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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-06 02:36:26 -0800 |
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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La Cendre - -Author: Fernand Vandérem - -Release Date: July 16, 2016 [EBook #52585] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CENDRE *** - - - - -Produced by Clarity, Eleni Christofaki and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - -Note sur la Transcription: - -Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. -Une liste d'autres corrections faites se trouve à la fin du livre. -L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. - - - - - FERNAND VANDÉREM - - La Cendre - - ROMAN - - [Illustration] - - PARIS - - PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR - - 28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_ - - 1894 - - Tous droits réservés. - - - - -La Cendre - - - - -Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les -pays y compris la Suède et la Norvège. - -S'adresser, pour traiter, à M. PAUL OLLENDORFF, Éditeur, 28 _bis_, rue -de Richelieu, Paris. - - - - - FERNAND VANDÉREM - - La Cendre - - ROMAN - - [Illustration] - - PARIS - - PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR - - 28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_ - - 1894 - - Tous droits réservés. - - - - -_Il a été tiré de cet ouvrage 15 exemplaires sur papier de Hollande._ - - - - - _A_ - - _PAUL HERVIEU_ - - _En témoignage de profonde affection._ - - F. V. - - - - -LA CENDRE - - - - -I - - ---Tiens, M. Gilbert qui sonne! dit la cuisinière en posant son bol de -café au lait. - -Puis, comme le valet de chambre semblait ne pas l'avoir entendue, -continuait de parcourir un journal, à moitié déplié: - ---Dites donc, Joseph! Je vous dis que monsieur sonne! - ---C'est bon! fit le domestique. J'y vais!... Préparez le déjeuner ... - -Et il ajouta, après avoir remis le journal en ordre: - ---Huit heures et demie!... C'est tôt pour lui!... Encore sa dame qui le -tourmente!... Ce qu'il s'en fait de la bile, tout de même, pour cette -femme-là! - -La cuisinière leva la main en signe de découragement attendri: - ---Quelquefois que je serais sa mère, à monsieur, et que j'aurais un -fils de trente ans dans cet état-là, c'est moi qui m'en mêlerais de ses -affaires!... Tenez, voilà le déjeuner ... - -Joseph emporta le plateau, s'avançant sur la pointe des pieds, le plus -légèrement qu'il pouvait, bien que son maître fût éveillé. - -Mais il marchait ainsi par habitude, comme chaque matin, depuis deux -ans que durait la liaison de Gilbert Mareuil avec Mme Hardouin et que -le jeune homme avait donné des ordres formels pour que, pendant la -matinée, on ne fît aucun bruit, on allât doucement, on ne pénétrât -jamais chez lui avant qu'il n'eût sonné. - -Il avait, ce jour-là, les yeux grands ouverts quand Joseph entra dans -sa chambre, et, malgré l'ébouriffement de ses cheveux épais, ramenés -en houppe par l'agitation du sommeil, et le désordre de sa moustache -châtain-clair, qu'il portait de coutume bien frisée et un peu relevée -des bouts,--on voyait qu'il y avait quelque temps déjà qu'il ne dormait -plus. - -Il demanda d'une voix lasse qu'il essayait de rendre calme, presque -indifférente: - ---Le courrier est arrivé? - ---Oui, Monsieur ... Pas de lettres pour Monsieur ... - -Le domestique ramassa les vêtements et sortit. - -Mareuil s'était retourné, la figure enfoncée dans l'oreiller, gisant, -inerte, pareil à un cadavre tombé face à terre, retenant les saccades -de sa respiration, évitant les moindres mouvements, la main seulement -collée contre la barrière des côtes où son cœur heurtait, gonflé, tout -détraqué. - -Puis, comme la somnolence ne revenait pas, il se dressa brusquement, -assis au milieu du lit, et regarda sa montre. - -Elle marquait neuf heures. - -Ainsi cinq heures le séparaient du moment où il verrait Jack, -c'est-à-dire son amie Mme Jacqueline Hardouin, à moins toutefois qu'au -cours de ces cinq heures, un mot ne survînt, un télégramme, un de ces -abominables billets de contre-ordre, comme il en avait si souvent reçus -depuis un an. Et la pensée qu'elle avait tant de minutes devant elle -pour venir le frapper, qu'elle se préparait peut-être à partir, qu'elle -ne partirait peut-être que dans une heure ou deux, cette lettre-fléau, -cette lâche lettre de décommande, le bouleversa complètement, balaya -aussitôt comme d'un souffle le peu de bien-être et d'apaisement qu'il -gardait de son sommeil. - -C'était de même chaque matin: une ascension d'angoisse se glissant -mollement à travers tout son être, s'épandant, se dispersant à travers -tout son corps, lui donnant la sensation d'un empoisonnement graduel -contre lequel il ne pouvait rien; une vraie marée d'angoisse, qui, une -fois montée, ne redescendait plus, restait la journée entière à lui -rouler dans la poitrine, près du cœur, de lourds flots étouffants. -Alors il se levait instinctivement comme se lèvent les malades au plus -fort de la crise, pour échapper au mal, avec l'illusion que debout, -ils souffriront moins; et il se mettait à sa toilette, lentement, -lentement, de manière à user le plus de temps possible, à en détruire -beaucoup, à diminuer les chances de douleur. - -Il murmura: - ---Pourvu qu'elle vienne!... Si elle partait sans venir, ce serait -affreux! - -Et, tout en s'habillant, il essayait de s'expliquer comment, pourquoi, -depuis près de deux semaines, il ne l'avait pas vue. Mais, de ces douze -jours sans elle, il ne lui demeurait que le souvenir noir et confus -d'une lutte obscure contre un adversaire fuyant, insaisissable et -lointain. - -Des larmes lui serraient la gorge. Il se rappelait ce qu'il avait -souffert chaque jour de ces derniers jours, et au-delà, pendant des -semaines, des mois ... - -«Quelle rosse! songeait-il. Non, aujourd'hui, elle n'osera pas ... Elle -part pour Gizé, chez son beau-père ... Elle restera dans l'Indre une -quinzaine de jours ... Quinze et douze, vingt-sept ... Vingt-sept jours -de séparation!... Elle n'oserait pas, ce serait trop violent!...» - -Il alluma une cigarette. - -«Et puis, maintenant, je la tiens ... Je lui demande encore une fois ce -que cela veut dire ... si elle en aime un autre ... qu'elle choisisse, -enfin!... Et je ne la laisserai pas se défiler, ruser, faire des -réponses évasives ... Il me faudra un oui ou un non ... un oui ou un -non ...» - -Il s'imaginait avec joie sa figure mécontente, ses menues grimaces -d'impatience, les dessins qu'elle tracerait du bout de son en-cas sur -le tapis, la gêne qu'elle aurait à se disculper, à répondre. - -«Oui, je pense qu'elle n'en mènera pas large!...» - -Et il chantonnait gaiement, oubliant le passé, des explications -semblables, où sans se risquer aux discussions, en un instant, d'un -seul sourire lascif, elle avait eu raison du pauvre être, tout -tremblant de désirs qu'il était toujours auprès d'elle, après ces -privations si longues. - -Midi sonna. Deux heures encore, puis ils seraient ensemble, rue -Fortuny, dans l'entresol un peu bas et tendu de grenat où il n'avait -jamais reçu qu'elle. Deux heures seulement ... - -Soudain, la sonnette de service tinta de ce tintement aigre et lugubre -qui avait déjà annoncé à Mareuil tant de lettres funestes: - ---Diable! fit-il. - -Il ne bougeait plus, plein d'effroi, l'oreille tendue, comme un -condamné qui croyait à sa grâce et tout à coup entend qu'on arrive. - -Il y eut un bruit de pas dans le couloir et l'on cogna à la porte. - ---Entrez! dit Gilbert. - ---Une lettre pour Monsieur. - -Mareuil prit l'enveloppe sur laquelle il déchiffra son nom écrit au -crayon, de son écriture à elle,--l'écriture fiévreuse et cahotée des -billets de décommande, et il interrogea: - ---Qui a apporté cette lettre? - ---Une dame, une femme de chambre, il me semble. Elle m'a dit que -c'était pressé. - ---Elle est partie? - ---Oui, Monsieur. - ---C'est bien, je vous remercie. - -Puis, d'une main un peu crispée, ayant déchiré l'enveloppe, il lut -hâtivement: - - «Mon bon Gil, je fais une grosse, grosse imprudence pour que tu ne - sois pas inquiet et que tu n'ailles pas m'attendre inutilement. - Impossible de venir aujourd'hui, toute la famille vient me dire - adieu. J'en ai au moins pour jusqu'à 4 heures et le train part à - quatre heures et demie. Pas un moment à trouver pour mon pauvre - Gil. En pensant que j'allais ainsi partir sans te voir, j'en ai - pleuré toute la nuit. J'ai tellement pleuré que mes joues sont - toutes tachetées de petites plaques rouges. C'est bête de te dire - tout cela, mais ne sommes-nous pas habitués à tout nous dire? - Donc, je pars, et ce sera encore seize ou dix-sept grands jours - sans rien, mon chéri. Je t'en supplie, ne m'écris pas là-bas. Cela - pourrait faire des histoires terribles. Mon beau-père est encore - plus ours que tu sais qui!!! Quant à t'écrire, moi, de là-bas, tu - sais bien que c'est encore plus impossible à cause de la poste - qui est au château et où on vient prendre le courrier ... Sitôt - revenue, je t'enverrai un petit mot! Ah! nous n'avons pas de - chance!... Dire que cela fera presque un mois, un mois que je ne - t'aurai vu!... C'est fabuleux ... On m'appelle ... Vite, vite, une - foule de baisers, _dearest_. Pense à moi. A dans quinze jours! - - JACK.» - -Mareuil bégaya: - ---Elle ne vient pas! Elle ne vient pas! - -C'était tout ce qu'il avait remarqué dans ce billet incohérent et -vulgaire: elle ne venait pas! - -Et il restait stupéfié, la lettre à la main, les yeux dilatés de rage, -fixés vers elle, par-delà les murs, les maisons, les rues, comme s'il -l'apercevait en son appartement odorant,--trottinant, souriante et -frivole, parmi les colis et les malles, tout allègre du soulagement de -lui avoir écrit, d'en avoir fini avec ce point noir du rendez-vous à -défaire. - -«Elle ne viendra pas!» - -Il lisait, relisait le papier fripé, soupesant, contrôlant tous ces -mots qu'il sentait de mensonge, de blague,--tout cet amalgame suspect -de phrases froides et de protestations maladroites, qui fleurait si -fort la mauvaise foi. «Son bon Gil!... Ses petites plaques!... Pense à -moi!» Cela, cela, voilà ce qui suffisait pour l'écarter d'elle un mois, -pour qu'il fût obligé de se contenir, d'attendre docilement l'appel de -retour: «Son bon Gil!... Ses petites plaques!» Et d'exaspération, il -jeta le papier dans la cheminée, écrasant dessus, à coups de talon, -les bûches rougeâtres qui lancèrent des étincelles. - ---Que fais-tu donc? Ta vas mettre le feu, mon enfant! - -Gilbert se retourna. C'était sa mère qui entrait. - -Il l'embrassa et dit: - ---Rien!... Je tisonnais! - -Elle le regarda longuement: - ---Qu'est-ce que tu as encore? - ---Mais rien, mère ... Comment, ce que j'ai? - ---Si, tu as encore ta figure bouleversée, ta figure malheureuse. -Véritablement, je ne te comprends pas ... J'ai vu bien des jeunes gens, -mais jamais je n'en ai vu comme toi ... - -Elle s'arrêta pour ranger un flacon de sels, sur une table, et reprit: - ---Oui, on dirait toujours qu'il vient de t'arriver une catastrophe ... - ---Je te jure que je n'ai rien! Que veux-tu que j'aie?... Voyons, mère, -voyons, souris-moi! - -Mais son petit visage pâle sous les bandeaux gris demeurait obstinément -grave, affligé; et comme il voulait l'embrasser, elle le repoussa: - ---Non, non, tu me fais beaucoup de peine!... Ah! si ton père était -encore de ce monde!... Enfin, viens déjeuner ... - -Gilbert descendit derrière elle, contrarié de la ténacité qu'elle -avait eue, dans sa compassion curieuse, à lui réclamer son secret, à -lui demander compte de sa mine, à entraver sa liberté de souffrir. -Pouvait-il pourtant lui confier son mal comme un mal de dents? -Pouvait-il lui déclarer que ce qu'il avait c'était cette jeune dame -à qui elle avait inventé de le présenter, deux ans auparavant, dans -une fête de charité, au quai d'Orsay; cette jeune dame brune avec des -yeux bleu pâle et vagues, un éventail de cheveux ondulés se relevant -au-dessus du front, à la mode nouvelle; cette jolie Mme Hardouin, -enfin, elle se rappelait bien, qui vendait au comptoir 12,--et dont -elle lui avait tant fait l'éloge, qu'elle lui avait dit être une si -gentille jeune femme, et se tenant si convenablement, si correctement, -quoique sans raideur. - -«Sans raideur!... Oh! pour ça, non!... Huit jours de résistance, on ne -peut pas appeler cela de la raideur!»--et il souriait à cette réflexion -haineuse. - ---Pourquoi ris-tu? questionna Mme Mareuil d'un air boudeur. - -Il répondit en s'assombrissant: - ---Une idée ... Je pensais à quelque chose, à une vieille histoire qui -ne t'intéresserait pas ... - -Il contemplait les traits pudiques de sa mère, ses bandeaux gris, toute -la chaste droiture dont sa figure était empreinte et il se dit avec -une tendresse un peu hautaine: «C'est vrai que cela ne l'intéresserait -pas ... Elles ne sont pas de la même race.. Une femme comme Jack, mais -ce serait pour elle un monstre inexplicable ... Autant vaudrait lui -parler des mœurs du loup cervier, des mœurs de l'ichneumon ... Elle ne -comprendrait pas ...» - -Le déjeuner était achevé. Gilbert remonta dans le hall qui lui -servait d'atelier et dont les deux vastes baies fenêtres s'ouvraient -sur l'avenue de Villiers, déserte à cette heure matinale, en cette -après-midi jaunâtre et glacée de fin d'hiver. - -Rarement, il avait été aussi embarrassé de l'emploi de sa journée. -Depuis qu'il connaissait Mme Hardouin, il avait abandonné tout travail, -cessant de fréquenter l'atelier Murviel où il allait avant, négligeant -d'accroître la petite notoriété de jeune amateur que lui avaient créée -quelques dessins publiés dans les illustrés ou des tableautins exposés -au printemps, dans les cercles. - -Et, quant aux visites, quant au monde, il les avait pris en aversion, -car d'y voir Jack ou même d'autres femmes entourées, courtisées, cela -l'affolait, le jetait en des crises de jalousie absurdes et dangereuses. - -Mais rien qu'en aimant, en ne faisant qu'aimer, il trouvait le moyen de -remplir les semaines, de s'occuper, de tromper la lenteur des jours -mauvais. - -Ainsi, d'habitude, quand, vers deux ou trois heures, une lettre, un -télégramme de Mme Hardouin le relevait de sa faction anxieuse, quand -l'attente ne le consignait plus à la chambre, le premier instant de -colère passé, il s'absorbait dans des dispositions de combat, des -opérations de stratégie qui duraient un assez long bout de temps et lui -calmaient peu à peu les nerfs. - -Il s'agissait de répondre à Jack, de la convaincre de mensonge, de -duplicité,--de lui prouver logiquement que ses prétextes ne tenaient -pas debout et qu'il était absolument nécessaire qu'elle vînt dans le -plus proche délai. - -Mareuil dépensait, à la rédaction de ces ultimatum, des prodiges -d'habileté, de délicatesse. - -Il lui fallait accabler Jack en évitant de la fâcher, unir la -courtoisie à la fermeté, dissimuler sous une ironie de bon aloi l'envie -qu'il avait de lui dire les choses les plus grossières, la supplier -sans bassesse, la menacer avec retenue, et il y usait le meilleur de -son style, toutes les ressources de son esprit. - -Puis, ce tour de force exécuté, il courait mettre la lettre à la boîte, -et lorsqu'il la voyait s'échapper de ses doigts, glisser dans la large -fente, partir enfin, il avait un sentiment de repos, d'allègement, -comme après une bataille livrée dont il eût ignoré le résultat, mais où -tout l'effort à donner eût été accompli. - -Cette fois, rien de semblable. - -Il devait garder en lui, pour lui, l'amertume de cette matinée, qui -l'écrasait maintenant. Défense d'écrire! Défense de répliquer! - -Il se tirait nerveusement la moustache, se la frisait, se la défrisait -à contre-sens: «Ah! c'est très fort, ce qu'elle a fait!... Elle voulait -la paix pour quinze jours et elle l'a ... C'est bien joué!... Je suis -roulé!...» - -Il regarda l'heure, et s'exaltant: - -«Ce qu'elle doit se moquer de moi, en ce moment, en finissant de -déjeuner, en dégustant la chartreuse ou l'anisette rose à ma santé ...» - -Il fronça le sourcil: - -«A moins que ... à moins qu'elle ne soit chez un autre,--un autre, un -autre que moi ...» - -Et soudain Mareuil se sentit pâlir, avec l'impression qu'on lui -retournait le cœur comme un ongle. - -Elle lui était cependant bien familière cette vision d'un homme inconnu -enlaçant son amie défaillante. Elle se dressait impérieuse et précise -à la fin de tous les raisonnements qu'il entassait pour s'expliquer la -froideur de la jeune femme. Elle était sa crainte permanente, cette -image meurtrière la terreur de ses rêveries, l'ennemie toujours -voisine, toujours imminente. Et plutôt que de croire à l'atroce -spectacle qu'elle lui montrait, plutôt que d'y fixer sa pensée, il -aimait mieux renoncer à douter, renoncer à comprendre, accepter tout de -Jack, s'incliner, sans savoir, sous ses mystérieux caprices. - -Mais ce jour-là, l'image était plus forte, ne cédait pas, ne s'en -allait pas, et il se répétait: - -«Oui, pourtant!... Si elle était chez un autre ... Ce ne serait pas -impossible, en somme!...» - -Et bientôt l'idée que, durant ce temps, il restait là, immobile, -inactif, enfermé, lui devint insupportable. S'il ne pouvait rien -empêcher, rien arrêter, il préférait encore sortir, marcher par les -rues, se sauver enfin de cet atelier clos. Qui sait, même, peut-être -qu'il la rencontrerait en route; et il s'habilla à la hâte. - -Dehors, il descendit à pas lents l'avenue de Villiers, scrutant d'un -regard avide les visages des femmes qui le croisaient et les fiacres -surtout,--les fiacres, où, à travers les glaces embuées, toutes les -dames avec leurs boas touffus, leurs voilettes denses et leurs chignons -pareils, lui semblaient la silhouette exacte de son amie. - -Il arriva ainsi place Malesherbes, et il réfléchissait sur le chemin -à choisir, quand, au fond d'une Urbaine qui débouchait de la rue -Legendre, il aperçut une jeune femme frileusement enfoncée dans un des -angles du coupé,--Mme Hardouin. - -Il eut un tressaillement terrible: - ---Mais c'est elle!... c'est elle!... - -La voiture tournait dans la direction du boulevard Malesherbes. Il -hésita un moment, puis d'un coup se décida, se mit à courir derrière. -L'Urbaine allait vite au trot de son petit cheval alerte et canaille. -Elle gravit la rue de Naples, traversa la rue d'Edimbourg, s'engagea -dans la rue de Berlin. - -Mareuil la rattrapait progressivement, ne perdant pas de vue sa -caisse au quadrillage jaune, profitant, pour ressaisir haleine, des -montées, des encombrements, des moindres obstacles. Il se comparait à -ces porte-faix qui suivent les voitures de voyageurs, à la sortie des -gares,--essoufflés, épuisés, soutenus uniquement par le désir d'obtenir -là-bas, ils ne savent où, leur salaire, leur revanche d'avoir tant -peiné; et, les dents serrées, le front en sueur, il murmurait, indigné -de cette course humiliante: - ---Quelle coquine! Quelle coquine! - -Sur son passage, on se retournait intrigué de voir un jeune homme bien -vêtu courir ainsi, sans but apparent, le sourcil contracté, le visage -rouge de chaleur; mais Mareuil ne s'inquiétait pas de ces curiosités, -ne distinguait rien que la voiture jaune qui filait à dix mètres devant -lui. - -Enfin, elle parvint rue des Martyrs, pénétra dans la rue de la -Tour-d'Auvergne et stoppa presque aussitôt. - -Mareuil s'était arrêté, observant du coin de la rue, dans une angoisse -effroyable. - -La portière s'ouvrit; une grosse jambe enserrée d'un bas noir s'avança, -et une dame blonde d'une cinquantaine d'années descendit, paya le -cocher, disparut. - -Mareuil était comme étourdi, partagé entre la joie que ce ne fût pas -elle et la déception d'avoir manqué sa vengeance. Il s'épongea le -visage, puis, le corps déchiré de fatigue, la pensée molle et détendue, -il s'achemina doucement vers les boulevards. - -La foule, empressée à ses affaires, le bousculait sans qu'il y prît -garde. Il se demandait seulement parfois si tous ces hommes, toutes ces -femmes avaient un peu souffert déjà de ce qu'il endurait. - -A la hauteur du Gymnase, il retourna sur ses pas, ne découvrant pas -où aller, comment finir cette après-midi désastreuse. Mais comme -il passait rue Taitbout, il songea: «Hein!... Si je montais chez -Brévannes?... Voilà trois semaines que je n'y ai pas mis les pieds ... -Ce serait convenable et cela me distrairait ...» - -Il s'informa auprès du concierge. On n'avait pas vu sortir Monsieur. - ---Je vous remercie, dit Mareuil. - -Et il se dirigea vers l'escalier. - - - - -II - - -Mareuil avait été présenté à Brévannes, un an auparavant, à l'occasion -d'un conte de l'écrivain qu'un journal le chargeait d'illustrer; et -quoique le chroniqueur de la _Pure Vérité_ fût d'une quinzaine d'années -plus âgé que lui, ils n'avaient pas tardé à se lier intimement, -entraînés l'un vers l'autre par un de ces désirs d'amitié comme il s'en -forme fréquemment entre personnes d'âge très différent--et du même -genre que la sorte de tendresse qui pousse certaines jeunes femmes vers -des hommes plutôt mûrs. - -L'aîné trouve là ces plaisirs de domination, de direction qui, au -déclin de l'existence, deviennent presque nécessaires. Le plus jeune -s'amuse de ce qu'il apprend dans cette familiarité instructive et -flatteuse. Puis souvent, les distances s'effacent; l'affection naît, -grandit et se fonde. - -C'est ainsi que, dés le premier jour, Mareuil avait séduit Brévannes -par la candeur ardente de ses sentiments, la courtoisie de ses -manières, son aimable verdeur de jeunesse; tandis que lui-même était -frappé par le ton d'autorité du journaliste, l'expérience de la vie que -décelaient toutes ses paroles, et l'indulgence dédaigneuse qu'il avait -pour apprécier les actes d'autrui, les principes, les choses les plus -graves. - -Brévannes pourtant n'était plus, à quarante-six ans, le chroniqueur en -vogue dont, vers 1876, les journaux se disputaient la copie à fortes -surenchères. Successivement, il avait perdu la faveur du public, la -confiance des confrères, l'estime des directeurs, et maintenant, il se -contentait d'une collaboration hebdomadaire à la _Pure Vérité_--d'une -chronique par semaine qu'il se forçait à rédiger, histoire de ne pas -paraître vivre des gros appointements qu'il touchait comme membre du -Comité du Grand-Art, un tripot riche et achalandé, où il figurait en -compagnie de plusieurs notabilités défraîchies de la plume, du pinceau -et de l'épée. - -Comment s'était produite cette baisse, cette déchéance? Brévannes ne -s'inquiétait guère de l'établir. Probablement comme tout se produit, -par hasard, par suite des circonstances,--car, sauf quelques maîtres, -quelques grands écrivains, il n'y a pas de raison pour que l'un soit -plus illustre que l'autre et réciproquement. Tous se valent dans -le grouillement des inférieurs. Que de reporters qui feraient des -académiciens honorables et que d'académiciens qui ne seraient pas -fichus de vous tourner proprement une interview! Un jour, on avait -trouvé drôle, très original, ce qu'il écrivait, lui, Brévannes. -Ensuite, on s'était fatigué; on avait trouvé ses articles idiots, -stupides, déplorables. Pourquoi lutter, se débattre? Il s'était -rendu compte, avait sauté du piédestal avec un sourire un peu amer, -mais sans indignation. N'était-ce pas naturel, dans l'ordre des -événements, puisque cela arrivait--comme lui était arrivée la gloire -boulevardière--à l'improviste, en une heure de veine inattendue et -fugace? - -Et, bien qu'il exagérât la veulerie de ses opinions, exprès, pour -garder bonne figure dans la disgrâce, il ne manquait pas de sincérité, -ayant toujours sacrifié son ambition à ses aises, ayant raté une foule -d'aubaines profitables plutôt que de se déranger dans ses plaisirs, de -renoncer à une partie avec des amis, à un rendez-vous avec une femme. - -Les femmes, les succès de femmes, voilà aussi ce qui avait beaucoup -aidé Brévannes à mettre en pratique sa philosophie méprisante. - -Longtemps avant d'atteindre à la réputation, quand il n'était encore -que vague journaleux, échotier obscur, il avait passé bien des nuits -gratuites dans les lits somptueux des dames du demi-monde ou du monde -des théâtres. Il était déjà célèbre alors, «le petit Brévannes»--comme -on disait malgré sa haute stature--célèbre pour la voracité avec -laquelle il avalait, au matin, les abondants cafés au lait, les -chocolats réparateurs que lui faisaient servir les admiratrices de son -aristocratique tournure d'officier, de sa frêle et longue moustache -blonde, de toute sa vaillance sensuelle de beau mâle. - -On se chuchotait, entre ces dames, qu'il n'avait pas souvent de quoi -dîner, «le petit Brévannes», et plus d'une s'était offerte, sans qu'il -acceptât, à lui fournir les trois repas, le surplus même des autres -dépenses. Deux comédiennes connues s'étaient publiquement giflées, en -son honneur, à une première. Une danseuse italienne avait feint de -s'empoisonner au laudanum par amour de lui. Toutes le «demandaient», -toutes le voulaient. - -Puis l'âge approchant, il s'était alourdi, fixé, collé. Ç'avait été des -liaisons paisibles avec des femmes de théâtre que la fête dégoûtait -et que tentaient les calmes agréments du foyer. Accommodements qui -se continuaient six mois, un an, deux ans, selon que Mme Brévannes, -on appelait ainsi l'élue, témoignait dans ses relations avec le -journaliste plus ou moins de souplesse d'âme. Car à force d'être choyé, -adulé, à force de vivre parmi les hommages serviles des amoureuses, à -force d'avoir vu ce qu'on peut faire d'une créature qui vous désire, il -n'admettait plus chez les femmes que l'obéissance aveugle, l'humilité -sans répliques; et à la moindre rébellion, à la moindre velléité -d'indépendance, il rendait Mme Brévannes à la liberté, comme on jette -au Bosphore une sultane indocile. - -Mais les actrices ont généralement l'habitude des flagorneries, un -besoin permanent de réclame, un amour-propre toujours irritable. Dès -qu'elles n'étaient plus tenues par l'affection, elle se révoltaient, -exigeaient des égards, couraient inconsciemment à la rupture. Si bien -que, las de ces recommencements incessants et sentant venir le ventre, -les rhumatismes, la calvitie, Brévannes avait fini par se rabattre sur -des personnes moins susceptibles, d'humeur plus facile et simplement -jolies, choisies dans ce tas de petites femmes inemployées qui rôdent, -en quête de relations artistiques et durables, autour des journaux, des -ateliers, des théâtres. - -Mme Brévannes se nommait présentement Henriette Deflize. Une bouche -étroite et rehaussée de rouge, un nez court de jeune dogue, gentille -et bien faite quoique un peu grasse pour ses vingt-cinq ans, elle -ressemblait avec ses cheveux d'un blond trop blanc, sa physionomie -douce et trop poudrée, à ces fées généreuses et muettes, qui, dans les -pièces à grand spectacle, font le bonheur de tout le monde, sans jamais -rien dire. - -Elle ouvrit, elle-même, à Mareuil et eut un mouvement de surprise: - ---Tiens, Soif-d'Amour! - -C'était de ce sobriquet qu'on désignait Gilbert dans le groupe -Brévannes, à cause des préoccupations sentimentales qu'on lui savait. - ---Entrez donc!... Vous n'êtes pas mort? - -Et se précipitant, en ouragan, dans le cabinet de Brévannes, elle cria: - ---Chien vert! Chien vert! Voici Soif-d'Amour! - -Le chien vert qui ronflait sur un large divan, souleva sa tête -congestionnée, et d'une voix pâteuse: - ---Hein?... Quoi?... Qu'est-ce que c'est?... En fais-tu du potin! - -Mme Brévannes reprit, d'un air plus déférent: - ---C'est Mareuil ... Mareuil qui nous revient ... je croyais que -tu travaillais à ta pièce, mon chéri, alors je n'ai pas pris de -précautions ... - -Brévannes se redressa et tendant la main à Mareuil: - ---Parfaitement, Madame, j'y travaillais; j'étais justement en train d'y -rêver ... - -«D'en rêver» eût été mieux dit--étant donné que, depuis plus d'une -heure, il dormait lourdement sous les influences combinées d'une -digestion malaisée et d'une incurable paresse. - -Mais il ajouta d'un ton protecteur et classique: - ---Maintenant, mon enfant, embrassez votre noble maître et nous laissez -causer ... - -Mme Brévannes exécuta correctement les ordres, se retira avec une -soumission qui paraissait devenue pour elle machinale, agréable même. - ---Vous permettez? fit Brévannes. - -Puis, se recouchant sur le divan: - ---Je vous expliquais donc que j'étais en train de rêver à ma pièce ... - ---Et cela avance? questionna Mareuil par un effort de politesse. - ---Pas mal! Pas mal! Seulement je veux que tout soit bien réglé, bien -arrêté là-dedans avant de tracer une ligne. - -Il se frappait le front, ce «là-dedans» au-dedans duquel il n'y avait -rien que des répliques disséminées, des bribes de scène informes et -inajustables, aucune pièce. Mais qu'est-ce que cela lui faisait à -Brévannes, puisqu'elle l'amusait, cette chimère lointaine d'une pièce -à écrire, un jour, à son temps, à son heure--puisqu'il aimait s'y -cramponner à cette épave suprême de ses ambitions naufragées. - -Il reprit: - ---Et vous, à propos?... Qu'est-ce que vous avez eu?... Encore les -peines de cœur? - -Mareuil approuva d'un signe de tête. - ---Ah! c'est fâcheux!... C'est fâcheux!... fit Brévannes. - -Il se doutait sommairement que Mareuil souffrait d'une liaison -malheureuse, mais ne s'était jamais enquis du détail de ses chagrins, -autant par discrétion native que par indifférence pour cette espèce de -mécomptes qu'il jugeait éphémères, puérils, sans grande importance. Il -insista cependant: - ---Enfin quoi?... Que se passe-t-il?... On vous lâche?... On a soupé de -vous? - -Mareuil répliqua: - ---Ce serait trop long à vous dire ... - ---Pas du tout ... Allez donc ... Je vous écoute. - -Alors, entraîné par un irrésistible élan d'effusion cordiale et -rompant d'un coup cette digue de pudeur intime, de vanité amoureuse, -par laquelle il contenait toujours les confidences prêtes à jaillir, -Gilbert commença à raconter les dernières semaines, le brutal départ -de sa maîtresse--et les souffrances d'avant, sans rien omettre, ni -les humiliations, ni les attentes, ni les mensonges--toute la vie -lamentable qu'il menait depuis un an. - -Quand il s'arrêta, Brévannes dit d'une voix soucieuse: - ---J'ignorais que ce fût si grave!... Ah! elle vous en a fait voir, la -dame!... Je vous plains beaucoup mon petit Mareuil ... - -Il remarquait que Gilbert avait les yeux pleins de larmes et il tenta -de le réconforter: - ---Ce qu'il y a de plus triste, c'est que je ne suis pas à même de -vous donner des conseils ... J'ai eu quelques jolies femmes dans mon -existence, mais pas une du monde ... Si pourtant, j'en ai eu une ... -C'était la femme d'un petit herboriste de la place Blanche ... Elle -n'arrivait jamais à l'heure, et elle avait, en outre, une odeur âcre -de lavande ... Une vraie botte de lavande sèche comme on en voyait -à la devanture de sa boutique ... A la fin, je me suis fâché de ses -inexactitudes, et je l'ai mise à la porte ... Ç'a été ma seule femme du -monde ... - -Mareuil souriait péniblement. Brévannes poursuivit: - ---Et, bien entendu, vous ne savez rien? Voyons, franchement, -pensez-vous qu'elle vous trompe? - -Mareuil hésita: - ---Comment vous répondre?... Il est des fois où je me dis que c'est -impossible et d'autres où je jurerais que cela est ... C'est si vite -fait, d'ailleurs, si aisé à opérer ... Il y a dans une journée tant -d'heures, tant de demi-heures pour ça ... Tenez, à l'instant où je -vous parle, je me souviens que, certains jours, elle arrive en grande -toilette de visites. Elle reste un quart d'heure, vingt minutes. Nous -nous aimons et elle s'en va ... Elle ne s'est même pas dégantée! Elle -s'en va, sa belle robe de visites retombée par là-dessus, les cheveux -bien en ordre, la figure tranquille, et personne dans la rue, dans les -salons, ne s'imaginerait d'où elle sort, ce qu'elle vient de faire. -C'est à frémir!... - -Brévannes interrogea: - ---Dites-moi ... Vous ne voulez pas me confier son nom? - ---Pourquoi? A quoi cela servirait-il? - ---Pourquoi?... En effet, vous avez raison ... Du moment que vous ne -quittez pas cette femme après tout ce que vous m'en contez, c'est que -sans doute vous êtes incapable de la quitter ... - -Mareuil eut une moue d'assentiment. - ---Donc ce qu'on vous apprendra sur elle ou rien, cela ne vous changera -guère ... Et puis, n'est-ce pas, entre nous, je crois que vous pouvez -vous considérer comme trompé ... Oh! je n'en suis pas sûr, évidemment, -mais enfin cela m'en a l'air; j'aime mieux vous le dire ... Alors, dans -ces conditions, vous réclamer son nom ... - ---Et qu'en feriez-vous? - ---Est-ce que je sais?... Je m'informerais, je tâcherais de lever des -renseignements qui vous permettent de prendre une résolution ... Car -cela m'ennuie, moi, de vous voir si désolé ... Voyons, vous ne voulez -pas? - -Mareuil réfléchissait, confondu de se sentir si faible devant la -tentation, si démuni soudain de ces infaillibles forces de mutisme ou -de mensonge, qui sont, en amour, comme la garde impériale de certains -mots, de certains noms--si près enfin de dénoncer comme une ennemie -celle qu'il aimait par dessus tout;--et il se défendait, appelait à -l'aide ses scrupules: - ---Non, non, je ne peux pas ... Je n'ai pas le droit!... - -Brévannes hochait la tête, simulant une mine désintéressée: - ---Soit!... Soit!... Comme il vous plaira!... C'est très délicat ... Je -ne dis pas le contraire ... - -D'un geste Mareuil l'arrêta--et, la voix grave: - ---Vous me donnez votre parole d'honneur que ce nom ... - -Brévannes l'interrompit: - ---Quelle demande!... - ---Eh! bien, dit Mareuil lentement et comme à contre-cœur ... Elle -s'appelle ... elle s'appelle Mme Hardouin. - -Le journaliste se recueillit, à la poursuite de souvenirs fuyants. - ---Hardouin?... Attendez donc!... Je connais ça ... Oui, un marchand de -fers ... Grosse fortune ... Un individu assez élégant de sa personne, -avec une barbiche brune et des yeux ternes ... Un brave jeune homme -pas méchant ... Il vient quelquefois au tripot et se fait même souvent -décaver ... Il mériterait mieux, à vous en croire ... - -Mais un peu honteux d'avoir, dans cette circonstance, mentionné un -aussi vulgaire proverbe de club, il ajouta vite: - ---Allons, j'aurai bientôt l'occasion de faire causer les gens du cercle -et je vous préviendrai tout de suite ... - -Mareuil murmura en se levant: - ---Au moins, vous serez prudent? - -Brévannes haussa les épaules: - ---Vous savez bien que je ne suis pas une bête ni un goujat ... -Maintenant, mon petit Mareuil, je vous jette dehors ... J'ai un article -à écrire ... Seulement, vous revenez à sept heures et demie, pour dîner -avec nous! C'est entendu ... Il ne faut pas qu'aujourd'hui vous passiez -la soirée sans amis ... - -Gilbert refusa d'abord, puis céda. - ---A tantôt, sept heures et demie! lui cria Brévannes, sur le palier. - -Il était penché contre la rampe, tenant enlacée la taille d'Henriette, -toute au plaisir d'embrasser dans le cou son noble maître. - -Mareuil baissa la tête pour ne pas voir ces démonstrations qui, par -contraste, lui rappelaient sa solitude, et comme il était loin des -caresses de Jacqueline. - -Il éprouvait l'oppression d'un lourd malaise de regret. Il lui semblait -qu'il venait de trahir quelqu'un, de manquer à son amour. Il aurait -souhaité de retirer à Brévannes le nom de son amie, d'effacer de sa -mémoire ces deux syllabes mystérieuses et sacrées, de les lui reprendre -comme un bien mal acquis, quitte à continuer de souffrir, à perdre tout -espoir de délivrance. - -Il s'ingénia à inventer des occupations factices, des courses à -accomplir, pour gagner le moment du dîner. Il se traîna, maussade et -désœuvré, dans des cafés, chez des fournisseurs. Enfin, la nuit tomba, -et il regravit l'escalier des Brévannes. - - * * * * * - -A son entrée dans l'antichambre, il aperçut plusieurs chapeaux -d'hommes, des paletots accrochés aux patères; et sa figure se rembrunit. - ---Il y a du monde? - ---Non, monsieur, fit la bonne. M. Gendrey qui dîne et M. Labernerie et -M. Charleval. - ---Rien que ça! - -Il grogna: «J'aurais dû m'en douter. Juste ceux-là!... Quelle guigne!» -Et il composa vite sa physionomie, s'efforçant d'y faire monter quelque -chose comme un sourire, afin de n'avoir pas l'air trop infortuné, trop -Soif-d'Amour, devant les convives de Brévannes. - -Mais, malgré lui, en ouvrant la porte du salon, il eut un instinctif -mouvement de recul, cette timidité subite que donne l'antipathie. - -Au milieu de la pièce, Brévannes assis en un vaste fauteuil, tolérait -sur ses genoux la présence d'Henriette, qui l'embrassait encore dans le -cou, à croire qu'elle n'avait pas cessé, depuis le départ de Mareuil. - -Il la repoussait doucement de revers de main qui glissaient le long de -son front, retroussaient ses pâles cheveux frisottés et aussi avec -ces tours de phrase affectueusement enfantins qu'on emploie envers un -caniche trop mobile ou trop caressant. - ---Oui, elle était une brave fille! Oh! monsieur, qu'elle était belle! -Oh! qu'elle était belle, madame!... - -En face d'eux, adossé à la cheminée, un gros garçon à chevelure -noire, le veston ouvert, la barbe en fourche, le nez pincé -d'un pince-nez--l'aspect à la fois d'un universitaire et d'un -politicien--Labernerie, le critique dramatique de la _Pure Vérité_, -lisait, à promptes sautées d'œil, un journal. - -Puis, à moitié étendus aux angles adverses d'un canapé, Paul Gendrey, -dit le Grand Cob, le viveur fameux célébré par les échos quotidiens, -un petit homme brun, sans âge et bedonnant, l'air d'un calme bourgeois -avec ses vêtements amples, son crâne chauve et sa bonne grosse -moustache roulée en copeaux;--et Charleval, le vaudevilliste, long, -blafard, émacié, ayant un je ne sais quoi de militaire dans sa figure -mélancolique, usée, désenchantée de boulevardier déveinard. - -Tous se taisaient, comme surpris dans une conversation méchante, -interrompus dans un débinage. - -«Ils parlaient de mes affaires, songea Mareuil ... Ah! ils ont dû en -débiter de propres!» Et il se rappelait l'odieuse façon dont ils -avaient coutume de causer sur les femmes, de juger les affaires de cœur. - -Labernerie, lui, était même renommé pour ses goûts en cette matière. -Ancien maître d'études, monté des plus bas échelons du journalisme -jusqu'à la puissante dignité qu'il occupait maintenant, il avait -conservé là-haut, comme jadis, des habitudes d'homme de travail qui -n'a point de temps à perdre aux difficultés des amourettes, qui veut -être servi copieusement et sur l'heure. Il n'avait pas la patience -d'attendre que les actrices, ses justiciables, vinssent à domicile -fléchir sa sévérité ou s'assurer une prolongation de bienveillance. -Ces rencontres lui semblaient trop hasardeuses, trop compliquées. Il -ne se plaisait que dans les maisons de rendez-vous. Il y allait tous -les jours, ponctuellement, comme à l'accomplissement d'une fonction -légitime et respectable, comme il allait chaque matin déjeuner chez -Joseph ou à la Maison d'Or. Il payait largement ainsi qu'au restaurant, -se montrait, dans le privé, bon diable, et insensiblement, avec les -années, il avait acquis, parmi ce petit monde de débauche spécial, une -manière de popularité. Toutes les matrones de Paris le connaissaient, -s'appliquaient à le satisfaire, et celles qui avaient des lettres ne -négligeaient pas de l'arrêter, au passage, pour le féliciter de son -dernier article ou pour discuter ses théories, en l'appelant «cher -maître». - -Quant à Paul Gendrey, dit le Grand Cob, il n'était pas davantage un -sentimental. L'origine de son surnom, si peu en rapport avec sa taille -et ses dehors physiques, se perdait dans la nuit des fêtes, de ces -fêtes légendaires où il avait dévoré, en l'espace de trois ans, la -presque totalité d'une fortune assez considérable. Il lui restait de ce -bien une quinzaine de mille francs de rente dont il s'arrangeait sans -trop de gêne, ayant gardé quelques jolies camarades d'antan, qui, par -gratitude pour ses générosités passées, le traitaient en ami, évitaient -délicatement de l'induire en frais. Puis il trouvait, en outre, -moyen d'alléger ses dépenses, grâce à ces gerbes de faveurs, passes, -exemptions, services gratuits, qu'on glane aisément en approchant le -monde des journalistes; et il se libérait des gracieusetés que lui -faisaient ainsi ses amis de la presse, en les documentant, en les -munissant d'historiettes authentiques sur les demoiselles à la mode ou -en les invitant à sa table. Il ne permettait pas, d'ailleurs, qu'on -suspectât ses informations, qu'on mît en doute son érudition éprouvée. -Il se flattait de savoir, à partir d'une époque immémoriale, l'histoire -de la courtisanerie parisienne, le moment exact où celle-ci avait -débuté dans la noce, pourquoi celle-là était tout à coup désertée par -une clientèle jusqu'alors fidèle--et les noms des amants en titre, en -sous-titre, clandestins même, de toutes ces dames. Pour se tenir au -courant, et par un culte superstitieux, il organisait encore parfois -chez lui des soupers, des bals où les anciennes fusionnaient avec -les nouvelles. Il encourageait les commençantes, s'intéressait à -la chute des gourgandines hors de course, et s'enflammait pour les -menues aventures de la grande prostitution, comme un officier pour les -mutations de l'Annuaire. Aussi, n'ayant de toute sa carrière fréquenté -que les femmes de la galanterie et, d'abord, dans des conditions qui -n'étaient pas celles de l'amour désintéressé, il professait envers les -dames des autres castes et envers leurs liaisons ce dédain dénigreur, -appuyé d'anecdotes, qui constitue souvent toute la compétence, toute -l'équité des gens mal disposés. - -Enfin, des contrariétés, une brusque virevolte d'esprit, avaient -détourné peut-être Charleval de consacrer au sentiment une nature -ardente et d'abord sensible. Après deux comédies d'observation -cruelle, conçues dans l'ancien style et tombées sous la froideur -d'un public ennuyé--les _Habiles_ et l'_Esprit de corps_--le jeune -écrivain, trente-six ans au plus, avait été soudain envahi par un -invincible dégoût de l'Art pur, empoigné par l'envie de gagner de -l'argent, la forte somme indispensable pour réaliser ses vœux de -retraite campagnarde, son rêve d'une maison gaie au bord d'un fleuve -agile et solitaire. Et, dès ce moment, il s'était acharné à composer -des vaudevilles bêtes, des pièces à gros intérêts, accumulant les -sottises, les inventions baroques, intentionnellement, avec une -niaiserie recherchée, fasciné par la vision charmeresse de la machine -qui rapporte une fortune, qui se joue cinq cents fois, qui, en un an, -fait son homme célèbre, d'une célébrité douteuse--mais riche, libéré -des besognes, maître désormais de sa vie. Il avait donné sur diverses -scènes, avec de faibles résultats, une _Femme à Balandard_, une -_Mademoiselle Piston_, une _Petite Charcutière_; et actuellement, il -pelotait, il espérait, il guettait son tour de victoire, ce tour qui -leur échoit à tous et qui lui adviendrait bien à lui comme aux autres, -fatalement, n'est-ce pas? Il était chaque soir avisé des recettes de la -veille, pouvait vous dire, à un centime près, ce que Belleville avait -encaissé hier, ou la Porte-Saint-Martin, combien de représentations -avait dans le ventre l'opérette des Folies, et si la revue des Bouffes -s'annonçait comme un succès d'estime ou d'argent. On lui ignorait -tout attachement féminin. Dans les théâtres, il ne se risquait à de -longues stations que chez le directeur ou la buraliste. Et jamais -il n'exprimait d'opinion sur les femmes, sauf lorsqu'elles étaient -actrices, pour mentionner leur vogue auprès du public, ou les bénéfices -qu'elles rapportaient. - - * * * * * - ---Allons, Soif-d'Amour! cria Henriette de sa voix zézeyante ... -Décidez-vous!... Entrez!... On ne vous mangera pas!... Ce sont des amis -... - -Et tandis que Mareuil serrait les mains des convives, elle questionna: - ---Eh bien! cela va-t-il mieux, depuis qu'on s'est poussé de l'air? - ---Vous avez été souffrant? fit Labernerie. - -Mareuil s'excusa. Un peu de mauvaise humeur simplement, dont Henriette -avait tort de s'inquiéter. Labernerie n'insista pas. Mais il jeta à -Mareuil un sourire de commisération, un sourire qui savait de quoi il -retournait et qui se rétracta en des sourires pareils sur les lèvres -de Gendrey, et de Charleval, le triste. Puis, comme il affectait, dans -l'intimité, une grande grossièreté de paroles, il se mit à pester, à -jurer, demandant si on n'allait pas bientôt servir, nom de D...! - -Henriette le calma en lui offrant son bras et l'on passa dans la salle -à manger. - -Pendant tout le début du dîner, Mareuil parla à peine. Il suivait de la -pensée Mme Hardouin, la voyant en route vers le centre de la France, -vers le milieu de la carte, vers ce petit coin rond où on lit, écrit -en courbe, INDRE,--entendant presque le galop du wagon lumineux qui la -secouait, l'emportait en hâte. - -Les autres causaient d'une première qui avait eu lieu la veille aux -Menus-Plaisirs, la première de: _le Rez-de-Chaussée d'Alfred_, dû à la -plume de Géraudon, l'émule glorieux de Charleval. Celui-ci critiquait -violemment le vaudeville de son concurrent. D'un tempérament autrefois -affable, il s'était peu à peu aigri dans son décevant métier, aigri -véritablement parmi l'air pesant et putride des couloirs de théâtre, -comme une crème dans une atmosphère d'orage. Il analysait la stupidité -des caractères, la pauvreté de l'intrigue, la blâmable complaisance -du public des premières, tandis que le Grand Cob, sans l'écouter, -élucidait l'état civil de Mlle Suzette de Luz, l'étoile de la pièce, -qu'en 87 il avait connue sous le nom de Jeanne Bossard, trottin chez -une modiste de la rue de la Paix, avec des bas sales, des jupons -effrangés et une ignorance complète des subtilités parisiennes. - -Cependant, Mareuil ayant refusé de reprendre du gigot, Brévannes -l'admonesta sévèrement, déclarant que ce refus était absurde, qu'il n'y -avait rien de meilleur pour les peines de cœur que la viande de mouton. - -Aussitôt, la conversation se reporta vers Gilbert et chacun se mit à -lui donner des conseils d'hygiène sentimentale. - -Labernerie vantait sa méthode: - ---Voyez-vous, avec mon système, pas d'ennuis avant, pas de tracas -après. On a la personne au moment voulu, au moment du désir. Et le -lendemain, si le corps vous en dit, vous y retournez ... on vous attend -... C'est une bien belle institution, et qui honore un pays, Monsieur! - -Brévannes protesta: - ---Nous savons tous, mon ami, que tu as des mœurs de goret, et je me -demande quel plaisir tu as à les déployer devant nous ... - -Labernerie souriait avec bonhomie. Brévannes poursuivit: - ---A moins que tu ne veuilles épater Mareuil ... Pâle idéal, cela, et -qui n'empêche pas que les établissements où tu passes ta vie ne soient -des endroits écœurants ... J'y ai été quelquefois, moi, oui, mon vieux -goret, j'y ai été aussi, je l'avoue, et jamais je n'en suis parti sans -dégoût ... Je me rappelle surtout la présentation, une pauvre femme -inconnue qu'on vous lance comme une bête de combat par une porte -entr'ouverte et qui vous arrive avec un œil effaré et méfiant, un œil -de taureau bondissant du toril ... Tu ne vois pas cela, toi, tu penses -à autre chose ... Mais c'est un moment déplaisant, un moment vraiment -dramatique ... - -Mme Brévannes approuvait du regard, trouvait la comparaison de son -chien vert joliment juste,--forte du souvenir de scènes analogues -où une malheureuse amie à elle avait jadis, contre son gré, joué, à -maintes reprises, le rôle angoissant du taureau. Elle approuva plus -énergiquement encore, quand Brévannes ajouta: - ---Oui, Mareuil, ce qui vous conviendrait, ce serait une petite femme -bien aimante, bien gentille, une petite femme, tenez, comme Henriette, -qui vous ficherait la paix, qui vous laisserait travailler ... Car, -vous ne pouvez pas vous le dissimuler, mon cher maître, voilà un an que -vous ne faites rien que de vous abîmer la santé ... - ---Et où décrocherait-il cela? s'écria amèrement le Grand Cob. Chez moi, -à mes dîners, à mes soupers. Seulement, on n'y vient plus, on ne répond -même plus aux cartes d'avis. On ne veut que de la femme du monde. Eh -bien! on vous en aura, mon ami ... Non, mais combien vous en faut-il? -Dix, vingt, trente? Ne vous gênez pas ... Dites votre chiffre ... Je -n'ai qu'à les inviter ... C'est enfantin! N'est-ce pas, Labernerie?... -Raconte donc à Monsieur combien tu en rencontres là-bas, par semaine, -de femmes du monde! - ---Est-il rigolo, ce Grand Cob! déclara Henriette, au comble de -l'enthousiasme. - -On continua de discuter le cas de Mareuil. On parlait de ses sentiments -passionnés, de son amour exclusif et vivace comme d'une anomalie -surprenante et complexe, comme d'une maladie exotique ou disparue de -nos climats. - -Charleval y entrevoyait, à part lui, le sujet d'une pièce très drôle. -Labernerie affirmait qu'on n'aimait plus, que l'amour tombait en -désuétude, que les jeunes générations ignoraient sensément ces folies -surannées. Madame Brévannes n'osait dire à quel point elle eût été -satisfaite que son noble maître fût un tout petit peu atteint de ce -ridicule mal-là. Quant à Brévannes, devant Henriette, il s'abstenait -toujours de se prononcer avec précision sur les choses du sentiment par -crainte de questions indiscrètes qui l'eussent amené, envers elle, à -des actes de répression publics et pénibles pour les invités. - -Bientôt le Grand Cob fut seul à soutenir le poids de la causerie, et -légèrement gris, enhardi aussi par le silence des autres, il prodiguait -à Mareuil les offres amicales, les conseils expérimentés. - ---Ecoutez-moi, jeune homme, et vous vous en trouverez bien. Nous -ferons ensemble des petites fêtes de premier ordre ... Allons, allons, -Mareuil, un peu de sourire, mon ami! - -Mais Gilbert ne répliquait pas, tâchant à grands efforts de cacher son -agacement, tout meurtri par les phrases de ces gens, qui lui marchaient -sur le cœur avec leurs mots maladroits comme des pieds lourds -d'aveugles. - -Enfin, le dîner se termina et l'on rentra au salon. - -On n'y demeura que le temps de fumer un cigare, en buvant le café. -Brévannes avait des épreuves à corriger; le Grand Cob désirait assister -aux débuts d'une danseuse américaine aux Folies-Nouvelles; et Charleval -s'était promis de surveiller la seconde du _Rez-de-Chaussée d'Alfred_, -dont il augurait beaucoup de mal. - -On quitta donc Mme Brévannes qui accepta ces adieux de bonne grâce, en -femme accoutumée à l'abandon. - -Au bas de l'escalier, Brévannes arrêta Mareuil par la manche et à -mi-voix: - ---Vous savez! Comptez sur moi! Dès que j'aurai quelque indication, je -viendrai vous voir ... - -Mareuil lui serra la main avec force. - -Sur le seuil de la porte, Labernerie prit congé de ses amis. Une -affaire importante l'appelait. On ne le retint pas, et il s'en alla à -larges pas, le ventre en avant, la tête en arrière, dans la direction -de la rue Lafayette. Le Grand Cob le regardait s'éloigner: - ---Je parie, s'écria-t-il ... je parie qu'il y va encore! - - - - -III - - -Mareuil passa une semaine assez calme. - -Il en était ainsi chaque fois que Jacqueline s'absentait. Son -imagination prenait alors comme des vacances, ne travaillait plus sur -des données fermes et matérielles à vouloir deviner ce que Mme Hardouin -pouvait bien faire loin de lui. Quand il la savait hors de Paris, aux -eaux, à la campagne, sa jalousie se rassurait, s'apaisait, incapable -de se figurer, comme d'habitude, des choses précises,--de souffrir -des rencontres, des souvenirs, des moindres associations d'idées. -Il marchait librement dans les rues, se distrayant au spectacle des -promeneurs, des voitures, sans songer, à tout moment, que dans une des -maisons qu'il longeait, dans une de ces bâtisses de pierre muettes et -impartiales, elle était peut-être à le tromper, à le regarder passer, -en souriant, derrière les rideaux blancs d'une croisée inconnue. - -Jamais même il n'avait considéré la possibilité d'une rupture avec -autant de flegme et de résolution. - -Autrefois, à la pensée de quitter Jacqueline, il lui semblait qu'un -déclanchement jouait en lui, que son cœur allait tomber. Il se -rappelait leurs premières journées d'amour, ses cris, ses soupirs, -toute cette exquise ardeur dont il faudrait se priver. Puis il revoyait -les matinées d'hiver brumeuses et froides, les sombres après-midi -d'hiver qu'on égaie, qu'on illumine rien qu'à s'aimer, et il se -représentait aussi les déchirants soupçons qu'il aurait, après s'être -séparé d'elle, au crépuscule, à l'heure où l'intérieur des fiacres est -obscur, à l'heure louche où il croyait qu'on se cache plus sûrement, -tandis qu'on se dissimule de même partout, en toute saison, à toute -heure. Il avait peur. Il n'osait plus rompre. - -Maintenant, au contraire, à son grand étonnement, il s'accoutumait à -envisager bravement, de face, ce qu'il ferait, si la culpabilité de -Mme Hardouin, venait à être prouvée. Il souhaitait d'en être bientôt -persuadé, que ce fût vite mené, vite fini, cette sale affaire! - -Il eut pourtant un serrement de cœur, quand une huitaine de jours plus -tard, un lundi matin, Brévannes entra chez lui, la figure enfouie dans -le collet relevé de son paletot, le nez rouge, la voix tout enrouée. - -Il était en proie à un fort rhume et s'en vanta: - ---Non, vous n'avez pas idée de ce rhume! Comme me le disait ce matin la -jeune personne, ma nuit n'a été qu'une toux ... Ah! si ce n'avait pas -été pour vous, et dans des conditions exceptionnelles!... Dites donc, -faites-moi donc verser quelque chose de chaud ... - -On apporta un grog que Brévannes but lentement, s'arrêtant à chaque -gorgée pour tousser. Mareuil s'impatientait. A la fin, il éclata: - ---Eh bien!... Vous ne savez rien? - -Brévannes s'essuya la moustache, et répliqua: - ---Mon Dieu, si!... Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'elle n'a pas -bonne réputation, votre amie ... - ---Quoi?... Elle a un amant?... Vous savez son nom? - ---Non, pas _son_ nom, mais _leurs_ professions, fit Brévannes en -insistant sur ces adjectifs. - -Il reprit, après avoir avalé le fond de son grog: - ---Oui, ils sont plusieurs, sans vous compter ... Ou, si vous préférez, -on lui en attribue plusieurs: on parle d'un avocat, d'un remisier, -d'un musicien, et d'un officier de cavalerie, je crois ... Est-ce en -même temps ou successivement, voilà ce que j'ignore!... Tout dépend de -l'époque de son mariage. - ---Elle est mariée depuis six ans, dit Mareuil, qui sentait le long de -lui-même, de tout son corps, comme une traînée de défaillance. - ---Dans ce cas, continua Brévannes qui avait calculé, il y a des chances -pour que, depuis deux ans, vous n'ayez pas été seul ... Cette femme-là, -mon cher ami, c'est ce que nous appelons une femme dans la grande -circulation ... - -Il eut une quinte de toux. Gilbert s'était approché de la fenêtre, -et, le front contre la vitre, paraissait examiner l'avenue. Brévannes -ajouta: - ---Il aurait peut-être mieux valu ne rien vous dire ... Tant pis! Non, -je suis content de vous l'avoir dit ... Vous reconnaissez que j'ai un -peu d'expérience, un peu d'expérience du ton des cercles, tout au moins -... Eh bien! votre Mme Hardouin, c'est sûr, c'est un fait acquis, c'est -une personne sur le compte de laquelle on ne se gêne plus ... - -Mareuil se retourna, et durement: - ---Alors, vous ne voulez pas me dire les noms? Vous prétendez toujours -qu'on ne vous les a pas dits?... - -Brévannes mentit d'un air calme: - ---Mais non, mon petit Mareuil, je ne prétends pas ... Ne vous fâchez -pas, je vous jure qu'on ne me les a pas nommés, ces messieurs. Et c'est -bien heureux! Voyez-vous qu'on me les ait dits, leurs noms, que je -vous les répète, et que vous vous trompiez, que vous alliez vouloir -couper la gorge au musicien, quand c'est l'avocat ou le militaire ... -ou même en ce moment-ci plus personne ... Ce serait ridicule ... Et -puis, réfléchissez ... Il se trouvait dans son droit, cet homme!... Il -ne vous connaissait pas ... Vous le trahissiez aussi ... Non, on fait -de ces choses tragiques pour une femme irréprochable ... Du reste, on -ne devrait jamais le faire, fût-ce pour une femme dans ce genre-là, -puisqu'on ne peut y songer que précisément au moment où elle commence -à cesser de l'être, irréprochable ... Décidément, tout cela est bien -compliqué et je n'aimerais pas avoir des romans à écrire ... - -Gilbert, que ces digressions irritaient, l'interrompit: - ---Enfin, que me conseillez-vous? - ---Ce que je vous conseille?... Elle est douce! fit Brévannes, en -exagérant à dessein l'ébahissement de sa figure ... Mais il n'y a pas -à hésiter, et j'espère bien que, dans les vingt-quatre heures, vous -l'aurez lâchée! - ---Et si c'était faux, toutes ces histoires, si c'était des calomnies! - -Brévannes grommela d'un air mécontent: - ---Vous n'êtes pas sérieux!... Vous n'êtes pas sérieux!... Que -voulez-vous que je vous dise. Je vous ai dit ce que je savais ... C'est -insuffisant? Mille regrets!... Gardez-la, mon ami, si cela vous fait -plaisir!... Ces affaires-là, c'est surtout une question de goût. Et -je vous avouerai que je ne suis pas connaisseur, que je finis par m'y -embrouiller, moi, par ne plus rien y comprendre ... - -Mareuil fut effrayé comme un enfant récalcitrant qu'on menace -d'abandonner dans la rue. - ---Mais, je vous en prie, Brévannes, entendez-moi!... Je ne peux -cependant pas accuser une femme, la quitter, lui donner même des -raisons de rupture sur des racontars de club, des potins de fumoir ... - -Brévannes releva la tête: - ---Donc, c'est une preuve qu'il vous faut?... Un rien de preuve?... -Voyons, quand revient-elle à Paris, la dame? - ---Vers le 25 de ce mois, le 25 mars ... - ---Et nous sommes le 18!... C'est-à-dire qu'elle ne reviendrait que dans -huit jours ... En êtes-vous bien sûr?... - ---Sûr?... Sûr?... Elle me l'a écrit ... Mais pourquoi me demandez-vous -cela? - ---Vous allez voir ... Notez que c'est une simple hypothèse, une simple -supposition fondée sur le caractère de la dame ... Pas davantage ... Eh -bien! admettez qu'elle revienne plus tôt et qu'elle ne vous avertisse -pas ... Hein! Ce serait sans doute pour réserver ces quelques jours à -je ne sais quoi qui lui plairait plus que de courir vous voir ... Et si -cela arrivait, je présume que vous ne douteriez plus ... Alors, il me -semble, qu'à tout hasard, vous feriez bien de vous renseigner sur la -date exacte de son retour ... Qu'en pensez-vous? - -Mareuil marchait en silence à travers l'atelier: - ---Il est certain, dit-il enfin, il est certain que l'idée a du bon ... -Je verrai ... je réfléchirai ... - ---Oui, elle a du bon ... Maintenant, venez-vous déjeuner avec moi? - ---J'accepte, fit Mareuil ... Après ces émotions, j'aime mieux ne pas -rester seul ... je m'énerverais trop ... Partons-nous? - ---Nous partons! - - * * * * * - -Ils déjeunèrent dans un restaurant des Champs-Elysées, et pendant tout -le repas, Brévannes raconta à Gilbert «sa» pièce. - -Cela s'intitulerait, définitivement: _Gens de Presse_, un titre clair, -affirmait l'auteur, sans prétention et qui disait bien ce qu'il voulait -dire--mieux assurément que ne l'eût dit Brévannes lui-même, dont la -conception était encore un peu confuse. Cependant, il comptait sur une -grande scène de provocation, qu'il placerait à la fin du troisième -acte, à moins que ce ne fût au début du quatrième. Il citait aussi, en -toussottant, des mots qui n'étaient pas bien forts, il en convenait, -mais pas plus niais, certes, que ceux des confrères. Dès le second -plat, Gilbert avait cessé de s'efforcer à le suivre. - -Il cherchait comment, par quels stratagèmes, quelles personnes -il pourrait savoir le retour de Jack. Il imaginait des visites, -des conversations d'enquête, et des phrases, des maintiens, l'air -indifférent qu'il vous aurait pour s'informer depuis quand on ne -l'avait vue, ou ce qu'elle devenait donc la petite Mme Hardouin--cette -canaille de petite Hardouin. - ---Alors, vous comprenez, là-dessus, le directeur survient comme un -fou!... racontait Brévannes, qui narrait pour lui-même, pour son -plaisir, afin de sortir à l'air son sujet--et malgré la conviction -secrète où il était que Gilbert n'avait pas écouté un mot du récit. - ---Le directeur survient comme un fou, continuait Brévannes, et -qu'est-ce que vous croyez qu'il fait, le directeur? - ---Le directeur? Je ne sais pas! murmurait Mareuil, intimidé. - ---Cela va de soi ... Eh bien! voilà ce qu'il fait ... - -On avait déposé sur la table l'addition avec la monnaie. Ils se -levèrent et descendirent, en causant de _Gens de Presse_, les -Champs-Elysées. A la place de la Concorde, ils se séparèrent. - ---A bientôt, n'est-ce pas?... dit Brévannes. Je ne vous ai pas reparlé -de la chose pour ne pas vous ennuyer, et puis parce qu'en vérité -elle est d'ordre courant, elle ne mérite pas tout le tracas qu'elle -vous cause ... Mais encore une fois, d'une façon ou d'une autre, -débarrassez-vous de la dame!... Il se fait temps! - -Mareuil le remercia, et, après un dernier salut amical de la main, il -entra dans l'avenue Gabriel et gagna le faubourg Saint-Honoré. - -Son parti était pris. Au lieu de se fier à l'espoir d'une révélation -mondaine, de l'indiscrétion d'un tiers, il irait directement à la -découverte, chez Mme Hardouin, rue des Ecuries-d'Artois, et là, il -interrogerait les domestiques, saurait tout de suite, n'attendrait pas. - -Plus il la méditait d'ailleurs l'hypothèse de Brévannes, plus elle -lui apparaissait comme puérile, aléatoire, purement romanesque; et -c'était contre ce vexant instigateur que croissait peu à peu son -indignation, tandis qu'il n'avait aucune colère contre les autres, -contre les Messieurs dénoncés, contre ces fantômes, sans nom, aux -formes incertaines. - -«Oui, où a-t-il été dénicher cela qu'elle avancera son retour?... Dans -quel arrière vieux fonds de vaudevilles, de mélos, de feuilletons?...» - -Il dut se garer d'une voiture. - -«Comme son article de ce matin, sur les courses. C'est d'une bêtise à -crier. Et ses _Gens de Presse_! qu'il ne finira jamais ... Non, mais je -voudrais les voir seulement commencés ses _Gens de Presse_!...» - -Il arrivait devant la maison, et pénétrant dans la loge du concierge: - ---Mme Hardouin est chez elle? - -Le portier, un homme ventru, à figure placide et respectueuse, répondit: - ---Non, Monsieur ... Madame est à Gizé, chez le père de monsieur. - -Puis il tira une bouffée de sa pipe et ajouta: - ---Mais Madame revient demain matin mardi ... - -Mareuil balbutia faiblement: - ---Ah!... Ah!... Très bien!... Très bien!... Et vous êtes sûr? - ---Oh! oui, Monsieur. Les domestiques ont reçu, hier, une lettre de -madame ... Si Monsieur veut me laisser sa carte? - ---Non, non, dit Mareuil ... je repasserai demain ... demain ou -après-demain. - ---Comme Monsieur voudra! repartit le concierge en se rasseyant. - -Mareuil sortit de la loge, franchit la porte cochère et demeura -quelques instants immobile, les yeux vers le pavé, vers ce morceau -de trottoir, vers cet endroit gris, où le lendemain, avec huit jours -d'avance, s'arrêterait la voiture de Jack. - -Que faire? Où aller? - -Il songea soudainement adouci: - -«Je vais prévenir Brévannes ... Il est sans doute au journal ou au -cercle ... Dépêchons-nous ...» - -Mais en route, un suprême accès de vanité le retint: «Suis-je bête!... -Il sera toujours temps demain, si elle ne m'a pas écrit ...»--et il -rentra chez lui. - - * * * * * - -Le jour suivant, Mareuil ne quitta pas son atelier, espérant un mot -de Jack. Rien n'arriva. Le mercredi, vers le soir, il essaya de se -promener, mais l'inquiétude, un restant d'espoir, le ramenèrent, au -bout d'une heure, avenue de Villiers. Aucune lettre n'était arrivée. -Le jeudi, le vendredi, le samedi furent pareils. Parfois, des -affaissements l'abattaient, des vapeurs de tristesse l'étouffaient, et -il lui semblait qu'il faisait tout sombre, au dedans de lui-même--une -obscurité noire à en pleurer. Mais il se ressaisissait, soulevé par une -sournoise gaieté, une gaieté de souffre-douleur chétif qui prépare un -tour de vengeance contre l'oppresseur, et qui a du plaisir à subir les -derniers outrages que lui infligera son bourreau--trouvant que cela -devenait très comique, très curieux, que cela marchait, et que, dans -deux ou trois jours, on rirait, ha! ha! on rirait bien plus encore. A -table, même, souvent, il avait des éclats d'hilarité, des ricanements -nerveux et brefs, qui alarmaient Mme Mareuil. - -Enfin le mardi, comme il remontait dans son atelier, après déjeuner, il -entendit qu'on grimpait derrière, et Joseph le rattrapant: - ---Monsieur, monsieur, une dépêche!... - -C'était d'elle. - -Une dépêche où l'on ne discernait plus le bleu, une dépêche toute -violette de lignes minces, tracées en long, en large, en diagonale, -de travers, de côté. Mais le quadrillage de l'écriture n'était rien -auprès du quadrillage de la pensée; et il fallut à Mareuil toute son -expérience de ces grimoires fallacieux pour reconnaître instantanément -ce qu'annonçait cet amas de mots indéchiffrables et menteurs. - -Il en résultait que Mme Hardouin ne pouvait venir et le suppliait de -s'interdire provisoirement toute visite chez elle. - -«Arrivée le matin même», la pauvre enfant «se volait quelques minutes», -assurait-elle, pour annoncer «son retour à son Gil». Quant à la voir, -«il n'y avait pas à y songer», et le billet ajoutait avec charité: «du -moins pour le moment». L'empêchement? Il était bien simple: il existait -depuis la veille «de la froideur» entre elle et son mari. Quelle -sorte de froideur, elle négligeait de l'expliquer, affirmant pourtant -que, lorsque M. Hardouin la regardait, «ses jambes tremblaient, elle -s'apercevait blême dans les glaces». D'aussi sommaires indications, -elle concluait que son mari était en furie, sous l'influence de lettres -anonymes. - -«On ne dit rien, écrivait-elle dans sa perspicacité; mais ça n'en est -que plus grave. C'est peut-être un nouveau jeu ...»--l'ancien jeu -consistant à jurer que M. Hardouin avait reçu, devant elle, d'infâmes -dénonciations et qu'un renoncement complet aux rendez-vous s'imposait, -par prudence, pendant plusieurs jours. Elle terminait la dépêche d'une -façon navrée quoique philosophique: «Ne te désespère pas, mon chéri ... -Si tu souffres, je souffre autant que toi!... Hélas! on ne refait pas -sa vie!!!» - ---On ne me refait pas non plus! murmura joyeusement Mareuil, et il -descendit, en sautant les marches par deux, par trois. - -Dehors, il appela un fiacre: - ---Rue Taitbout, 18 ... Marchez bien! - -Il pénétra chez Brévannes, en criant: - ---Ça y est! - -Brévannes le félicita chaudement. Mareuil se défendit de ces -congratulations; car tout n'était pas fini. Il voulait la faire venir, -lui clamer, lui jeter au visage qu'il savait quelle femme elle avait -été--voir son effondrement, son émoi--être une fois enfin auprès -d'elle, autrement qu'en suppliant et en vaincu. - -Brévannes lui recommanda la modération. L'acharnement exalté de -son jeune ami le surprenait,--l'important, selon lui, en ces -sortes d'accidents, étant de les connaître, le reste sans intérêt -ultérieur. Il se souvenait d'avoir appris, un jour, que sa maîtresse -du moment, une pensionnaire des Bouffes, le trompait avec quelqu'un -de l'Opéra-Comique. Il s'était borné à lui adresser un mot de congé -très sec, impertinent, et, ensuite, ne l'avait pas revue. Il cita -franchement cet exemple personnel. Mareuil l'écoutait avec une mine -dépitée. - ---Ainsi, exposait Brévannes, vous lui direz qu'elle vous a trompé ... -Bon!... Mais après?... Qu'est-ce que vous lui direz, après?... Vous -n'allez point l'injurier, n'est-ce pas?... Alors, déranger une femme -pour lui dire une chose qu'elle sait mieux que vous, lui donner encore -le plaisir de vous regarder souffrir, vraiment ... - -Mareuil exaspéré, déclara: - ---Laissez-moi ... C'est mon idée ... Et je vous garantis qu'elle -viendra! - -Sitôt rentré, il rédigea une lettre où la tristesse stoïque le -disputait à la hauteur de l'abnégation. Il aurait le courage -d'attendre, oui, d'attendre autant qu'il serait nécessaire, préférant -toutes les douleurs au remords d'avoir été pour elle l'occasion d'un -ennui. Il la plaignait infiniment de subir un si cruel martyre, une -tyrannie si odieuse, et il la remerciait «la vaillante créature», -d'avoir, malgré ses tourments, dès son retour pensé à lui, en premier. - -Il plia la lettre en souriant: «Et maintenant, nous verrons ce qu'elle -répondra, la vaillante créature!» - -Mme Hardouin répliqua, dans la soirée, sur le même ton affectueux et -mélancolique. - -Cependant, une semaine de ces bons procédés quotidiens et de cette -hypocrisie réciproque n'ayant pas suffi à amener Jack dans l'entresol -de la rue Fortuny, Mareuil eut des doutes sur la tactique suivie. - -N'avait-il pas, jusqu'ici, mal manœuvré? Contre cet attrait de chair -irrésistible qui retenait, assurément, Mme Hardouin, contre ces forces -d'instinct irraisonnées et toutes puissantes, ne fallait-il pas autre -chose que les lettres du vieux modèle, que ces bénignes mixtures -d'arguments et de supplications, que ces projectiles savants qui -n'atteignaient jamais la jeune femme, tombaient comme des balles mortes -le long de ses désirs? - -«Evidemment, je ne m'y suis pas bien pris, pensait-il ... La charge est -trop faible ... Il n'y a qu'à la corser ...» - -Et, à travers la lettre qu'il écrivit ce jour-là, il sema quelques -vagues phrases comminatoires, où il manifestait l'espoir de voir -Jacqueline, sous peu, au plus vite, l'adjurant d'accourir, dans son -intérêt, pour son salut. - -A des demandes d'explications de Mme Hardouin qui commençait à -s'alarmer, il ne répondit pas, mais il compliqua ses billets de -comparaisons empruntées au glossaire de la machinerie; et en conclusion -de chaque lettre, désormais, il parla mystérieusement d'une certaine -machine qui s'élançait à grand fracas, broyant tout sur son chemin, et -que peut-être, si Jack retardait encore sa venue, il serait incapable -d'arrêter--une sorte de grosse locomotive emballée et féroce, symbole -de catastrophe en route et de malheur proche. - -Il oubliait ses souffrances coutumières dans cette correspondance -d'attaque, comme un soldat ses blessures au fort du combat, ne songeant -qu'à la réponse qu'il allait recevoir, à la répartie qu'il y ferait, -toujours en garde, en posture d'assiégeant, et s'amusant beaucoup. - -Enfin, après douze jours de résistance, Mme Hardouin capitula, -s'engagea en quelques mots de reddition à venir rue Fortuny le -lendemain, un lundi, vers deux heures. - - * * * * * - -Elle arriva très exactement, et dès le seuil, Gilbert remarqua la -pâleur de sa figure, le glacis de rage qui fonçait ses clairs yeux -bleus, en dépit de ses visibles efforts pour les faire rieurs et -assurés. - -Elle s'assit sur un divan qui s'étendait au mur du vaste cabinet de -toilette, et d'une voix de reproche amical: - ---Eh bien! Qu'est-ce que tout cela signifie?... Cette machine?... Ce -danger?... Toutes ces histoires?... J'en suis malade!... - -Mareuil s'était placé à côté d'elle et se justifiait avec une -incohérence perfide, une prolixité volontairement désordonnée. - ---Je te le jure, ma petite Jack ... Je ne suis pas fautif ... je -t'expliquerai ... j'étais fou ... je ne savais plus ce que j'écrivais -... - ---Mais, c'est abominable! - ---Oh! pardonne-moi ... Oui, c'est vrai, je n'aurais pas dû ... Mais -réfléchis donc ... Un mois sans te voir!... Moi qui t'aime tant!... - -Il avait défait son veston de loutre, et il l'embrassait lentement, -murmurant, pour esquiver ses questions, des paroles de tendresse -ardente. Elle exhalait bon, une odeur de violette spéciale, mièvre et -perverse; et il respirait ce parfum avec agrément, quoique sans nul -désir. - -Puis, il l'interrogea sur sa villégiature à Gizé. Dans tous les -détails, il voulait connaître l'emploi de son temps. - ---Tu es drôle, mon Gil! fit-elle en souriant, en souriant mal d'un -sourire manqué. - -Et elle obéit, rendit compte de son séjour. - -La première semaine, il avait beaucoup plu et on était, presque toute -la journée, resté au château. Des visites, des lectures, de la musique. -Assommante, cette première semaine! La seconde, voyons? La seconde? - -La seconde? - -Elle paraissait hésiter; et Mareuil eut ici l'impression que toutes ses -forces se mettaient comme au guet, à l'affût des mensonges qui, sans -doute, allaient passer. - -La seconde semaine? Ah! un peu moins ennuyeuse. La pluie s'était -calmée. On avait fait des excursions. On avait été déjeuner aux -environs, se promener en break; et deux ou trois fois même, des petites -sauteries s'étaient organisées le soir. On avait dansé, au piano, avec -des châtelains du voisinage ... Voilà, autant qu'elle s'en souvenait, -la seconde semaine--cette seconde semaine écoulée tout entière à Paris, -et probablement dans les bras d'un monsieur qui n'était pas du tout son -Gil! - -A partir du moment où elle avait entrepris ce récit imaginaire des -derniers jours, Mareuil avait éprouvé un triomphal sentiment de -délivrance, car sa grande crainte c'était qu'elle ne dît la vérité, -qu'elle ne s'en excusât par des prétextes invérifiables--et tout, -alors, à recommencer, toute la bataille perdue, tous ces travaux de -siège à refaire, à rétablir! - -Mais non, elle avait menti, bien menti, et elle ne cessait pas de -mentir. Il l'écoutait avec volupté, avec la sensation que c'était en -mensonge ce qu'elle lui chantait là, comme certaines mélodies sont -en clef de _sol_ ou en _do_ dièze d'un bout à l'autre; que c'était -du mensonge tout cela, du vrai, de l'authentique--une molécule, une -parcelle de cet immense mensonge qu'elle lui débitait depuis un an; -et il aurait désiré qu'elle continuât longtemps, longtemps,--encore, -encore un peu de mensonge ... - -Pourtant, elle s'arrêta: - ---Voilà!... Es-tu content?... Tu permets?... Je meurs de soif ... -Toujours de notre Porto? - -Elle s'était approchée d'un guéridon et se versait un petit verre du -vin jaune, se montrant de dos à Mareuil, qui l'examinait d'un air de -curiosité nouvelle, comme une personne bizarre et inconnue, inspectant -son chapeau à ailes noires, l'ondulation des cheveux de sa nuque, sa -taille souple et gracieuse sous la longue jaquette de loutre, sa jupe -traînante en laine beige, toutes les parties composant cet être si -charmant, qui avait menti, qui venait, à l'instant, de mentir plus -vilement que jamais. - -Elle se retourna avec prestesse, comme si elle avait senti ce regard -près de la poignarder, et ses yeux fouillèrent dans ceux de Mareuil, -ses yeux sur la défensive et sévères qui semblaient demander: - ---Qu'est-ce que tu as à me regarder ainsi? - -Mais Mareuil promptement avait changé son regard et, d'un ton -admiratif, il la cajolait: - ---Comme tu es jolie, ma petite Jack!... Comme tu es jolie, aujourd'hui! - -Elle revint s'asseoir sur le divan, le verre à la main, la voilette -relevée, afin de boire plus commodément, tandis qu'il l'embrassait, -offrant parfois la joue pour recueillir un baiser léger et distrait. - ---Mon Gil, enlève-moi ça, veux-tu? fit-elle en lui remettant son verre -vide ... Et maintenant, soyons sérieux!... Explique-moi l'histoire de -la machine ... J'y tiens absolument ... tu as promis, tu ne peux pas me -refuser ... - -Mareuil quitta le divan et arpentant la chambre: - ---Eh bien!... Je vais te le dire!... - -Le moment était venu. Il n'y avait pas à reculer. Il fallait -parler--n'importe comment, mais parler, parler vite. Il le fallait! - ---Je vais te dire ... - ---Voyons! Ne marche donc pas comme ça! grogna-t-elle. C'est agaçant! -Assieds-toi! - -Il s'adossa à la cheminée et, au hasard, d'une voix de révolte -quoiqu'un peu tremblante, son élan pris, il répliqua: - ---Je marcherai si cela me plaît!... si cela me plaît, tu entends? - -Elle bredouilla: «C'est bien!... C'est bien!... Ne t'assieds pas!»--les -traits figés de stupeur et d'effroi, tout interloquée par cette -rébellion subite. - -Certes, en venant au rendez-vous, elle s'attendait à une dispute -insolite, elle pressentait des risques obscurs et indéfinis. Mais -qu'au milieu de ces caresses, de ces paroles d'amour, elle fût arrivée -si droit sur elle «la machine», si brutalement, si farouchement, elle -en restait abasourdie, l'audacieuse Jack, consternée, n'osant plus un -mot, un geste, comme auprès d'un engin qui eût éclaté et qui n'avait -pas fini peut-être, qui peut-être allait recommencer. - -Mareuil poursuivait à petites phrases rancunières et timides encore -dans leur dureté: - ---Je n'ai pas besoin de ton autorisation. Je m'assiérai si je veux ... -Oh! tu me croyais bien nigaud, n'est-ce pas ... bien imbécile?... Tu -croyais que cela durerait toujours ... et tu comptais sur mon amour -aveugle, sur mon amour idiot ... Ah! bien oui!... Je ne t'aime plus ... -Je sais que tu me trompes ... - ---Je me trompe, moi? - -Il riposta avec une rudesse écrasante: - ---Oui, tu me trompes ... Ne nie pas ... Je te déclare que je le sais ... - ---Mais avec qui? - ---Avec qui? Avec qui? - -Mareuil vit passer, comme sous ses yeux, ces messieurs, les quatre -messieurs anonymes, indistincts. Puis hardiment, d'un ton ironique et -mystificateur: - ---Avec qui? Ha! Ha! Tu voudrais bien que je te le dise avec qui? Voilà! -C'est que je ne sais pas! Non, pas du tout ... Je le sais si peu, -tiens, que si demain je voulais rendre visite à cet individu, ou bien -me poster devant chez lui, jusqu'à ce qu'il sorte ... - -Mme Hardouin eut, malgré elle, un geste implorant qui encouragea -Mareuil: - ---Mais ne t'effraie donc pas!... Puisque je te dis que je ne le connais -pas ... Je ne me doute de rien ... Je ne sais rien ... Et quand il y a -quinze jours tu es revenue à Paris, figure-toi que je te croyais encore -à Gizé, moi, à organiser des petites sauteries, tu te rappelles ... les -petites sauteries au piano!... Hein! suis-je bête!... Non, vois-tu, je -ne sais rien, rien du tout ... Et quand je te dis que tu me trompes, eh -bien, je te le dis comme cela, au jugé, sans savoir!!! - -Jacqueline ne protesta plus, battue par ces gouailleries, en déroute, -trop lasse pour tenter la chance d'un mensonge suprême. - -Elle marchait à travers la pièce, de son pas onduleux et glissant, -pareille à une jeune chatte attristée et captive, se croisant dans -sa promenade avec Mareuil, fuyant son regard lorsqu'il approchait, -s'asseyant, se relevant, s'appuyant, au passage, sur les chaises, les -meubles--sa longue traîne d'étoffe claire traînant derrière elle. - -Des images pénibles et des idées contraires s'entre-heurtaient -confusément dans sa petite âme futile et apeurée. Le pauvre garçon! -Quel ennui, pourtant, qu'il eût appris! Mais qui lui avait révélé -l'histoire? D'ailleurs, c'était fatal ... Et puis, juste aujourd'hui -qu'elle avait rendez-vous à trois heures avec sa couturière! -Qu'allait-il faire? Ne valait-il pas mieux en terminer, se soustraire -une bonne fois à ses rages, à ses grossièretés?... - -Et elle déplorait que cela s'arrangeât si mal, que cela tombât un si -mauvais jour, contemplant à la dérobée Mareuil, qui répétait à mi-voix: -«Non, je ne sais rien ... absolument rien!...»--Mareuil, très contrarié -d'avoir livré trop vite son mince secret, sa seule arme, cherchant à -ajouter quelque chose qui ne fût pas des injures, des plaintes vaines, -et tout étonné de se trouver tellement mou, à court d'éloquence, dans -cette circonstance extraordinaire. - -«Si Brévannes m'entendait!» songea-t-il; et réprimant un sourire, il -reprit gravement: - ---Ecoute!... Ecoute, il me serait facile de te dire des paroles -désagréables, n'est-ce pas?... de te dire ton fait, de te dire mon -dégoût ... Mais à quoi bon? Tu devines ce que je peux penser de toi ... -Cela suffit ... Disons-nous adieu! - -Mme Hardouin, par courtoisie, et un peu émue aussi, questionna: - ---Pour toujours? - ---Pour toujours? - -Elle se jeta à son cou, se colla contre lui, vraiment saisie par le -repentir, et à ce moment, elle eût volontiers accompli des actions -héroïques ou folles, pour réparer l'offense, apaiser son chagrin, le -rendre heureux enfin. - -Elle l'embrassait, avec tout l'art de tendresse qu'elle avait quand -elle aimait, de baisers longuement et finement donnés, où il semblait -qu'elle laissât un peu de ses lèvres et d'elle-même. - -Elle ne jugeait pas que ce fût assez, et très bas encore: - ---Mon Gil ... Pardon!... Pardon!... Je t'assure, si tu veux, quand tu -voudras, je reviendrai sans déplaisir ... - -Il répliqua d'une voix étranglée: - ---Non, non, je te remercie ... Ce serait inutile, ce serait sans -intérêt, maintenant ... Adieu! - -Ils se serrèrent les mains. Elle sortit. Il regardait la porte, ce -morceau de bois, cette épaisseur qui, soudain, s'était mise entre elle -et lui. Le battant se rouvrit. Elle revenait: - ---Je ne peux pas partir ainsi! - -Elle l'étreignait de nouveau, et il perdait dans ces baisers son -énergie de résistance, bégayant: - ---C'est mal, ce que tu as fait ... C'est mal, ma petite Jack! - -Mme Hardouin s'était agenouillée près du divan et séchait les yeux -de Mareuil avec son diaphane petit mouchoir de batiste, tentait même -d'atténuer ses regrets, retrouvant, tout à coup, ce génie de pitié, ce -besoin féminin de consoler que les plus mauvaises portent en elles. - ---Ne pleure pas, mon Gil!... Je ne le mérite pas ... Aucune femme ne le -mérite ... Elles sont toutes comme ça ... - ---Je t'en prie, disait Mareuil ... Va-t'en!... Il faut que tu t'en -ailles! - -Trois heures sonnaient à une étroite pendule d'or placée sur la -cheminée. Mme Hardouin dressa la tête de ce côté. Mareuil réitérait sa -prière. Elle se releva: - ---Adieu, mon chéri ... Et à toi, si tu veux, quand tu voudras!... Adieu! - -La porte claqua au loin. C'était fini. - -Mareuil alluma une cigarette et descendit sans se presser. Il se -sentait un peu ahuri et tamponnait machinalement ses paupières -brûlantes. - -Sous la voûte, Mme Honoré la concierge courut après lui: - ---Est-ce que Monsieur vient demain? Dois-je préparer du feu? - -Il n'eut pas l'humilité de dire non, et d'un ton sec il répondit: - ---Je ne sais pas, préparez toujours! - -Puis il s'en alla rapidement, car Mme Honoré fixait, avec une -persistance curieuse, ses yeux gonflés d'avoir pleuré. - - - - -IV - - -Le soir même, chez les Brévannes, il y avait dîner intime, toute la -bande conviée. - -Dès son arrivée, Mareuil prit Brévannes à part et lui conta l'entrevue -de l'après-midi. - -Le journaliste souriait, approuvait par instants: - ---Bravo! Très bien! - -Il conclut: - ---Eh bien, tout cela me semble parfait ... Je suppose que maintenant -vous allez vous tenir tranquille ... - -Henriette, que ce colloque intriguait et qui avait entendu les derniers -mots, jugea bon d'intervenir: - ---Quoi donc?... Qu'est-ce qui est parfait? - -Et s'adressant à Mareuil, avec un air de compassion: - ---Encore des ennuis, mon pauvre Soif-d'Amour? - -Elle se tut, ayant remarqué que Brévannes la guettait d'un œil -courroucé. - ---Ma jeune enfant, lui dit-il, je vous dispense, à l'avenir, d'appeler -Mareuil de ce nom ridicule ... Un jour il se fâchera, et je vous jure -bien que ce n'est pas moi qui lui donnerai tort!... - -Henriette, interdite par cette réprimande, si contraire aux usages -constants de la maison, essaya, par contenance, de la puérilité: - ---Est-ce qu'on m'avait dit, à moi?... Faut pas me gronder, moi! - -La tentative échoua misérablement. - ---Voyons, tu sais bien que j'ai horreur de ces manières-là, bougonna -Brévannes ... Occupe-toi donc plutôt du dîner!... - -Les autres s'étaient à peine dérangés durant cette courte altercation. -Labernerie, qui avait hargneusement levé la tête de dessus son journal, -reprit sa lecture. Le Grand-Cob referma l'œil qu'il s'était efforcé -d'entr'ouvrir, malgré la somnolence qui lui restait d'une nuit passée, -la veille, dans les cabarets des Halles. Charleval paraissait emporté -dans des conceptions ... Ce Mareuil, encore! Ses affaires de cœur! Sa -dame du monde! Et ils songeaient qu'il était bien gentil, Mareuil, -mais tout de même un peu raseur, quelquefois, avec ses histoires de -femmes! - - * * * * * - -Le lendemain matin, Gilbert, qui, sur les exhortations de Brévannes, -s'était docilement grisé au dîner, se réveilla presque à l'aube, après -un sommeil lourd et sans rêves. - -Il glissa à bas de son lit et s'approcha de la fenêtre. L'avenue de -Villiers était toute solitaire, toute blanche. On entendait, dans le -silence du matin, le bruissement rythmé du balai d'un balayeur qui -frôlait les trottoirs. Le ciel était bleu foncé, un ciel profond de -premier printemps. Mareuil se dit que la journée serait sans doute -belle et tiède, puis aussitôt il pensa: «Je n'ai plus d'amie!» - -C'était la même pensée qui l'avait obsédé à son départ de la rue -Fortuny, qui l'avait hanté, la soirée précédente, jusque dans le -trouble de la griserie, qui revenait dès le réveil: «Plus d'amie!»--et -il se répétait ces mots mélancoliques comme pour s'accoutumer à leur -sens étrange. - -Il aurait voulu avoir été l'amant de Mme Hardouin, mais il y avait -bien, bien longtemps--l'avoir été à la manière des hommes grisonnants -dont on dit: «Il a été l'amant de Mme Un tel ...»--mais d'un ton -historique, d'une voix qui indique des années et des années écoulées -depuis. - -Il réfléchissait: - -«Et il viendra, ce moment-là, comme ils viennent tous, l'un après -l'autre, en mystère, à pas de loup ... Comme est venu celui de la -rupture, ce moment que j'attendais si fiévreusement depuis un mois et -qui est arrivé pourtant, qui est accompli, qui est fini maintenant ... -J'ai déjà vu cela en chemin de fer ... Le train n'avançait pas, avait -du retard ... Et tout à coup, j'étais en gare, dans la rue, en voiture, -chez moi, arrivé, installé, sans comprendre comment ... Est-ce curieux, -ces jours, ces heures, ces minutes, ce temps qui passe dans l'ombre, en -silence!...» - -On lui apportait son thé. Il mangea d'assez bon appétit. Puis il -fit sa toilette, s'attardant en des flâneries calculées, s'arrêtant -pour rêvasser, parcourir un article de journal, choisir un vêtement, -une cravate; et, comme il lui restait une heure à employer avant le -déjeuner, il voulut relire d'anciennes lettres de Jack. - -Il les retira d'un tiroir où elles étaient serrées, empilées au point -que la serrure fermait avec peine; et il les jeta par poignées sur sa -table. Il contemplait tous ces papiers blancs, gris et mauves, épais -comme du carton ou ténus et plissés comme de la dentelle, d'où montait -une vapeur douce de parfum mourant, de roses desséchées. - -«Y en a-t-il, des saletés, là-dedans, et des canailleries!» - -Il commença à lire, au hasard, élucidant les pensées que cachaient ces -mots enchevêtrés, cette encre noire ou violette, ces lignes crayonnées -en hâte,--comparant, confrontant, fouillant activement, dans ce tas de -mensonges, comme un chiffonnier picorant dans un monceau d'ordures; et -quand il avait découvert la preuve d'une imposture, établi l'évidence -d'une contradiction, il ressentait une joie sauvage, une satisfaction -méprisante. Il quittait sa chaise, marchait quelques instants, la tête -basse, puis venait se remettre à sa lecture. - -On frappa à la porte. - ---Monsieur est servi. - -Il repoussa les papiers dans le tiroir, les refoula à coups de poing, -et descendit déjeuner. - -Mais lorsqu'il fut remonté dans son atelier et qu'il vit, presque -devant lui, la grande étendue de temps, blanche et vide, qui se -déroulait jusqu'au dîner, il ne put se défendre d'un intime mouvement -de détresse: - -«Qu'est-ce que je vais faire d'ici là? Qu'est-ce que je vais faire?» - -Pas de lettre à attendre! Pas de lettre à écrire! Il aurait souhaité -d'être encore plus jeune de deux jours, au temps maudit où il -s'inquiétait, où il souffrait, mais où il luttait, au moins, où il se -démenait, où il faisait quelque chose. Et il éprouvait ce terrible -frisson de regret et d'ennui qui tourmente souvent les vieux officiers -démissionnaires quand sonne dans leur oisiveté l'heure connue du -rapport, de la botte ou de la manœuvre. - -Il s'allongea dans un fauteuil, fumant coup sur coup, et pour -s'étourdir, des cigarettes qui allaient s'éparpiller en petits tas -jaunâtres, à demi brûlées, sur le dallage noir de la cheminée. - -«Oui, je n'ai pas le choix; il s'agit de changer ma vie, d'inventer une -distraction, de m'organiser autrement ...» - -Mais, à peine les combinaisons formées, elles s'écroulaient, et, sur -leurs décombres, sur leurs chiffres en ruines, voletait l'image de -Jack--de Mme Hardouin s'acheminant vers le logis d'un monsieur à vague -moustache, ou montant son escalier, tout aimable, prête à s'offrir. - -Mareuil se leva, dégoûté: - ---Eh bien, cela va être gai! murmura-t-il. Cela va être frais, si c'est -tous les jours ainsi! - -Il saisit une large feuille de papier dans un cartonnier placé près -de la fenêtre, et, s'asseyant en bonne lumière, il se mit à dessiner -une tête de femme, au caprice du crayon, sans autre idée nette que de -s'occuper, de fuir ce néant du rien-à-faire. - -Mais, soudain, d'un geste furieux, il brisa contre le papier la pointe -de son crayon qui vint frapper la vitre avec un bruit argentin. - -Non! Il en avait assez, à la fin, de tracer des petites lignes, -d'écraser du noir sur du blanc, de s'appliquer aux reliefs, de tenir -compte de la perspective, de s'acharner à ce nez, à cette bouche, à ces -yeux de femme--à ces attraits en mine de plomb, qui n'étaient rien, -rien du tout, il le savait bien, lui Mareuil, auprès d'un vrai visage -de femme tendu de peau vivante et parfumée. - -Alors, il ouvrit un journal, et, du regard, courut à la recherche d'un -écho, d'une annonce qui lui fournirait le moyen de terminer cette -infernale après-midi. - -Il lut que, ce jour-là, avait lieu la dernière réunion du Concours -Hippique; et en même temps, il revit l'entassement de dames élégantes -parmi les uniformes clairs et les fanfares de chasse, toute la -brillante assemblée qui devait s'agiter, sous le soleil printanier, -dans la grande nef sonore. - -«C'est cela!... Je vais y aller», pensa-t-il. - -Puis en rangeant ses objets de dessin, il s'avoua: «Si je trouvais -là-bas, ce qu'il me faut!... C'est peu probable ... Mais qu'est-ce que -je risque?... Et, dès le lendemain ... hé! ce ne serait pas ordinaire!» - -Il s'habilla avec soin, comme autrefois aux jours des rendez-vous, -et, vers quatre heures, il franchissait le tourniquet du Palais de -l'Industrie. - - * * * * * - -Il hésitait de quel côté il monterait, quand une voix railleuse le héla: - ---Comment? Vous ici? - -Il se retourna et aperçut, face à la porte, le Grand Cob, les jambes -écartées, les mains balançant, derrière le dos, un parapluie--l'œil -inspecteur et aigu du boulevardier auquel rien d'un défilé parisien -n'échappera: - ---Vous ici? répéta le Grand Cob, en dégageant mollement une de ses -mains gantées de rouge, et la tendant à Mareuil ... Mais je croyais -que vous ne vous montriez jamais dans ces endroits, que l'on ne vous -rencontrait nulle part ... Cela ne va donc plus? - -Et de la pomme de son parapluie, il se cognait le thorax à gauche, à la -place où il supposait qu'on avait ce qu'on appelle un cœur. - -Mareuil rectifia: - ---Dites que cela va mieux ... - -Puis, pour couper court aux questions: - ---Faisons-nous un tour? - ---Comment donc! déclara le Grand Cob flatté de voir Gilbert se départir -de sa froideur coutumière ... Tenez, je vais vous mener à la Butte ... -Nous avons aujourd'hui quelques numéros de luxe. - -Et, prenant le bras de Mareuil, il l'entraîna vers la tribune réservée -aux demoiselles. - -Elles étaient reléguées là, non par la pudibonderie des règlements, -mais de leur plein gré, pour la commodité des causeries libres et des -affaires à traiter, comme en une sorte de Bourse d'amour--toutes les -courtisanes de Paris, les illustres et les obscures, celles qui ne -vivaient que de leur beauté, celles qui avaient réussi par la gaieté -seule, la bonne humeur, et d'autres, petites femmes de petits théâtres, -dont on ne savait si c'était au lit ou à la scène qu'elles avaient -gagné leur clientèle et leurs falbalas pimpants. Elles se serraient -dans les étroites rangées de gradins, la plupart tournant le dos à -l'immense rectangle jaune de la piste, tandis que, juchés sur un degré -supérieur, ou du haut du couloir longeant le mur de la tribune, des -hommes leur parlaient, penchés sur elles comme pour les humer--des -hommes souriant d'un sourire camarade ou lubrique, des hommes de toute -catégorie: vieillards au regard indécis et glouton, officiers à la -taille pincée, aux cuisses disparues en des culottes éclatantes et -boursouflées, clubmen réputés, portant à leurs vastes cravates des -épingles sauvages, marques de leurs goûts hippiques et formées de deux -longues dents de cheval accolées. - -Mais au passage de Mareuil et de Gendrey, les conversations -particulières cessaient. Les têtes pâles ou peintes de ces dames, leurs -chapeaux fleuris frémissaient, ainsi qu'un parterre sous une brise; et -elles se poussaient du coude, murmurant: «Le Grand Cob! le Grand Cob!» - -Gendrey semblait insensible à ces signes de déférence. Depuis -longtemps, il ne saluait même plus ses féales, se contentant de leur -grimacer de l'œil, de la bouche, du nez, des bonjours familiers et -paternels, comme en a pour les employés de son ministère un vieil -huissier inamovible, au courant du personnel et des traditions. - -Il nommait maintenant les femmes à Mareuil, joignant à sa nomenclature -des commentaires sur les mœurs du lieu, tirant, à mesure, la -philosophie de ce qu'ils voyaient: - ---Voilà Thérèse Nivolas ... Suzette de Luz ... Claire de Kerjeu ... -Réussie, cette blonde, hein?... Ninette Rabastens ... Paula Mériel ... -Et cette petite, basse sur jambes, à droite, en rouge, avec une figure -de garçon ... C'est Angèle de Cérans ... Cela a débuté, il n'y a pas -six mois, et cela a déjà hôtel avenue d'Iéna, victoria, cheval de selle -... Et ce n'est pas fini! Elle ira loin, cette enfant, c'est moi qui -vous le dis!... - -Il avait des inclinaisons du buste, des façons de se rejeter en -arrière, de dessiner de la main, dans le vide, des tailles, des -poitrines, des croupes, comme un maquignon désintéressé promenant un -amateur à travers la foire aux chevaux. On se doutait qu'il eût aimé -faire reconnaître à Mareuil la délicatesse des attaches, la solidité -des chairs, l'élasticité des muscles, lui faire toucher, palper ces -membres bien pris et sans tares dont il répondait. - -Il continua: - ---C'est le dernier jour. On n'a que le temps, vous comprenez. Pendant -toute la semaine, on a préparé les villégiatures, les petits collages -d'été ... Aujourd'hui, ce n'est plus l'heure de débattre ... Il faut -prendre ses arrangements, conclure ... La saison marche. Nous n'avons -plus avant juillet que les courses, pour rencontres sérieuses. Mais là, -les hommes jouent. Ils sont inabordables. Ils sont comme fous ... Ils -ne se connaissent plus ... Ah! elles le savent bien, les petites ... -Ainsi, regardez Claire de Kerjeu ... un caractère impossible ... On l'a -baptisée la Fée-Colère ... Eh bien, voyez-la donc en ce moment avec le -jeune Châtel, le fils du grand épicier ... A-t-elle l'air assez bonne -fille, assez bon enfant!... - -Mareuil ne l'écoutait plus. Instinctivement et comme attiré, il s'était -rapproché d'une jeune femme vêtue d'une correcte robe de drap bleu -sombre et à qui des cheveux bouffant en éventail, au-dessus du front -large et haut, donnaient un certain aspect de ressemblance avec Mme -Hardouin. - -La jeune personne paraissait très excitée, et Mareuil entendit une -grosse voix enrouée qui sortait de sa bouche, sinueuse comme celle de -Jack, et qui disait: - ---Alors, ma chère, figure-toi que cette espèce de sale voyou ... - -Mareuil se recula, navré de la déception, sans la moindre curiosité au -sujet de ce que s'était permis l'espèce de sale voyou mentionné. - ---Au revoir, je vais jeter un coup d'œil dans les autres tribunes, -fit-il en serrant la main de Gendrey. - -Le Grand Cob parut choqué de ce départ comme d'un insuccès personnel. - ---Bon! Bon! Ainsi il n'y a rien ici qui vous plaise? Peste, mon petit, -vous êtes difficile!... Allez donc voir dans le bâtiment à côté. C'est -bien mieux ... Ah! c'est joli! C'est tout neuf! Elles sont là quatre -ou cinq avec une réputation de beauté qu'on leur continue depuis -vingt-cinq ans comme une rente viagère ... La belle madame Fourneau, la -belle madame de Bleize, n'est-ce pas? On en parlait déjà quand j'étais -haut comme cela ... Est-ce que ce sont toujours les mêmes?... - -Mareuil lui serra de nouveau la main et s'esquiva, ne voulant pas -engager une discussion sociale sur ces rivalités de classes, ni relever -tout ce qu'avaient d'injustes et de superficiel les appréciations du -Grand Cob. - -Il se fraya péniblement sa route à travers la foule qui, chaque minute, -devenait plus dense, plus résistante, n'avançait que par brèves -secousses, suivies de long moments d'arrêt. - -Il se réjouissait secrètement de l'indifférence avec laquelle il avait -examiné toutes les charmantes amies du Grand Cob. - -Devant leurs jolis corps accessibles, il n'avait eu aucun désir, aucune -tentation. Il n'avait pas dérogé, il demeurait le cœur dédaigneux des -amours brutales qu'il était la veille encore, lors de cette dramatique -scène d'adieux que personne de toutes ces personnes ne savait, dont -personne ne le soupçonnait le héros. - -Mais, lorsqu'il eut achevé le tour des autres tribunes, progressivement -son orgueil l'abandonna. - -Ici c'étaient, comme là-bas, des dames tournant le dos à la piste et -debout, sur lesquelles se penchaient des messieurs en uniforme ou à -épingles en dents de cheval. Ici, comme là-bas, les femmes étaient -suspendues des deux mains, ainsi qu'à un frêle mât de cocagne, au -manche de leur ombrelle, dont la pointe plissait la toile rouge des -banquettes; et elles gardaient, dans cette posture implorante, les -yeux levés vers les yeux baissés des messieurs. Ici, comme là-bas, on -paraissait pressé de préparer des petits collages d'été, de prendre des -arrangements, de conclure. - -Et Mareuil avait des accès de jalousie impersonnelle, rétrospective, à -voir toutes ces créatures, toutes ces Jack, en train certainement de -faire à d'autres,--à d'autres amants absents, ingénus et dévoués--ce -qu'on lui avait fait à lui, pendant deux années. - -Il dévisageait insolemment les clubmen en redingote, les cavaliers en -habit rouge, les officiers bleu-de-ciel ou noirs songeant, à chacun: -«Si c'était lui!»--énervé à l'idée de frôler peut-être, sans le savoir, -un de ses rivaux d'hier, un de ceux qui avaient tenu dans leurs bras -Mme Hardouin, tandis qu'il agonisait à l'attendre. - -Plusieurs étaient célèbres pour leur élégance, leur agilité en selle, -leurs succès mondains et féminins. Les plus humbles bourgeoises les -connaissaient par leurs noms, les suivaient longtemps du regard comme -des acteurs populaires. Et au milieu de ces gars solides, à la figure -vaniteuse et rude, ou bien qui souriaient d'un sourire de maître, en se -chuchotant, par-dessus l'épaule, des réflexions comiques, Mareuil avait -presque honte de s'être donné la peine d'aimer, de s'être tant courbé à -supplier, à souffrir. Il se sentait ignorant, naïf et faible comme un -petit potache cerné par une cohue de «grands». - -Il murmura: - ---Tous ces gens me répugnent! Allons-nous-en! - -Et il marcha vers la sortie, saluant, d'un air hâtif d'homme qui s'en -va, les têtes qui le saluaient sur la route. - ---Bigre! fit-il à un tournant ... La mère Lepassereau! - -Il voulut se dissimuler derrière un monsieur qui le précédait, affecter -de n'avoir rien aperçu. Mais trop tard! Leurs regards s'étaient joints, -heurtés, et maintenant ceux de ladite mère Lepassereau ne le lâchaient -plus, dardaient contre lui des lueurs à la fois avenantes et de menace. -Il eut peur de sembler impoli et, résigné, il s'approcha de la grosse -dame. - -Mme Lepassereau feignit hypocritement la surprise. - ---Tiens, monsieur Mareuil! - -Puis elle multiplia les questions au sujet de madame sa mère, une si -agréable femme; de monsieur son oncle, dont le château était voisin de -celui des Lepassereau, en Normandie, et au sujet aussi de son travail à -lui, M. Mareuil, qu'on lui avait dit peindre de si jolies choses, mais -là, sans compliments. - -Elle l'appelait, à certains instants, Gilbert, s'excusant de sa -familiarité, l'expliquant par ce fait qu'elle l'avait connu tout petit, -qu'elle ne pouvait s'habituer à ce qu'il fût un homme, un vrai homme; -et elle s'inquiétait s'il viendrait cette année, au château de monsieur -son oncle, à Monneville, où, depuis six ans bientôt, on n'avait pas eu -le plaisir de sa visite. - ---D'ailleurs, à Paris, vous ne sortez guère davantage ... Et même soit -dit sans reproches, nous vous avons bien regretté chez nous, cet hiver -... C'étaient des réunions tout intimes, où je crois que vous ne vous -seriez pas ennuyé ... - -Mareuil, qui guettait l'attaque, riposta: - ---Moi, j'en suis sûr, madame ... Ça été une coïncidence malheureuse ... -Par hasard, ces deux fois-là j'étais pris ... Mais j'espère ... - -Mme Lepassereau l'interrompit: - ---Vous ne reconnaissez pas Germaine, n'est-ce pas? - -Et d'un ton bienveillant: - ---Oh! cela ne m'étonne pas ... En six ans, on change!... C'est bien -naturel ... Et toi, Germaine, tu ne reconnais pas M. Mareuil, toi non -plus? - -Mlle Germaine Lepassereau se retourna et, saluant d'un salut grave et -réservé: - ---Non, je n'aurais pas reconnu Monsieur. - -Elle avait une allure assez gracieuse, des yeux clairs et larges, -des cheveux châtain pâli, frisés en triangle sur le front; mais sans -qu'elle fût déplaisante, il n'y avait rien de troublant dans sa petite -figure froide, lisse et propre de jeune miss bien savonnée. - -Elle reprit, après un moment: - ---Maintenant, je me rappelle, je me rappelle parfaitement. - -Une fanfare sonnait, annonçant la fin d'un parcours et se mêlant au -grondement lointain des derniers applaudissements, tandis qu'un nouveau -cavalier, un hussard stoppait devant la tribune du jury. - ---Regarde, maman, dit Germaine sans laisser le temps à Mareuil de -trouver la phrase courtoise qu'il cherchait ... Regarde! Voilà M. de -Saint-Lys ... C'est la troisième fois qu'il monte aujourd'hui. - -Mareuil saisit l'occasion de réparer son silence: - ---Cela vous intéresse, ce concours, Mademoiselle? - -Mlle Lepassereau eut une moue ironique: - ---Heu?... Cela m'intéresse autant que d'aller faire des visites ou que -d'aller à la Sorbonne ... - ---Ah! vous fréquentez la Sorbonne? Et vous vous y ennuyez, Mademoiselle? - -Il souriait le plus sympathiquement qu'il pouvait. - -Elle leva les yeux pour voir s'il se moquait; puis subitement, son -regard sembla se voiler de défiance, se refermer sur ce qu'elle -pensait, et elle répondit d'un ton bref comme un tour de clef: - ---Je n'ai pas dit cela! - -Elle s'était tournée vers la piste et affectait de s'occuper de la -course de M. de Saint-Lys, marquant au crayon, sur son programme, les -fautes commises, tapant le sol du bout de son en-cas, lorsque la haie -ou la barrière avaient été convenament franchies. - -Gilbert, posté derrière, détaillait hostilement son buste enserré -d'un long covercoat jaune, ses cheveux trop tirés sur la nuque où nul -frison ne dépassait, toute sa netteté frigide de novice inexperte, et -il éprouvait pour elle des sentiments de pédant d'amour, le mépris du -savant pour l'illettré qui lui a manqué. - -Plus tard, quand elle aurait accompli ses preuves, oui, il eût compris -qu'elle le reçût dédaigneusement, de cet air de majesté hautaine que -donnent parfois aux femmes la conscience de leur mystérieuse valeur, le -souvenir récent de ce qu'elles peuvent, avec leur corps! - -Mais, aujourd'hui, qu'elle l'accueillît ainsi, lui, Gilbert, l'ancien -amant, l'ancien adversaire d'une gaillarde telle que Mme Hardouin, -qu'elle fît sa contractée, cette petite Lepassereau qui ignorait tout -de la vie, qui n'avait d'autre mérite que sa virginité fade, non, -c'était pénible, c'était sévère! - -Et pendant que M. de Saint-Lys terminait ses bonds, Mareuil parcourait -du regard les dames proches, pour en découvrir une de laquelle il -eût subi, sans récriminer, les intolérables façons de cette petite -glaçon de Lepassereau. Tout autour de lui, tout au loin, se dressaient -des têtes familières, têtes d'hommes, de femmes, de jeunes filles, -inaperçues depuis deux ans et dont il déchiffrait, peu à peu, les -traits changés par le temps. Après cet exil de sa liaison, il se -faisait l'effet d'un voyageur revenant à Paris après un long voyage. Il -reconnaissait un nez, une bouche, une attitude, puis le nom fuyait. Ou -bien, il hésitait, croyait s'être trompé. Soudain, il s'inclina avec -vivacité vers Mme Lepassereau qui se passionnait pour la course de M. -de Saint-Lys, et demanda: - ---Madame!... Madame!... Est-ce que cette dame blonde, à droite, -au-dessous de vous, au second banc, est-ce que ce n'est pas Mme -Lozières? - ---Où cela? - ---Là, à droite, au deuxième rang, un chapeau à coques de velours -grenat ... - -Il désignait une jeune femme blonde, au visage ovale et pâle, aux -sourcils noirs très épais, et dont les cheveux ondulés recouvraient -à-demi l'oreille. - ---Où cela?... Où cela?... répétait Mme Lepassereau dont l'attention, -loin de travailler vers la droite, restait captivée, à gauche, par la -double haie qu'atteignait, à cet instant, l'infatigable Saint-Lys. - -Enfin, elle répondit: - ---Oui, oui, c'est Mme Lozières ... C'est elle! - -Mareuil pensait: - -«Eh bien! en voilà une à qui le mariage a fait du bien!» - -Il se rappelait sa silhouette maigre et informe de jeune fille, -d'enfant même, à l'époque où il jouait avec elle, dans le verger vert -de Monneville, sous les pommiers tordus; et il l'examinait tout charmé -de son épanouissement nouveau, de sa beauté grandie, lui trouvant un -curieux air petit fifre de la Révolution, petit tambour Bara, avec ses -cheveux dorés sur l'oreille. - -Mais une rumeur triomphale, une immense explosion de bravos venaient -d'éclater, saluant le hussard qui avait sauté d'un superbe saut la -rivière du centre. Une musique militaire entonna une marche d'opérette. -La réunion était close. - -La piste, rapidement, se remplit de spectateurs et de spectatrices -accourant pour assister à la distribution des récompenses. Près de -la rivière, des groupes se formaient, joyeux et bavards, comme à la -sortie des grandes administrations, la journée de travail finie. -Des gigolos, en longue redingote, mesuraient, d'un œil effaré, la -largeur de l'obstacle. Les femmes, sans interrompre leur causerie, -s'entrejugeaient furtivement, le front impitoyable, notant les -erreurs de mode ou les inventions habiles dans les toilettes qui -circulaient,--et des figures s'avançaient, interrogatives et plus -indicatrices que des doigts, des figures priant qu'on leur nommât ce -monsieur avec une barbiche rousse ou cette dame en vert, là-bas. - -Au milieu de la foule, Mareuil, qui avait profité de la presse du -départ pour semer Mme Lepassereau, se promenait, l'aspect indifférent -et ennuyé, quoiqu'en réalité tout à la préoccupation de revoir Mme -Lozières, de vérifier si elle était de près la jolie personne qu'elle -lui avait semblé de loin. - -Elle devait avoir actuellement deux ans de moins que lui, quelque -chose comme dans les vingt-huit ans; et on l'avait mariée, sept -ans avant, avec un haut fonctionnaire des finances, un receveur, -un trésorier-payeur,--Mareuil ne se souvenait plus au juste,--un -républicain de vieille date, dont le choix avait fait scandale, lors -du mariage, à Monneville, et dans toute la société conservatrice des -environs. - -Un mariage qui s'expliquait pourtant, étant donné l'ingénuité docile de -la jeune fille et les ambitions de sa famille, dont plusieurs membres -déjà, dans la diplomatie ou l'armée, s'étaient un peu ralliés au -gouvernement. Mais on avait mis longtemps, néanmoins, à le pardonner -aux Brégy, à oublier leur fâcheux manquement à la bonne cause en péril -... - -Gilbert évoquait ces souvenirs: «Lucie de Brégy!... Lucie Lozières! -Est-ce bizarre, cette rencontre!» - -Tout à coup, il remarqua les coques rouges de son chapeau, et lentement -il se dirigea de son côté, de façon à ne pas être masqué par les dames -avec qui elle causait. Arrivé devant elle, il salua; puis, après -quelques pas, s'étant retourné pour la contempler de nouveau, il -aperçut le regard de Mme Lozières fixé vers lui, qui se dégageait vite, -comme par honte d'avoir été surpris. - -Alors, il rôda de groupe en groupe, s'arrêtant à des poignées de main, -à des conversations inutiles, retenu par le désir de s'approcher encore -de la jeune femme, de renouer connaissance, si possible, sans but -précis, pour voir, et parce qu'il en avait envie, tout simplement, en -somme. - -Mais elle avait changé de place, était partie peut-être. Il ne put la -retrouver. - -«C'est stupide, pensait-il, j'aurais dû lui parler ... Quelle gaffe!» - -Il chercha partout, traîna autour des sauteurs primés, faillit se faire -écraser par les lauréats qui se rendaient aux écuries en trottinant, et -finalement, à bout de patience, il gagna la sortie. - -La bousculade était grande, et, par moments, la masse serrée des -partants se serrait davantage pour laisser passage à des chevaux qu'un -lad emmenait dehors. - ---Hep! hep! - -On se rangeait, on s'étouffait, on se collait les uns aux autres, en -rentrant les pieds. Des dames protestaient. D'autres souriaient à leurs -voisins inconnus ou bien montraient une mine revêche aux privautés -éventuelles. Une voix, derrière Mareuil, une voix claire et gaie -prononça: - ---Bonjour, monsieur Gilbert! - -Il tourna la tête et vit Mme Lozières qui, le coude au corps, lui -tendait, avec difficulté, la main. Il balbutia, un peu décontenancé par -cette apostrophe inespérée: - ---Bonjour, Madame!... Vous allez bien?... M. Lozières va bien?... -Quelle foule, n'est-ce pas? - ---Très bien, je vous remercie ... et Madame votre mère? - -Il reprit: - ---Je vous croyais à Bourges? - ---Oh! non ... Nous avons quitté Bourges il y a trois mois ... Je suis -tout à fait Parisienne, maintenant ... M. Lozières a été nommé au -ministère, à l'administration centrale ... - ---Ah! c'est une bonne chose! fit par courtoisie Mareuil. Vous devez -être très contents! - ---Oui, nous sommes assez contents ... Oh! oh!... Prenez garde! - -Une poussée l'avait jetée contre lui, et il sentit une odeur fine et -forte, cet heureux alliage du parfum et d'elles-mêmes qu'exhalent -certaines femmes toujours. - -Elle murmura: - ---Je vous demande pardon ... Je ne vous ai pas fait mal? - ---Du tout, du tout!... Mais ce service est bien tristement organisé ... - -Ils arrivaient sur le seuil. - -Une large nappe de lumière jaillit devant eux, et ils aperçurent des -laquais en livrée et l'œil inquiet, à la recherche des maîtres, une -triple rangée de badauds qui se penchaient avidement dans l'espoir de -ces femmes, et ces femmes, et ces femmes qui sortaient. - -Mme Lozières regarda à droite, à gauche--et d'un ton contrarié: - ---Comme c'est ennuyeux!... J'ai perdu mes amies, les dames avec qui -j'étais tout à l'heure! - -Elle se haussait sur la pointe des pieds: - ---Non!... non, elles ne sont pas là ... Elles seront parties sans -m'attendre! - ---Alors? fit-il brièvement. - ---Alors, je vais vous dire au revoir et rentrer chez moi ... Je reçois -le samedi ... Mais je n'ai plus que deux jours à votre disposition, -puisque samedi en huit mes réceptions finissent ... N'oubliez pas, 9, -rue Galilée, près de l'avenue Kléber ... - -Il retint un peu sa main et, d'une voix respectueusement caressante: - ---Est-ce qu'il vous déplairait que je vous accompagne? - ---Quand cela?... Maintenant?... Ce n'est guère votre chemin, il me -semble ... - -Elle s'arrêta, inspecta vivement les alentours, et reprit: - ---Enfin, si vous voulez bien vous déranger de votre route, j'aurais -mauvaise grâce à refuser. - -Ils quittèrent le trottoir, traversèrent la chaussée, puis, fendant la -foule entassée sur le refuge voisin et qui les guignait déjà, comme si, -de longue date, ils eussent eu ensemble toutes sortes d'intimités, ils -remontèrent, au pas de promenade, les Champs-Elysées, sans mot dire, -malicieusement satisfaits du petit pacte audacieux qu'ils venaient de -conclure. - -Mme Lozières rompit, la première, le silence: - ---Vous travaillez beaucoup? J'ai vu de vous des choses délicieuses à -l'Exposition du Blanc et Noir, l'an dernier, et aussi au Grand-Art ... - -Mareuil se défendit modestement. - ---Non, je vous assure, continua Mme Lozières, j'aime énormément ce que -vous faites ... Vous avez une façon de poser les personnages et surtout -des teintes d'une délicatesse!... - -Elle lui parlait familièrement, tout de suite revenue au ton de -camaraderie de jadis. Elle citait ce qu'elle préférait parmi ses -pastels, ses esquisses formulant même des critiques, s'embarrassant -parfois, manquant des termes exacts, mais lâchant moins de niaiseries -qu'il n'en eût pu craindre. - -Mareuil déclara en raillant: - ---Vous avez du goût ... Permettez-moi de vous le dire ... - -Elle remercia d'une inclinaison de tête, et ils allèrent de nouveau -quelque temps en silence. - -Mareuil observait sournoisement Mme Lozières de son regard expert de -peintre et d'amant sagace. - -Elle lui paraissait aussi séduisante que là-bas, à l'Hippique, gardait -cet air petit fifre qui, dès l'abord, lui avait plu. Et, quoique d'une -taille plutôt grande, elle avait de la grâce, elle marchait bien, de -ce pas aisé, harmonieux, solide, qui distingue les femmes adroites et -sûres de leur corps. - -Il l'évalua encore d'un coup d'œil sommaire: - -«Elle est bien, cette petite!... Quel dommage que je ne l'aime pas, que -j'aie l'esprit ailleurs!...» - -Mais Mme Lozières sentait probablement sur elle la pesanteur des -regards de Mareuil, car, comme pour mettre fin à ce gênant examen, elle -demanda: - ---Savez-vous comment s'appelle la personne qui passe dans cette -victoria bleue?... - -C'était une des demoiselles de la Butte, une grosse brune avec un -chapeau empanaché de blanc. Mareuil répondit sèchement: - ---Elle se nomme Mériel ou Nivolas ... je ne vous garantis rien ... -Du reste, si vous voulez des renseignements sur ces dames, vous vous -adressez fort mal ... je n'en fréquente aucune. - -Mme Lozières parut aguichée par l'expression mauvaise des paroles de -Mareuil: - ---Tiens, pourquoi?... Il y en a cependant de bien jolies? - ---Je ne dis pas ... Mais, je n'aime pas cette façon d'aimer ... - -Elle s'exclama d'une voix incrédule: - ---Vous voulez donc de l'amour, de l'amour vrai? - ---Peut-être! - ---C'est surprenant! Je n'aurais pas cru cela de vous!... Je ne sais -comment ... Est-ce parce que je vous vois encore petit garçon, -turbulent et méprisant pour les filles, comme vous disiez?... Mais je -n'aurais jamais supposé que vous fussiez un amoureux, un sentimental.... - -Mareuil répliqua: - ---C'est pourtant comme cela! - -Puis, après un silence: - ---Et même, savez-vous de quel nom on m'a surnommé chez un de mes amis? - ---Je n'ai pas idée ... - ---On m'a surnommé Soif-d'Amour! - -Elle eut un petit rire cordial. - ---Soif-d'Amour! Oh! c'est drôle, c'est très drôle, Soif-d'Amour. -Evidemment, cela prouve en votre faveur ... Vous allez me trouver bien -indiscrète ... Est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes ainsi? - ---Je l'ai été ... - ---Ah! vous ne l'êtes plus?... - ---Plus pour le moment ... - -Elle ne répliqua pas, la figure égayée d'un mince sourire, la tête -baissée vers le bitume grisâtre, mais la pensée visiblement tendue vers -d'autres choses, vers tout ce que Mareuil ne lui avait pas révélé et -qu'elle eût bien voulu connaître. - -Il réfléchissait: «Pourquoi est-ce que je lui confie ces histoires?... -Je ne tiens pas à me faire admirer, et j'ai l'air de me poser en être -extraordinaire ... C'est imbécile!» - -Le temps avait fraîchi. La nuit tombait. Une rafale de vent s'éleva, -vint coller la souple robe de Mme Lozières contre son corps. - -«Elle n'est décidément pas mal, songeait Mareuil, et cela vaudrait -toujours mieux qu'une Mériel, qu'une Kerjeu, qu'une Nivolas ...» - -Elle l'interrompit dans ces parallèles: - ---Vous autorisez une question? - ---Tant qu'il vous plaira! - ---Eh! bien, voilà! dit-elle, comme livrant la conclusion de ses -raisonnements secrets ... Voilà! Pensez-vous qu'un jeune homme de votre -âge puisse aimer d'une manière absolue ... Vous m'entendrez à demi ... -C'est très difficile à expliquer ... Pensez-vous qu'un jeune homme peut -être fidèle, complètement fidèle, même quand il aime, au milieu des -entraînements, des tentations, des occasions?... - ---Certainement! fit Mareuil. - -Elle reprit: - ---Oh! ce doit être bien rare ... Ainsi, par exemple, ceux que nous -avons rencontrés tantôt au Concours, tous ces officiers, ces hommes de -sport, pensez-vous ... - -Mareuil s'exclama rageusement: - ---Ceux-là! ceux-là!... Ah! mais non!... Et puis, je préfère que vous ne -m'en parliez pas, des jeunes gens ... Je les déteste! - ---Vous les détestez? - ---Oui, je les déteste, surtout lorsque je les vois en foule, en masse, -réunis ensemble, comme ils étaient aujourd'hui ... Tenez, il m'est -arrivé de me sauver d'un salon de cercle, d'une salle de théâtre, d'une -salle d'armes, parce qu'il y avait là trop d'hommes, parce que cela -m'indignait de rêver à tout ce qu'ils étaient capables de faire avec -leurs yeux, leurs moustaches, leur vigueur, leurs corps alertes ... Ce -sont des voleurs de cœurs, des voleurs de femmes ... Je les déteste!... - -Elle lui lança un regard ému, un de ces instinctifs regards de -gratitude comme elles en ont toutes quand on dit, à leur propos, des -paroles même un peu absurdes, mais qui sont plus que des mots de désir -brutal ou d'offres libertines. - -Mareuil continuait: - ---Non, je ne comprends pas qu'on trahisse ... Je trouve ça puéril ... -Il serait si simple de quitter quand on cesse d'aimer ... Pour ma part, -je n'ai jamais trompé ... et je suis persuadé, je crois bien que je ne -tromperai jamais ... oui, je le crois bien ... - -Il avait proféré cela comme une leçon récitée, sans conviction dans la -pensée, et il demeurait stupéfait de sentir en lui ce subit désaccord, -répétant: - ---Oui, réellement, je le crois! - ---C'est très bien! fit Mme Lozières ... Et si vous ne redoutez pas de -vous ennuyer, vous viendrez en recauser chez moi, samedi prochain ... - -Il s'écria d'un air de regret: - ---Comment! vous rentrez? - ---Oui, je rentre ... D'abord, ce vent me donne la migraine ... Et puis -il est très tard ... - -Mareuil prit, en plaisantant, un ton de mélodrame: - ---Ecoutez!... Suivez-moi et je vous raconterai ma vie! - -Mme Lozières souriait: - ---Mais je ne vous la demande pas! - ---Alors, je vous raconterai autre chose, tout ce que vous voudrez ... -Il est à peine six heures et demie ... Vous avez largement le temps! - -Et comme elle hésitait, il feignit de l'amertume: - ---Quand je pense qu'à Monneville, c'était toujours vous qui me -relanciez, qui me suppliiez de jouer ... - -Elle répondit: - ---Nous ne sommes plus à Monneville ... Enfin, je ne veux pas que vous -vous imaginiez que je me venge ... Entendu!... Nous marcherons encore -un peu, mais quelques pas, seulement! - -Ils se remirent en route, traversèrent la place de l'Etoile et -s'engagèrent dans l'avenue de la Grande-Armée. - -Le crépuscule devenait plus noir, et une à une, les lanternes des -réverbères s'allumaient. Lorsqu'ils passaient auprès d'elles, Mareuil -s'amusait de voir son ombre et l'ombre de Lucie s'allongeant, côte à -côte, comme celles de deux amants flâneurs. Parfois, à une bourrasque -plus violente, elle détournait la tête de son côté et elle échangeait -avec lui un sourire amical, un sourire complice. - ---Non, je n'ai jamais, jamais trahi! disait Gilbert. - -Il avait repris ses théories sur l'amour, sur ce qu'on doit à une femme -aimée, sur le dégoût que nécessairement on éprouve pour les autres, -qui ont le tort de ne pas être elle--décrivant à Mme Lozières tout son -trésor de sentimentalité, inventoriant toutes ses richesses de cœur, -les faisant scintiller, miroiter, valoir comme un bijoutier ses bijoux -devant une cliente à gagner. - -Il avait conscience d'être sincère maintenant, et l'indécision bizarre -de tout à l'heure ne l'oppressait plus. Il parlait de son irréprochable -fidélité ainsi qu'un brave de son courage, avec cette assurance -naturelle qui nous vient d'un passé glorieux, d'actions d'éclat -incontestables. Chacune de ses phrases se rapportait à des hauts faits -qu'il eût pu prouver, à l'un des épisodes de la terrible campagne de -deux ans qu'il avait menée contre Jack. Il s'écriait à tout instant: -«Quant à moi ...» ou bien «Il m'est souvent arrivé» ou encore: «Sans -me citer comme exemple ...»; et sous ces formules personnelles qui -lui échappaient, Mme Lozières devinait une histoire vraie, un drame -touchant, peut-être. - -Elle n'interrogeait plus, le laissait disserter, craignant de prononcer -des questions significatives, de trop montrer son intérêt, sa -sympathie. - -Ils étaient près de la Porte-Maillot. Elle vit la grille, et d'un ton -impératif: - ---Il faut que je rentre ... - ---Il le faut?... - ---N'insistez pas!... Cela me désobligerait. - -Ils revinrent en arrière. Mme Lozières hâtait le pas, se plaignant -d'être en retard, très fâchée, très mécontente. - -Mareuil, pour la calmer, consultait sa montre, donnait de fausses -heures auxquelles elle refusait de croire. - -A l'angle de l'avenue Kléber, elle s'arrêta: - ---Si vous voulez, j'aime mieux que nous nous séparions ici! - -Puis, Mareuil, serrant un peu fort sa main, elle la retira brusquement: - ---A bientôt, j'espère! - -Elle n'indiquait plus de jour, cette fois. Il répliqua de même: - ---A bientôt!... Je suis bien heureux de vous avoir revue! - -Elle le regarda d'un regard franchement tendre, presque prometteur et -elle ajouta: - ---A bientôt alors!... Je me sauve! - -Elle avait disparu au coin d'une rue. - -Mareuil songea: - -«Elle est agréable ... Mais quels yeux bêtes en partant!... Quels -regards sales elles peuvent vous avoir!... C'est écœurant!...» - -Il monta dans un fiacre et se fit conduire chez lui. Auprès du parc -Monceau, il distingua, malgré la nuit, un endroit où jadis, avec Jack, -il s'était promené, aux premiers jours de leur liaison. Il poussa un -soupir, et resta quelque temps avec une vague mélancolie. - - - - -V - - ---On peut entrer? - ---Entrez! dit Gilbert, en reconnaissant la voix de Brévannes ... Vous? -Un samedi?... Je croyais que c'était votre jour d'article? - -Le journaliste s'assit et alluma un cigare: - ---Oui, j'ai eu fini plus tôt que de coutume ... Dites donc, qu'est-ce -que vous faites, aujourd'hui? - ---Pourquoi cela? - ---Enfin, êtes-vous libre? - ---Libre!... Libre!... Ça dépend! dit Mareuil, qui s'était précisément -promis d'aller, dans l'après-midi, chez Mme Lozières ... Ça dépend un -peu de l'heure et aussi de ce que vous avez à m'offrir ... - ---Voilà! fit Brévannes. Il y a tantôt répétition générale à l'Odéon -... La jeune enfant est souffrante et ne peut venir ... Voulez-vous la -remplacer? On raconte que la pièce est intéressante ... - -Mareuil se recueillit. Cette proposition ne le séduisait guère, mais -une soudaine envie le poussait à profiter du prétexte pour retarder -cette visite de combat que, la veille encore, il hésitait à rendre, à -livrer. - -Il pensa avec soulagement: «Il ne serait peut-être pas mauvais de la -faire attendre ...»--puis, tout haut: - ---C'est convenu! Cela me va! - ---Alors prenez votre chapeau ... Nous mangerons de l'autre côté de -l'eau ... Ne lambinons pas!... Le rideau est à une heure. - -Lorsqu'ils furent en voiture, après quelques instants de silence, -Brévannes demanda: - ---A propos, et la santé du cœur? - ---Mon Dieu, dit Mareuil ... je n'ai pas trop à me plaindre ... Je -suis même étonné de souffrir si peu ... A tel point, que je fais des -expériences, que je me mets à l'épreuve pour voir si c'est bien fini, -si ce n'est pas un engourdissement passager ... Je me représente la -dame en train d'accomplir des infamies, des débauches extraordinaires -... Rien! Cela me laisse calme, cela augmente seulement un petit peu la -répulsion que j'ai pour elle ... Je lui crie un gros mot, une injure -... Mes lèvres se soulèvent de dégoût ... Et c'est tout!... Quant à ces -messieurs ... - ---Quels messieurs? - ---Vous savez bien, le boursier, l'avocat, la bande, enfin ... - ---Eh bien? - ---Eh bien! je ne leur en veux presque plus ... Je n'ai plus pour eux -qu'une sorte de curiosité ... Oui, tenez, je voudrais bien voir leurs -têtes, leurs têtes de cocus ... Car ils l'ont été, comme moi, les -imbéciles, comme tout le monde le sera avec la dame!... Je commence à -la comprendre, cette personne, je commence à la connaître!... - -Brévannes approuva: - ---Votre état d'esprit me semble, en effet, assez bon ... Et alors, vous -ne l'aimez plus?... - ---On le dirait ... C'est, d'ailleurs, ce qui me confond, mon vieux -... Car, pourquoi est-ce que, du jour au lendemain, je ne l'ai plus -aimée? Parce que j'ai su qu'elle me trompait? Je l'ai cru d'abord. -Mais, ensuite, j'ai réfléchi ... Ce n'est pas la raison ... J'aurais pu -savoir et pardonner, continuer de l'aimer ... J'aurais pu désirer la -revoir, accepter qu'elle revînt comme elle m'en priait ... Pas du tout, -j'ai refusé ... - ---Et maintenant, vous refuseriez encore?... Vous refuseriez si elle -vous écrivait, si elle vous donnait pour demain ou après-demain un -petit rendez-vous amical? - ---Je refuserais, parce que je n'ai plus envie d'elle ... Et puis, pas -de danger qu'elle m'écrive ... Elle est sans doute enchantée que ce -soit terminé, d'avoir sa tranquillité, sa liberté ... Elle ne viendra -pas me chercher, allez ... Mais vous, Brévannes, vous expliquez-vous -cela, que je ne l'aime plus?... - -Brévannes tiraillait sa longue moustache blonde. - ---Moi?... Moi? Je ne me suis jamais engagé à vous fournir des -éclaircissements psychologiques sur votre cas ... Comment!... Vous -ne souffrez plus, vous avez la chance de ne plus souffrir et vous -demandez, en sus, des explications!... Vous en voulez trop, mon jeune -ami! Vous êtes insatiable! - -Mareuil suivait son idée: - ---Par contre, si je ne souffre pas, je m'ennuie ferme!... J'ai essayé -de travailler ces jours-ci. Pas moyen! Est-ce affaire de tempérament ou -d'habitude? mais je sens que je ne suis capable que d'aimer, que je ne -suis bon qu'à cela, qu'il n'y a que cela qui m'intéresse ... Je suis -devenu homme de sentiment, comme d'autres sont hommes de cheval, hommes -de finances, hommes d'études ... - -Et il répéta, ravi de sa trouvaille: - ---Oui, je suis un homme de sentiment!... Saisissez-vous? - -Brévannes répliqua d'une voix narquoise: - ---Si je saisis?... Passez-moi donc une allumette ... Si je saisis?... -Comme un huissier!... Mais on n'est pas homme de sentiment tout seul. -Vous oubliez, mon brave monsieur, qu'on ne l'est généralement qu'à deux -... c'est le minimum! - ---J'oublie? fit Mareuil, à son tour ironique ... Ah! j'oublie?... Et -qui vous dit que nous ne serions pas deux? - -Brévannes l'examina avec compassion: - ---Déjà?... - ---Déjà! repartit Mareuil d'un ton résolu ... Parfaitement, j'ai en vue -une petite femme charmante ... - ---Que vous aimez? - ---Je n'irai pas jusqu'à vous jurer que je l'aime ... ce serait -exagérer!... Mais je crois que je l'aimerai, que je l'aimerai bien ... -avec le temps ... - -Brévannes leva les bras en signe d'absolution: - ---Au fait, si c'est votre manie, si cela vous plaît, vous auriez tort -de vous priver!... Une façon comme une autre d'aiguiller sa vie!... - -Et il ajouta en posant sa main sur le genou de Mareuil: - ---Vous êtes riche, n'est-ce pas? Ou du moins vous n'avez pas besoin -de travailler pour vivre ... Vous n'avez pas non plus une âme de -missionnaire ou de héros, à ce qu'il me paraît ... Alors, ce ne sera -jamais moi qui vous conseillerai de vous tourmenter pour la gloire, -pour qu'on déclare que vous avez du talent ... Et, qui sait? on ne le -déclarerait peut-être pas ... On déclarerait peut-être, au contraire, -que vous n'en avez aucun ... Non, voyez-vous, mon petit Mareuil, quand, -comme vous, on n'a dans l'existence ni charges ni responsabilités, -ce qu'il y a de mieux, pendant le court bout de temps qu'on séjourne -ici-bas, c'est encore de faire ce qui vous amuse!... - -La voiture s'arrêta, et ils pénétrèrent dans le restaurant où ils -déjeunèrent rapidement. - -Mareuil n'écouta pas la pièce. Il songeait à Mme Lozières, se figurant -les émotions qui devaient l'agiter, tandis que l'heure s'avançait -sans qu'il vînt, le ton distrait dont elle devait parler aux -visiteuses--toute désappointée, toute au regret de s'être laissée aller -à cette promenade clandestine, à cette familiarité de causerie intime -avec un monsieur si inconséquent ou si froid. - -De plus, il avait remarqué, dans une baignoire voisine de son fauteuil, -Mme Béatry, une petite brunette élégante que, de l'orchestre, on -lorgnait beaucoup; et il la fixait obstinément. - -C'était une jeune veuve aux lèvres un peu fortes, aux narines très -ouvertes et frémissantes, une de ces jeunes veuves en présence -desquelles on juge immédiatement que c'est du mari et du mari qu'il -leur faut, ou quelque chose d'approchant. - -Des bruits bizarres couraient sur elle, que Mareuil savait, s'étant -informé, après l'avoir fréquemment rencontrée dans son quartier, et -pris de cet intérêt qu'on a souvent pour certaines anciennes amies -de rue, aux regards devenus affables, à la longue même souriants. -Une malpropre histoire d'argent: M. Béatry rédigeant un testament -qui interdisait à sa femme de se remarier sous peine de voir passer -aux enfants, deux petits garçons, la fortune presque entière; et -ensuite, Mme Lestang, la mère de la jeune veuve, asservie à ces clauses -sataniques, veillant autour de sa fille comme un factionnaire devant -une banque, repoussant au large tous les prétendants comme des voleurs, -épouvantée à l'idée d'une rechute dans la gêne d'où le premier mariage -les avait miraculeusement tirées. - -Mareuil se rappelait ces détails contés, autrefois, par un camarade; -et tout en lorgnant Mme Béatry: «Ce brésillon m'irait assez, m'irait -autant que la petite Lozières ... Oui, mais il y aurait à se faire -présenter ... Sans compter la mère à franchir, le boule-dogue de mère -... Trop de besogne!...» - -A la sortie, pourtant, il l'attendit quelques minutes. Elle ne -paraissait pas. Il s'en alla sans effort. - - * * * * * - -La semaine lui sembla lente. Il rêvait à Mme Lozières, se l'imaginait, -rue Fortuny, entièrement à lui, ayant abandonné toute pudeur; et cela -lui suggérait des désirs qu'il notait avec joie, comme des présages -d'amour en bonne voie. Puis, lorsque ces exercices ne suffisaient pas, -lorsqu'il lui venait des tentations de renoncer à la lutte, vite il -les écartait en se remémorant le passé, les jeunes modèles qu'il avait -fréquentées avant Mme Hardouin, les parties désolantes le dimanche, -dans la banlieue, les retours bruyants, la nuit, parmi la foule,--et -l'encrassement d'ennui qui lui restait, pour plusieurs jours, de ces -journées de fête. Recommencer, retomber à ces pauvres escapades, -après les sublimes heures de passion, après ce qu'il avait appris à -ressentir? Merci! Non, c'était aimer qu'il voulait. - -Seulement, par exemple, il ne permettrait pas que Lucie prolongeât trop -la résistance, s'avisât de le traîner, de le jouer. Il lui accorderait -les délais d'usage, le temps de se donner; mais le moment venu, si elle -ne cédait pas, il passerait à une autre, car elle n'avait pas un charme -si exceptionnel enfin qu'on ne pût en trouver de pareilles, et même de -meilleures. - -Il était donc dans les dispositions les plus rigoureuses quand, le -samedi suivant, vers une heure et demie, il sonna à la porte de Mme -Lozières. - -Il avait choisi cette heure à dessein, de façon à se rencontrer seul -avec elle et à se déclarer sur-le-champ, dès le premier tête-à-tête. On -l'introduisit dans un boudoir attenant à un salon plus vaste et meublé -de meubles anciens, tendus de soieries effacées. Puis on revint lui -dire que Madame le priait de vouloir bien patienter un peu, et qu'elle -ne tarderait pas. - -Il se mit à se promener à travers la pièce, inspectant les tableaux -posés aux murs, les fleurs des potiches, les photographies éparses dans -de jolis cadres, sur un guéridon bas. - -Il repassait en son esprit les phrases qu'il se proposait de prononcer -d'abord, les mots décisifs qui seraient comme le signal de la -bataille--de cette bataille qui finirait peut-être pour lui sans grand -dommage, par le triomphe de l'adversaire, ou bien qui engagerait, une -fois de plus, sa vie pour combien de mois, combien d'années? - -Il entendit un frôlement d'étoffes sur le tapis, des pas hâtifs, puis -Mme Lozières parut, agrafant la dernière agrafe de son corsage. Elle -lui indiqua un siège et d'une voix un peu essoufflée: - ---Vous ne m'en voulez pas?... Je n'étais pas prête ... J'ai dû sortir -ce matin et lorsque vous avez sonné, je commençais à peine ma toilette -... Ce que je me suis pressée!... - -Elle tapotait sa robe, une longue robe de réception en soie cuivre, -recouverte de dentelles noires. - -Mareuil répliqua: - ---Je regrette que vous vous soyez tant pressée ... C'est moi qui -suis coupable ... J'arrive à une heure indue, à une heure absolument -incorrecte ... - -Elle souriait, les yeux baissés: - ---Le fait est que vous arrivez un peu tôt! - ---Mais j'ai une excuse! dit Mareuil. - ---Et laquelle? - ---C'est d'avoir commis exprès cette incorrection. - ---Exprès? fit madame Lozières, d'un air candide. - -Mareuil répéta en pesant sur le mot: - ---Exprès!... Oui, je désirais vous voir seule ... - ---Eh bien, dans ce cas, dit Mme Lozières avec aisance, dépêchez-vous -... Vos instants de plaisir sont comptés, car, dans un quart d'heure, -Mme de Brégy, ma tante, sera ici pour m'aider à recevoir ... - -Mareuil réprima une moue de mécontentement. La survenue de cette Mme de -Brégy, la seule proche parente de Lucie, depuis trois ans orpheline, -l'inquiétait. Mme Lozières reprit: - ---Vous savez que vous avez failli me faire gronder, l'autre soir ... Je -ne suis rentrée qu'à sept heures et demie, et mon mari ... - -Mareuil déposa son chapeau sur le tapis, à sa droite. - ---Pardonnez-moi de vous couper la parole ... Mais vous présumez bien -que j'avais mes raisons pour souhaiter de vous voir ainsi ... - -Elle eut un geste d'ignorance. - ---Oh! je vous en prie, fit Mareuil, laissez-moi parler ... - -Et s'exhortant, se forçant, sans aucun élan: - ---Voilà!... Je ne suis pas venu samedi dernier, parce que je n'osais -pas encore ce que j'ai le courage d'oser aujourd'hui ... Je viens vous -demander de vous revoir ... - ---De me revoir?... Mais vous me voyez!... Vous me reverrez!... - ---Comprenez-moi ... De vous revoir plus souvent, ailleurs qu'ici, de -vous revoir seule, enfin ... - -Elle essaya de plaisanter: - ---Toujours seule, alors ... Et pourquoi? - ---Pourquoi?... Pourquoi?... Parce que je ne peux plus me passer de -vous, parce que depuis dix jours, je ne pense qu'à vous ... - -Il attendit un instant qu'elle lui fournît la réplique, mais elle -gardait le silence, les yeux attentifs vers les petits boutons de nacre -de ses hauts gants, qu'elle boutonnait lentement. - -Il s'écria: - ---Vous avez l'air de ne pas me croire. Vous ne me répondez pas ... -Pourtant, je vous jure que je suis sincère ... Et si peu que vous me -connaissiez, vous savez bien que je me doute de l'importance de ce que -je vous dis, que je le pense puisque je vous le dis ... je vous en prie -... je vous en prie, ne refusez pas ... Vous me feriez tant de peine!... - -Sa voix tremblait. Il s'arrêta, bien plus ému du son de ses paroles -que de leur sens vrai; et il se félicitait: «Allons, allons! C'est -mieux!... Cela ne va pas trop mal!» - -Elle redressa la tête: - ---Vous avez fini?... Je ne voulais pas vous interrompre ... Cela -vous aurait peut-être contrarié ... Et puis, je peux vous l'avouer -franchement ... votre déclaration était assez charmante, assez -discrète, pour donner le désir de l'entendre jusqu'au bout ... Ensuite, -avec la même franchise, je réponds à votre demande, je vous dis: C'est -impossible! - -Mareuil vivement se rassura: «Cela ne signifie rien! Continuons!»--Et -avec une intonation désespérée: - ---Impossible? - ---Oui, impossible ... Le motif? C'est que je ne veux être la maîtresse -ni de vous ni de personne ... - -Mareuil eut envie de prendre son chapeau, de s'en aller; mais se -contenant, il proféra d'un air indigné: - ---Maîtresse!... Maîtresse!... Ma maîtresse!... Il s'agit bien de ça -... Maîtresse!... C'est-à-dire que vous ne me croyez pas, que vous -me considérez comme un chercheur de femmes, un chasseur d'occasions, -un monsieur qui serait bien aise de vous avoir comme une autre, tout -bonnement parce que vous êtes jolie et gracieuse ... N'est-ce pas, -c'est bien cela que vous pensez, malgré mes confidences de l'autre -jour, malgré tout ce que je vous ai révélé de moi-même dans cette -conversation affectueuse?... Comme c'est mal! - -Elle balbutia très gênée: - ---Vous vous trompez ... J'ai au contraire pour vous, depuis notre -causerie, une profonde sympathie ... Vous m'avez dit ce jour-là des -choses qui m'ont beaucoup plu ... Pourtant, ce que vous me proposez -est, je vous le répète, impossible ... - -Il y eut un temps. Mareuil songeait: «Aurait-elle un amant?» Puis -apercevant sa mine contrite: «Mais non, elle a l'air sérieusement -ennuyée ... Et puis quand même, qu'est-ce que cela ferait?... Ah! c'est -dur! c'est dur!» - -Il réunit toute son audace, et de sa voix la plus câline, la plus douce: - ---Je serais navré de vous importuner ... Cependant, réfléchissez ... -Que risqueriez-vous? Ce que vous avez risqué la première fois, pas -davantage: une promenade solitaire, une autre si celle-là ne vous avait -pas déçue; puis d'autres, peut-être si vous vouliez ... - -Et après une pause: - ---Je suis bien obligé de vous expliquer tout cela ... Vous vous êtes -si complètement méprise sur mon compte!... Non, véritablement, je sais -trop ce que c'est que d'aimer pour supposer que, du premier coup, au -premier mot, on puisse inspirer de la tendresse ... Ces sentiments ne -viennent que peu à peu, quand on se connaît, quand on s'apprécie ... Et -les femmes qui prétendent les avoir autrement, eh bien! elles ne valent -pas plus que les hommes dont nous parlons ... Ce sont des gredines ... -des aventurières!... - -Il s'exprimait avec autorité maintenant, soutenu par ses rancunes, -ayant retrouvé ce ton éloquent de passion meurtrie qui intriguait -Lucie; et victorieusement il ajouta: - ---D'ailleurs, est-ce que je vous ai dit que je vous aimais, moi? Est-ce -que j'ai eu cette impudence?... Non, je ne vous l'ai pas dit!... Je -vous ai tout dit sauf cela ... - -Mme Lozières, comme éblouie par ce raisonnement, répliqua: - ---C'est vrai ... J'en conviens ... Mais précisément je ne veux pas -m'exposer à aimer, à tous ces dangers d'un flirt ... Je vous en -conjure, qu'il ne soit plus question de ces choses et contentez-vous -que je reste votre amie, que j'éprouve pour vous une grande, une réelle -sympathie ... - -Il prit sa main, sa main dégantée, et y posa un long baiser. Elle -contemplait distraitement la fine raie blanche qui séparait ses cheveux -souples et lustrés; puis, plus loin, la chair blanche de sa nuque dans -l'écartement du col, et, tout à coup, elle tressaillit, sentant les -dents de Mareuil qui, dans un baiser plus fort, l'avaient un peu mordue. - ---Oh! laissez-moi! - -Elle avait arraché sa main. - ---Je vous demande pardon! fit Mareuil, dont le regard brillait. - -Deux coups sonnèrent à la pendule. Il se dit: «Deux heures! La tante -Brégy menace ... Un dernier essai, et je file!...» - -Il rapprocha sa chaise du petit canapé où Lucie était assise, et d'un -air chagriné: - ---Ainsi, nous ne nous reverrons plus? - ---Si, nous nous reverrons! - ---Non, puisque à dater d'aujourd'hui, vous ne recevez plus ... - -Elle cherchait une excuse, une compensation à lui opposer. - ---Eh bien! nous nous rencontrerons ... Nous nous verrons peut-être -au Bois, aux eaux ... Et l'hiver prochain, vous reviendrez me rendre -visite ... - ---L'hiver prochain! s'exclama Gilbert ... Dans six mois! Dans huit -mois!... Quelle tristesse! - -Il avait ressaisi sa main qu'il embrassait avec plus d'ardeur, couvrant -de baisers son poignet et même au-dessus, la peau délicate de son -bras. Il releva un peu la tête, étonné de son inertie, et la vit les -paupières battantes, le visage convulsé de cette belle expression -douloureuse de bête agonisante qu'ont les femmes qui faiblissent. - -Alors, sans hésiter, il s'assit près d'elle et prestement l'attira à -lui. - -Elle bégayait: - ---Je vous en supplie! Je vous en supplie! - -Il ne l'écoutait pas, continuait de l'embrasser, dans le cou, dans les -cheveux, sur le front, mais comme il atteignait sa bouche, elle se -dégagea d'un sursaut violent--et brutalement, les sourcils froncés, les -bras serrés au corps, dans un ramassement de défense, elle dit: - ---Allez-vous-en!... Je veux que vous vous en alliez! - -Il implora à son tour: - ---Je vous en prie!... Ne soyez pas fâchée ... - -Elle demeurait silencieuse, les yeux vers le tapis, ramenant d'un geste -nerveux ses cheveux défaits dans la lutte. - -Il répéta à mi-voix: - ---Vous n'êtes pas fâchée? - -Puis, avant qu'elle n'eût pu répondre, il l'enlaça de nouveau. - -Elle se débattit. Mais il était plus robuste, la retenait de ses bras -fermes, de toute sa force surexcitée. Elle cessa presque de résister, -chuchotant seulement, par instants, en un effort suprême: - ---Allez-vous-en!... Je vous en supplie!... On va entrer!... On va venir! - ---Mais non! mais non! répondait Mareuil ... Je vous assure ... Ne -craignez rien ... - -On ne venait pas, en effet: ni tante Brégy, ni visites, ni personne. -Et la lutte se poursuivait, muette, solennelle, dans le désert de cet -étroit salon, devant les meubles indifférents, sans autre bruit que -celui des baisers, des soupirs, des supplications ou parfois des vitres -vibrant au passage d'une voiture, dans la rue. - ---Je vous aime ... je vous aime tant! murmurait Mareuil d'une -voix sourde, oubliant soudain sa réserve, toutes ses déclarations -chevaleresques. - -Elle sanglotait toujours: - ---Oh! partez! Je vous en supplie ... Mais je suis folle ... Mais je ne -me reconnais plus ... Oh! laissez-moi! - -Enfin, elle eut l'énergie de le repousser, de se débarrasser, et elle -se leva d'un bond, les cheveux en désordre, les joues toutes rosées, -toutes brûlantes des petites piqûres continues de sa barbe rase. - -Il s'était levé également, et dans la glace, derrière elle, Lucie -l'aperçut un peu décoiffé, un peu rouge, lissant sa moustache défrisée -par les baisers. - -Elle le regarda d'abord durement; puis, comme il souriait avec une -expression enfantine de regret, elle se retourna, souriante aussi, et -d'un ton de gronderie amicale: - ---Je vous en prie ... Allez-vous-en ... Nous avons été d'une imprudence -absurde ... Je tremble encore, en y pensant ... Il faut que vous -partiez!... - -Il répliqua, en se reculant: - ---C'est bien ... Je vais partir ... Cependant, avant que je parte, ne -voulez-vous pas me dire si je vous reverrai?... - -Elle agitait la tête pour refuser, la bouche pincée d'une moue -railleuse et mélancolique. - -Il reprit: - ---Si! Je désire plus que jamais vous revoir! Vous ne pouvez pas me dire -non ... maintenant ... - -Elle l'interrompit: - ---Comment, «maintenant»?... Qu'entendez-vous par là?... Ah! vous avez -des mots malheureux, mon cher! - -Il se fit humble, essaya de pallier la faute: - ---Je voulais dire: maintenant que vous savez combien je vous aime ... -Comme vous êtes méchante!... Comme vous prenez méchamment toutes mes -paroles!... - -Elle lui tendit la main en signe de pardon: - ---Au revoir! - ---Au revoir! - -Il regardait sa main et les yeux dans ses yeux, d'une voix précipitée -il dit: - ---Je m'en vais ... Mais après-demain lundi, je vous attendrai, près du -pont de l'Alma, du côté du Champ de Mars ... J'y serai à deux heures -... Il y a là des endroits où l'on ne rencontre personne ... Je vous en -prie, venez ... - -Il l'attira sans qu'elle se défendît, lui donna sur les lèvres un lent -et dernier baiser. - ---Viendrez-vous? - -Elle balbutia, les paupières closes: - ---Je ne sais pas ... Peut-être!... Laissez-moi! - -Il était sur le seuil du petit salon: - ---Alors, c'est convenu!... Demain, deux heures! - -Elle répliqua: - ---Oui, oui, peut-être ... Je ne promets rien ... - -Mais, soudain, elle tressaillit: - ---Chut! Chut! Arrêtez! - -Une porte par-delà les tentures, les murailles du salon, du côté de -l'antichambre, s'était refermée avec un claquement lointain, et Mme -Lozières guettait, la figure anxieuse, le buste penché en avant: - ---On n'a pas sonné? fit-elle. - ---Je ne pense pas ... - ---Ce ne peut être que mon mari ... Mais non, il n'est que quatre heures -... Enfin, rentrez ... J'aime mieux cela ... - -Ils revinrent dans le boudoir et s'assirent en silence: - ---Mais parlez donc! murmura Lucie avec impatience ... Parlez -donc!... Dites-moi quelque chose!... Vous avez vu cette pièce des -Menus-Plaisirs? Est-ce aussi mauvais qu'on le raconte? - -Mareuil répondit au hasard: - ---Oh! ce n'est pas bien remarquable ... C'est une opérette comme on en -a déjà fait cent ... Pourtant, au second acte ... - -Le parquet voisin cria sous des pas lourds, et un gros homme barbu -d'une quarantaine d'années, une sorte de Labernerie, pénétra dans le -petit salon. - -Mareuil s'était levé. Mme Lozières présenta: - ---M. Mareuil, dont je t'ai souvent parlé ... Mon mari ... - -Lozières serra la main de Mareuil: - ---Asseyez-vous donc, monsieur!... Je suis enchanté de faire votre -connaissance ... J'ai vu votre exposition au Grand-Art ... C'était -ravissant!... - -Puis, se tournant vers sa femme: - ---Ta tante n'est donc pas venue? - -Lucie repartit d'un air préoccupé: - ---Mais non ... Elle devait venir à deux heures!... Je n'y comprends -rien ... je suis même un peu inquiète ... - -Lozières la rassura: - ---Elle aura été retenue chez un fournisseur ... Elle va sans doute -arriver ... D'ailleurs, je suis là pour la remplacer, si tu veux bien -... Figure-toi que le ministère a été renversé cet après-midi au début -de la séance ... Alors, j'en ai profité pour filer ... - -Mareuil crut habile d'intervenir. - ---Ah! le ministère est tombé? - ---Oui, monsieur, sur une petite question de douanes ... Et il ne l'a -pas volé ... Si on m'avait écouté, si le ministre avait tenu compte de -mes observations, il serait encore debout ... Mais ces gens-là sont -trop bêtes, ils n'ont que ce qu'ils méritent!... - -Mareuil, peu initié à la politique, approuva: - ---Vous l'avez dit! - -M. Lozières poursuivit: - ---Et tenez, justement le ministre de l'intérieur, Dubourdet, vous en -avez certainement entendu parler ... - ---Je ne me rappelle pas! fit Mareuil. - ---Au fait, vous étiez peut-être bien jeune dans ce temps-là!... Eh -bien, savez-vous, monsieur, que monsieur votre père l'a condamné avec -moi à 1,000 fr. d'amende et à huit jours de prison? - ---Mon père? - ---Parfaitement, mon cher monsieur! Votre père ... C'était en 1876 ... -Dubourdet et moi, nous faisions du journalisme dans la Nièvre ... Un -jour, nous avons été appelés en correctionnelle pour des articles -contre le Maréchal ... M. Mareuil présidait ... Je m'en souviens, comme -si j'y étais. Un homme froid, très courtois, qui nous bourrait de -prévenances ... Ce qui ne l'a pas empêché de nous condamner ensuite au -maximum ... - -Mareuil fit un geste d'innocence. - ---Oh! Je ne vous en rends pas responsable, dit Lozières ... Il avait -bien raison, monsieur votre père ... Cela aurait dû me servir de -leçon. Est-ce qu'on se dévoue, est-ce qu'on risque la prison pour une -clique pareille!... Quand je songe que ce Dubourdet a été président -du conseil!... Dubourdet, la risée de notre génération, cet imbécile, -ce grossier personnage!... Président du conseil ... ça!... C'est à se -tordre, ma parole!... - -Mareuil le contemplait curieusement. Il était grand, large d'épaules, -corpulent, avec une face à barbe brune, le front dénudé, sauf un -restant de petits cheveux en brosse, qui s'obstinait sur le devant,--la -tête des politiciens arrivés au pouvoir après le Seize-Mai, une tête -classique de 363; et il avait tout des hommes de cette époque, le -visage barbu, les allures tantôt arrogantes, tantôt bon enfant, la -redingote en drap lisse, le pince-nez épais, la gaucherie tapageuse -du parvenu. Il eût paru le lendemain à la tribune, comme successeur -de Dubourdet, que les profanes s'en fussent à peine aperçus. Il -ressemblait à ceux de sa génération exactement comme tous lui -ressemblaient. - -Lucie était sortie, sous prétexte de donner des ordres. - -M. Lozières reprit avec aigreur: - ---Enfin, les voilà par terre! Je n'en suis pas fâché ... D'ailleurs, -eux ou d'autres, ce sera toujours la même chose. On mentionne déjà -Ginestas, pour les finances!... Ginestas!!! Ha! ha! encore un de -mes camarades, celui-là ... C'est lui qui m'a engagé à entrer dans -l'administration ... Une jolie idée, mon cher monsieur ... Ils m'ont -enterré là-dedans, enfoui comme un gêneur ... Ils m'ont nommé receveur, -chef de division ... Et ils se croient quittes envers moi parce qu'ils -m'ont gratifié de ça!... - -Il désignait, du menton, le ruban rouge de sa boutonnière: - ---Ah! non, mes gaillards!... Ce serait trop simple!... On ne s'en tire -pas à si peu de frais avec un Lozières, avec un monsieur de ma taille -... - -Il continuait de cracher ses rancunes, ses déceptions de fonctionnaire -mécontent, citant des abus, des compromissions, des iniquités, un tas -de scandales ignorés--se confiant à Gilbert, à cet inconnu, comme à -un ami, à un affidé, comme au fils du feu président, qu'il supposait -acquis à l'opposition, plein de haines identiques. - -Et Mareuil répliquait d'un ton indécis, timoré,--tout ahuri encore de -cette brusque intrusion de la politique, de la vie sociale, dans ce -petit salon où, l'instant d'avant, il n'y avait que des bruissements de -baisers, de supplications, de soies froissées. - -Il éprouvait aussi une pitié étrange pour ce pauvre homme si près -d'être trompé, une pitié que jamais l'autre, jamais M. Hardouin ne -lui avait inspirée, et il faisait ses questions douces, déférentes, -sympathiques comme des demandes de pardon. - ---Notre ministère? s'exclamait M. Lozières. Le ministère des -finances?... Pas meilleur que les autres, mon cher monsieur! -Entièrement aux mains de la haute-banque, des tripoteurs ... Mais -le moindre agent de change, le moindre coulissier y possède plus -d'autorité que moi ... Ce matin même, le ministre m'a forcé à poser une -heure, à bouleverser tous mes services. Et devinez pourquoi?... Pour -recevoir une de vos connaissances ... M. Lepassereau, un banquier de -troisième ordre ... C'est un peu fort, avouez-le! - -Mme Lozières rentrait, accompagnée d'un valet de chambre portant le thé -et qui toisa Gilbert de côté. - -Le jeune homme se leva. Elle voulait le retenir: - ---Vous n'accepterez pas une tasse de thé? - -Il s'excusa, alléguant l'heure, un rendez-vous qu'il ne pouvait -remettre. - -M. Lozières déclara: - ---Maintenant que vous avez appris le chemin, j'espère que nous vous -reverrons ... - -Il salua, en remerciant, et sortit. - -Mme Lozières était demeurée impassible, sans un sourire d'intelligence, -sans un regard ami. - -Mareuil descendit l'escalier lentement, se retraçant une à une les -péripéties de cette visite scabreuse. - -«C'est égal, cela a été bon train! On ne traîne pas dans -l'administration.» - -Il arrivait dehors: «Bigre! Ça pince!» - -Une bise glaciale l'avait cinglé, une de ces âpres bises d'avril qui -charrient avec elles comme des restants d'hiver; et aussitôt il eut la -sensation d'un temps pareil, d'un jour pareil, dans le passé--le jour -où Mme Hardouin lui avait accordé les premiers baisers. - -Après, il s'était promené à travers les rues, pendant des heures, -poussé par une furie de marcher, dévisageant les femmes d'un œil fixe -d'homme ivre; et, dans sa fierté, dans sa joie aveuglante, il lui -semblait que, d'un revers de main, il eût pu toutes-les prendre. Oui, -il se rappelait très bien cela, jusque dans les plus minutieux détails. -Puis, soudain, au milieu de ces souvenirs, il crut voir M. Lozières, -sa silhouette gesticulante et révoltée: «Ha! ha!... Ginestas!... La -clique!... Mon cher monsieur!...» Il murmura, repris de pitié: «Pauvre -diable!»--et il cherchait, recherchait, il avait besoin de retrouver -pour s'étourdir l'image lointaine, l'image fugitive de Lucie suppliante -et pâmée. - -«Je l'aime, n'est-ce pas!... Je vais l'aimer, cette petite ... Alors, -pourquoi me gêner?» - -Mais il eût souhaité l'aimer davantage, être encore emporté dans -cet affolement d'amour où l'on ne sent plus de repentir, où morale, -scrupules, conscience fuient devant les désirs comme des fétus sous la -tempête. - - - - -VI - - -Le lundi matin, vers la fin du déjeuner, Joseph apporta à Mareuil une -dépêche. - -L'adresse était écrite d'une écriture contrefaite, renversée. Il ouvrit -le papier bleu et lut ce qui suit: - - «Je ne pourrai venir au rendez-vous ni aujourd'hui, ni jamais. Si - vous êtes un galant homme, vous oublierez un moment de folie, que - je déplore aujourd'hui amèrement. - - L...» - -Il songea: «Un galant homme?... Ah! elle m'embête, cette enfant! Elle -m'embête!» - -Et pour donner le change à Mme Mareuil qu'il voyait l'épier, il déclara: - ---C'est Brévannes qui me décommande ... Nous devions dîner ensemble ce -soir ... Il remet le dîner à demain ... - -Il n'éprouvait aucune douleur, aucune tristesse, pas même une piqûre -d'amour-propre. Sitôt la dépêche lue, il avait candidement résumé son -sentiment. - -Elle l'embêtait! Elle allait exiger de sa part des efforts, des -prières, une cour régulière et longue--peut-être même à la fin se -refuser, se dérober. Elle l'embêtait! - -Remonté chez lui, il se mit à réfléchir. Cette petite Lozières -valait-elle qu'il commençât une lutte sérieuse, qu'il se prêtât à un -flirt interminable? L'affaire lui avait paru plaisante parce qu'elle -s'était engagée promptement, bien présentée. Mais s'il devenait -nécessaire d'implorer, de ruser, de s'astreindre à des manœuvres -compliquées, non, ce ne serait plus aussi drôle. - -Il regrettait cependant de renoncer tout de suite, dès le premier -obstacle, aux avantages obtenus. Du reste, il se pouvait que cette -résistance ne fût qu'une feinte. Et il trouverait toujours un prétexte -pour abandonner la lutte, si elle durait au-delà de son gré. - -Il décida donc d'écrire à Mme Lozières une lettre désolée où il la -supplierait de revenir sur sa résolution et de ne pas le désespérer. - -Il dut refaire trois fois la lettre, la jugeant chaque fois trop -froide, trop ironique. - -Il s'excitait: «Puisque je veux la toucher, il ne faut pas lésiner -sur les grands mots, lui marchander de la passion, de la douleur, de -l'angoisse ...» - -La quatrième rédaction lui sembla plus médiocre que les précédentes: -«C'est extraordinaire!... Voyons pourtant, si Jack m'avait échappé -ainsi, qu'est-ce que je lui aurais écrit?» - -Cette hypothèse lui rendit promptement des forces, de la flamme, un peu -de son style coutumier, et il écrivit: - -«Ma chérie! Votre lettre m'a frappé en plein cœur!... Je ne puis croire -à ce qu'elle renferme, à cette rupture, à ces adieux ... Après hier, -après ces heures divines, vous voudriez me causer l'immense douleur de -ne plus vous revoir, vous voudriez me priver de vous, de votre beauté, -de votre voix si suave, à jamais!!!... Non, vous ne pourrez pas avoir -cette cruauté, pas plus que moi je ne pourrai oublier ce que vous -m'ordonnez d'oublier, car on n'oublie pas l'inoubliable ... J'irai donc -vous attendre, malgré vos prières ... Je vous attendrai une heure, deux -heures,--jusqu'à la nuit. Et si vous n'êtes pas venue, je recommencerai -le lendemain, les jours suivants, sans trève, jusqu'à ce que vous -veniez ... Agréez, ma chérie, toutes mes tendresses, je voudrais dire -tous mes plus tendres baisers ...» - -Il se frottait les mains: - ---Cela, au moins, c'est plus heureux! Ça a du pleur, ça a de la larme! - -Il souligna l'_inoubliable_, cacheta la lettre, et, en bas, la remit à -un cocher: - ---Portez vite ... Pas de réponse! - -Le fiacre s'éloigna au grand trot. - -Il faisait un temps tiède; et le soleil bien franc, bien rassuré, -baignait d'une lumière douce les marronniers vert-pâle de l'avenue. - -A une heure et demie, Mareuil sortit de nouveau et s'achemina vers le -pont de l'Alma. - -Il se sentait tout léger, tout rapide dans ses vêtements d'été, délivré -de la pesanteur des draps d'hiver, de la gaîne embarrassante du paletot -lourd; et il avait peine à ralentir son pas, pour ne point arriver en -avance au rendez-vous. - -Il se récitait en marchant les termes de sa lettre, s'égayait de leur -ton douloureux, mais tout à coup, il eut une inquiétude: - -«Et si elle ne venait pas ... Si elle ne venait qu'à trois heures, qu'à -quatre heures, ou même si elle ne venait que demain ... Je n'y serais -certainement plus et j'aurais l'air d'un pitre!... Ah! ce n'est pas -si fort que cela, ce que je lui ait écrit ... Ah! non, ce n'est pas -fort!...» - -Pourtant, les premières minutes d'attente ne lui furent pas trop -pénibles. Il avait sous les yeux un défilé incessant de grosses -charrettes surchargées de moellons, de voitures découvertes emportant -des femmes en toilettes claires, de municipaux galopant vers le -Palais-Bourbon, d'ordonnances ramenant à une allure sage les chevaux -de leurs officiers. En bas, sur la Seine luisante, les bateaux-mouches -flottaient en hurlant. Des invalides passaient, la jambe boiteuse, -ou le bras vide de leur longue tunique ballant glorieusement sur la -poitrine; et tout ce tumulte le distrayait. - -Mais au bout d'un quart d'heure, il se lassa. Il lui accordait un -suprême délai de vingt minutes, à la jeune Lozières et si, dans vingt -minutes elle n'était pas venue, il s'en allait, il la laissait, pour -toute la vie, au plaisir de causer avec son mari de Dubourdet, de -Ginestas et des infamies de l'opportunisme. - -Il tenait sa montre à la main, par paresse de la retirer du gousset, et -restait immobile à l'angle du parapet, l'œil au guet vers l'avenue qui -montait loin, entre ses deux murailles d'arbres verts. Deux heures et -demie sonnèrent à un bâtiment voisin. - -Il aurait voulu attirer Lucie par un charme, savoir des gestes, des -passes magiques qui l'eussent fait sortir de chez elle, glisser jusqu'à -lui, surgir soudain de la foule. - -«Encore dix minutes de grâce, pensa-t-il ... Je ne peux pas faire moins -... D'ailleurs, au temps de Jack, j'ai attendu bien autrement ...» - -Une voiture, capote baissée, s'arrêta juste à cet instant devant lui, -frôlant le rebord du trottoir. Il se pencha discrètement, et, au fond, -il reconnut Mme Lozières, la figure toute mouchetée des pois noirs -d'une courte voilette. - -Elle s'avança un peu: - ---Je suis venue pour que vous ne m'attendiez pas indéfiniment ... -Qu'avez-vous à me dire? - -Elle avait prononcé ces mots d'une voix attristée, et, sur ses joues, -on voyait des traces roses, comme si elle eût pleuré. - -Mareuil répliqua: - ---Vous n'avez pas lu ma lettre? - ---Si, je l'ai lue ... et je vous en remercie ... - ---Eh bien? - ---Eh bien! elle n'a pas changé mes résolutions ... - -Des passants se retournaient, cherchaient à pénétrer le mystère de ce -colloque suspect, de cette capote abaissée. - -Mareuil balbutia: - ---Je vous répète que je ne vous crois pas ... Seulement, il m'est -impossible de vous parler ici ... Tout le monde nous observe ... -Permettez-moi de monter avec vous ... - -Elle eut un geste d'effroi: - ---Oh! non ... par exemple! - ---Alors, descendez! fit Mareuil d'un ton impatient. - -Puis, se reprenant, plus courtoisement: - ---Je vous en prie, descendez ... Nous marcherons un peu ... Je -m'expliquerai ... Vous êtes libre de vos actes, libre de me repousser -... Mais ai-je mérité que vous me traitiez si brutalement, après tant -de tendresse?... - -Elle exhala un soupir: - ---Je vous cède encore ... C'est la dernière fois, la dernière ... - -Elle paya le cocher, et ils se mirent en marche vers le Trocadéro, -longeant la pierre grise des quais presque déserts. - -Mareuil aborda hardiment le débat: - ---Ainsi, du jour au lendemain, vous ne voulez plus me revoir?... -Pourquoi?... En quoi vous ai-je offensée?... En quoi vous ai-je -déplu?... - -Elle répondit: - ---Pourquoi?... Pourquoi?... Je vous l'ai écrit ... Parce qu'hier -j'étais folle et qu'aujourd'hui je ne le suis plus ... - -Il essaya de l'interrompre. Elle continua: - ---Non, mon ami. J'ai trop souffert à l'arrivée de mon mari ... J'ai -trop souffert, cette nuit, en me rappelant la scène de l'après-midi ... -C'était ignoble cet abandon!... J'ai eu un moment d'égarement, soit ... -Mais recommencer, oh! jamais ... - ---Et moi, mes souffrances, mes regrets ... Cela vous est indifférent -que je souffre? murmura Mareuil d'un ton pénétré. - -Elle dit avec calme: - ---Au contraire, cela me fait beaucoup de peine ... En vous écrivant, ce -matin, j'ai pleuré; et j'ai pleuré tantôt en lisant votre lettre ... -Vous voyez je ne me cache pas de vous ... - ---C'est donc que vous avez pour moi un peu de sympathie ... Qu'est-ce -qui vous retient, alors, de me revoir, comme maintenant?... Quels -dangers courez-vous?... - -Elle s'exclama: - ---Quels dangers?... Vous le savez bien ... D'abord, on peut nous -rencontrer ... - ---S'il n'y avait que cela, rien de plus simple que de venir chez moi ... - -Elle riposta: - ---Chez vous?... Comment, chez vous?... - ---Oui, chez moi ... un appartement que j'ai ... dans un quartier peu -fréquenté, dans une maison très tranquille ... - -Elle s'écria, en raillant: - ---Et qui étouffe les cris des victimes ... Au moins vous êtes franc!... -Vous non plus, vous ne dissimulez pas ... Voilà votre but: m'amener -chez vous ... comme toutes celles que vous avez connues avant moi, ou -que vous connaîtrez, après ... m'amener dans votre chambre à aimer, -dans votre abattoir ... - -Il répliqua d'une voix lente: - ---Oh! on ne vous y ferait pas grand mal, dans mon abattoir!... Pas -plus, en tout cas, qu'à celle qui vous y a précédée ... - ---Ah! vous avouez? dit Mme Lozières. - -Mareuil prit un ton sérieux: - ---Oui, j'avoue que j'ai aimé une femme avant vous. - ---Une seule? Vous m'étonnez! - -Il répéta du même ton: - ---Une seule ... - -Et il ajouta: - ---Naturellement, cela vous étonne ... Vous persistez à me juger -pareil aux autres ... Vous ne voulez pas admettre chez les hommes la -possibilité d'une affection vraie, d'une fidélité durable!... - -C'était son fort, son grand air que ce morceau sur la fidélité -masculine; et il le lança de nouveau avec largeur, avec abondance, sûr -de ses effets, vantant ses propres facultés de dévouement exclusif et -unique, célébrant l'amant irréprochable qu'il avait été, faisant encore -l'article de lui-même sans hésitation ni vergogne. - -Elle semblait reprise d'intérêt, d'indulgence, réclamait timidement -des détails: quelle femme était-ce, les raisons, de la rupture et si, -ensuite, il avait souffert? - -Mareuil répondit vaguement: une femme du monde, un mari très jaloux, -surveillance tyrannique, rendez-vous toujours contrariés, à tel point -que, d'un commun accord, ils s'étaient résignés à rompre. - ---Depuis longtemps? questionna Mme Lozières ... - ---Cela date? fit Mareuil ... Voyons?... - -Il feignit de calculer et froidement: - ---Cela date de six mois! - -Elle dit d'un air malicieux: - ---Je comprends que vous ayez hâte de la remplacer!... - -Mareuil se sauva par un accent sincère: - ---Vous avez tort de plaisanter!... C'est une personne que j'ai -profondément aimée ... Un jour, si jamais nous cessions de nous voir, -je ne voudrais pas qu'on parlât ainsi de vous ... - -Elle comprit sa double maladresse de l'avoir blessé dans ses souvenirs -et d'avoir paru jalouse: - ---Excusez-moi ... J'ai dit une bêtise ... Je n'avais pas l'intention de -vous froisser ... - -Il lui serra longuement la main en déclarant: - ---Il n'y a pas de mal ... De grand cœur, je vous pardonne!... - -Ils avaient franchi le pont du Trocadéro, et ils gravissaient les -jardins en pente. Dans un recoin d'allée, sous des arbres formant -charmille, Mareuil aperçut un banc écarté. - ---Si nous nous asseyions! - -Elle accepta et ils s'assirent. - -La conversation languissait, tous deux n'osant reprendre la discussion -où ils l'avaient laissée, perdre par une imprudence le terrain gagné. -C'était entre eux comme un secret armistice. - -Ils parlaient de Monneville, de leur enfance, de leurs relations -communes, tandis que Mareuil, la tête basse, esquissait sur le sable, -du bout de sa canne, des raies, des cercles inachevés. - -Mme Lozières enfin se leva et annonça: - ---Je m'en vais!... Au revoir! - -Mareuil restait assis: - ---Oh! pas encore!... Mais dites-moi, vous reviendrez demain? - ---Pensez-vous que je doive revenir? - -Elle le regardait comme au départ, la première fois, avenue Kléber. Il -se détourna avec un dégoût subit, ne pouvant supporter cet admirable -regard de soumission, de tendresse absolues, ne pouvant surtout la -regarder de même. Il lui semblait niais, grossier, indigne de lui, -ce regard, et il se sentait incapable de l'imiter, de simuler une -expression pareille. - -Il domina pourtant son malaise, et assura: - ---Je crois bien que je le pense!... Demain à deux heures, même endroit, -je vous attendrai! - ---Simple promenade, n'est-ce pas? Promenade d'amis? fit Mme Lozières. - ---Bien entendu! dit Mareuil d'un ton un peu narquois. - - * * * * * - -Elle fut exacte au rendez-vous. Elle y revint le lendemain, le -surlendemain, toute la semaine. - -Ils se promenaient dans les jardins lointains, les tristes faubourgs -de la banlieue, les quartiers populeux et misérables, le matin ou bien -l'après-midi, aux heures où ils supposaient leurs amis, leurs parents -occupés dans le centre, au Bois--ailleurs. - -Ils visitèrent, de cette façon, le parc de Saint-Ouen, le parc de -Montsouris, le Jardin des Plantes, les environs d'Asnières, les berges -de la Seine, toujours à pied, car elle ne consentait point à prendre de -voitures. - -Mareuil ne la pressait pas, affectait de ne plus l'obséder de prières. - -Il lui avait dit: - ---Je ne veux pas vous forcer ... Vous viendrez chez moi lorsque cela -vous fera plaisir! - -Et, au moment de la quitter, il se bornait à réitérer son invitation -avec un salut cérémonieux: - ---Quand il vous plaira, chère Madame! - -Elle s'inclinait gravement: - ---Pas aujourd'hui, cher Monsieur! - -Mais, au fond, elle était surprise de cette patience exceptionnelle, de -cette réserve presque insolente; et un jour, à la question quotidienne, -elle ne put s'empêcher de répondre: - ---Pourquoi voulez-vous que je vienne chez vous? Nous sommes déjà -camarades ... A quoi bon aller plus loin?... C'est si bien ainsi! - -La remarque le secoua d'abord comme un coup de fouet. Puis, se -remettant: - ---En voilà une idée!... Mais pas du tout! Pas du tout! - -Elle repartit en riant: - ---Une excellente idée au contraire! - -Il rentra, ce soir-là, avec un sourd mécontentement. Il repassait en -revue les huit jours de cette semaine, les ballades à travers les -boulevards crapuleux, les fauves du Jardin-des-Plantes, les causeries -joviales et un peu grivoises, ces huit jours perdus, où il lui avait -été si commode, sans qu'il s'en doutât, de s'abstenir de déclarations, -et il réfléchit: - -«Elle a raison ... Nous devenons une paire de camarades ... J'aurais dû -me montrer plus entreprenant ... Ce n'est pas cependant le désir qui me -manque!...» - -Bien souvent, durant cette semaine, dans les coins obscurs des parcs, -au détour d'une allée, la tentation lui était venue d'enlacer Lucie, -de l'embrasser de nouveau, de l'avoir encore contre lui, haletante. -Mais une sorte de timidité l'avait chaque fois arrêté, une sorte -de nonchalance, à la pensée qu'il faudrait joindre à ce geste des -protestations d'amour, des paroles tendres ou passionnées,--la regarder -d'un de ces longs regards plongeurs qu'il ne savait plus faire, dont la -vue même lui répugnait. - -«Non, ce n'est pas le désir qui me manque! songeait-il ... Ce serait -plutôt le contraire!... Dans la rue, au théâtre, j'ai envie de toutes -les femmes ... Bien naturel, du reste!... Au bout de deux mois presque -... Au bout de deux mois, les souvenirs, cela ne suffit plus!... Alors -il n'y aurait que cette petite qui me glace, qui m'interloque?... Nous -dompterons ça!...» - -Il se promit de recommencer la lutte, de la mener rondement à l'avenir, -sans répit ni merci--de la terminer bien ou mal, mais vite; et, dès le -lendemain, il mit à exécution son projet. - -Ils étaient arrivés après une heure de promenade, environ, à l'extrême -limite du boulevard Bineau. Ils tournèrent à droite, suivant le chemin -qui côtoie la Seine. Puis, Mme Lozières se plaignant de fatigue, ils -s'assirent au premier banc qu'ils rencontrèrent. - -Devant eux, la rivière coulait lente et déserte, contournant une île -dont les verdures touffues laissaient voir, par endroits, des pans -de murs blanchâtres, des bâtiments en briques, ces cabarets où, le -dimanche, le petit monde va danser, manger des fritures amères et se -saouler un peu. - ---C'est joli ici! dit Mme Lozières ... Et puis je suis bien aise de me -reposer ... Ah! vous pourrez vous vanter de m'avoir fait marcher!... - -Mareuil saisit le mot et à mi-voix: - ---Nous marchons! Nous marchons, je ne dis pas!... Mais nous n'avançons -pas! - -Elle l'examina d'un œil sévère. Il continua sans se troubler; - ---Non, nous n'avançons pas!... Nous avons fait le tour de Paris, mais -nous en sommes toujours au même point ... Vous devriez vous décider, -venir chez moi pourtant ... Ces promenades sont de la dernière légèreté -et je me demande combien de jours encore elles se prolongeront, comment -elles finiront!... - -Elle riposta: - ---Aujourd'hui même, si vous voulez ... J'ajoute que je les regretterai, -car j'ai passé là avec vous des journées charmantes ... - -Et comme s'approuvant d'une pensée intime: - ---Oui, elles finiront aujourd'hui!... Elles ne vous contentent plus ... -Il vous faut davantage ... Mieux vaut donc en demeurer là ... - -Mareuil s'écria d'un air de commisération: - ---Quoi! Cela vous effraie de venir chez moi?... Et vous reconnaissez -cependant que je ne vous déplais pas, que vous avez du plaisir en ma -société!... C'est enfantin! - ---Pas si enfantin que vous le dites! fit Mme Lozières. - -Et elle donna ses motifs. D'abord, bien qu'ayant cessé de pratiquer, -en province, afin de ne pas nuire à l'avancement de son mari et pour -éviter les criailleries des radicaux, elle était restée religieuse. -Elle gardait l'aversion, la terreur du péché. Ensuite, elle aimait -M. Lozières, non pas, certes, d'une passion aiguë et emportée, mais -d'une affection solide, fortifiée par le temps; et elle ne se fût pas -pardonné d'être pour lui une cause de chagrin ou de honte. - -Elle avait proféré cette déclaration traditionnelle d'une voix presque -administrative, comme un maire lisant, avec une solennité voulue, les -articles délabrés du Code, et elle ajouta: - ---Vous devinez que vous n'avez rien à espérer de moi,--rien, sinon une -bonne amitié et un bon souvenir ... - -Il pensa: «Elle ne disait pas tout cela, chez elle, quand elle râlait -dans mes bras!»--et d'un ton attendri: - ---Je vous suis très reconnaissant de votre franchise! fit-il ... Il y -aurait beaucoup à vous répondre ... Mais pourquoi discuter?... Je ne -désire vous prendre ni par la pitié ni par le raisonnement. Tout ce -que je souhaite, c'est de ne pas vous perdre, c'est que vous acceptiez -de revenir à ces rendez-vous, si toutefois ils ne vous sont pas -désagréables ... - ---Désagréables? Aucunement ... A condition, pourtant, que vous me -promettiez de ne jamais me parler de ce que vous savez!... - ---Je vous le promets! - -Pendant les quatre jours qui suivirent, il tint sa promesse. - -Il avait son plan, ne guettait qu'une occasion de se trouver seul à -seul avec Mme Lozières, dans une chambre close, chez elle, chez lui, -n'importe où, et là, de lui fermer la bouche sous ses baisers, d'en -faire de nouveau cette pauvre chose inanimée, sans volonté, sans force -qu'il avait vue une fois entre ses mains, vaincue, et que maintenant il -ne lâcherait plus. - - * * * * * - -Un matin, il crut le moment propice. Depuis l'aube, la pluie ne cessait -de tomber, une pluie épaisse et obstinée, qui chassait des rues la -gaieté printanière, salissait toute la ville, jetait dans l'air mouillé -des fraîcheurs rudes de bord de mer. Et lorsque Lucie arriva au -rendez-vous, avenue Montaigne, Mareuil s'écria: - ---Il me semble qu'aujourd'hui notre à-pied sera un peu humide! - -Elle répondit: - ---Aussi je ne suis venue que par correction, que pour échanger un -petit bonjour, et je rentre vite ... - -Mareuil la retint: - ---Attendez, j'ai une autre idée ... Votre mari déjeune ce matin chez -le ministre ... n'est-ce pas?... Si, vous, vous veniez déjeûner avec -moi à la campagne?... A Ville d'Avray, par exemple!... Outre que nous -sommes en semaine, par ce temps de canard, il est certain que nous ne -rencontrerons personne ... Nous aurons le restaurant à nous, à nous -tout seuls ... Voyons, qu'en dites-vous? - -Elle se taisait. Mareuil reprit: - ---Pas chez moi, vous comprenez! A Ville-d'Avray! Vous avez justement -une voilette tout à fait pour campagne ... Et je vous donne mon billet -que ce ne serait pas ennuyeux cette petite excursion de camarades! - -Elle se taisait encore. - ---Vous ne voulez pas? J'ai une voiture excellente. Elle m'enlève ... -Elle vous enlève ... L'oiseau chante dans les bois!... - -Il montrait du regard une Victoria de louage stationnant à quelques pas -de là. - -Mme Lozières souriait, paraissait séduite,--sa pudeur comme en -détresse, comme usée par tous ces rendez-vous fréquents. - ---Et chez moi? fit-elle enfin ... Chez moi? Que raconterai-je? Comment -expliquer mon absence? - -Gilbert répondit d'un air sceptique: - ---Chère Madame et amie, vous ne me ferez pas croire que c'est le manque -d'imagination qui arrête une personne aussi spirituelle ... - -Elle se récria, mais il poursuivit: - ---Non, la vérité, dois-je vous l'avouer?... La vérité est que vous avez -peur de moi!... - ---Peur de vous? fit Mme Lozières avec hauteur. - ---Oui, peur de moi!... Vous redoutez que dans le tête-à-tête je ne -sois pas de force à observer nos conventions ... Vous avez tort, et -au risque de vous paraître fat, j'oserai vous dire qu'en ce qui me -concerne, vos craintes sont exagérées ... - -Elle eut la faiblesse de s'offusquer: - ---Ah! vous avez des façons de me parler!... - -Mareuil l'interrompit: - ---Des façons bien sincères, sincères jusqu'à la maladresse ... Je vous -rappelais que depuis l'autre fois, je vous ai toujours témoigné un -respect de première qualité et que j'étais disposé à continuer ... Cela -vous blesse?... Je retire ce que j'ai dit ... Entendu!... Ce n'est pas -de moi que vous avez peur!... - ---Et de qui, alors? fit-elle brusquement, comme giflée par cette -impertinence. - -Mareuil s'esquiva: - ---Je l'ignore ... Je vous propose une partie inoffensive ... Vous -refusez ... J'en conclus qu'elle vous effraie ... Voilà tout!... - -Il se mit à inspecter son soulier droit qu'encerclait une fine bordure -de boue séchée. - -Mme Lozières se sentait glisser au piège de ce défi, envahir par une de -ces rages enjôleuses qu'on sait stupides, funestes,--mais toujours plus -puissantes que la raison, la prudence, l'intérêt. - -Elle répéta avec un ton d'ironie: - ---Cela m'effraie?... Voilà tout?... Eh bien! vous vous trompez, mon -cher ... Vous allez être bien étonné!... J'accepte!... - -«Allons donc!» pensa-t-il--et à haute voix: - ---Je vous fais mes excuses, chère Madame, et tous mes remerciements!... - -Ils montèrent dans la voiture, qui fila, par le Bois de Boulogne, vers -Ville-d'Avray. - -Mareuil se tenait ostensiblement dans un des coins de la Victoria, -laissant entre lui et Mme Lozières un large espace, un espace -pudique et rassurant qui empêchait les cahots effarouchants, les -rapprochements incorrects. Cependant, malgré ses efforts de discrétion, -il l'apercevait toute repentante d'avoir cédé à ce bête mouvement de -bravoure, tout apeurée de se voir auprès de lui, sous cette geôle -obscure de la capote baissée, du tablier tendu; et, en l'observant, il -pensait maussadement: - -«Elle est sur l'œil!... Mauvaise affaire!... Cela n'ira pas tout -seul!...» - -Il était midi et demi, quand ils atteignirent le restaurant des Etangs. - -Trois maîtres d'hôtel s'empressèrent à leur rencontre. Le cabaret -était vide, absolument silencieux, à part le ruissellement de l'eau -le long des charmilles abandonnées, des tonnelles solitaires. On les -introduisit dans un étroit cabinet sombre, attenant au jardin. De la -fenêtre on découvrait le lac gris, comme en ébullition sous les piqûres -ricochantes de la pluie et, au loin, des arbustes, penchés, décoiffés -par l'averse. - -Mareuil commanda; puis, se tournant vers Lucie, assise en face de lui -sur un divan de velours rouge. - ---Préférez-vous que la porte demeure ouverte? - -Elle comprit son intention, et avec un sourire: - ---Non, Monsieur ... Pas de générosité!... Fermez toutes les portes! - ---Vous êtes simplement héroïque! dit-il en s'inclinant. - -On servait le déjeuner. Ils commencèrent à manger. - -Mme Lozières s'animait peu à peu, causait gaiement, sans aucune gêne -maintenant; mais à mesure que le repas avançait, Mareuil se demandait -comment il allait passer de cette conversation amicale et confiante, de -ces plaisanteries cordiales, au reste, au dramatique reste, à ce qu'il -voulait faire là, ici même, tout à l'heure ... - -Dans l'intervalle, il voyait une sorte d'abîme infranchissable et noir, -toute la profondeur de l'impossible; et, à son tour, il avait peur. - -Il essayait de se représenter les mouvements à accomplir, ce peu de -chose que cela est, matériellement, de renverser une femme, de la -saisir,--ce qu'il avait tenté une fois, rue Galilée, par instinct: - -«Toc! je l'embrasse!... Bon!... Et puis, je la serre ... et puis, -ftt!...» - -Mais il restait hésitant, intimidé. Il lui manquait cette fougue -intrépide d'amour, de désir ou de haine qui aide à commettre aisément -les violences; et c'était en lui les reculs du criminel qui raisonne, -le respect de la victime, les lâches angoisses de la préméditation. - -Avec Mme Hardouin? Avec Mme Hardouin, oh! c'avait été plus vite enlevé, -chez lui, tout de suite, sans trac ni commentaires! Il l'avait prise, -comme on tue, dans un accès de folie silencieuse. - -Il songeait, en rapprochant: - -«Nom d'un bonhomme! je ne suis pas brillant!» - -Et, pour s'enhardir, il se mit à boire, à vider et à remplir son verre -aussitôt vidé. - -Mme Lozières s'en aperçut: - ---Vous supportez bien le champagne? - ---Comme un Suisse! fit Mareuil. - -Puis, afin de détourner les soupçons, il ajouta: - ---D'ailleurs, ce n'est rien à côté du Grand Cob! - ---Le Grand Cob? - ---Oui, Gendrey, un de mes amis ... Tenez, une nuit, je l'ai vu boire, à -un souper, en une heure, trois bouteilles de Mümm! - ---Et après? - ---Après, dame, il était un peu raide ... Pas davantage ... - ---Et pourquoi l'appelle-t-on le Grand Cob? - -Mme Lozières voulait des explications détaillées sur Gendrey, ses -mœurs, son entourage. Gilbert les fournit. - -Elle disait: - ---C'est très amusant ... très amusant, ces histoires! - -Et elle riait en se renversant un peu sur le divan rouge. - -Mareuil continuait, accumulait les anecdotes, très en verve; et, comme -il la regardait rire, il distingua dans ses yeux bruns tachetés d'or -non plus l'odieux regard d'âme, de tendresse qu'il craignait tellement, -mais un vague éclat sensuel, cette langueur involontaire et rêveuse qui -naît de la griserie. - -Il éprouva comme un choc au cœur, une palpitante sensation de courage, -d'énergie, et, emplissant de kummel le petit verre placé devant Mme -Lozières, il lança hâtivement: - ---Ce kummel est au-dessous de tout... Chez moi, vous en boiriez de bien -meilleur!... Avouez que chez moi, sous tous les rapports, nous serions -mieux!... - -Elle répondit sans s'offenser: - ---Et votre promesse? - ---Ma promesse! Certes, je m'en souviens ... Certes ... Seulement, à la -longue, je me désole, je m'irrite ... - -Elle implora doucement: - ---Oh! ne prenez pas votre air méchant ... Ne parlons plus de cela ... -C'est inutile ... Je vous ai déclaré que j'aimais mon mari, et ... - -Mareuil l'interrompit: - ---Votre mari! Votre mari! Mais pensez-vous qu'il rigolerait, votre -mari, s'il vous voyait ici? - -Elle le contempla avec une mine effarée, tout interdite de cette -sortie grossière, presque prête à pleurer, et balbutia: - ---Qu'est-ce que vous dites?... Qu'est-ce que vous avez dit?... - -Il rejeta sa chaise, et, s'asseyant près de Lucie, sur le divan: - ---Ne faites pas attention!... Je suis une brute, un malotru ... Je n'ai -rien dit. Aussi, c'est votre faute ... Pourquoi m'affolez-vous par vos -refus, après ce qui s'est passé un jour entre nous, après ces baisers, -ces caresses?... Je n'ai pas oublié, moi!... J'en deviens fou, je vous -assure!... - -Il la fixait de ses yeux allouvis, la face contractée de désirs, de -tous ces désirs si longtemps contenus, et qui, dans l'ombre de ce -cabinet, à côté d'elle, sous l'entraînement du vin, de la facilité -proche, se déchaînaient, réclamaient leur droit, leur pâture. - ---Oh! je vous en prie, vous viendrez, n'est-ce pas? supplia-t-il en -posant sa main sur celle de Lucie. - -Elle fit le geste de la retirer, mais ce fut comme un de ces imprudents -mouvements d'effroi qui, dans une cage, décident de la fin du dompteur. - -Mareuil, la voyant échapper, l'avait, d'un élan furieux, saisie, et il -l'embrassait fiévreusement, sans un mot, sans une excuse. - -Elle fléchissait entre ses bras: - ---Mais c'est indigne!... Oh! Gilbert!... Vous aviez juré!... C'est -indigne! - -Elle s'était cramponnée à la nappe. Elle lâcha prise. Il y eut un grand -fracas de verres brisés, de vaisselles entrechoquées. Elle succombait. - - * * * * * - ---Vous me pardonnez? chuchota Mareuil, qui surveillait anxieusement son -réveil. - -Elle inclina lentement la tête. Puis elle marcha vers la fenêtre, et -resta quelques instants à examiner le paysage, la campagne effacée sous -la pluie tombant toujours. - -Gilbert s'était approché et avait glissé son bras sous celui de Mme -Lozières. - -Elle le pressa contre son buste tiède et mouvant encore. - -Alors, ne sachant que dire, il interrogea: - ---Voulez-vous partir? - ---Je veux bien! - -Il sonna pour l'addition, et, la voiture avancée, ils reprirent la -route de Paris, le long des allées latérales, par crainte de rencontrer -du monde. - -La pluie ne cessait pas, fouettant la capote, fouettant leurs visages, -formant dans le tablier de cuir des petites flaques noires que Mareuil -secouait distraitement. Et, sur leur chemin, c'était un vivant -frémissement de boue, une permanente giclée de boue jaune et gluante, -comme les lambeaux de quelque être jaunâtre, qu'ils auraient écrasé en -passant. - -Mareuil se sentait affreusement triste. Il se rappelait le jour où Mme -Hardouin s'était donnée à lui, l'atmosphère de triomphe dans laquelle -il avait vécu, les dernières heures de ce jour-là, et plusieurs jours -après. Aujourd'hui, non, il n'éprouvait pas cette joie intense, -ce gonflement d'âme extraordinaire et délicieux. Mais plutôt une -prodigieuse lassitude, au souvenir des deux mois écoulés, de ces deux -mois consacrés à des espionnages, à des correspondances mystérieuses, -à des ruptures, à des supplications serviles, à des stratagèmes -rabaissants. - -«Quel métier! Et tout cela, pour arriver à quoi, en somme?» - -Mme Lozières se serrait contre lui et dit tout bas: - ---Je vous aime infiniment! - -Il répondit: - ---Eh bien! Et moi, est-ce que vous croyez que je ne vous aime pas? - -Jusqu'à Paris ils ne parlèrent plus. Quelquefois seulement, la main de -Lucie étreignait sa main davantage, et il lui rendait machinalement -cette étreinte. - -Près de l'Arc de Triomphe, elle descendit, promettant de venir le -lendemain chez lui. - -La voiture repartit aux allures vives, mais, en tournant le boulevard -Malesherbes, elle eut un arrêt brusque. Elle avait failli renverser un -vieillard à barbe blanche qui, maintenant, se hâtait vers le refuge du -trottoir. - -Mareuil le reconnut: - -«C'est Bourgueil ... Le pauvre vieux!... Il marque mal, en civil!» - -Il revoyait l'illustre peintre dans son costume vert de membre de -l'Institut, avec la barre oblique du grand cordon rouge de la Légion -d'honneur, l'épinglette de croix scintillantes gagnées années par -années--tel qu'il l'avait vu, à un enterrement officiel, quelques -semaines auparavant; et il pensa: - -«Il n'a pas dû perdre beaucoup de temps à Ville-d'Avray, celui-là!» - -Il songeait aussi à la vie laborieuse de certains de ses camarades, aux -ateliers où ils s'emprisonnaient tout le jour, à ces ateliers mornes et -austères comme des cellules, où rien ne distrait de l'idéal cherché, où -par les vitres dépolies rien ne vient du dehors que la lumière du ciel. - -«Peuh! C'est l'ambition qui les tient, la vanité!... Pas grand'chose, -encore!» - -Les paroles de Brévannes lui revinrent à l'esprit: «Moquez-vous donc de -la gloire, faites donc ce qui vous amuse!» - -Il se les redisait en souriant; puis, soudain, il murmura avec -découragement: - -«Oui, mais voilà! Est-ce que cela m'amuse?» - - - - -VII - - -Entre une femme à son premier adultère et une femme ayant cédé à -plusieurs amants, il n'y a pas grande différence. C'est immédiatement, -chez les novices, la même astuce, la même liberté d'expressions et -de gestes, la même dépravation que chez les anciennes. On dirait -qu'avant la faute les plus honnêtes avaient de l'adultère un sens -secret, une habitude atavique et cachée qui n'attendait que la chute -pour se révéler; et, dès les débuts de l'abandon, on voit ces dames se -mouvoir sans répugnance dans leurs fonctions nouvelles, comme de jeunes -canetons s'ébattant naturellement dans la croupissure des mares. - -Gilbert sut d'abord gré à Mme Lozières de cette prompte métamorphose. - -Elle venait chaque après-midi chez lui, toujours gaie, toujours -affectueuse, ne mentionnant jamais ni mari, ni remords, et pleine -d'ardeurs complaisantes. - -Parfois, tandis qu'il se rhabillait, elle se mettait au piano, vêtue -seulement de ses fines lingeries blanches, les cheveux dénoués, -retombant en masses d'or sur ses épaules nues, et elle chantait. - -Ses doigts effleuraient à peine les touches, les frôlaient comme des -cordes de harpe, laissant le dessus à sa voix amoureuse et chaude. Elle -chantait des mélodies de Massenet, de Gounod, des airs énervants et -sensuels où la tendresse gémit sur le ton des désirs. - -Et Mareuil, se recoiffant devant la glace qui la reflétait, pensait: - -«Il n'y a pas à dire, elle est charmante!... Quel succès elle aurait -ainsi, dans le monde!...» - -Pourtant, il n'atteignait pas souvent à ces remarques admiratives, et -plus il connaissait Mme Lozières, au contraire, plus il se sentait -mécontent et déçu. - -Certainement, elle était charmante, tout à fait charmante de corps, -d'esprit, d'élégance. Elle causait ingénieusement, drôlement, d'une -manière sautillante et comique, aussi bien que Mme Hardouin, sinon -mieux. Elle se montrait envers lui une maîtresse dévouée, docile, une -maîtresse parfaite. - -Mais il fallait, pour l'apprécier, qu'il fût près d'elle, tout près, -chez lui, sous l'influence directe de ses caresses, de ses baisers, de -sa fraîche beauté. - -Autrement, il avait la sensation d'être seul, libre, sans passion, sans -compagne d'âme. - -Il se rendait rue Fortuny, l'esprit tranquille, avec cette démarche -paisible et traînarde qu'on a pour faire une course, une visite due. - -Puis, Lucie partie, il lui semblait, au bout de quelques minutes, -qu'elle s'effaçait, disparaissait de sa pensée derrière un voile -montant d'indifférence et de néant. Rien ne lui demeurait de l'avoir -vue, de compter la revoir; et les heures d'amour terminées, il se -trouvait dans la rue, comme un employé au sortir du bureau, inactif, -désœuvré, insoucieux de la besogne du jour ou de celle du lendemain. - -Il se souvenait alors de ce qu'il ressentait au temps de Mme Hardouin, -au temps de cette Jack dont l'image pâlissait graduellement en sa -mémoire comme l'image d'un mauvais démon défunt. C'était, après les -rendez-vous, des retours glorieux, des soirées passées, dans le silence -de l'atelier, à revivre l'honneur enivrant de l'avoir possédée, des -rêveries continues vers elle, une poursuite imaginaire de sa personne -dans des théâtres, des salons supposés,--ou encore de longues veillées -employées à dessiner des bibelots qu'il lui commanderait, des bibelots -rares et uniques, où la matière serait presque signée de sa tendresse -inventive. - -Et lorsqu'il comparait au présent, il en voulait un peu à Mme Lozières -de le laisser, loin d'elle, tellement calme, inoccupé, comme si la -jeune femme eût manqué à un pacte, violé les conditions de leur -engagement. - -Mais bientôt, quelque chose de plus grave commença à l'inquiéter. - -Il s'était présenté à Mme Lozières comme un chevalier exceptionnel et -passionné, un personnage héroïque de roman d'amour; et, à tout instant, -il oubliait son rôle, il lâchait des phrases maladroites qui décelaient -la froideur de ses sentiments, tout son égoïsme d'homme qui désirait -sans beaucoup aimer. - -Elle le regardait avec stupeur: - ---Comme vous êtes ironique!... Vous! Un amant! C'est vous qui dites -cela?... - -Il s'excusait, corrigeait ses paroles, et le lendemain, par négligence, -recommettait les mêmes erreurs. - -Ou bien--et c'était pis--il se rappelait son rôle. Il le débitait, il -le jouait, comme un rôle de théâtre, avec les lacunes de souvenir qu'on -a en scène, ces durs moments où l'on cherche ses mots, la suite de la -tirade. Il balbutiait, bafouillait, terminait par une plaisanterie, -et toujours il restait agacé de s'entendre réciter ces déclarations -vaines, ces théories mensongères, écœuré de toute cette parodie de -passion où il s'était si étourdîment contraint. - -Il finit par s'effrayer des rendez-vous comme d'un examen à subir. Il -ne se décidait à y aller qu'à la dernière minute; et fréquemment il -arrivait en retard. Dès le seuil, il apercevait, blottie piteusement -en un coin de la chambre, Mme Lozières, gardant encore ses gants, son -chapeau, sa voilette, n'ayant osé se dévêtir dans la crainte qu'il ne -viendrait pas. - -Elle disait simplement: - ---Ah! vous n'êtes guère exact! - -Et il lisait sur sa figure l'angoisse qu'il avait eue en espérant -Mme Hardouin, cette crispation douloureuse que donne, quand on aime, -l'attente incertaine et solitaire. - -Il avait des regrets, consolait Lucie, se jetait à ses genoux, par -raillerie, pour obtenir son pardon; et ces jours-là, il redoublait -d'attentions, de tendresse fictive, ne voulant pas qu'elle souffrît -comme il avait souffert. - - * * * * * - -Juillet cependant finissait dans une chaleur lourde. Tout le monde, -peu à peu, quittait Paris. Mme Mareuil était allée, comme chaque année, -rejoindre son frère à Monneville. Les Brévannes s'installaient pour -trois mois à Plouhinec, un trou sauvage de la Bretagne. Mme Lozières -hésitait sur le choix d'une villégiature. - -Enfin, dans la première quinzaine d'août, elle apprit à Gilbert que son -mari avait loué une villa à Saint-Germain. - -Elle pleurait presque à l'idée de la séparation. - ---Oh! mon ami chéri, deux mois sans vous!... Pensez donc!... - -Il répliqua de même, car il ne parvenait pas à la tutoyer: - ---Allons, allons, ne pleurez pas!... Je ne quitterai pas Paris cet été, -et lorsque vous serez libre, vous viendrez vite ici ... - -Elle lui sauta au cou: - ---Oh! merci! merci!... Je vois que vous m'aimez!... - -Il avait l'arrière-pensée de tenter un essai, de se rendre compte si, -de la voir moins, cela augmenterait ses désirs, son amour peut-être. - -Mais dès que Mme Lozières fut partie, il eut à vaincre une difficulté -nouvelle. - -Il avait promis de répondre régulièrement à ses lettres, et toutes les -fois qu'il s'asseyait pour lui écrire, il avait un frisson de paresse -en face des pages à remplir. - -«Qu'est-ce que je vais lui dire?» - -Il traçait en tête du papier: «Ma chère petite amie ...»--puis des -minutes, des minutes fuyaient sans qu'il lui vînt quoi que ce fût à -ajouter, à mettre au-dessous, d'un peu sincère ou vraisemblable. - -Il regrettait alors de n'avoir plus cette profusion de phrases douces, -de tournures amoureuses dont il usait contre Mme Hardouin,--cette belle -armée de mots caressants et charmeurs, si honteusement battue jadis et -qui, à l'heure présente, l'aurait si bien servi. - -Il essayait de ressaisir son vocabulaire, de retrouver quelques-unes -de ces cajoleries, de ces petites confidences intimes qui sont tout -dans les correspondances d'amants; mais il lui semblait que sa plume -rétivait, se refusait à écrire les mots tendres, tiquait sur eux comme -sur des mots grossiers: - -«C'est épatant!» s'écriait-il. - -Et finalement, il rédigeait une lettre glaciale, banale et brève, d'une -affection forcée, et qu'en relisant, il avait envie de détruire. - -Au bout de huit jours, un matin, il reçut une dépêche de Mme Lozières: -«Attendez-moi onze heures et demie.--Petit Fifre.»--car elle avait -adopté, sur son conseil, ce pseudonyme. - -Ils déjeunèrent ensemble rue Fortuny. Elle s'arrêta un instant de -manger, lui tendant, par-dessus la table, sa main à baiser, et elle -murmura: - ---Comme je suis heureuse!... Quand reviendrai-je?... En voilà au moins -pour une semaine!... Cela ne vous paraît-il pas interminable, ces -journées loin l'un de l'autre?... - ---Oh! si!... Mais nous n'y pouvons rien!... C'est la vie!... - -Elle répliqua: - ---Je sais ... Vous vous résignez plus facilement que moi!... - -Et pendant quelques moments, ils demeurèrent sans causer. - -Au sujet des lettres, elle ne se permit qu'une observation détournée: - ---Quel petit papier à lettre vous avez!... A peine commencé, c'est tout -de suite lu!... - -Il put dissimuler son embarras: - ---Je suis très honoré de votre critique ... Dorénavant, je vous écrirai -sur du papier ministre, ce que je découvrirai de plus grand ... - -Elle ne partit qu'à six heures et demie. Elle descendait l'escalier, -devant Mareuil, la tête penchée vers les marches, la nuque soucieuse -d'une personne qui n'a pas tout dit, retient encore quelque chose. Il -songeait: «Je parierais qu'elle ronchonne, qu'elle n'est pas satisfaite -... Est-ce qu'elle me préparerait une scène?... Aujourd'hui, bigre, ce -ne serait pas le jour!» - -Elle se retournait au même moment: - ---Je vous en prie ... Voulez-vous m'être très agréable? - ---Vous pensez! dit Mareuil ... Je n'aspire qu'à continuer! - -Elle sourit: - ---Non!... Je parle sérieusement ... Eh bien! je dîne ce soir avec mon -mari aux Ambassadeurs ... Venez-y dîner aussi ... De cette façon, -j'aurai passé près de vous la journée complète ... Dites, voulez-vous? - -Mareuil répondit d'un ton de remontrance: - ---C'est un peu canaille ce que vous me proposez là!... Enfin, puisque -vous le désirez!... A tout à l'heure!... Convenu! - -En réalité, ce qu'il y avait d'indélicat dans ce rendez-vous plutôt -prématuré, ne le choquait pas beaucoup. - -Du jour où, pendant leur flirt, Lucie lui avait objecté la fidélité -conjugale, il s'était tenu pour dégagé de tout ménagement pitoyable -envers Lozières. Ç'avait été, dès lors, à ses yeux, l'obstacle, -l'ennemi--une infortune qui ne le touchait plus. - -Seulement les exigences de Lucie le révoltaient, et, sitôt dehors, il -se mit à maugréer: - -«De onze et demie à midi et demi, à six et demie ... sept heures!... -Sept heures de moi!... Cela ne lui suffit pas?... Il lui en faut -encore?... Ah! elle a du vice!...» - -Mais soudain il rougit de ces réflexions: - -«Pauvre petite!... Quand je songe que de Jack j'aurais trouvé cette -idée admirable ... exquise!... Je suis parfois fièrement injuste!...» - -Il rentra chez lui s'habiller, et montant dans un fiacre: - ---Aux Ambassadeurs ... Prenez par le plus long!... - -Il faisait nuit grise lorsque la voiture stoppa devant le jardin du -restaurant. Toutes les tables, serrées en bataille, étaient occupées, -et leurs lampes basses, à abat-jour roses, n'éclairaient que les clairs -corsages des dames, les plastrons blancs des messieurs--les visages -disparaissant dans l'ombre. - -Mareuil parcourut les intervalles des rangées, feignant de chercher une -place, suivi d'un maître d'hôtel qui l'exhortait à la patience. - -Il ne voyait pas Lucie, et il allait pousser jusque sur la terrasse ses -investigations. Un garçon le rattrapa. - ---Monsieur! Monsieur!... Il y a là-bas, derrière, un monsieur qui vous -appelle! - ---Où cela? - ---Là, Monsieur, là! - -Et il reconnut Lozières qui agitait, en signe d'invitation, sa -serviette. - ---Venez donc ... Nous vous offrons l'hospitalité ... A moins que vous -n'ayez ... mieux! fit le gros homme avec un sourire d'indulgence -polissonne. - ---Mais nullement! dit Mareuil. Au contraire ... Je suis enchanté de -vous rencontrer ... Vous allez bien, madame?... Vous êtes encore à -Paris, par cette chaleur?... - -Lucie remercia, donna tous les détails sur sa maison de campagne, son -installation; et lorsque son mari baissait les yeux vers le potage, -elle faisait à Mareuil des petites grimaces amicales et impudiques. - -Lozières l'interrompit: - ---Mais, ma chère amie, cela n'intéresse pas M. Mareuil, tes histoires -de ménage!... - -Et, coupant la parole à Gilbert qui protestait, il reprit: - ---Eh bien! Qu'est-ce que vous dites de la situation, mon cher -monsieur?... Sommes-nous dans la mélasse, dans le pétrin!... Pirates -au Tonkin ... Massacres en Afrique ... Vingt millions de déficit de -plus que l'année dernière ... La rente qui fiche le camp tous les -jours ... Les banques qui s'effondrent ... Ah! ce sont des malins, nos -gouvernants, des bonshommes de première force! - -Il était lancé. Mareuil le laissa crier. - -Les trois mois qui venaient de s'écouler n'avaient pas calmé les -ressentiments de M. Lozières, son pessimisme de fonctionnaire -inassouvi. Il s'obstinait à juger perdu ce pays ingrat à son dévouement -passé; criminels, ces vieux camarades de lutte qui ne l'avaient pas -hissé avec eux jusqu'aux agréments du pouvoir, et il dressait leur -procès partialement, férocement, ayant souvent de ces trouvailles -d'injures que la haine inspire et qui amusent. - -Mais, un moment, comme il élevait très haut la voix, Mareuil voulut le -mettre en garde: - ---Ne craignez-vous pas qu'on vous écoute, qu'on vous dénonce?... C'est -si facile de révoquer quelqu'un!... - -Lozières asséna sur la table un coup de poing indigné, qui fit sauter, -dans leur plat d'argent, les truites que Lucie partageait: - ---Moi? moi? - -Il se tapait sa poitrine dodue: - ---Moi? moi? me révoquer!... Jamais ils n'oseront, mon cher monsieur! Me -révoquer, moi?... Mais ils savent bien que je connais leurs saletés -depuis A jusqu'à Z ... Ils aimeraient mieux me nommer trésorier, -directeur, amiral, général, maréchal, est-ce que je sais, moi? Tout, -plutôt que de me révoquer! - -Il avala d'un trait son verre de champagne: - ---Oui, je voudrais voir cela, qu'ils me révoquent!... On en entendrait -de belles, alors, je vous le jure ... Tenez, je serais homme à fonder -un journal, un vrai journal, mon cher monsieur, pour leur apprendre à -traiter le monde!... - -Il blêmissait de colère. - -Mareuil n'insista plus. Une courbature tirait, brûlait tous ses -muscles, une somnolence l'envahissait,--la fatigue de cette causerie -achevant celles de la journée. Il avait assez de la femme, assez -du mari, assez surtout de ces puérilités hypocrites, de ces basses -cachotteries d'adultère où, l'année d'avant, il goûtait encore tant de -plaisir. - -Il prit congé des Lozières à dix heures; et lorsque, la semaine -suivante, Lucie lui suggéra de renouveler la rencontre, il refusa -nettement: - ---Non, ma chérie ... Une fois passe!... Mais deux fois, ce ne serait -pas raisonnable!... - ---Alors, venez dîner chez nous, à la campagne ... mon mari ne -demanderait pas mieux ... - -Il réfléchit, puis avec fermeté: - ---Non plus!... On jaserait ... On potinerait ... Inutile de vous -compromettre!... - -Elle questionna: - ---Et à Paris?... A Paris, accepterez-vous? - ---Peut-être!... Nous verrons, dit-il. - -Mais il pensait prudemment: - -«Jamais de la vie! M'enchaîner par une intimité mondaine!... Sait-on ce -qui arrivera?... Non, pas de bêtises!...» - -Elle dut se contenter des déjeuners rue Fortuny. Il l'accueillait bien, -d'ailleurs, tout dispos après ces huit jours d'éloignement, et elle -pouvait avoir l'illusion d'être aimée. - - * * * * * - -Les premières pluies d'octobre ramenèrent à Paris Mme Lozières. -Cependant, sa tante, Mme de Brégy, partant sous peu pour Nice, elle fut -obligée de lui consacrer la plupart des après-midi, de l'accompagner -dans ses courses à travers les magasins, chez les fournisseurs. - -Elle ne venait plus, rue Fortuny, que le matin et elle déplorait la -brièveté des rendez-vous. - -Un jour qu'elle s'en désolait, Mareuil lui dit: - ---Ne nous plaignons pas!... Profitons des bons moments, car bientôt ils -vont diminuer!... - -Elle s'écria, comme terrifiée à l'idée d'une rupture possible: - ---Diminuer!... Pourquoi cela?... Qu'est-ce qu'il y a?... - -Mareuil tira de sa poche un exemplaire de la _Pure Vérité_. - ---Il y a, ma chérie, qu'on se verra moins, parce que, hélas! je vais -avoir à travailler! - -Il indiquait une annonce en tête du journal, où son nom, Gilbert -Mareuil, était imprimé en immenses lettres, hautes d'un centimètre -environ. - -La note expliquait que la _Pure Vérité_ inaugurait, à partir du 15 -novembre, un supplément illustré et qu'outre le concours de plusieurs -maîtres de la plume et du pinceau «connus, déclarait-elle, et aimés du -public», le journal s'était assuré, pour ce recueil, la collaboration -régulière de GILBERT MAREUIL, «l'artiste attitré des élégances -parisiennes, que les dernières expositions avaient classé, du coup, -parmi nos premiers peintres modernistes.» - ---C'est mon ami Brévannes qui m'a fait engager et qui a rédigé -l'avertissement, dit Mareuil. Hein!... elle n'est pas dans un sac, -cette petite note? - -Lucie tout attristée, pressentant un péril, quelque chose qui la -menaçait vaguement, balbutia: - ---Oh! je suis ravie pour vous!... Mais, alors, est-ce que cela nous -gênera beaucoup pour nous voir? - -Mareuil simula un air affairé: - ---Mon Dieu, ma chérie, je ne sais encore rien de précis ... Seulement, -il est évident que nos rendez-vous seront moins rapprochés ... Au lieu -de tous les jours, deux ou trois fois par semaine, à peu près ... - -Elle refoula l'envie de pleurer qui la gagnait, et d'une voix un peu -étranglée: - ---C'est bien! Je m'en remets absolument à vous ... Vous me verrez quand -vous le désirerez, quand cela ne vous dérangera pas dans votre travail -... - -Mareuil, ému de sa douceur, l'avait saisie dans ses bras et la -dorlotait: - ---Quoi? On a le cœur gros?... Mais, on se verra aussi souvent que -possible ... J'ai dit trois fois au hasard, ce sera peut-être plus ... - -Elle s'en alla confiante, rassérénée. - -Mareuil avait promis de lui réserver un numéro du premier supplément; -et le jour où parut la feuille, il ne manqua pas de l'apporter rue -Fortuny. - -Mme Lozières ouvrit avidement la page du milieu qui contenait le dessin -colorié. L'image représentait une Parisienne, l'aspect sévère et -railleur, qu'un jeune homme élégant accostait le sourire aux lèvres et -le chapeau soulevé. En bas, on lisait le titre: _Abordage_. - -Elle considéra avec attention la gravure: - ---C'est très réussi ... très ingénieux ... Oui ... c'est très réussi! - -Sa figure, peu à peu, s'était rembrunie. Elle reprit: - ---Elle est jolie, cette femme ... Vous la connaissez? - ---Non, dit Mareuil ... Je l'ai dessinée de chic, de souvenirs arrangés. -Pour ces sortes de petites machines, cela suffit bien ... - -Elle interrogea d'un air engageant: - ---Franchement?... Vous ne la connaissez pas? Ce ne serait pas, par -exemple, cette dame? - ---Quelle dame? - ---La dame d'avant moi!... La dame au mari tyrannique!... - -Mareuil prononça tranquillement: - ---Voyons, mon amie, vous n'y songez pas!... Vous supposez que cette -femme que j'ai ... que j'ai reçue chez moi, j'irais la coller dans un -illustré qui tire à trente mille exemplaires? Madame se moque!... - -Elle se rétracta: - ---Mais non ... je suis absurde ... J'ai eu des pensées ridicules, ces -temps derniers. Je me figurais que lorsque je ne venais pas ici, vous -... Mais non, c'est trop bête! - ---Vous, quoi?... fit impérieusement Mareuil. - ---Eh bien! que vous me trompiez ... le mot est lâché! - -Gilbert haussa les épaules. - ---Si vous avez de ces idées, je ne peux pas vous les retirer... Vous -savez mes opinions sur la trahison ... Je vous les ai assez dites, il -me semble!... Et avec ces théories, je serais un bien triste monsieur -... - -Il s'interrompit, et après une pause: - ---Au fait, dit-il d'un ton froissé, au fait, j'ai grand tort de me -justifier!... Et si je dois renoncer à mon travail, me tourmenter tout -le temps de vos soupçons, vous comprenez ... - -Sans qu'il achevât, elle comprit, et plus jamais elle ne le questionna, -ne laissa paraître la moindre méfiance. Mais dans ses lettres, -Mareuil apercevait clairement l'indice de sa jalousie, à certains -mots douteurs, à certaines expressions ambiguës et douloureuses, qui -lui remémoraient ses suppliques à Mme Hardouin, ses cruelles luttes -épistolaires d'antan. - -Il jetait le papier au feu en grommelant une parole de compassion, -commençait à dessiner, et, au bout d'un moment, l'avait oubliée. - -Il se plaisait maintenant à son labeur, ne s'en séparait qu'à regret, -et quelquefois même, afin de terminer une esquisse amorcée, il -changeait le rendez-vous du jour ou du lendemain, il alléguait un -surcroît de besogne imprévu, des commandes supplémentaires qu'on lui -avait censément adressées, il mentait--puisque ses croquis du journal -ne lui prenaient guère que deux à trois heures par semaine. - -Un matin qu'il venait de télégraphier ainsi à Mme Lozières, pour -remettre le rendez-vous de l'après-midi, il eut des scrupules: - -«Vraiment, pensait-il en se rasant, je ne suis pas généreux. Je -me conduis avec cette enfant comme un pur calfat! Et pas ça à lui -reprocher!... Toujours jolie, toujours de bonne humeur, toujours en -forme!... Qu'est-ce que j'ai donc contre elle?...» - -Il se promenait, le blaireau à la main, la figure élargie d'une barbe -blanche de savon mousseux,--et tout à coup, en s'arrêtant: - ---Ce que j'ai? Ce que j'ai? Mais c'est bien simple ... Je ne l'aime -pas!... Voilà ce que j'ai!... - -Il l'avait dit tout haut, comme pour en faire une chose accomplie, -indéniable--il l'avait proféré à pleine voix ce constat d'indifférence, -cet aveu décisif qu'il se réitérait chaque jour tout bas, depuis deux -mois, sans vouloir l'écouter, sans accepter d'y croire. - -Puis, prenant acte de sa déclaration, rapidement il ajouta: - -«Non, je ne l'aime pas ... et, par conséquent, je n'ai plus qu'à la -quitter!...» - -Aussitôt, il vit la scène d'adieux, Lucie en larmes, plus tard sa -propre solitude, la course aux maîtresses, à l'amour, une multitude -de tracas proches ou lointains, et il se sentit ému, faible, moins -courageux à rompre. - -«Pauvre gosse!... Assurément, je ne l'aime pas comme j'aimais l'autre -... Néanmoins, j'ai de l'affection pour elle ... une affection -véritable ... Alors l'affliger par une rupture brutale?... Non!... Cela -ne presse pas!... On peut attendre ...» - -Il alla le lendemain au rendez-vous et fut si affable, si expansif, que -Mme Lozières en manifesta de l'étonnement. - ---Comme vous êtes gentil, aujourd'hui!... Qu'avez-vous, mon chéri? - -Il retint un sourire: - ---Moi? Rien ... rien du tout!... - -Et il contemplait avec attendrissement la tête dorée de Lucie qui -reposait sur sa poitrine--comme une pauvre tête épargnée, sauvée par -miracle de la douleur. - -Mais, le lendemain, il fut, malgré lui, repris de ses velléités -mauvaises. Il éprouvait ce sombre malaise précurseur d'une maladie -qu'on se soupçonne, cette inquiétude indéfinie qui vous étreint avant -le diagnostic: la peur de ne plus pouvoir aimer. - -Dès le réveil, elle s'éveillait en lui, cette peur confuse, et jusqu'au -soir elle continuait de le ronger, de le souiller avec la lenteur sûre -d'enduit gras qui s'étale, qu'ont tous nos soucis intérieurs. - -Il essayait bien d'en rire, de s'en démontrer logiquement la vanité, de -faire le brave. Ces raisonnements ne le rassureraient pas. - -«Et de deux! Jack d'abord que je n'aime plus, sans savoir pourquoi ... -Celle-là, même histoire ... Décidément, ça se corse!» - -Il tombait dans des crises d'irrésistible mélancolie. Il se demandait -si c'était fini, si jamais encore il lui serait donné d'aimer, d'avoir -ces élans du cœur, ces égarements de passion, les meilleures joies -qu'il eût connues, somme toute. Et il était comme ces hommes qui, ayant -eu avec une femme des défaillances physiques répétées, sont saisis -d'affolement, ne pensent qu'à vérifier avec une autre la validité de -leurs moyens, la gaillardise intacte de leurs forces. - -Alors, la pensée de tromper Lucie le hanta. Il la méditait tout le -temps, tous les jours, dehors, chez lui, partout. Mais pas une trahison -de chair, pas un vulgaire béguin, qui ne prouverait rien. Non, il la -tromperait pour de bon, à fond, avec une personne qu'il aimerait, qu'il -faudrait qu'il aimât. - -A ces combinaisons il s'exaltait, recouvrait un semblant de bravoure. -En présence de Lucie, il n'avait plus aucun remords, aucun sentiment -de pitié. Il se délectait même des projets scélérats qu'il formait si -près d'elle, bouche contre bouche, à son insu; et il se prenait à la -regarder dédaigneusement, comme une condamnée perdue, dont l'exécution -n'était plus qu'une question de semaines, de jours, d'heures peut-être. - -Puis, lorsqu'en partant, suspendue à son cou, elle murmurait, par -habitude: - ---Vous m'aimez toujours, dites? - -Il lui répondait en riant: - ---Si je vous aime!... Elle est bonne!... - -Et la porte fermée, il songeait avec un tutoiement outrageant: - -«Oui, oui, on t'aime toujours ... Ce qui n'empêche pas que, quand cela -se trouvera, on te réglera ton affaire, ma petite!» - -Pourtant, ces fanfaronnades ne lui servaient qu'à s'abuser sur son -manque d'assurance, sa crainte de l'expérience prochaine. Il les -renouvelait après chaque rendez-vous, ses vantardises, un peu comme on -chante le chant de guerre au poteau de la mort. Il ne réclamait que le -secours du hasard, une rencontre heureuse, pour affirmer sa puissance -d'aimer. Qu'on lui fournît une femme, une adversaire, une occasion de -faire ses preuves, et on verrait bien! Mais, en attendant, il était -si peu sûr de lui-même, si défiant dans le succès final, qu'il ne -congédiait pas Mme Lozières, qu'il n'avait pas l'audace de la quitter, -d'entrer seul en campagne sans cette arrière-garde de sa liaison, sans -ce refuge certain pour le cas d'un désastre. - - - - -VIII - - -Février touchait à sa fin et le soir, dehors, quand il avait plu, on -était caressé par de tièdes rafales qui fleuraient le printemps. - -Mareuil, en sortant des Variétés, où il avait accompagné Brévannes, -appela un fiacre: - ---A l'heure ... 12, rue Royale. Vous entrerez ... - -Il avait promis à Lucie de passer, après le théâtre, chez Mme de Brégy, -qui rouvrait ses salons par un grand bal. Mais, au dernier moment, il -regrettait sa promesse, cette infidélité à son récent serment de ne -plus aller dans le monde--comme les malades se reprochent un excès, un -manquement au régime. - -Deux mois avant, au début, il n'avait pas eu de ces appréhensions. - -Pour régler l'affaire de Mme Lozières, il était retourné dans les -soirées mondaines, spontanément, de ce pas machinal dont le matelot, -débarqué, va au bouge familier. L'idée de chercher ailleurs une -maîtresse ne lui avait même pas traversé l'esprit; et lorsqu'il -gravissait les escaliers garnis de plantes et bien éclairés, où, dans -l'atmosphère chaude, roulaient des bruits de danse, des sillages de -parfums, il avait ce petit frémissement, ce léger bouleversement dans -la poitrine qu'éprouvent les plus blasés au seuil du mauvais lieu. - -Puis, au bout de quelques essais, ç'avait été l'écroulement de son -espoir naïf. - -Toutes ces élégances de toilette, ces soies roses ou bleu-ciel, ces -bijoux, ces aigrettes, toutes ces femmes à demi-nues et parées lui -inspiraient bien du désir mais rien de plus, rien de ce qui donne la -force de prier, de s'humilier, d'oser. Il aurait peut-être consenti à -adresser à certaines le clignement de préférence, à s'esquiver avec -l'une d'elles dans une chambre voisine. Mais lutter pour les conquérir, -les assiéger, les prendre, aucune, à ses yeux, n'en valait la peine; -mais s'exposer à un refus, se contraindre à des supplications, -abdiquer un peu de la belle indépendance qu'on a envers les femmes -avant l'attaque, et surtout être obligé de les revoir ensuite, de leur -replaire chaque jour, cela il s'en pressentait incapable. - -Les rares fois où, poussé par un attrait plus vif, il s'était risqué -à des pourparlers de flirt, il avait dû rapidement battre en retraite, -faute de courage pour continuer. - -Dès les premières parades, aux premiers mots de résistance, une -perspicacité suraiguë et nouvelle lui montrait comme au microscope -les tares imperceptibles des femmes qu'il approchait; et dans le -grossissement de cette vision étrange, les plus jolies personnes -devenaient hideuses et sans grâce. - -Des cheveux raidis par la frisure et probablement brûlés en dessous, -une dent marquée d'un point noir, un teint un peu troublé, un geste -saccadé, tout lui était prétexte à se dégoûter, tout lui semblait le -signe d'une laideur négligeable. Des sourires charmants l'effrayaient, -car il les prévoyait grotesques dans le plaisir. Des intonations -lui révélaient une froideur de banquise, ou bien une irrémédiable -niaiserie. Malgré lui, il s'appliquait à discerner les défectuosités, -inaperçues d'abord, cachées par l'art des couturières, l'habileté des -coiffeurs; et souvent il avait eu l'impression d'être la proie d'un -malin pouvoir qui voulait l'empêcher d'aimer, qui le forçait à briser, -à salir lui-même ses frêles et passagères illusions. - -Alors, il se levait, s'excusait, coupait court à l'entretien--il se -sauvait entre les invités tassés, et, rentré chez lui, il avait des -crises de tristesse qui le laissaient endolori et morne pour plusieurs -jours, avec un insurmontable abattement comme en ont les phtisiques -après l'alarme d'une quinte subite. - -Il ne se dissimulait plus, à présent, la gravité de son état. Il fuyait -seulement les occasions d'y songer, remettant à une époque indécise ses -fiers projets de trahison; et depuis une quinzaine qu'il se soignait, -qu'il avait renoncé à fréquenter les réunions mondaines, il se trouvait -mieux, supportait plus gaillardement son infirmité bizarre. - -Il avait donc fallu les pressantes instances de Lucie pour le décider à -se rendre au bal de Mme de Brégy. - -«Bah! pensait-il. Cette fois-ci, pas moyen de refuser l'obstacle!... -Il y a trois mois qu'elle avait cela sous le front de me rencontrer -dans le monde ... Autant en finir avec cette corvée!... Et puis, je -n'y moisirai pas, chez la tante ... Un petit tour de salon, et je me -défile!...» - -La voiture s'arrêtait. Il prit le numéro du cocher. - ---Vous vous placerez à la suite ... Je n'en ai pas pour longtemps. - -Et il monta l'escalier, que descendaient déjà des dames dépoudrées par -la chaleur, des messieurs, le collet du paletot relevé. - -A peine entré, il aperçut le regard de Lucie, un regard impatient et -guetteur qui sautait vers lui par-dessus les rangées de demoiselles -assises, les habits noirs inclinés auprès d'elle. - -Il attendit un peu avant d'aller la saluer. - -Cela le flattait de voir tous ces vains empressements, toutes ces -coquetteries masculines, s'émousser contre son amie, contre cette -femme qu'il possédait, de voir les mines de mendiants qu'ils avaient, -tous ces hommes, pour solliciter de Mme Lozières une danse, un instant -d'attention, moins que rien--leur platitude enfin, leur servilité -devant cette jeune beauté et ce décolletage tentateur. - -Il s'amusait à prolonger le plaisir du spectacle: «Dire qu'il y a deux -ans, j'aurais voulu les assommer, tous ces individus, leur casser la -figure!...» Il se reportait à naguère, aux rages d'anarchiste qui le -suffoquaient, quand il découvait ainsi Mme Hardouin prodiguant ses -tendres sourires au milieu d'un groupe de danseurs, ou bien causant à -l'écart avec un inconnu dont le col de satin, la nuque brillantinée -luisaient, sous les bougies des lustres, d'un éclat insolent. «Oui, -j'aimais rudement ... C'était le bon temps!...» - -Autour de lui des couples se mettaient à valser. Il recula vers une -porte, et, de là, il examinait les danseuses, ressaisi de dégout pour -ces chairs blanches, ces peaux blanches, toute cette matière féminine -et pareille, cette masse indistincte de bras, de poitrines, de dos, de -visages uniformes qui tournaient confusément sous son œil éteint et las. - ---Jolie réunion, n'est-ce pas? - -Il releva la tête. Lozières était derrière lui, rajustant son lorgnon -que la sueur faisait glisser. - ---Très jolie!... Très jolie!... dit Mareuil ... Et Mme Lozières est -ici, je pense? - ---Naturellement ... Elle doit être au buffet en ce moment ... Je vais -vous y mener, hein? Vous prendrez bien une coupe de champagne?... - -Et il passa devant Mareuil, lui frayant poliment la route: - ---Pardon ... Pardon ... Vous permettez? - -Mme Lozières, debout dans un coin de la salle désertée, s'éventait -nerveusement. - ---Comment, tu es seule? s'exclama Lozières. - ---Oui, j'étouffais ... Mon danseur était engagé pour cette valse, et -j'en ai profité pour ne pas rentrer immédiatement au salon ... pour -rester un peu au frais ... - ---Très bien, très bien, dit Lozières. Je te présente M. Mareuil, un -monsieur qu'on ne voit pas souvent depuis qu'il est en chemin vers la -célébrité ... - -Mareuil répondit: - ---En effet, je n'ai pas eu la chance de vous voir les jours où j'ai -rendu visite à Mme Lozières ... - ---Oh! je ne le déplore qu'à moitié ... Vous travaillez, et c'est nous -qui en bénéficions ... Car, vous savez, nous sommes abonnés à la _Pure -Vérité_ ... Nous ne manquons pas un de vos suppléments ... Ah! vous -êtes en progrès!... Vous marchez, mon cher monsieur ... - ---Trop bienveillant! fit Mareuil. - ---Non, non, mon cher monsieur, je m'y connais un peu, simplement ... -J'ajouterai que votre journal est admirablement rédigé. Un journal où -l'on a l'audace d'écrire quelque chose au moins, où l'on n'est pas -à trembler devant le gouvernement ... La semaine dernière, encore, -Brévannes a fait un article sur le Tonkin ... C'était de la fantaisie, -de la chronique, tout ce que vous voudrez ... mais ça disait ce -qui était ... Ça vous avait du feu, de l'ardeur ... Je ne sais pas -quel homme c'est, ce M. Brévannes ... mais si je n'avais pas été -fonctionnaire, je lui aurais écrit pour le féliciter ... - ---C'est un de mes amis, répliqua Mareuil ... Un garçon plein de cœur et -d'esprit ... - ---Tant mieux, tant mieux ... Il n'y aura jamais assez de braves gens -contre ces imbéciles qui nous ... - -Un maître d'hôtel, accourant, l'interrompit: - ---Monsieur ... Monsieur ... - ---Quoi donc? - ---Madame m'a dit de prévenir Monsieur que le ministre était arrivé ... - -Lozières balbutia, le visage devenu soucieux: - ---Le ministre!... Vous m'excusez, mon cher monsieur ... Ginestas ... un -vieux camarade ... Je reviens dans une minute ... - -Il tira son gilet, assujettit son lorgnon et s'insinuant à travers -les danseurs: «Pardon! Pardon! Le ministre ... Le ministre ...»--il -disparut. - -Mareuil déclara avec un sourire: - ---C'est un excellent fonctionnaire! - ---Oui, fit Lucie ... Son père l'était ... Il a ça dans le sang ... Il -crie beaucoup ... Mais au fond il adore son métier, et tout ce qui est -ministre, réceptions officielles, hiérarchie, tout cela l'enchante -... A propos, pourquoi m'avez-vous taquinée?... Vous m'aviez vue, en -entrant, j'en suis sûre ... - ---Effectivement!... Et si vous réfléchissez, vous reconnaîtrez qu'il -était plus convenable de ne pas me précipiter sur vous tout de suite, -comme à la descente d'un wagon ... - ---Soit!... C'est moi qui ai tort, fit Lucie d'un air maussade ... -Au moins, vous n'oubliez pas que vous soupez avec nous ... à notre -table?... - -Il répondit doucement: - ---Oh! impossible, ma petite amie ... Impossible, mille regrets, comme -on dit dans les théâtres ... J'ai une migraine folle, je suis venu pour -tenir ma parole, et je vous demanderai l'autorisation ... - -Lucie s'écria d'un ton aigre: - ---Vous l'avez!... Vous êtes libre, mon ami ... Dépêchez-vous de rentrer -et tâchez d'être guéri demain ... Toujours à trois heures, n'est-ce pas? - ---A trois heures! - -Dans le salon voisin, une poussée s'était produite. Des têtes de -gommeux, coiffées à l'anglaise, se haussaient ironiques, mais les -lèvres pourtant distendues de curiosité; des dames se dressaient sur -la pointe des pieds. Au passage de Lozières, qui guidait le ministre -vers le buffet, les groupes s'écartaient respectueusement. C'était sa -revanche au gros fonctionnaire, que cette promenade presque triomphale, -sa riposte aux mauvais procédés qu'on avait eus pour lui dans la -coterie de ces conservateurs; et, tandis que Ginestas s'avançait avec -l'aisance cordiale de l'homme accoutumé aux cérémonies, aux ovations, -Lozières, lui, avait pris une allure solennelle, un œil provocateur, -son œil républicain, son œil du Seize-Mai qui ne s'adoucissait qu'en -regardant le maître: «Par ici, mon cher ministre ... Par ici!...» - ---Voilà votre patron! murmura Gilbert ... Je me trotte ... A demain!... - ---A demain! - - * * * * * - -En pénétrant dans sa chambre, Mareuil distingua, au milieu de son -bureau, une tache blanchâtre, le carré clair d'une lettre placée en -évidence. - -Il alluma vite. L'enveloppe renfermait une carte de visite sur laquelle -il lut: - -«M. et Mme Lepassereau prient M. Gilbert Mareuil de leur faire -l'honneur de venir dîner chez eux le mercredi 11 mars.» - -Il déchira la carte d'un geste de colère: - -«Ah! non, par exemple!... Dîner chez les Lepassereau pour en revenir -encore avec une âme d'encre comme ce soir?... Non, non!... Ç'a été -aujourd'hui ma dernière dans le monde ... Assez de ces blagues! Je n'ai -plus la santé à cela!...» - -Il ouvrit la fenêtre et s'accouda au balcon. Sous les rayons de -la lune, les trottoirs secs avaient des pâleurs de marbre blanc. -Par instants, des profondeurs d'un endroit ignoré s'élevaient des -sifflements aigus de locomotives, comme la plainte grêle et lointaine -de cette nuit mélancolique. - -Mareuil sentait arriver l'accès de tristesse habituel, et parmi le -silence propice des choses assoupies, il ne résistait plus, il se -laissait envahir, les paupières battantes comme pour appeler les pleurs. - -En face, il voyait les sombres couloirs vides des rues adjacentes, -les maisons perdues dans les ténèbres, et il songeait aux gens qui -sommeillaient paisiblement derrière ces vitres noires ou bleuies par -la lune, à d'autres encore, endormis ailleurs, partout; à cette grande -trêve de plusieurs heures qui, chaque nuit, arrête la méchanceté des -personnes bien portantes. - -«Toujours cela de gagné!... Toujours cela de moins à souffrir pour les -victimes! Ainsi Jack ...» - -Mais soudain une pensée lui vint: - -«Tiens, si les Lepassereau l'avaient invitée? Ils la connaissent ... Ce -serait peut-être drôle, cette rencontre!» - -Une révolte s'opérait en lui contre la superstition rancunière qui -l'avait jusqu'alors éloigné des salons où allait Mme Hardouin; une -explosion de l'envie qu'il refrénait depuis longtemps de se retrouver -devant elle, de savoir ce qu'il éprouverait en présence de ce corps -autrefois si puissant,--maintenant, dans sa détresse actuelle. - -«Assurément que ce serait drôle de la revoir cette petite vadrouille! -Quoi? Au bout du compte, elle m'a trompé parce qu'elle ne m'aimait pas -... Eh bien! Est-ce une raison pour être gêné auprès d'elle? Est-ce que -je n'en ferais pas autant à l'autre, moi ... si je pouvais?» - -Il referma la fenêtre, car la fraîcheur nocturne, à la longue, l'avait -glacé, et quand il fut au lit, il se dit, tout réconforté par sa -décision: - -«Entendu!... J'irai, rien que pour essayer, rien que pour la -rigolade!...» - -Toute la nuit il rêva d'elle. - -Mais, dans le désarroi de ses sentiments affaiblis, la dame du songe -n'était plus l'inexcusable Jack, la perfide maîtresse aux yeux mauvais -et faux, à la robe de soie impitoyablement close et clinquante comme -une armure. - -C'était une pauvre petite Jack, endormie dans une posture d'enfant, la -tête au creux du coude, avec ce masque de bonté, d'innocence que le -sommeil pose même aux traits des plus infâmes; et sur elle, Mareuil se -penchait, sans désir et sans haine, souriant d'un air d'indulgence. - - - - -IX - - -Il y avait une quinzaine de personnes dans le salon quand, vers sept -heures et demie, Gilbert fit son entrée. - -Mme Lepassereau l'accueillit avec un flux de paroles joyeuses: - ---Enfin, on vous voit!... Comme c'est aimable à vous d'avoir -accepté!... Oh! je vous sais très pris, très difficile à avoir ... Et -quel regret que madame votre mère ait déjà été engagée pour ce soir!... -Je pense bien que nous rattraperons cela ... Vous me permettez de vous -présenter? M. Mareuil ... M. de Saint-Lys, Mme Darçay, M. Gravières, M. -Darçay ... - -Gilbert s'inclinait, serrait des mains. Mme Lepassereau ajouta, en se -rasseyant: - ---Je crois que vous connaissez mes autres convives ... Ce sont de vos -amis de Monneville ... - ---Certainement, Madame!... - -Mareuil distribua quelques bonjours, quelques saluts, et derrière des -groupes qui s'entretenaient à mi-voix, de la voix discrète et à jeun -d'avant dîner--derrière un monsieur qui lui masquait une dame assise, -il espérait apercevoir tout à coup Mme Hardouin. Non! Elle n'était pas -là, pas arrivée, du moins! - -Il s'efforça de se rassurer, de dominer l'agacement que lui causait -cette absence prévue pourtant dans ses calculs, comme une éventualité -possible, probable même. - -«Après tout, elle peut encore arriver ... Il n'est que sept heures et -demie ... Mais, la petite Lepassereau va me renseigner!...» - -Et il s'approcha de Germaine, en conversation avec M. Gravières, un -jeune substitut, à barbiche noire, à tête de mignon bon garçon et -fêtard. - ---Vous m'en voulez toujours, Mademoiselle? - ---De quoi donc? dit Mlle Lepassereau. - -Gravières s'était écarté. - ---De quoi? fit Mareuil ... De quoi?... Je serais bien en peine de vous -le dire ... Cependant, je me souviens que la dernière fois que nous -nous sommes rencontrés ... - -Elle s'écria: - ---Ah! oui ... à l'Hippique?... J'ai été bien sotte ce jour-là et c'est -à moi de m'excuser ... Je m'étais imaginé que vous vous moquiez de moi, -parce que j'allais à la Sorbonne ... - ---Quelle idée! - -Elle poursuivit: - ---Or, comme je n'y vais pas pour mon plaisir et que d'autre part j'ai -assez mauvais caractère, vous voyez l'effet obtenu ... - -Elle s'était mise à rire, montrant des petites dents très blanches, -bien serties dans les gencives. - -Il rit aussi par politesse: - ---Évidemment!... Un effet lamentable ... Du reste, ma demande était -stupide!... - -Elle répliqua d'un ton impertinent: - ---Oh! aux jeunes filles, on ne sait jamais quoi dire ... On dit ce -qu'on peut!... - ---Très juste! dit Mareuil qui n'avait pas bien entendu. - -Il cherchait un moyen, un biais de phrase par où glisser sa question -au sujet de Mme Hardouin, et il regardait machinalement le feu de la -cheminée, les flammes jaunâtres qui dansaient sur les bûches. - -Mlle Lepassereau reprit: - ---Est-ce que vous exposerez, cette année, au Salon, Monsieur? Cela -m'intéresse. Je suis presque un confrère. Je peins des éventails avec -des fleurs et des petits oiseaux dessus ... Oh! pour faire plaisir à -ma famille, simplement ... - -Il répondit d'un air veule: - ---Peut-être! Cela dépend d'un tas de choses ... J'exposerai, sans -doute, quelques pastels, ou bien ... - -M. Lepassereau, intervenant, l'interrompit: - ---Mille pardons, cher monsieur! - -Et s'adressant à Germaine: - ---A-t-on donné les ordres pour qu'on serve, mon enfant?... Il est huit -heures moins le quart ... - ---Mais non, père, dit Mlle Lepassereau ... Nous ne sommes pas au -complet ... Il manque encore ... - ---Ah oui! Ah oui! fit M. Lepassereau. - -Le timbre intérieur de l'hôtel retentit. - ---Tiens, dit Germaine, les voici! - -Mareuil se répétait: «Les voici? les voici?»--et un peu énervé -d'émotion, il crispait sa main au dos doré d'un fauteuil, les yeux -attachés vers la porte blanche du salon, cette porte opaque derrière -laquelle, Jack--Jack ou une autre?--était occupée à ôter son manteau, à -redresser du bout des doigts sa coiffure. - -Les deux battants s'ouvrirent en frôlant sans bruit le tapis, et une -petite jeune dame brune, en robe de velours noir, à demi décolletée, -s'avança vers la maîtresse de la maison. - -Tous les messieurs s'étaient levés. - ---Et Madame votre mère? interrogea Mme Lepassereau d'une voix inquiète. - ---Souffrante, chère Madame ... Une violente névralgie ... C'est ce qui -m'a retardée ... Au moment de partir, ma mère a dû s'aliter ... - -Mareuil percevait à peine ce dialogue--étourdi par la déception, la -surprise: - -«Mme Béatry!... Ma petite veuve!... La femme au testament!... Ça, c'est -plutôt curieux!...» - -Mme Lepassereau l'appela: - ---Monsieur Mareuil! - ---Madame? - ---Monsieur Gilbert Mareuil ... Mme Béatry ... Vous voudrez bien offrir -le bras à madame ... Vous êtes placé à côté d'elle ... - -Un domestique cria: - ---Madame est servie! - -Des couples se formaient. L'on passa dans la salle à manger. - -Mareuil et Mme Béatry étaient les derniers. Il la fixait de côté, -attendant d'elle un signe de reconnaissance, ce maintien spécial -qui, en certaines rencontres de salon, indique que l'on n'est pas -complètement étranger l'un à l'autre. Mais elle s'assit, le visage -froid, distrait même, et, tout en se dégantant, elle commença à causer -avec son voisin de droite, M. Morenval, un homme rouge, obèse, dont la -grosse moustache jaune ruisselait de potage après chaque cuillerée. - -«Ah! elle n'est pas liante! songeait Mareuil ... Dans les rues, elle -vous avait d'autres yeux que cela!...» - -Il examinait sa nuque, d'où ses épais cheveux noirs étaient tirés -à l'antique, ramenés en haut, à la Diane--son profil fin, sans nul -empâtement, auquel les lèvres, un peu fortes, ajoutaient une expression -de bouderie puérile; et il ne trouvait rien à reprendre dans cette -beauté ferme et mutine, non, rien, absolument rien, sauf peut-être -un rien à l'oreille gauche, une espèce de pinçon, de cicatrice, -qui écrasait insensiblement le contour, vers le milieu,--un rien, -regrettable, certes, quoique, enfin, pas bien dégradant. - -Elle avait cessé de parler à Morenval; et Gilbert remarquait qu'elle -fronçait les sourcils, contractait ses traits, comme pour s'assombrir à -dessein, diminuer la transparence de son visage que gagnait la lumière -du sourire. - -Alors il questionna: - ---Si je ne me trompe pas, Madame ... - -Elle murmura vivement, avec cet air de candeur qu'affectent les femmes -qui flairent l'attaque: - ---Plaît-il, Monsieur?... - ---Si je ne me trompe pas, Madame ... nous nous connaissons ... de vue -... - -Elle dit, d'un ton ironique qu'accentuait la palpitation continue de -ses narines: - ---Oui, nous nous sommes souvent rencontrés, je crois ... Mais je vous -connais autrement que de vue, Monsieur ... Je connais aussi vos dessins -et j'aime beaucoup votre talent ... - -Mareuil remercia d'un mouvement de tête et il déclara: - ---Il y a très longtemps que je désirais vous être présenté, Madame ... - ---En vérité?... - -Elle le regardait bravement du regard impudent et direct de jadis, -dans la rue, quand elle avait la sauvegarde de l'anonymat, des -convenances--tout ce qui fait, dehors, l'audace des femmes envers -l'inconnu. - -Il poursuivit: - ---Oui, très longtemps ... Et je vous avouerai même que vous étiez ma -préférée ... - ---Votre préférée?... Comment cela?... - ---Je veux dire ... je veux dire qu'à une époque où je n'aimais qu'une -seule personne, si cette personne m'avait manqué, eh bien! vous étiez -celle que j'aurais ... - -Mme Béatry lui coupa la parole: - ---Que vous auriez acceptée comme seconde préférée ... comme pis-aller. - -Mareuil répliqua avec flegme: - ---Vous interprétez mal mes intentions, Madame ... Elles étaient -excellentes, je vous assure!... - -Puis, sans s'arrêter aux protestations de la jeune femme, il continua -à confesser ses hésitations passées, la tentation qu'il avait toujours -de l'aborder, de lui parler, au risque même d'une rebuffade, les dépits -qui l'obsédaient ensuite de n'avoir point osé--une foule d'incidents -romanesques et, pour la plupart, fraîchement inventés. - -Mme Béatry l'écoutait en souriant. Elle avait tourné presque -entièrement le dos à Morenval, qui, avec une résignation de gros homme -laid, s'absorbait dans la nourriture, présageant son rôle de causeur -terminé. Et, lorsque Mareuil dégrafait son regard de celui de la jolie -veuve, il distinguait, vers l'extrémité de la table, entre Gravières et -Saint-Lys, la petite Lepassereau, travaillant à l'épier, à discerner -de quoi on conférait là-bas, dans ce colloque persistant et d'aspect -scandaleux. - -Il se sentait tout à l'aise maintenant, tout hardi, tel enfin que -depuis deux mois il souhaitait d'être--sans confiance pourtant dans -cette ardeur insolite, guettant le moment, fatal quoique en retard, -où le charme de Mme Béatry faiblirait, où, tout son fard de beauté -tombé, elle lui apparaîtrait nettement avec la tare de son oreille -abîmée, médiocre, imparfaite comme les autres--comme les autres indigne -d'efforts. - -Mais, au lieu de la désillusion redoutée, c'était, au contraire, -entre eux, une intimité grandissante, une croissante familiarité, -comme si leurs multiples rencontres eussent remplacé les formalités -hypocrites, les préliminaires d'usage qui donnent une lenteur décente -aux rapprochements mondains. - -Peu à peu, dans ce renouveau de désirs, une joie fiévreuse prenait -Mareuil--la joie isolante de plaire, d'avoir séduit. Il oubliait -Jack, Mme Lozières, la tablée environnante; et chaque fois que Mme -Béatry dirigeait sur lui ses regards appuyeurs et pénétrants, il -éprouvait ce brusque émoi qui, un jour, où cela donc?--ah! oui, à -Ville-d'Avray!--l'avait soudain rendu si vaillant, si résolu. - -Parfois, à une plaisanterie trop osée, elle se récriait, elle feignait -de s'offenser, de réclamer le respect. Mais, un instant après, elle -avait elle-même de ces mots significatifs, de ces attitudes libres, -de ces frissons révélateurs qui, dans la mystérieuse corporation des -amants, décèlent, sur-le-champ, aux experts, la femme à hommes, la -complice, l'affiliée. - -Cela lui rappelait alors le testament du mort, les clauses -restrictives, l'interdiction du remariage,--tout ce qui devait jeter -Mme Béatry journellement dans des aventures. - -«Ha! ha! le testament!... Une fière idée qu'il a eue là, feu Béatry!...» - -Et, tandis qu'elle parlait, il avait l'impression reposante qu'avec -elle la lutte ne serait pas longue, précédée seulement de quelques -simulacres de défense, d'une sorte de salut au mur avant l'assaut. - -«C'est tout à fait mon affaire!» pensait-il, et il interrogea: - ---Dites-moi, comment se fait-il que je ne vous rencontre plus -jamais?... Voilà bien un an que je n'ai eu ce plaisir, n'est-ce pas? - -Elle répondit: - ---En effet ... nous avons déménagé ... Ma mère a loué un hôtel avenue -du Bois ... - ---Et serait-il indiscret de venir vous y voir? - -Elle répliqua: - ---Indiscret?... Non, pas précisément ... Mais défendu ... Ma mère -m'interdit de recevoir des messieurs ... - ---Dans ces conditions, déclara Mareuil d'un ton de blague ... dans ces -conditions, pour vous revoir, je n'ai plus que deux ressources: ou bien -de déménager, d'aller habiter dans votre quartier ... ou bien ... - ---Ou bien? - ---Ou bien de vous voir ailleurs ... ce qui me paraîtrait plus pratique, -je ne vous le dissimule pas. - -Elle s'écria en raillant: - ---Serait-ce un rendez-vous que vous me demandez? - ---Vous avez dit le mot! fit Mareuil. - -Puis, baissant la voix et avec une volubilité, une autorité qui -l'étonnaient lui-même, il reprit: - ---Oui, je vous demande un rendez-vous ... Elle ne doit pas vous -surprendre cette demande ... Cent fois vous l'avez lue dans mes yeux -... ou des demandes analogues!... Oh! je prévois vos objections ... -Madame votre mère, n'est-ce pas?... Le monde!... Les empêchements -matériels!... Voyons, nous ne sommes pas des enfants!... Toute la -question se réduit à savoir si vous voulez, ou si vous ne voulez -pas!... Entre gens comme nous le reste est superflu ... Convenez-en!... - -Elle demeurait silencieuse, l'œil rêveur, comme domptée par cette -rudesse qui la fouettait, ce ton d'expérience cynique. - ---Eh bien? interrogea Mareuil. - -Elle eut un petit rire factice, le vilain petit rire de la femme qui -veut cacher qu'elle cède. - ---Eh! bien, je pense que vous êtes un jeune homme pressé!... - -Mareuil insista. - ---On le serait à moins ... Le dîner va s'achever ... Après, je ne -pourrai peut-être pas vous parler comme ici ... Et plus tard, qui sait -si je vous reverrai!... Je vous en prie ... - -Elle affecta encore de rire: - ---Et qu'est-ce que nous y ferions, à ce rendez-vous?... - ---Mais ce qu'on fait à tous les rendez-vous!... Je n'ai pas dressé de -programme ... on verrait ... on causerait ... - -Elle réfléchit un moment et reprit: - ---Ecoutez ... Je ne suis sûre de rien. Cependant, demain, j'irai chez -une couturière, rue de Miromesnil, dans le haut. J'en sortirai vers -cinq heures et demie. Si vous allez vous promener dans ces régions-là, -du côté du boulevard de Courcelles, vous avez des chances de me -rencontrer. Je présume que ma mère étant souffrante, je serai seule ... -et nous causerons, puisque vous désirez causer ... - -Mareuil, dit, toujours à mi-voix, car Morenval les observait: - ---Je vous remercie ... j'y serai. - -On avait servi des bols pleins d'eau parfumée; et tous les convives -gardaient les yeux tendus vers le buste de Mme Lepassereau, vers ce -buste d'où partirait le mouvement de délivrance, le signal de clôture. - -Mareuil murmura: - ---Alors, cela tient?... Demain ... cinq heures et demie ... boulevard -de Courcelles!... - -Elle ne répondit pas; mais il sentit un petit pied se poser sur le -sien, un petit pied souple et prenant comme une main qui, par un -tope-là prestement et légèrement appliqué, confirmait, sous la table, -le marché débattu. - -Le buste de Mme Lepassereau se porta d'avant en arrière. Tout le monde -se leva. - - * * * * * - -Mareuil resta peu de temps au fumoir parmi les hommes. Il comprenait -qu'il s'était aliéné leurs sympathies par son ostensible succès -auprès de Mme Béatry; et dans leurs allures, dans leurs regards, il -déchiffrait des compliments obscènes, des interrogations libertines, -la curiosité d'apprendre où en était l'intrigue, comment elle finirait -et la jalousie aussi de n'y point participer. A son approche, on -se taisait ou bien on avait une façon minutieuse de l'inspecter -comme pour chercher ce que sa figure, sa personne possédaient de -si particulièrement agréable; et sauf Gravières, que le goût de la -fête laissait indifférent aux flirts d'autrui, il devinait chez ces -messieurs un groupement hostile, une de ces coalitions instinctives et -farouches que forme souvent l'envie entre les braves gens. - -Il fuma brièvement une cigarette, en adressant quelques mots à Morenval -vis-à-vis duquel il avait conscience d'être le plus en faute; puis il -retourna au salon et s'assit à côté de Mme Lepassereau. - -Debout près du piano, sous la lueur d'une haute lampe à trépied, Mme -Béatry feuilletait avec Germaine des partitions. Elle avait déjà cet -air de contentement retenu, cette physionomie furtivement gouailleuse, -qu'adoptent les femmes, dans le monde, quand leur amant est présent; et -vers Mareuil aboutissaient, à travers le salon, la fin de chacune de -ses phrases, chacun de ses sourires. - -Il les lui rendait avec gratitude. - -«Oui, oui, très joli, ce petit modèle ... ce type de petit génie ... De -la ligne ... De la perversité ... Nous nous entendrons très bien ... Il -n'y a pas de doute!...» - -Et sa bienveillance débordait, s'étendait même à Mlle Lepassereau, -comme si un peu de l'éclat de Mme Béatry eût rehaussé sa terne -gentillesse. - -«Pas trop mouche non plus, la petite!... Un certain esprit ... Les -traits sont bons ... Un peu de rouge aux lèvres, un peu de bleu sous -les yeux, et on en ferait quelque chose!...» - -Les fumeurs rentraient à la file. Mme Béatry s'installa au piano et -Germaine commença à chanter la romance du _Roi d'Ys_. - -Ensuite, sur la prière des invités, elle chanta encore d'autres -mélodies. Elle avait une voix forte et basse, disant bien les cris -de passion, de victoire ou de douleur;--et une poétique gravité -ennoblissait progressivement les visages inattentifs des convives. - -Mareuil, sans perdre de vue Mme Béatry, applaudissait tous les -morceaux. Au gré de la musique qui semblait se couler en lui mollement, -lui balancer le cœur d'ondes harmonieuses, il ressentait tour à tour -des emportements triomphaux, d'exquis affaissements de tristesse où -s'emmêlaient des souvenirs, des espoirs, Jack, Lucie, la jeune veuve -en velours noir, dans une confusion de tendresse éparse, des regrets -évocateurs. Et c'était au plus profond de lui-même une succession de -scènes grandioses, tragiques, riantes, où il se voyait planant comme -un empereur, souffrant comme un vaincu, chéri comme un héros,--tout le -trouble absurde de l'amour naissant, de la sensibilité en éveil. - -Le piano se tut. On entourait Mlle Lepassereau. On la complimentait: - ---Quelle voix superbe!... Quelle diction!... Qui est votre -professeur?... D'énormes progrès!... Et pas un talent d'amateur!... - -Mareuil s'était approché de Mme Béatry: - ---Vous accompagnez à merveille, avec une discrétion, un tact!... - -Puis, s'inclinant en un salut correct: - ---A demain! - ---Chut! chut!... fit-elle en détournant la tête. - -Il murmura d'un ton respectueux: - ---Au revoir, Madame! - ---Au revoir, Monsieur! - -Un autre salut à Mme Lepassereau, à son mari, à sa fille, et il fut -dans la rue. - -Il marchait à grandes enjambées, frappant du fer de sa canne les -pavés, d'où jaillissaient des étincelles, et il avait une allégresse -enfantine, une fougue vaniteuse de malade subitement rétabli. - -«Oui, aujourd'hui, je crois que ça y est!... Je crois que me revoici à -flot!...» - -Il y avait bien en lui quelqu'un de clairvoyant et de débineur qui se -rebellait contre cet enthousiasme, s'efforçait de le contrarier, de le -détruire; mais Mareuil, valeureusement, trouvait réponse à tout. - -«Pardi, elle a un amant!... C'est plus que probable!... Eh bien! on le -lui fera lâcher, tout bonnement!... Elle doit savoir, elle doit avoir -l'habitude!...» - -Et il l'excusait de s'être si vite rendue, des mots et du regard, -d'avoir si vite accepté le rendez-vous--en un dîner, en une heure -presque. - -«Allons donc!... Pas du tout!... Voilà deux ans que je la manœuvrais, -que je la manégeais, ce jeune frétillon!... Ce soir, je n'ai guère fait -que toucher l'intérêt de mes œillades ... que détacher le coupon, pour -ainsi dire!...» - -Il se félicitait de cette comparaison, et comme l'idée lui venait qu'un -autre, dans l'avenir, s'aviserait peut-être de tenter à son détriment -des détachements semblables, il conclut avec humeur: - -«Peuh!... Ce n'est pas si sûr!... Ce n'est pas démontré!... On -s'arrangera pour la tenir en main!... Et puis l'essentiel est qu'elle -me plaise ... Me plaît-elle, oui ou non?... Oui!... Alors??» - -Il arrivait chez lui. - -Il ne se déshabilla pas tout de suite. Il voulait savourer encore le -plaisir de cette renaissance sentimentale, prolonger cette soirée -heureuse. - -Il alluma un cigare et se mit à se promener à travers l'atelier, en -lançant de grosses bouffées. - -Il ressentait cette douce mélancolie qui prend dans la solitude les -amants, la délicieuse nostalgie de celle qu'on vient de quitter; et il -y voyait l'indice de la guérison, un symptôme de convalescence. - -Enfin donc, c'en serait fini de ces sales rendez-vous où il allait, à -cause d'une sale nécessité qui l'y forçait--où il aimait comme on boit, -comme on mange, parce que c'est la loi, parce qu'il le faut. - -Enfin, il y aurait donc de nouveau, dans sa vie, un but supérieur -à se nourrir, à dormir, à vivre--une personne presque royale, hors -laquelle rien ne compterait, une vraie maîtresse avec qui les caresses -ne seraient plus des gestes ridicules, ignobles, écœurants, mais la -récompense suprême, la volupté incomparable, toujours neuve, toujours -regrettée. - -«Cela vaut un peu mieux que d'avoir revu Jack!... C'est un peu plus -intéressant!...» - -Et lorsqu'il s'apercevait dans la glace, une large glace Louis XV, -pendue au mur, face à la porte, il se souriait favorablement, il -songeait qu'avec ce monsieur, reflété là, en frac et cravate blanche, -une certaine Mme Béatry pourrait bien passer, un jour, quelques fameux -quarts d'heure! - - - - -X - - -Mareuil traça encore une teinte de pastel; puis, il rejeta la tête en -arrière, clignant des yeux, pour apprécier son labeur de l'après-midi. - -On frappait à la porte. - ---Entrez! - -Joseph parut: - ---Monsieur, M. Gendrey est en bas ... Il demande si Monsieur peut le -recevoir. - -Mareuil s'écria rageusement en se levant: - ---M. Gendrey!... Ah! je n'ai que ça à faire de le recevoir!... Non!... -Dites-lui que je ne suis pas là, que je suis sorti ... - ---Bien, Monsieur! - -Derrière le domestique, la porte mal close s'était rouverte. Mareuil -la repoussa d'un grand coup de talon qui écailla un peu le vernis du -vantail, fit vibrer, sur la cheminée, les bobêches des candélabres. - ---Fermez donc vos portes, nom d'un chien! - -Il marchait en s'appliquant inconsciemment à poser les pieds sur -les vastes fleurs du tapis--l'air hargneux, mécontent, le sourcil -contracté, les pouces dans les entournures du gilet, et il se parlait à -mi-voix: - ---C'est égal!... Hier soir, on m'aurait dit que ça serait si vite fini, -j'aurais haussé les épaules!... J'étais si bien parti!... C'est cette -oreille, cette diable d'oreille!... Ou autre chose, je ne sais quoi?... -Enfin, le fait est qu'elle ne me plaît plus ... non, plus du tout! - -Il revoyait les épisodes de la journée depuis le réveil, toute cette -journée de désenchantement, de défaite. Dès le matin, d'abord, -l'impression d'un effondrement nouveau; puis des efforts, d'inutiles -efforts pour réagir, pour tâcher de ressusciter, en imagination, cette -Mme Béatry de la veille, la magique libératrice, celle qui devait lui -rendre les beaux jours de passion, les émotions rêvées. Mais usée en -une nuit, son ardeur, flambées en une soirée, ces dernières ressources -de tendresse, ces petites économies d'amour qu'il avait retrouvées -dans un coin de lui-même, comme le louis qu'un décavé découvre à -l'improviste au fond de son gousset. - -Alors, il avait cessé de lutter, et il ne lui restait plus maintenant -que la fureur d'avoir été encore une fois déçu, la fureur que donnent -aux malades les rechutes. Il consulta sa montre: - -«Cinq heures ... Voyons!... Il faudrait pourtant prendre une -détermination. Irai-je ou n'irai-je pas?» - -Il hésitait, se débattait dans l'alternative, se représentant le -rendez-vous raté--ce crapoussin de Mme Béatry débouchant de la rue de -Miromesnil et pas le moindre Mareuil, ni à droite, ni à gauche, nulle -part. - -«Elle en ferait une tête!» - -Mais, soudain, comme pour marquer matériellement sa résolution, il -arracha son veston de travail, le lança d'un tour de bras à travers la -pièce, contre le mur, où les boutons de bois claquèrent. - -«Non!... Ce serait trop goujat!... J'irai!... je lui expliquerai que -cela ne tient plus ... que je ne suis pas son homme!... C'est encore ce -qu'il y a de plus propre!...» - -Puis il sonna, pour son chapeau, son paletot, ses gants--et, sa -toilette promptement achevée, il descendit. - -Il faisait, dehors, un temps humide et gras, un de ces temps où la -boue semble germer de la terre, des pavés, du bitume--où dégèlent des -choses qu'on ne supposait pas gelées, la veille, dans leur sécheresse -poussiéreuse et grise. - -Mareuil s'arrêta près d'un banc afin de relever le bas de son pantalon, -et, le corps plié, la nuque baissée, il préparait le discours de -résiliation, ce qu'il objecterait à la jeune veuve, tout à l'heure. - -«C'est que ça ne va pas être si commode que cela à lui présenter!... Je -ne peux cependant pas lui dire qu'elle ne remplit pas les conditions de -l'emploi ... que j'ai un idéal d'amour, un idéal de passion ... Elle -n'y croirait pas! Elle n'y verrait qu'une chose: c'est que je la sème, -que je ne veux plus rien savoir d'elle!...» - -Il reprit son chemin en grommelant; et peu à peu, devant les -difficultés de l'explication, il reculait, tenté subitement de laisser -aller l'affaire, de profiter tout simplement de ce corps qui s'offrait -et qu'il aurait sans peine. - -«Quoi!... Une femme, c'est toujours une femme! Cela durera ce que cela -durera!... Je n'en mourrais pas et j'éviterais de la blesser!... Ce ne -serait déjà pas si bête!...» - -Mais comme il parvenait rue Miromesnil, à l'angle désigné, il aperçut -Mme Béatry sortant d'une maison voisine; et il eut instantanément la -sensation qu'il ne saurait pas mentir, surmonter son dégoût. - -Car ce n'était plus la jolie petite veuve, le petit génie, le jeune -frétillon gracieux et désirable. - -C'était une autre--une pauvre menue dame qui s'avançait lourdement -sur le vernis brun et glissant du trottoir, gênée par ses talons trop -hauts, sa traîne de drap trop pesante; une misérable petite femme, -toute petite, plus petite encore quand elle passait près des grands -réverbères, une minuscule créature empêtrée et maladroite, qu'il -n'aimerait jamais, jamais--qu'il voyait clairement, s'abandonnant, puis -au-delà, le lendemain presque, quittée, lâchée, ou bien encombrant de -sa tendresse assidue et oiseuse l'entresol de la rue Fortuny. - -Il fit pourtant quelques pas à sa rencontre; et elle s'approchait, sans -soupçonner sa déchéance, le sourire aux lèvres, ce sourire malicieux et -fier de la femme qui vous amène en secret sa personne, sa beauté. - ---Bonjour! - -Elle lui tendait la main. Il la serra et demanda: - ---Où allons-nous? - ---Si vous voulez, nous remonterons le boulevard de Courcelles jusqu'à -l'Etoile? C'est un bon ruban de route et nous aurons du loisir pour -causer ... - ---Parfaitement ... parfaitement! - -Ils tournèrent à gauche. Mareuil, à la dérobée, inspectait l'oreille de -Mme Béatry, s'ingéniait à distinguer, sous la voilette, le pinçon, la -cicatrice, l'endroit abîmé, et elle souriait du même sourire vaniteux, -prenant ce regard pour un regard de convoitise et d'amour. - -Enfin, il réussit à prononcer: - ---Quel affreux temps!... J'avais peur que cela ne vous empêchât de -venir ... - ---Oui, un affreux temps, n'est-ce pas? On est tout mal disposé avec ce -ciel jaune, ces rues sales ... - -Et elle ajouta en riant: - ---Chez les Lepassereau, c'était plus gai ... plus confortable! - ---A qui le dites-vous! fit Mareuil. - -Mais il s'impatientait, déjà, des arrêts de cette causerie; il avait -envie de débiter brusquement, sans atténuation, ni transition, les mots -de rupture, les mots insultants et brutaux qui briseraient tout: «A -quoi bon finasser?... Le plus tôt sera le mieux! Allons-y donc!» - -Ils avaient traversé le boulevard Malesherbes et longeaient la grille à -pointes d'or du parc Monceau. - ---D'ailleurs, dit Mme Béatry, ça ne m'a pas l'air de vous convenir -beaucoup non plus, ce temps-là!... Vous avez une tête d'un sombre! - -Mareuil se décida, et, d'une voix timide, mesurée: - ---Vous trouvez?... C'est bien possible!... Je suis très préoccupé, je -ne nie pas! - ---Préoccupé?... Pourquoi cela? - ---Oui, très préoccupé d'une chose très grave que j'ai à vous dire ... - ---A moi, une chose très grave? - -Il répéta: - ---Très grave!... Vous m'écouterez jusqu'au bout?... Vous ne vous -fâcherez pas? - -Elle riposta: - ---Dites toujours!... Et puis, il vous demeurera le pardon ... si je me -fâche! - -Elle regardait vers les arbres du parc, mais dans sa physionomie -attentive, dans son profil aux aguets, tout semblait attendre la -déclaration, la sommation polie d'avoir à livrer son corps. - -Mareuil reprit: - ---Eh bien!... Eh bien!... c'est extrêmement délicat, voyez-vous ... Eh -bien! hier, vous vous rappelez? - ---Qu'est-ce que je me rappelle? - ---Vous vous rappelez, comment dirais-je?... vous vous rappelez notre -conversation ... ce que je vous ai dit d'autrefois ... Vous vous -rappelez combien je désirais ce rendez-vous ... - -Elle répliqua durement, comme en méfiance: - ---Oui, je me rappelle ... et alors?... - ---Alors ..., alors ... - -Il y eut une pause; puis, avec précipitation, Mareuil murmura: - ---Alors, admettez que tout cela ne soit pas vrai, que tout cela ne soit -plus vrai aujourd'hui ... - -Elle dissimula son inquiétude, le pressentiment qu'elle avait de -l'affront menaçant. - ---J'admets! Et après?... - -Mareuil, déconcerté, bégaya: - ---Après?... Après, j'implorerais ce pardon, ce pardon que vous me -promettiez presque ... et que vous ne me refuserez pas, j'espère ... - -Elle s'écria d'un ton plus hautain encore: - ---Mon pardon?... Mais pardon de quoi?... Véritablement, vous êtes -un homme singulier!... Ainsi, vous vous figuriez qu'en venant à ce -rendez-vous, j'avais une autre intention que de m'amuser ... que de -plaisanter?... Vous vous figuriez que j'ai cru, une minute, à toutes -vos histoires?... Ah! vous avez votre dose de fatuité!... Non, c'est -trop drôle! c'est trop drôle! - -Et elle ricanait, afin de bien montrer à quel point lui paraissait -comique cette hypothèse si invraisemblable. - -Mareuil répondit d'une voix calme: - ---Non, ce n'est pas drôle ... c'est plutôt le contraire!... Je vous -en prie, soyons francs. Ne nous jouons pas une vilaine comédie ... -Laissez-moi m'expliquer, et vous verrez ... - -Elle s'exclama: - ---Mais je suis d'une franchise absolue!... Mais il n'y a pas de -comédie!... - -Mareuil poursuivit: - ---Soit. Ne parlons pas de vous ... Ne parlons que de moi ... Eh! bien, -savez-vous pourquoi j'ai insinué que cela ne continuerait pas entre -nous, que c'était fini, rompu?... C'est parce que je ne suis pas assez -sûr de vous aimer comme vous souhaitez sans doute d'être aimée, parce -que je n'ai pas ce qu'il faut pour vous rendre heureuse, parce que je -ne pourrais pas, entendez-vous?... - -Il avait proféré ces paroles d'un ton si sincère, si ému; cela -ressemblait tellement à un aveu d'impuissance physique, cet aveu -d'impuissance de cœur, que Mme Béatry répliqua avec une commisération -un peu grivoise: - ---Vraiment?... Pauvre garçon!... - -Mareuil reprit: - ---Oui ... je suis peut-être singulier, extraordinaire ... Mais j'ai -bien réfléchi depuis hier ... J'ai compris--ne vous froissez pas de -ce que je vais vous dire--j'ai compris que je ne vous aimais pas -... que là-bas, à ce dîner, ç'avait été une erreur, un malentendu -avec moi-même, avec mes sentiments ... Et je n'ai pas voulu vous -tromper, vous duper, abuser de tout ce que m'avaient gagné de vous mes -protestations, mes regards, mes prières ... - -Elle interrogea plus doucement: - ---Et vous êtes arrivé à ce résultat tout seul?... On ne vous a pas -aidé, par hasard?... Il y a quelquefois des dames qu'on rencontre, et -qui sont si obligeantes!... - -Mareuil répondit: - ---Non, ce n'est pas ce que vous imaginez!... Je vous ai raconté -la vérité ... Un autre aurait eu moins d'égards, aurait craint le -ridicule!... Moi, j'ai préféré courir ce risque!... Reconnaissez que -c'est plus honnête ... plus loyal!... - -Elle s'exclama d'un ton incrédule encore: - ---Oui, oui!... C'est loyal!... C'est très loyal! - -Pourtant, sur sa figure dépitée et pensive, Mareuil démêlait qu'à la -rigueur elle se fût certainement accommodée d'un petit peu moins de -loyauté. Et ils marchaient, en silence, tout embarrassés, n'ayant -plus rien à se dire, puisque le principal intérêt de l'entrevue -avait disparu, puisque l'affaire qui motivait leur rendez-vous se -trouvait manquée,--puisqu'il était irrévocablement établi qu'ils ne -se dévêtiraient jamais l'un devant l'autre et qu'ils redevenaient, du -coup, les étrangers cérémonieux de la veille: un monsieur et une dame -qui iraient séparément dans la vie, comme avant, sans intimité, sans -tendresse communes, sans échanger davantage que des saluts mondains, -des phrases de bienvenue convenables. - -Ils atteignaient la place des Ternes, et tous deux, instinctivement, -levèrent les yeux vers l'Arc de Triomphe, dont la noire masse -éléphantine se dressait au haut de l'avenue, dans la nuit -tombante--vers l'immense borne de pierre encerclée de lumières, où se -terminerait enfin cette pénible promenade. - ---Voici l'instant des adieux! fit Mme Béatry d'un ton narquois. - -Mareuil corrigea: - ---Dites des au-revoir!... Car vous ne me gardez pas rancune, n'est-ce -pas? - -Elle répliqua en s'efforçant de railler: - ---Pas une miette!... Rassurez-vous! Et même, quand on me questionnera -à votre sujet, je déclarerai que vous êtes un jeune homme très loyal, -le plus loyal des jeunes gens que je connaisse!... Seulement, un peu -infatué, par exemple, un peu pressé de se garer contre des faveurs -insignifiantes, contre les sourires ou les poignées de main d'une -personne qui n'aurait jamais donné plus ... soyez-en persuadé!... - -Son visage s'était empreint d'une involontaire amertume. Mareuil eut -pitié, accepta ces railleries, sans contredire: - ---Oh! tout ce qui vous plaira ... toutes les méchancetés ... pourvu que -vous me pardonniez!... - -Elle retira sa main de son manchon. Gilbert la saisit, l'effleura -vivement d'un baiser, et saluant: - ---Au revoir, madame!... Pas de rancune, n'est-ce pas? - -Elle inclina la tête amicalement et traversa la chaussée. Des voitures -qui passaient la cachèrent. Mareuil revint sur ses pas. - -Il reconstituait, en marchant, sa conversation avec Mme Béatry, -comment s'était engagé le duel de ce dialogue, les chocs des répliques -successives, tout ce combat, mené des deux parts, au gré des mots -qui venaient, à l'aventure; et il s'approuvait de son énergie, de sa -cruauté. - -«Etait-elle vexée, la dame!... Doit-elle en penser des atrocités sur -mon compte!... Bah! j'aurais traîné, équivoqué, que cela n'aurait -rien changé ... Le tout était d'en finir, de ne pas recommencer avec -une autre ces ignominies! Car c'eût été répugnant, cette fois, sans -excuses! Bien assez d'une!... Bien assez de Lucie!...» - -Une petite bonne, s'élançant d'une porte cochère, le heurta: - ---Oh! pardon, monsieur! - -Mareuil la suivait de l'œil, machinalement. - -Elle allait vite, vite, avec un dandinement des jupes, la taille -tranchée du cordon blanc de son tablier, les épaules enserrées d'un -mince châle de tricot bleu-ciel. - -Puis, tout à coup, elle se mit à courir, et, quelques mètres plus loin, -elle stoppa net en face d'un fiacre qui stationnait contre le trottoir, -sous un réverbère. - -Le cocher avait bondi à bas de son siège. Il empoigna dans ses bras la -petite bonne, et, par trois reprises, il l'embrassa sur la bouche de -baisers qu'on augurait énormes, écrasants, sonores. - -Mareuil eut, malgré lui, un mouvement de jalousie. - -«En voilà qui sont contents, au moins!...» - -Il hâtait l'allure, pris de curiosité--et, au passage, il examina les -amants. - -La fille avait les cheveux lissés en arrière du front, des petits -yeux luisants de plaisir, une figure toute ronde, toute rougie -de froid--l'homme, une brave tête violâtre et joufflue de cocher -de fiacre, une tête paterne, endurcie, comme on en voit dans -les encombrements des rues, quand les voitures s'immobilisent, -enchevêtrées;--et ils s'admiraient d'un air de béatitude qui présageait -de nouvelles, de puissantes étreintes. - -Mareuil sourit tristement: - -«Ils pourraient bien me repasser un peu de leurs illusions, ceux-là!» - -Et plusieurs fois il se retourna pour les regarder encore d'un regard -d'envie--comme font les vieux messieurs devant les bancs des parcs -surchargés d'amoureux, par les chaudes soirées de juillet. - - - - -XI - - -On ne se défend bien que contre les douleurs vivaces, les douleurs -aiguës qui vous martèlent, vous poignardent, vous déchirent. - -Les autres, les lents et sourds malaises des maladies chroniques--ceux -de l'âme comme ceux du corps--on négocie d'abord avec eux, on essaie -d'en avoir raison par des traitements, des régimes, toute la diplomatie -des remèdes modérés; puis, s'ils persistent, s'ils résistent, ces -malaises, on les laisse faire, on s'en désintéresse, on ne s'en occupe -plus, sauf quand, par accident, leurs taquineries journalières vont -trop loin, jusqu'à la souffrance réelle. - -Quelques jours après sa dernière tentative avortée, Mareuil s'était -trouvé justement dans cet état d'esprit où l'on renonce aux soins, -à la guérison, où l'on se résigne à traîner en soi ce surcroît de -mélancolie, d'incertitude, que la maladie vous inflige; et il -n'aspirait plus maintenant au retour du passé, à la vie agitée de -naguère, à cette existence de passion qui lui semblait, avant, la forme -unique du bonheur. - -Les échecs, même en l'instruisant, avaient restreint ses exigences. -Mme Lozières, c'était, en somme, il s'en apercevait, la matérielle -de l'amour largement assurée, une femme dévouée, ardente et -raffinée,--toujours prête, toujours à la portée de ses désirs,--c'était -la satisfaction facile et sûre, sans rien de ces démarches, de ces -prières, de tous ces débours de temps, de tendresse et d'efforts que -coûte l'installation d'une liaison nouvelle. Alors, avec une sagesse -presque bourgeoise, une nonchalance prudente d'infirme, il avait fini -par se convaincre qu'il y aurait folie à chercher mieux ailleurs; et -cette sorte de raisonnement lui suffisait chaque fois pour calmer les -révoltes sentimentales qui le gagnaient encore, à de rares occasions, -quand il était sur le point d'aller rue Fortuny, quand il sortait, tout -las, des bras de Mme Lozières, quand un air de musique, un parfum, une -intonation lui rappelaient Mme Hardouin,--l'oubliée. - -Chez les Brévannes, du reste on n'avait pas tardé à remarquer le -changement qui s'était accompli en Mareuil. - -Il s'accordait plus aisément avec les amis du journaliste, tolérait -les plaisanteries sur l'amour, se tenait informé comme eux--comme tous -les gens sans passion--des incidents de la vie parisienne, des choses -de la politique, du théâtre, et souvent même il discutait, citait des -preuves à l'appui de son opinion, et s'enflammait pour les affaires des -autres. - -Aussi, le Grand-Cob avait-il proclamé, dans un déjeuner rue Taitbout, -que Mareuil avait l'air beaucoup moins abruti qu'autrefois, qu'il -devenait fréquentable, un garçon comme tout le monde, quoi!--et la -bande entière s'était ralliée à son avis. - -Puis, bientôt, une communauté d'intérêts avait scellé cette bonne -entente, lié Mareuil au groupe Brévannes par les solides liens de -l'égoïsme. - -En échange d'un portrait gratuit, Labernerie lui consacrait, au cours -d'un compte rendu, vingt de ces lignes à effet qui troublent, pendant -toute une journée, les cafés de Montmartre et les brasseries du centre. -Moyennant un pareil service, le Grand-Cob s'astreignait ensuite à -célébrer bruyamment partout, dans les bureaux de rédaction, dans les -tripots, chez les demoiselles, le talent du petit Mareuil. Enfin, -Charleval, impressionné par ces éloges constants, lui obtenait, peu -après, la commande des costumes de _Grenadinette_, sa dernière œuvre, -une espèce d'opéra-bouffe, à ballets, à mise en scène somptueuse. - -La pièce, il est vrai, avait succombé sous les blâmes unanimes et -méprisants de la critique--Labernerie lui-même, en son impartialité, -se voyant forcé d'écrire que «M. Charleval avait souvent été mieux -inspiré». - -Mais le dessinateur s'était sauvé de cette catastrophe à son avantage, -grâce à une amicale campagne conduite par Brévannes, dans les -couloirs, et qui avait fourni aux critiques le prétexte d'ingénieuses -digressions, toutes en l'honneur du jeune peintre, certains même -disaient «du jeune maître». - -Mareuil se laissait porter, se laissait pousser, charmé de ce tapage -sympathique, de cette brise de succès soudaine; et, graduellement, il -reprenait son rang dans le régiment de la société, marchant au pas de -la foule, ayant l'équipement régulier, le fourniment d'usage: une jolie -maîtresse indulgente, les petites ambitions qui distraient, la faveur -du Boulevard qui soutient--et nul répit pour penser, souffrir du piètre -train des choses. - -Quelquefois pourtant, à une phrase du Grand-Cob, à une grossièreté de -Labernerie, il se souvenait des soirées de jadis chez Brévannes, et il -avait honte d'écouter froidement ces paroles qui alors l'eussent fait -pâlir, frémir de dégoût,--honte de la vulgarité de ses plaisirs, de sa -vie médiocre, de sa bonhomie sans idéal et complaisante. - -Une ombre de tristesse passait sur son visage. Il se sentait le cœur -vidé, vanné, fourbu, irrémédiablement. - -Il fallait que le Grand-Cob le rappelât à la décence: - ---Hé, Mareuil!... On broie donc encore du noir?... Déplorable pour la -santé, n'est-ce pas, Angèle? - ---Oui, mon gros, répondait invariablement Angèle. - -L'interpellée n'était autre qu'Angèle de Cérans, la jeune brune, basse -sur jambes, avec une tête de garçon, qu'un jour, à l'Hippique, Gendrey -avait recommandée à l'admiration de Mareuil. - -Depuis trois semaines environ, le Grand-Cob en avait acquis la -propriété presque exclusive, selon des conventions tacites qui les -unissaient ensemble jusqu'à l'automne. Un luxe qu'il s'était payé, -cette gamine maussade, comme on se paie une voiture au mois, un -tableau, un voyage--à la suite d'une veine fructueuse à Monte-Carlo, -quarante mille francs raflés en deux soirs, puis vite rapportés -à Paris. Et, dès ce moment, ç'avait été une série incessante de -prodigalités habilement dispensées, un déménagement rue du Helder, -dans un vaste appartement-atelier,--des dîners fins, aux cabarets -en vogue, avec le ménage Brévannes,--des soupers, à la sortie des -premières, où l'on conviait les hommes d'esprit attitrés,--une -combinaison savante de divertissements inédits où s'affirmait devant -Angèle, ravie, la supériorité des gens de presse sur les fades gens du -monde délaissés. - -Cependant le Grand-Cob voulait davantage, une manifestation solennelle -dont tout Paris serait bouleversé, et qui mettrait définitivement -Angèle au premier plan de la haute galanterie. - -Un soir, enfin, au début de mai, il annonça chez Brévannes qu'il avait -trouvé: - ---Oui, j'ai trouvé!... Une idée à la Newton!... Je vous la donne en -mille! - -Personne ne répliquait. - ---Eh bien! voici!... Je vais organiser rue du Helder un dîner de la -Jeune Génération. Pas de femmes au-dessus de trente ans ... ce que nous -avons de plus ingénu, de plus neuf!... C'est une idée, ça, hein? - -La bande applaudissait sans réserves. - ---Attendez!... Je n'ai pas tout dit ... Ce dîner aura lieu le 24, le -jour de la Sainte-Angèle, de façon que la réclame serve un peu à la -petite ... Voyons, Angelot, ça te va-t-il? - ---Oh! oui, mon gros! fit tièdement Angèle. - ---Vous en avez de la chance! déclara Henriette ... C'est pas à moi ... - -Elle s'arrêta sur un regard sévère de Brévannes. - -Le Grand-Cob développait ses vues, en détail. Mareuil serait chargé -de dessiner l'invitation,--une farandole de nymphes parisiennes, -contournant le texte de Gendrey. - ---Mais du nu, du sein, de la jambe, de la jarretière!... Des poses -soignées, des poses qui vous remuent le monde!... Et si vous avez peur -de galvauder votre beau talent, vous ne signerez pas, c'est tout simple -... Est-ce promis? - ---Promis! fit Mareuil en souriant. - -Et, jusqu'à l'heure du départ, on s'entretint uniquement du dîner de -la Jeune Génération et des perfectionnements qu'on pourrait ajouter à -cette superbe fête. - - * * * * * - -En dépit d'une scandaleuse pression exercée sur lui, à l'aide de mines -renfrognées, de phrases acrimonieuses et même de lettres d'injures non -signées, Gendrey était demeuré fidèle à son programme, inflexible sur -la limite d'âge. - -L'atelier de la rue du Helder offrait donc un exquis spectacle quand, -le jour du dîner, vers huit heures, Mareuil y pénétra. - -Du haut en bas, les murs étaient tendus d'étoffes anglaises -bleu-pâle--la couleur favorite d'Angèle--des longues bandes de légère -soierie bleu-pâle qui se joignaient, s'ajustaient au plafond pour -former un dôme mouvant et souple, au milieu duquel un lustre électrique -se balançait, répandant sur le salon ses lueurs d'un jaune intense et -doux. - -Puis, tout autour de la pièce, des divans recouverts de la même -soierie bleu-pâle, où les meilleures de la Jeune Génération, -décolletées, gantées au delà du coude, les poignets serrés de bracelets -scintillants, causaient avec des messieurs en frac,--privilégiés -des clubs, de la littérature, du théâtre; et des massifs de fleurs, -disposés çà et là, mêlaient, dans l'air, leurs parfums aux parfums -personnels des dames. - -Le Grand-Cob, très en beauté--gilet blanc, moustache retroussée au -fer--s'élança à la rencontre de Mareuil: - ---Mon petit, vous êtes fadé!... Place d'honneur, tout à fait!... -A votre droite, Angèle; à votre gauche, Ninette Rabastens ... Une -Lyonnaise premier choix. Tenez, celle qui s'adresse à Charleval!... - -Il indiquait une grande fille en robe de satin mauve, une de ces belles -personnes, à la taille roulante et ferme, au noble et sensuel profil -de gallo-romaine, comme il en tourne, les soirs d'été, à Lyon, place -Bellecour, sous les yeux aguichés des riches marchands de soie. - ---Hein! Vous n'êtes pas à plaindre! - -Et appelant Brévannes: - ---Dites-moi, présentez donc Mareuil à Rabastens. Je n'ai pas le temps -... Vous serez bien aimable!... - -Brévannes toucha familièrement l'épaule nue de Ninette: - ---Permettez-moi ... - -Elle eut comme un tressaillement en apercevant Gilbert. - ---Permettez-moi de vous présenter mon ami Mareuil, votre voisin de -table. - -Elle le regarda, avec attention, et, d'une voix mouillée, d'une -voix trémulente de petite fille, qui étonnait, sortant de ce corps -majestueux, elle dit: - ---C'est vous qui faites des choses dans les journaux? - ---Oui, Mademoiselle, c'est moi! - ---Ah!... C'est très chic, ce que vous faites!... Il faudra que je vous -mendie un dessin!... - -Mareuil repartit courtoisement: - ---Et il faudra que je vous le donne ... Nous recauserons de cela tout à -l'heure, si vous voulez ... - -Un maître d'hôtel, sur le seuil de la salle à manger, clamait que -Madame était servie. Angèle saisit le bras de Labernerie, et l'on se -mit à table. - -Le Grand-Cob, assis en face d'Angèle, entre Henriette Brévannes et -Suzette de Luz, surveillait assidûment les convives, multipliait les -signes aux domestiques, avait la sensation d'être plus jeune de dix ans -à l'époque, où chez lui, chaque soir, c'étaient des fêtes semblables, -des dîners aussi élégants, avec des candélabres, enguirlandés de fleurs -à la base, des femmes décolletées, des messieurs aux plastrons d'émail -blanc--tout l'appareil d'une véritable réunion mondaine. Et il se -penchait vers Mareuil, pour lui demander, si, dans le monde, il avait -déjà vu mieux, quand tout à coup, à travers le demi-calme du premier -service, des mots virulents retentirent. On venait d'entendre quelque -chose comme «traînée», à quoi une voix furieuse se hâtait de répondre -par quelque chose comme «veau». - -D'un coup d'œil, le Grand-Cob avait reconnu les coupables et, se -levant, il les gourmanda rigoureusement: - ---Voyons, Miss Hobson!... Voyons Kerjeu!... Qu'est-ce que ça signifie -ces manières? - -Mais les deux antagonistes continuaient à vider leur différend--une -simple petite querelle de concurrentes--parmi le silence intéressé de -l'auditoire;--et à présent, Lilly Hobson avait le dessus, invectivant -Kerjeu, dite la Fée-Colère, en un anglais indigné: - ---You brute! You devil beast! You nasty thing!... - -Le Grand-Cob comprit que s'il se déclarait pour l'une des adversaires, -il compromettait tout le succès de son dîner, et avec beaucoup de -présence d'esprit, il prononça: - ---Mes enfants, en voilà assez!... Nous ne sommes pas ici pour parler -affaires! Que celles qui ont des comptes à régler, se le tiennent pour -dit!... Ou bien qu'elles aient l'obligeance de passer sur le palier!... - -L'énergique ultimatum de Gendrey fut accueilli par une flatteuse rumeur -d'approbation; et le repas se poursuivit correctement, sans plus -d'encombre. - -Vers le dessert même, la conversation prit un tour général et -littéraire,--au sujet de _Grenadinette_, qui, malgré les meurtriers -verdicts de la presse, atteignait actuellement sa soixantième -représentation,--des recettes quotidiennes de cinq et six mille francs. - -Charleval en arguait pour nier l'influence de la critique, vanter la -suprématie du public, seul juge, seul maître,--crier ouvertement ses -ressentiments, ses griefs durant tant d'années amassés. - -Labernerie disculpait les confrères, et tout le monde lançait son mot -avec cette fougue qu'on a, dans certains milieux, dès qu'il s'agit des -excitantes questions du théâtre. - ---Dites donc, Mareuil, chuchota Angèle, à la faveur du vacarme. Dites -donc! Pourquoi est-ce que vous ne dites rien à votre voisine?... - -Mareuil répliqua: - ---J'ai dit!... J'ai dit!... Mais cela ne rend pas!... Elle m'a carotté -un dessin, au potage ... Et puis il n'y a plus eu moyen de lui tirer -ça!... - ---Tiens! Elle n'est pas stupide pourtant ... Elle a du débit, vous -savez!... - -Et s'inclinant un peu, en avant de Mareuil: - ---Hé! Raba! - -Rabastens avança sa belle tête grave, sa belle chevelure brune à -reflets roux, ondulée et tordue à la grecque. - ---Pardon, Monsieur ... Qu'est-ce qu'il y a, mon chat? - -Angèle s'exclama: - ---Qu'est-ce qu'il y a?... Il y a que tu fais la tête. Pourquoi? - -Rabastens eut un sourire attristé, et de sa voix candide de petite -fille: - ---Moi?... Je ne fais pas de tête! J'écoute, voilà tout! - -La discussion s'envenimait, en effet. Labernerie, dans le feu du débat, -avait lâché quelques allusions aux précédents fours de Charleval, et -le vaudevilliste s'exaspérait, s'apprêtait visiblement à attaquer le -critique par ses côtés faibles,--du côté de l'érudition, voire des -mœurs, de la vie privée. - -Le Grand-Cob dut intervenir de nouveau et, le verre en main: - ---Messieurs, il me semble qu'après cette brillante discussion, il ne -nous reste plus qu'à boire à la centième de _Grenadinette_! - -Cette proposition pleine de tact et d'à-propos réunit tous les -suffrages. - -Charleval riposta en buvant à la prospérité d'Angèle. Les toasts -s'entrecroisaient: à la critique, aux Beaux-Arts, aux jolies femmes, -aux clients sérieux. Gravières, le jeune substitut, porta, aussi, -victorieusement un toast à la magistrature. Au bout de la table, la -Fée-Colère et Lilly Hobson, réconciliées, s'embrassaient. On se leva -alors, et l'on retourna, pour le café, dans l'atelier. - -Une deuxième promotion d'invités arrivaient. De vieux viveurs, ayant -gardé les favoris Second-Empire, ou l'impériale sous la moustache -blanche frisée à la moderne; de plus jeunes à figures d'officiers, ou -à larges barbes carrées, cachant les coins du col, la cravate raide; -de plus jeunes encore, le fretin, les alevins de la noce, l'air de -petits Chateaubriands d'écurie, avec leurs blêmes faces de lads, leurs -épaisses tignasses de poètes romantiques. Puis, des journalistes, des -peintres, des acteurs. Puis, en toilettes de bal, les générations -ultérieures,--les demoiselles évincées du dîner, pour raisons d'âge, -mais qui n'avaient pas osé rompre, rejeter l'invitation, s'insurger -contre cette puissance qu'était le Grand-Cob. Et toutes, sans rancune, -entouraient Gendrey, s'extasiaient aux tentures de l'atelier, -félicitaient Angèle du succès de la fête. - -Enfin, un pianiste fit résonner des accords et des danses -s'organisèrent. - -Dans l'intervalle, certaines de ces demoiselles chantaient des -chansonnettes. - -Les unes parodiaient les étoiles, s'en tenaient au genre modeste -de l'imitation. D'autres plus ambitieuses visaient l'originalité, -expérimentaient une façon à elles de détacher le couplet, et, tout le -temps qu'elles chantaient, leurs regards se figeaient vers Labernerie, -vers Brévannes, vers les journalistes présents, comme pour évaluer ce -que serait la Presse, à leur égard, si elles réalisaient un jour leur -rêve de s'exhiber publiquement, au café-concert, au théâtre. - -Ensuite, les danses recommençaient: des valses où les valseurs -tourniquaient les mains réciproquement posées aux épaules, comme -dans les bals de barrière,--des quadrilles où les jupes se tendaient -sur les croupes, tandis que les traînes, ramassées sous le bras, -s'entr'ouvraient, laissant voir des floraisons touffues et molles de -dentelles pâles. - ---Allons! Chargez, chargez! commandait le Grand-Cob, la figure dilatée -d'orgueil, et son regard allumé désignait mystérieusement, aux couples -de flirteurs, les chambres proches, les chambres sombres, où il fallait -que l'on achevât les charges ordonnées. - -Dans la salle à manger, un bar anglais, un authentique bar anglais, à -haut comptoir, à hauts tabourets, prodiguait aux invités les viandes -froides, les sandwichs, les œufs au fromage, les cocktails et les -alcools pimentés. Des domestiques circulaient à travers le salon avec -des plateaux chargés de coupes de champagne, de boîtes de cigares -variés et de cigarettes égyptiennes. - ---Vraiment, déclara Brévannes, vautré à côté de Mareuil sur un divan -... Vraiment, ce Gendrey a le sens de la fête! Ça n'est pas bien drôle, -tout ça ... Mais, c'est fastueux, c'est large!... C'est presque de -l'art, tenez! - ---Je ne dis pas! fit Mareuil en bâillant. - -Et il parcourait encore d'un regard circulaire les demoiselles du -bal, repris de sa manie de chercher si, parmi ces poitrines blanches, -ces corps sveltes, ces visages avenants, mais taillés dans la même -substance, sur le même et banal modèle, il ne découvrirait pas -peut-être une personne différente, l'introuvable personne depuis un an -perdue. - -Une énorme clameur l'arracha à ses réflexions: - ---Caleçon! caleçon! hurlait l'assistance. - -Cette injonction violente s'adressait à Gravières qui, très ivre et -suggestionné par les invités, s'était successivement débarrassé, -pendant un quadrille, de tous ses vêtements, sauf de celui qu'on le -priait d'ôter. - ---Caleçon! Caleçon! répéta l'assistance. - -On formait le cercle autour du danseur. Des dames se retenaient aux -bras de leurs voisins, épuisées, à force de rire. - ---Caleçon! Caleçon! répétaient de nouveaux arrivants. - -Gravières, l'œil hagard, cédait, mettait la main sur le premier bouton, -quand l'orchestre s'arrêtant, l'empêcha de commettre l'outrage à la -pudeur requis. - -Brévannes regardait, avec une moue gouailleuse, le jeune magistrat que -deux messieurs serviables aidaient à se rhabiller, comme un client -après le duel, et il murmura: - ---Peuh! si ça les amuse!... Venez-vous au bar?... J'ai une faim d'ogre, -moi! - ---Oui, à l'instant! dit Mareuil ... Le temps de croquer ce pochard et -je suis à vous!... - -Il avait tiré une carte de visite et traçait dessus quelques brefs -coups de crayon. Une grande forme mauve lui voila subitement Gravières. -Il releva la tête et aperçut devant lui Rabastens, qui le contemplait -d'un air timide de requête: - ---Je vous dérange, monsieur Mareuil? - -Il glissa la carte repliée dans son gousset: - ---Du tout! du tout! J'avais fini!... En quoi puis-je vous être -agréable?... Pas danser, n'est-ce pas?... Ce n'est pas mon blot!... - -Elle répliqua: - ---Oh! simplement savoir l'heure!... - ---L'heure? Il est deux heures et demie ... - ---Ah!... très bien!... Je vous remercie!... J'aurais encore une -question ... - ---Allez donc!... - ---Dans quel quartier habitez-vous?... - ---Avenue de Villiers ... dans le haut ... - -Elle s'exclama joyeusement: - ---Ah! c'est tout près de chez moi!... Dites-moi, est-ce que cela vous -ennuierait de me reconduire, de me déposer sur la route, boulevard -Malesherbes?... Je n'ai pas fait venir ma voiture ... Et j'ai peur, la -nuit, dans ces fiacres qu'on ne connaît pas!... Oh! ne vous gênez pas! -Répondez franchement!... - -Mareuil la fixait, étonné de la demande, étonné du ton anxieux de -Rabastens. Il lui prit les deux mains et l'attirant, debout, contre ses -genoux, d'un mouvement paternel et camarade: - ---Alors, vous avez si peur que cela dans les fiacres, mon enfant?... - -Elle inclina sa fine tête de statue, en souriant d'un petit sourire -timoré. - ---Eh bien!... On vous déposera!... Quand désirez-vous partir? - -Elle répondit avec vivacité: - ---Oh! le plus tôt possible ... Je suis fatiguée!... J'en ai un peu -assez ... depuis huit heures, vous comprenez! - ---Tout de suite, hé? questionna Mareuil. - ---Oui, cela m'irait!... Seulement, nous filerons chacun de notre côté, -pour que ce tas d'imbéciles ne se mette pas à crier ... - -Elle montrait du regard un groupe de jeunes gens, qui, postés à la -sortie du salon, avaient imaginé de signaler par des grognements -réprobateurs le départ des invités et, particulièrement, celui des -couples. - ---Parfait! dit Mareuil ... Rendez-vous aux paletots!... - -Il songeait: - -«Jolie fille!... Qu'est-ce qu'elle me veut?... Elle veut peut-être tout -bonnement que je la raccompagne?...» - -Et s'approchant du Grand-Cob qui, juché auprès de Brévannes, sirotait, -sur le comptoir du bar, une boisson au champagne: - ---Dites donc, Gendrey ... Qu'est-ce que c'est que cette Rabastens?... -Avez-vous des notions? - ---Ah! ah! fit le Grand-Cob triomphalement ... Ah! ah! ça brûle? Bravo! -Enchanté!... Eh bien, au physique, vous avez dû vous rendre compte!... -Au moral?... Voyons, il y a Gravières qui pourrait vous renseigner ... -Ou bien ... - -Il inspectait des yeux le bar, le salon: - ---Non, ils sont tous partis ... Tant pis! En deux mots, c'est une -femme à béguins, une femme à caprices, tout à fait! Elle a pour ami en -chef un homme marié, un jeune industriel, pas vilain du tout ... Le -nom m'échappe ... Enfin une femme charmante, dont je n'ai eu que des -compliments ... Et, maintenant, mon petit, soyez heureux! - -Gilbert protestait contre ce souhait. Gendrey riposta sceptiquement: - ---Mon cher maître, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne pas -faire attendre cette petite ... Elle va attraper froid sur le palier! -Il souffle là un un de ces vents-coulis! - ---Mais vous vous trompez!... Je vous ... - -Gendrey lui coupa la parole: - ---Oui, oui!... Dépêchez-vous! dépêchez-vous! - -Mareuil serra les mains de Brévannes, du Grand-Cob, et rejoignit, au -vestiaire, Ninette qui le guettait, toute prête, enveloppée d'un long -manteau de peluche mauve. - - * * * * * - -Le fiacre--un maraudeur à ressorts criards et durs--allait lentement, -les fers du cheval toquant la chaussée, et Gilbert, par paresse -de causer autant que par crainte de sembler trop gauche ou trop -dédaigneux, avait saisi la main de Rabastens, dont il embrassait les -doigts minces, d'une lèvre distraite, tout au bout, sur les ongles -frais et polis. - -Elle se pencha à la portière en soupirant: - ---Quelle belle nuit, n'est-ce pas?... Avez-vous déjà peint des nuits? - -Mareuil réprima un sourire: - ---Pas bien souvent!... Pourtant, c'est un beau sujet!... - -Elle lui pressa la main presque tendrement; et il continuait de -mordiller ses doigts aigus en silence. - -Mais comme la voiture avait dépassé Saint-Augustin, Ninette s'écria: - ---C'est curieux!... Je n'ai plus sommeil!... L'air m'a complètement -réveillée! Et vous?... - ---Moi?... Non, je n'ai pas extraordinairement sommeil ... - -Elle ajouta d'un ton de prière: - ---Eh bien! savez-vous, si vous étiez aimable, vous viendriez prendre -une tasse de thé, avec moi, en ami? - ---Chez vous? - ---Oui, chez moi!... Une occasion de visiter ma petite maison!... - -Mareuil répliqua, sans élan: - ---Heu!... Il est bien tard!!! - -Elle dit, d'une voix déçue: - ---Vous ne voulez pas? - ---Si! si! Nous prendrons le thé! - ---Oh! merci! - -Il tâta instinctivement sa poche, à droite, pour s'assurer que son -portefeuille y était, qu'il aurait de quoi se conduire en galant homme, -le cas échéant; puis, aussitôt, il ressentit une mortifiante confusion -d'avoir, involontairement, eu ce geste d'amant payeur: - -«Oui, voilà où j'en suis!... Il ne se passera rien, c'est plus que -certain ... Et se passerait-il des choses, que probablement, ce ne -serait pas une affaire d'argent!... Mais, tout de même, j'ai fait le -geste!...» - -Et il pensait à Jack, aux ricanements méchants, dont elle -l'accablerait, si elle le voyait, lui, l'homme des grandes amours, dans -ce fiacre, près de cette Rabastens, se préoccupant, comme un gigolo ou -comme un vieillard, de la question des honoraires. - ---Nous descendons? dit Ninette. - -La voiture s'était arrêtée en face d'un de ces petits hôtels bas qui -terminent le boulevard Malesherbes. - -La jeune femme gravit, devant Mareuil, un étroit escalier tendu de -tapis persans, et, tournant un bouton électrique, elle illumina sa -chambre, où ils étaient entrés. - ---Une seconde!... Je cours prévenir ma femme de chambre pour le thé. - -Mareuil se promenait à travers la pièce, meublée, avec goût, de meubles -Louis XVI, en étoffe rosâtre. - -Il se devinait sous le coup d'un de ces accès de tristesse, de mauvaise -humeur que lui causaient toujours le rappel des jours d'autrefois, le -contraste avec le présent; et il aurait voulu s'en aller, sauter par -la fenêtre, ne plus se souvenir surtout, retrouver le calme, l'apathie -que, la veille encore, il avait. - -Ninette revenait: - ---Quel guignon! La femme de chambre est couchée ... Le valet de -chambre aussi ... Je vais les faire lever, hein? - ---Mais non! Mais pas du tout! dit Mareuil en reprenant son paletot ... -Je vous le disais ... Ce n'est pas l'heure des orgies!... - -Elle implora: - ---Vous partez?... Oh! non! - -Elle avait collé ses lèvres à l'oreille de Gilbert; elle lui -chuchotait, d'un ton caressant, une offre équivalente au moins à la -tasse de thé promise, et il fléchissait, pour la première fois, l'idée -surgissant en lui de tenter de cela pour oublier--de s'étourdir par la -fatigue, par la brutalité. Enfin, il dit en souriant: - ---Une tasse de vous, alors? - -Elle s'exclama, radieuse: - ---Ah! vous restez!... Vous restez!... Ça, c'est bien! - -Elle lui retirait son paletot, son chapeau, sa canne, comme on fait à -un invité récalcitrant: - ---Maintenant, je vous demande cinq minutes ... Vous avez là des -cigarettes, du sherry, des biscuits ... tout ce qu'il faut pour -patienter ... Je ne serai pas longue! - -Elle lui envoya, des doigts, un baiser, et soulevant une portière, au -fond de la chambre, elle disparut. - -«Le Cob a raison, songeait Mareuil ... Une femme à béguins, tout à fait -... Elle a dû le préparer de loin son coup du thé!...» - -Il s'était étendu, à moitié, sur un moelleux petit canapé, placé -obliquement à la cheminée, et il défaisait, en chantonnant, les -boutons de son gilet, les boutons de ses bottines. Il avait un certain -contentement de ne pas finir la soirée seul en son spleen, une certaine -vanité de cette aventure si vivement conclue et s'achevant dans -l'élégance discrète de cette chambre rose odorante. - -«Bah!... Ce n'est pas la trahison que je rêvais!... Cela n'a même aucun -rapport avec une trahison!... Mais ça pourra être agréable, une heure -ou deux ... J'aurais été bien bête de refuser!...» - -Rabastens rentrait, les cheveux à-demi dénoués, vêtue d'une longue robe -de nuit en surah blanc. - ---Me voici!... Je n'ai pas flâné!... - -Elle s'assit au près de Mareuil, et lui glissant la main autour -de l'épaule, elle commença à l'embrasser, dans le cou, de baisers -délicats, de baisers pressés et sans bruit. - -Il la serra contre lui. Elle bégayait de sa voix de petite fille: - ---Oh! Mon chéri! Mon chéri! - -Puis, soudain, comme il allait se lever, elle le retint d'une pesée de -bras, et elle éclata en sanglots. - ---Oh! Mon chéri! Mon chéri! Mon chéri! - -Elle l'embrassait plus fort, plus fiévreusement qu'avant sur la chair -même que mouillaient ses larmes. - ---Oh! Mon chéri! Mon chéri! - -Il s'imagina d'abord qu'elle était grise, qu'elle pleurait pour avoir -trop bu, et il se dégageait: - ---Eh bien?... Eh bien?... On a du chagrin?... On a de la peine?... - -Mais elle s'enlaçait davantage à lui, l'embrassait davantage, en -sanglotant, sans rien dire. - ---Voyons! fit Mareuil agacé ... Voyons, qu'est-ce que tu as?... Est-ce -de ma faute? - ---Oh! non, mon chéri! gémit Rabastens ... Non ce n'est pas ta faute à -toi!... Pour sûr que ce n'est pas ta faute!... - ---La faute de qui donc? - -Ninette répliqua, en s'essuyant les yeux d'une main: - ---Oh! si je te le dis, tu te ficheras de moi!... - ---Pas du tout! - -Elle secouait la tête: - ---Non, non, tu te ficheras de moi! On se fiche toujours de moi quand je -la raconte, mon histoire! - -Mareuil, intrigué, déclara: - ---Puisque je te jure!... - ---Oui, oui, on dit ça ... Tu veux le savoir, ce que j'ai?... Eh bien! -j'ai que tu ressembles à un homme que j'ai aimé, que j'ai aimé, aimé -... Oh! oh!... - -Elle s'arrêta, étouffée de nouveau par les sanglots, et s'apaisant: - ---Tu lui ressembles!... Tu lui ressembles, tiens, que quand tu es -arrivé chez Gendrey, quand je t'ai vu, là, qui me saluais, j'ai pensé -que je devenais folle, que c'était lui, lui-même qui me saluait, tu -comprends?... Et que, ensuite, j'en ai été triste tout le dîner, toute -la soirée, tant ça me rappelait de choses de te voir ... - -Mareuil interrogea: - ---Il y a longtemps que vous vous êtes séparés? - -Rabastens réfléchit: - ---Il y a ... il y a trois ans! - -Puis avec colère: - ---Séparés!... Séparés!... Dis qu'il m'a trompée, qu'il m'a fait toutes -les infamies!... Il était maréchal des logis aux cuirassiers, à -Lyon!... Il s'appelait de Bormes, Jean de Bormes, tu connais peut-être? - ---Non, je ne connais pas! - ---Oui, j'en ai supporté pendant un an!... J'en ai enduré!... Et, un -beau jour, j'en ai eu trop ... Ça me tuait ... J'ai emballé pour Paris -et je me suis jetée dans la fête ... - -Elle avait pris, sur la cheminée, une petite boîte à poudre en argent, -et se tamponnait légèrement le visage. Mareuil l'attira à lui, et d'un -ton de sympathie: - ---Ainsi, depuis ... depuis, tu n'as aimé personne?... - -Elle répliqua d'un air farouche: - ---Personne!... Ah! ce n'est pas manque d'avoir essayé ... J'en ai -essayé de toutes les couleurs, des blonds, des bruns, des châtains ... -Et j'espérais que ça recommencerait comme avec Jean ... - ---Eh bien? - ---Eh bien!... Ça durait deux jours, trois jours, et après, ils me -dégoûtaient ... Non, cela ne reviendra pas, ce temps-là ... Je ne suis -plus bonne qu'à faire la noce ... Ils me dégoûtent, tous, tous!... - -Elle énumérait des faits, des mésaventures--des gens qu'elle avait -cru aimer et qui, le lendemain, lui répugnaient, une multitude de -déceptions, de désillusions décourageantes; et Mareuil l'écoutait -avidement, avec cet intime acquiescement aux confidences, ce sentiment -de secrète confraternité qu'ont entre eux les malades, quand ils -causent de leur cas. Elle s'interrompait parfois pour l'embrasser ou -bien pour s'excuser: - ---Je t'ennuie, mon chéri?... C'est idiot, ces histoires, hein?... - ---Du tout! Du tout! disait Mareuil ... Très intéressant, au -contraire!... - -Il lui semblait que c'était sa maladie, sa douleur, sa tristesse qui se -lamentaient par la bouche de Rabastens, cette jolie bouche en arc, au -relevis un peu amer, un peu sensuel, et il questionna: - ---Cependant, moi?... moi?... - -Elle s'écria: - ---Oh! toi ... toi! c'est différent ... c'est presque lui ... Et puis, -est-ce qu'on peut dire? Peut-être qu'il me dégoûterait aussi, lui!... -Tiens, ne parlons plus de cela ... Je sens que je me remettrais à -pleurer ... - -Elle s'était levée et, tirant Mareuil par la main, elle avait, de la -tête, un gracieux mouvement d'invite. Mais il demeurait assis, il -examinait d'un œil curieux de praticien cette belle fille naïve dont il -savait si bien le mal, cette belle fille condamnée--comme lui, comme -tant d'autres--à ne plus aimer, à user toujours de son corps sans -plaisir d'âme, sans transport. - ---Pourquoi est-ce que tu me regardes, mon chéri? s'écria-t-elle. - -Alors, il se leva à son tour, et, l'étreignant dans ses bras, il lui -donna un long baiser attendri, un long baiser de pitié sincère. - ---Tu es gentil!... Tu es gentil! murmurait Ninette, vaguement surprise. - -Et il répondait en l'embrassant encore, doucement, comme un enfant que -l'on console: - ---Pauvre petite!... Pauvre petite Rabastens! - - * * * * * - -Dans les arbres du boulevard, les moineaux piaillaient gaiement à la -venue du jour, quand Ninette s'endormit, la tête appuyée sur l'épaule -de Mareuil. - -Par instants, elle avait des soupirs plaintifs, elle bégayait: - ---Jean!... Mon Jeannot!... - -Gilbert ne la détrompait pas. Il répliquait à mi-voix, avec un sourire: - ---Oui, oui, dors!... Je suis là! Je suis là! - -Puis, il restait immobile, longtemps dans la même position, pour ne -pas troubler Ninette, pour la laisser au bonheur de ses songes; et -cela l'amusait, lui, la victime de Jack, de jouer ce rôle généreux, de -veiller ainsi, après les caresses, la victime de Jean de Bormes, sans -amour, par charité pure. - - - - -XII - - -Mme Honoré, la concierge de la rue Fortuny, une petite vieille active, -quoique un peu romanesque, était armée des instructions les plus -sévères; et chaque fois que Mareuil se montrait dans la loge, elle les -lui récitait en témoignage de zèle: - ---Quand la dame blonde est en haut, je ne laisse pas monter la dame -brune!... Quand la dame brune est en haut, je ne laisse pas monter la -dame blonde!... Oh! Monsieur peut être tranquille! - -Mareuil, en effet, avait dû consentir à recevoir chez lui Rabastens, -pour éviter, avec l'ami en chef, des conflits d'attributions, toujours -imminents, au petit hôtel du boulevard Malesherbes. - -C'était à la suite d'une survenue tout imprévue de ce monsieur, que les -rendez-vous dans l'entresol avaient été inaugurés. - -Mareuil, ce jour-là, voulait rompre, dire ses adieux à Ninette. -Mais elle avait tant pleuré, tant supplié qu'il s'était décidé à -lui accorder ses entrées rue Fortuny, à la faire alterner avec Mme -Lozières. Et cette combinaison qui, jadis, lui eût paru un odieux -compromis, un vrai crime de lèse-liaison, lui paraissait, au contraire, -à présent la moins cruelle, la plus charitable. D'ailleurs, il ne -s'était pas donné, pour l'adopter, la peine de beaucoup réfléchir. Il -y était venu spontanément, comme au meilleur moyen de ne pas affliger -deux personnes envers qui il avait de la gratitude, des sentiments -d'affection presque égaux sinon pareils; et le fait de les trahir l'une -et l'autre, de les accueillir, l'une après l'autre, dans le même lit, -ne le choquait pas, ne lui suggérait aucun scrupule, puisque, à son -avis, ces rendez-vous se réduisaient à des actes vulgaires et sans -importance, en dehors de la passion, en dehors de l'amour. - -Il n'avait pas, au surplus, modifié son existence de labeur, diminué le -temps réservé à son travail. - -Il consacrait à ses visites, rue Fortuny, trois après-midi par semaine, -quatre au maximum, et il s'arrangeait, en conscience, de manière à les -répartir équitablement. - -Cependant, il avait quelque préférence pour Rabastens, qui, sachant -sa liaison, et se résignant au partage, le dispensait de s'ingénier, -de mentir. Et puis il la préférait d'une façon particulière, avec une -sorte d'apitoiement, à cause de ce qu'elle avait souffert. Elle était -comme sa malade, celle qu'un rien blesse, celle qu'il faut distraire -et ménager. Tout ce qu'elle demandait, il y accédait, sauf lorsqu'il -craignait que cela pût produire du scandale, revenir aux oreilles de -Mme Lozières. - -Ainsi, il avait, à plusieurs reprises, accepté de dîner en compagnie -de Ninette, chez Brévannes, chez Gendrey. C'étaient des dîners -clandestins, sans nul invité que Charleval: et ensuite, on ne sortait -pas, on restait au salon à fumer, tandis que les femmes bavardaient, -réunies ensemble ou bien assises sur les genoux de leurs maîtres -respectifs. Le Grand-Cob, de loin, apostrophait Mareuil, que Rabastens -embrassait. - ---Allons, là-bas, le petit couple, un peu de patience!... On va rentrer -... Vous avez toute la nuit!... Vous avez demain! - -Et d'autres fois, il se postait devant eux, le regard bénisseur, -encourageant: - ---Hé Mareuil!... Qu'est-ce qui vous a donné ça?... A qui devez-vous -ça?... Dites, à qui le devez-vous? - -Gilbert grommelait, en souriant, quelques paroles de reconnaissance; -et au fond, il se sentait assez satisfait de l'organisation nouvelle de -sa vie, de la variété apportée dans ses plaisirs par la rencontre de -Rabastens. - -Les rendez-vous même avec Mme Lozières lui devenaient moins pénibles. -Depuis qu'il n'était plus à la recherche de la passion supérieure, -depuis qu'il s'accommodait de cette médiocrité d'amours qui suffit à -presque tous, il en voulait moins à la jeune femme, il en attendait -moins, il trouvait qu'elle remplissait parfaitement son petit rôle -d'être prévenante, affectueuse et jolie. Il lui épargnait donc -les brusqueries d'autrefois, ces dures répliques que soufflent -le mécontentement, la déception; et, n'étant plus rebutée, elle -s'attachait davantage, elle oubliait certains jours sombres où elle -avait eu des doutes, l'angoissante impression qu'elle le lassait à la -longue. - -Quant à Rabastens, excepté dans les instants de crise sentimentale, -elle avait du débit, selon les termes d'Angèle,--une permanente bonne -humeur d'enfant gai, un gazouillis d'oiseau heureux, une grande grâce -à dire des choses futiles ou romanesques, au courant de la pensée. -Mareuil n'était pas bien convaincu qu'elle l'aimât véritablement, pas -bien certain de remplacer tout à fait en son cœur l'enivrant Jean de -Bormes. Mais elle se donnait libéralement, fougueusement, n'ayant ni -les réticences, ni les maussaderies des filles qui connaissent le prix -de leur corps et semblent toujours regretter le cadeau qu'elles vous -font d'elles-mêmes. Elle manifestait à l'égard de Mme Lozières une -jalousie modeste, juste un peu au-dessus de l'indifférence impolie. -Elle était aussi d'une admirable plastique--naturellement harmonieuse -dans tous ses gestes, toutes ses attitudes. Et il se contentait de -ces qualités physiques, de ces apparences de tendresse, en bloc, sans -approfondir. - - * * * * * - -Au commencement de juillet, le tour de Ninette revint plus souvent. -Elle bénéficiait des deux jours par semaine que lui laissait, à son -insu, Mme Lozières, réinstallée tout récemment à Saint-Germain. - -Elle en profitait pour causer avec Mareuil de la villégiature qu'ils -projetaient d'accomplir bientôt à Blois, chez Charleval, durant une -saison qui occuperait, à Vichy, l'ami en chef, atteint de diabète. - -Le chanceux vaudevilliste avait employé une partie des droits de sa -pièce à louer au bord de la Loire, à l'extrémité d'un faubourg déjà -campagnard, une espèce de grande maison à jardin, intitulée par lui -la _Grenadinette_--et où il hébergeait les Gendrey, les Brévannes, -Labernerie--la bande au complet, sauf le ménage Mareuil, qui promettait -son arrivée pour les premiers jours d'août. - -Chaque matin, Rabastens recevait d'Angèle ou d'Henriette des lettres -détaillées, d'alliciantes descriptions de paysages, des conseils -sur les robes à emporter; et elle lisait à Mareuil toute cette -correspondance enthousiaste. - ---Ce qu'on s'amusera, mon chéri!... On canotera!... On visitera les -châteaux!... On se balladera en forêt! - -Puis elle dansait debout, au milieu du lit, des danses victorieuses, ou -bien elle saisissait, des deux mains, la tête de Gilbert et la frottait -de baisers fous. - -Finalement, le jour du départ fut fixé au 3 août,--et, lors du -rendez-vous suivant, Mareuil annonça à Mme Lozières son intention de -s'absenter de Paris pendant une quinzaine. - -Elle questionna d'un ton soucieux: - ---Le 3?... C'est mercredi?... Vous ne pourriez pas remettre cela au 6 -ou au 7, par exemple?... - -Mareuil répondit: - ---Je pourrais?... Je pourrais?... Evidemment que je pourrais! -Seulement, on compte sur moi!... J'ai écrit ... Pourquoi remettre?... -Plus tôt je partirai, plus tôt je serai de retour ... Et après, je -rentre à Paris, je ne bouge plus! Voyons, ma petite amie, quinze jours, -ce n'est pas très long!... - -Mme Lozières répliqua: - ---Bien! bien!... Comme vous voudrez. Mais si vous aviez pu, cela me -permettait de vous revoir avant votre départ ... Tandis qu'autrement, -nous sommes aujourd'hui ... le 28, n'est-ce pas? - ---Le 28!... - ---Autrement, il y a peu de probabilités pour que j'aie l'occasion de -revenir ici, à un si petit intervalle ... Comprenez-vous? - ---Oui, je comprends! fit Mareuil en affectant une mine contrariée. Je -comprends que c'est très ennuyeux!... - -Mme Lozières, l'air rêveur, rajustait sa voilette, et tout à coup elle -s'écria: - ---Oh! j'ai une idée!... Une merveilleuse idée! - ---Quoi donc? dit Mareuil, qui dissimulait son anxiété, car il avait -rendez-vous le samedi avec Rabastens. - ---Tenez, ma tante Brégy doit venir une huitaine chez nous, à -Saint-Germain, avant d'aller à Aix soigner ses rhumatismes ... Elle -débarque à Paris lundi, dans l'après-midi ... Eh bien! je raconterai -que je vais la prendre à la gare ... que je vais au-devant d'elle ... -Cela vous convient-il, dites? Lundi deux heures? Peut-être même que je -déjeunerai ... Je vous télégraphierai ça le matin! - ---Parfaitement! fit Mareuil rassuré. Très bonne idée!... - -Il l'embrassait par dessus la voilette: - ---A lundi!... A lundi les adieux de Blois! - -Elle souriait, toute ragaillardie par son invention, et sur le carré -elle chuchota: - ---Au revoir! Lundi, à onze heures, vous aurez un télégramme! - - * * * * * - -Le surlendemain, vers deux heures moins le quart, Mareuil montait, sans -hâte, l'escalier de la rue Fortuny. - -Comme il arrivait devant sa porte, il lui sembla entendre un bruit de -pas, à l'intérieur. - -«Tiens, songeait-il, Ninette est en avance!... Oui, oui, temps d'orage, -je connais ça!...» - -Il glissa la clef dans la serrure, et eut un sursaut de stupeur en -apercevant, par la porte entr'ouverte du cabinet de toilette, Mme -Lozières, debout, le front contre la fenêtre. - -Elle avait fait volte-face et l'embrassait: - ---Vous voilà!... Vous avez vu la mère Honoré? - -Mareuil, au hasard, choisit la franchise: - ---Non! non! Je ne l'ai pas vue!... - -Elle insista: - ---Mais, vous l'avez rencontrée, en route?... - ---Non, je ne l'ai pas rencontrée ... - -Elle interrogea en riant: - ---Et cela ne vous étonne pas plus que ça, de me trouver ici? - -Mareuil répondit, le cœur serré d'inquiétude: - ---Si!... Si! Cela m'étonne! J'étais venu ... J'étais venu pour un -portefeuille que j'ai oublié l'autre fois ... jeudi ... - -Elle déclara: - ---Eh bien! moi, voici! Ma tante ne vient plus ... Ou, plutôt, elle -ne vient que dans dix jours ... Elle m'a télégraphié cette vilaine -nouvelle ce matin ... - ---Ah! ah!... très bien! - ---Attendez! Le rendez-vous de lundi tombait donc dans l'eau ... et -il s'agissait de découvrir un autre truc ... Alors, j'ai affirmé que -j'étais forcée d'aller à Paris, aujourd'hui, pour des fruits, des -commandes, à propos d'un dîner,--des gens que nous avons à dîner -demain, dimanche ... J'ai sauté dans le train d'une heure ... Je me -suis fait conduire ici en voiture, et j'ai renvoyé la mère Honoré dans -la même voiture, chez vous, avenue de Villiers, avec ordre de vous -prévenir ... Je pensais que, par cette chaleur et de si bonne heure, -vous ne seriez pas sorti ... Avouez que ce n'est pas trop nigaud? - -Mareuil répliqua: - ---C'est loin d'être nigaud!... Pourtant, sans cet accident, sans -l'accident de cet oubli, vous risquiez de me rater ... Enfin, il n'y a -pas de mal!... - -Et il songeait avec effroi: - -«Il va se passer tout à l'heure une petite scène!...» - -Mme Lozières ajouta en ôtant son chapeau: - ---Vous n'avez pas à travailler, je suppose?... Et puis, auriez-vous à -travailler, que ce soit aujourd'hui ou lundi, cela revient au même, -n'est-ce pas? - ---Absolument au même! fit Mareuil. - -Une voiture roulant, à grand fracas, dans le silence d'été de la rue -solitaire, stoppa, raide, devant la porte. - ---Regardez donc! dit Mme Lozières qui piquait sur son chapeau sa -voilette ... Regardez donc ... C'est sans doute la mère Honoré! - -Mareuil souleva un peu le rideau et reconnut Rabastens, en robe de -batiste blanche à ceinture noire, le bras haussé vers le cocher qu'elle -payait. - -Il murmura, la voix molle: - ---Non, non, ce n'est pas elle ... C'est une dame ... Ce n'est pas -elle!... - -Puis, attirant Lucie sur le divan où il s'était assis, il lui prit les -mains, dans un mouvement inconscient de sauvegarde, de prudence aux -abois. - ---Vous me restez jusqu'à quelle heure? demandait Mareuil câlinement. - -Il y eut dans l'air cet imperceptible bruissement qui précède la -sonnerie des sonnettes, et aussitôt le timbre électrique de l'entrée -éclata, fit explosion. - -Lucie s'écria: - ---C'est la mère Honoré!... Je l'aurais parié!... - ---Oui, oui, dit Mareuil ... J'ai mal vu, ou elle s'en sera retournée à -pied ... - ---Allez lui ouvrir, mon ami! - -Il protesta: - ---Oh! non! C'est inutile!... Elle s'en ira bien toute seule. - -Un second coup de sonnette retentit, plus impatient, plus prolongé. - ---Elle nous embête, cette mère Honoré! prononça Mareuil. - -Lucie défendait la concierge: - ---Mais la pauvre femme ne sait pas ... Elle vient me rendre la -réponse!... - ---Eh bien! répliquait Mareuil sans lui lâcher les mains, vous l'avez, -la réponse!... Non, j'ai horreur de ces manières!... Quand on ne vous -ouvre pas, on s'en va, c'est indiqué! - -La sonnette s'était interrompue, ne resonnait pas. - ---Là! Vous voyez! fit Mareuil avec un soupir de soulagement. Vous -voyez ce que je vous disais!... Il ne faut pas habituer les gens à -carillonner, à s'introduire chez vous pour un oui, pour un non!... -C'est insupportable!... - -Il déboutonnait un à un les boutons des gants de Lucie, lui posait sur -les poignets des petits baisers conciliants, s'imaginant Rabastens -partie, dans la rue, au bout de la rue, peut-être. - -Mais soudain, la sonnerie recommença, impérative, cette fois, -désordonnée, en à-coups exaspérés, qu'on devinait poussés par une -main énervée, implacable, par une personne à figure furieuse et -provocatrice, une personne sûre de son droit. - -Lucie s'exclama: - ---Le fait est que cela ... - -Puis, comme traversée par une révélation, elle se dégagea brutalement -de l'étreinte, se leva, le sourcil froncé, le visage convulsé de colère. - -Mareuil put la rattraper. - ---Où allez-vous?... - -Elle riposta, avec un calme factice: - ---Je vais ouvrir ... puisque vous, vous ne voulez pas! - -Il éprouvait comme un vide dans la tête, une invincible faiblesse: - ---Je ne veux pas?... Je ne veux pas?... - -Lucie marchait vers l'antichambre. Il la précéda d'un élan, et lui -barrant la porte contre laquelle il s'adossait: - ---Je vous en prie ... N'y allez pas ... - -Elle proféra, se contenant à peine: - ---Si! Je veux y aller, je le veux!... - -Elle essayait de tourner le bouton de la porte. Il la relança vivement -en arrière, pendant que la sonnette sonnait toujours. - ---Je vous dis que vous n'irez pas!... - -Mme Lozières bégaya, affolée, les yeux distendus d'angoisse: - ---C'est donc ... c'est donc?... - -Mareuil acheva simplement: - ---Eh bien! oui, c'est une femme!... - ---Oh! oh!... Vous me trompiez? - -Elle s'était jetée sur le divan, à demi-étendue, la tête cachée au -creux du bras et sanglotait: - ---Vous me trompiez!... Vous me trompiez! - -Mareuil s'approcha d'elle, tenta de la relever avec des gestes -délicats et légers, comme on a pour relever une blessée. Lucie le -repoussa d'un ton méprisant: - ---Laissez-moi!... Oh! laissez-moi!... - -Et la sonnerie continuait de vibrer, assourdissante, scandant de ses -fusées injurieuses les sanglots de Mme Lozières qui baissaient à -mesure, se faisaient plus lents, plus étouffés. - -«Elle est enragée, cette Rabastens! songeait Mareuil. On n'a pas idée -de sonner aussi fort!» - -C'était vers cette sonnerie que se tendaient toutes les forces de sa -pensée, vers cette sonnerie fascinante et diabolique qui tintait à ses -oreilles comme un aigre tocsin; et il pressentait que tant qu'elle -s'obstinerait, tant qu'elle frémirait, le choc éludé serait à redouter, -réalisable encore. - -Enfin elle cessa. Une minute, deux minutes, trois minutes s'écoulèrent. -Rabastens, vraisemblablement, renonçait, quittait la place. - -Mme Lozières s'était redressée, et en s'essuyant les yeux, de son -mouchoir tassé en tampon, elle parlait d'une voix sourde, d'une voix -qui ne s'adressait pas à Mareuil: - ---Vous me trompiez, vous!... Vous!... C'est incroyable! Oui, je -me doutais, je vous soupçonnais quelquefois ... Je n'étais pas -tranquille!... Cependant je n'aurais jamais cru!... Et ici, dans cet -appartement, dans cette chambre, dans ce lit!... C'est trop affreux! - -Elle avait des mouvements de mains désespérés, des revers de mains -comme pour effacer ce qu'elle venait d'apprendre, ce qui était l'acte -ineffaçable désormais. - -Elle poursuivit de la même voix meurtrie: - ---Encore, m'avoir trompée avec cette femme ce serait peu!... Mais vous -m'avez doublement trompée! Vous m'avez trompée sur vous-même, sur vos -sentiments, sur votre caractère!... C'est cela qui est indigne! C'est -cela qui est impardonnable! - -Mareuil se promenait, en silence, à travers le cabinet de toilette. - -«Très bien, tout ce qu'elle me dit là!... Voilà ce que j'aurais dû dire -à Jack.» - -Et il se reportait à plusieurs mois auparavant, à ce jour d'avril où, -dans cette pièce, s'était déroulé le drame inverse, avec l'autre, avec -Mme Hardouin. - -Mme Lozières reprit d'un ton plus direct, à courtes phrases, hachées et -suppliantes: - ---Ecoutez ... Pourquoi avez-vous joué ainsi à la passion, à l'amour?... -Pourquoi m'avez-vous menti depuis le premier jour?... Vous pensez bien -que tout est fini entre nous ... que je ne serai plus à vous jamais -... que je n'implore pas un raccommodement!... Pourtant, je tiens à -savoir pourquoi vous avez menti?... Non, je ne peux pas croire que vous -l'ayez fait exprès!... On n'est pas comédien à ce point!... Il y a -autre chose!... Je ne sais pas quoi!... Mais il y a autre chose. - -Mareuil se taisait, ahuri, hésitant à se démasquer, à confesser la -réalité. - ---Voyons, parlez! Répondez donc! s'écria Mme Lozières. - -Elle fondait de nouveau en sanglots. Il s'agenouilla devant elle, et -lui serrant la main: - ---Ne pleurez pas, ma petite amie!... Ne pleurez pas, je vous -expliquerai!... - -Il lui tapotait la main tendrement, sans rien ajouter, tout saisi de -pitié. - -«Non, pas moyen de lui expliquer!... Cela l'humilierait trop!... Il -faut lui laisser l'illusion, m'en tirer avec des mots vagues!...» - -Et, tout haut, d'un air affable et consolateur: - ---Allons, calmez-vous!... Calmez-vous!... Cela n'est pas si terrible -... Ç'a été une bêtise, un entraînement ... Elle m'est bien égale cette -personne, je vous assure!... - -Lucie murmura: - ---Je vous en conjure ... Dites-moi la vérité!... Dites-la-moi une fois -au moins, puisque c'est fini ... puisque je ne reviendrai plus!... - -Il eut la tentation de tout avouer: comment d'abord il espérait de -bonne foi l'aimer, puis sa faillite sentimentale, et ces poignants -épisodes qui avaient progressivement marqué la ruine de son cœur brûlé, -gaspillé en deux ans. Mais par un suprême effort de compassion, il -résista et, d'une voix presque sincère, il réitéra: - ---Non, je ne mens pas ... C'est une simple sottise, je vous le répète, -un caprice stupide. Je ne vous ai menti ni autrefois, ni aujourd'hui ... - -Il se rapprochait pour l'embrasser. Elle l'écarta doucement et, se -levant: - ---Soit!... Je n'insiste pas ... Je vois que je n'obtiendrai rien de -vous!... Ayez donc la bonté de me passer mon chapeau ... - ---Alors, vous partez? - -Mme Lozières riposta avec fermeté: - ---Oui, je pars!... - -Et devant la glace qui surmontait la toilette, elle se mit à refaire -avec un lissoir ses ondulations, à recoiffer sa blonde chevelure de -petit fifre dédaigné, honteusement trahi. Mareuil, derrière elle, le -visage humble, confus, guettait ses ordres, n'osant pas un geste, pas -une remarque, cherchant dans la glace son regard qui se dérobait. - -Elle détourna un peu la tête de son côté: - ---Donnez! - -Il lui tendit docilement le frêle chapeau qu'elle réclamait, et -interrogea: - ---Vous partez? Vous partez pour de bon? Est-ce vrai, ce que vous m'avez -dit, que vous ne reviendriez plus? - -Elle répliqua d'un ton résolu: - ---Oui, c'est vrai!... En admettant même que je vous croie, la vie -serait intolérable entre nous ... Il y a quelque chose de cassé ... -Non, je ne vous croirais plus ... Dites-moi adieu, mon ami, c'est plus -sage! - -Il l'enlaçait, la pressait, lui couvrant de baisers les yeux, la -bouche, et de son mieux il murmurait: - ---Vous reviendrez, ma petite amie. Il est impossible que vous ne -reveniez pas! - -Elle s'entêtait: - ---Non, non! C'est fini! - -Et avec un sourire navré: - ---Hein! Nous ne songions pas qu'ils seraient si tristes, les adieux de -Blois! - ---Mais ce ne sont pas des adieux! Je vous garantis que vous reviendrez! - -Mme Lozières s'était assise sur une chaise près de la porte, et, d'une -main un peu tremblante, elle étanchait les larmes qui débordaient de -ses paupières. Puis, soudain, comme terrifiée, à la vision lucide de -l'avenir, elle s'exclama: - ---Qu'est-ce que je vais faire, maintenant?... Qu'est-ce que je vais -devenir, maintenant que j'ai pris l'habitude d'aimer?... Qu'est-ce que -je vais devenir sans vous?... - -Mareuil demeurait silencieux, paralysé, incapable de se justifier, de -s'innocenter, à moins de livrer son secret insultant, de proclamer son -épuisement, à moins de dévoiler à Lucie qu'elle n'avait pas eu de lui -une journée, une minute de réel amour. - -Enfin, pour dévier, il proposa: - ---Si vous le désirez ... je vous écrirai ... je vous écrirai chaque -semaine ... plusieurs fois par semaine ... Voulez-vous? - -Elle se releva: - ---Non, je vous remercie ... Pas en ce moment!... Plus tard!... Je vous -écrirai, moi ... Et vous me répondrez, n'est-ce pas? - ---Certainement ... Tout ce que vous voudrez! - -Il l'étreignait en balbutiant, malgré lui et d'un ton ému, des paroles -de congé, des paroles d'expulsion douce--comme par crainte que Lucie -ne cédât à ses instances, qu'elle ne remît en question cette rupture -inéluctable, cette rupture en retard d'un an. - ---Adieu, ma petite amie,--puisque vous l'exigez!... Je vous -regretterai bien ... Mais peut-être que vous avez raison!... Peut-être -que je n'étais pas digne de vous!... - -Sur le palier, Mme Lozières se retourna encore, puis d'une voix un peu -rauque: - ---Adieu!... Adieu!... - -Il courut à elle, lui donna un dernier baiser; et comme il rentrait, il -la vit, par l'entrebâillement de la porte, qui s'arrêtait au milieu de -l'étage, la main cramponnée à la rampe, le mouchoir collé aux yeux, la -tête renversée pour pleurer. - - * * * * * - -Lorsqu'il descendit et qu'il parut sur le seuil de la loge, Mme Honoré -s'élança vers lui, en dressant des bras effarés: - ---Quelle histoire, Monsieur, quelle histoire! Monsieur m'excuse! -Je n'ai pas pu m'opposer ... C'est arrivé tandis que j'étais chez -Monsieur, avenue de Villiers! - -Mareuil repartit froidement: - ---Cette dame, l'autre dame ne vous a rien dit pour moi? - -Mme Honoré s'exclama: - ---Rien dit?... Non, Monsieur ... Une dame bien élevée, ça se voit!... -Seulement, elle avait l'air colère, colère!... J'ai eu tout le mal -du monde à l'empêcher de remonter!... Elle voulait remonter, sonner, -sonner, sonner, pendant une heure! Et moi qui jurais que Monsieur -n'était pas là!... Quelle histoire! - -Mareuil dissimula un sourire, et toujours froidement: - ---Ainsi, elle n'a rien dit de particulier, elle ne vous a chargée -d'aucune commission? - ---Mais si, Monsieur! A la fin, elle m'a demandé de quoi écrire, un -crayon, et elle a écrit une lettre à Monsieur, ici, dans la loge ... - -Mme Honoré fouilla au fond d'un tiroir et en retira, de dessous une -pile de mouchoirs, la lettre cachottièrement enfouie: - ---Tenez, monsieur, la voici! - -Mareuil prit le papier: - ---Merci!... Je vais probablement aller à la campagne durant une ou deux -semaines ... Vous aurez soin de tout, n'est-ce pas?... - -Il franchit la porte cochère, et, sitôt dehors, il ouvrit l'enveloppe. -Rabastens écrivait: - - «Mon chéri, - - C'est craqué et rompu. Quand c'est mon jour, je n'aime pas qu'on - en reçoive d'autres. Je t'ai entendu te disputer avec ta bonne - amie. Pardonne-moi d'avoir tant sonné. Mais c'était mon jour! Je - télégraphie à la _Grenadinette_ pour dire que mon patron m'emmène - avec lui à Vichy. Tu diras la même chose, si tu veux. Au revoir, - mon petit Gillot. Après tout, tu n'as pas à te chagriner, pas plus - que moi je ne me chagrine. Je peux te le confier aujourd'hui. - Voilà bien quinze jours que ça ne me faisait plus rien au cœur de - venir,--que je ne venais plus que pour la régalade du corps. Au - revoir, mon chéri, et on se saluera gentiment quand on se reverra!!! - - Tout mon restant de baisers. - - NINETTE.» - -Mareuil déchira le billet en haussant les épaules; puis, d'un pas -pesant, il s'achemina vers l'avenue de Villiers. - -Il ressentait une grande fatigue, un accablement physique et moral, -l'esprit brouillé, exténué par les cahots de cette surprise, de ces -adieux,--cette accumulation d'événements dramatiques qui l'avaient, -d'un coup, ramené au temps de Jack, aux plus cruelles émotions de son -existence; et pardessus le souci de se savoir seul, sans maîtresse, -obligé à des essais nouveaux, traînait en lui comme l'ombre d'un -remords--le souvenir de Lucie pleurant entre ses bras, l'image de Mme -Lozières, sur l'escalier, appuyée à la rampe, dans sa pose douloureuse -de femme abandonnée. - - - - -XIII - - -Depuis une semaine, chaque jour, Mareuil retardait son départ pour la -_Grenadinette_. - -Un semblant d'espoir le retenait à Paris--l'espoir que Mme Lozières -regretterait la rupture, lui écrirait, lui fournirait le prétexte de -renouer. - -Car, dès le lendemain de la scène d'adieux, il avait compris tout -ce qu'il perdait en perdant Lucie. Il se trouvait présentement -devant un problème autrement plus grave que de recouvrer ses forces -sentimentales, que de rencontrer la femme qui referait de lui l'amant -ardent et bien doué qu'il se souvenait d'avoir été. C'était le -nécessaire même qui lui manquait, l'indispensable; et quand il pensait -que, pour regagner cela, il lui faudrait payer des demoiselles qui -l'accueilleraient, sans égards, comme le premier client venu,--ou, -ce qui l'effrayait davantage, renouveler auprès d'une Mme Lozières, -d'une Mme Béatry, d'une Rabastens, les escarmouches d'approche, la -petite guerre avilissante des supplications, des flatteries, des -rendez-vous,--quand il entrevoyait tous les déboires à subir, tout -le travail à parfaire pour atteindre ce but misérable, il éprouvait -une sensation d'écœurement, un peu du lourd découragement qui fait se -coucher les bêtes au bas d'une côte trop rude. - -Il s'avouait qu'il avait eu tort de laisser, par délicatesse, s'en -aller Mme Lozières, qu'il aurait dû garder cet en-cas de désirs, si -péniblement conquis, le conserver à tout prix, voire par un supplément -de protestations, de mensonges, par une reprise de manœuvres moins -difficiles, au demeurant, sur ce terrain connu, avec cette personne -subjuguée déjà et qui l'aimait. - -Parfois aussi, il commençait une lettre repentante, où il implorait -son pardon, alléguait le passé, l'indulgence réservée toujours à une -première faute. Mais, aux premières lignes, des scrupules l'arrêtaient. - -«Non ... C'est impossible!... Ce serait trop canaille!...»--et il -déchirait le billet. - -Alors, par un irrésistible et récent entraînement, il se mettait à -songer à sa maladie, à en reviser les progrès, les périodes, jusqu'aux -symptômes les plus lointains. - -«Cela m'a pris, voyons ... après Ville-d'Avray?... Non! cela m'a pris -pendant ce flirt qui n'en finissait plus ... Non, avant!...» - -De recul en recul, il remontait au jour où il avait poursuivi Mme -Hardouin, l'imaginaire Mme Hardouin, dans le fiacre jaune, à travers -les rues, comme une voleuse. Ensuite, était venue la visite à -Brévannes, cette étrange défaillance de révéler le nom de Jack, de -donner pleine liberté pour la confondre. Oui, de là datait son mal. Ce -jour-là ç'avait été, en cette course essoufflée et folle, son dernier -effort d'amour. Depuis lors, aussitôt, l'infirmité, l'impuissance -s'accusant graduellement,--chacune de ses paroles, de ses démarches, -ajoutant aux preuves précédentes des preuves plus significatives de sa -déchéance. Et maintenant, dans le calme de la solitude, il arrivait au -sentiment très net que c'était vraiment une sorte de voleuse, cette -Mme Hardouin qu'il pourchassait jadis à travers les rues--une sorte de -voleuse spéciale qui, en deux ans, l'avait tari, vidé, ruiné de cœur, -comme d'autres femmes, en deux ans, vous ruinent d'argent et d'or, sans -pitié. - -Il aurait souhaité pouvoir le lui dire, lui crier son fait, lui -reprocher ces abus de tendresse, bien pires que la trahison même. Il -combinait à cette intention, pour l'hiver suivant, des rencontres dans -le monde ou ailleurs, des colloques laconiques et cinglants, quelques -mots de condamnation brefs, irréfutables. Puis, au bout d'un instant, -la puérilité de la revanche lui apparaissait. - -«A quoi cela me servirait-il?... Laissons-la donc dans sa boue!...» - -Et il repensait à Mme Lozières, aux moyens de la revoir, à cette lettre -qu'elle n'envoyait pas. - - * * * * * - -Un matin, vers onze heures et demie, tandis qu'il dessinait, dans son -atelier, Joseph lui annonça Labernerie. - -Le critique entra en s'épongeant le front. - ---Quelle chaleur! Quelle chaleur?... On cuisait dans le wagon!... -Comment vous abrutissez-vous à rôtir dans Paris par cette température? - -Mareuil répondit: - ---Mais j'allais partir d'un jour à l'autre, vous savez bien ... - ---A l'autre! A l'autre! fit Labernerie ... Je connais ça!... Enfin, -heureusement que je viens vous chercher ... Nous repartons ensemble, ce -soir, à neuf heures, gare d'Orléans ... Oui, oui, ce soir! J'ai des -ordres ... Je dois vous rapporter? - ---Depuis quand êtes-vous donc ici? - ---Depuis une demi-heure!... Vous vous doutez pourquoi je viens ... A -Blois, pas de dames!... Et ils sont à se becquoter, du matin à la nuit, -devant moi ... Alors, je m'offre, toutes les semaines, une après-midi -dans vos murs ... C'est la santé! - -Mareuil interrogea: - ---Vous ne plaisantez pas?... Vous venez réellement me chercher? - ---Puisque je vous le dis!... - ---Eh bien!... - -Il calculait, se demandait s'il ne serait pas plus habile d'attendre, -d'attendre encore un jour ou deux, d'accorder encore un délai à Mme -Lozières. - -«Non!... Cela devient ridicule!... Elle ne m'écrira plus!... Elle -m'aurait déjà écrit!...»--et à haute voix: - ---Eh bien! entendu! Nous partons ce soir ... Vous déjeunez, hein?... Ma -mère est à Monneville ... Nous serons seuls ... - -Labernerie répliqua: - ---Non, non, je vous invite!... J'ai quelques courses pressées à faire -auparavant ... Si ça vous va, aux Ambassadeurs, entre midi et demi et -une heure moins le quart!... - ---Bon! Ça me va!... Dans une heure je serai là-bas! - ---Ouf! Je m'en vais! fit Labernerie en se levant lourdement. Surtout, -pas de flanchage, ce soir ... Emballez! Emballez ferme! - - * * * * * - -Sitôt seul, Mareuil sonna Joseph, lui indiqua les effets à empaqueter, -et, vers midi un quart, il se mit en route du côté des Champs-Elysées. - -Dehors, c'était le Paris d'août, muet et morne, volets clos, portes -closes, ville désertée--une chaleur amollissante s'exhalant d'un ciel -tout gris, d'un ciel d'hiver où, à travers les nuées entassées, un -soleil sournois et féroce traçait une petite tache d'argent blanchâtre. - -Mareuil marchait lentement, le chapeau de paille légèrement sur la -nuque, avec cette allure douillette et un peu débraillée qu'on se -permet, en été, dans les rues vides. Mais comme il débouchait du parc -Monceau, à l'issue de l'avenue de Messine, il eut au cœur une commotion -étouffante, un heurt de coup de poignard. Il venait d'apercevoir une -jeune femme en très simple costume du matin, blouse de foulard brun, -jupe de laine bleue,--une jeune femme qui montait l'avenue, les yeux -fixés vers des feuilles mortes qu'elle chassait rêveusement du bout de -son ombrelle--Mme Hardouin. - -Elle s'approchait, s'approchait, les yeux attachés vers les feuilles, -vers le bitume, flairant, de temps en temps, une petite touffe de -grosses roses jaunes qu'elle tenait dans sa main gantée de blanc, et -lui, restait figé par l'émoi, l'indécision, les lèvres serrées d'un -sourire nerveux, ne sachant plus s'il fallait prendre à droite, à -gauche, ou traverser, ou s'enfuir, ou simplement courir à elle. - -Puis une de ces vagues impulsions qui remplacent la pensée aux instants -d'affolement et se règlent toujours sur nos arrière-désirs, une -machinale et vague résolution le poussa de nouveau, le dirigea droit -dans la direction de Mme Hardouin. - -Il s'avançait, sans qu'elle le vît, et quand il fut tout près, il -murmura d'une voix qu'il essayait de rendre railleuse: - ---Vous allez bien? - -Elle tressaillit, pâlit visiblement en le reconnaissant: - ---Tiens, c'est vous?... Oui, je vous remercie, très bien ... Et vous? - ---Pas mal! Pas mal! - -Il y eut un silence. Ils s'examinaient tous deux, comme pour reprendre -l'habitude de leurs visages, y retrouver ce par quoi ils s'étaient plu -naguère, durant leur liaison. - ---Vous n'avez pas changé! dit à la fin Mme Hardouin. - -Mareuil, qui ressaisissait peu à peu son sang-froid, répliqua: - ---Vous croyez?... Vous non plus, vous n'avez pas changé ... Vous n'avez -pas cessé d'être extrêmement jolie!... Mais par quel hasard est-ce que -je vous rencontre à Paris, aujourd'hui, au mois d'août, dans cette -chaleur? - -Mme Hardouin déclara: - ---Oh! je ne suis ici que de passage!... Je suis revenue depuis deux -jours de Gizé ... - ---Ah! ah! fit Mareuil avec un sourire de moquerie. - ---Oui, je reviens de Gizé ... Et dans trois jours, je repars pour la -Bretagne, pour Dinard où nous avons loué ... - ---Tout s'explique!... Tout s'explique!... - -Elle se taisait; et Mareuil avait l'impression que la conversation -était terminée, qu'il ne leur restait plus qu'à se serrer la main, à -se dire adieu correctement, à moins de verser dans des discussions -inutiles, des récriminations sans portée et hors de propos, dans cette -avenue, cet endroit public. Pourtant, il questionna: - ---Puis-je vous demander de quel côté vous alliez?... - -Elle répondit, évidemment gênée: - ---Oui ... Pourquoi cela? - ---Parce que ... Parce que, si vous alliez du même côté que moi, je vous -aurais accompagnée, avec votre autorisation ... - -Mme Hardouin répondit d'un ton plus brave: - ---Oh! je ne pense pas que nous allions du même côté ... Vous -redescendez, n'est-ce pas?... Eh bien! moi, je remonte!... Je vais -déjeuner rue de Prony, chez ma cousine, Mme Renaudet ... - -Mareuil riposta froidement: - ---Quelle blague! - ---Comment, quelle blague?... répéta Mme Hardouin d'un air de dignité -froissée. - ---Je vous dis quelle blague, fit Mareuil ... Je vous dis quelle blague -parce qu'elle n'est pas à Paris, votre cousine ... Elle est à Trouville -... Je le sais ... Et puis, ne le saurais-je pas, que les journaux me -l'auraient appris ... Tenez!... C'est là, imprimé ... Parmi les très -remarquées, Mme Renaudet ... la charmante Mme Renaudet ... - -Il tapait sur un numéro de la _Pure Vérité_, qui dépassait la poche de -son veston; et du même ton de flegme impertinent: - ---Non, vous n'allez pas déjeuner chez votre charmante cousine ... Vous -allez déjeuner chez votre amant ... chez votre petit ami, si vous -préférez ... - -Mme Hardouin eut un geste d'agacement: - ---C'est un peu fort!... - ---Oui, oui, c'est un peu fort ... j'en conviens, fit Mareuil ... Ou -plutôt, cela vous semblerait un peu fort d'un autre ... Mais de moi, -d'un vieil ami, cela n'a aucune gravité ... Et je déplore que vous -vous fâchiez ... Vous supposez bien, cependant, que je ne vous parle -pas d'amant en mauvaise part, dans la mauvaise acception du mot!... Ça -n'est pas mon genre! - -Mme Hardouin l'interrompit: - ---Je vous jure ... - ---Oh! ne jurez pas!... Vous y allez, c'est certain. Seulement, -voulez-vous que je vous dise ce qui serait très drôle? Ce serait de ne -pas y aller, ce serait de venir déjeuner chez moi! - ---Chez vous? - -Il réitéra: - ---Oui, chez moi!... Entre nous, ce serait bien mon tour ... mon tour de -tromper les autres!... - -Elle souriait, considérant la pointe de son soulier verni qui s'agitait -sous la pression des doigts au large--toute sa perversité remuée, -alléchée par cette offre inopinée, cette occasion d'une trahison facile -et originale avec un amant déjà trahi. - ---Sans compter, ajouta Mareuil, que j'ai complètement changé ... Je -vous ai laissé dire ... Car, à l'extérieur, vous avez peut-être -raison ... L'œil, la moustache, la figure n'ont peut-être pas bougé. -Mais l'intérieur!... Ah! si vous pouviez voir au dedans de moi!... Je -vous ressemble maintenant comme un frère! Plus de jalousie, plus de -méfiance, plus de soupçons! Je vous assure, j'ai beaucoup gagné, je -suis devenu un amant très agréable!... Vous ne répondez pas?... Je ne -vous séduis pas plus que cela?... - -Et comme elle ouvrait la bouche pour se défendre, il héla un fiacre. - ---Baissez la capote! - -Puis, s'adressant à Jacqueline, d'un ton d'autorité: - ---Voyons!... Ayez l'amabilité de monter ... Nous irons au télégraphe, -près de Shakespeare,--et vous le préviendrez, vous la préviendrez, -votre cousine!... - -Elle souriait encore, avec des mines de remords, de sacrifice: - ---Faut-il?... - -Il la tira doucement par le coude, le pied sur le marchepied du fiacre: - ---Certainement qu'il faut!... Montez donc!... Il est midi et demi ... -C'est l'heure où les honnêtes gens ont faim! - -Elle obéit. Il s'assit auprès d'elle; et en un moment, la voiture -dévala le long de l'avenue, stoppa devant le bureau télégraphique du -boulevard Haussmann. - ---N'oubliez pas que nous avons notre marché à faire! recommanda Mareuil -... Ne traînez pas, hé! - -Elle acquiesça d'un signe de tête, et disparut derrière la porte à -vitres grises du télégraphe. - ---Monsieur en a pour longtemps? grogna le cocher. - ---Non, non, un quart d'heure à peine ... Mais lorsque je vous aurai -payé, vous trotterez jusqu'aux Ambassadeurs, au restaurant, et vous -demanderez M. Labernerie ... vous entendez: M. Labernerie, un gros -monsieur avec une barbe noire et un pince-nez ... - ---Bien, Monsieur. - ---Vous lui direz que le monsieur qui lui avait promis de venir ne peut -pas ... qu'il le rejoindra ce soir à la gare ... N'en dites pas plus -... Cela suffira! - ---Bien, Monsieur. - -Mme Hardouin ne reparaissait pas, s'attardait dans le bureau... - -Mareuil s'impatienta: - -«Ce qu'elle lui en fourre des mensonges!... Ce qu'elle lui en débite -des «mon mari», des «on m'appelle», des «tristes baisers!...» Peuh! Ça -ne me regarde pas!... Est-ce que je le connais, moi, cet individu?...» - -Et il s'efforçait de se rendre compte comment il était là, dans cette -voiture à attendre Mme Hardouin pour déjeuner avec elle, au lieu de -l'avoir fouaillée des paroles vengeresses savamment apprêtées, au lieu -même d'avoir pris congé d'elle d'une façon banale, par un au-revoir -dédaigneux et galant. Cela le surprenait d'autant plus que, sauf la -première émotion, il n'avait ressenti devant Jack aucun trouble, ni -de sens, ni d'esprit,--il n'avait rien eu de ces bouleversements -qui autrefois le faisaient rougir comme un gamin, bégayer d'une -voix tremblante des phrases maladroites et sans lien, quand il la -rencontrait dans la rue. Au contraire, il s'était exprimé librement, -malicieusement, comme en présence d'une jolie femme quelconque, que -le hasard eût jetée à sa disposition et que, de réplique en réplique, -selon l'enchaînement naturel de la causerie, il avait invitée, -convaincue de le suivre. - -«Oui, c'est bien ça!... C'est le comique de la situation qui m'a -inspiré, le plaisir de la pincer en flagrant délit ... Et après, j'ai -profité du constat ... J'ai exigé des gages!...» - -Elle passait sa tête sous la capote toute sombre: - ---Voilà!... Où allons-nous? - -Mareuil donna l'adresse d'un marchand de comestibles. Le fiacre -repartit, les mena ensuite chez un épicier, chez un fruitier, chez un -pâtissier. Les victuailles, les bouteilles s'amassaient, ballottaient -entre Mareuil et Mme Hardouin, sur les coussins de la voiture. Lorsque, -dans un choc, leurs mains se joignaient, elle souriait. Mareuil lui -pinçait un peu les doigts; et, en inspectant cette bouche au sourire -impudique et spécial, ces clairs yeux gris-bleu, ce front pâle et pur -surmonté de l'éventail des cheveux bouffants, cette figure tellement -aimée pour laquelle il avait dépensé, prodigué tout ce qu'il possédait -d'amour, tout ce qu'il possédait de tendresse,--il se disait que -ce serait assez amusant, assez bizarre si, par extraordinaire, par -miracle, il se remettait à l'aimer, tout à l'heure, au milieu des -baisers. - -Enfin, ils atteignirent la maison de la rue Fortuny. - -Mme Honoré, sur une chaise de paille, près de la porte, cousait -paisiblement à l'ombre. Elle proféra un cri d'étonnement, en apercevant -Mme Hardouin: - ---Tiens! Madame qui revient!... - -Mareuil coupa court aux commentaires: - ---Il va falloir nous préparer à déjeuner, Mme Honoré! - -Mais pendant qu'ils gravissaient tous trois l'escalier, il -réfléchissait que la concierge avait bien dit, que c'était bien -«Madame» qui revenait, la seule, l'unique «Madame» qu'eût abritée -jamais le petit appartement solitaire. - - * * * * * - -Mme Honoré avait rapidement dressé le couvert dans le cabinet de -toilette, et s'était esquivée d'un pas mystérieux. - ---C'est toujours gentil ici! prononça Mme Hardouin qui, assise en face -de Mareuil, s'occupait à remplir son verre de champagne ... Pourtant, -ce vide-poche en étoffe, là, au mur, ça n'est pas beaucoup de mon -goût!... Un cadeau, sans doute? - -Gilbert riposta en blaguant: - ---Ah! vous aussi, vous manquez aux conventions! C'est honteux! - -Jacqueline affecta une voix pleurarde, une voix de regret puéril: - ---Oui, c'est honteux!... Je ne le ferai plus! - -Ils avaient adopté ce pacte au second plat, de ne parler ni du passé, -ni du présent, d'exclure de la conversation toute allusion à leur -liaison ancienne ou à leurs attachements actuels, et, plusieurs -fois, Mareuil avait dû se taire, s'arrêter tout à coup, embarrassé -par ce règlement contre nature, ce traité surhumain qui, à chaque -instant, entravait ses paroles, créait des silences plus précis, plus -transparents que les questions les moins discrètes. - ---Dites-moi, proposa-t-il, si on les lâchait, les conventions?... - -Mme Hardouin se récria: - ---Oui, n'est-ce pas? pour que vous recommenciez à me fouiller, à me -vriller, à essayer de connaître ma vie, mes secrets, le fin fond de -mes idées?... Non, non, c'est très bien comme cela!... Ah! décidément -vous n'avez pas changé!... J'en étais persuadée! Voyez, moi!... Je ne -réclame pas de détails, sur votre existence, sur vos distractions!... -Je suis chez vous, près de vous, très contente d'être venue? Que -désirez-vous de plus?... Pourquoi cette manie d'interroger, de mettre -les points sur les I?... - -Elle continuait ses avis, les coudes appuyées à la table; elle étalait -ses doctrines, déployait ses théories, ingénûment, abondamment, d'un -ton protecteur, presque pédant, comme au temps où Mareuil l'écoutait, -soumis, dompté, n'osant répondre; et il pensait, s'assombrissant à -mesure: «Elle me rase!... Elle me rase!... Est-ce qu'elle s'imagine que -je suis encore un homme à qui on pose des sermons? Ah! mais non!...» - ---Je vous assomme, hein? demanda Mme Hardouin, que ce mutisme obstiné -alarmait. - -Mareuil répliqua, en se contraignant: - ---Non, vous ne m'ennuyez pas!... Seulement je trouve que nous -pourrions causer d'autre chose ... Les leçons, vous savez, ce n'est -plus guère de mon âge!... - -Puis, pour atténuer la dureté de la réponse, il souleva sa chaise, -la plaça contre la chaise de Mme Hardouin et vint s'asseoir à côté -d'elle. Elle le regardait faire, soudain interloquée par son air -d'indépendance, de révolte aisée et sincère, devinant qu'elle ne le -tenait plus dans l'asservissement de jadis, qu'il était de sa force à -peu près aujourd'hui; puis, comme il se penchait pour l'embrasser, elle -ne résista pas, elle tendit son cou, sa nuque, avec complaisance, avec -plaisir. - ---Oh!... Attention!... Attention!... Tu vas te piquer! s'écria-t-elle, -retombant instinctivement au tutoiement d'amour ... Attends!... - -Elle ôtait sa broche, une petite tête de hibou en or, dégrafait -vivement le haut de son corsage; et Mareuil eut un mouvement d'émotion -profonde en voyant, en aspirant cette peau blanche, unie et douce, -fleurant toujours un parfum de violette particulière et mièvre, cette -peau blanche toujours pareille et oublieuse, où tant de baisers -affamés, tant de baisers mordeurs avaient glissé, comme des souffles, -sans marquer, sans laisser de traces. - -Il s'était remis à l'embrasser, songeant aux autres, aux autres lèvres -à moustaches qui avaient frôlé, humecté cette poitrine: «Oui, c'est -là, là, où je l'embrasse en ce moment!» - -Elle se reculait, soupirait d'une voix faible: - ---Non, non, je t'en prie ... Je t'en prie!... - -Alors, il se leva et murmura: - ---Il me semble que nous serions mieux par ici! - -Il désignait de l'œil la pièce voisine. Mme Hardouin se leva aussi, en -silence. - -Mareuil lui offrit le bras, par plaisanterie; et, bien qu'un peu gris, -en entrant dans la chambre à coucher, où les doubles stores formaient -une demi-nuit jaunâtre, il avait conscience que c'était une expérience -solennelle qu'il allait tenter, une expérience suprême, définitive--et -que s'il échouait, si, après, il demeurait avec son indifférence, son -dégoût, c'en serait fini à jamais des joies de passion qu'il cherchait -vainement depuis un an--à jamais fini de l'espoir d'aimer encore. - - * * * * * - -Engourdis par la chaleur, la fatigue, la boisson, ils s'étaient -endormis d'une somnolence d'après-midi, d'une somnolence involontaire -et fiévreuse. - -Mme Hardouin se réveilla la première et bégaya, dans un baiser: - ---Quelle heure est-il?... Il doit être horriblement tard!... - -Elle consultait la pendule: - ---Oh non! quatre heures ... Nous avons une bonne heure!... Je -désirerais bien fumer, moi!... - ---Parfaitement! fit Mareuil. - -Il sauta à bas du lit, passa un vêtement, et rapportant à Jacqueline un -porte-cigarettes en cristal: - ---Tiens!... Veux-tu que je te l'allume? - -Elle répondit en s'étirant: - ---C'est ça ... Et pendant que tu y es, relève un peu les stores ... -C'est d'un noir, ici!... - -Il exécuta les ordres et s'assit en face du lit, sur un petit fauteuil -bas. - ---Je prends un peu le frais, hein?... Le temps de la cigarette!... - ---Tant que tu voudras!... fit gracieusement Mme Hardouin. - -Elle fumait, étendue sur le dos, les jambes croisées en montagne, sous -les plis du drap blanc, les bras arrondis en oreiller sous la tête, la -cigarette pendant au coin des lèvres qui avaient un rictus crapuleux, -à chaque bouffée; et Mareuil la considérait, bien résolu à ne pas -retourner dans ce lit, auprès d'elle, à ne plus revivre ces secondes de -détresse où, jusque dans la volupté, il avait senti qu'il n'aimerait -plus Jack--qu'elle était devenue, pour lui, une femme comme les autres, -une simple jolie femme, sans charme supérieur, l'égale de toutes les -autres femmes jolies. - ---A quoi penses-tu, mon Gil? s'écria Mme Hardouin. - ---A rien, à rien! fit Mareuil d'un ton distrait. - -Pourtant, c'était en lui un mélange d'exaspération croissante et de -regrets déchirants--la certitude que Jack restait la même, absolument -la même qu'autrefois, qu'elle gardait les mêmes yeux clairs, la même -bouche sinueuse, le même corps solide et souple,--la conviction qu'elle -lui eût paru la même encore, si elle ne l'avait pas, avant, épuisé -de cœur, épuisé d'illusions; et il la fixait de regards tour à tour -rancuniers et haineux, puis subitement attendris. - -Elle reprit: - ---Eh bien, moi!... Sais-tu à quoi je pense?... - -Il répliqua: - ---Non, non, pas le moins du monde! - -Il y eut une pause. Des envies brutales le saisissaient de se ruer sur -elle, de la battre ou bien, au contraire, de se jeter à genoux devant -le lit, et de la supplier, en pleurant, de n'avoir pas fait ce qu'elle -avait fait. - -Elle répéta: - ---Sais-tu à quoi je pense?... Je pense que si tu comprenais mon -caractère, si tu l'avais compris, nous pourrions être heureux, très -heureux ensemble! - -Mareuil repartit d'un air narquois: - ---Heureux!... Qu'appelles-tu heureux?... - ---C'est-à-dire--oh! tu vas me juger sévèrement!--c'est-à-dire que je -pourrais revenir, que nous pourrions nous revoir assez souvent ... et -que cela ne me serait pas désagréable, pas du tout ... Mais voilà!... -Tu ne comprendras jamais l'inconstance!... - -Mareuil s'exclama: - ---L'inconstance!... L'inconstance!... Distinguons! Me tromper trois -ou quatre fois la semaine, comme dans le temps, ce n'est pas de -l'inconstance! Ça vous a un autre nom!... - -Elle implora affectueusement: - ---Ne le prononce pas, mon Gil!... Oh! pas de méchancetés!... Tu te -doutes bien que tu exagères ... Il ne s'en rencontre pas tant que cela -d'hommes qui ... - -Mareuil l'interrompit sèchement: - ---Enfin, comment me trompais-tu?... Pourquoi me trompais-tu?... Dans -quel intérêt? - -Elle fronça le front, se recueillant, ralliant là-dessous ses raisons, -ses motifs, et le regard mélancolique: - ---Peuh!... C'est dans ma nature, peut-être?... Je présume que si -j'étais homme ce serait identique, que je voudrais connaître beaucoup -de femmes, avoir toujours de nouvelles aventures ... Oui, j'ai une -triste nature!... Je n'y peux rien ... Je me raisonne ... Je me jure de -ne plus céder ... Et je trépigne ensuite mes serments, malgré moi, par -bêtise, par instinct! - -Elle souriait, et Mareuil l'encourageait de sourires amicaux, feignant -l'assentiment, la sympathie, le calme. - ---Et puis, je ne sais pas, poursuivit-elle avec une nuance de vanité, -je ne sais pas ce qu'ils ont tous après moi, dès qu'ils m'approchent -... Ils sont là à me palper des yeux, à me respirer ... C'en est -répugnant, quelquefois!... - -Elle semblait mue par un besoin d'épanchement, un besoin fanfaron de -se décrire; et, tandis qu'elle parlait, les deux ans de leur liaison -se déroulaient peu à peu dans l'imagination de Mareuil, comme un vaste -espace inconnu et brumeux, une plaine immense soudain découverte où, -en divers endroits, avec divers hommes, Jack avait accompli des choses -ignobles. Elle évoquait le passé, confusément, sans ordre, sans nommer -personne, le passé presque tout entier: des flirts douteux, l'amenant -à des visites, à des baisers, des caresses, et qui n'aboutissaient -pas,--des toquades qui l'enflammaient trois jours, quatre jours et -s'éteignaient brusquement--des caprices qui duraient davantage et sur -lesquels elle disait moins--une longue série d'abandons d'elle-même, -que l'incohérence du récit grossissait, multipliait démesurément. - -Gilbert approuvait par instants: - ---C'est très curieux, c'est très curieux! - -Mais il se rappelait avec pitié un autre Mareuil défaillant de douleur, -un autre malheureux Mareuil qui n'était plus lui, qui était comme -son cadet, son protégé, un petit ami, un jeune frère qu'on eût fait -souffrir, sous ses yeux, lâchement; et il questionna: - ---Pourtant, ces gens-là, est-ce que tu les aimes, est-ce que tu les -aimais?... - -Mme Hardouin riposta: - ---Naturellement que je les aime!... Ne pas les aimer!... Il ne -manquerait plus que cela!... Pour qui me prends-tu donc? - -Mareuil affecta de railler: - ---Et combien de temps les aimes-tu, en moyenne? - -Elle ricanait, égayée par la question: - ---En moyenne?... En moyenne?... Je n'en ai pas de moyenne!... Cela -dépend ... tantôt plus ... tantôt moins!... - -Mareuil ralluma une cigarette et, la bouche obstruée de fumée, il -demanda négligemment: - ---Moi?... Voyons, moi?... Combien de temps m'as-tu aimé?... - -Elle répliqua, l'air pensif: - ---Toi?... Combien de temps je t'ai aimé ... vraiment aimé?... Nous -sommes à la franchise, n'est-ce pas? - ---Tout à fait! - -Il se promenait dans la chambre, épiant la réponse, le nombre décisif, -en train de se formuler. Mme Hardouin déclara: - ---Toi?... Je t'ai bien aimé pendant ... pendant six semaines ... Oh! -oui!... six semaines, deux mois! - -Il grimaça un sourire: - ---Ah! Six semaines!... Ça n'est pas énorme!... - -Il se redisait, en marchant: «Six semaines, deux mois! Six semaines, -deux mois!...»--et des aveux de Mme Hardouin, de ce qu'elle lui avait -naïvement confié sur sa corruption intime, de son plaidoyer vicieux -et ingénu, il ne subsistait plus que ces quatre mots: «Six semaines, -deux mois!» Ainsi c'était contre cela qu'il avait livré tout son -amour, à cause de cela qu'il avait enduré un interminable martyre, -offensé grossièrement la pauvre petite Mme Béatry, désolé la douce -Mme Lozières. Il revoyait la suite de toutes ces vilenies commises, -depuis un an, par impuissance; il entendait les gémissements de Lucie, -là, à côté,--ses sanglots hoquetants de mourante. «Six semaines, -deux mois!...» Non, l'escroquerie était trop révoltante! Une fureur -l'envahissait, une fureur sauvage de dupe qui apprend, qui se savait -volée, mais pas tellement, pas si outrageusement; et il bougonnait -entre ses dents: - ---Six semaines!... Six semaines! Ça n'est pas beaucoup!... - -Puis le vertige de l'indignation l'emporta, et, arrachant le drap qui -enserrait Mme Hardouin, il s'écria, d'une voix forcenée, d'une voix -terrible: - ---Ah! tu m'as aimé six semaines!... Eh bien, tu vas t'en aller!... Tu -vas t'en aller ... et immédiatement!... - -Elle crut à un regain subit de passion, de jalousie, et elle s'exclama -joyeusement: - ---Oh! mon Gil, tu m'aimes!... Tu m'aimes encore!... J'en étais sûre!... - -Il réitéra d'un ton glacial: - ---Je te dis de t'en aller!... Allons, pas d'histoires! Va-t-en ... -Décampe!... - -Elle s'était redressée, assise, au milieu du lit. - ---Alors, c'est sérieux? - -Il ne répondit pas. Elle balbutia, suffoquée de stupéfaction, de rage, -ne trouvant plus ses mots, ses arguments: - ---Ah! bien!... Ah! bien!... C'est un peu violent!... Comment! Vous -m'invitez! Vous m'invitez!... Et ensuite, vous ... vous me dites ... -Vous êtes fou!... Vous êtes fou! - -Mareuil riposta, tout blême, les lèvres frémissantes: - ---Je suis fou?... Ah! je suis fou?... Tiens! Voilà, puisque je suis fou! - -Il avait happé la robe, le corsage, les jupons de Mme Hardouin, et, -d'un geste acharné, il lançait tout cela, pêle-mêle, par terre, à -travers la chambre. - -Elle se précipita hors du lit, et lui empoignant le bras: - ---Mais tu es un bandit ... un vrai bandit! - -Il bégaya, en se dégageant: - ---Et toi, qu'est-ce que tu es?... Six semaines!... Ha! ha! Non, dis-moi -donc ce que tu es!... - -Elle riposta, déroutée: - ---Moi ... je suis ... je suis une horreur!... Seulement, toi, toi, tu -es tout de même ... - -Une montée de larmes l'étranglait. Elle se tut, se mit à ramasser les -effets dispersés, en silence. - -Mareuil, accoté à la fenêtre, la regardait, les yeux égarés, comme un -assassin devant sa victime, avec ce sillage de tremblement intérieur -que laisse après elle la colère: - -«C'est du propre ce que j'ai fait! Oui, ce n'est pas à moitié goujat!» - -Il aurait souhaité qu'elle l'injuriât, qu'elle le lacérât à coups -d'ongles, qu'un homme surgît pour la venger. Même au paroxysme de sa -fureur d'impuissant, même au moment où l'autre Mareuil torturé, où les -images de Mme Béatry insultée, de Mme Lozières abattue et gémissante -lui semblaient crier revanche, même à ce moment il n'avait pas voulu -Jack si bas, si humiliée. Et maintenant, dans un revirement attendri, -il oubliait tous ses méfaits, tous ses ravages; il n'était plus -sensible qu'à ce spectacle choquant, qu'à ce spectacle lamentable d'une -femme sans défense, se traînant sur les genoux ou bien accroupie comme -une glaneuse, la tête échevelée et presque contre terre, pour réunir -ses vêtements épars. - -Enfin, il supplia en se courbant: - ---Tu permets que je t'aide? - -Elle eut un brusque mouvement de répulsion. - ---Ne me touchez pas!... Je vous interdis de me toucher!... Vous n'êtes -qu'un misérable! - -Elle s'était relevée, se rhabillait hâtivement, rattachant les -nœuds, ragrafant les agrafes, avec une prestesse inconsciente, toute -d'habitude, aussi vite qu'elle se fût dévêtue; et Mareuil qui observait -ces doigts expérimentés, cette agilité symptomatique, sentait diminuer -ses remords, sa commisération. - -«Bah!... Malgré tout, il aurait mieux valu ne pas en venir là! C'est -évident!... Cependant, au fond, il n'y a que demi-mal ... Une femme -qui se rhabille comme cela, ça ne doit pas saigner longtemps de l'âme -... Dans deux jours, elle sera à se déshabiller ailleurs, et elle n'y -pensera plus!...» - -Il se rassurait, en marchant d'une chambre à l'autre; il se raidissait -contre le repentir, il s'inventait des justifications: «Et puis, elle -n'avait qu'à ne pas me mettre dans l'état où elle m'a mis!... En somme, -ce n'est pas l'innocence!... Ce n'est pas le lys, ce n'est pas la -pervenche!...» - -Mais quand elle fut prête, quand elle eut piqué au-dessus de ses -cheveux bouffants son chapeau minuscule, quand il la vit sur le point -de partir, toute son énergie, toute sa goguenardise l'abandonnèrent, -et, s'arrêtant en face d'elle, il demanda piteusement: - ---Veux-tu me pardonner? Veux-tu me donner la main? - -Elle répliqua d'un air hautain: - ---Non, non, il ne faut pas. Cela vous salirait. Je ne veux pas! - -Il implora encore: - ---Oh! je t'en prie! Si tu savais! Si je t'expliquais! - -Elle le toisait, les lèvres contractées d'une moue méprisante. - ---M'expliquer!... Ah! si vous m'expliquez cette infamie, vous -pouvez vous vanter d'être joliment fort!... Non, tenez, je vous en -tiens quitte de vos explications!... C'est une poignée de mains que -vous désirez?... La voici! Finissons-en ... Ça n'aurait qu'à vous -reprendre!... Je ne suis plus tranquille ici!... - -Elle lui tendait une main molle, une main qui paraissait ne pas lui -appartenir, être tendue par sa propre main comme un objet. - -Il la prit, et attirant contre lui Mme Hardouin, la baisant sur la -joue, près de l'oreille, car elle se détournait un peu: - ---Tu me pardonnes? dit-il ... Tu me pardonnes ma petite Jack? - -Elle se laissait faire, les bras ballants, les yeux vers le plafond. - ---Oui, oui, je vous pardonne!... Mais je m'en souviendrai, de votre -déjeuner ... Ah! ça, je m'en souviendrai!... - -Il ne la lâchait pas, pourtant, quelque chose l'empêchait de lâcher -ce buste impassible, cette peau aussi placide que de l'étoffe,--une -superstition irraisonnée peut-être, comme celle qui pousse à embrasser -un cadavre, une personne frigide et morte qui ne revivra plus, ne sent -plus les baisers. Il avait l'intuition que c'était bien le symbole -de sa passion défunte, l'incarnation de son impuissance, ce corps -inerte auquel il s'accrochait sans espoir, et il balbutiait d'une voix -plaintive: - ---Ah! ma petite Jack ... Si tu savais!... Si tu savais! - ---Si je savais quoi?... interrogea Mme Hardouin intriguée. - -Mareuil s'écarta, et avec une pudeur de malade: - ---Non ... non, cela ne t'intéresserait pas ... Ce sont des ennuis que -j'ai ... qui me rendent insupportable quelquefois ... comme aujourd'hui -... Tu n'as pas à m'en vouloir!... Allons, quittons-nous, ma petite -Jack ... Adieu!... Nous ne sommes pas encore faits pour nous accorder -... Je m'étais trompé ... - -Elle souriait, insensiblement émue par ces réticences: - ---Ah! vous êtes un drôle de garçon!... Vous êtes un peu détraqué, hein? -Avouez-le!... - -Mareuil répliqua: - ---Oui, c'est cela même ... Je suis détraqué, tout ce qu'il y a de plus -détraqué!... - -Ils se secouèrent la main d'un shake-hands tout camarade, d'un de -ces hypocrites shake-hands de réconciliation, où dans la violence de -l'étreinte, on semble tâcher d'écraser le résidu des sentiments mauvais. - ---Adieu, ma petite Jack!... Et, un tas de pardons, n'est-ce pas? - ---Adieu! dit Mme Hardouin ... Soignez-vous! Soignez vos ennuis! Conseil -d'amie, je vous affirme! - ---Oui, je vous remercie ... Adieu! fit-il en refermant la porte sur -elle. - -Puis, il rentra dans le cabinet de toilette. - -Une odeur écœurante de nourriture refroidie, d'eaux parfumées, -remplissait la pièce. Il ouvrit la fenêtre, et s'inclinant au balcon, -il distingua, assez loin déjà, Mme Hardouin, qui remontait la rue--tête -basse, de cette même allure rêveuse qu'elle avait, le matin, lors de la -rencontre. - -Il la suivit quelques minutes du regard. Il se remémorait l'époque où, -de la voir partir ainsi, de la voir s'éloigner, cela lui serrait le -cœur, graduellement, comme un lasso se rétrécissant à chaque pas. - -«Ah! non! Ce n'est plus ça ... C'est une petite femme qui s'en va -... qui s'en va tout bonnement ... La ficelle est usée, la ficelle a -claqué!...» - -Jack tournait l'angle de l'avenue de Villiers. Il se retira, commença à -se rhabiller, et tout à coup, comme résumant la bataille, le résultat -de sa tentative suprême, il murmura avec une ironie simulée: - -«Eh bien! me voilà fixé, cette fois!... Plus de doute, maintenant!... -J'ai mon compte!... Je suis fichu, fichu jusqu'aux moelles!... C'est -clair!» - - * * * * * - -Quand il parut sur le quai de la gare, il aperçut Labernerie qui -le guettait, à la croisée d'une portière, la figure crispée de -mécontentement: - ---Arrivez donc! Arrivez donc!... Le train part!... Depuis un quart -d'heure, je me fais une bile!... - -Il grimpa dans le compartiment, hissa dans le filet son sac, sa valise. - ---Voyons! disait Labernerie ... Voyons, qu'est-ce que vous avez eu?... -Qu'est-ce que veut dire ce raté de ce matin, ce retard de ce soir!... -Une femme, hé?... - -Mareuil acquiesça d'un hochement de tête. - ---Ah!... Ça, c'est sacré! reprit indulgemment Labernerie ... Ça, -j'excuse!... D'ailleurs, je n'y ai pas grand mérite ... J'ai occupé ma -journée comme vous!... - -«Comme moi!» songeait mélancoliquement Mareuil; et d'un ton de -sympathie courtoise il répondit: - ---Ah! Bonne journée? Vous êtes satisfait? - ---Une journée délicieuse! Une petite chérie exquise, mon cher!... Vous -n'avez pas idée de ce qu'on peut trouver à Paris et en plein mois -d'août encore ... C'est renversant! - -Il se perdit dans des développements au sujet de cette amie de passade, -de l'injustice immotivée qui retient certaines femmes dans des -situations subalternes, de l'approvisionnement excellent de la maison -où il avait connu la charmante dame en question. - -Mareuil, par lassitude, affectait de la curiosité, demandait des -renseignements minutieux. - -Mais, après Orléans, le critique se renfonça dans un coin, ferma les -paupières, s'assoupit. Il soufflait en dormant, d'une respiration de -monstre fatigué, et sa grosse tête barbue roulait sur sa poitrine -bombée, au rythme des cahots. - -«Une journée délicieuse!... Une journée délicieuse!» se répétait -railleusement Mareuil qui comparait avec sa journée à lui, avec ces -imprécations, ces viles injures, cette scène odieuse où s'était -anéantie la dernière de ses espérances. «Une journée délicieuse!» -La vue de ce Labernerie, la vue de ce sommeil bienheureux et repu, -l'indisposait, lui semblait un défi à sa tristesse, l'irritait à la -longue. - -Alors il s'accouda à une des petites fenêtres étroites du wagon, et, -jusqu'à Blois, il ne se retourna plus, il resta à contempler à travers -la vitre les paysages reposants de la Beauce, de la Touraine, ces -belles régions fertiles étendant au loin dans la nuit leurs platitudes -indéfinies de déserts noirs. - - - - -XIV - - -A la _Grenadinette_, la vie était monotone et laborieuse. - -Au début de leur séjour, les hôtes de Charleval avaient visité les -châteaux environnants, poussé même jusqu'à la lointaine excursion -d'Amboise; et maintenant, ils s'en tenaient à des mœurs sédentaires, -à de courtes promenades hors de la _Grenadinette_, dans la forêt -avoisinante, le long des larges routes aux carrefours à croix blanches, -ou bien sous la futaie, parmi les arbres séculaires, chaussés de mousse. - -Le reste du temps, excepté les réunions indispensables, lors des heures -du repas, les ménages vivaient plutôt isolément. - -Henriette dirigeait les soins du ménage, de la cuisine. Angèle était -constamment accaparée par le Grand Cob, auquel l'approche de l'automne, -de la séparation, inspirait des ardeurs avares, l'appétit des goulus -pour le plat près de finir. - -Charleval triturait deux pièces nouvelles. Labernerie se préparait, -par des lectures, une opinion inébranlable sur les dramaturges suédois -et sur Shakespeare, en vue de la saison d'hiver. Brévannes amorçait le -second acte de _Gens de Presse_. - -Mareuil, en cette ruche active, se trouvait donc le seul à ne point -travailler; et pendant la première semaine, il s'accommoda, sans -déplaisir, de cette oisiveté, des longs instants de solitude qu'elle -lui procurait. - -Le matin d'abord, cela lui était un enchantement, chaque jour -renouvelé, que de se lever, de courir à la fenêtre, et d'apercevoir à -ses pieds presque, au ras du petit jardin, entre les maigres arbres -disséminés, la Loire, la majestueuse, l'immense Loire, toute basse, -dépourvue d'eau par les chaleurs, et qui ne semblait pas couler, -mais s'allonger, s'étaler nonchalamment telle qu'une mer paisible et -puissante. - -Sans les peupliers de l'autre rive, en effet, sans les arches d'un pont -dont à gauche, dans le lointain, les pierres blanches la dénonçaient -comme fleuve, on eût dit vraiment une mer, un bras de mer, à marée -descendante,--avec ses remous agités, au-dessus des bas-fonds, -ses langues de sable, ses étroites grèves de sable jaune qui -scintillaient, au centre du courant, sous le soleil déjà vif. - -Mareuil demeurait quelque temps à contempler les eaux miroitantes et -au-delà l'horizon embrumé, la muraille verte des peupliers derrière -laquelle se devinaient les campagnes arides et grisâtres de la Sologne. - -Parfois, tout près de la maison, un bateau passait, mince canot -de pêcheur, se rendant à la place propice, yole légère à voile -imperceptible, glissant au fil de la rivière; et lorsque les -embarcations parvenaient, un peu plus haut, à une boucle où la Loire -s'élargissait encore--elles diminuaient, diminuaient, paraissaient -perdues, en danger, lancées dans un estuaire trop vaste, trop énorme -pour leurs boiseries fragiles. - -Mareuil, alors, quittait la fenêtre, se mettait à sa toilette, puis, -s'il avait terminé une heure ou deux avant le déjeuner, et que le -vent fût favorable, il descendait dans le jardin, franchissait le -sentier qui séparait la maison du bord, et décrochant la barque de la -_Grenadinette_, il allait faire un tour de fleuve, s'éloigner davantage -de la terre pour rêver plus à l'aise. - -Il ne ramait pas, restait étendu en travers du canot, le laissant -descendre, zigzaguer au gré du courant, s'ensabler même dans le sable -gluant des grèves, et repartir ensuite quand un remous le dégageait. - -Elle lui semblait le meilleur moment de sa journée, cette promenade -hasardeuse, cette descente tranquille, dans le clapotis des -petites vagues d'eau douce, entre les dômes boisés des coteaux -qui s'arrondissaient en pente sur la gauche et à droite la route -silencieuse, bordant la Loire que troublaient, par intervalles, les -grincements d'une carriole de paysan galopant vers Blois, les grelots -qu'un cheval secouait en trottant. - -Il songeait à Paris, à la ville bruyante et sans verdure, où il -lui faudrait retourner, réorganiser sa vie--sa vie d'incurable, sa -vie d'homme qui ne savait plus, ne pouvait plus aimer; et aussitôt -redéfilaient dans son esprit toutes les déceptions, toutes les erreurs, -toutes les fautes de ces deux années de lutte contre un mal plus fort -et triomphant. - -Il éprouvait, à certains instants, pour lui-même, un prodigieux dédain, -un mépris comme on en a pour autrui, lorsqu'il se rappelait ses -efforts, ses essais, cette absurde poursuite au recommencement d'un -passé révolu. Il se jugeait partialement, il condamnait avec rigueur, -ainsi qu'un gamin obtus et entêté, ce Mareuil chimérique, ce coureur -de passion, ce pauvre bonhomme prisonnier d'un idéal unique, ce servil -imitateur d'amour qu'il avait été; et il rougissait de sa niaiserie. - -Mais d'autres fois, au contraire, quand il s'évertuait à découvrir -comment il remplacerait l'occupation d'aimer, par quoi il donnerait de -l'attrait à son existence,--si ce serait par le labeur, par l'ambition, -par les agréments de vanité, de gloire ou d'argent,--tout cela lui -paraissait tellement banal, médiocre, dénué d'intérêt, qu'il se sentait -ressaisi d'indulgence pour ses actes maladroits ou méchants, qu'il -s'expliquait quel désir de plaisirs plus violents, plus rares, l'avait -guidé, quel mirage d'espoir l'avait sans cesse soutenu. - -«Oui, mon affaire n'est pas bonne! se disait-il douloureusement ... Mon -affaire est mauvaise!... J'aurai de la peine à l'arranger!» - -Il continuait pourtant à chercher; et, comme les clochers de la ville -sonnaient midi d'un son grave, il dressait au milieu du canot une -petite voile triangulaire, se faisait ramener paresseusement à la -_Grenadinette_ par le vent complaisant. - -Les déjeuners, d'habitude, étaient gais, cordiaux, riants. On y -respirait cette immatérielle atmosphère de congé, de libération -joyeuse, qui est le charme des repas entre amis, en été, à la campagne. -Le Grand-Cob même, qui, pendant les premiers jours, battait froid -à Mareuil, à cause de sa rupture avec Rabastens et de ses réponses -évasives à ce sujet, avait renoncé à lui garder rancune de cette -offense quasi personnelle, pardonné l'abandon de sa jeune protégée, -pris son parti des faits accomplis. - -A peine, de temps en temps, se permettait-il une allusion à la -mystérieuse fâcherie, après déjeuner, lorsqu'on buvait le café, dans le -jardin, et que les verres de fine accumulés l'entraînaient un peu hors -de sa réserve: - ---Ah! ah! mon petit ... Je ne vous demande rien ... Je ne veux rien -savoir ... Mais c'est une fière gaffe!... Vous n'en rencontrerez pas -beaucoup de cette pâte-là!... - -Mareuil ne contredisait pas: - ---Certainement ... Je la regrette ... Elle avait une masse de -qualités!... Seulement, vous comprenez, cela ne pouvait pas durer -toujours!... - -Et il détournait la conversation en offrant à Gendrey un des journaux -de Paris qu'on apportait, en se relevant pour reposer sa tasse sur le -large mur bas du jardin qui formait balcon, au-dessus de la Loire, -ou encore en excitant cauteleusement Brévannes à parler de _Gens de -Presse_, du second acte entamé, et de ce que serait le troisième. - -Ils flânaient ainsi sous l'ombre de deux grands chênes, à somnoler, à -regarder la rivière luisante et calme, à lire les gazettes qu'ils se -repassaient, à fumer des pipes, des cigares. - -Puis, vers trois heures, Charleval repoussait sa chaise et rentrait -dans la maison. - -C'était, à volonté, le signal du départ, du travail ou de la sieste. -La bande se dispersait. Mareuil remontait dans sa chambre dormir, -écrire des lettres, rêvasser. Cinq heures, six heures arrivaient. On -se délassait jusqu'au dîner par une promenade en forêt, un tour de -canot avec les dames, qui criaient de peur pour la moindre bourrasque. -On revenait au crépuscule. On mangeait gros, on mangeait lourd, d'un -appétit de paysans, avivé par le plein air, si bien qu'à neuf heures, -un sommeil subit surprenait tout le monde, appesantissait la causerie, -chassait au lit, l'un après l'autre, les convives, et la journée se -trouvait achevée, écoulée plutôt, comme onde muette et libre. - - * * * * * - -Cependant, au bout d'une semaine, Mareuil commença à se fatiguer de -cette existence unie et solitaire. Une envie le taquinait de s'en -aller, d'aller ailleurs, dans un endroit différent où peut-être il -réfléchirait à autre chose qu'à lui-même, qu'à sa pénible infirmité, -où il tenterait de se mêler à la foule des gens qui se distraient -machinalement, sans penser. - -Et comme, un mardi, au moment du café, Labernerie annonçait, pour le -lendemain, son voyage sanitaire à Paris, il déclara: - ---Eh bien! je vous accompagnerai!... Je m'en irai avec vous! - -Brévannes se récria: - ---Déjà?... Ah! vous n'êtes pas campagnard!... Vous vous ennuyez -donc?... Alors, travaillez, dessinez!... Faites-nous le portrait de la -Loire, du jardin, d'Angèle ... Ce ne sont fichtre pas les modèles qui -manquent!... - -Mareuil répondit: - ---Non, je ne m'ennuie pas ... Ce n'est nullement par ennui que je m'en -vais ... J'ai reçu ce matin de ma mère une lettre qui me prie de venir -la rejoindre à Dieppe, où elle va passer une huitaine, et je ne veux -pas lui refuser ... Voilà! - ---Et on ne vous reverra pas? questionna Charleval. - ---Mais si ... mais si ... J'ai l'intention de revenir en septembre pour -la chasse, si vous m'acceptez! - ---A vos ordres! fit Charleval d'un ton bougon ... Ici, la règle est de -ne gêner personne! Vous restez, c'est bien!... Vous partez, c'est bien -encore! - -Malgré ces paroles de conciliation, il y eut un silence prolongé. La -déclaration de Mareuil avait produit le plus fâcheux effet. Sur tous -les visages de la bande on démêlait cette expression de contrariété -hostile, de premier blâme, dont les majorités accueillent ceux qui -se détachent d'elles. Brévannes sifflottait une fanfare de chasse. -Labernerie se cachait derrière un journal. Charleval, accoudé au mur -bas, visait de sa salive un caillou sur le sentier du bord. En vain, -le Grand-Cob essaya de relever la conversation par des plaisanteries -grivoises à propos des motifs réels qui causaient le départ du jeune -peintre. Mareuil lui-même se défendit faiblement. - ---Non, non, je vous assure ... Il n'y a rien là-dessous!... Je vais -simplement rejoindre ma mère, comme je vous l'ai dit ... - -Charleval avait disparu dans l'intérieur de la maison. Labernerie -replia son journal, une minute après, et se retira. Gendrey, entraîné -par l'exemple, fit signe à Angèle qui cueillait des fleurs sur la -pelouse. Henriette se dirigea vers la cuisine; et Mareuil demeura avec -Brévannes, que la crainte du second acte, de _Gens de Presse_ à écrire -retenait seule probablement sur son rocking-chair berceur. - ---Dites donc! murmura Gilbert ... Ils n'ont pas l'air très content, hé? - ---Dame! fit Brévannes, en bourrant sa pipe ... Dame, ça n'est pas tout -ce qu'il y a de plus flatteur, ce que vous avez débité ... Surtout -pour Charleval qui vous invite très aimablement, vous offre un mois -d'hospitalité, deux mois, trois mois, ce que vous voudrez ... et que -vous lâchez au bout de huit jours ... comme cela, tout d'un coup ... -Réfléchissez!... - ---Evidemment! répliqua Mareuil ... Mais puisque ma mère ... - -Brévannes l'interrompit gouailleusement: - ---Votre mère?... Ah! non, pas à moi, mon brave ami!... Vous l'aimez -beaucoup, votre mère, je n'en doute pas ... Pourtant, si vous ne vous -embêtiez pas en Touraine, elle risquerait de vous attendre, madame -votre mère!... Cela, non plus, je n'en doute pas! - -Il alluma sa pipe et ajouta, en tirant de tous ses poumons: - ---Et puis ... et puis, que vous vous en alliez, ce serait très naturel -... Vous êtes maître de vos actions ... Vous ne vous plaisez pas ici -... Vous vous en allez ... Très naturel, je vous le répète!... Par -contre, ce qui l'est moins, naturel, c'est la tête que vous avez, que -vous faites, depuis que vous êtes à la _Grenadinette_! - ---Quelle tête? s'écria Mareuil. - ---Quelle tête?... Je ne sais pas comment vous la décrire, moi!... Une -tête sinistre, votre tête Soif-d'Amour, tenez!... Est-ce que cela -recommencerait?... Est-ce que vous seriez retombé sur le même numéro? -Diable! Ce serait de la malechance! - -Mareuil ne répondait pas. Brévannes poursuivit: - ---Au reste, je ne vous dissimulerai pas que ç'a été mon idée, du jour -de votre arrivée ... Je ne vous en ai pas soufflé mot, parce que je -présumais que vous y viendrez tout seul ... Mais maintenant que nous y -voici, je suis carrément indiscret ... Voyons, qu'est-ce que vous avez? -Vous pouvez bien me le dire! Cela ne vous a pas si mal réussi avec moi, -les confidences!... - -Mareuil murmura: - ---Oh! ce n'est pas de la méfiance!... - ---Et qu'est-ce que c'est? - ---C'est ... fit Mareuil d'une voix hésitante ... C'est ... Eh bien! -vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit un jour, en fiacre, en -allant à l'Odéon?... - ---Ah! si vous vous imaginez ... - -Mareuil approuva: - ---Oui, c'est assez ancien!... Eh bien, je vous confiais que j'avais en -vue une petite femme, une nouvelle petite femme très jolie ... D'abord, -vous vous êtes mis à grogner. Et après, vous m'avez dit: «Bah! si -c'est votre manie, marchez donc!... C'est une façon d'aiguiller sa vie -comme une autre!...»--ou quelque chose d'analogue ... - -Brévannes roulait entre ses doigts sa moustache blonde: - ---Je vous ai dit cela? C'est bien possible!... Et ensuite? - ---Ensuite, j'ai suivi votre conseil ... - ---Bon!... Et qu'en est-il résulté? - ---Il en est résulté que je suis vidé, fini, vanné ... que je ne peux -plus aimer, que, depuis environ deux ans, je mène une vie immonde, la -vie d'un petit rez-de-chaussée,--d'un petit rez-de-chaussée que cela -n'amusait pas, cette vie-là, que cela attristait profondément ... - -Brévannes l'examinait ahuri. - ---Comment?... Comment?... - ---Comment? s'exclama Mareuil ... C'est extrêmement simple!... J'avais -aiguillé ma vie dans le sens indiqué ... Mais je n'avais plus de quoi -faire le trajet!... J'étais parti, persuadé d'avoir sur moi la forte -somme de tendresse et, en route, je me suis aperçu que je n'avais plus -le rond, que j'avais tout mangé avec l'autre, avec la dame que vous -connaissez ... - -Brévannes se balançait dans le fauteuil, en souriant d'un sourire -goguenard: - ---Alors? - ---Alors, je me suis débattu, j'ai voulu lutter, conserver le train ... -J'ai pris des femmes que je n'aimais pas, je les ai injuriées, je les -ai trompées, je les ai renvoyées ... Un tas de saletés enfin qui me -soulèvent le cœur rien qu'à y songer ... - ---Bien, bien! fit Brévannes. Et à présent? - ---A présent?... La même misère!... Toutes les femmes, vous entendez, -toutes me dégoûtent ... Ce n'est pas risible, hein?... Convenez, que si -ma tête est comme vous le prétendez, elle a peut-être ses raisons pour -cela!... - -Brévannes s'écria: - ---Ce n'est que ça!... Ce n'est que ça!... Ah bien! tant mieux!... Je -vous félicite!... Tout va bien!... Rassurez-vous!... J'ignore les -péripéties de votre roman, mais je vous garantis que vous aimerez -encore ... Un moment à passer et ça reviendra!... - ---Vous croyez? fit Mareuil sceptiquement. - ---Pardi!... Vous aurez encore un tas d'intrigues, de passions ... et -vous finirez par vous ruiner pour une dame de la bonne bourgeoisie. - -Mareuil s'assombrit un peu: - ---Non, je parle sérieusement ... très sérieusement!... - -Brévannes l'arrêta: - ---Oh! ne vous contractez donc pas!... Je blague, je blague!... Aussi -cela me surpasse qu'un garçon comme vous, un garçon d'une intelligence -honorable, qui a vécu, qui a eu des désagréments ... que ce soit ça -que vous ayez inventé, à ça que vous ayez atteint: on n'aime qu'une -fois!... De vous à moi, ce n'est pas très neuf, cette découverte, ni -même très vrai!... - -Mareuil répliqua d'un ton agacé, en pesant sur les mots: - ---Je ne dis pas cela!... Je ne dis pas qu'on n'aime qu'une fois! Je -dis qu'il y a des gens qui n'aiment qu'une fois, des cas où on n'aime -qu'une fois ... des cas, si vous préférez, où on aime en une seule fois -... Comprenez-vous? - -Brévannes, que cette discussion lassait, riposta: - ---Oui, oui. Je comprends et je ne comprends pas!... D'ailleurs, vous -savez, les théories sur l'amour ... - -Et il vidait sa pipe, en la cognant au bras de son fauteuil, avec -une grimace qui marquait bien sa répulsion pour cette sorte de -généralisations incertaines et compliquées. - -Mareuil repartit: - ---Je croirais plutôt que vous ne comprenez pas ... Seulement, vous avez -à travailler et je ... - -Brévannes se gara vivement: - ---Pas du tout!... J'ai le temps!... J'ai tout l'après-midi!... J'ai -demain!... Allez, allez ... Exposez votre petit système!... - -Mareuil protesta: - ---Mais je n'ai pas de système!... Je pense tout bonnement que ce qu'on -appelle l'amour, le sentiment, la faculté d'aimer c'est une force -pareille aux autres--une force d'illusion, une façon de voir qui nous -fait trouver délicieux des actes en eux-mêmes absolument bestiaux, -visqueux et répugnants ... Je pense que cette force, on l'use plus -ou moins vite, selon le tempérament qu'on a, selon les circonstances -... Lorsqu'on en est économe, lorsqu'on se ménage on aime longtemps, -toujours ... Lorsqu'on se livre à des excès de sentiment, on se vanne, -on s'épuise de cœur, exactement comme on s'épuise au physique. Et -tenez, vous avez déjà remarqué--dans un ballet--des danseuses qui, sous -les lampes électriques, sous les projections bleuâtres ou roses vous -semblaient exquises, ravissantes ... - ---Apologue? interrogea Brévannes d'une voix railleuse. - -Mareuil souriait: - ---Précisément ... apologue!... Je continue ... Ces danseuses vous -semblent exquises, ravissantes, quand subitement une des lampes -s'éteint et toute une rangée de ces dames vous apparaissent, dans la -lumière jaune du gaz, telles qu'elles sont, sans auréole bleuâtre ou -rose, avec leurs visages abîmés, leurs peaux tannées de fard, leurs -yeux graissés de noir ... Ah! vous n'en donneriez plus dix centimes, -maintenant ... vous n'en voudriez plus pour rien ... même pour une -prime! Et qu'est-ce qui est arrivé, qui les change ainsi?... Oh! -bien peu de chose!... Il est arrivé que, par accident, le charbon -d'une des lampes roses a brûlé plus vite que les autres, s'est éteint -trop vile, avant les autres, et que l'illusion venue de ses lueurs a -disparu, s'est éteinte simultanément ... Alors, figurez-vous que la -quantité d'amour dont nous disposons soit dans le genre de ce charbon, -une espèce de denrée magique dont les projections transforment, -métamorphosent les femmes à leur avantage ... Figurez-vous en outre -que, par mégarde, par hasard, un courant trop ardent traverse ... - -Brévannes lui coupa la parole: - ---Oui, oui, je prévois la suite ... Votre charbon est usé, est -éteint ... Malheureusement, cette anecdote ne tient pas debout!... -Ce sont toujours les mêmes qui aiment et toujours les mêmes qui -n'aiment pas!... Ah! j'en ai connu des éteints comme cela, des cas -d'abrutissement par les femmes auprès duquel le vôtre, laissez-moi -vous le dire, n'était qu'une pauvre plaisanterie ... Des gens que -je voyais maigrir, dépérir, littéralement crever d'amour--et qui se -traînaient, après, des deux ans, des trois ans, avec un dégoût pour -les femmes comme pour du poison ... Et puis, ça se guérissait, ça -reprenait, le charbon renaissait, se rallumait ... Une autre personne -qui les pinçait et pour laquelle ils se remettaient à maigrir ... - -Mareuil rétorqua: - ---Oh! je ne nie pas qu'il se rencontre des individus bien constitués au -point de vue sentimental, plus vigoureux, mieux doués de ce côté-là, -que la moyenne ... Mais cela ne contredit pas mon opinion!... Cela -n'empêche pas qu'il n'y ait des gens qui aiment, en une seule fois, -tout leur amour ... qui dépensent, pour une seule femme, toute leur -fortune de cœur ... - -Brévannes s'énervait: - ---Allons donc! Et ceux qui n'aiment jamais? Et moi, et Gendrey, -et Labernerie, par exemple?... Qu'est-ce que vous en faites, de -ceux-là?... Voyons, Labernerie, ce n'est pas un homme à charbon, -lui!... Et cependant, vous savez aussi bien que moi qu'il ne s'ennuie -pas avec les dames, qu'il ne les considère pas comme visqueuses, comme -répugnantes!... - ---Justement! fit Mareuil ... C'est l'opposé des passionnés, des -prodigues. Chaque femme qu'il a, il l'aime un peu, un tout petit peu, -il l'enjolive d'une parcelle d'illusion ... C'est comme qui dirait un -rapiat de tendresse ... - -Brévannes rallumait une pipe, le regard vague et fermé de l'homme -décidé à ne plus répondre, à ne plus discuter. Mareuil ajouta: - ---Enfin, je ne puis vous raconter que ce que j'éprouve sincèrement -... Et je vous affirme que d'avoir espéré une vie de passion, une vie -moins plate, moins vulgaire que celle de tout le monde--et de sentir -craquer, s'échapper le moyen qu'on avait choisi pour la réaliser, je -vous affirme que ce n'est pas une aventure bien folâtre ... - -Brévannes se taisait, puis d'un ton bourru: - ---Vous désirez que je vous parle franchement, n'est-ce pas?... Eh bien, -tout cela ne me touche pas beaucoup, ne m'intéresse pas beaucoup ... -Les affres d'amour, les angoisses, les désespérances, les langueurs!... -Non, tout cela me laisse froid!... Ce n'est pas manque de cœur, je -vous jure!... Et quand vous aurez été saisi par trois huissiers dans -une même matinée, quand vous aurez couché toute une semaine sur des -divans de cercle, faute d'une chambre d'hôtel pour y dormir, quand vous -aurez vu de malheureux bougres faire des bassesses, des escroqueries, -pour manger, ou encore chiper, carotter, supplier des louis pour payer -un dîner à leur petite amie ... peut-être vous rendrez-vous compte -pourquoi je ne m'émeus pas de votre cas ... tout en regrettant qu'il -vous tourmente ... - -Il lança un jet de salive et, hochant la tête: - ---Non, non, voyez-vous, toutes ces histoires, toutes ces théories, -c'est très gentil, mais c'est de la littérature! - -Mareuil, piqué, riposta: - ---Et votre tirade à vous, c'est du Brévannes, du Brévannes tout pur! -Peuh!... Je ne vous en veux pas!... Il y a des choses que vous ne -comprendrez jamais ... - ---Je ne dis pas!... Je ne dis pas!... murmurait Brévannes ... -L'important est qu'on ait de l'amitié l'un pour l'autre ... Le reste, -les opinions, les doctrines ... - -Henriette l'interpella, d'une fenêtre du premier étage: - ---Chien Vert! Chien Vert! - ---Hé? - ---Est-ce qu'on sort?... Est-ce qu'on va en forêt, que je m'habille?... - ---Il est donc écrit que je ne pourrai pas travailler ici! grommela -Brévannes, en manière d'excuse toute personnelle. - -Et, se tournant vers Mareuil: - ---Un tour en forêt, hein, pour votre dernier jour?... Cela vous -séduit-il, mon cher charbonnier? - ---Oui, oui, fit Gilbert. Je ne demande pas mieux! - ---On y va alors! cria Brévannes. Habille-toi et préviens ce feignant de -Charleval! - - * * * * * - -Le lendemain, la bande, après avoir reconduit à la gare Labernerie et -Mareuil, rentrait lentement à la _Grenadinette_, le long de la Loire, -par les quais ensoleillés. - ---Sont-elles jolies!... Sont-elles gracieuses!... s'exclama le -Grand-Cob, en désignant les deux femmes qui marchaient, à quelques -mètres devant, bras dessus, bras dessous, abritées d'une même ombrelle -rouge ... Sont-elles jolies, ces petites!... Tenez, avec Rabastens, -ce serait un trio complet! Mais ce Mareuil est si serin!... A propos, -Brévannes, qu'est-ce qui lui a pris de filer, de se sauver comme un -caissier, du soir au lendemain? - -Brévannes répondit: - ---C'est bien difficile à expliquer ... Il a des idées noires!... Il -s'est fourré dans la tête qu'il ne peut plus aimer, qu'il a le cœur -vidé ... - -Et il énonça partiellement les théories de Mareuil, leur causerie de la -veille. - -Le Grand-Cob riait aux éclats. - ---Est-ce drôle!... Est-ce drôle! Non, ça ne vous paraît pas drôle, -Charleval? Vous êtes là à ne pas broncher!... - -Charleval répliqua gravement, comme arraché à une méditation: - ---Si, si ... C'est très drôle, tout à fait comique ... Seulement, vous -mettriez cela dans une pièce ... Eh bien, personne ne rirait! C'est tel -que je vous le dis! - - - - -XV - - -Trois semaines avaient passé depuis le départ de Mareuil, quand, un -matin, Henriette pénétra dans la chambre où Brévannes dormait encore, -et s'avançant doucement près du lit: - ---Chien Vert!... murmura-t-elle. J'apporte le courrier!... Réveille-toi -... Il est neuf heures!... - -Brévannes entr'ouvrit les yeux: - ---Hein? Qu'est-ce que tu dis? - ---Je te dis que j'apporte le courrier ... Il y a une lettre de Mareuil, -il me semble ... Une lettre avec le timbre de Monneville. - ---Donne! Donne! fit Brévannes qui l'embrassait. - ---Tiens, mon Chien! Celle-là! Celle-là! - -Elle tirait d'un paquet de journaux, de revues, de lettres, une -enveloppe grise. Brévannes examina l'écriture: - ---Oui, c'est bien de Mareuil! - -Il avait déchiré l'enveloppe et il lut: - - «Mon cher et illustre maître, - - J'ai l'honneur de vous annoncer mes fiançailles avec Mlle Germaine - Lepassereau ...» - -La surprise le fit s'arrêter. Il laissa retomber sa main en s'écriant: - ---Oh! ça, c'est extraordinaire!... - ---Quoi donc? demanda Henriette. - -Brévannes répliqua: - ---Mareuil qui se marie!... - -Henriette répéta avec stupeur: - ---Mareuil se marie?... Tu plaisantes? - -Mais sans attendre confirmation, elle se rua vers la salle à manger, où -le reste de la bande achevait de savourer le café au lait, et ouvrant -la porte, elle clama: - ---Arrivez tous!... Arrivez tous!... Grande nouvelle!... - -Ils entrèrent l'un après l'autre, traînant leurs pieds nus en des -savates claquantes, des pantoufles aux semelles silencieuses--la -chevelure dépeignée, la chemise mal close, dans le débraillé matinal. - -Brévannes grondait Henriette: - ---Tu es ridicule!... C'est stupide, ces hurlements! Et si je ne voulais -pas le dire!... Si ça me déplaisait!... Enfin, cela me servira de -leçon pour l'avenir ... - -Puis, s'adressant à l'auditoire: - ---Ce n'était vraiment pas la peine de vous déranger ... Voici! Je -reçois de Mareuil une lettre où il m'informe de ses fiançailles ... - -Le Grand-Cob prit la parole: - ---Ah! ah!... Il se marie ... Et avec qui? - ---Avec une Mlle Lepassereau, la fille d'un banquier ... - ---Un beau mariage?... interrogea Charleval. - ---Je suppose! fit Brévannes ... Il me semble me souvenir que la banque -Lepassereau est une assez grosse maison ... - -Gendrey observa: - ---Ah! il va bien, le jeune sentimental, le jeune charbonnier! Il ne -perd pas la tête!... Il se débrouille! - -Il y eut une pause, et Labernerie questionna: - ---Est-ce que le père Lepassereau n'a pas eu une sale affaire, dans le -temps ... une mine d'étain où on ne trouvait que des cailloux? - -Gendrey intervint de nouveau: - ---Oui, oui, parfaitement, l'année d'après la guerre ... On avait même -commencé une instruction qui n'a pas abouti ... Mais c'est si ancien, -cette affaire-là!... Il faut des mémoires comme les nôtres pour se la -rappeler!... Aujourd'hui, M. Lepassereau est une des honorabilités du -marché!... - ---En tout cas, prononça Charleval, en tout cas, voilà une maison où je -n'irai pas souvent!... Ça sera rempli de snobs, de raseurs ... Ah! non! -on n'y verra pas tous les jours ma tête!... - ---Sans compter, ajouta Labernerie, que ces gens-là vont rendre Mareuil -encore plus poseur qu'il n'était, si possible ... - -Brévannes défendit son ami: - ---Vous avez tort!... Mareuil est un peu bizarre, mais c'est un garçon -de beaucoup de talent, un très gentil garçon, très bon camarade!... - -Personne ne répondit. Ils avaient craché leur fiel. Ils se retirèrent. - - * * * * * - -Brévannes reprit sa lecture, tandis qu'Henriette, toute contrite, se -coiffait devant une glace à trois pans, accrochée contre la fenêtre. - -Mareuil écrivait: - - «Mon cher et illustre maître, - - J'ai l'honneur de vous annoncer mes fiançailles avec Mlle Germaine - Lepassereau, qui datent officiellement d'hier, sept heures du soir. - - Comment la chose s'est faite, j'imagine que vous ne tenez pas à - le savoir en détail! Comme se font ces choses-là! Sous la pression - des deux familles concertées et avec le concours bienveillant de ma - nonchalance dans l'embarras. - - Extérieurement, d'ailleurs, je n'avais pas de répugnance contre - ce mariage, qui se présentait dans des conditions mondaines - satisfaisantes. La jeune fille possède un physique agréable, un - de ces physiques qui honorent plutôt le mari. De plus, adroite - musicienne, peinturlurant vaguement, et, en conversation, pas trop - gauche. Des deux côtés fortunes à peu près égales. Un mariage enfin - qui, du dehors, n'avait pas l'air d'une affaire. - - Cependant, au moral, j'avais des scrupules, je ne vous le cacherai - pas. - - A coup sûr, pour un homme dans mon état d'épuisement de cœur, de - délabrement sentimental, le mariage offrait de grands avantages. - Quand on n'a plus en soi l'étoffe d'un amant, d'un de ces - hardis et tenaces vouleurs qui savent assez désirer les dames - pour les obtenir--le mariage, c'est l'amour facile, régulier, à - domicile, c'est une femme suffisamment aimante et distinguée, - vous appartenant en pleine possession--c'est, d'un mot, en bien - des cas, la solution la plus grossière, mais aussi la plus simple - qu'on ait inventée à ce problème d'avoir une femme--ce problème qui - inquiète autant certains individus que celui de manger, de boire, - de dormir. - - Seulement, d'autre part, je me demandais s'il était très loyal de - me marier dans cet état--de me marier, sans aimer ma femme, avec la - presque certitude que je ne l'aimerais jamais. - - Puis, finalement, j'ai réfléchi. Je me suis dit que--vu le monde - où vit Mlle Lepassereau, vu les mœurs matrimoniales de son - entourage,--l'espèce de tendresse que lui témoignerait un autre, en - l'épousant, ne serait pas sensiblement supérieure à celle que je - pourrais lui marquer moi-même; et j'ai décidé d'accepter. - - Du reste, je sens fort bien que je suis en mesure de faire un - mari très convenable. Envers une femme qui n'aura pas contracté - vis-à-vis de moi cette dette de s'être fait conquérir,--envers - une femme de qui je n'exigerai pas qu'elle m'inspire ces élans de - passion, cette fougue de sentiment que je désirais éprouver auprès - d'une maîtresse--envers une femme avec qui je ne souhaiterai qu'un - peu de dévouement réciproque et d'affection tranquille, je suis - convaincu que j'aurai ce qu'il faut d'indulgence, de bonne grâce, - de soins tendres, pour lui donner l'impression que je l'aime - réellement. - - Et puis, les gens d'amour, il me semble que ce doit être comme les - militaires; que même hors le service, même à la retraite, il leur - demeure énormément des manières d'autrefois, dans la voix, dans - le geste, dans les attitudes; et vous savez, mon cher ami, toute - l'importance que cela a en amour, la diction, l'intonation, le côté - matériel de ce qu'on dit. - - Tellement, que je me figure que Mme Mareuil ne sera pas trop - malheureuse, certainement moins malheureuse que toute autre, avec - le pauvre vanné que je suis--et aussi que d'être vanné à ma façon, - cela vaut mieux pour elle que si je l'étais physiquement, comme le - sont une foule d'épouseurs qui la menaçaient. - - Et, maintenant que je vous ai écrit pour moi, afin de me décharger - de tous les raisonnements qui calmaient mes scrupules, mais un peu - lourdement, tant qu'ils me pesaient dessus, un peu comme une sorte - de cataplasme,--maintenant, que je vous écrive pour vous! - - Hein? Vous ne me jugiez pas si convaincu lors de notre dernière - causerie? Vous ne songiez pas que je pensais tout ce que je vous - contais de mes dégoûts, de mes tristesses, de mon découragement? - C'était, à vos yeux, une affectation, une pose, ou encore l'erreur - d'un homme trop jeune, inexpérimenté!... - - Eh bien! la preuve que je ne pouvais vous fournir à ce moment, vous - l'avez à présent! - - Me voici rentré comme un infirme dans la vie familiale, renonçant - comme un héros fourbu à l'existence d'aventures, à la recherche des - intrigues, des liaisons passionnées, à tous ces plaisirs périlleux - qui me paraissaient les meilleurs et pour lesquels je ne me trouve - plus assez ingambe, assez valide;--me voici embourgeoisé, emmarié, - résigné, par faiblesse, à des jours paisibles de travailleur et de - propriétaire! - - Alors, vous ne doutez plus, j'espère. Vous me croyez aujourd'hui. - Et vous voyez que ce que vous appelez la littérature, si ce n'est - pas toujours la vérité, c'est quelquefois, c'est bien souvent la - sincérité--la sincérité la plus sincère. - - Mais je ne veux pas triompher davantage, d'autant qu'il n'y a pas - de quoi se vanter, en somme. - - Je vous écrirai prochainement pour vous aviser de l'époque du - mariage, de l'époque de mon retour à Paris, de l'époque où je vous - présenterai à ma fiancée, etc., etc. - - En acompte, des baisers camarades sur les joues de ces dames et mes - deux mains dans les douze vôtres. - - GILBERT MAREUIL. - - _P. S._--Cette lettre n'étant pas destinée à la publicité, je vous - serais reconnaissant de la détruire sitôt lue.» - -Brévannes, sa lecture achevée, eut un haussement d'épaules d'homme qui -s'obstine, d'homme non persuadé. - ---En voilà des balivernes! grommela-t-il. En voilà des phrases! - -Henriette avait remarqué ce mouvement, dans la glace--entr'entendu -ces mots dédaigneux. Elle saisit l'occasion de réparer sa gaffe en -flagornant son noble maître: - ---Qu'est-ce qu'il écrit, ce Mareuil? fit-elle avec pitié ... Des -gourderies, je parierais!... Dis, Chien-Vert, qu'est-ce qu'il écrit? - ---Rien pour les petites filles! bougonna le journaliste. - -Il avait déposé la lettre sur le rebord d'un large bougeoir de -cuivre--en approchait une allumette. - -D'un coup, la feuille prit feu, flamba, toute rougeoyante; et -Brévannes, accoudé au traversin, la regardait distraitement se tordre, -se noircir, s'éteindre. - - -FIN - - -ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY - - - - -LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF - -28 _bis_, Rue de Richelieu, Paris - -Collection grand in-18 à 3 fr. 50 le volume. - - -ALLAIS (Alphonse).--A se tordre.--Le Parapluie de l'Escouade. - -BERGERAT (Emile).--Le Faublas malgré lui.--Le Viol.--Le Petit -Moreau.--Le Chèque. - -BONNIÈRES (Robert de).--Mémoires d'Aujourd'hui (1re, 2e et 3e -séries).--Les Monach.--Jeanne Avril.--Le Baiser de Maïna.--Le petit -Margemont. Contes à la Reine. - -CAHU (Théodore).--Chez les Allemands.--Petits Potins -militaires.--Pardonnée?--Second Mariage.--Un Cœur de Père.--Georges et -Marguerite. - -CAPUS (Alfred).--Qui perd gagne.--Faux Départ.--Monsieur veut rire. - -CARETTE (Mme A.).--Souvenirs intimes de la Cour des Tuileries (1re, 2e -et 3e sér.). - -CAROL (Jean).--L'Honneur est sauf (_Ouvr. cour. par l'Académie -française._).--Le Portrait.--Réparation. - -CASE (Jules).--La Petite Zette.--Une Bourgeoise.--La Fille à -Blanchard.--Bonnet Rouge.--Ame en Peine.--L'Amour artificiel.--Un jeune -Ménage.--Promesses. - -CATULLE MENDÈS.--Les Boudoirs de Verre.--Pour les Belles -Personnes.--L'Envers des Feuilles.--La Princesse nue.--Pour dire devant -le monde.--Nouveaux Contes de Jadis. - -DELPIT (Albert).--Le Fils de Coralie. Le Mariage -d'Odette.--La Marquise.--Le Père de Martial.--Les -Amours cruelles.--Solange de Croix-Saint-Luc.--Mlle de -Bressier.--Thérésine.--Disparu.--Passionnément.--Comme dans la -Vie.--Toutes les deux.--Belle-Madame. - -DROZ (Gustave).--Autour d'une Source.--Babolain.--Le Cahier bleu de -Mademoiselle Cibot.--L'Enfant.--Entre nous.--Les Étangs.--Monsieur, -Madame et Bébé.--Tristesses et Sourires.--Une femme gênante.--Un Paquet -de lettres. - -DROZ (Paul).--Lettres d'un Dragon. (_Ouvr. couronné par l'Acad. -française._). - -FOUCHER (Paul).--Le Droit de l'Amant.--Monsieur Bienaimé.--«Fin Papa, -...» - -GAULOT (Paul).--Mlle de Poncin.--Le Mariage de Jules -Lavernat.--L'Illustre Casaubon.--Un Complot sous la Terreur. (Ouvr. -cour. par l'Acad. française.)--La Vérité sur l'expédition du Mexique, 3 -vol. (_Ouvr. cour. par l'Acad. française._)--Un Ami de la Reine. - -HERMANT (Abel).--Les confidences d'une aïeule. - -HÉRISSON (Cte d').--Journal d'un Officier d'ordonnance.--Journal -d'un Interprète en Chine.--Nouveau Journal d'un Officier -d'ordonnance.--Journal de la Campagne d'Italie.--Un Drame royal.--Le -Prince Impérial.--Les Girouettes Politiques. 2 vol. - -LEBLANC (Maurice).--Une Femme. - -LOCKROY (Ed.).--Ahmed le Boucher.--Une Mission en Vendée, 1793. - -MAËL (Pierre).--Mer Sauvage.--Charité.--Le Torpilleur -29.--L'Alcyone.--La Double Vue.--Gaîtés de bord.--Solitude.--Pilleur -d'Epaves.--Honneur, Patrie.--Ce qu'elle voulait. - -MAIZEROY (René).--Bébé Million.--La Belle.--Cas passionnels.--La Fête. - -MAUPASSANT (Guy de).--Les Sœurs Rondoli.--Monsieur Parent.--Le -Horla.--Pierre et Jean.--Clair de Lune.--La Main gauche.--Fort comme -la mort.--La Vie errante.--Notre Cœur.--La Maison Tellier.--Mlle -FiFi.--Une Vie.--La Paix du Menage. - -MIRBEAU (Octave).--Le Calvaire.--L'Abbé Jules. - -MONTJOYEUX.--Les Femmes de Paris.--La Vie qui parle. - -OHNET (G.).--Serge Panine. (_Ouvr. cour. par l'Acad. française._).--Le -Maître de Forges.--La comtesse Sarah.--Lise Fleuron.--La Grande -Marnière.--Les Dames de Croix-Mort.--Noir et Rose.--Volonté.--Le -Docteur Rameau.--Dernier Amour.--L'Ame de Pierre.--Dette de -Haine.--Nemrod et Cie.--Le Lendemain des Amours. - -OSWALD (François).--Jeu Mortel.--Le Trésor des Bacquancourt.--Mam'zelle -Quinquina. - -PERRET (Paul).--Sœur Sainte-Agnès.--Les Filles Mauvoisin.--L'Amour et -la Guerre. - -RAMEAU (Jean).--Fantasmagories.--Le Satyre.--Possédée -d'amour.--Simple.--L'Amour d'Annette.--La Mascarade.--Mademoiselle -Azur.--La Rose de Grenade. - -RENARD (Georges).--Un Exilé. - -RZEWUSKI (Cte St.).--Alfrédine.--Le Doute.--Le Jutiscier.--Déborah. - -SARCEY.--Le Mot et la Chose.--Souvenirs de Jeunesse.--Souvenirs d'Age -mûr. - -SILVESTRE (Armand).--Les Farces de mon ami Jacques.--Les Malheurs du -Commandant Laripète.--Les Veillées de Saint-Pantaléon. - -THEURIET (André).--La Maison des Deux Barbeaux.--Les Mauvais -Menages.--Sauvageonne.--Michel Verneuil.--Eusèbe Lombard.--Au Paradis -des Enfants. - -UCHARD (Mario).--Mon Oncle Barbassou.--Joconde Berthier.--Mademoiselle -Blaisot.--Inès Parker.--La Buveuse de Perles.--L'Etoile de -Jean.--Antoinette ma Cousine. - - -ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY - - - - -Corrections. - -La premiere ligne indique l'original, la seconde la correction: - -p. 16: - - empressée à ses affaires, le bouculait - empressée à ses affaires, le bousculait - -p. 21: - - longue moutache blonde, de toute sa vaillance - longue moustache blonde, de toute sa vaillance - -p. 43: - - dans la direcrection - dans la direction - -p. 59: - - il parla mystérieurement d'une certaine - il parla mystérieusement d'une certaine - -p. 65: - - Mareil vit passer - Mareuil vit passer - -p. 85: - - Et au milieu de ces gas - Et au milieu de ces gars - -p. 103: - - Il s'écriait à tout instani - Il s'écriait à tout instant - -p. 144: - - Elle y revint le endemain - Elle y revint le lendemain - -p. 168: - - ellle apprit à Gilbert - elle apprit à Gilbert - -p. 180: - - il changait le rendez-vous - il changeait le rendez-vous - -p. 195: - - qui ne s'adoucissait qu'en regargardant - qui ne s'adoucissait qu'en regardant - -p. 238: - - Brévanne toucha - Brévannes toucha - -p. 294: - - sur les coussins sins de la voiture - sur les coussins de la voiture - -p. 308: - - St tu savais - Si tu savais - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Cendre, by Fernand Vandérem - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CENDRE *** - -***** This file should be named 52585-0.txt or 52585-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/5/8/52585/ - -Produced by Clarity, Eleni Christofaki and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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