société, il est important de nous mieux connaître. Comme je te
-sais déjà presque par cœur, pour rendre nos avantages réciproques, je
-dois me montrer à toi tel que je suis.»
-
-On ne me donne pas le temps de réfléchir sur cette harangue singulière:
-un coup de sifflet très-aigu part à côté de moi. A l'instant
-l'obscurité qui m'environne se dissipe: la corniche qui surmonte le
-lambris de la chambre s'est toute chargée de gros limaçons: leurs
-cornes, qu'ils font mouvoir vivement et en manière de bascule, sont
-devenues des jets de lumière phosphorique, dont l'éclat et l'effet
-redoublent par l'agitation et l'allongement.
-
-[Illustration]
-
-Presque ébloui par cette illumination subite, je jette les yeux à côté
-de moi; au lieu d'une figure ravissante, que vois-je? O ciel! c'est
-l'effroyable tête de chameau. Elle articule d'une voix de tonnerre
-ce ténébreux _Che vuoi_ qui m'avait tant épouvanté dans la grotte,
-part d'un éclat de rire humain plus effrayant encore, tire une langue
-démesurée...
-
-Je me précipite; je me cache sous le lit, les yeux fermés, la face
-contre terre. Je sentais battre mon cœur avec une force terrible:
-j'éprouvais un suffoquement comme si j'allais perdre la respiration.
-
-Je ne puis évaluer le temps que je comptais avoir passé dans cette
-inexprimable situation, quand je me sens tirer par le bras; mon
-épouvante s'accroît: forcé néanmoins d'ouvrir les yeux, une lumière
-frappante les aveugle.
-
-Ce n'était point celle des escargots, il n'y en avait plus sur les
-corniches; mais le soleil me donnait d'aplomb sur le visage. On me tire
-encore par le bras: on redouble; je reconnais Marcos.
-
-«Eh! seigneur cavalier, me dit-il, à quelle heure comptez-vous donc
-partir? Si vous voulez arriver à Maravillas aujourd'hui, vous n'avez
-pas de temps à perdre, il est près de midi.»
-
-Je ne répondais pas: il m'examine: «Comment! vous êtes resté tout
-habillé sur votre lit: vous y avez donc passé quatorze heures sans
-vous éveiller? Il fallait que vous eussiez un grand besoin de repos.
-Madame votre épouse s'en est doutée: c'est sans doute dans la crainte
-de vous gêner qu'elle a été passer la nuit avec une de mes tantes;
-mais elle a été plus diligente que vous; par ses ordres, dès le matin
-tout a été mis en état dans votre voiture, et vous pouvez y monter.
-Quant à madame, vous ne la trouverez pas ici: nous lui avons donné
-une bonne mule; elle a voulu profiter de la fraîcheur du matin; elle
-vous précède, et doit vous attendre dans le premier village que vous
-rencontrerez sur votre route.»
-
-[Illustration]
-
-Marcos sort. Machinalement je me frotte les yeux, et passe les mains
-sur ma tête pour y trouver ce filet dont mes cheveux devaient être
-enveloppés...
-
-Elle est nue, en désordre, ma cadenette est comme elle était la veille:
-la rosette y tient. Dormirais-je? me dis-je alors. Ai-je dormi?
-serais-je assez heureux pour que tout n'eût été qu'un songe? Je lui ai
-vu éteindre la lumière... Elle l'a éteinte... La voilà...
-
-Marcos rentre. «Si vous voulez prendre un repas, seigneur cavalier, il
-est préparé. Votre voiture est attelée.»
-
-Je descends du lit; à peine puis-je me soutenir, mes jarrets plient
-sous moi. Je consens à prendre quelque nourriture, mais cela me devient
-impossible. Alors, voulant remercier le fermier et l'indemniser de la
-dépense que je lui ai occasionnée, il refuse.
-
-«Madame, me répondit-il, nous a satisfaits et plus que noblement; vous
-et moi, seigneur cavalier, avons deux braves femmes.» A ce propos, sans
-rien répondre, je monte dans ma chaise: elle chemine.
-
-Je ne peindrai point la confusion de mes pensées: elle était telle, que
-l'idée du danger dans lequel je devais trouver ma mère ne s'y retraçait
-que faiblement. Les yeux hébétés, la bouche béante, j'étais moins un
-homme qu'un automate.
-
-Mon conducteur me réveille. «Seigneur cavalier, nous devons trouver
-madame dans ce village-ci.»
-
-[Illustration]
-
-Je ne lui réponds rien. Nous traversions une espèce de bourgade; à
-chaque maison il s'informe si l'on n'a pas vu passer une jeune dame
-en tel et tel équipage. On lui répond qu'elle ne s'est point arrêtée.
-Il se retourne, comme voulant lire sur mon visage mon inquiétude à ce
-sujet. Et, s'il n'en savait pas plus que moi, je devais lui paraître
-bien troublé.
-
-Nous sommes hors du village, et je commence à me flatter que l'objet
-actuel de mes frayeurs s'est éloigné au moins pour quelque temps. Ah!
-si je puis arriver, tomber aux genoux de doña Mencia, me dis-je à
-moi-même, si je puis me mettre sous la sauvegarde de ma respectable
-mère, fantômes, monstres qui vous êtes acharnés sur moi, oserez-vous
-violer cet asile? J'y retrouverai avec les sentiments de la nature les
-principes salutaires dont je m'étais écarté, je m'en ferai un rempart
-contre vous.
-
-[Illustration]
-
-Mais si les chagrins occasionnés par mes désordres m'ont privé de cet
-ange tutélaire... Ah! je ne veux vivre que pour la venger sur moi-même.
-Je m'ensevelirai dans un cloître... Eh! qui m'y délivrera des chimères
-engendrées dans mon cerveau? Prenons l'état ecclésiastique. Sexe
-charmant, il faut que je renonce à vous: une larve infernale s'est
-revêtue de toutes les grâces dont j'étais idolâtre; ce que je verrais
-en vous de plus touchant me rappellerait...
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-XIX
-
-
-AU milieu de ces réflexions, dans lesquelles mon attention est
-concentrée, la voiture est entrée dans la grande cour du château.
-J'entends une voix: «C'est Alvare! c'est mon fils!» J'élève la vue et
-reconnais ma mère sur le balcon de son appartement.
-
-Rien n'égale alors la douceur, la vivacité du sentiment que j'éprouve.
-Mon âme semble renaître: mes forces se raniment toutes à la fois. Je
-me précipite, je vole dans les bras qui m'attendent. Je me prosterne.
-Ah! m'écriai-je les yeux baignés de pleurs, la voix entrecoupée de
-sanglots, ma mère! ma mère! je ne suis donc pas votre assassin? Me
-reconnaîtrez-vous pour votre fils? Ah! ma mère, vous m'embrassez...
-
-[Illustration]
-
-La passion qui me transporte, la véhémence de mon action ont tellement
-altéré mes traits et le son de ma voix, que doña Mencia en conçoit de
-l'inquiétude. Elle me relève avec bonté, m'embrasse de nouveau, me
-force à m'asseoir. Je voulais parler: cela m'était impossible; je me
-jetais sur ses mains en les baignant de larmes, en les couvrant des
-caresses les plus emportées.
-
-Doña Mencia me considère d'un air d'étonnement: elle suppose qu'il
-doit m'être arrivé quelque chose d'extraordinaire; elle appréhende
-même quelque dérangement dans ma raison. Tandis que son inquiétude, sa
-curiosité, sa bonté, sa tendresse, se peignent dans ses complaisances
-et dans ses regards, sa prévoyance a fait rassembler sous ma main ce
-qui peut soulager les besoins d'un voyageur fatigué par une route
-longue et pénible.
-
-Les domestiques s'empressent à me servir. Je mouille mes lèvres par
-complaisance: mes regards distraits cherchent mon frère; alarmé de ne
-le pas voir: «Madame, dis-je, où est l'estimable don Juan?
-
---Il sera bien aise de savoir que vous êtes ici, puisqu'il vous avait
-écrit de vous y rendre; mais comme ses lettres, datées de Madrid, ne
-peuvent être parties que depuis quelques jours, nous ne vous attendions
-pas sitôt. Vous êtes colonel du régiment qu'il avait, et le roi vient
-de le nommer à une vice-royauté dans les Indes.
-
---Ciel! m'écriai-je, tout serait-il faux dans le songe affreux que je
-viens de faire? Mais il est impossible...
-
---De quel songe parlez-vous, Alvare?...
-
---Du plus long, du plus étonnant, du plus effrayant que l'on puisse
-faire. Alors, surmontant l'orgueil et la honte, je lui fais le détail
-de ce qui m'était arrivé depuis mon entrée dans la grotte de Portici,
-jusqu'au moment heureux où j'avais pu embrasser ses genoux.»
-
-Cette femme respectable m'écoute avec une attention, une patience, une
-bonté extraordinaires. Comme je connaissais l'étendue de ma faute, elle
-vit qu'il était inutile de me l'exagérer.
-
-«Mon cher fils, vous avez couru après les mensonges, et, dès le
-moment même vous en avez été environné. Jugez-en par la nouvelle de
-mon indisposition et du courroux de votre frère aîné. Berthe, à qui
-vous avez cru parler, est depuis quelque temps détenue au lit par une
-infirmité. Je ne songeai jamais à vous envoyer deux cents sequins au
-delà de votre pension. J'aurais craint, ou d'entretenir vos désordres,
-ou de vous y plonger par une libéralité mal entendue. L'honnête écuyer
-Pimientos est mort depuis huit mois. Et sur dix-huit cents clochers
-que possède peut-être M. le duc de Medina-Sidonia dans toutes les
-Espagnes, il n'a pas un pouce de terre à l'endroit que vous désignez:
-je le connais parfaitement, et vous aurez rêvé cette ferme et tous ses
-habitants.
-
---Ah! madame, repris-je, le muletier qui m'amène a vu cela comme moi.
-Il a dansé à la noce.»
-
-Ma mère ordonne qu'on fasse venir le muletier, mais il avait dételé en
-arrivant, sans demander son salaire.
-
-Cette fuite précipitée, qui ne laissait point de traces, jeta ma mère
-en quelques soupçons. «Nugnès, dit-elle à un page qui traversait
-l'appartement, allez dire au vénérable don Quebracuernos que mon fils
-Alvare et moi l'attendons ici.
-
-C'est, poursuivit-elle, un docteur de Salamanque; il a ma confiance et
-la mérite: vous pouvez lui donner la vôtre. Il y a dans la fin de votre
-rêve une particularité qui m'embarrasse; don Quebracuernos connaît les
-termes, et définira ces choses beaucoup mieux que moi.»
-
-Le vénérable docteur ne se fit pas attendre; il imposait, même avant
-de parler, par la gravité de son maintien. Ma mère me fit recommencer
-devant lui l'aveu sincère de mon étourderie et des suites qu'elle avait
-eues. Il m'écoutait avec une attention mêlée d'étonnement et sans
-m'interrompre. Lorsque j'eus achevé, après s'être un peu recueilli, il
-prit la parole en ces termes:
-
-[Illustration]
-
-«Certainement, seigneur Alvare, vous venez d'échapper au plus
-grand péril auquel un homme puisse être exposé par sa faute. Vous
-avez provoqué l'esprit malin, et lui avez fourni, par une suite
-d'imprudences, tous les déguisements dont il avait besoin pour
-parvenir à vous tromper et à vous perdre. Votre aventure est bien
-extraordinaire; je n'ai rien lu de semblable dans la _Démonomanie_
-de Bodin, ni dans le _Monde enchanté_ de Bekker. Et il faut convenir
-que depuis que ces grands hommes ont écrit, notre ennemi s'est
-prodigieusement raffiné sur la manière de former ses attaques, en
-profitant des ruses que les hommes du siècle emploient réciproquement
-pour se corrompre. Il copie la nature fidèlement et avec choix; il
-emploie la ressource des talents aimables, donne des fêtes bien
-entendues, fait parler aux passions leur plus séduisant langage; il
-imite même jusqu'à un certain point la vertu. Cela m'ouvre les yeux
-sur beaucoup de choses qui se passent; je vois d'ici bien des grottes
-plus dangereuses que celle de Portici, et une multitude d'obsédés
-qui malheureusement ne se doutent pas de l'être. A votre égard, en
-prenant des précautions sages pour le présent et pour l'avenir, je
-vous crois entièrement délivré. Votre ennemi s'est retiré, cela n'est
-pas équivoque. Il vous a séduit, il est vrai, mais il n'a pu parvenir
-à vous corrompre; vos intentions, vos remords vous ont préservé à
-l'aide des secours extraordinaires que vous avez reçus; ainsi son
-prétendu triomphe et votre défaite n'ont été pour vous et pour lui
-qu'une _illusion_ dont le repentir achèvera de vous laver. Quant à
-lui, une retraite forcée a été son partage; mais admirez comme il a
-su la couvrir, et laisser en partant le trouble dans votre esprit et
-des intelligences dans votre cœur pour pouvoir renouveler l'attaque,
-si vous lui en fournissez l'occasion. Après vous avoir ébloui autant
-que vous avez voulu l'être, contraint de se montrer à vous dans
-toute sa difformité, il obéit en esclave qui prémédite la révolte;
-il ne veut vous laisser aucune idée raisonnable et distincte, mêlant
-le grotesque au terrible, le puéril de ses escargots lumineux à la
-découverte effrayante de son horrible tête, enfin le mensonge à la
-vérité, le repos à la veille; de manière que votre esprit confus ne
-distingue rien, et que vous puissiez croire que la vision qui vous a
-frappé était moins l'effet de sa malice, qu'un rêve occasionné par
-les vapeurs de votre cerveau: mais il a soigneusement isolé l'idée de
-ce fantôme agréable dont il s'est longtemps servi pour vous égarer;
-il la rapprochera si vous le lui rendez possible. Je ne crois pas
-cependant que la barrière du cloître, ou de notre état, soit celle que
-vous deviez lui opposer. Votre vocation n'est point assez décidée; les
-gens instruits par leur expérience sont nécessaires dans le monde.
-Croyez-moi, formez des liens légitimes avec une personne du sexe; que
-votre respectable mère préside à votre choix: et dût celle que vous
-tiendrez de sa main avoir des grâces et des talents célestes, vous ne
-serez jamais tenté de la prendre pour le Diable.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-ÉPILOGUE
-
-DU DIABLE AMOUREUX.
-
-
-Lorsque la première édition du DIABLE AMOUREUX parut, les lecteurs
-en trouvèrent le dénoûment trop brusque. Le plus grand nombre eût
-désiré que le héros tombât dans un piége couvert d'assez de fleurs
-pour qu'elles pussent lui sauver le désagrément de la chute. Enfin,
-l'imagination leur semblait avoir abandonné l'auteur, parvenu aux
-trois quarts de sa petite carrière; alors la vanité, qui ne veut rien
-perdre, suggéra à celui-ci, pour se venger du reproche de stérilité et
-justifier son propre goût, de réciter aux personnes de sa connaissance
-le roman en entier tel qu'il l'avait conçu dans le premier feu. Alvare
-y devenait la dupe de son ennemi, et l'ouvrage alors, divisé en deux
-parties, se terminait dans la première par cette fâcheuse catastrophe,
-dont la seconde partie développait les suites; d'obsédé qu'il était,
-Alvare, devenu possédé, n'était plus qu'un instrument entre les mains
-du Diable, dont celui-ci se servait pour mettre le désordre partout.
-Le canevas de cette seconde partie, en donnant beaucoup d'essor à
-l'imagination, ouvrait la carrière la plus étendue à la critique, au
-sarcasme, à la licence.
-
-Sur ce récit, les avis se partagèrent; les uns prétendirent qu'on
-devait conduire Alvare jusqu'à la chute inclusivement, et s'arrêter là;
-les autres, qu'on ne devait pas en retrancher les conséquences.
-
-On a cherché à concilier les idées des critiques dans cette nouvelle
-édition. Alvare y est dupe jusqu'à un certain point, mais sans être
-victime; son adversaire, pour le tromper, est réduit à se montrer
-honnête et presque prude, ce qui détruit les effets de son propre
-système, et rend son succès incomplet. Enfin, il arrive à sa victime
-ce qui pourrait arriver à un galant homme séduit par les plus honnêtes
-apparences; il aurait sans doute fait de certaines pertes, mais il
-sauverait l'honneur, si les circonstances de son aventure étaient
-connues.
-
-On pressentira aisément les raisons qui ont fait supprimer la deuxième
-partie de l'ouvrage: si elle était susceptible d'une certaine espèce de
-comique aisé, piquant quoique forcé, elle présentait des idées noires,
-et il n'en faut pas offrir de cette espèce à une nation de qui l'on
-peut dire que, si le rire est un caractère distinctif de l'homme comme
-animal, c'est chez elle qu'il est le plus agréablement marqué. Elle n'a
-pas moins de grâces dans l'attendrissement; mais soit qu'on l'amuse ou
-qu'on l'intéresse, il faut ménager son beau naturel, et lui épargner
-les convulsions.
-
-Le petit ouvrage que l'on donne aujourd'hui réimprimé et augmenté,
-quoique peu important, a eu dans le principe des motifs raisonnables,
-et son origine est assez noble pour qu'on ne doive en parler ici
-qu'avec les plus grands ménagements. Il fut inspiré par la lecture du
-passage d'un auteur infiniment respectable, dans lequel il est parlé
-des ruses que peut employer le Démon quand il veut plaire et séduire.
-On les a rassemblées autant qu'on a pu le faire, dans une allégorie où
-les principes sont aux prises avec les passions: l'âme est le champ de
-bataille; la curiosité engage l'action, l'allégorie est double, et les
-lecteurs s'en apercevront aisément.
-
-On ne poursuivra pas l'explication plus loin: on se souvient qu'à
-vingt-cinq ans, en parcourant l'édition complète des œuvres du Tasse,
-on tomba sur un volume qui ne contenait que l'éclaircissement des
-allégories renfermées dans la _Jérusalem délivrée_. On se garda bien
-de l'ouvrir. On était amoureux passionné d'Armide, d'Herminie, de
-Clorinde; on perdait des chimères trop agréables si ces princesses
-étaient réduites à n'être que de simples emblèmes.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-NOTES.
-
-
-Nous donnons ici le premier dénoûment, que l'auteur a changé, selon le
-compte qu'il en rend dans l'épilogue qui est à la fin de la nouvelle.
-
-Après ces mots: «d'un gentilhomme enfin», il y avait:
-
-Elle voulut insister, j'étais devenu inflexible. M'imputant le malheur
-des miens, j'eusse exposé ma tête à tous les risques, et eussé-je pu
-redouter des châtiments, j'étais déterminé à les affronter, à les
-souffrir, plutôt que de demeurer en proie aux remords qui déchiraient
-mon cœur.
-
-C'était dans cette disposition que je m'avançais vers les murs qui
-m'avaient vu naître, et que je devais trouver bientôt remplis du deuil
-que j'y avais causé. Les mulets, quoique forts, ne marchaient pas assez
-vite au gré de mon impatience: «Fouette donc, malheureux, fouette!»
-disais-je au muletier. Il fouette; et, en effet, les mulets hâtent le
-pas.
-
-Je découvrais déjà, mais d'assez loin, le sommet des tours du château;
-pour animer encore davantage les animaux qui me tirent, je les
-aiguillonne avec la pointe de mon épée; ils ruent, ils prennent le
-mors aux dents. Bientôt on ne les voit plus courir, ils volent. Le
-postillon, démonté, est jeté dans une ornière; les rênes, retombées en
-avant, ne peuvent plus être saisies par moi; je crie, je m'emporte; on
-s'effraye, on s'écarte, on fuit sur mon passage; enfin, je traverse
-comme un orage le village de Maravillas, et suis emporté à six lieues
-au delà, sans que rien mette obstacle à la force invincible qui
-entraîne ma voiture. Je me fusse précipité mille fois, si la rapidité
-du mouvement m'en eût laissé les moyens.
-
-[Illustration: P. 291.
-
-Un nuage noir, dont le sommet représentait une sorte de chameau,
-s'élevait en l'air.
-
-(_Fac-simile_ de la gravure de la première édition.--Voir la note p.
-101.)]
-
-Las d'efforts, de tentatives de toute espèce, je me rassois. Je
-regarde Biondetta. Elle me semble plus tranquille qu'elle ne devait
-l'être, elle que j'avais vue susceptible de crainte pour de bien
-moindres raisons. Un trait de lumière m'éclaire: «_Les événements
-m'instruisent_, m'écriai-je, _je suis obsédé_.» Alors je la prends par
-un bouton de son habit de campagne: «_Esprit malin_, prononçai-je avec
-force, _si tu n'es ici que pour m'écarter de mon devoir et m'entraîner
-dans le précipice d'où je t'ai témérairement tiré, rentres-y pour
-toujours_.» A peine eus-je prononcé ces mots, elle disparut; et les
-mulets qui m'avaient emporté étant de même nature qu'elle, l'avaient
-suivie.
-
-La calèche fait un mouvement extraordinaire; il m'enlève du siége, et
-je me vois au point d'en sortir. Je lève les yeux au ciel; un nuage
-noir s'élevait en l'air, le sommet représentait une énorme tête de
-chameau. Le vent, qui emportait cette vision avec la violence d'un
-ouragan, l'eut bientôt dissipée. En portant mes regards autour de moi,
-je vis que les mulets étaient évanouis, et que ma calèche, penchée vers
-la terre, portait sur ses brancards.
-
-Je me trouvai seul dans une petite plaine aride écartée des chemins
-ordinaires. Mon premier mouvement fut de me prosterner pour rendre
-grâces de ma délivrance.
-
-J'aperçois un hameau; j'y vais, j'y trouve des secours pour me faire
-conduire où je devais aller, mais sans demander de nouvelles, sans
-me faire reconnaître. J'étais absorbé dans ma douleur, et accablé de
-remords qui ne s'étaient jamais fait sentir aussi vivement.
-
-J'arrive au château. J'osais à peine lever les yeux, ni les arrêter
-sur aucun objet. J'entends une voix: «C'est Alvare! c'est mon fils!»
-J'élève la vue, et reconnais ma mère... _Au milieu de ces réflexions_,
-etc.
-
- * * * * *
-
-Nous avons rapporté dans la Notice les paroles attribuées à Cazotte
-comme ayant été prononcées à l'occasion de son jugement, d'après le
-compte rendu rédigé par M. Bastien, l'éditeur de ses œuvres. Les termes
-de la phrase semblent impliquer qu'il reconnaissait la justesse de sa
-condamnation, soit en général, soit au point de vue de l'état de choses
-révolutionnaire. M. Scévole Cazotte, fils de l'illustre victime, nous
-a écrit pour protester contre cette rédaction, ainsi qu'il l'a fait à
-l'époque de la publication de M. Bastien. Les paroles de Cazotte furent
-au contraire empreintes du sentiment de son innocence et de l'horreur
-que lui inspirait le tribunal qui s'était attribué le droit de le
-juger. Nous croyons devoir citer un passage de la lettre de M. Scévole
-Cazotte qui fait honneur à la fermeté de ses convictions:
-
-«Et moi aussi, je fus alors condamné, mais non saisi et exécuté, et M.
-de Nerval ne peut me refuser la conscience des sentiments qui, du cœur
-de mon père, avaient pénétré dans le mien. Eh bien, je lui rappellerai
-les paroles de l'Écossais Monrose (Mountross) à ses juges, lorsqu'on
-lui prononça la sentence qui le condamnait à la mort et à ce que son
-corps fût divisé en quatre quartiers, pour être exposé dans les quatre
-principales villes de l'Écosse:
-
-Je regrette, répondit-il, qu'il ne puisse pas fournir assez de matière
-pour l'exposition dans toutes les grandes villes du monde, comme
-monument de ma fidélité à mon roi et aux lois séculaires de mon pays!
-
-Et j'affirme à M. de Nerval que les sentiments de mon père et les
-miens étaient beaucoup plus près de ces paroles que de celles qui ont
-été citées par M. Bastien...
-
-Ce 25 juillet 1845.
-
- J. SCÉVOLE CAZOTTE.»
-
-
-
-
-Corrections.
-
-La première ligne indique l'original, la seconde la correction:
-
-p. 79:
-
- ils selèvent à mon approche
- ils se lèvent à mon approche
-
-p. 214:
-
- uu déshabillé d'amazone:
- un déshabillé d'amazone:
-
-p. 218:
-
- Je m'arracbe d'auprès de vous
- Je m'arrache d'auprès de vous
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le diable amoureux, by Jacques Cazotte
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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