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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La Cendre - -Author: Fernand Vandérem - -Release Date: July 16, 2016 [EBook #52585] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CENDRE *** - - - - -Produced by Clarity, Eleni Christofaki and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - -Note sur la Transcription: - -Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. -Une liste d'autres corrections faites se trouve à la fin du livre. -L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. - - - - - FERNAND VANDÉREM - - La Cendre - - ROMAN - - [Illustration] - - PARIS - - PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR - - 28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_ - - 1894 - - Tous droits réservés. - - - - -La Cendre - - - - -Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les -pays y compris la Suède et la Norvège. - -S'adresser, pour traiter, à M. PAUL OLLENDORFF, Éditeur, 28 _bis_, rue -de Richelieu, Paris. - - - - - FERNAND VANDÉREM - - La Cendre - - ROMAN - - [Illustration] - - PARIS - - PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR - - 28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_ - - 1894 - - Tous droits réservés. - - - - -_Il a été tiré de cet ouvrage 15 exemplaires sur papier de Hollande._ - - - - - _A_ - - _PAUL HERVIEU_ - - _En témoignage de profonde affection._ - - F. V. - - - - -LA CENDRE - - - - -I - - ---Tiens, M. Gilbert qui sonne! dit la cuisinière en posant son bol de -café au lait. - -Puis, comme le valet de chambre semblait ne pas l'avoir entendue, -continuait de parcourir un journal, à moitié déplié: - ---Dites donc, Joseph! Je vous dis que monsieur sonne! - ---C'est bon! fit le domestique. J'y vais!... Préparez le déjeuner ... - -Et il ajouta, après avoir remis le journal en ordre: - ---Huit heures et demie!... C'est tôt pour lui!... Encore sa dame qui le -tourmente!... Ce qu'il s'en fait de la bile, tout de même, pour cette -femme-là! - -La cuisinière leva la main en signe de découragement attendri: - ---Quelquefois que je serais sa mère, à monsieur, et que j'aurais un -fils de trente ans dans cet état-là, c'est moi qui m'en mêlerais de ses -affaires!... Tenez, voilà le déjeuner ... - -Joseph emporta le plateau, s'avançant sur la pointe des pieds, le plus -légèrement qu'il pouvait, bien que son maître fût éveillé. - -Mais il marchait ainsi par habitude, comme chaque matin, depuis deux -ans que durait la liaison de Gilbert Mareuil avec Mme Hardouin et que -le jeune homme avait donné des ordres formels pour que, pendant la -matinée, on ne fît aucun bruit, on allât doucement, on ne pénétrât -jamais chez lui avant qu'il n'eût sonné. - -Il avait, ce jour-là, les yeux grands ouverts quand Joseph entra dans -sa chambre, et, malgré l'ébouriffement de ses cheveux épais, ramenés -en houppe par l'agitation du sommeil, et le désordre de sa moustache -châtain-clair, qu'il portait de coutume bien frisée et un peu relevée -des bouts,--on voyait qu'il y avait quelque temps déjà qu'il ne dormait -plus. - -Il demanda d'une voix lasse qu'il essayait de rendre calme, presque -indifférente: - ---Le courrier est arrivé? - ---Oui, Monsieur ... Pas de lettres pour Monsieur ... - -Le domestique ramassa les vêtements et sortit. - -Mareuil s'était retourné, la figure enfoncée dans l'oreiller, gisant, -inerte, pareil à un cadavre tombé face à terre, retenant les saccades -de sa respiration, évitant les moindres mouvements, la main seulement -collée contre la barrière des côtes où son cœur heurtait, gonflé, tout -détraqué. - -Puis, comme la somnolence ne revenait pas, il se dressa brusquement, -assis au milieu du lit, et regarda sa montre. - -Elle marquait neuf heures. - -Ainsi cinq heures le séparaient du moment où il verrait Jack, -c'est-à-dire son amie Mme Jacqueline Hardouin, à moins toutefois qu'au -cours de ces cinq heures, un mot ne survînt, un télégramme, un de ces -abominables billets de contre-ordre, comme il en avait si souvent reçus -depuis un an. Et la pensée qu'elle avait tant de minutes devant elle -pour venir le frapper, qu'elle se préparait peut-être à partir, qu'elle -ne partirait peut-être que dans une heure ou deux, cette lettre-fléau, -cette lâche lettre de décommande, le bouleversa complètement, balaya -aussitôt comme d'un souffle le peu de bien-être et d'apaisement qu'il -gardait de son sommeil. - -C'était de même chaque matin: une ascension d'angoisse se glissant -mollement à travers tout son être, s'épandant, se dispersant à travers -tout son corps, lui donnant la sensation d'un empoisonnement graduel -contre lequel il ne pouvait rien; une vraie marée d'angoisse, qui, une -fois montée, ne redescendait plus, restait la journée entière à lui -rouler dans la poitrine, près du cœur, de lourds flots étouffants. -Alors il se levait instinctivement comme se lèvent les malades au plus -fort de la crise, pour échapper au mal, avec l'illusion que debout, -ils souffriront moins; et il se mettait à sa toilette, lentement, -lentement, de manière à user le plus de temps possible, à en détruire -beaucoup, à diminuer les chances de douleur. - -Il murmura: - ---Pourvu qu'elle vienne!... Si elle partait sans venir, ce serait -affreux! - -Et, tout en s'habillant, il essayait de s'expliquer comment, pourquoi, -depuis près de deux semaines, il ne l'avait pas vue. Mais, de ces douze -jours sans elle, il ne lui demeurait que le souvenir noir et confus -d'une lutte obscure contre un adversaire fuyant, insaisissable et -lointain. - -Des larmes lui serraient la gorge. Il se rappelait ce qu'il avait -souffert chaque jour de ces derniers jours, et au-delà, pendant des -semaines, des mois ... - -«Quelle rosse! songeait-il. Non, aujourd'hui, elle n'osera pas ... Elle -part pour Gizé, chez son beau-père ... Elle restera dans l'Indre une -quinzaine de jours ... Quinze et douze, vingt-sept ... Vingt-sept jours -de séparation!... Elle n'oserait pas, ce serait trop violent!...» - -Il alluma une cigarette. - -«Et puis, maintenant, je la tiens ... Je lui demande encore une fois ce -que cela veut dire ... si elle en aime un autre ... qu'elle choisisse, -enfin!... Et je ne la laisserai pas se défiler, ruser, faire des -réponses évasives ... Il me faudra un oui ou un non ... un oui ou un -non ...» - -Il s'imaginait avec joie sa figure mécontente, ses menues grimaces -d'impatience, les dessins qu'elle tracerait du bout de son en-cas sur -le tapis, la gêne qu'elle aurait à se disculper, à répondre. - -«Oui, je pense qu'elle n'en mènera pas large!...» - -Et il chantonnait gaiement, oubliant le passé, des explications -semblables, où sans se risquer aux discussions, en un instant, d'un -seul sourire lascif, elle avait eu raison du pauvre être, tout -tremblant de désirs qu'il était toujours auprès d'elle, après ces -privations si longues. - -Midi sonna. Deux heures encore, puis ils seraient ensemble, rue -Fortuny, dans l'entresol un peu bas et tendu de grenat où il n'avait -jamais reçu qu'elle. Deux heures seulement ... - -Soudain, la sonnette de service tinta de ce tintement aigre et lugubre -qui avait déjà annoncé à Mareuil tant de lettres funestes: - ---Diable! fit-il. - -Il ne bougeait plus, plein d'effroi, l'oreille tendue, comme un -condamné qui croyait à sa grâce et tout à coup entend qu'on arrive. - -Il y eut un bruit de pas dans le couloir et l'on cogna à la porte. - ---Entrez! dit Gilbert. - ---Une lettre pour Monsieur. - -Mareuil prit l'enveloppe sur laquelle il déchiffra son nom écrit au -crayon, de son écriture à elle,--l'écriture fiévreuse et cahotée des -billets de décommande, et il interrogea: - ---Qui a apporté cette lettre? - ---Une dame, une femme de chambre, il me semble. Elle m'a dit que -c'était pressé. - ---Elle est partie? - ---Oui, Monsieur. - ---C'est bien, je vous remercie. - -Puis, d'une main un peu crispée, ayant déchiré l'enveloppe, il lut -hâtivement: - - «Mon bon Gil, je fais une grosse, grosse imprudence pour que tu ne - sois pas inquiet et que tu n'ailles pas m'attendre inutilement. - Impossible de venir aujourd'hui, toute la famille vient me dire - adieu. J'en ai au moins pour jusqu'à 4 heures et le train part à - quatre heures et demie. Pas un moment à trouver pour mon pauvre - Gil. En pensant que j'allais ainsi partir sans te voir, j'en ai - pleuré toute la nuit. J'ai tellement pleuré que mes joues sont - toutes tachetées de petites plaques rouges. C'est bête de te dire - tout cela, mais ne sommes-nous pas habitués à tout nous dire? - Donc, je pars, et ce sera encore seize ou dix-sept grands jours - sans rien, mon chéri. Je t'en supplie, ne m'écris pas là-bas. Cela - pourrait faire des histoires terribles. Mon beau-père est encore - plus ours que tu sais qui!!! Quant à t'écrire, moi, de là-bas, tu - sais bien que c'est encore plus impossible à cause de la poste - qui est au château et où on vient prendre le courrier ... Sitôt - revenue, je t'enverrai un petit mot! Ah! nous n'avons pas de - chance!... Dire que cela fera presque un mois, un mois que je ne - t'aurai vu!... C'est fabuleux ... On m'appelle ... Vite, vite, une - foule de baisers, _dearest_. Pense à moi. A dans quinze jours! - - JACK.» - -Mareuil bégaya: - ---Elle ne vient pas! Elle ne vient pas! - -C'était tout ce qu'il avait remarqué dans ce billet incohérent et -vulgaire: elle ne venait pas! - -Et il restait stupéfié, la lettre à la main, les yeux dilatés de rage, -fixés vers elle, par-delà les murs, les maisons, les rues, comme s'il -l'apercevait en son appartement odorant,--trottinant, souriante et -frivole, parmi les colis et les malles, tout allègre du soulagement de -lui avoir écrit, d'en avoir fini avec ce point noir du rendez-vous à -défaire. - -«Elle ne viendra pas!» - -Il lisait, relisait le papier fripé, soupesant, contrôlant tous ces -mots qu'il sentait de mensonge, de blague,--tout cet amalgame suspect -de phrases froides et de protestations maladroites, qui fleurait si -fort la mauvaise foi. «Son bon Gil!... Ses petites plaques!... Pense à -moi!» Cela, cela, voilà ce qui suffisait pour l'écarter d'elle un mois, -pour qu'il fût obligé de se contenir, d'attendre docilement l'appel de -retour: «Son bon Gil!... Ses petites plaques!» Et d'exaspération, il -jeta le papier dans la cheminée, écrasant dessus, à coups de talon, -les bûches rougeâtres qui lancèrent des étincelles. - ---Que fais-tu donc? Ta vas mettre le feu, mon enfant! - -Gilbert se retourna. C'était sa mère qui entrait. - -Il l'embrassa et dit: - ---Rien!... Je tisonnais! - -Elle le regarda longuement: - ---Qu'est-ce que tu as encore? - ---Mais rien, mère ... Comment, ce que j'ai? - ---Si, tu as encore ta figure bouleversée, ta figure malheureuse. -Véritablement, je ne te comprends pas ... J'ai vu bien des jeunes gens, -mais jamais je n'en ai vu comme toi ... - -Elle s'arrêta pour ranger un flacon de sels, sur une table, et reprit: - ---Oui, on dirait toujours qu'il vient de t'arriver une catastrophe ... - ---Je te jure que je n'ai rien! Que veux-tu que j'aie?... Voyons, mère, -voyons, souris-moi! - -Mais son petit visage pâle sous les bandeaux gris demeurait obstinément -grave, affligé; et comme il voulait l'embrasser, elle le repoussa: - ---Non, non, tu me fais beaucoup de peine!... Ah! si ton père était -encore de ce monde!... Enfin, viens déjeuner ... - -Gilbert descendit derrière elle, contrarié de la ténacité qu'elle -avait eue, dans sa compassion curieuse, à lui réclamer son secret, à -lui demander compte de sa mine, à entraver sa liberté de souffrir. -Pouvait-il pourtant lui confier son mal comme un mal de dents? -Pouvait-il lui déclarer que ce qu'il avait c'était cette jeune dame -à qui elle avait inventé de le présenter, deux ans auparavant, dans -une fête de charité, au quai d'Orsay; cette jeune dame brune avec des -yeux bleu pâle et vagues, un éventail de cheveux ondulés se relevant -au-dessus du front, à la mode nouvelle; cette jolie Mme Hardouin, -enfin, elle se rappelait bien, qui vendait au comptoir 12,--et dont -elle lui avait tant fait l'éloge, qu'elle lui avait dit être une si -gentille jeune femme, et se tenant si convenablement, si correctement, -quoique sans raideur. - -«Sans raideur!... Oh! pour ça, non!... Huit jours de résistance, on ne -peut pas appeler cela de la raideur!»--et il souriait à cette réflexion -haineuse. - ---Pourquoi ris-tu? questionna Mme Mareuil d'un air boudeur. - -Il répondit en s'assombrissant: - ---Une idée ... Je pensais à quelque chose, à une vieille histoire qui -ne t'intéresserait pas ... - -Il contemplait les traits pudiques de sa mère, ses bandeaux gris, toute -la chaste droiture dont sa figure était empreinte et il se dit avec -une tendresse un peu hautaine: «C'est vrai que cela ne l'intéresserait -pas ... Elles ne sont pas de la même race.. Une femme comme Jack, mais -ce serait pour elle un monstre inexplicable ... Autant vaudrait lui -parler des mœurs du loup cervier, des mœurs de l'ichneumon ... Elle ne -comprendrait pas ...» - -Le déjeuner était achevé. Gilbert remonta dans le hall qui lui -servait d'atelier et dont les deux vastes baies fenêtres s'ouvraient -sur l'avenue de Villiers, déserte à cette heure matinale, en cette -après-midi jaunâtre et glacée de fin d'hiver. - -Rarement, il avait été aussi embarrassé de l'emploi de sa journée. -Depuis qu'il connaissait Mme Hardouin, il avait abandonné tout travail, -cessant de fréquenter l'atelier Murviel où il allait avant, négligeant -d'accroître la petite notoriété de jeune amateur que lui avaient créée -quelques dessins publiés dans les illustrés ou des tableautins exposés -au printemps, dans les cercles. - -Et, quant aux visites, quant au monde, il les avait pris en aversion, -car d'y voir Jack ou même d'autres femmes entourées, courtisées, cela -l'affolait, le jetait en des crises de jalousie absurdes et dangereuses. - -Mais rien qu'en aimant, en ne faisant qu'aimer, il trouvait le moyen de -remplir les semaines, de s'occuper, de tromper la lenteur des jours -mauvais. - -Ainsi, d'habitude, quand, vers deux ou trois heures, une lettre, un -télégramme de Mme Hardouin le relevait de sa faction anxieuse, quand -l'attente ne le consignait plus à la chambre, le premier instant de -colère passé, il s'absorbait dans des dispositions de combat, des -opérations de stratégie qui duraient un assez long bout de temps et lui -calmaient peu à peu les nerfs. - -Il s'agissait de répondre à Jack, de la convaincre de mensonge, de -duplicité,--de lui prouver logiquement que ses prétextes ne tenaient -pas debout et qu'il était absolument nécessaire qu'elle vînt dans le -plus proche délai. - -Mareuil dépensait, à la rédaction de ces ultimatum, des prodiges -d'habileté, de délicatesse. - -Il lui fallait accabler Jack en évitant de la fâcher, unir la -courtoisie à la fermeté, dissimuler sous une ironie de bon aloi l'envie -qu'il avait de lui dire les choses les plus grossières, la supplier -sans bassesse, la menacer avec retenue, et il y usait le meilleur de -son style, toutes les ressources de son esprit. - -Puis, ce tour de force exécuté, il courait mettre la lettre à la boîte, -et lorsqu'il la voyait s'échapper de ses doigts, glisser dans la large -fente, partir enfin, il avait un sentiment de repos, d'allègement, -comme après une bataille livrée dont il eût ignoré le résultat, mais où -tout l'effort à donner eût été accompli. - -Cette fois, rien de semblable. - -Il devait garder en lui, pour lui, l'amertume de cette matinée, qui -l'écrasait maintenant. Défense d'écrire! Défense de répliquer! - -Il se tirait nerveusement la moustache, se la frisait, se la défrisait -à contre-sens: «Ah! c'est très fort, ce qu'elle a fait!... Elle voulait -la paix pour quinze jours et elle l'a ... C'est bien joué!... Je suis -roulé!...» - -Il regarda l'heure, et s'exaltant: - -«Ce qu'elle doit se moquer de moi, en ce moment, en finissant de -déjeuner, en dégustant la chartreuse ou l'anisette rose à ma santé ...» - -Il fronça le sourcil: - -«A moins que ... à moins qu'elle ne soit chez un autre,--un autre, un -autre que moi ...» - -Et soudain Mareuil se sentit pâlir, avec l'impression qu'on lui -retournait le cœur comme un ongle. - -Elle lui était cependant bien familière cette vision d'un homme inconnu -enlaçant son amie défaillante. Elle se dressait impérieuse et précise -à la fin de tous les raisonnements qu'il entassait pour s'expliquer la -froideur de la jeune femme. Elle était sa crainte permanente, cette -image meurtrière la terreur de ses rêveries, l'ennemie toujours -voisine, toujours imminente. Et plutôt que de croire à l'atroce -spectacle qu'elle lui montrait, plutôt que d'y fixer sa pensée, il -aimait mieux renoncer à douter, renoncer à comprendre, accepter tout de -Jack, s'incliner, sans savoir, sous ses mystérieux caprices. - -Mais ce jour-là, l'image était plus forte, ne cédait pas, ne s'en -allait pas, et il se répétait: - -«Oui, pourtant!... Si elle était chez un autre ... Ce ne serait pas -impossible, en somme!...» - -Et bientôt l'idée que, durant ce temps, il restait là, immobile, -inactif, enfermé, lui devint insupportable. S'il ne pouvait rien -empêcher, rien arrêter, il préférait encore sortir, marcher par les -rues, se sauver enfin de cet atelier clos. Qui sait, même, peut-être -qu'il la rencontrerait en route; et il s'habilla à la hâte. - -Dehors, il descendit à pas lents l'avenue de Villiers, scrutant d'un -regard avide les visages des femmes qui le croisaient et les fiacres -surtout,--les fiacres, où, à travers les glaces embuées, toutes les -dames avec leurs boas touffus, leurs voilettes denses et leurs chignons -pareils, lui semblaient la silhouette exacte de son amie. - -Il arriva ainsi place Malesherbes, et il réfléchissait sur le chemin -à choisir, quand, au fond d'une Urbaine qui débouchait de la rue -Legendre, il aperçut une jeune femme frileusement enfoncée dans un des -angles du coupé,--Mme Hardouin. - -Il eut un tressaillement terrible: - ---Mais c'est elle!... c'est elle!... - -La voiture tournait dans la direction du boulevard Malesherbes. Il -hésita un moment, puis d'un coup se décida, se mit à courir derrière. -L'Urbaine allait vite au trot de son petit cheval alerte et canaille. -Elle gravit la rue de Naples, traversa la rue d'Edimbourg, s'engagea -dans la rue de Berlin. - -Mareuil la rattrapait progressivement, ne perdant pas de vue sa -caisse au quadrillage jaune, profitant, pour ressaisir haleine, des -montées, des encombrements, des moindres obstacles. Il se comparait à -ces porte-faix qui suivent les voitures de voyageurs, à la sortie des -gares,--essoufflés, épuisés, soutenus uniquement par le désir d'obtenir -là-bas, ils ne savent où, leur salaire, leur revanche d'avoir tant -peiné; et, les dents serrées, le front en sueur, il murmurait, indigné -de cette course humiliante: - ---Quelle coquine! Quelle coquine! - -Sur son passage, on se retournait intrigué de voir un jeune homme bien -vêtu courir ainsi, sans but apparent, le sourcil contracté, le visage -rouge de chaleur; mais Mareuil ne s'inquiétait pas de ces curiosités, -ne distinguait rien que la voiture jaune qui filait à dix mètres devant -lui. - -Enfin, elle parvint rue des Martyrs, pénétra dans la rue de la -Tour-d'Auvergne et stoppa presque aussitôt. - -Mareuil s'était arrêté, observant du coin de la rue, dans une angoisse -effroyable. - -La portière s'ouvrit; une grosse jambe enserrée d'un bas noir s'avança, -et une dame blonde d'une cinquantaine d'années descendit, paya le -cocher, disparut. - -Mareuil était comme étourdi, partagé entre la joie que ce ne fût pas -elle et la déception d'avoir manqué sa vengeance. Il s'épongea le -visage, puis, le corps déchiré de fatigue, la pensée molle et détendue, -il s'achemina doucement vers les boulevards. - -La foule, empressée à ses affaires, le bousculait sans qu'il y prît -garde. Il se demandait seulement parfois si tous ces hommes, toutes ces -femmes avaient un peu souffert déjà de ce qu'il endurait. - -A la hauteur du Gymnase, il retourna sur ses pas, ne découvrant pas -où aller, comment finir cette après-midi désastreuse. Mais comme -il passait rue Taitbout, il songea: «Hein!... Si je montais chez -Brévannes?... Voilà trois semaines que je n'y ai pas mis les pieds ... -Ce serait convenable et cela me distrairait ...» - -Il s'informa auprès du concierge. On n'avait pas vu sortir Monsieur. - ---Je vous remercie, dit Mareuil. - -Et il se dirigea vers l'escalier. - - - - -II - - -Mareuil avait été présenté à Brévannes, un an auparavant, à l'occasion -d'un conte de l'écrivain qu'un journal le chargeait d'illustrer; et -quoique le chroniqueur de la _Pure Vérité_ fût d'une quinzaine d'années -plus âgé que lui, ils n'avaient pas tardé à se lier intimement, -entraînés l'un vers l'autre par un de ces désirs d'amitié comme il s'en -forme fréquemment entre personnes d'âge très différent--et du même -genre que la sorte de tendresse qui pousse certaines jeunes femmes vers -des hommes plutôt mûrs. - -L'aîné trouve là ces plaisirs de domination, de direction qui, au -déclin de l'existence, deviennent presque nécessaires. Le plus jeune -s'amuse de ce qu'il apprend dans cette familiarité instructive et -flatteuse. Puis souvent, les distances s'effacent; l'affection naît, -grandit et se fonde. - -C'est ainsi que, dés le premier jour, Mareuil avait séduit Brévannes -par la candeur ardente de ses sentiments, la courtoisie de ses -manières, son aimable verdeur de jeunesse; tandis que lui-même était -frappé par le ton d'autorité du journaliste, l'expérience de la vie que -décelaient toutes ses paroles, et l'indulgence dédaigneuse qu'il avait -pour apprécier les actes d'autrui, les principes, les choses les plus -graves. - -Brévannes pourtant n'était plus, à quarante-six ans, le chroniqueur en -vogue dont, vers 1876, les journaux se disputaient la copie à fortes -surenchères. Successivement, il avait perdu la faveur du public, la -confiance des confrères, l'estime des directeurs, et maintenant, il se -contentait d'une collaboration hebdomadaire à la _Pure Vérité_--d'une -chronique par semaine qu'il se forçait à rédiger, histoire de ne pas -paraître vivre des gros appointements qu'il touchait comme membre du -Comité du Grand-Art, un tripot riche et achalandé, où il figurait en -compagnie de plusieurs notabilités défraîchies de la plume, du pinceau -et de l'épée. - -Comment s'était produite cette baisse, cette déchéance? Brévannes ne -s'inquiétait guère de l'établir. Probablement comme tout se produit, -par hasard, par suite des circonstances,--car, sauf quelques maîtres, -quelques grands écrivains, il n'y a pas de raison pour que l'un soit -plus illustre que l'autre et réciproquement. Tous se valent dans -le grouillement des inférieurs. Que de reporters qui feraient des -académiciens honorables et que d'académiciens qui ne seraient pas -fichus de vous tourner proprement une interview! Un jour, on avait -trouvé drôle, très original, ce qu'il écrivait, lui, Brévannes. -Ensuite, on s'était fatigué; on avait trouvé ses articles idiots, -stupides, déplorables. Pourquoi lutter, se débattre? Il s'était -rendu compte, avait sauté du piédestal avec un sourire un peu amer, -mais sans indignation. N'était-ce pas naturel, dans l'ordre des -événements, puisque cela arrivait--comme lui était arrivée la gloire -boulevardière--à l'improviste, en une heure de veine inattendue et -fugace? - -Et, bien qu'il exagérât la veulerie de ses opinions, exprès, pour -garder bonne figure dans la disgrâce, il ne manquait pas de sincérité, -ayant toujours sacrifié son ambition à ses aises, ayant raté une foule -d'aubaines profitables plutôt que de se déranger dans ses plaisirs, de -renoncer à une partie avec des amis, à un rendez-vous avec une femme. - -Les femmes, les succès de femmes, voilà aussi ce qui avait beaucoup -aidé Brévannes à mettre en pratique sa philosophie méprisante. - -Longtemps avant d'atteindre à la réputation, quand il n'était encore -que vague journaleux, échotier obscur, il avait passé bien des nuits -gratuites dans les lits somptueux des dames du demi-monde ou du monde -des théâtres. Il était déjà célèbre alors, «le petit Brévannes»--comme -on disait malgré sa haute stature--célèbre pour la voracité avec -laquelle il avalait, au matin, les abondants cafés au lait, les -chocolats réparateurs que lui faisaient servir les admiratrices de son -aristocratique tournure d'officier, de sa frêle et longue moustache -blonde, de toute sa vaillance sensuelle de beau mâle. - -On se chuchotait, entre ces dames, qu'il n'avait pas souvent de quoi -dîner, «le petit Brévannes», et plus d'une s'était offerte, sans qu'il -acceptât, à lui fournir les trois repas, le surplus même des autres -dépenses. Deux comédiennes connues s'étaient publiquement giflées, en -son honneur, à une première. Une danseuse italienne avait feint de -s'empoisonner au laudanum par amour de lui. Toutes le «demandaient», -toutes le voulaient. - -Puis l'âge approchant, il s'était alourdi, fixé, collé. Ç'avait été des -liaisons paisibles avec des femmes de théâtre que la fête dégoûtait -et que tentaient les calmes agréments du foyer. Accommodements qui -se continuaient six mois, un an, deux ans, selon que Mme Brévannes, -on appelait ainsi l'élue, témoignait dans ses relations avec le -journaliste plus ou moins de souplesse d'âme. Car à force d'être choyé, -adulé, à force de vivre parmi les hommages serviles des amoureuses, à -force d'avoir vu ce qu'on peut faire d'une créature qui vous désire, il -n'admettait plus chez les femmes que l'obéissance aveugle, l'humilité -sans répliques; et à la moindre rébellion, à la moindre velléité -d'indépendance, il rendait Mme Brévannes à la liberté, comme on jette -au Bosphore une sultane indocile. - -Mais les actrices ont généralement l'habitude des flagorneries, un -besoin permanent de réclame, un amour-propre toujours irritable. Dès -qu'elles n'étaient plus tenues par l'affection, elle se révoltaient, -exigeaient des égards, couraient inconsciemment à la rupture. Si bien -que, las de ces recommencements incessants et sentant venir le ventre, -les rhumatismes, la calvitie, Brévannes avait fini par se rabattre sur -des personnes moins susceptibles, d'humeur plus facile et simplement -jolies, choisies dans ce tas de petites femmes inemployées qui rôdent, -en quête de relations artistiques et durables, autour des journaux, des -ateliers, des théâtres. - -Mme Brévannes se nommait présentement Henriette Deflize. Une bouche -étroite et rehaussée de rouge, un nez court de jeune dogue, gentille -et bien faite quoique un peu grasse pour ses vingt-cinq ans, elle -ressemblait avec ses cheveux d'un blond trop blanc, sa physionomie -douce et trop poudrée, à ces fées généreuses et muettes, qui, dans les -pièces à grand spectacle, font le bonheur de tout le monde, sans jamais -rien dire. - -Elle ouvrit, elle-même, à Mareuil et eut un mouvement de surprise: - ---Tiens, Soif-d'Amour! - -C'était de ce sobriquet qu'on désignait Gilbert dans le groupe -Brévannes, à cause des préoccupations sentimentales qu'on lui savait. - ---Entrez donc!... Vous n'êtes pas mort? - -Et se précipitant, en ouragan, dans le cabinet de Brévannes, elle cria: - ---Chien vert! Chien vert! Voici Soif-d'Amour! - -Le chien vert qui ronflait sur un large divan, souleva sa tête -congestionnée, et d'une voix pâteuse: - ---Hein?... Quoi?... Qu'est-ce que c'est?... En fais-tu du potin! - -Mme Brévannes reprit, d'un air plus déférent: - ---C'est Mareuil ... Mareuil qui nous revient ... je croyais que -tu travaillais à ta pièce, mon chéri, alors je n'ai pas pris de -précautions ... - -Brévannes se redressa et tendant la main à Mareuil: - ---Parfaitement, Madame, j'y travaillais; j'étais justement en train d'y -rêver ... - -«D'en rêver» eût été mieux dit--étant donné que, depuis plus d'une -heure, il dormait lourdement sous les influences combinées d'une -digestion malaisée et d'une incurable paresse. - -Mais il ajouta d'un ton protecteur et classique: - ---Maintenant, mon enfant, embrassez votre noble maître et nous laissez -causer ... - -Mme Brévannes exécuta correctement les ordres, se retira avec une -soumission qui paraissait devenue pour elle machinale, agréable même. - ---Vous permettez? fit Brévannes. - -Puis, se recouchant sur le divan: - ---Je vous expliquais donc que j'étais en train de rêver à ma pièce ... - ---Et cela avance? questionna Mareuil par un effort de politesse. - ---Pas mal! Pas mal! Seulement je veux que tout soit bien réglé, bien -arrêté là-dedans avant de tracer une ligne. - -Il se frappait le front, ce «là-dedans» au-dedans duquel il n'y avait -rien que des répliques disséminées, des bribes de scène informes et -inajustables, aucune pièce. Mais qu'est-ce que cela lui faisait à -Brévannes, puisqu'elle l'amusait, cette chimère lointaine d'une pièce -à écrire, un jour, à son temps, à son heure--puisqu'il aimait s'y -cramponner à cette épave suprême de ses ambitions naufragées. - -Il reprit: - ---Et vous, à propos?... Qu'est-ce que vous avez eu?... Encore les -peines de cœur? - -Mareuil approuva d'un signe de tête. - ---Ah! c'est fâcheux!... C'est fâcheux!... fit Brévannes. - -Il se doutait sommairement que Mareuil souffrait d'une liaison -malheureuse, mais ne s'était jamais enquis du détail de ses chagrins, -autant par discrétion native que par indifférence pour cette espèce de -mécomptes qu'il jugeait éphémères, puérils, sans grande importance. Il -insista cependant: - ---Enfin quoi?... Que se passe-t-il?... On vous lâche?... On a soupé de -vous? - -Mareuil répliqua: - ---Ce serait trop long à vous dire ... - ---Pas du tout ... Allez donc ... Je vous écoute. - -Alors, entraîné par un irrésistible élan d'effusion cordiale et -rompant d'un coup cette digue de pudeur intime, de vanité amoureuse, -par laquelle il contenait toujours les confidences prêtes à jaillir, -Gilbert commença à raconter les dernières semaines, le brutal départ -de sa maîtresse--et les souffrances d'avant, sans rien omettre, ni -les humiliations, ni les attentes, ni les mensonges--toute la vie -lamentable qu'il menait depuis un an. - -Quand il s'arrêta, Brévannes dit d'une voix soucieuse: - ---J'ignorais que ce fût si grave!... Ah! elle vous en a fait voir, la -dame!... Je vous plains beaucoup mon petit Mareuil ... - -Il remarquait que Gilbert avait les yeux pleins de larmes et il tenta -de le réconforter: - ---Ce qu'il y a de plus triste, c'est que je ne suis pas à même de -vous donner des conseils ... J'ai eu quelques jolies femmes dans mon -existence, mais pas une du monde ... Si pourtant, j'en ai eu une ... -C'était la femme d'un petit herboriste de la place Blanche ... Elle -n'arrivait jamais à l'heure, et elle avait, en outre, une odeur âcre -de lavande ... Une vraie botte de lavande sèche comme on en voyait -à la devanture de sa boutique ... A la fin, je me suis fâché de ses -inexactitudes, et je l'ai mise à la porte ... Ç'a été ma seule femme du -monde ... - -Mareuil souriait péniblement. Brévannes poursuivit: - ---Et, bien entendu, vous ne savez rien? Voyons, franchement, -pensez-vous qu'elle vous trompe? - -Mareuil hésita: - ---Comment vous répondre?... Il est des fois où je me dis que c'est -impossible et d'autres où je jurerais que cela est ... C'est si vite -fait, d'ailleurs, si aisé à opérer ... Il y a dans une journée tant -d'heures, tant de demi-heures pour ça ... Tenez, à l'instant où je -vous parle, je me souviens que, certains jours, elle arrive en grande -toilette de visites. Elle reste un quart d'heure, vingt minutes. Nous -nous aimons et elle s'en va ... Elle ne s'est même pas dégantée! Elle -s'en va, sa belle robe de visites retombée par là-dessus, les cheveux -bien en ordre, la figure tranquille, et personne dans la rue, dans les -salons, ne s'imaginerait d'où elle sort, ce qu'elle vient de faire. -C'est à frémir!... - -Brévannes interrogea: - ---Dites-moi ... Vous ne voulez pas me confier son nom? - ---Pourquoi? A quoi cela servirait-il? - ---Pourquoi?... En effet, vous avez raison ... Du moment que vous ne -quittez pas cette femme après tout ce que vous m'en contez, c'est que -sans doute vous êtes incapable de la quitter ... - -Mareuil eut une moue d'assentiment. - ---Donc ce qu'on vous apprendra sur elle ou rien, cela ne vous changera -guère ... Et puis, n'est-ce pas, entre nous, je crois que vous pouvez -vous considérer comme trompé ... Oh! je n'en suis pas sûr, évidemment, -mais enfin cela m'en a l'air; j'aime mieux vous le dire ... Alors, dans -ces conditions, vous réclamer son nom ... - ---Et qu'en feriez-vous? - ---Est-ce que je sais?... Je m'informerais, je tâcherais de lever des -renseignements qui vous permettent de prendre une résolution ... Car -cela m'ennuie, moi, de vous voir si désolé ... Voyons, vous ne voulez -pas? - -Mareuil réfléchissait, confondu de se sentir si faible devant la -tentation, si démuni soudain de ces infaillibles forces de mutisme ou -de mensonge, qui sont, en amour, comme la garde impériale de certains -mots, de certains noms--si près enfin de dénoncer comme une ennemie -celle qu'il aimait par dessus tout;--et il se défendait, appelait à -l'aide ses scrupules: - ---Non, non, je ne peux pas ... Je n'ai pas le droit!... - -Brévannes hochait la tête, simulant une mine désintéressée: - ---Soit!... Soit!... Comme il vous plaira!... C'est très délicat ... Je -ne dis pas le contraire ... - -D'un geste Mareuil l'arrêta--et, la voix grave: - ---Vous me donnez votre parole d'honneur que ce nom ... - -Brévannes l'interrompit: - ---Quelle demande!... - ---Eh! bien, dit Mareuil lentement et comme à contre-cœur ... Elle -s'appelle ... elle s'appelle Mme Hardouin. - -Le journaliste se recueillit, à la poursuite de souvenirs fuyants. - ---Hardouin?... Attendez donc!... Je connais ça ... Oui, un marchand de -fers ... Grosse fortune ... Un individu assez élégant de sa personne, -avec une barbiche brune et des yeux ternes ... Un brave jeune homme -pas méchant ... Il vient quelquefois au tripot et se fait même souvent -décaver ... Il mériterait mieux, à vous en croire ... - -Mais un peu honteux d'avoir, dans cette circonstance, mentionné un -aussi vulgaire proverbe de club, il ajouta vite: - ---Allons, j'aurai bientôt l'occasion de faire causer les gens du cercle -et je vous préviendrai tout de suite ... - -Mareuil murmura en se levant: - ---Au moins, vous serez prudent? - -Brévannes haussa les épaules: - ---Vous savez bien que je ne suis pas une bête ni un goujat ... -Maintenant, mon petit Mareuil, je vous jette dehors ... J'ai un article -à écrire ... Seulement, vous revenez à sept heures et demie, pour dîner -avec nous! C'est entendu ... Il ne faut pas qu'aujourd'hui vous passiez -la soirée sans amis ... - -Gilbert refusa d'abord, puis céda. - ---A tantôt, sept heures et demie! lui cria Brévannes, sur le palier. - -Il était penché contre la rampe, tenant enlacée la taille d'Henriette, -toute au plaisir d'embrasser dans le cou son noble maître. - -Mareuil baissa la tête pour ne pas voir ces démonstrations qui, par -contraste, lui rappelaient sa solitude, et comme il était loin des -caresses de Jacqueline. - -Il éprouvait l'oppression d'un lourd malaise de regret. Il lui semblait -qu'il venait de trahir quelqu'un, de manquer à son amour. Il aurait -souhaité de retirer à Brévannes le nom de son amie, d'effacer de sa -mémoire ces deux syllabes mystérieuses et sacrées, de les lui reprendre -comme un bien mal acquis, quitte à continuer de souffrir, à perdre tout -espoir de délivrance. - -Il s'ingénia à inventer des occupations factices, des courses à -accomplir, pour gagner le moment du dîner. Il se traîna, maussade et -désœuvré, dans des cafés, chez des fournisseurs. Enfin, la nuit tomba, -et il regravit l'escalier des Brévannes. - - * * * * * - -A son entrée dans l'antichambre, il aperçut plusieurs chapeaux -d'hommes, des paletots accrochés aux patères; et sa figure se rembrunit. - ---Il y a du monde? - ---Non, monsieur, fit la bonne. M. Gendrey qui dîne et M. Labernerie et -M. Charleval. - ---Rien que ça! - -Il grogna: «J'aurais dû m'en douter. Juste ceux-là!... Quelle guigne!» -Et il composa vite sa physionomie, s'efforçant d'y faire monter quelque -chose comme un sourire, afin de n'avoir pas l'air trop infortuné, trop -Soif-d'Amour, devant les convives de Brévannes. - -Mais, malgré lui, en ouvrant la porte du salon, il eut un instinctif -mouvement de recul, cette timidité subite que donne l'antipathie. - -Au milieu de la pièce, Brévannes assis en un vaste fauteuil, tolérait -sur ses genoux la présence d'Henriette, qui l'embrassait encore dans le -cou, à croire qu'elle n'avait pas cessé, depuis le départ de Mareuil. - -Il la repoussait doucement de revers de main qui glissaient le long de -son front, retroussaient ses pâles cheveux frisottés et aussi avec -ces tours de phrase affectueusement enfantins qu'on emploie envers un -caniche trop mobile ou trop caressant. - ---Oui, elle était une brave fille! Oh! monsieur, qu'elle était belle! -Oh! qu'elle était belle, madame!... - -En face d'eux, adossé à la cheminée, un gros garçon à chevelure -noire, le veston ouvert, la barbe en fourche, le nez pincé -d'un pince-nez--l'aspect à la fois d'un universitaire et d'un -politicien--Labernerie, le critique dramatique de la _Pure Vérité_, -lisait, à promptes sautées d'œil, un journal. - -Puis, à moitié étendus aux angles adverses d'un canapé, Paul Gendrey, -dit le Grand Cob, le viveur fameux célébré par les échos quotidiens, -un petit homme brun, sans âge et bedonnant, l'air d'un calme bourgeois -avec ses vêtements amples, son crâne chauve et sa bonne grosse -moustache roulée en copeaux;--et Charleval, le vaudevilliste, long, -blafard, émacié, ayant un je ne sais quoi de militaire dans sa figure -mélancolique, usée, désenchantée de boulevardier déveinard. - -Tous se taisaient, comme surpris dans une conversation méchante, -interrompus dans un débinage. - -«Ils parlaient de mes affaires, songea Mareuil ... Ah! ils ont dû en -débiter de propres!» Et il se rappelait l'odieuse façon dont ils -avaient coutume de causer sur les femmes, de juger les affaires de cœur. - -Labernerie, lui, était même renommé pour ses goûts en cette matière. -Ancien maître d'études, monté des plus bas échelons du journalisme -jusqu'à la puissante dignité qu'il occupait maintenant, il avait -conservé là-haut, comme jadis, des habitudes d'homme de travail qui -n'a point de temps à perdre aux difficultés des amourettes, qui veut -être servi copieusement et sur l'heure. Il n'avait pas la patience -d'attendre que les actrices, ses justiciables, vinssent à domicile -fléchir sa sévérité ou s'assurer une prolongation de bienveillance. -Ces rencontres lui semblaient trop hasardeuses, trop compliquées. Il -ne se plaisait que dans les maisons de rendez-vous. Il y allait tous -les jours, ponctuellement, comme à l'accomplissement d'une fonction -légitime et respectable, comme il allait chaque matin déjeuner chez -Joseph ou à la Maison d'Or. Il payait largement ainsi qu'au restaurant, -se montrait, dans le privé, bon diable, et insensiblement, avec les -années, il avait acquis, parmi ce petit monde de débauche spécial, une -manière de popularité. Toutes les matrones de Paris le connaissaient, -s'appliquaient à le satisfaire, et celles qui avaient des lettres ne -négligeaient pas de l'arrêter, au passage, pour le féliciter de son -dernier article ou pour discuter ses théories, en l'appelant «cher -maître». - -Quant à Paul Gendrey, dit le Grand Cob, il n'était pas davantage un -sentimental. L'origine de son surnom, si peu en rapport avec sa taille -et ses dehors physiques, se perdait dans la nuit des fêtes, de ces -fêtes légendaires où il avait dévoré, en l'espace de trois ans, la -presque totalité d'une fortune assez considérable. Il lui restait de ce -bien une quinzaine de mille francs de rente dont il s'arrangeait sans -trop de gêne, ayant gardé quelques jolies camarades d'antan, qui, par -gratitude pour ses générosités passées, le traitaient en ami, évitaient -délicatement de l'induire en frais. Puis il trouvait, en outre, -moyen d'alléger ses dépenses, grâce à ces gerbes de faveurs, passes, -exemptions, services gratuits, qu'on glane aisément en approchant le -monde des journalistes; et il se libérait des gracieusetés que lui -faisaient ainsi ses amis de la presse, en les documentant, en les -munissant d'historiettes authentiques sur les demoiselles à la mode ou -en les invitant à sa table. Il ne permettait pas, d'ailleurs, qu'on -suspectât ses informations, qu'on mît en doute son érudition éprouvée. -Il se flattait de savoir, à partir d'une époque immémoriale, l'histoire -de la courtisanerie parisienne, le moment exact où celle-ci avait -débuté dans la noce, pourquoi celle-là était tout à coup désertée par -une clientèle jusqu'alors fidèle--et les noms des amants en titre, en -sous-titre, clandestins même, de toutes ces dames. Pour se tenir au -courant, et par un culte superstitieux, il organisait encore parfois -chez lui des soupers, des bals où les anciennes fusionnaient avec -les nouvelles. Il encourageait les commençantes, s'intéressait à -la chute des gourgandines hors de course, et s'enflammait pour les -menues aventures de la grande prostitution, comme un officier pour les -mutations de l'Annuaire. Aussi, n'ayant de toute sa carrière fréquenté -que les femmes de la galanterie et, d'abord, dans des conditions qui -n'étaient pas celles de l'amour désintéressé, il professait envers les -dames des autres castes et envers leurs liaisons ce dédain dénigreur, -appuyé d'anecdotes, qui constitue souvent toute la compétence, toute -l'équité des gens mal disposés. - -Enfin, des contrariétés, une brusque virevolte d'esprit, avaient -détourné peut-être Charleval de consacrer au sentiment une nature -ardente et d'abord sensible. Après deux comédies d'observation -cruelle, conçues dans l'ancien style et tombées sous la froideur -d'un public ennuyé--les _Habiles_ et l'_Esprit de corps_--le jeune -écrivain, trente-six ans au plus, avait été soudain envahi par un -invincible dégoût de l'Art pur, empoigné par l'envie de gagner de -l'argent, la forte somme indispensable pour réaliser ses vœux de -retraite campagnarde, son rêve d'une maison gaie au bord d'un fleuve -agile et solitaire. Et, dès ce moment, il s'était acharné à composer -des vaudevilles bêtes, des pièces à gros intérêts, accumulant les -sottises, les inventions baroques, intentionnellement, avec une -niaiserie recherchée, fasciné par la vision charmeresse de la machine -qui rapporte une fortune, qui se joue cinq cents fois, qui, en un an, -fait son homme célèbre, d'une célébrité douteuse--mais riche, libéré -des besognes, maître désormais de sa vie. Il avait donné sur diverses -scènes, avec de faibles résultats, une _Femme à Balandard_, une -_Mademoiselle Piston_, une _Petite Charcutière_; et actuellement, il -pelotait, il espérait, il guettait son tour de victoire, ce tour qui -leur échoit à tous et qui lui adviendrait bien à lui comme aux autres, -fatalement, n'est-ce pas? Il était chaque soir avisé des recettes de la -veille, pouvait vous dire, à un centime près, ce que Belleville avait -encaissé hier, ou la Porte-Saint-Martin, combien de représentations -avait dans le ventre l'opérette des Folies, et si la revue des Bouffes -s'annonçait comme un succès d'estime ou d'argent. On lui ignorait -tout attachement féminin. Dans les théâtres, il ne se risquait à de -longues stations que chez le directeur ou la buraliste. Et jamais -il n'exprimait d'opinion sur les femmes, sauf lorsqu'elles étaient -actrices, pour mentionner leur vogue auprès du public, ou les bénéfices -qu'elles rapportaient. - - * * * * * - ---Allons, Soif-d'Amour! cria Henriette de sa voix zézeyante ... -Décidez-vous!... Entrez!... On ne vous mangera pas!... Ce sont des amis -... - -Et tandis que Mareuil serrait les mains des convives, elle questionna: - ---Eh bien! cela va-t-il mieux, depuis qu'on s'est poussé de l'air? - ---Vous avez été souffrant? fit Labernerie. - -Mareuil s'excusa. Un peu de mauvaise humeur simplement, dont Henriette -avait tort de s'inquiéter. Labernerie n'insista pas. Mais il jeta à -Mareuil un sourire de commisération, un sourire qui savait de quoi il -retournait et qui se rétracta en des sourires pareils sur les lèvres -de Gendrey, et de Charleval, le triste. Puis, comme il affectait, dans -l'intimité, une grande grossièreté de paroles, il se mit à pester, à -jurer, demandant si on n'allait pas bientôt servir, nom de D...! - -Henriette le calma en lui offrant son bras et l'on passa dans la salle -à manger. - -Pendant tout le début du dîner, Mareuil parla à peine. Il suivait de la -pensée Mme Hardouin, la voyant en route vers le centre de la France, -vers le milieu de la carte, vers ce petit coin rond où on lit, écrit -en courbe, INDRE,--entendant presque le galop du wagon lumineux qui la -secouait, l'emportait en hâte. - -Les autres causaient d'une première qui avait eu lieu la veille aux -Menus-Plaisirs, la première de: _le Rez-de-Chaussée d'Alfred_, dû à la -plume de Géraudon, l'émule glorieux de Charleval. Celui-ci critiquait -violemment le vaudeville de son concurrent. D'un tempérament autrefois -affable, il s'était peu à peu aigri dans son décevant métier, aigri -véritablement parmi l'air pesant et putride des couloirs de théâtre, -comme une crème dans une atmosphère d'orage. Il analysait la stupidité -des caractères, la pauvreté de l'intrigue, la blâmable complaisance -du public des premières, tandis que le Grand Cob, sans l'écouter, -élucidait l'état civil de Mlle Suzette de Luz, l'étoile de la pièce, -qu'en 87 il avait connue sous le nom de Jeanne Bossard, trottin chez -une modiste de la rue de la Paix, avec des bas sales, des jupons -effrangés et une ignorance complète des subtilités parisiennes. - -Cependant, Mareuil ayant refusé de reprendre du gigot, Brévannes -l'admonesta sévèrement, déclarant que ce refus était absurde, qu'il n'y -avait rien de meilleur pour les peines de cœur que la viande de mouton. - -Aussitôt, la conversation se reporta vers Gilbert et chacun se mit à -lui donner des conseils d'hygiène sentimentale. - -Labernerie vantait sa méthode: - ---Voyez-vous, avec mon système, pas d'ennuis avant, pas de tracas -après. On a la personne au moment voulu, au moment du désir. Et le -lendemain, si le corps vous en dit, vous y retournez ... on vous attend -... C'est une bien belle institution, et qui honore un pays, Monsieur! - -Brévannes protesta: - ---Nous savons tous, mon ami, que tu as des mœurs de goret, et je me -demande quel plaisir tu as à les déployer devant nous ... - -Labernerie souriait avec bonhomie. Brévannes poursuivit: - ---A moins que tu ne veuilles épater Mareuil ... Pâle idéal, cela, et -qui n'empêche pas que les établissements où tu passes ta vie ne soient -des endroits écœurants ... J'y ai été quelquefois, moi, oui, mon vieux -goret, j'y ai été aussi, je l'avoue, et jamais je n'en suis parti sans -dégoût ... Je me rappelle surtout la présentation, une pauvre femme -inconnue qu'on vous lance comme une bête de combat par une porte -entr'ouverte et qui vous arrive avec un œil effaré et méfiant, un œil -de taureau bondissant du toril ... Tu ne vois pas cela, toi, tu penses -à autre chose ... Mais c'est un moment déplaisant, un moment vraiment -dramatique ... - -Mme Brévannes approuvait du regard, trouvait la comparaison de son -chien vert joliment juste,--forte du souvenir de scènes analogues -où une malheureuse amie à elle avait jadis, contre son gré, joué, à -maintes reprises, le rôle angoissant du taureau. Elle approuva plus -énergiquement encore, quand Brévannes ajouta: - ---Oui, Mareuil, ce qui vous conviendrait, ce serait une petite femme -bien aimante, bien gentille, une petite femme, tenez, comme Henriette, -qui vous ficherait la paix, qui vous laisserait travailler ... Car, -vous ne pouvez pas vous le dissimuler, mon cher maître, voilà un an que -vous ne faites rien que de vous abîmer la santé ... - ---Et où décrocherait-il cela? s'écria amèrement le Grand Cob. Chez moi, -à mes dîners, à mes soupers. Seulement, on n'y vient plus, on ne répond -même plus aux cartes d'avis. On ne veut que de la femme du monde. Eh -bien! on vous en aura, mon ami ... Non, mais combien vous en faut-il? -Dix, vingt, trente? Ne vous gênez pas ... Dites votre chiffre ... Je -n'ai qu'à les inviter ... C'est enfantin! N'est-ce pas, Labernerie?... -Raconte donc à Monsieur combien tu en rencontres là-bas, par semaine, -de femmes du monde! - ---Est-il rigolo, ce Grand Cob! déclara Henriette, au comble de -l'enthousiasme. - -On continua de discuter le cas de Mareuil. On parlait de ses sentiments -passionnés, de son amour exclusif et vivace comme d'une anomalie -surprenante et complexe, comme d'une maladie exotique ou disparue de -nos climats. - -Charleval y entrevoyait, à part lui, le sujet d'une pièce très drôle. -Labernerie affirmait qu'on n'aimait plus, que l'amour tombait en -désuétude, que les jeunes générations ignoraient sensément ces folies -surannées. Madame Brévannes n'osait dire à quel point elle eût été -satisfaite que son noble maître fût un tout petit peu atteint de ce -ridicule mal-là. Quant à Brévannes, devant Henriette, il s'abstenait -toujours de se prononcer avec précision sur les choses du sentiment par -crainte de questions indiscrètes qui l'eussent amené, envers elle, à -des actes de répression publics et pénibles pour les invités. - -Bientôt le Grand Cob fut seul à soutenir le poids de la causerie, et -légèrement gris, enhardi aussi par le silence des autres, il prodiguait -à Mareuil les offres amicales, les conseils expérimentés. - ---Ecoutez-moi, jeune homme, et vous vous en trouverez bien. Nous -ferons ensemble des petites fêtes de premier ordre ... Allons, allons, -Mareuil, un peu de sourire, mon ami! - -Mais Gilbert ne répliquait pas, tâchant à grands efforts de cacher son -agacement, tout meurtri par les phrases de ces gens, qui lui marchaient -sur le cœur avec leurs mots maladroits comme des pieds lourds -d'aveugles. - -Enfin, le dîner se termina et l'on rentra au salon. - -On n'y demeura que le temps de fumer un cigare, en buvant le café. -Brévannes avait des épreuves à corriger; le Grand Cob désirait assister -aux débuts d'une danseuse américaine aux Folies-Nouvelles; et Charleval -s'était promis de surveiller la seconde du _Rez-de-Chaussée d'Alfred_, -dont il augurait beaucoup de mal. - -On quitta donc Mme Brévannes qui accepta ces adieux de bonne grâce, en -femme accoutumée à l'abandon. - -Au bas de l'escalier, Brévannes arrêta Mareuil par la manche et à -mi-voix: - ---Vous savez! Comptez sur moi! Dès que j'aurai quelque indication, je -viendrai vous voir ... - -Mareuil lui serra la main avec force. - -Sur le seuil de la porte, Labernerie prit congé de ses amis. Une -affaire importante l'appelait. On ne le retint pas, et il s'en alla à -larges pas, le ventre en avant, la tête en arrière, dans la direction -de la rue Lafayette. Le Grand Cob le regardait s'éloigner: - ---Je parie, s'écria-t-il ... je parie qu'il y va encore! - - - - -III - - -Mareuil passa une semaine assez calme. - -Il en était ainsi chaque fois que Jacqueline s'absentait. Son -imagination prenait alors comme des vacances, ne travaillait plus sur -des données fermes et matérielles à vouloir deviner ce que Mme Hardouin -pouvait bien faire loin de lui. Quand il la savait hors de Paris, aux -eaux, à la campagne, sa jalousie se rassurait, s'apaisait, incapable -de se figurer, comme d'habitude, des choses précises,--de souffrir -des rencontres, des souvenirs, des moindres associations d'idées. -Il marchait librement dans les rues, se distrayant au spectacle des -promeneurs, des voitures, sans songer, à tout moment, que dans une des -maisons qu'il longeait, dans une de ces bâtisses de pierre muettes et -impartiales, elle était peut-être à le tromper, à le regarder passer, -en souriant, derrière les rideaux blancs d'une croisée inconnue. - -Jamais même il n'avait considéré la possibilité d'une rupture avec -autant de flegme et de résolution. - -Autrefois, à la pensée de quitter Jacqueline, il lui semblait qu'un -déclanchement jouait en lui, que son cœur allait tomber. Il se -rappelait leurs premières journées d'amour, ses cris, ses soupirs, -toute cette exquise ardeur dont il faudrait se priver. Puis il revoyait -les matinées d'hiver brumeuses et froides, les sombres après-midi -d'hiver qu'on égaie, qu'on illumine rien qu'à s'aimer, et il se -représentait aussi les déchirants soupçons qu'il aurait, après s'être -séparé d'elle, au crépuscule, à l'heure où l'intérieur des fiacres est -obscur, à l'heure louche où il croyait qu'on se cache plus sûrement, -tandis qu'on se dissimule de même partout, en toute saison, à toute -heure. Il avait peur. Il n'osait plus rompre. - -Maintenant, au contraire, à son grand étonnement, il s'accoutumait à -envisager bravement, de face, ce qu'il ferait, si la culpabilité de -Mme Hardouin, venait à être prouvée. Il souhaitait d'en être bientôt -persuadé, que ce fût vite mené, vite fini, cette sale affaire! - -Il eut pourtant un serrement de cœur, quand une huitaine de jours plus -tard, un lundi matin, Brévannes entra chez lui, la figure enfouie dans -le collet relevé de son paletot, le nez rouge, la voix tout enrouée. - -Il était en proie à un fort rhume et s'en vanta: - ---Non, vous n'avez pas idée de ce rhume! Comme me le disait ce matin la -jeune personne, ma nuit n'a été qu'une toux ... Ah! si ce n'avait pas -été pour vous, et dans des conditions exceptionnelles!... Dites donc, -faites-moi donc verser quelque chose de chaud ... - -On apporta un grog que Brévannes but lentement, s'arrêtant à chaque -gorgée pour tousser. Mareuil s'impatientait. A la fin, il éclata: - ---Eh bien!... Vous ne savez rien? - -Brévannes s'essuya la moustache, et répliqua: - ---Mon Dieu, si!... Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'elle n'a pas -bonne réputation, votre amie ... - ---Quoi?... Elle a un amant?... Vous savez son nom? - ---Non, pas _son_ nom, mais _leurs_ professions, fit Brévannes en -insistant sur ces adjectifs. - -Il reprit, après avoir avalé le fond de son grog: - ---Oui, ils sont plusieurs, sans vous compter ... Ou, si vous préférez, -on lui en attribue plusieurs: on parle d'un avocat, d'un remisier, -d'un musicien, et d'un officier de cavalerie, je crois ... Est-ce en -même temps ou successivement, voilà ce que j'ignore!... Tout dépend de -l'époque de son mariage. - ---Elle est mariée depuis six ans, dit Mareuil, qui sentait le long de -lui-même, de tout son corps, comme une traînée de défaillance. - ---Dans ce cas, continua Brévannes qui avait calculé, il y a des chances -pour que, depuis deux ans, vous n'ayez pas été seul ... Cette femme-là, -mon cher ami, c'est ce que nous appelons une femme dans la grande -circulation ... - -Il eut une quinte de toux. Gilbert s'était approché de la fenêtre, -et, le front contre la vitre, paraissait examiner l'avenue. Brévannes -ajouta: - ---Il aurait peut-être mieux valu ne rien vous dire ... Tant pis! Non, -je suis content de vous l'avoir dit ... Vous reconnaissez que j'ai un -peu d'expérience, un peu d'expérience du ton des cercles, tout au moins -... Eh bien! votre Mme Hardouin, c'est sûr, c'est un fait acquis, c'est -une personne sur le compte de laquelle on ne se gêne plus ... - -Mareuil se retourna, et durement: - ---Alors, vous ne voulez pas me dire les noms? Vous prétendez toujours -qu'on ne vous les a pas dits?... - -Brévannes mentit d'un air calme: - ---Mais non, mon petit Mareuil, je ne prétends pas ... Ne vous fâchez -pas, je vous jure qu'on ne me les a pas nommés, ces messieurs. Et c'est -bien heureux! Voyez-vous qu'on me les ait dits, leurs noms, que je -vous les répète, et que vous vous trompiez, que vous alliez vouloir -couper la gorge au musicien, quand c'est l'avocat ou le militaire ... -ou même en ce moment-ci plus personne ... Ce serait ridicule ... Et -puis, réfléchissez ... Il se trouvait dans son droit, cet homme!... Il -ne vous connaissait pas ... Vous le trahissiez aussi ... Non, on fait -de ces choses tragiques pour une femme irréprochable ... Du reste, on -ne devrait jamais le faire, fût-ce pour une femme dans ce genre-là, -puisqu'on ne peut y songer que précisément au moment où elle commence -à cesser de l'être, irréprochable ... Décidément, tout cela est bien -compliqué et je n'aimerais pas avoir des romans à écrire ... - -Gilbert, que ces digressions irritaient, l'interrompit: - ---Enfin, que me conseillez-vous? - ---Ce que je vous conseille?... Elle est douce! fit Brévannes, en -exagérant à dessein l'ébahissement de sa figure ... Mais il n'y a pas -à hésiter, et j'espère bien que, dans les vingt-quatre heures, vous -l'aurez lâchée! - ---Et si c'était faux, toutes ces histoires, si c'était des calomnies! - -Brévannes grommela d'un air mécontent: - ---Vous n'êtes pas sérieux!... Vous n'êtes pas sérieux!... Que -voulez-vous que je vous dise. Je vous ai dit ce que je savais ... C'est -insuffisant? Mille regrets!... Gardez-la, mon ami, si cela vous fait -plaisir!... Ces affaires-là, c'est surtout une question de goût. Et -je vous avouerai que je ne suis pas connaisseur, que je finis par m'y -embrouiller, moi, par ne plus rien y comprendre ... - -Mareuil fut effrayé comme un enfant récalcitrant qu'on menace -d'abandonner dans la rue. - ---Mais, je vous en prie, Brévannes, entendez-moi!... Je ne peux -cependant pas accuser une femme, la quitter, lui donner même des -raisons de rupture sur des racontars de club, des potins de fumoir ... - -Brévannes releva la tête: - ---Donc, c'est une preuve qu'il vous faut?... Un rien de preuve?... -Voyons, quand revient-elle à Paris, la dame? - ---Vers le 25 de ce mois, le 25 mars ... - ---Et nous sommes le 18!... C'est-à-dire qu'elle ne reviendrait que dans -huit jours ... En êtes-vous bien sûr?... - ---Sûr?... Sûr?... Elle me l'a écrit ... Mais pourquoi me demandez-vous -cela? - ---Vous allez voir ... Notez que c'est une simple hypothèse, une simple -supposition fondée sur le caractère de la dame ... Pas davantage ... Eh -bien! admettez qu'elle revienne plus tôt et qu'elle ne vous avertisse -pas ... Hein! Ce serait sans doute pour réserver ces quelques jours à -je ne sais quoi qui lui plairait plus que de courir vous voir ... Et si -cela arrivait, je présume que vous ne douteriez plus ... Alors, il me -semble, qu'à tout hasard, vous feriez bien de vous renseigner sur la -date exacte de son retour ... Qu'en pensez-vous? - -Mareuil marchait en silence à travers l'atelier: - ---Il est certain, dit-il enfin, il est certain que l'idée a du bon ... -Je verrai ... je réfléchirai ... - ---Oui, elle a du bon ... Maintenant, venez-vous déjeuner avec moi? - ---J'accepte, fit Mareuil ... Après ces émotions, j'aime mieux ne pas -rester seul ... je m'énerverais trop ... Partons-nous? - ---Nous partons! - - * * * * * - -Ils déjeunèrent dans un restaurant des Champs-Elysées, et pendant tout -le repas, Brévannes raconta à Gilbert «sa» pièce. - -Cela s'intitulerait, définitivement: _Gens de Presse_, un titre clair, -affirmait l'auteur, sans prétention et qui disait bien ce qu'il voulait -dire--mieux assurément que ne l'eût dit Brévannes lui-même, dont la -conception était encore un peu confuse. Cependant, il comptait sur une -grande scène de provocation, qu'il placerait à la fin du troisième -acte, à moins que ce ne fût au début du quatrième. Il citait aussi, en -toussottant, des mots qui n'étaient pas bien forts, il en convenait, -mais pas plus niais, certes, que ceux des confrères. Dès le second -plat, Gilbert avait cessé de s'efforcer à le suivre. - -Il cherchait comment, par quels stratagèmes, quelles personnes -il pourrait savoir le retour de Jack. Il imaginait des visites, -des conversations d'enquête, et des phrases, des maintiens, l'air -indifférent qu'il vous aurait pour s'informer depuis quand on ne -l'avait vue, ou ce qu'elle devenait donc la petite Mme Hardouin--cette -canaille de petite Hardouin. - ---Alors, vous comprenez, là-dessus, le directeur survient comme un -fou!... racontait Brévannes, qui narrait pour lui-même, pour son -plaisir, afin de sortir à l'air son sujet--et malgré la conviction -secrète où il était que Gilbert n'avait pas écouté un mot du récit. - ---Le directeur survient comme un fou, continuait Brévannes, et -qu'est-ce que vous croyez qu'il fait, le directeur? - ---Le directeur? Je ne sais pas! murmurait Mareuil, intimidé. - ---Cela va de soi ... Eh bien! voilà ce qu'il fait ... - -On avait déposé sur la table l'addition avec la monnaie. Ils se -levèrent et descendirent, en causant de _Gens de Presse_, les -Champs-Elysées. A la place de la Concorde, ils se séparèrent. - ---A bientôt, n'est-ce pas?... dit Brévannes. Je ne vous ai pas reparlé -de la chose pour ne pas vous ennuyer, et puis parce qu'en vérité -elle est d'ordre courant, elle ne mérite pas tout le tracas qu'elle -vous cause ... Mais encore une fois, d'une façon ou d'une autre, -débarrassez-vous de la dame!... Il se fait temps! - -Mareuil le remercia, et, après un dernier salut amical de la main, il -entra dans l'avenue Gabriel et gagna le faubourg Saint-Honoré. - -Son parti était pris. Au lieu de se fier à l'espoir d'une révélation -mondaine, de l'indiscrétion d'un tiers, il irait directement à la -découverte, chez Mme Hardouin, rue des Ecuries-d'Artois, et là, il -interrogerait les domestiques, saurait tout de suite, n'attendrait pas. - -Plus il la méditait d'ailleurs l'hypothèse de Brévannes, plus elle -lui apparaissait comme puérile, aléatoire, purement romanesque; et -c'était contre ce vexant instigateur que croissait peu à peu son -indignation, tandis qu'il n'avait aucune colère contre les autres, -contre les Messieurs dénoncés, contre ces fantômes, sans nom, aux -formes incertaines. - -«Oui, où a-t-il été dénicher cela qu'elle avancera son retour?... Dans -quel arrière vieux fonds de vaudevilles, de mélos, de feuilletons?...» - -Il dut se garer d'une voiture. - -«Comme son article de ce matin, sur les courses. C'est d'une bêtise à -crier. Et ses _Gens de Presse_! qu'il ne finira jamais ... Non, mais je -voudrais les voir seulement commencés ses _Gens de Presse_!...» - -Il arrivait devant la maison, et pénétrant dans la loge du concierge: - ---Mme Hardouin est chez elle? - -Le portier, un homme ventru, à figure placide et respectueuse, répondit: - ---Non, Monsieur ... Madame est à Gizé, chez le père de monsieur. - -Puis il tira une bouffée de sa pipe et ajouta: - ---Mais Madame revient demain matin mardi ... - -Mareuil balbutia faiblement: - ---Ah!... Ah!... Très bien!... Très bien!... Et vous êtes sûr? - ---Oh! oui, Monsieur. Les domestiques ont reçu, hier, une lettre de -madame ... Si Monsieur veut me laisser sa carte? - ---Non, non, dit Mareuil ... je repasserai demain ... demain ou -après-demain. - ---Comme Monsieur voudra! repartit le concierge en se rasseyant. - -Mareuil sortit de la loge, franchit la porte cochère et demeura -quelques instants immobile, les yeux vers le pavé, vers ce morceau -de trottoir, vers cet endroit gris, où le lendemain, avec huit jours -d'avance, s'arrêterait la voiture de Jack. - -Que faire? Où aller? - -Il songea soudainement adouci: - -«Je vais prévenir Brévannes ... Il est sans doute au journal ou au -cercle ... Dépêchons-nous ...» - -Mais en route, un suprême accès de vanité le retint: «Suis-je bête!... -Il sera toujours temps demain, si elle ne m'a pas écrit ...»--et il -rentra chez lui. - - * * * * * - -Le jour suivant, Mareuil ne quitta pas son atelier, espérant un mot -de Jack. Rien n'arriva. Le mercredi, vers le soir, il essaya de se -promener, mais l'inquiétude, un restant d'espoir, le ramenèrent, au -bout d'une heure, avenue de Villiers. Aucune lettre n'était arrivée. -Le jeudi, le vendredi, le samedi furent pareils. Parfois, des -affaissements l'abattaient, des vapeurs de tristesse l'étouffaient, et -il lui semblait qu'il faisait tout sombre, au dedans de lui-même--une -obscurité noire à en pleurer. Mais il se ressaisissait, soulevé par une -sournoise gaieté, une gaieté de souffre-douleur chétif qui prépare un -tour de vengeance contre l'oppresseur, et qui a du plaisir à subir les -derniers outrages que lui infligera son bourreau--trouvant que cela -devenait très comique, très curieux, que cela marchait, et que, dans -deux ou trois jours, on rirait, ha! ha! on rirait bien plus encore. A -table, même, souvent, il avait des éclats d'hilarité, des ricanements -nerveux et brefs, qui alarmaient Mme Mareuil. - -Enfin le mardi, comme il remontait dans son atelier, après déjeuner, il -entendit qu'on grimpait derrière, et Joseph le rattrapant: - ---Monsieur, monsieur, une dépêche!... - -C'était d'elle. - -Une dépêche où l'on ne discernait plus le bleu, une dépêche toute -violette de lignes minces, tracées en long, en large, en diagonale, -de travers, de côté. Mais le quadrillage de l'écriture n'était rien -auprès du quadrillage de la pensée; et il fallut à Mareuil toute son -expérience de ces grimoires fallacieux pour reconnaître instantanément -ce qu'annonçait cet amas de mots indéchiffrables et menteurs. - -Il en résultait que Mme Hardouin ne pouvait venir et le suppliait de -s'interdire provisoirement toute visite chez elle. - -«Arrivée le matin même», la pauvre enfant «se volait quelques minutes», -assurait-elle, pour annoncer «son retour à son Gil». Quant à la voir, -«il n'y avait pas à y songer», et le billet ajoutait avec charité: «du -moins pour le moment». L'empêchement? Il était bien simple: il existait -depuis la veille «de la froideur» entre elle et son mari. Quelle -sorte de froideur, elle négligeait de l'expliquer, affirmant pourtant -que, lorsque M. Hardouin la regardait, «ses jambes tremblaient, elle -s'apercevait blême dans les glaces». D'aussi sommaires indications, -elle concluait que son mari était en furie, sous l'influence de lettres -anonymes. - -«On ne dit rien, écrivait-elle dans sa perspicacité; mais ça n'en est -que plus grave. C'est peut-être un nouveau jeu ...»--l'ancien jeu -consistant à jurer que M. Hardouin avait reçu, devant elle, d'infâmes -dénonciations et qu'un renoncement complet aux rendez-vous s'imposait, -par prudence, pendant plusieurs jours. Elle terminait la dépêche d'une -façon navrée quoique philosophique: «Ne te désespère pas, mon chéri ... -Si tu souffres, je souffre autant que toi!... Hélas! on ne refait pas -sa vie!!!» - ---On ne me refait pas non plus! murmura joyeusement Mareuil, et il -descendit, en sautant les marches par deux, par trois. - -Dehors, il appela un fiacre: - ---Rue Taitbout, 18 ... Marchez bien! - -Il pénétra chez Brévannes, en criant: - ---Ça y est! - -Brévannes le félicita chaudement. Mareuil se défendit de ces -congratulations; car tout n'était pas fini. Il voulait la faire venir, -lui clamer, lui jeter au visage qu'il savait quelle femme elle avait -été--voir son effondrement, son émoi--être une fois enfin auprès -d'elle, autrement qu'en suppliant et en vaincu. - -Brévannes lui recommanda la modération. L'acharnement exalté de -son jeune ami le surprenait,--l'important, selon lui, en ces -sortes d'accidents, étant de les connaître, le reste sans intérêt -ultérieur. Il se souvenait d'avoir appris, un jour, que sa maîtresse -du moment, une pensionnaire des Bouffes, le trompait avec quelqu'un -de l'Opéra-Comique. Il s'était borné à lui adresser un mot de congé -très sec, impertinent, et, ensuite, ne l'avait pas revue. Il cita -franchement cet exemple personnel. Mareuil l'écoutait avec une mine -dépitée. - ---Ainsi, exposait Brévannes, vous lui direz qu'elle vous a trompé ... -Bon!... Mais après?... Qu'est-ce que vous lui direz, après?... Vous -n'allez point l'injurier, n'est-ce pas?... Alors, déranger une femme -pour lui dire une chose qu'elle sait mieux que vous, lui donner encore -le plaisir de vous regarder souffrir, vraiment ... - -Mareuil exaspéré, déclara: - ---Laissez-moi ... C'est mon idée ... Et je vous garantis qu'elle -viendra! - -Sitôt rentré, il rédigea une lettre où la tristesse stoïque le -disputait à la hauteur de l'abnégation. Il aurait le courage -d'attendre, oui, d'attendre autant qu'il serait nécessaire, préférant -toutes les douleurs au remords d'avoir été pour elle l'occasion d'un -ennui. Il la plaignait infiniment de subir un si cruel martyre, une -tyrannie si odieuse, et il la remerciait «la vaillante créature», -d'avoir, malgré ses tourments, dès son retour pensé à lui, en premier. - -Il plia la lettre en souriant: «Et maintenant, nous verrons ce qu'elle -répondra, la vaillante créature!» - -Mme Hardouin répliqua, dans la soirée, sur le même ton affectueux et -mélancolique. - -Cependant, une semaine de ces bons procédés quotidiens et de cette -hypocrisie réciproque n'ayant pas suffi à amener Jack dans l'entresol -de la rue Fortuny, Mareuil eut des doutes sur la tactique suivie. - -N'avait-il pas, jusqu'ici, mal manœuvré? Contre cet attrait de chair -irrésistible qui retenait, assurément, Mme Hardouin, contre ces forces -d'instinct irraisonnées et toutes puissantes, ne fallait-il pas autre -chose que les lettres du vieux modèle, que ces bénignes mixtures -d'arguments et de supplications, que ces projectiles savants qui -n'atteignaient jamais la jeune femme, tombaient comme des balles mortes -le long de ses désirs? - -«Evidemment, je ne m'y suis pas bien pris, pensait-il ... La charge est -trop faible ... Il n'y a qu'à la corser ...» - -Et, à travers la lettre qu'il écrivit ce jour-là, il sema quelques -vagues phrases comminatoires, où il manifestait l'espoir de voir -Jacqueline, sous peu, au plus vite, l'adjurant d'accourir, dans son -intérêt, pour son salut. - -A des demandes d'explications de Mme Hardouin qui commençait à -s'alarmer, il ne répondit pas, mais il compliqua ses billets de -comparaisons empruntées au glossaire de la machinerie; et en conclusion -de chaque lettre, désormais, il parla mystérieusement d'une certaine -machine qui s'élançait à grand fracas, broyant tout sur son chemin, et -que peut-être, si Jack retardait encore sa venue, il serait incapable -d'arrêter--une sorte de grosse locomotive emballée et féroce, symbole -de catastrophe en route et de malheur proche. - -Il oubliait ses souffrances coutumières dans cette correspondance -d'attaque, comme un soldat ses blessures au fort du combat, ne songeant -qu'à la réponse qu'il allait recevoir, à la répartie qu'il y ferait, -toujours en garde, en posture d'assiégeant, et s'amusant beaucoup. - -Enfin, après douze jours de résistance, Mme Hardouin capitula, -s'engagea en quelques mots de reddition à venir rue Fortuny le -lendemain, un lundi, vers deux heures. - - * * * * * - -Elle arriva très exactement, et dès le seuil, Gilbert remarqua la -pâleur de sa figure, le glacis de rage qui fonçait ses clairs yeux -bleus, en dépit de ses visibles efforts pour les faire rieurs et -assurés. - -Elle s'assit sur un divan qui s'étendait au mur du vaste cabinet de -toilette, et d'une voix de reproche amical: - ---Eh bien! Qu'est-ce que tout cela signifie?... Cette machine?... Ce -danger?... Toutes ces histoires?... J'en suis malade!... - -Mareuil s'était placé à côté d'elle et se justifiait avec une -incohérence perfide, une prolixité volontairement désordonnée. - ---Je te le jure, ma petite Jack ... Je ne suis pas fautif ... je -t'expliquerai ... j'étais fou ... je ne savais plus ce que j'écrivais -... - ---Mais, c'est abominable! - ---Oh! pardonne-moi ... Oui, c'est vrai, je n'aurais pas dû ... Mais -réfléchis donc ... Un mois sans te voir!... Moi qui t'aime tant!... - -Il avait défait son veston de loutre, et il l'embrassait lentement, -murmurant, pour esquiver ses questions, des paroles de tendresse -ardente. Elle exhalait bon, une odeur de violette spéciale, mièvre et -perverse; et il respirait ce parfum avec agrément, quoique sans nul -désir. - -Puis, il l'interrogea sur sa villégiature à Gizé. Dans tous les -détails, il voulait connaître l'emploi de son temps. - ---Tu es drôle, mon Gil! fit-elle en souriant, en souriant mal d'un -sourire manqué. - -Et elle obéit, rendit compte de son séjour. - -La première semaine, il avait beaucoup plu et on était, presque toute -la journée, resté au château. Des visites, des lectures, de la musique. -Assommante, cette première semaine! La seconde, voyons? La seconde? - -La seconde? - -Elle paraissait hésiter; et Mareuil eut ici l'impression que toutes ses -forces se mettaient comme au guet, à l'affût des mensonges qui, sans -doute, allaient passer. - -La seconde semaine? Ah! un peu moins ennuyeuse. La pluie s'était -calmée. On avait fait des excursions. On avait été déjeuner aux -environs, se promener en break; et deux ou trois fois même, des petites -sauteries s'étaient organisées le soir. On avait dansé, au piano, avec -des châtelains du voisinage ... Voilà, autant qu'elle s'en souvenait, -la seconde semaine--cette seconde semaine écoulée tout entière à Paris, -et probablement dans les bras d'un monsieur qui n'était pas du tout son -Gil! - -A partir du moment où elle avait entrepris ce récit imaginaire des -derniers jours, Mareuil avait éprouvé un triomphal sentiment de -délivrance, car sa grande crainte c'était qu'elle ne dît la vérité, -qu'elle ne s'en excusât par des prétextes invérifiables--et tout, -alors, à recommencer, toute la bataille perdue, tous ces travaux de -siège à refaire, à rétablir! - -Mais non, elle avait menti, bien menti, et elle ne cessait pas de -mentir. Il l'écoutait avec volupté, avec la sensation que c'était en -mensonge ce qu'elle lui chantait là, comme certaines mélodies sont -en clef de _sol_ ou en _do_ dièze d'un bout à l'autre; que c'était -du mensonge tout cela, du vrai, de l'authentique--une molécule, une -parcelle de cet immense mensonge qu'elle lui débitait depuis un an; -et il aurait désiré qu'elle continuât longtemps, longtemps,--encore, -encore un peu de mensonge ... - -Pourtant, elle s'arrêta: - ---Voilà!... Es-tu content?... Tu permets?... Je meurs de soif ... -Toujours de notre Porto? - -Elle s'était approchée d'un guéridon et se versait un petit verre du -vin jaune, se montrant de dos à Mareuil, qui l'examinait d'un air de -curiosité nouvelle, comme une personne bizarre et inconnue, inspectant -son chapeau à ailes noires, l'ondulation des cheveux de sa nuque, sa -taille souple et gracieuse sous la longue jaquette de loutre, sa jupe -traînante en laine beige, toutes les parties composant cet être si -charmant, qui avait menti, qui venait, à l'instant, de mentir plus -vilement que jamais. - -Elle se retourna avec prestesse, comme si elle avait senti ce regard -près de la poignarder, et ses yeux fouillèrent dans ceux de Mareuil, -ses yeux sur la défensive et sévères qui semblaient demander: - ---Qu'est-ce que tu as à me regarder ainsi? - -Mais Mareuil promptement avait changé son regard et, d'un ton -admiratif, il la cajolait: - ---Comme tu es jolie, ma petite Jack!... Comme tu es jolie, aujourd'hui! - -Elle revint s'asseoir sur le divan, le verre à la main, la voilette -relevée, afin de boire plus commodément, tandis qu'il l'embrassait, -offrant parfois la joue pour recueillir un baiser léger et distrait. - ---Mon Gil, enlève-moi ça, veux-tu? fit-elle en lui remettant son verre -vide ... Et maintenant, soyons sérieux!... Explique-moi l'histoire de -la machine ... J'y tiens absolument ... tu as promis, tu ne peux pas me -refuser ... - -Mareuil quitta le divan et arpentant la chambre: - ---Eh bien!... Je vais te le dire!... - -Le moment était venu. Il n'y avait pas à reculer. Il fallait -parler--n'importe comment, mais parler, parler vite. Il le fallait! - ---Je vais te dire ... - ---Voyons! Ne marche donc pas comme ça! grogna-t-elle. C'est agaçant! -Assieds-toi! - -Il s'adossa à la cheminée et, au hasard, d'une voix de révolte -quoiqu'un peu tremblante, son élan pris, il répliqua: - ---Je marcherai si cela me plaît!... si cela me plaît, tu entends? - -Elle bredouilla: «C'est bien!... C'est bien!... Ne t'assieds pas!»--les -traits figés de stupeur et d'effroi, tout interloquée par cette -rébellion subite. - -Certes, en venant au rendez-vous, elle s'attendait à une dispute -insolite, elle pressentait des risques obscurs et indéfinis. Mais -qu'au milieu de ces caresses, de ces paroles d'amour, elle fût arrivée -si droit sur elle «la machine», si brutalement, si farouchement, elle -en restait abasourdie, l'audacieuse Jack, consternée, n'osant plus un -mot, un geste, comme auprès d'un engin qui eût éclaté et qui n'avait -pas fini peut-être, qui peut-être allait recommencer. - -Mareuil poursuivait à petites phrases rancunières et timides encore -dans leur dureté: - ---Je n'ai pas besoin de ton autorisation. Je m'assiérai si je veux ... -Oh! tu me croyais bien nigaud, n'est-ce pas ... bien imbécile?... Tu -croyais que cela durerait toujours ... et tu comptais sur mon amour -aveugle, sur mon amour idiot ... Ah! bien oui!... Je ne t'aime plus ... -Je sais que tu me trompes ... - ---Je me trompe, moi? - -Il riposta avec une rudesse écrasante: - ---Oui, tu me trompes ... Ne nie pas ... Je te déclare que je le sais ... - ---Mais avec qui? - ---Avec qui? Avec qui? - -Mareuil vit passer, comme sous ses yeux, ces messieurs, les quatre -messieurs anonymes, indistincts. Puis hardiment, d'un ton ironique et -mystificateur: - ---Avec qui? Ha! Ha! Tu voudrais bien que je te le dise avec qui? Voilà! -C'est que je ne sais pas! Non, pas du tout ... Je le sais si peu, -tiens, que si demain je voulais rendre visite à cet individu, ou bien -me poster devant chez lui, jusqu'à ce qu'il sorte ... - -Mme Hardouin eut, malgré elle, un geste implorant qui encouragea -Mareuil: - ---Mais ne t'effraie donc pas!... Puisque je te dis que je ne le connais -pas ... Je ne me doute de rien ... Je ne sais rien ... Et quand il y a -quinze jours tu es revenue à Paris, figure-toi que je te croyais encore -à Gizé, moi, à organiser des petites sauteries, tu te rappelles ... les -petites sauteries au piano!... Hein! suis-je bête!... Non, vois-tu, je -ne sais rien, rien du tout ... Et quand je te dis que tu me trompes, eh -bien, je te le dis comme cela, au jugé, sans savoir!!! - -Jacqueline ne protesta plus, battue par ces gouailleries, en déroute, -trop lasse pour tenter la chance d'un mensonge suprême. - -Elle marchait à travers la pièce, de son pas onduleux et glissant, -pareille à une jeune chatte attristée et captive, se croisant dans -sa promenade avec Mareuil, fuyant son regard lorsqu'il approchait, -s'asseyant, se relevant, s'appuyant, au passage, sur les chaises, les -meubles--sa longue traîne d'étoffe claire traînant derrière elle. - -Des images pénibles et des idées contraires s'entre-heurtaient -confusément dans sa petite âme futile et apeurée. Le pauvre garçon! -Quel ennui, pourtant, qu'il eût appris! Mais qui lui avait révélé -l'histoire? D'ailleurs, c'était fatal ... Et puis, juste aujourd'hui -qu'elle avait rendez-vous à trois heures avec sa couturière! -Qu'allait-il faire? Ne valait-il pas mieux en terminer, se soustraire -une bonne fois à ses rages, à ses grossièretés?... - -Et elle déplorait que cela s'arrangeât si mal, que cela tombât un si -mauvais jour, contemplant à la dérobée Mareuil, qui répétait à mi-voix: -«Non, je ne sais rien ... absolument rien!...»--Mareuil, très contrarié -d'avoir livré trop vite son mince secret, sa seule arme, cherchant à -ajouter quelque chose qui ne fût pas des injures, des plaintes vaines, -et tout étonné de se trouver tellement mou, à court d'éloquence, dans -cette circonstance extraordinaire. - -«Si Brévannes m'entendait!» songea-t-il; et réprimant un sourire, il -reprit gravement: - ---Ecoute!... Ecoute, il me serait facile de te dire des paroles -désagréables, n'est-ce pas?... de te dire ton fait, de te dire mon -dégoût ... Mais à quoi bon? Tu devines ce que je peux penser de toi ... -Cela suffit ... Disons-nous adieu! - -Mme Hardouin, par courtoisie, et un peu émue aussi, questionna: - ---Pour toujours? - ---Pour toujours? - -Elle se jeta à son cou, se colla contre lui, vraiment saisie par le -repentir, et à ce moment, elle eût volontiers accompli des actions -héroïques ou folles, pour réparer l'offense, apaiser son chagrin, le -rendre heureux enfin. - -Elle l'embrassait, avec tout l'art de tendresse qu'elle avait quand -elle aimait, de baisers longuement et finement donnés, où il semblait -qu'elle laissât un peu de ses lèvres et d'elle-même. - -Elle ne jugeait pas que ce fût assez, et très bas encore: - ---Mon Gil ... Pardon!... Pardon!... Je t'assure, si tu veux, quand tu -voudras, je reviendrai sans déplaisir ... - -Il répliqua d'une voix étranglée: - ---Non, non, je te remercie ... Ce serait inutile, ce serait sans -intérêt, maintenant ... Adieu! - -Ils se serrèrent les mains. Elle sortit. Il regardait la porte, ce -morceau de bois, cette épaisseur qui, soudain, s'était mise entre elle -et lui. Le battant se rouvrit. Elle revenait: - ---Je ne peux pas partir ainsi! - -Elle l'étreignait de nouveau, et il perdait dans ces baisers son -énergie de résistance, bégayant: - ---C'est mal, ce que tu as fait ... C'est mal, ma petite Jack! - -Mme Hardouin s'était agenouillée près du divan et séchait les yeux -de Mareuil avec son diaphane petit mouchoir de batiste, tentait même -d'atténuer ses regrets, retrouvant, tout à coup, ce génie de pitié, ce -besoin féminin de consoler que les plus mauvaises portent en elles. - ---Ne pleure pas, mon Gil!... Je ne le mérite pas ... Aucune femme ne le -mérite ... Elles sont toutes comme ça ... - ---Je t'en prie, disait Mareuil ... Va-t'en!... Il faut que tu t'en -ailles! - -Trois heures sonnaient à une étroite pendule d'or placée sur la -cheminée. Mme Hardouin dressa la tête de ce côté. Mareuil réitérait sa -prière. Elle se releva: - ---Adieu, mon chéri ... Et à toi, si tu veux, quand tu voudras!... Adieu! - -La porte claqua au loin. C'était fini. - -Mareuil alluma une cigarette et descendit sans se presser. Il se -sentait un peu ahuri et tamponnait machinalement ses paupières -brûlantes. - -Sous la voûte, Mme Honoré la concierge courut après lui: - ---Est-ce que Monsieur vient demain? Dois-je préparer du feu? - -Il n'eut pas l'humilité de dire non, et d'un ton sec il répondit: - ---Je ne sais pas, préparez toujours! - -Puis il s'en alla rapidement, car Mme Honoré fixait, avec une -persistance curieuse, ses yeux gonflés d'avoir pleuré. - - - - -IV - - -Le soir même, chez les Brévannes, il y avait dîner intime, toute la -bande conviée. - -Dès son arrivée, Mareuil prit Brévannes à part et lui conta l'entrevue -de l'après-midi. - -Le journaliste souriait, approuvait par instants: - ---Bravo! Très bien! - -Il conclut: - ---Eh bien, tout cela me semble parfait ... Je suppose que maintenant -vous allez vous tenir tranquille ... - -Henriette, que ce colloque intriguait et qui avait entendu les derniers -mots, jugea bon d'intervenir: - ---Quoi donc?... Qu'est-ce qui est parfait? - -Et s'adressant à Mareuil, avec un air de compassion: - ---Encore des ennuis, mon pauvre Soif-d'Amour? - -Elle se tut, ayant remarqué que Brévannes la guettait d'un œil -courroucé. - ---Ma jeune enfant, lui dit-il, je vous dispense, à l'avenir, d'appeler -Mareuil de ce nom ridicule ... Un jour il se fâchera, et je vous jure -bien que ce n'est pas moi qui lui donnerai tort!... - -Henriette, interdite par cette réprimande, si contraire aux usages -constants de la maison, essaya, par contenance, de la puérilité: - ---Est-ce qu'on m'avait dit, à moi?... Faut pas me gronder, moi! - -La tentative échoua misérablement. - ---Voyons, tu sais bien que j'ai horreur de ces manières-là, bougonna -Brévannes ... Occupe-toi donc plutôt du dîner!... - -Les autres s'étaient à peine dérangés durant cette courte altercation. -Labernerie, qui avait hargneusement levé la tête de dessus son journal, -reprit sa lecture. Le Grand-Cob referma l'œil qu'il s'était efforcé -d'entr'ouvrir, malgré la somnolence qui lui restait d'une nuit passée, -la veille, dans les cabarets des Halles. Charleval paraissait emporté -dans des conceptions ... Ce Mareuil, encore! Ses affaires de cœur! Sa -dame du monde! Et ils songeaient qu'il était bien gentil, Mareuil, -mais tout de même un peu raseur, quelquefois, avec ses histoires de -femmes! - - * * * * * - -Le lendemain matin, Gilbert, qui, sur les exhortations de Brévannes, -s'était docilement grisé au dîner, se réveilla presque à l'aube, après -un sommeil lourd et sans rêves. - -Il glissa à bas de son lit et s'approcha de la fenêtre. L'avenue de -Villiers était toute solitaire, toute blanche. On entendait, dans le -silence du matin, le bruissement rythmé du balai d'un balayeur qui -frôlait les trottoirs. Le ciel était bleu foncé, un ciel profond de -premier printemps. Mareuil se dit que la journée serait sans doute -belle et tiède, puis aussitôt il pensa: «Je n'ai plus d'amie!» - -C'était la même pensée qui l'avait obsédé à son départ de la rue -Fortuny, qui l'avait hanté, la soirée précédente, jusque dans le -trouble de la griserie, qui revenait dès le réveil: «Plus d'amie!»--et -il se répétait ces mots mélancoliques comme pour s'accoutumer à leur -sens étrange. - -Il aurait voulu avoir été l'amant de Mme Hardouin, mais il y avait -bien, bien longtemps--l'avoir été à la manière des hommes grisonnants -dont on dit: «Il a été l'amant de Mme Un tel ...»--mais d'un ton -historique, d'une voix qui indique des années et des années écoulées -depuis. - -Il réfléchissait: - -«Et il viendra, ce moment-là, comme ils viennent tous, l'un après -l'autre, en mystère, à pas de loup ... Comme est venu celui de la -rupture, ce moment que j'attendais si fiévreusement depuis un mois et -qui est arrivé pourtant, qui est accompli, qui est fini maintenant ... -J'ai déjà vu cela en chemin de fer ... Le train n'avançait pas, avait -du retard ... Et tout à coup, j'étais en gare, dans la rue, en voiture, -chez moi, arrivé, installé, sans comprendre comment ... Est-ce curieux, -ces jours, ces heures, ces minutes, ce temps qui passe dans l'ombre, en -silence!...» - -On lui apportait son thé. Il mangea d'assez bon appétit. Puis il -fit sa toilette, s'attardant en des flâneries calculées, s'arrêtant -pour rêvasser, parcourir un article de journal, choisir un vêtement, -une cravate; et, comme il lui restait une heure à employer avant le -déjeuner, il voulut relire d'anciennes lettres de Jack. - -Il les retira d'un tiroir où elles étaient serrées, empilées au point -que la serrure fermait avec peine; et il les jeta par poignées sur sa -table. Il contemplait tous ces papiers blancs, gris et mauves, épais -comme du carton ou ténus et plissés comme de la dentelle, d'où montait -une vapeur douce de parfum mourant, de roses desséchées. - -«Y en a-t-il, des saletés, là-dedans, et des canailleries!» - -Il commença à lire, au hasard, élucidant les pensées que cachaient ces -mots enchevêtrés, cette encre noire ou violette, ces lignes crayonnées -en hâte,--comparant, confrontant, fouillant activement, dans ce tas de -mensonges, comme un chiffonnier picorant dans un monceau d'ordures; et -quand il avait découvert la preuve d'une imposture, établi l'évidence -d'une contradiction, il ressentait une joie sauvage, une satisfaction -méprisante. Il quittait sa chaise, marchait quelques instants, la tête -basse, puis venait se remettre à sa lecture. - -On frappa à la porte. - ---Monsieur est servi. - -Il repoussa les papiers dans le tiroir, les refoula à coups de poing, -et descendit déjeuner. - -Mais lorsqu'il fut remonté dans son atelier et qu'il vit, presque -devant lui, la grande étendue de temps, blanche et vide, qui se -déroulait jusqu'au dîner, il ne put se défendre d'un intime mouvement -de détresse: - -«Qu'est-ce que je vais faire d'ici là? Qu'est-ce que je vais faire?» - -Pas de lettre à attendre! Pas de lettre à écrire! Il aurait souhaité -d'être encore plus jeune de deux jours, au temps maudit où il -s'inquiétait, où il souffrait, mais où il luttait, au moins, où il se -démenait, où il faisait quelque chose. Et il éprouvait ce terrible -frisson de regret et d'ennui qui tourmente souvent les vieux officiers -démissionnaires quand sonne dans leur oisiveté l'heure connue du -rapport, de la botte ou de la manœuvre. - -Il s'allongea dans un fauteuil, fumant coup sur coup, et pour -s'étourdir, des cigarettes qui allaient s'éparpiller en petits tas -jaunâtres, à demi brûlées, sur le dallage noir de la cheminée. - -«Oui, je n'ai pas le choix; il s'agit de changer ma vie, d'inventer une -distraction, de m'organiser autrement ...» - -Mais, à peine les combinaisons formées, elles s'écroulaient, et, sur -leurs décombres, sur leurs chiffres en ruines, voletait l'image de -Jack--de Mme Hardouin s'acheminant vers le logis d'un monsieur à vague -moustache, ou montant son escalier, tout aimable, prête à s'offrir. - -Mareuil se leva, dégoûté: - ---Eh bien, cela va être gai! murmura-t-il. Cela va être frais, si c'est -tous les jours ainsi! - -Il saisit une large feuille de papier dans un cartonnier placé près -de la fenêtre, et, s'asseyant en bonne lumière, il se mit à dessiner -une tête de femme, au caprice du crayon, sans autre idée nette que de -s'occuper, de fuir ce néant du rien-à-faire. - -Mais, soudain, d'un geste furieux, il brisa contre le papier la pointe -de son crayon qui vint frapper la vitre avec un bruit argentin. - -Non! Il en avait assez, à la fin, de tracer des petites lignes, -d'écraser du noir sur du blanc, de s'appliquer aux reliefs, de tenir -compte de la perspective, de s'acharner à ce nez, à cette bouche, à ces -yeux de femme--à ces attraits en mine de plomb, qui n'étaient rien, -rien du tout, il le savait bien, lui Mareuil, auprès d'un vrai visage -de femme tendu de peau vivante et parfumée. - -Alors, il ouvrit un journal, et, du regard, courut à la recherche d'un -écho, d'une annonce qui lui fournirait le moyen de terminer cette -infernale après-midi. - -Il lut que, ce jour-là, avait lieu la dernière réunion du Concours -Hippique; et en même temps, il revit l'entassement de dames élégantes -parmi les uniformes clairs et les fanfares de chasse, toute la -brillante assemblée qui devait s'agiter, sous le soleil printanier, -dans la grande nef sonore. - -«C'est cela!... Je vais y aller», pensa-t-il. - -Puis en rangeant ses objets de dessin, il s'avoua: «Si je trouvais -là-bas, ce qu'il me faut!... C'est peu probable ... Mais qu'est-ce que -je risque?... Et, dès le lendemain ... hé! ce ne serait pas ordinaire!» - -Il s'habilla avec soin, comme autrefois aux jours des rendez-vous, -et, vers quatre heures, il franchissait le tourniquet du Palais de -l'Industrie. - - * * * * * - -Il hésitait de quel côté il monterait, quand une voix railleuse le héla: - ---Comment? Vous ici? - -Il se retourna et aperçut, face à la porte, le Grand Cob, les jambes -écartées, les mains balançant, derrière le dos, un parapluie--l'œil -inspecteur et aigu du boulevardier auquel rien d'un défilé parisien -n'échappera: - ---Vous ici? répéta le Grand Cob, en dégageant mollement une de ses -mains gantées de rouge, et la tendant à Mareuil ... Mais je croyais -que vous ne vous montriez jamais dans ces endroits, que l'on ne vous -rencontrait nulle part ... Cela ne va donc plus? - -Et de la pomme de son parapluie, il se cognait le thorax à gauche, à la -place où il supposait qu'on avait ce qu'on appelle un cœur. - -Mareuil rectifia: - ---Dites que cela va mieux ... - -Puis, pour couper court aux questions: - ---Faisons-nous un tour? - ---Comment donc! déclara le Grand Cob flatté de voir Gilbert se départir -de sa froideur coutumière ... Tenez, je vais vous mener à la Butte ... -Nous avons aujourd'hui quelques numéros de luxe. - -Et, prenant le bras de Mareuil, il l'entraîna vers la tribune réservée -aux demoiselles. - -Elles étaient reléguées là, non par la pudibonderie des règlements, -mais de leur plein gré, pour la commodité des causeries libres et des -affaires à traiter, comme en une sorte de Bourse d'amour--toutes les -courtisanes de Paris, les illustres et les obscures, celles qui ne -vivaient que de leur beauté, celles qui avaient réussi par la gaieté -seule, la bonne humeur, et d'autres, petites femmes de petits théâtres, -dont on ne savait si c'était au lit ou à la scène qu'elles avaient -gagné leur clientèle et leurs falbalas pimpants. Elles se serraient -dans les étroites rangées de gradins, la plupart tournant le dos à -l'immense rectangle jaune de la piste, tandis que, juchés sur un degré -supérieur, ou du haut du couloir longeant le mur de la tribune, des -hommes leur parlaient, penchés sur elles comme pour les humer--des -hommes souriant d'un sourire camarade ou lubrique, des hommes de toute -catégorie: vieillards au regard indécis et glouton, officiers à la -taille pincée, aux cuisses disparues en des culottes éclatantes et -boursouflées, clubmen réputés, portant à leurs vastes cravates des -épingles sauvages, marques de leurs goûts hippiques et formées de deux -longues dents de cheval accolées. - -Mais au passage de Mareuil et de Gendrey, les conversations -particulières cessaient. Les têtes pâles ou peintes de ces dames, leurs -chapeaux fleuris frémissaient, ainsi qu'un parterre sous une brise; et -elles se poussaient du coude, murmurant: «Le Grand Cob! le Grand Cob!» - -Gendrey semblait insensible à ces signes de déférence. Depuis -longtemps, il ne saluait même plus ses féales, se contentant de leur -grimacer de l'œil, de la bouche, du nez, des bonjours familiers et -paternels, comme en a pour les employés de son ministère un vieil -huissier inamovible, au courant du personnel et des traditions. - -Il nommait maintenant les femmes à Mareuil, joignant à sa nomenclature -des commentaires sur les mœurs du lieu, tirant, à mesure, la -philosophie de ce qu'ils voyaient: - ---Voilà Thérèse Nivolas ... Suzette de Luz ... Claire de Kerjeu ... -Réussie, cette blonde, hein?... Ninette Rabastens ... Paula Mériel ... -Et cette petite, basse sur jambes, à droite, en rouge, avec une figure -de garçon ... C'est Angèle de Cérans ... Cela a débuté, il n'y a pas -six mois, et cela a déjà hôtel avenue d'Iéna, victoria, cheval de selle -... Et ce n'est pas fini! Elle ira loin, cette enfant, c'est moi qui -vous le dis!... - -Il avait des inclinaisons du buste, des façons de se rejeter en -arrière, de dessiner de la main, dans le vide, des tailles, des -poitrines, des croupes, comme un maquignon désintéressé promenant un -amateur à travers la foire aux chevaux. On se doutait qu'il eût aimé -faire reconnaître à Mareuil la délicatesse des attaches, la solidité -des chairs, l'élasticité des muscles, lui faire toucher, palper ces -membres bien pris et sans tares dont il répondait. - -Il continua: - ---C'est le dernier jour. On n'a que le temps, vous comprenez. Pendant -toute la semaine, on a préparé les villégiatures, les petits collages -d'été ... Aujourd'hui, ce n'est plus l'heure de débattre ... Il faut -prendre ses arrangements, conclure ... La saison marche. Nous n'avons -plus avant juillet que les courses, pour rencontres sérieuses. Mais là, -les hommes jouent. Ils sont inabordables. Ils sont comme fous ... Ils -ne se connaissent plus ... Ah! elles le savent bien, les petites ... -Ainsi, regardez Claire de Kerjeu ... un caractère impossible ... On l'a -baptisée la Fée-Colère ... Eh bien, voyez-la donc en ce moment avec le -jeune Châtel, le fils du grand épicier ... A-t-elle l'air assez bonne -fille, assez bon enfant!... - -Mareuil ne l'écoutait plus. Instinctivement et comme attiré, il s'était -rapproché d'une jeune femme vêtue d'une correcte robe de drap bleu -sombre et à qui des cheveux bouffant en éventail, au-dessus du front -large et haut, donnaient un certain aspect de ressemblance avec Mme -Hardouin. - -La jeune personne paraissait très excitée, et Mareuil entendit une -grosse voix enrouée qui sortait de sa bouche, sinueuse comme celle de -Jack, et qui disait: - ---Alors, ma chère, figure-toi que cette espèce de sale voyou ... - -Mareuil se recula, navré de la déception, sans la moindre curiosité au -sujet de ce que s'était permis l'espèce de sale voyou mentionné. - ---Au revoir, je vais jeter un coup d'œil dans les autres tribunes, -fit-il en serrant la main de Gendrey. - -Le Grand Cob parut choqué de ce départ comme d'un insuccès personnel. - ---Bon! Bon! Ainsi il n'y a rien ici qui vous plaise? Peste, mon petit, -vous êtes difficile!... Allez donc voir dans le bâtiment à côté. C'est -bien mieux ... Ah! c'est joli! C'est tout neuf! Elles sont là quatre -ou cinq avec une réputation de beauté qu'on leur continue depuis -vingt-cinq ans comme une rente viagère ... La belle madame Fourneau, la -belle madame de Bleize, n'est-ce pas? On en parlait déjà quand j'étais -haut comme cela ... Est-ce que ce sont toujours les mêmes?... - -Mareuil lui serra de nouveau la main et s'esquiva, ne voulant pas -engager une discussion sociale sur ces rivalités de classes, ni relever -tout ce qu'avaient d'injustes et de superficiel les appréciations du -Grand Cob. - -Il se fraya péniblement sa route à travers la foule qui, chaque minute, -devenait plus dense, plus résistante, n'avançait que par brèves -secousses, suivies de long moments d'arrêt. - -Il se réjouissait secrètement de l'indifférence avec laquelle il avait -examiné toutes les charmantes amies du Grand Cob. - -Devant leurs jolis corps accessibles, il n'avait eu aucun désir, aucune -tentation. Il n'avait pas dérogé, il demeurait le cœur dédaigneux des -amours brutales qu'il était la veille encore, lors de cette dramatique -scène d'adieux que personne de toutes ces personnes ne savait, dont -personne ne le soupçonnait le héros. - -Mais, lorsqu'il eut achevé le tour des autres tribunes, progressivement -son orgueil l'abandonna. - -Ici c'étaient, comme là-bas, des dames tournant le dos à la piste et -debout, sur lesquelles se penchaient des messieurs en uniforme ou à -épingles en dents de cheval. Ici, comme là-bas, les femmes étaient -suspendues des deux mains, ainsi qu'à un frêle mât de cocagne, au -manche de leur ombrelle, dont la pointe plissait la toile rouge des -banquettes; et elles gardaient, dans cette posture implorante, les -yeux levés vers les yeux baissés des messieurs. Ici, comme là-bas, on -paraissait pressé de préparer des petits collages d'été, de prendre des -arrangements, de conclure. - -Et Mareuil avait des accès de jalousie impersonnelle, rétrospective, à -voir toutes ces créatures, toutes ces Jack, en train certainement de -faire à d'autres,--à d'autres amants absents, ingénus et dévoués--ce -qu'on lui avait fait à lui, pendant deux années. - -Il dévisageait insolemment les clubmen en redingote, les cavaliers en -habit rouge, les officiers bleu-de-ciel ou noirs songeant, à chacun: -«Si c'était lui!»--énervé à l'idée de frôler peut-être, sans le savoir, -un de ses rivaux d'hier, un de ceux qui avaient tenu dans leurs bras -Mme Hardouin, tandis qu'il agonisait à l'attendre. - -Plusieurs étaient célèbres pour leur élégance, leur agilité en selle, -leurs succès mondains et féminins. Les plus humbles bourgeoises les -connaissaient par leurs noms, les suivaient longtemps du regard comme -des acteurs populaires. Et au milieu de ces gars solides, à la figure -vaniteuse et rude, ou bien qui souriaient d'un sourire de maître, en se -chuchotant, par-dessus l'épaule, des réflexions comiques, Mareuil avait -presque honte de s'être donné la peine d'aimer, de s'être tant courbé à -supplier, à souffrir. Il se sentait ignorant, naïf et faible comme un -petit potache cerné par une cohue de «grands». - -Il murmura: - ---Tous ces gens me répugnent! Allons-nous-en! - -Et il marcha vers la sortie, saluant, d'un air hâtif d'homme qui s'en -va, les têtes qui le saluaient sur la route. - ---Bigre! fit-il à un tournant ... La mère Lepassereau! - -Il voulut se dissimuler derrière un monsieur qui le précédait, affecter -de n'avoir rien aperçu. Mais trop tard! Leurs regards s'étaient joints, -heurtés, et maintenant ceux de ladite mère Lepassereau ne le lâchaient -plus, dardaient contre lui des lueurs à la fois avenantes et de menace. -Il eut peur de sembler impoli et, résigné, il s'approcha de la grosse -dame. - -Mme Lepassereau feignit hypocritement la surprise. - ---Tiens, monsieur Mareuil! - -Puis elle multiplia les questions au sujet de madame sa mère, une si -agréable femme; de monsieur son oncle, dont le château était voisin de -celui des Lepassereau, en Normandie, et au sujet aussi de son travail à -lui, M. Mareuil, qu'on lui avait dit peindre de si jolies choses, mais -là, sans compliments. - -Elle l'appelait, à certains instants, Gilbert, s'excusant de sa -familiarité, l'expliquant par ce fait qu'elle l'avait connu tout petit, -qu'elle ne pouvait s'habituer à ce qu'il fût un homme, un vrai homme; -et elle s'inquiétait s'il viendrait cette année, au château de monsieur -son oncle, à Monneville, où, depuis six ans bientôt, on n'avait pas eu -le plaisir de sa visite. - ---D'ailleurs, à Paris, vous ne sortez guère davantage ... Et même soit -dit sans reproches, nous vous avons bien regretté chez nous, cet hiver -... C'étaient des réunions tout intimes, où je crois que vous ne vous -seriez pas ennuyé ... - -Mareuil, qui guettait l'attaque, riposta: - ---Moi, j'en suis sûr, madame ... Ça été une coïncidence malheureuse ... -Par hasard, ces deux fois-là j'étais pris ... Mais j'espère ... - -Mme Lepassereau l'interrompit: - ---Vous ne reconnaissez pas Germaine, n'est-ce pas? - -Et d'un ton bienveillant: - ---Oh! cela ne m'étonne pas ... En six ans, on change!... C'est bien -naturel ... Et toi, Germaine, tu ne reconnais pas M. Mareuil, toi non -plus? - -Mlle Germaine Lepassereau se retourna et, saluant d'un salut grave et -réservé: - ---Non, je n'aurais pas reconnu Monsieur. - -Elle avait une allure assez gracieuse, des yeux clairs et larges, -des cheveux châtain pâli, frisés en triangle sur le front; mais sans -qu'elle fût déplaisante, il n'y avait rien de troublant dans sa petite -figure froide, lisse et propre de jeune miss bien savonnée. - -Elle reprit, après un moment: - ---Maintenant, je me rappelle, je me rappelle parfaitement. - -Une fanfare sonnait, annonçant la fin d'un parcours et se mêlant au -grondement lointain des derniers applaudissements, tandis qu'un nouveau -cavalier, un hussard stoppait devant la tribune du jury. - ---Regarde, maman, dit Germaine sans laisser le temps à Mareuil de -trouver la phrase courtoise qu'il cherchait ... Regarde! Voilà M. de -Saint-Lys ... C'est la troisième fois qu'il monte aujourd'hui. - -Mareuil saisit l'occasion de réparer son silence: - ---Cela vous intéresse, ce concours, Mademoiselle? - -Mlle Lepassereau eut une moue ironique: - ---Heu?... Cela m'intéresse autant que d'aller faire des visites ou que -d'aller à la Sorbonne ... - ---Ah! vous fréquentez la Sorbonne? Et vous vous y ennuyez, Mademoiselle? - -Il souriait le plus sympathiquement qu'il pouvait. - -Elle leva les yeux pour voir s'il se moquait; puis subitement, son -regard sembla se voiler de défiance, se refermer sur ce qu'elle -pensait, et elle répondit d'un ton bref comme un tour de clef: - ---Je n'ai pas dit cela! - -Elle s'était tournée vers la piste et affectait de s'occuper de la -course de M. de Saint-Lys, marquant au crayon, sur son programme, les -fautes commises, tapant le sol du bout de son en-cas, lorsque la haie -ou la barrière avaient été convenament franchies. - -Gilbert, posté derrière, détaillait hostilement son buste enserré -d'un long covercoat jaune, ses cheveux trop tirés sur la nuque où nul -frison ne dépassait, toute sa netteté frigide de novice inexperte, et -il éprouvait pour elle des sentiments de pédant d'amour, le mépris du -savant pour l'illettré qui lui a manqué. - -Plus tard, quand elle aurait accompli ses preuves, oui, il eût compris -qu'elle le reçût dédaigneusement, de cet air de majesté hautaine que -donnent parfois aux femmes la conscience de leur mystérieuse valeur, le -souvenir récent de ce qu'elles peuvent, avec leur corps! - -Mais, aujourd'hui, qu'elle l'accueillît ainsi, lui, Gilbert, l'ancien -amant, l'ancien adversaire d'une gaillarde telle que Mme Hardouin, -qu'elle fît sa contractée, cette petite Lepassereau qui ignorait tout -de la vie, qui n'avait d'autre mérite que sa virginité fade, non, -c'était pénible, c'était sévère! - -Et pendant que M. de Saint-Lys terminait ses bonds, Mareuil parcourait -du regard les dames proches, pour en découvrir une de laquelle il -eût subi, sans récriminer, les intolérables façons de cette petite -glaçon de Lepassereau. Tout autour de lui, tout au loin, se dressaient -des têtes familières, têtes d'hommes, de femmes, de jeunes filles, -inaperçues depuis deux ans et dont il déchiffrait, peu à peu, les -traits changés par le temps. Après cet exil de sa liaison, il se -faisait l'effet d'un voyageur revenant à Paris après un long voyage. Il -reconnaissait un nez, une bouche, une attitude, puis le nom fuyait. Ou -bien, il hésitait, croyait s'être trompé. Soudain, il s'inclina avec -vivacité vers Mme Lepassereau qui se passionnait pour la course de M. -de Saint-Lys, et demanda: - ---Madame!... Madame!... Est-ce que cette dame blonde, à droite, -au-dessous de vous, au second banc, est-ce que ce n'est pas Mme -Lozières? - ---Où cela? - ---Là, à droite, au deuxième rang, un chapeau à coques de velours -grenat ... - -Il désignait une jeune femme blonde, au visage ovale et pâle, aux -sourcils noirs très épais, et dont les cheveux ondulés recouvraient -à-demi l'oreille. - ---Où cela?... Où cela?... répétait Mme Lepassereau dont l'attention, -loin de travailler vers la droite, restait captivée, à gauche, par la -double haie qu'atteignait, à cet instant, l'infatigable Saint-Lys. - -Enfin, elle répondit: - ---Oui, oui, c'est Mme Lozières ... C'est elle! - -Mareuil pensait: - -«Eh bien! en voilà une à qui le mariage a fait du bien!» - -Il se rappelait sa silhouette maigre et informe de jeune fille, -d'enfant même, à l'époque où il jouait avec elle, dans le verger vert -de Monneville, sous les pommiers tordus; et il l'examinait tout charmé -de son épanouissement nouveau, de sa beauté grandie, lui trouvant un -curieux air petit fifre de la Révolution, petit tambour Bara, avec ses -cheveux dorés sur l'oreille. - -Mais une rumeur triomphale, une immense explosion de bravos venaient -d'éclater, saluant le hussard qui avait sauté d'un superbe saut la -rivière du centre. Une musique militaire entonna une marche d'opérette. -La réunion était close. - -La piste, rapidement, se remplit de spectateurs et de spectatrices -accourant pour assister à la distribution des récompenses. Près de -la rivière, des groupes se formaient, joyeux et bavards, comme à la -sortie des grandes administrations, la journée de travail finie. -Des gigolos, en longue redingote, mesuraient, d'un œil effaré, la -largeur de l'obstacle. Les femmes, sans interrompre leur causerie, -s'entrejugeaient furtivement, le front impitoyable, notant les -erreurs de mode ou les inventions habiles dans les toilettes qui -circulaient,--et des figures s'avançaient, interrogatives et plus -indicatrices que des doigts, des figures priant qu'on leur nommât ce -monsieur avec une barbiche rousse ou cette dame en vert, là-bas. - -Au milieu de la foule, Mareuil, qui avait profité de la presse du -départ pour semer Mme Lepassereau, se promenait, l'aspect indifférent -et ennuyé, quoiqu'en réalité tout à la préoccupation de revoir Mme -Lozières, de vérifier si elle était de près la jolie personne qu'elle -lui avait semblé de loin. - -Elle devait avoir actuellement deux ans de moins que lui, quelque -chose comme dans les vingt-huit ans; et on l'avait mariée, sept -ans avant, avec un haut fonctionnaire des finances, un receveur, -un trésorier-payeur,--Mareuil ne se souvenait plus au juste,--un -républicain de vieille date, dont le choix avait fait scandale, lors -du mariage, à Monneville, et dans toute la société conservatrice des -environs. - -Un mariage qui s'expliquait pourtant, étant donné l'ingénuité docile de -la jeune fille et les ambitions de sa famille, dont plusieurs membres -déjà, dans la diplomatie ou l'armée, s'étaient un peu ralliés au -gouvernement. Mais on avait mis longtemps, néanmoins, à le pardonner -aux Brégy, à oublier leur fâcheux manquement à la bonne cause en péril -... - -Gilbert évoquait ces souvenirs: «Lucie de Brégy!... Lucie Lozières! -Est-ce bizarre, cette rencontre!» - -Tout à coup, il remarqua les coques rouges de son chapeau, et lentement -il se dirigea de son côté, de façon à ne pas être masqué par les dames -avec qui elle causait. Arrivé devant elle, il salua; puis, après -quelques pas, s'étant retourné pour la contempler de nouveau, il -aperçut le regard de Mme Lozières fixé vers lui, qui se dégageait vite, -comme par honte d'avoir été surpris. - -Alors, il rôda de groupe en groupe, s'arrêtant à des poignées de main, -à des conversations inutiles, retenu par le désir de s'approcher encore -de la jeune femme, de renouer connaissance, si possible, sans but -précis, pour voir, et parce qu'il en avait envie, tout simplement, en -somme. - -Mais elle avait changé de place, était partie peut-être. Il ne put la -retrouver. - -«C'est stupide, pensait-il, j'aurais dû lui parler ... Quelle gaffe!» - -Il chercha partout, traîna autour des sauteurs primés, faillit se faire -écraser par les lauréats qui se rendaient aux écuries en trottinant, et -finalement, à bout de patience, il gagna la sortie. - -La bousculade était grande, et, par moments, la masse serrée des -partants se serrait davantage pour laisser passage à des chevaux qu'un -lad emmenait dehors. - ---Hep! hep! - -On se rangeait, on s'étouffait, on se collait les uns aux autres, en -rentrant les pieds. Des dames protestaient. D'autres souriaient à leurs -voisins inconnus ou bien montraient une mine revêche aux privautés -éventuelles. Une voix, derrière Mareuil, une voix claire et gaie -prononça: - ---Bonjour, monsieur Gilbert! - -Il tourna la tête et vit Mme Lozières qui, le coude au corps, lui -tendait, avec difficulté, la main. Il balbutia, un peu décontenancé par -cette apostrophe inespérée: - ---Bonjour, Madame!... Vous allez bien?... M. Lozières va bien?... -Quelle foule, n'est-ce pas? - ---Très bien, je vous remercie ... et Madame votre mère? - -Il reprit: - ---Je vous croyais à Bourges? - ---Oh! non ... Nous avons quitté Bourges il y a trois mois ... Je suis -tout à fait Parisienne, maintenant ... M. Lozières a été nommé au -ministère, à l'administration centrale ... - ---Ah! c'est une bonne chose! fit par courtoisie Mareuil. Vous devez -être très contents! - ---Oui, nous sommes assez contents ... Oh! oh!... Prenez garde! - -Une poussée l'avait jetée contre lui, et il sentit une odeur fine et -forte, cet heureux alliage du parfum et d'elles-mêmes qu'exhalent -certaines femmes toujours. - -Elle murmura: - ---Je vous demande pardon ... Je ne vous ai pas fait mal? - ---Du tout, du tout!... Mais ce service est bien tristement organisé ... - -Ils arrivaient sur le seuil. - -Une large nappe de lumière jaillit devant eux, et ils aperçurent des -laquais en livrée et l'œil inquiet, à la recherche des maîtres, une -triple rangée de badauds qui se penchaient avidement dans l'espoir de -ces femmes, et ces femmes, et ces femmes qui sortaient. - -Mme Lozières regarda à droite, à gauche--et d'un ton contrarié: - ---Comme c'est ennuyeux!... J'ai perdu mes amies, les dames avec qui -j'étais tout à l'heure! - -Elle se haussait sur la pointe des pieds: - ---Non!... non, elles ne sont pas là ... Elles seront parties sans -m'attendre! - ---Alors? fit-il brièvement. - ---Alors, je vais vous dire au revoir et rentrer chez moi ... Je reçois -le samedi ... Mais je n'ai plus que deux jours à votre disposition, -puisque samedi en huit mes réceptions finissent ... N'oubliez pas, 9, -rue Galilée, près de l'avenue Kléber ... - -Il retint un peu sa main et, d'une voix respectueusement caressante: - ---Est-ce qu'il vous déplairait que je vous accompagne? - ---Quand cela?... Maintenant?... Ce n'est guère votre chemin, il me -semble ... - -Elle s'arrêta, inspecta vivement les alentours, et reprit: - ---Enfin, si vous voulez bien vous déranger de votre route, j'aurais -mauvaise grâce à refuser. - -Ils quittèrent le trottoir, traversèrent la chaussée, puis, fendant la -foule entassée sur le refuge voisin et qui les guignait déjà, comme si, -de longue date, ils eussent eu ensemble toutes sortes d'intimités, ils -remontèrent, au pas de promenade, les Champs-Elysées, sans mot dire, -malicieusement satisfaits du petit pacte audacieux qu'ils venaient de -conclure. - -Mme Lozières rompit, la première, le silence: - ---Vous travaillez beaucoup? J'ai vu de vous des choses délicieuses à -l'Exposition du Blanc et Noir, l'an dernier, et aussi au Grand-Art ... - -Mareuil se défendit modestement. - ---Non, je vous assure, continua Mme Lozières, j'aime énormément ce que -vous faites ... Vous avez une façon de poser les personnages et surtout -des teintes d'une délicatesse!... - -Elle lui parlait familièrement, tout de suite revenue au ton de -camaraderie de jadis. Elle citait ce qu'elle préférait parmi ses -pastels, ses esquisses formulant même des critiques, s'embarrassant -parfois, manquant des termes exacts, mais lâchant moins de niaiseries -qu'il n'en eût pu craindre. - -Mareuil déclara en raillant: - ---Vous avez du goût ... Permettez-moi de vous le dire ... - -Elle remercia d'une inclinaison de tête, et ils allèrent de nouveau -quelque temps en silence. - -Mareuil observait sournoisement Mme Lozières de son regard expert de -peintre et d'amant sagace. - -Elle lui paraissait aussi séduisante que là-bas, à l'Hippique, gardait -cet air petit fifre qui, dès l'abord, lui avait plu. Et, quoique d'une -taille plutôt grande, elle avait de la grâce, elle marchait bien, de -ce pas aisé, harmonieux, solide, qui distingue les femmes adroites et -sûres de leur corps. - -Il l'évalua encore d'un coup d'œil sommaire: - -«Elle est bien, cette petite!... Quel dommage que je ne l'aime pas, que -j'aie l'esprit ailleurs!...» - -Mais Mme Lozières sentait probablement sur elle la pesanteur des -regards de Mareuil, car, comme pour mettre fin à ce gênant examen, elle -demanda: - ---Savez-vous comment s'appelle la personne qui passe dans cette -victoria bleue?... - -C'était une des demoiselles de la Butte, une grosse brune avec un -chapeau empanaché de blanc. Mareuil répondit sèchement: - ---Elle se nomme Mériel ou Nivolas ... je ne vous garantis rien ... -Du reste, si vous voulez des renseignements sur ces dames, vous vous -adressez fort mal ... je n'en fréquente aucune. - -Mme Lozières parut aguichée par l'expression mauvaise des paroles de -Mareuil: - ---Tiens, pourquoi?... Il y en a cependant de bien jolies? - ---Je ne dis pas ... Mais, je n'aime pas cette façon d'aimer ... - -Elle s'exclama d'une voix incrédule: - ---Vous voulez donc de l'amour, de l'amour vrai? - ---Peut-être! - ---C'est surprenant! Je n'aurais pas cru cela de vous!... Je ne sais -comment ... Est-ce parce que je vous vois encore petit garçon, -turbulent et méprisant pour les filles, comme vous disiez?... Mais je -n'aurais jamais supposé que vous fussiez un amoureux, un sentimental.... - -Mareuil répliqua: - ---C'est pourtant comme cela! - -Puis, après un silence: - ---Et même, savez-vous de quel nom on m'a surnommé chez un de mes amis? - ---Je n'ai pas idée ... - ---On m'a surnommé Soif-d'Amour! - -Elle eut un petit rire cordial. - ---Soif-d'Amour! Oh! c'est drôle, c'est très drôle, Soif-d'Amour. -Evidemment, cela prouve en votre faveur ... Vous allez me trouver bien -indiscrète ... Est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes ainsi? - ---Je l'ai été ... - ---Ah! vous ne l'êtes plus?... - ---Plus pour le moment ... - -Elle ne répliqua pas, la figure égayée d'un mince sourire, la tête -baissée vers le bitume grisâtre, mais la pensée visiblement tendue vers -d'autres choses, vers tout ce que Mareuil ne lui avait pas révélé et -qu'elle eût bien voulu connaître. - -Il réfléchissait: «Pourquoi est-ce que je lui confie ces histoires?... -Je ne tiens pas à me faire admirer, et j'ai l'air de me poser en être -extraordinaire ... C'est imbécile!» - -Le temps avait fraîchi. La nuit tombait. Une rafale de vent s'éleva, -vint coller la souple robe de Mme Lozières contre son corps. - -«Elle n'est décidément pas mal, songeait Mareuil, et cela vaudrait -toujours mieux qu'une Mériel, qu'une Kerjeu, qu'une Nivolas ...» - -Elle l'interrompit dans ces parallèles: - ---Vous autorisez une question? - ---Tant qu'il vous plaira! - ---Eh! bien, voilà! dit-elle, comme livrant la conclusion de ses -raisonnements secrets ... Voilà! Pensez-vous qu'un jeune homme de votre -âge puisse aimer d'une manière absolue ... Vous m'entendrez à demi ... -C'est très difficile à expliquer ... Pensez-vous qu'un jeune homme peut -être fidèle, complètement fidèle, même quand il aime, au milieu des -entraînements, des tentations, des occasions?... - ---Certainement! fit Mareuil. - -Elle reprit: - ---Oh! ce doit être bien rare ... Ainsi, par exemple, ceux que nous -avons rencontrés tantôt au Concours, tous ces officiers, ces hommes de -sport, pensez-vous ... - -Mareuil s'exclama rageusement: - ---Ceux-là! ceux-là!... Ah! mais non!... Et puis, je préfère que vous ne -m'en parliez pas, des jeunes gens ... Je les déteste! - ---Vous les détestez? - ---Oui, je les déteste, surtout lorsque je les vois en foule, en masse, -réunis ensemble, comme ils étaient aujourd'hui ... Tenez, il m'est -arrivé de me sauver d'un salon de cercle, d'une salle de théâtre, d'une -salle d'armes, parce qu'il y avait là trop d'hommes, parce que cela -m'indignait de rêver à tout ce qu'ils étaient capables de faire avec -leurs yeux, leurs moustaches, leur vigueur, leurs corps alertes ... Ce -sont des voleurs de cœurs, des voleurs de femmes ... Je les déteste!... - -Elle lui lança un regard ému, un de ces instinctifs regards de -gratitude comme elles en ont toutes quand on dit, à leur propos, des -paroles même un peu absurdes, mais qui sont plus que des mots de désir -brutal ou d'offres libertines. - -Mareuil continuait: - ---Non, je ne comprends pas qu'on trahisse ... Je trouve ça puéril ... -Il serait si simple de quitter quand on cesse d'aimer ... Pour ma part, -je n'ai jamais trompé ... et je suis persuadé, je crois bien que je ne -tromperai jamais ... oui, je le crois bien ... - -Il avait proféré cela comme une leçon récitée, sans conviction dans la -pensée, et il demeurait stupéfait de sentir en lui ce subit désaccord, -répétant: - ---Oui, réellement, je le crois! - ---C'est très bien! fit Mme Lozières ... Et si vous ne redoutez pas de -vous ennuyer, vous viendrez en recauser chez moi, samedi prochain ... - -Il s'écria d'un air de regret: - ---Comment! vous rentrez? - ---Oui, je rentre ... D'abord, ce vent me donne la migraine ... Et puis -il est très tard ... - -Mareuil prit, en plaisantant, un ton de mélodrame: - ---Ecoutez!... Suivez-moi et je vous raconterai ma vie! - -Mme Lozières souriait: - ---Mais je ne vous la demande pas! - ---Alors, je vous raconterai autre chose, tout ce que vous voudrez ... -Il est à peine six heures et demie ... Vous avez largement le temps! - -Et comme elle hésitait, il feignit de l'amertume: - ---Quand je pense qu'à Monneville, c'était toujours vous qui me -relanciez, qui me suppliiez de jouer ... - -Elle répondit: - ---Nous ne sommes plus à Monneville ... Enfin, je ne veux pas que vous -vous imaginiez que je me venge ... Entendu!... Nous marcherons encore -un peu, mais quelques pas, seulement! - -Ils se remirent en route, traversèrent la place de l'Etoile et -s'engagèrent dans l'avenue de la Grande-Armée. - -Le crépuscule devenait plus noir, et une à une, les lanternes des -réverbères s'allumaient. Lorsqu'ils passaient auprès d'elles, Mareuil -s'amusait de voir son ombre et l'ombre de Lucie s'allongeant, côte à -côte, comme celles de deux amants flâneurs. Parfois, à une bourrasque -plus violente, elle détournait la tête de son côté et elle échangeait -avec lui un sourire amical, un sourire complice. - ---Non, je n'ai jamais, jamais trahi! disait Gilbert. - -Il avait repris ses théories sur l'amour, sur ce qu'on doit à une femme -aimée, sur le dégoût que nécessairement on éprouve pour les autres, -qui ont le tort de ne pas être elle--décrivant à Mme Lozières tout son -trésor de sentimentalité, inventoriant toutes ses richesses de cœur, -les faisant scintiller, miroiter, valoir comme un bijoutier ses bijoux -devant une cliente à gagner. - -Il avait conscience d'être sincère maintenant, et l'indécision bizarre -de tout à l'heure ne l'oppressait plus. Il parlait de son irréprochable -fidélité ainsi qu'un brave de son courage, avec cette assurance -naturelle qui nous vient d'un passé glorieux, d'actions d'éclat -incontestables. Chacune de ses phrases se rapportait à des hauts faits -qu'il eût pu prouver, à l'un des épisodes de la terrible campagne de -deux ans qu'il avait menée contre Jack. Il s'écriait à tout instant: -«Quant à moi ...» ou bien «Il m'est souvent arrivé» ou encore: «Sans -me citer comme exemple ...»; et sous ces formules personnelles qui -lui échappaient, Mme Lozières devinait une histoire vraie, un drame -touchant, peut-être. - -Elle n'interrogeait plus, le laissait disserter, craignant de prononcer -des questions significatives, de trop montrer son intérêt, sa -sympathie. - -Ils étaient près de la Porte-Maillot. Elle vit la grille, et d'un ton -impératif: - ---Il faut que je rentre ... - ---Il le faut?... - ---N'insistez pas!... Cela me désobligerait. - -Ils revinrent en arrière. Mme Lozières hâtait le pas, se plaignant -d'être en retard, très fâchée, très mécontente. - -Mareuil, pour la calmer, consultait sa montre, donnait de fausses -heures auxquelles elle refusait de croire. - -A l'angle de l'avenue Kléber, elle s'arrêta: - ---Si vous voulez, j'aime mieux que nous nous séparions ici! - -Puis, Mareuil, serrant un peu fort sa main, elle la retira brusquement: - ---A bientôt, j'espère! - -Elle n'indiquait plus de jour, cette fois. Il répliqua de même: - ---A bientôt!... Je suis bien heureux de vous avoir revue! - -Elle le regarda d'un regard franchement tendre, presque prometteur et -elle ajouta: - ---A bientôt alors!... Je me sauve! - -Elle avait disparu au coin d'une rue. - -Mareuil songea: - -«Elle est agréable ... Mais quels yeux bêtes en partant!... Quels -regards sales elles peuvent vous avoir!... C'est écœurant!...» - -Il monta dans un fiacre et se fit conduire chez lui. Auprès du parc -Monceau, il distingua, malgré la nuit, un endroit où jadis, avec Jack, -il s'était promené, aux premiers jours de leur liaison. Il poussa un -soupir, et resta quelque temps avec une vague mélancolie. - - - - -V - - ---On peut entrer? - ---Entrez! dit Gilbert, en reconnaissant la voix de Brévannes ... Vous? -Un samedi?... Je croyais que c'était votre jour d'article? - -Le journaliste s'assit et alluma un cigare: - ---Oui, j'ai eu fini plus tôt que de coutume ... Dites donc, qu'est-ce -que vous faites, aujourd'hui? - ---Pourquoi cela? - ---Enfin, êtes-vous libre? - ---Libre!... Libre!... Ça dépend! dit Mareuil, qui s'était précisément -promis d'aller, dans l'après-midi, chez Mme Lozières ... Ça dépend un -peu de l'heure et aussi de ce que vous avez à m'offrir ... - ---Voilà! fit Brévannes. Il y a tantôt répétition générale à l'Odéon -... La jeune enfant est souffrante et ne peut venir ... Voulez-vous la -remplacer? On raconte que la pièce est intéressante ... - -Mareuil se recueillit. Cette proposition ne le séduisait guère, mais -une soudaine envie le poussait à profiter du prétexte pour retarder -cette visite de combat que, la veille encore, il hésitait à rendre, à -livrer. - -Il pensa avec soulagement: «Il ne serait peut-être pas mauvais de la -faire attendre ...»--puis, tout haut: - ---C'est convenu! Cela me va! - ---Alors prenez votre chapeau ... Nous mangerons de l'autre côté de -l'eau ... Ne lambinons pas!... Le rideau est à une heure. - -Lorsqu'ils furent en voiture, après quelques instants de silence, -Brévannes demanda: - ---A propos, et la santé du cœur? - ---Mon Dieu, dit Mareuil ... je n'ai pas trop à me plaindre ... Je -suis même étonné de souffrir si peu ... A tel point, que je fais des -expériences, que je me mets à l'épreuve pour voir si c'est bien fini, -si ce n'est pas un engourdissement passager ... Je me représente la -dame en train d'accomplir des infamies, des débauches extraordinaires -... Rien! Cela me laisse calme, cela augmente seulement un petit peu la -répulsion que j'ai pour elle ... Je lui crie un gros mot, une injure -... Mes lèvres se soulèvent de dégoût ... Et c'est tout!... Quant à ces -messieurs ... - ---Quels messieurs? - ---Vous savez bien, le boursier, l'avocat, la bande, enfin ... - ---Eh bien? - ---Eh bien! je ne leur en veux presque plus ... Je n'ai plus pour eux -qu'une sorte de curiosité ... Oui, tenez, je voudrais bien voir leurs -têtes, leurs têtes de cocus ... Car ils l'ont été, comme moi, les -imbéciles, comme tout le monde le sera avec la dame!... Je commence à -la comprendre, cette personne, je commence à la connaître!... - -Brévannes approuva: - ---Votre état d'esprit me semble, en effet, assez bon ... Et alors, vous -ne l'aimez plus?... - ---On le dirait ... C'est, d'ailleurs, ce qui me confond, mon vieux -... Car, pourquoi est-ce que, du jour au lendemain, je ne l'ai plus -aimée? Parce que j'ai su qu'elle me trompait? Je l'ai cru d'abord. -Mais, ensuite, j'ai réfléchi ... Ce n'est pas la raison ... J'aurais pu -savoir et pardonner, continuer de l'aimer ... J'aurais pu désirer la -revoir, accepter qu'elle revînt comme elle m'en priait ... Pas du tout, -j'ai refusé ... - ---Et maintenant, vous refuseriez encore?... Vous refuseriez si elle -vous écrivait, si elle vous donnait pour demain ou après-demain un -petit rendez-vous amical? - ---Je refuserais, parce que je n'ai plus envie d'elle ... Et puis, pas -de danger qu'elle m'écrive ... Elle est sans doute enchantée que ce -soit terminé, d'avoir sa tranquillité, sa liberté ... Elle ne viendra -pas me chercher, allez ... Mais vous, Brévannes, vous expliquez-vous -cela, que je ne l'aime plus?... - -Brévannes tiraillait sa longue moustache blonde. - ---Moi?... Moi? Je ne me suis jamais engagé à vous fournir des -éclaircissements psychologiques sur votre cas ... Comment!... Vous -ne souffrez plus, vous avez la chance de ne plus souffrir et vous -demandez, en sus, des explications!... Vous en voulez trop, mon jeune -ami! Vous êtes insatiable! - -Mareuil suivait son idée: - ---Par contre, si je ne souffre pas, je m'ennuie ferme!... J'ai essayé -de travailler ces jours-ci. Pas moyen! Est-ce affaire de tempérament ou -d'habitude? mais je sens que je ne suis capable que d'aimer, que je ne -suis bon qu'à cela, qu'il n'y a que cela qui m'intéresse ... Je suis -devenu homme de sentiment, comme d'autres sont hommes de cheval, hommes -de finances, hommes d'études ... - -Et il répéta, ravi de sa trouvaille: - ---Oui, je suis un homme de sentiment!... Saisissez-vous? - -Brévannes répliqua d'une voix narquoise: - ---Si je saisis?... Passez-moi donc une allumette ... Si je saisis?... -Comme un huissier!... Mais on n'est pas homme de sentiment tout seul. -Vous oubliez, mon brave monsieur, qu'on ne l'est généralement qu'à deux -... c'est le minimum! - ---J'oublie? fit Mareuil, à son tour ironique ... Ah! j'oublie?... Et -qui vous dit que nous ne serions pas deux? - -Brévannes l'examina avec compassion: - ---Déjà?... - ---Déjà! repartit Mareuil d'un ton résolu ... Parfaitement, j'ai en vue -une petite femme charmante ... - ---Que vous aimez? - ---Je n'irai pas jusqu'à vous jurer que je l'aime ... ce serait -exagérer!... Mais je crois que je l'aimerai, que je l'aimerai bien ... -avec le temps ... - -Brévannes leva les bras en signe d'absolution: - ---Au fait, si c'est votre manie, si cela vous plaît, vous auriez tort -de vous priver!... Une façon comme une autre d'aiguiller sa vie!... - -Et il ajouta en posant sa main sur le genou de Mareuil: - ---Vous êtes riche, n'est-ce pas? Ou du moins vous n'avez pas besoin -de travailler pour vivre ... Vous n'avez pas non plus une âme de -missionnaire ou de héros, à ce qu'il me paraît ... Alors, ce ne sera -jamais moi qui vous conseillerai de vous tourmenter pour la gloire, -pour qu'on déclare que vous avez du talent ... Et, qui sait? on ne le -déclarerait peut-être pas ... On déclarerait peut-être, au contraire, -que vous n'en avez aucun ... Non, voyez-vous, mon petit Mareuil, quand, -comme vous, on n'a dans l'existence ni charges ni responsabilités, -ce qu'il y a de mieux, pendant le court bout de temps qu'on séjourne -ici-bas, c'est encore de faire ce qui vous amuse!... - -La voiture s'arrêta, et ils pénétrèrent dans le restaurant où ils -déjeunèrent rapidement. - -Mareuil n'écouta pas la pièce. Il songeait à Mme Lozières, se figurant -les émotions qui devaient l'agiter, tandis que l'heure s'avançait -sans qu'il vînt, le ton distrait dont elle devait parler aux -visiteuses--toute désappointée, toute au regret de s'être laissée aller -à cette promenade clandestine, à cette familiarité de causerie intime -avec un monsieur si inconséquent ou si froid. - -De plus, il avait remarqué, dans une baignoire voisine de son fauteuil, -Mme Béatry, une petite brunette élégante que, de l'orchestre, on -lorgnait beaucoup; et il la fixait obstinément. - -C'était une jeune veuve aux lèvres un peu fortes, aux narines très -ouvertes et frémissantes, une de ces jeunes veuves en présence -desquelles on juge immédiatement que c'est du mari et du mari qu'il -leur faut, ou quelque chose d'approchant. - -Des bruits bizarres couraient sur elle, que Mareuil savait, s'étant -informé, après l'avoir fréquemment rencontrée dans son quartier, et -pris de cet intérêt qu'on a souvent pour certaines anciennes amies -de rue, aux regards devenus affables, à la longue même souriants. -Une malpropre histoire d'argent: M. Béatry rédigeant un testament -qui interdisait à sa femme de se remarier sous peine de voir passer -aux enfants, deux petits garçons, la fortune presque entière; et -ensuite, Mme Lestang, la mère de la jeune veuve, asservie à ces clauses -sataniques, veillant autour de sa fille comme un factionnaire devant -une banque, repoussant au large tous les prétendants comme des voleurs, -épouvantée à l'idée d'une rechute dans la gêne d'où le premier mariage -les avait miraculeusement tirées. - -Mareuil se rappelait ces détails contés, autrefois, par un camarade; -et tout en lorgnant Mme Béatry: «Ce brésillon m'irait assez, m'irait -autant que la petite Lozières ... Oui, mais il y aurait à se faire -présenter ... Sans compter la mère à franchir, le boule-dogue de mère -... Trop de besogne!...» - -A la sortie, pourtant, il l'attendit quelques minutes. Elle ne -paraissait pas. Il s'en alla sans effort. - - * * * * * - -La semaine lui sembla lente. Il rêvait à Mme Lozières, se l'imaginait, -rue Fortuny, entièrement à lui, ayant abandonné toute pudeur; et cela -lui suggérait des désirs qu'il notait avec joie, comme des présages -d'amour en bonne voie. Puis, lorsque ces exercices ne suffisaient pas, -lorsqu'il lui venait des tentations de renoncer à la lutte, vite il -les écartait en se remémorant le passé, les jeunes modèles qu'il avait -fréquentées avant Mme Hardouin, les parties désolantes le dimanche, -dans la banlieue, les retours bruyants, la nuit, parmi la foule,--et -l'encrassement d'ennui qui lui restait, pour plusieurs jours, de ces -journées de fête. Recommencer, retomber à ces pauvres escapades, -après les sublimes heures de passion, après ce qu'il avait appris à -ressentir? Merci! Non, c'était aimer qu'il voulait. - -Seulement, par exemple, il ne permettrait pas que Lucie prolongeât trop -la résistance, s'avisât de le traîner, de le jouer. Il lui accorderait -les délais d'usage, le temps de se donner; mais le moment venu, si elle -ne cédait pas, il passerait à une autre, car elle n'avait pas un charme -si exceptionnel enfin qu'on ne pût en trouver de pareilles, et même de -meilleures. - -Il était donc dans les dispositions les plus rigoureuses quand, le -samedi suivant, vers une heure et demie, il sonna à la porte de Mme -Lozières. - -Il avait choisi cette heure à dessein, de façon à se rencontrer seul -avec elle et à se déclarer sur-le-champ, dès le premier tête-à-tête. On -l'introduisit dans un boudoir attenant à un salon plus vaste et meublé -de meubles anciens, tendus de soieries effacées. Puis on revint lui -dire que Madame le priait de vouloir bien patienter un peu, et qu'elle -ne tarderait pas. - -Il se mit à se promener à travers la pièce, inspectant les tableaux -posés aux murs, les fleurs des potiches, les photographies éparses dans -de jolis cadres, sur un guéridon bas. - -Il repassait en son esprit les phrases qu'il se proposait de prononcer -d'abord, les mots décisifs qui seraient comme le signal de la -bataille--de cette bataille qui finirait peut-être pour lui sans grand -dommage, par le triomphe de l'adversaire, ou bien qui engagerait, une -fois de plus, sa vie pour combien de mois, combien d'années? - -Il entendit un frôlement d'étoffes sur le tapis, des pas hâtifs, puis -Mme Lozières parut, agrafant la dernière agrafe de son corsage. Elle -lui indiqua un siège et d'une voix un peu essoufflée: - ---Vous ne m'en voulez pas?... Je n'étais pas prête ... J'ai dû sortir -ce matin et lorsque vous avez sonné, je commençais à peine ma toilette -... Ce que je me suis pressée!... - -Elle tapotait sa robe, une longue robe de réception en soie cuivre, -recouverte de dentelles noires. - -Mareuil répliqua: - ---Je regrette que vous vous soyez tant pressée ... C'est moi qui -suis coupable ... J'arrive à une heure indue, à une heure absolument -incorrecte ... - -Elle souriait, les yeux baissés: - ---Le fait est que vous arrivez un peu tôt! - ---Mais j'ai une excuse! dit Mareuil. - ---Et laquelle? - ---C'est d'avoir commis exprès cette incorrection. - ---Exprès? fit madame Lozières, d'un air candide. - -Mareuil répéta en pesant sur le mot: - ---Exprès!... Oui, je désirais vous voir seule ... - ---Eh bien, dans ce cas, dit Mme Lozières avec aisance, dépêchez-vous -... Vos instants de plaisir sont comptés, car, dans un quart d'heure, -Mme de Brégy, ma tante, sera ici pour m'aider à recevoir ... - -Mareuil réprima une moue de mécontentement. La survenue de cette Mme de -Brégy, la seule proche parente de Lucie, depuis trois ans orpheline, -l'inquiétait. Mme Lozières reprit: - ---Vous savez que vous avez failli me faire gronder, l'autre soir ... Je -ne suis rentrée qu'à sept heures et demie, et mon mari ... - -Mareuil déposa son chapeau sur le tapis, à sa droite. - ---Pardonnez-moi de vous couper la parole ... Mais vous présumez bien -que j'avais mes raisons pour souhaiter de vous voir ainsi ... - -Elle eut un geste d'ignorance. - ---Oh! je vous en prie, fit Mareuil, laissez-moi parler ... - -Et s'exhortant, se forçant, sans aucun élan: - ---Voilà!... Je ne suis pas venu samedi dernier, parce que je n'osais -pas encore ce que j'ai le courage d'oser aujourd'hui ... Je viens vous -demander de vous revoir ... - ---De me revoir?... Mais vous me voyez!... Vous me reverrez!... - ---Comprenez-moi ... De vous revoir plus souvent, ailleurs qu'ici, de -vous revoir seule, enfin ... - -Elle essaya de plaisanter: - ---Toujours seule, alors ... Et pourquoi? - ---Pourquoi?... Pourquoi?... Parce que je ne peux plus me passer de -vous, parce que depuis dix jours, je ne pense qu'à vous ... - -Il attendit un instant qu'elle lui fournît la réplique, mais elle -gardait le silence, les yeux attentifs vers les petits boutons de nacre -de ses hauts gants, qu'elle boutonnait lentement. - -Il s'écria: - ---Vous avez l'air de ne pas me croire. Vous ne me répondez pas ... -Pourtant, je vous jure que je suis sincère ... Et si peu que vous me -connaissiez, vous savez bien que je me doute de l'importance de ce que -je vous dis, que je le pense puisque je vous le dis ... je vous en prie -... je vous en prie, ne refusez pas ... Vous me feriez tant de peine!... - -Sa voix tremblait. Il s'arrêta, bien plus ému du son de ses paroles -que de leur sens vrai; et il se félicitait: «Allons, allons! C'est -mieux!... Cela ne va pas trop mal!» - -Elle redressa la tête: - ---Vous avez fini?... Je ne voulais pas vous interrompre ... Cela -vous aurait peut-être contrarié ... Et puis, je peux vous l'avouer -franchement ... votre déclaration était assez charmante, assez -discrète, pour donner le désir de l'entendre jusqu'au bout ... Ensuite, -avec la même franchise, je réponds à votre demande, je vous dis: C'est -impossible! - -Mareuil vivement se rassura: «Cela ne signifie rien! Continuons!»--Et -avec une intonation désespérée: - ---Impossible? - ---Oui, impossible ... Le motif? C'est que je ne veux être la maîtresse -ni de vous ni de personne ... - -Mareuil eut envie de prendre son chapeau, de s'en aller; mais se -contenant, il proféra d'un air indigné: - ---Maîtresse!... Maîtresse!... Ma maîtresse!... Il s'agit bien de ça -... Maîtresse!... C'est-à-dire que vous ne me croyez pas, que vous -me considérez comme un chercheur de femmes, un chasseur d'occasions, -un monsieur qui serait bien aise de vous avoir comme une autre, tout -bonnement parce que vous êtes jolie et gracieuse ... N'est-ce pas, -c'est bien cela que vous pensez, malgré mes confidences de l'autre -jour, malgré tout ce que je vous ai révélé de moi-même dans cette -conversation affectueuse?... Comme c'est mal! - -Elle balbutia très gênée: - ---Vous vous trompez ... J'ai au contraire pour vous, depuis notre -causerie, une profonde sympathie ... Vous m'avez dit ce jour-là des -choses qui m'ont beaucoup plu ... Pourtant, ce que vous me proposez -est, je vous le répète, impossible ... - -Il y eut un temps. Mareuil songeait: «Aurait-elle un amant?» Puis -apercevant sa mine contrite: «Mais non, elle a l'air sérieusement -ennuyée ... Et puis quand même, qu'est-ce que cela ferait?... Ah! c'est -dur! c'est dur!» - -Il réunit toute son audace, et de sa voix la plus câline, la plus douce: - ---Je serais navré de vous importuner ... Cependant, réfléchissez ... -Que risqueriez-vous? Ce que vous avez risqué la première fois, pas -davantage: une promenade solitaire, une autre si celle-là ne vous avait -pas déçue; puis d'autres, peut-être si vous vouliez ... - -Et après une pause: - ---Je suis bien obligé de vous expliquer tout cela ... Vous vous êtes -si complètement méprise sur mon compte!... Non, véritablement, je sais -trop ce que c'est que d'aimer pour supposer que, du premier coup, au -premier mot, on puisse inspirer de la tendresse ... Ces sentiments ne -viennent que peu à peu, quand on se connaît, quand on s'apprécie ... Et -les femmes qui prétendent les avoir autrement, eh bien! elles ne valent -pas plus que les hommes dont nous parlons ... Ce sont des gredines ... -des aventurières!... - -Il s'exprimait avec autorité maintenant, soutenu par ses rancunes, -ayant retrouvé ce ton éloquent de passion meurtrie qui intriguait -Lucie; et victorieusement il ajouta: - ---D'ailleurs, est-ce que je vous ai dit que je vous aimais, moi? Est-ce -que j'ai eu cette impudence?... Non, je ne vous l'ai pas dit!... Je -vous ai tout dit sauf cela ... - -Mme Lozières, comme éblouie par ce raisonnement, répliqua: - ---C'est vrai ... J'en conviens ... Mais précisément je ne veux pas -m'exposer à aimer, à tous ces dangers d'un flirt ... Je vous en -conjure, qu'il ne soit plus question de ces choses et contentez-vous -que je reste votre amie, que j'éprouve pour vous une grande, une réelle -sympathie ... - -Il prit sa main, sa main dégantée, et y posa un long baiser. Elle -contemplait distraitement la fine raie blanche qui séparait ses cheveux -souples et lustrés; puis, plus loin, la chair blanche de sa nuque dans -l'écartement du col, et, tout à coup, elle tressaillit, sentant les -dents de Mareuil qui, dans un baiser plus fort, l'avaient un peu mordue. - ---Oh! laissez-moi! - -Elle avait arraché sa main. - ---Je vous demande pardon! fit Mareuil, dont le regard brillait. - -Deux coups sonnèrent à la pendule. Il se dit: «Deux heures! La tante -Brégy menace ... Un dernier essai, et je file!...» - -Il rapprocha sa chaise du petit canapé où Lucie était assise, et d'un -air chagriné: - ---Ainsi, nous ne nous reverrons plus? - ---Si, nous nous reverrons! - ---Non, puisque à dater d'aujourd'hui, vous ne recevez plus ... - -Elle cherchait une excuse, une compensation à lui opposer. - ---Eh bien! nous nous rencontrerons ... Nous nous verrons peut-être -au Bois, aux eaux ... Et l'hiver prochain, vous reviendrez me rendre -visite ... - ---L'hiver prochain! s'exclama Gilbert ... Dans six mois! Dans huit -mois!... Quelle tristesse! - -Il avait ressaisi sa main qu'il embrassait avec plus d'ardeur, couvrant -de baisers son poignet et même au-dessus, la peau délicate de son -bras. Il releva un peu la tête, étonné de son inertie, et la vit les -paupières battantes, le visage convulsé de cette belle expression -douloureuse de bête agonisante qu'ont les femmes qui faiblissent. - -Alors, sans hésiter, il s'assit près d'elle et prestement l'attira à -lui. - -Elle bégayait: - ---Je vous en supplie! Je vous en supplie! - -Il ne l'écoutait pas, continuait de l'embrasser, dans le cou, dans les -cheveux, sur le front, mais comme il atteignait sa bouche, elle se -dégagea d'un sursaut violent--et brutalement, les sourcils froncés, les -bras serrés au corps, dans un ramassement de défense, elle dit: - ---Allez-vous-en!... Je veux que vous vous en alliez! - -Il implora à son tour: - ---Je vous en prie!... Ne soyez pas fâchée ... - -Elle demeurait silencieuse, les yeux vers le tapis, ramenant d'un geste -nerveux ses cheveux défaits dans la lutte. - -Il répéta à mi-voix: - ---Vous n'êtes pas fâchée? - -Puis, avant qu'elle n'eût pu répondre, il l'enlaça de nouveau. - -Elle se débattit. Mais il était plus robuste, la retenait de ses bras -fermes, de toute sa force surexcitée. Elle cessa presque de résister, -chuchotant seulement, par instants, en un effort suprême: - ---Allez-vous-en!... Je vous en supplie!... On va entrer!... On va venir! - ---Mais non! mais non! répondait Mareuil ... Je vous assure ... Ne -craignez rien ... - -On ne venait pas, en effet: ni tante Brégy, ni visites, ni personne. -Et la lutte se poursuivait, muette, solennelle, dans le désert de cet -étroit salon, devant les meubles indifférents, sans autre bruit que -celui des baisers, des soupirs, des supplications ou parfois des vitres -vibrant au passage d'une voiture, dans la rue. - ---Je vous aime ... je vous aime tant! murmurait Mareuil d'une -voix sourde, oubliant soudain sa réserve, toutes ses déclarations -chevaleresques. - -Elle sanglotait toujours: - ---Oh! partez! Je vous en supplie ... Mais je suis folle ... Mais je ne -me reconnais plus ... Oh! laissez-moi! - -Enfin, elle eut l'énergie de le repousser, de se débarrasser, et elle -se leva d'un bond, les cheveux en désordre, les joues toutes rosées, -toutes brûlantes des petites piqûres continues de sa barbe rase. - -Il s'était levé également, et dans la glace, derrière elle, Lucie -l'aperçut un peu décoiffé, un peu rouge, lissant sa moustache défrisée -par les baisers. - -Elle le regarda d'abord durement; puis, comme il souriait avec une -expression enfantine de regret, elle se retourna, souriante aussi, et -d'un ton de gronderie amicale: - ---Je vous en prie ... Allez-vous-en ... Nous avons été d'une imprudence -absurde ... Je tremble encore, en y pensant ... Il faut que vous -partiez!... - -Il répliqua, en se reculant: - ---C'est bien ... Je vais partir ... Cependant, avant que je parte, ne -voulez-vous pas me dire si je vous reverrai?... - -Elle agitait la tête pour refuser, la bouche pincée d'une moue -railleuse et mélancolique. - -Il reprit: - ---Si! Je désire plus que jamais vous revoir! Vous ne pouvez pas me dire -non ... maintenant ... - -Elle l'interrompit: - ---Comment, «maintenant»?... Qu'entendez-vous par là?... Ah! vous avez -des mots malheureux, mon cher! - -Il se fit humble, essaya de pallier la faute: - ---Je voulais dire: maintenant que vous savez combien je vous aime ... -Comme vous êtes méchante!... Comme vous prenez méchamment toutes mes -paroles!... - -Elle lui tendit la main en signe de pardon: - ---Au revoir! - ---Au revoir! - -Il regardait sa main et les yeux dans ses yeux, d'une voix précipitée -il dit: - ---Je m'en vais ... Mais après-demain lundi, je vous attendrai, près du -pont de l'Alma, du côté du Champ de Mars ... J'y serai à deux heures -... Il y a là des endroits où l'on ne rencontre personne ... Je vous en -prie, venez ... - -Il l'attira sans qu'elle se défendît, lui donna sur les lèvres un lent -et dernier baiser. - ---Viendrez-vous? - -Elle balbutia, les paupières closes: - ---Je ne sais pas ... Peut-être!... Laissez-moi! - -Il était sur le seuil du petit salon: - ---Alors, c'est convenu!... Demain, deux heures! - -Elle répliqua: - ---Oui, oui, peut-être ... Je ne promets rien ... - -Mais, soudain, elle tressaillit: - ---Chut! Chut! Arrêtez! - -Une porte par-delà les tentures, les murailles du salon, du côté de -l'antichambre, s'était refermée avec un claquement lointain, et Mme -Lozières guettait, la figure anxieuse, le buste penché en avant: - ---On n'a pas sonné? fit-elle. - ---Je ne pense pas ... - ---Ce ne peut être que mon mari ... Mais non, il n'est que quatre heures -... Enfin, rentrez ... J'aime mieux cela ... - -Ils revinrent dans le boudoir et s'assirent en silence: - ---Mais parlez donc! murmura Lucie avec impatience ... Parlez -donc!... Dites-moi quelque chose!... Vous avez vu cette pièce des -Menus-Plaisirs? Est-ce aussi mauvais qu'on le raconte? - -Mareuil répondit au hasard: - ---Oh! ce n'est pas bien remarquable ... C'est une opérette comme on en -a déjà fait cent ... Pourtant, au second acte ... - -Le parquet voisin cria sous des pas lourds, et un gros homme barbu -d'une quarantaine d'années, une sorte de Labernerie, pénétra dans le -petit salon. - -Mareuil s'était levé. Mme Lozières présenta: - ---M. Mareuil, dont je t'ai souvent parlé ... Mon mari ... - -Lozières serra la main de Mareuil: - ---Asseyez-vous donc, monsieur!... Je suis enchanté de faire votre -connaissance ... J'ai vu votre exposition au Grand-Art ... C'était -ravissant!... - -Puis, se tournant vers sa femme: - ---Ta tante n'est donc pas venue? - -Lucie repartit d'un air préoccupé: - ---Mais non ... Elle devait venir à deux heures!... Je n'y comprends -rien ... je suis même un peu inquiète ... - -Lozières la rassura: - ---Elle aura été retenue chez un fournisseur ... Elle va sans doute -arriver ... D'ailleurs, je suis là pour la remplacer, si tu veux bien -... Figure-toi que le ministère a été renversé cet après-midi au début -de la séance ... Alors, j'en ai profité pour filer ... - -Mareuil crut habile d'intervenir. - ---Ah! le ministère est tombé? - ---Oui, monsieur, sur une petite question de douanes ... Et il ne l'a -pas volé ... Si on m'avait écouté, si le ministre avait tenu compte de -mes observations, il serait encore debout ... Mais ces gens-là sont -trop bêtes, ils n'ont que ce qu'ils méritent!... - -Mareuil, peu initié à la politique, approuva: - ---Vous l'avez dit! - -M. Lozières poursuivit: - ---Et tenez, justement le ministre de l'intérieur, Dubourdet, vous en -avez certainement entendu parler ... - ---Je ne me rappelle pas! fit Mareuil. - ---Au fait, vous étiez peut-être bien jeune dans ce temps-là!... Eh -bien, savez-vous, monsieur, que monsieur votre père l'a condamné avec -moi à 1,000 fr. d'amende et à huit jours de prison? - ---Mon père? - ---Parfaitement, mon cher monsieur! Votre père ... C'était en 1876 ... -Dubourdet et moi, nous faisions du journalisme dans la Nièvre ... Un -jour, nous avons été appelés en correctionnelle pour des articles -contre le Maréchal ... M. Mareuil présidait ... Je m'en souviens, comme -si j'y étais. Un homme froid, très courtois, qui nous bourrait de -prévenances ... Ce qui ne l'a pas empêché de nous condamner ensuite au -maximum ... - -Mareuil fit un geste d'innocence. - ---Oh! Je ne vous en rends pas responsable, dit Lozières ... Il avait -bien raison, monsieur votre père ... Cela aurait dû me servir de -leçon. Est-ce qu'on se dévoue, est-ce qu'on risque la prison pour une -clique pareille!... Quand je songe que ce Dubourdet a été président -du conseil!... Dubourdet, la risée de notre génération, cet imbécile, -ce grossier personnage!... Président du conseil ... ça!... C'est à se -tordre, ma parole!... - -Mareuil le contemplait curieusement. Il était grand, large d'épaules, -corpulent, avec une face à barbe brune, le front dénudé, sauf un -restant de petits cheveux en brosse, qui s'obstinait sur le devant,--la -tête des politiciens arrivés au pouvoir après le Seize-Mai, une tête -classique de 363; et il avait tout des hommes de cette époque, le -visage barbu, les allures tantôt arrogantes, tantôt bon enfant, la -redingote en drap lisse, le pince-nez épais, la gaucherie tapageuse -du parvenu. Il eût paru le lendemain à la tribune, comme successeur -de Dubourdet, que les profanes s'en fussent à peine aperçus. Il -ressemblait à ceux de sa génération exactement comme tous lui -ressemblaient. - -Lucie était sortie, sous prétexte de donner des ordres. - -M. Lozières reprit avec aigreur: - ---Enfin, les voilà par terre! Je n'en suis pas fâché ... D'ailleurs, -eux ou d'autres, ce sera toujours la même chose. On mentionne déjà -Ginestas, pour les finances!... Ginestas!!! Ha! ha! encore un de -mes camarades, celui-là ... C'est lui qui m'a engagé à entrer dans -l'administration ... Une jolie idée, mon cher monsieur ... Ils m'ont -enterré là-dedans, enfoui comme un gêneur ... Ils m'ont nommé receveur, -chef de division ... Et ils se croient quittes envers moi parce qu'ils -m'ont gratifié de ça!... - -Il désignait, du menton, le ruban rouge de sa boutonnière: - ---Ah! non, mes gaillards!... Ce serait trop simple!... On ne s'en tire -pas à si peu de frais avec un Lozières, avec un monsieur de ma taille -... - -Il continuait de cracher ses rancunes, ses déceptions de fonctionnaire -mécontent, citant des abus, des compromissions, des iniquités, un tas -de scandales ignorés--se confiant à Gilbert, à cet inconnu, comme à -un ami, à un affidé, comme au fils du feu président, qu'il supposait -acquis à l'opposition, plein de haines identiques. - -Et Mareuil répliquait d'un ton indécis, timoré,--tout ahuri encore de -cette brusque intrusion de la politique, de la vie sociale, dans ce -petit salon où, l'instant d'avant, il n'y avait que des bruissements de -baisers, de supplications, de soies froissées. - -Il éprouvait aussi une pitié étrange pour ce pauvre homme si près -d'être trompé, une pitié que jamais l'autre, jamais M. Hardouin ne -lui avait inspirée, et il faisait ses questions douces, déférentes, -sympathiques comme des demandes de pardon. - ---Notre ministère? s'exclamait M. Lozières. Le ministère des -finances?... Pas meilleur que les autres, mon cher monsieur! -Entièrement aux mains de la haute-banque, des tripoteurs ... Mais -le moindre agent de change, le moindre coulissier y possède plus -d'autorité que moi ... Ce matin même, le ministre m'a forcé à poser une -heure, à bouleverser tous mes services. Et devinez pourquoi?... Pour -recevoir une de vos connaissances ... M. Lepassereau, un banquier de -troisième ordre ... C'est un peu fort, avouez-le! - -Mme Lozières rentrait, accompagnée d'un valet de chambre portant le thé -et qui toisa Gilbert de côté. - -Le jeune homme se leva. Elle voulait le retenir: - ---Vous n'accepterez pas une tasse de thé? - -Il s'excusa, alléguant l'heure, un rendez-vous qu'il ne pouvait -remettre. - -M. Lozières déclara: - ---Maintenant que vous avez appris le chemin, j'espère que nous vous -reverrons ... - -Il salua, en remerciant, et sortit. - -Mme Lozières était demeurée impassible, sans un sourire d'intelligence, -sans un regard ami. - -Mareuil descendit l'escalier lentement, se retraçant une à une les -péripéties de cette visite scabreuse. - -«C'est égal, cela a été bon train! On ne traîne pas dans -l'administration.» - -Il arrivait dehors: «Bigre! Ça pince!» - -Une bise glaciale l'avait cinglé, une de ces âpres bises d'avril qui -charrient avec elles comme des restants d'hiver; et aussitôt il eut la -sensation d'un temps pareil, d'un jour pareil, dans le passé--le jour -où Mme Hardouin lui avait accordé les premiers baisers. - -Après, il s'était promené à travers les rues, pendant des heures, -poussé par une furie de marcher, dévisageant les femmes d'un œil fixe -d'homme ivre; et, dans sa fierté, dans sa joie aveuglante, il lui -semblait que, d'un revers de main, il eût pu toutes-les prendre. Oui, -il se rappelait très bien cela, jusque dans les plus minutieux détails. -Puis, soudain, au milieu de ces souvenirs, il crut voir M. Lozières, -sa silhouette gesticulante et révoltée: «Ha! ha!... Ginestas!... La -clique!... Mon cher monsieur!...» Il murmura, repris de pitié: «Pauvre -diable!»--et il cherchait, recherchait, il avait besoin de retrouver -pour s'étourdir l'image lointaine, l'image fugitive de Lucie suppliante -et pâmée. - -«Je l'aime, n'est-ce pas!... Je vais l'aimer, cette petite ... Alors, -pourquoi me gêner?» - -Mais il eût souhaité l'aimer davantage, être encore emporté dans -cet affolement d'amour où l'on ne sent plus de repentir, où morale, -scrupules, conscience fuient devant les désirs comme des fétus sous la -tempête. - - - - -VI - - -Le lundi matin, vers la fin du déjeuner, Joseph apporta à Mareuil une -dépêche. - -L'adresse était écrite d'une écriture contrefaite, renversée. Il ouvrit -le papier bleu et lut ce qui suit: - - «Je ne pourrai venir au rendez-vous ni aujourd'hui, ni jamais. Si - vous êtes un galant homme, vous oublierez un moment de folie, que - je déplore aujourd'hui amèrement. - - L...» - -Il songea: «Un galant homme?... Ah! elle m'embête, cette enfant! Elle -m'embête!» - -Et pour donner le change à Mme Mareuil qu'il voyait l'épier, il déclara: - ---C'est Brévannes qui me décommande ... Nous devions dîner ensemble ce -soir ... Il remet le dîner à demain ... - -Il n'éprouvait aucune douleur, aucune tristesse, pas même une piqûre -d'amour-propre. Sitôt la dépêche lue, il avait candidement résumé son -sentiment. - -Elle l'embêtait! Elle allait exiger de sa part des efforts, des -prières, une cour régulière et longue--peut-être même à la fin se -refuser, se dérober. Elle l'embêtait! - -Remonté chez lui, il se mit à réfléchir. Cette petite Lozières -valait-elle qu'il commençât une lutte sérieuse, qu'il se prêtât à un -flirt interminable? L'affaire lui avait paru plaisante parce qu'elle -s'était engagée promptement, bien présentée. Mais s'il devenait -nécessaire d'implorer, de ruser, de s'astreindre à des manœuvres -compliquées, non, ce ne serait plus aussi drôle. - -Il regrettait cependant de renoncer tout de suite, dès le premier -obstacle, aux avantages obtenus. Du reste, il se pouvait que cette -résistance ne fût qu'une feinte. Et il trouverait toujours un prétexte -pour abandonner la lutte, si elle durait au-delà de son gré. - -Il décida donc d'écrire à Mme Lozières une lettre désolée où il la -supplierait de revenir sur sa résolution et de ne pas le désespérer. - -Il dut refaire trois fois la lettre, la jugeant chaque fois trop -froide, trop ironique. - -Il s'excitait: «Puisque je veux la toucher, il ne faut pas lésiner -sur les grands mots, lui marchander de la passion, de la douleur, de -l'angoisse ...» - -La quatrième rédaction lui sembla plus médiocre que les précédentes: -«C'est extraordinaire!... Voyons pourtant, si Jack m'avait échappé -ainsi, qu'est-ce que je lui aurais écrit?» - -Cette hypothèse lui rendit promptement des forces, de la flamme, un peu -de son style coutumier, et il écrivit: - -«Ma chérie! Votre lettre m'a frappé en plein cœur!... Je ne puis croire -à ce qu'elle renferme, à cette rupture, à ces adieux ... Après hier, -après ces heures divines, vous voudriez me causer l'immense douleur de -ne plus vous revoir, vous voudriez me priver de vous, de votre beauté, -de votre voix si suave, à jamais!!!... Non, vous ne pourrez pas avoir -cette cruauté, pas plus que moi je ne pourrai oublier ce que vous -m'ordonnez d'oublier, car on n'oublie pas l'inoubliable ... J'irai donc -vous attendre, malgré vos prières ... Je vous attendrai une heure, deux -heures,--jusqu'à la nuit. Et si vous n'êtes pas venue, je recommencerai -le lendemain, les jours suivants, sans trève, jusqu'à ce que vous -veniez ... Agréez, ma chérie, toutes mes tendresses, je voudrais dire -tous mes plus tendres baisers ...» - -Il se frottait les mains: - ---Cela, au moins, c'est plus heureux! Ça a du pleur, ça a de la larme! - -Il souligna l'_inoubliable_, cacheta la lettre, et, en bas, la remit à -un cocher: - ---Portez vite ... Pas de réponse! - -Le fiacre s'éloigna au grand trot. - -Il faisait un temps tiède; et le soleil bien franc, bien rassuré, -baignait d'une lumière douce les marronniers vert-pâle de l'avenue. - -A une heure et demie, Mareuil sortit de nouveau et s'achemina vers le -pont de l'Alma. - -Il se sentait tout léger, tout rapide dans ses vêtements d'été, délivré -de la pesanteur des draps d'hiver, de la gaîne embarrassante du paletot -lourd; et il avait peine à ralentir son pas, pour ne point arriver en -avance au rendez-vous. - -Il se récitait en marchant les termes de sa lettre, s'égayait de leur -ton douloureux, mais tout à coup, il eut une inquiétude: - -«Et si elle ne venait pas ... Si elle ne venait qu'à trois heures, qu'à -quatre heures, ou même si elle ne venait que demain ... Je n'y serais -certainement plus et j'aurais l'air d'un pitre!... Ah! ce n'est pas -si fort que cela, ce que je lui ait écrit ... Ah! non, ce n'est pas -fort!...» - -Pourtant, les premières minutes d'attente ne lui furent pas trop -pénibles. Il avait sous les yeux un défilé incessant de grosses -charrettes surchargées de moellons, de voitures découvertes emportant -des femmes en toilettes claires, de municipaux galopant vers le -Palais-Bourbon, d'ordonnances ramenant à une allure sage les chevaux -de leurs officiers. En bas, sur la Seine luisante, les bateaux-mouches -flottaient en hurlant. Des invalides passaient, la jambe boiteuse, -ou le bras vide de leur longue tunique ballant glorieusement sur la -poitrine; et tout ce tumulte le distrayait. - -Mais au bout d'un quart d'heure, il se lassa. Il lui accordait un -suprême délai de vingt minutes, à la jeune Lozières et si, dans vingt -minutes elle n'était pas venue, il s'en allait, il la laissait, pour -toute la vie, au plaisir de causer avec son mari de Dubourdet, de -Ginestas et des infamies de l'opportunisme. - -Il tenait sa montre à la main, par paresse de la retirer du gousset, et -restait immobile à l'angle du parapet, l'œil au guet vers l'avenue qui -montait loin, entre ses deux murailles d'arbres verts. Deux heures et -demie sonnèrent à un bâtiment voisin. - -Il aurait voulu attirer Lucie par un charme, savoir des gestes, des -passes magiques qui l'eussent fait sortir de chez elle, glisser jusqu'à -lui, surgir soudain de la foule. - -«Encore dix minutes de grâce, pensa-t-il ... Je ne peux pas faire moins -... D'ailleurs, au temps de Jack, j'ai attendu bien autrement ...» - -Une voiture, capote baissée, s'arrêta juste à cet instant devant lui, -frôlant le rebord du trottoir. Il se pencha discrètement, et, au fond, -il reconnut Mme Lozières, la figure toute mouchetée des pois noirs -d'une courte voilette. - -Elle s'avança un peu: - ---Je suis venue pour que vous ne m'attendiez pas indéfiniment ... -Qu'avez-vous à me dire? - -Elle avait prononcé ces mots d'une voix attristée, et, sur ses joues, -on voyait des traces roses, comme si elle eût pleuré. - -Mareuil répliqua: - ---Vous n'avez pas lu ma lettre? - ---Si, je l'ai lue ... et je vous en remercie ... - ---Eh bien? - ---Eh bien! elle n'a pas changé mes résolutions ... - -Des passants se retournaient, cherchaient à pénétrer le mystère de ce -colloque suspect, de cette capote abaissée. - -Mareuil balbutia: - ---Je vous répète que je ne vous crois pas ... Seulement, il m'est -impossible de vous parler ici ... Tout le monde nous observe ... -Permettez-moi de monter avec vous ... - -Elle eut un geste d'effroi: - ---Oh! non ... par exemple! - ---Alors, descendez! fit Mareuil d'un ton impatient. - -Puis, se reprenant, plus courtoisement: - ---Je vous en prie, descendez ... Nous marcherons un peu ... Je -m'expliquerai ... Vous êtes libre de vos actes, libre de me repousser -... Mais ai-je mérité que vous me traitiez si brutalement, après tant -de tendresse?... - -Elle exhala un soupir: - ---Je vous cède encore ... C'est la dernière fois, la dernière ... - -Elle paya le cocher, et ils se mirent en marche vers le Trocadéro, -longeant la pierre grise des quais presque déserts. - -Mareuil aborda hardiment le débat: - ---Ainsi, du jour au lendemain, vous ne voulez plus me revoir?... -Pourquoi?... En quoi vous ai-je offensée?... En quoi vous ai-je -déplu?... - -Elle répondit: - ---Pourquoi?... Pourquoi?... Je vous l'ai écrit ... Parce qu'hier -j'étais folle et qu'aujourd'hui je ne le suis plus ... - -Il essaya de l'interrompre. Elle continua: - ---Non, mon ami. J'ai trop souffert à l'arrivée de mon mari ... J'ai -trop souffert, cette nuit, en me rappelant la scène de l'après-midi ... -C'était ignoble cet abandon!... J'ai eu un moment d'égarement, soit ... -Mais recommencer, oh! jamais ... - ---Et moi, mes souffrances, mes regrets ... Cela vous est indifférent -que je souffre? murmura Mareuil d'un ton pénétré. - -Elle dit avec calme: - ---Au contraire, cela me fait beaucoup de peine ... En vous écrivant, ce -matin, j'ai pleuré; et j'ai pleuré tantôt en lisant votre lettre ... -Vous voyez je ne me cache pas de vous ... - ---C'est donc que vous avez pour moi un peu de sympathie ... Qu'est-ce -qui vous retient, alors, de me revoir, comme maintenant?... Quels -dangers courez-vous?... - -Elle s'exclama: - ---Quels dangers?... Vous le savez bien ... D'abord, on peut nous -rencontrer ... - ---S'il n'y avait que cela, rien de plus simple que de venir chez moi ... - -Elle riposta: - ---Chez vous?... Comment, chez vous?... - ---Oui, chez moi ... un appartement que j'ai ... dans un quartier peu -fréquenté, dans une maison très tranquille ... - -Elle s'écria, en raillant: - ---Et qui étouffe les cris des victimes ... Au moins vous êtes franc!... -Vous non plus, vous ne dissimulez pas ... Voilà votre but: m'amener -chez vous ... comme toutes celles que vous avez connues avant moi, ou -que vous connaîtrez, après ... m'amener dans votre chambre à aimer, -dans votre abattoir ... - -Il répliqua d'une voix lente: - ---Oh! on ne vous y ferait pas grand mal, dans mon abattoir!... Pas -plus, en tout cas, qu'à celle qui vous y a précédée ... - ---Ah! vous avouez? dit Mme Lozières. - -Mareuil prit un ton sérieux: - ---Oui, j'avoue que j'ai aimé une femme avant vous. - ---Une seule? Vous m'étonnez! - -Il répéta du même ton: - ---Une seule ... - -Et il ajouta: - ---Naturellement, cela vous étonne ... Vous persistez à me juger -pareil aux autres ... Vous ne voulez pas admettre chez les hommes la -possibilité d'une affection vraie, d'une fidélité durable!... - -C'était son fort, son grand air que ce morceau sur la fidélité -masculine; et il le lança de nouveau avec largeur, avec abondance, sûr -de ses effets, vantant ses propres facultés de dévouement exclusif et -unique, célébrant l'amant irréprochable qu'il avait été, faisant encore -l'article de lui-même sans hésitation ni vergogne. - -Elle semblait reprise d'intérêt, d'indulgence, réclamait timidement -des détails: quelle femme était-ce, les raisons, de la rupture et si, -ensuite, il avait souffert? - -Mareuil répondit vaguement: une femme du monde, un mari très jaloux, -surveillance tyrannique, rendez-vous toujours contrariés, à tel point -que, d'un commun accord, ils s'étaient résignés à rompre. - ---Depuis longtemps? questionna Mme Lozières ... - ---Cela date? fit Mareuil ... Voyons?... - -Il feignit de calculer et froidement: - ---Cela date de six mois! - -Elle dit d'un air malicieux: - ---Je comprends que vous ayez hâte de la remplacer!... - -Mareuil se sauva par un accent sincère: - ---Vous avez tort de plaisanter!... C'est une personne que j'ai -profondément aimée ... Un jour, si jamais nous cessions de nous voir, -je ne voudrais pas qu'on parlât ainsi de vous ... - -Elle comprit sa double maladresse de l'avoir blessé dans ses souvenirs -et d'avoir paru jalouse: - ---Excusez-moi ... J'ai dit une bêtise ... Je n'avais pas l'intention de -vous froisser ... - -Il lui serra longuement la main en déclarant: - ---Il n'y a pas de mal ... De grand cœur, je vous pardonne!... - -Ils avaient franchi le pont du Trocadéro, et ils gravissaient les -jardins en pente. Dans un recoin d'allée, sous des arbres formant -charmille, Mareuil aperçut un banc écarté. - ---Si nous nous asseyions! - -Elle accepta et ils s'assirent. - -La conversation languissait, tous deux n'osant reprendre la discussion -où ils l'avaient laissée, perdre par une imprudence le terrain gagné. -C'était entre eux comme un secret armistice. - -Ils parlaient de Monneville, de leur enfance, de leurs relations -communes, tandis que Mareuil, la tête basse, esquissait sur le sable, -du bout de sa canne, des raies, des cercles inachevés. - -Mme Lozières enfin se leva et annonça: - ---Je m'en vais!... Au revoir! - -Mareuil restait assis: - ---Oh! pas encore!... Mais dites-moi, vous reviendrez demain? - ---Pensez-vous que je doive revenir? - -Elle le regardait comme au départ, la première fois, avenue Kléber. Il -se détourna avec un dégoût subit, ne pouvant supporter cet admirable -regard de soumission, de tendresse absolues, ne pouvant surtout la -regarder de même. Il lui semblait niais, grossier, indigne de lui, -ce regard, et il se sentait incapable de l'imiter, de simuler une -expression pareille. - -Il domina pourtant son malaise, et assura: - ---Je crois bien que je le pense!... Demain à deux heures, même endroit, -je vous attendrai! - ---Simple promenade, n'est-ce pas? Promenade d'amis? fit Mme Lozières. - ---Bien entendu! dit Mareuil d'un ton un peu narquois. - - * * * * * - -Elle fut exacte au rendez-vous. Elle y revint le lendemain, le -surlendemain, toute la semaine. - -Ils se promenaient dans les jardins lointains, les tristes faubourgs -de la banlieue, les quartiers populeux et misérables, le matin ou bien -l'après-midi, aux heures où ils supposaient leurs amis, leurs parents -occupés dans le centre, au Bois--ailleurs. - -Ils visitèrent, de cette façon, le parc de Saint-Ouen, le parc de -Montsouris, le Jardin des Plantes, les environs d'Asnières, les berges -de la Seine, toujours à pied, car elle ne consentait point à prendre de -voitures. - -Mareuil ne la pressait pas, affectait de ne plus l'obséder de prières. - -Il lui avait dit: - ---Je ne veux pas vous forcer ... Vous viendrez chez moi lorsque cela -vous fera plaisir! - -Et, au moment de la quitter, il se bornait à réitérer son invitation -avec un salut cérémonieux: - ---Quand il vous plaira, chère Madame! - -Elle s'inclinait gravement: - ---Pas aujourd'hui, cher Monsieur! - -Mais, au fond, elle était surprise de cette patience exceptionnelle, de -cette réserve presque insolente; et un jour, à la question quotidienne, -elle ne put s'empêcher de répondre: - ---Pourquoi voulez-vous que je vienne chez vous? Nous sommes déjà -camarades ... A quoi bon aller plus loin?... C'est si bien ainsi! - -La remarque le secoua d'abord comme un coup de fouet. Puis, se -remettant: - ---En voilà une idée!... Mais pas du tout! Pas du tout! - -Elle repartit en riant: - ---Une excellente idée au contraire! - -Il rentra, ce soir-là, avec un sourd mécontentement. Il repassait en -revue les huit jours de cette semaine, les ballades à travers les -boulevards crapuleux, les fauves du Jardin-des-Plantes, les causeries -joviales et un peu grivoises, ces huit jours perdus, où il lui avait -été si commode, sans qu'il s'en doutât, de s'abstenir de déclarations, -et il réfléchit: - -«Elle a raison ... Nous devenons une paire de camarades ... J'aurais dû -me montrer plus entreprenant ... Ce n'est pas cependant le désir qui me -manque!...» - -Bien souvent, durant cette semaine, dans les coins obscurs des parcs, -au détour d'une allée, la tentation lui était venue d'enlacer Lucie, -de l'embrasser de nouveau, de l'avoir encore contre lui, haletante. -Mais une sorte de timidité l'avait chaque fois arrêté, une sorte -de nonchalance, à la pensée qu'il faudrait joindre à ce geste des -protestations d'amour, des paroles tendres ou passionnées,--la regarder -d'un de ces longs regards plongeurs qu'il ne savait plus faire, dont la -vue même lui répugnait. - -«Non, ce n'est pas le désir qui me manque! songeait-il ... Ce serait -plutôt le contraire!... Dans la rue, au théâtre, j'ai envie de toutes -les femmes ... Bien naturel, du reste!... Au bout de deux mois presque -... Au bout de deux mois, les souvenirs, cela ne suffit plus!... Alors -il n'y aurait que cette petite qui me glace, qui m'interloque?... Nous -dompterons ça!...» - -Il se promit de recommencer la lutte, de la mener rondement à l'avenir, -sans répit ni merci--de la terminer bien ou mal, mais vite; et, dès le -lendemain, il mit à exécution son projet. - -Ils étaient arrivés après une heure de promenade, environ, à l'extrême -limite du boulevard Bineau. Ils tournèrent à droite, suivant le chemin -qui côtoie la Seine. Puis, Mme Lozières se plaignant de fatigue, ils -s'assirent au premier banc qu'ils rencontrèrent. - -Devant eux, la rivière coulait lente et déserte, contournant une île -dont les verdures touffues laissaient voir, par endroits, des pans -de murs blanchâtres, des bâtiments en briques, ces cabarets où, le -dimanche, le petit monde va danser, manger des fritures amères et se -saouler un peu. - ---C'est joli ici! dit Mme Lozières ... Et puis je suis bien aise de me -reposer ... Ah! vous pourrez vous vanter de m'avoir fait marcher!... - -Mareuil saisit le mot et à mi-voix: - ---Nous marchons! Nous marchons, je ne dis pas!... Mais nous n'avançons -pas! - -Elle l'examina d'un œil sévère. Il continua sans se troubler; - ---Non, nous n'avançons pas!... Nous avons fait le tour de Paris, mais -nous en sommes toujours au même point ... Vous devriez vous décider, -venir chez moi pourtant ... Ces promenades sont de la dernière légèreté -et je me demande combien de jours encore elles se prolongeront, comment -elles finiront!... - -Elle riposta: - ---Aujourd'hui même, si vous voulez ... J'ajoute que je les regretterai, -car j'ai passé là avec vous des journées charmantes ... - -Et comme s'approuvant d'une pensée intime: - ---Oui, elles finiront aujourd'hui!... Elles ne vous contentent plus ... -Il vous faut davantage ... Mieux vaut donc en demeurer là ... - -Mareuil s'écria d'un air de commisération: - ---Quoi! Cela vous effraie de venir chez moi?... Et vous reconnaissez -cependant que je ne vous déplais pas, que vous avez du plaisir en ma -société!... C'est enfantin! - ---Pas si enfantin que vous le dites! fit Mme Lozières. - -Et elle donna ses motifs. D'abord, bien qu'ayant cessé de pratiquer, -en province, afin de ne pas nuire à l'avancement de son mari et pour -éviter les criailleries des radicaux, elle était restée religieuse. -Elle gardait l'aversion, la terreur du péché. Ensuite, elle aimait -M. Lozières, non pas, certes, d'une passion aiguë et emportée, mais -d'une affection solide, fortifiée par le temps; et elle ne se fût pas -pardonné d'être pour lui une cause de chagrin ou de honte. - -Elle avait proféré cette déclaration traditionnelle d'une voix presque -administrative, comme un maire lisant, avec une solennité voulue, les -articles délabrés du Code, et elle ajouta: - ---Vous devinez que vous n'avez rien à espérer de moi,--rien, sinon une -bonne amitié et un bon souvenir ... - -Il pensa: «Elle ne disait pas tout cela, chez elle, quand elle râlait -dans mes bras!»--et d'un ton attendri: - ---Je vous suis très reconnaissant de votre franchise! fit-il ... Il y -aurait beaucoup à vous répondre ... Mais pourquoi discuter?... Je ne -désire vous prendre ni par la pitié ni par le raisonnement. Tout ce -que je souhaite, c'est de ne pas vous perdre, c'est que vous acceptiez -de revenir à ces rendez-vous, si toutefois ils ne vous sont pas -désagréables ... - ---Désagréables? Aucunement ... A condition, pourtant, que vous me -promettiez de ne jamais me parler de ce que vous savez!... - ---Je vous le promets! - -Pendant les quatre jours qui suivirent, il tint sa promesse. - -Il avait son plan, ne guettait qu'une occasion de se trouver seul à -seul avec Mme Lozières, dans une chambre close, chez elle, chez lui, -n'importe où, et là, de lui fermer la bouche sous ses baisers, d'en -faire de nouveau cette pauvre chose inanimée, sans volonté, sans force -qu'il avait vue une fois entre ses mains, vaincue, et que maintenant il -ne lâcherait plus. - - * * * * * - -Un matin, il crut le moment propice. Depuis l'aube, la pluie ne cessait -de tomber, une pluie épaisse et obstinée, qui chassait des rues la -gaieté printanière, salissait toute la ville, jetait dans l'air mouillé -des fraîcheurs rudes de bord de mer. Et lorsque Lucie arriva au -rendez-vous, avenue Montaigne, Mareuil s'écria: - ---Il me semble qu'aujourd'hui notre à-pied sera un peu humide! - -Elle répondit: - ---Aussi je ne suis venue que par correction, que pour échanger un -petit bonjour, et je rentre vite ... - -Mareuil la retint: - ---Attendez, j'ai une autre idée ... Votre mari déjeune ce matin chez -le ministre ... n'est-ce pas?... Si, vous, vous veniez déjeûner avec -moi à la campagne?... A Ville d'Avray, par exemple!... Outre que nous -sommes en semaine, par ce temps de canard, il est certain que nous ne -rencontrerons personne ... Nous aurons le restaurant à nous, à nous -tout seuls ... Voyons, qu'en dites-vous? - -Elle se taisait. Mareuil reprit: - ---Pas chez moi, vous comprenez! A Ville-d'Avray! Vous avez justement -une voilette tout à fait pour campagne ... Et je vous donne mon billet -que ce ne serait pas ennuyeux cette petite excursion de camarades! - -Elle se taisait encore. - ---Vous ne voulez pas? J'ai une voiture excellente. Elle m'enlève ... -Elle vous enlève ... L'oiseau chante dans les bois!... - -Il montrait du regard une Victoria de louage stationnant à quelques pas -de là. - -Mme Lozières souriait, paraissait séduite,--sa pudeur comme en -détresse, comme usée par tous ces rendez-vous fréquents. - ---Et chez moi? fit-elle enfin ... Chez moi? Que raconterai-je? Comment -expliquer mon absence? - -Gilbert répondit d'un air sceptique: - ---Chère Madame et amie, vous ne me ferez pas croire que c'est le manque -d'imagination qui arrête une personne aussi spirituelle ... - -Elle se récria, mais il poursuivit: - ---Non, la vérité, dois-je vous l'avouer?... La vérité est que vous avez -peur de moi!... - ---Peur de vous? fit Mme Lozières avec hauteur. - ---Oui, peur de moi!... Vous redoutez que dans le tête-à-tête je ne -sois pas de force à observer nos conventions ... Vous avez tort, et -au risque de vous paraître fat, j'oserai vous dire qu'en ce qui me -concerne, vos craintes sont exagérées ... - -Elle eut la faiblesse de s'offusquer: - ---Ah! vous avez des façons de me parler!... - -Mareuil l'interrompit: - ---Des façons bien sincères, sincères jusqu'à la maladresse ... Je vous -rappelais que depuis l'autre fois, je vous ai toujours témoigné un -respect de première qualité et que j'étais disposé à continuer ... Cela -vous blesse?... Je retire ce que j'ai dit ... Entendu!... Ce n'est pas -de moi que vous avez peur!... - ---Et de qui, alors? fit-elle brusquement, comme giflée par cette -impertinence. - -Mareuil s'esquiva: - ---Je l'ignore ... Je vous propose une partie inoffensive ... Vous -refusez ... J'en conclus qu'elle vous effraie ... Voilà tout!... - -Il se mit à inspecter son soulier droit qu'encerclait une fine bordure -de boue séchée. - -Mme Lozières se sentait glisser au piège de ce défi, envahir par une de -ces rages enjôleuses qu'on sait stupides, funestes,--mais toujours plus -puissantes que la raison, la prudence, l'intérêt. - -Elle répéta avec un ton d'ironie: - ---Cela m'effraie?... Voilà tout?... Eh bien! vous vous trompez, mon -cher ... Vous allez être bien étonné!... J'accepte!... - -«Allons donc!» pensa-t-il--et à haute voix: - ---Je vous fais mes excuses, chère Madame, et tous mes remerciements!... - -Ils montèrent dans la voiture, qui fila, par le Bois de Boulogne, vers -Ville-d'Avray. - -Mareuil se tenait ostensiblement dans un des coins de la Victoria, -laissant entre lui et Mme Lozières un large espace, un espace -pudique et rassurant qui empêchait les cahots effarouchants, les -rapprochements incorrects. Cependant, malgré ses efforts de discrétion, -il l'apercevait toute repentante d'avoir cédé à ce bête mouvement de -bravoure, tout apeurée de se voir auprès de lui, sous cette geôle -obscure de la capote baissée, du tablier tendu; et, en l'observant, il -pensait maussadement: - -«Elle est sur l'œil!... Mauvaise affaire!... Cela n'ira pas tout -seul!...» - -Il était midi et demi, quand ils atteignirent le restaurant des Etangs. - -Trois maîtres d'hôtel s'empressèrent à leur rencontre. Le cabaret -était vide, absolument silencieux, à part le ruissellement de l'eau -le long des charmilles abandonnées, des tonnelles solitaires. On les -introduisit dans un étroit cabinet sombre, attenant au jardin. De la -fenêtre on découvrait le lac gris, comme en ébullition sous les piqûres -ricochantes de la pluie et, au loin, des arbustes, penchés, décoiffés -par l'averse. - -Mareuil commanda; puis, se tournant vers Lucie, assise en face de lui -sur un divan de velours rouge. - ---Préférez-vous que la porte demeure ouverte? - -Elle comprit son intention, et avec un sourire: - ---Non, Monsieur ... Pas de générosité!... Fermez toutes les portes! - ---Vous êtes simplement héroïque! dit-il en s'inclinant. - -On servait le déjeuner. Ils commencèrent à manger. - -Mme Lozières s'animait peu à peu, causait gaiement, sans aucune gêne -maintenant; mais à mesure que le repas avançait, Mareuil se demandait -comment il allait passer de cette conversation amicale et confiante, de -ces plaisanteries cordiales, au reste, au dramatique reste, à ce qu'il -voulait faire là, ici même, tout à l'heure ... - -Dans l'intervalle, il voyait une sorte d'abîme infranchissable et noir, -toute la profondeur de l'impossible; et, à son tour, il avait peur. - -Il essayait de se représenter les mouvements à accomplir, ce peu de -chose que cela est, matériellement, de renverser une femme, de la -saisir,--ce qu'il avait tenté une fois, rue Galilée, par instinct: - -«Toc! je l'embrasse!... Bon!... Et puis, je la serre ... et puis, -ftt!...» - -Mais il restait hésitant, intimidé. Il lui manquait cette fougue -intrépide d'amour, de désir ou de haine qui aide à commettre aisément -les violences; et c'était en lui les reculs du criminel qui raisonne, -le respect de la victime, les lâches angoisses de la préméditation. - -Avec Mme Hardouin? Avec Mme Hardouin, oh! c'avait été plus vite enlevé, -chez lui, tout de suite, sans trac ni commentaires! Il l'avait prise, -comme on tue, dans un accès de folie silencieuse. - -Il songeait, en rapprochant: - -«Nom d'un bonhomme! je ne suis pas brillant!» - -Et, pour s'enhardir, il se mit à boire, à vider et à remplir son verre -aussitôt vidé. - -Mme Lozières s'en aperçut: - ---Vous supportez bien le champagne? - ---Comme un Suisse! fit Mareuil. - -Puis, afin de détourner les soupçons, il ajouta: - ---D'ailleurs, ce n'est rien à côté du Grand Cob! - ---Le Grand Cob? - ---Oui, Gendrey, un de mes amis ... Tenez, une nuit, je l'ai vu boire, à -un souper, en une heure, trois bouteilles de Mümm! - ---Et après? - ---Après, dame, il était un peu raide ... Pas davantage ... - ---Et pourquoi l'appelle-t-on le Grand Cob? - -Mme Lozières voulait des explications détaillées sur Gendrey, ses -mœurs, son entourage. Gilbert les fournit. - -Elle disait: - ---C'est très amusant ... très amusant, ces histoires! - -Et elle riait en se renversant un peu sur le divan rouge. - -Mareuil continuait, accumulait les anecdotes, très en verve; et, comme -il la regardait rire, il distingua dans ses yeux bruns tachetés d'or -non plus l'odieux regard d'âme, de tendresse qu'il craignait tellement, -mais un vague éclat sensuel, cette langueur involontaire et rêveuse qui -naît de la griserie. - -Il éprouva comme un choc au cœur, une palpitante sensation de courage, -d'énergie, et, emplissant de kummel le petit verre placé devant Mme -Lozières, il lança hâtivement: - ---Ce kummel est au-dessous de tout... Chez moi, vous en boiriez de bien -meilleur!... Avouez que chez moi, sous tous les rapports, nous serions -mieux!... - -Elle répondit sans s'offenser: - ---Et votre promesse? - ---Ma promesse! Certes, je m'en souviens ... Certes ... Seulement, à la -longue, je me désole, je m'irrite ... - -Elle implora doucement: - ---Oh! ne prenez pas votre air méchant ... Ne parlons plus de cela ... -C'est inutile ... Je vous ai déclaré que j'aimais mon mari, et ... - -Mareuil l'interrompit: - ---Votre mari! Votre mari! Mais pensez-vous qu'il rigolerait, votre -mari, s'il vous voyait ici? - -Elle le contempla avec une mine effarée, tout interdite de cette -sortie grossière, presque prête à pleurer, et balbutia: - ---Qu'est-ce que vous dites?... Qu'est-ce que vous avez dit?... - -Il rejeta sa chaise, et, s'asseyant près de Lucie, sur le divan: - ---Ne faites pas attention!... Je suis une brute, un malotru ... Je n'ai -rien dit. Aussi, c'est votre faute ... Pourquoi m'affolez-vous par vos -refus, après ce qui s'est passé un jour entre nous, après ces baisers, -ces caresses?... Je n'ai pas oublié, moi!... J'en deviens fou, je vous -assure!... - -Il la fixait de ses yeux allouvis, la face contractée de désirs, de -tous ces désirs si longtemps contenus, et qui, dans l'ombre de ce -cabinet, à côté d'elle, sous l'entraînement du vin, de la facilité -proche, se déchaînaient, réclamaient leur droit, leur pâture. - ---Oh! je vous en prie, vous viendrez, n'est-ce pas? supplia-t-il en -posant sa main sur celle de Lucie. - -Elle fit le geste de la retirer, mais ce fut comme un de ces imprudents -mouvements d'effroi qui, dans une cage, décident de la fin du dompteur. - -Mareuil, la voyant échapper, l'avait, d'un élan furieux, saisie, et il -l'embrassait fiévreusement, sans un mot, sans une excuse. - -Elle fléchissait entre ses bras: - ---Mais c'est indigne!... Oh! Gilbert!... Vous aviez juré!... C'est -indigne! - -Elle s'était cramponnée à la nappe. Elle lâcha prise. Il y eut un grand -fracas de verres brisés, de vaisselles entrechoquées. Elle succombait. - - * * * * * - ---Vous me pardonnez? chuchota Mareuil, qui surveillait anxieusement son -réveil. - -Elle inclina lentement la tête. Puis elle marcha vers la fenêtre, et -resta quelques instants à examiner le paysage, la campagne effacée sous -la pluie tombant toujours. - -Gilbert s'était approché et avait glissé son bras sous celui de Mme -Lozières. - -Elle le pressa contre son buste tiède et mouvant encore. - -Alors, ne sachant que dire, il interrogea: - ---Voulez-vous partir? - ---Je veux bien! - -Il sonna pour l'addition, et, la voiture avancée, ils reprirent la -route de Paris, le long des allées latérales, par crainte de rencontrer -du monde. - -La pluie ne cessait pas, fouettant la capote, fouettant leurs visages, -formant dans le tablier de cuir des petites flaques noires que Mareuil -secouait distraitement. Et, sur leur chemin, c'était un vivant -frémissement de boue, une permanente giclée de boue jaune et gluante, -comme les lambeaux de quelque être jaunâtre, qu'ils auraient écrasé en -passant. - -Mareuil se sentait affreusement triste. Il se rappelait le jour où Mme -Hardouin s'était donnée à lui, l'atmosphère de triomphe dans laquelle -il avait vécu, les dernières heures de ce jour-là, et plusieurs jours -après. Aujourd'hui, non, il n'éprouvait pas cette joie intense, -ce gonflement d'âme extraordinaire et délicieux. Mais plutôt une -prodigieuse lassitude, au souvenir des deux mois écoulés, de ces deux -mois consacrés à des espionnages, à des correspondances mystérieuses, -à des ruptures, à des supplications serviles, à des stratagèmes -rabaissants. - -«Quel métier! Et tout cela, pour arriver à quoi, en somme?» - -Mme Lozières se serrait contre lui et dit tout bas: - ---Je vous aime infiniment! - -Il répondit: - ---Eh bien! Et moi, est-ce que vous croyez que je ne vous aime pas? - -Jusqu'à Paris ils ne parlèrent plus. Quelquefois seulement, la main de -Lucie étreignait sa main davantage, et il lui rendait machinalement -cette étreinte. - -Près de l'Arc de Triomphe, elle descendit, promettant de venir le -lendemain chez lui. - -La voiture repartit aux allures vives, mais, en tournant le boulevard -Malesherbes, elle eut un arrêt brusque. Elle avait failli renverser un -vieillard à barbe blanche qui, maintenant, se hâtait vers le refuge du -trottoir. - -Mareuil le reconnut: - -«C'est Bourgueil ... Le pauvre vieux!... Il marque mal, en civil!» - -Il revoyait l'illustre peintre dans son costume vert de membre de -l'Institut, avec la barre oblique du grand cordon rouge de la Légion -d'honneur, l'épinglette de croix scintillantes gagnées années par -années--tel qu'il l'avait vu, à un enterrement officiel, quelques -semaines auparavant; et il pensa: - -«Il n'a pas dû perdre beaucoup de temps à Ville-d'Avray, celui-là!» - -Il songeait aussi à la vie laborieuse de certains de ses camarades, aux -ateliers où ils s'emprisonnaient tout le jour, à ces ateliers mornes et -austères comme des cellules, où rien ne distrait de l'idéal cherché, où -par les vitres dépolies rien ne vient du dehors que la lumière du ciel. - -«Peuh! C'est l'ambition qui les tient, la vanité!... Pas grand'chose, -encore!» - -Les paroles de Brévannes lui revinrent à l'esprit: «Moquez-vous donc de -la gloire, faites donc ce qui vous amuse!» - -Il se les redisait en souriant; puis, soudain, il murmura avec -découragement: - -«Oui, mais voilà! Est-ce que cela m'amuse?» - - - - -VII - - -Entre une femme à son premier adultère et une femme ayant cédé à -plusieurs amants, il n'y a pas grande différence. C'est immédiatement, -chez les novices, la même astuce, la même liberté d'expressions et -de gestes, la même dépravation que chez les anciennes. On dirait -qu'avant la faute les plus honnêtes avaient de l'adultère un sens -secret, une habitude atavique et cachée qui n'attendait que la chute -pour se révéler; et, dès les débuts de l'abandon, on voit ces dames se -mouvoir sans répugnance dans leurs fonctions nouvelles, comme de jeunes -canetons s'ébattant naturellement dans la croupissure des mares. - -Gilbert sut d'abord gré à Mme Lozières de cette prompte métamorphose. - -Elle venait chaque après-midi chez lui, toujours gaie, toujours -affectueuse, ne mentionnant jamais ni mari, ni remords, et pleine -d'ardeurs complaisantes. - -Parfois, tandis qu'il se rhabillait, elle se mettait au piano, vêtue -seulement de ses fines lingeries blanches, les cheveux dénoués, -retombant en masses d'or sur ses épaules nues, et elle chantait. - -Ses doigts effleuraient à peine les touches, les frôlaient comme des -cordes de harpe, laissant le dessus à sa voix amoureuse et chaude. Elle -chantait des mélodies de Massenet, de Gounod, des airs énervants et -sensuels où la tendresse gémit sur le ton des désirs. - -Et Mareuil, se recoiffant devant la glace qui la reflétait, pensait: - -«Il n'y a pas à dire, elle est charmante!... Quel succès elle aurait -ainsi, dans le monde!...» - -Pourtant, il n'atteignait pas souvent à ces remarques admiratives, et -plus il connaissait Mme Lozières, au contraire, plus il se sentait -mécontent et déçu. - -Certainement, elle était charmante, tout à fait charmante de corps, -d'esprit, d'élégance. Elle causait ingénieusement, drôlement, d'une -manière sautillante et comique, aussi bien que Mme Hardouin, sinon -mieux. Elle se montrait envers lui une maîtresse dévouée, docile, une -maîtresse parfaite. - -Mais il fallait, pour l'apprécier, qu'il fût près d'elle, tout près, -chez lui, sous l'influence directe de ses caresses, de ses baisers, de -sa fraîche beauté. - -Autrement, il avait la sensation d'être seul, libre, sans passion, sans -compagne d'âme. - -Il se rendait rue Fortuny, l'esprit tranquille, avec cette démarche -paisible et traînarde qu'on a pour faire une course, une visite due. - -Puis, Lucie partie, il lui semblait, au bout de quelques minutes, -qu'elle s'effaçait, disparaissait de sa pensée derrière un voile -montant d'indifférence et de néant. Rien ne lui demeurait de l'avoir -vue, de compter la revoir; et les heures d'amour terminées, il se -trouvait dans la rue, comme un employé au sortir du bureau, inactif, -désœuvré, insoucieux de la besogne du jour ou de celle du lendemain. - -Il se souvenait alors de ce qu'il ressentait au temps de Mme Hardouin, -au temps de cette Jack dont l'image pâlissait graduellement en sa -mémoire comme l'image d'un mauvais démon défunt. C'était, après les -rendez-vous, des retours glorieux, des soirées passées, dans le silence -de l'atelier, à revivre l'honneur enivrant de l'avoir possédée, des -rêveries continues vers elle, une poursuite imaginaire de sa personne -dans des théâtres, des salons supposés,--ou encore de longues veillées -employées à dessiner des bibelots qu'il lui commanderait, des bibelots -rares et uniques, où la matière serait presque signée de sa tendresse -inventive. - -Et lorsqu'il comparait au présent, il en voulait un peu à Mme Lozières -de le laisser, loin d'elle, tellement calme, inoccupé, comme si la -jeune femme eût manqué à un pacte, violé les conditions de leur -engagement. - -Mais bientôt, quelque chose de plus grave commença à l'inquiéter. - -Il s'était présenté à Mme Lozières comme un chevalier exceptionnel et -passionné, un personnage héroïque de roman d'amour; et, à tout instant, -il oubliait son rôle, il lâchait des phrases maladroites qui décelaient -la froideur de ses sentiments, tout son égoïsme d'homme qui désirait -sans beaucoup aimer. - -Elle le regardait avec stupeur: - ---Comme vous êtes ironique!... Vous! Un amant! C'est vous qui dites -cela?... - -Il s'excusait, corrigeait ses paroles, et le lendemain, par négligence, -recommettait les mêmes erreurs. - -Ou bien--et c'était pis--il se rappelait son rôle. Il le débitait, il -le jouait, comme un rôle de théâtre, avec les lacunes de souvenir qu'on -a en scène, ces durs moments où l'on cherche ses mots, la suite de la -tirade. Il balbutiait, bafouillait, terminait par une plaisanterie, -et toujours il restait agacé de s'entendre réciter ces déclarations -vaines, ces théories mensongères, écœuré de toute cette parodie de -passion où il s'était si étourdîment contraint. - -Il finit par s'effrayer des rendez-vous comme d'un examen à subir. Il -ne se décidait à y aller qu'à la dernière minute; et fréquemment il -arrivait en retard. Dès le seuil, il apercevait, blottie piteusement -en un coin de la chambre, Mme Lozières, gardant encore ses gants, son -chapeau, sa voilette, n'ayant osé se dévêtir dans la crainte qu'il ne -viendrait pas. - -Elle disait simplement: - ---Ah! vous n'êtes guère exact! - -Et il lisait sur sa figure l'angoisse qu'il avait eue en espérant -Mme Hardouin, cette crispation douloureuse que donne, quand on aime, -l'attente incertaine et solitaire. - -Il avait des regrets, consolait Lucie, se jetait à ses genoux, par -raillerie, pour obtenir son pardon; et ces jours-là, il redoublait -d'attentions, de tendresse fictive, ne voulant pas qu'elle souffrît -comme il avait souffert. - - * * * * * - -Juillet cependant finissait dans une chaleur lourde. Tout le monde, -peu à peu, quittait Paris. Mme Mareuil était allée, comme chaque année, -rejoindre son frère à Monneville. Les Brévannes s'installaient pour -trois mois à Plouhinec, un trou sauvage de la Bretagne. Mme Lozières -hésitait sur le choix d'une villégiature. - -Enfin, dans la première quinzaine d'août, elle apprit à Gilbert que son -mari avait loué une villa à Saint-Germain. - -Elle pleurait presque à l'idée de la séparation. - ---Oh! mon ami chéri, deux mois sans vous!... Pensez donc!... - -Il répliqua de même, car il ne parvenait pas à la tutoyer: - ---Allons, allons, ne pleurez pas!... Je ne quitterai pas Paris cet été, -et lorsque vous serez libre, vous viendrez vite ici ... - -Elle lui sauta au cou: - ---Oh! merci! merci!... Je vois que vous m'aimez!... - -Il avait l'arrière-pensée de tenter un essai, de se rendre compte si, -de la voir moins, cela augmenterait ses désirs, son amour peut-être. - -Mais dès que Mme Lozières fut partie, il eut à vaincre une difficulté -nouvelle. - -Il avait promis de répondre régulièrement à ses lettres, et toutes les -fois qu'il s'asseyait pour lui écrire, il avait un frisson de paresse -en face des pages à remplir. - -«Qu'est-ce que je vais lui dire?» - -Il traçait en tête du papier: «Ma chère petite amie ...»--puis des -minutes, des minutes fuyaient sans qu'il lui vînt quoi que ce fût à -ajouter, à mettre au-dessous, d'un peu sincère ou vraisemblable. - -Il regrettait alors de n'avoir plus cette profusion de phrases douces, -de tournures amoureuses dont il usait contre Mme Hardouin,--cette belle -armée de mots caressants et charmeurs, si honteusement battue jadis et -qui, à l'heure présente, l'aurait si bien servi. - -Il essayait de ressaisir son vocabulaire, de retrouver quelques-unes -de ces cajoleries, de ces petites confidences intimes qui sont tout -dans les correspondances d'amants; mais il lui semblait que sa plume -rétivait, se refusait à écrire les mots tendres, tiquait sur eux comme -sur des mots grossiers: - -«C'est épatant!» s'écriait-il. - -Et finalement, il rédigeait une lettre glaciale, banale et brève, d'une -affection forcée, et qu'en relisant, il avait envie de détruire. - -Au bout de huit jours, un matin, il reçut une dépêche de Mme Lozières: -«Attendez-moi onze heures et demie.--Petit Fifre.»--car elle avait -adopté, sur son conseil, ce pseudonyme. - -Ils déjeunèrent ensemble rue Fortuny. Elle s'arrêta un instant de -manger, lui tendant, par-dessus la table, sa main à baiser, et elle -murmura: - ---Comme je suis heureuse!... Quand reviendrai-je?... En voilà au moins -pour une semaine!... Cela ne vous paraît-il pas interminable, ces -journées loin l'un de l'autre?... - ---Oh! si!... Mais nous n'y pouvons rien!... C'est la vie!... - -Elle répliqua: - ---Je sais ... Vous vous résignez plus facilement que moi!... - -Et pendant quelques moments, ils demeurèrent sans causer. - -Au sujet des lettres, elle ne se permit qu'une observation détournée: - ---Quel petit papier à lettre vous avez!... A peine commencé, c'est tout -de suite lu!... - -Il put dissimuler son embarras: - ---Je suis très honoré de votre critique ... Dorénavant, je vous écrirai -sur du papier ministre, ce que je découvrirai de plus grand ... - -Elle ne partit qu'à six heures et demie. Elle descendait l'escalier, -devant Mareuil, la tête penchée vers les marches, la nuque soucieuse -d'une personne qui n'a pas tout dit, retient encore quelque chose. Il -songeait: «Je parierais qu'elle ronchonne, qu'elle n'est pas satisfaite -... Est-ce qu'elle me préparerait une scène?... Aujourd'hui, bigre, ce -ne serait pas le jour!» - -Elle se retournait au même moment: - ---Je vous en prie ... Voulez-vous m'être très agréable? - ---Vous pensez! dit Mareuil ... Je n'aspire qu'à continuer! - -Elle sourit: - ---Non!... Je parle sérieusement ... Eh bien! je dîne ce soir avec mon -mari aux Ambassadeurs ... Venez-y dîner aussi ... De cette façon, -j'aurai passé près de vous la journée complète ... Dites, voulez-vous? - -Mareuil répondit d'un ton de remontrance: - ---C'est un peu canaille ce que vous me proposez là!... Enfin, puisque -vous le désirez!... A tout à l'heure!... Convenu! - -En réalité, ce qu'il y avait d'indélicat dans ce rendez-vous plutôt -prématuré, ne le choquait pas beaucoup. - -Du jour où, pendant leur flirt, Lucie lui avait objecté la fidélité -conjugale, il s'était tenu pour dégagé de tout ménagement pitoyable -envers Lozières. Ç'avait été, dès lors, à ses yeux, l'obstacle, -l'ennemi--une infortune qui ne le touchait plus. - -Seulement les exigences de Lucie le révoltaient, et, sitôt dehors, il -se mit à maugréer: - -«De onze et demie à midi et demi, à six et demie ... sept heures!... -Sept heures de moi!... Cela ne lui suffit pas?... Il lui en faut -encore?... Ah! elle a du vice!...» - -Mais soudain il rougit de ces réflexions: - -«Pauvre petite!... Quand je songe que de Jack j'aurais trouvé cette -idée admirable ... exquise!... Je suis parfois fièrement injuste!...» - -Il rentra chez lui s'habiller, et montant dans un fiacre: - ---Aux Ambassadeurs ... Prenez par le plus long!... - -Il faisait nuit grise lorsque la voiture stoppa devant le jardin du -restaurant. Toutes les tables, serrées en bataille, étaient occupées, -et leurs lampes basses, à abat-jour roses, n'éclairaient que les clairs -corsages des dames, les plastrons blancs des messieurs--les visages -disparaissant dans l'ombre. - -Mareuil parcourut les intervalles des rangées, feignant de chercher une -place, suivi d'un maître d'hôtel qui l'exhortait à la patience. - -Il ne voyait pas Lucie, et il allait pousser jusque sur la terrasse ses -investigations. Un garçon le rattrapa. - ---Monsieur! Monsieur!... Il y a là-bas, derrière, un monsieur qui vous -appelle! - ---Où cela? - ---Là, Monsieur, là! - -Et il reconnut Lozières qui agitait, en signe d'invitation, sa -serviette. - ---Venez donc ... Nous vous offrons l'hospitalité ... A moins que vous -n'ayez ... mieux! fit le gros homme avec un sourire d'indulgence -polissonne. - ---Mais nullement! dit Mareuil. Au contraire ... Je suis enchanté de -vous rencontrer ... Vous allez bien, madame?... Vous êtes encore à -Paris, par cette chaleur?... - -Lucie remercia, donna tous les détails sur sa maison de campagne, son -installation; et lorsque son mari baissait les yeux vers le potage, -elle faisait à Mareuil des petites grimaces amicales et impudiques. - -Lozières l'interrompit: - ---Mais, ma chère amie, cela n'intéresse pas M. Mareuil, tes histoires -de ménage!... - -Et, coupant la parole à Gilbert qui protestait, il reprit: - ---Eh bien! Qu'est-ce que vous dites de la situation, mon cher -monsieur?... Sommes-nous dans la mélasse, dans le pétrin!... Pirates -au Tonkin ... Massacres en Afrique ... Vingt millions de déficit de -plus que l'année dernière ... La rente qui fiche le camp tous les -jours ... Les banques qui s'effondrent ... Ah! ce sont des malins, nos -gouvernants, des bonshommes de première force! - -Il était lancé. Mareuil le laissa crier. - -Les trois mois qui venaient de s'écouler n'avaient pas calmé les -ressentiments de M. Lozières, son pessimisme de fonctionnaire -inassouvi. Il s'obstinait à juger perdu ce pays ingrat à son dévouement -passé; criminels, ces vieux camarades de lutte qui ne l'avaient pas -hissé avec eux jusqu'aux agréments du pouvoir, et il dressait leur -procès partialement, férocement, ayant souvent de ces trouvailles -d'injures que la haine inspire et qui amusent. - -Mais, un moment, comme il élevait très haut la voix, Mareuil voulut le -mettre en garde: - ---Ne craignez-vous pas qu'on vous écoute, qu'on vous dénonce?... C'est -si facile de révoquer quelqu'un!... - -Lozières asséna sur la table un coup de poing indigné, qui fit sauter, -dans leur plat d'argent, les truites que Lucie partageait: - ---Moi? moi? - -Il se tapait sa poitrine dodue: - ---Moi? moi? me révoquer!... Jamais ils n'oseront, mon cher monsieur! Me -révoquer, moi?... Mais ils savent bien que je connais leurs saletés -depuis A jusqu'à Z ... Ils aimeraient mieux me nommer trésorier, -directeur, amiral, général, maréchal, est-ce que je sais, moi? Tout, -plutôt que de me révoquer! - -Il avala d'un trait son verre de champagne: - ---Oui, je voudrais voir cela, qu'ils me révoquent!... On en entendrait -de belles, alors, je vous le jure ... Tenez, je serais homme à fonder -un journal, un vrai journal, mon cher monsieur, pour leur apprendre à -traiter le monde!... - -Il blêmissait de colère. - -Mareuil n'insista plus. Une courbature tirait, brûlait tous ses -muscles, une somnolence l'envahissait,--la fatigue de cette causerie -achevant celles de la journée. Il avait assez de la femme, assez -du mari, assez surtout de ces puérilités hypocrites, de ces basses -cachotteries d'adultère où, l'année d'avant, il goûtait encore tant de -plaisir. - -Il prit congé des Lozières à dix heures; et lorsque, la semaine -suivante, Lucie lui suggéra de renouveler la rencontre, il refusa -nettement: - ---Non, ma chérie ... Une fois passe!... Mais deux fois, ce ne serait -pas raisonnable!... - ---Alors, venez dîner chez nous, à la campagne ... mon mari ne -demanderait pas mieux ... - -Il réfléchit, puis avec fermeté: - ---Non plus!... On jaserait ... On potinerait ... Inutile de vous -compromettre!... - -Elle questionna: - ---Et à Paris?... A Paris, accepterez-vous? - ---Peut-être!... Nous verrons, dit-il. - -Mais il pensait prudemment: - -«Jamais de la vie! M'enchaîner par une intimité mondaine!... Sait-on ce -qui arrivera?... Non, pas de bêtises!...» - -Elle dut se contenter des déjeuners rue Fortuny. Il l'accueillait bien, -d'ailleurs, tout dispos après ces huit jours d'éloignement, et elle -pouvait avoir l'illusion d'être aimée. - - * * * * * - -Les premières pluies d'octobre ramenèrent à Paris Mme Lozières. -Cependant, sa tante, Mme de Brégy, partant sous peu pour Nice, elle fut -obligée de lui consacrer la plupart des après-midi, de l'accompagner -dans ses courses à travers les magasins, chez les fournisseurs. - -Elle ne venait plus, rue Fortuny, que le matin et elle déplorait la -brièveté des rendez-vous. - -Un jour qu'elle s'en désolait, Mareuil lui dit: - ---Ne nous plaignons pas!... Profitons des bons moments, car bientôt ils -vont diminuer!... - -Elle s'écria, comme terrifiée à l'idée d'une rupture possible: - ---Diminuer!... Pourquoi cela?... Qu'est-ce qu'il y a?... - -Mareuil tira de sa poche un exemplaire de la _Pure Vérité_. - ---Il y a, ma chérie, qu'on se verra moins, parce que, hélas! je vais -avoir à travailler! - -Il indiquait une annonce en tête du journal, où son nom, Gilbert -Mareuil, était imprimé en immenses lettres, hautes d'un centimètre -environ. - -La note expliquait que la _Pure Vérité_ inaugurait, à partir du 15 -novembre, un supplément illustré et qu'outre le concours de plusieurs -maîtres de la plume et du pinceau «connus, déclarait-elle, et aimés du -public», le journal s'était assuré, pour ce recueil, la collaboration -régulière de GILBERT MAREUIL, «l'artiste attitré des élégances -parisiennes, que les dernières expositions avaient classé, du coup, -parmi nos premiers peintres modernistes.» - ---C'est mon ami Brévannes qui m'a fait engager et qui a rédigé -l'avertissement, dit Mareuil. Hein!... elle n'est pas dans un sac, -cette petite note? - -Lucie tout attristée, pressentant un péril, quelque chose qui la -menaçait vaguement, balbutia: - ---Oh! je suis ravie pour vous!... Mais, alors, est-ce que cela nous -gênera beaucoup pour nous voir? - -Mareuil simula un air affairé: - ---Mon Dieu, ma chérie, je ne sais encore rien de précis ... Seulement, -il est évident que nos rendez-vous seront moins rapprochés ... Au lieu -de tous les jours, deux ou trois fois par semaine, à peu près ... - -Elle refoula l'envie de pleurer qui la gagnait, et d'une voix un peu -étranglée: - ---C'est bien! Je m'en remets absolument à vous ... Vous me verrez quand -vous le désirerez, quand cela ne vous dérangera pas dans votre travail -... - -Mareuil, ému de sa douceur, l'avait saisie dans ses bras et la -dorlotait: - ---Quoi? On a le cœur gros?... Mais, on se verra aussi souvent que -possible ... J'ai dit trois fois au hasard, ce sera peut-être plus ... - -Elle s'en alla confiante, rassérénée. - -Mareuil avait promis de lui réserver un numéro du premier supplément; -et le jour où parut la feuille, il ne manqua pas de l'apporter rue -Fortuny. - -Mme Lozières ouvrit avidement la page du milieu qui contenait le dessin -colorié. L'image représentait une Parisienne, l'aspect sévère et -railleur, qu'un jeune homme élégant accostait le sourire aux lèvres et -le chapeau soulevé. En bas, on lisait le titre: _Abordage_. - -Elle considéra avec attention la gravure: - ---C'est très réussi ... très ingénieux ... Oui ... c'est très réussi! - -Sa figure, peu à peu, s'était rembrunie. Elle reprit: - ---Elle est jolie, cette femme ... Vous la connaissez? - ---Non, dit Mareuil ... Je l'ai dessinée de chic, de souvenirs arrangés. -Pour ces sortes de petites machines, cela suffit bien ... - -Elle interrogea d'un air engageant: - ---Franchement?... Vous ne la connaissez pas? Ce ne serait pas, par -exemple, cette dame? - ---Quelle dame? - ---La dame d'avant moi!... La dame au mari tyrannique!... - -Mareuil prononça tranquillement: - ---Voyons, mon amie, vous n'y songez pas!... Vous supposez que cette -femme que j'ai ... que j'ai reçue chez moi, j'irais la coller dans un -illustré qui tire à trente mille exemplaires? Madame se moque!... - -Elle se rétracta: - ---Mais non ... je suis absurde ... J'ai eu des pensées ridicules, ces -temps derniers. Je me figurais que lorsque je ne venais pas ici, vous -... Mais non, c'est trop bête! - ---Vous, quoi?... fit impérieusement Mareuil. - ---Eh bien! que vous me trompiez ... le mot est lâché! - -Gilbert haussa les épaules. - ---Si vous avez de ces idées, je ne peux pas vous les retirer... Vous -savez mes opinions sur la trahison ... Je vous les ai assez dites, il -me semble!... Et avec ces théories, je serais un bien triste monsieur -... - -Il s'interrompit, et après une pause: - ---Au fait, dit-il d'un ton froissé, au fait, j'ai grand tort de me -justifier!... Et si je dois renoncer à mon travail, me tourmenter tout -le temps de vos soupçons, vous comprenez ... - -Sans qu'il achevât, elle comprit, et plus jamais elle ne le questionna, -ne laissa paraître la moindre méfiance. Mais dans ses lettres, -Mareuil apercevait clairement l'indice de sa jalousie, à certains -mots douteurs, à certaines expressions ambiguës et douloureuses, qui -lui remémoraient ses suppliques à Mme Hardouin, ses cruelles luttes -épistolaires d'antan. - -Il jetait le papier au feu en grommelant une parole de compassion, -commençait à dessiner, et, au bout d'un moment, l'avait oubliée. - -Il se plaisait maintenant à son labeur, ne s'en séparait qu'à regret, -et quelquefois même, afin de terminer une esquisse amorcée, il -changeait le rendez-vous du jour ou du lendemain, il alléguait un -surcroît de besogne imprévu, des commandes supplémentaires qu'on lui -avait censément adressées, il mentait--puisque ses croquis du journal -ne lui prenaient guère que deux à trois heures par semaine. - -Un matin qu'il venait de télégraphier ainsi à Mme Lozières, pour -remettre le rendez-vous de l'après-midi, il eut des scrupules: - -«Vraiment, pensait-il en se rasant, je ne suis pas généreux. Je -me conduis avec cette enfant comme un pur calfat! Et pas ça à lui -reprocher!... Toujours jolie, toujours de bonne humeur, toujours en -forme!... Qu'est-ce que j'ai donc contre elle?...» - -Il se promenait, le blaireau à la main, la figure élargie d'une barbe -blanche de savon mousseux,--et tout à coup, en s'arrêtant: - ---Ce que j'ai? Ce que j'ai? Mais c'est bien simple ... Je ne l'aime -pas!... Voilà ce que j'ai!... - -Il l'avait dit tout haut, comme pour en faire une chose accomplie, -indéniable--il l'avait proféré à pleine voix ce constat d'indifférence, -cet aveu décisif qu'il se réitérait chaque jour tout bas, depuis deux -mois, sans vouloir l'écouter, sans accepter d'y croire. - -Puis, prenant acte de sa déclaration, rapidement il ajouta: - -«Non, je ne l'aime pas ... et, par conséquent, je n'ai plus qu'à la -quitter!...» - -Aussitôt, il vit la scène d'adieux, Lucie en larmes, plus tard sa -propre solitude, la course aux maîtresses, à l'amour, une multitude -de tracas proches ou lointains, et il se sentit ému, faible, moins -courageux à rompre. - -«Pauvre gosse!... Assurément, je ne l'aime pas comme j'aimais l'autre -... Néanmoins, j'ai de l'affection pour elle ... une affection -véritable ... Alors l'affliger par une rupture brutale?... Non!... Cela -ne presse pas!... On peut attendre ...» - -Il alla le lendemain au rendez-vous et fut si affable, si expansif, que -Mme Lozières en manifesta de l'étonnement. - ---Comme vous êtes gentil, aujourd'hui!... Qu'avez-vous, mon chéri? - -Il retint un sourire: - ---Moi? Rien ... rien du tout!... - -Et il contemplait avec attendrissement la tête dorée de Lucie qui -reposait sur sa poitrine--comme une pauvre tête épargnée, sauvée par -miracle de la douleur. - -Mais, le lendemain, il fut, malgré lui, repris de ses velléités -mauvaises. Il éprouvait ce sombre malaise précurseur d'une maladie -qu'on se soupçonne, cette inquiétude indéfinie qui vous étreint avant -le diagnostic: la peur de ne plus pouvoir aimer. - -Dès le réveil, elle s'éveillait en lui, cette peur confuse, et jusqu'au -soir elle continuait de le ronger, de le souiller avec la lenteur sûre -d'enduit gras qui s'étale, qu'ont tous nos soucis intérieurs. - -Il essayait bien d'en rire, de s'en démontrer logiquement la vanité, de -faire le brave. Ces raisonnements ne le rassureraient pas. - -«Et de deux! Jack d'abord que je n'aime plus, sans savoir pourquoi ... -Celle-là, même histoire ... Décidément, ça se corse!» - -Il tombait dans des crises d'irrésistible mélancolie. Il se demandait -si c'était fini, si jamais encore il lui serait donné d'aimer, d'avoir -ces élans du cœur, ces égarements de passion, les meilleures joies -qu'il eût connues, somme toute. Et il était comme ces hommes qui, ayant -eu avec une femme des défaillances physiques répétées, sont saisis -d'affolement, ne pensent qu'à vérifier avec une autre la validité de -leurs moyens, la gaillardise intacte de leurs forces. - -Alors, la pensée de tromper Lucie le hanta. Il la méditait tout le -temps, tous les jours, dehors, chez lui, partout. Mais pas une trahison -de chair, pas un vulgaire béguin, qui ne prouverait rien. Non, il la -tromperait pour de bon, à fond, avec une personne qu'il aimerait, qu'il -faudrait qu'il aimât. - -A ces combinaisons il s'exaltait, recouvrait un semblant de bravoure. -En présence de Lucie, il n'avait plus aucun remords, aucun sentiment -de pitié. Il se délectait même des projets scélérats qu'il formait si -près d'elle, bouche contre bouche, à son insu; et il se prenait à la -regarder dédaigneusement, comme une condamnée perdue, dont l'exécution -n'était plus qu'une question de semaines, de jours, d'heures peut-être. - -Puis, lorsqu'en partant, suspendue à son cou, elle murmurait, par -habitude: - ---Vous m'aimez toujours, dites? - -Il lui répondait en riant: - ---Si je vous aime!... Elle est bonne!... - -Et la porte fermée, il songeait avec un tutoiement outrageant: - -«Oui, oui, on t'aime toujours ... Ce qui n'empêche pas que, quand cela -se trouvera, on te réglera ton affaire, ma petite!» - -Pourtant, ces fanfaronnades ne lui servaient qu'à s'abuser sur son -manque d'assurance, sa crainte de l'expérience prochaine. Il les -renouvelait après chaque rendez-vous, ses vantardises, un peu comme on -chante le chant de guerre au poteau de la mort. Il ne réclamait que le -secours du hasard, une rencontre heureuse, pour affirmer sa puissance -d'aimer. Qu'on lui fournît une femme, une adversaire, une occasion de -faire ses preuves, et on verrait bien! Mais, en attendant, il était -si peu sûr de lui-même, si défiant dans le succès final, qu'il ne -congédiait pas Mme Lozières, qu'il n'avait pas l'audace de la quitter, -d'entrer seul en campagne sans cette arrière-garde de sa liaison, sans -ce refuge certain pour le cas d'un désastre. - - - - -VIII - - -Février touchait à sa fin et le soir, dehors, quand il avait plu, on -était caressé par de tièdes rafales qui fleuraient le printemps. - -Mareuil, en sortant des Variétés, où il avait accompagné Brévannes, -appela un fiacre: - ---A l'heure ... 12, rue Royale. Vous entrerez ... - -Il avait promis à Lucie de passer, après le théâtre, chez Mme de Brégy, -qui rouvrait ses salons par un grand bal. Mais, au dernier moment, il -regrettait sa promesse, cette infidélité à son récent serment de ne -plus aller dans le monde--comme les malades se reprochent un excès, un -manquement au régime. - -Deux mois avant, au début, il n'avait pas eu de ces appréhensions. - -Pour régler l'affaire de Mme Lozières, il était retourné dans les -soirées mondaines, spontanément, de ce pas machinal dont le matelot, -débarqué, va au bouge familier. L'idée de chercher ailleurs une -maîtresse ne lui avait même pas traversé l'esprit; et lorsqu'il -gravissait les escaliers garnis de plantes et bien éclairés, où, dans -l'atmosphère chaude, roulaient des bruits de danse, des sillages de -parfums, il avait ce petit frémissement, ce léger bouleversement dans -la poitrine qu'éprouvent les plus blasés au seuil du mauvais lieu. - -Puis, au bout de quelques essais, ç'avait été l'écroulement de son -espoir naïf. - -Toutes ces élégances de toilette, ces soies roses ou bleu-ciel, ces -bijoux, ces aigrettes, toutes ces femmes à demi-nues et parées lui -inspiraient bien du désir mais rien de plus, rien de ce qui donne la -force de prier, de s'humilier, d'oser. Il aurait peut-être consenti à -adresser à certaines le clignement de préférence, à s'esquiver avec -l'une d'elles dans une chambre voisine. Mais lutter pour les conquérir, -les assiéger, les prendre, aucune, à ses yeux, n'en valait la peine; -mais s'exposer à un refus, se contraindre à des supplications, -abdiquer un peu de la belle indépendance qu'on a envers les femmes -avant l'attaque, et surtout être obligé de les revoir ensuite, de leur -replaire chaque jour, cela il s'en pressentait incapable. - -Les rares fois où, poussé par un attrait plus vif, il s'était risqué -à des pourparlers de flirt, il avait dû rapidement battre en retraite, -faute de courage pour continuer. - -Dès les premières parades, aux premiers mots de résistance, une -perspicacité suraiguë et nouvelle lui montrait comme au microscope -les tares imperceptibles des femmes qu'il approchait; et dans le -grossissement de cette vision étrange, les plus jolies personnes -devenaient hideuses et sans grâce. - -Des cheveux raidis par la frisure et probablement brûlés en dessous, -une dent marquée d'un point noir, un teint un peu troublé, un geste -saccadé, tout lui était prétexte à se dégoûter, tout lui semblait le -signe d'une laideur négligeable. Des sourires charmants l'effrayaient, -car il les prévoyait grotesques dans le plaisir. Des intonations -lui révélaient une froideur de banquise, ou bien une irrémédiable -niaiserie. Malgré lui, il s'appliquait à discerner les défectuosités, -inaperçues d'abord, cachées par l'art des couturières, l'habileté des -coiffeurs; et souvent il avait eu l'impression d'être la proie d'un -malin pouvoir qui voulait l'empêcher d'aimer, qui le forçait à briser, -à salir lui-même ses frêles et passagères illusions. - -Alors, il se levait, s'excusait, coupait court à l'entretien--il se -sauvait entre les invités tassés, et, rentré chez lui, il avait des -crises de tristesse qui le laissaient endolori et morne pour plusieurs -jours, avec un insurmontable abattement comme en ont les phtisiques -après l'alarme d'une quinte subite. - -Il ne se dissimulait plus, à présent, la gravité de son état. Il fuyait -seulement les occasions d'y songer, remettant à une époque indécise ses -fiers projets de trahison; et depuis une quinzaine qu'il se soignait, -qu'il avait renoncé à fréquenter les réunions mondaines, il se trouvait -mieux, supportait plus gaillardement son infirmité bizarre. - -Il avait donc fallu les pressantes instances de Lucie pour le décider à -se rendre au bal de Mme de Brégy. - -«Bah! pensait-il. Cette fois-ci, pas moyen de refuser l'obstacle!... -Il y a trois mois qu'elle avait cela sous le front de me rencontrer -dans le monde ... Autant en finir avec cette corvée!... Et puis, je -n'y moisirai pas, chez la tante ... Un petit tour de salon, et je me -défile!...» - -La voiture s'arrêtait. Il prit le numéro du cocher. - ---Vous vous placerez à la suite ... Je n'en ai pas pour longtemps. - -Et il monta l'escalier, que descendaient déjà des dames dépoudrées par -la chaleur, des messieurs, le collet du paletot relevé. - -A peine entré, il aperçut le regard de Lucie, un regard impatient et -guetteur qui sautait vers lui par-dessus les rangées de demoiselles -assises, les habits noirs inclinés auprès d'elle. - -Il attendit un peu avant d'aller la saluer. - -Cela le flattait de voir tous ces vains empressements, toutes ces -coquetteries masculines, s'émousser contre son amie, contre cette -femme qu'il possédait, de voir les mines de mendiants qu'ils avaient, -tous ces hommes, pour solliciter de Mme Lozières une danse, un instant -d'attention, moins que rien--leur platitude enfin, leur servilité -devant cette jeune beauté et ce décolletage tentateur. - -Il s'amusait à prolonger le plaisir du spectacle: «Dire qu'il y a deux -ans, j'aurais voulu les assommer, tous ces individus, leur casser la -figure!...» Il se reportait à naguère, aux rages d'anarchiste qui le -suffoquaient, quand il découvait ainsi Mme Hardouin prodiguant ses -tendres sourires au milieu d'un groupe de danseurs, ou bien causant à -l'écart avec un inconnu dont le col de satin, la nuque brillantinée -luisaient, sous les bougies des lustres, d'un éclat insolent. «Oui, -j'aimais rudement ... C'était le bon temps!...» - -Autour de lui des couples se mettaient à valser. Il recula vers une -porte, et, de là, il examinait les danseuses, ressaisi de dégout pour -ces chairs blanches, ces peaux blanches, toute cette matière féminine -et pareille, cette masse indistincte de bras, de poitrines, de dos, de -visages uniformes qui tournaient confusément sous son œil éteint et las. - ---Jolie réunion, n'est-ce pas? - -Il releva la tête. Lozières était derrière lui, rajustant son lorgnon -que la sueur faisait glisser. - ---Très jolie!... Très jolie!... dit Mareuil ... Et Mme Lozières est -ici, je pense? - ---Naturellement ... Elle doit être au buffet en ce moment ... Je vais -vous y mener, hein? Vous prendrez bien une coupe de champagne?... - -Et il passa devant Mareuil, lui frayant poliment la route: - ---Pardon ... Pardon ... Vous permettez? - -Mme Lozières, debout dans un coin de la salle désertée, s'éventait -nerveusement. - ---Comment, tu es seule? s'exclama Lozières. - ---Oui, j'étouffais ... Mon danseur était engagé pour cette valse, et -j'en ai profité pour ne pas rentrer immédiatement au salon ... pour -rester un peu au frais ... - ---Très bien, très bien, dit Lozières. Je te présente M. Mareuil, un -monsieur qu'on ne voit pas souvent depuis qu'il est en chemin vers la -célébrité ... - -Mareuil répondit: - ---En effet, je n'ai pas eu la chance de vous voir les jours où j'ai -rendu visite à Mme Lozières ... - ---Oh! je ne le déplore qu'à moitié ... Vous travaillez, et c'est nous -qui en bénéficions ... Car, vous savez, nous sommes abonnés à la _Pure -Vérité_ ... Nous ne manquons pas un de vos suppléments ... Ah! vous -êtes en progrès!... Vous marchez, mon cher monsieur ... - ---Trop bienveillant! fit Mareuil. - ---Non, non, mon cher monsieur, je m'y connais un peu, simplement ... -J'ajouterai que votre journal est admirablement rédigé. Un journal où -l'on a l'audace d'écrire quelque chose au moins, où l'on n'est pas -à trembler devant le gouvernement ... La semaine dernière, encore, -Brévannes a fait un article sur le Tonkin ... C'était de la fantaisie, -de la chronique, tout ce que vous voudrez ... mais ça disait ce -qui était ... Ça vous avait du feu, de l'ardeur ... Je ne sais pas -quel homme c'est, ce M. Brévannes ... mais si je n'avais pas été -fonctionnaire, je lui aurais écrit pour le féliciter ... - ---C'est un de mes amis, répliqua Mareuil ... Un garçon plein de cœur et -d'esprit ... - ---Tant mieux, tant mieux ... Il n'y aura jamais assez de braves gens -contre ces imbéciles qui nous ... - -Un maître d'hôtel, accourant, l'interrompit: - ---Monsieur ... Monsieur ... - ---Quoi donc? - ---Madame m'a dit de prévenir Monsieur que le ministre était arrivé ... - -Lozières balbutia, le visage devenu soucieux: - ---Le ministre!... Vous m'excusez, mon cher monsieur ... Ginestas ... un -vieux camarade ... Je reviens dans une minute ... - -Il tira son gilet, assujettit son lorgnon et s'insinuant à travers -les danseurs: «Pardon! Pardon! Le ministre ... Le ministre ...»--il -disparut. - -Mareuil déclara avec un sourire: - ---C'est un excellent fonctionnaire! - ---Oui, fit Lucie ... Son père l'était ... Il a ça dans le sang ... Il -crie beaucoup ... Mais au fond il adore son métier, et tout ce qui est -ministre, réceptions officielles, hiérarchie, tout cela l'enchante -... A propos, pourquoi m'avez-vous taquinée?... Vous m'aviez vue, en -entrant, j'en suis sûre ... - ---Effectivement!... Et si vous réfléchissez, vous reconnaîtrez qu'il -était plus convenable de ne pas me précipiter sur vous tout de suite, -comme à la descente d'un wagon ... - ---Soit!... C'est moi qui ai tort, fit Lucie d'un air maussade ... -Au moins, vous n'oubliez pas que vous soupez avec nous ... à notre -table?... - -Il répondit doucement: - ---Oh! impossible, ma petite amie ... Impossible, mille regrets, comme -on dit dans les théâtres ... J'ai une migraine folle, je suis venu pour -tenir ma parole, et je vous demanderai l'autorisation ... - -Lucie s'écria d'un ton aigre: - ---Vous l'avez!... Vous êtes libre, mon ami ... Dépêchez-vous de rentrer -et tâchez d'être guéri demain ... Toujours à trois heures, n'est-ce pas? - ---A trois heures! - -Dans le salon voisin, une poussée s'était produite. Des têtes de -gommeux, coiffées à l'anglaise, se haussaient ironiques, mais les -lèvres pourtant distendues de curiosité; des dames se dressaient sur -la pointe des pieds. Au passage de Lozières, qui guidait le ministre -vers le buffet, les groupes s'écartaient respectueusement. C'était sa -revanche au gros fonctionnaire, que cette promenade presque triomphale, -sa riposte aux mauvais procédés qu'on avait eus pour lui dans la -coterie de ces conservateurs; et, tandis que Ginestas s'avançait avec -l'aisance cordiale de l'homme accoutumé aux cérémonies, aux ovations, -Lozières, lui, avait pris une allure solennelle, un œil provocateur, -son œil républicain, son œil du Seize-Mai qui ne s'adoucissait qu'en -regardant le maître: «Par ici, mon cher ministre ... Par ici!...» - ---Voilà votre patron! murmura Gilbert ... Je me trotte ... A demain!... - ---A demain! - - * * * * * - -En pénétrant dans sa chambre, Mareuil distingua, au milieu de son -bureau, une tache blanchâtre, le carré clair d'une lettre placée en -évidence. - -Il alluma vite. L'enveloppe renfermait une carte de visite sur laquelle -il lut: - -«M. et Mme Lepassereau prient M. Gilbert Mareuil de leur faire -l'honneur de venir dîner chez eux le mercredi 11 mars.» - -Il déchira la carte d'un geste de colère: - -«Ah! non, par exemple!... Dîner chez les Lepassereau pour en revenir -encore avec une âme d'encre comme ce soir?... Non, non!... Ç'a été -aujourd'hui ma dernière dans le monde ... Assez de ces blagues! Je n'ai -plus la santé à cela!...» - -Il ouvrit la fenêtre et s'accouda au balcon. Sous les rayons de -la lune, les trottoirs secs avaient des pâleurs de marbre blanc. -Par instants, des profondeurs d'un endroit ignoré s'élevaient des -sifflements aigus de locomotives, comme la plainte grêle et lointaine -de cette nuit mélancolique. - -Mareuil sentait arriver l'accès de tristesse habituel, et parmi le -silence propice des choses assoupies, il ne résistait plus, il se -laissait envahir, les paupières battantes comme pour appeler les pleurs. - -En face, il voyait les sombres couloirs vides des rues adjacentes, -les maisons perdues dans les ténèbres, et il songeait aux gens qui -sommeillaient paisiblement derrière ces vitres noires ou bleuies par -la lune, à d'autres encore, endormis ailleurs, partout; à cette grande -trêve de plusieurs heures qui, chaque nuit, arrête la méchanceté des -personnes bien portantes. - -«Toujours cela de gagné!... Toujours cela de moins à souffrir pour les -victimes! Ainsi Jack ...» - -Mais soudain une pensée lui vint: - -«Tiens, si les Lepassereau l'avaient invitée? Ils la connaissent ... Ce -serait peut-être drôle, cette rencontre!» - -Une révolte s'opérait en lui contre la superstition rancunière qui -l'avait jusqu'alors éloigné des salons où allait Mme Hardouin; une -explosion de l'envie qu'il refrénait depuis longtemps de se retrouver -devant elle, de savoir ce qu'il éprouverait en présence de ce corps -autrefois si puissant,--maintenant, dans sa détresse actuelle. - -«Assurément que ce serait drôle de la revoir cette petite vadrouille! -Quoi? Au bout du compte, elle m'a trompé parce qu'elle ne m'aimait pas -... Eh bien! Est-ce une raison pour être gêné auprès d'elle? Est-ce que -je n'en ferais pas autant à l'autre, moi ... si je pouvais?» - -Il referma la fenêtre, car la fraîcheur nocturne, à la longue, l'avait -glacé, et quand il fut au lit, il se dit, tout réconforté par sa -décision: - -«Entendu!... J'irai, rien que pour essayer, rien que pour la -rigolade!...» - -Toute la nuit il rêva d'elle. - -Mais, dans le désarroi de ses sentiments affaiblis, la dame du songe -n'était plus l'inexcusable Jack, la perfide maîtresse aux yeux mauvais -et faux, à la robe de soie impitoyablement close et clinquante comme -une armure. - -C'était une pauvre petite Jack, endormie dans une posture d'enfant, la -tête au creux du coude, avec ce masque de bonté, d'innocence que le -sommeil pose même aux traits des plus infâmes; et sur elle, Mareuil se -penchait, sans désir et sans haine, souriant d'un air d'indulgence. - - - - -IX - - -Il y avait une quinzaine de personnes dans le salon quand, vers sept -heures et demie, Gilbert fit son entrée. - -Mme Lepassereau l'accueillit avec un flux de paroles joyeuses: - ---Enfin, on vous voit!... Comme c'est aimable à vous d'avoir -accepté!... Oh! je vous sais très pris, très difficile à avoir ... Et -quel regret que madame votre mère ait déjà été engagée pour ce soir!... -Je pense bien que nous rattraperons cela ... Vous me permettez de vous -présenter? M. Mareuil ... M. de Saint-Lys, Mme Darçay, M. Gravières, M. -Darçay ... - -Gilbert s'inclinait, serrait des mains. Mme Lepassereau ajouta, en se -rasseyant: - ---Je crois que vous connaissez mes autres convives ... Ce sont de vos -amis de Monneville ... - ---Certainement, Madame!... - -Mareuil distribua quelques bonjours, quelques saluts, et derrière des -groupes qui s'entretenaient à mi-voix, de la voix discrète et à jeun -d'avant dîner--derrière un monsieur qui lui masquait une dame assise, -il espérait apercevoir tout à coup Mme Hardouin. Non! Elle n'était pas -là, pas arrivée, du moins! - -Il s'efforça de se rassurer, de dominer l'agacement que lui causait -cette absence prévue pourtant dans ses calculs, comme une éventualité -possible, probable même. - -«Après tout, elle peut encore arriver ... Il n'est que sept heures et -demie ... Mais, la petite Lepassereau va me renseigner!...» - -Et il s'approcha de Germaine, en conversation avec M. Gravières, un -jeune substitut, à barbiche noire, à tête de mignon bon garçon et -fêtard. - ---Vous m'en voulez toujours, Mademoiselle? - ---De quoi donc? dit Mlle Lepassereau. - -Gravières s'était écarté. - ---De quoi? fit Mareuil ... De quoi?... Je serais bien en peine de vous -le dire ... Cependant, je me souviens que la dernière fois que nous -nous sommes rencontrés ... - -Elle s'écria: - ---Ah! oui ... à l'Hippique?... J'ai été bien sotte ce jour-là et c'est -à moi de m'excuser ... Je m'étais imaginé que vous vous moquiez de moi, -parce que j'allais à la Sorbonne ... - ---Quelle idée! - -Elle poursuivit: - ---Or, comme je n'y vais pas pour mon plaisir et que d'autre part j'ai -assez mauvais caractère, vous voyez l'effet obtenu ... - -Elle s'était mise à rire, montrant des petites dents très blanches, -bien serties dans les gencives. - -Il rit aussi par politesse: - ---Évidemment!... Un effet lamentable ... Du reste, ma demande était -stupide!... - -Elle répliqua d'un ton impertinent: - ---Oh! aux jeunes filles, on ne sait jamais quoi dire ... On dit ce -qu'on peut!... - ---Très juste! dit Mareuil qui n'avait pas bien entendu. - -Il cherchait un moyen, un biais de phrase par où glisser sa question -au sujet de Mme Hardouin, et il regardait machinalement le feu de la -cheminée, les flammes jaunâtres qui dansaient sur les bûches. - -Mlle Lepassereau reprit: - ---Est-ce que vous exposerez, cette année, au Salon, Monsieur? Cela -m'intéresse. Je suis presque un confrère. Je peins des éventails avec -des fleurs et des petits oiseaux dessus ... Oh! pour faire plaisir à -ma famille, simplement ... - -Il répondit d'un air veule: - ---Peut-être! Cela dépend d'un tas de choses ... J'exposerai, sans -doute, quelques pastels, ou bien ... - -M. Lepassereau, intervenant, l'interrompit: - ---Mille pardons, cher monsieur! - -Et s'adressant à Germaine: - ---A-t-on donné les ordres pour qu'on serve, mon enfant?... Il est huit -heures moins le quart ... - ---Mais non, père, dit Mlle Lepassereau ... Nous ne sommes pas au -complet ... Il manque encore ... - ---Ah oui! Ah oui! fit M. Lepassereau. - -Le timbre intérieur de l'hôtel retentit. - ---Tiens, dit Germaine, les voici! - -Mareuil se répétait: «Les voici? les voici?»--et un peu énervé -d'émotion, il crispait sa main au dos doré d'un fauteuil, les yeux -attachés vers la porte blanche du salon, cette porte opaque derrière -laquelle, Jack--Jack ou une autre?--était occupée à ôter son manteau, à -redresser du bout des doigts sa coiffure. - -Les deux battants s'ouvrirent en frôlant sans bruit le tapis, et une -petite jeune dame brune, en robe de velours noir, à demi décolletée, -s'avança vers la maîtresse de la maison. - -Tous les messieurs s'étaient levés. - ---Et Madame votre mère? interrogea Mme Lepassereau d'une voix inquiète. - ---Souffrante, chère Madame ... Une violente névralgie ... C'est ce qui -m'a retardée ... Au moment de partir, ma mère a dû s'aliter ... - -Mareuil percevait à peine ce dialogue--étourdi par la déception, la -surprise: - -«Mme Béatry!... Ma petite veuve!... La femme au testament!... Ça, c'est -plutôt curieux!...» - -Mme Lepassereau l'appela: - ---Monsieur Mareuil! - ---Madame? - ---Monsieur Gilbert Mareuil ... Mme Béatry ... Vous voudrez bien offrir -le bras à madame ... Vous êtes placé à côté d'elle ... - -Un domestique cria: - ---Madame est servie! - -Des couples se formaient. L'on passa dans la salle à manger. - -Mareuil et Mme Béatry étaient les derniers. Il la fixait de côté, -attendant d'elle un signe de reconnaissance, ce maintien spécial -qui, en certaines rencontres de salon, indique que l'on n'est pas -complètement étranger l'un à l'autre. Mais elle s'assit, le visage -froid, distrait même, et, tout en se dégantant, elle commença à causer -avec son voisin de droite, M. Morenval, un homme rouge, obèse, dont la -grosse moustache jaune ruisselait de potage après chaque cuillerée. - -«Ah! elle n'est pas liante! songeait Mareuil ... Dans les rues, elle -vous avait d'autres yeux que cela!...» - -Il examinait sa nuque, d'où ses épais cheveux noirs étaient tirés -à l'antique, ramenés en haut, à la Diane--son profil fin, sans nul -empâtement, auquel les lèvres, un peu fortes, ajoutaient une expression -de bouderie puérile; et il ne trouvait rien à reprendre dans cette -beauté ferme et mutine, non, rien, absolument rien, sauf peut-être -un rien à l'oreille gauche, une espèce de pinçon, de cicatrice, -qui écrasait insensiblement le contour, vers le milieu,--un rien, -regrettable, certes, quoique, enfin, pas bien dégradant. - -Elle avait cessé de parler à Morenval; et Gilbert remarquait qu'elle -fronçait les sourcils, contractait ses traits, comme pour s'assombrir à -dessein, diminuer la transparence de son visage que gagnait la lumière -du sourire. - -Alors il questionna: - ---Si je ne me trompe pas, Madame ... - -Elle murmura vivement, avec cet air de candeur qu'affectent les femmes -qui flairent l'attaque: - ---Plaît-il, Monsieur?... - ---Si je ne me trompe pas, Madame ... nous nous connaissons ... de vue -... - -Elle dit, d'un ton ironique qu'accentuait la palpitation continue de -ses narines: - ---Oui, nous nous sommes souvent rencontrés, je crois ... Mais je vous -connais autrement que de vue, Monsieur ... Je connais aussi vos dessins -et j'aime beaucoup votre talent ... - -Mareuil remercia d'un mouvement de tête et il déclara: - ---Il y a très longtemps que je désirais vous être présenté, Madame ... - ---En vérité?... - -Elle le regardait bravement du regard impudent et direct de jadis, -dans la rue, quand elle avait la sauvegarde de l'anonymat, des -convenances--tout ce qui fait, dehors, l'audace des femmes envers -l'inconnu. - -Il poursuivit: - ---Oui, très longtemps ... Et je vous avouerai même que vous étiez ma -préférée ... - ---Votre préférée?... Comment cela?... - ---Je veux dire ... je veux dire qu'à une époque où je n'aimais qu'une -seule personne, si cette personne m'avait manqué, eh bien! vous étiez -celle que j'aurais ... - -Mme Béatry lui coupa la parole: - ---Que vous auriez acceptée comme seconde préférée ... comme pis-aller. - -Mareuil répliqua avec flegme: - ---Vous interprétez mal mes intentions, Madame ... Elles étaient -excellentes, je vous assure!... - -Puis, sans s'arrêter aux protestations de la jeune femme, il continua -à confesser ses hésitations passées, la tentation qu'il avait toujours -de l'aborder, de lui parler, au risque même d'une rebuffade, les dépits -qui l'obsédaient ensuite de n'avoir point osé--une foule d'incidents -romanesques et, pour la plupart, fraîchement inventés. - -Mme Béatry l'écoutait en souriant. Elle avait tourné presque -entièrement le dos à Morenval, qui, avec une résignation de gros homme -laid, s'absorbait dans la nourriture, présageant son rôle de causeur -terminé. Et, lorsque Mareuil dégrafait son regard de celui de la jolie -veuve, il distinguait, vers l'extrémité de la table, entre Gravières et -Saint-Lys, la petite Lepassereau, travaillant à l'épier, à discerner -de quoi on conférait là-bas, dans ce colloque persistant et d'aspect -scandaleux. - -Il se sentait tout à l'aise maintenant, tout hardi, tel enfin que -depuis deux mois il souhaitait d'être--sans confiance pourtant dans -cette ardeur insolite, guettant le moment, fatal quoique en retard, -où le charme de Mme Béatry faiblirait, où, tout son fard de beauté -tombé, elle lui apparaîtrait nettement avec la tare de son oreille -abîmée, médiocre, imparfaite comme les autres--comme les autres indigne -d'efforts. - -Mais, au lieu de la désillusion redoutée, c'était, au contraire, -entre eux, une intimité grandissante, une croissante familiarité, -comme si leurs multiples rencontres eussent remplacé les formalités -hypocrites, les préliminaires d'usage qui donnent une lenteur décente -aux rapprochements mondains. - -Peu à peu, dans ce renouveau de désirs, une joie fiévreuse prenait -Mareuil--la joie isolante de plaire, d'avoir séduit. Il oubliait -Jack, Mme Lozières, la tablée environnante; et chaque fois que Mme -Béatry dirigeait sur lui ses regards appuyeurs et pénétrants, il -éprouvait ce brusque émoi qui, un jour, où cela donc?--ah! oui, à -Ville-d'Avray!--l'avait soudain rendu si vaillant, si résolu. - -Parfois, à une plaisanterie trop osée, elle se récriait, elle feignait -de s'offenser, de réclamer le respect. Mais, un instant après, elle -avait elle-même de ces mots significatifs, de ces attitudes libres, -de ces frissons révélateurs qui, dans la mystérieuse corporation des -amants, décèlent, sur-le-champ, aux experts, la femme à hommes, la -complice, l'affiliée. - -Cela lui rappelait alors le testament du mort, les clauses -restrictives, l'interdiction du remariage,--tout ce qui devait jeter -Mme Béatry journellement dans des aventures. - -«Ha! ha! le testament!... Une fière idée qu'il a eue là, feu Béatry!...» - -Et, tandis qu'elle parlait, il avait l'impression reposante qu'avec -elle la lutte ne serait pas longue, précédée seulement de quelques -simulacres de défense, d'une sorte de salut au mur avant l'assaut. - -«C'est tout à fait mon affaire!» pensait-il, et il interrogea: - ---Dites-moi, comment se fait-il que je ne vous rencontre plus -jamais?... Voilà bien un an que je n'ai eu ce plaisir, n'est-ce pas? - -Elle répondit: - ---En effet ... nous avons déménagé ... Ma mère a loué un hôtel avenue -du Bois ... - ---Et serait-il indiscret de venir vous y voir? - -Elle répliqua: - ---Indiscret?... Non, pas précisément ... Mais défendu ... Ma mère -m'interdit de recevoir des messieurs ... - ---Dans ces conditions, déclara Mareuil d'un ton de blague ... dans ces -conditions, pour vous revoir, je n'ai plus que deux ressources: ou bien -de déménager, d'aller habiter dans votre quartier ... ou bien ... - ---Ou bien? - ---Ou bien de vous voir ailleurs ... ce qui me paraîtrait plus pratique, -je ne vous le dissimule pas. - -Elle s'écria en raillant: - ---Serait-ce un rendez-vous que vous me demandez? - ---Vous avez dit le mot! fit Mareuil. - -Puis, baissant la voix et avec une volubilité, une autorité qui -l'étonnaient lui-même, il reprit: - ---Oui, je vous demande un rendez-vous ... Elle ne doit pas vous -surprendre cette demande ... Cent fois vous l'avez lue dans mes yeux -... ou des demandes analogues!... Oh! je prévois vos objections ... -Madame votre mère, n'est-ce pas?... Le monde!... Les empêchements -matériels!... Voyons, nous ne sommes pas des enfants!... Toute la -question se réduit à savoir si vous voulez, ou si vous ne voulez -pas!... Entre gens comme nous le reste est superflu ... Convenez-en!... - -Elle demeurait silencieuse, l'œil rêveur, comme domptée par cette -rudesse qui la fouettait, ce ton d'expérience cynique. - ---Eh bien? interrogea Mareuil. - -Elle eut un petit rire factice, le vilain petit rire de la femme qui -veut cacher qu'elle cède. - ---Eh! bien, je pense que vous êtes un jeune homme pressé!... - -Mareuil insista. - ---On le serait à moins ... Le dîner va s'achever ... Après, je ne -pourrai peut-être pas vous parler comme ici ... Et plus tard, qui sait -si je vous reverrai!... Je vous en prie ... - -Elle affecta encore de rire: - ---Et qu'est-ce que nous y ferions, à ce rendez-vous?... - ---Mais ce qu'on fait à tous les rendez-vous!... Je n'ai pas dressé de -programme ... on verrait ... on causerait ... - -Elle réfléchit un moment et reprit: - ---Ecoutez ... Je ne suis sûre de rien. Cependant, demain, j'irai chez -une couturière, rue de Miromesnil, dans le haut. J'en sortirai vers -cinq heures et demie. Si vous allez vous promener dans ces régions-là, -du côté du boulevard de Courcelles, vous avez des chances de me -rencontrer. Je présume que ma mère étant souffrante, je serai seule ... -et nous causerons, puisque vous désirez causer ... - -Mareuil, dit, toujours à mi-voix, car Morenval les observait: - ---Je vous remercie ... j'y serai. - -On avait servi des bols pleins d'eau parfumée; et tous les convives -gardaient les yeux tendus vers le buste de Mme Lepassereau, vers ce -buste d'où partirait le mouvement de délivrance, le signal de clôture. - -Mareuil murmura: - ---Alors, cela tient?... Demain ... cinq heures et demie ... boulevard -de Courcelles!... - -Elle ne répondit pas; mais il sentit un petit pied se poser sur le -sien, un petit pied souple et prenant comme une main qui, par un -tope-là prestement et légèrement appliqué, confirmait, sous la table, -le marché débattu. - -Le buste de Mme Lepassereau se porta d'avant en arrière. Tout le monde -se leva. - - * * * * * - -Mareuil resta peu de temps au fumoir parmi les hommes. Il comprenait -qu'il s'était aliéné leurs sympathies par son ostensible succès -auprès de Mme Béatry; et dans leurs allures, dans leurs regards, il -déchiffrait des compliments obscènes, des interrogations libertines, -la curiosité d'apprendre où en était l'intrigue, comment elle finirait -et la jalousie aussi de n'y point participer. A son approche, on -se taisait ou bien on avait une façon minutieuse de l'inspecter -comme pour chercher ce que sa figure, sa personne possédaient de -si particulièrement agréable; et sauf Gravières, que le goût de la -fête laissait indifférent aux flirts d'autrui, il devinait chez ces -messieurs un groupement hostile, une de ces coalitions instinctives et -farouches que forme souvent l'envie entre les braves gens. - -Il fuma brièvement une cigarette, en adressant quelques mots à Morenval -vis-à-vis duquel il avait conscience d'être le plus en faute; puis il -retourna au salon et s'assit à côté de Mme Lepassereau. - -Debout près du piano, sous la lueur d'une haute lampe à trépied, Mme -Béatry feuilletait avec Germaine des partitions. Elle avait déjà cet -air de contentement retenu, cette physionomie furtivement gouailleuse, -qu'adoptent les femmes, dans le monde, quand leur amant est présent; et -vers Mareuil aboutissaient, à travers le salon, la fin de chacune de -ses phrases, chacun de ses sourires. - -Il les lui rendait avec gratitude. - -«Oui, oui, très joli, ce petit modèle ... ce type de petit génie ... De -la ligne ... De la perversité ... Nous nous entendrons très bien ... Il -n'y a pas de doute!...» - -Et sa bienveillance débordait, s'étendait même à Mlle Lepassereau, -comme si un peu de l'éclat de Mme Béatry eût rehaussé sa terne -gentillesse. - -«Pas trop mouche non plus, la petite!... Un certain esprit ... Les -traits sont bons ... Un peu de rouge aux lèvres, un peu de bleu sous -les yeux, et on en ferait quelque chose!...» - -Les fumeurs rentraient à la file. Mme Béatry s'installa au piano et -Germaine commença à chanter la romance du _Roi d'Ys_. - -Ensuite, sur la prière des invités, elle chanta encore d'autres -mélodies. Elle avait une voix forte et basse, disant bien les cris -de passion, de victoire ou de douleur;--et une poétique gravité -ennoblissait progressivement les visages inattentifs des convives. - -Mareuil, sans perdre de vue Mme Béatry, applaudissait tous les -morceaux. Au gré de la musique qui semblait se couler en lui mollement, -lui balancer le cœur d'ondes harmonieuses, il ressentait tour à tour -des emportements triomphaux, d'exquis affaissements de tristesse où -s'emmêlaient des souvenirs, des espoirs, Jack, Lucie, la jeune veuve -en velours noir, dans une confusion de tendresse éparse, des regrets -évocateurs. Et c'était au plus profond de lui-même une succession de -scènes grandioses, tragiques, riantes, où il se voyait planant comme -un empereur, souffrant comme un vaincu, chéri comme un héros,--tout le -trouble absurde de l'amour naissant, de la sensibilité en éveil. - -Le piano se tut. On entourait Mlle Lepassereau. On la complimentait: - ---Quelle voix superbe!... Quelle diction!... Qui est votre -professeur?... D'énormes progrès!... Et pas un talent d'amateur!... - -Mareuil s'était approché de Mme Béatry: - ---Vous accompagnez à merveille, avec une discrétion, un tact!... - -Puis, s'inclinant en un salut correct: - ---A demain! - ---Chut! chut!... fit-elle en détournant la tête. - -Il murmura d'un ton respectueux: - ---Au revoir, Madame! - ---Au revoir, Monsieur! - -Un autre salut à Mme Lepassereau, à son mari, à sa fille, et il fut -dans la rue. - -Il marchait à grandes enjambées, frappant du fer de sa canne les -pavés, d'où jaillissaient des étincelles, et il avait une allégresse -enfantine, une fougue vaniteuse de malade subitement rétabli. - -«Oui, aujourd'hui, je crois que ça y est!... Je crois que me revoici à -flot!...» - -Il y avait bien en lui quelqu'un de clairvoyant et de débineur qui se -rebellait contre cet enthousiasme, s'efforçait de le contrarier, de le -détruire; mais Mareuil, valeureusement, trouvait réponse à tout. - -«Pardi, elle a un amant!... C'est plus que probable!... Eh bien! on le -lui fera lâcher, tout bonnement!... Elle doit savoir, elle doit avoir -l'habitude!...» - -Et il l'excusait de s'être si vite rendue, des mots et du regard, -d'avoir si vite accepté le rendez-vous--en un dîner, en une heure -presque. - -«Allons donc!... Pas du tout!... Voilà deux ans que je la manœuvrais, -que je la manégeais, ce jeune frétillon!... Ce soir, je n'ai guère fait -que toucher l'intérêt de mes œillades ... que détacher le coupon, pour -ainsi dire!...» - -Il se félicitait de cette comparaison, et comme l'idée lui venait qu'un -autre, dans l'avenir, s'aviserait peut-être de tenter à son détriment -des détachements semblables, il conclut avec humeur: - -«Peuh!... Ce n'est pas si sûr!... Ce n'est pas démontré!... On -s'arrangera pour la tenir en main!... Et puis l'essentiel est qu'elle -me plaise ... Me plaît-elle, oui ou non?... Oui!... Alors??» - -Il arrivait chez lui. - -Il ne se déshabilla pas tout de suite. Il voulait savourer encore le -plaisir de cette renaissance sentimentale, prolonger cette soirée -heureuse. - -Il alluma un cigare et se mit à se promener à travers l'atelier, en -lançant de grosses bouffées. - -Il ressentait cette douce mélancolie qui prend dans la solitude les -amants, la délicieuse nostalgie de celle qu'on vient de quitter; et il -y voyait l'indice de la guérison, un symptôme de convalescence. - -Enfin donc, c'en serait fini de ces sales rendez-vous où il allait, à -cause d'une sale nécessité qui l'y forçait--où il aimait comme on boit, -comme on mange, parce que c'est la loi, parce qu'il le faut. - -Enfin, il y aurait donc de nouveau, dans sa vie, un but supérieur -à se nourrir, à dormir, à vivre--une personne presque royale, hors -laquelle rien ne compterait, une vraie maîtresse avec qui les caresses -ne seraient plus des gestes ridicules, ignobles, écœurants, mais la -récompense suprême, la volupté incomparable, toujours neuve, toujours -regrettée. - -«Cela vaut un peu mieux que d'avoir revu Jack!... C'est un peu plus -intéressant!...» - -Et lorsqu'il s'apercevait dans la glace, une large glace Louis XV, -pendue au mur, face à la porte, il se souriait favorablement, il -songeait qu'avec ce monsieur, reflété là, en frac et cravate blanche, -une certaine Mme Béatry pourrait bien passer, un jour, quelques fameux -quarts d'heure! - - - - -X - - -Mareuil traça encore une teinte de pastel; puis, il rejeta la tête en -arrière, clignant des yeux, pour apprécier son labeur de l'après-midi. - -On frappait à la porte. - ---Entrez! - -Joseph parut: - ---Monsieur, M. Gendrey est en bas ... Il demande si Monsieur peut le -recevoir. - -Mareuil s'écria rageusement en se levant: - ---M. Gendrey!... Ah! je n'ai que ça à faire de le recevoir!... Non!... -Dites-lui que je ne suis pas là, que je suis sorti ... - ---Bien, Monsieur! - -Derrière le domestique, la porte mal close s'était rouverte. Mareuil -la repoussa d'un grand coup de talon qui écailla un peu le vernis du -vantail, fit vibrer, sur la cheminée, les bobêches des candélabres. - ---Fermez donc vos portes, nom d'un chien! - -Il marchait en s'appliquant inconsciemment à poser les pieds sur -les vastes fleurs du tapis--l'air hargneux, mécontent, le sourcil -contracté, les pouces dans les entournures du gilet, et il se parlait à -mi-voix: - ---C'est égal!... Hier soir, on m'aurait dit que ça serait si vite fini, -j'aurais haussé les épaules!... J'étais si bien parti!... C'est cette -oreille, cette diable d'oreille!... Ou autre chose, je ne sais quoi?... -Enfin, le fait est qu'elle ne me plaît plus ... non, plus du tout! - -Il revoyait les épisodes de la journée depuis le réveil, toute cette -journée de désenchantement, de défaite. Dès le matin, d'abord, -l'impression d'un effondrement nouveau; puis des efforts, d'inutiles -efforts pour réagir, pour tâcher de ressusciter, en imagination, cette -Mme Béatry de la veille, la magique libératrice, celle qui devait lui -rendre les beaux jours de passion, les émotions rêvées. Mais usée en -une nuit, son ardeur, flambées en une soirée, ces dernières ressources -de tendresse, ces petites économies d'amour qu'il avait retrouvées -dans un coin de lui-même, comme le louis qu'un décavé découvre à -l'improviste au fond de son gousset. - -Alors, il avait cessé de lutter, et il ne lui restait plus maintenant -que la fureur d'avoir été encore une fois déçu, la fureur que donnent -aux malades les rechutes. Il consulta sa montre: - -«Cinq heures ... Voyons!... Il faudrait pourtant prendre une -détermination. Irai-je ou n'irai-je pas?» - -Il hésitait, se débattait dans l'alternative, se représentant le -rendez-vous raté--ce crapoussin de Mme Béatry débouchant de la rue de -Miromesnil et pas le moindre Mareuil, ni à droite, ni à gauche, nulle -part. - -«Elle en ferait une tête!» - -Mais, soudain, comme pour marquer matériellement sa résolution, il -arracha son veston de travail, le lança d'un tour de bras à travers la -pièce, contre le mur, où les boutons de bois claquèrent. - -«Non!... Ce serait trop goujat!... J'irai!... je lui expliquerai que -cela ne tient plus ... que je ne suis pas son homme!... C'est encore ce -qu'il y a de plus propre!...» - -Puis il sonna, pour son chapeau, son paletot, ses gants--et, sa -toilette promptement achevée, il descendit. - -Il faisait, dehors, un temps humide et gras, un de ces temps où la -boue semble germer de la terre, des pavés, du bitume--où dégèlent des -choses qu'on ne supposait pas gelées, la veille, dans leur sécheresse -poussiéreuse et grise. - -Mareuil s'arrêta près d'un banc afin de relever le bas de son pantalon, -et, le corps plié, la nuque baissée, il préparait le discours de -résiliation, ce qu'il objecterait à la jeune veuve, tout à l'heure. - -«C'est que ça ne va pas être si commode que cela à lui présenter!... Je -ne peux cependant pas lui dire qu'elle ne remplit pas les conditions de -l'emploi ... que j'ai un idéal d'amour, un idéal de passion ... Elle -n'y croirait pas! Elle n'y verrait qu'une chose: c'est que je la sème, -que je ne veux plus rien savoir d'elle!...» - -Il reprit son chemin en grommelant; et peu à peu, devant les -difficultés de l'explication, il reculait, tenté subitement de laisser -aller l'affaire, de profiter tout simplement de ce corps qui s'offrait -et qu'il aurait sans peine. - -«Quoi!... Une femme, c'est toujours une femme! Cela durera ce que cela -durera!... Je n'en mourrais pas et j'éviterais de la blesser!... Ce ne -serait déjà pas si bête!...» - -Mais comme il parvenait rue Miromesnil, à l'angle désigné, il aperçut -Mme Béatry sortant d'une maison voisine; et il eut instantanément la -sensation qu'il ne saurait pas mentir, surmonter son dégoût. - -Car ce n'était plus la jolie petite veuve, le petit génie, le jeune -frétillon gracieux et désirable. - -C'était une autre--une pauvre menue dame qui s'avançait lourdement -sur le vernis brun et glissant du trottoir, gênée par ses talons trop -hauts, sa traîne de drap trop pesante; une misérable petite femme, -toute petite, plus petite encore quand elle passait près des grands -réverbères, une minuscule créature empêtrée et maladroite, qu'il -n'aimerait jamais, jamais--qu'il voyait clairement, s'abandonnant, puis -au-delà, le lendemain presque, quittée, lâchée, ou bien encombrant de -sa tendresse assidue et oiseuse l'entresol de la rue Fortuny. - -Il fit pourtant quelques pas à sa rencontre; et elle s'approchait, sans -soupçonner sa déchéance, le sourire aux lèvres, ce sourire malicieux et -fier de la femme qui vous amène en secret sa personne, sa beauté. - ---Bonjour! - -Elle lui tendait la main. Il la serra et demanda: - ---Où allons-nous? - ---Si vous voulez, nous remonterons le boulevard de Courcelles jusqu'à -l'Etoile? C'est un bon ruban de route et nous aurons du loisir pour -causer ... - ---Parfaitement ... parfaitement! - -Ils tournèrent à gauche. Mareuil, à la dérobée, inspectait l'oreille de -Mme Béatry, s'ingéniait à distinguer, sous la voilette, le pinçon, la -cicatrice, l'endroit abîmé, et elle souriait du même sourire vaniteux, -prenant ce regard pour un regard de convoitise et d'amour. - -Enfin, il réussit à prononcer: - ---Quel affreux temps!... J'avais peur que cela ne vous empêchât de -venir ... - ---Oui, un affreux temps, n'est-ce pas? On est tout mal disposé avec ce -ciel jaune, ces rues sales ... - -Et elle ajouta en riant: - ---Chez les Lepassereau, c'était plus gai ... plus confortable! - ---A qui le dites-vous! fit Mareuil. - -Mais il s'impatientait, déjà, des arrêts de cette causerie; il avait -envie de débiter brusquement, sans atténuation, ni transition, les mots -de rupture, les mots insultants et brutaux qui briseraient tout: «A -quoi bon finasser?... Le plus tôt sera le mieux! Allons-y donc!» - -Ils avaient traversé le boulevard Malesherbes et longeaient la grille à -pointes d'or du parc Monceau. - ---D'ailleurs, dit Mme Béatry, ça ne m'a pas l'air de vous convenir -beaucoup non plus, ce temps-là!... Vous avez une tête d'un sombre! - -Mareuil se décida, et, d'une voix timide, mesurée: - ---Vous trouvez?... C'est bien possible!... Je suis très préoccupé, je -ne nie pas! - ---Préoccupé?... Pourquoi cela? - ---Oui, très préoccupé d'une chose très grave que j'ai à vous dire ... - ---A moi, une chose très grave? - -Il répéta: - ---Très grave!... Vous m'écouterez jusqu'au bout?... Vous ne vous -fâcherez pas? - -Elle riposta: - ---Dites toujours!... Et puis, il vous demeurera le pardon ... si je me -fâche! - -Elle regardait vers les arbres du parc, mais dans sa physionomie -attentive, dans son profil aux aguets, tout semblait attendre la -déclaration, la sommation polie d'avoir à livrer son corps. - -Mareuil reprit: - ---Eh bien!... Eh bien!... c'est extrêmement délicat, voyez-vous ... Eh -bien! hier, vous vous rappelez? - ---Qu'est-ce que je me rappelle? - ---Vous vous rappelez, comment dirais-je?... vous vous rappelez notre -conversation ... ce que je vous ai dit d'autrefois ... Vous vous -rappelez combien je désirais ce rendez-vous ... - -Elle répliqua durement, comme en méfiance: - ---Oui, je me rappelle ... et alors?... - ---Alors ..., alors ... - -Il y eut une pause; puis, avec précipitation, Mareuil murmura: - ---Alors, admettez que tout cela ne soit pas vrai, que tout cela ne soit -plus vrai aujourd'hui ... - -Elle dissimula son inquiétude, le pressentiment qu'elle avait de -l'affront menaçant. - ---J'admets! Et après?... - -Mareuil, déconcerté, bégaya: - ---Après?... Après, j'implorerais ce pardon, ce pardon que vous me -promettiez presque ... et que vous ne me refuserez pas, j'espère ... - -Elle s'écria d'un ton plus hautain encore: - ---Mon pardon?... Mais pardon de quoi?... Véritablement, vous êtes -un homme singulier!... Ainsi, vous vous figuriez qu'en venant à ce -rendez-vous, j'avais une autre intention que de m'amuser ... que de -plaisanter?... Vous vous figuriez que j'ai cru, une minute, à toutes -vos histoires?... Ah! vous avez votre dose de fatuité!... Non, c'est -trop drôle! c'est trop drôle! - -Et elle ricanait, afin de bien montrer à quel point lui paraissait -comique cette hypothèse si invraisemblable. - -Mareuil répondit d'une voix calme: - ---Non, ce n'est pas drôle ... c'est plutôt le contraire!... Je vous -en prie, soyons francs. Ne nous jouons pas une vilaine comédie ... -Laissez-moi m'expliquer, et vous verrez ... - -Elle s'exclama: - ---Mais je suis d'une franchise absolue!... Mais il n'y a pas de -comédie!... - -Mareuil poursuivit: - ---Soit. Ne parlons pas de vous ... Ne parlons que de moi ... Eh! bien, -savez-vous pourquoi j'ai insinué que cela ne continuerait pas entre -nous, que c'était fini, rompu?... C'est parce que je ne suis pas assez -sûr de vous aimer comme vous souhaitez sans doute d'être aimée, parce -que je n'ai pas ce qu'il faut pour vous rendre heureuse, parce que je -ne pourrais pas, entendez-vous?... - -Il avait proféré ces paroles d'un ton si sincère, si ému; cela -ressemblait tellement à un aveu d'impuissance physique, cet aveu -d'impuissance de cœur, que Mme Béatry répliqua avec une commisération -un peu grivoise: - ---Vraiment?... Pauvre garçon!... - -Mareuil reprit: - ---Oui ... je suis peut-être singulier, extraordinaire ... Mais j'ai -bien réfléchi depuis hier ... J'ai compris--ne vous froissez pas de -ce que je vais vous dire--j'ai compris que je ne vous aimais pas -... que là-bas, à ce dîner, ç'avait été une erreur, un malentendu -avec moi-même, avec mes sentiments ... Et je n'ai pas voulu vous -tromper, vous duper, abuser de tout ce que m'avaient gagné de vous mes -protestations, mes regards, mes prières ... - -Elle interrogea plus doucement: - ---Et vous êtes arrivé à ce résultat tout seul?... On ne vous a pas -aidé, par hasard?... Il y a quelquefois des dames qu'on rencontre, et -qui sont si obligeantes!... - -Mareuil répondit: - ---Non, ce n'est pas ce que vous imaginez!... Je vous ai raconté -la vérité ... Un autre aurait eu moins d'égards, aurait craint le -ridicule!... Moi, j'ai préféré courir ce risque!... Reconnaissez que -c'est plus honnête ... plus loyal!... - -Elle s'exclama d'un ton incrédule encore: - ---Oui, oui!... C'est loyal!... C'est très loyal! - -Pourtant, sur sa figure dépitée et pensive, Mareuil démêlait qu'à la -rigueur elle se fût certainement accommodée d'un petit peu moins de -loyauté. Et ils marchaient, en silence, tout embarrassés, n'ayant -plus rien à se dire, puisque le principal intérêt de l'entrevue -avait disparu, puisque l'affaire qui motivait leur rendez-vous se -trouvait manquée,--puisqu'il était irrévocablement établi qu'ils ne -se dévêtiraient jamais l'un devant l'autre et qu'ils redevenaient, du -coup, les étrangers cérémonieux de la veille: un monsieur et une dame -qui iraient séparément dans la vie, comme avant, sans intimité, sans -tendresse communes, sans échanger davantage que des saluts mondains, -des phrases de bienvenue convenables. - -Ils atteignaient la place des Ternes, et tous deux, instinctivement, -levèrent les yeux vers l'Arc de Triomphe, dont la noire masse -éléphantine se dressait au haut de l'avenue, dans la nuit -tombante--vers l'immense borne de pierre encerclée de lumières, où se -terminerait enfin cette pénible promenade. - ---Voici l'instant des adieux! fit Mme Béatry d'un ton narquois. - -Mareuil corrigea: - ---Dites des au-revoir!... Car vous ne me gardez pas rancune, n'est-ce -pas? - -Elle répliqua en s'efforçant de railler: - ---Pas une miette!... Rassurez-vous! Et même, quand on me questionnera -à votre sujet, je déclarerai que vous êtes un jeune homme très loyal, -le plus loyal des jeunes gens que je connaisse!... Seulement, un peu -infatué, par exemple, un peu pressé de se garer contre des faveurs -insignifiantes, contre les sourires ou les poignées de main d'une -personne qui n'aurait jamais donné plus ... soyez-en persuadé!... - -Son visage s'était empreint d'une involontaire amertume. Mareuil eut -pitié, accepta ces railleries, sans contredire: - ---Oh! tout ce qui vous plaira ... toutes les méchancetés ... pourvu que -vous me pardonniez!... - -Elle retira sa main de son manchon. Gilbert la saisit, l'effleura -vivement d'un baiser, et saluant: - ---Au revoir, madame!... Pas de rancune, n'est-ce pas? - -Elle inclina la tête amicalement et traversa la chaussée. Des voitures -qui passaient la cachèrent. Mareuil revint sur ses pas. - -Il reconstituait, en marchant, sa conversation avec Mme Béatry, -comment s'était engagé le duel de ce dialogue, les chocs des répliques -successives, tout ce combat, mené des deux parts, au gré des mots -qui venaient, à l'aventure; et il s'approuvait de son énergie, de sa -cruauté. - -«Etait-elle vexée, la dame!... Doit-elle en penser des atrocités sur -mon compte!... Bah! j'aurais traîné, équivoqué, que cela n'aurait -rien changé ... Le tout était d'en finir, de ne pas recommencer avec -une autre ces ignominies! Car c'eût été répugnant, cette fois, sans -excuses! Bien assez d'une!... Bien assez de Lucie!...» - -Une petite bonne, s'élançant d'une porte cochère, le heurta: - ---Oh! pardon, monsieur! - -Mareuil la suivait de l'œil, machinalement. - -Elle allait vite, vite, avec un dandinement des jupes, la taille -tranchée du cordon blanc de son tablier, les épaules enserrées d'un -mince châle de tricot bleu-ciel. - -Puis, tout à coup, elle se mit à courir, et, quelques mètres plus loin, -elle stoppa net en face d'un fiacre qui stationnait contre le trottoir, -sous un réverbère. - -Le cocher avait bondi à bas de son siège. Il empoigna dans ses bras la -petite bonne, et, par trois reprises, il l'embrassa sur la bouche de -baisers qu'on augurait énormes, écrasants, sonores. - -Mareuil eut, malgré lui, un mouvement de jalousie. - -«En voilà qui sont contents, au moins!...» - -Il hâtait l'allure, pris de curiosité--et, au passage, il examina les -amants. - -La fille avait les cheveux lissés en arrière du front, des petits -yeux luisants de plaisir, une figure toute ronde, toute rougie -de froid--l'homme, une brave tête violâtre et joufflue de cocher -de fiacre, une tête paterne, endurcie, comme on en voit dans -les encombrements des rues, quand les voitures s'immobilisent, -enchevêtrées;--et ils s'admiraient d'un air de béatitude qui présageait -de nouvelles, de puissantes étreintes. - -Mareuil sourit tristement: - -«Ils pourraient bien me repasser un peu de leurs illusions, ceux-là!» - -Et plusieurs fois il se retourna pour les regarder encore d'un regard -d'envie--comme font les vieux messieurs devant les bancs des parcs -surchargés d'amoureux, par les chaudes soirées de juillet. - - - - -XI - - -On ne se défend bien que contre les douleurs vivaces, les douleurs -aiguës qui vous martèlent, vous poignardent, vous déchirent. - -Les autres, les lents et sourds malaises des maladies chroniques--ceux -de l'âme comme ceux du corps--on négocie d'abord avec eux, on essaie -d'en avoir raison par des traitements, des régimes, toute la diplomatie -des remèdes modérés; puis, s'ils persistent, s'ils résistent, ces -malaises, on les laisse faire, on s'en désintéresse, on ne s'en occupe -plus, sauf quand, par accident, leurs taquineries journalières vont -trop loin, jusqu'à la souffrance réelle. - -Quelques jours après sa dernière tentative avortée, Mareuil s'était -trouvé justement dans cet état d'esprit où l'on renonce aux soins, -à la guérison, où l'on se résigne à traîner en soi ce surcroît de -mélancolie, d'incertitude, que la maladie vous inflige; et il -n'aspirait plus maintenant au retour du passé, à la vie agitée de -naguère, à cette existence de passion qui lui semblait, avant, la forme -unique du bonheur. - -Les échecs, même en l'instruisant, avaient restreint ses exigences. -Mme Lozières, c'était, en somme, il s'en apercevait, la matérielle -de l'amour largement assurée, une femme dévouée, ardente et -raffinée,--toujours prête, toujours à la portée de ses désirs,--c'était -la satisfaction facile et sûre, sans rien de ces démarches, de ces -prières, de tous ces débours de temps, de tendresse et d'efforts que -coûte l'installation d'une liaison nouvelle. Alors, avec une sagesse -presque bourgeoise, une nonchalance prudente d'infirme, il avait fini -par se convaincre qu'il y aurait folie à chercher mieux ailleurs; et -cette sorte de raisonnement lui suffisait chaque fois pour calmer les -révoltes sentimentales qui le gagnaient encore, à de rares occasions, -quand il était sur le point d'aller rue Fortuny, quand il sortait, tout -las, des bras de Mme Lozières, quand un air de musique, un parfum, une -intonation lui rappelaient Mme Hardouin,--l'oubliée. - -Chez les Brévannes, du reste on n'avait pas tardé à remarquer le -changement qui s'était accompli en Mareuil. - -Il s'accordait plus aisément avec les amis du journaliste, tolérait -les plaisanteries sur l'amour, se tenait informé comme eux--comme tous -les gens sans passion--des incidents de la vie parisienne, des choses -de la politique, du théâtre, et souvent même il discutait, citait des -preuves à l'appui de son opinion, et s'enflammait pour les affaires des -autres. - -Aussi, le Grand-Cob avait-il proclamé, dans un déjeuner rue Taitbout, -que Mareuil avait l'air beaucoup moins abruti qu'autrefois, qu'il -devenait fréquentable, un garçon comme tout le monde, quoi!--et la -bande entière s'était ralliée à son avis. - -Puis, bientôt, une communauté d'intérêts avait scellé cette bonne -entente, lié Mareuil au groupe Brévannes par les solides liens de -l'égoïsme. - -En échange d'un portrait gratuit, Labernerie lui consacrait, au cours -d'un compte rendu, vingt de ces lignes à effet qui troublent, pendant -toute une journée, les cafés de Montmartre et les brasseries du centre. -Moyennant un pareil service, le Grand-Cob s'astreignait ensuite à -célébrer bruyamment partout, dans les bureaux de rédaction, dans les -tripots, chez les demoiselles, le talent du petit Mareuil. Enfin, -Charleval, impressionné par ces éloges constants, lui obtenait, peu -après, la commande des costumes de _Grenadinette_, sa dernière œuvre, -une espèce d'opéra-bouffe, à ballets, à mise en scène somptueuse. - -La pièce, il est vrai, avait succombé sous les blâmes unanimes et -méprisants de la critique--Labernerie lui-même, en son impartialité, -se voyant forcé d'écrire que «M. Charleval avait souvent été mieux -inspiré». - -Mais le dessinateur s'était sauvé de cette catastrophe à son avantage, -grâce à une amicale campagne conduite par Brévannes, dans les -couloirs, et qui avait fourni aux critiques le prétexte d'ingénieuses -digressions, toutes en l'honneur du jeune peintre, certains même -disaient «du jeune maître». - -Mareuil se laissait porter, se laissait pousser, charmé de ce tapage -sympathique, de cette brise de succès soudaine; et, graduellement, il -reprenait son rang dans le régiment de la société, marchant au pas de -la foule, ayant l'équipement régulier, le fourniment d'usage: une jolie -maîtresse indulgente, les petites ambitions qui distraient, la faveur -du Boulevard qui soutient--et nul répit pour penser, souffrir du piètre -train des choses. - -Quelquefois pourtant, à une phrase du Grand-Cob, à une grossièreté de -Labernerie, il se souvenait des soirées de jadis chez Brévannes, et il -avait honte d'écouter froidement ces paroles qui alors l'eussent fait -pâlir, frémir de dégoût,--honte de la vulgarité de ses plaisirs, de sa -vie médiocre, de sa bonhomie sans idéal et complaisante. - -Une ombre de tristesse passait sur son visage. Il se sentait le cœur -vidé, vanné, fourbu, irrémédiablement. - -Il fallait que le Grand-Cob le rappelât à la décence: - ---Hé, Mareuil!... On broie donc encore du noir?... Déplorable pour la -santé, n'est-ce pas, Angèle? - ---Oui, mon gros, répondait invariablement Angèle. - -L'interpellée n'était autre qu'Angèle de Cérans, la jeune brune, basse -sur jambes, avec une tête de garçon, qu'un jour, à l'Hippique, Gendrey -avait recommandée à l'admiration de Mareuil. - -Depuis trois semaines environ, le Grand-Cob en avait acquis la -propriété presque exclusive, selon des conventions tacites qui les -unissaient ensemble jusqu'à l'automne. Un luxe qu'il s'était payé, -cette gamine maussade, comme on se paie une voiture au mois, un -tableau, un voyage--à la suite d'une veine fructueuse à Monte-Carlo, -quarante mille francs raflés en deux soirs, puis vite rapportés -à Paris. Et, dès ce moment, ç'avait été une série incessante de -prodigalités habilement dispensées, un déménagement rue du Helder, -dans un vaste appartement-atelier,--des dîners fins, aux cabarets -en vogue, avec le ménage Brévannes,--des soupers, à la sortie des -premières, où l'on conviait les hommes d'esprit attitrés,--une -combinaison savante de divertissements inédits où s'affirmait devant -Angèle, ravie, la supériorité des gens de presse sur les fades gens du -monde délaissés. - -Cependant le Grand-Cob voulait davantage, une manifestation solennelle -dont tout Paris serait bouleversé, et qui mettrait définitivement -Angèle au premier plan de la haute galanterie. - -Un soir, enfin, au début de mai, il annonça chez Brévannes qu'il avait -trouvé: - ---Oui, j'ai trouvé!... Une idée à la Newton!... Je vous la donne en -mille! - -Personne ne répliquait. - ---Eh bien! voici!... Je vais organiser rue du Helder un dîner de la -Jeune Génération. Pas de femmes au-dessus de trente ans ... ce que nous -avons de plus ingénu, de plus neuf!... C'est une idée, ça, hein? - -La bande applaudissait sans réserves. - ---Attendez!... Je n'ai pas tout dit ... Ce dîner aura lieu le 24, le -jour de la Sainte-Angèle, de façon que la réclame serve un peu à la -petite ... Voyons, Angelot, ça te va-t-il? - ---Oh! oui, mon gros! fit tièdement Angèle. - ---Vous en avez de la chance! déclara Henriette ... C'est pas à moi ... - -Elle s'arrêta sur un regard sévère de Brévannes. - -Le Grand-Cob développait ses vues, en détail. Mareuil serait chargé -de dessiner l'invitation,--une farandole de nymphes parisiennes, -contournant le texte de Gendrey. - ---Mais du nu, du sein, de la jambe, de la jarretière!... Des poses -soignées, des poses qui vous remuent le monde!... Et si vous avez peur -de galvauder votre beau talent, vous ne signerez pas, c'est tout simple -... Est-ce promis? - ---Promis! fit Mareuil en souriant. - -Et, jusqu'à l'heure du départ, on s'entretint uniquement du dîner de -la Jeune Génération et des perfectionnements qu'on pourrait ajouter à -cette superbe fête. - - * * * * * - -En dépit d'une scandaleuse pression exercée sur lui, à l'aide de mines -renfrognées, de phrases acrimonieuses et même de lettres d'injures non -signées, Gendrey était demeuré fidèle à son programme, inflexible sur -la limite d'âge. - -L'atelier de la rue du Helder offrait donc un exquis spectacle quand, -le jour du dîner, vers huit heures, Mareuil y pénétra. - -Du haut en bas, les murs étaient tendus d'étoffes anglaises -bleu-pâle--la couleur favorite d'Angèle--des longues bandes de légère -soierie bleu-pâle qui se joignaient, s'ajustaient au plafond pour -former un dôme mouvant et souple, au milieu duquel un lustre électrique -se balançait, répandant sur le salon ses lueurs d'un jaune intense et -doux. - -Puis, tout autour de la pièce, des divans recouverts de la même -soierie bleu-pâle, où les meilleures de la Jeune Génération, -décolletées, gantées au delà du coude, les poignets serrés de bracelets -scintillants, causaient avec des messieurs en frac,--privilégiés -des clubs, de la littérature, du théâtre; et des massifs de fleurs, -disposés çà et là, mêlaient, dans l'air, leurs parfums aux parfums -personnels des dames. - -Le Grand-Cob, très en beauté--gilet blanc, moustache retroussée au -fer--s'élança à la rencontre de Mareuil: - ---Mon petit, vous êtes fadé!... Place d'honneur, tout à fait!... -A votre droite, Angèle; à votre gauche, Ninette Rabastens ... Une -Lyonnaise premier choix. Tenez, celle qui s'adresse à Charleval!... - -Il indiquait une grande fille en robe de satin mauve, une de ces belles -personnes, à la taille roulante et ferme, au noble et sensuel profil -de gallo-romaine, comme il en tourne, les soirs d'été, à Lyon, place -Bellecour, sous les yeux aguichés des riches marchands de soie. - ---Hein! Vous n'êtes pas à plaindre! - -Et appelant Brévannes: - ---Dites-moi, présentez donc Mareuil à Rabastens. Je n'ai pas le temps -... Vous serez bien aimable!... - -Brévannes toucha familièrement l'épaule nue de Ninette: - ---Permettez-moi ... - -Elle eut comme un tressaillement en apercevant Gilbert. - ---Permettez-moi de vous présenter mon ami Mareuil, votre voisin de -table. - -Elle le regarda, avec attention, et, d'une voix mouillée, d'une -voix trémulente de petite fille, qui étonnait, sortant de ce corps -majestueux, elle dit: - ---C'est vous qui faites des choses dans les journaux? - ---Oui, Mademoiselle, c'est moi! - ---Ah!... C'est très chic, ce que vous faites!... Il faudra que je vous -mendie un dessin!... - -Mareuil repartit courtoisement: - ---Et il faudra que je vous le donne ... Nous recauserons de cela tout à -l'heure, si vous voulez ... - -Un maître d'hôtel, sur le seuil de la salle à manger, clamait que -Madame était servie. Angèle saisit le bras de Labernerie, et l'on se -mit à table. - -Le Grand-Cob, assis en face d'Angèle, entre Henriette Brévannes et -Suzette de Luz, surveillait assidûment les convives, multipliait les -signes aux domestiques, avait la sensation d'être plus jeune de dix ans -à l'époque, où chez lui, chaque soir, c'étaient des fêtes semblables, -des dîners aussi élégants, avec des candélabres, enguirlandés de fleurs -à la base, des femmes décolletées, des messieurs aux plastrons d'émail -blanc--tout l'appareil d'une véritable réunion mondaine. Et il se -penchait vers Mareuil, pour lui demander, si, dans le monde, il avait -déjà vu mieux, quand tout à coup, à travers le demi-calme du premier -service, des mots virulents retentirent. On venait d'entendre quelque -chose comme «traînée», à quoi une voix furieuse se hâtait de répondre -par quelque chose comme «veau». - -D'un coup d'œil, le Grand-Cob avait reconnu les coupables et, se -levant, il les gourmanda rigoureusement: - ---Voyons, Miss Hobson!... Voyons Kerjeu!... Qu'est-ce que ça signifie -ces manières? - -Mais les deux antagonistes continuaient à vider leur différend--une -simple petite querelle de concurrentes--parmi le silence intéressé de -l'auditoire;--et à présent, Lilly Hobson avait le dessus, invectivant -Kerjeu, dite la Fée-Colère, en un anglais indigné: - ---You brute! You devil beast! You nasty thing!... - -Le Grand-Cob comprit que s'il se déclarait pour l'une des adversaires, -il compromettait tout le succès de son dîner, et avec beaucoup de -présence d'esprit, il prononça: - ---Mes enfants, en voilà assez!... Nous ne sommes pas ici pour parler -affaires! Que celles qui ont des comptes à régler, se le tiennent pour -dit!... Ou bien qu'elles aient l'obligeance de passer sur le palier!... - -L'énergique ultimatum de Gendrey fut accueilli par une flatteuse rumeur -d'approbation; et le repas se poursuivit correctement, sans plus -d'encombre. - -Vers le dessert même, la conversation prit un tour général et -littéraire,--au sujet de _Grenadinette_, qui, malgré les meurtriers -verdicts de la presse, atteignait actuellement sa soixantième -représentation,--des recettes quotidiennes de cinq et six mille francs. - -Charleval en arguait pour nier l'influence de la critique, vanter la -suprématie du public, seul juge, seul maître,--crier ouvertement ses -ressentiments, ses griefs durant tant d'années amassés. - -Labernerie disculpait les confrères, et tout le monde lançait son mot -avec cette fougue qu'on a, dans certains milieux, dès qu'il s'agit des -excitantes questions du théâtre. - ---Dites donc, Mareuil, chuchota Angèle, à la faveur du vacarme. Dites -donc! Pourquoi est-ce que vous ne dites rien à votre voisine?... - -Mareuil répliqua: - ---J'ai dit!... J'ai dit!... Mais cela ne rend pas!... Elle m'a carotté -un dessin, au potage ... Et puis il n'y a plus eu moyen de lui tirer -ça!... - ---Tiens! Elle n'est pas stupide pourtant ... Elle a du débit, vous -savez!... - -Et s'inclinant un peu, en avant de Mareuil: - ---Hé! Raba! - -Rabastens avança sa belle tête grave, sa belle chevelure brune à -reflets roux, ondulée et tordue à la grecque. - ---Pardon, Monsieur ... Qu'est-ce qu'il y a, mon chat? - -Angèle s'exclama: - ---Qu'est-ce qu'il y a?... Il y a que tu fais la tête. Pourquoi? - -Rabastens eut un sourire attristé, et de sa voix candide de petite -fille: - ---Moi?... Je ne fais pas de tête! J'écoute, voilà tout! - -La discussion s'envenimait, en effet. Labernerie, dans le feu du débat, -avait lâché quelques allusions aux précédents fours de Charleval, et -le vaudevilliste s'exaspérait, s'apprêtait visiblement à attaquer le -critique par ses côtés faibles,--du côté de l'érudition, voire des -mœurs, de la vie privée. - -Le Grand-Cob dut intervenir de nouveau et, le verre en main: - ---Messieurs, il me semble qu'après cette brillante discussion, il ne -nous reste plus qu'à boire à la centième de _Grenadinette_! - -Cette proposition pleine de tact et d'à-propos réunit tous les -suffrages. - -Charleval riposta en buvant à la prospérité d'Angèle. Les toasts -s'entrecroisaient: à la critique, aux Beaux-Arts, aux jolies femmes, -aux clients sérieux. Gravières, le jeune substitut, porta, aussi, -victorieusement un toast à la magistrature. Au bout de la table, la -Fée-Colère et Lilly Hobson, réconciliées, s'embrassaient. On se leva -alors, et l'on retourna, pour le café, dans l'atelier. - -Une deuxième promotion d'invités arrivaient. De vieux viveurs, ayant -gardé les favoris Second-Empire, ou l'impériale sous la moustache -blanche frisée à la moderne; de plus jeunes à figures d'officiers, ou -à larges barbes carrées, cachant les coins du col, la cravate raide; -de plus jeunes encore, le fretin, les alevins de la noce, l'air de -petits Chateaubriands d'écurie, avec leurs blêmes faces de lads, leurs -épaisses tignasses de poètes romantiques. Puis, des journalistes, des -peintres, des acteurs. Puis, en toilettes de bal, les générations -ultérieures,--les demoiselles évincées du dîner, pour raisons d'âge, -mais qui n'avaient pas osé rompre, rejeter l'invitation, s'insurger -contre cette puissance qu'était le Grand-Cob. Et toutes, sans rancune, -entouraient Gendrey, s'extasiaient aux tentures de l'atelier, -félicitaient Angèle du succès de la fête. - -Enfin, un pianiste fit résonner des accords et des danses -s'organisèrent. - -Dans l'intervalle, certaines de ces demoiselles chantaient des -chansonnettes. - -Les unes parodiaient les étoiles, s'en tenaient au genre modeste -de l'imitation. D'autres plus ambitieuses visaient l'originalité, -expérimentaient une façon à elles de détacher le couplet, et, tout le -temps qu'elles chantaient, leurs regards se figeaient vers Labernerie, -vers Brévannes, vers les journalistes présents, comme pour évaluer ce -que serait la Presse, à leur égard, si elles réalisaient un jour leur -rêve de s'exhiber publiquement, au café-concert, au théâtre. - -Ensuite, les danses recommençaient: des valses où les valseurs -tourniquaient les mains réciproquement posées aux épaules, comme -dans les bals de barrière,--des quadrilles où les jupes se tendaient -sur les croupes, tandis que les traînes, ramassées sous le bras, -s'entr'ouvraient, laissant voir des floraisons touffues et molles de -dentelles pâles. - ---Allons! Chargez, chargez! commandait le Grand-Cob, la figure dilatée -d'orgueil, et son regard allumé désignait mystérieusement, aux couples -de flirteurs, les chambres proches, les chambres sombres, où il fallait -que l'on achevât les charges ordonnées. - -Dans la salle à manger, un bar anglais, un authentique bar anglais, à -haut comptoir, à hauts tabourets, prodiguait aux invités les viandes -froides, les sandwichs, les œufs au fromage, les cocktails et les -alcools pimentés. Des domestiques circulaient à travers le salon avec -des plateaux chargés de coupes de champagne, de boîtes de cigares -variés et de cigarettes égyptiennes. - ---Vraiment, déclara Brévannes, vautré à côté de Mareuil sur un divan -... Vraiment, ce Gendrey a le sens de la fête! Ça n'est pas bien drôle, -tout ça ... Mais, c'est fastueux, c'est large!... C'est presque de -l'art, tenez! - ---Je ne dis pas! fit Mareuil en bâillant. - -Et il parcourait encore d'un regard circulaire les demoiselles du -bal, repris de sa manie de chercher si, parmi ces poitrines blanches, -ces corps sveltes, ces visages avenants, mais taillés dans la même -substance, sur le même et banal modèle, il ne découvrirait pas -peut-être une personne différente, l'introuvable personne depuis un an -perdue. - -Une énorme clameur l'arracha à ses réflexions: - ---Caleçon! caleçon! hurlait l'assistance. - -Cette injonction violente s'adressait à Gravières qui, très ivre et -suggestionné par les invités, s'était successivement débarrassé, -pendant un quadrille, de tous ses vêtements, sauf de celui qu'on le -priait d'ôter. - ---Caleçon! Caleçon! répéta l'assistance. - -On formait le cercle autour du danseur. Des dames se retenaient aux -bras de leurs voisins, épuisées, à force de rire. - ---Caleçon! Caleçon! répétaient de nouveaux arrivants. - -Gravières, l'œil hagard, cédait, mettait la main sur le premier bouton, -quand l'orchestre s'arrêtant, l'empêcha de commettre l'outrage à la -pudeur requis. - -Brévannes regardait, avec une moue gouailleuse, le jeune magistrat que -deux messieurs serviables aidaient à se rhabiller, comme un client -après le duel, et il murmura: - ---Peuh! si ça les amuse!... Venez-vous au bar?... J'ai une faim d'ogre, -moi! - ---Oui, à l'instant! dit Mareuil ... Le temps de croquer ce pochard et -je suis à vous!... - -Il avait tiré une carte de visite et traçait dessus quelques brefs -coups de crayon. Une grande forme mauve lui voila subitement Gravières. -Il releva la tête et aperçut devant lui Rabastens, qui le contemplait -d'un air timide de requête: - ---Je vous dérange, monsieur Mareuil? - -Il glissa la carte repliée dans son gousset: - ---Du tout! du tout! J'avais fini!... En quoi puis-je vous être -agréable?... Pas danser, n'est-ce pas?... Ce n'est pas mon blot!... - -Elle répliqua: - ---Oh! simplement savoir l'heure!... - ---L'heure? Il est deux heures et demie ... - ---Ah!... très bien!... Je vous remercie!... J'aurais encore une -question ... - ---Allez donc!... - ---Dans quel quartier habitez-vous?... - ---Avenue de Villiers ... dans le haut ... - -Elle s'exclama joyeusement: - ---Ah! c'est tout près de chez moi!... Dites-moi, est-ce que cela vous -ennuierait de me reconduire, de me déposer sur la route, boulevard -Malesherbes?... Je n'ai pas fait venir ma voiture ... Et j'ai peur, la -nuit, dans ces fiacres qu'on ne connaît pas!... Oh! ne vous gênez pas! -Répondez franchement!... - -Mareuil la fixait, étonné de la demande, étonné du ton anxieux de -Rabastens. Il lui prit les deux mains et l'attirant, debout, contre ses -genoux, d'un mouvement paternel et camarade: - ---Alors, vous avez si peur que cela dans les fiacres, mon enfant?... - -Elle inclina sa fine tête de statue, en souriant d'un petit sourire -timoré. - ---Eh bien!... On vous déposera!... Quand désirez-vous partir? - -Elle répondit avec vivacité: - ---Oh! le plus tôt possible ... Je suis fatiguée!... J'en ai un peu -assez ... depuis huit heures, vous comprenez! - ---Tout de suite, hé? questionna Mareuil. - ---Oui, cela m'irait!... Seulement, nous filerons chacun de notre côté, -pour que ce tas d'imbéciles ne se mette pas à crier ... - -Elle montrait du regard un groupe de jeunes gens, qui, postés à la -sortie du salon, avaient imaginé de signaler par des grognements -réprobateurs le départ des invités et, particulièrement, celui des -couples. - ---Parfait! dit Mareuil ... Rendez-vous aux paletots!... - -Il songeait: - -«Jolie fille!... Qu'est-ce qu'elle me veut?... Elle veut peut-être tout -bonnement que je la raccompagne?...» - -Et s'approchant du Grand-Cob qui, juché auprès de Brévannes, sirotait, -sur le comptoir du bar, une boisson au champagne: - ---Dites donc, Gendrey ... Qu'est-ce que c'est que cette Rabastens?... -Avez-vous des notions? - ---Ah! ah! fit le Grand-Cob triomphalement ... Ah! ah! ça brûle? Bravo! -Enchanté!... Eh bien, au physique, vous avez dû vous rendre compte!... -Au moral?... Voyons, il y a Gravières qui pourrait vous renseigner ... -Ou bien ... - -Il inspectait des yeux le bar, le salon: - ---Non, ils sont tous partis ... Tant pis! En deux mots, c'est une -femme à béguins, une femme à caprices, tout à fait! Elle a pour ami en -chef un homme marié, un jeune industriel, pas vilain du tout ... Le -nom m'échappe ... Enfin une femme charmante, dont je n'ai eu que des -compliments ... Et, maintenant, mon petit, soyez heureux! - -Gilbert protestait contre ce souhait. Gendrey riposta sceptiquement: - ---Mon cher maître, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne pas -faire attendre cette petite ... Elle va attraper froid sur le palier! -Il souffle là un un de ces vents-coulis! - ---Mais vous vous trompez!... Je vous ... - -Gendrey lui coupa la parole: - ---Oui, oui!... Dépêchez-vous! dépêchez-vous! - -Mareuil serra les mains de Brévannes, du Grand-Cob, et rejoignit, au -vestiaire, Ninette qui le guettait, toute prête, enveloppée d'un long -manteau de peluche mauve. - - * * * * * - -Le fiacre--un maraudeur à ressorts criards et durs--allait lentement, -les fers du cheval toquant la chaussée, et Gilbert, par paresse -de causer autant que par crainte de sembler trop gauche ou trop -dédaigneux, avait saisi la main de Rabastens, dont il embrassait les -doigts minces, d'une lèvre distraite, tout au bout, sur les ongles -frais et polis. - -Elle se pencha à la portière en soupirant: - ---Quelle belle nuit, n'est-ce pas?... Avez-vous déjà peint des nuits? - -Mareuil réprima un sourire: - ---Pas bien souvent!... Pourtant, c'est un beau sujet!... - -Elle lui pressa la main presque tendrement; et il continuait de -mordiller ses doigts aigus en silence. - -Mais comme la voiture avait dépassé Saint-Augustin, Ninette s'écria: - ---C'est curieux!... Je n'ai plus sommeil!... L'air m'a complètement -réveillée! Et vous?... - ---Moi?... Non, je n'ai pas extraordinairement sommeil ... - -Elle ajouta d'un ton de prière: - ---Eh bien! savez-vous, si vous étiez aimable, vous viendriez prendre -une tasse de thé, avec moi, en ami? - ---Chez vous? - ---Oui, chez moi!... Une occasion de visiter ma petite maison!... - -Mareuil répliqua, sans élan: - ---Heu!... Il est bien tard!!! - -Elle dit, d'une voix déçue: - ---Vous ne voulez pas? - ---Si! si! Nous prendrons le thé! - ---Oh! merci! - -Il tâta instinctivement sa poche, à droite, pour s'assurer que son -portefeuille y était, qu'il aurait de quoi se conduire en galant homme, -le cas échéant; puis, aussitôt, il ressentit une mortifiante confusion -d'avoir, involontairement, eu ce geste d'amant payeur: - -«Oui, voilà où j'en suis!... Il ne se passera rien, c'est plus que -certain ... Et se passerait-il des choses, que probablement, ce ne -serait pas une affaire d'argent!... Mais, tout de même, j'ai fait le -geste!...» - -Et il pensait à Jack, aux ricanements méchants, dont elle -l'accablerait, si elle le voyait, lui, l'homme des grandes amours, dans -ce fiacre, près de cette Rabastens, se préoccupant, comme un gigolo ou -comme un vieillard, de la question des honoraires. - ---Nous descendons? dit Ninette. - -La voiture s'était arrêtée en face d'un de ces petits hôtels bas qui -terminent le boulevard Malesherbes. - -La jeune femme gravit, devant Mareuil, un étroit escalier tendu de -tapis persans, et, tournant un bouton électrique, elle illumina sa -chambre, où ils étaient entrés. - ---Une seconde!... Je cours prévenir ma femme de chambre pour le thé. - -Mareuil se promenait à travers la pièce, meublée, avec goût, de meubles -Louis XVI, en étoffe rosâtre. - -Il se devinait sous le coup d'un de ces accès de tristesse, de mauvaise -humeur que lui causaient toujours le rappel des jours d'autrefois, le -contraste avec le présent; et il aurait voulu s'en aller, sauter par -la fenêtre, ne plus se souvenir surtout, retrouver le calme, l'apathie -que, la veille encore, il avait. - -Ninette revenait: - ---Quel guignon! La femme de chambre est couchée ... Le valet de -chambre aussi ... Je vais les faire lever, hein? - ---Mais non! Mais pas du tout! dit Mareuil en reprenant son paletot ... -Je vous le disais ... Ce n'est pas l'heure des orgies!... - -Elle implora: - ---Vous partez?... Oh! non! - -Elle avait collé ses lèvres à l'oreille de Gilbert; elle lui -chuchotait, d'un ton caressant, une offre équivalente au moins à la -tasse de thé promise, et il fléchissait, pour la première fois, l'idée -surgissant en lui de tenter de cela pour oublier--de s'étourdir par la -fatigue, par la brutalité. Enfin, il dit en souriant: - ---Une tasse de vous, alors? - -Elle s'exclama, radieuse: - ---Ah! vous restez!... Vous restez!... Ça, c'est bien! - -Elle lui retirait son paletot, son chapeau, sa canne, comme on fait à -un invité récalcitrant: - ---Maintenant, je vous demande cinq minutes ... Vous avez là des -cigarettes, du sherry, des biscuits ... tout ce qu'il faut pour -patienter ... Je ne serai pas longue! - -Elle lui envoya, des doigts, un baiser, et soulevant une portière, au -fond de la chambre, elle disparut. - -«Le Cob a raison, songeait Mareuil ... Une femme à béguins, tout à fait -... Elle a dû le préparer de loin son coup du thé!...» - -Il s'était étendu, à moitié, sur un moelleux petit canapé, placé -obliquement à la cheminée, et il défaisait, en chantonnant, les -boutons de son gilet, les boutons de ses bottines. Il avait un certain -contentement de ne pas finir la soirée seul en son spleen, une certaine -vanité de cette aventure si vivement conclue et s'achevant dans -l'élégance discrète de cette chambre rose odorante. - -«Bah!... Ce n'est pas la trahison que je rêvais!... Cela n'a même aucun -rapport avec une trahison!... Mais ça pourra être agréable, une heure -ou deux ... J'aurais été bien bête de refuser!...» - -Rabastens rentrait, les cheveux à-demi dénoués, vêtue d'une longue robe -de nuit en surah blanc. - ---Me voici!... Je n'ai pas flâné!... - -Elle s'assit au près de Mareuil, et lui glissant la main autour -de l'épaule, elle commença à l'embrasser, dans le cou, de baisers -délicats, de baisers pressés et sans bruit. - -Il la serra contre lui. Elle bégayait de sa voix de petite fille: - ---Oh! Mon chéri! Mon chéri! - -Puis, soudain, comme il allait se lever, elle le retint d'une pesée de -bras, et elle éclata en sanglots. - ---Oh! Mon chéri! Mon chéri! Mon chéri! - -Elle l'embrassait plus fort, plus fiévreusement qu'avant sur la chair -même que mouillaient ses larmes. - ---Oh! Mon chéri! Mon chéri! - -Il s'imagina d'abord qu'elle était grise, qu'elle pleurait pour avoir -trop bu, et il se dégageait: - ---Eh bien?... Eh bien?... On a du chagrin?... On a de la peine?... - -Mais elle s'enlaçait davantage à lui, l'embrassait davantage, en -sanglotant, sans rien dire. - ---Voyons! fit Mareuil agacé ... Voyons, qu'est-ce que tu as?... Est-ce -de ma faute? - ---Oh! non, mon chéri! gémit Rabastens ... Non ce n'est pas ta faute à -toi!... Pour sûr que ce n'est pas ta faute!... - ---La faute de qui donc? - -Ninette répliqua, en s'essuyant les yeux d'une main: - ---Oh! si je te le dis, tu te ficheras de moi!... - ---Pas du tout! - -Elle secouait la tête: - ---Non, non, tu te ficheras de moi! On se fiche toujours de moi quand je -la raconte, mon histoire! - -Mareuil, intrigué, déclara: - ---Puisque je te jure!... - ---Oui, oui, on dit ça ... Tu veux le savoir, ce que j'ai?... Eh bien! -j'ai que tu ressembles à un homme que j'ai aimé, que j'ai aimé, aimé -... Oh! oh!... - -Elle s'arrêta, étouffée de nouveau par les sanglots, et s'apaisant: - ---Tu lui ressembles!... Tu lui ressembles, tiens, que quand tu es -arrivé chez Gendrey, quand je t'ai vu, là, qui me saluais, j'ai pensé -que je devenais folle, que c'était lui, lui-même qui me saluait, tu -comprends?... Et que, ensuite, j'en ai été triste tout le dîner, toute -la soirée, tant ça me rappelait de choses de te voir ... - -Mareuil interrogea: - ---Il y a longtemps que vous vous êtes séparés? - -Rabastens réfléchit: - ---Il y a ... il y a trois ans! - -Puis avec colère: - ---Séparés!... Séparés!... Dis qu'il m'a trompée, qu'il m'a fait toutes -les infamies!... Il était maréchal des logis aux cuirassiers, à -Lyon!... Il s'appelait de Bormes, Jean de Bormes, tu connais peut-être? - ---Non, je ne connais pas! - ---Oui, j'en ai supporté pendant un an!... J'en ai enduré!... Et, un -beau jour, j'en ai eu trop ... Ça me tuait ... J'ai emballé pour Paris -et je me suis jetée dans la fête ... - -Elle avait pris, sur la cheminée, une petite boîte à poudre en argent, -et se tamponnait légèrement le visage. Mareuil l'attira à lui, et d'un -ton de sympathie: - ---Ainsi, depuis ... depuis, tu n'as aimé personne?... - -Elle répliqua d'un air farouche: - ---Personne!... Ah! ce n'est pas manque d'avoir essayé ... J'en ai -essayé de toutes les couleurs, des blonds, des bruns, des châtains ... -Et j'espérais que ça recommencerait comme avec Jean ... - ---Eh bien? - ---Eh bien!... Ça durait deux jours, trois jours, et après, ils me -dégoûtaient ... Non, cela ne reviendra pas, ce temps-là ... Je ne suis -plus bonne qu'à faire la noce ... Ils me dégoûtent, tous, tous!... - -Elle énumérait des faits, des mésaventures--des gens qu'elle avait -cru aimer et qui, le lendemain, lui répugnaient, une multitude de -déceptions, de désillusions décourageantes; et Mareuil l'écoutait -avidement, avec cet intime acquiescement aux confidences, ce sentiment -de secrète confraternité qu'ont entre eux les malades, quand ils -causent de leur cas. Elle s'interrompait parfois pour l'embrasser ou -bien pour s'excuser: - ---Je t'ennuie, mon chéri?... C'est idiot, ces histoires, hein?... - ---Du tout! Du tout! disait Mareuil ... Très intéressant, au -contraire!... - -Il lui semblait que c'était sa maladie, sa douleur, sa tristesse qui se -lamentaient par la bouche de Rabastens, cette jolie bouche en arc, au -relevis un peu amer, un peu sensuel, et il questionna: - ---Cependant, moi?... moi?... - -Elle s'écria: - ---Oh! toi ... toi! c'est différent ... c'est presque lui ... Et puis, -est-ce qu'on peut dire? Peut-être qu'il me dégoûterait aussi, lui!... -Tiens, ne parlons plus de cela ... Je sens que je me remettrais à -pleurer ... - -Elle s'était levée et, tirant Mareuil par la main, elle avait, de la -tête, un gracieux mouvement d'invite. Mais il demeurait assis, il -examinait d'un œil curieux de praticien cette belle fille naïve dont il -savait si bien le mal, cette belle fille condamnée--comme lui, comme -tant d'autres--à ne plus aimer, à user toujours de son corps sans -plaisir d'âme, sans transport. - ---Pourquoi est-ce que tu me regardes, mon chéri? s'écria-t-elle. - -Alors, il se leva à son tour, et, l'étreignant dans ses bras, il lui -donna un long baiser attendri, un long baiser de pitié sincère. - ---Tu es gentil!... Tu es gentil! murmurait Ninette, vaguement surprise. - -Et il répondait en l'embrassant encore, doucement, comme un enfant que -l'on console: - ---Pauvre petite!... Pauvre petite Rabastens! - - * * * * * - -Dans les arbres du boulevard, les moineaux piaillaient gaiement à la -venue du jour, quand Ninette s'endormit, la tête appuyée sur l'épaule -de Mareuil. - -Par instants, elle avait des soupirs plaintifs, elle bégayait: - ---Jean!... Mon Jeannot!... - -Gilbert ne la détrompait pas. Il répliquait à mi-voix, avec un sourire: - ---Oui, oui, dors!... Je suis là! Je suis là! - -Puis, il restait immobile, longtemps dans la même position, pour ne -pas troubler Ninette, pour la laisser au bonheur de ses songes; et -cela l'amusait, lui, la victime de Jack, de jouer ce rôle généreux, de -veiller ainsi, après les caresses, la victime de Jean de Bormes, sans -amour, par charité pure. - - - - -XII - - -Mme Honoré, la concierge de la rue Fortuny, une petite vieille active, -quoique un peu romanesque, était armée des instructions les plus -sévères; et chaque fois que Mareuil se montrait dans la loge, elle les -lui récitait en témoignage de zèle: - ---Quand la dame blonde est en haut, je ne laisse pas monter la dame -brune!... Quand la dame brune est en haut, je ne laisse pas monter la -dame blonde!... Oh! Monsieur peut être tranquille! - -Mareuil, en effet, avait dû consentir à recevoir chez lui Rabastens, -pour éviter, avec l'ami en chef, des conflits d'attributions, toujours -imminents, au petit hôtel du boulevard Malesherbes. - -C'était à la suite d'une survenue tout imprévue de ce monsieur, que les -rendez-vous dans l'entresol avaient été inaugurés. - -Mareuil, ce jour-là, voulait rompre, dire ses adieux à Ninette. -Mais elle avait tant pleuré, tant supplié qu'il s'était décidé à -lui accorder ses entrées rue Fortuny, à la faire alterner avec Mme -Lozières. Et cette combinaison qui, jadis, lui eût paru un odieux -compromis, un vrai crime de lèse-liaison, lui paraissait, au contraire, -à présent la moins cruelle, la plus charitable. D'ailleurs, il ne -s'était pas donné, pour l'adopter, la peine de beaucoup réfléchir. Il -y était venu spontanément, comme au meilleur moyen de ne pas affliger -deux personnes envers qui il avait de la gratitude, des sentiments -d'affection presque égaux sinon pareils; et le fait de les trahir l'une -et l'autre, de les accueillir, l'une après l'autre, dans le même lit, -ne le choquait pas, ne lui suggérait aucun scrupule, puisque, à son -avis, ces rendez-vous se réduisaient à des actes vulgaires et sans -importance, en dehors de la passion, en dehors de l'amour. - -Il n'avait pas, au surplus, modifié son existence de labeur, diminué le -temps réservé à son travail. - -Il consacrait à ses visites, rue Fortuny, trois après-midi par semaine, -quatre au maximum, et il s'arrangeait, en conscience, de manière à les -répartir équitablement. - -Cependant, il avait quelque préférence pour Rabastens, qui, sachant -sa liaison, et se résignant au partage, le dispensait de s'ingénier, -de mentir. Et puis il la préférait d'une façon particulière, avec une -sorte d'apitoiement, à cause de ce qu'elle avait souffert. Elle était -comme sa malade, celle qu'un rien blesse, celle qu'il faut distraire -et ménager. Tout ce qu'elle demandait, il y accédait, sauf lorsqu'il -craignait que cela pût produire du scandale, revenir aux oreilles de -Mme Lozières. - -Ainsi, il avait, à plusieurs reprises, accepté de dîner en compagnie -de Ninette, chez Brévannes, chez Gendrey. C'étaient des dîners -clandestins, sans nul invité que Charleval: et ensuite, on ne sortait -pas, on restait au salon à fumer, tandis que les femmes bavardaient, -réunies ensemble ou bien assises sur les genoux de leurs maîtres -respectifs. Le Grand-Cob, de loin, apostrophait Mareuil, que Rabastens -embrassait. - ---Allons, là-bas, le petit couple, un peu de patience!... On va rentrer -... Vous avez toute la nuit!... Vous avez demain! - -Et d'autres fois, il se postait devant eux, le regard bénisseur, -encourageant: - ---Hé Mareuil!... Qu'est-ce qui vous a donné ça?... A qui devez-vous -ça?... Dites, à qui le devez-vous? - -Gilbert grommelait, en souriant, quelques paroles de reconnaissance; -et au fond, il se sentait assez satisfait de l'organisation nouvelle de -sa vie, de la variété apportée dans ses plaisirs par la rencontre de -Rabastens. - -Les rendez-vous même avec Mme Lozières lui devenaient moins pénibles. -Depuis qu'il n'était plus à la recherche de la passion supérieure, -depuis qu'il s'accommodait de cette médiocrité d'amours qui suffit à -presque tous, il en voulait moins à la jeune femme, il en attendait -moins, il trouvait qu'elle remplissait parfaitement son petit rôle -d'être prévenante, affectueuse et jolie. Il lui épargnait donc -les brusqueries d'autrefois, ces dures répliques que soufflent -le mécontentement, la déception; et, n'étant plus rebutée, elle -s'attachait davantage, elle oubliait certains jours sombres où elle -avait eu des doutes, l'angoissante impression qu'elle le lassait à la -longue. - -Quant à Rabastens, excepté dans les instants de crise sentimentale, -elle avait du débit, selon les termes d'Angèle,--une permanente bonne -humeur d'enfant gai, un gazouillis d'oiseau heureux, une grande grâce -à dire des choses futiles ou romanesques, au courant de la pensée. -Mareuil n'était pas bien convaincu qu'elle l'aimât véritablement, pas -bien certain de remplacer tout à fait en son cœur l'enivrant Jean de -Bormes. Mais elle se donnait libéralement, fougueusement, n'ayant ni -les réticences, ni les maussaderies des filles qui connaissent le prix -de leur corps et semblent toujours regretter le cadeau qu'elles vous -font d'elles-mêmes. Elle manifestait à l'égard de Mme Lozières une -jalousie modeste, juste un peu au-dessus de l'indifférence impolie. -Elle était aussi d'une admirable plastique--naturellement harmonieuse -dans tous ses gestes, toutes ses attitudes. Et il se contentait de -ces qualités physiques, de ces apparences de tendresse, en bloc, sans -approfondir. - - * * * * * - -Au commencement de juillet, le tour de Ninette revint plus souvent. -Elle bénéficiait des deux jours par semaine que lui laissait, à son -insu, Mme Lozières, réinstallée tout récemment à Saint-Germain. - -Elle en profitait pour causer avec Mareuil de la villégiature qu'ils -projetaient d'accomplir bientôt à Blois, chez Charleval, durant une -saison qui occuperait, à Vichy, l'ami en chef, atteint de diabète. - -Le chanceux vaudevilliste avait employé une partie des droits de sa -pièce à louer au bord de la Loire, à l'extrémité d'un faubourg déjà -campagnard, une espèce de grande maison à jardin, intitulée par lui -la _Grenadinette_--et où il hébergeait les Gendrey, les Brévannes, -Labernerie--la bande au complet, sauf le ménage Mareuil, qui promettait -son arrivée pour les premiers jours d'août. - -Chaque matin, Rabastens recevait d'Angèle ou d'Henriette des lettres -détaillées, d'alliciantes descriptions de paysages, des conseils -sur les robes à emporter; et elle lisait à Mareuil toute cette -correspondance enthousiaste. - ---Ce qu'on s'amusera, mon chéri!... On canotera!... On visitera les -châteaux!... On se balladera en forêt! - -Puis elle dansait debout, au milieu du lit, des danses victorieuses, ou -bien elle saisissait, des deux mains, la tête de Gilbert et la frottait -de baisers fous. - -Finalement, le jour du départ fut fixé au 3 août,--et, lors du -rendez-vous suivant, Mareuil annonça à Mme Lozières son intention de -s'absenter de Paris pendant une quinzaine. - -Elle questionna d'un ton soucieux: - ---Le 3?... C'est mercredi?... Vous ne pourriez pas remettre cela au 6 -ou au 7, par exemple?... - -Mareuil répondit: - ---Je pourrais?... Je pourrais?... Evidemment que je pourrais! -Seulement, on compte sur moi!... J'ai écrit ... Pourquoi remettre?... -Plus tôt je partirai, plus tôt je serai de retour ... Et après, je -rentre à Paris, je ne bouge plus! Voyons, ma petite amie, quinze jours, -ce n'est pas très long!... - -Mme Lozières répliqua: - ---Bien! bien!... Comme vous voudrez. Mais si vous aviez pu, cela me -permettait de vous revoir avant votre départ ... Tandis qu'autrement, -nous sommes aujourd'hui ... le 28, n'est-ce pas? - ---Le 28!... - ---Autrement, il y a peu de probabilités pour que j'aie l'occasion de -revenir ici, à un si petit intervalle ... Comprenez-vous? - ---Oui, je comprends! fit Mareuil en affectant une mine contrariée. Je -comprends que c'est très ennuyeux!... - -Mme Lozières, l'air rêveur, rajustait sa voilette, et tout à coup elle -s'écria: - ---Oh! j'ai une idée!... Une merveilleuse idée! - ---Quoi donc? dit Mareuil, qui dissimulait son anxiété, car il avait -rendez-vous le samedi avec Rabastens. - ---Tenez, ma tante Brégy doit venir une huitaine chez nous, à -Saint-Germain, avant d'aller à Aix soigner ses rhumatismes ... Elle -débarque à Paris lundi, dans l'après-midi ... Eh bien! je raconterai -que je vais la prendre à la gare ... que je vais au-devant d'elle ... -Cela vous convient-il, dites? Lundi deux heures? Peut-être même que je -déjeunerai ... Je vous télégraphierai ça le matin! - ---Parfaitement! fit Mareuil rassuré. Très bonne idée!... - -Il l'embrassait par dessus la voilette: - ---A lundi!... A lundi les adieux de Blois! - -Elle souriait, toute ragaillardie par son invention, et sur le carré -elle chuchota: - ---Au revoir! Lundi, à onze heures, vous aurez un télégramme! - - * * * * * - -Le surlendemain, vers deux heures moins le quart, Mareuil montait, sans -hâte, l'escalier de la rue Fortuny. - -Comme il arrivait devant sa porte, il lui sembla entendre un bruit de -pas, à l'intérieur. - -«Tiens, songeait-il, Ninette est en avance!... Oui, oui, temps d'orage, -je connais ça!...» - -Il glissa la clef dans la serrure, et eut un sursaut de stupeur en -apercevant, par la porte entr'ouverte du cabinet de toilette, Mme -Lozières, debout, le front contre la fenêtre. - -Elle avait fait volte-face et l'embrassait: - ---Vous voilà!... Vous avez vu la mère Honoré? - -Mareuil, au hasard, choisit la franchise: - ---Non! non! Je ne l'ai pas vue!... - -Elle insista: - ---Mais, vous l'avez rencontrée, en route?... - ---Non, je ne l'ai pas rencontrée ... - -Elle interrogea en riant: - ---Et cela ne vous étonne pas plus que ça, de me trouver ici? - -Mareuil répondit, le cœur serré d'inquiétude: - ---Si!... Si! Cela m'étonne! J'étais venu ... J'étais venu pour un -portefeuille que j'ai oublié l'autre fois ... jeudi ... - -Elle déclara: - ---Eh bien! moi, voici! Ma tante ne vient plus ... Ou, plutôt, elle -ne vient que dans dix jours ... Elle m'a télégraphié cette vilaine -nouvelle ce matin ... - ---Ah! ah!... très bien! - ---Attendez! Le rendez-vous de lundi tombait donc dans l'eau ... et -il s'agissait de découvrir un autre truc ... Alors, j'ai affirmé que -j'étais forcée d'aller à Paris, aujourd'hui, pour des fruits, des -commandes, à propos d'un dîner,--des gens que nous avons à dîner -demain, dimanche ... J'ai sauté dans le train d'une heure ... Je me -suis fait conduire ici en voiture, et j'ai renvoyé la mère Honoré dans -la même voiture, chez vous, avenue de Villiers, avec ordre de vous -prévenir ... Je pensais que, par cette chaleur et de si bonne heure, -vous ne seriez pas sorti ... Avouez que ce n'est pas trop nigaud? - -Mareuil répliqua: - ---C'est loin d'être nigaud!... Pourtant, sans cet accident, sans -l'accident de cet oubli, vous risquiez de me rater ... Enfin, il n'y a -pas de mal!... - -Et il songeait avec effroi: - -«Il va se passer tout à l'heure une petite scène!...» - -Mme Lozières ajouta en ôtant son chapeau: - ---Vous n'avez pas à travailler, je suppose?... Et puis, auriez-vous à -travailler, que ce soit aujourd'hui ou lundi, cela revient au même, -n'est-ce pas? - ---Absolument au même! fit Mareuil. - -Une voiture roulant, à grand fracas, dans le silence d'été de la rue -solitaire, stoppa, raide, devant la porte. - ---Regardez donc! dit Mme Lozières qui piquait sur son chapeau sa -voilette ... Regardez donc ... C'est sans doute la mère Honoré! - -Mareuil souleva un peu le rideau et reconnut Rabastens, en robe de -batiste blanche à ceinture noire, le bras haussé vers le cocher qu'elle -payait. - -Il murmura, la voix molle: - ---Non, non, ce n'est pas elle ... C'est une dame ... Ce n'est pas -elle!... - -Puis, attirant Lucie sur le divan où il s'était assis, il lui prit les -mains, dans un mouvement inconscient de sauvegarde, de prudence aux -abois. - ---Vous me restez jusqu'à quelle heure? demandait Mareuil câlinement. - -Il y eut dans l'air cet imperceptible bruissement qui précède la -sonnerie des sonnettes, et aussitôt le timbre électrique de l'entrée -éclata, fit explosion. - -Lucie s'écria: - ---C'est la mère Honoré!... Je l'aurais parié!... - ---Oui, oui, dit Mareuil ... J'ai mal vu, ou elle s'en sera retournée à -pied ... - ---Allez lui ouvrir, mon ami! - -Il protesta: - ---Oh! non! C'est inutile!... Elle s'en ira bien toute seule. - -Un second coup de sonnette retentit, plus impatient, plus prolongé. - ---Elle nous embête, cette mère Honoré! prononça Mareuil. - -Lucie défendait la concierge: - ---Mais la pauvre femme ne sait pas ... Elle vient me rendre la -réponse!... - ---Eh bien! répliquait Mareuil sans lui lâcher les mains, vous l'avez, -la réponse!... Non, j'ai horreur de ces manières!... Quand on ne vous -ouvre pas, on s'en va, c'est indiqué! - -La sonnette s'était interrompue, ne resonnait pas. - ---Là! Vous voyez! fit Mareuil avec un soupir de soulagement. Vous -voyez ce que je vous disais!... Il ne faut pas habituer les gens à -carillonner, à s'introduire chez vous pour un oui, pour un non!... -C'est insupportable!... - -Il déboutonnait un à un les boutons des gants de Lucie, lui posait sur -les poignets des petits baisers conciliants, s'imaginant Rabastens -partie, dans la rue, au bout de la rue, peut-être. - -Mais soudain, la sonnerie recommença, impérative, cette fois, -désordonnée, en à-coups exaspérés, qu'on devinait poussés par une -main énervée, implacable, par une personne à figure furieuse et -provocatrice, une personne sûre de son droit. - -Lucie s'exclama: - ---Le fait est que cela ... - -Puis, comme traversée par une révélation, elle se dégagea brutalement -de l'étreinte, se leva, le sourcil froncé, le visage convulsé de colère. - -Mareuil put la rattraper. - ---Où allez-vous?... - -Elle riposta, avec un calme factice: - ---Je vais ouvrir ... puisque vous, vous ne voulez pas! - -Il éprouvait comme un vide dans la tête, une invincible faiblesse: - ---Je ne veux pas?... Je ne veux pas?... - -Lucie marchait vers l'antichambre. Il la précéda d'un élan, et lui -barrant la porte contre laquelle il s'adossait: - ---Je vous en prie ... N'y allez pas ... - -Elle proféra, se contenant à peine: - ---Si! Je veux y aller, je le veux!... - -Elle essayait de tourner le bouton de la porte. Il la relança vivement -en arrière, pendant que la sonnette sonnait toujours. - ---Je vous dis que vous n'irez pas!... - -Mme Lozières bégaya, affolée, les yeux distendus d'angoisse: - ---C'est donc ... c'est donc?... - -Mareuil acheva simplement: - ---Eh bien! oui, c'est une femme!... - ---Oh! oh!... Vous me trompiez? - -Elle s'était jetée sur le divan, à demi-étendue, la tête cachée au -creux du bras et sanglotait: - ---Vous me trompiez!... Vous me trompiez! - -Mareuil s'approcha d'elle, tenta de la relever avec des gestes -délicats et légers, comme on a pour relever une blessée. Lucie le -repoussa d'un ton méprisant: - ---Laissez-moi!... Oh! laissez-moi!... - -Et la sonnerie continuait de vibrer, assourdissante, scandant de ses -fusées injurieuses les sanglots de Mme Lozières qui baissaient à -mesure, se faisaient plus lents, plus étouffés. - -«Elle est enragée, cette Rabastens! songeait Mareuil. On n'a pas idée -de sonner aussi fort!» - -C'était vers cette sonnerie que se tendaient toutes les forces de sa -pensée, vers cette sonnerie fascinante et diabolique qui tintait à ses -oreilles comme un aigre tocsin; et il pressentait que tant qu'elle -s'obstinerait, tant qu'elle frémirait, le choc éludé serait à redouter, -réalisable encore. - -Enfin elle cessa. Une minute, deux minutes, trois minutes s'écoulèrent. -Rabastens, vraisemblablement, renonçait, quittait la place. - -Mme Lozières s'était redressée, et en s'essuyant les yeux, de son -mouchoir tassé en tampon, elle parlait d'une voix sourde, d'une voix -qui ne s'adressait pas à Mareuil: - ---Vous me trompiez, vous!... Vous!... C'est incroyable! Oui, je -me doutais, je vous soupçonnais quelquefois ... Je n'étais pas -tranquille!... Cependant je n'aurais jamais cru!... Et ici, dans cet -appartement, dans cette chambre, dans ce lit!... C'est trop affreux! - -Elle avait des mouvements de mains désespérés, des revers de mains -comme pour effacer ce qu'elle venait d'apprendre, ce qui était l'acte -ineffaçable désormais. - -Elle poursuivit de la même voix meurtrie: - ---Encore, m'avoir trompée avec cette femme ce serait peu!... Mais vous -m'avez doublement trompée! Vous m'avez trompée sur vous-même, sur vos -sentiments, sur votre caractère!... C'est cela qui est indigne! C'est -cela qui est impardonnable! - -Mareuil se promenait, en silence, à travers le cabinet de toilette. - -«Très bien, tout ce qu'elle me dit là!... Voilà ce que j'aurais dû dire -à Jack.» - -Et il se reportait à plusieurs mois auparavant, à ce jour d'avril où, -dans cette pièce, s'était déroulé le drame inverse, avec l'autre, avec -Mme Hardouin. - -Mme Lozières reprit d'un ton plus direct, à courtes phrases, hachées et -suppliantes: - ---Ecoutez ... Pourquoi avez-vous joué ainsi à la passion, à l'amour?... -Pourquoi m'avez-vous menti depuis le premier jour?... Vous pensez bien -que tout est fini entre nous ... que je ne serai plus à vous jamais -... que je n'implore pas un raccommodement!... Pourtant, je tiens à -savoir pourquoi vous avez menti?... Non, je ne peux pas croire que vous -l'ayez fait exprès!... On n'est pas comédien à ce point!... Il y a -autre chose!... Je ne sais pas quoi!... Mais il y a autre chose. - -Mareuil se taisait, ahuri, hésitant à se démasquer, à confesser la -réalité. - ---Voyons, parlez! Répondez donc! s'écria Mme Lozières. - -Elle fondait de nouveau en sanglots. Il s'agenouilla devant elle, et -lui serrant la main: - ---Ne pleurez pas, ma petite amie!... Ne pleurez pas, je vous -expliquerai!... - -Il lui tapotait la main tendrement, sans rien ajouter, tout saisi de -pitié. - -«Non, pas moyen de lui expliquer!... Cela l'humilierait trop!... Il -faut lui laisser l'illusion, m'en tirer avec des mots vagues!...» - -Et, tout haut, d'un air affable et consolateur: - ---Allons, calmez-vous!... Calmez-vous!... Cela n'est pas si terrible -... Ç'a été une bêtise, un entraînement ... Elle m'est bien égale cette -personne, je vous assure!... - -Lucie murmura: - ---Je vous en conjure ... Dites-moi la vérité!... Dites-la-moi une fois -au moins, puisque c'est fini ... puisque je ne reviendrai plus!... - -Il eut la tentation de tout avouer: comment d'abord il espérait de -bonne foi l'aimer, puis sa faillite sentimentale, et ces poignants -épisodes qui avaient progressivement marqué la ruine de son cœur brûlé, -gaspillé en deux ans. Mais par un suprême effort de compassion, il -résista et, d'une voix presque sincère, il réitéra: - ---Non, je ne mens pas ... C'est une simple sottise, je vous le répète, -un caprice stupide. Je ne vous ai menti ni autrefois, ni aujourd'hui ... - -Il se rapprochait pour l'embrasser. Elle l'écarta doucement et, se -levant: - ---Soit!... Je n'insiste pas ... Je vois que je n'obtiendrai rien de -vous!... Ayez donc la bonté de me passer mon chapeau ... - ---Alors, vous partez? - -Mme Lozières riposta avec fermeté: - ---Oui, je pars!... - -Et devant la glace qui surmontait la toilette, elle se mit à refaire -avec un lissoir ses ondulations, à recoiffer sa blonde chevelure de -petit fifre dédaigné, honteusement trahi. Mareuil, derrière elle, le -visage humble, confus, guettait ses ordres, n'osant pas un geste, pas -une remarque, cherchant dans la glace son regard qui se dérobait. - -Elle détourna un peu la tête de son côté: - ---Donnez! - -Il lui tendit docilement le frêle chapeau qu'elle réclamait, et -interrogea: - ---Vous partez? Vous partez pour de bon? Est-ce vrai, ce que vous m'avez -dit, que vous ne reviendriez plus? - -Elle répliqua d'un ton résolu: - ---Oui, c'est vrai!... En admettant même que je vous croie, la vie -serait intolérable entre nous ... Il y a quelque chose de cassé ... -Non, je ne vous croirais plus ... Dites-moi adieu, mon ami, c'est plus -sage! - -Il l'enlaçait, la pressait, lui couvrant de baisers les yeux, la -bouche, et de son mieux il murmurait: - ---Vous reviendrez, ma petite amie. Il est impossible que vous ne -reveniez pas! - -Elle s'entêtait: - ---Non, non! C'est fini! - -Et avec un sourire navré: - ---Hein! Nous ne songions pas qu'ils seraient si tristes, les adieux de -Blois! - ---Mais ce ne sont pas des adieux! Je vous garantis que vous reviendrez! - -Mme Lozières s'était assise sur une chaise près de la porte, et, d'une -main un peu tremblante, elle étanchait les larmes qui débordaient de -ses paupières. Puis, soudain, comme terrifiée, à la vision lucide de -l'avenir, elle s'exclama: - ---Qu'est-ce que je vais faire, maintenant?... Qu'est-ce que je vais -devenir, maintenant que j'ai pris l'habitude d'aimer?... Qu'est-ce que -je vais devenir sans vous?... - -Mareuil demeurait silencieux, paralysé, incapable de se justifier, de -s'innocenter, à moins de livrer son secret insultant, de proclamer son -épuisement, à moins de dévoiler à Lucie qu'elle n'avait pas eu de lui -une journée, une minute de réel amour. - -Enfin, pour dévier, il proposa: - ---Si vous le désirez ... je vous écrirai ... je vous écrirai chaque -semaine ... plusieurs fois par semaine ... Voulez-vous? - -Elle se releva: - ---Non, je vous remercie ... Pas en ce moment!... Plus tard!... Je vous -écrirai, moi ... Et vous me répondrez, n'est-ce pas? - ---Certainement ... Tout ce que vous voudrez! - -Il l'étreignait en balbutiant, malgré lui et d'un ton ému, des paroles -de congé, des paroles d'expulsion douce--comme par crainte que Lucie -ne cédât à ses instances, qu'elle ne remît en question cette rupture -inéluctable, cette rupture en retard d'un an. - ---Adieu, ma petite amie,--puisque vous l'exigez!... Je vous -regretterai bien ... Mais peut-être que vous avez raison!... Peut-être -que je n'étais pas digne de vous!... - -Sur le palier, Mme Lozières se retourna encore, puis d'une voix un peu -rauque: - ---Adieu!... Adieu!... - -Il courut à elle, lui donna un dernier baiser; et comme il rentrait, il -la vit, par l'entrebâillement de la porte, qui s'arrêtait au milieu de -l'étage, la main cramponnée à la rampe, le mouchoir collé aux yeux, la -tête renversée pour pleurer. - - * * * * * - -Lorsqu'il descendit et qu'il parut sur le seuil de la loge, Mme Honoré -s'élança vers lui, en dressant des bras effarés: - ---Quelle histoire, Monsieur, quelle histoire! Monsieur m'excuse! -Je n'ai pas pu m'opposer ... C'est arrivé tandis que j'étais chez -Monsieur, avenue de Villiers! - -Mareuil repartit froidement: - ---Cette dame, l'autre dame ne vous a rien dit pour moi? - -Mme Honoré s'exclama: - ---Rien dit?... Non, Monsieur ... Une dame bien élevée, ça se voit!... -Seulement, elle avait l'air colère, colère!... J'ai eu tout le mal -du monde à l'empêcher de remonter!... Elle voulait remonter, sonner, -sonner, sonner, pendant une heure! Et moi qui jurais que Monsieur -n'était pas là!... Quelle histoire! - -Mareuil dissimula un sourire, et toujours froidement: - ---Ainsi, elle n'a rien dit de particulier, elle ne vous a chargée -d'aucune commission? - ---Mais si, Monsieur! A la fin, elle m'a demandé de quoi écrire, un -crayon, et elle a écrit une lettre à Monsieur, ici, dans la loge ... - -Mme Honoré fouilla au fond d'un tiroir et en retira, de dessous une -pile de mouchoirs, la lettre cachottièrement enfouie: - ---Tenez, monsieur, la voici! - -Mareuil prit le papier: - ---Merci!... Je vais probablement aller à la campagne durant une ou deux -semaines ... Vous aurez soin de tout, n'est-ce pas?... - -Il franchit la porte cochère, et, sitôt dehors, il ouvrit l'enveloppe. -Rabastens écrivait: - - «Mon chéri, - - C'est craqué et rompu. Quand c'est mon jour, je n'aime pas qu'on - en reçoive d'autres. Je t'ai entendu te disputer avec ta bonne - amie. Pardonne-moi d'avoir tant sonné. Mais c'était mon jour! Je - télégraphie à la _Grenadinette_ pour dire que mon patron m'emmène - avec lui à Vichy. Tu diras la même chose, si tu veux. Au revoir, - mon petit Gillot. Après tout, tu n'as pas à te chagriner, pas plus - que moi je ne me chagrine. Je peux te le confier aujourd'hui. - Voilà bien quinze jours que ça ne me faisait plus rien au cœur de - venir,--que je ne venais plus que pour la régalade du corps. Au - revoir, mon chéri, et on se saluera gentiment quand on se reverra!!! - - Tout mon restant de baisers. - - NINETTE.» - -Mareuil déchira le billet en haussant les épaules; puis, d'un pas -pesant, il s'achemina vers l'avenue de Villiers. - -Il ressentait une grande fatigue, un accablement physique et moral, -l'esprit brouillé, exténué par les cahots de cette surprise, de ces -adieux,--cette accumulation d'événements dramatiques qui l'avaient, -d'un coup, ramené au temps de Jack, aux plus cruelles émotions de son -existence; et pardessus le souci de se savoir seul, sans maîtresse, -obligé à des essais nouveaux, traînait en lui comme l'ombre d'un -remords--le souvenir de Lucie pleurant entre ses bras, l'image de Mme -Lozières, sur l'escalier, appuyée à la rampe, dans sa pose douloureuse -de femme abandonnée. - - - - -XIII - - -Depuis une semaine, chaque jour, Mareuil retardait son départ pour la -_Grenadinette_. - -Un semblant d'espoir le retenait à Paris--l'espoir que Mme Lozières -regretterait la rupture, lui écrirait, lui fournirait le prétexte de -renouer. - -Car, dès le lendemain de la scène d'adieux, il avait compris tout -ce qu'il perdait en perdant Lucie. Il se trouvait présentement -devant un problème autrement plus grave que de recouvrer ses forces -sentimentales, que de rencontrer la femme qui referait de lui l'amant -ardent et bien doué qu'il se souvenait d'avoir été. C'était le -nécessaire même qui lui manquait, l'indispensable; et quand il pensait -que, pour regagner cela, il lui faudrait payer des demoiselles qui -l'accueilleraient, sans égards, comme le premier client venu,--ou, -ce qui l'effrayait davantage, renouveler auprès d'une Mme Lozières, -d'une Mme Béatry, d'une Rabastens, les escarmouches d'approche, la -petite guerre avilissante des supplications, des flatteries, des -rendez-vous,--quand il entrevoyait tous les déboires à subir, tout -le travail à parfaire pour atteindre ce but misérable, il éprouvait -une sensation d'écœurement, un peu du lourd découragement qui fait se -coucher les bêtes au bas d'une côte trop rude. - -Il s'avouait qu'il avait eu tort de laisser, par délicatesse, s'en -aller Mme Lozières, qu'il aurait dû garder cet en-cas de désirs, si -péniblement conquis, le conserver à tout prix, voire par un supplément -de protestations, de mensonges, par une reprise de manœuvres moins -difficiles, au demeurant, sur ce terrain connu, avec cette personne -subjuguée déjà et qui l'aimait. - -Parfois aussi, il commençait une lettre repentante, où il implorait -son pardon, alléguait le passé, l'indulgence réservée toujours à une -première faute. Mais, aux premières lignes, des scrupules l'arrêtaient. - -«Non ... C'est impossible!... Ce serait trop canaille!...»--et il -déchirait le billet. - -Alors, par un irrésistible et récent entraînement, il se mettait à -songer à sa maladie, à en reviser les progrès, les périodes, jusqu'aux -symptômes les plus lointains. - -«Cela m'a pris, voyons ... après Ville-d'Avray?... Non! cela m'a pris -pendant ce flirt qui n'en finissait plus ... Non, avant!...» - -De recul en recul, il remontait au jour où il avait poursuivi Mme -Hardouin, l'imaginaire Mme Hardouin, dans le fiacre jaune, à travers -les rues, comme une voleuse. Ensuite, était venue la visite à -Brévannes, cette étrange défaillance de révéler le nom de Jack, de -donner pleine liberté pour la confondre. Oui, de là datait son mal. Ce -jour-là ç'avait été, en cette course essoufflée et folle, son dernier -effort d'amour. Depuis lors, aussitôt, l'infirmité, l'impuissance -s'accusant graduellement,--chacune de ses paroles, de ses démarches, -ajoutant aux preuves précédentes des preuves plus significatives de sa -déchéance. Et maintenant, dans le calme de la solitude, il arrivait au -sentiment très net que c'était vraiment une sorte de voleuse, cette -Mme Hardouin qu'il pourchassait jadis à travers les rues--une sorte de -voleuse spéciale qui, en deux ans, l'avait tari, vidé, ruiné de cœur, -comme d'autres femmes, en deux ans, vous ruinent d'argent et d'or, sans -pitié. - -Il aurait souhaité pouvoir le lui dire, lui crier son fait, lui -reprocher ces abus de tendresse, bien pires que la trahison même. Il -combinait à cette intention, pour l'hiver suivant, des rencontres dans -le monde ou ailleurs, des colloques laconiques et cinglants, quelques -mots de condamnation brefs, irréfutables. Puis, au bout d'un instant, -la puérilité de la revanche lui apparaissait. - -«A quoi cela me servirait-il?... Laissons-la donc dans sa boue!...» - -Et il repensait à Mme Lozières, aux moyens de la revoir, à cette lettre -qu'elle n'envoyait pas. - - * * * * * - -Un matin, vers onze heures et demie, tandis qu'il dessinait, dans son -atelier, Joseph lui annonça Labernerie. - -Le critique entra en s'épongeant le front. - ---Quelle chaleur! Quelle chaleur?... On cuisait dans le wagon!... -Comment vous abrutissez-vous à rôtir dans Paris par cette température? - -Mareuil répondit: - ---Mais j'allais partir d'un jour à l'autre, vous savez bien ... - ---A l'autre! A l'autre! fit Labernerie ... Je connais ça!... Enfin, -heureusement que je viens vous chercher ... Nous repartons ensemble, ce -soir, à neuf heures, gare d'Orléans ... Oui, oui, ce soir! J'ai des -ordres ... Je dois vous rapporter? - ---Depuis quand êtes-vous donc ici? - ---Depuis une demi-heure!... Vous vous doutez pourquoi je viens ... A -Blois, pas de dames!... Et ils sont à se becquoter, du matin à la nuit, -devant moi ... Alors, je m'offre, toutes les semaines, une après-midi -dans vos murs ... C'est la santé! - -Mareuil interrogea: - ---Vous ne plaisantez pas?... Vous venez réellement me chercher? - ---Puisque je vous le dis!... - ---Eh bien!... - -Il calculait, se demandait s'il ne serait pas plus habile d'attendre, -d'attendre encore un jour ou deux, d'accorder encore un délai à Mme -Lozières. - -«Non!... Cela devient ridicule!... Elle ne m'écrira plus!... Elle -m'aurait déjà écrit!...»--et à haute voix: - ---Eh bien! entendu! Nous partons ce soir ... Vous déjeunez, hein?... Ma -mère est à Monneville ... Nous serons seuls ... - -Labernerie répliqua: - ---Non, non, je vous invite!... J'ai quelques courses pressées à faire -auparavant ... Si ça vous va, aux Ambassadeurs, entre midi et demi et -une heure moins le quart!... - ---Bon! Ça me va!... Dans une heure je serai là-bas! - ---Ouf! Je m'en vais! fit Labernerie en se levant lourdement. Surtout, -pas de flanchage, ce soir ... Emballez! Emballez ferme! - - * * * * * - -Sitôt seul, Mareuil sonna Joseph, lui indiqua les effets à empaqueter, -et, vers midi un quart, il se mit en route du côté des Champs-Elysées. - -Dehors, c'était le Paris d'août, muet et morne, volets clos, portes -closes, ville désertée--une chaleur amollissante s'exhalant d'un ciel -tout gris, d'un ciel d'hiver où, à travers les nuées entassées, un -soleil sournois et féroce traçait une petite tache d'argent blanchâtre. - -Mareuil marchait lentement, le chapeau de paille légèrement sur la -nuque, avec cette allure douillette et un peu débraillée qu'on se -permet, en été, dans les rues vides. Mais comme il débouchait du parc -Monceau, à l'issue de l'avenue de Messine, il eut au cœur une commotion -étouffante, un heurt de coup de poignard. Il venait d'apercevoir une -jeune femme en très simple costume du matin, blouse de foulard brun, -jupe de laine bleue,--une jeune femme qui montait l'avenue, les yeux -fixés vers des feuilles mortes qu'elle chassait rêveusement du bout de -son ombrelle--Mme Hardouin. - -Elle s'approchait, s'approchait, les yeux attachés vers les feuilles, -vers le bitume, flairant, de temps en temps, une petite touffe de -grosses roses jaunes qu'elle tenait dans sa main gantée de blanc, et -lui, restait figé par l'émoi, l'indécision, les lèvres serrées d'un -sourire nerveux, ne sachant plus s'il fallait prendre à droite, à -gauche, ou traverser, ou s'enfuir, ou simplement courir à elle. - -Puis une de ces vagues impulsions qui remplacent la pensée aux instants -d'affolement et se règlent toujours sur nos arrière-désirs, une -machinale et vague résolution le poussa de nouveau, le dirigea droit -dans la direction de Mme Hardouin. - -Il s'avançait, sans qu'elle le vît, et quand il fut tout près, il -murmura d'une voix qu'il essayait de rendre railleuse: - ---Vous allez bien? - -Elle tressaillit, pâlit visiblement en le reconnaissant: - ---Tiens, c'est vous?... Oui, je vous remercie, très bien ... Et vous? - ---Pas mal! Pas mal! - -Il y eut un silence. Ils s'examinaient tous deux, comme pour reprendre -l'habitude de leurs visages, y retrouver ce par quoi ils s'étaient plu -naguère, durant leur liaison. - ---Vous n'avez pas changé! dit à la fin Mme Hardouin. - -Mareuil, qui ressaisissait peu à peu son sang-froid, répliqua: - ---Vous croyez?... Vous non plus, vous n'avez pas changé ... Vous n'avez -pas cessé d'être extrêmement jolie!... Mais par quel hasard est-ce que -je vous rencontre à Paris, aujourd'hui, au mois d'août, dans cette -chaleur? - -Mme Hardouin déclara: - ---Oh! je ne suis ici que de passage!... Je suis revenue depuis deux -jours de Gizé ... - ---Ah! ah! fit Mareuil avec un sourire de moquerie. - ---Oui, je reviens de Gizé ... Et dans trois jours, je repars pour la -Bretagne, pour Dinard où nous avons loué ... - ---Tout s'explique!... Tout s'explique!... - -Elle se taisait; et Mareuil avait l'impression que la conversation -était terminée, qu'il ne leur restait plus qu'à se serrer la main, à -se dire adieu correctement, à moins de verser dans des discussions -inutiles, des récriminations sans portée et hors de propos, dans cette -avenue, cet endroit public. Pourtant, il questionna: - ---Puis-je vous demander de quel côté vous alliez?... - -Elle répondit, évidemment gênée: - ---Oui ... Pourquoi cela? - ---Parce que ... Parce que, si vous alliez du même côté que moi, je vous -aurais accompagnée, avec votre autorisation ... - -Mme Hardouin répondit d'un ton plus brave: - ---Oh! je ne pense pas que nous allions du même côté ... Vous -redescendez, n'est-ce pas?... Eh bien! moi, je remonte!... Je vais -déjeuner rue de Prony, chez ma cousine, Mme Renaudet ... - -Mareuil riposta froidement: - ---Quelle blague! - ---Comment, quelle blague?... répéta Mme Hardouin d'un air de dignité -froissée. - ---Je vous dis quelle blague, fit Mareuil ... Je vous dis quelle blague -parce qu'elle n'est pas à Paris, votre cousine ... Elle est à Trouville -... Je le sais ... Et puis, ne le saurais-je pas, que les journaux me -l'auraient appris ... Tenez!... C'est là, imprimé ... Parmi les très -remarquées, Mme Renaudet ... la charmante Mme Renaudet ... - -Il tapait sur un numéro de la _Pure Vérité_, qui dépassait la poche de -son veston; et du même ton de flegme impertinent: - ---Non, vous n'allez pas déjeuner chez votre charmante cousine ... Vous -allez déjeuner chez votre amant ... chez votre petit ami, si vous -préférez ... - -Mme Hardouin eut un geste d'agacement: - ---C'est un peu fort!... - ---Oui, oui, c'est un peu fort ... j'en conviens, fit Mareuil ... Ou -plutôt, cela vous semblerait un peu fort d'un autre ... Mais de moi, -d'un vieil ami, cela n'a aucune gravité ... Et je déplore que vous -vous fâchiez ... Vous supposez bien, cependant, que je ne vous parle -pas d'amant en mauvaise part, dans la mauvaise acception du mot!... Ça -n'est pas mon genre! - -Mme Hardouin l'interrompit: - ---Je vous jure ... - ---Oh! ne jurez pas!... Vous y allez, c'est certain. Seulement, -voulez-vous que je vous dise ce qui serait très drôle? Ce serait de ne -pas y aller, ce serait de venir déjeuner chez moi! - ---Chez vous? - -Il réitéra: - ---Oui, chez moi!... Entre nous, ce serait bien mon tour ... mon tour de -tromper les autres!... - -Elle souriait, considérant la pointe de son soulier verni qui s'agitait -sous la pression des doigts au large--toute sa perversité remuée, -alléchée par cette offre inopinée, cette occasion d'une trahison facile -et originale avec un amant déjà trahi. - ---Sans compter, ajouta Mareuil, que j'ai complètement changé ... Je -vous ai laissé dire ... Car, à l'extérieur, vous avez peut-être -raison ... L'œil, la moustache, la figure n'ont peut-être pas bougé. -Mais l'intérieur!... Ah! si vous pouviez voir au dedans de moi!... Je -vous ressemble maintenant comme un frère! Plus de jalousie, plus de -méfiance, plus de soupçons! Je vous assure, j'ai beaucoup gagné, je -suis devenu un amant très agréable!... Vous ne répondez pas?... Je ne -vous séduis pas plus que cela?... - -Et comme elle ouvrait la bouche pour se défendre, il héla un fiacre. - ---Baissez la capote! - -Puis, s'adressant à Jacqueline, d'un ton d'autorité: - ---Voyons!... Ayez l'amabilité de monter ... Nous irons au télégraphe, -près de Shakespeare,--et vous le préviendrez, vous la préviendrez, -votre cousine!... - -Elle souriait encore, avec des mines de remords, de sacrifice: - ---Faut-il?... - -Il la tira doucement par le coude, le pied sur le marchepied du fiacre: - ---Certainement qu'il faut!... Montez donc!... Il est midi et demi ... -C'est l'heure où les honnêtes gens ont faim! - -Elle obéit. Il s'assit auprès d'elle; et en un moment, la voiture -dévala le long de l'avenue, stoppa devant le bureau télégraphique du -boulevard Haussmann. - ---N'oubliez pas que nous avons notre marché à faire! recommanda Mareuil -... Ne traînez pas, hé! - -Elle acquiesça d'un signe de tête, et disparut derrière la porte à -vitres grises du télégraphe. - ---Monsieur en a pour longtemps? grogna le cocher. - ---Non, non, un quart d'heure à peine ... Mais lorsque je vous aurai -payé, vous trotterez jusqu'aux Ambassadeurs, au restaurant, et vous -demanderez M. Labernerie ... vous entendez: M. Labernerie, un gros -monsieur avec une barbe noire et un pince-nez ... - ---Bien, Monsieur. - ---Vous lui direz que le monsieur qui lui avait promis de venir ne peut -pas ... qu'il le rejoindra ce soir à la gare ... N'en dites pas plus -... Cela suffira! - ---Bien, Monsieur. - -Mme Hardouin ne reparaissait pas, s'attardait dans le bureau... - -Mareuil s'impatienta: - -«Ce qu'elle lui en fourre des mensonges!... Ce qu'elle lui en débite -des «mon mari», des «on m'appelle», des «tristes baisers!...» Peuh! Ça -ne me regarde pas!... Est-ce que je le connais, moi, cet individu?...» - -Et il s'efforçait de se rendre compte comment il était là, dans cette -voiture à attendre Mme Hardouin pour déjeuner avec elle, au lieu de -l'avoir fouaillée des paroles vengeresses savamment apprêtées, au lieu -même d'avoir pris congé d'elle d'une façon banale, par un au-revoir -dédaigneux et galant. Cela le surprenait d'autant plus que, sauf la -première émotion, il n'avait ressenti devant Jack aucun trouble, ni -de sens, ni d'esprit,--il n'avait rien eu de ces bouleversements -qui autrefois le faisaient rougir comme un gamin, bégayer d'une -voix tremblante des phrases maladroites et sans lien, quand il la -rencontrait dans la rue. Au contraire, il s'était exprimé librement, -malicieusement, comme en présence d'une jolie femme quelconque, que -le hasard eût jetée à sa disposition et que, de réplique en réplique, -selon l'enchaînement naturel de la causerie, il avait invitée, -convaincue de le suivre. - -«Oui, c'est bien ça!... C'est le comique de la situation qui m'a -inspiré, le plaisir de la pincer en flagrant délit ... Et après, j'ai -profité du constat ... J'ai exigé des gages!...» - -Elle passait sa tête sous la capote toute sombre: - ---Voilà!... Où allons-nous? - -Mareuil donna l'adresse d'un marchand de comestibles. Le fiacre -repartit, les mena ensuite chez un épicier, chez un fruitier, chez un -pâtissier. Les victuailles, les bouteilles s'amassaient, ballottaient -entre Mareuil et Mme Hardouin, sur les coussins de la voiture. Lorsque, -dans un choc, leurs mains se joignaient, elle souriait. Mareuil lui -pinçait un peu les doigts; et, en inspectant cette bouche au sourire -impudique et spécial, ces clairs yeux gris-bleu, ce front pâle et pur -surmonté de l'éventail des cheveux bouffants, cette figure tellement -aimée pour laquelle il avait dépensé, prodigué tout ce qu'il possédait -d'amour, tout ce qu'il possédait de tendresse,--il se disait que -ce serait assez amusant, assez bizarre si, par extraordinaire, par -miracle, il se remettait à l'aimer, tout à l'heure, au milieu des -baisers. - -Enfin, ils atteignirent la maison de la rue Fortuny. - -Mme Honoré, sur une chaise de paille, près de la porte, cousait -paisiblement à l'ombre. Elle proféra un cri d'étonnement, en apercevant -Mme Hardouin: - ---Tiens! Madame qui revient!... - -Mareuil coupa court aux commentaires: - ---Il va falloir nous préparer à déjeuner, Mme Honoré! - -Mais pendant qu'ils gravissaient tous trois l'escalier, il -réfléchissait que la concierge avait bien dit, que c'était bien -«Madame» qui revenait, la seule, l'unique «Madame» qu'eût abritée -jamais le petit appartement solitaire. - - * * * * * - -Mme Honoré avait rapidement dressé le couvert dans le cabinet de -toilette, et s'était esquivée d'un pas mystérieux. - ---C'est toujours gentil ici! prononça Mme Hardouin qui, assise en face -de Mareuil, s'occupait à remplir son verre de champagne ... Pourtant, -ce vide-poche en étoffe, là, au mur, ça n'est pas beaucoup de mon -goût!... Un cadeau, sans doute? - -Gilbert riposta en blaguant: - ---Ah! vous aussi, vous manquez aux conventions! C'est honteux! - -Jacqueline affecta une voix pleurarde, une voix de regret puéril: - ---Oui, c'est honteux!... Je ne le ferai plus! - -Ils avaient adopté ce pacte au second plat, de ne parler ni du passé, -ni du présent, d'exclure de la conversation toute allusion à leur -liaison ancienne ou à leurs attachements actuels, et, plusieurs -fois, Mareuil avait dû se taire, s'arrêter tout à coup, embarrassé -par ce règlement contre nature, ce traité surhumain qui, à chaque -instant, entravait ses paroles, créait des silences plus précis, plus -transparents que les questions les moins discrètes. - ---Dites-moi, proposa-t-il, si on les lâchait, les conventions?... - -Mme Hardouin se récria: - ---Oui, n'est-ce pas? pour que vous recommenciez à me fouiller, à me -vriller, à essayer de connaître ma vie, mes secrets, le fin fond de -mes idées?... Non, non, c'est très bien comme cela!... Ah! décidément -vous n'avez pas changé!... J'en étais persuadée! Voyez, moi!... Je ne -réclame pas de détails, sur votre existence, sur vos distractions!... -Je suis chez vous, près de vous, très contente d'être venue? Que -désirez-vous de plus?... Pourquoi cette manie d'interroger, de mettre -les points sur les I?... - -Elle continuait ses avis, les coudes appuyées à la table; elle étalait -ses doctrines, déployait ses théories, ingénûment, abondamment, d'un -ton protecteur, presque pédant, comme au temps où Mareuil l'écoutait, -soumis, dompté, n'osant répondre; et il pensait, s'assombrissant à -mesure: «Elle me rase!... Elle me rase!... Est-ce qu'elle s'imagine que -je suis encore un homme à qui on pose des sermons? Ah! mais non!...» - ---Je vous assomme, hein? demanda Mme Hardouin, que ce mutisme obstiné -alarmait. - -Mareuil répliqua, en se contraignant: - ---Non, vous ne m'ennuyez pas!... Seulement je trouve que nous -pourrions causer d'autre chose ... Les leçons, vous savez, ce n'est -plus guère de mon âge!... - -Puis, pour atténuer la dureté de la réponse, il souleva sa chaise, -la plaça contre la chaise de Mme Hardouin et vint s'asseoir à côté -d'elle. Elle le regardait faire, soudain interloquée par son air -d'indépendance, de révolte aisée et sincère, devinant qu'elle ne le -tenait plus dans l'asservissement de jadis, qu'il était de sa force à -peu près aujourd'hui; puis, comme il se penchait pour l'embrasser, elle -ne résista pas, elle tendit son cou, sa nuque, avec complaisance, avec -plaisir. - ---Oh!... Attention!... Attention!... Tu vas te piquer! s'écria-t-elle, -retombant instinctivement au tutoiement d'amour ... Attends!... - -Elle ôtait sa broche, une petite tête de hibou en or, dégrafait -vivement le haut de son corsage; et Mareuil eut un mouvement d'émotion -profonde en voyant, en aspirant cette peau blanche, unie et douce, -fleurant toujours un parfum de violette particulière et mièvre, cette -peau blanche toujours pareille et oublieuse, où tant de baisers -affamés, tant de baisers mordeurs avaient glissé, comme des souffles, -sans marquer, sans laisser de traces. - -Il s'était remis à l'embrasser, songeant aux autres, aux autres lèvres -à moustaches qui avaient frôlé, humecté cette poitrine: «Oui, c'est -là, là, où je l'embrasse en ce moment!» - -Elle se reculait, soupirait d'une voix faible: - ---Non, non, je t'en prie ... Je t'en prie!... - -Alors, il se leva et murmura: - ---Il me semble que nous serions mieux par ici! - -Il désignait de l'œil la pièce voisine. Mme Hardouin se leva aussi, en -silence. - -Mareuil lui offrit le bras, par plaisanterie; et, bien qu'un peu gris, -en entrant dans la chambre à coucher, où les doubles stores formaient -une demi-nuit jaunâtre, il avait conscience que c'était une expérience -solennelle qu'il allait tenter, une expérience suprême, définitive--et -que s'il échouait, si, après, il demeurait avec son indifférence, son -dégoût, c'en serait fini à jamais des joies de passion qu'il cherchait -vainement depuis un an--à jamais fini de l'espoir d'aimer encore. - - * * * * * - -Engourdis par la chaleur, la fatigue, la boisson, ils s'étaient -endormis d'une somnolence d'après-midi, d'une somnolence involontaire -et fiévreuse. - -Mme Hardouin se réveilla la première et bégaya, dans un baiser: - ---Quelle heure est-il?... Il doit être horriblement tard!... - -Elle consultait la pendule: - ---Oh non! quatre heures ... Nous avons une bonne heure!... Je -désirerais bien fumer, moi!... - ---Parfaitement! fit Mareuil. - -Il sauta à bas du lit, passa un vêtement, et rapportant à Jacqueline un -porte-cigarettes en cristal: - ---Tiens!... Veux-tu que je te l'allume? - -Elle répondit en s'étirant: - ---C'est ça ... Et pendant que tu y es, relève un peu les stores ... -C'est d'un noir, ici!... - -Il exécuta les ordres et s'assit en face du lit, sur un petit fauteuil -bas. - ---Je prends un peu le frais, hein?... Le temps de la cigarette!... - ---Tant que tu voudras!... fit gracieusement Mme Hardouin. - -Elle fumait, étendue sur le dos, les jambes croisées en montagne, sous -les plis du drap blanc, les bras arrondis en oreiller sous la tête, la -cigarette pendant au coin des lèvres qui avaient un rictus crapuleux, -à chaque bouffée; et Mareuil la considérait, bien résolu à ne pas -retourner dans ce lit, auprès d'elle, à ne plus revivre ces secondes de -détresse où, jusque dans la volupté, il avait senti qu'il n'aimerait -plus Jack--qu'elle était devenue, pour lui, une femme comme les autres, -une simple jolie femme, sans charme supérieur, l'égale de toutes les -autres femmes jolies. - ---A quoi penses-tu, mon Gil? s'écria Mme Hardouin. - ---A rien, à rien! fit Mareuil d'un ton distrait. - -Pourtant, c'était en lui un mélange d'exaspération croissante et de -regrets déchirants--la certitude que Jack restait la même, absolument -la même qu'autrefois, qu'elle gardait les mêmes yeux clairs, la même -bouche sinueuse, le même corps solide et souple,--la conviction qu'elle -lui eût paru la même encore, si elle ne l'avait pas, avant, épuisé -de cœur, épuisé d'illusions; et il la fixait de regards tour à tour -rancuniers et haineux, puis subitement attendris. - -Elle reprit: - ---Eh bien, moi!... Sais-tu à quoi je pense?... - -Il répliqua: - ---Non, non, pas le moins du monde! - -Il y eut une pause. Des envies brutales le saisissaient de se ruer sur -elle, de la battre ou bien, au contraire, de se jeter à genoux devant -le lit, et de la supplier, en pleurant, de n'avoir pas fait ce qu'elle -avait fait. - -Elle répéta: - ---Sais-tu à quoi je pense?... Je pense que si tu comprenais mon -caractère, si tu l'avais compris, nous pourrions être heureux, très -heureux ensemble! - -Mareuil repartit d'un air narquois: - ---Heureux!... Qu'appelles-tu heureux?... - ---C'est-à-dire--oh! tu vas me juger sévèrement!--c'est-à-dire que je -pourrais revenir, que nous pourrions nous revoir assez souvent ... et -que cela ne me serait pas désagréable, pas du tout ... Mais voilà!... -Tu ne comprendras jamais l'inconstance!... - -Mareuil s'exclama: - ---L'inconstance!... L'inconstance!... Distinguons! Me tromper trois -ou quatre fois la semaine, comme dans le temps, ce n'est pas de -l'inconstance! Ça vous a un autre nom!... - -Elle implora affectueusement: - ---Ne le prononce pas, mon Gil!... Oh! pas de méchancetés!... Tu te -doutes bien que tu exagères ... Il ne s'en rencontre pas tant que cela -d'hommes qui ... - -Mareuil l'interrompit sèchement: - ---Enfin, comment me trompais-tu?... Pourquoi me trompais-tu?... Dans -quel intérêt? - -Elle fronça le front, se recueillant, ralliant là-dessous ses raisons, -ses motifs, et le regard mélancolique: - ---Peuh!... C'est dans ma nature, peut-être?... Je présume que si -j'étais homme ce serait identique, que je voudrais connaître beaucoup -de femmes, avoir toujours de nouvelles aventures ... Oui, j'ai une -triste nature!... Je n'y peux rien ... Je me raisonne ... Je me jure de -ne plus céder ... Et je trépigne ensuite mes serments, malgré moi, par -bêtise, par instinct! - -Elle souriait, et Mareuil l'encourageait de sourires amicaux, feignant -l'assentiment, la sympathie, le calme. - ---Et puis, je ne sais pas, poursuivit-elle avec une nuance de vanité, -je ne sais pas ce qu'ils ont tous après moi, dès qu'ils m'approchent -... Ils sont là à me palper des yeux, à me respirer ... C'en est -répugnant, quelquefois!... - -Elle semblait mue par un besoin d'épanchement, un besoin fanfaron de -se décrire; et, tandis qu'elle parlait, les deux ans de leur liaison -se déroulaient peu à peu dans l'imagination de Mareuil, comme un vaste -espace inconnu et brumeux, une plaine immense soudain découverte où, -en divers endroits, avec divers hommes, Jack avait accompli des choses -ignobles. Elle évoquait le passé, confusément, sans ordre, sans nommer -personne, le passé presque tout entier: des flirts douteux, l'amenant -à des visites, à des baisers, des caresses, et qui n'aboutissaient -pas,--des toquades qui l'enflammaient trois jours, quatre jours et -s'éteignaient brusquement--des caprices qui duraient davantage et sur -lesquels elle disait moins--une longue série d'abandons d'elle-même, -que l'incohérence du récit grossissait, multipliait démesurément. - -Gilbert approuvait par instants: - ---C'est très curieux, c'est très curieux! - -Mais il se rappelait avec pitié un autre Mareuil défaillant de douleur, -un autre malheureux Mareuil qui n'était plus lui, qui était comme -son cadet, son protégé, un petit ami, un jeune frère qu'on eût fait -souffrir, sous ses yeux, lâchement; et il questionna: - ---Pourtant, ces gens-là, est-ce que tu les aimes, est-ce que tu les -aimais?... - -Mme Hardouin riposta: - ---Naturellement que je les aime!... Ne pas les aimer!... Il ne -manquerait plus que cela!... Pour qui me prends-tu donc? - -Mareuil affecta de railler: - ---Et combien de temps les aimes-tu, en moyenne? - -Elle ricanait, égayée par la question: - ---En moyenne?... En moyenne?... Je n'en ai pas de moyenne!... Cela -dépend ... tantôt plus ... tantôt moins!... - -Mareuil ralluma une cigarette et, la bouche obstruée de fumée, il -demanda négligemment: - ---Moi?... Voyons, moi?... Combien de temps m'as-tu aimé?... - -Elle répliqua, l'air pensif: - ---Toi?... Combien de temps je t'ai aimé ... vraiment aimé?... Nous -sommes à la franchise, n'est-ce pas? - ---Tout à fait! - -Il se promenait dans la chambre, épiant la réponse, le nombre décisif, -en train de se formuler. Mme Hardouin déclara: - ---Toi?... Je t'ai bien aimé pendant ... pendant six semaines ... Oh! -oui!... six semaines, deux mois! - -Il grimaça un sourire: - ---Ah! Six semaines!... Ça n'est pas énorme!... - -Il se redisait, en marchant: «Six semaines, deux mois! Six semaines, -deux mois!...»--et des aveux de Mme Hardouin, de ce qu'elle lui avait -naïvement confié sur sa corruption intime, de son plaidoyer vicieux -et ingénu, il ne subsistait plus que ces quatre mots: «Six semaines, -deux mois!» Ainsi c'était contre cela qu'il avait livré tout son -amour, à cause de cela qu'il avait enduré un interminable martyre, -offensé grossièrement la pauvre petite Mme Béatry, désolé la douce -Mme Lozières. Il revoyait la suite de toutes ces vilenies commises, -depuis un an, par impuissance; il entendait les gémissements de Lucie, -là, à côté,--ses sanglots hoquetants de mourante. «Six semaines, -deux mois!...» Non, l'escroquerie était trop révoltante! Une fureur -l'envahissait, une fureur sauvage de dupe qui apprend, qui se savait -volée, mais pas tellement, pas si outrageusement; et il bougonnait -entre ses dents: - ---Six semaines!... Six semaines! Ça n'est pas beaucoup!... - -Puis le vertige de l'indignation l'emporta, et, arrachant le drap qui -enserrait Mme Hardouin, il s'écria, d'une voix forcenée, d'une voix -terrible: - ---Ah! tu m'as aimé six semaines!... Eh bien, tu vas t'en aller!... Tu -vas t'en aller ... et immédiatement!... - -Elle crut à un regain subit de passion, de jalousie, et elle s'exclama -joyeusement: - ---Oh! mon Gil, tu m'aimes!... Tu m'aimes encore!... J'en étais sûre!... - -Il réitéra d'un ton glacial: - ---Je te dis de t'en aller!... Allons, pas d'histoires! Va-t-en ... -Décampe!... - -Elle s'était redressée, assise, au milieu du lit. - ---Alors, c'est sérieux? - -Il ne répondit pas. Elle balbutia, suffoquée de stupéfaction, de rage, -ne trouvant plus ses mots, ses arguments: - ---Ah! bien!... Ah! bien!... C'est un peu violent!... Comment! Vous -m'invitez! Vous m'invitez!... Et ensuite, vous ... vous me dites ... -Vous êtes fou!... Vous êtes fou! - -Mareuil riposta, tout blême, les lèvres frémissantes: - ---Je suis fou?... Ah! je suis fou?... Tiens! Voilà, puisque je suis fou! - -Il avait happé la robe, le corsage, les jupons de Mme Hardouin, et, -d'un geste acharné, il lançait tout cela, pêle-mêle, par terre, à -travers la chambre. - -Elle se précipita hors du lit, et lui empoignant le bras: - ---Mais tu es un bandit ... un vrai bandit! - -Il bégaya, en se dégageant: - ---Et toi, qu'est-ce que tu es?... Six semaines!... Ha! ha! Non, dis-moi -donc ce que tu es!... - -Elle riposta, déroutée: - ---Moi ... je suis ... je suis une horreur!... Seulement, toi, toi, tu -es tout de même ... - -Une montée de larmes l'étranglait. Elle se tut, se mit à ramasser les -effets dispersés, en silence. - -Mareuil, accoté à la fenêtre, la regardait, les yeux égarés, comme un -assassin devant sa victime, avec ce sillage de tremblement intérieur -que laisse après elle la colère: - -«C'est du propre ce que j'ai fait! Oui, ce n'est pas à moitié goujat!» - -Il aurait souhaité qu'elle l'injuriât, qu'elle le lacérât à coups -d'ongles, qu'un homme surgît pour la venger. Même au paroxysme de sa -fureur d'impuissant, même au moment où l'autre Mareuil torturé, où les -images de Mme Béatry insultée, de Mme Lozières abattue et gémissante -lui semblaient crier revanche, même à ce moment il n'avait pas voulu -Jack si bas, si humiliée. Et maintenant, dans un revirement attendri, -il oubliait tous ses méfaits, tous ses ravages; il n'était plus -sensible qu'à ce spectacle choquant, qu'à ce spectacle lamentable d'une -femme sans défense, se traînant sur les genoux ou bien accroupie comme -une glaneuse, la tête échevelée et presque contre terre, pour réunir -ses vêtements épars. - -Enfin, il supplia en se courbant: - ---Tu permets que je t'aide? - -Elle eut un brusque mouvement de répulsion. - ---Ne me touchez pas!... Je vous interdis de me toucher!... Vous n'êtes -qu'un misérable! - -Elle s'était relevée, se rhabillait hâtivement, rattachant les -nœuds, ragrafant les agrafes, avec une prestesse inconsciente, toute -d'habitude, aussi vite qu'elle se fût dévêtue; et Mareuil qui observait -ces doigts expérimentés, cette agilité symptomatique, sentait diminuer -ses remords, sa commisération. - -«Bah!... Malgré tout, il aurait mieux valu ne pas en venir là! C'est -évident!... Cependant, au fond, il n'y a que demi-mal ... Une femme -qui se rhabille comme cela, ça ne doit pas saigner longtemps de l'âme -... Dans deux jours, elle sera à se déshabiller ailleurs, et elle n'y -pensera plus!...» - -Il se rassurait, en marchant d'une chambre à l'autre; il se raidissait -contre le repentir, il s'inventait des justifications: «Et puis, elle -n'avait qu'à ne pas me mettre dans l'état où elle m'a mis!... En somme, -ce n'est pas l'innocence!... Ce n'est pas le lys, ce n'est pas la -pervenche!...» - -Mais quand elle fut prête, quand elle eut piqué au-dessus de ses -cheveux bouffants son chapeau minuscule, quand il la vit sur le point -de partir, toute son énergie, toute sa goguenardise l'abandonnèrent, -et, s'arrêtant en face d'elle, il demanda piteusement: - ---Veux-tu me pardonner? Veux-tu me donner la main? - -Elle répliqua d'un air hautain: - ---Non, non, il ne faut pas. Cela vous salirait. Je ne veux pas! - -Il implora encore: - ---Oh! je t'en prie! Si tu savais! Si je t'expliquais! - -Elle le toisait, les lèvres contractées d'une moue méprisante. - ---M'expliquer!... Ah! si vous m'expliquez cette infamie, vous -pouvez vous vanter d'être joliment fort!... Non, tenez, je vous en -tiens quitte de vos explications!... C'est une poignée de mains que -vous désirez?... La voici! Finissons-en ... Ça n'aurait qu'à vous -reprendre!... Je ne suis plus tranquille ici!... - -Elle lui tendait une main molle, une main qui paraissait ne pas lui -appartenir, être tendue par sa propre main comme un objet. - -Il la prit, et attirant contre lui Mme Hardouin, la baisant sur la -joue, près de l'oreille, car elle se détournait un peu: - ---Tu me pardonnes? dit-il ... Tu me pardonnes ma petite Jack? - -Elle se laissait faire, les bras ballants, les yeux vers le plafond. - ---Oui, oui, je vous pardonne!... Mais je m'en souviendrai, de votre -déjeuner ... Ah! ça, je m'en souviendrai!... - -Il ne la lâchait pas, pourtant, quelque chose l'empêchait de lâcher -ce buste impassible, cette peau aussi placide que de l'étoffe,--une -superstition irraisonnée peut-être, comme celle qui pousse à embrasser -un cadavre, une personne frigide et morte qui ne revivra plus, ne sent -plus les baisers. Il avait l'intuition que c'était bien le symbole -de sa passion défunte, l'incarnation de son impuissance, ce corps -inerte auquel il s'accrochait sans espoir, et il balbutiait d'une voix -plaintive: - ---Ah! ma petite Jack ... Si tu savais!... Si tu savais! - ---Si je savais quoi?... interrogea Mme Hardouin intriguée. - -Mareuil s'écarta, et avec une pudeur de malade: - ---Non ... non, cela ne t'intéresserait pas ... Ce sont des ennuis que -j'ai ... qui me rendent insupportable quelquefois ... comme aujourd'hui -... Tu n'as pas à m'en vouloir!... Allons, quittons-nous, ma petite -Jack ... Adieu!... Nous ne sommes pas encore faits pour nous accorder -... Je m'étais trompé ... - -Elle souriait, insensiblement émue par ces réticences: - ---Ah! vous êtes un drôle de garçon!... Vous êtes un peu détraqué, hein? -Avouez-le!... - -Mareuil répliqua: - ---Oui, c'est cela même ... Je suis détraqué, tout ce qu'il y a de plus -détraqué!... - -Ils se secouèrent la main d'un shake-hands tout camarade, d'un de -ces hypocrites shake-hands de réconciliation, où dans la violence de -l'étreinte, on semble tâcher d'écraser le résidu des sentiments mauvais. - ---Adieu, ma petite Jack!... Et, un tas de pardons, n'est-ce pas? - ---Adieu! dit Mme Hardouin ... Soignez-vous! Soignez vos ennuis! Conseil -d'amie, je vous affirme! - ---Oui, je vous remercie ... Adieu! fit-il en refermant la porte sur -elle. - -Puis, il rentra dans le cabinet de toilette. - -Une odeur écœurante de nourriture refroidie, d'eaux parfumées, -remplissait la pièce. Il ouvrit la fenêtre, et s'inclinant au balcon, -il distingua, assez loin déjà, Mme Hardouin, qui remontait la rue--tête -basse, de cette même allure rêveuse qu'elle avait, le matin, lors de la -rencontre. - -Il la suivit quelques minutes du regard. Il se remémorait l'époque où, -de la voir partir ainsi, de la voir s'éloigner, cela lui serrait le -cœur, graduellement, comme un lasso se rétrécissant à chaque pas. - -«Ah! non! Ce n'est plus ça ... C'est une petite femme qui s'en va -... qui s'en va tout bonnement ... La ficelle est usée, la ficelle a -claqué!...» - -Jack tournait l'angle de l'avenue de Villiers. Il se retira, commença à -se rhabiller, et tout à coup, comme résumant la bataille, le résultat -de sa tentative suprême, il murmura avec une ironie simulée: - -«Eh bien! me voilà fixé, cette fois!... Plus de doute, maintenant!... -J'ai mon compte!... Je suis fichu, fichu jusqu'aux moelles!... C'est -clair!» - - * * * * * - -Quand il parut sur le quai de la gare, il aperçut Labernerie qui -le guettait, à la croisée d'une portière, la figure crispée de -mécontentement: - ---Arrivez donc! Arrivez donc!... Le train part!... Depuis un quart -d'heure, je me fais une bile!... - -Il grimpa dans le compartiment, hissa dans le filet son sac, sa valise. - ---Voyons! disait Labernerie ... Voyons, qu'est-ce que vous avez eu?... -Qu'est-ce que veut dire ce raté de ce matin, ce retard de ce soir!... -Une femme, hé?... - -Mareuil acquiesça d'un hochement de tête. - ---Ah!... Ça, c'est sacré! reprit indulgemment Labernerie ... Ça, -j'excuse!... D'ailleurs, je n'y ai pas grand mérite ... J'ai occupé ma -journée comme vous!... - -«Comme moi!» songeait mélancoliquement Mareuil; et d'un ton de -sympathie courtoise il répondit: - ---Ah! Bonne journée? Vous êtes satisfait? - ---Une journée délicieuse! Une petite chérie exquise, mon cher!... Vous -n'avez pas idée de ce qu'on peut trouver à Paris et en plein mois -d'août encore ... C'est renversant! - -Il se perdit dans des développements au sujet de cette amie de passade, -de l'injustice immotivée qui retient certaines femmes dans des -situations subalternes, de l'approvisionnement excellent de la maison -où il avait connu la charmante dame en question. - -Mareuil, par lassitude, affectait de la curiosité, demandait des -renseignements minutieux. - -Mais, après Orléans, le critique se renfonça dans un coin, ferma les -paupières, s'assoupit. Il soufflait en dormant, d'une respiration de -monstre fatigué, et sa grosse tête barbue roulait sur sa poitrine -bombée, au rythme des cahots. - -«Une journée délicieuse!... Une journée délicieuse!» se répétait -railleusement Mareuil qui comparait avec sa journée à lui, avec ces -imprécations, ces viles injures, cette scène odieuse où s'était -anéantie la dernière de ses espérances. «Une journée délicieuse!» -La vue de ce Labernerie, la vue de ce sommeil bienheureux et repu, -l'indisposait, lui semblait un défi à sa tristesse, l'irritait à la -longue. - -Alors il s'accouda à une des petites fenêtres étroites du wagon, et, -jusqu'à Blois, il ne se retourna plus, il resta à contempler à travers -la vitre les paysages reposants de la Beauce, de la Touraine, ces -belles régions fertiles étendant au loin dans la nuit leurs platitudes -indéfinies de déserts noirs. - - - - -XIV - - -A la _Grenadinette_, la vie était monotone et laborieuse. - -Au début de leur séjour, les hôtes de Charleval avaient visité les -châteaux environnants, poussé même jusqu'à la lointaine excursion -d'Amboise; et maintenant, ils s'en tenaient à des mœurs sédentaires, -à de courtes promenades hors de la _Grenadinette_, dans la forêt -avoisinante, le long des larges routes aux carrefours à croix blanches, -ou bien sous la futaie, parmi les arbres séculaires, chaussés de mousse. - -Le reste du temps, excepté les réunions indispensables, lors des heures -du repas, les ménages vivaient plutôt isolément. - -Henriette dirigeait les soins du ménage, de la cuisine. Angèle était -constamment accaparée par le Grand Cob, auquel l'approche de l'automne, -de la séparation, inspirait des ardeurs avares, l'appétit des goulus -pour le plat près de finir. - -Charleval triturait deux pièces nouvelles. Labernerie se préparait, -par des lectures, une opinion inébranlable sur les dramaturges suédois -et sur Shakespeare, en vue de la saison d'hiver. Brévannes amorçait le -second acte de _Gens de Presse_. - -Mareuil, en cette ruche active, se trouvait donc le seul à ne point -travailler; et pendant la première semaine, il s'accommoda, sans -déplaisir, de cette oisiveté, des longs instants de solitude qu'elle -lui procurait. - -Le matin d'abord, cela lui était un enchantement, chaque jour -renouvelé, que de se lever, de courir à la fenêtre, et d'apercevoir à -ses pieds presque, au ras du petit jardin, entre les maigres arbres -disséminés, la Loire, la majestueuse, l'immense Loire, toute basse, -dépourvue d'eau par les chaleurs, et qui ne semblait pas couler, -mais s'allonger, s'étaler nonchalamment telle qu'une mer paisible et -puissante. - -Sans les peupliers de l'autre rive, en effet, sans les arches d'un pont -dont à gauche, dans le lointain, les pierres blanches la dénonçaient -comme fleuve, on eût dit vraiment une mer, un bras de mer, à marée -descendante,--avec ses remous agités, au-dessus des bas-fonds, -ses langues de sable, ses étroites grèves de sable jaune qui -scintillaient, au centre du courant, sous le soleil déjà vif. - -Mareuil demeurait quelque temps à contempler les eaux miroitantes et -au-delà l'horizon embrumé, la muraille verte des peupliers derrière -laquelle se devinaient les campagnes arides et grisâtres de la Sologne. - -Parfois, tout près de la maison, un bateau passait, mince canot -de pêcheur, se rendant à la place propice, yole légère à voile -imperceptible, glissant au fil de la rivière; et lorsque les -embarcations parvenaient, un peu plus haut, à une boucle où la Loire -s'élargissait encore--elles diminuaient, diminuaient, paraissaient -perdues, en danger, lancées dans un estuaire trop vaste, trop énorme -pour leurs boiseries fragiles. - -Mareuil, alors, quittait la fenêtre, se mettait à sa toilette, puis, -s'il avait terminé une heure ou deux avant le déjeuner, et que le -vent fût favorable, il descendait dans le jardin, franchissait le -sentier qui séparait la maison du bord, et décrochant la barque de la -_Grenadinette_, il allait faire un tour de fleuve, s'éloigner davantage -de la terre pour rêver plus à l'aise. - -Il ne ramait pas, restait étendu en travers du canot, le laissant -descendre, zigzaguer au gré du courant, s'ensabler même dans le sable -gluant des grèves, et repartir ensuite quand un remous le dégageait. - -Elle lui semblait le meilleur moment de sa journée, cette promenade -hasardeuse, cette descente tranquille, dans le clapotis des -petites vagues d'eau douce, entre les dômes boisés des coteaux -qui s'arrondissaient en pente sur la gauche et à droite la route -silencieuse, bordant la Loire que troublaient, par intervalles, les -grincements d'une carriole de paysan galopant vers Blois, les grelots -qu'un cheval secouait en trottant. - -Il songeait à Paris, à la ville bruyante et sans verdure, où il -lui faudrait retourner, réorganiser sa vie--sa vie d'incurable, sa -vie d'homme qui ne savait plus, ne pouvait plus aimer; et aussitôt -redéfilaient dans son esprit toutes les déceptions, toutes les erreurs, -toutes les fautes de ces deux années de lutte contre un mal plus fort -et triomphant. - -Il éprouvait, à certains instants, pour lui-même, un prodigieux dédain, -un mépris comme on en a pour autrui, lorsqu'il se rappelait ses -efforts, ses essais, cette absurde poursuite au recommencement d'un -passé révolu. Il se jugeait partialement, il condamnait avec rigueur, -ainsi qu'un gamin obtus et entêté, ce Mareuil chimérique, ce coureur -de passion, ce pauvre bonhomme prisonnier d'un idéal unique, ce servil -imitateur d'amour qu'il avait été; et il rougissait de sa niaiserie. - -Mais d'autres fois, au contraire, quand il s'évertuait à découvrir -comment il remplacerait l'occupation d'aimer, par quoi il donnerait de -l'attrait à son existence,--si ce serait par le labeur, par l'ambition, -par les agréments de vanité, de gloire ou d'argent,--tout cela lui -paraissait tellement banal, médiocre, dénué d'intérêt, qu'il se sentait -ressaisi d'indulgence pour ses actes maladroits ou méchants, qu'il -s'expliquait quel désir de plaisirs plus violents, plus rares, l'avait -guidé, quel mirage d'espoir l'avait sans cesse soutenu. - -«Oui, mon affaire n'est pas bonne! se disait-il douloureusement ... Mon -affaire est mauvaise!... J'aurai de la peine à l'arranger!» - -Il continuait pourtant à chercher; et, comme les clochers de la ville -sonnaient midi d'un son grave, il dressait au milieu du canot une -petite voile triangulaire, se faisait ramener paresseusement à la -_Grenadinette_ par le vent complaisant. - -Les déjeuners, d'habitude, étaient gais, cordiaux, riants. On y -respirait cette immatérielle atmosphère de congé, de libération -joyeuse, qui est le charme des repas entre amis, en été, à la campagne. -Le Grand-Cob même, qui, pendant les premiers jours, battait froid -à Mareuil, à cause de sa rupture avec Rabastens et de ses réponses -évasives à ce sujet, avait renoncé à lui garder rancune de cette -offense quasi personnelle, pardonné l'abandon de sa jeune protégée, -pris son parti des faits accomplis. - -A peine, de temps en temps, se permettait-il une allusion à la -mystérieuse fâcherie, après déjeuner, lorsqu'on buvait le café, dans le -jardin, et que les verres de fine accumulés l'entraînaient un peu hors -de sa réserve: - ---Ah! ah! mon petit ... Je ne vous demande rien ... Je ne veux rien -savoir ... Mais c'est une fière gaffe!... Vous n'en rencontrerez pas -beaucoup de cette pâte-là!... - -Mareuil ne contredisait pas: - ---Certainement ... Je la regrette ... Elle avait une masse de -qualités!... Seulement, vous comprenez, cela ne pouvait pas durer -toujours!... - -Et il détournait la conversation en offrant à Gendrey un des journaux -de Paris qu'on apportait, en se relevant pour reposer sa tasse sur le -large mur bas du jardin qui formait balcon, au-dessus de la Loire, -ou encore en excitant cauteleusement Brévannes à parler de _Gens de -Presse_, du second acte entamé, et de ce que serait le troisième. - -Ils flânaient ainsi sous l'ombre de deux grands chênes, à somnoler, à -regarder la rivière luisante et calme, à lire les gazettes qu'ils se -repassaient, à fumer des pipes, des cigares. - -Puis, vers trois heures, Charleval repoussait sa chaise et rentrait -dans la maison. - -C'était, à volonté, le signal du départ, du travail ou de la sieste. -La bande se dispersait. Mareuil remontait dans sa chambre dormir, -écrire des lettres, rêvasser. Cinq heures, six heures arrivaient. On -se délassait jusqu'au dîner par une promenade en forêt, un tour de -canot avec les dames, qui criaient de peur pour la moindre bourrasque. -On revenait au crépuscule. On mangeait gros, on mangeait lourd, d'un -appétit de paysans, avivé par le plein air, si bien qu'à neuf heures, -un sommeil subit surprenait tout le monde, appesantissait la causerie, -chassait au lit, l'un après l'autre, les convives, et la journée se -trouvait achevée, écoulée plutôt, comme onde muette et libre. - - * * * * * - -Cependant, au bout d'une semaine, Mareuil commença à se fatiguer de -cette existence unie et solitaire. Une envie le taquinait de s'en -aller, d'aller ailleurs, dans un endroit différent où peut-être il -réfléchirait à autre chose qu'à lui-même, qu'à sa pénible infirmité, -où il tenterait de se mêler à la foule des gens qui se distraient -machinalement, sans penser. - -Et comme, un mardi, au moment du café, Labernerie annonçait, pour le -lendemain, son voyage sanitaire à Paris, il déclara: - ---Eh bien! je vous accompagnerai!... Je m'en irai avec vous! - -Brévannes se récria: - ---Déjà?... Ah! vous n'êtes pas campagnard!... Vous vous ennuyez -donc?... Alors, travaillez, dessinez!... Faites-nous le portrait de la -Loire, du jardin, d'Angèle ... Ce ne sont fichtre pas les modèles qui -manquent!... - -Mareuil répondit: - ---Non, je ne m'ennuie pas ... Ce n'est nullement par ennui que je m'en -vais ... J'ai reçu ce matin de ma mère une lettre qui me prie de venir -la rejoindre à Dieppe, où elle va passer une huitaine, et je ne veux -pas lui refuser ... Voilà! - ---Et on ne vous reverra pas? questionna Charleval. - ---Mais si ... mais si ... J'ai l'intention de revenir en septembre pour -la chasse, si vous m'acceptez! - ---A vos ordres! fit Charleval d'un ton bougon ... Ici, la règle est de -ne gêner personne! Vous restez, c'est bien!... Vous partez, c'est bien -encore! - -Malgré ces paroles de conciliation, il y eut un silence prolongé. La -déclaration de Mareuil avait produit le plus fâcheux effet. Sur tous -les visages de la bande on démêlait cette expression de contrariété -hostile, de premier blâme, dont les majorités accueillent ceux qui -se détachent d'elles. Brévannes sifflottait une fanfare de chasse. -Labernerie se cachait derrière un journal. Charleval, accoudé au mur -bas, visait de sa salive un caillou sur le sentier du bord. En vain, -le Grand-Cob essaya de relever la conversation par des plaisanteries -grivoises à propos des motifs réels qui causaient le départ du jeune -peintre. Mareuil lui-même se défendit faiblement. - ---Non, non, je vous assure ... Il n'y a rien là-dessous!... Je vais -simplement rejoindre ma mère, comme je vous l'ai dit ... - -Charleval avait disparu dans l'intérieur de la maison. Labernerie -replia son journal, une minute après, et se retira. Gendrey, entraîné -par l'exemple, fit signe à Angèle qui cueillait des fleurs sur la -pelouse. Henriette se dirigea vers la cuisine; et Mareuil demeura avec -Brévannes, que la crainte du second acte, de _Gens de Presse_ à écrire -retenait seule probablement sur son rocking-chair berceur. - ---Dites donc! murmura Gilbert ... Ils n'ont pas l'air très content, hé? - ---Dame! fit Brévannes, en bourrant sa pipe ... Dame, ça n'est pas tout -ce qu'il y a de plus flatteur, ce que vous avez débité ... Surtout -pour Charleval qui vous invite très aimablement, vous offre un mois -d'hospitalité, deux mois, trois mois, ce que vous voudrez ... et que -vous lâchez au bout de huit jours ... comme cela, tout d'un coup ... -Réfléchissez!... - ---Evidemment! répliqua Mareuil ... Mais puisque ma mère ... - -Brévannes l'interrompit gouailleusement: - ---Votre mère?... Ah! non, pas à moi, mon brave ami!... Vous l'aimez -beaucoup, votre mère, je n'en doute pas ... Pourtant, si vous ne vous -embêtiez pas en Touraine, elle risquerait de vous attendre, madame -votre mère!... Cela, non plus, je n'en doute pas! - -Il alluma sa pipe et ajouta, en tirant de tous ses poumons: - ---Et puis ... et puis, que vous vous en alliez, ce serait très naturel -... Vous êtes maître de vos actions ... Vous ne vous plaisez pas ici -... Vous vous en allez ... Très naturel, je vous le répète!... Par -contre, ce qui l'est moins, naturel, c'est la tête que vous avez, que -vous faites, depuis que vous êtes à la _Grenadinette_! - ---Quelle tête? s'écria Mareuil. - ---Quelle tête?... Je ne sais pas comment vous la décrire, moi!... Une -tête sinistre, votre tête Soif-d'Amour, tenez!... Est-ce que cela -recommencerait?... Est-ce que vous seriez retombé sur le même numéro? -Diable! Ce serait de la malechance! - -Mareuil ne répondait pas. Brévannes poursuivit: - ---Au reste, je ne vous dissimulerai pas que ç'a été mon idée, du jour -de votre arrivée ... Je ne vous en ai pas soufflé mot, parce que je -présumais que vous y viendrez tout seul ... Mais maintenant que nous y -voici, je suis carrément indiscret ... Voyons, qu'est-ce que vous avez? -Vous pouvez bien me le dire! Cela ne vous a pas si mal réussi avec moi, -les confidences!... - -Mareuil murmura: - ---Oh! ce n'est pas de la méfiance!... - ---Et qu'est-ce que c'est? - ---C'est ... fit Mareuil d'une voix hésitante ... C'est ... Eh bien! -vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit un jour, en fiacre, en -allant à l'Odéon?... - ---Ah! si vous vous imaginez ... - -Mareuil approuva: - ---Oui, c'est assez ancien!... Eh bien, je vous confiais que j'avais en -vue une petite femme, une nouvelle petite femme très jolie ... D'abord, -vous vous êtes mis à grogner. Et après, vous m'avez dit: «Bah! si -c'est votre manie, marchez donc!... C'est une façon d'aiguiller sa vie -comme une autre!...»--ou quelque chose d'analogue ... - -Brévannes roulait entre ses doigts sa moustache blonde: - ---Je vous ai dit cela? C'est bien possible!... Et ensuite? - ---Ensuite, j'ai suivi votre conseil ... - ---Bon!... Et qu'en est-il résulté? - ---Il en est résulté que je suis vidé, fini, vanné ... que je ne peux -plus aimer, que, depuis environ deux ans, je mène une vie immonde, la -vie d'un petit rez-de-chaussée,--d'un petit rez-de-chaussée que cela -n'amusait pas, cette vie-là, que cela attristait profondément ... - -Brévannes l'examinait ahuri. - ---Comment?... Comment?... - ---Comment? s'exclama Mareuil ... C'est extrêmement simple!... J'avais -aiguillé ma vie dans le sens indiqué ... Mais je n'avais plus de quoi -faire le trajet!... J'étais parti, persuadé d'avoir sur moi la forte -somme de tendresse et, en route, je me suis aperçu que je n'avais plus -le rond, que j'avais tout mangé avec l'autre, avec la dame que vous -connaissez ... - -Brévannes se balançait dans le fauteuil, en souriant d'un sourire -goguenard: - ---Alors? - ---Alors, je me suis débattu, j'ai voulu lutter, conserver le train ... -J'ai pris des femmes que je n'aimais pas, je les ai injuriées, je les -ai trompées, je les ai renvoyées ... Un tas de saletés enfin qui me -soulèvent le cœur rien qu'à y songer ... - ---Bien, bien! fit Brévannes. Et à présent? - ---A présent?... La même misère!... Toutes les femmes, vous entendez, -toutes me dégoûtent ... Ce n'est pas risible, hein?... Convenez, que si -ma tête est comme vous le prétendez, elle a peut-être ses raisons pour -cela!... - -Brévannes s'écria: - ---Ce n'est que ça!... Ce n'est que ça!... Ah bien! tant mieux!... Je -vous félicite!... Tout va bien!... Rassurez-vous!... J'ignore les -péripéties de votre roman, mais je vous garantis que vous aimerez -encore ... Un moment à passer et ça reviendra!... - ---Vous croyez? fit Mareuil sceptiquement. - ---Pardi!... Vous aurez encore un tas d'intrigues, de passions ... et -vous finirez par vous ruiner pour une dame de la bonne bourgeoisie. - -Mareuil s'assombrit un peu: - ---Non, je parle sérieusement ... très sérieusement!... - -Brévannes l'arrêta: - ---Oh! ne vous contractez donc pas!... Je blague, je blague!... Aussi -cela me surpasse qu'un garçon comme vous, un garçon d'une intelligence -honorable, qui a vécu, qui a eu des désagréments ... que ce soit ça -que vous ayez inventé, à ça que vous ayez atteint: on n'aime qu'une -fois!... De vous à moi, ce n'est pas très neuf, cette découverte, ni -même très vrai!... - -Mareuil répliqua d'un ton agacé, en pesant sur les mots: - ---Je ne dis pas cela!... Je ne dis pas qu'on n'aime qu'une fois! Je -dis qu'il y a des gens qui n'aiment qu'une fois, des cas où on n'aime -qu'une fois ... des cas, si vous préférez, où on aime en une seule fois -... Comprenez-vous? - -Brévannes, que cette discussion lassait, riposta: - ---Oui, oui. Je comprends et je ne comprends pas!... D'ailleurs, vous -savez, les théories sur l'amour ... - -Et il vidait sa pipe, en la cognant au bras de son fauteuil, avec -une grimace qui marquait bien sa répulsion pour cette sorte de -généralisations incertaines et compliquées. - -Mareuil repartit: - ---Je croirais plutôt que vous ne comprenez pas ... Seulement, vous avez -à travailler et je ... - -Brévannes se gara vivement: - ---Pas du tout!... J'ai le temps!... J'ai tout l'après-midi!... J'ai -demain!... Allez, allez ... Exposez votre petit système!... - -Mareuil protesta: - ---Mais je n'ai pas de système!... Je pense tout bonnement que ce qu'on -appelle l'amour, le sentiment, la faculté d'aimer c'est une force -pareille aux autres--une force d'illusion, une façon de voir qui nous -fait trouver délicieux des actes en eux-mêmes absolument bestiaux, -visqueux et répugnants ... Je pense que cette force, on l'use plus -ou moins vite, selon le tempérament qu'on a, selon les circonstances -... Lorsqu'on en est économe, lorsqu'on se ménage on aime longtemps, -toujours ... Lorsqu'on se livre à des excès de sentiment, on se vanne, -on s'épuise de cœur, exactement comme on s'épuise au physique. Et -tenez, vous avez déjà remarqué--dans un ballet--des danseuses qui, sous -les lampes électriques, sous les projections bleuâtres ou roses vous -semblaient exquises, ravissantes ... - ---Apologue? interrogea Brévannes d'une voix railleuse. - -Mareuil souriait: - ---Précisément ... apologue!... Je continue ... Ces danseuses vous -semblent exquises, ravissantes, quand subitement une des lampes -s'éteint et toute une rangée de ces dames vous apparaissent, dans la -lumière jaune du gaz, telles qu'elles sont, sans auréole bleuâtre ou -rose, avec leurs visages abîmés, leurs peaux tannées de fard, leurs -yeux graissés de noir ... Ah! vous n'en donneriez plus dix centimes, -maintenant ... vous n'en voudriez plus pour rien ... même pour une -prime! Et qu'est-ce qui est arrivé, qui les change ainsi?... Oh! -bien peu de chose!... Il est arrivé que, par accident, le charbon -d'une des lampes roses a brûlé plus vite que les autres, s'est éteint -trop vile, avant les autres, et que l'illusion venue de ses lueurs a -disparu, s'est éteinte simultanément ... Alors, figurez-vous que la -quantité d'amour dont nous disposons soit dans le genre de ce charbon, -une espèce de denrée magique dont les projections transforment, -métamorphosent les femmes à leur avantage ... Figurez-vous en outre -que, par mégarde, par hasard, un courant trop ardent traverse ... - -Brévannes lui coupa la parole: - ---Oui, oui, je prévois la suite ... Votre charbon est usé, est -éteint ... Malheureusement, cette anecdote ne tient pas debout!... -Ce sont toujours les mêmes qui aiment et toujours les mêmes qui -n'aiment pas!... Ah! j'en ai connu des éteints comme cela, des cas -d'abrutissement par les femmes auprès duquel le vôtre, laissez-moi -vous le dire, n'était qu'une pauvre plaisanterie ... Des gens que -je voyais maigrir, dépérir, littéralement crever d'amour--et qui se -traînaient, après, des deux ans, des trois ans, avec un dégoût pour -les femmes comme pour du poison ... Et puis, ça se guérissait, ça -reprenait, le charbon renaissait, se rallumait ... Une autre personne -qui les pinçait et pour laquelle ils se remettaient à maigrir ... - -Mareuil rétorqua: - ---Oh! je ne nie pas qu'il se rencontre des individus bien constitués au -point de vue sentimental, plus vigoureux, mieux doués de ce côté-là, -que la moyenne ... Mais cela ne contredit pas mon opinion!... Cela -n'empêche pas qu'il n'y ait des gens qui aiment, en une seule fois, -tout leur amour ... qui dépensent, pour une seule femme, toute leur -fortune de cœur ... - -Brévannes s'énervait: - ---Allons donc! Et ceux qui n'aiment jamais? Et moi, et Gendrey, -et Labernerie, par exemple?... Qu'est-ce que vous en faites, de -ceux-là?... Voyons, Labernerie, ce n'est pas un homme à charbon, -lui!... Et cependant, vous savez aussi bien que moi qu'il ne s'ennuie -pas avec les dames, qu'il ne les considère pas comme visqueuses, comme -répugnantes!... - ---Justement! fit Mareuil ... C'est l'opposé des passionnés, des -prodigues. Chaque femme qu'il a, il l'aime un peu, un tout petit peu, -il l'enjolive d'une parcelle d'illusion ... C'est comme qui dirait un -rapiat de tendresse ... - -Brévannes rallumait une pipe, le regard vague et fermé de l'homme -décidé à ne plus répondre, à ne plus discuter. Mareuil ajouta: - ---Enfin, je ne puis vous raconter que ce que j'éprouve sincèrement -... Et je vous affirme que d'avoir espéré une vie de passion, une vie -moins plate, moins vulgaire que celle de tout le monde--et de sentir -craquer, s'échapper le moyen qu'on avait choisi pour la réaliser, je -vous affirme que ce n'est pas une aventure bien folâtre ... - -Brévannes se taisait, puis d'un ton bourru: - ---Vous désirez que je vous parle franchement, n'est-ce pas?... Eh bien, -tout cela ne me touche pas beaucoup, ne m'intéresse pas beaucoup ... -Les affres d'amour, les angoisses, les désespérances, les langueurs!... -Non, tout cela me laisse froid!... Ce n'est pas manque de cœur, je -vous jure!... Et quand vous aurez été saisi par trois huissiers dans -une même matinée, quand vous aurez couché toute une semaine sur des -divans de cercle, faute d'une chambre d'hôtel pour y dormir, quand vous -aurez vu de malheureux bougres faire des bassesses, des escroqueries, -pour manger, ou encore chiper, carotter, supplier des louis pour payer -un dîner à leur petite amie ... peut-être vous rendrez-vous compte -pourquoi je ne m'émeus pas de votre cas ... tout en regrettant qu'il -vous tourmente ... - -Il lança un jet de salive et, hochant la tête: - ---Non, non, voyez-vous, toutes ces histoires, toutes ces théories, -c'est très gentil, mais c'est de la littérature! - -Mareuil, piqué, riposta: - ---Et votre tirade à vous, c'est du Brévannes, du Brévannes tout pur! -Peuh!... Je ne vous en veux pas!... Il y a des choses que vous ne -comprendrez jamais ... - ---Je ne dis pas!... Je ne dis pas!... murmurait Brévannes ... -L'important est qu'on ait de l'amitié l'un pour l'autre ... Le reste, -les opinions, les doctrines ... - -Henriette l'interpella, d'une fenêtre du premier étage: - ---Chien Vert! Chien Vert! - ---Hé? - ---Est-ce qu'on sort?... Est-ce qu'on va en forêt, que je m'habille?... - ---Il est donc écrit que je ne pourrai pas travailler ici! grommela -Brévannes, en manière d'excuse toute personnelle. - -Et, se tournant vers Mareuil: - ---Un tour en forêt, hein, pour votre dernier jour?... Cela vous -séduit-il, mon cher charbonnier? - ---Oui, oui, fit Gilbert. Je ne demande pas mieux! - ---On y va alors! cria Brévannes. Habille-toi et préviens ce feignant de -Charleval! - - * * * * * - -Le lendemain, la bande, après avoir reconduit à la gare Labernerie et -Mareuil, rentrait lentement à la _Grenadinette_, le long de la Loire, -par les quais ensoleillés. - ---Sont-elles jolies!... Sont-elles gracieuses!... s'exclama le -Grand-Cob, en désignant les deux femmes qui marchaient, à quelques -mètres devant, bras dessus, bras dessous, abritées d'une même ombrelle -rouge ... Sont-elles jolies, ces petites!... Tenez, avec Rabastens, -ce serait un trio complet! Mais ce Mareuil est si serin!... A propos, -Brévannes, qu'est-ce qui lui a pris de filer, de se sauver comme un -caissier, du soir au lendemain? - -Brévannes répondit: - ---C'est bien difficile à expliquer ... Il a des idées noires!... Il -s'est fourré dans la tête qu'il ne peut plus aimer, qu'il a le cœur -vidé ... - -Et il énonça partiellement les théories de Mareuil, leur causerie de la -veille. - -Le Grand-Cob riait aux éclats. - ---Est-ce drôle!... Est-ce drôle! Non, ça ne vous paraît pas drôle, -Charleval? Vous êtes là à ne pas broncher!... - -Charleval répliqua gravement, comme arraché à une méditation: - ---Si, si ... C'est très drôle, tout à fait comique ... Seulement, vous -mettriez cela dans une pièce ... Eh bien, personne ne rirait! C'est tel -que je vous le dis! - - - - -XV - - -Trois semaines avaient passé depuis le départ de Mareuil, quand, un -matin, Henriette pénétra dans la chambre où Brévannes dormait encore, -et s'avançant doucement près du lit: - ---Chien Vert!... murmura-t-elle. J'apporte le courrier!... Réveille-toi -... Il est neuf heures!... - -Brévannes entr'ouvrit les yeux: - ---Hein? Qu'est-ce que tu dis? - ---Je te dis que j'apporte le courrier ... Il y a une lettre de Mareuil, -il me semble ... Une lettre avec le timbre de Monneville. - ---Donne! Donne! fit Brévannes qui l'embrassait. - ---Tiens, mon Chien! Celle-là! Celle-là! - -Elle tirait d'un paquet de journaux, de revues, de lettres, une -enveloppe grise. Brévannes examina l'écriture: - ---Oui, c'est bien de Mareuil! - -Il avait déchiré l'enveloppe et il lut: - - «Mon cher et illustre maître, - - J'ai l'honneur de vous annoncer mes fiançailles avec Mlle Germaine - Lepassereau ...» - -La surprise le fit s'arrêter. Il laissa retomber sa main en s'écriant: - ---Oh! ça, c'est extraordinaire!... - ---Quoi donc? demanda Henriette. - -Brévannes répliqua: - ---Mareuil qui se marie!... - -Henriette répéta avec stupeur: - ---Mareuil se marie?... Tu plaisantes? - -Mais sans attendre confirmation, elle se rua vers la salle à manger, où -le reste de la bande achevait de savourer le café au lait, et ouvrant -la porte, elle clama: - ---Arrivez tous!... Arrivez tous!... Grande nouvelle!... - -Ils entrèrent l'un après l'autre, traînant leurs pieds nus en des -savates claquantes, des pantoufles aux semelles silencieuses--la -chevelure dépeignée, la chemise mal close, dans le débraillé matinal. - -Brévannes grondait Henriette: - ---Tu es ridicule!... C'est stupide, ces hurlements! Et si je ne voulais -pas le dire!... Si ça me déplaisait!... Enfin, cela me servira de -leçon pour l'avenir ... - -Puis, s'adressant à l'auditoire: - ---Ce n'était vraiment pas la peine de vous déranger ... Voici! Je -reçois de Mareuil une lettre où il m'informe de ses fiançailles ... - -Le Grand-Cob prit la parole: - ---Ah! ah!... Il se marie ... Et avec qui? - ---Avec une Mlle Lepassereau, la fille d'un banquier ... - ---Un beau mariage?... interrogea Charleval. - ---Je suppose! fit Brévannes ... Il me semble me souvenir que la banque -Lepassereau est une assez grosse maison ... - -Gendrey observa: - ---Ah! il va bien, le jeune sentimental, le jeune charbonnier! Il ne -perd pas la tête!... Il se débrouille! - -Il y eut une pause, et Labernerie questionna: - ---Est-ce que le père Lepassereau n'a pas eu une sale affaire, dans le -temps ... une mine d'étain où on ne trouvait que des cailloux? - -Gendrey intervint de nouveau: - ---Oui, oui, parfaitement, l'année d'après la guerre ... On avait même -commencé une instruction qui n'a pas abouti ... Mais c'est si ancien, -cette affaire-là!... Il faut des mémoires comme les nôtres pour se la -rappeler!... Aujourd'hui, M. Lepassereau est une des honorabilités du -marché!... - ---En tout cas, prononça Charleval, en tout cas, voilà une maison où je -n'irai pas souvent!... Ça sera rempli de snobs, de raseurs ... Ah! non! -on n'y verra pas tous les jours ma tête!... - ---Sans compter, ajouta Labernerie, que ces gens-là vont rendre Mareuil -encore plus poseur qu'il n'était, si possible ... - -Brévannes défendit son ami: - ---Vous avez tort!... Mareuil est un peu bizarre, mais c'est un garçon -de beaucoup de talent, un très gentil garçon, très bon camarade!... - -Personne ne répondit. Ils avaient craché leur fiel. Ils se retirèrent. - - * * * * * - -Brévannes reprit sa lecture, tandis qu'Henriette, toute contrite, se -coiffait devant une glace à trois pans, accrochée contre la fenêtre. - -Mareuil écrivait: - - «Mon cher et illustre maître, - - J'ai l'honneur de vous annoncer mes fiançailles avec Mlle Germaine - Lepassereau, qui datent officiellement d'hier, sept heures du soir. - - Comment la chose s'est faite, j'imagine que vous ne tenez pas à - le savoir en détail! Comme se font ces choses-là! Sous la pression - des deux familles concertées et avec le concours bienveillant de ma - nonchalance dans l'embarras. - - Extérieurement, d'ailleurs, je n'avais pas de répugnance contre - ce mariage, qui se présentait dans des conditions mondaines - satisfaisantes. La jeune fille possède un physique agréable, un - de ces physiques qui honorent plutôt le mari. De plus, adroite - musicienne, peinturlurant vaguement, et, en conversation, pas trop - gauche. Des deux côtés fortunes à peu près égales. Un mariage enfin - qui, du dehors, n'avait pas l'air d'une affaire. - - Cependant, au moral, j'avais des scrupules, je ne vous le cacherai - pas. - - A coup sûr, pour un homme dans mon état d'épuisement de cœur, de - délabrement sentimental, le mariage offrait de grands avantages. - Quand on n'a plus en soi l'étoffe d'un amant, d'un de ces - hardis et tenaces vouleurs qui savent assez désirer les dames - pour les obtenir--le mariage, c'est l'amour facile, régulier, à - domicile, c'est une femme suffisamment aimante et distinguée, - vous appartenant en pleine possession--c'est, d'un mot, en bien - des cas, la solution la plus grossière, mais aussi la plus simple - qu'on ait inventée à ce problème d'avoir une femme--ce problème qui - inquiète autant certains individus que celui de manger, de boire, - de dormir. - - Seulement, d'autre part, je me demandais s'il était très loyal de - me marier dans cet état--de me marier, sans aimer ma femme, avec la - presque certitude que je ne l'aimerais jamais. - - Puis, finalement, j'ai réfléchi. Je me suis dit que--vu le monde - où vit Mlle Lepassereau, vu les mœurs matrimoniales de son - entourage,--l'espèce de tendresse que lui témoignerait un autre, en - l'épousant, ne serait pas sensiblement supérieure à celle que je - pourrais lui marquer moi-même; et j'ai décidé d'accepter. - - Du reste, je sens fort bien que je suis en mesure de faire un - mari très convenable. Envers une femme qui n'aura pas contracté - vis-à-vis de moi cette dette de s'être fait conquérir,--envers - une femme de qui je n'exigerai pas qu'elle m'inspire ces élans de - passion, cette fougue de sentiment que je désirais éprouver auprès - d'une maîtresse--envers une femme avec qui je ne souhaiterai qu'un - peu de dévouement réciproque et d'affection tranquille, je suis - convaincu que j'aurai ce qu'il faut d'indulgence, de bonne grâce, - de soins tendres, pour lui donner l'impression que je l'aime - réellement. - - Et puis, les gens d'amour, il me semble que ce doit être comme les - militaires; que même hors le service, même à la retraite, il leur - demeure énormément des manières d'autrefois, dans la voix, dans - le geste, dans les attitudes; et vous savez, mon cher ami, toute - l'importance que cela a en amour, la diction, l'intonation, le côté - matériel de ce qu'on dit. - - Tellement, que je me figure que Mme Mareuil ne sera pas trop - malheureuse, certainement moins malheureuse que toute autre, avec - le pauvre vanné que je suis--et aussi que d'être vanné à ma façon, - cela vaut mieux pour elle que si je l'étais physiquement, comme le - sont une foule d'épouseurs qui la menaçaient. - - Et, maintenant que je vous ai écrit pour moi, afin de me décharger - de tous les raisonnements qui calmaient mes scrupules, mais un peu - lourdement, tant qu'ils me pesaient dessus, un peu comme une sorte - de cataplasme,--maintenant, que je vous écrive pour vous! - - Hein? Vous ne me jugiez pas si convaincu lors de notre dernière - causerie? Vous ne songiez pas que je pensais tout ce que je vous - contais de mes dégoûts, de mes tristesses, de mon découragement? - C'était, à vos yeux, une affectation, une pose, ou encore l'erreur - d'un homme trop jeune, inexpérimenté!... - - Eh bien! la preuve que je ne pouvais vous fournir à ce moment, vous - l'avez à présent! - - Me voici rentré comme un infirme dans la vie familiale, renonçant - comme un héros fourbu à l'existence d'aventures, à la recherche des - intrigues, des liaisons passionnées, à tous ces plaisirs périlleux - qui me paraissaient les meilleurs et pour lesquels je ne me trouve - plus assez ingambe, assez valide;--me voici embourgeoisé, emmarié, - résigné, par faiblesse, à des jours paisibles de travailleur et de - propriétaire! - - Alors, vous ne doutez plus, j'espère. Vous me croyez aujourd'hui. - Et vous voyez que ce que vous appelez la littérature, si ce n'est - pas toujours la vérité, c'est quelquefois, c'est bien souvent la - sincérité--la sincérité la plus sincère. - - Mais je ne veux pas triompher davantage, d'autant qu'il n'y a pas - de quoi se vanter, en somme. - - Je vous écrirai prochainement pour vous aviser de l'époque du - mariage, de l'époque de mon retour à Paris, de l'époque où je vous - présenterai à ma fiancée, etc., etc. - - En acompte, des baisers camarades sur les joues de ces dames et mes - deux mains dans les douze vôtres. - - GILBERT MAREUIL. - - _P. S._--Cette lettre n'étant pas destinée à la publicité, je vous - serais reconnaissant de la détruire sitôt lue.» - -Brévannes, sa lecture achevée, eut un haussement d'épaules d'homme qui -s'obstine, d'homme non persuadé. - ---En voilà des balivernes! grommela-t-il. En voilà des phrases! - -Henriette avait remarqué ce mouvement, dans la glace--entr'entendu -ces mots dédaigneux. Elle saisit l'occasion de réparer sa gaffe en -flagornant son noble maître: - ---Qu'est-ce qu'il écrit, ce Mareuil? fit-elle avec pitié ... Des -gourderies, je parierais!... Dis, Chien-Vert, qu'est-ce qu'il écrit? - ---Rien pour les petites filles! bougonna le journaliste. - -Il avait déposé la lettre sur le rebord d'un large bougeoir de -cuivre--en approchait une allumette. - -D'un coup, la feuille prit feu, flamba, toute rougeoyante; et -Brévannes, accoudé au traversin, la regardait distraitement se tordre, -se noircir, s'éteindre. - - -FIN - - -ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY - - - - -LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF - -28 _bis_, Rue de Richelieu, Paris - -Collection grand in-18 à 3 fr. 50 le volume. - - -ALLAIS (Alphonse).--A se tordre.--Le Parapluie de l'Escouade. - -BERGERAT (Emile).--Le Faublas malgré lui.--Le Viol.--Le Petit -Moreau.--Le Chèque. - -BONNIÈRES (Robert de).--Mémoires d'Aujourd'hui (1re, 2e et 3e -séries).--Les Monach.--Jeanne Avril.--Le Baiser de Maïna.--Le petit -Margemont. Contes à la Reine. - -CAHU (Théodore).--Chez les Allemands.--Petits Potins -militaires.--Pardonnée?--Second Mariage.--Un Cœur de Père.--Georges et -Marguerite. - -CAPUS (Alfred).--Qui perd gagne.--Faux Départ.--Monsieur veut rire. - -CARETTE (Mme A.).--Souvenirs intimes de la Cour des Tuileries (1re, 2e -et 3e sér.). - -CAROL (Jean).--L'Honneur est sauf (_Ouvr. cour. par l'Académie -française._).--Le Portrait.--Réparation. - -CASE (Jules).--La Petite Zette.--Une Bourgeoise.--La Fille à -Blanchard.--Bonnet Rouge.--Ame en Peine.--L'Amour artificiel.--Un jeune -Ménage.--Promesses. - -CATULLE MENDÈS.--Les Boudoirs de Verre.--Pour les Belles -Personnes.--L'Envers des Feuilles.--La Princesse nue.--Pour dire devant -le monde.--Nouveaux Contes de Jadis. - -DELPIT (Albert).--Le Fils de Coralie. Le Mariage -d'Odette.--La Marquise.--Le Père de Martial.--Les -Amours cruelles.--Solange de Croix-Saint-Luc.--Mlle de -Bressier.--Thérésine.--Disparu.--Passionnément.--Comme dans la -Vie.--Toutes les deux.--Belle-Madame. - -DROZ (Gustave).--Autour d'une Source.--Babolain.--Le Cahier bleu de -Mademoiselle Cibot.--L'Enfant.--Entre nous.--Les Étangs.--Monsieur, -Madame et Bébé.--Tristesses et Sourires.--Une femme gênante.--Un Paquet -de lettres. - -DROZ (Paul).--Lettres d'un Dragon. (_Ouvr. couronné par l'Acad. -française._). - -FOUCHER (Paul).--Le Droit de l'Amant.--Monsieur Bienaimé.--«Fin Papa, -...» - -GAULOT (Paul).--Mlle de Poncin.--Le Mariage de Jules -Lavernat.--L'Illustre Casaubon.--Un Complot sous la Terreur. (Ouvr. -cour. par l'Acad. française.)--La Vérité sur l'expédition du Mexique, 3 -vol. (_Ouvr. cour. par l'Acad. française._)--Un Ami de la Reine. - -HERMANT (Abel).--Les confidences d'une aïeule. - -HÉRISSON (Cte d').--Journal d'un Officier d'ordonnance.--Journal -d'un Interprète en Chine.--Nouveau Journal d'un Officier -d'ordonnance.--Journal de la Campagne d'Italie.--Un Drame royal.--Le -Prince Impérial.--Les Girouettes Politiques. 2 vol. - -LEBLANC (Maurice).--Une Femme. - -LOCKROY (Ed.).--Ahmed le Boucher.--Une Mission en Vendée, 1793. - -MAËL (Pierre).--Mer Sauvage.--Charité.--Le Torpilleur -29.--L'Alcyone.--La Double Vue.--Gaîtés de bord.--Solitude.--Pilleur -d'Epaves.--Honneur, Patrie.--Ce qu'elle voulait. - -MAIZEROY (René).--Bébé Million.--La Belle.--Cas passionnels.--La Fête. - -MAUPASSANT (Guy de).--Les Sœurs Rondoli.--Monsieur Parent.--Le -Horla.--Pierre et Jean.--Clair de Lune.--La Main gauche.--Fort comme -la mort.--La Vie errante.--Notre Cœur.--La Maison Tellier.--Mlle -FiFi.--Une Vie.--La Paix du Menage. - -MIRBEAU (Octave).--Le Calvaire.--L'Abbé Jules. - -MONTJOYEUX.--Les Femmes de Paris.--La Vie qui parle. - -OHNET (G.).--Serge Panine. (_Ouvr. cour. par l'Acad. française._).--Le -Maître de Forges.--La comtesse Sarah.--Lise Fleuron.--La Grande -Marnière.--Les Dames de Croix-Mort.--Noir et Rose.--Volonté.--Le -Docteur Rameau.--Dernier Amour.--L'Ame de Pierre.--Dette de -Haine.--Nemrod et Cie.--Le Lendemain des Amours. - -OSWALD (François).--Jeu Mortel.--Le Trésor des Bacquancourt.--Mam'zelle -Quinquina. - -PERRET (Paul).--Sœur Sainte-Agnès.--Les Filles Mauvoisin.--L'Amour et -la Guerre. - -RAMEAU (Jean).--Fantasmagories.--Le Satyre.--Possédée -d'amour.--Simple.--L'Amour d'Annette.--La Mascarade.--Mademoiselle -Azur.--La Rose de Grenade. - -RENARD (Georges).--Un Exilé. - -RZEWUSKI (Cte St.).--Alfrédine.--Le Doute.--Le Jutiscier.--Déborah. - -SARCEY.--Le Mot et la Chose.--Souvenirs de Jeunesse.--Souvenirs d'Age -mûr. - -SILVESTRE (Armand).--Les Farces de mon ami Jacques.--Les Malheurs du -Commandant Laripète.--Les Veillées de Saint-Pantaléon. - -THEURIET (André).--La Maison des Deux Barbeaux.--Les Mauvais -Menages.--Sauvageonne.--Michel Verneuil.--Eusèbe Lombard.--Au Paradis -des Enfants. - -UCHARD (Mario).--Mon Oncle Barbassou.--Joconde Berthier.--Mademoiselle -Blaisot.--Inès Parker.--La Buveuse de Perles.--L'Etoile de -Jean.--Antoinette ma Cousine. - - -ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY - - - - -Corrections. - -La premiere ligne indique l'original, la seconde la correction: - -p. 16: - - empressée à ses affaires, le bouculait - empressée à ses affaires, le bousculait - -p. 21: - - longue moutache blonde, de toute sa vaillance - longue moustache blonde, de toute sa vaillance - -p. 43: - - dans la direcrection - dans la direction - -p. 59: - - il parla mystérieurement d'une certaine - il parla mystérieusement d'une certaine - -p. 65: - - Mareil vit passer - Mareuil vit passer - -p. 85: - - Et au milieu de ces gas - Et au milieu de ces gars - -p. 103: - - Il s'écriait à tout instani - Il s'écriait à tout instant - -p. 144: - - Elle y revint le endemain - Elle y revint le lendemain - -p. 168: - - ellle apprit à Gilbert - elle apprit à Gilbert - -p. 180: - - il changait le rendez-vous - il changeait le rendez-vous - -p. 195: - - qui ne s'adoucissait qu'en regargardant - qui ne s'adoucissait qu'en regardant - -p. 238: - - Brévanne toucha - Brévannes toucha - -p. 294: - - sur les coussins sins de la voiture - sur les coussins de la voiture - -p. 308: - - St tu savais - Si tu savais - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Cendre, by Fernand Vandérem - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CENDRE *** - -***** This file should be named 52585-0.txt or 52585-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/5/8/52585/ - -Produced by Clarity, Eleni Christofaki and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/52585-0.zip b/old/52585-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index da2f4a9..0000000 --- a/old/52585-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/52585-h.zip b/old/52585-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 0bd1760..0000000 --- a/old/52585-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/52585-h/52585-h.htm b/old/52585-h/52585-h.htm deleted file mode 100644 index b5521d8..0000000 --- a/old/52585-h/52585-h.htm +++ /dev/null @@ -1,12554 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg eBook of La Cendre, by Fernand Vandérem. - </title> -<link rel="coverpage" href="images/illus_cover.jpg" /> - <style type="text/css"> - -body {margin: auto 25%;} - - h1,h2,h3 {text-align: center; /* all headings centered */ - clear: both;} - -h2 {page-break-before: always; margin-top: 4em;} -.hang {text-indent: -2em; margin-left: 2em;} -.nobreak {page-break-before: avoid;} -.chapter {page-break-before: always;} - -p { margin-top: .51em; - text-align: justify; - margin-bottom: .49em;} - -.p2 {margin-top: 2em;} - -hr.tb {width: 45%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em; visibility: hidden;} -hr.chap {width: 65%; margin-top: 4em; margin-bottom: 4em; visibility: hidden; -page-break-before: always;} -hr.full {width: 95%; margin-top: 6em; margin-bottom: 6em; visibility: hidden;} -hr.small {width: 30%; margin-left: 35%; margin-right: 35%; margin-top: 0.5em; -margin-bottom: 0.5em; visibility: visible;} - -ul { list-style-type: none; } - -.err {border-bottom: thin dotted red;} -.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ -/* visibility: hidden; */ -/* define the position */ position: absolute; right: 3%; margin-right: 0em; -text-align: right; /* remove any special formating that could be inherited */ -font-style: normal; font-weight: normal; font-variant: normal; letter-spacing: 0em; -text-decoration: none; text-indent: 0em; font-size: x-small; /* never wrap this */ -white-space: nowrap;} -.pagenum span { /* do not show text that is meant for non-css version*/ visibility: hidden;} -.pagenum a { display: inline-block; color: #808080; border: 1px solid silver; padding: 1px 4px 1px 4px;} - -.bb {border-bottom: solid 2px;} - -.bt {border-top: solid 2px;} - -.center {text-align: center;} - -.right {text-align: right;} - -.smcap {font-variant: small-caps;} - -.u {text-decoration: underline;} - -.figcenter {margin-top: 2em; margin-bottom: 2em; margin-left: auto; -margin-right: auto; clear: both; max-width: 100%; /* div no wider than -screen, even when screen is narrow */ text-align: center;} - -img {max-width: 100%; border: none} - -.transnote {background-color: #E6E6FA; margin-left: 10%; margin-right: 10%; - color: black; font-size: .9em; padding: 0.5em; - margin-bottom:5em; font-family:sans-serif, serif; } - -@media handheld -{ -.pagenum {display: none;} - -body {margin-left: 2%; margin-right: 2%; margin-top: 1%; margin-bottom: 1%;} - -} - </style> - </head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of La Cendre, by Fernand Vandérem - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La Cendre - -Author: Fernand Vandérem - -Release Date: July 16, 2016 [EBook #52585] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CENDRE *** - - - - -Produced by Clarity, Eleni Christofaki and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<div class="transnote"> -<h3>Note sur la Transcription:</h3> - -<p>Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. -Une <a href="#Corrections">liste</a> d'autres corrections faites se trouve à la fin du livre. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.</p> -</div> - -<hr class="full" /> -<h1>La Cendre</h1> -<hr class="full" /> -<div class="chapter"> -<p class="center"> -FERNAND VANDÉREM</p> -<hr class="small" /> - -<p class="center"><big>La Cendre</big></p> -<p class="center"> -ROMAN </p> -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus.jpg" width="121" height="155" alt="" /> -</div> - -<p class="center">PARIS</p> -<p class="center">PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR</p> -<p class="center"> -28 <em>bis</em>, <span class="smcap">RUE DE RICHELIEU</span>, 28 <em>bis</em> -</p> -<p class="center">1894</p> - -<p class="center">Tous droits réservés.</p> -</div> - -<h2>La Cendre</h2> -<hr class="chap" /> -<div class="chapter"></div> -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus_autograph.jpg" width="400" height="523" alt="" /> -</div> -<hr class="chap" /> -<div class="chapter"></div> - -<p>Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les -pays y compris la Suède et la Norvège.</p> - -<p>S'adresser, pour traiter, à <span class="smcap">M. Paul Ollendorff</span>, Éditeur, 28 <em>bis</em>, rue -de Richelieu, Paris.</p> - -<hr class="full" /> -<div class="chapter"> -<p class="center"> -FERNAND VANDÉREM</p> -<hr class="small" /> - -<p class="center"><big>La Cendre</big></p> -<p class="center"> -ROMAN </p> -<div class="figcenter"> -<img src="images/illus.jpg" width="121" height="155" alt="" /> -</div> - -<p class="center">PARIS</p> -<p class="center">PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR</p> -<p class="center"> -28 <em>bis</em>, <span class="smcap">RUE DE RICHELIEU</span>, 28 <em>bis</em> -</p> - -<p class="center">1894</p> - -<p class="center">Tous droits réservés.</p> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="center"> -<em>Il a été tiré de cet ouvrage</em></p> -<p class="center"> -<em>15 exemplaires sur papier de Hollande.</em> -</p> - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="center"> -<em>A</em></p> -<p class="center"> -<em>PAUL HERVIEU</em></p> -<p class="center"> -<em>En témoignage de profonde affection.</em></p> -<p class="right"> -F. V. -</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="bb center"> -<span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span> -LA CENDRE</p> - -<h2 class="nobreak">I</h2> - -<p>—Tiens, M. Gilbert qui sonne! dit la cuisinière -en posant son bol de café au lait.</p> - -<p>Puis, comme le valet de chambre semblait ne -pas l'avoir entendue, continuait de parcourir un -journal, à moitié déplié:</p> - -<p>—Dites donc, Joseph! Je vous dis que monsieur -sonne!</p> - -<p>—C'est bon! fit le domestique. J'y vais!... Préparez -le déjeuner ...</p> - -<p>Et il ajouta, après avoir remis le journal en -ordre:</p> - -<p>—Huit heures et demie!... C'est tôt pour lui!... -Encore sa dame qui le tourmente!... Ce qu'il s'en<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> -fait de la bile, tout de même, pour cette femme-là!</p> - -<p>La cuisinière leva la main en signe de découragement -attendri:</p> - -<p>—Quelquefois que je serais sa mère, à monsieur, -et que j'aurais un fils de trente ans dans cet état-là, -c'est moi qui m'en mêlerais de ses affaires!... -Tenez, voilà le déjeuner ...</p> - -<p>Joseph emporta le plateau, s'avançant sur la -pointe des pieds, le plus légèrement qu'il pouvait, -bien que son maître fût éveillé.</p> - -<p>Mais il marchait ainsi par habitude, comme -chaque matin, depuis deux ans que durait la -liaison de Gilbert Mareuil avec M<sup>me</sup> Hardouin et -que le jeune homme avait donné des ordres formels -pour que, pendant la matinée, on ne fît aucun -bruit, on allât doucement, on ne pénétrât jamais -chez lui avant qu'il n'eût sonné.</p> - -<p>Il avait, ce jour-là, les yeux grands ouverts quand -Joseph entra dans sa chambre, et, malgré l'ébouriffement -de ses cheveux épais, ramenés en houppe -par l'agitation du sommeil, et le désordre de sa -moustache châtain-clair, qu'il portait de coutume -bien frisée et un peu relevée des bouts,—on -voyait qu'il y avait quelque temps déjà qu'il ne -dormait plus.</p> - -<p>Il demanda d'une voix lasse qu'il essayait de -rendre calme, presque indifférente:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span></p> - -<p>—Le courrier est arrivé?</p> - -<p>—Oui, Monsieur ... Pas de lettres pour Monsieur ...</p> - -<p>Le domestique ramassa les vêtements et sortit.</p> - -<p>Mareuil s'était retourné, la figure enfoncée dans -l'oreiller, gisant, inerte, pareil à un cadavre tombé -face à terre, retenant les saccades de sa respiration, -évitant les moindres mouvements, la main -seulement collée contre la barrière des côtes où -son cœur heurtait, gonflé, tout détraqué.</p> - -<p>Puis, comme la somnolence ne revenait pas, il -se dressa brusquement, assis au milieu du lit, et -regarda sa montre.</p> - -<p>Elle marquait neuf heures.</p> - -<p>Ainsi cinq heures le séparaient du moment où -il verrait Jack, c'est-à-dire son amie M<sup>me</sup> Jacqueline -Hardouin, à moins toutefois qu'au cours -de ces cinq heures, un mot ne survînt, un télégramme, -un de ces abominables billets de contre-ordre, -comme il en avait si souvent reçus depuis un -an. Et la pensée qu'elle avait tant de minutes -devant elle pour venir le frapper, qu'elle se préparait -peut-être à partir, qu'elle ne partirait peut-être -que dans une heure ou deux, cette lettre-fléau, -cette lâche lettre de décommande, le bouleversa -complètement, balaya aussitôt comme d'un souffle<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> -le peu de bien-être et d'apaisement qu'il gardait de -son sommeil.</p> - -<p>C'était de même chaque matin: une ascension -d'angoisse se glissant mollement à travers tout -son être, s'épandant, se dispersant à travers tout -son corps, lui donnant la sensation d'un empoisonnement -graduel contre lequel il ne pouvait rien; -une vraie marée d'angoisse, qui, une fois montée, -ne redescendait plus, restait la journée entière à -lui rouler dans la poitrine, près du cœur, de -lourds flots étouffants. Alors il se levait instinctivement -comme se lèvent les malades au plus fort -de la crise, pour échapper au mal, avec l'illusion -que debout, ils souffriront moins; et il se -mettait à sa toilette, lentement, lentement, de -manière à user le plus de temps possible, à en -détruire beaucoup, à diminuer les chances de -douleur.</p> - -<p>Il murmura:</p> - -<p>—Pourvu qu'elle vienne!... Si elle partait sans -venir, ce serait affreux!</p> - -<p>Et, tout en s'habillant, il essayait de s'expliquer -comment, pourquoi, depuis près de deux semaines, -il ne l'avait pas vue. Mais, de ces douze jours sans -elle, il ne lui demeurait que le souvenir noir et -confus d'une lutte obscure contre un adversaire -fuyant, insaisissable et lointain.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span></p> - -<p>Des larmes lui serraient la gorge. Il se rappelait -ce qu'il avait souffert chaque jour de ces derniers -jours, et au-delà, pendant des semaines, des -mois ...</p> - -<p>«Quelle rosse! songeait-il. Non, aujourd'hui, -elle n'osera pas ... Elle part pour Gizé, chez son -beau-père ... Elle restera dans l'Indre une quinzaine -de jours ... Quinze et douze, vingt-sept ... Vingt-sept -jours de séparation!... Elle n'oserait pas, ce -serait trop violent!...»</p> - -<p>Il alluma une cigarette.</p> - -<p>«Et puis, maintenant, je la tiens ... Je lui demande -encore une fois ce que cela veut dire ... si -elle en aime un autre ... qu'elle choisisse, enfin!... -Et je ne la laisserai pas se défiler, ruser, faire des -réponses évasives ... Il me faudra un oui ou un -non ... un oui ou un non ...»</p> - -<p>Il s'imaginait avec joie sa figure mécontente, -ses menues grimaces d'impatience, les dessins -qu'elle tracerait du bout de son en-cas sur le -tapis, la gêne qu'elle aurait à se disculper, à répondre.</p> - -<p>«Oui, je pense qu'elle n'en mènera pas large!...»</p> - -<p>Et il chantonnait gaiement, oubliant le passé, -des explications semblables, où sans se risquer aux -discussions, en un instant, d'un seul sourire lascif, -elle avait eu raison du pauvre être, tout trem<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span>blant -de désirs qu'il était toujours auprès d'elle, -après ces privations si longues.</p> - -<p>Midi sonna. Deux heures encore, puis ils seraient -ensemble, rue Fortuny, dans l'entresol un peu bas -et tendu de grenat où il n'avait jamais reçu qu'elle. -Deux heures seulement ...</p> - -<p>Soudain, la sonnette de service tinta de ce tintement -aigre et lugubre qui avait déjà annoncé à -Mareuil tant de lettres funestes:</p> - -<p>—Diable! fit-il.</p> - -<p>Il ne bougeait plus, plein d'effroi, l'oreille tendue, -comme un condamné qui croyait à sa grâce -et tout à coup entend qu'on arrive.</p> - -<p>Il y eut un bruit de pas dans le couloir et l'on -cogna à la porte.</p> - -<p>—Entrez! dit Gilbert.</p> - -<p>—Une lettre pour Monsieur.</p> - -<p>Mareuil prit l'enveloppe sur laquelle il déchiffra -son nom écrit au crayon, de son écriture à elle,—l'écriture -fiévreuse et cahotée des billets de décommande, -et il interrogea:</p> - -<p>—Qui a apporté cette lettre?</p> - -<p>—Une dame, une femme de chambre, il me -semble. Elle m'a dit que c'était pressé.</p> - -<p>—Elle est partie?</p> - -<p>—Oui, Monsieur.</p> - -<p>—C'est bien, je vous remercie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span></p> - -<p>Puis, d'une main un peu crispée, ayant déchiré -l'enveloppe, il lut hâtivement:</p> - -<blockquote> - -<p>«Mon bon Gil, je fais une grosse, grosse imprudence -pour que tu ne sois pas inquiet et que tu -n'ailles pas m'attendre inutilement. Impossible de -venir aujourd'hui, toute la famille vient me dire -adieu. J'en ai au moins pour jusqu'à 4 heures et -le train part à quatre heures et demie. Pas un -moment à trouver pour mon pauvre Gil. En pensant -que j'allais ainsi partir sans te voir, j'en -ai pleuré toute la nuit. J'ai tellement pleuré -que mes joues sont toutes tachetées de petites -plaques rouges. C'est bête de te dire tout -cela, mais ne sommes-nous pas habitués à tout -nous dire? Donc, je pars, et ce sera encore seize -ou dix-sept grands jours sans rien, mon chéri. Je -t'en supplie, ne m'écris pas là-bas. Cela pourrait -faire des histoires terribles. Mon beau-père est encore -plus ours que tu sais qui!!! Quant à t'écrire, -moi, de là-bas, tu sais bien que c'est encore plus -impossible à cause de la poste qui est au château et -où on vient prendre le courrier ... Sitôt revenue, je -t'enverrai un petit mot! Ah! nous n'avons pas de -chance!... Dire que cela fera presque un mois, un -<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span>mois que je ne t'aurai vu!... C'est fabuleux ... On -m'appelle ... Vite, vite, une foule de baisers, <em>dearest</em>. -Pense à moi. A dans quinze jours!</p> - -<p class="right"> -<span class="smcap">Jack.</span>» -</p></blockquote> - -<p>Mareuil bégaya:</p> - -<p>—Elle ne vient pas! Elle ne vient pas!</p> - -<p>C'était tout ce qu'il avait remarqué dans ce billet -incohérent et vulgaire: elle ne venait pas!</p> - -<p>Et il restait stupéfié, la lettre à la main, les yeux -dilatés de rage, fixés vers elle, par-delà les murs, -les maisons, les rues, comme s'il l'apercevait en -son appartement odorant,—trottinant, souriante et -frivole, parmi les colis et les malles, tout allègre -du soulagement de lui avoir écrit, d'en avoir fini -avec ce point noir du rendez-vous à défaire.</p> - -<p>«Elle ne viendra pas!»</p> - -<p>Il lisait, relisait le papier fripé, soupesant, contrôlant -tous ces mots qu'il sentait de mensonge, -de blague,—tout cet amalgame suspect de phrases -froides et de protestations maladroites, qui fleurait -si fort la mauvaise foi. «Son bon Gil!... Ses petites -plaques!... Pense à moi!» Cela, cela, voilà ce qui -suffisait pour l'écarter d'elle un mois, pour qu'il -fût obligé de se contenir, d'attendre docilement -l'appel de retour: «Son bon Gil!... Ses petites plaques!» -Et d'exaspération, il jeta le papier dans la<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> -cheminée, écrasant dessus, à coups de talon, les -bûches rougeâtres qui lancèrent des étincelles.</p> - -<p>—Que fais-tu donc? Ta vas mettre le feu, mon -enfant!</p> - -<p>Gilbert se retourna. C'était sa mère qui entrait.</p> - -<p>Il l'embrassa et dit:</p> - -<p>—Rien!... Je tisonnais!</p> - -<p>Elle le regarda longuement:</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu as encore?</p> - -<p>—Mais rien, mère ... Comment, ce que j'ai?</p> - -<p>—Si, tu as encore ta figure bouleversée, ta -figure malheureuse. Véritablement, je ne te comprends -pas ... J'ai vu bien des jeunes gens, mais -jamais je n'en ai vu comme toi ...</p> - -<p>Elle s'arrêta pour ranger un flacon de sels, sur -une table, et reprit:</p> - -<p>—Oui, on dirait toujours qu'il vient de t'arriver -une catastrophe ...</p> - -<p>—Je te jure que je n'ai rien! Que veux-tu que -j'aie?... Voyons, mère, voyons, souris-moi!</p> - -<p>Mais son petit visage pâle sous les bandeaux gris -demeurait obstinément grave, affligé; et comme il -voulait l'embrasser, elle le repoussa:</p> - -<p>—Non, non, tu me fais beaucoup de peine!... -Ah! si ton père était encore de ce monde!... Enfin, -viens déjeuner ...</p> - -<p>Gilbert descendit derrière elle, contrarié de la<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> -ténacité qu'elle avait eue, dans sa compassion curieuse, -à lui réclamer son secret, à lui demander -compte de sa mine, à entraver sa liberté de souffrir. -Pouvait-il pourtant lui confier son mal comme -un mal de dents? Pouvait-il lui déclarer que ce -qu'il avait c'était cette jeune dame à qui elle avait -inventé de le présenter, deux ans auparavant, dans -une fête de charité, au quai d'Orsay; cette jeune -dame brune avec des yeux bleu pâle et vagues, un -éventail de cheveux ondulés se relevant au-dessus -du front, à la mode nouvelle; cette jolie M<sup>me</sup> -Hardouin, enfin, elle se rappelait bien, qui vendait -au comptoir 12,—et dont elle lui avait tant fait -l'éloge, qu'elle lui avait dit être une si gentille -jeune femme, et se tenant si convenablement, si -correctement, quoique sans raideur.</p> - -<p>«Sans raideur!... Oh! pour ça, non!... Huit -jours de résistance, on ne peut pas appeler cela de -la raideur!»—et il souriait à cette réflexion haineuse.</p> - -<p>—Pourquoi ris-tu? questionna M<sup>me</sup> Mareuil d'un -air boudeur.</p> - -<p>Il répondit en s'assombrissant:</p> - -<p>—Une idée ... Je pensais à quelque chose, à une -vieille histoire qui ne t'intéresserait pas ...</p> - -<p>Il contemplait les traits pudiques de sa mère, ses -bandeaux gris, toute la chaste droiture dont sa<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> -figure était empreinte et il se dit avec une tendresse -un peu hautaine: «C'est vrai que cela ne l'intéresserait -pas ... Elles ne sont pas de la même race.. -Une femme comme Jack, mais ce serait pour elle -un monstre inexplicable ... Autant vaudrait lui -parler des mœurs du loup cervier, des mœurs de -l'ichneumon ... Elle ne comprendrait pas ...»</p> - -<p>Le déjeuner était achevé. Gilbert remonta dans -le hall qui lui servait d'atelier et dont les deux -vastes baies fenêtres s'ouvraient sur l'avenue de -Villiers, déserte à cette heure matinale, en cette -après-midi jaunâtre et glacée de fin d'hiver.</p> - -<p>Rarement, il avait été aussi embarrassé de -l'emploi de sa journée. Depuis qu'il connaissait -M<sup>me</sup> Hardouin, il avait abandonné tout travail, -cessant de fréquenter l'atelier Murviel où il allait -avant, négligeant d'accroître la petite notoriété de -jeune amateur que lui avaient créée quelques dessins -publiés dans les illustrés ou des tableautins -exposés au printemps, dans les cercles.</p> - -<p>Et, quant aux visites, quant au monde, il les -avait pris en aversion, car d'y voir Jack ou même -d'autres femmes entourées, courtisées, cela l'affolait, -le jetait en des crises de jalousie absurdes et -dangereuses.</p> - -<p>Mais rien qu'en aimant, en ne faisant qu'aimer, -il trouvait le moyen de remplir les semaines, de<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> -s'occuper, de tromper la lenteur des jours mauvais.</p> - -<p>Ainsi, d'habitude, quand, vers deux ou trois -heures, une lettre, un télégramme de M<sup>me</sup> Hardouin -le relevait de sa faction anxieuse, quand -l'attente ne le consignait plus à la chambre, le -premier instant de colère passé, il s'absorbait dans -des dispositions de combat, des opérations de stratégie -qui duraient un assez long bout de temps et -lui calmaient peu à peu les nerfs.</p> - -<p>Il s'agissait de répondre à Jack, de la convaincre -de mensonge, de duplicité,—de lui prouver logiquement -que ses prétextes ne tenaient pas debout -et qu'il était absolument nécessaire qu'elle vînt -dans le plus proche délai.</p> - -<p>Mareuil dépensait, à la rédaction de ces ultimatum, -des prodiges d'habileté, de délicatesse.</p> - -<p>Il lui fallait accabler Jack en évitant de la fâcher, -unir la courtoisie à la fermeté, dissimuler sous -une ironie de bon aloi l'envie qu'il avait de lui dire -les choses les plus grossières, la supplier sans -bassesse, la menacer avec retenue, et il y usait le -meilleur de son style, toutes les ressources de son -esprit.</p> - -<p>Puis, ce tour de force exécuté, il courait mettre -la lettre à la boîte, et lorsqu'il la voyait s'échapper -de ses doigts, glisser dans la large fente, partir enfin, -il avait un sentiment de repos, d'allègement,<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> -comme après une bataille livrée dont il eût ignoré -le résultat, mais où tout l'effort à donner eût été -accompli.</p> - -<p>Cette fois, rien de semblable.</p> - -<p>Il devait garder en lui, pour lui, l'amertume de -cette matinée, qui l'écrasait maintenant. Défense -d'écrire! Défense de répliquer!</p> - -<p>Il se tirait nerveusement la moustache, se la frisait, -se la défrisait à contre-sens: «Ah! c'est très -fort, ce qu'elle a fait!... Elle voulait la paix pour -quinze jours et elle l'a ... C'est bien joué!... Je suis -roulé!...»</p> - -<p>Il regarda l'heure, et s'exaltant:</p> - -<p>«Ce qu'elle doit se moquer de moi, en ce moment, -en finissant de déjeuner, en dégustant la -chartreuse ou l'anisette rose à ma santé ...»</p> - -<p>Il fronça le sourcil:</p> - -<p>«A moins que ... à moins qu'elle ne soit chez un -autre,—un autre, un autre que moi ...»</p> - -<p>Et soudain Mareuil se sentit pâlir, avec l'impression -qu'on lui retournait le cœur comme un ongle.</p> - -<p>Elle lui était cependant bien familière cette vision -d'un homme inconnu enlaçant son amie défaillante. -Elle se dressait impérieuse et précise à la fin -de tous les raisonnements qu'il entassait pour -s'expliquer la froideur de la jeune femme. Elle -était sa crainte permanente, cette image meurtrière<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> -la terreur de ses rêveries, l'ennemie toujours voisine, -toujours imminente. Et plutôt que de croire -à l'atroce spectacle qu'elle lui montrait, plutôt que -d'y fixer sa pensée, il aimait mieux renoncer à -douter, renoncer à comprendre, accepter tout de -Jack, s'incliner, sans savoir, sous ses mystérieux -caprices.</p> - -<p>Mais ce jour-là, l'image était plus forte, ne cédait -pas, ne s'en allait pas, et il se répétait:</p> - -<p>«Oui, pourtant!... Si elle était chez un autre ... -Ce ne serait pas impossible, en somme!...»</p> - -<p>Et bientôt l'idée que, durant ce temps, il restait -là, immobile, inactif, enfermé, lui devint insupportable. -S'il ne pouvait rien empêcher, rien arrêter, -il préférait encore sortir, marcher par les rues, -se sauver enfin de cet atelier clos. Qui sait, même, -peut-être qu'il la rencontrerait en route; et il s'habilla -à la hâte.</p> - -<p>Dehors, il descendit à pas lents l'avenue de Villiers, -scrutant d'un regard avide les visages des -femmes qui le croisaient et les fiacres surtout,—les -fiacres, où, à travers les glaces embuées, toutes -les dames avec leurs boas touffus, leurs voilettes -denses et leurs chignons pareils, lui semblaient la -silhouette exacte de son amie.</p> - -<p>Il arriva ainsi place Malesherbes, et il réfléchissait -sur le chemin à choisir, quand, au fond d'une<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> -Urbaine qui débouchait de la rue Legendre, il aperçut -une jeune femme frileusement enfoncée dans -un des angles du coupé,—M<sup>me</sup> Hardouin.</p> - -<p>Il eut un tressaillement terrible:</p> - -<p>—Mais c'est elle!... c'est elle!...</p> - -<p>La voiture tournait dans la direction du boulevard -Malesherbes. Il hésita un moment, puis d'un -coup se décida, se mit à courir derrière. L'Urbaine -allait vite au trot de son petit cheval alerte et -canaille. Elle gravit la rue de Naples, traversa la -rue d'Edimbourg, s'engagea dans la rue de Berlin.</p> - -<p>Mareuil la rattrapait progressivement, ne perdant -pas de vue sa caisse au quadrillage jaune, -profitant, pour ressaisir haleine, des montées, des -encombrements, des moindres obstacles. Il se -comparait à ces porte-faix qui suivent les voitures -de voyageurs, à la sortie des gares,—essoufflés, -épuisés, soutenus uniquement par le désir d'obtenir -là-bas, ils ne savent où, leur salaire, leur -revanche d'avoir tant peiné; et, les dents serrées, -le front en sueur, il murmurait, indigné de cette -course humiliante:</p> - -<p>—Quelle coquine! Quelle coquine!</p> - -<p>Sur son passage, on se retournait intrigué de -voir un jeune homme bien vêtu courir ainsi, sans -but apparent, le sourcil contracté, le visage rouge -de chaleur; mais Mareuil ne s'inquiétait pas de<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> -ces curiosités, ne distinguait rien que la voiture -jaune qui filait à dix mètres devant lui.</p> - -<p>Enfin, elle parvint rue des Martyrs, pénétra dans -la rue de la Tour-d'Auvergne et stoppa presque -aussitôt.</p> - -<p>Mareuil s'était arrêté, observant du coin de la -rue, dans une angoisse effroyable.</p> - -<p>La portière s'ouvrit; une grosse jambe enserrée -d'un bas noir s'avança, et une dame blonde d'une -cinquantaine d'années descendit, paya le cocher, -disparut.</p> - -<p>Mareuil était comme étourdi, partagé entre la -joie que ce ne fût pas elle et la déception d'avoir -manqué sa vengeance. Il s'épongea le visage, puis, -le corps déchiré de fatigue, la pensée molle et -détendue, il s'achemina doucement vers les boulevards.</p> - -<p>La foule, empressée à ses affaires, le <span class="err" title="original: bouculait">bousculait</span> -sans qu'il y prît garde. Il se demandait seulement -parfois si tous ces hommes, toutes ces femmes -avaient un peu souffert déjà de ce qu'il endurait.</p> - -<p>A la hauteur du Gymnase, il retourna sur ses -pas, ne découvrant pas où aller, comment finir -cette après-midi désastreuse. Mais comme il passait -rue Taitbout, il songea: «Hein!... Si je montais -chez Brévannes?... Voilà trois semaines que je n'y<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> -ai pas mis les pieds ... Ce serait convenable et cela -me distrairait ...»</p> - -<p>Il s'informa auprès du concierge. On n'avait pas -vu sortir Monsieur.</p> - -<p>—Je vous remercie, dit Mareuil.</p> - -<p>Et il se dirigea vers l'escalier.</p> - -<h2>II</h2> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span></p> - -<p>Mareuil avait été présenté à Brévannes, un an -auparavant, à l'occasion d'un conte de l'écrivain -qu'un journal le chargeait d'illustrer; et quoique le -chroniqueur de la <em>Pure Vérité</em> fût d'une quinzaine -d'années plus âgé que lui, ils n'avaient pas tardé -à se lier intimement, entraînés l'un vers l'autre -par un de ces désirs d'amitié comme il s'en forme -fréquemment entre personnes d'âge très différent—et -du même genre que la sorte de tendresse qui -pousse certaines jeunes femmes vers des hommes -plutôt mûrs.</p> - -<p>L'aîné trouve là ces plaisirs de domination, de -direction qui, au déclin de l'existence, deviennent -presque nécessaires. Le plus jeune s'amuse de ce -qu'il apprend dans cette familiarité instructive et -flatteuse. Puis souvent, les distances s'effacent; -l'affection naît, grandit et se fonde.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> - -C'est ainsi que, dés le premier jour, Mareuil -avait séduit Brévannes par la candeur ardente de -ses sentiments, la courtoisie de ses manières, son -aimable verdeur de jeunesse; tandis que lui-même -était frappé par le ton d'autorité du journaliste, -l'expérience de la vie que décelaient toutes ses paroles, -et l'indulgence dédaigneuse qu'il avait pour -apprécier les actes d'autrui, les principes, les -choses les plus graves.</p> - -<p>Brévannes pourtant n'était plus, à quarante-six -ans, le chroniqueur en vogue dont, vers 1876, les -journaux se disputaient la copie à fortes surenchères. -Successivement, il avait perdu la faveur -du public, la confiance des confrères, l'estime des -directeurs, et maintenant, il se contentait d'une -collaboration hebdomadaire à la <em>Pure Vérité</em>—d'une -chronique par semaine qu'il se forçait à -rédiger, histoire de ne pas paraître vivre des gros -appointements qu'il touchait comme membre du -Comité du Grand-Art, un tripot riche et achalandé, -où il figurait en compagnie de plusieurs notabilités -défraîchies de la plume, du pinceau et de -l'épée.</p> - -<p>Comment s'était produite cette baisse, cette -déchéance? Brévannes ne s'inquiétait guère de -l'établir. Probablement comme tout se produit, -par hasard, par suite des circonstances,—car,<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> -sauf quelques maîtres, quelques grands écrivains, -il n'y a pas de raison pour que l'un soit plus -illustre que l'autre et réciproquement. Tous se -valent dans le grouillement des inférieurs. Que de -reporters qui feraient des académiciens honorables -et que d'académiciens qui ne seraient pas -fichus de vous tourner proprement une interview! -Un jour, on avait trouvé drôle, très original, ce -qu'il écrivait, lui, Brévannes. Ensuite, on s'était -fatigué; on avait trouvé ses articles idiots, stupides, -déplorables. Pourquoi lutter, se débattre? -Il s'était rendu compte, avait sauté du piédestal -avec un sourire un peu amer, mais sans indignation. -N'était-ce pas naturel, dans l'ordre des événements, -puisque cela arrivait—comme lui était -arrivée la gloire boulevardière—à l'improviste, -en une heure de veine inattendue et fugace?</p> - -<p>Et, bien qu'il exagérât la veulerie de ses opinions, -exprès, pour garder bonne figure dans la -disgrâce, il ne manquait pas de sincérité, ayant -toujours sacrifié son ambition à ses aises, ayant raté -une foule d'aubaines profitables plutôt que de se -déranger dans ses plaisirs, de renoncer à une partie -avec des amis, à un rendez-vous avec une femme.</p> - -<p>Les femmes, les succès de femmes, voilà aussi -ce qui avait beaucoup aidé Brévannes à mettre en -pratique sa philosophie méprisante.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> - -Longtemps avant d'atteindre à la réputation, -quand il n'était encore que vague journaleux, -échotier obscur, il avait passé bien des nuits gratuites -dans les lits somptueux des dames du demi-monde -ou du monde des théâtres. Il était déjà -célèbre alors, «le petit Brévannes»—comme on -disait malgré sa haute stature—célèbre pour la -voracité avec laquelle il avalait, au matin, les -abondants cafés au lait, les chocolats réparateurs -que lui faisaient servir les admiratrices de son -aristocratique tournure d'officier, de sa frêle et -longue <span class="err" title="original: moutache">moustache</span> blonde, de toute sa vaillance -sensuelle de beau mâle.</p> - -<p>On se chuchotait, entre ces dames, qu'il n'avait -pas souvent de quoi dîner, «le petit Brévannes», -et plus d'une s'était offerte, sans qu'il acceptât, à -lui fournir les trois repas, le surplus même des -autres dépenses. Deux comédiennes connues -s'étaient publiquement giflées, en son honneur, à -une première. Une danseuse italienne avait feint -de s'empoisonner au laudanum par amour de lui. -Toutes le «demandaient», toutes le voulaient.</p> - -<p>Puis l'âge approchant, il s'était alourdi, fixé, -collé. Ç'avait été des liaisons paisibles avec des -femmes de théâtre que la fête dégoûtait et que tentaient -les calmes agréments du foyer. Accommodements -qui se continuaient six mois, un an, deux<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> -ans, selon que M<sup>me</sup> Brévannes, on appelait ainsi -l'élue, témoignait dans ses relations avec le -journaliste plus ou moins de souplesse d'âme. Car -à force d'être choyé, adulé, à force de vivre parmi -les hommages serviles des amoureuses, à force -d'avoir vu ce qu'on peut faire d'une créature qui -vous désire, il n'admettait plus chez les femmes -que l'obéissance aveugle, l'humilité sans répliques; -et à la moindre rébellion, à la moindre velléité -d'indépendance, il rendait M<sup>me</sup> Brévannes -à la liberté, comme on jette au Bosphore une sultane -indocile.</p> - -<p>Mais les actrices ont généralement l'habitude -des flagorneries, un besoin permanent de réclame, -un amour-propre toujours irritable. Dès qu'elles -n'étaient plus tenues par l'affection, elle se révoltaient, -exigeaient des égards, couraient inconsciemment -à la rupture. Si bien que, las de ces recommencements -incessants et sentant venir le ventre, -les rhumatismes, la calvitie, Brévannes avait fini -par se rabattre sur des personnes moins susceptibles, -d'humeur plus facile et simplement jolies, -choisies dans ce tas de petites femmes inemployées -qui rôdent, en quête de relations artistiques -et durables, autour des journaux, des ateliers, -des théâtres.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> - -M<sup>me</sup> Brévannes se nommait présentement Henriette -Deflize. Une bouche étroite et rehaussée -de rouge, un nez court de jeune dogue, gentille et -bien faite quoique un peu grasse pour ses vingt-cinq -ans, elle ressemblait avec ses cheveux d'un -blond trop blanc, sa physionomie douce et trop -poudrée, à ces fées généreuses et muettes, qui, -dans les pièces à grand spectacle, font le bonheur -de tout le monde, sans jamais rien dire.</p> - -<p>Elle ouvrit, elle-même, à Mareuil et eut un mouvement -de surprise:</p> - -<p>—Tiens, Soif-d'Amour!</p> - -<p>C'était de ce sobriquet qu'on désignait Gilbert -dans le groupe Brévannes, à cause des préoccupations -sentimentales qu'on lui savait.</p> - -<p>—Entrez donc!... Vous n'êtes pas mort?</p> - -<p>Et se précipitant, en ouragan, dans le cabinet de -Brévannes, elle cria:</p> - -<p>—Chien vert! Chien vert! Voici Soif-d'Amour!</p> - -<p>Le chien vert qui ronflait sur un large divan, -souleva sa tête congestionnée, et d'une voix pâteuse:</p> - -<p>—Hein?... Quoi?... Qu'est-ce que c'est?... En -fais-tu du potin!</p> - -<p>M<sup>me</sup> Brévannes reprit, d'un air plus déférent:</p> - -<p>—C'est Mareuil ... Mareuil qui nous revient ... je -croyais que tu travaillais à ta pièce, mon chéri, -<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span>alors je n'ai pas pris de précautions ...</p> - -<p>Brévannes se redressa et tendant la main à Mareuil:</p> - -<p>—Parfaitement, Madame, j'y travaillais; j'étais -justement en train d'y rêver ...</p> - -<p>«D'en rêver» eût été mieux dit—étant donné -que, depuis plus d'une heure, il dormait lourdement -sous les influences combinées d'une digestion malaisée -et d'une incurable paresse.</p> - -<p>Mais il ajouta d'un ton protecteur et classique:</p> - -<p>—Maintenant, mon enfant, embrassez votre -noble maître et nous laissez causer ...</p> - -<p>M<sup>me</sup> Brévannes exécuta correctement les ordres, -se retira avec une soumission qui paraissait -devenue pour elle machinale, agréable même.</p> - -<p>—Vous permettez? fit Brévannes.</p> - -<p>Puis, se recouchant sur le divan:</p> - -<p>—Je vous expliquais donc que j'étais en train -de rêver à ma pièce ...</p> - -<p>—Et cela avance? questionna Mareuil par un -effort de politesse.</p> - -<p>—Pas mal! Pas mal! Seulement je veux que -tout soit bien réglé, bien arrêté là-dedans avant de -tracer une ligne.</p> - -<p>Il se frappait le front, ce «là-dedans» au-dedans -duquel il n'y avait rien que des répliques disséminées, -des bribes de scène informes et inajustables, -aucune pièce. Mais qu'est-ce que cela lui faisait à<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> -Brévannes, puisqu'elle l'amusait, cette chimère -lointaine d'une pièce à écrire, un jour, à son temps, -à son heure—puisqu'il aimait s'y cramponner à -cette épave suprême de ses ambitions naufragées.</p> - -<p>Il reprit:</p> - -<p>—Et vous, à propos?... Qu'est-ce que vous avez -eu?... Encore les peines de cœur?</p> - -<p>Mareuil approuva d'un signe de tête.</p> - -<p>—Ah! c'est fâcheux!... C'est fâcheux!... fit Brévannes.</p> - -<p>Il se doutait sommairement que Mareuil souffrait -d'une liaison malheureuse, mais ne s'était jamais -enquis du détail de ses chagrins, autant par -discrétion native que par indifférence pour cette -espèce de mécomptes qu'il jugeait éphémères, puérils, -sans grande importance. Il insista cependant:</p> - -<p>—Enfin quoi?... Que se passe-t-il?... On vous -lâche?... On a soupé de vous?</p> - -<p>Mareuil répliqua:</p> - -<p>—Ce serait trop long à vous dire ...</p> - -<p>—Pas du tout ... Allez donc ... Je vous écoute.</p> - -<p>Alors, entraîné par un irrésistible élan d'effusion -cordiale et rompant d'un coup cette digue de pudeur -intime, de vanité amoureuse, par laquelle il -contenait toujours les confidences prêtes à jaillir,<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> -Gilbert commença à raconter les dernières semaines, -le brutal départ de sa maîtresse—et les -souffrances d'avant, sans rien omettre, ni les -humiliations, ni les attentes, ni les mensonges—toute -la vie lamentable qu'il menait depuis -un an.</p> - -<p>Quand il s'arrêta, Brévannes dit d'une voix soucieuse:</p> - -<p>—J'ignorais que ce fût si grave!... Ah! elle vous -en a fait voir, la dame!... Je vous plains beaucoup -mon petit Mareuil ...</p> - -<p>Il remarquait que Gilbert avait les yeux pleins de -larmes et il tenta de le réconforter:</p> - -<p>—Ce qu'il y a de plus triste, c'est que je ne suis -pas à même de vous donner des conseils ... J'ai eu -quelques jolies femmes dans mon existence, mais -pas une du monde ... Si pourtant, j'en ai eu une ... -C'était la femme d'un petit herboriste de la place -Blanche ... Elle n'arrivait jamais à l'heure, et elle -avait, en outre, une odeur âcre de lavande ... Une -vraie botte de lavande sèche comme on en voyait à -la devanture de sa boutique ... A la fin, je -me suis fâché de ses inexactitudes, et je l'ai -mise à la porte ... Ç'a été ma seule femme du -monde ...</p> - -<p>Mareuil souriait péniblement. Brévannes poursuivit:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span></p> - -<p>—Et, bien entendu, vous ne savez rien? -Voyons, franchement, pensez-vous qu'elle vous -trompe?</p> - -<p>Mareuil hésita:</p> - -<p>—Comment vous répondre?... Il est des fois où -je me dis que c'est impossible et d'autres où je jurerais -que cela est ... C'est si vite fait, d'ailleurs, si -aisé à opérer ... Il y a dans une journée tant d'heures, -tant de demi-heures pour ça ... Tenez, à l'instant -où je vous parle, je me souviens que, certains -jours, elle arrive en grande toilette de visites. Elle -reste un quart d'heure, vingt minutes. Nous nous -aimons et elle s'en va ... Elle ne s'est même pas -dégantée! Elle s'en va, sa belle robe de visites retombée -par là-dessus, les cheveux bien en ordre, -la figure tranquille, et personne dans la rue, dans -les salons, ne s'imaginerait d'où elle sort, ce qu'elle -vient de faire. C'est à frémir!...</p> - -<p>Brévannes interrogea:</p> - -<p>—Dites-moi ... Vous ne voulez pas me confier -son nom?</p> - -<p>—Pourquoi? A quoi cela servirait-il?</p> - -<p>—Pourquoi?... En effet, vous avez raison ... Du -moment que vous ne quittez pas cette femme après -tout ce que vous m'en contez, c'est que sans doute -vous êtes incapable de la quitter ...</p> - -<p>Mareuil eut une moue d'assentiment.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span></p> - -<p>—Donc ce qu'on vous apprendra sur elle ou -rien, cela ne vous changera guère ... Et puis, n'est-ce -pas, entre nous, je crois que vous pouvez vous -considérer comme trompé ... Oh! je n'en suis pas -sûr, évidemment, mais enfin cela m'en a l'air; -j'aime mieux vous le dire ... Alors, dans ces conditions, -vous réclamer son nom ...</p> - -<p>—Et qu'en feriez-vous?</p> - -<p>—Est-ce que je sais?... Je m'informerais, je tâcherais -de lever des renseignements qui vous permettent -de prendre une résolution ... Car cela -m'ennuie, moi, de vous voir si désolé ... Voyons, -vous ne voulez pas?</p> - -<p>Mareuil réfléchissait, confondu de se sentir si -faible devant la tentation, si démuni soudain de -ces infaillibles forces de mutisme ou de mensonge, -qui sont, en amour, comme la garde impériale de -certains mots, de certains noms—si près enfin de -dénoncer comme une ennemie celle qu'il aimait -par dessus tout;—et il se défendait, appelait à -l'aide ses scrupules:</p> - -<p>—Non, non, je ne peux pas ... Je n'ai pas le -droit!...</p> - -<p>Brévannes hochait la tête, simulant une mine -désintéressée:</p> - -<p>—Soit!... Soit!... Comme il vous plaira!... C'est -<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span>très délicat ... Je ne dis pas le contraire ...</p> - -<p>D'un geste Mareuil l'arrêta—et, la voix -grave:</p> - -<p>—Vous me donnez votre parole d'honneur que -ce nom ...</p> - -<p>Brévannes l'interrompit:</p> - -<p>—Quelle demande!...</p> - -<p>—Eh! bien, dit Mareuil lentement et comme à -contre-cœur ... Elle s'appelle ... elle s'appelle M<sup>me</sup> Hardouin.</p> - -<p>Le journaliste se recueillit, à la poursuite de souvenirs -fuyants.</p> - -<p>—Hardouin?... Attendez donc!... Je connais -ça ... Oui, un marchand de fers ... Grosse fortune ... -Un individu assez élégant de sa personne, avec une -barbiche brune et des yeux ternes ... Un brave -jeune homme pas méchant ... Il vient quelquefois -au tripot et se fait même souvent décaver ... Il mériterait -mieux, à vous en croire ...</p> - -<p>Mais un peu honteux d'avoir, dans cette circonstance, -mentionné un aussi vulgaire proverbe de -club, il ajouta vite:</p> - -<p>—Allons, j'aurai bientôt l'occasion de faire -causer les gens du cercle et je vous préviendrai -tout de suite ...</p> - -<p>Mareuil murmura en se levant:</p> - -<p>—Au moins, vous serez prudent?</p> - -<p>Brévannes haussa les épaules:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span></p> - -<p>—Vous savez bien que je ne suis pas une bête ni -un goujat ... Maintenant, mon petit Mareuil, je vous -jette dehors ... J'ai un article à écrire ... Seulement, -vous revenez à sept heures et demie, pour dîner -avec nous! C'est entendu ... Il ne faut pas qu'aujourd'hui -vous passiez la soirée sans amis ...</p> - -<p>Gilbert refusa d'abord, puis céda.</p> - -<p>—A tantôt, sept heures et demie! lui cria Brévannes, -sur le palier.</p> - -<p>Il était penché contre la rampe, tenant enlacée -la taille d'Henriette, toute au plaisir d'embrasser -dans le cou son noble maître.</p> - -<p>Mareuil baissa la tête pour ne pas voir ces -démonstrations qui, par contraste, lui rappelaient -sa solitude, et comme il était loin des caresses de -Jacqueline.</p> - -<p>Il éprouvait l'oppression d'un lourd malaise de -regret. Il lui semblait qu'il venait de trahir quelqu'un, -de manquer à son amour. Il aurait souhaité -de retirer à Brévannes le nom de son amie, d'effacer -de sa mémoire ces deux syllabes mystérieuses et -sacrées, de les lui reprendre comme un bien mal -acquis, quitte à continuer de souffrir, à perdre tout -espoir de délivrance.</p> - -<p>Il s'ingénia à inventer des occupations factices, -des courses à accomplir, pour gagner le moment -du dîner. Il se traîna, maussade et désœuvré,<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> -dans des cafés, chez des fournisseurs. Enfin, -la nuit tomba, et il regravit l'escalier des Brévannes.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>A son entrée dans l'antichambre, il aperçut plusieurs -chapeaux d'hommes, des paletots accrochés -aux patères; et sa figure se rembrunit.</p> - -<p>—Il y a du monde?</p> - -<p>—Non, monsieur, fit la bonne. M. Gendrey qui -dîne et M. Labernerie et M. Charleval.</p> - -<p>—Rien que ça!</p> - -<p>Il grogna: «J'aurais dû m'en douter. Juste -ceux-là!... Quelle guigne!» Et il composa vite sa -physionomie, s'efforçant d'y faire monter quelque -chose comme un sourire, afin de n'avoir pas l'air -trop infortuné, trop Soif-d'Amour, devant les convives -de Brévannes.</p> - -<p>Mais, malgré lui, en ouvrant la porte du salon, -il eut un instinctif mouvement de recul, cette -timidité subite que donne l'antipathie.</p> - -<p>Au milieu de la pièce, Brévannes assis en un -vaste fauteuil, tolérait sur ses genoux la présence -d'Henriette, qui l'embrassait encore dans le cou, à -croire qu'elle n'avait pas cessé, depuis le départ de -Mareuil.</p> - -<p>Il la repoussait doucement de revers de main -qui glissaient le long de son front, retroussaient<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> -ses pâles cheveux frisottés et aussi avec ces tours -de phrase affectueusement enfantins qu'on emploie -envers un caniche trop mobile ou trop caressant.</p> - -<p>—Oui, elle était une brave fille! Oh! monsieur, -qu'elle était belle! Oh! qu'elle était belle, madame!...</p> - -<p>En face d'eux, adossé à la cheminée, un gros -garçon à chevelure noire, le veston ouvert, la -barbe en fourche, le nez pincé d'un pince-nez—l'aspect -à la fois d'un universitaire et d'un politicien—Labernerie, -le critique dramatique de la -<em>Pure Vérité</em>, lisait, à promptes sautées d'œil, un -journal.</p> - -<p>Puis, à moitié étendus aux angles adverses d'un -canapé, Paul Gendrey, dit le Grand Cob, le viveur -fameux célébré par les échos quotidiens, un petit -homme brun, sans âge et bedonnant, l'air d'un -calme bourgeois avec ses vêtements amples, son -crâne chauve et sa bonne grosse moustache roulée -en copeaux;—et Charleval, le vaudevilliste, long, -blafard, émacié, ayant un je ne sais quoi de militaire -dans sa figure mélancolique, usée, désenchantée -de boulevardier déveinard.</p> - -<p>Tous se taisaient, comme surpris dans une conversation -méchante, interrompus dans un débinage.</p> - -<p>«Ils parlaient de mes affaires, songea Mareuil ... -Ah! ils ont dû en débiter de propres!» Et il se<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> -rappelait l'odieuse façon dont ils avaient coutume -de causer sur les femmes, de juger les affaires de -cœur.</p> - -<p>Labernerie, lui, était même renommé pour ses -goûts en cette matière. Ancien maître d'études, -monté des plus bas échelons du journalisme jusqu'à -la puissante dignité qu'il occupait maintenant, -il avait conservé là-haut, comme jadis, des -habitudes d'homme de travail qui n'a point de -temps à perdre aux difficultés des amourettes, qui -veut être servi copieusement et sur l'heure. Il -n'avait pas la patience d'attendre que les actrices, -ses justiciables, vinssent à domicile fléchir sa sévérité -ou s'assurer une prolongation de bienveillance. -Ces rencontres lui semblaient trop hasardeuses, -trop compliquées. Il ne se plaisait que dans les -maisons de rendez-vous. Il y allait tous les jours, -ponctuellement, comme à l'accomplissement d'une -fonction légitime et respectable, comme il allait -chaque matin déjeuner chez Joseph ou à la Maison -d'Or. Il payait largement ainsi qu'au restaurant, -se montrait, dans le privé, bon diable, et insensiblement, -avec les années, il avait acquis, parmi ce -petit monde de débauche spécial, une manière de -popularité. Toutes les matrones de Paris le connaissaient, -s'appliquaient à le satisfaire, et celles -qui avaient des lettres ne négligeaient pas de<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> -l'arrêter, au passage, pour le féliciter de son dernier -article ou pour discuter ses théories, en -l'appelant «cher maître».</p> - -<p>Quant à Paul Gendrey, dit le Grand Cob, il n'était -pas davantage un sentimental. L'origine de son surnom, -si peu en rapport avec sa taille et ses dehors -physiques, se perdait dans la nuit des fêtes, de ces -fêtes légendaires où il avait dévoré, en l'espace de -trois ans, la presque totalité d'une fortune assez -considérable. Il lui restait de ce bien une quinzaine -de mille francs de rente dont il s'arrangeait sans -trop de gêne, ayant gardé quelques jolies camarades -d'antan, qui, par gratitude pour ses générosités -passées, le traitaient en ami, évitaient délicatement -de l'induire en frais. Puis il trouvait, en -outre, moyen d'alléger ses dépenses, grâce à ces -gerbes de faveurs, passes, exemptions, services -gratuits, qu'on glane aisément en approchant le -monde des journalistes; et il se libérait des gracieusetés -que lui faisaient ainsi ses amis de la -presse, en les documentant, en les munissant -d'historiettes authentiques sur les demoiselles à la -mode ou en les invitant à sa table. Il ne permettait -pas, d'ailleurs, qu'on suspectât ses informations, -qu'on mît en doute son érudition éprouvée. Il se -flattait de savoir, à partir d'une époque immémoriale, -l'histoire de la courtisanerie parisienne, le<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> -moment exact où celle-ci avait débuté dans la -noce, pourquoi celle-là était tout à coup désertée -par une clientèle jusqu'alors fidèle—et les noms -des amants en titre, en sous-titre, clandestins -même, de toutes ces dames. Pour se tenir au courant, -et par un culte superstitieux, il organisait -encore parfois chez lui des soupers, des bals où -les anciennes fusionnaient avec les nouvelles. Il -encourageait les commençantes, s'intéressait à la -chute des gourgandines hors de course, et s'enflammait -pour les menues aventures de la grande -prostitution, comme un officier pour les mutations -de l'Annuaire. Aussi, n'ayant de toute sa carrière -fréquenté que les femmes de la galanterie et, -d'abord, dans des conditions qui n'étaient pas -celles de l'amour désintéressé, il professait envers -les dames des autres castes et envers leurs liaisons -ce dédain dénigreur, appuyé d'anecdotes, qui -constitue souvent toute la compétence, toute -l'équité des gens mal disposés.</p> - -<p>Enfin, des contrariétés, une brusque virevolte -d'esprit, avaient détourné peut-être Charleval de -consacrer au sentiment une nature ardente et d'abord -sensible. Après deux comédies d'observation -cruelle, conçues dans l'ancien style et tombées -sous la froideur d'un public ennuyé—les <em>Habiles</em> -et l'<em>Esprit de corps</em>—le jeune écrivain, trente-six<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> -ans au plus, avait été soudain envahi par un invincible -dégoût de l'Art pur, empoigné par l'envie de -gagner de l'argent, la forte somme indispensable -pour réaliser ses vœux de retraite campagnarde, -son rêve d'une maison gaie au bord d'un fleuve -agile et solitaire. Et, dès ce moment, il s'était -acharné à composer des vaudevilles bêtes, des -pièces à gros intérêts, accumulant les sottises, les -inventions baroques, intentionnellement, avec une -niaiserie recherchée, fasciné par la vision charmeresse -de la machine qui rapporte une fortune, qui -se joue cinq cents fois, qui, en un an, fait son -homme célèbre, d'une célébrité douteuse—mais -riche, libéré des besognes, maître désormais de sa -vie. Il avait donné sur diverses scènes, avec de faibles -résultats, une <em>Femme à Balandard</em>, une <em>Mademoiselle -Piston</em>, une <em>Petite Charcutière</em>; et actuellement, -il pelotait, il espérait, il guettait son -tour de victoire, ce tour qui leur échoit à tous et -qui lui adviendrait bien à lui comme aux autres, -fatalement, n'est-ce pas? Il était chaque soir avisé -des recettes de la veille, pouvait vous dire, à un -centime près, ce que Belleville avait encaissé hier, -ou la Porte-Saint-Martin, combien de représentations -avait dans le ventre l'opérette des Folies, et si -la revue des Bouffes s'annonçait comme un succès -d'estime ou d'argent. On lui ignorait tout attache<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span>ment -féminin. Dans les théâtres, il ne se risquait -à de longues stations que chez le directeur ou la -buraliste. Et jamais il n'exprimait d'opinion sur -les femmes, sauf lorsqu'elles étaient actrices, pour -mentionner leur vogue auprès du public, ou les -bénéfices qu'elles rapportaient.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>—Allons, Soif-d'Amour! cria Henriette de sa -voix zézeyante ... Décidez-vous!... Entrez!... On ne -vous mangera pas!... Ce sont des amis ...</p> - -<p>Et tandis que Mareuil serrait les mains des convives, -elle questionna:</p> - -<p>—Eh bien! cela va-t-il mieux, depuis qu'on -s'est poussé de l'air?</p> - -<p>—Vous avez été souffrant? fit Labernerie.</p> - -<p>Mareuil s'excusa. Un peu de mauvaise humeur -simplement, dont Henriette avait tort de s'inquiéter. -Labernerie n'insista pas. Mais il jeta à Mareuil -un sourire de commisération, un sourire qui savait -de quoi il retournait et qui se rétracta en des -sourires pareils sur les lèvres de Gendrey, et de -Charleval, le triste. Puis, comme il affectait, dans -l'intimité, une grande grossièreté de paroles, il se -mit à pester, à jurer, demandant si on n'allait pas -bientôt servir, nom de D...!</p> - -<p>Henriette le calma en lui offrant son bras et l'on -passa dans la salle à manger.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span></p> - -<p>Pendant tout le début du dîner, Mareuil parla à -peine. Il suivait de la pensée M<sup>me</sup> Hardouin, la -voyant en route vers le centre de la France, vers -le milieu de la carte, vers ce petit coin rond où on -lit, écrit en courbe, <span class="smcap">Indre</span>,—entendant presque le -galop du wagon lumineux qui la secouait, l'emportait -en hâte.</p> - -<p>Les autres causaient d'une première qui avait eu -lieu la veille aux Menus-Plaisirs, la première de: -<em>le Rez-de-Chaussée d'Alfred</em>, dû à la plume de Géraudon, -l'émule glorieux de Charleval. Celui-ci -critiquait violemment le vaudeville de son concurrent. -D'un tempérament autrefois affable, il s'était -peu à peu aigri dans son décevant métier, aigri -véritablement parmi l'air pesant et putride des -couloirs de théâtre, comme une crème dans une -atmosphère d'orage. Il analysait la stupidité des -caractères, la pauvreté de l'intrigue, la blâmable -complaisance du public des premières, tandis que -le Grand Cob, sans l'écouter, élucidait l'état civil -de M<sup>lle</sup> Suzette de Luz, l'étoile de la pièce, qu'en -87 il avait connue sous le nom de Jeanne Bossard, -trottin chez une modiste de la rue de la -Paix, avec des bas sales, des jupons effrangés -et une ignorance complète des subtilités parisiennes.</p> - -<p>Cependant, Mareuil ayant refusé de reprendre du<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> -gigot, Brévannes l'admonesta sévèrement, déclarant -que ce refus était absurde, qu'il n'y avait rien -de meilleur pour les peines de cœur que la viande -de mouton.</p> - -<p>Aussitôt, la conversation se reporta vers Gilbert -et chacun se mit à lui donner des conseils d'hygiène -sentimentale.</p> - -<p>Labernerie vantait sa méthode:</p> - -<p>—Voyez-vous, avec mon système, pas d'ennuis -avant, pas de tracas après. On a la personne au -moment voulu, au moment du désir. Et le lendemain, -si le corps vous en dit, vous y retournez ... -on vous attend ... C'est une bien belle institution, -et qui honore un pays, Monsieur!</p> - -<p>Brévannes protesta:</p> - -<p>—Nous savons tous, mon ami, que tu as des -mœurs de goret, et je me demande quel plaisir tu -as à les déployer devant nous ...</p> - -<p>Labernerie souriait avec bonhomie. Brévannes -poursuivit:</p> - -<p>—A moins que tu ne veuilles épater Mareuil ... -Pâle idéal, cela, et qui n'empêche pas que les établissements -où tu passes ta vie ne soient des endroits -écœurants ... J'y ai été quelquefois, moi, oui, -mon vieux goret, j'y ai été aussi, je l'avoue, et jamais -je n'en suis parti sans dégoût ... Je me rappelle -surtout la présentation, une pauvre femme<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> -inconnue qu'on vous lance comme une bête de -combat par une porte entr'ouverte et qui vous arrive -avec un œil effaré et méfiant, un œil de taureau -bondissant du toril ... Tu ne vois pas cela, -toi, tu penses à autre chose ... Mais c'est un moment -déplaisant, un moment vraiment dramatique ...</p> - -<p>M<sup>me</sup> Brévannes approuvait du regard, trouvait -la comparaison de son chien vert joliment -juste,—forte du souvenir de scènes analogues où -une malheureuse amie à elle avait jadis, contre -son gré, joué, à maintes reprises, le rôle angoissant -du taureau. Elle approuva plus énergiquement encore, -quand Brévannes ajouta:</p> - -<p>—Oui, Mareuil, ce qui vous conviendrait, ce -serait une petite femme bien aimante, bien gentille, -une petite femme, tenez, comme Henriette, -qui vous ficherait la paix, qui vous laisserait travailler ... -Car, vous ne pouvez pas vous le dissimuler, -mon cher maître, voilà un an que vous ne -faites rien que de vous abîmer la santé ...</p> - -<p>—Et où décrocherait-il cela? s'écria amèrement -le Grand Cob. Chez moi, à mes dîners, à mes soupers. -Seulement, on n'y vient plus, on ne répond -même plus aux cartes d'avis. On ne veut que de la -femme du monde. Eh bien! on vous en aura, mon -ami ... Non, mais combien vous en faut-il? Dix, -<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span>vingt, trente? Ne vous gênez pas ... Dites votre -chiffre ... Je n'ai qu'à les inviter ... C'est enfantin! -N'est-ce pas, Labernerie?... Raconte donc à Monsieur -combien tu en rencontres là-bas, par semaine, -de femmes du monde!</p> - -<p>—Est-il rigolo, ce Grand Cob! déclara Henriette, -au comble de l'enthousiasme.</p> - -<p>On continua de discuter le cas de Mareuil. On -parlait de ses sentiments passionnés, de son amour -exclusif et vivace comme d'une anomalie surprenante -et complexe, comme d'une maladie exotique -ou disparue de nos climats.</p> - -<p>Charleval y entrevoyait, à part lui, le sujet d'une -pièce très drôle. Labernerie affirmait qu'on n'aimait -plus, que l'amour tombait en désuétude, que les -jeunes générations ignoraient sensément ces folies -surannées. Madame Brévannes n'osait dire à quel -point elle eût été satisfaite que son noble maître fût -un tout petit peu atteint de ce ridicule mal-là. Quant -à Brévannes, devant Henriette, il s'abstenait toujours -de se prononcer avec précision sur les -choses du sentiment par crainte de questions indiscrètes -qui l'eussent amené, envers elle, à des actes -de répression publics et pénibles pour les invités.</p> - -<p>Bientôt le Grand Cob fut seul à soutenir le poids -de la causerie, et légèrement gris, enhardi aussi -par le silence des autres, il prodiguait à Mareuil -les offres amicales, les conseils expérimentés.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span></p> - -<p>—Ecoutez-moi, jeune homme, et vous vous en -trouverez bien. Nous ferons ensemble des petites -fêtes de premier ordre ... Allons, allons, Mareuil, un -peu de sourire, mon ami!</p> - -<p>Mais Gilbert ne répliquait pas, tâchant à grands -efforts de cacher son agacement, tout meurtri par -les phrases de ces gens, qui lui marchaient sur le -cœur avec leurs mots maladroits comme des pieds -lourds d'aveugles.</p> - -<p>Enfin, le dîner se termina et l'on rentra au -salon.</p> - -<p>On n'y demeura que le temps de fumer un -cigare, en buvant le café. Brévannes avait des -épreuves à corriger; le Grand Cob désirait assister -aux débuts d'une danseuse américaine aux Folies-Nouvelles; -et Charleval s'était promis de surveiller -la seconde du <em>Rez-de-Chaussée d'Alfred</em>, dont il -augurait beaucoup de mal.</p> - -<p>On quitta donc M<sup>me</sup> Brévannes qui accepta -ces adieux de bonne grâce, en femme accoutumée -à l'abandon.</p> - -<p>Au bas de l'escalier, Brévannes arrêta Mareuil -par la manche et à mi-voix:</p> - -<p>—Vous savez! Comptez sur moi! Dès que -j'aurai quelque indication, je viendrai vous voir ...</p> - -<p>Mareuil lui serra la main avec force.</p> - -<p>Sur le seuil de la porte, Labernerie prit congé -<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> -de ses amis. Une affaire importante l'appelait. On -ne le retint pas, et il s'en alla à larges pas, le -ventre en avant, la tête en arrière, dans la <span class="err" title="original: direcrection">direction</span> -de la rue Lafayette. Le Grand Cob le regardait -s'éloigner:</p> - -<p>—Je parie, s'écria-t-il ... je parie qu'il y va -encore!</p> - -<h2>III</h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span></p> -<p>Mareuil passa une semaine assez calme.</p> - -<p>Il en était ainsi chaque fois que Jacqueline -s'absentait. Son imagination prenait alors comme -des vacances, ne travaillait plus sur des données -fermes et matérielles à vouloir deviner ce que -M<sup>me</sup> Hardouin pouvait bien faire loin de lui. -Quand il la savait hors de Paris, aux eaux, à la -campagne, sa jalousie se rassurait, s'apaisait, -incapable de se figurer, comme d'habitude, des -choses précises,—de souffrir des rencontres, des -souvenirs, des moindres associations d'idées. Il -marchait librement dans les rues, se distrayant au -spectacle des promeneurs, des voitures, sans songer, -à tout moment, que dans une des maisons -qu'il longeait, dans une de ces bâtisses de pierre -muettes et impartiales, elle était peut-être à le -tromper, à le regarder passer, en souriant, der<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span>rière -les rideaux blancs d'une croisée inconnue.</p> - -<p>Jamais même il n'avait considéré la possibilité -d'une rupture avec autant de flegme et de résolution.</p> - -<p>Autrefois, à la pensée de quitter Jacqueline, il -lui semblait qu'un déclanchement jouait en lui, -que son cœur allait tomber. Il se rappelait leurs -premières journées d'amour, ses cris, ses soupirs, -toute cette exquise ardeur dont il faudrait se priver. -Puis il revoyait les matinées d'hiver brumeuses -et froides, les sombres après-midi d'hiver -qu'on égaie, qu'on illumine rien qu'à s'aimer, et il -se représentait aussi les déchirants soupçons qu'il -aurait, après s'être séparé d'elle, au crépuscule, à -l'heure où l'intérieur des fiacres est obscur, à -l'heure louche où il croyait qu'on se cache plus -sûrement, tandis qu'on se dissimule de même -partout, en toute saison, à toute heure. Il avait -peur. Il n'osait plus rompre.</p> - -<p>Maintenant, au contraire, à son grand étonnement, -il s'accoutumait à envisager bravement, de -face, ce qu'il ferait, si la culpabilité de M<sup>me</sup> Hardouin, -venait à être prouvée. Il souhaitait d'en -être bientôt persuadé, que ce fût vite mené, vite -fini, cette sale affaire!</p> - -<p>Il eut pourtant un serrement de cœur, quand -une huitaine de jours plus tard, un lundi matin,<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> -Brévannes entra chez lui, la figure enfouie dans le -collet relevé de son paletot, le nez rouge, la voix -tout enrouée.</p> - -<p>Il était en proie à un fort rhume et s'en vanta:</p> - -<p>—Non, vous n'avez pas idée de ce rhume! -Comme me le disait ce matin la jeune personne, -ma nuit n'a été qu'une toux ... Ah! si ce n'avait pas -été pour vous, et dans des conditions exceptionnelles!... -Dites donc, faites-moi donc verser quelque -chose de chaud ...</p> - -<p>On apporta un grog que Brévannes but lentement, -s'arrêtant à chaque gorgée pour tousser. -Mareuil s'impatientait. A la fin, il éclata:</p> - -<p>—Eh bien!... Vous ne savez rien?</p> - -<p>Brévannes s'essuya la moustache, et répliqua:</p> - -<p>—Mon Dieu, si!... Tout ce que je puis vous -dire, c'est qu'elle n'a pas bonne réputation, votre -amie ...</p> - -<p>—Quoi?... Elle a un amant?... Vous savez son -nom?</p> - -<p>—Non, pas <em>son</em> nom, mais <em>leurs</em> professions, fit -Brévannes en insistant sur ces adjectifs.</p> - -<p>Il reprit, après avoir avalé le fond de son grog:</p> - -<p>—Oui, ils sont plusieurs, sans vous compter ... -Ou, si vous préférez, on lui en attribue plusieurs: -on parle d'un avocat, d'un remisier, d'un musicien, -<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> -et d'un officier de cavalerie, je crois ... Est-ce en -même temps ou successivement, voilà ce que -j'ignore!... Tout dépend de l'époque de son mariage.</p> - -<p>—Elle est mariée depuis six ans, dit Mareuil, -qui sentait le long de lui-même, de tout son corps, -comme une traînée de défaillance.</p> - -<p>—Dans ce cas, continua Brévannes qui avait -calculé, il y a des chances pour que, depuis deux -ans, vous n'ayez pas été seul ... Cette femme-là, -mon cher ami, c'est ce que nous appelons une -femme dans la grande circulation ...</p> - -<p>Il eut une quinte de toux. Gilbert s'était approché -de la fenêtre, et, le front contre la vitre, paraissait -examiner l'avenue. Brévannes ajouta:</p> - -<p>—Il aurait peut-être mieux valu ne rien vous -dire ... Tant pis! Non, je suis content de vous -l'avoir dit ... Vous reconnaissez que j'ai un peu d'expérience, -un peu d'expérience du ton des cercles, -tout au moins ... Eh bien! votre M<sup>me</sup> Hardouin, -c'est sûr, c'est un fait acquis, c'est une personne -sur le compte de laquelle on ne se gêne plus ...</p> - -<p>Mareuil se retourna, et durement:</p> - -<p>—Alors, vous ne voulez pas me dire les noms? -Vous prétendez toujours qu'on ne vous les a pas -dits?...</p> - -<p>Brévannes mentit d'un air calme:</p> - -<p>—Mais non, mon petit Mareuil, je ne prétends<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> -pas ... Ne vous fâchez pas, je vous jure qu'on ne -me les a pas nommés, ces messieurs. Et c'est bien -heureux! Voyez-vous qu'on me les ait dits, leurs -noms, que je vous les répète, et que vous vous -trompiez, que vous alliez vouloir couper la gorge -au musicien, quand c'est l'avocat ou le militaire ... -ou même en ce moment-ci plus personne ... Ce serait -ridicule ... Et puis, réfléchissez ... Il se trouvait -dans son droit, cet homme!... Il ne vous connaissait -pas ... Vous le trahissiez aussi ... Non, on fait de ces -choses tragiques pour une femme irréprochable ... -Du reste, on ne devrait jamais le faire, fût-ce pour -une femme dans ce genre-là, puisqu'on ne peut y -songer que précisément au moment où elle commence -à cesser de l'être, irréprochable ... Décidément, -tout cela est bien compliqué et je n'aimerais -pas avoir des romans à écrire ...</p> - -<p>Gilbert, que ces digressions irritaient, l'interrompit:</p> - -<p>—Enfin, que me conseillez-vous?</p> - -<p>—Ce que je vous conseille?... Elle est douce! -fit Brévannes, en exagérant à dessein l'ébahissement -de sa figure ... Mais il n'y a pas à hésiter, et -j'espère bien que, dans les vingt-quatre heures, -vous l'aurez lâchée!</p> - -<p>—Et si c'était faux, toutes ces histoires, si c'était -des calomnies!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span></p> - -<p>Brévannes grommela d'un air mécontent:</p> - -<p>—Vous n'êtes pas sérieux!... Vous n'êtes pas -sérieux!... Que voulez-vous que je vous dise. Je -vous ai dit ce que je savais ... C'est insuffisant? Mille -regrets!... Gardez-la, mon ami, si cela vous fait -plaisir!... Ces affaires-là, c'est surtout une question -de goût. Et je vous avouerai que je ne suis pas -connaisseur, que je finis par m'y embrouiller, moi, -par ne plus rien y comprendre ...</p> - -<p>Mareuil fut effrayé comme un enfant récalcitrant -qu'on menace d'abandonner dans la rue.</p> - -<p>—Mais, je vous en prie, Brévannes, entendez-moi!... -Je ne peux cependant pas accuser une -femme, la quitter, lui donner même des raisons -de rupture sur des racontars de club, des potins de -fumoir ...</p> - -<p>Brévannes releva la tête:</p> - -<p>—Donc, c'est une preuve qu'il vous faut?... Un -rien de preuve?... Voyons, quand revient-elle à -Paris, la dame?</p> - -<p>—Vers le 25 de ce mois, le 25 mars ...</p> - -<p>—Et nous sommes le 18!... C'est-à-dire qu'elle -ne reviendrait que dans huit jours ... En êtes-vous -bien sûr?...</p> - -<p>—Sûr?... Sûr?... Elle me l'a écrit ... Mais pourquoi -me demandez-vous cela?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span></p> - -<p>—Vous allez voir ... Notez que c'est une simple -hypothèse, une simple supposition fondée sur le -caractère de la dame ... Pas davantage ... Eh bien! -admettez qu'elle revienne plus tôt et qu'elle ne -vous avertisse pas ... Hein! Ce serait sans doute -pour réserver ces quelques jours à je ne sais -quoi qui lui plairait plus que de courir vous -voir ... Et si cela arrivait, je présume que vous ne -douteriez plus ... Alors, il me semble, qu'à tout -hasard, vous feriez bien de vous renseigner sur -la date exacte de son retour ... Qu'en pensez-vous?</p> - -<p>Mareuil marchait en silence à travers l'atelier:</p> - -<p>—Il est certain, dit-il enfin, il est certain que -l'idée a du bon ... Je verrai ... je réfléchirai ...</p> - -<p>—Oui, elle a du bon ... Maintenant, venez-vous -déjeuner avec moi?</p> - -<p>—J'accepte, fit Mareuil ... Après ces émotions, -j'aime mieux ne pas rester seul ... je m'énerverais -trop ... Partons-nous?</p> - -<p>—Nous partons!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Ils déjeunèrent dans un restaurant des Champs-Elysées, -et pendant tout le repas, Brévannes raconta -à Gilbert «sa» pièce.</p> - -<p>Cela s'intitulerait, définitivement: <em>Gens de -Presse</em>, un titre clair, affirmait l'auteur, sans prétention -et qui disait bien ce qu'il voulait dire—<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span>mieux -assurément que ne l'eût dit Brévannes lui-même, -dont la conception était encore un peu confuse. -Cependant, il comptait sur une grande scène -de provocation, qu'il placerait à la fin du troisième -acte, à moins que ce ne fût au début du quatrième. -Il citait aussi, en toussottant, des mots qui n'étaient -pas bien forts, il en convenait, mais pas -plus niais, certes, que ceux des confrères. Dès le -second plat, Gilbert avait cessé de s'efforcer à le -suivre.</p> - -<p>Il cherchait comment, par quels stratagèmes, -quelles personnes il pourrait savoir le retour de -Jack. Il imaginait des visites, des conversations -d'enquête, et des phrases, des maintiens, l'air indifférent -qu'il vous aurait pour s'informer depuis -quand on ne l'avait vue, ou ce qu'elle devenait -donc la petite M<sup>me</sup> Hardouin—cette canaille de -petite Hardouin.</p> - -<p>—Alors, vous comprenez, là-dessus, le directeur -survient comme un fou!... racontait Brévannes, -qui narrait pour lui-même, pour son plaisir, afin -de sortir à l'air son sujet—et malgré la conviction -secrète où il était que Gilbert n'avait pas écouté -un mot du récit.</p> - -<p>—Le directeur survient comme un fou, continuait -Brévannes, et qu'est-ce que vous croyez qu'il -fait, le directeur?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span></p> - -<p>—Le directeur? Je ne sais pas! murmurait Mareuil, -intimidé.</p> - -<p>—Cela va de soi ... Eh bien! voilà ce qu'il fait ...</p> - -<p>On avait déposé sur la table l'addition avec la -monnaie. Ils se levèrent et descendirent, en causant -de <em>Gens de Presse</em>, les Champs-Elysées. A la -place de la Concorde, ils se séparèrent.</p> - -<p>—A bientôt, n'est-ce pas?... dit Brévannes. Je -ne vous ai pas reparlé de la chose pour ne pas -vous ennuyer, et puis parce qu'en vérité elle est -d'ordre courant, elle ne mérite pas tout le tracas -qu'elle vous cause ... Mais encore une fois, d'une -façon ou d'une autre, débarrassez-vous de la -dame!... Il se fait temps!</p> - -<p>Mareuil le remercia, et, après un dernier salut -amical de la main, il entra dans l'avenue Gabriel -et gagna le faubourg Saint-Honoré.</p> - -<p>Son parti était pris. Au lieu de se fier à l'espoir -d'une révélation mondaine, de l'indiscrétion d'un -tiers, il irait directement à la découverte, chez -M<sup>me</sup> Hardouin, rue des Ecuries-d'Artois, et là, -il interrogerait les domestiques, saurait tout de -suite, n'attendrait pas.</p> - -<p>Plus il la méditait d'ailleurs l'hypothèse de Brévannes, -plus elle lui apparaissait comme puérile, -aléatoire, purement romanesque; et c'était contre -ce vexant instigateur que croissait peu à peu son<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> -indignation, tandis qu'il n'avait aucune colère -contre les autres, contre les Messieurs dénoncés, -contre ces fantômes, sans nom, aux formes incertaines.</p> - -<p>«Oui, où a-t-il été dénicher cela qu'elle avancera -son retour?... Dans quel arrière vieux fonds de -vaudevilles, de mélos, de feuilletons?...»</p> - -<p>Il dut se garer d'une voiture.</p> - -<p>«Comme son article de ce matin, sur les courses. -C'est d'une bêtise à crier. Et ses <em>Gens de Presse</em>! -qu'il ne finira jamais ... Non, mais je voudrais les -voir seulement commencés ses <em>Gens de Presse</em>!...»</p> - -<p>Il arrivait devant la maison, et pénétrant dans -la loge du concierge:</p> - -<p>—M<sup>me</sup> Hardouin est chez elle?</p> - -<p>Le portier, un homme ventru, à figure placide et -respectueuse, répondit:</p> - -<p>—Non, Monsieur ... Madame est à Gizé, chez le -père de monsieur.</p> - -<p>Puis il tira une bouffée de sa pipe et ajouta:</p> - -<p>—Mais Madame revient demain matin mardi ...</p> - -<p>Mareuil balbutia faiblement:</p> - -<p>—Ah!... Ah!... Très bien!... Très bien!... Et -vous êtes sûr?</p> - -<p>—Oh! oui, Monsieur. Les domestiques ont reçu, -hier, une lettre de madame ... Si Monsieur veut me -laisser sa carte?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span></p> - -<p>—Non, non, dit Mareuil ... je repasserai demain ... -demain ou après-demain.</p> - -<p>—Comme Monsieur voudra! repartit le concierge -en se rasseyant.</p> - -<p>Mareuil sortit de la loge, franchit la porte cochère -et demeura quelques instants immobile, les yeux -vers le pavé, vers ce morceau de trottoir, vers cet -endroit gris, où le lendemain, avec huit jours d'avance, -s'arrêterait la voiture de Jack.</p> - -<p>Que faire? Où aller?</p> - -<p>Il songea soudainement adouci:</p> - -<p>«Je vais prévenir Brévannes ... Il est sans doute -au journal ou au cercle ... Dépêchons-nous ...»</p> - -<p>Mais en route, un suprême accès de vanité le retint: -«Suis-je bête!... Il sera toujours temps demain, -si elle ne m'a pas écrit ...»—et il rentra -chez lui.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le jour suivant, Mareuil ne quitta pas son atelier, -espérant un mot de Jack. Rien n'arriva. Le -mercredi, vers le soir, il essaya de se promener, -mais l'inquiétude, un restant d'espoir, le ramenèrent, -au bout d'une heure, avenue de Villiers. -Aucune lettre n'était arrivée. Le jeudi, le vendredi, -le samedi furent pareils. Parfois, des affaissements -l'abattaient, des vapeurs de tristesse l'étouffaient, -et il lui semblait qu'il faisait tout sombre,<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> -au dedans de lui-même—une obscurité noire à -en pleurer. Mais il se ressaisissait, soulevé par -une sournoise gaieté, une gaieté de souffre-douleur -chétif qui prépare un tour de vengeance -contre l'oppresseur, et qui a du plaisir à subir les -derniers outrages que lui infligera son bourreau—trouvant -que cela devenait très comique, très -curieux, que cela marchait, et que, dans deux ou -trois jours, on rirait, ha! ha! on rirait bien plus -encore. A table, même, souvent, il avait des éclats -d'hilarité, des ricanements nerveux et brefs, qui -alarmaient M<sup>me</sup> Mareuil.</p> - -<p>Enfin le mardi, comme il remontait dans son -atelier, après déjeuner, il entendit qu'on grimpait -derrière, et Joseph le rattrapant:</p> - -<p>—Monsieur, monsieur, une dépêche!...</p> - -<p>C'était d'elle.</p> - -<p>Une dépêche où l'on ne discernait plus le bleu, -une dépêche toute violette de lignes minces, tracées -en long, en large, en diagonale, de travers, -de côté. Mais le quadrillage de l'écriture n'était -rien auprès du quadrillage de la pensée; et il fallut -à Mareuil toute son expérience de ces grimoires -fallacieux pour reconnaître instantanément ce -qu'annonçait cet amas de mots indéchiffrables et -menteurs.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span></p> - -<p>Il en résultait que M<sup>me</sup> Hardouin ne pouvait -venir et le suppliait de s'interdire provisoirement -toute visite chez elle.</p> - -<p>«Arrivée le matin même», la pauvre enfant -«se volait quelques minutes», assurait-elle, pour -annoncer «son retour à son Gil». Quant à la voir, -«il n'y avait pas à y songer», et le billet ajoutait -avec charité: «du moins pour le moment». L'empêchement? -Il était bien simple: il existait depuis -la veille «de la froideur» entre elle et son mari. -Quelle sorte de froideur, elle négligeait de l'expliquer, -affirmant pourtant que, lorsque M. Hardouin -la regardait, «ses jambes tremblaient, elle s'apercevait -blême dans les glaces». D'aussi sommaires -indications, elle concluait que son mari était en -furie, sous l'influence de lettres anonymes.</p> - -<p>«On ne dit rien, écrivait-elle dans sa perspicacité; -mais ça n'en est que plus grave. C'est peut-être -un nouveau jeu ...»—l'ancien jeu consistant -à jurer que M. Hardouin avait reçu, devant -elle, d'infâmes dénonciations et qu'un renoncement -complet aux rendez-vous s'imposait, par -prudence, pendant plusieurs jours. Elle terminait -la dépêche d'une façon navrée quoique philosophique: -«Ne te désespère pas, mon chéri ... Si tu -souffres, je souffre autant que toi!... Hélas! on ne -refait pas sa vie!!!»</p> - -<p>—On ne me refait pas non plus! murmura<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> -joyeusement Mareuil, et il descendit, en sautant -les marches par deux, par trois.</p> - -<p>Dehors, il appela un fiacre:</p> - -<p>—Rue Taitbout, 18 ... Marchez bien!</p> - -<p>Il pénétra chez Brévannes, en criant:</p> - -<p>—Ça y est!</p> - -<p>Brévannes le félicita chaudement. Mareuil se défendit -de ces congratulations; car tout n'était pas -fini. Il voulait la faire venir, lui clamer, lui jeter -au visage qu'il savait quelle femme elle avait été—voir -son effondrement, son émoi—être une fois -enfin auprès d'elle, autrement qu'en suppliant et -en vaincu.</p> - -<p>Brévannes lui recommanda la modération. L'acharnement -exalté de son jeune ami le surprenait,—l'important, -selon lui, en ces sortes d'accidents, -étant de les connaître, le reste sans intérêt ultérieur. -Il se souvenait d'avoir appris, un jour, que -sa maîtresse du moment, une pensionnaire des -Bouffes, le trompait avec quelqu'un de l'Opéra-Comique. -Il s'était borné à lui adresser un mot de -congé très sec, impertinent, et, ensuite, ne l'avait -pas revue. Il cita franchement cet exemple personnel. -Mareuil l'écoutait avec une mine dépitée.</p> - -<p>—Ainsi, exposait Brévannes, vous lui direz -qu'elle vous a trompé ... Bon!... Mais après?... -Qu'est-ce que vous lui direz, après?... Vous n'al<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span>lez -point l'injurier, n'est-ce pas?... Alors, déranger -une femme pour lui dire une chose qu'elle sait -mieux que vous, lui donner encore le plaisir de -vous regarder souffrir, vraiment ...</p> - -<p>Mareuil exaspéré, déclara:</p> - -<p>—Laissez-moi ... C'est mon idée ... Et je vous -garantis qu'elle viendra!</p> - -<p>Sitôt rentré, il rédigea une lettre où la tristesse -stoïque le disputait à la hauteur de l'abnégation. -Il aurait le courage d'attendre, oui, d'attendre autant -qu'il serait nécessaire, préférant toutes les -douleurs au remords d'avoir été pour elle l'occasion -d'un ennui. Il la plaignait infiniment de subir -un si cruel martyre, une tyrannie si odieuse, et il -la remerciait «la vaillante créature», d'avoir, -malgré ses tourments, dès son retour pensé à lui, -en premier.</p> - -<p>Il plia la lettre en souriant: «Et maintenant, -nous verrons ce qu'elle répondra, la vaillante -créature!»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardouin répliqua, dans la soirée, sur -le même ton affectueux et mélancolique.</p> - -<p>Cependant, une semaine de ces bons procédés -quotidiens et de cette hypocrisie réciproque -n'ayant pas suffi à amener Jack dans l'entresol de -la rue Fortuny, Mareuil eut des doutes sur la tactique -suivie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span></p> - -<p>N'avait-il pas, jusqu'ici, mal manœuvré? Contre -cet attrait de chair irrésistible qui retenait, assurément, -M<sup>me</sup> Hardouin, contre ces forces d'instinct -irraisonnées et toutes puissantes, ne fallait-il -pas autre chose que les lettres du vieux modèle, -que ces bénignes mixtures d'arguments et de supplications, -que ces projectiles savants qui n'atteignaient -jamais la jeune femme, tombaient comme -des balles mortes le long de ses désirs?</p> - -<p>«Evidemment, je ne m'y suis pas bien pris, -pensait-il ... La charge est trop faible ... Il n'y a -qu'à la corser ...»</p> - -<p>Et, à travers la lettre qu'il écrivit ce jour-là, il -sema quelques vagues phrases comminatoires, où -il manifestait l'espoir de voir Jacqueline, sous peu, -au plus vite, l'adjurant d'accourir, dans son intérêt, -pour son salut.</p> - -<p>A des demandes d'explications de M<sup>me</sup> Hardouin -qui commençait à s'alarmer, il ne répondit -pas, mais il compliqua ses billets de comparaisons -empruntées au glossaire de la machinerie; et en -conclusion de chaque lettre, désormais, il parla -<span class="err" title="original: mystérieurement">mystérieusement</span> d'une certaine machine qui s'élançait -à grand fracas, broyant tout sur son chemin, -et que peut-être, si Jack retardait encore -sa venue, il serait incapable d'arrêter—une -sorte de grosse locomotive emballée et féroce,<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> -symbole de catastrophe en route et de malheur -proche.</p> - -<p>Il oubliait ses souffrances coutumières dans cette -correspondance d'attaque, comme un soldat ses -blessures au fort du combat, ne songeant qu'à la -réponse qu'il allait recevoir, à la répartie qu'il y -ferait, toujours en garde, en posture d'assiégeant, -et s'amusant beaucoup.</p> - -<p>Enfin, après douze jours de résistance, M<sup>me</sup> Hardouin -capitula, s'engagea en quelques mots de -reddition à venir rue Fortuny le lendemain, un -lundi, vers deux heures.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Elle arriva très exactement, et dès le seuil, Gilbert -remarqua la pâleur de sa figure, le glacis de -rage qui fonçait ses clairs yeux bleus, en dépit -de ses visibles efforts pour les faire rieurs et -assurés.</p> - -<p>Elle s'assit sur un divan qui s'étendait au mur -du vaste cabinet de toilette, et d'une voix de reproche -amical:</p> - -<p>—Eh bien! Qu'est-ce que tout cela signifie?... -Cette machine?... Ce danger?... Toutes ces histoires?... -J'en suis malade!...</p> - -<p>Mareuil s'était placé à côté d'elle et se justifiait -avec une incohérence perfide, une prolixité volontairement -désordonnée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span></p> - -<p>—Je te le jure, ma petite Jack ... Je ne suis pas -fautif ... je t'expliquerai ... j'étais fou ... je ne savais -plus ce que j'écrivais ...</p> - -<p>—Mais, c'est abominable!</p> - -<p>—Oh! pardonne-moi ... Oui, c'est vrai, je n'aurais -pas dû ... Mais réfléchis donc ... Un mois sans -te voir!... Moi qui t'aime tant!...</p> - -<p>Il avait défait son veston de loutre, et il l'embrassait -lentement, murmurant, pour esquiver ses -questions, des paroles de tendresse ardente. Elle -exhalait bon, une odeur de violette spéciale, -mièvre et perverse; et il respirait ce parfum -avec agrément, quoique sans nul désir.</p> - -<p>Puis, il l'interrogea sur sa villégiature à Gizé. -Dans tous les détails, il voulait connaître l'emploi -de son temps.</p> - -<p>—Tu es drôle, mon Gil! fit-elle en souriant, en -souriant mal d'un sourire manqué.</p> - -<p>Et elle obéit, rendit compte de son séjour.</p> - -<p>La première semaine, il avait beaucoup plu et on -était, presque toute la journée, resté au château. -Des visites, des lectures, de la musique. Assommante, -cette première semaine! La seconde, -voyons? La seconde?</p> - -<p>La seconde?</p> - -<p>Elle paraissait hésiter; et Mareuil eut ici l'impression -que toutes ses forces se mettaient comme<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> -au guet, à l'affût des mensonges qui, sans doute, -allaient passer.</p> - -<p>La seconde semaine? Ah! un peu moins ennuyeuse. -La pluie s'était calmée. On avait fait des -excursions. On avait été déjeuner aux environs, se -promener en break; et deux ou trois fois même, -des petites sauteries s'étaient organisées le soir. -On avait dansé, au piano, avec des châtelains -du voisinage ... Voilà, autant qu'elle s'en souvenait, -la seconde semaine—cette seconde semaine -écoulée tout entière à Paris, et probablement -dans les bras d'un monsieur qui n'était pas -du tout son Gil!</p> - -<p>A partir du moment où elle avait entrepris ce -récit imaginaire des derniers jours, Mareuil avait -éprouvé un triomphal sentiment de délivrance, car -sa grande crainte c'était qu'elle ne dît la vérité, -qu'elle ne s'en excusât par des prétextes invérifiables—et -tout, alors, à recommencer, toute la bataille -perdue, tous ces travaux de siège à refaire, -à rétablir!</p> - -<p>Mais non, elle avait menti, bien menti, et elle ne -cessait pas de mentir. Il l'écoutait avec volupté, -avec la sensation que c'était en mensonge ce -qu'elle lui chantait là, comme certaines mélodies -sont en clef de <em>sol</em> ou en <em>do</em> dièze d'un bout à l'autre; -que c'était du mensonge tout cela, du vrai, de l'au<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span>thentique—une -molécule, une parcelle de cet -immense mensonge qu'elle lui débitait depuis un -an; et il aurait désiré qu'elle continuât longtemps, -longtemps,—encore, encore un peu de mensonge ...</p> - -<p>Pourtant, elle s'arrêta:</p> - -<p>—Voilà!... Es-tu content?... Tu permets?... Je -meurs de soif ... Toujours de notre Porto?</p> - -<p>Elle s'était approchée d'un guéridon et se versait -un petit verre du vin jaune, se montrant de dos -à Mareuil, qui l'examinait d'un air de curiosité nouvelle, -comme une personne bizarre et inconnue, inspectant -son chapeau à ailes noires, l'ondulation des -cheveux de sa nuque, sa taille souple et gracieuse -sous la longue jaquette de loutre, sa jupe traînante -en laine beige, toutes les parties composant cet -être si charmant, qui avait menti, qui venait, à -l'instant, de mentir plus vilement que jamais.</p> - -<p>Elle se retourna avec prestesse, comme si elle -avait senti ce regard près de la poignarder, et ses -yeux fouillèrent dans ceux de Mareuil, ses yeux sur -la défensive et sévères qui semblaient demander:</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu as à me regarder ainsi?</p> - -<p>Mais Mareuil promptement avait changé son regard -et, d'un ton admiratif, il la cajolait:</p> - -<p>—Comme tu es jolie, ma petite Jack!... Comme -tu es jolie, aujourd'hui!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span></p> - -<p>Elle revint s'asseoir sur le divan, le verre à la -main, la voilette relevée, afin de boire plus commodément, -tandis qu'il l'embrassait, offrant parfois -la joue pour recueillir un baiser léger et distrait.</p> - -<p>—Mon Gil, enlève-moi ça, veux-tu? fit-elle en lui -remettant son verre vide ... Et maintenant, soyons -sérieux!... Explique-moi l'histoire de la machine ... -J'y tiens absolument ... tu as promis, tu ne peux -pas me refuser ...</p> - -<p>Mareuil quitta le divan et arpentant la chambre:</p> - -<p>—Eh bien!... Je vais te le dire!...</p> - -<p>Le moment était venu. Il n'y avait pas à reculer. -Il fallait parler—n'importe comment, mais parler, -parler vite. Il le fallait!</p> - -<p>—Je vais te dire ...</p> - -<p>—Voyons! Ne marche donc pas comme ça! grogna-t-elle. -C'est agaçant! Assieds-toi!</p> - -<p>Il s'adossa à la cheminée et, au hasard, d'une -voix de révolte quoiqu'un peu tremblante, son -élan pris, il répliqua:</p> - -<p>—Je marcherai si cela me plaît!... si cela me -plaît, tu entends?</p> - -<p>Elle bredouilla: «C'est bien!... C'est bien!... -Ne t'assieds pas!»—les traits figés de stupeur et -d'effroi, tout interloquée par cette rébellion subite.</p> - -<p>Certes, en venant au rendez-vous, elle s'attendait -à une dispute insolite, elle pressentait des ris<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span>ques -obscurs et indéfinis. Mais qu'au milieu de ces -caresses, de ces paroles d'amour, elle fût arrivée -si droit sur elle «la machine», si brutalement, si -farouchement, elle en restait abasourdie, l'audacieuse -Jack, consternée, n'osant plus un mot, un -geste, comme auprès d'un engin qui eût éclaté et -qui n'avait pas fini peut-être, qui peut-être allait -recommencer.</p> - -<p>Mareuil poursuivait à petites phrases rancunières -et timides encore dans leur dureté:</p> - -<p>—Je n'ai pas besoin de ton autorisation. Je -m'assiérai si je veux ... Oh! tu me croyais bien nigaud, -n'est-ce pas ... bien imbécile?... Tu croyais -que cela durerait toujours ... et tu comptais sur -mon amour aveugle, sur mon amour idiot ... Ah! -bien oui!... Je ne t'aime plus ... Je sais que tu me -trompes ...</p> - -<p>—Je me trompe, moi?</p> - -<p>Il riposta avec une rudesse écrasante:</p> - -<p>—Oui, tu me trompes ... Ne nie pas ... Je te déclare -que je le sais ...</p> - -<p>—Mais avec qui?</p> - -<p>—Avec qui? Avec qui?</p> - -<p><span class="err" title="original: Mareil">Mareuil</span> vit passer, comme sous ses yeux, ces -messieurs, les quatre messieurs anonymes, indistincts. -Puis hardiment, d'un ton ironique et mystificateur:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span></p> - -<p>—Avec qui? Ha! Ha! Tu voudrais bien que je -te le dise avec qui? Voilà! C'est que je ne sais pas! -Non, pas du tout ... Je le sais si peu, tiens, que si -demain je voulais rendre visite à cet individu, ou -bien me poster devant chez lui, jusqu'à ce qu'il -sorte ...</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardouin eut, malgré elle, un geste implorant -qui encouragea Mareuil:</p> - -<p>—Mais ne t'effraie donc pas!... Puisque je te dis -que je ne le connais pas ... Je ne me doute de rien ... -Je ne sais rien ... Et quand il y a quinze jours tu es -revenue à Paris, figure-toi que je te croyais encore -à Gizé, moi, à organiser des petites sauteries, tu te -rappelles ... les petites sauteries au piano!... Hein! -suis-je bête!... Non, vois-tu, je ne sais rien, rien du -tout ... Et quand je te dis que tu me trompes, eh -bien, je te le dis comme cela, au jugé, sans savoir!!!</p> - -<p>Jacqueline ne protesta plus, battue par ces -gouailleries, en déroute, trop lasse pour tenter la -chance d'un mensonge suprême.</p> - -<p>Elle marchait à travers la pièce, de son pas onduleux -et glissant, pareille à une jeune chatte attristée -et captive, se croisant dans sa promenade -avec Mareuil, fuyant son regard lorsqu'il approchait, -s'asseyant, se relevant, s'appuyant, au -passage, sur les chaises, les meubles—sa lon<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span>gue -traîne d'étoffe claire traînant derrière elle.</p> - -<p>Des images pénibles et des idées contraires -s'entre-heurtaient confusément dans sa petite âme -futile et apeurée. Le pauvre garçon! Quel ennui, -pourtant, qu'il eût appris! Mais qui lui avait révélé -l'histoire? D'ailleurs, c'était fatal ... Et puis, juste -aujourd'hui qu'elle avait rendez-vous à trois heures -avec sa couturière! Qu'allait-il faire? Ne valait-il -pas mieux en terminer, se soustraire une bonne -fois à ses rages, à ses grossièretés?...</p> - -<p>Et elle déplorait que cela s'arrangeât si mal, que -cela tombât un si mauvais jour, contemplant à la -dérobée Mareuil, qui répétait à mi-voix: «Non, -je ne sais rien ... absolument rien!...»—Mareuil, -très contrarié d'avoir livré trop vite son mince secret, -sa seule arme, cherchant à ajouter quelque -chose qui ne fût pas des injures, des plaintes vaines, -et tout étonné de se trouver tellement mou, à -court d'éloquence, dans cette circonstance extraordinaire.</p> - -<p>«Si Brévannes m'entendait!» songea-t-il; et réprimant -un sourire, il reprit gravement:</p> - -<p>—Ecoute!... Ecoute, il me serait facile de te -dire des paroles désagréables, n'est-ce pas?... de te -dire ton fait, de te dire mon dégoût ... Mais à quoi -bon? Tu devines ce que je peux penser de toi ... -<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span>Cela suffit ... Disons-nous adieu!</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardouin, par courtoisie, et un peu émue -aussi, questionna:</p> - -<p>—Pour toujours?</p> - -<p>—Pour toujours?</p> - -<p>Elle se jeta à son cou, se colla contre lui, vraiment -saisie par le repentir, et à ce moment, elle -eût volontiers accompli des actions héroïques ou -folles, pour réparer l'offense, apaiser son chagrin, le -rendre heureux enfin.</p> - -<p>Elle l'embrassait, avec tout l'art de tendresse -qu'elle avait quand elle aimait, de baisers longuement -et finement donnés, où il semblait -qu'elle laissât un peu de ses lèvres et d'elle-même.</p> - -<p>Elle ne jugeait pas que ce fût assez, et très bas -encore:</p> - -<p>—Mon Gil ... Pardon!... Pardon!... Je t'assure, -si tu veux, quand tu voudras, je reviendrai sans -déplaisir ...</p> - -<p>Il répliqua d'une voix étranglée:</p> - -<p>—Non, non, je te remercie ... Ce serait inutile, -ce serait sans intérêt, maintenant ... Adieu!</p> - -<p>Ils se serrèrent les mains. Elle sortit. Il regardait -la porte, ce morceau de bois, cette épaisseur -qui, soudain, s'était mise entre elle et lui. Le battant -se rouvrit. Elle revenait:</p> - -<p>—Je ne peux pas partir ainsi!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span></p> - -<p>Elle l'étreignait de nouveau, et il perdait dans -ces baisers son énergie de résistance, bégayant:</p> - -<p>—C'est mal, ce que tu as fait ... C'est mal, -ma petite Jack!</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardouin s'était agenouillée près du divan -et séchait les yeux de Mareuil avec son diaphane -petit mouchoir de batiste, tentait même -d'atténuer ses regrets, retrouvant, tout à coup, ce -génie de pitié, ce besoin féminin de consoler que -les plus mauvaises portent en elles.</p> - -<p>—Ne pleure pas, mon Gil!... Je ne le mérite -pas ... Aucune femme ne le mérite ... Elles sont -toutes comme ça ...</p> - -<p>—Je t'en prie, disait Mareuil ... Va-t'en!... Il faut -que tu t'en ailles!</p> - -<p>Trois heures sonnaient à une étroite pendule -d'or placée sur la cheminée. M<sup>me</sup> Hardouin dressa -la tête de ce côté. Mareuil réitérait sa prière. -Elle se releva:</p> - -<p>—Adieu, mon chéri ... Et à toi, si tu veux, quand -tu voudras!... Adieu!</p> - -<p>La porte claqua au loin. C'était fini.</p> - -<p>Mareuil alluma une cigarette et descendit sans -se presser. Il se sentait un peu ahuri et tamponnait -machinalement ses paupières brûlantes.</p> - -<p>Sous la voûte, M<sup>me</sup> Honoré la concierge courut -après lui:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span></p> - -<p>—Est-ce que Monsieur vient demain? Dois-je -préparer du feu?</p> - -<p>Il n'eut pas l'humilité de dire non, et d'un ton -sec il répondit:</p> - -<p>—Je ne sais pas, préparez toujours!</p> - -<p>Puis il s'en alla rapidement, car M<sup>me</sup> Honoré -fixait, avec une persistance curieuse, ses yeux -gonflés d'avoir pleuré.</p> - -<h2>IV</h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span></p> -<p>Le soir même, chez les Brévannes, il y avait dîner -intime, toute la bande conviée.</p> - -<p>Dès son arrivée, Mareuil prit Brévannes à part -et lui conta l'entrevue de l'après-midi.</p> - -<p>Le journaliste souriait, approuvait par instants:</p> - -<p>—Bravo! Très bien!</p> - -<p>Il conclut:</p> - -<p>—Eh bien, tout cela me semble parfait ... Je -suppose que maintenant vous allez vous tenir -tranquille ...</p> - -<p>Henriette, que ce colloque intriguait et qui avait -entendu les derniers mots, jugea bon d'intervenir:</p> - -<p>—Quoi donc?... Qu'est-ce qui est parfait?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span></p> - -<p>Et s'adressant à Mareuil, avec un air de compassion:</p> - -<p>—Encore des ennuis, mon pauvre Soif-d'Amour?</p> - -<p>Elle se tut, ayant remarqué que Brévannes la -guettait d'un œil courroucé.</p> - -<p>—Ma jeune enfant, lui dit-il, je vous dispense, à -l'avenir, d'appeler Mareuil de ce nom ridicule ... Un -jour il se fâchera, et je vous jure bien que ce n'est -pas moi qui lui donnerai tort!...</p> - -<p>Henriette, interdite par cette réprimande, si contraire -aux usages constants de la maison, essaya, -par contenance, de la puérilité:</p> - -<p>—Est-ce qu'on m'avait dit, à moi?... Faut pas -me gronder, moi!</p> - -<p>La tentative échoua misérablement.</p> - -<p>—Voyons, tu sais bien que j'ai horreur de ces -manières-là, bougonna Brévannes ... Occupe-toi -donc plutôt du dîner!...</p> - -<p>Les autres s'étaient à peine dérangés durant -cette courte altercation. Labernerie, qui avait hargneusement -levé la tête de dessus son journal, -reprit sa lecture. Le Grand-Cob referma l'œil qu'il -s'était efforcé d'entr'ouvrir, malgré la somnolence -qui lui restait d'une nuit passée, la veille, dans les -cabarets des Halles. Charleval paraissait emporté -dans des conceptions ... Ce Mareuil, encore! Ses -affaires de cœur! Sa dame du monde! Et ils son<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span>geaient -qu'il était bien gentil, Mareuil, mais tout -de même un peu raseur, quelquefois, avec ses histoires -de femmes!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le lendemain matin, Gilbert, qui, sur les exhortations -de Brévannes, s'était docilement grisé au -dîner, se réveilla presque à l'aube, après un sommeil -lourd et sans rêves.</p> - -<p>Il glissa à bas de son lit et s'approcha de la fenêtre. -L'avenue de Villiers était toute solitaire, -toute blanche. On entendait, dans le silence du -matin, le bruissement rythmé du balai d'un balayeur -qui frôlait les trottoirs. Le ciel était bleu -foncé, un ciel profond de premier printemps. -Mareuil se dit que la journée serait sans doute belle -et tiède, puis aussitôt il pensa: «Je n'ai plus -d'amie!»</p> - -<p>C'était la même pensée qui l'avait obsédé à son -départ de la rue Fortuny, qui l'avait hanté, la soirée -précédente, jusque dans le trouble de la griserie, -qui revenait dès le réveil: «Plus d'amie!»—et il -se répétait ces mots mélancoliques comme pour -s'accoutumer à leur sens étrange.</p> - -<p>Il aurait voulu avoir été l'amant de M<sup>me</sup> Hardouin, -mais il y avait bien, bien longtemps—l'avoir -été à la manière des hommes grisonnants -<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span>dont on dit: «Il a été l'amant de M<sup>me</sup> Un tel ...»—mais -d'un ton historique, d'une voix qui indique -des années et des années écoulées depuis.</p> - -<p>Il réfléchissait:</p> - -<p>«Et il viendra, ce moment-là, comme ils viennent -tous, l'un après l'autre, en mystère, à pas de -loup ... Comme est venu celui de la rupture, ce -moment que j'attendais si fiévreusement depuis -un mois et qui est arrivé pourtant, qui est accompli, -qui est fini maintenant ... J'ai déjà vu cela en -chemin de fer ... Le train n'avançait pas, avait du -retard ... Et tout à coup, j'étais en gare, dans la -rue, en voiture, chez moi, arrivé, installé, sans -comprendre comment ... Est-ce curieux, ces jours, -ces heures, ces minutes, ce temps qui passe dans -l'ombre, en silence!...»</p> - -<p>On lui apportait son thé. Il mangea d'assez bon -appétit. Puis il fit sa toilette, s'attardant en des -flâneries calculées, s'arrêtant pour rêvasser, parcourir -un article de journal, choisir un vêtement, -une cravate; et, comme il lui restait une heure à -employer avant le déjeuner, il voulut relire d'anciennes -lettres de Jack.</p> - -<p>Il les retira d'un tiroir où elles étaient serrées, -empilées au point que la serrure fermait avec -peine; et il les jeta par poignées sur sa table. Il -contemplait tous ces papiers blancs, gris et mauves, -épais comme du carton ou ténus et plissés comme<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> -de la dentelle, d'où montait une vapeur douce de -parfum mourant, de roses desséchées.</p> - -<p>«Y en a-t-il, des saletés, là-dedans, et des canailleries!»</p> - -<p>Il commença à lire, au hasard, élucidant les pensées -que cachaient ces mots enchevêtrés, cette -encre noire ou violette, ces lignes crayonnées en -hâte,—comparant, confrontant, fouillant activement, -dans ce tas de mensonges, comme un chiffonnier -picorant dans un monceau d'ordures; et -quand il avait découvert la preuve d'une imposture, -établi l'évidence d'une contradiction, il ressentait -une joie sauvage, une satisfaction méprisante. Il -quittait sa chaise, marchait quelques instants, la -tête basse, puis venait se remettre à sa lecture.</p> - -<p>On frappa à la porte.</p> - -<p>—Monsieur est servi.</p> - -<p>Il repoussa les papiers dans le tiroir, les refoula -à coups de poing, et descendit déjeuner.</p> - -<p>Mais lorsqu'il fut remonté dans son atelier et -qu'il vit, presque devant lui, la grande étendue de -temps, blanche et vide, qui se déroulait jusqu'au -dîner, il ne put se défendre d'un intime mouvement -de détresse:</p> - -<p>«Qu'est-ce que je vais faire d'ici là? Qu'est-ce -que je vais faire?»</p> - -<p>Pas de lettre à attendre! Pas de lettre à écrire!<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> -Il aurait souhaité d'être encore plus jeune de deux -jours, au temps maudit où il s'inquiétait, où il -souffrait, mais où il luttait, au moins, où il se démenait, -où il faisait quelque chose. Et il éprouvait -ce terrible frisson de regret et d'ennui qui tourmente -souvent les vieux officiers démissionnaires -quand sonne dans leur oisiveté l'heure connue du -rapport, de la botte ou de la manœuvre.</p> - -<p>Il s'allongea dans un fauteuil, fumant coup sur -coup, et pour s'étourdir, des cigarettes qui allaient -s'éparpiller en petits tas jaunâtres, à demi brûlées, -sur le dallage noir de la cheminée.</p> - -<p>«Oui, je n'ai pas le choix; il s'agit de changer -ma vie, d'inventer une distraction, de m'organiser -autrement ...»</p> - -<p>Mais, à peine les combinaisons formées, elles -s'écroulaient, et, sur leurs décombres, sur leurs -chiffres en ruines, voletait l'image de Jack—de -M<sup>me</sup> Hardouin s'acheminant vers le logis d'un -monsieur à vague moustache, ou montant son escalier, -tout aimable, prête à s'offrir.</p> - -<p>Mareuil se leva, dégoûté:</p> - -<p>—Eh bien, cela va être gai! murmura-t-il. Cela -va être frais, si c'est tous les jours ainsi!</p> - -<p>Il saisit une large feuille de papier dans un cartonnier -placé près de la fenêtre, et, s'asseyant en -bonne lumière, il se mit à dessiner une tête de<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> -femme, au caprice du crayon, sans autre idée nette -que de s'occuper, de fuir ce néant du rien-à-faire.</p> - -<p>Mais, soudain, d'un geste furieux, il brisa contre -le papier la pointe de son crayon qui vint frapper -la vitre avec un bruit argentin.</p> - -<p>Non! Il en avait assez, à la fin, de tracer des petites -lignes, d'écraser du noir sur du blanc, de s'appliquer -aux reliefs, de tenir compte de la perspective, -de s'acharner à ce nez, à cette bouche, à ces -yeux de femme—à ces attraits en mine de plomb, -qui n'étaient rien, rien du tout, il le savait bien, -lui Mareuil, auprès d'un vrai visage de femme -tendu de peau vivante et parfumée.</p> - -<p>Alors, il ouvrit un journal, et, du regard, courut -à la recherche d'un écho, d'une annonce qui lui -fournirait le moyen de terminer cette infernale -après-midi.</p> - -<p>Il lut que, ce jour-là, avait lieu la dernière réunion -du Concours Hippique; et en même temps, il -revit l'entassement de dames élégantes parmi les -uniformes clairs et les fanfares de chasse, toute la -brillante assemblée qui devait s'agiter, sous le -soleil printanier, dans la grande nef sonore.</p> - -<p>«C'est cela!... Je vais y aller», pensa-t-il.</p> - -<p>Puis en rangeant ses objets de dessin, il s'avoua: -«Si je trouvais là-bas, ce qu'il me faut!... C'est<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> -peu probable ... Mais qu'est-ce que je risque?... -Et, dès le lendemain ... hé! ce ne serait pas ordinaire!»</p> - -<p>Il s'habilla avec soin, comme autrefois aux jours -des rendez-vous, et, vers quatre heures, il franchissait -le tourniquet du Palais de l'Industrie.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il hésitait de quel côté il monterait, quand une -voix railleuse le héla:</p> - -<p>—Comment? Vous ici?</p> - -<p>Il se retourna et aperçut, face à la porte, le Grand -Cob, les jambes écartées, les mains balançant, -derrière le dos, un parapluie—l'œil inspecteur et -aigu du boulevardier auquel rien d'un défilé parisien -n'échappera:</p> - -<p>—Vous ici? répéta le Grand Cob, en dégageant -mollement une de ses mains gantées de rouge, et -la tendant à Mareuil ... Mais je croyais que vous ne -vous montriez jamais dans ces endroits, que l'on -ne vous rencontrait nulle part ... Cela ne va donc -plus?</p> - -<p>Et de la pomme de son parapluie, il se cognait -le thorax à gauche, à la place où il supposait qu'on -avait ce qu'on appelle un cœur.</p> - -<p>Mareuil rectifia:</p> - -<p>—Dites que cela va mieux ...</p> - -<p>Puis, pour couper court aux questions:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span></p> - -<p>—Faisons-nous un tour?</p> - -<p>—Comment donc! déclara le Grand Cob flatté -de voir Gilbert se départir de sa froideur coutumière ... -Tenez, je vais vous mener à la Butte ... -Nous avons aujourd'hui quelques numéros de -luxe.</p> - -<p>Et, prenant le bras de Mareuil, il l'entraîna vers -la tribune réservée aux demoiselles.</p> - -<p>Elles étaient reléguées là, non par la pudibonderie -des règlements, mais de leur plein gré, pour -la commodité des causeries libres et des affaires à -traiter, comme en une sorte de Bourse d'amour—toutes -les courtisanes de Paris, les illustres et les -obscures, celles qui ne vivaient que de leur beauté, -celles qui avaient réussi par la gaieté seule, la -bonne humeur, et d'autres, petites femmes de -petits théâtres, dont on ne savait si c'était au lit -ou à la scène qu'elles avaient gagné leur clientèle -et leurs falbalas pimpants. Elles se serraient dans -les étroites rangées de gradins, la plupart tournant -le dos à l'immense rectangle jaune de la piste, -tandis que, juchés sur un degré supérieur, ou du -haut du couloir longeant le mur de la tribune, des -hommes leur parlaient, penchés sur elles comme -pour les humer—des hommes souriant d'un sourire -camarade ou lubrique, des hommes de toute -catégorie: vieillards au regard indécis et glouton,<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> -officiers à la taille pincée, aux cuisses disparues -en des culottes éclatantes et boursouflées, clubmen -réputés, portant à leurs vastes cravates des épingles -sauvages, marques de leurs goûts hippiques et -formées de deux longues dents de cheval accolées.</p> - -<p>Mais au passage de Mareuil et de Gendrey, les -conversations particulières cessaient. Les têtes -pâles ou peintes de ces dames, leurs chapeaux -fleuris frémissaient, ainsi qu'un parterre sous une -brise; et elles se poussaient du coude, murmurant: -«Le Grand Cob! le Grand Cob!»</p> - -<p>Gendrey semblait insensible à ces signes de déférence. -Depuis longtemps, il ne saluait même plus -ses féales, se contentant de leur grimacer de l'œil, -de la bouche, du nez, des bonjours familiers et -paternels, comme en a pour les employés de son -ministère un vieil huissier inamovible, au courant -du personnel et des traditions.</p> - -<p>Il nommait maintenant les femmes à Mareuil, -joignant à sa nomenclature des commentaires sur -les mœurs du lieu, tirant, à mesure, la philosophie -de ce qu'ils voyaient:</p> - -<p>—Voilà Thérèse Nivolas ... Suzette de Luz ... -Claire de Kerjeu ... Réussie, cette blonde, hein?... -Ninette Rabastens ... Paula Mériel ... Et cette petite, -basse sur jambes, à droite, en rouge, avec une -<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span>figure de garçon ... C'est Angèle de Cérans ... Cela a -débuté, il n'y a pas six mois, et cela a déjà hôtel -avenue d'Iéna, victoria, cheval de selle ... Et ce -n'est pas fini! Elle ira loin, cette enfant, c'est moi -qui vous le dis!...</p> - -<p>Il avait des inclinaisons du buste, des façons de -se rejeter en arrière, de dessiner de la main, dans -le vide, des tailles, des poitrines, des croupes, -comme un maquignon désintéressé promenant un -amateur à travers la foire aux chevaux. On se -doutait qu'il eût aimé faire reconnaître à Mareuil -la délicatesse des attaches, la solidité des chairs, -l'élasticité des muscles, lui faire toucher, palper ces -membres bien pris et sans tares dont il répondait.</p> - -<p>Il continua:</p> - -<p>—C'est le dernier jour. On n'a que le temps, -vous comprenez. Pendant toute la semaine, on a -préparé les villégiatures, les petits collages d'été ... -Aujourd'hui, ce n'est plus l'heure de débattre ... Il -faut prendre ses arrangements, conclure ... La saison -marche. Nous n'avons plus avant juillet que -les courses, pour rencontres sérieuses. Mais là, les -hommes jouent. Ils sont inabordables. Ils sont -comme fous ... Ils ne se connaissent plus ... Ah! -elles le savent bien, les petites ... Ainsi, regardez -Claire de Kerjeu ... un caractère impossible ... On -l'a baptisée la Fée-Colère ... Eh bien, voyez-la donc -en ce moment avec le jeune Châtel, le fils du grand<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> -épicier ... A-t-elle l'air assez bonne fille, assez bon -enfant!...</p> - -<p>Mareuil ne l'écoutait plus. Instinctivement et -comme attiré, il s'était rapproché d'une jeune -femme vêtue d'une correcte robe de drap bleu -sombre et à qui des cheveux bouffant en éventail, -au-dessus du front large et haut, donnaient un -certain aspect de ressemblance avec M<sup>me</sup> Hardouin.</p> - -<p>La jeune personne paraissait très excitée, et -Mareuil entendit une grosse voix enrouée qui sortait -de sa bouche, sinueuse comme celle de Jack, -et qui disait:</p> - -<p>—Alors, ma chère, figure-toi que cette espèce -de sale voyou ...</p> - -<p>Mareuil se recula, navré de la déception, sans la -moindre curiosité au sujet de ce que s'était permis -l'espèce de sale voyou mentionné.</p> - -<p>—Au revoir, je vais jeter un coup d'œil dans les -autres tribunes, fit-il en serrant la main de Gendrey.</p> - -<p>Le Grand Cob parut choqué de ce départ comme -d'un insuccès personnel.</p> - -<p>—Bon! Bon! Ainsi il n'y a rien ici qui vous -plaise? Peste, mon petit, vous êtes difficile!... -Allez donc voir dans le bâtiment à côté. C'est bien -<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span>mieux ... Ah! c'est joli! C'est tout neuf! Elles sont -là quatre ou cinq avec une réputation de beauté -qu'on leur continue depuis vingt-cinq ans comme -une rente viagère ... La belle madame Fourneau, -la belle madame de Bleize, n'est-ce pas? On en -parlait déjà quand j'étais haut comme cela ... Est-ce -que ce sont toujours les mêmes?...</p> - -<p>Mareuil lui serra de nouveau la main et s'esquiva, -ne voulant pas engager une discussion -sociale sur ces rivalités de classes, ni relever tout -ce qu'avaient d'injustes et de superficiel les appréciations -du Grand Cob.</p> - -<p>Il se fraya péniblement sa route à travers la -foule qui, chaque minute, devenait plus dense, -plus résistante, n'avançait que par brèves secousses, -suivies de long moments d'arrêt.</p> - -<p>Il se réjouissait secrètement de l'indifférence -avec laquelle il avait examiné toutes les charmantes -amies du Grand Cob.</p> - -<p>Devant leurs jolis corps accessibles, il n'avait eu -aucun désir, aucune tentation. Il n'avait pas -dérogé, il demeurait le cœur dédaigneux des -amours brutales qu'il était la veille encore, lors -de cette dramatique scène d'adieux que personne -de toutes ces personnes ne savait, dont personne -ne le soupçonnait le héros.</p> - -<p>Mais, lorsqu'il eut achevé le tour des autres tribunes, -progressivement son orgueil l'abandonna.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span></p> - -<p>Ici c'étaient, comme là-bas, des dames tournant -le dos à la piste et debout, sur lesquelles se penchaient -des messieurs en uniforme ou à épingles -en dents de cheval. Ici, comme là-bas, les femmes -étaient suspendues des deux mains, ainsi qu'à un -frêle mât de cocagne, au manche de leur ombrelle, -dont la pointe plissait la toile rouge des banquettes; -et elles gardaient, dans cette posture -implorante, les yeux levés vers les yeux baissés des -messieurs. Ici, comme là-bas, on paraissait pressé -de préparer des petits collages d'été, de prendre -des arrangements, de conclure.</p> - -<p>Et Mareuil avait des accès de jalousie impersonnelle, -rétrospective, à voir toutes ces créatures, -toutes ces Jack, en train certainement de faire à -d'autres,—à d'autres amants absents, ingénus et -dévoués—ce qu'on lui avait fait à lui, pendant -deux années.</p> - -<p>Il dévisageait insolemment les clubmen en redingote, -les cavaliers en habit rouge, les officiers -bleu-de-ciel ou noirs songeant, à chacun: «Si -c'était lui!»—énervé à l'idée de frôler peut-être, -sans le savoir, un de ses rivaux d'hier, un de ceux -qui avaient tenu dans leurs bras M<sup>me</sup> Hardouin, -tandis qu'il agonisait à l'attendre.</p> - -<p>Plusieurs étaient célèbres pour leur élégance, -leur agilité en selle, leurs succès mondains et<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> -féminins. Les plus humbles bourgeoises les connaissaient -par leurs noms, les suivaient longtemps -du regard comme des acteurs populaires. Et au -milieu de ces <span class="err" title="original: gas">gars</span> solides, à la figure vaniteuse et -rude, ou bien qui souriaient d'un sourire de -maître, en se chuchotant, par-dessus l'épaule, des -réflexions comiques, Mareuil avait presque honte -de s'être donné la peine d'aimer, de s'être tant -courbé à supplier, à souffrir. Il se sentait ignorant, -naïf et faible comme un petit potache cerné par -une cohue de «grands».</p> - -<p>Il murmura:</p> - -<p>—Tous ces gens me répugnent! Allons-nous-en!</p> - -<p>Et il marcha vers la sortie, saluant, d'un air -hâtif d'homme qui s'en va, les têtes qui le saluaient -sur la route.</p> - -<p>—Bigre! fit-il à un tournant ... La mère Lepassereau!</p> - -<p>Il voulut se dissimuler derrière un monsieur -qui le précédait, affecter de n'avoir rien aperçu. -Mais trop tard! Leurs regards s'étaient joints, -heurtés, et maintenant ceux de ladite mère -Lepassereau ne le lâchaient plus, dardaient contre -lui des lueurs à la fois avenantes et de menace. Il -eut peur de sembler impoli et, résigné, il s'approcha -de la grosse dame.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span></p> - -<p>M<sup>me</sup> Lepassereau feignit hypocritement la surprise.</p> - -<p>—Tiens, monsieur Mareuil!</p> - -<p>Puis elle multiplia les questions au sujet de -madame sa mère, une si agréable femme; de -monsieur son oncle, dont le château était voisin -de celui des Lepassereau, en Normandie, et au -sujet aussi de son travail à lui, M. Mareuil, qu'on -lui avait dit peindre de si jolies choses, mais là, -sans compliments.</p> - -<p>Elle l'appelait, à certains instants, Gilbert, -s'excusant de sa familiarité, l'expliquant par ce -fait qu'elle l'avait connu tout petit, qu'elle ne pouvait -s'habituer à ce qu'il fût un homme, un vrai -homme; et elle s'inquiétait s'il viendrait cette -année, au château de monsieur son oncle, à Monneville, -où, depuis six ans bientôt, on n'avait pas -eu le plaisir de sa visite.</p> - -<p>—D'ailleurs, à Paris, vous ne sortez guère -davantage ... Et même soit dit sans reproches, nous -vous avons bien regretté chez nous, cet hiver ... -C'étaient des réunions tout intimes, où je crois -que vous ne vous seriez pas ennuyé ...</p> - -<p>Mareuil, qui guettait l'attaque, riposta:</p> - -<p>—Moi, j'en suis sûr, madame ... Ça été une -coïncidence malheureuse ... Par hasard, ces deux -<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span>fois-là j'étais pris ... Mais j'espère ...</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lepassereau l'interrompit:</p> - -<p>—Vous ne reconnaissez pas Germaine, n'est-ce -pas?</p> - -<p>Et d'un ton bienveillant:</p> - -<p>—Oh! cela ne m'étonne pas ... En six ans, on -change!... C'est bien naturel ... Et toi, Germaine, -tu ne reconnais pas M. Mareuil, toi non plus?</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Germaine Lepassereau se retourna et, saluant -d'un salut grave et réservé:</p> - -<p>—Non, je n'aurais pas reconnu Monsieur.</p> - -<p>Elle avait une allure assez gracieuse, des yeux -clairs et larges, des cheveux châtain pâli, frisés en -triangle sur le front; mais sans qu'elle fût déplaisante, -il n'y avait rien de troublant dans sa petite -figure froide, lisse et propre de jeune miss bien -savonnée.</p> - -<p>Elle reprit, après un moment:</p> - -<p>—Maintenant, je me rappelle, je me rappelle -parfaitement.</p> - -<p>Une fanfare sonnait, annonçant la fin d'un parcours -et se mêlant au grondement lointain des -derniers applaudissements, tandis qu'un nouveau -cavalier, un hussard stoppait devant la tribune du -jury.</p> - -<p>—Regarde, maman, dit Germaine sans laisser -le temps à Mareuil de trouver la phrase courtoise -<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span>qu'il cherchait ... Regarde! Voilà M. de Saint-Lys ... -C'est la troisième fois qu'il monte aujourd'hui.</p> - -<p>Mareuil saisit l'occasion de réparer son silence:</p> - -<p>—Cela vous intéresse, ce concours, Mademoiselle?</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Lepassereau eut une moue ironique:</p> - -<p>—Heu?... Cela m'intéresse autant que d'aller -faire des visites ou que d'aller à la Sorbonne ...</p> - -<p>—Ah! vous fréquentez la Sorbonne? Et vous -vous y ennuyez, Mademoiselle?</p> - -<p>Il souriait le plus sympathiquement qu'il pouvait.</p> - -<p>Elle leva les yeux pour voir s'il se moquait; puis -subitement, son regard sembla se voiler de défiance, -se refermer sur ce qu'elle pensait, et elle -répondit d'un ton bref comme un tour de clef:</p> - -<p>—Je n'ai pas dit cela!</p> - -<p>Elle s'était tournée vers la piste et affectait de -s'occuper de la course de M. de Saint-Lys, marquant -au crayon, sur son programme, les fautes -commises, tapant le sol du bout de son en-cas, -lorsque la haie ou la barrière avaient été convenament -franchies.</p> - -<p>Gilbert, posté derrière, détaillait hostilement -son buste enserré d'un long covercoat jaune, ses -cheveux trop tirés sur la nuque où nul frison ne -dépassait, toute sa netteté frigide de novice inexperte, -et il éprouvait pour elle des sentiments de<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> -pédant d'amour, le mépris du savant pour l'illettré -qui lui a manqué.</p> - -<p>Plus tard, quand elle aurait accompli ses preuves, -oui, il eût compris qu'elle le reçût dédaigneusement, -de cet air de majesté hautaine que donnent -parfois aux femmes la conscience de leur mystérieuse -valeur, le souvenir récent de ce qu'elles -peuvent, avec leur corps!</p> - -<p>Mais, aujourd'hui, qu'elle l'accueillît ainsi, lui, -Gilbert, l'ancien amant, l'ancien adversaire d'une -gaillarde telle que M<sup>me</sup> Hardouin, qu'elle fît sa -contractée, cette petite Lepassereau qui ignorait -tout de la vie, qui n'avait d'autre mérite que sa -virginité fade, non, c'était pénible, c'était sévère!</p> - -<p>Et pendant que M. de Saint-Lys terminait ses -bonds, Mareuil parcourait du regard les dames -proches, pour en découvrir une de laquelle il eût -subi, sans récriminer, les intolérables façons de -cette petite glaçon de Lepassereau. Tout autour de -lui, tout au loin, se dressaient des têtes familières, -têtes d'hommes, de femmes, de jeunes filles, inaperçues -depuis deux ans et dont il déchiffrait, peu -à peu, les traits changés par le temps. Après cet -exil de sa liaison, il se faisait l'effet d'un voyageur -revenant à Paris après un long voyage. Il reconnaissait -un nez, une bouche, une attitude, puis le -nom fuyait. Ou bien, il hésitait, croyait s'être<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> -trompé. Soudain, il s'inclina avec vivacité vers -M<sup>me</sup> Lepassereau qui se passionnait pour la course -de M. de Saint-Lys, et demanda:</p> - -<p>—Madame!... Madame!... Est-ce que cette dame -blonde, à droite, au-dessous de vous, au second -banc, est-ce que ce n'est pas M<sup>me</sup> Lozières?</p> - -<p>—Où cela?</p> - -<p>—Là, à droite, au deuxième rang, un chapeau -à coques de velours grenat ...</p> - -<p>Il désignait une jeune femme blonde, au visage -ovale et pâle, aux sourcils noirs très épais, et dont -les cheveux ondulés recouvraient à-demi l'oreille.</p> - -<p>—Où cela?... Où cela?... répétait M<sup>me</sup> Lepassereau -dont l'attention, loin de travailler vers la -droite, restait captivée, à gauche, par la double -haie qu'atteignait, à cet instant, l'infatigable -Saint-Lys.</p> - -<p>Enfin, elle répondit:</p> - -<p>—Oui, oui, c'est M<sup>me</sup> Lozières ... C'est elle!</p> - -<p>Mareuil pensait:</p> - -<p>«Eh bien! en voilà une à qui le mariage a fait -du bien!»</p> - -<p>Il se rappelait sa silhouette maigre et informe -de jeune fille, d'enfant même, à l'époque où il -jouait avec elle, dans le verger vert de Monneville, -sous les pommiers tordus; et il l'examinait tout -charmé de son épanouissement nouveau, de sa<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> -beauté grandie, lui trouvant un curieux air petit -fifre de la Révolution, petit tambour Bara, avec -ses cheveux dorés sur l'oreille.</p> - -<p>Mais une rumeur triomphale, une immense explosion -de bravos venaient d'éclater, saluant le -hussard qui avait sauté d'un superbe saut la rivière -du centre. Une musique militaire entonna -une marche d'opérette. La réunion était close.</p> - -<p>La piste, rapidement, se remplit de spectateurs -et de spectatrices accourant pour assister à la distribution -des récompenses. Près de la rivière, des -groupes se formaient, joyeux et bavards, comme -à la sortie des grandes administrations, la journée -de travail finie. Des gigolos, en longue redingote, -mesuraient, d'un œil effaré, la largeur de l'obstacle. -Les femmes, sans interrompre leur causerie, -s'entrejugeaient furtivement, le front impitoyable, -notant les erreurs de mode ou les inventions habiles -dans les toilettes qui circulaient,—et des figures -s'avançaient, interrogatives et plus indicatrices -que des doigts, des figures priant qu'on leur nommât -ce monsieur avec une barbiche rousse ou cette -dame en vert, là-bas.</p> - -<p>Au milieu de la foule, Mareuil, qui avait profité -de la presse du départ pour semer M<sup>me</sup> Lepassereau, -se promenait, l'aspect indifférent et ennuyé, -quoiqu'en réalité tout à la préoccupation de<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> -revoir M<sup>me</sup> Lozières, de vérifier si elle était de près -la jolie personne qu'elle lui avait semblé de loin.</p> - -<p>Elle devait avoir actuellement deux ans de -moins que lui, quelque chose comme dans les -vingt-huit ans; et on l'avait mariée, sept ans -avant, avec un haut fonctionnaire des finances, un -receveur, un trésorier-payeur,—Mareuil ne se -souvenait plus au juste,—un républicain de -vieille date, dont le choix avait fait scandale, lors -du mariage, à Monneville, et dans toute la société -conservatrice des environs.</p> - -<p>Un mariage qui s'expliquait pourtant, étant -donné l'ingénuité docile de la jeune fille et les ambitions -de sa famille, dont plusieurs membres -déjà, dans la diplomatie ou l'armée, s'étaient un -peu ralliés au gouvernement. Mais on avait mis -longtemps, néanmoins, à le pardonner aux Brégy, -à oublier leur fâcheux manquement à la bonne -cause en péril ...</p> - -<p>Gilbert évoquait ces souvenirs: «Lucie de -Brégy!... Lucie Lozières! Est-ce bizarre, cette rencontre!»</p> - -<p>Tout à coup, il remarqua les coques rouges de -son chapeau, et lentement il se dirigea de son côté, -de façon à ne pas être masqué par les dames avec -qui elle causait. Arrivé devant elle, il salua; puis, -après quelques pas, s'étant retourné pour la con<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span>templer -de nouveau, il aperçut le regard de -M<sup>me</sup> Lozières fixé vers lui, qui se dégageait vite, -comme par honte d'avoir été surpris.</p> - -<p>Alors, il rôda de groupe en groupe, s'arrêtant à -des poignées de main, à des conversations inutiles, -retenu par le désir de s'approcher encore de la -jeune femme, de renouer connaissance, si possible, -sans but précis, pour voir, et parce qu'il en avait -envie, tout simplement, en somme.</p> - -<p>Mais elle avait changé de place, était partie peut-être. -Il ne put la retrouver.</p> - -<p>«C'est stupide, pensait-il, j'aurais dû lui parler ... -Quelle gaffe!»</p> - -<p>Il chercha partout, traîna autour des sauteurs -primés, faillit se faire écraser par les lauréats qui -se rendaient aux écuries en trottinant, et finalement, -à bout de patience, il gagna la sortie.</p> - -<p>La bousculade était grande, et, par moments, la -masse serrée des partants se serrait davantage -pour laisser passage à des chevaux qu'un lad emmenait -dehors.</p> - -<p>—Hep! hep!</p> - -<p>On se rangeait, on s'étouffait, on se collait les -uns aux autres, en rentrant les pieds. Des dames -protestaient. D'autres souriaient à leurs voisins -inconnus ou bien montraient une mine revêche -aux privautés éventuelles. Une voix, der<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span>rière -Mareuil, une voix claire et gaie prononça:</p> - -<p>—Bonjour, monsieur Gilbert!</p> - -<p>Il tourna la tête et vit M<sup>me</sup> Lozières qui, le -coude au corps, lui tendait, avec difficulté, la -main. Il balbutia, un peu décontenancé par cette -apostrophe inespérée:</p> - -<p>—Bonjour, Madame!... Vous allez bien?... -M. Lozières va bien?... Quelle foule, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Très bien, je vous remercie ... et Madame votre -mère?</p> - -<p>Il reprit:</p> - -<p>—Je vous croyais à Bourges?</p> - -<p>—Oh! non ... Nous avons quitté Bourges il y a -trois mois ... Je suis tout à fait Parisienne, maintenant ... -M. Lozières a été nommé au ministère, à -l'administration centrale ...</p> - -<p>—Ah! c'est une bonne chose! fit par courtoisie -Mareuil. Vous devez être très contents!</p> - -<p>—Oui, nous sommes assez contents ... Oh! oh!... -Prenez garde!</p> - -<p>Une poussée l'avait jetée contre lui, et il sentit -une odeur fine et forte, cet heureux alliage du -parfum et d'elles-mêmes qu'exhalent certaines -femmes toujours.</p> - -<p>Elle murmura:</p> - -<p>—Je vous demande pardon ... Je ne vous ai pas -fait mal?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span></p> - -<p>—Du tout, du tout!... Mais ce service est bien -tristement organisé ...</p> - -<p>Ils arrivaient sur le seuil.</p> - -<p>Une large nappe de lumière jaillit devant eux, et -ils aperçurent des laquais en livrée et l'œil inquiet, -à la recherche des maîtres, une triple rangée de -badauds qui se penchaient avidement dans l'espoir -de ces femmes, et ces femmes, et ces femmes -qui sortaient.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lozières regarda à droite, à gauche—et -d'un ton contrarié:</p> - -<p>—Comme c'est ennuyeux!... J'ai perdu mes -amies, les dames avec qui j'étais tout à l'heure!</p> - -<p>Elle se haussait sur la pointe des pieds:</p> - -<p>—Non!... non, elles ne sont pas là ... Elles seront -parties sans m'attendre!</p> - -<p>—Alors? fit-il brièvement.</p> - -<p>—Alors, je vais vous dire au revoir et rentrer -chez moi ... Je reçois le samedi ... Mais je -n'ai plus que deux jours à votre disposition, puisque -samedi en huit mes réceptions finissent ... -N'oubliez pas, 9, rue Galilée, près de l'avenue -Kléber ...</p> - -<p>Il retint un peu sa main et, d'une voix respectueusement -caressante:</p> - -<p>—Est-ce qu'il vous déplairait que je vous accompagne?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span></p> - -<p>—Quand cela?... Maintenant?... Ce n'est guère -votre chemin, il me semble ...</p> - -<p>Elle s'arrêta, inspecta vivement les alentours, et -reprit:</p> - -<p>—Enfin, si vous voulez bien vous déranger de -votre route, j'aurais mauvaise grâce à refuser.</p> - -<p>Ils quittèrent le trottoir, traversèrent la chaussée, -puis, fendant la foule entassée sur le refuge voisin -et qui les guignait déjà, comme si, de longue date, -ils eussent eu ensemble toutes sortes d'intimités, -ils remontèrent, au pas de promenade, les Champs-Elysées, -sans mot dire, malicieusement satisfaits -du petit pacte audacieux qu'ils venaient de conclure.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lozières rompit, la première, le silence:</p> - -<p>—Vous travaillez beaucoup? J'ai vu de vous des -choses délicieuses à l'Exposition du Blanc et Noir, -l'an dernier, et aussi au Grand-Art ...</p> - -<p>Mareuil se défendit modestement.</p> - -<p>—Non, je vous assure, continua M<sup>me</sup> Lozières, -j'aime énormément ce que vous faites ... Vous avez -une façon de poser les personnages et surtout des -teintes d'une délicatesse!...</p> - -<p>Elle lui parlait familièrement, tout de suite revenue -au ton de camaraderie de jadis. Elle citait -ce qu'elle préférait parmi ses pastels, ses esquisses -formulant même des critiques, s'embarrassant par<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span>fois, -manquant des termes exacts, mais lâchant -moins de niaiseries qu'il n'en eût pu craindre.</p> - -<p>Mareuil déclara en raillant:</p> - -<p>—Vous avez du goût ... Permettez-moi de vous -le dire ...</p> - -<p>Elle remercia d'une inclinaison de tête, et ils allèrent -de nouveau quelque temps en silence.</p> - -<p>Mareuil observait sournoisement M<sup>me</sup> Lozières -de son regard expert de peintre et d'amant sagace.</p> - -<p>Elle lui paraissait aussi séduisante que là-bas, à -l'Hippique, gardait cet air petit fifre qui, dès l'abord, -lui avait plu. Et, quoique d'une taille plutôt -grande, elle avait de la grâce, elle marchait bien, -de ce pas aisé, harmonieux, solide, qui distingue -les femmes adroites et sûres de leur corps.</p> - -<p>Il l'évalua encore d'un coup d'œil sommaire:</p> - -<p>«Elle est bien, cette petite!... Quel dommage -que je ne l'aime pas, que j'aie l'esprit ailleurs!...»</p> - -<p>Mais M<sup>me</sup> Lozières sentait probablement sur -elle la pesanteur des regards de Mareuil, car, -comme pour mettre fin à ce gênant examen, elle -demanda:</p> - -<p>—Savez-vous comment s'appelle la personne -qui passe dans cette victoria bleue?...</p> - -<p>C'était une des demoiselles de la Butte, une -grosse brune avec un chapeau empanaché de blanc. -Mareuil répondit sèchement:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span></p> - -<p>—Elle se nomme Mériel ou Nivolas ... je ne vous -garantis rien ... Du reste, si vous voulez des renseignements -sur ces dames, vous vous adressez -fort mal ... je n'en fréquente aucune.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lozières parut aguichée par l'expression -mauvaise des paroles de Mareuil:</p> - -<p>—Tiens, pourquoi?... Il y en a cependant de -bien jolies?</p> - -<p>—Je ne dis pas ... Mais, je n'aime pas cette façon -d'aimer ...</p> - -<p>Elle s'exclama d'une voix incrédule:</p> - -<p>—Vous voulez donc de l'amour, de l'amour -vrai?</p> - -<p>—Peut-être!</p> - -<p>—C'est surprenant! Je n'aurais pas cru cela de -vous!... Je ne sais comment ... Est-ce parce que je -vous vois encore petit garçon, turbulent et méprisant -pour les filles, comme vous disiez?... Mais -je n'aurais jamais supposé que vous fussiez un -amoureux, un sentimental....</p> - -<p>Mareuil répliqua:</p> - -<p>—C'est pourtant comme cela!</p> - -<p>Puis, après un silence:</p> - -<p>—Et même, savez-vous de quel nom on m'a -surnommé chez un de mes amis?</p> - -<p>—Je n'ai pas idée ...</p> - -<p>—On m'a surnommé Soif-d'Amour!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span></p> - -<p>Elle eut un petit rire cordial.</p> - -<p>—Soif-d'Amour! Oh! c'est drôle, c'est très -drôle, Soif-d'Amour. Evidemment, cela prouve en -votre faveur ... Vous allez me trouver bien indiscrète ... -Est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes -ainsi?</p> - -<p>—Je l'ai été ...</p> - -<p>—Ah! vous ne l'êtes plus?...</p> - -<p>—Plus pour le moment ...</p> - -<p>Elle ne répliqua pas, la figure égayée d'un mince -sourire, la tête baissée vers le bitume grisâtre, -mais la pensée visiblement tendue vers d'autres -choses, vers tout ce que Mareuil ne lui avait pas -révélé et qu'elle eût bien voulu connaître.</p> - -<p>Il réfléchissait: «Pourquoi est-ce que je lui -confie ces histoires?... Je ne tiens pas à me faire -admirer, et j'ai l'air de me poser en être extraordinaire ... -C'est imbécile!»</p> - -<p>Le temps avait fraîchi. La nuit tombait. Une -rafale de vent s'éleva, vint coller la souple robe de -M<sup>me</sup> Lozières contre son corps.</p> - -<p>«Elle n'est décidément pas mal, songeait Mareuil, -et cela vaudrait toujours mieux qu'une -Mériel, qu'une Kerjeu, qu'une Nivolas ...»</p> - -<p>Elle l'interrompit dans ces parallèles:</p> - -<p>—Vous autorisez une question?</p> - -<p>—Tant qu'il vous plaira!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span></p> - -<p>—Eh! bien, voilà! dit-elle, comme livrant la -conclusion de ses raisonnements secrets ... Voilà! -Pensez-vous qu'un jeune homme de votre âge -puisse aimer d'une manière absolue ... Vous m'entendrez -à demi ... C'est très difficile à expliquer ... -Pensez-vous qu'un jeune homme peut être fidèle, -complètement fidèle, même quand il aime, au milieu -des entraînements, des tentations, des occasions?...</p> - -<p>—Certainement! fit Mareuil.</p> - -<p>Elle reprit:</p> - -<p>—Oh! ce doit être bien rare ... Ainsi, par exemple, -ceux que nous avons rencontrés tantôt au -Concours, tous ces officiers, ces hommes de sport, -pensez-vous ...</p> - -<p>Mareuil s'exclama rageusement:</p> - -<p>—Ceux-là! ceux-là!... Ah! mais non!... Et -puis, je préfère que vous ne m'en parliez pas, des -jeunes gens ... Je les déteste!</p> - -<p>—Vous les détestez?</p> - -<p>—Oui, je les déteste, surtout lorsque je les -vois en foule, en masse, réunis ensemble, comme -ils étaient aujourd'hui ... Tenez, il m'est arrivé de -me sauver d'un salon de cercle, d'une salle de -théâtre, d'une salle d'armes, parce qu'il y avait -là trop d'hommes, parce que cela m'indignait de -rêver à tout ce qu'ils étaient capables de faire avec<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> -leurs yeux, leurs moustaches, leur vigueur, leurs -corps alertes ... Ce sont des voleurs de cœurs, des -voleurs de femmes ... Je les déteste!...</p> - -<p>Elle lui lança un regard ému, un de ces instinctifs -regards de gratitude comme elles en ont toutes -quand on dit, à leur propos, des paroles même un -peu absurdes, mais qui sont plus que des mots de -désir brutal ou d'offres libertines.</p> - -<p>Mareuil continuait:</p> - -<p>—Non, je ne comprends pas qu'on trahisse ... Je -trouve ça puéril ... Il serait si simple de quitter -quand on cesse d'aimer ... Pour ma part, je n'ai -jamais trompé ... et je suis persuadé, je crois bien -que je ne tromperai jamais ... oui, je le crois bien ...</p> - -<p>Il avait proféré cela comme une leçon récitée, -sans conviction dans la pensée, et il demeurait stupéfait -de sentir en lui ce subit désaccord, répétant:</p> - -<p>—Oui, réellement, je le crois!</p> - -<p>—C'est très bien! fit M<sup>me</sup> Lozières ... Et si vous -ne redoutez pas de vous ennuyer, vous viendrez -en recauser chez moi, samedi prochain ...</p> - -<p>Il s'écria d'un air de regret:</p> - -<p>—Comment! vous rentrez?</p> - -<p>—Oui, je rentre ... D'abord, ce vent me donne -la migraine ... Et puis il est très tard ...</p> - -<p>Mareuil prit, en plaisantant, un ton de mélodrame:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span></p> - -<p>—Ecoutez!... Suivez-moi et je vous raconterai -ma vie!</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lozières souriait:</p> - -<p>—Mais je ne vous la demande pas!</p> - -<p>—Alors, je vous raconterai autre chose, tout ce -que vous voudrez ... Il est à peine six heures et -demie ... Vous avez largement le temps!</p> - -<p>Et comme elle hésitait, il feignit de l'amertume:</p> - -<p>—Quand je pense qu'à Monneville, c'était toujours -vous qui me relanciez, qui me suppliiez de -jouer ...</p> - -<p>Elle répondit:</p> - -<p>—Nous ne sommes plus à Monneville ... Enfin, -je ne veux pas que vous vous imaginiez que je me -venge ... Entendu!... Nous marcherons encore un -peu, mais quelques pas, seulement!</p> - -<p>Ils se remirent en route, traversèrent la place -de l'Etoile et s'engagèrent dans l'avenue de la -Grande-Armée.</p> - -<p>Le crépuscule devenait plus noir, et une à une, les -lanternes des réverbères s'allumaient. Lorsqu'ils -passaient auprès d'elles, Mareuil s'amusait de voir -son ombre et l'ombre de Lucie s'allongeant, côte à -côte, comme celles de deux amants flâneurs. Parfois, -à une bourrasque plus violente, elle détournait -la tête de son côté et elle échangeait avec lui -un sourire amical, un sourire complice.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span></p> - -<p>—Non, je n'ai jamais, jamais trahi! disait Gilbert.</p> - -<p>Il avait repris ses théories sur l'amour, sur ce -qu'on doit à une femme aimée, sur le dégoût que -nécessairement on éprouve pour les autres, qui -ont le tort de ne pas être elle—décrivant à -M<sup>me</sup> Lozières tout son trésor de sentimentalité, -inventoriant toutes ses richesses de cœur, les faisant -scintiller, miroiter, valoir comme un bijoutier -ses bijoux devant une cliente à gagner.</p> - -<p>Il avait conscience d'être sincère maintenant, et -l'indécision bizarre de tout à l'heure ne l'oppressait -plus. Il parlait de son irréprochable fidélité -ainsi qu'un brave de son courage, avec cette assurance -naturelle qui nous vient d'un passé glorieux, -d'actions d'éclat incontestables. Chacune de ses -phrases se rapportait à des hauts faits qu'il eût pu -prouver, à l'un des épisodes de la terrible campagne -de deux ans qu'il avait menée contre Jack. -Il s'écriait à tout <span class="err" title="original: instani">instant</span>: «Quant à moi ...» ou -bien «Il m'est souvent arrivé» ou encore: «Sans -me citer comme exemple ...»; et sous ces formules -personnelles qui lui échappaient, M<sup>me</sup> Lozières -devinait une histoire vraie, un drame touchant, -peut-être.</p> - -<p>Elle n'interrogeait plus, le laissait disserter, -craignant de prononcer des questions significa<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span>tives, -de trop montrer son intérêt, sa sympathie.</p> - -<p>Ils étaient près de la Porte-Maillot. Elle vit la -grille, et d'un ton impératif:</p> - -<p>—Il faut que je rentre ...</p> - -<p>—Il le faut?...</p> - -<p>—N'insistez pas!... Cela me désobligerait.</p> - -<p>Ils revinrent en arrière. M<sup>me</sup> Lozières hâtait le -pas, se plaignant d'être en retard, très fâchée, -très mécontente.</p> - -<p>Mareuil, pour la calmer, consultait sa montre, -donnait de fausses heures auxquelles elle refusait -de croire.</p> - -<p>A l'angle de l'avenue Kléber, elle s'arrêta:</p> - -<p>—Si vous voulez, j'aime mieux que nous nous -séparions ici!</p> - -<p>Puis, Mareuil, serrant un peu fort sa main, elle -la retira brusquement:</p> - -<p>—A bientôt, j'espère!</p> - -<p>Elle n'indiquait plus de jour, cette fois. Il répliqua -de même:</p> - -<p>—A bientôt!... Je suis bien heureux de vous -avoir revue!</p> - -<p>Elle le regarda d'un regard franchement tendre, -presque prometteur et elle ajouta:</p> - -<p>—A bientôt alors!... Je me sauve!</p> - -<p>Elle avait disparu au coin d'une rue.</p> - -<p>Mareuil songea:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span></p> - -<p>«Elle est agréable ... Mais quels yeux bêtes en -partant!... Quels regards sales elles peuvent vous -avoir!... C'est écœurant!...»</p> - -<p>Il monta dans un fiacre et se fit conduire chez -lui. Auprès du parc Monceau, il distingua, malgré -la nuit, un endroit où jadis, avec Jack, il s'était -promené, aux premiers jours de leur liaison. Il -poussa un soupir, et resta quelque temps avec une -vague mélancolie.</p> - -<h2>V</h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span></p> -<p>—On peut entrer?</p> - -<p>—Entrez! dit Gilbert, en reconnaissant la voix -de Brévannes ... Vous? Un samedi?... Je croyais -que c'était votre jour d'article?</p> - -<p>Le journaliste s'assit et alluma un cigare:</p> - -<p>—Oui, j'ai eu fini plus tôt que de coutume ... -Dites donc, qu'est-ce que vous faites, aujourd'hui?</p> - -<p>—Pourquoi cela?</p> - -<p>—Enfin, êtes-vous libre?</p> - -<p>—Libre!... Libre!... Ça dépend! dit Mareuil, -qui s'était précisément promis d'aller, dans l'après-midi, -chez M<sup>me</sup> Lozières ... Ça dépend un peu de -l'heure et aussi de ce que vous avez à m'offrir ...</p> - -<p>—Voilà! fit Brévannes. Il y a tantôt répétition -générale à l'Odéon ... La jeune enfant est souffrante -et ne peut venir ... Voulez-vous la remplacer? -<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span>On raconte que la pièce est intéressante ...</p> - -<p>Mareuil se recueillit. Cette proposition ne le séduisait -guère, mais une soudaine envie le poussait -à profiter du prétexte pour retarder cette visite -de combat que, la veille encore, il hésitait à -rendre, à livrer.</p> - -<p>Il pensa avec soulagement: «Il ne serait peut-être -pas mauvais de la faire attendre ...»—puis, -tout haut:</p> - -<p>—C'est convenu! Cela me va!</p> - -<p>—Alors prenez votre chapeau ... Nous mangerons -de l'autre côté de l'eau ... Ne lambinons pas!... -Le rideau est à une heure.</p> - -<p>Lorsqu'ils furent en voiture, après quelques instants -de silence, Brévannes demanda:</p> - -<p>—A propos, et la santé du cœur?</p> - -<p>—Mon Dieu, dit Mareuil ... je n'ai pas trop à me -plaindre ... Je suis même étonné de souffrir si peu ... -A tel point, que je fais des expériences, que je me -mets à l'épreuve pour voir si c'est bien fini, si ce -n'est pas un engourdissement passager ... Je me -représente la dame en train d'accomplir des infamies, -des débauches extraordinaires ... Rien! Cela -me laisse calme, cela augmente seulement un petit -peu la répulsion que j'ai pour elle ... Je lui crie un -gros mot, une injure ... Mes lèvres se soulèvent de -dégoût ... Et c'est tout!... Quant à ces messieurs ...</p> - -<p>—Quels messieurs?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span></p> - -<p>—Vous savez bien, le boursier, l'avocat, la bande, -enfin ...</p> - -<p>—Eh bien?</p> - -<p>—Eh bien! je ne leur en veux presque plus ... -Je n'ai plus pour eux qu'une sorte de curiosité ... -Oui, tenez, je voudrais bien voir leurs têtes, leurs -têtes de cocus ... Car ils l'ont été, comme moi, les -imbéciles, comme tout le monde le sera avec la -dame!... Je commence à la comprendre, cette personne, -je commence à la connaître!...</p> - -<p>Brévannes approuva:</p> - -<p>—Votre état d'esprit me semble, en effet, assez -bon ... Et alors, vous ne l'aimez plus?...</p> - -<p>—On le dirait ... C'est, d'ailleurs, ce qui me confond, -mon vieux ... Car, pourquoi est-ce que, du -jour au lendemain, je ne l'ai plus aimée? Parce -que j'ai su qu'elle me trompait? Je l'ai cru d'abord. -Mais, ensuite, j'ai réfléchi ... Ce n'est pas la raison ... -J'aurais pu savoir et pardonner, continuer de l'aimer ... -J'aurais pu désirer la revoir, accepter qu'elle -revînt comme elle m'en priait ... Pas du tout, j'ai -refusé ...</p> - -<p>—Et maintenant, vous refuseriez encore?... -Vous refuseriez si elle vous écrivait, si elle vous -donnait pour demain ou après-demain un petit -rendez-vous amical?</p> - -<p>—Je refuserais, parce que je n'ai plus envie<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> -d'elle ... Et puis, pas de danger qu'elle m'écrive ... -Elle est sans doute enchantée que ce soit terminé, -d'avoir sa tranquillité, sa liberté ... Elle ne viendra -pas me chercher, allez ... Mais vous, Brévannes, -vous expliquez-vous cela, que je ne l'aime plus?...</p> - -<p>Brévannes tiraillait sa longue moustache blonde.</p> - -<p>—Moi?... Moi? Je ne me suis jamais engagé à -vous fournir des éclaircissements psychologiques -sur votre cas ... Comment!... Vous ne souffrez plus, -vous avez la chance de ne plus souffrir et vous demandez, -en sus, des explications!... Vous en voulez -trop, mon jeune ami! Vous êtes insatiable!</p> - -<p>Mareuil suivait son idée:</p> - -<p>—Par contre, si je ne souffre pas, je m'ennuie -ferme!... J'ai essayé de travailler ces jours-ci. Pas -moyen! Est-ce affaire de tempérament ou d'habitude? -mais je sens que je ne suis capable que d'aimer, -que je ne suis bon qu'à cela, qu'il n'y a que -cela qui m'intéresse ... Je suis devenu homme de -sentiment, comme d'autres sont hommes de cheval, -hommes de finances, hommes d'études ...</p> - -<p>Et il répéta, ravi de sa trouvaille:</p> - -<p>—Oui, je suis un homme de sentiment!... Saisissez-vous?</p> - -<p>Brévannes répliqua d'une voix narquoise:</p> - -<p>—Si je saisis?... Passez-moi donc une allumette ... -Si je saisis?... Comme un huissier!... Mais<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> -on n'est pas homme de sentiment tout seul. Vous -oubliez, mon brave monsieur, qu'on ne l'est généralement -qu'à deux ... c'est le minimum!</p> - -<p>—J'oublie? fit Mareuil, à son tour ironique ... -Ah! j'oublie?... Et qui vous dit que nous ne serions -pas deux?</p> - -<p>Brévannes l'examina avec compassion:</p> - -<p>—Déjà?...</p> - -<p>—Déjà! repartit Mareuil d'un ton résolu ... -Parfaitement, j'ai en vue une petite femme charmante ...</p> - -<p>—Que vous aimez?</p> - -<p>—Je n'irai pas jusqu'à vous jurer que je l'aime ... -ce serait exagérer!... Mais je crois que je l'aimerai, -que je l'aimerai bien ... avec le temps ...</p> - -<p>Brévannes leva les bras en signe d'absolution:</p> - -<p>—Au fait, si c'est votre manie, si cela vous plaît, -vous auriez tort de vous priver!... Une façon -comme une autre d'aiguiller sa vie!...</p> - -<p>Et il ajouta en posant sa main sur le genou de -Mareuil:</p> - -<p>—Vous êtes riche, n'est-ce pas? Ou du moins -vous n'avez pas besoin de travailler pour vivre ... -Vous n'avez pas non plus une âme de missionnaire -ou de héros, à ce qu'il me paraît ... Alors, ce ne -sera jamais moi qui vous conseillerai de vous -tourmenter pour la gloire, pour qu'on déclare que<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> -vous avez du talent ... Et, qui sait? on ne le déclarerait -peut-être pas ... On déclarerait peut-être, au -contraire, que vous n'en avez aucun ... Non, voyez-vous, -mon petit Mareuil, quand, comme vous, on -n'a dans l'existence ni charges ni responsabilités, -ce qu'il y a de mieux, pendant le court bout de -temps qu'on séjourne ici-bas, c'est encore de faire -ce qui vous amuse!...</p> - -<p>La voiture s'arrêta, et ils pénétrèrent dans le restaurant -où ils déjeunèrent rapidement.</p> - -<p>Mareuil n'écouta pas la pièce. Il songeait à -M<sup>me</sup> Lozières, se figurant les émotions qui devaient -l'agiter, tandis que l'heure s'avançait sans qu'il -vînt, le ton distrait dont elle devait parler aux visiteuses—toute -désappointée, toute au regret de -s'être laissée aller à cette promenade clandestine, -à cette familiarité de causerie intime avec un monsieur -si inconséquent ou si froid.</p> - -<p>De plus, il avait remarqué, dans une baignoire -voisine de son fauteuil, M<sup>me</sup> Béatry, une petite -brunette élégante que, de l'orchestre, on lorgnait -beaucoup; et il la fixait obstinément.</p> - -<p>C'était une jeune veuve aux lèvres un peu fortes, -aux narines très ouvertes et frémissantes, une de -ces jeunes veuves en présence desquelles on juge -immédiatement que c'est du mari et du mari qu'il -leur faut, ou quelque chose d'approchant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span></p> - -<p>Des bruits bizarres couraient sur elle, que Mareuil -savait, s'étant informé, après l'avoir fréquemment -rencontrée dans son quartier, et pris de cet -intérêt qu'on a souvent pour certaines anciennes -amies de rue, aux regards devenus affables, à la -longue même souriants. Une malpropre histoire -d'argent: M. Béatry rédigeant un testament qui interdisait -à sa femme de se remarier sous peine de -voir passer aux enfants, deux petits garçons, la -fortune presque entière; et ensuite, M<sup>me</sup> Lestang, -la mère de la jeune veuve, asservie à ces clauses sataniques, -veillant autour de sa fille comme un factionnaire -devant une banque, repoussant au large -tous les prétendants comme des voleurs, épouvantée -à l'idée d'une rechute dans la gêne d'où le -premier mariage les avait miraculeusement tirées.</p> - -<p>Mareuil se rappelait ces détails contés, autrefois, -par un camarade; et tout en lorgnant M<sup>me</sup> Béatry: -«Ce brésillon m'irait assez, m'irait autant -que la petite Lozières ... Oui, mais il y aurait à se -faire présenter ... Sans compter la mère à franchir, -le boule-dogue de mère ... Trop de besogne!...»</p> - -<p>A la sortie, pourtant, il l'attendit quelques minutes. -Elle ne paraissait pas. Il s'en alla sans effort.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>La semaine lui sembla lente. Il rêvait à M<sup>me</sup> Lozières, -se l'imaginait, rue Fortuny, entièrement<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> -à lui, ayant abandonné toute pudeur; et cela lui -suggérait des désirs qu'il notait avec joie, comme -des présages d'amour en bonne voie. Puis, lorsque -ces exercices ne suffisaient pas, lorsqu'il lui venait -des tentations de renoncer à la lutte, vite il -les écartait en se remémorant le passé, les jeunes -modèles qu'il avait fréquentées avant M<sup>me</sup> Hardouin, -les parties désolantes le dimanche, dans la -banlieue, les retours bruyants, la nuit, parmi la -foule,—et l'encrassement d'ennui qui lui restait, -pour plusieurs jours, de ces journées de fête. -Recommencer, retomber à ces pauvres escapades, -après les sublimes heures de passion, après ce -qu'il avait appris à ressentir? Merci! Non, c'était -aimer qu'il voulait.</p> - -<p>Seulement, par exemple, il ne permettrait pas -que Lucie prolongeât trop la résistance, s'avisât -de le traîner, de le jouer. Il lui accorderait les -délais d'usage, le temps de se donner; mais le -moment venu, si elle ne cédait pas, il passerait à -une autre, car elle n'avait pas un charme si exceptionnel -enfin qu'on ne pût en trouver de pareilles, -et même de meilleures.</p> - -<p>Il était donc dans les dispositions les plus rigoureuses -quand, le samedi suivant, vers une heure et -demie, il sonna à la porte de M<sup>me</sup> Lozières.</p> - -<p>Il avait choisi cette heure à dessein, de façon à<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> -se rencontrer seul avec elle et à se déclarer sur-le-champ, -dès le premier tête-à-tête. On l'introduisit -dans un boudoir attenant à un salon plus vaste et -meublé de meubles anciens, tendus de soieries -effacées. Puis on revint lui dire que Madame le -priait de vouloir bien patienter un peu, et qu'elle -ne tarderait pas.</p> - -<p>Il se mit à se promener à travers la pièce, inspectant -les tableaux posés aux murs, les fleurs des -potiches, les photographies éparses dans de jolis -cadres, sur un guéridon bas.</p> - -<p>Il repassait en son esprit les phrases qu'il se -proposait de prononcer d'abord, les mots décisifs -qui seraient comme le signal de la bataille—de -cette bataille qui finirait peut-être pour lui -sans grand dommage, par le triomphe de l'adversaire, -ou bien qui engagerait, une fois de -plus, sa vie pour combien de mois, combien -d'années?</p> - -<p>Il entendit un frôlement d'étoffes sur le tapis, -des pas hâtifs, puis M<sup>me</sup> Lozières parut, agrafant -la dernière agrafe de son corsage. Elle lui indiqua -un siège et d'une voix un peu essoufflée:</p> - -<p>—Vous ne m'en voulez pas?... Je n'étais pas -prête ... J'ai dû sortir ce matin et lorsque vous avez -sonné, je commençais à peine ma toilette ... Ce que -je me suis pressée!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span></p> - -<p>Elle tapotait sa robe, une longue robe de réception -en soie cuivre, recouverte de dentelles noires.</p> - -<p>Mareuil répliqua:</p> - -<p>—Je regrette que vous vous soyez tant pressée ... -C'est moi qui suis coupable ... J'arrive à une heure -indue, à une heure absolument incorrecte ...</p> - -<p>Elle souriait, les yeux baissés:</p> - -<p>—Le fait est que vous arrivez un peu tôt!</p> - -<p>—Mais j'ai une excuse! dit Mareuil.</p> - -<p>—Et laquelle?</p> - -<p>—C'est d'avoir commis exprès cette incorrection.</p> - -<p>—Exprès? fit madame Lozières, d'un air candide.</p> - -<p>Mareuil répéta en pesant sur le mot:</p> - -<p>—Exprès!... Oui, je désirais vous voir seule ...</p> - -<p>—Eh bien, dans ce cas, dit M<sup>me</sup> Lozières avec -aisance, dépêchez-vous ... Vos instants de plaisir -sont comptés, car, dans un quart d'heure, -M<sup>me</sup> de Brégy, ma tante, sera ici pour m'aider à -recevoir ...</p> - -<p>Mareuil réprima une moue de mécontentement. -La survenue de cette M<sup>me</sup> de Brégy, la seule proche -parente de Lucie, depuis trois ans orpheline, l'inquiétait. -M<sup>me</sup> Lozières reprit:</p> - -<p>—Vous savez que vous avez failli me faire -gronder, l'autre soir ... Je ne suis rentrée qu'à sept -<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span>heures et demie, et mon mari ...</p> - -<p>Mareuil déposa son chapeau sur le tapis, à sa -droite.</p> - -<p>—Pardonnez-moi de vous couper la parole ... -Mais vous présumez bien que j'avais mes raisons -pour souhaiter de vous voir ainsi ...</p> - -<p>Elle eut un geste d'ignorance.</p> - -<p>—Oh! je vous en prie, fit Mareuil, laissez-moi -parler ...</p> - -<p>Et s'exhortant, se forçant, sans aucun élan:</p> - -<p>—Voilà!... Je ne suis pas venu samedi dernier, -parce que je n'osais pas encore ce que j'ai le courage -d'oser aujourd'hui ... Je viens vous demander -de vous revoir ...</p> - -<p>—De me revoir?... Mais vous me voyez!... Vous -me reverrez!...</p> - -<p>—Comprenez-moi ... De vous revoir plus souvent, -ailleurs qu'ici, de vous revoir seule, enfin ...</p> - -<p>Elle essaya de plaisanter:</p> - -<p>—Toujours seule, alors ... Et pourquoi?</p> - -<p>—Pourquoi?... Pourquoi?... Parce que je ne -peux plus me passer de vous, parce que depuis -dix jours, je ne pense qu'à vous ...</p> - -<p>Il attendit un instant qu'elle lui fournît la -réplique, mais elle gardait le silence, les yeux -attentifs vers les petits boutons de nacre de ses -hauts gants, qu'elle boutonnait lentement.</p> - -<p>Il s'écria:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span></p> - -<p>—Vous avez l'air de ne pas me croire. Vous ne -me répondez pas ... Pourtant, je vous jure que -je suis sincère ... Et si peu que vous me connaissiez, -vous savez bien que je me doute de l'importance -de ce que je vous dis, que je le pense -puisque je vous le dis ... je vous en prie ... je vous -en prie, ne refusez pas ... Vous me feriez tant de -peine!...</p> - -<p>Sa voix tremblait. Il s'arrêta, bien plus ému du -son de ses paroles que de leur sens vrai; et il se -félicitait: «Allons, allons! C'est mieux!... Cela ne -va pas trop mal!»</p> - -<p>Elle redressa la tête:</p> - -<p>—Vous avez fini?... Je ne voulais pas vous -interrompre ... Cela vous aurait peut-être contrarié ... -Et puis, je peux vous l'avouer franchement ... -votre déclaration était assez charmante, assez discrète, -pour donner le désir de l'entendre jusqu'au -bout ... Ensuite, avec la même franchise, je réponds -à votre demande, je vous dis: C'est impossible!</p> - -<p>Mareuil vivement se rassura: «Cela ne signifie -rien! Continuons!»—Et avec une intonation -désespérée:</p> - -<p>—Impossible?</p> - -<p>—Oui, impossible ... Le motif? C'est que je ne -veux être la maîtresse ni de vous ni de personne ...</p> - -<p>Mareuil eut envie de prendre son chapeau, de<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> -s'en aller; mais se contenant, il proféra d'un air -indigné:</p> - -<p>—Maîtresse!... Maîtresse!... Ma maîtresse!... Il -s'agit bien de ça ... Maîtresse!... C'est-à-dire que -vous ne me croyez pas, que vous me considérez -comme un chercheur de femmes, un chasseur -d'occasions, un monsieur qui serait bien aise de -vous avoir comme une autre, tout bonnement -parce que vous êtes jolie et gracieuse ... N'est-ce -pas, c'est bien cela que vous pensez, malgré mes -confidences de l'autre jour, malgré tout ce que je -vous ai révélé de moi-même dans cette conversation -affectueuse?... Comme c'est mal!</p> - -<p>Elle balbutia très gênée:</p> - -<p>—Vous vous trompez ... J'ai au contraire pour -vous, depuis notre causerie, une profonde sympathie ... -Vous m'avez dit ce jour-là des choses qui -m'ont beaucoup plu ... Pourtant, ce que vous me -proposez est, je vous le répète, impossible ...</p> - -<p>Il y eut un temps. Mareuil songeait: «Aurait-elle -un amant?» Puis apercevant sa mine contrite: -«Mais non, elle a l'air sérieusement ennuyée ... -Et puis quand même, qu'est-ce que cela -ferait?... Ah! c'est dur! c'est dur!»</p> - -<p>Il réunit toute son audace, et de sa voix la plus -câline, la plus douce:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span></p> - -<p>—Je serais navré de vous importuner ... Cependant, -réfléchissez ... Que risqueriez-vous? Ce que -vous avez risqué la première fois, pas davantage: -une promenade solitaire, une autre si celle-là ne -vous avait pas déçue; puis d'autres, peut-être si -vous vouliez ...</p> - -<p>Et après une pause:</p> - -<p>—Je suis bien obligé de vous expliquer tout -cela ... Vous vous êtes si complètement méprise sur -mon compte!... Non, véritablement, je sais trop ce -que c'est que d'aimer pour supposer que, du premier -coup, au premier mot, on puisse inspirer de la -tendresse ... Ces sentiments ne viennent que peu à -peu, quand on se connaît, quand on s'apprécie ... -Et les femmes qui prétendent les avoir autrement, -eh bien! elles ne valent pas plus que les hommes -dont nous parlons ... Ce sont des gredines ... des -aventurières!...</p> - -<p>Il s'exprimait avec autorité maintenant, soutenu -par ses rancunes, ayant retrouvé ce ton éloquent -de passion meurtrie qui intriguait Lucie; et victorieusement -il ajouta:</p> - -<p>—D'ailleurs, est-ce que je vous ai dit que je -vous aimais, moi? Est-ce que j'ai eu cette impudence?... -Non, je ne vous l'ai pas dit!... Je vous ai -tout dit sauf cela ...</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lozières, comme éblouie par ce raisonnement, -répliqua:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span></p> - -<p>—C'est vrai ... J'en conviens ... Mais précisément -je ne veux pas m'exposer à aimer, à tous ces dangers -d'un flirt ... Je vous en conjure, qu'il ne soit -plus question de ces choses et contentez-vous que -je reste votre amie, que j'éprouve pour vous une -grande, une réelle sympathie ...</p> - -<p>Il prit sa main, sa main dégantée, et y posa un -long baiser. Elle contemplait distraitement la fine -raie blanche qui séparait ses cheveux souples et -lustrés; puis, plus loin, la chair blanche de sa -nuque dans l'écartement du col, et, tout à coup, -elle tressaillit, sentant les dents de Mareuil qui, -dans un baiser plus fort, l'avaient un peu mordue.</p> - -<p>—Oh! laissez-moi!</p> - -<p>Elle avait arraché sa main.</p> - -<p>—Je vous demande pardon! fit Mareuil, dont le -regard brillait.</p> - -<p>Deux coups sonnèrent à la pendule. Il se dit: -«Deux heures! La tante Brégy menace ... Un -dernier essai, et je file!...»</p> - -<p>Il rapprocha sa chaise du petit canapé où Lucie -était assise, et d'un air chagriné:</p> - -<p>—Ainsi, nous ne nous reverrons plus?</p> - -<p>—Si, nous nous reverrons!</p> - -<p>—Non, puisque à dater d'aujourd'hui, vous ne -<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span>recevez plus ...</p> - -<p>Elle cherchait une excuse, une compensation à -lui opposer.</p> - -<p>—Eh bien! nous nous rencontrerons ... Nous nous -verrons peut-être au Bois, aux eaux ... Et l'hiver -prochain, vous reviendrez me rendre visite ...</p> - -<p>—L'hiver prochain! s'exclama Gilbert ... Dans -six mois! Dans huit mois!... Quelle tristesse!</p> - -<p>Il avait ressaisi sa main qu'il embrassait avec -plus d'ardeur, couvrant de baisers son poignet et -même au-dessus, la peau délicate de son bras. -Il releva un peu la tête, étonné de son inertie, et la -vit les paupières battantes, le visage convulsé de -cette belle expression douloureuse de bête agonisante -qu'ont les femmes qui faiblissent.</p> - -<p>Alors, sans hésiter, il s'assit près d'elle et prestement -l'attira à lui.</p> - -<p>Elle bégayait:</p> - -<p>—Je vous en supplie! Je vous en supplie!</p> - -<p>Il ne l'écoutait pas, continuait de l'embrasser, -dans le cou, dans les cheveux, sur le front, mais -comme il atteignait sa bouche, elle se dégagea -d'un sursaut violent—et brutalement, les sourcils -froncés, les bras serrés au corps, dans un ramassement -de défense, elle dit:</p> - -<p>—Allez-vous-en!... Je veux que vous vous en -alliez!</p> - -<p>Il implora à son tour:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span></p> - -<p>—Je vous en prie!... Ne soyez pas fâchée ...</p> - -<p>Elle demeurait silencieuse, les yeux vers le tapis, -ramenant d'un geste nerveux ses cheveux défaits -dans la lutte.</p> - -<p>Il répéta à mi-voix:</p> - -<p>—Vous n'êtes pas fâchée?</p> - -<p>Puis, avant qu'elle n'eût pu répondre, il l'enlaça -de nouveau.</p> - -<p>Elle se débattit. Mais il était plus robuste, la -retenait de ses bras fermes, de toute sa force surexcitée. -Elle cessa presque de résister, chuchotant -seulement, par instants, en un effort suprême:</p> - -<p>—Allez-vous-en!... Je vous en supplie!... On va -entrer!... On va venir!</p> - -<p>—Mais non! mais non! répondait Mareuil ... Je -vous assure ... Ne craignez rien ...</p> - -<p>On ne venait pas, en effet: ni tante Brégy, ni -visites, ni personne. Et la lutte se poursuivait, -muette, solennelle, dans le désert de cet étroit salon, -devant les meubles indifférents, sans autre -bruit que celui des baisers, des soupirs, des supplications -ou parfois des vitres vibrant au passage -d'une voiture, dans la rue.</p> - -<p>—Je vous aime ... je vous aime tant! murmurait -Mareuil d'une voix sourde, oubliant soudain sa -réserve, toutes ses déclarations chevaleresques.</p> - -<p>Elle sanglotait toujours:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span></p> - -<p>—Oh! partez! Je vous en supplie ... Mais je suis -folle ... Mais je ne me reconnais plus ... Oh! laissez-moi!</p> - -<p>Enfin, elle eut l'énergie de le repousser, de se -débarrasser, et elle se leva d'un bond, les cheveux -en désordre, les joues toutes rosées, toutes brûlantes -des petites piqûres continues de sa barbe rase.</p> - -<p>Il s'était levé également, et dans la glace, derrière -elle, Lucie l'aperçut un peu décoiffé, un peu rouge, -lissant sa moustache défrisée par les baisers.</p> - -<p>Elle le regarda d'abord durement; puis, comme -il souriait avec une expression enfantine de regret, -elle se retourna, souriante aussi, et d'un ton de -gronderie amicale:</p> - -<p>—Je vous en prie ... Allez-vous-en ... Nous avons -été d'une imprudence absurde ... Je tremble encore, -en y pensant ... Il faut que vous partiez!...</p> - -<p>Il répliqua, en se reculant:</p> - -<p>—C'est bien ... Je vais partir ... Cependant, avant -que je parte, ne voulez-vous pas me dire si je vous -reverrai?...</p> - -<p>Elle agitait la tête pour refuser, la bouche pincée -d'une moue railleuse et mélancolique.</p> - -<p>Il reprit:</p> - -<p>—Si! Je désire plus que jamais vous revoir! -Vous ne pouvez pas me dire non ... maintenant ...</p> - -<p>Elle l'interrompit:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span></p> - -<p>—Comment, «maintenant»?... Qu'entendez-vous -par là?... Ah! vous avez des mots malheureux, -mon cher!</p> - -<p>Il se fit humble, essaya de pallier la faute:</p> - -<p>—Je voulais dire: maintenant que vous savez -combien je vous aime ... Comme vous êtes méchante!... -Comme vous prenez méchamment toutes -mes paroles!...</p> - -<p>Elle lui tendit la main en signe de pardon:</p> - -<p>—Au revoir!</p> - -<p>—Au revoir!</p> - -<p>Il regardait sa main et les yeux dans ses yeux, -d'une voix précipitée il dit:</p> - -<p>—Je m'en vais ... Mais après-demain lundi, je -vous attendrai, près du pont de l'Alma, du côté du -Champ de Mars ... J'y serai à deux heures ... Il y a -là des endroits où l'on ne rencontre personne ... Je -vous en prie, venez ...</p> - -<p>Il l'attira sans qu'elle se défendît, lui donna sur -les lèvres un lent et dernier baiser.</p> - -<p>—Viendrez-vous?</p> - -<p>Elle balbutia, les paupières closes:</p> - -<p>—Je ne sais pas ... Peut-être!... Laissez-moi!</p> - -<p>Il était sur le seuil du petit salon:</p> - -<p>—Alors, c'est convenu!... Demain, deux -heures!</p> - -<p>Elle répliqua:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span></p> - -<p>—Oui, oui, peut-être ... Je ne promets rien ...</p> - -<p>Mais, soudain, elle tressaillit:</p> - -<p>—Chut! Chut! Arrêtez!</p> - -<p>Une porte par-delà les tentures, les murailles du -salon, du côté de l'antichambre, s'était refermée -avec un claquement lointain, et M<sup>me</sup> Lozières -guettait, la figure anxieuse, le buste penché en -avant:</p> - -<p>—On n'a pas sonné? fit-elle.</p> - -<p>—Je ne pense pas ...</p> - -<p>—Ce ne peut être que mon mari ... Mais non, il -n'est que quatre heures ... Enfin, rentrez ... J'aime -mieux cela ...</p> - -<p>Ils revinrent dans le boudoir et s'assirent en silence:</p> - -<p>—Mais parlez donc! murmura Lucie avec impatience ... -Parlez donc!... Dites-moi quelque -chose!... Vous avez vu cette pièce des Menus-Plaisirs? -Est-ce aussi mauvais qu'on le raconte?</p> - -<p>Mareuil répondit au hasard:</p> - -<p>—Oh! ce n'est pas bien remarquable ... C'est -une opérette comme on en a déjà fait cent ... Pourtant, -au second acte ...</p> - -<p>Le parquet voisin cria sous des pas lourds, et -un gros homme barbu d'une quarantaine d'années, -une sorte de Labernerie, pénétra dans le -petit salon.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span></p> - -<p>Mareuil s'était levé. M<sup>me</sup> Lozières présenta:</p> - -<p>—M. Mareuil, dont je t'ai souvent parlé ... Mon -mari ...</p> - -<p>Lozières serra la main de Mareuil:</p> - -<p>—Asseyez-vous donc, monsieur!... Je suis enchanté -de faire votre connaissance ... J'ai vu votre -exposition au Grand-Art ... C'était ravissant!...</p> - -<p>Puis, se tournant vers sa femme:</p> - -<p>—Ta tante n'est donc pas venue?</p> - -<p>Lucie repartit d'un air préoccupé:</p> - -<p>—Mais non ... Elle devait venir à deux heures!... -Je n'y comprends rien ... je suis même un peu inquiète ...</p> - -<p>Lozières la rassura:</p> - -<p>—Elle aura été retenue chez un fournisseur ... -Elle va sans doute arriver ... D'ailleurs, je suis là -pour la remplacer, si tu veux bien ... Figure-toi que -le ministère a été renversé cet après-midi au début -de la séance ... Alors, j'en ai profité pour filer ...</p> - -<p>Mareuil crut habile d'intervenir.</p> - -<p>—Ah! le ministère est tombé?</p> - -<p>—Oui, monsieur, sur une petite question de -douanes ... Et il ne l'a pas volé ... Si on m'avait -écouté, si le ministre avait tenu compte de mes -observations, il serait encore debout ... Mais ces -gens-là sont trop bêtes, ils n'ont que ce qu'ils méritent!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span></p> - -<p>Mareuil, peu initié à la politique, approuva:</p> - -<p>—Vous l'avez dit!</p> - -<p>M. Lozières poursuivit:</p> - -<p>—Et tenez, justement le ministre de l'intérieur, -Dubourdet, vous en avez certainement entendu -parler ...</p> - -<p>—Je ne me rappelle pas! fit Mareuil.</p> - -<p>—Au fait, vous étiez peut-être bien jeune dans -ce temps-là!... Eh bien, savez-vous, monsieur, que -monsieur votre père l'a condamné avec moi à -1,000 fr. d'amende et à huit jours de prison?</p> - -<p>—Mon père?</p> - -<p>—Parfaitement, mon cher monsieur! Votre -père ... C'était en 1876 ... Dubourdet et moi, nous -faisions du journalisme dans la Nièvre ... Un jour, -nous avons été appelés en correctionnelle pour des -articles contre le Maréchal ... M. Mareuil présidait ... -Je m'en souviens, comme si j'y étais. Un -homme froid, très courtois, qui nous bourrait de -prévenances ... Ce qui ne l'a pas empêché de nous -condamner ensuite au maximum ...</p> - -<p>Mareuil fit un geste d'innocence.</p> - -<p>—Oh! Je ne vous en rends pas responsable, dit -Lozières ... Il avait bien raison, monsieur votre -père ... Cela aurait dû me servir de leçon. Est-ce -qu'on se dévoue, est-ce qu'on risque la prison pour -une clique pareille!... Quand je songe que ce Du<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span>bourdet -a été président du conseil!... Dubourdet, -la risée de notre génération, cet imbécile, ce grossier -personnage!... Président du conseil ... ça!... -C'est à se tordre, ma parole!...</p> - -<p>Mareuil le contemplait curieusement. Il était -grand, large d'épaules, corpulent, avec une face à -barbe brune, le front dénudé, sauf un restant de -petits cheveux en brosse, qui s'obstinait sur le -devant,—la tête des politiciens arrivés au pouvoir -après le Seize-Mai, une tête classique de 363; et il -avait tout des hommes de cette époque, le visage -barbu, les allures tantôt arrogantes, tantôt bon -enfant, la redingote en drap lisse, le pince-nez -épais, la gaucherie tapageuse du parvenu. Il eût -paru le lendemain à la tribune, comme successeur -de Dubourdet, que les profanes s'en fussent à peine -aperçus. Il ressemblait à ceux de sa génération -exactement comme tous lui ressemblaient.</p> - -<p>Lucie était sortie, sous prétexte de donner des -ordres.</p> - -<p>M. Lozières reprit avec aigreur:</p> - -<p>—Enfin, les voilà par terre! Je n'en suis pas -fâché ... D'ailleurs, eux ou d'autres, ce sera toujours -la même chose. On mentionne déjà Ginestas, -pour les finances!... Ginestas!!! Ha! ha! encore -un de mes camarades, celui-là ... C'est lui qui m'a -<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span>engagé à entrer dans l'administration ... Une jolie -idée, mon cher monsieur ... Ils m'ont enterré là-dedans, -enfoui comme un gêneur ... Ils m'ont -nommé receveur, chef de division ... Et ils se croient -quittes envers moi parce qu'ils m'ont gratifié de -ça!...</p> - -<p>Il désignait, du menton, le ruban rouge de sa -boutonnière:</p> - -<p>—Ah! non, mes gaillards!... Ce serait trop simple!... -On ne s'en tire pas à si peu de frais avec un -Lozières, avec un monsieur de ma taille ...</p> - -<p>Il continuait de cracher ses rancunes, ses déceptions -de fonctionnaire mécontent, citant des abus, -des compromissions, des iniquités, un tas de scandales -ignorés—se confiant à Gilbert, à cet inconnu, -comme à un ami, à un affidé, comme au -fils du feu président, qu'il supposait acquis à l'opposition, -plein de haines identiques.</p> - -<p>Et Mareuil répliquait d'un ton indécis, timoré,—tout -ahuri encore de cette brusque intrusion de -la politique, de la vie sociale, dans ce petit salon -où, l'instant d'avant, il n'y avait que des bruissements -de baisers, de supplications, de soies froissées.</p> - -<p>Il éprouvait aussi une pitié étrange pour ce -pauvre homme si près d'être trompé, une pitié que -jamais l'autre, jamais M. Hardouin ne lui avait -inspirée, et il faisait ses questions douces, défé<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span>rentes, -sympathiques comme des demandes de -pardon.</p> - -<p>—Notre ministère? s'exclamait M. Lozières. -Le ministère des finances?... Pas meilleur que les -autres, mon cher monsieur! Entièrement aux -mains de la haute-banque, des tripoteurs ... Mais -le moindre agent de change, le moindre coulissier -y possède plus d'autorité que moi ... Ce matin -même, le ministre m'a forcé à poser une heure, à -bouleverser tous mes services. Et devinez pourquoi?... -Pour recevoir une de vos connaissances ... -M. Lepassereau, un banquier de troisième ordre ... -C'est un peu fort, avouez-le!</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lozières rentrait, accompagnée d'un valet -de chambre portant le thé et qui toisa Gilbert de -côté.</p> - -<p>Le jeune homme se leva. Elle voulait le retenir:</p> - -<p>—Vous n'accepterez pas une tasse de thé?</p> - -<p>Il s'excusa, alléguant l'heure, un rendez-vous -qu'il ne pouvait remettre.</p> - -<p>M. Lozières déclara:</p> - -<p>—Maintenant que vous avez appris le chemin, -j'espère que nous vous reverrons ...</p> - -<p>Il salua, en remerciant, et sortit.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lozières était demeurée impassible, sans -un sourire d'intelligence, sans un regard ami.</p> - -<p>Mareuil descendit l'escalier lentement, se retra<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span>çant -une à une les péripéties de cette visite scabreuse.</p> - -<p>«C'est égal, cela a été bon train! On ne traîne -pas dans l'administration.»</p> - -<p>Il arrivait dehors: «Bigre! Ça pince!»</p> - -<p>Une bise glaciale l'avait cinglé, une de ces âpres -bises d'avril qui charrient avec elles comme des -restants d'hiver; et aussitôt il eut la sensation d'un -temps pareil, d'un jour pareil, dans le passé—le -jour où M<sup>me</sup> Hardouin lui avait accordé les premiers -baisers.</p> - -<p>Après, il s'était promené à travers les rues, pendant -des heures, poussé par une furie de marcher, -dévisageant les femmes d'un œil fixe d'homme -ivre; et, dans sa fierté, dans sa joie aveuglante, il -lui semblait que, d'un revers de main, il eût pu -toutes-les prendre. Oui, il se rappelait très bien -cela, jusque dans les plus minutieux détails. Puis, -soudain, au milieu de ces souvenirs, il crut voir -M. Lozières, sa silhouette gesticulante et révoltée: -«Ha! ha!... Ginestas!... La clique!... Mon cher -monsieur!...» Il murmura, repris de pitié: «Pauvre -diable!»—et il cherchait, recherchait, il avait -besoin de retrouver pour s'étourdir l'image lointaine, -l'image fugitive de Lucie suppliante et pâmée.</p> - -<p>«Je l'aime, n'est-ce pas!... Je vais l'aimer, cette -<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span>petite ... Alors, pourquoi me gêner?»</p> - -<p>Mais il eût souhaité l'aimer davantage, être -encore emporté dans cet affolement d'amour où -l'on ne sent plus de repentir, où morale, scrupules, -conscience fuient devant les désirs comme des -fétus sous la tempête.</p> - -<h2>VI</h2> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span></p> - -<p>Le lundi matin, vers la fin du déjeuner, Joseph -apporta à Mareuil une dépêche.</p> - -<p>L'adresse était écrite d'une écriture contrefaite, -renversée. Il ouvrit le papier bleu et lut ce qui -suit:</p> - -<blockquote> - -<p>«Je ne pourrai venir au rendez-vous ni aujourd'hui, -ni jamais. Si vous êtes un galant homme, -vous oublierez un moment de folie, que je déplore -aujourd'hui amèrement.</p> - -<p class="right"> -L...» -</p></blockquote> - -<p>Il songea: «Un galant homme?... Ah! elle -m'embête, cette enfant! Elle m'embête!»</p> - -<p>Et pour donner le change à M<sup>me</sup> Mareuil qu'il -voyait l'épier, il déclara:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span></p> - -<p>—C'est Brévannes qui me décommande ... Nous -devions dîner ensemble ce soir ... Il remet le dîner -à demain ...</p> - -<p>Il n'éprouvait aucune douleur, aucune tristesse, -pas même une piqûre d'amour-propre. Sitôt la -dépêche lue, il avait candidement résumé son sentiment.</p> - -<p>Elle l'embêtait! Elle allait exiger de sa part des -efforts, des prières, une cour régulière et longue—peut-être -même à la fin se refuser, se dérober. -Elle l'embêtait!</p> - -<p>Remonté chez lui, il se mit à réfléchir. Cette -petite Lozières valait-elle qu'il commençât une -lutte sérieuse, qu'il se prêtât à un flirt interminable? -L'affaire lui avait paru plaisante parce -qu'elle s'était engagée promptement, bien présentée. -Mais s'il devenait nécessaire d'implorer, -de ruser, de s'astreindre à des manœuvres compliquées, -non, ce ne serait plus aussi drôle.</p> - -<p>Il regrettait cependant de renoncer tout de suite, -dès le premier obstacle, aux avantages obtenus. -Du reste, il se pouvait que cette résistance ne fût -qu'une feinte. Et il trouverait toujours un prétexte -pour abandonner la lutte, si elle durait au-delà de -son gré.</p> - -<p>Il décida donc d'écrire à M<sup>me</sup> Lozières une lettre -désolée où il la supplierait de revenir sur sa résolution -et de ne pas le désespérer.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span></p> - -<p>Il dut refaire trois fois la lettre, la jugeant chaque -fois trop froide, trop ironique.</p> - -<p>Il s'excitait: «Puisque je veux la toucher, il ne -faut pas lésiner sur les grands mots, lui marchander -de la passion, de la douleur, de l'angoisse ...»</p> - -<p>La quatrième rédaction lui sembla plus médiocre -que les précédentes: «C'est extraordinaire!... -Voyons pourtant, si Jack m'avait -échappé ainsi, qu'est-ce que je lui aurais écrit?»</p> - -<p>Cette hypothèse lui rendit promptement des -forces, de la flamme, un peu de son style coutumier, -et il écrivit:</p> - -<p>«Ma chérie! Votre lettre m'a frappé en plein -cœur!... Je ne puis croire à ce qu'elle renferme, à -cette rupture, à ces adieux ... Après hier, après ces -heures divines, vous voudriez me causer l'immense -douleur de ne plus vous revoir, vous voudriez -me priver de vous, de votre beauté, de votre -voix si suave, à jamais!!!... Non, vous ne pourrez -pas avoir cette cruauté, pas plus que moi je ne -pourrai oublier ce que vous m'ordonnez d'oublier, -car on n'oublie pas l'inoubliable ... J'irai -donc vous attendre, malgré vos prières ... Je vous -attendrai une heure, deux heures,—jusqu'à la -nuit. Et si vous n'êtes pas venue, je recommencerai -le lendemain, les jours suivants, sans trève,<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> -jusqu'à ce que vous veniez ... Agréez, ma chérie, -toutes mes tendresses, je voudrais dire tous mes -plus tendres baisers ...»</p> - -<p>Il se frottait les mains:</p> - -<p>—Cela, au moins, c'est plus heureux! Ça a du -pleur, ça a de la larme!</p> - -<p>Il souligna l'<em>inoubliable</em>, cacheta la lettre, et, en -bas, la remit à un cocher:</p> - -<p>—Portez vite ... Pas de réponse!</p> - -<p>Le fiacre s'éloigna au grand trot.</p> - -<p>Il faisait un temps tiède; et le soleil bien franc, -bien rassuré, baignait d'une lumière douce les -marronniers vert-pâle de l'avenue.</p> - -<p>A une heure et demie, Mareuil sortit de nouveau -et s'achemina vers le pont de l'Alma.</p> - -<p>Il se sentait tout léger, tout rapide dans ses -vêtements d'été, délivré de la pesanteur des draps -d'hiver, de la gaîne embarrassante du paletot -lourd; et il avait peine à ralentir son pas, pour ne -point arriver en avance au rendez-vous.</p> - -<p>Il se récitait en marchant les termes de sa lettre, -s'égayait de leur ton douloureux, mais tout à coup, -il eut une inquiétude:</p> - -<p>«Et si elle ne venait pas ... Si elle ne venait qu'à -trois heures, qu'à quatre heures, ou même si elle -ne venait que demain ... Je n'y serais certainement -plus et j'aurais l'air d'un pitre!... Ah! ce n'est pas<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> -si fort que cela, ce que je lui ait écrit ... Ah! non, -ce n'est pas fort!...»</p> - -<p>Pourtant, les premières minutes d'attente ne lui -furent pas trop pénibles. Il avait sous les yeux un -défilé incessant de grosses charrettes surchargées -de moellons, de voitures découvertes emportant -des femmes en toilettes claires, de municipaux -galopant vers le Palais-Bourbon, d'ordonnances -ramenant à une allure sage les chevaux de leurs -officiers. En bas, sur la Seine luisante, les bateaux-mouches -flottaient en hurlant. Des invalides passaient, -la jambe boiteuse, ou le bras vide de leur -longue tunique ballant glorieusement sur la poitrine; -et tout ce tumulte le distrayait.</p> - -<p>Mais au bout d'un quart d'heure, il se lassa. Il -lui accordait un suprême délai de vingt minutes, à -la jeune Lozières et si, dans vingt minutes elle -n'était pas venue, il s'en allait, il la laissait, pour -toute la vie, au plaisir de causer avec son mari de -Dubourdet, de Ginestas et des infamies de l'opportunisme.</p> - -<p>Il tenait sa montre à la main, par paresse de la -retirer du gousset, et restait immobile à l'angle du -parapet, l'œil au guet vers l'avenue qui montait -loin, entre ses deux murailles d'arbres verts. Deux -heures et demie sonnèrent à un bâtiment voisin.</p> - -<p>Il aurait voulu attirer Lucie par un charme, sa<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span>voir -des gestes, des passes magiques qui l'eussent -fait sortir de chez elle, glisser jusqu'à lui, surgir -soudain de la foule.</p> - -<p>«Encore dix minutes de grâce, pensa-t-il ... Je -ne peux pas faire moins ... D'ailleurs, au temps de -Jack, j'ai attendu bien autrement ...»</p> - -<p>Une voiture, capote baissée, s'arrêta juste à cet -instant devant lui, frôlant le rebord du trottoir. Il -se pencha discrètement, et, au fond, il reconnut -M<sup>me</sup> Lozières, la figure toute mouchetée des pois -noirs d'une courte voilette.</p> - -<p>Elle s'avança un peu:</p> - -<p>—Je suis venue pour que vous ne m'attendiez -pas indéfiniment ... Qu'avez-vous à me dire?</p> - -<p>Elle avait prononcé ces mots d'une voix attristée, -et, sur ses joues, on voyait des traces roses, comme -si elle eût pleuré.</p> - -<p>Mareuil répliqua:</p> - -<p>—Vous n'avez pas lu ma lettre?</p> - -<p>—Si, je l'ai lue ... et je vous en remercie ...</p> - -<p>—Eh bien?</p> - -<p>—Eh bien! elle n'a pas changé mes résolutions ...</p> - -<p>Des passants se retournaient, cherchaient à pénétrer -le mystère de ce colloque suspect, de cette -capote abaissée.</p> - -<p>Mareuil balbutia:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span></p> - -<p>—Je vous répète que je ne vous crois pas ... Seulement, -il m'est impossible de vous parler ici ... -Tout le monde nous observe ... Permettez-moi de -monter avec vous ...</p> - -<p>Elle eut un geste d'effroi:</p> - -<p>—Oh! non ... par exemple!</p> - -<p>—Alors, descendez! fit Mareuil d'un ton impatient.</p> - -<p>Puis, se reprenant, plus courtoisement:</p> - -<p>—Je vous en prie, descendez ... Nous marcherons -un peu ... Je m'expliquerai ... Vous êtes libre -de vos actes, libre de me repousser ... Mais ai-je -mérité que vous me traitiez si brutalement, après -tant de tendresse?...</p> - -<p>Elle exhala un soupir:</p> - -<p>—Je vous cède encore ... C'est la dernière fois, -la dernière ...</p> - -<p>Elle paya le cocher, et ils se mirent en marche -vers le Trocadéro, longeant la pierre grise des quais -presque déserts.</p> - -<p>Mareuil aborda hardiment le débat:</p> - -<p>—Ainsi, du jour au lendemain, vous ne voulez -plus me revoir?... Pourquoi?... En quoi vous ai-je -offensée?... En quoi vous ai-je déplu?...</p> - -<p>Elle répondit:</p> - -<p>—Pourquoi?... Pourquoi?... Je vous l'ai écrit ... -Parce qu'hier j'étais folle et qu'aujourd'hui je ne -<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span>le suis plus ...</p> - -<p>Il essaya de l'interrompre. Elle continua:</p> - -<p>—Non, mon ami. J'ai trop souffert à l'arrivée -de mon mari ... J'ai trop souffert, cette nuit, -en me rappelant la scène de l'après-midi ... C'était -ignoble cet abandon!... J'ai eu un moment -d'égarement, soit ... Mais recommencer, oh! -jamais ...</p> - -<p>—Et moi, mes souffrances, mes regrets ... Cela -vous est indifférent que je souffre? murmura Mareuil -d'un ton pénétré.</p> - -<p>Elle dit avec calme:</p> - -<p>—Au contraire, cela me fait beaucoup de -peine ... En vous écrivant, ce matin, j'ai pleuré; et -j'ai pleuré tantôt en lisant votre lettre ... Vous voyez -je ne me cache pas de vous ...</p> - -<p>—C'est donc que vous avez pour moi un peu de -sympathie ... Qu'est-ce qui vous retient, alors, de -me revoir, comme maintenant?... Quels dangers -courez-vous?...</p> - -<p>Elle s'exclama:</p> - -<p>—Quels dangers?... Vous le savez bien ... D'abord, -on peut nous rencontrer ...</p> - -<p>—S'il n'y avait que cela, rien de plus simple que -de venir chez moi ...</p> - -<p>Elle riposta:</p> - -<p>—Chez vous?... Comment, chez vous?...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span></p> - -<p>—Oui, chez moi ... un appartement que j'ai ... -dans un quartier peu fréquenté, dans une maison -très tranquille ...</p> - -<p>Elle s'écria, en raillant:</p> - -<p>—Et qui étouffe les cris des victimes ... Au -moins vous êtes franc!... Vous non plus, vous ne -dissimulez pas ... Voilà votre but: m'amener chez -vous ... comme toutes celles que vous avez connues -avant moi, ou que vous connaîtrez, après ... m'amener -dans votre chambre à aimer, dans votre -abattoir ...</p> - -<p>Il répliqua d'une voix lente:</p> - -<p>—Oh! on ne vous y ferait pas grand mal, dans -mon abattoir!... Pas plus, en tout cas, qu'à celle -qui vous y a précédée ...</p> - -<p>—Ah! vous avouez? dit M<sup>me</sup> Lozières.</p> - -<p>Mareuil prit un ton sérieux:</p> - -<p>—Oui, j'avoue que j'ai aimé une femme avant -vous.</p> - -<p>—Une seule? Vous m'étonnez!</p> - -<p>Il répéta du même ton:</p> - -<p>—Une seule ...</p> - -<p>Et il ajouta:</p> - -<p>—Naturellement, cela vous étonne ... Vous -persistez à me juger pareil aux autres ... Vous ne -voulez pas admettre chez les hommes la possibilité -d'une affection vraie, d'une fidélité durable!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span></p> - -<p>C'était son fort, son grand air que ce morceau -sur la fidélité masculine; et il le lança de nouveau -avec largeur, avec abondance, sûr de ses effets, -vantant ses propres facultés de dévouement exclusif -et unique, célébrant l'amant irréprochable qu'il -avait été, faisant encore l'article de lui-même sans -hésitation ni vergogne.</p> - -<p>Elle semblait reprise d'intérêt, d'indulgence, réclamait -timidement des détails: quelle femme -était-ce, les raisons, de la rupture et si, ensuite, -il avait souffert?</p> - -<p>Mareuil répondit vaguement: une femme du -monde, un mari très jaloux, surveillance tyrannique, -rendez-vous toujours contrariés, à tel point -que, d'un commun accord, ils s'étaient résignés à -rompre.</p> - -<p>—Depuis longtemps? questionna M<sup>me</sup> Lozières ...</p> - -<p>—Cela date? fit Mareuil ... Voyons?...</p> - -<p>Il feignit de calculer et froidement:</p> - -<p>—Cela date de six mois!</p> - -<p>Elle dit d'un air malicieux:</p> - -<p>—Je comprends que vous ayez hâte de la remplacer!...</p> - -<p>Mareuil se sauva par un accent sincère:</p> - -<p>—Vous avez tort de plaisanter!... C'est une personne -<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span>que j'ai profondément aimée ... Un jour, si -jamais nous cessions de nous voir, je ne voudrais -pas qu'on parlât ainsi de vous ...</p> - -<p>Elle comprit sa double maladresse de l'avoir -blessé dans ses souvenirs et d'avoir paru jalouse:</p> - -<p>—Excusez-moi ... J'ai dit une bêtise ... Je n'avais -pas l'intention de vous froisser ...</p> - -<p>Il lui serra longuement la main en déclarant:</p> - -<p>—Il n'y a pas de mal ... De grand cœur, je vous -pardonne!...</p> - -<p>Ils avaient franchi le pont du Trocadéro, et ils -gravissaient les jardins en pente. Dans un recoin -d'allée, sous des arbres formant charmille, Mareuil -aperçut un banc écarté.</p> - -<p>—Si nous nous asseyions!</p> - -<p>Elle accepta et ils s'assirent.</p> - -<p>La conversation languissait, tous deux n'osant -reprendre la discussion où ils l'avaient laissée, -perdre par une imprudence le terrain gagné. -C'était entre eux comme un secret armistice.</p> - -<p>Ils parlaient de Monneville, de leur enfance, de -leurs relations communes, tandis que Mareuil, la -tête basse, esquissait sur le sable, du bout de sa -canne, des raies, des cercles inachevés.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lozières enfin se leva et annonça:</p> - -<p>—Je m'en vais!... Au revoir!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span></p> - -<p>Mareuil restait assis:</p> - -<p>—Oh! pas encore!... Mais dites-moi, vous -reviendrez demain?</p> - -<p>—Pensez-vous que je doive revenir?</p> - -<p>Elle le regardait comme au départ, la première -fois, avenue Kléber. Il se détourna avec un dégoût -subit, ne pouvant supporter cet admirable regard -de soumission, de tendresse absolues, ne pouvant -surtout la regarder de même. Il lui semblait niais, -grossier, indigne de lui, ce regard, et il se sentait -incapable de l'imiter, de simuler une expression -pareille.</p> - -<p>Il domina pourtant son malaise, et assura:</p> - -<p>—Je crois bien que je le pense!... Demain -à deux heures, même endroit, je vous attendrai!</p> - -<p>—Simple promenade, n'est-ce pas? Promenade -d'amis? fit M<sup>me</sup> Lozières.</p> - -<p>—Bien entendu! dit Mareuil d'un ton un peu -narquois.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Elle fut exacte au rendez-vous. Elle y revint le -<span class="err" title="original: endemain">lendemain</span>, le surlendemain, toute la semaine.</p> - -<p>Ils se promenaient dans les jardins lointains, les -tristes faubourgs de la banlieue, les quartiers -populeux et misérables, le matin ou bien l'après-midi, -aux heures où ils supposaient leurs amis,<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> -leurs parents occupés dans le centre, au Bois—ailleurs.</p> - -<p>Ils visitèrent, de cette façon, le parc de Saint-Ouen, -le parc de Montsouris, le Jardin des Plantes, -les environs d'Asnières, les berges de la Seine, -toujours à pied, car elle ne consentait point à -prendre de voitures.</p> - -<p>Mareuil ne la pressait pas, affectait de ne plus -l'obséder de prières.</p> - -<p>Il lui avait dit:</p> - -<p>—Je ne veux pas vous forcer ... Vous viendrez -chez moi lorsque cela vous fera plaisir!</p> - -<p>Et, au moment de la quitter, il se bornait à réitérer -son invitation avec un salut cérémonieux:</p> - -<p>—Quand il vous plaira, chère Madame!</p> - -<p>Elle s'inclinait gravement:</p> - -<p>—Pas aujourd'hui, cher Monsieur!</p> - -<p>Mais, au fond, elle était surprise de cette patience -exceptionnelle, de cette réserve presque insolente; -et un jour, à la question quotidienne, elle ne put -s'empêcher de répondre:</p> - -<p>—Pourquoi voulez-vous que je vienne chez -vous? Nous sommes déjà camarades ... A quoi bon -aller plus loin?... C'est si bien ainsi!</p> - -<p>La remarque le secoua d'abord comme un coup -de fouet. Puis, se remettant:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span></p> - -<p>—En voilà une idée!... Mais pas du tout! Pas -du tout!</p> - -<p>Elle repartit en riant:</p> - -<p>—Une excellente idée au contraire!</p> - -<p>Il rentra, ce soir-là, avec un sourd mécontentement. -Il repassait en revue les huit jours de cette -semaine, les ballades à travers les boulevards crapuleux, -les fauves du Jardin-des-Plantes, les -causeries joviales et un peu grivoises, ces huit -jours perdus, où il lui avait été si commode, sans -qu'il s'en doutât, de s'abstenir de déclarations, et -il réfléchit:</p> - -<p>«Elle a raison ... Nous devenons une paire de -camarades ... J'aurais dû me montrer plus entreprenant ... -Ce n'est pas cependant le désir qui me -manque!...»</p> - -<p>Bien souvent, durant cette semaine, dans les -coins obscurs des parcs, au détour d'une allée, la -tentation lui était venue d'enlacer Lucie, de l'embrasser -de nouveau, de l'avoir encore contre lui, -haletante. Mais une sorte de timidité l'avait chaque -fois arrêté, une sorte de nonchalance, à la pensée -qu'il faudrait joindre à ce geste des protestations -d'amour, des paroles tendres ou passionnées,—la -regarder d'un de ces longs regards plongeurs -qu'il ne savait plus faire, dont la vue même lui -répugnait.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span></p> - -<p>«Non, ce n'est pas le désir qui me manque! -songeait-il ... Ce serait plutôt le contraire!... Dans -la rue, au théâtre, j'ai envie de toutes les femmes ... -Bien naturel, du reste!... Au bout de deux mois -presque ... Au bout de deux mois, les souvenirs, -cela ne suffit plus!... Alors il n'y aurait que cette -petite qui me glace, qui m'interloque?... Nous -dompterons ça!...»</p> - -<p>Il se promit de recommencer la lutte, de la -mener rondement à l'avenir, sans répit ni merci—de -la terminer bien ou mal, mais vite; et, dès le -lendemain, il mit à exécution son projet.</p> - -<p>Ils étaient arrivés après une heure de promenade, -environ, à l'extrême limite du boulevard -Bineau. Ils tournèrent à droite, suivant le chemin -qui côtoie la Seine. Puis, M<sup>me</sup> Lozières se plaignant -de fatigue, ils s'assirent au premier banc -qu'ils rencontrèrent.</p> - -<p>Devant eux, la rivière coulait lente et déserte, -contournant une île dont les verdures touffues -laissaient voir, par endroits, des pans de murs -blanchâtres, des bâtiments en briques, ces cabarets -où, le dimanche, le petit monde va danser, -manger des fritures amères et se saouler un peu.</p> - -<p>—C'est joli ici! dit M<sup>me</sup> Lozières ... Et puis -je suis bien aise de me reposer ... Ah! vous pourrez -vous vanter de m'avoir fait marcher!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span></p> - -<p>Mareuil saisit le mot et à mi-voix:</p> - -<p>—Nous marchons! Nous marchons, je ne dis -pas!... Mais nous n'avançons pas!</p> - -<p>Elle l'examina d'un œil sévère. Il continua sans -se troubler;</p> - -<p>—Non, nous n'avançons pas!... Nous avons -fait le tour de Paris, mais nous en sommes toujours -au même point ... Vous devriez vous décider, -venir chez moi pourtant ... Ces promenades -sont de la dernière légèreté et je me demande -combien de jours encore elles se prolongeront, -comment elles finiront!...</p> - -<p>Elle riposta:</p> - -<p>—Aujourd'hui même, si vous voulez ... J'ajoute -que je les regretterai, car j'ai passé là avec vous -des journées charmantes ...</p> - -<p>Et comme s'approuvant d'une pensée intime:</p> - -<p>—Oui, elles finiront aujourd'hui!... Elles ne vous -contentent plus ... Il vous faut davantage ... Mieux -vaut donc en demeurer là ...</p> - -<p>Mareuil s'écria d'un air de commisération:</p> - -<p>—Quoi! Cela vous effraie de venir chez moi?... -Et vous reconnaissez cependant que je ne vous -déplais pas, que vous avez du plaisir en ma société!... -C'est enfantin!</p> - -<p>—Pas si enfantin que vous le dites! fit M<sup>me</sup> -Lozières.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span></p> - -<p>Et elle donna ses motifs. D'abord, bien qu'ayant -cessé de pratiquer, en province, afin de ne pas -nuire à l'avancement de son mari et pour éviter -les criailleries des radicaux, elle était restée religieuse. -Elle gardait l'aversion, la terreur du péché. -Ensuite, elle aimait M. Lozières, non pas, -certes, d'une passion aiguë et emportée, mais -d'une affection solide, fortifiée par le temps; et -elle ne se fût pas pardonné d'être pour lui une -cause de chagrin ou de honte.</p> - -<p>Elle avait proféré cette déclaration traditionnelle -d'une voix presque administrative, comme -un maire lisant, avec une solennité voulue, les -articles délabrés du Code, et elle ajouta:</p> - -<p>—Vous devinez que vous n'avez rien à espérer -de moi,—rien, sinon une bonne amitié et un bon -souvenir ...</p> - -<p>Il pensa: «Elle ne disait pas tout cela, chez -elle, quand elle râlait dans mes bras!»—et d'un -ton attendri:</p> - -<p>—Je vous suis très reconnaissant de votre -franchise! fit-il ... Il y aurait beaucoup à vous répondre ... -Mais pourquoi discuter?... Je ne désire -vous prendre ni par la pitié ni par le raisonnement. -Tout ce que je souhaite, c'est de ne pas vous perdre, -c'est que vous acceptiez de revenir à ces rendez-vous, -<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span>si toutefois ils ne vous sont pas désagréables ...</p> - -<p>—Désagréables? Aucunement ... A condition, -pourtant, que vous me promettiez de ne jamais -me parler de ce que vous savez!...</p> - -<p>—Je vous le promets!</p> - -<p>Pendant les quatre jours qui suivirent, il tint sa -promesse.</p> - -<p>Il avait son plan, ne guettait qu'une occasion -de se trouver seul à seul avec M<sup>me</sup> Lozières, -dans une chambre close, chez elle, chez lui, n'importe -où, et là, de lui fermer la bouche sous ses -baisers, d'en faire de nouveau cette pauvre chose -inanimée, sans volonté, sans force qu'il avait vue -une fois entre ses mains, vaincue, et que maintenant -il ne lâcherait plus.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Un matin, il crut le moment propice. Depuis -l'aube, la pluie ne cessait de tomber, une pluie -épaisse et obstinée, qui chassait des rues la gaieté -printanière, salissait toute la ville, jetait dans l'air -mouillé des fraîcheurs rudes de bord de mer. Et -lorsque Lucie arriva au rendez-vous, avenue Montaigne, -Mareuil s'écria:</p> - -<p>—Il me semble qu'aujourd'hui notre à-pied -sera un peu humide!</p> - -<p>Elle répondit:</p> - -<p>—Aussi je ne suis venue que par correction, que -<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span>pour échanger un petit bonjour, et je rentre vite ...</p> - -<p>Mareuil la retint:</p> - -<p>—Attendez, j'ai une autre idée ... Votre mari -déjeune ce matin chez le ministre ... n'est-ce pas?... -Si, vous, vous veniez déjeûner avec moi à la campagne?... -A Ville d'Avray, par exemple!... Outre -que nous sommes en semaine, par ce temps de canard, -il est certain que nous ne rencontrerons -personne ... Nous aurons le restaurant à nous, à -nous tout seuls ... Voyons, qu'en dites-vous?</p> - -<p>Elle se taisait. Mareuil reprit:</p> - -<p>—Pas chez moi, vous comprenez! A Ville-d'Avray! -Vous avez justement une voilette tout à fait -pour campagne ... Et je vous donne mon billet que -ce ne serait pas ennuyeux cette petite excursion de -camarades!</p> - -<p>Elle se taisait encore.</p> - -<p>—Vous ne voulez pas? J'ai une voiture excellente. -Elle m'enlève ... Elle vous enlève ... L'oiseau -chante dans les bois!...</p> - -<p>Il montrait du regard une Victoria de louage -stationnant à quelques pas de là.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lozières souriait, paraissait séduite,—sa -pudeur comme en détresse, comme usée par -tous ces rendez-vous fréquents.</p> - -<p>—Et chez moi? fit-elle enfin ... Chez moi? Que -raconterai-je? Comment expliquer mon absence?</p> - -<p>Gilbert répondit d'un air sceptique:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span></p> - -<p>—Chère Madame et amie, vous ne me ferez pas -croire que c'est le manque d'imagination qui arrête -une personne aussi spirituelle ...</p> - -<p>Elle se récria, mais il poursuivit:</p> - -<p>—Non, la vérité, dois-je vous l'avouer?... La -vérité est que vous avez peur de moi!...</p> - -<p>—Peur de vous? fit M<sup>me</sup> Lozières avec hauteur.</p> - -<p>—Oui, peur de moi!... Vous redoutez que dans -le tête-à-tête je ne sois pas de force à observer nos -conventions ... Vous avez tort, et au risque de vous -paraître fat, j'oserai vous dire qu'en ce qui me -concerne, vos craintes sont exagérées ...</p> - -<p>Elle eut la faiblesse de s'offusquer:</p> - -<p>—Ah! vous avez des façons de me parler!...</p> - -<p>Mareuil l'interrompit:</p> - -<p>—Des façons bien sincères, sincères jusqu'à la -maladresse ... Je vous rappelais que depuis l'autre -fois, je vous ai toujours témoigné un respect de -première qualité et que j'étais disposé à continuer ... -Cela vous blesse?... Je retire ce que j'ai dit ... -Entendu!... Ce n'est pas de moi que vous avez -peur!...</p> - -<p>—Et de qui, alors? fit-elle brusquement, comme -giflée par cette impertinence.</p> - -<p>Mareuil s'esquiva:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span></p> - -<p>—Je l'ignore ... Je vous propose une partie -inoffensive ... Vous refusez ... J'en conclus qu'elle -vous effraie ... Voilà tout!...</p> - -<p>Il se mit à inspecter son soulier droit qu'encerclait -une fine bordure de boue séchée.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lozières se sentait glisser au piège de -ce défi, envahir par une de ces rages enjôleuses -qu'on sait stupides, funestes,—mais toujours -plus puissantes que la raison, la prudence, l'intérêt.</p> - -<p>Elle répéta avec un ton d'ironie:</p> - -<p>—Cela m'effraie?... Voilà tout?... Eh bien! vous -vous trompez, mon cher ... Vous allez être bien -étonné!... J'accepte!...</p> - -<p>«Allons donc!» pensa-t-il—et à haute -voix:</p> - -<p>—Je vous fais mes excuses, chère Madame, et -tous mes remerciements!...</p> - -<p>Ils montèrent dans la voiture, qui fila, par le -Bois de Boulogne, vers Ville-d'Avray.</p> - -<p>Mareuil se tenait ostensiblement dans un des -coins de la Victoria, laissant entre lui et M<sup>me</sup> Lozières -un large espace, un espace pudique et -rassurant qui empêchait les cahots effarouchants, -les rapprochements incorrects. Cependant, malgré -ses efforts de discrétion, il l'apercevait toute repentante -d'avoir cédé à ce bête mouvement de bravoure, -tout apeurée de se voir auprès de lui, sous -cette geôle obscure de la capote baissée, du tablier<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> -tendu; et, en l'observant, il pensait maussadement:</p> - -<p>«Elle est sur l'œil!... Mauvaise affaire!... Cela -n'ira pas tout seul!...»</p> - -<p>Il était midi et demi, quand ils atteignirent le -restaurant des Etangs.</p> - -<p>Trois maîtres d'hôtel s'empressèrent à leur rencontre. -Le cabaret était vide, absolument silencieux, -à part le ruissellement de l'eau le long des -charmilles abandonnées, des tonnelles solitaires. -On les introduisit dans un étroit cabinet sombre, -attenant au jardin. De la fenêtre on découvrait le -lac gris, comme en ébullition sous les piqûres ricochantes -de la pluie et, au loin, des arbustes, -penchés, décoiffés par l'averse.</p> - -<p>Mareuil commanda; puis, se tournant vers Lucie, -assise en face de lui sur un divan de velours -rouge.</p> - -<p>—Préférez-vous que la porte demeure ouverte?</p> - -<p>Elle comprit son intention, et avec un sourire:</p> - -<p>—Non, Monsieur ... Pas de générosité!... Fermez -toutes les portes!</p> - -<p>—Vous êtes simplement héroïque! dit-il en -s'inclinant.</p> - -<p>On servait le déjeuner. Ils commencèrent à -manger.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lozières s'animait peu à peu, causait -gaiement, sans aucune gêne maintenant; mais à<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> -mesure que le repas avançait, Mareuil se demandait -comment il allait passer de cette conversation -amicale et confiante, de ces plaisanteries cordiales, -au reste, au dramatique reste, à ce qu'il voulait -faire là, ici même, tout à l'heure ...</p> - -<p>Dans l'intervalle, il voyait une sorte d'abîme infranchissable -et noir, toute la profondeur de l'impossible; -et, à son tour, il avait peur.</p> - -<p>Il essayait de se représenter les mouvements à -accomplir, ce peu de chose que cela est, matériellement, -de renverser une femme, de la saisir,—ce -qu'il avait tenté une fois, rue Galilée, par instinct:</p> - -<p>«Toc! je l'embrasse!... Bon!... Et puis, je la -serre ... et puis, ftt!...»</p> - -<p>Mais il restait hésitant, intimidé. Il lui manquait -cette fougue intrépide d'amour, de désir ou de -haine qui aide à commettre aisément les violences; -et c'était en lui les reculs du criminel qui raisonne, -le respect de la victime, les lâches angoisses de la -préméditation.</p> - -<p>Avec M<sup>me</sup> Hardouin? Avec M<sup>me</sup> Hardouin, oh! -c'avait été plus vite enlevé, chez lui, tout de -suite, sans trac ni commentaires! Il l'avait prise, -comme on tue, dans un accès de folie silencieuse.</p> - -<p>Il songeait, en rapprochant:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span></p> - -<p>«Nom d'un bonhomme! je ne suis pas brillant!»</p> - -<p>Et, pour s'enhardir, il se mit à boire, à vider et -à remplir son verre aussitôt vidé.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lozières s'en aperçut:</p> - -<p>—Vous supportez bien le champagne?</p> - -<p>—Comme un Suisse! fit Mareuil.</p> - -<p>Puis, afin de détourner les soupçons, il ajouta:</p> - -<p>—D'ailleurs, ce n'est rien à côté du Grand -Cob!</p> - -<p>—Le Grand Cob?</p> - -<p>—Oui, Gendrey, un de mes amis ... Tenez, une -nuit, je l'ai vu boire, à un souper, en une heure, -trois bouteilles de Mümm!</p> - -<p>—Et après?</p> - -<p>—Après, dame, il était un peu raide ... Pas davantage ...</p> - -<p>—Et pourquoi l'appelle-t-on le Grand Cob?</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lozières voulait des explications détaillées -sur Gendrey, ses mœurs, son entourage. Gilbert -les fournit.</p> - -<p>Elle disait:</p> - -<p>—C'est très amusant ... très amusant, ces histoires!</p> - -<p>Et elle riait en se renversant un peu sur le divan -rouge.</p> - -<p>Mareuil continuait, accumulait les anecdotes,<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> -très en verve; et, comme il la regardait rire, il distingua -dans ses yeux bruns tachetés d'or non plus -l'odieux regard d'âme, de tendresse qu'il craignait -tellement, mais un vague éclat sensuel, cette langueur -involontaire et rêveuse qui naît de la griserie.</p> - -<p>Il éprouva comme un choc au cœur, une palpitante -sensation de courage, d'énergie, et, emplissant -de kummel le petit verre placé devant -M<sup>me</sup> Lozières, il lança hâtivement:</p> - -<p>—Ce kummel est au-dessous de tout... Chez -moi, vous en boiriez de bien meilleur!... Avouez -que chez moi, sous tous les rapports, nous serions -mieux!...</p> - -<p>Elle répondit sans s'offenser:</p> - -<p>—Et votre promesse?</p> - -<p>—Ma promesse! Certes, je m'en souviens ... -Certes ... Seulement, à la longue, je me désole, je -m'irrite ...</p> - -<p>Elle implora doucement:</p> - -<p>—Oh! ne prenez pas votre air méchant ... Ne parlons -plus de cela ... C'est inutile ... Je vous ai déclaré -que j'aimais mon mari, et ...</p> - -<p>Mareuil l'interrompit:</p> - -<p>—Votre mari! Votre mari! Mais pensez-vous -qu'il rigolerait, votre mari, s'il vous voyait ici?</p> - -<p>Elle le contempla avec une mine effarée, tout in<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span>terdite -de cette sortie grossière, presque prête à -pleurer, et balbutia:</p> - -<p>—Qu'est-ce que vous dites?... Qu'est-ce que vous -avez dit?...</p> - -<p>Il rejeta sa chaise, et, s'asseyant près de Lucie, -sur le divan:</p> - -<p>—Ne faites pas attention!... Je suis une brute, -un malotru ... Je n'ai rien dit. Aussi, c'est votre -faute ... Pourquoi m'affolez-vous par vos refus, -après ce qui s'est passé un jour entre nous, après -ces baisers, ces caresses?... Je n'ai pas oublié, -moi!... J'en deviens fou, je vous assure!...</p> - -<p>Il la fixait de ses yeux allouvis, la face contractée -de désirs, de tous ces désirs si longtemps contenus, -et qui, dans l'ombre de ce cabinet, à côté -d'elle, sous l'entraînement du vin, de la facilité -proche, se déchaînaient, réclamaient leur droit, -leur pâture.</p> - -<p>—Oh! je vous en prie, vous viendrez, n'est-ce -pas? supplia-t-il en posant sa main sur celle de -Lucie.</p> - -<p>Elle fit le geste de la retirer, mais ce fut comme -un de ces imprudents mouvements d'effroi qui, -dans une cage, décident de la fin du dompteur.</p> - -<p>Mareuil, la voyant échapper, l'avait, d'un élan -furieux, saisie, et il l'embrassait fiévreusement, -sans un mot, sans une excuse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span></p> - -<p>Elle fléchissait entre ses bras:</p> - -<p>—Mais c'est indigne!... Oh! Gilbert!... Vous -aviez juré!... C'est indigne!</p> - -<p>Elle s'était cramponnée à la nappe. Elle lâcha -prise. Il y eut un grand fracas de verres brisés, de -vaisselles entrechoquées. Elle succombait.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>—Vous me pardonnez? chuchota Mareuil, qui -surveillait anxieusement son réveil.</p> - -<p>Elle inclina lentement la tête. Puis elle marcha -vers la fenêtre, et resta quelques instants à examiner -le paysage, la campagne effacée sous la pluie -tombant toujours.</p> - -<p>Gilbert s'était approché et avait glissé son bras -sous celui de M<sup>me</sup> Lozières.</p> - -<p>Elle le pressa contre son buste tiède et mouvant -encore.</p> - -<p>Alors, ne sachant que dire, il interrogea:</p> - -<p>—Voulez-vous partir?</p> - -<p>—Je veux bien!</p> - -<p>Il sonna pour l'addition, et, la voiture avancée, -ils reprirent la route de Paris, le long des allées latérales, -par crainte de rencontrer du monde.</p> - -<p>La pluie ne cessait pas, fouettant la capote, -fouettant leurs visages, formant dans le tablier de -cuir des petites flaques noires que Mareuil secouait<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> -distraitement. Et, sur leur chemin, c'était un vivant -frémissement de boue, une permanente giclée de -boue jaune et gluante, comme les lambeaux de -quelque être jaunâtre, qu'ils auraient écrasé en -passant.</p> - -<p>Mareuil se sentait affreusement triste. Il se rappelait -le jour où M<sup>me</sup> Hardouin s'était donnée -à lui, l'atmosphère de triomphe dans laquelle il -avait vécu, les dernières heures de ce jour-là, et -plusieurs jours après. Aujourd'hui, non, il n'éprouvait -pas cette joie intense, ce gonflement -d'âme extraordinaire et délicieux. Mais plutôt une -prodigieuse lassitude, au souvenir des deux mois -écoulés, de ces deux mois consacrés à des espionnages, -à des correspondances mystérieuses, à des -ruptures, à des supplications serviles, à des stratagèmes -rabaissants.</p> - -<p>«Quel métier! Et tout cela, pour arriver à quoi, -en somme?»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lozières se serrait contre lui et dit tout -bas:</p> - -<p>—Je vous aime infiniment!</p> - -<p>Il répondit:</p> - -<p>—Eh bien! Et moi, est-ce que vous croyez que -je ne vous aime pas?</p> - -<p>Jusqu'à Paris ils ne parlèrent plus. Quelquefois -seulement, la main de Lucie étreignait sa main<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> -davantage, et il lui rendait machinalement cette -étreinte.</p> - -<p>Près de l'Arc de Triomphe, elle descendit, promettant -de venir le lendemain chez lui.</p> - -<p>La voiture repartit aux allures vives, mais, en -tournant le boulevard Malesherbes, elle eut un arrêt -brusque. Elle avait failli renverser un vieillard -à barbe blanche qui, maintenant, se hâtait vers le -refuge du trottoir.</p> - -<p>Mareuil le reconnut:</p> - -<p>«C'est Bourgueil ... Le pauvre vieux!... Il marque -mal, en civil!»</p> - -<p>Il revoyait l'illustre peintre dans son costume vert -de membre de l'Institut, avec la barre oblique du -grand cordon rouge de la Légion d'honneur, l'épinglette -de croix scintillantes gagnées années par années—tel -qu'il l'avait vu, à un enterrement -officiel, quelques semaines auparavant; et il -pensa:</p> - -<p>«Il n'a pas dû perdre beaucoup de temps à -Ville-d'Avray, celui-là!»</p> - -<p>Il songeait aussi à la vie laborieuse de certains -de ses camarades, aux ateliers où ils s'emprisonnaient -tout le jour, à ces ateliers mornes et -austères comme des cellules, où rien ne distrait -de l'idéal cherché, où par les vitres dépolies rien -ne vient du dehors que la lumière du ciel.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span></p> - -<p>«Peuh! C'est l'ambition qui les tient, la vanité!... -Pas grand'chose, encore!»</p> - -<p>Les paroles de Brévannes lui revinrent à l'esprit: -«Moquez-vous donc de la gloire, faites donc -ce qui vous amuse!»</p> - -<p>Il se les redisait en souriant; puis, soudain, il -murmura avec découragement:</p> - -<p>«Oui, mais voilà! Est-ce que cela m'amuse?»</p> - -<h2>VII</h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span></p> -<p>Entre une femme à son premier adultère et une -femme ayant cédé à plusieurs amants, il n'y a pas -grande différence. C'est immédiatement, chez les -novices, la même astuce, la même liberté d'expressions -et de gestes, la même dépravation que chez -les anciennes. On dirait qu'avant la faute les plus -honnêtes avaient de l'adultère un sens secret, une -habitude atavique et cachée qui n'attendait que la -chute pour se révéler; et, dès les débuts de l'abandon, -on voit ces dames se mouvoir sans répugnance -dans leurs fonctions nouvelles, comme de -jeunes canetons s'ébattant naturellement dans la -croupissure des mares.</p> - -<p>Gilbert sut d'abord gré à M<sup>me</sup> Lozières de cette -prompte métamorphose.</p> - -<p>Elle venait chaque après-midi chez lui, toujours -gaie, toujours affectueuse, ne mentionnant jamais<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> -ni mari, ni remords, et pleine d'ardeurs complaisantes.</p> - -<p>Parfois, tandis qu'il se rhabillait, elle se mettait -au piano, vêtue seulement de ses fines lingeries -blanches, les cheveux dénoués, retombant en -masses d'or sur ses épaules nues, et elle chantait.</p> - -<p>Ses doigts effleuraient à peine les touches, les -frôlaient comme des cordes de harpe, laissant le -dessus à sa voix amoureuse et chaude. Elle chantait -des mélodies de Massenet, de Gounod, des airs -énervants et sensuels où la tendresse gémit sur le -ton des désirs.</p> - -<p>Et Mareuil, se recoiffant devant la glace qui la -reflétait, pensait:</p> - -<p>«Il n'y a pas à dire, elle est charmante!... Quel -succès elle aurait ainsi, dans le monde!...»</p> - -<p>Pourtant, il n'atteignait pas souvent à ces -remarques admiratives, et plus il connaissait -M<sup>me</sup> Lozières, au contraire, plus il se sentait -mécontent et déçu.</p> - -<p>Certainement, elle était charmante, tout à fait -charmante de corps, d'esprit, d'élégance. Elle causait -ingénieusement, drôlement, d'une manière -sautillante et comique, aussi bien que M<sup>me</sup> Hardouin, -sinon mieux. Elle se montrait envers lui -une maîtresse dévouée, docile, une maîtresse -parfaite.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span></p> - -<p>Mais il fallait, pour l'apprécier, qu'il fût près -d'elle, tout près, chez lui, sous l'influence directe de -ses caresses, de ses baisers, de sa fraîche beauté.</p> - -<p>Autrement, il avait la sensation d'être seul, libre, -sans passion, sans compagne d'âme.</p> - -<p>Il se rendait rue Fortuny, l'esprit tranquille, -avec cette démarche paisible et traînarde qu'on a -pour faire une course, une visite due.</p> - -<p>Puis, Lucie partie, il lui semblait, au bout de -quelques minutes, qu'elle s'effaçait, disparaissait -de sa pensée derrière un voile montant d'indifférence -et de néant. Rien ne lui demeurait de l'avoir -vue, de compter la revoir; et les heures d'amour -terminées, il se trouvait dans la rue, comme un -employé au sortir du bureau, inactif, désœuvré, -insoucieux de la besogne du jour ou de celle du -lendemain.</p> - -<p>Il se souvenait alors de ce qu'il ressentait au -temps de M<sup>me</sup> Hardouin, au temps de cette Jack -dont l'image pâlissait graduellement en sa mémoire -comme l'image d'un mauvais démon défunt. -C'était, après les rendez-vous, des retours -glorieux, des soirées passées, dans le silence de -l'atelier, à revivre l'honneur enivrant de l'avoir -possédée, des rêveries continues vers elle, une poursuite -imaginaire de sa personne dans des théâtres, -des salons supposés,—ou encore de longues veil<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span>lées -employées à dessiner des bibelots qu'il lui -commanderait, des bibelots rares et uniques, où -la matière serait presque signée de sa tendresse -inventive.</p> - -<p>Et lorsqu'il comparait au présent, il en voulait -un peu à M<sup>me</sup> Lozières de le laisser, loin d'elle, -tellement calme, inoccupé, comme si la jeune -femme eût manqué à un pacte, violé les conditions -de leur engagement.</p> - -<p>Mais bientôt, quelque chose de plus grave commença -à l'inquiéter.</p> - -<p>Il s'était présenté à M<sup>me</sup> Lozières comme un -chevalier exceptionnel et passionné, un personnage -héroïque de roman d'amour; et, à tout instant, -il oubliait son rôle, il lâchait des phrases -maladroites qui décelaient la froideur de ses sentiments, -tout son égoïsme d'homme qui désirait -sans beaucoup aimer.</p> - -<p>Elle le regardait avec stupeur:</p> - -<p>—Comme vous êtes ironique!... Vous! Un -amant! C'est vous qui dites cela?...</p> - -<p>Il s'excusait, corrigeait ses paroles, et le lendemain, -par négligence, recommettait les mêmes erreurs.</p> - -<p>Ou bien—et c'était pis—il se rappelait son -rôle. Il le débitait, il le jouait, comme un rôle de -théâtre, avec les lacunes de souvenir qu'on a en<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> -scène, ces durs moments où l'on cherche ses mots, -la suite de la tirade. Il balbutiait, bafouillait, terminait -par une plaisanterie, et toujours il restait agacé -de s'entendre réciter ces déclarations vaines, ces -théories mensongères, écœuré de toute cette parodie -de passion où il s'était si étourdîment contraint.</p> - -<p>Il finit par s'effrayer des rendez-vous comme -d'un examen à subir. Il ne se décidait à y aller -qu'à la dernière minute; et fréquemment il arrivait -en retard. Dès le seuil, il apercevait, blottie piteusement -en un coin de la chambre, M<sup>me</sup> Lozières, gardant -encore ses gants, son chapeau, sa voilette, n'ayant -osé se dévêtir dans la crainte qu'il ne viendrait -pas.</p> - -<p>Elle disait simplement:</p> - -<p>—Ah! vous n'êtes guère exact!</p> - -<p>Et il lisait sur sa figure l'angoisse qu'il avait eue -en espérant M<sup>me</sup> Hardouin, cette crispation douloureuse -que donne, quand on aime, l'attente -incertaine et solitaire.</p> - -<p>Il avait des regrets, consolait Lucie, se jetait à -ses genoux, par raillerie, pour obtenir son pardon; -et ces jours-là, il redoublait d'attentions, de tendresse -fictive, ne voulant pas qu'elle souffrît comme -il avait souffert.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Juillet cependant finissait dans une chaleur<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> -lourde. Tout le monde, peu à peu, quittait Paris. -M<sup>me</sup> Mareuil était allée, comme chaque année, -rejoindre son frère à Monneville. Les Brévannes -s'installaient pour trois mois à Plouhinec, un trou -sauvage de la Bretagne. M<sup>me</sup> Lozières hésitait -sur le choix d'une villégiature.</p> - -<p>Enfin, dans la première quinzaine d'août, <span class="err" title="original: ellle">elle</span> -apprit à Gilbert que son mari avait loué une villa -à Saint-Germain.</p> - -<p>Elle pleurait presque à l'idée de la séparation.</p> - -<p>—Oh! mon ami chéri, deux mois sans vous!... -Pensez donc!...</p> - -<p>Il répliqua de même, car il ne parvenait pas à la -tutoyer:</p> - -<p>—Allons, allons, ne pleurez pas!... Je ne quitterai -pas Paris cet été, et lorsque vous serez libre, -vous viendrez vite ici ...</p> - -<p>Elle lui sauta au cou:</p> - -<p>—Oh! merci! merci!... Je vois que vous m'aimez!...</p> - -<p>Il avait l'arrière-pensée de tenter un essai, de se -rendre compte si, de la voir moins, cela augmenterait -ses désirs, son amour peut-être.</p> - -<p>Mais dès que M<sup>me</sup> Lozières fut partie, il eut à -vaincre une difficulté nouvelle.</p> - -<p>Il avait promis de répondre régulièrement à ses -lettres, et toutes les fois qu'il s'asseyait pour lui<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> -écrire, il avait un frisson de paresse en face des -pages à remplir.</p> - -<p>«Qu'est-ce que je vais lui dire?»</p> - -<p>Il traçait en tête du papier: «Ma chère petite -amie ...»—puis des minutes, des minutes -fuyaient sans qu'il lui vînt quoi que ce fût à -ajouter, à mettre au-dessous, d'un peu sincère ou -vraisemblable.</p> - -<p>Il regrettait alors de n'avoir plus cette profusion -de phrases douces, de tournures amoureuses -dont il usait contre M<sup>me</sup> Hardouin,—cette belle -armée de mots caressants et charmeurs, si honteusement -battue jadis et qui, à l'heure présente, -l'aurait si bien servi.</p> - -<p>Il essayait de ressaisir son vocabulaire, de retrouver -quelques-unes de ces cajoleries, de ces -petites confidences intimes qui sont tout dans les -correspondances d'amants; mais il lui semblait -que sa plume rétivait, se refusait à écrire les mots -tendres, tiquait sur eux comme sur des mots grossiers:</p> - -<p>«C'est épatant!» s'écriait-il.</p> - -<p>Et finalement, il rédigeait une lettre glaciale, -banale et brève, d'une affection forcée, et qu'en -relisant, il avait envie de détruire.</p> - -<p>Au bout de huit jours, un matin, il reçut une -<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span>dépêche de M<sup>me</sup> Lozières: «Attendez-moi onze -heures et demie.—Petit Fifre.»—car elle -avait adopté, sur son conseil, ce pseudonyme.</p> - -<p>Ils déjeunèrent ensemble rue Fortuny. Elle s'arrêta -un instant de manger, lui tendant, par-dessus -la table, sa main à baiser, et elle murmura:</p> - -<p>—Comme je suis heureuse!... Quand reviendrai-je?... -En voilà au moins pour une semaine!... -Cela ne vous paraît-il pas interminable, ces journées -loin l'un de l'autre?...</p> - -<p>—Oh! si!... Mais nous n'y pouvons rien!... -C'est la vie!...</p> - -<p>Elle répliqua:</p> - -<p>—Je sais ... Vous vous résignez plus facilement -que moi!...</p> - -<p>Et pendant quelques moments, ils demeurèrent -sans causer.</p> - -<p>Au sujet des lettres, elle ne se permit qu'une -observation détournée:</p> - -<p>—Quel petit papier à lettre vous avez!... A peine -commencé, c'est tout de suite lu!...</p> - -<p>Il put dissimuler son embarras:</p> - -<p>—Je suis très honoré de votre critique ... Dorénavant, -je vous écrirai sur du papier ministre, ce -que je découvrirai de plus grand ...</p> - -<p>Elle ne partit qu'à six heures et demie. Elle descendait -l'escalier, devant Mareuil, la tête penchée -vers les marches, la nuque soucieuse d'une per<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span>sonne -qui n'a pas tout dit, retient encore quelque -chose. Il songeait: «Je parierais qu'elle ronchonne, -qu'elle n'est pas satisfaite ... Est-ce qu'elle me préparerait -une scène?... Aujourd'hui, bigre, ce ne -serait pas le jour!»</p> - -<p>Elle se retournait au même moment:</p> - -<p>—Je vous en prie ... Voulez-vous m'être très -agréable?</p> - -<p>—Vous pensez! dit Mareuil ... Je n'aspire qu'à -continuer!</p> - -<p>Elle sourit:</p> - -<p>—Non!... Je parle sérieusement ... Eh bien! je -dîne ce soir avec mon mari aux Ambassadeurs ... -Venez-y dîner aussi ... De cette façon, j'aurai passé -près de vous la journée complète ... Dites, voulez-vous?</p> - -<p>Mareuil répondit d'un ton de remontrance:</p> - -<p>—C'est un peu canaille ce que vous me proposez -là!... Enfin, puisque vous le désirez!... A tout -à l'heure!... Convenu!</p> - -<p>En réalité, ce qu'il y avait d'indélicat dans ce -rendez-vous plutôt prématuré, ne le choquait pas -beaucoup.</p> - -<p>Du jour où, pendant leur flirt, Lucie lui avait -objecté la fidélité conjugale, il s'était tenu pour -dégagé de tout ménagement pitoyable envers Lozières. -Ç'avait été, dès lors, à ses yeux, l'obstacle,<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> -l'ennemi—une infortune qui ne le touchait plus.</p> - -<p>Seulement les exigences de Lucie le révoltaient, -et, sitôt dehors, il se mit à maugréer:</p> - -<p>«De onze et demie à midi et demi, à six et -demie ... sept heures!... Sept heures de moi!... -Cela ne lui suffit pas?... Il lui en faut encore?... -Ah! elle a du vice!...»</p> - -<p>Mais soudain il rougit de ces réflexions:</p> - -<p>«Pauvre petite!... Quand je songe que de Jack -j'aurais trouvé cette idée admirable ... exquise!... -Je suis parfois fièrement injuste!...»</p> - -<p>Il rentra chez lui s'habiller, et montant dans un -fiacre:</p> - -<p>—Aux Ambassadeurs ... Prenez par le plus -long!...</p> - -<p>Il faisait nuit grise lorsque la voiture stoppa -devant le jardin du restaurant. Toutes les tables, -serrées en bataille, étaient occupées, et leurs lampes -basses, à abat-jour roses, n'éclairaient que les -clairs corsages des dames, les plastrons blancs des -messieurs—les visages disparaissant dans l'ombre.</p> - -<p>Mareuil parcourut les intervalles des rangées, -feignant de chercher une place, suivi d'un maître -d'hôtel qui l'exhortait à la patience.</p> - -<p>Il ne voyait pas Lucie, et il allait pousser jusque -sur la terrasse ses investigations. Un garçon le -rattrapa.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span></p> - -<p>—Monsieur! Monsieur!... Il y a là-bas, derrière, -un monsieur qui vous appelle!</p> - -<p>—Où cela?</p> - -<p>—Là, Monsieur, là!</p> - -<p>Et il reconnut Lozières qui agitait, en signe d'invitation, -sa serviette.</p> - -<p>—Venez donc ... Nous vous offrons l'hospitalité ... -A moins que vous n'ayez ... mieux! fit le gros -homme avec un sourire d'indulgence polissonne.</p> - -<p>—Mais nullement! dit Mareuil. Au contraire ... -Je suis enchanté de vous rencontrer ... Vous allez -bien, madame?... Vous êtes encore à Paris, par -cette chaleur?...</p> - -<p>Lucie remercia, donna tous les détails sur sa -maison de campagne, son installation; et lorsque -son mari baissait les yeux vers le potage, elle faisait -à Mareuil des petites grimaces amicales et -impudiques.</p> - -<p>Lozières l'interrompit:</p> - -<p>—Mais, ma chère amie, cela n'intéresse pas -M. Mareuil, tes histoires de ménage!...</p> - -<p>Et, coupant la parole à Gilbert qui protestait, il -reprit:</p> - -<p>—Eh bien! Qu'est-ce que vous dites de la situation, -mon cher monsieur?... Sommes-nous dans -la mélasse, dans le pétrin!... Pirates au Tonkin ... -<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span>Massacres en Afrique ... Vingt millions de déficit -de plus que l'année dernière ... La rente qui fiche -le camp tous les jours ... Les banques qui s'effondrent ... -Ah! ce sont des malins, nos gouvernants, -des bonshommes de première force!</p> - -<p>Il était lancé. Mareuil le laissa crier.</p> - -<p>Les trois mois qui venaient de s'écouler n'avaient -pas calmé les ressentiments de M. Lozières, son -pessimisme de fonctionnaire inassouvi. Il s'obstinait -à juger perdu ce pays ingrat à son dévouement -passé; criminels, ces vieux camarades de -lutte qui ne l'avaient pas hissé avec eux jusqu'aux -agréments du pouvoir, et il dressait leur procès -partialement, férocement, ayant souvent de ces -trouvailles d'injures que la haine inspire et qui -amusent.</p> - -<p>Mais, un moment, comme il élevait très haut la -voix, Mareuil voulut le mettre en garde:</p> - -<p>—Ne craignez-vous pas qu'on vous écoute, -qu'on vous dénonce?... C'est si facile de révoquer -quelqu'un!...</p> - -<p>Lozières asséna sur la table un coup de poing -indigné, qui fit sauter, dans leur plat d'argent, les -truites que Lucie partageait:</p> - -<p>—Moi? moi?</p> - -<p>Il se tapait sa poitrine dodue:</p> - -<p>—Moi? moi? me révoquer!... Jamais ils n'oseront, -mon cher monsieur! Me révoquer, moi?...<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> -Mais ils savent bien que je connais leurs saletés -depuis A jusqu'à Z ... Ils aimeraient mieux me -nommer trésorier, directeur, amiral, général, maréchal, -est-ce que je sais, moi? Tout, plutôt que -de me révoquer!</p> - -<p>Il avala d'un trait son verre de champagne:</p> - -<p>—Oui, je voudrais voir cela, qu'ils me révoquent!... -On en entendrait de belles, alors, je vous -le jure ... Tenez, je serais homme à fonder un -journal, un vrai journal, mon cher monsieur, pour -leur apprendre à traiter le monde!...</p> - -<p>Il blêmissait de colère.</p> - -<p>Mareuil n'insista plus. Une courbature tirait, -brûlait tous ses muscles, une somnolence l'envahissait,—la -fatigue de cette causerie achevant -celles de la journée. Il avait assez de la femme, assez -du mari, assez surtout de ces puérilités -hypocrites, de ces basses cachotteries d'adultère -où, l'année d'avant, il goûtait encore tant de -plaisir.</p> - -<p>Il prit congé des Lozières à dix heures; et lorsque, -la semaine suivante, Lucie lui suggéra de -renouveler la rencontre, il refusa nettement:</p> - -<p>—Non, ma chérie ... Une fois passe!... Mais deux -fois, ce ne serait pas raisonnable!...</p> - -<p>—Alors, venez dîner chez nous, à la campagne ... -<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span>mon mari ne demanderait pas mieux ...</p> - -<p>Il réfléchit, puis avec fermeté:</p> - -<p>—Non plus!... On jaserait ... On potinerait ... -Inutile de vous compromettre!...</p> - -<p>Elle questionna:</p> - -<p>—Et à Paris?... A Paris, accepterez-vous?</p> - -<p>—Peut-être!... Nous verrons, dit-il.</p> - -<p>Mais il pensait prudemment:</p> - -<p>«Jamais de la vie! M'enchaîner par une intimité -mondaine!... Sait-on ce qui arrivera?... Non, pas -de bêtises!...»</p> - -<p>Elle dut se contenter des déjeuners rue Fortuny. -Il l'accueillait bien, d'ailleurs, tout dispos après -ces huit jours d'éloignement, et elle pouvait avoir -l'illusion d'être aimée.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Les premières pluies d'octobre ramenèrent à -Paris M<sup>me</sup> Lozières. Cependant, sa tante, M<sup>me</sup> de -Brégy, partant sous peu pour Nice, elle fut obligée -de lui consacrer la plupart des après-midi, de -l'accompagner dans ses courses à travers les magasins, -chez les fournisseurs.</p> - -<p>Elle ne venait plus, rue Fortuny, que le matin -et elle déplorait la brièveté des rendez-vous.</p> - -<p>Un jour qu'elle s'en désolait, Mareuil lui dit:</p> - -<p>—Ne nous plaignons pas!... Profitons des bons -moments, car bientôt ils vont diminuer!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span></p> - -<p>Elle s'écria, comme terrifiée à l'idée d'une rupture -possible:</p> - -<p>—Diminuer!... Pourquoi cela?... Qu'est-ce qu'il -y a?...</p> - -<p>Mareuil tira de sa poche un exemplaire de la -<em>Pure Vérité</em>.</p> - -<p>—Il y a, ma chérie, qu'on se verra moins, parce -que, hélas! je vais avoir à travailler!</p> - -<p>Il indiquait une annonce en tête du journal, où -son nom, Gilbert Mareuil, était imprimé en immenses -lettres, hautes d'un centimètre environ.</p> - -<p>La note expliquait que la <em>Pure Vérité</em> inaugurait, -à partir du 15 novembre, un supplément illustré -et qu'outre le concours de plusieurs maîtres de la -plume et du pinceau «connus, déclarait-elle, et -aimés du public», le journal s'était assuré, pour -ce recueil, la collaboration régulière de <span class="smcap">Gilbert -Mareuil</span>, «l'artiste attitré des élégances parisiennes, -que les dernières expositions avaient -classé, du coup, parmi nos premiers peintres modernistes.»</p> - -<p>—C'est mon ami Brévannes qui m'a fait engager -et qui a rédigé l'avertissement, dit Mareuil. Hein!... -elle n'est pas dans un sac, cette petite note?</p> - -<p>Lucie tout attristée, pressentant un péril, quelque -chose qui la menaçait vaguement, balbutia:</p> - -<p>—Oh! je suis ravie pour vous!... Mais, alors, est-<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span>ce -que cela nous gênera beaucoup pour nous voir?</p> - -<p>Mareuil simula un air affairé:</p> - -<p>—Mon Dieu, ma chérie, je ne sais encore rien -de précis ... Seulement, il est évident que nos rendez-vous -seront moins rapprochés ... Au lieu de -tous les jours, deux ou trois fois par semaine, à -peu près ...</p> - -<p>Elle refoula l'envie de pleurer qui la gagnait, et -d'une voix un peu étranglée:</p> - -<p>—C'est bien! Je m'en remets absolument à vous ... -Vous me verrez quand vous le désirerez, quand -cela ne vous dérangera pas dans votre travail ...</p> - -<p>Mareuil, ému de sa douceur, l'avait saisie dans -ses bras et la dorlotait:</p> - -<p>—Quoi? On a le cœur gros?... Mais, on se -verra aussi souvent que possible ... J'ai dit trois -fois au hasard, ce sera peut-être plus ...</p> - -<p>Elle s'en alla confiante, rassérénée.</p> - -<p>Mareuil avait promis de lui réserver un numéro -du premier supplément; et le jour où parut la -feuille, il ne manqua pas de l'apporter rue Fortuny.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lozières ouvrit avidement la page du -milieu qui contenait le dessin colorié. L'image représentait -une Parisienne, l'aspect sévère et railleur, -qu'un jeune homme élégant accostait le sourire -aux lèvres et le chapeau soulevé. En bas, on -lisait le titre: <em>Abordage</em>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span></p> - -<p>Elle considéra avec attention la gravure:</p> - -<p>—C'est très réussi ... très ingénieux ... Oui ... -c'est très réussi!</p> - -<p>Sa figure, peu à peu, s'était rembrunie. Elle reprit:</p> - -<p>—Elle est jolie, cette femme ... Vous la connaissez?</p> - -<p>—Non, dit Mareuil ... Je l'ai dessinée de chic, de -souvenirs arrangés. Pour ces sortes de petites -machines, cela suffit bien ...</p> - -<p>Elle interrogea d'un air engageant:</p> - -<p>—Franchement?... Vous ne la connaissez pas? -Ce ne serait pas, par exemple, cette dame?</p> - -<p>—Quelle dame?</p> - -<p>—La dame d'avant moi!... La dame au mari -tyrannique!...</p> - -<p>Mareuil prononça tranquillement:</p> - -<p>—Voyons, mon amie, vous n'y songez pas!... -Vous supposez que cette femme que j'ai ... que j'ai -reçue chez moi, j'irais la coller dans un illustré -qui tire à trente mille exemplaires? Madame se -moque!...</p> - -<p>Elle se rétracta:</p> - -<p>—Mais non ... je suis absurde ... J'ai eu des pensées -ridicules, ces temps derniers. Je me figurais -que lorsque je ne venais pas ici, vous ... Mais non, -c'est trop bête!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span></p> - -<p>—Vous, quoi?... fit impérieusement Mareuil.</p> - -<p>—Eh bien! que vous me trompiez ... le mot est -lâché!</p> - -<p>Gilbert haussa les épaules.</p> - -<p>—Si vous avez de ces idées, je ne peux pas vous -les retirer... Vous savez mes opinions sur la trahison ... -Je vous les ai assez dites, il me semble!... Et -avec ces théories, je serais un bien triste monsieur ...</p> - -<p>Il s'interrompit, et après une pause:</p> - -<p>—Au fait, dit-il d'un ton froissé, au fait, j'ai -grand tort de me justifier!... Et si je dois renoncer -à mon travail, me tourmenter tout le temps de vos -soupçons, vous comprenez ...</p> - -<p>Sans qu'il achevât, elle comprit, et plus jamais -elle ne le questionna, ne laissa paraître la moindre -méfiance. Mais dans ses lettres, Mareuil apercevait -clairement l'indice de sa jalousie, à certains mots -douteurs, à certaines expressions ambiguës et douloureuses, -qui lui remémoraient ses suppliques à -M<sup>me</sup> Hardouin, ses cruelles luttes épistolaires -d'antan.</p> - -<p>Il jetait le papier au feu en grommelant une -parole de compassion, commençait à dessiner, et, -au bout d'un moment, l'avait oubliée.</p> - -<p>Il se plaisait maintenant à son labeur, ne s'en -séparait qu'à regret, et quelquefois même, afin de -terminer une esquisse amorcée, il <span class="err" title="original: changait">changeait</span> le rendez-vous -<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> -du jour ou du lendemain, il alléguait un -surcroît de besogne imprévu, des commandes -supplémentaires qu'on lui avait censément adressées, -il mentait—puisque ses croquis du journal -ne lui prenaient guère que deux à trois heures -par semaine.</p> - -<p>Un matin qu'il venait de télégraphier ainsi à -M<sup>me</sup> Lozières, pour remettre le rendez-vous de -l'après-midi, il eut des scrupules:</p> - -<p>«Vraiment, pensait-il en se rasant, je ne suis -pas généreux. Je me conduis avec cette enfant -comme un pur calfat! Et pas ça à lui reprocher!... -Toujours jolie, toujours de bonne humeur, toujours -en forme!... Qu'est-ce que j'ai donc contre elle?...»</p> - -<p>Il se promenait, le blaireau à la main, la figure -élargie d'une barbe blanche de savon mousseux,—et -tout à coup, en s'arrêtant:</p> - -<p>—Ce que j'ai? Ce que j'ai? Mais c'est bien simple ... -Je ne l'aime pas!... Voilà ce que j'ai!...</p> - -<p>Il l'avait dit tout haut, comme pour en faire une -chose accomplie, indéniable—il l'avait proféré à -pleine voix ce constat d'indifférence, cet aveu décisif -qu'il se réitérait chaque jour tout bas, depuis -deux mois, sans vouloir l'écouter, sans accepter -d'y croire.</p> - -<p>Puis, prenant acte de sa déclaration, rapidement -il ajouta:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span></p> - -<p>«Non, je ne l'aime pas ... et, par conséquent, je -n'ai plus qu'à la quitter!...»</p> - -<p>Aussitôt, il vit la scène d'adieux, Lucie en larmes, -plus tard sa propre solitude, la course aux maîtresses, -à l'amour, une multitude de tracas proches -ou lointains, et il se sentit ému, faible, -moins courageux à rompre.</p> - -<p>«Pauvre gosse!... Assurément, je ne l'aime pas -comme j'aimais l'autre ... Néanmoins, j'ai de l'affection -pour elle ... une affection véritable ... Alors -l'affliger par une rupture brutale?... Non!... Cela ne -presse pas!... On peut attendre ...»</p> - -<p>Il alla le lendemain au rendez-vous et fut si -affable, si expansif, que M<sup>me</sup> Lozières en manifesta -de l'étonnement.</p> - -<p>—Comme vous êtes gentil, aujourd'hui!... -Qu'avez-vous, mon chéri?</p> - -<p>Il retint un sourire:</p> - -<p>—Moi? Rien ... rien du tout!...</p> - -<p>Et il contemplait avec attendrissement la tête -dorée de Lucie qui reposait sur sa poitrine—comme -une pauvre tête épargnée, sauvée par miracle -de la douleur.</p> - -<p>Mais, le lendemain, il fut, malgré lui, repris de -ses velléités mauvaises. Il éprouvait ce sombre -malaise précurseur d'une maladie qu'on se soupçonne, -cette inquiétude indéfinie qui vous étreint<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> -avant le diagnostic: la peur de ne plus pouvoir -aimer.</p> - -<p>Dès le réveil, elle s'éveillait en lui, cette peur -confuse, et jusqu'au soir elle continuait de le ronger, -de le souiller avec la lenteur sûre d'enduit -gras qui s'étale, qu'ont tous nos soucis intérieurs.</p> - -<p>Il essayait bien d'en rire, de s'en démontrer logiquement -la vanité, de faire le brave. Ces raisonnements -ne le rassureraient pas.</p> - -<p>«Et de deux! Jack d'abord que je n'aime plus, -sans savoir pourquoi ... Celle-là, même histoire ... -Décidément, ça se corse!»</p> - -<p>Il tombait dans des crises d'irrésistible mélancolie. -Il se demandait si c'était fini, si jamais encore -il lui serait donné d'aimer, d'avoir ces élans -du cœur, ces égarements de passion, les meilleures -joies qu'il eût connues, somme toute. Et il était -comme ces hommes qui, ayant eu avec une femme -des défaillances physiques répétées, sont saisis -d'affolement, ne pensent qu'à vérifier avec une -autre la validité de leurs moyens, la gaillardise -intacte de leurs forces.</p> - -<p>Alors, la pensée de tromper Lucie le hanta. Il la -méditait tout le temps, tous les jours, dehors, chez -lui, partout. Mais pas une trahison de chair, pas -un vulgaire béguin, qui ne prouverait rien. Non, il<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> -la tromperait pour de bon, à fond, avec une -personne qu'il aimerait, qu'il faudrait qu'il aimât.</p> - -<p>A ces combinaisons il s'exaltait, recouvrait un -semblant de bravoure. En présence de Lucie, il -n'avait plus aucun remords, aucun sentiment de -pitié. Il se délectait même des projets scélérats -qu'il formait si près d'elle, bouche contre bouche, -à son insu; et il se prenait à la regarder dédaigneusement, -comme une condamnée perdue, dont -l'exécution n'était plus qu'une question de semaines, -de jours, d'heures peut-être.</p> - -<p>Puis, lorsqu'en partant, suspendue à son cou, -elle murmurait, par habitude:</p> - -<p>—Vous m'aimez toujours, dites?</p> - -<p>Il lui répondait en riant:</p> - -<p>—Si je vous aime!... Elle est bonne!...</p> - -<p>Et la porte fermée, il songeait avec un tutoiement -outrageant:</p> - -<p>«Oui, oui, on t'aime toujours ... Ce qui n'empêche -pas que, quand cela se trouvera, on te -réglera ton affaire, ma petite!»</p> - -<p>Pourtant, ces fanfaronnades ne lui servaient -qu'à s'abuser sur son manque d'assurance, sa -crainte de l'expérience prochaine. Il les renouvelait -après chaque rendez-vous, ses vantardises, un -peu comme on chante le chant de guerre au poteau -de la mort. Il ne réclamait que le secours du<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> -hasard, une rencontre heureuse, pour affirmer sa -puissance d'aimer. Qu'on lui fournît une femme, -une adversaire, une occasion de faire ses preuves, -et on verrait bien! Mais, en attendant, il était si -peu sûr de lui-même, si défiant dans le succès -final, qu'il ne congédiait pas M<sup>me</sup> Lozières, qu'il -n'avait pas l'audace de la quitter, d'entrer seul -en campagne sans cette arrière-garde de sa liaison, -sans ce refuge certain pour le cas d'un désastre.</p> - -<h2>VIII</h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span></p> -<p>Février touchait à sa fin et le soir, dehors, quand -il avait plu, on était caressé par de tièdes rafales -qui fleuraient le printemps.</p> - -<p>Mareuil, en sortant des Variétés, où il avait -accompagné Brévannes, appela un fiacre:</p> - -<p>—A l'heure ... 12, rue Royale. Vous entrerez ...</p> - -<p>Il avait promis à Lucie de passer, après le -théâtre, chez M<sup>me</sup> de Brégy, qui rouvrait ses -salons par un grand bal. Mais, au dernier moment, -il regrettait sa promesse, cette infidélité à -son récent serment de ne plus aller dans le monde—comme -les malades se reprochent un excès, un -manquement au régime.</p> - -<p>Deux mois avant, au début, il n'avait pas eu de -ces appréhensions.</p> - -<p>Pour régler l'affaire de M<sup>me</sup> Lozières, il était -retourné dans les soirées mondaines, spontané<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span>ment, -de ce pas machinal dont le matelot, débarqué, -va au bouge familier. L'idée de chercher -ailleurs une maîtresse ne lui avait même pas -traversé l'esprit; et lorsqu'il gravissait les escaliers -garnis de plantes et bien éclairés, où, dans l'atmosphère -chaude, roulaient des bruits de danse, des -sillages de parfums, il avait ce petit frémissement, -ce léger bouleversement dans la poitrine qu'éprouvent -les plus blasés au seuil du mauvais lieu.</p> - -<p>Puis, au bout de quelques essais, ç'avait été -l'écroulement de son espoir naïf.</p> - -<p>Toutes ces élégances de toilette, ces soies roses -ou bleu-ciel, ces bijoux, ces aigrettes, toutes ces -femmes à demi-nues et parées lui inspiraient bien -du désir mais rien de plus, rien de ce qui donne -la force de prier, de s'humilier, d'oser. Il aurait -peut-être consenti à adresser à certaines le clignement -de préférence, à s'esquiver avec l'une d'elles -dans une chambre voisine. Mais lutter pour les -conquérir, les assiéger, les prendre, aucune, à ses -yeux, n'en valait la peine; mais s'exposer à un -refus, se contraindre à des supplications, abdiquer -un peu de la belle indépendance qu'on a -envers les femmes avant l'attaque, et surtout être -obligé de les revoir ensuite, de leur replaire chaque -jour, cela il s'en pressentait incapable.</p> - -<p>Les rares fois où, poussé par un attrait plus vif,<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> -il s'était risqué à des pourparlers de flirt, il avait -dû rapidement battre en retraite, faute de courage -pour continuer.</p> - -<p>Dès les premières parades, aux premiers mots -de résistance, une perspicacité suraiguë et nouvelle -lui montrait comme au microscope les tares -imperceptibles des femmes qu'il approchait; et -dans le grossissement de cette vision étrange, les -plus jolies personnes devenaient hideuses et sans -grâce.</p> - -<p>Des cheveux raidis par la frisure et probablement -brûlés en dessous, une dent marquée d'un -point noir, un teint un peu troublé, un geste saccadé, -tout lui était prétexte à se dégoûter, tout lui -semblait le signe d'une laideur négligeable. Des -sourires charmants l'effrayaient, car il les prévoyait -grotesques dans le plaisir. Des intonations -lui révélaient une froideur de banquise, ou bien -une irrémédiable niaiserie. Malgré lui, il s'appliquait -à discerner les défectuosités, inaperçues -d'abord, cachées par l'art des couturières, l'habileté -des coiffeurs; et souvent il avait eu l'impression -d'être la proie d'un malin pouvoir qui -voulait l'empêcher d'aimer, qui le forçait à briser, -à salir lui-même ses frêles et passagères illusions.</p> - -<p>Alors, il se levait, s'excusait, coupait court à -l'entretien—il se sauvait entre les invités tassés,<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> -et, rentré chez lui, il avait des crises de tristesse -qui le laissaient endolori et morne pour plusieurs -jours, avec un insurmontable abattement comme -en ont les phtisiques après l'alarme d'une quinte -subite.</p> - -<p>Il ne se dissimulait plus, à présent, la gravité -de son état. Il fuyait seulement les occasions d'y -songer, remettant à une époque indécise ses fiers -projets de trahison; et depuis une quinzaine qu'il -se soignait, qu'il avait renoncé à fréquenter les -réunions mondaines, il se trouvait mieux, supportait -plus gaillardement son infirmité bizarre.</p> - -<p>Il avait donc fallu les pressantes instances de -Lucie pour le décider à se rendre au bal de -M<sup>me</sup> de Brégy.</p> - -<p>«Bah! pensait-il. Cette fois-ci, pas moyen de -refuser l'obstacle!... Il y a trois mois qu'elle avait -cela sous le front de me rencontrer dans le -monde ... Autant en finir avec cette corvée!... Et -puis, je n'y moisirai pas, chez la tante ... Un petit -tour de salon, et je me défile!...»</p> - -<p>La voiture s'arrêtait. Il prit le numéro du cocher.</p> - -<p>—Vous vous placerez à la suite ... Je n'en ai pas -pour longtemps.</p> - -<p>Et il monta l'escalier, que descendaient déjà -des dames dépoudrées par la chaleur, des messieurs, -le collet du paletot relevé.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span></p> - -<p>A peine entré, il aperçut le regard de Lucie, un -regard impatient et guetteur qui sautait vers lui -par-dessus les rangées de demoiselles assises, les -habits noirs inclinés auprès d'elle.</p> - -<p>Il attendit un peu avant d'aller la saluer.</p> - -<p>Cela le flattait de voir tous ces vains empressements, -toutes ces coquetteries masculines, s'émousser -contre son amie, contre cette femme qu'il -possédait, de voir les mines de mendiants qu'ils -avaient, tous ces hommes, pour solliciter de -M<sup>me</sup> Lozières une danse, un instant d'attention, -moins que rien—leur platitude enfin, leur -servilité devant cette jeune beauté et ce décolletage -tentateur.</p> - -<p>Il s'amusait à prolonger le plaisir du spectacle: -«Dire qu'il y a deux ans, j'aurais voulu les assommer, -tous ces individus, leur casser la figure!...» -Il se reportait à naguère, aux rages d'anarchiste -qui le suffoquaient, quand il découvait ainsi -M<sup>me</sup> Hardouin prodiguant ses tendres sourires -au milieu d'un groupe de danseurs, ou bien -causant à l'écart avec un inconnu dont le col de -satin, la nuque brillantinée luisaient, sous les -bougies des lustres, d'un éclat insolent. «Oui, j'aimais -rudement ... C'était le bon temps!...»</p> - -<p>Autour de lui des couples se mettaient à valser. -Il recula vers une porte, et, de là, il examinait les<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> -danseuses, ressaisi de dégout pour ces chairs -blanches, ces peaux blanches, toute cette matière -féminine et pareille, cette masse indistincte de -bras, de poitrines, de dos, de visages uniformes qui -tournaient confusément sous son œil éteint et las.</p> - -<p>—Jolie réunion, n'est-ce pas?</p> - -<p>Il releva la tête. Lozières était derrière lui, rajustant -son lorgnon que la sueur faisait glisser.</p> - -<p>—Très jolie!... Très jolie!... dit Mareuil ... Et -M<sup>me</sup> Lozières est ici, je pense?</p> - -<p>—Naturellement ... Elle doit être au buffet en ce -moment ... Je vais vous y mener, hein? Vous prendrez -bien une coupe de champagne?...</p> - -<p>Et il passa devant Mareuil, lui frayant poliment -la route:</p> - -<p>—Pardon ... Pardon ... Vous permettez?</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lozières, debout dans un coin de la salle -désertée, s'éventait nerveusement.</p> - -<p>—Comment, tu es seule? s'exclama Lozières.</p> - -<p>—Oui, j'étouffais ... Mon danseur était engagé -pour cette valse, et j'en ai profité pour ne pas -rentrer immédiatement au salon ... pour rester un -peu au frais ...</p> - -<p>—Très bien, très bien, dit Lozières. Je te présente -M. Mareuil, un monsieur qu'on ne voit pas -<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span>souvent depuis qu'il est en chemin vers la célébrité ...</p> - -<p>Mareuil répondit:</p> - -<p>—En effet, je n'ai pas eu la chance de vous voir -les jours où j'ai rendu visite à M<sup>me</sup> Lozières ...</p> - -<p>—Oh! je ne le déplore qu'à moitié ... Vous travaillez, -et c'est nous qui en bénéficions ... Car, -vous savez, nous sommes abonnés à la <em>Pure -Vérité</em> ... Nous ne manquons pas un de vos suppléments ... -Ah! vous êtes en progrès!... Vous -marchez, mon cher monsieur ...</p> - -<p>—Trop bienveillant! fit Mareuil.</p> - -<p>—Non, non, mon cher monsieur, je m'y connais -un peu, simplement ... J'ajouterai que votre -journal est admirablement rédigé. Un journal où -l'on a l'audace d'écrire quelque chose au moins, -où l'on n'est pas à trembler devant le gouvernement ... -La semaine dernière, encore, Brévannes a -fait un article sur le Tonkin ... C'était de la fantaisie, -de la chronique, tout ce que vous voudrez ... -mais ça disait ce qui était ... Ça vous avait du feu, -de l'ardeur ... Je ne sais pas quel homme c'est, ce -M. Brévannes ... mais si je n'avais pas été fonctionnaire, -je lui aurais écrit pour le féliciter ...</p> - -<p>—C'est un de mes amis, répliqua Mareuil ... Un -garçon plein de cœur et d'esprit ...</p> - -<p>—Tant mieux, tant mieux ... Il n'y aura jamais -assez de braves gens contre ces imbéciles qui -<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span>nous ...</p> - -<p>Un maître d'hôtel, accourant, l'interrompit:</p> - -<p>—Monsieur ... Monsieur ...</p> - -<p>—Quoi donc?</p> - -<p>—Madame m'a dit de prévenir Monsieur que le -ministre était arrivé ...</p> - -<p>Lozières balbutia, le visage devenu soucieux:</p> - -<p>—Le ministre!... Vous m'excusez, mon cher -monsieur ... Ginestas ... un vieux camarade ... Je -reviens dans une minute ...</p> - -<p>Il tira son gilet, assujettit son lorgnon et s'insinuant -à travers les danseurs: «Pardon! Pardon! -Le ministre ... Le ministre ...»—il disparut.</p> - -<p>Mareuil déclara avec un sourire:</p> - -<p>—C'est un excellent fonctionnaire!</p> - -<p>—Oui, fit Lucie ... Son père l'était ... Il a ça dans -le sang ... Il crie beaucoup ... Mais au fond il adore -son métier, et tout ce qui est ministre, réceptions -officielles, hiérarchie, tout cela l'enchante ... A -propos, pourquoi m'avez-vous taquinée?... Vous -m'aviez vue, en entrant, j'en suis sûre ...</p> - -<p>—Effectivement!... Et si vous réfléchissez, vous -reconnaîtrez qu'il était plus convenable de ne pas -me précipiter sur vous tout de suite, comme à la -descente d'un wagon ...</p> - -<p>—Soit!... C'est moi qui ai tort, fit Lucie d'un -air maussade ... Au moins, vous n'oubliez pas que -<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span>vous soupez avec nous ... à notre table?...</p> - -<p>Il répondit doucement:</p> - -<p>—Oh! impossible, ma petite amie ... Impossible, -mille regrets, comme on dit dans les -théâtres ... J'ai une migraine folle, je suis venu -pour tenir ma parole, et je vous demanderai l'autorisation ...</p> - -<p>Lucie s'écria d'un ton aigre:</p> - -<p>—Vous l'avez!... Vous êtes libre, mon ami ... -Dépêchez-vous de rentrer et tâchez d'être guéri -demain ... Toujours à trois heures, n'est-ce pas?</p> - -<p>—A trois heures!</p> - -<p>Dans le salon voisin, une poussée s'était produite. -Des têtes de gommeux, coiffées à l'anglaise, -se haussaient ironiques, mais les lèvres pourtant -distendues de curiosité; des dames se dressaient -sur la pointe des pieds. Au passage de -Lozières, qui guidait le ministre vers le buffet, -les groupes s'écartaient respectueusement. C'était -sa revanche au gros fonctionnaire, que cette promenade -presque triomphale, sa riposte aux mauvais -procédés qu'on avait eus pour lui dans la -coterie de ces conservateurs; et, tandis que -Ginestas s'avançait avec l'aisance cordiale de -l'homme accoutumé aux cérémonies, aux ovations, -Lozières, lui, avait pris une allure solennelle, -un œil provocateur, son œil républicain, son -œil du Seize-Mai qui ne s'adoucissait qu'en <span class="err" title="original: regargardant">regardant</span> -<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> -le maître: «Par ici, mon cher ministre ... -Par ici!...»</p> - -<p>—Voilà votre patron! murmura Gilbert ... Je me -trotte ... A demain!...</p> - -<p>—A demain!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>En pénétrant dans sa chambre, Mareuil distingua, -au milieu de son bureau, une tache blanchâtre, -le carré clair d'une lettre placée en évidence.</p> - -<p>Il alluma vite. L'enveloppe renfermait une carte -de visite sur laquelle il lut:</p> - -<p>«M. et M<sup>me</sup> Lepassereau prient M. Gilbert -Mareuil de leur faire l'honneur de venir dîner chez -eux le mercredi 11 mars.»</p> - -<p>Il déchira la carte d'un geste de colère:</p> - -<p>«Ah! non, par exemple!... Dîner chez les -Lepassereau pour en revenir encore avec une -âme d'encre comme ce soir?... Non, non!... Ç'a -été aujourd'hui ma dernière dans le monde ... -Assez de ces blagues! Je n'ai plus la santé à -cela!...»</p> - -<p>Il ouvrit la fenêtre et s'accouda au balcon. Sous -les rayons de la lune, les trottoirs secs avaient des -pâleurs de marbre blanc. Par instants, des profondeurs -d'un endroit ignoré s'élevaient des sifflements -aigus de locomotives, comme la plainte<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> -grêle et lointaine de cette nuit mélancolique.</p> - -<p>Mareuil sentait arriver l'accès de tristesse habituel, -et parmi le silence propice des choses assoupies, -il ne résistait plus, il se laissait envahir, les -paupières battantes comme pour appeler les pleurs.</p> - -<p>En face, il voyait les sombres couloirs vides des -rues adjacentes, les maisons perdues dans les -ténèbres, et il songeait aux gens qui sommeillaient -paisiblement derrière ces vitres noires ou bleuies -par la lune, à d'autres encore, endormis ailleurs, -partout; à cette grande trêve de plusieurs heures -qui, chaque nuit, arrête la méchanceté des personnes -bien portantes.</p> - -<p>«Toujours cela de gagné!... Toujours cela de -moins à souffrir pour les victimes! Ainsi Jack ...»</p> - -<p>Mais soudain une pensée lui vint:</p> - -<p>«Tiens, si les Lepassereau l'avaient invitée? Ils -la connaissent ... Ce serait peut-être drôle, cette -rencontre!»</p> - -<p>Une révolte s'opérait en lui contre la superstition -rancunière qui l'avait jusqu'alors éloigné des -salons où allait M<sup>me</sup> Hardouin; une explosion -de l'envie qu'il refrénait depuis longtemps de se -retrouver devant elle, de savoir ce qu'il éprouverait -en présence de ce corps autrefois si puissant,—maintenant, -dans sa détresse actuelle.</p> - -<p>«Assurément que ce serait drôle de la revoir<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> -cette petite vadrouille! Quoi? Au bout du compte, -elle m'a trompé parce qu'elle ne m'aimait pas ... -Eh bien! Est-ce une raison pour être gêné auprès -d'elle? Est-ce que je n'en ferais pas autant à -l'autre, moi ... si je pouvais?»</p> - -<p>Il referma la fenêtre, car la fraîcheur nocturne, -à la longue, l'avait glacé, et quand il fut au lit, il -se dit, tout réconforté par sa décision:</p> - -<p>«Entendu!... J'irai, rien que pour essayer, rien -que pour la rigolade!...»</p> - -<p>Toute la nuit il rêva d'elle.</p> - -<p>Mais, dans le désarroi de ses sentiments affaiblis, -la dame du songe n'était plus l'inexcusable Jack, -la perfide maîtresse aux yeux mauvais et faux, à -la robe de soie impitoyablement close et clinquante -comme une armure.</p> - -<p>C'était une pauvre petite Jack, endormie dans -une posture d'enfant, la tête au creux du coude, -avec ce masque de bonté, d'innocence que le -sommeil pose même aux traits des plus infâmes; -et sur elle, Mareuil se penchait, sans désir et sans -haine, souriant d'un air d'indulgence.</p> - -<h2>IX</h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span></p> -<p>Il y avait une quinzaine de personnes dans le -salon quand, vers sept heures et demie, Gilbert fit -son entrée.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lepassereau l'accueillit avec un flux de -paroles joyeuses:</p> - -<p>—Enfin, on vous voit!... Comme c'est aimable -à vous d'avoir accepté!... Oh! je vous sais très -pris, très difficile à avoir ... Et quel regret que madame -votre mère ait déjà été engagée pour ce -soir!... Je pense bien que nous rattraperons cela ... -Vous me permettez de vous présenter? M. Mareuil ... -M. de Saint-Lys, M<sup>me</sup> Darçay, M. Gravières, -M. Darçay ...</p> - -<p>Gilbert s'inclinait, serrait des mains. M<sup>me</sup> Lepassereau -ajouta, en se rasseyant:</p> - -<p>—Je crois que vous connaissez mes autres convives ... -<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span>Ce sont de vos amis de Monneville ...</p> - -<p>—Certainement, Madame!...</p> - -<p>Mareuil distribua quelques bonjours, quelques -saluts, et derrière des groupes qui s'entretenaient -à mi-voix, de la voix discrète et à jeun d'avant -dîner—derrière un monsieur qui lui masquait -une dame assise, il espérait apercevoir tout à coup -M<sup>me</sup> Hardouin. Non! Elle n'était pas là, pas arrivée, -du moins!</p> - -<p>Il s'efforça de se rassurer, de dominer l'agacement -que lui causait cette absence prévue pourtant -dans ses calculs, comme une éventualité -possible, probable même.</p> - -<p>«Après tout, elle peut encore arriver ... Il n'est -que sept heures et demie ... Mais, la petite Lepassereau -va me renseigner!...»</p> - -<p>Et il s'approcha de Germaine, en conversation -avec M. Gravières, un jeune substitut, à barbiche -noire, à tête de mignon bon garçon et fêtard.</p> - -<p>—Vous m'en voulez toujours, Mademoiselle?</p> - -<p>—De quoi donc? dit M<sup>lle</sup> Lepassereau.</p> - -<p>Gravières s'était écarté.</p> - -<p>—De quoi? fit Mareuil ... De quoi?... Je serais -bien en peine de vous le dire ... Cependant, je me -souviens que la dernière fois que nous nous -sommes rencontrés ...</p> - -<p>Elle s'écria:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span></p> - -<p>—Ah! oui ... à l'Hippique?... J'ai été bien sotte -ce jour-là et c'est à moi de m'excuser ... Je m'étais -imaginé que vous vous moquiez de moi, parce que -j'allais à la Sorbonne ...</p> - -<p>—Quelle idée!</p> - -<p>Elle poursuivit:</p> - -<p>—Or, comme je n'y vais pas pour mon plaisir et -que d'autre part j'ai assez mauvais caractère, vous -voyez l'effet obtenu ...</p> - -<p>Elle s'était mise à rire, montrant des petites -dents très blanches, bien serties dans les gencives.</p> - -<p>Il rit aussi par politesse:</p> - -<p>—Évidemment!... Un effet lamentable ... Du -reste, ma demande était stupide!...</p> - -<p>Elle répliqua d'un ton impertinent:</p> - -<p>—Oh! aux jeunes filles, on ne sait jamais quoi -dire ... On dit ce qu'on peut!...</p> - -<p>—Très juste! dit Mareuil qui n'avait pas bien -entendu.</p> - -<p>Il cherchait un moyen, un biais de phrase -par où glisser sa question au sujet de M<sup>me</sup> Hardouin, -et il regardait machinalement le feu de la -cheminée, les flammes jaunâtres qui dansaient sur -les bûches.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Lepassereau reprit:</p> - -<p>—Est-ce que vous exposerez, cette année, au -Salon, Monsieur? Cela m'intéresse. Je suis presque -un confrère. Je peins des éventails avec des fleurs<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> -et des petits oiseaux dessus ... Oh! pour faire -plaisir à ma famille, simplement ...</p> - -<p>Il répondit d'un air veule:</p> - -<p>—Peut-être! Cela dépend d'un tas de choses ... -J'exposerai, sans doute, quelques pastels, ou bien ...</p> - -<p>M. Lepassereau, intervenant, l'interrompit:</p> - -<p>—Mille pardons, cher monsieur!</p> - -<p>Et s'adressant à Germaine:</p> - -<p>—A-t-on donné les ordres pour qu'on serve, -mon enfant?... Il est huit heures moins le quart ...</p> - -<p>—Mais non, père, dit M<sup>lle</sup> Lepassereau ... -Nous ne sommes pas au complet ... Il manque -encore ...</p> - -<p>—Ah oui! Ah oui! fit M. Lepassereau.</p> - -<p>Le timbre intérieur de l'hôtel retentit.</p> - -<p>—Tiens, dit Germaine, les voici!</p> - -<p>Mareuil se répétait: «Les voici? les voici?»—et -un peu énervé d'émotion, il crispait sa main au -dos doré d'un fauteuil, les yeux attachés vers la -porte blanche du salon, cette porte opaque derrière -laquelle, Jack—Jack ou une autre?—était -occupée à ôter son manteau, à redresser du bout -des doigts sa coiffure.</p> - -<p>Les deux battants s'ouvrirent en frôlant sans -bruit le tapis, et une petite jeune dame brune, -en robe de velours noir, à demi décolletée, s'avança -vers la maîtresse de la maison.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span></p> - -<p>Tous les messieurs s'étaient levés.</p> - -<p>—Et Madame votre mère? interrogea M<sup>me</sup> Lepassereau -d'une voix inquiète.</p> - -<p>—Souffrante, chère Madame ... Une violente névralgie ... -C'est ce qui m'a retardée ... Au moment -de partir, ma mère a dû s'aliter ...</p> - -<p>Mareuil percevait à peine ce dialogue—étourdi -par la déception, la surprise:</p> - -<p>«M<sup>me</sup> Béatry!... Ma petite veuve!... La femme -au testament!... Ça, c'est plutôt curieux!...»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lepassereau l'appela:</p> - -<p>—Monsieur Mareuil!</p> - -<p>—Madame?</p> - -<p>—Monsieur Gilbert Mareuil ... M<sup>me</sup> Béatry ... -Vous voudrez bien offrir le bras à madame ... Vous -êtes placé à côté d'elle ...</p> - -<p>Un domestique cria:</p> - -<p>—Madame est servie!</p> - -<p>Des couples se formaient. L'on passa dans la salle -à manger.</p> - -<p>Mareuil et M<sup>me</sup> Béatry étaient les derniers. Il -la fixait de côté, attendant d'elle un signe de reconnaissance, -ce maintien spécial qui, en certaines -rencontres de salon, indique que l'on n'est pas -complètement étranger l'un à l'autre. Mais elle -s'assit, le visage froid, distrait même, et, tout en -se dégantant, elle commença à causer avec son<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> -voisin de droite, M. Morenval, un homme rouge, -obèse, dont la grosse moustache jaune ruisselait de -potage après chaque cuillerée.</p> - -<p>«Ah! elle n'est pas liante! songeait Mareuil ... -Dans les rues, elle vous avait d'autres yeux que -cela!...»</p> - -<p>Il examinait sa nuque, d'où ses épais cheveux -noirs étaient tirés à l'antique, ramenés en haut, à -la Diane—son profil fin, sans nul empâtement, -auquel les lèvres, un peu fortes, ajoutaient une -expression de bouderie puérile; et il ne trouvait -rien à reprendre dans cette beauté ferme et mutine, -non, rien, absolument rien, sauf peut-être un -rien à l'oreille gauche, une espèce de pinçon, de -cicatrice, qui écrasait insensiblement le contour, -vers le milieu,—un rien, regrettable, certes, -quoique, enfin, pas bien dégradant.</p> - -<p>Elle avait cessé de parler à Morenval; et Gilbert -remarquait qu'elle fronçait les sourcils, contractait -ses traits, comme pour s'assombrir à dessein, -diminuer la transparence de son visage que gagnait -la lumière du sourire.</p> - -<p>Alors il questionna:</p> - -<p>—Si je ne me trompe pas, Madame ...</p> - -<p>Elle murmura vivement, avec cet air de candeur -qu'affectent les femmes qui flairent l'attaque:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span></p> - -<p>—Plaît-il, Monsieur?...</p> - -<p>—Si je ne me trompe pas, Madame ... nous nous -connaissons ... de vue ...</p> - -<p>Elle dit, d'un ton ironique qu'accentuait la palpitation -continue de ses narines:</p> - -<p>—Oui, nous nous sommes souvent rencontrés, -je crois ... Mais je vous connais autrement que de -vue, Monsieur ... Je connais aussi vos dessins et -j'aime beaucoup votre talent ...</p> - -<p>Mareuil remercia d'un mouvement de tête et il -déclara:</p> - -<p>—Il y a très longtemps que je désirais vous être -présenté, Madame ...</p> - -<p>—En vérité?...</p> - -<p>Elle le regardait bravement du regard impudent -et direct de jadis, dans la rue, quand elle avait la -sauvegarde de l'anonymat, des convenances—tout -ce qui fait, dehors, l'audace des femmes envers -l'inconnu.</p> - -<p>Il poursuivit:</p> - -<p>—Oui, très longtemps ... Et je vous avouerai -même que vous étiez ma préférée ...</p> - -<p>—Votre préférée?... Comment cela?...</p> - -<p>—Je veux dire ... je veux dire qu'à une époque -où je n'aimais qu'une seule personne, si cette personne -m'avait manqué, eh bien! vous étiez celle -<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span>que j'aurais ...</p> - -<p>M<sup>me</sup> Béatry lui coupa la parole:</p> - -<p>—Que vous auriez acceptée comme seconde -préférée ... comme pis-aller.</p> - -<p>Mareuil répliqua avec flegme:</p> - -<p>—Vous interprétez mal mes intentions, Madame ... -Elles étaient excellentes, je vous assure!...</p> - -<p>Puis, sans s'arrêter aux protestations de la jeune -femme, il continua à confesser ses hésitations passées, -la tentation qu'il avait toujours de l'aborder, -de lui parler, au risque même d'une rebuffade, les -dépits qui l'obsédaient ensuite de n'avoir point osé—une -foule d'incidents romanesques et, pour la -plupart, fraîchement inventés.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Béatry l'écoutait en souriant. Elle avait -tourné presque entièrement le dos à Morenval, qui, -avec une résignation de gros homme laid, s'absorbait -dans la nourriture, présageant son rôle de -causeur terminé. Et, lorsque Mareuil dégrafait son -regard de celui de la jolie veuve, il distinguait, vers -l'extrémité de la table, entre Gravières et Saint-Lys, -la petite Lepassereau, travaillant à l'épier, à -discerner de quoi on conférait là-bas, dans ce colloque -persistant et d'aspect scandaleux.</p> - -<p>Il se sentait tout à l'aise maintenant, tout hardi, -tel enfin que depuis deux mois il souhaitait d'être—sans -confiance pourtant dans cette ardeur insolite, -guettant le moment, fatal quoique en retard,<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> -où le charme de M<sup>me</sup> Béatry faiblirait, où, tout -son fard de beauté tombé, elle lui apparaîtrait nettement -avec la tare de son oreille abîmée, médiocre, -imparfaite comme les autres—comme les -autres indigne d'efforts.</p> - -<p>Mais, au lieu de la désillusion redoutée, c'était, -au contraire, entre eux, une intimité grandissante, -une croissante familiarité, comme si leurs multiples -rencontres eussent remplacé les formalités -hypocrites, les préliminaires d'usage qui donnent -une lenteur décente aux rapprochements mondains.</p> - -<p>Peu à peu, dans ce renouveau de désirs, une -joie fiévreuse prenait Mareuil—la joie isolante -de plaire, d'avoir séduit. Il oubliait Jack, -M<sup>me</sup> Lozières, la tablée environnante; et chaque -fois que M<sup>me</sup> Béatry dirigeait sur lui ses regards -appuyeurs et pénétrants, il éprouvait ce brusque -émoi qui, un jour, où cela donc?—ah! oui, à Ville-d'Avray!—l'avait -soudain rendu si vaillant, si résolu.</p> - -<p>Parfois, à une plaisanterie trop osée, elle se récriait, -elle feignait de s'offenser, de réclamer le -respect. Mais, un instant après, elle avait elle-même -de ces mots significatifs, de ces attitudes libres, de -ces frissons révélateurs qui, dans la mystérieuse -corporation des amants, décèlent, sur-le-champ,<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> -aux experts, la femme à hommes, la complice, l'affiliée.</p> - -<p>Cela lui rappelait alors le testament du mort, les -clauses restrictives, l'interdiction du remariage,—tout -ce qui devait jeter M<sup>me</sup> Béatry journellement -dans des aventures.</p> - -<p>«Ha! ha! le testament!... Une fière idée qu'il a -eue là, feu Béatry!...»</p> - -<p>Et, tandis qu'elle parlait, il avait l'impression -reposante qu'avec elle la lutte ne serait pas longue, -précédée seulement de quelques simulacres de défense, -d'une sorte de salut au mur avant l'assaut.</p> - -<p>«C'est tout à fait mon affaire!» pensait-il, et il -interrogea:</p> - -<p>—Dites-moi, comment se fait-il que je ne vous -rencontre plus jamais?... Voilà bien un an que je -n'ai eu ce plaisir, n'est-ce pas?</p> - -<p>Elle répondit:</p> - -<p>—En effet ... nous avons déménagé ... Ma mère a -loué un hôtel avenue du Bois ...</p> - -<p>—Et serait-il indiscret de venir vous y voir?</p> - -<p>Elle répliqua:</p> - -<p>—Indiscret?... Non, pas précisément ... Mais -défendu ... Ma mère m'interdit de recevoir des -messieurs ...</p> - -<p>—Dans ces conditions, déclara Mareuil d'un ton<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> -de blague ... dans ces conditions, pour vous revoir, je -n'ai plus que deux ressources: ou bien de déménager, -d'aller habiter dans votre quartier ... ou -bien ...</p> - -<p>—Ou bien?</p> - -<p>—Ou bien de vous voir ailleurs ... ce qui me paraîtrait -plus pratique, je ne vous le dissimule pas.</p> - -<p>Elle s'écria en raillant:</p> - -<p>—Serait-ce un rendez-vous que vous me demandez?</p> - -<p>—Vous avez dit le mot! fit Mareuil.</p> - -<p>Puis, baissant la voix et avec une volubilité, une -autorité qui l'étonnaient lui-même, il reprit:</p> - -<p>—Oui, je vous demande un rendez-vous ... Elle -ne doit pas vous surprendre cette demande ... Cent -fois vous l'avez lue dans mes yeux ... ou des demandes -analogues!... Oh! je prévois vos objections ... -Madame votre mère, n'est-ce pas?... Le -monde!... Les empêchements matériels!... Voyons, -nous ne sommes pas des enfants!... Toute la question -se réduit à savoir si vous voulez, ou si vous -ne voulez pas!... Entre gens comme nous le reste -est superflu ... Convenez-en!...</p> - -<p>Elle demeurait silencieuse, l'œil rêveur, comme -domptée par cette rudesse qui la fouettait, ce ton -d'expérience cynique.</p> - -<p>—Eh bien? interrogea Mareuil.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span></p> - -<p>Elle eut un petit rire factice, le vilain petit rire -de la femme qui veut cacher qu'elle cède.</p> - -<p>—Eh! bien, je pense que vous êtes un jeune -homme pressé!...</p> - -<p>Mareuil insista.</p> - -<p>—On le serait à moins ... Le dîner va s'achever ... -Après, je ne pourrai peut-être pas vous parler -comme ici ... Et plus tard, qui sait si je vous reverrai!... -Je vous en prie ...</p> - -<p>Elle affecta encore de rire:</p> - -<p>—Et qu'est-ce que nous y ferions, à ce rendez-vous?...</p> - -<p>—Mais ce qu'on fait à tous les rendez-vous!... Je -n'ai pas dressé de programme ... on verrait ... on -causerait ...</p> - -<p>Elle réfléchit un moment et reprit:</p> - -<p>—Ecoutez ... Je ne suis sûre de rien. Cependant, -demain, j'irai chez une couturière, rue de Miromesnil, -dans le haut. J'en sortirai vers cinq heures -et demie. Si vous allez vous promener dans ces -régions-là, du côté du boulevard de Courcelles, -vous avez des chances de me rencontrer. Je présume -que ma mère étant souffrante, je serai -seule ... et nous causerons, puisque vous désirez -causer ...</p> - -<p>Mareuil, dit, toujours à mi-voix, car Morenval -les observait:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span></p> - -<p>—Je vous remercie ... j'y serai.</p> - -<p>On avait servi des bols pleins d'eau parfumée; -et tous les convives gardaient les yeux tendus vers -le buste de M<sup>me</sup> Lepassereau, vers ce buste -d'où partirait le mouvement de délivrance, le signal -de clôture.</p> - -<p>Mareuil murmura:</p> - -<p>—Alors, cela tient?... Demain ... cinq heures et -demie ... boulevard de Courcelles!...</p> - -<p>Elle ne répondit pas; mais il sentit un petit pied -se poser sur le sien, un petit pied souple et prenant -comme une main qui, par un tope-là prestement -et légèrement appliqué, confirmait, sous la -table, le marché débattu.</p> - -<p>Le buste de M<sup>me</sup> Lepassereau se porta d'avant -en arrière. Tout le monde se leva.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Mareuil resta peu de temps au fumoir parmi les -hommes. Il comprenait qu'il s'était aliéné leurs -sympathies par son ostensible succès auprès de -M<sup>me</sup> Béatry; et dans leurs allures, dans leurs -regards, il déchiffrait des compliments obscènes, -des interrogations libertines, la curiosité d'apprendre -où en était l'intrigue, comment elle finirait et -la jalousie aussi de n'y point participer. A son -approche, on se taisait ou bien on avait une façon -minutieuse de l'inspecter comme pour chercher ce<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> -que sa figure, sa personne possédaient de si particulièrement -agréable; et sauf Gravières, que le -goût de la fête laissait indifférent aux flirts d'autrui, -il devinait chez ces messieurs un groupement -hostile, une de ces coalitions instinctives et -farouches que forme souvent l'envie entre les braves -gens.</p> - -<p>Il fuma brièvement une cigarette, en adressant -quelques mots à Morenval vis-à-vis duquel il avait -conscience d'être le plus en faute; puis il retourna -au salon et s'assit à côté de M<sup>me</sup> Lepassereau.</p> - -<p>Debout près du piano, sous la lueur d'une -haute lampe à trépied, M<sup>me</sup> Béatry feuilletait avec -Germaine des partitions. Elle avait déjà cet air de -contentement retenu, cette physionomie furtivement -gouailleuse, qu'adoptent les femmes, dans le -monde, quand leur amant est présent; et vers Mareuil -aboutissaient, à travers le salon, la fin de -chacune de ses phrases, chacun de ses sourires.</p> - -<p>Il les lui rendait avec gratitude.</p> - -<p>«Oui, oui, très joli, ce petit modèle ... ce type -de petit génie ... De la ligne ... De la perversité ... -Nous nous entendrons très bien ... Il n'y a pas de -doute!...»</p> - -<p>Et sa bienveillance débordait, s'étendait même -à M<sup>lle</sup> Lepassereau, comme si un peu de l'éclat de -<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span>M<sup>me</sup> Béatry eût rehaussé sa terne gentillesse.</p> - -<p>«Pas trop mouche non plus, la petite!... Un -certain esprit ... Les traits sont bons ... Un peu de -rouge aux lèvres, un peu de bleu sous les yeux, et -on en ferait quelque chose!...»</p> - -<p>Les fumeurs rentraient à la file. M<sup>me</sup> Béatry -s'installa au piano et Germaine commença à chanter -la romance du <em>Roi d'Ys</em>.</p> - -<p>Ensuite, sur la prière des invités, elle chanta -encore d'autres mélodies. Elle avait une voix forte -et basse, disant bien les cris de passion, de victoire -ou de douleur;—et une poétique gravité -ennoblissait progressivement les visages inattentifs -des convives.</p> - -<p>Mareuil, sans perdre de vue M<sup>me</sup> Béatry, applaudissait -tous les morceaux. Au gré de la musique qui -semblait se couler en lui mollement, lui balancer le -cœur d'ondes harmonieuses, il ressentait tour à -tour des emportements triomphaux, d'exquis affaissements -de tristesse où s'emmêlaient des souvenirs, -des espoirs, Jack, Lucie, la jeune veuve en -velours noir, dans une confusion de tendresse -éparse, des regrets évocateurs. Et c'était au plus -profond de lui-même une succession de scènes grandioses, -tragiques, riantes, où il se voyait planant -comme un empereur, souffrant comme un vaincu, -chéri comme un héros,—tout le trouble absurde -de l'amour naissant, de la sensibilité en éveil.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span></p> - -<p>Le piano se tut. On entourait M<sup>lle</sup> Lepassereau. -On la complimentait:</p> - -<p>—Quelle voix superbe!... Quelle diction!... Qui -est votre professeur?... D'énormes progrès!... Et -pas un talent d'amateur!...</p> - -<p>Mareuil s'était approché de M<sup>me</sup> Béatry:</p> - -<p>—Vous accompagnez à merveille, avec une discrétion, -un tact!...</p> - -<p>Puis, s'inclinant en un salut correct:</p> - -<p>—A demain!</p> - -<p>—Chut! chut!... fit-elle en détournant la tête.</p> - -<p>Il murmura d'un ton respectueux:</p> - -<p>—Au revoir, Madame!</p> - -<p>—Au revoir, Monsieur!</p> - -<p>Un autre salut à M<sup>me</sup> Lepassereau, à son mari, -à sa fille, et il fut dans la rue.</p> - -<p>Il marchait à grandes enjambées, frappant du -fer de sa canne les pavés, d'où jaillissaient des -étincelles, et il avait une allégresse enfantine, une -fougue vaniteuse de malade subitement rétabli.</p> - -<p>«Oui, aujourd'hui, je crois que ça y est!... Je -crois que me revoici à flot!...»</p> - -<p>Il y avait bien en lui quelqu'un de clairvoyant -et de débineur qui se rebellait contre cet enthousiasme, -s'efforçait de le contrarier, de le détruire; -mais Mareuil, valeureusement, trouvait réponse à -tout.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span></p> - -<p>«Pardi, elle a un amant!... C'est plus que probable!... -Eh bien! on le lui fera lâcher, tout bonnement!... -Elle doit savoir, elle doit avoir l'habitude!...»</p> - -<p>Et il l'excusait de s'être si vite rendue, des mots -et du regard, d'avoir si vite accepté le rendez-vous—en -un dîner, en une heure presque.</p> - -<p>«Allons donc!... Pas du tout!... Voilà deux ans -que je la manœuvrais, que je la manégeais, ce -jeune frétillon!... Ce soir, je n'ai guère fait que -toucher l'intérêt de mes œillades ... que détacher -le coupon, pour ainsi dire!...»</p> - -<p>Il se félicitait de cette comparaison, et comme -l'idée lui venait qu'un autre, dans l'avenir, s'aviserait -peut-être de tenter à son détriment des détachements -semblables, il conclut avec humeur:</p> - -<p>«Peuh!... Ce n'est pas si sûr!... Ce n'est pas -démontré!... On s'arrangera pour la tenir en -main!... Et puis l'essentiel est qu'elle me plaise ... -Me plaît-elle, oui ou non?... Oui!... Alors??»</p> - -<p>Il arrivait chez lui.</p> - -<p>Il ne se déshabilla pas tout de suite. Il voulait -savourer encore le plaisir de cette renaissance sentimentale, -prolonger cette soirée heureuse.</p> - -<p>Il alluma un cigare et se mit à se promener à -travers l'atelier, en lançant de grosses bouffées.</p> - -<p>Il ressentait cette douce mélancolie qui prend<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> -dans la solitude les amants, la délicieuse nostalgie -de celle qu'on vient de quitter; et il y voyait l'indice -de la guérison, un symptôme de convalescence.</p> - -<p>Enfin donc, c'en serait fini de ces sales rendez-vous -où il allait, à cause d'une sale nécessité qui -l'y forçait—où il aimait comme on boit, comme -on mange, parce que c'est la loi, parce qu'il le -faut.</p> - -<p>Enfin, il y aurait donc de nouveau, dans sa vie, -un but supérieur à se nourrir, à dormir, à vivre—une -personne presque royale, hors laquelle rien ne -compterait, une vraie maîtresse avec qui les caresses -ne seraient plus des gestes ridicules, ignobles, -écœurants, mais la récompense suprême, la -volupté incomparable, toujours neuve, toujours -regrettée.</p> - -<p>«Cela vaut un peu mieux que d'avoir revu -Jack!... C'est un peu plus intéressant!...»</p> - -<p>Et lorsqu'il s'apercevait dans la glace, une large -glace Louis XV, pendue au mur, face à la porte, il -se souriait favorablement, il songeait qu'avec ce -monsieur, reflété là, en frac et cravate blanche, -une certaine M<sup>me</sup> Béatry pourrait bien passer, -un jour, quelques fameux quarts d'heure!</p> - -<h2>X</h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span></p> -<p>Mareuil traça encore une teinte de pastel; puis, -il rejeta la tête en arrière, clignant des yeux, pour -apprécier son labeur de l'après-midi.</p> - -<p>On frappait à la porte.</p> - -<p>—Entrez!</p> - -<p>Joseph parut:</p> - -<p>—Monsieur, M. Gendrey est en bas ... Il demande -si Monsieur peut le recevoir.</p> - -<p>Mareuil s'écria rageusement en se levant:</p> - -<p>—M. Gendrey!... Ah! je n'ai que ça à faire de -le recevoir!... Non!... Dites-lui que je ne suis pas -là, que je suis sorti ...</p> - -<p>—Bien, Monsieur!</p> - -<p>Derrière le domestique, la porte mal close s'était -rouverte. Mareuil la repoussa d'un grand coup de -talon qui écailla un peu le vernis du vantail, fit vibrer, -<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span>sur la cheminée, les bobêches des candélabres.</p> - -<p>—Fermez donc vos portes, nom d'un chien!</p> - -<p>Il marchait en s'appliquant inconsciemment à -poser les pieds sur les vastes fleurs du tapis—l'air -hargneux, mécontent, le sourcil contracté, les -pouces dans les entournures du gilet, et il se parlait -à mi-voix:</p> - -<p>—C'est égal!... Hier soir, on m'aurait dit que ça -serait si vite fini, j'aurais haussé les épaules!... -J'étais si bien parti!... C'est cette oreille, cette -diable d'oreille!... Ou autre chose, je ne sais -quoi?... Enfin, le fait est qu'elle ne me plaît plus ... -non, plus du tout!</p> - -<p>Il revoyait les épisodes de la journée depuis le -réveil, toute cette journée de désenchantement, de -défaite. Dès le matin, d'abord, l'impression d'un -effondrement nouveau; puis des efforts, d'inutiles -efforts pour réagir, pour tâcher de ressusciter, en -imagination, cette M<sup>me</sup> Béatry de la veille, la -magique libératrice, celle qui devait lui rendre les -beaux jours de passion, les émotions rêvées. Mais -usée en une nuit, son ardeur, flambées en une -soirée, ces dernières ressources de tendresse, ces -petites économies d'amour qu'il avait retrouvées -dans un coin de lui-même, comme le louis qu'un -décavé découvre à l'improviste au fond de son -gousset.</p> - -<p>Alors, il avait cessé de lutter, et il ne lui restait<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> -plus maintenant que la fureur d'avoir été encore -une fois déçu, la fureur que donnent aux malades -les rechutes. Il consulta sa montre:</p> - -<p>«Cinq heures ... Voyons!... Il faudrait pourtant -prendre une détermination. Irai-je ou n'irai-je -pas?»</p> - -<p>Il hésitait, se débattait dans l'alternative, se représentant -le rendez-vous raté—ce crapoussin de -M<sup>me</sup> Béatry débouchant de la rue de Miromesnil -et pas le moindre Mareuil, ni à droite, ni -à gauche, nulle part.</p> - -<p>«Elle en ferait une tête!»</p> - -<p>Mais, soudain, comme pour marquer matériellement -sa résolution, il arracha son veston de -travail, le lança d'un tour de bras à travers la -pièce, contre le mur, où les boutons de bois claquèrent.</p> - -<p>«Non!... Ce serait trop goujat!... J'irai!... je lui -expliquerai que cela ne tient plus ... que je ne suis -pas son homme!... C'est encore ce qu'il y a de plus -propre!...»</p> - -<p>Puis il sonna, pour son chapeau, son paletot, -ses gants—et, sa toilette promptement achevée, -il descendit.</p> - -<p>Il faisait, dehors, un temps humide et gras, un -de ces temps où la boue semble germer de la terre, -des pavés, du bitume—où dégèlent des choses<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> -qu'on ne supposait pas gelées, la veille, dans leur -sécheresse poussiéreuse et grise.</p> - -<p>Mareuil s'arrêta près d'un banc afin de relever -le bas de son pantalon, et, le corps plié, la nuque -baissée, il préparait le discours de résiliation, ce -qu'il objecterait à la jeune veuve, tout à l'heure.</p> - -<p>«C'est que ça ne va pas être si commode que -cela à lui présenter!... Je ne peux cependant pas -lui dire qu'elle ne remplit pas les conditions de -l'emploi ... que j'ai un idéal d'amour, un idéal de -passion ... Elle n'y croirait pas! Elle n'y verrait -qu'une chose: c'est que je la sème, que je ne veux -plus rien savoir d'elle!...»</p> - -<p>Il reprit son chemin en grommelant; et peu à -peu, devant les difficultés de l'explication, il reculait, -tenté subitement de laisser aller l'affaire, de -profiter tout simplement de ce corps qui s'offrait -et qu'il aurait sans peine.</p> - -<p>«Quoi!... Une femme, c'est toujours une femme! -Cela durera ce que cela durera!... Je n'en mourrais -pas et j'éviterais de la blesser!... Ce ne serait déjà -pas si bête!...»</p> - -<p>Mais comme il parvenait rue Miromesnil, à -l'angle désigné, il aperçut M<sup>me</sup> Béatry sortant -d'une maison voisine; et il eut instantanément la -sensation qu'il ne saurait pas mentir, surmonter -son dégoût.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span></p> - -<p>Car ce n'était plus la jolie petite veuve, le petit -génie, le jeune frétillon gracieux et désirable.</p> - -<p>C'était une autre—une pauvre menue dame qui -s'avançait lourdement sur le vernis brun et glissant -du trottoir, gênée par ses talons trop hauts, -sa traîne de drap trop pesante; une misérable -petite femme, toute petite, plus petite encore -quand elle passait près des grands réverbères, une -minuscule créature empêtrée et maladroite, qu'il -n'aimerait jamais, jamais—qu'il voyait clairement, -s'abandonnant, puis au-delà, le lendemain -presque, quittée, lâchée, ou bien encombrant de -sa tendresse assidue et oiseuse l'entresol de la rue -Fortuny.</p> - -<p>Il fit pourtant quelques pas à sa rencontre; et -elle s'approchait, sans soupçonner sa déchéance, -le sourire aux lèvres, ce sourire malicieux et fier -de la femme qui vous amène en secret sa personne, -sa beauté.</p> - -<p>—Bonjour!</p> - -<p>Elle lui tendait la main. Il la serra et demanda:</p> - -<p>—Où allons-nous?</p> - -<p>—Si vous voulez, nous remonterons le boulevard -de Courcelles jusqu'à l'Etoile? C'est un bon -ruban de route et nous aurons du loisir pour -causer ...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span></p> - -<p>—Parfaitement ... parfaitement!</p> - -<p>Ils tournèrent à gauche. Mareuil, à la dérobée, -inspectait l'oreille de M<sup>me</sup> Béatry, s'ingéniait à -distinguer, sous la voilette, le pinçon, la cicatrice, -l'endroit abîmé, et elle souriait du même -sourire vaniteux, prenant ce regard pour un regard -de convoitise et d'amour.</p> - -<p>Enfin, il réussit à prononcer:</p> - -<p>—Quel affreux temps!... J'avais peur que cela -ne vous empêchât de venir ...</p> - -<p>—Oui, un affreux temps, n'est-ce pas? On est -tout mal disposé avec ce ciel jaune, ces rues sales ...</p> - -<p>Et elle ajouta en riant:</p> - -<p>—Chez les Lepassereau, c'était plus gai ... plus -confortable!</p> - -<p>—A qui le dites-vous! fit Mareuil.</p> - -<p>Mais il s'impatientait, déjà, des arrêts de cette -causerie; il avait envie de débiter brusquement, -sans atténuation, ni transition, les mots de rupture, -les mots insultants et brutaux qui briseraient -tout: «A quoi bon finasser?... Le plus tôt sera le -mieux! Allons-y donc!»</p> - -<p>Ils avaient traversé le boulevard Malesherbes et -longeaient la grille à pointes d'or du parc Monceau.</p> - -<p>—D'ailleurs, dit M<sup>me</sup> Béatry, ça ne m'a pas -l'air de vous convenir beaucoup non plus, ce -temps-là!... Vous avez une tête d'un sombre!</p> - -<p>Mareuil se décida, et, d'une voix timide, mesurée:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span></p> - -<p>—Vous trouvez?... C'est bien possible!... Je suis -très préoccupé, je ne nie pas!</p> - -<p>—Préoccupé?... Pourquoi cela?</p> - -<p>—Oui, très préoccupé d'une chose très grave -que j'ai à vous dire ...</p> - -<p>—A moi, une chose très grave?</p> - -<p>Il répéta:</p> - -<p>—Très grave!... Vous m'écouterez jusqu'au -bout?... Vous ne vous fâcherez pas?</p> - -<p>Elle riposta:</p> - -<p>—Dites toujours!... Et puis, il vous demeurera -le pardon ... si je me fâche!</p> - -<p>Elle regardait vers les arbres du parc, mais dans -sa physionomie attentive, dans son profil aux -aguets, tout semblait attendre la déclaration, la -sommation polie d'avoir à livrer son corps.</p> - -<p>Mareuil reprit:</p> - -<p>—Eh bien!... Eh bien!... c'est extrêmement délicat, -voyez-vous ... Eh bien! hier, vous vous rappelez?</p> - -<p>—Qu'est-ce que je me rappelle?</p> - -<p>—Vous vous rappelez, comment dirais-je?... -vous vous rappelez notre conversation ... ce que je -vous ai dit d'autrefois ... Vous vous rappelez combien -je désirais ce rendez-vous ...</p> - -<p>Elle répliqua durement, comme en méfiance:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span></p> - -<p>—Oui, je me rappelle ... et alors?...</p> - -<p>—Alors ..., alors ...</p> - -<p>Il y eut une pause; puis, avec précipitation, Mareuil -murmura:</p> - -<p>—Alors, admettez que tout cela ne soit pas vrai, -que tout cela ne soit plus vrai aujourd'hui ...</p> - -<p>Elle dissimula son inquiétude, le pressentiment -qu'elle avait de l'affront menaçant.</p> - -<p>—J'admets! Et après?...</p> - -<p>Mareuil, déconcerté, bégaya:</p> - -<p>—Après?... Après, j'implorerais ce pardon, ce -pardon que vous me promettiez presque ... et que -vous ne me refuserez pas, j'espère ...</p> - -<p>Elle s'écria d'un ton plus hautain encore:</p> - -<p>—Mon pardon?... Mais pardon de quoi?... Véritablement, -vous êtes un homme singulier!... -Ainsi, vous vous figuriez qu'en venant à ce rendez-vous, -j'avais une autre intention que de m'amuser ... -que de plaisanter?... Vous vous figuriez que j'ai cru, -une minute, à toutes vos histoires?... Ah! vous avez -votre dose de fatuité!... Non, c'est trop drôle! c'est -trop drôle!</p> - -<p>Et elle ricanait, afin de bien montrer à quel -point lui paraissait comique cette hypothèse si -invraisemblable.</p> - -<p>Mareuil répondit d'une voix calme:</p> - -<p>—Non, ce n'est pas drôle ... c'est plutôt le contraire!... -Je vous en prie, soyons francs. Ne nous<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> -jouons pas une vilaine comédie ... Laissez-moi m'expliquer, -et vous verrez ...</p> - -<p>Elle s'exclama:</p> - -<p>—Mais je suis d'une franchise absolue!... Mais -il n'y a pas de comédie!...</p> - -<p>Mareuil poursuivit:</p> - -<p>—Soit. Ne parlons pas de vous ... Ne parlons -que de moi ... Eh! bien, savez-vous pourquoi j'ai -insinué que cela ne continuerait pas entre nous, -que c'était fini, rompu?... C'est parce que je ne -suis pas assez sûr de vous aimer comme vous souhaitez -sans doute d'être aimée, parce que je n'ai -pas ce qu'il faut pour vous rendre heureuse, parce -que je ne pourrais pas, entendez-vous?...</p> - -<p>Il avait proféré ces paroles d'un ton si sincère, -si ému; cela ressemblait tellement à un aveu d'impuissance -physique, cet aveu d'impuissance de -cœur, que M<sup>me</sup> Béatry répliqua avec une commisération -un peu grivoise:</p> - -<p>—Vraiment?... Pauvre garçon!...</p> - -<p>Mareuil reprit:</p> - -<p>—Oui ... je suis peut-être singulier, extraordinaire ... -Mais j'ai bien réfléchi depuis hier ... J'ai -compris—ne vous froissez pas de ce que je vais -vous dire—j'ai compris que je ne vous aimais -pas ... que là-bas, à ce dîner, ç'avait été une erreur, -un malentendu avec moi-même, avec mes senti<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span>ments ... -Et je n'ai pas voulu vous tromper, vous -duper, abuser de tout ce que m'avaient gagné de -vous mes protestations, mes regards, mes prières ...</p> - -<p>Elle interrogea plus doucement:</p> - -<p>—Et vous êtes arrivé à ce résultat tout seul?... -On ne vous a pas aidé, par hasard?... Il y a quelquefois -des dames qu'on rencontre, et qui sont si -obligeantes!...</p> - -<p>Mareuil répondit:</p> - -<p>—Non, ce n'est pas ce que vous imaginez!... Je -vous ai raconté la vérité ... Un autre aurait eu -moins d'égards, aurait craint le ridicule!... Moi, -j'ai préféré courir ce risque!... Reconnaissez que -c'est plus honnête ... plus loyal!...</p> - -<p>Elle s'exclama d'un ton incrédule encore:</p> - -<p>—Oui, oui!... C'est loyal!... C'est très loyal!</p> - -<p>Pourtant, sur sa figure dépitée et pensive, Mareuil -démêlait qu'à la rigueur elle se fût certainement -accommodée d'un petit peu moins de loyauté. -Et ils marchaient, en silence, tout embarrassés, -n'ayant plus rien à se dire, puisque le principal -intérêt de l'entrevue avait disparu, puisque l'affaire -qui motivait leur rendez-vous se trouvait manquée,—puisqu'il -était irrévocablement établi -qu'ils ne se dévêtiraient jamais l'un devant l'autre -et qu'ils redevenaient, du coup, les étrangers cérémonieux -de la veille: un monsieur et une dame<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span> -qui iraient séparément dans la vie, comme avant, -sans intimité, sans tendresse communes, sans -échanger davantage que des saluts mondains, des -phrases de bienvenue convenables.</p> - -<p>Ils atteignaient la place des Ternes, et tous deux, -instinctivement, levèrent les yeux vers l'Arc de -Triomphe, dont la noire masse éléphantine se -dressait au haut de l'avenue, dans la nuit tombante—vers -l'immense borne de pierre encerclée -de lumières, où se terminerait enfin cette pénible -promenade.</p> - -<p>—Voici l'instant des adieux! fit M<sup>me</sup> Béatry d'un -ton narquois.</p> - -<p>Mareuil corrigea:</p> - -<p>—Dites des au-revoir!... Car vous ne me gardez -pas rancune, n'est-ce pas?</p> - -<p>Elle répliqua en s'efforçant de railler:</p> - -<p>—Pas une miette!... Rassurez-vous! Et même, -quand on me questionnera à votre sujet, je déclarerai -que vous êtes un jeune homme très loyal, le -plus loyal des jeunes gens que je connaisse!... -Seulement, un peu infatué, par exemple, un peu -pressé de se garer contre des faveurs insignifiantes, -contre les sourires ou les poignées de main d'une -personne qui n'aurait jamais donné plus ... soyez-en -persuadé!...</p> - -<p>Son visage s'était empreint d'une involontaire<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> -amertume. Mareuil eut pitié, accepta ces railleries, -sans contredire:</p> - -<p>—Oh! tout ce qui vous plaira ... toutes les méchancetés ... -pourvu que vous me pardonniez!...</p> - -<p>Elle retira sa main de son manchon. Gilbert la -saisit, l'effleura vivement d'un baiser, et saluant:</p> - -<p>—Au revoir, madame!... Pas de rancune, n'est-ce -pas?</p> - -<p>Elle inclina la tête amicalement et traversa la -chaussée. Des voitures qui passaient la cachèrent. -Mareuil revint sur ses pas.</p> - -<p>Il reconstituait, en marchant, sa conversation -avec M<sup>me</sup> Béatry, comment s'était engagé le duel -de ce dialogue, les chocs des répliques successives, -tout ce combat, mené des deux parts, au -gré des mots qui venaient, à l'aventure; et il s'approuvait -de son énergie, de sa cruauté.</p> - -<p>«Etait-elle vexée, la dame!... Doit-elle en penser -des atrocités sur mon compte!... Bah! j'aurais -traîné, équivoqué, que cela n'aurait rien changé ... -Le tout était d'en finir, de ne pas recommencer -avec une autre ces ignominies! Car c'eût été répugnant, -cette fois, sans excuses! Bien assez d'une!... -Bien assez de Lucie!...»</p> - -<p>Une petite bonne, s'élançant d'une porte cochère, -le heurta:</p> - -<p>—Oh! pardon, monsieur!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span></p> - -<p>Mareuil la suivait de l'œil, machinalement.</p> - -<p>Elle allait vite, vite, avec un dandinement des -jupes, la taille tranchée du cordon blanc de son -tablier, les épaules enserrées d'un mince châle de -tricot bleu-ciel.</p> - -<p>Puis, tout à coup, elle se mit à courir, et, quelques -mètres plus loin, elle stoppa net en face d'un -fiacre qui stationnait contre le trottoir, sous un -réverbère.</p> - -<p>Le cocher avait bondi à bas de son siège. Il empoigna -dans ses bras la petite bonne, et, par trois -reprises, il l'embrassa sur la bouche de baisers -qu'on augurait énormes, écrasants, sonores.</p> - -<p>Mareuil eut, malgré lui, un mouvement de -jalousie.</p> - -<p>«En voilà qui sont contents, au moins!...»</p> - -<p>Il hâtait l'allure, pris de curiosité—et, au passage, -il examina les amants.</p> - -<p>La fille avait les cheveux lissés en arrière du -front, des petits yeux luisants de plaisir, une figure -toute ronde, toute rougie de froid—l'homme, une -brave tête violâtre et joufflue de cocher de fiacre, -une tête paterne, endurcie, comme on en voit dans -les encombrements des rues, quand les voitures -s'immobilisent, enchevêtrées;—et ils s'admiraient -d'un air de béatitude qui présageait de nouvelles, -de puissantes étreintes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> - -Mareuil sourit tristement:</p> - -<p>«Ils pourraient bien me repasser un peu de -leurs illusions, ceux-là!»</p> - -<p>Et plusieurs fois il se retourna pour les regarder -encore d'un regard d'envie—comme font les vieux -messieurs devant les bancs des parcs surchargés -d'amoureux, par les chaudes soirées de juillet.</p> - -<h2>XI</h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span></p> -<p>On ne se défend bien que contre les douleurs -vivaces, les douleurs aiguës qui vous martèlent, -vous poignardent, vous déchirent.</p> - -<p>Les autres, les lents et sourds malaises des maladies -chroniques—ceux de l'âme comme ceux du -corps—on négocie d'abord avec eux, on essaie -d'en avoir raison par des traitements, des régimes, -toute la diplomatie des remèdes modérés; puis, -s'ils persistent, s'ils résistent, ces malaises, on les -laisse faire, on s'en désintéresse, on ne s'en occupe -plus, sauf quand, par accident, leurs taquineries -journalières vont trop loin, jusqu'à la souffrance -réelle.</p> - -<p>Quelques jours après sa dernière tentative avortée, -Mareuil s'était trouvé justement dans cet état -d'esprit où l'on renonce aux soins, à la guérison, -où l'on se résigne à traîner en soi ce surcroît de -mélancolie, d'incertitude, que la maladie vous in<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span>flige; -et il n'aspirait plus maintenant au retour du -passé, à la vie agitée de naguère, à cette existence -de passion qui lui semblait, avant, la forme unique -du bonheur.</p> - -<p>Les échecs, même en l'instruisant, avaient restreint -ses exigences. M<sup>me</sup> Lozières, c'était, en -somme, il s'en apercevait, la matérielle de l'amour -largement assurée, une femme dévouée, ardente et -raffinée,—toujours prête, toujours à la portée de -ses désirs,—c'était la satisfaction facile et sûre, -sans rien de ces démarches, de ces prières, de tous -ces débours de temps, de tendresse et d'efforts que -coûte l'installation d'une liaison nouvelle. Alors, -avec une sagesse presque bourgeoise, une nonchalance -prudente d'infirme, il avait fini par se convaincre -qu'il y aurait folie à chercher mieux ailleurs; -et cette sorte de raisonnement lui suffisait -chaque fois pour calmer les révoltes sentimentales -qui le gagnaient encore, à de rares occasions, quand -il était sur le point d'aller rue Fortuny, quand il -sortait, tout las, des bras de M<sup>me</sup> Lozières, quand -un air de musique, un parfum, une intonation lui -rappelaient M<sup>me</sup> Hardouin,—l'oubliée.</p> - -<p>Chez les Brévannes, du reste on n'avait pas -tardé à remarquer le changement qui s'était accompli -en Mareuil.</p> - -<p>Il s'accordait plus aisément avec les amis du<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> -journaliste, tolérait les plaisanteries sur l'amour, -se tenait informé comme eux—comme tous les -gens sans passion—des incidents de la vie parisienne, -des choses de la politique, du théâtre, et -souvent même il discutait, citait des preuves à -l'appui de son opinion, et s'enflammait pour les -affaires des autres.</p> - -<p>Aussi, le Grand-Cob avait-il proclamé, dans un -déjeuner rue Taitbout, que Mareuil avait l'air -beaucoup moins abruti qu'autrefois, qu'il devenait -fréquentable, un garçon comme tout le monde, -quoi!—et la bande entière s'était ralliée à son -avis.</p> - -<p>Puis, bientôt, une communauté d'intérêts avait -scellé cette bonne entente, lié Mareuil au groupe -Brévannes par les solides liens de l'égoïsme.</p> - -<p>En échange d'un portrait gratuit, Labernerie lui -consacrait, au cours d'un compte rendu, vingt de -ces lignes à effet qui troublent, pendant toute une -journée, les cafés de Montmartre et les brasseries -du centre. Moyennant un pareil service, le Grand-Cob -s'astreignait ensuite à célébrer bruyamment -partout, dans les bureaux de rédaction, dans les -tripots, chez les demoiselles, le talent du petit -Mareuil. Enfin, Charleval, impressionné par ces -éloges constants, lui obtenait, peu après, la commande -des costumes de <em>Grenadinette</em>, sa dernière<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span> -œuvre, une espèce d'opéra-bouffe, à ballets, à mise -en scène somptueuse.</p> - -<p>La pièce, il est vrai, avait succombé sous les -blâmes unanimes et méprisants de la critique—Labernerie -lui-même, en son impartialité, se -voyant forcé d'écrire que «M. Charleval avait souvent -été mieux inspiré».</p> - -<p>Mais le dessinateur s'était sauvé de cette catastrophe -à son avantage, grâce à une amicale campagne -conduite par Brévannes, dans les couloirs, -et qui avait fourni aux critiques le prétexte d'ingénieuses -digressions, toutes en l'honneur du -jeune peintre, certains même disaient «du jeune -maître».</p> - -<p>Mareuil se laissait porter, se laissait pousser, -charmé de ce tapage sympathique, de cette brise -de succès soudaine; et, graduellement, il reprenait -son rang dans le régiment de la société, marchant -au pas de la foule, ayant l'équipement régulier, -le fourniment d'usage: une jolie maîtresse -indulgente, les petites ambitions qui distraient, la -faveur du Boulevard qui soutient—et nul répit -pour penser, souffrir du piètre train des choses.</p> - -<p>Quelquefois pourtant, à une phrase du Grand-Cob, -à une grossièreté de Labernerie, il se souvenait -des soirées de jadis chez Brévannes, et il avait -honte d'écouter froidement ces paroles qui alors<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> -l'eussent fait pâlir, frémir de dégoût,—honte de -la vulgarité de ses plaisirs, de sa vie médiocre, de -sa bonhomie sans idéal et complaisante.</p> - -<p>Une ombre de tristesse passait sur son visage. Il -se sentait le cœur vidé, vanné, fourbu, irrémédiablement.</p> - -<p>Il fallait que le Grand-Cob le rappelât à la décence:</p> - -<p>—Hé, Mareuil!... On broie donc encore du -noir?... Déplorable pour la santé, n'est-ce pas, -Angèle?</p> - -<p>—Oui, mon gros, répondait invariablement -Angèle.</p> - -<p>L'interpellée n'était autre qu'Angèle de Cérans, -la jeune brune, basse sur jambes, avec une tête de -garçon, qu'un jour, à l'Hippique, Gendrey avait -recommandée à l'admiration de Mareuil.</p> - -<p>Depuis trois semaines environ, le Grand-Cob en -avait acquis la propriété presque exclusive, selon -des conventions tacites qui les unissaient ensemble -jusqu'à l'automne. Un luxe qu'il s'était payé, cette -gamine maussade, comme on se paie une voiture -au mois, un tableau, un voyage—à la suite d'une -veine fructueuse à Monte-Carlo, quarante mille -francs raflés en deux soirs, puis vite rapportés à -Paris. Et, dès ce moment, ç'avait été une série incessante -de prodigalités habilement dispensées, un<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> -déménagement rue du Helder, dans un vaste appartement-atelier,—des -dîners fins, aux cabarets -en vogue, avec le ménage Brévannes,—des soupers, -à la sortie des premières, où l'on conviait les -hommes d'esprit attitrés,—une combinaison savante -de divertissements inédits où s'affirmait devant -Angèle, ravie, la supériorité des gens de -presse sur les fades gens du monde délaissés.</p> - -<p>Cependant le Grand-Cob voulait davantage, une -manifestation solennelle dont tout Paris serait -bouleversé, et qui mettrait définitivement Angèle -au premier plan de la haute galanterie.</p> - -<p>Un soir, enfin, au début de mai, il annonça chez -Brévannes qu'il avait trouvé:</p> - -<p>—Oui, j'ai trouvé!... Une idée à la Newton!... -Je vous la donne en mille!</p> - -<p>Personne ne répliquait.</p> - -<p>—Eh bien! voici!... Je vais organiser rue du Helder -un dîner de la Jeune Génération. Pas de femmes -au-dessus de trente ans ... ce que nous avons de -plus ingénu, de plus neuf!... C'est une idée, ça, -hein?</p> - -<p>La bande applaudissait sans réserves.</p> - -<p>—Attendez!... Je n'ai pas tout dit ... Ce dîner -aura lieu le 24, le jour de la Sainte-Angèle, de façon -que la réclame serve un peu à la petite ... Voyons, -Angelot, ça te va-t-il?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span></p> - -<p>—Oh! oui, mon gros! fit tièdement Angèle.</p> - -<p>—Vous en avez de la chance! déclara Henriette ... -C'est pas à moi ...</p> - -<p>Elle s'arrêta sur un regard sévère de Brévannes.</p> - -<p>Le Grand-Cob développait ses vues, en détail. -Mareuil serait chargé de dessiner l'invitation,—une -farandole de nymphes parisiennes, contournant -le texte de Gendrey.</p> - -<p>—Mais du nu, du sein, de la jambe, de la jarretière!... -Des poses soignées, des poses qui vous -remuent le monde!... Et si vous avez peur de galvauder -votre beau talent, vous ne signerez pas, -c'est tout simple ... Est-ce promis?</p> - -<p>—Promis! fit Mareuil en souriant.</p> - -<p>Et, jusqu'à l'heure du départ, on s'entretint uniquement -du dîner de la Jeune Génération et des -perfectionnements qu'on pourrait ajouter à cette -superbe fête.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>En dépit d'une scandaleuse pression exercée sur -lui, à l'aide de mines renfrognées, de phrases acrimonieuses -et même de lettres d'injures non signées, -Gendrey était demeuré fidèle à son programme, -inflexible sur la limite d'âge.</p> - -<p>L'atelier de la rue du Helder offrait donc un -exquis spectacle quand, le jour du dîner, vers huit -heures, Mareuil y pénétra.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span></p> - -<p>Du haut en bas, les murs étaient tendus d'étoffes -anglaises bleu-pâle—la couleur favorite d'Angèle—des -longues bandes de légère soierie bleu-pâle -qui se joignaient, s'ajustaient au plafond pour -former un dôme mouvant et souple, au milieu -duquel un lustre électrique se balançait, répandant -sur le salon ses lueurs d'un jaune intense et -doux.</p> - -<p>Puis, tout autour de la pièce, des divans recouverts -de la même soierie bleu-pâle, où les meilleures -de la Jeune Génération, décolletées, gantées -au delà du coude, les poignets serrés de bracelets -scintillants, causaient avec des messieurs en frac,—privilégiés -des clubs, de la littérature, du -théâtre; et des massifs de fleurs, disposés çà et là, -mêlaient, dans l'air, leurs parfums aux parfums -personnels des dames.</p> - -<p>Le Grand-Cob, très en beauté—gilet blanc, -moustache retroussée au fer—s'élança à la rencontre -de Mareuil:</p> - -<p>—Mon petit, vous êtes fadé!... Place d'honneur, -tout à fait!... A votre droite, Angèle; à votre gauche, -Ninette Rabastens ... Une Lyonnaise premier -choix. Tenez, celle qui s'adresse à Charleval!...</p> - -<p>Il indiquait une grande fille en robe de satin -mauve, une de ces belles personnes, à la taille -roulante et ferme, au noble et sensuel profil de<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span> -gallo-romaine, comme il en tourne, les soirs d'été, -à Lyon, place Bellecour, sous les yeux aguichés -des riches marchands de soie.</p> - -<p>—Hein! Vous n'êtes pas à plaindre!</p> - -<p>Et appelant Brévannes:</p> - -<p>—Dites-moi, présentez donc Mareuil à Rabastens. -Je n'ai pas le temps ... Vous serez bien -aimable!...</p> - -<p><span class="err" title="original: Brévanne">Brévannes</span> toucha familièrement l'épaule nue de -Ninette:</p> - -<p>—Permettez-moi ...</p> - -<p>Elle eut comme un tressaillement en apercevant -Gilbert.</p> - -<p>—Permettez-moi de vous présenter mon ami -Mareuil, votre voisin de table.</p> - -<p>Elle le regarda, avec attention, et, d'une voix -mouillée, d'une voix trémulente de petite fille, qui -étonnait, sortant de ce corps majestueux, elle dit:</p> - -<p>—C'est vous qui faites des choses dans les journaux?</p> - -<p>—Oui, Mademoiselle, c'est moi!</p> - -<p>—Ah!... C'est très chic, ce que vous faites!... Il -faudra que je vous mendie un dessin!...</p> - -<p>Mareuil repartit courtoisement:</p> - -<p>—Et il faudra que je vous le donne ... Nous -recauserons de cela tout à l'heure, si vous voulez ...</p> - -<p>Un maître d'hôtel, sur le seuil de la salle à<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> -manger, clamait que Madame était servie. Angèle -saisit le bras de Labernerie, et l'on se mit à table.</p> - -<p>Le Grand-Cob, assis en face d'Angèle, entre -Henriette Brévannes et Suzette de Luz, surveillait -assidûment les convives, multipliait les signes aux -domestiques, avait la sensation d'être plus jeune -de dix ans à l'époque, où chez lui, chaque soir, -c'étaient des fêtes semblables, des dîners aussi -élégants, avec des candélabres, enguirlandés de -fleurs à la base, des femmes décolletées, des messieurs -aux plastrons d'émail blanc—tout l'appareil -d'une véritable réunion mondaine. Et il se penchait -vers Mareuil, pour lui demander, si, dans le -monde, il avait déjà vu mieux, quand tout à coup, -à travers le demi-calme du premier service, des -mots virulents retentirent. On venait d'entendre -quelque chose comme «traînée», à quoi une voix -furieuse se hâtait de répondre par quelque chose -comme «veau».</p> - -<p>D'un coup d'œil, le Grand-Cob avait reconnu les -coupables et, se levant, il les gourmanda rigoureusement:</p> - -<p>—Voyons, Miss Hobson!... Voyons Kerjeu!... -Qu'est-ce que ça signifie ces manières?</p> - -<p>Mais les deux antagonistes continuaient à vider -leur différend—une simple petite querelle de -concurrentes—parmi le silence intéressé de l'au<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span>ditoire;—et -à présent, Lilly Hobson avait le -dessus, invectivant Kerjeu, dite la Fée-Colère, en -un anglais indigné:</p> - -<p>—You brute! You devil beast! You nasty -thing!...</p> - -<p>Le Grand-Cob comprit que s'il se déclarait pour -l'une des adversaires, il compromettait tout le -succès de son dîner, et avec beaucoup de présence -d'esprit, il prononça:</p> - -<p>—Mes enfants, en voilà assez!... Nous ne sommes -pas ici pour parler affaires! Que celles qui ont des -comptes à régler, se le tiennent pour dit!... Ou -bien qu'elles aient l'obligeance de passer sur le -palier!...</p> - -<p>L'énergique ultimatum de Gendrey fut accueilli -par une flatteuse rumeur d'approbation; et le repas -se poursuivit correctement, sans plus d'encombre.</p> - -<p>Vers le dessert même, la conversation prit un -tour général et littéraire,—au sujet de <em>Grenadinette</em>, -qui, malgré les meurtriers verdicts de la -presse, atteignait actuellement sa soixantième représentation,—des -recettes quotidiennes de cinq -et six mille francs.</p> - -<p>Charleval en arguait pour nier l'influence de la -critique, vanter la suprématie du public, seul juge, -seul maître,—crier ouvertement ses ressentiments, -ses griefs durant tant d'années amassés.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span></p> - -<p>Labernerie disculpait les confrères, et tout le -monde lançait son mot avec cette fougue qu'on a, -dans certains milieux, dès qu'il s'agit des excitantes -questions du théâtre.</p> - -<p>—Dites donc, Mareuil, chuchota Angèle, à la -faveur du vacarme. Dites donc! Pourquoi est-ce -que vous ne dites rien à votre voisine?...</p> - -<p>Mareuil répliqua:</p> - -<p>—J'ai dit!... J'ai dit!... Mais cela ne rend pas!... -Elle m'a carotté un dessin, au potage ... Et puis il -n'y a plus eu moyen de lui tirer ça!...</p> - -<p>—Tiens! Elle n'est pas stupide pourtant ... Elle -a du débit, vous savez!...</p> - -<p>Et s'inclinant un peu, en avant de Mareuil:</p> - -<p>—Hé! Raba!</p> - -<p>Rabastens avança sa belle tête grave, sa belle -chevelure brune à reflets roux, ondulée et tordue à -la grecque.</p> - -<p>—Pardon, Monsieur ... Qu'est-ce qu'il y a, mon -chat?</p> - -<p>Angèle s'exclama:</p> - -<p>—Qu'est-ce qu'il y a?... Il y a que tu fais la tête. -Pourquoi?</p> - -<p>Rabastens eut un sourire attristé, et de sa voix -candide de petite fille:</p> - -<p>—Moi?... Je ne fais pas de tête! J'écoute, voilà -tout!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span></p> - -<p>La discussion s'envenimait, en effet. Labernerie, -dans le feu du débat, avait lâché quelques allusions -aux précédents fours de Charleval, et le vaudevilliste -s'exaspérait, s'apprêtait visiblement à attaquer -le critique par ses côtés faibles,—du côté de l'érudition, -voire des mœurs, de la vie privée.</p> - -<p>Le Grand-Cob dut intervenir de nouveau et, le -verre en main:</p> - -<p>—Messieurs, il me semble qu'après cette brillante -discussion, il ne nous reste plus qu'à boire à -la centième de <em>Grenadinette</em>!</p> - -<p>Cette proposition pleine de tact et d'à-propos -réunit tous les suffrages.</p> - -<p>Charleval riposta en buvant à la prospérité d'Angèle. -Les toasts s'entrecroisaient: à la critique, -aux Beaux-Arts, aux jolies femmes, aux clients -sérieux. Gravières, le jeune substitut, porta, aussi, -victorieusement un toast à la magistrature. Au -bout de la table, la Fée-Colère et Lilly Hobson, -réconciliées, s'embrassaient. On se leva alors, et -l'on retourna, pour le café, dans l'atelier.</p> - -<p>Une deuxième promotion d'invités arrivaient. -De vieux viveurs, ayant gardé les favoris Second-Empire, -ou l'impériale sous la moustache blanche -frisée à la moderne; de plus jeunes à figures d'officiers, -ou à larges barbes carrées, cachant les coins -du col, la cravate raide; de plus jeunes encore, le<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> -fretin, les alevins de la noce, l'air de petits Chateaubriands -d'écurie, avec leurs blêmes faces de -lads, leurs épaisses tignasses de poètes romantiques. -Puis, des journalistes, des peintres, des -acteurs. Puis, en toilettes de bal, les générations -ultérieures,—les demoiselles évincées du dîner, -pour raisons d'âge, mais qui n'avaient pas osé -rompre, rejeter l'invitation, s'insurger contre cette -puissance qu'était le Grand-Cob. Et toutes, sans -rancune, entouraient Gendrey, s'extasiaient aux -tentures de l'atelier, félicitaient Angèle du succès -de la fête.</p> - -<p>Enfin, un pianiste fit résonner des accords et des -danses s'organisèrent.</p> - -<p>Dans l'intervalle, certaines de ces demoiselles -chantaient des chansonnettes.</p> - -<p>Les unes parodiaient les étoiles, s'en tenaient au -genre modeste de l'imitation. D'autres plus ambitieuses -visaient l'originalité, expérimentaient une -façon à elles de détacher le couplet, et, tout le -temps qu'elles chantaient, leurs regards se figeaient -vers Labernerie, vers Brévannes, vers les journalistes -présents, comme pour évaluer ce que serait -la Presse, à leur égard, si elles réalisaient un jour -leur rêve de s'exhiber publiquement, au café-concert, -au théâtre.</p> - -<p>Ensuite, les danses recommençaient: des valses<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> -où les valseurs tourniquaient les mains réciproquement -posées aux épaules, comme dans les bals -de barrière,—des quadrilles où les jupes se tendaient -sur les croupes, tandis que les traînes, ramassées -sous le bras, s'entr'ouvraient, laissant voir -des floraisons touffues et molles de dentelles pâles.</p> - -<p>—Allons! Chargez, chargez! commandait le -Grand-Cob, la figure dilatée d'orgueil, et son regard -allumé désignait mystérieusement, aux couples de -flirteurs, les chambres proches, les chambres sombres, -où il fallait que l'on achevât les charges -ordonnées.</p> - -<p>Dans la salle à manger, un bar anglais, un authentique -bar anglais, à haut comptoir, à hauts -tabourets, prodiguait aux invités les viandes froides, -les sandwichs, les œufs au fromage, les cocktails -et les alcools pimentés. Des domestiques circulaient -à travers le salon avec des plateaux chargés -de coupes de champagne, de boîtes de cigares -variés et de cigarettes égyptiennes.</p> - -<p>—Vraiment, déclara Brévannes, vautré à côté -de Mareuil sur un divan ... Vraiment, ce Gendrey a -le sens de la fête! Ça n'est pas bien drôle, tout ça ... -Mais, c'est fastueux, c'est large!... C'est presque -de l'art, tenez!</p> - -<p>—Je ne dis pas! fit Mareuil en bâillant.</p> - -<p>Et il parcourait encore d'un regard circulaire les<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> -demoiselles du bal, repris de sa manie de chercher -si, parmi ces poitrines blanches, ces corps sveltes, -ces visages avenants, mais taillés dans la même -substance, sur le même et banal modèle, il ne découvrirait -pas peut-être une personne différente, -l'introuvable personne depuis un an perdue.</p> - -<p>Une énorme clameur l'arracha à ses réflexions:</p> - -<p>—Caleçon! caleçon! hurlait l'assistance.</p> - -<p>Cette injonction violente s'adressait à Gravières -qui, très ivre et suggestionné par les invités, s'était -successivement débarrassé, pendant un quadrille, -de tous ses vêtements, sauf de celui qu'on le priait -d'ôter.</p> - -<p>—Caleçon! Caleçon! répéta l'assistance.</p> - -<p>On formait le cercle autour du danseur. Des -dames se retenaient aux bras de leurs voisins, épuisées, -à force de rire.</p> - -<p>—Caleçon! Caleçon! répétaient de nouveaux -arrivants.</p> - -<p>Gravières, l'œil hagard, cédait, mettait la main -sur le premier bouton, quand l'orchestre s'arrêtant, -l'empêcha de commettre l'outrage à la pudeur -requis.</p> - -<p>Brévannes regardait, avec une moue gouailleuse, -le jeune magistrat que deux messieurs serviables -aidaient à se rhabiller, comme un client après le -duel, et il murmura:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span></p> - -<p>—Peuh! si ça les amuse!... Venez-vous au bar?... -J'ai une faim d'ogre, moi!</p> - -<p>—Oui, à l'instant! dit Mareuil ... Le temps de -croquer ce pochard et je suis à vous!...</p> - -<p>Il avait tiré une carte de visite et traçait dessus -quelques brefs coups de crayon. Une grande forme -mauve lui voila subitement Gravières. Il releva la -tête et aperçut devant lui Rabastens, qui le contemplait -d'un air timide de requête:</p> - -<p>—Je vous dérange, monsieur Mareuil?</p> - -<p>Il glissa la carte repliée dans son gousset:</p> - -<p>—Du tout! du tout! J'avais fini!... En quoi -puis-je vous être agréable?... Pas danser, n'est-ce -pas?... Ce n'est pas mon blot!...</p> - -<p>Elle répliqua:</p> - -<p>—Oh! simplement savoir l'heure!...</p> - -<p>—L'heure? Il est deux heures et demie ...</p> - -<p>—Ah!... très bien!... Je vous remercie!... J'aurais -encore une question ...</p> - -<p>—Allez donc!...</p> - -<p>—Dans quel quartier habitez-vous?...</p> - -<p>—Avenue de Villiers ... dans le haut ...</p> - -<p>Elle s'exclama joyeusement:</p> - -<p>—Ah! c'est tout près de chez moi!... Dites-moi, -est-ce que cela vous ennuierait de me reconduire, -de me déposer sur la route, boulevard Malesherbes?... -<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span>Je n'ai pas fait venir ma voiture ... Et -j'ai peur, la nuit, dans ces fiacres qu'on ne connaît -pas!... Oh! ne vous gênez pas! Répondez franchement!...</p> - -<p>Mareuil la fixait, étonné de la demande, étonné -du ton anxieux de Rabastens. Il lui prit les deux -mains et l'attirant, debout, contre ses genoux, -d'un mouvement paternel et camarade:</p> - -<p>—Alors, vous avez si peur que cela dans les -fiacres, mon enfant?...</p> - -<p>Elle inclina sa fine tête de statue, en souriant -d'un petit sourire timoré.</p> - -<p>—Eh bien!... On vous déposera!... Quand désirez-vous -partir?</p> - -<p>Elle répondit avec vivacité:</p> - -<p>—Oh! le plus tôt possible ... Je suis fatiguée!... -J'en ai un peu assez ... depuis huit heures, vous -comprenez!</p> - -<p>—Tout de suite, hé? questionna Mareuil.</p> - -<p>—Oui, cela m'irait!... Seulement, nous filerons -chacun de notre côté, pour que ce tas d'imbéciles -ne se mette pas à crier ...</p> - -<p>Elle montrait du regard un groupe de jeunes gens, -qui, postés à la sortie du salon, avaient imaginé de -signaler par des grognements réprobateurs le départ -des invités et, particulièrement, celui des couples.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span></p> - -<p>—Parfait! dit Mareuil ... Rendez-vous aux paletots!...</p> - -<p>Il songeait:</p> - -<p>«Jolie fille!... Qu'est-ce qu'elle me veut?... -Elle veut peut-être tout bonnement que je la raccompagne?...»</p> - -<p>Et s'approchant du Grand-Cob qui, juché auprès -de Brévannes, sirotait, sur le comptoir du -bar, une boisson au champagne:</p> - -<p>—Dites donc, Gendrey ... Qu'est-ce que c'est que -cette Rabastens?... Avez-vous des notions?</p> - -<p>—Ah! ah! fit le Grand-Cob triomphalement ... -Ah! ah! ça brûle? Bravo! Enchanté!... Eh bien, au -physique, vous avez dû vous rendre compte!... Au -moral?... Voyons, il y a Gravières qui pourrait -vous renseigner ... Ou bien ...</p> - -<p>Il inspectait des yeux le bar, le salon:</p> - -<p>—Non, ils sont tous partis ... Tant pis! En -deux mots, c'est une femme à béguins, une -femme à caprices, tout à fait! Elle a pour ami en -chef un homme marié, un jeune industriel, pas -vilain du tout ... Le nom m'échappe ... Enfin une -femme charmante, dont je n'ai eu que des compliments ... -Et, maintenant, mon petit, soyez heureux!</p> - -<p>Gilbert protestait contre ce souhait. Gendrey -riposta sceptiquement:</p> - -<p>—Mon cher maître, si j'ai un conseil à vous donner, -<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span>c'est de ne pas faire attendre cette petite ... -Elle va attraper froid sur le palier! Il souffle là un -un de ces vents-coulis!</p> - -<p>—Mais vous vous trompez!... Je vous ...</p> - -<p>Gendrey lui coupa la parole:</p> - -<p>—Oui, oui!... Dépêchez-vous! dépêchez-vous!</p> - -<p>Mareuil serra les mains de Brévannes, du Grand-Cob, -et rejoignit, au vestiaire, Ninette qui le -guettait, toute prête, enveloppée d'un long manteau -de peluche mauve.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le fiacre—un maraudeur à ressorts criards et -durs—allait lentement, les fers du cheval toquant -la chaussée, et Gilbert, par paresse de causer autant -que par crainte de sembler trop gauche ou -trop dédaigneux, avait saisi la main de Rabastens, -dont il embrassait les doigts minces, d'une lèvre -distraite, tout au bout, sur les ongles frais et polis.</p> - -<p>Elle se pencha à la portière en soupirant:</p> - -<p>—Quelle belle nuit, n'est-ce pas?... Avez-vous -déjà peint des nuits?</p> - -<p>Mareuil réprima un sourire:</p> - -<p>—Pas bien souvent!... Pourtant, c'est un beau -sujet!...</p> - -<p>Elle lui pressa la main presque tendrement; et il -continuait de mordiller ses doigts aigus en silence.</p> - -<p>Mais comme la voiture avait dépassé Saint-Augustin, -Ninette s'écria:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span></p> - -<p>—C'est curieux!... Je n'ai plus sommeil!... L'air -m'a complètement réveillée! Et vous?...</p> - -<p>—Moi?... Non, je n'ai pas extraordinairement -sommeil ...</p> - -<p>Elle ajouta d'un ton de prière:</p> - -<p>—Eh bien! savez-vous, si vous étiez aimable, -vous viendriez prendre une tasse de thé, avec -moi, en ami?</p> - -<p>—Chez vous?</p> - -<p>—Oui, chez moi!... Une occasion de visiter ma -petite maison!...</p> - -<p>Mareuil répliqua, sans élan:</p> - -<p>—Heu!... Il est bien tard!!!</p> - -<p>Elle dit, d'une voix déçue:</p> - -<p>—Vous ne voulez pas?</p> - -<p>—Si! si! Nous prendrons le thé!</p> - -<p>—Oh! merci!</p> - -<p>Il tâta instinctivement sa poche, à droite, pour -s'assurer que son portefeuille y était, qu'il aurait -de quoi se conduire en galant homme, le cas -échéant; puis, aussitôt, il ressentit une mortifiante -confusion d'avoir, involontairement, eu ce geste -d'amant payeur:</p> - -<p>«Oui, voilà où j'en suis!... Il ne se passera rien, -c'est plus que certain ... Et se passerait-il des -choses, que probablement, ce ne serait pas une<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> -affaire d'argent!... Mais, tout de même, j'ai fait le -geste!...»</p> - -<p>Et il pensait à Jack, aux ricanements méchants, -dont elle l'accablerait, si elle le voyait, lui, l'homme -des grandes amours, dans ce fiacre, près de cette -Rabastens, se préoccupant, comme un gigolo ou -comme un vieillard, de la question des honoraires.</p> - -<p>—Nous descendons? dit Ninette.</p> - -<p>La voiture s'était arrêtée en face d'un de ces petits -hôtels bas qui terminent le boulevard Malesherbes.</p> - -<p>La jeune femme gravit, devant Mareuil, un -étroit escalier tendu de tapis persans, et, tournant -un bouton électrique, elle illumina sa chambre, où -ils étaient entrés.</p> - -<p>—Une seconde!... Je cours prévenir ma femme -de chambre pour le thé.</p> - -<p>Mareuil se promenait à travers la pièce, meublée, -avec goût, de meubles Louis XVI, en étoffe rosâtre.</p> - -<p>Il se devinait sous le coup d'un de ces accès -de tristesse, de mauvaise humeur que lui causaient -toujours le rappel des jours d'autrefois, -le contraste avec le présent; et il aurait voulu s'en -aller, sauter par la fenêtre, ne plus se souvenir -surtout, retrouver le calme, l'apathie que, la -veille encore, il avait.</p> - -<p>Ninette revenait:</p> - -<p>—Quel guignon! La femme de chambre est cou<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span>chée ... -Le valet de chambre aussi ... Je vais les faire -lever, hein?</p> - -<p>—Mais non! Mais pas du tout! dit Mareuil en -reprenant son paletot ... Je vous le disais ... Ce n'est -pas l'heure des orgies!...</p> - -<p>Elle implora:</p> - -<p>—Vous partez?... Oh! non!</p> - -<p>Elle avait collé ses lèvres à l'oreille de Gilbert; -elle lui chuchotait, d'un ton caressant, une offre -équivalente au moins à la tasse de thé promise, et -il fléchissait, pour la première fois, l'idée surgissant -en lui de tenter de cela pour oublier—de -s'étourdir par la fatigue, par la brutalité. Enfin, il -dit en souriant:</p> - -<p>—Une tasse de vous, alors?</p> - -<p>Elle s'exclama, radieuse:</p> - -<p>—Ah! vous restez!... Vous restez!... Ça, c'est -bien!</p> - -<p>Elle lui retirait son paletot, son chapeau, sa -canne, comme on fait à un invité récalcitrant:</p> - -<p>—Maintenant, je vous demande cinq minutes ... -Vous avez là des cigarettes, du sherry, des biscuits ... -tout ce qu'il faut pour patienter ... Je ne -serai pas longue!</p> - -<p>Elle lui envoya, des doigts, un baiser, et soulevant -une portière, au fond de la chambre, elle disparut.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span></p> - -<p>«Le Cob a raison, songeait Mareuil ... Une -femme à béguins, tout à fait ... Elle a dû le préparer -de loin son coup du thé!...»</p> - -<p>Il s'était étendu, à moitié, sur un moelleux petit -canapé, placé obliquement à la cheminée, et il défaisait, -en chantonnant, les boutons de son gilet, -les boutons de ses bottines. Il avait un certain -contentement de ne pas finir la soirée seul en son -spleen, une certaine vanité de cette aventure si -vivement conclue et s'achevant dans l'élégance discrète -de cette chambre rose odorante.</p> - -<p>«Bah!... Ce n'est pas la trahison que je rêvais!... -Cela n'a même aucun rapport avec une trahison!... -Mais ça pourra être agréable, une heure ou deux ... -J'aurais été bien bête de refuser!...»</p> - -<p>Rabastens rentrait, les cheveux à-demi dénoués, -vêtue d'une longue robe de nuit en surah blanc.</p> - -<p>—Me voici!... Je n'ai pas flâné!...</p> - -<p>Elle s'assit au près de Mareuil, et lui glissant la -main autour de l'épaule, elle commença à l'embrasser, -dans le cou, de baisers délicats, de baisers -pressés et sans bruit.</p> - -<p>Il la serra contre lui. Elle bégayait de sa voix de -petite fille:</p> - -<p>—Oh! Mon chéri! Mon chéri!</p> - -<p>Puis, soudain, comme il allait se lever, elle le retint -d'une pesée de bras, et elle éclata en sanglots.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span></p> - -<p>—Oh! Mon chéri! Mon chéri! Mon chéri!</p> - -<p>Elle l'embrassait plus fort, plus fiévreusement -qu'avant sur la chair même que mouillaient ses -larmes.</p> - -<p>—Oh! Mon chéri! Mon chéri!</p> - -<p>Il s'imagina d'abord qu'elle était grise, qu'elle -pleurait pour avoir trop bu, et il se dégageait:</p> - -<p>—Eh bien?... Eh bien?... On a du chagrin?... -On a de la peine?...</p> - -<p>Mais elle s'enlaçait davantage à lui, l'embrassait -davantage, en sanglotant, sans rien dire.</p> - -<p>—Voyons! fit Mareuil agacé ... Voyons, qu'est-ce -que tu as?... Est-ce de ma faute?</p> - -<p>—Oh! non, mon chéri! gémit Rabastens ... Non -ce n'est pas ta faute à toi!... Pour sûr que ce n'est -pas ta faute!...</p> - -<p>—La faute de qui donc?</p> - -<p>Ninette répliqua, en s'essuyant les yeux d'une -main:</p> - -<p>—Oh! si je te le dis, tu te ficheras de moi!...</p> - -<p>—Pas du tout!</p> - -<p>Elle secouait la tête:</p> - -<p>—Non, non, tu te ficheras de moi! On se fiche -toujours de moi quand je la raconte, mon histoire!</p> - -<p>Mareuil, intrigué, déclara:</p> - -<p>—Puisque je te jure!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span></p> - -<p>—Oui, oui, on dit ça ... Tu veux le savoir, ce que -j'ai?... Eh bien! j'ai que tu ressembles à un homme -que j'ai aimé, que j'ai aimé, aimé ... Oh! oh!...</p> - -<p>Elle s'arrêta, étouffée de nouveau par les sanglots, -et s'apaisant:</p> - -<p>—Tu lui ressembles!... Tu lui ressembles, tiens, -que quand tu es arrivé chez Gendrey, quand je -t'ai vu, là, qui me saluais, j'ai pensé que je devenais -folle, que c'était lui, lui-même qui me saluait, -tu comprends?... Et que, ensuite, j'en ai été triste -tout le dîner, toute la soirée, tant ça me rappelait -de choses de te voir ...</p> - -<p>Mareuil interrogea:</p> - -<p>—Il y a longtemps que vous vous êtes séparés?</p> - -<p>Rabastens réfléchit:</p> - -<p>—Il y a ... il y a trois ans!</p> - -<p>Puis avec colère:</p> - -<p>—Séparés!... Séparés!... Dis qu'il m'a trompée, -qu'il m'a fait toutes les infamies!... Il était maréchal -des logis aux cuirassiers, à Lyon!... Il s'appelait -de Bormes, Jean de Bormes, tu connais peut-être?</p> - -<p>—Non, je ne connais pas!</p> - -<p>—Oui, j'en ai supporté pendant un an!... J'en -ai enduré!... Et, un beau jour, j'en ai eu trop ... -Ça me tuait ... J'ai emballé pour Paris et je me suis -<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span>jetée dans la fête ...</p> - -<p>Elle avait pris, sur la cheminée, une petite boîte -à poudre en argent, et se tamponnait légèrement le -visage. Mareuil l'attira à lui, et d'un ton de sympathie:</p> - -<p>—Ainsi, depuis ... depuis, tu n'as aimé personne?...</p> - -<p>Elle répliqua d'un air farouche:</p> - -<p>—Personne!... Ah! ce n'est pas manque d'avoir -essayé ... J'en ai essayé de toutes les couleurs, des -blonds, des bruns, des châtains ... Et j'espérais que -ça recommencerait comme avec Jean ...</p> - -<p>—Eh bien?</p> - -<p>—Eh bien!... Ça durait deux jours, trois jours, -et après, ils me dégoûtaient ... Non, cela ne reviendra -pas, ce temps-là ... Je ne suis plus bonne qu'à -faire la noce ... Ils me dégoûtent, tous, tous!...</p> - -<p>Elle énumérait des faits, des mésaventures—des -gens qu'elle avait cru aimer et qui, le lendemain, -lui répugnaient, une multitude de déceptions, -de désillusions décourageantes; et Mareuil -l'écoutait avidement, avec cet intime acquiescement -aux confidences, ce sentiment de secrète -confraternité qu'ont entre eux les malades, quand -ils causent de leur cas. Elle s'interrompait parfois -pour l'embrasser ou bien pour s'excuser:</p> - -<p>—Je t'ennuie, mon chéri?... C'est idiot, ces histoires, -hein?...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span></p> - -<p>—Du tout! Du tout! disait Mareuil ... Très intéressant, -au contraire!...</p> - -<p>Il lui semblait que c'était sa maladie, sa douleur, -sa tristesse qui se lamentaient par la bouche -de Rabastens, cette jolie bouche en arc, au -relevis un peu amer, un peu sensuel, et il questionna:</p> - -<p>—Cependant, moi?... moi?...</p> - -<p>Elle s'écria:</p> - -<p>—Oh! toi ... toi! c'est différent ... c'est presque -lui ... Et puis, est-ce qu'on peut dire? Peut-être -qu'il me dégoûterait aussi, lui!... Tiens, ne parlons -plus de cela ... Je sens que je me remettrais à -pleurer ...</p> - -<p>Elle s'était levée et, tirant Mareuil par la main, -elle avait, de la tête, un gracieux mouvement d'invite. -Mais il demeurait assis, il examinait d'un œil -curieux de praticien cette belle fille naïve dont il -savait si bien le mal, cette belle fille condamnée—comme -lui, comme tant d'autres—à ne plus -aimer, à user toujours de son corps sans plaisir -d'âme, sans transport.</p> - -<p>—Pourquoi est-ce que tu me regardes, mon -chéri? s'écria-t-elle.</p> - -<p>Alors, il se leva à son tour, et, l'étreignant dans -ses bras, il lui donna un long baiser attendri, un -long baiser de pitié sincère.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span></p> - -<p>—Tu es gentil!... Tu es gentil! murmurait -Ninette, vaguement surprise.</p> - -<p>Et il répondait en l'embrassant encore, doucement, -comme un enfant que l'on console:</p> - -<p>—Pauvre petite!... Pauvre petite Rabastens!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Dans les arbres du boulevard, les moineaux -piaillaient gaiement à la venue du jour, quand Ninette -s'endormit, la tête appuyée sur l'épaule de -Mareuil.</p> - -<p>Par instants, elle avait des soupirs plaintifs, elle -bégayait:</p> - -<p>—Jean!... Mon Jeannot!...</p> - -<p>Gilbert ne la détrompait pas. Il répliquait à mi-voix, -avec un sourire:</p> - -<p>—Oui, oui, dors!... Je suis là! Je suis là!</p> - -<p>Puis, il restait immobile, longtemps dans la -même position, pour ne pas troubler Ninette, pour -la laisser au bonheur de ses songes; et cela l'amusait, -lui, la victime de Jack, de jouer ce rôle généreux, -de veiller ainsi, après les caresses, la victime -de Jean de Bormes, sans amour, par charité pure.</p> - -<h2>XII</h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span></p> -<p>M<sup>me</sup> Honoré, la concierge de la rue Fortuny, une -petite vieille active, quoique un peu romanesque, -était armée des instructions les plus sévères; et -chaque fois que Mareuil se montrait dans la loge, -elle les lui récitait en témoignage de zèle:</p> - -<p>—Quand la dame blonde est en haut, je ne -laisse pas monter la dame brune!... Quand la dame -brune est en haut, je ne laisse pas monter la dame -blonde!... Oh! Monsieur peut être tranquille!</p> - -<p>Mareuil, en effet, avait dû consentir à recevoir -chez lui Rabastens, pour éviter, avec l'ami en chef, -des conflits d'attributions, toujours imminents, au -petit hôtel du boulevard Malesherbes.</p> - -<p>C'était à la suite d'une survenue tout imprévue -de ce monsieur, que les rendez-vous dans l'entresol -avaient été inaugurés.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span></p> - -<p>Mareuil, ce jour-là, voulait rompre, dire ses -adieux à Ninette. Mais elle avait tant pleuré, tant -supplié qu'il s'était décidé à lui accorder ses -entrées rue Fortuny, à la faire alterner avec -M<sup>me</sup> Lozières. Et cette combinaison qui, jadis, lui -eût paru un odieux compromis, un vrai crime de -lèse-liaison, lui paraissait, au contraire, à présent -la moins cruelle, la plus charitable. D'ailleurs, il -ne s'était pas donné, pour l'adopter, la peine de -beaucoup réfléchir. Il y était venu spontanément, -comme au meilleur moyen de ne pas affliger deux -personnes envers qui il avait de la gratitude, des -sentiments d'affection presque égaux sinon pareils; -et le fait de les trahir l'une et l'autre, de les accueillir, -l'une après l'autre, dans le même lit, ne le -choquait pas, ne lui suggérait aucun scrupule, -puisque, à son avis, ces rendez-vous se réduisaient -à des actes vulgaires et sans importance, en dehors -de la passion, en dehors de l'amour.</p> - -<p>Il n'avait pas, au surplus, modifié son existence -de labeur, diminué le temps réservé à son travail.</p> - -<p>Il consacrait à ses visites, rue Fortuny, trois -après-midi par semaine, quatre au maximum, et il -s'arrangeait, en conscience, de manière à les répartir -équitablement.</p> - -<p>Cependant, il avait quelque préférence pour Ra<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span>bastens, -qui, sachant sa liaison, et se résignant au -partage, le dispensait de s'ingénier, de mentir. Et -puis il la préférait d'une façon particulière, avec -une sorte d'apitoiement, à cause de ce qu'elle avait -souffert. Elle était comme sa malade, celle qu'un -rien blesse, celle qu'il faut distraire et ménager. -Tout ce qu'elle demandait, il y accédait, sauf -lorsqu'il craignait que cela pût produire du scandale, -revenir aux oreilles de M<sup>me</sup> Lozières.</p> - -<p>Ainsi, il avait, à plusieurs reprises, accepté de -dîner en compagnie de Ninette, chez Brévannes, -chez Gendrey. C'étaient des dîners clandestins, -sans nul invité que Charleval: et ensuite, on ne -sortait pas, on restait au salon à fumer, tandis que -les femmes bavardaient, réunies ensemble ou bien -assises sur les genoux de leurs maîtres respectifs. -Le Grand-Cob, de loin, apostrophait Mareuil, que -Rabastens embrassait.</p> - -<p>—Allons, là-bas, le petit couple, un peu de -patience!... On va rentrer ... Vous avez toute la -nuit!... Vous avez demain!</p> - -<p>Et d'autres fois, il se postait devant eux, le regard -bénisseur, encourageant:</p> - -<p>—Hé Mareuil!... Qu'est-ce qui vous a donné -ça?... A qui devez-vous ça?... Dites, à qui le -devez-vous?</p> - -<p>Gilbert grommelait, en souriant, quelques pa<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span>roles -de reconnaissance; et au fond, il se sentait -assez satisfait de l'organisation nouvelle de sa vie, -de la variété apportée dans ses plaisirs par la rencontre -de Rabastens.</p> - -<p>Les rendez-vous même avec M<sup>me</sup> Lozières lui -devenaient moins pénibles. Depuis qu'il n'était -plus à la recherche de la passion supérieure, depuis -qu'il s'accommodait de cette médiocrité d'amours -qui suffit à presque tous, il en voulait moins à la -jeune femme, il en attendait moins, il trouvait -qu'elle remplissait parfaitement son petit rôle -d'être prévenante, affectueuse et jolie. Il lui épargnait -donc les brusqueries d'autrefois, ces dures -répliques que soufflent le mécontentement, la -déception; et, n'étant plus rebutée, elle s'attachait -davantage, elle oubliait certains jours sombres où -elle avait eu des doutes, l'angoissante impression -qu'elle le lassait à la longue.</p> - -<p>Quant à Rabastens, excepté dans les instants de -crise sentimentale, elle avait du débit, selon les -termes d'Angèle,—une permanente bonne humeur -d'enfant gai, un gazouillis d'oiseau heureux, une -grande grâce à dire des choses futiles ou romanesques, -au courant de la pensée. Mareuil n'était pas -bien convaincu qu'elle l'aimât véritablement, pas -bien certain de remplacer tout à fait en son cœur -l'enivrant Jean de Bormes. Mais elle se donnait<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span> -libéralement, fougueusement, n'ayant ni les réticences, -ni les maussaderies des filles qui connaissent -le prix de leur corps et semblent toujours -regretter le cadeau qu'elles vous font d'elles-mêmes. -Elle manifestait à l'égard de M<sup>me</sup> Lozières -une jalousie modeste, juste un peu au-dessus -de l'indifférence impolie. Elle était aussi d'une -admirable plastique—naturellement harmonieuse -dans tous ses gestes, toutes ses attitudes. -Et il se contentait de ces qualités physiques, de -ces apparences de tendresse, en bloc, sans approfondir.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Au commencement de juillet, le tour de Ninette -revint plus souvent. Elle bénéficiait des deux -jours par semaine que lui laissait, à son insu, -M<sup>me</sup> Lozières, réinstallée tout récemment à Saint-Germain.</p> - -<p>Elle en profitait pour causer avec Mareuil de la -villégiature qu'ils projetaient d'accomplir bientôt -à Blois, chez Charleval, durant une saison qui -occuperait, à Vichy, l'ami en chef, atteint de -diabète.</p> - -<p>Le chanceux vaudevilliste avait employé une -partie des droits de sa pièce à louer au bord de la -Loire, à l'extrémité d'un faubourg déjà campagnard, -une espèce de grande maison à jardin, inti<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span>tulée -par lui la <em>Grenadinette</em>—et où il hébergeait -les Gendrey, les Brévannes, Labernerie—la -bande au complet, sauf le ménage Mareuil, qui -promettait son arrivée pour les premiers jours -d'août.</p> - -<p>Chaque matin, Rabastens recevait d'Angèle ou -d'Henriette des lettres détaillées, d'alliciantes descriptions -de paysages, des conseils sur les robes à -emporter; et elle lisait à Mareuil toute cette correspondance -enthousiaste.</p> - -<p>—Ce qu'on s'amusera, mon chéri!... On canotera!... -On visitera les châteaux!... On se balladera -en forêt!</p> - -<p>Puis elle dansait debout, au milieu du lit, des -danses victorieuses, ou bien elle saisissait, des -deux mains, la tête de Gilbert et la frottait de baisers -fous.</p> - -<p>Finalement, le jour du départ fut fixé au 3 août,—et, -lors du rendez-vous suivant, Mareuil annonça -à M<sup>me</sup> Lozières son intention de s'absenter de -Paris pendant une quinzaine.</p> - -<p>Elle questionna d'un ton soucieux:</p> - -<p>—Le 3?... C'est mercredi?... Vous ne pourriez -pas remettre cela au 6 ou au 7, par exemple?...</p> - -<p>Mareuil répondit:</p> - -<p>—Je pourrais?... Je pourrais?... Evidemment -que je pourrais! Seulement, on compte sur moi!...<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> -J'ai écrit ... Pourquoi remettre?... Plus tôt je partirai, -plus tôt je serai de retour ... Et après, je rentre -à Paris, je ne bouge plus! Voyons, ma petite amie, -quinze jours, ce n'est pas très long!...</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lozières répliqua:</p> - -<p>—Bien! bien!... Comme vous voudrez. Mais si -vous aviez pu, cela me permettait de vous revoir -avant votre départ ... Tandis qu'autrement, nous -sommes aujourd'hui ... le 28, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Le 28!...</p> - -<p>—Autrement, il y a peu de probabilités pour -que j'aie l'occasion de revenir ici, à un si petit -intervalle ... Comprenez-vous?</p> - -<p>—Oui, je comprends! fit Mareuil en affectant -une mine contrariée. Je comprends que c'est très -ennuyeux!...</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lozières, l'air rêveur, rajustait sa voilette, -et tout à coup elle s'écria:</p> - -<p>—Oh! j'ai une idée!... Une merveilleuse idée!</p> - -<p>—Quoi donc? dit Mareuil, qui dissimulait son -anxiété, car il avait rendez-vous le samedi avec -Rabastens.</p> - -<p>—Tenez, ma tante Brégy doit venir une huitaine -chez nous, à Saint-Germain, avant d'aller à Aix -soigner ses rhumatismes ... Elle débarque à Paris -lundi, dans l'après-midi ... Eh bien! je raconterai -<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span>que je vais la prendre à la gare ... que je vais au-devant -d'elle ... Cela vous convient-il, dites? Lundi -deux heures? Peut-être même que je déjeunerai ... -Je vous télégraphierai ça le matin!</p> - -<p>—Parfaitement! fit Mareuil rassuré. Très bonne -idée!...</p> - -<p>Il l'embrassait par dessus la voilette:</p> - -<p>—A lundi!... A lundi les adieux de Blois!</p> - -<p>Elle souriait, toute ragaillardie par son invention, -et sur le carré elle chuchota:</p> - -<p>—Au revoir! Lundi, à onze heures, vous aurez -un télégramme!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le surlendemain, vers deux heures moins le -quart, Mareuil montait, sans hâte, l'escalier de la -rue Fortuny.</p> - -<p>Comme il arrivait devant sa porte, il lui sembla -entendre un bruit de pas, à l'intérieur.</p> - -<p>«Tiens, songeait-il, Ninette est en avance!... -Oui, oui, temps d'orage, je connais ça!...»</p> - -<p>Il glissa la clef dans la serrure, et eut un sursaut -de stupeur en apercevant, par la porte entr'ouverte -du cabinet de toilette, M<sup>me</sup> Lozières, debout, -le front contre la fenêtre.</p> - -<p>Elle avait fait volte-face et l'embrassait:</p> - -<p>—Vous voilà!... Vous avez vu la mère Honoré?</p> - -<p>Mareuil, au hasard, choisit la franchise:</p> - -<p>—Non! non! Je ne l'ai pas vue!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span></p> - -<p>Elle insista:</p> - -<p>—Mais, vous l'avez rencontrée, en route?...</p> - -<p>—Non, je ne l'ai pas rencontrée ...</p> - -<p>Elle interrogea en riant:</p> - -<p>—Et cela ne vous étonne pas plus que ça, de me -trouver ici?</p> - -<p>Mareuil répondit, le cœur serré d'inquiétude:</p> - -<p>—Si!... Si! Cela m'étonne! J'étais venu ... J'étais -venu pour un portefeuille que j'ai oublié -l'autre fois ... jeudi ...</p> - -<p>Elle déclara:</p> - -<p>—Eh bien! moi, voici! Ma tante ne vient plus ... -Ou, plutôt, elle ne vient que dans dix jours ... -Elle m'a télégraphié cette vilaine nouvelle ce -matin ...</p> - -<p>—Ah! ah!... très bien!</p> - -<p>—Attendez! Le rendez-vous de lundi tombait -donc dans l'eau ... et il s'agissait de découvrir un -autre truc ... Alors, j'ai affirmé que j'étais forcée -d'aller à Paris, aujourd'hui, pour des fruits, des -commandes, à propos d'un dîner,—des gens que -nous avons à dîner demain, dimanche ... J'ai sauté -dans le train d'une heure ... Je me suis fait conduire -ici en voiture, et j'ai renvoyé la mère Honoré -dans la même voiture, chez vous, avenue de -Villiers, avec ordre de vous prévenir ... Je pensais -que, par cette chaleur et de si bonne heure,<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span> -vous ne seriez pas sorti ... Avouez que ce n'est -pas trop nigaud?</p> - -<p>Mareuil répliqua:</p> - -<p>—C'est loin d'être nigaud!... Pourtant, sans -cet accident, sans l'accident de cet oubli, vous -risquiez de me rater ... Enfin, il n'y a pas de -mal!...</p> - -<p>Et il songeait avec effroi:</p> - -<p>«Il va se passer tout à l'heure une petite -scène!...»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lozières ajouta en ôtant son chapeau:</p> - -<p>—Vous n'avez pas à travailler, je suppose?... -Et puis, auriez-vous à travailler, que ce soit aujourd'hui -ou lundi, cela revient au même, n'est-ce -pas?</p> - -<p>—Absolument au même! fit Mareuil.</p> - -<p>Une voiture roulant, à grand fracas, dans le silence -d'été de la rue solitaire, stoppa, raide, devant -la porte.</p> - -<p>—Regardez donc! dit M<sup>me</sup> Lozières qui piquait -sur son chapeau sa voilette ... Regardez donc ... C'est -sans doute la mère Honoré!</p> - -<p>Mareuil souleva un peu le rideau et reconnut -Rabastens, en robe de batiste blanche à ceinture -noire, le bras haussé vers le cocher qu'elle -payait.</p> - -<p>Il murmura, la voix molle:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span></p> - -<p>—Non, non, ce n'est pas elle ... C'est une dame ... -Ce n'est pas elle!...</p> - -<p>Puis, attirant Lucie sur le divan où il s'était -assis, il lui prit les mains, dans un mouvement -inconscient de sauvegarde, de prudence aux -abois.</p> - -<p>—Vous me restez jusqu'à quelle heure? demandait -Mareuil câlinement.</p> - -<p>Il y eut dans l'air cet imperceptible bruissement -qui précède la sonnerie des sonnettes, et aussitôt -le timbre électrique de l'entrée éclata, fit explosion.</p> - -<p>Lucie s'écria:</p> - -<p>—C'est la mère Honoré!... Je l'aurais parié!...</p> - -<p>—Oui, oui, dit Mareuil ... J'ai mal vu, ou elle -s'en sera retournée à pied ...</p> - -<p>—Allez lui ouvrir, mon ami!</p> - -<p>Il protesta:</p> - -<p>—Oh! non! C'est inutile!... Elle s'en ira bien -toute seule.</p> - -<p>Un second coup de sonnette retentit, plus impatient, -plus prolongé.</p> - -<p>—Elle nous embête, cette mère Honoré! prononça -Mareuil.</p> - -<p>Lucie défendait la concierge:</p> - -<p>—Mais la pauvre femme ne sait pas ... Elle vient -me rendre la réponse!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span></p> - -<p>—Eh bien! répliquait Mareuil sans lui lâcher -les mains, vous l'avez, la réponse!... Non, j'ai horreur -de ces manières!... Quand on ne vous ouvre -pas, on s'en va, c'est indiqué!</p> - -<p>La sonnette s'était interrompue, ne resonnait -pas.</p> - -<p>—Là! Vous voyez! fit Mareuil avec un soupir de -soulagement. Vous voyez ce que je vous disais!... -Il ne faut pas habituer les gens à carillonner, à -s'introduire chez vous pour un oui, pour un non!... -C'est insupportable!...</p> - -<p>Il déboutonnait un à un les boutons des gants -de Lucie, lui posait sur les poignets des petits baisers -conciliants, s'imaginant Rabastens partie, -dans la rue, au bout de la rue, peut-être.</p> - -<p>Mais soudain, la sonnerie recommença, impérative, -cette fois, désordonnée, en à-coups exaspérés, -qu'on devinait poussés par une main énervée, -implacable, par une personne à figure furieuse -et provocatrice, une personne sûre de son -droit.</p> - -<p>Lucie s'exclama:</p> - -<p>—Le fait est que cela ...</p> - -<p>Puis, comme traversée par une révélation, elle -se dégagea brutalement de l'étreinte, se leva, le -sourcil froncé, le visage convulsé de colère.</p> - -<p>Mareuil put la rattraper.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span></p> - -<p>—Où allez-vous?...</p> - -<p>Elle riposta, avec un calme factice:</p> - -<p>—Je vais ouvrir ... puisque vous, vous ne voulez -pas!</p> - -<p>Il éprouvait comme un vide dans la tête, une -invincible faiblesse:</p> - -<p>—Je ne veux pas?... Je ne veux pas?...</p> - -<p>Lucie marchait vers l'antichambre. Il la précéda -d'un élan, et lui barrant la porte contre laquelle il -s'adossait:</p> - -<p>—Je vous en prie ... N'y allez pas ...</p> - -<p>Elle proféra, se contenant à peine:</p> - -<p>—Si! Je veux y aller, je le veux!...</p> - -<p>Elle essayait de tourner le bouton de la porte. Il -la relança vivement en arrière, pendant que la sonnette -sonnait toujours.</p> - -<p>—Je vous dis que vous n'irez pas!...</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lozières bégaya, affolée, les yeux distendus -d'angoisse:</p> - -<p>—C'est donc ... c'est donc?...</p> - -<p>Mareuil acheva simplement:</p> - -<p>—Eh bien! oui, c'est une femme!...</p> - -<p>—Oh! oh!... Vous me trompiez?</p> - -<p>Elle s'était jetée sur le divan, à demi-étendue, la -tête cachée au creux du bras et sanglotait:</p> - -<p>—Vous me trompiez!... Vous me trompiez!</p> - -<p>Mareuil s'approcha d'elle, tenta de la relever<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span> -avec des gestes délicats et légers, comme on a -pour relever une blessée. Lucie le repoussa d'un -ton méprisant:</p> - -<p>—Laissez-moi!... Oh! laissez-moi!...</p> - -<p>Et la sonnerie continuait de vibrer, assourdissante, -scandant de ses fusées injurieuses les sanglots -de M<sup>me</sup> Lozières qui baissaient à mesure, se -faisaient plus lents, plus étouffés.</p> - -<p>«Elle est enragée, cette Rabastens! songeait -Mareuil. On n'a pas idée de sonner aussi fort!»</p> - -<p>C'était vers cette sonnerie que se tendaient -toutes les forces de sa pensée, vers cette sonnerie -fascinante et diabolique qui tintait à ses oreilles -comme un aigre tocsin; et il pressentait que tant -qu'elle s'obstinerait, tant qu'elle frémirait, le choc -éludé serait à redouter, réalisable encore.</p> - -<p>Enfin elle cessa. Une minute, deux minutes, -trois minutes s'écoulèrent. Rabastens, vraisemblablement, -renonçait, quittait la place.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lozières s'était redressée, et en s'essuyant -les yeux, de son mouchoir tassé en tampon, elle -parlait d'une voix sourde, d'une voix qui ne s'adressait -pas à Mareuil:</p> - -<p>—Vous me trompiez, vous!... Vous!... C'est -incroyable! Oui, je me doutais, je vous soupçonnais -quelquefois ... Je n'étais pas tranquille!... -Cependant je n'aurais jamais cru!... Et ici, dans<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span> -cet appartement, dans cette chambre, dans ce -lit!... C'est trop affreux!</p> - -<p>Elle avait des mouvements de mains désespérés, -des revers de mains comme pour effacer ce qu'elle -venait d'apprendre, ce qui était l'acte ineffaçable -désormais.</p> - -<p>Elle poursuivit de la même voix meurtrie:</p> - -<p>—Encore, m'avoir trompée avec cette femme ce -serait peu!... Mais vous m'avez doublement trompée! -Vous m'avez trompée sur vous-même, sur -vos sentiments, sur votre caractère!... C'est cela -qui est indigne! C'est cela qui est impardonnable!</p> - -<p>Mareuil se promenait, en silence, à travers le -cabinet de toilette.</p> - -<p>«Très bien, tout ce qu'elle me dit là!... Voilà ce -que j'aurais dû dire à Jack.»</p> - -<p>Et il se reportait à plusieurs mois auparavant, à -ce jour d'avril où, dans cette pièce, s'était déroulé le -drame inverse, avec l'autre, avec M<sup>me</sup> Hardouin.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lozières reprit d'un ton plus direct, à -courtes phrases, hachées et suppliantes:</p> - -<p>—Ecoutez ... Pourquoi avez-vous joué ainsi à la -passion, à l'amour?... Pourquoi m'avez-vous -menti depuis le premier jour?... Vous pensez bien -que tout est fini entre nous ... que je ne serai plus -<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span>à vous jamais ... que je n'implore pas un raccommodement!... -Pourtant, je tiens à savoir pourquoi -vous avez menti?... Non, je ne peux pas croire que -vous l'ayez fait exprès!... On n'est pas comédien -à ce point!... Il y a autre chose!... Je ne sais pas -quoi!... Mais il y a autre chose.</p> - -<p>Mareuil se taisait, ahuri, hésitant à se démasquer, -à confesser la réalité.</p> - -<p>—Voyons, parlez! Répondez donc! s'écria -M<sup>me</sup> Lozières.</p> - -<p>Elle fondait de nouveau en sanglots. Il s'agenouilla -devant elle, et lui serrant la main:</p> - -<p>—Ne pleurez pas, ma petite amie!... Ne pleurez -pas, je vous expliquerai!...</p> - -<p>Il lui tapotait la main tendrement, sans rien -ajouter, tout saisi de pitié.</p> - -<p>«Non, pas moyen de lui expliquer!... Cela -l'humilierait trop!... Il faut lui laisser l'illusion, -m'en tirer avec des mots vagues!...»</p> - -<p>Et, tout haut, d'un air affable et consolateur:</p> - -<p>—Allons, calmez-vous!... Calmez-vous!... Cela -n'est pas si terrible ... Ç'a été une bêtise, un entraînement ... -Elle m'est bien égale cette personne, je -vous assure!...</p> - -<p>Lucie murmura:</p> - -<p>—Je vous en conjure ... Dites-moi la vérité!... -Dites-la-moi une fois au moins, puisque c'est fini ... -puisque je ne reviendrai plus!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span></p> - -<p>Il eut la tentation de tout avouer: comment -d'abord il espérait de bonne foi l'aimer, puis sa -faillite sentimentale, et ces poignants épisodes qui -avaient progressivement marqué la ruine de son -cœur brûlé, gaspillé en deux ans. Mais par un -suprême effort de compassion, il résista et, d'une -voix presque sincère, il réitéra:</p> - -<p>—Non, je ne mens pas ... C'est une simple sottise, -je vous le répète, un caprice stupide. Je ne -vous ai menti ni autrefois, ni aujourd'hui ...</p> - -<p>Il se rapprochait pour l'embrasser. Elle l'écarta -doucement et, se levant:</p> - -<p>—Soit!... Je n'insiste pas ... Je vois que je -n'obtiendrai rien de vous!... Ayez donc la bonté de -me passer mon chapeau ...</p> - -<p>—Alors, vous partez?</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lozières riposta avec fermeté:</p> - -<p>—Oui, je pars!...</p> - -<p>Et devant la glace qui surmontait la toilette, -elle se mit à refaire avec un lissoir ses ondulations, -à recoiffer sa blonde chevelure de petit fifre -dédaigné, honteusement trahi. Mareuil, derrière -elle, le visage humble, confus, guettait ses ordres, -n'osant pas un geste, pas une remarque, cherchant -dans la glace son regard qui se dérobait.</p> - -<p>Elle détourna un peu la tête de son côté:</p> - -<p>—Donnez!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span></p> - -<p>Il lui tendit docilement le frêle chapeau qu'elle -réclamait, et interrogea:</p> - -<p>—Vous partez? Vous partez pour de bon? Est-ce -vrai, ce que vous m'avez dit, que vous ne -reviendriez plus?</p> - -<p>Elle répliqua d'un ton résolu:</p> - -<p>—Oui, c'est vrai!... En admettant même que je -vous croie, la vie serait intolérable entre nous ... -Il y a quelque chose de cassé ... Non, je ne vous -croirais plus ... Dites-moi adieu, mon ami, c'est -plus sage!</p> - -<p>Il l'enlaçait, la pressait, lui couvrant de baisers -les yeux, la bouche, et de son mieux il murmurait:</p> - -<p>—Vous reviendrez, ma petite amie. Il est impossible -que vous ne reveniez pas!</p> - -<p>Elle s'entêtait:</p> - -<p>—Non, non! C'est fini!</p> - -<p>Et avec un sourire navré:</p> - -<p>—Hein! Nous ne songions pas qu'ils seraient si -tristes, les adieux de Blois!</p> - -<p>—Mais ce ne sont pas des adieux! Je vous -garantis que vous reviendrez!</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lozières s'était assise sur une chaise près -de la porte, et, d'une main un peu tremblante, -elle étanchait les larmes qui débordaient de ses -paupières. Puis, soudain, comme terrifiée, à la -vision lucide de l'avenir, elle s'exclama:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span></p> - -<p>—Qu'est-ce que je vais faire, maintenant?... -Qu'est-ce que je vais devenir, maintenant que j'ai -pris l'habitude d'aimer?... Qu'est-ce que je vais -devenir sans vous?...</p> - -<p>Mareuil demeurait silencieux, paralysé, incapable -de se justifier, de s'innocenter, à moins de livrer -son secret insultant, de proclamer son épuisement, -à moins de dévoiler à Lucie qu'elle n'avait -pas eu de lui une journée, une minute de réel -amour.</p> - -<p>Enfin, pour dévier, il proposa:</p> - -<p>—Si vous le désirez ... je vous écrirai ... je vous -écrirai chaque semaine ... plusieurs fois par -semaine ... Voulez-vous?</p> - -<p>Elle se releva:</p> - -<p>—Non, je vous remercie ... Pas en ce moment!... -Plus tard!... Je vous écrirai, moi ... Et vous me -répondrez, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Certainement ... Tout ce que vous voudrez!</p> - -<p>Il l'étreignait en balbutiant, malgré lui et d'un -ton ému, des paroles de congé, des paroles d'expulsion -douce—comme par crainte que Lucie ne -cédât à ses instances, qu'elle ne remît en question -cette rupture inéluctable, cette rupture en retard -d'un an.</p> - -<p>—Adieu, ma petite amie,—puisque vous -<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span>l'exigez!... Je vous regretterai bien ... Mais peut-être -que vous avez raison!... Peut-être que je -n'étais pas digne de vous!...</p> - -<p>Sur le palier, M<sup>me</sup> Lozières se retourna encore, -puis d'une voix un peu rauque:</p> - -<p>—Adieu!... Adieu!...</p> - -<p>Il courut à elle, lui donna un dernier baiser; et -comme il rentrait, il la vit, par l'entrebâillement -de la porte, qui s'arrêtait au milieu de l'étage, la -main cramponnée à la rampe, le mouchoir collé -aux yeux, la tête renversée pour pleurer.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Lorsqu'il descendit et qu'il parut sur le seuil de -la loge, M<sup>me</sup> Honoré s'élança vers lui, en dressant -des bras effarés:</p> - -<p>—Quelle histoire, Monsieur, quelle histoire! -Monsieur m'excuse! Je n'ai pas pu m'opposer ... -C'est arrivé tandis que j'étais chez Monsieur, avenue -de Villiers!</p> - -<p>Mareuil repartit froidement:</p> - -<p>—Cette dame, l'autre dame ne vous a rien dit -pour moi?</p> - -<p>M<sup>me</sup> Honoré s'exclama:</p> - -<p>—Rien dit?... Non, Monsieur ... Une dame bien -élevée, ça se voit!... Seulement, elle avait l'air -colère, colère!... J'ai eu tout le mal du monde à -l'empêcher de remonter!... Elle voulait remonter, -sonner, sonner, sonner, pendant une heure! Et<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span> -moi qui jurais que Monsieur n'était pas là!... -Quelle histoire!</p> - -<p>Mareuil dissimula un sourire, et toujours froidement:</p> - -<p>—Ainsi, elle n'a rien dit de particulier, elle ne -vous a chargée d'aucune commission?</p> - -<p>—Mais si, Monsieur! A la fin, elle m'a demandé -de quoi écrire, un crayon, et elle a écrit une lettre -à Monsieur, ici, dans la loge ...</p> - -<p>M<sup>me</sup> Honoré fouilla au fond d'un tiroir et en -retira, de dessous une pile de mouchoirs, la lettre -cachottièrement enfouie:</p> - -<p>—Tenez, monsieur, la voici!</p> - -<p>Mareuil prit le papier:</p> - -<p>—Merci!... Je vais probablement aller à la campagne -durant une ou deux semaines ... Vous aurez -soin de tout, n'est-ce pas?...</p> - -<p>Il franchit la porte cochère, et, sitôt dehors, il -ouvrit l'enveloppe. Rabastens écrivait:</p> - -<blockquote> - -<p> - -«Mon chéri, -</p> - -<p>C'est craqué et rompu. Quand c'est mon jour, -je n'aime pas qu'on en reçoive d'autres. Je t'ai -entendu te disputer avec ta bonne amie. Pardonne-moi -d'avoir tant sonné. Mais c'était mon jour! Je -télégraphie à la <em>Grenadinette</em> pour dire que mon -patron m'emmène avec lui à Vichy. Tu diras la<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span> -même chose, si tu veux. Au revoir, mon petit -Gillot. Après tout, tu n'as pas à te chagriner, pas -plus que moi je ne me chagrine. Je peux te le confier -aujourd'hui. Voilà bien quinze jours que ça ne -me faisait plus rien au cœur de venir,—que je ne -venais plus que pour la régalade du corps. Au revoir, -mon chéri, et on se saluera gentiment quand -on se reverra!!!</p> - -<p>Tout mon restant de baisers.</p> - -<p class="right"> -<span class="smcap">Ninette.</span>» -</p></blockquote> - -<p>Mareuil déchira le billet en haussant les épaules; -puis, d'un pas pesant, il s'achemina vers l'avenue -de Villiers.</p> - -<p>Il ressentait une grande fatigue, un accablement -physique et moral, l'esprit brouillé, exténué par -les cahots de cette surprise, de ces adieux,—cette -accumulation d'événements dramatiques qui l'avaient, -d'un coup, ramené au temps de Jack, aux -plus cruelles émotions de son existence; et pardessus -le souci de se savoir seul, sans maîtresse, -obligé à des essais nouveaux, traînait en lui -comme l'ombre d'un remords—le souvenir de -Lucie pleurant entre ses bras, l'image de M<sup>me</sup> Lozières, -sur l'escalier, appuyée à la rampe, dans sa -pose douloureuse de femme abandonnée.</p> - -<h2>XIII</h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span></p> -<p>Depuis une semaine, chaque jour, Mareuil retardait -son départ pour la <em>Grenadinette</em>.</p> - -<p>Un semblant d'espoir le retenait à Paris—l'espoir -que M<sup>me</sup> Lozières regretterait la rupture, -lui écrirait, lui fournirait le prétexte de renouer.</p> - -<p>Car, dès le lendemain de la scène d'adieux, il -avait compris tout ce qu'il perdait en perdant Lucie. -Il se trouvait présentement devant un problème -autrement plus grave que de recouvrer ses forces -sentimentales, que de rencontrer la femme qui -referait de lui l'amant ardent et bien doué qu'il se -souvenait d'avoir été. C'était le nécessaire même -qui lui manquait, l'indispensable; et quand il -pensait que, pour regagner cela, il lui faudrait -payer des demoiselles qui l'accueilleraient, sans -égards, comme le premier client venu,—ou, ce<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span> -qui l'effrayait davantage, renouveler auprès d'une -M<sup>me</sup> Lozières, d'une M<sup>me</sup> Béatry, d'une Rabastens, -les escarmouches d'approche, la petite guerre -avilissante des supplications, des flatteries, des -rendez-vous,—quand il entrevoyait tous les -déboires à subir, tout le travail à parfaire pour -atteindre ce but misérable, il éprouvait une sensation -d'écœurement, un peu du lourd découragement -qui fait se coucher les bêtes au bas d'une -côte trop rude.</p> - -<p>Il s'avouait qu'il avait eu tort de laisser, par -délicatesse, s'en aller M<sup>me</sup> Lozières, qu'il aurait -dû garder cet en-cas de désirs, si péniblement -conquis, le conserver à tout prix, voire par un -supplément de protestations, de mensonges, par -une reprise de manœuvres moins difficiles, au demeurant, -sur ce terrain connu, avec cette personne -subjuguée déjà et qui l'aimait.</p> - -<p>Parfois aussi, il commençait une lettre repentante, -où il implorait son pardon, alléguait le passé, l'indulgence -réservée toujours à une première faute. -Mais, aux premières lignes, des scrupules l'arrêtaient.</p> - -<p>«Non ... C'est impossible!... Ce serait trop canaille!...»—et -il déchirait le billet.</p> - -<p>Alors, par un irrésistible et récent entraînement, -il se mettait à songer à sa maladie, à en reviser les<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span> -progrès, les périodes, jusqu'aux symptômes les -plus lointains.</p> - -<p>«Cela m'a pris, voyons ... après Ville-d'Avray?... -Non! cela m'a pris pendant ce flirt qui n'en finissait -plus ... Non, avant!...»</p> - -<p>De recul en recul, il remontait au jour où il avait -poursuivi M<sup>me</sup> Hardouin, l'imaginaire M<sup>me</sup> Hardouin, -dans le fiacre jaune, à travers les rues, -comme une voleuse. Ensuite, était venue la visite -à Brévannes, cette étrange défaillance de révéler -le nom de Jack, de donner pleine liberté pour la -confondre. Oui, de là datait son mal. Ce jour-là -ç'avait été, en cette course essoufflée et folle, -son dernier effort d'amour. Depuis lors, aussitôt, -l'infirmité, l'impuissance s'accusant graduellement,—chacune -de ses paroles, de ses démarches, -ajoutant aux preuves précédentes des -preuves plus significatives de sa déchéance. Et -maintenant, dans le calme de la solitude, il arrivait -au sentiment très net que c'était vraiment une -sorte de voleuse, cette M<sup>me</sup> Hardouin qu'il pourchassait -jadis à travers les rues—une sorte de -voleuse spéciale qui, en deux ans, l'avait tari, -vidé, ruiné de cœur, comme d'autres femmes, en -deux ans, vous ruinent d'argent et d'or, sans -pitié.</p> - -<p>Il aurait souhaité pouvoir le lui dire, lui crier<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span> -son fait, lui reprocher ces abus de tendresse, bien -pires que la trahison même. Il combinait à cette -intention, pour l'hiver suivant, des rencontres -dans le monde ou ailleurs, des colloques laconiques -et cinglants, quelques mots de condamnation -brefs, irréfutables. Puis, au bout d'un instant, -la puérilité de la revanche lui apparaissait.</p> - -<p>«A quoi cela me servirait-il?... Laissons-la donc -dans sa boue!...»</p> - -<p>Et il repensait à M<sup>me</sup> Lozières, aux moyens de -la revoir, à cette lettre qu'elle n'envoyait pas.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Un matin, vers onze heures et demie, tandis -qu'il dessinait, dans son atelier, Joseph lui -annonça Labernerie.</p> - -<p>Le critique entra en s'épongeant le front.</p> - -<p>—Quelle chaleur! Quelle chaleur?... On cuisait -dans le wagon!... Comment vous abrutissez-vous -à rôtir dans Paris par cette température?</p> - -<p>Mareuil répondit:</p> - -<p>—Mais j'allais partir d'un jour à l'autre, vous -savez bien ...</p> - -<p>—A l'autre! A l'autre! fit Labernerie ... Je connais -ça!... Enfin, heureusement que je viens vous -chercher ... Nous repartons ensemble, ce soir, à -neuf heures, gare d'Orléans ... Oui, oui, ce soir! -<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span>J'ai des ordres ... Je dois vous rapporter?</p> - -<p>—Depuis quand êtes-vous donc ici?</p> - -<p>—Depuis une demi-heure!... Vous vous doutez -pourquoi je viens ... A Blois, pas de dames!... -Et ils sont à se becquoter, du matin à la nuit, devant -moi ... Alors, je m'offre, toutes les semaines, -une après-midi dans vos murs ... C'est la santé!</p> - -<p>Mareuil interrogea:</p> - -<p>—Vous ne plaisantez pas?... Vous venez réellement -me chercher?</p> - -<p>—Puisque je vous le dis!...</p> - -<p>—Eh bien!...</p> - -<p>Il calculait, se demandait s'il ne serait pas plus -habile d'attendre, d'attendre encore un jour ou -deux, d'accorder encore un délai à M<sup>me</sup> Lozières.</p> - -<p>«Non!... Cela devient ridicule!... Elle ne m'écrira -plus!... Elle m'aurait déjà écrit!...»—et à -haute voix:</p> - -<p>—Eh bien! entendu! Nous partons ce soir ... -Vous déjeunez, hein?... Ma mère est à Monneville ... -Nous serons seuls ...</p> - -<p>Labernerie répliqua:</p> - -<p>—Non, non, je vous invite!... J'ai quelques -courses pressées à faire auparavant ... Si ça vous va, -aux Ambassadeurs, entre midi et demi et une -heure moins le quart!...</p> - -<p>—Bon! Ça me va!... Dans une heure je serai -là-bas!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span></p> - -<p>—Ouf! Je m'en vais! fit Labernerie en se levant -lourdement. Surtout, pas de flanchage, ce soir ... -Emballez! Emballez ferme!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Sitôt seul, Mareuil sonna Joseph, lui indiqua les -effets à empaqueter, et, vers midi un quart, il se -mit en route du côté des Champs-Elysées.</p> - -<p>Dehors, c'était le Paris d'août, muet et morne, -volets clos, portes closes, ville désertée—une -chaleur amollissante s'exhalant d'un ciel tout gris, -d'un ciel d'hiver où, à travers les nuées entassées, -un soleil sournois et féroce traçait une petite -tache d'argent blanchâtre.</p> - -<p>Mareuil marchait lentement, le chapeau de -paille légèrement sur la nuque, avec cette allure -douillette et un peu débraillée qu'on se permet, en -été, dans les rues vides. Mais comme il débouchait -du parc Monceau, à l'issue de l'avenue de Messine, -il eut au cœur une commotion étouffante, un -heurt de coup de poignard. Il venait d'apercevoir -une jeune femme en très simple costume du -matin, blouse de foulard brun, jupe de laine -bleue,—une jeune femme qui montait l'avenue, -les yeux fixés vers des feuilles mortes qu'elle chassait -rêveusement du bout de son ombrelle—M<sup>me</sup> -Hardouin.</p> - -<p>Elle s'approchait, s'approchait, les yeux attachés<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span> -vers les feuilles, vers le bitume, flairant, de temps -en temps, une petite touffe de grosses roses jaunes -qu'elle tenait dans sa main gantée de blanc, et -lui, restait figé par l'émoi, l'indécision, les lèvres -serrées d'un sourire nerveux, ne sachant plus -s'il fallait prendre à droite, à gauche, ou traverser, -ou s'enfuir, ou simplement courir à -elle.</p> - -<p>Puis une de ces vagues impulsions qui remplacent -la pensée aux instants d'affolement et se -règlent toujours sur nos arrière-désirs, une machinale -et vague résolution le poussa de nouveau, -le dirigea droit dans la direction de M<sup>me</sup> Hardouin.</p> - -<p>Il s'avançait, sans qu'elle le vît, et quand il fut -tout près, il murmura d'une voix qu'il essayait de -rendre railleuse:</p> - -<p>—Vous allez bien?</p> - -<p>Elle tressaillit, pâlit visiblement en le reconnaissant:</p> - -<p>—Tiens, c'est vous?... Oui, je vous remercie, -très bien ... Et vous?</p> - -<p>—Pas mal! Pas mal!</p> - -<p>Il y eut un silence. Ils s'examinaient tous deux, -comme pour reprendre l'habitude de leurs visages, -y retrouver ce par quoi ils s'étaient plu naguère, -durant leur liaison.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span></p> - -<p>—Vous n'avez pas changé! dit à la fin M<sup>me</sup> Hardouin.</p> - -<p>Mareuil, qui ressaisissait peu à peu son sang-froid, -répliqua:</p> - -<p>—Vous croyez?... Vous non plus, vous n'avez -pas changé ... Vous n'avez pas cessé d'être -extrêmement jolie!... Mais par quel hasard est-ce -que je vous rencontre à Paris, aujourd'hui, au -mois d'août, dans cette chaleur?</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardouin déclara:</p> - -<p>—Oh! je ne suis ici que de passage!... Je suis -revenue depuis deux jours de Gizé ...</p> - -<p>—Ah! ah! fit Mareuil avec un sourire de moquerie.</p> - -<p>—Oui, je reviens de Gizé ... Et dans trois jours, -je repars pour la Bretagne, pour Dinard où nous -avons loué ...</p> - -<p>—Tout s'explique!... Tout s'explique!...</p> - -<p>Elle se taisait; et Mareuil avait l'impression que -la conversation était terminée, qu'il ne leur restait -plus qu'à se serrer la main, à se dire adieu correctement, -à moins de verser dans des discussions -inutiles, des récriminations sans portée et hors de -propos, dans cette avenue, cet endroit public. -Pourtant, il questionna:</p> - -<p>—Puis-je vous demander de quel côté vous -alliez?...</p> - -<p>Elle répondit, évidemment gênée:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span></p> - -<p>—Oui ... Pourquoi cela?</p> - -<p>—Parce que ... Parce que, si vous alliez du -même côté que moi, je vous aurais accompagnée, -avec votre autorisation ...</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardouin répondit d'un ton plus brave:</p> - -<p>—Oh! je ne pense pas que nous allions du -même côté ... Vous redescendez, n'est-ce pas?... Eh -bien! moi, je remonte!... Je vais déjeuner rue de -Prony, chez ma cousine, M<sup>me</sup> Renaudet ...</p> - -<p>Mareuil riposta froidement:</p> - -<p>—Quelle blague!</p> - -<p>—Comment, quelle blague?... répéta M<sup>me</sup> Hardouin -d'un air de dignité froissée.</p> - -<p>—Je vous dis quelle blague, fit Mareuil ... Je -vous dis quelle blague parce qu'elle n'est pas à -Paris, votre cousine ... Elle est à Trouville ... Je le -sais ... Et puis, ne le saurais-je pas, que les journaux -me l'auraient appris ... Tenez!... C'est là, imprimé ... -Parmi les très remarquées, M<sup>me</sup> Renaudet ... -la charmante M<sup>me</sup> Renaudet ...</p> - -<p>Il tapait sur un numéro de la <em>Pure Vérité</em>, qui -dépassait la poche de son veston; et du même ton -de flegme impertinent:</p> - -<p>—Non, vous n'allez pas déjeuner chez votre charmante -cousine ... Vous allez déjeuner chez votre -amant ... chez votre petit ami, si vous préférez ...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span></p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardouin eut un geste d'agacement:</p> - -<p>—C'est un peu fort!...</p> - -<p>—Oui, oui, c'est un peu fort ... j'en conviens, fit -Mareuil ... Ou plutôt, cela vous semblerait un peu -fort d'un autre ... Mais de moi, d'un vieil ami, cela -n'a aucune gravité ... Et je déplore que vous vous fâchiez ... -Vous supposez bien, cependant, que je -ne vous parle pas d'amant en mauvaise part, dans -la mauvaise acception du mot!... Ça n'est pas mon -genre!</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardouin l'interrompit:</p> - -<p>—Je vous jure ...</p> - -<p>—Oh! ne jurez pas!... Vous y allez, c'est certain. -Seulement, voulez-vous que je vous dise ce -qui serait très drôle? Ce serait de ne pas y aller, -ce serait de venir déjeuner chez moi!</p> - -<p>—Chez vous?</p> - -<p>Il réitéra:</p> - -<p>—Oui, chez moi!... Entre nous, ce serait bien -mon tour ... mon tour de tromper les autres!...</p> - -<p>Elle souriait, considérant la pointe de son soulier -verni qui s'agitait sous la pression des doigts -au large—toute sa perversité remuée, alléchée -par cette offre inopinée, cette occasion d'une trahison -facile et originale avec un amant déjà trahi.</p> - -<p>—Sans compter, ajouta Mareuil, que j'ai complètement -changé ... Je vous ai laissé dire ... Car, à l'extérieur, -<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span>vous avez peut-être raison ... L'œil, la moustache, -la figure n'ont peut-être pas bougé. Mais -l'intérieur!... Ah! si vous pouviez voir au dedans -de moi!... Je vous ressemble maintenant comme -un frère! Plus de jalousie, plus de méfiance, -plus de soupçons! Je vous assure, j'ai beaucoup -gagné, je suis devenu un amant très agréable!... -Vous ne répondez pas?... Je ne vous séduis pas -plus que cela?...</p> - -<p>Et comme elle ouvrait la bouche pour se défendre, -il héla un fiacre.</p> - -<p>—Baissez la capote!</p> - -<p>Puis, s'adressant à Jacqueline, d'un ton d'autorité:</p> - -<p>—Voyons!... Ayez l'amabilité de monter ... Nous -irons au télégraphe, près de Shakespeare,—et -vous le préviendrez, vous la préviendrez, votre -cousine!...</p> - -<p>Elle souriait encore, avec des mines de remords, -de sacrifice:</p> - -<p>—Faut-il?...</p> - -<p>Il la tira doucement par le coude, le pied sur le -marchepied du fiacre:</p> - -<p>—Certainement qu'il faut!... Montez donc!... Il -est midi et demi ... C'est l'heure où les honnêtes -gens ont faim!</p> - -<p>Elle obéit. Il s'assit auprès d'elle; et en un moment, -la voiture dévala le long de l'avenue, stoppa<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span> -devant le bureau télégraphique du boulevard -Haussmann.</p> - -<p>—N'oubliez pas que nous avons notre marché -à faire! recommanda Mareuil ... Ne traînez pas, hé!</p> - -<p>Elle acquiesça d'un signe de tête, et disparut -derrière la porte à vitres grises du télégraphe.</p> - -<p>—Monsieur en a pour longtemps? grogna le -cocher.</p> - -<p>—Non, non, un quart d'heure à peine ... Mais -lorsque je vous aurai payé, vous trotterez jusqu'aux -Ambassadeurs, au restaurant, et vous demanderez -M. Labernerie ... vous entendez: M. Labernerie, -un gros monsieur avec une barbe noire et un -pince-nez ...</p> - -<p>—Bien, Monsieur.</p> - -<p>—Vous lui direz que le monsieur qui lui avait -promis de venir ne peut pas ... qu'il le rejoindra ce -soir à la gare ... N'en dites pas plus ... Cela suffira!</p> - -<p>—Bien, Monsieur.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardouin ne reparaissait pas, s'attardait -dans le bureau...</p> - -<p>Mareuil s'impatienta:</p> - -<p>«Ce qu'elle lui en fourre des mensonges!... Ce -qu'elle lui en débite des «mon mari», des «on -m'appelle», des «tristes baisers!...» Peuh! Ça ne -me regarde pas!... Est-ce que je le connais, moi, -cet individu?...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span></p> - -<p>Et il s'efforçait de se rendre compte comment -il était là, dans cette voiture à attendre M<sup>me</sup> Hardouin -pour déjeuner avec elle, au lieu de l'avoir -fouaillée des paroles vengeresses savamment -apprêtées, au lieu même d'avoir pris congé d'elle -d'une façon banale, par un au-revoir dédaigneux -et galant. Cela le surprenait d'autant plus -que, sauf la première émotion, il n'avait ressenti -devant Jack aucun trouble, ni de sens, ni d'esprit,—il -n'avait rien eu de ces bouleversements qui -autrefois le faisaient rougir comme un gamin, bégayer -d'une voix tremblante des phrases maladroites -et sans lien, quand il la rencontrait dans -la rue. Au contraire, il s'était exprimé librement, -malicieusement, comme en présence d'une jolie -femme quelconque, que le hasard eût jetée à sa -disposition et que, de réplique en réplique, selon -l'enchaînement naturel de la causerie, il avait invitée, -convaincue de le suivre.</p> - -<p>«Oui, c'est bien ça!... C'est le comique de la -situation qui m'a inspiré, le plaisir de la pincer en -flagrant délit ... Et après, j'ai profité du constat ... -J'ai exigé des gages!...»</p> - -<p>Elle passait sa tête sous la capote toute sombre:</p> - -<p>—Voilà!... Où allons-nous?</p> - -<p>Mareuil donna l'adresse d'un marchand de comestibles. -Le fiacre repartit, les mena ensuite chez<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span> -un épicier, chez un fruitier, chez un pâtissier. Les -victuailles, les bouteilles s'amassaient, ballottaient -entre Mareuil et M<sup>me</sup> Hardouin, sur <span class="err" title="original: coussins sins">les coussins -</span> de la voiture. Lorsque, dans un choc, leurs -mains se joignaient, elle souriait. Mareuil lui pinçait -un peu les doigts; et, en inspectant cette -bouche au sourire impudique et spécial, ces clairs -yeux gris-bleu, ce front pâle et pur surmonté de -l'éventail des cheveux bouffants, cette figure tellement -aimée pour laquelle il avait dépensé, prodigué -tout ce qu'il possédait d'amour, tout ce qu'il -possédait de tendresse,—il se disait que ce serait -assez amusant, assez bizarre si, par extraordinaire, -par miracle, il se remettait à l'aimer, tout à l'heure, -au milieu des baisers.</p> - -<p>Enfin, ils atteignirent la maison de la rue Fortuny.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Honoré, sur une chaise de paille, près de la -porte, cousait paisiblement à l'ombre. Elle proféra -un cri d'étonnement, en apercevant M<sup>me</sup> Hardouin:</p> - -<p>—Tiens! Madame qui revient!...</p> - -<p>Mareuil coupa court aux commentaires:</p> - -<p>—Il va falloir nous préparer à déjeuner, -M<sup>me</sup> Honoré!</p> - -<p>Mais pendant qu'ils gravissaient tous trois l'escalier, -il réfléchissait que la concierge avait bien -dit, que c'était bien «Madame» qui revenait, la<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span> -seule, l'unique «Madame» qu'eût abritée jamais -le petit appartement solitaire.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>M<sup>me</sup> Honoré avait rapidement dressé le couvert -dans le cabinet de toilette, et s'était esquivée -d'un pas mystérieux.</p> - -<p>—C'est toujours gentil ici! prononça M<sup>me</sup> Hardouin -qui, assise en face de Mareuil, s'occupait -à remplir son verre de champagne ... Pourtant, ce -vide-poche en étoffe, là, au mur, ça n'est pas beaucoup -de mon goût!... Un cadeau, sans doute?</p> - -<p>Gilbert riposta en blaguant:</p> - -<p>—Ah! vous aussi, vous manquez aux conventions! -C'est honteux!</p> - -<p>Jacqueline affecta une voix pleurarde, une voix -de regret puéril:</p> - -<p>—Oui, c'est honteux!... Je ne le ferai plus!</p> - -<p>Ils avaient adopté ce pacte au second plat, de ne -parler ni du passé, ni du présent, d'exclure de la -conversation toute allusion à leur liaison ancienne -ou à leurs attachements actuels, et, plusieurs fois, -Mareuil avait dû se taire, s'arrêter tout à coup, -embarrassé par ce règlement contre nature, ce -traité surhumain qui, à chaque instant, entravait -ses paroles, créait des silences plus précis, plus -transparents que les questions les moins discrètes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span></p> - -<p>—Dites-moi, proposa-t-il, si on les lâchait, les -conventions?...</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardouin se récria:</p> - -<p>—Oui, n'est-ce pas? pour que vous recommenciez -à me fouiller, à me vriller, à essayer de connaître -ma vie, mes secrets, le fin fond de mes -idées?... Non, non, c'est très bien comme cela!... -Ah! décidément vous n'avez pas changé!... J'en -étais persuadée! Voyez, moi!... Je ne réclame pas -de détails, sur votre existence, sur vos distractions!... -Je suis chez vous, près de vous, très contente -d'être venue? Que désirez-vous de plus?... -Pourquoi cette manie d'interroger, de mettre les -points sur les I?...</p> - -<p>Elle continuait ses avis, les coudes appuyées à -la table; elle étalait ses doctrines, déployait ses -théories, ingénûment, abondamment, d'un ton -protecteur, presque pédant, comme au temps où -Mareuil l'écoutait, soumis, dompté, n'osant répondre; -et il pensait, s'assombrissant à mesure: -«Elle me rase!... Elle me rase!... Est-ce qu'elle -s'imagine que je suis encore un homme à qui on -pose des sermons? Ah! mais non!...»</p> - -<p>—Je vous assomme, hein? demanda M<sup>me</sup> Hardouin, -que ce mutisme obstiné alarmait.</p> - -<p>Mareuil répliqua, en se contraignant:</p> - -<p>—Non, vous ne m'ennuyez pas!... Seulement je<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span> -trouve que nous pourrions causer d'autre chose ... -Les leçons, vous savez, ce n'est plus guère de mon -âge!...</p> - -<p>Puis, pour atténuer la dureté de la réponse, il -souleva sa chaise, la plaça contre la chaise de -M<sup>me</sup> Hardouin et vint s'asseoir à côté d'elle. Elle -le regardait faire, soudain interloquée par son air -d'indépendance, de révolte aisée et sincère, devinant -qu'elle ne le tenait plus dans l'asservissement -de jadis, qu'il était de sa force à peu près aujourd'hui; -puis, comme il se penchait pour l'embrasser, -elle ne résista pas, elle tendit son cou, sa -nuque, avec complaisance, avec plaisir.</p> - -<p>—Oh!... Attention!... Attention!... Tu vas te -piquer! s'écria-t-elle, retombant instinctivement -au tutoiement d'amour ... Attends!...</p> - -<p>Elle ôtait sa broche, une petite tête de hibou en -or, dégrafait vivement le haut de son corsage; et -Mareuil eut un mouvement d'émotion profonde en -voyant, en aspirant cette peau blanche, unie et -douce, fleurant toujours un parfum de violette -particulière et mièvre, cette peau blanche toujours -pareille et oublieuse, où tant de baisers affamés, -tant de baisers mordeurs avaient glissé, comme -des souffles, sans marquer, sans laisser de traces.</p> - -<p>Il s'était remis à l'embrasser, songeant aux autres, -aux autres lèvres à moustaches qui avaient<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span> -frôlé, humecté cette poitrine: «Oui, c'est là, là, -où je l'embrasse en ce moment!»</p> - -<p>Elle se reculait, soupirait d'une voix faible:</p> - -<p>—Non, non, je t'en prie ... Je t'en prie!...</p> - -<p>Alors, il se leva et murmura:</p> - -<p>—Il me semble que nous serions mieux par -ici!</p> - -<p>Il désignait de l'œil la pièce voisine. M<sup>me</sup> Hardouin -se leva aussi, en silence.</p> - -<p>Mareuil lui offrit le bras, par plaisanterie; et, -bien qu'un peu gris, en entrant dans la chambre à -coucher, où les doubles stores formaient une demi-nuit -jaunâtre, il avait conscience que c'était une -expérience solennelle qu'il allait tenter, une expérience -suprême, définitive—et que s'il échouait, -si, après, il demeurait avec son indifférence, son -dégoût, c'en serait fini à jamais des joies de passion -qu'il cherchait vainement depuis un an—à jamais -fini de l'espoir d'aimer encore.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Engourdis par la chaleur, la fatigue, la boisson, -ils s'étaient endormis d'une somnolence d'après-midi, -d'une somnolence involontaire et fiévreuse.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardouin se réveilla la première et bégaya, -dans un baiser:</p> - -<p>—Quelle heure est-il?... Il doit être horriblement -tard!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span></p> - -<p>Elle consultait la pendule:</p> - -<p>—Oh non! quatre heures ... Nous avons une -bonne heure!... Je désirerais bien fumer, moi!...</p> - -<p>—Parfaitement! fit Mareuil.</p> - -<p>Il sauta à bas du lit, passa un vêtement, et rapportant -à Jacqueline un porte-cigarettes en cristal:</p> - -<p>—Tiens!... Veux-tu que je te l'allume?</p> - -<p>Elle répondit en s'étirant:</p> - -<p>—C'est ça ... Et pendant que tu y es, relève un -peu les stores ... C'est d'un noir, ici!...</p> - -<p>Il exécuta les ordres et s'assit en face du lit, sur -un petit fauteuil bas.</p> - -<p>—Je prends un peu le frais, hein?... Le temps -de la cigarette!...</p> - -<p>—Tant que tu voudras!... fit gracieusement -M<sup>me</sup> Hardouin.</p> - -<p>Elle fumait, étendue sur le dos, les jambes croisées -en montagne, sous les plis du drap blanc, les -bras arrondis en oreiller sous la tête, la cigarette -pendant au coin des lèvres qui avaient un rictus -crapuleux, à chaque bouffée; et Mareuil la considérait, -bien résolu à ne pas retourner dans ce lit, -auprès d'elle, à ne plus revivre ces secondes -de détresse où, jusque dans la volupté, il avait -senti qu'il n'aimerait plus Jack—qu'elle était -devenue, pour lui, une femme comme les autres, -une simple jolie femme, sans charme supé<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span>rieur, -l'égale de toutes les autres femmes jolies.</p> - -<p>—A quoi penses-tu, mon Gil? s'écria M<sup>me</sup> Hardouin.</p> - -<p>—A rien, à rien! fit Mareuil d'un ton distrait.</p> - -<p>Pourtant, c'était en lui un mélange d'exaspération -croissante et de regrets déchirants—la certitude -que Jack restait la même, absolument la -même qu'autrefois, qu'elle gardait les mêmes yeux -clairs, la même bouche sinueuse, le même corps -solide et souple,—la conviction qu'elle lui eût paru -la même encore, si elle ne l'avait pas, avant, épuisé -de cœur, épuisé d'illusions; et il la fixait de regards -tour à tour rancuniers et haineux, puis subitement -attendris.</p> - -<p>Elle reprit:</p> - -<p>—Eh bien, moi!... Sais-tu à quoi je pense?...</p> - -<p>Il répliqua:</p> - -<p>—Non, non, pas le moins du monde!</p> - -<p>Il y eut une pause. Des envies brutales le saisissaient -de se ruer sur elle, de la battre ou bien, -au contraire, de se jeter à genoux devant le lit, et -de la supplier, en pleurant, de n'avoir pas fait ce -qu'elle avait fait.</p> - -<p>Elle répéta:</p> - -<p>—Sais-tu à quoi je pense?... Je pense que si tu comprenais -mon caractère, si tu l'avais compris, nous -pourrions être heureux, très heureux ensemble!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span></p> - -<p>Mareuil repartit d'un air narquois:</p> - -<p>—Heureux!... Qu'appelles-tu heureux?...</p> - -<p>—C'est-à-dire—oh! tu vas me juger sévèrement!—c'est-à-dire -que je pourrais revenir, que nous -pourrions nous revoir assez souvent ... et que cela -ne me serait pas désagréable, pas du tout ... Mais -voilà!... Tu ne comprendras jamais l'inconstance!...</p> - -<p>Mareuil s'exclama:</p> - -<p>—L'inconstance!... L'inconstance!... Distinguons! -Me tromper trois ou quatre fois la semaine, -comme dans le temps, ce n'est pas de l'inconstance! -Ça vous a un autre nom!...</p> - -<p>Elle implora affectueusement:</p> - -<p>—Ne le prononce pas, mon Gil!... Oh! pas de méchancetés!... -Tu te doutes bien que tu exagères ... Il -ne s'en rencontre pas tant que cela d'hommes qui ...</p> - -<p>Mareuil l'interrompit sèchement:</p> - -<p>—Enfin, comment me trompais-tu?... Pourquoi -me trompais-tu?... Dans quel intérêt?</p> - -<p>Elle fronça le front, se recueillant, ralliant là-dessous -ses raisons, ses motifs, et le regard mélancolique:</p> - -<p>—Peuh!... C'est dans ma nature, peut-être?... -Je présume que si j'étais homme ce serait identique, -que je voudrais connaître beaucoup de -femmes, avoir toujours de nouvelles aventures ... -<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span>Oui, j'ai une triste nature!... Je n'y peux rien ... Je -me raisonne ... Je me jure de ne plus céder ... Et -je trépigne ensuite mes serments, malgré moi, par -bêtise, par instinct!</p> - -<p>Elle souriait, et Mareuil l'encourageait de sourires -amicaux, feignant l'assentiment, la sympathie, -le calme.</p> - -<p>—Et puis, je ne sais pas, poursuivit-elle avec -une nuance de vanité, je ne sais pas ce qu'ils ont -tous après moi, dès qu'ils m'approchent ... Ils sont -là à me palper des yeux, à me respirer ... C'en est -répugnant, quelquefois!...</p> - -<p>Elle semblait mue par un besoin d'épanchement, -un besoin fanfaron de se décrire; et, tandis -qu'elle parlait, les deux ans de leur liaison se déroulaient -peu à peu dans l'imagination de Mareuil, -comme un vaste espace inconnu et brumeux, une -plaine immense soudain découverte où, en divers -endroits, avec divers hommes, Jack avait accompli -des choses ignobles. Elle évoquait le passé, confusément, -sans ordre, sans nommer personne, le -passé presque tout entier: des flirts douteux, l'amenant -à des visites, à des baisers, des caresses, et qui -n'aboutissaient pas,—des toquades qui l'enflammaient -trois jours, quatre jours et s'éteignaient -brusquement—des caprices qui duraient davantage -et sur lesquels elle disait moins—une longue -série d'abandons d'elle-même, que l'incohérence<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span> -du récit grossissait, multipliait démesurément.</p> - -<p>Gilbert approuvait par instants:</p> - -<p>—C'est très curieux, c'est très curieux!</p> - -<p>Mais il se rappelait avec pitié un autre Mareuil -défaillant de douleur, un autre malheureux Mareuil -qui n'était plus lui, qui était comme son -cadet, son protégé, un petit ami, un jeune frère -qu'on eût fait souffrir, sous ses yeux, lâchement; et -il questionna:</p> - -<p>—Pourtant, ces gens-là, est-ce que tu les aimes, -est-ce que tu les aimais?...</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hardouin riposta:</p> - -<p>—Naturellement que je les aime!... Ne pas les -aimer!... Il ne manquerait plus que cela!... Pour -qui me prends-tu donc?</p> - -<p>Mareuil affecta de railler:</p> - -<p>—Et combien de temps les aimes-tu, en moyenne?</p> - -<p>Elle ricanait, égayée par la question:</p> - -<p>—En moyenne?... En moyenne?... Je n'en ai -pas de moyenne!... Cela dépend ... tantôt plus ... -tantôt moins!...</p> - -<p>Mareuil ralluma une cigarette et, la bouche obstruée -de fumée, il demanda négligemment:</p> - -<p>—Moi?... Voyons, moi?... Combien de temps -m'as-tu aimé?...</p> - -<p>Elle répliqua, l'air pensif:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span></p> - -<p>—Toi?... Combien de temps je t'ai aimé ... vraiment -aimé?... Nous sommes à la franchise, n'est-ce -pas?</p> - -<p>—Tout à fait!</p> - -<p>Il se promenait dans la chambre, épiant la réponse, -le nombre décisif, en train de se formuler. -M<sup>me</sup> Hardouin déclara:</p> - -<p>—Toi?... Je t'ai bien aimé pendant ... pendant -six semaines ... Oh! oui!... six semaines, deux -mois!</p> - -<p>Il grimaça un sourire:</p> - -<p>—Ah! Six semaines!... Ça n'est pas énorme!...</p> - -<p>Il se redisait, en marchant: «Six semaines, -deux mois! Six semaines, deux mois!...»—et des -aveux de M<sup>me</sup> Hardouin, de ce qu'elle lui avait -naïvement confié sur sa corruption intime, de son -plaidoyer vicieux et ingénu, il ne subsistait plus -que ces quatre mots: «Six semaines, deux mois!» -Ainsi c'était contre cela qu'il avait livré tout son -amour, à cause de cela qu'il avait enduré un interminable -martyre, offensé grossièrement la pauvre -petite M<sup>me</sup> Béatry, désolé la douce M<sup>me</sup> Lozières. Il -revoyait la suite de toutes ces vilenies commises, -depuis un an, par impuissance; il entendait les -gémissements de Lucie, là, à côté,—ses sanglots -hoquetants de mourante. «Six semaines, deux -mois!...» Non, l'escroquerie était trop révoltante! -Une fureur l'envahissait, une fureur sauvage de<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span> -dupe qui apprend, qui se savait volée, mais pas -tellement, pas si outrageusement; et il bougonnait -entre ses dents:</p> - -<p>—Six semaines!... Six semaines! Ça n'est pas -beaucoup!...</p> - -<p>Puis le vertige de l'indignation l'emporta, et, -arrachant le drap qui enserrait M<sup>me</sup> Hardouin, il -s'écria, d'une voix forcenée, d'une voix terrible:</p> - -<p>—Ah! tu m'as aimé six semaines!... Eh bien, tu -vas t'en aller!... Tu vas t'en aller ... et immédiatement!...</p> - -<p>Elle crut à un regain subit de passion, de jalousie, -et elle s'exclama joyeusement:</p> - -<p>—Oh! mon Gil, tu m'aimes!... Tu m'aimes -encore!... J'en étais sûre!...</p> - -<p>Il réitéra d'un ton glacial:</p> - -<p>—Je te dis de t'en aller!... Allons, pas d'histoires! -Va-t-en ... Décampe!...</p> - -<p>Elle s'était redressée, assise, au milieu du lit.</p> - -<p>—Alors, c'est sérieux?</p> - -<p>Il ne répondit pas. Elle balbutia, suffoquée de -stupéfaction, de rage, ne trouvant plus ses mots, -ses arguments:</p> - -<p>—Ah! bien!... Ah! bien!... C'est un peu violent!... -Comment! Vous m'invitez! Vous m'invitez!... -Et ensuite, vous ... vous me dites ... Vous -êtes fou!... Vous êtes fou!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span></p> - -<p>Mareuil riposta, tout blême, les lèvres frémissantes:</p> - -<p>—Je suis fou?... Ah! je suis fou?... Tiens! -Voilà, puisque je suis fou!</p> - -<p>Il avait happé la robe, le corsage, les jupons de -M<sup>me</sup> Hardouin, et, d'un geste acharné, il lançait -tout cela, pêle-mêle, par terre, à travers la chambre.</p> - -<p>Elle se précipita hors du lit, et lui empoignant -le bras:</p> - -<p>—Mais tu es un bandit ... un vrai bandit!</p> - -<p>Il bégaya, en se dégageant:</p> - -<p>—Et toi, qu'est-ce que tu es?... Six semaines!... -Ha! ha! Non, dis-moi donc ce que tu es!...</p> - -<p>Elle riposta, déroutée:</p> - -<p>—Moi ... je suis ... je suis une horreur!... Seulement, -toi, toi, tu es tout de même ...</p> - -<p>Une montée de larmes l'étranglait. Elle se tut, -se mit à ramasser les effets dispersés, en silence.</p> - -<p>Mareuil, accoté à la fenêtre, la regardait, les yeux -égarés, comme un assassin devant sa victime, avec -ce sillage de tremblement intérieur que laisse après -elle la colère:</p> - -<p>«C'est du propre ce que j'ai fait! Oui, ce n'est -pas à moitié goujat!»</p> - -<p>Il aurait souhaité qu'elle l'injuriât, qu'elle le lacérât -à coups d'ongles, qu'un homme surgît pour la -venger. Même au paroxysme de sa fureur d'im<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span>puissant, -même au moment où l'autre Mareuil torturé, -où les images de M<sup>me</sup> Béatry insultée, de -M<sup>me</sup> Lozières abattue et gémissante lui semblaient -crier revanche, même à ce moment il n'avait -pas voulu Jack si bas, si humiliée. Et maintenant, -dans un revirement attendri, il oubliait tous -ses méfaits, tous ses ravages; il n'était plus sensible -qu'à ce spectacle choquant, qu'à ce spectacle -lamentable d'une femme sans défense, se traînant -sur les genoux ou bien accroupie comme une glaneuse, -la tête échevelée et presque contre terre, -pour réunir ses vêtements épars.</p> - -<p>Enfin, il supplia en se courbant:</p> - -<p>—Tu permets que je t'aide?</p> - -<p>Elle eut un brusque mouvement de répulsion.</p> - -<p>—Ne me touchez pas!... Je vous interdis de me -toucher!... Vous n'êtes qu'un misérable!</p> - -<p>Elle s'était relevée, se rhabillait hâtivement, rattachant -les nœuds, ragrafant les agrafes, avec une -prestesse inconsciente, toute d'habitude, aussi -vite qu'elle se fût dévêtue; et Mareuil qui observait -ces doigts expérimentés, cette agilité symptomatique, -sentait diminuer ses remords, sa commisération.</p> - -<p>«Bah!... Malgré tout, il aurait mieux valu ne -pas en venir là! C'est évident!... Cependant, au -<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span>fond, il n'y a que demi-mal ... Une femme qui se -rhabille comme cela, ça ne doit pas saigner longtemps -de l'âme ... Dans deux jours, elle sera à se -déshabiller ailleurs, et elle n'y pensera plus!...»</p> - -<p>Il se rassurait, en marchant d'une chambre à -l'autre; il se raidissait contre le repentir, il s'inventait -des justifications: «Et puis, elle n'avait -qu'à ne pas me mettre dans l'état où elle m'a -mis!... En somme, ce n'est pas l'innocence!... Ce -n'est pas le lys, ce n'est pas la pervenche!...»</p> - -<p>Mais quand elle fut prête, quand elle eut piqué -au-dessus de ses cheveux bouffants son chapeau -minuscule, quand il la vit sur le point de partir, -toute son énergie, toute sa goguenardise l'abandonnèrent, -et, s'arrêtant en face d'elle, il demanda -piteusement:</p> - -<p>—Veux-tu me pardonner? Veux-tu me donner -la main?</p> - -<p>Elle répliqua d'un air hautain:</p> - -<p>—Non, non, il ne faut pas. Cela vous salirait. -Je ne veux pas!</p> - -<p>Il implora encore:</p> - -<p>—Oh! je t'en prie! <span class="err" title="original: St">Si</span> tu savais! Si je t'expliquais!</p> - -<p>Elle le toisait, les lèvres contractées d'une moue -méprisante.</p> - -<p>—M'expliquer!... Ah! si vous m'expliquez cette -infamie, vous pouvez vous vanter d'être joliment<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span> -fort!... Non, tenez, je vous en tiens quitte de vos -explications!... C'est une poignée de mains que vous -désirez?... La voici! Finissons-en ... Ça n'aurait qu'à -vous reprendre!... Je ne suis plus tranquille ici!...</p> - -<p>Elle lui tendait une main molle, une main qui -paraissait ne pas lui appartenir, être tendue par sa -propre main comme un objet.</p> - -<p>Il la prit, et attirant contre lui M<sup>me</sup> Hardouin, -la baisant sur la joue, près de l'oreille, car elle se -détournait un peu:</p> - -<p>—Tu me pardonnes? dit-il ... Tu me pardonnes -ma petite Jack?</p> - -<p>Elle se laissait faire, les bras ballants, les yeux -vers le plafond.</p> - -<p>—Oui, oui, je vous pardonne!... Mais je m'en -souviendrai, de votre déjeuner ... Ah! ça, je m'en -souviendrai!...</p> - -<p>Il ne la lâchait pas, pourtant, quelque chose -l'empêchait de lâcher ce buste impassible, cette -peau aussi placide que de l'étoffe,—une superstition -irraisonnée peut-être, comme celle qui pousse -à embrasser un cadavre, une personne frigide et -morte qui ne revivra plus, ne sent plus les baisers. -Il avait l'intuition que c'était bien le symbole de sa -passion défunte, l'incarnation de son impuissance, -ce corps inerte auquel il s'accrochait sans espoir, -et il balbutiait d'une voix plaintive:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span></p> - -<p>—Ah! ma petite Jack ... Si tu savais!... Si tu -savais!</p> - -<p>—Si je savais quoi?... interrogea M<sup>me</sup> Hardouin -intriguée.</p> - -<p>Mareuil s'écarta, et avec une pudeur de malade:</p> - -<p>—Non ... non, cela ne t'intéresserait pas ... Ce -sont des ennuis que j'ai ... qui me rendent insupportable -quelquefois ... comme aujourd'hui ... Tu -n'as pas à m'en vouloir!... Allons, quittons-nous, ma -petite Jack ... Adieu!... Nous ne sommes pas encore -faits pour nous accorder ... Je m'étais trompé ...</p> - -<p>Elle souriait, insensiblement émue par ces réticences:</p> - -<p>—Ah! vous êtes un drôle de garçon!... Vous -êtes un peu détraqué, hein? Avouez-le!...</p> - -<p>Mareuil répliqua:</p> - -<p>—Oui, c'est cela même ... Je suis détraqué, tout -ce qu'il y a de plus détraqué!...</p> - -<p>Ils se secouèrent la main d'un shake-hands tout -camarade, d'un de ces hypocrites shake-hands de -réconciliation, où dans la violence de l'étreinte, on -semble tâcher d'écraser le résidu des sentiments -mauvais.</p> - -<p>—Adieu, ma petite Jack!... Et, un tas de pardons, -n'est-ce pas?</p> - -<p>—Adieu! dit M<sup>me</sup> Hardouin ... Soignez-vous! -Soignez vos ennuis! Conseil d'amie, je vous affirme!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span></p> - -<p>—Oui, je vous remercie ... Adieu! fit-il en refermant -la porte sur elle.</p> - -<p>Puis, il rentra dans le cabinet de toilette.</p> - -<p>Une odeur écœurante de nourriture refroidie, -d'eaux parfumées, remplissait la pièce. Il ouvrit la -fenêtre, et s'inclinant au balcon, il distingua, assez -loin déjà, M<sup>me</sup> Hardouin, qui remontait la rue—tête -basse, de cette même allure rêveuse qu'elle -avait, le matin, lors de la rencontre.</p> - -<p>Il la suivit quelques minutes du regard. Il se -remémorait l'époque où, de la voir partir ainsi, de -la voir s'éloigner, cela lui serrait le cœur, graduellement, -comme un lasso se rétrécissant à chaque -pas.</p> - -<p>«Ah! non! Ce n'est plus ça ... C'est une petite -femme qui s'en va ... qui s'en va tout bonnement ... -La ficelle est usée, la ficelle a claqué!...»</p> - -<p>Jack tournait l'angle de l'avenue de Villiers. Il se -retira, commença à se rhabiller, et tout à coup, -comme résumant la bataille, le résultat de sa tentative -suprême, il murmura avec une ironie -simulée:</p> - -<p>«Eh bien! me voilà fixé, cette fois!... Plus de -doute, maintenant!... J'ai mon compte!... Je suis -fichu, fichu jusqu'aux moelles!... C'est clair!»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Quand il parut sur le quai de la gare, il aperçut<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span> -Labernerie qui le guettait, à la croisée d'une portière, -la figure crispée de mécontentement:</p> - -<p>—Arrivez donc! Arrivez donc!... Le train part!... -Depuis un quart d'heure, je me fais une bile!...</p> - -<p>Il grimpa dans le compartiment, hissa dans le -filet son sac, sa valise.</p> - -<p>—Voyons! disait Labernerie ... Voyons, qu'est-ce -que vous avez eu?... Qu'est-ce que veut dire ce -raté de ce matin, ce retard de ce soir!... Une -femme, hé?...</p> - -<p>Mareuil acquiesça d'un hochement de tête.</p> - -<p>—Ah!... Ça, c'est sacré! reprit indulgemment -Labernerie ... Ça, j'excuse!... D'ailleurs, je n'y ai -pas grand mérite ... J'ai occupé ma journée comme -vous!...</p> - -<p>«Comme moi!» songeait mélancoliquement -Mareuil; et d'un ton de sympathie courtoise il répondit:</p> - -<p>—Ah! Bonne journée? Vous êtes satisfait?</p> - -<p>—Une journée délicieuse! Une petite chérie -exquise, mon cher!... Vous n'avez pas idée de ce -qu'on peut trouver à Paris et en plein mois d'août -encore ... C'est renversant!</p> - -<p>Il se perdit dans des développements au sujet de -cette amie de passade, de l'injustice immotivée qui -retient certaines femmes dans des situations subalternes, -de l'approvisionnement excellent de la mai<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span>son -où il avait connu la charmante dame en question.</p> - -<p>Mareuil, par lassitude, affectait de la curiosité, -demandait des renseignements minutieux.</p> - -<p>Mais, après Orléans, le critique se renfonça dans -un coin, ferma les paupières, s'assoupit. Il soufflait -en dormant, d'une respiration de monstre fatigué, -et sa grosse tête barbue roulait sur sa poitrine -bombée, au rythme des cahots.</p> - -<p>«Une journée délicieuse!... Une journée délicieuse!» -se répétait railleusement Mareuil qui -comparait avec sa journée à lui, avec ces imprécations, -ces viles injures, cette scène odieuse où s'était -anéantie la dernière de ses espérances. «Une -journée délicieuse!» La vue de ce Labernerie, la -vue de ce sommeil bienheureux et repu, l'indisposait, -lui semblait un défi à sa tristesse, l'irritait à -la longue.</p> - -<p>Alors il s'accouda à une des petites fenêtres -étroites du wagon, et, jusqu'à Blois, il ne se retourna -plus, il resta à contempler à travers la vitre -les paysages reposants de la Beauce, de la Touraine, -ces belles régions fertiles étendant au loin dans la -nuit leurs platitudes indéfinies de déserts noirs.</p> - -<h2>XIV</h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span></p> -<p>A la <em>Grenadinette</em>, la vie était monotone et laborieuse.</p> - -<p>Au début de leur séjour, les hôtes de Charleval -avaient visité les châteaux environnants, poussé -même jusqu'à la lointaine excursion d'Amboise; -et maintenant, ils s'en tenaient à des mœurs sédentaires, -à de courtes promenades hors de la <em>Grenadinette</em>, -dans la forêt avoisinante, le long des larges -routes aux carrefours à croix blanches, ou bien -sous la futaie, parmi les arbres séculaires, chaussés -de mousse.</p> - -<p>Le reste du temps, excepté les réunions indispensables, -lors des heures du repas, les ménages -vivaient plutôt isolément.</p> - -<p>Henriette dirigeait les soins du ménage, de la -cuisine. Angèle était constamment accaparée par -le Grand Cob, auquel l'approche de l'automne, de<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span> -la séparation, inspirait des ardeurs avares, l'appétit -des goulus pour le plat près de finir.</p> - -<p>Charleval triturait deux pièces nouvelles. Labernerie -se préparait, par des lectures, une opinion -inébranlable sur les dramaturges suédois et sur -Shakespeare, en vue de la saison d'hiver. Brévannes -amorçait le second acte de <em>Gens de Presse</em>.</p> - -<p>Mareuil, en cette ruche active, se trouvait donc -le seul à ne point travailler; et pendant la première -semaine, il s'accommoda, sans déplaisir, de -cette oisiveté, des longs instants de solitude qu'elle -lui procurait.</p> - -<p>Le matin d'abord, cela lui était un enchantement, -chaque jour renouvelé, que de se lever, de -courir à la fenêtre, et d'apercevoir à ses pieds -presque, au ras du petit jardin, entre les maigres -arbres disséminés, la Loire, la majestueuse, l'immense -Loire, toute basse, dépourvue d'eau par les -chaleurs, et qui ne semblait pas couler, mais s'allonger, -s'étaler nonchalamment telle qu'une mer -paisible et puissante.</p> - -<p>Sans les peupliers de l'autre rive, en effet, sans -les arches d'un pont dont à gauche, dans le lointain, -les pierres blanches la dénonçaient comme -fleuve, on eût dit vraiment une mer, un bras de -mer, à marée descendante,—avec ses remous -agités, au-dessus des bas-fonds, ses langues de<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span> -sable, ses étroites grèves de sable jaune qui scintillaient, -au centre du courant, sous le soleil déjà -vif.</p> - -<p>Mareuil demeurait quelque temps à contempler -les eaux miroitantes et au-delà l'horizon embrumé, -la muraille verte des peupliers derrière laquelle se -devinaient les campagnes arides et grisâtres de la -Sologne.</p> - -<p>Parfois, tout près de la maison, un bateau passait, -mince canot de pêcheur, se rendant à la place -propice, yole légère à voile imperceptible, glissant -au fil de la rivière; et lorsque les embarcations -parvenaient, un peu plus haut, à une boucle où la -Loire s'élargissait encore—elles diminuaient, -diminuaient, paraissaient perdues, en danger, lancées -dans un estuaire trop vaste, trop énorme -pour leurs boiseries fragiles.</p> - -<p>Mareuil, alors, quittait la fenêtre, se mettait à -sa toilette, puis, s'il avait terminé une heure ou -deux avant le déjeuner, et que le vent fût favorable, -il descendait dans le jardin, franchissait le sentier -qui séparait la maison du bord, et décrochant la -barque de la <em>Grenadinette</em>, il allait faire un tour -de fleuve, s'éloigner davantage de la terre pour -rêver plus à l'aise.</p> - -<p>Il ne ramait pas, restait étendu en travers du -canot, le laissant descendre, zigzaguer au gré du<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span> -courant, s'ensabler même dans le sable gluant des -grèves, et repartir ensuite quand un remous le -dégageait.</p> - -<p>Elle lui semblait le meilleur moment de sa journée, -cette promenade hasardeuse, cette descente -tranquille, dans le clapotis des petites vagues d'eau -douce, entre les dômes boisés des coteaux qui -s'arrondissaient en pente sur la gauche et à droite -la route silencieuse, bordant la Loire que troublaient, -par intervalles, les grincements d'une -carriole de paysan galopant vers Blois, les grelots -qu'un cheval secouait en trottant.</p> - -<p>Il songeait à Paris, à la ville bruyante et sans -verdure, où il lui faudrait retourner, réorganiser -sa vie—sa vie d'incurable, sa vie d'homme qui -ne savait plus, ne pouvait plus aimer; et aussitôt -redéfilaient dans son esprit toutes les déceptions, -toutes les erreurs, toutes les fautes de ces deux -années de lutte contre un mal plus fort et triomphant.</p> - -<p>Il éprouvait, à certains instants, pour lui-même, -un prodigieux dédain, un mépris comme on en a -pour autrui, lorsqu'il se rappelait ses efforts, ses -essais, cette absurde poursuite au recommencement -d'un passé révolu. Il se jugeait partialement, -il condamnait avec rigueur, ainsi qu'un gamin -obtus et entêté, ce Mareuil chimérique, ce coureur<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span> -de passion, ce pauvre bonhomme prisonnier d'un -idéal unique, ce servil imitateur d'amour qu'il -avait été; et il rougissait de sa niaiserie.</p> - -<p>Mais d'autres fois, au contraire, quand il s'évertuait -à découvrir comment il remplacerait l'occupation -d'aimer, par quoi il donnerait de l'attrait à -son existence,—si ce serait par le labeur, par -l'ambition, par les agréments de vanité, de gloire -ou d'argent,—tout cela lui paraissait tellement -banal, médiocre, dénué d'intérêt, qu'il se sentait -ressaisi d'indulgence pour ses actes maladroits ou -méchants, qu'il s'expliquait quel désir de plaisirs -plus violents, plus rares, l'avait guidé, quel mirage -d'espoir l'avait sans cesse soutenu.</p> - -<p>«Oui, mon affaire n'est pas bonne! se disait-il -douloureusement ... Mon affaire est mauvaise!... -J'aurai de la peine à l'arranger!»</p> - -<p>Il continuait pourtant à chercher; et, comme les -clochers de la ville sonnaient midi d'un son grave, -il dressait au milieu du canot une petite voile -triangulaire, se faisait ramener paresseusement à -la <em>Grenadinette</em> par le vent complaisant.</p> - -<p>Les déjeuners, d'habitude, étaient gais, cordiaux, -riants. On y respirait cette immatérielle -atmosphère de congé, de libération joyeuse, qui est -le charme des repas entre amis, en été, à la campagne. -Le Grand-Cob même, qui, pendant les pre<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span>miers -jours, battait froid à Mareuil, à cause de sa -rupture avec Rabastens et de ses réponses évasives -à ce sujet, avait renoncé à lui garder rancune de -cette offense quasi personnelle, pardonné l'abandon -de sa jeune protégée, pris son parti des faits -accomplis.</p> - -<p>A peine, de temps en temps, se permettait-il une -allusion à la mystérieuse fâcherie, après déjeuner, -lorsqu'on buvait le café, dans le jardin, et que les -verres de fine accumulés l'entraînaient un peu hors -de sa réserve:</p> - -<p>—Ah! ah! mon petit ... Je ne vous demande -rien ... Je ne veux rien savoir ... Mais c'est une fière -gaffe!... Vous n'en rencontrerez pas beaucoup de -cette pâte-là!...</p> - -<p>Mareuil ne contredisait pas:</p> - -<p>—Certainement ... Je la regrette ... Elle avait une -masse de qualités!... Seulement, vous comprenez, -cela ne pouvait pas durer toujours!...</p> - -<p>Et il détournait la conversation en offrant à Gendrey -un des journaux de Paris qu'on apportait, en -se relevant pour reposer sa tasse sur le large mur -bas du jardin qui formait balcon, au-dessus de la -Loire, ou encore en excitant cauteleusement Brévannes -à parler de <em>Gens de Presse</em>, du second acte -entamé, et de ce que serait le troisième.</p> - -<p>Ils flânaient ainsi sous l'ombre de deux grands<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span> -chênes, à somnoler, à regarder la rivière luisante -et calme, à lire les gazettes qu'ils se repassaient, à -fumer des pipes, des cigares.</p> - -<p>Puis, vers trois heures, Charleval repoussait sa -chaise et rentrait dans la maison.</p> - -<p>C'était, à volonté, le signal du départ, du travail -ou de la sieste. La bande se dispersait. Mareuil -remontait dans sa chambre dormir, écrire des -lettres, rêvasser. Cinq heures, six heures arrivaient. -On se délassait jusqu'au dîner par une promenade -en forêt, un tour de canot avec les dames, -qui criaient de peur pour la moindre bourrasque. -On revenait au crépuscule. On mangeait gros, on -mangeait lourd, d'un appétit de paysans, avivé -par le plein air, si bien qu'à neuf heures, un -sommeil subit surprenait tout le monde, appesantissait -la causerie, chassait au lit, l'un après -l'autre, les convives, et la journée se trouvait -achevée, écoulée plutôt, comme onde muette et -libre.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Cependant, au bout d'une semaine, Mareuil commença -à se fatiguer de cette existence unie et solitaire. -Une envie le taquinait de s'en aller, d'aller -ailleurs, dans un endroit différent où peut-être il -réfléchirait à autre chose qu'à lui-même, qu'à sa -pénible infirmité, où il tenterait de se mêler à la<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span> -foule des gens qui se distraient machinalement, -sans penser.</p> - -<p>Et comme, un mardi, au moment du café, Labernerie -annonçait, pour le lendemain, son voyage -sanitaire à Paris, il déclara:</p> - -<p>—Eh bien! je vous accompagnerai!... Je m'en -irai avec vous!</p> - -<p>Brévannes se récria:</p> - -<p>—Déjà?... Ah! vous n'êtes pas campagnard!... -Vous vous ennuyez donc?... Alors, travaillez, dessinez!... -Faites-nous le portrait de la Loire, du -jardin, d'Angèle ... Ce ne sont fichtre pas les modèles -qui manquent!...</p> - -<p>Mareuil répondit:</p> - -<p>—Non, je ne m'ennuie pas ... Ce n'est nullement -par ennui que je m'en vais ... J'ai reçu ce matin de -ma mère une lettre qui me prie de venir la rejoindre -à Dieppe, où elle va passer une huitaine, et -je ne veux pas lui refuser ... Voilà!</p> - -<p>—Et on ne vous reverra pas? questionna Charleval.</p> - -<p>—Mais si ... mais si ... J'ai l'intention de revenir -en septembre pour la chasse, si vous m'acceptez!</p> - -<p>—A vos ordres! fit Charleval d'un ton bougon ... -Ici, la règle est de ne gêner personne! Vous restez, -c'est bien!... Vous partez, c'est bien encore!</p> - -<p>Malgré ces paroles de conciliation, il y eut un<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span> -silence prolongé. La déclaration de Mareuil avait -produit le plus fâcheux effet. Sur tous les visages -de la bande on démêlait cette expression de contrariété -hostile, de premier blâme, dont les majorités -accueillent ceux qui se détachent d'elles. Brévannes -sifflottait une fanfare de chasse. Labernerie -se cachait derrière un journal. Charleval, accoudé -au mur bas, visait de sa salive un caillou sur le -sentier du bord. En vain, le Grand-Cob essaya de -relever la conversation par des plaisanteries grivoises -à propos des motifs réels qui causaient le -départ du jeune peintre. Mareuil lui-même se défendit -faiblement.</p> - -<p>—Non, non, je vous assure ... Il n'y a rien là-dessous!... -Je vais simplement rejoindre ma mère, -comme je vous l'ai dit ...</p> - -<p>Charleval avait disparu dans l'intérieur de la -maison. Labernerie replia son journal, une minute -après, et se retira. Gendrey, entraîné par l'exemple, -fit signe à Angèle qui cueillait des fleurs sur la pelouse. -Henriette se dirigea vers la cuisine; et Mareuil -demeura avec Brévannes, que la crainte du -second acte, de <em>Gens de Presse</em> à écrire retenait -seule probablement sur son rocking-chair berceur.</p> - -<p>—Dites donc! murmura Gilbert ... Ils n'ont pas -l'air très content, hé?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span></p> - -<p>—Dame! fit Brévannes, en bourrant sa pipe ... -Dame, ça n'est pas tout ce qu'il y a de plus flatteur, -ce que vous avez débité ... Surtout pour Charleval -qui vous invite très aimablement, vous offre -un mois d'hospitalité, deux mois, trois mois, ce -que vous voudrez ... et que vous lâchez au bout de -huit jours ... comme cela, tout d'un coup ... Réfléchissez!...</p> - -<p>—Evidemment! répliqua Mareuil ... Mais puisque -ma mère ...</p> - -<p>Brévannes l'interrompit gouailleusement:</p> - -<p>—Votre mère?... Ah! non, pas à moi, mon brave -ami!... Vous l'aimez beaucoup, votre mère, je n'en -doute pas ... Pourtant, si vous ne vous embêtiez -pas en Touraine, elle risquerait de vous attendre, -madame votre mère!... Cela, non plus, je n'en -doute pas!</p> - -<p>Il alluma sa pipe et ajouta, en tirant de tous ses -poumons:</p> - -<p>—Et puis ... et puis, que vous vous en alliez, ce -serait très naturel ... Vous êtes maître de vos -actions ... Vous ne vous plaisez pas ici ... Vous vous -en allez ... Très naturel, je vous le répète!... Par -contre, ce qui l'est moins, naturel, c'est la tête que -vous avez, que vous faites, depuis que vous êtes à -la <em>Grenadinette</em>!</p> - -<p>—Quelle tête? s'écria Mareuil.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span></p> - -<p>—Quelle tête?... Je ne sais pas comment vous -la décrire, moi!... Une tête sinistre, votre tête -Soif-d'Amour, tenez!... Est-ce que cela recommencerait?... -Est-ce que vous seriez retombé sur le même -numéro? Diable! Ce serait de la malechance!</p> - -<p>Mareuil ne répondait pas. Brévannes poursuivit:</p> - -<p>—Au reste, je ne vous dissimulerai pas que ç'a -été mon idée, du jour de votre arrivée ... Je ne -vous en ai pas soufflé mot, parce que je présumais -que vous y viendrez tout seul ... Mais maintenant -que nous y voici, je suis carrément indiscret ... -Voyons, qu'est-ce que vous avez? Vous pouvez -bien me le dire! Cela ne vous a pas si mal réussi -avec moi, les confidences!...</p> - -<p>Mareuil murmura:</p> - -<p>—Oh! ce n'est pas de la méfiance!...</p> - -<p>—Et qu'est-ce que c'est?</p> - -<p>—C'est ... fit Mareuil d'une voix hésitante ... -C'est ... Eh bien! vous souvenez-vous de ce que -vous m'avez dit un jour, en fiacre, en allant à -l'Odéon?...</p> - -<p>—Ah! si vous vous imaginez ...</p> - -<p>Mareuil approuva:</p> - -<p>—Oui, c'est assez ancien!... Eh bien, je vous -confiais que j'avais en vue une petite femme, une -nouvelle petite femme très jolie ... D'abord, vous -vous êtes mis à grogner. Et après, vous m'avez<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span> -dit: «Bah! si c'est votre manie, marchez donc!... -C'est une façon d'aiguiller sa vie comme une -autre!...»—ou quelque chose d'analogue ...</p> - -<p>Brévannes roulait entre ses doigts sa moustache -blonde:</p> - -<p>—Je vous ai dit cela? C'est bien possible!... Et -ensuite?</p> - -<p>—Ensuite, j'ai suivi votre conseil ...</p> - -<p>—Bon!... Et qu'en est-il résulté?</p> - -<p>—Il en est résulté que je suis vidé, fini, vanné ... -que je ne peux plus aimer, que, depuis environ -deux ans, je mène une vie immonde, la vie d'un -petit rez-de-chaussée,—d'un petit rez-de-chaussée -que cela n'amusait pas, cette vie-là, que cela -attristait profondément ...</p> - -<p>Brévannes l'examinait ahuri.</p> - -<p>—Comment?... Comment?...</p> - -<p>—Comment? s'exclama Mareuil ... C'est extrêmement -simple!... J'avais aiguillé ma vie dans le sens -indiqué ... Mais je n'avais plus de quoi faire le -trajet!... J'étais parti, persuadé d'avoir sur moi la -forte somme de tendresse et, en route, je me suis -aperçu que je n'avais plus le rond, que j'avais tout -mangé avec l'autre, avec la dame que vous connaissez ...</p> - -<p>Brévannes se balançait dans le fauteuil, en souriant -d'un sourire goguenard:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span></p> - -<p>—Alors?</p> - -<p>—Alors, je me suis débattu, j'ai voulu lutter, -conserver le train ... J'ai pris des femmes que je -n'aimais pas, je les ai injuriées, je les ai trompées, -je les ai renvoyées ... Un tas de saletés enfin qui -me soulèvent le cœur rien qu'à y songer ...</p> - -<p>—Bien, bien! fit Brévannes. Et à présent?</p> - -<p>—A présent?... La même misère!... Toutes les -femmes, vous entendez, toutes me dégoûtent ... Ce -n'est pas risible, hein?... Convenez, que si ma tête -est comme vous le prétendez, elle a peut-être ses -raisons pour cela!...</p> - -<p>Brévannes s'écria:</p> - -<p>—Ce n'est que ça!... Ce n'est que ça!... Ah -bien! tant mieux!... Je vous félicite!... Tout va -bien!... Rassurez-vous!... J'ignore les péripéties -de votre roman, mais je vous garantis que vous -aimerez encore ... Un moment à passer et ça reviendra!...</p> - -<p>—Vous croyez? fit Mareuil sceptiquement.</p> - -<p>—Pardi!... Vous aurez encore un tas d'intrigues, -de passions ... et vous finirez par vous -ruiner pour une dame de la bonne bourgeoisie.</p> - -<p>Mareuil s'assombrit un peu:</p> - -<p>—Non, je parle sérieusement ... très sérieusement!...</p> - -<p>Brévannes l'arrêta:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span></p> - -<p>—Oh! ne vous contractez donc pas!... Je blague, -je blague!... Aussi cela me surpasse qu'un garçon -comme vous, un garçon d'une intelligence honorable, -qui a vécu, qui a eu des désagréments ... que -ce soit ça que vous ayez inventé, à ça que vous -ayez atteint: on n'aime qu'une fois!... De vous à -moi, ce n'est pas très neuf, cette découverte, ni -même très vrai!...</p> - -<p>Mareuil répliqua d'un ton agacé, en pesant sur -les mots:</p> - -<p>—Je ne dis pas cela!... Je ne dis pas qu'on -n'aime qu'une fois! Je dis qu'il y a des gens qui -n'aiment qu'une fois, des cas où on n'aime qu'une -fois ... des cas, si vous préférez, où on aime en une -seule fois ... Comprenez-vous?</p> - -<p>Brévannes, que cette discussion lassait, riposta:</p> - -<p>—Oui, oui. Je comprends et je ne comprends -pas!... D'ailleurs, vous savez, les théories sur -l'amour ...</p> - -<p>Et il vidait sa pipe, en la cognant au bras de son -fauteuil, avec une grimace qui marquait bien sa -répulsion pour cette sorte de généralisations incertaines -et compliquées.</p> - -<p>Mareuil repartit:</p> - -<p>—Je croirais plutôt que vous ne comprenez -pas ... Seulement, vous avez à travailler et je ...</p> - -<p>Brévannes se gara vivement:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span></p> - -<p>—Pas du tout!... J'ai le temps!... J'ai tout -l'après-midi!... J'ai demain!... Allez, allez ... -Exposez votre petit système!...</p> - -<p>Mareuil protesta:</p> - -<p>—Mais je n'ai pas de système!... Je pense tout -bonnement que ce qu'on appelle l'amour, le sentiment, -la faculté d'aimer c'est une force pareille -aux autres—une force d'illusion, une façon de -voir qui nous fait trouver délicieux des actes en -eux-mêmes absolument bestiaux, visqueux et -répugnants ... Je pense que cette force, on l'use -plus ou moins vite, selon le tempérament qu'on a, -selon les circonstances ... Lorsqu'on en est économe, -lorsqu'on se ménage on aime longtemps, -toujours ... Lorsqu'on se livre à des excès de sentiment, -on se vanne, on s'épuise de cœur, exactement -comme on s'épuise au physique. Et tenez, -vous avez déjà remarqué—dans un ballet—des -danseuses qui, sous les lampes électriques, sous -les projections bleuâtres ou roses vous semblaient -exquises, ravissantes ...</p> - -<p>—Apologue? interrogea Brévannes d'une voix -railleuse.</p> - -<p>Mareuil souriait:</p> - -<p>—Précisément ... apologue!... Je continue ... -Ces danseuses vous semblent exquises, ravissantes, -quand subitement une des lampes s'éteint<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span> -et toute une rangée de ces dames vous apparaissent, -dans la lumière jaune du gaz, telles -qu'elles sont, sans auréole bleuâtre ou rose, avec -leurs visages abîmés, leurs peaux tannées de fard, -leurs yeux graissés de noir ... Ah! vous n'en -donneriez plus dix centimes, maintenant ... vous -n'en voudriez plus pour rien ... même pour une -prime! Et qu'est-ce qui est arrivé, qui les change -ainsi?... Oh! bien peu de chose!... Il est arrivé -que, par accident, le charbon d'une des lampes -roses a brûlé plus vite que les autres, s'est éteint -trop vile, avant les autres, et que l'illusion venue -de ses lueurs a disparu, s'est éteinte simultanément ... -Alors, figurez-vous que la quantité d'amour -dont nous disposons soit dans le genre de ce charbon, -une espèce de denrée magique dont les projections -transforment, métamorphosent les femmes -à leur avantage ... Figurez-vous en outre que, par -mégarde, par hasard, un courant trop ardent traverse ...</p> - -<p>Brévannes lui coupa la parole:</p> - -<p>—Oui, oui, je prévois la suite ... Votre charbon -est usé, est éteint ... Malheureusement, cette anecdote -ne tient pas debout!... Ce sont toujours -les mêmes qui aiment et toujours les mêmes qui -n'aiment pas!... Ah! j'en ai connu des éteints -comme cela, des cas d'abrutissement par les<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span> -femmes auprès duquel le vôtre, laissez-moi vous -le dire, n'était qu'une pauvre plaisanterie ... Des -gens que je voyais maigrir, dépérir, littéralement -crever d'amour—et qui se traînaient, après, des -deux ans, des trois ans, avec un dégoût pour les -femmes comme pour du poison ... Et puis, ça se -guérissait, ça reprenait, le charbon renaissait, se -rallumait ... Une autre personne qui les pinçait et -pour laquelle ils se remettaient à maigrir ...</p> - -<p>Mareuil rétorqua:</p> - -<p>—Oh! je ne nie pas qu'il se rencontre des individus -bien constitués au point de vue sentimental, -plus vigoureux, mieux doués de ce côté-là, que la -moyenne ... Mais cela ne contredit pas mon opinion!... -Cela n'empêche pas qu'il n'y ait des gens -qui aiment, en une seule fois, tout leur amour ... -qui dépensent, pour une seule femme, toute leur -fortune de cœur ...</p> - -<p>Brévannes s'énervait:</p> - -<p>—Allons donc! Et ceux qui n'aiment jamais? Et -moi, et Gendrey, et Labernerie, par exemple?... -Qu'est-ce que vous en faites, de ceux-là?... Voyons, -Labernerie, ce n'est pas un homme à charbon, -lui!... Et cependant, vous savez aussi bien que -moi qu'il ne s'ennuie pas avec les dames, qu'il ne -les considère pas comme visqueuses, comme répugnantes!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span></p> - -<p>—Justement! fit Mareuil ... C'est l'opposé des -passionnés, des prodigues. Chaque femme qu'il a, -il l'aime un peu, un tout petit peu, il l'enjolive -d'une parcelle d'illusion ... C'est comme qui dirait -un rapiat de tendresse ...</p> - -<p>Brévannes rallumait une pipe, le regard vague -et fermé de l'homme décidé à ne plus répondre, à -ne plus discuter. Mareuil ajouta:</p> - -<p>—Enfin, je ne puis vous raconter que ce que -j'éprouve sincèrement ... Et je vous affirme que -d'avoir espéré une vie de passion, une vie moins -plate, moins vulgaire que celle de tout le monde—et -de sentir craquer, s'échapper le moyen qu'on -avait choisi pour la réaliser, je vous affirme que -ce n'est pas une aventure bien folâtre ...</p> - -<p>Brévannes se taisait, puis d'un ton bourru:</p> - -<p>—Vous désirez que je vous parle franchement, -n'est-ce pas?... Eh bien, tout cela ne me touche -pas beaucoup, ne m'intéresse pas beaucoup ... Les -affres d'amour, les angoisses, les désespérances, -les langueurs!... Non, tout cela me laisse froid!... -Ce n'est pas manque de cœur, je vous jure!... Et -quand vous aurez été saisi par trois huissiers dans -une même matinée, quand vous aurez couché toute -une semaine sur des divans de cercle, faute d'une -chambre d'hôtel pour y dormir, quand vous aurez -vu de malheureux bougres faire des bassesses, des<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span> -escroqueries, pour manger, ou encore chiper, carotter, -supplier des louis pour payer un dîner à -leur petite amie ... peut-être vous rendrez-vous -compte pourquoi je ne m'émeus pas de votre cas ... -tout en regrettant qu'il vous tourmente ...</p> - -<p>Il lança un jet de salive et, hochant la tête:</p> - -<p>—Non, non, voyez-vous, toutes ces histoires, -toutes ces théories, c'est très gentil, mais c'est de -la littérature!</p> - -<p>Mareuil, piqué, riposta:</p> - -<p>—Et votre tirade à vous, c'est du Brévannes, du -Brévannes tout pur! Peuh!... Je ne vous en veux -pas!... Il y a des choses que vous ne comprendrez -jamais ...</p> - -<p>—Je ne dis pas!... Je ne dis pas!... murmurait -Brévannes ... L'important est qu'on ait de l'amitié -l'un pour l'autre ... Le reste, les opinions, les doctrines ...</p> - -<p>Henriette l'interpella, d'une fenêtre du premier -étage:</p> - -<p>—Chien Vert! Chien Vert!</p> - -<p>—Hé?</p> - -<p>—Est-ce qu'on sort?... Est-ce qu'on va en forêt, -que je m'habille?...</p> - -<p>—Il est donc écrit que je ne pourrai pas travailler -ici! grommela Brévannes, en manière d'excuse -toute personnelle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span></p> - -<p>Et, se tournant vers Mareuil:</p> - -<p>—Un tour en forêt, hein, pour votre dernier -jour?... Cela vous séduit-il, mon cher charbonnier?</p> - -<p>—Oui, oui, fit Gilbert. Je ne demande pas -mieux!</p> - -<p>—On y va alors! cria Brévannes. Habille-toi et -préviens ce feignant de Charleval!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le lendemain, la bande, après avoir reconduit à -la gare Labernerie et Mareuil, rentrait lentement à -la <em>Grenadinette</em>, le long de la Loire, par les quais -ensoleillés.</p> - -<p>—Sont-elles jolies!... Sont-elles gracieuses!... -s'exclama le Grand-Cob, en désignant les deux -femmes qui marchaient, à quelques mètres devant, -bras dessus, bras dessous, abritées d'une même -ombrelle rouge ... Sont-elles jolies, ces petites!... -Tenez, avec Rabastens, ce serait un trio complet! -Mais ce Mareuil est si serin!... A propos, Brévannes, -qu'est-ce qui lui a pris de filer, de se -sauver comme un caissier, du soir au lendemain?</p> - -<p>Brévannes répondit:</p> - -<p>—C'est bien difficile à expliquer ... Il a des idées -noires!... Il s'est fourré dans la tête qu'il ne peut -<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span>plus aimer, qu'il a le cœur vidé ...</p> - -<p>Et il énonça partiellement les théories de Mareuil, -leur causerie de la veille.</p> - -<p>Le Grand-Cob riait aux éclats.</p> - -<p>—Est-ce drôle!... Est-ce drôle! Non, ça ne vous -paraît pas drôle, Charleval? Vous êtes là à ne pas -broncher!...</p> - -<p>Charleval répliqua gravement, comme arraché à -une méditation:</p> - -<p>—Si, si ... C'est très drôle, tout à fait comique ... -Seulement, vous mettriez cela dans une pièce ... -Eh bien, personne ne rirait! C'est tel que je vous -le dis!</p> - -<h2>XV</h2> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span></p> - -<p>Trois semaines avaient passé depuis le départ de -Mareuil, quand, un matin, Henriette pénétra dans -la chambre où Brévannes dormait encore, et s'avançant -doucement près du lit:</p> - -<p>—Chien Vert!... murmura-t-elle. J'apporte le -courrier!... Réveille-toi ... Il est neuf heures!...</p> - -<p>Brévannes entr'ouvrit les yeux:</p> - -<p>—Hein? Qu'est-ce que tu dis?</p> - -<p>—Je te dis que j'apporte le courrier ... Il y a une -lettre de Mareuil, il me semble ... Une lettre avec -le timbre de Monneville.</p> - -<p>—Donne! Donne! fit Brévannes qui l'embrassait.</p> - -<p>—Tiens, mon Chien! Celle-là! Celle-là!</p> - -<p>Elle tirait d'un paquet de journaux, de revues, -de lettres, une enveloppe grise. Brévannes examina -l'écriture:</p> - -<p>—Oui, c'est bien de Mareuil!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span> - -Il avait déchiré l'enveloppe et il lut:</p> - -<blockquote> - -<p> - -«Mon cher et illustre maître, -</p> - -<p>J'ai l'honneur de vous annoncer mes fiançailles -avec M<sup>lle</sup> Germaine Lepassereau ...»</p></blockquote> - -<p>La surprise le fit s'arrêter. Il laissa retomber sa -main en s'écriant:</p> - -<p>—Oh! ça, c'est extraordinaire!...</p> - -<p>—Quoi donc? demanda Henriette.</p> - -<p>Brévannes répliqua:</p> - -<p>—Mareuil qui se marie!...</p> - -<p>Henriette répéta avec stupeur:</p> - -<p>—Mareuil se marie?... Tu plaisantes?</p> - -<p>Mais sans attendre confirmation, elle se rua vers -la salle à manger, où le reste de la bande achevait -de savourer le café au lait, et ouvrant la porte, elle -clama:</p> - -<p>—Arrivez tous!... Arrivez tous!... Grande nouvelle!...</p> - -<p>Ils entrèrent l'un après l'autre, traînant leurs -pieds nus en des savates claquantes, des pantoufles -aux semelles silencieuses—la chevelure dépeignée, -la chemise mal close, dans le débraillé matinal.</p> - -<p>Brévannes grondait Henriette:</p> - -<p>—Tu es ridicule!... C'est stupide, ces hurlements! -Et si je ne voulais pas le dire!... Si ça me<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span> -déplaisait!... Enfin, cela me servira de leçon pour -l'avenir ...</p> - -<p>Puis, s'adressant à l'auditoire:</p> - -<p>—Ce n'était vraiment pas la peine de vous déranger ... -Voici! Je reçois de Mareuil une lettre où -il m'informe de ses fiançailles ...</p> - -<p>Le Grand-Cob prit la parole:</p> - -<p>—Ah! ah!... Il se marie ... Et avec qui?</p> - -<p>—Avec une M<sup>lle</sup> Lepassereau, la fille d'un banquier ...</p> - -<p>—Un beau mariage?... interrogea Charleval.</p> - -<p>—Je suppose! fit Brévannes ... Il me semble me -souvenir que la banque Lepassereau est une assez -grosse maison ...</p> - -<p>Gendrey observa:</p> - -<p>—Ah! il va bien, le jeune sentimental, le jeune -charbonnier! Il ne perd pas la tête!... Il se débrouille!</p> - -<p>Il y eut une pause, et Labernerie questionna:</p> - -<p>—Est-ce que le père Lepassereau n'a pas eu une -sale affaire, dans le temps ... une mine d'étain où on -ne trouvait que des cailloux?</p> - -<p>Gendrey intervint de nouveau:</p> - -<p>—Oui, oui, parfaitement, l'année d'après la -guerre ... On avait même commencé une instruction -qui n'a pas abouti ... Mais c'est si ancien, cette -affaire-là!... Il faut des mémoires comme les nôtres<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span> -pour se la rappeler!... Aujourd'hui, M. Lepassereau -est une des honorabilités du marché!...</p> - -<p>—En tout cas, prononça Charleval, en tout cas, -voilà une maison où je n'irai pas souvent!... Ça -sera rempli de snobs, de raseurs ... Ah! non! on n'y -verra pas tous les jours ma tête!...</p> - -<p>—Sans compter, ajouta Labernerie, que ces -gens-là vont rendre Mareuil encore plus poseur -qu'il n'était, si possible ...</p> - -<p>Brévannes défendit son ami:</p> - -<p>—Vous avez tort!... Mareuil est un peu bizarre, -mais c'est un garçon de beaucoup de talent, un très -gentil garçon, très bon camarade!...</p> - -<p>Personne ne répondit. Ils avaient craché leur fiel. -Ils se retirèrent.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Brévannes reprit sa lecture, tandis qu'Henriette, -toute contrite, se coiffait devant une glace à trois -pans, accrochée contre la fenêtre.</p> - -<p>Mareuil écrivait:</p> - -<blockquote> - -<p> - -«Mon cher et illustre maître, -</p> - -<p>J'ai l'honneur de vous annoncer mes fiançailles -avec M<sup>lle</sup> Germaine Lepassereau, qui datent officiellement -d'hier, sept heures du soir.</p> - -<p>Comment la chose s'est faite, j'imagine que<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span> -vous ne tenez pas à le savoir en détail! Comme se -font ces choses-là! Sous la pression des deux familles -concertées et avec le concours bienveillant -de ma nonchalance dans l'embarras.</p> - -<p>Extérieurement, d'ailleurs, je n'avais pas de -répugnance contre ce mariage, qui se présentait -dans des conditions mondaines satisfaisantes. La -jeune fille possède un physique agréable, un de -ces physiques qui honorent plutôt le mari. De plus, -adroite musicienne, peinturlurant vaguement, et, -en conversation, pas trop gauche. Des deux côtés -fortunes à peu près égales. Un mariage enfin qui, -du dehors, n'avait pas l'air d'une affaire.</p> - -<p>Cependant, au moral, j'avais des scrupules, je -ne vous le cacherai pas.</p> - -<p>A coup sûr, pour un homme dans mon état -d'épuisement de cœur, de délabrement sentimental, -le mariage offrait de grands avantages. Quand on -n'a plus en soi l'étoffe d'un amant, d'un de ces -hardis et tenaces vouleurs qui savent assez désirer -les dames pour les obtenir—le mariage, c'est l'amour -facile, régulier, à domicile, c'est une femme -suffisamment aimante et distinguée, vous appartenant -en pleine possession—c'est, d'un mot, en -bien des cas, la solution la plus grossière, mais -aussi la plus simple qu'on ait inventée à ce problème -d'avoir une femme—ce problème qui inquiète -<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span> -autant certains individus que celui de manger, -de boire, de dormir.</p> - -<p>Seulement, d'autre part, je me demandais s'il -était très loyal de me marier dans cet état—de me -marier, sans aimer ma femme, avec la presque -certitude que je ne l'aimerais jamais.</p> - -<p>Puis, finalement, j'ai réfléchi. Je me suis dit -que—vu le monde où vit M<sup>lle</sup> Lepassereau, vu -les mœurs matrimoniales de son entourage,—l'espèce -de tendresse que lui témoignerait un -autre, en l'épousant, ne serait pas sensiblement -supérieure à celle que je pourrais lui marquer -moi-même; et j'ai décidé d'accepter.</p> - -<p>Du reste, je sens fort bien que je suis en mesure -de faire un mari très convenable. Envers une -femme qui n'aura pas contracté vis-à-vis de moi -cette dette de s'être fait conquérir,—envers une -femme de qui je n'exigerai pas qu'elle m'inspire -ces élans de passion, cette fougue de sentiment -que je désirais éprouver auprès d'une maîtresse—envers -une femme avec qui je ne souhaiterai -qu'un peu de dévouement réciproque et d'affection -tranquille, je suis convaincu que j'aurai ce qu'il -faut d'indulgence, de bonne grâce, de soins tendres, -pour lui donner l'impression que je l'aime -réellement.</p> - -<p>Et puis, les gens d'amour, il me semble que ce<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span> -doit être comme les militaires; que même hors le -service, même à la retraite, il leur demeure énormément -des manières d'autrefois, dans la voix, -dans le geste, dans les attitudes; et vous savez, -mon cher ami, toute l'importance que cela a en -amour, la diction, l'intonation, le côté matériel de -ce qu'on dit.</p> - -<p>Tellement, que je me figure que M<sup>me</sup> Mareuil -ne sera pas trop malheureuse, certainement -moins malheureuse que toute autre, avec le pauvre -vanné que je suis—et aussi que d'être vanné à -ma façon, cela vaut mieux pour elle que si je l'étais -physiquement, comme le sont une foule d'épouseurs -qui la menaçaient.</p> - -<p>Et, maintenant que je vous ai écrit pour moi, -afin de me décharger de tous les raisonnements qui -calmaient mes scrupules, mais un peu lourdement, -tant qu'ils me pesaient dessus, un peu -comme une sorte de cataplasme,—maintenant, -que je vous écrive pour vous!</p> - -<p>Hein? Vous ne me jugiez pas si convaincu lors -de notre dernière causerie? Vous ne songiez pas -que je pensais tout ce que je vous contais de mes -dégoûts, de mes tristesses, de mon découragement? -C'était, à vos yeux, une affectation, une pose, ou -encore l'erreur d'un homme trop jeune, inexpérimenté!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span> - -Eh bien! la preuve que je ne pouvais vous -fournir à ce moment, vous l'avez à présent!</p> - -<p>Me voici rentré comme un infirme dans la vie -familiale, renonçant comme un héros fourbu à -l'existence d'aventures, à la recherche des intrigues, -des liaisons passionnées, à tous ces plaisirs -périlleux qui me paraissaient les meilleurs et pour -lesquels je ne me trouve plus assez ingambe, assez -valide;—me voici embourgeoisé, emmarié, résigné, -par faiblesse, à des jours paisibles de travailleur -et de propriétaire!</p> - -<p>Alors, vous ne doutez plus, j'espère. Vous me -croyez aujourd'hui. Et vous voyez que ce que vous -appelez la littérature, si ce n'est pas toujours la -vérité, c'est quelquefois, c'est bien souvent la sincérité—la -sincérité la plus sincère.</p> - -<p>Mais je ne veux pas triompher davantage, -d'autant qu'il n'y a pas de quoi se vanter, en -somme.</p> - -<p>Je vous écrirai prochainement pour vous aviser -de l'époque du mariage, de l'époque de mon retour -à Paris, de l'époque où je vous présenterai à ma -fiancée, etc., etc.</p> - -<p>En acompte, des baisers camarades sur les -joues de ces dames et mes deux mains dans les -douze vôtres.</p> - -<p class="right"> -<span class="smcap">Gilbert Mareuil.</span> -</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span> - -<em>P. S.</em>—Cette lettre n'étant pas destinée à la -publicité, je vous serais reconnaissant de la détruire -sitôt lue.»</p></blockquote> - -<p>Brévannes, sa lecture achevée, eut un haussement -d'épaules d'homme qui s'obstine, d'homme -non persuadé.</p> - -<p>—En voilà des balivernes! grommela-t-il. En -voilà des phrases!</p> - -<p>Henriette avait remarqué ce mouvement, dans la -glace—entr'entendu ces mots dédaigneux. Elle -saisit l'occasion de réparer sa gaffe en flagornant -son noble maître:</p> - -<p>—Qu'est-ce qu'il écrit, ce Mareuil? fit-elle avec -pitié ... Des gourderies, je parierais!... Dis, Chien-Vert, -qu'est-ce qu'il écrit?</p> - -<p>—Rien pour les petites filles! bougonna le journaliste.</p> - -<p>Il avait déposé la lettre sur le rebord d'un large -bougeoir de cuivre—en approchait une allumette.</p> - -<p>D'un coup, la feuille prit feu, flamba, toute rougeoyante; -et Brévannes, accoudé au traversin, la -regardait distraitement se tordre, se noircir, s'éteindre.</p> - -<p class="center">FIN</p> -<p class="bb"> </p> -<p class="center">ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY</p> -<div class="chapter"></div> -<hr class="chap" /> - -<p class="center">LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF</p> - -<p class="center">28 <em>bis</em>, Rue de Richelieu, Paris</p> - -<p class=" center bt">Collection grand in-18 à 3 fr. 50 le volume.</p> - -<p class="hang">ALLAIS (Alphonse).—A se tordre.—Le -Parapluie de l'Escouade.</p> - -<p class="hang">BERGERAT (Emile).—Le Faublas malgré -lui.—Le Viol.—Le Petit Moreau.—Le -Chèque.</p> - -<p class="hang">BONNIÈRES (Robert de).—Mémoires -d'Aujourd'hui (1<sup>re</sup>, 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> séries).—Les -Monach.—Jeanne Avril.—Le -Baiser de Maïna.—Le petit Margemont. -Contes à la Reine.</p> - -<p class="hang">CAHU (Théodore).—Chez les Allemands.—Petits -Potins militaires.—Pardonnée?—Second -Mariage.—Un -Cœur de Père.—Georges et Marguerite.</p> - -<p class="hang">CAPUS (Alfred).—Qui perd gagne.—Faux -Départ.—Monsieur veut rire.</p> - -<p class="hang">CARETTE (M<sup>me</sup> A.).—Souvenirs intimes -de la Cour des Tuileries (1<sup>re</sup>, 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> sér.).</p> - -<p class="hang">CAROL (Jean).—L'Honneur est sauf -(<em>Ouvr. cour. par l'Académie française.</em>).—Le -Portrait.—Réparation.</p> - -<p class="hang">CASE (Jules).—La Petite Zette.—Une -Bourgeoise.—La Fille à Blanchard.—Bonnet -Rouge.—Ame en Peine.—L'Amour -artificiel.—Un jeune Ménage.—Promesses.</p> - -<p class="hang">CATULLE MENDÈS.—Les Boudoirs -de Verre.—Pour les Belles Personnes.—L'Envers -des Feuilles.—La -Princesse nue.—Pour dire devant -le monde.—Nouveaux Contes de Jadis.</p> - -<p class="hang">DELPIT (Albert).—Le Fils de Coralie. -Le Mariage d'Odette.—La Marquise.—Le -Père de Martial.—Les Amours -cruelles.—Solange de Croix-Saint-Luc.—M<sup>lle</sup> -de Bressier.—Thérésine.—Disparu.—Passionnément.—Comme -dans la Vie.—Toutes les deux.—Belle-Madame.</p> - -<p class="hang">DROZ (Gustave).—Autour d'une Source.—Babolain.—Le -Cahier bleu de -Mademoiselle Cibot.—L'Enfant.—Entre -nous.—Les Étangs.—Monsieur, -Madame et Bébé.—Tristesses et Sourires.—Une -femme gênante.—Un -Paquet de lettres.</p> - -<p class="hang">DROZ (Paul).—Lettres d'un Dragon. -(<em>Ouvr. couronné par l'Acad. française.</em>).</p> - -<p class="hang">FOUCHER (Paul).—Le Droit de l'Amant.—Monsieur -Bienaimé.—«Fin Papa, ...»</p> - -<p class="hang">GAULOT (Paul).—M<sup>lle</sup> de Poncin.—Le -Mariage de Jules Lavernat.—L'Illustre -Casaubon.—Un Complot -sous la Terreur. (Ouvr. cour. par l'Acad. -française.)—La Vérité sur l'expédition -du Mexique, 3 vol. (<em>Ouvr. cour. par -l'Acad. française.</em>)—Un Ami de la Reine.</p> - -<p class="hang">HERMANT (Abel).—Les confidences -d'une aïeule.</p> - -<p class="hang">HÉRISSON (C<sup>te</sup> d').—Journal d'un -Officier d'ordonnance.—Journal d'un -Interprète en Chine.—Nouveau Journal -d'un Officier d'ordonnance.—Journal -de la Campagne d'Italie.—Un -Drame royal.—Le Prince Impérial.—Les -Girouettes Politiques. 2 vol.</p> - -<p class="hang">LEBLANC (Maurice).—Une Femme.</p> - -<p class="hang">LOCKROY (Ed.).—Ahmed le Boucher.—Une -Mission en Vendée, 1793.</p> - -<p class="hang">MAËL (Pierre).—Mer Sauvage.—Charité.—Le -Torpilleur 29.—L'Alcyone.—La -Double Vue.—Gaîtés de bord.—Solitude.—Pilleur -d'Epaves.—Honneur, -Patrie.—Ce qu'elle voulait.</p> - -<p class="hang">MAIZEROY (René).—Bébé Million.—La -Belle.—Cas passionnels.—La Fête.</p> - -<p class="hang">MAUPASSANT (Guy de).—Les Sœurs -Rondoli.—Monsieur Parent.—Le -Horla.—Pierre et Jean.—Clair de -Lune.—La Main gauche.—Fort -comme la mort.—La Vie errante.—Notre -Cœur.—La Maison Tellier.—M<sup>lle</sup> -FiFi.—Une Vie.—La Paix du -Menage.</p> - -<p class="hang">MIRBEAU (Octave).—Le Calvaire.—L'Abbé -Jules.</p> - -<p class="hang">MONTJOYEUX.—Les Femmes de Paris.—La -Vie qui parle.</p> - -<p class="hang">OHNET (G.).—Serge Panine. (<em>Ouvr. -cour. par l'Acad. française.</em>).—Le Maître -de Forges.—La comtesse Sarah.—Lise -Fleuron.—La Grande Marnière.—Les -Dames de Croix-Mort.—Noir et Rose.—Volonté.—Le -Docteur Rameau.—Dernier -Amour.—L'Ame de Pierre.—Dette -de Haine.—Nemrod et C<sup>ie</sup>.—Le -Lendemain des Amours.</p> - -<p class="hang">OSWALD (François).—Jeu Mortel.—Le -Trésor des Bacquancourt.—Mam'zelle -Quinquina.</p> - -<p class="hang">PERRET (Paul).—Sœur Sainte-Agnès.—Les -Filles Mauvoisin.—L'Amour -et la Guerre.</p> - -<p class="hang">RAMEAU (Jean).—Fantasmagories.—Le -Satyre.—Possédée d'amour.—Simple.—L'Amour -d'Annette.—La Mascarade.—Mademoiselle -Azur.—La Rose de -Grenade.</p> - -<p class="hang">RENARD (Georges).—Un Exilé.</p> - -<p class="hang">RZEWUSKI (C<sup>te</sup> St.).—Alfrédine.—Le -Doute.—Le Jutiscier.—Déborah.</p> - -<p class="hang">SARCEY.—Le Mot et la Chose.—Souvenirs -de Jeunesse.—Souvenirs d'Age -mûr.</p> - -<p class="hang">SILVESTRE (Armand).—Les Farces de -mon ami Jacques.—Les Malheurs du -Commandant Laripète.—Les Veillées -de Saint-Pantaléon.</p> - -<p class="hang">THEURIET (André).—La Maison des -Deux Barbeaux.—Les Mauvais Menages.—Sauvageonne.—Michel -Verneuil.—Eusèbe Lombard.—Au Paradis -des Enfants.</p> - -<p class="hang">UCHARD (Mario).—Mon Oncle Barbassou.—Joconde Berthier.—Mademoiselle -Blaisot.—Inès Parker.—La Buveuse de Perles.—L'Etoile de -Jean.—Antoinette ma Cousine. -</p> -<p class="bb"> </p> -<p class="center">ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY</p> - -<hr class="chap" /> -<div class="transnote"> -<h3><a id="Corrections"></a>Corrections.</h3> - -<p>La premiere ligne indique l'original, la seconde la correction:</p> - -<p>p. <a href="#Page_16">16</a>:</p> -<ul> -<li>empressée à ses affaires, le bouculait</li> - -<li>empressée à ses affaires, le <span class="u">bousculait</span></li> -</ul> -<p>p. <a href="#Page_21">21</a>:</p> -<ul> -<li>longue moutache blonde, de toute sa vaillance</li> - -<li>longue <span class="u">moustache</span> blonde, de toute sa vaillance</li> -</ul> -<p>p. <a href="#Page_43">43</a>:</p> -<ul> <li>dans la direcrection</li> - - <li>dans la <span class="u">direction</span></li></ul> - -<p>p. <a href="#Page_59">59</a>:</p> - -<ul><li>il parla -mystérieurement d'une certaine</li> - -<li>il parla -<span class="u">mystérieusement</span> d'une certaine</li></ul> - -<p>p. <a href="#Page_65">65</a>:</p> -<ul> -<li>Mareil vit passer</li> - -<li><span class="u">Mareuil</span> vit passer</li> -</ul> -<p>p. <a href="#Page_85">85</a>:</p> -<ul> -<li>Et au -milieu de ces gas</li> - -<li>Et au -milieu de ces <span class="u">gars</span></li></ul> - -<p>p. <a href="#Page_103">103</a>:</p> -<ul> -<li>Il s'écriait à tout instani</li> - -<li>Il s'écriait à tout <span class="u">instant</span></li> -</ul> -<p>p. <a href="#Page_144">144</a>:</p> -<ul> -<li>Elle y revint le -endemain</li> - -<li>Elle y revint le -<span class="u">lendemain</span></li> -</ul> -<p>p. <a href="#Page_168">168</a>:</p> -<ul> -<li> ellle -apprit à Gilbert</li> - -<li> <span class="u">elle</span> -apprit à Gilbert</li></ul> - -<p>p. <a href="#Page_180">180</a>:</p> -<ul> - <li>il changait le rendez-vous</li> - - <li>il <span class="u">changeait</span> le rendez-vous</li> -</ul> -<p>p. <a href="#Page_195">195</a>:</p> -<ul> -<li>qui ne s'adoucissait qu'en regargardant</li> - -<li>qui ne s'adoucissait qu'en <span class="u">regardant</span></li> -</ul> -<p>p. <a href="#Page_238">238</a>:</p> -<ul> -<li>Brévanne toucha</li> - -<li><span class="u">Brévannes</span> toucha</li> -</ul> - -<p>p. <a href="#Page_294">294</a>:</p> -<ul> - <li>sur les coussins sins de la voiture</li> - <li>sur <span class="u">les coussins de</span> la voiture</li> -</ul> - -<p>p. <a href="#Page_308">308</a>:</p> -<ul> -<li>St tu savais</li> - -<li><span class="u">Si</span> tu savais</li></ul> -</div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Cendre, by Fernand Vandérem - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CENDRE *** - -***** This file should be named 52585-h.htm or 52585-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/5/8/52585/ - -Produced by Clarity, Eleni Christofaki and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/52585-h/images/illus.jpg b/old/52585-h/images/illus.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index cf1774e..0000000 --- a/old/52585-h/images/illus.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52585-h/images/illus_autograph.jpg b/old/52585-h/images/illus_autograph.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 60d22dd..0000000 --- a/old/52585-h/images/illus_autograph.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52585-h/images/illus_cover.jpg b/old/52585-h/images/illus_cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 91fb2c1..0000000 --- a/old/52585-h/images/illus_cover.jpg +++ /dev/null |
