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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Le diable amoureux - -Author: Jacques Cazotte - -Contributor: Gérard de Nerval - -Illustrator: Édouard de Beaumont - -Release Date: July 23, 2016 [EBook #52611] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE AMOUREUX *** - - - - -Produced by Clarity, Eleni Christofaki and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - -Note sur la Transcription: - -Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. -Une liste d'autres corrections faites se trouve à la fin du livre. -L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. - - Marquage: _mots en italique_ - - - - -LE DIABLE AMOUREUX - - - - -PARIS. TYPOGRAPHIE DE HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE 8. - - - - - LE - - DIABLE AMOUREUX - - ROMAN FANTASTIQUE - - PAR J. CAZOTTE - - PRÉCÉDÉ - - DE SA VIE, DE SON PROCÈS, ET DE SES PROPHÉTIES ET RÉVÉLATIONS - - PAR GÉRARD DE NERVAL - - Illustré de 200 Dessins - - PAR ÉDOUARD DE BEAUMONT - - [Illustration] - - PARIS - - HENRI PLON, IMPRIMEUR-ÉDITEUR - - RUE GARANCIÈRE, 10 - - 1871 - - - - -[Illustration] - -CAZOTTE - -I - - -[Illustration] - -L'AUTEUR du _Diable amoureux_ appartient à cette classe d'écrivains -qu'après l'Allemagne et l'Angleterre nous appelons humoristiques, -et qui ne se sont guère produits dans notre littérature que sous un -vernis d'imitation étrangère. L'esprit net et sensé du lecteur français -se prête difficilement aux caprices d'une imagination rêveuse, à -moins que cette dernière n'agisse dans les limites traditionnelles et -convenues des contes de fées et des pantomimes d'opéras. L'allégorie -nous plaît, la fable nous amuse; nos bibliothèques sont pleines de -ces jeux d'esprit destinés d'abord aux enfants, puis aux femmes, -et que les hommes ne dédaignent pas quand ils ont du loisir. Ceux -du dix-huitième siècle en avaient beaucoup, et jamais les fictions -et les fables n'eurent plus de succès qu'alors. Les plus graves -écrivains, Montesquieu, Diderot, Voltaire, berçaient et endormaient -par des contes charmants cette société que leurs principes allaient -détruire de fond en comble. L'auteur de l'_Esprit des lois_ écrivait -le _Temple de Gnide_; le fondateur de l'Encyclopédie charmait les -ruelles avec l'_Oiseau blanc_ et les _Bijoux indiscrets_; l'auteur -du _Dictionnaire philosophique_ brodait la _Princesse de Babylone_ et -_Zadig_ des merveilleuses fantaisies de l'Orient. Tout cela, c'était de -l'invention, c'était de l'esprit, et rien de plus, sinon du plus fin et -du plus charmant. - -[Illustration] - -Mais le poëte qui croit à sa fable, le narrateur qui croit à sa -légende, l'inventeur qui prend au sérieux le rêve éclos de sa pensée, -voilà ce qu'on ne s'attendait guère à rencontrer en plein dix-huitième -siècle, à cette époque où les abbés poëtes s'inspiraient de la -mythologie, et où certains poëtes laïques faisaient de la fable avec -les mystères chrétiens. - -[Illustration] - -On eût bien étonné le public de ce temps-là en lui apprenant qu'il y -avait en France un conteur spirituel et naïf à la fois qui continuait -les _Mille et une Nuits_, cette grande œuvre non terminée que M. -Galland s'était fatigué de traduire, et cela comme si les conteurs -arabes eux-mêmes les lui avaient dictées; que ce n'était pas seulement -un pastiche adroit, mais une œuvre originale et sérieuse écrite par un -homme tout pénétré lui-même de l'esprit et des croyances de l'Orient. -La plupart de ces récits, il est vrai, Cazotte les avait rêvés au -pied des palmiers, le long des grands mornes de Saint-Pierre; loin de -l'Asie sans doute, mais sous son éclatant soleil. Ainsi le plus grand -nombre des ouvrages de cet écrivain singulier a réussi sans profit pour -sa gloire, et c'est au _Diable amoureux_ seul et à quelques poëmes -et chansons qu'il a dû la renommée dont s'illustrèrent encore les -malheurs de sa vieillesse. La fin de sa vie a donné surtout le secret -des idées mystérieuses qui présidèrent à l'invention de presque tous -ses ouvrages, et qui leur ajoutent une valeur singulière que nous -essayerons d'apprécier. - -Un certain vague règne sur les premières années de Jacques Cazotte. -Né à Dijon en 1720, il avait fait ses études chez les Jésuites, comme -la plupart des beaux esprits de ce temps-là. Un de ses frères, grand -vicaire de M. de Choiseul, évêque de Châlons, le fit venir à Paris et -le plaça dans l'administration de la marine, où il obtint vers 1747 -le grade de commissaire. Dès cette époque, il s'occupait un peu de -littérature, de poésie surtout. Le salon de Raucourt, son compatriote, -réunissait des littérateurs et des artistes, et il s'en fit connaître -en lisant quelques fables et quelques chansons, premières ébauches d'un -talent qui devait dans la suite faire plus d'honneur à la prose qu'à la -poésie. - -De ce moment, une partie de sa vie dut se passer à la Martinique, où -l'appelait un poste de contrôleur des Iles-sous-le-vent. Il y vécut -plusieurs années obscur, mais considéré et aimé de tous, et épousa -mademoiselle Élisabeth Roignan, fille du premier juge de la Martinique. -Un congé lui permit de revenir pour quelque temps à Paris, où il -publia encore quelques poésies. Deux chansons, qui devinrent bientôt -célèbres, datent de cette époque, et paraissent résulter du goût qui -s'était répandu de rajeunir l'ancienne romance ou ballade française, à -l'imitation du sieur de la Monnoye. Ce fut un des premiers essais de -cette couleur romantique ou romanesque dont notre littérature devait -user et abuser plus tard, et il est remarquable de voir s'y dessiner -déjà, à travers mainte incorrection, le talent aventureux de Cazotte. - -La première est intitulée la _Veillée de la bonne femme_, et commence -ainsi: - -[Illustration] - - Tout au beau milieu des Ardennes - Est un château sur le haut d'un rocher - Où fantômes sont par centaines. - Les voyageurs n'osent en approcher: - Dessus ses tours - Sont nichés les vautours, - Ces oiseaux de malheur. - Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur! - -On reconnaît déjà tout à fait le genre de la ballade, telle que la -conçoivent les poëtes du Nord, et l'on voit surtout que c'est là du -fantastique sérieux; nous voici bien loin de la poésie musquée de -Bernis et de Dorat. La simplicité du style n'exclut pas un certain ton -de poésie ferme et colorée qui se montre dans quelques vers. - -[Illustration] - - Tout à l'entour de ses murailles - On croit ouïr les loups-garous hurler, - On entend traîner des ferrailles, - On voit des feux, on voit du sang couler, - Tout à la fois, - De très-sinistres voix - Qui vous glacent le cœur. - Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur! - -Sire Enguerrand, brave chevalier qui revient d'Espagne, veut loger en -passant dans ce terrible château. On lui fait de grands récits des -esprits qui l'habitent; mais il en rit, se fait débotter, servir à -souper, et fait mettre des draps à un lit. A minuit commence le tapage -annoncé par les bonnes gens. Des bruits terribles font trembler les -murailles, une nuée infernale flambe sur les lambris; en même temps, un -grand vent souffle et les battants des portes s'ouvrent _avec rumeur_. - -Un damné, en proie aux démons, traverse la salle en jetant des cris de -désespoir. - -[Illustration] - - Sa bouche était tout écumeuse, - Le plomb fondu lui découlait des yeux... - - Une ombre tout échevelée - Va lui plongeant un poignard dans le cœur; - Avec une épaisse fumée - Le sang en sort si noir qu'il fait horreur. - Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur - -Enguerrand demande à ces tristes personnages le motif de leurs -tourments. - ---Seigneur, répond la femme armée d'un poignard, je suis née dans ce -château, j'étais la fille du comte Anselme. Ce monstre que vous voyez, -et que le ciel m'oblige à torturer, était aumônier de mon père et -s'éprit de moi pour mon malheur. Il oublia les devoirs de son état, et, -ne pouvant me séduire, il invoqua le diable et se donna à lui pour en -obtenir une faveur. - -Tous les matins j'allais au bois prendre le frais et me baigner dans -l'eau pure d'un ruisseau. - -[Illustration] - - Là, tout auprès de la fontaine, - Certaine rose aux yeux faisait plaisir; - Fraîche, brillante, éclose à peine. - Tout paraissait induire à la cueillir: - Il vous semblait, - Las! qu'elle répandait - La plus aimable odeur. - Hélas! etc. - - J'en veux orner ma chevelure - Pour ajouter plus d'éclat à mon teint; - Je ne sais quoi contre nature - Me repoussait quand j'y portais la main. - Mon cœur battait - Et en battant disait: - Le diable est sous la fleur!... - Hélas! etc. - -Cette rose, enchantée par le diable, livre la belle aux mauvais -desseins de l'aumônier. Mais bientôt, reprenant ses sens, elle le -menace de le dénoncer à son père, et le malheureux la fait taire d'un -coup de poignard. - -Cependant, on entend de loin la voix du comte qui cherche sa fille. Le -diable alors s'approche du coupable sous la forme d'un bouc et lui -dit: Monte, mon cher ami; ne crains rien, mon fidèle serviteur. - -[Illustration] - -[Illustration] - - Il monte, et, sans qu'il s'en étonne, - Il sent sous lui le diable détaler; - Sur son chemin l'air s'empoisonne, - Et le terrain sous lui semble brûler. - En un instant - Il le plonge vivant - Au séjour de douleur! - Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur. - -Le dénoùment de l'aventure est que sire Enguerrand, témoin de cette -scène infernale, fait par hasard un signe de croix, ce qui dissipe -l'apparition. Quant à la moralité, elle se borne à engager les femmes à -se défier de leur vanité, et les hommes à se défier du diable. - -Cette imitation des vieilles légendes catholiques, qui serait -fort dédaignée aujourd'hui, était alors d'un effet assez neuf en -littérature; nos écrivains avaient longtemps obéi à ce précepte de -Boileau, qui dit que la foi des chrétiens ne doit pas emprunter -d'ornements à la poésie; et, en effet, toute religion qui tombe dans -le domaine des poëtes se dénature bientôt, et perd son pouvoir sur les -âmes. Mais Cazotte, plus superstitieux que croyant, se préoccupait fort -peu d'orthodoxie. D'ailleurs, le petit poëme dont nous venons de parler -n'avait nulle prétention, et ne peut nous servir qu'à signaler les -premières tendances de l'auteur du _Diable amoureux_ vers une sorte de -poésie fantastique, devenue vulgaire après lui. - -On prétend que cette romance fut composée par Cazotte pour madame -Poissonnier, son amie d'enfance, nourrice du duc de Bourgogne, et -qui lui avait demandé des chansons qu'elle pût chanter pour endormir -l'enfant royal. Sans doute il aurait pu choisir quelque sujet moins -triste et moins chargé de visions mortuaires; mais on verra que cet -écrivain avait la triste destinée de pressentir tous les malheurs. - -Une autre romance du même temps, intitulée «les Prouesses inimitables -d'Ollivier, marquis d'Édesse», obtint aussi une grande vogue. C'est une -imitation des anciens fabliaux chevaleresques, traitée encore dans le -style populaire. - -[Illustration] - - La fille du comte de Tours, - Hélas! des maux d'enfant l'ont pris; - Le comte, qui sait ses amours, - Sa fureur ne peut retenir: - Qu'on cherche mon page Ollivier, - Qu'on le mette en quatre quartiers... - --Commère, il faut chauffer le lit; - N'entends-tu pas sonner minuit? - -[Illustration] - -Plus de trente couplets sont consacrés ensuite aux exploits du page -Ollivier, qui, poursuivi par le comte sur terre et sur mer, lui sauve -la vie plusieurs fois, lui disant à chaque rencontre: - -«C'est moi qui suis votre page! et maintenant me ferez-vous mettre en -quartiers? - ---Ote-toi de devant mes yeux!» lui répond toujours l'obstiné vieillard, -que rien ne peut fléchir; et Ollivier se décide enfin à s'exiler de la -France pour faire la guerre en Terre sainte. - -Un jour, ayant perdu tout espoir, il veut mettre fin à ses peines; un -ermite du Liban le recueille chez lui, le console, et lui fait voir -dans un verre d'eau, sorte de miroir magique, tout ce qui se passe -dans le château de Tours; comment sa maîtresse languit dans un cachot, -«parmi la fange et les crapauds»; comment son enfant a été perdu dans -les bois, où il est allaité par une biche, et comment encore Richard, -le duc des Bretons, a déclaré la guerre au comte de Tours et l'assiége -dans son château. Ollivier repasse généreusement en Europe pour aller -secourir le père de sa maîtresse, et arrive à l'instant où la place va -capituler. - -[Illustration] - - Voyez quels coups ils vont donnant, - Par la fureur trop animés, - Les assiégés aux assiégeants, - Les assiégeants aux assiégés; - Las! la famine est au château, - Il le faudra rendre bientôt. - --Commère, il faut chauffer le lit; - N'entends-tu pas sonner minuit? - - Tout à coup, comme un tourbillon, - Voici venir mon Ollivier; - De sa lance il fait deux tronçons - Pour pouvoir à deux mains frapper. - A ces coups-ci, mes chers Bretons, - Vous faut marcher à reculons!... - --Commère, il faut chauffer le lit; - N'entends-tu pas sonner minuit? - -On voit que cette poésie simple ne manque pas d'un certain éclat; mais -ce qui frappa le plus alors les connaisseurs, ce fut le fond romanesque -du sujet, où Moncrif, le célèbre historiographe des _Chats_, crut voir -l'étoffe d'un poëme. - -Cazotte n'était encore que l'auteur modeste de quelques fables et -chansons; le suffrage de l'académicien Moncrif fit travailler son -imagination, et, à son retour à la Martinique, il traita le sujet -d'Ollivier sous la forme du poëme en prose, entremêlant ses récits -chevaleresques de situations comiques et d'aventures de féerie à la -manière des Italiens. Cet ouvrage n'a pas une grande valeur littéraire, -mais la lecture en est amusante et le style fort soutenu. - -On peut rapporter au même temps la composition du _Lord impromptu_, -nouvelle anglaise écrite dans le genre intime, et qui présente des -détails pleins d'intérêt. - -Il ne faut pas croire, du reste, que l'auteur de ces fantaisies ne -prit point au sérieux sa position administrative; nous avons sous les -yeux un travail manuscrit qu'il adressa à M. de Choiseul pendant son -ministère, et dans lequel il trace noblement les devoirs du commissaire -de marine, et propose certaines améliorations dans le service avec -une sollicitude qui fut sans doute appréciée. On peut ajouter qu'à -l'époque où les Anglais attaquèrent la colonie, en 1749, Cazotte -déploya une grande activité et même des connaissances stratégiques dans -l'armement du fort Saint-Pierre. L'attaque fut repoussée, malgré la -descente qu'opérèrent les Anglais. - -[Illustration] - -Cependant la mort du frère de Cazotte le rappela une seconde fois -en France comme héritier de tous ses biens, et il ne tarda pas à -solliciter sa retraite: elle lui fut accordée dans les termes les plus -honorables, et avec le titre de commissaire général de la marine. - - - - -[Illustration] - -II - - -IL ramenait en France sa femme Élisabeth, et commença par s'établir -dans la maison de son frère à Pierry, près d'Épernay. Décidés à ne -point retourner à la Martinique, Cazotte et sa femme avaient vendu -tous leurs biens au P. Lavalette, supérieur de la maison des Jésuites, -homme instruit avec lequel il avait entretenu, pendant son séjour aux -colonies, des relations agréables. Celui-ci s'était acquitté en lettres -de change sur la Compagnie des Jésuites à Paris. - -Il y en avait pour cinquante mille écus; il les présente, la Compagnie -les laisse protester. Les supérieurs prétendirent que le P. Lavalette -s'était livré à des spéculations dangereuses et qu'ils ne pouvaient -reconnaître. Cazotte, qui avait engagé là tout le plus clair de son -avoir, se vit réduit à plaider contre ses anciens professeurs, et ce -procès, dont souffrit son cœur religieux et monarchique, fut l'origine -de tous ceux qui fondirent ensuite sur la Société de Jésus et en -amenèrent la ruine. - -Ainsi commençaient les fatalités de cette existence singulière. Il -n'est pas douteux que dès lors ses convictions religieuses plièrent -de certains côtés. Le succès du poëme d'Ollivier l'encourageait à -continuer d'écrire, il fit paraître le _Diable amoureux_. - -Cet ouvrage est célèbre à divers titres; il brille entre ceux de -Cazotte par le charme et la perfection des détails; mais il les -surpasse tous par l'originalité de la conception. En France, à -l'étranger surtout, ce livre a fait école et a inspiré bien des -productions analogues. - -[Illustration] - -Le phénomène d'une telle œuvre littéraire n'est pas indépendant du -milieu social où il se produit; l'_Ane d'or_ d'Apulée, livre également -empreint de mysticisme et de poésie, nous donne dans l'antiquité le -modèle de ces sortes de créations. Apulée, l'initié du culte d'Isis, -l'illuminé païen, à moitié sceptique, à moitié crédule, cherchant sous -les débris des mythologies qui s'écroulent les traces de superstitions -antérieures ou persistantes, expliquant la fable par le symbole, et -le prodige par une vague définition des forces occultes de la nature, -puis, un instant après, se raillant lui-même de sa crédulité, ou jetant -çà et là quelque trait ironique qui déconcerte le lecteur prêt à le -prendre au sérieux, c'est bien le chef de cette famille d'écrivains qui -parmi nous peut encore compter glorieusement l'auteur de _Smarra_, ce -rêve de l'antiquité, cette poétique réalisation des phénomènes les plus -frappants du cauchemar. - -[Illustration] - -Beaucoup de personnes n'ont vu dans le _Diable amoureux_ qu'une sorte -de conte bleu, pareil à beaucoup d'autres du même temps et digne de -prendre place dans le _Cabinet des fées_. Tout au plus l'eussent-elles -rangé dans la classe des contes allégoriques de Voltaire; c'est -justement comme si l'on comparait l'œuvre mystique d'Apulée aux -facéties mythologiques de Lucien. L'_Ane d'or_ servit longtemps de -thème aux théories symboliques des philosophes alexandrins; les -chrétiens eux-mêmes respectaient ce livre, et saint Augustin le cite -avec déférence comme l'expression poétisée d'un symbole religieux; le -_Diable amoureux_ aurait quelque droit aux mêmes éloges, et marque un -progrès singulier dans le talent et la manière de l'auteur. - -Ainsi cet homme, qui fut d'abord un poëte gracieux de l'école de Marot -et de la Fontaine, puis un conteur naïf, épris tantôt de la couleur -des vieux fabliaux français, tantôt du vif chatoiement de la fable -orientale mise à la mode par le succès des Mille et une Nuits; suivant, -après tout, les goûts de son siècle plus que sa propre fantaisie, -le voilà qui s'est laissé aller au plus terrible danger de la vie -littéraire, celui de prendre au sérieux ses propres inventions. Ce -fut, il est vrai, le malheur et la gloire des grands écrivains de -cette époque; ils écrivaient avec leur sang, avec leurs larmes; ils -trahissaient sans pitié, au profit d'un public vulgaire, les mystères -de leur esprit et de leur cœur; ils jouaient leur rôle au sérieux, -comme ces comédiens antiques qui tachaient la scène d'un sang véritable -pour les plaisirs du peuple roi. Mais qui se serait attendu, dans -ce siècle d'incrédulité où le clergé lui-même a si peu défendu ses -croyances, à rencontrer un poëte que l'amour du merveilleux purement -allégorique entraîne peu à peu au mysticisme le plus sincère et le plus -ardent? - -Les livres traitant de la cabale et des sciences occultes inondaient -alors les bibliothèques; les plus bizarres spéculations du moyen âge -ressuscitaient sous une forme spirituelle et légère, propre à concilier -à ces idées rajeunies la faveur d'un public frivole, à demi impie, à -demi crédule, comme celui des derniers âges de la Grèce et de Rome. -L'abbé de Villars, Dom Pernetty, le marquis d'Argens, popularisaient -les mystères de l'_Œdipus Ægyptiacus_ et les savantes rêveries des -néoplatoniciens de Florence. Pic de la Mirandole et Marsile Ficin -renaissaient tout empreints de l'esprit musqué du dix-huitième siècle, -dans le _Comte de Gabalis_, les _Lettres cabalistiques_ et autres -productions de philosophie transcendante à la portée des salons. Aussi -ne parlait-on plus que d'esprits élémentaires, de sympathies occultes, -de charmes, de possessions, de migration des âmes, d'alchimie et de -magnétisme surtout. L'héroïne du _Diable amoureux_ n'est autre qu'un de -ces lutins bizarres que l'on peut voir décrits à l'article _Incube_ ou -_Succube_ dans le _Monde enchanté_ de Bekker. - -Le rôle un peu noir que l'auteur fait jouer en définitive à la -charmante Biondetta suffirait à indiquer qu'il n'était pas encore -initié, à cette époque, aux mystères des cabalistes ou des illuminés, -lesquels ont toujours soigneusement distingué les esprits élémentaires, -sylphes, gnomes, ondins ou salamandres, des noirs suppôts de Belzébuth. -Pourtant l'on raconte que peu de temps après la publication du _Diable -amoureux_, Cazotte reçut la visite d'un mystérieux personnage au -maintien grave, aux traits amaigris par l'étude, et dont un manteau -brun drapait la stature imposante. - -Il demanda à lui parler en particulier, et quand on les eut laissés -seuls, l'étranger aborda Cazotte avec quelques signes bizarres, tels -que les initiés en emploient pour se reconnaître entre eux. - -Cazotte, étonné, lui demanda s'il était muet, et le pria d'expliquer -mieux ce qu'il avait à dire. Mais l'autre changea seulement la -direction de ses signes et se livra à des démonstrations plus -énigmatiques encore. - -[Illustration] - -Cazotte ne put cacher son impatience.--Pardon, monsieur, lui dit -l'étranger, mais je vous croyais des nôtres et dans les plus hauts -grades. - ---Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit Cazotte. - ---Et sans cela, où donc auriez-vous puisé les pensées qui dominent dans -votre _Diable amoureux_? - ---Dans mon esprit, s'il vous plaît. - ---Quoi! ces évocations dans les ruines, ces mystères de la cabale, -ce pouvoir occulte d'un homme sur les esprits de l'air, ces théories -si frappantes sur le pouvoir des nombres, sur la volonté, sur les -fatalités de l'existence, vous auriez imaginé toutes ces choses? - ---J'ai lu beaucoup, mais sans doctrine, sans méthode particulière. - ---Et vous n'êtes pas même franc-maçon? - ---Pas même cela. - ---Eh bien, monsieur, soit par pénétration, soit par hasard, vous avez -pénétré des secrets qui ne sont accessibles qu'aux initiés de premier -ordre, et peut-être serait-il prudent désormais de vous abstenir de -pareilles révélations. - ---Quoi! j'aurais fait cela? s'écria Cazotte effrayé; moi qui ne -songeais qu'à divertir le public et à prouver seulement qu'il fallait -prendre garde au diable! - ---Et qui vous dit que notre science ait quelque rapport avec cet -esprit des ténèbres? Telle est pourtant la conclusion de votre -dangereux ouvrage. Je vous ai pris pour un frère infidèle qui -trahissait nos secrets par un motif que j'étais curieux de connaître... -Et, puisque vous n'êtes en effet qu'un profane ignorant de notre but -sublime, je vous instruirai, je vous ferai pénétrer plus avant dans les -mystères de ce monde des esprits qui nous presse de toutes parts, et -qui par l'intuition seule s'est déjà révélé à vous. - -Cette conversation se prolongea longtemps; les biographes varient sur -les termes, mais tous s'accordent à signaler la subite révolution qui -se fit dès lors dans les idées de Cazotte, adepte sans le savoir d'une -doctrine dont il ignorait qu'il existât encore des représentants. Il -avoua qu'il s'était montré sévère, dans son _Diable amoureux_, pour les -cabalistes, dont il ne concevait qu'une idée fort vague, et que leurs -pratiques n'étaient peut-être pas aussi condamnables qu'il l'avait -supposé. Il s'accusa même d'avoir un peu calomnié ces innocents esprits -qui peuplent et animent la région moyenne de l'air, en leur assimilant -la personnalité douteuse d'un lutin femelle qui répond au nom de -Belzébuth. - ---Songez, lui dit l'initié, que le Père Kircher, l'abbé de Villars et -bien d'autres casuistes ont démontré depuis longtemps leur parfaite -innocence au point de vue chrétien. Les Capitulaires de Charlemagne en -faisaient mention comme d'êtres appartenant à la hiérarchie céleste; -Platon et Socrate, les plus sages des Grecs, Origène, Porphyre et saint -Augustin, ces flambeaux de l'Église, s'accordaient à distinguer le -pouvoir des esprits élémentaires de celui des fils de l'abîme... Il -n'en fallait pas tant pour convaincre Cazotte, qui, comme on le verra, -devait plus tard appliquer ces idées non plus à ses livres, mais à sa -vie, et qui s'en montra convaincu jusqu'à ses derniers moments. - -[Illustration] - -Cazotte dut être d'autant plus porté à réparer la faute qui lui était -signalée, que ce n'était pas peu de chose alors que d'encourir la -haine des illuminés, nombreux, puissants, et divisés en une foule de -sectes, sociétés et loges maçonniques, qui se correspondaient d'un bout -à l'autre du royaume. Cazotte, accusé d'avoir révélé aux profanes les -mystères de l'initiation, s'exposait au même sort qu'avait subi l'abbé -de Villars, qui, dans le _Comte de Gabalis_, s'était permis de livrer -à la curiosité publique, sous une forme à demi sérieuse, toute la -doctrine des _rose-croix_ sur le monde des esprits. Cet ecclésiastique -fut trouvé un jour assassiné sur la route de Lyon, et l'on ne put -accuser que les sylphes ou les gnomes de cette expédition. Cazotte -opposa d'ailleurs d'autant moins de résistance aux conseils de l'initié -qu'il était naturellement très-porté à ces sortes d'idées. Le vague que -des études faites sans méthode répandaient dans sa pensée, le fatiguait -lui-même, et il avait besoin de se rattacher à une doctrine complète. -Celle des martinistes, au nombre desquels il se fit recevoir, avait été -introduite en France par Martinez Pasqualis, et renouvelait simplement -l'institution des rites cabalistiques du onzième siècle, dernier écho -de la formule des gnostiques, où quelque chose de la métaphysique juive -se mêle aux théories obscures des philosophes alexandrins. - -[Illustration] - -L'école de Lyon, à laquelle appartenait dès lors Cazotte, professait, -d'après Martinez, que l'intelligence et la volonté sont les seules -forces actives de la nature, d'où il suit que, pour en modifier -les phénomènes, il suffit de commander fortement et de vouloir. -Elle ajoutait que, par la contemplation de ses propres idées et -l'abstraction de tout ce qui tient au monde extérieur et au corps, -l'homme pouvait s'élever à la notion parfaite de l'essence universelle -et à cette domination des _esprits_ dont le secret était contenu dans -la _Triple contrainte de l'enfer_, conjuration toute-puissante à -l'usage des cabalistes du moyen âge. - -Martinez, qui avait couvert la France de loges maçonniques selon -son rite, était allé mourir à Saint-Domingue; la doctrine ne put -se conserver pure, et se modifia bientôt en admettant les idées de -Swedenborg et de Jacob Boehm, qu'on eut de la peine à réunir dans le -même symbole. Le célèbre Saint-Martin, l'un des néophytes les plus -ardents et les plus jeunes, se rattacha particulièrement aux principes -de ce dernier. A cette époque, l'école de Lyon s'était fondue déjà dans -la Société des Philalèthes, où Saint-Martin refusa d'entrer, disant -qu'ils s'occupaient plus de la science des _âmes_ d'après Swedenborg, -que de celle des _esprits_ d'après Martinez. - -Plus tard, parlant de son séjour parmi les illuminés de Lyon, cet -illustre théosophe disait: «Dans l'école où j'ai passé il y a -vingt-cinq ans, les _communications_ de tout genre étaient fréquentes; -j'en ai eu ma part comme beaucoup d'autres. Les manifestations du -signe du _Réparateur_ y étaient visibles: j'y avais été préparé par -des initiations. Mais, ajoute-t-il, le danger de ces initiations est -de livrer l'homme à des _esprits violents_; et je ne puis répondre -que les formes qui se communiquaient à moi ne fussent pas des formes -d'emprunt.» - -Le danger que redoutait Saint-Martin fut précisément celui où se livra -Cazotte, et qui causa peut-être les plus grands malheurs de sa vie. -Longtemps encore ses croyances furent douces et tolérantes, ses visions -riantes et claires; ce fut dans ces quelques années qu'il composa de -nouveaux contes arabes qui, longtemps confondus avec les Mille et une -Nuits, dont ils formaient la suite, n'ont pas valu à leur auteur toute -la gloire qu'il en devait retirer. - -Les principaux sont _la Dame inconnue_, _le Chevalier_, _l'Ingrat -puni_, _le Pouvoir du Destin_, _Simoustapha_, _le Calife voleur_, qui -a fourni le sujet du _Calife de Bagdad_, _l'Amant des étoiles_ et _le -Magicien ou Maugraby_, ouvrage plein de charme descriptif et d'intérêt. - -Ce qui domine dans ces compositions, c'est la grâce et l'esprit des -détails; quant à la richesse de l'invention, elle ne le cède pas aux -contes orientaux eux-mêmes, ce qui s'explique en partie d'ailleurs -par le fait que plusieurs sujets originaux avaient été communiqués à -l'auteur par un moine arabe nommé Dom Chavis. - -La théorie des esprits élémentaires, si chère à toute imagination -mystique, s'applique également, comme on sait, aux croyances de -l'Orient, et les pâles fantômes perçus dans les brumes du Nord au -prix de l'hallucination et du vertige, semblent se teindre là-bas -des feux et des couleurs d'une atmosphère splendide et d'une nature -enchantée. Dans son conte du _Chevalier_, qui est un véritable poëme, -Cazotte réalise surtout le mélange de l'invention romanesque et d'une -distinction des bons et des mauvais esprits, savamment renouvelée -des cabalistes de l'Orient. Les génies lumineux, soumis à Salomon, -livrent force combats à ceux de la suite d'_Éblis_; les talismans, -les conjurations, les anneaux constellés, les miroirs magiques, tout -cet enchevêtrement merveilleux des fatalistes arabes s'y noue et s'y -dénoue avec ordre et clarté. Le héros a quelques traits de l'Initié -égyptien du roman de _Séthos_, qui alors obtenait un succès prodigieux. -Le passage où il traverse, à travers mille dangers, la montagne de Caf, -palais éternel de Salomon, roi des génies, est la version asiatique -des épreuves d'Isis; ainsi, la préoccupation des mêmes idées apparaît -encore sous les formes les plus diverses. - -[Illustration] - -Ce n'est pas à dire qu'un grand nombre des ouvrages de Cazotte -n'appartienne à la littérature ordinaire. Il eut quelque réputation -comme fabuliste, et dans la dédicace qu'il fit de son volume de fables -à l'Académie de Dijon, il eut soin de rappeler le souvenir d'un de -ses aïeux, qui, du temps de Marot et de Ronsard, avait contribué aux -progrès de la poésie française. A l'époque où Voltaire publiait son -poëme intitulé _la Guerre de Genève_, Cazotte eut l'idée plaisante -d'ajouter aux premiers chants du poëme inachevé un septième chant écrit -dans le même style, et que l'on crut de Voltaire lui-même. - -Nous n'avons pas parlé de ses chansons, qui portent l'empreinte d'un -esprit tout particulier. Rappellerons-nous la plus connue, intitulée: O -mai, joli mois de mai: - -[Illustration] - - Pour le premier jour de mai, - Soyez bien réveillée! - Je vous apporte un bouquet, - Tout de giroflée. - Un bouquet cueilli tout frais, - Tout plein de rosée. - -Tout continue sur ce ton. C'est une délicieuse peinture d'éventail, qui -se déploie avec les grâces naïves et maniérées tout à la fois du bon -vieux temps. - -Pourquoi ne citerions-nous pas encore la charmante ronde «_Toujours -vous aimer_;» et surtout la villanelle si gaie, dont voici quelques -couplets: - -[Illustration] - - Que de maux soufferts, - Vivant dans vos fers, Thérèse! - Que de maux soufferts, - Vivant dans vos fers! - - Si vers les genoux - Mes bas ont des trous, Thérèse, - A vos pieds je les fis tous, - Ainsi qu'on se prenne à vous! - Que de maux, etc. - -[Illustration] - - Et mes cinq cents francs - Que j'avais comptant, Thérèse? - Il n'en reste pas six blancs; - Et qui me rendra mon temps? - Que de maux, etc. - - Vous avez vingt ans, - Et mille agréments, Thérèse; - Mais aucun de vos amants - Ne vous dira dans vingt ans: - Que de maux, etc. - -[Illustration] - -Nous avons dit que l'Opéra-Comique devait à Cazotte le sujet du -_Calife de Bagdad_; son _Diable amoureux_ fut représenté aussi sous -cette forme avec le titre de l'_Infante de Zamora_. Ce fut à ce sujet -sans doute qu'un de ses beaux-frères, qui était venu passer quelques -jours à sa campagne de Pierry, lui reprochait de ne point tenter le -théâtre, et lui vantait les opéras bouffons comme des ouvrages d'une -grande difficulté: «Donnez-moi un mot, dit Cazotte, et demain matin -j'aurai fait une pièce de ce genre à laquelle il ne manquera rien. «Le -beau-frère voit entrer un paysan avec des sabots: «Eh bien, _sabots!_ -s'écria-t-il; faites une pièce sur ce mot-là. Cazotte demanda à rester -seul; mais un personnage singulier, qui justement faisait partie -ce soir-là de la réunion, s'offrit à faire la musique à mesure que -Cazotte écrirait l'opéra. C'était Rameau, le neveu du grand musicien, -dont Diderot a raconté la vie fantasque dans ce dialogue qui est un -chef-d'œuvre, et la seule satire moderne qu'on puisse opposer à celle -de Pétrone. - -L'opéra fut fait dans la nuit, adressé à Paris, et représenté bientôt à -la Comédie italienne, après avoir été retouché par Marsollier et Duni, -qui y daignèrent mettre leur nom. Cazotte n'obtint pour droits d'auteur -que ses entrées, et le neveu de Rameau, ce génie incompris, demeura -obscur comme par le passé. C'était bien d'ailleurs le musicien qu'il -fallait à Cazotte, qui a dû sans doute bien des idées étranges à ce -bizarre compagnon. - -Le portrait qu'il en fait dans sa préface de la seconde _Raméide_, -poëme héroï-comique composé en l'honneur de son ami, mérite d'être -conservé, autant comme morceau de style que comme note utile à -compléter la piquante analyse morale et littéraire de Diderot. - -«C'est l'homme le plus plaisant, par nature, que j'aie connu; il -s'appelait Rameau, était neveu du célèbre musicien, avait été mon -camarade au collége, et avait pris pour moi une amitié qui ne s'est -jamais démentie, ni de sa part ni de la mienne. Ce personnage, l'homme -le plus extraordinaire de notre temps, était né avec un talent -naturel dans plus d'un genre, que le défaut d'assiette de son esprit -ne lui permit jamais de cultiver. Je ne puis comparer son genre de -plaisanterie qu'à celui que déploie le docteur Sterne dans son _Voyage -sentimental_. Les saillies de Rameau étaient des saillies d'instinct -d'un genre si particulier, qu'il est nécessaire de les peindre pour -essayer de les rendre. Ce n'étaient point des bons mots, c'étaient -des traits qui semblaient partir de la plus profonde connaissance du -cœur humain. Sa physionomie, qui était vraiment burlesque, ajoutait un -piquant extraordinaire à ces saillies, d'autant moins attendues de sa -part, que, d'habitude, il ne faisait que déraisonner. Ce personnage, -né musicien, autant et plus peut-être que son oncle, ne put jamais -s'enfoncer dans les profondeurs de l'art; mais il était né plein -de chant et avait l'étrange facilité d'en trouver, impromptu, de -l'agréable et de l'expressif, sur quelques paroles qu'on voulût lui -donner; seulement il eût fallu qu'un véritable artiste eût arrangé -et corrigé ses phrases, et composé ses partitions. Il était de figure -aussi horriblement que plaisamment laid, très-souvent ennuyeux, parce -que son génie l'inspirait rarement; mais si sa verve le servait, il -faisait rire jusqu'aux larmes. Il vécut pauvre, ne pouvant suivre -aucune profession. Sa pauvreté absolue lui faisait honneur dans mon -esprit. Il n'était pas né absolument sans fortune, mais il eût fallu -dépouiller son père du bien de sa mère, et il se refusa à l'idée de -réduire à la misère l'auteur de ses jours, qui s'était remarié et avait -des enfants. Il a donné dans plusieurs autres occasions des preuves -de la bonté de son cœur. Cet homme singulier vécut passionné pour la -gloire, qu'il ne pouvait acquérir dans aucun genre... Il est mort dans -une maison religieuse, où sa famille l'avait placé, après quatre ans de -retraite qu'il avait prise en gré, et ayant gagné le cœur de tous ceux -qui d'abord n'avaient été que ses geôliers.» - -Les lettres de Cazotte sur la musique, dont plusieurs sont des réponses -à la lettre de J. J. Rousseau sur l'Opéra, se rapportent à cette légère -incursion dans le domaine lyrique. La plupart de ces écrits sont -anonymes, et ont été recueillis depuis comme pièces diplomatiques de la -guerre de l'Opéra. Quelques-unes sont certaines, d'autres douteuses. -Nous serions bien étonné s'il fallait ranger parmi ces dernières -le «Petit prophète de Bœhmischbroda,» fantaisie d'un esprit tout -particulier, qui compléterait au besoin l'analogie marquée de Cazotte -et d'Hoffmann. - -C'était encore la belle époque de la vie de Cazotte; voici le portrait -qu'a donné Charles Nodier de cet homme célèbre, qu'il avait vu dans sa -jeunesse: - -«A une extrême bienveillance, qui se peignait dans sa belle et heureuse -physionomie, à une douceur tendre que ses yeux bleus encore fort animés -exprimaient de la manière la plus séduisante, M. Cazotte joignait le -précieux talent de raconter mieux qu'homme du monde des histoires, -tout à la fois étranges et naïves, qui tenaient de la réalité la -plus commune par l'exactitude des circonstances et de la féerie par -le merveilleux. Il avait reçu de la nature un don particulier pour -voir les choses sous leur aspect fantastique, et l'on sait si j'étais -organisé de manière à jouir avec délices de ce genre d'illusion. -Aussi, quand un pas grave se faisait entendre à intervalles égaux -sur les dalles de l'autre chambre; quand sa porte s'ouvrait avec une -lenteur méthodique, et laissait percer la lumière d'un fallot porté -par un vieux domestique moins ingambe que le maître, et que M. Cazotte -appelait gaiement son _pays_; quand M. Cazotte paraissait lui-même avec -son chapeau triangulaire, sa longue redingote de camelot vert bordée -d'un petit galon, ses souliers à bouts carrés fermés très-avant sur le -pied par une forte agrafe d'argent, et sa haute canne à pomme d'or, je -ne manquais jamais de courir à lui avec les témoignages d'une folle -joie, qui était encore augmentée par ses caresses.» - -Charles Nodier met ensuite dans sa bouche un de ces récits mystérieux -qu'il se plaisait à faire dans le monde, et qu'on écoutait avidement. -Il s'agit de la longévité de Marion Delorme, qu'il disait avoir vue -quelques jours avant sa mort, âgée de près d'un siècle et demi, ainsi -que semblent le constater d'ailleurs son acte de baptême et son acte -mortuaire conservés à Besançon. En admettant cette question fort -controversée de l'âge de Marion Delorme, Cazotte pouvait l'avoir -vue étant âgé de vingt et un ans. C'est ainsi qu'il disait pouvoir -transmettre des détails inconnus sur la mort de Henri IV, à laquelle -Marion Delorme avait pu assister. - -Mais le monde était plein alors de ces causeurs amis du merveilleux; -le comte de Saint-Germain et _Cagliostro_ tournaient toutes les -cervelles, et Cazotte n'avait peut-être de plus que son génie -littéraire et la réserve d'une honnête sincérité. Si pourtant nous -devons ajouter foi à la prophétie célèbre rapportée dans les Mémoires -de La Harpe, il aurait joué seulement le rôle fatal de Cassandre, et -n'aurait pas eu tort, comme on le lui reprochait, _d'être toujours sur -le trépied_. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -III - - -IL me semble, dit La Harpe, que c'était hier, et c'était cependant au -commencement de 1788. Nous étions à table chez un de nos confrères -à l'Académie, grand seigneur et homme d'esprit; la compagnie était -nombreuse et de tout état, gens de robe, gens de cour, gens de lettres, -académiciens, etc. On avait fait grande chère comme de coutume. Au -dessert, les vins de Malvoisie et de Constance ajoutaient à la gaieté -de la bonne compagnie cette sorte de liberté qui n'en gardait pas -toujours le ton: on en était venu alors dans le monde au point où tout -est permis pour faire rire. - -[Illustration] - -Champfort nous avait lu de ses contes impies et libertins, et les -grandes dames avaient écouté sans avoir même recours à l'éventail. -De là un déluge de plaisanteries sur la religion: et d'applaudir. -Un convive se lève, et tenant son verre plein: «Oui, messieurs, -s'écrie-t-il, je suis aussi _sûr qu'il n'y a pas de Dieu_, que je suis -sûr qu'Homère est un sot.» En effet, il était sûr de l'un comme de -l'autre; et l'on avait parlé d'Homère et de Dieu, et il y avait là des -convives qui avaient dit du bien de l'un et de l'autre. - -La conversation devient plus sérieuse; on se répand en admiration sur -la _révolution qu'avait faite Voltaire_, et l'on convient que c'est -là le premier titre de sa gloire: «Il a donné le ton à son siècle, et -s'est fait lire dans l'antichambre comme dans le salon.» - -Un des convives nous raconta, en pouffant de rire, que son coiffeur -lui avait dit, tout en le poudrant: «_Voyez-vous, monsieur, quoique je -ne sois qu'un misérable carabin, je n'ai pas plus de religion qu'un -autre_.» - -On en conclut que la révolution ne tardera pas à se consommer; qu'il -faut absolument que la _superstition et le fanatisme fassent place à la -philosophie_, et l'on en est à calculer la probabilité de l'époque, et -quels seront ceux de la société qui verront _le règne de la raison_. -Les plus vieux se plaignent de ne pouvoir s'en flatter; les jeunes -se réjouissent d'en avoir une espérance très-vraisemblable; et l'on -félicitait surtout l'Académie d'avoir préparé le grand œuvre, et -d'avoir été le chef-lieu, le centre, le _mobile de la liberté de -penser_. - -Un seul des convives n'avait point pris de part à toute la joie de -cette conversation, et avait même laissé tomber tout doucement quelques -plaisanteries sur notre bel enthousiasme: c'était _Cazotte_, homme -aimable et original, mais malheureusement infatué des rêveries des -_illuminés_. Son héroïsme l'a depuis rendu à jamais illustre. - -Il prend la parole, et du ton le plus sérieux: «Messieurs, dit-il, -soyez satisfaits; vous verrez tous _cette grande et sublime révolution_ -que vous désirez tant. Vous savez que je suis un peu prophète, je vous -répète, _vous la verrez_.» - -On lui répond par le refrain connu: «_Faut pas être grand sorcier pour -ça_.--Soit, mais peut-être faut-il l'être un peu plus pour ce qui me -reste à vous dire. Savez-vous ce qui arrivera de cette _révolution_, ce -qui en arrivera pour tous tant que vous êtes ici, et ce qui en sera la -suite immédiate, l'effet bien prouvé, la conséquence bien reconnue? - ---Ah! voyons, dit Condorcet avec son air sournois et niais; un -philosophe n'est pas fâché de rencontrer un prophète. - ---_Vous, monsieur de Condorcet, vous expirerez étendu sur le pavé d'un -cachot_, vous mourrez du poison que vous aurez pris pour vous dérober -au bourreau; du poison que le bonheur de ce temps-là vous forcera de -porter toujours sur vous.» - -Grand étonnement d'abord; mais on se rappelle que le bon Cazotte est -sujet à rêver tout éveillé, et l'on rit de plus belle. - -«Monsieur Cazotte, le conte que vous faites ici n'est pas si plaisant -que votre _Diable amoureux_; mais quel diable vous a mis dans la tête -ce _cachot_, ce _poison_ et ces _bourreaux_? Qu'est-ce que tout cela -peut avoir de commun avec _la philosophie et le règne de la raison_? - ---C'est précisément ce que je vous dis: c'est au nom de la philosophie, -de l'humanité, de la liberté, c'est sous le règne de la raison qu'il -vous arrivera de finir ainsi, et ce sera bien le règne de la raison, -car alors _elle aura des temples_, et même il n'y aura plus dans toute -la France, en ce temps-là, que des _temples de la Raison_. - ---Par ma foi, dit Champfort avec le rire du sarcasme, vous ne serez pas -un des prêtres de ces temples-là. - ---Je l'espère; mais vous, _monsieur de Champfort_, qui en serez un, et -très-digne de l'être, _vous vous couperez les veines_ de vingt-deux -coups de rasoir, et pourtant vous n'en mourrez que quelques mois après.» - -On se regarde et on rit encore. «_Vous, monsieur Vicq-d'Azir_, vous -ne vous ouvrirez pas les veines vous-même; mais, après vous les avoir -fait ouvrir six fois dans un jour, après un accès de goutte pour être -plus sûr de votre fait, vous mourrez dans la nuit. _Vous, monsieur de -Nicolaï_, vous mourrez sur l'échafaud; _vous, monsieur Bailly_, sur -l'échafaud... - ---Ah! Dieu soit béni! dit Roucher, il paraît que monsieur n'en veut -qu'à l'Académie; il vient d'en faire une terrible exécution; et moi, -grâce au ciel... - ---Vous! vous mourrez aussi sur l'échafaud. - ---Oh! c'est une gageure, s'écrie-t-on de toute part, il a juré de tout -exterminer. - ---Non, ce n'est pas moi qui l'ai juré. - ---Mais nous serons donc subjugués par les Turcs et les Tartares? et -encore!... - ---Point du tout, je vous l'ai dit: vous serez alors gouvernés par la -seule _philosophie_, par la seule _raison_. Ceux qui vous traiteront -ainsi seront tous des _philosophes_, auront à tout moment dans la -bouche toutes les mêmes phrases que vous débitez depuis une heure, -répéteront toutes vos maximes, citeront tout comme vous les vers de -Diderot et de la _Pucelle_...» - -On se disait à l'oreille: «Vous voyez bien qu'_il est fou_ (car il -gardait le plus grand sérieux). Est-ce que vous ne voyez pas qu'il -plaisante? et vous savez qu'il entre toujours du merveilleux dans ses -plaisanteries. - ---Oui, reprit Champfort; mais son merveilleux n'est pas gai; il est -trop patibulaire. Et quand tout cela se passera-t-il? - ---_Six ans ne se passeront pas que tout ce que je vous dis ne soit -accompli..._ - ---Voilà bien des miracles (et cette fois c'était moi-même qui parlais); -et vous ne m'y mettez pour rien? - ---Vous y serez pour un miracle tout au moins aussi extraordinaire: vous -serez alors chrétien.» Grandes exclamations. «Ah! reprit Champfort, je -suis rassuré; si nous ne devons périr que quand La Harpe sera chrétien, -nous sommes immortels. - ---Pour ça, dit alors madame la duchesse de Grammont, nous sommes -bien heureuses, nous autres femmes, de n'être pour rien dans les -_révolutions_. Quand je dis pour rien, ce n'est pas que nous ne nous -en mêlions toujours un peu; mais il est reçu qu'on ne s'en prend pas à -nous, et notre sexe... - ---_Votre sexe, mesdames, ne vous en défendra pas cette fois_; et vous -aurez beau ne vous mêler de rien, vous serez traitées tout comme les -hommes, sans aucune différence quelconque. - ---Mais qu'est-ce que vous nous dites donc là, monsieur Cazotte? C'est -la fin du monde que vous nous prêchez. - ---Je n'en sais rien; mais ce que je sais, c'est que vous, madame la -duchesse, _vous serez conduite à l'échafaud_, vous et beaucoup d'autres -dames avec vous, dans la charrette du bourreau, et les mains liées -derrière le dos. - ---Ah! j'espère que, dans ce cas-là, j'aurai du moins un carrosse drapé -de noir. - ---Non, madame, de plus grandes dames que vous iront comme vous en -charrette, et les mains liées comme vous. - ---De plus grandes dames! quoi! _les princesses du sang_? - ---_De plus grandes dames encore..._» Ici un mouvement très-sensible -dans toute la compagnie, et la figure du maître se rembrunit. On -commençait à trouver que la plaisanterie était forte. - -[Illustration] - -Madame de Grammont, pour dissiper le nuage, n'insista pas sur cette -dernière réponse, et se contenta de dire, du ton le plus léger: «_Vous -verrez qu'il ne me laissera pas seulement un confesseur!_ - ---_Non, madame, vous n'en aurez pas, ni personne. Le dernier supplicié -qui en aura un par grâce, sera..._» - -Il s'arrêta un moment. «Eh bien, quel est donc l'heureux mortel qui -aura cette prérogative?--C'est la seule qui lui restera: et ce sera _le -Roi de France_.» - -Le maître de la maison se leva brusquement, et tout le monde avec lui. -Il alla vers M. Cazotte, et lui dit avec un ton pénétré: «Mon cher -monsieur Cazotte, c'est assez faire durer cette facétie lugubre; vous -la poussez trop loin, et jusqu'à compromettre la société où vous êtes, -et vous-même.» Cazotte ne répondit rien, et se disposait à se retirer, -quand madame de Grammont, qui voulait toujours éviter le sérieux et -ramener la gaieté, s'avança vers lui: - -«Monsieur le prophète, qui nous dites à tous notre bonne aventure, vous -ne dites rien de la vôtre.» - -Il fut quelque temps en silence et les yeux baissés: - -«Madame, avez-vous lu le siége de Jérusalem, dans Josèphe? - ---Oh! sans doute; qu'est-ce qui n'a pas lu ça? Mais faites comme si je -ne l'avais pas lu. - ---Eh bien, madame, pendant ce siége, un homme fit sept jours de suite -le tour des remparts, à la vue des assiégeants et des assiégés, criant -incessamment d'une voix sinistre et tonnante: _Malheur à Jérusalem! -Malheur à moi-même!_ Et dans le moment une pierre énorme, lancée par -les machines ennemies, l'atteignit et le mit en pièces.» - -[Illustration] - -Et après cette réponse, M. Cazotte fit sa révérence et sortit. - -Tout en n'accordant à ce document qu'une confiance relative, et en -nous rapportant à la sage opinion de Charles Nodier, qui dit qu'à -l'époque où a eu lieu cette scène, il n'était peut-être pas difficile -de prévoir que la révolution qui venait choisirait ses victimes dans -la plus haute société d'alors, et dévorerait ensuite ceux-là même qui -l'auraient créée, nous allons rapporter un singulier passage qui se -trouve dans le poëme d'Ollivier, publié justement trente ans avant -93, et dans lequel on remarquera une préoccupation de têtes coupées -qui peut bien passer, mais plus vaguement, pour une hallucination -prophétique. - - * * * * * - -[Illustration] - -«Il y a environ quatre ans que nous fûmes attirés l'un et l'autre par -des enchantements dans le palais de la fée Bagasse. Cette dangereuse -sorcière, voyant avec chagrin le progrès des armes chrétiennes -en Asie, voulut les arrêter en tendant des piéges aux chevaliers -défenseurs de la foi. Elle construisit non loin d'ici un palais -superbe. Nous mîmes malheureusement le pied sur les avenues: alors, -entraînés par un charme, quand nous croyions ne l'être que par la -beauté des lieux, nous parvînmes jusque dans un péristyle qui était -à l'entrée du palais; mais nous y étions à peine, que le marbre sur -lequel nous marchions, solide en apparence, s'écarte et fond sous nos -pas: une chute imprévue nous précipite sous le mouvement d'une roue -armée de fers tranchants, qui séparent en un clin d'œil toutes les -parties de notre corps les unes des autres; et ce qu'il y eut de plus -étonnant, c'est que la mort ne suivit pas une aussi étrange dissolution. - -Entraînées par leur propre poids, les parties de notre corps tombèrent -dans une fosse profonde, et s'y confondirent dans une multitude de -membres entassés. Nos têtes roulèrent comme des boules. Ce mouvement -extraordinaire ayant achevé d'étourdir le peu de raison qu'une aventure -aussi surnaturelle m'avait laissée, je n'ouvris les yeux qu'au bout de -quelque temps, et je vis que ma tête était rangée sur des gradins à -côté et vis-à-vis de huit cents autres têtes des deux sexes, de tout -âge et de tout coloris. Elles avaient conservé l'action des yeux et de -la langue, et surtout un mouvement dans les mâchoires qui les faisait -bâiller presque continuellement. Je n'entendais que ces mots, assez mal -articulés:--Ah! quels ennuis! cela est désespérant. - -[Illustration] - -Je ne pus résister à l'impression que faisait sur moi la condition -générale, et me mis à bâiller comme les autres. - ---Encore une bâilleuse de plus, dit une grosse tête de femme, placée -vis-à-vis de la mienne; on n'y saurait tenir, j'en mourrai; et elle se -remit à bâiller de plus belle. - ---Au moins cette bouche-ci a de la fraîcheur, dit une autre tête, et -voilà des dents d'émail. Puis, m'adressant la parole:--Madame, peut-on -savoir le nom de l'aimable compagne d'infortune que nous a donnée la -fée Bagasse? - -J'envisageai la tête qui m'adressait la parole: c'était celle d'un -homme. Elle n'avait point de traits, mais un air de vivacité et -d'assurance, et quelque chose d'affecté dans la prononciation. - -[Illustration] - -Je voulus répondre:--Seigneur, j'ai un frère... Je n'eus pas le temps -d'en dire davantage.--Ah! ciel! s'écria la tête femelle qui m'avait -apostrophé la première, voici encore une conteuse et une histoire; nous -n'avons pas été assez assommés de récits. Bâillez, madame, et laissez -là votre frère. Qui est-ce qui n'a pas de frères? Sans ceux que j'ai, -je régnerais paisiblement et ne serais pas où je me trouve. - ---Seigneur, dit la grosse tête apostrophée, vous vous faites connaître -bien tôt pour ce que vous êtes, pour la plus mauvaise tête... - ---Ah! interrompit l'autre, si j'avais seulement mes membres... - ---Et moi, dit l'adversaire, si j'avais seulement mes mains... Et -d'ailleurs, me disait-il, vous pouvez vous apercevoir que ce qu'il dit -ne saurait passer le nœud de la gorge. - ---Mais, disais-je, ces disputes-ci vont trop loin... - ---Eh! non, laissez-nous faire; ne vaut-il pas mieux se quereller que de -bâiller? A quoi peuvent s'occuper des gens qui n'ont que des oreilles -et des yeux, qui vivent ensemble face à face depuis un siècle, qui -n'ont nulle relation ni n'en peuvent former d'agréables, à qui la -médisance même est interdite, faute de savoir de qui parler pour se -faire entendre, qui... - -Il en eût dit davantage; mais voilà que tout à coup il nous prend une -violente envie d'éternuer tous ensemble; un instant après, une voix -rauque, partant on ne sait d'où, nous ordonne de chercher nos membres -épars; en même temps nos têtes roulent vers l'endroit où ils étaient -entassés.» - -N'est-il pas singulier de rencontrer dans un poëme héroï-comique de -la jeunesse de l'auteur, cette sanglante rêverie de têtes coupées, de -membres séparés du corps, étrange association d'idées qui réunit des -courtisans, des guerriers, des femmes, des petits-maîtres, dissertant -et plaisantant sur des détails de supplice, comme le feront plus tard -à la Conciergerie ces seigneurs, ces femmes, ces poëtes, contemporains -de Cazotte, dans le cercle desquels il viendra à son tour apporter -sa tête, en tâchant de sourire et de plaisanter comme les autres des -fantaisies de cette fée sanglante, qu'il n'avait pas prévu devoir -s'appeler un jour la Révolution! - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -IV - - -NOUS venons d'anticiper sur les événements: parvenu aux deux tiers à -peine de la vie de notre écrivain, nous avons laissé entrevoir une -scène de ses derniers jours; à l'exemple de l'illuminé lui-même, nous -avons uni d'un trait l'avenir et le passé. - -Il entrait dans notre plan, du reste, d'apprécier tour à tour Cazotte -comme littérateur et comme philosophe mystique; mais si la plupart -de ses livres portent l'empreinte de ses préoccupations relatives à -la science des cabalistes, il faut dire que l'intention dogmatique -y manque généralement; Cazotte ne paraît pas avoir pris part aux -travaux collectifs des illuminés martinistes, mais s'être fait -seulement d'après leurs idées une règle de conduite particulière et -personnelle. On aurait tort d'ailleurs de confondre cette secte avec -les institutions maçonniques de l'époque, bien qu'il y eût entre elles -certains rapports de forme extérieure; les Martinistes admettaient -la chute des anges, le péché originel, le Verbe réparateur, et ne -s'éloignaient sur aucun point essentiel des dogmes de l'Église. - -Saint-Martin, le plus illustre d'entre eux, est un spiritualiste -chrétien à la manière de Malebranche. Nous avons dit plus haut qu'il -avait déploré l'intervention d'_esprits violents_ dans le sein de -la secte lyonnaise. De quelque manière qu'il faille entendre cette -expression, il est évident que la société prit dès lors une tendance -politique qui éloigna d'elle plusieurs de ses membres. Peut-être -a-t-on exagéré l'influence des illuminés tant en Allemagne qu'en -France, mais on ne peut nier qu'ils n'aient eu une grande action -sur la révolution française et dans le sens de son mouvement. Les -sympathies monarchiques de Cazotte l'écartèrent de cette direction -et l'empêchèrent de soutenir de son talent une doctrine qui tournait -autrement qu'il n'avait pensé. - -Il est triste de voir cet homme, si bien doué comme écrivain et comme -philosophe, passer les dernières années de sa vie dans le dégoût de la -vie littéraire et dans le pressentiment d'orages politiques qu'il se -sentait impuissant à conjurer. Les fleurs de son imagination se sont -flétries; cet esprit d'un tour si clair et si français, qui donnait -une forme heureuse à ses inventions les plus singulières, n'apparaît -que rarement dans la correspondance politique qui fut la cause de son -procès et de sa mort. S'il est vrai qu'il ait été donné à quelques -âmes de prévoir les événements sinistres, il faut y reconnaître plutôt -une faculté malheureuse qu'un don céleste, puisque, pareilles à la -Cassandre antique, elles ne peuvent ni persuader les autres ni se -préserver elles-mêmes. - -Les dernières années de Cazotte dans sa terre de Pierry en Champagne -présentent cependant encore quelques tableaux de bonheur et de -tranquillité dans la vie de famille. Retiré du monde littéraire, qu'il -ne fréquentait plus que pendant de courts voyages à Paris, échappé au -tourbillon plus animé que jamais des sectes philosophiques et mystiques -de toutes sortes, père d'une fille charmante et de deux fils pleins -d'enthousiasme et de cœur comme lui, le bon Cazotte semblait avoir -réuni autour de lui toutes les conditions d'un avenir tranquille; mais -les récits des personnes qui l'ont connu à cette époque le montrent -toujours assombri des nuages qu'il pressent au delà d'un horizon -tranquille. - -Un gentilhomme, nommé de Plas, lui avait demandé la main de sa fille -Élisabeth; ces deux jeunes gens s'aimaient depuis longtemps, mais -Cazotte retardait sa réponse définitive et leur permettait seulement -d'espérer. Un auteur gracieux et plein de charme, Anna-Marie, a raconté -quelques détails d'une visite faite à Pierry par madame d'Argèle, -amie de cette famille. Elle peint l'élégant salon au rez-de-chaussée, -embaumé des parfums d'une plante des colonies rapportée par madame -Cazotte, et qui recevait du séjour de cette excellente personne un -caractère particulier d'élégance et d'étrangeté. Une femme de couleur -travaillant près d'elle, des oiseaux d'Amérique, des curiosités rangées -sur les meubles, témoignaient, ainsi que sa mise et sa coiffure, d'un -tendre souvenir pour sa première patrie. «Elle avait été parfaitement -jolie et l'était encore, quoiqu'elle eût alors de grands enfants. -Il y avait en elle cette grâce négligée et un peu nonchalante des -créoles, avec un léger accent donnant à son langage un ton tout à la -fois d'enfance et de caresse qui la rendait très-attrayante. Un petit -chien bichon était couché sur un carreau près d'elle; on l'appelait -_Biondetta_, comme la petite épagneule du Diable amoureux.» - -Une femme âgée, grande et majestueuse, la marquise de la Croix, -veuve d'un grand seigneur espagnol, faisait partie de la famille -et y exerçait une influence due au rapport de ses idées et de ses -convictions avec celles de Cazotte. C'était depuis longues années -l'une des adeptes de Saint-Martin, et l'illuminisme l'unissait aussi à -Cazotte de ces liens tout intellectuels que la doctrine regardait comme -une sorte d'anticipation de la vie future. Ce second mariage mystique, -dont l'âge de ces deux personnes écartait toute idée d'inconvenance, -était moins pour madame Cazotte un sujet de chagrin que d'inquiétude -conçue au point de vue d'une raison tout humaine touchant l'agitation -de ces nobles esprits. Les trois enfants, au contraire, partageaient -sincèrement les idées de leur père et de sa vieille amie. - -Nous nous sommes déjà prononcé sur cette question; mais, pourtant, -faudrait-il accepter toujours les leçons de ce bon sens vulgaire qui -marche dans la vie sans s'inquiéter des sombres mystères de l'avenir -et de la mort? La destinée la plus heureuse tient-elle à cette -imprévoyance qui reste surprise et désarmée devant l'événement funeste, -et qui n'a plus que des pleurs et des cris à opposer aux coups tardifs -du malheur? Madame Cazotte est de toutes ces personnes celle qui devait -le plus souffrir; pour les autres, la vie ne pouvait plus être qu'un -combat, dont les chances étaient douteuses, mais la récompense assurée. - -Il n'est pas inutile, pour compléter l'analyse des théories que l'on -retrouvera plus loin dans quelques fragments de la correspondance qui -fut le sujet du procès de Cazotte, d'emprunter encore quelques opinions -de ce dernier au récit d'Anna-Marie: - -«Nous vivons tous, disait-il, parmi les esprits de nos pères; le -monde invisible nous presse de tous côtés... il y a là sans cesse -des amis de notre pensée qui s'approchent familièrement de nous. Ma -fille a ses anges gardiens; nous avons tous les nôtres. Chacune de -nos idées, bonnes ou mauvaises, met en mouvement quelque esprit qui -leur correspond, comme chacun des mouvements de notre corps ébranle la -colonne d'air que nous supportons. Tout est plein, tout est vivant dans -ce monde, où, depuis le péché, des voiles obscurcissent la matière... -Et moi, par une initiation que je n'ai point cherchée et que souvent je -déplore, je les ai soulevés comme le vent soulève d'épais brouillards. -Je vois le bien, le mal, les bons et les mauvais; quelquefois la -confusion des êtres est telle à mes regards, que je ne sais pas -toujours distinguer au premier moment ceux qui vivent dans leur chair -de ceux qui en ont dépouillé les apparences grossières... - -Oui, ajoutait-il, il y a des âmes qui sont restées si matérielles, leur -forme leur a été si chère, si adhérente, qu'elles ont emporté dans -l'autre monde une sorte d'opacité. Celles-là ressemblent longtemps à -des vivants. - -Enfin, que vous dirai-je? soit infirmité de mes yeux, ou similitude -réelle, il y a des moments où je m'y trompe tout à fait. Ce matin, -pendant la prière où nous étions réunis tous ensemble sous les regards -du Tout-Puissant, la chambre était si pleine de vivants et de morts de -tous les temps et de tous les pays, que je ne pouvais plus distinguer -entre la vie et la mort; c'était une étrange confusion, et pourtant un -magnifique spectacle!» - -Madame d'Argèle fut témoin du départ du jeune Scévole Cazotte qui -allait prendre du service dans les gardes du roi; les temps difficiles -approchaient, et son père n'ignorait pas qu'il le dévouait à un danger. - -[Illustration] - -La marquise de la Croix se joignit à Cazotte pour lui donner ce qu'ils -appelaient _leurs pouvoirs mystiques_, et l'on verra plus tard comment -il leur rendit compte de cette mission. Cette femme enthousiaste fit -sur le front du jeune homme, sur ses lèvres et sur son cœur, trois -signes mystérieux accompagnés d'une invocation secrète, et consacra -ainsi l'avenir de celui qu'elle appelait _le fils de son intelligence_. - -Scévole Cazotte, non moins exalté dans ses convictions monarchiques -que dans son mysticisme, fut du nombre de ceux qui, au retour de -Varennes, réussirent à protéger du moins la vie de la famille royale -contre la fureur des républicains. Un instant même, au milieu de la -foule, le Dauphin fut enlevé à ses parents, et Scévole Cazotte parvint -à le reprendre et le rapporta à la Reine, qui le remercia en pleurant. -La lettre suivante, qu'il écrivit à son père, est postérieure à cet -événement: - -«Mon cher papa, le 14 juillet est passé, le Roi est rentré chez lui -sain et sauf. Je me suis acquitté de mon mieux de la mission dont vous -m'aviez chargé. Vous saurez peut-être si elle a eu tout l'effet que -vous en attendiez. Vendredi, je me suis approché de la sainte table; -et, en sortant de l'église, je me suis rendu à l'autel de la patrie, où -j'ai fait, vers les quatre côtés, les commandements nécessaires pour -mettre le Champ de Mars entier sous la protection des anges du Seigneur. - -J'ai gagné la voiture, contre laquelle j'étais appuyé quand le Roi -est remonté; Madame Élisabeth m'a même alors jeté un coup d'œil qui a -reporté toutes mes pensées vers le ciel; sous la protection d'un de mes -camarades, j'ai accompagné la voiture en dedans de la ligne; et le roi -m'a appelé et m'a dit: Cazotte, c'est vous que j'ai trouvé à Épernay, -et à qui j'ai parlé? Et je lui ai répondu: Oui, Sire; à la descente de -la voiture j'y étais... Et je me suis retiré quand je les ai vus dans -leurs appartements. - -Le Champ de Mars était couvert d'hommes. Si j'étais digne que mes -commandements et mes prières fussent exécutés, il y aurait furieusement -de pervers de liés. Au retour, tous criaient Vive le Roi! sur le -passage. Les gardes nationaux s'en donnaient de tout leur cœur, et -la marche était un triomphe. Le jour a été beau, et le commandeur a -dit que, pour le dernier jour que Dieu laissait au diable, il le lui -avait laissé couleur de rose. Adieu, joignez vos prières pour donner -de l'efficacité aux miennes. Ne lâchons pas prise. J'embrasse maman -Zabeth (Élisabeth). Mon respect à madame la marquise (la marquise de la -Croix).» - -A quelque opinion qu'on appartienne, on doit être touché du dévouement -de cette famille, dût-on sourire des faibles moyens sur lesquels se -reposaient des convictions si ardentes. Les illusions des belles âmes -sont respectables, sous quelque forme qu'elles se présentent; mais qui -oserait déclarer qu'il y ait pure illusion dans cette pensée que le -monde serait gouverné par des influences supérieures et mystérieuses -sur lesquelles la foi de l'homme peut agir? La philosophie a le -droit de dédaigner cette hypothèse; mais toute religion est forcée à -l'admettre, et les sectes politiques en ont fait une arme de tous les -partis. Ceci explique l'isolement de Cazotte de ses anciens frères les -illuminés. On sait combien l'esprit républicain avait usé du mysticisme -dans la révolution d'Angleterre; la tendance des Martinistes était -pareille; mais, entraînés dans le mouvement opéré par les philosophes, -ils dissimulèrent avec soin le côté religieux de leur doctrine, qui, à -cette époque, n'avait aucune chance de popularité. - -Personne n'ignore l'importance que prirent les illuminés dans les -mouvements révolutionnaires. Leurs sectes, organisées sous la loi -du secret et se correspondant en France, en Allemagne et en Italie, -influaient particulièrement sur de grands personnages plus ou moins -instruits de leur but réel. Joseph II et Frédéric-Guillaume agirent -maintes fois sous leur inspiration. On sait que ce dernier, s'étant -mis à la tête de la coalition des souverains, avait pénétré en France -et n'était plus qu'à trente lieues de Paris, lorsque les illuminés, -dans une de leurs séances secrètes, évoquèrent l'esprit du grand -Frédéric son oncle, qui lui défendit d'aller plus loin. C'est, dit-on, -par suite de cette apparition (qui fut expliquée depuis de diverses -manières) que ce monarque se retira subitement du territoire français, -et conclut plus tard un traité de paix avec la République, qui, dans -tous les cas, a pu devoir son salut à l'accord des illuminés français -et allemands. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -V - - -LA correspondance de Cazotte nous montre tour à tour ses regrets de -la marche qu'avaient suivie ses anciens frères, et le tableau de ses -tentatives isolées contre une ère politique dans laquelle il croyait -voir le règne fatal de l'_Antechrist_, tandis que les illuminés -saluaient l'arrivée du _Réparateur_ invisible. Les démons de l'un -étaient pour les autres des esprits divins et vengeurs. En se rendant -compte de cette situation, on comprendra mieux certains passages des -lettres de Cazotte, et la singulière circonstance qui fit prononcer -plus tard sa sentence par la bouche même d'un illuminé martiniste. - -La correspondance dont nous allons citer de courts fragments était -adressée, en 1791, à son ami Ponteau, secrétaire de la liste civile: - -«Si Dieu ne suscite pas un homme qui fasse finir tout cela -merveilleusement, nous sommes exposés aux plus grands malheurs. Vous -connaissez mon système: «_Le bien et le mal sur la terre ont toujours -été l'ouvrage des hommes, à qui ce globe a été abandonné par les lois -éternelles_.» Ainsi nous n'aurons jamais à nous prendre qu'à nous-mêmes -de tout le mal qui aura été fait. Le soleil darde continuellement -ses rayons plus ou moins obliques sur la terre, voilà l'image de la -Providence à notre égard; de temps en temps, nous accusons cet astre de -manquer de chaleur, quand notre position, les amas de vapeur ou l'effet -des vents nous mettent dans le cas de ne pas éprouver la continuelle -influence de ses rayons. Or donc, si quelque thaumaturge ne vient à -notre secours, voici tout ce qu'il nous est permis d'espérer. - -Je souhaite que vous puissiez entendre mon commentaire sur le grimoire -de Cagliostro. Vous pouvez, du reste, me demander des éclaircissements; -je les enverrai les moins obscurs qu'il me sera possible.» - -La doctrine des théosophes apparaît dans le passage souligné; en voici -un autre qui se rapporte à ses anciennes relations avec les illuminés. - -«Je reçois deux lettres de connaissances intimes que j'avais parmi mes -confrères les Martinistes; ils sont démagogues comme Bret; gens de -nom, braves gens jusqu'ici; le démon est maître d'eux. A l'égard de -Bret en son acharnement au magnétisme, je lui ai attiré la maladie; -les Jansénistes affiliés aux convulsionnaires par état sont dans le -même cas; c'est bien celui de leur appliquer à tous la phrase: Hors de -l'Église point de _salut_, pas même de sens commun. - -Je vous ai prévenu que nous étions huit en tout dans la France, -absolument inconnus les uns des autres, qui élevions, mais sans cesse, -comme Moïse, les yeux, la voix, les bras vers le ciel, pour la décision -d'un combat dans lequel les éléments eux-mêmes sont mis en jeu. Nous -croyons voir arriver un événement figuré dans l'Apocalypse et faisant -une grande époque. Tranquillisez-vous, ce n'est pas la fin du monde: -cela la rejette à mille ans par delà. Il n'est pas encore temps de dire -aux montagnes: _Tombez sur nous!_ mais, en attendant le mieux possible, -ce va être le cri des Jacobins; car il y a des coupables de plus d'une -robe.» - -Son système sur la nécessité de l'action humaine pour établir la -communication entre le ciel et la terre est clairement énoncé ici. -Aussi en appelle-t-il souvent, dans sa correspondance, au courage -du Roi Louis XVI, qui lui paraît toujours se reposer trop sur la -Providence. Ses recommandations à ce sujet ont souvent quelque chose du -sectaire protestant plutôt que du catholique pur: - -«Il faut que le Roi vienne au secours de la garde nationale, qu'il -se montre, qu'il dise: Je veux, j'ordonne, et d'un ton ferme. Il est -assuré d'être obéi, et de n'être pas pris pour la poule mouillée que -les démocrates dépeignent à me faire souffrir dans toutes les parties -de mon corps. - -Qu'il se porte rapidement avec vingt-cinq gardes, à cheval comme -lui, au lieu de la fermentation: tout sera forcé de plier et de se -prosterner devant lui. Le plus fort du travail est fait, mon ami; -le roi s'est résigné et mis entre les mains de son Créateur; jugez à -quel degré de puissance cela le porte, puisque Achab, pourri de vices, -pour s'être humilié devant Dieu par un seul acte d'un moment, obtint -la victoire sur ses ennemis. Achab avait le cœur faux, l'âme dépravée; -et mon Roi a l'âme la plus franche qui soit sortie des mains de Dieu; -et l'auguste, la céleste Élisabeth a sur le front l'égide qui pend -au bras de la véritable sagesse... Ne craignez rien de Lafayette: -il est lié comme ses complices. Il est, comme sa cabale, livré aux -esprits de terreur et de confusion; il ne saurait prendre un parti -qui lui réussisse, _et le mieux pour lui est d'être mis aux mains de -ses ennemis par ceux en qui il croit pouvoir placer sa confiance_. Ne -discontinuons pas cependant d'élever les bras vers le ciel; songeons à -l'attitude du prophète tandis qu'Israël combattait. - -Il faut que l'homme agisse ici, puisque c'est le lieu de son action; -le bien et le mal ne peuvent y être faits que par lui. Puisque presque -toutes les églises sont fermées, ou par l'interdiction ou par la -profanation, que toutes nos maisons deviennent des oratoires. Le moment -est bien décisif pour nous: ou Satan continuera de régner sur la terre -comme il fait, jusqu'à ce qu'il se présente des hommes pour lui faire -tête comme David à Goliath; ou le règne de Jésus-Christ, si avantageux -pour nous, et tant prédit par les prophètes, s'y établira. Voilà la -crise dans laquelle nous sommes, mon ami, et dont je dois vous avoir -parlé confusément. Nous pouvons, faute de foi, d'amour et de zèle, -laisser échapper l'occasion, mais nous la tenons. Au reste, Dieu ne -fait rien sans nous, qui sommes les rois de la terre; c'est à nous à -amener le moment prescrit par ses décrets. Ne souffrons pas que notre -ennemi, qui, sans nous, ne peut rien, continue de tout faire, et par -nous.» - -[Illustration] - -En général, il se fait peu d'illusions sur le triomphe de sa cause; -ses lettres sont remplies de conseils qu'il eût peut-être été bon de -suivre, mais le découragement finit par le gagner en présence de tant -de faiblesse, et il en arrive à douter de lui-même et de sa science: - -«Je suis bien aise que ma dernière lettre ait pu vous faire quelque -plaisir. Vous n'êtes pas _initié_! applaudissez-vous-en. Rappelez-vous -le mot: _Et scientia eorum perdet eos_. Si je ne suis pas sans danger, -moi que la grâce divine a retiré du piége, jugez du risque de ceux qui -restent... la connaissance des choses occultes est une mer orageuse -d'où l'on n'aperçoit pas le rivage.» - -Est-ce à dire qu'il eût abandonné alors les pratiques qui lui -semblaient pouvoir agir sur les esprits funestes? On a vu seulement -qu'il espérait les vaincre avec leurs armes. Dans un passage de sa -correspondance il parle d'une prophétesse Broussole, qui, ainsi que la -célèbre Catherine Théot, obtenait les communications des puissances -rebelles en faveur des jacobins; il espère avoir agi contre elle avec -quelque succès. Au nombre de ces prêtresses de la propagande, il cite -encore ailleurs la marquise d'Urfé, «la doyenne des Médées françaises, -dont le salon regorgeait d'empiriques et de gens qui galopaient après -les sciences occultes...» Il lui reproche particulièrement d'avoir -élevé et disposé au mal le ministre Duchâtelet. - -On ne peut croire que ces lettres, surprises aux Tuileries dans la -journée sanglante du 10 août, eussent suffi pour faire condamner -un vieillard en proie à d'innocentes rêveries mystiques, si -quelques passages de la correspondance n'eussent fait soupçonner -des conjurations plus matérielles. Fouquier-Tinville, dans son acte -d'accusation, signala certaines expressions des lettres comme indiquant -une coopération au complot dit des _chevaliers du poignard_, déconcerté -dans les journées du 10 et du 12 août; une lettre plus explicite -encore indiquait les moyens de faire évader le Roi, prisonnier depuis -le retour de Varennes, et traçait l'itinéraire de sa fuite; Cazotte -offrait sa propre maison comme asile momentané: - -«Le Roi s'avancera jusqu'à la plaine d'Ay; là il sera à vingt-huit -lieues de Givet, à quarante lieues de Metz. Il peut se loger lui-même -à Ay, où il y a trente maisons pour ses gardes et ses équipages. Je -voudrais qu'il préférât Pierry, où il trouverait également vingt-cinq -à trente maisons, dans l'une desquelles il y a vingt lits de maîtres -et de l'espace, chez moi seul, pour coucher une garde de deux cents -hommes, écuries pour trente à quarante chevaux, un vide pour établir -un petit camp dans les murs. Mais il faut qu'un plus habile et plus -désintéressé que moi calcule l'avantage de ces deux positions.» - -Pourquoi faut-il que l'esprit de parti ait empêché d'apprécier, dans -ce passage, la touchante sollicitude d'un homme presque octogénaire -qui s'estime _peu désintéressé_ d'offrir au Roi proscrit le sang de sa -famille, sa maison pour asile, et son jardin pour champ de bataille? -N'aurait-on pas dû ranger de tels complots parmi les autres illusions -d'un esprit affaibli par l'âge? La lettre qu'il écrivit à son beau-père -M. Roignan, greffier du conseil de la Martinique, pour l'engager à -organiser une résistance contre six mille républicains envoyés pour -s'emparer de la colonie, est comme un ressouvenir du bel enthousiasme -qu'il avait déployé dans sa jeunesse pour la défense de l'île contre -les Anglais: il indique les moyens à prendre, les points à fortifier, -les ressources que lui inspirait sa vieille expérience maritime. On -comprend après tout qu'une pièce pareille ait été jugée fort coupable -par le gouvernement révolutionnaire; mais il est fâcheux que l'on ne -l'ait pas rapprochée de l'écrit suivant, daté de la même époque, et -qui aurait montré s'il fallait tenir plus de compte des _rêveries_ que -des rêves de l'infortuné vieillard. - - MON SONGE DE LA NUIT DU SAMEDI AU DIMANCHE DE DEVANT LA SAINT-JEAN. - 1791. - -J'étais dans un capharnaüm depuis longtemps et sans m'en douter, -quoiqu'un petit chien que j'ai vu courir sur un toit, et sauter d'une -distance d'une poutre couverte en ardoises sur une autre, eût dû me -donner du soupçon. - -J'entre dans un appartement; j'y trouve une jeune demoiselle seule; -on me la donne intérieurement pour une parente du comte de Dampierre; -elle paraît me reconnaître et me salue. Je m'aperçois bientôt qu'elle -a des vertiges; elle semble dire des douceurs à un objet qui est -vis-à-vis d'elle; je vois qu'elle est en vision avec un esprit, et -soudain j'ordonne, en faisant le signe de la croix sur le front de la -demoiselle, à l'esprit de paraître. - -Je vois une figure de quatorze à quinze ans, point laide, mais dans -la parure, la mine et l'attitude d'un polisson; je le lie, et il -se récrie sur ce que je fais. Paraît une autre femme pareillement -obsédée; je fais pour elle la même chose. Les deux esprits quittent -leurs effets, me font face et faisaient les insolents, quand, d'une -porte qui s'ouvre, sort un homme gros et court, de l'habillement et de -la figure d'un guichetier: il tire de sa poche deux petites menottes -qui s'attachent comme d'elles-mêmes aux mains des deux captifs que j'ai -faits. Je les mets sous la puissance de Jésus-Christ. Je ne sais quelle -raison me fait passer pour un moment de cette pièce dans une autre, -mais j'y rentre bien vite pour demander mes prisonniers; ils sont assis -sur un banc dans une espèce d'alcôve; ils se lèvent à mon approche, et -six personnages vêtus en archers des pauvres s'en emparent. Je sors -après eux; une espèce d'aumônier marchait à côté de moi. Je vais, -disait-il, chez M. le marquis tel; c'est un bon homme; j'emploie mes -moments libres à le visiter. Je crois que je prenais la détermination -de le suivre, quand je me suis aperçu que mes deux souliers étaient en -pantoufle; je voulais m'arrêter et poser les pieds quelque part pour -relever les quartiers de ma chaussure, quand un gros homme est venu -m'attaquer au milieu d'une grande cour remplie de monde; je lui mis la -main sur le front, et l'ai lié au nom de la sainte Trinité et par celui -de Jésus, sous l'appui duquel je l'ai mis. - -[Illustration] - -De Jésus-Christ! s'est écriée la foule qui m'entourait. Oui, ai-je dit, -et je vous y mets tous après vous avoir liés. On faisait de grands -murmures sur ce propos. - -Arrive une voiture comme un coche; un homme m'appelle par mon nom, -de la portière: Mais, sire Cazotte, vous parlez de Jésus-Christ; -pouvons-nous tomber sous la puissance de Jésus-Christ? Alors j'ai -repris la parole, et ai parlé avec assez d'étendue de Jésus-Christ -et de sa miséricorde sur les pécheurs. Que vous êtes heureux! ai-je -ajouté: vous allez changer de fers. De fers! s'est écrié un homme -enfermé dans la voiture, sur la bosse de laquelle j'étais monté; est-ce -qu'on ne pouvait nous donner un moment de relâche? - -Allez, a dit quelqu'un, vous êtes heureux, vous allez changer de -maître, et quel maître! Le premier homme qui m'avait parlé disait: -J'avais quelque idée comme cela. - -[Illustration] - -Je tournais le dos au coche et avançais dans cette cour d'une -prodigieuse étendue; on n'y était éclairé que par des étoiles. J'ai -observé le ciel, il était d'un bel azur pâle et très-étoilé; pendant -que je le comparais dans ma mémoire à d'autres cieux que j'avais vus -dans le capharnaüm, il a été troublé par une horrible tempete; un -affreux coup de tonnerre l'a mis tout en feu; le carreau tombé à cent -pas de moi est venu se roulant vers moi; il en est sorti un esprit -sous la forme d'un oiseau de la grosseur d'un coq blanc, et la forme -du corps plus allongée, plus bas sur pattes, le bec plus émoussé. J'ai -couru sur l'oiseau en faisant des signes de croix; et, me sentant -rempli d'une force plus qu'ordinaire, il est venu tomber à mes pieds. -Je voulais lui mettre sur la tête... Un homme de la taille du baron -de Loi, aussi joli qu'il était jeune, vêtu en gris et argent, m'a fait -face, et dit de ne pas le fouler aux pieds. Il a tiré de sa poche une -paire de ciseaux enfermée dans un étui garni de diamants, en me faisant -entendre que je devais m'en servir pour couper le cou de la bête. Je -prenais les ciseaux quand j'ai été éveillé par le chant en chœur de -la foule qui était dans le capharnaüm: c'était un chant plein, sans -accord, dont les paroles non rimées étaient: Chantons notre heureuse -délivrance. - -Réveillé, je me suis mis en prières; mais me tenant en défiance contre -ce songe-ci, comme contre tant d'autres par lesquels je puis soupçonner -Satan de vouloir me remplir d'orgueil, je continuai mes prières à Dieu -par l'intercession de la sainte Vierge, et sans relâche, pour obtenir -de lui de connaître sa volonté sur moi, et cependant je lierai sur la -terre ce qu'il me paraîtra à propos de lier pour la plus grande gloire -de Dieu et le besoin de ses créatures. - - * * * * * - -Quelque jugement que puissent porter les esprits sérieux sur cette trop -fidèle peinture des hallucinations du rêve, si décousues que soient -forcément les impressions d'un pareil récit, il y a dans cette série -de visions bizarres quelque chose de terrible et de mystérieux. Il ne -faut voir aussi dans ce soin de recueillir un songe en partie dépourvu -de sens, que les préoccupations d'un mystique, qui lie à l'action du -monde extérieur les phénomènes du sommeil. Rien dans la masse d'écrits -qu'on a conservés de cette époque de la vie de Cazotte n'indique -un affaiblissement quelconque dans ses facultés intellectuelles. -Ses révélations, toujours empreintes de ses opinions monarchiques, -tendent à présenter dans tout ce qui se passe alors des rapports -avec les vagues prédictions de l'Apocalypse. C'est ce que l'école de -Swedenborg appelle la science des correspondances. Quelques phrases de -l'introduction méritent d'être remarquées: - -«Je voulais, en offrant ce tableau fidèle, donner une grande leçon à -ces milliers d'individus dont la pusillanimité doute toujours, parce -qu'il leur faudrait un effort pour croire. Ils ne marquent dans le -cercle de la vie quelques instants plus ou moins rapides que comme le -cadran, qui ne sait pas quel ressort lui fait indiquer l'espace des -heures ou le système planétaire. - -«Quel homme, au milieu d'une anxiété douloureuse, fatigué d'interroger -tous les êtres qui vivent ou végètent autour de lui, sans pouvoir en -trouver un seul qui lui réponde de manière à lui rendre, sinon le -bonheur, au moins le repos, n'a pas levé ses yeux mouillés de larmes -vers la voûte des cieux? - -«Il semble qu'alors la douce espérance vient remplir pour lui l'espace -immense qui sépare ce globe sublunaire du séjour où repose sur sa base -inébranlable le trône de l'Éternel. Ce n'est plus seulement à ses -yeux que luisent les feux parsemés sur ce voile d'azur, qui embrase -l'horizon d'un pôle à l'autre: ces feux célestes passent dans son âme; -le don de la pensée devient celui du génie. Il entre en conversation -avec l'Éternel lui-même: la nature semble se taire pour ne point -troubler cet entretien sublime. - -«Dieu révélant à l'homme les secrets de sa sagesse suprême et les -mystères auxquels il soumet la créature trop souvent ingrate, pour la -forcer à se rejeter dans son sein paternel, quelle idée majestueuse, -consolante surtout! Car pour l'homme vraiment sensible, une affection -tendre vaut mieux que l'élan même du génie; pour lui, les jouissances -de la gloire, celles même de l'orgueil, finissent toujours où -commencent les douleurs de ce qu'il aime.» - -La journée du 10 août vint mettre fin aux illusions des amis de la -monarchie. Le peuple pénétra dans les Tuileries, après avoir mis à mort -les Suisses et un assez grand nombre de gentilshommes dévoués au Roi; -l'un des fils de Cazotte combattait parmi ces derniers, l'autre servait -dans les armées de l'émigration. On cherchait partout des preuves de la -conspiration royaliste dite des _chevaliers du poignard_; en saisissant -les papiers de Laporte, intendant de la liste civile, on y découvrit -toute la correspondance de Cazotte avec son ami Ponteau; aussitôt il -fut décrété d'accusation et arrêté dans sa maison de Pierry. - -«Reconnaissez-vous ces lettres? lui dit le commissaire de l'Assemblée -législative. - ---Elles sont de moi, en effet. - ---Et c'est moi qui les ai écrites sous la dictée de mon père», s'écria -sa fille Élisabeth, jalouse de partager ses dangers et sa prison. - -Elle fut arrêtée avec son père, et tous deux, conduits à Paris dans la -voiture de Cazotte, furent enfermés à l'Abbaye dans les derniers jours -du mois d'août. Madame Cazotte implora en vain de son côté la faveur -d'accompagner son mari et sa fille. - -Les malheureux réunis dans cette prison jouissaient encore de quelque -liberté intérieure. Il leur était permis de se réunir à certaines -heures, et souvent l'ancienne chapelle où se rassemblaient les -prisonniers présentait le tableau des brillantes réunions du monde. -Ces illusions réveillées amenèrent des imprudences; on faisait des -discours, on chantait, on paraissait aux fenêtres, et des rumeurs -populaires accusaient les prisonniers du 10 août de se réjouir -des progrès de l'armée du duc de Brunswick et d'en attendre leur -délivrance. On se plaignait des lenteurs du tribunal extraordinaire, -créé à regret par l'Assemblée législative sur les menaces de la -commune; on croyait à un complot formé dans les prisons pour en -enfoncer les portes à l'approche des étrangers, se répandre dans la -ville et faire une Saint-Barthélemy des républicains. - -La nouvelle de la prise de Longwy et le bruit prématuré de celle de -Verdun, achevèrent d'exaspérer les masses. Le danger de la patrie fut -proclamé, et les sections se réunirent au Champ de Mars. Cependant, des -bandes furieuses se portaient aux prisons et établissaient aux guichets -extérieurs une sorte de tribunal de sang destiné à suppléer à l'autre. - -A l'Abbaye, les prisonniers étaient réunis dans la chapelle, livrés à -leurs conversations ordinaires, quand le cri des guichetiers: «Faites -remonter les femmes!» retentit inopinément. Trois coups de canon et -un roulement de tambour ajoutèrent à l'épouvante, et les hommes étant -restés seuls, deux prêtres, d'entre les prisonniers, parurent dans une -tribune de la chapelle et annoncèrent à tous le sort qui leur était -réservé. - -Un silence funèbre régna dans cette triste assemblée; dix hommes du -peuple, précédés par les guichetiers, entrèrent dans la chapelle, -firent ranger les prisonniers le long du mur, et en comptèrent -cinquante-trois. - -De ce moment, on fit l'appel des noms, de quart d'heure en quart -d'heure: ce temps suffisant à peu près aux jugements du tribunal -improvisé à l'entrée de la prison. - -Quelques-uns furent épargnés, parmi eux le vénérable abbé Sicard; -la plupart étaient frappés au sortir du guichet par les meurtriers -fanatiques qui avaient accepté cette triste tâche. Vers minuit, on cria -le nom de Jacques Cazotte. - -Le vieillard se présenta avec fermeté devant le sanglant tribunal, qui -siégeait dans une petite salle précédant le guichet, et que présidait -le terrible Maillard. En ce moment, quelques forcenés demandaient qu'on -fît aussi comparaître les femmes, et on les fit en effet descendre une -à une dans la chapelle; mais les membres du tribunal repoussèrent cet -horrible vœu, et Maillard ayant donné l'ordre au guichetier Lavaquerie -de les faire remonter, feuilleta l'écrou de la prison et appela Cazotte -à haute voix. A ce nom, la fille du prisonnier, qui remontait avec les -autres femmes, se précipita au bas de l'escalier et traversa la foule -au moment où Maillard prononçait le mot terrible: A la Force! qui -voulait dire: A la mort! - -La porte extérieure s'ouvrait, la cour entourée de longs cloîtres, où -l'on continuait à égorger, était pleine de monde et retentissait encore -du cri des mourants; la courageuse Élisabeth s'élança entre les deux -tueurs qui déjà avaient mis la main sur son père, et qui s'appelaient, -dit-on, Michel et Sauvage, et leur demanda, ainsi qu'au peuple, la -grâce de son père. - -[Illustration] - -Son apparition inattendue, ses paroles touchantes, l'âge du condamné, -presque octogénaire, et dont le crime politique n'était pas facile à -définir et à constater, l'effet sublime de ces deux nobles figures, -touchante image de l'héroïsme filial, émurent des instincts généreux -dans une partie de la foule. On cria grâce de toutes parts. Maillard -hésitait encore. Michel versa un verre de vin et dit à Élisabeth: -«Écoutez, citoyenne, pour prouver au citoyen Maillard que vous n'êtes -pas une aristocrate, buvez cela au salut de la nation et au triomphe de -la république!» - -La courageuse fille but sans hésiter; les Marseillais lui firent place, -et la foule applaudissant s'ouvrit pour laisser passer le père et la -fille; on les reconduisit jusqu'à leur demeure. - -On a cherché dans le songe de Cazotte cité plus haut, et dans -l'heureuse délivrance chantée par la foule au dénoûment de la scène, -quelques rapports vagues de lieux et de détails avec la scène que nous -venons de décrire; il serait puéril de les relever; un pressentiment -plus évident lui apprit que le beau dévouement de sa fille ne pouvait -le soustraire à sa destinée. - -Le lendemain du jour où il avait été ramené en triomphe par le -peuple, plusieurs de ses amis vinrent le féliciter. Un d'eux, M. de -Saint-Charles, lui dit en l'abordant: «Vous voilà sauvé!--Pas pour -longtemps, répondit Cazotte en souriant tristement... Un moment avant -votre arrivée, j'ai eu une vision. J'ai cru voir un gendarme qui venait -me chercher de la part de Pétion; j'ai été obligé de le suivre; j'ai -paru devant le maire de Paris, qui m'a fait conduire à la Conciergerie, -et de là au tribunal révolutionnaire. Mon heure est venue.» - -M. de Saint-Charles le quitta, croyant que sa raison avait souffert -des terribles épreuves par lesquelles il avait passé. Un avocat, -nommé Julien, offrit à Cazotte sa maison pour asile et les moyens -d'échapper aux recherches; mais le vieillard était résolu à ne point -combattre la destinée. Le 11 septembre, il vit entrer chez lui l'homme -de sa vision, un gendarme portant un ordre signé Pétion, Paris et -Sergent; on le conduisit à la mairie, et de là à la Conciergerie, où -ses amis ne purent le voir. Élisabeth obtint, à force de prières, la -permission de servir son père, et demeura dans sa prison jusqu'au -dernier jour. Mais ses efforts pour intéresser les juges n'eurent pas -le même succès qu'auprès du peuple, et Cazotte, sur le réquisitoire -de Fouquier-Tinville, fut condamné à mort après vingt-sept heures -d'interrogatoire. - -Avant le prononcé de l'arrêt, l'on fit mettre au secret sa fille, dont -on craignait les derniers efforts et l'influence sur l'auditoire; le -plaidoyer du citoyen Julienne fit sentir en vain ce qu'avait de sacré -cette victime échappée à la justice du peuple; le tribunal paraissait -obéir à une conviction inébranlable. - -La plus étrange circonstance de ce procès fut le discours du président -Lavau, ancien membre, comme Cazotte, de la société des Illuminés. - -«Faible jouet de la vieillesse! dit-il, toi, dont le cœur ne fut -pas assez grand pour sentir le prix d'une liberté sainte, mais qui -as prouvé, par ta sécurité dans les débats, que tu savais sacrifier -jusqu'à ton existence pour le soutien de ton opinion, écoute les -dernières paroles de tes juges! puissent-elles verser dans ton âme le -baume précieux des consolations! puissent-elles, en te déterminant -à plaindre le sort de ceux qui viennent de te condamner, t'inspirer -cette stoïcité qui doit présider à tes derniers instants, et te -pénétrer du respect que la loi nous impose à nous-mêmes!... Tes pairs -t'ont entendu, tes pairs t'ont condamné; mais au moins, leur jugement -fut pur comme leur conscience; au moins, aucun intérêt personnel ne -vint troubler leur décision. Va, reprends ton courage, rassemble tes -forces; envisage sans crainte le trépas; songe qu'il n'a pas droit de -t'étonner: ce n'est pas un instant qui doit effrayer un homme tel que -toi. Mais, avant de te séparer de la vie, regarde l'attitude imposante -de la France, dans le sein de laquelle tu ne craignais pas d'appeler -à grands cris l'ennemi; vois ton ancienne patrie opposer aux attaques -de ses vils détracteurs autant de courage que tu lui as supposé de -lâcheté. Si la loi eût pu prévoir qu'elle aurait à prononcer contre un -coupable de ta sorte, par considération pour tes vieux ans, elle ne -t'eût pas imposé d'autre peine; mais rassure-toi: si elle est sévère -quand elle poursuit, quand elle a prononcé, le glaive tombe bientôt -de ses mains; elle gémit sur la perte même de ceux qui voulaient -la déchirer. Regarde-la verser des larmes sur ces cheveux blancs -qu'elle a cru devoir respecter jusqu'au moment de ta condamnation; -que ce spectacle porte en toi le repentir; qu'il t'engage, vieillard -malheureux, à profiter du moment qui te sépare encore de la mort, -pour effacer jusqu'aux moindres traces de tes complots, par un regret -justement senti! Encore un mot: tu fus homme, chrétien, philosophe, -_initié_, sache mourir en homme, sache mourir en chrétien; c'est tout -ce que ton pays peut encore attendre de toi.» - -Ce discours, dont le fond inusité et mystérieux frappa de stupeur -l'assemblée, ne fit aucune impression sur Cazotte, qui, au passage où -le président tentait de recourir à la persuasion, leva les yeux au ciel -et fit un signe d'inébranlable foi dans ses convictions. Il dit ensuite -à ceux qui l'entouraient qu'il savait qu'il méritait la mort; que la -loi était sévère, mais qu'il la trouvait juste. Lorsqu'on lui coupa les -cheveux, il recommanda de les couper le plus près possible, et chargea -son confesseur de les remettre à sa fille, encore consignée dans une -des chambres de la prison. - -[Illustration] - -Avant de marcher au supplice, il écrivit quelques mots à sa femme -et à ses enfants; puis, monté sur l'échafaud, il s'écria d'une voix -très-haute: «Je meurs comme j'ai vécu, fidèle à Dieu et à mon Roi.» -L'exécution eut lieu le 25 septembre, à sept heures du soir, sur la -place du Carrousel. - -Élisabeth Cazotte, fiancée depuis longtemps par son père au chevalier -de Plas, officier au régiment de Poitou, épousa, huit ans après, ce -jeune homme, qui avait suivi le parti de l'émigration. La destinée de -cette héroïne ne devait pas être plus heureuse qu'auparavant: elle -périt de l'opération césarienne en donnant le jour à un enfant et en -s'écriant qu'on la coupât en morceaux s'il le fallait pour le sauver. -L'enfant ne vécut que peu d'instants. Il reste encore cependant -plusieurs personnes de la famille de Cazotte. Son fils Scévole, échappé -comme par miracle au massacre du 10 août, existe à Paris, et conserve -pieusement la tradition des croyances et des vertus paternelles. - - GÉRARD DE NERVAL. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -AVIS DE L'AUTEUR - -POUR - -LA PREMIÈRE ÉDITION. - - -LE DIABLE AMOUREUX est orné de figures faites par ces hommes de -génie que la nature se plaît à former, et dont l'art, par ses règles -asservissantes, n'a jamais refroidi le génie. De Strasbourg à Paris, -il n'y a presque pas de cheminée qui ne porte l'empreinte du feu des -compositions du premier, de la fumée ondoyante de ses pipes et du -flegme philosophique de ses fumeurs. - -Il a bien voulu jeter sur le papier son idée brûlante et rapide; et -si les froids connaisseurs n'y trouvent pas le fini maniéré d'un -burin platement exact, les gens de goût seront, à coup sûr, saisis -de la vérité de l'expression; le sérieux imposant d'un philosophe -instruit des secrets les plus impénétrables de la cabale, l'avide -curiosité d'un adepte qui brûle de s'instruire et dont l'attention -se communique jusqu'à ses jambes, leur sauteront aux yeux. Ce qui ne -leur échappera sûrement pas, c'est le bras du serviteur infernal de -Soberano, qui sort d'un nuage pour obéir à son maître, et lui apporter, -au premier signal, la pipe qu'il demande; c'est enfin la facilité du -génie de l'artiste à placer si naturellement sur le mur de la chambre -l'estampe, heureusement négligée, qui représente cet étonnant effet de -la puissance magique. - -Que ne pouvons-nous décrire avec la même étendue les chefs-d'œuvre -de deux autres génies qui ont prêté leurs crayons séduisants! Mais -pourquoi nous y refuser? L'esprit d'un dessin, l'expression d'une -gravure, ne disent-ils pas presque toujours plus et mieux que les -paroles les plus sonores et les mieux arrangées? Quelles expressions -rendraient, comme la gravure, le courage tranquille d'_Alvare_, que le -caverneux _Che vuoi_ n'ébranle point? - -Comment peindre aussi chaudement, en écrivant, son étonnement froid, -lorsque, de sa couche rompue, il jette les yeux sur son page charmant -qui se peigne avec ses doigts? - -Quelles phrases donneront jamais une idée plus nette du -_clair_-_obscur_ que la quatrième de nos estampes, dont l'auteur, ayant -à représenter deux chambres, a si ingénieusement mis tout l'_obscur_ -dans l'une et tout le _clair_ dans l'autre? Et quel service n'a-t-il -pas rendu, par cet heureux contraste, à tant de gens qui ont la fureur -de parler de cet art sans en avoir les premières notions? Si nous ne -craignions pas de blesser sa modestie, nous ajouterions que sa manière -nous a paru tenir beaucoup de celle du fameux Rembrandt. - -Le chien d'Alvare, qui, dans le bosquet, le sauve, en déchirant son -habit, du précipice où il allait s'engloutir, prouve bien que les gens -d'esprit en ont souvent moins que les bêtes. - -La dernière enfin, qui tire assez sur le haché si spirituel de la -première, quoique d'une autre main, nous a paru aussi sublime qu'elle -est morale; quelle foule d'idées présente à l'imagination son éloquente -sécheresse! une campagne éloignée de tout secours humain; des coursiers -fougueux, emblème des passions, qui, en brisant leurs liens, laissent -bien loin derrière eux la voiture fragile qui représente si bien -l'humanité; un être enivré qui se précipite pour n'embrasser qu'une -vapeur; un nuage affreux, d'où sort un monstre dont la figure retrace, -aux yeux du moral abusé, l'image au vrai de ce que son imagination -libertine lui avait si follement embelli. - -Mais où nous entraîne le désir de rendre justice aux délicieux auteurs -de ces tableaux frappants? Qui de nos lecteurs n'y trouvera pas un -million d'idées que nous nous reprocherions de leur indiquer? Brisons -là, et qu'il nous soit permis seulement de dire _un mot_ de l'ouvrage. - -Il a été rêvé en une nuit et écrit en un jour: ce n'est point, comme à -l'ordinaire, un vol fait à l'auteur; il l'a écrit pour son plaisir et -un peu pour l'édification de ses concitoyens, car il est très-moral; le -style en est rapide; point d'esprit à la mode, point de métaphysique, -point de science, encore moins de jolies impiétés et de hardiesses -philosophiques; seulement un petit assassinat pour ne pas heurter de -front le goût actuel, et voilà tout. Il semble que l'auteur ait senti -qu'un homme qui a la tête tournée d'amour est déjà bien à plaindre; -mais que lorsqu'une jolie femme est amoureuse de lui, le caresse, -l'obsède, le mène, et veut à toute force s'en faire aimer, c'est le -diable. - -Beaucoup de Français, qui ne s'en vantent pas, ont été dans les -grottes faire des évocations, y ont trouvé de vilaines bêtes qui leur -criaient: _Che vuoi_? et qui, sur leur réponse, leur présentaient un -petit animal de treize à quatorze ans. Il est joli, on l'emmène; les -bains, les habits, les modes, les vernis, les maîtres de toute espèce, -l'argent, les contrats, les maisons, tout est en l'air; l'animal -devient maître, le maître devient animal. Eh! mais pourquoi? C'est que -les Français ne sont pas Espagnols; c'est que le diable est bien malin; -c'est qu'il n'est pas toujours si laid qu'on le dit. - - * * * * * - - Personne ne se méprendra sur le ton ironique de cette préface, où - l'auteur, à propos des gravures bizarres de sa première édition et - au moyen de ces gravures mêmes, fait la critique des dessinateurs - de son temps et des éloges que leur donnaient certains amateurs - exagérés. Nous avons cru devoir publier le _fac-simile_ de ces - gravures, indispensables à l'intelligence de la préface, et qui - deviennent le complément nécessaire d'une édition illustrée. - -[Illustration] - - - - - LE - - DIABLE AMOUREUX - - - - -[Illustration] - - LE DIABLE AMOUREUX. - -I - - -J'ÉTAIS à vingt-cinq ans capitaine aux gardes du roi de Naples: -nous vivions beaucoup entre camarades, et comme de jeunes gens, -c'est-à-dire, des femmes, du jeu, tant que la bourse pouvait y suffire; -et nous philosophions dans nos quartiers quand nous n'avions plus -d'autre ressource. - -Un soir, après nous être épuisés en raisonnements de toute espèce -autour d'un très-petit flacon de vin de Chypre et de quelques marrons -secs, le discours tomba sur la cabale et les cabalistes. - -[Illustration] - -Un d'entre nous prétendait que c'était une science réelle, et dont les -opérations étaient sûres; quatre des plus jeunes lui soutenaient que -c'était un amas d'absurdités, une source de friponneries, propres à -tromper les gens crédules et amuser les enfants.--Le plus âgé d'entre -nous, Flamand d'origine, fumait une pipe d'un air distrait, et ne -disait mot. Son air froid et sa distraction me faisaient spectacle à -travers ce charivari discordant qui nous étourdissait, et m'empêchait -de prendre part à une conversation trop peu réglée pour qu'elle eût de -l'intérêt pour moi. - -[Illustration: P. 106. - -Il continua de fumer flegmatiquement. - -(_Fac-simile_ de la gravure de la première édition.--Voir la note p. -101.)] - -Nous étions dans la chambre du fumeur; la nuit s'avançait: on se -sépara, et nous demeurâmes seuls, notre ancien et moi. - -[Illustration] - -Il continua de fumer flegmatiquement; je demeurai les coudes appuyés -sur la table, sans rien dire. Enfin mon homme rompit le silence. - -«Jeune homme, me dit-il, vous venez d'entendre beaucoup de bruit: -pourquoi vous êtes-vous tiré de la mêlée? - ---C'est, lui répondis-je, que j'aime mieux me taire que d'approuver ou -blâmer ce que je ne connais pas: je ne sais pas même ce que veut dire -le mot de _cabale_. - -[Illustration] - ---Il a plusieurs significations, me dit-il; mais ce n'est point d'elles -dont il s'agit, c'est de la chose. Croyez-vous qu'il puisse exister une -science qui enseigne à transformer les métaux et à réduire les esprits -sous notre obéissance? - ---Je ne connais rien des esprits, à commencer par le mien, sinon que -je suis sûr de son existence. Quant aux métaux, je sais la valeur d'un -carlin au jeu, à l'auberge et ailleurs, et ne peux rien assurer ni -nier sur l'essence des uns et des autres, sur les modifications et -impressions dont ils sont susceptibles. - -[Illustration] - ---Mon jeune camarade, j'aime beaucoup votre ignorance; elle vaut bien -la doctrine des autres: au moins vous n'êtes pas dans l'erreur, et -si vous n'êtes pas instruit, vous êtes susceptible de l'être. Votre -naturel, la franchise de votre caractère, la droiture de votre esprit, -me plaisent: je sais quelque chose de plus que le commun des hommes; -jurez-moi le plus grand secret sur votre parole d'honneur, promettez de -vous conduire avec prudence, et vous serez mon écolier. - ---L'ouverture que vous me faites, mon cher Soberano, m'est -très-agréable. La curiosité est ma plus forte passion. Je vous avouerai -que naturellement j'ai peu d'empressement pour nos connaissances -ordinaires; elles m'ont toujours semblé trop bornées, et j'ai deviné -cette sphère élevée dans laquelle vous voulez m'aider à m'élancer: mais -quelle est la première clef de la science dont vous parlez? Selon ce -que disaient nos camarades en disputant, ce sont les esprits eux-mêmes -qui nous instruisent; peut-on se lier avec eux? - -[Illustration] - ---Vous avez dit le mot, Alvare: on n'apprendrait rien de soi-même; -quant à la possibilité de nos liaisons, je vais vous en donner une -preuve sans réplique.» - -Comme il finissait ce mot, il achevait sa pipe: il frappe trois coups -pour faire sortir un peu de cendre qui restait au fond, la pose sur la -table assez près de moi. Il élève la voix: «Calderon, dit-il, venez -chercher ma pipe, allumez-la, et rapportez-la-moi.» - -Il finissait à peine le commandement, je vois disparaître la pipe; et, -avant que j'eusse pu raisonner sur les moyens, ni demander quel était -ce Calderon chargé de ses ordres, la pipe allumée était de retour, et -mon interlocuteur avait repris son occupation. - -[Illustration] - -Il la continua quelque temps, moins pour savourer le tabac que pour -jouir de la surprise qu'il m'occasionnait; puis se levant, il dit: «Je -prends la garde au jour, il faut que je repose. Allez vous coucher; -soyez sage, et nous nous reverrons.» - -Je me retirai plein de curiosité et affamé d'idées nouvelles, dont je -me promettais de me remplir bientôt par le secours de Soberano. Je le -vis le lendemain, les jours ensuite; je n'eus plus d'autre passion; je -devins son ombre. - -Je lui faisais mille questions; il éludait les unes et répondait aux -autres d'un ton d'oracle. Enfin, je le pressai sur l'article de la -religion de ses pareils. «C'est, me répondit-il, la religion naturelle.» - -Nous entrâmes dans quelques détails; ses décisions cadraient plus avec -mes penchants qu'avec mes principes; mais je voulais venir à mon but et -ne devais pas le contrarier. - -«Vous commandez aux esprits, lui disais-je; je veux comme vous être en -commerce avec eux: je le veux, je le veux! - ---Vous êtes vif, camarade, vous n'avez pas subi votre temps d'épreuve; -vous n'avez rempli aucune des conditions sous lesquelles on peut -aborder sans crainte cette sublime catégorie... - ---Et me faut-il bien du temps? - ---Peut-être deux ans. - ---J'abandonne ce projet, m'écriai-je: je mourrais d'impatience dans -l'intervalle. Vous êtes cruel, Soberano. Vous ne pouvez concevoir la -vivacité du désir que vous avez créé dans moi: il me brûle... - ---Jeune homme, je vous croyais plus de prudence; vous me faites -trembler pour vous et pour moi. Quoi! vous vous exposeriez à évoquer -des esprits sans aucune des préparations... - ---Eh! que pourrait-il m'en arriver? - ---Je ne dis pas qu'il dût absolument vous en arriver du mal; s'ils ont -du pouvoir sur nous, c'est notre faiblesse, notre pusillanimité qui le -leur donne: dans le fond, nous sommes nés pour les commander. - ---Ah! je les commanderai! - ---Oui, vous avez le cœur chaud; mais si vous perdez la tête, s'ils vous -effrayent à certain point... - ---S'il ne tient qu'à ne les pas craindre, je les mets au pis pour -m'effrayer. - -[Illustration] - ---Quoi! quand vous verriez le Diable? - ---Je tirerais les oreilles au grand Diable d'enfer. - ---Bravo! si vous êtes si sûr de vous, vous pouvez vous risquer, et je -vous promets mon assistance. Vendredi prochain, je vous donne à dîner -avec deux des nôtres, et nous mettrons l'aventure à fin.» - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -II - -[Illustration] - - -NOUS n'étions qu'à mardi: jamais rendez-vous galant ne fut attendu -avec tant d'impatience. Le terme arrive enfin; je trouve chez mon -camarade deux hommes d'une physionomie peu prévenante: nous dînons. La -conversation roule sur des choses indifférentes. - -Après dîner, on propose une promenade à pied vers les ruines de -Portici. Nous sommes en route, nous arrivons. Ces restes des monuments -les plus augustes écroulés, brisés, épars, couverts de ronces, portent -à mon imagination des idées qui ne m'étaient pas ordinaires. «Voilà, -disais-je, le pouvoir du temps sur les ouvrages de l'orgueil et de -l'industrie des hommes.» Nous avançons dans les ruines, et enfin nous -sommes parvenus presque à tâtons, à travers ces débris, dans un lieu si -obscur, qu'aucune lumière extérieure n'y pouvait pénétrer. - -[Illustration] - -Mon camarade me conduisait par le bras; il cesse de marcher, et je -m'arrête. Alors un de la compagnie bat le fusil et allume une bougie. -Le séjour où nous étions s'éclaire, quoique faiblement, et je découvre -que nous sommes sous une voûte assez bien conservée, de vingt-cinq -pieds en carré à peu près, et ayant quatre issues. - -[Illustration] - -Nous observions le plus parfait silence. Mon camarade, à l'aide d'un -roseau qui lui servait d'appui dans sa marche, trace un cercle autour -de lui sur le sable léger dont le terrain était couvert, et en sort -après y avoir dessiné quelques caractères. «Entrez dans ce penthacle, -mon brave, me dit-il, et n'en sortez qu'à bonnes enseignes. - ---Expliquez-vous mieux; à quelles enseignes en dois-je sortir? - ---Quand tout vous sera soumis; mais avant ce temps, si la frayeur vous -faisait faire une fausse démarche, vous pourriez courir les risques les -plus grands.» - -Alors il me donne une formule d'évocation courte, pressante, mêlée de -quelques mots que je n'oublierai jamais. - -«Récitez, me dit-il, cette conjuration avec fermeté, et appelez ensuite -à trois fois clairement _Béelzébuth_, et surtout n'oubliez pas ce que -vous avez promis de faire.» - -Je me rappelai que je m'étais vanté de lui tirer les oreilles. «Je -tiendrai parole, lui dis-je, ne voulant pas en avoir le démenti. - ---Nous vous souhaitons bien du succès, me dit-il; quand vous aurez -fini, vous nous avertirez. Vous êtes directement vis-à-vis de la porte -par laquelle vous devez sortir pour nous rejoindre.» Ils se retirent. - -Jamais fanfaron ne se trouva dans une crise plus délicate: je fus au -moment de les rappeler; mais il y avait trop à rougir pour moi; c'était -d'ailleurs renoncer à toutes mes espérances. Je me raffermis sur la -place où j'étais, et tins un moment conseil. - -On a voulu m'effrayer, dis-je; on veut voir si je suis pusillanime. -Les gens qui m'éprouvent sont à deux pas d'ici, et à la suite de mon -évocation je dois m'attendre à quelque tentative de leur part pour -m'épouvanter. Tenons bon; tournons la raillerie contre les mauvais -plaisants. - -[Illustration] - -Cette délibération fut assez courte, quoique un peu troublée par le -ramage des hiboux et des chats-huants qui habitaient les environs, et -même l'intérieur de ma caverne. - -Un peu rassuré par mes réflexions, je me rassois sur mes reins, je -me piète; je prononce l'évocation d'une voix claire et soutenue; et, -en grossissant le son, j'appelle, à trois reprises et à très-courts -intervalles, _Béelzébuth_. - -Un frisson courait dans toutes mes veines, et mes cheveux se -hérissaient sur ma tête. - -A peine avais-je fini, une fenêtre s'ouvre à deux battants vis-à-vis de -moi, au haut de la voûte: un torrent de lumière plus éblouissante que -celle du jour fond par cette ouverture; une tête de chameau horrible, -autant par sa grosseur que par sa forme, se présente à la fenêtre; -surtout elle avait des oreilles démesurées. L'odieux fantôme ouvre la -gueule, et, d'un ton assorti au reste de l'apparition, me répond: _Che -vuoi?_ - -[Illustration] - -Toutes les voûtes, tous les caveaux des environs retentissent à l'envi -du terrible _Che vuoi_? - -Je ne saurais peindre ma situation; je ne saurais dire qui soutint mon -courage et m'empêcha de tomber en défaillance à l'aspect de ce tableau, -au bruit plus effrayant encore qui retentissait à mes oreilles. - -[Illustration: P. 121. - -L'odieux fantôme ouvre la gueule et me répond: _Che vuoi?_ - -(_Fac-simile_ de la gravure de la première édition.--Voir la note p. -101.)] - -Je sentis la nécessité de rappeler mes forces; une sueur froide allait -les dissiper: je fis un effort sur moi. - -Il faut que notre âme soit bien vaste et ait un prodigieux ressort; -une multitude de sentiments, d'idées, de réflexions touchent mon cœur, -passent dans mon esprit, et font leur impression toutes à la fois. - -La révolution s'opère, je me rends maître de ma terreur. Je fixe -hardiment le spectre. - -«Que prétends-tu toi-même, téméraire, en te montrant sous cette forme -hideuse?» - -Le fantôme balance un moment: - -«Tu m'as demandé, dit-il d'un ton de voix plus bas. - ---L'esclave, lui dis-je, cherche-t-il à effrayer son maître? Si tu -viens recevoir mes ordres, prends une forme convenable et un ton soumis. - ---Maître, me dit le fantôme, sous quelle forme me présenterai-je pour -vous être agréable?» - -La première idée qui me vint à la tête étant celle d'un chien: «Viens, -lui dis-je, sous la figure d'un épagneul.» - -A peine avais-je donné l'ordre, l'épouvantable chameau allonge le col -de seize pieds de longueur, baisse la tête jusqu'au milieu du salon, -et vomit un épagneul blanc à soies fines et brillantes, les oreilles -traînantes jusqu'à terre. - -[Illustration] - -La fenêtre s'est refermée, toute autre vision a disparu, et il ne reste -sous la voûte, suffisamment éclairée, que le chien et moi. - -Il tournait tout autour du cercle en remuant la queue et faisant des -courbettes. - -«Maître, me dit-il, je voudrais bien vous lécher l'extrémité des pieds; -mais le cercle redoutable qui vous environne me repousse.» - -Ma confiance était montée jusqu'à l'audace: je sors du cercle, je tends -le pied, le chien le lèche; je fais un mouvement pour lui tirer les -oreilles, il se couche sur le dos comme pour me demander grâce; je vis -que c'était une petite femelle. - -[Illustration] - -«Lève-toi, lui dis-je; je te pardonne: tu vois que j'ai compagnie; ces -messieurs attendent à quelque distance d'ici; la promenade a dû les -altérer; je veux leur donner une collation; il faut des fruits, des -conserves, des glaces, des vins de Grèce; que cela soit bien entendu; -éclaire et décore la salle sans faste, mais proprement. Vers la fin de -la collation tu viendras en virtuose du premier talent, et tu porteras -une harpe; je t'avertirai quand tu devras paraître. Prends garde à bien -jouer ton rôle, mets de l'expression dans ton chant, de la décence, de -la retenue dans ton maintien... - -[Illustration] - ---J'obéirai, maître, mais sous quelle condition? - ---Sous celle d'obéir, esclave. Obéis sans réplique, ou... - ---Vous ne me connaissez pas, maître: vous me traiteriez avec moins de -rigueur; j'y mettrais peut-être l'unique condition de vous désarmer et -de vous plaire.» - -Le chien avait à peine fini, qu'en tournant sur le talon, je vois -mes ordres s'exécuter plus promptement qu'une décoration ne s'élève -à l'Opéra. Les murs de la voûte, ci-devant noirs, humides, couverts -de mousse, prenaient une teinte douce, des formes agréables; c'était -un salon de marbre jaspé. L'architecture présentait un cintre soutenu -par des colonnes. Huit girandoles de cristaux, contenant chacune trois -bougies, y répandaient une lumière vive, également distribuée. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -III - -UN moment après, la table et le buffet s'arrangent, se chargent de -tous les apprêts de notre régal; les fruits et les confitures étaient -de l'espèce la plus rare, la plus savoureuse et de la plus belle -apparence. La porcelaine employée au service et sur le buffet était -du Japon. La petite chienne faisait mille tours dans la salle, mille -courbettes autour de moi, comme pour hâter le travail et me demander si -j'étais satisfait. - -«Fort bien, Biondetta, lui dis-je; prenez un habit de livrée, et allez -dire à ces messieurs qui sont près d'ici que je les attends, et qu'ils -sont servis.» - -[Illustration] - -A peine avais-je détourné un instant mes regards, je vois sortir un -page à ma livrée, lestement vêtu, tenant un flambeau allumé; peu après, -il revint conduisant sur ses pas mon camarade le Flamand et ses deux -amis. - -Préparés à quelque chose d'extraordinaire par l'arrivée et le -compliment du page, ils ne l'étaient pas au changement qui s'était fait -dans l'endroit où ils m'avaient laissé. Si je n'eusse pas eu la tête -occupée, je me serais plus amusé de leur surprise; elle éclata par -leur cri, se manifesta par l'altération de leurs traits et par leurs -attitudes. - -«Messieurs, leur dis-je, vous avez fait beaucoup de chemin pour l'amour -de moi, il nous en reste à faire pour regagner Naples: j'ai pensé -que ce petit régal ne vous désobligerait pas, et que vous voudriez -bien excuser le peu de choix et le défaut d'abondance en faveur de -l'impromptu.» - -Mon aisance les déconcerta plus encore que le changement de la -scène et la vue de l'élégante collation à laquelle ils se voyaient -invités. Je m'en aperçus, et résolus de terminer bientôt une aventure -dont intérieurement je me défiais; je voulus en tirer tout le parti -possible, en forçant même la gaieté qui fait le fond de mon caractère. - -[Illustration] - -Je les pressai de se mettre à table; le page avançait les siéges avec -une promptitude merveilleuse. Nous étions assis; j'avais rempli les -verres, distribué des fruits; ma bouche seule s'ouvrait pour parler -et manger, les autres restaient béantes; cependant je les engageai à -entamer les fruits, ma confiance les détermina. Je porte la santé de la -plus jolie courtisane de Naples; nous la buvons. Je parle d'un opéra -nouveau, d'une _improvisatrice_ romaine arrivée depuis peu, et dont les -talents font du bruit à la cour. Je reviens sur les talents agréables, -la musique, la sculpture; et par occasion je les fais convenir de la -beauté de quelques marbres qui font l'ornement du salon. Une bouteille -se vide, et est remplacée par une meilleure. Le page se multiplie, -et le service ne languit pas un instant. Je jette l'œil sur lui à -la dérobée: figurez-vous l'Amour en trousse de page; mes compagnons -d'aventure le lorgnaient de leur côté d'un air où se peignaient la -surprise, le plaisir et l'inquiétude. La monotonie de cette situation -me déplut; je vis qu'il était temps de la rompre. «Biondetto, dis-je au -page, la signora Fiorentina m'a promis de me donner un instant; voyez -si elle ne serait point arrivée.» Biondetto sort de l'appartement. - -[Illustration] - -Mes hôtes n'avaient point encore eu le temps de s'étonner de la -bizarrerie du message, qu'une porte du salon s'ouvre, et Fiorentina -entre tenant sa harpe; elle était dans un déshabillé étoffé et modeste, -un chapeau de voyage et un crêpe très-clair sur les yeux; elle pose -sa harpe à côté d'elle, salue avec aisance, avec grâce: «Seigneur don -Alvare, dit-elle, je n'étais pas prévenue que vous eussiez compagnie; -je ne me serais point présentée vêtue comme je suis; ces messieurs -voudront bien excuser une voyageuse.» - -Elle s'assied, et nous lui offrons à l'envi les reliefs de notre petit -festin, auxquels elle touche par complaisance. - -«Quoi! madame, lui dis-je, vous ne faites que passer par Naples? On ne -saurait vous y retenir? - ---Un engagement déjà ancien m'y force, seigneur; on a eu des bontés -pour moi à Venise au carnaval dernier; on m'a fait promettre de -revenir, et j'ai touché des arrhes: sans cela, je n'aurais pu me -refuser aux avantages que m'offrait ici la cour, et à l'espoir de -mériter les suffrages de la noblesse napolitaine, distinguée par son -goût au-dessus de toute celle d'Italie.» - -Les deux Napolitains se courbent pour répondre à l'éloge, saisis par -la vérité de la scène au point de se frotter les yeux. Je pressai la -virtuose de nous faire entendre un échantillon de son talent. Elle -était enrhumée, fatiguée; elle craignait avec justice de déchoir -dans notre opinion. Enfin, elle se détermina à exécuter un récitatif -_obligé_ et une ariette pathétique qui terminaient le troisième acte de -l'opéra dans lequel elle devait débuter. - -Elle prend sa harpe, prélude avec une petite main longuette, potelée, -tout à la fois blanche et purpurine, dont les doigts insensiblement -arrondis par le bout étaient terminés par un ongle dont la forme et la -grâce étaient inconcevables: nous étions tous surpris, nous croyions -être au plus délicieux concert. - -[Illustration] - -La dame chante. On n'a pas, avec plus de gosier, plus d'âme, plus -d'expression: on ne saurait rendre plus, en chargeant moins. J'étais -ému jusqu'au fond du cœur, et j'oubliais presque que j'étais le -créateur du charme qui me ravissait. - -La cantatrice m'adressait les expressions tendres de son récit et de -son chant. Le feu de ses regards perçait à travers le voile; il était -d'un pénétrant, d'une douceur inconcevables; ces yeux ne m'étaient -pas inconnus. Enfin, en assemblant les traits tels que le voile me -les laissait apercevoir, je reconnus dans Fiorentina le fripon de -Biondetto; mais l'élégance, l'avantage de la taille se faisaient -beaucoup plus remarquer sous l'ajustement de femme que sous l'habit de -page. - -Quand la cantatrice eut fini de chanter, nous lui donnâmes de justes -éloges. Je voulus l'engager à nous exécuter une ariette vive pour nous -donner lieu d'admirer la diversité de ses talents. - -«Non, répondit-elle; je m'en acquitterais mal dans la disposition -d'âme où je suis; d'ailleurs, vous avez dû vous apercevoir de l'effort -que j'ai fait pour vous obéir. Ma voix se ressent du voyage, elle est -voilée. Vous êtes prévenus que je pars cette nuit. C'est un cocher de -louage qui m'a conduite, je suis à ses ordres; je vous demande en grâce -d'agréer mes excuses, et de me permettre de me retirer.» En disant cela -elle se lève, veut emporter sa harpe. Je la lui prends des mains, et, -après l'avoir reconduite jusqu'à la porte par laquelle elle s'était -introduite, je rejoins la compagnie. - -[Illustration] - -Je devais avoir inspiré de la gaieté, et je voyais de la contrainte -dans les regards: j'eus recours au vin de Chypre. Je l'avais trouvé -délicieux, il m'avait rendu mes forces, ma présence d'esprit; je -doublai la dose. Comme l'heure s'avançait, je dis à mon page, qui -s'était remis à son poste derrière mon siége, d'aller faire avancer ma -voiture. Biondetto sort sur-le-champ, va remplir mes ordres. «Vous avez -ici un équipage? me dit Soberano. - ---Oui, répliquai-je, je me suis fait suivre, et j'ai imaginé que si -notre partie se prolongeait, vous ne seriez pas fâchés d'en revenir -commodément. Buvons encore un coup, nous ne courrons pas les risques de -faire de faux pas en chemin.» - -Ma phrase n'était pas achevée, que le page rentre suivi de deux grands -estafiers bien tournés, superbement vêtus à ma livrée. «Seigneur don -Alvare, me dit Biondetto, je n'ai pu faire approcher votre voiture; -elle est au delà, mais tout auprès des débris dont ces lieux-ci sont -entourés.» Nous nous levons; Biondetto et les estafiers nous précèdent; -on marche. - -Comme nous ne pouvions pas aller quatre de front entre des bases et -des colonnes brisées, Soberano, qui se trouvait seul à côté de moi, me -serra la main. «Vous nous donnez un beau régal, ami; il vous coûtera -cher. - ---Ami, répliquai-je, je suis très-heureux s'il vous a fait plaisir; je -vous le donne pour ce qu'il me coûte.» - -Nous arrivons à la voiture; nous trouvons deux autres estafiers, un -cocher, un postillon, une voiture de campagne à mes ordres, aussi -commode qu'on eût pu la désirer. J'en fais les honneurs, et nous -prenons légèrement le chemin de Naples. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -IV - - -[Illustration] - -NOUS gardâmes quelque temps le silence; enfin un des amis de Soberano -le rompt. «Je ne vous demande point votre secret, Alvare; mais il faut -que vous ayez fait des conventions singulières; jamais personne ne fut -servi comme vous l'êtes; et depuis quarante ans que je travaille, je -n'ai pas obtenu le quart des complaisances que l'on vient d'avoir pour -vous dans une soirée. Je ne parle pas de la plus céleste vision qu'il -soit possible d'avoir, tandis que l'on afflige nos yeux plus souvent -que l'on ne songe à les réjouir; enfin, vous savez vos affaires; vous -êtes jeune; à votre âge on désire trop pour se laisser le temps de -réfléchir, et on précipite ses jouissances.» - -Bernadillo, c'était le nom de cet homme, s'écoutait en parlant, et me -donnait le temps de penser à ma réponse. - -«J'ignore, lui répliquai-je, par où j'ai pu m'attirer des faveurs -distinguées; j'augure qu'elles seront très-courtes, et ma consolation -sera de les avoir toutes partagées avec de bons amis.» On vit que je me -tenais sur la réserve, et la conversation tomba. - -Cependant le silence amena la réflexion: je me rappelai ce que j'avais -fait et vu; je comparai les discours de Soberano et de Bernadillo, -et conclus que je venais de sortir du plus mauvais pas dans lequel -une curiosité vaine et la témérité eussent jamais engagé un homme -de ma sorte. Je ne manquais pas d'instruction; j'avais été élevé -jusqu'à treize ans sous les yeux de don Bernardo Maravillas, mon père, -gentilhomme sans reproche, et par doña Mencia, ma mère, la femme la -plus religieuse, la plus respectable qui fût dans l'Estrémadure. «O -ma mère! disais-je, que penseriez-vous de votre fils si vous l'aviez -vu, si vous le voyiez encore? Mais ceci ne durera pas, je m'en donne -parole.» - -[Illustration] - -Cependant la voiture arrivait à Naples. Je reconduisis chez eux les -amis de Soberano. Lui et moi revînmes à notre quartier. Le brillant -de mon équipage éblouit un peu la garde devant laquelle nous passâmes -en revue, mais les grâces de Biondetto, qui était sur le devant du -carrosse, frappèrent encore davantage les spectateurs. - -Le page congédie la voiture et la livrée, prend un flambeau de la -main des estafiers, et traverse les casernes pour me conduire à mon -appartement. Mon valet de chambre, encore plus étonné que les autres, -voulait parler pour me demander des nouvelles du nouveau train dont -je venais de faire la montre. «C'en est assez, Carle, lui dis-je en -entrant dans mon appartement, je n'ai pas besoin de vous: allez vous -reposer, je vous parlerai demain.» - -Nous sommes seuls dans ma chambre, et Biondetto a fermé la porte sur -nous; ma situation était moins embarrassante au milieu de la compagnie -dont je venais de me séparer, et de l'endroit tumultueux que je venais -de traverser. - -Voulant terminer l'aventure, je me recueillis un instant. Je jette les -yeux sur le page, les siens sont fixés vers la terre; une rougeur lui -monte sensiblement au visage; sa contenance décèle de l'embarras et -beaucoup d'émotion; enfin je prends sur moi de lui parler. - -[Illustration] - -«Biondetto, vous m'avez bien servi, vous avez même mis des grâces à ce -que vous avez fait pour moi; mais comme vous étiez payé d'avance, je -pense que nous sommes quittes. - ---Don Alvare est trop noble pour croire qu'il ait pu s'acquitter à ce -prix. - ---Si vous avez fait plus que vous ne me devez, si je vous dois de -reste, donnez votre compte; mais je ne vous réponds pas que vous soyez -payé promptement. Le quartier courant est mangé; je dois au jeu, à -l'auberge, au tailleur... - ---Vous plaisantez hors de propos. - ---Si je quitte le ton de plaisanterie, ce sera pour vous prier de vous -retirer, car il est tard, et il faut que je me couche. - ---Et vous me renverriez incivilement, à l'heure qu'il est? Je n'ai pas -dû m'attendre à ce traitement de la part d'un cavalier espagnol. Vos -amis savent que je suis venue ici; vos soldats, vos gens m'ont vue -et ont deviné mon sexe. Si j'étais une vile courtisane, vous auriez -quelque égard pour les bienséances de mon état; mais votre procédé pour -moi est flétrissant, ignominieux: il n'est pas de femme qui n'en fût -humiliée. - ---Il vous plaît donc à présent d'être femme pour vous concilier des -égards? Eh bien, pour sauver le scandale de votre retraite, ayez pour -vous le ménagement de la faire par le trou de la serrure. - ---Quoi! sérieusement, sans savoir qui je suis... - ---Puis-je l'ignorer? - ---Vous l'ignorez, vous dis-je, vous n'écoutez que vos préventions; -mais, qui que je sois, je suis à vos pieds, les larmes aux yeux; c'est -à titre de client que je vous implore. Une imprudence plus grande que -la vôtre, excusable peut-être, puisque vous en êtes l'objet, m'a fait -aujourd'hui tout braver, tout sacrifier pour vous obéir, me donner à -vous et vous suivre. J'ai révolté contre moi les passions les plus -cruelles, les plus implacables; il ne me reste de protection que -la vôtre, d'asile que votre chambre: me la fermerez-vous, Alvare? -Sera-t-il dit qu'un cavalier espagnol aura traité avec cette rigueur, -cette indignité, quelqu'un qui a sacrifié pour lui une âme sensible, -un être faible dénué de tout autre secours que le sien; en un mot, une -personne de mon sexe?» - -[Illustration] - -Je me reculais autant qu'il m'était possible, pour me tirer d'embarras; -mais elle embrassait mes genoux, et me suivait sur les siens: enfin, je -suis rangé contre le mur. «Relevez-vous, lui dis-je, vous venez sans y -penser de me prendre par mon serment. - -[Illustration] - -Quand ma mère me donna ma première épée, elle me fit jurer sur la garde -de servir toute ma vie les femmes, et de n'en pas désobliger une seule. -Quand ce serait ce que je pense, que c'est aujourd'hui... - ---Eh bien! cruel, à quelque titre que ce soit, permettez-moi de rester -dans votre chambre. - ---Je le veux pour la rareté du fait, et mettre le comble à la -bizarrerie de mon aventure. Cherchez à vous arranger de manière à ce -que je ne vous voie ni ne vous entende; au premier mot, au premier -mouvement capables de me donner de l'inquiétude, je grossis le son de -ma voix pour vous demander à mon tour, _Che vuoi?_» - -Je lui tourne le dos, et m'approche de mon lit pour me déshabiller. -«Vous aiderai-je? me dit-on.--Non, je suis militaire et me sers -moi-même.» Je me couche. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -V - - -A travers la gaze de mon rideau, je vois le prétendu page arranger -dans le coin de ma chambre une natte usée qu'il a trouvée dans une -garde-robe. Il s'assied dessus, se déshabille entièrement, s'enveloppe -d'un de mes manteaux qui était sur un siége, éteint la lumière, et la -scène finit là pour le moment; mais elle recommença bientôt dans mon -lit, où je ne pouvais trouver le sommeil. - -Il semblait que le portrait du page fût attaché au ciel du lit et aux -quatre colonnes; je ne voyais que lui. Je m'efforçais en vain de lier -avec cet objet ravissant l'idée du fantôme épouvantable que j'avais vu; -la première apparition servait à relever le charme de la dernière. - -Ce chant mélodieux que j'avais entendu sous la voûte, ce son de voix -ravissant, ce parler qui semblait venir du cœur, retentissaient encore -dans le mien, et y excitaient un frémissement singulier. - -[Illustration] - -Ah! Biondetta! disais-je, si vous n'étiez pas un être fantastique, si -vous n'étiez pas ce vilain dromadaire!... - -Mais à quel mouvement me laissé-je emporter? J'ai triomphé de la -frayeur, déracinons un sentiment plus dangereux. Quelle douceur puis-je -en attendre? Ne tiendrait-il pas toujours de son origine? - -Le feu de ses regards si touchants, si doux, est un cruel poison. Cette -bouche si bien formée, si coloriée, si fraîche, et en apparence si -naïve, ne s'ouvre que pour des impostures. Ce cœur, si c'en était un, -ne s'échaufferait que pour une trahison. - -Pendant que je m'abandonnais aux réflexions occasionnées par les -mouvements divers dont j'étais agité, la lune, parvenue au haut de -l'hémisphère et dans un ciel sans nuages, dardait tous ses rayons dans -ma chambre à travers trois grandes croisées. - -Je faisais des mouvements prodigieux dans mon lit; il n'était pas neuf; -le bois s'écarte, et les trois planches qui soutenaient mon sommier -tombent avec fracas. - -Biondetta se lève, accourt à moi avec le ton de la frayeur. «Don -Alvare, quel malheur vient de vous arriver?» - -Comme je ne la perdais pas de vue, malgré mon accident, je la vis se -lever, accourir; sa chemise était une chemise de page, et au passage, -la lumière de la lune ayant frappé sur sa cuisse, avait paru gagner au -reflet. - -Fort peu ému du mauvais état de mon lit, qui ne m'exposait qu'à être un -peu plus mal couché, je le fus bien davantage de me trouver serré dans -les bras de Biondetta. - -«Il ne m'est rien arrivé, lui dis-je, retirez-vous; vous courez sur le -carreau sans pantoufles, vous allez vous enrhumer, retirez-vous... - ---Mais vous êtes mal à votre aise. - ---Oui, vous m'y mettez actuellement; retirez-vous, ou, puisque vous -voulez être couchée chez moi et près de moi, je vous ordonnerai d'aller -dormir dans cette toile d'araignée qui est à l'encoignure de ma -chambre.» Elle n'attendit pas la fin de la menace, et alla se coucher -sur sa natte en sanglotant tout bas. - -[Illustration] - -La nuit s'achève, et la fatigue prenant le dessus, me procure quelques -moments de sommeil. Je ne m'éveillai qu'au jour. On devine la route que -prirent mes premiers regards. Je cherchai des yeux mon page. - -Il était assis tout vêtu, à la réserve de son pourpoint, sur un petit -tabouret; il avait étalé ses cheveux qui tombaient jusqu'à terre, en -couvrant, à boucles flottantes et naturelles, son dos et ses épaules, -et même entièrement son visage. - -[Illustration] - -Ne pouvant faire mieux, il démêlait sa chevelure avec ses doigts. -Jamais peigne d'un plus bel ivoire ne se promena dans une plus épaisse -forêt de cheveux blond-cendré; leur finesse était égale à toutes -les autres perfections; un petit mouvement que j'avais fait ayant -annoncé mon réveil, elle écarta avec ses doigts les boucles qui lui -ombrageaient le visage. Figurez-vous l'aurore au printemps, sortant -d'entre les vapeurs du matin avec sa rosée, ses fraîcheurs et tous ses -parfums. - -[Illustration: P. 149. - -Il démêlait sa chevelure avec ses doigts. - -(_Fac-simile_ de la gravure de la première édition.--Voir la note p. -101.)] - -«Biondetta, lui dis-je, prenez un peigne; il y en a dans le tiroir de -ce bureau.» Elle obéit. Bientôt, à l'aide d'un ruban, ses cheveux sont -rattachés sur sa tête avec autant d'adresse que d'élégance. Elle prend -son pourpoint, met le comble à son ajustement, et s'assied sur son -siége d'un air timide, embarrassé, inquiet, qui sollicitait vivement la -compassion. - -[Illustration] - -S'il faut, me disais-je, que je voie dans la journée mille tableaux -plus piquants les uns que les autres, assurément je n'y tiendrai pas; -amenons le dénoûment, s'il est possible. - -Je lui adresse la parole. - -«Le jour est venu, Biondetta; les bienséances sont remplies, vous -pouvez sortir de ma chambre sans craindre le ridicule. - ---Je suis, me répondit-elle, maintenant au-dessus de cette frayeur; -mais vos intérêts et les miens m'en inspirent une beaucoup plus fondée: -ils ne permettent pas que nous nous séparions. - ---Vous vous expliquerez? lui dis-je. - ---Je vais le faire, Alvare. - -«Votre jeunesse, votre imprudence, vous ferment les yeux sur les -périls que nous avons rassemblés autour de nous. A peine vous vis-je -sous la voûte, que cette contenance héroïque à l'aspect de la plus -hideuse apparition décida mon penchant. Si, me dis-je à moi-même, pour -parvenir au bonheur, je dois m'unir à un mortel, prenons un corps, il -en est temps: voilà le héros digne de moi. Dussent s'en indigner les -méprisables rivaux dont je lui fais le sacrifice; dussé-je me voir -exposée à leur ressentiment, à leur vengeance, que m'importe? Aimée -d'Alvare, unie avec Alvare, eux et la nature nous seront soumis. Vous -avez vu la suite; voici les conséquences. - -L'envie, la jalousie, le dépit, la rage, me préparent les châtiments -les plus cruels auxquels puisse être soumis un être de mon espèce, -dégradé par son choix, et vous seul pouvez m'en garantir. A peine -est-il jour, et déjà les délateurs sont en chemin pour vous déférer, -comme nécromancien, à ce tribunal que vous connaissez. Dans une heure... - -[Illustration] - ---Arrêtez, m'écriai-je en me mettant les poings fermés sur les yeux, -vous êtes le plus adroit, le plus insigne des faussaires. Vous parlez -d'amour, vous en présentez l'image, vous en empoisonnez l'idée, je vous -défends de m'en dire un mot. Laissez-moi me calmer assez, si je le -puis, pour devenir capable de prendre une résolution. - -S'il faut que je tombe entre les mains du tribunal, je ne balance pas, -pour ce moment-ci, entre vous et lui; mais si vous m'aidez à me tirer -d'ici, à quoi m'engagerai-je? Puis-je me séparer de vous quand je le -voudrai? Je vous somme de me répondre avec clarté et précision. - ---Pour vous séparer de moi, Alvare, il suffira d'un acte de votre -volonté. J'ai même regret que ma soumission soit forcée. Si vous -méconnaissez mon zèle par la suite, vous serez imprudent, ingrat... - ---Je ne crois rien, sinon qu'il faut que je parte. Je vais éveiller mon -valet de chambre; il faut qu'il me trouve de l'argent, qu'il aille à la -poste. Je me rendrai à Venise près de Bentinelli, banquier de ma mère. - ---Il vous faut de l'argent? Heureusement je m'en suis précautionnée; -j'en ai à votre service... - ---Gardez-le. Si vous étiez une femme, en l'acceptant je ferais une -bassesse... - -[Illustration] - ---Ce n'est pas un don, c'est un prêt que je vous propose. Donnez-moi -un mandement sur le banquier; faites un état de ce que vous devez ici. -Laissez sur votre bureau un ordre à Carle pour payer. Disculpez-vous -par lettre auprès de votre commandant, sur une affaire indispensable -qui vous force à partir sans congé. J'irai à la poste vous chercher une -voiture et des chevaux; mais auparavant, Alvare, forcée à m'écarter de -vous, je retombe dans toutes mes frayeurs; dites: _Esprit qui ne t'es -lié à un corps que pour moi, et pour moi seul, j'accepte ton vasselage -et t'accorde ma protection_.» - -En me prescrivant cette formule, elle s'était jetée à mes genoux, me -tenait la main, la pressait, la mouillait de larmes. - -J'étais hors de moi, ne sachant quel parti prendre; je lui laisse ma -main qu'elle baise, et je balbutie les mots qui lui semblaient si -importants; à peine ai-je fini qu'elle se relève: «Je suis à vous, -s'écrie-t-elle avec transport; je pourrai devenir la plus heureuse de -toutes les créatures.» - -[Illustration] - -En un moment, elle s'affuble d'un long manteau, rabat un grand chapeau -sur ses yeux, et sort de ma chambre. - -J'étais dans une sorte de stupidité. Je trouve un état de mes dettes. -Je mets au bas l'ordre à Carle de le payer; je compte l'argent -nécessaire; j'écris au commandant, à un de mes plus intimes, des -lettres qu'ils durent trouver très-extraordinaires. Déjà la voiture et -le fouet du postillon se faisaient entendre à la porte. - -Biondetta, toujours le nez dans son manteau, revient et m'entraîne. -Carle, éveillé par le bruit, paraît en chemise. «Allez, lui dis-je, à -mon bureau, vous y trouverez mes ordres. Je monte en voiture; je pars.» - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -VI - - -BIONDETTA était entrée avec moi dans la voiture; elle était sur le -devant. Quand nous fûmes sortis de la ville, elle ôta le chapeau qui la -tenait à l'ombre. Ses cheveux étaient renfermés dans un filet cramoisi; -on n'en voyait que la pointe, c'étaient des perles dans du corail. -Son visage, dépouillé de tout autre ornement, brillait de ses seules -perfections. On croyait voir un transparent sur son teint. On ne -pouvait concevoir comment la douceur, la candeur, la naïveté pouvaient -s'allier au caractère de finesse qui brillait dans ses regards. Je me -surpris faisant malgré moi ces remarques; et les jugeant dangereuses -pour mon repos, je fermai les yeux pour essayer de dormir. - -Ma tentative ne fut pas vaine, le sommeil s'empara de mes sens et -m'offrit les rêves les plus agréables, les plus propres à délasser mon -âme des idées effrayantes et bizarres dont elle avait été fatiguée. Il -fut d'ailleurs très-long, et ma mère, par la suite, réfléchissant un -jour sur mes aventures, prétendit que cet assoupissement n'avait pas -été naturel. Enfin, quand je m'éveillai, j'étais sur les bords du canal -sur lequel on s'embarque pour aller à Venise. La nuit était avancée; -je me sens tirer par ma manche, c'était un portefaix; il voulait se -charger de mes ballots. Je n'avais pas même un bonnet de nuit. - -Biondetta se présenta à une autre portière, pour me dire que le -bâtiment qui devait me conduire était prêt. Je descends machinalement, -j'entre dans la felouque et retombe dans ma léthargie. - -Que dirai-je? Le lendemain matin je me trouvai logé sur la place -Saint-Marc, dans le plus bel appartement de la meilleure auberge de -Venise. Je le connaissais; je le reconnus sur-le-champ. Je vois du -linge, une robe de chambre assez riche auprès de mon lit. Je soupçonnai -que ce pouvait être une attention de l'hôte chez qui j'étais arrivé -dénué de tout. - -[Illustration] - -Je me lève et regarde si je suis le seul objet vivant qui soit dans la -chambre; je cherchais Biondetta. - -Honteux de ce premier mouvement, je rendis grâce à ma bonne fortune. -Cet esprit et moi ne sommes donc pas inséparables; j'en suis délivré; -et après mon imprudence, si je ne perds que ma compagnie aux gardes, je -dois m'estimer très-heureux. - -Courage, Alvare, continuai-je; il y a d'autres cours, d'autres -souverains que celui de Naples; ceci doit te corriger si tu n'es pas -incorrigible, et tu te conduiras mieux. Si on refuse tes services, une -mère tendre, l'Estrémadure et un patrimoine honnête te tendent les -bras. - -Mais que te voulait ce lutin, qui ne t'a pas quitté depuis vingt-quatre -heures? Il avait pris une figure bien séduisante; il m'a donné de -l'argent, je veux le lui rendre... Comme je parlais encore, je vois -arriver mon créancier; il m'amenait deux domestiques et deux gondoliers. - -«Il faut, dit-il, que vous soyez servi, en attendant l'arrivée de -Carle. On m'a répondu dans l'auberge de l'intelligence et de la -fidélité de ces gens-ci, et voici les plus hardis patrons de la -république. - -[Illustration] - ---Je suis content de votre choix, Biondetta, lui dis-je; vous êtes-vous -logée ici? - ---J'ai pris, me répond le page, les yeux baissés, dans l'appartement -même de Votre Excellence, la pièce la plus éloignée de celle que vous -occupez, pour vous causer le moins d'embarras qu'il sera possible.» - -Je trouvai du ménagement, de la délicatesse, dans cette attention à -mettre de l'espace entre elle et moi. Je lui en sus gré. - -Au pis-aller, disais-je, je ne saurais la chasser du vague de l'air, -s'il lui plaît de s'y tenir invisible pour m'obséder. Quand elle sera -dans une chambre connue, je pourrai calculer ma distance. Content de -mes raisons, je donnai légèrement mon approbation à tout. - -Je voulais sortir pour aller chez le correspondant de ma mère. -Biondetta donna ses ordres pour ma toilette, et quand elle fut achevée, -je me rendis où j'avais dessein d'aller. - -[Illustration] - -Le négociant me fit un accueil dont j'eus lieu d'être surpris. Il était -à sa banque; de loin il me caresse de l'œil, vient à moi: - -«Don Alvare, me dit-il, je ne vous croyais pas ici. Vous arrivez très à -propos pour m'empêcher de faire une bévue; j'allais vous envoyer deux -lettres et de l'argent. - ---Celui de mon quartier, répondis-je. - ---Oui, répliqua-t-il, et quelque chose de plus. Voilà deux cents -sequins en sus qui sont arrivés ce matin. Un vieux gentilhomme à qui -j'en ai donné le reçu me les a remis de la part de doña Mencia. Ne -recevant pas de vos nouvelles, elle vous a cru malade, et a chargé un -Espagnol de votre connaissance de me les remettre pour vous les faire -passer. - ---Vous a-t-il dit son nom? - ---Je l'ai écrit dans le reçu; c'est don Miguel Pimientos, qui dit avoir -été écuyer dans votre maison. Ignorant votre arrivée ici, je ne lui ai -pas demandé son adresse.» - -Je pris l'argent. J'ouvris les lettres: ma mère se plaignait de -sa santé, de ma négligence, et ne parlait pas des sequins qu'elle -envoyait; je n'en fus que plus sensible à ses bontés. - -[Illustration] - -Me voyant la bourse aussi à propos et aussi bien garnie, je revins -gaiement à l'auberge; j'eus de la peine à trouver Biondetta dans -l'espèce de logement où elle s'était réfugiée. Elle y entrait par un -dégagement distant de ma porte; je m'y aventurai par hasard, et la vis -courbée près d'une fenêtre, fort occupée à rassembler et recoller les -débris d'un clavecin. - -[Illustration] - -«J'ai de l'argent, lui dis-je, et vous rapporte celui que vous m'avez -prêté.» Elle rougit, ce qui lui arrivait toujours avant de parler; elle -chercha mon obligation, me la remit, prit la somme et se contenta -de me dire que j'étais trop exact, et qu'elle eût désiré jouir plus -longtemps du plaisir de m'avoir obligé. - -«Mais je vous dois encore, lui dis-je, car vous avez les postes.» -Elle en avait l'état sur la table. Je l'acquittai. Je sortais avec un -sang-froid apparent; elle me demanda mes ordres, je n'en eus pas à lui -donner, et elle se remit tranquillement à son ouvrage; elle me tournait -le dos. Je l'observai quelque temps; elle semblait très-occupée, et -apportait à son travail autant d'adresse que d'activité. - -Je revins rêver dans ma chambre. «Voilà, disais-je, le pair de ce -Caldéron qui allumait la pipe de Soberano, et quoiqu'il ait l'air -très-distingué, il n'est pas de meilleure maison. S'il ne se rend ni -exigeant ni incommode, s'il n'a pas de prétentions, pourquoi ne le -garderais-je pas? Il m'assure, d'ailleurs, que pour le renvoyer il ne -faut qu'un acte de ma volonté. Pourquoi me presser de vouloir tout -à l'heure ce que je puis vouloir à tous les instants du jour?» On -interrompit mes réflexions en m'annonçant que j'étais servi. - -Je me mis à table. Biondetta, en grande livrée, était derrière mon -siége, attentive à prévenir mes besoins. Je n'avais pas besoin de -me retourner pour la voir; trois glaces disposées dans le salon -répétaient tous ses mouvements. Le dîner fini, on dessert; elle se -retire. - -[Illustration] - -L'aubergiste monte, la connaissance n'était pas nouvelle. On était -en carnaval; mon arrivée n'avait rien qui dût le surprendre. Il me -félicita sur l'augmentation de mon train, qui supposait un meilleur -état dans ma fortune, et se rabattit sur les louanges de mon page, le -jeune homme le plus beau, le plus affectionné, le plus intelligent, le -plus doux qu'il eût encore vu. Il me demanda si je comptais prendre -part aux plaisirs du carnaval: c'était mon intention. Je pris un -déguisement et montai dans ma gondole. - -Je courus la place; j'allai au spectacle, au _Ridotto_. Je jouai, je -gagnai quarante sequins et rentrai assez tard, ayant cherché de la -dissipation partout où j'avais cru pouvoir en trouver. - -Mon page, un flambeau à la main, me reçoit au bas de l'escalier, me -livre aux soins d'un valet de chambre et se retire, après m'avoir -demandé à quelle heure j'ordonnais que l'on entrât chez moi. «A l'heure -ordinaire», répondis-je, sans savoir ce que je disais, sans penser que -personne n'était au fait de ma manière de vivre. - -Je me réveillai tard le lendemain, et me levai promptement. Je jetai -par hasard les yeux sur les lettres de ma mère, demeurées sur la table. -«Digne femme! m'écriai-je; que fais-je ici? Que ne vais-je me mettre à -l'abri de vos sages conseils? J'irai, ah! j'irai, c'est le seul parti -qui me reste.» - -Comme je parlais haut, on s'aperçut que j'étais éveillé; on entra chez -moi, et je revis l'écueil de ma raison. Il avait l'air désintéressé, -modeste, soumis, et ne m'en parut que plus dangereux. Il m'annonçait un -tailleur et des étoffes; le marché fait, il disparut avec lui jusqu'à -l'heure du repas. - -Je mangeai peu, et courus me précipiter à travers le tourbillon de mes -amusements de la ville. Je cherchai les masques; j'écoutai, je fis de -froides plaisanteries, et terminai la scène par l'opéra, surtout le -jeu, jusqu'alors ma passion favorite. Je gagnai beaucoup plus à cette -seconde séance qu'à la première. - - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -VII - - -DIX jours se passèrent dans la même situation de cœur et d'esprit, et -à peu près dans des dissipations semblables; je trouvai d'anciennes -connaissances, j'en fis de nouvelles. On me présenta aux assemblées -les plus distinguées; je fus admis aux parties des nobles dans leurs -casins. - -Tout allait bien, si ma fortune au jeu ne s'était pas démentie; mais -je perdis au _ridotto_, en une soirée, treize cents sequins que -j'avais amassés. On n'a jamais joué d'un plus grand malheur. A trois -heures du matin, je me retirai, mis à sec, devant cent sequins à mes -connaissances. Mon chagrin était écrit dans mes regards, et sur tout -mon extérieur. Biondetta me parut affectée; mais elle n'ouvrit pas la -bouche. - -[Illustration] - -Le lendemain je me levai tard. Je me promenais à grands pas dans ma -chambre en frappant des pieds. On me sert, je ne mange point. Le -service enlevé, Biondetta reste, contre son ordinaire. Elle me fixe -un instant, laisse échapper quelques larmes: «Vous avez perdu de -l'argent, don Alvare; peut-être plus que vous n'en pouvez payer. - ---Et quand cela serait, où trouverais-je le remède? - ---Vous m'offensez; mes services sont toujours à vous au même prix; -mais ils ne s'étendraient pas loin, s'ils n'allaient qu'à vous faire -contracter avec moi de ces obligations que vous vous croiriez dans la -nécessité de remplir sur-le-champ. Trouvez bon que je prenne un siége; -je sens une émotion qui ne me permettrait pas de me soutenir debout; -j'ai, d'ailleurs, des choses importantes à vous dire. Voulez-vous vous -ruiner?... Pourquoi jouez-vous avec cette fureur, puisque vous ne savez -pas jouer? - ---Tout le monde ne sait-il pas les jeux de hasard? Quelqu'un -pourrait-il me les apprendre? - ---Oui; prudence à part, on apprend les jeux de chance, que vous appelez -mal à propos jeux de hasard. Il n'y a point de hasard dans le monde; -tout y a été et sera toujours une suite de combinaisons nécessaires -que l'on ne peut entendre que par la science des nombres, dont les -principes sont, en même temps, et si abstraits et si profonds, qu'on -ne peut les saisir si l'on n'est conduit par un maître; mais il faut -avoir su se le donner et se l'attacher. Je ne puis vous peindre cette -connaissance sublime que par une image. L'enchaînement des nombres fait -la cadence de l'univers, règle ce qu'on appelle les événements fortuits -et prétendus déterminés, les forçant par des balanciers invisibles à -tomber chacun à leur tour, depuis ce qui se passe d'important dans les -sphères éloignées, jusqu'aux misérables petites chances qui vous ont -aujourd'hui dépouillé de votre argent.» - -[Illustration] - -Cette tirade scientifique dans une bouche enfantine, cette proposition -un peu brusque de me donner un maître, m'occasionnèrent un léger -frisson, un peu de cette sueur froide qui m'avait saisi sous la voûte -de Portici. Je fixe Biondetta, qui baissait la vue. «Je ne veux pas de -maître, lui dis-je; je craindrais d'en trop apprendre; mais essayez de -me prouver qu'un gentilhomme peut savoir un peu plus que le jeu, et -s'en servir sans compromettre son caractère.» Elle prit la thèse, et -voici en substance l'abrégé de sa démonstration. - -«La banque est combinée sur le pied d'un profit exorbitant qui se -renouvelle à chaque taille; si elle ne courait pas des risques, la -république ferait à coup sûr un vol manifeste aux particuliers. Mais -les calculs que nous pouvons faire sont supposés, et la banque a -toujours beau jeu, en tenant contre une personne instruite sur dix -mille dupes.» - -La conviction fut poussée plus loin. On m'enseigna une seule -combinaison, très-simple en apparence; je n'en devinai pas les -principes; mais dès le soir même j'en connus l'infaillibilité par le -succès. - -[Illustration] - -En un mot, je regagnai en la suivant tout ce que j'avais perdu, payai -mes dettes de jeu, et rendis en rentrant à Biondetta l'argent qu'elle -m'avait prêté pour tenter l'aventure. - -J'étais en fonds, mais plus embarrassé que jamais. Mes défiances -s'étaient renouvelées sur les desseins de l'être dangereux dont -j'avais agréé les services. Je ne savais pas décidément si je pourrais -l'éloigner de moi; en tout cas, je n'avais pas la force de le vouloir. -Je détournais les yeux pour ne pas le voir où il était, et le voyais -partout où il n'était pas. - -Le jeu cessait de m'offrir une dissipation attachante. Le pharaon, -que j'aimais passionnément, n'étant plus assaisonné par le risque, -avait perdu tout ce qu'il avait de piquant pour moi. Les singeries -du carnaval m'ennuyaient; les spectacles m'étaient insipides. Quand -j'aurais eu le cœur assez libre pour désirer de former une liaison -parmi les femmes du haut parage, j'étais rebuté d'avance par la -langueur, le cérémonial et la contrainte de la _cicisbeature_. Il me -restait la ressource des casins des nobles, où je ne voulais plus -jouer, et la société des courtisanes. - -Parmi les femmes de cette dernière espèce, il y en avait quelques-unes -plus distinguées par l'élégance de leur faste et l'enjouement de leur -société, que par leurs agréments personnels. Je trouvais dans leurs -maisons une liberté réelle dont j'aimais à jouir, une gaieté bruyante -qui pouvait m'étourdir, si elle ne pouvait me plaire; enfin un abus -continuel de la raison qui me tirait pour quelques moments des entraves -de la mienne. Je faisais des galanteries à toutes les femmes de cette -espèce chez lesquelles j'étais admis, sans avoir de projet sur aucune; -mais la plus célèbre d'entre elles avait des desseins sur moi qu'elle -fit bientôt éclater. - -On la nommait Olympia. Elle avait vingt-six ans, beaucoup de beauté, de -talents et d'esprit. Elle me laissa bientôt apercevoir du goût qu'elle -avait pour moi, et sans en avoir pour elle, je me jetai à sa tête pour -me débarrasser en quelque sorte de moi-même. - -[Illustration] - -Notre liaison commença brusquement, et comme j'y trouvais peu de -charmes, je jugeai qu'elle finirait de même, et qu'Olympia, ennuyée -de mes distractions auprès d'elle, chercherait bientôt un amant qui -lui rendît plus de justice, d'autant plus que nous nous étions pris -sur le pied de la passion la plus désintéressée; mais notre planète en -décidait autrement. Il fallait sans doute, pour le châtiment de cette -femme superbe et emportée, et pour me jeter dans des embarras d'une -autre espèce, qu'elle conçût un amour effréné pour moi. - -Déjà je n'étais plus le maître de revenir le soir à mon auberge, et -j'étais accablé pendant la journée de billets, de messages et de -surveillants. - -On se plaignait de mes froideurs. Une jalousie qui n'avait pas encore -trouvé d'objet s'en prenait à toutes les femmes qui pouvaient attirer -mes regards, et aurait exigé de moi jusqu'à des incivilités pour elles, -si l'on eût pu entamer mon caractère. Je me déplaisais dans ce tourment -perpétuel, mais il fallait bien y vivre. Je cherchais de bonne foi -à aimer Olympia, pour aimer quelque chose, et me distraire du goût -dangereux que je me connaissais. Cependant, une scène plus vive se -préparait. - -J'étais sourdement observé dans mon auberge par les ordres de la -courtisane. «Depuis quand, me dit-elle un jour, avez-vous ce beau page -qui vous intéresse tant, à qui vous témoignez tant d'égards, et que -vous ne cessez de suivre des yeux quand son service l'appelle dans -votre appartement? Pourquoi lui faites-vous observer cette retraite -austère? Car on ne le voit jamais dans Venise. - ---Mon page, répondis-je, est un jeune homme bien né, de l'éducation -duquel je suis chargé par devoir. C'est... - ---C'est, reprit-elle, les yeux enflammés de courroux, traître, c'est -une femme. Une de mes affidées lui a vu faire sa toilette par le trou -de la serrure... - -[Illustration] - ---Je vous donne ma parole d'honneur que ce n'est pas une femme... - ---N'ajoute pas le mensonge à la trahison. Cette femme pleurait, on -l'a vue; elle n'est pas heureuse. Tu ne sais que faire le tourment -des cœurs qui se donnent à toi. Tu l'as abusée, comme tu m'abuses, -et tu l'abandonnes. Renvoie à ses parents cette jeune personne; et si -tes prodigalités t'ont mis hors d'état de lui faire justice, qu'elle -la tienne de moi. Tu lui dois un sort: je le lui ferai; mais je veux -qu'elle disparaisse demain. - ---Olympia, repris-je le plus froidement qu'il me fut possible, je vous -ai juré, je vous le répète et vous jure encore que ce n'est pas une -femme; et plût au ciel... - ---Que veulent dire ces mensonges et ce Plût au ciel, monstre? -Renvoie-la, te dis-je, ou... Mais j'ai d'autres ressources; je te -démasquerai, et elle entendra raison, si tu n'es pas susceptible de -l'entendre.» - -Excédé par ce torrent d'injures et de menaces, mais affectant de n'être -point ému, je me retirai chez moi, quoiqu'il fût tard. - -Mon arrivée parut surprendre mes domestiques, et surtout Biondetta: -elle témoigna quelque inquiétude sur ma santé; je répondis qu'elle -n'était point altérée. - -Je ne lui parlais presque jamais depuis ma liaison avec Olympia, et il -n'y avait eu aucun changement dans sa conduite à mon égard; mais on -en remarquait dans ses traits: il y avait sur le ton général de sa -physionomie une teinte d'abattement et de mélancolie. - -Le lendemain, à peine étais-je éveillé, que Biondetta entre dans ma -chambre, une lettre ouverte à la main. Elle me la remet, et je lis: - - AU PRÉTENDU BIONDETTO. - - «Je ne sais qui vous êtes, madame, ni ce que vous pouvez faire - chez don Alvare; mais vous êtes trop jeune pour n'être pas - excusable, et en de trop mauvaises mains pour ne pas exciter la - compassion. Ce cavalier vous aura promis ce qu'il promet à tout le - monde, ce qu'il me jure encore tous les jours, quoique déterminé - à nous trahir. On dit que vous êtes sage autant que belle; vous - serez susceptible d'un bon conseil. Vous êtes en âge, madame, de - réparer le tort que vous pouvez vous être fait; une âme sensible - vous en offre les moyens. On ne marchandera point sur la force du - sacrifice que l'on doit faire pour assurer votre repos. Il faut - qu'il soit proportionné à votre état, aux vues que l'on vous a - fait abandonner, à celles que vous pouvez avoir pour l'avenir, et - par conséquent vous réglerez tout vous-même. Si vous persistez - à vouloir être trompée et malheureuse, et à en faire d'autres, - attendez-vous à tout ce que le désespoir peut suggérer de plus - violent à une rivale. J'attends votre réponse.» - -Après avoir lu cette lettre, je la remis à Biondetta. «Répondez, lui -dis-je, à cette femme qu'elle est folle, et vous savez mieux que moi -combien elle est... - ---Vous la connaissez, don Alvare, n'appréhendez-vous rien d'elle?... - -[Illustration] - ---J'appréhende qu'elle ne m'ennuie plus longtemps; ainsi je la -quitte; et pour m'en délivrer plus sûrement, je vais louer ce matin -une jolie maison que l'on m'a proposée sur la Brenta.» Je m'habillai -sur-le-champ, et allai conclure mon marché. Chemin faisant, je -réfléchissais aux menaces d'Olympia. Pauvre folle! disais-je, elle -veut tuer... Je ne pus jamais, et sans savoir pourquoi, prononcer le -mot. - -Dès que j'eus terminé mon affaire, je revins chez moi; je dînai; et, -craignant que la force de l'habitude ne m'entraînât chez la courtisane, -je me déterminai à ne pas sortir de la journée. - -Je prends un livre. Incapable de m'appliquer à la lecture, je le -quitte; je vais à la fenêtre, et la foule, la variété des objets me -choquent au lieu de me distraire. Je me promène à grands pas dans mon -appartement, cherchant la tranquillité de l'esprit dans l'agitation -continuelle du corps. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -VIII - - -DANS cette course indéterminée, mes pas s'adressent vers une garde-robe -sombre, où mes gens renfermaient les choses nécessaires à mon service -qui ne devaient pas se trouver sous la main. Je n'y étais jamais entré. -L'obscurité du lieu me plaît. Je m'assieds sur un coffre et y passe -quelques minutes. - -Au bout de ce court espace de temps, j'entends du bruit dans une pièce -voisine; un petit jour qui me donne dans les yeux m'attire vers une -porte condamnée: il s'échappait par le trou de la serrure; j'y applique -l'œil. - -[Illustration] - -Je vois Biondetta assise vis-à-vis de son clavecin, les bras croisés, -dans l'attitude d'une personne qui rêve profondément. Elle rompit le -silence. - -«Biondetta! Biondetta! dit-elle. Il m'appelle Biondetta. C'est le -premier, c'est le seul mot caressant qui soit sorti de sa bouche.» - -Elle se tait, et paraît retomber dans sa rêverie. Elle pose enfin les -mains sur le clavecin que je lui avais vu raccommoder. Elle avait -devant elle un livre fermé sur le pupitre. Elle prélude et chante à -demi-voix en s'accompagnant. - -[Illustration: P. 181. - -Je vois Biondetta assise vis-à-vis de son clavecin. - -(_Fac-simile_ de la gravure de la première édition.--Voir la note p. -101.)] - -Je démêlai sur-le-champ que ce qu'elle chantait n'était pas une -composition arrêtée. En prêtant mieux l'oreille, j'entendis mon nom, -celui d'Olympia. - -Elle improvisait en prose sur sa prétendue situation, sur celle de sa -rivale, qu'elle trouvait bien plus heureuse que la sienne; enfin sur -les rigueurs que j'avais pour elle, et les soupçons qui occasionnaient -une défiance qui m'éloignait de mon bonheur. Elle m'aurait conduit dans -la route des grandeurs, de la fortune et des sciences, et j'aurais fait -sa félicité. «Hélas! disait-elle, cela devient impossible. Quand il -me connaîtrait pour ce que je suis, mes faibles charmes ne pourraient -l'arrêter; une autre...» - -La passion l'emportait, et les larmes semblaient la suffoquer. Elle se -lève, va prendre un mouchoir, s'essuie et se rapproche de l'instrument; -elle veut se rasseoir, et, comme si le peu de hauteur du siége l'eût -tenue ci-devant dans une attitude trop gênée, elle prend le livre qui -était sur son pupitre, le met sur le tabouret, s'assied, et prélude de -nouveau. - -Je compris bientôt que la seconde scène de musique ne serait pas de -l'espèce de la première. Je reconnus l'air d'une barcarolle fort en -vogue alors à Venise. Elle le répéta deux fois; puis, d'une voix plus -distincte et plus assurée, elle chanta les paroles suivantes: - -[Illustration: - -Dolce - - Hé-las! quel-le est ma chi-mè---- re, Fil-le - Pour Al-va-re et pour la ter---- re J'aban- - du ciel et des airs, Sans é- - don-ne l'u--ni--vers; - clat et sans puis--san-ce Je m'a- - bais-se, jus-qu'aux fers, Et quelle est ma ré-com- - pen-se, On me dé--dai-gne et je sers.] - - Hélas! quelle est ma chimère - Fille du ciel et des airs, - Pour Alvare et pour la terre - J'abandonne l'univers; - Sans éclat et sans puissance, - Je m'abaisse jusqu'aux fers; - Et quelle est ma récompense? - On me dédaigne et je sers. - - Coursier, la main qui vous mène - S'empresse à vous caresser; - On vous captive, on vous gêne, - Mais on craint de vous blesser. - Des efforts qu'on vous fait faire - Sur vous l'honneur rejaillit, - Et le frein qui vous modère - Jamais ne vous avilit. - - Alvare, une autre t'engage, - Et m'éloigne de ton cœur: - Dis-moi par quel avantage - Elle a vaincu ta froideur? - On pense qu'elle est sincère, - On s'en rapporte à sa foi; - Elle plaît, je ne puis plaire; - Le soupçon est fait pour moi. - - La cruelle défiance - Empoisonne le bienfait. - On me craint en ma présence; - En mon absence on me hait. - Mes tourments, je les suppose; - Je gémis, mais sans raison; - Si je parle, j'en impose... - Je me tais, c'est trahison. - - Amour, tu fis l'imposture, - Je passe pour l'imposteur; - Ah! pour venger notre injure, - Dissipe enfin son erreur. - Fais que l'ingrat me connaisse; - Et quel qu'en soit le sujet, - Qu'il déteste une faiblesse - Dont je ne suis pas l'objet. - - Ma rivale est triomphante, - Elle ordonne de mon sort, - Et je me vois dans l'attente - De l'exil ou de la mort. - Ne brisez pas votre chaîne, - Mouvements d'un cœur jaloux; - Vous éveilleriez la haine... - Je me contrains: taisez-vous! - -[Illustration] - -Le son de la voix, le chant, le sens des vers, leur tournure, me -jettent dans un désordre que je ne puis exprimer. «Être fantastique, -dangereuse imposture! m'écriai-je en sortant avec rapidité du poste où -j'étais demeuré trop longtemps: peut-on mieux emprunter les traits de -la vérité et de la nature! Que je suis heureux de n'avoir connu que -d'aujourd'hui le trou de cette serrure! comme je serais venu m'enivrer, -combien j'aurais aidé à me tromper moi-même! Sortons d'ici. Allons sur -la Brenta dès demain. Allons-y ce soir.» - -[Illustration] - -J'appelle sur-le-champ un domestique, et fais dépêcher, dans une -gondole, ce qui m'était nécessaire pour aller passer la nuit dans ma -nouvelle maison. - -Il m'eût été trop difficile d'attendre la nuit dans mon auberge. -Je sortis. Je marchai au hasard. Au détour d'une rue, je crus voir -entrer dans un café ce Bernadillo qui accompagnait Soberano dans notre -promenade à Portici. «Autre fantôme! dis-je; ils me poursuivent.» -J'entrai dans ma gondole, et courus tout Venise de canal en canal: il -était onze heures quand je rentrai. Je voulus partir pour la Brenta, -et mes gondoliers fatigués refusant le service, je fus obligé d'en -faire appeler d'autres: ils arrivèrent, et mes gens, prévenus de mes -intentions, me précèdent dans la gondole, chargés de leurs propres -effets. Biondetta me suivait. - -A peine ai-je les deux pieds dans le bâtiment, que des cris me forcent -à me retourner. Un masque poignardait Biondetta: «Tu l'emportes sur -moi! meurs, meurs, odieuse rivale!» - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -IX - - -L'EXÉCUTION fut si prompte, qu'un des gondoliers resté sur le rivage -ne put l'empêcher. Il voulut attaquer l'assassin en lui portant le -flambeau dans les yeux; un autre masque accourt, et le repousse avec -une action menaçante, une voix tonnante que je crus reconnaître pour -celle de Bernadillo. Hors de moi, je m'élance de la gondole. Les -meurtriers ont disparu. A l'aide du flambeau je vois Biondetta pâle, -baignée dans son sang, expirante. - -[Illustration] - -Mon état ne saurait se peindre. Toute autre idée s'efface. Je ne vois -plus qu'une femme adorée, victime d'une prévention ridicule, sacrifiée -à ma vaine et extravagante confiance, et accablée par moi, jusque-là, -des plus cruels outrages. - -Je me précipite; j'appelle en même temps le secours et la vengeance. Un -chirurgien, attiré par l'éclat de cette aventure, se présente. Je fais -transporter la blessée dans mon appartement; et, crainte qu'on ne la -ménage point assez, je me charge moi-même de la moitié du fardeau. - -[Illustration] - -Quand on l'eut déshabillée, quand je vis ce beau corps sanglant atteint -de deux énormes blessures, qui semblaient devoir attaquer toutes deux -les sources de la vie, je dis, je fis mille extravagances. - -Biondetta, présumée sans connaissance, ne devait pas les entendre; -mais l'aubergiste et ses gens, un chirurgien, deux médecins, appelés, -jugèrent qu'il était dangereux pour la blessée qu'on me laissât auprès -d'elle. On m'entraîna hors de la chambre. - -On laissa mes gens près de moi; mais un d'eux ayant eu la maladresse de -me dire que la faculté avait jugé les blessures mortelles, je poussai -des cris aigus. Fatigué enfin par mes emportements, je tombai dans un -abattement qui fut suivi du sommeil. - -[Illustration] - -Je crus voir ma mère en rêve, je lui racontais mon aventure, et pour la -lui rendre plus sensible, je la conduisais vers les ruines de Portici. - -«N'allons pas là, mon fils, me disait-elle, vous êtes dans un danger -évident.» Comme nous passions dans un défilé étroit où je m'engageais -avec sécurité, une main tout à coup me pousse dans un précipice; -je la reconnais, c'est celle de Biondetta. Je tombais, une autre -main me retire, et je me trouve entre les bras de ma mère. Je me -réveille, encore haletant de frayeur. Tendre mère! m'écriai-je, vous ne -m'abandonnez pas, même en rêve. - -[Illustration] - -Biondetta! vous voulez me perdre? Mais ce songe est l'effet du trouble -de mon imagination. Ah! chassons des idées qui me feraient manquer à la -reconnaissance, à l'humanité. - -J'appelle un domestique et fais demander des nouvelles. Deux -chirurgiens veillent: on a beaucoup tiré de sang; on craint la fièvre. - -Le lendemain, après l'appareil levé, on décida que les blessures -n'étaient dangereuses que par la profondeur; mais la fièvre survient, -redouble, et il faut épuiser le sujet par de nouvelles saignées. - -Je fis tant d'instances pour entrer dans l'appartement, qu'il ne fut -pas possible de s'y refuser. - -Biondetta avait le transport, et répétait sans cesse mon nom. Je la -regardai; elle ne m'avait jamais paru si belle. - -[Illustration] - -Est-ce là, me disais-je, ce que je prenais pour un fantôme colorié, un -amas de vapeurs brillantes uniquement rassemblées pour en imposer à mes -sens? - -Elle avait la vie comme je l'ai, et la perd, parce que je n'ai jamais -voulu l'entendre, parce que je l'ai volontairement exposée. Je suis un -tigre, un monstre. - -Si tu meurs, objet le plus digne d'être chéri, et dont j'ai si -indignement reconnu les bontés, je ne veux pas te survivre. Je mourrai -après avoir sacrifié sur ta tombe la barbare Olympia! - -Si tu m'es rendue, je serai à toi; je reconnaîtrai tes bienfaits; -je couronnerai tes vertus, ta patience, je me lie par des liens -indissolubles, et ferai mon devoir de te rendre heureuse par le -sacrifice aveugle de mes sentiments et de mes volontés. - -Je ne peindrai point les efforts pénibles de l'art et de la nature -pour rappeler à la vie un corps qui semblait devoir succomber sous les -ressources mises en œuvre pour le soulager. - -Vingt et un jours se passèrent sans qu'on pût se décider entre la -crainte et l'espérance: enfin, la fièvre se dissipa, et il parut que la -malade reprenait connaissance. - -Je l'appelai ma chère Biondetta, elle me serra la main. Depuis cet -instant, elle reconnut tout ce qui était autour d'elle. J'étais à son -chevet: ses yeux se tournèrent sur moi; les miens étaient baignés de -larmes. - -Je ne saurais peindre, quand elle me regarda, les grâces, l'expression -de son sourire. «Chère Biondetta! reprit-elle; je suis la chère -Biondetta d'Alvare.» - -Elle voulait m'en dire davantage: on me força encore une fois de -m'éloigner. - -Je pris le parti de rester dans sa chambre, dans un endroit où elle ne -pût pas me voir. Enfin, j'eus la permission d'en approcher. «Biondetta, -lui dis-je, je fais poursuivre vos assassins. - -[Illustration] - ---Ah! ménagez-les, dit-elle: ils ont fait mon bonheur. Si je meurs, ce -sera pour vous; si je vis, ce sera pour vous aimer.» - -J'ai des raisons pour abréger ces scènes de tendresse qui se passèrent -entre nous jusqu'au temps où les médecins m'assurèrent que je pouvais -faire transporter Biondetta sur les bords de la Brenta, où l'air -serait plus propre à lui rendre ses forces. Nous nous y établîmes. - -Je lui avais donné deux femmes pour la servir, dès le premier instant -où son sexe fut avéré par la nécessité de panser ses blessures. Je -rassemblai autour d'elle tout ce qui pouvait contribuer à sa commodité, -et ne m'occupai qu'à la soulager, l'amuser et lui plaire. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -X - - -SES forces se rétablissaient à vue d'œil, et sa beauté semblait prendre -chaque jour un nouvel éclat. Enfin, croyant pouvoir l'engager dans une -conversation assez longue, sans intéresser sa santé: «O Biondetta! lui -dis-je, je suis comblé d'amour, persuadé que vous n'êtes point un être -fantastique, convaincu que vous m'aimez, malgré les procédés révoltants -que j'ai eus pour vous jusqu'ici. Mais vous savez si mes inquiétudes -furent fondées. Développez-moi le mystère de l'étrange apparition qui -affligea mes regards dans la voûte de Portici. D'où venaient, que -devinrent ce monstre affreux, cette petite chienne qui précédèrent -votre arrivée? Comment, pourquoi les avez-vous remplacés pour vous -attacher à moi? Qui étaient-ils? Qui êtes-vous? Achevez de rassurer un -cœur tout à vous, et qui veut se dévouer pour la vie. - -[Illustration] - ---Alvare, répondit Biondetta, les nécromanciens, étonnés de votre -audace, voulurent se faire un jeu de votre humiliation et parvenir -par la voie de la terreur à vous réduire à l'état de vil esclave de -leurs volontés. Ils vous préparaient d'avance à la frayeur, en vous -provoquant à l'évocation du plus puissant et du plus redoutable de -tous les esprits; et par le secours de ceux dont la catégorie leur est -soumise, ils vous présentèrent un spectacle qui vous eût fait mourir -d'effroi, si la vigueur de votre âme n'eût fait tourner contre eux leur -propre stratagème. - -A votre contenance héroïque, les Sylphes, les Salamandres, les Gnomes, -les Ondins, enchantés de votre courage, résolurent de vous donner tout -l'avantage sur vos ennemis. - -Je suis Sylphide d'origine, et une des plus considérables d'entre -elles. Je parus sous la forme de la petite chienne; je reçus vos -ordres, et nous nous empressâmes tous à l'envi de les accomplir. Plus -vous mettiez de hauteur, de résolution, d'aisance, d'intelligence à -régler nos mouvements, plus nous redoublions d'admiration pour vous et -de zèle. - -Vous m'ordonnâtes de vous servir en page, de vous amuser en cantatrice. -Je me soumis avec joie, et goûtai de tels charmes dans mon obéissance, -que je résolus de vous la vouer pour toujours. - -Décidons, me disais-je, mon état et mon bonheur. Abandonnée dans le -vague de l'air à une incertitude nécessaire, sans sensations, sans -jouissances, esclave des évocations des cabalistes, jouet de leurs -fantaisies, nécessairement bornée dans mes prérogatives comme dans mes -connaissances, balancerais-je davantage sur le choix des moyens par -lesquels je puis ennoblir mon essence? - -Il m'est permis de prendre un corps pour m'associer à un sage: le -voilà. Si je me réduis au simple état de femme, si je perds par ce -changement volontaire le droit naturel des Sylphides et l'assistance -de mes compagnes, je jouirai du bonheur d'aimer et d'être aimée. Je -servirai mon vainqueur; je l'instruirai de la sublimité de son être, -dont il ignore les prérogatives: il nous soumettra, avec les éléments -dont j'aurai abandonné l'empire, les esprits de toutes les sphères. Il -est fait pour être le roi du monde, et j'en serai la reine, et la reine -adorée de lui. - -Ces réflexions, plus subites que vous ne pouvez le croire dans une -substance débarrassée d'organes, me décidèrent sur-le-champ. En -conservant ma figure, je prends un corps de femme pour ne le quitter -qu'avec la vie. - -Quand j'eus pris un corps, Alvare, je m'aperçus que j'avais un cœur: je -vous admirai, je vous aimai; mais que devins-je, lorsque je ne vis en -vous que de la répugnance, de la haine! Je ne pouvais ni changer, ni -même me repentir; soumise à tous les revers auxquels sont sujettes les -créatures de votre espèce, m'étant attiré le courroux des esprits, la -haine implacable des nécromanciens, je devenais, sans votre protection, -l'être le plus malheureux qui fût sous le ciel: que dis-je? je le -serais encore sans votre amour.» - -Mille grâces répandues dans la figure, l'action, le son de la voix, -ajoutaient au prestige de ce récit intéressant. Je ne concevais rien de -ce que j'entendais. Mais qu'y avait-il de concevable dans mon aventure? - -[Illustration] - -Tout ceci me paraît un songe, me disais-je; mais la vie humaine -est-elle autre chose? Je rêve plus extraordinairement qu'un autre, et -voilà tout. - -Je l'ai vue de mes yeux, attendant tout secours de l'art, arriver -presque jusqu'aux portes de la mort, en passant par tous les termes de -l'épuisement et de la douleur. - -L'homme fut un assemblage d'un peu de boue et d'eau. Pourquoi une -femme ne serait-elle pas faite de rosée, de vapeurs terrestres et de -rayons de lumière, des débris d'un arc-en-ciel condensés? Où est le -possible?... Où est l'impossible? - -[Illustration] - -Le résultat de mes réflexions fut de me livrer encore plus à mon -penchant, en croyant consulter ma raison. Je comblais Biondetta -de prévenances, de caresses innocentes. Elle s'y prêtait avec une -franchise qui m'enchantait, avec cette pudeur naturelle qui agit sans -être l'effet des réflexions ou de la crainte. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -XI - - -UN mois s'était passé dans des douceurs qui m'avaient enivré. -Biondetta, entièrement rétablie, pouvait me suivre partout à la -promenade. Je lui avais fait faire un déshabillé d'amazone: sous ce -vêtement, sous un grand chapeau ombragé de plumes, elle attirait tous -les regards, et nous ne paraissions jamais que mon bonheur ne fît -l'objet de l'envie de tous ces heureux citadins qui peuplent, pendant -les beaux jours, les rivages enchantés de la Brenta; les femmes mêmes -semblaient avoir renoncé à cette jalousie dont on les accuse, ou -subjuguées par une supériorité dont elles ne pouvaient disconvenir, ou -désarmées par un maintien qui annonçait l'oubli de tous ses avantages. - -[Illustration] - -Connu de tout le monde pour l'amant aimé d'un objet aussi ravissant, -mon orgueil égalait mon amour, et je m'élevais encore davantage quand -je venais à me flatter sur le brillant de son origine. - -Je ne pouvais douter qu'elle ne possédât les connaissances les plus -rares, et je supposais avec raison que son but était de m'en orner; -mais elle ne m'entretenait que de choses ordinaires, et semblait avoir -perdu l'autre objet de vue. «Biondetta, lui dis-je, un soir que nous -nous promenions sur la terrasse de mon jardin, lorsqu'un penchant trop -flatteur pour moi vous décida à lier votre sort au mien, vous vous -promettiez de m'en rendre digne en me donnant des connaissances qui ne -sont point réservées au commun des hommes. Vous parais-je maintenant -indigne de vos soins? un amour aussi tendre, aussi délicat que le vôtre -peut-il ne point désirer d'ennoblir son objet? - -[Illustration] - ---O Alvare! me répondit-elle, je suis femme depuis six mois, et ma -passion, il me le semble, n'a pas duré un jour. Pardonnez si la plus -douce des sensations enivre un cœur qui n'a jamais rien éprouvé. -Je voudrais vous montrer à aimer comme moi; et vous seriez, par ce -sentiment seul, au-dessus de tous vos semblables; mais l'orgueil humain -aspire à d'autres jouissances. L'inquiétude naturelle ne lui permet pas -de saisir un bonheur, s'il n'en peut envisager un plus grand dans la -perspective. Oui, je vous instruirai, Alvare. J'oubliais avec plaisir -mon intérêt; il le veut, puisque je dois retrouver ma grandeur dans la -vôtre; mais il ne suffit pas de me promettre d'être avec moi, il faut -que vous vous donniez et sans réserve et pour toujours.» - -Nous étions assis sur un banc de gazon, sous un abri de chèvrefeuille -au fond du jardin; je me jetai à ses genoux. «Chère Biondetta, lui -dis-je, je vous jure une fidélité à toute épreuve. - ---Non, disait-elle, vous ne me connaissez pas, vous ne me connaissez -pas; il me faut un abandon absolu. Il peut seul me rassurer et me -suffire.» - -Je lui baisais la main avec transport, et redoublais mes serments; elle -m'opposait ses craintes. Dans le feu de la conversation, nos têtes se -penchent, nos lèvres se rencontrent... Dans le moment, je me sens -saisir par la basque de mon habit, et secouer d'une étrange force... - -[Illustration: P. 206. - -Dans le moment, je me sens saisir par la basque de mon habit. - -(_Fac-simile_ de la gravure de la première édition.--Voir la note p. -101.)] - -[Illustration] - -C'était mon chien, un jeune danois dont on m'avait fait présent. Tous -les jours, je le faisais jouer avec mon mouchoir. Comme il s'était -échappé de la maison la veille, je l'avais fait attacher pour prévenir -une seconde évasion. Il venait de rompre son attache; conduit par -l'odorat, il m'avait trouvé, et me tirait par mon manteau pour me -montrer sa joie et me solliciter au badinage; j'eus beau le chasser de -la main, de la voix, il ne fut pas possible de l'écarter: il courait, -revenait sur moi en aboyant; enfin, vaincu par son importunité, je le -saisis par son collier et le reconduisis à la maison. - -[Illustration] - -Comme je revenais au berceau pour rejoindre Biondetta, un domestique -marchant presque sur mes talons nous avertit qu'on avait servi, et -nous allâmes prendre nos places à table. Biondetta eût pu y paraître -embarrassée. Heureusement, nous nous trouvions en tiers, un jeune noble -était venu passer la soirée avec nous. - -Le lendemain, j'entrai chez Biondetta, résolu de lui faire part des -réflexions sérieuses qui m'avaient occupé pendant la nuit. Elle était -encore au lit, et je m'assis auprès d'elle. «Nous avons, lui dis-je, -pensé faire hier une folie dont je me fusse repenti le reste de mes -jours. Ma mère veut absolument que je me marie. Je ne saurais être à -d'autre qu'à vous, et ne puis point prendre d'engagement sérieux sans -son aveu. Vous regardant déjà comme ma femme, chère Biondetta, mon -devoir est de vous respecter. - -[Illustration] - ---Eh! ne dois-je pas vous respecter vous-même, Alvare? Mais ce -sentiment ne serait-il pas le poison de l'amour? - ---Vous vous trompez, repris-je, il en est l'assaisonnement... - ---Bel assaisonnement! qui vous ramène à moi d'un air glacé, et me -pétrifie moi-même! Ah! Alvare! Alvare! je n'ai heureusement ni rime -ni raison, ni père ni mère, et veux aimer de tout mon cœur sans cet -assaisonnement-là. Vous devez des égards à votre mère: ils sont -naturels; il suffit que sa volonté ratifie l'union de nos cœurs, -pourquoi faut-il qu'elle la précède? Les préjugés sont nés chez vous au -défaut de lumières, et soit en raisonnant, soit en ne raisonnant pas, -ils rendent votre conduite aussi inconséquente que bizarre. Soumis à -de véritables devoirs, vous vous en imposez qu'il est ou impossible -ou inutile de remplir; enfin vous cherchez à vous faire écarter de la -route, dans la poursuite de l'objet dont la possession vous semble -la plus désirable. Notre union, nos liens deviennent dépendants de -la volonté d'autrui. Qui sait si doña Mencia me trouvera d'assez -bonne maison pour entrer dans celle de Maravillas? Et je me verrais -dédaignée? ou, au lieu de vous tenir de vous-même, il faudrait vous -obtenir d'elle? Est-ce un homme destiné à la haute science qui me -parle, ou un enfant qui sort des montagnes de l'Estrémadure? Et dois-je -être sans délicatesse, quand je vois qu'on ménage celle des autres plus -que la mienne? Alvare! Alvare! on vante l'amour des Espagnols; ils -auront toujours plus d'orgueil et de morgue que d'amour.» - -J'avais vu des scènes bien extraordinaires; je n'étais point préparé -à celle-ci. Je voulus excuser mon respect pour ma mère; le devoir me -le prescrivait, et la reconnaissance, l'attachement, plus forts encore -que lui. On n'écoutait pas. «Je ne suis pas devenue femme pour rien, -Alvare: vous me tenez de moi, je veux vous tenir de vous. Doña Mencia -désapprouvera après, si elle est folle. Ne m'en parlez plus. Depuis -qu'on me respecte, qu'on se respecte, qu'on respecte tout le monde, je -deviens plus malheureuse que lorsqu'on me haïssait.» Et elle se mit à -sangloter. - -Heureusement je suis fier, et ce sentiment me garantit du mouvement -de faiblesse qui m'entraînait aux pieds de Biondetta, pour essayer de -désarmer cette déraisonnable colère et faire cesser des larmes dont la -seule vue me mettait au désespoir. Je me retirai. Je passai dans mon -cabinet. En m'y enchaînant, on m'eût rendu service; enfin, craignant -l'issue des combats que j'éprouvais, je cours à ma gondole: une des -femmes de Biondetta se trouve sur mon chemin. «Je vais à Venise, -lui dis-je. J'y deviens nécessaire pour la suite du procès intenté -à Olympia;» et sur-le-champ je pars, en proie aux plus dévorantes -inquiétudes, mécontent de Biondetta et plus encore de moi, voyant qu'il -ne me restait à prendre que des partis lâches ou désespérés. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - - -XII - - -J'ARRIVE à la ville; je touche à la première calle. Je parcours d'un -air effaré toutes les rues qui sont sur mon passage, ne m'apercevant -point qu'un orage affreux va fondre sur moi, et qu'il faut m'inquiéter -pour trouver un abri. - -C'était dans le milieu du mois de juillet. Bientôt je fus chargé par -une pluie abondante mêlée de beaucoup de grêle. - -Je vois une porte ouverte devant moi: c'était celle de l'église du -grand couvent des Franciscains; je m'y réfugie. - -[Illustration] - -Ma première réflexion fut qu'il avait fallu un semblable accident pour -me faire entrer dans une église depuis mon séjour dans les États de -Venise; la seconde fut de me rendre justice sur cet entier oubli de mes -devoirs. - -Enfin, voulant m'arracher à mes pensées, je considère les tableaux, et -cherche à voir les monuments qui sont dans cette église, c'était une -espèce de voyage curieux que je faisais autour de la nef et du chœur. - -J'arrive enfin dans une chapelle enfoncée et qui était éclairée par une -lampe, le jour extérieur n'y pouvant pénétrer; quelque chose d'éclatant -frappe mes regards dans le fond de la chapelle: c'était un monument. - -Deux génies descendaient dans un tombeau de marbre noir une figure de -femme. - -Deux autres génies fondaient en larmes auprès de la tombe. - -[Illustration] - -Toutes les figures étaient de marbre blanc, et leur éclat naturel, -rehaussé par le contraste, en réfléchissant vivement la faible lumière -de la lampe, semblait les faire briller d'un jour qui leur fût propre, -et éclairer lui-même le fond de la chapelle. - -J'approche; je considère les figures; elles me paraissent des plus -belles proportions, pleines d'expression et de l'exécution la plus -finie. - -J'attache mes yeux sur la tête de la principale figure. Que deviens-je? -Je crois voir le portrait de ma mère. Une douleur vive et tendre, un -saint respect me saisissent. - -[Illustration] - -«O ma mère! est-ce pour m'avertir que mon peu de tendresse et le -désordre de ma vie vous conduiront au tombeau, que ce froid simulacre -emprunte ici votre ressemblance chérie? O la plus digne des femmes! -tout égaré qu'il est, votre Alvare vous a conservé tous vos droits -sur son cœur. Avant de s'écarter de l'obéissance qu'il vous doit, il -mourrait plutôt mille fois: il en atteste ce marbre insensible. Hélas! -je suis dévoré de la passion la plus tyrannique: il m'est impossible de -m'en rendre maître désormais. Vous venez de parler à mes yeux; parlez, -ah! parlez à mon cœur, et si je dois la bannir, enseignez-moi comment -je pourrai faire sans qu'il m'en coûte la vie.» - -En prononçant avec force cette pressante invocation, je m'étais -prosterné la face contre terre, et j'attendais dans cette attitude la -réponse que j'étais presque sûr de recevoir, tant j'étais enthousiasmé. - -Je réfléchis maintenant, ce que je n'étais pas en état de faire -alors, que dans toutes les occasions où nous avons besoin de secours -extraordinaires pour régler notre conduite, si nous les demandons avec -force, dussions-nous n'être pas exaucés, au moins, en nous recueillant -pour les recevoir, nous nous mettons dans le cas d'user de toutes les -ressources de notre propre prudence. Je méritais d'être abandonné à la -mienne, et voici ce qu'elle me suggéra: - -«Tu mettras un devoir à remplir et un espace considérable entre ta -passion et toi; les événements t'éclaireront.» - -«Allons, dis-je en me relevant avec précipitation, allons ouvrir mon -cœur à ma mère, et remettons-nous encore une fois sous ce cher abri.» - -Je retourne à mon auberge ordinaire: je cherche une voiture, et, sans -m'embarrasser d'équipages, je prends la route de Turin pour me rendre -en Espagne par la France; mais avant, je mets dans un paquet une note -de trois cents sequins sur la banque, et la lettre qui suit: - - «A MA CHÈRE BIONDETTA. - - Je m'arrache d'auprès de vous, ma chère Biondetta, et ce serait - m'arracher à la vie, si l'espoir du plus prompt retour ne consolait - mon cœur. Je vais voir ma mère; animé par votre charmante idée, je - triompherai d'elle, et viendrai former avec son aveu une union qui - doit faire mon bonheur. Heureux d'avoir rempli mes devoirs avant - de me donner tout entier à l'amour, je sacrifierai à vos pieds - le reste de ma vie. Vous connaîtrez un Espagnol, ma Biondetta; - vous jugerez d'après sa conduite, que s'il obéit aux devoirs de - l'honneur et du sang, il sait également satisfaire aux autres. - En voyant l'heureux effet de ses préjugés, vous ne taxerez pas - d'orgueil le sentiment qui l'y attache. Je ne puis douter de votre - amour: il m'avait voué une entière obéissance; je le reconnaîtrai - encore mieux par cette faible condescendance à des vues qui n'ont - pour objet que notre commune félicité. Je vous envoie ce qui peut - être nécessaire pour l'entretien de notre maison. Je vous enverrai - d'Espagne ce que je croirai le moins indigne de vous, en attendant - que la plus vive tendresse qui fut jamais vous ramène pour toujours - votre esclave.» - -Je suis sur la route de l'Estrémadure. Nous étions dans la plus belle -saison, et tout semblait se prêter à l'impatience que j'avais d'arriver -dans ma patrie. - -Je découvrais déjà les clochers de Turin, lorsqu'une chaise de poste -assez mal en ordre ayant dépassé ma voiture, s'arrête et me laisse -voir, à travers une portière, une femme qui fait des signes et s'élance -pour en sortir. - -Mon postillon s'arrête de lui-même; je descends, et reçois Biondetta -dans mes bras; elle y reste pâmée sans connaissance; elle n'avait pu -dire que ce peu de mots: «Alvare! vous m'avez abandonnée.» - -[Illustration] - -Je la porte dans ma chaise, seul endroit où je pusse l'asseoir -commodément: elle était heureusement à deux places. Je fais mon -possible pour lui donner plus d'aisance à respirer, en la dégageant de -ceux de ses vêtements qui la gênent; et, la soutenant entre mes bras, -je continue ma route dans la situation que l'on peut imaginer. - - - - -[Illustration] - - -XIII - - -NOUS arrêtons à la première auberge de quelque apparence: je fais -porter Biondetta dans la chambre la plus commode; je la fais mettre sur -un lit et m'assieds à côté d'elle. Je m'étais fait apporter des eaux -spiritueuses, des élixirs propres à dissiper un évanouissement. A la -fin elle ouvre les yeux. - -«On a voulu ma mort, encore une fois, dit-elle; on sera satisfait. - ---Quelle injustice! lui dis-je; un caprice vous fait refuser à des -démarches senties et nécessaires de ma part. Je risque de manquer -à mon devoir si je ne sais pas vous résister, et je m'expose à des -désagréments, à des remords qui troubleraient la tranquillité de notre -union. Je prends le parti de m'échapper pour aller chercher l'aveu de -ma mère... - ---Et que ne me faites-vous connaître votre volonté, cruel! Ne suis-je -pas faite pour vous obéir? Je vous aurais suivi. Mais m'abandonner -seule, sans protection, à la vengeance des ennemis que je me suis -faits pour vous, me voir exposée par votre faute aux affronts les plus -humiliants... - ---Expliquez-vous, Biondetta; quelqu'un aurait-il osé?... - -[Illustration] - ---Et qu'avait-on à risquer contre un être de mon sexe, dépourvu d'aveu -comme de toute assistance? L'indigne Bernadillo nous avait suivis à -Venise; à peine avez-vous disparu, qu'alors, cessant de vous craindre, -impuissant contre moi depuis que je suis à vous, mais pouvant troubler -l'imagination des gens attachés à mon service, il a fait assiéger par -des fantômes de sa création votre maison de la Brenta. Mes femmes, -effrayées, m'abandonnent. Selon un bruit général, autorisé par beaucoup -de lettres, un lutin a enlevé un capitaine aux gardes du roi de Naples -et l'a conduit à Venise. On assure que je suis ce lutin, et cela se -trouve presque avéré par les indices. Chacun s'écarte de moi avec -frayeur. J'implore de l'assistance, de la compassion; je n'en trouve -pas. Enfin l'or obtient ce que l'on refuse à l'humanité. On me vend -fort cher une mauvaise chaise: je trouve des guides, des postillons, je -vous suis...» - -[Illustration] - -Ma fermeté pensa s'ébranler au récit des disgrâces de Biondetta. «Je ne -pouvais, lui dis-je, prévoir des événements de cette nature. Je vous -avais vue l'objet des égards, des respects de tous les habitants des -bords de la Brenta; ce qui vous semblait si bien acquis, pouvais-je -imaginer qu'on vous le disputerait dans mon absence? O Biondetta! vous -êtes éclairée: ne deviez-vous pas prévoir qu'en contrariant des vues -aussi raisonnables que les miennes, vous me porteriez à des résolutions -désespérées? Pourquoi... - ---Est-on toujours maîtresse de ne pas contrarier? Je suis femme par -mon choix, Alvare, mais je suis femme enfin, exposée à ressentir -toutes les impressions; je ne suis pas de marbre. J'ai choisi entre -les zones la matière élémentaire dont mon corps est composé; elle -est très-susceptible; si elle ne l'était pas, je manquerais de -sensibilité, vous ne me feriez rien éprouver et je vous deviendrais -insipide. Pardonnez-moi d'avoir couru le risque de prendre toutes les -imperfections de mon sexe, pour en réunir, si je pouvais, toutes les -grâces; mais la folie est faite, et constituée comme je le suis à -présent, mes sensations sont d'une vivacité dont rien n'approche: mon -imagination est un volcan. J'ai, en un mot, des passions d'une violence -qui devrait vous effrayer, si vous n'étiez pas l'objet de la plus -emportée de toutes, et si nous ne connaissions pas mieux les principes -et les effets de ces élans naturels qu'on ne les connaît à Salamanque. -On leur y donne des noms odieux; on parle au moins de les étouffer. -Étouffer une flamme céleste, le seul ressort au moyen duquel l'âme et -le corps peuvent agir réciproquement l'un sur l'autre et se forcer de -concourir au maintien nécessaire de leur union! Cela est bien imbécile, -mon cher Alvare! Il faut régler ces mouvements, mais quelquefois il -faut leur céder; si on les contrarie, si on les soulève, ils échappent -tous à la fois, et la raison ne sait plus où s'asseoir pour gouverner. -Ménagez-moi dans ces moments-ci, Alvare; je n'ai que six mois, je suis -dans l'enthousiasme de tout ce que j'éprouve; songez qu'un de vos -refus, un mot que vous me dites inconsidérément, indignent l'amour, -révoltent l'orgueil, éveillent le dépit, la défiance, la crainte; -que dis-je? je vois d'ici ma pauvre tête perdue, et mon Alvare aussi -malheureux que moi! - ---O Biondetta! repartis-je, on ne cesse pas de s'étonner auprès de -vous; mais je crois voir la nature même dans l'aveu que vous faites -de vos penchants. Nous trouverons des ressources contre eux dans -notre tendresse mutuelle. Que ne devons-nous pas espérer d'ailleurs -des conseils de la mère qui va nous recevoir dans ses bras? Elle vous -chérira, tout m'en assure, et tout nous aidera à couler des jours -heureux... - ---Il faut vouloir ce que vous voulez, Alvare. Je connais mieux mon sexe -et n'espère pas autant que vous; mais je veux vous obéir pour vous -plaire, et je me livre.» - -Satisfait de me trouver sur la route de l'Espagne, de l'aveu et en -compagnie de l'objet qui avait captivé ma raison et mes sens, je -m'empressai de chercher le passage des Alpes pour arriver en France; -mais il semblait que le ciel me devenait contraire depuis que je -n'étais pas seul: des orages affreux suspendent ma course et rendent -les chemins mauvais et les passages impraticables. Les chevaux -s'abattent; ma voiture, qui semblait neuve et bien assemblée, se dément -à chaque poste, et manque par l'essieu, ou par le train, ou par les -roues. Enfin, après bien des traverses infinies, je parviens au col de -Tende. - -[Illustration] - -Parmi les sujets d'inquiétude, les embarras que me donnait un voyage -aussi contrarié, j'admirais le personnage de Biondetta. Ce n'était -plus cette femme tendre, triste ou emportée que j'avais vue; il -semblait qu'elle voulût soulager mon ennui en se livrant aux saillies -de la gaieté la plus vive, et me persuader que les fatigues n'avaient -rien de repoussant pour elle. - -Tout ce badinage agréable était mêlé de caresses trop séduisantes -pour que je pusse m'y refuser: je me livrais, mais avec réserve; mon -orgueil compromis servait de frein à la violence de mes désirs. Elle -lisait trop bien dans mes yeux pour ne pas juger de mon désordre et -chercher à l'augmenter. Je fus en péril, je dois en convenir. Une fois -entre autres, si une roue ne se fût brisée, je ne sais ce que le point -d'honneur fût devenu. Cela me mit un peu plus sur mes gardes pour -l'avenir. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -XIV - - -APRÈS des fatigues incroyables, nous arrivâmes à Lyon. Je consentis, -par attention pour elle, à m'y reposer quelques jours. Elle arrêtait -mes regards sur l'aisance, la facilité des mœurs de la nation -française. «C'est à Paris, c'est à la cour que je voudrais vous voir -établi. Les ressources d'aucune espèce ne vous y manqueront; vous -ferez la figure qu'il vous plaira d'y faire, et j'ai des moyens sûrs de -vous y faire jouer le plus grand rôle; les Français sont galants: si je -ne présume point trop de ma figure, ce qu'il y aurait de plus distingué -parmi eux viendrait me rendre hommage, et je les sacrifierais tous à -mon Alvare. Le beau sujet de triomphe pour une vanité espagnole!» - -Je regardai cette proposition comme un badinage. «Non, dit-elle, j'ai -sérieusement cette fantaisie... - ---Partons donc bien vite pour l'Estrémadure, répliquai-je, et nous -reviendrons faire présenter à la cour de France l'épouse de don Alvare -Maravillas, car il ne vous conviendrait pas de ne vous y montrer qu'en -aventurière... - ---Je suis sur le chemin de l'Estrémadure, dit-elle, il s'en faut bien -que je la regarde comme le terme où je dois trouver mon bonheur; -comment ferais-je pour ne jamais la rencontrer?» - -J'entendais, je voyais sa répugnance, mais j'allais à mon but, et je -me trouvai bientôt sur le territoire espagnol. Les obstacles imprévus, -les fondrières, les ornières impraticables, les muletiers ivres, les -mulets rétifs, me donnaient encore moins de relâche que dans le Piémont -et la Savoie. - -[Illustration] - -On dit beaucoup de mal des auberges d'Espagne, et c'est avec raison; -cependant je m'estimais heureux quand les contrariétés éprouvées -pendant le jour ne me forçaient pas de passer une partie de la nuit au -milieu de la campagne, ou dans une grange écartée. - -«Quel pays allons-nous chercher, disait-elle, à en juger par ce que -nous éprouvons? En sommes-nous encore bien éloignés? - ---Vous êtes, repris-je, en Estrémadure, et à dix lieues tout au plus du -château de Maravillas... - ---Nous n'y arriverons certainement pas; le ciel nous en défend les -approches. Voyez les vapeurs dont il se charge.» - -Je regardai le ciel, et jamais il ne m'avait paru plus menaçant. Je -fis apercevoir à Biondetta que la grange où nous étions pouvait nous -garantir de l'orage. «Nous garantira-t-elle aussi du tonnerre? me -dit-elle...--Et que vous fait le tonnerre, à vous, habituée à vivre -dans les airs, qui l'avez vu tant de fois se former et devez si bien -connaître son origine physique?--Je ne craindrais pas, si je la -connaissais moins: je me suis soumise par l'amour de vous aux causes -physiques, et je les appréhende parce qu'elles tuent et qu'elles sont -physiques.» - -Nous étions sur deux tas de paille aux deux extrémités de la grange. -Cependant l'orage, après s'être annoncé de loin, approche et mugit -d'une manière épouvantable. Le ciel paraissait un brasier agité par -les vents en mille sens contraires; les coups de tonnerre, répétés par -les antres des montagnes voisines, retentissaient horriblement autour -de nous. Ils ne se succédaient pas, ils semblaient s'entre-heurter. Le -vent, la grêle, la pluie, se disputaient entre eux à qui ajouterait -le plus à l'horreur de l'effroyable tableau dont nos sens étaient -affligés. Il part un éclair qui semble embraser notre asile; un coup -effroyable suit. Biondetta, les yeux fermés, les doigts dans les -oreilles, vient se précipiter dans mes bras: «Ah! Alvare, je suis -perdue!...» - -[Illustration] - -Je veux la rassurer. «Mettez la main sur mon cœur, disait-elle.» Elle -me la place sur sa gorge, et quoiqu'elle se trompât en me faisant -appuyer sur un endroit où le battement ne devait pas être le plus -sensible, je démêlai que le mouvement était extraordinaire. Elle -m'embrassait de toutes ses forces et redoublait à chaque éclair. Enfin -un coup plus effrayant que tous ceux qui s'étaient fait entendre part: -Biondetta s'y dérobe de manière qu'en cas d'accident il ne pût la -frapper avant de m'avoir atteint moi-même le premier. - -Cet effet de la peur me parut singulier, et je commençai à appréhender -pour moi, non les suites de l'orage, mais celles d'un complot formé -dans sa tête de vaincre ma résistance à ses vues. Quoique plus -transporté que je ne puis le dire, je me lève: «Biondetta, lui dis-je, -vous ne savez ce que vous faites. Calmez cette frayeur; ce tintamarre -ne menace ni vous ni moi.» - -Mon flegme dut la surprendre; mais elle pouvait me dérober ses pensées -en continuant d'affecter du trouble. Heureusement la tempête avait fait -son dernier effort. Le ciel se nettoyait, et bientôt la clarté de la -lune nous annonça que nous n'avions plus rien à craindre du désordre -des éléments. - -Biondetta demeurait à la place où elle s'était mise. Je m'assis auprès -d'elle sans proférer une parole: elle fit semblant de dormir et je -me mis à rêver plus tristement que n'eusse encore fait depuis le -commencement de mon aventure, sur les suites nécessairement fâcheuses -de ma passion. Je ne donnerai que le canevas de mes réflexions. Ma -maîtresse était charmante, mais je voulais en faire ma femme. - -Le jour m'ayant surpris dans ces pensées, je me levai pour aller voir -si je pourrais poursuivre ma route. Cela me devenait impossible pour -le moment. Le muletier qui conduisait ma calèche me dit que ses mulets -étaient hors de service. Comme j'étais dans cet embarras, Biondetta -vint me joindre. - -[Illustration] - -Je commençais à perdre patience quand un homme d'une physionomie -sinistre, mais vigoureusement taillé, parut devant la porte de la -ferme, chassant devant lui deux mulets qui avaient de l'apparence. -Je lui proposai de me conduire chez moi; il savait le chemin, nous -convînmes du prix. - -J'allais remonter dans ma voiture, lorsque je crus reconnaître une -femme de ma campagne qui traversait le chemin suivie d'un valet: je -m'approche; je la fixe. C'est Berthe, honnête fermière de mon village -et sœur de ma nourrice. Je l'appelle; elle s'arrête, me regarde à son -tour, mais d'un air consterné. «Quoi! c'est vous, me dit-elle, seigneur -don Alvare! Que venez-vous chercher dans un endroit où votre perte est -jurée, où vous avez mis la désolation?... - ---Moi! ma chère Berthe, et qu'ai-je fait?... - ---Ah! seigneur Alvare, la conscience ne vous reproche-t-elle pas la -triste situation à laquelle votre digne mère, notre bonne maîtresse, se -trouve réduite? - ---Elle se meurt... elle se meurt? m'écriai-je. - ---Oui, poursuivit-elle, et c'est la suite du chagrin que vous lui -avez causé; au moment où je vous parle, elle ne doit pas être en vie. -Il lui est venu des lettres de Naples, de Venise. On lui a écrit des -choses qui font trembler. Notre bon seigneur, votre frère, est furieux: -il dit qu'il sollicitera partout des ordres contre vous, qu'il vous -dénoncera, vous livrera lui-même... - ---Allez, madame Berthe, si vous retournez à Maravillas et y arrivez -avant moi, annoncez à mon frère qu'il me verra bientôt.» - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -XV - - -SUR-LE-CHAMP, la calèche étant attelée, je présente la main à -Biondetta, cachant le désordre de mon âme sous l'apparence de la -fermeté. Elle se montrait effrayée: «Quoi! dit-elle, nous allons nous -livrer à votre frère? nous allons aigrir par notre présence une -famille irritée, des vassaux désolés... - -[Illustration] - ---Je ne saurais craindre mon frère, madame; s'il m'impute des torts que -je n'ai pas, il est important que je le désabuse. Si j'en ai, il faut -que je m'excuse, et comme ils ne viennent pas de mon cœur, j'ai droit à -sa compassion et à son indulgence. Si j'ai conduit ma mère au tombeau -par le déréglement de ma conduite, j'en dois réparer le scandale, et -pleurer si hautement cette perte, que la vérité, la publicité de mes -regrets effacent aux yeux de toute l'Espagne la tache que le défaut de -naturel imprimerait à mon sang. - ---Ah! don Alvare, vous courez à votre perte et à la mienne; ces lettres -écrites de tous côtés, ces préjugés répandus avec tant de promptitude -et d'affectation, sont la suite de nos aventures et des persécutions -que j'ai essuyées à Venise. Le traître Bernadillo, que vous ne -connaissez pas assez, obsède votre frère; il le portera... - -[Illustration] - ---Eh! qu'ai-je à redouter de Bernadillo et de tous les lâches de la -terre? Je suis, madame, le seul ennemi redoutable pour moi. On ne -portera jamais mon frère à la vengeance aveugle, à l'injustice, à des -actions indignes d'un homme de tête et de courage, d'un gentilhomme -enfin[1].» Le silence succède à cette conversation assez vive; il eût -pu devenir embarrassant pour l'un et l'autre: mais après quelques -instants, Biondetta s'assoupit peu à peu, et s'endort. - -Pouvais-je ne pas la regarder? Pouvais-je la considérer sans émotion? -Sur ce visage brillant de tous les trésors, de la pompe enfin de la -jeunesse, le sommeil ajoutait aux grâces naturelles du repos cette -fraîcheur délicieuse, animée, qui rend tous les traits harmonieux; -un nouvel enchantement s'empare de moi: il écarte mes défiances; mes -inquiétudes sont suspendues, ou s'il m'en reste une assez vive, c'est -que la tête de l'objet dont je suis épris, ballottée par les cahots -de la voiture, n'éprouve quelque incommodité par la brusquerie ou la -rudesse des frottements. Je ne suis plus occupé qu'à la soutenir, à la -garantir. Mais nous en éprouvons un si vif, qu'il me devient impossible -de le parer; Biondetta jette un cri, et nous sommes renversés. - -L'essieu était rompu; les mulets heureusement s'étaient arrêtés. Je me -dégage: je me précipite vers Biondetta, rempli des plus vives alarmes. -Elle n'avait qu'une légère contusion au coude, et bientôt nous sommes -debout en pleine campagne, mais exposés à l'ardeur du soleil en plein -midi, à cinq lieues du château de ma mère, sans moyens apparents de -pouvoir nous y rendre, car il ne s'offrait à nos regards aucun endroit -qui parût être habité. - -[Illustration] - -Cependant à force de regarder avec attention, je crois distinguer à la -distance d'une lieue une fumée qui s'élève derrière un taillis, mêlé -de quelques arbres assez élevés; alors, confiant ma voiture à la garde -du muletier, j'engage Biondetta à marcher avec moi du côté qui m'offre -l'apparence de quelque secours. - -Plus nous avançons, plus notre espoir se fortifie; déjà la petite forêt -semble se partager en deux: bientôt elle forme une avenue au fond de -laquelle on aperçoit des bâtiments d'une structure modeste: enfin, une -ferme considérable termine notre perspective. - -Tout semble être en mouvement dans cette habitation, d'ailleurs isolée. -Dès qu'on nous aperçoit, un homme se détache et vient au-devant de nous. - -[Illustration] - -Il nous aborde avec civilité. Son extérieur est honnête: il est vêtu -d'un pourpoint de satin noir taillé en couleur de feu, orné de quelques -passements en argent. Son âge paraît être de vingt-cinq à trente ans. -Il a le teint d'un campagnard; la fraîcheur perce sous le hâle, et -décèle la vigueur et la santé. - -Je le mets au fait de l'accident qui m'attire chez lui. «Seigneur -cavalier, me répondit-il, vous êtes toujours le bien arrivé, et chez -des gens remplis de bonne volonté. J'ai ici une forge, et votre -essieu sera rétabli: mais vous me donneriez aujourd'hui tout l'or de -monseigneur le duc de Medina-Sidonia mon maître, que ni moi ni personne -des miens ne pourrait se mettre à l'ouvrage. Nous arrivons de l'église, -mon épouse et moi: c'est le plus beau de nos jours. Entrez. En voyant -la mariée, mes parents, mes amis, mes voisins qu'il me faut fêter, vous -jugerez s'il m'est possible de faire travailler maintenant. D'ailleurs, -si madame et vous ne dédaignez pas une compagnie composée de gens qui -subsistent de leur travail depuis le commencement de la monarchie, nous -allons nous mettre à table, nous sommes tous heureux aujourd'hui; il ne -tiendra qu'à vous de partager notre satisfaction. Demain nous penserons -aux affaires.» - -En même temps il donne ordre qu'on aille chercher ma voiture. - -Me voilà hôte de Marcos, le fermier de monseigneur le duc, et nous -entrons dans le salon préparé pour le repas de noce; adossé au manoir -principal, il occupe tout le fond de la cour: c'est une feuillée en -arcades, ornée de festons de fleurs, d'où la vue, d'abord arrêtée par -les deux petits bosquets, se perd agréablement dans la campagne, à -travers l'intervalle qui forme l'avenue. - -La table était servie. Luisia, la nouvelle mariée, est entre Marcos et -moi: Biondetta est à côté de Marcos. Les pères et les mères, les autres -parents sont vis-à-vis; la jeunesse occupe les deux bouts. - -La mariée baissait deux grands yeux noirs qui n'étaient pas faits pour -regarder en dessous; tout ce qu'on lui disait, et même les choses -indifférentes, la faisaient sourire et rougir. - -La gravité préside au commencement du repas: c'est le caractère de la -nation; mais à mesure que les outres disposées autour de la table se -désenflent, les physionomies deviennent moins sérieuses. - -On commençait à s'animer, quand tout à coup les poëtes improvisateurs -de la contrée paraissent autour de la table. Ce sont des aveugles qui -chantent les couplets suivants, en s'accompagnant de leurs guitares: - -[Illustration] - - Marcos a dit à Louise: - Veux-tu mon cœur et ma foi? - Elle a répondu: Suis-moi, - Nous parlerons à l'église. - Là, de la bouche et des yeux, - Ils se sont juré tous deux - Une flamme vive et pure: - Si vous êtes curieux - De voir des époux heureux, - Venez en Estrémadure. - - Louise est sage, elle est belle, - Marcos a bien des jaloux; - Mais il les désarme tous - En se montrant digne d'elle; - Et tout ici, d'une voix, - Applaudissant à leur choix, - Vante une flamme aussi pure: - Si vous êtes curieux - De voir des époux heureux, - Venez en Estrémadure. - - D'une douce sympathie, - Comme leurs cœurs sont unis! - Leurs troupeaux sont réunis - Dans la même bergerie; - Leurs peines et leurs plaisirs, - Leurs soins, leurs vœux, leurs désirs - Suivent la même mesure: - Si vous êtes curieux - De voir des époux heureux, - Venez en Estrémadure. - -Pendant qu'on écoutait ces chansons aussi simples que ceux pour qui -elles semblaient être faites, tous les valets de la ferme n'étant -plus nécessaires au service, s'assemblaient gaiement pour manger les -reliefs du repas; mêlés avec des Égyptiens et des Égyptiennes appelés -pour augmenter le plaisir de la fête, ils formaient sous les arbres -de l'avenue des groupes aussi agissants que variés, et embellissaient -notre perspective. - -Biondetta cherchait continuellement mes regards, et les forçait à se -porter vers ces objets dont elle paraissait agréablement occupée, -semblant me reprocher de ne point partager avec elle tout l'amusement -qu'ils lui procuraient. - -[Illustration] - - -NOTE: - -[1] Voir la note à la fin du volume. - - - - -[Illustration] - -XVI - - -[Illustration] - -MAIS le repas a déjà paru trop long à la jeunesse, elle attend le bal. -C'est aux gens d'un âge mûr à montrer de la complaisance. La table est -dérangée, les planches qui la forment, les futailles dont elle est -soutenue, sont repoussées au fond de la feuillée; devenues tréteaux, -elles servent d'amphithéâtre aux symphonistes. On joue le fandango -sévillan, de jeunes Égyptiennes l'exécutent avec leurs castagnettes et -leurs tambours de basque; la noce se mêle avec elles et les imite: la -danse est devenue générale. - -[Illustration] - -Biondetta paraissait en dévorer des yeux le spectacle. Sans sortir de -sa place, elle essaye tous les mouvements qu'elle voit faire. - -«Je crois, dit-elle, que j'aimerais le bal à la fureur.» Bientôt elle -s'y engage et me force à danser. D'abord elle montre quelque embarras -et même un peu de maladresse: bientôt elle semble s'aguerrir et unir la -grâce et la force à la légèreté, à la précision. Elle s'échauffe: il -lui faut son mouchoir, le mien, celui qui lui tombe sous la main: elle -ne s'arrête que pour s'essuyer. - -La danse ne fut jamais ma passion; et mon âme n'était point assez à -son aise pour que je pusse me livrer à un amusement aussi vain. Je -m'échappe et gagne un des bouts de la feuillée, cherchant un endroit où -je pusse m'asseoir et rêver. - -Un caquet très-bruyant me distrait, et arrête presque malgré moi mon -attention. Deux voix se sont élevées derrière moi. «Oui, oui, disait -l'une, c'est un enfant de la planète. Il entrera dans sa maison. Tiens, -Zoradille, il est né le trois mai à trois heures du matin... - ---Oh! vraiment, Lélagise, répondait l'autre, malheur aux enfants -de Saturne, celui-ci a Jupiter à l'ascendant, Mars et Mercure en -conjonction trine avec Vénus. O le beau jeune homme! quels avantages -naturels! quelles espérances il pourrait concevoir! quelle fortune il -devrait faire! mais...» - -Je connaissais l'heure de ma naissance, et je l'entendais détailler -avec la plus singulière précision. Je me retourne et fixe ces -babillardes. - -[Illustration] - -Je vois deux vieilles Égyptiennes moins assises qu'accroupies sur leurs -talons. Un teint plus qu'olivâtre, des yeux creux et ardents, une -bouche enfoncée, un nez mince et démesuré qui, partant du haut de la -tête, vient en se recourbant toucher au menton; un morceau d'étoffe qui -fut rayé de blanc et de bleu tourne deux fois autour d'un crâne à demi -pelé, tombe en écharpe sur l'épaule, et de là sur les reins, de manière -qu'ils ne soient qu'à demi nus; en un mot, des objets presque aussi -révoltants que ridicules. - -Je les aborde. «Parliez-vous de moi, mesdames? leur dis-je, voyant -qu'elles continuaient à me fixer et à se faire des signes... - ---Vous nous écoutiez donc, seigneur cavalier? - ---Sans doute, répliquai-je; et qui vous a si bien instruites de l'heure -de ma nativité?... - ---Nous aurions bien d'autres choses à vous dire, heureux jeune homme; -mais il faut commencer par mettre le signe dans la main. - ---Qu'à cela ne tienne, repris-je; et sur-le-champ je leur donne un -doublon. - -[Illustration] - ---Vois, Zoradille, dit la plus âgée, vois comme il est noble, comme il -est fait pour jouir de tous les trésors qui lui sont destinés. Allons, -pince la guitare, et suis-moi.» Elle chante: - -[Illustration] - - L'Espagne vous donna l'être, - Mais Parthénope vous a nourri: - La terre en vous voit son maître, - Du ciel, si vous voulez l'être, - Vous serez le favori. - - Le bonheur qu'on vous présage - Est volage, et pourrait vous quitter. - Vous le tenez au passage: - Il faut, si vous êtes sage, - Le saisir sans hésiter. - - Quel est cet objet aimable? - Qui s'est soumis à votre pouvoir? - Est-il... - -Les vieilles étaient en train. J'étais tout oreilles. Biondetta a -quitté la danse: elle est accourue, elle me tire par le bras, me force -à m'éloigner. - -«Pourquoi m'avez-vous abandonnée, Alvare? Que faites-vous ici? - ---J'écoutais, repris-je... - ---Quoi! me dit-elle en m'entraînant, vous écoutiez ces vieux -monstres?... - ---En vérité, ma chère Biondetta, ces créatures sont singulières: elles -ont plus de connaissances qu'on ne leur en suppose; elles me disaient... - ---Sans doute, reprit-elle avec ironie, elles faisaient leur métier, -elles vous disaient votre bonne aventure: et vous les croiriez? Vous -êtes, avec beaucoup d'esprit, d'une simplicité d'enfant. Et ce sont là -les objets qui vous empêchent de vous occuper de moi?... - ---Au contraire, ma chère Biondetta, elles allaient me parler de vous. - ---Parler de moi! reprit-elle vivement, avec une sorte d'inquiétude, -qu'en savent-elles? qu'en peuvent-elles dire? Vous extravaguez. Vous -danserez toute la soirée pour me faire oublier cet écart.» - -Je la suis: je rentre de nouveau dans le cercle, mais sans attention -à ce qui se passe autour de moi, à ce que je fais moi-même. Je ne -songeais qu'à m'échapper pour rejoindre, où je le pourrais, mes -diseuses de bonne aventure. Enfin je crois voir un moment favorable: -je le saisis. En un clin d'œil j'ai volé vers mes sorcières, les -ai retrouvées et conduites sous un petit berceau qui termine le -potager de la ferme. Là, je les supplie de me dire, en prose, sans -énigme, très-succinctement, enfin, tout ce qu'elles peuvent savoir -d'intéressant sur mon compte. La conjuration était forte, car j'avais -les mains pleines d'or. Elles brûlaient de parler, comme moi de les -entendre. Bientôt je ne puis douter qu'elles ne soient instruites des -particularités les plus secrètes de ma famille, et confusément de mes -liaisons avec Biondetta, de mes craintes, de mes espérances; je croyais -apprendre bien des choses, je me flattais d'en apprendre de plus -importantes encore; mais notre Argus est sur mes talons. - -[Illustration] - -Biondetta n'est point accourue, elle a volé. Je voulais parler. «Point -d'excuses, dit-elle, la rechute est impardonnable... - ---Ah! vous me la pardonnerez, lui dis-je, j'en suis sûr; quoique vous -m'ayez empêché de m'instruire comme je pouvais l'être, dès à présent -j'en sais assez... - ---Pour faire quelque extravagance. Je suis furieuse, mais ce n'est pas -ici le temps de quereller; si nous sommes dans le cas de nous manquer -d'égards, nous en devons à nos hôtes. On va se mettre à table, et je -m'y assieds à côté de vous: je ne prétends plus souffrir que vous -m'échappiez.» - -Dans le nouvel arrangement du banquet, nous étions assis vis-à-vis des -nouveaux mariés. Tous deux sont animés par les plaisirs de la journée: -Marcos a les regards brûlants, Luisia les a moins timides: la pudeur -s'en venge et lui couvre les joues du plus vif incarnat. Le vin de -Xérès fait le tour de la table, et semble en avoir banni jusqu'à un -certain point la réserve: les vieillards mêmes, s'animant du souvenir -de leurs plaisirs passés, provoquent la jeunesse par des saillies qui -tiennent moins de la vivacité que de la pétulance. J'avais ce tableau -sous les yeux; j'en avais un plus mouvant, plus varié à côté de moi. - -Biondetta, paraissant tour à tour livrée à la passion ou au dépit, la -bouche armée des grâces fières du dédain, ou embellie par le sourire, -m'agaçait, me boudait, me pinçait jusqu'au sang, et finissait par me -marcher doucement sur les pieds. En un mot, c'était en un moment une -faveur, un reproche, un châtiment, une caresse: de sorte que livré à -cette vicissitude de sensations, j'étais dans un désordre inconcevable. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -XVII - - -LES mariés ont disparu: une partie des convives les a suivis pour une -raison ou pour une autre. Nous quittons la table. Une femme, c'était la -tante du fermier et nous le savions, prend un flambeau de cire jaune, -nous précède, et en la suivant nous arrivons dans une petite chambre -de douze pieds en carré: un lit qui n'en a pas quatre de largeur, une -table et deux siéges en font l'ameublement. «Monsieur et madame, nous -dit notre conductrice, voilà le seul appartement que nous puissions -vous donner.» Elle pose son flambeau sur la table et on nous laisse -seuls. - -[Illustration] - -Biondetta baisse les yeux. Je lui adresse la parole: «Vous avez donc -dit que nous étions mariés? - ---Oui, répond-elle, je ne pouvais dire que la vérité. J'ai votre -parole, vous avez la mienne. Voilà l'essentiel. Vos cérémonies sont -des précautions prises contre la mauvaise foi, et je n'en fais point -de cas. Le reste n'a pas dépendu de moi. D'ailleurs, si vous ne -voulez pas partager le lit que l'on nous abandonne, vous me donnerez -la mortification de vous voir passer la nuit mal à votre aise. J'ai -besoin de repos: je suis plus que fatiguée, je suis excédée de toutes -les manières.» En prononçant ces paroles du ton le plus animé, elle -s'étend dessus le lit le nez tourné vers la muraille. «Eh quoi! -m'écriai-je, Biondetta, je vous ai déplu, vous êtes sérieusement -fâchée! Comment puis-je expier ma faute? demandez ma vie. - ---Alvare, me répondit-elle sans se déranger, allez consulter vos -Égyptiennes sur les moyens de rétablir le repos dans mon cœur et dans -le vôtre. - ---Quoi! l'entretien que j'ai eu avec ces femmes est le motif de votre -colère? Ah! vous allez m'excuser, Biondetta. Si vous saviez combien les -avis qu'elles m'ont donnés sont d'accord avec les vôtres, et qu'elles -m'ont enfin décidé à ne point retourner au château de Maravillas! Oui, -c'en est fait, demain nous partons pour Rome, pour Venise, pour Paris, -pour tous les lieux que vous voudrez que j'aille habiter avec vous. -Nous y attendrons l'aveu de ma famille...» - -A ce discours, Biondetta se retourne. Son visage était sérieux et même -sévère. «Vous rappelez-vous, Alvare, ce que je suis, ce que j'attendais -de vous, ce que je vous conseillais de faire? Quoi! lorsqu'en me -servant avec discrétion des lumières dont je suis douée, je n'ai pu -vous amener à rien de raisonnable, la règle de ma conduite et de la -vôtre sera fondée sur les propos de deux êtres les plus dangereux pour -vous et pour moi, s'ils ne sont pas les plus méprisables! Certes, -s'écria-t-elle dans un transport de douleur, j'ai toujours craint les -hommes; j'ai balancé pendant des siècles à faire un choix; il est fait, -il est sans retour: je suis bien malheureuse!» Alors elle fond en -larmes, dont elle cherche à me dérober la vue. - -[Illustration] - -Combattu par les passions les plus violentes, je tombe à ses genoux: «O -Biondetta! m'écriai-je, vous ne voyez pas mon cœur! vous cesseriez de -le déchirer. - ---Vous ne me connaissez pas, Alvare, et me ferez cruellement souffrir -avant de me connaître. Il faut qu'un dernier effort vous dévoile mes -ressources, et ravisse si bien votre estime et votre confiance, que -je ne sois plus exposée à des partages humiliants ou dangereux; vos -pythonisses sont trop d'accord avec moi pour ne pas m'inspirer de -justes terreurs. Qui m'assure que Soberano, Bernadillo, vos ennemis -et les miens, ne soient pas cachés sous ces masques? Souvenez-vous -de Venise. Opposons à leurs ruses un genre de merveilles qu'ils -n'attendent sans doute pas de moi. Demain, j'arrive à Maravillas, -dont leur politique cherche à m'éloigner; les plus avilissants, les -plus accablants de tous les soupçons vont m'y accueillir: mais doña -Mencia est une femme juste, estimable; votre frère a l'âme noble, je -m'abandonnerai à eux. Je serai un prodige de douceur, de complaisance, -d'obéissance, de patience, j'irai au-devant des épreuves.» - -Elle s'arrête un moment. «Sera-ce assez t'abaisser, malheureuse -sylphide?» s'écrie-t-elle d'un ton douloureux. - -Elle veut poursuivre; mais l'abondance des larmes lui ôte l'usage de la -parole. - -Que devins-je à ces témoignages de passion, ces marques de douleur, -ces résolutions dictées par la prudence, ces mouvements d'un courage -que je regardais comme héroïque! Je m'assieds auprès d'elle: j'essaye -de la calmer par mes caresses; mais d'abord on me repousse: bientôt -après je n'éprouve plus de résistance, sans avoir sujet de m'en -applaudir; la respiration l'embarrasse, les yeux sont à demi fermés, -le corps n'obéit qu'à des mouvements convulsifs, une froideur suspecte -s'est répandue sur toute la peau, le pouls n'a plus de mouvement -sensible, et le corps paraîtrait entièrement inanimé, si les pleurs ne -coulaient pas avec la même abondance. - -[Illustration] - -O pouvoir des larmes! c'est sans doute le plus puissant de tous les -traits de l'amour! Mes défiances, mes résolutions, mes serments, tout -est oublié. En voulant tarir la source de cette rosée précieuse, je me -suis trop approché de cette bouche où la fraîcheur se réunit au doux -parfum de la rose; et si je voulais m'en éloigner, deux bras dont je ne -saurais peindre la blancheur, la douceur et la forme, sont des liens -dont il me devient impossible de me dégager... - -«O mon Alvare! s'écrie Biondetta, j'ai triomphé: je suis le plus -heureux de tous les êtres.» - -Je n'avais pas la force de parler: j'éprouvais un trouble -extraordinaire: je dirai plus; j'étais honteux, immobile. Elle se -précipite à bas du lit: elle est à mes genoux: elle me déchausse. -«Quoi! chère Biondetta, m'écriai-je, quoi! vous vous abaissez... - ---Ah! répond-elle, ingrat, je te servais lorsque tu n'étais que mon -despote: laisse-moi servir mon amant.» - -Je suis dans un moment débarrassé de mes hardes: mes cheveux, ramassés -avec ordre, sont arrangés dans un filet qu'elle a trouvé dans sa poche. - -Sa force, son activité, son adresse ont triomphé de tous les obstacles -que je voulais opposer. Elle fait avec la même promptitude sa petite -toilette de nuit, éteint le flambeau qui nous éclairait, et voilà les -rideaux tirés. - -[Illustration] - -Alors avec une voix à la douceur de laquelle la plus délicieuse musique -ne saurait se comparer: «Ai-je fait, dit-elle, le bonheur de mon Alvare -comme il a fait le mien? Mais non: je suis encore la seule heureuse: -il le sera, je le veux; je l'enivrerai de délices; je le remplirai de -sciences; je l'élèverai au faîte des grandeurs. Voudras-tu, mon cœur, -voudras-tu être la créature la plus privilégiée, te soumettre avec moi -les hommes, les éléments, la nature entière? - ---O ma chère Biondetta! lui dis-je, quoiqu'en faisant un peu d'efforts -sur moi-même, tu me suffis: tu remplis tous les vœux de mon cœur... - ---Non, non, répliqua-t-elle vivement, Biondetta ne doit pas te suffire: -ce n'est pas là mon nom: tu me l'avais donné: il me flattait; je le -portais avec plaisir: mais il faut que tu saches qui je suis... Je suis -le diable, mon cher Alvare, je suis le diable...» - -En prononçant ce mot avec une douceur enchanteresse, elle fermait, -plus qu'exactement, le passage aux réponses que j'aurais voulu lui -faire. Dès que je pus rompre le silence: «Cesse, lui dis-je, ma chère -Biondetta, ou qui que tu sois, de prononcer ce nom fatal et de me -rappeler une erreur abjurée depuis longtemps. - ---Non, mon cher Alvare, non, ce n'était point une erreur; j'ai dû te -le faire croire, cher petit homme. Il fallait bien te tromper pour te -rendre enfin raisonnable. Votre espèce échappe à la vérité: ce n'est -qu'en vous aveuglant qu'on peut vous rendre heureux. Ah! tu le seras -beaucoup si tu veux l'être! je prétends te combler. Tu conviens déjà -que je ne suis pas aussi dégoûtant que l'on me fait noir.» - -Ce badinage achevait de me déconcerter. Je m'y refusais, et l'ivresse -de mes sens aidait à ma distraction volontaire. - -«Mais, réponds-moi donc,» me disait-elle. - ---Eh! que voulez-vous que je réponde?... - ---Ingrat, place la main sur ce cœur qui t'adore; que le tien s'anime, -s'il est possible, de la plus légère des émotions qui sont si sensibles -dans le mien. Laisse couler dans tes veines un peu de cette flamme -délicieuse par qui les miennes sont embrasées; adoucis si tu le peux -le son de cette voix si propre à inspirer l'amour, et dont tu ne te -sers que trop pour effrayer mon âme timide; dis-moi, enfin, s'il t'est -possible, mais aussi tendrement que je l'éprouve pour toi: «Mon cher -Béelzébuth, je t'adore...» - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -XVIII - - -A ce nom fatal, quoique si tendrement prononcé, une frayeur mortelle -me saisit; l'étonnement, la stupeur accablent mon âme: je la croirais -anéantie si la voix sourde du remords ne criait pas au fond de mon -cœur. Cependant, la révolte de mes sens subsiste d'autant plus -impérieusement qu'elle ne peut être réprimée par la raison. Elle me -livre sans défense à mon ennemi: il en abuse et me rend aisément sa -conquête. - -Il ne me donne pas le temps de revenir à moi, de réfléchir sur la faute -dont il est beaucoup plus l'auteur que le complice. «Nos affaires -sont arrangées, me dit-il, sans altérer sensiblement ce ton de voix -auquel il m'avait habitué. Tu es venu me chercher: je t'ai suivi, -servi, favorisé; enfin, j'ai fait ce que tu as voulu. Je désirais ta -possession, et il fallait, pour que j'y parvinsse, que tu me fisses un -libre abandon de toi-même. Sans doute, je dois à quelques artifices la -première complaisance; quant à la seconde, je m'étais nommé: tu savais -à qui tu te livrais, et ne saurais te prévaloir de ton ignorance. -Désormais notre lien, Alvare, est indissoluble; mais pour cimenter -notre société, il est important de nous mieux connaître. Comme je te -sais déjà presque par cœur, pour rendre nos avantages réciproques, je -dois me montrer à toi tel que je suis.» - -On ne me donne pas le temps de réfléchir sur cette harangue singulière: -un coup de sifflet très-aigu part à côté de moi. A l'instant -l'obscurité qui m'environne se dissipe: la corniche qui surmonte le -lambris de la chambre s'est toute chargée de gros limaçons: leurs -cornes, qu'ils font mouvoir vivement et en manière de bascule, sont -devenues des jets de lumière phosphorique, dont l'éclat et l'effet -redoublent par l'agitation et l'allongement. - -[Illustration] - -Presque ébloui par cette illumination subite, je jette les yeux à côté -de moi; au lieu d'une figure ravissante, que vois-je? O ciel! c'est -l'effroyable tête de chameau. Elle articule d'une voix de tonnerre -ce ténébreux _Che vuoi_ qui m'avait tant épouvanté dans la grotte, -part d'un éclat de rire humain plus effrayant encore, tire une langue -démesurée... - -Je me précipite; je me cache sous le lit, les yeux fermés, la face -contre terre. Je sentais battre mon cœur avec une force terrible: -j'éprouvais un suffoquement comme si j'allais perdre la respiration. - -Je ne puis évaluer le temps que je comptais avoir passé dans cette -inexprimable situation, quand je me sens tirer par le bras; mon -épouvante s'accroît: forcé néanmoins d'ouvrir les yeux, une lumière -frappante les aveugle. - -Ce n'était point celle des escargots, il n'y en avait plus sur les -corniches; mais le soleil me donnait d'aplomb sur le visage. On me tire -encore par le bras: on redouble; je reconnais Marcos. - -«Eh! seigneur cavalier, me dit-il, à quelle heure comptez-vous donc -partir? Si vous voulez arriver à Maravillas aujourd'hui, vous n'avez -pas de temps à perdre, il est près de midi.» - -Je ne répondais pas: il m'examine: «Comment! vous êtes resté tout -habillé sur votre lit: vous y avez donc passé quatorze heures sans -vous éveiller? Il fallait que vous eussiez un grand besoin de repos. -Madame votre épouse s'en est doutée: c'est sans doute dans la crainte -de vous gêner qu'elle a été passer la nuit avec une de mes tantes; -mais elle a été plus diligente que vous; par ses ordres, dès le matin -tout a été mis en état dans votre voiture, et vous pouvez y monter. -Quant à madame, vous ne la trouverez pas ici: nous lui avons donné -une bonne mule; elle a voulu profiter de la fraîcheur du matin; elle -vous précède, et doit vous attendre dans le premier village que vous -rencontrerez sur votre route.» - -[Illustration] - -Marcos sort. Machinalement je me frotte les yeux, et passe les mains -sur ma tête pour y trouver ce filet dont mes cheveux devaient être -enveloppés... - -Elle est nue, en désordre, ma cadenette est comme elle était la veille: -la rosette y tient. Dormirais-je? me dis-je alors. Ai-je dormi? -serais-je assez heureux pour que tout n'eût été qu'un songe? Je lui ai -vu éteindre la lumière... Elle l'a éteinte... La voilà... - -Marcos rentre. «Si vous voulez prendre un repas, seigneur cavalier, il -est préparé. Votre voiture est attelée.» - -Je descends du lit; à peine puis-je me soutenir, mes jarrets plient -sous moi. Je consens à prendre quelque nourriture, mais cela me devient -impossible. Alors, voulant remercier le fermier et l'indemniser de la -dépense que je lui ai occasionnée, il refuse. - -«Madame, me répondit-il, nous a satisfaits et plus que noblement; vous -et moi, seigneur cavalier, avons deux braves femmes.» A ce propos, sans -rien répondre, je monte dans ma chaise: elle chemine. - -Je ne peindrai point la confusion de mes pensées: elle était telle, que -l'idée du danger dans lequel je devais trouver ma mère ne s'y retraçait -que faiblement. Les yeux hébétés, la bouche béante, j'étais moins un -homme qu'un automate. - -Mon conducteur me réveille. «Seigneur cavalier, nous devons trouver -madame dans ce village-ci.» - -[Illustration] - -Je ne lui réponds rien. Nous traversions une espèce de bourgade; à -chaque maison il s'informe si l'on n'a pas vu passer une jeune dame -en tel et tel équipage. On lui répond qu'elle ne s'est point arrêtée. -Il se retourne, comme voulant lire sur mon visage mon inquiétude à ce -sujet. Et, s'il n'en savait pas plus que moi, je devais lui paraître -bien troublé. - -Nous sommes hors du village, et je commence à me flatter que l'objet -actuel de mes frayeurs s'est éloigné au moins pour quelque temps. Ah! -si je puis arriver, tomber aux genoux de doña Mencia, me dis-je à -moi-même, si je puis me mettre sous la sauvegarde de ma respectable -mère, fantômes, monstres qui vous êtes acharnés sur moi, oserez-vous -violer cet asile? J'y retrouverai avec les sentiments de la nature les -principes salutaires dont je m'étais écarté, je m'en ferai un rempart -contre vous. - -[Illustration] - -Mais si les chagrins occasionnés par mes désordres m'ont privé de cet -ange tutélaire... Ah! je ne veux vivre que pour la venger sur moi-même. -Je m'ensevelirai dans un cloître... Eh! qui m'y délivrera des chimères -engendrées dans mon cerveau? Prenons l'état ecclésiastique. Sexe -charmant, il faut que je renonce à vous: une larve infernale s'est -revêtue de toutes les grâces dont j'étais idolâtre; ce que je verrais -en vous de plus touchant me rappellerait... - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -XIX - - -AU milieu de ces réflexions, dans lesquelles mon attention est -concentrée, la voiture est entrée dans la grande cour du château. -J'entends une voix: «C'est Alvare! c'est mon fils!» J'élève la vue et -reconnais ma mère sur le balcon de son appartement. - -Rien n'égale alors la douceur, la vivacité du sentiment que j'éprouve. -Mon âme semble renaître: mes forces se raniment toutes à la fois. Je -me précipite, je vole dans les bras qui m'attendent. Je me prosterne. -Ah! m'écriai-je les yeux baignés de pleurs, la voix entrecoupée de -sanglots, ma mère! ma mère! je ne suis donc pas votre assassin? Me -reconnaîtrez-vous pour votre fils? Ah! ma mère, vous m'embrassez... - -[Illustration] - -La passion qui me transporte, la véhémence de mon action ont tellement -altéré mes traits et le son de ma voix, que doña Mencia en conçoit de -l'inquiétude. Elle me relève avec bonté, m'embrasse de nouveau, me -force à m'asseoir. Je voulais parler: cela m'était impossible; je me -jetais sur ses mains en les baignant de larmes, en les couvrant des -caresses les plus emportées. - -Doña Mencia me considère d'un air d'étonnement: elle suppose qu'il -doit m'être arrivé quelque chose d'extraordinaire; elle appréhende -même quelque dérangement dans ma raison. Tandis que son inquiétude, sa -curiosité, sa bonté, sa tendresse, se peignent dans ses complaisances -et dans ses regards, sa prévoyance a fait rassembler sous ma main ce -qui peut soulager les besoins d'un voyageur fatigué par une route -longue et pénible. - -Les domestiques s'empressent à me servir. Je mouille mes lèvres par -complaisance: mes regards distraits cherchent mon frère; alarmé de ne -le pas voir: «Madame, dis-je, où est l'estimable don Juan? - ---Il sera bien aise de savoir que vous êtes ici, puisqu'il vous avait -écrit de vous y rendre; mais comme ses lettres, datées de Madrid, ne -peuvent être parties que depuis quelques jours, nous ne vous attendions -pas sitôt. Vous êtes colonel du régiment qu'il avait, et le roi vient -de le nommer à une vice-royauté dans les Indes. - ---Ciel! m'écriai-je, tout serait-il faux dans le songe affreux que je -viens de faire? Mais il est impossible... - ---De quel songe parlez-vous, Alvare?... - ---Du plus long, du plus étonnant, du plus effrayant que l'on puisse -faire. Alors, surmontant l'orgueil et la honte, je lui fais le détail -de ce qui m'était arrivé depuis mon entrée dans la grotte de Portici, -jusqu'au moment heureux où j'avais pu embrasser ses genoux.» - -Cette femme respectable m'écoute avec une attention, une patience, une -bonté extraordinaires. Comme je connaissais l'étendue de ma faute, elle -vit qu'il était inutile de me l'exagérer. - -«Mon cher fils, vous avez couru après les mensonges, et, dès le -moment même vous en avez été environné. Jugez-en par la nouvelle de -mon indisposition et du courroux de votre frère aîné. Berthe, à qui -vous avez cru parler, est depuis quelque temps détenue au lit par une -infirmité. Je ne songeai jamais à vous envoyer deux cents sequins au -delà de votre pension. J'aurais craint, ou d'entretenir vos désordres, -ou de vous y plonger par une libéralité mal entendue. L'honnête écuyer -Pimientos est mort depuis huit mois. Et sur dix-huit cents clochers -que possède peut-être M. le duc de Medina-Sidonia dans toutes les -Espagnes, il n'a pas un pouce de terre à l'endroit que vous désignez: -je le connais parfaitement, et vous aurez rêvé cette ferme et tous ses -habitants. - ---Ah! madame, repris-je, le muletier qui m'amène a vu cela comme moi. -Il a dansé à la noce.» - -Ma mère ordonne qu'on fasse venir le muletier, mais il avait dételé en -arrivant, sans demander son salaire. - -Cette fuite précipitée, qui ne laissait point de traces, jeta ma mère -en quelques soupçons. «Nugnès, dit-elle à un page qui traversait -l'appartement, allez dire au vénérable don Quebracuernos que mon fils -Alvare et moi l'attendons ici. - -C'est, poursuivit-elle, un docteur de Salamanque; il a ma confiance et -la mérite: vous pouvez lui donner la vôtre. Il y a dans la fin de votre -rêve une particularité qui m'embarrasse; don Quebracuernos connaît les -termes, et définira ces choses beaucoup mieux que moi.» - -Le vénérable docteur ne se fit pas attendre; il imposait, même avant -de parler, par la gravité de son maintien. Ma mère me fit recommencer -devant lui l'aveu sincère de mon étourderie et des suites qu'elle avait -eues. Il m'écoutait avec une attention mêlée d'étonnement et sans -m'interrompre. Lorsque j'eus achevé, après s'être un peu recueilli, il -prit la parole en ces termes: - -[Illustration] - -«Certainement, seigneur Alvare, vous venez d'échapper au plus -grand péril auquel un homme puisse être exposé par sa faute. Vous -avez provoqué l'esprit malin, et lui avez fourni, par une suite -d'imprudences, tous les déguisements dont il avait besoin pour -parvenir à vous tromper et à vous perdre. Votre aventure est bien -extraordinaire; je n'ai rien lu de semblable dans la _Démonomanie_ -de Bodin, ni dans le _Monde enchanté_ de Bekker. Et il faut convenir -que depuis que ces grands hommes ont écrit, notre ennemi s'est -prodigieusement raffiné sur la manière de former ses attaques, en -profitant des ruses que les hommes du siècle emploient réciproquement -pour se corrompre. Il copie la nature fidèlement et avec choix; il -emploie la ressource des talents aimables, donne des fêtes bien -entendues, fait parler aux passions leur plus séduisant langage; il -imite même jusqu'à un certain point la vertu. Cela m'ouvre les yeux -sur beaucoup de choses qui se passent; je vois d'ici bien des grottes -plus dangereuses que celle de Portici, et une multitude d'obsédés -qui malheureusement ne se doutent pas de l'être. A votre égard, en -prenant des précautions sages pour le présent et pour l'avenir, je -vous crois entièrement délivré. Votre ennemi s'est retiré, cela n'est -pas équivoque. Il vous a séduit, il est vrai, mais il n'a pu parvenir -à vous corrompre; vos intentions, vos remords vous ont préservé à -l'aide des secours extraordinaires que vous avez reçus; ainsi son -prétendu triomphe et votre défaite n'ont été pour vous et pour lui -qu'une _illusion_ dont le repentir achèvera de vous laver. Quant à -lui, une retraite forcée a été son partage; mais admirez comme il a -su la couvrir, et laisser en partant le trouble dans votre esprit et -des intelligences dans votre cœur pour pouvoir renouveler l'attaque, -si vous lui en fournissez l'occasion. Après vous avoir ébloui autant -que vous avez voulu l'être, contraint de se montrer à vous dans -toute sa difformité, il obéit en esclave qui prémédite la révolte; -il ne veut vous laisser aucune idée raisonnable et distincte, mêlant -le grotesque au terrible, le puéril de ses escargots lumineux à la -découverte effrayante de son horrible tête, enfin le mensonge à la -vérité, le repos à la veille; de manière que votre esprit confus ne -distingue rien, et que vous puissiez croire que la vision qui vous a -frappé était moins l'effet de sa malice, qu'un rêve occasionné par -les vapeurs de votre cerveau: mais il a soigneusement isolé l'idée de -ce fantôme agréable dont il s'est longtemps servi pour vous égarer; -il la rapprochera si vous le lui rendez possible. Je ne crois pas -cependant que la barrière du cloître, ou de notre état, soit celle que -vous deviez lui opposer. Votre vocation n'est point assez décidée; les -gens instruits par leur expérience sont nécessaires dans le monde. -Croyez-moi, formez des liens légitimes avec une personne du sexe; que -votre respectable mère préside à votre choix: et dût celle que vous -tiendrez de sa main avoir des grâces et des talents célestes, vous ne -serez jamais tenté de la prendre pour le Diable. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -ÉPILOGUE - -DU DIABLE AMOUREUX. - - -Lorsque la première édition du DIABLE AMOUREUX parut, les lecteurs -en trouvèrent le dénoûment trop brusque. Le plus grand nombre eût -désiré que le héros tombât dans un piége couvert d'assez de fleurs -pour qu'elles pussent lui sauver le désagrément de la chute. Enfin, -l'imagination leur semblait avoir abandonné l'auteur, parvenu aux -trois quarts de sa petite carrière; alors la vanité, qui ne veut rien -perdre, suggéra à celui-ci, pour se venger du reproche de stérilité et -justifier son propre goût, de réciter aux personnes de sa connaissance -le roman en entier tel qu'il l'avait conçu dans le premier feu. Alvare -y devenait la dupe de son ennemi, et l'ouvrage alors, divisé en deux -parties, se terminait dans la première par cette fâcheuse catastrophe, -dont la seconde partie développait les suites; d'obsédé qu'il était, -Alvare, devenu possédé, n'était plus qu'un instrument entre les mains -du Diable, dont celui-ci se servait pour mettre le désordre partout. -Le canevas de cette seconde partie, en donnant beaucoup d'essor à -l'imagination, ouvrait la carrière la plus étendue à la critique, au -sarcasme, à la licence. - -Sur ce récit, les avis se partagèrent; les uns prétendirent qu'on -devait conduire Alvare jusqu'à la chute inclusivement, et s'arrêter là; -les autres, qu'on ne devait pas en retrancher les conséquences. - -On a cherché à concilier les idées des critiques dans cette nouvelle -édition. Alvare y est dupe jusqu'à un certain point, mais sans être -victime; son adversaire, pour le tromper, est réduit à se montrer -honnête et presque prude, ce qui détruit les effets de son propre -système, et rend son succès incomplet. Enfin, il arrive à sa victime -ce qui pourrait arriver à un galant homme séduit par les plus honnêtes -apparences; il aurait sans doute fait de certaines pertes, mais il -sauverait l'honneur, si les circonstances de son aventure étaient -connues. - -On pressentira aisément les raisons qui ont fait supprimer la deuxième -partie de l'ouvrage: si elle était susceptible d'une certaine espèce de -comique aisé, piquant quoique forcé, elle présentait des idées noires, -et il n'en faut pas offrir de cette espèce à une nation de qui l'on -peut dire que, si le rire est un caractère distinctif de l'homme comme -animal, c'est chez elle qu'il est le plus agréablement marqué. Elle n'a -pas moins de grâces dans l'attendrissement; mais soit qu'on l'amuse ou -qu'on l'intéresse, il faut ménager son beau naturel, et lui épargner -les convulsions. - -Le petit ouvrage que l'on donne aujourd'hui réimprimé et augmenté, -quoique peu important, a eu dans le principe des motifs raisonnables, -et son origine est assez noble pour qu'on ne doive en parler ici -qu'avec les plus grands ménagements. Il fut inspiré par la lecture du -passage d'un auteur infiniment respectable, dans lequel il est parlé -des ruses que peut employer le Démon quand il veut plaire et séduire. -On les a rassemblées autant qu'on a pu le faire, dans une allégorie où -les principes sont aux prises avec les passions: l'âme est le champ de -bataille; la curiosité engage l'action, l'allégorie est double, et les -lecteurs s'en apercevront aisément. - -On ne poursuivra pas l'explication plus loin: on se souvient qu'à -vingt-cinq ans, en parcourant l'édition complète des œuvres du Tasse, -on tomba sur un volume qui ne contenait que l'éclaircissement des -allégories renfermées dans la _Jérusalem délivrée_. On se garda bien -de l'ouvrir. On était amoureux passionné d'Armide, d'Herminie, de -Clorinde; on perdait des chimères trop agréables si ces princesses -étaient réduites à n'être que de simples emblèmes. - -[Illustration] - - - - -NOTES. - - -Nous donnons ici le premier dénoûment, que l'auteur a changé, selon le -compte qu'il en rend dans l'épilogue qui est à la fin de la nouvelle. - -Après ces mots: «d'un gentilhomme enfin», il y avait: - -Elle voulut insister, j'étais devenu inflexible. M'imputant le malheur -des miens, j'eusse exposé ma tête à tous les risques, et eussé-je pu -redouter des châtiments, j'étais déterminé à les affronter, à les -souffrir, plutôt que de demeurer en proie aux remords qui déchiraient -mon cœur. - -C'était dans cette disposition que je m'avançais vers les murs qui -m'avaient vu naître, et que je devais trouver bientôt remplis du deuil -que j'y avais causé. Les mulets, quoique forts, ne marchaient pas assez -vite au gré de mon impatience: «Fouette donc, malheureux, fouette!» -disais-je au muletier. Il fouette; et, en effet, les mulets hâtent le -pas. - -Je découvrais déjà, mais d'assez loin, le sommet des tours du château; -pour animer encore davantage les animaux qui me tirent, je les -aiguillonne avec la pointe de mon épée; ils ruent, ils prennent le -mors aux dents. Bientôt on ne les voit plus courir, ils volent. Le -postillon, démonté, est jeté dans une ornière; les rênes, retombées en -avant, ne peuvent plus être saisies par moi; je crie, je m'emporte; on -s'effraye, on s'écarte, on fuit sur mon passage; enfin, je traverse -comme un orage le village de Maravillas, et suis emporté à six lieues -au delà, sans que rien mette obstacle à la force invincible qui -entraîne ma voiture. Je me fusse précipité mille fois, si la rapidité -du mouvement m'en eût laissé les moyens. - -[Illustration: P. 291. - -Un nuage noir, dont le sommet représentait une sorte de chameau, -s'élevait en l'air. - -(_Fac-simile_ de la gravure de la première édition.--Voir la note p. -101.)] - -Las d'efforts, de tentatives de toute espèce, je me rassois. Je -regarde Biondetta. Elle me semble plus tranquille qu'elle ne devait -l'être, elle que j'avais vue susceptible de crainte pour de bien -moindres raisons. Un trait de lumière m'éclaire: «_Les événements -m'instruisent_, m'écriai-je, _je suis obsédé_.» Alors je la prends par -un bouton de son habit de campagne: «_Esprit malin_, prononçai-je avec -force, _si tu n'es ici que pour m'écarter de mon devoir et m'entraîner -dans le précipice d'où je t'ai témérairement tiré, rentres-y pour -toujours_.» A peine eus-je prononcé ces mots, elle disparut; et les -mulets qui m'avaient emporté étant de même nature qu'elle, l'avaient -suivie. - -La calèche fait un mouvement extraordinaire; il m'enlève du siége, et -je me vois au point d'en sortir. Je lève les yeux au ciel; un nuage -noir s'élevait en l'air, le sommet représentait une énorme tête de -chameau. Le vent, qui emportait cette vision avec la violence d'un -ouragan, l'eut bientôt dissipée. En portant mes regards autour de moi, -je vis que les mulets étaient évanouis, et que ma calèche, penchée vers -la terre, portait sur ses brancards. - -Je me trouvai seul dans une petite plaine aride écartée des chemins -ordinaires. Mon premier mouvement fut de me prosterner pour rendre -grâces de ma délivrance. - -J'aperçois un hameau; j'y vais, j'y trouve des secours pour me faire -conduire où je devais aller, mais sans demander de nouvelles, sans -me faire reconnaître. J'étais absorbé dans ma douleur, et accablé de -remords qui ne s'étaient jamais fait sentir aussi vivement. - -J'arrive au château. J'osais à peine lever les yeux, ni les arrêter -sur aucun objet. J'entends une voix: «C'est Alvare! c'est mon fils!» -J'élève la vue, et reconnais ma mère... _Au milieu de ces réflexions_, -etc. - - * * * * * - -Nous avons rapporté dans la Notice les paroles attribuées à Cazotte -comme ayant été prononcées à l'occasion de son jugement, d'après le -compte rendu rédigé par M. Bastien, l'éditeur de ses œuvres. Les termes -de la phrase semblent impliquer qu'il reconnaissait la justesse de sa -condamnation, soit en général, soit au point de vue de l'état de choses -révolutionnaire. M. Scévole Cazotte, fils de l'illustre victime, nous -a écrit pour protester contre cette rédaction, ainsi qu'il l'a fait à -l'époque de la publication de M. Bastien. Les paroles de Cazotte furent -au contraire empreintes du sentiment de son innocence et de l'horreur -que lui inspirait le tribunal qui s'était attribué le droit de le -juger. Nous croyons devoir citer un passage de la lettre de M. Scévole -Cazotte qui fait honneur à la fermeté de ses convictions: - -«Et moi aussi, je fus alors condamné, mais non saisi et exécuté, et M. -de Nerval ne peut me refuser la conscience des sentiments qui, du cœur -de mon père, avaient pénétré dans le mien. Eh bien, je lui rappellerai -les paroles de l'Écossais Monrose (Mountross) à ses juges, lorsqu'on -lui prononça la sentence qui le condamnait à la mort et à ce que son -corps fût divisé en quatre quartiers, pour être exposé dans les quatre -principales villes de l'Écosse: - -Je regrette, répondit-il, qu'il ne puisse pas fournir assez de matière -pour l'exposition dans toutes les grandes villes du monde, comme -monument de ma fidélité à mon roi et aux lois séculaires de mon pays! - -Et j'affirme à M. de Nerval que les sentiments de mon père et les -miens étaient beaucoup plus près de ces paroles que de celles qui ont -été citées par M. Bastien... - -Ce 25 juillet 1845. - - J. SCÉVOLE CAZOTTE.» - - - - -Corrections. - -La première ligne indique l'original, la seconde la correction: - -p. 79: - - ils selèvent à mon approche - ils se lèvent à mon approche - -p. 214: - - uu déshabillé d'amazone: - un déshabillé d'amazone: - -p. 218: - - Je m'arracbe d'auprès de vous - Je m'arrache d'auprès de vous - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le diable amoureux, by Jacques Cazotte - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE AMOUREUX *** - -***** This file should be named 52611-0.txt or 52611-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/6/1/52611/ - -Produced by Clarity, Eleni Christofaki and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/52611-0.zip b/old/52611-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index cebb163..0000000 --- a/old/52611-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/52611-h.zip b/old/52611-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 50f511c..0000000 --- a/old/52611-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/52611-h/52611-h.htm b/old/52611-h/52611-h.htm deleted file mode 100644 index 05bedd9..0000000 --- a/old/52611-h/52611-h.htm +++ /dev/null @@ -1,7898 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg eBook of Le Diable Amoureux, by J. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Le diable amoureux - -Author: Jacques Cazotte - -Contributor: Gérard de Nerval - -Illustrator: Édouard de Beaumont - -Release Date: July 23, 2016 [EBook #52611] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE AMOUREUX *** - - - - -Produced by Clarity, Eleni Christofaki and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<hr class="chap" /> - -<div class="transnote"> -<h3>Note sur la Transcription:</h3> - -<p>Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. Une <a href="#Corrections">liste</a> d'autres corrections faites se trouve à la fin du livre. -L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.</p> -</div> - -<hr class="full" /> - -<h1> -<small>LE</small><br /> - -DIABLE AMOUREUX -</h1> -<hr class="full" /> -<div class="chapter"> </div> - -<p class="center bt">PARIS. TYPOGRAPHIE DE HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE 8.</p> - -<hr class="full" /> -<div class="chapter"> </div> -<p class="center"> -LE<br /> -<br /> -<strong><big>DIABLE AMOUREUX</big></strong></p> - -<p class="center">ROMAN FANTASTIQUE</p> - -<p class="center"><b>PAR J. CAZOTTE</b></p> - -<p class="center p2">PRÉCÉDÉ <br /> - -<strong>DE SA VIE, DE SON PROCÈS, ET DE SES PROPHÉTIES ET RÉVÉLATIONS</strong> </p> - -<p class="center">PAR GÉRARD DE NERVAL</p> - -<p class="center p2">Illustré de 200 Dessins</p> - -<p class="center">PAR ÉDOUARD DE BEAUMONT</p> - <div class="figcenter"> -<img src="images/illus_003.jpg" width="400" height="133" alt="illustration" /> -</div> - -<p class="center">PARIS</p> - -<p class="center">HENRI PLON, IMPRIMEUR-ÉDITEUR </p> - -<p class="center">RUE GARANCIÈRE, 10 </p> - <p class="center"> -1871 -</p> - -<hr class="full" /> - -<div class="chapter"> </div> -<div class="figcenter"> -<span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span> -<img src="images/illus_005a.jpg" width="515" height="100" alt="decoration" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">CAZOTTE</h2> - -<h3>I</h3> -<div class="hideimage"> -<div> - -<img src="images/illus_005bfirst.jpg" width="493" height="304" alt="illo" class="splitl" /> -<img src="images/illus_005bsecond.jpg" width="321" height="75" alt="illo" class="splitl" /> -<img src="images/illus_005bthird.jpg" width="185" height="170" alt="illo" class="splitl" /> - -</div></div> -<div class="hidden"> -<div class="figleft"> -<img src="images/illus_005b.jpg" width="500" height="546" alt="L" /> -</div></div> - -<p class="text1"> - -<span class="hide">L'</span><small>AUTEUR</small> du -<i>Diable amoureux</i> -appartient à cette -classe d'écrivains qu'après l'Allemagne -et l'Angleterre nous appelons -humoristiques, et qui ne se -sont guère produits dans notre -littérature que sous un vernis -d'imitation étrangère. L'esprit net et sensé du lecteur -français se prête difficilement aux caprices d'une<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> -imagination rêveuse, à moins que cette dernière -n'agisse dans les limites traditionnelles et convenues -des contes de fées et des pantomimes d'opéras. -L'allégorie nous plaît, la fable nous amuse; nos bibliothèques -sont pleines de ces jeux d'esprit destinés -d'abord aux enfants, puis aux femmes, et que les -hommes ne dédaignent pas quand ils ont du loisir. -Ceux du dix-huitième siècle en avaient beaucoup, et -jamais les fictions et les fables n'eurent plus de succès -qu'alors. Les plus graves écrivains, Montesquieu, -Diderot, Voltaire, berçaient et endormaient par des -contes charmants cette société que leurs principes -allaient détruire de fond en comble. L'auteur de -l'<i>Esprit des lois</i> écrivait le <i>Temple de Gnide</i>; le fondateur -de l'Encyclopédie charmait les ruelles avec<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span> -l'<i>Oiseau blanc</i> et les <i>Bijoux indiscrets</i>; l'auteur du -<i>Dictionnaire philosophique</i> brodait la <i>Princesse de -Babylone</i> et <i>Zadig</i> des merveilleuses fantaisies de -l'Orient. Tout cela, c'était de l'invention, c'était -de l'esprit, et rien de plus, sinon du plus fin et du -plus charmant.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_006.jpg" width="400" height="464" alt="illustration6" /> -</div> - -<p>Mais le poëte qui croit à sa fable, le narrateur qui -croit à sa légende, l'inventeur qui prend au sérieux -le rêve éclos de sa pensée, voilà ce qu'on ne s'attendait -guère à rencontrer en plein dix-huitième siècle, -à cette époque où les abbés poëtes s'inspiraient de -la mythologie, et où certains poëtes laïques faisaient -de la fable avec les mystères chrétiens.</p> -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_007.jpg" width="400" height="283" alt="illo7" /> -</div> - -<p>On eût bien étonné le public de ce temps-là en<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> -lui apprenant qu'il y avait en France un conteur -spirituel et naïf à la fois qui continuait les <i>Mille et -une Nuits</i>, cette grande œuvre non terminée que -M. Galland s'était fatigué de traduire, et cela comme -si les conteurs arabes eux-mêmes les lui avaient -dictées; que ce n'était pas seulement un pastiche -adroit, mais une œuvre originale et sérieuse écrite -par un homme tout pénétré lui-même de l'esprit et -des croyances de l'Orient. La plupart de ces récits, -il est vrai, Cazotte les avait rêvés au pied des palmiers, -le long des grands mornes de Saint-Pierre; -loin de l'Asie sans doute, mais sous son éclatant -soleil. Ainsi le plus grand nombre des ouvrages de -cet écrivain singulier a réussi sans profit pour sa -gloire, et c'est au <i>Diable amoureux</i> seul et à quelques -poëmes et chansons qu'il a dû la renommée -dont s'illustrèrent encore les malheurs de sa vieillesse. -La fin de sa vie a donné surtout le secret des -idées mystérieuses qui présidèrent à l'invention de -presque tous ses ouvrages, et qui leur ajoutent une -valeur singulière que nous essayerons d'apprécier.</p> - -<p>Un certain vague règne sur les premières années -de Jacques Cazotte. Né à Dijon en 1720, il -avait fait ses études chez les Jésuites, comme la plupart -des beaux esprits de ce temps-là. Un de ses<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> -frères, grand vicaire de M. de Choiseul, évêque de -Châlons, le fit venir à Paris et le plaça dans l'administration -de la marine, où il obtint vers 1747 le -grade de commissaire. Dès cette époque, il s'occupait -un peu de littérature, de poésie surtout. Le -salon de Raucourt, son compatriote, réunissait des -littérateurs et des artistes, et il s'en fit connaître en -lisant quelques fables et quelques chansons, premières -ébauches d'un talent qui devait dans la suite -faire plus d'honneur à la prose qu'à la poésie.</p> - -<p>De ce moment, une partie de sa vie dut se passer -à la Martinique, où l'appelait un poste de contrôleur -des Iles-sous-le-vent. Il y vécut plusieurs années -obscur, mais considéré et aimé de tous, et épousa -mademoiselle Élisabeth Roignan, fille du premier -juge de la Martinique. Un congé lui permit de revenir -pour quelque temps à Paris, où il publia encore -quelques poésies. Deux chansons, qui devinrent -bientôt célèbres, datent de cette époque, et paraissent -résulter du goût qui s'était répandu de rajeunir -l'ancienne romance ou ballade française, à -l'imitation du sieur de la Monnoye. Ce fut un des -premiers essais de cette couleur romantique ou romanesque -dont notre littérature devait user et abuser -plus tard, et il est remarquable de voir s'y dessiner<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> -déjà, à travers mainte incorrection, le talent aventureux -de Cazotte.</p> - -<p>La première est intitulée la <i>Veillée de la bonne -femme</i>, et commence ainsi:</p> -<div class="hidden"><div class="figcenter"> -<img src="images/illus_010.jpg" width="500" height="631" alt="illustration" /> -</div></div> -<div class="sync"> </div> -<div class="block1"> -<div class="p12"> - <div class="firstpoem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Tout au beau milieu des Ardennes</div> -<div class="i0">Est un château sur le haut d'un rocher</div> -<div class="i2">Où fantômes sont par centaines.</div> -<div class="i0">Les voyageurs n'osent en approcher:</div> -<div class="i8">Dessus ses tours</div> -<div class="i6">Sont nichés les vautours,</div> -<div class="i6">Ces oiseaux de malheur.</div> -<div class="i4">Hélas! ma bonne, hélas! <br />que j'ai grand'peur!</div> -</div></div></div> -</div> - -<div class="sync"> </div> -<p>On reconnaît déjà tout à fait le genre de la ballade, -telle que la conçoivent les poëtes du Nord, et l'on -voit surtout que c'est là du fantastique sérieux; nous<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> -voici bien loin de la poésie musquée de Bernis et de -Dorat. La simplicité du style n'exclut pas un certain -ton de poésie ferme et colorée qui se montre dans -quelques vers.</p> - -<div class="figleft"> -<img src="images/illus_011.jpg" width="200" height="133" alt="illustration" /> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Tout à l'entour de ses murailles</div> -<div class="i0">On croit ouïr les loups-garous hurler,</div> -<div class="i2">On entend traîner des ferrailles,</div> -<div class="i0">On voit des feux, on voit du sang couler,</div> -<div class="i8">Tout à la fois,</div> -<div class="i6">De très-sinistres voix</div> -<div class="i6">Qui vous glacent le cœur.</div> -<div class="i0">Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur!</div> -</div></div> - -<p>Sire Enguerrand, brave chevalier qui revient -d'Espagne, veut loger en passant dans ce terrible -château. On lui fait de grands récits des esprits qui -l'habitent; mais il en rit, se fait débotter, servir à -souper, et fait mettre des draps à un lit. A minuit -commence le tapage annoncé par les bonnes gens. -Des bruits terribles font trembler les murailles, une -nuée infernale flambe sur les lambris; en même -temps, un grand vent souffle et les battants des -portes s'ouvrent <i>avec rumeur</i>.</p> - -<p>Un damné, en proie aux démons, traverse la salle -en jetant des cris de désespoir.</p> -<div class="hideimage"> -<div> -<img src="images/illus_012first.jpg" width="500" height="242" alt="illustration" class="splitl" /> - -<img src="images/illus_012second.jpg" width="89" height="177" alt="illustration" class="splitl" /> -</div> -</div> -<div class="hidden"><div class="figcenter"> -<img src="images/illus_012.jpg" width="500" height="420" alt="" /> -</div></div> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> -<div class="i2">Sa bouche était tout écumeuse,</div> -<div class="i0">Le plomb fondu lui découlait des yeux...</div> -</div><div class="stanza"> -<div class="i2">Une ombre tout échevelée</div> -<div class="i0">Va lui plongeant un poignard dans le cœur;</div> -<div class="i4">Avec une épaisse fumée</div> -<div class="i0">Le sang en sort si noir qu'il fait horreur.</div> -<div class="i0">Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur</div> -</div></div> - -<p>Enguerrand demande à ces tristes personnages le -motif de leurs tourments.</p> - -<p>—Seigneur, répond la femme armée d'un poignard, -je suis née dans ce château, j'étais la fille du -comte Anselme. Ce monstre que vous voyez, et que -le ciel m'oblige à torturer, était aumônier de mon -père et s'éprit de moi pour mon malheur. Il oublia -les devoirs de son état, et, ne pouvant me séduire, il -invoqua le diable et se donna à lui pour en obtenir -une faveur.</p> - -<p>Tous les matins j'allais au bois prendre le frais et -me baigner dans l'eau pure d'un ruisseau.</p> -<div class="hidden"> -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_013b.jpg" width="500" height="635" alt="illustration" /> -</div></div> -<div class="sync"> </div> - -<div class="block13"> -<div class="p11"> -<div class="firstpoem"><div class="stanza"> -<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> -<div class="i2">Là, tout auprès de la fontaine,</div> -<div class="i0">Certaine rose aux yeux faisait plaisir;</div> -<div class="i2">Fraîche, brillante, éclose à peine.</div> -<div class="i0">Tout paraissait induire à la cueillir:</div> -<div class="i6">Il vous semblait,</div> -<div class="i4">Las! qu'elle répandait</div> -<div class="i4">La plus aimable odeur.</div> -<div class="i8">Hélas! etc.</div> -</div><div class="stanza"> -<div class="i2">J'en veux orner ma chevelure</div> -<div class="i0">Pour ajouter plus d'éclat à mon teint;</div> -<div class="i2">Je ne sais quoi contre nature</div> -<div class="i0">Me repoussait quand j'y portais la main.</div> -<div class="i6">Mon cœur battait</div> -<div class="i4">Et en battant disait:</div> -<div class="i4">Le diable est sous la fleur!...</div> -<div class="i8">Hélas! etc.</div> -</div></div></div></div> - -<div class="sync"> </div> - -<p>Cette rose, enchantée par le diable, livre la belle -aux mauvais desseins de l'aumônier. Mais bientôt, -reprenant ses sens, elle le menace de le dénoncer à -son père, et le malheureux la fait taire d'un coup de -poignard.</p> - -<p>Cependant, on entend de loin la voix du comte -qui cherche sa fille. Le diable alors s'approche du<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> -coupable sous la forme d'un bouc et -lui dit: Monte, mon cher ami; ne -crains rien, mon fidèle serviteur.</p> -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_014a.jpg" width="400" height="342" alt="illustration" /> -</div> -<div class="figleft"> -<img src="images/illus_014b.jpg" width="100" height="271" alt="illustration" /> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Il monte, et, sans qu'il s'en étonne,</div> -<div class="i0">Il sent sous lui le diable détaler;</div> -<div class="i2">Sur son chemin l'air s'empoisonne,</div> -<div class="i0">Et le terrain sous lui semble brûler.</div> -<div class="i6">En un instant</div> -<div class="i4">Il le plonge vivant</div> -<div class="i4">Au séjour de douleur!</div> -<div class="i0">Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur.</div> -</div></div> - -<p>Le dénoùment de l'aventure est -que sire Enguerrand, témoin de cette -scène infernale, fait par hasard un signe de croix,<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> -ce qui dissipe l'apparition. Quant à la moralité, elle -se borne à engager les femmes à se défier de leur -vanité, et les hommes à se défier du diable.</p> - -<p>Cette imitation des vieilles légendes catholiques, -qui serait fort dédaignée aujourd'hui, était alors d'un -effet assez neuf en littérature; nos écrivains avaient -longtemps obéi à ce précepte de Boileau, qui dit que -la foi des chrétiens ne doit pas emprunter d'ornements -à la poésie; et, en effet, toute religion qui -tombe dans le domaine des poëtes se dénature bientôt, -et perd son pouvoir sur les âmes. Mais Cazotte, -plus superstitieux que croyant, se préoccupait fort -peu d'orthodoxie. D'ailleurs, le petit poëme dont -nous venons de parler n'avait nulle prétention, et -ne peut nous servir qu'à signaler les premières tendances -de l'auteur du <i>Diable amoureux</i> vers une sorte -de poésie fantastique, devenue vulgaire après lui.</p> - -<p>On prétend que cette romance fut composée par -Cazotte pour madame Poissonnier, son amie d'enfance, -nourrice du duc de Bourgogne, et qui lui -avait demandé des chansons qu'elle pût chanter pour -endormir l'enfant royal. Sans doute il aurait pu -choisir quelque sujet moins triste et moins chargé de -visions mortuaires; mais on verra que cet écrivain -avait la triste destinée de pressentir tous les malheurs.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> - -Une autre romance du même temps, intitulée «les -Prouesses inimitables d'Ollivier, marquis d'Édesse», -obtint aussi une grande vogue. C'est une imitation -des anciens fabliaux chevaleresques, traitée encore -dans le style populaire.</p> -<div class="figleft"> -<img src="images/illus_016a.jpg" width="100" height="306" alt="illustration" /> -</div> - -<div class="figright"> -<img src="images/illus_016b.jpg" width="200" height="189" alt="illustration" /> -</div> -<div class="center"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">La fille du comte de Tours,</div> -<div class="i0">Hélas! des maux d'enfant l'ont pris;</div> -<div class="i0">Le comte, qui sait ses amours,</div> -<div class="i0">Sa fureur ne peut retenir:</div> -<div class="i0">Qu'on cherche mon page Ollivier,</div> -<div class="i0">Qu'on le mette en quatre quartiers...</div> -<div class="i0">—Commère, il faut chauffer le lit;</div> -<div class="i0">N'entends-tu pas sonner minuit?</div> -</div></div> -</div> -<p>Plus de trente couplets sont consacrés -ensuite aux exploits du page -Ollivier, qui, poursuivi par le comte -sur terre et sur mer, lui sauve la -vie plusieurs fois, lui disant à chaque -rencontre:</p> - -<p>«C'est moi qui suis votre page! et maintenant me -ferez-vous mettre en quartiers?</p> - -<p>—Ote-toi de devant mes yeux!» lui répond toujours -l'obstiné vieillard, que rien ne peut fléchir; -et Ollivier se décide enfin à s'exiler de la France -pour faire la guerre en Terre sainte.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> - -Un jour, ayant perdu tout espoir, il veut mettre -fin à ses peines; un ermite du Liban le recueille -chez lui, le console, et lui fait voir dans un verre -d'eau, sorte de miroir magique, tout ce qui se passe -dans le château de Tours; comment sa maîtresse -languit dans un cachot, «parmi la fange et les crapauds»; -comment son enfant a été perdu dans les -bois, où il est allaité par une biche, et comment -encore Richard, le duc des Bretons, a déclaré la -guerre au comte de Tours et l'assiége dans son château. -Ollivier repasse généreusement en Europe -pour aller secourir le père de sa maîtresse, et arrive -à l'instant où la place va capituler.</p> - -<div class="figleft"> -<img src="images/illus_017.jpg" width="81" height="300" alt="illustration" /> -</div> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Voyez quels coups ils vont donnant,</div> -<div class="i0">Par la fureur trop animés,</div> -<div class="i0">Les assiégés aux assiégeants,</div> -<div class="i0">Les assiégeants aux assiégés;</div> -<div class="i0">Las! la famine est au château,</div> -<div class="i0">Il le faudra rendre bientôt.</div> -<div class="i0">—Commère, il faut chauffer le lit;</div> -<div class="i0">N'entends-tu pas sonner minuit?</div> -</div><div class="stanza"> -<div class="i0">Tout à coup, comme un tourbillon,</div> -<div class="i0">Voici venir mon Ollivier;</div> -<div class="i0">De sa lance il fait deux tronçons</div> -<div class="i0">Pour pouvoir à deux mains frapper.</div> -<div class="i0">A ces coups-ci, mes chers Bretons,</div> -<div class="i0">Vous faut marcher à reculons!...</div> -<div class="i0">—Commère, il faut chauffer le lit;</div> -<div class="i0">N'entends-tu pas sonner minuit?</div> -</div></div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> -On voit que cette poésie simple ne manque pas -d'un certain éclat; mais ce qui frappa le plus alors -les connaisseurs, ce fut le fond romanesque du sujet, -où Moncrif, le célèbre historiographe des <i>Chats</i>, -crut voir l'étoffe d'un poëme.</p> - -<p>Cazotte n'était encore que l'auteur modeste de -quelques fables et chansons; le suffrage de l'académicien -Moncrif fit travailler son imagination, et, à -son retour à la Martinique, il traita le sujet d'Ollivier -sous la forme du poëme en prose, entremêlant -ses récits chevaleresques de situations comiques et -d'aventures de féerie à la manière des Italiens. Cet -ouvrage n'a pas une grande valeur littéraire, mais -la lecture en est amusante et le style fort soutenu.</p> - -<p>On peut rapporter au même temps la composition -du <i>Lord impromptu</i>, nouvelle anglaise écrite -dans le genre intime, et qui présente des détails -pleins d'intérêt.</p> - -<p>Il ne faut pas croire, du reste, que l'auteur de ces -fantaisies ne prit point au sérieux sa position administrative; -nous avons sous les yeux un travail manuscrit -qu'il adressa à M. de Choiseul pendant son -ministère, et dans lequel il trace noblement les devoirs -du commissaire de marine, et propose certaines -améliorations dans le service avec une sollicitude<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> -qui fut sans doute appréciée. On peut ajouter qu'à -l'époque où les Anglais attaquèrent la colonie, en -1749, Cazotte déploya une grande activité et même -des connaissances stratégiques dans l'armement du -fort Saint-Pierre. L'attaque fut repoussée, malgré la -descente qu'opérèrent les Anglais.</p> -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_019.jpg" width="400" height="339" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Cependant la mort du frère de Cazotte le rappela -une seconde fois en France comme héritier de tous -ses biens, et il ne tarda pas à solliciter sa retraite: -elle lui fut accordée dans les termes les plus honorables, -et avec le titre de commissaire général de la -marine.</p> - -<hr class="chap" /> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_020a.jpg" width="728" height="100" alt="illustration" /> -</div> - -<h3 class="nobreak">II</h3> - -<p> - -<img src="images/illus_020b.jpg" width="200" height="198" alt="I" class="floatl" /> - -<span class="hide">I</span><small>L</small> ramenait en France sa femme -Élisabeth, et commença par s'établir -dans la maison de son frère à Pierry, -près d'Épernay. Décidés à ne point retourner -à la Martinique, Cazotte et sa femme -avaient vendu tous leurs biens au P. Lavalette, -supérieur de la maison des Jésuites, homme instruit -avec lequel il avait entretenu, pendant son séjour -aux colonies, des relations agréables. Celui-ci s'était -acquitté en lettres de change sur la Compagnie des -Jésuites à Paris.</p> - -<p>Il y en avait pour cinquante mille écus; il les présente, -la Compagnie les laisse protester. Les supérieurs -prétendirent que le P. Lavalette s'était livré -à des spéculations dangereuses et qu'ils ne pouvaient -<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> -reconnaître. Cazotte, qui avait engagé là tout le plus -clair de son avoir, se vit réduit à plaider contre ses -anciens professeurs, et ce procès, dont souffrit son -cœur religieux et monarchique, fut l'origine de tous -ceux qui fondirent ensuite sur la Société de Jésus et -en amenèrent la ruine.</p> - -<div class="figright"> -<img src="images/illus_021.jpg" width="100" height="184" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Ainsi commençaient les fatalités de cette existence -singulière. Il n'est pas douteux que dès lors ses convictions -religieuses plièrent de certains côtés. Le -succès du poëme d'Ollivier l'encourageait à continuer -d'écrire, il fit paraître le <i>Diable amoureux</i>.</p> - -<p>Cet ouvrage est célèbre à divers titres; il brille -entre ceux de Cazotte par le charme et la perfection -des détails; mais il les surpasse -tous par l'originalité de la conception. -En France, à l'étranger -surtout, ce livre a fait école et -a inspiré bien des productions -analogues.</p> - -<p>Le phénomène d'une telle œuvre -littéraire n'est pas indépendant -du milieu social où il se produit; -l'<i>Ane d'or</i> d'Apulée, livre également empreint de -mysticisme et de poésie, nous donne dans l'antiquité -le modèle de ces sortes de créations. Apulée, l'initié<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> -du culte d'Isis, l'illuminé païen, à moitié sceptique, -à moitié crédule, cherchant sous les débris des mythologies -qui s'écroulent les traces de superstitions -antérieures ou persistantes, expliquant la fable par -le symbole, et le prodige par une vague définition -des forces occultes de la nature, puis, un instant -après, se raillant lui-même de sa crédulité, ou jetant -çà et là quelque trait ironique qui déconcerte le lecteur -prêt à le prendre au sérieux, c'est bien le chef -de cette famille d'écrivains qui parmi nous peut encore -compter glorieusement l'auteur de <i>Smarra</i>, ce -rêve de l'antiquité, cette poétique réalisation des -phénomènes les plus frappants du cauchemar.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_022.jpg" width="400" height="334" alt="illustration" /> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> - -Beaucoup de personnes n'ont vu dans le <i>Diable -amoureux</i> qu'une sorte de conte bleu, pareil à beaucoup -d'autres du même temps et digne de prendre -place dans le <i>Cabinet des fées</i>. Tout au plus l'eussent-elles -rangé dans la classe des contes allégoriques -de Voltaire; c'est justement comme si l'on comparait -l'œuvre mystique d'Apulée aux facéties mythologiques -de Lucien. L'<i>Ane d'or</i> servit longtemps de -thème aux théories symboliques des philosophes -alexandrins; les chrétiens eux-mêmes respectaient -ce livre, et saint Augustin le cite avec déférence -comme l'expression poétisée d'un symbole religieux; -le <i>Diable amoureux</i> aurait quelque droit aux mêmes -éloges, et marque un progrès singulier dans le talent -et la manière de l'auteur.</p> - -<p>Ainsi cet homme, qui fut d'abord un poëte gracieux -de l'école de Marot et de la Fontaine, puis un -conteur naïf, épris tantôt de la couleur des vieux -fabliaux français, tantôt du vif chatoiement de la -fable orientale mise à la mode par le succès des -Mille et une Nuits; suivant, après tout, les goûts de -son siècle plus que sa propre fantaisie, le voilà qui -s'est laissé aller au plus terrible danger de la vie littéraire, -celui de prendre au sérieux ses propres inventions. -Ce fut, il est vrai, le malheur et la gloire<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> -des grands écrivains de cette époque; ils écrivaient -avec leur sang, avec leurs larmes; ils trahissaient -sans pitié, au profit d'un public vulgaire, les mystères -de leur esprit et de leur cœur; ils jouaient leur -rôle au sérieux, comme ces comédiens antiques qui -tachaient la scène d'un sang véritable pour les plaisirs -du peuple roi. Mais qui se serait attendu, dans -ce siècle d'incrédulité où le clergé lui-même a si peu -défendu ses croyances, à rencontrer un poëte que -l'amour du merveilleux purement allégorique entraîne -peu à peu au mysticisme le plus sincère et le -plus ardent?</p> - -<p>Les livres traitant de la cabale et des sciences occultes -inondaient alors les bibliothèques; les plus -bizarres spéculations du moyen âge ressuscitaient -sous une forme spirituelle et légère, propre à concilier -à ces idées rajeunies la faveur d'un public frivole, -à demi impie, à demi crédule, comme celui -des derniers âges de la Grèce et de Rome. L'abbé de -Villars, Dom Pernetty, le marquis d'Argens, popularisaient -les mystères de l'<i>Œdipus Ægyptiacus</i> et -les savantes rêveries des néoplatoniciens de Florence. -Pic de la Mirandole et Marsile Ficin renaissaient -tout empreints de l'esprit musqué du dix-huitième -siècle, dans le <i>Comte de Gabalis</i>, les <i>Lettres -<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> -cabalistiques</i> et autres productions de philosophie -transcendante à la portée des salons. Aussi ne parlait-on -plus que d'esprits élémentaires, de sympathies -occultes, de charmes, de possessions, de migration -des âmes, d'alchimie et de magnétisme -surtout. L'héroïne du <i>Diable amoureux</i> n'est autre -qu'un de ces lutins bizarres que l'on peut voir décrits -à l'article <i>Incube</i> ou <i>Succube</i> dans le <i>Monde -enchanté</i> de Bekker.</p> - -<p>Le rôle un peu noir que l'auteur fait jouer en définitive -à la charmante Biondetta suffirait à indiquer -qu'il n'était pas encore initié, à cette époque, aux -mystères des cabalistes ou des illuminés, lesquels -ont toujours soigneusement distingué les esprits élémentaires, -sylphes, gnomes, ondins ou salamandres, -des noirs suppôts de Belzébuth. Pourtant l'on -raconte que peu de temps après la publication du -<i>Diable amoureux</i>, Cazotte reçut la visite d'un mystérieux -personnage au maintien grave, aux traits -amaigris par l'étude, et dont un manteau brun drapait -la stature imposante.</p> - -<p>Il demanda à lui parler en particulier, et quand -on les eut laissés seuls, l'étranger aborda Cazotte -avec quelques signes bizarres, tels que les initiés en -emploient pour se reconnaître entre eux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> - -Cazotte, étonné, lui demanda s'il était muet, et -le pria d'expliquer mieux ce qu'il avait à dire. Mais -l'autre changea seulement la direction de ses signes -et se livra à des démonstrations plus énigmatiques -encore.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_026.jpg" width="400" height="439" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Cazotte ne put cacher son impatience.—Pardon, -monsieur, lui dit l'étranger, mais je vous croyais des -nôtres et dans les plus hauts grades.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> - -—Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit -Cazotte.</p> - -<p>—Et sans cela, où donc auriez-vous puisé les -pensées qui dominent dans votre <i>Diable amoureux</i>?</p> - -<p>—Dans mon esprit, s'il vous plaît.</p> - -<p>—Quoi! ces évocations dans les ruines, ces mystères -de la cabale, ce pouvoir occulte d'un homme -sur les esprits de l'air, ces théories si frappantes sur -le pouvoir des nombres, sur la volonté, sur les fatalités -de l'existence, vous auriez imaginé toutes ces -choses?</p> - -<p>—J'ai lu beaucoup, mais sans doctrine, sans méthode -particulière.</p> - -<p>—Et vous n'êtes pas même franc-maçon?</p> - -<p>—Pas même cela.</p> - -<p>—Eh bien, monsieur, soit par pénétration, soit -par hasard, vous avez pénétré des secrets qui ne -sont accessibles qu'aux initiés de premier ordre, et -peut-être serait-il prudent désormais de vous abstenir -de pareilles révélations.</p> - -<p>—Quoi! j'aurais fait cela? s'écria Cazotte effrayé; -moi qui ne songeais qu'à divertir le public et à -prouver seulement qu'il fallait prendre garde au -diable!</p> - -<p>—Et qui vous dit que notre science ait quelque<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> -rapport avec cet esprit des ténèbres? Telle est pourtant -la conclusion de votre dangereux ouvrage. Je -vous ai pris pour un frère infidèle qui trahissait nos -secrets par un motif que j'étais curieux de connaître... -Et, puisque vous n'êtes en effet qu'un profane -ignorant de notre but sublime, je vous instruirai, -je vous ferai pénétrer plus avant dans les -mystères de ce monde des esprits qui nous presse -de toutes parts, et qui par l'intuition seule s'est déjà -révélé à vous.</p> - -<p>Cette conversation se prolongea longtemps; les -biographes varient sur les termes, mais tous s'accordent -à signaler la subite révolution qui se fit dès -lors dans les idées de Cazotte, adepte sans le savoir -d'une doctrine dont il ignorait qu'il existât encore -des représentants. Il avoua qu'il s'était montré sévère, -dans son <i>Diable amoureux</i>, pour les cabalistes, -dont il ne concevait qu'une idée fort vague, et que -leurs pratiques n'étaient peut-être pas aussi condamnables -qu'il l'avait supposé. Il s'accusa même d'avoir -un peu calomnié ces innocents esprits qui peuplent -et animent la région moyenne de l'air, en leur assimilant -la personnalité douteuse d'un lutin femelle -qui répond au nom de Belzébuth.</p> - -<p>—Songez, lui dit l'initié, que le Père Kircher, -<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> -l'abbé de Villars et bien d'autres casuistes ont démontré -depuis longtemps leur parfaite innocence au -point de vue chrétien. Les Capitulaires de Charlemagne -en faisaient mention comme d'êtres appartenant -à la hiérarchie céleste; Platon et Socrate, les -plus sages des Grecs, Origène, Porphyre et saint -Augustin, ces flambeaux de l'Église, s'accordaient à -distinguer le pouvoir des esprits élémentaires de -celui des fils de l'abîme... Il n'en fallait pas tant -pour convaincre Cazotte, qui, comme on le verra, -devait plus tard appliquer ces idées non plus à ses -livres, mais à sa vie, et qui s'en montra convaincu -jusqu'à ses derniers moments.</p> - -<p>Cazotte dut être d'autant plus porté à réparer la -faute qui lui était signalée, que ce n'était pas peu de -chose alors que d'encourir la haine des illuminés, -nombreux, puissants, et divisés en une foule de -sectes, sociétés et loges maçonniques, qui se correspondaient -d'un bout à l'autre du royaume. Cazotte, -accusé d'avoir révélé aux profanes les mystères -de l'initiation, s'exposait au même sort qu'avait -subi l'abbé de Villars, qui, dans le <i>Comte de Gabalis</i>, -s'était permis de livrer à la curiosité publique, -sous une forme à demi sérieuse, toute la doctrine -des <i>rose-croix</i> sur le monde des esprits. Cet ecclésiastique -<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> -fut trouvé un jour assassiné sur la route de -Lyon, et l'on ne put accuser que les sylphes ou les -gnomes de cette expédition. Cazotte opposa d'ailleurs -d'autant moins de résistance aux conseils de -l'initié qu'il était naturellement très-porté à ces -sortes d'idées. Le vague que des études faites sans -méthode répandaient dans sa pensée, le fatiguait lui-même, -et il avait besoin de se rattacher à une doctrine -complète. Celle des martinistes, au nombre -desquels il se fit recevoir, avait été introduite en -France par Martinez Pasqualis, et renouvelait simplement -l'institution des rites cabalistiques du onzième -siècle, dernier écho de la formule des gnostiques, -où quelque chose de la métaphysique juive -<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> -se mêle aux théories obscures des philosophes -alexandrins.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_030.jpg" width="400" height="295" alt="illustration" /> -</div> - -<p>L'école de Lyon, à laquelle appartenait dès lors -Cazotte, professait, d'après Martinez, que l'intelligence -et la volonté sont les seules forces actives de -la nature, d'où il suit que, pour en modifier les -phénomènes, il suffit de commander fortement et de -vouloir. Elle ajoutait que, par la contemplation de -ses propres idées et l'abstraction de tout ce qui tient -au monde extérieur et au corps, l'homme pouvait -s'élever à la notion parfaite de l'essence universelle -et à cette domination des <i>esprits</i> dont le secret était -contenu dans la <i>Triple contrainte de l'enfer</i>, conju<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span>ration -toute-puissante à l'usage des cabalistes du -moyen âge.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_031.jpg" width="300" height="431" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Martinez, qui avait couvert la France de loges -maçonniques selon son rite, était allé mourir à -Saint-Domingue; la doctrine ne put se conserver -pure, et se modifia bientôt en admettant les idées -de Swedenborg et de Jacob Boehm, qu'on eut de la -peine à réunir dans le même symbole. Le célèbre -Saint-Martin, l'un des néophytes les plus ardents et -les plus jeunes, se rattacha particulièrement aux -principes de ce dernier. A cette époque, l'école de -Lyon s'était fondue déjà dans la Société des Philalèthes, -où Saint-Martin refusa d'entrer, disant qu'ils -s'occupaient plus de la science des <i>âmes</i> d'après -Swedenborg, que de celle des <i>esprits</i> d'après -Martinez.</p> - -<p>Plus tard, parlant de son séjour parmi les illuminés -de Lyon, cet illustre théosophe disait: «Dans -l'école où j'ai passé il y a vingt-cinq ans, les <i>communications</i> -de tout genre étaient fréquentes; j'en ai eu -ma part comme beaucoup d'autres. Les manifestations -du signe du <i>Réparateur</i> y étaient visibles: j'y -avais été préparé par des initiations. Mais, ajoute-t-il, -le danger de ces initiations est de livrer l'homme -à des <i>esprits violents</i>; et je ne puis répondre que les<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> -formes qui se communiquaient à moi ne fussent pas -des formes d'emprunt.»</p> - -<p>Le danger que redoutait Saint-Martin fut précisément -celui où se livra Cazotte, et qui causa peut-être -les plus grands malheurs de sa vie. Longtemps -encore ses croyances furent douces et tolérantes, ses -visions riantes et claires; ce fut dans ces quelques -années qu'il composa de nouveaux contes arabes -qui, longtemps confondus avec les Mille et une -Nuits, dont ils formaient la suite, n'ont pas valu à -leur auteur toute la gloire qu'il en devait retirer.</p> - -<p>Les principaux sont <i>la Dame inconnue</i>, <i>le Chevalier</i>, -<i>l'Ingrat puni</i>, <i>le Pouvoir du Destin</i>, <i>Simoustapha</i>, -<i>le Calife voleur</i>, qui a fourni le sujet du <i>Calife -de Bagdad</i>, <i>l'Amant des étoiles</i> et <i>le Magicien ou -Maugraby</i>, ouvrage plein de charme descriptif et -d'intérêt.</p> - -<p>Ce qui domine dans ces compositions, c'est la -grâce et l'esprit des détails; quant à la richesse de -l'invention, elle ne le cède pas aux contes orientaux -eux-mêmes, ce qui s'explique en partie d'ailleurs -par le fait que plusieurs sujets originaux avaient été -communiqués à l'auteur par un moine arabe nommé -Dom Chavis.</p> - -<p>La théorie des esprits élémentaires, si chère à<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> -toute imagination mystique, s'applique également, -comme on sait, aux croyances de l'Orient, et les -pâles fantômes perçus dans les brumes du Nord au -prix de l'hallucination et du vertige, semblent se -teindre là-bas des feux et des couleurs d'une atmosphère -splendide et d'une nature enchantée. Dans -son conte du <i>Chevalier</i>, qui est un véritable poëme, -Cazotte réalise surtout le mélange de l'invention romanesque -et d'une distinction des bons et des mauvais -esprits, savamment renouvelée des cabalistes -de l'Orient. Les génies lumineux, soumis à Salomon, -livrent force combats à ceux de la suite -d'<i>Éblis</i>; les talismans, les conjurations, les anneaux -constellés, les miroirs magiques, tout cet -<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span>enchevêtrement merveilleux des fatalistes arabes s'y -noue et s'y dénoue avec ordre et clarté. Le héros a -quelques traits de l'Initié égyptien du roman de <i>Séthos</i>, -qui alors obtenait un succès prodigieux. Le -passage où il traverse, à travers mille dangers, la -montagne de Caf, palais éternel de Salomon, roi des -génies, est la version asiatique des épreuves d'Isis; -ainsi, la préoccupation des mêmes idées apparaît -encore sous les formes les plus diverses.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_034.jpg" width="300" height="301" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Ce n'est pas à dire qu'un grand nombre des ouvrages -de Cazotte n'appartienne à la littérature ordinaire. -Il eut quelque réputation comme fabuliste, -et dans la dédicace qu'il fit de son volume de fables -à l'Académie de Dijon, il eut soin de rappeler le -souvenir d'un de ses aïeux, qui, du temps de Marot -et de Ronsard, avait contribué aux progrès de la -poésie française. A l'époque où Voltaire publiait son -poëme intitulé <i>la Guerre de Genève</i>, Cazotte eut -l'idée plaisante d'ajouter aux premiers chants du -poëme inachevé un septième chant écrit dans le -même style, et que l'on crut de Voltaire lui-même.</p> - -<p>Nous n'avons pas parlé de ses chansons, qui portent -l'empreinte d'un esprit tout particulier. Rappellerons-nous -la plus connue, intitulée: O mai, joli -mois de mai:</p> - -<div class="figleft"> -<img src="images/illus_036a.jpg" width="100" height="191" alt="illustration" /> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> -<div class="i0">Pour le premier jour de mai,</div> -<div class="i2">Soyez bien réveillée!</div> -<div class="i0">Je vous apporte un bouquet,</div> -<div class="i2">Tout de giroflée.</div> -<div class="i0">Un bouquet cueilli tout frais,</div> -<div class="i2">Tout plein de rosée.</div> -</div></div> -<div class="sync"> </div> -<p>Tout continue sur ce ton. C'est une -délicieuse peinture d'éventail, qui se -déploie avec les grâces naïves et maniérées tout à la -fois du bon vieux temps.</p> - -<p>Pourquoi ne citerions-nous pas encore la charmante -ronde «<i>Toujours vous aimer</i>;» et surtout la -villanelle si gaie, dont voici quelques couplets:</p> -<div class="hidden"> -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_036back.jpg" width="500" height="461" alt="" /> -</div></div> -<div class="sync"> </div> -<div class="block36"> - -<div class="p13"></div> -<div class="firstpoem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Que de maux soufferts,</div> -<div class="i0">Vivant dans vos fers, Thérèse!</div> -<div class="i2">Que de maux soufferts,</div> -<div class="i2">Vivant dans vos fers!</div> -</div><div class="stanza"> -<div class="i2">Si vers les genoux</div> -<div class="i0">Mes bas ont des trous, Thérèse,</div> -<div class="i0">A vos pieds je les fis tous,</div> -<div class="i0">Ainsi qu'on se prenne à vous!</div> -<div class="i2">Que de maux, etc.</div> -</div></div> -</div> -<div class="sync"> </div> -<div class="figleft"> -<img src="images/illus_037a.jpg" width="100" height="242" alt="illustration" /> -</div> -<div class="poem"> -<div class="stanza"> -<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> -<div class="i2">Et mes cinq cents francs</div> -<div class="i0">Que j'avais comptant, Thérèse?</div> -<div class="i0">Il n'en reste pas six blancs;</div> -<div class="i0">Et qui me rendra mon temps?</div> -<div class="i2">Que de maux, etc.</div> -</div> - -<div class="stanza"> -<div class="i2">Vous avez vingt ans,</div> -<div class="i0">Et mille agréments, Thérèse;</div> -<div class="i0">Mais aucun de vos amants</div> -<div class="i0">Ne vous dira dans vingt ans:</div> -<div class="i2">Que de maux, etc.</div> -</div></div> -<div class="sync"> </div> -<div class="figright"> -<img src="images/illus_037b.jpg" width="100" height="199" alt="illustration" /> -</div> -<p>Nous avons dit que l'Opéra-Comique devait à Cazotte -le sujet du <i>Calife de Bagdad</i>; son <i>Diable amoureux</i> -fut représenté aussi sous -cette forme avec le titre de l'<i>Infante -de Zamora</i>. Ce fut à ce sujet -sans doute qu'un de ses beaux-frères, -qui était venu passer quelques -jours à sa campagne de -Pierry, lui reprochait de ne point -tenter le théâtre, et lui vantait -les opéras bouffons comme des -ouvrages d'une grande difficulté: -«Donnez-moi un mot, dit Cazotte, -et demain matin j'aurai fait une pièce de ce -genre à laquelle il ne manquera rien. «Le beau-frère -voit entrer un paysan avec des sabots: «Eh -<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> -bien, <i>sabots!</i> s'écria-t-il; faites une pièce sur ce -mot-là. Cazotte demanda à rester seul; mais un personnage -singulier, qui justement faisait partie ce -soir-là de la réunion, s'offrit à faire la musique à -mesure que Cazotte écrirait l'opéra. C'était Rameau, -le neveu du grand musicien, dont Diderot a raconté -la vie fantasque dans ce dialogue qui est un chef-d'œuvre, -et la seule satire moderne qu'on puisse -opposer à celle de Pétrone.</p> - -<p>L'opéra fut fait dans la nuit, adressé à Paris, et -représenté bientôt à la Comédie italienne, après -avoir été retouché par Marsollier et Duni, qui y daignèrent -mettre leur nom. Cazotte n'obtint pour -droits d'auteur que ses entrées, et le neveu de Rameau, -ce génie incompris, demeura obscur comme -par le passé. C'était bien d'ailleurs le musicien qu'il -fallait à Cazotte, qui a dû sans doute bien des -idées étranges à ce bizarre compagnon.</p> - -<p>Le portrait qu'il en fait dans sa préface de la seconde -<i>Raméide</i>, poëme héroï-comique composé en -l'honneur de son ami, mérite d'être conservé, autant -comme morceau de style que comme note utile -à compléter la piquante analyse morale et littéraire -de Diderot.</p> - -<p>«C'est l'homme le plus plaisant, par nature, que<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> -j'aie connu; il s'appelait Rameau, était neveu du célèbre -musicien, avait été mon camarade au collége, -et avait pris pour moi une amitié qui ne s'est jamais -démentie, ni de sa part ni de la mienne. Ce personnage, -l'homme le plus extraordinaire de notre -temps, était né avec un talent naturel dans plus d'un -genre, que le défaut d'assiette de son esprit ne lui -permit jamais de cultiver. Je ne puis comparer son -genre de plaisanterie qu'à celui que déploie le docteur -Sterne dans son <i>Voyage sentimental</i>. Les saillies -de Rameau étaient des saillies d'instinct d'un -genre si particulier, qu'il est nécessaire de les peindre -pour essayer de les rendre. Ce n'étaient point -des bons mots, c'étaient des traits qui semblaient -partir de la plus profonde connaissance du cœur humain. -Sa physionomie, qui était vraiment burlesque, -ajoutait un piquant extraordinaire à ces saillies, -d'autant moins attendues de sa part, que, d'habitude, -il ne faisait que déraisonner. Ce personnage, -né musicien, autant et plus peut-être que son oncle, -ne put jamais s'enfoncer dans les profondeurs de -l'art; mais il était né plein de chant et avait l'étrange -facilité d'en trouver, impromptu, de l'agréable et de -l'expressif, sur quelques paroles qu'on voulût lui -donner; seulement il eût fallu qu'un véritable artiste<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> -eût arrangé et corrigé ses phrases, et composé ses -partitions. Il était de figure aussi horriblement que -plaisamment laid, très-souvent ennuyeux, parce que -son génie l'inspirait rarement; mais si sa verve le -servait, il faisait rire jusqu'aux larmes. Il vécut -pauvre, ne pouvant suivre aucune profession. Sa -pauvreté absolue lui faisait honneur dans mon esprit. -Il n'était pas né absolument sans fortune, mais il -eût fallu dépouiller son père du bien de sa mère, et -il se refusa à l'idée de réduire à la misère l'auteur -de ses jours, qui s'était remarié et avait des enfants. -Il a donné dans plusieurs autres occasions des -preuves de la bonté de son cœur. Cet homme singulier -vécut passionné pour la gloire, qu'il ne pouvait -acquérir dans aucun genre... Il est mort dans une -maison religieuse, où sa famille l'avait placé, après -quatre ans de retraite qu'il avait prise en gré, et -ayant gagné le cœur de tous ceux qui d'abord n'avaient -été que ses geôliers.»</p> - -<p>Les lettres de Cazotte sur la musique, dont plusieurs -sont des réponses à la lettre de J. J. Rousseau -sur l'Opéra, se rapportent à cette légère incursion -dans le domaine lyrique. La plupart de ces écrits -sont anonymes, et ont été recueillis depuis comme -pièces diplomatiques de la guerre de l'Opéra. Quel<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span>ques-unes -sont certaines, d'autres douteuses. Nous -serions bien étonné s'il fallait ranger parmi ces dernières -le «Petit prophète de Bœhmischbroda,» -fantaisie d'un esprit tout particulier, qui compléterait -au besoin l'analogie marquée de Cazotte et -d'Hoffmann.</p> - -<p>C'était encore la belle époque de la vie de Cazotte; -voici le portrait qu'a donné Charles Nodier -de cet homme célèbre, qu'il avait vu dans sa -jeunesse:</p> - -<p>«A une extrême bienveillance, qui se peignait -dans sa belle et heureuse physionomie, à une douceur -tendre que ses yeux bleus encore fort animés -exprimaient de la manière la plus séduisante, M. Cazotte -joignait le précieux talent de raconter mieux -qu'homme du monde des histoires, tout à la fois -étranges et naïves, qui tenaient de la réalité la plus -commune par l'exactitude des circonstances et de la -féerie par le merveilleux. Il avait reçu de la nature -un don particulier pour voir les choses sous leur aspect -fantastique, et l'on sait si j'étais organisé de -manière à jouir avec délices de ce genre d'illusion. -Aussi, quand un pas grave se faisait entendre à intervalles -égaux sur les dalles de l'autre chambre; -quand sa porte s'ouvrait avec une lenteur métho<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span>dique, -et laissait percer la lumière d'un fallot porté -par un vieux domestique moins ingambe que le -maître, et que M. Cazotte appelait gaiement son -<i>pays</i>; quand M. Cazotte paraissait lui-même avec -son chapeau triangulaire, sa longue redingote de camelot -vert bordée d'un petit galon, ses souliers à -bouts carrés fermés très-avant sur le pied par une -forte agrafe d'argent, et sa haute canne à pomme -d'or, je ne manquais jamais de courir à lui avec les -témoignages d'une folle joie, qui était encore augmentée -par ses caresses.»</p> - -<p>Charles Nodier met ensuite dans sa bouche un de -ces récits mystérieux qu'il se plaisait à faire dans le -monde, et qu'on écoutait avidement. Il s'agit de la -longévité de Marion Delorme, qu'il disait avoir vue -quelques jours avant sa mort, âgée de près d'un -siècle et demi, ainsi que semblent le constater d'ailleurs -son acte de baptême et son acte mortuaire -conservés à Besançon. En admettant cette question -fort controversée de l'âge de Marion Delorme, Cazotte -pouvait l'avoir vue étant âgé de vingt et un -ans. C'est ainsi qu'il disait pouvoir transmettre des -détails inconnus sur la mort de Henri IV, à laquelle -Marion Delorme avait pu assister.</p> -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_043a.jpg" width="300" height="275" alt="illustration" /> -</div> -<p>Mais le monde était plein alors de ces causeurs<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> -amis du merveilleux; le comte de Saint-Germain et -<i>Cagliostro</i> tournaient toutes les cervelles, et Cazotte -n'avait peut-être de plus que son génie littéraire et -la réserve d'une honnête sincérité. Si pourtant nous -devons ajouter foi à la prophétie célèbre rapportée -dans les Mémoires de La Harpe, il aurait joué seulement -le rôle fatal de Cassandre, et n'aurait pas eu -tort, comme on le lui reprochait, <i>d'être toujours sur -le trépied</i>.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_043b.jpg" width="100" height="42" alt="illustration" /> -</div> - -<hr class="chap" /> -<div class="chapter"> </div> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_044a.jpg" width="443" height="100" alt="illustration" /> -</div> - -<h3 class="nobreak">III</h3> - -<p> - -<img src="images/illus_044b.jpg" width="100" height="139" alt="I" class="floatl" /> - -<span class="hide">I</span><small>L</small> me semble, dit La Harpe, que -c'était hier, et c'était cependant -au commencement de 1788. Nous -étions à table chez un de nos -confrères à l'Académie, grand -seigneur et homme d'esprit; la compagnie était -nombreuse et de tout état, gens de robe, gens de -cour, gens de lettres, académiciens, etc. On avait -fait grande chère comme de coutume. Au dessert, -les vins de Malvoisie et de Constance ajoutaient à la<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> -gaieté de la bonne compagnie cette sorte de liberté -qui n'en gardait pas toujours le ton: on en était -venu alors dans le monde au point où tout est permis -pour faire rire.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_045.jpg" width="400" height="382" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Champfort nous avait lu de ses contes impies et -libertins, et les grandes dames avaient écouté sans -avoir même recours à l'éventail. De là un déluge de -plaisanteries sur la religion: et d'applaudir. Un convive -se lève, et tenant son verre plein: «Oui, messieurs, -s'écrie-t-il, je suis aussi <i>sûr qu'il n'y a pas<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> -de Dieu</i>, que je suis sûr qu'Homère est un sot.» En -effet, il était sûr de l'un comme de l'autre; et l'on -avait parlé d'Homère et de Dieu, et il y avait là -des convives qui avaient dit du bien de l'un et de -l'autre.</p> - -<p>La conversation devient plus sérieuse; on se répand -en admiration sur la <i>révolution qu'avait faite -Voltaire</i>, et l'on convient que c'est là le premier -titre de sa gloire: «Il a donné le ton à son siècle, -et s'est fait lire dans l'antichambre comme dans le -salon.»</p> - -<p>Un des convives nous raconta, en pouffant de -rire, que son coiffeur lui avait dit, tout en le poudrant: -«<i>Voyez-vous, monsieur, quoique je ne sois -qu'un misérable carabin, je n'ai pas plus de religion -qu'un autre</i>.»</p> - -<p>On en conclut que la révolution ne tardera pas à -se consommer; qu'il faut absolument que la <i>superstition -et le fanatisme fassent place à la philosophie</i>, -et l'on en est à calculer la probabilité de l'époque, -et quels seront ceux de la société qui verront <i>le règne -de la raison</i>. Les plus vieux se plaignent de ne pouvoir -s'en flatter; les jeunes se réjouissent d'en avoir -une espérance très-vraisemblable; et l'on félicitait -surtout l'Académie d'avoir préparé le grand œuvre,<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> -et d'avoir été le chef-lieu, le centre, le <i>mobile de la -liberté de penser</i>.</p> - -<p>Un seul des convives n'avait point pris de part à -toute la joie de cette conversation, et avait même -laissé tomber tout doucement quelques plaisanteries -sur notre bel enthousiasme: c'était <i>Cazotte</i>, homme -aimable et original, mais malheureusement infatué -des rêveries des <i>illuminés</i>. Son héroïsme l'a depuis -rendu à jamais illustre.</p> - -<p>Il prend la parole, et du ton le plus sérieux: -«Messieurs, dit-il, soyez satisfaits; vous verrez -tous <i>cette grande et sublime révolution</i> que vous désirez -tant. Vous savez que je suis un peu prophète, -je vous répète, <i>vous la verrez</i>.»</p> - -<p>On lui répond par le refrain connu: «<i>Faut pas -être grand sorcier pour ça</i>.—Soit, mais peut-être -faut-il l'être un peu plus pour ce qui me reste à vous -dire. Savez-vous ce qui arrivera de cette <i>révolution</i>, -ce qui en arrivera pour tous tant que vous êtes ici, -et ce qui en sera la suite immédiate, l'effet bien -prouvé, la conséquence bien reconnue?</p> - -<p>—Ah! voyons, dit Condorcet avec son air sournois -et niais; un philosophe n'est pas fâché de rencontrer -un prophète.</p> - -<p>—<i>Vous, monsieur de Condorcet, vous expirerez<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> -étendu sur le pavé d'un cachot</i>, vous mourrez du -poison que vous aurez pris pour vous dérober au -bourreau; du poison que le bonheur de ce temps-là -vous forcera de porter toujours sur vous.»</p> - -<p>Grand étonnement d'abord; mais on se rappelle -que le bon Cazotte est sujet à rêver tout éveillé, et -l'on rit de plus belle.</p> - -<p>«Monsieur Cazotte, le conte que vous faites ici n'est -pas si plaisant que votre <i>Diable amoureux</i>; mais quel -diable vous a mis dans la tête ce <i>cachot</i>, ce <i>poison</i> -et ces <i>bourreaux</i>? Qu'est-ce que tout cela peut avoir -de commun avec <i>la philosophie et le règne de la -raison</i>?</p> - -<p>—C'est précisément ce que je vous dis: c'est au -nom de la philosophie, de l'humanité, de la liberté, -c'est sous le règne de la raison qu'il vous -arrivera de finir ainsi, et ce sera bien le règne de la -raison, car alors <i>elle aura des temples</i>, et même il -n'y aura plus dans toute la France, en ce temps-là, -que des <i>temples de la Raison</i>.</p> - -<p>—Par ma foi, dit Champfort avec le rire du -sarcasme, vous ne serez pas un des prêtres de ces -temples-là.</p> - -<p>—Je l'espère; mais vous, <i>monsieur de Champfort</i>, -qui en serez un, et très-digne de l'être, <i>vous<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> -vous couperez les veines</i> de vingt-deux coups de rasoir, -et pourtant vous n'en mourrez que quelques -mois après.»</p> - -<p>On se regarde et on rit encore. «<i>Vous, monsieur -Vicq-d'Azir</i>, vous ne vous ouvrirez pas les -veines vous-même; mais, après vous les avoir fait -ouvrir six fois dans un jour, après un accès de goutte -pour être plus sûr de votre fait, vous mourrez -dans la nuit. <i>Vous, monsieur de Nicolaï</i>, vous -mourrez sur l'échafaud; <i>vous, monsieur Bailly</i>, sur -l'échafaud...</p> - -<p>—Ah! Dieu soit béni! dit Roucher, il paraît -que monsieur n'en veut qu'à l'Académie; il vient -d'en faire une terrible exécution; et moi, grâce au -ciel...</p> - -<p>—Vous! vous mourrez aussi sur l'échafaud.</p> - -<p>—Oh! c'est une gageure, s'écrie-t-on de toute -part, il a juré de tout exterminer.</p> - -<p>—Non, ce n'est pas moi qui l'ai juré.</p> - -<p>—Mais nous serons donc subjugués par les Turcs -et les Tartares? et encore!...</p> - -<p>—Point du tout, je vous l'ai dit: vous serez -alors gouvernés par la seule <i>philosophie</i>, par la -seule <i>raison</i>. Ceux qui vous traiteront ainsi seront -tous des <i>philosophes</i>, auront à tout moment dans<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> -la bouche toutes les mêmes phrases que vous débitez -depuis une heure, répéteront toutes vos maximes, -citeront tout comme vous les vers de Diderot -et de la <i>Pucelle</i>...»</p> - -<p>On se disait à l'oreille: «Vous voyez bien qu'<i>il -est fou</i> (car il gardait le plus grand sérieux). Est-ce -que vous ne voyez pas qu'il plaisante? et vous savez -qu'il entre toujours du merveilleux dans ses plaisanteries.</p> - -<p>—Oui, reprit Champfort; mais son merveilleux -n'est pas gai; il est trop patibulaire. Et quand tout -cela se passera-t-il?</p> - -<p>—<i>Six ans ne se passeront pas que tout ce que je -vous dis ne soit accompli...</i></p> - -<p>—Voilà bien des miracles (et cette fois c'était -moi-même qui parlais); et vous ne m'y mettez pour -rien?</p> - -<p>—Vous y serez pour un miracle tout au moins -aussi extraordinaire: vous serez alors chrétien.» -Grandes exclamations. «Ah! reprit Champfort, je -suis rassuré; si nous ne devons périr que quand La -Harpe sera chrétien, nous sommes immortels.</p> - -<p>—Pour ça, dit alors madame la duchesse de -Grammont, nous sommes bien heureuses, nous -autres femmes, de n'être pour rien dans les <i>révolutions</i>. -<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> -Quand je dis pour rien, ce n'est pas que -nous ne nous en mêlions toujours un peu; mais -il est reçu qu'on ne s'en prend pas à nous, et notre -sexe...</p> - -<p>—<i>Votre sexe, mesdames, ne vous en défendra -pas cette fois</i>; et vous aurez beau ne vous mêler de -rien, vous serez traitées tout comme les hommes, -sans aucune différence quelconque.</p> - -<p>—Mais qu'est-ce que vous nous dites donc là, -monsieur Cazotte? C'est la fin du monde que vous -nous prêchez.</p> - -<p>—Je n'en sais rien; mais ce que je sais, c'est que -vous, madame la duchesse, <i>vous serez conduite à -l'échafaud</i>, vous et beaucoup d'autres dames avec -vous, dans la charrette du bourreau, et les mains -liées derrière le dos.</p> - -<p>—Ah! j'espère que, dans ce cas-là, j'aurai du -moins un carrosse drapé de noir.</p> - -<p>—Non, madame, de plus grandes dames que -vous iront comme vous en charrette, et les mains -liées comme vous.</p> - -<p>—De plus grandes dames! quoi! <i>les princesses -du sang</i>?</p> - -<p>—<i>De plus grandes dames encore...</i>» Ici un mouvement -très-sensible dans toute la compagnie, et la<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> -figure du maître se rembrunit. On commençait à -trouver que la plaisanterie était forte.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_052.jpg" width="400" height="485" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Madame de Grammont, pour dissiper le nuage, -n'insista pas sur cette dernière réponse, et se contenta -de dire, du ton le plus léger: «<i>Vous verrez -qu'il ne me laissera pas seulement un confesseur!</i></p> - -<p>—<i>Non, madame, vous n'en aurez pas, ni per<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span>sonne. -Le dernier supplicié qui en aura un par -grâce, sera...</i>»</p> - -<p>Il s'arrêta un moment. «Eh bien, quel est donc -l'heureux mortel qui aura cette prérogative?—C'est -la seule qui lui restera: et ce sera <i>le Roi de France</i>.»</p> - -<p>Le maître de la maison se leva brusquement, et -tout le monde avec lui. Il alla vers M. Cazotte, et -lui dit avec un ton pénétré: «Mon cher monsieur -Cazotte, c'est assez faire durer cette facétie lugubre; -vous la poussez trop loin, et jusqu'à compromettre -la société où vous êtes, et vous-même.» Cazotte ne -répondit rien, et se disposait à se retirer, quand -madame de Grammont, qui voulait toujours éviter -le sérieux et ramener la gaieté, s'avança vers lui:</p> - -<p>«Monsieur le prophète, qui nous dites à tous -notre bonne aventure, vous ne dites rien de la -vôtre.»</p> - -<p>Il fut quelque temps en silence et les yeux baissés:</p> - -<p>«Madame, avez-vous lu le siége de Jérusalem, -dans Josèphe?</p> - -<p>—Oh! sans doute; qu'est-ce qui n'a pas lu ça? -Mais faites comme si je ne l'avais pas lu.</p> - -<p>—Eh bien, madame, pendant ce siége, un homme -fit sept jours de suite le tour des remparts, à la vue -des assiégeants et des assiégés, criant incessamment<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> -d'une voix sinistre et tonnante: <i>Malheur à Jérusalem! -Malheur à moi-même!</i> Et dans le moment une -pierre énorme, lancée par les machines ennemies, -l'atteignit et le mit en pièces.»</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_054.jpg" width="400" height="559" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Et après cette réponse, M. Cazotte fit sa révérence -et sortit.</p> - -<p>Tout en n'accordant à ce document qu'une confiance -relative, et en nous rapportant à la sage opinion -de Charles Nodier, qui dit qu'à l'époque où a -eu lieu cette scène, il n'était peut-être pas difficile<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> -de prévoir que la révolution qui venait choisirait ses -victimes dans la plus haute société d'alors, et dévorerait -ensuite ceux-là même qui l'auraient créée, -nous allons rapporter un singulier passage qui se -trouve dans le poëme d'Ollivier, publié justement -trente ans avant 93, et dans lequel on remarquera -une préoccupation de têtes coupées qui peut bien -passer, mais plus vaguement, pour une hallucination -prophétique.</p> - -<p class="p2">«Il y a environ quatre ans que nous fûmes attirés -l'un et l'autre par des enchantements dans le palais -de la fée Bagasse. Cette dangereuse sorcière, voyant<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> -avec chagrin le progrès des armes chrétiennes en -Asie, voulut les arrêter en tendant des piéges aux -chevaliers défenseurs de la foi. Elle construisit non -loin d'ici un palais superbe. Nous mîmes malheureusement -le pied sur les avenues: alors, entraînés -par un charme, quand nous croyions ne l'être que -par la beauté des lieux, nous parvînmes jusque dans -un péristyle qui était à l'entrée du palais; mais nous -y étions à peine, que le marbre sur lequel nous marchions, -solide en apparence, s'écarte et fond sous -nos pas: une chute imprévue nous précipite sous le -mouvement d'une roue armée de fers tranchants, -qui séparent en un clin d'œil toutes les parties de -notre corps les unes des autres; et ce qu'il y eut de -plus étonnant, c'est que la mort ne suivit pas une -aussi étrange dissolution.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_055.jpg" width="400" height="313" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Entraînées par leur propre poids, les parties de -notre corps tombèrent dans une fosse profonde, et -s'y confondirent dans une multitude de membres -entassés. Nos têtes roulèrent comme des boules. Ce -mouvement extraordinaire ayant achevé d'étourdir -le peu de raison qu'une aventure aussi surnaturelle -m'avait laissée, je n'ouvris les yeux qu'au bout de -quelque temps, et je vis que ma tête était rangée sur -des gradins à côté et vis-à-vis de huit cents autres<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> -têtes des deux sexes, de tout âge et de tout coloris. -Elles avaient conservé l'action des yeux et de la -langue, et surtout un mouvement dans les mâchoires -qui les faisait bâiller presque continuellement. Je -n'entendais que ces mots, assez mal articulés:—Ah! -quels ennuis! cela est désespérant.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_057.jpg" width="400" height="216" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Je ne pus résister à l'impression que faisait sur -moi la condition générale, et me mis à bâiller comme -les autres.</p> - -<p>—Encore une bâilleuse de plus, dit une grosse -tête de femme, placée vis-à-vis de la mienne; on -n'y saurait tenir, j'en mourrai; et elle se remit à -bâiller de plus belle.</p> - -<p>—Au moins cette bouche-ci a de la fraîcheur, -dit une autre tête, et voilà des dents d'émail. Puis, -m'adressant la parole:—Madame, peut-on savoir<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> -le nom de l'aimable compagne d'infortune que nous -a donnée la fée Bagasse?</p> - -<p>J'envisageai la tête qui m'adressait la parole: -c'était celle d'un homme. Elle n'avait point de traits, -mais un air de vivacité et d'assurance, et quelque -chose d'affecté dans la prononciation.</p> -<div class="figleft"> -<img src="images/illus_058.jpg" width="200" height="291" alt="illustration" /> -</div> -<p> - -Je voulus répondre:—Seigneur, -j'ai -un frère... Je n'eus pas -le temps d'en dire davantage.—Ah! -ciel! -s'écria la tête femelle -qui m'avait apostrophé -la première, voici encore -une conteuse et -une histoire; nous -n'avons pas été assez -assommés de récits. -Bâillez, madame, et laissez là votre frère. Qui -est-ce qui n'a pas de frères? Sans ceux que j'ai, je -régnerais paisiblement et ne serais pas où je me -trouve.</p> - -<p>—Seigneur, dit la grosse tête apostrophée, vous -vous faites connaître bien tôt pour ce que vous êtes, -pour la plus mauvaise tête...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> - -—Ah! interrompit l'autre, si j'avais seulement -mes membres...</p> - -<p>—Et moi, dit l'adversaire, si j'avais seulement -mes mains... Et d'ailleurs, me disait-il, vous pouvez -vous apercevoir que ce qu'il dit ne saurait passer -le nœud de la gorge.</p> - -<p>—Mais, disais-je, ces disputes-ci vont trop loin...</p> - -<p>—Eh! non, laissez-nous faire; ne vaut-il pas -mieux se quereller que de bâiller? A quoi peuvent -s'occuper des gens qui n'ont que des oreilles et des -yeux, qui vivent ensemble face à face depuis un -siècle, qui n'ont nulle relation ni n'en peuvent former -d'agréables, à qui la médisance même est interdite, -faute de savoir de qui parler pour se faire -entendre, qui...</p> - -<p>Il en eût dit davantage; mais voilà que tout à -coup il nous prend une violente envie d'éternuer -tous ensemble; un instant après, une voix rauque, -partant on ne sait d'où, nous ordonne de chercher -nos membres épars; en même temps nos têtes -roulent vers l'endroit où ils étaient entassés.»</p> -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_060a.jpg" width="400" height="344" alt="illustration" /> -</div> -<p>N'est-il pas singulier de rencontrer dans un poëme -héroï-comique de la jeunesse de l'auteur, cette sanglante -rêverie de têtes coupées, de membres séparés -du corps, étrange association d'idées qui réunit des<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> -courtisans, des guerriers, des femmes, des petits-maîtres, -dissertant et plaisantant sur des détails de -supplice, comme le feront plus tard à la Conciergerie -ces seigneurs, ces femmes, ces poëtes, contemporains -de Cazotte, dans le cercle desquels il viendra -à son tour apporter sa tête, en tâchant de sourire et -de plaisanter comme les autres des fantaisies de cette -fée sanglante, qu'il n'avait pas prévu devoir s'appeler -un jour la Révolution!</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_060b.jpg" width="100" height="95" alt="illustration" /> -</div> - -<hr class="chap" /> -<div class="chapter"> </div> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_061a.jpg" width="400" height="85" alt="illustration" /> -</div> - -<h3 class="nobreak">IV</h3> - -<p> - -<img src="images/061b.jpg" width="200" height="193" alt="N" class="floatl" /> - -<span class="hide">N</span><small>OUS</small> venons d'anticiper -sur les événements: parvenu -aux deux tiers à -peine de la vie de notre -écrivain, nous avons -laissé entrevoir une scène -de ses derniers jours; à -l'exemple de l'illuminé lui-même, nous avons uni -d'un trait l'avenir et le passé.</p> - -<p>Il entrait dans notre plan, du reste, d'apprécier -tour à tour Cazotte comme littérateur et comme philosophe -mystique; mais si la plupart de ses livres<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> -portent l'empreinte de ses préoccupations relatives -à la science des cabalistes, il faut dire que l'intention -dogmatique y manque généralement; Cazotte -ne paraît pas avoir pris part aux travaux collectifs -des illuminés martinistes, mais s'être fait seulement -d'après leurs idées une règle de conduite particulière -et personnelle. On aurait tort d'ailleurs de confondre -cette secte avec les institutions maçonniques de -l'époque, bien qu'il y eût entre elles certains rapports -de forme extérieure; les Martinistes admettaient -la chute des anges, le péché originel, le -Verbe réparateur, et ne s'éloignaient sur aucun -point essentiel des dogmes de l'Église.</p> - -<p>Saint-Martin, le plus illustre d'entre eux, est un -spiritualiste chrétien à la manière de Malebranche. -Nous avons dit plus haut qu'il avait déploré l'intervention -d'<i>esprits violents</i> dans le sein de la secte -lyonnaise. De quelque manière qu'il faille entendre -cette expression, il est évident que la société prit -dès lors une tendance politique qui éloigna d'elle -plusieurs de ses membres. Peut-être a-t-on exagéré -l'influence des illuminés tant en Allemagne qu'en -France, mais on ne peut nier qu'ils n'aient eu une -grande action sur la révolution française et dans le -sens de son mouvement. Les sympathies monar<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span>chiques -de Cazotte l'écartèrent de cette direction et -l'empêchèrent de soutenir de son talent une doctrine -qui tournait autrement qu'il n'avait pensé.</p> - -<p>Il est triste de voir cet homme, si bien doué -comme écrivain et comme philosophe, passer les -dernières années de sa vie dans le dégoût de la vie -littéraire et dans le pressentiment d'orages politiques -qu'il se sentait impuissant à conjurer. Les fleurs de -son imagination se sont flétries; cet esprit d'un tour -si clair et si français, qui donnait une forme heureuse -à ses inventions les plus singulières, n'apparaît -que rarement dans la correspondance politique -qui fut la cause de son procès et de sa mort. S'il est -vrai qu'il ait été donné à quelques âmes de prévoir -les événements sinistres, il faut y reconnaître plutôt -une faculté malheureuse qu'un don céleste, puisque, -pareilles à la Cassandre antique, elles ne peuvent ni -persuader les autres ni se préserver elles-mêmes.</p> - -<p>Les dernières années de Cazotte dans sa terre de -Pierry en Champagne présentent cependant encore -quelques tableaux de bonheur et de tranquillité dans -la vie de famille. Retiré du monde littéraire, qu'il -ne fréquentait plus que pendant de courts voyages à -Paris, échappé au tourbillon plus animé que jamais -des sectes philosophiques et mystiques de toutes<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> -sortes, père d'une fille charmante et de deux fils -pleins d'enthousiasme et de cœur comme lui, le bon -Cazotte semblait avoir réuni autour de lui toutes les -conditions d'un avenir tranquille; mais les récits des -personnes qui l'ont connu à cette époque le montrent -toujours assombri des nuages qu'il pressent au delà -d'un horizon tranquille.</p> - -<p>Un gentilhomme, nommé de Plas, lui avait demandé -la main de sa fille Élisabeth; ces deux jeunes -gens s'aimaient depuis longtemps, mais Cazotte retardait -sa réponse définitive et leur permettait seulement -d'espérer. Un auteur gracieux et plein de -charme, Anna-Marie, a raconté quelques détails d'une -visite faite à Pierry par madame d'Argèle, amie de -cette famille. Elle peint l'élégant salon au rez-de-chaussée, -embaumé des parfums d'une plante des -colonies rapportée par madame Cazotte, et qui recevait -du séjour de cette excellente personne un caractère -particulier d'élégance et d'étrangeté. Une femme -de couleur travaillant près d'elle, des oiseaux d'Amérique, -des curiosités rangées sur les meubles, témoignaient, -ainsi que sa mise et sa coiffure, d'un -tendre souvenir pour sa première patrie. «Elle avait -été parfaitement jolie et l'était encore, quoiqu'elle -eût alors de grands enfants. Il y avait en elle cette<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> -grâce négligée et un peu nonchalante des créoles, -avec un léger accent donnant à son langage un ton -tout à la fois d'enfance et de caresse qui la rendait -très-attrayante. Un petit chien bichon était couché -sur un carreau près d'elle; on l'appelait <i>Biondetta</i>, -comme la petite épagneule du Diable amoureux.»</p> - -<p>Une femme âgée, grande et majestueuse, la marquise -de la Croix, veuve d'un grand seigneur espagnol, -faisait partie de la famille et y exerçait une -influence due au rapport de ses idées et de ses convictions -avec celles de Cazotte. C'était depuis longues -années l'une des adeptes de Saint-Martin, et l'illuminisme -l'unissait aussi à Cazotte de ces liens tout -intellectuels que la doctrine regardait comme une -sorte d'anticipation de la vie future. Ce second mariage -mystique, dont l'âge de ces deux personnes -écartait toute idée d'inconvenance, était moins pour -madame Cazotte un sujet de chagrin que d'inquiétude -conçue au point de vue d'une raison tout humaine -touchant l'agitation de ces nobles esprits. Les -trois enfants, au contraire, partageaient sincèrement -les idées de leur père et de sa vieille amie.</p> - -<p>Nous nous sommes déjà prononcé sur cette question; -mais, pourtant, faudrait-il accepter toujours -les leçons de ce bon sens vulgaire qui marche dans<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> -la vie sans s'inquiéter des sombres mystères de l'avenir -et de la mort? La destinée la plus heureuse -tient-elle à cette imprévoyance qui reste surprise et -désarmée devant l'événement funeste, et qui n'a plus -que des pleurs et des cris à opposer aux coups tardifs -du malheur? Madame Cazotte est de toutes ces -personnes celle qui devait le plus souffrir; pour les -autres, la vie ne pouvait plus être qu'un combat, -dont les chances étaient douteuses, mais la récompense -assurée.</p> - -<p>Il n'est pas inutile, pour compléter l'analyse des -théories que l'on retrouvera plus loin dans quelques -fragments de la correspondance qui fut le sujet du -procès de Cazotte, d'emprunter encore quelques opinions -de ce dernier au récit d'Anna-Marie:</p> - -<p>«Nous vivons tous, disait-il, parmi les esprits de -nos pères; le monde invisible nous presse de tous -côtés... il y a là sans cesse des amis de notre pensée -qui s'approchent familièrement de nous. Ma fille a -ses anges gardiens; nous avons tous les nôtres. Chacune -de nos idées, bonnes ou mauvaises, met en -mouvement quelque esprit qui leur correspond, -comme chacun des mouvements de notre corps -ébranle la colonne d'air que nous supportons. Tout -est plein, tout est vivant dans ce monde, où, depuis<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> -le péché, des voiles obscurcissent la matière... Et -moi, par une initiation que je n'ai point cherchée -et que souvent je déplore, je les ai soulevés comme -le vent soulève d'épais brouillards. Je vois le bien, -le mal, les bons et les mauvais; quelquefois la confusion -des êtres est telle à mes regards, que je ne -sais pas toujours distinguer au premier moment -ceux qui vivent dans leur chair de ceux qui en ont -dépouillé les apparences grossières...</p> - -<p>Oui, ajoutait-il, il y a des âmes qui sont restées -si matérielles, leur forme leur a été si chère, si -adhérente, qu'elles ont emporté dans l'autre monde -une sorte d'opacité. Celles-là ressemblent longtemps -à des vivants.</p> - -<p>Enfin, que vous dirai-je? soit infirmité de mes -yeux, ou similitude réelle, il y a des moments où je -m'y trompe tout à fait. Ce matin, pendant la prière -où nous étions réunis tous ensemble sous les regards -du Tout-Puissant, la chambre était si pleine de -vivants et de morts de tous les temps et de tous les -pays, que je ne pouvais plus distinguer entre la vie -et la mort; c'était une étrange confusion, et pourtant -un magnifique spectacle!»</p> - -<p>Madame d'Argèle fut témoin du départ du jeune -Scévole Cazotte qui allait prendre du service dans les<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> -gardes du roi; les temps difficiles approchaient, et -son père n'ignorait pas qu'il le dévouait à un danger.</p> - -<p>La marquise de la Croix se joignit à Cazotte pour -lui donner ce qu'ils appelaient <i>leurs pouvoirs mystiques</i>, -et l'on verra plus tard comment il leur rendit -compte de cette mission. Cette femme enthousiaste -fit sur le front du jeune homme, sur ses lèvres et -sur son cœur, trois signes mystérieux accompagnés -d'une invocation secrète, et consacra ainsi l'avenir -de celui qu'elle appelait <i>le fils de son intelligence</i>.</p> -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_068.jpg" width="400" height="476" alt="illustration" /> -</div> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> - -Scévole Cazotte, non moins exalté dans ses convictions -monarchiques que dans son mysticisme, fut -du nombre de ceux qui, au retour de Varennes, -réussirent à protéger du moins la vie de la famille -royale contre la fureur des républicains. Un instant -même, au milieu de la foule, le Dauphin fut enlevé -à ses parents, et Scévole Cazotte parvint à le reprendre -et le rapporta à la Reine, qui le remercia en -pleurant. La lettre suivante, qu'il écrivit à son père, -est postérieure à cet événement:</p> - -<p>«Mon cher papa, le 14 juillet est passé, le Roi -est rentré chez lui sain et sauf. Je me suis acquitté de -mon mieux de la mission dont vous m'aviez chargé. -Vous saurez peut-être si elle a eu tout l'effet que vous -en attendiez. Vendredi, je me suis approché de la -sainte table; et, en sortant de l'église, je me suis -rendu à l'autel de la patrie, où j'ai fait, vers les -quatre côtés, les commandements nécessaires pour -mettre le Champ de Mars entier sous la protection -des anges du Seigneur.</p> - -<p>J'ai gagné la voiture, contre laquelle j'étais appuyé -quand le Roi est remonté; Madame Élisabeth -m'a même alors jeté un coup d'œil qui a reporté -toutes mes pensées vers le ciel; sous la protection -d'un de mes camarades, j'ai accompagné la voiture<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> -en dedans de la ligne; et le roi m'a appelé et m'a -dit: Cazotte, c'est vous que j'ai trouvé à Épernay, -et à qui j'ai parlé? Et je lui ai répondu: Oui, Sire; -à la descente de la voiture j'y étais... Et je me suis -retiré quand je les ai vus dans leurs appartements.</p> - -<p>Le Champ de Mars était couvert d'hommes. Si -j'étais digne que mes commandements et mes prières -fussent exécutés, il y aurait furieusement de pervers -de liés. Au retour, tous criaient Vive le Roi! sur le -passage. Les gardes nationaux s'en donnaient de tout -leur cœur, et la marche était un triomphe. Le jour -a été beau, et le commandeur a dit que, pour le -dernier jour que Dieu laissait au diable, il le lui avait -laissé couleur de rose. Adieu, joignez vos prières -pour donner de l'efficacité aux miennes. Ne lâchons -pas prise. J'embrasse maman Zabeth (Élisabeth). -Mon respect à madame la marquise (la marquise de -la Croix).»</p> - -<p>A quelque opinion qu'on appartienne, on doit être -touché du dévouement de cette famille, dût-on sourire -des faibles moyens sur lesquels se reposaient -des convictions si ardentes. Les illusions des belles -âmes sont respectables, sous quelque forme qu'elles -se présentent; mais qui oserait déclarer qu'il y ait -pure illusion dans cette pensée que le monde serait<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> -gouverné par des influences supérieures et mystérieuses -sur lesquelles la foi de l'homme peut agir? -La philosophie a le droit de dédaigner cette hypothèse; -mais toute religion est forcée à l'admettre, et -les sectes politiques en ont fait une arme de tous les -partis. Ceci explique l'isolement de Cazotte de ses -anciens frères les illuminés. On sait combien l'esprit -républicain avait usé du mysticisme dans la révolution -d'Angleterre; la tendance des Martinistes était -pareille; mais, entraînés dans le mouvement opéré -par les philosophes, ils dissimulèrent avec soin le -côté religieux de leur doctrine, qui, à cette époque, -n'avait aucune chance de popularité.</p> - -<p>Personne n'ignore l'importance que prirent les illuminés -dans les mouvements révolutionnaires. Leurs -sectes, organisées sous la loi du secret et se correspondant -en France, en Allemagne et en Italie, influaient -particulièrement sur de grands personnages -plus ou moins instruits de leur but réel. Joseph II -et Frédéric-Guillaume agirent maintes fois sous leur -inspiration. On sait que ce dernier, s'étant mis à la -tête de la coalition des souverains, avait pénétré en -France et n'était plus qu'à trente lieues de Paris, -lorsque les illuminés, dans une de leurs séances -secrètes, évoquèrent l'esprit du grand Frédéric son<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> -oncle, qui lui défendit d'aller plus loin. C'est, dit-on, -par suite de cette apparition (qui fut expliquée depuis -de diverses manières) que ce monarque se retira -subitement du territoire français, et conclut plus -tard un traité de paix avec la République, qui, dans -tous les cas, a pu devoir son salut à l'accord des -illuminés français et allemands.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_072.jpg" width="300" height="209" alt="illustration" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_073a.jpg" width="491" height="200" alt="illustration" /> -</div> - -<h3 class="nobreak">V</h3> - -<p> -<img src="images/073b.jpg" width="200" height="245" alt="L" class="floatl" /> -<span class="hide">L</span><small>A</small> correspondance de Cazotte -nous montre tour à tour ses -regrets de la marche qu'avaient -suivie ses anciens frères, -et le tableau de ses tentatives -isolées contre une -ère politique dans laquelle -il croyait voir le règne fatal de l'<i>Antechrist</i>, tandis -que les illuminés saluaient l'arrivée du <i>Réparateur</i> -<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> -invisible. Les démons de l'un étaient pour -les autres des esprits divins et vengeurs. En se rendant -compte de cette situation, on comprendra -mieux certains passages des lettres de Cazotte, et -la singulière circonstance qui fit prononcer plus -tard sa sentence par la bouche même d'un illuminé -martiniste.</p> - -<p>La correspondance dont nous allons citer de -courts fragments était adressée, en 1791, à son ami -Ponteau, secrétaire de la liste civile:</p> - -<p>«Si Dieu ne suscite pas un homme qui fasse finir -tout cela merveilleusement, nous sommes exposés -aux plus grands malheurs. Vous connaissez mon -système: «<i>Le bien et le mal sur la terre ont toujours -été l'ouvrage des hommes, à qui ce globe a -été abandonné par les lois éternelles</i>.» Ainsi nous -n'aurons jamais à nous prendre qu'à nous-mêmes -de tout le mal qui aura été fait. Le soleil darde continuellement -ses rayons plus ou moins obliques sur -la terre, voilà l'image de la Providence à notre -égard; de temps en temps, nous accusons cet astre -de manquer de chaleur, quand notre position, les -amas de vapeur ou l'effet des vents nous mettent -dans le cas de ne pas éprouver la continuelle influence -<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> -de ses rayons. Or donc, si quelque thaumaturge -ne vient à notre secours, voici tout ce qu'il -nous est permis d'espérer.</p> - -<p>Je souhaite que vous puissiez entendre mon -commentaire sur le grimoire de Cagliostro. Vous -pouvez, du reste, me demander des éclaircissements; -je les enverrai les moins obscurs qu'il me -sera possible.»</p> - -<p>La doctrine des théosophes apparaît dans le passage -souligné; en voici un autre qui se rapporte à -ses anciennes relations avec les illuminés.</p> - -<p>«Je reçois deux lettres de connaissances intimes -que j'avais parmi mes confrères les Martinistes; ils -sont démagogues comme Bret; gens de nom, braves -gens jusqu'ici; le démon est maître d'eux. A l'égard -de Bret en son acharnement au magnétisme, je lui -ai attiré la maladie; les Jansénistes affiliés aux -convulsionnaires par état sont dans le même cas; -c'est bien celui de leur appliquer à tous la phrase: -Hors de l'Église point de <i>salut</i>, pas même de sens -commun.</p> - -<p>Je vous ai prévenu que nous étions huit en tout -dans la France, absolument inconnus les uns des -autres, qui élevions, mais sans cesse, comme -Moïse, les yeux, la voix, les bras vers le ciel, pour -la décision d'un combat dans lequel les éléments<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> -eux-mêmes sont mis en jeu. Nous croyons voir arriver -un événement figuré dans l'Apocalypse et faisant -une grande époque. Tranquillisez-vous, ce n'est pas -la fin du monde: cela la rejette à mille ans par delà. -Il n'est pas encore temps de dire aux montagnes: -<i>Tombez sur nous!</i> mais, en attendant le mieux possible, -ce va être le cri des Jacobins; car il y a des -coupables de plus d'une robe.»</p> - -<p>Son système sur la nécessité de l'action humaine -pour établir la communication entre le ciel et la -terre est clairement énoncé ici. Aussi en appelle-t-il -souvent, dans sa correspondance, au courage du Roi -Louis XVI, qui lui paraît toujours se reposer trop -sur la Providence. Ses recommandations à ce sujet -ont souvent quelque chose du sectaire protestant -plutôt que du catholique pur:</p> - -<p>«Il faut que le Roi vienne au secours de la garde -nationale, qu'il se montre, qu'il dise: Je veux, j'ordonne, -et d'un ton ferme. Il est assuré d'être obéi, -et de n'être pas pris pour la poule mouillée que les -démocrates dépeignent à me faire souffrir dans -toutes les parties de mon corps.</p> - -<p>Qu'il se porte rapidement avec vingt-cinq gardes, -à cheval comme lui, au lieu de la fermentation: -tout sera forcé de plier et de se prosterner devant<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> -lui. Le plus fort du travail est fait, mon ami; le roi -s'est résigné et mis entre les mains de son Créateur; -jugez à quel degré de puissance cela le porte, puisque -Achab, pourri de vices, pour s'être humilié devant -Dieu par un seul acte d'un moment, obtint la victoire -sur ses ennemis. Achab avait le cœur faux, -l'âme dépravée; et mon Roi a l'âme la plus franche -qui soit sortie des mains de Dieu; et l'auguste, la -céleste Élisabeth a sur le front l'égide qui pend -au bras de la véritable sagesse... Ne craignez rien -de Lafayette: il est lié comme ses complices. Il -est, comme sa cabale, livré aux esprits de terreur -et de confusion; il ne saurait prendre un parti -qui lui réussisse, <i>et le mieux pour lui est d'être -mis aux mains de ses ennemis par ceux en qui il -croit pouvoir placer sa confiance</i>. Ne discontinuons -pas cependant d'élever les bras vers le ciel; songeons -à l'attitude du prophète tandis qu'Israël -combattait.</p> - -<p>Il faut que l'homme agisse ici, puisque c'est le -lieu de son action; le bien et le mal ne peuvent y -être faits que par lui. Puisque presque toutes les -églises sont fermées, ou par l'interdiction ou par la -profanation, que toutes nos maisons deviennent des -oratoires. Le moment est bien décisif pour nous: ou -<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> -Satan continuera de régner sur la terre comme il -fait, jusqu'à ce qu'il se présente des hommes pour -lui faire tête comme David à Goliath; ou le règne de -Jésus-Christ, si avantageux pour nous, et tant prédit -par les prophètes, s'y établira. Voilà la crise -dans laquelle nous sommes, mon ami, et dont je -dois vous avoir parlé confusément. Nous pouvons, -faute de foi, d'amour et de zèle, laisser échapper -l'occasion, mais nous la tenons. Au reste, Dieu ne -fait rien sans nous, qui sommes les rois de la terre; -c'est à nous à amener le moment prescrit par ses -décrets. Ne souffrons pas que notre ennemi, qui, -sans nous, ne peut rien, continue de tout faire, et -par nous.»</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_078.jpg" width="400" height="267" alt="illustration" /> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> - -En général, il se fait peu d'illusions sur le triomphe -de sa cause; ses lettres sont remplies de conseils -qu'il eût peut-être été bon de suivre, mais le -découragement finit par le gagner en présence de -tant de faiblesse, et il en arrive à douter de lui-même -et de sa science:</p> - -<p>«Je suis bien aise que ma dernière lettre ait pu -vous faire quelque plaisir. Vous n'êtes pas <i>initié</i>! -applaudissez-vous-en. Rappelez-vous le mot: <i>Et -scientia eorum perdet eos</i>. Si je ne suis pas sans -danger, moi que la grâce divine a retiré du piége, -jugez du risque de ceux qui restent... la connaissance -des choses occultes est une mer orageuse d'où -l'on n'aperçoit pas le rivage.»</p> - -<p>Est-ce à dire qu'il eût abandonné alors les pratiques -qui lui semblaient pouvoir agir sur les esprits -funestes? On a vu seulement qu'il espérait les vaincre -avec leurs armes. Dans un passage de sa correspondance -il parle d'une prophétesse Broussole, qui, -ainsi que la célèbre Catherine Théot, obtenait les -communications des puissances rebelles en faveur -des jacobins; il espère avoir agi contre elle avec -quelque succès. Au nombre de ces prêtresses de la -propagande, il cite encore ailleurs la marquise -d'Urfé, «la doyenne des Médées françaises, dont le -<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> -salon regorgeait d'empiriques et de gens qui galopaient -après les sciences occultes...» Il lui reproche -particulièrement d'avoir élevé et disposé au mal le -ministre Duchâtelet.</p> - -<p>On ne peut croire que ces lettres, surprises aux -Tuileries dans la journée sanglante du 10 août, eussent -suffi pour faire condamner un vieillard en proie -à d'innocentes rêveries mystiques, si quelques passages -de la correspondance n'eussent fait soupçonner -des conjurations plus matérielles. Fouquier-Tinville, -dans son acte d'accusation, signala certaines -expressions des lettres comme indiquant une coopération -au complot dit des <i>chevaliers du poignard</i>, -déconcerté dans les journées du 10 et du 12 août; -une lettre plus explicite encore indiquait les moyens -de faire évader le Roi, prisonnier depuis le retour de -Varennes, et traçait l'itinéraire de sa fuite; Cazotte -offrait sa propre maison comme asile momentané:</p> - -<p>«Le Roi s'avancera jusqu'à la plaine d'Ay; là il -sera à vingt-huit lieues de Givet, à quarante lieues -de Metz. Il peut se loger lui-même à Ay, où il y a -trente maisons pour ses gardes et ses équipages. Je -voudrais qu'il préférât Pierry, où il trouverait également -vingt-cinq à trente maisons, dans l'une desquelles -il y a vingt lits de maîtres et de l'espace, -<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> -chez moi seul, pour coucher une garde de deux -cents hommes, écuries pour trente à quarante chevaux, -un vide pour établir un petit camp dans les -murs. Mais il faut qu'un plus habile et plus désintéressé -que moi calcule l'avantage de ces deux positions.»</p> - -<p>Pourquoi faut-il que l'esprit de parti ait empêché -d'apprécier, dans ce passage, la touchante sollicitude -d'un homme presque octogénaire qui s'estime -<i>peu désintéressé</i> d'offrir au Roi proscrit le sang de sa -famille, sa maison pour asile, et son jardin pour -champ de bataille? N'aurait-on pas dû ranger de tels -complots parmi les autres illusions d'un esprit affaibli -par l'âge? La lettre qu'il écrivit à son beau-père -M. Roignan, greffier du conseil de la Martinique, -pour l'engager à organiser une résistance contre six -mille républicains envoyés pour s'emparer de la -colonie, est comme un ressouvenir du bel enthousiasme -qu'il avait déployé dans sa jeunesse pour la -défense de l'île contre les Anglais: il indique les -moyens à prendre, les points à fortifier, les ressources -que lui inspirait sa vieille expérience maritime. -On comprend après tout qu'une pièce pareille -ait été jugée fort coupable par le gouvernement révolutionnaire; -mais il est fâcheux que l'on ne l'ait -<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> -pas rapprochée de l'écrit suivant, daté de la même -époque, et qui aurait montré s'il fallait tenir plus de -compte des <i>rêveries</i> que des rêves de l'infortuné -vieillard.</p> - -<blockquote><p class="center"> -MON SONGE DE LA NUIT DU SAMEDI AU DIMANCHE DE DEVANT -LA SAINT-JEAN.</p> -<p class="center"> -1791. -</p></blockquote> - -<p>J'étais dans un capharnaüm depuis longtemps et -sans m'en douter, quoiqu'un petit chien que j'ai -vu courir sur un toit, et sauter d'une distance d'une -poutre couverte en ardoises sur une autre, eût dû -me donner du soupçon.</p> - -<p>J'entre dans un appartement; j'y trouve une jeune -demoiselle seule; on me la donne intérieurement -pour une parente du comte de Dampierre; elle paraît -me reconnaître et me salue. Je m'aperçois bientôt -qu'elle a des vertiges; elle semble dire des douceurs -à un objet qui est vis-à-vis d'elle; je vois -qu'elle est en vision avec un esprit, et soudain j'ordonne, -en faisant le signe de la croix sur le front de -la demoiselle, à l'esprit de paraître.</p> -<div class="figright"> -<img src="images/illus_083.jpg" width="300" height="342" alt="illustration" /> -</div> -<p>Je vois une figure de quatorze à quinze ans, point -laide, mais dans la parure, la mine et l'attitude d'un -polisson; je le lie, et il se récrie sur ce que je fais.<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> -Paraît une autre femme pareillement obsédée; je fais -pour elle la même chose. Les deux esprits quittent -leurs effets, me font face et faisaient les insolents, -quand, d'une porte qui s'ouvre, sort un homme -gros et court, de l'habillement et de la figure d'un -guichetier: il tire de sa poche deux petites menottes -qui s'attachent comme d'elles-mêmes aux mains des -deux captifs que j'ai faits. Je les mets sous la puissance -de Jésus-Christ. Je ne sais quelle raison me -fait passer pour - -un moment de -cette pièce dans -une autre, mais -j'y rentre bien -vite pour demander -mes -prisonniers; ils -sont assis sur -un banc dans -une espèce d'alcôve; -ils <span class="err" title="original: selèvent">se lèvent</span> -à mon approche, et six personnages vêtus en -archers des pauvres s'en emparent. Je sors après -eux; une espèce d'aumônier marchait à côté de moi. -Je vais, disait-il, chez M. le marquis tel; c'est un -<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span>bon homme; j'emploie mes moments libres à le -visiter. Je crois que je prenais la détermination de -le suivre, quand je me suis aperçu que mes deux -souliers étaient en pantoufle; je voulais m'arrêter et -poser les pieds quelque part pour relever les quartiers -de ma chaussure, quand un gros homme est -venu m'attaquer au milieu d'une grande cour remplie -de monde; je lui mis la main sur le front, et -l'ai lié au nom de la sainte Trinité et par celui de -Jésus, sous l'appui duquel je l'ai mis.</p> - -<p>De Jésus-Christ! s'est écriée la foule qui m'entourait. -Oui, ai-je dit, et je vous y mets tous après -vous avoir liés. On faisait de grands murmures sur -ce propos.</p> - -<p>Arrive une voiture comme un coche; un homme -m'appelle par mon nom, de la portière: Mais, sire -Cazotte, vous parlez de Jésus-Christ; pouvons-nous -tomber sous la puissance de Jésus-Christ? Alors j'ai -repris la parole, et ai parlé avec assez d'étendue de -Jésus-Christ et de sa miséricorde sur les pécheurs. -Que vous êtes heureux! ai-je ajouté: vous allez -changer de fers. De fers! s'est écrié un homme enfermé -dans la voiture, sur la bosse de laquelle j'étais -monté; est-ce qu'on ne pouvait nous donner un moment -de relâche?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> - -Allez, a dit quelqu'un, vous êtes heureux, vous -allez changer de maître, et quel maître! Le premier -homme qui m'avait parlé disait: J'avais quelque -idée comme cela.</p> - -<p>Je tournais le dos au coche et avançais dans cette -cour d'une prodigieuse étendue; on n'y était éclairé -que par des étoiles. J'ai observé le ciel, il était d'un -bel azur pâle et très-étoilé; pendant que je le comparais -dans ma mémoire à d'autres cieux que j'avais -vus dans le capharnaüm, il a été troublé par une -horrible tempete; un affreux coup de tonnerre l'a -mis tout en feu; le carreau tombé à cent pas de moi -<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> -est venu se roulant vers moi; il en est sorti un esprit -sous la forme d'un oiseau de la grosseur d'un coq -blanc, et la forme du corps plus allongée, plus bas -sur pattes, le bec plus émoussé. J'ai couru sur l'oiseau -en faisant des signes de croix; et, me sentant -rempli d'une force plus qu'ordinaire, il est venu -tomber à mes pieds. Je voulais lui mettre sur la -tête... Un homme de la taille du baron de Loi, aussi -joli qu'il était jeune, vêtu en gris et argent, m'a fait -face, et dit de ne pas le fouler aux pieds. Il a tiré de -sa poche une paire de ciseaux enfermée dans un étui -garni de diamants, en me faisant entendre que je -devais m'en servir pour couper le cou de la bête. -Je prenais les ciseaux quand j'ai été éveillé par le -chant en chœur de la foule qui était dans le capharnaüm: -c'était un chant plein, sans accord, dont les -paroles non rimées étaient: Chantons notre heureuse -délivrance.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_085.jpg" width="400" height="326" alt="illustration" /> -</div> -<p>Réveillé, je me suis mis en prières; mais me tenant -en défiance contre ce songe-ci, comme contre -tant d'autres par lesquels je puis soupçonner Satan -de vouloir me remplir d'orgueil, je continuai mes -prières à Dieu par l'intercession de la sainte Vierge, -et sans relâche, pour obtenir de lui de connaître sa -volonté sur moi, et cependant je lierai sur la terre<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> -ce qu'il me paraîtra à propos de lier pour la plus -grande gloire de Dieu et le besoin de ses créatures.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_087.jpg" width="50" height="26" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Quelque jugement que puissent porter les esprits -sérieux sur cette trop fidèle peinture des hallucinations -du rêve, si décousues que soient forcément les -impressions d'un pareil récit, il y a dans cette série -de visions bizarres quelque chose de terrible et de -mystérieux. Il ne faut voir aussi dans ce soin de recueillir -un songe en partie dépourvu de sens, que -les préoccupations d'un mystique, qui lie à l'action -du monde extérieur les phénomènes du sommeil. -Rien dans la masse d'écrits qu'on a conservés de -cette époque de la vie de Cazotte n'indique un affaiblissement -quelconque dans ses facultés intellectuelles. -Ses révélations, toujours empreintes de ses -opinions monarchiques, tendent à présenter dans -tout ce qui se passe alors des rapports avec les vagues -prédictions de l'Apocalypse. C'est ce que l'école -de Swedenborg appelle la science des correspondances. -Quelques phrases de l'introduction méritent -d'être remarquées:</p> - -<p>«Je voulais, en offrant ce tableau fidèle, donner -une grande leçon à ces milliers d'individus dont la<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> -pusillanimité doute toujours, parce qu'il leur faudrait -un effort pour croire. Ils ne marquent dans le -cercle de la vie quelques instants plus ou moins rapides -que comme le cadran, qui ne sait pas quel -ressort lui fait indiquer l'espace des heures ou le -système planétaire.</p> - -<p>«Quel homme, au milieu d'une anxiété douloureuse, -fatigué d'interroger tous les êtres qui vivent -ou végètent autour de lui, sans pouvoir en trouver -un seul qui lui réponde de manière à lui rendre, -sinon le bonheur, au moins le repos, n'a pas levé -ses yeux mouillés de larmes vers la voûte des cieux?</p> - -<p>«Il semble qu'alors la douce espérance vient -remplir pour lui l'espace immense qui sépare ce -globe sublunaire du séjour où repose sur sa base -inébranlable le trône de l'Éternel. Ce n'est plus seulement -à ses yeux que luisent les feux parsemés sur -ce voile d'azur, qui embrase l'horizon d'un pôle à -l'autre: ces feux célestes passent dans son âme; le -don de la pensée devient celui du génie. Il entre en -conversation avec l'Éternel lui-même: la nature -semble se taire pour ne point troubler cet entretien -sublime.</p> - -<p>«Dieu révélant à l'homme les secrets de sa sagesse -suprême et les mystères auxquels il soumet la<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> -créature trop souvent ingrate, pour la forcer à se -rejeter dans son sein paternel, quelle idée majestueuse, -consolante surtout! Car pour l'homme vraiment -sensible, une affection tendre vaut mieux que -l'élan même du génie; pour lui, les jouissances de -la gloire, celles même de l'orgueil, finissent toujours -où commencent les douleurs de ce qu'il -aime.»</p> - -<p>La journée du 10 août vint mettre fin aux illusions -des amis de la monarchie. Le peuple pénétra -dans les Tuileries, après avoir mis à mort les Suisses -et un assez grand nombre de gentilshommes dévoués -au Roi; l'un des fils de Cazotte combattait parmi ces -derniers, l'autre servait dans les armées de l'émigration. -On cherchait partout des preuves de la conspiration -royaliste dite des <i>chevaliers du poignard</i>; -en saisissant les papiers de Laporte, intendant de la -liste civile, on y découvrit toute la correspondance -de Cazotte avec son ami Ponteau; aussitôt il fut -décrété d'accusation et arrêté dans sa maison de -Pierry.</p> - -<p>«Reconnaissez-vous ces lettres? lui dit le commissaire -de l'Assemblée législative.</p> - -<p>—Elles sont de moi, en effet.</p> - -<p>—Et c'est moi qui les ai écrites sous la dictée de<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> -mon père», s'écria sa fille Élisabeth, jalouse de partager -ses dangers et sa prison.</p> - -<p>Elle fut arrêtée avec son père, et tous deux, conduits -à Paris dans la voiture de Cazotte, furent enfermés -à l'Abbaye dans les derniers jours du mois -d'août. Madame Cazotte implora en vain de son côté -la faveur d'accompagner son mari et sa fille.</p> - -<p>Les malheureux réunis dans cette prison jouissaient -encore de quelque liberté intérieure. Il leur -était permis de se réunir à certaines heures, et souvent -l'ancienne chapelle où se rassemblaient les prisonniers -présentait le tableau des brillantes réunions -du monde. Ces illusions réveillées amenèrent des -imprudences; on faisait des discours, on chantait, -on paraissait aux fenêtres, et des rumeurs populaires -accusaient les prisonniers du 10 août de se -réjouir des progrès de l'armée du duc de Brunswick -et d'en attendre leur délivrance. On se plaignait des -lenteurs du tribunal extraordinaire, créé à regret -par l'Assemblée législative sur les menaces de la -commune; on croyait à un complot formé dans les -prisons pour en enfoncer les portes à l'approche des -étrangers, se répandre dans la ville et faire une -Saint-Barthélemy des républicains.</p> - -<p>La nouvelle de la prise de Longwy et le bruit pré<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span>maturé -de celle de Verdun, achevèrent d'exaspérer -les masses. Le danger de la patrie fut proclamé, et -les sections se réunirent au Champ de Mars. Cependant, -des bandes furieuses se portaient aux prisons -et établissaient aux guichets extérieurs une sorte de -tribunal de sang destiné à suppléer à l'autre.</p> - -<p>A l'Abbaye, les prisonniers étaient réunis dans la -chapelle, livrés à leurs conversations ordinaires, -quand le cri des guichetiers: «Faites remonter les -femmes!» retentit inopinément. Trois coups de canon -et un roulement de tambour ajoutèrent à l'épouvante, -et les hommes étant restés seuls, deux prêtres, -d'entre les prisonniers, parurent dans une -tribune de la chapelle et annoncèrent à tous le sort -qui leur était réservé.</p> - -<p>Un silence funèbre régna dans cette triste assemblée; -dix hommes du peuple, précédés par les guichetiers, -entrèrent dans la chapelle, firent ranger -les prisonniers le long du mur, et en comptèrent -cinquante-trois.</p> - -<p>De ce moment, on fit l'appel des noms, de quart -d'heure en quart d'heure: ce temps suffisant à peu -près aux jugements du tribunal improvisé à l'entrée -de la prison.</p> - -<p>Quelques-uns furent épargnés, parmi eux le vénérable -<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> -abbé Sicard; la plupart étaient frappés au -sortir du guichet par les meurtriers fanatiques qui -avaient accepté cette triste tâche. Vers minuit, on -cria le nom de Jacques Cazotte.</p> - -<p>Le vieillard se présenta avec fermeté devant le -sanglant tribunal, qui siégeait dans une petite salle -précédant le guichet, et que présidait le terrible -Maillard. En ce moment, quelques forcenés demandaient -qu'on fît aussi comparaître les femmes, et on -les fit en effet descendre une à une dans la chapelle; -mais les membres du tribunal repoussèrent cet horrible -vœu, et Maillard ayant donné l'ordre au guichetier -Lavaquerie de les faire remonter, feuilleta -l'écrou de la prison et appela Cazotte à haute voix. -A ce nom, la fille du prisonnier, qui remontait avec -les autres femmes, se précipita au bas de l'escalier -et traversa la foule au moment où Maillard prononçait -le mot terrible: A la Force! qui voulait dire: A -la mort!</p> - -<p>La porte extérieure s'ouvrait, la cour entourée de -longs cloîtres, où l'on continuait à égorger, était -pleine de monde et retentissait encore du cri des -mourants; la courageuse Élisabeth s'élança entre -les deux tueurs qui déjà avaient mis la main sur son -père, et qui s'appelaient, dit-on, Michel et Sauvage,<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> -et leur demanda, ainsi qu'au peuple, la grâce de -son père.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_093.jpg" width="400" height="507" alt="illustration" /> -</div> -<p>Son apparition inattendue, ses paroles touchantes, -l'âge du condamné, presque octogénaire, et dont le -crime politique n'était pas facile à définir et à constater, -l'effet sublime de ces deux nobles figures,<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> -touchante image de l'héroïsme filial, émurent des -instincts généreux dans une partie de la foule. On -cria grâce de toutes parts. Maillard hésitait encore. -Michel versa un verre de vin et dit à Élisabeth: -«Écoutez, citoyenne, pour prouver au citoyen -Maillard que vous n'êtes pas une aristocrate, buvez -cela au salut de la nation et au triomphe de la république!»</p> - -<p>La courageuse fille but sans hésiter; les Marseillais -lui firent place, et la foule applaudissant s'ouvrit -pour laisser passer le père et la fille; on les -reconduisit jusqu'à leur demeure.</p> - -<p>On a cherché dans le songe de Cazotte cité plus -haut, et dans l'heureuse délivrance chantée par la -foule au dénoûment de la scène, quelques rapports -vagues de lieux et de détails avec la scène que nous -venons de décrire; il serait puéril de les relever; un -pressentiment plus évident lui apprit que le beau -dévouement de sa fille ne pouvait le soustraire à sa -destinée.</p> - -<p>Le lendemain du jour où il avait été ramené en -triomphe par le peuple, plusieurs de ses amis vinrent -le féliciter. Un d'eux, M. de Saint-Charles, lui -dit en l'abordant: «Vous voilà sauvé!—Pas pour -longtemps, répondit Cazotte en souriant tristement...<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> -Un moment avant votre arrivée, j'ai eu une vision. -J'ai cru voir un gendarme qui venait me chercher -de la part de Pétion; j'ai été obligé de le suivre; -j'ai paru devant le maire de Paris, qui m'a fait conduire -à la Conciergerie, et de là au tribunal révolutionnaire. -Mon heure est venue.»</p> - -<p>M. de Saint-Charles le quitta, croyant que sa raison -avait souffert des terribles épreuves par lesquelles -il avait passé. Un avocat, nommé Julien, offrit -à Cazotte sa maison pour asile et les moyens -d'échapper aux recherches; mais le vieillard était -résolu à ne point combattre la destinée. Le 11 septembre, -il vit entrer chez lui l'homme de sa vision, -un gendarme portant un ordre signé Pétion, Paris -et Sergent; on le conduisit à la mairie, et de là à la -Conciergerie, où ses amis ne purent le voir. Élisabeth -obtint, à force de prières, la permission de servir -son père, et demeura dans sa prison jusqu'au -dernier jour. Mais ses efforts pour intéresser les -juges n'eurent pas le même succès qu'auprès du -peuple, et Cazotte, sur le réquisitoire de Fouquier-Tinville, -fut condamné à mort après vingt-sept -heures d'interrogatoire.</p> - -<p>Avant le prononcé de l'arrêt, l'on fit mettre au secret -sa fille, dont on craignait les derniers efforts et<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> -l'influence sur l'auditoire; le plaidoyer du citoyen -Julienne fit sentir en vain ce qu'avait de sacré cette -victime échappée à la justice du peuple; le tribunal -paraissait obéir à une conviction inébranlable.</p> - -<p>La plus étrange circonstance de ce procès fut le -discours du président Lavau, ancien membre, comme -Cazotte, de la société des Illuminés.</p> - -<p>«Faible jouet de la vieillesse! dit-il, toi, dont le -cœur ne fut pas assez grand pour sentir le prix d'une -liberté sainte, mais qui as prouvé, par ta sécurité -dans les débats, que tu savais sacrifier jusqu'à ton -existence pour le soutien de ton opinion, écoute les -dernières paroles de tes juges! puissent-elles verser -dans ton âme le baume précieux des consolations! -puissent-elles, en te déterminant à plaindre le sort -de ceux qui viennent de te condamner, t'inspirer -cette stoïcité qui doit présider à tes derniers instants, -et te pénétrer du respect que la loi nous impose à -nous-mêmes!... Tes pairs t'ont entendu, tes pairs -t'ont condamné; mais au moins, leur jugement fut -pur comme leur conscience; au moins, aucun intérêt -personnel ne vint troubler leur décision. Va, reprends -ton courage, rassemble tes forces; envisage -sans crainte le trépas; songe qu'il n'a pas droit de -t'étonner: ce n'est pas un instant qui doit effrayer<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> -un homme tel que toi. Mais, avant de te séparer de -la vie, regarde l'attitude imposante de la France, -dans le sein de laquelle tu ne craignais pas d'appeler -à grands cris l'ennemi; vois ton ancienne patrie opposer -aux attaques de ses vils détracteurs autant de -courage que tu lui as supposé de lâcheté. Si la loi -eût pu prévoir qu'elle aurait à prononcer contre un -coupable de ta sorte, par considération pour tes -vieux ans, elle ne t'eût pas imposé d'autre peine; -mais rassure-toi: si elle est sévère quand elle poursuit, -quand elle a prononcé, le glaive tombe bientôt -de ses mains; elle gémit sur la perte même de ceux -qui voulaient la déchirer. Regarde-la verser des -larmes sur ces cheveux blancs qu'elle a cru devoir -respecter jusqu'au moment de ta condamnation; que -ce spectacle porte en toi le repentir; qu'il t'engage, -vieillard malheureux, à profiter du moment qui te -sépare encore de la mort, pour effacer jusqu'aux -moindres traces de tes complots, par un regret justement -senti! Encore un mot: tu fus homme, chrétien, -philosophe, <i>initié</i>, sache mourir en homme, -sache mourir en chrétien; c'est tout ce que ton pays -peut encore attendre de toi.»</p> -<div class="figleft"> -<img src="images/illus_098.jpg" width="300" height="295" alt="illustration" /> -</div> -<p>Ce discours, dont le fond inusité et mystérieux -frappa de stupeur l'assemblée, ne fit aucune impres<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span>sion -sur Cazotte, qui, au passage où le président -tentait de recourir à la persuasion, leva les yeux au -ciel et fit un signe d'inébranlable foi dans ses convictions. -Il dit ensuite à ceux qui l'entouraient qu'il -savait qu'il méritait -la mort; que -la loi était sévère, -mais qu'il la trouvait -juste. Lorsqu'on -lui coupa -les cheveux, il recommanda -de les -couper le plus -près possible, et -chargea son confesseur de les remettre à sa fille, -encore consignée dans une des chambres de la -prison.</p> - -<p>Avant de marcher au supplice, il écrivit quelques -mots à sa femme et à ses enfants; puis, monté sur -l'échafaud, il s'écria d'une voix très-haute: «Je -meurs comme j'ai vécu, fidèle à Dieu et à mon Roi.» -L'exécution eut lieu le 25 septembre, à sept heures -du soir, sur la place du Carrousel.</p> - -<p>Élisabeth Cazotte, fiancée depuis longtemps par -son père au chevalier de Plas, officier au régiment<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> -de Poitou, épousa, huit ans après, ce jeune homme, -qui avait suivi le parti de l'émigration. La destinée -de cette héroïne ne devait pas être plus heureuse -qu'auparavant: elle périt de l'opération césarienne -en donnant le jour à un enfant et en s'écriant qu'on -la coupât en morceaux s'il le fallait pour le sauver. -L'enfant ne vécut que peu d'instants. Il reste encore -cependant plusieurs personnes de la famille de Cazotte. -Son fils Scévole, échappé comme par miracle -au massacre du 10 août, existe à Paris, et conserve -pieusement la tradition des croyances et des vertus -paternelles.</p> - -<p class="right"> -GÉRARD DE NERVAL. -</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_099.jpg" width="200" height="209" alt="illustration" /> -</div> - -<hr class="full" /> - -<div class="chapter"> </div> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_101.jpg" width="400" height="76" alt="illustration" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">AVIS DE L'AUTEUR -<br /> -<small>POUR</small> -<br /> -LA PREMIÈRE ÉDITION.</h2> - -<hr class="small" /> -<p><span class="smcap">Le Diable amoureux</span> est orné de figures faites par -ces hommes de génie que la nature se plaît à former, -et dont l'art, par ses règles asservissantes, n'a jamais -refroidi le génie. De Strasbourg à Paris, il n'y -a presque pas de cheminée qui ne porte l'empreinte -du feu des compositions du premier, de la fumée -ondoyante de ses pipes et du flegme philosophique -de ses fumeurs.</p> - -<p>Il a bien voulu jeter sur le papier son idée brûlante -et rapide; et si les froids connaisseurs n'y -trouvent pas le fini maniéré d'un burin platement -exact, les gens de goût seront, à coup sûr, saisis -de la vérité de l'expression; le sérieux imposant<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> -d'un philosophe instruit des secrets les plus impénétrables -de la cabale, l'avide curiosité d'un adepte -qui brûle de s'instruire et dont l'attention se communique -jusqu'à ses jambes, leur sauteront aux yeux. -Ce qui ne leur échappera sûrement pas, c'est le bras -du serviteur infernal de Soberano, qui sort d'un -nuage pour obéir à son maître, et lui apporter, au -premier signal, la pipe qu'il demande; c'est enfin -la facilité du génie de l'artiste à placer si naturellement -sur le mur de la chambre l'estampe, heureusement -négligée, qui représente cet étonnant effet -de la puissance magique.</p> - -<p>Que ne pouvons-nous décrire avec la même étendue -les chefs-d'œuvre de deux autres génies qui ont -prêté leurs crayons séduisants! Mais pourquoi nous -y refuser? L'esprit d'un dessin, l'expression d'une -gravure, ne disent-ils pas presque toujours plus et -mieux que les paroles les plus sonores et les mieux -arrangées? Quelles expressions rendraient, comme -la gravure, le courage tranquille d'<i>Alvare</i>, que le -caverneux <i>Che vuoi</i> n'ébranle point?</p> - -<p>Comment peindre aussi chaudement, en écrivant, -son étonnement froid, lorsque, de sa couche rompue, -il jette les yeux sur son page charmant qui se -peigne avec ses doigts?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> - -Quelles phrases donneront jamais une idée plus -nette du <i>clair</i>-<i>obscur</i> que la quatrième de nos estampes, -dont l'auteur, ayant à représenter deux -chambres, a si ingénieusement mis tout l'<i>obscur</i> -dans l'une et tout le <i>clair</i> dans l'autre? Et quel service -n'a-t-il pas rendu, par cet heureux contraste, à -tant de gens qui ont la fureur de parler de cet art -sans en avoir les premières notions? Si nous ne craignions -pas de blesser sa modestie, nous ajouterions -que sa manière nous a paru tenir beaucoup de celle -du fameux Rembrandt.</p> - -<p>Le chien d'Alvare, qui, dans le bosquet, le sauve, -en déchirant son habit, du précipice où il allait s'engloutir, -prouve bien que les gens d'esprit en ont -souvent moins que les bêtes.</p> - -<p>La dernière enfin, qui tire assez sur le haché si -spirituel de la première, quoique d'une autre main, -nous a paru aussi sublime qu'elle est morale; quelle -foule d'idées présente à l'imagination son éloquente -sécheresse! une campagne éloignée de tout secours -humain; des coursiers fougueux, emblème des passions, -qui, en brisant leurs liens, laissent bien loin -derrière eux la voiture fragile qui représente si bien -l'humanité; un être enivré qui se précipite pour -n'embrasser qu'une vapeur; un nuage affreux, d'où<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> -sort un monstre dont la figure retrace, aux yeux du -moral abusé, l'image au vrai de ce que son imagination -libertine lui avait si follement embelli.</p> - -<p>Mais où nous entraîne le désir de rendre justice -aux délicieux auteurs de ces tableaux frappants? Qui -de nos lecteurs n'y trouvera pas un million d'idées -que nous nous reprocherions de leur indiquer? Brisons -là, et qu'il nous soit permis seulement de dire -<i>un mot</i> de l'ouvrage.</p> - -<p>Il a été rêvé en une nuit et écrit en un jour: ce -n'est point, comme à l'ordinaire, un vol fait à l'auteur; -il l'a écrit pour son plaisir et un peu pour -l'édification de ses concitoyens, car il est très-moral; -le style en est rapide; point d'esprit à la mode, point -de métaphysique, point de science, encore moins -de jolies impiétés et de hardiesses philosophiques; -seulement un petit assassinat pour ne pas heurter de -front le goût actuel, et voilà tout. Il semble que -l'auteur ait senti qu'un homme qui a la tête tournée -d'amour est déjà bien à plaindre; mais que lorsqu'une -jolie femme est amoureuse de lui, le caresse, -l'obsède, le mène, et veut à toute force s'en faire -aimer, c'est le diable.</p> - -<p>Beaucoup de Français, qui ne s'en vantent pas, -ont été dans les grottes faire des évocations, y ont<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> -trouvé de vilaines bêtes qui leur criaient: <i>Che vuoi</i>? -et qui, sur leur réponse, leur présentaient un petit -animal de treize à quatorze ans. Il est joli, on l'emmène; -les bains, les habits, les modes, les vernis, -les maîtres de toute espèce, l'argent, les contrats, -les maisons, tout est en l'air; l'animal devient -maître, le maître devient animal. Eh! mais pourquoi? -C'est que les Français ne sont pas Espagnols; -c'est que le diable est bien malin; c'est qu'il n'est -pas toujours si laid qu'on le dit.</p> - -<hr class="small" /> - -<blockquote> - -<p>Personne ne se méprendra sur le ton ironique de cette -préface, où l'auteur, à propos des gravures bizarres de sa -première édition et au moyen de ces gravures mêmes, fait -la critique des dessinateurs de son temps et des éloges que -leur donnaient certains amateurs exagérés. Nous avons cru -devoir publier le <i>fac-simile</i> de ces gravures, indispensables à -l'intelligence de la préface, et qui deviennent le complément -nécessaire d'une édition illustrée.</p></blockquote> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_105.jpg" width="400" height="238" alt="illustration" /> -</div> - -<hr class="full" /> - -<div class="chapter"> </div> - -<h2> -<small>LE</small><br /> -<br /> -<strong>DIABLE AMOUREUX </strong> -</h2> - -<hr class="full" /> - -<div class="chapter"> </div> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_109a.jpg" width="400" height="128" alt="illustration" /> -</div> -<p class="center nobreak"> -<small>LE</small><br /> -<br /> -<strong><big>DIABLE AMOUREUX.</big> </strong> -</p> - -<hr class="small" /> - -<h2>I</h2> - -<p> -<img src="images/illus_109b.jpg" width="200" height="199" alt="J'" class="floatl" /> -<span class="hide">J'</span> -<small>ÉTAIS</small> à vingt-cinq ans capitaine -aux gardes du roi -de Naples: nous vivions -beaucoup entre camarades, -et comme de jeunes -gens, c'est-à-dire, des -femmes, du jeu, tant que -la bourse pouvait y suffire; et nous philosophions -dans nos quartiers quand nous n'avions plus d'autre -ressource.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> - -Un soir, après nous être épuisés en raisonnements -de toute espèce autour d'un très-petit flacon -de vin de Chypre et de quelques marrons secs, le -discours tomba sur la cabale et les cabalistes.</p> - -<p>Un d'entre nous prétendait que c'était une science -réelle, et dont les opérations étaient sûres; quatre -des plus jeunes lui soutenaient que c'était un amas -d'absurdités, une source de friponneries, propres à -tromper les gens crédules et amuser les enfants.—Le -plus âgé d'entre nous, Flamand d'origine, fumait -une pipe d'un air distrait, et ne disait mot. Son air -froid et sa distraction me faisaient spectacle à travers -<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> -ce charivari discordant qui nous étourdissait, et -m'empêchait de prendre part à une conversation trop -peu réglée pour qu'elle eût de l'intérêt pour moi.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_110.jpg" width="393" height="331" alt="illustration" /> -</div> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_111.jpg" width="400" height="673" alt="illustration" /> -<div class="caption"> -<p class="right">P. 106.</p> -<p class="center"><b>Il continua de fumer flegmatiquement.</b></p> -<p class="center">(<i>Fac-simile</i> de la gravure de la première édition.—Voir la note p. <a href="#Page_101">101</a>.)</p> -</div> -</div> - -<p>Nous étions dans la chambre du fumeur; la nuit -s'avançait: on se sépara, et nous demeurâmes seuls, -notre ancien et moi.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_113.jpg" width="400" height="461" alt="illustration" /> -</div> -<p>Il continua de fumer flegmatiquement; je demeu<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span>rai -les coudes appuyés sur la table, sans rien dire. -Enfin mon homme rompit le silence.</p> - -<p>«Jeune homme, me dit-il, vous venez d'entendre -beaucoup de bruit: pourquoi vous êtes-vous -tiré de la mêlée?</p> - -<p>—C'est, lui répondis-je, que j'aime mieux me -taire que d'approuver ou blâmer ce que je ne connais -pas: je ne sais pas même ce que veut dire le mot -de <i>cabale</i>.</p> - -<p>—Il a plusieurs significations, me dit-il; mais -ce n'est point d'elles dont il s'agit, c'est de la chose. -Croyez-vous qu'il puisse exister une science qui enseigne -à transformer les métaux et à réduire les -esprits sous notre obéissance?</p> -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_114.jpg" width="400" height="193" alt="illustration" /> -</div> - -<p>—Je ne connais rien des esprits, à commencer -par le mien, sinon que je suis sûr de son existence. -Quant aux métaux, je sais la valeur d'un carlin au<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> -jeu, à l'auberge et ailleurs, et ne peux rien assurer -ni nier sur l'essence des uns et des autres, sur les modifications -et impressions dont ils sont susceptibles.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_115.jpg" width="400" height="168" alt="illustration" /> -</div> - -<p>—Mon jeune camarade, j'aime beaucoup votre -ignorance; elle vaut bien la doctrine des autres: au -moins vous n'êtes pas dans l'erreur, et si vous n'êtes -pas instruit, vous êtes susceptible de l'être. Votre -naturel, la franchise de votre caractère, la droiture -de votre esprit, me plaisent: je sais quelque chose -de plus que le commun des hommes; jurez-moi le -plus grand secret sur votre parole d'honneur, promettez -de vous conduire avec prudence, et vous -serez mon écolier.</p> - -<p>—L'ouverture que vous me faites, mon cher -Soberano, m'est très-agréable. La curiosité est ma -plus forte passion. Je vous avouerai que naturellement -j'ai peu d'empressement pour nos connaissances -ordinaires; elles m'ont toujours semblé trop<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> -bornées, et j'ai deviné cette sphère élevée dans laquelle -vous voulez m'aider à m'élancer: mais quelle -est la première clef de la science dont vous parlez? -Selon ce que disaient nos camarades en disputant, -ce sont les esprits eux-mêmes qui nous instruisent; -peut-on se lier avec eux?</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_116.jpg" width="400" height="291" alt="illustration" /> -</div> - -<p>—Vous avez dit le mot, Alvare: on n'apprendrait -rien de soi-même; quant à la possibilité de nos -liaisons, je vais vous en donner une preuve sans -réplique.»</p> - -<p>Comme il finissait ce mot, il achevait sa pipe: -il frappe trois coups pour faire sortir un peu de -cendre qui restait au fond, la pose sur la table assez -près de moi. Il élève la voix: «Calderon, dit-il,<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> -venez chercher ma pipe, allumez-la, et rapportez-la-moi.»</p> - -<p>Il finissait à peine le commandement, je vois -disparaître la pipe; et, avant que j'eusse pu raisonner -sur les moyens, ni demander quel était ce -Calderon chargé de ses ordres, la pipe allumée était -de retour, et mon interlocuteur avait repris son -occupation.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_117.jpg" width="400" height="321" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Il la continua quelque temps, moins pour savourer -le tabac que pour jouir de la surprise qu'il m'occasionnait; -puis se levant, il dit: «Je prends la -garde au jour, il faut que je repose. Allez vous coucher; -soyez sage, et nous nous reverrons.»</p> - -<p>Je me retirai plein de curiosité et affamé d'idées -nouvelles, dont je me promettais de me remplir<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> -bientôt par le secours de Soberano. Je le vis le lendemain, -les jours ensuite; je n'eus plus d'autre -passion; je devins son ombre.</p> - -<p>Je lui faisais mille questions; il éludait les unes -et répondait aux autres d'un ton d'oracle. Enfin, je -le pressai sur l'article de la religion de ses pareils. -«C'est, me répondit-il, la religion naturelle.»</p> - -<p>Nous entrâmes dans quelques détails; ses décisions -cadraient plus avec mes penchants qu'avec -mes principes; mais je voulais venir à mon but et -ne devais pas le contrarier.</p> - -<p>«Vous commandez aux esprits, lui disais-je; je -veux comme vous être en commerce avec eux: je le -veux, je le veux!</p> - -<p>—Vous êtes vif, camarade, vous n'avez pas subi -votre temps d'épreuve; vous n'avez rempli aucune -des conditions sous lesquelles on peut aborder sans -crainte cette sublime catégorie...</p> - -<p>—Et me faut-il bien du temps?</p> - -<p>—Peut-être deux ans.</p> - -<p>—J'abandonne ce projet, m'écriai-je: je mourrais -d'impatience dans l'intervalle. Vous êtes cruel, -Soberano. Vous ne pouvez concevoir la vivacité du -désir que vous avez créé dans moi: il me brûle...</p> - -<p>—Jeune homme, je vous croyais plus de pru<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span>dence; -vous me faites trembler pour vous et pour -moi. Quoi! vous vous exposeriez à évoquer des -esprits sans aucune des préparations...</p> - -<p>—Eh! que pourrait-il m'en arriver?</p> - -<p>—Je ne dis pas qu'il dût absolument vous en -arriver du mal; s'ils ont du pouvoir sur nous, -c'est notre faiblesse, notre pusillanimité qui le leur -donne: dans le fond, nous sommes nés pour les -commander.</p> - -<p>—Ah! je les commanderai!</p> - -<p>—Oui, vous avez le cœur chaud; mais si -vous perdez la tête, s'ils vous effrayent à certain -point...</p> - -<p>—S'il ne tient qu'à ne les pas craindre, je les -mets au pis pour m'effrayer.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_119.jpg" width="400" height="231" alt="illustration" /> -</div> - -<p>—Quoi! quand vous verriez le Diable?</p> - -<p>—Je tirerais les oreilles au grand Diable d'enfer.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> - -—Bravo! si vous êtes si sûr de vous, vous pouvez -vous risquer, et je vous promets mon assistance. -Vendredi prochain, je vous donne à dîner avec deux -des nôtres, et nous mettrons l'aventure à fin.»</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_120.jpg" width="300" height="328" alt="illustration" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_121a.jpg" width="400" height="137" alt="illustration" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">II</h2> - -<div class="figleft"> -<img src="images/illus_121b.jpg" width="200" height="241" alt="illustration" /> -</div> - -<p><span class="smcap">Nous</span> n'étions qu'à mardi: -jamais rendez-vous galant -ne fut attendu avec tant -d'impatience. Le terme -arrive enfin; je trouve -chez mon camarade deux -hommes d'une physionomie -peu prévenante: nous -dînons. La conversation roule sur des choses indifférentes.</p> - -<p>Après dîner, on propose une promenade à pied<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> -vers les ruines de Portici. Nous sommes en route, -nous arrivons. Ces restes des monuments les plus -augustes écroulés, brisés, épars, couverts de ronces, -portent à mon imagination des idées qui ne m'étaient -pas ordinaires. «Voilà, disais-je, le pouvoir du -temps sur les ouvrages de l'orgueil et de l'industrie -des hommes.» Nous avançons dans les ruines, et -enfin nous sommes parvenus presque à tâtons, à -travers ces débris, dans un lieu si obscur, qu'aucune -lumière extérieure n'y pouvait pénétrer.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_122.jpg" width="400" height="268" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Mon camarade me conduisait par le bras; il cesse -de marcher, et je m'arrête. Alors un de la compagnie -bat le fusil et allume une bougie. Le séjour où -nous étions s'éclaire, quoique faiblement, et je découvre -que nous sommes sous une voûte assez bien<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> -conservée, de vingt-cinq pieds en carré à peu près, -et ayant quatre issues.</p> - -<p>Nous observions le plus parfait silence. Mon camarade, -à l'aide d'un roseau qui lui servait d'appui -dans sa marche, trace un cercle autour de lui sur le -sable léger dont le terrain était couvert, et en sort -après y avoir dessiné quelques caractères. «Entrez -dans ce penthacle, mon brave, me dit-il, et n'en -sortez qu'à bonnes enseignes.</p> -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_123.jpg" width="400" height="338" alt="illustration" /> -</div> -<p>—Expliquez-vous mieux; à quelles enseignes en -dois-je sortir?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> - -—Quand tout vous sera soumis; mais avant ce -temps, si la frayeur vous faisait faire une fausse -démarche, vous pourriez courir les risques les plus -grands.»</p> - -<p>Alors il me donne une formule d'évocation courte, -pressante, mêlée de quelques mots que je n'oublierai -jamais.</p> - -<p>«Récitez, me dit-il, cette conjuration avec fermeté, -et appelez ensuite à trois fois clairement -<i>Béelzébuth</i>, et surtout n'oubliez pas ce que vous -avez promis de faire.»</p> - -<p>Je me rappelai que je m'étais vanté de lui tirer les -oreilles. «Je tiendrai parole, lui dis-je, ne voulant -pas en avoir le démenti.</p> - -<p>—Nous vous souhaitons bien du succès, me -dit-il; quand vous aurez fini, vous nous avertirez. -Vous êtes directement vis-à-vis de la porte par laquelle -vous devez sortir pour nous rejoindre.» Ils -se retirent.</p> - -<p>Jamais fanfaron ne se trouva dans une crise plus -délicate: je fus au moment de les rappeler; mais il -y avait trop à rougir pour moi; c'était d'ailleurs renoncer -à toutes mes espérances. Je me raffermis sur -la place où j'étais, et tins un moment conseil.</p> - -<p>On a voulu m'effrayer, dis-je; on veut voir si je<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> -suis pusillanime. Les gens qui m'éprouvent sont à -deux pas d'ici, et à la suite de mon évocation je -dois m'attendre à quelque tentative de leur part pour -m'épouvanter. Tenons bon; tournons la raillerie -contre les mauvais plaisants.</p> - -<div class="figright"> -<img src="images/illus_125.jpg" width="200" height="269" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Cette délibération fut assez courte, quoique un -peu troublée par le ramage -des hiboux et des chats-huants -qui habitaient les environs, et -même l'intérieur de ma caverne.</p> - -<p>Un peu rassuré par mes réflexions, -je me rassois sur -mes reins, je me piète; je -prononce l'évocation d'une voix claire et soutenue; -et, en grossissant le son, j'appelle, à trois reprises -et à très-courts intervalles, <i>Béelzébuth</i>.</p> - -<p>Un frisson courait dans toutes mes veines, et mes -cheveux se hérissaient sur ma tête.</p> - -<p>A peine avais-je fini, une fenêtre s'ouvre à deux -battants vis-à-vis de moi, au haut de la voûte: un -torrent de lumière plus éblouissante que celle du -jour fond par cette ouverture; une tête de chameau -horrible, autant par sa grosseur que par sa forme, -se présente à la fenêtre; surtout elle avait des oreilles<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> -démesurées. L'odieux fantôme ouvre la gueule, et, -d'un ton assorti au reste de l'apparition, me répond: -<i>Che vuoi?</i></p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_126.jpg" width="400" height="447" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Toutes les voûtes, tous les caveaux des environs -retentissent à l'envi du terrible <i>Che vuoi</i>?</p> - -<p>Je ne saurais peindre ma situation; je ne saurais -dire qui soutint mon courage et m'empêcha de -tomber en défaillance à l'aspect de ce tableau, au -bruit plus effrayant encore qui retentissait à mes -oreilles.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_128.jpg" width="400" height="686" alt="illustration" /> -<div class="caption"> -<p class="right">P. 121.</p> -<p class="center"><b>L'odieux fantôme ouvre la gueule et me répond: <i>Che vuoi?</i></b></p> -<p class="center">(<i>Fac-simile</i> de la gravure de la première édition.—Voir la note p. <a href="#Page_101">101</a>.)</p> -</div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> - -Je sentis la nécessité de rappeler mes forces; une -sueur froide allait les dissiper: je fis un effort sur -moi.</p> - -<p>Il faut que notre âme soit bien vaste et ait un -prodigieux ressort; une multitude de sentiments, -d'idées, de réflexions touchent mon cœur, passent -dans mon esprit, et font leur impression toutes à -la fois.</p> - -<p>La révolution s'opère, je me rends maître de ma -terreur. Je fixe hardiment le spectre.</p> - -<p>«Que prétends-tu toi-même, téméraire, en te -montrant sous cette forme hideuse?»</p> - -<p>Le fantôme balance un moment:</p> - -<p>«Tu m'as demandé, dit-il d'un ton de voix plus -bas.</p> - -<p>—L'esclave, lui dis-je, cherche-t-il à effrayer -son maître? Si tu viens recevoir mes ordres, prends -une forme convenable et un ton soumis.</p> - -<p>—Maître, me dit le fantôme, sous quelle forme -me présenterai-je pour vous être agréable?»</p> - -<p>La première idée qui me vint à la tête étant celle -d'un chien: «Viens, lui dis-je, sous la figure d'un -épagneul.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> - -A peine avais-je donné l'ordre, l'épouvantable -chameau allonge le col de seize pieds de longueur, -baisse la tête jusqu'au milieu du salon, et vomit un -épagneul blanc à soies fines et brillantes, les oreilles -traînantes jusqu'à terre.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_130.jpg" width="400" height="253" alt="illustration" /> -</div> - -<p>La fenêtre s'est refermée, toute autre vision a -disparu, et il ne reste sous la voûte, suffisamment -éclairée, que le chien et moi.</p> - -<p>Il tournait tout autour du cercle en remuant la -queue et faisant des courbettes.</p> - -<p>«Maître, me dit-il, je voudrais bien vous lécher -l'extrémité des pieds; mais le cercle redoutable qui -vous environne me repousse.»</p> - -<p>Ma confiance était montée jusqu'à l'audace: je -sors du cercle, je tends le pied, le chien le lèche; -je fais un mouvement pour lui tirer les oreilles, il<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> -se couche sur le dos comme pour me demander -grâce; je vis que c'était une petite femelle.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_131.jpg" width="400" height="586" alt="illustration" /> -</div> - -<p>«Lève-toi, lui dis-je; je te pardonne: tu vois -que j'ai compagnie; ces messieurs attendent à quelque -distance d'ici; la promenade a dû les altérer; -je veux leur donner une collation; il faut des fruits, -des conserves, des glaces, des vins de Grèce; que -cela soit bien entendu; éclaire et décore la salle sans -faste, mais proprement. Vers la fin de la collation -tu viendras en virtuose du premier talent, et tu por<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span>teras -une harpe; je t'avertirai quand tu devras paraître. -Prends garde à bien jouer ton rôle, mets de -l'expression dans ton chant, de la décence, de la -retenue dans ton maintien...</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_132.jpg" width="400" height="244" alt="illustration" /> -</div> - -<p>—J'obéirai, maître, mais sous quelle condition?</p> - -<p>—Sous celle d'obéir, esclave. Obéis sans réplique, -ou...</p> - -<p>—Vous ne me connaissez pas, maître: vous me -traiteriez avec moins de rigueur; j'y mettrais peut-être -l'unique condition de vous désarmer et de vous -plaire.»</p> -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_133a.jpg" width="500" height="429" alt="illustration" /> -</div> -<p>Le chien avait à peine fini, qu'en tournant sur le -talon, je vois mes ordres s'exécuter plus promptement -qu'une décoration ne s'élève à l'Opéra. Les -murs de la voûte, ci-devant noirs, humides, couverts -de mousse, prenaient une teinte douce, des<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> -formes agréables; c'était un salon de marbre jaspé. -L'architecture présentait un cintre soutenu par des -colonnes. Huit girandoles de cristaux, contenant -chacune trois bougies, y répandaient une lumière -vive, également distribuée.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_133b.jpg" width="400" height="233" alt="illustration" /> -</div> - -<hr class="chap" /> -<div class="chapter"> </div> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_134a.jpg" width="500" height="166" alt="illustration" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">III</h2> - -<p> -<img src="images/illus_134b.jpg" width="200" height="231" alt="U" class="floatl" /> -<span class="hide">U</span><small>N</small> moment après, la table -et le buffet s'arrangent, -se chargent de tous les -apprêts de notre régal; -les fruits et les confitures -étaient de l'espèce la plus -rare, la plus savoureuse -et de la plus belle apparence. -La porcelaine employée au service et sur le -buffet était du Japon. La petite chienne faisait mille -<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> -tours dans la salle, mille courbettes autour de moi, -comme pour hâter le travail et me demander si -j'étais satisfait.</p> - -<p>«Fort bien, Biondetta, lui dis-je; prenez un habit -de livrée, et allez dire à ces messieurs qui sont -près d'ici que je les attends, et qu'ils sont servis.»</p> - -<p>A peine avais-je détourné un instant mes regards, -je vois sortir un page à ma livrée, lestement vêtu, -tenant un flambeau allumé; peu après, il revint conduisant -<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> -sur ses pas mon camarade le Flamand et ses -deux amis.</p> -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_135.jpg" width="300" height="484" alt="illustration" /> -</div> -<p>Préparés à quelque chose d'extraordinaire par -l'arrivée et le compliment du page, ils ne l'étaient -pas au changement qui s'était fait dans l'endroit où -ils m'avaient laissé. Si je n'eusse pas eu la tête occupée, -je me serais plus amusé de leur surprise; elle -éclata par leur cri, se manifesta par l'altération de -leurs traits et par leurs attitudes.</p> - -<p>«Messieurs, leur dis-je, vous avez fait beaucoup -de chemin pour l'amour de moi, il nous en reste à -faire pour regagner Naples: j'ai pensé que ce petit -régal ne vous désobligerait pas, et que vous voudriez -bien excuser le peu de choix et le défaut -d'abondance en faveur de l'impromptu.»</p> - -<p>Mon aisance les déconcerta plus encore que le -changement de la scène et la vue de l'élégante collation -à laquelle ils se voyaient invités. Je m'en -aperçus, et résolus de terminer bientôt une aventure -dont intérieurement je me défiais; je voulus en -tirer tout le parti possible, en forçant même la -gaieté qui fait le fond de mon caractère.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_137.jpg" width="500" height="342" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Je les pressai de se mettre à table; le page avançait -les siéges avec une promptitude merveilleuse. -Nous étions assis; j'avais rempli les verres, distribué -<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> -des fruits; ma bouche seule s'ouvrait pour parler -et manger, les autres restaient béantes; cependant -je les engageai à entamer les fruits, ma confiance -les détermina. Je porte la santé de la plus jolie courtisane -de Naples; nous la buvons. Je parle d'un -opéra nouveau, d'une <i>improvisatrice</i> romaine arrivée -depuis peu, et dont les talents font du bruit à -la cour. Je reviens sur les talents agréables, la musique, -la sculpture; et par occasion je les fais convenir -de la beauté de quelques marbres qui font -l'ornement du salon. Une bouteille se vide, et est -remplacée par une meilleure. Le page se multiplie, -et le service ne languit pas un instant. Je jette l'œil -sur lui à la dérobée: figurez-vous l'Amour en trousse -de page; mes compagnons d'aventure le lorgnaient -<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span>de leur côté d'un air où se peignaient la surprise, le -plaisir et l'inquiétude. La monotonie de cette situation -me déplut; je vis -qu'il était temps de la -rompre. «Biondetto, -dis-je au page, la signora -Fiorentina m'a -promis de me donner -un instant; voyez si elle -ne serait point arrivée.» -Biondetto sort de l'appartement.</p> - -<div class="figleft"> -<img src="images/illus_138.jpg" width="300" height="484" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Mes hôtes n'avaient -point encore eu le temps -de s'étonner de la bizarrerie -du message, -qu'une porte du salon s'ouvre, et Fiorentina entre -tenant sa harpe; elle était dans un déshabillé étoffé -et modeste, un chapeau de voyage et un crêpe très-clair -sur les yeux; elle pose sa harpe à côté d'elle, -salue avec aisance, avec grâce: «Seigneur don -Alvare, dit-elle, je n'étais pas prévenue que vous -eussiez compagnie; je ne me serais point présentée -vêtue comme je suis; ces messieurs voudront bien -excuser une voyageuse.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> - -Elle s'assied, et nous lui offrons à l'envi les reliefs -de notre petit festin, auxquels elle touche par complaisance.</p> - -<p>«Quoi! madame, lui dis-je, vous ne faites que -passer par Naples? On ne saurait vous y retenir?</p> - -<p>—Un engagement déjà ancien m'y force, seigneur; -on a eu des bontés pour moi à Venise au -carnaval dernier; on m'a fait promettre de revenir, -et j'ai touché des arrhes: sans cela, je n'aurais pu -me refuser aux avantages que m'offrait ici la cour, -et à l'espoir de mériter les suffrages de la noblesse -napolitaine, distinguée par son goût au-dessus de -toute celle d'Italie.»</p> - -<p>Les deux Napolitains se courbent pour répondre -à l'éloge, saisis par la vérité de la scène au point de -se frotter les yeux. Je pressai la virtuose de nous -faire entendre un échantillon de son talent. Elle était -enrhumée, fatiguée; elle craignait avec justice de -déchoir dans notre opinion. Enfin, elle se détermina -à exécuter un récitatif <i>obligé</i> et une ariette pathétique -qui terminaient le troisième acte de l'opéra -dans lequel elle devait débuter.</p> - -<p>Elle prend sa harpe, prélude avec une petite main -longuette, potelée, tout à la fois blanche et purpurine, -dont les doigts insensiblement arrondis par le<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> -bout étaient terminés par un ongle dont la forme et -la grâce étaient inconcevables: nous étions tous -surpris, nous croyions -être au plus délicieux -concert.</p> - -<div class="figleft"> -<img src="images/illus_140.jpg" width="300" height="396" alt="illustration" /> -</div> - -<p>La dame chante. On -n'a pas, avec plus de -gosier, plus d'âme, -plus d'expression: on -ne saurait rendre plus, -en chargeant moins. -J'étais ému jusqu'au -fond du cœur, et j'oubliais -presque que j'étais le créateur du charme qui -me ravissait.</p> - -<p>La cantatrice m'adressait les expressions tendres -de son récit et de son chant. Le feu de ses regards -perçait à travers le voile; il était d'un pénétrant, -d'une douceur inconcevables; ces yeux ne m'étaient -pas inconnus. Enfin, en assemblant les traits tels -que le voile me les laissait apercevoir, je reconnus -dans Fiorentina le fripon de Biondetto; mais l'élégance, -l'avantage de la taille se faisaient beaucoup -plus remarquer sous l'ajustement de femme que sous -l'habit de page.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> - -Quand la cantatrice eut fini de chanter, nous lui -donnâmes de justes éloges. Je voulus l'engager à -nous exécuter une ariette vive pour nous donner -lieu d'admirer la diversité de ses talents.</p> - -<p>«Non, répondit-elle; je m'en acquitterais mal -dans la disposition d'âme où je suis; d'ailleurs, vous -avez dû vous apercevoir de l'effort que j'ai fait pour -vous obéir. Ma voix se ressent du voyage, elle est -voilée. Vous êtes prévenus que je pars cette nuit. -C'est un cocher de louage qui m'a conduite, je suis -à ses ordres; je vous demande en grâce d'agréer -mes excuses, et de me permettre de me retirer.» -En disant cela elle se lève, -veut emporter sa harpe. -Je la lui prends des mains, -et, après l'avoir reconduite -jusqu'à la porte par -laquelle elle s'était introduite, -je rejoins la compagnie.</p> - -<div class="figright"> -<img src="images/illus_141.jpg" width="300" height="425" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Je devais avoir inspiré -de la gaieté, et je voyais -de la contrainte dans les -regards: j'eus recours au vin de Chypre. Je l'avais -trouvé délicieux, il m'avait rendu mes forces, ma<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> -présence d'esprit; je doublai la dose. Comme l'heure -s'avançait, je dis à mon page, qui s'était remis à -son poste derrière mon siége, d'aller faire avancer -ma voiture. Biondetto sort sur-le-champ, va remplir -mes ordres. «Vous avez ici un équipage? me dit -Soberano.</p> - -<p>—Oui, répliquai-je, je me suis fait suivre, et j'ai -imaginé que si notre partie se prolongeait, vous ne -seriez pas fâchés d'en revenir commodément. Buvons -encore un coup, nous ne courrons pas les risques -de faire de faux pas en chemin.»</p> - -<p>Ma phrase n'était pas achevée, que le page rentre -suivi de deux grands estafiers bien tournés, superbement -vêtus à ma livrée. «Seigneur don Alvare, -me dit Biondetto, je n'ai pu faire approcher votre -voiture; elle est au delà, mais tout auprès des débris -dont ces lieux-ci sont entourés.» Nous nous levons; -Biondetto et les estafiers nous précèdent; on -marche.</p> - -<p>Comme nous ne pouvions pas aller quatre de front -entre des bases et des colonnes brisées, Soberano, -qui se trouvait seul à côté de moi, me serra la -main. «Vous nous donnez un beau régal, ami; il -vous coûtera cher.</p> - -<p>—Ami, répliquai-je, je suis très-heureux s'il<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> -vous a fait plaisir; je vous le donne pour ce qu'il me -coûte.»</p> - -<p>Nous arrivons à la voiture; nous trouvons deux -autres estafiers, un cocher, un postillon, une voiture -de campagne à mes ordres, aussi commode -qu'on eût pu la désirer. J'en fais les honneurs, et -nous prenons légèrement le chemin de Naples.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_143.jpg" width="500" height="193" alt="illustration" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_144a.jpg" width="500" height="170" alt="illustration" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">IV</h2> - -<p> -<img src="images/illus_144b.jpg" width="200" height="198" alt="N" class="floatl" /> -<span class="hide">N</span><small>OUS</small> gardâmes quelque -temps le silence; enfin -un des amis de Soberano -le rompt. «Je ne vous -demande point votre secret, -Alvare; mais il faut -que vous ayez fait des -conventions singulières; jamais personne ne fut servi -comme vous l'êtes; et depuis quarante ans que je -travaille, je n'ai pas obtenu le quart des complaisances -<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> -que l'on vient d'avoir pour vous dans une -soirée. Je ne parle pas de la plus céleste vision -qu'il soit possible d'avoir, tandis que l'on afflige -nos yeux plus souvent que l'on ne songe à les réjouir; -enfin, vous savez vos affaires; vous êtes jeune; à votre -âge on désire trop pour se laisser le temps de réfléchir, -et on précipite ses jouissances.»</p> - -<p>Bernadillo, c'était le nom de cet homme, s'écoutait -en parlant, et me donnait le temps de penser à -ma réponse.</p> - -<p>«J'ignore, lui répliquai-je, par où j'ai pu m'attirer -des faveurs distinguées; j'augure qu'elles seront -très-courtes, et ma consolation sera de les avoir -toutes partagées avec de bons amis.» On vit que je -me tenais sur la réserve, et la conversation tomba.</p> - -<p>Cependant le silence amena la réflexion: je me -rappelai ce que j'avais fait et vu; je comparai les -discours de Soberano et de Bernadillo, et conclus -que je venais de sortir du plus mauvais pas dans -lequel une curiosité vaine et la témérité eussent jamais -engagé un homme de ma sorte. Je ne manquais -pas d'instruction; j'avais été élevé jusqu'à -treize ans sous les yeux de don Bernardo Maravillas, -mon père, gentilhomme sans reproche, et par doña -Mencia, ma mère, la femme la plus religieuse, la -<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> -plus respectable qui fût dans l'Estrémadure. «O -ma mère! disais-je, que penseriez-vous de votre fils -si vous l'aviez vu, si vous le voyiez encore? Mais -ceci ne durera pas, je m'en donne parole.»</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_146.jpg" width="400" height="232" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Cependant la voiture arrivait à Naples. Je reconduisis -chez eux les amis de Soberano. Lui et moi -revînmes à notre quartier. Le brillant de mon équipage -éblouit un peu la garde devant laquelle nous -passâmes en revue, mais les grâces de Biondetto, -qui était sur le devant du carrosse, frappèrent encore -davantage les spectateurs.</p> - -<p>Le page congédie la voiture et la livrée, prend un -flambeau de la main des estafiers, et traverse les -casernes pour me conduire à mon appartement. -Mon valet de chambre, encore plus étonné que les<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> -autres, voulait parler pour me demander des nouvelles -du nouveau train dont je venais de faire la -montre. «C'en est assez, Carle, lui dis-je en entrant -dans mon appartement, je n'ai pas besoin de -vous: allez vous reposer, je vous parlerai demain.»</p> - -<p>Nous sommes seuls dans ma chambre, et Biondetto -a fermé la porte sur nous; ma situation était -moins embarrassante au milieu de la compagnie -dont je venais de me séparer, et de l'endroit tumultueux -que je venais de traverser.</p> - -<p>Voulant terminer l'aventure, je me recueillis un -instant. Je jette les yeux sur le page, les siens sont -fixés vers la terre; une rougeur -lui monte sensiblement au visage; -sa contenance décèle de -l'embarras et beaucoup d'émotion; -enfin je prends sur moi -de lui parler.</p> - -<div class="figright"> -<img src="images/illus_147.jpg" width="300" height="431" alt="illustration" /> -</div> - -<p>«Biondetto, vous m'avez -bien servi, vous avez même -mis des grâces à ce que vous -avez fait pour moi; mais comme vous étiez payé -d'avance, je pense que nous sommes quittes.</p> - -<p>—Don Alvare est trop noble pour croire qu'il ait -pu s'acquitter à ce prix.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> - -—Si vous avez fait plus que vous ne me devez, -si je vous dois de reste, donnez votre compte; mais -je ne vous réponds pas que vous soyez payé promptement. -Le quartier courant est mangé; je dois au -jeu, à l'auberge, au tailleur...</p> - -<p>—Vous plaisantez hors de propos.</p> - -<p>—Si je quitte le ton de plaisanterie, ce sera pour -vous prier de vous retirer, car il est tard, et il faut -que je me couche.</p> - -<p>—Et vous me renverriez incivilement, à l'heure -qu'il est? Je n'ai pas dû m'attendre à ce traitement -de la part d'un cavalier espagnol. Vos amis savent -que je suis venue ici; vos soldats, vos gens m'ont -vue et ont deviné mon sexe. Si j'étais une vile courtisane, -vous auriez quelque égard pour les bienséances -de mon état; mais votre procédé pour moi -est flétrissant, ignominieux: il n'est pas de femme -qui n'en fût humiliée.</p> - -<p>—Il vous plaît donc à présent d'être femme -pour vous concilier des égards? Eh bien, pour sauver -le scandale de votre retraite, ayez pour vous le -ménagement de la faire par le trou de la serrure.</p> - -<p>—Quoi! sérieusement, sans savoir qui je suis...</p> - -<p>—Puis-je l'ignorer?</p> - -<p>—Vous l'ignorez, vous dis-je, vous n'écoutez<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> -que vos préventions; mais, qui que je sois, je suis -à vos pieds, les larmes aux yeux; c'est à titre de -client que je vous implore. Une imprudence plus -grande que la vôtre, excusable peut-être, puisque -vous en êtes l'objet, m'a fait aujourd'hui tout braver, -tout sacrifier pour vous obéir, me donner à -vous et vous suivre. J'ai révolté contre moi les passions -les plus cruelles, les plus implacables; il ne -me reste de protection que la vôtre, d'asile que votre -chambre: me la fermerez-vous, Alvare? Sera-t-il dit -<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span>qu'un cavalier espagnol aura traité avec cette rigueur, -cette indignité, quelqu'un qui a sacrifié pour -lui une âme sensible, un être faible dénué de tout -autre secours que le sien; en un mot, une personne -de mon sexe?»</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_149.jpg" width="400" height="468" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Je me reculais autant qu'il m'était possible, pour -me tirer d'embarras; mais elle embrassait mes genoux, -et me suivait sur les siens: enfin, je suis -rangé contre le mur. «Relevez-vous, lui dis-je, vous -venez sans y penser de me prendre par mon serment.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_150.jpg" width="500" height="172" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Quand ma mère me donna ma première épée, -elle me fit jurer sur la garde de servir toute ma vie -les femmes, et de n'en pas désobliger une seule. -Quand ce serait ce que je pense, que c'est aujourd'hui...</p> - -<p>—Eh bien! cruel, à quelque titre que ce soit, -permettez-moi de rester dans votre chambre.</p> - -<p>—Je le veux pour la rareté du fait, et mettre le -comble à la bizarrerie de mon aventure. Cherchez à<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> -vous arranger de manière à ce que je ne vous voie -ni ne vous entende; au premier mot, au premier -mouvement capables de me donner de l'inquiétude, -je grossis le son de ma voix pour vous demander à -mon tour, <i>Che vuoi?</i>»</p> - -<p>Je lui tourne le dos, et m'approche de mon lit -pour me déshabiller. «Vous aiderai-je? me dit-on. -—Non, je suis militaire et me sers moi-même.» -Je me couche.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_151.jpg" width="400" height="296" alt="illustration" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_152a.jpg" width="496" height="137" alt="illustration" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">V</h2> - -<p> -<img src="images/illus_152b.jpg" width="200" height="180" alt="A" class="floatl" /> -<span class="hide">A</span> travers la gaze de mon -rideau, je vois le prétendu -page arranger -dans le coin de ma -chambre une natte -usée qu'il a trouvée -dans une garde-robe. -Il s'assied dessus, se -déshabille entièrement, s'enveloppe d'un de mes -manteaux qui était sur un siége, éteint la lumière, -et la scène finit là pour le moment; mais elle recommença -<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> -bientôt dans mon lit, où je ne pouvais -trouver le sommeil.</p> - -<p>Il semblait que le portrait du page fût attaché au -ciel du lit et aux quatre colonnes; je ne voyais que -lui. Je m'efforçais en vain de lier avec cet objet -ravissant l'idée du fantôme épouvantable que j'avais -vu; la première apparition servait à relever le -charme de la dernière.</p> - -<p>Ce chant mélodieux que j'avais entendu sous la -voûte, ce son de voix ravissant, ce parler qui semblait -venir du cœur, retentissaient encore dans le -mien, et y excitaient un frémissement singulier.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_153.jpg" width="400" height="267" alt="illustration" /> -</div> -<p>Ah! Biondetta! disais-je, si vous n'étiez pas un -être fantastique, si vous n'étiez pas ce vilain dromadaire!...</p> - -<p>Mais à quel mouvement me laissé-je emporter?<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> -J'ai triomphé de la frayeur, déracinons un sentiment -plus dangereux. Quelle douceur puis-je en -attendre? Ne tiendrait-il pas toujours de son origine?</p> - -<p>Le feu de ses regards si touchants, si doux, est -un cruel poison. Cette bouche si bien formée, si -coloriée, si fraîche, et en apparence si naïve, ne -s'ouvre que pour des impostures. Ce cœur, si c'en -était un, ne s'échaufferait que pour une trahison.</p> - -<p>Pendant que je m'abandonnais aux réflexions occasionnées -par les mouvements divers dont j'étais -agité, la lune, parvenue au haut de l'hémisphère -et dans un ciel sans nuages, dardait tous ses rayons -dans ma chambre à travers trois grandes croisées.</p> - -<p>Je faisais des mouvements prodigieux dans mon -lit; il n'était pas neuf; le bois s'écarte, et les trois -planches qui soutenaient mon sommier tombent -avec fracas.</p> - -<p>Biondetta se lève, accourt à moi avec le ton de -la frayeur. «Don Alvare, quel malheur vient de -vous arriver?»</p> - -<p>Comme je ne la perdais pas de vue, malgré mon -accident, je la vis se lever, accourir; sa chemise -était une chemise de page, et au passage, la lumière -de la lune ayant frappé sur sa cuisse, avait paru -gagner au reflet.</p> -<div class="figright"> -<img src="images/illus_155.jpg" width="200" height="286" alt="illustration" /> -</div> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> - -Fort peu ému du mauvais état de mon lit, qui ne -m'exposait qu'à être un peu plus mal couché, je le -fus bien davantage de me trouver serré dans les -bras de Biondetta.</p> - -<p>«Il ne m'est rien arrivé, lui dis-je, retirez-vous; -vous courez sur le carreau sans pantoufles, vous -allez vous enrhumer, retirez-vous...</p> - -<p>—Mais vous êtes mal à votre aise.</p> - -<p>—Oui, vous m'y mettez actuellement; retirez-vous, -ou, puisque vous -voulez être couchée -chez moi et près de -moi, je vous ordonnerai -d'aller dormir dans -cette toile d'araignée -qui est à l'encoignure -de ma chambre.» Elle -n'attendit pas la fin de -la menace, et alla se -coucher sur sa natte en -sanglotant tout bas.</p> - -<p>La nuit s'achève, et la fatigue prenant le dessus, -me procure quelques moments de sommeil. Je ne -m'éveillai qu'au jour. On devine la route que prirent -mes premiers regards. Je cherchai des yeux mon page.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> - -Il était assis tout vêtu, à la réserve de son pourpoint, -sur un petit tabouret; il avait étalé ses cheveux -qui tombaient jusqu'à terre, en couvrant, à -boucles flottantes et naturelles, son dos et ses -épaules, et même entièrement son visage.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_156.jpg" width="400" height="448" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Ne pouvant faire mieux, il démêlait sa chevelure -avec ses doigts. Jamais peigne d'un plus bel ivoire -ne se promena dans une plus épaisse forêt de cheveux -blond-cendré; leur finesse était égale à toutes -les autres perfections; un petit mouvement que -j'avais fait ayant annoncé mon réveil, elle écarta -avec ses doigts les boucles qui lui ombrageaient le -visage. Figurez-vous l'aurore au printemps, sortant -d'entre les vapeurs du matin avec sa rosée, ses fraîcheurs -et tous ses parfums.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_158.jpg" width="400" height="677" alt="illustration" /> -<div class="caption"> -<p class="right">P. 149.</p> -<p class="center"> - -<b>Il démêlait sa chevelure avec ses doigts.</b></p> - -<p class="center">(<i>Fac-simile</i> de la gravure de la première édition.—Voir la note p. <a href="#Page_101">101</a>.)</p> -</div> -</div> -<div class="figright"> -<img src="images/illus_159.jpg" width="300" height="494" alt="illustration" /> -</div> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> - -«Biondetta, lui dis-je, prenez un peigne; il y en -a dans le tiroir de ce bureau.» -Elle obéit. Bientôt, -à l'aide d'un ruban, ses -cheveux sont rattachés sur -sa tête avec autant d'adresse -que d'élégance. Elle -prend son pourpoint, met -le comble à son ajustement, -et s'assied sur son siége -d'un air timide, embarrassé, -inquiet, qui sollicitait vivement -la compassion.</p> - -<p>S'il faut, me disais-je, que je voie dans la journée -mille tableaux plus piquants les uns que les autres, -assurément je n'y tiendrai pas; amenons le dénoûment, -s'il est possible.</p> - -<p>Je lui adresse la parole.</p> - -<p>«Le jour est venu, Biondetta; les bienséances<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> -sont remplies, vous pouvez sortir de ma chambre -sans craindre le ridicule.</p> - -<p>—Je suis, me répondit-elle, maintenant au-dessus -de cette frayeur; mais vos intérêts et les -miens m'en inspirent une beaucoup plus fondée: -ils ne permettent pas que nous nous séparions.</p> - -<p>—Vous vous expliquerez? lui dis-je.</p> - -<p>—Je vais le faire, Alvare.</p> - -<p>«Votre jeunesse, votre imprudence, vous ferment -les yeux sur les périls que nous avons rassemblés -autour de nous. A peine vous vis-je sous la -voûte, que cette contenance héroïque à l'aspect de -la plus hideuse apparition décida mon penchant. Si, -me dis-je à moi-même, pour parvenir au bonheur, -je dois m'unir à un mortel, prenons un corps, il en -est temps: voilà le héros digne de moi. Dussent -s'en indigner les méprisables rivaux dont je lui fais -le sacrifice; dussé-je me voir exposée à leur ressentiment, -à leur vengeance, que m'importe? Aimée -d'Alvare, unie avec Alvare, eux et la nature nous -seront soumis. Vous avez vu la suite; voici les conséquences.</p> - -<p>L'envie, la jalousie, le dépit, la rage, me préparent -les châtiments les plus cruels auxquels puisse -être soumis un être de mon espèce, dégradé par<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> -son choix, et vous seul pouvez m'en garantir. A -peine est-il jour, et déjà les délateurs sont en chemin -pour vous déférer, comme nécromancien, à ce -tribunal que vous -connaissez. Dans une -heure...</p> - -<div class="figright"> -<img src="images/illus_161.jpg" width="300" height="254" alt="illustration" /> -</div> - -<p>—Arrêtez, m'écriai-je -en me mettant -les poings fermés -sur les yeux, -vous êtes le plus -adroit, le plus insigne des faussaires. Vous parlez -d'amour, vous en présentez l'image, vous en empoisonnez -l'idée, je vous défends de m'en dire un -mot. Laissez-moi me calmer assez, si je le puis, -pour devenir capable de prendre une résolution.</p> - -<p>S'il faut que je tombe entre les mains du tribunal, -je ne balance pas, pour ce moment-ci, entre vous et -lui; mais si vous m'aidez à me tirer d'ici, à quoi -m'engagerai-je? Puis-je me séparer de vous quand -je le voudrai? Je vous somme de me répondre avec -clarté et précision.</p> - -<p>—Pour vous séparer de moi, Alvare, il suffira -d'un acte de votre volonté. J'ai même regret que ma -soumission soit forcée. Si vous méconnaissez mon<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> -zèle par la suite, vous serez imprudent, ingrat...</p> - -<p>—Je ne crois rien, sinon qu'il faut que je parte. -Je vais éveiller mon valet de chambre; il faut qu'il -me trouve de l'argent, qu'il aille à la poste. Je me -rendrai à Venise près de Bentinelli, banquier de ma -mère.</p> - -<p>—Il vous faut de l'argent? Heureusement je m'en -suis précautionnée; j'en ai à votre service...</p> - -<p>—Gardez-le. Si vous étiez une femme, en l'acceptant -je ferais une bassesse...</p> - -<div class="figleft"> -<img src="images/illus_162.jpg" width="352" height="200" alt="illustration" /> -</div> - -<p>—Ce n'est pas un don, c'est un prêt que je vous -propose. Donnez-moi un mandement sur le banquier; -faites un état de ce que vous devez ici. Laissez -sur votre bureau un ordre à Carle pour payer. Disculpez-vous -par lettre auprès de votre commandant, -sur une affaire indispensable qui vous force à partir -sans congé. J'irai à la -poste vous chercher -une voiture et des chevaux; -mais auparavant, Alvare, forcée -à m'écarter de vous, je retombe dans toutes mes -frayeurs; dites: <i>Esprit qui ne t'es lié à un corps -que pour moi, et pour moi seul, j'accepte ton vasselage -et t'accorde ma protection</i>.»</p> -<div class="figright"> -<img src="images/illus_163.jpg" width="200" height="289" alt="illustration" /> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> -En me prescrivant cette formule, elle s'était jetée -à mes genoux, me tenait la main, la pressait, la -mouillait de larmes.</p> - -<p> -J'étais hors de moi, ne sachant quel parti prendre; -je lui laisse ma main qu'elle baise, et je balbutie les -mots qui lui semblaient si importants; à peine ai-je -fini qu'elle se relève: «Je suis à vous, s'écrie-t-elle -avec transport; je -pourrai devenir la -plus heureuse de toutes -les créatures.»</p> - -<p>En un moment, -elle s'affuble d'un -long manteau, rabat -un grand chapeau sur -ses yeux, et sort de -ma chambre.</p> - -<p>J'étais dans une -sorte de stupidité. Je -trouve un état de mes -dettes. Je mets au bas l'ordre à Carle de le payer; je -compte l'argent nécessaire; j'écris au commandant, -à un de mes plus intimes, des lettres qu'ils durent -trouver très-extraordinaires. Déjà la voiture et le -fouet du postillon se faisaient entendre à la porte.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> - -Biondetta, toujours le nez dans son manteau, -revient et m'entraîne. Carle, éveillé par le bruit, -paraît en chemise. «Allez, lui dis-je, à mon bureau, -vous y trouverez mes ordres. Je monte en -voiture; je pars.»</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_164.jpg" width="300" height="338" alt="illustration" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_165a.jpg" width="500" height="169" alt="illustration" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">VI</h2> - -<p> -<img src="images/illus_165b.jpg" width="200" height="181" alt="B" class="floatl" /> -<span class="hide">B</span><small>IONDETTA</small> était entrée -avec moi dans la voiture; -elle était sur le -devant. Quand nous fûmes -sortis de la ville, -elle ôta le chapeau qui -la tenait à l'ombre. Ses -cheveux étaient renfermés dans un filet cramoisi; -on n'en voyait que la pointe, c'étaient des perles -dans du corail. Son visage, dépouillé de tout autre -ornement, brillait de ses seules perfections. On<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> -croyait voir un transparent sur son teint. On ne -pouvait concevoir comment la douceur, la candeur, -la naïveté pouvaient s'allier au caractère de finesse -qui brillait dans ses regards. Je me surpris faisant -malgré moi ces remarques; et les jugeant dangereuses -pour mon repos, je fermai les yeux pour -essayer de dormir.</p> - -<p>Ma tentative ne fut pas vaine, le sommeil s'empara -de mes sens et m'offrit les rêves les plus agréables, -les plus propres à délasser mon âme des idées -effrayantes et bizarres dont elle avait été fatiguée. Il -fut d'ailleurs très-long, et ma mère, par la suite, -réfléchissant un jour sur mes aventures, prétendit -que cet assoupissement n'avait pas été naturel. Enfin, -quand je m'éveillai, j'étais sur les bords du canal -sur lequel on s'embarque pour aller à Venise. La -nuit était avancée; je me sens tirer par ma manche, -c'était un portefaix; il voulait se charger de mes -ballots. Je n'avais pas même un bonnet de nuit.</p> - -<p>Biondetta se présenta à une autre portière, pour -me dire que le bâtiment qui devait me conduire était -prêt. Je descends machinalement, j'entre dans la -felouque et retombe dans ma léthargie.</p> -<div class="figright"> -<img src="images/illus_167.jpg" width="300" height="440" alt="illustration" /> -</div> -<p>Que dirai-je? Le lendemain matin je me trouvai -logé sur la place Saint-Marc, dans le plus bel appartement -<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> -de la meilleure auberge de Venise. Je le -connaissais; je le reconnus sur-le-champ. Je vois du -linge, une robe de -chambre assez riche -auprès de mon lit. Je -soupçonnai que ce -pouvait être une attention -de l'hôte chez -qui j'étais arrivé dénué -de tout.</p> - -<p>Je me lève et regarde -si je suis le seul -objet vivant qui soit -dans la chambre; je -cherchais Biondetta.</p> - -<p>Honteux de ce premier mouvement, je rendis -grâce à ma bonne fortune. Cet esprit et moi ne -sommes donc pas inséparables; j'en suis délivré; -et après mon imprudence, si je ne perds que ma -compagnie aux gardes, je dois m'estimer très-heureux.</p> - -<p>Courage, Alvare, continuai-je; il y a d'autres -cours, d'autres souverains que celui de Naples; ceci -doit te corriger si tu n'es pas incorrigible, et tu te -conduiras mieux. Si on refuse tes services, une mère<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> -tendre, l'Estrémadure et un patrimoine honnête te -tendent les bras.</p> - -<p>Mais que te voulait ce lutin, qui ne t'a pas quitté -depuis vingt-quatre heures? Il avait pris une figure -bien séduisante; il m'a donné de l'argent, je veux le -lui rendre... Comme je parlais encore, je vois arriver -mon créancier; il m'amenait deux domestiques -et deux gondoliers.</p> - -<p>«Il faut, dit-il, que vous soyez servi, en attendant -l'arrivée de Carle. On m'a répondu dans l'auberge -de l'intelligence et de la fidélité de ces gens-ci, -et voici les plus hardis patrons de la république.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_168.jpg" width="400" height="225" alt="illustration" /> -</div> - -<p>—Je suis content de votre choix, Biondetta, lui -dis-je; vous êtes-vous logée ici?</p> - -<p>—J'ai pris, me répond le page, les yeux baissés, -dans l'appartement même de Votre Excellence, la<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> -pièce la plus éloignée de celle que vous occupez, -pour vous causer le moins d'embarras qu'il sera -possible.»</p> - -<p>Je trouvai du ménagement, de la délicatesse, dans -cette attention à mettre de l'espace entre elle et moi. -Je lui en sus gré.</p> - -<p>Au pis-aller, disais-je, je ne saurais la chasser du -vague de l'air, s'il lui plaît de s'y tenir invisible -pour m'obséder. Quand elle sera dans une chambre -connue, je pourrai calculer ma distance. Content de -mes raisons, je donnai légèrement mon approbation -à tout.</p> - -<p>Je voulais sortir pour aller chez le correspondant -de ma mère. Biondetta -donna ses ordres -pour ma toilette, -et quand elle -fut achevée, je me -rendis où j'avais -dessein d'aller.</p> - -<div class="figright"> -<img src="images/illus_169.jpg" width="300" height="350" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Le négociant me -fit un accueil dont -j'eus lieu d'être surpris. -Il était à sa -banque; de loin il me caresse de l'œil, vient à moi:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> - -«Don Alvare, me dit-il, je ne vous croyais pas -ici. Vous arrivez très à propos pour m'empêcher de -faire une bévue; j'allais vous envoyer deux lettres -et de l'argent.</p> - -<p>—Celui de mon quartier, répondis-je.</p> - -<p>—Oui, répliqua-t-il, et quelque chose de plus. -Voilà deux cents sequins en sus qui sont arrivés ce -matin. Un vieux gentilhomme à qui j'en ai donné le -reçu me les a remis de la part de doña Mencia. Ne -recevant pas de vos nouvelles, elle vous a cru malade, -et a chargé un Espagnol de votre connaissance -de me les remettre pour vous les faire passer.</p> - -<p>—Vous a-t-il dit son nom?</p> - -<p>—Je l'ai écrit dans le reçu; c'est don Miguel Pimientos, -qui dit avoir été écuyer dans votre maison. -Ignorant votre arrivée ici, je ne lui ai pas demandé -son adresse.»</p> -<div class="figleft"> -<img src="images/illus_170.jpg" width="300" height="177" alt="illustration" /> -</div> -<p>Je pris l'argent. J'ouvris les lettres: ma mère se -plaignait de sa santé, de ma négligence, et ne -parlait pas des sequins -qu'elle envoyait; je n'en -fus que plus sensible à -ses bontés.</p> - -<p>Me voyant la bourse -aussi à propos et aussi bien garnie, je revins gaie<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span>ment -à l'auberge; j'eus de la peine à trouver -Biondetta dans l'espèce de logement où elle s'était -réfugiée. Elle y entrait par un dégagement distant -de ma porte; je m'y aventurai par hasard, et la vis -courbée près d'une fenêtre, fort occupée à rassembler -et recoller les débris d'un clavecin.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_171.jpg" width="400" height="482" alt="illustration" /> -</div> - -<p>«J'ai de l'argent, lui dis-je, et vous rapporte celui -que vous m'avez prêté.» Elle rougit, ce qui lui -arrivait toujours avant de parler; elle chercha mon -obligation, me la remit, prit la somme et se contenta -<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> -de me dire que j'étais trop exact, et qu'elle eût -désiré jouir plus longtemps du plaisir de m'avoir -obligé.</p> - -<p>«Mais je vous dois encore, lui dis-je, car vous -avez les postes.» Elle en avait l'état sur la table. Je -l'acquittai. Je sortais avec un sang-froid apparent; -elle me demanda mes ordres, je n'en eus pas à lui -donner, et elle se remit tranquillement à son ouvrage; -elle me tournait le dos. Je l'observai quelque -temps; elle semblait très-occupée, et apportait à son -travail autant d'adresse que d'activité.</p> - -<p>Je revins rêver dans ma chambre. «Voilà, disais-je, -le pair de ce Caldéron qui allumait la pipe -de Soberano, et quoiqu'il ait l'air très-distingué, il -n'est pas de meilleure maison. S'il ne se rend ni exigeant -ni incommode, s'il n'a pas de prétentions, -pourquoi ne le garderais-je pas? Il m'assure, d'ailleurs, -que pour le renvoyer il ne faut qu'un acte de -ma volonté. Pourquoi me presser de vouloir tout à -l'heure ce que je puis vouloir à tous les instants du -jour?» On interrompit mes réflexions en m'annonçant -que j'étais servi.</p> - -<p>Je me mis à table. Biondetta, en grande livrée, -était derrière mon siége, attentive à prévenir mes -besoins. Je n'avais pas besoin de me retourner pour<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> -la voir; trois glaces disposées dans le salon répétaient -tous ses mouvements. Le dîner fini, on dessert; -elle se retire.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_173.jpg" width="400" height="340" alt="illustration" /> -</div> - -<p>L'aubergiste monte, la connaissance n'était pas -nouvelle. On était en carnaval; mon arrivée n'avait -rien qui dût le surprendre. Il me félicita sur l'augmentation -de mon train, qui supposait un meilleur -état dans ma fortune, et se rabattit sur les louanges -de mon page, le jeune homme le plus beau, le plus -affectionné, le plus intelligent, le plus doux qu'il -eût encore vu. Il me demanda si je comptais -prendre part aux plaisirs du carnaval: c'était mon<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> -intention. Je pris un déguisement et montai dans -ma gondole.</p> - -<p>Je courus la place; j'allai au spectacle, au <i>Ridotto</i>. -Je jouai, je gagnai quarante sequins et rentrai assez -tard, ayant cherché de la dissipation partout où -j'avais cru pouvoir en trouver.</p> - -<p>Mon page, un flambeau à la main, me reçoit au -bas de l'escalier, me livre aux soins d'un valet de -chambre et se retire, après m'avoir demandé à -quelle heure j'ordonnais que l'on entrât chez moi. «A -l'heure ordinaire», répondis-je, sans savoir ce que -je disais, sans penser que personne n'était au fait -de ma manière de vivre.</p> - -<p>Je me réveillai tard le lendemain, et me levai -promptement. Je jetai par hasard les yeux sur les -lettres de ma mère, demeurées sur la table. «Digne -femme! m'écriai-je; que fais-je ici? Que ne vais-je -me mettre à l'abri de vos sages conseils? J'irai, ah! -j'irai, c'est le seul parti qui me reste.»</p> - -<p>Comme je parlais haut, on s'aperçut que j'étais -éveillé; on entra chez moi, et je revis l'écueil de ma -raison. Il avait l'air désintéressé, modeste, soumis, -et ne m'en parut que plus dangereux. Il m'annonçait -un tailleur et des étoffes; le marché fait, il disparut -avec lui jusqu'à l'heure du repas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> - -Je mangeai peu, et courus me précipiter à travers -le tourbillon de mes amusements de la ville. Je -cherchai les masques; j'écoutai, je fis de froides -plaisanteries, et terminai la scène par l'opéra, surtout -le jeu, jusqu'alors ma passion favorite. Je -gagnai beaucoup plus à cette seconde séance qu'à la -première.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_175.jpg" width="300" height="205" alt="illustration" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_176a.jpg" width="500" height="128" alt="illustration" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">VII</h2> - -<p> -<img src="images/illus_176b.jpg" width="162" height="200" alt="D" class="floatl" /> -<span class="hide">D</span><small>IX</small> jours se passèrent dans -la même situation de cœur -et d'esprit, et à peu près -dans des dissipations semblables; -je trouvai d'anciennes -connaissances, -j'en fis de nouvelles. On -me présenta aux assemblées -les plus distinguées; je fus admis aux parties -des nobles dans leurs casins.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> - -Tout allait bien, si ma fortune au jeu ne s'était -pas démentie; mais je perdis au <i>ridotto</i>, en une soirée, -treize cents sequins que j'avais amassés. On n'a -jamais joué d'un plus grand malheur. A trois heures -du matin, je me retirai, mis à sec, devant cent sequins -à mes connaissances. Mon chagrin était écrit -dans mes regards, et sur tout mon extérieur. Biondetta -me parut affectée; mais elle n'ouvrit pas la -bouche.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_177.jpg" width="400" height="271" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Le lendemain je me levai tard. Je me promenais -à grands pas dans ma chambre en frappant des -pieds. On me sert, je ne mange point. Le service -enlevé, Biondetta reste, contre son ordinaire. Elle -me fixe un instant, laisse échapper quelques larmes: -<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> -«Vous avez perdu de l'argent, don Alvare; peut-être -plus que vous n'en pouvez payer.</p> - -<p>—Et quand cela serait, où trouverais-je le remède?</p> - -<p>—Vous m'offensez; mes services sont toujours à -vous au même prix; mais ils ne s'étendraient pas -loin, s'ils n'allaient qu'à vous faire contracter avec -moi de ces obligations que vous vous croiriez dans -la nécessité de remplir sur-le-champ. Trouvez bon -que je prenne un siége; je sens une émotion qui ne -me permettrait pas de me soutenir debout; j'ai, -d'ailleurs, des choses importantes à vous dire. Voulez-vous -vous ruiner?... Pourquoi jouez-vous avec -cette fureur, puisque vous ne savez pas jouer?</p> - -<p>—Tout le monde ne sait-il pas les jeux de hasard? -Quelqu'un pourrait-il me les apprendre?</p> -<div class="figright"> -<img src="images/illus_179.jpg" width="300" height="294" alt="illustration" /> -</div> -<p>—Oui; prudence à part, on apprend les jeux de -chance, que vous appelez mal à propos jeux de hasard. -Il n'y a point de hasard dans le monde; tout y -a été et sera toujours une suite de combinaisons nécessaires -que l'on ne peut entendre que par la -science des nombres, dont les principes sont, en -même temps, et si abstraits et si profonds, qu'on -ne peut les saisir si l'on n'est conduit par un maître; -mais il faut avoir su se le donner et se l'attacher. Je<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> -ne puis vous peindre cette connaissance sublime que -par une image. L'enchaînement des nombres fait la -cadence de l'univers, -règle ce qu'on appelle -les événements fortuits -et prétendus déterminés, -les forçant par -des balanciers invisibles -à tomber chacun à -leur tour, depuis ce qui -se passe d'important -dans les sphères éloignées, jusqu'aux misérables -petites chances qui vous ont aujourd'hui dépouillé -de votre argent.»</p> - -<p>Cette tirade scientifique dans une bouche enfantine, -cette proposition un peu brusque de me donner -un maître, m'occasionnèrent un léger frisson, un -peu de cette sueur froide qui m'avait saisi sous la -voûte de Portici. Je fixe Biondetta, qui baissait la -vue. «Je ne veux pas de maître, lui dis-je; je craindrais -d'en trop apprendre; mais essayez de me -prouver qu'un gentilhomme peut savoir un peu plus -que le jeu, et s'en servir sans compromettre son caractère.» -Elle prit la thèse, et voici en substance -l'abrégé de sa démonstration.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> - -«La banque est combinée sur le pied d'un profit -exorbitant qui se renouvelle à chaque taille; si elle -ne courait pas des risques, la république ferait à -coup sûr un vol manifeste aux particuliers. Mais les -calculs que nous pouvons faire sont supposés, et la -banque a toujours beau jeu, en tenant contre une -personne instruite sur dix mille dupes.»</p> -<div class="figleft"> -<img src="images/illus_180.jpg" width="300" height="276" alt="illustration" /> -</div> -<p>La conviction fut poussée plus loin. On m'enseigna -une seule combinaison, -très-simple en -apparence; je n'en devinai -pas les principes; -mais dès le soir même -j'en connus l'infaillibilité -par le succès.</p> - -<p>En un mot, je regagnai -en la suivant tout ce que j'avais perdu, payai -mes dettes de jeu, et rendis en rentrant à Biondetta -l'argent qu'elle m'avait prêté pour tenter l'aventure.</p> - -<p>J'étais en fonds, mais plus embarrassé que jamais. -Mes défiances s'étaient renouvelées sur les -desseins de l'être dangereux dont j'avais agréé les -services. Je ne savais pas décidément si je pourrais -l'éloigner de moi; en tout cas, je n'avais pas la -force de le vouloir. Je détournais les yeux pour ne<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> -pas le voir où il était, et le voyais partout où il -n'était pas.</p> - -<p>Le jeu cessait de m'offrir une dissipation attachante. -Le pharaon, que j'aimais passionnément, -n'étant plus assaisonné par le risque, avait perdu -tout ce qu'il avait de piquant pour moi. Les singeries -du carnaval m'ennuyaient; les spectacles m'étaient -insipides. Quand j'aurais eu le cœur assez -libre pour désirer de former une liaison parmi les -femmes du haut parage, j'étais rebuté d'avance par -la langueur, le cérémonial et la contrainte de la <i>cicisbeature</i>. -Il me restait la ressource des casins des -nobles, où je ne voulais plus jouer, et la société des -courtisanes.</p> - -<p>Parmi les femmes de cette dernière espèce, il y -en avait quelques-unes plus distinguées par l'élégance -de leur faste et l'enjouement de leur société, -que par leurs agréments personnels. Je trouvais -dans leurs maisons une liberté réelle dont j'aimais à -jouir, une gaieté bruyante qui pouvait m'étourdir, si -elle ne pouvait me plaire; enfin un abus continuel -de la raison qui me tirait pour quelques moments -des entraves de la mienne. Je faisais des galanteries -à toutes les femmes de cette espèce chez lesquelles -j'étais admis, sans avoir de projet sur aucune; mais<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> -la plus célèbre d'entre elles avait des desseins sur -moi qu'elle fit bientôt éclater.</p> -<div class="figleft"> -<img src="images/illus_182.jpg" width="283" height="400" alt="illustration" /> -</div> -<p>On la nommait Olympia. Elle avait vingt-six ans, -beaucoup de beauté, de talents et d'esprit. Elle me -laissa bientôt apercevoir du goût qu'elle avait pour -moi, et sans en -avoir pour elle, -je me jetai à sa -tête pour me débarrasser -en quelque -sorte de moi-même.</p> - -<p>Notre liaison -commença brusquement, -et comme -j'y trouvais -peu de charmes, -je jugeai qu'elle -finirait de même, -et qu'Olympia, ennuyée de mes distractions auprès -d'elle, chercherait bientôt un amant qui lui rendît -plus de justice, d'autant plus que nous nous étions -pris sur le pied de la passion la plus désintéressée; -mais notre planète en décidait autrement. Il fallait -sans doute, pour le châtiment de cette femme superbe -<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> -et emportée, et pour me jeter dans des embarras -d'une autre espèce, qu'elle conçût un amour -effréné pour moi.</p> - -<p>Déjà je n'étais plus le maître de revenir le soir à -mon auberge, et j'étais accablé pendant la journée -de billets, de messages et de surveillants.</p> - -<p>On se plaignait de mes froideurs. Une jalousie qui -n'avait pas encore trouvé d'objet s'en prenait à -toutes les femmes qui pouvaient attirer mes regards, -et aurait exigé de moi jusqu'à des incivilités pour -elles, si l'on eût pu entamer mon caractère. Je me -déplaisais dans ce tourment perpétuel, mais il fallait -bien y vivre. Je cherchais de bonne foi à aimer -Olympia, pour aimer quelque chose, et me distraire -du goût dangereux que je me connaissais. Cependant, -une scène plus vive se préparait.</p> - -<p>J'étais sourdement observé dans mon auberge par -les ordres de la courtisane. «Depuis quand, me -dit-elle un jour, avez-vous ce beau page qui vous -intéresse tant, à qui vous témoignez tant d'égards, -et que vous ne cessez de suivre des yeux quand son -service l'appelle dans votre appartement? Pourquoi -lui faites-vous observer cette retraite austère? Car on -ne le voit jamais dans Venise.</p> - -<p>—Mon page, répondis-je, est un jeune homme<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> -bien né, de l'éducation duquel je suis chargé par -devoir. C'est...</p> - -<p>—C'est, reprit-elle, les yeux enflammés de -courroux, traître, c'est une femme. Une de mes affidées -lui a vu faire sa toilette par le trou de la serrure...</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_184.jpg" width="400" height="336" alt="illustration" /> -</div> - -<p>—Je vous donne ma parole d'honneur que ce -n'est pas une femme...</p> - -<p>—N'ajoute pas le mensonge à la trahison. Cette -femme pleurait, on l'a vue; elle n'est pas heureuse. -Tu ne sais que faire le tourment des cœurs qui se -donnent à toi. Tu l'as abusée, comme tu m'abuses,<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> -et tu l'abandonnes. Renvoie à ses parents cette jeune -personne; et si tes prodigalités t'ont mis hors d'état -de lui faire justice, qu'elle la tienne de moi. Tu lui -dois un sort: je le lui ferai; mais je veux qu'elle disparaisse -demain.</p> - -<p>—Olympia, repris-je le plus froidement qu'il me -fut possible, je vous ai juré, je vous le répète et -vous jure encore que ce n'est pas une femme; et -plût au ciel...</p> - -<p>—Que veulent dire ces mensonges et ce Plût au -ciel, monstre? Renvoie-la, te dis-je, ou... Mais j'ai -d'autres ressources; je te démasquerai, et elle entendra -raison, si tu n'es pas susceptible de l'entendre.»</p> - -<p>Excédé par ce torrent d'injures et de menaces, -mais affectant de n'être point ému, je me retirai -chez moi, quoiqu'il fût tard.</p> - -<p>Mon arrivée parut surprendre mes domestiques, -et surtout Biondetta: elle témoigna quelque inquiétude -sur ma santé; je répondis qu'elle n'était point -altérée.</p> - -<p>Je ne lui parlais presque jamais depuis ma liaison -avec Olympia, et il n'y avait eu aucun changement -dans sa conduite à mon égard; mais on en remarquait -dans ses traits: il y avait sur le ton général de<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> -sa physionomie une teinte d'abattement et de mélancolie.</p> - -<p>Le lendemain, à peine étais-je éveillé, que Biondetta -entre dans ma chambre, une lettre ouverte à -la main. Elle me la remet, et je lis:</p> - -<blockquote> -<p class="center"> -<small>AU PRÉTENDU BIONDETTO.</small> -</p> - -<p>«Je ne sais qui vous êtes, madame, ni ce que -vous pouvez faire chez don Alvare; mais vous êtes -trop jeune pour n'être pas excusable, et en de -trop mauvaises mains pour ne pas exciter la compassion. -Ce cavalier vous aura promis ce qu'il -promet à tout le monde, ce qu'il me jure encore -tous les jours, quoique déterminé à nous trahir. -On dit que vous êtes sage autant que belle; vous -serez susceptible d'un bon conseil. Vous êtes en -âge, madame, de réparer le tort que vous pouvez -vous être fait; une âme sensible vous en offre les -moyens. On ne marchandera point sur la force du -sacrifice que l'on doit faire pour assurer votre repos. -Il faut qu'il soit proportionné à votre état, -aux vues que l'on vous a fait abandonner, à celles -que vous pouvez avoir pour l'avenir, et par conséquent -vous réglerez tout vous-même. Si vous persistez -à vouloir être trompée et malheureuse, et à -<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> -en faire d'autres, attendez-vous à tout ce que le -désespoir peut suggérer de plus violent à une rivale. -J'attends votre réponse.»</p> -</blockquote> - -<div class="figright"> -<img src="images/illus_187.jpg" width="224" height="300" alt="illustration" /> -</div> -<p>Après avoir lu cette lettre, je la remis à Biondetta. -«Répondez, lui dis-je, à cette femme qu'elle -est folle, et vous savez mieux que moi combien elle -est...</p> - -<p>—Vous la connaissez, don Alvare, n'appréhendez-vous -rien -d'elle?...</p> - -<p>—J'appréhende -qu'elle -ne m'ennuie -plus longtemps; -ainsi je -la quitte; et -pour m'en délivrer -plus sûrement, -je vais -louer ce matin -une jolie maison -que l'on -m'a proposée sur la Brenta.» Je m'habillai sur-le-champ, -et allai conclure mon marché. Chemin -faisant, je réfléchissais aux menaces d'Olympia.<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> -Pauvre folle! disais-je, elle veut tuer... Je ne pus -jamais, et sans savoir pourquoi, prononcer le mot.</p> - -<p>Dès que j'eus terminé mon affaire, je revins chez -moi; je dînai; et, craignant que la force de l'habitude -ne m'entraînât chez la courtisane, je me déterminai -à ne pas sortir de la journée.</p> - -<p>Je prends un livre. Incapable de m'appliquer à la -lecture, je le quitte; je vais à la fenêtre, et la foule, -la variété des objets me choquent au lieu de me distraire. -Je me promène à grands pas dans mon appartement, -cherchant la tranquillité de l'esprit dans -l'agitation continuelle du corps.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_188.jpg" width="300" height="170" alt="illustration" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_189a.jpg" width="614" height="200" alt="illustration" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">VIII</h2> - -<p> -<img src="images/illus_189b.jpg" width="200" height="228" alt="D" class="floatl" /> -<span class="hide">D</span><small>ANS</small> cette course indéterminée, -mes pas s'adressent -vers une garde-robe -sombre, où mes gens renfermaient -les choses nécessaires -à mon service qui -ne devaient pas se trouver sous la main. Je n'y étais -jamais entré. L'obscurité du lieu me plaît. Je m'assieds -sur un coffre et y passe quelques minutes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> - -Au bout de ce court espace de temps, j'entends -du bruit dans une pièce voisine; un petit jour qui -me donne dans les yeux m'attire vers une porte -condamnée: il s'échappait par le trou de la serrure; -j'y applique l'œil.</p> - -<p>Je vois Biondetta assise vis-à-vis de son clavecin, -les bras croisés, dans l'attitude d'une personne qui -rêve profondément. Elle rompit le silence.</p> -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_190.jpg" width="400" height="302" alt="illustration" /> -</div> -<p>«Biondetta! Biondetta! dit-elle. Il m'appelle -Biondetta. C'est le premier, c'est le seul mot caressant -qui soit sorti de sa bouche.»</p> - -<p>Elle se tait, et paraît retomber dans sa rêverie. -Elle pose enfin les mains sur le clavecin que je lui -avais vu raccommoder. Elle avait devant elle un -livre fermé sur le pupitre. Elle prélude et chante à -demi-voix en s'accompagnant.</p> -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_192.jpg" width="384" height="652" alt="illustration" /> -<div class="caption"><p class="right">P. 181.</p> -<p class="center"><b>Je vois Biondetta assise vis-à-vis de son clavecin.</b></p> - -<p class="center">(<i>Fac-simile</i> de la gravure de la première édition.—Voir la note p. <a href="#Page_101">101</a>.)</p> -</div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> - -Je démêlai sur-le-champ que ce qu'elle chantait -n'était pas une composition arrêtée. En prêtant mieux -l'oreille, j'entendis mon nom, celui d'Olympia.</p> - -<p>Elle improvisait en prose sur sa prétendue situation, -sur celle de sa rivale, qu'elle trouvait bien -plus heureuse que la sienne; enfin sur les rigueurs -que j'avais pour elle, et les soupçons qui occasionnaient -une défiance qui m'éloignait de mon bonheur. -Elle m'aurait conduit dans la route des grandeurs, -de la fortune et des sciences, et j'aurais fait -sa félicité. «Hélas! disait-elle, cela devient impossible. -Quand il me connaîtrait pour ce que je suis, -mes faibles charmes ne pourraient l'arrêter; une -autre...»</p> - -<p>La passion l'emportait, et les larmes semblaient -la suffoquer. Elle se lève, va prendre un mouchoir, -s'essuie et se rapproche de l'instrument; elle veut -se rasseoir, et, comme si le peu de hauteur du siége -l'eût tenue ci-devant dans une attitude trop gênée, -elle prend le livre qui était sur son pupitre, le met -sur le tabouret, s'assied, et prélude de nouveau.</p> - -<p>Je compris bientôt que la seconde scène de musique -<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> -ne serait pas de l'espèce de la première. Je -reconnus l'air d'une barcarolle fort en vogue alors -à Venise. Elle le répéta deux fois; puis, d'une voix -plus distincte et plus assurée, elle chanta les paroles -suivantes:</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_195.jpg" width="400" height="678" alt="Dolce - Hé-las! quel-le est ma chi-mè—— re, Fil-le - Pour Al-va-re et pour la ter—— re J'aban- - du ciel et des airs, Sans é- - don-ne l'u—ni—vers; - clat et sans puis—san-ce Je m'a- - bais-se, jus-qu'aux fers, Et quelle est ma ré-com- - pen-se, On me dé—dai-gne et je sers." /> - <span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> - -</div> - -<div class="center"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Hélas! quelle est ma chimère</div> -<div class="i0">Fille du ciel et des airs,</div> -<div class="i0">Pour Alvare et pour la terre</div> -<div class="i0">J'abandonne l'univers;</div> -<div class="i0">Sans éclat et sans puissance,</div> -<div class="i0">Je m'abaisse jusqu'aux fers;</div> -<div class="i0">Et quelle est ma récompense?</div> -<div class="i0">On me dédaigne et je sers.</div> -</div><div class="stanza"> -<div class="i0">Coursier, la main qui vous mène</div> -<div class="i0">S'empresse à vous caresser;</div> -<div class="i0">On vous captive, on vous gêne,</div> -<div class="i0">Mais on craint de vous blesser.</div> -<div class="i0">Des efforts qu'on vous fait faire</div> -<div class="i0">Sur vous l'honneur rejaillit,</div> -<div class="i0">Et le frein qui vous modère</div> -<div class="i0">Jamais ne vous avilit.</div> -</div><div class="stanza"> -<div class="i0">Alvare, une autre t'engage,</div> -<div class="i0">Et m'éloigne de ton cœur:</div> -<div class="i0">Dis-moi par quel avantage</div> -<div class="i0">Elle a vaincu ta froideur?</div> -<div class="i0">On pense qu'elle est sincère,</div> -<div class="i0">On s'en rapporte à sa foi;</div> -<div class="i0"> -<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> -Elle plaît, je ne puis plaire;</div> -<div class="i0">Le soupçon est fait pour moi.</div> -</div><div class="stanza"> -<div class="i0">La cruelle défiance</div> -<div class="i0">Empoisonne le bienfait.</div> -<div class="i0">On me craint en ma présence;</div> -<div class="i0">En mon absence on me hait.</div> -<div class="i0">Mes tourments, je les suppose;</div> -<div class="i0">Je gémis, mais sans raison;</div> -<div class="i0">Si je parle, j'en impose...</div> -<div class="i0">Je me tais, c'est trahison.</div> -</div><div class="stanza"> -<div class="i0">Amour, tu fis l'imposture,</div> -<div class="i0">Je passe pour l'imposteur;</div> -<div class="i0">Ah! pour venger notre injure,</div> -<div class="i0">Dissipe enfin son erreur.</div> -<div class="i0">Fais que l'ingrat me connaisse;</div> -<div class="i0">Et quel qu'en soit le sujet,</div> -<div class="i0">Qu'il déteste une faiblesse</div> -<div class="i0">Dont je ne suis pas l'objet.</div> -</div><div class="stanza"> -<div class="i0">Ma rivale est triomphante,</div> -<div class="i0">Elle ordonne de mon sort,</div> -<div class="i0">Et je me vois dans l'attente</div> -<div class="i0">De l'exil ou de la mort.</div> -<div class="i0">Ne brisez pas votre chaîne,</div> -<div class="i0">Mouvements d'un cœur jaloux;</div> -<div class="i0">Vous éveilleriez la haine...</div> -<div class="i0">Je me contrains: taisez-vous!</div> -</div></div> -</div> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_196.jpg" width="418" height="100" alt="illustration" /> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> - -Le son de la voix, le chant, le sens des vers, leur -tournure, me jettent dans un désordre que je ne -puis exprimer. «Être fantastique, dangereuse imposture! -m'écriai-je en sortant avec rapidité du -poste où j'étais demeuré trop longtemps: peut-on -mieux emprunter les traits de la vérité et de la nature! -Que je suis heureux de n'avoir connu que -d'aujourd'hui le trou de cette serrure! comme je -serais venu m'enivrer, combien j'aurais aidé à me -tromper moi-même! Sortons d'ici. Allons sur la -Brenta dès demain. Allons-y ce soir.»</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_197.jpg" width="400" height="279" alt="illustration" /> -</div> - -<p>J'appelle sur-le-champ un domestique, et fais dépêcher, -dans une gondole, ce qui m'était nécessaire -pour aller passer la nuit dans ma nouvelle maison.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> - -Il m'eût été trop difficile d'attendre la nuit dans -mon auberge. Je sortis. Je marchai au hasard. Au -détour d'une rue, je crus voir entrer dans un café -ce Bernadillo qui accompagnait Soberano dans -notre promenade à Portici. «Autre fantôme! dis-je; -ils me poursuivent.» J'entrai dans ma gondole, et -courus tout Venise de canal en canal: il était onze -heures quand je rentrai. Je voulus partir pour la -Brenta, et mes gondoliers fatigués refusant le service, -je fus obligé d'en faire appeler d'autres: ils -arrivèrent, et mes gens, prévenus de mes intentions, -me précèdent dans la gondole, chargés de -leurs propres effets. Biondetta me suivait.</p> - -<p>A peine ai-je les deux pieds dans le bâtiment, que -des cris me forcent à me retourner. Un masque poignardait -Biondetta: «Tu l'emportes sur moi! -meurs, meurs, odieuse rivale!»</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_198.jpg" width="300" height="164" alt="illustration" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_199a.jpg" width="370" height="100" alt="illustration" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">IX</h2> - -<p> -<img src="images/illus_199b.jpg" width="200" height="150" alt="L" class="floatl" /> - -<span class="hide">L</span><small>'EXÉCUTION</small> fut si -prompte, qu'un -des gondoliers -resté sur le rivage -ne put -l'empêcher. Il -voulut attaquer -l'assassin en lui portant le flambeau dans les yeux; -un autre masque accourt, et le repousse avec une -action menaçante, une voix tonnante que je crus reconnaître -<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> -pour celle de Bernadillo. Hors de moi, -je m'élance de la gondole. Les meurtriers ont disparu. -A l'aide du flambeau je vois Biondetta pâle, -baignée dans son sang, expirante.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_200.jpg" width="400" height="332" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Mon état ne saurait se peindre. Toute autre idée -s'efface. Je ne vois plus qu'une femme adorée, victime -d'une prévention ridicule, sacrifiée à ma vaine -et extravagante confiance, et accablée par moi, jusque-là, -des plus cruels outrages.</p> - -<p>Je me précipite; j'appelle en même temps le secours -et la vengeance. Un chirurgien, attiré par -l'éclat de cette aventure, se présente. Je fais transporter -la blessée dans mon appartement; et, crainte<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> -qu'on ne la ménage point assez, je me charge moi-même -de la moitié du fardeau.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_201.jpg" width="400" height="291" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Quand on l'eut déshabillée, quand je vis ce beau -corps sanglant atteint de deux énormes blessures, -qui semblaient devoir attaquer toutes deux les sources -de la vie, je dis, je fis mille extravagances.</p> - -<p>Biondetta, présumée sans connaissance, ne devait -pas les entendre; mais l'aubergiste et ses gens, un -chirurgien, deux médecins, appelés, jugèrent qu'il -était dangereux pour la blessée qu'on me laissât auprès -d'elle. On m'entraîna hors de la chambre.</p> - -<p>On laissa mes gens près de moi; mais un d'eux -ayant eu la maladresse de me dire que la faculté<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> -avait jugé les blessures mortelles, je poussai des cris -aigus. Fatigué enfin par mes emportements, je tombai -dans un abattement qui fut suivi du sommeil.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_202.jpg" width="400" height="527" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Je crus voir ma mère en rêve, je lui racontais -mon aventure, et pour la lui rendre plus sensible, -je la conduisais vers les ruines de Portici.</p> -<div class="figright"> -<img src="images/illus_203.jpg" width="199" height="300" alt="illustration" /> - -</div> -<p>«N'allons pas là, mon fils, me disait-elle, vous -êtes dans un danger évident.» Comme nous passions -dans un défilé étroit où je m'engageais avec<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> -sécurité, une main tout à coup me pousse dans un -précipice; je la reconnais, c'est celle de Biondetta. -Je tombais, une autre -main me retire, et je -me trouve entre les -bras de ma mère. Je -me réveille, encore -haletant de frayeur. -Tendre mère! m'écriai-je, -vous ne m'abandonnez -pas, même en -rêve.</p> - -<p>Biondetta! vous voulez -me perdre? Mais -ce songe est l'effet du -trouble de mon imagination. Ah! chassons des idées -qui me feraient manquer à la reconnaissance, à -l'humanité.</p> - -<p>J'appelle un domestique et fais demander des -nouvelles. Deux chirurgiens veillent: on a beaucoup -tiré de sang; on craint la fièvre.</p> - -<p>Le lendemain, après l'appareil levé, on décida -que les blessures n'étaient dangereuses que par la -profondeur; mais la fièvre survient, redouble, et il -faut épuiser le sujet par de nouvelles saignées.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> - -Je fis tant d'instances pour entrer dans l'appartement, -qu'il ne fut pas possible de s'y refuser.</p> - -<p>Biondetta avait le transport, et répétait sans cesse -mon nom. Je la regardai; elle ne m'avait jamais -paru si belle.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_204.jpg" width="400" height="459" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Est-ce là, me disais-je, ce que je prenais pour un -fantôme colorié, un amas de vapeurs brillantes uniquement -rassemblées pour en imposer à mes sens?</p> - -<p>Elle avait la vie comme je l'ai, et la perd, parce -que je n'ai jamais voulu l'entendre, parce que je l'ai -volontairement exposée. Je suis un tigre, un monstre.</p> - -<p>Si tu meurs, objet le plus digne d'être chéri, et<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> -dont j'ai si indignement reconnu les bontés, je ne -veux pas te survivre. Je mourrai après avoir sacrifié -sur ta tombe la barbare Olympia!</p> - -<p>Si tu m'es rendue, je serai à toi; je reconnaîtrai -tes bienfaits; je couronnerai tes vertus, ta patience, -je me lie par des liens indissolubles, et ferai mon -devoir de te rendre heureuse par le sacrifice aveugle -de mes sentiments et de mes volontés.</p> - -<p>Je ne peindrai point les efforts pénibles de l'art et -de la nature pour rappeler à la vie un corps qui -semblait devoir succomber sous les ressources mises -en œuvre pour le soulager.</p> - -<p>Vingt et un jours se passèrent sans qu'on pût se -décider entre la crainte et l'espérance: enfin, la -fièvre se dissipa, et il parut que la malade reprenait -connaissance.</p> - -<p>Je l'appelai ma chère Biondetta, elle me serra la -main. Depuis cet instant, elle reconnut tout ce qui -était autour d'elle. J'étais à son chevet: ses yeux se -tournèrent sur moi; les miens étaient baignés de -larmes.</p> - -<p>Je ne saurais peindre, quand elle me regarda, -les grâces, l'expression de son sourire. «Chère -Biondetta! reprit-elle; je suis la chère Biondetta -d'Alvare.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> - -Elle voulait m'en dire davantage: on me força -encore une fois de m'éloigner.</p> - -<p>Je pris le parti de rester dans sa chambre, dans -un endroit où elle ne pût pas me voir. Enfin, j'eus la -permission d'en approcher. «Biondetta, lui dis-je, -je fais poursuivre vos assassins.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_206.jpg" width="400" height="308" alt="illustration" /> -</div> - -<p>—Ah! ménagez-les, dit-elle: ils ont fait mon -bonheur. Si je meurs, ce sera pour vous; si je vis, -ce sera pour vous aimer.»</p> - -<p>J'ai des raisons pour abréger ces scènes de tendresse -qui se passèrent entre nous jusqu'au temps -où les médecins m'assurèrent que je pouvais faire -transporter Biondetta sur les bords de la Brenta, où<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> -l'air serait plus propre à lui rendre ses forces. Nous -nous y établîmes.</p> - -<p>Je lui avais donné deux femmes pour la servir, -dès le premier instant où son sexe fut avéré par la -nécessité de panser ses blessures. Je rassemblai autour -d'elle tout ce qui pouvait contribuer à sa commodité, -et ne m'occupai qu'à la soulager, l'amuser -et lui plaire.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_207.jpg" width="200" height="143" alt="illustration" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_208a.jpg" width="295" height="100" alt="illustration" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">X</h2> - -<p> -<img src="images/illus_208b.jpg" width="200" height="171" alt="S" class="floatl" /> -<span class="hide">S</span><small>ES</small> forces se rétablissaient -à vue d'œil, et sa beauté -semblait prendre chaque -jour un nouvel éclat. -Enfin, croyant pouvoir -l'engager dans une conversation -assez longue, sans intéresser sa santé: «O -Biondetta! lui dis-je, je suis comblé d'amour, persuadé -que vous n'êtes point un être fantastique, -convaincu que vous m'aimez, malgré les procédés -révoltants que j'ai eus pour vous jusqu'ici. Mais vous<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> -savez si mes inquiétudes furent fondées. Développez-moi -le mystère de l'étrange apparition qui affligea -mes regards dans la voûte de Portici. D'où venaient, -que devinrent ce monstre affreux, cette petite chienne -qui précédèrent votre arrivée? Comment, pourquoi -les avez-vous remplacés pour vous attacher à moi? -Qui étaient-ils? Qui êtes-vous? Achevez de rassurer -un cœur tout à vous, et qui veut se dévouer pour la -vie.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_209.jpg" width="400" height="304" alt="illustration" /> -</div> - -<p>—Alvare, répondit Biondetta, les nécromanciens, -étonnés de votre audace, voulurent se faire un jeu -de votre humiliation et parvenir par la voie de la -terreur à vous réduire à l'état de vil esclave de -leurs volontés. Ils vous préparaient d'avance à la -frayeur, en vous provoquant à l'évocation du plus<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> -puissant et du plus redoutable de tous les esprits; et -par le secours de ceux dont la catégorie leur est soumise, -ils vous présentèrent un spectacle qui vous -eût fait mourir d'effroi, si la vigueur de votre âme -n'eût fait tourner contre eux leur propre stratagème.</p> - -<p>A votre contenance héroïque, les Sylphes, les -Salamandres, les Gnomes, les Ondins, enchantés -de votre courage, résolurent de vous donner tout -l'avantage sur vos ennemis.</p> - -<p>Je suis Sylphide d'origine, et une des plus considérables -d'entre elles. Je parus sous la forme de -la petite chienne; je reçus vos ordres, et nous nous -empressâmes tous à l'envi de les accomplir. Plus -vous mettiez de hauteur, de résolution, d'aisance, -d'intelligence à régler nos mouvements, plus nous -redoublions d'admiration pour vous et de zèle.</p> - -<p>Vous m'ordonnâtes de vous servir en page, de -vous amuser en cantatrice. Je me soumis avec joie, -et goûtai de tels charmes dans mon obéissance, que -je résolus de vous la vouer pour toujours.</p> - -<p>Décidons, me disais-je, mon état et mon bonheur. -Abandonnée dans le vague de l'air à une incertitude -nécessaire, sans sensations, sans jouissances, -esclave des évocations des cabalistes, jouet -de leurs fantaisies, nécessairement bornée dans mes<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> -prérogatives comme dans mes connaissances, balancerais-je -davantage sur le choix des moyens par lesquels -je puis ennoblir mon essence?</p> - -<p>Il m'est permis de prendre un corps pour m'associer -à un sage: le voilà. Si je me réduis au simple -état de femme, si je perds par ce changement volontaire -le droit naturel des Sylphides et l'assistance -de mes compagnes, je jouirai du bonheur d'aimer -et d'être aimée. Je servirai mon vainqueur; je l'instruirai -de la sublimité de son être, dont il ignore les -prérogatives: il nous soumettra, avec les éléments -dont j'aurai abandonné l'empire, les esprits de toutes -les sphères. Il est fait pour être le roi du monde, et -j'en serai la reine, et la reine adorée de lui.</p> - -<p>Ces réflexions, plus subites que vous ne pouvez -le croire dans une substance débarrassée d'organes, -me décidèrent sur-le-champ. En conservant ma -figure, je prends un corps de femme pour ne le -quitter qu'avec la vie.</p> - -<p>Quand j'eus pris un corps, Alvare, je m'aperçus -que j'avais un cœur: je vous admirai, je vous -aimai; mais que devins-je, lorsque je ne vis en -vous que de la répugnance, de la haine! Je ne pouvais -ni changer, ni même me repentir; soumise à -tous les revers auxquels sont sujettes les créatures<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> -de votre espèce, m'étant attiré le courroux des esprits, -la haine implacable des nécromanciens, je -devenais, sans votre protection, l'être le plus malheureux -qui fût sous le ciel: que dis-je? je le serais -encore sans votre amour.»</p> - -<p>Mille grâces répandues dans la figure, l'action, le -son de la voix, ajoutaient au prestige de ce récit intéressant. -Je ne concevais rien de ce que j'entendais. -Mais qu'y avait-il de concevable dans mon aventure?</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_212.jpg" width="400" height="597" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Tout ceci me paraît un songe, me disais-je; mais<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> -la vie humaine est-elle autre chose? Je rêve plus extraordinairement -qu'un autre, et voilà tout.</p> - -<p>Je l'ai vue de mes yeux, attendant tout secours -de l'art, arriver presque jusqu'aux portes de la mort, -en passant par tous les termes de l'épuisement et de -la douleur.</p> - -<p>L'homme fut un assemblage d'un peu de boue et -d'eau. Pourquoi une femme ne serait-elle pas faite -de rosée, de vapeurs terrestres et de rayons de lumière, -des débris d'un arc-en-ciel condensés? Où -est le possible?... Où est l'impossible?</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_213.jpg" width="400" height="394" alt="illustration" /> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> - -Le résultat de mes réflexions fut de me livrer encore -plus à mon penchant, en croyant consulter ma -raison. Je comblais Biondetta de prévenances, de -caresses innocentes. Elle s'y prêtait avec une franchise -qui m'enchantait, avec cette pudeur naturelle -qui agit sans être l'effet des réflexions ou de la -crainte.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_214.jpg" width="200" height="190" alt="illustration" /> -</div> -<hr class="chap" /> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_215a.jpg" width="407" height="100" alt="illustration" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">XI</h2> - -<p> -<img src="images/illus_215b.jpg" width="200" height="213" alt="U" class="floatl" /> -<span class="hide">U</span><small>N</small> mois s'était passé dans -des douceurs qui m'avaient -enivré. Biondetta, entièrement -rétablie, pouvait me -suivre partout à la promenade. -Je lui avais fait faire -<span class="err" title="original: uu">un</span> déshabillé d'amazone: -sous ce vêtement, sous un grand chapeau ombragé -de plumes, elle attirait tous les regards, et nous ne -paraissions jamais que mon bonheur ne fît l'objet<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> -de l'envie de tous ces heureux citadins qui peuplent, -pendant les beaux jours, les rivages enchantés de la -Brenta; les femmes mêmes semblaient avoir renoncé -à cette jalousie dont on les accuse, ou subjuguées -par une supériorité dont elles ne pouvaient disconvenir, -ou désarmées par un maintien qui annonçait -l'oubli de tous ses avantages.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_216.jpg" width="400" height="356" alt="illustration" /> -</div> -<p>Connu de tout le monde pour l'amant aimé d'un -objet aussi ravissant, mon orgueil égalait mon -amour, et je m'élevais encore davantage quand je -venais à me flatter sur le brillant de son origine.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> - -Je ne pouvais douter qu'elle ne possédât les connaissances -les plus rares, et je supposais avec raison -que son but était de m'en orner; mais elle ne m'entretenait -que de choses ordinaires, et semblait avoir -perdu l'autre objet de vue. «Biondetta, lui dis-je, -un soir que nous nous promenions sur la terrasse -de mon jardin, lorsqu'un penchant trop flatteur -pour moi vous décida à lier votre sort au mien, -vous vous promettiez de m'en rendre digne en me -donnant des connaissances qui ne sont point réservées -au commun des hommes. Vous parais-je maintenant -indigne de vos soins? un amour aussi tendre, -aussi délicat que le vôtre peut-il ne point désirer -d'ennoblir son objet?</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_217.jpg" width="400" height="297" alt="illustration" /> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> - -—O Alvare! me répondit-elle, je suis femme depuis -six mois, et ma passion, il me le semble, n'a -pas duré un jour. Pardonnez si la plus douce des -sensations enivre un cœur qui n'a jamais rien -éprouvé. Je voudrais vous montrer à aimer comme -moi; et vous seriez, par ce sentiment seul, au-dessus -de tous vos semblables; mais l'orgueil humain -aspire à d'autres jouissances. L'inquiétude naturelle -ne lui permet pas de saisir un bonheur, s'il n'en -peut envisager un plus grand dans la perspective. -Oui, je vous instruirai, Alvare. J'oubliais avec plaisir -mon intérêt; il le veut, puisque je dois retrouver -ma grandeur dans la vôtre; mais il ne suffit pas de -me promettre d'être avec moi, il faut que vous vous -donniez et sans réserve et pour toujours.»</p> - -<p>Nous étions assis sur un banc de gazon, sous un -abri de chèvrefeuille au fond du jardin; je me jetai -à ses genoux. «Chère Biondetta, lui dis-je, je vous -jure une fidélité à toute épreuve.</p> - -<p>—Non, disait-elle, vous ne me connaissez pas, -vous ne me connaissez pas; il me faut un abandon -absolu. Il peut seul me rassurer et me suffire.»</p> - -<p>Je lui baisais la main avec transport, et redoublais -mes serments; elle m'opposait ses craintes. -Dans le feu de la conversation, nos têtes se penchent, -nos lèvres se rencontrent... Dans le moment, -je me sens saisir par la basque de mon habit, et secouer -d'une étrange force...</p> -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_219.jpg" width="400" height="681" alt="illustration" /> -<div class="caption"> -<p class="right">P. 206.</p> - -<p class="center"><b>Dans le moment, je me sens saisir par la basque de mon habit.</b></p> - -<p class="center">(<i>Fac-simile</i> de la gravure de la première édition.—Voir la note p. <a href="#Page_101">101</a>.)</p> -</div></div> - -<div class="figcenter"> -<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> -<img src="images/illus_221.jpg" width="400" height="453" alt="illustration" /> -</div> - -<p>C'était mon chien, un jeune danois dont on m'avait -fait présent. Tous les jours, je le faisais jouer -avec mon mouchoir. Comme il s'était échappé de la -maison la veille, je l'avais fait attacher pour prévenir -une seconde évasion. Il venait de rompre son attache; -<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> -conduit par l'odorat, il m'avait trouvé, et me -tirait par mon manteau pour me montrer sa joie et -me solliciter au badinage; j'eus beau le chasser de la -main, de la voix, il ne fut pas possible de l'écarter: -il courait, revenait sur moi en aboyant; enfin, -vaincu par son importunité, je le saisis par son collier -et le reconduisis à la maison.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_222.jpg" width="400" height="313" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Comme je revenais au berceau pour rejoindre -Biondetta, un domestique marchant presque sur -mes talons nous avertit qu'on avait servi, et nous -allâmes prendre nos places à table. Biondetta eût pu -y paraître embarrassée. Heureusement, nous nous -trouvions en tiers, un jeune noble était venu passer -la soirée avec nous.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> - -Le lendemain, j'entrai chez Biondetta, résolu de -lui faire part des réflexions sérieuses qui m'avaient -occupé pendant la nuit. Elle était encore au lit, et -je m'assis auprès d'elle. «Nous avons, lui dis-je, -pensé faire hier une folie dont je me fusse repenti le -reste de mes jours. Ma mère veut absolument que -je me marie. Je ne saurais être à d'autre qu'à vous, -et ne puis point prendre d'engagement sérieux sans -son aveu. Vous regardant déjà comme ma femme, -chère Biondetta, mon devoir est de vous respecter.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_223.jpg" width="400" height="334" alt="illustration" /> -</div> - -<p>—Eh! ne dois-je pas vous respecter vous-même,<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> -Alvare? Mais ce sentiment ne serait-il pas le poison -de l'amour?</p> - -<p>—Vous vous trompez, repris-je, il en est l'assaisonnement...</p> - -<p>—Bel assaisonnement! qui vous ramène à moi -d'un air glacé, et me pétrifie moi-même! Ah! Alvare! -Alvare! je n'ai heureusement ni rime ni raison, -ni père ni mère, et veux aimer de tout mon -cœur sans cet assaisonnement-là. Vous devez des -égards à votre mère: ils sont naturels; il suffit que -sa volonté ratifie l'union de nos cœurs, pourquoi -faut-il qu'elle la précède? Les préjugés sont nés chez -vous au défaut de lumières, et soit en raisonnant, -soit en ne raisonnant pas, ils rendent votre conduite -aussi inconséquente que bizarre. Soumis à de véritables -devoirs, vous vous en imposez qu'il est ou -impossible ou inutile de remplir; enfin vous cherchez -à vous faire écarter de la route, dans la poursuite -de l'objet dont la possession vous semble la -plus désirable. Notre union, nos liens deviennent -dépendants de la volonté d'autrui. Qui sait si doña -Mencia me trouvera d'assez bonne maison pour entrer -dans celle de Maravillas? Et je me verrais dédaignée? -ou, au lieu de vous tenir de vous-même, -il faudrait vous obtenir d'elle? Est-ce un homme<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> -destiné à la haute science qui me parle, ou un enfant -qui sort des montagnes de l'Estrémadure? Et -dois-je être sans délicatesse, quand je vois qu'on -ménage celle des autres plus que la mienne? Alvare! -Alvare! on vante l'amour des Espagnols; ils auront -toujours plus d'orgueil et de morgue que d'amour.»</p> - -<p>J'avais vu des scènes bien extraordinaires; je -n'étais point préparé à celle-ci. Je voulus excuser -mon respect pour ma mère; le devoir me le prescrivait, -et la reconnaissance, l'attachement, plus forts -encore que lui. On n'écoutait pas. «Je ne suis pas -devenue femme pour rien, Alvare: vous me tenez -de moi, je veux vous tenir de vous. Doña Mencia -désapprouvera après, si elle est folle. Ne m'en parlez -plus. Depuis qu'on me respecte, qu'on se respecte, -qu'on respecte tout le monde, je deviens plus malheureuse -que lorsqu'on me haïssait.» Et elle se mit -à sangloter.</p> -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_226a.jpg" width="711" height="300" alt="illustration" /> -</div> -<p>Heureusement je suis fier, et ce sentiment me -garantit du mouvement de faiblesse qui m'entraînait -aux pieds de Biondetta, pour essayer de désarmer -cette déraisonnable colère et faire cesser des larmes -dont la seule vue me mettait au désespoir. Je me -retirai. Je passai dans mon cabinet. En m'y enchaînant, -on m'eût rendu service; enfin, craignant<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> -l'issue des combats que j'éprouvais, je cours à ma -gondole: une des femmes de Biondetta se trouve -sur mon chemin. «Je vais à Venise, lui dis-je. J'y -deviens nécessaire pour la suite du procès intenté à -Olympia;» et sur-le-champ je pars, en proie aux -plus dévorantes inquiétudes, mécontent de Biondetta -et plus encore de moi, voyant qu'il ne me restait à -prendre que des partis lâches ou désespérés.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_226b.jpg" width="300" height="160" alt="illustration" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_227a.jpg" width="598" height="200" alt="illustration" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">XII</h2> - -<p> -<img src="images/illus_227b.jpg" width="200" height="200" alt="J" class="floatl" /> -<span class="hide">J</span><small>'ARRIVE</small> à la ville; je -touche à la première -calle. Je parcours d'un -air effaré toutes les rues -qui sont sur mon passage, -ne m'apercevant -point qu'un orage affreux -va fondre sur moi, et qu'il faut m'inquiéter -pour trouver un abri.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> - -C'était dans le milieu du mois de juillet. Bientôt -je fus chargé par une pluie abondante mêlée de beaucoup -de grêle.</p> - -<p>Je vois une porte ouverte devant moi: c'était celle -de l'église du grand couvent -des Franciscains; je m'y -réfugie.</p> -<div class="figleft"> -<img src="images/illus_228.jpg" width="140" height="300" alt="illustration" /> -</div> -<p>Ma première réflexion -fut qu'il avait fallu un semblable -accident pour me -faire entrer dans une église -depuis mon séjour dans les -États de Venise; la seconde -fut de me rendre justice sur -cet entier oubli de mes devoirs.</p> - -<p>Enfin, voulant m'arracher -à mes pensées, je considère -les tableaux, et cherche -à voir les monuments qui sont dans cette église, -c'était une espèce de voyage curieux que je faisais -autour de la nef et du chœur.</p> - -<p>J'arrive enfin dans une chapelle enfoncée et qui -était éclairée par une lampe, le jour extérieur n'y -pouvant pénétrer; quelque chose d'éclatant frappe<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> -mes regards dans le fond de la chapelle: c'était un -monument.</p> - -<p>Deux génies descendaient dans un tombeau de -marbre noir une figure de femme.</p> - -<p>Deux autres génies fondaient en larmes auprès de -la tombe.</p> -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_229.jpg" width="400" height="331" alt="illustration" /> -</div> -<p>Toutes les figures étaient de marbre blanc, et -leur éclat naturel, rehaussé par le contraste, en -réfléchissant vivement la faible lumière de la -lampe, semblait les faire briller d'un jour qui leur -fût propre, et éclairer lui-même le fond de la -chapelle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> - -J'approche; je considère les figures; elles me paraissent -des plus belles proportions, pleines d'expression -et de l'exécution la plus finie.</p> - -<p>J'attache mes yeux sur la tête de la principale -figure. Que deviens-je? Je crois voir le portrait de -ma mère. Une douleur vive et tendre, un saint respect -me saisissent.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_230.jpg" width="400" height="501" alt="illustration" /> -</div> - -<p>«O ma mère! est-ce pour m'avertir que mon peu -de tendresse et le désordre de ma vie vous conduiront -au tombeau, que ce froid simulacre emprunte -ici votre ressemblance chérie? O la plus digne des -femmes! tout égaré qu'il est, votre Alvare vous a<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> -conservé tous vos droits sur son cœur. Avant de s'écarter -de l'obéissance qu'il vous doit, il mourrait -plutôt mille fois: il en atteste ce marbre insensible. -Hélas! je suis dévoré de la passion la plus tyrannique: -il m'est impossible de m'en rendre maître désormais. -Vous venez de parler à mes yeux; parlez, -ah! parlez à mon cœur, et si je dois la bannir, enseignez-moi -comment je pourrai faire sans qu'il m'en -coûte la vie.»</p> - -<p>En prononçant avec force cette pressante invocation, -je m'étais prosterné la face contre terre, -et j'attendais dans cette attitude la réponse que -j'étais presque sûr de recevoir, tant j'étais enthousiasmé.</p> - -<p>Je réfléchis maintenant, ce que je n'étais pas en -état de faire alors, que dans toutes les occasions -où nous avons besoin de secours extraordinaires -pour régler notre conduite, si nous les demandons -avec force, dussions-nous n'être pas exaucés, au -moins, en nous recueillant pour les recevoir, nous -nous mettons dans le cas d'user de toutes les ressources -de notre propre prudence. Je méritais d'être -abandonné à la mienne, et voici ce qu'elle me -suggéra:</p> - -<p>«Tu mettras un devoir à remplir et un espace<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> -considérable entre ta passion et toi; les événements -t'éclaireront.»</p> - -<p>«Allons, dis-je en me relevant avec précipitation, -allons ouvrir mon cœur à ma mère, et remettons-nous -encore une fois sous ce cher abri.»</p> - -<p>Je retourne à mon auberge ordinaire: je cherche -une voiture, et, sans m'embarrasser d'équipages, je -prends la route de Turin pour me rendre en Espagne -par la France; mais avant, je mets dans un paquet -une note de trois cents sequins sur la banque, et la -lettre qui suit:</p> - -<blockquote> -<p> -«<span class="smcap">A ma chère Biondetta</span>. -</p> - -<p>Je m'<span class="err" title="original: arracbe">arrache</span> d'auprès de vous, ma chère Biondetta, -et ce serait m'arracher à la vie, si l'espoir -du plus prompt retour ne consolait mon cœur. Je -vais voir ma mère; animé par votre charmante -idée, je triompherai d'elle, et viendrai former -avec son aveu une union qui doit faire mon bonheur. -Heureux d'avoir rempli mes devoirs avant -de me donner tout entier à l'amour, je sacrifierai -à vos pieds le reste de ma vie. Vous connaîtrez un -Espagnol, ma Biondetta; vous jugerez d'après sa -conduite, que s'il obéit aux devoirs de l'honneur -<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> -et du sang, il sait également satisfaire aux autres. -En voyant l'heureux effet de ses préjugés, vous ne -taxerez pas d'orgueil le sentiment qui l'y attache. -Je ne puis douter de votre amour: il m'avait voué -une entière obéissance; je le reconnaîtrai encore -mieux par cette faible condescendance à des vues -qui n'ont pour objet que notre commune félicité. -Je vous envoie ce qui peut être nécessaire pour -l'entretien de notre maison. Je vous enverrai -d'Espagne ce que je croirai le moins indigne de -vous, en attendant que la plus vive tendresse qui -fut jamais vous ramène pour toujours votre esclave.»</p></blockquote> - -<p>Je suis sur la route de l'Estrémadure. Nous -étions dans la plus belle saison, et tout semblait se -prêter à l'impatience que j'avais d'arriver dans ma -patrie.</p> - -<p>Je découvrais déjà les clochers de Turin, lorsqu'une -chaise de poste assez mal en ordre ayant dépassé -ma voiture, s'arrête et me laisse voir, à travers -une portière, une femme qui fait des signes et -s'élance pour en sortir.</p> - -<p>Mon postillon s'arrête de lui-même; je descends, -et reçois Biondetta dans mes bras; elle y reste -pâmée sans connaissance; elle n'avait pu dire que<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> -ce peu de mots: «Alvare! vous m'avez abandonnée.»</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_234.jpg" width="400" height="571" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Je la porte dans ma chaise, seul endroit où je -pusse l'asseoir commodément: elle était heureusement -à deux places. Je fais mon possible pour lui -donner plus d'aisance à respirer, en la dégageant de -ceux de ses vêtements qui la gênent; et, la soutenant -entre mes bras, je continue ma route dans la -situation que l'on peut imaginer.</p> - -<hr class="chap" /> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_235a.jpg" width="316" height="100" alt="illustration" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">XIII</h2> - -<p> -<img src="images/illus_235b.jpg" width="200" height="135" alt="N" class="floatl" /> -<span class="hide">N</span><small>OUS</small> arrêtons à la première -auberge de quelque -apparence: je fais -porter Biondetta dans -la chambre la plus -commode; je la fais -mettre sur un lit et m'assieds à côté d'elle. Je m'étais -fait apporter des eaux spiritueuses, des élixirs propres -<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> -à dissiper un évanouissement. A la fin elle ouvre -les yeux.</p> - -<p>«On a voulu ma mort, encore une fois, dit-elle; -on sera satisfait.</p> - -<p>—Quelle injustice! lui dis-je; un caprice vous -fait refuser à des démarches senties et nécessaires -de ma part. Je risque de manquer à mon devoir si -je ne sais pas vous résister, et je m'expose à des -désagréments, à des remords qui troubleraient la -tranquillité de notre union. Je prends le parti -de m'échapper pour aller chercher l'aveu de ma -mère...</p> - -<p>—Et que ne me faites-vous connaître votre volonté, -cruel! Ne suis-je pas faite pour vous obéir? Je -vous aurais suivi. Mais m'abandonner seule, sans -protection, à la vengeance des ennemis que je me -suis faits pour vous, me voir exposée par votre faute -aux affronts les plus humiliants...</p> - -<p>—Expliquez-vous, Biondetta; quelqu'un aurait-il -osé?...</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_237.jpg" width="400" height="480" alt="illustration" /> -</div> - -<p>—Et qu'avait-on à risquer contre un être de mon -sexe, dépourvu d'aveu comme de toute assistance? -L'indigne Bernadillo nous avait suivis à Venise; à -peine avez-vous disparu, qu'alors, cessant de vous -craindre, impuissant contre moi depuis que je suis<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> -à vous, mais pouvant troubler l'imagination des -gens attachés à mon service, il a fait assiéger par -des fantômes de sa création votre maison de la -Brenta. Mes femmes, effrayées, m'abandonnent. -Selon un bruit général, autorisé par beaucoup de -lettres, un lutin a enlevé un capitaine aux gardes du -roi de Naples et l'a conduit à Venise. On assure que -je suis ce lutin, et cela se trouve presque avéré par -les indices. Chacun s'écarte de moi avec frayeur. -J'implore de l'assistance, de la compassion; je n'en -<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span>trouve pas. Enfin l'or obtient ce que l'on refuse à -l'humanité. On me vend fort cher une mauvaise -chaise: je trouve des guides, des postillons, je vous -suis...»</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_238.jpg" width="400" height="258" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Ma fermeté pensa s'ébranler au récit des disgrâces -de Biondetta. «Je ne pouvais, lui dis-je, prévoir -des événements de cette nature. Je vous avais vue -l'objet des égards, des respects de tous les habitants -des bords de la Brenta; ce qui vous semblait -si bien acquis, pouvais-je imaginer qu'on vous le -disputerait dans mon absence? O Biondetta! vous -êtes éclairée: ne deviez-vous pas prévoir qu'en contrariant -des vues aussi raisonnables que les miennes, -vous me porteriez à des résolutions désespérées? -Pourquoi...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> - -—Est-on toujours maîtresse de ne pas contrarier? -Je suis femme par mon choix, Alvare, mais je -suis femme enfin, exposée à ressentir toutes les impressions; -je ne suis pas de marbre. J'ai choisi entre -les zones la matière élémentaire dont mon corps est -composé; elle est très-susceptible; si elle ne l'était -pas, je manquerais de sensibilité, vous ne me feriez -rien éprouver et je vous deviendrais insipide. Pardonnez-moi -d'avoir couru le risque de prendre -toutes les imperfections de mon sexe, pour en réunir, -si je pouvais, toutes les grâces; mais la folie est -faite, et constituée comme je le suis à présent, mes -sensations sont d'une vivacité dont rien n'approche: -mon imagination est un volcan. J'ai, en un mot, des -passions d'une violence qui devrait vous effrayer, si -vous n'étiez pas l'objet de la plus emportée de toutes, -et si nous ne connaissions pas mieux les principes et -les effets de ces élans naturels qu'on ne les connaît à -Salamanque. On leur y donne des noms odieux; on -parle au moins de les étouffer. Étouffer une flamme -céleste, le seul ressort au moyen duquel l'âme et le -corps peuvent agir réciproquement l'un sur l'autre -et se forcer de concourir au maintien nécessaire de -leur union! Cela est bien imbécile, mon cher Alvare! -Il faut régler ces mouvements, mais quelque<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span>fois -il faut leur céder; si on les contrarie, si on les -soulève, ils échappent tous à la fois, et la raison ne -sait plus où s'asseoir pour gouverner. Ménagez-moi -dans ces moments-ci, Alvare; je n'ai que six mois, -je suis dans l'enthousiasme de tout ce que j'éprouve; -songez qu'un de vos refus, un mot que vous me -dites inconsidérément, indignent l'amour, révoltent -l'orgueil, éveillent le dépit, la défiance, la crainte; -que dis-je? je vois d'ici ma pauvre tête perdue, et -mon Alvare aussi malheureux que moi!</p> - -<p>—O Biondetta! repartis-je, on ne cesse pas de -s'étonner auprès de vous; mais je crois voir la nature -même dans l'aveu que vous faites de vos penchants. -Nous trouverons des ressources contre eux dans -notre tendresse mutuelle. Que ne devons-nous pas -espérer d'ailleurs des conseils de la mère qui va -nous recevoir dans ses bras? Elle vous chérira, tout -m'en assure, et tout nous aidera à couler des jours -heureux...</p> - -<p>—Il faut vouloir ce que vous voulez, Alvare. Je -connais mieux mon sexe et n'espère pas autant que -vous; mais je veux vous obéir pour vous plaire, et je -me livre.»</p> - -<p>Satisfait de me trouver sur la route de l'Espagne, -de l'aveu et en compagnie de l'objet qui avait captivé<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> -ma raison et mes sens, je m'empressai de chercher -le passage des Alpes pour arriver en France; mais -il semblait que le ciel me devenait contraire depuis -que je n'étais pas seul: des orages affreux suspendent -ma course et rendent les chemins mauvais et -les passages impraticables. Les chevaux s'abattent; -ma voiture, qui semblait neuve et bien assemblée, se -dément à chaque poste, et manque par l'essieu, ou -par le train, ou par les roues. Enfin, après bien -des traverses infinies, je parviens au col de Tende.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_241.jpg" width="400" height="488" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Parmi les sujets d'inquiétude, les embarras que -me donnait un voyage aussi contrarié, j'admirais le<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> -personnage de Biondetta. Ce n'était plus cette femme -tendre, triste ou emportée que j'avais vue; il semblait -qu'elle voulût soulager mon ennui en se livrant -aux saillies de la gaieté la plus vive, et me persuader -que les fatigues n'avaient rien de repoussant -pour elle.</p> - -<p>Tout ce badinage agréable était mêlé de caresses -trop séduisantes pour que je pusse m'y refuser: je -me livrais, mais avec réserve; mon orgueil compromis -servait de frein à la violence de mes désirs. Elle -lisait trop bien dans mes yeux pour ne pas juger de -mon désordre et chercher à l'augmenter. Je fus en -péril, je dois en convenir. Une fois entre autres, si -une roue ne se fût brisée, je ne sais ce que le point -d'honneur fût devenu. Cela me mit un peu plus sur -mes gardes pour l'avenir.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_242.jpg" width="400" height="219" alt="illustration" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_243a.jpg" width="586" height="200" alt="illustration" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">XIV</h2> - -<p> -<img src="images/illus_243b.jpg" width="200" height="216" alt="A" class="floatl" /> -<span class="hide">A</span><small>PRÈS</small> des fatigues incroyables, -nous arrivâmes à -Lyon. Je consentis, par -attention pour elle, à m'y -reposer quelques jours. -Elle arrêtait mes regards -sur l'aisance, la facilité des -mœurs de la nation française. «C'est à Paris, c'est -à la cour que je voudrais vous voir établi. Les ressources -<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> -d'aucune espèce ne vous y manqueront; -vous ferez la figure qu'il vous plaira d'y faire, et -j'ai des moyens sûrs de vous y faire jouer le plus -grand rôle; les Français sont galants: si je ne présume -point trop de ma figure, ce qu'il y aurait de -plus distingué parmi eux viendrait me rendre -hommage, et je les sacrifierais tous à mon Alvare. -Le beau sujet de triomphe pour une vanité espagnole!»</p> - -<p>Je regardai cette proposition comme un badinage. -«Non, dit-elle, j'ai sérieusement cette -fantaisie...</p> - -<p>—Partons donc bien vite pour l'Estrémadure, -répliquai-je, et nous reviendrons faire présenter à -la cour de France l'épouse de don Alvare Maravillas, -car il ne vous conviendrait pas de ne vous y montrer -qu'en aventurière...</p> - -<p>—Je suis sur le chemin de l'Estrémadure, dit-elle, -il s'en faut bien que je la regarde comme le -terme où je dois trouver mon bonheur; comment -ferais-je pour ne jamais la rencontrer?»</p> - -<p>J'entendais, je voyais sa répugnance, mais j'allais -à mon but, et je me trouvai bientôt sur le territoire -espagnol. Les obstacles imprévus, les fondrières, -les ornières impraticables, les muletiers<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> -ivres, les mulets rétifs, me donnaient encore moins -de relâche que dans le Piémont et la Savoie.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_245.jpg" width="400" height="276" alt="illustration" /> -</div> - -<p>On dit beaucoup de mal des auberges d'Espagne, -et c'est avec raison; cependant je m'estimais heureux -quand les contrariétés éprouvées pendant le -jour ne me forçaient pas de passer une partie de la -nuit au milieu de la campagne, ou dans une grange -écartée.</p> - -<p>«Quel pays allons-nous chercher, disait-elle, à -en juger par ce que nous éprouvons? En sommes-nous -encore bien éloignés?</p> - -<p>—Vous êtes, repris-je, en Estrémadure, et à dix -lieues tout au plus du château de Maravillas...</p> - -<p>—Nous n'y arriverons certainement pas; le ciel<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> -nous en défend les approches. Voyez les vapeurs -dont il se charge.»</p> - -<p>Je regardai le ciel, et jamais il ne m'avait paru -plus menaçant. Je fis apercevoir à Biondetta que la -grange où nous étions pouvait nous garantir de -l'orage. «Nous garantira-t-elle aussi du tonnerre? -me dit-elle...—Et que vous fait le tonnerre, à -vous, habituée à vivre dans les airs, qui l'avez vu -tant de fois se former et devez si bien connaître son -origine physique?—Je ne craindrais pas, si je la -connaissais moins: je me suis soumise par l'amour -de vous aux causes physiques, et je les appréhende -parce qu'elles tuent et qu'elles sont physiques.»</p> - -<p>Nous étions sur deux tas de paille aux deux extrémités -de la grange. Cependant l'orage, après s'être -annoncé de loin, approche et mugit d'une manière -épouvantable. Le ciel paraissait un brasier agité par -les vents en mille sens contraires; les coups de tonnerre, -répétés par les antres des montagnes voisines, -retentissaient horriblement autour de nous. -Ils ne se succédaient pas, ils semblaient s'entre-heurter. -Le vent, la grêle, la pluie, se disputaient -entre eux à qui ajouterait le plus à l'horreur de l'effroyable -tableau dont nos sens étaient affligés. Il -part un éclair qui semble embraser notre asile; un<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span> -coup effroyable suit. Biondetta, les yeux fermés, les -doigts dans les oreilles, vient se précipiter dans mes -bras: «Ah! Alvare, je suis perdue!...»</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_247.jpg" width="400" height="458" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Je veux la rassurer. «Mettez la main sur mon -cœur, disait-elle.» Elle me la place sur sa gorge, et -quoiqu'elle se trompât en me faisant appuyer sur un -endroit où le battement ne devait pas être le plus<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> -sensible, je démêlai que le mouvement était extraordinaire. -Elle m'embrassait de toutes ses forces et redoublait -à chaque éclair. Enfin un coup plus effrayant -que tous ceux qui s'étaient fait entendre part: Biondetta -s'y dérobe de manière qu'en cas d'accident il -ne pût la frapper avant de m'avoir atteint moi-même -le premier.</p> - -<p>Cet effet de la peur me parut singulier, et je commençai -à appréhender pour moi, non les suites de -l'orage, mais celles d'un complot formé dans sa tête -de vaincre ma résistance à ses vues. Quoique plus -transporté que je ne puis le dire, je me lève: -«Biondetta, lui dis-je, vous ne savez ce que vous -faites. Calmez cette frayeur; ce tintamarre ne menace -ni vous ni moi.»</p> - -<p>Mon flegme dut la surprendre; mais elle pouvait -me dérober ses pensées en continuant d'affecter du -trouble. Heureusement la tempête avait fait son dernier -effort. Le ciel se nettoyait, et bientôt la clarté -de la lune nous annonça que nous n'avions plus rien -à craindre du désordre des éléments.</p> - -<p>Biondetta demeurait à la place où elle s'était mise. -Je m'assis auprès d'elle sans proférer une parole: -elle fit semblant de dormir et je me mis à rêver plus -tristement que n'eusse encore fait depuis le commencement -<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> -de mon aventure, sur les suites nécessairement -fâcheuses de ma passion. Je ne donnerai -que le canevas de mes réflexions. Ma maîtresse était -charmante, mais je voulais en faire ma femme.</p> - -<p>Le jour m'ayant surpris dans ces pensées, je me -levai pour aller voir si je pourrais poursuivre ma -route. Cela me devenait impossible pour le moment. -Le muletier qui conduisait ma calèche me dit que -ses mulets étaient hors de service. Comme j'étais -dans cet embarras, Biondetta vint me joindre.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_249.jpg" width="400" height="491" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Je commençais à perdre patience quand un homme -d'une physionomie sinistre, mais vigoureusement -taillé, parut devant la porte de la ferme, chassant<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> -devant lui deux mulets qui avaient de l'apparence. -Je lui proposai de me conduire chez moi; il savait -le chemin, nous convînmes du prix.</p> - -<p>J'allais remonter dans ma voiture, lorsque je crus -reconnaître une femme de ma campagne qui traversait -le chemin suivie d'un valet: je m'approche; je -la fixe. C'est Berthe, honnête fermière de mon village -et sœur de ma nourrice. Je l'appelle; elle s'arrête, -me regarde à son tour, mais d'un air consterné. -«Quoi! c'est vous, me dit-elle, seigneur don Alvare! -Que venez-vous chercher dans un endroit où -votre perte est jurée, où vous avez mis la désolation?...</p> - -<p>—Moi! ma chère Berthe, et qu'ai-je fait?...</p> - -<p>—Ah! seigneur Alvare, la conscience ne vous -reproche-t-elle pas la triste situation à laquelle votre -digne mère, notre bonne maîtresse, se trouve réduite?</p> - -<p>—Elle se meurt... elle se meurt? m'écriai-je.</p> - -<p>—Oui, poursuivit-elle, et c'est la suite du chagrin -que vous lui avez causé; au moment où je vous -parle, elle ne doit pas être en vie. Il lui est venu -des lettres de Naples, de Venise. On lui a écrit des -choses qui font trembler. Notre bon seigneur, votre -frère, est furieux: il dit qu'il sollicitera partout des<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> -ordres contre vous, qu'il vous dénoncera, vous -livrera lui-même...</p> - -<p>—Allez, madame Berthe, si vous retournez à -Maravillas et y arrivez avant moi, annoncez à mon -frère qu'il me verra bientôt.»</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_251.jpg" width="300" height="215" alt="illustration" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_252a.jpg" width="604" height="200" alt="illustration" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">XV</h2> - -<p> -<img src="images/illus_252b.jpg" width="200" height="211" alt="S" class="floatl" /> -<span class="hide">S</span><small>UR-LE-CHAMP</small>, la calèche -étant attelée, je présente -la main à Biondetta, cachant -le désordre de mon -âme sous l'apparence de -la fermeté. Elle se montrait -effrayée: «Quoi! -dit-elle, nous allons nous livrer à votre frère? nous<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> -allons aigrir par notre présence une famille irritée, -des vassaux désolés...</p> - -<p>—Je ne saurais craindre mon frère, madame; -s'il m'impute des torts que je n'ai pas, il est important -que je le désabuse. Si j'en ai, il faut que je -m'excuse, et comme ils ne viennent pas de mon -cœur, j'ai droit à sa compassion et à son indulgence. -Si j'ai conduit ma mère au tombeau par le -déréglement de ma conduite, j'en dois réparer le -scandale, et pleurer si hautement cette perte, que la<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> -vérité, la publicité de mes regrets effacent aux yeux -de toute l'Espagne la tache que le défaut de naturel -imprimerait à mon sang.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_253.jpg" width="400" height="374" alt="illustration" /> -</div> -<p>—Ah! don Alvare, vous courez à votre perte et -à la mienne; ces lettres écrites de tous côtés, ces -préjugés répandus avec tant de promptitude et d'affectation, -sont la suite de nos aventures et des persécutions -que j'ai essuyées à Venise. Le traître Bernadillo, -que vous ne connaissez pas assez, obsède -votre frère; il le portera...</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_254.jpg" width="400" height="352" alt="illustration" /> -</div> - -<p>—Eh! qu'ai-je à redouter de Bernadillo et de -tous les lâches de la terre? Je suis, madame, le seul<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> -ennemi redoutable pour moi. On ne portera jamais -mon frère à la vengeance aveugle, à l'injustice, à -des actions indignes d'un homme de tête et de courage, -d'un gentilhomme enfin<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a><a href="#Note_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.» Le silence succède -à cette conversation assez vive; il eût pu devenir -embarrassant pour l'un et l'autre: mais après -quelques instants, Biondetta s'assoupit peu à peu, -et s'endort.</p> - -<p>Pouvais-je ne pas la regarder? Pouvais-je la considérer -sans émotion? Sur ce visage brillant de tous -les trésors, de la pompe enfin de la jeunesse, le -sommeil ajoutait aux grâces naturelles du repos cette -fraîcheur délicieuse, animée, qui rend tous les traits -harmonieux; un nouvel enchantement s'empare de -moi: il écarte mes défiances; mes inquiétudes sont -suspendues, ou s'il m'en reste une assez vive, c'est -que la tête de l'objet dont je suis épris, ballottée par -les cahots de la voiture, n'éprouve quelque incommodité -par la brusquerie ou la rudesse des frottements. -Je ne suis plus occupé qu'à la soutenir, à -la garantir. Mais nous en éprouvons un si vif, qu'il -me devient impossible de le parer; Biondetta jette -un cri, et nous sommes renversés.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> -L'essieu était rompu; les mulets heureusement -s'étaient arrêtés. Je me dégage: je me précipite -vers Biondetta, rempli des plus vives alarmes. Elle -n'avait qu'une légère contusion au coude, et bientôt -nous sommes debout en pleine campagne, mais -exposés à l'ardeur du soleil en plein midi, à cinq -lieues du château de ma mère, sans moyens apparents -de pouvoir nous y rendre, car il ne s'offrait -à nos regards aucun endroit qui parût être -habité.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_256.jpg" width="402" height="200" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Cependant à force de regarder avec attention, je -crois distinguer à la distance d'une lieue une fumée -qui s'élève derrière un taillis, mêlé de quelques arbres -assez élevés; alors, confiant ma voiture à la -garde du muletier, j'engage Biondetta à marcher -avec moi du côté qui m'offre l'apparence de quelque -secours.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> - -Plus nous avançons, plus notre espoir se fortifie; -déjà la petite forêt semble se partager en deux: -bientôt elle forme une avenue au fond de laquelle on -aperçoit des bâtiments d'une structure modeste: -enfin, une ferme considérable termine notre perspective.</p> - -<p>Tout semble être en mouvement dans cette habitation, -d'ailleurs isolée. Dès qu'on nous aperçoit, un -homme se détache et vient au-devant de nous.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_257.jpg" width="400" height="395" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Il nous aborde avec civilité. Son extérieur est<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> -honnête: il est vêtu d'un pourpoint de satin noir -taillé en couleur de feu, orné de quelques passements -en argent. Son âge paraît être de vingt-cinq à -trente ans. Il a le teint d'un campagnard; la fraîcheur -perce sous le hâle, et décèle la vigueur et la -santé.</p> - -<p>Je le mets au fait de l'accident qui m'attire chez -lui. «Seigneur cavalier, me répondit-il, vous êtes -toujours le bien arrivé, et chez des gens remplis de -bonne volonté. J'ai ici une forge, et votre essieu -sera rétabli: mais vous me donneriez aujourd'hui -tout l'or de monseigneur le duc de Medina-Sidonia -mon maître, que ni moi ni personne des miens ne -pourrait se mettre à l'ouvrage. Nous arrivons de -l'église, mon épouse et moi: c'est le plus beau de -nos jours. Entrez. En voyant la mariée, mes parents, -mes amis, mes voisins qu'il me faut fêter, -vous jugerez s'il m'est possible de faire travailler -maintenant. D'ailleurs, si madame et vous ne dédaignez -pas une compagnie composée de gens qui -subsistent de leur travail depuis le commencement -de la monarchie, nous allons nous mettre à table, -nous sommes tous heureux aujourd'hui; il ne tiendra -qu'à vous de partager notre satisfaction. Demain -nous penserons aux affaires.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> - -En même temps il donne ordre qu'on aille chercher -ma voiture.</p> - -<p>Me voilà hôte de Marcos, le fermier de monseigneur -le duc, et nous entrons dans le salon préparé -pour le repas de noce; adossé au manoir principal, -il occupe tout le fond de la cour: c'est une feuillée -en arcades, ornée de festons de fleurs, d'où la vue, -d'abord arrêtée par les deux petits bosquets, se perd -agréablement dans la campagne, à travers l'intervalle -qui forme l'avenue.</p> - -<p>La table était servie. Luisia, la nouvelle mariée, -est entre Marcos et moi: Biondetta est à côté de -Marcos. Les pères et les mères, les autres parents -sont vis-à-vis; la jeunesse occupe les deux bouts.</p> - -<p>La mariée baissait deux grands yeux noirs qui -n'étaient pas faits pour regarder en dessous; tout ce -qu'on lui disait, et même les choses indifférentes, -la faisaient sourire et rougir.</p> - -<p>La gravité préside au commencement du repas: -c'est le caractère de la nation; mais à mesure que -les outres disposées autour de la table se désenflent, -les physionomies deviennent moins sérieuses.</p> - -<p>On commençait à s'animer, quand tout à coup les -poëtes improvisateurs de la contrée paraissent autour -de la table. Ce sont des aveugles qui chantent<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span> -les couplets suivants, en s'accompagnant de leurs -guitares:</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_260.jpg" width="400" height="487" alt="illustration" /> -</div> -<div class="center"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Marcos a dit à Louise:</div> -<div class="i0">Veux-tu mon cœur et ma foi?</div> -<div class="i0">Elle a répondu: Suis-moi,</div> -<div class="i0">Nous parlerons à l'église.</div> -<div class="i0">Là, de la bouche et des yeux,</div> -<div class="i0">Ils se sont juré tous deux</div> -<div class="i0">Une flamme vive et pure:</div> -<div class="i0">Si vous êtes curieux</div> -<div class="i0">De voir des époux heureux,</div> -<div class="i0">Venez en Estrémadure.</div> -<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span></div> -<div class="stanza"> -<div class="i0">Louise est sage, elle est belle,</div> -<div class="i0">Marcos a bien des jaloux;</div> -<div class="i0">Mais il les désarme tous</div> -<div class="i0">En se montrant digne d'elle;</div> -<div class="i0">Et tout ici, d'une voix,</div> -<div class="i0">Applaudissant à leur choix,</div> -<div class="i0">Vante une flamme aussi pure:</div> -<div class="i0">Si vous êtes curieux</div> -<div class="i0">De voir des époux heureux,</div> -<div class="i0">Venez en Estrémadure.</div> -</div><div class="stanza"> -<div class="i0">D'une douce sympathie,</div> -<div class="i0">Comme leurs cœurs sont unis!</div> -<div class="i0">Leurs troupeaux sont réunis</div> -<div class="i0">Dans la même bergerie;</div> -<div class="i0">Leurs peines et leurs plaisirs,</div> -<div class="i0">Leurs soins, leurs vœux, leurs désirs</div> -<div class="i0">Suivent la même mesure:</div> -<div class="i0">Si vous êtes curieux</div> -<div class="i0">De voir des époux heureux,</div> -<div class="i0">Venez en Estrémadure.</div> -</div></div> -</div> -<p>Pendant qu'on écoutait ces chansons aussi simples -que ceux pour qui elles semblaient être faites, tous -les valets de la ferme n'étant plus nécessaires au -service, s'assemblaient gaiement pour manger les -reliefs du repas; mêlés avec des Égyptiens et des -Égyptiennes appelés pour augmenter le plaisir de la<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span> -fête, ils formaient sous les arbres de l'avenue des -groupes aussi agissants que variés, et embellissaient -notre perspective.</p> - -<p>Biondetta cherchait continuellement mes regards, -et les forçait à se porter vers ces objets dont elle paraissait -agréablement occupée, semblant me reprocher -de ne point partager avec elle tout l'amusement -qu'ils lui procuraient.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_262.jpg" width="200" height="207" alt="illustration" /> -</div> - -<div class="footnotes"> -<h3>NOTE:</h3> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir la <a href="#NOTES">note</a> à la fin du volume.</p></div> -</div> - -<hr class="chap" /> -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_263a.jpg" width="567" height="200" alt="illustration" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">XVI</h2> - -<div class="figleft"> -<img src="images/illus_263b.jpg" width="166" height="200" alt="illustration" /> -</div> -<p><span class="smcap">Mais</span> le repas a déjà paru -trop long à la jeunesse, -elle attend le bal. C'est -aux gens d'un âge mûr à -montrer de la complaisance. -La table est dérangée, -les planches qui -la forment, les futailles -dont elle est soutenue, sont repoussées au fond de -la feuillée; devenues tréteaux, elles servent d'amphithéâtre -<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> -aux symphonistes. On joue le fandango -sévillan, de jeunes Égyptiennes l'exécutent avec leurs -castagnettes et leurs tambours de basque; la noce se -mêle avec elles et les imite: la danse est devenue -générale.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_264.jpg" width="400" height="404" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Biondetta paraissait en dévorer des yeux le spectacle. -Sans sortir de sa place, elle essaye tous les -mouvements qu'elle voit faire.</p> - -<p>«Je crois, dit-elle, que j'aimerais le bal à la fureur.» -<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> -Bientôt elle s'y engage et me force à danser. -D'abord elle montre quelque embarras et même un -peu de maladresse: bientôt elle semble s'aguerrir et -unir la grâce et la force à la légèreté, à la précision. -Elle s'échauffe: il lui faut son mouchoir, le mien, -celui qui lui tombe sous la main: elle ne s'arrête -que pour s'essuyer.</p> - -<p>La danse ne fut jamais ma passion; et mon âme -n'était point assez à son aise pour que je pusse me -livrer à un amusement aussi vain. Je m'échappe et -gagne un des bouts de la feuillée, cherchant un endroit -où je pusse m'asseoir et rêver.</p> - -<p>Un caquet très-bruyant me distrait, et arrête presque -malgré moi mon attention. Deux voix se sont -élevées derrière moi. «Oui, oui, disait l'une, c'est -un enfant de la planète. Il entrera dans sa maison. -Tiens, Zoradille, il est né le trois mai à trois heures -du matin...</p> - -<p>—Oh! vraiment, Lélagise, répondait l'autre, -malheur aux enfants de Saturne, celui-ci a Jupiter à -l'ascendant, Mars et Mercure en conjonction trine -avec Vénus. O le beau jeune homme! quels avantages -naturels! quelles espérances il pourrait concevoir! -quelle fortune il devrait faire! mais...»</p> - -<p>Je connaissais l'heure de ma naissance, et je l'en<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span>tendais -détailler avec la plus singulière précision. Je -me retourne et fixe ces babillardes.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_266.jpg" width="400" height="298" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Je vois deux vieilles Égyptiennes moins assises -qu'accroupies sur leurs talons. Un teint plus qu'olivâtre, -des yeux creux et ardents, une bouche enfoncée, -un nez mince et démesuré qui, partant du -haut de la tête, vient en se recourbant toucher au -menton; un morceau d'étoffe qui fut rayé de blanc -et de bleu tourne deux fois autour d'un crâne à demi -pelé, tombe en écharpe sur l'épaule, et de là sur les -reins, de manière qu'ils ne soient qu'à demi nus; -en un mot, des objets presque aussi révoltants que -ridicules.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span> - -Je les aborde. «Parliez-vous de moi, mesdames? -leur dis-je, voyant qu'elles continuaient à me fixer -et à se faire des signes...</p> - -<p>—Vous nous écoutiez donc, seigneur cavalier?</p> - -<p>—Sans doute, répliquai-je; et qui vous a si bien -instruites de l'heure de ma nativité?...</p> - -<p>—Nous aurions bien d'autres choses à vous dire, -heureux jeune homme; mais il faut commencer par -mettre le signe dans la main.</p> - -<p>—Qu'à cela ne tienne, repris-je; et sur-le-champ -je leur donne un doublon.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_267.jpg" width="300" height="332" alt="illustration" /> -</div> - -<p>—Vois, Zoradille, dit la plus âgée, vois comme -il est noble, comme il est fait pour jouir de tous les -trésors qui lui sont destinés. Allons, pince la guitare, -et suis-moi.» Elle chante:</p> - -<div class="figcenter"> -<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span> -<img src="images/illus_268.jpg" width="332" height="200" alt="illustration" /> -</div> -<div class="center"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">L'Espagne vous donna l'être,</div> -<div class="i0">Mais Parthénope vous a nourri:</div> -<div class="i2">La terre en vous voit son maître,</div> -<div class="i2">Du ciel, si vous voulez l'être,</div> -<div class="i2">Vous serez le favori.</div> -</div><div class="stanza"> -<div class="i2">Le bonheur qu'on vous présage</div> -<div class="i0">Est volage, et pourrait vous quitter.</div> -<div class="i2">Vous le tenez au passage:</div> -<div class="i2">Il faut, si vous êtes sage,</div> -<div class="i2">Le saisir sans hésiter.</div> -</div><div class="stanza"> -<div class="i2">Quel est cet objet aimable?</div> -<div class="i0">Qui s'est soumis à votre pouvoir?</div> -<div class="i2">Est-il...</div> -</div></div> -</div> -<p>Les vieilles étaient en train. J'étais tout oreilles. -Biondetta a quitté la danse: elle est accourue, elle -me tire par le bras, me force à m'éloigner.</p> - -<p>«Pourquoi m'avez-vous abandonnée, Alvare? -Que faites-vous ici?</p> - -<p>—J'écoutais, repris-je...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span> - -—Quoi! me dit-elle en m'entraînant, vous -écoutiez ces vieux monstres?...</p> - -<p>—En vérité, ma chère Biondetta, ces créatures -sont singulières: elles ont plus de connaissances -qu'on ne leur en suppose; elles me disaient...</p> - -<p>—Sans doute, reprit-elle avec ironie, elles faisaient -leur métier, elles vous disaient votre bonne -aventure: et vous les croiriez? Vous êtes, avec -beaucoup d'esprit, d'une simplicité d'enfant. Et ce -sont là les objets qui vous empêchent de vous occuper -de moi?...</p> - -<p>—Au contraire, ma chère Biondetta, elles allaient -me parler de vous.</p> - -<p>—Parler de moi! reprit-elle vivement, avec une -sorte d'inquiétude, qu'en savent-elles? qu'en peuvent-elles -dire? Vous extravaguez. Vous danserez -toute la soirée pour me faire oublier cet écart.»</p> - -<p>Je la suis: je rentre de nouveau dans le cercle, -mais sans attention à ce qui se passe autour de moi, -à ce que je fais moi-même. Je ne songeais qu'à m'échapper -pour rejoindre, où je le pourrais, mes diseuses -de bonne aventure. Enfin je crois voir un -moment favorable: je le saisis. En un clin d'œil j'ai -volé vers mes sorcières, les ai retrouvées et conduites -sous un petit berceau qui termine le potager<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span> -de la ferme. Là, je les supplie de me dire, en -prose, sans énigme, très-succinctement, enfin, tout -ce qu'elles peuvent savoir d'intéressant sur mon -compte. La conjuration était forte, car j'avais les -mains pleines d'or. Elles brûlaient de parler, comme -moi de les entendre. Bientôt je ne puis douter -qu'elles ne soient instruites des particularités les -plus secrètes de ma famille, et confusément de mes -liaisons avec Biondetta, de mes craintes, de mes -espérances; je croyais apprendre bien des choses, -je me flattais d'en apprendre de plus importantes encore; -mais notre Argus est sur mes talons.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_270.jpg" width="400" height="520" alt="illustration" /> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span> - -Biondetta n'est point accourue, elle a volé. Je -voulais parler. «Point d'excuses, dit-elle, la rechute -est impardonnable...</p> - -<p>—Ah! vous me la pardonnerez, lui dis-je, j'en -suis sûr; quoique vous m'ayez empêché de m'instruire -comme je pouvais l'être, dès à présent j'en -sais assez...</p> - -<p>—Pour faire quelque extravagance. Je suis -furieuse, mais ce n'est pas ici le temps de quereller; -si nous sommes dans le cas de nous manquer -d'égards, nous en devons à nos hôtes. On va se -mettre à table, et je m'y assieds à côté de vous: -je ne prétends plus souffrir que vous m'échappiez.»</p> - -<p>Dans le nouvel arrangement du banquet, nous -étions assis vis-à-vis des nouveaux mariés. Tous -deux sont animés par les plaisirs de la journée: -Marcos a les regards brûlants, Luisia les a moins -timides: la pudeur s'en venge et lui couvre les -joues du plus vif incarnat. Le vin de Xérès fait le -tour de la table, et semble en avoir banni jusqu'à -un certain point la réserve: les vieillards mêmes, -s'animant du souvenir de leurs plaisirs passés, provoquent -la jeunesse par des saillies qui tiennent -moins de la vivacité que de la pétulance. J'avais ce -<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> -tableau sous les yeux; j'en avais un plus mouvant, -plus varié à côté de moi.</p> - -<p>Biondetta, paraissant tour à tour livrée à la passion -ou au dépit, la bouche armée des grâces fières du -dédain, ou embellie par le sourire, m'agaçait, me -boudait, me pinçait jusqu'au sang, et finissait par -me marcher doucement sur les pieds. En un mot, -c'était en un moment une faveur, un reproche, un -châtiment, une caresse: de sorte que livré à cette -vicissitude de sensations, j'étais dans un désordre -inconcevable.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_272.jpg" width="312" height="200" alt="illustration" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_273a.jpg" width="393" height="200" alt="illustration" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">XVII</h2> - -<p> -<img src="images/illus_273b.jpg" width="121" height="150" alt="L" class="floatl" /> -<span class="hide">L</span><small>ES</small> mariés ont disparu: une partie -des convives les a suivis pour -une raison ou pour une autre. -Nous quittons la table. Une femme, -c'était la tante du fermier -et nous le savions, prend un -flambeau de cire jaune, nous -précède, et en la suivant nous arrivons dans une -petite chambre de douze pieds en carré: un lit qui<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> -n'en a pas quatre de largeur, une table et deux -siéges en font l'ameublement. «Monsieur et madame, -nous dit notre conductrice, voilà le seul -appartement que nous puissions vous donner.» -Elle pose son flambeau sur la table et on nous laisse -seuls.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_274.jpg" width="400" height="245" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Biondetta baisse les yeux. Je lui adresse la parole: -«Vous avez donc dit que nous étions mariés?</p> - -<p>—Oui, répond-elle, je ne pouvais dire que la -vérité. J'ai votre parole, vous avez la mienne. Voilà -l'essentiel. Vos cérémonies sont des précautions -prises contre la mauvaise foi, et je n'en fais point de -cas. Le reste n'a pas dépendu de moi. D'ailleurs, si -vous ne voulez pas partager le lit que l'on nous -abandonne, vous me donnerez la mortification de<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> -vous voir passer la nuit mal à votre aise. J'ai besoin -de repos: je suis plus que fatiguée, je suis excédée -de toutes les manières.» En prononçant ces paroles -du ton le plus animé, elle s'étend dessus le lit le -nez tourné vers la muraille. «Eh quoi! m'écriai-je, -Biondetta, je vous ai déplu, vous êtes sérieusement -fâchée! Comment puis-je expier ma faute? demandez -ma vie.</p> - -<p>—Alvare, me répondit-elle sans se déranger, -allez consulter vos Égyptiennes sur les moyens de -rétablir le repos dans mon cœur et dans le vôtre.</p> - -<p>—Quoi! l'entretien que j'ai eu avec ces femmes -est le motif de votre colère? Ah! vous allez m'excuser, -Biondetta. Si vous saviez combien les avis -qu'elles m'ont donnés sont d'accord avec les vôtres, -et qu'elles m'ont enfin décidé à ne point retourner -au château de Maravillas! Oui, c'en est fait, demain -nous partons pour Rome, pour Venise, pour Paris, -pour tous les lieux que vous voudrez que j'aille -habiter avec vous. Nous y attendrons l'aveu de ma -famille...»</p> - -<p>A ce discours, Biondetta se retourne. Son visage -était sérieux et même sévère. «Vous rappelez-vous, -Alvare, ce que je suis, ce que j'attendais de vous, -ce que je vous conseillais de faire? Quoi! lorsqu'en<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> -me servant avec discrétion des lumières dont je suis -douée, je n'ai pu vous amener à rien de raisonnable, -la règle de ma conduite et de la vôtre sera -fondée sur les propos de deux êtres les plus dangereux -pour vous et pour moi, s'ils ne sont pas les -plus méprisables! Certes, s'écria-t-elle dans un -transport de douleur, j'ai toujours craint les hommes; -j'ai balancé pendant des siècles à faire un choix; il -est fait, il est sans retour: je suis bien malheureuse!» -Alors elle fond en larmes, dont elle cherche -à me dérober la vue.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_276.jpg" width="400" height="422" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Combattu par les passions les plus violentes, je -tombe à ses genoux: «O Biondetta! m'écriai-je, -vous ne voyez pas mon cœur! vous cesseriez de le -déchirer.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span> - -—Vous ne me connaissez pas, Alvare, et me -ferez cruellement souffrir avant de me connaître. Il -faut qu'un dernier effort vous dévoile mes ressources, -et ravisse si bien votre estime et votre -confiance, que je ne sois plus exposée à des partages -humiliants ou dangereux; vos pythonisses sont trop -d'accord avec moi pour ne pas m'inspirer de justes -terreurs. Qui m'assure que Soberano, Bernadillo, -vos ennemis et les miens, ne soient pas cachés sous -ces masques? Souvenez-vous de Venise. Opposons à -leurs ruses un genre de merveilles qu'ils n'attendent -sans doute pas de moi. Demain, j'arrive à Maravillas, -dont leur politique cherche à m'éloigner; les plus -avilissants, les plus accablants de tous les soupçons -vont m'y accueillir: mais doña Mencia est une femme -juste, estimable; votre frère a l'âme noble, je m'abandonnerai -à eux. Je serai un prodige de douceur, -de complaisance, d'obéissance, de patience, j'irai -au-devant des épreuves.»</p> - -<p>Elle s'arrête un moment. «Sera-ce assez t'abaisser, -malheureuse sylphide?» s'écrie-t-elle d'un ton -douloureux.</p> - -<p>Elle veut poursuivre; mais l'abondance des larmes -lui ôte l'usage de la parole.</p> - -<p>Que devins-je à ces témoignages de passion, ces<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span> -marques de douleur, ces résolutions dictées par la -prudence, ces mouvements d'un courage que je regardais -comme héroïque! Je m'assieds auprès d'elle: -j'essaye de la calmer par mes caresses; mais d'abord -on me repousse: bientôt après je n'éprouve plus de -résistance, sans avoir sujet de m'en applaudir; la respiration -l'embarrasse, les yeux sont à demi fermés, -le corps n'obéit qu'à des mouvements convulsifs, -une froideur suspecte s'est répandue sur toute la -peau, le pouls n'a plus de mouvement sensible, et -le corps paraîtrait entièrement inanimé, si les pleurs -ne coulaient pas avec la même abondance.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_278.jpg" width="400" height="273" alt="illustration" /> -</div> - -<p>O pouvoir des larmes! c'est sans doute le plus -puissant de tous les traits de l'amour! Mes défiances,<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> -mes résolutions, mes serments, tout est oublié. En -voulant tarir la source de cette rosée précieuse, je -me suis trop approché de cette bouche où la fraîcheur -se réunit au doux parfum de la rose; et si je -voulais m'en éloigner, deux bras dont je ne saurais -peindre la blancheur, la douceur et la forme, sont -des liens dont il me devient impossible de me dégager...</p> - -<p>«O mon Alvare! s'écrie Biondetta, j'ai triomphé: je -suis le plus heureux de tous les êtres.»</p> - -<p>Je n'avais pas la force de parler: j'éprouvais un -trouble extraordinaire: je dirai plus; j'étais honteux, -immobile. Elle se précipite à bas du lit: elle -est à mes genoux: elle me déchausse. «Quoi! chère -Biondetta, m'écriai-je, quoi! vous vous abaissez...</p> - -<p>—Ah! répond-elle, ingrat, je te servais lorsque -tu n'étais que mon despote: laisse-moi servir mon -amant.»</p> - -<p>Je suis dans un moment débarrassé de mes hardes: -mes cheveux, ramassés avec ordre, sont arrangés -dans un filet qu'elle a trouvé dans sa poche.</p> - -<p>Sa force, son activité, son adresse ont triomphé -de tous les obstacles que je voulais opposer. Elle -fait avec la même promptitude sa petite toilette de -<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span> -nuit, éteint le flambeau qui nous éclairait, et voilà -les rideaux tirés.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_280.jpg" width="400" height="485" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Alors avec une voix à la douceur de laquelle la -plus délicieuse musique ne saurait se comparer: -«Ai-je fait, dit-elle, le bonheur de mon Alvare -comme il a fait le mien? Mais non: je suis encore la -seule heureuse: il le sera, je le veux; je l'enivrerai -de délices; je le remplirai de sciences; je l'élèverai -au faîte des grandeurs. Voudras-tu, mon cœur, voudras-tu -être la créature la plus privilégiée, te soumettre -<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span> -avec moi les hommes, les éléments, la nature -entière?</p> - -<p>—O ma chère Biondetta! lui dis-je, quoiqu'en -faisant un peu d'efforts sur moi-même, tu me suffis: -tu remplis tous les vœux de mon cœur...</p> - -<p>—Non, non, répliqua-t-elle vivement, Biondetta -ne doit pas te suffire: ce n'est pas là mon nom: tu -me l'avais donné: il me flattait; je le portais avec -plaisir: mais il faut que tu saches qui je suis... Je -suis le diable, mon cher Alvare, je suis le diable...»</p> - -<p>En prononçant ce mot avec une douceur enchanteresse, -elle fermait, plus qu'exactement, le passage -aux réponses que j'aurais voulu lui faire. Dès que je -pus rompre le silence: «Cesse, lui dis-je, ma chère -Biondetta, ou qui que tu sois, de prononcer ce nom -fatal et de me rappeler une erreur abjurée depuis -longtemps.</p> - -<p>—Non, mon cher Alvare, non, ce n'était point -une erreur; j'ai dû te le faire croire, cher petit -homme. Il fallait bien te tromper pour te rendre -enfin raisonnable. Votre espèce échappe à la vérité: -ce n'est qu'en vous aveuglant qu'on peut vous rendre -heureux. Ah! tu le seras beaucoup si tu veux -l'être! je prétends te combler. Tu conviens déjà que -je ne suis pas aussi dégoûtant que l'on me fait noir.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span> - -Ce badinage achevait de me déconcerter. Je m'y -refusais, et l'ivresse de mes sens aidait à ma distraction -volontaire.</p> - -<p>«Mais, réponds-moi donc,» me disait-elle.</p> - -<p>—Eh! que voulez-vous que je réponde?...</p> - -<p>—Ingrat, place la main sur ce cœur qui t'adore; -que le tien s'anime, s'il est possible, de la plus légère -des émotions qui sont si sensibles dans le mien. -Laisse couler dans tes veines un peu de cette flamme -délicieuse par qui les miennes sont embrasées; -adoucis si tu le peux le son de cette voix si propre à -inspirer l'amour, et dont tu ne te sers que trop pour -effrayer mon âme timide; dis-moi, enfin, s'il t'est -possible, mais aussi tendrement que je l'éprouve -pour toi: «Mon cher Béelzébuth, je t'adore...»</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_282.jpg" width="181" height="200" alt="illustration" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_283a.jpg" width="400" height="121" alt="illustration" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">XVIII</h2> - -<p> -<img src="images/illus_283b.jpg" width="200" height="215" alt="A" class="floatl" /> -<span class="hide">A</span> ce nom fatal, quoique -si tendrement prononcé, -une frayeur mortelle me -saisit; l'étonnement, la -stupeur accablent mon -âme: je la croirais anéantie -si la voix sourde du -remords ne criait pas au fond de mon cœur. Cependant, -la révolte de mes sens subsiste d'autant<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span> -plus impérieusement qu'elle ne peut être réprimée -par la raison. Elle me livre sans défense à -mon ennemi: il en abuse et me rend aisément sa -conquête.</p> - -<p>Il ne me donne pas le temps de revenir à moi, de -réfléchir sur la faute dont il est beaucoup plus l'auteur -que le complice. «Nos affaires sont arrangées, -me dit-il, sans altérer sensiblement ce ton de voix -auquel il m'avait habitué. Tu es venu me chercher: -je t'ai suivi, servi, favorisé; enfin, j'ai fait ce que tu -as voulu. Je désirais ta possession, et il fallait, pour -que j'y parvinsse, que tu me fisses un libre abandon -de toi-même. Sans doute, je dois à quelques artifices -la première complaisance; quant à la seconde, je -m'étais nommé: tu savais à qui tu te livrais, et ne -saurais te prévaloir de ton ignorance. Désormais -notre lien, Alvare, est indissoluble; mais pour cimenter -notre société, il est important de nous mieux -connaître. Comme je te sais déjà presque par cœur, -pour rendre nos avantages réciproques, je dois me -montrer à toi tel que je suis.»</p> - -<p>On ne me donne pas le temps de réfléchir sur cette -harangue singulière: un coup de sifflet très-aigu -part à côté de moi. A l'instant l'obscurité qui m'environne -se dissipe: la corniche qui surmonte le<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span> -lambris de la chambre s'est toute chargée de gros -limaçons: leurs cornes, qu'ils font mouvoir vivement -et en manière de bascule, sont devenues des -jets de lumière phosphorique, dont l'éclat et l'effet -redoublent par l'agitation et l'allongement.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_285.jpg" width="400" height="491" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Presque ébloui par cette illumination subite, je -jette les yeux à côté de moi; au lieu d'une figure ravissante, -<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span> -que vois-je? O ciel! c'est l'effroyable tête -de chameau. Elle articule d'une voix de tonnerre ce -ténébreux <i>Che vuoi</i> qui m'avait tant épouvanté dans -la grotte, part d'un éclat de rire humain plus effrayant -encore, tire une langue démesurée...</p> - -<p>Je me précipite; je me cache sous le lit, les yeux -fermés, la face contre terre. Je sentais battre mon -cœur avec une force terrible: j'éprouvais un suffoquement -comme si j'allais perdre la respiration.</p> - -<p>Je ne puis évaluer le temps que je comptais avoir -passé dans cette inexprimable situation, quand je me -sens tirer par le bras; mon épouvante s'accroît: -forcé néanmoins d'ouvrir les yeux, une lumière frappante -les aveugle.</p> - -<p>Ce n'était point celle des escargots, il n'y en avait -plus sur les corniches; mais le soleil me donnait -d'aplomb sur le visage. On me tire encore par le -bras: on redouble; je reconnais Marcos.</p> - -<p>«Eh! seigneur cavalier, me dit-il, à quelle heure -comptez-vous donc partir? Si vous voulez arriver à -Maravillas aujourd'hui, vous n'avez pas de temps à -perdre, il est près de midi.»</p> - -<p>Je ne répondais pas: il m'examine: «Comment! -vous êtes resté tout habillé sur votre lit: vous y avez -donc passé quatorze heures sans vous éveiller? Il -<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span> -fallait que vous eussiez un grand besoin de repos. -Madame votre épouse s'en est doutée: c'est sans -doute dans la crainte de vous gêner qu'elle a été -passer la nuit avec une de mes tantes; mais elle a -été plus diligente que vous; par ses ordres, dès le -matin tout a été mis en état dans votre voiture, et -vous pouvez y monter. Quant à madame, vous ne la -trouverez pas ici: nous lui avons donné une bonne -mule; elle a voulu profiter de la fraîcheur du matin; -<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span> -elle vous précède, et doit vous attendre dans le -premier village que vous rencontrerez sur votre -route.»</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_287.jpg" width="400" height="530" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Marcos sort. Machinalement je me frotte les yeux, -et passe les mains sur ma tête pour y trouver ce filet -dont mes cheveux devaient être enveloppés...</p> - -<p>Elle est nue, en désordre, ma cadenette est -comme elle était la veille: la rosette y tient. Dormirais-je? -me dis-je alors. Ai-je dormi? serais-je assez -heureux pour que tout n'eût été qu'un songe? Je -lui ai vu éteindre la lumière... Elle l'a éteinte... La -voilà...</p> - -<p>Marcos rentre. «Si vous voulez prendre un repas, -seigneur cavalier, il est préparé. Votre voiture est -attelée.»</p> - -<p>Je descends du lit; à peine puis-je me soutenir, -mes jarrets plient sous moi. Je consens à prendre -quelque nourriture, mais cela me devient impossible. -Alors, voulant remercier le fermier et l'indemniser -de la dépense que je lui ai occasionnée, il -refuse.</p> - -<p>«Madame, me répondit-il, nous a satisfaits et -plus que noblement; vous et moi, seigneur cavalier, -avons deux braves femmes.» A ce propos, sans rien -répondre, je monte dans ma chaise: elle chemine.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span> - -Je ne peindrai point la confusion de mes pensées: -elle était telle, que l'idée du danger dans lequel je -devais trouver ma mère ne s'y retraçait que faiblement. -Les yeux hébétés, la bouche béante, j'étais -moins un homme qu'un automate.</p> -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_289.jpg" width="400" height="243" alt="illustration" /> -</div> -<p>Mon conducteur me réveille. «Seigneur cavalier, -nous devons trouver madame dans ce village-ci.»</p> - -<div class="figleft"> -<img src="images/illus_290.jpg" width="200" height="310" alt="illustration" /> -</div> - -<p>Je ne lui réponds rien. Nous traversions une espèce -de bourgade; à chaque maison il s'informe si -l'on n'a pas vu passer une jeune dame en tel et -tel équipage. On lui répond qu'elle ne s'est point -arrêtée. Il se retourne, comme voulant lire sur mon -visage mon inquiétude à ce sujet. Et, s'il n'en -savait pas plus que moi, je devais lui paraître bien -troublé.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span> - -Nous sommes hors du village, et je commence à -me flatter que l'objet actuel de mes frayeurs s'est -éloigné au moins pour quelque temps. Ah! si je puis -arriver, tomber aux genoux de doña Mencia, me -dis-je à moi-même, si je puis me mettre sous la -sauvegarde de ma respectable mère, fantômes, -monstres qui vous -êtes acharnés sur -moi, oserez-vous -violer cet asile? J'y -retrouverai avec les -sentiments de la nature -les principes -salutaires dont je -m'étais écarté, je -m'en ferai un rempart -contre vous.</p> - -<p>Mais si les chagrins -occasionnés -par mes désordres -m'ont privé de cet -ange tutélaire... Ah! je ne veux vivre que pour la -venger sur moi-même. Je m'ensevelirai dans un -cloître... Eh! qui m'y délivrera des chimères engendrées -dans mon cerveau? Prenons l'état ecclésiastique. -<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span> -Sexe charmant, il faut que je renonce à -vous: une larve infernale s'est revêtue de toutes les -grâces dont j'étais idolâtre; ce que je verrais en -vous de plus touchant me rappellerait...</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_291.jpg" width="200" height="221" alt="illustration" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_292a.jpg" width="400" height="101" alt="illustration" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">XIX</h2> - -<p> -<img src="images/illus_292b.jpg" width="200" height="257" alt="A" class="floatl" /> -<span class="hide">A</span><small>U</small> milieu de ces réflexions, dans -lesquelles mon attention est -concentrée, la voiture est entrée -dans la grande cour du -château. J'entends une voix: -«C'est Alvare! c'est mon fils!» -J'élève la vue et reconnais ma -mère sur le balcon de son appartement.</p> - -<p>Rien n'égale alors la douceur, la vivacité du sentiment -que j'éprouve. Mon âme semble renaître: -mes forces se raniment toutes à la fois. Je me précipite, -<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span> -je vole dans les bras qui m'attendent. Je me -prosterne. Ah! m'écriai-je les yeux baignés de pleurs, -la voix entrecoupée de sanglots, ma mère! ma -mère! je ne suis donc pas votre assassin? Me reconnaîtrez-vous -pour votre fils? Ah! ma mère, vous -m'embrassez...</p> - -<p>La passion qui me transporte, la véhémence de -mon action ont tellement altéré mes traits et le son -de ma voix, que doña Mencia en conçoit de l'inquiétude. -Elle me relève avec bonté, m'embrasse de -nouveau, me force à m'asseoir. Je voulais parler: -cela m'était impossible; je me jetais sur ses mains -en les baignant de larmes, en les couvrant des caresses -les plus emportées.</p> -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_293.jpg" width="400" height="315" alt="illustration" /> -</div> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span> - -Doña Mencia me considère d'un air d'étonnement: -elle suppose qu'il doit m'être arrivé quelque -chose d'extraordinaire; elle appréhende même -quelque dérangement dans ma raison. Tandis que -son inquiétude, sa curiosité, sa bonté, sa tendresse, -se peignent dans ses complaisances et dans ses regards, -sa prévoyance a fait rassembler sous ma main -ce qui peut soulager les besoins d'un voyageur fatigué -par une route longue et pénible.</p> - -<p>Les domestiques s'empressent à me servir. Je -mouille mes lèvres par complaisance: mes regards -distraits cherchent mon frère; alarmé de ne le pas -voir: «Madame, dis-je, où est l'estimable don Juan?</p> - -<p>—Il sera bien aise de savoir que vous êtes ici, -puisqu'il vous avait écrit de vous y rendre; mais -comme ses lettres, datées de Madrid, ne peuvent -être parties que depuis quelques jours, nous ne vous -attendions pas sitôt. Vous êtes colonel du régiment -qu'il avait, et le roi vient de le nommer à une vice-royauté -dans les Indes.</p> - -<p>—Ciel! m'écriai-je, tout serait-il faux dans le -songe affreux que je viens de faire? Mais il est impossible...</p> - -<p>—De quel songe parlez-vous, Alvare?...</p> - -<p>—Du plus long, du plus étonnant, du plus effrayant -<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span> -que l'on puisse faire. Alors, surmontant l'orgueil -et la honte, je lui fais le détail de ce qui m'était -arrivé depuis mon entrée dans la grotte de Portici, -jusqu'au moment heureux où j'avais pu embrasser -ses genoux.»</p> - -<p>Cette femme respectable m'écoute avec une attention, -une patience, une bonté extraordinaires. Comme -je connaissais l'étendue de ma faute, elle vit qu'il -était inutile de me l'exagérer.</p> - -<p>«Mon cher fils, vous avez couru après les mensonges, -et, dès le moment même vous en avez été -environné. Jugez-en par la nouvelle de mon indisposition -et du courroux de votre frère aîné. Berthe, à -qui vous avez cru parler, est depuis quelque temps -détenue au lit par une infirmité. Je ne songeai jamais -à vous envoyer deux cents sequins au delà de votre -pension. J'aurais craint, ou d'entretenir vos désordres, -ou de vous y plonger par une libéralité mal -entendue. L'honnête écuyer Pimientos est mort depuis -huit mois. Et sur dix-huit cents clochers que -possède peut-être M. le duc de Medina-Sidonia dans -toutes les Espagnes, il n'a pas un pouce de terre à -l'endroit que vous désignez: je le connais parfaitement, -et vous aurez rêvé cette ferme et tous ses -habitants.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span> - -—Ah! madame, repris-je, le muletier qui m'amène -a vu cela comme moi. Il a dansé à la noce.»</p> - -<p>Ma mère ordonne qu'on fasse venir le muletier, -mais il avait dételé en arrivant, sans demander son -salaire.</p> - -<p>Cette fuite précipitée, qui ne laissait point de -traces, jeta ma mère en quelques soupçons. «Nugnès, -dit-elle à un page qui traversait l'appartement, allez -dire au vénérable don Quebracuernos que mon fils -Alvare et moi l'attendons ici.</p> - -<p>C'est, poursuivit-elle, un docteur de Salamanque; -il a ma confiance et la mérite: vous pouvez lui donner -la vôtre. Il y a dans la fin de votre rêve une particularité -qui m'embarrasse; don Quebracuernos -connaît les termes, et définira ces choses beaucoup -mieux que moi.»</p> - -<p>Le vénérable docteur ne se fit pas attendre; il -imposait, même avant de parler, par la gravité de -son maintien. Ma mère me fit recommencer devant -lui l'aveu sincère de mon étourderie et des suites -qu'elle avait eues. Il m'écoutait avec une attention -mêlée d'étonnement et sans m'interrompre. Lorsque -j'eus achevé, après s'être un peu recueilli, il prit la -parole en ces termes:</p> - -<div class="figleft"> -<img src="images/illus_298.jpg" width="300" height="412" alt="illustration" /> -</div> - -<p>«Certainement, seigneur Alvare, vous venez d'échapper -<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span> -au plus grand péril auquel un homme -puisse être exposé par sa faute. Vous avez provoqué -l'esprit malin, et lui avez fourni, par une suite d'imprudences, -tous les déguisements dont il avait besoin -pour parvenir à vous tromper et à vous perdre. -Votre aventure est bien extraordinaire; je n'ai rien -lu de semblable dans la <i>Démonomanie</i> de Bodin, ni -dans le <i>Monde enchanté</i> de Bekker. Et il faut convenir -que depuis que ces grands hommes ont écrit, -notre ennemi s'est prodigieusement raffiné sur la -manière de former ses attaques, en profitant des -ruses que les hommes du siècle emploient réciproquement -pour se corrompre. Il copie la nature fidèlement -et avec choix; il emploie la ressource des -talents aimables, donne des fêtes bien entendues, -fait parler aux passions leur plus séduisant langage; -il imite même jusqu'à un certain point la vertu. Cela -m'ouvre les yeux sur beaucoup de choses qui se -passent; je vois d'ici bien des grottes plus dangereuses -que celle de Portici, et une multitude d'obsédés -qui malheureusement ne se doutent pas de -l'être. A votre égard, en prenant des précautions -sages pour le présent et pour l'avenir, je vous crois -entièrement délivré. Votre ennemi s'est retiré, cela -n'est pas équivoque. Il vous a séduit, il est vrai,<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span> -mais il n'a pu parvenir à vous corrompre; vos intentions, -vos remords vous ont préservé à l'aide des -secours extraordinaires que vous avez reçus; ainsi -son prétendu triomphe et votre défaite n'ont été pour -vous et pour lui qu'une <i>illusion</i> dont le repentir -achèvera de vous laver. Quant à lui, une retraite -forcée a été son partage; mais admirez comme il a -su la couvrir, et laisser en partant le trouble dans -votre esprit et des intelligences dans votre cœur pour -pouvoir renouveler -l'attaque, si -vous lui en fournissez -l'occasion. -Après vous avoir -ébloui autant que -vous avez voulu -l'être, contraint de -se montrer à vous -dans toute sa difformité, -il obéit en -esclave qui prémédite -la révolte; il -ne veut vous laisser aucune idée raisonnable et distincte, -mêlant le grotesque au terrible, le puéril de -ses escargots lumineux à la découverte effrayante de -<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span> -son horrible tête, enfin le mensonge à la vérité, le -repos à la veille; de manière que votre esprit confus -ne distingue rien, et que vous puissiez croire -que la vision qui vous a frappé était moins l'effet -de sa malice, qu'un rêve occasionné par les vapeurs -de votre cerveau: mais il a soigneusement isolé -l'idée de ce fantôme agréable dont il s'est longtemps -servi pour vous égarer; il la rapprochera si vous le -lui rendez possible. Je ne crois pas cependant que la -barrière du cloître, ou de notre état, soit celle que -vous deviez lui opposer. Votre vocation n'est point -assez décidée; les gens instruits par leur expérience -sont nécessaires dans le monde. Croyez-moi, formez -des liens légitimes avec une personne du sexe; que -votre respectable mère préside à votre choix: et dût -celle que vous tiendrez de sa main avoir des grâces -et des talents célestes, vous ne serez jamais tenté -de la prendre pour le Diable.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_299.jpg" width="400" height="235" alt="illustration" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_300.jpg" width="713" height="200" alt="decoration" /> - -</div> - -<h2 class="nobreak">ÉPILOGUE<br /> - -<small>DU DIABLE AMOUREUX</small>.</h2> - -<p>Lorsque la première édition du <span class="smcap">Diable amoureux</span> -parut, les lecteurs en trouvèrent le dénoûment trop -brusque. Le plus grand nombre eût désiré que le -héros tombât dans un piége couvert d'assez de fleurs -pour qu'elles pussent lui sauver le désagrément de -la chute. Enfin, l'imagination leur semblait avoir -abandonné l'auteur, parvenu aux trois quarts de sa -petite carrière; alors la vanité, qui ne veut rien -perdre, suggéra à celui-ci, pour se venger du reproche -de stérilité et justifier son propre goût, de -<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span> -réciter aux personnes de sa connaissance le roman -en entier tel qu'il l'avait conçu dans le premier feu. -Alvare y devenait la dupe de son ennemi, et l'ouvrage -alors, divisé en deux parties, se terminait dans -la première par cette fâcheuse catastrophe, dont la -seconde partie développait les suites; d'obsédé qu'il -était, Alvare, devenu possédé, n'était plus qu'un -instrument entre les mains du Diable, dont celui-ci -se servait pour mettre le désordre partout. Le canevas -de cette seconde partie, en donnant beaucoup -d'essor à l'imagination, ouvrait la carrière la plus -étendue à la critique, au sarcasme, à la licence.</p> - -<p>Sur ce récit, les avis se partagèrent; les uns prétendirent -qu'on devait conduire Alvare jusqu'à la -chute inclusivement, et s'arrêter là; les autres, -qu'on ne devait pas en retrancher les conséquences.</p> - -<p>On a cherché à concilier les idées des critiques -dans cette nouvelle édition. Alvare y est dupe jusqu'à -un certain point, mais sans être victime; son -adversaire, pour le tromper, est réduit à se montrer -honnête et presque prude, ce qui détruit les effets de -son propre système, et rend son succès incomplet. -Enfin, il arrive à sa victime ce qui pourrait arriver à -un galant homme séduit par les plus honnêtes apparences; -il aurait sans doute fait de certaines pertes, -<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span> -mais il sauverait l'honneur, si les circonstances de -son aventure étaient connues.</p> - -<p>On pressentira aisément les raisons qui ont fait -supprimer la deuxième partie de l'ouvrage: si elle -était susceptible d'une certaine espèce de comique -aisé, piquant quoique forcé, elle présentait des idées -noires, et il n'en faut pas offrir de cette espèce à -une nation de qui l'on peut dire que, si le rire est -un caractère distinctif de l'homme comme animal, -c'est chez elle qu'il est le plus agréablement marqué. -Elle n'a pas moins de grâces dans l'attendrissement; -mais soit qu'on l'amuse ou qu'on l'intéresse, il faut -ménager son beau naturel, et lui épargner les convulsions.</p> - -<p>Le petit ouvrage que l'on donne aujourd'hui réimprimé -et augmenté, quoique peu important, a eu -dans le principe des motifs raisonnables, et son origine -est assez noble pour qu'on ne doive en parler -ici qu'avec les plus grands ménagements. Il fut -inspiré par la lecture du passage d'un auteur infiniment -respectable, dans lequel il est parlé des ruses -que peut employer le Démon quand il veut plaire et -séduire. On les a rassemblées autant qu'on a pu le -faire, dans une allégorie où les principes sont aux -prises avec les passions: l'âme est le champ de bataille; -<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span> -la curiosité engage l'action, l'allégorie est -double, et les lecteurs s'en apercevront aisément.</p> - -<p>On ne poursuivra pas l'explication plus loin: on -se souvient qu'à vingt-cinq ans, en parcourant l'édition -complète des œuvres du Tasse, on tomba sur un -volume qui ne contenait que l'éclaircissement des -allégories renfermées dans la <i>Jérusalem délivrée</i>. -On se garda bien de l'ouvrir. On était amoureux -passionné d'Armide, d'Herminie, de Clorinde; on -perdait des chimères trop agréables si ces princesses -étaient réduites à n'être que de simples emblèmes.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_303.jpg" width="400" height="298" alt="illustration" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<h2><a id="NOTES"></a>NOTES.</h2> - -<p>Nous donnons ici le premier dénoûment, que l'auteur a -changé, selon le compte qu'il en rend dans l'épilogue qui est -à la fin de la nouvelle.</p> - -<p>Après ces mots: «d'un gentilhomme enfin», il y avait:</p> - -<p>Elle voulut insister, j'étais devenu inflexible. M'imputant -le malheur des miens, j'eusse exposé ma tête à tous les risques, -et eussé-je pu redouter des châtiments, j'étais déterminé -à les affronter, à les souffrir, plutôt que de demeurer en -proie aux remords qui déchiraient mon cœur.</p> - -<p>C'était dans cette disposition que je m'avançais vers les -murs qui m'avaient vu naître, et que je devais trouver bientôt -remplis du deuil que j'y avais causé. Les mulets, quoique -forts, ne marchaient pas assez vite au gré de mon impatience: -«Fouette donc, malheureux, fouette!» disais-je au muletier. -Il fouette; et, en effet, les mulets hâtent le pas.</p> - -<p>Je découvrais déjà, mais d'assez loin, le sommet des tours -du château; pour animer encore davantage les animaux qui -me tirent, je les aiguillonne avec la pointe de mon épée; ils -ruent, ils prennent le mors aux dents. Bientôt on ne les voit -plus courir, ils volent. Le postillon, démonté, est jeté dans -une ornière; les rênes, retombées en avant, ne peuvent plus -être saisies par moi; je crie, je m'emporte; on s'effraye, on -s'écarte, on fuit sur mon passage; enfin, je traverse comme -un orage le village de Maravillas, et suis emporté à six lieues -au delà, sans que rien mette obstacle à la force invincible qui -entraîne ma voiture. Je me fusse précipité mille fois, si la -rapidité du mouvement m'en eût laissé les moyens.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_306.jpg" width="400" height="678" alt="illustration" /> -<div class="caption"> -<p class="right">P. 291.</p> -<p class="center"><b>Un nuage noir, dont le sommet représentait une sorte de chameau, -s'élevait en l'air.</b></p> -<p class="center">(<i>Fac-simile</i> de la gravure de la première édition.—Voir la note p. <a href="#Page_101">101</a>.)</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span> - - Las d'efforts, de tentatives de toute espèce, je me rassois. -Je regarde Biondetta. Elle me semble plus tranquille qu'elle -ne devait l'être, elle que j'avais vue susceptible de crainte pour -de bien moindres raisons. Un trait de lumière m'éclaire: -«<i>Les événements m'instruisent</i>, m'écriai-je, <i>je suis obsédé</i>.» -Alors je la prends par un bouton de son habit de campagne: -«<i>Esprit malin</i>, prononçai-je avec force, <i>si tu n'es ici que -pour m'écarter de mon devoir et m'entraîner dans le précipice -d'où je t'ai témérairement tiré, rentres-y pour toujours</i>.» -A peine eus-je prononcé ces mots, elle disparut; -et les mulets qui m'avaient emporté étant de même nature -qu'elle, l'avaient suivie.</p> - -<p>La calèche fait un mouvement extraordinaire; il m'enlève -du siége, et je me vois au point d'en sortir. Je lève les yeux -au ciel; un nuage noir s'élevait en l'air, le sommet représentait -une énorme tête de chameau. Le vent, qui emportait cette -vision avec la violence d'un ouragan, l'eut bientôt dissipée. -En portant mes regards autour de moi, je vis que les mulets -étaient évanouis, et que ma calèche, penchée vers la terre, -portait sur ses brancards.</p> - -<p>Je me trouvai seul dans une petite plaine aride écartée des -chemins ordinaires. Mon premier mouvement fut de me prosterner -pour rendre grâces de ma délivrance.</p> - -<p>J'aperçois un hameau; j'y vais, j'y trouve des secours pour -me faire conduire où je devais aller, mais sans demander de -nouvelles, sans me faire reconnaître. J'étais absorbé dans ma -douleur, et accablé de remords qui ne s'étaient jamais fait -sentir aussi vivement.</p> - -<p>J'arrive au château. J'osais à peine lever les yeux, ni les -arrêter sur aucun objet. J'entends une voix: «C'est Alvare! -c'est mon fils!» J'élève la vue, et reconnais ma mère... <i>Au -milieu de ces réflexions</i>, etc.</p> - -<hr class="small" /> - -<p>Nous avons rapporté dans la Notice les paroles attribuées -à Cazotte comme ayant été prononcées à l'occasion de son jugement, -<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span> -d'après le compte rendu rédigé par M. Bastien, l'éditeur -de ses œuvres. Les termes de la phrase semblent impliquer -qu'il reconnaissait la justesse de sa condamnation, soit -en général, soit au point de vue de l'état de choses révolutionnaire. -M. Scévole Cazotte, fils de l'illustre victime, nous -a écrit pour protester contre cette rédaction, ainsi qu'il l'a -fait à l'époque de la publication de M. Bastien. Les paroles de -Cazotte furent au contraire empreintes du sentiment de son -innocence et de l'horreur que lui inspirait le tribunal qui -s'était attribué le droit de le juger. Nous croyons devoir citer -un passage de la lettre de M. Scévole Cazotte qui fait honneur -à la fermeté de ses convictions:</p> - -<p>«Et moi aussi, je fus alors condamné, mais non saisi et -exécuté, et M. de Nerval ne peut me refuser la conscience -des sentiments qui, du cœur de mon père, avaient pénétré -dans le mien. Eh bien, je lui rappellerai les paroles de -l'Écossais Monrose (Mountross) à ses juges, lorsqu'on lui -prononça la sentence qui le condamnait à la mort et à ce -que son corps fût divisé en quatre quartiers, pour être -exposé dans les quatre principales villes de l'Écosse:</p> - -<p>Je regrette, répondit-il, qu'il ne puisse pas fournir assez -de matière pour l'exposition dans toutes les grandes villes -du monde, comme monument de ma fidélité à mon roi et -aux lois séculaires de mon pays!</p> - -<p>Et j'affirme à M. de Nerval que les sentiments de mon -père et les miens étaient beaucoup plus près de ces paroles -que de celles qui ont été citées par M. Bastien...</p> - -<p>Ce 25 juillet 1845.</p> - -<p class="right"> -<span class="smcap">J. Scévole Cazotte</span>.» -</p> -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_308.jpg" width="200" height="26" alt="" /> -</div> -<hr class="full" /> - -<div class="transnote"> -<h2><a id="Corrections"></a>Corrections.</h2> - -<p>La première ligne indique l'original, la seconde la correction:</p> - -<p>p. <a href="#Page_79">79</a>:</p> -<ul> -<li>ils selèvent -à mon approche</li> - -<li>ils <span class="u">se lèvent</span> -à mon approche</li></ul> - -<p>p. <a href="#Page_214">214</a>:</p> -<ul> -<li>uu déshabillé d'amazone:</li> - -<li><span class="u">un</span> déshabillé d'amazone:</li> -</ul> -<p>p. <a href="#Page_218">218</a>:</p> - -<ul> -<li>Je m'arracbe d'auprès de vous</li> - -<li> Je <span class="u">m'arrache</span> d'auprès de vous</li> -</ul> -</div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le diable amoureux, by Jacques Cazotte - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE AMOUREUX *** - -***** This file should be named 52611-h.htm or 52611-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/6/1/52611/ - -Produced by Clarity, Eleni Christofaki and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. 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Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/52611-h/images/061b.jpg b/old/52611-h/images/061b.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 34746f2..0000000 --- a/old/52611-h/images/061b.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52611-h/images/073b.jpg b/old/52611-h/images/073b.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index aebe799..0000000 --- a/old/52611-h/images/073b.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52611-h/images/illus_003.jpg b/old/52611-h/images/illus_003.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 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/dev/null diff --git a/old/52611-h/images/illus_221.jpg b/old/52611-h/images/illus_221.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 738cdd5..0000000 --- a/old/52611-h/images/illus_221.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52611-h/images/illus_222.jpg b/old/52611-h/images/illus_222.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 537732b..0000000 --- a/old/52611-h/images/illus_222.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52611-h/images/illus_223.jpg b/old/52611-h/images/illus_223.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a07c603..0000000 --- a/old/52611-h/images/illus_223.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52611-h/images/illus_226a.jpg b/old/52611-h/images/illus_226a.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ba323c4..0000000 --- a/old/52611-h/images/illus_226a.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52611-h/images/illus_226b.jpg b/old/52611-h/images/illus_226b.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 4a691d0..0000000 --- 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