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-The Project Gutenberg EBook of La Cendre, by Fernand Vandérem
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: La Cendre
-
-Author: Fernand Vandérem
-
-Release Date: July 16, 2016 [EBook #52585]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CENDRE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Eleni Christofaki and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-Note sur la Transcription:
-
-Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-Une liste d'autres corrections faites se trouve à la fin du livre.
-L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
-
-
-
-
- FERNAND VANDÉREM
-
- La Cendre
-
- ROMAN
-
- [Illustration]
-
- PARIS
-
- PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
-
- 28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_
-
- 1894
-
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-La Cendre
-
-
-
-
-Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
-pays y compris la Suède et la Norvège.
-
-S'adresser, pour traiter, à M. PAUL OLLENDORFF, Éditeur, 28 _bis_, rue
-de Richelieu, Paris.
-
-
-
-
- FERNAND VANDÉREM
-
- La Cendre
-
- ROMAN
-
- [Illustration]
-
- PARIS
-
- PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
-
- 28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_
-
- 1894
-
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-_Il a été tiré de cet ouvrage 15 exemplaires sur papier de Hollande._
-
-
-
-
- _A_
-
- _PAUL HERVIEU_
-
- _En témoignage de profonde affection._
-
- F. V.
-
-
-
-
-LA CENDRE
-
-
-
-
-I
-
-
---Tiens, M. Gilbert qui sonne! dit la cuisinière en posant son bol de
-café au lait.
-
-Puis, comme le valet de chambre semblait ne pas l'avoir entendue,
-continuait de parcourir un journal, à moitié déplié:
-
---Dites donc, Joseph! Je vous dis que monsieur sonne!
-
---C'est bon! fit le domestique. J'y vais!... Préparez le déjeuner ...
-
-Et il ajouta, après avoir remis le journal en ordre:
-
---Huit heures et demie!... C'est tôt pour lui!... Encore sa dame qui le
-tourmente!... Ce qu'il s'en fait de la bile, tout de même, pour cette
-femme-là!
-
-La cuisinière leva la main en signe de découragement attendri:
-
---Quelquefois que je serais sa mère, à monsieur, et que j'aurais un
-fils de trente ans dans cet état-là, c'est moi qui m'en mêlerais de ses
-affaires!... Tenez, voilà le déjeuner ...
-
-Joseph emporta le plateau, s'avançant sur la pointe des pieds, le plus
-légèrement qu'il pouvait, bien que son maître fût éveillé.
-
-Mais il marchait ainsi par habitude, comme chaque matin, depuis deux
-ans que durait la liaison de Gilbert Mareuil avec Mme Hardouin et que
-le jeune homme avait donné des ordres formels pour que, pendant la
-matinée, on ne fît aucun bruit, on allât doucement, on ne pénétrât
-jamais chez lui avant qu'il n'eût sonné.
-
-Il avait, ce jour-là, les yeux grands ouverts quand Joseph entra dans
-sa chambre, et, malgré l'ébouriffement de ses cheveux épais, ramenés
-en houppe par l'agitation du sommeil, et le désordre de sa moustache
-châtain-clair, qu'il portait de coutume bien frisée et un peu relevée
-des bouts,--on voyait qu'il y avait quelque temps déjà qu'il ne dormait
-plus.
-
-Il demanda d'une voix lasse qu'il essayait de rendre calme, presque
-indifférente:
-
---Le courrier est arrivé?
-
---Oui, Monsieur ... Pas de lettres pour Monsieur ...
-
-Le domestique ramassa les vêtements et sortit.
-
-Mareuil s'était retourné, la figure enfoncée dans l'oreiller, gisant,
-inerte, pareil à un cadavre tombé face à terre, retenant les saccades
-de sa respiration, évitant les moindres mouvements, la main seulement
-collée contre la barrière des côtes où son cœur heurtait, gonflé, tout
-détraqué.
-
-Puis, comme la somnolence ne revenait pas, il se dressa brusquement,
-assis au milieu du lit, et regarda sa montre.
-
-Elle marquait neuf heures.
-
-Ainsi cinq heures le séparaient du moment où il verrait Jack,
-c'est-à-dire son amie Mme Jacqueline Hardouin, à moins toutefois qu'au
-cours de ces cinq heures, un mot ne survînt, un télégramme, un de ces
-abominables billets de contre-ordre, comme il en avait si souvent reçus
-depuis un an. Et la pensée qu'elle avait tant de minutes devant elle
-pour venir le frapper, qu'elle se préparait peut-être à partir, qu'elle
-ne partirait peut-être que dans une heure ou deux, cette lettre-fléau,
-cette lâche lettre de décommande, le bouleversa complètement, balaya
-aussitôt comme d'un souffle le peu de bien-être et d'apaisement qu'il
-gardait de son sommeil.
-
-C'était de même chaque matin: une ascension d'angoisse se glissant
-mollement à travers tout son être, s'épandant, se dispersant à travers
-tout son corps, lui donnant la sensation d'un empoisonnement graduel
-contre lequel il ne pouvait rien; une vraie marée d'angoisse, qui, une
-fois montée, ne redescendait plus, restait la journée entière à lui
-rouler dans la poitrine, près du cœur, de lourds flots étouffants.
-Alors il se levait instinctivement comme se lèvent les malades au plus
-fort de la crise, pour échapper au mal, avec l'illusion que debout,
-ils souffriront moins; et il se mettait à sa toilette, lentement,
-lentement, de manière à user le plus de temps possible, à en détruire
-beaucoup, à diminuer les chances de douleur.
-
-Il murmura:
-
---Pourvu qu'elle vienne!... Si elle partait sans venir, ce serait
-affreux!
-
-Et, tout en s'habillant, il essayait de s'expliquer comment, pourquoi,
-depuis près de deux semaines, il ne l'avait pas vue. Mais, de ces douze
-jours sans elle, il ne lui demeurait que le souvenir noir et confus
-d'une lutte obscure contre un adversaire fuyant, insaisissable et
-lointain.
-
-Des larmes lui serraient la gorge. Il se rappelait ce qu'il avait
-souffert chaque jour de ces derniers jours, et au-delà, pendant des
-semaines, des mois ...
-
-«Quelle rosse! songeait-il. Non, aujourd'hui, elle n'osera pas ... Elle
-part pour Gizé, chez son beau-père ... Elle restera dans l'Indre une
-quinzaine de jours ... Quinze et douze, vingt-sept ... Vingt-sept jours
-de séparation!... Elle n'oserait pas, ce serait trop violent!...»
-
-Il alluma une cigarette.
-
-«Et puis, maintenant, je la tiens ... Je lui demande encore une fois ce
-que cela veut dire ... si elle en aime un autre ... qu'elle choisisse,
-enfin!... Et je ne la laisserai pas se défiler, ruser, faire des
-réponses évasives ... Il me faudra un oui ou un non ... un oui ou un
-non ...»
-
-Il s'imaginait avec joie sa figure mécontente, ses menues grimaces
-d'impatience, les dessins qu'elle tracerait du bout de son en-cas sur
-le tapis, la gêne qu'elle aurait à se disculper, à répondre.
-
-«Oui, je pense qu'elle n'en mènera pas large!...»
-
-Et il chantonnait gaiement, oubliant le passé, des explications
-semblables, où sans se risquer aux discussions, en un instant, d'un
-seul sourire lascif, elle avait eu raison du pauvre être, tout
-tremblant de désirs qu'il était toujours auprès d'elle, après ces
-privations si longues.
-
-Midi sonna. Deux heures encore, puis ils seraient ensemble, rue
-Fortuny, dans l'entresol un peu bas et tendu de grenat où il n'avait
-jamais reçu qu'elle. Deux heures seulement ...
-
-Soudain, la sonnette de service tinta de ce tintement aigre et lugubre
-qui avait déjà annoncé à Mareuil tant de lettres funestes:
-
---Diable! fit-il.
-
-Il ne bougeait plus, plein d'effroi, l'oreille tendue, comme un
-condamné qui croyait à sa grâce et tout à coup entend qu'on arrive.
-
-Il y eut un bruit de pas dans le couloir et l'on cogna à la porte.
-
---Entrez! dit Gilbert.
-
---Une lettre pour Monsieur.
-
-Mareuil prit l'enveloppe sur laquelle il déchiffra son nom écrit au
-crayon, de son écriture à elle,--l'écriture fiévreuse et cahotée des
-billets de décommande, et il interrogea:
-
---Qui a apporté cette lettre?
-
---Une dame, une femme de chambre, il me semble. Elle m'a dit que
-c'était pressé.
-
---Elle est partie?
-
---Oui, Monsieur.
-
---C'est bien, je vous remercie.
-
-Puis, d'une main un peu crispée, ayant déchiré l'enveloppe, il lut
-hâtivement:
-
- «Mon bon Gil, je fais une grosse, grosse imprudence pour que tu ne
- sois pas inquiet et que tu n'ailles pas m'attendre inutilement.
- Impossible de venir aujourd'hui, toute la famille vient me dire
- adieu. J'en ai au moins pour jusqu'à 4 heures et le train part à
- quatre heures et demie. Pas un moment à trouver pour mon pauvre
- Gil. En pensant que j'allais ainsi partir sans te voir, j'en ai
- pleuré toute la nuit. J'ai tellement pleuré que mes joues sont
- toutes tachetées de petites plaques rouges. C'est bête de te dire
- tout cela, mais ne sommes-nous pas habitués à tout nous dire?
- Donc, je pars, et ce sera encore seize ou dix-sept grands jours
- sans rien, mon chéri. Je t'en supplie, ne m'écris pas là-bas. Cela
- pourrait faire des histoires terribles. Mon beau-père est encore
- plus ours que tu sais qui!!! Quant à t'écrire, moi, de là-bas, tu
- sais bien que c'est encore plus impossible à cause de la poste
- qui est au château et où on vient prendre le courrier ... Sitôt
- revenue, je t'enverrai un petit mot! Ah! nous n'avons pas de
- chance!... Dire que cela fera presque un mois, un mois que je ne
- t'aurai vu!... C'est fabuleux ... On m'appelle ... Vite, vite, une
- foule de baisers, _dearest_. Pense à moi. A dans quinze jours!
-
- JACK.»
-
-Mareuil bégaya:
-
---Elle ne vient pas! Elle ne vient pas!
-
-C'était tout ce qu'il avait remarqué dans ce billet incohérent et
-vulgaire: elle ne venait pas!
-
-Et il restait stupéfié, la lettre à la main, les yeux dilatés de rage,
-fixés vers elle, par-delà les murs, les maisons, les rues, comme s'il
-l'apercevait en son appartement odorant,--trottinant, souriante et
-frivole, parmi les colis et les malles, tout allègre du soulagement de
-lui avoir écrit, d'en avoir fini avec ce point noir du rendez-vous à
-défaire.
-
-«Elle ne viendra pas!»
-
-Il lisait, relisait le papier fripé, soupesant, contrôlant tous ces
-mots qu'il sentait de mensonge, de blague,--tout cet amalgame suspect
-de phrases froides et de protestations maladroites, qui fleurait si
-fort la mauvaise foi. «Son bon Gil!... Ses petites plaques!... Pense à
-moi!» Cela, cela, voilà ce qui suffisait pour l'écarter d'elle un mois,
-pour qu'il fût obligé de se contenir, d'attendre docilement l'appel de
-retour: «Son bon Gil!... Ses petites plaques!» Et d'exaspération, il
-jeta le papier dans la cheminée, écrasant dessus, à coups de talon,
-les bûches rougeâtres qui lancèrent des étincelles.
-
---Que fais-tu donc? Ta vas mettre le feu, mon enfant!
-
-Gilbert se retourna. C'était sa mère qui entrait.
-
-Il l'embrassa et dit:
-
---Rien!... Je tisonnais!
-
-Elle le regarda longuement:
-
---Qu'est-ce que tu as encore?
-
---Mais rien, mère ... Comment, ce que j'ai?
-
---Si, tu as encore ta figure bouleversée, ta figure malheureuse.
-Véritablement, je ne te comprends pas ... J'ai vu bien des jeunes gens,
-mais jamais je n'en ai vu comme toi ...
-
-Elle s'arrêta pour ranger un flacon de sels, sur une table, et reprit:
-
---Oui, on dirait toujours qu'il vient de t'arriver une catastrophe ...
-
---Je te jure que je n'ai rien! Que veux-tu que j'aie?... Voyons, mère,
-voyons, souris-moi!
-
-Mais son petit visage pâle sous les bandeaux gris demeurait obstinément
-grave, affligé; et comme il voulait l'embrasser, elle le repoussa:
-
---Non, non, tu me fais beaucoup de peine!... Ah! si ton père était
-encore de ce monde!... Enfin, viens déjeuner ...
-
-Gilbert descendit derrière elle, contrarié de la ténacité qu'elle
-avait eue, dans sa compassion curieuse, à lui réclamer son secret, à
-lui demander compte de sa mine, à entraver sa liberté de souffrir.
-Pouvait-il pourtant lui confier son mal comme un mal de dents?
-Pouvait-il lui déclarer que ce qu'il avait c'était cette jeune dame
-à qui elle avait inventé de le présenter, deux ans auparavant, dans
-une fête de charité, au quai d'Orsay; cette jeune dame brune avec des
-yeux bleu pâle et vagues, un éventail de cheveux ondulés se relevant
-au-dessus du front, à la mode nouvelle; cette jolie Mme Hardouin,
-enfin, elle se rappelait bien, qui vendait au comptoir 12,--et dont
-elle lui avait tant fait l'éloge, qu'elle lui avait dit être une si
-gentille jeune femme, et se tenant si convenablement, si correctement,
-quoique sans raideur.
-
-«Sans raideur!... Oh! pour ça, non!... Huit jours de résistance, on ne
-peut pas appeler cela de la raideur!»--et il souriait à cette réflexion
-haineuse.
-
---Pourquoi ris-tu? questionna Mme Mareuil d'un air boudeur.
-
-Il répondit en s'assombrissant:
-
---Une idée ... Je pensais à quelque chose, à une vieille histoire qui
-ne t'intéresserait pas ...
-
-Il contemplait les traits pudiques de sa mère, ses bandeaux gris, toute
-la chaste droiture dont sa figure était empreinte et il se dit avec
-une tendresse un peu hautaine: «C'est vrai que cela ne l'intéresserait
-pas ... Elles ne sont pas de la même race.. Une femme comme Jack, mais
-ce serait pour elle un monstre inexplicable ... Autant vaudrait lui
-parler des mœurs du loup cervier, des mœurs de l'ichneumon ... Elle ne
-comprendrait pas ...»
-
-Le déjeuner était achevé. Gilbert remonta dans le hall qui lui
-servait d'atelier et dont les deux vastes baies fenêtres s'ouvraient
-sur l'avenue de Villiers, déserte à cette heure matinale, en cette
-après-midi jaunâtre et glacée de fin d'hiver.
-
-Rarement, il avait été aussi embarrassé de l'emploi de sa journée.
-Depuis qu'il connaissait Mme Hardouin, il avait abandonné tout travail,
-cessant de fréquenter l'atelier Murviel où il allait avant, négligeant
-d'accroître la petite notoriété de jeune amateur que lui avaient créée
-quelques dessins publiés dans les illustrés ou des tableautins exposés
-au printemps, dans les cercles.
-
-Et, quant aux visites, quant au monde, il les avait pris en aversion,
-car d'y voir Jack ou même d'autres femmes entourées, courtisées, cela
-l'affolait, le jetait en des crises de jalousie absurdes et dangereuses.
-
-Mais rien qu'en aimant, en ne faisant qu'aimer, il trouvait le moyen de
-remplir les semaines, de s'occuper, de tromper la lenteur des jours
-mauvais.
-
-Ainsi, d'habitude, quand, vers deux ou trois heures, une lettre, un
-télégramme de Mme Hardouin le relevait de sa faction anxieuse, quand
-l'attente ne le consignait plus à la chambre, le premier instant de
-colère passé, il s'absorbait dans des dispositions de combat, des
-opérations de stratégie qui duraient un assez long bout de temps et lui
-calmaient peu à peu les nerfs.
-
-Il s'agissait de répondre à Jack, de la convaincre de mensonge, de
-duplicité,--de lui prouver logiquement que ses prétextes ne tenaient
-pas debout et qu'il était absolument nécessaire qu'elle vînt dans le
-plus proche délai.
-
-Mareuil dépensait, à la rédaction de ces ultimatum, des prodiges
-d'habileté, de délicatesse.
-
-Il lui fallait accabler Jack en évitant de la fâcher, unir la
-courtoisie à la fermeté, dissimuler sous une ironie de bon aloi l'envie
-qu'il avait de lui dire les choses les plus grossières, la supplier
-sans bassesse, la menacer avec retenue, et il y usait le meilleur de
-son style, toutes les ressources de son esprit.
-
-Puis, ce tour de force exécuté, il courait mettre la lettre à la boîte,
-et lorsqu'il la voyait s'échapper de ses doigts, glisser dans la large
-fente, partir enfin, il avait un sentiment de repos, d'allègement,
-comme après une bataille livrée dont il eût ignoré le résultat, mais où
-tout l'effort à donner eût été accompli.
-
-Cette fois, rien de semblable.
-
-Il devait garder en lui, pour lui, l'amertume de cette matinée, qui
-l'écrasait maintenant. Défense d'écrire! Défense de répliquer!
-
-Il se tirait nerveusement la moustache, se la frisait, se la défrisait
-à contre-sens: «Ah! c'est très fort, ce qu'elle a fait!... Elle voulait
-la paix pour quinze jours et elle l'a ... C'est bien joué!... Je suis
-roulé!...»
-
-Il regarda l'heure, et s'exaltant:
-
-«Ce qu'elle doit se moquer de moi, en ce moment, en finissant de
-déjeuner, en dégustant la chartreuse ou l'anisette rose à ma santé ...»
-
-Il fronça le sourcil:
-
-«A moins que ... à moins qu'elle ne soit chez un autre,--un autre, un
-autre que moi ...»
-
-Et soudain Mareuil se sentit pâlir, avec l'impression qu'on lui
-retournait le cœur comme un ongle.
-
-Elle lui était cependant bien familière cette vision d'un homme inconnu
-enlaçant son amie défaillante. Elle se dressait impérieuse et précise
-à la fin de tous les raisonnements qu'il entassait pour s'expliquer la
-froideur de la jeune femme. Elle était sa crainte permanente, cette
-image meurtrière la terreur de ses rêveries, l'ennemie toujours
-voisine, toujours imminente. Et plutôt que de croire à l'atroce
-spectacle qu'elle lui montrait, plutôt que d'y fixer sa pensée, il
-aimait mieux renoncer à douter, renoncer à comprendre, accepter tout de
-Jack, s'incliner, sans savoir, sous ses mystérieux caprices.
-
-Mais ce jour-là, l'image était plus forte, ne cédait pas, ne s'en
-allait pas, et il se répétait:
-
-«Oui, pourtant!... Si elle était chez un autre ... Ce ne serait pas
-impossible, en somme!...»
-
-Et bientôt l'idée que, durant ce temps, il restait là, immobile,
-inactif, enfermé, lui devint insupportable. S'il ne pouvait rien
-empêcher, rien arrêter, il préférait encore sortir, marcher par les
-rues, se sauver enfin de cet atelier clos. Qui sait, même, peut-être
-qu'il la rencontrerait en route; et il s'habilla à la hâte.
-
-Dehors, il descendit à pas lents l'avenue de Villiers, scrutant d'un
-regard avide les visages des femmes qui le croisaient et les fiacres
-surtout,--les fiacres, où, à travers les glaces embuées, toutes les
-dames avec leurs boas touffus, leurs voilettes denses et leurs chignons
-pareils, lui semblaient la silhouette exacte de son amie.
-
-Il arriva ainsi place Malesherbes, et il réfléchissait sur le chemin
-à choisir, quand, au fond d'une Urbaine qui débouchait de la rue
-Legendre, il aperçut une jeune femme frileusement enfoncée dans un des
-angles du coupé,--Mme Hardouin.
-
-Il eut un tressaillement terrible:
-
---Mais c'est elle!... c'est elle!...
-
-La voiture tournait dans la direction du boulevard Malesherbes. Il
-hésita un moment, puis d'un coup se décida, se mit à courir derrière.
-L'Urbaine allait vite au trot de son petit cheval alerte et canaille.
-Elle gravit la rue de Naples, traversa la rue d'Edimbourg, s'engagea
-dans la rue de Berlin.
-
-Mareuil la rattrapait progressivement, ne perdant pas de vue sa
-caisse au quadrillage jaune, profitant, pour ressaisir haleine, des
-montées, des encombrements, des moindres obstacles. Il se comparait à
-ces porte-faix qui suivent les voitures de voyageurs, à la sortie des
-gares,--essoufflés, épuisés, soutenus uniquement par le désir d'obtenir
-là-bas, ils ne savent où, leur salaire, leur revanche d'avoir tant
-peiné; et, les dents serrées, le front en sueur, il murmurait, indigné
-de cette course humiliante:
-
---Quelle coquine! Quelle coquine!
-
-Sur son passage, on se retournait intrigué de voir un jeune homme bien
-vêtu courir ainsi, sans but apparent, le sourcil contracté, le visage
-rouge de chaleur; mais Mareuil ne s'inquiétait pas de ces curiosités,
-ne distinguait rien que la voiture jaune qui filait à dix mètres devant
-lui.
-
-Enfin, elle parvint rue des Martyrs, pénétra dans la rue de la
-Tour-d'Auvergne et stoppa presque aussitôt.
-
-Mareuil s'était arrêté, observant du coin de la rue, dans une angoisse
-effroyable.
-
-La portière s'ouvrit; une grosse jambe enserrée d'un bas noir s'avança,
-et une dame blonde d'une cinquantaine d'années descendit, paya le
-cocher, disparut.
-
-Mareuil était comme étourdi, partagé entre la joie que ce ne fût pas
-elle et la déception d'avoir manqué sa vengeance. Il s'épongea le
-visage, puis, le corps déchiré de fatigue, la pensée molle et détendue,
-il s'achemina doucement vers les boulevards.
-
-La foule, empressée à ses affaires, le bousculait sans qu'il y prît
-garde. Il se demandait seulement parfois si tous ces hommes, toutes ces
-femmes avaient un peu souffert déjà de ce qu'il endurait.
-
-A la hauteur du Gymnase, il retourna sur ses pas, ne découvrant pas
-où aller, comment finir cette après-midi désastreuse. Mais comme
-il passait rue Taitbout, il songea: «Hein!... Si je montais chez
-Brévannes?... Voilà trois semaines que je n'y ai pas mis les pieds ...
-Ce serait convenable et cela me distrairait ...»
-
-Il s'informa auprès du concierge. On n'avait pas vu sortir Monsieur.
-
---Je vous remercie, dit Mareuil.
-
-Et il se dirigea vers l'escalier.
-
-
-
-
-II
-
-
-Mareuil avait été présenté à Brévannes, un an auparavant, à l'occasion
-d'un conte de l'écrivain qu'un journal le chargeait d'illustrer; et
-quoique le chroniqueur de la _Pure Vérité_ fût d'une quinzaine d'années
-plus âgé que lui, ils n'avaient pas tardé à se lier intimement,
-entraînés l'un vers l'autre par un de ces désirs d'amitié comme il s'en
-forme fréquemment entre personnes d'âge très différent--et du même
-genre que la sorte de tendresse qui pousse certaines jeunes femmes vers
-des hommes plutôt mûrs.
-
-L'aîné trouve là ces plaisirs de domination, de direction qui, au
-déclin de l'existence, deviennent presque nécessaires. Le plus jeune
-s'amuse de ce qu'il apprend dans cette familiarité instructive et
-flatteuse. Puis souvent, les distances s'effacent; l'affection naît,
-grandit et se fonde.
-
-C'est ainsi que, dés le premier jour, Mareuil avait séduit Brévannes
-par la candeur ardente de ses sentiments, la courtoisie de ses
-manières, son aimable verdeur de jeunesse; tandis que lui-même était
-frappé par le ton d'autorité du journaliste, l'expérience de la vie que
-décelaient toutes ses paroles, et l'indulgence dédaigneuse qu'il avait
-pour apprécier les actes d'autrui, les principes, les choses les plus
-graves.
-
-Brévannes pourtant n'était plus, à quarante-six ans, le chroniqueur en
-vogue dont, vers 1876, les journaux se disputaient la copie à fortes
-surenchères. Successivement, il avait perdu la faveur du public, la
-confiance des confrères, l'estime des directeurs, et maintenant, il se
-contentait d'une collaboration hebdomadaire à la _Pure Vérité_--d'une
-chronique par semaine qu'il se forçait à rédiger, histoire de ne pas
-paraître vivre des gros appointements qu'il touchait comme membre du
-Comité du Grand-Art, un tripot riche et achalandé, où il figurait en
-compagnie de plusieurs notabilités défraîchies de la plume, du pinceau
-et de l'épée.
-
-Comment s'était produite cette baisse, cette déchéance? Brévannes ne
-s'inquiétait guère de l'établir. Probablement comme tout se produit,
-par hasard, par suite des circonstances,--car, sauf quelques maîtres,
-quelques grands écrivains, il n'y a pas de raison pour que l'un soit
-plus illustre que l'autre et réciproquement. Tous se valent dans
-le grouillement des inférieurs. Que de reporters qui feraient des
-académiciens honorables et que d'académiciens qui ne seraient pas
-fichus de vous tourner proprement une interview! Un jour, on avait
-trouvé drôle, très original, ce qu'il écrivait, lui, Brévannes.
-Ensuite, on s'était fatigué; on avait trouvé ses articles idiots,
-stupides, déplorables. Pourquoi lutter, se débattre? Il s'était
-rendu compte, avait sauté du piédestal avec un sourire un peu amer,
-mais sans indignation. N'était-ce pas naturel, dans l'ordre des
-événements, puisque cela arrivait--comme lui était arrivée la gloire
-boulevardière--à l'improviste, en une heure de veine inattendue et
-fugace?
-
-Et, bien qu'il exagérât la veulerie de ses opinions, exprès, pour
-garder bonne figure dans la disgrâce, il ne manquait pas de sincérité,
-ayant toujours sacrifié son ambition à ses aises, ayant raté une foule
-d'aubaines profitables plutôt que de se déranger dans ses plaisirs, de
-renoncer à une partie avec des amis, à un rendez-vous avec une femme.
-
-Les femmes, les succès de femmes, voilà aussi ce qui avait beaucoup
-aidé Brévannes à mettre en pratique sa philosophie méprisante.
-
-Longtemps avant d'atteindre à la réputation, quand il n'était encore
-que vague journaleux, échotier obscur, il avait passé bien des nuits
-gratuites dans les lits somptueux des dames du demi-monde ou du monde
-des théâtres. Il était déjà célèbre alors, «le petit Brévannes»--comme
-on disait malgré sa haute stature--célèbre pour la voracité avec
-laquelle il avalait, au matin, les abondants cafés au lait, les
-chocolats réparateurs que lui faisaient servir les admiratrices de son
-aristocratique tournure d'officier, de sa frêle et longue moustache
-blonde, de toute sa vaillance sensuelle de beau mâle.
-
-On se chuchotait, entre ces dames, qu'il n'avait pas souvent de quoi
-dîner, «le petit Brévannes», et plus d'une s'était offerte, sans qu'il
-acceptât, à lui fournir les trois repas, le surplus même des autres
-dépenses. Deux comédiennes connues s'étaient publiquement giflées, en
-son honneur, à une première. Une danseuse italienne avait feint de
-s'empoisonner au laudanum par amour de lui. Toutes le «demandaient»,
-toutes le voulaient.
-
-Puis l'âge approchant, il s'était alourdi, fixé, collé. Ç'avait été des
-liaisons paisibles avec des femmes de théâtre que la fête dégoûtait
-et que tentaient les calmes agréments du foyer. Accommodements qui
-se continuaient six mois, un an, deux ans, selon que Mme Brévannes,
-on appelait ainsi l'élue, témoignait dans ses relations avec le
-journaliste plus ou moins de souplesse d'âme. Car à force d'être choyé,
-adulé, à force de vivre parmi les hommages serviles des amoureuses, à
-force d'avoir vu ce qu'on peut faire d'une créature qui vous désire, il
-n'admettait plus chez les femmes que l'obéissance aveugle, l'humilité
-sans répliques; et à la moindre rébellion, à la moindre velléité
-d'indépendance, il rendait Mme Brévannes à la liberté, comme on jette
-au Bosphore une sultane indocile.
-
-Mais les actrices ont généralement l'habitude des flagorneries, un
-besoin permanent de réclame, un amour-propre toujours irritable. Dès
-qu'elles n'étaient plus tenues par l'affection, elle se révoltaient,
-exigeaient des égards, couraient inconsciemment à la rupture. Si bien
-que, las de ces recommencements incessants et sentant venir le ventre,
-les rhumatismes, la calvitie, Brévannes avait fini par se rabattre sur
-des personnes moins susceptibles, d'humeur plus facile et simplement
-jolies, choisies dans ce tas de petites femmes inemployées qui rôdent,
-en quête de relations artistiques et durables, autour des journaux, des
-ateliers, des théâtres.
-
-Mme Brévannes se nommait présentement Henriette Deflize. Une bouche
-étroite et rehaussée de rouge, un nez court de jeune dogue, gentille
-et bien faite quoique un peu grasse pour ses vingt-cinq ans, elle
-ressemblait avec ses cheveux d'un blond trop blanc, sa physionomie
-douce et trop poudrée, à ces fées généreuses et muettes, qui, dans les
-pièces à grand spectacle, font le bonheur de tout le monde, sans jamais
-rien dire.
-
-Elle ouvrit, elle-même, à Mareuil et eut un mouvement de surprise:
-
---Tiens, Soif-d'Amour!
-
-C'était de ce sobriquet qu'on désignait Gilbert dans le groupe
-Brévannes, à cause des préoccupations sentimentales qu'on lui savait.
-
---Entrez donc!... Vous n'êtes pas mort?
-
-Et se précipitant, en ouragan, dans le cabinet de Brévannes, elle cria:
-
---Chien vert! Chien vert! Voici Soif-d'Amour!
-
-Le chien vert qui ronflait sur un large divan, souleva sa tête
-congestionnée, et d'une voix pâteuse:
-
---Hein?... Quoi?... Qu'est-ce que c'est?... En fais-tu du potin!
-
-Mme Brévannes reprit, d'un air plus déférent:
-
---C'est Mareuil ... Mareuil qui nous revient ... je croyais que
-tu travaillais à ta pièce, mon chéri, alors je n'ai pas pris de
-précautions ...
-
-Brévannes se redressa et tendant la main à Mareuil:
-
---Parfaitement, Madame, j'y travaillais; j'étais justement en train d'y
-rêver ...
-
-«D'en rêver» eût été mieux dit--étant donné que, depuis plus d'une
-heure, il dormait lourdement sous les influences combinées d'une
-digestion malaisée et d'une incurable paresse.
-
-Mais il ajouta d'un ton protecteur et classique:
-
---Maintenant, mon enfant, embrassez votre noble maître et nous laissez
-causer ...
-
-Mme Brévannes exécuta correctement les ordres, se retira avec une
-soumission qui paraissait devenue pour elle machinale, agréable même.
-
---Vous permettez? fit Brévannes.
-
-Puis, se recouchant sur le divan:
-
---Je vous expliquais donc que j'étais en train de rêver à ma pièce ...
-
---Et cela avance? questionna Mareuil par un effort de politesse.
-
---Pas mal! Pas mal! Seulement je veux que tout soit bien réglé, bien
-arrêté là-dedans avant de tracer une ligne.
-
-Il se frappait le front, ce «là-dedans» au-dedans duquel il n'y avait
-rien que des répliques disséminées, des bribes de scène informes et
-inajustables, aucune pièce. Mais qu'est-ce que cela lui faisait à
-Brévannes, puisqu'elle l'amusait, cette chimère lointaine d'une pièce
-à écrire, un jour, à son temps, à son heure--puisqu'il aimait s'y
-cramponner à cette épave suprême de ses ambitions naufragées.
-
-Il reprit:
-
---Et vous, à propos?... Qu'est-ce que vous avez eu?... Encore les
-peines de cœur?
-
-Mareuil approuva d'un signe de tête.
-
---Ah! c'est fâcheux!... C'est fâcheux!... fit Brévannes.
-
-Il se doutait sommairement que Mareuil souffrait d'une liaison
-malheureuse, mais ne s'était jamais enquis du détail de ses chagrins,
-autant par discrétion native que par indifférence pour cette espèce de
-mécomptes qu'il jugeait éphémères, puérils, sans grande importance. Il
-insista cependant:
-
---Enfin quoi?... Que se passe-t-il?... On vous lâche?... On a soupé de
-vous?
-
-Mareuil répliqua:
-
---Ce serait trop long à vous dire ...
-
---Pas du tout ... Allez donc ... Je vous écoute.
-
-Alors, entraîné par un irrésistible élan d'effusion cordiale et
-rompant d'un coup cette digue de pudeur intime, de vanité amoureuse,
-par laquelle il contenait toujours les confidences prêtes à jaillir,
-Gilbert commença à raconter les dernières semaines, le brutal départ
-de sa maîtresse--et les souffrances d'avant, sans rien omettre, ni
-les humiliations, ni les attentes, ni les mensonges--toute la vie
-lamentable qu'il menait depuis un an.
-
-Quand il s'arrêta, Brévannes dit d'une voix soucieuse:
-
---J'ignorais que ce fût si grave!... Ah! elle vous en a fait voir, la
-dame!... Je vous plains beaucoup mon petit Mareuil ...
-
-Il remarquait que Gilbert avait les yeux pleins de larmes et il tenta
-de le réconforter:
-
---Ce qu'il y a de plus triste, c'est que je ne suis pas à même de
-vous donner des conseils ... J'ai eu quelques jolies femmes dans mon
-existence, mais pas une du monde ... Si pourtant, j'en ai eu une ...
-C'était la femme d'un petit herboriste de la place Blanche ... Elle
-n'arrivait jamais à l'heure, et elle avait, en outre, une odeur âcre
-de lavande ... Une vraie botte de lavande sèche comme on en voyait
-à la devanture de sa boutique ... A la fin, je me suis fâché de ses
-inexactitudes, et je l'ai mise à la porte ... Ç'a été ma seule femme du
-monde ...
-
-Mareuil souriait péniblement. Brévannes poursuivit:
-
---Et, bien entendu, vous ne savez rien? Voyons, franchement,
-pensez-vous qu'elle vous trompe?
-
-Mareuil hésita:
-
---Comment vous répondre?... Il est des fois où je me dis que c'est
-impossible et d'autres où je jurerais que cela est ... C'est si vite
-fait, d'ailleurs, si aisé à opérer ... Il y a dans une journée tant
-d'heures, tant de demi-heures pour ça ... Tenez, à l'instant où je
-vous parle, je me souviens que, certains jours, elle arrive en grande
-toilette de visites. Elle reste un quart d'heure, vingt minutes. Nous
-nous aimons et elle s'en va ... Elle ne s'est même pas dégantée! Elle
-s'en va, sa belle robe de visites retombée par là-dessus, les cheveux
-bien en ordre, la figure tranquille, et personne dans la rue, dans les
-salons, ne s'imaginerait d'où elle sort, ce qu'elle vient de faire.
-C'est à frémir!...
-
-Brévannes interrogea:
-
---Dites-moi ... Vous ne voulez pas me confier son nom?
-
---Pourquoi? A quoi cela servirait-il?
-
---Pourquoi?... En effet, vous avez raison ... Du moment que vous ne
-quittez pas cette femme après tout ce que vous m'en contez, c'est que
-sans doute vous êtes incapable de la quitter ...
-
-Mareuil eut une moue d'assentiment.
-
---Donc ce qu'on vous apprendra sur elle ou rien, cela ne vous changera
-guère ... Et puis, n'est-ce pas, entre nous, je crois que vous pouvez
-vous considérer comme trompé ... Oh! je n'en suis pas sûr, évidemment,
-mais enfin cela m'en a l'air; j'aime mieux vous le dire ... Alors, dans
-ces conditions, vous réclamer son nom ...
-
---Et qu'en feriez-vous?
-
---Est-ce que je sais?... Je m'informerais, je tâcherais de lever des
-renseignements qui vous permettent de prendre une résolution ... Car
-cela m'ennuie, moi, de vous voir si désolé ... Voyons, vous ne voulez
-pas?
-
-Mareuil réfléchissait, confondu de se sentir si faible devant la
-tentation, si démuni soudain de ces infaillibles forces de mutisme ou
-de mensonge, qui sont, en amour, comme la garde impériale de certains
-mots, de certains noms--si près enfin de dénoncer comme une ennemie
-celle qu'il aimait par dessus tout;--et il se défendait, appelait à
-l'aide ses scrupules:
-
---Non, non, je ne peux pas ... Je n'ai pas le droit!...
-
-Brévannes hochait la tête, simulant une mine désintéressée:
-
---Soit!... Soit!... Comme il vous plaira!... C'est très délicat ... Je
-ne dis pas le contraire ...
-
-D'un geste Mareuil l'arrêta--et, la voix grave:
-
---Vous me donnez votre parole d'honneur que ce nom ...
-
-Brévannes l'interrompit:
-
---Quelle demande!...
-
---Eh! bien, dit Mareuil lentement et comme à contre-cœur ... Elle
-s'appelle ... elle s'appelle Mme Hardouin.
-
-Le journaliste se recueillit, à la poursuite de souvenirs fuyants.
-
---Hardouin?... Attendez donc!... Je connais ça ... Oui, un marchand de
-fers ... Grosse fortune ... Un individu assez élégant de sa personne,
-avec une barbiche brune et des yeux ternes ... Un brave jeune homme
-pas méchant ... Il vient quelquefois au tripot et se fait même souvent
-décaver ... Il mériterait mieux, à vous en croire ...
-
-Mais un peu honteux d'avoir, dans cette circonstance, mentionné un
-aussi vulgaire proverbe de club, il ajouta vite:
-
---Allons, j'aurai bientôt l'occasion de faire causer les gens du cercle
-et je vous préviendrai tout de suite ...
-
-Mareuil murmura en se levant:
-
---Au moins, vous serez prudent?
-
-Brévannes haussa les épaules:
-
---Vous savez bien que je ne suis pas une bête ni un goujat ...
-Maintenant, mon petit Mareuil, je vous jette dehors ... J'ai un article
-à écrire ... Seulement, vous revenez à sept heures et demie, pour dîner
-avec nous! C'est entendu ... Il ne faut pas qu'aujourd'hui vous passiez
-la soirée sans amis ...
-
-Gilbert refusa d'abord, puis céda.
-
---A tantôt, sept heures et demie! lui cria Brévannes, sur le palier.
-
-Il était penché contre la rampe, tenant enlacée la taille d'Henriette,
-toute au plaisir d'embrasser dans le cou son noble maître.
-
-Mareuil baissa la tête pour ne pas voir ces démonstrations qui, par
-contraste, lui rappelaient sa solitude, et comme il était loin des
-caresses de Jacqueline.
-
-Il éprouvait l'oppression d'un lourd malaise de regret. Il lui semblait
-qu'il venait de trahir quelqu'un, de manquer à son amour. Il aurait
-souhaité de retirer à Brévannes le nom de son amie, d'effacer de sa
-mémoire ces deux syllabes mystérieuses et sacrées, de les lui reprendre
-comme un bien mal acquis, quitte à continuer de souffrir, à perdre tout
-espoir de délivrance.
-
-Il s'ingénia à inventer des occupations factices, des courses à
-accomplir, pour gagner le moment du dîner. Il se traîna, maussade et
-désœuvré, dans des cafés, chez des fournisseurs. Enfin, la nuit tomba,
-et il regravit l'escalier des Brévannes.
-
- * * * * *
-
-A son entrée dans l'antichambre, il aperçut plusieurs chapeaux
-d'hommes, des paletots accrochés aux patères; et sa figure se rembrunit.
-
---Il y a du monde?
-
---Non, monsieur, fit la bonne. M. Gendrey qui dîne et M. Labernerie et
-M. Charleval.
-
---Rien que ça!
-
-Il grogna: «J'aurais dû m'en douter. Juste ceux-là!... Quelle guigne!»
-Et il composa vite sa physionomie, s'efforçant d'y faire monter quelque
-chose comme un sourire, afin de n'avoir pas l'air trop infortuné, trop
-Soif-d'Amour, devant les convives de Brévannes.
-
-Mais, malgré lui, en ouvrant la porte du salon, il eut un instinctif
-mouvement de recul, cette timidité subite que donne l'antipathie.
-
-Au milieu de la pièce, Brévannes assis en un vaste fauteuil, tolérait
-sur ses genoux la présence d'Henriette, qui l'embrassait encore dans le
-cou, à croire qu'elle n'avait pas cessé, depuis le départ de Mareuil.
-
-Il la repoussait doucement de revers de main qui glissaient le long de
-son front, retroussaient ses pâles cheveux frisottés et aussi avec
-ces tours de phrase affectueusement enfantins qu'on emploie envers un
-caniche trop mobile ou trop caressant.
-
---Oui, elle était une brave fille! Oh! monsieur, qu'elle était belle!
-Oh! qu'elle était belle, madame!...
-
-En face d'eux, adossé à la cheminée, un gros garçon à chevelure
-noire, le veston ouvert, la barbe en fourche, le nez pincé
-d'un pince-nez--l'aspect à la fois d'un universitaire et d'un
-politicien--Labernerie, le critique dramatique de la _Pure Vérité_,
-lisait, à promptes sautées d'œil, un journal.
-
-Puis, à moitié étendus aux angles adverses d'un canapé, Paul Gendrey,
-dit le Grand Cob, le viveur fameux célébré par les échos quotidiens,
-un petit homme brun, sans âge et bedonnant, l'air d'un calme bourgeois
-avec ses vêtements amples, son crâne chauve et sa bonne grosse
-moustache roulée en copeaux;--et Charleval, le vaudevilliste, long,
-blafard, émacié, ayant un je ne sais quoi de militaire dans sa figure
-mélancolique, usée, désenchantée de boulevardier déveinard.
-
-Tous se taisaient, comme surpris dans une conversation méchante,
-interrompus dans un débinage.
-
-«Ils parlaient de mes affaires, songea Mareuil ... Ah! ils ont dû en
-débiter de propres!» Et il se rappelait l'odieuse façon dont ils
-avaient coutume de causer sur les femmes, de juger les affaires de cœur.
-
-Labernerie, lui, était même renommé pour ses goûts en cette matière.
-Ancien maître d'études, monté des plus bas échelons du journalisme
-jusqu'à la puissante dignité qu'il occupait maintenant, il avait
-conservé là-haut, comme jadis, des habitudes d'homme de travail qui
-n'a point de temps à perdre aux difficultés des amourettes, qui veut
-être servi copieusement et sur l'heure. Il n'avait pas la patience
-d'attendre que les actrices, ses justiciables, vinssent à domicile
-fléchir sa sévérité ou s'assurer une prolongation de bienveillance.
-Ces rencontres lui semblaient trop hasardeuses, trop compliquées. Il
-ne se plaisait que dans les maisons de rendez-vous. Il y allait tous
-les jours, ponctuellement, comme à l'accomplissement d'une fonction
-légitime et respectable, comme il allait chaque matin déjeuner chez
-Joseph ou à la Maison d'Or. Il payait largement ainsi qu'au restaurant,
-se montrait, dans le privé, bon diable, et insensiblement, avec les
-années, il avait acquis, parmi ce petit monde de débauche spécial, une
-manière de popularité. Toutes les matrones de Paris le connaissaient,
-s'appliquaient à le satisfaire, et celles qui avaient des lettres ne
-négligeaient pas de l'arrêter, au passage, pour le féliciter de son
-dernier article ou pour discuter ses théories, en l'appelant «cher
-maître».
-
-Quant à Paul Gendrey, dit le Grand Cob, il n'était pas davantage un
-sentimental. L'origine de son surnom, si peu en rapport avec sa taille
-et ses dehors physiques, se perdait dans la nuit des fêtes, de ces
-fêtes légendaires où il avait dévoré, en l'espace de trois ans, la
-presque totalité d'une fortune assez considérable. Il lui restait de ce
-bien une quinzaine de mille francs de rente dont il s'arrangeait sans
-trop de gêne, ayant gardé quelques jolies camarades d'antan, qui, par
-gratitude pour ses générosités passées, le traitaient en ami, évitaient
-délicatement de l'induire en frais. Puis il trouvait, en outre,
-moyen d'alléger ses dépenses, grâce à ces gerbes de faveurs, passes,
-exemptions, services gratuits, qu'on glane aisément en approchant le
-monde des journalistes; et il se libérait des gracieusetés que lui
-faisaient ainsi ses amis de la presse, en les documentant, en les
-munissant d'historiettes authentiques sur les demoiselles à la mode ou
-en les invitant à sa table. Il ne permettait pas, d'ailleurs, qu'on
-suspectât ses informations, qu'on mît en doute son érudition éprouvée.
-Il se flattait de savoir, à partir d'une époque immémoriale, l'histoire
-de la courtisanerie parisienne, le moment exact où celle-ci avait
-débuté dans la noce, pourquoi celle-là était tout à coup désertée par
-une clientèle jusqu'alors fidèle--et les noms des amants en titre, en
-sous-titre, clandestins même, de toutes ces dames. Pour se tenir au
-courant, et par un culte superstitieux, il organisait encore parfois
-chez lui des soupers, des bals où les anciennes fusionnaient avec
-les nouvelles. Il encourageait les commençantes, s'intéressait à
-la chute des gourgandines hors de course, et s'enflammait pour les
-menues aventures de la grande prostitution, comme un officier pour les
-mutations de l'Annuaire. Aussi, n'ayant de toute sa carrière fréquenté
-que les femmes de la galanterie et, d'abord, dans des conditions qui
-n'étaient pas celles de l'amour désintéressé, il professait envers les
-dames des autres castes et envers leurs liaisons ce dédain dénigreur,
-appuyé d'anecdotes, qui constitue souvent toute la compétence, toute
-l'équité des gens mal disposés.
-
-Enfin, des contrariétés, une brusque virevolte d'esprit, avaient
-détourné peut-être Charleval de consacrer au sentiment une nature
-ardente et d'abord sensible. Après deux comédies d'observation
-cruelle, conçues dans l'ancien style et tombées sous la froideur
-d'un public ennuyé--les _Habiles_ et l'_Esprit de corps_--le jeune
-écrivain, trente-six ans au plus, avait été soudain envahi par un
-invincible dégoût de l'Art pur, empoigné par l'envie de gagner de
-l'argent, la forte somme indispensable pour réaliser ses vœux de
-retraite campagnarde, son rêve d'une maison gaie au bord d'un fleuve
-agile et solitaire. Et, dès ce moment, il s'était acharné à composer
-des vaudevilles bêtes, des pièces à gros intérêts, accumulant les
-sottises, les inventions baroques, intentionnellement, avec une
-niaiserie recherchée, fasciné par la vision charmeresse de la machine
-qui rapporte une fortune, qui se joue cinq cents fois, qui, en un an,
-fait son homme célèbre, d'une célébrité douteuse--mais riche, libéré
-des besognes, maître désormais de sa vie. Il avait donné sur diverses
-scènes, avec de faibles résultats, une _Femme à Balandard_, une
-_Mademoiselle Piston_, une _Petite Charcutière_; et actuellement, il
-pelotait, il espérait, il guettait son tour de victoire, ce tour qui
-leur échoit à tous et qui lui adviendrait bien à lui comme aux autres,
-fatalement, n'est-ce pas? Il était chaque soir avisé des recettes de la
-veille, pouvait vous dire, à un centime près, ce que Belleville avait
-encaissé hier, ou la Porte-Saint-Martin, combien de représentations
-avait dans le ventre l'opérette des Folies, et si la revue des Bouffes
-s'annonçait comme un succès d'estime ou d'argent. On lui ignorait
-tout attachement féminin. Dans les théâtres, il ne se risquait à de
-longues stations que chez le directeur ou la buraliste. Et jamais
-il n'exprimait d'opinion sur les femmes, sauf lorsqu'elles étaient
-actrices, pour mentionner leur vogue auprès du public, ou les bénéfices
-qu'elles rapportaient.
-
- * * * * *
-
---Allons, Soif-d'Amour! cria Henriette de sa voix zézeyante ...
-Décidez-vous!... Entrez!... On ne vous mangera pas!... Ce sont des amis
-...
-
-Et tandis que Mareuil serrait les mains des convives, elle questionna:
-
---Eh bien! cela va-t-il mieux, depuis qu'on s'est poussé de l'air?
-
---Vous avez été souffrant? fit Labernerie.
-
-Mareuil s'excusa. Un peu de mauvaise humeur simplement, dont Henriette
-avait tort de s'inquiéter. Labernerie n'insista pas. Mais il jeta à
-Mareuil un sourire de commisération, un sourire qui savait de quoi il
-retournait et qui se rétracta en des sourires pareils sur les lèvres
-de Gendrey, et de Charleval, le triste. Puis, comme il affectait, dans
-l'intimité, une grande grossièreté de paroles, il se mit à pester, à
-jurer, demandant si on n'allait pas bientôt servir, nom de D...!
-
-Henriette le calma en lui offrant son bras et l'on passa dans la salle
-à manger.
-
-Pendant tout le début du dîner, Mareuil parla à peine. Il suivait de la
-pensée Mme Hardouin, la voyant en route vers le centre de la France,
-vers le milieu de la carte, vers ce petit coin rond où on lit, écrit
-en courbe, INDRE,--entendant presque le galop du wagon lumineux qui la
-secouait, l'emportait en hâte.
-
-Les autres causaient d'une première qui avait eu lieu la veille aux
-Menus-Plaisirs, la première de: _le Rez-de-Chaussée d'Alfred_, dû à la
-plume de Géraudon, l'émule glorieux de Charleval. Celui-ci critiquait
-violemment le vaudeville de son concurrent. D'un tempérament autrefois
-affable, il s'était peu à peu aigri dans son décevant métier, aigri
-véritablement parmi l'air pesant et putride des couloirs de théâtre,
-comme une crème dans une atmosphère d'orage. Il analysait la stupidité
-des caractères, la pauvreté de l'intrigue, la blâmable complaisance
-du public des premières, tandis que le Grand Cob, sans l'écouter,
-élucidait l'état civil de Mlle Suzette de Luz, l'étoile de la pièce,
-qu'en 87 il avait connue sous le nom de Jeanne Bossard, trottin chez
-une modiste de la rue de la Paix, avec des bas sales, des jupons
-effrangés et une ignorance complète des subtilités parisiennes.
-
-Cependant, Mareuil ayant refusé de reprendre du gigot, Brévannes
-l'admonesta sévèrement, déclarant que ce refus était absurde, qu'il n'y
-avait rien de meilleur pour les peines de cœur que la viande de mouton.
-
-Aussitôt, la conversation se reporta vers Gilbert et chacun se mit à
-lui donner des conseils d'hygiène sentimentale.
-
-Labernerie vantait sa méthode:
-
---Voyez-vous, avec mon système, pas d'ennuis avant, pas de tracas
-après. On a la personne au moment voulu, au moment du désir. Et le
-lendemain, si le corps vous en dit, vous y retournez ... on vous attend
-... C'est une bien belle institution, et qui honore un pays, Monsieur!
-
-Brévannes protesta:
-
---Nous savons tous, mon ami, que tu as des mœurs de goret, et je me
-demande quel plaisir tu as à les déployer devant nous ...
-
-Labernerie souriait avec bonhomie. Brévannes poursuivit:
-
---A moins que tu ne veuilles épater Mareuil ... Pâle idéal, cela, et
-qui n'empêche pas que les établissements où tu passes ta vie ne soient
-des endroits écœurants ... J'y ai été quelquefois, moi, oui, mon vieux
-goret, j'y ai été aussi, je l'avoue, et jamais je n'en suis parti sans
-dégoût ... Je me rappelle surtout la présentation, une pauvre femme
-inconnue qu'on vous lance comme une bête de combat par une porte
-entr'ouverte et qui vous arrive avec un œil effaré et méfiant, un œil
-de taureau bondissant du toril ... Tu ne vois pas cela, toi, tu penses
-à autre chose ... Mais c'est un moment déplaisant, un moment vraiment
-dramatique ...
-
-Mme Brévannes approuvait du regard, trouvait la comparaison de son
-chien vert joliment juste,--forte du souvenir de scènes analogues
-où une malheureuse amie à elle avait jadis, contre son gré, joué, à
-maintes reprises, le rôle angoissant du taureau. Elle approuva plus
-énergiquement encore, quand Brévannes ajouta:
-
---Oui, Mareuil, ce qui vous conviendrait, ce serait une petite femme
-bien aimante, bien gentille, une petite femme, tenez, comme Henriette,
-qui vous ficherait la paix, qui vous laisserait travailler ... Car,
-vous ne pouvez pas vous le dissimuler, mon cher maître, voilà un an que
-vous ne faites rien que de vous abîmer la santé ...
-
---Et où décrocherait-il cela? s'écria amèrement le Grand Cob. Chez moi,
-à mes dîners, à mes soupers. Seulement, on n'y vient plus, on ne répond
-même plus aux cartes d'avis. On ne veut que de la femme du monde. Eh
-bien! on vous en aura, mon ami ... Non, mais combien vous en faut-il?
-Dix, vingt, trente? Ne vous gênez pas ... Dites votre chiffre ... Je
-n'ai qu'à les inviter ... C'est enfantin! N'est-ce pas, Labernerie?...
-Raconte donc à Monsieur combien tu en rencontres là-bas, par semaine,
-de femmes du monde!
-
---Est-il rigolo, ce Grand Cob! déclara Henriette, au comble de
-l'enthousiasme.
-
-On continua de discuter le cas de Mareuil. On parlait de ses sentiments
-passionnés, de son amour exclusif et vivace comme d'une anomalie
-surprenante et complexe, comme d'une maladie exotique ou disparue de
-nos climats.
-
-Charleval y entrevoyait, à part lui, le sujet d'une pièce très drôle.
-Labernerie affirmait qu'on n'aimait plus, que l'amour tombait en
-désuétude, que les jeunes générations ignoraient sensément ces folies
-surannées. Madame Brévannes n'osait dire à quel point elle eût été
-satisfaite que son noble maître fût un tout petit peu atteint de ce
-ridicule mal-là. Quant à Brévannes, devant Henriette, il s'abstenait
-toujours de se prononcer avec précision sur les choses du sentiment par
-crainte de questions indiscrètes qui l'eussent amené, envers elle, à
-des actes de répression publics et pénibles pour les invités.
-
-Bientôt le Grand Cob fut seul à soutenir le poids de la causerie, et
-légèrement gris, enhardi aussi par le silence des autres, il prodiguait
-à Mareuil les offres amicales, les conseils expérimentés.
-
---Ecoutez-moi, jeune homme, et vous vous en trouverez bien. Nous
-ferons ensemble des petites fêtes de premier ordre ... Allons, allons,
-Mareuil, un peu de sourire, mon ami!
-
-Mais Gilbert ne répliquait pas, tâchant à grands efforts de cacher son
-agacement, tout meurtri par les phrases de ces gens, qui lui marchaient
-sur le cœur avec leurs mots maladroits comme des pieds lourds
-d'aveugles.
-
-Enfin, le dîner se termina et l'on rentra au salon.
-
-On n'y demeura que le temps de fumer un cigare, en buvant le café.
-Brévannes avait des épreuves à corriger; le Grand Cob désirait assister
-aux débuts d'une danseuse américaine aux Folies-Nouvelles; et Charleval
-s'était promis de surveiller la seconde du _Rez-de-Chaussée d'Alfred_,
-dont il augurait beaucoup de mal.
-
-On quitta donc Mme Brévannes qui accepta ces adieux de bonne grâce, en
-femme accoutumée à l'abandon.
-
-Au bas de l'escalier, Brévannes arrêta Mareuil par la manche et à
-mi-voix:
-
---Vous savez! Comptez sur moi! Dès que j'aurai quelque indication, je
-viendrai vous voir ...
-
-Mareuil lui serra la main avec force.
-
-Sur le seuil de la porte, Labernerie prit congé de ses amis. Une
-affaire importante l'appelait. On ne le retint pas, et il s'en alla à
-larges pas, le ventre en avant, la tête en arrière, dans la direction
-de la rue Lafayette. Le Grand Cob le regardait s'éloigner:
-
---Je parie, s'écria-t-il ... je parie qu'il y va encore!
-
-
-
-
-III
-
-
-Mareuil passa une semaine assez calme.
-
-Il en était ainsi chaque fois que Jacqueline s'absentait. Son
-imagination prenait alors comme des vacances, ne travaillait plus sur
-des données fermes et matérielles à vouloir deviner ce que Mme Hardouin
-pouvait bien faire loin de lui. Quand il la savait hors de Paris, aux
-eaux, à la campagne, sa jalousie se rassurait, s'apaisait, incapable
-de se figurer, comme d'habitude, des choses précises,--de souffrir
-des rencontres, des souvenirs, des moindres associations d'idées.
-Il marchait librement dans les rues, se distrayant au spectacle des
-promeneurs, des voitures, sans songer, à tout moment, que dans une des
-maisons qu'il longeait, dans une de ces bâtisses de pierre muettes et
-impartiales, elle était peut-être à le tromper, à le regarder passer,
-en souriant, derrière les rideaux blancs d'une croisée inconnue.
-
-Jamais même il n'avait considéré la possibilité d'une rupture avec
-autant de flegme et de résolution.
-
-Autrefois, à la pensée de quitter Jacqueline, il lui semblait qu'un
-déclanchement jouait en lui, que son cœur allait tomber. Il se
-rappelait leurs premières journées d'amour, ses cris, ses soupirs,
-toute cette exquise ardeur dont il faudrait se priver. Puis il revoyait
-les matinées d'hiver brumeuses et froides, les sombres après-midi
-d'hiver qu'on égaie, qu'on illumine rien qu'à s'aimer, et il se
-représentait aussi les déchirants soupçons qu'il aurait, après s'être
-séparé d'elle, au crépuscule, à l'heure où l'intérieur des fiacres est
-obscur, à l'heure louche où il croyait qu'on se cache plus sûrement,
-tandis qu'on se dissimule de même partout, en toute saison, à toute
-heure. Il avait peur. Il n'osait plus rompre.
-
-Maintenant, au contraire, à son grand étonnement, il s'accoutumait à
-envisager bravement, de face, ce qu'il ferait, si la culpabilité de
-Mme Hardouin, venait à être prouvée. Il souhaitait d'en être bientôt
-persuadé, que ce fût vite mené, vite fini, cette sale affaire!
-
-Il eut pourtant un serrement de cœur, quand une huitaine de jours plus
-tard, un lundi matin, Brévannes entra chez lui, la figure enfouie dans
-le collet relevé de son paletot, le nez rouge, la voix tout enrouée.
-
-Il était en proie à un fort rhume et s'en vanta:
-
---Non, vous n'avez pas idée de ce rhume! Comme me le disait ce matin la
-jeune personne, ma nuit n'a été qu'une toux ... Ah! si ce n'avait pas
-été pour vous, et dans des conditions exceptionnelles!... Dites donc,
-faites-moi donc verser quelque chose de chaud ...
-
-On apporta un grog que Brévannes but lentement, s'arrêtant à chaque
-gorgée pour tousser. Mareuil s'impatientait. A la fin, il éclata:
-
---Eh bien!... Vous ne savez rien?
-
-Brévannes s'essuya la moustache, et répliqua:
-
---Mon Dieu, si!... Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'elle n'a pas
-bonne réputation, votre amie ...
-
---Quoi?... Elle a un amant?... Vous savez son nom?
-
---Non, pas _son_ nom, mais _leurs_ professions, fit Brévannes en
-insistant sur ces adjectifs.
-
-Il reprit, après avoir avalé le fond de son grog:
-
---Oui, ils sont plusieurs, sans vous compter ... Ou, si vous préférez,
-on lui en attribue plusieurs: on parle d'un avocat, d'un remisier,
-d'un musicien, et d'un officier de cavalerie, je crois ... Est-ce en
-même temps ou successivement, voilà ce que j'ignore!... Tout dépend de
-l'époque de son mariage.
-
---Elle est mariée depuis six ans, dit Mareuil, qui sentait le long de
-lui-même, de tout son corps, comme une traînée de défaillance.
-
---Dans ce cas, continua Brévannes qui avait calculé, il y a des chances
-pour que, depuis deux ans, vous n'ayez pas été seul ... Cette femme-là,
-mon cher ami, c'est ce que nous appelons une femme dans la grande
-circulation ...
-
-Il eut une quinte de toux. Gilbert s'était approché de la fenêtre,
-et, le front contre la vitre, paraissait examiner l'avenue. Brévannes
-ajouta:
-
---Il aurait peut-être mieux valu ne rien vous dire ... Tant pis! Non,
-je suis content de vous l'avoir dit ... Vous reconnaissez que j'ai un
-peu d'expérience, un peu d'expérience du ton des cercles, tout au moins
-... Eh bien! votre Mme Hardouin, c'est sûr, c'est un fait acquis, c'est
-une personne sur le compte de laquelle on ne se gêne plus ...
-
-Mareuil se retourna, et durement:
-
---Alors, vous ne voulez pas me dire les noms? Vous prétendez toujours
-qu'on ne vous les a pas dits?...
-
-Brévannes mentit d'un air calme:
-
---Mais non, mon petit Mareuil, je ne prétends pas ... Ne vous fâchez
-pas, je vous jure qu'on ne me les a pas nommés, ces messieurs. Et c'est
-bien heureux! Voyez-vous qu'on me les ait dits, leurs noms, que je
-vous les répète, et que vous vous trompiez, que vous alliez vouloir
-couper la gorge au musicien, quand c'est l'avocat ou le militaire ...
-ou même en ce moment-ci plus personne ... Ce serait ridicule ... Et
-puis, réfléchissez ... Il se trouvait dans son droit, cet homme!... Il
-ne vous connaissait pas ... Vous le trahissiez aussi ... Non, on fait
-de ces choses tragiques pour une femme irréprochable ... Du reste, on
-ne devrait jamais le faire, fût-ce pour une femme dans ce genre-là,
-puisqu'on ne peut y songer que précisément au moment où elle commence
-à cesser de l'être, irréprochable ... Décidément, tout cela est bien
-compliqué et je n'aimerais pas avoir des romans à écrire ...
-
-Gilbert, que ces digressions irritaient, l'interrompit:
-
---Enfin, que me conseillez-vous?
-
---Ce que je vous conseille?... Elle est douce! fit Brévannes, en
-exagérant à dessein l'ébahissement de sa figure ... Mais il n'y a pas
-à hésiter, et j'espère bien que, dans les vingt-quatre heures, vous
-l'aurez lâchée!
-
---Et si c'était faux, toutes ces histoires, si c'était des calomnies!
-
-Brévannes grommela d'un air mécontent:
-
---Vous n'êtes pas sérieux!... Vous n'êtes pas sérieux!... Que
-voulez-vous que je vous dise. Je vous ai dit ce que je savais ... C'est
-insuffisant? Mille regrets!... Gardez-la, mon ami, si cela vous fait
-plaisir!... Ces affaires-là, c'est surtout une question de goût. Et
-je vous avouerai que je ne suis pas connaisseur, que je finis par m'y
-embrouiller, moi, par ne plus rien y comprendre ...
-
-Mareuil fut effrayé comme un enfant récalcitrant qu'on menace
-d'abandonner dans la rue.
-
---Mais, je vous en prie, Brévannes, entendez-moi!... Je ne peux
-cependant pas accuser une femme, la quitter, lui donner même des
-raisons de rupture sur des racontars de club, des potins de fumoir ...
-
-Brévannes releva la tête:
-
---Donc, c'est une preuve qu'il vous faut?... Un rien de preuve?...
-Voyons, quand revient-elle à Paris, la dame?
-
---Vers le 25 de ce mois, le 25 mars ...
-
---Et nous sommes le 18!... C'est-à-dire qu'elle ne reviendrait que dans
-huit jours ... En êtes-vous bien sûr?...
-
---Sûr?... Sûr?... Elle me l'a écrit ... Mais pourquoi me demandez-vous
-cela?
-
---Vous allez voir ... Notez que c'est une simple hypothèse, une simple
-supposition fondée sur le caractère de la dame ... Pas davantage ... Eh
-bien! admettez qu'elle revienne plus tôt et qu'elle ne vous avertisse
-pas ... Hein! Ce serait sans doute pour réserver ces quelques jours à
-je ne sais quoi qui lui plairait plus que de courir vous voir ... Et si
-cela arrivait, je présume que vous ne douteriez plus ... Alors, il me
-semble, qu'à tout hasard, vous feriez bien de vous renseigner sur la
-date exacte de son retour ... Qu'en pensez-vous?
-
-Mareuil marchait en silence à travers l'atelier:
-
---Il est certain, dit-il enfin, il est certain que l'idée a du bon ...
-Je verrai ... je réfléchirai ...
-
---Oui, elle a du bon ... Maintenant, venez-vous déjeuner avec moi?
-
---J'accepte, fit Mareuil ... Après ces émotions, j'aime mieux ne pas
-rester seul ... je m'énerverais trop ... Partons-nous?
-
---Nous partons!
-
- * * * * *
-
-Ils déjeunèrent dans un restaurant des Champs-Elysées, et pendant tout
-le repas, Brévannes raconta à Gilbert «sa» pièce.
-
-Cela s'intitulerait, définitivement: _Gens de Presse_, un titre clair,
-affirmait l'auteur, sans prétention et qui disait bien ce qu'il voulait
-dire--mieux assurément que ne l'eût dit Brévannes lui-même, dont la
-conception était encore un peu confuse. Cependant, il comptait sur une
-grande scène de provocation, qu'il placerait à la fin du troisième
-acte, à moins que ce ne fût au début du quatrième. Il citait aussi, en
-toussottant, des mots qui n'étaient pas bien forts, il en convenait,
-mais pas plus niais, certes, que ceux des confrères. Dès le second
-plat, Gilbert avait cessé de s'efforcer à le suivre.
-
-Il cherchait comment, par quels stratagèmes, quelles personnes
-il pourrait savoir le retour de Jack. Il imaginait des visites,
-des conversations d'enquête, et des phrases, des maintiens, l'air
-indifférent qu'il vous aurait pour s'informer depuis quand on ne
-l'avait vue, ou ce qu'elle devenait donc la petite Mme Hardouin--cette
-canaille de petite Hardouin.
-
---Alors, vous comprenez, là-dessus, le directeur survient comme un
-fou!... racontait Brévannes, qui narrait pour lui-même, pour son
-plaisir, afin de sortir à l'air son sujet--et malgré la conviction
-secrète où il était que Gilbert n'avait pas écouté un mot du récit.
-
---Le directeur survient comme un fou, continuait Brévannes, et
-qu'est-ce que vous croyez qu'il fait, le directeur?
-
---Le directeur? Je ne sais pas! murmurait Mareuil, intimidé.
-
---Cela va de soi ... Eh bien! voilà ce qu'il fait ...
-
-On avait déposé sur la table l'addition avec la monnaie. Ils se
-levèrent et descendirent, en causant de _Gens de Presse_, les
-Champs-Elysées. A la place de la Concorde, ils se séparèrent.
-
---A bientôt, n'est-ce pas?... dit Brévannes. Je ne vous ai pas reparlé
-de la chose pour ne pas vous ennuyer, et puis parce qu'en vérité
-elle est d'ordre courant, elle ne mérite pas tout le tracas qu'elle
-vous cause ... Mais encore une fois, d'une façon ou d'une autre,
-débarrassez-vous de la dame!... Il se fait temps!
-
-Mareuil le remercia, et, après un dernier salut amical de la main, il
-entra dans l'avenue Gabriel et gagna le faubourg Saint-Honoré.
-
-Son parti était pris. Au lieu de se fier à l'espoir d'une révélation
-mondaine, de l'indiscrétion d'un tiers, il irait directement à la
-découverte, chez Mme Hardouin, rue des Ecuries-d'Artois, et là, il
-interrogerait les domestiques, saurait tout de suite, n'attendrait pas.
-
-Plus il la méditait d'ailleurs l'hypothèse de Brévannes, plus elle
-lui apparaissait comme puérile, aléatoire, purement romanesque; et
-c'était contre ce vexant instigateur que croissait peu à peu son
-indignation, tandis qu'il n'avait aucune colère contre les autres,
-contre les Messieurs dénoncés, contre ces fantômes, sans nom, aux
-formes incertaines.
-
-«Oui, où a-t-il été dénicher cela qu'elle avancera son retour?... Dans
-quel arrière vieux fonds de vaudevilles, de mélos, de feuilletons?...»
-
-Il dut se garer d'une voiture.
-
-«Comme son article de ce matin, sur les courses. C'est d'une bêtise à
-crier. Et ses _Gens de Presse_! qu'il ne finira jamais ... Non, mais je
-voudrais les voir seulement commencés ses _Gens de Presse_!...»
-
-Il arrivait devant la maison, et pénétrant dans la loge du concierge:
-
---Mme Hardouin est chez elle?
-
-Le portier, un homme ventru, à figure placide et respectueuse, répondit:
-
---Non, Monsieur ... Madame est à Gizé, chez le père de monsieur.
-
-Puis il tira une bouffée de sa pipe et ajouta:
-
---Mais Madame revient demain matin mardi ...
-
-Mareuil balbutia faiblement:
-
---Ah!... Ah!... Très bien!... Très bien!... Et vous êtes sûr?
-
---Oh! oui, Monsieur. Les domestiques ont reçu, hier, une lettre de
-madame ... Si Monsieur veut me laisser sa carte?
-
---Non, non, dit Mareuil ... je repasserai demain ... demain ou
-après-demain.
-
---Comme Monsieur voudra! repartit le concierge en se rasseyant.
-
-Mareuil sortit de la loge, franchit la porte cochère et demeura
-quelques instants immobile, les yeux vers le pavé, vers ce morceau
-de trottoir, vers cet endroit gris, où le lendemain, avec huit jours
-d'avance, s'arrêterait la voiture de Jack.
-
-Que faire? Où aller?
-
-Il songea soudainement adouci:
-
-«Je vais prévenir Brévannes ... Il est sans doute au journal ou au
-cercle ... Dépêchons-nous ...»
-
-Mais en route, un suprême accès de vanité le retint: «Suis-je bête!...
-Il sera toujours temps demain, si elle ne m'a pas écrit ...»--et il
-rentra chez lui.
-
- * * * * *
-
-Le jour suivant, Mareuil ne quitta pas son atelier, espérant un mot
-de Jack. Rien n'arriva. Le mercredi, vers le soir, il essaya de se
-promener, mais l'inquiétude, un restant d'espoir, le ramenèrent, au
-bout d'une heure, avenue de Villiers. Aucune lettre n'était arrivée.
-Le jeudi, le vendredi, le samedi furent pareils. Parfois, des
-affaissements l'abattaient, des vapeurs de tristesse l'étouffaient, et
-il lui semblait qu'il faisait tout sombre, au dedans de lui-même--une
-obscurité noire à en pleurer. Mais il se ressaisissait, soulevé par une
-sournoise gaieté, une gaieté de souffre-douleur chétif qui prépare un
-tour de vengeance contre l'oppresseur, et qui a du plaisir à subir les
-derniers outrages que lui infligera son bourreau--trouvant que cela
-devenait très comique, très curieux, que cela marchait, et que, dans
-deux ou trois jours, on rirait, ha! ha! on rirait bien plus encore. A
-table, même, souvent, il avait des éclats d'hilarité, des ricanements
-nerveux et brefs, qui alarmaient Mme Mareuil.
-
-Enfin le mardi, comme il remontait dans son atelier, après déjeuner, il
-entendit qu'on grimpait derrière, et Joseph le rattrapant:
-
---Monsieur, monsieur, une dépêche!...
-
-C'était d'elle.
-
-Une dépêche où l'on ne discernait plus le bleu, une dépêche toute
-violette de lignes minces, tracées en long, en large, en diagonale,
-de travers, de côté. Mais le quadrillage de l'écriture n'était rien
-auprès du quadrillage de la pensée; et il fallut à Mareuil toute son
-expérience de ces grimoires fallacieux pour reconnaître instantanément
-ce qu'annonçait cet amas de mots indéchiffrables et menteurs.
-
-Il en résultait que Mme Hardouin ne pouvait venir et le suppliait de
-s'interdire provisoirement toute visite chez elle.
-
-«Arrivée le matin même», la pauvre enfant «se volait quelques minutes»,
-assurait-elle, pour annoncer «son retour à son Gil». Quant à la voir,
-«il n'y avait pas à y songer», et le billet ajoutait avec charité: «du
-moins pour le moment». L'empêchement? Il était bien simple: il existait
-depuis la veille «de la froideur» entre elle et son mari. Quelle
-sorte de froideur, elle négligeait de l'expliquer, affirmant pourtant
-que, lorsque M. Hardouin la regardait, «ses jambes tremblaient, elle
-s'apercevait blême dans les glaces». D'aussi sommaires indications,
-elle concluait que son mari était en furie, sous l'influence de lettres
-anonymes.
-
-«On ne dit rien, écrivait-elle dans sa perspicacité; mais ça n'en est
-que plus grave. C'est peut-être un nouveau jeu ...»--l'ancien jeu
-consistant à jurer que M. Hardouin avait reçu, devant elle, d'infâmes
-dénonciations et qu'un renoncement complet aux rendez-vous s'imposait,
-par prudence, pendant plusieurs jours. Elle terminait la dépêche d'une
-façon navrée quoique philosophique: «Ne te désespère pas, mon chéri ...
-Si tu souffres, je souffre autant que toi!... Hélas! on ne refait pas
-sa vie!!!»
-
---On ne me refait pas non plus! murmura joyeusement Mareuil, et il
-descendit, en sautant les marches par deux, par trois.
-
-Dehors, il appela un fiacre:
-
---Rue Taitbout, 18 ... Marchez bien!
-
-Il pénétra chez Brévannes, en criant:
-
---Ça y est!
-
-Brévannes le félicita chaudement. Mareuil se défendit de ces
-congratulations; car tout n'était pas fini. Il voulait la faire venir,
-lui clamer, lui jeter au visage qu'il savait quelle femme elle avait
-été--voir son effondrement, son émoi--être une fois enfin auprès
-d'elle, autrement qu'en suppliant et en vaincu.
-
-Brévannes lui recommanda la modération. L'acharnement exalté de
-son jeune ami le surprenait,--l'important, selon lui, en ces
-sortes d'accidents, étant de les connaître, le reste sans intérêt
-ultérieur. Il se souvenait d'avoir appris, un jour, que sa maîtresse
-du moment, une pensionnaire des Bouffes, le trompait avec quelqu'un
-de l'Opéra-Comique. Il s'était borné à lui adresser un mot de congé
-très sec, impertinent, et, ensuite, ne l'avait pas revue. Il cita
-franchement cet exemple personnel. Mareuil l'écoutait avec une mine
-dépitée.
-
---Ainsi, exposait Brévannes, vous lui direz qu'elle vous a trompé ...
-Bon!... Mais après?... Qu'est-ce que vous lui direz, après?... Vous
-n'allez point l'injurier, n'est-ce pas?... Alors, déranger une femme
-pour lui dire une chose qu'elle sait mieux que vous, lui donner encore
-le plaisir de vous regarder souffrir, vraiment ...
-
-Mareuil exaspéré, déclara:
-
---Laissez-moi ... C'est mon idée ... Et je vous garantis qu'elle
-viendra!
-
-Sitôt rentré, il rédigea une lettre où la tristesse stoïque le
-disputait à la hauteur de l'abnégation. Il aurait le courage
-d'attendre, oui, d'attendre autant qu'il serait nécessaire, préférant
-toutes les douleurs au remords d'avoir été pour elle l'occasion d'un
-ennui. Il la plaignait infiniment de subir un si cruel martyre, une
-tyrannie si odieuse, et il la remerciait «la vaillante créature»,
-d'avoir, malgré ses tourments, dès son retour pensé à lui, en premier.
-
-Il plia la lettre en souriant: «Et maintenant, nous verrons ce qu'elle
-répondra, la vaillante créature!»
-
-Mme Hardouin répliqua, dans la soirée, sur le même ton affectueux et
-mélancolique.
-
-Cependant, une semaine de ces bons procédés quotidiens et de cette
-hypocrisie réciproque n'ayant pas suffi à amener Jack dans l'entresol
-de la rue Fortuny, Mareuil eut des doutes sur la tactique suivie.
-
-N'avait-il pas, jusqu'ici, mal manœuvré? Contre cet attrait de chair
-irrésistible qui retenait, assurément, Mme Hardouin, contre ces forces
-d'instinct irraisonnées et toutes puissantes, ne fallait-il pas autre
-chose que les lettres du vieux modèle, que ces bénignes mixtures
-d'arguments et de supplications, que ces projectiles savants qui
-n'atteignaient jamais la jeune femme, tombaient comme des balles mortes
-le long de ses désirs?
-
-«Evidemment, je ne m'y suis pas bien pris, pensait-il ... La charge est
-trop faible ... Il n'y a qu'à la corser ...»
-
-Et, à travers la lettre qu'il écrivit ce jour-là, il sema quelques
-vagues phrases comminatoires, où il manifestait l'espoir de voir
-Jacqueline, sous peu, au plus vite, l'adjurant d'accourir, dans son
-intérêt, pour son salut.
-
-A des demandes d'explications de Mme Hardouin qui commençait à
-s'alarmer, il ne répondit pas, mais il compliqua ses billets de
-comparaisons empruntées au glossaire de la machinerie; et en conclusion
-de chaque lettre, désormais, il parla mystérieusement d'une certaine
-machine qui s'élançait à grand fracas, broyant tout sur son chemin, et
-que peut-être, si Jack retardait encore sa venue, il serait incapable
-d'arrêter--une sorte de grosse locomotive emballée et féroce, symbole
-de catastrophe en route et de malheur proche.
-
-Il oubliait ses souffrances coutumières dans cette correspondance
-d'attaque, comme un soldat ses blessures au fort du combat, ne songeant
-qu'à la réponse qu'il allait recevoir, à la répartie qu'il y ferait,
-toujours en garde, en posture d'assiégeant, et s'amusant beaucoup.
-
-Enfin, après douze jours de résistance, Mme Hardouin capitula,
-s'engagea en quelques mots de reddition à venir rue Fortuny le
-lendemain, un lundi, vers deux heures.
-
- * * * * *
-
-Elle arriva très exactement, et dès le seuil, Gilbert remarqua la
-pâleur de sa figure, le glacis de rage qui fonçait ses clairs yeux
-bleus, en dépit de ses visibles efforts pour les faire rieurs et
-assurés.
-
-Elle s'assit sur un divan qui s'étendait au mur du vaste cabinet de
-toilette, et d'une voix de reproche amical:
-
---Eh bien! Qu'est-ce que tout cela signifie?... Cette machine?... Ce
-danger?... Toutes ces histoires?... J'en suis malade!...
-
-Mareuil s'était placé à côté d'elle et se justifiait avec une
-incohérence perfide, une prolixité volontairement désordonnée.
-
---Je te le jure, ma petite Jack ... Je ne suis pas fautif ... je
-t'expliquerai ... j'étais fou ... je ne savais plus ce que j'écrivais
-...
-
---Mais, c'est abominable!
-
---Oh! pardonne-moi ... Oui, c'est vrai, je n'aurais pas dû ... Mais
-réfléchis donc ... Un mois sans te voir!... Moi qui t'aime tant!...
-
-Il avait défait son veston de loutre, et il l'embrassait lentement,
-murmurant, pour esquiver ses questions, des paroles de tendresse
-ardente. Elle exhalait bon, une odeur de violette spéciale, mièvre et
-perverse; et il respirait ce parfum avec agrément, quoique sans nul
-désir.
-
-Puis, il l'interrogea sur sa villégiature à Gizé. Dans tous les
-détails, il voulait connaître l'emploi de son temps.
-
---Tu es drôle, mon Gil! fit-elle en souriant, en souriant mal d'un
-sourire manqué.
-
-Et elle obéit, rendit compte de son séjour.
-
-La première semaine, il avait beaucoup plu et on était, presque toute
-la journée, resté au château. Des visites, des lectures, de la musique.
-Assommante, cette première semaine! La seconde, voyons? La seconde?
-
-La seconde?
-
-Elle paraissait hésiter; et Mareuil eut ici l'impression que toutes ses
-forces se mettaient comme au guet, à l'affût des mensonges qui, sans
-doute, allaient passer.
-
-La seconde semaine? Ah! un peu moins ennuyeuse. La pluie s'était
-calmée. On avait fait des excursions. On avait été déjeuner aux
-environs, se promener en break; et deux ou trois fois même, des petites
-sauteries s'étaient organisées le soir. On avait dansé, au piano, avec
-des châtelains du voisinage ... Voilà, autant qu'elle s'en souvenait,
-la seconde semaine--cette seconde semaine écoulée tout entière à Paris,
-et probablement dans les bras d'un monsieur qui n'était pas du tout son
-Gil!
-
-A partir du moment où elle avait entrepris ce récit imaginaire des
-derniers jours, Mareuil avait éprouvé un triomphal sentiment de
-délivrance, car sa grande crainte c'était qu'elle ne dît la vérité,
-qu'elle ne s'en excusât par des prétextes invérifiables--et tout,
-alors, à recommencer, toute la bataille perdue, tous ces travaux de
-siège à refaire, à rétablir!
-
-Mais non, elle avait menti, bien menti, et elle ne cessait pas de
-mentir. Il l'écoutait avec volupté, avec la sensation que c'était en
-mensonge ce qu'elle lui chantait là, comme certaines mélodies sont
-en clef de _sol_ ou en _do_ dièze d'un bout à l'autre; que c'était
-du mensonge tout cela, du vrai, de l'authentique--une molécule, une
-parcelle de cet immense mensonge qu'elle lui débitait depuis un an;
-et il aurait désiré qu'elle continuât longtemps, longtemps,--encore,
-encore un peu de mensonge ...
-
-Pourtant, elle s'arrêta:
-
---Voilà!... Es-tu content?... Tu permets?... Je meurs de soif ...
-Toujours de notre Porto?
-
-Elle s'était approchée d'un guéridon et se versait un petit verre du
-vin jaune, se montrant de dos à Mareuil, qui l'examinait d'un air de
-curiosité nouvelle, comme une personne bizarre et inconnue, inspectant
-son chapeau à ailes noires, l'ondulation des cheveux de sa nuque, sa
-taille souple et gracieuse sous la longue jaquette de loutre, sa jupe
-traînante en laine beige, toutes les parties composant cet être si
-charmant, qui avait menti, qui venait, à l'instant, de mentir plus
-vilement que jamais.
-
-Elle se retourna avec prestesse, comme si elle avait senti ce regard
-près de la poignarder, et ses yeux fouillèrent dans ceux de Mareuil,
-ses yeux sur la défensive et sévères qui semblaient demander:
-
---Qu'est-ce que tu as à me regarder ainsi?
-
-Mais Mareuil promptement avait changé son regard et, d'un ton
-admiratif, il la cajolait:
-
---Comme tu es jolie, ma petite Jack!... Comme tu es jolie, aujourd'hui!
-
-Elle revint s'asseoir sur le divan, le verre à la main, la voilette
-relevée, afin de boire plus commodément, tandis qu'il l'embrassait,
-offrant parfois la joue pour recueillir un baiser léger et distrait.
-
---Mon Gil, enlève-moi ça, veux-tu? fit-elle en lui remettant son verre
-vide ... Et maintenant, soyons sérieux!... Explique-moi l'histoire de
-la machine ... J'y tiens absolument ... tu as promis, tu ne peux pas me
-refuser ...
-
-Mareuil quitta le divan et arpentant la chambre:
-
---Eh bien!... Je vais te le dire!...
-
-Le moment était venu. Il n'y avait pas à reculer. Il fallait
-parler--n'importe comment, mais parler, parler vite. Il le fallait!
-
---Je vais te dire ...
-
---Voyons! Ne marche donc pas comme ça! grogna-t-elle. C'est agaçant!
-Assieds-toi!
-
-Il s'adossa à la cheminée et, au hasard, d'une voix de révolte
-quoiqu'un peu tremblante, son élan pris, il répliqua:
-
---Je marcherai si cela me plaît!... si cela me plaît, tu entends?
-
-Elle bredouilla: «C'est bien!... C'est bien!... Ne t'assieds pas!»--les
-traits figés de stupeur et d'effroi, tout interloquée par cette
-rébellion subite.
-
-Certes, en venant au rendez-vous, elle s'attendait à une dispute
-insolite, elle pressentait des risques obscurs et indéfinis. Mais
-qu'au milieu de ces caresses, de ces paroles d'amour, elle fût arrivée
-si droit sur elle «la machine», si brutalement, si farouchement, elle
-en restait abasourdie, l'audacieuse Jack, consternée, n'osant plus un
-mot, un geste, comme auprès d'un engin qui eût éclaté et qui n'avait
-pas fini peut-être, qui peut-être allait recommencer.
-
-Mareuil poursuivait à petites phrases rancunières et timides encore
-dans leur dureté:
-
---Je n'ai pas besoin de ton autorisation. Je m'assiérai si je veux ...
-Oh! tu me croyais bien nigaud, n'est-ce pas ... bien imbécile?... Tu
-croyais que cela durerait toujours ... et tu comptais sur mon amour
-aveugle, sur mon amour idiot ... Ah! bien oui!... Je ne t'aime plus ...
-Je sais que tu me trompes ...
-
---Je me trompe, moi?
-
-Il riposta avec une rudesse écrasante:
-
---Oui, tu me trompes ... Ne nie pas ... Je te déclare que je le sais ...
-
---Mais avec qui?
-
---Avec qui? Avec qui?
-
-Mareuil vit passer, comme sous ses yeux, ces messieurs, les quatre
-messieurs anonymes, indistincts. Puis hardiment, d'un ton ironique et
-mystificateur:
-
---Avec qui? Ha! Ha! Tu voudrais bien que je te le dise avec qui? Voilà!
-C'est que je ne sais pas! Non, pas du tout ... Je le sais si peu,
-tiens, que si demain je voulais rendre visite à cet individu, ou bien
-me poster devant chez lui, jusqu'à ce qu'il sorte ...
-
-Mme Hardouin eut, malgré elle, un geste implorant qui encouragea
-Mareuil:
-
---Mais ne t'effraie donc pas!... Puisque je te dis que je ne le connais
-pas ... Je ne me doute de rien ... Je ne sais rien ... Et quand il y a
-quinze jours tu es revenue à Paris, figure-toi que je te croyais encore
-à Gizé, moi, à organiser des petites sauteries, tu te rappelles ... les
-petites sauteries au piano!... Hein! suis-je bête!... Non, vois-tu, je
-ne sais rien, rien du tout ... Et quand je te dis que tu me trompes, eh
-bien, je te le dis comme cela, au jugé, sans savoir!!!
-
-Jacqueline ne protesta plus, battue par ces gouailleries, en déroute,
-trop lasse pour tenter la chance d'un mensonge suprême.
-
-Elle marchait à travers la pièce, de son pas onduleux et glissant,
-pareille à une jeune chatte attristée et captive, se croisant dans
-sa promenade avec Mareuil, fuyant son regard lorsqu'il approchait,
-s'asseyant, se relevant, s'appuyant, au passage, sur les chaises, les
-meubles--sa longue traîne d'étoffe claire traînant derrière elle.
-
-Des images pénibles et des idées contraires s'entre-heurtaient
-confusément dans sa petite âme futile et apeurée. Le pauvre garçon!
-Quel ennui, pourtant, qu'il eût appris! Mais qui lui avait révélé
-l'histoire? D'ailleurs, c'était fatal ... Et puis, juste aujourd'hui
-qu'elle avait rendez-vous à trois heures avec sa couturière!
-Qu'allait-il faire? Ne valait-il pas mieux en terminer, se soustraire
-une bonne fois à ses rages, à ses grossièretés?...
-
-Et elle déplorait que cela s'arrangeât si mal, que cela tombât un si
-mauvais jour, contemplant à la dérobée Mareuil, qui répétait à mi-voix:
-«Non, je ne sais rien ... absolument rien!...»--Mareuil, très contrarié
-d'avoir livré trop vite son mince secret, sa seule arme, cherchant à
-ajouter quelque chose qui ne fût pas des injures, des plaintes vaines,
-et tout étonné de se trouver tellement mou, à court d'éloquence, dans
-cette circonstance extraordinaire.
-
-«Si Brévannes m'entendait!» songea-t-il; et réprimant un sourire, il
-reprit gravement:
-
---Ecoute!... Ecoute, il me serait facile de te dire des paroles
-désagréables, n'est-ce pas?... de te dire ton fait, de te dire mon
-dégoût ... Mais à quoi bon? Tu devines ce que je peux penser de toi ...
-Cela suffit ... Disons-nous adieu!
-
-Mme Hardouin, par courtoisie, et un peu émue aussi, questionna:
-
---Pour toujours?
-
---Pour toujours?
-
-Elle se jeta à son cou, se colla contre lui, vraiment saisie par le
-repentir, et à ce moment, elle eût volontiers accompli des actions
-héroïques ou folles, pour réparer l'offense, apaiser son chagrin, le
-rendre heureux enfin.
-
-Elle l'embrassait, avec tout l'art de tendresse qu'elle avait quand
-elle aimait, de baisers longuement et finement donnés, où il semblait
-qu'elle laissât un peu de ses lèvres et d'elle-même.
-
-Elle ne jugeait pas que ce fût assez, et très bas encore:
-
---Mon Gil ... Pardon!... Pardon!... Je t'assure, si tu veux, quand tu
-voudras, je reviendrai sans déplaisir ...
-
-Il répliqua d'une voix étranglée:
-
---Non, non, je te remercie ... Ce serait inutile, ce serait sans
-intérêt, maintenant ... Adieu!
-
-Ils se serrèrent les mains. Elle sortit. Il regardait la porte, ce
-morceau de bois, cette épaisseur qui, soudain, s'était mise entre elle
-et lui. Le battant se rouvrit. Elle revenait:
-
---Je ne peux pas partir ainsi!
-
-Elle l'étreignait de nouveau, et il perdait dans ces baisers son
-énergie de résistance, bégayant:
-
---C'est mal, ce que tu as fait ... C'est mal, ma petite Jack!
-
-Mme Hardouin s'était agenouillée près du divan et séchait les yeux
-de Mareuil avec son diaphane petit mouchoir de batiste, tentait même
-d'atténuer ses regrets, retrouvant, tout à coup, ce génie de pitié, ce
-besoin féminin de consoler que les plus mauvaises portent en elles.
-
---Ne pleure pas, mon Gil!... Je ne le mérite pas ... Aucune femme ne le
-mérite ... Elles sont toutes comme ça ...
-
---Je t'en prie, disait Mareuil ... Va-t'en!... Il faut que tu t'en
-ailles!
-
-Trois heures sonnaient à une étroite pendule d'or placée sur la
-cheminée. Mme Hardouin dressa la tête de ce côté. Mareuil réitérait sa
-prière. Elle se releva:
-
---Adieu, mon chéri ... Et à toi, si tu veux, quand tu voudras!... Adieu!
-
-La porte claqua au loin. C'était fini.
-
-Mareuil alluma une cigarette et descendit sans se presser. Il se
-sentait un peu ahuri et tamponnait machinalement ses paupières
-brûlantes.
-
-Sous la voûte, Mme Honoré la concierge courut après lui:
-
---Est-ce que Monsieur vient demain? Dois-je préparer du feu?
-
-Il n'eut pas l'humilité de dire non, et d'un ton sec il répondit:
-
---Je ne sais pas, préparez toujours!
-
-Puis il s'en alla rapidement, car Mme Honoré fixait, avec une
-persistance curieuse, ses yeux gonflés d'avoir pleuré.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Le soir même, chez les Brévannes, il y avait dîner intime, toute la
-bande conviée.
-
-Dès son arrivée, Mareuil prit Brévannes à part et lui conta l'entrevue
-de l'après-midi.
-
-Le journaliste souriait, approuvait par instants:
-
---Bravo! Très bien!
-
-Il conclut:
-
---Eh bien, tout cela me semble parfait ... Je suppose que maintenant
-vous allez vous tenir tranquille ...
-
-Henriette, que ce colloque intriguait et qui avait entendu les derniers
-mots, jugea bon d'intervenir:
-
---Quoi donc?... Qu'est-ce qui est parfait?
-
-Et s'adressant à Mareuil, avec un air de compassion:
-
---Encore des ennuis, mon pauvre Soif-d'Amour?
-
-Elle se tut, ayant remarqué que Brévannes la guettait d'un œil
-courroucé.
-
---Ma jeune enfant, lui dit-il, je vous dispense, à l'avenir, d'appeler
-Mareuil de ce nom ridicule ... Un jour il se fâchera, et je vous jure
-bien que ce n'est pas moi qui lui donnerai tort!...
-
-Henriette, interdite par cette réprimande, si contraire aux usages
-constants de la maison, essaya, par contenance, de la puérilité:
-
---Est-ce qu'on m'avait dit, à moi?... Faut pas me gronder, moi!
-
-La tentative échoua misérablement.
-
---Voyons, tu sais bien que j'ai horreur de ces manières-là, bougonna
-Brévannes ... Occupe-toi donc plutôt du dîner!...
-
-Les autres s'étaient à peine dérangés durant cette courte altercation.
-Labernerie, qui avait hargneusement levé la tête de dessus son journal,
-reprit sa lecture. Le Grand-Cob referma l'œil qu'il s'était efforcé
-d'entr'ouvrir, malgré la somnolence qui lui restait d'une nuit passée,
-la veille, dans les cabarets des Halles. Charleval paraissait emporté
-dans des conceptions ... Ce Mareuil, encore! Ses affaires de cœur! Sa
-dame du monde! Et ils songeaient qu'il était bien gentil, Mareuil,
-mais tout de même un peu raseur, quelquefois, avec ses histoires de
-femmes!
-
- * * * * *
-
-Le lendemain matin, Gilbert, qui, sur les exhortations de Brévannes,
-s'était docilement grisé au dîner, se réveilla presque à l'aube, après
-un sommeil lourd et sans rêves.
-
-Il glissa à bas de son lit et s'approcha de la fenêtre. L'avenue de
-Villiers était toute solitaire, toute blanche. On entendait, dans le
-silence du matin, le bruissement rythmé du balai d'un balayeur qui
-frôlait les trottoirs. Le ciel était bleu foncé, un ciel profond de
-premier printemps. Mareuil se dit que la journée serait sans doute
-belle et tiède, puis aussitôt il pensa: «Je n'ai plus d'amie!»
-
-C'était la même pensée qui l'avait obsédé à son départ de la rue
-Fortuny, qui l'avait hanté, la soirée précédente, jusque dans le
-trouble de la griserie, qui revenait dès le réveil: «Plus d'amie!»--et
-il se répétait ces mots mélancoliques comme pour s'accoutumer à leur
-sens étrange.
-
-Il aurait voulu avoir été l'amant de Mme Hardouin, mais il y avait
-bien, bien longtemps--l'avoir été à la manière des hommes grisonnants
-dont on dit: «Il a été l'amant de Mme Un tel ...»--mais d'un ton
-historique, d'une voix qui indique des années et des années écoulées
-depuis.
-
-Il réfléchissait:
-
-«Et il viendra, ce moment-là, comme ils viennent tous, l'un après
-l'autre, en mystère, à pas de loup ... Comme est venu celui de la
-rupture, ce moment que j'attendais si fiévreusement depuis un mois et
-qui est arrivé pourtant, qui est accompli, qui est fini maintenant ...
-J'ai déjà vu cela en chemin de fer ... Le train n'avançait pas, avait
-du retard ... Et tout à coup, j'étais en gare, dans la rue, en voiture,
-chez moi, arrivé, installé, sans comprendre comment ... Est-ce curieux,
-ces jours, ces heures, ces minutes, ce temps qui passe dans l'ombre, en
-silence!...»
-
-On lui apportait son thé. Il mangea d'assez bon appétit. Puis il
-fit sa toilette, s'attardant en des flâneries calculées, s'arrêtant
-pour rêvasser, parcourir un article de journal, choisir un vêtement,
-une cravate; et, comme il lui restait une heure à employer avant le
-déjeuner, il voulut relire d'anciennes lettres de Jack.
-
-Il les retira d'un tiroir où elles étaient serrées, empilées au point
-que la serrure fermait avec peine; et il les jeta par poignées sur sa
-table. Il contemplait tous ces papiers blancs, gris et mauves, épais
-comme du carton ou ténus et plissés comme de la dentelle, d'où montait
-une vapeur douce de parfum mourant, de roses desséchées.
-
-«Y en a-t-il, des saletés, là-dedans, et des canailleries!»
-
-Il commença à lire, au hasard, élucidant les pensées que cachaient ces
-mots enchevêtrés, cette encre noire ou violette, ces lignes crayonnées
-en hâte,--comparant, confrontant, fouillant activement, dans ce tas de
-mensonges, comme un chiffonnier picorant dans un monceau d'ordures; et
-quand il avait découvert la preuve d'une imposture, établi l'évidence
-d'une contradiction, il ressentait une joie sauvage, une satisfaction
-méprisante. Il quittait sa chaise, marchait quelques instants, la tête
-basse, puis venait se remettre à sa lecture.
-
-On frappa à la porte.
-
---Monsieur est servi.
-
-Il repoussa les papiers dans le tiroir, les refoula à coups de poing,
-et descendit déjeuner.
-
-Mais lorsqu'il fut remonté dans son atelier et qu'il vit, presque
-devant lui, la grande étendue de temps, blanche et vide, qui se
-déroulait jusqu'au dîner, il ne put se défendre d'un intime mouvement
-de détresse:
-
-«Qu'est-ce que je vais faire d'ici là? Qu'est-ce que je vais faire?»
-
-Pas de lettre à attendre! Pas de lettre à écrire! Il aurait souhaité
-d'être encore plus jeune de deux jours, au temps maudit où il
-s'inquiétait, où il souffrait, mais où il luttait, au moins, où il se
-démenait, où il faisait quelque chose. Et il éprouvait ce terrible
-frisson de regret et d'ennui qui tourmente souvent les vieux officiers
-démissionnaires quand sonne dans leur oisiveté l'heure connue du
-rapport, de la botte ou de la manœuvre.
-
-Il s'allongea dans un fauteuil, fumant coup sur coup, et pour
-s'étourdir, des cigarettes qui allaient s'éparpiller en petits tas
-jaunâtres, à demi brûlées, sur le dallage noir de la cheminée.
-
-«Oui, je n'ai pas le choix; il s'agit de changer ma vie, d'inventer une
-distraction, de m'organiser autrement ...»
-
-Mais, à peine les combinaisons formées, elles s'écroulaient, et, sur
-leurs décombres, sur leurs chiffres en ruines, voletait l'image de
-Jack--de Mme Hardouin s'acheminant vers le logis d'un monsieur à vague
-moustache, ou montant son escalier, tout aimable, prête à s'offrir.
-
-Mareuil se leva, dégoûté:
-
---Eh bien, cela va être gai! murmura-t-il. Cela va être frais, si c'est
-tous les jours ainsi!
-
-Il saisit une large feuille de papier dans un cartonnier placé près
-de la fenêtre, et, s'asseyant en bonne lumière, il se mit à dessiner
-une tête de femme, au caprice du crayon, sans autre idée nette que de
-s'occuper, de fuir ce néant du rien-à-faire.
-
-Mais, soudain, d'un geste furieux, il brisa contre le papier la pointe
-de son crayon qui vint frapper la vitre avec un bruit argentin.
-
-Non! Il en avait assez, à la fin, de tracer des petites lignes,
-d'écraser du noir sur du blanc, de s'appliquer aux reliefs, de tenir
-compte de la perspective, de s'acharner à ce nez, à cette bouche, à ces
-yeux de femme--à ces attraits en mine de plomb, qui n'étaient rien,
-rien du tout, il le savait bien, lui Mareuil, auprès d'un vrai visage
-de femme tendu de peau vivante et parfumée.
-
-Alors, il ouvrit un journal, et, du regard, courut à la recherche d'un
-écho, d'une annonce qui lui fournirait le moyen de terminer cette
-infernale après-midi.
-
-Il lut que, ce jour-là, avait lieu la dernière réunion du Concours
-Hippique; et en même temps, il revit l'entassement de dames élégantes
-parmi les uniformes clairs et les fanfares de chasse, toute la
-brillante assemblée qui devait s'agiter, sous le soleil printanier,
-dans la grande nef sonore.
-
-«C'est cela!... Je vais y aller», pensa-t-il.
-
-Puis en rangeant ses objets de dessin, il s'avoua: «Si je trouvais
-là-bas, ce qu'il me faut!... C'est peu probable ... Mais qu'est-ce que
-je risque?... Et, dès le lendemain ... hé! ce ne serait pas ordinaire!»
-
-Il s'habilla avec soin, comme autrefois aux jours des rendez-vous,
-et, vers quatre heures, il franchissait le tourniquet du Palais de
-l'Industrie.
-
- * * * * *
-
-Il hésitait de quel côté il monterait, quand une voix railleuse le héla:
-
---Comment? Vous ici?
-
-Il se retourna et aperçut, face à la porte, le Grand Cob, les jambes
-écartées, les mains balançant, derrière le dos, un parapluie--l'œil
-inspecteur et aigu du boulevardier auquel rien d'un défilé parisien
-n'échappera:
-
---Vous ici? répéta le Grand Cob, en dégageant mollement une de ses
-mains gantées de rouge, et la tendant à Mareuil ... Mais je croyais
-que vous ne vous montriez jamais dans ces endroits, que l'on ne vous
-rencontrait nulle part ... Cela ne va donc plus?
-
-Et de la pomme de son parapluie, il se cognait le thorax à gauche, à la
-place où il supposait qu'on avait ce qu'on appelle un cœur.
-
-Mareuil rectifia:
-
---Dites que cela va mieux ...
-
-Puis, pour couper court aux questions:
-
---Faisons-nous un tour?
-
---Comment donc! déclara le Grand Cob flatté de voir Gilbert se départir
-de sa froideur coutumière ... Tenez, je vais vous mener à la Butte ...
-Nous avons aujourd'hui quelques numéros de luxe.
-
-Et, prenant le bras de Mareuil, il l'entraîna vers la tribune réservée
-aux demoiselles.
-
-Elles étaient reléguées là, non par la pudibonderie des règlements,
-mais de leur plein gré, pour la commodité des causeries libres et des
-affaires à traiter, comme en une sorte de Bourse d'amour--toutes les
-courtisanes de Paris, les illustres et les obscures, celles qui ne
-vivaient que de leur beauté, celles qui avaient réussi par la gaieté
-seule, la bonne humeur, et d'autres, petites femmes de petits théâtres,
-dont on ne savait si c'était au lit ou à la scène qu'elles avaient
-gagné leur clientèle et leurs falbalas pimpants. Elles se serraient
-dans les étroites rangées de gradins, la plupart tournant le dos à
-l'immense rectangle jaune de la piste, tandis que, juchés sur un degré
-supérieur, ou du haut du couloir longeant le mur de la tribune, des
-hommes leur parlaient, penchés sur elles comme pour les humer--des
-hommes souriant d'un sourire camarade ou lubrique, des hommes de toute
-catégorie: vieillards au regard indécis et glouton, officiers à la
-taille pincée, aux cuisses disparues en des culottes éclatantes et
-boursouflées, clubmen réputés, portant à leurs vastes cravates des
-épingles sauvages, marques de leurs goûts hippiques et formées de deux
-longues dents de cheval accolées.
-
-Mais au passage de Mareuil et de Gendrey, les conversations
-particulières cessaient. Les têtes pâles ou peintes de ces dames, leurs
-chapeaux fleuris frémissaient, ainsi qu'un parterre sous une brise; et
-elles se poussaient du coude, murmurant: «Le Grand Cob! le Grand Cob!»
-
-Gendrey semblait insensible à ces signes de déférence. Depuis
-longtemps, il ne saluait même plus ses féales, se contentant de leur
-grimacer de l'œil, de la bouche, du nez, des bonjours familiers et
-paternels, comme en a pour les employés de son ministère un vieil
-huissier inamovible, au courant du personnel et des traditions.
-
-Il nommait maintenant les femmes à Mareuil, joignant à sa nomenclature
-des commentaires sur les mœurs du lieu, tirant, à mesure, la
-philosophie de ce qu'ils voyaient:
-
---Voilà Thérèse Nivolas ... Suzette de Luz ... Claire de Kerjeu ...
-Réussie, cette blonde, hein?... Ninette Rabastens ... Paula Mériel ...
-Et cette petite, basse sur jambes, à droite, en rouge, avec une figure
-de garçon ... C'est Angèle de Cérans ... Cela a débuté, il n'y a pas
-six mois, et cela a déjà hôtel avenue d'Iéna, victoria, cheval de selle
-... Et ce n'est pas fini! Elle ira loin, cette enfant, c'est moi qui
-vous le dis!...
-
-Il avait des inclinaisons du buste, des façons de se rejeter en
-arrière, de dessiner de la main, dans le vide, des tailles, des
-poitrines, des croupes, comme un maquignon désintéressé promenant un
-amateur à travers la foire aux chevaux. On se doutait qu'il eût aimé
-faire reconnaître à Mareuil la délicatesse des attaches, la solidité
-des chairs, l'élasticité des muscles, lui faire toucher, palper ces
-membres bien pris et sans tares dont il répondait.
-
-Il continua:
-
---C'est le dernier jour. On n'a que le temps, vous comprenez. Pendant
-toute la semaine, on a préparé les villégiatures, les petits collages
-d'été ... Aujourd'hui, ce n'est plus l'heure de débattre ... Il faut
-prendre ses arrangements, conclure ... La saison marche. Nous n'avons
-plus avant juillet que les courses, pour rencontres sérieuses. Mais là,
-les hommes jouent. Ils sont inabordables. Ils sont comme fous ... Ils
-ne se connaissent plus ... Ah! elles le savent bien, les petites ...
-Ainsi, regardez Claire de Kerjeu ... un caractère impossible ... On l'a
-baptisée la Fée-Colère ... Eh bien, voyez-la donc en ce moment avec le
-jeune Châtel, le fils du grand épicier ... A-t-elle l'air assez bonne
-fille, assez bon enfant!...
-
-Mareuil ne l'écoutait plus. Instinctivement et comme attiré, il s'était
-rapproché d'une jeune femme vêtue d'une correcte robe de drap bleu
-sombre et à qui des cheveux bouffant en éventail, au-dessus du front
-large et haut, donnaient un certain aspect de ressemblance avec Mme
-Hardouin.
-
-La jeune personne paraissait très excitée, et Mareuil entendit une
-grosse voix enrouée qui sortait de sa bouche, sinueuse comme celle de
-Jack, et qui disait:
-
---Alors, ma chère, figure-toi que cette espèce de sale voyou ...
-
-Mareuil se recula, navré de la déception, sans la moindre curiosité au
-sujet de ce que s'était permis l'espèce de sale voyou mentionné.
-
---Au revoir, je vais jeter un coup d'œil dans les autres tribunes,
-fit-il en serrant la main de Gendrey.
-
-Le Grand Cob parut choqué de ce départ comme d'un insuccès personnel.
-
---Bon! Bon! Ainsi il n'y a rien ici qui vous plaise? Peste, mon petit,
-vous êtes difficile!... Allez donc voir dans le bâtiment à côté. C'est
-bien mieux ... Ah! c'est joli! C'est tout neuf! Elles sont là quatre
-ou cinq avec une réputation de beauté qu'on leur continue depuis
-vingt-cinq ans comme une rente viagère ... La belle madame Fourneau, la
-belle madame de Bleize, n'est-ce pas? On en parlait déjà quand j'étais
-haut comme cela ... Est-ce que ce sont toujours les mêmes?...
-
-Mareuil lui serra de nouveau la main et s'esquiva, ne voulant pas
-engager une discussion sociale sur ces rivalités de classes, ni relever
-tout ce qu'avaient d'injustes et de superficiel les appréciations du
-Grand Cob.
-
-Il se fraya péniblement sa route à travers la foule qui, chaque minute,
-devenait plus dense, plus résistante, n'avançait que par brèves
-secousses, suivies de long moments d'arrêt.
-
-Il se réjouissait secrètement de l'indifférence avec laquelle il avait
-examiné toutes les charmantes amies du Grand Cob.
-
-Devant leurs jolis corps accessibles, il n'avait eu aucun désir, aucune
-tentation. Il n'avait pas dérogé, il demeurait le cœur dédaigneux des
-amours brutales qu'il était la veille encore, lors de cette dramatique
-scène d'adieux que personne de toutes ces personnes ne savait, dont
-personne ne le soupçonnait le héros.
-
-Mais, lorsqu'il eut achevé le tour des autres tribunes, progressivement
-son orgueil l'abandonna.
-
-Ici c'étaient, comme là-bas, des dames tournant le dos à la piste et
-debout, sur lesquelles se penchaient des messieurs en uniforme ou à
-épingles en dents de cheval. Ici, comme là-bas, les femmes étaient
-suspendues des deux mains, ainsi qu'à un frêle mât de cocagne, au
-manche de leur ombrelle, dont la pointe plissait la toile rouge des
-banquettes; et elles gardaient, dans cette posture implorante, les
-yeux levés vers les yeux baissés des messieurs. Ici, comme là-bas, on
-paraissait pressé de préparer des petits collages d'été, de prendre des
-arrangements, de conclure.
-
-Et Mareuil avait des accès de jalousie impersonnelle, rétrospective, à
-voir toutes ces créatures, toutes ces Jack, en train certainement de
-faire à d'autres,--à d'autres amants absents, ingénus et dévoués--ce
-qu'on lui avait fait à lui, pendant deux années.
-
-Il dévisageait insolemment les clubmen en redingote, les cavaliers en
-habit rouge, les officiers bleu-de-ciel ou noirs songeant, à chacun:
-«Si c'était lui!»--énervé à l'idée de frôler peut-être, sans le savoir,
-un de ses rivaux d'hier, un de ceux qui avaient tenu dans leurs bras
-Mme Hardouin, tandis qu'il agonisait à l'attendre.
-
-Plusieurs étaient célèbres pour leur élégance, leur agilité en selle,
-leurs succès mondains et féminins. Les plus humbles bourgeoises les
-connaissaient par leurs noms, les suivaient longtemps du regard comme
-des acteurs populaires. Et au milieu de ces gars solides, à la figure
-vaniteuse et rude, ou bien qui souriaient d'un sourire de maître, en se
-chuchotant, par-dessus l'épaule, des réflexions comiques, Mareuil avait
-presque honte de s'être donné la peine d'aimer, de s'être tant courbé à
-supplier, à souffrir. Il se sentait ignorant, naïf et faible comme un
-petit potache cerné par une cohue de «grands».
-
-Il murmura:
-
---Tous ces gens me répugnent! Allons-nous-en!
-
-Et il marcha vers la sortie, saluant, d'un air hâtif d'homme qui s'en
-va, les têtes qui le saluaient sur la route.
-
---Bigre! fit-il à un tournant ... La mère Lepassereau!
-
-Il voulut se dissimuler derrière un monsieur qui le précédait, affecter
-de n'avoir rien aperçu. Mais trop tard! Leurs regards s'étaient joints,
-heurtés, et maintenant ceux de ladite mère Lepassereau ne le lâchaient
-plus, dardaient contre lui des lueurs à la fois avenantes et de menace.
-Il eut peur de sembler impoli et, résigné, il s'approcha de la grosse
-dame.
-
-Mme Lepassereau feignit hypocritement la surprise.
-
---Tiens, monsieur Mareuil!
-
-Puis elle multiplia les questions au sujet de madame sa mère, une si
-agréable femme; de monsieur son oncle, dont le château était voisin de
-celui des Lepassereau, en Normandie, et au sujet aussi de son travail à
-lui, M. Mareuil, qu'on lui avait dit peindre de si jolies choses, mais
-là, sans compliments.
-
-Elle l'appelait, à certains instants, Gilbert, s'excusant de sa
-familiarité, l'expliquant par ce fait qu'elle l'avait connu tout petit,
-qu'elle ne pouvait s'habituer à ce qu'il fût un homme, un vrai homme;
-et elle s'inquiétait s'il viendrait cette année, au château de monsieur
-son oncle, à Monneville, où, depuis six ans bientôt, on n'avait pas eu
-le plaisir de sa visite.
-
---D'ailleurs, à Paris, vous ne sortez guère davantage ... Et même soit
-dit sans reproches, nous vous avons bien regretté chez nous, cet hiver
-... C'étaient des réunions tout intimes, où je crois que vous ne vous
-seriez pas ennuyé ...
-
-Mareuil, qui guettait l'attaque, riposta:
-
---Moi, j'en suis sûr, madame ... Ça été une coïncidence malheureuse ...
-Par hasard, ces deux fois-là j'étais pris ... Mais j'espère ...
-
-Mme Lepassereau l'interrompit:
-
---Vous ne reconnaissez pas Germaine, n'est-ce pas?
-
-Et d'un ton bienveillant:
-
---Oh! cela ne m'étonne pas ... En six ans, on change!... C'est bien
-naturel ... Et toi, Germaine, tu ne reconnais pas M. Mareuil, toi non
-plus?
-
-Mlle Germaine Lepassereau se retourna et, saluant d'un salut grave et
-réservé:
-
---Non, je n'aurais pas reconnu Monsieur.
-
-Elle avait une allure assez gracieuse, des yeux clairs et larges,
-des cheveux châtain pâli, frisés en triangle sur le front; mais sans
-qu'elle fût déplaisante, il n'y avait rien de troublant dans sa petite
-figure froide, lisse et propre de jeune miss bien savonnée.
-
-Elle reprit, après un moment:
-
---Maintenant, je me rappelle, je me rappelle parfaitement.
-
-Une fanfare sonnait, annonçant la fin d'un parcours et se mêlant au
-grondement lointain des derniers applaudissements, tandis qu'un nouveau
-cavalier, un hussard stoppait devant la tribune du jury.
-
---Regarde, maman, dit Germaine sans laisser le temps à Mareuil de
-trouver la phrase courtoise qu'il cherchait ... Regarde! Voilà M. de
-Saint-Lys ... C'est la troisième fois qu'il monte aujourd'hui.
-
-Mareuil saisit l'occasion de réparer son silence:
-
---Cela vous intéresse, ce concours, Mademoiselle?
-
-Mlle Lepassereau eut une moue ironique:
-
---Heu?... Cela m'intéresse autant que d'aller faire des visites ou que
-d'aller à la Sorbonne ...
-
---Ah! vous fréquentez la Sorbonne? Et vous vous y ennuyez, Mademoiselle?
-
-Il souriait le plus sympathiquement qu'il pouvait.
-
-Elle leva les yeux pour voir s'il se moquait; puis subitement, son
-regard sembla se voiler de défiance, se refermer sur ce qu'elle
-pensait, et elle répondit d'un ton bref comme un tour de clef:
-
---Je n'ai pas dit cela!
-
-Elle s'était tournée vers la piste et affectait de s'occuper de la
-course de M. de Saint-Lys, marquant au crayon, sur son programme, les
-fautes commises, tapant le sol du bout de son en-cas, lorsque la haie
-ou la barrière avaient été convenament franchies.
-
-Gilbert, posté derrière, détaillait hostilement son buste enserré
-d'un long covercoat jaune, ses cheveux trop tirés sur la nuque où nul
-frison ne dépassait, toute sa netteté frigide de novice inexperte, et
-il éprouvait pour elle des sentiments de pédant d'amour, le mépris du
-savant pour l'illettré qui lui a manqué.
-
-Plus tard, quand elle aurait accompli ses preuves, oui, il eût compris
-qu'elle le reçût dédaigneusement, de cet air de majesté hautaine que
-donnent parfois aux femmes la conscience de leur mystérieuse valeur, le
-souvenir récent de ce qu'elles peuvent, avec leur corps!
-
-Mais, aujourd'hui, qu'elle l'accueillît ainsi, lui, Gilbert, l'ancien
-amant, l'ancien adversaire d'une gaillarde telle que Mme Hardouin,
-qu'elle fît sa contractée, cette petite Lepassereau qui ignorait tout
-de la vie, qui n'avait d'autre mérite que sa virginité fade, non,
-c'était pénible, c'était sévère!
-
-Et pendant que M. de Saint-Lys terminait ses bonds, Mareuil parcourait
-du regard les dames proches, pour en découvrir une de laquelle il
-eût subi, sans récriminer, les intolérables façons de cette petite
-glaçon de Lepassereau. Tout autour de lui, tout au loin, se dressaient
-des têtes familières, têtes d'hommes, de femmes, de jeunes filles,
-inaperçues depuis deux ans et dont il déchiffrait, peu à peu, les
-traits changés par le temps. Après cet exil de sa liaison, il se
-faisait l'effet d'un voyageur revenant à Paris après un long voyage. Il
-reconnaissait un nez, une bouche, une attitude, puis le nom fuyait. Ou
-bien, il hésitait, croyait s'être trompé. Soudain, il s'inclina avec
-vivacité vers Mme Lepassereau qui se passionnait pour la course de M.
-de Saint-Lys, et demanda:
-
---Madame!... Madame!... Est-ce que cette dame blonde, à droite,
-au-dessous de vous, au second banc, est-ce que ce n'est pas Mme
-Lozières?
-
---Où cela?
-
---Là, à droite, au deuxième rang, un chapeau à coques de velours
-grenat ...
-
-Il désignait une jeune femme blonde, au visage ovale et pâle, aux
-sourcils noirs très épais, et dont les cheveux ondulés recouvraient
-à-demi l'oreille.
-
---Où cela?... Où cela?... répétait Mme Lepassereau dont l'attention,
-loin de travailler vers la droite, restait captivée, à gauche, par la
-double haie qu'atteignait, à cet instant, l'infatigable Saint-Lys.
-
-Enfin, elle répondit:
-
---Oui, oui, c'est Mme Lozières ... C'est elle!
-
-Mareuil pensait:
-
-«Eh bien! en voilà une à qui le mariage a fait du bien!»
-
-Il se rappelait sa silhouette maigre et informe de jeune fille,
-d'enfant même, à l'époque où il jouait avec elle, dans le verger vert
-de Monneville, sous les pommiers tordus; et il l'examinait tout charmé
-de son épanouissement nouveau, de sa beauté grandie, lui trouvant un
-curieux air petit fifre de la Révolution, petit tambour Bara, avec ses
-cheveux dorés sur l'oreille.
-
-Mais une rumeur triomphale, une immense explosion de bravos venaient
-d'éclater, saluant le hussard qui avait sauté d'un superbe saut la
-rivière du centre. Une musique militaire entonna une marche d'opérette.
-La réunion était close.
-
-La piste, rapidement, se remplit de spectateurs et de spectatrices
-accourant pour assister à la distribution des récompenses. Près de
-la rivière, des groupes se formaient, joyeux et bavards, comme à la
-sortie des grandes administrations, la journée de travail finie.
-Des gigolos, en longue redingote, mesuraient, d'un œil effaré, la
-largeur de l'obstacle. Les femmes, sans interrompre leur causerie,
-s'entrejugeaient furtivement, le front impitoyable, notant les
-erreurs de mode ou les inventions habiles dans les toilettes qui
-circulaient,--et des figures s'avançaient, interrogatives et plus
-indicatrices que des doigts, des figures priant qu'on leur nommât ce
-monsieur avec une barbiche rousse ou cette dame en vert, là-bas.
-
-Au milieu de la foule, Mareuil, qui avait profité de la presse du
-départ pour semer Mme Lepassereau, se promenait, l'aspect indifférent
-et ennuyé, quoiqu'en réalité tout à la préoccupation de revoir Mme
-Lozières, de vérifier si elle était de près la jolie personne qu'elle
-lui avait semblé de loin.
-
-Elle devait avoir actuellement deux ans de moins que lui, quelque
-chose comme dans les vingt-huit ans; et on l'avait mariée, sept
-ans avant, avec un haut fonctionnaire des finances, un receveur,
-un trésorier-payeur,--Mareuil ne se souvenait plus au juste,--un
-républicain de vieille date, dont le choix avait fait scandale, lors
-du mariage, à Monneville, et dans toute la société conservatrice des
-environs.
-
-Un mariage qui s'expliquait pourtant, étant donné l'ingénuité docile de
-la jeune fille et les ambitions de sa famille, dont plusieurs membres
-déjà, dans la diplomatie ou l'armée, s'étaient un peu ralliés au
-gouvernement. Mais on avait mis longtemps, néanmoins, à le pardonner
-aux Brégy, à oublier leur fâcheux manquement à la bonne cause en péril
-...
-
-Gilbert évoquait ces souvenirs: «Lucie de Brégy!... Lucie Lozières!
-Est-ce bizarre, cette rencontre!»
-
-Tout à coup, il remarqua les coques rouges de son chapeau, et lentement
-il se dirigea de son côté, de façon à ne pas être masqué par les dames
-avec qui elle causait. Arrivé devant elle, il salua; puis, après
-quelques pas, s'étant retourné pour la contempler de nouveau, il
-aperçut le regard de Mme Lozières fixé vers lui, qui se dégageait vite,
-comme par honte d'avoir été surpris.
-
-Alors, il rôda de groupe en groupe, s'arrêtant à des poignées de main,
-à des conversations inutiles, retenu par le désir de s'approcher encore
-de la jeune femme, de renouer connaissance, si possible, sans but
-précis, pour voir, et parce qu'il en avait envie, tout simplement, en
-somme.
-
-Mais elle avait changé de place, était partie peut-être. Il ne put la
-retrouver.
-
-«C'est stupide, pensait-il, j'aurais dû lui parler ... Quelle gaffe!»
-
-Il chercha partout, traîna autour des sauteurs primés, faillit se faire
-écraser par les lauréats qui se rendaient aux écuries en trottinant, et
-finalement, à bout de patience, il gagna la sortie.
-
-La bousculade était grande, et, par moments, la masse serrée des
-partants se serrait davantage pour laisser passage à des chevaux qu'un
-lad emmenait dehors.
-
---Hep! hep!
-
-On se rangeait, on s'étouffait, on se collait les uns aux autres, en
-rentrant les pieds. Des dames protestaient. D'autres souriaient à leurs
-voisins inconnus ou bien montraient une mine revêche aux privautés
-éventuelles. Une voix, derrière Mareuil, une voix claire et gaie
-prononça:
-
---Bonjour, monsieur Gilbert!
-
-Il tourna la tête et vit Mme Lozières qui, le coude au corps, lui
-tendait, avec difficulté, la main. Il balbutia, un peu décontenancé par
-cette apostrophe inespérée:
-
---Bonjour, Madame!... Vous allez bien?... M. Lozières va bien?...
-Quelle foule, n'est-ce pas?
-
---Très bien, je vous remercie ... et Madame votre mère?
-
-Il reprit:
-
---Je vous croyais à Bourges?
-
---Oh! non ... Nous avons quitté Bourges il y a trois mois ... Je suis
-tout à fait Parisienne, maintenant ... M. Lozières a été nommé au
-ministère, à l'administration centrale ...
-
---Ah! c'est une bonne chose! fit par courtoisie Mareuil. Vous devez
-être très contents!
-
---Oui, nous sommes assez contents ... Oh! oh!... Prenez garde!
-
-Une poussée l'avait jetée contre lui, et il sentit une odeur fine et
-forte, cet heureux alliage du parfum et d'elles-mêmes qu'exhalent
-certaines femmes toujours.
-
-Elle murmura:
-
---Je vous demande pardon ... Je ne vous ai pas fait mal?
-
---Du tout, du tout!... Mais ce service est bien tristement organisé ...
-
-Ils arrivaient sur le seuil.
-
-Une large nappe de lumière jaillit devant eux, et ils aperçurent des
-laquais en livrée et l'œil inquiet, à la recherche des maîtres, une
-triple rangée de badauds qui se penchaient avidement dans l'espoir de
-ces femmes, et ces femmes, et ces femmes qui sortaient.
-
-Mme Lozières regarda à droite, à gauche--et d'un ton contrarié:
-
---Comme c'est ennuyeux!... J'ai perdu mes amies, les dames avec qui
-j'étais tout à l'heure!
-
-Elle se haussait sur la pointe des pieds:
-
---Non!... non, elles ne sont pas là ... Elles seront parties sans
-m'attendre!
-
---Alors? fit-il brièvement.
-
---Alors, je vais vous dire au revoir et rentrer chez moi ... Je reçois
-le samedi ... Mais je n'ai plus que deux jours à votre disposition,
-puisque samedi en huit mes réceptions finissent ... N'oubliez pas, 9,
-rue Galilée, près de l'avenue Kléber ...
-
-Il retint un peu sa main et, d'une voix respectueusement caressante:
-
---Est-ce qu'il vous déplairait que je vous accompagne?
-
---Quand cela?... Maintenant?... Ce n'est guère votre chemin, il me
-semble ...
-
-Elle s'arrêta, inspecta vivement les alentours, et reprit:
-
---Enfin, si vous voulez bien vous déranger de votre route, j'aurais
-mauvaise grâce à refuser.
-
-Ils quittèrent le trottoir, traversèrent la chaussée, puis, fendant la
-foule entassée sur le refuge voisin et qui les guignait déjà, comme si,
-de longue date, ils eussent eu ensemble toutes sortes d'intimités, ils
-remontèrent, au pas de promenade, les Champs-Elysées, sans mot dire,
-malicieusement satisfaits du petit pacte audacieux qu'ils venaient de
-conclure.
-
-Mme Lozières rompit, la première, le silence:
-
---Vous travaillez beaucoup? J'ai vu de vous des choses délicieuses à
-l'Exposition du Blanc et Noir, l'an dernier, et aussi au Grand-Art ...
-
-Mareuil se défendit modestement.
-
---Non, je vous assure, continua Mme Lozières, j'aime énormément ce que
-vous faites ... Vous avez une façon de poser les personnages et surtout
-des teintes d'une délicatesse!...
-
-Elle lui parlait familièrement, tout de suite revenue au ton de
-camaraderie de jadis. Elle citait ce qu'elle préférait parmi ses
-pastels, ses esquisses formulant même des critiques, s'embarrassant
-parfois, manquant des termes exacts, mais lâchant moins de niaiseries
-qu'il n'en eût pu craindre.
-
-Mareuil déclara en raillant:
-
---Vous avez du goût ... Permettez-moi de vous le dire ...
-
-Elle remercia d'une inclinaison de tête, et ils allèrent de nouveau
-quelque temps en silence.
-
-Mareuil observait sournoisement Mme Lozières de son regard expert de
-peintre et d'amant sagace.
-
-Elle lui paraissait aussi séduisante que là-bas, à l'Hippique, gardait
-cet air petit fifre qui, dès l'abord, lui avait plu. Et, quoique d'une
-taille plutôt grande, elle avait de la grâce, elle marchait bien, de
-ce pas aisé, harmonieux, solide, qui distingue les femmes adroites et
-sûres de leur corps.
-
-Il l'évalua encore d'un coup d'œil sommaire:
-
-«Elle est bien, cette petite!... Quel dommage que je ne l'aime pas, que
-j'aie l'esprit ailleurs!...»
-
-Mais Mme Lozières sentait probablement sur elle la pesanteur des
-regards de Mareuil, car, comme pour mettre fin à ce gênant examen, elle
-demanda:
-
---Savez-vous comment s'appelle la personne qui passe dans cette
-victoria bleue?...
-
-C'était une des demoiselles de la Butte, une grosse brune avec un
-chapeau empanaché de blanc. Mareuil répondit sèchement:
-
---Elle se nomme Mériel ou Nivolas ... je ne vous garantis rien ...
-Du reste, si vous voulez des renseignements sur ces dames, vous vous
-adressez fort mal ... je n'en fréquente aucune.
-
-Mme Lozières parut aguichée par l'expression mauvaise des paroles de
-Mareuil:
-
---Tiens, pourquoi?... Il y en a cependant de bien jolies?
-
---Je ne dis pas ... Mais, je n'aime pas cette façon d'aimer ...
-
-Elle s'exclama d'une voix incrédule:
-
---Vous voulez donc de l'amour, de l'amour vrai?
-
---Peut-être!
-
---C'est surprenant! Je n'aurais pas cru cela de vous!... Je ne sais
-comment ... Est-ce parce que je vous vois encore petit garçon,
-turbulent et méprisant pour les filles, comme vous disiez?... Mais je
-n'aurais jamais supposé que vous fussiez un amoureux, un sentimental....
-
-Mareuil répliqua:
-
---C'est pourtant comme cela!
-
-Puis, après un silence:
-
---Et même, savez-vous de quel nom on m'a surnommé chez un de mes amis?
-
---Je n'ai pas idée ...
-
---On m'a surnommé Soif-d'Amour!
-
-Elle eut un petit rire cordial.
-
---Soif-d'Amour! Oh! c'est drôle, c'est très drôle, Soif-d'Amour.
-Evidemment, cela prouve en votre faveur ... Vous allez me trouver bien
-indiscrète ... Est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes ainsi?
-
---Je l'ai été ...
-
---Ah! vous ne l'êtes plus?...
-
---Plus pour le moment ...
-
-Elle ne répliqua pas, la figure égayée d'un mince sourire, la tête
-baissée vers le bitume grisâtre, mais la pensée visiblement tendue vers
-d'autres choses, vers tout ce que Mareuil ne lui avait pas révélé et
-qu'elle eût bien voulu connaître.
-
-Il réfléchissait: «Pourquoi est-ce que je lui confie ces histoires?...
-Je ne tiens pas à me faire admirer, et j'ai l'air de me poser en être
-extraordinaire ... C'est imbécile!»
-
-Le temps avait fraîchi. La nuit tombait. Une rafale de vent s'éleva,
-vint coller la souple robe de Mme Lozières contre son corps.
-
-«Elle n'est décidément pas mal, songeait Mareuil, et cela vaudrait
-toujours mieux qu'une Mériel, qu'une Kerjeu, qu'une Nivolas ...»
-
-Elle l'interrompit dans ces parallèles:
-
---Vous autorisez une question?
-
---Tant qu'il vous plaira!
-
---Eh! bien, voilà! dit-elle, comme livrant la conclusion de ses
-raisonnements secrets ... Voilà! Pensez-vous qu'un jeune homme de votre
-âge puisse aimer d'une manière absolue ... Vous m'entendrez à demi ...
-C'est très difficile à expliquer ... Pensez-vous qu'un jeune homme peut
-être fidèle, complètement fidèle, même quand il aime, au milieu des
-entraînements, des tentations, des occasions?...
-
---Certainement! fit Mareuil.
-
-Elle reprit:
-
---Oh! ce doit être bien rare ... Ainsi, par exemple, ceux que nous
-avons rencontrés tantôt au Concours, tous ces officiers, ces hommes de
-sport, pensez-vous ...
-
-Mareuil s'exclama rageusement:
-
---Ceux-là! ceux-là!... Ah! mais non!... Et puis, je préfère que vous ne
-m'en parliez pas, des jeunes gens ... Je les déteste!
-
---Vous les détestez?
-
---Oui, je les déteste, surtout lorsque je les vois en foule, en masse,
-réunis ensemble, comme ils étaient aujourd'hui ... Tenez, il m'est
-arrivé de me sauver d'un salon de cercle, d'une salle de théâtre, d'une
-salle d'armes, parce qu'il y avait là trop d'hommes, parce que cela
-m'indignait de rêver à tout ce qu'ils étaient capables de faire avec
-leurs yeux, leurs moustaches, leur vigueur, leurs corps alertes ... Ce
-sont des voleurs de cœurs, des voleurs de femmes ... Je les déteste!...
-
-Elle lui lança un regard ému, un de ces instinctifs regards de
-gratitude comme elles en ont toutes quand on dit, à leur propos, des
-paroles même un peu absurdes, mais qui sont plus que des mots de désir
-brutal ou d'offres libertines.
-
-Mareuil continuait:
-
---Non, je ne comprends pas qu'on trahisse ... Je trouve ça puéril ...
-Il serait si simple de quitter quand on cesse d'aimer ... Pour ma part,
-je n'ai jamais trompé ... et je suis persuadé, je crois bien que je ne
-tromperai jamais ... oui, je le crois bien ...
-
-Il avait proféré cela comme une leçon récitée, sans conviction dans la
-pensée, et il demeurait stupéfait de sentir en lui ce subit désaccord,
-répétant:
-
---Oui, réellement, je le crois!
-
---C'est très bien! fit Mme Lozières ... Et si vous ne redoutez pas de
-vous ennuyer, vous viendrez en recauser chez moi, samedi prochain ...
-
-Il s'écria d'un air de regret:
-
---Comment! vous rentrez?
-
---Oui, je rentre ... D'abord, ce vent me donne la migraine ... Et puis
-il est très tard ...
-
-Mareuil prit, en plaisantant, un ton de mélodrame:
-
---Ecoutez!... Suivez-moi et je vous raconterai ma vie!
-
-Mme Lozières souriait:
-
---Mais je ne vous la demande pas!
-
---Alors, je vous raconterai autre chose, tout ce que vous voudrez ...
-Il est à peine six heures et demie ... Vous avez largement le temps!
-
-Et comme elle hésitait, il feignit de l'amertume:
-
---Quand je pense qu'à Monneville, c'était toujours vous qui me
-relanciez, qui me suppliiez de jouer ...
-
-Elle répondit:
-
---Nous ne sommes plus à Monneville ... Enfin, je ne veux pas que vous
-vous imaginiez que je me venge ... Entendu!... Nous marcherons encore
-un peu, mais quelques pas, seulement!
-
-Ils se remirent en route, traversèrent la place de l'Etoile et
-s'engagèrent dans l'avenue de la Grande-Armée.
-
-Le crépuscule devenait plus noir, et une à une, les lanternes des
-réverbères s'allumaient. Lorsqu'ils passaient auprès d'elles, Mareuil
-s'amusait de voir son ombre et l'ombre de Lucie s'allongeant, côte à
-côte, comme celles de deux amants flâneurs. Parfois, à une bourrasque
-plus violente, elle détournait la tête de son côté et elle échangeait
-avec lui un sourire amical, un sourire complice.
-
---Non, je n'ai jamais, jamais trahi! disait Gilbert.
-
-Il avait repris ses théories sur l'amour, sur ce qu'on doit à une femme
-aimée, sur le dégoût que nécessairement on éprouve pour les autres,
-qui ont le tort de ne pas être elle--décrivant à Mme Lozières tout son
-trésor de sentimentalité, inventoriant toutes ses richesses de cœur,
-les faisant scintiller, miroiter, valoir comme un bijoutier ses bijoux
-devant une cliente à gagner.
-
-Il avait conscience d'être sincère maintenant, et l'indécision bizarre
-de tout à l'heure ne l'oppressait plus. Il parlait de son irréprochable
-fidélité ainsi qu'un brave de son courage, avec cette assurance
-naturelle qui nous vient d'un passé glorieux, d'actions d'éclat
-incontestables. Chacune de ses phrases se rapportait à des hauts faits
-qu'il eût pu prouver, à l'un des épisodes de la terrible campagne de
-deux ans qu'il avait menée contre Jack. Il s'écriait à tout instant:
-«Quant à moi ...» ou bien «Il m'est souvent arrivé» ou encore: «Sans
-me citer comme exemple ...»; et sous ces formules personnelles qui
-lui échappaient, Mme Lozières devinait une histoire vraie, un drame
-touchant, peut-être.
-
-Elle n'interrogeait plus, le laissait disserter, craignant de prononcer
-des questions significatives, de trop montrer son intérêt, sa
-sympathie.
-
-Ils étaient près de la Porte-Maillot. Elle vit la grille, et d'un ton
-impératif:
-
---Il faut que je rentre ...
-
---Il le faut?...
-
---N'insistez pas!... Cela me désobligerait.
-
-Ils revinrent en arrière. Mme Lozières hâtait le pas, se plaignant
-d'être en retard, très fâchée, très mécontente.
-
-Mareuil, pour la calmer, consultait sa montre, donnait de fausses
-heures auxquelles elle refusait de croire.
-
-A l'angle de l'avenue Kléber, elle s'arrêta:
-
---Si vous voulez, j'aime mieux que nous nous séparions ici!
-
-Puis, Mareuil, serrant un peu fort sa main, elle la retira brusquement:
-
---A bientôt, j'espère!
-
-Elle n'indiquait plus de jour, cette fois. Il répliqua de même:
-
---A bientôt!... Je suis bien heureux de vous avoir revue!
-
-Elle le regarda d'un regard franchement tendre, presque prometteur et
-elle ajouta:
-
---A bientôt alors!... Je me sauve!
-
-Elle avait disparu au coin d'une rue.
-
-Mareuil songea:
-
-«Elle est agréable ... Mais quels yeux bêtes en partant!... Quels
-regards sales elles peuvent vous avoir!... C'est écœurant!...»
-
-Il monta dans un fiacre et se fit conduire chez lui. Auprès du parc
-Monceau, il distingua, malgré la nuit, un endroit où jadis, avec Jack,
-il s'était promené, aux premiers jours de leur liaison. Il poussa un
-soupir, et resta quelque temps avec une vague mélancolie.
-
-
-
-
-V
-
-
---On peut entrer?
-
---Entrez! dit Gilbert, en reconnaissant la voix de Brévannes ... Vous?
-Un samedi?... Je croyais que c'était votre jour d'article?
-
-Le journaliste s'assit et alluma un cigare:
-
---Oui, j'ai eu fini plus tôt que de coutume ... Dites donc, qu'est-ce
-que vous faites, aujourd'hui?
-
---Pourquoi cela?
-
---Enfin, êtes-vous libre?
-
---Libre!... Libre!... Ça dépend! dit Mareuil, qui s'était précisément
-promis d'aller, dans l'après-midi, chez Mme Lozières ... Ça dépend un
-peu de l'heure et aussi de ce que vous avez à m'offrir ...
-
---Voilà! fit Brévannes. Il y a tantôt répétition générale à l'Odéon
-... La jeune enfant est souffrante et ne peut venir ... Voulez-vous la
-remplacer? On raconte que la pièce est intéressante ...
-
-Mareuil se recueillit. Cette proposition ne le séduisait guère, mais
-une soudaine envie le poussait à profiter du prétexte pour retarder
-cette visite de combat que, la veille encore, il hésitait à rendre, à
-livrer.
-
-Il pensa avec soulagement: «Il ne serait peut-être pas mauvais de la
-faire attendre ...»--puis, tout haut:
-
---C'est convenu! Cela me va!
-
---Alors prenez votre chapeau ... Nous mangerons de l'autre côté de
-l'eau ... Ne lambinons pas!... Le rideau est à une heure.
-
-Lorsqu'ils furent en voiture, après quelques instants de silence,
-Brévannes demanda:
-
---A propos, et la santé du cœur?
-
---Mon Dieu, dit Mareuil ... je n'ai pas trop à me plaindre ... Je
-suis même étonné de souffrir si peu ... A tel point, que je fais des
-expériences, que je me mets à l'épreuve pour voir si c'est bien fini,
-si ce n'est pas un engourdissement passager ... Je me représente la
-dame en train d'accomplir des infamies, des débauches extraordinaires
-... Rien! Cela me laisse calme, cela augmente seulement un petit peu la
-répulsion que j'ai pour elle ... Je lui crie un gros mot, une injure
-... Mes lèvres se soulèvent de dégoût ... Et c'est tout!... Quant à ces
-messieurs ...
-
---Quels messieurs?
-
---Vous savez bien, le boursier, l'avocat, la bande, enfin ...
-
---Eh bien?
-
---Eh bien! je ne leur en veux presque plus ... Je n'ai plus pour eux
-qu'une sorte de curiosité ... Oui, tenez, je voudrais bien voir leurs
-têtes, leurs têtes de cocus ... Car ils l'ont été, comme moi, les
-imbéciles, comme tout le monde le sera avec la dame!... Je commence à
-la comprendre, cette personne, je commence à la connaître!...
-
-Brévannes approuva:
-
---Votre état d'esprit me semble, en effet, assez bon ... Et alors, vous
-ne l'aimez plus?...
-
---On le dirait ... C'est, d'ailleurs, ce qui me confond, mon vieux
-... Car, pourquoi est-ce que, du jour au lendemain, je ne l'ai plus
-aimée? Parce que j'ai su qu'elle me trompait? Je l'ai cru d'abord.
-Mais, ensuite, j'ai réfléchi ... Ce n'est pas la raison ... J'aurais pu
-savoir et pardonner, continuer de l'aimer ... J'aurais pu désirer la
-revoir, accepter qu'elle revînt comme elle m'en priait ... Pas du tout,
-j'ai refusé ...
-
---Et maintenant, vous refuseriez encore?... Vous refuseriez si elle
-vous écrivait, si elle vous donnait pour demain ou après-demain un
-petit rendez-vous amical?
-
---Je refuserais, parce que je n'ai plus envie d'elle ... Et puis, pas
-de danger qu'elle m'écrive ... Elle est sans doute enchantée que ce
-soit terminé, d'avoir sa tranquillité, sa liberté ... Elle ne viendra
-pas me chercher, allez ... Mais vous, Brévannes, vous expliquez-vous
-cela, que je ne l'aime plus?...
-
-Brévannes tiraillait sa longue moustache blonde.
-
---Moi?... Moi? Je ne me suis jamais engagé à vous fournir des
-éclaircissements psychologiques sur votre cas ... Comment!... Vous
-ne souffrez plus, vous avez la chance de ne plus souffrir et vous
-demandez, en sus, des explications!... Vous en voulez trop, mon jeune
-ami! Vous êtes insatiable!
-
-Mareuil suivait son idée:
-
---Par contre, si je ne souffre pas, je m'ennuie ferme!... J'ai essayé
-de travailler ces jours-ci. Pas moyen! Est-ce affaire de tempérament ou
-d'habitude? mais je sens que je ne suis capable que d'aimer, que je ne
-suis bon qu'à cela, qu'il n'y a que cela qui m'intéresse ... Je suis
-devenu homme de sentiment, comme d'autres sont hommes de cheval, hommes
-de finances, hommes d'études ...
-
-Et il répéta, ravi de sa trouvaille:
-
---Oui, je suis un homme de sentiment!... Saisissez-vous?
-
-Brévannes répliqua d'une voix narquoise:
-
---Si je saisis?... Passez-moi donc une allumette ... Si je saisis?...
-Comme un huissier!... Mais on n'est pas homme de sentiment tout seul.
-Vous oubliez, mon brave monsieur, qu'on ne l'est généralement qu'à deux
-... c'est le minimum!
-
---J'oublie? fit Mareuil, à son tour ironique ... Ah! j'oublie?... Et
-qui vous dit que nous ne serions pas deux?
-
-Brévannes l'examina avec compassion:
-
---Déjà?...
-
---Déjà! repartit Mareuil d'un ton résolu ... Parfaitement, j'ai en vue
-une petite femme charmante ...
-
---Que vous aimez?
-
---Je n'irai pas jusqu'à vous jurer que je l'aime ... ce serait
-exagérer!... Mais je crois que je l'aimerai, que je l'aimerai bien ...
-avec le temps ...
-
-Brévannes leva les bras en signe d'absolution:
-
---Au fait, si c'est votre manie, si cela vous plaît, vous auriez tort
-de vous priver!... Une façon comme une autre d'aiguiller sa vie!...
-
-Et il ajouta en posant sa main sur le genou de Mareuil:
-
---Vous êtes riche, n'est-ce pas? Ou du moins vous n'avez pas besoin
-de travailler pour vivre ... Vous n'avez pas non plus une âme de
-missionnaire ou de héros, à ce qu'il me paraît ... Alors, ce ne sera
-jamais moi qui vous conseillerai de vous tourmenter pour la gloire,
-pour qu'on déclare que vous avez du talent ... Et, qui sait? on ne le
-déclarerait peut-être pas ... On déclarerait peut-être, au contraire,
-que vous n'en avez aucun ... Non, voyez-vous, mon petit Mareuil, quand,
-comme vous, on n'a dans l'existence ni charges ni responsabilités,
-ce qu'il y a de mieux, pendant le court bout de temps qu'on séjourne
-ici-bas, c'est encore de faire ce qui vous amuse!...
-
-La voiture s'arrêta, et ils pénétrèrent dans le restaurant où ils
-déjeunèrent rapidement.
-
-Mareuil n'écouta pas la pièce. Il songeait à Mme Lozières, se figurant
-les émotions qui devaient l'agiter, tandis que l'heure s'avançait
-sans qu'il vînt, le ton distrait dont elle devait parler aux
-visiteuses--toute désappointée, toute au regret de s'être laissée aller
-à cette promenade clandestine, à cette familiarité de causerie intime
-avec un monsieur si inconséquent ou si froid.
-
-De plus, il avait remarqué, dans une baignoire voisine de son fauteuil,
-Mme Béatry, une petite brunette élégante que, de l'orchestre, on
-lorgnait beaucoup; et il la fixait obstinément.
-
-C'était une jeune veuve aux lèvres un peu fortes, aux narines très
-ouvertes et frémissantes, une de ces jeunes veuves en présence
-desquelles on juge immédiatement que c'est du mari et du mari qu'il
-leur faut, ou quelque chose d'approchant.
-
-Des bruits bizarres couraient sur elle, que Mareuil savait, s'étant
-informé, après l'avoir fréquemment rencontrée dans son quartier, et
-pris de cet intérêt qu'on a souvent pour certaines anciennes amies
-de rue, aux regards devenus affables, à la longue même souriants.
-Une malpropre histoire d'argent: M. Béatry rédigeant un testament
-qui interdisait à sa femme de se remarier sous peine de voir passer
-aux enfants, deux petits garçons, la fortune presque entière; et
-ensuite, Mme Lestang, la mère de la jeune veuve, asservie à ces clauses
-sataniques, veillant autour de sa fille comme un factionnaire devant
-une banque, repoussant au large tous les prétendants comme des voleurs,
-épouvantée à l'idée d'une rechute dans la gêne d'où le premier mariage
-les avait miraculeusement tirées.
-
-Mareuil se rappelait ces détails contés, autrefois, par un camarade;
-et tout en lorgnant Mme Béatry: «Ce brésillon m'irait assez, m'irait
-autant que la petite Lozières ... Oui, mais il y aurait à se faire
-présenter ... Sans compter la mère à franchir, le boule-dogue de mère
-... Trop de besogne!...»
-
-A la sortie, pourtant, il l'attendit quelques minutes. Elle ne
-paraissait pas. Il s'en alla sans effort.
-
- * * * * *
-
-La semaine lui sembla lente. Il rêvait à Mme Lozières, se l'imaginait,
-rue Fortuny, entièrement à lui, ayant abandonné toute pudeur; et cela
-lui suggérait des désirs qu'il notait avec joie, comme des présages
-d'amour en bonne voie. Puis, lorsque ces exercices ne suffisaient pas,
-lorsqu'il lui venait des tentations de renoncer à la lutte, vite il
-les écartait en se remémorant le passé, les jeunes modèles qu'il avait
-fréquentées avant Mme Hardouin, les parties désolantes le dimanche,
-dans la banlieue, les retours bruyants, la nuit, parmi la foule,--et
-l'encrassement d'ennui qui lui restait, pour plusieurs jours, de ces
-journées de fête. Recommencer, retomber à ces pauvres escapades,
-après les sublimes heures de passion, après ce qu'il avait appris à
-ressentir? Merci! Non, c'était aimer qu'il voulait.
-
-Seulement, par exemple, il ne permettrait pas que Lucie prolongeât trop
-la résistance, s'avisât de le traîner, de le jouer. Il lui accorderait
-les délais d'usage, le temps de se donner; mais le moment venu, si elle
-ne cédait pas, il passerait à une autre, car elle n'avait pas un charme
-si exceptionnel enfin qu'on ne pût en trouver de pareilles, et même de
-meilleures.
-
-Il était donc dans les dispositions les plus rigoureuses quand, le
-samedi suivant, vers une heure et demie, il sonna à la porte de Mme
-Lozières.
-
-Il avait choisi cette heure à dessein, de façon à se rencontrer seul
-avec elle et à se déclarer sur-le-champ, dès le premier tête-à-tête. On
-l'introduisit dans un boudoir attenant à un salon plus vaste et meublé
-de meubles anciens, tendus de soieries effacées. Puis on revint lui
-dire que Madame le priait de vouloir bien patienter un peu, et qu'elle
-ne tarderait pas.
-
-Il se mit à se promener à travers la pièce, inspectant les tableaux
-posés aux murs, les fleurs des potiches, les photographies éparses dans
-de jolis cadres, sur un guéridon bas.
-
-Il repassait en son esprit les phrases qu'il se proposait de prononcer
-d'abord, les mots décisifs qui seraient comme le signal de la
-bataille--de cette bataille qui finirait peut-être pour lui sans grand
-dommage, par le triomphe de l'adversaire, ou bien qui engagerait, une
-fois de plus, sa vie pour combien de mois, combien d'années?
-
-Il entendit un frôlement d'étoffes sur le tapis, des pas hâtifs, puis
-Mme Lozières parut, agrafant la dernière agrafe de son corsage. Elle
-lui indiqua un siège et d'une voix un peu essoufflée:
-
---Vous ne m'en voulez pas?... Je n'étais pas prête ... J'ai dû sortir
-ce matin et lorsque vous avez sonné, je commençais à peine ma toilette
-... Ce que je me suis pressée!...
-
-Elle tapotait sa robe, une longue robe de réception en soie cuivre,
-recouverte de dentelles noires.
-
-Mareuil répliqua:
-
---Je regrette que vous vous soyez tant pressée ... C'est moi qui
-suis coupable ... J'arrive à une heure indue, à une heure absolument
-incorrecte ...
-
-Elle souriait, les yeux baissés:
-
---Le fait est que vous arrivez un peu tôt!
-
---Mais j'ai une excuse! dit Mareuil.
-
---Et laquelle?
-
---C'est d'avoir commis exprès cette incorrection.
-
---Exprès? fit madame Lozières, d'un air candide.
-
-Mareuil répéta en pesant sur le mot:
-
---Exprès!... Oui, je désirais vous voir seule ...
-
---Eh bien, dans ce cas, dit Mme Lozières avec aisance, dépêchez-vous
-... Vos instants de plaisir sont comptés, car, dans un quart d'heure,
-Mme de Brégy, ma tante, sera ici pour m'aider à recevoir ...
-
-Mareuil réprima une moue de mécontentement. La survenue de cette Mme de
-Brégy, la seule proche parente de Lucie, depuis trois ans orpheline,
-l'inquiétait. Mme Lozières reprit:
-
---Vous savez que vous avez failli me faire gronder, l'autre soir ... Je
-ne suis rentrée qu'à sept heures et demie, et mon mari ...
-
-Mareuil déposa son chapeau sur le tapis, à sa droite.
-
---Pardonnez-moi de vous couper la parole ... Mais vous présumez bien
-que j'avais mes raisons pour souhaiter de vous voir ainsi ...
-
-Elle eut un geste d'ignorance.
-
---Oh! je vous en prie, fit Mareuil, laissez-moi parler ...
-
-Et s'exhortant, se forçant, sans aucun élan:
-
---Voilà!... Je ne suis pas venu samedi dernier, parce que je n'osais
-pas encore ce que j'ai le courage d'oser aujourd'hui ... Je viens vous
-demander de vous revoir ...
-
---De me revoir?... Mais vous me voyez!... Vous me reverrez!...
-
---Comprenez-moi ... De vous revoir plus souvent, ailleurs qu'ici, de
-vous revoir seule, enfin ...
-
-Elle essaya de plaisanter:
-
---Toujours seule, alors ... Et pourquoi?
-
---Pourquoi?... Pourquoi?... Parce que je ne peux plus me passer de
-vous, parce que depuis dix jours, je ne pense qu'à vous ...
-
-Il attendit un instant qu'elle lui fournît la réplique, mais elle
-gardait le silence, les yeux attentifs vers les petits boutons de nacre
-de ses hauts gants, qu'elle boutonnait lentement.
-
-Il s'écria:
-
---Vous avez l'air de ne pas me croire. Vous ne me répondez pas ...
-Pourtant, je vous jure que je suis sincère ... Et si peu que vous me
-connaissiez, vous savez bien que je me doute de l'importance de ce que
-je vous dis, que je le pense puisque je vous le dis ... je vous en prie
-... je vous en prie, ne refusez pas ... Vous me feriez tant de peine!...
-
-Sa voix tremblait. Il s'arrêta, bien plus ému du son de ses paroles
-que de leur sens vrai; et il se félicitait: «Allons, allons! C'est
-mieux!... Cela ne va pas trop mal!»
-
-Elle redressa la tête:
-
---Vous avez fini?... Je ne voulais pas vous interrompre ... Cela
-vous aurait peut-être contrarié ... Et puis, je peux vous l'avouer
-franchement ... votre déclaration était assez charmante, assez
-discrète, pour donner le désir de l'entendre jusqu'au bout ... Ensuite,
-avec la même franchise, je réponds à votre demande, je vous dis: C'est
-impossible!
-
-Mareuil vivement se rassura: «Cela ne signifie rien! Continuons!»--Et
-avec une intonation désespérée:
-
---Impossible?
-
---Oui, impossible ... Le motif? C'est que je ne veux être la maîtresse
-ni de vous ni de personne ...
-
-Mareuil eut envie de prendre son chapeau, de s'en aller; mais se
-contenant, il proféra d'un air indigné:
-
---Maîtresse!... Maîtresse!... Ma maîtresse!... Il s'agit bien de ça
-... Maîtresse!... C'est-à-dire que vous ne me croyez pas, que vous
-me considérez comme un chercheur de femmes, un chasseur d'occasions,
-un monsieur qui serait bien aise de vous avoir comme une autre, tout
-bonnement parce que vous êtes jolie et gracieuse ... N'est-ce pas,
-c'est bien cela que vous pensez, malgré mes confidences de l'autre
-jour, malgré tout ce que je vous ai révélé de moi-même dans cette
-conversation affectueuse?... Comme c'est mal!
-
-Elle balbutia très gênée:
-
---Vous vous trompez ... J'ai au contraire pour vous, depuis notre
-causerie, une profonde sympathie ... Vous m'avez dit ce jour-là des
-choses qui m'ont beaucoup plu ... Pourtant, ce que vous me proposez
-est, je vous le répète, impossible ...
-
-Il y eut un temps. Mareuil songeait: «Aurait-elle un amant?» Puis
-apercevant sa mine contrite: «Mais non, elle a l'air sérieusement
-ennuyée ... Et puis quand même, qu'est-ce que cela ferait?... Ah! c'est
-dur! c'est dur!»
-
-Il réunit toute son audace, et de sa voix la plus câline, la plus douce:
-
---Je serais navré de vous importuner ... Cependant, réfléchissez ...
-Que risqueriez-vous? Ce que vous avez risqué la première fois, pas
-davantage: une promenade solitaire, une autre si celle-là ne vous avait
-pas déçue; puis d'autres, peut-être si vous vouliez ...
-
-Et après une pause:
-
---Je suis bien obligé de vous expliquer tout cela ... Vous vous êtes
-si complètement méprise sur mon compte!... Non, véritablement, je sais
-trop ce que c'est que d'aimer pour supposer que, du premier coup, au
-premier mot, on puisse inspirer de la tendresse ... Ces sentiments ne
-viennent que peu à peu, quand on se connaît, quand on s'apprécie ... Et
-les femmes qui prétendent les avoir autrement, eh bien! elles ne valent
-pas plus que les hommes dont nous parlons ... Ce sont des gredines ...
-des aventurières!...
-
-Il s'exprimait avec autorité maintenant, soutenu par ses rancunes,
-ayant retrouvé ce ton éloquent de passion meurtrie qui intriguait
-Lucie; et victorieusement il ajouta:
-
---D'ailleurs, est-ce que je vous ai dit que je vous aimais, moi? Est-ce
-que j'ai eu cette impudence?... Non, je ne vous l'ai pas dit!... Je
-vous ai tout dit sauf cela ...
-
-Mme Lozières, comme éblouie par ce raisonnement, répliqua:
-
---C'est vrai ... J'en conviens ... Mais précisément je ne veux pas
-m'exposer à aimer, à tous ces dangers d'un flirt ... Je vous en
-conjure, qu'il ne soit plus question de ces choses et contentez-vous
-que je reste votre amie, que j'éprouve pour vous une grande, une réelle
-sympathie ...
-
-Il prit sa main, sa main dégantée, et y posa un long baiser. Elle
-contemplait distraitement la fine raie blanche qui séparait ses cheveux
-souples et lustrés; puis, plus loin, la chair blanche de sa nuque dans
-l'écartement du col, et, tout à coup, elle tressaillit, sentant les
-dents de Mareuil qui, dans un baiser plus fort, l'avaient un peu mordue.
-
---Oh! laissez-moi!
-
-Elle avait arraché sa main.
-
---Je vous demande pardon! fit Mareuil, dont le regard brillait.
-
-Deux coups sonnèrent à la pendule. Il se dit: «Deux heures! La tante
-Brégy menace ... Un dernier essai, et je file!...»
-
-Il rapprocha sa chaise du petit canapé où Lucie était assise, et d'un
-air chagriné:
-
---Ainsi, nous ne nous reverrons plus?
-
---Si, nous nous reverrons!
-
---Non, puisque à dater d'aujourd'hui, vous ne recevez plus ...
-
-Elle cherchait une excuse, une compensation à lui opposer.
-
---Eh bien! nous nous rencontrerons ... Nous nous verrons peut-être
-au Bois, aux eaux ... Et l'hiver prochain, vous reviendrez me rendre
-visite ...
-
---L'hiver prochain! s'exclama Gilbert ... Dans six mois! Dans huit
-mois!... Quelle tristesse!
-
-Il avait ressaisi sa main qu'il embrassait avec plus d'ardeur, couvrant
-de baisers son poignet et même au-dessus, la peau délicate de son
-bras. Il releva un peu la tête, étonné de son inertie, et la vit les
-paupières battantes, le visage convulsé de cette belle expression
-douloureuse de bête agonisante qu'ont les femmes qui faiblissent.
-
-Alors, sans hésiter, il s'assit près d'elle et prestement l'attira à
-lui.
-
-Elle bégayait:
-
---Je vous en supplie! Je vous en supplie!
-
-Il ne l'écoutait pas, continuait de l'embrasser, dans le cou, dans les
-cheveux, sur le front, mais comme il atteignait sa bouche, elle se
-dégagea d'un sursaut violent--et brutalement, les sourcils froncés, les
-bras serrés au corps, dans un ramassement de défense, elle dit:
-
---Allez-vous-en!... Je veux que vous vous en alliez!
-
-Il implora à son tour:
-
---Je vous en prie!... Ne soyez pas fâchée ...
-
-Elle demeurait silencieuse, les yeux vers le tapis, ramenant d'un geste
-nerveux ses cheveux défaits dans la lutte.
-
-Il répéta à mi-voix:
-
---Vous n'êtes pas fâchée?
-
-Puis, avant qu'elle n'eût pu répondre, il l'enlaça de nouveau.
-
-Elle se débattit. Mais il était plus robuste, la retenait de ses bras
-fermes, de toute sa force surexcitée. Elle cessa presque de résister,
-chuchotant seulement, par instants, en un effort suprême:
-
---Allez-vous-en!... Je vous en supplie!... On va entrer!... On va venir!
-
---Mais non! mais non! répondait Mareuil ... Je vous assure ... Ne
-craignez rien ...
-
-On ne venait pas, en effet: ni tante Brégy, ni visites, ni personne.
-Et la lutte se poursuivait, muette, solennelle, dans le désert de cet
-étroit salon, devant les meubles indifférents, sans autre bruit que
-celui des baisers, des soupirs, des supplications ou parfois des vitres
-vibrant au passage d'une voiture, dans la rue.
-
---Je vous aime ... je vous aime tant! murmurait Mareuil d'une
-voix sourde, oubliant soudain sa réserve, toutes ses déclarations
-chevaleresques.
-
-Elle sanglotait toujours:
-
---Oh! partez! Je vous en supplie ... Mais je suis folle ... Mais je ne
-me reconnais plus ... Oh! laissez-moi!
-
-Enfin, elle eut l'énergie de le repousser, de se débarrasser, et elle
-se leva d'un bond, les cheveux en désordre, les joues toutes rosées,
-toutes brûlantes des petites piqûres continues de sa barbe rase.
-
-Il s'était levé également, et dans la glace, derrière elle, Lucie
-l'aperçut un peu décoiffé, un peu rouge, lissant sa moustache défrisée
-par les baisers.
-
-Elle le regarda d'abord durement; puis, comme il souriait avec une
-expression enfantine de regret, elle se retourna, souriante aussi, et
-d'un ton de gronderie amicale:
-
---Je vous en prie ... Allez-vous-en ... Nous avons été d'une imprudence
-absurde ... Je tremble encore, en y pensant ... Il faut que vous
-partiez!...
-
-Il répliqua, en se reculant:
-
---C'est bien ... Je vais partir ... Cependant, avant que je parte, ne
-voulez-vous pas me dire si je vous reverrai?...
-
-Elle agitait la tête pour refuser, la bouche pincée d'une moue
-railleuse et mélancolique.
-
-Il reprit:
-
---Si! Je désire plus que jamais vous revoir! Vous ne pouvez pas me dire
-non ... maintenant ...
-
-Elle l'interrompit:
-
---Comment, «maintenant»?... Qu'entendez-vous par là?... Ah! vous avez
-des mots malheureux, mon cher!
-
-Il se fit humble, essaya de pallier la faute:
-
---Je voulais dire: maintenant que vous savez combien je vous aime ...
-Comme vous êtes méchante!... Comme vous prenez méchamment toutes mes
-paroles!...
-
-Elle lui tendit la main en signe de pardon:
-
---Au revoir!
-
---Au revoir!
-
-Il regardait sa main et les yeux dans ses yeux, d'une voix précipitée
-il dit:
-
---Je m'en vais ... Mais après-demain lundi, je vous attendrai, près du
-pont de l'Alma, du côté du Champ de Mars ... J'y serai à deux heures
-... Il y a là des endroits où l'on ne rencontre personne ... Je vous en
-prie, venez ...
-
-Il l'attira sans qu'elle se défendît, lui donna sur les lèvres un lent
-et dernier baiser.
-
---Viendrez-vous?
-
-Elle balbutia, les paupières closes:
-
---Je ne sais pas ... Peut-être!... Laissez-moi!
-
-Il était sur le seuil du petit salon:
-
---Alors, c'est convenu!... Demain, deux heures!
-
-Elle répliqua:
-
---Oui, oui, peut-être ... Je ne promets rien ...
-
-Mais, soudain, elle tressaillit:
-
---Chut! Chut! Arrêtez!
-
-Une porte par-delà les tentures, les murailles du salon, du côté de
-l'antichambre, s'était refermée avec un claquement lointain, et Mme
-Lozières guettait, la figure anxieuse, le buste penché en avant:
-
---On n'a pas sonné? fit-elle.
-
---Je ne pense pas ...
-
---Ce ne peut être que mon mari ... Mais non, il n'est que quatre heures
-... Enfin, rentrez ... J'aime mieux cela ...
-
-Ils revinrent dans le boudoir et s'assirent en silence:
-
---Mais parlez donc! murmura Lucie avec impatience ... Parlez
-donc!... Dites-moi quelque chose!... Vous avez vu cette pièce des
-Menus-Plaisirs? Est-ce aussi mauvais qu'on le raconte?
-
-Mareuil répondit au hasard:
-
---Oh! ce n'est pas bien remarquable ... C'est une opérette comme on en
-a déjà fait cent ... Pourtant, au second acte ...
-
-Le parquet voisin cria sous des pas lourds, et un gros homme barbu
-d'une quarantaine d'années, une sorte de Labernerie, pénétra dans le
-petit salon.
-
-Mareuil s'était levé. Mme Lozières présenta:
-
---M. Mareuil, dont je t'ai souvent parlé ... Mon mari ...
-
-Lozières serra la main de Mareuil:
-
---Asseyez-vous donc, monsieur!... Je suis enchanté de faire votre
-connaissance ... J'ai vu votre exposition au Grand-Art ... C'était
-ravissant!...
-
-Puis, se tournant vers sa femme:
-
---Ta tante n'est donc pas venue?
-
-Lucie repartit d'un air préoccupé:
-
---Mais non ... Elle devait venir à deux heures!... Je n'y comprends
-rien ... je suis même un peu inquiète ...
-
-Lozières la rassura:
-
---Elle aura été retenue chez un fournisseur ... Elle va sans doute
-arriver ... D'ailleurs, je suis là pour la remplacer, si tu veux bien
-... Figure-toi que le ministère a été renversé cet après-midi au début
-de la séance ... Alors, j'en ai profité pour filer ...
-
-Mareuil crut habile d'intervenir.
-
---Ah! le ministère est tombé?
-
---Oui, monsieur, sur une petite question de douanes ... Et il ne l'a
-pas volé ... Si on m'avait écouté, si le ministre avait tenu compte de
-mes observations, il serait encore debout ... Mais ces gens-là sont
-trop bêtes, ils n'ont que ce qu'ils méritent!...
-
-Mareuil, peu initié à la politique, approuva:
-
---Vous l'avez dit!
-
-M. Lozières poursuivit:
-
---Et tenez, justement le ministre de l'intérieur, Dubourdet, vous en
-avez certainement entendu parler ...
-
---Je ne me rappelle pas! fit Mareuil.
-
---Au fait, vous étiez peut-être bien jeune dans ce temps-là!... Eh
-bien, savez-vous, monsieur, que monsieur votre père l'a condamné avec
-moi à 1,000 fr. d'amende et à huit jours de prison?
-
---Mon père?
-
---Parfaitement, mon cher monsieur! Votre père ... C'était en 1876 ...
-Dubourdet et moi, nous faisions du journalisme dans la Nièvre ... Un
-jour, nous avons été appelés en correctionnelle pour des articles
-contre le Maréchal ... M. Mareuil présidait ... Je m'en souviens, comme
-si j'y étais. Un homme froid, très courtois, qui nous bourrait de
-prévenances ... Ce qui ne l'a pas empêché de nous condamner ensuite au
-maximum ...
-
-Mareuil fit un geste d'innocence.
-
---Oh! Je ne vous en rends pas responsable, dit Lozières ... Il avait
-bien raison, monsieur votre père ... Cela aurait dû me servir de
-leçon. Est-ce qu'on se dévoue, est-ce qu'on risque la prison pour une
-clique pareille!... Quand je songe que ce Dubourdet a été président
-du conseil!... Dubourdet, la risée de notre génération, cet imbécile,
-ce grossier personnage!... Président du conseil ... ça!... C'est à se
-tordre, ma parole!...
-
-Mareuil le contemplait curieusement. Il était grand, large d'épaules,
-corpulent, avec une face à barbe brune, le front dénudé, sauf un
-restant de petits cheveux en brosse, qui s'obstinait sur le devant,--la
-tête des politiciens arrivés au pouvoir après le Seize-Mai, une tête
-classique de 363; et il avait tout des hommes de cette époque, le
-visage barbu, les allures tantôt arrogantes, tantôt bon enfant, la
-redingote en drap lisse, le pince-nez épais, la gaucherie tapageuse
-du parvenu. Il eût paru le lendemain à la tribune, comme successeur
-de Dubourdet, que les profanes s'en fussent à peine aperçus. Il
-ressemblait à ceux de sa génération exactement comme tous lui
-ressemblaient.
-
-Lucie était sortie, sous prétexte de donner des ordres.
-
-M. Lozières reprit avec aigreur:
-
---Enfin, les voilà par terre! Je n'en suis pas fâché ... D'ailleurs,
-eux ou d'autres, ce sera toujours la même chose. On mentionne déjà
-Ginestas, pour les finances!... Ginestas!!! Ha! ha! encore un de
-mes camarades, celui-là ... C'est lui qui m'a engagé à entrer dans
-l'administration ... Une jolie idée, mon cher monsieur ... Ils m'ont
-enterré là-dedans, enfoui comme un gêneur ... Ils m'ont nommé receveur,
-chef de division ... Et ils se croient quittes envers moi parce qu'ils
-m'ont gratifié de ça!...
-
-Il désignait, du menton, le ruban rouge de sa boutonnière:
-
---Ah! non, mes gaillards!... Ce serait trop simple!... On ne s'en tire
-pas à si peu de frais avec un Lozières, avec un monsieur de ma taille
-...
-
-Il continuait de cracher ses rancunes, ses déceptions de fonctionnaire
-mécontent, citant des abus, des compromissions, des iniquités, un tas
-de scandales ignorés--se confiant à Gilbert, à cet inconnu, comme à
-un ami, à un affidé, comme au fils du feu président, qu'il supposait
-acquis à l'opposition, plein de haines identiques.
-
-Et Mareuil répliquait d'un ton indécis, timoré,--tout ahuri encore de
-cette brusque intrusion de la politique, de la vie sociale, dans ce
-petit salon où, l'instant d'avant, il n'y avait que des bruissements de
-baisers, de supplications, de soies froissées.
-
-Il éprouvait aussi une pitié étrange pour ce pauvre homme si près
-d'être trompé, une pitié que jamais l'autre, jamais M. Hardouin ne
-lui avait inspirée, et il faisait ses questions douces, déférentes,
-sympathiques comme des demandes de pardon.
-
---Notre ministère? s'exclamait M. Lozières. Le ministère des
-finances?... Pas meilleur que les autres, mon cher monsieur!
-Entièrement aux mains de la haute-banque, des tripoteurs ... Mais
-le moindre agent de change, le moindre coulissier y possède plus
-d'autorité que moi ... Ce matin même, le ministre m'a forcé à poser une
-heure, à bouleverser tous mes services. Et devinez pourquoi?... Pour
-recevoir une de vos connaissances ... M. Lepassereau, un banquier de
-troisième ordre ... C'est un peu fort, avouez-le!
-
-Mme Lozières rentrait, accompagnée d'un valet de chambre portant le thé
-et qui toisa Gilbert de côté.
-
-Le jeune homme se leva. Elle voulait le retenir:
-
---Vous n'accepterez pas une tasse de thé?
-
-Il s'excusa, alléguant l'heure, un rendez-vous qu'il ne pouvait
-remettre.
-
-M. Lozières déclara:
-
---Maintenant que vous avez appris le chemin, j'espère que nous vous
-reverrons ...
-
-Il salua, en remerciant, et sortit.
-
-Mme Lozières était demeurée impassible, sans un sourire d'intelligence,
-sans un regard ami.
-
-Mareuil descendit l'escalier lentement, se retraçant une à une les
-péripéties de cette visite scabreuse.
-
-«C'est égal, cela a été bon train! On ne traîne pas dans
-l'administration.»
-
-Il arrivait dehors: «Bigre! Ça pince!»
-
-Une bise glaciale l'avait cinglé, une de ces âpres bises d'avril qui
-charrient avec elles comme des restants d'hiver; et aussitôt il eut la
-sensation d'un temps pareil, d'un jour pareil, dans le passé--le jour
-où Mme Hardouin lui avait accordé les premiers baisers.
-
-Après, il s'était promené à travers les rues, pendant des heures,
-poussé par une furie de marcher, dévisageant les femmes d'un œil fixe
-d'homme ivre; et, dans sa fierté, dans sa joie aveuglante, il lui
-semblait que, d'un revers de main, il eût pu toutes-les prendre. Oui,
-il se rappelait très bien cela, jusque dans les plus minutieux détails.
-Puis, soudain, au milieu de ces souvenirs, il crut voir M. Lozières,
-sa silhouette gesticulante et révoltée: «Ha! ha!... Ginestas!... La
-clique!... Mon cher monsieur!...» Il murmura, repris de pitié: «Pauvre
-diable!»--et il cherchait, recherchait, il avait besoin de retrouver
-pour s'étourdir l'image lointaine, l'image fugitive de Lucie suppliante
-et pâmée.
-
-«Je l'aime, n'est-ce pas!... Je vais l'aimer, cette petite ... Alors,
-pourquoi me gêner?»
-
-Mais il eût souhaité l'aimer davantage, être encore emporté dans
-cet affolement d'amour où l'on ne sent plus de repentir, où morale,
-scrupules, conscience fuient devant les désirs comme des fétus sous la
-tempête.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Le lundi matin, vers la fin du déjeuner, Joseph apporta à Mareuil une
-dépêche.
-
-L'adresse était écrite d'une écriture contrefaite, renversée. Il ouvrit
-le papier bleu et lut ce qui suit:
-
- «Je ne pourrai venir au rendez-vous ni aujourd'hui, ni jamais. Si
- vous êtes un galant homme, vous oublierez un moment de folie, que
- je déplore aujourd'hui amèrement.
-
- L...»
-
-Il songea: «Un galant homme?... Ah! elle m'embête, cette enfant! Elle
-m'embête!»
-
-Et pour donner le change à Mme Mareuil qu'il voyait l'épier, il déclara:
-
---C'est Brévannes qui me décommande ... Nous devions dîner ensemble ce
-soir ... Il remet le dîner à demain ...
-
-Il n'éprouvait aucune douleur, aucune tristesse, pas même une piqûre
-d'amour-propre. Sitôt la dépêche lue, il avait candidement résumé son
-sentiment.
-
-Elle l'embêtait! Elle allait exiger de sa part des efforts, des
-prières, une cour régulière et longue--peut-être même à la fin se
-refuser, se dérober. Elle l'embêtait!
-
-Remonté chez lui, il se mit à réfléchir. Cette petite Lozières
-valait-elle qu'il commençât une lutte sérieuse, qu'il se prêtât à un
-flirt interminable? L'affaire lui avait paru plaisante parce qu'elle
-s'était engagée promptement, bien présentée. Mais s'il devenait
-nécessaire d'implorer, de ruser, de s'astreindre à des manœuvres
-compliquées, non, ce ne serait plus aussi drôle.
-
-Il regrettait cependant de renoncer tout de suite, dès le premier
-obstacle, aux avantages obtenus. Du reste, il se pouvait que cette
-résistance ne fût qu'une feinte. Et il trouverait toujours un prétexte
-pour abandonner la lutte, si elle durait au-delà de son gré.
-
-Il décida donc d'écrire à Mme Lozières une lettre désolée où il la
-supplierait de revenir sur sa résolution et de ne pas le désespérer.
-
-Il dut refaire trois fois la lettre, la jugeant chaque fois trop
-froide, trop ironique.
-
-Il s'excitait: «Puisque je veux la toucher, il ne faut pas lésiner
-sur les grands mots, lui marchander de la passion, de la douleur, de
-l'angoisse ...»
-
-La quatrième rédaction lui sembla plus médiocre que les précédentes:
-«C'est extraordinaire!... Voyons pourtant, si Jack m'avait échappé
-ainsi, qu'est-ce que je lui aurais écrit?»
-
-Cette hypothèse lui rendit promptement des forces, de la flamme, un peu
-de son style coutumier, et il écrivit:
-
-«Ma chérie! Votre lettre m'a frappé en plein cœur!... Je ne puis croire
-à ce qu'elle renferme, à cette rupture, à ces adieux ... Après hier,
-après ces heures divines, vous voudriez me causer l'immense douleur de
-ne plus vous revoir, vous voudriez me priver de vous, de votre beauté,
-de votre voix si suave, à jamais!!!... Non, vous ne pourrez pas avoir
-cette cruauté, pas plus que moi je ne pourrai oublier ce que vous
-m'ordonnez d'oublier, car on n'oublie pas l'inoubliable ... J'irai donc
-vous attendre, malgré vos prières ... Je vous attendrai une heure, deux
-heures,--jusqu'à la nuit. Et si vous n'êtes pas venue, je recommencerai
-le lendemain, les jours suivants, sans trève, jusqu'à ce que vous
-veniez ... Agréez, ma chérie, toutes mes tendresses, je voudrais dire
-tous mes plus tendres baisers ...»
-
-Il se frottait les mains:
-
---Cela, au moins, c'est plus heureux! Ça a du pleur, ça a de la larme!
-
-Il souligna l'_inoubliable_, cacheta la lettre, et, en bas, la remit à
-un cocher:
-
---Portez vite ... Pas de réponse!
-
-Le fiacre s'éloigna au grand trot.
-
-Il faisait un temps tiède; et le soleil bien franc, bien rassuré,
-baignait d'une lumière douce les marronniers vert-pâle de l'avenue.
-
-A une heure et demie, Mareuil sortit de nouveau et s'achemina vers le
-pont de l'Alma.
-
-Il se sentait tout léger, tout rapide dans ses vêtements d'été, délivré
-de la pesanteur des draps d'hiver, de la gaîne embarrassante du paletot
-lourd; et il avait peine à ralentir son pas, pour ne point arriver en
-avance au rendez-vous.
-
-Il se récitait en marchant les termes de sa lettre, s'égayait de leur
-ton douloureux, mais tout à coup, il eut une inquiétude:
-
-«Et si elle ne venait pas ... Si elle ne venait qu'à trois heures, qu'à
-quatre heures, ou même si elle ne venait que demain ... Je n'y serais
-certainement plus et j'aurais l'air d'un pitre!... Ah! ce n'est pas
-si fort que cela, ce que je lui ait écrit ... Ah! non, ce n'est pas
-fort!...»
-
-Pourtant, les premières minutes d'attente ne lui furent pas trop
-pénibles. Il avait sous les yeux un défilé incessant de grosses
-charrettes surchargées de moellons, de voitures découvertes emportant
-des femmes en toilettes claires, de municipaux galopant vers le
-Palais-Bourbon, d'ordonnances ramenant à une allure sage les chevaux
-de leurs officiers. En bas, sur la Seine luisante, les bateaux-mouches
-flottaient en hurlant. Des invalides passaient, la jambe boiteuse,
-ou le bras vide de leur longue tunique ballant glorieusement sur la
-poitrine; et tout ce tumulte le distrayait.
-
-Mais au bout d'un quart d'heure, il se lassa. Il lui accordait un
-suprême délai de vingt minutes, à la jeune Lozières et si, dans vingt
-minutes elle n'était pas venue, il s'en allait, il la laissait, pour
-toute la vie, au plaisir de causer avec son mari de Dubourdet, de
-Ginestas et des infamies de l'opportunisme.
-
-Il tenait sa montre à la main, par paresse de la retirer du gousset, et
-restait immobile à l'angle du parapet, l'œil au guet vers l'avenue qui
-montait loin, entre ses deux murailles d'arbres verts. Deux heures et
-demie sonnèrent à un bâtiment voisin.
-
-Il aurait voulu attirer Lucie par un charme, savoir des gestes, des
-passes magiques qui l'eussent fait sortir de chez elle, glisser jusqu'à
-lui, surgir soudain de la foule.
-
-«Encore dix minutes de grâce, pensa-t-il ... Je ne peux pas faire moins
-... D'ailleurs, au temps de Jack, j'ai attendu bien autrement ...»
-
-Une voiture, capote baissée, s'arrêta juste à cet instant devant lui,
-frôlant le rebord du trottoir. Il se pencha discrètement, et, au fond,
-il reconnut Mme Lozières, la figure toute mouchetée des pois noirs
-d'une courte voilette.
-
-Elle s'avança un peu:
-
---Je suis venue pour que vous ne m'attendiez pas indéfiniment ...
-Qu'avez-vous à me dire?
-
-Elle avait prononcé ces mots d'une voix attristée, et, sur ses joues,
-on voyait des traces roses, comme si elle eût pleuré.
-
-Mareuil répliqua:
-
---Vous n'avez pas lu ma lettre?
-
---Si, je l'ai lue ... et je vous en remercie ...
-
---Eh bien?
-
---Eh bien! elle n'a pas changé mes résolutions ...
-
-Des passants se retournaient, cherchaient à pénétrer le mystère de ce
-colloque suspect, de cette capote abaissée.
-
-Mareuil balbutia:
-
---Je vous répète que je ne vous crois pas ... Seulement, il m'est
-impossible de vous parler ici ... Tout le monde nous observe ...
-Permettez-moi de monter avec vous ...
-
-Elle eut un geste d'effroi:
-
---Oh! non ... par exemple!
-
---Alors, descendez! fit Mareuil d'un ton impatient.
-
-Puis, se reprenant, plus courtoisement:
-
---Je vous en prie, descendez ... Nous marcherons un peu ... Je
-m'expliquerai ... Vous êtes libre de vos actes, libre de me repousser
-... Mais ai-je mérité que vous me traitiez si brutalement, après tant
-de tendresse?...
-
-Elle exhala un soupir:
-
---Je vous cède encore ... C'est la dernière fois, la dernière ...
-
-Elle paya le cocher, et ils se mirent en marche vers le Trocadéro,
-longeant la pierre grise des quais presque déserts.
-
-Mareuil aborda hardiment le débat:
-
---Ainsi, du jour au lendemain, vous ne voulez plus me revoir?...
-Pourquoi?... En quoi vous ai-je offensée?... En quoi vous ai-je
-déplu?...
-
-Elle répondit:
-
---Pourquoi?... Pourquoi?... Je vous l'ai écrit ... Parce qu'hier
-j'étais folle et qu'aujourd'hui je ne le suis plus ...
-
-Il essaya de l'interrompre. Elle continua:
-
---Non, mon ami. J'ai trop souffert à l'arrivée de mon mari ... J'ai
-trop souffert, cette nuit, en me rappelant la scène de l'après-midi ...
-C'était ignoble cet abandon!... J'ai eu un moment d'égarement, soit ...
-Mais recommencer, oh! jamais ...
-
---Et moi, mes souffrances, mes regrets ... Cela vous est indifférent
-que je souffre? murmura Mareuil d'un ton pénétré.
-
-Elle dit avec calme:
-
---Au contraire, cela me fait beaucoup de peine ... En vous écrivant, ce
-matin, j'ai pleuré; et j'ai pleuré tantôt en lisant votre lettre ...
-Vous voyez je ne me cache pas de vous ...
-
---C'est donc que vous avez pour moi un peu de sympathie ... Qu'est-ce
-qui vous retient, alors, de me revoir, comme maintenant?... Quels
-dangers courez-vous?...
-
-Elle s'exclama:
-
---Quels dangers?... Vous le savez bien ... D'abord, on peut nous
-rencontrer ...
-
---S'il n'y avait que cela, rien de plus simple que de venir chez moi ...
-
-Elle riposta:
-
---Chez vous?... Comment, chez vous?...
-
---Oui, chez moi ... un appartement que j'ai ... dans un quartier peu
-fréquenté, dans une maison très tranquille ...
-
-Elle s'écria, en raillant:
-
---Et qui étouffe les cris des victimes ... Au moins vous êtes franc!...
-Vous non plus, vous ne dissimulez pas ... Voilà votre but: m'amener
-chez vous ... comme toutes celles que vous avez connues avant moi, ou
-que vous connaîtrez, après ... m'amener dans votre chambre à aimer,
-dans votre abattoir ...
-
-Il répliqua d'une voix lente:
-
---Oh! on ne vous y ferait pas grand mal, dans mon abattoir!... Pas
-plus, en tout cas, qu'à celle qui vous y a précédée ...
-
---Ah! vous avouez? dit Mme Lozières.
-
-Mareuil prit un ton sérieux:
-
---Oui, j'avoue que j'ai aimé une femme avant vous.
-
---Une seule? Vous m'étonnez!
-
-Il répéta du même ton:
-
---Une seule ...
-
-Et il ajouta:
-
---Naturellement, cela vous étonne ... Vous persistez à me juger
-pareil aux autres ... Vous ne voulez pas admettre chez les hommes la
-possibilité d'une affection vraie, d'une fidélité durable!...
-
-C'était son fort, son grand air que ce morceau sur la fidélité
-masculine; et il le lança de nouveau avec largeur, avec abondance, sûr
-de ses effets, vantant ses propres facultés de dévouement exclusif et
-unique, célébrant l'amant irréprochable qu'il avait été, faisant encore
-l'article de lui-même sans hésitation ni vergogne.
-
-Elle semblait reprise d'intérêt, d'indulgence, réclamait timidement
-des détails: quelle femme était-ce, les raisons, de la rupture et si,
-ensuite, il avait souffert?
-
-Mareuil répondit vaguement: une femme du monde, un mari très jaloux,
-surveillance tyrannique, rendez-vous toujours contrariés, à tel point
-que, d'un commun accord, ils s'étaient résignés à rompre.
-
---Depuis longtemps? questionna Mme Lozières ...
-
---Cela date? fit Mareuil ... Voyons?...
-
-Il feignit de calculer et froidement:
-
---Cela date de six mois!
-
-Elle dit d'un air malicieux:
-
---Je comprends que vous ayez hâte de la remplacer!...
-
-Mareuil se sauva par un accent sincère:
-
---Vous avez tort de plaisanter!... C'est une personne que j'ai
-profondément aimée ... Un jour, si jamais nous cessions de nous voir,
-je ne voudrais pas qu'on parlât ainsi de vous ...
-
-Elle comprit sa double maladresse de l'avoir blessé dans ses souvenirs
-et d'avoir paru jalouse:
-
---Excusez-moi ... J'ai dit une bêtise ... Je n'avais pas l'intention de
-vous froisser ...
-
-Il lui serra longuement la main en déclarant:
-
---Il n'y a pas de mal ... De grand cœur, je vous pardonne!...
-
-Ils avaient franchi le pont du Trocadéro, et ils gravissaient les
-jardins en pente. Dans un recoin d'allée, sous des arbres formant
-charmille, Mareuil aperçut un banc écarté.
-
---Si nous nous asseyions!
-
-Elle accepta et ils s'assirent.
-
-La conversation languissait, tous deux n'osant reprendre la discussion
-où ils l'avaient laissée, perdre par une imprudence le terrain gagné.
-C'était entre eux comme un secret armistice.
-
-Ils parlaient de Monneville, de leur enfance, de leurs relations
-communes, tandis que Mareuil, la tête basse, esquissait sur le sable,
-du bout de sa canne, des raies, des cercles inachevés.
-
-Mme Lozières enfin se leva et annonça:
-
---Je m'en vais!... Au revoir!
-
-Mareuil restait assis:
-
---Oh! pas encore!... Mais dites-moi, vous reviendrez demain?
-
---Pensez-vous que je doive revenir?
-
-Elle le regardait comme au départ, la première fois, avenue Kléber. Il
-se détourna avec un dégoût subit, ne pouvant supporter cet admirable
-regard de soumission, de tendresse absolues, ne pouvant surtout la
-regarder de même. Il lui semblait niais, grossier, indigne de lui,
-ce regard, et il se sentait incapable de l'imiter, de simuler une
-expression pareille.
-
-Il domina pourtant son malaise, et assura:
-
---Je crois bien que je le pense!... Demain à deux heures, même endroit,
-je vous attendrai!
-
---Simple promenade, n'est-ce pas? Promenade d'amis? fit Mme Lozières.
-
---Bien entendu! dit Mareuil d'un ton un peu narquois.
-
- * * * * *
-
-Elle fut exacte au rendez-vous. Elle y revint le lendemain, le
-surlendemain, toute la semaine.
-
-Ils se promenaient dans les jardins lointains, les tristes faubourgs
-de la banlieue, les quartiers populeux et misérables, le matin ou bien
-l'après-midi, aux heures où ils supposaient leurs amis, leurs parents
-occupés dans le centre, au Bois--ailleurs.
-
-Ils visitèrent, de cette façon, le parc de Saint-Ouen, le parc de
-Montsouris, le Jardin des Plantes, les environs d'Asnières, les berges
-de la Seine, toujours à pied, car elle ne consentait point à prendre de
-voitures.
-
-Mareuil ne la pressait pas, affectait de ne plus l'obséder de prières.
-
-Il lui avait dit:
-
---Je ne veux pas vous forcer ... Vous viendrez chez moi lorsque cela
-vous fera plaisir!
-
-Et, au moment de la quitter, il se bornait à réitérer son invitation
-avec un salut cérémonieux:
-
---Quand il vous plaira, chère Madame!
-
-Elle s'inclinait gravement:
-
---Pas aujourd'hui, cher Monsieur!
-
-Mais, au fond, elle était surprise de cette patience exceptionnelle, de
-cette réserve presque insolente; et un jour, à la question quotidienne,
-elle ne put s'empêcher de répondre:
-
---Pourquoi voulez-vous que je vienne chez vous? Nous sommes déjà
-camarades ... A quoi bon aller plus loin?... C'est si bien ainsi!
-
-La remarque le secoua d'abord comme un coup de fouet. Puis, se
-remettant:
-
---En voilà une idée!... Mais pas du tout! Pas du tout!
-
-Elle repartit en riant:
-
---Une excellente idée au contraire!
-
-Il rentra, ce soir-là, avec un sourd mécontentement. Il repassait en
-revue les huit jours de cette semaine, les ballades à travers les
-boulevards crapuleux, les fauves du Jardin-des-Plantes, les causeries
-joviales et un peu grivoises, ces huit jours perdus, où il lui avait
-été si commode, sans qu'il s'en doutât, de s'abstenir de déclarations,
-et il réfléchit:
-
-«Elle a raison ... Nous devenons une paire de camarades ... J'aurais dû
-me montrer plus entreprenant ... Ce n'est pas cependant le désir qui me
-manque!...»
-
-Bien souvent, durant cette semaine, dans les coins obscurs des parcs,
-au détour d'une allée, la tentation lui était venue d'enlacer Lucie,
-de l'embrasser de nouveau, de l'avoir encore contre lui, haletante.
-Mais une sorte de timidité l'avait chaque fois arrêté, une sorte
-de nonchalance, à la pensée qu'il faudrait joindre à ce geste des
-protestations d'amour, des paroles tendres ou passionnées,--la regarder
-d'un de ces longs regards plongeurs qu'il ne savait plus faire, dont la
-vue même lui répugnait.
-
-«Non, ce n'est pas le désir qui me manque! songeait-il ... Ce serait
-plutôt le contraire!... Dans la rue, au théâtre, j'ai envie de toutes
-les femmes ... Bien naturel, du reste!... Au bout de deux mois presque
-... Au bout de deux mois, les souvenirs, cela ne suffit plus!... Alors
-il n'y aurait que cette petite qui me glace, qui m'interloque?... Nous
-dompterons ça!...»
-
-Il se promit de recommencer la lutte, de la mener rondement à l'avenir,
-sans répit ni merci--de la terminer bien ou mal, mais vite; et, dès le
-lendemain, il mit à exécution son projet.
-
-Ils étaient arrivés après une heure de promenade, environ, à l'extrême
-limite du boulevard Bineau. Ils tournèrent à droite, suivant le chemin
-qui côtoie la Seine. Puis, Mme Lozières se plaignant de fatigue, ils
-s'assirent au premier banc qu'ils rencontrèrent.
-
-Devant eux, la rivière coulait lente et déserte, contournant une île
-dont les verdures touffues laissaient voir, par endroits, des pans
-de murs blanchâtres, des bâtiments en briques, ces cabarets où, le
-dimanche, le petit monde va danser, manger des fritures amères et se
-saouler un peu.
-
---C'est joli ici! dit Mme Lozières ... Et puis je suis bien aise de me
-reposer ... Ah! vous pourrez vous vanter de m'avoir fait marcher!...
-
-Mareuil saisit le mot et à mi-voix:
-
---Nous marchons! Nous marchons, je ne dis pas!... Mais nous n'avançons
-pas!
-
-Elle l'examina d'un œil sévère. Il continua sans se troubler;
-
---Non, nous n'avançons pas!... Nous avons fait le tour de Paris, mais
-nous en sommes toujours au même point ... Vous devriez vous décider,
-venir chez moi pourtant ... Ces promenades sont de la dernière légèreté
-et je me demande combien de jours encore elles se prolongeront, comment
-elles finiront!...
-
-Elle riposta:
-
---Aujourd'hui même, si vous voulez ... J'ajoute que je les regretterai,
-car j'ai passé là avec vous des journées charmantes ...
-
-Et comme s'approuvant d'une pensée intime:
-
---Oui, elles finiront aujourd'hui!... Elles ne vous contentent plus ...
-Il vous faut davantage ... Mieux vaut donc en demeurer là ...
-
-Mareuil s'écria d'un air de commisération:
-
---Quoi! Cela vous effraie de venir chez moi?... Et vous reconnaissez
-cependant que je ne vous déplais pas, que vous avez du plaisir en ma
-société!... C'est enfantin!
-
---Pas si enfantin que vous le dites! fit Mme Lozières.
-
-Et elle donna ses motifs. D'abord, bien qu'ayant cessé de pratiquer,
-en province, afin de ne pas nuire à l'avancement de son mari et pour
-éviter les criailleries des radicaux, elle était restée religieuse.
-Elle gardait l'aversion, la terreur du péché. Ensuite, elle aimait
-M. Lozières, non pas, certes, d'une passion aiguë et emportée, mais
-d'une affection solide, fortifiée par le temps; et elle ne se fût pas
-pardonné d'être pour lui une cause de chagrin ou de honte.
-
-Elle avait proféré cette déclaration traditionnelle d'une voix presque
-administrative, comme un maire lisant, avec une solennité voulue, les
-articles délabrés du Code, et elle ajouta:
-
---Vous devinez que vous n'avez rien à espérer de moi,--rien, sinon une
-bonne amitié et un bon souvenir ...
-
-Il pensa: «Elle ne disait pas tout cela, chez elle, quand elle râlait
-dans mes bras!»--et d'un ton attendri:
-
---Je vous suis très reconnaissant de votre franchise! fit-il ... Il y
-aurait beaucoup à vous répondre ... Mais pourquoi discuter?... Je ne
-désire vous prendre ni par la pitié ni par le raisonnement. Tout ce
-que je souhaite, c'est de ne pas vous perdre, c'est que vous acceptiez
-de revenir à ces rendez-vous, si toutefois ils ne vous sont pas
-désagréables ...
-
---Désagréables? Aucunement ... A condition, pourtant, que vous me
-promettiez de ne jamais me parler de ce que vous savez!...
-
---Je vous le promets!
-
-Pendant les quatre jours qui suivirent, il tint sa promesse.
-
-Il avait son plan, ne guettait qu'une occasion de se trouver seul à
-seul avec Mme Lozières, dans une chambre close, chez elle, chez lui,
-n'importe où, et là, de lui fermer la bouche sous ses baisers, d'en
-faire de nouveau cette pauvre chose inanimée, sans volonté, sans force
-qu'il avait vue une fois entre ses mains, vaincue, et que maintenant il
-ne lâcherait plus.
-
- * * * * *
-
-Un matin, il crut le moment propice. Depuis l'aube, la pluie ne cessait
-de tomber, une pluie épaisse et obstinée, qui chassait des rues la
-gaieté printanière, salissait toute la ville, jetait dans l'air mouillé
-des fraîcheurs rudes de bord de mer. Et lorsque Lucie arriva au
-rendez-vous, avenue Montaigne, Mareuil s'écria:
-
---Il me semble qu'aujourd'hui notre à-pied sera un peu humide!
-
-Elle répondit:
-
---Aussi je ne suis venue que par correction, que pour échanger un
-petit bonjour, et je rentre vite ...
-
-Mareuil la retint:
-
---Attendez, j'ai une autre idée ... Votre mari déjeune ce matin chez
-le ministre ... n'est-ce pas?... Si, vous, vous veniez déjeûner avec
-moi à la campagne?... A Ville d'Avray, par exemple!... Outre que nous
-sommes en semaine, par ce temps de canard, il est certain que nous ne
-rencontrerons personne ... Nous aurons le restaurant à nous, à nous
-tout seuls ... Voyons, qu'en dites-vous?
-
-Elle se taisait. Mareuil reprit:
-
---Pas chez moi, vous comprenez! A Ville-d'Avray! Vous avez justement
-une voilette tout à fait pour campagne ... Et je vous donne mon billet
-que ce ne serait pas ennuyeux cette petite excursion de camarades!
-
-Elle se taisait encore.
-
---Vous ne voulez pas? J'ai une voiture excellente. Elle m'enlève ...
-Elle vous enlève ... L'oiseau chante dans les bois!...
-
-Il montrait du regard une Victoria de louage stationnant à quelques pas
-de là.
-
-Mme Lozières souriait, paraissait séduite,--sa pudeur comme en
-détresse, comme usée par tous ces rendez-vous fréquents.
-
---Et chez moi? fit-elle enfin ... Chez moi? Que raconterai-je? Comment
-expliquer mon absence?
-
-Gilbert répondit d'un air sceptique:
-
---Chère Madame et amie, vous ne me ferez pas croire que c'est le manque
-d'imagination qui arrête une personne aussi spirituelle ...
-
-Elle se récria, mais il poursuivit:
-
---Non, la vérité, dois-je vous l'avouer?... La vérité est que vous avez
-peur de moi!...
-
---Peur de vous? fit Mme Lozières avec hauteur.
-
---Oui, peur de moi!... Vous redoutez que dans le tête-à-tête je ne
-sois pas de force à observer nos conventions ... Vous avez tort, et
-au risque de vous paraître fat, j'oserai vous dire qu'en ce qui me
-concerne, vos craintes sont exagérées ...
-
-Elle eut la faiblesse de s'offusquer:
-
---Ah! vous avez des façons de me parler!...
-
-Mareuil l'interrompit:
-
---Des façons bien sincères, sincères jusqu'à la maladresse ... Je vous
-rappelais que depuis l'autre fois, je vous ai toujours témoigné un
-respect de première qualité et que j'étais disposé à continuer ... Cela
-vous blesse?... Je retire ce que j'ai dit ... Entendu!... Ce n'est pas
-de moi que vous avez peur!...
-
---Et de qui, alors? fit-elle brusquement, comme giflée par cette
-impertinence.
-
-Mareuil s'esquiva:
-
---Je l'ignore ... Je vous propose une partie inoffensive ... Vous
-refusez ... J'en conclus qu'elle vous effraie ... Voilà tout!...
-
-Il se mit à inspecter son soulier droit qu'encerclait une fine bordure
-de boue séchée.
-
-Mme Lozières se sentait glisser au piège de ce défi, envahir par une de
-ces rages enjôleuses qu'on sait stupides, funestes,--mais toujours plus
-puissantes que la raison, la prudence, l'intérêt.
-
-Elle répéta avec un ton d'ironie:
-
---Cela m'effraie?... Voilà tout?... Eh bien! vous vous trompez, mon
-cher ... Vous allez être bien étonné!... J'accepte!...
-
-«Allons donc!» pensa-t-il--et à haute voix:
-
---Je vous fais mes excuses, chère Madame, et tous mes remerciements!...
-
-Ils montèrent dans la voiture, qui fila, par le Bois de Boulogne, vers
-Ville-d'Avray.
-
-Mareuil se tenait ostensiblement dans un des coins de la Victoria,
-laissant entre lui et Mme Lozières un large espace, un espace
-pudique et rassurant qui empêchait les cahots effarouchants, les
-rapprochements incorrects. Cependant, malgré ses efforts de discrétion,
-il l'apercevait toute repentante d'avoir cédé à ce bête mouvement de
-bravoure, tout apeurée de se voir auprès de lui, sous cette geôle
-obscure de la capote baissée, du tablier tendu; et, en l'observant, il
-pensait maussadement:
-
-«Elle est sur l'œil!... Mauvaise affaire!... Cela n'ira pas tout
-seul!...»
-
-Il était midi et demi, quand ils atteignirent le restaurant des Etangs.
-
-Trois maîtres d'hôtel s'empressèrent à leur rencontre. Le cabaret
-était vide, absolument silencieux, à part le ruissellement de l'eau
-le long des charmilles abandonnées, des tonnelles solitaires. On les
-introduisit dans un étroit cabinet sombre, attenant au jardin. De la
-fenêtre on découvrait le lac gris, comme en ébullition sous les piqûres
-ricochantes de la pluie et, au loin, des arbustes, penchés, décoiffés
-par l'averse.
-
-Mareuil commanda; puis, se tournant vers Lucie, assise en face de lui
-sur un divan de velours rouge.
-
---Préférez-vous que la porte demeure ouverte?
-
-Elle comprit son intention, et avec un sourire:
-
---Non, Monsieur ... Pas de générosité!... Fermez toutes les portes!
-
---Vous êtes simplement héroïque! dit-il en s'inclinant.
-
-On servait le déjeuner. Ils commencèrent à manger.
-
-Mme Lozières s'animait peu à peu, causait gaiement, sans aucune gêne
-maintenant; mais à mesure que le repas avançait, Mareuil se demandait
-comment il allait passer de cette conversation amicale et confiante, de
-ces plaisanteries cordiales, au reste, au dramatique reste, à ce qu'il
-voulait faire là, ici même, tout à l'heure ...
-
-Dans l'intervalle, il voyait une sorte d'abîme infranchissable et noir,
-toute la profondeur de l'impossible; et, à son tour, il avait peur.
-
-Il essayait de se représenter les mouvements à accomplir, ce peu de
-chose que cela est, matériellement, de renverser une femme, de la
-saisir,--ce qu'il avait tenté une fois, rue Galilée, par instinct:
-
-«Toc! je l'embrasse!... Bon!... Et puis, je la serre ... et puis,
-ftt!...»
-
-Mais il restait hésitant, intimidé. Il lui manquait cette fougue
-intrépide d'amour, de désir ou de haine qui aide à commettre aisément
-les violences; et c'était en lui les reculs du criminel qui raisonne,
-le respect de la victime, les lâches angoisses de la préméditation.
-
-Avec Mme Hardouin? Avec Mme Hardouin, oh! c'avait été plus vite enlevé,
-chez lui, tout de suite, sans trac ni commentaires! Il l'avait prise,
-comme on tue, dans un accès de folie silencieuse.
-
-Il songeait, en rapprochant:
-
-«Nom d'un bonhomme! je ne suis pas brillant!»
-
-Et, pour s'enhardir, il se mit à boire, à vider et à remplir son verre
-aussitôt vidé.
-
-Mme Lozières s'en aperçut:
-
---Vous supportez bien le champagne?
-
---Comme un Suisse! fit Mareuil.
-
-Puis, afin de détourner les soupçons, il ajouta:
-
---D'ailleurs, ce n'est rien à côté du Grand Cob!
-
---Le Grand Cob?
-
---Oui, Gendrey, un de mes amis ... Tenez, une nuit, je l'ai vu boire, à
-un souper, en une heure, trois bouteilles de Mümm!
-
---Et après?
-
---Après, dame, il était un peu raide ... Pas davantage ...
-
---Et pourquoi l'appelle-t-on le Grand Cob?
-
-Mme Lozières voulait des explications détaillées sur Gendrey, ses
-mœurs, son entourage. Gilbert les fournit.
-
-Elle disait:
-
---C'est très amusant ... très amusant, ces histoires!
-
-Et elle riait en se renversant un peu sur le divan rouge.
-
-Mareuil continuait, accumulait les anecdotes, très en verve; et, comme
-il la regardait rire, il distingua dans ses yeux bruns tachetés d'or
-non plus l'odieux regard d'âme, de tendresse qu'il craignait tellement,
-mais un vague éclat sensuel, cette langueur involontaire et rêveuse qui
-naît de la griserie.
-
-Il éprouva comme un choc au cœur, une palpitante sensation de courage,
-d'énergie, et, emplissant de kummel le petit verre placé devant Mme
-Lozières, il lança hâtivement:
-
---Ce kummel est au-dessous de tout... Chez moi, vous en boiriez de bien
-meilleur!... Avouez que chez moi, sous tous les rapports, nous serions
-mieux!...
-
-Elle répondit sans s'offenser:
-
---Et votre promesse?
-
---Ma promesse! Certes, je m'en souviens ... Certes ... Seulement, à la
-longue, je me désole, je m'irrite ...
-
-Elle implora doucement:
-
---Oh! ne prenez pas votre air méchant ... Ne parlons plus de cela ...
-C'est inutile ... Je vous ai déclaré que j'aimais mon mari, et ...
-
-Mareuil l'interrompit:
-
---Votre mari! Votre mari! Mais pensez-vous qu'il rigolerait, votre
-mari, s'il vous voyait ici?
-
-Elle le contempla avec une mine effarée, tout interdite de cette
-sortie grossière, presque prête à pleurer, et balbutia:
-
---Qu'est-ce que vous dites?... Qu'est-ce que vous avez dit?...
-
-Il rejeta sa chaise, et, s'asseyant près de Lucie, sur le divan:
-
---Ne faites pas attention!... Je suis une brute, un malotru ... Je n'ai
-rien dit. Aussi, c'est votre faute ... Pourquoi m'affolez-vous par vos
-refus, après ce qui s'est passé un jour entre nous, après ces baisers,
-ces caresses?... Je n'ai pas oublié, moi!... J'en deviens fou, je vous
-assure!...
-
-Il la fixait de ses yeux allouvis, la face contractée de désirs, de
-tous ces désirs si longtemps contenus, et qui, dans l'ombre de ce
-cabinet, à côté d'elle, sous l'entraînement du vin, de la facilité
-proche, se déchaînaient, réclamaient leur droit, leur pâture.
-
---Oh! je vous en prie, vous viendrez, n'est-ce pas? supplia-t-il en
-posant sa main sur celle de Lucie.
-
-Elle fit le geste de la retirer, mais ce fut comme un de ces imprudents
-mouvements d'effroi qui, dans une cage, décident de la fin du dompteur.
-
-Mareuil, la voyant échapper, l'avait, d'un élan furieux, saisie, et il
-l'embrassait fiévreusement, sans un mot, sans une excuse.
-
-Elle fléchissait entre ses bras:
-
---Mais c'est indigne!... Oh! Gilbert!... Vous aviez juré!... C'est
-indigne!
-
-Elle s'était cramponnée à la nappe. Elle lâcha prise. Il y eut un grand
-fracas de verres brisés, de vaisselles entrechoquées. Elle succombait.
-
- * * * * *
-
---Vous me pardonnez? chuchota Mareuil, qui surveillait anxieusement son
-réveil.
-
-Elle inclina lentement la tête. Puis elle marcha vers la fenêtre, et
-resta quelques instants à examiner le paysage, la campagne effacée sous
-la pluie tombant toujours.
-
-Gilbert s'était approché et avait glissé son bras sous celui de Mme
-Lozières.
-
-Elle le pressa contre son buste tiède et mouvant encore.
-
-Alors, ne sachant que dire, il interrogea:
-
---Voulez-vous partir?
-
---Je veux bien!
-
-Il sonna pour l'addition, et, la voiture avancée, ils reprirent la
-route de Paris, le long des allées latérales, par crainte de rencontrer
-du monde.
-
-La pluie ne cessait pas, fouettant la capote, fouettant leurs visages,
-formant dans le tablier de cuir des petites flaques noires que Mareuil
-secouait distraitement. Et, sur leur chemin, c'était un vivant
-frémissement de boue, une permanente giclée de boue jaune et gluante,
-comme les lambeaux de quelque être jaunâtre, qu'ils auraient écrasé en
-passant.
-
-Mareuil se sentait affreusement triste. Il se rappelait le jour où Mme
-Hardouin s'était donnée à lui, l'atmosphère de triomphe dans laquelle
-il avait vécu, les dernières heures de ce jour-là, et plusieurs jours
-après. Aujourd'hui, non, il n'éprouvait pas cette joie intense,
-ce gonflement d'âme extraordinaire et délicieux. Mais plutôt une
-prodigieuse lassitude, au souvenir des deux mois écoulés, de ces deux
-mois consacrés à des espionnages, à des correspondances mystérieuses,
-à des ruptures, à des supplications serviles, à des stratagèmes
-rabaissants.
-
-«Quel métier! Et tout cela, pour arriver à quoi, en somme?»
-
-Mme Lozières se serrait contre lui et dit tout bas:
-
---Je vous aime infiniment!
-
-Il répondit:
-
---Eh bien! Et moi, est-ce que vous croyez que je ne vous aime pas?
-
-Jusqu'à Paris ils ne parlèrent plus. Quelquefois seulement, la main de
-Lucie étreignait sa main davantage, et il lui rendait machinalement
-cette étreinte.
-
-Près de l'Arc de Triomphe, elle descendit, promettant de venir le
-lendemain chez lui.
-
-La voiture repartit aux allures vives, mais, en tournant le boulevard
-Malesherbes, elle eut un arrêt brusque. Elle avait failli renverser un
-vieillard à barbe blanche qui, maintenant, se hâtait vers le refuge du
-trottoir.
-
-Mareuil le reconnut:
-
-«C'est Bourgueil ... Le pauvre vieux!... Il marque mal, en civil!»
-
-Il revoyait l'illustre peintre dans son costume vert de membre de
-l'Institut, avec la barre oblique du grand cordon rouge de la Légion
-d'honneur, l'épinglette de croix scintillantes gagnées années par
-années--tel qu'il l'avait vu, à un enterrement officiel, quelques
-semaines auparavant; et il pensa:
-
-«Il n'a pas dû perdre beaucoup de temps à Ville-d'Avray, celui-là!»
-
-Il songeait aussi à la vie laborieuse de certains de ses camarades, aux
-ateliers où ils s'emprisonnaient tout le jour, à ces ateliers mornes et
-austères comme des cellules, où rien ne distrait de l'idéal cherché, où
-par les vitres dépolies rien ne vient du dehors que la lumière du ciel.
-
-«Peuh! C'est l'ambition qui les tient, la vanité!... Pas grand'chose,
-encore!»
-
-Les paroles de Brévannes lui revinrent à l'esprit: «Moquez-vous donc de
-la gloire, faites donc ce qui vous amuse!»
-
-Il se les redisait en souriant; puis, soudain, il murmura avec
-découragement:
-
-«Oui, mais voilà! Est-ce que cela m'amuse?»
-
-
-
-
-VII
-
-
-Entre une femme à son premier adultère et une femme ayant cédé à
-plusieurs amants, il n'y a pas grande différence. C'est immédiatement,
-chez les novices, la même astuce, la même liberté d'expressions et
-de gestes, la même dépravation que chez les anciennes. On dirait
-qu'avant la faute les plus honnêtes avaient de l'adultère un sens
-secret, une habitude atavique et cachée qui n'attendait que la chute
-pour se révéler; et, dès les débuts de l'abandon, on voit ces dames se
-mouvoir sans répugnance dans leurs fonctions nouvelles, comme de jeunes
-canetons s'ébattant naturellement dans la croupissure des mares.
-
-Gilbert sut d'abord gré à Mme Lozières de cette prompte métamorphose.
-
-Elle venait chaque après-midi chez lui, toujours gaie, toujours
-affectueuse, ne mentionnant jamais ni mari, ni remords, et pleine
-d'ardeurs complaisantes.
-
-Parfois, tandis qu'il se rhabillait, elle se mettait au piano, vêtue
-seulement de ses fines lingeries blanches, les cheveux dénoués,
-retombant en masses d'or sur ses épaules nues, et elle chantait.
-
-Ses doigts effleuraient à peine les touches, les frôlaient comme des
-cordes de harpe, laissant le dessus à sa voix amoureuse et chaude. Elle
-chantait des mélodies de Massenet, de Gounod, des airs énervants et
-sensuels où la tendresse gémit sur le ton des désirs.
-
-Et Mareuil, se recoiffant devant la glace qui la reflétait, pensait:
-
-«Il n'y a pas à dire, elle est charmante!... Quel succès elle aurait
-ainsi, dans le monde!...»
-
-Pourtant, il n'atteignait pas souvent à ces remarques admiratives, et
-plus il connaissait Mme Lozières, au contraire, plus il se sentait
-mécontent et déçu.
-
-Certainement, elle était charmante, tout à fait charmante de corps,
-d'esprit, d'élégance. Elle causait ingénieusement, drôlement, d'une
-manière sautillante et comique, aussi bien que Mme Hardouin, sinon
-mieux. Elle se montrait envers lui une maîtresse dévouée, docile, une
-maîtresse parfaite.
-
-Mais il fallait, pour l'apprécier, qu'il fût près d'elle, tout près,
-chez lui, sous l'influence directe de ses caresses, de ses baisers, de
-sa fraîche beauté.
-
-Autrement, il avait la sensation d'être seul, libre, sans passion, sans
-compagne d'âme.
-
-Il se rendait rue Fortuny, l'esprit tranquille, avec cette démarche
-paisible et traînarde qu'on a pour faire une course, une visite due.
-
-Puis, Lucie partie, il lui semblait, au bout de quelques minutes,
-qu'elle s'effaçait, disparaissait de sa pensée derrière un voile
-montant d'indifférence et de néant. Rien ne lui demeurait de l'avoir
-vue, de compter la revoir; et les heures d'amour terminées, il se
-trouvait dans la rue, comme un employé au sortir du bureau, inactif,
-désœuvré, insoucieux de la besogne du jour ou de celle du lendemain.
-
-Il se souvenait alors de ce qu'il ressentait au temps de Mme Hardouin,
-au temps de cette Jack dont l'image pâlissait graduellement en sa
-mémoire comme l'image d'un mauvais démon défunt. C'était, après les
-rendez-vous, des retours glorieux, des soirées passées, dans le silence
-de l'atelier, à revivre l'honneur enivrant de l'avoir possédée, des
-rêveries continues vers elle, une poursuite imaginaire de sa personne
-dans des théâtres, des salons supposés,--ou encore de longues veillées
-employées à dessiner des bibelots qu'il lui commanderait, des bibelots
-rares et uniques, où la matière serait presque signée de sa tendresse
-inventive.
-
-Et lorsqu'il comparait au présent, il en voulait un peu à Mme Lozières
-de le laisser, loin d'elle, tellement calme, inoccupé, comme si la
-jeune femme eût manqué à un pacte, violé les conditions de leur
-engagement.
-
-Mais bientôt, quelque chose de plus grave commença à l'inquiéter.
-
-Il s'était présenté à Mme Lozières comme un chevalier exceptionnel et
-passionné, un personnage héroïque de roman d'amour; et, à tout instant,
-il oubliait son rôle, il lâchait des phrases maladroites qui décelaient
-la froideur de ses sentiments, tout son égoïsme d'homme qui désirait
-sans beaucoup aimer.
-
-Elle le regardait avec stupeur:
-
---Comme vous êtes ironique!... Vous! Un amant! C'est vous qui dites
-cela?...
-
-Il s'excusait, corrigeait ses paroles, et le lendemain, par négligence,
-recommettait les mêmes erreurs.
-
-Ou bien--et c'était pis--il se rappelait son rôle. Il le débitait, il
-le jouait, comme un rôle de théâtre, avec les lacunes de souvenir qu'on
-a en scène, ces durs moments où l'on cherche ses mots, la suite de la
-tirade. Il balbutiait, bafouillait, terminait par une plaisanterie,
-et toujours il restait agacé de s'entendre réciter ces déclarations
-vaines, ces théories mensongères, écœuré de toute cette parodie de
-passion où il s'était si étourdîment contraint.
-
-Il finit par s'effrayer des rendez-vous comme d'un examen à subir. Il
-ne se décidait à y aller qu'à la dernière minute; et fréquemment il
-arrivait en retard. Dès le seuil, il apercevait, blottie piteusement
-en un coin de la chambre, Mme Lozières, gardant encore ses gants, son
-chapeau, sa voilette, n'ayant osé se dévêtir dans la crainte qu'il ne
-viendrait pas.
-
-Elle disait simplement:
-
---Ah! vous n'êtes guère exact!
-
-Et il lisait sur sa figure l'angoisse qu'il avait eue en espérant
-Mme Hardouin, cette crispation douloureuse que donne, quand on aime,
-l'attente incertaine et solitaire.
-
-Il avait des regrets, consolait Lucie, se jetait à ses genoux, par
-raillerie, pour obtenir son pardon; et ces jours-là, il redoublait
-d'attentions, de tendresse fictive, ne voulant pas qu'elle souffrît
-comme il avait souffert.
-
- * * * * *
-
-Juillet cependant finissait dans une chaleur lourde. Tout le monde,
-peu à peu, quittait Paris. Mme Mareuil était allée, comme chaque année,
-rejoindre son frère à Monneville. Les Brévannes s'installaient pour
-trois mois à Plouhinec, un trou sauvage de la Bretagne. Mme Lozières
-hésitait sur le choix d'une villégiature.
-
-Enfin, dans la première quinzaine d'août, elle apprit à Gilbert que son
-mari avait loué une villa à Saint-Germain.
-
-Elle pleurait presque à l'idée de la séparation.
-
---Oh! mon ami chéri, deux mois sans vous!... Pensez donc!...
-
-Il répliqua de même, car il ne parvenait pas à la tutoyer:
-
---Allons, allons, ne pleurez pas!... Je ne quitterai pas Paris cet été,
-et lorsque vous serez libre, vous viendrez vite ici ...
-
-Elle lui sauta au cou:
-
---Oh! merci! merci!... Je vois que vous m'aimez!...
-
-Il avait l'arrière-pensée de tenter un essai, de se rendre compte si,
-de la voir moins, cela augmenterait ses désirs, son amour peut-être.
-
-Mais dès que Mme Lozières fut partie, il eut à vaincre une difficulté
-nouvelle.
-
-Il avait promis de répondre régulièrement à ses lettres, et toutes les
-fois qu'il s'asseyait pour lui écrire, il avait un frisson de paresse
-en face des pages à remplir.
-
-«Qu'est-ce que je vais lui dire?»
-
-Il traçait en tête du papier: «Ma chère petite amie ...»--puis des
-minutes, des minutes fuyaient sans qu'il lui vînt quoi que ce fût à
-ajouter, à mettre au-dessous, d'un peu sincère ou vraisemblable.
-
-Il regrettait alors de n'avoir plus cette profusion de phrases douces,
-de tournures amoureuses dont il usait contre Mme Hardouin,--cette belle
-armée de mots caressants et charmeurs, si honteusement battue jadis et
-qui, à l'heure présente, l'aurait si bien servi.
-
-Il essayait de ressaisir son vocabulaire, de retrouver quelques-unes
-de ces cajoleries, de ces petites confidences intimes qui sont tout
-dans les correspondances d'amants; mais il lui semblait que sa plume
-rétivait, se refusait à écrire les mots tendres, tiquait sur eux comme
-sur des mots grossiers:
-
-«C'est épatant!» s'écriait-il.
-
-Et finalement, il rédigeait une lettre glaciale, banale et brève, d'une
-affection forcée, et qu'en relisant, il avait envie de détruire.
-
-Au bout de huit jours, un matin, il reçut une dépêche de Mme Lozières:
-«Attendez-moi onze heures et demie.--Petit Fifre.»--car elle avait
-adopté, sur son conseil, ce pseudonyme.
-
-Ils déjeunèrent ensemble rue Fortuny. Elle s'arrêta un instant de
-manger, lui tendant, par-dessus la table, sa main à baiser, et elle
-murmura:
-
---Comme je suis heureuse!... Quand reviendrai-je?... En voilà au moins
-pour une semaine!... Cela ne vous paraît-il pas interminable, ces
-journées loin l'un de l'autre?...
-
---Oh! si!... Mais nous n'y pouvons rien!... C'est la vie!...
-
-Elle répliqua:
-
---Je sais ... Vous vous résignez plus facilement que moi!...
-
-Et pendant quelques moments, ils demeurèrent sans causer.
-
-Au sujet des lettres, elle ne se permit qu'une observation détournée:
-
---Quel petit papier à lettre vous avez!... A peine commencé, c'est tout
-de suite lu!...
-
-Il put dissimuler son embarras:
-
---Je suis très honoré de votre critique ... Dorénavant, je vous écrirai
-sur du papier ministre, ce que je découvrirai de plus grand ...
-
-Elle ne partit qu'à six heures et demie. Elle descendait l'escalier,
-devant Mareuil, la tête penchée vers les marches, la nuque soucieuse
-d'une personne qui n'a pas tout dit, retient encore quelque chose. Il
-songeait: «Je parierais qu'elle ronchonne, qu'elle n'est pas satisfaite
-... Est-ce qu'elle me préparerait une scène?... Aujourd'hui, bigre, ce
-ne serait pas le jour!»
-
-Elle se retournait au même moment:
-
---Je vous en prie ... Voulez-vous m'être très agréable?
-
---Vous pensez! dit Mareuil ... Je n'aspire qu'à continuer!
-
-Elle sourit:
-
---Non!... Je parle sérieusement ... Eh bien! je dîne ce soir avec mon
-mari aux Ambassadeurs ... Venez-y dîner aussi ... De cette façon,
-j'aurai passé près de vous la journée complète ... Dites, voulez-vous?
-
-Mareuil répondit d'un ton de remontrance:
-
---C'est un peu canaille ce que vous me proposez là!... Enfin, puisque
-vous le désirez!... A tout à l'heure!... Convenu!
-
-En réalité, ce qu'il y avait d'indélicat dans ce rendez-vous plutôt
-prématuré, ne le choquait pas beaucoup.
-
-Du jour où, pendant leur flirt, Lucie lui avait objecté la fidélité
-conjugale, il s'était tenu pour dégagé de tout ménagement pitoyable
-envers Lozières. Ç'avait été, dès lors, à ses yeux, l'obstacle,
-l'ennemi--une infortune qui ne le touchait plus.
-
-Seulement les exigences de Lucie le révoltaient, et, sitôt dehors, il
-se mit à maugréer:
-
-«De onze et demie à midi et demi, à six et demie ... sept heures!...
-Sept heures de moi!... Cela ne lui suffit pas?... Il lui en faut
-encore?... Ah! elle a du vice!...»
-
-Mais soudain il rougit de ces réflexions:
-
-«Pauvre petite!... Quand je songe que de Jack j'aurais trouvé cette
-idée admirable ... exquise!... Je suis parfois fièrement injuste!...»
-
-Il rentra chez lui s'habiller, et montant dans un fiacre:
-
---Aux Ambassadeurs ... Prenez par le plus long!...
-
-Il faisait nuit grise lorsque la voiture stoppa devant le jardin du
-restaurant. Toutes les tables, serrées en bataille, étaient occupées,
-et leurs lampes basses, à abat-jour roses, n'éclairaient que les clairs
-corsages des dames, les plastrons blancs des messieurs--les visages
-disparaissant dans l'ombre.
-
-Mareuil parcourut les intervalles des rangées, feignant de chercher une
-place, suivi d'un maître d'hôtel qui l'exhortait à la patience.
-
-Il ne voyait pas Lucie, et il allait pousser jusque sur la terrasse ses
-investigations. Un garçon le rattrapa.
-
---Monsieur! Monsieur!... Il y a là-bas, derrière, un monsieur qui vous
-appelle!
-
---Où cela?
-
---Là, Monsieur, là!
-
-Et il reconnut Lozières qui agitait, en signe d'invitation, sa
-serviette.
-
---Venez donc ... Nous vous offrons l'hospitalité ... A moins que vous
-n'ayez ... mieux! fit le gros homme avec un sourire d'indulgence
-polissonne.
-
---Mais nullement! dit Mareuil. Au contraire ... Je suis enchanté de
-vous rencontrer ... Vous allez bien, madame?... Vous êtes encore à
-Paris, par cette chaleur?...
-
-Lucie remercia, donna tous les détails sur sa maison de campagne, son
-installation; et lorsque son mari baissait les yeux vers le potage,
-elle faisait à Mareuil des petites grimaces amicales et impudiques.
-
-Lozières l'interrompit:
-
---Mais, ma chère amie, cela n'intéresse pas M. Mareuil, tes histoires
-de ménage!...
-
-Et, coupant la parole à Gilbert qui protestait, il reprit:
-
---Eh bien! Qu'est-ce que vous dites de la situation, mon cher
-monsieur?... Sommes-nous dans la mélasse, dans le pétrin!... Pirates
-au Tonkin ... Massacres en Afrique ... Vingt millions de déficit de
-plus que l'année dernière ... La rente qui fiche le camp tous les
-jours ... Les banques qui s'effondrent ... Ah! ce sont des malins, nos
-gouvernants, des bonshommes de première force!
-
-Il était lancé. Mareuil le laissa crier.
-
-Les trois mois qui venaient de s'écouler n'avaient pas calmé les
-ressentiments de M. Lozières, son pessimisme de fonctionnaire
-inassouvi. Il s'obstinait à juger perdu ce pays ingrat à son dévouement
-passé; criminels, ces vieux camarades de lutte qui ne l'avaient pas
-hissé avec eux jusqu'aux agréments du pouvoir, et il dressait leur
-procès partialement, férocement, ayant souvent de ces trouvailles
-d'injures que la haine inspire et qui amusent.
-
-Mais, un moment, comme il élevait très haut la voix, Mareuil voulut le
-mettre en garde:
-
---Ne craignez-vous pas qu'on vous écoute, qu'on vous dénonce?... C'est
-si facile de révoquer quelqu'un!...
-
-Lozières asséna sur la table un coup de poing indigné, qui fit sauter,
-dans leur plat d'argent, les truites que Lucie partageait:
-
---Moi? moi?
-
-Il se tapait sa poitrine dodue:
-
---Moi? moi? me révoquer!... Jamais ils n'oseront, mon cher monsieur! Me
-révoquer, moi?... Mais ils savent bien que je connais leurs saletés
-depuis A jusqu'à Z ... Ils aimeraient mieux me nommer trésorier,
-directeur, amiral, général, maréchal, est-ce que je sais, moi? Tout,
-plutôt que de me révoquer!
-
-Il avala d'un trait son verre de champagne:
-
---Oui, je voudrais voir cela, qu'ils me révoquent!... On en entendrait
-de belles, alors, je vous le jure ... Tenez, je serais homme à fonder
-un journal, un vrai journal, mon cher monsieur, pour leur apprendre à
-traiter le monde!...
-
-Il blêmissait de colère.
-
-Mareuil n'insista plus. Une courbature tirait, brûlait tous ses
-muscles, une somnolence l'envahissait,--la fatigue de cette causerie
-achevant celles de la journée. Il avait assez de la femme, assez
-du mari, assez surtout de ces puérilités hypocrites, de ces basses
-cachotteries d'adultère où, l'année d'avant, il goûtait encore tant de
-plaisir.
-
-Il prit congé des Lozières à dix heures; et lorsque, la semaine
-suivante, Lucie lui suggéra de renouveler la rencontre, il refusa
-nettement:
-
---Non, ma chérie ... Une fois passe!... Mais deux fois, ce ne serait
-pas raisonnable!...
-
---Alors, venez dîner chez nous, à la campagne ... mon mari ne
-demanderait pas mieux ...
-
-Il réfléchit, puis avec fermeté:
-
---Non plus!... On jaserait ... On potinerait ... Inutile de vous
-compromettre!...
-
-Elle questionna:
-
---Et à Paris?... A Paris, accepterez-vous?
-
---Peut-être!... Nous verrons, dit-il.
-
-Mais il pensait prudemment:
-
-«Jamais de la vie! M'enchaîner par une intimité mondaine!... Sait-on ce
-qui arrivera?... Non, pas de bêtises!...»
-
-Elle dut se contenter des déjeuners rue Fortuny. Il l'accueillait bien,
-d'ailleurs, tout dispos après ces huit jours d'éloignement, et elle
-pouvait avoir l'illusion d'être aimée.
-
- * * * * *
-
-Les premières pluies d'octobre ramenèrent à Paris Mme Lozières.
-Cependant, sa tante, Mme de Brégy, partant sous peu pour Nice, elle fut
-obligée de lui consacrer la plupart des après-midi, de l'accompagner
-dans ses courses à travers les magasins, chez les fournisseurs.
-
-Elle ne venait plus, rue Fortuny, que le matin et elle déplorait la
-brièveté des rendez-vous.
-
-Un jour qu'elle s'en désolait, Mareuil lui dit:
-
---Ne nous plaignons pas!... Profitons des bons moments, car bientôt ils
-vont diminuer!...
-
-Elle s'écria, comme terrifiée à l'idée d'une rupture possible:
-
---Diminuer!... Pourquoi cela?... Qu'est-ce qu'il y a?...
-
-Mareuil tira de sa poche un exemplaire de la _Pure Vérité_.
-
---Il y a, ma chérie, qu'on se verra moins, parce que, hélas! je vais
-avoir à travailler!
-
-Il indiquait une annonce en tête du journal, où son nom, Gilbert
-Mareuil, était imprimé en immenses lettres, hautes d'un centimètre
-environ.
-
-La note expliquait que la _Pure Vérité_ inaugurait, à partir du 15
-novembre, un supplément illustré et qu'outre le concours de plusieurs
-maîtres de la plume et du pinceau «connus, déclarait-elle, et aimés du
-public», le journal s'était assuré, pour ce recueil, la collaboration
-régulière de GILBERT MAREUIL, «l'artiste attitré des élégances
-parisiennes, que les dernières expositions avaient classé, du coup,
-parmi nos premiers peintres modernistes.»
-
---C'est mon ami Brévannes qui m'a fait engager et qui a rédigé
-l'avertissement, dit Mareuil. Hein!... elle n'est pas dans un sac,
-cette petite note?
-
-Lucie tout attristée, pressentant un péril, quelque chose qui la
-menaçait vaguement, balbutia:
-
---Oh! je suis ravie pour vous!... Mais, alors, est-ce que cela nous
-gênera beaucoup pour nous voir?
-
-Mareuil simula un air affairé:
-
---Mon Dieu, ma chérie, je ne sais encore rien de précis ... Seulement,
-il est évident que nos rendez-vous seront moins rapprochés ... Au lieu
-de tous les jours, deux ou trois fois par semaine, à peu près ...
-
-Elle refoula l'envie de pleurer qui la gagnait, et d'une voix un peu
-étranglée:
-
---C'est bien! Je m'en remets absolument à vous ... Vous me verrez quand
-vous le désirerez, quand cela ne vous dérangera pas dans votre travail
-...
-
-Mareuil, ému de sa douceur, l'avait saisie dans ses bras et la
-dorlotait:
-
---Quoi? On a le cœur gros?... Mais, on se verra aussi souvent que
-possible ... J'ai dit trois fois au hasard, ce sera peut-être plus ...
-
-Elle s'en alla confiante, rassérénée.
-
-Mareuil avait promis de lui réserver un numéro du premier supplément;
-et le jour où parut la feuille, il ne manqua pas de l'apporter rue
-Fortuny.
-
-Mme Lozières ouvrit avidement la page du milieu qui contenait le dessin
-colorié. L'image représentait une Parisienne, l'aspect sévère et
-railleur, qu'un jeune homme élégant accostait le sourire aux lèvres et
-le chapeau soulevé. En bas, on lisait le titre: _Abordage_.
-
-Elle considéra avec attention la gravure:
-
---C'est très réussi ... très ingénieux ... Oui ... c'est très réussi!
-
-Sa figure, peu à peu, s'était rembrunie. Elle reprit:
-
---Elle est jolie, cette femme ... Vous la connaissez?
-
---Non, dit Mareuil ... Je l'ai dessinée de chic, de souvenirs arrangés.
-Pour ces sortes de petites machines, cela suffit bien ...
-
-Elle interrogea d'un air engageant:
-
---Franchement?... Vous ne la connaissez pas? Ce ne serait pas, par
-exemple, cette dame?
-
---Quelle dame?
-
---La dame d'avant moi!... La dame au mari tyrannique!...
-
-Mareuil prononça tranquillement:
-
---Voyons, mon amie, vous n'y songez pas!... Vous supposez que cette
-femme que j'ai ... que j'ai reçue chez moi, j'irais la coller dans un
-illustré qui tire à trente mille exemplaires? Madame se moque!...
-
-Elle se rétracta:
-
---Mais non ... je suis absurde ... J'ai eu des pensées ridicules, ces
-temps derniers. Je me figurais que lorsque je ne venais pas ici, vous
-... Mais non, c'est trop bête!
-
---Vous, quoi?... fit impérieusement Mareuil.
-
---Eh bien! que vous me trompiez ... le mot est lâché!
-
-Gilbert haussa les épaules.
-
---Si vous avez de ces idées, je ne peux pas vous les retirer... Vous
-savez mes opinions sur la trahison ... Je vous les ai assez dites, il
-me semble!... Et avec ces théories, je serais un bien triste monsieur
-...
-
-Il s'interrompit, et après une pause:
-
---Au fait, dit-il d'un ton froissé, au fait, j'ai grand tort de me
-justifier!... Et si je dois renoncer à mon travail, me tourmenter tout
-le temps de vos soupçons, vous comprenez ...
-
-Sans qu'il achevât, elle comprit, et plus jamais elle ne le questionna,
-ne laissa paraître la moindre méfiance. Mais dans ses lettres,
-Mareuil apercevait clairement l'indice de sa jalousie, à certains
-mots douteurs, à certaines expressions ambiguës et douloureuses, qui
-lui remémoraient ses suppliques à Mme Hardouin, ses cruelles luttes
-épistolaires d'antan.
-
-Il jetait le papier au feu en grommelant une parole de compassion,
-commençait à dessiner, et, au bout d'un moment, l'avait oubliée.
-
-Il se plaisait maintenant à son labeur, ne s'en séparait qu'à regret,
-et quelquefois même, afin de terminer une esquisse amorcée, il
-changeait le rendez-vous du jour ou du lendemain, il alléguait un
-surcroît de besogne imprévu, des commandes supplémentaires qu'on lui
-avait censément adressées, il mentait--puisque ses croquis du journal
-ne lui prenaient guère que deux à trois heures par semaine.
-
-Un matin qu'il venait de télégraphier ainsi à Mme Lozières, pour
-remettre le rendez-vous de l'après-midi, il eut des scrupules:
-
-«Vraiment, pensait-il en se rasant, je ne suis pas généreux. Je
-me conduis avec cette enfant comme un pur calfat! Et pas ça à lui
-reprocher!... Toujours jolie, toujours de bonne humeur, toujours en
-forme!... Qu'est-ce que j'ai donc contre elle?...»
-
-Il se promenait, le blaireau à la main, la figure élargie d'une barbe
-blanche de savon mousseux,--et tout à coup, en s'arrêtant:
-
---Ce que j'ai? Ce que j'ai? Mais c'est bien simple ... Je ne l'aime
-pas!... Voilà ce que j'ai!...
-
-Il l'avait dit tout haut, comme pour en faire une chose accomplie,
-indéniable--il l'avait proféré à pleine voix ce constat d'indifférence,
-cet aveu décisif qu'il se réitérait chaque jour tout bas, depuis deux
-mois, sans vouloir l'écouter, sans accepter d'y croire.
-
-Puis, prenant acte de sa déclaration, rapidement il ajouta:
-
-«Non, je ne l'aime pas ... et, par conséquent, je n'ai plus qu'à la
-quitter!...»
-
-Aussitôt, il vit la scène d'adieux, Lucie en larmes, plus tard sa
-propre solitude, la course aux maîtresses, à l'amour, une multitude
-de tracas proches ou lointains, et il se sentit ému, faible, moins
-courageux à rompre.
-
-«Pauvre gosse!... Assurément, je ne l'aime pas comme j'aimais l'autre
-... Néanmoins, j'ai de l'affection pour elle ... une affection
-véritable ... Alors l'affliger par une rupture brutale?... Non!... Cela
-ne presse pas!... On peut attendre ...»
-
-Il alla le lendemain au rendez-vous et fut si affable, si expansif, que
-Mme Lozières en manifesta de l'étonnement.
-
---Comme vous êtes gentil, aujourd'hui!... Qu'avez-vous, mon chéri?
-
-Il retint un sourire:
-
---Moi? Rien ... rien du tout!...
-
-Et il contemplait avec attendrissement la tête dorée de Lucie qui
-reposait sur sa poitrine--comme une pauvre tête épargnée, sauvée par
-miracle de la douleur.
-
-Mais, le lendemain, il fut, malgré lui, repris de ses velléités
-mauvaises. Il éprouvait ce sombre malaise précurseur d'une maladie
-qu'on se soupçonne, cette inquiétude indéfinie qui vous étreint avant
-le diagnostic: la peur de ne plus pouvoir aimer.
-
-Dès le réveil, elle s'éveillait en lui, cette peur confuse, et jusqu'au
-soir elle continuait de le ronger, de le souiller avec la lenteur sûre
-d'enduit gras qui s'étale, qu'ont tous nos soucis intérieurs.
-
-Il essayait bien d'en rire, de s'en démontrer logiquement la vanité, de
-faire le brave. Ces raisonnements ne le rassureraient pas.
-
-«Et de deux! Jack d'abord que je n'aime plus, sans savoir pourquoi ...
-Celle-là, même histoire ... Décidément, ça se corse!»
-
-Il tombait dans des crises d'irrésistible mélancolie. Il se demandait
-si c'était fini, si jamais encore il lui serait donné d'aimer, d'avoir
-ces élans du cœur, ces égarements de passion, les meilleures joies
-qu'il eût connues, somme toute. Et il était comme ces hommes qui, ayant
-eu avec une femme des défaillances physiques répétées, sont saisis
-d'affolement, ne pensent qu'à vérifier avec une autre la validité de
-leurs moyens, la gaillardise intacte de leurs forces.
-
-Alors, la pensée de tromper Lucie le hanta. Il la méditait tout le
-temps, tous les jours, dehors, chez lui, partout. Mais pas une trahison
-de chair, pas un vulgaire béguin, qui ne prouverait rien. Non, il la
-tromperait pour de bon, à fond, avec une personne qu'il aimerait, qu'il
-faudrait qu'il aimât.
-
-A ces combinaisons il s'exaltait, recouvrait un semblant de bravoure.
-En présence de Lucie, il n'avait plus aucun remords, aucun sentiment
-de pitié. Il se délectait même des projets scélérats qu'il formait si
-près d'elle, bouche contre bouche, à son insu; et il se prenait à la
-regarder dédaigneusement, comme une condamnée perdue, dont l'exécution
-n'était plus qu'une question de semaines, de jours, d'heures peut-être.
-
-Puis, lorsqu'en partant, suspendue à son cou, elle murmurait, par
-habitude:
-
---Vous m'aimez toujours, dites?
-
-Il lui répondait en riant:
-
---Si je vous aime!... Elle est bonne!...
-
-Et la porte fermée, il songeait avec un tutoiement outrageant:
-
-«Oui, oui, on t'aime toujours ... Ce qui n'empêche pas que, quand cela
-se trouvera, on te réglera ton affaire, ma petite!»
-
-Pourtant, ces fanfaronnades ne lui servaient qu'à s'abuser sur son
-manque d'assurance, sa crainte de l'expérience prochaine. Il les
-renouvelait après chaque rendez-vous, ses vantardises, un peu comme on
-chante le chant de guerre au poteau de la mort. Il ne réclamait que le
-secours du hasard, une rencontre heureuse, pour affirmer sa puissance
-d'aimer. Qu'on lui fournît une femme, une adversaire, une occasion de
-faire ses preuves, et on verrait bien! Mais, en attendant, il était
-si peu sûr de lui-même, si défiant dans le succès final, qu'il ne
-congédiait pas Mme Lozières, qu'il n'avait pas l'audace de la quitter,
-d'entrer seul en campagne sans cette arrière-garde de sa liaison, sans
-ce refuge certain pour le cas d'un désastre.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Février touchait à sa fin et le soir, dehors, quand il avait plu, on
-était caressé par de tièdes rafales qui fleuraient le printemps.
-
-Mareuil, en sortant des Variétés, où il avait accompagné Brévannes,
-appela un fiacre:
-
---A l'heure ... 12, rue Royale. Vous entrerez ...
-
-Il avait promis à Lucie de passer, après le théâtre, chez Mme de Brégy,
-qui rouvrait ses salons par un grand bal. Mais, au dernier moment, il
-regrettait sa promesse, cette infidélité à son récent serment de ne
-plus aller dans le monde--comme les malades se reprochent un excès, un
-manquement au régime.
-
-Deux mois avant, au début, il n'avait pas eu de ces appréhensions.
-
-Pour régler l'affaire de Mme Lozières, il était retourné dans les
-soirées mondaines, spontanément, de ce pas machinal dont le matelot,
-débarqué, va au bouge familier. L'idée de chercher ailleurs une
-maîtresse ne lui avait même pas traversé l'esprit; et lorsqu'il
-gravissait les escaliers garnis de plantes et bien éclairés, où, dans
-l'atmosphère chaude, roulaient des bruits de danse, des sillages de
-parfums, il avait ce petit frémissement, ce léger bouleversement dans
-la poitrine qu'éprouvent les plus blasés au seuil du mauvais lieu.
-
-Puis, au bout de quelques essais, ç'avait été l'écroulement de son
-espoir naïf.
-
-Toutes ces élégances de toilette, ces soies roses ou bleu-ciel, ces
-bijoux, ces aigrettes, toutes ces femmes à demi-nues et parées lui
-inspiraient bien du désir mais rien de plus, rien de ce qui donne la
-force de prier, de s'humilier, d'oser. Il aurait peut-être consenti à
-adresser à certaines le clignement de préférence, à s'esquiver avec
-l'une d'elles dans une chambre voisine. Mais lutter pour les conquérir,
-les assiéger, les prendre, aucune, à ses yeux, n'en valait la peine;
-mais s'exposer à un refus, se contraindre à des supplications,
-abdiquer un peu de la belle indépendance qu'on a envers les femmes
-avant l'attaque, et surtout être obligé de les revoir ensuite, de leur
-replaire chaque jour, cela il s'en pressentait incapable.
-
-Les rares fois où, poussé par un attrait plus vif, il s'était risqué
-à des pourparlers de flirt, il avait dû rapidement battre en retraite,
-faute de courage pour continuer.
-
-Dès les premières parades, aux premiers mots de résistance, une
-perspicacité suraiguë et nouvelle lui montrait comme au microscope
-les tares imperceptibles des femmes qu'il approchait; et dans le
-grossissement de cette vision étrange, les plus jolies personnes
-devenaient hideuses et sans grâce.
-
-Des cheveux raidis par la frisure et probablement brûlés en dessous,
-une dent marquée d'un point noir, un teint un peu troublé, un geste
-saccadé, tout lui était prétexte à se dégoûter, tout lui semblait le
-signe d'une laideur négligeable. Des sourires charmants l'effrayaient,
-car il les prévoyait grotesques dans le plaisir. Des intonations
-lui révélaient une froideur de banquise, ou bien une irrémédiable
-niaiserie. Malgré lui, il s'appliquait à discerner les défectuosités,
-inaperçues d'abord, cachées par l'art des couturières, l'habileté des
-coiffeurs; et souvent il avait eu l'impression d'être la proie d'un
-malin pouvoir qui voulait l'empêcher d'aimer, qui le forçait à briser,
-à salir lui-même ses frêles et passagères illusions.
-
-Alors, il se levait, s'excusait, coupait court à l'entretien--il se
-sauvait entre les invités tassés, et, rentré chez lui, il avait des
-crises de tristesse qui le laissaient endolori et morne pour plusieurs
-jours, avec un insurmontable abattement comme en ont les phtisiques
-après l'alarme d'une quinte subite.
-
-Il ne se dissimulait plus, à présent, la gravité de son état. Il fuyait
-seulement les occasions d'y songer, remettant à une époque indécise ses
-fiers projets de trahison; et depuis une quinzaine qu'il se soignait,
-qu'il avait renoncé à fréquenter les réunions mondaines, il se trouvait
-mieux, supportait plus gaillardement son infirmité bizarre.
-
-Il avait donc fallu les pressantes instances de Lucie pour le décider à
-se rendre au bal de Mme de Brégy.
-
-«Bah! pensait-il. Cette fois-ci, pas moyen de refuser l'obstacle!...
-Il y a trois mois qu'elle avait cela sous le front de me rencontrer
-dans le monde ... Autant en finir avec cette corvée!... Et puis, je
-n'y moisirai pas, chez la tante ... Un petit tour de salon, et je me
-défile!...»
-
-La voiture s'arrêtait. Il prit le numéro du cocher.
-
---Vous vous placerez à la suite ... Je n'en ai pas pour longtemps.
-
-Et il monta l'escalier, que descendaient déjà des dames dépoudrées par
-la chaleur, des messieurs, le collet du paletot relevé.
-
-A peine entré, il aperçut le regard de Lucie, un regard impatient et
-guetteur qui sautait vers lui par-dessus les rangées de demoiselles
-assises, les habits noirs inclinés auprès d'elle.
-
-Il attendit un peu avant d'aller la saluer.
-
-Cela le flattait de voir tous ces vains empressements, toutes ces
-coquetteries masculines, s'émousser contre son amie, contre cette
-femme qu'il possédait, de voir les mines de mendiants qu'ils avaient,
-tous ces hommes, pour solliciter de Mme Lozières une danse, un instant
-d'attention, moins que rien--leur platitude enfin, leur servilité
-devant cette jeune beauté et ce décolletage tentateur.
-
-Il s'amusait à prolonger le plaisir du spectacle: «Dire qu'il y a deux
-ans, j'aurais voulu les assommer, tous ces individus, leur casser la
-figure!...» Il se reportait à naguère, aux rages d'anarchiste qui le
-suffoquaient, quand il découvait ainsi Mme Hardouin prodiguant ses
-tendres sourires au milieu d'un groupe de danseurs, ou bien causant à
-l'écart avec un inconnu dont le col de satin, la nuque brillantinée
-luisaient, sous les bougies des lustres, d'un éclat insolent. «Oui,
-j'aimais rudement ... C'était le bon temps!...»
-
-Autour de lui des couples se mettaient à valser. Il recula vers une
-porte, et, de là, il examinait les danseuses, ressaisi de dégout pour
-ces chairs blanches, ces peaux blanches, toute cette matière féminine
-et pareille, cette masse indistincte de bras, de poitrines, de dos, de
-visages uniformes qui tournaient confusément sous son œil éteint et las.
-
---Jolie réunion, n'est-ce pas?
-
-Il releva la tête. Lozières était derrière lui, rajustant son lorgnon
-que la sueur faisait glisser.
-
---Très jolie!... Très jolie!... dit Mareuil ... Et Mme Lozières est
-ici, je pense?
-
---Naturellement ... Elle doit être au buffet en ce moment ... Je vais
-vous y mener, hein? Vous prendrez bien une coupe de champagne?...
-
-Et il passa devant Mareuil, lui frayant poliment la route:
-
---Pardon ... Pardon ... Vous permettez?
-
-Mme Lozières, debout dans un coin de la salle désertée, s'éventait
-nerveusement.
-
---Comment, tu es seule? s'exclama Lozières.
-
---Oui, j'étouffais ... Mon danseur était engagé pour cette valse, et
-j'en ai profité pour ne pas rentrer immédiatement au salon ... pour
-rester un peu au frais ...
-
---Très bien, très bien, dit Lozières. Je te présente M. Mareuil, un
-monsieur qu'on ne voit pas souvent depuis qu'il est en chemin vers la
-célébrité ...
-
-Mareuil répondit:
-
---En effet, je n'ai pas eu la chance de vous voir les jours où j'ai
-rendu visite à Mme Lozières ...
-
---Oh! je ne le déplore qu'à moitié ... Vous travaillez, et c'est nous
-qui en bénéficions ... Car, vous savez, nous sommes abonnés à la _Pure
-Vérité_ ... Nous ne manquons pas un de vos suppléments ... Ah! vous
-êtes en progrès!... Vous marchez, mon cher monsieur ...
-
---Trop bienveillant! fit Mareuil.
-
---Non, non, mon cher monsieur, je m'y connais un peu, simplement ...
-J'ajouterai que votre journal est admirablement rédigé. Un journal où
-l'on a l'audace d'écrire quelque chose au moins, où l'on n'est pas
-à trembler devant le gouvernement ... La semaine dernière, encore,
-Brévannes a fait un article sur le Tonkin ... C'était de la fantaisie,
-de la chronique, tout ce que vous voudrez ... mais ça disait ce
-qui était ... Ça vous avait du feu, de l'ardeur ... Je ne sais pas
-quel homme c'est, ce M. Brévannes ... mais si je n'avais pas été
-fonctionnaire, je lui aurais écrit pour le féliciter ...
-
---C'est un de mes amis, répliqua Mareuil ... Un garçon plein de cœur et
-d'esprit ...
-
---Tant mieux, tant mieux ... Il n'y aura jamais assez de braves gens
-contre ces imbéciles qui nous ...
-
-Un maître d'hôtel, accourant, l'interrompit:
-
---Monsieur ... Monsieur ...
-
---Quoi donc?
-
---Madame m'a dit de prévenir Monsieur que le ministre était arrivé ...
-
-Lozières balbutia, le visage devenu soucieux:
-
---Le ministre!... Vous m'excusez, mon cher monsieur ... Ginestas ... un
-vieux camarade ... Je reviens dans une minute ...
-
-Il tira son gilet, assujettit son lorgnon et s'insinuant à travers
-les danseurs: «Pardon! Pardon! Le ministre ... Le ministre ...»--il
-disparut.
-
-Mareuil déclara avec un sourire:
-
---C'est un excellent fonctionnaire!
-
---Oui, fit Lucie ... Son père l'était ... Il a ça dans le sang ... Il
-crie beaucoup ... Mais au fond il adore son métier, et tout ce qui est
-ministre, réceptions officielles, hiérarchie, tout cela l'enchante
-... A propos, pourquoi m'avez-vous taquinée?... Vous m'aviez vue, en
-entrant, j'en suis sûre ...
-
---Effectivement!... Et si vous réfléchissez, vous reconnaîtrez qu'il
-était plus convenable de ne pas me précipiter sur vous tout de suite,
-comme à la descente d'un wagon ...
-
---Soit!... C'est moi qui ai tort, fit Lucie d'un air maussade ...
-Au moins, vous n'oubliez pas que vous soupez avec nous ... à notre
-table?...
-
-Il répondit doucement:
-
---Oh! impossible, ma petite amie ... Impossible, mille regrets, comme
-on dit dans les théâtres ... J'ai une migraine folle, je suis venu pour
-tenir ma parole, et je vous demanderai l'autorisation ...
-
-Lucie s'écria d'un ton aigre:
-
---Vous l'avez!... Vous êtes libre, mon ami ... Dépêchez-vous de rentrer
-et tâchez d'être guéri demain ... Toujours à trois heures, n'est-ce pas?
-
---A trois heures!
-
-Dans le salon voisin, une poussée s'était produite. Des têtes de
-gommeux, coiffées à l'anglaise, se haussaient ironiques, mais les
-lèvres pourtant distendues de curiosité; des dames se dressaient sur
-la pointe des pieds. Au passage de Lozières, qui guidait le ministre
-vers le buffet, les groupes s'écartaient respectueusement. C'était sa
-revanche au gros fonctionnaire, que cette promenade presque triomphale,
-sa riposte aux mauvais procédés qu'on avait eus pour lui dans la
-coterie de ces conservateurs; et, tandis que Ginestas s'avançait avec
-l'aisance cordiale de l'homme accoutumé aux cérémonies, aux ovations,
-Lozières, lui, avait pris une allure solennelle, un œil provocateur,
-son œil républicain, son œil du Seize-Mai qui ne s'adoucissait qu'en
-regardant le maître: «Par ici, mon cher ministre ... Par ici!...»
-
---Voilà votre patron! murmura Gilbert ... Je me trotte ... A demain!...
-
---A demain!
-
- * * * * *
-
-En pénétrant dans sa chambre, Mareuil distingua, au milieu de son
-bureau, une tache blanchâtre, le carré clair d'une lettre placée en
-évidence.
-
-Il alluma vite. L'enveloppe renfermait une carte de visite sur laquelle
-il lut:
-
-«M. et Mme Lepassereau prient M. Gilbert Mareuil de leur faire
-l'honneur de venir dîner chez eux le mercredi 11 mars.»
-
-Il déchira la carte d'un geste de colère:
-
-«Ah! non, par exemple!... Dîner chez les Lepassereau pour en revenir
-encore avec une âme d'encre comme ce soir?... Non, non!... Ç'a été
-aujourd'hui ma dernière dans le monde ... Assez de ces blagues! Je n'ai
-plus la santé à cela!...»
-
-Il ouvrit la fenêtre et s'accouda au balcon. Sous les rayons de
-la lune, les trottoirs secs avaient des pâleurs de marbre blanc.
-Par instants, des profondeurs d'un endroit ignoré s'élevaient des
-sifflements aigus de locomotives, comme la plainte grêle et lointaine
-de cette nuit mélancolique.
-
-Mareuil sentait arriver l'accès de tristesse habituel, et parmi le
-silence propice des choses assoupies, il ne résistait plus, il se
-laissait envahir, les paupières battantes comme pour appeler les pleurs.
-
-En face, il voyait les sombres couloirs vides des rues adjacentes,
-les maisons perdues dans les ténèbres, et il songeait aux gens qui
-sommeillaient paisiblement derrière ces vitres noires ou bleuies par
-la lune, à d'autres encore, endormis ailleurs, partout; à cette grande
-trêve de plusieurs heures qui, chaque nuit, arrête la méchanceté des
-personnes bien portantes.
-
-«Toujours cela de gagné!... Toujours cela de moins à souffrir pour les
-victimes! Ainsi Jack ...»
-
-Mais soudain une pensée lui vint:
-
-«Tiens, si les Lepassereau l'avaient invitée? Ils la connaissent ... Ce
-serait peut-être drôle, cette rencontre!»
-
-Une révolte s'opérait en lui contre la superstition rancunière qui
-l'avait jusqu'alors éloigné des salons où allait Mme Hardouin; une
-explosion de l'envie qu'il refrénait depuis longtemps de se retrouver
-devant elle, de savoir ce qu'il éprouverait en présence de ce corps
-autrefois si puissant,--maintenant, dans sa détresse actuelle.
-
-«Assurément que ce serait drôle de la revoir cette petite vadrouille!
-Quoi? Au bout du compte, elle m'a trompé parce qu'elle ne m'aimait pas
-... Eh bien! Est-ce une raison pour être gêné auprès d'elle? Est-ce que
-je n'en ferais pas autant à l'autre, moi ... si je pouvais?»
-
-Il referma la fenêtre, car la fraîcheur nocturne, à la longue, l'avait
-glacé, et quand il fut au lit, il se dit, tout réconforté par sa
-décision:
-
-«Entendu!... J'irai, rien que pour essayer, rien que pour la
-rigolade!...»
-
-Toute la nuit il rêva d'elle.
-
-Mais, dans le désarroi de ses sentiments affaiblis, la dame du songe
-n'était plus l'inexcusable Jack, la perfide maîtresse aux yeux mauvais
-et faux, à la robe de soie impitoyablement close et clinquante comme
-une armure.
-
-C'était une pauvre petite Jack, endormie dans une posture d'enfant, la
-tête au creux du coude, avec ce masque de bonté, d'innocence que le
-sommeil pose même aux traits des plus infâmes; et sur elle, Mareuil se
-penchait, sans désir et sans haine, souriant d'un air d'indulgence.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Il y avait une quinzaine de personnes dans le salon quand, vers sept
-heures et demie, Gilbert fit son entrée.
-
-Mme Lepassereau l'accueillit avec un flux de paroles joyeuses:
-
---Enfin, on vous voit!... Comme c'est aimable à vous d'avoir
-accepté!... Oh! je vous sais très pris, très difficile à avoir ... Et
-quel regret que madame votre mère ait déjà été engagée pour ce soir!...
-Je pense bien que nous rattraperons cela ... Vous me permettez de vous
-présenter? M. Mareuil ... M. de Saint-Lys, Mme Darçay, M. Gravières, M.
-Darçay ...
-
-Gilbert s'inclinait, serrait des mains. Mme Lepassereau ajouta, en se
-rasseyant:
-
---Je crois que vous connaissez mes autres convives ... Ce sont de vos
-amis de Monneville ...
-
---Certainement, Madame!...
-
-Mareuil distribua quelques bonjours, quelques saluts, et derrière des
-groupes qui s'entretenaient à mi-voix, de la voix discrète et à jeun
-d'avant dîner--derrière un monsieur qui lui masquait une dame assise,
-il espérait apercevoir tout à coup Mme Hardouin. Non! Elle n'était pas
-là, pas arrivée, du moins!
-
-Il s'efforça de se rassurer, de dominer l'agacement que lui causait
-cette absence prévue pourtant dans ses calculs, comme une éventualité
-possible, probable même.
-
-«Après tout, elle peut encore arriver ... Il n'est que sept heures et
-demie ... Mais, la petite Lepassereau va me renseigner!...»
-
-Et il s'approcha de Germaine, en conversation avec M. Gravières, un
-jeune substitut, à barbiche noire, à tête de mignon bon garçon et
-fêtard.
-
---Vous m'en voulez toujours, Mademoiselle?
-
---De quoi donc? dit Mlle Lepassereau.
-
-Gravières s'était écarté.
-
---De quoi? fit Mareuil ... De quoi?... Je serais bien en peine de vous
-le dire ... Cependant, je me souviens que la dernière fois que nous
-nous sommes rencontrés ...
-
-Elle s'écria:
-
---Ah! oui ... à l'Hippique?... J'ai été bien sotte ce jour-là et c'est
-à moi de m'excuser ... Je m'étais imaginé que vous vous moquiez de moi,
-parce que j'allais à la Sorbonne ...
-
---Quelle idée!
-
-Elle poursuivit:
-
---Or, comme je n'y vais pas pour mon plaisir et que d'autre part j'ai
-assez mauvais caractère, vous voyez l'effet obtenu ...
-
-Elle s'était mise à rire, montrant des petites dents très blanches,
-bien serties dans les gencives.
-
-Il rit aussi par politesse:
-
---Évidemment!... Un effet lamentable ... Du reste, ma demande était
-stupide!...
-
-Elle répliqua d'un ton impertinent:
-
---Oh! aux jeunes filles, on ne sait jamais quoi dire ... On dit ce
-qu'on peut!...
-
---Très juste! dit Mareuil qui n'avait pas bien entendu.
-
-Il cherchait un moyen, un biais de phrase par où glisser sa question
-au sujet de Mme Hardouin, et il regardait machinalement le feu de la
-cheminée, les flammes jaunâtres qui dansaient sur les bûches.
-
-Mlle Lepassereau reprit:
-
---Est-ce que vous exposerez, cette année, au Salon, Monsieur? Cela
-m'intéresse. Je suis presque un confrère. Je peins des éventails avec
-des fleurs et des petits oiseaux dessus ... Oh! pour faire plaisir à
-ma famille, simplement ...
-
-Il répondit d'un air veule:
-
---Peut-être! Cela dépend d'un tas de choses ... J'exposerai, sans
-doute, quelques pastels, ou bien ...
-
-M. Lepassereau, intervenant, l'interrompit:
-
---Mille pardons, cher monsieur!
-
-Et s'adressant à Germaine:
-
---A-t-on donné les ordres pour qu'on serve, mon enfant?... Il est huit
-heures moins le quart ...
-
---Mais non, père, dit Mlle Lepassereau ... Nous ne sommes pas au
-complet ... Il manque encore ...
-
---Ah oui! Ah oui! fit M. Lepassereau.
-
-Le timbre intérieur de l'hôtel retentit.
-
---Tiens, dit Germaine, les voici!
-
-Mareuil se répétait: «Les voici? les voici?»--et un peu énervé
-d'émotion, il crispait sa main au dos doré d'un fauteuil, les yeux
-attachés vers la porte blanche du salon, cette porte opaque derrière
-laquelle, Jack--Jack ou une autre?--était occupée à ôter son manteau, à
-redresser du bout des doigts sa coiffure.
-
-Les deux battants s'ouvrirent en frôlant sans bruit le tapis, et une
-petite jeune dame brune, en robe de velours noir, à demi décolletée,
-s'avança vers la maîtresse de la maison.
-
-Tous les messieurs s'étaient levés.
-
---Et Madame votre mère? interrogea Mme Lepassereau d'une voix inquiète.
-
---Souffrante, chère Madame ... Une violente névralgie ... C'est ce qui
-m'a retardée ... Au moment de partir, ma mère a dû s'aliter ...
-
-Mareuil percevait à peine ce dialogue--étourdi par la déception, la
-surprise:
-
-«Mme Béatry!... Ma petite veuve!... La femme au testament!... Ça, c'est
-plutôt curieux!...»
-
-Mme Lepassereau l'appela:
-
---Monsieur Mareuil!
-
---Madame?
-
---Monsieur Gilbert Mareuil ... Mme Béatry ... Vous voudrez bien offrir
-le bras à madame ... Vous êtes placé à côté d'elle ...
-
-Un domestique cria:
-
---Madame est servie!
-
-Des couples se formaient. L'on passa dans la salle à manger.
-
-Mareuil et Mme Béatry étaient les derniers. Il la fixait de côté,
-attendant d'elle un signe de reconnaissance, ce maintien spécial
-qui, en certaines rencontres de salon, indique que l'on n'est pas
-complètement étranger l'un à l'autre. Mais elle s'assit, le visage
-froid, distrait même, et, tout en se dégantant, elle commença à causer
-avec son voisin de droite, M. Morenval, un homme rouge, obèse, dont la
-grosse moustache jaune ruisselait de potage après chaque cuillerée.
-
-«Ah! elle n'est pas liante! songeait Mareuil ... Dans les rues, elle
-vous avait d'autres yeux que cela!...»
-
-Il examinait sa nuque, d'où ses épais cheveux noirs étaient tirés
-à l'antique, ramenés en haut, à la Diane--son profil fin, sans nul
-empâtement, auquel les lèvres, un peu fortes, ajoutaient une expression
-de bouderie puérile; et il ne trouvait rien à reprendre dans cette
-beauté ferme et mutine, non, rien, absolument rien, sauf peut-être
-un rien à l'oreille gauche, une espèce de pinçon, de cicatrice,
-qui écrasait insensiblement le contour, vers le milieu,--un rien,
-regrettable, certes, quoique, enfin, pas bien dégradant.
-
-Elle avait cessé de parler à Morenval; et Gilbert remarquait qu'elle
-fronçait les sourcils, contractait ses traits, comme pour s'assombrir à
-dessein, diminuer la transparence de son visage que gagnait la lumière
-du sourire.
-
-Alors il questionna:
-
---Si je ne me trompe pas, Madame ...
-
-Elle murmura vivement, avec cet air de candeur qu'affectent les femmes
-qui flairent l'attaque:
-
---Plaît-il, Monsieur?...
-
---Si je ne me trompe pas, Madame ... nous nous connaissons ... de vue
-...
-
-Elle dit, d'un ton ironique qu'accentuait la palpitation continue de
-ses narines:
-
---Oui, nous nous sommes souvent rencontrés, je crois ... Mais je vous
-connais autrement que de vue, Monsieur ... Je connais aussi vos dessins
-et j'aime beaucoup votre talent ...
-
-Mareuil remercia d'un mouvement de tête et il déclara:
-
---Il y a très longtemps que je désirais vous être présenté, Madame ...
-
---En vérité?...
-
-Elle le regardait bravement du regard impudent et direct de jadis,
-dans la rue, quand elle avait la sauvegarde de l'anonymat, des
-convenances--tout ce qui fait, dehors, l'audace des femmes envers
-l'inconnu.
-
-Il poursuivit:
-
---Oui, très longtemps ... Et je vous avouerai même que vous étiez ma
-préférée ...
-
---Votre préférée?... Comment cela?...
-
---Je veux dire ... je veux dire qu'à une époque où je n'aimais qu'une
-seule personne, si cette personne m'avait manqué, eh bien! vous étiez
-celle que j'aurais ...
-
-Mme Béatry lui coupa la parole:
-
---Que vous auriez acceptée comme seconde préférée ... comme pis-aller.
-
-Mareuil répliqua avec flegme:
-
---Vous interprétez mal mes intentions, Madame ... Elles étaient
-excellentes, je vous assure!...
-
-Puis, sans s'arrêter aux protestations de la jeune femme, il continua
-à confesser ses hésitations passées, la tentation qu'il avait toujours
-de l'aborder, de lui parler, au risque même d'une rebuffade, les dépits
-qui l'obsédaient ensuite de n'avoir point osé--une foule d'incidents
-romanesques et, pour la plupart, fraîchement inventés.
-
-Mme Béatry l'écoutait en souriant. Elle avait tourné presque
-entièrement le dos à Morenval, qui, avec une résignation de gros homme
-laid, s'absorbait dans la nourriture, présageant son rôle de causeur
-terminé. Et, lorsque Mareuil dégrafait son regard de celui de la jolie
-veuve, il distinguait, vers l'extrémité de la table, entre Gravières et
-Saint-Lys, la petite Lepassereau, travaillant à l'épier, à discerner
-de quoi on conférait là-bas, dans ce colloque persistant et d'aspect
-scandaleux.
-
-Il se sentait tout à l'aise maintenant, tout hardi, tel enfin que
-depuis deux mois il souhaitait d'être--sans confiance pourtant dans
-cette ardeur insolite, guettant le moment, fatal quoique en retard,
-où le charme de Mme Béatry faiblirait, où, tout son fard de beauté
-tombé, elle lui apparaîtrait nettement avec la tare de son oreille
-abîmée, médiocre, imparfaite comme les autres--comme les autres indigne
-d'efforts.
-
-Mais, au lieu de la désillusion redoutée, c'était, au contraire,
-entre eux, une intimité grandissante, une croissante familiarité,
-comme si leurs multiples rencontres eussent remplacé les formalités
-hypocrites, les préliminaires d'usage qui donnent une lenteur décente
-aux rapprochements mondains.
-
-Peu à peu, dans ce renouveau de désirs, une joie fiévreuse prenait
-Mareuil--la joie isolante de plaire, d'avoir séduit. Il oubliait
-Jack, Mme Lozières, la tablée environnante; et chaque fois que Mme
-Béatry dirigeait sur lui ses regards appuyeurs et pénétrants, il
-éprouvait ce brusque émoi qui, un jour, où cela donc?--ah! oui, à
-Ville-d'Avray!--l'avait soudain rendu si vaillant, si résolu.
-
-Parfois, à une plaisanterie trop osée, elle se récriait, elle feignait
-de s'offenser, de réclamer le respect. Mais, un instant après, elle
-avait elle-même de ces mots significatifs, de ces attitudes libres,
-de ces frissons révélateurs qui, dans la mystérieuse corporation des
-amants, décèlent, sur-le-champ, aux experts, la femme à hommes, la
-complice, l'affiliée.
-
-Cela lui rappelait alors le testament du mort, les clauses
-restrictives, l'interdiction du remariage,--tout ce qui devait jeter
-Mme Béatry journellement dans des aventures.
-
-«Ha! ha! le testament!... Une fière idée qu'il a eue là, feu Béatry!...»
-
-Et, tandis qu'elle parlait, il avait l'impression reposante qu'avec
-elle la lutte ne serait pas longue, précédée seulement de quelques
-simulacres de défense, d'une sorte de salut au mur avant l'assaut.
-
-«C'est tout à fait mon affaire!» pensait-il, et il interrogea:
-
---Dites-moi, comment se fait-il que je ne vous rencontre plus
-jamais?... Voilà bien un an que je n'ai eu ce plaisir, n'est-ce pas?
-
-Elle répondit:
-
---En effet ... nous avons déménagé ... Ma mère a loué un hôtel avenue
-du Bois ...
-
---Et serait-il indiscret de venir vous y voir?
-
-Elle répliqua:
-
---Indiscret?... Non, pas précisément ... Mais défendu ... Ma mère
-m'interdit de recevoir des messieurs ...
-
---Dans ces conditions, déclara Mareuil d'un ton de blague ... dans ces
-conditions, pour vous revoir, je n'ai plus que deux ressources: ou bien
-de déménager, d'aller habiter dans votre quartier ... ou bien ...
-
---Ou bien?
-
---Ou bien de vous voir ailleurs ... ce qui me paraîtrait plus pratique,
-je ne vous le dissimule pas.
-
-Elle s'écria en raillant:
-
---Serait-ce un rendez-vous que vous me demandez?
-
---Vous avez dit le mot! fit Mareuil.
-
-Puis, baissant la voix et avec une volubilité, une autorité qui
-l'étonnaient lui-même, il reprit:
-
---Oui, je vous demande un rendez-vous ... Elle ne doit pas vous
-surprendre cette demande ... Cent fois vous l'avez lue dans mes yeux
-... ou des demandes analogues!... Oh! je prévois vos objections ...
-Madame votre mère, n'est-ce pas?... Le monde!... Les empêchements
-matériels!... Voyons, nous ne sommes pas des enfants!... Toute la
-question se réduit à savoir si vous voulez, ou si vous ne voulez
-pas!... Entre gens comme nous le reste est superflu ... Convenez-en!...
-
-Elle demeurait silencieuse, l'œil rêveur, comme domptée par cette
-rudesse qui la fouettait, ce ton d'expérience cynique.
-
---Eh bien? interrogea Mareuil.
-
-Elle eut un petit rire factice, le vilain petit rire de la femme qui
-veut cacher qu'elle cède.
-
---Eh! bien, je pense que vous êtes un jeune homme pressé!...
-
-Mareuil insista.
-
---On le serait à moins ... Le dîner va s'achever ... Après, je ne
-pourrai peut-être pas vous parler comme ici ... Et plus tard, qui sait
-si je vous reverrai!... Je vous en prie ...
-
-Elle affecta encore de rire:
-
---Et qu'est-ce que nous y ferions, à ce rendez-vous?...
-
---Mais ce qu'on fait à tous les rendez-vous!... Je n'ai pas dressé de
-programme ... on verrait ... on causerait ...
-
-Elle réfléchit un moment et reprit:
-
---Ecoutez ... Je ne suis sûre de rien. Cependant, demain, j'irai chez
-une couturière, rue de Miromesnil, dans le haut. J'en sortirai vers
-cinq heures et demie. Si vous allez vous promener dans ces régions-là,
-du côté du boulevard de Courcelles, vous avez des chances de me
-rencontrer. Je présume que ma mère étant souffrante, je serai seule ...
-et nous causerons, puisque vous désirez causer ...
-
-Mareuil, dit, toujours à mi-voix, car Morenval les observait:
-
---Je vous remercie ... j'y serai.
-
-On avait servi des bols pleins d'eau parfumée; et tous les convives
-gardaient les yeux tendus vers le buste de Mme Lepassereau, vers ce
-buste d'où partirait le mouvement de délivrance, le signal de clôture.
-
-Mareuil murmura:
-
---Alors, cela tient?... Demain ... cinq heures et demie ... boulevard
-de Courcelles!...
-
-Elle ne répondit pas; mais il sentit un petit pied se poser sur le
-sien, un petit pied souple et prenant comme une main qui, par un
-tope-là prestement et légèrement appliqué, confirmait, sous la table,
-le marché débattu.
-
-Le buste de Mme Lepassereau se porta d'avant en arrière. Tout le monde
-se leva.
-
- * * * * *
-
-Mareuil resta peu de temps au fumoir parmi les hommes. Il comprenait
-qu'il s'était aliéné leurs sympathies par son ostensible succès
-auprès de Mme Béatry; et dans leurs allures, dans leurs regards, il
-déchiffrait des compliments obscènes, des interrogations libertines,
-la curiosité d'apprendre où en était l'intrigue, comment elle finirait
-et la jalousie aussi de n'y point participer. A son approche, on
-se taisait ou bien on avait une façon minutieuse de l'inspecter
-comme pour chercher ce que sa figure, sa personne possédaient de
-si particulièrement agréable; et sauf Gravières, que le goût de la
-fête laissait indifférent aux flirts d'autrui, il devinait chez ces
-messieurs un groupement hostile, une de ces coalitions instinctives et
-farouches que forme souvent l'envie entre les braves gens.
-
-Il fuma brièvement une cigarette, en adressant quelques mots à Morenval
-vis-à-vis duquel il avait conscience d'être le plus en faute; puis il
-retourna au salon et s'assit à côté de Mme Lepassereau.
-
-Debout près du piano, sous la lueur d'une haute lampe à trépied, Mme
-Béatry feuilletait avec Germaine des partitions. Elle avait déjà cet
-air de contentement retenu, cette physionomie furtivement gouailleuse,
-qu'adoptent les femmes, dans le monde, quand leur amant est présent; et
-vers Mareuil aboutissaient, à travers le salon, la fin de chacune de
-ses phrases, chacun de ses sourires.
-
-Il les lui rendait avec gratitude.
-
-«Oui, oui, très joli, ce petit modèle ... ce type de petit génie ... De
-la ligne ... De la perversité ... Nous nous entendrons très bien ... Il
-n'y a pas de doute!...»
-
-Et sa bienveillance débordait, s'étendait même à Mlle Lepassereau,
-comme si un peu de l'éclat de Mme Béatry eût rehaussé sa terne
-gentillesse.
-
-«Pas trop mouche non plus, la petite!... Un certain esprit ... Les
-traits sont bons ... Un peu de rouge aux lèvres, un peu de bleu sous
-les yeux, et on en ferait quelque chose!...»
-
-Les fumeurs rentraient à la file. Mme Béatry s'installa au piano et
-Germaine commença à chanter la romance du _Roi d'Ys_.
-
-Ensuite, sur la prière des invités, elle chanta encore d'autres
-mélodies. Elle avait une voix forte et basse, disant bien les cris
-de passion, de victoire ou de douleur;--et une poétique gravité
-ennoblissait progressivement les visages inattentifs des convives.
-
-Mareuil, sans perdre de vue Mme Béatry, applaudissait tous les
-morceaux. Au gré de la musique qui semblait se couler en lui mollement,
-lui balancer le cœur d'ondes harmonieuses, il ressentait tour à tour
-des emportements triomphaux, d'exquis affaissements de tristesse où
-s'emmêlaient des souvenirs, des espoirs, Jack, Lucie, la jeune veuve
-en velours noir, dans une confusion de tendresse éparse, des regrets
-évocateurs. Et c'était au plus profond de lui-même une succession de
-scènes grandioses, tragiques, riantes, où il se voyait planant comme
-un empereur, souffrant comme un vaincu, chéri comme un héros,--tout le
-trouble absurde de l'amour naissant, de la sensibilité en éveil.
-
-Le piano se tut. On entourait Mlle Lepassereau. On la complimentait:
-
---Quelle voix superbe!... Quelle diction!... Qui est votre
-professeur?... D'énormes progrès!... Et pas un talent d'amateur!...
-
-Mareuil s'était approché de Mme Béatry:
-
---Vous accompagnez à merveille, avec une discrétion, un tact!...
-
-Puis, s'inclinant en un salut correct:
-
---A demain!
-
---Chut! chut!... fit-elle en détournant la tête.
-
-Il murmura d'un ton respectueux:
-
---Au revoir, Madame!
-
---Au revoir, Monsieur!
-
-Un autre salut à Mme Lepassereau, à son mari, à sa fille, et il fut
-dans la rue.
-
-Il marchait à grandes enjambées, frappant du fer de sa canne les
-pavés, d'où jaillissaient des étincelles, et il avait une allégresse
-enfantine, une fougue vaniteuse de malade subitement rétabli.
-
-«Oui, aujourd'hui, je crois que ça y est!... Je crois que me revoici à
-flot!...»
-
-Il y avait bien en lui quelqu'un de clairvoyant et de débineur qui se
-rebellait contre cet enthousiasme, s'efforçait de le contrarier, de le
-détruire; mais Mareuil, valeureusement, trouvait réponse à tout.
-
-«Pardi, elle a un amant!... C'est plus que probable!... Eh bien! on le
-lui fera lâcher, tout bonnement!... Elle doit savoir, elle doit avoir
-l'habitude!...»
-
-Et il l'excusait de s'être si vite rendue, des mots et du regard,
-d'avoir si vite accepté le rendez-vous--en un dîner, en une heure
-presque.
-
-«Allons donc!... Pas du tout!... Voilà deux ans que je la manœuvrais,
-que je la manégeais, ce jeune frétillon!... Ce soir, je n'ai guère fait
-que toucher l'intérêt de mes œillades ... que détacher le coupon, pour
-ainsi dire!...»
-
-Il se félicitait de cette comparaison, et comme l'idée lui venait qu'un
-autre, dans l'avenir, s'aviserait peut-être de tenter à son détriment
-des détachements semblables, il conclut avec humeur:
-
-«Peuh!... Ce n'est pas si sûr!... Ce n'est pas démontré!... On
-s'arrangera pour la tenir en main!... Et puis l'essentiel est qu'elle
-me plaise ... Me plaît-elle, oui ou non?... Oui!... Alors??»
-
-Il arrivait chez lui.
-
-Il ne se déshabilla pas tout de suite. Il voulait savourer encore le
-plaisir de cette renaissance sentimentale, prolonger cette soirée
-heureuse.
-
-Il alluma un cigare et se mit à se promener à travers l'atelier, en
-lançant de grosses bouffées.
-
-Il ressentait cette douce mélancolie qui prend dans la solitude les
-amants, la délicieuse nostalgie de celle qu'on vient de quitter; et il
-y voyait l'indice de la guérison, un symptôme de convalescence.
-
-Enfin donc, c'en serait fini de ces sales rendez-vous où il allait, à
-cause d'une sale nécessité qui l'y forçait--où il aimait comme on boit,
-comme on mange, parce que c'est la loi, parce qu'il le faut.
-
-Enfin, il y aurait donc de nouveau, dans sa vie, un but supérieur
-à se nourrir, à dormir, à vivre--une personne presque royale, hors
-laquelle rien ne compterait, une vraie maîtresse avec qui les caresses
-ne seraient plus des gestes ridicules, ignobles, écœurants, mais la
-récompense suprême, la volupté incomparable, toujours neuve, toujours
-regrettée.
-
-«Cela vaut un peu mieux que d'avoir revu Jack!... C'est un peu plus
-intéressant!...»
-
-Et lorsqu'il s'apercevait dans la glace, une large glace Louis XV,
-pendue au mur, face à la porte, il se souriait favorablement, il
-songeait qu'avec ce monsieur, reflété là, en frac et cravate blanche,
-une certaine Mme Béatry pourrait bien passer, un jour, quelques fameux
-quarts d'heure!
-
-
-
-
-X
-
-
-Mareuil traça encore une teinte de pastel; puis, il rejeta la tête en
-arrière, clignant des yeux, pour apprécier son labeur de l'après-midi.
-
-On frappait à la porte.
-
---Entrez!
-
-Joseph parut:
-
---Monsieur, M. Gendrey est en bas ... Il demande si Monsieur peut le
-recevoir.
-
-Mareuil s'écria rageusement en se levant:
-
---M. Gendrey!... Ah! je n'ai que ça à faire de le recevoir!... Non!...
-Dites-lui que je ne suis pas là, que je suis sorti ...
-
---Bien, Monsieur!
-
-Derrière le domestique, la porte mal close s'était rouverte. Mareuil
-la repoussa d'un grand coup de talon qui écailla un peu le vernis du
-vantail, fit vibrer, sur la cheminée, les bobêches des candélabres.
-
---Fermez donc vos portes, nom d'un chien!
-
-Il marchait en s'appliquant inconsciemment à poser les pieds sur
-les vastes fleurs du tapis--l'air hargneux, mécontent, le sourcil
-contracté, les pouces dans les entournures du gilet, et il se parlait à
-mi-voix:
-
---C'est égal!... Hier soir, on m'aurait dit que ça serait si vite fini,
-j'aurais haussé les épaules!... J'étais si bien parti!... C'est cette
-oreille, cette diable d'oreille!... Ou autre chose, je ne sais quoi?...
-Enfin, le fait est qu'elle ne me plaît plus ... non, plus du tout!
-
-Il revoyait les épisodes de la journée depuis le réveil, toute cette
-journée de désenchantement, de défaite. Dès le matin, d'abord,
-l'impression d'un effondrement nouveau; puis des efforts, d'inutiles
-efforts pour réagir, pour tâcher de ressusciter, en imagination, cette
-Mme Béatry de la veille, la magique libératrice, celle qui devait lui
-rendre les beaux jours de passion, les émotions rêvées. Mais usée en
-une nuit, son ardeur, flambées en une soirée, ces dernières ressources
-de tendresse, ces petites économies d'amour qu'il avait retrouvées
-dans un coin de lui-même, comme le louis qu'un décavé découvre à
-l'improviste au fond de son gousset.
-
-Alors, il avait cessé de lutter, et il ne lui restait plus maintenant
-que la fureur d'avoir été encore une fois déçu, la fureur que donnent
-aux malades les rechutes. Il consulta sa montre:
-
-«Cinq heures ... Voyons!... Il faudrait pourtant prendre une
-détermination. Irai-je ou n'irai-je pas?»
-
-Il hésitait, se débattait dans l'alternative, se représentant le
-rendez-vous raté--ce crapoussin de Mme Béatry débouchant de la rue de
-Miromesnil et pas le moindre Mareuil, ni à droite, ni à gauche, nulle
-part.
-
-«Elle en ferait une tête!»
-
-Mais, soudain, comme pour marquer matériellement sa résolution, il
-arracha son veston de travail, le lança d'un tour de bras à travers la
-pièce, contre le mur, où les boutons de bois claquèrent.
-
-«Non!... Ce serait trop goujat!... J'irai!... je lui expliquerai que
-cela ne tient plus ... que je ne suis pas son homme!... C'est encore ce
-qu'il y a de plus propre!...»
-
-Puis il sonna, pour son chapeau, son paletot, ses gants--et, sa
-toilette promptement achevée, il descendit.
-
-Il faisait, dehors, un temps humide et gras, un de ces temps où la
-boue semble germer de la terre, des pavés, du bitume--où dégèlent des
-choses qu'on ne supposait pas gelées, la veille, dans leur sécheresse
-poussiéreuse et grise.
-
-Mareuil s'arrêta près d'un banc afin de relever le bas de son pantalon,
-et, le corps plié, la nuque baissée, il préparait le discours de
-résiliation, ce qu'il objecterait à la jeune veuve, tout à l'heure.
-
-«C'est que ça ne va pas être si commode que cela à lui présenter!... Je
-ne peux cependant pas lui dire qu'elle ne remplit pas les conditions de
-l'emploi ... que j'ai un idéal d'amour, un idéal de passion ... Elle
-n'y croirait pas! Elle n'y verrait qu'une chose: c'est que je la sème,
-que je ne veux plus rien savoir d'elle!...»
-
-Il reprit son chemin en grommelant; et peu à peu, devant les
-difficultés de l'explication, il reculait, tenté subitement de laisser
-aller l'affaire, de profiter tout simplement de ce corps qui s'offrait
-et qu'il aurait sans peine.
-
-«Quoi!... Une femme, c'est toujours une femme! Cela durera ce que cela
-durera!... Je n'en mourrais pas et j'éviterais de la blesser!... Ce ne
-serait déjà pas si bête!...»
-
-Mais comme il parvenait rue Miromesnil, à l'angle désigné, il aperçut
-Mme Béatry sortant d'une maison voisine; et il eut instantanément la
-sensation qu'il ne saurait pas mentir, surmonter son dégoût.
-
-Car ce n'était plus la jolie petite veuve, le petit génie, le jeune
-frétillon gracieux et désirable.
-
-C'était une autre--une pauvre menue dame qui s'avançait lourdement
-sur le vernis brun et glissant du trottoir, gênée par ses talons trop
-hauts, sa traîne de drap trop pesante; une misérable petite femme,
-toute petite, plus petite encore quand elle passait près des grands
-réverbères, une minuscule créature empêtrée et maladroite, qu'il
-n'aimerait jamais, jamais--qu'il voyait clairement, s'abandonnant, puis
-au-delà, le lendemain presque, quittée, lâchée, ou bien encombrant de
-sa tendresse assidue et oiseuse l'entresol de la rue Fortuny.
-
-Il fit pourtant quelques pas à sa rencontre; et elle s'approchait, sans
-soupçonner sa déchéance, le sourire aux lèvres, ce sourire malicieux et
-fier de la femme qui vous amène en secret sa personne, sa beauté.
-
---Bonjour!
-
-Elle lui tendait la main. Il la serra et demanda:
-
---Où allons-nous?
-
---Si vous voulez, nous remonterons le boulevard de Courcelles jusqu'à
-l'Etoile? C'est un bon ruban de route et nous aurons du loisir pour
-causer ...
-
---Parfaitement ... parfaitement!
-
-Ils tournèrent à gauche. Mareuil, à la dérobée, inspectait l'oreille de
-Mme Béatry, s'ingéniait à distinguer, sous la voilette, le pinçon, la
-cicatrice, l'endroit abîmé, et elle souriait du même sourire vaniteux,
-prenant ce regard pour un regard de convoitise et d'amour.
-
-Enfin, il réussit à prononcer:
-
---Quel affreux temps!... J'avais peur que cela ne vous empêchât de
-venir ...
-
---Oui, un affreux temps, n'est-ce pas? On est tout mal disposé avec ce
-ciel jaune, ces rues sales ...
-
-Et elle ajouta en riant:
-
---Chez les Lepassereau, c'était plus gai ... plus confortable!
-
---A qui le dites-vous! fit Mareuil.
-
-Mais il s'impatientait, déjà, des arrêts de cette causerie; il avait
-envie de débiter brusquement, sans atténuation, ni transition, les mots
-de rupture, les mots insultants et brutaux qui briseraient tout: «A
-quoi bon finasser?... Le plus tôt sera le mieux! Allons-y donc!»
-
-Ils avaient traversé le boulevard Malesherbes et longeaient la grille à
-pointes d'or du parc Monceau.
-
---D'ailleurs, dit Mme Béatry, ça ne m'a pas l'air de vous convenir
-beaucoup non plus, ce temps-là!... Vous avez une tête d'un sombre!
-
-Mareuil se décida, et, d'une voix timide, mesurée:
-
---Vous trouvez?... C'est bien possible!... Je suis très préoccupé, je
-ne nie pas!
-
---Préoccupé?... Pourquoi cela?
-
---Oui, très préoccupé d'une chose très grave que j'ai à vous dire ...
-
---A moi, une chose très grave?
-
-Il répéta:
-
---Très grave!... Vous m'écouterez jusqu'au bout?... Vous ne vous
-fâcherez pas?
-
-Elle riposta:
-
---Dites toujours!... Et puis, il vous demeurera le pardon ... si je me
-fâche!
-
-Elle regardait vers les arbres du parc, mais dans sa physionomie
-attentive, dans son profil aux aguets, tout semblait attendre la
-déclaration, la sommation polie d'avoir à livrer son corps.
-
-Mareuil reprit:
-
---Eh bien!... Eh bien!... c'est extrêmement délicat, voyez-vous ... Eh
-bien! hier, vous vous rappelez?
-
---Qu'est-ce que je me rappelle?
-
---Vous vous rappelez, comment dirais-je?... vous vous rappelez notre
-conversation ... ce que je vous ai dit d'autrefois ... Vous vous
-rappelez combien je désirais ce rendez-vous ...
-
-Elle répliqua durement, comme en méfiance:
-
---Oui, je me rappelle ... et alors?...
-
---Alors ..., alors ...
-
-Il y eut une pause; puis, avec précipitation, Mareuil murmura:
-
---Alors, admettez que tout cela ne soit pas vrai, que tout cela ne soit
-plus vrai aujourd'hui ...
-
-Elle dissimula son inquiétude, le pressentiment qu'elle avait de
-l'affront menaçant.
-
---J'admets! Et après?...
-
-Mareuil, déconcerté, bégaya:
-
---Après?... Après, j'implorerais ce pardon, ce pardon que vous me
-promettiez presque ... et que vous ne me refuserez pas, j'espère ...
-
-Elle s'écria d'un ton plus hautain encore:
-
---Mon pardon?... Mais pardon de quoi?... Véritablement, vous êtes
-un homme singulier!... Ainsi, vous vous figuriez qu'en venant à ce
-rendez-vous, j'avais une autre intention que de m'amuser ... que de
-plaisanter?... Vous vous figuriez que j'ai cru, une minute, à toutes
-vos histoires?... Ah! vous avez votre dose de fatuité!... Non, c'est
-trop drôle! c'est trop drôle!
-
-Et elle ricanait, afin de bien montrer à quel point lui paraissait
-comique cette hypothèse si invraisemblable.
-
-Mareuil répondit d'une voix calme:
-
---Non, ce n'est pas drôle ... c'est plutôt le contraire!... Je vous
-en prie, soyons francs. Ne nous jouons pas une vilaine comédie ...
-Laissez-moi m'expliquer, et vous verrez ...
-
-Elle s'exclama:
-
---Mais je suis d'une franchise absolue!... Mais il n'y a pas de
-comédie!...
-
-Mareuil poursuivit:
-
---Soit. Ne parlons pas de vous ... Ne parlons que de moi ... Eh! bien,
-savez-vous pourquoi j'ai insinué que cela ne continuerait pas entre
-nous, que c'était fini, rompu?... C'est parce que je ne suis pas assez
-sûr de vous aimer comme vous souhaitez sans doute d'être aimée, parce
-que je n'ai pas ce qu'il faut pour vous rendre heureuse, parce que je
-ne pourrais pas, entendez-vous?...
-
-Il avait proféré ces paroles d'un ton si sincère, si ému; cela
-ressemblait tellement à un aveu d'impuissance physique, cet aveu
-d'impuissance de cœur, que Mme Béatry répliqua avec une commisération
-un peu grivoise:
-
---Vraiment?... Pauvre garçon!...
-
-Mareuil reprit:
-
---Oui ... je suis peut-être singulier, extraordinaire ... Mais j'ai
-bien réfléchi depuis hier ... J'ai compris--ne vous froissez pas de
-ce que je vais vous dire--j'ai compris que je ne vous aimais pas
-... que là-bas, à ce dîner, ç'avait été une erreur, un malentendu
-avec moi-même, avec mes sentiments ... Et je n'ai pas voulu vous
-tromper, vous duper, abuser de tout ce que m'avaient gagné de vous mes
-protestations, mes regards, mes prières ...
-
-Elle interrogea plus doucement:
-
---Et vous êtes arrivé à ce résultat tout seul?... On ne vous a pas
-aidé, par hasard?... Il y a quelquefois des dames qu'on rencontre, et
-qui sont si obligeantes!...
-
-Mareuil répondit:
-
---Non, ce n'est pas ce que vous imaginez!... Je vous ai raconté
-la vérité ... Un autre aurait eu moins d'égards, aurait craint le
-ridicule!... Moi, j'ai préféré courir ce risque!... Reconnaissez que
-c'est plus honnête ... plus loyal!...
-
-Elle s'exclama d'un ton incrédule encore:
-
---Oui, oui!... C'est loyal!... C'est très loyal!
-
-Pourtant, sur sa figure dépitée et pensive, Mareuil démêlait qu'à la
-rigueur elle se fût certainement accommodée d'un petit peu moins de
-loyauté. Et ils marchaient, en silence, tout embarrassés, n'ayant
-plus rien à se dire, puisque le principal intérêt de l'entrevue
-avait disparu, puisque l'affaire qui motivait leur rendez-vous se
-trouvait manquée,--puisqu'il était irrévocablement établi qu'ils ne
-se dévêtiraient jamais l'un devant l'autre et qu'ils redevenaient, du
-coup, les étrangers cérémonieux de la veille: un monsieur et une dame
-qui iraient séparément dans la vie, comme avant, sans intimité, sans
-tendresse communes, sans échanger davantage que des saluts mondains,
-des phrases de bienvenue convenables.
-
-Ils atteignaient la place des Ternes, et tous deux, instinctivement,
-levèrent les yeux vers l'Arc de Triomphe, dont la noire masse
-éléphantine se dressait au haut de l'avenue, dans la nuit
-tombante--vers l'immense borne de pierre encerclée de lumières, où se
-terminerait enfin cette pénible promenade.
-
---Voici l'instant des adieux! fit Mme Béatry d'un ton narquois.
-
-Mareuil corrigea:
-
---Dites des au-revoir!... Car vous ne me gardez pas rancune, n'est-ce
-pas?
-
-Elle répliqua en s'efforçant de railler:
-
---Pas une miette!... Rassurez-vous! Et même, quand on me questionnera
-à votre sujet, je déclarerai que vous êtes un jeune homme très loyal,
-le plus loyal des jeunes gens que je connaisse!... Seulement, un peu
-infatué, par exemple, un peu pressé de se garer contre des faveurs
-insignifiantes, contre les sourires ou les poignées de main d'une
-personne qui n'aurait jamais donné plus ... soyez-en persuadé!...
-
-Son visage s'était empreint d'une involontaire amertume. Mareuil eut
-pitié, accepta ces railleries, sans contredire:
-
---Oh! tout ce qui vous plaira ... toutes les méchancetés ... pourvu que
-vous me pardonniez!...
-
-Elle retira sa main de son manchon. Gilbert la saisit, l'effleura
-vivement d'un baiser, et saluant:
-
---Au revoir, madame!... Pas de rancune, n'est-ce pas?
-
-Elle inclina la tête amicalement et traversa la chaussée. Des voitures
-qui passaient la cachèrent. Mareuil revint sur ses pas.
-
-Il reconstituait, en marchant, sa conversation avec Mme Béatry,
-comment s'était engagé le duel de ce dialogue, les chocs des répliques
-successives, tout ce combat, mené des deux parts, au gré des mots
-qui venaient, à l'aventure; et il s'approuvait de son énergie, de sa
-cruauté.
-
-«Etait-elle vexée, la dame!... Doit-elle en penser des atrocités sur
-mon compte!... Bah! j'aurais traîné, équivoqué, que cela n'aurait
-rien changé ... Le tout était d'en finir, de ne pas recommencer avec
-une autre ces ignominies! Car c'eût été répugnant, cette fois, sans
-excuses! Bien assez d'une!... Bien assez de Lucie!...»
-
-Une petite bonne, s'élançant d'une porte cochère, le heurta:
-
---Oh! pardon, monsieur!
-
-Mareuil la suivait de l'œil, machinalement.
-
-Elle allait vite, vite, avec un dandinement des jupes, la taille
-tranchée du cordon blanc de son tablier, les épaules enserrées d'un
-mince châle de tricot bleu-ciel.
-
-Puis, tout à coup, elle se mit à courir, et, quelques mètres plus loin,
-elle stoppa net en face d'un fiacre qui stationnait contre le trottoir,
-sous un réverbère.
-
-Le cocher avait bondi à bas de son siège. Il empoigna dans ses bras la
-petite bonne, et, par trois reprises, il l'embrassa sur la bouche de
-baisers qu'on augurait énormes, écrasants, sonores.
-
-Mareuil eut, malgré lui, un mouvement de jalousie.
-
-«En voilà qui sont contents, au moins!...»
-
-Il hâtait l'allure, pris de curiosité--et, au passage, il examina les
-amants.
-
-La fille avait les cheveux lissés en arrière du front, des petits
-yeux luisants de plaisir, une figure toute ronde, toute rougie
-de froid--l'homme, une brave tête violâtre et joufflue de cocher
-de fiacre, une tête paterne, endurcie, comme on en voit dans
-les encombrements des rues, quand les voitures s'immobilisent,
-enchevêtrées;--et ils s'admiraient d'un air de béatitude qui présageait
-de nouvelles, de puissantes étreintes.
-
-Mareuil sourit tristement:
-
-«Ils pourraient bien me repasser un peu de leurs illusions, ceux-là!»
-
-Et plusieurs fois il se retourna pour les regarder encore d'un regard
-d'envie--comme font les vieux messieurs devant les bancs des parcs
-surchargés d'amoureux, par les chaudes soirées de juillet.
-
-
-
-
-XI
-
-
-On ne se défend bien que contre les douleurs vivaces, les douleurs
-aiguës qui vous martèlent, vous poignardent, vous déchirent.
-
-Les autres, les lents et sourds malaises des maladies chroniques--ceux
-de l'âme comme ceux du corps--on négocie d'abord avec eux, on essaie
-d'en avoir raison par des traitements, des régimes, toute la diplomatie
-des remèdes modérés; puis, s'ils persistent, s'ils résistent, ces
-malaises, on les laisse faire, on s'en désintéresse, on ne s'en occupe
-plus, sauf quand, par accident, leurs taquineries journalières vont
-trop loin, jusqu'à la souffrance réelle.
-
-Quelques jours après sa dernière tentative avortée, Mareuil s'était
-trouvé justement dans cet état d'esprit où l'on renonce aux soins,
-à la guérison, où l'on se résigne à traîner en soi ce surcroît de
-mélancolie, d'incertitude, que la maladie vous inflige; et il
-n'aspirait plus maintenant au retour du passé, à la vie agitée de
-naguère, à cette existence de passion qui lui semblait, avant, la forme
-unique du bonheur.
-
-Les échecs, même en l'instruisant, avaient restreint ses exigences.
-Mme Lozières, c'était, en somme, il s'en apercevait, la matérielle
-de l'amour largement assurée, une femme dévouée, ardente et
-raffinée,--toujours prête, toujours à la portée de ses désirs,--c'était
-la satisfaction facile et sûre, sans rien de ces démarches, de ces
-prières, de tous ces débours de temps, de tendresse et d'efforts que
-coûte l'installation d'une liaison nouvelle. Alors, avec une sagesse
-presque bourgeoise, une nonchalance prudente d'infirme, il avait fini
-par se convaincre qu'il y aurait folie à chercher mieux ailleurs; et
-cette sorte de raisonnement lui suffisait chaque fois pour calmer les
-révoltes sentimentales qui le gagnaient encore, à de rares occasions,
-quand il était sur le point d'aller rue Fortuny, quand il sortait, tout
-las, des bras de Mme Lozières, quand un air de musique, un parfum, une
-intonation lui rappelaient Mme Hardouin,--l'oubliée.
-
-Chez les Brévannes, du reste on n'avait pas tardé à remarquer le
-changement qui s'était accompli en Mareuil.
-
-Il s'accordait plus aisément avec les amis du journaliste, tolérait
-les plaisanteries sur l'amour, se tenait informé comme eux--comme tous
-les gens sans passion--des incidents de la vie parisienne, des choses
-de la politique, du théâtre, et souvent même il discutait, citait des
-preuves à l'appui de son opinion, et s'enflammait pour les affaires des
-autres.
-
-Aussi, le Grand-Cob avait-il proclamé, dans un déjeuner rue Taitbout,
-que Mareuil avait l'air beaucoup moins abruti qu'autrefois, qu'il
-devenait fréquentable, un garçon comme tout le monde, quoi!--et la
-bande entière s'était ralliée à son avis.
-
-Puis, bientôt, une communauté d'intérêts avait scellé cette bonne
-entente, lié Mareuil au groupe Brévannes par les solides liens de
-l'égoïsme.
-
-En échange d'un portrait gratuit, Labernerie lui consacrait, au cours
-d'un compte rendu, vingt de ces lignes à effet qui troublent, pendant
-toute une journée, les cafés de Montmartre et les brasseries du centre.
-Moyennant un pareil service, le Grand-Cob s'astreignait ensuite à
-célébrer bruyamment partout, dans les bureaux de rédaction, dans les
-tripots, chez les demoiselles, le talent du petit Mareuil. Enfin,
-Charleval, impressionné par ces éloges constants, lui obtenait, peu
-après, la commande des costumes de _Grenadinette_, sa dernière œuvre,
-une espèce d'opéra-bouffe, à ballets, à mise en scène somptueuse.
-
-La pièce, il est vrai, avait succombé sous les blâmes unanimes et
-méprisants de la critique--Labernerie lui-même, en son impartialité,
-se voyant forcé d'écrire que «M. Charleval avait souvent été mieux
-inspiré».
-
-Mais le dessinateur s'était sauvé de cette catastrophe à son avantage,
-grâce à une amicale campagne conduite par Brévannes, dans les
-couloirs, et qui avait fourni aux critiques le prétexte d'ingénieuses
-digressions, toutes en l'honneur du jeune peintre, certains même
-disaient «du jeune maître».
-
-Mareuil se laissait porter, se laissait pousser, charmé de ce tapage
-sympathique, de cette brise de succès soudaine; et, graduellement, il
-reprenait son rang dans le régiment de la société, marchant au pas de
-la foule, ayant l'équipement régulier, le fourniment d'usage: une jolie
-maîtresse indulgente, les petites ambitions qui distraient, la faveur
-du Boulevard qui soutient--et nul répit pour penser, souffrir du piètre
-train des choses.
-
-Quelquefois pourtant, à une phrase du Grand-Cob, à une grossièreté de
-Labernerie, il se souvenait des soirées de jadis chez Brévannes, et il
-avait honte d'écouter froidement ces paroles qui alors l'eussent fait
-pâlir, frémir de dégoût,--honte de la vulgarité de ses plaisirs, de sa
-vie médiocre, de sa bonhomie sans idéal et complaisante.
-
-Une ombre de tristesse passait sur son visage. Il se sentait le cœur
-vidé, vanné, fourbu, irrémédiablement.
-
-Il fallait que le Grand-Cob le rappelât à la décence:
-
---Hé, Mareuil!... On broie donc encore du noir?... Déplorable pour la
-santé, n'est-ce pas, Angèle?
-
---Oui, mon gros, répondait invariablement Angèle.
-
-L'interpellée n'était autre qu'Angèle de Cérans, la jeune brune, basse
-sur jambes, avec une tête de garçon, qu'un jour, à l'Hippique, Gendrey
-avait recommandée à l'admiration de Mareuil.
-
-Depuis trois semaines environ, le Grand-Cob en avait acquis la
-propriété presque exclusive, selon des conventions tacites qui les
-unissaient ensemble jusqu'à l'automne. Un luxe qu'il s'était payé,
-cette gamine maussade, comme on se paie une voiture au mois, un
-tableau, un voyage--à la suite d'une veine fructueuse à Monte-Carlo,
-quarante mille francs raflés en deux soirs, puis vite rapportés
-à Paris. Et, dès ce moment, ç'avait été une série incessante de
-prodigalités habilement dispensées, un déménagement rue du Helder,
-dans un vaste appartement-atelier,--des dîners fins, aux cabarets
-en vogue, avec le ménage Brévannes,--des soupers, à la sortie des
-premières, où l'on conviait les hommes d'esprit attitrés,--une
-combinaison savante de divertissements inédits où s'affirmait devant
-Angèle, ravie, la supériorité des gens de presse sur les fades gens du
-monde délaissés.
-
-Cependant le Grand-Cob voulait davantage, une manifestation solennelle
-dont tout Paris serait bouleversé, et qui mettrait définitivement
-Angèle au premier plan de la haute galanterie.
-
-Un soir, enfin, au début de mai, il annonça chez Brévannes qu'il avait
-trouvé:
-
---Oui, j'ai trouvé!... Une idée à la Newton!... Je vous la donne en
-mille!
-
-Personne ne répliquait.
-
---Eh bien! voici!... Je vais organiser rue du Helder un dîner de la
-Jeune Génération. Pas de femmes au-dessus de trente ans ... ce que nous
-avons de plus ingénu, de plus neuf!... C'est une idée, ça, hein?
-
-La bande applaudissait sans réserves.
-
---Attendez!... Je n'ai pas tout dit ... Ce dîner aura lieu le 24, le
-jour de la Sainte-Angèle, de façon que la réclame serve un peu à la
-petite ... Voyons, Angelot, ça te va-t-il?
-
---Oh! oui, mon gros! fit tièdement Angèle.
-
---Vous en avez de la chance! déclara Henriette ... C'est pas à moi ...
-
-Elle s'arrêta sur un regard sévère de Brévannes.
-
-Le Grand-Cob développait ses vues, en détail. Mareuil serait chargé
-de dessiner l'invitation,--une farandole de nymphes parisiennes,
-contournant le texte de Gendrey.
-
---Mais du nu, du sein, de la jambe, de la jarretière!... Des poses
-soignées, des poses qui vous remuent le monde!... Et si vous avez peur
-de galvauder votre beau talent, vous ne signerez pas, c'est tout simple
-... Est-ce promis?
-
---Promis! fit Mareuil en souriant.
-
-Et, jusqu'à l'heure du départ, on s'entretint uniquement du dîner de
-la Jeune Génération et des perfectionnements qu'on pourrait ajouter à
-cette superbe fête.
-
- * * * * *
-
-En dépit d'une scandaleuse pression exercée sur lui, à l'aide de mines
-renfrognées, de phrases acrimonieuses et même de lettres d'injures non
-signées, Gendrey était demeuré fidèle à son programme, inflexible sur
-la limite d'âge.
-
-L'atelier de la rue du Helder offrait donc un exquis spectacle quand,
-le jour du dîner, vers huit heures, Mareuil y pénétra.
-
-Du haut en bas, les murs étaient tendus d'étoffes anglaises
-bleu-pâle--la couleur favorite d'Angèle--des longues bandes de légère
-soierie bleu-pâle qui se joignaient, s'ajustaient au plafond pour
-former un dôme mouvant et souple, au milieu duquel un lustre électrique
-se balançait, répandant sur le salon ses lueurs d'un jaune intense et
-doux.
-
-Puis, tout autour de la pièce, des divans recouverts de la même
-soierie bleu-pâle, où les meilleures de la Jeune Génération,
-décolletées, gantées au delà du coude, les poignets serrés de bracelets
-scintillants, causaient avec des messieurs en frac,--privilégiés
-des clubs, de la littérature, du théâtre; et des massifs de fleurs,
-disposés çà et là, mêlaient, dans l'air, leurs parfums aux parfums
-personnels des dames.
-
-Le Grand-Cob, très en beauté--gilet blanc, moustache retroussée au
-fer--s'élança à la rencontre de Mareuil:
-
---Mon petit, vous êtes fadé!... Place d'honneur, tout à fait!...
-A votre droite, Angèle; à votre gauche, Ninette Rabastens ... Une
-Lyonnaise premier choix. Tenez, celle qui s'adresse à Charleval!...
-
-Il indiquait une grande fille en robe de satin mauve, une de ces belles
-personnes, à la taille roulante et ferme, au noble et sensuel profil
-de gallo-romaine, comme il en tourne, les soirs d'été, à Lyon, place
-Bellecour, sous les yeux aguichés des riches marchands de soie.
-
---Hein! Vous n'êtes pas à plaindre!
-
-Et appelant Brévannes:
-
---Dites-moi, présentez donc Mareuil à Rabastens. Je n'ai pas le temps
-... Vous serez bien aimable!...
-
-Brévannes toucha familièrement l'épaule nue de Ninette:
-
---Permettez-moi ...
-
-Elle eut comme un tressaillement en apercevant Gilbert.
-
---Permettez-moi de vous présenter mon ami Mareuil, votre voisin de
-table.
-
-Elle le regarda, avec attention, et, d'une voix mouillée, d'une
-voix trémulente de petite fille, qui étonnait, sortant de ce corps
-majestueux, elle dit:
-
---C'est vous qui faites des choses dans les journaux?
-
---Oui, Mademoiselle, c'est moi!
-
---Ah!... C'est très chic, ce que vous faites!... Il faudra que je vous
-mendie un dessin!...
-
-Mareuil repartit courtoisement:
-
---Et il faudra que je vous le donne ... Nous recauserons de cela tout à
-l'heure, si vous voulez ...
-
-Un maître d'hôtel, sur le seuil de la salle à manger, clamait que
-Madame était servie. Angèle saisit le bras de Labernerie, et l'on se
-mit à table.
-
-Le Grand-Cob, assis en face d'Angèle, entre Henriette Brévannes et
-Suzette de Luz, surveillait assidûment les convives, multipliait les
-signes aux domestiques, avait la sensation d'être plus jeune de dix ans
-à l'époque, où chez lui, chaque soir, c'étaient des fêtes semblables,
-des dîners aussi élégants, avec des candélabres, enguirlandés de fleurs
-à la base, des femmes décolletées, des messieurs aux plastrons d'émail
-blanc--tout l'appareil d'une véritable réunion mondaine. Et il se
-penchait vers Mareuil, pour lui demander, si, dans le monde, il avait
-déjà vu mieux, quand tout à coup, à travers le demi-calme du premier
-service, des mots virulents retentirent. On venait d'entendre quelque
-chose comme «traînée», à quoi une voix furieuse se hâtait de répondre
-par quelque chose comme «veau».
-
-D'un coup d'œil, le Grand-Cob avait reconnu les coupables et, se
-levant, il les gourmanda rigoureusement:
-
---Voyons, Miss Hobson!... Voyons Kerjeu!... Qu'est-ce que ça signifie
-ces manières?
-
-Mais les deux antagonistes continuaient à vider leur différend--une
-simple petite querelle de concurrentes--parmi le silence intéressé de
-l'auditoire;--et à présent, Lilly Hobson avait le dessus, invectivant
-Kerjeu, dite la Fée-Colère, en un anglais indigné:
-
---You brute! You devil beast! You nasty thing!...
-
-Le Grand-Cob comprit que s'il se déclarait pour l'une des adversaires,
-il compromettait tout le succès de son dîner, et avec beaucoup de
-présence d'esprit, il prononça:
-
---Mes enfants, en voilà assez!... Nous ne sommes pas ici pour parler
-affaires! Que celles qui ont des comptes à régler, se le tiennent pour
-dit!... Ou bien qu'elles aient l'obligeance de passer sur le palier!...
-
-L'énergique ultimatum de Gendrey fut accueilli par une flatteuse rumeur
-d'approbation; et le repas se poursuivit correctement, sans plus
-d'encombre.
-
-Vers le dessert même, la conversation prit un tour général et
-littéraire,--au sujet de _Grenadinette_, qui, malgré les meurtriers
-verdicts de la presse, atteignait actuellement sa soixantième
-représentation,--des recettes quotidiennes de cinq et six mille francs.
-
-Charleval en arguait pour nier l'influence de la critique, vanter la
-suprématie du public, seul juge, seul maître,--crier ouvertement ses
-ressentiments, ses griefs durant tant d'années amassés.
-
-Labernerie disculpait les confrères, et tout le monde lançait son mot
-avec cette fougue qu'on a, dans certains milieux, dès qu'il s'agit des
-excitantes questions du théâtre.
-
---Dites donc, Mareuil, chuchota Angèle, à la faveur du vacarme. Dites
-donc! Pourquoi est-ce que vous ne dites rien à votre voisine?...
-
-Mareuil répliqua:
-
---J'ai dit!... J'ai dit!... Mais cela ne rend pas!... Elle m'a carotté
-un dessin, au potage ... Et puis il n'y a plus eu moyen de lui tirer
-ça!...
-
---Tiens! Elle n'est pas stupide pourtant ... Elle a du débit, vous
-savez!...
-
-Et s'inclinant un peu, en avant de Mareuil:
-
---Hé! Raba!
-
-Rabastens avança sa belle tête grave, sa belle chevelure brune à
-reflets roux, ondulée et tordue à la grecque.
-
---Pardon, Monsieur ... Qu'est-ce qu'il y a, mon chat?
-
-Angèle s'exclama:
-
---Qu'est-ce qu'il y a?... Il y a que tu fais la tête. Pourquoi?
-
-Rabastens eut un sourire attristé, et de sa voix candide de petite
-fille:
-
---Moi?... Je ne fais pas de tête! J'écoute, voilà tout!
-
-La discussion s'envenimait, en effet. Labernerie, dans le feu du débat,
-avait lâché quelques allusions aux précédents fours de Charleval, et
-le vaudevilliste s'exaspérait, s'apprêtait visiblement à attaquer le
-critique par ses côtés faibles,--du côté de l'érudition, voire des
-mœurs, de la vie privée.
-
-Le Grand-Cob dut intervenir de nouveau et, le verre en main:
-
---Messieurs, il me semble qu'après cette brillante discussion, il ne
-nous reste plus qu'à boire à la centième de _Grenadinette_!
-
-Cette proposition pleine de tact et d'à-propos réunit tous les
-suffrages.
-
-Charleval riposta en buvant à la prospérité d'Angèle. Les toasts
-s'entrecroisaient: à la critique, aux Beaux-Arts, aux jolies femmes,
-aux clients sérieux. Gravières, le jeune substitut, porta, aussi,
-victorieusement un toast à la magistrature. Au bout de la table, la
-Fée-Colère et Lilly Hobson, réconciliées, s'embrassaient. On se leva
-alors, et l'on retourna, pour le café, dans l'atelier.
-
-Une deuxième promotion d'invités arrivaient. De vieux viveurs, ayant
-gardé les favoris Second-Empire, ou l'impériale sous la moustache
-blanche frisée à la moderne; de plus jeunes à figures d'officiers, ou
-à larges barbes carrées, cachant les coins du col, la cravate raide;
-de plus jeunes encore, le fretin, les alevins de la noce, l'air de
-petits Chateaubriands d'écurie, avec leurs blêmes faces de lads, leurs
-épaisses tignasses de poètes romantiques. Puis, des journalistes, des
-peintres, des acteurs. Puis, en toilettes de bal, les générations
-ultérieures,--les demoiselles évincées du dîner, pour raisons d'âge,
-mais qui n'avaient pas osé rompre, rejeter l'invitation, s'insurger
-contre cette puissance qu'était le Grand-Cob. Et toutes, sans rancune,
-entouraient Gendrey, s'extasiaient aux tentures de l'atelier,
-félicitaient Angèle du succès de la fête.
-
-Enfin, un pianiste fit résonner des accords et des danses
-s'organisèrent.
-
-Dans l'intervalle, certaines de ces demoiselles chantaient des
-chansonnettes.
-
-Les unes parodiaient les étoiles, s'en tenaient au genre modeste
-de l'imitation. D'autres plus ambitieuses visaient l'originalité,
-expérimentaient une façon à elles de détacher le couplet, et, tout le
-temps qu'elles chantaient, leurs regards se figeaient vers Labernerie,
-vers Brévannes, vers les journalistes présents, comme pour évaluer ce
-que serait la Presse, à leur égard, si elles réalisaient un jour leur
-rêve de s'exhiber publiquement, au café-concert, au théâtre.
-
-Ensuite, les danses recommençaient: des valses où les valseurs
-tourniquaient les mains réciproquement posées aux épaules, comme
-dans les bals de barrière,--des quadrilles où les jupes se tendaient
-sur les croupes, tandis que les traînes, ramassées sous le bras,
-s'entr'ouvraient, laissant voir des floraisons touffues et molles de
-dentelles pâles.
-
---Allons! Chargez, chargez! commandait le Grand-Cob, la figure dilatée
-d'orgueil, et son regard allumé désignait mystérieusement, aux couples
-de flirteurs, les chambres proches, les chambres sombres, où il fallait
-que l'on achevât les charges ordonnées.
-
-Dans la salle à manger, un bar anglais, un authentique bar anglais, à
-haut comptoir, à hauts tabourets, prodiguait aux invités les viandes
-froides, les sandwichs, les œufs au fromage, les cocktails et les
-alcools pimentés. Des domestiques circulaient à travers le salon avec
-des plateaux chargés de coupes de champagne, de boîtes de cigares
-variés et de cigarettes égyptiennes.
-
---Vraiment, déclara Brévannes, vautré à côté de Mareuil sur un divan
-... Vraiment, ce Gendrey a le sens de la fête! Ça n'est pas bien drôle,
-tout ça ... Mais, c'est fastueux, c'est large!... C'est presque de
-l'art, tenez!
-
---Je ne dis pas! fit Mareuil en bâillant.
-
-Et il parcourait encore d'un regard circulaire les demoiselles du
-bal, repris de sa manie de chercher si, parmi ces poitrines blanches,
-ces corps sveltes, ces visages avenants, mais taillés dans la même
-substance, sur le même et banal modèle, il ne découvrirait pas
-peut-être une personne différente, l'introuvable personne depuis un an
-perdue.
-
-Une énorme clameur l'arracha à ses réflexions:
-
---Caleçon! caleçon! hurlait l'assistance.
-
-Cette injonction violente s'adressait à Gravières qui, très ivre et
-suggestionné par les invités, s'était successivement débarrassé,
-pendant un quadrille, de tous ses vêtements, sauf de celui qu'on le
-priait d'ôter.
-
---Caleçon! Caleçon! répéta l'assistance.
-
-On formait le cercle autour du danseur. Des dames se retenaient aux
-bras de leurs voisins, épuisées, à force de rire.
-
---Caleçon! Caleçon! répétaient de nouveaux arrivants.
-
-Gravières, l'œil hagard, cédait, mettait la main sur le premier bouton,
-quand l'orchestre s'arrêtant, l'empêcha de commettre l'outrage à la
-pudeur requis.
-
-Brévannes regardait, avec une moue gouailleuse, le jeune magistrat que
-deux messieurs serviables aidaient à se rhabiller, comme un client
-après le duel, et il murmura:
-
---Peuh! si ça les amuse!... Venez-vous au bar?... J'ai une faim d'ogre,
-moi!
-
---Oui, à l'instant! dit Mareuil ... Le temps de croquer ce pochard et
-je suis à vous!...
-
-Il avait tiré une carte de visite et traçait dessus quelques brefs
-coups de crayon. Une grande forme mauve lui voila subitement Gravières.
-Il releva la tête et aperçut devant lui Rabastens, qui le contemplait
-d'un air timide de requête:
-
---Je vous dérange, monsieur Mareuil?
-
-Il glissa la carte repliée dans son gousset:
-
---Du tout! du tout! J'avais fini!... En quoi puis-je vous être
-agréable?... Pas danser, n'est-ce pas?... Ce n'est pas mon blot!...
-
-Elle répliqua:
-
---Oh! simplement savoir l'heure!...
-
---L'heure? Il est deux heures et demie ...
-
---Ah!... très bien!... Je vous remercie!... J'aurais encore une
-question ...
-
---Allez donc!...
-
---Dans quel quartier habitez-vous?...
-
---Avenue de Villiers ... dans le haut ...
-
-Elle s'exclama joyeusement:
-
---Ah! c'est tout près de chez moi!... Dites-moi, est-ce que cela vous
-ennuierait de me reconduire, de me déposer sur la route, boulevard
-Malesherbes?... Je n'ai pas fait venir ma voiture ... Et j'ai peur, la
-nuit, dans ces fiacres qu'on ne connaît pas!... Oh! ne vous gênez pas!
-Répondez franchement!...
-
-Mareuil la fixait, étonné de la demande, étonné du ton anxieux de
-Rabastens. Il lui prit les deux mains et l'attirant, debout, contre ses
-genoux, d'un mouvement paternel et camarade:
-
---Alors, vous avez si peur que cela dans les fiacres, mon enfant?...
-
-Elle inclina sa fine tête de statue, en souriant d'un petit sourire
-timoré.
-
---Eh bien!... On vous déposera!... Quand désirez-vous partir?
-
-Elle répondit avec vivacité:
-
---Oh! le plus tôt possible ... Je suis fatiguée!... J'en ai un peu
-assez ... depuis huit heures, vous comprenez!
-
---Tout de suite, hé? questionna Mareuil.
-
---Oui, cela m'irait!... Seulement, nous filerons chacun de notre côté,
-pour que ce tas d'imbéciles ne se mette pas à crier ...
-
-Elle montrait du regard un groupe de jeunes gens, qui, postés à la
-sortie du salon, avaient imaginé de signaler par des grognements
-réprobateurs le départ des invités et, particulièrement, celui des
-couples.
-
---Parfait! dit Mareuil ... Rendez-vous aux paletots!...
-
-Il songeait:
-
-«Jolie fille!... Qu'est-ce qu'elle me veut?... Elle veut peut-être tout
-bonnement que je la raccompagne?...»
-
-Et s'approchant du Grand-Cob qui, juché auprès de Brévannes, sirotait,
-sur le comptoir du bar, une boisson au champagne:
-
---Dites donc, Gendrey ... Qu'est-ce que c'est que cette Rabastens?...
-Avez-vous des notions?
-
---Ah! ah! fit le Grand-Cob triomphalement ... Ah! ah! ça brûle? Bravo!
-Enchanté!... Eh bien, au physique, vous avez dû vous rendre compte!...
-Au moral?... Voyons, il y a Gravières qui pourrait vous renseigner ...
-Ou bien ...
-
-Il inspectait des yeux le bar, le salon:
-
---Non, ils sont tous partis ... Tant pis! En deux mots, c'est une
-femme à béguins, une femme à caprices, tout à fait! Elle a pour ami en
-chef un homme marié, un jeune industriel, pas vilain du tout ... Le
-nom m'échappe ... Enfin une femme charmante, dont je n'ai eu que des
-compliments ... Et, maintenant, mon petit, soyez heureux!
-
-Gilbert protestait contre ce souhait. Gendrey riposta sceptiquement:
-
---Mon cher maître, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne pas
-faire attendre cette petite ... Elle va attraper froid sur le palier!
-Il souffle là un un de ces vents-coulis!
-
---Mais vous vous trompez!... Je vous ...
-
-Gendrey lui coupa la parole:
-
---Oui, oui!... Dépêchez-vous! dépêchez-vous!
-
-Mareuil serra les mains de Brévannes, du Grand-Cob, et rejoignit, au
-vestiaire, Ninette qui le guettait, toute prête, enveloppée d'un long
-manteau de peluche mauve.
-
- * * * * *
-
-Le fiacre--un maraudeur à ressorts criards et durs--allait lentement,
-les fers du cheval toquant la chaussée, et Gilbert, par paresse
-de causer autant que par crainte de sembler trop gauche ou trop
-dédaigneux, avait saisi la main de Rabastens, dont il embrassait les
-doigts minces, d'une lèvre distraite, tout au bout, sur les ongles
-frais et polis.
-
-Elle se pencha à la portière en soupirant:
-
---Quelle belle nuit, n'est-ce pas?... Avez-vous déjà peint des nuits?
-
-Mareuil réprima un sourire:
-
---Pas bien souvent!... Pourtant, c'est un beau sujet!...
-
-Elle lui pressa la main presque tendrement; et il continuait de
-mordiller ses doigts aigus en silence.
-
-Mais comme la voiture avait dépassé Saint-Augustin, Ninette s'écria:
-
---C'est curieux!... Je n'ai plus sommeil!... L'air m'a complètement
-réveillée! Et vous?...
-
---Moi?... Non, je n'ai pas extraordinairement sommeil ...
-
-Elle ajouta d'un ton de prière:
-
---Eh bien! savez-vous, si vous étiez aimable, vous viendriez prendre
-une tasse de thé, avec moi, en ami?
-
---Chez vous?
-
---Oui, chez moi!... Une occasion de visiter ma petite maison!...
-
-Mareuil répliqua, sans élan:
-
---Heu!... Il est bien tard!!!
-
-Elle dit, d'une voix déçue:
-
---Vous ne voulez pas?
-
---Si! si! Nous prendrons le thé!
-
---Oh! merci!
-
-Il tâta instinctivement sa poche, à droite, pour s'assurer que son
-portefeuille y était, qu'il aurait de quoi se conduire en galant homme,
-le cas échéant; puis, aussitôt, il ressentit une mortifiante confusion
-d'avoir, involontairement, eu ce geste d'amant payeur:
-
-«Oui, voilà où j'en suis!... Il ne se passera rien, c'est plus que
-certain ... Et se passerait-il des choses, que probablement, ce ne
-serait pas une affaire d'argent!... Mais, tout de même, j'ai fait le
-geste!...»
-
-Et il pensait à Jack, aux ricanements méchants, dont elle
-l'accablerait, si elle le voyait, lui, l'homme des grandes amours, dans
-ce fiacre, près de cette Rabastens, se préoccupant, comme un gigolo ou
-comme un vieillard, de la question des honoraires.
-
---Nous descendons? dit Ninette.
-
-La voiture s'était arrêtée en face d'un de ces petits hôtels bas qui
-terminent le boulevard Malesherbes.
-
-La jeune femme gravit, devant Mareuil, un étroit escalier tendu de
-tapis persans, et, tournant un bouton électrique, elle illumina sa
-chambre, où ils étaient entrés.
-
---Une seconde!... Je cours prévenir ma femme de chambre pour le thé.
-
-Mareuil se promenait à travers la pièce, meublée, avec goût, de meubles
-Louis XVI, en étoffe rosâtre.
-
-Il se devinait sous le coup d'un de ces accès de tristesse, de mauvaise
-humeur que lui causaient toujours le rappel des jours d'autrefois, le
-contraste avec le présent; et il aurait voulu s'en aller, sauter par
-la fenêtre, ne plus se souvenir surtout, retrouver le calme, l'apathie
-que, la veille encore, il avait.
-
-Ninette revenait:
-
---Quel guignon! La femme de chambre est couchée ... Le valet de
-chambre aussi ... Je vais les faire lever, hein?
-
---Mais non! Mais pas du tout! dit Mareuil en reprenant son paletot ...
-Je vous le disais ... Ce n'est pas l'heure des orgies!...
-
-Elle implora:
-
---Vous partez?... Oh! non!
-
-Elle avait collé ses lèvres à l'oreille de Gilbert; elle lui
-chuchotait, d'un ton caressant, une offre équivalente au moins à la
-tasse de thé promise, et il fléchissait, pour la première fois, l'idée
-surgissant en lui de tenter de cela pour oublier--de s'étourdir par la
-fatigue, par la brutalité. Enfin, il dit en souriant:
-
---Une tasse de vous, alors?
-
-Elle s'exclama, radieuse:
-
---Ah! vous restez!... Vous restez!... Ça, c'est bien!
-
-Elle lui retirait son paletot, son chapeau, sa canne, comme on fait à
-un invité récalcitrant:
-
---Maintenant, je vous demande cinq minutes ... Vous avez là des
-cigarettes, du sherry, des biscuits ... tout ce qu'il faut pour
-patienter ... Je ne serai pas longue!
-
-Elle lui envoya, des doigts, un baiser, et soulevant une portière, au
-fond de la chambre, elle disparut.
-
-«Le Cob a raison, songeait Mareuil ... Une femme à béguins, tout à fait
-... Elle a dû le préparer de loin son coup du thé!...»
-
-Il s'était étendu, à moitié, sur un moelleux petit canapé, placé
-obliquement à la cheminée, et il défaisait, en chantonnant, les
-boutons de son gilet, les boutons de ses bottines. Il avait un certain
-contentement de ne pas finir la soirée seul en son spleen, une certaine
-vanité de cette aventure si vivement conclue et s'achevant dans
-l'élégance discrète de cette chambre rose odorante.
-
-«Bah!... Ce n'est pas la trahison que je rêvais!... Cela n'a même aucun
-rapport avec une trahison!... Mais ça pourra être agréable, une heure
-ou deux ... J'aurais été bien bête de refuser!...»
-
-Rabastens rentrait, les cheveux à-demi dénoués, vêtue d'une longue robe
-de nuit en surah blanc.
-
---Me voici!... Je n'ai pas flâné!...
-
-Elle s'assit au près de Mareuil, et lui glissant la main autour
-de l'épaule, elle commença à l'embrasser, dans le cou, de baisers
-délicats, de baisers pressés et sans bruit.
-
-Il la serra contre lui. Elle bégayait de sa voix de petite fille:
-
---Oh! Mon chéri! Mon chéri!
-
-Puis, soudain, comme il allait se lever, elle le retint d'une pesée de
-bras, et elle éclata en sanglots.
-
---Oh! Mon chéri! Mon chéri! Mon chéri!
-
-Elle l'embrassait plus fort, plus fiévreusement qu'avant sur la chair
-même que mouillaient ses larmes.
-
---Oh! Mon chéri! Mon chéri!
-
-Il s'imagina d'abord qu'elle était grise, qu'elle pleurait pour avoir
-trop bu, et il se dégageait:
-
---Eh bien?... Eh bien?... On a du chagrin?... On a de la peine?...
-
-Mais elle s'enlaçait davantage à lui, l'embrassait davantage, en
-sanglotant, sans rien dire.
-
---Voyons! fit Mareuil agacé ... Voyons, qu'est-ce que tu as?... Est-ce
-de ma faute?
-
---Oh! non, mon chéri! gémit Rabastens ... Non ce n'est pas ta faute à
-toi!... Pour sûr que ce n'est pas ta faute!...
-
---La faute de qui donc?
-
-Ninette répliqua, en s'essuyant les yeux d'une main:
-
---Oh! si je te le dis, tu te ficheras de moi!...
-
---Pas du tout!
-
-Elle secouait la tête:
-
---Non, non, tu te ficheras de moi! On se fiche toujours de moi quand je
-la raconte, mon histoire!
-
-Mareuil, intrigué, déclara:
-
---Puisque je te jure!...
-
---Oui, oui, on dit ça ... Tu veux le savoir, ce que j'ai?... Eh bien!
-j'ai que tu ressembles à un homme que j'ai aimé, que j'ai aimé, aimé
-... Oh! oh!...
-
-Elle s'arrêta, étouffée de nouveau par les sanglots, et s'apaisant:
-
---Tu lui ressembles!... Tu lui ressembles, tiens, que quand tu es
-arrivé chez Gendrey, quand je t'ai vu, là, qui me saluais, j'ai pensé
-que je devenais folle, que c'était lui, lui-même qui me saluait, tu
-comprends?... Et que, ensuite, j'en ai été triste tout le dîner, toute
-la soirée, tant ça me rappelait de choses de te voir ...
-
-Mareuil interrogea:
-
---Il y a longtemps que vous vous êtes séparés?
-
-Rabastens réfléchit:
-
---Il y a ... il y a trois ans!
-
-Puis avec colère:
-
---Séparés!... Séparés!... Dis qu'il m'a trompée, qu'il m'a fait toutes
-les infamies!... Il était maréchal des logis aux cuirassiers, à
-Lyon!... Il s'appelait de Bormes, Jean de Bormes, tu connais peut-être?
-
---Non, je ne connais pas!
-
---Oui, j'en ai supporté pendant un an!... J'en ai enduré!... Et, un
-beau jour, j'en ai eu trop ... Ça me tuait ... J'ai emballé pour Paris
-et je me suis jetée dans la fête ...
-
-Elle avait pris, sur la cheminée, une petite boîte à poudre en argent,
-et se tamponnait légèrement le visage. Mareuil l'attira à lui, et d'un
-ton de sympathie:
-
---Ainsi, depuis ... depuis, tu n'as aimé personne?...
-
-Elle répliqua d'un air farouche:
-
---Personne!... Ah! ce n'est pas manque d'avoir essayé ... J'en ai
-essayé de toutes les couleurs, des blonds, des bruns, des châtains ...
-Et j'espérais que ça recommencerait comme avec Jean ...
-
---Eh bien?
-
---Eh bien!... Ça durait deux jours, trois jours, et après, ils me
-dégoûtaient ... Non, cela ne reviendra pas, ce temps-là ... Je ne suis
-plus bonne qu'à faire la noce ... Ils me dégoûtent, tous, tous!...
-
-Elle énumérait des faits, des mésaventures--des gens qu'elle avait
-cru aimer et qui, le lendemain, lui répugnaient, une multitude de
-déceptions, de désillusions décourageantes; et Mareuil l'écoutait
-avidement, avec cet intime acquiescement aux confidences, ce sentiment
-de secrète confraternité qu'ont entre eux les malades, quand ils
-causent de leur cas. Elle s'interrompait parfois pour l'embrasser ou
-bien pour s'excuser:
-
---Je t'ennuie, mon chéri?... C'est idiot, ces histoires, hein?...
-
---Du tout! Du tout! disait Mareuil ... Très intéressant, au
-contraire!...
-
-Il lui semblait que c'était sa maladie, sa douleur, sa tristesse qui se
-lamentaient par la bouche de Rabastens, cette jolie bouche en arc, au
-relevis un peu amer, un peu sensuel, et il questionna:
-
---Cependant, moi?... moi?...
-
-Elle s'écria:
-
---Oh! toi ... toi! c'est différent ... c'est presque lui ... Et puis,
-est-ce qu'on peut dire? Peut-être qu'il me dégoûterait aussi, lui!...
-Tiens, ne parlons plus de cela ... Je sens que je me remettrais à
-pleurer ...
-
-Elle s'était levée et, tirant Mareuil par la main, elle avait, de la
-tête, un gracieux mouvement d'invite. Mais il demeurait assis, il
-examinait d'un œil curieux de praticien cette belle fille naïve dont il
-savait si bien le mal, cette belle fille condamnée--comme lui, comme
-tant d'autres--à ne plus aimer, à user toujours de son corps sans
-plaisir d'âme, sans transport.
-
---Pourquoi est-ce que tu me regardes, mon chéri? s'écria-t-elle.
-
-Alors, il se leva à son tour, et, l'étreignant dans ses bras, il lui
-donna un long baiser attendri, un long baiser de pitié sincère.
-
---Tu es gentil!... Tu es gentil! murmurait Ninette, vaguement surprise.
-
-Et il répondait en l'embrassant encore, doucement, comme un enfant que
-l'on console:
-
---Pauvre petite!... Pauvre petite Rabastens!
-
- * * * * *
-
-Dans les arbres du boulevard, les moineaux piaillaient gaiement à la
-venue du jour, quand Ninette s'endormit, la tête appuyée sur l'épaule
-de Mareuil.
-
-Par instants, elle avait des soupirs plaintifs, elle bégayait:
-
---Jean!... Mon Jeannot!...
-
-Gilbert ne la détrompait pas. Il répliquait à mi-voix, avec un sourire:
-
---Oui, oui, dors!... Je suis là! Je suis là!
-
-Puis, il restait immobile, longtemps dans la même position, pour ne
-pas troubler Ninette, pour la laisser au bonheur de ses songes; et
-cela l'amusait, lui, la victime de Jack, de jouer ce rôle généreux, de
-veiller ainsi, après les caresses, la victime de Jean de Bormes, sans
-amour, par charité pure.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Mme Honoré, la concierge de la rue Fortuny, une petite vieille active,
-quoique un peu romanesque, était armée des instructions les plus
-sévères; et chaque fois que Mareuil se montrait dans la loge, elle les
-lui récitait en témoignage de zèle:
-
---Quand la dame blonde est en haut, je ne laisse pas monter la dame
-brune!... Quand la dame brune est en haut, je ne laisse pas monter la
-dame blonde!... Oh! Monsieur peut être tranquille!
-
-Mareuil, en effet, avait dû consentir à recevoir chez lui Rabastens,
-pour éviter, avec l'ami en chef, des conflits d'attributions, toujours
-imminents, au petit hôtel du boulevard Malesherbes.
-
-C'était à la suite d'une survenue tout imprévue de ce monsieur, que les
-rendez-vous dans l'entresol avaient été inaugurés.
-
-Mareuil, ce jour-là, voulait rompre, dire ses adieux à Ninette.
-Mais elle avait tant pleuré, tant supplié qu'il s'était décidé à
-lui accorder ses entrées rue Fortuny, à la faire alterner avec Mme
-Lozières. Et cette combinaison qui, jadis, lui eût paru un odieux
-compromis, un vrai crime de lèse-liaison, lui paraissait, au contraire,
-à présent la moins cruelle, la plus charitable. D'ailleurs, il ne
-s'était pas donné, pour l'adopter, la peine de beaucoup réfléchir. Il
-y était venu spontanément, comme au meilleur moyen de ne pas affliger
-deux personnes envers qui il avait de la gratitude, des sentiments
-d'affection presque égaux sinon pareils; et le fait de les trahir l'une
-et l'autre, de les accueillir, l'une après l'autre, dans le même lit,
-ne le choquait pas, ne lui suggérait aucun scrupule, puisque, à son
-avis, ces rendez-vous se réduisaient à des actes vulgaires et sans
-importance, en dehors de la passion, en dehors de l'amour.
-
-Il n'avait pas, au surplus, modifié son existence de labeur, diminué le
-temps réservé à son travail.
-
-Il consacrait à ses visites, rue Fortuny, trois après-midi par semaine,
-quatre au maximum, et il s'arrangeait, en conscience, de manière à les
-répartir équitablement.
-
-Cependant, il avait quelque préférence pour Rabastens, qui, sachant
-sa liaison, et se résignant au partage, le dispensait de s'ingénier,
-de mentir. Et puis il la préférait d'une façon particulière, avec une
-sorte d'apitoiement, à cause de ce qu'elle avait souffert. Elle était
-comme sa malade, celle qu'un rien blesse, celle qu'il faut distraire
-et ménager. Tout ce qu'elle demandait, il y accédait, sauf lorsqu'il
-craignait que cela pût produire du scandale, revenir aux oreilles de
-Mme Lozières.
-
-Ainsi, il avait, à plusieurs reprises, accepté de dîner en compagnie
-de Ninette, chez Brévannes, chez Gendrey. C'étaient des dîners
-clandestins, sans nul invité que Charleval: et ensuite, on ne sortait
-pas, on restait au salon à fumer, tandis que les femmes bavardaient,
-réunies ensemble ou bien assises sur les genoux de leurs maîtres
-respectifs. Le Grand-Cob, de loin, apostrophait Mareuil, que Rabastens
-embrassait.
-
---Allons, là-bas, le petit couple, un peu de patience!... On va rentrer
-... Vous avez toute la nuit!... Vous avez demain!
-
-Et d'autres fois, il se postait devant eux, le regard bénisseur,
-encourageant:
-
---Hé Mareuil!... Qu'est-ce qui vous a donné ça?... A qui devez-vous
-ça?... Dites, à qui le devez-vous?
-
-Gilbert grommelait, en souriant, quelques paroles de reconnaissance;
-et au fond, il se sentait assez satisfait de l'organisation nouvelle de
-sa vie, de la variété apportée dans ses plaisirs par la rencontre de
-Rabastens.
-
-Les rendez-vous même avec Mme Lozières lui devenaient moins pénibles.
-Depuis qu'il n'était plus à la recherche de la passion supérieure,
-depuis qu'il s'accommodait de cette médiocrité d'amours qui suffit à
-presque tous, il en voulait moins à la jeune femme, il en attendait
-moins, il trouvait qu'elle remplissait parfaitement son petit rôle
-d'être prévenante, affectueuse et jolie. Il lui épargnait donc
-les brusqueries d'autrefois, ces dures répliques que soufflent
-le mécontentement, la déception; et, n'étant plus rebutée, elle
-s'attachait davantage, elle oubliait certains jours sombres où elle
-avait eu des doutes, l'angoissante impression qu'elle le lassait à la
-longue.
-
-Quant à Rabastens, excepté dans les instants de crise sentimentale,
-elle avait du débit, selon les termes d'Angèle,--une permanente bonne
-humeur d'enfant gai, un gazouillis d'oiseau heureux, une grande grâce
-à dire des choses futiles ou romanesques, au courant de la pensée.
-Mareuil n'était pas bien convaincu qu'elle l'aimât véritablement, pas
-bien certain de remplacer tout à fait en son cœur l'enivrant Jean de
-Bormes. Mais elle se donnait libéralement, fougueusement, n'ayant ni
-les réticences, ni les maussaderies des filles qui connaissent le prix
-de leur corps et semblent toujours regretter le cadeau qu'elles vous
-font d'elles-mêmes. Elle manifestait à l'égard de Mme Lozières une
-jalousie modeste, juste un peu au-dessus de l'indifférence impolie.
-Elle était aussi d'une admirable plastique--naturellement harmonieuse
-dans tous ses gestes, toutes ses attitudes. Et il se contentait de
-ces qualités physiques, de ces apparences de tendresse, en bloc, sans
-approfondir.
-
- * * * * *
-
-Au commencement de juillet, le tour de Ninette revint plus souvent.
-Elle bénéficiait des deux jours par semaine que lui laissait, à son
-insu, Mme Lozières, réinstallée tout récemment à Saint-Germain.
-
-Elle en profitait pour causer avec Mareuil de la villégiature qu'ils
-projetaient d'accomplir bientôt à Blois, chez Charleval, durant une
-saison qui occuperait, à Vichy, l'ami en chef, atteint de diabète.
-
-Le chanceux vaudevilliste avait employé une partie des droits de sa
-pièce à louer au bord de la Loire, à l'extrémité d'un faubourg déjà
-campagnard, une espèce de grande maison à jardin, intitulée par lui
-la _Grenadinette_--et où il hébergeait les Gendrey, les Brévannes,
-Labernerie--la bande au complet, sauf le ménage Mareuil, qui promettait
-son arrivée pour les premiers jours d'août.
-
-Chaque matin, Rabastens recevait d'Angèle ou d'Henriette des lettres
-détaillées, d'alliciantes descriptions de paysages, des conseils
-sur les robes à emporter; et elle lisait à Mareuil toute cette
-correspondance enthousiaste.
-
---Ce qu'on s'amusera, mon chéri!... On canotera!... On visitera les
-châteaux!... On se balladera en forêt!
-
-Puis elle dansait debout, au milieu du lit, des danses victorieuses, ou
-bien elle saisissait, des deux mains, la tête de Gilbert et la frottait
-de baisers fous.
-
-Finalement, le jour du départ fut fixé au 3 août,--et, lors du
-rendez-vous suivant, Mareuil annonça à Mme Lozières son intention de
-s'absenter de Paris pendant une quinzaine.
-
-Elle questionna d'un ton soucieux:
-
---Le 3?... C'est mercredi?... Vous ne pourriez pas remettre cela au 6
-ou au 7, par exemple?...
-
-Mareuil répondit:
-
---Je pourrais?... Je pourrais?... Evidemment que je pourrais!
-Seulement, on compte sur moi!... J'ai écrit ... Pourquoi remettre?...
-Plus tôt je partirai, plus tôt je serai de retour ... Et après, je
-rentre à Paris, je ne bouge plus! Voyons, ma petite amie, quinze jours,
-ce n'est pas très long!...
-
-Mme Lozières répliqua:
-
---Bien! bien!... Comme vous voudrez. Mais si vous aviez pu, cela me
-permettait de vous revoir avant votre départ ... Tandis qu'autrement,
-nous sommes aujourd'hui ... le 28, n'est-ce pas?
-
---Le 28!...
-
---Autrement, il y a peu de probabilités pour que j'aie l'occasion de
-revenir ici, à un si petit intervalle ... Comprenez-vous?
-
---Oui, je comprends! fit Mareuil en affectant une mine contrariée. Je
-comprends que c'est très ennuyeux!...
-
-Mme Lozières, l'air rêveur, rajustait sa voilette, et tout à coup elle
-s'écria:
-
---Oh! j'ai une idée!... Une merveilleuse idée!
-
---Quoi donc? dit Mareuil, qui dissimulait son anxiété, car il avait
-rendez-vous le samedi avec Rabastens.
-
---Tenez, ma tante Brégy doit venir une huitaine chez nous, à
-Saint-Germain, avant d'aller à Aix soigner ses rhumatismes ... Elle
-débarque à Paris lundi, dans l'après-midi ... Eh bien! je raconterai
-que je vais la prendre à la gare ... que je vais au-devant d'elle ...
-Cela vous convient-il, dites? Lundi deux heures? Peut-être même que je
-déjeunerai ... Je vous télégraphierai ça le matin!
-
---Parfaitement! fit Mareuil rassuré. Très bonne idée!...
-
-Il l'embrassait par dessus la voilette:
-
---A lundi!... A lundi les adieux de Blois!
-
-Elle souriait, toute ragaillardie par son invention, et sur le carré
-elle chuchota:
-
---Au revoir! Lundi, à onze heures, vous aurez un télégramme!
-
- * * * * *
-
-Le surlendemain, vers deux heures moins le quart, Mareuil montait, sans
-hâte, l'escalier de la rue Fortuny.
-
-Comme il arrivait devant sa porte, il lui sembla entendre un bruit de
-pas, à l'intérieur.
-
-«Tiens, songeait-il, Ninette est en avance!... Oui, oui, temps d'orage,
-je connais ça!...»
-
-Il glissa la clef dans la serrure, et eut un sursaut de stupeur en
-apercevant, par la porte entr'ouverte du cabinet de toilette, Mme
-Lozières, debout, le front contre la fenêtre.
-
-Elle avait fait volte-face et l'embrassait:
-
---Vous voilà!... Vous avez vu la mère Honoré?
-
-Mareuil, au hasard, choisit la franchise:
-
---Non! non! Je ne l'ai pas vue!...
-
-Elle insista:
-
---Mais, vous l'avez rencontrée, en route?...
-
---Non, je ne l'ai pas rencontrée ...
-
-Elle interrogea en riant:
-
---Et cela ne vous étonne pas plus que ça, de me trouver ici?
-
-Mareuil répondit, le cœur serré d'inquiétude:
-
---Si!... Si! Cela m'étonne! J'étais venu ... J'étais venu pour un
-portefeuille que j'ai oublié l'autre fois ... jeudi ...
-
-Elle déclara:
-
---Eh bien! moi, voici! Ma tante ne vient plus ... Ou, plutôt, elle
-ne vient que dans dix jours ... Elle m'a télégraphié cette vilaine
-nouvelle ce matin ...
-
---Ah! ah!... très bien!
-
---Attendez! Le rendez-vous de lundi tombait donc dans l'eau ... et
-il s'agissait de découvrir un autre truc ... Alors, j'ai affirmé que
-j'étais forcée d'aller à Paris, aujourd'hui, pour des fruits, des
-commandes, à propos d'un dîner,--des gens que nous avons à dîner
-demain, dimanche ... J'ai sauté dans le train d'une heure ... Je me
-suis fait conduire ici en voiture, et j'ai renvoyé la mère Honoré dans
-la même voiture, chez vous, avenue de Villiers, avec ordre de vous
-prévenir ... Je pensais que, par cette chaleur et de si bonne heure,
-vous ne seriez pas sorti ... Avouez que ce n'est pas trop nigaud?
-
-Mareuil répliqua:
-
---C'est loin d'être nigaud!... Pourtant, sans cet accident, sans
-l'accident de cet oubli, vous risquiez de me rater ... Enfin, il n'y a
-pas de mal!...
-
-Et il songeait avec effroi:
-
-«Il va se passer tout à l'heure une petite scène!...»
-
-Mme Lozières ajouta en ôtant son chapeau:
-
---Vous n'avez pas à travailler, je suppose?... Et puis, auriez-vous à
-travailler, que ce soit aujourd'hui ou lundi, cela revient au même,
-n'est-ce pas?
-
---Absolument au même! fit Mareuil.
-
-Une voiture roulant, à grand fracas, dans le silence d'été de la rue
-solitaire, stoppa, raide, devant la porte.
-
---Regardez donc! dit Mme Lozières qui piquait sur son chapeau sa
-voilette ... Regardez donc ... C'est sans doute la mère Honoré!
-
-Mareuil souleva un peu le rideau et reconnut Rabastens, en robe de
-batiste blanche à ceinture noire, le bras haussé vers le cocher qu'elle
-payait.
-
-Il murmura, la voix molle:
-
---Non, non, ce n'est pas elle ... C'est une dame ... Ce n'est pas
-elle!...
-
-Puis, attirant Lucie sur le divan où il s'était assis, il lui prit les
-mains, dans un mouvement inconscient de sauvegarde, de prudence aux
-abois.
-
---Vous me restez jusqu'à quelle heure? demandait Mareuil câlinement.
-
-Il y eut dans l'air cet imperceptible bruissement qui précède la
-sonnerie des sonnettes, et aussitôt le timbre électrique de l'entrée
-éclata, fit explosion.
-
-Lucie s'écria:
-
---C'est la mère Honoré!... Je l'aurais parié!...
-
---Oui, oui, dit Mareuil ... J'ai mal vu, ou elle s'en sera retournée à
-pied ...
-
---Allez lui ouvrir, mon ami!
-
-Il protesta:
-
---Oh! non! C'est inutile!... Elle s'en ira bien toute seule.
-
-Un second coup de sonnette retentit, plus impatient, plus prolongé.
-
---Elle nous embête, cette mère Honoré! prononça Mareuil.
-
-Lucie défendait la concierge:
-
---Mais la pauvre femme ne sait pas ... Elle vient me rendre la
-réponse!...
-
---Eh bien! répliquait Mareuil sans lui lâcher les mains, vous l'avez,
-la réponse!... Non, j'ai horreur de ces manières!... Quand on ne vous
-ouvre pas, on s'en va, c'est indiqué!
-
-La sonnette s'était interrompue, ne resonnait pas.
-
---Là! Vous voyez! fit Mareuil avec un soupir de soulagement. Vous
-voyez ce que je vous disais!... Il ne faut pas habituer les gens à
-carillonner, à s'introduire chez vous pour un oui, pour un non!...
-C'est insupportable!...
-
-Il déboutonnait un à un les boutons des gants de Lucie, lui posait sur
-les poignets des petits baisers conciliants, s'imaginant Rabastens
-partie, dans la rue, au bout de la rue, peut-être.
-
-Mais soudain, la sonnerie recommença, impérative, cette fois,
-désordonnée, en à-coups exaspérés, qu'on devinait poussés par une
-main énervée, implacable, par une personne à figure furieuse et
-provocatrice, une personne sûre de son droit.
-
-Lucie s'exclama:
-
---Le fait est que cela ...
-
-Puis, comme traversée par une révélation, elle se dégagea brutalement
-de l'étreinte, se leva, le sourcil froncé, le visage convulsé de colère.
-
-Mareuil put la rattraper.
-
---Où allez-vous?...
-
-Elle riposta, avec un calme factice:
-
---Je vais ouvrir ... puisque vous, vous ne voulez pas!
-
-Il éprouvait comme un vide dans la tête, une invincible faiblesse:
-
---Je ne veux pas?... Je ne veux pas?...
-
-Lucie marchait vers l'antichambre. Il la précéda d'un élan, et lui
-barrant la porte contre laquelle il s'adossait:
-
---Je vous en prie ... N'y allez pas ...
-
-Elle proféra, se contenant à peine:
-
---Si! Je veux y aller, je le veux!...
-
-Elle essayait de tourner le bouton de la porte. Il la relança vivement
-en arrière, pendant que la sonnette sonnait toujours.
-
---Je vous dis que vous n'irez pas!...
-
-Mme Lozières bégaya, affolée, les yeux distendus d'angoisse:
-
---C'est donc ... c'est donc?...
-
-Mareuil acheva simplement:
-
---Eh bien! oui, c'est une femme!...
-
---Oh! oh!... Vous me trompiez?
-
-Elle s'était jetée sur le divan, à demi-étendue, la tête cachée au
-creux du bras et sanglotait:
-
---Vous me trompiez!... Vous me trompiez!
-
-Mareuil s'approcha d'elle, tenta de la relever avec des gestes
-délicats et légers, comme on a pour relever une blessée. Lucie le
-repoussa d'un ton méprisant:
-
---Laissez-moi!... Oh! laissez-moi!...
-
-Et la sonnerie continuait de vibrer, assourdissante, scandant de ses
-fusées injurieuses les sanglots de Mme Lozières qui baissaient à
-mesure, se faisaient plus lents, plus étouffés.
-
-«Elle est enragée, cette Rabastens! songeait Mareuil. On n'a pas idée
-de sonner aussi fort!»
-
-C'était vers cette sonnerie que se tendaient toutes les forces de sa
-pensée, vers cette sonnerie fascinante et diabolique qui tintait à ses
-oreilles comme un aigre tocsin; et il pressentait que tant qu'elle
-s'obstinerait, tant qu'elle frémirait, le choc éludé serait à redouter,
-réalisable encore.
-
-Enfin elle cessa. Une minute, deux minutes, trois minutes s'écoulèrent.
-Rabastens, vraisemblablement, renonçait, quittait la place.
-
-Mme Lozières s'était redressée, et en s'essuyant les yeux, de son
-mouchoir tassé en tampon, elle parlait d'une voix sourde, d'une voix
-qui ne s'adressait pas à Mareuil:
-
---Vous me trompiez, vous!... Vous!... C'est incroyable! Oui, je
-me doutais, je vous soupçonnais quelquefois ... Je n'étais pas
-tranquille!... Cependant je n'aurais jamais cru!... Et ici, dans cet
-appartement, dans cette chambre, dans ce lit!... C'est trop affreux!
-
-Elle avait des mouvements de mains désespérés, des revers de mains
-comme pour effacer ce qu'elle venait d'apprendre, ce qui était l'acte
-ineffaçable désormais.
-
-Elle poursuivit de la même voix meurtrie:
-
---Encore, m'avoir trompée avec cette femme ce serait peu!... Mais vous
-m'avez doublement trompée! Vous m'avez trompée sur vous-même, sur vos
-sentiments, sur votre caractère!... C'est cela qui est indigne! C'est
-cela qui est impardonnable!
-
-Mareuil se promenait, en silence, à travers le cabinet de toilette.
-
-«Très bien, tout ce qu'elle me dit là!... Voilà ce que j'aurais dû dire
-à Jack.»
-
-Et il se reportait à plusieurs mois auparavant, à ce jour d'avril où,
-dans cette pièce, s'était déroulé le drame inverse, avec l'autre, avec
-Mme Hardouin.
-
-Mme Lozières reprit d'un ton plus direct, à courtes phrases, hachées et
-suppliantes:
-
---Ecoutez ... Pourquoi avez-vous joué ainsi à la passion, à l'amour?...
-Pourquoi m'avez-vous menti depuis le premier jour?... Vous pensez bien
-que tout est fini entre nous ... que je ne serai plus à vous jamais
-... que je n'implore pas un raccommodement!... Pourtant, je tiens à
-savoir pourquoi vous avez menti?... Non, je ne peux pas croire que vous
-l'ayez fait exprès!... On n'est pas comédien à ce point!... Il y a
-autre chose!... Je ne sais pas quoi!... Mais il y a autre chose.
-
-Mareuil se taisait, ahuri, hésitant à se démasquer, à confesser la
-réalité.
-
---Voyons, parlez! Répondez donc! s'écria Mme Lozières.
-
-Elle fondait de nouveau en sanglots. Il s'agenouilla devant elle, et
-lui serrant la main:
-
---Ne pleurez pas, ma petite amie!... Ne pleurez pas, je vous
-expliquerai!...
-
-Il lui tapotait la main tendrement, sans rien ajouter, tout saisi de
-pitié.
-
-«Non, pas moyen de lui expliquer!... Cela l'humilierait trop!... Il
-faut lui laisser l'illusion, m'en tirer avec des mots vagues!...»
-
-Et, tout haut, d'un air affable et consolateur:
-
---Allons, calmez-vous!... Calmez-vous!... Cela n'est pas si terrible
-... Ç'a été une bêtise, un entraînement ... Elle m'est bien égale cette
-personne, je vous assure!...
-
-Lucie murmura:
-
---Je vous en conjure ... Dites-moi la vérité!... Dites-la-moi une fois
-au moins, puisque c'est fini ... puisque je ne reviendrai plus!...
-
-Il eut la tentation de tout avouer: comment d'abord il espérait de
-bonne foi l'aimer, puis sa faillite sentimentale, et ces poignants
-épisodes qui avaient progressivement marqué la ruine de son cœur brûlé,
-gaspillé en deux ans. Mais par un suprême effort de compassion, il
-résista et, d'une voix presque sincère, il réitéra:
-
---Non, je ne mens pas ... C'est une simple sottise, je vous le répète,
-un caprice stupide. Je ne vous ai menti ni autrefois, ni aujourd'hui ...
-
-Il se rapprochait pour l'embrasser. Elle l'écarta doucement et, se
-levant:
-
---Soit!... Je n'insiste pas ... Je vois que je n'obtiendrai rien de
-vous!... Ayez donc la bonté de me passer mon chapeau ...
-
---Alors, vous partez?
-
-Mme Lozières riposta avec fermeté:
-
---Oui, je pars!...
-
-Et devant la glace qui surmontait la toilette, elle se mit à refaire
-avec un lissoir ses ondulations, à recoiffer sa blonde chevelure de
-petit fifre dédaigné, honteusement trahi. Mareuil, derrière elle, le
-visage humble, confus, guettait ses ordres, n'osant pas un geste, pas
-une remarque, cherchant dans la glace son regard qui se dérobait.
-
-Elle détourna un peu la tête de son côté:
-
---Donnez!
-
-Il lui tendit docilement le frêle chapeau qu'elle réclamait, et
-interrogea:
-
---Vous partez? Vous partez pour de bon? Est-ce vrai, ce que vous m'avez
-dit, que vous ne reviendriez plus?
-
-Elle répliqua d'un ton résolu:
-
---Oui, c'est vrai!... En admettant même que je vous croie, la vie
-serait intolérable entre nous ... Il y a quelque chose de cassé ...
-Non, je ne vous croirais plus ... Dites-moi adieu, mon ami, c'est plus
-sage!
-
-Il l'enlaçait, la pressait, lui couvrant de baisers les yeux, la
-bouche, et de son mieux il murmurait:
-
---Vous reviendrez, ma petite amie. Il est impossible que vous ne
-reveniez pas!
-
-Elle s'entêtait:
-
---Non, non! C'est fini!
-
-Et avec un sourire navré:
-
---Hein! Nous ne songions pas qu'ils seraient si tristes, les adieux de
-Blois!
-
---Mais ce ne sont pas des adieux! Je vous garantis que vous reviendrez!
-
-Mme Lozières s'était assise sur une chaise près de la porte, et, d'une
-main un peu tremblante, elle étanchait les larmes qui débordaient de
-ses paupières. Puis, soudain, comme terrifiée, à la vision lucide de
-l'avenir, elle s'exclama:
-
---Qu'est-ce que je vais faire, maintenant?... Qu'est-ce que je vais
-devenir, maintenant que j'ai pris l'habitude d'aimer?... Qu'est-ce que
-je vais devenir sans vous?...
-
-Mareuil demeurait silencieux, paralysé, incapable de se justifier, de
-s'innocenter, à moins de livrer son secret insultant, de proclamer son
-épuisement, à moins de dévoiler à Lucie qu'elle n'avait pas eu de lui
-une journée, une minute de réel amour.
-
-Enfin, pour dévier, il proposa:
-
---Si vous le désirez ... je vous écrirai ... je vous écrirai chaque
-semaine ... plusieurs fois par semaine ... Voulez-vous?
-
-Elle se releva:
-
---Non, je vous remercie ... Pas en ce moment!... Plus tard!... Je vous
-écrirai, moi ... Et vous me répondrez, n'est-ce pas?
-
---Certainement ... Tout ce que vous voudrez!
-
-Il l'étreignait en balbutiant, malgré lui et d'un ton ému, des paroles
-de congé, des paroles d'expulsion douce--comme par crainte que Lucie
-ne cédât à ses instances, qu'elle ne remît en question cette rupture
-inéluctable, cette rupture en retard d'un an.
-
---Adieu, ma petite amie,--puisque vous l'exigez!... Je vous
-regretterai bien ... Mais peut-être que vous avez raison!... Peut-être
-que je n'étais pas digne de vous!...
-
-Sur le palier, Mme Lozières se retourna encore, puis d'une voix un peu
-rauque:
-
---Adieu!... Adieu!...
-
-Il courut à elle, lui donna un dernier baiser; et comme il rentrait, il
-la vit, par l'entrebâillement de la porte, qui s'arrêtait au milieu de
-l'étage, la main cramponnée à la rampe, le mouchoir collé aux yeux, la
-tête renversée pour pleurer.
-
- * * * * *
-
-Lorsqu'il descendit et qu'il parut sur le seuil de la loge, Mme Honoré
-s'élança vers lui, en dressant des bras effarés:
-
---Quelle histoire, Monsieur, quelle histoire! Monsieur m'excuse!
-Je n'ai pas pu m'opposer ... C'est arrivé tandis que j'étais chez
-Monsieur, avenue de Villiers!
-
-Mareuil repartit froidement:
-
---Cette dame, l'autre dame ne vous a rien dit pour moi?
-
-Mme Honoré s'exclama:
-
---Rien dit?... Non, Monsieur ... Une dame bien élevée, ça se voit!...
-Seulement, elle avait l'air colère, colère!... J'ai eu tout le mal
-du monde à l'empêcher de remonter!... Elle voulait remonter, sonner,
-sonner, sonner, pendant une heure! Et moi qui jurais que Monsieur
-n'était pas là!... Quelle histoire!
-
-Mareuil dissimula un sourire, et toujours froidement:
-
---Ainsi, elle n'a rien dit de particulier, elle ne vous a chargée
-d'aucune commission?
-
---Mais si, Monsieur! A la fin, elle m'a demandé de quoi écrire, un
-crayon, et elle a écrit une lettre à Monsieur, ici, dans la loge ...
-
-Mme Honoré fouilla au fond d'un tiroir et en retira, de dessous une
-pile de mouchoirs, la lettre cachottièrement enfouie:
-
---Tenez, monsieur, la voici!
-
-Mareuil prit le papier:
-
---Merci!... Je vais probablement aller à la campagne durant une ou deux
-semaines ... Vous aurez soin de tout, n'est-ce pas?...
-
-Il franchit la porte cochère, et, sitôt dehors, il ouvrit l'enveloppe.
-Rabastens écrivait:
-
- «Mon chéri,
-
- C'est craqué et rompu. Quand c'est mon jour, je n'aime pas qu'on
- en reçoive d'autres. Je t'ai entendu te disputer avec ta bonne
- amie. Pardonne-moi d'avoir tant sonné. Mais c'était mon jour! Je
- télégraphie à la _Grenadinette_ pour dire que mon patron m'emmène
- avec lui à Vichy. Tu diras la même chose, si tu veux. Au revoir,
- mon petit Gillot. Après tout, tu n'as pas à te chagriner, pas plus
- que moi je ne me chagrine. Je peux te le confier aujourd'hui.
- Voilà bien quinze jours que ça ne me faisait plus rien au cœur de
- venir,--que je ne venais plus que pour la régalade du corps. Au
- revoir, mon chéri, et on se saluera gentiment quand on se reverra!!!
-
- Tout mon restant de baisers.
-
- NINETTE.»
-
-Mareuil déchira le billet en haussant les épaules; puis, d'un pas
-pesant, il s'achemina vers l'avenue de Villiers.
-
-Il ressentait une grande fatigue, un accablement physique et moral,
-l'esprit brouillé, exténué par les cahots de cette surprise, de ces
-adieux,--cette accumulation d'événements dramatiques qui l'avaient,
-d'un coup, ramené au temps de Jack, aux plus cruelles émotions de son
-existence; et pardessus le souci de se savoir seul, sans maîtresse,
-obligé à des essais nouveaux, traînait en lui comme l'ombre d'un
-remords--le souvenir de Lucie pleurant entre ses bras, l'image de Mme
-Lozières, sur l'escalier, appuyée à la rampe, dans sa pose douloureuse
-de femme abandonnée.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Depuis une semaine, chaque jour, Mareuil retardait son départ pour la
-_Grenadinette_.
-
-Un semblant d'espoir le retenait à Paris--l'espoir que Mme Lozières
-regretterait la rupture, lui écrirait, lui fournirait le prétexte de
-renouer.
-
-Car, dès le lendemain de la scène d'adieux, il avait compris tout
-ce qu'il perdait en perdant Lucie. Il se trouvait présentement
-devant un problème autrement plus grave que de recouvrer ses forces
-sentimentales, que de rencontrer la femme qui referait de lui l'amant
-ardent et bien doué qu'il se souvenait d'avoir été. C'était le
-nécessaire même qui lui manquait, l'indispensable; et quand il pensait
-que, pour regagner cela, il lui faudrait payer des demoiselles qui
-l'accueilleraient, sans égards, comme le premier client venu,--ou,
-ce qui l'effrayait davantage, renouveler auprès d'une Mme Lozières,
-d'une Mme Béatry, d'une Rabastens, les escarmouches d'approche, la
-petite guerre avilissante des supplications, des flatteries, des
-rendez-vous,--quand il entrevoyait tous les déboires à subir, tout
-le travail à parfaire pour atteindre ce but misérable, il éprouvait
-une sensation d'écœurement, un peu du lourd découragement qui fait se
-coucher les bêtes au bas d'une côte trop rude.
-
-Il s'avouait qu'il avait eu tort de laisser, par délicatesse, s'en
-aller Mme Lozières, qu'il aurait dû garder cet en-cas de désirs, si
-péniblement conquis, le conserver à tout prix, voire par un supplément
-de protestations, de mensonges, par une reprise de manœuvres moins
-difficiles, au demeurant, sur ce terrain connu, avec cette personne
-subjuguée déjà et qui l'aimait.
-
-Parfois aussi, il commençait une lettre repentante, où il implorait
-son pardon, alléguait le passé, l'indulgence réservée toujours à une
-première faute. Mais, aux premières lignes, des scrupules l'arrêtaient.
-
-«Non ... C'est impossible!... Ce serait trop canaille!...»--et il
-déchirait le billet.
-
-Alors, par un irrésistible et récent entraînement, il se mettait à
-songer à sa maladie, à en reviser les progrès, les périodes, jusqu'aux
-symptômes les plus lointains.
-
-«Cela m'a pris, voyons ... après Ville-d'Avray?... Non! cela m'a pris
-pendant ce flirt qui n'en finissait plus ... Non, avant!...»
-
-De recul en recul, il remontait au jour où il avait poursuivi Mme
-Hardouin, l'imaginaire Mme Hardouin, dans le fiacre jaune, à travers
-les rues, comme une voleuse. Ensuite, était venue la visite à
-Brévannes, cette étrange défaillance de révéler le nom de Jack, de
-donner pleine liberté pour la confondre. Oui, de là datait son mal. Ce
-jour-là ç'avait été, en cette course essoufflée et folle, son dernier
-effort d'amour. Depuis lors, aussitôt, l'infirmité, l'impuissance
-s'accusant graduellement,--chacune de ses paroles, de ses démarches,
-ajoutant aux preuves précédentes des preuves plus significatives de sa
-déchéance. Et maintenant, dans le calme de la solitude, il arrivait au
-sentiment très net que c'était vraiment une sorte de voleuse, cette
-Mme Hardouin qu'il pourchassait jadis à travers les rues--une sorte de
-voleuse spéciale qui, en deux ans, l'avait tari, vidé, ruiné de cœur,
-comme d'autres femmes, en deux ans, vous ruinent d'argent et d'or, sans
-pitié.
-
-Il aurait souhaité pouvoir le lui dire, lui crier son fait, lui
-reprocher ces abus de tendresse, bien pires que la trahison même. Il
-combinait à cette intention, pour l'hiver suivant, des rencontres dans
-le monde ou ailleurs, des colloques laconiques et cinglants, quelques
-mots de condamnation brefs, irréfutables. Puis, au bout d'un instant,
-la puérilité de la revanche lui apparaissait.
-
-«A quoi cela me servirait-il?... Laissons-la donc dans sa boue!...»
-
-Et il repensait à Mme Lozières, aux moyens de la revoir, à cette lettre
-qu'elle n'envoyait pas.
-
- * * * * *
-
-Un matin, vers onze heures et demie, tandis qu'il dessinait, dans son
-atelier, Joseph lui annonça Labernerie.
-
-Le critique entra en s'épongeant le front.
-
---Quelle chaleur! Quelle chaleur?... On cuisait dans le wagon!...
-Comment vous abrutissez-vous à rôtir dans Paris par cette température?
-
-Mareuil répondit:
-
---Mais j'allais partir d'un jour à l'autre, vous savez bien ...
-
---A l'autre! A l'autre! fit Labernerie ... Je connais ça!... Enfin,
-heureusement que je viens vous chercher ... Nous repartons ensemble, ce
-soir, à neuf heures, gare d'Orléans ... Oui, oui, ce soir! J'ai des
-ordres ... Je dois vous rapporter?
-
---Depuis quand êtes-vous donc ici?
-
---Depuis une demi-heure!... Vous vous doutez pourquoi je viens ... A
-Blois, pas de dames!... Et ils sont à se becquoter, du matin à la nuit,
-devant moi ... Alors, je m'offre, toutes les semaines, une après-midi
-dans vos murs ... C'est la santé!
-
-Mareuil interrogea:
-
---Vous ne plaisantez pas?... Vous venez réellement me chercher?
-
---Puisque je vous le dis!...
-
---Eh bien!...
-
-Il calculait, se demandait s'il ne serait pas plus habile d'attendre,
-d'attendre encore un jour ou deux, d'accorder encore un délai à Mme
-Lozières.
-
-«Non!... Cela devient ridicule!... Elle ne m'écrira plus!... Elle
-m'aurait déjà écrit!...»--et à haute voix:
-
---Eh bien! entendu! Nous partons ce soir ... Vous déjeunez, hein?... Ma
-mère est à Monneville ... Nous serons seuls ...
-
-Labernerie répliqua:
-
---Non, non, je vous invite!... J'ai quelques courses pressées à faire
-auparavant ... Si ça vous va, aux Ambassadeurs, entre midi et demi et
-une heure moins le quart!...
-
---Bon! Ça me va!... Dans une heure je serai là-bas!
-
---Ouf! Je m'en vais! fit Labernerie en se levant lourdement. Surtout,
-pas de flanchage, ce soir ... Emballez! Emballez ferme!
-
- * * * * *
-
-Sitôt seul, Mareuil sonna Joseph, lui indiqua les effets à empaqueter,
-et, vers midi un quart, il se mit en route du côté des Champs-Elysées.
-
-Dehors, c'était le Paris d'août, muet et morne, volets clos, portes
-closes, ville désertée--une chaleur amollissante s'exhalant d'un ciel
-tout gris, d'un ciel d'hiver où, à travers les nuées entassées, un
-soleil sournois et féroce traçait une petite tache d'argent blanchâtre.
-
-Mareuil marchait lentement, le chapeau de paille légèrement sur la
-nuque, avec cette allure douillette et un peu débraillée qu'on se
-permet, en été, dans les rues vides. Mais comme il débouchait du parc
-Monceau, à l'issue de l'avenue de Messine, il eut au cœur une commotion
-étouffante, un heurt de coup de poignard. Il venait d'apercevoir une
-jeune femme en très simple costume du matin, blouse de foulard brun,
-jupe de laine bleue,--une jeune femme qui montait l'avenue, les yeux
-fixés vers des feuilles mortes qu'elle chassait rêveusement du bout de
-son ombrelle--Mme Hardouin.
-
-Elle s'approchait, s'approchait, les yeux attachés vers les feuilles,
-vers le bitume, flairant, de temps en temps, une petite touffe de
-grosses roses jaunes qu'elle tenait dans sa main gantée de blanc, et
-lui, restait figé par l'émoi, l'indécision, les lèvres serrées d'un
-sourire nerveux, ne sachant plus s'il fallait prendre à droite, à
-gauche, ou traverser, ou s'enfuir, ou simplement courir à elle.
-
-Puis une de ces vagues impulsions qui remplacent la pensée aux instants
-d'affolement et se règlent toujours sur nos arrière-désirs, une
-machinale et vague résolution le poussa de nouveau, le dirigea droit
-dans la direction de Mme Hardouin.
-
-Il s'avançait, sans qu'elle le vît, et quand il fut tout près, il
-murmura d'une voix qu'il essayait de rendre railleuse:
-
---Vous allez bien?
-
-Elle tressaillit, pâlit visiblement en le reconnaissant:
-
---Tiens, c'est vous?... Oui, je vous remercie, très bien ... Et vous?
-
---Pas mal! Pas mal!
-
-Il y eut un silence. Ils s'examinaient tous deux, comme pour reprendre
-l'habitude de leurs visages, y retrouver ce par quoi ils s'étaient plu
-naguère, durant leur liaison.
-
---Vous n'avez pas changé! dit à la fin Mme Hardouin.
-
-Mareuil, qui ressaisissait peu à peu son sang-froid, répliqua:
-
---Vous croyez?... Vous non plus, vous n'avez pas changé ... Vous n'avez
-pas cessé d'être extrêmement jolie!... Mais par quel hasard est-ce que
-je vous rencontre à Paris, aujourd'hui, au mois d'août, dans cette
-chaleur?
-
-Mme Hardouin déclara:
-
---Oh! je ne suis ici que de passage!... Je suis revenue depuis deux
-jours de Gizé ...
-
---Ah! ah! fit Mareuil avec un sourire de moquerie.
-
---Oui, je reviens de Gizé ... Et dans trois jours, je repars pour la
-Bretagne, pour Dinard où nous avons loué ...
-
---Tout s'explique!... Tout s'explique!...
-
-Elle se taisait; et Mareuil avait l'impression que la conversation
-était terminée, qu'il ne leur restait plus qu'à se serrer la main, à
-se dire adieu correctement, à moins de verser dans des discussions
-inutiles, des récriminations sans portée et hors de propos, dans cette
-avenue, cet endroit public. Pourtant, il questionna:
-
---Puis-je vous demander de quel côté vous alliez?...
-
-Elle répondit, évidemment gênée:
-
---Oui ... Pourquoi cela?
-
---Parce que ... Parce que, si vous alliez du même côté que moi, je vous
-aurais accompagnée, avec votre autorisation ...
-
-Mme Hardouin répondit d'un ton plus brave:
-
---Oh! je ne pense pas que nous allions du même côté ... Vous
-redescendez, n'est-ce pas?... Eh bien! moi, je remonte!... Je vais
-déjeuner rue de Prony, chez ma cousine, Mme Renaudet ...
-
-Mareuil riposta froidement:
-
---Quelle blague!
-
---Comment, quelle blague?... répéta Mme Hardouin d'un air de dignité
-froissée.
-
---Je vous dis quelle blague, fit Mareuil ... Je vous dis quelle blague
-parce qu'elle n'est pas à Paris, votre cousine ... Elle est à Trouville
-... Je le sais ... Et puis, ne le saurais-je pas, que les journaux me
-l'auraient appris ... Tenez!... C'est là, imprimé ... Parmi les très
-remarquées, Mme Renaudet ... la charmante Mme Renaudet ...
-
-Il tapait sur un numéro de la _Pure Vérité_, qui dépassait la poche de
-son veston; et du même ton de flegme impertinent:
-
---Non, vous n'allez pas déjeuner chez votre charmante cousine ... Vous
-allez déjeuner chez votre amant ... chez votre petit ami, si vous
-préférez ...
-
-Mme Hardouin eut un geste d'agacement:
-
---C'est un peu fort!...
-
---Oui, oui, c'est un peu fort ... j'en conviens, fit Mareuil ... Ou
-plutôt, cela vous semblerait un peu fort d'un autre ... Mais de moi,
-d'un vieil ami, cela n'a aucune gravité ... Et je déplore que vous
-vous fâchiez ... Vous supposez bien, cependant, que je ne vous parle
-pas d'amant en mauvaise part, dans la mauvaise acception du mot!... Ça
-n'est pas mon genre!
-
-Mme Hardouin l'interrompit:
-
---Je vous jure ...
-
---Oh! ne jurez pas!... Vous y allez, c'est certain. Seulement,
-voulez-vous que je vous dise ce qui serait très drôle? Ce serait de ne
-pas y aller, ce serait de venir déjeuner chez moi!
-
---Chez vous?
-
-Il réitéra:
-
---Oui, chez moi!... Entre nous, ce serait bien mon tour ... mon tour de
-tromper les autres!...
-
-Elle souriait, considérant la pointe de son soulier verni qui s'agitait
-sous la pression des doigts au large--toute sa perversité remuée,
-alléchée par cette offre inopinée, cette occasion d'une trahison facile
-et originale avec un amant déjà trahi.
-
---Sans compter, ajouta Mareuil, que j'ai complètement changé ... Je
-vous ai laissé dire ... Car, à l'extérieur, vous avez peut-être
-raison ... L'œil, la moustache, la figure n'ont peut-être pas bougé.
-Mais l'intérieur!... Ah! si vous pouviez voir au dedans de moi!... Je
-vous ressemble maintenant comme un frère! Plus de jalousie, plus de
-méfiance, plus de soupçons! Je vous assure, j'ai beaucoup gagné, je
-suis devenu un amant très agréable!... Vous ne répondez pas?... Je ne
-vous séduis pas plus que cela?...
-
-Et comme elle ouvrait la bouche pour se défendre, il héla un fiacre.
-
---Baissez la capote!
-
-Puis, s'adressant à Jacqueline, d'un ton d'autorité:
-
---Voyons!... Ayez l'amabilité de monter ... Nous irons au télégraphe,
-près de Shakespeare,--et vous le préviendrez, vous la préviendrez,
-votre cousine!...
-
-Elle souriait encore, avec des mines de remords, de sacrifice:
-
---Faut-il?...
-
-Il la tira doucement par le coude, le pied sur le marchepied du fiacre:
-
---Certainement qu'il faut!... Montez donc!... Il est midi et demi ...
-C'est l'heure où les honnêtes gens ont faim!
-
-Elle obéit. Il s'assit auprès d'elle; et en un moment, la voiture
-dévala le long de l'avenue, stoppa devant le bureau télégraphique du
-boulevard Haussmann.
-
---N'oubliez pas que nous avons notre marché à faire! recommanda Mareuil
-... Ne traînez pas, hé!
-
-Elle acquiesça d'un signe de tête, et disparut derrière la porte à
-vitres grises du télégraphe.
-
---Monsieur en a pour longtemps? grogna le cocher.
-
---Non, non, un quart d'heure à peine ... Mais lorsque je vous aurai
-payé, vous trotterez jusqu'aux Ambassadeurs, au restaurant, et vous
-demanderez M. Labernerie ... vous entendez: M. Labernerie, un gros
-monsieur avec une barbe noire et un pince-nez ...
-
---Bien, Monsieur.
-
---Vous lui direz que le monsieur qui lui avait promis de venir ne peut
-pas ... qu'il le rejoindra ce soir à la gare ... N'en dites pas plus
-... Cela suffira!
-
---Bien, Monsieur.
-
-Mme Hardouin ne reparaissait pas, s'attardait dans le bureau...
-
-Mareuil s'impatienta:
-
-«Ce qu'elle lui en fourre des mensonges!... Ce qu'elle lui en débite
-des «mon mari», des «on m'appelle», des «tristes baisers!...» Peuh! Ça
-ne me regarde pas!... Est-ce que je le connais, moi, cet individu?...»
-
-Et il s'efforçait de se rendre compte comment il était là, dans cette
-voiture à attendre Mme Hardouin pour déjeuner avec elle, au lieu de
-l'avoir fouaillée des paroles vengeresses savamment apprêtées, au lieu
-même d'avoir pris congé d'elle d'une façon banale, par un au-revoir
-dédaigneux et galant. Cela le surprenait d'autant plus que, sauf la
-première émotion, il n'avait ressenti devant Jack aucun trouble, ni
-de sens, ni d'esprit,--il n'avait rien eu de ces bouleversements
-qui autrefois le faisaient rougir comme un gamin, bégayer d'une
-voix tremblante des phrases maladroites et sans lien, quand il la
-rencontrait dans la rue. Au contraire, il s'était exprimé librement,
-malicieusement, comme en présence d'une jolie femme quelconque, que
-le hasard eût jetée à sa disposition et que, de réplique en réplique,
-selon l'enchaînement naturel de la causerie, il avait invitée,
-convaincue de le suivre.
-
-«Oui, c'est bien ça!... C'est le comique de la situation qui m'a
-inspiré, le plaisir de la pincer en flagrant délit ... Et après, j'ai
-profité du constat ... J'ai exigé des gages!...»
-
-Elle passait sa tête sous la capote toute sombre:
-
---Voilà!... Où allons-nous?
-
-Mareuil donna l'adresse d'un marchand de comestibles. Le fiacre
-repartit, les mena ensuite chez un épicier, chez un fruitier, chez un
-pâtissier. Les victuailles, les bouteilles s'amassaient, ballottaient
-entre Mareuil et Mme Hardouin, sur les coussins de la voiture. Lorsque,
-dans un choc, leurs mains se joignaient, elle souriait. Mareuil lui
-pinçait un peu les doigts; et, en inspectant cette bouche au sourire
-impudique et spécial, ces clairs yeux gris-bleu, ce front pâle et pur
-surmonté de l'éventail des cheveux bouffants, cette figure tellement
-aimée pour laquelle il avait dépensé, prodigué tout ce qu'il possédait
-d'amour, tout ce qu'il possédait de tendresse,--il se disait que
-ce serait assez amusant, assez bizarre si, par extraordinaire, par
-miracle, il se remettait à l'aimer, tout à l'heure, au milieu des
-baisers.
-
-Enfin, ils atteignirent la maison de la rue Fortuny.
-
-Mme Honoré, sur une chaise de paille, près de la porte, cousait
-paisiblement à l'ombre. Elle proféra un cri d'étonnement, en apercevant
-Mme Hardouin:
-
---Tiens! Madame qui revient!...
-
-Mareuil coupa court aux commentaires:
-
---Il va falloir nous préparer à déjeuner, Mme Honoré!
-
-Mais pendant qu'ils gravissaient tous trois l'escalier, il
-réfléchissait que la concierge avait bien dit, que c'était bien
-«Madame» qui revenait, la seule, l'unique «Madame» qu'eût abritée
-jamais le petit appartement solitaire.
-
- * * * * *
-
-Mme Honoré avait rapidement dressé le couvert dans le cabinet de
-toilette, et s'était esquivée d'un pas mystérieux.
-
---C'est toujours gentil ici! prononça Mme Hardouin qui, assise en face
-de Mareuil, s'occupait à remplir son verre de champagne ... Pourtant,
-ce vide-poche en étoffe, là, au mur, ça n'est pas beaucoup de mon
-goût!... Un cadeau, sans doute?
-
-Gilbert riposta en blaguant:
-
---Ah! vous aussi, vous manquez aux conventions! C'est honteux!
-
-Jacqueline affecta une voix pleurarde, une voix de regret puéril:
-
---Oui, c'est honteux!... Je ne le ferai plus!
-
-Ils avaient adopté ce pacte au second plat, de ne parler ni du passé,
-ni du présent, d'exclure de la conversation toute allusion à leur
-liaison ancienne ou à leurs attachements actuels, et, plusieurs
-fois, Mareuil avait dû se taire, s'arrêter tout à coup, embarrassé
-par ce règlement contre nature, ce traité surhumain qui, à chaque
-instant, entravait ses paroles, créait des silences plus précis, plus
-transparents que les questions les moins discrètes.
-
---Dites-moi, proposa-t-il, si on les lâchait, les conventions?...
-
-Mme Hardouin se récria:
-
---Oui, n'est-ce pas? pour que vous recommenciez à me fouiller, à me
-vriller, à essayer de connaître ma vie, mes secrets, le fin fond de
-mes idées?... Non, non, c'est très bien comme cela!... Ah! décidément
-vous n'avez pas changé!... J'en étais persuadée! Voyez, moi!... Je ne
-réclame pas de détails, sur votre existence, sur vos distractions!...
-Je suis chez vous, près de vous, très contente d'être venue? Que
-désirez-vous de plus?... Pourquoi cette manie d'interroger, de mettre
-les points sur les I?...
-
-Elle continuait ses avis, les coudes appuyées à la table; elle étalait
-ses doctrines, déployait ses théories, ingénûment, abondamment, d'un
-ton protecteur, presque pédant, comme au temps où Mareuil l'écoutait,
-soumis, dompté, n'osant répondre; et il pensait, s'assombrissant à
-mesure: «Elle me rase!... Elle me rase!... Est-ce qu'elle s'imagine que
-je suis encore un homme à qui on pose des sermons? Ah! mais non!...»
-
---Je vous assomme, hein? demanda Mme Hardouin, que ce mutisme obstiné
-alarmait.
-
-Mareuil répliqua, en se contraignant:
-
---Non, vous ne m'ennuyez pas!... Seulement je trouve que nous
-pourrions causer d'autre chose ... Les leçons, vous savez, ce n'est
-plus guère de mon âge!...
-
-Puis, pour atténuer la dureté de la réponse, il souleva sa chaise,
-la plaça contre la chaise de Mme Hardouin et vint s'asseoir à côté
-d'elle. Elle le regardait faire, soudain interloquée par son air
-d'indépendance, de révolte aisée et sincère, devinant qu'elle ne le
-tenait plus dans l'asservissement de jadis, qu'il était de sa force à
-peu près aujourd'hui; puis, comme il se penchait pour l'embrasser, elle
-ne résista pas, elle tendit son cou, sa nuque, avec complaisance, avec
-plaisir.
-
---Oh!... Attention!... Attention!... Tu vas te piquer! s'écria-t-elle,
-retombant instinctivement au tutoiement d'amour ... Attends!...
-
-Elle ôtait sa broche, une petite tête de hibou en or, dégrafait
-vivement le haut de son corsage; et Mareuil eut un mouvement d'émotion
-profonde en voyant, en aspirant cette peau blanche, unie et douce,
-fleurant toujours un parfum de violette particulière et mièvre, cette
-peau blanche toujours pareille et oublieuse, où tant de baisers
-affamés, tant de baisers mordeurs avaient glissé, comme des souffles,
-sans marquer, sans laisser de traces.
-
-Il s'était remis à l'embrasser, songeant aux autres, aux autres lèvres
-à moustaches qui avaient frôlé, humecté cette poitrine: «Oui, c'est
-là, là, où je l'embrasse en ce moment!»
-
-Elle se reculait, soupirait d'une voix faible:
-
---Non, non, je t'en prie ... Je t'en prie!...
-
-Alors, il se leva et murmura:
-
---Il me semble que nous serions mieux par ici!
-
-Il désignait de l'œil la pièce voisine. Mme Hardouin se leva aussi, en
-silence.
-
-Mareuil lui offrit le bras, par plaisanterie; et, bien qu'un peu gris,
-en entrant dans la chambre à coucher, où les doubles stores formaient
-une demi-nuit jaunâtre, il avait conscience que c'était une expérience
-solennelle qu'il allait tenter, une expérience suprême, définitive--et
-que s'il échouait, si, après, il demeurait avec son indifférence, son
-dégoût, c'en serait fini à jamais des joies de passion qu'il cherchait
-vainement depuis un an--à jamais fini de l'espoir d'aimer encore.
-
- * * * * *
-
-Engourdis par la chaleur, la fatigue, la boisson, ils s'étaient
-endormis d'une somnolence d'après-midi, d'une somnolence involontaire
-et fiévreuse.
-
-Mme Hardouin se réveilla la première et bégaya, dans un baiser:
-
---Quelle heure est-il?... Il doit être horriblement tard!...
-
-Elle consultait la pendule:
-
---Oh non! quatre heures ... Nous avons une bonne heure!... Je
-désirerais bien fumer, moi!...
-
---Parfaitement! fit Mareuil.
-
-Il sauta à bas du lit, passa un vêtement, et rapportant à Jacqueline un
-porte-cigarettes en cristal:
-
---Tiens!... Veux-tu que je te l'allume?
-
-Elle répondit en s'étirant:
-
---C'est ça ... Et pendant que tu y es, relève un peu les stores ...
-C'est d'un noir, ici!...
-
-Il exécuta les ordres et s'assit en face du lit, sur un petit fauteuil
-bas.
-
---Je prends un peu le frais, hein?... Le temps de la cigarette!...
-
---Tant que tu voudras!... fit gracieusement Mme Hardouin.
-
-Elle fumait, étendue sur le dos, les jambes croisées en montagne, sous
-les plis du drap blanc, les bras arrondis en oreiller sous la tête, la
-cigarette pendant au coin des lèvres qui avaient un rictus crapuleux,
-à chaque bouffée; et Mareuil la considérait, bien résolu à ne pas
-retourner dans ce lit, auprès d'elle, à ne plus revivre ces secondes de
-détresse où, jusque dans la volupté, il avait senti qu'il n'aimerait
-plus Jack--qu'elle était devenue, pour lui, une femme comme les autres,
-une simple jolie femme, sans charme supérieur, l'égale de toutes les
-autres femmes jolies.
-
---A quoi penses-tu, mon Gil? s'écria Mme Hardouin.
-
---A rien, à rien! fit Mareuil d'un ton distrait.
-
-Pourtant, c'était en lui un mélange d'exaspération croissante et de
-regrets déchirants--la certitude que Jack restait la même, absolument
-la même qu'autrefois, qu'elle gardait les mêmes yeux clairs, la même
-bouche sinueuse, le même corps solide et souple,--la conviction qu'elle
-lui eût paru la même encore, si elle ne l'avait pas, avant, épuisé
-de cœur, épuisé d'illusions; et il la fixait de regards tour à tour
-rancuniers et haineux, puis subitement attendris.
-
-Elle reprit:
-
---Eh bien, moi!... Sais-tu à quoi je pense?...
-
-Il répliqua:
-
---Non, non, pas le moins du monde!
-
-Il y eut une pause. Des envies brutales le saisissaient de se ruer sur
-elle, de la battre ou bien, au contraire, de se jeter à genoux devant
-le lit, et de la supplier, en pleurant, de n'avoir pas fait ce qu'elle
-avait fait.
-
-Elle répéta:
-
---Sais-tu à quoi je pense?... Je pense que si tu comprenais mon
-caractère, si tu l'avais compris, nous pourrions être heureux, très
-heureux ensemble!
-
-Mareuil repartit d'un air narquois:
-
---Heureux!... Qu'appelles-tu heureux?...
-
---C'est-à-dire--oh! tu vas me juger sévèrement!--c'est-à-dire que je
-pourrais revenir, que nous pourrions nous revoir assez souvent ... et
-que cela ne me serait pas désagréable, pas du tout ... Mais voilà!...
-Tu ne comprendras jamais l'inconstance!...
-
-Mareuil s'exclama:
-
---L'inconstance!... L'inconstance!... Distinguons! Me tromper trois
-ou quatre fois la semaine, comme dans le temps, ce n'est pas de
-l'inconstance! Ça vous a un autre nom!...
-
-Elle implora affectueusement:
-
---Ne le prononce pas, mon Gil!... Oh! pas de méchancetés!... Tu te
-doutes bien que tu exagères ... Il ne s'en rencontre pas tant que cela
-d'hommes qui ...
-
-Mareuil l'interrompit sèchement:
-
---Enfin, comment me trompais-tu?... Pourquoi me trompais-tu?... Dans
-quel intérêt?
-
-Elle fronça le front, se recueillant, ralliant là-dessous ses raisons,
-ses motifs, et le regard mélancolique:
-
---Peuh!... C'est dans ma nature, peut-être?... Je présume que si
-j'étais homme ce serait identique, que je voudrais connaître beaucoup
-de femmes, avoir toujours de nouvelles aventures ... Oui, j'ai une
-triste nature!... Je n'y peux rien ... Je me raisonne ... Je me jure de
-ne plus céder ... Et je trépigne ensuite mes serments, malgré moi, par
-bêtise, par instinct!
-
-Elle souriait, et Mareuil l'encourageait de sourires amicaux, feignant
-l'assentiment, la sympathie, le calme.
-
---Et puis, je ne sais pas, poursuivit-elle avec une nuance de vanité,
-je ne sais pas ce qu'ils ont tous après moi, dès qu'ils m'approchent
-... Ils sont là à me palper des yeux, à me respirer ... C'en est
-répugnant, quelquefois!...
-
-Elle semblait mue par un besoin d'épanchement, un besoin fanfaron de
-se décrire; et, tandis qu'elle parlait, les deux ans de leur liaison
-se déroulaient peu à peu dans l'imagination de Mareuil, comme un vaste
-espace inconnu et brumeux, une plaine immense soudain découverte où,
-en divers endroits, avec divers hommes, Jack avait accompli des choses
-ignobles. Elle évoquait le passé, confusément, sans ordre, sans nommer
-personne, le passé presque tout entier: des flirts douteux, l'amenant
-à des visites, à des baisers, des caresses, et qui n'aboutissaient
-pas,--des toquades qui l'enflammaient trois jours, quatre jours et
-s'éteignaient brusquement--des caprices qui duraient davantage et sur
-lesquels elle disait moins--une longue série d'abandons d'elle-même,
-que l'incohérence du récit grossissait, multipliait démesurément.
-
-Gilbert approuvait par instants:
-
---C'est très curieux, c'est très curieux!
-
-Mais il se rappelait avec pitié un autre Mareuil défaillant de douleur,
-un autre malheureux Mareuil qui n'était plus lui, qui était comme
-son cadet, son protégé, un petit ami, un jeune frère qu'on eût fait
-souffrir, sous ses yeux, lâchement; et il questionna:
-
---Pourtant, ces gens-là, est-ce que tu les aimes, est-ce que tu les
-aimais?...
-
-Mme Hardouin riposta:
-
---Naturellement que je les aime!... Ne pas les aimer!... Il ne
-manquerait plus que cela!... Pour qui me prends-tu donc?
-
-Mareuil affecta de railler:
-
---Et combien de temps les aimes-tu, en moyenne?
-
-Elle ricanait, égayée par la question:
-
---En moyenne?... En moyenne?... Je n'en ai pas de moyenne!... Cela
-dépend ... tantôt plus ... tantôt moins!...
-
-Mareuil ralluma une cigarette et, la bouche obstruée de fumée, il
-demanda négligemment:
-
---Moi?... Voyons, moi?... Combien de temps m'as-tu aimé?...
-
-Elle répliqua, l'air pensif:
-
---Toi?... Combien de temps je t'ai aimé ... vraiment aimé?... Nous
-sommes à la franchise, n'est-ce pas?
-
---Tout à fait!
-
-Il se promenait dans la chambre, épiant la réponse, le nombre décisif,
-en train de se formuler. Mme Hardouin déclara:
-
---Toi?... Je t'ai bien aimé pendant ... pendant six semaines ... Oh!
-oui!... six semaines, deux mois!
-
-Il grimaça un sourire:
-
---Ah! Six semaines!... Ça n'est pas énorme!...
-
-Il se redisait, en marchant: «Six semaines, deux mois! Six semaines,
-deux mois!...»--et des aveux de Mme Hardouin, de ce qu'elle lui avait
-naïvement confié sur sa corruption intime, de son plaidoyer vicieux
-et ingénu, il ne subsistait plus que ces quatre mots: «Six semaines,
-deux mois!» Ainsi c'était contre cela qu'il avait livré tout son
-amour, à cause de cela qu'il avait enduré un interminable martyre,
-offensé grossièrement la pauvre petite Mme Béatry, désolé la douce
-Mme Lozières. Il revoyait la suite de toutes ces vilenies commises,
-depuis un an, par impuissance; il entendait les gémissements de Lucie,
-là, à côté,--ses sanglots hoquetants de mourante. «Six semaines,
-deux mois!...» Non, l'escroquerie était trop révoltante! Une fureur
-l'envahissait, une fureur sauvage de dupe qui apprend, qui se savait
-volée, mais pas tellement, pas si outrageusement; et il bougonnait
-entre ses dents:
-
---Six semaines!... Six semaines! Ça n'est pas beaucoup!...
-
-Puis le vertige de l'indignation l'emporta, et, arrachant le drap qui
-enserrait Mme Hardouin, il s'écria, d'une voix forcenée, d'une voix
-terrible:
-
---Ah! tu m'as aimé six semaines!... Eh bien, tu vas t'en aller!... Tu
-vas t'en aller ... et immédiatement!...
-
-Elle crut à un regain subit de passion, de jalousie, et elle s'exclama
-joyeusement:
-
---Oh! mon Gil, tu m'aimes!... Tu m'aimes encore!... J'en étais sûre!...
-
-Il réitéra d'un ton glacial:
-
---Je te dis de t'en aller!... Allons, pas d'histoires! Va-t-en ...
-Décampe!...
-
-Elle s'était redressée, assise, au milieu du lit.
-
---Alors, c'est sérieux?
-
-Il ne répondit pas. Elle balbutia, suffoquée de stupéfaction, de rage,
-ne trouvant plus ses mots, ses arguments:
-
---Ah! bien!... Ah! bien!... C'est un peu violent!... Comment! Vous
-m'invitez! Vous m'invitez!... Et ensuite, vous ... vous me dites ...
-Vous êtes fou!... Vous êtes fou!
-
-Mareuil riposta, tout blême, les lèvres frémissantes:
-
---Je suis fou?... Ah! je suis fou?... Tiens! Voilà, puisque je suis fou!
-
-Il avait happé la robe, le corsage, les jupons de Mme Hardouin, et,
-d'un geste acharné, il lançait tout cela, pêle-mêle, par terre, à
-travers la chambre.
-
-Elle se précipita hors du lit, et lui empoignant le bras:
-
---Mais tu es un bandit ... un vrai bandit!
-
-Il bégaya, en se dégageant:
-
---Et toi, qu'est-ce que tu es?... Six semaines!... Ha! ha! Non, dis-moi
-donc ce que tu es!...
-
-Elle riposta, déroutée:
-
---Moi ... je suis ... je suis une horreur!... Seulement, toi, toi, tu
-es tout de même ...
-
-Une montée de larmes l'étranglait. Elle se tut, se mit à ramasser les
-effets dispersés, en silence.
-
-Mareuil, accoté à la fenêtre, la regardait, les yeux égarés, comme un
-assassin devant sa victime, avec ce sillage de tremblement intérieur
-que laisse après elle la colère:
-
-«C'est du propre ce que j'ai fait! Oui, ce n'est pas à moitié goujat!»
-
-Il aurait souhaité qu'elle l'injuriât, qu'elle le lacérât à coups
-d'ongles, qu'un homme surgît pour la venger. Même au paroxysme de sa
-fureur d'impuissant, même au moment où l'autre Mareuil torturé, où les
-images de Mme Béatry insultée, de Mme Lozières abattue et gémissante
-lui semblaient crier revanche, même à ce moment il n'avait pas voulu
-Jack si bas, si humiliée. Et maintenant, dans un revirement attendri,
-il oubliait tous ses méfaits, tous ses ravages; il n'était plus
-sensible qu'à ce spectacle choquant, qu'à ce spectacle lamentable d'une
-femme sans défense, se traînant sur les genoux ou bien accroupie comme
-une glaneuse, la tête échevelée et presque contre terre, pour réunir
-ses vêtements épars.
-
-Enfin, il supplia en se courbant:
-
---Tu permets que je t'aide?
-
-Elle eut un brusque mouvement de répulsion.
-
---Ne me touchez pas!... Je vous interdis de me toucher!... Vous n'êtes
-qu'un misérable!
-
-Elle s'était relevée, se rhabillait hâtivement, rattachant les
-nœuds, ragrafant les agrafes, avec une prestesse inconsciente, toute
-d'habitude, aussi vite qu'elle se fût dévêtue; et Mareuil qui observait
-ces doigts expérimentés, cette agilité symptomatique, sentait diminuer
-ses remords, sa commisération.
-
-«Bah!... Malgré tout, il aurait mieux valu ne pas en venir là! C'est
-évident!... Cependant, au fond, il n'y a que demi-mal ... Une femme
-qui se rhabille comme cela, ça ne doit pas saigner longtemps de l'âme
-... Dans deux jours, elle sera à se déshabiller ailleurs, et elle n'y
-pensera plus!...»
-
-Il se rassurait, en marchant d'une chambre à l'autre; il se raidissait
-contre le repentir, il s'inventait des justifications: «Et puis, elle
-n'avait qu'à ne pas me mettre dans l'état où elle m'a mis!... En somme,
-ce n'est pas l'innocence!... Ce n'est pas le lys, ce n'est pas la
-pervenche!...»
-
-Mais quand elle fut prête, quand elle eut piqué au-dessus de ses
-cheveux bouffants son chapeau minuscule, quand il la vit sur le point
-de partir, toute son énergie, toute sa goguenardise l'abandonnèrent,
-et, s'arrêtant en face d'elle, il demanda piteusement:
-
---Veux-tu me pardonner? Veux-tu me donner la main?
-
-Elle répliqua d'un air hautain:
-
---Non, non, il ne faut pas. Cela vous salirait. Je ne veux pas!
-
-Il implora encore:
-
---Oh! je t'en prie! Si tu savais! Si je t'expliquais!
-
-Elle le toisait, les lèvres contractées d'une moue méprisante.
-
---M'expliquer!... Ah! si vous m'expliquez cette infamie, vous
-pouvez vous vanter d'être joliment fort!... Non, tenez, je vous en
-tiens quitte de vos explications!... C'est une poignée de mains que
-vous désirez?... La voici! Finissons-en ... Ça n'aurait qu'à vous
-reprendre!... Je ne suis plus tranquille ici!...
-
-Elle lui tendait une main molle, une main qui paraissait ne pas lui
-appartenir, être tendue par sa propre main comme un objet.
-
-Il la prit, et attirant contre lui Mme Hardouin, la baisant sur la
-joue, près de l'oreille, car elle se détournait un peu:
-
---Tu me pardonnes? dit-il ... Tu me pardonnes ma petite Jack?
-
-Elle se laissait faire, les bras ballants, les yeux vers le plafond.
-
---Oui, oui, je vous pardonne!... Mais je m'en souviendrai, de votre
-déjeuner ... Ah! ça, je m'en souviendrai!...
-
-Il ne la lâchait pas, pourtant, quelque chose l'empêchait de lâcher
-ce buste impassible, cette peau aussi placide que de l'étoffe,--une
-superstition irraisonnée peut-être, comme celle qui pousse à embrasser
-un cadavre, une personne frigide et morte qui ne revivra plus, ne sent
-plus les baisers. Il avait l'intuition que c'était bien le symbole
-de sa passion défunte, l'incarnation de son impuissance, ce corps
-inerte auquel il s'accrochait sans espoir, et il balbutiait d'une voix
-plaintive:
-
---Ah! ma petite Jack ... Si tu savais!... Si tu savais!
-
---Si je savais quoi?... interrogea Mme Hardouin intriguée.
-
-Mareuil s'écarta, et avec une pudeur de malade:
-
---Non ... non, cela ne t'intéresserait pas ... Ce sont des ennuis que
-j'ai ... qui me rendent insupportable quelquefois ... comme aujourd'hui
-... Tu n'as pas à m'en vouloir!... Allons, quittons-nous, ma petite
-Jack ... Adieu!... Nous ne sommes pas encore faits pour nous accorder
-... Je m'étais trompé ...
-
-Elle souriait, insensiblement émue par ces réticences:
-
---Ah! vous êtes un drôle de garçon!... Vous êtes un peu détraqué, hein?
-Avouez-le!...
-
-Mareuil répliqua:
-
---Oui, c'est cela même ... Je suis détraqué, tout ce qu'il y a de plus
-détraqué!...
-
-Ils se secouèrent la main d'un shake-hands tout camarade, d'un de
-ces hypocrites shake-hands de réconciliation, où dans la violence de
-l'étreinte, on semble tâcher d'écraser le résidu des sentiments mauvais.
-
---Adieu, ma petite Jack!... Et, un tas de pardons, n'est-ce pas?
-
---Adieu! dit Mme Hardouin ... Soignez-vous! Soignez vos ennuis! Conseil
-d'amie, je vous affirme!
-
---Oui, je vous remercie ... Adieu! fit-il en refermant la porte sur
-elle.
-
-Puis, il rentra dans le cabinet de toilette.
-
-Une odeur écœurante de nourriture refroidie, d'eaux parfumées,
-remplissait la pièce. Il ouvrit la fenêtre, et s'inclinant au balcon,
-il distingua, assez loin déjà, Mme Hardouin, qui remontait la rue--tête
-basse, de cette même allure rêveuse qu'elle avait, le matin, lors de la
-rencontre.
-
-Il la suivit quelques minutes du regard. Il se remémorait l'époque où,
-de la voir partir ainsi, de la voir s'éloigner, cela lui serrait le
-cœur, graduellement, comme un lasso se rétrécissant à chaque pas.
-
-«Ah! non! Ce n'est plus ça ... C'est une petite femme qui s'en va
-... qui s'en va tout bonnement ... La ficelle est usée, la ficelle a
-claqué!...»
-
-Jack tournait l'angle de l'avenue de Villiers. Il se retira, commença à
-se rhabiller, et tout à coup, comme résumant la bataille, le résultat
-de sa tentative suprême, il murmura avec une ironie simulée:
-
-«Eh bien! me voilà fixé, cette fois!... Plus de doute, maintenant!...
-J'ai mon compte!... Je suis fichu, fichu jusqu'aux moelles!... C'est
-clair!»
-
- * * * * *
-
-Quand il parut sur le quai de la gare, il aperçut Labernerie qui
-le guettait, à la croisée d'une portière, la figure crispée de
-mécontentement:
-
---Arrivez donc! Arrivez donc!... Le train part!... Depuis un quart
-d'heure, je me fais une bile!...
-
-Il grimpa dans le compartiment, hissa dans le filet son sac, sa valise.
-
---Voyons! disait Labernerie ... Voyons, qu'est-ce que vous avez eu?...
-Qu'est-ce que veut dire ce raté de ce matin, ce retard de ce soir!...
-Une femme, hé?...
-
-Mareuil acquiesça d'un hochement de tête.
-
---Ah!... Ça, c'est sacré! reprit indulgemment Labernerie ... Ça,
-j'excuse!... D'ailleurs, je n'y ai pas grand mérite ... J'ai occupé ma
-journée comme vous!...
-
-«Comme moi!» songeait mélancoliquement Mareuil; et d'un ton de
-sympathie courtoise il répondit:
-
---Ah! Bonne journée? Vous êtes satisfait?
-
---Une journée délicieuse! Une petite chérie exquise, mon cher!... Vous
-n'avez pas idée de ce qu'on peut trouver à Paris et en plein mois
-d'août encore ... C'est renversant!
-
-Il se perdit dans des développements au sujet de cette amie de passade,
-de l'injustice immotivée qui retient certaines femmes dans des
-situations subalternes, de l'approvisionnement excellent de la maison
-où il avait connu la charmante dame en question.
-
-Mareuil, par lassitude, affectait de la curiosité, demandait des
-renseignements minutieux.
-
-Mais, après Orléans, le critique se renfonça dans un coin, ferma les
-paupières, s'assoupit. Il soufflait en dormant, d'une respiration de
-monstre fatigué, et sa grosse tête barbue roulait sur sa poitrine
-bombée, au rythme des cahots.
-
-«Une journée délicieuse!... Une journée délicieuse!» se répétait
-railleusement Mareuil qui comparait avec sa journée à lui, avec ces
-imprécations, ces viles injures, cette scène odieuse où s'était
-anéantie la dernière de ses espérances. «Une journée délicieuse!»
-La vue de ce Labernerie, la vue de ce sommeil bienheureux et repu,
-l'indisposait, lui semblait un défi à sa tristesse, l'irritait à la
-longue.
-
-Alors il s'accouda à une des petites fenêtres étroites du wagon, et,
-jusqu'à Blois, il ne se retourna plus, il resta à contempler à travers
-la vitre les paysages reposants de la Beauce, de la Touraine, ces
-belles régions fertiles étendant au loin dans la nuit leurs platitudes
-indéfinies de déserts noirs.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-A la _Grenadinette_, la vie était monotone et laborieuse.
-
-Au début de leur séjour, les hôtes de Charleval avaient visité les
-châteaux environnants, poussé même jusqu'à la lointaine excursion
-d'Amboise; et maintenant, ils s'en tenaient à des mœurs sédentaires,
-à de courtes promenades hors de la _Grenadinette_, dans la forêt
-avoisinante, le long des larges routes aux carrefours à croix blanches,
-ou bien sous la futaie, parmi les arbres séculaires, chaussés de mousse.
-
-Le reste du temps, excepté les réunions indispensables, lors des heures
-du repas, les ménages vivaient plutôt isolément.
-
-Henriette dirigeait les soins du ménage, de la cuisine. Angèle était
-constamment accaparée par le Grand Cob, auquel l'approche de l'automne,
-de la séparation, inspirait des ardeurs avares, l'appétit des goulus
-pour le plat près de finir.
-
-Charleval triturait deux pièces nouvelles. Labernerie se préparait,
-par des lectures, une opinion inébranlable sur les dramaturges suédois
-et sur Shakespeare, en vue de la saison d'hiver. Brévannes amorçait le
-second acte de _Gens de Presse_.
-
-Mareuil, en cette ruche active, se trouvait donc le seul à ne point
-travailler; et pendant la première semaine, il s'accommoda, sans
-déplaisir, de cette oisiveté, des longs instants de solitude qu'elle
-lui procurait.
-
-Le matin d'abord, cela lui était un enchantement, chaque jour
-renouvelé, que de se lever, de courir à la fenêtre, et d'apercevoir à
-ses pieds presque, au ras du petit jardin, entre les maigres arbres
-disséminés, la Loire, la majestueuse, l'immense Loire, toute basse,
-dépourvue d'eau par les chaleurs, et qui ne semblait pas couler,
-mais s'allonger, s'étaler nonchalamment telle qu'une mer paisible et
-puissante.
-
-Sans les peupliers de l'autre rive, en effet, sans les arches d'un pont
-dont à gauche, dans le lointain, les pierres blanches la dénonçaient
-comme fleuve, on eût dit vraiment une mer, un bras de mer, à marée
-descendante,--avec ses remous agités, au-dessus des bas-fonds,
-ses langues de sable, ses étroites grèves de sable jaune qui
-scintillaient, au centre du courant, sous le soleil déjà vif.
-
-Mareuil demeurait quelque temps à contempler les eaux miroitantes et
-au-delà l'horizon embrumé, la muraille verte des peupliers derrière
-laquelle se devinaient les campagnes arides et grisâtres de la Sologne.
-
-Parfois, tout près de la maison, un bateau passait, mince canot
-de pêcheur, se rendant à la place propice, yole légère à voile
-imperceptible, glissant au fil de la rivière; et lorsque les
-embarcations parvenaient, un peu plus haut, à une boucle où la Loire
-s'élargissait encore--elles diminuaient, diminuaient, paraissaient
-perdues, en danger, lancées dans un estuaire trop vaste, trop énorme
-pour leurs boiseries fragiles.
-
-Mareuil, alors, quittait la fenêtre, se mettait à sa toilette, puis,
-s'il avait terminé une heure ou deux avant le déjeuner, et que le
-vent fût favorable, il descendait dans le jardin, franchissait le
-sentier qui séparait la maison du bord, et décrochant la barque de la
-_Grenadinette_, il allait faire un tour de fleuve, s'éloigner davantage
-de la terre pour rêver plus à l'aise.
-
-Il ne ramait pas, restait étendu en travers du canot, le laissant
-descendre, zigzaguer au gré du courant, s'ensabler même dans le sable
-gluant des grèves, et repartir ensuite quand un remous le dégageait.
-
-Elle lui semblait le meilleur moment de sa journée, cette promenade
-hasardeuse, cette descente tranquille, dans le clapotis des
-petites vagues d'eau douce, entre les dômes boisés des coteaux
-qui s'arrondissaient en pente sur la gauche et à droite la route
-silencieuse, bordant la Loire que troublaient, par intervalles, les
-grincements d'une carriole de paysan galopant vers Blois, les grelots
-qu'un cheval secouait en trottant.
-
-Il songeait à Paris, à la ville bruyante et sans verdure, où il
-lui faudrait retourner, réorganiser sa vie--sa vie d'incurable, sa
-vie d'homme qui ne savait plus, ne pouvait plus aimer; et aussitôt
-redéfilaient dans son esprit toutes les déceptions, toutes les erreurs,
-toutes les fautes de ces deux années de lutte contre un mal plus fort
-et triomphant.
-
-Il éprouvait, à certains instants, pour lui-même, un prodigieux dédain,
-un mépris comme on en a pour autrui, lorsqu'il se rappelait ses
-efforts, ses essais, cette absurde poursuite au recommencement d'un
-passé révolu. Il se jugeait partialement, il condamnait avec rigueur,
-ainsi qu'un gamin obtus et entêté, ce Mareuil chimérique, ce coureur
-de passion, ce pauvre bonhomme prisonnier d'un idéal unique, ce servil
-imitateur d'amour qu'il avait été; et il rougissait de sa niaiserie.
-
-Mais d'autres fois, au contraire, quand il s'évertuait à découvrir
-comment il remplacerait l'occupation d'aimer, par quoi il donnerait de
-l'attrait à son existence,--si ce serait par le labeur, par l'ambition,
-par les agréments de vanité, de gloire ou d'argent,--tout cela lui
-paraissait tellement banal, médiocre, dénué d'intérêt, qu'il se sentait
-ressaisi d'indulgence pour ses actes maladroits ou méchants, qu'il
-s'expliquait quel désir de plaisirs plus violents, plus rares, l'avait
-guidé, quel mirage d'espoir l'avait sans cesse soutenu.
-
-«Oui, mon affaire n'est pas bonne! se disait-il douloureusement ... Mon
-affaire est mauvaise!... J'aurai de la peine à l'arranger!»
-
-Il continuait pourtant à chercher; et, comme les clochers de la ville
-sonnaient midi d'un son grave, il dressait au milieu du canot une
-petite voile triangulaire, se faisait ramener paresseusement à la
-_Grenadinette_ par le vent complaisant.
-
-Les déjeuners, d'habitude, étaient gais, cordiaux, riants. On y
-respirait cette immatérielle atmosphère de congé, de libération
-joyeuse, qui est le charme des repas entre amis, en été, à la campagne.
-Le Grand-Cob même, qui, pendant les premiers jours, battait froid
-à Mareuil, à cause de sa rupture avec Rabastens et de ses réponses
-évasives à ce sujet, avait renoncé à lui garder rancune de cette
-offense quasi personnelle, pardonné l'abandon de sa jeune protégée,
-pris son parti des faits accomplis.
-
-A peine, de temps en temps, se permettait-il une allusion à la
-mystérieuse fâcherie, après déjeuner, lorsqu'on buvait le café, dans le
-jardin, et que les verres de fine accumulés l'entraînaient un peu hors
-de sa réserve:
-
---Ah! ah! mon petit ... Je ne vous demande rien ... Je ne veux rien
-savoir ... Mais c'est une fière gaffe!... Vous n'en rencontrerez pas
-beaucoup de cette pâte-là!...
-
-Mareuil ne contredisait pas:
-
---Certainement ... Je la regrette ... Elle avait une masse de
-qualités!... Seulement, vous comprenez, cela ne pouvait pas durer
-toujours!...
-
-Et il détournait la conversation en offrant à Gendrey un des journaux
-de Paris qu'on apportait, en se relevant pour reposer sa tasse sur le
-large mur bas du jardin qui formait balcon, au-dessus de la Loire,
-ou encore en excitant cauteleusement Brévannes à parler de _Gens de
-Presse_, du second acte entamé, et de ce que serait le troisième.
-
-Ils flânaient ainsi sous l'ombre de deux grands chênes, à somnoler, à
-regarder la rivière luisante et calme, à lire les gazettes qu'ils se
-repassaient, à fumer des pipes, des cigares.
-
-Puis, vers trois heures, Charleval repoussait sa chaise et rentrait
-dans la maison.
-
-C'était, à volonté, le signal du départ, du travail ou de la sieste.
-La bande se dispersait. Mareuil remontait dans sa chambre dormir,
-écrire des lettres, rêvasser. Cinq heures, six heures arrivaient. On
-se délassait jusqu'au dîner par une promenade en forêt, un tour de
-canot avec les dames, qui criaient de peur pour la moindre bourrasque.
-On revenait au crépuscule. On mangeait gros, on mangeait lourd, d'un
-appétit de paysans, avivé par le plein air, si bien qu'à neuf heures,
-un sommeil subit surprenait tout le monde, appesantissait la causerie,
-chassait au lit, l'un après l'autre, les convives, et la journée se
-trouvait achevée, écoulée plutôt, comme onde muette et libre.
-
- * * * * *
-
-Cependant, au bout d'une semaine, Mareuil commença à se fatiguer de
-cette existence unie et solitaire. Une envie le taquinait de s'en
-aller, d'aller ailleurs, dans un endroit différent où peut-être il
-réfléchirait à autre chose qu'à lui-même, qu'à sa pénible infirmité,
-où il tenterait de se mêler à la foule des gens qui se distraient
-machinalement, sans penser.
-
-Et comme, un mardi, au moment du café, Labernerie annonçait, pour le
-lendemain, son voyage sanitaire à Paris, il déclara:
-
---Eh bien! je vous accompagnerai!... Je m'en irai avec vous!
-
-Brévannes se récria:
-
---Déjà?... Ah! vous n'êtes pas campagnard!... Vous vous ennuyez
-donc?... Alors, travaillez, dessinez!... Faites-nous le portrait de la
-Loire, du jardin, d'Angèle ... Ce ne sont fichtre pas les modèles qui
-manquent!...
-
-Mareuil répondit:
-
---Non, je ne m'ennuie pas ... Ce n'est nullement par ennui que je m'en
-vais ... J'ai reçu ce matin de ma mère une lettre qui me prie de venir
-la rejoindre à Dieppe, où elle va passer une huitaine, et je ne veux
-pas lui refuser ... Voilà!
-
---Et on ne vous reverra pas? questionna Charleval.
-
---Mais si ... mais si ... J'ai l'intention de revenir en septembre pour
-la chasse, si vous m'acceptez!
-
---A vos ordres! fit Charleval d'un ton bougon ... Ici, la règle est de
-ne gêner personne! Vous restez, c'est bien!... Vous partez, c'est bien
-encore!
-
-Malgré ces paroles de conciliation, il y eut un silence prolongé. La
-déclaration de Mareuil avait produit le plus fâcheux effet. Sur tous
-les visages de la bande on démêlait cette expression de contrariété
-hostile, de premier blâme, dont les majorités accueillent ceux qui
-se détachent d'elles. Brévannes sifflottait une fanfare de chasse.
-Labernerie se cachait derrière un journal. Charleval, accoudé au mur
-bas, visait de sa salive un caillou sur le sentier du bord. En vain,
-le Grand-Cob essaya de relever la conversation par des plaisanteries
-grivoises à propos des motifs réels qui causaient le départ du jeune
-peintre. Mareuil lui-même se défendit faiblement.
-
---Non, non, je vous assure ... Il n'y a rien là-dessous!... Je vais
-simplement rejoindre ma mère, comme je vous l'ai dit ...
-
-Charleval avait disparu dans l'intérieur de la maison. Labernerie
-replia son journal, une minute après, et se retira. Gendrey, entraîné
-par l'exemple, fit signe à Angèle qui cueillait des fleurs sur la
-pelouse. Henriette se dirigea vers la cuisine; et Mareuil demeura avec
-Brévannes, que la crainte du second acte, de _Gens de Presse_ à écrire
-retenait seule probablement sur son rocking-chair berceur.
-
---Dites donc! murmura Gilbert ... Ils n'ont pas l'air très content, hé?
-
---Dame! fit Brévannes, en bourrant sa pipe ... Dame, ça n'est pas tout
-ce qu'il y a de plus flatteur, ce que vous avez débité ... Surtout
-pour Charleval qui vous invite très aimablement, vous offre un mois
-d'hospitalité, deux mois, trois mois, ce que vous voudrez ... et que
-vous lâchez au bout de huit jours ... comme cela, tout d'un coup ...
-Réfléchissez!...
-
---Evidemment! répliqua Mareuil ... Mais puisque ma mère ...
-
-Brévannes l'interrompit gouailleusement:
-
---Votre mère?... Ah! non, pas à moi, mon brave ami!... Vous l'aimez
-beaucoup, votre mère, je n'en doute pas ... Pourtant, si vous ne vous
-embêtiez pas en Touraine, elle risquerait de vous attendre, madame
-votre mère!... Cela, non plus, je n'en doute pas!
-
-Il alluma sa pipe et ajouta, en tirant de tous ses poumons:
-
---Et puis ... et puis, que vous vous en alliez, ce serait très naturel
-... Vous êtes maître de vos actions ... Vous ne vous plaisez pas ici
-... Vous vous en allez ... Très naturel, je vous le répète!... Par
-contre, ce qui l'est moins, naturel, c'est la tête que vous avez, que
-vous faites, depuis que vous êtes à la _Grenadinette_!
-
---Quelle tête? s'écria Mareuil.
-
---Quelle tête?... Je ne sais pas comment vous la décrire, moi!... Une
-tête sinistre, votre tête Soif-d'Amour, tenez!... Est-ce que cela
-recommencerait?... Est-ce que vous seriez retombé sur le même numéro?
-Diable! Ce serait de la malechance!
-
-Mareuil ne répondait pas. Brévannes poursuivit:
-
---Au reste, je ne vous dissimulerai pas que ç'a été mon idée, du jour
-de votre arrivée ... Je ne vous en ai pas soufflé mot, parce que je
-présumais que vous y viendrez tout seul ... Mais maintenant que nous y
-voici, je suis carrément indiscret ... Voyons, qu'est-ce que vous avez?
-Vous pouvez bien me le dire! Cela ne vous a pas si mal réussi avec moi,
-les confidences!...
-
-Mareuil murmura:
-
---Oh! ce n'est pas de la méfiance!...
-
---Et qu'est-ce que c'est?
-
---C'est ... fit Mareuil d'une voix hésitante ... C'est ... Eh bien!
-vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit un jour, en fiacre, en
-allant à l'Odéon?...
-
---Ah! si vous vous imaginez ...
-
-Mareuil approuva:
-
---Oui, c'est assez ancien!... Eh bien, je vous confiais que j'avais en
-vue une petite femme, une nouvelle petite femme très jolie ... D'abord,
-vous vous êtes mis à grogner. Et après, vous m'avez dit: «Bah! si
-c'est votre manie, marchez donc!... C'est une façon d'aiguiller sa vie
-comme une autre!...»--ou quelque chose d'analogue ...
-
-Brévannes roulait entre ses doigts sa moustache blonde:
-
---Je vous ai dit cela? C'est bien possible!... Et ensuite?
-
---Ensuite, j'ai suivi votre conseil ...
-
---Bon!... Et qu'en est-il résulté?
-
---Il en est résulté que je suis vidé, fini, vanné ... que je ne peux
-plus aimer, que, depuis environ deux ans, je mène une vie immonde, la
-vie d'un petit rez-de-chaussée,--d'un petit rez-de-chaussée que cela
-n'amusait pas, cette vie-là, que cela attristait profondément ...
-
-Brévannes l'examinait ahuri.
-
---Comment?... Comment?...
-
---Comment? s'exclama Mareuil ... C'est extrêmement simple!... J'avais
-aiguillé ma vie dans le sens indiqué ... Mais je n'avais plus de quoi
-faire le trajet!... J'étais parti, persuadé d'avoir sur moi la forte
-somme de tendresse et, en route, je me suis aperçu que je n'avais plus
-le rond, que j'avais tout mangé avec l'autre, avec la dame que vous
-connaissez ...
-
-Brévannes se balançait dans le fauteuil, en souriant d'un sourire
-goguenard:
-
---Alors?
-
---Alors, je me suis débattu, j'ai voulu lutter, conserver le train ...
-J'ai pris des femmes que je n'aimais pas, je les ai injuriées, je les
-ai trompées, je les ai renvoyées ... Un tas de saletés enfin qui me
-soulèvent le cœur rien qu'à y songer ...
-
---Bien, bien! fit Brévannes. Et à présent?
-
---A présent?... La même misère!... Toutes les femmes, vous entendez,
-toutes me dégoûtent ... Ce n'est pas risible, hein?... Convenez, que si
-ma tête est comme vous le prétendez, elle a peut-être ses raisons pour
-cela!...
-
-Brévannes s'écria:
-
---Ce n'est que ça!... Ce n'est que ça!... Ah bien! tant mieux!... Je
-vous félicite!... Tout va bien!... Rassurez-vous!... J'ignore les
-péripéties de votre roman, mais je vous garantis que vous aimerez
-encore ... Un moment à passer et ça reviendra!...
-
---Vous croyez? fit Mareuil sceptiquement.
-
---Pardi!... Vous aurez encore un tas d'intrigues, de passions ... et
-vous finirez par vous ruiner pour une dame de la bonne bourgeoisie.
-
-Mareuil s'assombrit un peu:
-
---Non, je parle sérieusement ... très sérieusement!...
-
-Brévannes l'arrêta:
-
---Oh! ne vous contractez donc pas!... Je blague, je blague!... Aussi
-cela me surpasse qu'un garçon comme vous, un garçon d'une intelligence
-honorable, qui a vécu, qui a eu des désagréments ... que ce soit ça
-que vous ayez inventé, à ça que vous ayez atteint: on n'aime qu'une
-fois!... De vous à moi, ce n'est pas très neuf, cette découverte, ni
-même très vrai!...
-
-Mareuil répliqua d'un ton agacé, en pesant sur les mots:
-
---Je ne dis pas cela!... Je ne dis pas qu'on n'aime qu'une fois! Je
-dis qu'il y a des gens qui n'aiment qu'une fois, des cas où on n'aime
-qu'une fois ... des cas, si vous préférez, où on aime en une seule fois
-... Comprenez-vous?
-
-Brévannes, que cette discussion lassait, riposta:
-
---Oui, oui. Je comprends et je ne comprends pas!... D'ailleurs, vous
-savez, les théories sur l'amour ...
-
-Et il vidait sa pipe, en la cognant au bras de son fauteuil, avec
-une grimace qui marquait bien sa répulsion pour cette sorte de
-généralisations incertaines et compliquées.
-
-Mareuil repartit:
-
---Je croirais plutôt que vous ne comprenez pas ... Seulement, vous avez
-à travailler et je ...
-
-Brévannes se gara vivement:
-
---Pas du tout!... J'ai le temps!... J'ai tout l'après-midi!... J'ai
-demain!... Allez, allez ... Exposez votre petit système!...
-
-Mareuil protesta:
-
---Mais je n'ai pas de système!... Je pense tout bonnement que ce qu'on
-appelle l'amour, le sentiment, la faculté d'aimer c'est une force
-pareille aux autres--une force d'illusion, une façon de voir qui nous
-fait trouver délicieux des actes en eux-mêmes absolument bestiaux,
-visqueux et répugnants ... Je pense que cette force, on l'use plus
-ou moins vite, selon le tempérament qu'on a, selon les circonstances
-... Lorsqu'on en est économe, lorsqu'on se ménage on aime longtemps,
-toujours ... Lorsqu'on se livre à des excès de sentiment, on se vanne,
-on s'épuise de cœur, exactement comme on s'épuise au physique. Et
-tenez, vous avez déjà remarqué--dans un ballet--des danseuses qui, sous
-les lampes électriques, sous les projections bleuâtres ou roses vous
-semblaient exquises, ravissantes ...
-
---Apologue? interrogea Brévannes d'une voix railleuse.
-
-Mareuil souriait:
-
---Précisément ... apologue!... Je continue ... Ces danseuses vous
-semblent exquises, ravissantes, quand subitement une des lampes
-s'éteint et toute une rangée de ces dames vous apparaissent, dans la
-lumière jaune du gaz, telles qu'elles sont, sans auréole bleuâtre ou
-rose, avec leurs visages abîmés, leurs peaux tannées de fard, leurs
-yeux graissés de noir ... Ah! vous n'en donneriez plus dix centimes,
-maintenant ... vous n'en voudriez plus pour rien ... même pour une
-prime! Et qu'est-ce qui est arrivé, qui les change ainsi?... Oh!
-bien peu de chose!... Il est arrivé que, par accident, le charbon
-d'une des lampes roses a brûlé plus vite que les autres, s'est éteint
-trop vile, avant les autres, et que l'illusion venue de ses lueurs a
-disparu, s'est éteinte simultanément ... Alors, figurez-vous que la
-quantité d'amour dont nous disposons soit dans le genre de ce charbon,
-une espèce de denrée magique dont les projections transforment,
-métamorphosent les femmes à leur avantage ... Figurez-vous en outre
-que, par mégarde, par hasard, un courant trop ardent traverse ...
-
-Brévannes lui coupa la parole:
-
---Oui, oui, je prévois la suite ... Votre charbon est usé, est
-éteint ... Malheureusement, cette anecdote ne tient pas debout!...
-Ce sont toujours les mêmes qui aiment et toujours les mêmes qui
-n'aiment pas!... Ah! j'en ai connu des éteints comme cela, des cas
-d'abrutissement par les femmes auprès duquel le vôtre, laissez-moi
-vous le dire, n'était qu'une pauvre plaisanterie ... Des gens que
-je voyais maigrir, dépérir, littéralement crever d'amour--et qui se
-traînaient, après, des deux ans, des trois ans, avec un dégoût pour
-les femmes comme pour du poison ... Et puis, ça se guérissait, ça
-reprenait, le charbon renaissait, se rallumait ... Une autre personne
-qui les pinçait et pour laquelle ils se remettaient à maigrir ...
-
-Mareuil rétorqua:
-
---Oh! je ne nie pas qu'il se rencontre des individus bien constitués au
-point de vue sentimental, plus vigoureux, mieux doués de ce côté-là,
-que la moyenne ... Mais cela ne contredit pas mon opinion!... Cela
-n'empêche pas qu'il n'y ait des gens qui aiment, en une seule fois,
-tout leur amour ... qui dépensent, pour une seule femme, toute leur
-fortune de cœur ...
-
-Brévannes s'énervait:
-
---Allons donc! Et ceux qui n'aiment jamais? Et moi, et Gendrey,
-et Labernerie, par exemple?... Qu'est-ce que vous en faites, de
-ceux-là?... Voyons, Labernerie, ce n'est pas un homme à charbon,
-lui!... Et cependant, vous savez aussi bien que moi qu'il ne s'ennuie
-pas avec les dames, qu'il ne les considère pas comme visqueuses, comme
-répugnantes!...
-
---Justement! fit Mareuil ... C'est l'opposé des passionnés, des
-prodigues. Chaque femme qu'il a, il l'aime un peu, un tout petit peu,
-il l'enjolive d'une parcelle d'illusion ... C'est comme qui dirait un
-rapiat de tendresse ...
-
-Brévannes rallumait une pipe, le regard vague et fermé de l'homme
-décidé à ne plus répondre, à ne plus discuter. Mareuil ajouta:
-
---Enfin, je ne puis vous raconter que ce que j'éprouve sincèrement
-... Et je vous affirme que d'avoir espéré une vie de passion, une vie
-moins plate, moins vulgaire que celle de tout le monde--et de sentir
-craquer, s'échapper le moyen qu'on avait choisi pour la réaliser, je
-vous affirme que ce n'est pas une aventure bien folâtre ...
-
-Brévannes se taisait, puis d'un ton bourru:
-
---Vous désirez que je vous parle franchement, n'est-ce pas?... Eh bien,
-tout cela ne me touche pas beaucoup, ne m'intéresse pas beaucoup ...
-Les affres d'amour, les angoisses, les désespérances, les langueurs!...
-Non, tout cela me laisse froid!... Ce n'est pas manque de cœur, je
-vous jure!... Et quand vous aurez été saisi par trois huissiers dans
-une même matinée, quand vous aurez couché toute une semaine sur des
-divans de cercle, faute d'une chambre d'hôtel pour y dormir, quand vous
-aurez vu de malheureux bougres faire des bassesses, des escroqueries,
-pour manger, ou encore chiper, carotter, supplier des louis pour payer
-un dîner à leur petite amie ... peut-être vous rendrez-vous compte
-pourquoi je ne m'émeus pas de votre cas ... tout en regrettant qu'il
-vous tourmente ...
-
-Il lança un jet de salive et, hochant la tête:
-
---Non, non, voyez-vous, toutes ces histoires, toutes ces théories,
-c'est très gentil, mais c'est de la littérature!
-
-Mareuil, piqué, riposta:
-
---Et votre tirade à vous, c'est du Brévannes, du Brévannes tout pur!
-Peuh!... Je ne vous en veux pas!... Il y a des choses que vous ne
-comprendrez jamais ...
-
---Je ne dis pas!... Je ne dis pas!... murmurait Brévannes ...
-L'important est qu'on ait de l'amitié l'un pour l'autre ... Le reste,
-les opinions, les doctrines ...
-
-Henriette l'interpella, d'une fenêtre du premier étage:
-
---Chien Vert! Chien Vert!
-
---Hé?
-
---Est-ce qu'on sort?... Est-ce qu'on va en forêt, que je m'habille?...
-
---Il est donc écrit que je ne pourrai pas travailler ici! grommela
-Brévannes, en manière d'excuse toute personnelle.
-
-Et, se tournant vers Mareuil:
-
---Un tour en forêt, hein, pour votre dernier jour?... Cela vous
-séduit-il, mon cher charbonnier?
-
---Oui, oui, fit Gilbert. Je ne demande pas mieux!
-
---On y va alors! cria Brévannes. Habille-toi et préviens ce feignant de
-Charleval!
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, la bande, après avoir reconduit à la gare Labernerie et
-Mareuil, rentrait lentement à la _Grenadinette_, le long de la Loire,
-par les quais ensoleillés.
-
---Sont-elles jolies!... Sont-elles gracieuses!... s'exclama le
-Grand-Cob, en désignant les deux femmes qui marchaient, à quelques
-mètres devant, bras dessus, bras dessous, abritées d'une même ombrelle
-rouge ... Sont-elles jolies, ces petites!... Tenez, avec Rabastens,
-ce serait un trio complet! Mais ce Mareuil est si serin!... A propos,
-Brévannes, qu'est-ce qui lui a pris de filer, de se sauver comme un
-caissier, du soir au lendemain?
-
-Brévannes répondit:
-
---C'est bien difficile à expliquer ... Il a des idées noires!... Il
-s'est fourré dans la tête qu'il ne peut plus aimer, qu'il a le cœur
-vidé ...
-
-Et il énonça partiellement les théories de Mareuil, leur causerie de la
-veille.
-
-Le Grand-Cob riait aux éclats.
-
---Est-ce drôle!... Est-ce drôle! Non, ça ne vous paraît pas drôle,
-Charleval? Vous êtes là à ne pas broncher!...
-
-Charleval répliqua gravement, comme arraché à une méditation:
-
---Si, si ... C'est très drôle, tout à fait comique ... Seulement, vous
-mettriez cela dans une pièce ... Eh bien, personne ne rirait! C'est tel
-que je vous le dis!
-
-
-
-
-XV
-
-
-Trois semaines avaient passé depuis le départ de Mareuil, quand, un
-matin, Henriette pénétra dans la chambre où Brévannes dormait encore,
-et s'avançant doucement près du lit:
-
---Chien Vert!... murmura-t-elle. J'apporte le courrier!... Réveille-toi
-... Il est neuf heures!...
-
-Brévannes entr'ouvrit les yeux:
-
---Hein? Qu'est-ce que tu dis?
-
---Je te dis que j'apporte le courrier ... Il y a une lettre de Mareuil,
-il me semble ... Une lettre avec le timbre de Monneville.
-
---Donne! Donne! fit Brévannes qui l'embrassait.
-
---Tiens, mon Chien! Celle-là! Celle-là!
-
-Elle tirait d'un paquet de journaux, de revues, de lettres, une
-enveloppe grise. Brévannes examina l'écriture:
-
---Oui, c'est bien de Mareuil!
-
-Il avait déchiré l'enveloppe et il lut:
-
- «Mon cher et illustre maître,
-
- J'ai l'honneur de vous annoncer mes fiançailles avec Mlle Germaine
- Lepassereau ...»
-
-La surprise le fit s'arrêter. Il laissa retomber sa main en s'écriant:
-
---Oh! ça, c'est extraordinaire!...
-
---Quoi donc? demanda Henriette.
-
-Brévannes répliqua:
-
---Mareuil qui se marie!...
-
-Henriette répéta avec stupeur:
-
---Mareuil se marie?... Tu plaisantes?
-
-Mais sans attendre confirmation, elle se rua vers la salle à manger, où
-le reste de la bande achevait de savourer le café au lait, et ouvrant
-la porte, elle clama:
-
---Arrivez tous!... Arrivez tous!... Grande nouvelle!...
-
-Ils entrèrent l'un après l'autre, traînant leurs pieds nus en des
-savates claquantes, des pantoufles aux semelles silencieuses--la
-chevelure dépeignée, la chemise mal close, dans le débraillé matinal.
-
-Brévannes grondait Henriette:
-
---Tu es ridicule!... C'est stupide, ces hurlements! Et si je ne voulais
-pas le dire!... Si ça me déplaisait!... Enfin, cela me servira de
-leçon pour l'avenir ...
-
-Puis, s'adressant à l'auditoire:
-
---Ce n'était vraiment pas la peine de vous déranger ... Voici! Je
-reçois de Mareuil une lettre où il m'informe de ses fiançailles ...
-
-Le Grand-Cob prit la parole:
-
---Ah! ah!... Il se marie ... Et avec qui?
-
---Avec une Mlle Lepassereau, la fille d'un banquier ...
-
---Un beau mariage?... interrogea Charleval.
-
---Je suppose! fit Brévannes ... Il me semble me souvenir que la banque
-Lepassereau est une assez grosse maison ...
-
-Gendrey observa:
-
---Ah! il va bien, le jeune sentimental, le jeune charbonnier! Il ne
-perd pas la tête!... Il se débrouille!
-
-Il y eut une pause, et Labernerie questionna:
-
---Est-ce que le père Lepassereau n'a pas eu une sale affaire, dans le
-temps ... une mine d'étain où on ne trouvait que des cailloux?
-
-Gendrey intervint de nouveau:
-
---Oui, oui, parfaitement, l'année d'après la guerre ... On avait même
-commencé une instruction qui n'a pas abouti ... Mais c'est si ancien,
-cette affaire-là!... Il faut des mémoires comme les nôtres pour se la
-rappeler!... Aujourd'hui, M. Lepassereau est une des honorabilités du
-marché!...
-
---En tout cas, prononça Charleval, en tout cas, voilà une maison où je
-n'irai pas souvent!... Ça sera rempli de snobs, de raseurs ... Ah! non!
-on n'y verra pas tous les jours ma tête!...
-
---Sans compter, ajouta Labernerie, que ces gens-là vont rendre Mareuil
-encore plus poseur qu'il n'était, si possible ...
-
-Brévannes défendit son ami:
-
---Vous avez tort!... Mareuil est un peu bizarre, mais c'est un garçon
-de beaucoup de talent, un très gentil garçon, très bon camarade!...
-
-Personne ne répondit. Ils avaient craché leur fiel. Ils se retirèrent.
-
- * * * * *
-
-Brévannes reprit sa lecture, tandis qu'Henriette, toute contrite, se
-coiffait devant une glace à trois pans, accrochée contre la fenêtre.
-
-Mareuil écrivait:
-
- «Mon cher et illustre maître,
-
- J'ai l'honneur de vous annoncer mes fiançailles avec Mlle Germaine
- Lepassereau, qui datent officiellement d'hier, sept heures du soir.
-
- Comment la chose s'est faite, j'imagine que vous ne tenez pas à
- le savoir en détail! Comme se font ces choses-là! Sous la pression
- des deux familles concertées et avec le concours bienveillant de ma
- nonchalance dans l'embarras.
-
- Extérieurement, d'ailleurs, je n'avais pas de répugnance contre
- ce mariage, qui se présentait dans des conditions mondaines
- satisfaisantes. La jeune fille possède un physique agréable, un
- de ces physiques qui honorent plutôt le mari. De plus, adroite
- musicienne, peinturlurant vaguement, et, en conversation, pas trop
- gauche. Des deux côtés fortunes à peu près égales. Un mariage enfin
- qui, du dehors, n'avait pas l'air d'une affaire.
-
- Cependant, au moral, j'avais des scrupules, je ne vous le cacherai
- pas.
-
- A coup sûr, pour un homme dans mon état d'épuisement de cœur, de
- délabrement sentimental, le mariage offrait de grands avantages.
- Quand on n'a plus en soi l'étoffe d'un amant, d'un de ces
- hardis et tenaces vouleurs qui savent assez désirer les dames
- pour les obtenir--le mariage, c'est l'amour facile, régulier, à
- domicile, c'est une femme suffisamment aimante et distinguée,
- vous appartenant en pleine possession--c'est, d'un mot, en bien
- des cas, la solution la plus grossière, mais aussi la plus simple
- qu'on ait inventée à ce problème d'avoir une femme--ce problème qui
- inquiète autant certains individus que celui de manger, de boire,
- de dormir.
-
- Seulement, d'autre part, je me demandais s'il était très loyal de
- me marier dans cet état--de me marier, sans aimer ma femme, avec la
- presque certitude que je ne l'aimerais jamais.
-
- Puis, finalement, j'ai réfléchi. Je me suis dit que--vu le monde
- où vit Mlle Lepassereau, vu les mœurs matrimoniales de son
- entourage,--l'espèce de tendresse que lui témoignerait un autre, en
- l'épousant, ne serait pas sensiblement supérieure à celle que je
- pourrais lui marquer moi-même; et j'ai décidé d'accepter.
-
- Du reste, je sens fort bien que je suis en mesure de faire un
- mari très convenable. Envers une femme qui n'aura pas contracté
- vis-à-vis de moi cette dette de s'être fait conquérir,--envers
- une femme de qui je n'exigerai pas qu'elle m'inspire ces élans de
- passion, cette fougue de sentiment que je désirais éprouver auprès
- d'une maîtresse--envers une femme avec qui je ne souhaiterai qu'un
- peu de dévouement réciproque et d'affection tranquille, je suis
- convaincu que j'aurai ce qu'il faut d'indulgence, de bonne grâce,
- de soins tendres, pour lui donner l'impression que je l'aime
- réellement.
-
- Et puis, les gens d'amour, il me semble que ce doit être comme les
- militaires; que même hors le service, même à la retraite, il leur
- demeure énormément des manières d'autrefois, dans la voix, dans
- le geste, dans les attitudes; et vous savez, mon cher ami, toute
- l'importance que cela a en amour, la diction, l'intonation, le côté
- matériel de ce qu'on dit.
-
- Tellement, que je me figure que Mme Mareuil ne sera pas trop
- malheureuse, certainement moins malheureuse que toute autre, avec
- le pauvre vanné que je suis--et aussi que d'être vanné à ma façon,
- cela vaut mieux pour elle que si je l'étais physiquement, comme le
- sont une foule d'épouseurs qui la menaçaient.
-
- Et, maintenant que je vous ai écrit pour moi, afin de me décharger
- de tous les raisonnements qui calmaient mes scrupules, mais un peu
- lourdement, tant qu'ils me pesaient dessus, un peu comme une sorte
- de cataplasme,--maintenant, que je vous écrive pour vous!
-
- Hein? Vous ne me jugiez pas si convaincu lors de notre dernière
- causerie? Vous ne songiez pas que je pensais tout ce que je vous
- contais de mes dégoûts, de mes tristesses, de mon découragement?
- C'était, à vos yeux, une affectation, une pose, ou encore l'erreur
- d'un homme trop jeune, inexpérimenté!...
-
- Eh bien! la preuve que je ne pouvais vous fournir à ce moment, vous
- l'avez à présent!
-
- Me voici rentré comme un infirme dans la vie familiale, renonçant
- comme un héros fourbu à l'existence d'aventures, à la recherche des
- intrigues, des liaisons passionnées, à tous ces plaisirs périlleux
- qui me paraissaient les meilleurs et pour lesquels je ne me trouve
- plus assez ingambe, assez valide;--me voici embourgeoisé, emmarié,
- résigné, par faiblesse, à des jours paisibles de travailleur et de
- propriétaire!
-
- Alors, vous ne doutez plus, j'espère. Vous me croyez aujourd'hui.
- Et vous voyez que ce que vous appelez la littérature, si ce n'est
- pas toujours la vérité, c'est quelquefois, c'est bien souvent la
- sincérité--la sincérité la plus sincère.
-
- Mais je ne veux pas triompher davantage, d'autant qu'il n'y a pas
- de quoi se vanter, en somme.
-
- Je vous écrirai prochainement pour vous aviser de l'époque du
- mariage, de l'époque de mon retour à Paris, de l'époque où je vous
- présenterai à ma fiancée, etc., etc.
-
- En acompte, des baisers camarades sur les joues de ces dames et mes
- deux mains dans les douze vôtres.
-
- GILBERT MAREUIL.
-
- _P. S._--Cette lettre n'étant pas destinée à la publicité, je vous
- serais reconnaissant de la détruire sitôt lue.»
-
-Brévannes, sa lecture achevée, eut un haussement d'épaules d'homme qui
-s'obstine, d'homme non persuadé.
-
---En voilà des balivernes! grommela-t-il. En voilà des phrases!
-
-Henriette avait remarqué ce mouvement, dans la glace--entr'entendu
-ces mots dédaigneux. Elle saisit l'occasion de réparer sa gaffe en
-flagornant son noble maître:
-
---Qu'est-ce qu'il écrit, ce Mareuil? fit-elle avec pitié ... Des
-gourderies, je parierais!... Dis, Chien-Vert, qu'est-ce qu'il écrit?
-
---Rien pour les petites filles! bougonna le journaliste.
-
-Il avait déposé la lettre sur le rebord d'un large bougeoir de
-cuivre--en approchait une allumette.
-
-D'un coup, la feuille prit feu, flamba, toute rougeoyante; et
-Brévannes, accoudé au traversin, la regardait distraitement se tordre,
-se noircir, s'éteindre.
-
-
-FIN
-
-
-ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-
-
-LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF
-
-28 _bis_, Rue de Richelieu, Paris
-
-Collection grand in-18 à 3 fr. 50 le volume.
-
-
-ALLAIS (Alphonse).--A se tordre.--Le Parapluie de l'Escouade.
-
-BERGERAT (Emile).--Le Faublas malgré lui.--Le Viol.--Le Petit
-Moreau.--Le Chèque.
-
-BONNIÈRES (Robert de).--Mémoires d'Aujourd'hui (1re, 2e et 3e
-séries).--Les Monach.--Jeanne Avril.--Le Baiser de Maïna.--Le petit
-Margemont. Contes à la Reine.
-
-CAHU (Théodore).--Chez les Allemands.--Petits Potins
-militaires.--Pardonnée?--Second Mariage.--Un Cœur de Père.--Georges et
-Marguerite.
-
-CAPUS (Alfred).--Qui perd gagne.--Faux Départ.--Monsieur veut rire.
-
-CARETTE (Mme A.).--Souvenirs intimes de la Cour des Tuileries (1re, 2e
-et 3e sér.).
-
-CAROL (Jean).--L'Honneur est sauf (_Ouvr. cour. par l'Académie
-française._).--Le Portrait.--Réparation.
-
-CASE (Jules).--La Petite Zette.--Une Bourgeoise.--La Fille à
-Blanchard.--Bonnet Rouge.--Ame en Peine.--L'Amour artificiel.--Un jeune
-Ménage.--Promesses.
-
-CATULLE MENDÈS.--Les Boudoirs de Verre.--Pour les Belles
-Personnes.--L'Envers des Feuilles.--La Princesse nue.--Pour dire devant
-le monde.--Nouveaux Contes de Jadis.
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-DELPIT (Albert).--Le Fils de Coralie. Le Mariage
-d'Odette.--La Marquise.--Le Père de Martial.--Les
-Amours cruelles.--Solange de Croix-Saint-Luc.--Mlle de
-Bressier.--Thérésine.--Disparu.--Passionnément.--Comme dans la
-Vie.--Toutes les deux.--Belle-Madame.
-
-DROZ (Gustave).--Autour d'une Source.--Babolain.--Le Cahier bleu de
-Mademoiselle Cibot.--L'Enfant.--Entre nous.--Les Étangs.--Monsieur,
-Madame et Bébé.--Tristesses et Sourires.--Une femme gênante.--Un Paquet
-de lettres.
-
-DROZ (Paul).--Lettres d'un Dragon. (_Ouvr. couronné par l'Acad.
-française._).
-
-FOUCHER (Paul).--Le Droit de l'Amant.--Monsieur Bienaimé.--«Fin Papa,
-...»
-
-GAULOT (Paul).--Mlle de Poncin.--Le Mariage de Jules
-Lavernat.--L'Illustre Casaubon.--Un Complot sous la Terreur. (Ouvr.
-cour. par l'Acad. française.)--La Vérité sur l'expédition du Mexique, 3
-vol. (_Ouvr. cour. par l'Acad. française._)--Un Ami de la Reine.
-
-HERMANT (Abel).--Les confidences d'une aïeule.
-
-HÉRISSON (Cte d').--Journal d'un Officier d'ordonnance.--Journal
-d'un Interprète en Chine.--Nouveau Journal d'un Officier
-d'ordonnance.--Journal de la Campagne d'Italie.--Un Drame royal.--Le
-Prince Impérial.--Les Girouettes Politiques. 2 vol.
-
-LEBLANC (Maurice).--Une Femme.
-
-LOCKROY (Ed.).--Ahmed le Boucher.--Une Mission en Vendée, 1793.
-
-MAËL (Pierre).--Mer Sauvage.--Charité.--Le Torpilleur
-29.--L'Alcyone.--La Double Vue.--Gaîtés de bord.--Solitude.--Pilleur
-d'Epaves.--Honneur, Patrie.--Ce qu'elle voulait.
-
-MAIZEROY (René).--Bébé Million.--La Belle.--Cas passionnels.--La Fête.
-
-MAUPASSANT (Guy de).--Les Sœurs Rondoli.--Monsieur Parent.--Le
-Horla.--Pierre et Jean.--Clair de Lune.--La Main gauche.--Fort comme
-la mort.--La Vie errante.--Notre Cœur.--La Maison Tellier.--Mlle
-FiFi.--Une Vie.--La Paix du Menage.
-
-MIRBEAU (Octave).--Le Calvaire.--L'Abbé Jules.
-
-MONTJOYEUX.--Les Femmes de Paris.--La Vie qui parle.
-
-OHNET (G.).--Serge Panine. (_Ouvr. cour. par l'Acad. française._).--Le
-Maître de Forges.--La comtesse Sarah.--Lise Fleuron.--La Grande
-Marnière.--Les Dames de Croix-Mort.--Noir et Rose.--Volonté.--Le
-Docteur Rameau.--Dernier Amour.--L'Ame de Pierre.--Dette de
-Haine.--Nemrod et Cie.--Le Lendemain des Amours.
-
-OSWALD (François).--Jeu Mortel.--Le Trésor des Bacquancourt.--Mam'zelle
-Quinquina.
-
-PERRET (Paul).--Sœur Sainte-Agnès.--Les Filles Mauvoisin.--L'Amour et
-la Guerre.
-
-RAMEAU (Jean).--Fantasmagories.--Le Satyre.--Possédée
-d'amour.--Simple.--L'Amour d'Annette.--La Mascarade.--Mademoiselle
-Azur.--La Rose de Grenade.
-
-RENARD (Georges).--Un Exilé.
-
-RZEWUSKI (Cte St.).--Alfrédine.--Le Doute.--Le Jutiscier.--Déborah.
-
-SARCEY.--Le Mot et la Chose.--Souvenirs de Jeunesse.--Souvenirs d'Age
-mûr.
-
-SILVESTRE (Armand).--Les Farces de mon ami Jacques.--Les Malheurs du
-Commandant Laripète.--Les Veillées de Saint-Pantaléon.
-
-THEURIET (André).--La Maison des Deux Barbeaux.--Les Mauvais
-Menages.--Sauvageonne.--Michel Verneuil.--Eusèbe Lombard.--Au Paradis
-des Enfants.
-
-UCHARD (Mario).--Mon Oncle Barbassou.--Joconde Berthier.--Mademoiselle
-Blaisot.--Inès Parker.--La Buveuse de Perles.--L'Etoile de
-Jean.--Antoinette ma Cousine.
-
-
-ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-
-
-Corrections.
-
-La premiere ligne indique l'original, la seconde la correction:
-
-p. 16:
-
- empressée à ses affaires, le bouculait
- empressée à ses affaires, le bousculait
-
-p. 21:
-
- longue moutache blonde, de toute sa vaillance
- longue moustache blonde, de toute sa vaillance
-
-p. 43:
-
- dans la direcrection
- dans la direction
-
-p. 59:
-
- il parla mystérieurement d'une certaine
- il parla mystérieusement d'une certaine
-
-p. 65:
-
- Mareil vit passer
- Mareuil vit passer
-
-p. 85:
-
- Et au milieu de ces gas
- Et au milieu de ces gars
-
-p. 103:
-
- Il s'écriait à tout instani
- Il s'écriait à tout instant
-
-p. 144:
-
- Elle y revint le endemain
- Elle y revint le lendemain
-
-p. 168:
-
- ellle apprit à Gilbert
- elle apprit à Gilbert
-
-p. 180:
-
- il changait le rendez-vous
- il changeait le rendez-vous
-
-p. 195:
-
- qui ne s'adoucissait qu'en regargardant
- qui ne s'adoucissait qu'en regardant
-
-p. 238:
-
- Brévanne toucha
- Brévannes toucha
-
-p. 294:
-
- sur les coussins sins de la voiture
- sur les coussins de la voiture
-
-p. 308:
-
- St tu savais
- Si tu savais
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La Cendre, by Fernand Vandérem
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CENDRE ***
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- The Project Gutenberg eBook of La Cendre, by Fernand Vandérem.
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-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of La Cendre, by Fernand Vandérem
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: La Cendre
-
-Author: Fernand Vandérem
-
-Release Date: July 16, 2016 [EBook #52585]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CENDRE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Eleni Christofaki and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<div class="transnote">
-<h3>Note sur la Transcription:</h3>
-
-<p>Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-Une <a href="#Corrections">liste</a> d'autres corrections faites se trouve à la fin du livre. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.</p>
-</div>
-
-<hr class="full" />
-<h1>La Cendre</h1>
-<hr class="full" />
-<div class="chapter">
-<p class="center">
-FERNAND VANDÉREM</p>
-<hr class="small" />
-
-<p class="center"><big>La Cendre</big></p>
-<p class="center">
-ROMAN </p>
-<div class="figcenter">
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-</div>
-
-<p class="center">PARIS</p>
-<p class="center">PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR</p>
-<p class="center">
-28 <em>bis</em>, <span class="smcap">RUE DE RICHELIEU</span>, 28 <em>bis</em>
-</p>
-<p class="center">1894</p>
-
-<p class="center">Tous droits réservés.</p>
-</div>
-
-<h2>La Cendre</h2>
-<hr class="chap" />
-<div class="chapter"></div>
-<div class="figcenter">
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-</div>
-<hr class="chap" />
-<div class="chapter"></div>
-
-<p>Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
-pays y compris la Suède et la Norvège.</p>
-
-<p>S'adresser, pour traiter, à <span class="smcap">M. Paul Ollendorff</span>, Éditeur, 28 <em>bis</em>, rue
-de Richelieu, Paris.</p>
-
-<hr class="full" />
-<div class="chapter">
-<p class="center">
-FERNAND VANDÉREM</p>
-<hr class="small" />
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-<p class="center"><big>La Cendre</big></p>
-<p class="center">
-ROMAN </p>
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-<p class="center">PARIS</p>
-<p class="center">PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR</p>
-<p class="center">
-28 <em>bis</em>, <span class="smcap">RUE DE RICHELIEU</span>, 28 <em>bis</em>
-</p>
-
-<p class="center">1894</p>
-
-<p class="center">Tous droits réservés.</p>
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="center">
-<em>Il a été tiré de cet ouvrage</em></p>
-<p class="center">
-<em>15 exemplaires sur papier de Hollande.</em>
-</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="center">
-<em>A</em></p>
-<p class="center">
-<em>PAUL HERVIEU</em></p>
-<p class="center">
-<em>En témoignage de profonde affection.</em></p>
-<p class="right">
-F. V.
-</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="bb center">
-<span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span>
-LA CENDRE</p>
-
-<h2 class="nobreak">I</h2>
-
-<p>&mdash;Tiens, M. Gilbert qui sonne! dit la cuisinière
-en posant son bol de café au lait.</p>
-
-<p>Puis, comme le valet de chambre semblait ne
-pas l'avoir entendue, continuait de parcourir un
-journal, à moitié déplié:</p>
-
-<p>&mdash;Dites donc, Joseph! Je vous dis que monsieur
-sonne!</p>
-
-<p>&mdash;C'est bon! fit le domestique. J'y vais!... Préparez
-le déjeuner ...</p>
-
-<p>Et il ajouta, après avoir remis le journal en
-ordre:</p>
-
-<p>&mdash;Huit heures et demie!... C'est tôt pour lui!...
-Encore sa dame qui le tourmente!... Ce qu'il s'en<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span>
-fait de la bile, tout de même, pour cette femme-là!</p>
-
-<p>La cuisinière leva la main en signe de découragement
-attendri:</p>
-
-<p>&mdash;Quelquefois que je serais sa mère, à monsieur,
-et que j'aurais un fils de trente ans dans cet état-là,
-c'est moi qui m'en mêlerais de ses affaires!...
-Tenez, voilà le déjeuner ...</p>
-
-<p>Joseph emporta le plateau, s'avançant sur la
-pointe des pieds, le plus légèrement qu'il pouvait,
-bien que son maître fût éveillé.</p>
-
-<p>Mais il marchait ainsi par habitude, comme
-chaque matin, depuis deux ans que durait la
-liaison de Gilbert Mareuil avec M<sup>me</sup> Hardouin et
-que le jeune homme avait donné des ordres formels
-pour que, pendant la matinée, on ne fît aucun
-bruit, on allât doucement, on ne pénétrât jamais
-chez lui avant qu'il n'eût sonné.</p>
-
-<p>Il avait, ce jour-là, les yeux grands ouverts quand
-Joseph entra dans sa chambre, et, malgré l'ébouriffement
-de ses cheveux épais, ramenés en houppe
-par l'agitation du sommeil, et le désordre de sa
-moustache châtain-clair, qu'il portait de coutume
-bien frisée et un peu relevée des bouts,&mdash;on
-voyait qu'il y avait quelque temps déjà qu'il ne
-dormait plus.</p>
-
-<p>Il demanda d'une voix lasse qu'il essayait de
-rendre calme, presque indifférente:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Le courrier est arrivé?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monsieur ... Pas de lettres pour Monsieur ...</p>
-
-<p>Le domestique ramassa les vêtements et sortit.</p>
-
-<p>Mareuil s'était retourné, la figure enfoncée dans
-l'oreiller, gisant, inerte, pareil à un cadavre tombé
-face à terre, retenant les saccades de sa respiration,
-évitant les moindres mouvements, la main
-seulement collée contre la barrière des côtes où
-son cœur heurtait, gonflé, tout détraqué.</p>
-
-<p>Puis, comme la somnolence ne revenait pas, il
-se dressa brusquement, assis au milieu du lit, et
-regarda sa montre.</p>
-
-<p>Elle marquait neuf heures.</p>
-
-<p>Ainsi cinq heures le séparaient du moment où
-il verrait Jack, c'est-à-dire son amie M<sup>me</sup> Jacqueline
-Hardouin, à moins toutefois qu'au cours
-de ces cinq heures, un mot ne survînt, un télégramme,
-un de ces abominables billets de contre-ordre,
-comme il en avait si souvent reçus depuis un
-an. Et la pensée qu'elle avait tant de minutes
-devant elle pour venir le frapper, qu'elle se préparait
-peut-être à partir, qu'elle ne partirait peut-être
-que dans une heure ou deux, cette lettre-fléau,
-cette lâche lettre de décommande, le bouleversa
-complètement, balaya aussitôt comme d'un souffle<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span>
-le peu de bien-être et d'apaisement qu'il gardait de
-son sommeil.</p>
-
-<p>C'était de même chaque matin: une ascension
-d'angoisse se glissant mollement à travers tout
-son être, s'épandant, se dispersant à travers tout
-son corps, lui donnant la sensation d'un empoisonnement
-graduel contre lequel il ne pouvait rien;
-une vraie marée d'angoisse, qui, une fois montée,
-ne redescendait plus, restait la journée entière à
-lui rouler dans la poitrine, près du cœur, de
-lourds flots étouffants. Alors il se levait instinctivement
-comme se lèvent les malades au plus fort
-de la crise, pour échapper au mal, avec l'illusion
-que debout, ils souffriront moins; et il se
-mettait à sa toilette, lentement, lentement, de
-manière à user le plus de temps possible, à en
-détruire beaucoup, à diminuer les chances de
-douleur.</p>
-
-<p>Il murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Pourvu qu'elle vienne!... Si elle partait sans
-venir, ce serait affreux!</p>
-
-<p>Et, tout en s'habillant, il essayait de s'expliquer
-comment, pourquoi, depuis près de deux semaines,
-il ne l'avait pas vue. Mais, de ces douze jours sans
-elle, il ne lui demeurait que le souvenir noir et
-confus d'une lutte obscure contre un adversaire
-fuyant, insaisissable et lointain.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span></p>
-
-<p>Des larmes lui serraient la gorge. Il se rappelait
-ce qu'il avait souffert chaque jour de ces derniers
-jours, et au-delà, pendant des semaines, des
-mois ...</p>
-
-<p>«Quelle rosse! songeait-il. Non, aujourd'hui,
-elle n'osera pas ... Elle part pour Gizé, chez son
-beau-père ... Elle restera dans l'Indre une quinzaine
-de jours ... Quinze et douze, vingt-sept ... Vingt-sept
-jours de séparation!... Elle n'oserait pas, ce
-serait trop violent!...»</p>
-
-<p>Il alluma une cigarette.</p>
-
-<p>«Et puis, maintenant, je la tiens ... Je lui demande
-encore une fois ce que cela veut dire ... si
-elle en aime un autre ... qu'elle choisisse, enfin!...
-Et je ne la laisserai pas se défiler, ruser, faire des
-réponses évasives ... Il me faudra un oui ou un
-non ... un oui ou un non ...»</p>
-
-<p>Il s'imaginait avec joie sa figure mécontente,
-ses menues grimaces d'impatience, les dessins
-qu'elle tracerait du bout de son en-cas sur le
-tapis, la gêne qu'elle aurait à se disculper, à répondre.</p>
-
-<p>«Oui, je pense qu'elle n'en mènera pas large!...»</p>
-
-<p>Et il chantonnait gaiement, oubliant le passé,
-des explications semblables, où sans se risquer aux
-discussions, en un instant, d'un seul sourire lascif,
-elle avait eu raison du pauvre être, tout trem<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span>blant
-de désirs qu'il était toujours auprès d'elle,
-après ces privations si longues.</p>
-
-<p>Midi sonna. Deux heures encore, puis ils seraient
-ensemble, rue Fortuny, dans l'entresol un peu bas
-et tendu de grenat où il n'avait jamais reçu qu'elle.
-Deux heures seulement ...</p>
-
-<p>Soudain, la sonnette de service tinta de ce tintement
-aigre et lugubre qui avait déjà annoncé à
-Mareuil tant de lettres funestes:</p>
-
-<p>&mdash;Diable! fit-il.</p>
-
-<p>Il ne bougeait plus, plein d'effroi, l'oreille tendue,
-comme un condamné qui croyait à sa grâce
-et tout à coup entend qu'on arrive.</p>
-
-<p>Il y eut un bruit de pas dans le couloir et l'on
-cogna à la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Entrez! dit Gilbert.</p>
-
-<p>&mdash;Une lettre pour Monsieur.</p>
-
-<p>Mareuil prit l'enveloppe sur laquelle il déchiffra
-son nom écrit au crayon, de son écriture à elle,&mdash;l'écriture
-fiévreuse et cahotée des billets de décommande,
-et il interrogea:</p>
-
-<p>&mdash;Qui a apporté cette lettre?</p>
-
-<p>&mdash;Une dame, une femme de chambre, il me
-semble. Elle m'a dit que c'était pressé.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est partie?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, je vous remercie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span></p>
-
-<p>Puis, d'une main un peu crispée, ayant déchiré
-l'enveloppe, il lut hâtivement:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«Mon bon Gil, je fais une grosse, grosse imprudence
-pour que tu ne sois pas inquiet et que tu
-n'ailles pas m'attendre inutilement. Impossible de
-venir aujourd'hui, toute la famille vient me dire
-adieu. J'en ai au moins pour jusqu'à 4 heures et
-le train part à quatre heures et demie. Pas un
-moment à trouver pour mon pauvre Gil. En pensant
-que j'allais ainsi partir sans te voir, j'en
-ai pleuré toute la nuit. J'ai tellement pleuré
-que mes joues sont toutes tachetées de petites
-plaques rouges. C'est bête de te dire tout
-cela, mais ne sommes-nous pas habitués à tout
-nous dire? Donc, je pars, et ce sera encore seize
-ou dix-sept grands jours sans rien, mon chéri. Je
-t'en supplie, ne m'écris pas là-bas. Cela pourrait
-faire des histoires terribles. Mon beau-père est encore
-plus ours que tu sais qui!!! Quant à t'écrire,
-moi, de là-bas, tu sais bien que c'est encore plus
-impossible à cause de la poste qui est au château et
-où on vient prendre le courrier ... Sitôt revenue, je
-t'enverrai un petit mot! Ah! nous n'avons pas de
-chance!... Dire que cela fera presque un mois, un
-<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span>mois que je ne t'aurai vu!... C'est fabuleux ... On
-m'appelle ... Vite, vite, une foule de baisers, <em>dearest</em>.
-Pense à moi. A dans quinze jours!</p>
-
-<p class="right">
-<span class="smcap">Jack.</span>»
-</p></blockquote>
-
-<p>Mareuil bégaya:</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne vient pas! Elle ne vient pas!</p>
-
-<p>C'était tout ce qu'il avait remarqué dans ce billet
-incohérent et vulgaire: elle ne venait pas!</p>
-
-<p>Et il restait stupéfié, la lettre à la main, les yeux
-dilatés de rage, fixés vers elle, par-delà les murs,
-les maisons, les rues, comme s'il l'apercevait en
-son appartement odorant,&mdash;trottinant, souriante et
-frivole, parmi les colis et les malles, tout allègre
-du soulagement de lui avoir écrit, d'en avoir fini
-avec ce point noir du rendez-vous à défaire.</p>
-
-<p>«Elle ne viendra pas!»</p>
-
-<p>Il lisait, relisait le papier fripé, soupesant, contrôlant
-tous ces mots qu'il sentait de mensonge,
-de blague,&mdash;tout cet amalgame suspect de phrases
-froides et de protestations maladroites, qui fleurait
-si fort la mauvaise foi. «Son bon Gil!... Ses petites
-plaques!... Pense à moi!» Cela, cela, voilà ce qui
-suffisait pour l'écarter d'elle un mois, pour qu'il
-fût obligé de se contenir, d'attendre docilement
-l'appel de retour: «Son bon Gil!... Ses petites plaques!»
-Et d'exaspération, il jeta le papier dans la<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span>
-cheminée, écrasant dessus, à coups de talon, les
-bûches rougeâtres qui lancèrent des étincelles.</p>
-
-<p>&mdash;Que fais-tu donc? Ta vas mettre le feu, mon
-enfant!</p>
-
-<p>Gilbert se retourna. C'était sa mère qui entrait.</p>
-
-<p>Il l'embrassa et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Rien!... Je tisonnais!</p>
-
-<p>Elle le regarda longuement:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as encore?</p>
-
-<p>&mdash;Mais rien, mère ... Comment, ce que j'ai?</p>
-
-<p>&mdash;Si, tu as encore ta figure bouleversée, ta
-figure malheureuse. Véritablement, je ne te comprends
-pas ... J'ai vu bien des jeunes gens, mais
-jamais je n'en ai vu comme toi ...</p>
-
-<p>Elle s'arrêta pour ranger un flacon de sels, sur
-une table, et reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, on dirait toujours qu'il vient de t'arriver
-une catastrophe ...</p>
-
-<p>&mdash;Je te jure que je n'ai rien! Que veux-tu que
-j'aie?... Voyons, mère, voyons, souris-moi!</p>
-
-<p>Mais son petit visage pâle sous les bandeaux gris
-demeurait obstinément grave, affligé; et comme il
-voulait l'embrasser, elle le repoussa:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, tu me fais beaucoup de peine!...
-Ah! si ton père était encore de ce monde!... Enfin,
-viens déjeuner ...</p>
-
-<p>Gilbert descendit derrière elle, contrarié de la<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span>
-ténacité qu'elle avait eue, dans sa compassion curieuse,
-à lui réclamer son secret, à lui demander
-compte de sa mine, à entraver sa liberté de souffrir.
-Pouvait-il pourtant lui confier son mal comme
-un mal de dents? Pouvait-il lui déclarer que ce
-qu'il avait c'était cette jeune dame à qui elle avait
-inventé de le présenter, deux ans auparavant, dans
-une fête de charité, au quai d'Orsay; cette jeune
-dame brune avec des yeux bleu pâle et vagues, un
-éventail de cheveux ondulés se relevant au-dessus
-du front, à la mode nouvelle; cette jolie M<sup>me</sup>
-Hardouin, enfin, elle se rappelait bien, qui vendait
-au comptoir 12,&mdash;et dont elle lui avait tant fait
-l'éloge, qu'elle lui avait dit être une si gentille
-jeune femme, et se tenant si convenablement, si
-correctement, quoique sans raideur.</p>
-
-<p>«Sans raideur!... Oh! pour ça, non!... Huit
-jours de résistance, on ne peut pas appeler cela de
-la raideur!»&mdash;et il souriait à cette réflexion haineuse.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ris-tu? questionna M<sup>me</sup> Mareuil d'un
-air boudeur.</p>
-
-<p>Il répondit en s'assombrissant:</p>
-
-<p>&mdash;Une idée ... Je pensais à quelque chose, à une
-vieille histoire qui ne t'intéresserait pas ...</p>
-
-<p>Il contemplait les traits pudiques de sa mère, ses
-bandeaux gris, toute la chaste droiture dont sa<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span>
-figure était empreinte et il se dit avec une tendresse
-un peu hautaine: «C'est vrai que cela ne l'intéresserait
-pas ... Elles ne sont pas de la même race..
-Une femme comme Jack, mais ce serait pour elle
-un monstre inexplicable ... Autant vaudrait lui
-parler des mœurs du loup cervier, des mœurs de
-l'ichneumon ... Elle ne comprendrait pas ...»</p>
-
-<p>Le déjeuner était achevé. Gilbert remonta dans
-le hall qui lui servait d'atelier et dont les deux
-vastes baies fenêtres s'ouvraient sur l'avenue de
-Villiers, déserte à cette heure matinale, en cette
-après-midi jaunâtre et glacée de fin d'hiver.</p>
-
-<p>Rarement, il avait été aussi embarrassé de
-l'emploi de sa journée. Depuis qu'il connaissait
-M<sup>me</sup> Hardouin, il avait abandonné tout travail,
-cessant de fréquenter l'atelier Murviel où il allait
-avant, négligeant d'accroître la petite notoriété de
-jeune amateur que lui avaient créée quelques dessins
-publiés dans les illustrés ou des tableautins
-exposés au printemps, dans les cercles.</p>
-
-<p>Et, quant aux visites, quant au monde, il les
-avait pris en aversion, car d'y voir Jack ou même
-d'autres femmes entourées, courtisées, cela l'affolait,
-le jetait en des crises de jalousie absurdes et
-dangereuses.</p>
-
-<p>Mais rien qu'en aimant, en ne faisant qu'aimer,
-il trouvait le moyen de remplir les semaines, de<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span>
-s'occuper, de tromper la lenteur des jours mauvais.</p>
-
-<p>Ainsi, d'habitude, quand, vers deux ou trois
-heures, une lettre, un télégramme de M<sup>me</sup> Hardouin
-le relevait de sa faction anxieuse, quand
-l'attente ne le consignait plus à la chambre, le
-premier instant de colère passé, il s'absorbait dans
-des dispositions de combat, des opérations de stratégie
-qui duraient un assez long bout de temps et
-lui calmaient peu à peu les nerfs.</p>
-
-<p>Il s'agissait de répondre à Jack, de la convaincre
-de mensonge, de duplicité,&mdash;de lui prouver logiquement
-que ses prétextes ne tenaient pas debout
-et qu'il était absolument nécessaire qu'elle vînt
-dans le plus proche délai.</p>
-
-<p>Mareuil dépensait, à la rédaction de ces ultimatum,
-des prodiges d'habileté, de délicatesse.</p>
-
-<p>Il lui fallait accabler Jack en évitant de la fâcher,
-unir la courtoisie à la fermeté, dissimuler sous
-une ironie de bon aloi l'envie qu'il avait de lui dire
-les choses les plus grossières, la supplier sans
-bassesse, la menacer avec retenue, et il y usait le
-meilleur de son style, toutes les ressources de son
-esprit.</p>
-
-<p>Puis, ce tour de force exécuté, il courait mettre
-la lettre à la boîte, et lorsqu'il la voyait s'échapper
-de ses doigts, glisser dans la large fente, partir enfin,
-il avait un sentiment de repos, d'allègement,<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span>
-comme après une bataille livrée dont il eût ignoré
-le résultat, mais où tout l'effort à donner eût été
-accompli.</p>
-
-<p>Cette fois, rien de semblable.</p>
-
-<p>Il devait garder en lui, pour lui, l'amertume de
-cette matinée, qui l'écrasait maintenant. Défense
-d'écrire! Défense de répliquer!</p>
-
-<p>Il se tirait nerveusement la moustache, se la frisait,
-se la défrisait à contre-sens: «Ah! c'est très
-fort, ce qu'elle a fait!... Elle voulait la paix pour
-quinze jours et elle l'a ... C'est bien joué!... Je suis
-roulé!...»</p>
-
-<p>Il regarda l'heure, et s'exaltant:</p>
-
-<p>«Ce qu'elle doit se moquer de moi, en ce moment,
-en finissant de déjeuner, en dégustant la
-chartreuse ou l'anisette rose à ma santé ...»</p>
-
-<p>Il fronça le sourcil:</p>
-
-<p>«A moins que ... à moins qu'elle ne soit chez un
-autre,&mdash;un autre, un autre que moi ...»</p>
-
-<p>Et soudain Mareuil se sentit pâlir, avec l'impression
-qu'on lui retournait le cœur comme un ongle.</p>
-
-<p>Elle lui était cependant bien familière cette vision
-d'un homme inconnu enlaçant son amie défaillante.
-Elle se dressait impérieuse et précise à la fin
-de tous les raisonnements qu'il entassait pour
-s'expliquer la froideur de la jeune femme. Elle
-était sa crainte permanente, cette image meurtrière<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span>
-la terreur de ses rêveries, l'ennemie toujours voisine,
-toujours imminente. Et plutôt que de croire
-à l'atroce spectacle qu'elle lui montrait, plutôt que
-d'y fixer sa pensée, il aimait mieux renoncer à
-douter, renoncer à comprendre, accepter tout de
-Jack, s'incliner, sans savoir, sous ses mystérieux
-caprices.</p>
-
-<p>Mais ce jour-là, l'image était plus forte, ne cédait
-pas, ne s'en allait pas, et il se répétait:</p>
-
-<p>«Oui, pourtant!... Si elle était chez un autre ...
-Ce ne serait pas impossible, en somme!...»</p>
-
-<p>Et bientôt l'idée que, durant ce temps, il restait
-là, immobile, inactif, enfermé, lui devint insupportable.
-S'il ne pouvait rien empêcher, rien arrêter,
-il préférait encore sortir, marcher par les rues,
-se sauver enfin de cet atelier clos. Qui sait, même,
-peut-être qu'il la rencontrerait en route; et il s'habilla
-à la hâte.</p>
-
-<p>Dehors, il descendit à pas lents l'avenue de Villiers,
-scrutant d'un regard avide les visages des
-femmes qui le croisaient et les fiacres surtout,&mdash;les
-fiacres, où, à travers les glaces embuées, toutes
-les dames avec leurs boas touffus, leurs voilettes
-denses et leurs chignons pareils, lui semblaient la
-silhouette exacte de son amie.</p>
-
-<p>Il arriva ainsi place Malesherbes, et il réfléchissait
-sur le chemin à choisir, quand, au fond d'une<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span>
-Urbaine qui débouchait de la rue Legendre, il aperçut
-une jeune femme frileusement enfoncée dans
-un des angles du coupé,&mdash;M<sup>me</sup> Hardouin.</p>
-
-<p>Il eut un tressaillement terrible:</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est elle!... c'est elle!...</p>
-
-<p>La voiture tournait dans la direction du boulevard
-Malesherbes. Il hésita un moment, puis d'un
-coup se décida, se mit à courir derrière. L'Urbaine
-allait vite au trot de son petit cheval alerte et
-canaille. Elle gravit la rue de Naples, traversa la
-rue d'Edimbourg, s'engagea dans la rue de Berlin.</p>
-
-<p>Mareuil la rattrapait progressivement, ne perdant
-pas de vue sa caisse au quadrillage jaune,
-profitant, pour ressaisir haleine, des montées, des
-encombrements, des moindres obstacles. Il se
-comparait à ces porte-faix qui suivent les voitures
-de voyageurs, à la sortie des gares,&mdash;essoufflés,
-épuisés, soutenus uniquement par le désir d'obtenir
-là-bas, ils ne savent où, leur salaire, leur
-revanche d'avoir tant peiné; et, les dents serrées,
-le front en sueur, il murmurait, indigné de cette
-course humiliante:</p>
-
-<p>&mdash;Quelle coquine! Quelle coquine!</p>
-
-<p>Sur son passage, on se retournait intrigué de
-voir un jeune homme bien vêtu courir ainsi, sans
-but apparent, le sourcil contracté, le visage rouge
-de chaleur; mais Mareuil ne s'inquiétait pas de<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span>
-ces curiosités, ne distinguait rien que la voiture
-jaune qui filait à dix mètres devant lui.</p>
-
-<p>Enfin, elle parvint rue des Martyrs, pénétra dans
-la rue de la Tour-d'Auvergne et stoppa presque
-aussitôt.</p>
-
-<p>Mareuil s'était arrêté, observant du coin de la
-rue, dans une angoisse effroyable.</p>
-
-<p>La portière s'ouvrit; une grosse jambe enserrée
-d'un bas noir s'avança, et une dame blonde d'une
-cinquantaine d'années descendit, paya le cocher,
-disparut.</p>
-
-<p>Mareuil était comme étourdi, partagé entre la
-joie que ce ne fût pas elle et la déception d'avoir
-manqué sa vengeance. Il s'épongea le visage, puis,
-le corps déchiré de fatigue, la pensée molle et
-détendue, il s'achemina doucement vers les boulevards.</p>
-
-<p>La foule, empressée à ses affaires, le <span class="err" title="original: bouculait">bousculait</span>
-sans qu'il y prît garde. Il se demandait seulement
-parfois si tous ces hommes, toutes ces femmes
-avaient un peu souffert déjà de ce qu'il endurait.</p>
-
-<p>A la hauteur du Gymnase, il retourna sur ses
-pas, ne découvrant pas où aller, comment finir
-cette après-midi désastreuse. Mais comme il passait
-rue Taitbout, il songea: «Hein!... Si je montais
-chez Brévannes?... Voilà trois semaines que je n'y<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span>
-ai pas mis les pieds ... Ce serait convenable et cela
-me distrairait ...»</p>
-
-<p>Il s'informa auprès du concierge. On n'avait pas
-vu sortir Monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie, dit Mareuil.</p>
-
-<p>Et il se dirigea vers l'escalier.</p>
-
-<h2>II</h2>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span></p>
-
-<p>Mareuil avait été présenté à Brévannes, un an
-auparavant, à l'occasion d'un conte de l'écrivain
-qu'un journal le chargeait d'illustrer; et quoique le
-chroniqueur de la <em>Pure Vérité</em> fût d'une quinzaine
-d'années plus âgé que lui, ils n'avaient pas tardé
-à se lier intimement, entraînés l'un vers l'autre
-par un de ces désirs d'amitié comme il s'en forme
-fréquemment entre personnes d'âge très différent&mdash;et
-du même genre que la sorte de tendresse qui
-pousse certaines jeunes femmes vers des hommes
-plutôt mûrs.</p>
-
-<p>L'aîné trouve là ces plaisirs de domination, de
-direction qui, au déclin de l'existence, deviennent
-presque nécessaires. Le plus jeune s'amuse de ce
-qu'il apprend dans cette familiarité instructive et
-flatteuse. Puis souvent, les distances s'effacent;
-l'affection naît, grandit et se fonde.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span>
-
-C'est ainsi que, dés le premier jour, Mareuil
-avait séduit Brévannes par la candeur ardente de
-ses sentiments, la courtoisie de ses manières, son
-aimable verdeur de jeunesse; tandis que lui-même
-était frappé par le ton d'autorité du journaliste,
-l'expérience de la vie que décelaient toutes ses paroles,
-et l'indulgence dédaigneuse qu'il avait pour
-apprécier les actes d'autrui, les principes, les
-choses les plus graves.</p>
-
-<p>Brévannes pourtant n'était plus, à quarante-six
-ans, le chroniqueur en vogue dont, vers 1876, les
-journaux se disputaient la copie à fortes surenchères.
-Successivement, il avait perdu la faveur
-du public, la confiance des confrères, l'estime des
-directeurs, et maintenant, il se contentait d'une
-collaboration hebdomadaire à la <em>Pure Vérité</em>&mdash;d'une
-chronique par semaine qu'il se forçait à
-rédiger, histoire de ne pas paraître vivre des gros
-appointements qu'il touchait comme membre du
-Comité du Grand-Art, un tripot riche et achalandé,
-où il figurait en compagnie de plusieurs notabilités
-défraîchies de la plume, du pinceau et de
-l'épée.</p>
-
-<p>Comment s'était produite cette baisse, cette
-déchéance? Brévannes ne s'inquiétait guère de
-l'établir. Probablement comme tout se produit,
-par hasard, par suite des circonstances,&mdash;car,<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span>
-sauf quelques maîtres, quelques grands écrivains,
-il n'y a pas de raison pour que l'un soit plus
-illustre que l'autre et réciproquement. Tous se
-valent dans le grouillement des inférieurs. Que de
-reporters qui feraient des académiciens honorables
-et que d'académiciens qui ne seraient pas
-fichus de vous tourner proprement une interview!
-Un jour, on avait trouvé drôle, très original, ce
-qu'il écrivait, lui, Brévannes. Ensuite, on s'était
-fatigué; on avait trouvé ses articles idiots, stupides,
-déplorables. Pourquoi lutter, se débattre?
-Il s'était rendu compte, avait sauté du piédestal
-avec un sourire un peu amer, mais sans indignation.
-N'était-ce pas naturel, dans l'ordre des événements,
-puisque cela arrivait&mdash;comme lui était
-arrivée la gloire boulevardière&mdash;à l'improviste,
-en une heure de veine inattendue et fugace?</p>
-
-<p>Et, bien qu'il exagérât la veulerie de ses opinions,
-exprès, pour garder bonne figure dans la
-disgrâce, il ne manquait pas de sincérité, ayant
-toujours sacrifié son ambition à ses aises, ayant raté
-une foule d'aubaines profitables plutôt que de se
-déranger dans ses plaisirs, de renoncer à une partie
-avec des amis, à un rendez-vous avec une femme.</p>
-
-<p>Les femmes, les succès de femmes, voilà aussi
-ce qui avait beaucoup aidé Brévannes à mettre en
-pratique sa philosophie méprisante.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span>
-
-Longtemps avant d'atteindre à la réputation,
-quand il n'était encore que vague journaleux,
-échotier obscur, il avait passé bien des nuits gratuites
-dans les lits somptueux des dames du demi-monde
-ou du monde des théâtres. Il était déjà
-célèbre alors, «le petit Brévannes»&mdash;comme on
-disait malgré sa haute stature&mdash;célèbre pour la
-voracité avec laquelle il avalait, au matin, les
-abondants cafés au lait, les chocolats réparateurs
-que lui faisaient servir les admiratrices de son
-aristocratique tournure d'officier, de sa frêle et
-longue <span class="err" title="original: moutache">moustache</span> blonde, de toute sa vaillance
-sensuelle de beau mâle.</p>
-
-<p>On se chuchotait, entre ces dames, qu'il n'avait
-pas souvent de quoi dîner, «le petit Brévannes»,
-et plus d'une s'était offerte, sans qu'il acceptât, à
-lui fournir les trois repas, le surplus même des
-autres dépenses. Deux comédiennes connues
-s'étaient publiquement giflées, en son honneur, à
-une première. Une danseuse italienne avait feint
-de s'empoisonner au laudanum par amour de lui.
-Toutes le «demandaient», toutes le voulaient.</p>
-
-<p>Puis l'âge approchant, il s'était alourdi, fixé,
-collé. Ç'avait été des liaisons paisibles avec des
-femmes de théâtre que la fête dégoûtait et que tentaient
-les calmes agréments du foyer. Accommodements
-qui se continuaient six mois, un an, deux<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span>
-ans, selon que M<sup>me</sup> Brévannes, on appelait ainsi
-l'élue, témoignait dans ses relations avec le
-journaliste plus ou moins de souplesse d'âme. Car
-à force d'être choyé, adulé, à force de vivre parmi
-les hommages serviles des amoureuses, à force
-d'avoir vu ce qu'on peut faire d'une créature qui
-vous désire, il n'admettait plus chez les femmes
-que l'obéissance aveugle, l'humilité sans répliques;
-et à la moindre rébellion, à la moindre velléité
-d'indépendance, il rendait M<sup>me</sup> Brévannes
-à la liberté, comme on jette au Bosphore une sultane
-indocile.</p>
-
-<p>Mais les actrices ont généralement l'habitude
-des flagorneries, un besoin permanent de réclame,
-un amour-propre toujours irritable. Dès qu'elles
-n'étaient plus tenues par l'affection, elle se révoltaient,
-exigeaient des égards, couraient inconsciemment
-à la rupture. Si bien que, las de ces recommencements
-incessants et sentant venir le ventre,
-les rhumatismes, la calvitie, Brévannes avait fini
-par se rabattre sur des personnes moins susceptibles,
-d'humeur plus facile et simplement jolies,
-choisies dans ce tas de petites femmes inemployées
-qui rôdent, en quête de relations artistiques
-et durables, autour des journaux, des ateliers,
-des théâtres.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span>
-
-M<sup>me</sup> Brévannes se nommait présentement Henriette
-Deflize. Une bouche étroite et rehaussée
-de rouge, un nez court de jeune dogue, gentille et
-bien faite quoique un peu grasse pour ses vingt-cinq
-ans, elle ressemblait avec ses cheveux d'un
-blond trop blanc, sa physionomie douce et trop
-poudrée, à ces fées généreuses et muettes, qui,
-dans les pièces à grand spectacle, font le bonheur
-de tout le monde, sans jamais rien dire.</p>
-
-<p>Elle ouvrit, elle-même, à Mareuil et eut un mouvement
-de surprise:</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, Soif-d'Amour!</p>
-
-<p>C'était de ce sobriquet qu'on désignait Gilbert
-dans le groupe Brévannes, à cause des préoccupations
-sentimentales qu'on lui savait.</p>
-
-<p>&mdash;Entrez donc!... Vous n'êtes pas mort?</p>
-
-<p>Et se précipitant, en ouragan, dans le cabinet de
-Brévannes, elle cria:</p>
-
-<p>&mdash;Chien vert! Chien vert! Voici Soif-d'Amour!</p>
-
-<p>Le chien vert qui ronflait sur un large divan,
-souleva sa tête congestionnée, et d'une voix pâteuse:</p>
-
-<p>&mdash;Hein?... Quoi?... Qu'est-ce que c'est?... En
-fais-tu du potin!</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Brévannes reprit, d'un air plus déférent:</p>
-
-<p>&mdash;C'est Mareuil ... Mareuil qui nous revient ... je
-croyais que tu travaillais à ta pièce, mon chéri,
-<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span>alors je n'ai pas pris de précautions ...</p>
-
-<p>Brévannes se redressa et tendant la main à Mareuil:</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement, Madame, j'y travaillais; j'étais
-justement en train d'y rêver ...</p>
-
-<p>«D'en rêver» eût été mieux dit&mdash;étant donné
-que, depuis plus d'une heure, il dormait lourdement
-sous les influences combinées d'une digestion malaisée
-et d'une incurable paresse.</p>
-
-<p>Mais il ajouta d'un ton protecteur et classique:</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, mon enfant, embrassez votre
-noble maître et nous laissez causer ...</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Brévannes exécuta correctement les ordres,
-se retira avec une soumission qui paraissait
-devenue pour elle machinale, agréable même.</p>
-
-<p>&mdash;Vous permettez? fit Brévannes.</p>
-
-<p>Puis, se recouchant sur le divan:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous expliquais donc que j'étais en train
-de rêver à ma pièce ...</p>
-
-<p>&mdash;Et cela avance? questionna Mareuil par un
-effort de politesse.</p>
-
-<p>&mdash;Pas mal! Pas mal! Seulement je veux que
-tout soit bien réglé, bien arrêté là-dedans avant de
-tracer une ligne.</p>
-
-<p>Il se frappait le front, ce «là-dedans» au-dedans
-duquel il n'y avait rien que des répliques disséminées,
-des bribes de scène informes et inajustables,
-aucune pièce. Mais qu'est-ce que cela lui faisait à<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span>
-Brévannes, puisqu'elle l'amusait, cette chimère
-lointaine d'une pièce à écrire, un jour, à son temps,
-à son heure&mdash;puisqu'il aimait s'y cramponner à
-cette épave suprême de ses ambitions naufragées.</p>
-
-<p>Il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, à propos?... Qu'est-ce que vous avez
-eu?... Encore les peines de cœur?</p>
-
-<p>Mareuil approuva d'un signe de tête.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est fâcheux!... C'est fâcheux!... fit Brévannes.</p>
-
-<p>Il se doutait sommairement que Mareuil souffrait
-d'une liaison malheureuse, mais ne s'était jamais
-enquis du détail de ses chagrins, autant par
-discrétion native que par indifférence pour cette
-espèce de mécomptes qu'il jugeait éphémères, puérils,
-sans grande importance. Il insista cependant:</p>
-
-<p>&mdash;Enfin quoi?... Que se passe-t-il?... On vous
-lâche?... On a soupé de vous?</p>
-
-<p>Mareuil répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Ce serait trop long à vous dire ...</p>
-
-<p>&mdash;Pas du tout ... Allez donc ... Je vous écoute.</p>
-
-<p>Alors, entraîné par un irrésistible élan d'effusion
-cordiale et rompant d'un coup cette digue de pudeur
-intime, de vanité amoureuse, par laquelle il
-contenait toujours les confidences prêtes à jaillir,<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span>
-Gilbert commença à raconter les dernières semaines,
-le brutal départ de sa maîtresse&mdash;et les
-souffrances d'avant, sans rien omettre, ni les
-humiliations, ni les attentes, ni les mensonges&mdash;toute
-la vie lamentable qu'il menait depuis
-un an.</p>
-
-<p>Quand il s'arrêta, Brévannes dit d'une voix soucieuse:</p>
-
-<p>&mdash;J'ignorais que ce fût si grave!... Ah! elle vous
-en a fait voir, la dame!... Je vous plains beaucoup
-mon petit Mareuil ...</p>
-
-<p>Il remarquait que Gilbert avait les yeux pleins de
-larmes et il tenta de le réconforter:</p>
-
-<p>&mdash;Ce qu'il y a de plus triste, c'est que je ne suis
-pas à même de vous donner des conseils ... J'ai eu
-quelques jolies femmes dans mon existence, mais
-pas une du monde ... Si pourtant, j'en ai eu une ...
-C'était la femme d'un petit herboriste de la place
-Blanche ... Elle n'arrivait jamais à l'heure, et elle
-avait, en outre, une odeur âcre de lavande ... Une
-vraie botte de lavande sèche comme on en voyait à
-la devanture de sa boutique ... A la fin, je
-me suis fâché de ses inexactitudes, et je l'ai
-mise à la porte ... Ç'a été ma seule femme du
-monde ...</p>
-
-<p>Mareuil souriait péniblement. Brévannes poursuivit:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Et, bien entendu, vous ne savez rien?
-Voyons, franchement, pensez-vous qu'elle vous
-trompe?</p>
-
-<p>Mareuil hésita:</p>
-
-<p>&mdash;Comment vous répondre?... Il est des fois où
-je me dis que c'est impossible et d'autres où je jurerais
-que cela est ... C'est si vite fait, d'ailleurs, si
-aisé à opérer ... Il y a dans une journée tant d'heures,
-tant de demi-heures pour ça ... Tenez, à l'instant
-où je vous parle, je me souviens que, certains
-jours, elle arrive en grande toilette de visites. Elle
-reste un quart d'heure, vingt minutes. Nous nous
-aimons et elle s'en va ... Elle ne s'est même pas
-dégantée! Elle s'en va, sa belle robe de visites retombée
-par là-dessus, les cheveux bien en ordre,
-la figure tranquille, et personne dans la rue, dans
-les salons, ne s'imaginerait d'où elle sort, ce qu'elle
-vient de faire. C'est à frémir!...</p>
-
-<p>Brévannes interrogea:</p>
-
-<p>&mdash;Dites-moi ... Vous ne voulez pas me confier
-son nom?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi? A quoi cela servirait-il?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?... En effet, vous avez raison ... Du
-moment que vous ne quittez pas cette femme après
-tout ce que vous m'en contez, c'est que sans doute
-vous êtes incapable de la quitter ...</p>
-
-<p>Mareuil eut une moue d'assentiment.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Donc ce qu'on vous apprendra sur elle ou
-rien, cela ne vous changera guère ... Et puis, n'est-ce
-pas, entre nous, je crois que vous pouvez vous
-considérer comme trompé ... Oh! je n'en suis pas
-sûr, évidemment, mais enfin cela m'en a l'air;
-j'aime mieux vous le dire ... Alors, dans ces conditions,
-vous réclamer son nom ...</p>
-
-<p>&mdash;Et qu'en feriez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que je sais?... Je m'informerais, je tâcherais
-de lever des renseignements qui vous permettent
-de prendre une résolution ... Car cela
-m'ennuie, moi, de vous voir si désolé ... Voyons,
-vous ne voulez pas?</p>
-
-<p>Mareuil réfléchissait, confondu de se sentir si
-faible devant la tentation, si démuni soudain de
-ces infaillibles forces de mutisme ou de mensonge,
-qui sont, en amour, comme la garde impériale de
-certains mots, de certains noms&mdash;si près enfin de
-dénoncer comme une ennemie celle qu'il aimait
-par dessus tout;&mdash;et il se défendait, appelait à
-l'aide ses scrupules:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, je ne peux pas ... Je n'ai pas le
-droit!...</p>
-
-<p>Brévannes hochait la tête, simulant une mine
-désintéressée:</p>
-
-<p>&mdash;Soit!... Soit!... Comme il vous plaira!... C'est
-<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span>très délicat ... Je ne dis pas le contraire ...</p>
-
-<p>D'un geste Mareuil l'arrêta&mdash;et, la voix
-grave:</p>
-
-<p>&mdash;Vous me donnez votre parole d'honneur que
-ce nom ...</p>
-
-<p>Brévannes l'interrompit:</p>
-
-<p>&mdash;Quelle demande!...</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, dit Mareuil lentement et comme à
-contre-cœur ... Elle s'appelle ... elle s'appelle M<sup>me</sup> Hardouin.</p>
-
-<p>Le journaliste se recueillit, à la poursuite de souvenirs
-fuyants.</p>
-
-<p>&mdash;Hardouin?... Attendez donc!... Je connais
-ça ... Oui, un marchand de fers ... Grosse fortune ...
-Un individu assez élégant de sa personne, avec une
-barbiche brune et des yeux ternes ... Un brave
-jeune homme pas méchant ... Il vient quelquefois
-au tripot et se fait même souvent décaver ... Il mériterait
-mieux, à vous en croire ...</p>
-
-<p>Mais un peu honteux d'avoir, dans cette circonstance,
-mentionné un aussi vulgaire proverbe de
-club, il ajouta vite:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, j'aurai bientôt l'occasion de faire
-causer les gens du cercle et je vous préviendrai
-tout de suite ...</p>
-
-<p>Mareuil murmura en se levant:</p>
-
-<p>&mdash;Au moins, vous serez prudent?</p>
-
-<p>Brévannes haussa les épaules:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Vous savez bien que je ne suis pas une bête ni
-un goujat ... Maintenant, mon petit Mareuil, je vous
-jette dehors ... J'ai un article à écrire ... Seulement,
-vous revenez à sept heures et demie, pour dîner
-avec nous! C'est entendu ... Il ne faut pas qu'aujourd'hui
-vous passiez la soirée sans amis ...</p>
-
-<p>Gilbert refusa d'abord, puis céda.</p>
-
-<p>&mdash;A tantôt, sept heures et demie! lui cria Brévannes,
-sur le palier.</p>
-
-<p>Il était penché contre la rampe, tenant enlacée
-la taille d'Henriette, toute au plaisir d'embrasser
-dans le cou son noble maître.</p>
-
-<p>Mareuil baissa la tête pour ne pas voir ces
-démonstrations qui, par contraste, lui rappelaient
-sa solitude, et comme il était loin des caresses de
-Jacqueline.</p>
-
-<p>Il éprouvait l'oppression d'un lourd malaise de
-regret. Il lui semblait qu'il venait de trahir quelqu'un,
-de manquer à son amour. Il aurait souhaité
-de retirer à Brévannes le nom de son amie, d'effacer
-de sa mémoire ces deux syllabes mystérieuses et
-sacrées, de les lui reprendre comme un bien mal
-acquis, quitte à continuer de souffrir, à perdre tout
-espoir de délivrance.</p>
-
-<p>Il s'ingénia à inventer des occupations factices,
-des courses à accomplir, pour gagner le moment
-du dîner. Il se traîna, maussade et désœuvré,<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span>
-dans des cafés, chez des fournisseurs. Enfin,
-la nuit tomba, et il regravit l'escalier des Brévannes.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>A son entrée dans l'antichambre, il aperçut plusieurs
-chapeaux d'hommes, des paletots accrochés
-aux patères; et sa figure se rembrunit.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a du monde?</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur, fit la bonne. M. Gendrey qui
-dîne et M. Labernerie et M. Charleval.</p>
-
-<p>&mdash;Rien que ça!</p>
-
-<p>Il grogna: «J'aurais dû m'en douter. Juste
-ceux-là!... Quelle guigne!» Et il composa vite sa
-physionomie, s'efforçant d'y faire monter quelque
-chose comme un sourire, afin de n'avoir pas l'air
-trop infortuné, trop Soif-d'Amour, devant les convives
-de Brévannes.</p>
-
-<p>Mais, malgré lui, en ouvrant la porte du salon,
-il eut un instinctif mouvement de recul, cette
-timidité subite que donne l'antipathie.</p>
-
-<p>Au milieu de la pièce, Brévannes assis en un
-vaste fauteuil, tolérait sur ses genoux la présence
-d'Henriette, qui l'embrassait encore dans le cou, à
-croire qu'elle n'avait pas cessé, depuis le départ de
-Mareuil.</p>
-
-<p>Il la repoussait doucement de revers de main
-qui glissaient le long de son front, retroussaient<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span>
-ses pâles cheveux frisottés et aussi avec ces tours
-de phrase affectueusement enfantins qu'on emploie
-envers un caniche trop mobile ou trop caressant.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, elle était une brave fille! Oh! monsieur,
-qu'elle était belle! Oh! qu'elle était belle, madame!...</p>
-
-<p>En face d'eux, adossé à la cheminée, un gros
-garçon à chevelure noire, le veston ouvert, la
-barbe en fourche, le nez pincé d'un pince-nez&mdash;l'aspect
-à la fois d'un universitaire et d'un politicien&mdash;Labernerie,
-le critique dramatique de la
-<em>Pure Vérité</em>, lisait, à promptes sautées d'œil, un
-journal.</p>
-
-<p>Puis, à moitié étendus aux angles adverses d'un
-canapé, Paul Gendrey, dit le Grand Cob, le viveur
-fameux célébré par les échos quotidiens, un petit
-homme brun, sans âge et bedonnant, l'air d'un
-calme bourgeois avec ses vêtements amples, son
-crâne chauve et sa bonne grosse moustache roulée
-en copeaux;&mdash;et Charleval, le vaudevilliste, long,
-blafard, émacié, ayant un je ne sais quoi de militaire
-dans sa figure mélancolique, usée, désenchantée
-de boulevardier déveinard.</p>
-
-<p>Tous se taisaient, comme surpris dans une conversation
-méchante, interrompus dans un débinage.</p>
-
-<p>«Ils parlaient de mes affaires, songea Mareuil ...
-Ah! ils ont dû en débiter de propres!» Et il se<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span>
-rappelait l'odieuse façon dont ils avaient coutume
-de causer sur les femmes, de juger les affaires de
-cœur.</p>
-
-<p>Labernerie, lui, était même renommé pour ses
-goûts en cette matière. Ancien maître d'études,
-monté des plus bas échelons du journalisme jusqu'à
-la puissante dignité qu'il occupait maintenant,
-il avait conservé là-haut, comme jadis, des
-habitudes d'homme de travail qui n'a point de
-temps à perdre aux difficultés des amourettes, qui
-veut être servi copieusement et sur l'heure. Il
-n'avait pas la patience d'attendre que les actrices,
-ses justiciables, vinssent à domicile fléchir sa sévérité
-ou s'assurer une prolongation de bienveillance.
-Ces rencontres lui semblaient trop hasardeuses,
-trop compliquées. Il ne se plaisait que dans les
-maisons de rendez-vous. Il y allait tous les jours,
-ponctuellement, comme à l'accomplissement d'une
-fonction légitime et respectable, comme il allait
-chaque matin déjeuner chez Joseph ou à la Maison
-d'Or. Il payait largement ainsi qu'au restaurant,
-se montrait, dans le privé, bon diable, et insensiblement,
-avec les années, il avait acquis, parmi ce
-petit monde de débauche spécial, une manière de
-popularité. Toutes les matrones de Paris le connaissaient,
-s'appliquaient à le satisfaire, et celles
-qui avaient des lettres ne négligeaient pas de<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span>
-l'arrêter, au passage, pour le féliciter de son dernier
-article ou pour discuter ses théories, en
-l'appelant «cher maître».</p>
-
-<p>Quant à Paul Gendrey, dit le Grand Cob, il n'était
-pas davantage un sentimental. L'origine de son surnom,
-si peu en rapport avec sa taille et ses dehors
-physiques, se perdait dans la nuit des fêtes, de ces
-fêtes légendaires où il avait dévoré, en l'espace de
-trois ans, la presque totalité d'une fortune assez
-considérable. Il lui restait de ce bien une quinzaine
-de mille francs de rente dont il s'arrangeait sans
-trop de gêne, ayant gardé quelques jolies camarades
-d'antan, qui, par gratitude pour ses générosités
-passées, le traitaient en ami, évitaient délicatement
-de l'induire en frais. Puis il trouvait, en
-outre, moyen d'alléger ses dépenses, grâce à ces
-gerbes de faveurs, passes, exemptions, services
-gratuits, qu'on glane aisément en approchant le
-monde des journalistes; et il se libérait des gracieusetés
-que lui faisaient ainsi ses amis de la
-presse, en les documentant, en les munissant
-d'historiettes authentiques sur les demoiselles à la
-mode ou en les invitant à sa table. Il ne permettait
-pas, d'ailleurs, qu'on suspectât ses informations,
-qu'on mît en doute son érudition éprouvée. Il se
-flattait de savoir, à partir d'une époque immémoriale,
-l'histoire de la courtisanerie parisienne, le<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span>
-moment exact où celle-ci avait débuté dans la
-noce, pourquoi celle-là était tout à coup désertée
-par une clientèle jusqu'alors fidèle&mdash;et les noms
-des amants en titre, en sous-titre, clandestins
-même, de toutes ces dames. Pour se tenir au courant,
-et par un culte superstitieux, il organisait
-encore parfois chez lui des soupers, des bals où
-les anciennes fusionnaient avec les nouvelles. Il
-encourageait les commençantes, s'intéressait à la
-chute des gourgandines hors de course, et s'enflammait
-pour les menues aventures de la grande
-prostitution, comme un officier pour les mutations
-de l'Annuaire. Aussi, n'ayant de toute sa carrière
-fréquenté que les femmes de la galanterie et,
-d'abord, dans des conditions qui n'étaient pas
-celles de l'amour désintéressé, il professait envers
-les dames des autres castes et envers leurs liaisons
-ce dédain dénigreur, appuyé d'anecdotes, qui
-constitue souvent toute la compétence, toute
-l'équité des gens mal disposés.</p>
-
-<p>Enfin, des contrariétés, une brusque virevolte
-d'esprit, avaient détourné peut-être Charleval de
-consacrer au sentiment une nature ardente et d'abord
-sensible. Après deux comédies d'observation
-cruelle, conçues dans l'ancien style et tombées
-sous la froideur d'un public ennuyé&mdash;les <em>Habiles</em>
-et l'<em>Esprit de corps</em>&mdash;le jeune écrivain, trente-six<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span>
-ans au plus, avait été soudain envahi par un invincible
-dégoût de l'Art pur, empoigné par l'envie de
-gagner de l'argent, la forte somme indispensable
-pour réaliser ses vœux de retraite campagnarde,
-son rêve d'une maison gaie au bord d'un fleuve
-agile et solitaire. Et, dès ce moment, il s'était
-acharné à composer des vaudevilles bêtes, des
-pièces à gros intérêts, accumulant les sottises, les
-inventions baroques, intentionnellement, avec une
-niaiserie recherchée, fasciné par la vision charmeresse
-de la machine qui rapporte une fortune, qui
-se joue cinq cents fois, qui, en un an, fait son
-homme célèbre, d'une célébrité douteuse&mdash;mais
-riche, libéré des besognes, maître désormais de sa
-vie. Il avait donné sur diverses scènes, avec de faibles
-résultats, une <em>Femme à Balandard</em>, une <em>Mademoiselle
-Piston</em>, une <em>Petite Charcutière</em>; et actuellement,
-il pelotait, il espérait, il guettait son
-tour de victoire, ce tour qui leur échoit à tous et
-qui lui adviendrait bien à lui comme aux autres,
-fatalement, n'est-ce pas? Il était chaque soir avisé
-des recettes de la veille, pouvait vous dire, à un
-centime près, ce que Belleville avait encaissé hier,
-ou la Porte-Saint-Martin, combien de représentations
-avait dans le ventre l'opérette des Folies, et si
-la revue des Bouffes s'annonçait comme un succès
-d'estime ou d'argent. On lui ignorait tout attache<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span>ment
-féminin. Dans les théâtres, il ne se risquait
-à de longues stations que chez le directeur ou la
-buraliste. Et jamais il n'exprimait d'opinion sur
-les femmes, sauf lorsqu'elles étaient actrices, pour
-mentionner leur vogue auprès du public, ou les
-bénéfices qu'elles rapportaient.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>&mdash;Allons, Soif-d'Amour! cria Henriette de sa
-voix zézeyante ... Décidez-vous!... Entrez!... On ne
-vous mangera pas!... Ce sont des amis ...</p>
-
-<p>Et tandis que Mareuil serrait les mains des convives,
-elle questionna:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! cela va-t-il mieux, depuis qu'on
-s'est poussé de l'air?</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez été souffrant? fit Labernerie.</p>
-
-<p>Mareuil s'excusa. Un peu de mauvaise humeur
-simplement, dont Henriette avait tort de s'inquiéter.
-Labernerie n'insista pas. Mais il jeta à Mareuil
-un sourire de commisération, un sourire qui savait
-de quoi il retournait et qui se rétracta en des
-sourires pareils sur les lèvres de Gendrey, et de
-Charleval, le triste. Puis, comme il affectait, dans
-l'intimité, une grande grossièreté de paroles, il se
-mit à pester, à jurer, demandant si on n'allait pas
-bientôt servir, nom de D...!</p>
-
-<p>Henriette le calma en lui offrant son bras et l'on
-passa dans la salle à manger.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span></p>
-
-<p>Pendant tout le début du dîner, Mareuil parla à
-peine. Il suivait de la pensée M<sup>me</sup> Hardouin, la
-voyant en route vers le centre de la France, vers
-le milieu de la carte, vers ce petit coin rond où on
-lit, écrit en courbe, <span class="smcap">Indre</span>,&mdash;entendant presque le
-galop du wagon lumineux qui la secouait, l'emportait
-en hâte.</p>
-
-<p>Les autres causaient d'une première qui avait eu
-lieu la veille aux Menus-Plaisirs, la première de:
-<em>le Rez-de-Chaussée d'Alfred</em>, dû à la plume de Géraudon,
-l'émule glorieux de Charleval. Celui-ci
-critiquait violemment le vaudeville de son concurrent.
-D'un tempérament autrefois affable, il s'était
-peu à peu aigri dans son décevant métier, aigri
-véritablement parmi l'air pesant et putride des
-couloirs de théâtre, comme une crème dans une
-atmosphère d'orage. Il analysait la stupidité des
-caractères, la pauvreté de l'intrigue, la blâmable
-complaisance du public des premières, tandis que
-le Grand Cob, sans l'écouter, élucidait l'état civil
-de M<sup>lle</sup> Suzette de Luz, l'étoile de la pièce, qu'en
-87 il avait connue sous le nom de Jeanne Bossard,
-trottin chez une modiste de la rue de la
-Paix, avec des bas sales, des jupons effrangés
-et une ignorance complète des subtilités parisiennes.</p>
-
-<p>Cependant, Mareuil ayant refusé de reprendre du<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span>
-gigot, Brévannes l'admonesta sévèrement, déclarant
-que ce refus était absurde, qu'il n'y avait rien
-de meilleur pour les peines de cœur que la viande
-de mouton.</p>
-
-<p>Aussitôt, la conversation se reporta vers Gilbert
-et chacun se mit à lui donner des conseils d'hygiène
-sentimentale.</p>
-
-<p>Labernerie vantait sa méthode:</p>
-
-<p>&mdash;Voyez-vous, avec mon système, pas d'ennuis
-avant, pas de tracas après. On a la personne au
-moment voulu, au moment du désir. Et le lendemain,
-si le corps vous en dit, vous y retournez ...
-on vous attend ... C'est une bien belle institution,
-et qui honore un pays, Monsieur!</p>
-
-<p>Brévannes protesta:</p>
-
-<p>&mdash;Nous savons tous, mon ami, que tu as des
-mœurs de goret, et je me demande quel plaisir tu
-as à les déployer devant nous ...</p>
-
-<p>Labernerie souriait avec bonhomie. Brévannes
-poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;A moins que tu ne veuilles épater Mareuil ...
-Pâle idéal, cela, et qui n'empêche pas que les établissements
-où tu passes ta vie ne soient des endroits
-écœurants ... J'y ai été quelquefois, moi, oui,
-mon vieux goret, j'y ai été aussi, je l'avoue, et jamais
-je n'en suis parti sans dégoût ... Je me rappelle
-surtout la présentation, une pauvre femme<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span>
-inconnue qu'on vous lance comme une bête de
-combat par une porte entr'ouverte et qui vous arrive
-avec un œil effaré et méfiant, un œil de taureau
-bondissant du toril ... Tu ne vois pas cela,
-toi, tu penses à autre chose ... Mais c'est un moment
-déplaisant, un moment vraiment dramatique ...</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Brévannes approuvait du regard, trouvait
-la comparaison de son chien vert joliment
-juste,&mdash;forte du souvenir de scènes analogues où
-une malheureuse amie à elle avait jadis, contre
-son gré, joué, à maintes reprises, le rôle angoissant
-du taureau. Elle approuva plus énergiquement encore,
-quand Brévannes ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Mareuil, ce qui vous conviendrait, ce
-serait une petite femme bien aimante, bien gentille,
-une petite femme, tenez, comme Henriette,
-qui vous ficherait la paix, qui vous laisserait travailler ...
-Car, vous ne pouvez pas vous le dissimuler,
-mon cher maître, voilà un an que vous ne
-faites rien que de vous abîmer la santé ...</p>
-
-<p>&mdash;Et où décrocherait-il cela? s'écria amèrement
-le Grand Cob. Chez moi, à mes dîners, à mes soupers.
-Seulement, on n'y vient plus, on ne répond
-même plus aux cartes d'avis. On ne veut que de la
-femme du monde. Eh bien! on vous en aura, mon
-ami ... Non, mais combien vous en faut-il? Dix,
-<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span>vingt, trente? Ne vous gênez pas ... Dites votre
-chiffre ... Je n'ai qu'à les inviter ... C'est enfantin!
-N'est-ce pas, Labernerie?... Raconte donc à Monsieur
-combien tu en rencontres là-bas, par semaine,
-de femmes du monde!</p>
-
-<p>&mdash;Est-il rigolo, ce Grand Cob! déclara Henriette,
-au comble de l'enthousiasme.</p>
-
-<p>On continua de discuter le cas de Mareuil. On
-parlait de ses sentiments passionnés, de son amour
-exclusif et vivace comme d'une anomalie surprenante
-et complexe, comme d'une maladie exotique
-ou disparue de nos climats.</p>
-
-<p>Charleval y entrevoyait, à part lui, le sujet d'une
-pièce très drôle. Labernerie affirmait qu'on n'aimait
-plus, que l'amour tombait en désuétude, que les
-jeunes générations ignoraient sensément ces folies
-surannées. Madame Brévannes n'osait dire à quel
-point elle eût été satisfaite que son noble maître fût
-un tout petit peu atteint de ce ridicule mal-là. Quant
-à Brévannes, devant Henriette, il s'abstenait toujours
-de se prononcer avec précision sur les
-choses du sentiment par crainte de questions indiscrètes
-qui l'eussent amené, envers elle, à des actes
-de répression publics et pénibles pour les invités.</p>
-
-<p>Bientôt le Grand Cob fut seul à soutenir le poids
-de la causerie, et légèrement gris, enhardi aussi
-par le silence des autres, il prodiguait à Mareuil
-les offres amicales, les conseils expérimentés.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ecoutez-moi, jeune homme, et vous vous en
-trouverez bien. Nous ferons ensemble des petites
-fêtes de premier ordre ... Allons, allons, Mareuil, un
-peu de sourire, mon ami!</p>
-
-<p>Mais Gilbert ne répliquait pas, tâchant à grands
-efforts de cacher son agacement, tout meurtri par
-les phrases de ces gens, qui lui marchaient sur le
-cœur avec leurs mots maladroits comme des pieds
-lourds d'aveugles.</p>
-
-<p>Enfin, le dîner se termina et l'on rentra au
-salon.</p>
-
-<p>On n'y demeura que le temps de fumer un
-cigare, en buvant le café. Brévannes avait des
-épreuves à corriger; le Grand Cob désirait assister
-aux débuts d'une danseuse américaine aux Folies-Nouvelles;
-et Charleval s'était promis de surveiller
-la seconde du <em>Rez-de-Chaussée d'Alfred</em>, dont il
-augurait beaucoup de mal.</p>
-
-<p>On quitta donc M<sup>me</sup> Brévannes qui accepta
-ces adieux de bonne grâce, en femme accoutumée
-à l'abandon.</p>
-
-<p>Au bas de l'escalier, Brévannes arrêta Mareuil
-par la manche et à mi-voix:</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez! Comptez sur moi! Dès que
-j'aurai quelque indication, je viendrai vous voir ...</p>
-
-<p>Mareuil lui serra la main avec force.</p>
-
-<p>Sur le seuil de la porte, Labernerie prit congé
-<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span>
-de ses amis. Une affaire importante l'appelait. On
-ne le retint pas, et il s'en alla à larges pas, le
-ventre en avant, la tête en arrière, dans la <span class="err" title="original: direcrection">direction</span>
-de la rue Lafayette. Le Grand Cob le regardait
-s'éloigner:</p>
-
-<p>&mdash;Je parie, s'écria-t-il ... je parie qu'il y va
-encore!</p>
-
-<h2>III</h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span></p>
-<p>Mareuil passa une semaine assez calme.</p>
-
-<p>Il en était ainsi chaque fois que Jacqueline
-s'absentait. Son imagination prenait alors comme
-des vacances, ne travaillait plus sur des données
-fermes et matérielles à vouloir deviner ce que
-M<sup>me</sup> Hardouin pouvait bien faire loin de lui.
-Quand il la savait hors de Paris, aux eaux, à la
-campagne, sa jalousie se rassurait, s'apaisait,
-incapable de se figurer, comme d'habitude, des
-choses précises,&mdash;de souffrir des rencontres, des
-souvenirs, des moindres associations d'idées. Il
-marchait librement dans les rues, se distrayant au
-spectacle des promeneurs, des voitures, sans songer,
-à tout moment, que dans une des maisons
-qu'il longeait, dans une de ces bâtisses de pierre
-muettes et impartiales, elle était peut-être à le
-tromper, à le regarder passer, en souriant, der<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span>rière
-les rideaux blancs d'une croisée inconnue.</p>
-
-<p>Jamais même il n'avait considéré la possibilité
-d'une rupture avec autant de flegme et de résolution.</p>
-
-<p>Autrefois, à la pensée de quitter Jacqueline, il
-lui semblait qu'un déclanchement jouait en lui,
-que son cœur allait tomber. Il se rappelait leurs
-premières journées d'amour, ses cris, ses soupirs,
-toute cette exquise ardeur dont il faudrait se priver.
-Puis il revoyait les matinées d'hiver brumeuses
-et froides, les sombres après-midi d'hiver
-qu'on égaie, qu'on illumine rien qu'à s'aimer, et il
-se représentait aussi les déchirants soupçons qu'il
-aurait, après s'être séparé d'elle, au crépuscule, à
-l'heure où l'intérieur des fiacres est obscur, à
-l'heure louche où il croyait qu'on se cache plus
-sûrement, tandis qu'on se dissimule de même
-partout, en toute saison, à toute heure. Il avait
-peur. Il n'osait plus rompre.</p>
-
-<p>Maintenant, au contraire, à son grand étonnement,
-il s'accoutumait à envisager bravement, de
-face, ce qu'il ferait, si la culpabilité de M<sup>me</sup> Hardouin,
-venait à être prouvée. Il souhaitait d'en
-être bientôt persuadé, que ce fût vite mené, vite
-fini, cette sale affaire!</p>
-
-<p>Il eut pourtant un serrement de cœur, quand
-une huitaine de jours plus tard, un lundi matin,<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span>
-Brévannes entra chez lui, la figure enfouie dans le
-collet relevé de son paletot, le nez rouge, la voix
-tout enrouée.</p>
-
-<p>Il était en proie à un fort rhume et s'en vanta:</p>
-
-<p>&mdash;Non, vous n'avez pas idée de ce rhume!
-Comme me le disait ce matin la jeune personne,
-ma nuit n'a été qu'une toux ... Ah! si ce n'avait pas
-été pour vous, et dans des conditions exceptionnelles!...
-Dites donc, faites-moi donc verser quelque
-chose de chaud ...</p>
-
-<p>On apporta un grog que Brévannes but lentement,
-s'arrêtant à chaque gorgée pour tousser.
-Mareuil s'impatientait. A la fin, il éclata:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien!... Vous ne savez rien?</p>
-
-<p>Brévannes s'essuya la moustache, et répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, si!... Tout ce que je puis vous
-dire, c'est qu'elle n'a pas bonne réputation, votre
-amie ...</p>
-
-<p>&mdash;Quoi?... Elle a un amant?... Vous savez son
-nom?</p>
-
-<p>&mdash;Non, pas <em>son</em> nom, mais <em>leurs</em> professions, fit
-Brévannes en insistant sur ces adjectifs.</p>
-
-<p>Il reprit, après avoir avalé le fond de son grog:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ils sont plusieurs, sans vous compter ...
-Ou, si vous préférez, on lui en attribue plusieurs:
-on parle d'un avocat, d'un remisier, d'un musicien,
-<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span>
-et d'un officier de cavalerie, je crois ... Est-ce en
-même temps ou successivement, voilà ce que
-j'ignore!... Tout dépend de l'époque de son mariage.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est mariée depuis six ans, dit Mareuil,
-qui sentait le long de lui-même, de tout son corps,
-comme une traînée de défaillance.</p>
-
-<p>&mdash;Dans ce cas, continua Brévannes qui avait
-calculé, il y a des chances pour que, depuis deux
-ans, vous n'ayez pas été seul ... Cette femme-là,
-mon cher ami, c'est ce que nous appelons une
-femme dans la grande circulation ...</p>
-
-<p>Il eut une quinte de toux. Gilbert s'était approché
-de la fenêtre, et, le front contre la vitre, paraissait
-examiner l'avenue. Brévannes ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Il aurait peut-être mieux valu ne rien vous
-dire ... Tant pis! Non, je suis content de vous
-l'avoir dit ... Vous reconnaissez que j'ai un peu d'expérience,
-un peu d'expérience du ton des cercles,
-tout au moins ... Eh bien! votre M<sup>me</sup> Hardouin,
-c'est sûr, c'est un fait acquis, c'est une personne
-sur le compte de laquelle on ne se gêne plus ...</p>
-
-<p>Mareuil se retourna, et durement:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, vous ne voulez pas me dire les noms?
-Vous prétendez toujours qu'on ne vous les a pas
-dits?...</p>
-
-<p>Brévannes mentit d'un air calme:</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, mon petit Mareuil, je ne prétends<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span>
-pas ... Ne vous fâchez pas, je vous jure qu'on ne
-me les a pas nommés, ces messieurs. Et c'est bien
-heureux! Voyez-vous qu'on me les ait dits, leurs
-noms, que je vous les répète, et que vous vous
-trompiez, que vous alliez vouloir couper la gorge
-au musicien, quand c'est l'avocat ou le militaire ...
-ou même en ce moment-ci plus personne ... Ce serait
-ridicule ... Et puis, réfléchissez ... Il se trouvait
-dans son droit, cet homme!... Il ne vous connaissait
-pas ... Vous le trahissiez aussi ... Non, on fait de ces
-choses tragiques pour une femme irréprochable ...
-Du reste, on ne devrait jamais le faire, fût-ce pour
-une femme dans ce genre-là, puisqu'on ne peut y
-songer que précisément au moment où elle commence
-à cesser de l'être, irréprochable ... Décidément,
-tout cela est bien compliqué et je n'aimerais
-pas avoir des romans à écrire ...</p>
-
-<p>Gilbert, que ces digressions irritaient, l'interrompit:</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, que me conseillez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Ce que je vous conseille?... Elle est douce!
-fit Brévannes, en exagérant à dessein l'ébahissement
-de sa figure ... Mais il n'y a pas à hésiter, et
-j'espère bien que, dans les vingt-quatre heures,
-vous l'aurez lâchée!</p>
-
-<p>&mdash;Et si c'était faux, toutes ces histoires, si c'était
-des calomnies!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span></p>
-
-<p>Brévannes grommela d'un air mécontent:</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'êtes pas sérieux!... Vous n'êtes pas
-sérieux!... Que voulez-vous que je vous dise. Je
-vous ai dit ce que je savais ... C'est insuffisant? Mille
-regrets!... Gardez-la, mon ami, si cela vous fait
-plaisir!... Ces affaires-là, c'est surtout une question
-de goût. Et je vous avouerai que je ne suis pas
-connaisseur, que je finis par m'y embrouiller, moi,
-par ne plus rien y comprendre ...</p>
-
-<p>Mareuil fut effrayé comme un enfant récalcitrant
-qu'on menace d'abandonner dans la rue.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, je vous en prie, Brévannes, entendez-moi!...
-Je ne peux cependant pas accuser une
-femme, la quitter, lui donner même des raisons
-de rupture sur des racontars de club, des potins de
-fumoir ...</p>
-
-<p>Brévannes releva la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Donc, c'est une preuve qu'il vous faut?... Un
-rien de preuve?... Voyons, quand revient-elle à
-Paris, la dame?</p>
-
-<p>&mdash;Vers le 25 de ce mois, le 25 mars ...</p>
-
-<p>&mdash;Et nous sommes le 18!... C'est-à-dire qu'elle
-ne reviendrait que dans huit jours ... En êtes-vous
-bien sûr?...</p>
-
-<p>&mdash;Sûr?... Sûr?... Elle me l'a écrit ... Mais pourquoi
-me demandez-vous cela?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Vous allez voir ... Notez que c'est une simple
-hypothèse, une simple supposition fondée sur le
-caractère de la dame ... Pas davantage ... Eh bien!
-admettez qu'elle revienne plus tôt et qu'elle ne
-vous avertisse pas ... Hein! Ce serait sans doute
-pour réserver ces quelques jours à je ne sais
-quoi qui lui plairait plus que de courir vous
-voir ... Et si cela arrivait, je présume que vous ne
-douteriez plus ... Alors, il me semble, qu'à tout
-hasard, vous feriez bien de vous renseigner sur
-la date exacte de son retour ... Qu'en pensez-vous?</p>
-
-<p>Mareuil marchait en silence à travers l'atelier:</p>
-
-<p>&mdash;Il est certain, dit-il enfin, il est certain que
-l'idée a du bon ... Je verrai ... je réfléchirai ...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, elle a du bon ... Maintenant, venez-vous
-déjeuner avec moi?</p>
-
-<p>&mdash;J'accepte, fit Mareuil ... Après ces émotions,
-j'aime mieux ne pas rester seul ... je m'énerverais
-trop ... Partons-nous?</p>
-
-<p>&mdash;Nous partons!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Ils déjeunèrent dans un restaurant des Champs-Elysées,
-et pendant tout le repas, Brévannes raconta
-à Gilbert «sa» pièce.</p>
-
-<p>Cela s'intitulerait, définitivement: <em>Gens de
-Presse</em>, un titre clair, affirmait l'auteur, sans prétention
-et qui disait bien ce qu'il voulait dire&mdash;<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span>mieux
-assurément que ne l'eût dit Brévannes lui-même,
-dont la conception était encore un peu confuse.
-Cependant, il comptait sur une grande scène
-de provocation, qu'il placerait à la fin du troisième
-acte, à moins que ce ne fût au début du quatrième.
-Il citait aussi, en toussottant, des mots qui n'étaient
-pas bien forts, il en convenait, mais pas
-plus niais, certes, que ceux des confrères. Dès le
-second plat, Gilbert avait cessé de s'efforcer à le
-suivre.</p>
-
-<p>Il cherchait comment, par quels stratagèmes,
-quelles personnes il pourrait savoir le retour de
-Jack. Il imaginait des visites, des conversations
-d'enquête, et des phrases, des maintiens, l'air indifférent
-qu'il vous aurait pour s'informer depuis
-quand on ne l'avait vue, ou ce qu'elle devenait
-donc la petite M<sup>me</sup> Hardouin&mdash;cette canaille de
-petite Hardouin.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, vous comprenez, là-dessus, le directeur
-survient comme un fou!... racontait Brévannes,
-qui narrait pour lui-même, pour son plaisir, afin
-de sortir à l'air son sujet&mdash;et malgré la conviction
-secrète où il était que Gilbert n'avait pas écouté
-un mot du récit.</p>
-
-<p>&mdash;Le directeur survient comme un fou, continuait
-Brévannes, et qu'est-ce que vous croyez qu'il
-fait, le directeur?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Le directeur? Je ne sais pas! murmurait Mareuil,
-intimidé.</p>
-
-<p>&mdash;Cela va de soi ... Eh bien! voilà ce qu'il fait ...</p>
-
-<p>On avait déposé sur la table l'addition avec la
-monnaie. Ils se levèrent et descendirent, en causant
-de <em>Gens de Presse</em>, les Champs-Elysées. A la
-place de la Concorde, ils se séparèrent.</p>
-
-<p>&mdash;A bientôt, n'est-ce pas?... dit Brévannes. Je
-ne vous ai pas reparlé de la chose pour ne pas
-vous ennuyer, et puis parce qu'en vérité elle est
-d'ordre courant, elle ne mérite pas tout le tracas
-qu'elle vous cause ... Mais encore une fois, d'une
-façon ou d'une autre, débarrassez-vous de la
-dame!... Il se fait temps!</p>
-
-<p>Mareuil le remercia, et, après un dernier salut
-amical de la main, il entra dans l'avenue Gabriel
-et gagna le faubourg Saint-Honoré.</p>
-
-<p>Son parti était pris. Au lieu de se fier à l'espoir
-d'une révélation mondaine, de l'indiscrétion d'un
-tiers, il irait directement à la découverte, chez
-M<sup>me</sup> Hardouin, rue des Ecuries-d'Artois, et là,
-il interrogerait les domestiques, saurait tout de
-suite, n'attendrait pas.</p>
-
-<p>Plus il la méditait d'ailleurs l'hypothèse de Brévannes,
-plus elle lui apparaissait comme puérile,
-aléatoire, purement romanesque; et c'était contre
-ce vexant instigateur que croissait peu à peu son<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span>
-indignation, tandis qu'il n'avait aucune colère
-contre les autres, contre les Messieurs dénoncés,
-contre ces fantômes, sans nom, aux formes incertaines.</p>
-
-<p>«Oui, où a-t-il été dénicher cela qu'elle avancera
-son retour?... Dans quel arrière vieux fonds de
-vaudevilles, de mélos, de feuilletons?...»</p>
-
-<p>Il dut se garer d'une voiture.</p>
-
-<p>«Comme son article de ce matin, sur les courses.
-C'est d'une bêtise à crier. Et ses <em>Gens de Presse</em>!
-qu'il ne finira jamais ... Non, mais je voudrais les
-voir seulement commencés ses <em>Gens de Presse</em>!...»</p>
-
-<p>Il arrivait devant la maison, et pénétrant dans
-la loge du concierge:</p>
-
-<p>&mdash;M<sup>me</sup> Hardouin est chez elle?</p>
-
-<p>Le portier, un homme ventru, à figure placide et
-respectueuse, répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Non, Monsieur ... Madame est à Gizé, chez le
-père de monsieur.</p>
-
-<p>Puis il tira une bouffée de sa pipe et ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Mais Madame revient demain matin mardi ...</p>
-
-<p>Mareuil balbutia faiblement:</p>
-
-<p>&mdash;Ah!... Ah!... Très bien!... Très bien!... Et
-vous êtes sûr?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui, Monsieur. Les domestiques ont reçu,
-hier, une lettre de madame ... Si Monsieur veut me
-laisser sa carte?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Non, non, dit Mareuil ... je repasserai demain ...
-demain ou après-demain.</p>
-
-<p>&mdash;Comme Monsieur voudra! repartit le concierge
-en se rasseyant.</p>
-
-<p>Mareuil sortit de la loge, franchit la porte cochère
-et demeura quelques instants immobile, les yeux
-vers le pavé, vers ce morceau de trottoir, vers cet
-endroit gris, où le lendemain, avec huit jours d'avance,
-s'arrêterait la voiture de Jack.</p>
-
-<p>Que faire? Où aller?</p>
-
-<p>Il songea soudainement adouci:</p>
-
-<p>«Je vais prévenir Brévannes ... Il est sans doute
-au journal ou au cercle ... Dépêchons-nous ...»</p>
-
-<p>Mais en route, un suprême accès de vanité le retint:
-«Suis-je bête!... Il sera toujours temps demain,
-si elle ne m'a pas écrit ...»&mdash;et il rentra
-chez lui.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le jour suivant, Mareuil ne quitta pas son atelier,
-espérant un mot de Jack. Rien n'arriva. Le
-mercredi, vers le soir, il essaya de se promener,
-mais l'inquiétude, un restant d'espoir, le ramenèrent,
-au bout d'une heure, avenue de Villiers.
-Aucune lettre n'était arrivée. Le jeudi, le vendredi,
-le samedi furent pareils. Parfois, des affaissements
-l'abattaient, des vapeurs de tristesse l'étouffaient,
-et il lui semblait qu'il faisait tout sombre,<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span>
-au dedans de lui-même&mdash;une obscurité noire à
-en pleurer. Mais il se ressaisissait, soulevé par
-une sournoise gaieté, une gaieté de souffre-douleur
-chétif qui prépare un tour de vengeance
-contre l'oppresseur, et qui a du plaisir à subir les
-derniers outrages que lui infligera son bourreau&mdash;trouvant
-que cela devenait très comique, très
-curieux, que cela marchait, et que, dans deux ou
-trois jours, on rirait, ha! ha! on rirait bien plus
-encore. A table, même, souvent, il avait des éclats
-d'hilarité, des ricanements nerveux et brefs, qui
-alarmaient M<sup>me</sup> Mareuil.</p>
-
-<p>Enfin le mardi, comme il remontait dans son
-atelier, après déjeuner, il entendit qu'on grimpait
-derrière, et Joseph le rattrapant:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, monsieur, une dépêche!...</p>
-
-<p>C'était d'elle.</p>
-
-<p>Une dépêche où l'on ne discernait plus le bleu,
-une dépêche toute violette de lignes minces, tracées
-en long, en large, en diagonale, de travers,
-de côté. Mais le quadrillage de l'écriture n'était
-rien auprès du quadrillage de la pensée; et il fallut
-à Mareuil toute son expérience de ces grimoires
-fallacieux pour reconnaître instantanément ce
-qu'annonçait cet amas de mots indéchiffrables et
-menteurs.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span></p>
-
-<p>Il en résultait que M<sup>me</sup> Hardouin ne pouvait
-venir et le suppliait de s'interdire provisoirement
-toute visite chez elle.</p>
-
-<p>«Arrivée le matin même», la pauvre enfant
-«se volait quelques minutes», assurait-elle, pour
-annoncer «son retour à son Gil». Quant à la voir,
-«il n'y avait pas à y songer», et le billet ajoutait
-avec charité: «du moins pour le moment». L'empêchement?
-Il était bien simple: il existait depuis
-la veille «de la froideur» entre elle et son mari.
-Quelle sorte de froideur, elle négligeait de l'expliquer,
-affirmant pourtant que, lorsque M. Hardouin
-la regardait, «ses jambes tremblaient, elle s'apercevait
-blême dans les glaces». D'aussi sommaires
-indications, elle concluait que son mari était en
-furie, sous l'influence de lettres anonymes.</p>
-
-<p>«On ne dit rien, écrivait-elle dans sa perspicacité;
-mais ça n'en est que plus grave. C'est peut-être
-un nouveau jeu ...»&mdash;l'ancien jeu consistant
-à jurer que M. Hardouin avait reçu, devant
-elle, d'infâmes dénonciations et qu'un renoncement
-complet aux rendez-vous s'imposait, par
-prudence, pendant plusieurs jours. Elle terminait
-la dépêche d'une façon navrée quoique philosophique:
-«Ne te désespère pas, mon chéri ... Si tu
-souffres, je souffre autant que toi!... Hélas! on ne
-refait pas sa vie!!!»</p>
-
-<p>&mdash;On ne me refait pas non plus! murmura<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span>
-joyeusement Mareuil, et il descendit, en sautant
-les marches par deux, par trois.</p>
-
-<p>Dehors, il appela un fiacre:</p>
-
-<p>&mdash;Rue Taitbout, 18 ... Marchez bien!</p>
-
-<p>Il pénétra chez Brévannes, en criant:</p>
-
-<p>&mdash;Ça y est!</p>
-
-<p>Brévannes le félicita chaudement. Mareuil se défendit
-de ces congratulations; car tout n'était pas
-fini. Il voulait la faire venir, lui clamer, lui jeter
-au visage qu'il savait quelle femme elle avait été&mdash;voir
-son effondrement, son émoi&mdash;être une fois
-enfin auprès d'elle, autrement qu'en suppliant et
-en vaincu.</p>
-
-<p>Brévannes lui recommanda la modération. L'acharnement
-exalté de son jeune ami le surprenait,&mdash;l'important,
-selon lui, en ces sortes d'accidents,
-étant de les connaître, le reste sans intérêt ultérieur.
-Il se souvenait d'avoir appris, un jour, que
-sa maîtresse du moment, une pensionnaire des
-Bouffes, le trompait avec quelqu'un de l'Opéra-Comique.
-Il s'était borné à lui adresser un mot de
-congé très sec, impertinent, et, ensuite, ne l'avait
-pas revue. Il cita franchement cet exemple personnel.
-Mareuil l'écoutait avec une mine dépitée.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, exposait Brévannes, vous lui direz
-qu'elle vous a trompé ... Bon!... Mais après?...
-Qu'est-ce que vous lui direz, après?... Vous n'al<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span>lez
-point l'injurier, n'est-ce pas?... Alors, déranger
-une femme pour lui dire une chose qu'elle sait
-mieux que vous, lui donner encore le plaisir de
-vous regarder souffrir, vraiment ...</p>
-
-<p>Mareuil exaspéré, déclara:</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi ... C'est mon idée ... Et je vous
-garantis qu'elle viendra!</p>
-
-<p>Sitôt rentré, il rédigea une lettre où la tristesse
-stoïque le disputait à la hauteur de l'abnégation.
-Il aurait le courage d'attendre, oui, d'attendre autant
-qu'il serait nécessaire, préférant toutes les
-douleurs au remords d'avoir été pour elle l'occasion
-d'un ennui. Il la plaignait infiniment de subir
-un si cruel martyre, une tyrannie si odieuse, et il
-la remerciait «la vaillante créature», d'avoir,
-malgré ses tourments, dès son retour pensé à lui,
-en premier.</p>
-
-<p>Il plia la lettre en souriant: «Et maintenant,
-nous verrons ce qu'elle répondra, la vaillante
-créature!»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardouin répliqua, dans la soirée, sur
-le même ton affectueux et mélancolique.</p>
-
-<p>Cependant, une semaine de ces bons procédés
-quotidiens et de cette hypocrisie réciproque
-n'ayant pas suffi à amener Jack dans l'entresol de
-la rue Fortuny, Mareuil eut des doutes sur la tactique
-suivie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span></p>
-
-<p>N'avait-il pas, jusqu'ici, mal manœuvré? Contre
-cet attrait de chair irrésistible qui retenait, assurément,
-M<sup>me</sup> Hardouin, contre ces forces d'instinct
-irraisonnées et toutes puissantes, ne fallait-il
-pas autre chose que les lettres du vieux modèle,
-que ces bénignes mixtures d'arguments et de supplications,
-que ces projectiles savants qui n'atteignaient
-jamais la jeune femme, tombaient comme
-des balles mortes le long de ses désirs?</p>
-
-<p>«Evidemment, je ne m'y suis pas bien pris,
-pensait-il ... La charge est trop faible ... Il n'y a
-qu'à la corser ...»</p>
-
-<p>Et, à travers la lettre qu'il écrivit ce jour-là, il
-sema quelques vagues phrases comminatoires, où
-il manifestait l'espoir de voir Jacqueline, sous peu,
-au plus vite, l'adjurant d'accourir, dans son intérêt,
-pour son salut.</p>
-
-<p>A des demandes d'explications de M<sup>me</sup> Hardouin
-qui commençait à s'alarmer, il ne répondit
-pas, mais il compliqua ses billets de comparaisons
-empruntées au glossaire de la machinerie; et en
-conclusion de chaque lettre, désormais, il parla
-<span class="err" title="original: mystérieurement">mystérieusement</span> d'une certaine machine qui s'élançait
-à grand fracas, broyant tout sur son chemin,
-et que peut-être, si Jack retardait encore
-sa venue, il serait incapable d'arrêter&mdash;une
-sorte de grosse locomotive emballée et féroce,<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span>
-symbole de catastrophe en route et de malheur
-proche.</p>
-
-<p>Il oubliait ses souffrances coutumières dans cette
-correspondance d'attaque, comme un soldat ses
-blessures au fort du combat, ne songeant qu'à la
-réponse qu'il allait recevoir, à la répartie qu'il y
-ferait, toujours en garde, en posture d'assiégeant,
-et s'amusant beaucoup.</p>
-
-<p>Enfin, après douze jours de résistance, M<sup>me</sup> Hardouin
-capitula, s'engagea en quelques mots de
-reddition à venir rue Fortuny le lendemain, un
-lundi, vers deux heures.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Elle arriva très exactement, et dès le seuil, Gilbert
-remarqua la pâleur de sa figure, le glacis de
-rage qui fonçait ses clairs yeux bleus, en dépit
-de ses visibles efforts pour les faire rieurs et
-assurés.</p>
-
-<p>Elle s'assit sur un divan qui s'étendait au mur
-du vaste cabinet de toilette, et d'une voix de reproche
-amical:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Qu'est-ce que tout cela signifie?...
-Cette machine?... Ce danger?... Toutes ces histoires?...
-J'en suis malade!...</p>
-
-<p>Mareuil s'était placé à côté d'elle et se justifiait
-avec une incohérence perfide, une prolixité volontairement
-désordonnée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je te le jure, ma petite Jack ... Je ne suis pas
-fautif ... je t'expliquerai ... j'étais fou ... je ne savais
-plus ce que j'écrivais ...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, c'est abominable!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pardonne-moi ... Oui, c'est vrai, je n'aurais
-pas dû ... Mais réfléchis donc ... Un mois sans
-te voir!... Moi qui t'aime tant!...</p>
-
-<p>Il avait défait son veston de loutre, et il l'embrassait
-lentement, murmurant, pour esquiver ses
-questions, des paroles de tendresse ardente. Elle
-exhalait bon, une odeur de violette spéciale,
-mièvre et perverse; et il respirait ce parfum
-avec agrément, quoique sans nul désir.</p>
-
-<p>Puis, il l'interrogea sur sa villégiature à Gizé.
-Dans tous les détails, il voulait connaître l'emploi
-de son temps.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es drôle, mon Gil! fit-elle en souriant, en
-souriant mal d'un sourire manqué.</p>
-
-<p>Et elle obéit, rendit compte de son séjour.</p>
-
-<p>La première semaine, il avait beaucoup plu et on
-était, presque toute la journée, resté au château.
-Des visites, des lectures, de la musique. Assommante,
-cette première semaine! La seconde,
-voyons? La seconde?</p>
-
-<p>La seconde?</p>
-
-<p>Elle paraissait hésiter; et Mareuil eut ici l'impression
-que toutes ses forces se mettaient comme<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span>
-au guet, à l'affût des mensonges qui, sans doute,
-allaient passer.</p>
-
-<p>La seconde semaine? Ah! un peu moins ennuyeuse.
-La pluie s'était calmée. On avait fait des
-excursions. On avait été déjeuner aux environs, se
-promener en break; et deux ou trois fois même,
-des petites sauteries s'étaient organisées le soir.
-On avait dansé, au piano, avec des châtelains
-du voisinage ... Voilà, autant qu'elle s'en souvenait,
-la seconde semaine&mdash;cette seconde semaine
-écoulée tout entière à Paris, et probablement
-dans les bras d'un monsieur qui n'était pas
-du tout son Gil!</p>
-
-<p>A partir du moment où elle avait entrepris ce
-récit imaginaire des derniers jours, Mareuil avait
-éprouvé un triomphal sentiment de délivrance, car
-sa grande crainte c'était qu'elle ne dît la vérité,
-qu'elle ne s'en excusât par des prétextes invérifiables&mdash;et
-tout, alors, à recommencer, toute la bataille
-perdue, tous ces travaux de siège à refaire,
-à rétablir!</p>
-
-<p>Mais non, elle avait menti, bien menti, et elle ne
-cessait pas de mentir. Il l'écoutait avec volupté,
-avec la sensation que c'était en mensonge ce
-qu'elle lui chantait là, comme certaines mélodies
-sont en clef de <em>sol</em> ou en <em>do</em> dièze d'un bout à l'autre;
-que c'était du mensonge tout cela, du vrai, de l'au<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span>thentique&mdash;une
-molécule, une parcelle de cet
-immense mensonge qu'elle lui débitait depuis un
-an; et il aurait désiré qu'elle continuât longtemps,
-longtemps,&mdash;encore, encore un peu de mensonge ...</p>
-
-<p>Pourtant, elle s'arrêta:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà!... Es-tu content?... Tu permets?... Je
-meurs de soif ... Toujours de notre Porto?</p>
-
-<p>Elle s'était approchée d'un guéridon et se versait
-un petit verre du vin jaune, se montrant de dos
-à Mareuil, qui l'examinait d'un air de curiosité nouvelle,
-comme une personne bizarre et inconnue, inspectant
-son chapeau à ailes noires, l'ondulation des
-cheveux de sa nuque, sa taille souple et gracieuse
-sous la longue jaquette de loutre, sa jupe traînante
-en laine beige, toutes les parties composant cet
-être si charmant, qui avait menti, qui venait, à
-l'instant, de mentir plus vilement que jamais.</p>
-
-<p>Elle se retourna avec prestesse, comme si elle
-avait senti ce regard près de la poignarder, et ses
-yeux fouillèrent dans ceux de Mareuil, ses yeux sur
-la défensive et sévères qui semblaient demander:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as à me regarder ainsi?</p>
-
-<p>Mais Mareuil promptement avait changé son regard
-et, d'un ton admiratif, il la cajolait:</p>
-
-<p>&mdash;Comme tu es jolie, ma petite Jack!... Comme
-tu es jolie, aujourd'hui!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span></p>
-
-<p>Elle revint s'asseoir sur le divan, le verre à la
-main, la voilette relevée, afin de boire plus commodément,
-tandis qu'il l'embrassait, offrant parfois
-la joue pour recueillir un baiser léger et distrait.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Gil, enlève-moi ça, veux-tu? fit-elle en lui
-remettant son verre vide ... Et maintenant, soyons
-sérieux!... Explique-moi l'histoire de la machine ...
-J'y tiens absolument ... tu as promis, tu ne peux
-pas me refuser ...</p>
-
-<p>Mareuil quitta le divan et arpentant la chambre:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien!... Je vais te le dire!...</p>
-
-<p>Le moment était venu. Il n'y avait pas à reculer.
-Il fallait parler&mdash;n'importe comment, mais parler,
-parler vite. Il le fallait!</p>
-
-<p>&mdash;Je vais te dire ...</p>
-
-<p>&mdash;Voyons! Ne marche donc pas comme ça! grogna-t-elle.
-C'est agaçant! Assieds-toi!</p>
-
-<p>Il s'adossa à la cheminée et, au hasard, d'une
-voix de révolte quoiqu'un peu tremblante, son
-élan pris, il répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Je marcherai si cela me plaît!... si cela me
-plaît, tu entends?</p>
-
-<p>Elle bredouilla: «C'est bien!... C'est bien!...
-Ne t'assieds pas!»&mdash;les traits figés de stupeur et
-d'effroi, tout interloquée par cette rébellion subite.</p>
-
-<p>Certes, en venant au rendez-vous, elle s'attendait
-à une dispute insolite, elle pressentait des ris<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span>ques
-obscurs et indéfinis. Mais qu'au milieu de ces
-caresses, de ces paroles d'amour, elle fût arrivée
-si droit sur elle «la machine», si brutalement, si
-farouchement, elle en restait abasourdie, l'audacieuse
-Jack, consternée, n'osant plus un mot, un
-geste, comme auprès d'un engin qui eût éclaté et
-qui n'avait pas fini peut-être, qui peut-être allait
-recommencer.</p>
-
-<p>Mareuil poursuivait à petites phrases rancunières
-et timides encore dans leur dureté:</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas besoin de ton autorisation. Je
-m'assiérai si je veux ... Oh! tu me croyais bien nigaud,
-n'est-ce pas ... bien imbécile?... Tu croyais
-que cela durerait toujours ... et tu comptais sur
-mon amour aveugle, sur mon amour idiot ... Ah!
-bien oui!... Je ne t'aime plus ... Je sais que tu me
-trompes ...</p>
-
-<p>&mdash;Je me trompe, moi?</p>
-
-<p>Il riposta avec une rudesse écrasante:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, tu me trompes ... Ne nie pas ... Je te déclare
-que je le sais ...</p>
-
-<p>&mdash;Mais avec qui?</p>
-
-<p>&mdash;Avec qui? Avec qui?</p>
-
-<p><span class="err" title="original: Mareil">Mareuil</span> vit passer, comme sous ses yeux, ces
-messieurs, les quatre messieurs anonymes, indistincts.
-Puis hardiment, d'un ton ironique et mystificateur:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Avec qui? Ha! Ha! Tu voudrais bien que je
-te le dise avec qui? Voilà! C'est que je ne sais pas!
-Non, pas du tout ... Je le sais si peu, tiens, que si
-demain je voulais rendre visite à cet individu, ou
-bien me poster devant chez lui, jusqu'à ce qu'il
-sorte ...</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardouin eut, malgré elle, un geste implorant
-qui encouragea Mareuil:</p>
-
-<p>&mdash;Mais ne t'effraie donc pas!... Puisque je te dis
-que je ne le connais pas ... Je ne me doute de rien ...
-Je ne sais rien ... Et quand il y a quinze jours tu es
-revenue à Paris, figure-toi que je te croyais encore
-à Gizé, moi, à organiser des petites sauteries, tu te
-rappelles ... les petites sauteries au piano!... Hein!
-suis-je bête!... Non, vois-tu, je ne sais rien, rien du
-tout ... Et quand je te dis que tu me trompes, eh
-bien, je te le dis comme cela, au jugé, sans savoir!!!</p>
-
-<p>Jacqueline ne protesta plus, battue par ces
-gouailleries, en déroute, trop lasse pour tenter la
-chance d'un mensonge suprême.</p>
-
-<p>Elle marchait à travers la pièce, de son pas onduleux
-et glissant, pareille à une jeune chatte attristée
-et captive, se croisant dans sa promenade
-avec Mareuil, fuyant son regard lorsqu'il approchait,
-s'asseyant, se relevant, s'appuyant, au
-passage, sur les chaises, les meubles&mdash;sa lon<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span>gue
-traîne d'étoffe claire traînant derrière elle.</p>
-
-<p>Des images pénibles et des idées contraires
-s'entre-heurtaient confusément dans sa petite âme
-futile et apeurée. Le pauvre garçon! Quel ennui,
-pourtant, qu'il eût appris! Mais qui lui avait révélé
-l'histoire? D'ailleurs, c'était fatal ... Et puis, juste
-aujourd'hui qu'elle avait rendez-vous à trois heures
-avec sa couturière! Qu'allait-il faire? Ne valait-il
-pas mieux en terminer, se soustraire une bonne
-fois à ses rages, à ses grossièretés?...</p>
-
-<p>Et elle déplorait que cela s'arrangeât si mal, que
-cela tombât un si mauvais jour, contemplant à la
-dérobée Mareuil, qui répétait à mi-voix: «Non,
-je ne sais rien ... absolument rien!...»&mdash;Mareuil,
-très contrarié d'avoir livré trop vite son mince secret,
-sa seule arme, cherchant à ajouter quelque
-chose qui ne fût pas des injures, des plaintes vaines,
-et tout étonné de se trouver tellement mou, à
-court d'éloquence, dans cette circonstance extraordinaire.</p>
-
-<p>«Si Brévannes m'entendait!» songea-t-il; et réprimant
-un sourire, il reprit gravement:</p>
-
-<p>&mdash;Ecoute!... Ecoute, il me serait facile de te
-dire des paroles désagréables, n'est-ce pas?... de te
-dire ton fait, de te dire mon dégoût ... Mais à quoi
-bon? Tu devines ce que je peux penser de toi ...
-<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span>Cela suffit ... Disons-nous adieu!</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardouin, par courtoisie, et un peu émue
-aussi, questionna:</p>
-
-<p>&mdash;Pour toujours?</p>
-
-<p>&mdash;Pour toujours?</p>
-
-<p>Elle se jeta à son cou, se colla contre lui, vraiment
-saisie par le repentir, et à ce moment, elle
-eût volontiers accompli des actions héroïques ou
-folles, pour réparer l'offense, apaiser son chagrin, le
-rendre heureux enfin.</p>
-
-<p>Elle l'embrassait, avec tout l'art de tendresse
-qu'elle avait quand elle aimait, de baisers longuement
-et finement donnés, où il semblait
-qu'elle laissât un peu de ses lèvres et d'elle-même.</p>
-
-<p>Elle ne jugeait pas que ce fût assez, et très bas
-encore:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Gil ... Pardon!... Pardon!... Je t'assure,
-si tu veux, quand tu voudras, je reviendrai sans
-déplaisir ...</p>
-
-<p>Il répliqua d'une voix étranglée:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, je te remercie ... Ce serait inutile,
-ce serait sans intérêt, maintenant ... Adieu!</p>
-
-<p>Ils se serrèrent les mains. Elle sortit. Il regardait
-la porte, ce morceau de bois, cette épaisseur
-qui, soudain, s'était mise entre elle et lui. Le battant
-se rouvrit. Elle revenait:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne peux pas partir ainsi!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span></p>
-
-<p>Elle l'étreignait de nouveau, et il perdait dans
-ces baisers son énergie de résistance, bégayant:</p>
-
-<p>&mdash;C'est mal, ce que tu as fait ... C'est mal,
-ma petite Jack!</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardouin s'était agenouillée près du divan
-et séchait les yeux de Mareuil avec son diaphane
-petit mouchoir de batiste, tentait même
-d'atténuer ses regrets, retrouvant, tout à coup, ce
-génie de pitié, ce besoin féminin de consoler que
-les plus mauvaises portent en elles.</p>
-
-<p>&mdash;Ne pleure pas, mon Gil!... Je ne le mérite
-pas ... Aucune femme ne le mérite ... Elles sont
-toutes comme ça ...</p>
-
-<p>&mdash;Je t'en prie, disait Mareuil ... Va-t'en!... Il faut
-que tu t'en ailles!</p>
-
-<p>Trois heures sonnaient à une étroite pendule
-d'or placée sur la cheminée. M<sup>me</sup> Hardouin dressa
-la tête de ce côté. Mareuil réitérait sa prière.
-Elle se releva:</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, mon chéri ... Et à toi, si tu veux, quand
-tu voudras!... Adieu!</p>
-
-<p>La porte claqua au loin. C'était fini.</p>
-
-<p>Mareuil alluma une cigarette et descendit sans
-se presser. Il se sentait un peu ahuri et tamponnait
-machinalement ses paupières brûlantes.</p>
-
-<p>Sous la voûte, M<sup>me</sup> Honoré la concierge courut
-après lui:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que Monsieur vient demain? Dois-je
-préparer du feu?</p>
-
-<p>Il n'eut pas l'humilité de dire non, et d'un ton
-sec il répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas, préparez toujours!</p>
-
-<p>Puis il s'en alla rapidement, car M<sup>me</sup> Honoré
-fixait, avec une persistance curieuse, ses yeux
-gonflés d'avoir pleuré.</p>
-
-<h2>IV</h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span></p>
-<p>Le soir même, chez les Brévannes, il y avait dîner
-intime, toute la bande conviée.</p>
-
-<p>Dès son arrivée, Mareuil prit Brévannes à part
-et lui conta l'entrevue de l'après-midi.</p>
-
-<p>Le journaliste souriait, approuvait par instants:</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! Très bien!</p>
-
-<p>Il conclut:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, tout cela me semble parfait ... Je
-suppose que maintenant vous allez vous tenir
-tranquille ...</p>
-
-<p>Henriette, que ce colloque intriguait et qui avait
-entendu les derniers mots, jugea bon d'intervenir:</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc?... Qu'est-ce qui est parfait?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span></p>
-
-<p>Et s'adressant à Mareuil, avec un air de compassion:</p>
-
-<p>&mdash;Encore des ennuis, mon pauvre Soif-d'Amour?</p>
-
-<p>Elle se tut, ayant remarqué que Brévannes la
-guettait d'un œil courroucé.</p>
-
-<p>&mdash;Ma jeune enfant, lui dit-il, je vous dispense, à
-l'avenir, d'appeler Mareuil de ce nom ridicule ... Un
-jour il se fâchera, et je vous jure bien que ce n'est
-pas moi qui lui donnerai tort!...</p>
-
-<p>Henriette, interdite par cette réprimande, si contraire
-aux usages constants de la maison, essaya,
-par contenance, de la puérilité:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce qu'on m'avait dit, à moi?... Faut pas
-me gronder, moi!</p>
-
-<p>La tentative échoua misérablement.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, tu sais bien que j'ai horreur de ces
-manières-là, bougonna Brévannes ... Occupe-toi
-donc plutôt du dîner!...</p>
-
-<p>Les autres s'étaient à peine dérangés durant
-cette courte altercation. Labernerie, qui avait hargneusement
-levé la tête de dessus son journal,
-reprit sa lecture. Le Grand-Cob referma l'œil qu'il
-s'était efforcé d'entr'ouvrir, malgré la somnolence
-qui lui restait d'une nuit passée, la veille, dans les
-cabarets des Halles. Charleval paraissait emporté
-dans des conceptions ... Ce Mareuil, encore! Ses
-affaires de cœur! Sa dame du monde! Et ils son<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span>geaient
-qu'il était bien gentil, Mareuil, mais tout
-de même un peu raseur, quelquefois, avec ses histoires
-de femmes!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le lendemain matin, Gilbert, qui, sur les exhortations
-de Brévannes, s'était docilement grisé au
-dîner, se réveilla presque à l'aube, après un sommeil
-lourd et sans rêves.</p>
-
-<p>Il glissa à bas de son lit et s'approcha de la fenêtre.
-L'avenue de Villiers était toute solitaire,
-toute blanche. On entendait, dans le silence du
-matin, le bruissement rythmé du balai d'un balayeur
-qui frôlait les trottoirs. Le ciel était bleu
-foncé, un ciel profond de premier printemps.
-Mareuil se dit que la journée serait sans doute belle
-et tiède, puis aussitôt il pensa: «Je n'ai plus
-d'amie!»</p>
-
-<p>C'était la même pensée qui l'avait obsédé à son
-départ de la rue Fortuny, qui l'avait hanté, la soirée
-précédente, jusque dans le trouble de la griserie,
-qui revenait dès le réveil: «Plus d'amie!»&mdash;et il
-se répétait ces mots mélancoliques comme pour
-s'accoutumer à leur sens étrange.</p>
-
-<p>Il aurait voulu avoir été l'amant de M<sup>me</sup> Hardouin,
-mais il y avait bien, bien longtemps&mdash;l'avoir
-été à la manière des hommes grisonnants
-<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span>dont on dit: «Il a été l'amant de M<sup>me</sup> Un tel ...»&mdash;mais
-d'un ton historique, d'une voix qui indique
-des années et des années écoulées depuis.</p>
-
-<p>Il réfléchissait:</p>
-
-<p>«Et il viendra, ce moment-là, comme ils viennent
-tous, l'un après l'autre, en mystère, à pas de
-loup ... Comme est venu celui de la rupture, ce
-moment que j'attendais si fiévreusement depuis
-un mois et qui est arrivé pourtant, qui est accompli,
-qui est fini maintenant ... J'ai déjà vu cela en
-chemin de fer ... Le train n'avançait pas, avait du
-retard ... Et tout à coup, j'étais en gare, dans la
-rue, en voiture, chez moi, arrivé, installé, sans
-comprendre comment ... Est-ce curieux, ces jours,
-ces heures, ces minutes, ce temps qui passe dans
-l'ombre, en silence!...»</p>
-
-<p>On lui apportait son thé. Il mangea d'assez bon
-appétit. Puis il fit sa toilette, s'attardant en des
-flâneries calculées, s'arrêtant pour rêvasser, parcourir
-un article de journal, choisir un vêtement,
-une cravate; et, comme il lui restait une heure à
-employer avant le déjeuner, il voulut relire d'anciennes
-lettres de Jack.</p>
-
-<p>Il les retira d'un tiroir où elles étaient serrées,
-empilées au point que la serrure fermait avec
-peine; et il les jeta par poignées sur sa table. Il
-contemplait tous ces papiers blancs, gris et mauves,
-épais comme du carton ou ténus et plissés comme<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span>
-de la dentelle, d'où montait une vapeur douce de
-parfum mourant, de roses desséchées.</p>
-
-<p>«Y en a-t-il, des saletés, là-dedans, et des canailleries!»</p>
-
-<p>Il commença à lire, au hasard, élucidant les pensées
-que cachaient ces mots enchevêtrés, cette
-encre noire ou violette, ces lignes crayonnées en
-hâte,&mdash;comparant, confrontant, fouillant activement,
-dans ce tas de mensonges, comme un chiffonnier
-picorant dans un monceau d'ordures; et
-quand il avait découvert la preuve d'une imposture,
-établi l'évidence d'une contradiction, il ressentait
-une joie sauvage, une satisfaction méprisante. Il
-quittait sa chaise, marchait quelques instants, la
-tête basse, puis venait se remettre à sa lecture.</p>
-
-<p>On frappa à la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur est servi.</p>
-
-<p>Il repoussa les papiers dans le tiroir, les refoula
-à coups de poing, et descendit déjeuner.</p>
-
-<p>Mais lorsqu'il fut remonté dans son atelier et
-qu'il vit, presque devant lui, la grande étendue de
-temps, blanche et vide, qui se déroulait jusqu'au
-dîner, il ne put se défendre d'un intime mouvement
-de détresse:</p>
-
-<p>«Qu'est-ce que je vais faire d'ici là? Qu'est-ce
-que je vais faire?»</p>
-
-<p>Pas de lettre à attendre! Pas de lettre à écrire!<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span>
-Il aurait souhaité d'être encore plus jeune de deux
-jours, au temps maudit où il s'inquiétait, où il
-souffrait, mais où il luttait, au moins, où il se démenait,
-où il faisait quelque chose. Et il éprouvait
-ce terrible frisson de regret et d'ennui qui tourmente
-souvent les vieux officiers démissionnaires
-quand sonne dans leur oisiveté l'heure connue du
-rapport, de la botte ou de la manœuvre.</p>
-
-<p>Il s'allongea dans un fauteuil, fumant coup sur
-coup, et pour s'étourdir, des cigarettes qui allaient
-s'éparpiller en petits tas jaunâtres, à demi brûlées,
-sur le dallage noir de la cheminée.</p>
-
-<p>«Oui, je n'ai pas le choix; il s'agit de changer
-ma vie, d'inventer une distraction, de m'organiser
-autrement ...»</p>
-
-<p>Mais, à peine les combinaisons formées, elles
-s'écroulaient, et, sur leurs décombres, sur leurs
-chiffres en ruines, voletait l'image de Jack&mdash;de
-M<sup>me</sup> Hardouin s'acheminant vers le logis d'un
-monsieur à vague moustache, ou montant son escalier,
-tout aimable, prête à s'offrir.</p>
-
-<p>Mareuil se leva, dégoûté:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, cela va être gai! murmura-t-il. Cela
-va être frais, si c'est tous les jours ainsi!</p>
-
-<p>Il saisit une large feuille de papier dans un cartonnier
-placé près de la fenêtre, et, s'asseyant en
-bonne lumière, il se mit à dessiner une tête de<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span>
-femme, au caprice du crayon, sans autre idée nette
-que de s'occuper, de fuir ce néant du rien-à-faire.</p>
-
-<p>Mais, soudain, d'un geste furieux, il brisa contre
-le papier la pointe de son crayon qui vint frapper
-la vitre avec un bruit argentin.</p>
-
-<p>Non! Il en avait assez, à la fin, de tracer des petites
-lignes, d'écraser du noir sur du blanc, de s'appliquer
-aux reliefs, de tenir compte de la perspective,
-de s'acharner à ce nez, à cette bouche, à ces
-yeux de femme&mdash;à ces attraits en mine de plomb,
-qui n'étaient rien, rien du tout, il le savait bien,
-lui Mareuil, auprès d'un vrai visage de femme
-tendu de peau vivante et parfumée.</p>
-
-<p>Alors, il ouvrit un journal, et, du regard, courut
-à la recherche d'un écho, d'une annonce qui lui
-fournirait le moyen de terminer cette infernale
-après-midi.</p>
-
-<p>Il lut que, ce jour-là, avait lieu la dernière réunion
-du Concours Hippique; et en même temps, il
-revit l'entassement de dames élégantes parmi les
-uniformes clairs et les fanfares de chasse, toute la
-brillante assemblée qui devait s'agiter, sous le
-soleil printanier, dans la grande nef sonore.</p>
-
-<p>«C'est cela!... Je vais y aller», pensa-t-il.</p>
-
-<p>Puis en rangeant ses objets de dessin, il s'avoua:
-«Si je trouvais là-bas, ce qu'il me faut!... C'est<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span>
-peu probable ... Mais qu'est-ce que je risque?...
-Et, dès le lendemain ... hé! ce ne serait pas ordinaire!»</p>
-
-<p>Il s'habilla avec soin, comme autrefois aux jours
-des rendez-vous, et, vers quatre heures, il franchissait
-le tourniquet du Palais de l'Industrie.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Il hésitait de quel côté il monterait, quand une
-voix railleuse le héla:</p>
-
-<p>&mdash;Comment? Vous ici?</p>
-
-<p>Il se retourna et aperçut, face à la porte, le Grand
-Cob, les jambes écartées, les mains balançant,
-derrière le dos, un parapluie&mdash;l'œil inspecteur et
-aigu du boulevardier auquel rien d'un défilé parisien
-n'échappera:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ici? répéta le Grand Cob, en dégageant
-mollement une de ses mains gantées de rouge, et
-la tendant à Mareuil ... Mais je croyais que vous ne
-vous montriez jamais dans ces endroits, que l'on
-ne vous rencontrait nulle part ... Cela ne va donc
-plus?</p>
-
-<p>Et de la pomme de son parapluie, il se cognait
-le thorax à gauche, à la place où il supposait qu'on
-avait ce qu'on appelle un cœur.</p>
-
-<p>Mareuil rectifia:</p>
-
-<p>&mdash;Dites que cela va mieux ...</p>
-
-<p>Puis, pour couper court aux questions:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Faisons-nous un tour?</p>
-
-<p>&mdash;Comment donc! déclara le Grand Cob flatté
-de voir Gilbert se départir de sa froideur coutumière ...
-Tenez, je vais vous mener à la Butte ...
-Nous avons aujourd'hui quelques numéros de
-luxe.</p>
-
-<p>Et, prenant le bras de Mareuil, il l'entraîna vers
-la tribune réservée aux demoiselles.</p>
-
-<p>Elles étaient reléguées là, non par la pudibonderie
-des règlements, mais de leur plein gré, pour
-la commodité des causeries libres et des affaires à
-traiter, comme en une sorte de Bourse d'amour&mdash;toutes
-les courtisanes de Paris, les illustres et les
-obscures, celles qui ne vivaient que de leur beauté,
-celles qui avaient réussi par la gaieté seule, la
-bonne humeur, et d'autres, petites femmes de
-petits théâtres, dont on ne savait si c'était au lit
-ou à la scène qu'elles avaient gagné leur clientèle
-et leurs falbalas pimpants. Elles se serraient dans
-les étroites rangées de gradins, la plupart tournant
-le dos à l'immense rectangle jaune de la piste,
-tandis que, juchés sur un degré supérieur, ou du
-haut du couloir longeant le mur de la tribune, des
-hommes leur parlaient, penchés sur elles comme
-pour les humer&mdash;des hommes souriant d'un sourire
-camarade ou lubrique, des hommes de toute
-catégorie: vieillards au regard indécis et glouton,<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span>
-officiers à la taille pincée, aux cuisses disparues
-en des culottes éclatantes et boursouflées, clubmen
-réputés, portant à leurs vastes cravates des épingles
-sauvages, marques de leurs goûts hippiques et
-formées de deux longues dents de cheval accolées.</p>
-
-<p>Mais au passage de Mareuil et de Gendrey, les
-conversations particulières cessaient. Les têtes
-pâles ou peintes de ces dames, leurs chapeaux
-fleuris frémissaient, ainsi qu'un parterre sous une
-brise; et elles se poussaient du coude, murmurant:
-«Le Grand Cob! le Grand Cob!»</p>
-
-<p>Gendrey semblait insensible à ces signes de déférence.
-Depuis longtemps, il ne saluait même plus
-ses féales, se contentant de leur grimacer de l'œil,
-de la bouche, du nez, des bonjours familiers et
-paternels, comme en a pour les employés de son
-ministère un vieil huissier inamovible, au courant
-du personnel et des traditions.</p>
-
-<p>Il nommait maintenant les femmes à Mareuil,
-joignant à sa nomenclature des commentaires sur
-les mœurs du lieu, tirant, à mesure, la philosophie
-de ce qu'ils voyaient:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà Thérèse Nivolas ... Suzette de Luz ...
-Claire de Kerjeu ... Réussie, cette blonde, hein?...
-Ninette Rabastens ... Paula Mériel ... Et cette petite,
-basse sur jambes, à droite, en rouge, avec une
-<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span>figure de garçon ... C'est Angèle de Cérans ... Cela a
-débuté, il n'y a pas six mois, et cela a déjà hôtel
-avenue d'Iéna, victoria, cheval de selle ... Et ce
-n'est pas fini! Elle ira loin, cette enfant, c'est moi
-qui vous le dis!...</p>
-
-<p>Il avait des inclinaisons du buste, des façons de
-se rejeter en arrière, de dessiner de la main, dans
-le vide, des tailles, des poitrines, des croupes,
-comme un maquignon désintéressé promenant un
-amateur à travers la foire aux chevaux. On se
-doutait qu'il eût aimé faire reconnaître à Mareuil
-la délicatesse des attaches, la solidité des chairs,
-l'élasticité des muscles, lui faire toucher, palper ces
-membres bien pris et sans tares dont il répondait.</p>
-
-<p>Il continua:</p>
-
-<p>&mdash;C'est le dernier jour. On n'a que le temps,
-vous comprenez. Pendant toute la semaine, on a
-préparé les villégiatures, les petits collages d'été ...
-Aujourd'hui, ce n'est plus l'heure de débattre ... Il
-faut prendre ses arrangements, conclure ... La saison
-marche. Nous n'avons plus avant juillet que
-les courses, pour rencontres sérieuses. Mais là, les
-hommes jouent. Ils sont inabordables. Ils sont
-comme fous ... Ils ne se connaissent plus ... Ah!
-elles le savent bien, les petites ... Ainsi, regardez
-Claire de Kerjeu ... un caractère impossible ... On
-l'a baptisée la Fée-Colère ... Eh bien, voyez-la donc
-en ce moment avec le jeune Châtel, le fils du grand<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span>
-épicier ... A-t-elle l'air assez bonne fille, assez bon
-enfant!...</p>
-
-<p>Mareuil ne l'écoutait plus. Instinctivement et
-comme attiré, il s'était rapproché d'une jeune
-femme vêtue d'une correcte robe de drap bleu
-sombre et à qui des cheveux bouffant en éventail,
-au-dessus du front large et haut, donnaient un
-certain aspect de ressemblance avec M<sup>me</sup> Hardouin.</p>
-
-<p>La jeune personne paraissait très excitée, et
-Mareuil entendit une grosse voix enrouée qui sortait
-de sa bouche, sinueuse comme celle de Jack,
-et qui disait:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, ma chère, figure-toi que cette espèce
-de sale voyou ...</p>
-
-<p>Mareuil se recula, navré de la déception, sans la
-moindre curiosité au sujet de ce que s'était permis
-l'espèce de sale voyou mentionné.</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir, je vais jeter un coup d'œil dans les
-autres tribunes, fit-il en serrant la main de Gendrey.</p>
-
-<p>Le Grand Cob parut choqué de ce départ comme
-d'un insuccès personnel.</p>
-
-<p>&mdash;Bon! Bon! Ainsi il n'y a rien ici qui vous
-plaise? Peste, mon petit, vous êtes difficile!...
-Allez donc voir dans le bâtiment à côté. C'est bien
-<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span>mieux ... Ah! c'est joli! C'est tout neuf! Elles sont
-là quatre ou cinq avec une réputation de beauté
-qu'on leur continue depuis vingt-cinq ans comme
-une rente viagère ... La belle madame Fourneau,
-la belle madame de Bleize, n'est-ce pas? On en
-parlait déjà quand j'étais haut comme cela ... Est-ce
-que ce sont toujours les mêmes?...</p>
-
-<p>Mareuil lui serra de nouveau la main et s'esquiva,
-ne voulant pas engager une discussion
-sociale sur ces rivalités de classes, ni relever tout
-ce qu'avaient d'injustes et de superficiel les appréciations
-du Grand Cob.</p>
-
-<p>Il se fraya péniblement sa route à travers la
-foule qui, chaque minute, devenait plus dense,
-plus résistante, n'avançait que par brèves secousses,
-suivies de long moments d'arrêt.</p>
-
-<p>Il se réjouissait secrètement de l'indifférence
-avec laquelle il avait examiné toutes les charmantes
-amies du Grand Cob.</p>
-
-<p>Devant leurs jolis corps accessibles, il n'avait eu
-aucun désir, aucune tentation. Il n'avait pas
-dérogé, il demeurait le cœur dédaigneux des
-amours brutales qu'il était la veille encore, lors
-de cette dramatique scène d'adieux que personne
-de toutes ces personnes ne savait, dont personne
-ne le soupçonnait le héros.</p>
-
-<p>Mais, lorsqu'il eut achevé le tour des autres tribunes,
-progressivement son orgueil l'abandonna.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span></p>
-
-<p>Ici c'étaient, comme là-bas, des dames tournant
-le dos à la piste et debout, sur lesquelles se penchaient
-des messieurs en uniforme ou à épingles
-en dents de cheval. Ici, comme là-bas, les femmes
-étaient suspendues des deux mains, ainsi qu'à un
-frêle mât de cocagne, au manche de leur ombrelle,
-dont la pointe plissait la toile rouge des banquettes;
-et elles gardaient, dans cette posture
-implorante, les yeux levés vers les yeux baissés des
-messieurs. Ici, comme là-bas, on paraissait pressé
-de préparer des petits collages d'été, de prendre
-des arrangements, de conclure.</p>
-
-<p>Et Mareuil avait des accès de jalousie impersonnelle,
-rétrospective, à voir toutes ces créatures,
-toutes ces Jack, en train certainement de faire à
-d'autres,&mdash;à d'autres amants absents, ingénus et
-dévoués&mdash;ce qu'on lui avait fait à lui, pendant
-deux années.</p>
-
-<p>Il dévisageait insolemment les clubmen en redingote,
-les cavaliers en habit rouge, les officiers
-bleu-de-ciel ou noirs songeant, à chacun: «Si
-c'était lui!»&mdash;énervé à l'idée de frôler peut-être,
-sans le savoir, un de ses rivaux d'hier, un de ceux
-qui avaient tenu dans leurs bras M<sup>me</sup> Hardouin,
-tandis qu'il agonisait à l'attendre.</p>
-
-<p>Plusieurs étaient célèbres pour leur élégance,
-leur agilité en selle, leurs succès mondains et<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span>
-féminins. Les plus humbles bourgeoises les connaissaient
-par leurs noms, les suivaient longtemps
-du regard comme des acteurs populaires. Et au
-milieu de ces <span class="err" title="original: gas">gars</span> solides, à la figure vaniteuse et
-rude, ou bien qui souriaient d'un sourire de
-maître, en se chuchotant, par-dessus l'épaule, des
-réflexions comiques, Mareuil avait presque honte
-de s'être donné la peine d'aimer, de s'être tant
-courbé à supplier, à souffrir. Il se sentait ignorant,
-naïf et faible comme un petit potache cerné par
-une cohue de «grands».</p>
-
-<p>Il murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Tous ces gens me répugnent! Allons-nous-en!</p>
-
-<p>Et il marcha vers la sortie, saluant, d'un air
-hâtif d'homme qui s'en va, les têtes qui le saluaient
-sur la route.</p>
-
-<p>&mdash;Bigre! fit-il à un tournant ... La mère Lepassereau!</p>
-
-<p>Il voulut se dissimuler derrière un monsieur
-qui le précédait, affecter de n'avoir rien aperçu.
-Mais trop tard! Leurs regards s'étaient joints,
-heurtés, et maintenant ceux de ladite mère
-Lepassereau ne le lâchaient plus, dardaient contre
-lui des lueurs à la fois avenantes et de menace. Il
-eut peur de sembler impoli et, résigné, il s'approcha
-de la grosse dame.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span></p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lepassereau feignit hypocritement la surprise.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, monsieur Mareuil!</p>
-
-<p>Puis elle multiplia les questions au sujet de
-madame sa mère, une si agréable femme; de
-monsieur son oncle, dont le château était voisin
-de celui des Lepassereau, en Normandie, et au
-sujet aussi de son travail à lui, M. Mareuil, qu'on
-lui avait dit peindre de si jolies choses, mais là,
-sans compliments.</p>
-
-<p>Elle l'appelait, à certains instants, Gilbert,
-s'excusant de sa familiarité, l'expliquant par ce
-fait qu'elle l'avait connu tout petit, qu'elle ne pouvait
-s'habituer à ce qu'il fût un homme, un vrai
-homme; et elle s'inquiétait s'il viendrait cette
-année, au château de monsieur son oncle, à Monneville,
-où, depuis six ans bientôt, on n'avait pas
-eu le plaisir de sa visite.</p>
-
-<p>&mdash;D'ailleurs, à Paris, vous ne sortez guère
-davantage ... Et même soit dit sans reproches, nous
-vous avons bien regretté chez nous, cet hiver ...
-C'étaient des réunions tout intimes, où je crois
-que vous ne vous seriez pas ennuyé ...</p>
-
-<p>Mareuil, qui guettait l'attaque, riposta:</p>
-
-<p>&mdash;Moi, j'en suis sûr, madame ... Ça été une
-coïncidence malheureuse ... Par hasard, ces deux
-<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span>fois-là j'étais pris ... Mais j'espère ...</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lepassereau l'interrompit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne reconnaissez pas Germaine, n'est-ce
-pas?</p>
-
-<p>Et d'un ton bienveillant:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! cela ne m'étonne pas ... En six ans, on
-change!... C'est bien naturel ... Et toi, Germaine,
-tu ne reconnais pas M. Mareuil, toi non plus?</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Germaine Lepassereau se retourna et, saluant
-d'un salut grave et réservé:</p>
-
-<p>&mdash;Non, je n'aurais pas reconnu Monsieur.</p>
-
-<p>Elle avait une allure assez gracieuse, des yeux
-clairs et larges, des cheveux châtain pâli, frisés en
-triangle sur le front; mais sans qu'elle fût déplaisante,
-il n'y avait rien de troublant dans sa petite
-figure froide, lisse et propre de jeune miss bien
-savonnée.</p>
-
-<p>Elle reprit, après un moment:</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, je me rappelle, je me rappelle
-parfaitement.</p>
-
-<p>Une fanfare sonnait, annonçant la fin d'un parcours
-et se mêlant au grondement lointain des
-derniers applaudissements, tandis qu'un nouveau
-cavalier, un hussard stoppait devant la tribune du
-jury.</p>
-
-<p>&mdash;Regarde, maman, dit Germaine sans laisser
-le temps à Mareuil de trouver la phrase courtoise
-<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span>qu'il cherchait ... Regarde! Voilà M. de Saint-Lys ...
-C'est la troisième fois qu'il monte aujourd'hui.</p>
-
-<p>Mareuil saisit l'occasion de réparer son silence:</p>
-
-<p>&mdash;Cela vous intéresse, ce concours, Mademoiselle?</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Lepassereau eut une moue ironique:</p>
-
-<p>&mdash;Heu?... Cela m'intéresse autant que d'aller
-faire des visites ou que d'aller à la Sorbonne ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous fréquentez la Sorbonne? Et vous
-vous y ennuyez, Mademoiselle?</p>
-
-<p>Il souriait le plus sympathiquement qu'il pouvait.</p>
-
-<p>Elle leva les yeux pour voir s'il se moquait; puis
-subitement, son regard sembla se voiler de défiance,
-se refermer sur ce qu'elle pensait, et elle
-répondit d'un ton bref comme un tour de clef:</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas dit cela!</p>
-
-<p>Elle s'était tournée vers la piste et affectait de
-s'occuper de la course de M. de Saint-Lys, marquant
-au crayon, sur son programme, les fautes
-commises, tapant le sol du bout de son en-cas,
-lorsque la haie ou la barrière avaient été convenament
-franchies.</p>
-
-<p>Gilbert, posté derrière, détaillait hostilement
-son buste enserré d'un long covercoat jaune, ses
-cheveux trop tirés sur la nuque où nul frison ne
-dépassait, toute sa netteté frigide de novice inexperte,
-et il éprouvait pour elle des sentiments de<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span>
-pédant d'amour, le mépris du savant pour l'illettré
-qui lui a manqué.</p>
-
-<p>Plus tard, quand elle aurait accompli ses preuves,
-oui, il eût compris qu'elle le reçût dédaigneusement,
-de cet air de majesté hautaine que donnent
-parfois aux femmes la conscience de leur mystérieuse
-valeur, le souvenir récent de ce qu'elles
-peuvent, avec leur corps!</p>
-
-<p>Mais, aujourd'hui, qu'elle l'accueillît ainsi, lui,
-Gilbert, l'ancien amant, l'ancien adversaire d'une
-gaillarde telle que M<sup>me</sup> Hardouin, qu'elle fît sa
-contractée, cette petite Lepassereau qui ignorait
-tout de la vie, qui n'avait d'autre mérite que sa
-virginité fade, non, c'était pénible, c'était sévère!</p>
-
-<p>Et pendant que M. de Saint-Lys terminait ses
-bonds, Mareuil parcourait du regard les dames
-proches, pour en découvrir une de laquelle il eût
-subi, sans récriminer, les intolérables façons de
-cette petite glaçon de Lepassereau. Tout autour de
-lui, tout au loin, se dressaient des têtes familières,
-têtes d'hommes, de femmes, de jeunes filles, inaperçues
-depuis deux ans et dont il déchiffrait, peu
-à peu, les traits changés par le temps. Après cet
-exil de sa liaison, il se faisait l'effet d'un voyageur
-revenant à Paris après un long voyage. Il reconnaissait
-un nez, une bouche, une attitude, puis le
-nom fuyait. Ou bien, il hésitait, croyait s'être<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span>
-trompé. Soudain, il s'inclina avec vivacité vers
-M<sup>me</sup> Lepassereau qui se passionnait pour la course
-de M. de Saint-Lys, et demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Madame!... Madame!... Est-ce que cette dame
-blonde, à droite, au-dessous de vous, au second
-banc, est-ce que ce n'est pas M<sup>me</sup> Lozières?</p>
-
-<p>&mdash;Où cela?</p>
-
-<p>&mdash;Là, à droite, au deuxième rang, un chapeau
-à coques de velours grenat ...</p>
-
-<p>Il désignait une jeune femme blonde, au visage
-ovale et pâle, aux sourcils noirs très épais, et dont
-les cheveux ondulés recouvraient à-demi l'oreille.</p>
-
-<p>&mdash;Où cela?... Où cela?... répétait M<sup>me</sup> Lepassereau
-dont l'attention, loin de travailler vers la
-droite, restait captivée, à gauche, par la double
-haie qu'atteignait, à cet instant, l'infatigable
-Saint-Lys.</p>
-
-<p>Enfin, elle répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, c'est M<sup>me</sup> Lozières ... C'est elle!</p>
-
-<p>Mareuil pensait:</p>
-
-<p>«Eh bien! en voilà une à qui le mariage a fait
-du bien!»</p>
-
-<p>Il se rappelait sa silhouette maigre et informe
-de jeune fille, d'enfant même, à l'époque où il
-jouait avec elle, dans le verger vert de Monneville,
-sous les pommiers tordus; et il l'examinait tout
-charmé de son épanouissement nouveau, de sa<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span>
-beauté grandie, lui trouvant un curieux air petit
-fifre de la Révolution, petit tambour Bara, avec
-ses cheveux dorés sur l'oreille.</p>
-
-<p>Mais une rumeur triomphale, une immense explosion
-de bravos venaient d'éclater, saluant le
-hussard qui avait sauté d'un superbe saut la rivière
-du centre. Une musique militaire entonna
-une marche d'opérette. La réunion était close.</p>
-
-<p>La piste, rapidement, se remplit de spectateurs
-et de spectatrices accourant pour assister à la distribution
-des récompenses. Près de la rivière, des
-groupes se formaient, joyeux et bavards, comme
-à la sortie des grandes administrations, la journée
-de travail finie. Des gigolos, en longue redingote,
-mesuraient, d'un œil effaré, la largeur de l'obstacle.
-Les femmes, sans interrompre leur causerie,
-s'entrejugeaient furtivement, le front impitoyable,
-notant les erreurs de mode ou les inventions habiles
-dans les toilettes qui circulaient,&mdash;et des figures
-s'avançaient, interrogatives et plus indicatrices
-que des doigts, des figures priant qu'on leur nommât
-ce monsieur avec une barbiche rousse ou cette
-dame en vert, là-bas.</p>
-
-<p>Au milieu de la foule, Mareuil, qui avait profité
-de la presse du départ pour semer M<sup>me</sup> Lepassereau,
-se promenait, l'aspect indifférent et ennuyé,
-quoiqu'en réalité tout à la préoccupation de<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span>
-revoir M<sup>me</sup> Lozières, de vérifier si elle était de près
-la jolie personne qu'elle lui avait semblé de loin.</p>
-
-<p>Elle devait avoir actuellement deux ans de
-moins que lui, quelque chose comme dans les
-vingt-huit ans; et on l'avait mariée, sept ans
-avant, avec un haut fonctionnaire des finances, un
-receveur, un trésorier-payeur,&mdash;Mareuil ne se
-souvenait plus au juste,&mdash;un républicain de
-vieille date, dont le choix avait fait scandale, lors
-du mariage, à Monneville, et dans toute la société
-conservatrice des environs.</p>
-
-<p>Un mariage qui s'expliquait pourtant, étant
-donné l'ingénuité docile de la jeune fille et les ambitions
-de sa famille, dont plusieurs membres
-déjà, dans la diplomatie ou l'armée, s'étaient un
-peu ralliés au gouvernement. Mais on avait mis
-longtemps, néanmoins, à le pardonner aux Brégy,
-à oublier leur fâcheux manquement à la bonne
-cause en péril ...</p>
-
-<p>Gilbert évoquait ces souvenirs: «Lucie de
-Brégy!... Lucie Lozières! Est-ce bizarre, cette rencontre!»</p>
-
-<p>Tout à coup, il remarqua les coques rouges de
-son chapeau, et lentement il se dirigea de son côté,
-de façon à ne pas être masqué par les dames avec
-qui elle causait. Arrivé devant elle, il salua; puis,
-après quelques pas, s'étant retourné pour la con<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span>templer
-de nouveau, il aperçut le regard de
-M<sup>me</sup> Lozières fixé vers lui, qui se dégageait vite,
-comme par honte d'avoir été surpris.</p>
-
-<p>Alors, il rôda de groupe en groupe, s'arrêtant à
-des poignées de main, à des conversations inutiles,
-retenu par le désir de s'approcher encore de la
-jeune femme, de renouer connaissance, si possible,
-sans but précis, pour voir, et parce qu'il en avait
-envie, tout simplement, en somme.</p>
-
-<p>Mais elle avait changé de place, était partie peut-être.
-Il ne put la retrouver.</p>
-
-<p>«C'est stupide, pensait-il, j'aurais dû lui parler ...
-Quelle gaffe!»</p>
-
-<p>Il chercha partout, traîna autour des sauteurs
-primés, faillit se faire écraser par les lauréats qui
-se rendaient aux écuries en trottinant, et finalement,
-à bout de patience, il gagna la sortie.</p>
-
-<p>La bousculade était grande, et, par moments, la
-masse serrée des partants se serrait davantage
-pour laisser passage à des chevaux qu'un lad emmenait
-dehors.</p>
-
-<p>&mdash;Hep! hep!</p>
-
-<p>On se rangeait, on s'étouffait, on se collait les
-uns aux autres, en rentrant les pieds. Des dames
-protestaient. D'autres souriaient à leurs voisins
-inconnus ou bien montraient une mine revêche
-aux privautés éventuelles. Une voix, der<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span>rière
-Mareuil, une voix claire et gaie prononça:</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, monsieur Gilbert!</p>
-
-<p>Il tourna la tête et vit M<sup>me</sup> Lozières qui, le
-coude au corps, lui tendait, avec difficulté, la
-main. Il balbutia, un peu décontenancé par cette
-apostrophe inespérée:</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, Madame!... Vous allez bien?...
-M. Lozières va bien?... Quelle foule, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Très bien, je vous remercie ... et Madame votre
-mère?</p>
-
-<p>Il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous croyais à Bourges?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non ... Nous avons quitté Bourges il y a
-trois mois ... Je suis tout à fait Parisienne, maintenant ...
-M. Lozières a été nommé au ministère, à
-l'administration centrale ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est une bonne chose! fit par courtoisie
-Mareuil. Vous devez être très contents!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, nous sommes assez contents ... Oh! oh!...
-Prenez garde!</p>
-
-<p>Une poussée l'avait jetée contre lui, et il sentit
-une odeur fine et forte, cet heureux alliage du
-parfum et d'elles-mêmes qu'exhalent certaines
-femmes toujours.</p>
-
-<p>Elle murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous demande pardon ... Je ne vous ai pas
-fait mal?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Du tout, du tout!... Mais ce service est bien
-tristement organisé ...</p>
-
-<p>Ils arrivaient sur le seuil.</p>
-
-<p>Une large nappe de lumière jaillit devant eux, et
-ils aperçurent des laquais en livrée et l'œil inquiet,
-à la recherche des maîtres, une triple rangée de
-badauds qui se penchaient avidement dans l'espoir
-de ces femmes, et ces femmes, et ces femmes
-qui sortaient.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lozières regarda à droite, à gauche&mdash;et
-d'un ton contrarié:</p>
-
-<p>&mdash;Comme c'est ennuyeux!... J'ai perdu mes
-amies, les dames avec qui j'étais tout à l'heure!</p>
-
-<p>Elle se haussait sur la pointe des pieds:</p>
-
-<p>&mdash;Non!... non, elles ne sont pas là ... Elles seront
-parties sans m'attendre!</p>
-
-<p>&mdash;Alors? fit-il brièvement.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, je vais vous dire au revoir et rentrer
-chez moi ... Je reçois le samedi ... Mais je
-n'ai plus que deux jours à votre disposition, puisque
-samedi en huit mes réceptions finissent ...
-N'oubliez pas, 9, rue Galilée, près de l'avenue
-Kléber ...</p>
-
-<p>Il retint un peu sa main et, d'une voix respectueusement
-caressante:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce qu'il vous déplairait que je vous accompagne?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Quand cela?... Maintenant?... Ce n'est guère
-votre chemin, il me semble ...</p>
-
-<p>Elle s'arrêta, inspecta vivement les alentours, et
-reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, si vous voulez bien vous déranger de
-votre route, j'aurais mauvaise grâce à refuser.</p>
-
-<p>Ils quittèrent le trottoir, traversèrent la chaussée,
-puis, fendant la foule entassée sur le refuge voisin
-et qui les guignait déjà, comme si, de longue date,
-ils eussent eu ensemble toutes sortes d'intimités,
-ils remontèrent, au pas de promenade, les Champs-Elysées,
-sans mot dire, malicieusement satisfaits
-du petit pacte audacieux qu'ils venaient de conclure.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lozières rompit, la première, le silence:</p>
-
-<p>&mdash;Vous travaillez beaucoup? J'ai vu de vous des
-choses délicieuses à l'Exposition du Blanc et Noir,
-l'an dernier, et aussi au Grand-Art ...</p>
-
-<p>Mareuil se défendit modestement.</p>
-
-<p>&mdash;Non, je vous assure, continua M<sup>me</sup> Lozières,
-j'aime énormément ce que vous faites ... Vous avez
-une façon de poser les personnages et surtout des
-teintes d'une délicatesse!...</p>
-
-<p>Elle lui parlait familièrement, tout de suite revenue
-au ton de camaraderie de jadis. Elle citait
-ce qu'elle préférait parmi ses pastels, ses esquisses
-formulant même des critiques, s'embarrassant par<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span>fois,
-manquant des termes exacts, mais lâchant
-moins de niaiseries qu'il n'en eût pu craindre.</p>
-
-<p>Mareuil déclara en raillant:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez du goût ... Permettez-moi de vous
-le dire ...</p>
-
-<p>Elle remercia d'une inclinaison de tête, et ils allèrent
-de nouveau quelque temps en silence.</p>
-
-<p>Mareuil observait sournoisement M<sup>me</sup> Lozières
-de son regard expert de peintre et d'amant sagace.</p>
-
-<p>Elle lui paraissait aussi séduisante que là-bas, à
-l'Hippique, gardait cet air petit fifre qui, dès l'abord,
-lui avait plu. Et, quoique d'une taille plutôt
-grande, elle avait de la grâce, elle marchait bien,
-de ce pas aisé, harmonieux, solide, qui distingue
-les femmes adroites et sûres de leur corps.</p>
-
-<p>Il l'évalua encore d'un coup d'œil sommaire:</p>
-
-<p>«Elle est bien, cette petite!... Quel dommage
-que je ne l'aime pas, que j'aie l'esprit ailleurs!...»</p>
-
-<p>Mais M<sup>me</sup> Lozières sentait probablement sur
-elle la pesanteur des regards de Mareuil, car,
-comme pour mettre fin à ce gênant examen, elle
-demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Savez-vous comment s'appelle la personne
-qui passe dans cette victoria bleue?...</p>
-
-<p>C'était une des demoiselles de la Butte, une
-grosse brune avec un chapeau empanaché de blanc.
-Mareuil répondit sèchement:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Elle se nomme Mériel ou Nivolas ... je ne vous
-garantis rien ... Du reste, si vous voulez des renseignements
-sur ces dames, vous vous adressez
-fort mal ... je n'en fréquente aucune.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lozières parut aguichée par l'expression
-mauvaise des paroles de Mareuil:</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, pourquoi?... Il y en a cependant de
-bien jolies?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne dis pas ... Mais, je n'aime pas cette façon
-d'aimer ...</p>
-
-<p>Elle s'exclama d'une voix incrédule:</p>
-
-<p>&mdash;Vous voulez donc de l'amour, de l'amour
-vrai?</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être!</p>
-
-<p>&mdash;C'est surprenant! Je n'aurais pas cru cela de
-vous!... Je ne sais comment ... Est-ce parce que je
-vous vois encore petit garçon, turbulent et méprisant
-pour les filles, comme vous disiez?... Mais
-je n'aurais jamais supposé que vous fussiez un
-amoureux, un sentimental....</p>
-
-<p>Mareuil répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;C'est pourtant comme cela!</p>
-
-<p>Puis, après un silence:</p>
-
-<p>&mdash;Et même, savez-vous de quel nom on m'a
-surnommé chez un de mes amis?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas idée ...</p>
-
-<p>&mdash;On m'a surnommé Soif-d'Amour!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span></p>
-
-<p>Elle eut un petit rire cordial.</p>
-
-<p>&mdash;Soif-d'Amour! Oh! c'est drôle, c'est très
-drôle, Soif-d'Amour. Evidemment, cela prouve en
-votre faveur ... Vous allez me trouver bien indiscrète ...
-Est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes
-ainsi?</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai été ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous ne l'êtes plus?...</p>
-
-<p>&mdash;Plus pour le moment ...</p>
-
-<p>Elle ne répliqua pas, la figure égayée d'un mince
-sourire, la tête baissée vers le bitume grisâtre,
-mais la pensée visiblement tendue vers d'autres
-choses, vers tout ce que Mareuil ne lui avait pas
-révélé et qu'elle eût bien voulu connaître.</p>
-
-<p>Il réfléchissait: «Pourquoi est-ce que je lui
-confie ces histoires?... Je ne tiens pas à me faire
-admirer, et j'ai l'air de me poser en être extraordinaire ...
-C'est imbécile!»</p>
-
-<p>Le temps avait fraîchi. La nuit tombait. Une
-rafale de vent s'éleva, vint coller la souple robe de
-M<sup>me</sup> Lozières contre son corps.</p>
-
-<p>«Elle n'est décidément pas mal, songeait Mareuil,
-et cela vaudrait toujours mieux qu'une
-Mériel, qu'une Kerjeu, qu'une Nivolas ...»</p>
-
-<p>Elle l'interrompit dans ces parallèles:</p>
-
-<p>&mdash;Vous autorisez une question?</p>
-
-<p>&mdash;Tant qu'il vous plaira!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, voilà! dit-elle, comme livrant la
-conclusion de ses raisonnements secrets ... Voilà!
-Pensez-vous qu'un jeune homme de votre âge
-puisse aimer d'une manière absolue ... Vous m'entendrez
-à demi ... C'est très difficile à expliquer ...
-Pensez-vous qu'un jeune homme peut être fidèle,
-complètement fidèle, même quand il aime, au milieu
-des entraînements, des tentations, des occasions?...</p>
-
-<p>&mdash;Certainement! fit Mareuil.</p>
-
-<p>Elle reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ce doit être bien rare ... Ainsi, par exemple,
-ceux que nous avons rencontrés tantôt au
-Concours, tous ces officiers, ces hommes de sport,
-pensez-vous ...</p>
-
-<p>Mareuil s'exclama rageusement:</p>
-
-<p>&mdash;Ceux-là! ceux-là!... Ah! mais non!... Et
-puis, je préfère que vous ne m'en parliez pas, des
-jeunes gens ... Je les déteste!</p>
-
-<p>&mdash;Vous les détestez?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je les déteste, surtout lorsque je les
-vois en foule, en masse, réunis ensemble, comme
-ils étaient aujourd'hui ... Tenez, il m'est arrivé de
-me sauver d'un salon de cercle, d'une salle de
-théâtre, d'une salle d'armes, parce qu'il y avait
-là trop d'hommes, parce que cela m'indignait de
-rêver à tout ce qu'ils étaient capables de faire avec<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span>
-leurs yeux, leurs moustaches, leur vigueur, leurs
-corps alertes ... Ce sont des voleurs de cœurs, des
-voleurs de femmes ... Je les déteste!...</p>
-
-<p>Elle lui lança un regard ému, un de ces instinctifs
-regards de gratitude comme elles en ont toutes
-quand on dit, à leur propos, des paroles même un
-peu absurdes, mais qui sont plus que des mots de
-désir brutal ou d'offres libertines.</p>
-
-<p>Mareuil continuait:</p>
-
-<p>&mdash;Non, je ne comprends pas qu'on trahisse ... Je
-trouve ça puéril ... Il serait si simple de quitter
-quand on cesse d'aimer ... Pour ma part, je n'ai
-jamais trompé ... et je suis persuadé, je crois bien
-que je ne tromperai jamais ... oui, je le crois bien ...</p>
-
-<p>Il avait proféré cela comme une leçon récitée,
-sans conviction dans la pensée, et il demeurait stupéfait
-de sentir en lui ce subit désaccord, répétant:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, réellement, je le crois!</p>
-
-<p>&mdash;C'est très bien! fit M<sup>me</sup> Lozières ... Et si vous
-ne redoutez pas de vous ennuyer, vous viendrez
-en recauser chez moi, samedi prochain ...</p>
-
-<p>Il s'écria d'un air de regret:</p>
-
-<p>&mdash;Comment! vous rentrez?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je rentre ... D'abord, ce vent me donne
-la migraine ... Et puis il est très tard ...</p>
-
-<p>Mareuil prit, en plaisantant, un ton de mélodrame:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ecoutez!... Suivez-moi et je vous raconterai
-ma vie!</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lozières souriait:</p>
-
-<p>&mdash;Mais je ne vous la demande pas!</p>
-
-<p>&mdash;Alors, je vous raconterai autre chose, tout ce
-que vous voudrez ... Il est à peine six heures et
-demie ... Vous avez largement le temps!</p>
-
-<p>Et comme elle hésitait, il feignit de l'amertume:</p>
-
-<p>&mdash;Quand je pense qu'à Monneville, c'était toujours
-vous qui me relanciez, qui me suppliiez de
-jouer ...</p>
-
-<p>Elle répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne sommes plus à Monneville ... Enfin,
-je ne veux pas que vous vous imaginiez que je me
-venge ... Entendu!... Nous marcherons encore un
-peu, mais quelques pas, seulement!</p>
-
-<p>Ils se remirent en route, traversèrent la place
-de l'Etoile et s'engagèrent dans l'avenue de la
-Grande-Armée.</p>
-
-<p>Le crépuscule devenait plus noir, et une à une, les
-lanternes des réverbères s'allumaient. Lorsqu'ils
-passaient auprès d'elles, Mareuil s'amusait de voir
-son ombre et l'ombre de Lucie s'allongeant, côte à
-côte, comme celles de deux amants flâneurs. Parfois,
-à une bourrasque plus violente, elle détournait
-la tête de son côté et elle échangeait avec lui
-un sourire amical, un sourire complice.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Non, je n'ai jamais, jamais trahi! disait Gilbert.</p>
-
-<p>Il avait repris ses théories sur l'amour, sur ce
-qu'on doit à une femme aimée, sur le dégoût que
-nécessairement on éprouve pour les autres, qui
-ont le tort de ne pas être elle&mdash;décrivant à
-M<sup>me</sup> Lozières tout son trésor de sentimentalité,
-inventoriant toutes ses richesses de cœur, les faisant
-scintiller, miroiter, valoir comme un bijoutier
-ses bijoux devant une cliente à gagner.</p>
-
-<p>Il avait conscience d'être sincère maintenant, et
-l'indécision bizarre de tout à l'heure ne l'oppressait
-plus. Il parlait de son irréprochable fidélité
-ainsi qu'un brave de son courage, avec cette assurance
-naturelle qui nous vient d'un passé glorieux,
-d'actions d'éclat incontestables. Chacune de ses
-phrases se rapportait à des hauts faits qu'il eût pu
-prouver, à l'un des épisodes de la terrible campagne
-de deux ans qu'il avait menée contre Jack.
-Il s'écriait à tout <span class="err" title="original: instani">instant</span>: «Quant à moi ...» ou
-bien «Il m'est souvent arrivé» ou encore: «Sans
-me citer comme exemple ...»; et sous ces formules
-personnelles qui lui échappaient, M<sup>me</sup> Lozières
-devinait une histoire vraie, un drame touchant,
-peut-être.</p>
-
-<p>Elle n'interrogeait plus, le laissait disserter,
-craignant de prononcer des questions significa<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span>tives,
-de trop montrer son intérêt, sa sympathie.</p>
-
-<p>Ils étaient près de la Porte-Maillot. Elle vit la
-grille, et d'un ton impératif:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut que je rentre ...</p>
-
-<p>&mdash;Il le faut?...</p>
-
-<p>&mdash;N'insistez pas!... Cela me désobligerait.</p>
-
-<p>Ils revinrent en arrière. M<sup>me</sup> Lozières hâtait le
-pas, se plaignant d'être en retard, très fâchée,
-très mécontente.</p>
-
-<p>Mareuil, pour la calmer, consultait sa montre,
-donnait de fausses heures auxquelles elle refusait
-de croire.</p>
-
-<p>A l'angle de l'avenue Kléber, elle s'arrêta:</p>
-
-<p>&mdash;Si vous voulez, j'aime mieux que nous nous
-séparions ici!</p>
-
-<p>Puis, Mareuil, serrant un peu fort sa main, elle
-la retira brusquement:</p>
-
-<p>&mdash;A bientôt, j'espère!</p>
-
-<p>Elle n'indiquait plus de jour, cette fois. Il répliqua
-de même:</p>
-
-<p>&mdash;A bientôt!... Je suis bien heureux de vous
-avoir revue!</p>
-
-<p>Elle le regarda d'un regard franchement tendre,
-presque prometteur et elle ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;A bientôt alors!... Je me sauve!</p>
-
-<p>Elle avait disparu au coin d'une rue.</p>
-
-<p>Mareuil songea:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span></p>
-
-<p>«Elle est agréable ... Mais quels yeux bêtes en
-partant!... Quels regards sales elles peuvent vous
-avoir!... C'est écœurant!...»</p>
-
-<p>Il monta dans un fiacre et se fit conduire chez
-lui. Auprès du parc Monceau, il distingua, malgré
-la nuit, un endroit où jadis, avec Jack, il s'était
-promené, aux premiers jours de leur liaison. Il
-poussa un soupir, et resta quelque temps avec une
-vague mélancolie.</p>
-
-<h2>V</h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span></p>
-<p>&mdash;On peut entrer?</p>
-
-<p>&mdash;Entrez! dit Gilbert, en reconnaissant la voix
-de Brévannes ... Vous? Un samedi?... Je croyais
-que c'était votre jour d'article?</p>
-
-<p>Le journaliste s'assit et alluma un cigare:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'ai eu fini plus tôt que de coutume ...
-Dites donc, qu'est-ce que vous faites, aujourd'hui?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, êtes-vous libre?</p>
-
-<p>&mdash;Libre!... Libre!... Ça dépend! dit Mareuil,
-qui s'était précisément promis d'aller, dans l'après-midi,
-chez M<sup>me</sup> Lozières ... Ça dépend un peu de
-l'heure et aussi de ce que vous avez à m'offrir ...</p>
-
-<p>&mdash;Voilà! fit Brévannes. Il y a tantôt répétition
-générale à l'Odéon ... La jeune enfant est souffrante
-et ne peut venir ... Voulez-vous la remplacer?
-<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span>On raconte que la pièce est intéressante ...</p>
-
-<p>Mareuil se recueillit. Cette proposition ne le séduisait
-guère, mais une soudaine envie le poussait
-à profiter du prétexte pour retarder cette visite
-de combat que, la veille encore, il hésitait à
-rendre, à livrer.</p>
-
-<p>Il pensa avec soulagement: «Il ne serait peut-être
-pas mauvais de la faire attendre ...»&mdash;puis,
-tout haut:</p>
-
-<p>&mdash;C'est convenu! Cela me va!</p>
-
-<p>&mdash;Alors prenez votre chapeau ... Nous mangerons
-de l'autre côté de l'eau ... Ne lambinons pas!...
-Le rideau est à une heure.</p>
-
-<p>Lorsqu'ils furent en voiture, après quelques instants
-de silence, Brévannes demanda:</p>
-
-<p>&mdash;A propos, et la santé du cœur?</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, dit Mareuil ... je n'ai pas trop à me
-plaindre ... Je suis même étonné de souffrir si peu ...
-A tel point, que je fais des expériences, que je me
-mets à l'épreuve pour voir si c'est bien fini, si ce
-n'est pas un engourdissement passager ... Je me
-représente la dame en train d'accomplir des infamies,
-des débauches extraordinaires ... Rien! Cela
-me laisse calme, cela augmente seulement un petit
-peu la répulsion que j'ai pour elle ... Je lui crie un
-gros mot, une injure ... Mes lèvres se soulèvent de
-dégoût ... Et c'est tout!... Quant à ces messieurs ...</p>
-
-<p>&mdash;Quels messieurs?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Vous savez bien, le boursier, l'avocat, la bande,
-enfin ...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! je ne leur en veux presque plus ...
-Je n'ai plus pour eux qu'une sorte de curiosité ...
-Oui, tenez, je voudrais bien voir leurs têtes, leurs
-têtes de cocus ... Car ils l'ont été, comme moi, les
-imbéciles, comme tout le monde le sera avec la
-dame!... Je commence à la comprendre, cette personne,
-je commence à la connaître!...</p>
-
-<p>Brévannes approuva:</p>
-
-<p>&mdash;Votre état d'esprit me semble, en effet, assez
-bon ... Et alors, vous ne l'aimez plus?...</p>
-
-<p>&mdash;On le dirait ... C'est, d'ailleurs, ce qui me confond,
-mon vieux ... Car, pourquoi est-ce que, du
-jour au lendemain, je ne l'ai plus aimée? Parce
-que j'ai su qu'elle me trompait? Je l'ai cru d'abord.
-Mais, ensuite, j'ai réfléchi ... Ce n'est pas la raison ...
-J'aurais pu savoir et pardonner, continuer de l'aimer ...
-J'aurais pu désirer la revoir, accepter qu'elle
-revînt comme elle m'en priait ... Pas du tout, j'ai
-refusé ...</p>
-
-<p>&mdash;Et maintenant, vous refuseriez encore?...
-Vous refuseriez si elle vous écrivait, si elle vous
-donnait pour demain ou après-demain un petit
-rendez-vous amical?</p>
-
-<p>&mdash;Je refuserais, parce que je n'ai plus envie<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span>
-d'elle ... Et puis, pas de danger qu'elle m'écrive ...
-Elle est sans doute enchantée que ce soit terminé,
-d'avoir sa tranquillité, sa liberté ... Elle ne viendra
-pas me chercher, allez ... Mais vous, Brévannes,
-vous expliquez-vous cela, que je ne l'aime plus?...</p>
-
-<p>Brévannes tiraillait sa longue moustache blonde.</p>
-
-<p>&mdash;Moi?... Moi? Je ne me suis jamais engagé à
-vous fournir des éclaircissements psychologiques
-sur votre cas ... Comment!... Vous ne souffrez plus,
-vous avez la chance de ne plus souffrir et vous demandez,
-en sus, des explications!... Vous en voulez
-trop, mon jeune ami! Vous êtes insatiable!</p>
-
-<p>Mareuil suivait son idée:</p>
-
-<p>&mdash;Par contre, si je ne souffre pas, je m'ennuie
-ferme!... J'ai essayé de travailler ces jours-ci. Pas
-moyen! Est-ce affaire de tempérament ou d'habitude?
-mais je sens que je ne suis capable que d'aimer,
-que je ne suis bon qu'à cela, qu'il n'y a que
-cela qui m'intéresse ... Je suis devenu homme de
-sentiment, comme d'autres sont hommes de cheval,
-hommes de finances, hommes d'études ...</p>
-
-<p>Et il répéta, ravi de sa trouvaille:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je suis un homme de sentiment!... Saisissez-vous?</p>
-
-<p>Brévannes répliqua d'une voix narquoise:</p>
-
-<p>&mdash;Si je saisis?... Passez-moi donc une allumette ...
-Si je saisis?... Comme un huissier!... Mais<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span>
-on n'est pas homme de sentiment tout seul. Vous
-oubliez, mon brave monsieur, qu'on ne l'est généralement
-qu'à deux ... c'est le minimum!</p>
-
-<p>&mdash;J'oublie? fit Mareuil, à son tour ironique ...
-Ah! j'oublie?... Et qui vous dit que nous ne serions
-pas deux?</p>
-
-<p>Brévannes l'examina avec compassion:</p>
-
-<p>&mdash;Déjà?...</p>
-
-<p>&mdash;Déjà! repartit Mareuil d'un ton résolu ...
-Parfaitement, j'ai en vue une petite femme charmante ...</p>
-
-<p>&mdash;Que vous aimez?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'irai pas jusqu'à vous jurer que je l'aime ...
-ce serait exagérer!... Mais je crois que je l'aimerai,
-que je l'aimerai bien ... avec le temps ...</p>
-
-<p>Brévannes leva les bras en signe d'absolution:</p>
-
-<p>&mdash;Au fait, si c'est votre manie, si cela vous plaît,
-vous auriez tort de vous priver!... Une façon
-comme une autre d'aiguiller sa vie!...</p>
-
-<p>Et il ajouta en posant sa main sur le genou de
-Mareuil:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes riche, n'est-ce pas? Ou du moins
-vous n'avez pas besoin de travailler pour vivre ...
-Vous n'avez pas non plus une âme de missionnaire
-ou de héros, à ce qu'il me paraît ... Alors, ce ne
-sera jamais moi qui vous conseillerai de vous
-tourmenter pour la gloire, pour qu'on déclare que<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span>
-vous avez du talent ... Et, qui sait? on ne le déclarerait
-peut-être pas ... On déclarerait peut-être, au
-contraire, que vous n'en avez aucun ... Non, voyez-vous,
-mon petit Mareuil, quand, comme vous, on
-n'a dans l'existence ni charges ni responsabilités,
-ce qu'il y a de mieux, pendant le court bout de
-temps qu'on séjourne ici-bas, c'est encore de faire
-ce qui vous amuse!...</p>
-
-<p>La voiture s'arrêta, et ils pénétrèrent dans le restaurant
-où ils déjeunèrent rapidement.</p>
-
-<p>Mareuil n'écouta pas la pièce. Il songeait à
-M<sup>me</sup> Lozières, se figurant les émotions qui devaient
-l'agiter, tandis que l'heure s'avançait sans qu'il
-vînt, le ton distrait dont elle devait parler aux visiteuses&mdash;toute
-désappointée, toute au regret de
-s'être laissée aller à cette promenade clandestine,
-à cette familiarité de causerie intime avec un monsieur
-si inconséquent ou si froid.</p>
-
-<p>De plus, il avait remarqué, dans une baignoire
-voisine de son fauteuil, M<sup>me</sup> Béatry, une petite
-brunette élégante que, de l'orchestre, on lorgnait
-beaucoup; et il la fixait obstinément.</p>
-
-<p>C'était une jeune veuve aux lèvres un peu fortes,
-aux narines très ouvertes et frémissantes, une de
-ces jeunes veuves en présence desquelles on juge
-immédiatement que c'est du mari et du mari qu'il
-leur faut, ou quelque chose d'approchant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span></p>
-
-<p>Des bruits bizarres couraient sur elle, que Mareuil
-savait, s'étant informé, après l'avoir fréquemment
-rencontrée dans son quartier, et pris de cet
-intérêt qu'on a souvent pour certaines anciennes
-amies de rue, aux regards devenus affables, à la
-longue même souriants. Une malpropre histoire
-d'argent: M. Béatry rédigeant un testament qui interdisait
-à sa femme de se remarier sous peine de
-voir passer aux enfants, deux petits garçons, la
-fortune presque entière; et ensuite, M<sup>me</sup> Lestang,
-la mère de la jeune veuve, asservie à ces clauses sataniques,
-veillant autour de sa fille comme un factionnaire
-devant une banque, repoussant au large
-tous les prétendants comme des voleurs, épouvantée
-à l'idée d'une rechute dans la gêne d'où le
-premier mariage les avait miraculeusement tirées.</p>
-
-<p>Mareuil se rappelait ces détails contés, autrefois,
-par un camarade; et tout en lorgnant M<sup>me</sup> Béatry:
-«Ce brésillon m'irait assez, m'irait autant
-que la petite Lozières ... Oui, mais il y aurait à se
-faire présenter ... Sans compter la mère à franchir,
-le boule-dogue de mère ... Trop de besogne!...»</p>
-
-<p>A la sortie, pourtant, il l'attendit quelques minutes.
-Elle ne paraissait pas. Il s'en alla sans effort.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>La semaine lui sembla lente. Il rêvait à M<sup>me</sup> Lozières,
-se l'imaginait, rue Fortuny, entièrement<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span>
-à lui, ayant abandonné toute pudeur; et cela lui
-suggérait des désirs qu'il notait avec joie, comme
-des présages d'amour en bonne voie. Puis, lorsque
-ces exercices ne suffisaient pas, lorsqu'il lui venait
-des tentations de renoncer à la lutte, vite il
-les écartait en se remémorant le passé, les jeunes
-modèles qu'il avait fréquentées avant M<sup>me</sup> Hardouin,
-les parties désolantes le dimanche, dans la
-banlieue, les retours bruyants, la nuit, parmi la
-foule,&mdash;et l'encrassement d'ennui qui lui restait,
-pour plusieurs jours, de ces journées de fête.
-Recommencer, retomber à ces pauvres escapades,
-après les sublimes heures de passion, après ce
-qu'il avait appris à ressentir? Merci! Non, c'était
-aimer qu'il voulait.</p>
-
-<p>Seulement, par exemple, il ne permettrait pas
-que Lucie prolongeât trop la résistance, s'avisât
-de le traîner, de le jouer. Il lui accorderait les
-délais d'usage, le temps de se donner; mais le
-moment venu, si elle ne cédait pas, il passerait à
-une autre, car elle n'avait pas un charme si exceptionnel
-enfin qu'on ne pût en trouver de pareilles,
-et même de meilleures.</p>
-
-<p>Il était donc dans les dispositions les plus rigoureuses
-quand, le samedi suivant, vers une heure et
-demie, il sonna à la porte de M<sup>me</sup> Lozières.</p>
-
-<p>Il avait choisi cette heure à dessein, de façon à<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span>
-se rencontrer seul avec elle et à se déclarer sur-le-champ,
-dès le premier tête-à-tête. On l'introduisit
-dans un boudoir attenant à un salon plus vaste et
-meublé de meubles anciens, tendus de soieries
-effacées. Puis on revint lui dire que Madame le
-priait de vouloir bien patienter un peu, et qu'elle
-ne tarderait pas.</p>
-
-<p>Il se mit à se promener à travers la pièce, inspectant
-les tableaux posés aux murs, les fleurs des
-potiches, les photographies éparses dans de jolis
-cadres, sur un guéridon bas.</p>
-
-<p>Il repassait en son esprit les phrases qu'il se
-proposait de prononcer d'abord, les mots décisifs
-qui seraient comme le signal de la bataille&mdash;de
-cette bataille qui finirait peut-être pour lui
-sans grand dommage, par le triomphe de l'adversaire,
-ou bien qui engagerait, une fois de
-plus, sa vie pour combien de mois, combien
-d'années?</p>
-
-<p>Il entendit un frôlement d'étoffes sur le tapis,
-des pas hâtifs, puis M<sup>me</sup> Lozières parut, agrafant
-la dernière agrafe de son corsage. Elle lui indiqua
-un siège et d'une voix un peu essoufflée:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne m'en voulez pas?... Je n'étais pas
-prête ... J'ai dû sortir ce matin et lorsque vous avez
-sonné, je commençais à peine ma toilette ... Ce que
-je me suis pressée!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span></p>
-
-<p>Elle tapotait sa robe, une longue robe de réception
-en soie cuivre, recouverte de dentelles noires.</p>
-
-<p>Mareuil répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Je regrette que vous vous soyez tant pressée ...
-C'est moi qui suis coupable ... J'arrive à une heure
-indue, à une heure absolument incorrecte ...</p>
-
-<p>Elle souriait, les yeux baissés:</p>
-
-<p>&mdash;Le fait est que vous arrivez un peu tôt!</p>
-
-<p>&mdash;Mais j'ai une excuse! dit Mareuil.</p>
-
-<p>&mdash;Et laquelle?</p>
-
-<p>&mdash;C'est d'avoir commis exprès cette incorrection.</p>
-
-<p>&mdash;Exprès? fit madame Lozières, d'un air candide.</p>
-
-<p>Mareuil répéta en pesant sur le mot:</p>
-
-<p>&mdash;Exprès!... Oui, je désirais vous voir seule ...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, dans ce cas, dit M<sup>me</sup> Lozières avec
-aisance, dépêchez-vous ... Vos instants de plaisir
-sont comptés, car, dans un quart d'heure,
-M<sup>me</sup> de Brégy, ma tante, sera ici pour m'aider à
-recevoir ...</p>
-
-<p>Mareuil réprima une moue de mécontentement.
-La survenue de cette M<sup>me</sup> de Brégy, la seule proche
-parente de Lucie, depuis trois ans orpheline, l'inquiétait.
-M<sup>me</sup> Lozières reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez que vous avez failli me faire
-gronder, l'autre soir ... Je ne suis rentrée qu'à sept
-<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span>heures et demie, et mon mari ...</p>
-
-<p>Mareuil déposa son chapeau sur le tapis, à sa
-droite.</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi de vous couper la parole ...
-Mais vous présumez bien que j'avais mes raisons
-pour souhaiter de vous voir ainsi ...</p>
-
-<p>Elle eut un geste d'ignorance.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je vous en prie, fit Mareuil, laissez-moi
-parler ...</p>
-
-<p>Et s'exhortant, se forçant, sans aucun élan:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà!... Je ne suis pas venu samedi dernier,
-parce que je n'osais pas encore ce que j'ai le courage
-d'oser aujourd'hui ... Je viens vous demander
-de vous revoir ...</p>
-
-<p>&mdash;De me revoir?... Mais vous me voyez!... Vous
-me reverrez!...</p>
-
-<p>&mdash;Comprenez-moi ... De vous revoir plus souvent,
-ailleurs qu'ici, de vous revoir seule, enfin ...</p>
-
-<p>Elle essaya de plaisanter:</p>
-
-<p>&mdash;Toujours seule, alors ... Et pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?... Pourquoi?... Parce que je ne
-peux plus me passer de vous, parce que depuis
-dix jours, je ne pense qu'à vous ...</p>
-
-<p>Il attendit un instant qu'elle lui fournît la
-réplique, mais elle gardait le silence, les yeux
-attentifs vers les petits boutons de nacre de ses
-hauts gants, qu'elle boutonnait lentement.</p>
-
-<p>Il s'écria:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Vous avez l'air de ne pas me croire. Vous ne
-me répondez pas ... Pourtant, je vous jure que
-je suis sincère ... Et si peu que vous me connaissiez,
-vous savez bien que je me doute de l'importance
-de ce que je vous dis, que je le pense
-puisque je vous le dis ... je vous en prie ... je vous
-en prie, ne refusez pas ... Vous me feriez tant de
-peine!...</p>
-
-<p>Sa voix tremblait. Il s'arrêta, bien plus ému du
-son de ses paroles que de leur sens vrai; et il se
-félicitait: «Allons, allons! C'est mieux!... Cela ne
-va pas trop mal!»</p>
-
-<p>Elle redressa la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez fini?... Je ne voulais pas vous
-interrompre ... Cela vous aurait peut-être contrarié ...
-Et puis, je peux vous l'avouer franchement ...
-votre déclaration était assez charmante, assez discrète,
-pour donner le désir de l'entendre jusqu'au
-bout ... Ensuite, avec la même franchise, je réponds
-à votre demande, je vous dis: C'est impossible!</p>
-
-<p>Mareuil vivement se rassura: «Cela ne signifie
-rien! Continuons!»&mdash;Et avec une intonation
-désespérée:</p>
-
-<p>&mdash;Impossible?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, impossible ... Le motif? C'est que je ne
-veux être la maîtresse ni de vous ni de personne ...</p>
-
-<p>Mareuil eut envie de prendre son chapeau, de<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span>
-s'en aller; mais se contenant, il proféra d'un air
-indigné:</p>
-
-<p>&mdash;Maîtresse!... Maîtresse!... Ma maîtresse!... Il
-s'agit bien de ça ... Maîtresse!... C'est-à-dire que
-vous ne me croyez pas, que vous me considérez
-comme un chercheur de femmes, un chasseur
-d'occasions, un monsieur qui serait bien aise de
-vous avoir comme une autre, tout bonnement
-parce que vous êtes jolie et gracieuse ... N'est-ce
-pas, c'est bien cela que vous pensez, malgré mes
-confidences de l'autre jour, malgré tout ce que je
-vous ai révélé de moi-même dans cette conversation
-affectueuse?... Comme c'est mal!</p>
-
-<p>Elle balbutia très gênée:</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous trompez ... J'ai au contraire pour
-vous, depuis notre causerie, une profonde sympathie ...
-Vous m'avez dit ce jour-là des choses qui
-m'ont beaucoup plu ... Pourtant, ce que vous me
-proposez est, je vous le répète, impossible ...</p>
-
-<p>Il y eut un temps. Mareuil songeait: «Aurait-elle
-un amant?» Puis apercevant sa mine contrite:
-«Mais non, elle a l'air sérieusement ennuyée ...
-Et puis quand même, qu'est-ce que cela
-ferait?... Ah! c'est dur! c'est dur!»</p>
-
-<p>Il réunit toute son audace, et de sa voix la plus
-câline, la plus douce:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je serais navré de vous importuner ... Cependant,
-réfléchissez ... Que risqueriez-vous? Ce que
-vous avez risqué la première fois, pas davantage:
-une promenade solitaire, une autre si celle-là ne
-vous avait pas déçue; puis d'autres, peut-être si
-vous vouliez ...</p>
-
-<p>Et après une pause:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis bien obligé de vous expliquer tout
-cela ... Vous vous êtes si complètement méprise sur
-mon compte!... Non, véritablement, je sais trop ce
-que c'est que d'aimer pour supposer que, du premier
-coup, au premier mot, on puisse inspirer de la
-tendresse ... Ces sentiments ne viennent que peu à
-peu, quand on se connaît, quand on s'apprécie ...
-Et les femmes qui prétendent les avoir autrement,
-eh bien! elles ne valent pas plus que les hommes
-dont nous parlons ... Ce sont des gredines ... des
-aventurières!...</p>
-
-<p>Il s'exprimait avec autorité maintenant, soutenu
-par ses rancunes, ayant retrouvé ce ton éloquent
-de passion meurtrie qui intriguait Lucie; et victorieusement
-il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;D'ailleurs, est-ce que je vous ai dit que je
-vous aimais, moi? Est-ce que j'ai eu cette impudence?...
-Non, je ne vous l'ai pas dit!... Je vous ai
-tout dit sauf cela ...</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lozières, comme éblouie par ce raisonnement,
-répliqua:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai ... J'en conviens ... Mais précisément
-je ne veux pas m'exposer à aimer, à tous ces dangers
-d'un flirt ... Je vous en conjure, qu'il ne soit
-plus question de ces choses et contentez-vous que
-je reste votre amie, que j'éprouve pour vous une
-grande, une réelle sympathie ...</p>
-
-<p>Il prit sa main, sa main dégantée, et y posa un
-long baiser. Elle contemplait distraitement la fine
-raie blanche qui séparait ses cheveux souples et
-lustrés; puis, plus loin, la chair blanche de sa
-nuque dans l'écartement du col, et, tout à coup,
-elle tressaillit, sentant les dents de Mareuil qui,
-dans un baiser plus fort, l'avaient un peu mordue.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! laissez-moi!</p>
-
-<p>Elle avait arraché sa main.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous demande pardon! fit Mareuil, dont le
-regard brillait.</p>
-
-<p>Deux coups sonnèrent à la pendule. Il se dit:
-«Deux heures! La tante Brégy menace ... Un
-dernier essai, et je file!...»</p>
-
-<p>Il rapprocha sa chaise du petit canapé où Lucie
-était assise, et d'un air chagriné:</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, nous ne nous reverrons plus?</p>
-
-<p>&mdash;Si, nous nous reverrons!</p>
-
-<p>&mdash;Non, puisque à dater d'aujourd'hui, vous ne
-<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span>recevez plus ...</p>
-
-<p>Elle cherchait une excuse, une compensation à
-lui opposer.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! nous nous rencontrerons ... Nous nous
-verrons peut-être au Bois, aux eaux ... Et l'hiver
-prochain, vous reviendrez me rendre visite ...</p>
-
-<p>&mdash;L'hiver prochain! s'exclama Gilbert ... Dans
-six mois! Dans huit mois!... Quelle tristesse!</p>
-
-<p>Il avait ressaisi sa main qu'il embrassait avec
-plus d'ardeur, couvrant de baisers son poignet et
-même au-dessus, la peau délicate de son bras.
-Il releva un peu la tête, étonné de son inertie, et la
-vit les paupières battantes, le visage convulsé de
-cette belle expression douloureuse de bête agonisante
-qu'ont les femmes qui faiblissent.</p>
-
-<p>Alors, sans hésiter, il s'assit près d'elle et prestement
-l'attira à lui.</p>
-
-<p>Elle bégayait:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en supplie! Je vous en supplie!</p>
-
-<p>Il ne l'écoutait pas, continuait de l'embrasser,
-dans le cou, dans les cheveux, sur le front, mais
-comme il atteignait sa bouche, elle se dégagea
-d'un sursaut violent&mdash;et brutalement, les sourcils
-froncés, les bras serrés au corps, dans un ramassement
-de défense, elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Allez-vous-en!... Je veux que vous vous en
-alliez!</p>
-
-<p>Il implora à son tour:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je vous en prie!... Ne soyez pas fâchée ...</p>
-
-<p>Elle demeurait silencieuse, les yeux vers le tapis,
-ramenant d'un geste nerveux ses cheveux défaits
-dans la lutte.</p>
-
-<p>Il répéta à mi-voix:</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'êtes pas fâchée?</p>
-
-<p>Puis, avant qu'elle n'eût pu répondre, il l'enlaça
-de nouveau.</p>
-
-<p>Elle se débattit. Mais il était plus robuste, la
-retenait de ses bras fermes, de toute sa force surexcitée.
-Elle cessa presque de résister, chuchotant
-seulement, par instants, en un effort suprême:</p>
-
-<p>&mdash;Allez-vous-en!... Je vous en supplie!... On va
-entrer!... On va venir!</p>
-
-<p>&mdash;Mais non! mais non! répondait Mareuil ... Je
-vous assure ... Ne craignez rien ...</p>
-
-<p>On ne venait pas, en effet: ni tante Brégy, ni
-visites, ni personne. Et la lutte se poursuivait,
-muette, solennelle, dans le désert de cet étroit salon,
-devant les meubles indifférents, sans autre
-bruit que celui des baisers, des soupirs, des supplications
-ou parfois des vitres vibrant au passage
-d'une voiture, dans la rue.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous aime ... je vous aime tant! murmurait
-Mareuil d'une voix sourde, oubliant soudain sa
-réserve, toutes ses déclarations chevaleresques.</p>
-
-<p>Elle sanglotait toujours:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oh! partez! Je vous en supplie ... Mais je suis
-folle ... Mais je ne me reconnais plus ... Oh! laissez-moi!</p>
-
-<p>Enfin, elle eut l'énergie de le repousser, de se
-débarrasser, et elle se leva d'un bond, les cheveux
-en désordre, les joues toutes rosées, toutes brûlantes
-des petites piqûres continues de sa barbe rase.</p>
-
-<p>Il s'était levé également, et dans la glace, derrière
-elle, Lucie l'aperçut un peu décoiffé, un peu rouge,
-lissant sa moustache défrisée par les baisers.</p>
-
-<p>Elle le regarda d'abord durement; puis, comme
-il souriait avec une expression enfantine de regret,
-elle se retourna, souriante aussi, et d'un ton de
-gronderie amicale:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en prie ... Allez-vous-en ... Nous avons
-été d'une imprudence absurde ... Je tremble encore,
-en y pensant ... Il faut que vous partiez!...</p>
-
-<p>Il répliqua, en se reculant:</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien ... Je vais partir ... Cependant, avant
-que je parte, ne voulez-vous pas me dire si je vous
-reverrai?...</p>
-
-<p>Elle agitait la tête pour refuser, la bouche pincée
-d'une moue railleuse et mélancolique.</p>
-
-<p>Il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Si! Je désire plus que jamais vous revoir!
-Vous ne pouvez pas me dire non ... maintenant ...</p>
-
-<p>Elle l'interrompit:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Comment, «maintenant»?... Qu'entendez-vous
-par là?... Ah! vous avez des mots malheureux,
-mon cher!</p>
-
-<p>Il se fit humble, essaya de pallier la faute:</p>
-
-<p>&mdash;Je voulais dire: maintenant que vous savez
-combien je vous aime ... Comme vous êtes méchante!...
-Comme vous prenez méchamment toutes
-mes paroles!...</p>
-
-<p>Elle lui tendit la main en signe de pardon:</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir!</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir!</p>
-
-<p>Il regardait sa main et les yeux dans ses yeux,
-d'une voix précipitée il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je m'en vais ... Mais après-demain lundi, je
-vous attendrai, près du pont de l'Alma, du côté du
-Champ de Mars ... J'y serai à deux heures ... Il y a
-là des endroits où l'on ne rencontre personne ... Je
-vous en prie, venez ...</p>
-
-<p>Il l'attira sans qu'elle se défendît, lui donna sur
-les lèvres un lent et dernier baiser.</p>
-
-<p>&mdash;Viendrez-vous?</p>
-
-<p>Elle balbutia, les paupières closes:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas ... Peut-être!... Laissez-moi!</p>
-
-<p>Il était sur le seuil du petit salon:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, c'est convenu!... Demain, deux
-heures!</p>
-
-<p>Elle répliqua:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, peut-être ... Je ne promets rien ...</p>
-
-<p>Mais, soudain, elle tressaillit:</p>
-
-<p>&mdash;Chut! Chut! Arrêtez!</p>
-
-<p>Une porte par-delà les tentures, les murailles du
-salon, du côté de l'antichambre, s'était refermée
-avec un claquement lointain, et M<sup>me</sup> Lozières
-guettait, la figure anxieuse, le buste penché en
-avant:</p>
-
-<p>&mdash;On n'a pas sonné? fit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne pense pas ...</p>
-
-<p>&mdash;Ce ne peut être que mon mari ... Mais non, il
-n'est que quatre heures ... Enfin, rentrez ... J'aime
-mieux cela ...</p>
-
-<p>Ils revinrent dans le boudoir et s'assirent en silence:</p>
-
-<p>&mdash;Mais parlez donc! murmura Lucie avec impatience ...
-Parlez donc!... Dites-moi quelque
-chose!... Vous avez vu cette pièce des Menus-Plaisirs?
-Est-ce aussi mauvais qu'on le raconte?</p>
-
-<p>Mareuil répondit au hasard:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ce n'est pas bien remarquable ... C'est
-une opérette comme on en a déjà fait cent ... Pourtant,
-au second acte ...</p>
-
-<p>Le parquet voisin cria sous des pas lourds, et
-un gros homme barbu d'une quarantaine d'années,
-une sorte de Labernerie, pénétra dans le
-petit salon.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span></p>
-
-<p>Mareuil s'était levé. M<sup>me</sup> Lozières présenta:</p>
-
-<p>&mdash;M. Mareuil, dont je t'ai souvent parlé ... Mon
-mari ...</p>
-
-<p>Lozières serra la main de Mareuil:</p>
-
-<p>&mdash;Asseyez-vous donc, monsieur!... Je suis enchanté
-de faire votre connaissance ... J'ai vu votre
-exposition au Grand-Art ... C'était ravissant!...</p>
-
-<p>Puis, se tournant vers sa femme:</p>
-
-<p>&mdash;Ta tante n'est donc pas venue?</p>
-
-<p>Lucie repartit d'un air préoccupé:</p>
-
-<p>&mdash;Mais non ... Elle devait venir à deux heures!...
-Je n'y comprends rien ... je suis même un peu inquiète ...</p>
-
-<p>Lozières la rassura:</p>
-
-<p>&mdash;Elle aura été retenue chez un fournisseur ...
-Elle va sans doute arriver ... D'ailleurs, je suis là
-pour la remplacer, si tu veux bien ... Figure-toi que
-le ministère a été renversé cet après-midi au début
-de la séance ... Alors, j'en ai profité pour filer ...</p>
-
-<p>Mareuil crut habile d'intervenir.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! le ministère est tombé?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur, sur une petite question de
-douanes ... Et il ne l'a pas volé ... Si on m'avait
-écouté, si le ministre avait tenu compte de mes
-observations, il serait encore debout ... Mais ces
-gens-là sont trop bêtes, ils n'ont que ce qu'ils méritent!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span></p>
-
-<p>Mareuil, peu initié à la politique, approuva:</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'avez dit!</p>
-
-<p>M. Lozières poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;Et tenez, justement le ministre de l'intérieur,
-Dubourdet, vous en avez certainement entendu
-parler ...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne me rappelle pas! fit Mareuil.</p>
-
-<p>&mdash;Au fait, vous étiez peut-être bien jeune dans
-ce temps-là!... Eh bien, savez-vous, monsieur, que
-monsieur votre père l'a condamné avec moi à
-1,000 fr. d'amende et à huit jours de prison?</p>
-
-<p>&mdash;Mon père?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement, mon cher monsieur! Votre
-père ... C'était en 1876 ... Dubourdet et moi, nous
-faisions du journalisme dans la Nièvre ... Un jour,
-nous avons été appelés en correctionnelle pour des
-articles contre le Maréchal ... M. Mareuil présidait ...
-Je m'en souviens, comme si j'y étais. Un
-homme froid, très courtois, qui nous bourrait de
-prévenances ... Ce qui ne l'a pas empêché de nous
-condamner ensuite au maximum ...</p>
-
-<p>Mareuil fit un geste d'innocence.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Je ne vous en rends pas responsable, dit
-Lozières ... Il avait bien raison, monsieur votre
-père ... Cela aurait dû me servir de leçon. Est-ce
-qu'on se dévoue, est-ce qu'on risque la prison pour
-une clique pareille!... Quand je songe que ce Du<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span>bourdet
-a été président du conseil!... Dubourdet,
-la risée de notre génération, cet imbécile, ce grossier
-personnage!... Président du conseil ... ça!...
-C'est à se tordre, ma parole!...</p>
-
-<p>Mareuil le contemplait curieusement. Il était
-grand, large d'épaules, corpulent, avec une face à
-barbe brune, le front dénudé, sauf un restant de
-petits cheveux en brosse, qui s'obstinait sur le
-devant,&mdash;la tête des politiciens arrivés au pouvoir
-après le Seize-Mai, une tête classique de 363; et il
-avait tout des hommes de cette époque, le visage
-barbu, les allures tantôt arrogantes, tantôt bon
-enfant, la redingote en drap lisse, le pince-nez
-épais, la gaucherie tapageuse du parvenu. Il eût
-paru le lendemain à la tribune, comme successeur
-de Dubourdet, que les profanes s'en fussent à peine
-aperçus. Il ressemblait à ceux de sa génération
-exactement comme tous lui ressemblaient.</p>
-
-<p>Lucie était sortie, sous prétexte de donner des
-ordres.</p>
-
-<p>M. Lozières reprit avec aigreur:</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, les voilà par terre! Je n'en suis pas
-fâché ... D'ailleurs, eux ou d'autres, ce sera toujours
-la même chose. On mentionne déjà Ginestas,
-pour les finances!... Ginestas!!! Ha! ha! encore
-un de mes camarades, celui-là ... C'est lui qui m'a
-<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span>engagé à entrer dans l'administration ... Une jolie
-idée, mon cher monsieur ... Ils m'ont enterré là-dedans,
-enfoui comme un gêneur ... Ils m'ont
-nommé receveur, chef de division ... Et ils se croient
-quittes envers moi parce qu'ils m'ont gratifié de
-ça!...</p>
-
-<p>Il désignait, du menton, le ruban rouge de sa
-boutonnière:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! non, mes gaillards!... Ce serait trop simple!...
-On ne s'en tire pas à si peu de frais avec un
-Lozières, avec un monsieur de ma taille ...</p>
-
-<p>Il continuait de cracher ses rancunes, ses déceptions
-de fonctionnaire mécontent, citant des abus,
-des compromissions, des iniquités, un tas de scandales
-ignorés&mdash;se confiant à Gilbert, à cet inconnu,
-comme à un ami, à un affidé, comme au
-fils du feu président, qu'il supposait acquis à l'opposition,
-plein de haines identiques.</p>
-
-<p>Et Mareuil répliquait d'un ton indécis, timoré,&mdash;tout
-ahuri encore de cette brusque intrusion de
-la politique, de la vie sociale, dans ce petit salon
-où, l'instant d'avant, il n'y avait que des bruissements
-de baisers, de supplications, de soies froissées.</p>
-
-<p>Il éprouvait aussi une pitié étrange pour ce
-pauvre homme si près d'être trompé, une pitié que
-jamais l'autre, jamais M. Hardouin ne lui avait
-inspirée, et il faisait ses questions douces, défé<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span>rentes,
-sympathiques comme des demandes de
-pardon.</p>
-
-<p>&mdash;Notre ministère? s'exclamait M. Lozières.
-Le ministère des finances?... Pas meilleur que les
-autres, mon cher monsieur! Entièrement aux
-mains de la haute-banque, des tripoteurs ... Mais
-le moindre agent de change, le moindre coulissier
-y possède plus d'autorité que moi ... Ce matin
-même, le ministre m'a forcé à poser une heure, à
-bouleverser tous mes services. Et devinez pourquoi?...
-Pour recevoir une de vos connaissances ...
-M. Lepassereau, un banquier de troisième ordre ...
-C'est un peu fort, avouez-le!</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lozières rentrait, accompagnée d'un valet
-de chambre portant le thé et qui toisa Gilbert de
-côté.</p>
-
-<p>Le jeune homme se leva. Elle voulait le retenir:</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'accepterez pas une tasse de thé?</p>
-
-<p>Il s'excusa, alléguant l'heure, un rendez-vous
-qu'il ne pouvait remettre.</p>
-
-<p>M. Lozières déclara:</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant que vous avez appris le chemin,
-j'espère que nous vous reverrons ...</p>
-
-<p>Il salua, en remerciant, et sortit.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lozières était demeurée impassible, sans
-un sourire d'intelligence, sans un regard ami.</p>
-
-<p>Mareuil descendit l'escalier lentement, se retra<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span>çant
-une à une les péripéties de cette visite scabreuse.</p>
-
-<p>«C'est égal, cela a été bon train! On ne traîne
-pas dans l'administration.»</p>
-
-<p>Il arrivait dehors: «Bigre! Ça pince!»</p>
-
-<p>Une bise glaciale l'avait cinglé, une de ces âpres
-bises d'avril qui charrient avec elles comme des
-restants d'hiver; et aussitôt il eut la sensation d'un
-temps pareil, d'un jour pareil, dans le passé&mdash;le
-jour où M<sup>me</sup> Hardouin lui avait accordé les premiers
-baisers.</p>
-
-<p>Après, il s'était promené à travers les rues, pendant
-des heures, poussé par une furie de marcher,
-dévisageant les femmes d'un œil fixe d'homme
-ivre; et, dans sa fierté, dans sa joie aveuglante, il
-lui semblait que, d'un revers de main, il eût pu
-toutes-les prendre. Oui, il se rappelait très bien
-cela, jusque dans les plus minutieux détails. Puis,
-soudain, au milieu de ces souvenirs, il crut voir
-M. Lozières, sa silhouette gesticulante et révoltée:
-«Ha! ha!... Ginestas!... La clique!... Mon cher
-monsieur!...» Il murmura, repris de pitié: «Pauvre
-diable!»&mdash;et il cherchait, recherchait, il avait
-besoin de retrouver pour s'étourdir l'image lointaine,
-l'image fugitive de Lucie suppliante et pâmée.</p>
-
-<p>«Je l'aime, n'est-ce pas!... Je vais l'aimer, cette
-<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span>petite ... Alors, pourquoi me gêner?»</p>
-
-<p>Mais il eût souhaité l'aimer davantage, être
-encore emporté dans cet affolement d'amour où
-l'on ne sent plus de repentir, où morale, scrupules,
-conscience fuient devant les désirs comme des
-fétus sous la tempête.</p>
-
-<h2>VI</h2>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span></p>
-
-<p>Le lundi matin, vers la fin du déjeuner, Joseph
-apporta à Mareuil une dépêche.</p>
-
-<p>L'adresse était écrite d'une écriture contrefaite,
-renversée. Il ouvrit le papier bleu et lut ce qui
-suit:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«Je ne pourrai venir au rendez-vous ni aujourd'hui,
-ni jamais. Si vous êtes un galant homme,
-vous oublierez un moment de folie, que je déplore
-aujourd'hui amèrement.</p>
-
-<p class="right">
-L...»
-</p></blockquote>
-
-<p>Il songea: «Un galant homme?... Ah! elle
-m'embête, cette enfant! Elle m'embête!»</p>
-
-<p>Et pour donner le change à M<sup>me</sup> Mareuil qu'il
-voyait l'épier, il déclara:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C'est Brévannes qui me décommande ... Nous
-devions dîner ensemble ce soir ... Il remet le dîner
-à demain ...</p>
-
-<p>Il n'éprouvait aucune douleur, aucune tristesse,
-pas même une piqûre d'amour-propre. Sitôt la
-dépêche lue, il avait candidement résumé son sentiment.</p>
-
-<p>Elle l'embêtait! Elle allait exiger de sa part des
-efforts, des prières, une cour régulière et longue&mdash;peut-être
-même à la fin se refuser, se dérober.
-Elle l'embêtait!</p>
-
-<p>Remonté chez lui, il se mit à réfléchir. Cette
-petite Lozières valait-elle qu'il commençât une
-lutte sérieuse, qu'il se prêtât à un flirt interminable?
-L'affaire lui avait paru plaisante parce
-qu'elle s'était engagée promptement, bien présentée.
-Mais s'il devenait nécessaire d'implorer,
-de ruser, de s'astreindre à des manœuvres compliquées,
-non, ce ne serait plus aussi drôle.</p>
-
-<p>Il regrettait cependant de renoncer tout de suite,
-dès le premier obstacle, aux avantages obtenus.
-Du reste, il se pouvait que cette résistance ne fût
-qu'une feinte. Et il trouverait toujours un prétexte
-pour abandonner la lutte, si elle durait au-delà de
-son gré.</p>
-
-<p>Il décida donc d'écrire à M<sup>me</sup> Lozières une lettre
-désolée où il la supplierait de revenir sur sa résolution
-et de ne pas le désespérer.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span></p>
-
-<p>Il dut refaire trois fois la lettre, la jugeant chaque
-fois trop froide, trop ironique.</p>
-
-<p>Il s'excitait: «Puisque je veux la toucher, il ne
-faut pas lésiner sur les grands mots, lui marchander
-de la passion, de la douleur, de l'angoisse ...»</p>
-
-<p>La quatrième rédaction lui sembla plus médiocre
-que les précédentes: «C'est extraordinaire!...
-Voyons pourtant, si Jack m'avait
-échappé ainsi, qu'est-ce que je lui aurais écrit?»</p>
-
-<p>Cette hypothèse lui rendit promptement des
-forces, de la flamme, un peu de son style coutumier,
-et il écrivit:</p>
-
-<p>«Ma chérie! Votre lettre m'a frappé en plein
-cœur!... Je ne puis croire à ce qu'elle renferme, à
-cette rupture, à ces adieux ... Après hier, après ces
-heures divines, vous voudriez me causer l'immense
-douleur de ne plus vous revoir, vous voudriez
-me priver de vous, de votre beauté, de votre
-voix si suave, à jamais!!!... Non, vous ne pourrez
-pas avoir cette cruauté, pas plus que moi je ne
-pourrai oublier ce que vous m'ordonnez d'oublier,
-car on n'oublie pas l'inoubliable ... J'irai
-donc vous attendre, malgré vos prières ... Je vous
-attendrai une heure, deux heures,&mdash;jusqu'à la
-nuit. Et si vous n'êtes pas venue, je recommencerai
-le lendemain, les jours suivants, sans trève,<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span>
-jusqu'à ce que vous veniez ... Agréez, ma chérie,
-toutes mes tendresses, je voudrais dire tous mes
-plus tendres baisers ...»</p>
-
-<p>Il se frottait les mains:</p>
-
-<p>&mdash;Cela, au moins, c'est plus heureux! Ça a du
-pleur, ça a de la larme!</p>
-
-<p>Il souligna l'<em>inoubliable</em>, cacheta la lettre, et, en
-bas, la remit à un cocher:</p>
-
-<p>&mdash;Portez vite ... Pas de réponse!</p>
-
-<p>Le fiacre s'éloigna au grand trot.</p>
-
-<p>Il faisait un temps tiède; et le soleil bien franc,
-bien rassuré, baignait d'une lumière douce les
-marronniers vert-pâle de l'avenue.</p>
-
-<p>A une heure et demie, Mareuil sortit de nouveau
-et s'achemina vers le pont de l'Alma.</p>
-
-<p>Il se sentait tout léger, tout rapide dans ses
-vêtements d'été, délivré de la pesanteur des draps
-d'hiver, de la gaîne embarrassante du paletot
-lourd; et il avait peine à ralentir son pas, pour ne
-point arriver en avance au rendez-vous.</p>
-
-<p>Il se récitait en marchant les termes de sa lettre,
-s'égayait de leur ton douloureux, mais tout à coup,
-il eut une inquiétude:</p>
-
-<p>«Et si elle ne venait pas ... Si elle ne venait qu'à
-trois heures, qu'à quatre heures, ou même si elle
-ne venait que demain ... Je n'y serais certainement
-plus et j'aurais l'air d'un pitre!... Ah! ce n'est pas<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span>
-si fort que cela, ce que je lui ait écrit ... Ah! non,
-ce n'est pas fort!...»</p>
-
-<p>Pourtant, les premières minutes d'attente ne lui
-furent pas trop pénibles. Il avait sous les yeux un
-défilé incessant de grosses charrettes surchargées
-de moellons, de voitures découvertes emportant
-des femmes en toilettes claires, de municipaux
-galopant vers le Palais-Bourbon, d'ordonnances
-ramenant à une allure sage les chevaux de leurs
-officiers. En bas, sur la Seine luisante, les bateaux-mouches
-flottaient en hurlant. Des invalides passaient,
-la jambe boiteuse, ou le bras vide de leur
-longue tunique ballant glorieusement sur la poitrine;
-et tout ce tumulte le distrayait.</p>
-
-<p>Mais au bout d'un quart d'heure, il se lassa. Il
-lui accordait un suprême délai de vingt minutes, à
-la jeune Lozières et si, dans vingt minutes elle
-n'était pas venue, il s'en allait, il la laissait, pour
-toute la vie, au plaisir de causer avec son mari de
-Dubourdet, de Ginestas et des infamies de l'opportunisme.</p>
-
-<p>Il tenait sa montre à la main, par paresse de la
-retirer du gousset, et restait immobile à l'angle du
-parapet, l'œil au guet vers l'avenue qui montait
-loin, entre ses deux murailles d'arbres verts. Deux
-heures et demie sonnèrent à un bâtiment voisin.</p>
-
-<p>Il aurait voulu attirer Lucie par un charme, sa<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span>voir
-des gestes, des passes magiques qui l'eussent
-fait sortir de chez elle, glisser jusqu'à lui, surgir
-soudain de la foule.</p>
-
-<p>«Encore dix minutes de grâce, pensa-t-il ... Je
-ne peux pas faire moins ... D'ailleurs, au temps de
-Jack, j'ai attendu bien autrement ...»</p>
-
-<p>Une voiture, capote baissée, s'arrêta juste à cet
-instant devant lui, frôlant le rebord du trottoir. Il
-se pencha discrètement, et, au fond, il reconnut
-M<sup>me</sup> Lozières, la figure toute mouchetée des pois
-noirs d'une courte voilette.</p>
-
-<p>Elle s'avança un peu:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis venue pour que vous ne m'attendiez
-pas indéfiniment ... Qu'avez-vous à me dire?</p>
-
-<p>Elle avait prononcé ces mots d'une voix attristée,
-et, sur ses joues, on voyait des traces roses, comme
-si elle eût pleuré.</p>
-
-<p>Mareuil répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez pas lu ma lettre?</p>
-
-<p>&mdash;Si, je l'ai lue ... et je vous en remercie ...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! elle n'a pas changé mes résolutions ...</p>
-
-<p>Des passants se retournaient, cherchaient à pénétrer
-le mystère de ce colloque suspect, de cette
-capote abaissée.</p>
-
-<p>Mareuil balbutia:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je vous répète que je ne vous crois pas ... Seulement,
-il m'est impossible de vous parler ici ...
-Tout le monde nous observe ... Permettez-moi de
-monter avec vous ...</p>
-
-<p>Elle eut un geste d'effroi:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non ... par exemple!</p>
-
-<p>&mdash;Alors, descendez! fit Mareuil d'un ton impatient.</p>
-
-<p>Puis, se reprenant, plus courtoisement:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en prie, descendez ... Nous marcherons
-un peu ... Je m'expliquerai ... Vous êtes libre
-de vos actes, libre de me repousser ... Mais ai-je
-mérité que vous me traitiez si brutalement, après
-tant de tendresse?...</p>
-
-<p>Elle exhala un soupir:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous cède encore ... C'est la dernière fois,
-la dernière ...</p>
-
-<p>Elle paya le cocher, et ils se mirent en marche
-vers le Trocadéro, longeant la pierre grise des quais
-presque déserts.</p>
-
-<p>Mareuil aborda hardiment le débat:</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, du jour au lendemain, vous ne voulez
-plus me revoir?... Pourquoi?... En quoi vous ai-je
-offensée?... En quoi vous ai-je déplu?...</p>
-
-<p>Elle répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?... Pourquoi?... Je vous l'ai écrit ...
-Parce qu'hier j'étais folle et qu'aujourd'hui je ne
-<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span>le suis plus ...</p>
-
-<p>Il essaya de l'interrompre. Elle continua:</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon ami. J'ai trop souffert à l'arrivée
-de mon mari ... J'ai trop souffert, cette nuit,
-en me rappelant la scène de l'après-midi ... C'était
-ignoble cet abandon!... J'ai eu un moment
-d'égarement, soit ... Mais recommencer, oh!
-jamais ...</p>
-
-<p>&mdash;Et moi, mes souffrances, mes regrets ... Cela
-vous est indifférent que je souffre? murmura Mareuil
-d'un ton pénétré.</p>
-
-<p>Elle dit avec calme:</p>
-
-<p>&mdash;Au contraire, cela me fait beaucoup de
-peine ... En vous écrivant, ce matin, j'ai pleuré; et
-j'ai pleuré tantôt en lisant votre lettre ... Vous voyez
-je ne me cache pas de vous ...</p>
-
-<p>&mdash;C'est donc que vous avez pour moi un peu de
-sympathie ... Qu'est-ce qui vous retient, alors, de
-me revoir, comme maintenant?... Quels dangers
-courez-vous?...</p>
-
-<p>Elle s'exclama:</p>
-
-<p>&mdash;Quels dangers?... Vous le savez bien ... D'abord,
-on peut nous rencontrer ...</p>
-
-<p>&mdash;S'il n'y avait que cela, rien de plus simple que
-de venir chez moi ...</p>
-
-<p>Elle riposta:</p>
-
-<p>&mdash;Chez vous?... Comment, chez vous?...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oui, chez moi ... un appartement que j'ai ...
-dans un quartier peu fréquenté, dans une maison
-très tranquille ...</p>
-
-<p>Elle s'écria, en raillant:</p>
-
-<p>&mdash;Et qui étouffe les cris des victimes ... Au
-moins vous êtes franc!... Vous non plus, vous ne
-dissimulez pas ... Voilà votre but: m'amener chez
-vous ... comme toutes celles que vous avez connues
-avant moi, ou que vous connaîtrez, après ... m'amener
-dans votre chambre à aimer, dans votre
-abattoir ...</p>
-
-<p>Il répliqua d'une voix lente:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! on ne vous y ferait pas grand mal, dans
-mon abattoir!... Pas plus, en tout cas, qu'à celle
-qui vous y a précédée ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous avouez? dit M<sup>me</sup> Lozières.</p>
-
-<p>Mareuil prit un ton sérieux:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'avoue que j'ai aimé une femme avant
-vous.</p>
-
-<p>&mdash;Une seule? Vous m'étonnez!</p>
-
-<p>Il répéta du même ton:</p>
-
-<p>&mdash;Une seule ...</p>
-
-<p>Et il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Naturellement, cela vous étonne ... Vous
-persistez à me juger pareil aux autres ... Vous ne
-voulez pas admettre chez les hommes la possibilité
-d'une affection vraie, d'une fidélité durable!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span></p>
-
-<p>C'était son fort, son grand air que ce morceau
-sur la fidélité masculine; et il le lança de nouveau
-avec largeur, avec abondance, sûr de ses effets,
-vantant ses propres facultés de dévouement exclusif
-et unique, célébrant l'amant irréprochable qu'il
-avait été, faisant encore l'article de lui-même sans
-hésitation ni vergogne.</p>
-
-<p>Elle semblait reprise d'intérêt, d'indulgence, réclamait
-timidement des détails: quelle femme
-était-ce, les raisons, de la rupture et si, ensuite,
-il avait souffert?</p>
-
-<p>Mareuil répondit vaguement: une femme du
-monde, un mari très jaloux, surveillance tyrannique,
-rendez-vous toujours contrariés, à tel point
-que, d'un commun accord, ils s'étaient résignés à
-rompre.</p>
-
-<p>&mdash;Depuis longtemps? questionna M<sup>me</sup> Lozières ...</p>
-
-<p>&mdash;Cela date? fit Mareuil ... Voyons?...</p>
-
-<p>Il feignit de calculer et froidement:</p>
-
-<p>&mdash;Cela date de six mois!</p>
-
-<p>Elle dit d'un air malicieux:</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends que vous ayez hâte de la remplacer!...</p>
-
-<p>Mareuil se sauva par un accent sincère:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez tort de plaisanter!... C'est une personne
-<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span>que j'ai profondément aimée ... Un jour, si
-jamais nous cessions de nous voir, je ne voudrais
-pas qu'on parlât ainsi de vous ...</p>
-
-<p>Elle comprit sa double maladresse de l'avoir
-blessé dans ses souvenirs et d'avoir paru jalouse:</p>
-
-<p>&mdash;Excusez-moi ... J'ai dit une bêtise ... Je n'avais
-pas l'intention de vous froisser ...</p>
-
-<p>Il lui serra longuement la main en déclarant:</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a pas de mal ... De grand cœur, je vous
-pardonne!...</p>
-
-<p>Ils avaient franchi le pont du Trocadéro, et ils
-gravissaient les jardins en pente. Dans un recoin
-d'allée, sous des arbres formant charmille, Mareuil
-aperçut un banc écarté.</p>
-
-<p>&mdash;Si nous nous asseyions!</p>
-
-<p>Elle accepta et ils s'assirent.</p>
-
-<p>La conversation languissait, tous deux n'osant
-reprendre la discussion où ils l'avaient laissée,
-perdre par une imprudence le terrain gagné.
-C'était entre eux comme un secret armistice.</p>
-
-<p>Ils parlaient de Monneville, de leur enfance, de
-leurs relations communes, tandis que Mareuil, la
-tête basse, esquissait sur le sable, du bout de sa
-canne, des raies, des cercles inachevés.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lozières enfin se leva et annonça:</p>
-
-<p>&mdash;Je m'en vais!... Au revoir!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span></p>
-
-<p>Mareuil restait assis:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pas encore!... Mais dites-moi, vous
-reviendrez demain?</p>
-
-<p>&mdash;Pensez-vous que je doive revenir?</p>
-
-<p>Elle le regardait comme au départ, la première
-fois, avenue Kléber. Il se détourna avec un dégoût
-subit, ne pouvant supporter cet admirable regard
-de soumission, de tendresse absolues, ne pouvant
-surtout la regarder de même. Il lui semblait niais,
-grossier, indigne de lui, ce regard, et il se sentait
-incapable de l'imiter, de simuler une expression
-pareille.</p>
-
-<p>Il domina pourtant son malaise, et assura:</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien que je le pense!... Demain
-à deux heures, même endroit, je vous attendrai!</p>
-
-<p>&mdash;Simple promenade, n'est-ce pas? Promenade
-d'amis? fit M<sup>me</sup> Lozières.</p>
-
-<p>&mdash;Bien entendu! dit Mareuil d'un ton un peu
-narquois.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Elle fut exacte au rendez-vous. Elle y revint le
-<span class="err" title="original: endemain">lendemain</span>, le surlendemain, toute la semaine.</p>
-
-<p>Ils se promenaient dans les jardins lointains, les
-tristes faubourgs de la banlieue, les quartiers
-populeux et misérables, le matin ou bien l'après-midi,
-aux heures où ils supposaient leurs amis,<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span>
-leurs parents occupés dans le centre, au Bois&mdash;ailleurs.</p>
-
-<p>Ils visitèrent, de cette façon, le parc de Saint-Ouen,
-le parc de Montsouris, le Jardin des Plantes,
-les environs d'Asnières, les berges de la Seine,
-toujours à pied, car elle ne consentait point à
-prendre de voitures.</p>
-
-<p>Mareuil ne la pressait pas, affectait de ne plus
-l'obséder de prières.</p>
-
-<p>Il lui avait dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas vous forcer ... Vous viendrez
-chez moi lorsque cela vous fera plaisir!</p>
-
-<p>Et, au moment de la quitter, il se bornait à réitérer
-son invitation avec un salut cérémonieux:</p>
-
-<p>&mdash;Quand il vous plaira, chère Madame!</p>
-
-<p>Elle s'inclinait gravement:</p>
-
-<p>&mdash;Pas aujourd'hui, cher Monsieur!</p>
-
-<p>Mais, au fond, elle était surprise de cette patience
-exceptionnelle, de cette réserve presque insolente;
-et un jour, à la question quotidienne, elle ne put
-s'empêcher de répondre:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi voulez-vous que je vienne chez
-vous? Nous sommes déjà camarades ... A quoi bon
-aller plus loin?... C'est si bien ainsi!</p>
-
-<p>La remarque le secoua d'abord comme un coup
-de fouet. Puis, se remettant:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span></p>
-
-<p>&mdash;En voilà une idée!... Mais pas du tout! Pas
-du tout!</p>
-
-<p>Elle repartit en riant:</p>
-
-<p>&mdash;Une excellente idée au contraire!</p>
-
-<p>Il rentra, ce soir-là, avec un sourd mécontentement.
-Il repassait en revue les huit jours de cette
-semaine, les ballades à travers les boulevards crapuleux,
-les fauves du Jardin-des-Plantes, les
-causeries joviales et un peu grivoises, ces huit
-jours perdus, où il lui avait été si commode, sans
-qu'il s'en doutât, de s'abstenir de déclarations, et
-il réfléchit:</p>
-
-<p>«Elle a raison ... Nous devenons une paire de
-camarades ... J'aurais dû me montrer plus entreprenant ...
-Ce n'est pas cependant le désir qui me
-manque!...»</p>
-
-<p>Bien souvent, durant cette semaine, dans les
-coins obscurs des parcs, au détour d'une allée, la
-tentation lui était venue d'enlacer Lucie, de l'embrasser
-de nouveau, de l'avoir encore contre lui,
-haletante. Mais une sorte de timidité l'avait chaque
-fois arrêté, une sorte de nonchalance, à la pensée
-qu'il faudrait joindre à ce geste des protestations
-d'amour, des paroles tendres ou passionnées,&mdash;la
-regarder d'un de ces longs regards plongeurs
-qu'il ne savait plus faire, dont la vue même lui
-répugnait.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span></p>
-
-<p>«Non, ce n'est pas le désir qui me manque!
-songeait-il ... Ce serait plutôt le contraire!... Dans
-la rue, au théâtre, j'ai envie de toutes les femmes ...
-Bien naturel, du reste!... Au bout de deux mois
-presque ... Au bout de deux mois, les souvenirs,
-cela ne suffit plus!... Alors il n'y aurait que cette
-petite qui me glace, qui m'interloque?... Nous
-dompterons ça!...»</p>
-
-<p>Il se promit de recommencer la lutte, de la
-mener rondement à l'avenir, sans répit ni merci&mdash;de
-la terminer bien ou mal, mais vite; et, dès le
-lendemain, il mit à exécution son projet.</p>
-
-<p>Ils étaient arrivés après une heure de promenade,
-environ, à l'extrême limite du boulevard
-Bineau. Ils tournèrent à droite, suivant le chemin
-qui côtoie la Seine. Puis, M<sup>me</sup> Lozières se plaignant
-de fatigue, ils s'assirent au premier banc
-qu'ils rencontrèrent.</p>
-
-<p>Devant eux, la rivière coulait lente et déserte,
-contournant une île dont les verdures touffues
-laissaient voir, par endroits, des pans de murs
-blanchâtres, des bâtiments en briques, ces cabarets
-où, le dimanche, le petit monde va danser,
-manger des fritures amères et se saouler un peu.</p>
-
-<p>&mdash;C'est joli ici! dit M<sup>me</sup> Lozières ... Et puis
-je suis bien aise de me reposer ... Ah! vous pourrez
-vous vanter de m'avoir fait marcher!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span></p>
-
-<p>Mareuil saisit le mot et à mi-voix:</p>
-
-<p>&mdash;Nous marchons! Nous marchons, je ne dis
-pas!... Mais nous n'avançons pas!</p>
-
-<p>Elle l'examina d'un œil sévère. Il continua sans
-se troubler;</p>
-
-<p>&mdash;Non, nous n'avançons pas!... Nous avons
-fait le tour de Paris, mais nous en sommes toujours
-au même point ... Vous devriez vous décider,
-venir chez moi pourtant ... Ces promenades
-sont de la dernière légèreté et je me demande
-combien de jours encore elles se prolongeront,
-comment elles finiront!...</p>
-
-<p>Elle riposta:</p>
-
-<p>&mdash;Aujourd'hui même, si vous voulez ... J'ajoute
-que je les regretterai, car j'ai passé là avec vous
-des journées charmantes ...</p>
-
-<p>Et comme s'approuvant d'une pensée intime:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, elles finiront aujourd'hui!... Elles ne vous
-contentent plus ... Il vous faut davantage ... Mieux
-vaut donc en demeurer là ...</p>
-
-<p>Mareuil s'écria d'un air de commisération:</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! Cela vous effraie de venir chez moi?...
-Et vous reconnaissez cependant que je ne vous
-déplais pas, que vous avez du plaisir en ma société!...
-C'est enfantin!</p>
-
-<p>&mdash;Pas si enfantin que vous le dites! fit M<sup>me</sup>
-Lozières.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span></p>
-
-<p>Et elle donna ses motifs. D'abord, bien qu'ayant
-cessé de pratiquer, en province, afin de ne pas
-nuire à l'avancement de son mari et pour éviter
-les criailleries des radicaux, elle était restée religieuse.
-Elle gardait l'aversion, la terreur du péché.
-Ensuite, elle aimait M. Lozières, non pas,
-certes, d'une passion aiguë et emportée, mais
-d'une affection solide, fortifiée par le temps; et
-elle ne se fût pas pardonné d'être pour lui une
-cause de chagrin ou de honte.</p>
-
-<p>Elle avait proféré cette déclaration traditionnelle
-d'une voix presque administrative, comme
-un maire lisant, avec une solennité voulue, les
-articles délabrés du Code, et elle ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Vous devinez que vous n'avez rien à espérer
-de moi,&mdash;rien, sinon une bonne amitié et un bon
-souvenir ...</p>
-
-<p>Il pensa: «Elle ne disait pas tout cela, chez
-elle, quand elle râlait dans mes bras!»&mdash;et d'un
-ton attendri:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous suis très reconnaissant de votre
-franchise! fit-il ... Il y aurait beaucoup à vous répondre ...
-Mais pourquoi discuter?... Je ne désire
-vous prendre ni par la pitié ni par le raisonnement.
-Tout ce que je souhaite, c'est de ne pas vous perdre,
-c'est que vous acceptiez de revenir à ces rendez-vous,
-<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span>si toutefois ils ne vous sont pas désagréables ...</p>
-
-<p>&mdash;Désagréables? Aucunement ... A condition,
-pourtant, que vous me promettiez de ne jamais
-me parler de ce que vous savez!...</p>
-
-<p>&mdash;Je vous le promets!</p>
-
-<p>Pendant les quatre jours qui suivirent, il tint sa
-promesse.</p>
-
-<p>Il avait son plan, ne guettait qu'une occasion
-de se trouver seul à seul avec M<sup>me</sup> Lozières,
-dans une chambre close, chez elle, chez lui, n'importe
-où, et là, de lui fermer la bouche sous ses
-baisers, d'en faire de nouveau cette pauvre chose
-inanimée, sans volonté, sans force qu'il avait vue
-une fois entre ses mains, vaincue, et que maintenant
-il ne lâcherait plus.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Un matin, il crut le moment propice. Depuis
-l'aube, la pluie ne cessait de tomber, une pluie
-épaisse et obstinée, qui chassait des rues la gaieté
-printanière, salissait toute la ville, jetait dans l'air
-mouillé des fraîcheurs rudes de bord de mer. Et
-lorsque Lucie arriva au rendez-vous, avenue Montaigne,
-Mareuil s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Il me semble qu'aujourd'hui notre à-pied
-sera un peu humide!</p>
-
-<p>Elle répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Aussi je ne suis venue que par correction, que
-<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span>pour échanger un petit bonjour, et je rentre vite ...</p>
-
-<p>Mareuil la retint:</p>
-
-<p>&mdash;Attendez, j'ai une autre idée ... Votre mari
-déjeune ce matin chez le ministre ... n'est-ce pas?...
-Si, vous, vous veniez déjeûner avec moi à la campagne?...
-A Ville d'Avray, par exemple!... Outre
-que nous sommes en semaine, par ce temps de canard,
-il est certain que nous ne rencontrerons
-personne ... Nous aurons le restaurant à nous, à
-nous tout seuls ... Voyons, qu'en dites-vous?</p>
-
-<p>Elle se taisait. Mareuil reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Pas chez moi, vous comprenez! A Ville-d'Avray!
-Vous avez justement une voilette tout à fait
-pour campagne ... Et je vous donne mon billet que
-ce ne serait pas ennuyeux cette petite excursion de
-camarades!</p>
-
-<p>Elle se taisait encore.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne voulez pas? J'ai une voiture excellente.
-Elle m'enlève ... Elle vous enlève ... L'oiseau
-chante dans les bois!...</p>
-
-<p>Il montrait du regard une Victoria de louage
-stationnant à quelques pas de là.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lozières souriait, paraissait séduite,&mdash;sa
-pudeur comme en détresse, comme usée par
-tous ces rendez-vous fréquents.</p>
-
-<p>&mdash;Et chez moi? fit-elle enfin ... Chez moi? Que
-raconterai-je? Comment expliquer mon absence?</p>
-
-<p>Gilbert répondit d'un air sceptique:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Chère Madame et amie, vous ne me ferez pas
-croire que c'est le manque d'imagination qui arrête
-une personne aussi spirituelle ...</p>
-
-<p>Elle se récria, mais il poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;Non, la vérité, dois-je vous l'avouer?... La
-vérité est que vous avez peur de moi!...</p>
-
-<p>&mdash;Peur de vous? fit M<sup>me</sup> Lozières avec hauteur.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, peur de moi!... Vous redoutez que dans
-le tête-à-tête je ne sois pas de force à observer nos
-conventions ... Vous avez tort, et au risque de vous
-paraître fat, j'oserai vous dire qu'en ce qui me
-concerne, vos craintes sont exagérées ...</p>
-
-<p>Elle eut la faiblesse de s'offusquer:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous avez des façons de me parler!...</p>
-
-<p>Mareuil l'interrompit:</p>
-
-<p>&mdash;Des façons bien sincères, sincères jusqu'à la
-maladresse ... Je vous rappelais que depuis l'autre
-fois, je vous ai toujours témoigné un respect de
-première qualité et que j'étais disposé à continuer ...
-Cela vous blesse?... Je retire ce que j'ai dit ...
-Entendu!... Ce n'est pas de moi que vous avez
-peur!...</p>
-
-<p>&mdash;Et de qui, alors? fit-elle brusquement, comme
-giflée par cette impertinence.</p>
-
-<p>Mareuil s'esquiva:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je l'ignore ... Je vous propose une partie
-inoffensive ... Vous refusez ... J'en conclus qu'elle
-vous effraie ... Voilà tout!...</p>
-
-<p>Il se mit à inspecter son soulier droit qu'encerclait
-une fine bordure de boue séchée.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lozières se sentait glisser au piège de
-ce défi, envahir par une de ces rages enjôleuses
-qu'on sait stupides, funestes,&mdash;mais toujours
-plus puissantes que la raison, la prudence, l'intérêt.</p>
-
-<p>Elle répéta avec un ton d'ironie:</p>
-
-<p>&mdash;Cela m'effraie?... Voilà tout?... Eh bien! vous
-vous trompez, mon cher ... Vous allez être bien
-étonné!... J'accepte!...</p>
-
-<p>«Allons donc!» pensa-t-il&mdash;et à haute
-voix:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous fais mes excuses, chère Madame, et
-tous mes remerciements!...</p>
-
-<p>Ils montèrent dans la voiture, qui fila, par le
-Bois de Boulogne, vers Ville-d'Avray.</p>
-
-<p>Mareuil se tenait ostensiblement dans un des
-coins de la Victoria, laissant entre lui et M<sup>me</sup> Lozières
-un large espace, un espace pudique et
-rassurant qui empêchait les cahots effarouchants,
-les rapprochements incorrects. Cependant, malgré
-ses efforts de discrétion, il l'apercevait toute repentante
-d'avoir cédé à ce bête mouvement de bravoure,
-tout apeurée de se voir auprès de lui, sous
-cette geôle obscure de la capote baissée, du tablier<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span>
-tendu; et, en l'observant, il pensait maussadement:</p>
-
-<p>«Elle est sur l'œil!... Mauvaise affaire!... Cela
-n'ira pas tout seul!...»</p>
-
-<p>Il était midi et demi, quand ils atteignirent le
-restaurant des Etangs.</p>
-
-<p>Trois maîtres d'hôtel s'empressèrent à leur rencontre.
-Le cabaret était vide, absolument silencieux,
-à part le ruissellement de l'eau le long des
-charmilles abandonnées, des tonnelles solitaires.
-On les introduisit dans un étroit cabinet sombre,
-attenant au jardin. De la fenêtre on découvrait le
-lac gris, comme en ébullition sous les piqûres ricochantes
-de la pluie et, au loin, des arbustes,
-penchés, décoiffés par l'averse.</p>
-
-<p>Mareuil commanda; puis, se tournant vers Lucie,
-assise en face de lui sur un divan de velours
-rouge.</p>
-
-<p>&mdash;Préférez-vous que la porte demeure ouverte?</p>
-
-<p>Elle comprit son intention, et avec un sourire:</p>
-
-<p>&mdash;Non, Monsieur ... Pas de générosité!... Fermez
-toutes les portes!</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes simplement héroïque! dit-il en
-s'inclinant.</p>
-
-<p>On servait le déjeuner. Ils commencèrent à
-manger.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lozières s'animait peu à peu, causait
-gaiement, sans aucune gêne maintenant; mais à<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span>
-mesure que le repas avançait, Mareuil se demandait
-comment il allait passer de cette conversation
-amicale et confiante, de ces plaisanteries cordiales,
-au reste, au dramatique reste, à ce qu'il voulait
-faire là, ici même, tout à l'heure ...</p>
-
-<p>Dans l'intervalle, il voyait une sorte d'abîme infranchissable
-et noir, toute la profondeur de l'impossible;
-et, à son tour, il avait peur.</p>
-
-<p>Il essayait de se représenter les mouvements à
-accomplir, ce peu de chose que cela est, matériellement,
-de renverser une femme, de la saisir,&mdash;ce
-qu'il avait tenté une fois, rue Galilée, par instinct:</p>
-
-<p>«Toc! je l'embrasse!... Bon!... Et puis, je la
-serre ... et puis, ftt!...»</p>
-
-<p>Mais il restait hésitant, intimidé. Il lui manquait
-cette fougue intrépide d'amour, de désir ou de
-haine qui aide à commettre aisément les violences;
-et c'était en lui les reculs du criminel qui raisonne,
-le respect de la victime, les lâches angoisses de la
-préméditation.</p>
-
-<p>Avec M<sup>me</sup> Hardouin? Avec M<sup>me</sup> Hardouin, oh!
-c'avait été plus vite enlevé, chez lui, tout de
-suite, sans trac ni commentaires! Il l'avait prise,
-comme on tue, dans un accès de folie silencieuse.</p>
-
-<p>Il songeait, en rapprochant:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span></p>
-
-<p>«Nom d'un bonhomme! je ne suis pas brillant!»</p>
-
-<p>Et, pour s'enhardir, il se mit à boire, à vider et
-à remplir son verre aussitôt vidé.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lozières s'en aperçut:</p>
-
-<p>&mdash;Vous supportez bien le champagne?</p>
-
-<p>&mdash;Comme un Suisse! fit Mareuil.</p>
-
-<p>Puis, afin de détourner les soupçons, il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;D'ailleurs, ce n'est rien à côté du Grand
-Cob!</p>
-
-<p>&mdash;Le Grand Cob?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Gendrey, un de mes amis ... Tenez, une
-nuit, je l'ai vu boire, à un souper, en une heure,
-trois bouteilles de Mümm!</p>
-
-<p>&mdash;Et après?</p>
-
-<p>&mdash;Après, dame, il était un peu raide ... Pas davantage ...</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi l'appelle-t-on le Grand Cob?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lozières voulait des explications détaillées
-sur Gendrey, ses mœurs, son entourage. Gilbert
-les fournit.</p>
-
-<p>Elle disait:</p>
-
-<p>&mdash;C'est très amusant ... très amusant, ces histoires!</p>
-
-<p>Et elle riait en se renversant un peu sur le divan
-rouge.</p>
-
-<p>Mareuil continuait, accumulait les anecdotes,<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span>
-très en verve; et, comme il la regardait rire, il distingua
-dans ses yeux bruns tachetés d'or non plus
-l'odieux regard d'âme, de tendresse qu'il craignait
-tellement, mais un vague éclat sensuel, cette langueur
-involontaire et rêveuse qui naît de la griserie.</p>
-
-<p>Il éprouva comme un choc au cœur, une palpitante
-sensation de courage, d'énergie, et, emplissant
-de kummel le petit verre placé devant
-M<sup>me</sup> Lozières, il lança hâtivement:</p>
-
-<p>&mdash;Ce kummel est au-dessous de tout... Chez
-moi, vous en boiriez de bien meilleur!... Avouez
-que chez moi, sous tous les rapports, nous serions
-mieux!...</p>
-
-<p>Elle répondit sans s'offenser:</p>
-
-<p>&mdash;Et votre promesse?</p>
-
-<p>&mdash;Ma promesse! Certes, je m'en souviens ...
-Certes ... Seulement, à la longue, je me désole, je
-m'irrite ...</p>
-
-<p>Elle implora doucement:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ne prenez pas votre air méchant ... Ne parlons
-plus de cela ... C'est inutile ... Je vous ai déclaré
-que j'aimais mon mari, et ...</p>
-
-<p>Mareuil l'interrompit:</p>
-
-<p>&mdash;Votre mari! Votre mari! Mais pensez-vous
-qu'il rigolerait, votre mari, s'il vous voyait ici?</p>
-
-<p>Elle le contempla avec une mine effarée, tout in<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span>terdite
-de cette sortie grossière, presque prête à
-pleurer, et balbutia:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que vous dites?... Qu'est-ce que vous
-avez dit?...</p>
-
-<p>Il rejeta sa chaise, et, s'asseyant près de Lucie,
-sur le divan:</p>
-
-<p>&mdash;Ne faites pas attention!... Je suis une brute,
-un malotru ... Je n'ai rien dit. Aussi, c'est votre
-faute ... Pourquoi m'affolez-vous par vos refus,
-après ce qui s'est passé un jour entre nous, après
-ces baisers, ces caresses?... Je n'ai pas oublié,
-moi!... J'en deviens fou, je vous assure!...</p>
-
-<p>Il la fixait de ses yeux allouvis, la face contractée
-de désirs, de tous ces désirs si longtemps contenus,
-et qui, dans l'ombre de ce cabinet, à côté
-d'elle, sous l'entraînement du vin, de la facilité
-proche, se déchaînaient, réclamaient leur droit,
-leur pâture.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je vous en prie, vous viendrez, n'est-ce
-pas? supplia-t-il en posant sa main sur celle de
-Lucie.</p>
-
-<p>Elle fit le geste de la retirer, mais ce fut comme
-un de ces imprudents mouvements d'effroi qui,
-dans une cage, décident de la fin du dompteur.</p>
-
-<p>Mareuil, la voyant échapper, l'avait, d'un élan
-furieux, saisie, et il l'embrassait fiévreusement,
-sans un mot, sans une excuse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span></p>
-
-<p>Elle fléchissait entre ses bras:</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est indigne!... Oh! Gilbert!... Vous
-aviez juré!... C'est indigne!</p>
-
-<p>Elle s'était cramponnée à la nappe. Elle lâcha
-prise. Il y eut un grand fracas de verres brisés, de
-vaisselles entrechoquées. Elle succombait.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>&mdash;Vous me pardonnez? chuchota Mareuil, qui
-surveillait anxieusement son réveil.</p>
-
-<p>Elle inclina lentement la tête. Puis elle marcha
-vers la fenêtre, et resta quelques instants à examiner
-le paysage, la campagne effacée sous la pluie
-tombant toujours.</p>
-
-<p>Gilbert s'était approché et avait glissé son bras
-sous celui de M<sup>me</sup> Lozières.</p>
-
-<p>Elle le pressa contre son buste tiède et mouvant
-encore.</p>
-
-<p>Alors, ne sachant que dire, il interrogea:</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous partir?</p>
-
-<p>&mdash;Je veux bien!</p>
-
-<p>Il sonna pour l'addition, et, la voiture avancée,
-ils reprirent la route de Paris, le long des allées latérales,
-par crainte de rencontrer du monde.</p>
-
-<p>La pluie ne cessait pas, fouettant la capote,
-fouettant leurs visages, formant dans le tablier de
-cuir des petites flaques noires que Mareuil secouait<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span>
-distraitement. Et, sur leur chemin, c'était un vivant
-frémissement de boue, une permanente giclée de
-boue jaune et gluante, comme les lambeaux de
-quelque être jaunâtre, qu'ils auraient écrasé en
-passant.</p>
-
-<p>Mareuil se sentait affreusement triste. Il se rappelait
-le jour où M<sup>me</sup> Hardouin s'était donnée
-à lui, l'atmosphère de triomphe dans laquelle il
-avait vécu, les dernières heures de ce jour-là, et
-plusieurs jours après. Aujourd'hui, non, il n'éprouvait
-pas cette joie intense, ce gonflement
-d'âme extraordinaire et délicieux. Mais plutôt une
-prodigieuse lassitude, au souvenir des deux mois
-écoulés, de ces deux mois consacrés à des espionnages,
-à des correspondances mystérieuses, à des
-ruptures, à des supplications serviles, à des stratagèmes
-rabaissants.</p>
-
-<p>«Quel métier! Et tout cela, pour arriver à quoi,
-en somme?»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lozières se serrait contre lui et dit tout
-bas:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous aime infiniment!</p>
-
-<p>Il répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Et moi, est-ce que vous croyez que
-je ne vous aime pas?</p>
-
-<p>Jusqu'à Paris ils ne parlèrent plus. Quelquefois
-seulement, la main de Lucie étreignait sa main<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span>
-davantage, et il lui rendait machinalement cette
-étreinte.</p>
-
-<p>Près de l'Arc de Triomphe, elle descendit, promettant
-de venir le lendemain chez lui.</p>
-
-<p>La voiture repartit aux allures vives, mais, en
-tournant le boulevard Malesherbes, elle eut un arrêt
-brusque. Elle avait failli renverser un vieillard
-à barbe blanche qui, maintenant, se hâtait vers le
-refuge du trottoir.</p>
-
-<p>Mareuil le reconnut:</p>
-
-<p>«C'est Bourgueil ... Le pauvre vieux!... Il marque
-mal, en civil!»</p>
-
-<p>Il revoyait l'illustre peintre dans son costume vert
-de membre de l'Institut, avec la barre oblique du
-grand cordon rouge de la Légion d'honneur, l'épinglette
-de croix scintillantes gagnées années par années&mdash;tel
-qu'il l'avait vu, à un enterrement
-officiel, quelques semaines auparavant; et il
-pensa:</p>
-
-<p>«Il n'a pas dû perdre beaucoup de temps à
-Ville-d'Avray, celui-là!»</p>
-
-<p>Il songeait aussi à la vie laborieuse de certains
-de ses camarades, aux ateliers où ils s'emprisonnaient
-tout le jour, à ces ateliers mornes et
-austères comme des cellules, où rien ne distrait
-de l'idéal cherché, où par les vitres dépolies rien
-ne vient du dehors que la lumière du ciel.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span></p>
-
-<p>«Peuh! C'est l'ambition qui les tient, la vanité!...
-Pas grand'chose, encore!»</p>
-
-<p>Les paroles de Brévannes lui revinrent à l'esprit:
-«Moquez-vous donc de la gloire, faites donc
-ce qui vous amuse!»</p>
-
-<p>Il se les redisait en souriant; puis, soudain, il
-murmura avec découragement:</p>
-
-<p>«Oui, mais voilà! Est-ce que cela m'amuse?»</p>
-
-<h2>VII</h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span></p>
-<p>Entre une femme à son premier adultère et une
-femme ayant cédé à plusieurs amants, il n'y a pas
-grande différence. C'est immédiatement, chez les
-novices, la même astuce, la même liberté d'expressions
-et de gestes, la même dépravation que chez
-les anciennes. On dirait qu'avant la faute les plus
-honnêtes avaient de l'adultère un sens secret, une
-habitude atavique et cachée qui n'attendait que la
-chute pour se révéler; et, dès les débuts de l'abandon,
-on voit ces dames se mouvoir sans répugnance
-dans leurs fonctions nouvelles, comme de
-jeunes canetons s'ébattant naturellement dans la
-croupissure des mares.</p>
-
-<p>Gilbert sut d'abord gré à M<sup>me</sup> Lozières de cette
-prompte métamorphose.</p>
-
-<p>Elle venait chaque après-midi chez lui, toujours
-gaie, toujours affectueuse, ne mentionnant jamais<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span>
-ni mari, ni remords, et pleine d'ardeurs complaisantes.</p>
-
-<p>Parfois, tandis qu'il se rhabillait, elle se mettait
-au piano, vêtue seulement de ses fines lingeries
-blanches, les cheveux dénoués, retombant en
-masses d'or sur ses épaules nues, et elle chantait.</p>
-
-<p>Ses doigts effleuraient à peine les touches, les
-frôlaient comme des cordes de harpe, laissant le
-dessus à sa voix amoureuse et chaude. Elle chantait
-des mélodies de Massenet, de Gounod, des airs
-énervants et sensuels où la tendresse gémit sur le
-ton des désirs.</p>
-
-<p>Et Mareuil, se recoiffant devant la glace qui la
-reflétait, pensait:</p>
-
-<p>«Il n'y a pas à dire, elle est charmante!... Quel
-succès elle aurait ainsi, dans le monde!...»</p>
-
-<p>Pourtant, il n'atteignait pas souvent à ces
-remarques admiratives, et plus il connaissait
-M<sup>me</sup> Lozières, au contraire, plus il se sentait
-mécontent et déçu.</p>
-
-<p>Certainement, elle était charmante, tout à fait
-charmante de corps, d'esprit, d'élégance. Elle causait
-ingénieusement, drôlement, d'une manière
-sautillante et comique, aussi bien que M<sup>me</sup> Hardouin,
-sinon mieux. Elle se montrait envers lui
-une maîtresse dévouée, docile, une maîtresse
-parfaite.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span></p>
-
-<p>Mais il fallait, pour l'apprécier, qu'il fût près
-d'elle, tout près, chez lui, sous l'influence directe de
-ses caresses, de ses baisers, de sa fraîche beauté.</p>
-
-<p>Autrement, il avait la sensation d'être seul, libre,
-sans passion, sans compagne d'âme.</p>
-
-<p>Il se rendait rue Fortuny, l'esprit tranquille,
-avec cette démarche paisible et traînarde qu'on a
-pour faire une course, une visite due.</p>
-
-<p>Puis, Lucie partie, il lui semblait, au bout de
-quelques minutes, qu'elle s'effaçait, disparaissait
-de sa pensée derrière un voile montant d'indifférence
-et de néant. Rien ne lui demeurait de l'avoir
-vue, de compter la revoir; et les heures d'amour
-terminées, il se trouvait dans la rue, comme un
-employé au sortir du bureau, inactif, désœuvré,
-insoucieux de la besogne du jour ou de celle du
-lendemain.</p>
-
-<p>Il se souvenait alors de ce qu'il ressentait au
-temps de M<sup>me</sup> Hardouin, au temps de cette Jack
-dont l'image pâlissait graduellement en sa mémoire
-comme l'image d'un mauvais démon défunt.
-C'était, après les rendez-vous, des retours
-glorieux, des soirées passées, dans le silence de
-l'atelier, à revivre l'honneur enivrant de l'avoir
-possédée, des rêveries continues vers elle, une poursuite
-imaginaire de sa personne dans des théâtres,
-des salons supposés,&mdash;ou encore de longues veil<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span>lées
-employées à dessiner des bibelots qu'il lui
-commanderait, des bibelots rares et uniques, où
-la matière serait presque signée de sa tendresse
-inventive.</p>
-
-<p>Et lorsqu'il comparait au présent, il en voulait
-un peu à M<sup>me</sup> Lozières de le laisser, loin d'elle,
-tellement calme, inoccupé, comme si la jeune
-femme eût manqué à un pacte, violé les conditions
-de leur engagement.</p>
-
-<p>Mais bientôt, quelque chose de plus grave commença
-à l'inquiéter.</p>
-
-<p>Il s'était présenté à M<sup>me</sup> Lozières comme un
-chevalier exceptionnel et passionné, un personnage
-héroïque de roman d'amour; et, à tout instant,
-il oubliait son rôle, il lâchait des phrases
-maladroites qui décelaient la froideur de ses sentiments,
-tout son égoïsme d'homme qui désirait
-sans beaucoup aimer.</p>
-
-<p>Elle le regardait avec stupeur:</p>
-
-<p>&mdash;Comme vous êtes ironique!... Vous! Un
-amant! C'est vous qui dites cela?...</p>
-
-<p>Il s'excusait, corrigeait ses paroles, et le lendemain,
-par négligence, recommettait les mêmes erreurs.</p>
-
-<p>Ou bien&mdash;et c'était pis&mdash;il se rappelait son
-rôle. Il le débitait, il le jouait, comme un rôle de
-théâtre, avec les lacunes de souvenir qu'on a en<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span>
-scène, ces durs moments où l'on cherche ses mots,
-la suite de la tirade. Il balbutiait, bafouillait, terminait
-par une plaisanterie, et toujours il restait agacé
-de s'entendre réciter ces déclarations vaines, ces
-théories mensongères, écœuré de toute cette parodie
-de passion où il s'était si étourdîment contraint.</p>
-
-<p>Il finit par s'effrayer des rendez-vous comme
-d'un examen à subir. Il ne se décidait à y aller
-qu'à la dernière minute; et fréquemment il arrivait
-en retard. Dès le seuil, il apercevait, blottie piteusement
-en un coin de la chambre, M<sup>me</sup> Lozières, gardant
-encore ses gants, son chapeau, sa voilette, n'ayant
-osé se dévêtir dans la crainte qu'il ne viendrait
-pas.</p>
-
-<p>Elle disait simplement:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous n'êtes guère exact!</p>
-
-<p>Et il lisait sur sa figure l'angoisse qu'il avait eue
-en espérant M<sup>me</sup> Hardouin, cette crispation douloureuse
-que donne, quand on aime, l'attente
-incertaine et solitaire.</p>
-
-<p>Il avait des regrets, consolait Lucie, se jetait à
-ses genoux, par raillerie, pour obtenir son pardon;
-et ces jours-là, il redoublait d'attentions, de tendresse
-fictive, ne voulant pas qu'elle souffrît comme
-il avait souffert.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Juillet cependant finissait dans une chaleur<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span>
-lourde. Tout le monde, peu à peu, quittait Paris.
-M<sup>me</sup> Mareuil était allée, comme chaque année,
-rejoindre son frère à Monneville. Les Brévannes
-s'installaient pour trois mois à Plouhinec, un trou
-sauvage de la Bretagne. M<sup>me</sup> Lozières hésitait
-sur le choix d'une villégiature.</p>
-
-<p>Enfin, dans la première quinzaine d'août, <span class="err" title="original: ellle">elle</span>
-apprit à Gilbert que son mari avait loué une villa
-à Saint-Germain.</p>
-
-<p>Elle pleurait presque à l'idée de la séparation.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon ami chéri, deux mois sans vous!...
-Pensez donc!...</p>
-
-<p>Il répliqua de même, car il ne parvenait pas à la
-tutoyer:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons, ne pleurez pas!... Je ne quitterai
-pas Paris cet été, et lorsque vous serez libre,
-vous viendrez vite ici ...</p>
-
-<p>Elle lui sauta au cou:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! merci! merci!... Je vois que vous m'aimez!...</p>
-
-<p>Il avait l'arrière-pensée de tenter un essai, de se
-rendre compte si, de la voir moins, cela augmenterait
-ses désirs, son amour peut-être.</p>
-
-<p>Mais dès que M<sup>me</sup> Lozières fut partie, il eut à
-vaincre une difficulté nouvelle.</p>
-
-<p>Il avait promis de répondre régulièrement à ses
-lettres, et toutes les fois qu'il s'asseyait pour lui<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span>
-écrire, il avait un frisson de paresse en face des
-pages à remplir.</p>
-
-<p>«Qu'est-ce que je vais lui dire?»</p>
-
-<p>Il traçait en tête du papier: «Ma chère petite
-amie ...»&mdash;puis des minutes, des minutes
-fuyaient sans qu'il lui vînt quoi que ce fût à
-ajouter, à mettre au-dessous, d'un peu sincère ou
-vraisemblable.</p>
-
-<p>Il regrettait alors de n'avoir plus cette profusion
-de phrases douces, de tournures amoureuses
-dont il usait contre M<sup>me</sup> Hardouin,&mdash;cette belle
-armée de mots caressants et charmeurs, si honteusement
-battue jadis et qui, à l'heure présente,
-l'aurait si bien servi.</p>
-
-<p>Il essayait de ressaisir son vocabulaire, de retrouver
-quelques-unes de ces cajoleries, de ces
-petites confidences intimes qui sont tout dans les
-correspondances d'amants; mais il lui semblait
-que sa plume rétivait, se refusait à écrire les mots
-tendres, tiquait sur eux comme sur des mots grossiers:</p>
-
-<p>«C'est épatant!» s'écriait-il.</p>
-
-<p>Et finalement, il rédigeait une lettre glaciale,
-banale et brève, d'une affection forcée, et qu'en
-relisant, il avait envie de détruire.</p>
-
-<p>Au bout de huit jours, un matin, il reçut une
-<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span>dépêche de M<sup>me</sup> Lozières: «Attendez-moi onze
-heures et demie.&mdash;Petit Fifre.»&mdash;car elle
-avait adopté, sur son conseil, ce pseudonyme.</p>
-
-<p>Ils déjeunèrent ensemble rue Fortuny. Elle s'arrêta
-un instant de manger, lui tendant, par-dessus
-la table, sa main à baiser, et elle murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Comme je suis heureuse!... Quand reviendrai-je?...
-En voilà au moins pour une semaine!...
-Cela ne vous paraît-il pas interminable, ces journées
-loin l'un de l'autre?...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! si!... Mais nous n'y pouvons rien!...
-C'est la vie!...</p>
-
-<p>Elle répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Je sais ... Vous vous résignez plus facilement
-que moi!...</p>
-
-<p>Et pendant quelques moments, ils demeurèrent
-sans causer.</p>
-
-<p>Au sujet des lettres, elle ne se permit qu'une
-observation détournée:</p>
-
-<p>&mdash;Quel petit papier à lettre vous avez!... A peine
-commencé, c'est tout de suite lu!...</p>
-
-<p>Il put dissimuler son embarras:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis très honoré de votre critique ... Dorénavant,
-je vous écrirai sur du papier ministre, ce
-que je découvrirai de plus grand ...</p>
-
-<p>Elle ne partit qu'à six heures et demie. Elle descendait
-l'escalier, devant Mareuil, la tête penchée
-vers les marches, la nuque soucieuse d'une per<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span>sonne
-qui n'a pas tout dit, retient encore quelque
-chose. Il songeait: «Je parierais qu'elle ronchonne,
-qu'elle n'est pas satisfaite ... Est-ce qu'elle me préparerait
-une scène?... Aujourd'hui, bigre, ce ne
-serait pas le jour!»</p>
-
-<p>Elle se retournait au même moment:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en prie ... Voulez-vous m'être très
-agréable?</p>
-
-<p>&mdash;Vous pensez! dit Mareuil ... Je n'aspire qu'à
-continuer!</p>
-
-<p>Elle sourit:</p>
-
-<p>&mdash;Non!... Je parle sérieusement ... Eh bien! je
-dîne ce soir avec mon mari aux Ambassadeurs ...
-Venez-y dîner aussi ... De cette façon, j'aurai passé
-près de vous la journée complète ... Dites, voulez-vous?</p>
-
-<p>Mareuil répondit d'un ton de remontrance:</p>
-
-<p>&mdash;C'est un peu canaille ce que vous me proposez
-là!... Enfin, puisque vous le désirez!... A tout
-à l'heure!... Convenu!</p>
-
-<p>En réalité, ce qu'il y avait d'indélicat dans ce
-rendez-vous plutôt prématuré, ne le choquait pas
-beaucoup.</p>
-
-<p>Du jour où, pendant leur flirt, Lucie lui avait
-objecté la fidélité conjugale, il s'était tenu pour
-dégagé de tout ménagement pitoyable envers Lozières.
-Ç'avait été, dès lors, à ses yeux, l'obstacle,<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span>
-l'ennemi&mdash;une infortune qui ne le touchait plus.</p>
-
-<p>Seulement les exigences de Lucie le révoltaient,
-et, sitôt dehors, il se mit à maugréer:</p>
-
-<p>«De onze et demie à midi et demi, à six et
-demie ... sept heures!... Sept heures de moi!...
-Cela ne lui suffit pas?... Il lui en faut encore?...
-Ah! elle a du vice!...»</p>
-
-<p>Mais soudain il rougit de ces réflexions:</p>
-
-<p>«Pauvre petite!... Quand je songe que de Jack
-j'aurais trouvé cette idée admirable ... exquise!...
-Je suis parfois fièrement injuste!...»</p>
-
-<p>Il rentra chez lui s'habiller, et montant dans un
-fiacre:</p>
-
-<p>&mdash;Aux Ambassadeurs ... Prenez par le plus
-long!...</p>
-
-<p>Il faisait nuit grise lorsque la voiture stoppa
-devant le jardin du restaurant. Toutes les tables,
-serrées en bataille, étaient occupées, et leurs lampes
-basses, à abat-jour roses, n'éclairaient que les
-clairs corsages des dames, les plastrons blancs des
-messieurs&mdash;les visages disparaissant dans l'ombre.</p>
-
-<p>Mareuil parcourut les intervalles des rangées,
-feignant de chercher une place, suivi d'un maître
-d'hôtel qui l'exhortait à la patience.</p>
-
-<p>Il ne voyait pas Lucie, et il allait pousser jusque
-sur la terrasse ses investigations. Un garçon le
-rattrapa.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Monsieur! Monsieur!... Il y a là-bas, derrière,
-un monsieur qui vous appelle!</p>
-
-<p>&mdash;Où cela?</p>
-
-<p>&mdash;Là, Monsieur, là!</p>
-
-<p>Et il reconnut Lozières qui agitait, en signe d'invitation,
-sa serviette.</p>
-
-<p>&mdash;Venez donc ... Nous vous offrons l'hospitalité ...
-A moins que vous n'ayez ... mieux! fit le gros
-homme avec un sourire d'indulgence polissonne.</p>
-
-<p>&mdash;Mais nullement! dit Mareuil. Au contraire ...
-Je suis enchanté de vous rencontrer ... Vous allez
-bien, madame?... Vous êtes encore à Paris, par
-cette chaleur?...</p>
-
-<p>Lucie remercia, donna tous les détails sur sa
-maison de campagne, son installation; et lorsque
-son mari baissait les yeux vers le potage, elle faisait
-à Mareuil des petites grimaces amicales et
-impudiques.</p>
-
-<p>Lozières l'interrompit:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, ma chère amie, cela n'intéresse pas
-M. Mareuil, tes histoires de ménage!...</p>
-
-<p>Et, coupant la parole à Gilbert qui protestait, il
-reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Qu'est-ce que vous dites de la situation,
-mon cher monsieur?... Sommes-nous dans
-la mélasse, dans le pétrin!... Pirates au Tonkin ...
-<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span>Massacres en Afrique ... Vingt millions de déficit
-de plus que l'année dernière ... La rente qui fiche
-le camp tous les jours ... Les banques qui s'effondrent ...
-Ah! ce sont des malins, nos gouvernants,
-des bonshommes de première force!</p>
-
-<p>Il était lancé. Mareuil le laissa crier.</p>
-
-<p>Les trois mois qui venaient de s'écouler n'avaient
-pas calmé les ressentiments de M. Lozières, son
-pessimisme de fonctionnaire inassouvi. Il s'obstinait
-à juger perdu ce pays ingrat à son dévouement
-passé; criminels, ces vieux camarades de
-lutte qui ne l'avaient pas hissé avec eux jusqu'aux
-agréments du pouvoir, et il dressait leur procès
-partialement, férocement, ayant souvent de ces
-trouvailles d'injures que la haine inspire et qui
-amusent.</p>
-
-<p>Mais, un moment, comme il élevait très haut la
-voix, Mareuil voulut le mettre en garde:</p>
-
-<p>&mdash;Ne craignez-vous pas qu'on vous écoute,
-qu'on vous dénonce?... C'est si facile de révoquer
-quelqu'un!...</p>
-
-<p>Lozières asséna sur la table un coup de poing
-indigné, qui fit sauter, dans leur plat d'argent, les
-truites que Lucie partageait:</p>
-
-<p>&mdash;Moi? moi?</p>
-
-<p>Il se tapait sa poitrine dodue:</p>
-
-<p>&mdash;Moi? moi? me révoquer!... Jamais ils n'oseront,
-mon cher monsieur! Me révoquer, moi?...<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span>
-Mais ils savent bien que je connais leurs saletés
-depuis A jusqu'à Z ... Ils aimeraient mieux me
-nommer trésorier, directeur, amiral, général, maréchal,
-est-ce que je sais, moi? Tout, plutôt que
-de me révoquer!</p>
-
-<p>Il avala d'un trait son verre de champagne:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je voudrais voir cela, qu'ils me révoquent!...
-On en entendrait de belles, alors, je vous
-le jure ... Tenez, je serais homme à fonder un
-journal, un vrai journal, mon cher monsieur, pour
-leur apprendre à traiter le monde!...</p>
-
-<p>Il blêmissait de colère.</p>
-
-<p>Mareuil n'insista plus. Une courbature tirait,
-brûlait tous ses muscles, une somnolence l'envahissait,&mdash;la
-fatigue de cette causerie achevant
-celles de la journée. Il avait assez de la femme, assez
-du mari, assez surtout de ces puérilités
-hypocrites, de ces basses cachotteries d'adultère
-où, l'année d'avant, il goûtait encore tant de
-plaisir.</p>
-
-<p>Il prit congé des Lozières à dix heures; et lorsque,
-la semaine suivante, Lucie lui suggéra de
-renouveler la rencontre, il refusa nettement:</p>
-
-<p>&mdash;Non, ma chérie ... Une fois passe!... Mais deux
-fois, ce ne serait pas raisonnable!...</p>
-
-<p>&mdash;Alors, venez dîner chez nous, à la campagne ...
-<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span>mon mari ne demanderait pas mieux ...</p>
-
-<p>Il réfléchit, puis avec fermeté:</p>
-
-<p>&mdash;Non plus!... On jaserait ... On potinerait ...
-Inutile de vous compromettre!...</p>
-
-<p>Elle questionna:</p>
-
-<p>&mdash;Et à Paris?... A Paris, accepterez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être!... Nous verrons, dit-il.</p>
-
-<p>Mais il pensait prudemment:</p>
-
-<p>«Jamais de la vie! M'enchaîner par une intimité
-mondaine!... Sait-on ce qui arrivera?... Non, pas
-de bêtises!...»</p>
-
-<p>Elle dut se contenter des déjeuners rue Fortuny.
-Il l'accueillait bien, d'ailleurs, tout dispos après
-ces huit jours d'éloignement, et elle pouvait avoir
-l'illusion d'être aimée.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Les premières pluies d'octobre ramenèrent à
-Paris M<sup>me</sup> Lozières. Cependant, sa tante, M<sup>me</sup> de
-Brégy, partant sous peu pour Nice, elle fut obligée
-de lui consacrer la plupart des après-midi, de
-l'accompagner dans ses courses à travers les magasins,
-chez les fournisseurs.</p>
-
-<p>Elle ne venait plus, rue Fortuny, que le matin
-et elle déplorait la brièveté des rendez-vous.</p>
-
-<p>Un jour qu'elle s'en désolait, Mareuil lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ne nous plaignons pas!... Profitons des bons
-moments, car bientôt ils vont diminuer!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span></p>
-
-<p>Elle s'écria, comme terrifiée à l'idée d'une rupture
-possible:</p>
-
-<p>&mdash;Diminuer!... Pourquoi cela?... Qu'est-ce qu'il
-y a?...</p>
-
-<p>Mareuil tira de sa poche un exemplaire de la
-<em>Pure Vérité</em>.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a, ma chérie, qu'on se verra moins, parce
-que, hélas! je vais avoir à travailler!</p>
-
-<p>Il indiquait une annonce en tête du journal, où
-son nom, Gilbert Mareuil, était imprimé en immenses
-lettres, hautes d'un centimètre environ.</p>
-
-<p>La note expliquait que la <em>Pure Vérité</em> inaugurait,
-à partir du 15 novembre, un supplément illustré
-et qu'outre le concours de plusieurs maîtres de la
-plume et du pinceau «connus, déclarait-elle, et
-aimés du public», le journal s'était assuré, pour
-ce recueil, la collaboration régulière de <span class="smcap">Gilbert
-Mareuil</span>, «l'artiste attitré des élégances parisiennes,
-que les dernières expositions avaient
-classé, du coup, parmi nos premiers peintres modernistes.»</p>
-
-<p>&mdash;C'est mon ami Brévannes qui m'a fait engager
-et qui a rédigé l'avertissement, dit Mareuil. Hein!...
-elle n'est pas dans un sac, cette petite note?</p>
-
-<p>Lucie tout attristée, pressentant un péril, quelque
-chose qui la menaçait vaguement, balbutia:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je suis ravie pour vous!... Mais, alors, est-<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span>ce
-que cela nous gênera beaucoup pour nous voir?</p>
-
-<p>Mareuil simula un air affairé:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, ma chérie, je ne sais encore rien
-de précis ... Seulement, il est évident que nos rendez-vous
-seront moins rapprochés ... Au lieu de
-tous les jours, deux ou trois fois par semaine, à
-peu près ...</p>
-
-<p>Elle refoula l'envie de pleurer qui la gagnait, et
-d'une voix un peu étranglée:</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien! Je m'en remets absolument à vous ...
-Vous me verrez quand vous le désirerez, quand
-cela ne vous dérangera pas dans votre travail ...</p>
-
-<p>Mareuil, ému de sa douceur, l'avait saisie dans
-ses bras et la dorlotait:</p>
-
-<p>&mdash;Quoi? On a le cœur gros?... Mais, on se
-verra aussi souvent que possible ... J'ai dit trois
-fois au hasard, ce sera peut-être plus ...</p>
-
-<p>Elle s'en alla confiante, rassérénée.</p>
-
-<p>Mareuil avait promis de lui réserver un numéro
-du premier supplément; et le jour où parut la
-feuille, il ne manqua pas de l'apporter rue Fortuny.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lozières ouvrit avidement la page du
-milieu qui contenait le dessin colorié. L'image représentait
-une Parisienne, l'aspect sévère et railleur,
-qu'un jeune homme élégant accostait le sourire
-aux lèvres et le chapeau soulevé. En bas, on
-lisait le titre: <em>Abordage</em>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span></p>
-
-<p>Elle considéra avec attention la gravure:</p>
-
-<p>&mdash;C'est très réussi ... très ingénieux ... Oui ...
-c'est très réussi!</p>
-
-<p>Sa figure, peu à peu, s'était rembrunie. Elle reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Elle est jolie, cette femme ... Vous la connaissez?</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit Mareuil ... Je l'ai dessinée de chic, de
-souvenirs arrangés. Pour ces sortes de petites
-machines, cela suffit bien ...</p>
-
-<p>Elle interrogea d'un air engageant:</p>
-
-<p>&mdash;Franchement?... Vous ne la connaissez pas?
-Ce ne serait pas, par exemple, cette dame?</p>
-
-<p>&mdash;Quelle dame?</p>
-
-<p>&mdash;La dame d'avant moi!... La dame au mari
-tyrannique!...</p>
-
-<p>Mareuil prononça tranquillement:</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, mon amie, vous n'y songez pas!...
-Vous supposez que cette femme que j'ai ... que j'ai
-reçue chez moi, j'irais la coller dans un illustré
-qui tire à trente mille exemplaires? Madame se
-moque!...</p>
-
-<p>Elle se rétracta:</p>
-
-<p>&mdash;Mais non ... je suis absurde ... J'ai eu des pensées
-ridicules, ces temps derniers. Je me figurais
-que lorsque je ne venais pas ici, vous ... Mais non,
-c'est trop bête!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Vous, quoi?... fit impérieusement Mareuil.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! que vous me trompiez ... le mot est
-lâché!</p>
-
-<p>Gilbert haussa les épaules.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous avez de ces idées, je ne peux pas vous
-les retirer... Vous savez mes opinions sur la trahison ...
-Je vous les ai assez dites, il me semble!... Et
-avec ces théories, je serais un bien triste monsieur ...</p>
-
-<p>Il s'interrompit, et après une pause:</p>
-
-<p>&mdash;Au fait, dit-il d'un ton froissé, au fait, j'ai
-grand tort de me justifier!... Et si je dois renoncer
-à mon travail, me tourmenter tout le temps de vos
-soupçons, vous comprenez ...</p>
-
-<p>Sans qu'il achevât, elle comprit, et plus jamais
-elle ne le questionna, ne laissa paraître la moindre
-méfiance. Mais dans ses lettres, Mareuil apercevait
-clairement l'indice de sa jalousie, à certains mots
-douteurs, à certaines expressions ambiguës et douloureuses,
-qui lui remémoraient ses suppliques à
-M<sup>me</sup> Hardouin, ses cruelles luttes épistolaires
-d'antan.</p>
-
-<p>Il jetait le papier au feu en grommelant une
-parole de compassion, commençait à dessiner, et,
-au bout d'un moment, l'avait oubliée.</p>
-
-<p>Il se plaisait maintenant à son labeur, ne s'en
-séparait qu'à regret, et quelquefois même, afin de
-terminer une esquisse amorcée, il <span class="err" title="original: changait">changeait</span> le rendez-vous
-<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span>
-du jour ou du lendemain, il alléguait un
-surcroît de besogne imprévu, des commandes
-supplémentaires qu'on lui avait censément adressées,
-il mentait&mdash;puisque ses croquis du journal
-ne lui prenaient guère que deux à trois heures
-par semaine.</p>
-
-<p>Un matin qu'il venait de télégraphier ainsi à
-M<sup>me</sup> Lozières, pour remettre le rendez-vous de
-l'après-midi, il eut des scrupules:</p>
-
-<p>«Vraiment, pensait-il en se rasant, je ne suis
-pas généreux. Je me conduis avec cette enfant
-comme un pur calfat! Et pas ça à lui reprocher!...
-Toujours jolie, toujours de bonne humeur, toujours
-en forme!... Qu'est-ce que j'ai donc contre elle?...»</p>
-
-<p>Il se promenait, le blaireau à la main, la figure
-élargie d'une barbe blanche de savon mousseux,&mdash;et
-tout à coup, en s'arrêtant:</p>
-
-<p>&mdash;Ce que j'ai? Ce que j'ai? Mais c'est bien simple ...
-Je ne l'aime pas!... Voilà ce que j'ai!...</p>
-
-<p>Il l'avait dit tout haut, comme pour en faire une
-chose accomplie, indéniable&mdash;il l'avait proféré à
-pleine voix ce constat d'indifférence, cet aveu décisif
-qu'il se réitérait chaque jour tout bas, depuis
-deux mois, sans vouloir l'écouter, sans accepter
-d'y croire.</p>
-
-<p>Puis, prenant acte de sa déclaration, rapidement
-il ajouta:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span></p>
-
-<p>«Non, je ne l'aime pas ... et, par conséquent, je
-n'ai plus qu'à la quitter!...»</p>
-
-<p>Aussitôt, il vit la scène d'adieux, Lucie en larmes,
-plus tard sa propre solitude, la course aux maîtresses,
-à l'amour, une multitude de tracas proches
-ou lointains, et il se sentit ému, faible,
-moins courageux à rompre.</p>
-
-<p>«Pauvre gosse!... Assurément, je ne l'aime pas
-comme j'aimais l'autre ... Néanmoins, j'ai de l'affection
-pour elle ... une affection véritable ... Alors
-l'affliger par une rupture brutale?... Non!... Cela ne
-presse pas!... On peut attendre ...»</p>
-
-<p>Il alla le lendemain au rendez-vous et fut si
-affable, si expansif, que M<sup>me</sup> Lozières en manifesta
-de l'étonnement.</p>
-
-<p>&mdash;Comme vous êtes gentil, aujourd'hui!...
-Qu'avez-vous, mon chéri?</p>
-
-<p>Il retint un sourire:</p>
-
-<p>&mdash;Moi? Rien ... rien du tout!...</p>
-
-<p>Et il contemplait avec attendrissement la tête
-dorée de Lucie qui reposait sur sa poitrine&mdash;comme
-une pauvre tête épargnée, sauvée par miracle
-de la douleur.</p>
-
-<p>Mais, le lendemain, il fut, malgré lui, repris de
-ses velléités mauvaises. Il éprouvait ce sombre
-malaise précurseur d'une maladie qu'on se soupçonne,
-cette inquiétude indéfinie qui vous étreint<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span>
-avant le diagnostic: la peur de ne plus pouvoir
-aimer.</p>
-
-<p>Dès le réveil, elle s'éveillait en lui, cette peur
-confuse, et jusqu'au soir elle continuait de le ronger,
-de le souiller avec la lenteur sûre d'enduit
-gras qui s'étale, qu'ont tous nos soucis intérieurs.</p>
-
-<p>Il essayait bien d'en rire, de s'en démontrer logiquement
-la vanité, de faire le brave. Ces raisonnements
-ne le rassureraient pas.</p>
-
-<p>«Et de deux! Jack d'abord que je n'aime plus,
-sans savoir pourquoi ... Celle-là, même histoire ...
-Décidément, ça se corse!»</p>
-
-<p>Il tombait dans des crises d'irrésistible mélancolie.
-Il se demandait si c'était fini, si jamais encore
-il lui serait donné d'aimer, d'avoir ces élans
-du cœur, ces égarements de passion, les meilleures
-joies qu'il eût connues, somme toute. Et il était
-comme ces hommes qui, ayant eu avec une femme
-des défaillances physiques répétées, sont saisis
-d'affolement, ne pensent qu'à vérifier avec une
-autre la validité de leurs moyens, la gaillardise
-intacte de leurs forces.</p>
-
-<p>Alors, la pensée de tromper Lucie le hanta. Il la
-méditait tout le temps, tous les jours, dehors, chez
-lui, partout. Mais pas une trahison de chair, pas
-un vulgaire béguin, qui ne prouverait rien. Non, il<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span>
-la tromperait pour de bon, à fond, avec une
-personne qu'il aimerait, qu'il faudrait qu'il aimât.</p>
-
-<p>A ces combinaisons il s'exaltait, recouvrait un
-semblant de bravoure. En présence de Lucie, il
-n'avait plus aucun remords, aucun sentiment de
-pitié. Il se délectait même des projets scélérats
-qu'il formait si près d'elle, bouche contre bouche,
-à son insu; et il se prenait à la regarder dédaigneusement,
-comme une condamnée perdue, dont
-l'exécution n'était plus qu'une question de semaines,
-de jours, d'heures peut-être.</p>
-
-<p>Puis, lorsqu'en partant, suspendue à son cou,
-elle murmurait, par habitude:</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'aimez toujours, dites?</p>
-
-<p>Il lui répondait en riant:</p>
-
-<p>&mdash;Si je vous aime!... Elle est bonne!...</p>
-
-<p>Et la porte fermée, il songeait avec un tutoiement
-outrageant:</p>
-
-<p>«Oui, oui, on t'aime toujours ... Ce qui n'empêche
-pas que, quand cela se trouvera, on te
-réglera ton affaire, ma petite!»</p>
-
-<p>Pourtant, ces fanfaronnades ne lui servaient
-qu'à s'abuser sur son manque d'assurance, sa
-crainte de l'expérience prochaine. Il les renouvelait
-après chaque rendez-vous, ses vantardises, un
-peu comme on chante le chant de guerre au poteau
-de la mort. Il ne réclamait que le secours du<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span>
-hasard, une rencontre heureuse, pour affirmer sa
-puissance d'aimer. Qu'on lui fournît une femme,
-une adversaire, une occasion de faire ses preuves,
-et on verrait bien! Mais, en attendant, il était si
-peu sûr de lui-même, si défiant dans le succès
-final, qu'il ne congédiait pas M<sup>me</sup> Lozières, qu'il
-n'avait pas l'audace de la quitter, d'entrer seul
-en campagne sans cette arrière-garde de sa liaison,
-sans ce refuge certain pour le cas d'un désastre.</p>
-
-<h2>VIII</h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span></p>
-<p>Février touchait à sa fin et le soir, dehors, quand
-il avait plu, on était caressé par de tièdes rafales
-qui fleuraient le printemps.</p>
-
-<p>Mareuil, en sortant des Variétés, où il avait
-accompagné Brévannes, appela un fiacre:</p>
-
-<p>&mdash;A l'heure ... 12, rue Royale. Vous entrerez ...</p>
-
-<p>Il avait promis à Lucie de passer, après le
-théâtre, chez M<sup>me</sup> de Brégy, qui rouvrait ses
-salons par un grand bal. Mais, au dernier moment,
-il regrettait sa promesse, cette infidélité à
-son récent serment de ne plus aller dans le monde&mdash;comme
-les malades se reprochent un excès, un
-manquement au régime.</p>
-
-<p>Deux mois avant, au début, il n'avait pas eu de
-ces appréhensions.</p>
-
-<p>Pour régler l'affaire de M<sup>me</sup> Lozières, il était
-retourné dans les soirées mondaines, spontané<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span>ment,
-de ce pas machinal dont le matelot, débarqué,
-va au bouge familier. L'idée de chercher
-ailleurs une maîtresse ne lui avait même pas
-traversé l'esprit; et lorsqu'il gravissait les escaliers
-garnis de plantes et bien éclairés, où, dans l'atmosphère
-chaude, roulaient des bruits de danse, des
-sillages de parfums, il avait ce petit frémissement,
-ce léger bouleversement dans la poitrine qu'éprouvent
-les plus blasés au seuil du mauvais lieu.</p>
-
-<p>Puis, au bout de quelques essais, ç'avait été
-l'écroulement de son espoir naïf.</p>
-
-<p>Toutes ces élégances de toilette, ces soies roses
-ou bleu-ciel, ces bijoux, ces aigrettes, toutes ces
-femmes à demi-nues et parées lui inspiraient bien
-du désir mais rien de plus, rien de ce qui donne
-la force de prier, de s'humilier, d'oser. Il aurait
-peut-être consenti à adresser à certaines le clignement
-de préférence, à s'esquiver avec l'une d'elles
-dans une chambre voisine. Mais lutter pour les
-conquérir, les assiéger, les prendre, aucune, à ses
-yeux, n'en valait la peine; mais s'exposer à un
-refus, se contraindre à des supplications, abdiquer
-un peu de la belle indépendance qu'on a
-envers les femmes avant l'attaque, et surtout être
-obligé de les revoir ensuite, de leur replaire chaque
-jour, cela il s'en pressentait incapable.</p>
-
-<p>Les rares fois où, poussé par un attrait plus vif,<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span>
-il s'était risqué à des pourparlers de flirt, il avait
-dû rapidement battre en retraite, faute de courage
-pour continuer.</p>
-
-<p>Dès les premières parades, aux premiers mots
-de résistance, une perspicacité suraiguë et nouvelle
-lui montrait comme au microscope les tares
-imperceptibles des femmes qu'il approchait; et
-dans le grossissement de cette vision étrange, les
-plus jolies personnes devenaient hideuses et sans
-grâce.</p>
-
-<p>Des cheveux raidis par la frisure et probablement
-brûlés en dessous, une dent marquée d'un
-point noir, un teint un peu troublé, un geste saccadé,
-tout lui était prétexte à se dégoûter, tout lui
-semblait le signe d'une laideur négligeable. Des
-sourires charmants l'effrayaient, car il les prévoyait
-grotesques dans le plaisir. Des intonations
-lui révélaient une froideur de banquise, ou bien
-une irrémédiable niaiserie. Malgré lui, il s'appliquait
-à discerner les défectuosités, inaperçues
-d'abord, cachées par l'art des couturières, l'habileté
-des coiffeurs; et souvent il avait eu l'impression
-d'être la proie d'un malin pouvoir qui
-voulait l'empêcher d'aimer, qui le forçait à briser,
-à salir lui-même ses frêles et passagères illusions.</p>
-
-<p>Alors, il se levait, s'excusait, coupait court à
-l'entretien&mdash;il se sauvait entre les invités tassés,<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span>
-et, rentré chez lui, il avait des crises de tristesse
-qui le laissaient endolori et morne pour plusieurs
-jours, avec un insurmontable abattement comme
-en ont les phtisiques après l'alarme d'une quinte
-subite.</p>
-
-<p>Il ne se dissimulait plus, à présent, la gravité
-de son état. Il fuyait seulement les occasions d'y
-songer, remettant à une époque indécise ses fiers
-projets de trahison; et depuis une quinzaine qu'il
-se soignait, qu'il avait renoncé à fréquenter les
-réunions mondaines, il se trouvait mieux, supportait
-plus gaillardement son infirmité bizarre.</p>
-
-<p>Il avait donc fallu les pressantes instances de
-Lucie pour le décider à se rendre au bal de
-M<sup>me</sup> de Brégy.</p>
-
-<p>«Bah! pensait-il. Cette fois-ci, pas moyen de
-refuser l'obstacle!... Il y a trois mois qu'elle avait
-cela sous le front de me rencontrer dans le
-monde ... Autant en finir avec cette corvée!... Et
-puis, je n'y moisirai pas, chez la tante ... Un petit
-tour de salon, et je me défile!...»</p>
-
-<p>La voiture s'arrêtait. Il prit le numéro du cocher.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous placerez à la suite ... Je n'en ai pas
-pour longtemps.</p>
-
-<p>Et il monta l'escalier, que descendaient déjà
-des dames dépoudrées par la chaleur, des messieurs,
-le collet du paletot relevé.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span></p>
-
-<p>A peine entré, il aperçut le regard de Lucie, un
-regard impatient et guetteur qui sautait vers lui
-par-dessus les rangées de demoiselles assises, les
-habits noirs inclinés auprès d'elle.</p>
-
-<p>Il attendit un peu avant d'aller la saluer.</p>
-
-<p>Cela le flattait de voir tous ces vains empressements,
-toutes ces coquetteries masculines, s'émousser
-contre son amie, contre cette femme qu'il
-possédait, de voir les mines de mendiants qu'ils
-avaient, tous ces hommes, pour solliciter de
-M<sup>me</sup> Lozières une danse, un instant d'attention,
-moins que rien&mdash;leur platitude enfin, leur
-servilité devant cette jeune beauté et ce décolletage
-tentateur.</p>
-
-<p>Il s'amusait à prolonger le plaisir du spectacle:
-«Dire qu'il y a deux ans, j'aurais voulu les assommer,
-tous ces individus, leur casser la figure!...»
-Il se reportait à naguère, aux rages d'anarchiste
-qui le suffoquaient, quand il découvait ainsi
-M<sup>me</sup> Hardouin prodiguant ses tendres sourires
-au milieu d'un groupe de danseurs, ou bien
-causant à l'écart avec un inconnu dont le col de
-satin, la nuque brillantinée luisaient, sous les
-bougies des lustres, d'un éclat insolent. «Oui, j'aimais
-rudement ... C'était le bon temps!...»</p>
-
-<p>Autour de lui des couples se mettaient à valser.
-Il recula vers une porte, et, de là, il examinait les<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span>
-danseuses, ressaisi de dégout pour ces chairs
-blanches, ces peaux blanches, toute cette matière
-féminine et pareille, cette masse indistincte de
-bras, de poitrines, de dos, de visages uniformes qui
-tournaient confusément sous son œil éteint et las.</p>
-
-<p>&mdash;Jolie réunion, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>Il releva la tête. Lozières était derrière lui, rajustant
-son lorgnon que la sueur faisait glisser.</p>
-
-<p>&mdash;Très jolie!... Très jolie!... dit Mareuil ... Et
-M<sup>me</sup> Lozières est ici, je pense?</p>
-
-<p>&mdash;Naturellement ... Elle doit être au buffet en ce
-moment ... Je vais vous y mener, hein? Vous prendrez
-bien une coupe de champagne?...</p>
-
-<p>Et il passa devant Mareuil, lui frayant poliment
-la route:</p>
-
-<p>&mdash;Pardon ... Pardon ... Vous permettez?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lozières, debout dans un coin de la salle
-désertée, s'éventait nerveusement.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, tu es seule? s'exclama Lozières.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'étouffais ... Mon danseur était engagé
-pour cette valse, et j'en ai profité pour ne pas
-rentrer immédiatement au salon ... pour rester un
-peu au frais ...</p>
-
-<p>&mdash;Très bien, très bien, dit Lozières. Je te présente
-M. Mareuil, un monsieur qu'on ne voit pas
-<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span>souvent depuis qu'il est en chemin vers la célébrité ...</p>
-
-<p>Mareuil répondit:</p>
-
-<p>&mdash;En effet, je n'ai pas eu la chance de vous voir
-les jours où j'ai rendu visite à M<sup>me</sup> Lozières ...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je ne le déplore qu'à moitié ... Vous travaillez,
-et c'est nous qui en bénéficions ... Car,
-vous savez, nous sommes abonnés à la <em>Pure
-Vérité</em> ... Nous ne manquons pas un de vos suppléments ...
-Ah! vous êtes en progrès!... Vous
-marchez, mon cher monsieur ...</p>
-
-<p>&mdash;Trop bienveillant! fit Mareuil.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, mon cher monsieur, je m'y connais
-un peu, simplement ... J'ajouterai que votre
-journal est admirablement rédigé. Un journal où
-l'on a l'audace d'écrire quelque chose au moins,
-où l'on n'est pas à trembler devant le gouvernement ...
-La semaine dernière, encore, Brévannes a
-fait un article sur le Tonkin ... C'était de la fantaisie,
-de la chronique, tout ce que vous voudrez ...
-mais ça disait ce qui était ... Ça vous avait du feu,
-de l'ardeur ... Je ne sais pas quel homme c'est, ce
-M. Brévannes ... mais si je n'avais pas été fonctionnaire,
-je lui aurais écrit pour le féliciter ...</p>
-
-<p>&mdash;C'est un de mes amis, répliqua Mareuil ... Un
-garçon plein de cœur et d'esprit ...</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux, tant mieux ... Il n'y aura jamais
-assez de braves gens contre ces imbéciles qui
-<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span>nous ...</p>
-
-<p>Un maître d'hôtel, accourant, l'interrompit:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur ... Monsieur ...</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc?</p>
-
-<p>&mdash;Madame m'a dit de prévenir Monsieur que le
-ministre était arrivé ...</p>
-
-<p>Lozières balbutia, le visage devenu soucieux:</p>
-
-<p>&mdash;Le ministre!... Vous m'excusez, mon cher
-monsieur ... Ginestas ... un vieux camarade ... Je
-reviens dans une minute ...</p>
-
-<p>Il tira son gilet, assujettit son lorgnon et s'insinuant
-à travers les danseurs: «Pardon! Pardon!
-Le ministre ... Le ministre ...»&mdash;il disparut.</p>
-
-<p>Mareuil déclara avec un sourire:</p>
-
-<p>&mdash;C'est un excellent fonctionnaire!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, fit Lucie ... Son père l'était ... Il a ça dans
-le sang ... Il crie beaucoup ... Mais au fond il adore
-son métier, et tout ce qui est ministre, réceptions
-officielles, hiérarchie, tout cela l'enchante ... A
-propos, pourquoi m'avez-vous taquinée?... Vous
-m'aviez vue, en entrant, j'en suis sûre ...</p>
-
-<p>&mdash;Effectivement!... Et si vous réfléchissez, vous
-reconnaîtrez qu'il était plus convenable de ne pas
-me précipiter sur vous tout de suite, comme à la
-descente d'un wagon ...</p>
-
-<p>&mdash;Soit!... C'est moi qui ai tort, fit Lucie d'un
-air maussade ... Au moins, vous n'oubliez pas que
-<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span>vous soupez avec nous ... à notre table?...</p>
-
-<p>Il répondit doucement:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! impossible, ma petite amie ... Impossible,
-mille regrets, comme on dit dans les
-théâtres ... J'ai une migraine folle, je suis venu
-pour tenir ma parole, et je vous demanderai l'autorisation ...</p>
-
-<p>Lucie s'écria d'un ton aigre:</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'avez!... Vous êtes libre, mon ami ...
-Dépêchez-vous de rentrer et tâchez d'être guéri
-demain ... Toujours à trois heures, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;A trois heures!</p>
-
-<p>Dans le salon voisin, une poussée s'était produite.
-Des têtes de gommeux, coiffées à l'anglaise,
-se haussaient ironiques, mais les lèvres pourtant
-distendues de curiosité; des dames se dressaient
-sur la pointe des pieds. Au passage de
-Lozières, qui guidait le ministre vers le buffet,
-les groupes s'écartaient respectueusement. C'était
-sa revanche au gros fonctionnaire, que cette promenade
-presque triomphale, sa riposte aux mauvais
-procédés qu'on avait eus pour lui dans la
-coterie de ces conservateurs; et, tandis que
-Ginestas s'avançait avec l'aisance cordiale de
-l'homme accoutumé aux cérémonies, aux ovations,
-Lozières, lui, avait pris une allure solennelle,
-un œil provocateur, son œil républicain, son
-œil du Seize-Mai qui ne s'adoucissait qu'en <span class="err" title="original: regargardant">regardant</span>
-<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span>
-le maître: «Par ici, mon cher ministre ...
-Par ici!...»</p>
-
-<p>&mdash;Voilà votre patron! murmura Gilbert ... Je me
-trotte ... A demain!...</p>
-
-<p>&mdash;A demain!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>En pénétrant dans sa chambre, Mareuil distingua,
-au milieu de son bureau, une tache blanchâtre,
-le carré clair d'une lettre placée en évidence.</p>
-
-<p>Il alluma vite. L'enveloppe renfermait une carte
-de visite sur laquelle il lut:</p>
-
-<p>«M. et M<sup>me</sup> Lepassereau prient M. Gilbert
-Mareuil de leur faire l'honneur de venir dîner chez
-eux le mercredi 11 mars.»</p>
-
-<p>Il déchira la carte d'un geste de colère:</p>
-
-<p>«Ah! non, par exemple!... Dîner chez les
-Lepassereau pour en revenir encore avec une
-âme d'encre comme ce soir?... Non, non!... Ç'a
-été aujourd'hui ma dernière dans le monde ...
-Assez de ces blagues! Je n'ai plus la santé à
-cela!...»</p>
-
-<p>Il ouvrit la fenêtre et s'accouda au balcon. Sous
-les rayons de la lune, les trottoirs secs avaient des
-pâleurs de marbre blanc. Par instants, des profondeurs
-d'un endroit ignoré s'élevaient des sifflements
-aigus de locomotives, comme la plainte<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span>
-grêle et lointaine de cette nuit mélancolique.</p>
-
-<p>Mareuil sentait arriver l'accès de tristesse habituel,
-et parmi le silence propice des choses assoupies,
-il ne résistait plus, il se laissait envahir, les
-paupières battantes comme pour appeler les pleurs.</p>
-
-<p>En face, il voyait les sombres couloirs vides des
-rues adjacentes, les maisons perdues dans les
-ténèbres, et il songeait aux gens qui sommeillaient
-paisiblement derrière ces vitres noires ou bleuies
-par la lune, à d'autres encore, endormis ailleurs,
-partout; à cette grande trêve de plusieurs heures
-qui, chaque nuit, arrête la méchanceté des personnes
-bien portantes.</p>
-
-<p>«Toujours cela de gagné!... Toujours cela de
-moins à souffrir pour les victimes! Ainsi Jack ...»</p>
-
-<p>Mais soudain une pensée lui vint:</p>
-
-<p>«Tiens, si les Lepassereau l'avaient invitée? Ils
-la connaissent ... Ce serait peut-être drôle, cette
-rencontre!»</p>
-
-<p>Une révolte s'opérait en lui contre la superstition
-rancunière qui l'avait jusqu'alors éloigné des
-salons où allait M<sup>me</sup> Hardouin; une explosion
-de l'envie qu'il refrénait depuis longtemps de se
-retrouver devant elle, de savoir ce qu'il éprouverait
-en présence de ce corps autrefois si puissant,&mdash;maintenant,
-dans sa détresse actuelle.</p>
-
-<p>«Assurément que ce serait drôle de la revoir<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span>
-cette petite vadrouille! Quoi? Au bout du compte,
-elle m'a trompé parce qu'elle ne m'aimait pas ...
-Eh bien! Est-ce une raison pour être gêné auprès
-d'elle? Est-ce que je n'en ferais pas autant à
-l'autre, moi ... si je pouvais?»</p>
-
-<p>Il referma la fenêtre, car la fraîcheur nocturne,
-à la longue, l'avait glacé, et quand il fut au lit, il
-se dit, tout réconforté par sa décision:</p>
-
-<p>«Entendu!... J'irai, rien que pour essayer, rien
-que pour la rigolade!...»</p>
-
-<p>Toute la nuit il rêva d'elle.</p>
-
-<p>Mais, dans le désarroi de ses sentiments affaiblis,
-la dame du songe n'était plus l'inexcusable Jack,
-la perfide maîtresse aux yeux mauvais et faux, à
-la robe de soie impitoyablement close et clinquante
-comme une armure.</p>
-
-<p>C'était une pauvre petite Jack, endormie dans
-une posture d'enfant, la tête au creux du coude,
-avec ce masque de bonté, d'innocence que le
-sommeil pose même aux traits des plus infâmes;
-et sur elle, Mareuil se penchait, sans désir et sans
-haine, souriant d'un air d'indulgence.</p>
-
-<h2>IX</h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span></p>
-<p>Il y avait une quinzaine de personnes dans le
-salon quand, vers sept heures et demie, Gilbert fit
-son entrée.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lepassereau l'accueillit avec un flux de
-paroles joyeuses:</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, on vous voit!... Comme c'est aimable
-à vous d'avoir accepté!... Oh! je vous sais très
-pris, très difficile à avoir ... Et quel regret que madame
-votre mère ait déjà été engagée pour ce
-soir!... Je pense bien que nous rattraperons cela ...
-Vous me permettez de vous présenter? M. Mareuil ...
-M. de Saint-Lys, M<sup>me</sup> Darçay, M. Gravières,
-M. Darçay ...</p>
-
-<p>Gilbert s'inclinait, serrait des mains. M<sup>me</sup> Lepassereau
-ajouta, en se rasseyant:</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que vous connaissez mes autres convives ...
-<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span>Ce sont de vos amis de Monneville ...</p>
-
-<p>&mdash;Certainement, Madame!...</p>
-
-<p>Mareuil distribua quelques bonjours, quelques
-saluts, et derrière des groupes qui s'entretenaient
-à mi-voix, de la voix discrète et à jeun d'avant
-dîner&mdash;derrière un monsieur qui lui masquait
-une dame assise, il espérait apercevoir tout à coup
-M<sup>me</sup> Hardouin. Non! Elle n'était pas là, pas arrivée,
-du moins!</p>
-
-<p>Il s'efforça de se rassurer, de dominer l'agacement
-que lui causait cette absence prévue pourtant
-dans ses calculs, comme une éventualité
-possible, probable même.</p>
-
-<p>«Après tout, elle peut encore arriver ... Il n'est
-que sept heures et demie ... Mais, la petite Lepassereau
-va me renseigner!...»</p>
-
-<p>Et il s'approcha de Germaine, en conversation
-avec M. Gravières, un jeune substitut, à barbiche
-noire, à tête de mignon bon garçon et fêtard.</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'en voulez toujours, Mademoiselle?</p>
-
-<p>&mdash;De quoi donc? dit M<sup>lle</sup> Lepassereau.</p>
-
-<p>Gravières s'était écarté.</p>
-
-<p>&mdash;De quoi? fit Mareuil ... De quoi?... Je serais
-bien en peine de vous le dire ... Cependant, je me
-souviens que la dernière fois que nous nous
-sommes rencontrés ...</p>
-
-<p>Elle s'écria:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui ... à l'Hippique?... J'ai été bien sotte
-ce jour-là et c'est à moi de m'excuser ... Je m'étais
-imaginé que vous vous moquiez de moi, parce que
-j'allais à la Sorbonne ...</p>
-
-<p>&mdash;Quelle idée!</p>
-
-<p>Elle poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;Or, comme je n'y vais pas pour mon plaisir et
-que d'autre part j'ai assez mauvais caractère, vous
-voyez l'effet obtenu ...</p>
-
-<p>Elle s'était mise à rire, montrant des petites
-dents très blanches, bien serties dans les gencives.</p>
-
-<p>Il rit aussi par politesse:</p>
-
-<p>&mdash;Évidemment!... Un effet lamentable ... Du
-reste, ma demande était stupide!...</p>
-
-<p>Elle répliqua d'un ton impertinent:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! aux jeunes filles, on ne sait jamais quoi
-dire ... On dit ce qu'on peut!...</p>
-
-<p>&mdash;Très juste! dit Mareuil qui n'avait pas bien
-entendu.</p>
-
-<p>Il cherchait un moyen, un biais de phrase
-par où glisser sa question au sujet de M<sup>me</sup> Hardouin,
-et il regardait machinalement le feu de la
-cheminée, les flammes jaunâtres qui dansaient sur
-les bûches.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Lepassereau reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que vous exposerez, cette année, au
-Salon, Monsieur? Cela m'intéresse. Je suis presque
-un confrère. Je peins des éventails avec des fleurs<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span>
-et des petits oiseaux dessus ... Oh! pour faire
-plaisir à ma famille, simplement ...</p>
-
-<p>Il répondit d'un air veule:</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être! Cela dépend d'un tas de choses ...
-J'exposerai, sans doute, quelques pastels, ou bien ...</p>
-
-<p>M. Lepassereau, intervenant, l'interrompit:</p>
-
-<p>&mdash;Mille pardons, cher monsieur!</p>
-
-<p>Et s'adressant à Germaine:</p>
-
-<p>&mdash;A-t-on donné les ordres pour qu'on serve,
-mon enfant?... Il est huit heures moins le quart ...</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, père, dit M<sup>lle</sup> Lepassereau ...
-Nous ne sommes pas au complet ... Il manque
-encore ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah oui! Ah oui! fit M. Lepassereau.</p>
-
-<p>Le timbre intérieur de l'hôtel retentit.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, dit Germaine, les voici!</p>
-
-<p>Mareuil se répétait: «Les voici? les voici?»&mdash;et
-un peu énervé d'émotion, il crispait sa main au
-dos doré d'un fauteuil, les yeux attachés vers la
-porte blanche du salon, cette porte opaque derrière
-laquelle, Jack&mdash;Jack ou une autre?&mdash;était
-occupée à ôter son manteau, à redresser du bout
-des doigts sa coiffure.</p>
-
-<p>Les deux battants s'ouvrirent en frôlant sans
-bruit le tapis, et une petite jeune dame brune,
-en robe de velours noir, à demi décolletée, s'avança
-vers la maîtresse de la maison.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span></p>
-
-<p>Tous les messieurs s'étaient levés.</p>
-
-<p>&mdash;Et Madame votre mère? interrogea M<sup>me</sup> Lepassereau
-d'une voix inquiète.</p>
-
-<p>&mdash;Souffrante, chère Madame ... Une violente névralgie ...
-C'est ce qui m'a retardée ... Au moment
-de partir, ma mère a dû s'aliter ...</p>
-
-<p>Mareuil percevait à peine ce dialogue&mdash;étourdi
-par la déception, la surprise:</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> Béatry!... Ma petite veuve!... La femme
-au testament!... Ça, c'est plutôt curieux!...»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lepassereau l'appela:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Mareuil!</p>
-
-<p>&mdash;Madame?</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Gilbert Mareuil ... M<sup>me</sup> Béatry ...
-Vous voudrez bien offrir le bras à madame ... Vous
-êtes placé à côté d'elle ...</p>
-
-<p>Un domestique cria:</p>
-
-<p>&mdash;Madame est servie!</p>
-
-<p>Des couples se formaient. L'on passa dans la salle
-à manger.</p>
-
-<p>Mareuil et M<sup>me</sup> Béatry étaient les derniers. Il
-la fixait de côté, attendant d'elle un signe de reconnaissance,
-ce maintien spécial qui, en certaines
-rencontres de salon, indique que l'on n'est pas
-complètement étranger l'un à l'autre. Mais elle
-s'assit, le visage froid, distrait même, et, tout en
-se dégantant, elle commença à causer avec son<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span>
-voisin de droite, M. Morenval, un homme rouge,
-obèse, dont la grosse moustache jaune ruisselait de
-potage après chaque cuillerée.</p>
-
-<p>«Ah! elle n'est pas liante! songeait Mareuil ...
-Dans les rues, elle vous avait d'autres yeux que
-cela!...»</p>
-
-<p>Il examinait sa nuque, d'où ses épais cheveux
-noirs étaient tirés à l'antique, ramenés en haut, à
-la Diane&mdash;son profil fin, sans nul empâtement,
-auquel les lèvres, un peu fortes, ajoutaient une
-expression de bouderie puérile; et il ne trouvait
-rien à reprendre dans cette beauté ferme et mutine,
-non, rien, absolument rien, sauf peut-être un
-rien à l'oreille gauche, une espèce de pinçon, de
-cicatrice, qui écrasait insensiblement le contour,
-vers le milieu,&mdash;un rien, regrettable, certes,
-quoique, enfin, pas bien dégradant.</p>
-
-<p>Elle avait cessé de parler à Morenval; et Gilbert
-remarquait qu'elle fronçait les sourcils, contractait
-ses traits, comme pour s'assombrir à dessein,
-diminuer la transparence de son visage que gagnait
-la lumière du sourire.</p>
-
-<p>Alors il questionna:</p>
-
-<p>&mdash;Si je ne me trompe pas, Madame ...</p>
-
-<p>Elle murmura vivement, avec cet air de candeur
-qu'affectent les femmes qui flairent l'attaque:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Plaît-il, Monsieur?...</p>
-
-<p>&mdash;Si je ne me trompe pas, Madame ... nous nous
-connaissons ... de vue ...</p>
-
-<p>Elle dit, d'un ton ironique qu'accentuait la palpitation
-continue de ses narines:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, nous nous sommes souvent rencontrés,
-je crois ... Mais je vous connais autrement que de
-vue, Monsieur ... Je connais aussi vos dessins et
-j'aime beaucoup votre talent ...</p>
-
-<p>Mareuil remercia d'un mouvement de tête et il
-déclara:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a très longtemps que je désirais vous être
-présenté, Madame ...</p>
-
-<p>&mdash;En vérité?...</p>
-
-<p>Elle le regardait bravement du regard impudent
-et direct de jadis, dans la rue, quand elle avait la
-sauvegarde de l'anonymat, des convenances&mdash;tout
-ce qui fait, dehors, l'audace des femmes envers
-l'inconnu.</p>
-
-<p>Il poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, très longtemps ... Et je vous avouerai
-même que vous étiez ma préférée ...</p>
-
-<p>&mdash;Votre préférée?... Comment cela?...</p>
-
-<p>&mdash;Je veux dire ... je veux dire qu'à une époque
-où je n'aimais qu'une seule personne, si cette personne
-m'avait manqué, eh bien! vous étiez celle
-<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span>que j'aurais ...</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Béatry lui coupa la parole:</p>
-
-<p>&mdash;Que vous auriez acceptée comme seconde
-préférée ... comme pis-aller.</p>
-
-<p>Mareuil répliqua avec flegme:</p>
-
-<p>&mdash;Vous interprétez mal mes intentions, Madame ...
-Elles étaient excellentes, je vous assure!...</p>
-
-<p>Puis, sans s'arrêter aux protestations de la jeune
-femme, il continua à confesser ses hésitations passées,
-la tentation qu'il avait toujours de l'aborder,
-de lui parler, au risque même d'une rebuffade, les
-dépits qui l'obsédaient ensuite de n'avoir point osé&mdash;une
-foule d'incidents romanesques et, pour la
-plupart, fraîchement inventés.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Béatry l'écoutait en souriant. Elle avait
-tourné presque entièrement le dos à Morenval, qui,
-avec une résignation de gros homme laid, s'absorbait
-dans la nourriture, présageant son rôle de
-causeur terminé. Et, lorsque Mareuil dégrafait son
-regard de celui de la jolie veuve, il distinguait, vers
-l'extrémité de la table, entre Gravières et Saint-Lys,
-la petite Lepassereau, travaillant à l'épier, à
-discerner de quoi on conférait là-bas, dans ce colloque
-persistant et d'aspect scandaleux.</p>
-
-<p>Il se sentait tout à l'aise maintenant, tout hardi,
-tel enfin que depuis deux mois il souhaitait d'être&mdash;sans
-confiance pourtant dans cette ardeur insolite,
-guettant le moment, fatal quoique en retard,<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span>
-où le charme de M<sup>me</sup> Béatry faiblirait, où, tout
-son fard de beauté tombé, elle lui apparaîtrait nettement
-avec la tare de son oreille abîmée, médiocre,
-imparfaite comme les autres&mdash;comme les
-autres indigne d'efforts.</p>
-
-<p>Mais, au lieu de la désillusion redoutée, c'était,
-au contraire, entre eux, une intimité grandissante,
-une croissante familiarité, comme si leurs multiples
-rencontres eussent remplacé les formalités
-hypocrites, les préliminaires d'usage qui donnent
-une lenteur décente aux rapprochements mondains.</p>
-
-<p>Peu à peu, dans ce renouveau de désirs, une
-joie fiévreuse prenait Mareuil&mdash;la joie isolante
-de plaire, d'avoir séduit. Il oubliait Jack,
-M<sup>me</sup> Lozières, la tablée environnante; et chaque
-fois que M<sup>me</sup> Béatry dirigeait sur lui ses regards
-appuyeurs et pénétrants, il éprouvait ce brusque
-émoi qui, un jour, où cela donc?&mdash;ah! oui, à Ville-d'Avray!&mdash;l'avait
-soudain rendu si vaillant, si résolu.</p>
-
-<p>Parfois, à une plaisanterie trop osée, elle se récriait,
-elle feignait de s'offenser, de réclamer le
-respect. Mais, un instant après, elle avait elle-même
-de ces mots significatifs, de ces attitudes libres, de
-ces frissons révélateurs qui, dans la mystérieuse
-corporation des amants, décèlent, sur-le-champ,<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span>
-aux experts, la femme à hommes, la complice, l'affiliée.</p>
-
-<p>Cela lui rappelait alors le testament du mort, les
-clauses restrictives, l'interdiction du remariage,&mdash;tout
-ce qui devait jeter M<sup>me</sup> Béatry journellement
-dans des aventures.</p>
-
-<p>«Ha! ha! le testament!... Une fière idée qu'il a
-eue là, feu Béatry!...»</p>
-
-<p>Et, tandis qu'elle parlait, il avait l'impression
-reposante qu'avec elle la lutte ne serait pas longue,
-précédée seulement de quelques simulacres de défense,
-d'une sorte de salut au mur avant l'assaut.</p>
-
-<p>«C'est tout à fait mon affaire!» pensait-il, et il
-interrogea:</p>
-
-<p>&mdash;Dites-moi, comment se fait-il que je ne vous
-rencontre plus jamais?... Voilà bien un an que je
-n'ai eu ce plaisir, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>Elle répondit:</p>
-
-<p>&mdash;En effet ... nous avons déménagé ... Ma mère a
-loué un hôtel avenue du Bois ...</p>
-
-<p>&mdash;Et serait-il indiscret de venir vous y voir?</p>
-
-<p>Elle répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Indiscret?... Non, pas précisément ... Mais
-défendu ... Ma mère m'interdit de recevoir des
-messieurs ...</p>
-
-<p>&mdash;Dans ces conditions, déclara Mareuil d'un ton<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span>
-de blague ... dans ces conditions, pour vous revoir, je
-n'ai plus que deux ressources: ou bien de déménager,
-d'aller habiter dans votre quartier ... ou
-bien ...</p>
-
-<p>&mdash;Ou bien?</p>
-
-<p>&mdash;Ou bien de vous voir ailleurs ... ce qui me paraîtrait
-plus pratique, je ne vous le dissimule pas.</p>
-
-<p>Elle s'écria en raillant:</p>
-
-<p>&mdash;Serait-ce un rendez-vous que vous me demandez?</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez dit le mot! fit Mareuil.</p>
-
-<p>Puis, baissant la voix et avec une volubilité, une
-autorité qui l'étonnaient lui-même, il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je vous demande un rendez-vous ... Elle
-ne doit pas vous surprendre cette demande ... Cent
-fois vous l'avez lue dans mes yeux ... ou des demandes
-analogues!... Oh! je prévois vos objections ...
-Madame votre mère, n'est-ce pas?... Le
-monde!... Les empêchements matériels!... Voyons,
-nous ne sommes pas des enfants!... Toute la question
-se réduit à savoir si vous voulez, ou si vous
-ne voulez pas!... Entre gens comme nous le reste
-est superflu ... Convenez-en!...</p>
-
-<p>Elle demeurait silencieuse, l'œil rêveur, comme
-domptée par cette rudesse qui la fouettait, ce ton
-d'expérience cynique.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? interrogea Mareuil.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span></p>
-
-<p>Elle eut un petit rire factice, le vilain petit rire
-de la femme qui veut cacher qu'elle cède.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, je pense que vous êtes un jeune
-homme pressé!...</p>
-
-<p>Mareuil insista.</p>
-
-<p>&mdash;On le serait à moins ... Le dîner va s'achever ...
-Après, je ne pourrai peut-être pas vous parler
-comme ici ... Et plus tard, qui sait si je vous reverrai!...
-Je vous en prie ...</p>
-
-<p>Elle affecta encore de rire:</p>
-
-<p>&mdash;Et qu'est-ce que nous y ferions, à ce rendez-vous?...</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce qu'on fait à tous les rendez-vous!... Je
-n'ai pas dressé de programme ... on verrait ... on
-causerait ...</p>
-
-<p>Elle réfléchit un moment et reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Ecoutez ... Je ne suis sûre de rien. Cependant,
-demain, j'irai chez une couturière, rue de Miromesnil,
-dans le haut. J'en sortirai vers cinq heures
-et demie. Si vous allez vous promener dans ces
-régions-là, du côté du boulevard de Courcelles,
-vous avez des chances de me rencontrer. Je présume
-que ma mère étant souffrante, je serai
-seule ... et nous causerons, puisque vous désirez
-causer ...</p>
-
-<p>Mareuil, dit, toujours à mi-voix, car Morenval
-les observait:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie ... j'y serai.</p>
-
-<p>On avait servi des bols pleins d'eau parfumée;
-et tous les convives gardaient les yeux tendus vers
-le buste de M<sup>me</sup> Lepassereau, vers ce buste
-d'où partirait le mouvement de délivrance, le signal
-de clôture.</p>
-
-<p>Mareuil murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, cela tient?... Demain ... cinq heures et
-demie ... boulevard de Courcelles!...</p>
-
-<p>Elle ne répondit pas; mais il sentit un petit pied
-se poser sur le sien, un petit pied souple et prenant
-comme une main qui, par un tope-là prestement
-et légèrement appliqué, confirmait, sous la
-table, le marché débattu.</p>
-
-<p>Le buste de M<sup>me</sup> Lepassereau se porta d'avant
-en arrière. Tout le monde se leva.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Mareuil resta peu de temps au fumoir parmi les
-hommes. Il comprenait qu'il s'était aliéné leurs
-sympathies par son ostensible succès auprès de
-M<sup>me</sup> Béatry; et dans leurs allures, dans leurs
-regards, il déchiffrait des compliments obscènes,
-des interrogations libertines, la curiosité d'apprendre
-où en était l'intrigue, comment elle finirait et
-la jalousie aussi de n'y point participer. A son
-approche, on se taisait ou bien on avait une façon
-minutieuse de l'inspecter comme pour chercher ce<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span>
-que sa figure, sa personne possédaient de si particulièrement
-agréable; et sauf Gravières, que le
-goût de la fête laissait indifférent aux flirts d'autrui,
-il devinait chez ces messieurs un groupement
-hostile, une de ces coalitions instinctives et
-farouches que forme souvent l'envie entre les braves
-gens.</p>
-
-<p>Il fuma brièvement une cigarette, en adressant
-quelques mots à Morenval vis-à-vis duquel il avait
-conscience d'être le plus en faute; puis il retourna
-au salon et s'assit à côté de M<sup>me</sup> Lepassereau.</p>
-
-<p>Debout près du piano, sous la lueur d'une
-haute lampe à trépied, M<sup>me</sup> Béatry feuilletait avec
-Germaine des partitions. Elle avait déjà cet air de
-contentement retenu, cette physionomie furtivement
-gouailleuse, qu'adoptent les femmes, dans le
-monde, quand leur amant est présent; et vers Mareuil
-aboutissaient, à travers le salon, la fin de
-chacune de ses phrases, chacun de ses sourires.</p>
-
-<p>Il les lui rendait avec gratitude.</p>
-
-<p>«Oui, oui, très joli, ce petit modèle ... ce type
-de petit génie ... De la ligne ... De la perversité ...
-Nous nous entendrons très bien ... Il n'y a pas de
-doute!...»</p>
-
-<p>Et sa bienveillance débordait, s'étendait même
-à M<sup>lle</sup> Lepassereau, comme si un peu de l'éclat de
-<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span>M<sup>me</sup> Béatry eût rehaussé sa terne gentillesse.</p>
-
-<p>«Pas trop mouche non plus, la petite!... Un
-certain esprit ... Les traits sont bons ... Un peu de
-rouge aux lèvres, un peu de bleu sous les yeux, et
-on en ferait quelque chose!...»</p>
-
-<p>Les fumeurs rentraient à la file. M<sup>me</sup> Béatry
-s'installa au piano et Germaine commença à chanter
-la romance du <em>Roi d'Ys</em>.</p>
-
-<p>Ensuite, sur la prière des invités, elle chanta
-encore d'autres mélodies. Elle avait une voix forte
-et basse, disant bien les cris de passion, de victoire
-ou de douleur;&mdash;et une poétique gravité
-ennoblissait progressivement les visages inattentifs
-des convives.</p>
-
-<p>Mareuil, sans perdre de vue M<sup>me</sup> Béatry, applaudissait
-tous les morceaux. Au gré de la musique qui
-semblait se couler en lui mollement, lui balancer le
-cœur d'ondes harmonieuses, il ressentait tour à
-tour des emportements triomphaux, d'exquis affaissements
-de tristesse où s'emmêlaient des souvenirs,
-des espoirs, Jack, Lucie, la jeune veuve en
-velours noir, dans une confusion de tendresse
-éparse, des regrets évocateurs. Et c'était au plus
-profond de lui-même une succession de scènes grandioses,
-tragiques, riantes, où il se voyait planant
-comme un empereur, souffrant comme un vaincu,
-chéri comme un héros,&mdash;tout le trouble absurde
-de l'amour naissant, de la sensibilité en éveil.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span></p>
-
-<p>Le piano se tut. On entourait M<sup>lle</sup> Lepassereau.
-On la complimentait:</p>
-
-<p>&mdash;Quelle voix superbe!... Quelle diction!... Qui
-est votre professeur?... D'énormes progrès!... Et
-pas un talent d'amateur!...</p>
-
-<p>Mareuil s'était approché de M<sup>me</sup> Béatry:</p>
-
-<p>&mdash;Vous accompagnez à merveille, avec une discrétion,
-un tact!...</p>
-
-<p>Puis, s'inclinant en un salut correct:</p>
-
-<p>&mdash;A demain!</p>
-
-<p>&mdash;Chut! chut!... fit-elle en détournant la tête.</p>
-
-<p>Il murmura d'un ton respectueux:</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir, Madame!</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir, Monsieur!</p>
-
-<p>Un autre salut à M<sup>me</sup> Lepassereau, à son mari,
-à sa fille, et il fut dans la rue.</p>
-
-<p>Il marchait à grandes enjambées, frappant du
-fer de sa canne les pavés, d'où jaillissaient des
-étincelles, et il avait une allégresse enfantine, une
-fougue vaniteuse de malade subitement rétabli.</p>
-
-<p>«Oui, aujourd'hui, je crois que ça y est!... Je
-crois que me revoici à flot!...»</p>
-
-<p>Il y avait bien en lui quelqu'un de clairvoyant
-et de débineur qui se rebellait contre cet enthousiasme,
-s'efforçait de le contrarier, de le détruire;
-mais Mareuil, valeureusement, trouvait réponse à
-tout.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span></p>
-
-<p>«Pardi, elle a un amant!... C'est plus que probable!...
-Eh bien! on le lui fera lâcher, tout bonnement!...
-Elle doit savoir, elle doit avoir l'habitude!...»</p>
-
-<p>Et il l'excusait de s'être si vite rendue, des mots
-et du regard, d'avoir si vite accepté le rendez-vous&mdash;en
-un dîner, en une heure presque.</p>
-
-<p>«Allons donc!... Pas du tout!... Voilà deux ans
-que je la manœuvrais, que je la manégeais, ce
-jeune frétillon!... Ce soir, je n'ai guère fait que
-toucher l'intérêt de mes œillades ... que détacher
-le coupon, pour ainsi dire!...»</p>
-
-<p>Il se félicitait de cette comparaison, et comme
-l'idée lui venait qu'un autre, dans l'avenir, s'aviserait
-peut-être de tenter à son détriment des détachements
-semblables, il conclut avec humeur:</p>
-
-<p>«Peuh!... Ce n'est pas si sûr!... Ce n'est pas
-démontré!... On s'arrangera pour la tenir en
-main!... Et puis l'essentiel est qu'elle me plaise ...
-Me plaît-elle, oui ou non?... Oui!... Alors??»</p>
-
-<p>Il arrivait chez lui.</p>
-
-<p>Il ne se déshabilla pas tout de suite. Il voulait
-savourer encore le plaisir de cette renaissance sentimentale,
-prolonger cette soirée heureuse.</p>
-
-<p>Il alluma un cigare et se mit à se promener à
-travers l'atelier, en lançant de grosses bouffées.</p>
-
-<p>Il ressentait cette douce mélancolie qui prend<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span>
-dans la solitude les amants, la délicieuse nostalgie
-de celle qu'on vient de quitter; et il y voyait l'indice
-de la guérison, un symptôme de convalescence.</p>
-
-<p>Enfin donc, c'en serait fini de ces sales rendez-vous
-où il allait, à cause d'une sale nécessité qui
-l'y forçait&mdash;où il aimait comme on boit, comme
-on mange, parce que c'est la loi, parce qu'il le
-faut.</p>
-
-<p>Enfin, il y aurait donc de nouveau, dans sa vie,
-un but supérieur à se nourrir, à dormir, à vivre&mdash;une
-personne presque royale, hors laquelle rien ne
-compterait, une vraie maîtresse avec qui les caresses
-ne seraient plus des gestes ridicules, ignobles,
-écœurants, mais la récompense suprême, la
-volupté incomparable, toujours neuve, toujours
-regrettée.</p>
-
-<p>«Cela vaut un peu mieux que d'avoir revu
-Jack!... C'est un peu plus intéressant!...»</p>
-
-<p>Et lorsqu'il s'apercevait dans la glace, une large
-glace Louis XV, pendue au mur, face à la porte, il
-se souriait favorablement, il songeait qu'avec ce
-monsieur, reflété là, en frac et cravate blanche,
-une certaine M<sup>me</sup> Béatry pourrait bien passer,
-un jour, quelques fameux quarts d'heure!</p>
-
-<h2>X</h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span></p>
-<p>Mareuil traça encore une teinte de pastel; puis,
-il rejeta la tête en arrière, clignant des yeux, pour
-apprécier son labeur de l'après-midi.</p>
-
-<p>On frappait à la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Entrez!</p>
-
-<p>Joseph parut:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, M. Gendrey est en bas ... Il demande
-si Monsieur peut le recevoir.</p>
-
-<p>Mareuil s'écria rageusement en se levant:</p>
-
-<p>&mdash;M. Gendrey!... Ah! je n'ai que ça à faire de
-le recevoir!... Non!... Dites-lui que je ne suis pas
-là, que je suis sorti ...</p>
-
-<p>&mdash;Bien, Monsieur!</p>
-
-<p>Derrière le domestique, la porte mal close s'était
-rouverte. Mareuil la repoussa d'un grand coup de
-talon qui écailla un peu le vernis du vantail, fit vibrer,
-<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span>sur la cheminée, les bobêches des candélabres.</p>
-
-<p>&mdash;Fermez donc vos portes, nom d'un chien!</p>
-
-<p>Il marchait en s'appliquant inconsciemment à
-poser les pieds sur les vastes fleurs du tapis&mdash;l'air
-hargneux, mécontent, le sourcil contracté, les
-pouces dans les entournures du gilet, et il se parlait
-à mi-voix:</p>
-
-<p>&mdash;C'est égal!... Hier soir, on m'aurait dit que ça
-serait si vite fini, j'aurais haussé les épaules!...
-J'étais si bien parti!... C'est cette oreille, cette
-diable d'oreille!... Ou autre chose, je ne sais
-quoi?... Enfin, le fait est qu'elle ne me plaît plus ...
-non, plus du tout!</p>
-
-<p>Il revoyait les épisodes de la journée depuis le
-réveil, toute cette journée de désenchantement, de
-défaite. Dès le matin, d'abord, l'impression d'un
-effondrement nouveau; puis des efforts, d'inutiles
-efforts pour réagir, pour tâcher de ressusciter, en
-imagination, cette M<sup>me</sup> Béatry de la veille, la
-magique libératrice, celle qui devait lui rendre les
-beaux jours de passion, les émotions rêvées. Mais
-usée en une nuit, son ardeur, flambées en une
-soirée, ces dernières ressources de tendresse, ces
-petites économies d'amour qu'il avait retrouvées
-dans un coin de lui-même, comme le louis qu'un
-décavé découvre à l'improviste au fond de son
-gousset.</p>
-
-<p>Alors, il avait cessé de lutter, et il ne lui restait<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span>
-plus maintenant que la fureur d'avoir été encore
-une fois déçu, la fureur que donnent aux malades
-les rechutes. Il consulta sa montre:</p>
-
-<p>«Cinq heures ... Voyons!... Il faudrait pourtant
-prendre une détermination. Irai-je ou n'irai-je
-pas?»</p>
-
-<p>Il hésitait, se débattait dans l'alternative, se représentant
-le rendez-vous raté&mdash;ce crapoussin de
-M<sup>me</sup> Béatry débouchant de la rue de Miromesnil
-et pas le moindre Mareuil, ni à droite, ni
-à gauche, nulle part.</p>
-
-<p>«Elle en ferait une tête!»</p>
-
-<p>Mais, soudain, comme pour marquer matériellement
-sa résolution, il arracha son veston de
-travail, le lança d'un tour de bras à travers la
-pièce, contre le mur, où les boutons de bois claquèrent.</p>
-
-<p>«Non!... Ce serait trop goujat!... J'irai!... je lui
-expliquerai que cela ne tient plus ... que je ne suis
-pas son homme!... C'est encore ce qu'il y a de plus
-propre!...»</p>
-
-<p>Puis il sonna, pour son chapeau, son paletot,
-ses gants&mdash;et, sa toilette promptement achevée,
-il descendit.</p>
-
-<p>Il faisait, dehors, un temps humide et gras, un
-de ces temps où la boue semble germer de la terre,
-des pavés, du bitume&mdash;où dégèlent des choses<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span>
-qu'on ne supposait pas gelées, la veille, dans leur
-sécheresse poussiéreuse et grise.</p>
-
-<p>Mareuil s'arrêta près d'un banc afin de relever
-le bas de son pantalon, et, le corps plié, la nuque
-baissée, il préparait le discours de résiliation, ce
-qu'il objecterait à la jeune veuve, tout à l'heure.</p>
-
-<p>«C'est que ça ne va pas être si commode que
-cela à lui présenter!... Je ne peux cependant pas
-lui dire qu'elle ne remplit pas les conditions de
-l'emploi ... que j'ai un idéal d'amour, un idéal de
-passion ... Elle n'y croirait pas! Elle n'y verrait
-qu'une chose: c'est que je la sème, que je ne veux
-plus rien savoir d'elle!...»</p>
-
-<p>Il reprit son chemin en grommelant; et peu à
-peu, devant les difficultés de l'explication, il reculait,
-tenté subitement de laisser aller l'affaire, de
-profiter tout simplement de ce corps qui s'offrait
-et qu'il aurait sans peine.</p>
-
-<p>«Quoi!... Une femme, c'est toujours une femme!
-Cela durera ce que cela durera!... Je n'en mourrais
-pas et j'éviterais de la blesser!... Ce ne serait déjà
-pas si bête!...»</p>
-
-<p>Mais comme il parvenait rue Miromesnil, à
-l'angle désigné, il aperçut M<sup>me</sup> Béatry sortant
-d'une maison voisine; et il eut instantanément la
-sensation qu'il ne saurait pas mentir, surmonter
-son dégoût.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span></p>
-
-<p>Car ce n'était plus la jolie petite veuve, le petit
-génie, le jeune frétillon gracieux et désirable.</p>
-
-<p>C'était une autre&mdash;une pauvre menue dame qui
-s'avançait lourdement sur le vernis brun et glissant
-du trottoir, gênée par ses talons trop hauts,
-sa traîne de drap trop pesante; une misérable
-petite femme, toute petite, plus petite encore
-quand elle passait près des grands réverbères, une
-minuscule créature empêtrée et maladroite, qu'il
-n'aimerait jamais, jamais&mdash;qu'il voyait clairement,
-s'abandonnant, puis au-delà, le lendemain
-presque, quittée, lâchée, ou bien encombrant de
-sa tendresse assidue et oiseuse l'entresol de la rue
-Fortuny.</p>
-
-<p>Il fit pourtant quelques pas à sa rencontre; et
-elle s'approchait, sans soupçonner sa déchéance,
-le sourire aux lèvres, ce sourire malicieux et fier
-de la femme qui vous amène en secret sa personne,
-sa beauté.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour!</p>
-
-<p>Elle lui tendait la main. Il la serra et demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Où allons-nous?</p>
-
-<p>&mdash;Si vous voulez, nous remonterons le boulevard
-de Courcelles jusqu'à l'Etoile? C'est un bon
-ruban de route et nous aurons du loisir pour
-causer ...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement ... parfaitement!</p>
-
-<p>Ils tournèrent à gauche. Mareuil, à la dérobée,
-inspectait l'oreille de M<sup>me</sup> Béatry, s'ingéniait à
-distinguer, sous la voilette, le pinçon, la cicatrice,
-l'endroit abîmé, et elle souriait du même
-sourire vaniteux, prenant ce regard pour un regard
-de convoitise et d'amour.</p>
-
-<p>Enfin, il réussit à prononcer:</p>
-
-<p>&mdash;Quel affreux temps!... J'avais peur que cela
-ne vous empêchât de venir ...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, un affreux temps, n'est-ce pas? On est
-tout mal disposé avec ce ciel jaune, ces rues sales ...</p>
-
-<p>Et elle ajouta en riant:</p>
-
-<p>&mdash;Chez les Lepassereau, c'était plus gai ... plus
-confortable!</p>
-
-<p>&mdash;A qui le dites-vous! fit Mareuil.</p>
-
-<p>Mais il s'impatientait, déjà, des arrêts de cette
-causerie; il avait envie de débiter brusquement,
-sans atténuation, ni transition, les mots de rupture,
-les mots insultants et brutaux qui briseraient
-tout: «A quoi bon finasser?... Le plus tôt sera le
-mieux! Allons-y donc!»</p>
-
-<p>Ils avaient traversé le boulevard Malesherbes et
-longeaient la grille à pointes d'or du parc Monceau.</p>
-
-<p>&mdash;D'ailleurs, dit M<sup>me</sup> Béatry, ça ne m'a pas
-l'air de vous convenir beaucoup non plus, ce
-temps-là!... Vous avez une tête d'un sombre!</p>
-
-<p>Mareuil se décida, et, d'une voix timide, mesurée:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Vous trouvez?... C'est bien possible!... Je suis
-très préoccupé, je ne nie pas!</p>
-
-<p>&mdash;Préoccupé?... Pourquoi cela?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, très préoccupé d'une chose très grave
-que j'ai à vous dire ...</p>
-
-<p>&mdash;A moi, une chose très grave?</p>
-
-<p>Il répéta:</p>
-
-<p>&mdash;Très grave!... Vous m'écouterez jusqu'au
-bout?... Vous ne vous fâcherez pas?</p>
-
-<p>Elle riposta:</p>
-
-<p>&mdash;Dites toujours!... Et puis, il vous demeurera
-le pardon ... si je me fâche!</p>
-
-<p>Elle regardait vers les arbres du parc, mais dans
-sa physionomie attentive, dans son profil aux
-aguets, tout semblait attendre la déclaration, la
-sommation polie d'avoir à livrer son corps.</p>
-
-<p>Mareuil reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien!... Eh bien!... c'est extrêmement délicat,
-voyez-vous ... Eh bien! hier, vous vous rappelez?</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que je me rappelle?</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous rappelez, comment dirais-je?...
-vous vous rappelez notre conversation ... ce que je
-vous ai dit d'autrefois ... Vous vous rappelez combien
-je désirais ce rendez-vous ...</p>
-
-<p>Elle répliqua durement, comme en méfiance:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oui, je me rappelle ... et alors?...</p>
-
-<p>&mdash;Alors ..., alors ...</p>
-
-<p>Il y eut une pause; puis, avec précipitation, Mareuil
-murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, admettez que tout cela ne soit pas vrai,
-que tout cela ne soit plus vrai aujourd'hui ...</p>
-
-<p>Elle dissimula son inquiétude, le pressentiment
-qu'elle avait de l'affront menaçant.</p>
-
-<p>&mdash;J'admets! Et après?...</p>
-
-<p>Mareuil, déconcerté, bégaya:</p>
-
-<p>&mdash;Après?... Après, j'implorerais ce pardon, ce
-pardon que vous me promettiez presque ... et que
-vous ne me refuserez pas, j'espère ...</p>
-
-<p>Elle s'écria d'un ton plus hautain encore:</p>
-
-<p>&mdash;Mon pardon?... Mais pardon de quoi?... Véritablement,
-vous êtes un homme singulier!...
-Ainsi, vous vous figuriez qu'en venant à ce rendez-vous,
-j'avais une autre intention que de m'amuser ...
-que de plaisanter?... Vous vous figuriez que j'ai cru,
-une minute, à toutes vos histoires?... Ah! vous avez
-votre dose de fatuité!... Non, c'est trop drôle! c'est
-trop drôle!</p>
-
-<p>Et elle ricanait, afin de bien montrer à quel
-point lui paraissait comique cette hypothèse si
-invraisemblable.</p>
-
-<p>Mareuil répondit d'une voix calme:</p>
-
-<p>&mdash;Non, ce n'est pas drôle ... c'est plutôt le contraire!...
-Je vous en prie, soyons francs. Ne nous<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span>
-jouons pas une vilaine comédie ... Laissez-moi m'expliquer,
-et vous verrez ...</p>
-
-<p>Elle s'exclama:</p>
-
-<p>&mdash;Mais je suis d'une franchise absolue!... Mais
-il n'y a pas de comédie!...</p>
-
-<p>Mareuil poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;Soit. Ne parlons pas de vous ... Ne parlons
-que de moi ... Eh! bien, savez-vous pourquoi j'ai
-insinué que cela ne continuerait pas entre nous,
-que c'était fini, rompu?... C'est parce que je ne
-suis pas assez sûr de vous aimer comme vous souhaitez
-sans doute d'être aimée, parce que je n'ai
-pas ce qu'il faut pour vous rendre heureuse, parce
-que je ne pourrais pas, entendez-vous?...</p>
-
-<p>Il avait proféré ces paroles d'un ton si sincère,
-si ému; cela ressemblait tellement à un aveu d'impuissance
-physique, cet aveu d'impuissance de
-cœur, que M<sup>me</sup> Béatry répliqua avec une commisération
-un peu grivoise:</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment?... Pauvre garçon!...</p>
-
-<p>Mareuil reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Oui ... je suis peut-être singulier, extraordinaire ...
-Mais j'ai bien réfléchi depuis hier ... J'ai
-compris&mdash;ne vous froissez pas de ce que je vais
-vous dire&mdash;j'ai compris que je ne vous aimais
-pas ... que là-bas, à ce dîner, ç'avait été une erreur,
-un malentendu avec moi-même, avec mes senti<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span>ments ...
-Et je n'ai pas voulu vous tromper, vous
-duper, abuser de tout ce que m'avaient gagné de
-vous mes protestations, mes regards, mes prières ...</p>
-
-<p>Elle interrogea plus doucement:</p>
-
-<p>&mdash;Et vous êtes arrivé à ce résultat tout seul?...
-On ne vous a pas aidé, par hasard?... Il y a quelquefois
-des dames qu'on rencontre, et qui sont si
-obligeantes!...</p>
-
-<p>Mareuil répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Non, ce n'est pas ce que vous imaginez!... Je
-vous ai raconté la vérité ... Un autre aurait eu
-moins d'égards, aurait craint le ridicule!... Moi,
-j'ai préféré courir ce risque!... Reconnaissez que
-c'est plus honnête ... plus loyal!...</p>
-
-<p>Elle s'exclama d'un ton incrédule encore:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui!... C'est loyal!... C'est très loyal!</p>
-
-<p>Pourtant, sur sa figure dépitée et pensive, Mareuil
-démêlait qu'à la rigueur elle se fût certainement
-accommodée d'un petit peu moins de loyauté.
-Et ils marchaient, en silence, tout embarrassés,
-n'ayant plus rien à se dire, puisque le principal
-intérêt de l'entrevue avait disparu, puisque l'affaire
-qui motivait leur rendez-vous se trouvait manquée,&mdash;puisqu'il
-était irrévocablement établi
-qu'ils ne se dévêtiraient jamais l'un devant l'autre
-et qu'ils redevenaient, du coup, les étrangers cérémonieux
-de la veille: un monsieur et une dame<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span>
-qui iraient séparément dans la vie, comme avant,
-sans intimité, sans tendresse communes, sans
-échanger davantage que des saluts mondains, des
-phrases de bienvenue convenables.</p>
-
-<p>Ils atteignaient la place des Ternes, et tous deux,
-instinctivement, levèrent les yeux vers l'Arc de
-Triomphe, dont la noire masse éléphantine se
-dressait au haut de l'avenue, dans la nuit tombante&mdash;vers
-l'immense borne de pierre encerclée
-de lumières, où se terminerait enfin cette pénible
-promenade.</p>
-
-<p>&mdash;Voici l'instant des adieux! fit M<sup>me</sup> Béatry d'un
-ton narquois.</p>
-
-<p>Mareuil corrigea:</p>
-
-<p>&mdash;Dites des au-revoir!... Car vous ne me gardez
-pas rancune, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>Elle répliqua en s'efforçant de railler:</p>
-
-<p>&mdash;Pas une miette!... Rassurez-vous! Et même,
-quand on me questionnera à votre sujet, je déclarerai
-que vous êtes un jeune homme très loyal, le
-plus loyal des jeunes gens que je connaisse!...
-Seulement, un peu infatué, par exemple, un peu
-pressé de se garer contre des faveurs insignifiantes,
-contre les sourires ou les poignées de main d'une
-personne qui n'aurait jamais donné plus ... soyez-en
-persuadé!...</p>
-
-<p>Son visage s'était empreint d'une involontaire<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span>
-amertume. Mareuil eut pitié, accepta ces railleries,
-sans contredire:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! tout ce qui vous plaira ... toutes les méchancetés ...
-pourvu que vous me pardonniez!...</p>
-
-<p>Elle retira sa main de son manchon. Gilbert la
-saisit, l'effleura vivement d'un baiser, et saluant:</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir, madame!... Pas de rancune, n'est-ce
-pas?</p>
-
-<p>Elle inclina la tête amicalement et traversa la
-chaussée. Des voitures qui passaient la cachèrent.
-Mareuil revint sur ses pas.</p>
-
-<p>Il reconstituait, en marchant, sa conversation
-avec M<sup>me</sup> Béatry, comment s'était engagé le duel
-de ce dialogue, les chocs des répliques successives,
-tout ce combat, mené des deux parts, au
-gré des mots qui venaient, à l'aventure; et il s'approuvait
-de son énergie, de sa cruauté.</p>
-
-<p>«Etait-elle vexée, la dame!... Doit-elle en penser
-des atrocités sur mon compte!... Bah! j'aurais
-traîné, équivoqué, que cela n'aurait rien changé ...
-Le tout était d'en finir, de ne pas recommencer
-avec une autre ces ignominies! Car c'eût été répugnant,
-cette fois, sans excuses! Bien assez d'une!...
-Bien assez de Lucie!...»</p>
-
-<p>Une petite bonne, s'élançant d'une porte cochère,
-le heurta:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pardon, monsieur!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span></p>
-
-<p>Mareuil la suivait de l'œil, machinalement.</p>
-
-<p>Elle allait vite, vite, avec un dandinement des
-jupes, la taille tranchée du cordon blanc de son
-tablier, les épaules enserrées d'un mince châle de
-tricot bleu-ciel.</p>
-
-<p>Puis, tout à coup, elle se mit à courir, et, quelques
-mètres plus loin, elle stoppa net en face d'un
-fiacre qui stationnait contre le trottoir, sous un
-réverbère.</p>
-
-<p>Le cocher avait bondi à bas de son siège. Il empoigna
-dans ses bras la petite bonne, et, par trois
-reprises, il l'embrassa sur la bouche de baisers
-qu'on augurait énormes, écrasants, sonores.</p>
-
-<p>Mareuil eut, malgré lui, un mouvement de
-jalousie.</p>
-
-<p>«En voilà qui sont contents, au moins!...»</p>
-
-<p>Il hâtait l'allure, pris de curiosité&mdash;et, au passage,
-il examina les amants.</p>
-
-<p>La fille avait les cheveux lissés en arrière du
-front, des petits yeux luisants de plaisir, une figure
-toute ronde, toute rougie de froid&mdash;l'homme, une
-brave tête violâtre et joufflue de cocher de fiacre,
-une tête paterne, endurcie, comme on en voit dans
-les encombrements des rues, quand les voitures
-s'immobilisent, enchevêtrées;&mdash;et ils s'admiraient
-d'un air de béatitude qui présageait de nouvelles,
-de puissantes étreintes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span>
-
-Mareuil sourit tristement:</p>
-
-<p>«Ils pourraient bien me repasser un peu de
-leurs illusions, ceux-là!»</p>
-
-<p>Et plusieurs fois il se retourna pour les regarder
-encore d'un regard d'envie&mdash;comme font les vieux
-messieurs devant les bancs des parcs surchargés
-d'amoureux, par les chaudes soirées de juillet.</p>
-
-<h2>XI</h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span></p>
-<p>On ne se défend bien que contre les douleurs
-vivaces, les douleurs aiguës qui vous martèlent,
-vous poignardent, vous déchirent.</p>
-
-<p>Les autres, les lents et sourds malaises des maladies
-chroniques&mdash;ceux de l'âme comme ceux du
-corps&mdash;on négocie d'abord avec eux, on essaie
-d'en avoir raison par des traitements, des régimes,
-toute la diplomatie des remèdes modérés; puis,
-s'ils persistent, s'ils résistent, ces malaises, on les
-laisse faire, on s'en désintéresse, on ne s'en occupe
-plus, sauf quand, par accident, leurs taquineries
-journalières vont trop loin, jusqu'à la souffrance
-réelle.</p>
-
-<p>Quelques jours après sa dernière tentative avortée,
-Mareuil s'était trouvé justement dans cet état
-d'esprit où l'on renonce aux soins, à la guérison,
-où l'on se résigne à traîner en soi ce surcroît de
-mélancolie, d'incertitude, que la maladie vous in<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span>flige;
-et il n'aspirait plus maintenant au retour du
-passé, à la vie agitée de naguère, à cette existence
-de passion qui lui semblait, avant, la forme unique
-du bonheur.</p>
-
-<p>Les échecs, même en l'instruisant, avaient restreint
-ses exigences. M<sup>me</sup> Lozières, c'était, en
-somme, il s'en apercevait, la matérielle de l'amour
-largement assurée, une femme dévouée, ardente et
-raffinée,&mdash;toujours prête, toujours à la portée de
-ses désirs,&mdash;c'était la satisfaction facile et sûre,
-sans rien de ces démarches, de ces prières, de tous
-ces débours de temps, de tendresse et d'efforts que
-coûte l'installation d'une liaison nouvelle. Alors,
-avec une sagesse presque bourgeoise, une nonchalance
-prudente d'infirme, il avait fini par se convaincre
-qu'il y aurait folie à chercher mieux ailleurs;
-et cette sorte de raisonnement lui suffisait
-chaque fois pour calmer les révoltes sentimentales
-qui le gagnaient encore, à de rares occasions, quand
-il était sur le point d'aller rue Fortuny, quand il
-sortait, tout las, des bras de M<sup>me</sup> Lozières, quand
-un air de musique, un parfum, une intonation lui
-rappelaient M<sup>me</sup> Hardouin,&mdash;l'oubliée.</p>
-
-<p>Chez les Brévannes, du reste on n'avait pas
-tardé à remarquer le changement qui s'était accompli
-en Mareuil.</p>
-
-<p>Il s'accordait plus aisément avec les amis du<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span>
-journaliste, tolérait les plaisanteries sur l'amour,
-se tenait informé comme eux&mdash;comme tous les
-gens sans passion&mdash;des incidents de la vie parisienne,
-des choses de la politique, du théâtre, et
-souvent même il discutait, citait des preuves à
-l'appui de son opinion, et s'enflammait pour les
-affaires des autres.</p>
-
-<p>Aussi, le Grand-Cob avait-il proclamé, dans un
-déjeuner rue Taitbout, que Mareuil avait l'air
-beaucoup moins abruti qu'autrefois, qu'il devenait
-fréquentable, un garçon comme tout le monde,
-quoi!&mdash;et la bande entière s'était ralliée à son
-avis.</p>
-
-<p>Puis, bientôt, une communauté d'intérêts avait
-scellé cette bonne entente, lié Mareuil au groupe
-Brévannes par les solides liens de l'égoïsme.</p>
-
-<p>En échange d'un portrait gratuit, Labernerie lui
-consacrait, au cours d'un compte rendu, vingt de
-ces lignes à effet qui troublent, pendant toute une
-journée, les cafés de Montmartre et les brasseries
-du centre. Moyennant un pareil service, le Grand-Cob
-s'astreignait ensuite à célébrer bruyamment
-partout, dans les bureaux de rédaction, dans les
-tripots, chez les demoiselles, le talent du petit
-Mareuil. Enfin, Charleval, impressionné par ces
-éloges constants, lui obtenait, peu après, la commande
-des costumes de <em>Grenadinette</em>, sa dernière<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span>
-œuvre, une espèce d'opéra-bouffe, à ballets, à mise
-en scène somptueuse.</p>
-
-<p>La pièce, il est vrai, avait succombé sous les
-blâmes unanimes et méprisants de la critique&mdash;Labernerie
-lui-même, en son impartialité, se
-voyant forcé d'écrire que «M. Charleval avait souvent
-été mieux inspiré».</p>
-
-<p>Mais le dessinateur s'était sauvé de cette catastrophe
-à son avantage, grâce à une amicale campagne
-conduite par Brévannes, dans les couloirs,
-et qui avait fourni aux critiques le prétexte d'ingénieuses
-digressions, toutes en l'honneur du
-jeune peintre, certains même disaient «du jeune
-maître».</p>
-
-<p>Mareuil se laissait porter, se laissait pousser,
-charmé de ce tapage sympathique, de cette brise
-de succès soudaine; et, graduellement, il reprenait
-son rang dans le régiment de la société, marchant
-au pas de la foule, ayant l'équipement régulier,
-le fourniment d'usage: une jolie maîtresse
-indulgente, les petites ambitions qui distraient, la
-faveur du Boulevard qui soutient&mdash;et nul répit
-pour penser, souffrir du piètre train des choses.</p>
-
-<p>Quelquefois pourtant, à une phrase du Grand-Cob,
-à une grossièreté de Labernerie, il se souvenait
-des soirées de jadis chez Brévannes, et il avait
-honte d'écouter froidement ces paroles qui alors<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span>
-l'eussent fait pâlir, frémir de dégoût,&mdash;honte de
-la vulgarité de ses plaisirs, de sa vie médiocre, de
-sa bonhomie sans idéal et complaisante.</p>
-
-<p>Une ombre de tristesse passait sur son visage. Il
-se sentait le cœur vidé, vanné, fourbu, irrémédiablement.</p>
-
-<p>Il fallait que le Grand-Cob le rappelât à la décence:</p>
-
-<p>&mdash;Hé, Mareuil!... On broie donc encore du
-noir?... Déplorable pour la santé, n'est-ce pas,
-Angèle?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon gros, répondait invariablement
-Angèle.</p>
-
-<p>L'interpellée n'était autre qu'Angèle de Cérans,
-la jeune brune, basse sur jambes, avec une tête de
-garçon, qu'un jour, à l'Hippique, Gendrey avait
-recommandée à l'admiration de Mareuil.</p>
-
-<p>Depuis trois semaines environ, le Grand-Cob en
-avait acquis la propriété presque exclusive, selon
-des conventions tacites qui les unissaient ensemble
-jusqu'à l'automne. Un luxe qu'il s'était payé, cette
-gamine maussade, comme on se paie une voiture
-au mois, un tableau, un voyage&mdash;à la suite d'une
-veine fructueuse à Monte-Carlo, quarante mille
-francs raflés en deux soirs, puis vite rapportés à
-Paris. Et, dès ce moment, ç'avait été une série incessante
-de prodigalités habilement dispensées, un<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span>
-déménagement rue du Helder, dans un vaste appartement-atelier,&mdash;des
-dîners fins, aux cabarets
-en vogue, avec le ménage Brévannes,&mdash;des soupers,
-à la sortie des premières, où l'on conviait les
-hommes d'esprit attitrés,&mdash;une combinaison savante
-de divertissements inédits où s'affirmait devant
-Angèle, ravie, la supériorité des gens de
-presse sur les fades gens du monde délaissés.</p>
-
-<p>Cependant le Grand-Cob voulait davantage, une
-manifestation solennelle dont tout Paris serait
-bouleversé, et qui mettrait définitivement Angèle
-au premier plan de la haute galanterie.</p>
-
-<p>Un soir, enfin, au début de mai, il annonça chez
-Brévannes qu'il avait trouvé:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'ai trouvé!... Une idée à la Newton!...
-Je vous la donne en mille!</p>
-
-<p>Personne ne répliquait.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! voici!... Je vais organiser rue du Helder
-un dîner de la Jeune Génération. Pas de femmes
-au-dessus de trente ans ... ce que nous avons de
-plus ingénu, de plus neuf!... C'est une idée, ça,
-hein?</p>
-
-<p>La bande applaudissait sans réserves.</p>
-
-<p>&mdash;Attendez!... Je n'ai pas tout dit ... Ce dîner
-aura lieu le 24, le jour de la Sainte-Angèle, de façon
-que la réclame serve un peu à la petite ... Voyons,
-Angelot, ça te va-t-il?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui, mon gros! fit tièdement Angèle.</p>
-
-<p>&mdash;Vous en avez de la chance! déclara Henriette ...
-C'est pas à moi ...</p>
-
-<p>Elle s'arrêta sur un regard sévère de Brévannes.</p>
-
-<p>Le Grand-Cob développait ses vues, en détail.
-Mareuil serait chargé de dessiner l'invitation,&mdash;une
-farandole de nymphes parisiennes, contournant
-le texte de Gendrey.</p>
-
-<p>&mdash;Mais du nu, du sein, de la jambe, de la jarretière!...
-Des poses soignées, des poses qui vous
-remuent le monde!... Et si vous avez peur de galvauder
-votre beau talent, vous ne signerez pas,
-c'est tout simple ... Est-ce promis?</p>
-
-<p>&mdash;Promis! fit Mareuil en souriant.</p>
-
-<p>Et, jusqu'à l'heure du départ, on s'entretint uniquement
-du dîner de la Jeune Génération et des
-perfectionnements qu'on pourrait ajouter à cette
-superbe fête.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>En dépit d'une scandaleuse pression exercée sur
-lui, à l'aide de mines renfrognées, de phrases acrimonieuses
-et même de lettres d'injures non signées,
-Gendrey était demeuré fidèle à son programme,
-inflexible sur la limite d'âge.</p>
-
-<p>L'atelier de la rue du Helder offrait donc un
-exquis spectacle quand, le jour du dîner, vers huit
-heures, Mareuil y pénétra.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span></p>
-
-<p>Du haut en bas, les murs étaient tendus d'étoffes
-anglaises bleu-pâle&mdash;la couleur favorite d'Angèle&mdash;des
-longues bandes de légère soierie bleu-pâle
-qui se joignaient, s'ajustaient au plafond pour
-former un dôme mouvant et souple, au milieu
-duquel un lustre électrique se balançait, répandant
-sur le salon ses lueurs d'un jaune intense et
-doux.</p>
-
-<p>Puis, tout autour de la pièce, des divans recouverts
-de la même soierie bleu-pâle, où les meilleures
-de la Jeune Génération, décolletées, gantées
-au delà du coude, les poignets serrés de bracelets
-scintillants, causaient avec des messieurs en frac,&mdash;privilégiés
-des clubs, de la littérature, du
-théâtre; et des massifs de fleurs, disposés çà et là,
-mêlaient, dans l'air, leurs parfums aux parfums
-personnels des dames.</p>
-
-<p>Le Grand-Cob, très en beauté&mdash;gilet blanc,
-moustache retroussée au fer&mdash;s'élança à la rencontre
-de Mareuil:</p>
-
-<p>&mdash;Mon petit, vous êtes fadé!... Place d'honneur,
-tout à fait!... A votre droite, Angèle; à votre gauche,
-Ninette Rabastens ... Une Lyonnaise premier
-choix. Tenez, celle qui s'adresse à Charleval!...</p>
-
-<p>Il indiquait une grande fille en robe de satin
-mauve, une de ces belles personnes, à la taille
-roulante et ferme, au noble et sensuel profil de<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span>
-gallo-romaine, comme il en tourne, les soirs d'été,
-à Lyon, place Bellecour, sous les yeux aguichés
-des riches marchands de soie.</p>
-
-<p>&mdash;Hein! Vous n'êtes pas à plaindre!</p>
-
-<p>Et appelant Brévannes:</p>
-
-<p>&mdash;Dites-moi, présentez donc Mareuil à Rabastens.
-Je n'ai pas le temps ... Vous serez bien
-aimable!...</p>
-
-<p><span class="err" title="original: Brévanne">Brévannes</span> toucha familièrement l'épaule nue de
-Ninette:</p>
-
-<p>&mdash;Permettez-moi ...</p>
-
-<p>Elle eut comme un tressaillement en apercevant
-Gilbert.</p>
-
-<p>&mdash;Permettez-moi de vous présenter mon ami
-Mareuil, votre voisin de table.</p>
-
-<p>Elle le regarda, avec attention, et, d'une voix
-mouillée, d'une voix trémulente de petite fille, qui
-étonnait, sortant de ce corps majestueux, elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est vous qui faites des choses dans les journaux?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Mademoiselle, c'est moi!</p>
-
-<p>&mdash;Ah!... C'est très chic, ce que vous faites!... Il
-faudra que je vous mendie un dessin!...</p>
-
-<p>Mareuil repartit courtoisement:</p>
-
-<p>&mdash;Et il faudra que je vous le donne ... Nous
-recauserons de cela tout à l'heure, si vous voulez ...</p>
-
-<p>Un maître d'hôtel, sur le seuil de la salle à<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span>
-manger, clamait que Madame était servie. Angèle
-saisit le bras de Labernerie, et l'on se mit à table.</p>
-
-<p>Le Grand-Cob, assis en face d'Angèle, entre
-Henriette Brévannes et Suzette de Luz, surveillait
-assidûment les convives, multipliait les signes aux
-domestiques, avait la sensation d'être plus jeune
-de dix ans à l'époque, où chez lui, chaque soir,
-c'étaient des fêtes semblables, des dîners aussi
-élégants, avec des candélabres, enguirlandés de
-fleurs à la base, des femmes décolletées, des messieurs
-aux plastrons d'émail blanc&mdash;tout l'appareil
-d'une véritable réunion mondaine. Et il se penchait
-vers Mareuil, pour lui demander, si, dans le
-monde, il avait déjà vu mieux, quand tout à coup,
-à travers le demi-calme du premier service, des
-mots virulents retentirent. On venait d'entendre
-quelque chose comme «traînée», à quoi une voix
-furieuse se hâtait de répondre par quelque chose
-comme «veau».</p>
-
-<p>D'un coup d'œil, le Grand-Cob avait reconnu les
-coupables et, se levant, il les gourmanda rigoureusement:</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, Miss Hobson!... Voyons Kerjeu!...
-Qu'est-ce que ça signifie ces manières?</p>
-
-<p>Mais les deux antagonistes continuaient à vider
-leur différend&mdash;une simple petite querelle de
-concurrentes&mdash;parmi le silence intéressé de l'au<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span>ditoire;&mdash;et
-à présent, Lilly Hobson avait le
-dessus, invectivant Kerjeu, dite la Fée-Colère, en
-un anglais indigné:</p>
-
-<p>&mdash;You brute! You devil beast! You nasty
-thing!...</p>
-
-<p>Le Grand-Cob comprit que s'il se déclarait pour
-l'une des adversaires, il compromettait tout le
-succès de son dîner, et avec beaucoup de présence
-d'esprit, il prononça:</p>
-
-<p>&mdash;Mes enfants, en voilà assez!... Nous ne sommes
-pas ici pour parler affaires! Que celles qui ont des
-comptes à régler, se le tiennent pour dit!... Ou
-bien qu'elles aient l'obligeance de passer sur le
-palier!...</p>
-
-<p>L'énergique ultimatum de Gendrey fut accueilli
-par une flatteuse rumeur d'approbation; et le repas
-se poursuivit correctement, sans plus d'encombre.</p>
-
-<p>Vers le dessert même, la conversation prit un
-tour général et littéraire,&mdash;au sujet de <em>Grenadinette</em>,
-qui, malgré les meurtriers verdicts de la
-presse, atteignait actuellement sa soixantième représentation,&mdash;des
-recettes quotidiennes de cinq
-et six mille francs.</p>
-
-<p>Charleval en arguait pour nier l'influence de la
-critique, vanter la suprématie du public, seul juge,
-seul maître,&mdash;crier ouvertement ses ressentiments,
-ses griefs durant tant d'années amassés.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span></p>
-
-<p>Labernerie disculpait les confrères, et tout le
-monde lançait son mot avec cette fougue qu'on a,
-dans certains milieux, dès qu'il s'agit des excitantes
-questions du théâtre.</p>
-
-<p>&mdash;Dites donc, Mareuil, chuchota Angèle, à la
-faveur du vacarme. Dites donc! Pourquoi est-ce
-que vous ne dites rien à votre voisine?...</p>
-
-<p>Mareuil répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai dit!... J'ai dit!... Mais cela ne rend pas!...
-Elle m'a carotté un dessin, au potage ... Et puis il
-n'y a plus eu moyen de lui tirer ça!...</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! Elle n'est pas stupide pourtant ... Elle
-a du débit, vous savez!...</p>
-
-<p>Et s'inclinant un peu, en avant de Mareuil:</p>
-
-<p>&mdash;Hé! Raba!</p>
-
-<p>Rabastens avança sa belle tête grave, sa belle
-chevelure brune à reflets roux, ondulée et tordue à
-la grecque.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, Monsieur ... Qu'est-ce qu'il y a, mon
-chat?</p>
-
-<p>Angèle s'exclama:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a?... Il y a que tu fais la tête.
-Pourquoi?</p>
-
-<p>Rabastens eut un sourire attristé, et de sa voix
-candide de petite fille:</p>
-
-<p>&mdash;Moi?... Je ne fais pas de tête! J'écoute, voilà
-tout!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span></p>
-
-<p>La discussion s'envenimait, en effet. Labernerie,
-dans le feu du débat, avait lâché quelques allusions
-aux précédents fours de Charleval, et le vaudevilliste
-s'exaspérait, s'apprêtait visiblement à attaquer
-le critique par ses côtés faibles,&mdash;du côté de l'érudition,
-voire des mœurs, de la vie privée.</p>
-
-<p>Le Grand-Cob dut intervenir de nouveau et, le
-verre en main:</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, il me semble qu'après cette brillante
-discussion, il ne nous reste plus qu'à boire à
-la centième de <em>Grenadinette</em>!</p>
-
-<p>Cette proposition pleine de tact et d'à-propos
-réunit tous les suffrages.</p>
-
-<p>Charleval riposta en buvant à la prospérité d'Angèle.
-Les toasts s'entrecroisaient: à la critique,
-aux Beaux-Arts, aux jolies femmes, aux clients
-sérieux. Gravières, le jeune substitut, porta, aussi,
-victorieusement un toast à la magistrature. Au
-bout de la table, la Fée-Colère et Lilly Hobson,
-réconciliées, s'embrassaient. On se leva alors, et
-l'on retourna, pour le café, dans l'atelier.</p>
-
-<p>Une deuxième promotion d'invités arrivaient.
-De vieux viveurs, ayant gardé les favoris Second-Empire,
-ou l'impériale sous la moustache blanche
-frisée à la moderne; de plus jeunes à figures d'officiers,
-ou à larges barbes carrées, cachant les coins
-du col, la cravate raide; de plus jeunes encore, le<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span>
-fretin, les alevins de la noce, l'air de petits Chateaubriands
-d'écurie, avec leurs blêmes faces de
-lads, leurs épaisses tignasses de poètes romantiques.
-Puis, des journalistes, des peintres, des
-acteurs. Puis, en toilettes de bal, les générations
-ultérieures,&mdash;les demoiselles évincées du dîner,
-pour raisons d'âge, mais qui n'avaient pas osé
-rompre, rejeter l'invitation, s'insurger contre cette
-puissance qu'était le Grand-Cob. Et toutes, sans
-rancune, entouraient Gendrey, s'extasiaient aux
-tentures de l'atelier, félicitaient Angèle du succès
-de la fête.</p>
-
-<p>Enfin, un pianiste fit résonner des accords et des
-danses s'organisèrent.</p>
-
-<p>Dans l'intervalle, certaines de ces demoiselles
-chantaient des chansonnettes.</p>
-
-<p>Les unes parodiaient les étoiles, s'en tenaient au
-genre modeste de l'imitation. D'autres plus ambitieuses
-visaient l'originalité, expérimentaient une
-façon à elles de détacher le couplet, et, tout le
-temps qu'elles chantaient, leurs regards se figeaient
-vers Labernerie, vers Brévannes, vers les journalistes
-présents, comme pour évaluer ce que serait
-la Presse, à leur égard, si elles réalisaient un jour
-leur rêve de s'exhiber publiquement, au café-concert,
-au théâtre.</p>
-
-<p>Ensuite, les danses recommençaient: des valses<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span>
-où les valseurs tourniquaient les mains réciproquement
-posées aux épaules, comme dans les bals
-de barrière,&mdash;des quadrilles où les jupes se tendaient
-sur les croupes, tandis que les traînes, ramassées
-sous le bras, s'entr'ouvraient, laissant voir
-des floraisons touffues et molles de dentelles pâles.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! Chargez, chargez! commandait le
-Grand-Cob, la figure dilatée d'orgueil, et son regard
-allumé désignait mystérieusement, aux couples de
-flirteurs, les chambres proches, les chambres sombres,
-où il fallait que l'on achevât les charges
-ordonnées.</p>
-
-<p>Dans la salle à manger, un bar anglais, un authentique
-bar anglais, à haut comptoir, à hauts
-tabourets, prodiguait aux invités les viandes froides,
-les sandwichs, les œufs au fromage, les cocktails
-et les alcools pimentés. Des domestiques circulaient
-à travers le salon avec des plateaux chargés
-de coupes de champagne, de boîtes de cigares
-variés et de cigarettes égyptiennes.</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment, déclara Brévannes, vautré à côté
-de Mareuil sur un divan ... Vraiment, ce Gendrey a
-le sens de la fête! Ça n'est pas bien drôle, tout ça ...
-Mais, c'est fastueux, c'est large!... C'est presque
-de l'art, tenez!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne dis pas! fit Mareuil en bâillant.</p>
-
-<p>Et il parcourait encore d'un regard circulaire les<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span>
-demoiselles du bal, repris de sa manie de chercher
-si, parmi ces poitrines blanches, ces corps sveltes,
-ces visages avenants, mais taillés dans la même
-substance, sur le même et banal modèle, il ne découvrirait
-pas peut-être une personne différente,
-l'introuvable personne depuis un an perdue.</p>
-
-<p>Une énorme clameur l'arracha à ses réflexions:</p>
-
-<p>&mdash;Caleçon! caleçon! hurlait l'assistance.</p>
-
-<p>Cette injonction violente s'adressait à Gravières
-qui, très ivre et suggestionné par les invités, s'était
-successivement débarrassé, pendant un quadrille,
-de tous ses vêtements, sauf de celui qu'on le priait
-d'ôter.</p>
-
-<p>&mdash;Caleçon! Caleçon! répéta l'assistance.</p>
-
-<p>On formait le cercle autour du danseur. Des
-dames se retenaient aux bras de leurs voisins, épuisées,
-à force de rire.</p>
-
-<p>&mdash;Caleçon! Caleçon! répétaient de nouveaux
-arrivants.</p>
-
-<p>Gravières, l'œil hagard, cédait, mettait la main
-sur le premier bouton, quand l'orchestre s'arrêtant,
-l'empêcha de commettre l'outrage à la pudeur
-requis.</p>
-
-<p>Brévannes regardait, avec une moue gouailleuse,
-le jeune magistrat que deux messieurs serviables
-aidaient à se rhabiller, comme un client après le
-duel, et il murmura:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Peuh! si ça les amuse!... Venez-vous au bar?...
-J'ai une faim d'ogre, moi!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, à l'instant! dit Mareuil ... Le temps de
-croquer ce pochard et je suis à vous!...</p>
-
-<p>Il avait tiré une carte de visite et traçait dessus
-quelques brefs coups de crayon. Une grande forme
-mauve lui voila subitement Gravières. Il releva la
-tête et aperçut devant lui Rabastens, qui le contemplait
-d'un air timide de requête:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous dérange, monsieur Mareuil?</p>
-
-<p>Il glissa la carte repliée dans son gousset:</p>
-
-<p>&mdash;Du tout! du tout! J'avais fini!... En quoi
-puis-je vous être agréable?... Pas danser, n'est-ce
-pas?... Ce n'est pas mon blot!...</p>
-
-<p>Elle répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! simplement savoir l'heure!...</p>
-
-<p>&mdash;L'heure? Il est deux heures et demie ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah!... très bien!... Je vous remercie!... J'aurais
-encore une question ...</p>
-
-<p>&mdash;Allez donc!...</p>
-
-<p>&mdash;Dans quel quartier habitez-vous?...</p>
-
-<p>&mdash;Avenue de Villiers ... dans le haut ...</p>
-
-<p>Elle s'exclama joyeusement:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est tout près de chez moi!... Dites-moi,
-est-ce que cela vous ennuierait de me reconduire,
-de me déposer sur la route, boulevard Malesherbes?...
-<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span>Je n'ai pas fait venir ma voiture ... Et
-j'ai peur, la nuit, dans ces fiacres qu'on ne connaît
-pas!... Oh! ne vous gênez pas! Répondez franchement!...</p>
-
-<p>Mareuil la fixait, étonné de la demande, étonné
-du ton anxieux de Rabastens. Il lui prit les deux
-mains et l'attirant, debout, contre ses genoux,
-d'un mouvement paternel et camarade:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, vous avez si peur que cela dans les
-fiacres, mon enfant?...</p>
-
-<p>Elle inclina sa fine tête de statue, en souriant
-d'un petit sourire timoré.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien!... On vous déposera!... Quand désirez-vous
-partir?</p>
-
-<p>Elle répondit avec vivacité:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! le plus tôt possible ... Je suis fatiguée!...
-J'en ai un peu assez ... depuis huit heures, vous
-comprenez!</p>
-
-<p>&mdash;Tout de suite, hé? questionna Mareuil.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, cela m'irait!... Seulement, nous filerons
-chacun de notre côté, pour que ce tas d'imbéciles
-ne se mette pas à crier ...</p>
-
-<p>Elle montrait du regard un groupe de jeunes gens,
-qui, postés à la sortie du salon, avaient imaginé de
-signaler par des grognements réprobateurs le départ
-des invités et, particulièrement, celui des couples.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Parfait! dit Mareuil ... Rendez-vous aux paletots!...</p>
-
-<p>Il songeait:</p>
-
-<p>«Jolie fille!... Qu'est-ce qu'elle me veut?...
-Elle veut peut-être tout bonnement que je la raccompagne?...»</p>
-
-<p>Et s'approchant du Grand-Cob qui, juché auprès
-de Brévannes, sirotait, sur le comptoir du
-bar, une boisson au champagne:</p>
-
-<p>&mdash;Dites donc, Gendrey ... Qu'est-ce que c'est que
-cette Rabastens?... Avez-vous des notions?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! fit le Grand-Cob triomphalement ...
-Ah! ah! ça brûle? Bravo! Enchanté!... Eh bien, au
-physique, vous avez dû vous rendre compte!... Au
-moral?... Voyons, il y a Gravières qui pourrait
-vous renseigner ... Ou bien ...</p>
-
-<p>Il inspectait des yeux le bar, le salon:</p>
-
-<p>&mdash;Non, ils sont tous partis ... Tant pis! En
-deux mots, c'est une femme à béguins, une
-femme à caprices, tout à fait! Elle a pour ami en
-chef un homme marié, un jeune industriel, pas
-vilain du tout ... Le nom m'échappe ... Enfin une
-femme charmante, dont je n'ai eu que des compliments ...
-Et, maintenant, mon petit, soyez heureux!</p>
-
-<p>Gilbert protestait contre ce souhait. Gendrey
-riposta sceptiquement:</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher maître, si j'ai un conseil à vous donner,
-<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span>c'est de ne pas faire attendre cette petite ...
-Elle va attraper froid sur le palier! Il souffle là un
-un de ces vents-coulis!</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous vous trompez!... Je vous ...</p>
-
-<p>Gendrey lui coupa la parole:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui!... Dépêchez-vous! dépêchez-vous!</p>
-
-<p>Mareuil serra les mains de Brévannes, du Grand-Cob,
-et rejoignit, au vestiaire, Ninette qui le
-guettait, toute prête, enveloppée d'un long manteau
-de peluche mauve.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le fiacre&mdash;un maraudeur à ressorts criards et
-durs&mdash;allait lentement, les fers du cheval toquant
-la chaussée, et Gilbert, par paresse de causer autant
-que par crainte de sembler trop gauche ou
-trop dédaigneux, avait saisi la main de Rabastens,
-dont il embrassait les doigts minces, d'une lèvre
-distraite, tout au bout, sur les ongles frais et polis.</p>
-
-<p>Elle se pencha à la portière en soupirant:</p>
-
-<p>&mdash;Quelle belle nuit, n'est-ce pas?... Avez-vous
-déjà peint des nuits?</p>
-
-<p>Mareuil réprima un sourire:</p>
-
-<p>&mdash;Pas bien souvent!... Pourtant, c'est un beau
-sujet!...</p>
-
-<p>Elle lui pressa la main presque tendrement; et il
-continuait de mordiller ses doigts aigus en silence.</p>
-
-<p>Mais comme la voiture avait dépassé Saint-Augustin,
-Ninette s'écria:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C'est curieux!... Je n'ai plus sommeil!... L'air
-m'a complètement réveillée! Et vous?...</p>
-
-<p>&mdash;Moi?... Non, je n'ai pas extraordinairement
-sommeil ...</p>
-
-<p>Elle ajouta d'un ton de prière:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! savez-vous, si vous étiez aimable,
-vous viendriez prendre une tasse de thé, avec
-moi, en ami?</p>
-
-<p>&mdash;Chez vous?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, chez moi!... Une occasion de visiter ma
-petite maison!...</p>
-
-<p>Mareuil répliqua, sans élan:</p>
-
-<p>&mdash;Heu!... Il est bien tard!!!</p>
-
-<p>Elle dit, d'une voix déçue:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne voulez pas?</p>
-
-<p>&mdash;Si! si! Nous prendrons le thé!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! merci!</p>
-
-<p>Il tâta instinctivement sa poche, à droite, pour
-s'assurer que son portefeuille y était, qu'il aurait
-de quoi se conduire en galant homme, le cas
-échéant; puis, aussitôt, il ressentit une mortifiante
-confusion d'avoir, involontairement, eu ce geste
-d'amant payeur:</p>
-
-<p>«Oui, voilà où j'en suis!... Il ne se passera rien,
-c'est plus que certain ... Et se passerait-il des
-choses, que probablement, ce ne serait pas une<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span>
-affaire d'argent!... Mais, tout de même, j'ai fait le
-geste!...»</p>
-
-<p>Et il pensait à Jack, aux ricanements méchants,
-dont elle l'accablerait, si elle le voyait, lui, l'homme
-des grandes amours, dans ce fiacre, près de cette
-Rabastens, se préoccupant, comme un gigolo ou
-comme un vieillard, de la question des honoraires.</p>
-
-<p>&mdash;Nous descendons? dit Ninette.</p>
-
-<p>La voiture s'était arrêtée en face d'un de ces petits
-hôtels bas qui terminent le boulevard Malesherbes.</p>
-
-<p>La jeune femme gravit, devant Mareuil, un
-étroit escalier tendu de tapis persans, et, tournant
-un bouton électrique, elle illumina sa chambre, où
-ils étaient entrés.</p>
-
-<p>&mdash;Une seconde!... Je cours prévenir ma femme
-de chambre pour le thé.</p>
-
-<p>Mareuil se promenait à travers la pièce, meublée,
-avec goût, de meubles Louis XVI, en étoffe rosâtre.</p>
-
-<p>Il se devinait sous le coup d'un de ces accès
-de tristesse, de mauvaise humeur que lui causaient
-toujours le rappel des jours d'autrefois,
-le contraste avec le présent; et il aurait voulu s'en
-aller, sauter par la fenêtre, ne plus se souvenir
-surtout, retrouver le calme, l'apathie que, la
-veille encore, il avait.</p>
-
-<p>Ninette revenait:</p>
-
-<p>&mdash;Quel guignon! La femme de chambre est cou<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span>chée ...
-Le valet de chambre aussi ... Je vais les faire
-lever, hein?</p>
-
-<p>&mdash;Mais non! Mais pas du tout! dit Mareuil en
-reprenant son paletot ... Je vous le disais ... Ce n'est
-pas l'heure des orgies!...</p>
-
-<p>Elle implora:</p>
-
-<p>&mdash;Vous partez?... Oh! non!</p>
-
-<p>Elle avait collé ses lèvres à l'oreille de Gilbert;
-elle lui chuchotait, d'un ton caressant, une offre
-équivalente au moins à la tasse de thé promise, et
-il fléchissait, pour la première fois, l'idée surgissant
-en lui de tenter de cela pour oublier&mdash;de
-s'étourdir par la fatigue, par la brutalité. Enfin, il
-dit en souriant:</p>
-
-<p>&mdash;Une tasse de vous, alors?</p>
-
-<p>Elle s'exclama, radieuse:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous restez!... Vous restez!... Ça, c'est
-bien!</p>
-
-<p>Elle lui retirait son paletot, son chapeau, sa
-canne, comme on fait à un invité récalcitrant:</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, je vous demande cinq minutes ...
-Vous avez là des cigarettes, du sherry, des biscuits ...
-tout ce qu'il faut pour patienter ... Je ne
-serai pas longue!</p>
-
-<p>Elle lui envoya, des doigts, un baiser, et soulevant
-une portière, au fond de la chambre, elle disparut.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span></p>
-
-<p>«Le Cob a raison, songeait Mareuil ... Une
-femme à béguins, tout à fait ... Elle a dû le préparer
-de loin son coup du thé!...»</p>
-
-<p>Il s'était étendu, à moitié, sur un moelleux petit
-canapé, placé obliquement à la cheminée, et il défaisait,
-en chantonnant, les boutons de son gilet,
-les boutons de ses bottines. Il avait un certain
-contentement de ne pas finir la soirée seul en son
-spleen, une certaine vanité de cette aventure si
-vivement conclue et s'achevant dans l'élégance discrète
-de cette chambre rose odorante.</p>
-
-<p>«Bah!... Ce n'est pas la trahison que je rêvais!...
-Cela n'a même aucun rapport avec une trahison!...
-Mais ça pourra être agréable, une heure ou deux ...
-J'aurais été bien bête de refuser!...»</p>
-
-<p>Rabastens rentrait, les cheveux à-demi dénoués,
-vêtue d'une longue robe de nuit en surah blanc.</p>
-
-<p>&mdash;Me voici!... Je n'ai pas flâné!...</p>
-
-<p>Elle s'assit au près de Mareuil, et lui glissant la
-main autour de l'épaule, elle commença à l'embrasser,
-dans le cou, de baisers délicats, de baisers
-pressés et sans bruit.</p>
-
-<p>Il la serra contre lui. Elle bégayait de sa voix de
-petite fille:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Mon chéri! Mon chéri!</p>
-
-<p>Puis, soudain, comme il allait se lever, elle le retint
-d'une pesée de bras, et elle éclata en sanglots.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oh! Mon chéri! Mon chéri! Mon chéri!</p>
-
-<p>Elle l'embrassait plus fort, plus fiévreusement
-qu'avant sur la chair même que mouillaient ses
-larmes.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Mon chéri! Mon chéri!</p>
-
-<p>Il s'imagina d'abord qu'elle était grise, qu'elle
-pleurait pour avoir trop bu, et il se dégageait:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien?... Eh bien?... On a du chagrin?...
-On a de la peine?...</p>
-
-<p>Mais elle s'enlaçait davantage à lui, l'embrassait
-davantage, en sanglotant, sans rien dire.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons! fit Mareuil agacé ... Voyons, qu'est-ce
-que tu as?... Est-ce de ma faute?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non, mon chéri! gémit Rabastens ... Non
-ce n'est pas ta faute à toi!... Pour sûr que ce n'est
-pas ta faute!...</p>
-
-<p>&mdash;La faute de qui donc?</p>
-
-<p>Ninette répliqua, en s'essuyant les yeux d'une
-main:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! si je te le dis, tu te ficheras de moi!...</p>
-
-<p>&mdash;Pas du tout!</p>
-
-<p>Elle secouait la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, tu te ficheras de moi! On se fiche
-toujours de moi quand je la raconte, mon histoire!</p>
-
-<p>Mareuil, intrigué, déclara:</p>
-
-<p>&mdash;Puisque je te jure!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, on dit ça ... Tu veux le savoir, ce que
-j'ai?... Eh bien! j'ai que tu ressembles à un homme
-que j'ai aimé, que j'ai aimé, aimé ... Oh! oh!...</p>
-
-<p>Elle s'arrêta, étouffée de nouveau par les sanglots,
-et s'apaisant:</p>
-
-<p>&mdash;Tu lui ressembles!... Tu lui ressembles, tiens,
-que quand tu es arrivé chez Gendrey, quand je
-t'ai vu, là, qui me saluais, j'ai pensé que je devenais
-folle, que c'était lui, lui-même qui me saluait,
-tu comprends?... Et que, ensuite, j'en ai été triste
-tout le dîner, toute la soirée, tant ça me rappelait
-de choses de te voir ...</p>
-
-<p>Mareuil interrogea:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a longtemps que vous vous êtes séparés?</p>
-
-<p>Rabastens réfléchit:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a ... il y a trois ans!</p>
-
-<p>Puis avec colère:</p>
-
-<p>&mdash;Séparés!... Séparés!... Dis qu'il m'a trompée,
-qu'il m'a fait toutes les infamies!... Il était maréchal
-des logis aux cuirassiers, à Lyon!... Il s'appelait
-de Bormes, Jean de Bormes, tu connais peut-être?</p>
-
-<p>&mdash;Non, je ne connais pas!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'en ai supporté pendant un an!... J'en
-ai enduré!... Et, un beau jour, j'en ai eu trop ...
-Ça me tuait ... J'ai emballé pour Paris et je me suis
-<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span>jetée dans la fête ...</p>
-
-<p>Elle avait pris, sur la cheminée, une petite boîte
-à poudre en argent, et se tamponnait légèrement le
-visage. Mareuil l'attira à lui, et d'un ton de sympathie:</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, depuis ... depuis, tu n'as aimé personne?...</p>
-
-<p>Elle répliqua d'un air farouche:</p>
-
-<p>&mdash;Personne!... Ah! ce n'est pas manque d'avoir
-essayé ... J'en ai essayé de toutes les couleurs, des
-blonds, des bruns, des châtains ... Et j'espérais que
-ça recommencerait comme avec Jean ...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien!... Ça durait deux jours, trois jours,
-et après, ils me dégoûtaient ... Non, cela ne reviendra
-pas, ce temps-là ... Je ne suis plus bonne qu'à
-faire la noce ... Ils me dégoûtent, tous, tous!...</p>
-
-<p>Elle énumérait des faits, des mésaventures&mdash;des
-gens qu'elle avait cru aimer et qui, le lendemain,
-lui répugnaient, une multitude de déceptions,
-de désillusions décourageantes; et Mareuil
-l'écoutait avidement, avec cet intime acquiescement
-aux confidences, ce sentiment de secrète
-confraternité qu'ont entre eux les malades, quand
-ils causent de leur cas. Elle s'interrompait parfois
-pour l'embrasser ou bien pour s'excuser:</p>
-
-<p>&mdash;Je t'ennuie, mon chéri?... C'est idiot, ces histoires,
-hein?...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Du tout! Du tout! disait Mareuil ... Très intéressant,
-au contraire!...</p>
-
-<p>Il lui semblait que c'était sa maladie, sa douleur,
-sa tristesse qui se lamentaient par la bouche
-de Rabastens, cette jolie bouche en arc, au
-relevis un peu amer, un peu sensuel, et il questionna:</p>
-
-<p>&mdash;Cependant, moi?... moi?...</p>
-
-<p>Elle s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! toi ... toi! c'est différent ... c'est presque
-lui ... Et puis, est-ce qu'on peut dire? Peut-être
-qu'il me dégoûterait aussi, lui!... Tiens, ne parlons
-plus de cela ... Je sens que je me remettrais à
-pleurer ...</p>
-
-<p>Elle s'était levée et, tirant Mareuil par la main,
-elle avait, de la tête, un gracieux mouvement d'invite.
-Mais il demeurait assis, il examinait d'un œil
-curieux de praticien cette belle fille naïve dont il
-savait si bien le mal, cette belle fille condamnée&mdash;comme
-lui, comme tant d'autres&mdash;à ne plus
-aimer, à user toujours de son corps sans plaisir
-d'âme, sans transport.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi est-ce que tu me regardes, mon
-chéri? s'écria-t-elle.</p>
-
-<p>Alors, il se leva à son tour, et, l'étreignant dans
-ses bras, il lui donna un long baiser attendri, un
-long baiser de pitié sincère.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Tu es gentil!... Tu es gentil! murmurait
-Ninette, vaguement surprise.</p>
-
-<p>Et il répondait en l'embrassant encore, doucement,
-comme un enfant que l'on console:</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre petite!... Pauvre petite Rabastens!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Dans les arbres du boulevard, les moineaux
-piaillaient gaiement à la venue du jour, quand Ninette
-s'endormit, la tête appuyée sur l'épaule de
-Mareuil.</p>
-
-<p>Par instants, elle avait des soupirs plaintifs, elle
-bégayait:</p>
-
-<p>&mdash;Jean!... Mon Jeannot!...</p>
-
-<p>Gilbert ne la détrompait pas. Il répliquait à mi-voix,
-avec un sourire:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, dors!... Je suis là! Je suis là!</p>
-
-<p>Puis, il restait immobile, longtemps dans la
-même position, pour ne pas troubler Ninette, pour
-la laisser au bonheur de ses songes; et cela l'amusait,
-lui, la victime de Jack, de jouer ce rôle généreux,
-de veiller ainsi, après les caresses, la victime
-de Jean de Bormes, sans amour, par charité pure.</p>
-
-<h2>XII</h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span></p>
-<p>M<sup>me</sup> Honoré, la concierge de la rue Fortuny, une
-petite vieille active, quoique un peu romanesque,
-était armée des instructions les plus sévères; et
-chaque fois que Mareuil se montrait dans la loge,
-elle les lui récitait en témoignage de zèle:</p>
-
-<p>&mdash;Quand la dame blonde est en haut, je ne
-laisse pas monter la dame brune!... Quand la dame
-brune est en haut, je ne laisse pas monter la dame
-blonde!... Oh! Monsieur peut être tranquille!</p>
-
-<p>Mareuil, en effet, avait dû consentir à recevoir
-chez lui Rabastens, pour éviter, avec l'ami en chef,
-des conflits d'attributions, toujours imminents, au
-petit hôtel du boulevard Malesherbes.</p>
-
-<p>C'était à la suite d'une survenue tout imprévue
-de ce monsieur, que les rendez-vous dans l'entresol
-avaient été inaugurés.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span></p>
-
-<p>Mareuil, ce jour-là, voulait rompre, dire ses
-adieux à Ninette. Mais elle avait tant pleuré, tant
-supplié qu'il s'était décidé à lui accorder ses
-entrées rue Fortuny, à la faire alterner avec
-M<sup>me</sup> Lozières. Et cette combinaison qui, jadis, lui
-eût paru un odieux compromis, un vrai crime de
-lèse-liaison, lui paraissait, au contraire, à présent
-la moins cruelle, la plus charitable. D'ailleurs, il
-ne s'était pas donné, pour l'adopter, la peine de
-beaucoup réfléchir. Il y était venu spontanément,
-comme au meilleur moyen de ne pas affliger deux
-personnes envers qui il avait de la gratitude, des
-sentiments d'affection presque égaux sinon pareils;
-et le fait de les trahir l'une et l'autre, de les accueillir,
-l'une après l'autre, dans le même lit, ne le
-choquait pas, ne lui suggérait aucun scrupule,
-puisque, à son avis, ces rendez-vous se réduisaient
-à des actes vulgaires et sans importance, en dehors
-de la passion, en dehors de l'amour.</p>
-
-<p>Il n'avait pas, au surplus, modifié son existence
-de labeur, diminué le temps réservé à son travail.</p>
-
-<p>Il consacrait à ses visites, rue Fortuny, trois
-après-midi par semaine, quatre au maximum, et il
-s'arrangeait, en conscience, de manière à les répartir
-équitablement.</p>
-
-<p>Cependant, il avait quelque préférence pour Ra<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span>bastens,
-qui, sachant sa liaison, et se résignant au
-partage, le dispensait de s'ingénier, de mentir. Et
-puis il la préférait d'une façon particulière, avec
-une sorte d'apitoiement, à cause de ce qu'elle avait
-souffert. Elle était comme sa malade, celle qu'un
-rien blesse, celle qu'il faut distraire et ménager.
-Tout ce qu'elle demandait, il y accédait, sauf
-lorsqu'il craignait que cela pût produire du scandale,
-revenir aux oreilles de M<sup>me</sup> Lozières.</p>
-
-<p>Ainsi, il avait, à plusieurs reprises, accepté de
-dîner en compagnie de Ninette, chez Brévannes,
-chez Gendrey. C'étaient des dîners clandestins,
-sans nul invité que Charleval: et ensuite, on ne
-sortait pas, on restait au salon à fumer, tandis que
-les femmes bavardaient, réunies ensemble ou bien
-assises sur les genoux de leurs maîtres respectifs.
-Le Grand-Cob, de loin, apostrophait Mareuil, que
-Rabastens embrassait.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, là-bas, le petit couple, un peu de
-patience!... On va rentrer ... Vous avez toute la
-nuit!... Vous avez demain!</p>
-
-<p>Et d'autres fois, il se postait devant eux, le regard
-bénisseur, encourageant:</p>
-
-<p>&mdash;Hé Mareuil!... Qu'est-ce qui vous a donné
-ça?... A qui devez-vous ça?... Dites, à qui le
-devez-vous?</p>
-
-<p>Gilbert grommelait, en souriant, quelques pa<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span>roles
-de reconnaissance; et au fond, il se sentait
-assez satisfait de l'organisation nouvelle de sa vie,
-de la variété apportée dans ses plaisirs par la rencontre
-de Rabastens.</p>
-
-<p>Les rendez-vous même avec M<sup>me</sup> Lozières lui
-devenaient moins pénibles. Depuis qu'il n'était
-plus à la recherche de la passion supérieure, depuis
-qu'il s'accommodait de cette médiocrité d'amours
-qui suffit à presque tous, il en voulait moins à la
-jeune femme, il en attendait moins, il trouvait
-qu'elle remplissait parfaitement son petit rôle
-d'être prévenante, affectueuse et jolie. Il lui épargnait
-donc les brusqueries d'autrefois, ces dures
-répliques que soufflent le mécontentement, la
-déception; et, n'étant plus rebutée, elle s'attachait
-davantage, elle oubliait certains jours sombres où
-elle avait eu des doutes, l'angoissante impression
-qu'elle le lassait à la longue.</p>
-
-<p>Quant à Rabastens, excepté dans les instants de
-crise sentimentale, elle avait du débit, selon les
-termes d'Angèle,&mdash;une permanente bonne humeur
-d'enfant gai, un gazouillis d'oiseau heureux, une
-grande grâce à dire des choses futiles ou romanesques,
-au courant de la pensée. Mareuil n'était pas
-bien convaincu qu'elle l'aimât véritablement, pas
-bien certain de remplacer tout à fait en son cœur
-l'enivrant Jean de Bormes. Mais elle se donnait<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span>
-libéralement, fougueusement, n'ayant ni les réticences,
-ni les maussaderies des filles qui connaissent
-le prix de leur corps et semblent toujours
-regretter le cadeau qu'elles vous font d'elles-mêmes.
-Elle manifestait à l'égard de M<sup>me</sup> Lozières
-une jalousie modeste, juste un peu au-dessus
-de l'indifférence impolie. Elle était aussi d'une
-admirable plastique&mdash;naturellement harmonieuse
-dans tous ses gestes, toutes ses attitudes.
-Et il se contentait de ces qualités physiques, de
-ces apparences de tendresse, en bloc, sans approfondir.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Au commencement de juillet, le tour de Ninette
-revint plus souvent. Elle bénéficiait des deux
-jours par semaine que lui laissait, à son insu,
-M<sup>me</sup> Lozières, réinstallée tout récemment à Saint-Germain.</p>
-
-<p>Elle en profitait pour causer avec Mareuil de la
-villégiature qu'ils projetaient d'accomplir bientôt
-à Blois, chez Charleval, durant une saison qui
-occuperait, à Vichy, l'ami en chef, atteint de
-diabète.</p>
-
-<p>Le chanceux vaudevilliste avait employé une
-partie des droits de sa pièce à louer au bord de la
-Loire, à l'extrémité d'un faubourg déjà campagnard,
-une espèce de grande maison à jardin, inti<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span>tulée
-par lui la <em>Grenadinette</em>&mdash;et où il hébergeait
-les Gendrey, les Brévannes, Labernerie&mdash;la
-bande au complet, sauf le ménage Mareuil, qui
-promettait son arrivée pour les premiers jours
-d'août.</p>
-
-<p>Chaque matin, Rabastens recevait d'Angèle ou
-d'Henriette des lettres détaillées, d'alliciantes descriptions
-de paysages, des conseils sur les robes à
-emporter; et elle lisait à Mareuil toute cette correspondance
-enthousiaste.</p>
-
-<p>&mdash;Ce qu'on s'amusera, mon chéri!... On canotera!...
-On visitera les châteaux!... On se balladera
-en forêt!</p>
-
-<p>Puis elle dansait debout, au milieu du lit, des
-danses victorieuses, ou bien elle saisissait, des
-deux mains, la tête de Gilbert et la frottait de baisers
-fous.</p>
-
-<p>Finalement, le jour du départ fut fixé au 3 août,&mdash;et,
-lors du rendez-vous suivant, Mareuil annonça
-à M<sup>me</sup> Lozières son intention de s'absenter de
-Paris pendant une quinzaine.</p>
-
-<p>Elle questionna d'un ton soucieux:</p>
-
-<p>&mdash;Le 3?... C'est mercredi?... Vous ne pourriez
-pas remettre cela au 6 ou au 7, par exemple?...</p>
-
-<p>Mareuil répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Je pourrais?... Je pourrais?... Evidemment
-que je pourrais! Seulement, on compte sur moi!...<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span>
-J'ai écrit ... Pourquoi remettre?... Plus tôt je partirai,
-plus tôt je serai de retour ... Et après, je rentre
-à Paris, je ne bouge plus! Voyons, ma petite amie,
-quinze jours, ce n'est pas très long!...</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lozières répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Bien! bien!... Comme vous voudrez. Mais si
-vous aviez pu, cela me permettait de vous revoir
-avant votre départ ... Tandis qu'autrement, nous
-sommes aujourd'hui ... le 28, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Le 28!...</p>
-
-<p>&mdash;Autrement, il y a peu de probabilités pour
-que j'aie l'occasion de revenir ici, à un si petit
-intervalle ... Comprenez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je comprends! fit Mareuil en affectant
-une mine contrariée. Je comprends que c'est très
-ennuyeux!...</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lozières, l'air rêveur, rajustait sa voilette,
-et tout à coup elle s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! j'ai une idée!... Une merveilleuse idée!</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc? dit Mareuil, qui dissimulait son
-anxiété, car il avait rendez-vous le samedi avec
-Rabastens.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, ma tante Brégy doit venir une huitaine
-chez nous, à Saint-Germain, avant d'aller à Aix
-soigner ses rhumatismes ... Elle débarque à Paris
-lundi, dans l'après-midi ... Eh bien! je raconterai
-<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span>que je vais la prendre à la gare ... que je vais au-devant
-d'elle ... Cela vous convient-il, dites? Lundi
-deux heures? Peut-être même que je déjeunerai ...
-Je vous télégraphierai ça le matin!</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement! fit Mareuil rassuré. Très bonne
-idée!...</p>
-
-<p>Il l'embrassait par dessus la voilette:</p>
-
-<p>&mdash;A lundi!... A lundi les adieux de Blois!</p>
-
-<p>Elle souriait, toute ragaillardie par son invention,
-et sur le carré elle chuchota:</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir! Lundi, à onze heures, vous aurez
-un télégramme!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le surlendemain, vers deux heures moins le
-quart, Mareuil montait, sans hâte, l'escalier de la
-rue Fortuny.</p>
-
-<p>Comme il arrivait devant sa porte, il lui sembla
-entendre un bruit de pas, à l'intérieur.</p>
-
-<p>«Tiens, songeait-il, Ninette est en avance!...
-Oui, oui, temps d'orage, je connais ça!...»</p>
-
-<p>Il glissa la clef dans la serrure, et eut un sursaut
-de stupeur en apercevant, par la porte entr'ouverte
-du cabinet de toilette, M<sup>me</sup> Lozières, debout,
-le front contre la fenêtre.</p>
-
-<p>Elle avait fait volte-face et l'embrassait:</p>
-
-<p>&mdash;Vous voilà!... Vous avez vu la mère Honoré?</p>
-
-<p>Mareuil, au hasard, choisit la franchise:</p>
-
-<p>&mdash;Non! non! Je ne l'ai pas vue!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span></p>
-
-<p>Elle insista:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, vous l'avez rencontrée, en route?...</p>
-
-<p>&mdash;Non, je ne l'ai pas rencontrée ...</p>
-
-<p>Elle interrogea en riant:</p>
-
-<p>&mdash;Et cela ne vous étonne pas plus que ça, de me
-trouver ici?</p>
-
-<p>Mareuil répondit, le cœur serré d'inquiétude:</p>
-
-<p>&mdash;Si!... Si! Cela m'étonne! J'étais venu ... J'étais
-venu pour un portefeuille que j'ai oublié
-l'autre fois ... jeudi ...</p>
-
-<p>Elle déclara:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! moi, voici! Ma tante ne vient plus ...
-Ou, plutôt, elle ne vient que dans dix jours ...
-Elle m'a télégraphié cette vilaine nouvelle ce
-matin ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah!... très bien!</p>
-
-<p>&mdash;Attendez! Le rendez-vous de lundi tombait
-donc dans l'eau ... et il s'agissait de découvrir un
-autre truc ... Alors, j'ai affirmé que j'étais forcée
-d'aller à Paris, aujourd'hui, pour des fruits, des
-commandes, à propos d'un dîner,&mdash;des gens que
-nous avons à dîner demain, dimanche ... J'ai sauté
-dans le train d'une heure ... Je me suis fait conduire
-ici en voiture, et j'ai renvoyé la mère Honoré
-dans la même voiture, chez vous, avenue de
-Villiers, avec ordre de vous prévenir ... Je pensais
-que, par cette chaleur et de si bonne heure,<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span>
-vous ne seriez pas sorti ... Avouez que ce n'est
-pas trop nigaud?</p>
-
-<p>Mareuil répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;C'est loin d'être nigaud!... Pourtant, sans
-cet accident, sans l'accident de cet oubli, vous
-risquiez de me rater ... Enfin, il n'y a pas de
-mal!...</p>
-
-<p>Et il songeait avec effroi:</p>
-
-<p>«Il va se passer tout à l'heure une petite
-scène!...»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lozières ajouta en ôtant son chapeau:</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez pas à travailler, je suppose?...
-Et puis, auriez-vous à travailler, que ce soit aujourd'hui
-ou lundi, cela revient au même, n'est-ce
-pas?</p>
-
-<p>&mdash;Absolument au même! fit Mareuil.</p>
-
-<p>Une voiture roulant, à grand fracas, dans le silence
-d'été de la rue solitaire, stoppa, raide, devant
-la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Regardez donc! dit M<sup>me</sup> Lozières qui piquait
-sur son chapeau sa voilette ... Regardez donc ... C'est
-sans doute la mère Honoré!</p>
-
-<p>Mareuil souleva un peu le rideau et reconnut
-Rabastens, en robe de batiste blanche à ceinture
-noire, le bras haussé vers le cocher qu'elle
-payait.</p>
-
-<p>Il murmura, la voix molle:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Non, non, ce n'est pas elle ... C'est une dame ...
-Ce n'est pas elle!...</p>
-
-<p>Puis, attirant Lucie sur le divan où il s'était
-assis, il lui prit les mains, dans un mouvement
-inconscient de sauvegarde, de prudence aux
-abois.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me restez jusqu'à quelle heure? demandait
-Mareuil câlinement.</p>
-
-<p>Il y eut dans l'air cet imperceptible bruissement
-qui précède la sonnerie des sonnettes, et aussitôt
-le timbre électrique de l'entrée éclata, fit explosion.</p>
-
-<p>Lucie s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;C'est la mère Honoré!... Je l'aurais parié!...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, dit Mareuil ... J'ai mal vu, ou elle
-s'en sera retournée à pied ...</p>
-
-<p>&mdash;Allez lui ouvrir, mon ami!</p>
-
-<p>Il protesta:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non! C'est inutile!... Elle s'en ira bien
-toute seule.</p>
-
-<p>Un second coup de sonnette retentit, plus impatient,
-plus prolongé.</p>
-
-<p>&mdash;Elle nous embête, cette mère Honoré! prononça
-Mareuil.</p>
-
-<p>Lucie défendait la concierge:</p>
-
-<p>&mdash;Mais la pauvre femme ne sait pas ... Elle vient
-me rendre la réponse!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! répliquait Mareuil sans lui lâcher
-les mains, vous l'avez, la réponse!... Non, j'ai horreur
-de ces manières!... Quand on ne vous ouvre
-pas, on s'en va, c'est indiqué!</p>
-
-<p>La sonnette s'était interrompue, ne resonnait
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;Là! Vous voyez! fit Mareuil avec un soupir de
-soulagement. Vous voyez ce que je vous disais!...
-Il ne faut pas habituer les gens à carillonner, à
-s'introduire chez vous pour un oui, pour un non!...
-C'est insupportable!...</p>
-
-<p>Il déboutonnait un à un les boutons des gants
-de Lucie, lui posait sur les poignets des petits baisers
-conciliants, s'imaginant Rabastens partie,
-dans la rue, au bout de la rue, peut-être.</p>
-
-<p>Mais soudain, la sonnerie recommença, impérative,
-cette fois, désordonnée, en à-coups exaspérés,
-qu'on devinait poussés par une main énervée,
-implacable, par une personne à figure furieuse
-et provocatrice, une personne sûre de son
-droit.</p>
-
-<p>Lucie s'exclama:</p>
-
-<p>&mdash;Le fait est que cela ...</p>
-
-<p>Puis, comme traversée par une révélation, elle
-se dégagea brutalement de l'étreinte, se leva, le
-sourcil froncé, le visage convulsé de colère.</p>
-
-<p>Mareuil put la rattraper.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Où allez-vous?...</p>
-
-<p>Elle riposta, avec un calme factice:</p>
-
-<p>&mdash;Je vais ouvrir ... puisque vous, vous ne voulez
-pas!</p>
-
-<p>Il éprouvait comme un vide dans la tête, une
-invincible faiblesse:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas?... Je ne veux pas?...</p>
-
-<p>Lucie marchait vers l'antichambre. Il la précéda
-d'un élan, et lui barrant la porte contre laquelle il
-s'adossait:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en prie ... N'y allez pas ...</p>
-
-<p>Elle proféra, se contenant à peine:</p>
-
-<p>&mdash;Si! Je veux y aller, je le veux!...</p>
-
-<p>Elle essayait de tourner le bouton de la porte. Il
-la relança vivement en arrière, pendant que la sonnette
-sonnait toujours.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous dis que vous n'irez pas!...</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lozières bégaya, affolée, les yeux distendus
-d'angoisse:</p>
-
-<p>&mdash;C'est donc ... c'est donc?...</p>
-
-<p>Mareuil acheva simplement:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! oui, c'est une femme!...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh!... Vous me trompiez?</p>
-
-<p>Elle s'était jetée sur le divan, à demi-étendue, la
-tête cachée au creux du bras et sanglotait:</p>
-
-<p>&mdash;Vous me trompiez!... Vous me trompiez!</p>
-
-<p>Mareuil s'approcha d'elle, tenta de la relever<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span>
-avec des gestes délicats et légers, comme on a
-pour relever une blessée. Lucie le repoussa d'un
-ton méprisant:</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi!... Oh! laissez-moi!...</p>
-
-<p>Et la sonnerie continuait de vibrer, assourdissante,
-scandant de ses fusées injurieuses les sanglots
-de M<sup>me</sup> Lozières qui baissaient à mesure, se
-faisaient plus lents, plus étouffés.</p>
-
-<p>«Elle est enragée, cette Rabastens! songeait
-Mareuil. On n'a pas idée de sonner aussi fort!»</p>
-
-<p>C'était vers cette sonnerie que se tendaient
-toutes les forces de sa pensée, vers cette sonnerie
-fascinante et diabolique qui tintait à ses oreilles
-comme un aigre tocsin; et il pressentait que tant
-qu'elle s'obstinerait, tant qu'elle frémirait, le choc
-éludé serait à redouter, réalisable encore.</p>
-
-<p>Enfin elle cessa. Une minute, deux minutes,
-trois minutes s'écoulèrent. Rabastens, vraisemblablement,
-renonçait, quittait la place.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lozières s'était redressée, et en s'essuyant
-les yeux, de son mouchoir tassé en tampon, elle
-parlait d'une voix sourde, d'une voix qui ne s'adressait
-pas à Mareuil:</p>
-
-<p>&mdash;Vous me trompiez, vous!... Vous!... C'est
-incroyable! Oui, je me doutais, je vous soupçonnais
-quelquefois ... Je n'étais pas tranquille!...
-Cependant je n'aurais jamais cru!... Et ici, dans<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span>
-cet appartement, dans cette chambre, dans ce
-lit!... C'est trop affreux!</p>
-
-<p>Elle avait des mouvements de mains désespérés,
-des revers de mains comme pour effacer ce qu'elle
-venait d'apprendre, ce qui était l'acte ineffaçable
-désormais.</p>
-
-<p>Elle poursuivit de la même voix meurtrie:</p>
-
-<p>&mdash;Encore, m'avoir trompée avec cette femme ce
-serait peu!... Mais vous m'avez doublement trompée!
-Vous m'avez trompée sur vous-même, sur
-vos sentiments, sur votre caractère!... C'est cela
-qui est indigne! C'est cela qui est impardonnable!</p>
-
-<p>Mareuil se promenait, en silence, à travers le
-cabinet de toilette.</p>
-
-<p>«Très bien, tout ce qu'elle me dit là!... Voilà ce
-que j'aurais dû dire à Jack.»</p>
-
-<p>Et il se reportait à plusieurs mois auparavant, à
-ce jour d'avril où, dans cette pièce, s'était déroulé le
-drame inverse, avec l'autre, avec M<sup>me</sup> Hardouin.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lozières reprit d'un ton plus direct, à
-courtes phrases, hachées et suppliantes:</p>
-
-<p>&mdash;Ecoutez ... Pourquoi avez-vous joué ainsi à la
-passion, à l'amour?... Pourquoi m'avez-vous
-menti depuis le premier jour?... Vous pensez bien
-que tout est fini entre nous ... que je ne serai plus
-<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span>à vous jamais ... que je n'implore pas un raccommodement!...
-Pourtant, je tiens à savoir pourquoi
-vous avez menti?... Non, je ne peux pas croire que
-vous l'ayez fait exprès!... On n'est pas comédien
-à ce point!... Il y a autre chose!... Je ne sais pas
-quoi!... Mais il y a autre chose.</p>
-
-<p>Mareuil se taisait, ahuri, hésitant à se démasquer,
-à confesser la réalité.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, parlez! Répondez donc! s'écria
-M<sup>me</sup> Lozières.</p>
-
-<p>Elle fondait de nouveau en sanglots. Il s'agenouilla
-devant elle, et lui serrant la main:</p>
-
-<p>&mdash;Ne pleurez pas, ma petite amie!... Ne pleurez
-pas, je vous expliquerai!...</p>
-
-<p>Il lui tapotait la main tendrement, sans rien
-ajouter, tout saisi de pitié.</p>
-
-<p>«Non, pas moyen de lui expliquer!... Cela
-l'humilierait trop!... Il faut lui laisser l'illusion,
-m'en tirer avec des mots vagues!...»</p>
-
-<p>Et, tout haut, d'un air affable et consolateur:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, calmez-vous!... Calmez-vous!... Cela
-n'est pas si terrible ... Ç'a été une bêtise, un entraînement ...
-Elle m'est bien égale cette personne, je
-vous assure!...</p>
-
-<p>Lucie murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en conjure ... Dites-moi la vérité!...
-Dites-la-moi une fois au moins, puisque c'est fini ...
-puisque je ne reviendrai plus!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span></p>
-
-<p>Il eut la tentation de tout avouer: comment
-d'abord il espérait de bonne foi l'aimer, puis sa
-faillite sentimentale, et ces poignants épisodes qui
-avaient progressivement marqué la ruine de son
-cœur brûlé, gaspillé en deux ans. Mais par un
-suprême effort de compassion, il résista et, d'une
-voix presque sincère, il réitéra:</p>
-
-<p>&mdash;Non, je ne mens pas ... C'est une simple sottise,
-je vous le répète, un caprice stupide. Je ne
-vous ai menti ni autrefois, ni aujourd'hui ...</p>
-
-<p>Il se rapprochait pour l'embrasser. Elle l'écarta
-doucement et, se levant:</p>
-
-<p>&mdash;Soit!... Je n'insiste pas ... Je vois que je
-n'obtiendrai rien de vous!... Ayez donc la bonté de
-me passer mon chapeau ...</p>
-
-<p>&mdash;Alors, vous partez?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lozières riposta avec fermeté:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je pars!...</p>
-
-<p>Et devant la glace qui surmontait la toilette,
-elle se mit à refaire avec un lissoir ses ondulations,
-à recoiffer sa blonde chevelure de petit fifre
-dédaigné, honteusement trahi. Mareuil, derrière
-elle, le visage humble, confus, guettait ses ordres,
-n'osant pas un geste, pas une remarque, cherchant
-dans la glace son regard qui se dérobait.</p>
-
-<p>Elle détourna un peu la tête de son côté:</p>
-
-<p>&mdash;Donnez!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span></p>
-
-<p>Il lui tendit docilement le frêle chapeau qu'elle
-réclamait, et interrogea:</p>
-
-<p>&mdash;Vous partez? Vous partez pour de bon? Est-ce
-vrai, ce que vous m'avez dit, que vous ne
-reviendriez plus?</p>
-
-<p>Elle répliqua d'un ton résolu:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est vrai!... En admettant même que je
-vous croie, la vie serait intolérable entre nous ...
-Il y a quelque chose de cassé ... Non, je ne vous
-croirais plus ... Dites-moi adieu, mon ami, c'est
-plus sage!</p>
-
-<p>Il l'enlaçait, la pressait, lui couvrant de baisers
-les yeux, la bouche, et de son mieux il murmurait:</p>
-
-<p>&mdash;Vous reviendrez, ma petite amie. Il est impossible
-que vous ne reveniez pas!</p>
-
-<p>Elle s'entêtait:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non! C'est fini!</p>
-
-<p>Et avec un sourire navré:</p>
-
-<p>&mdash;Hein! Nous ne songions pas qu'ils seraient si
-tristes, les adieux de Blois!</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce ne sont pas des adieux! Je vous
-garantis que vous reviendrez!</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lozières s'était assise sur une chaise près
-de la porte, et, d'une main un peu tremblante,
-elle étanchait les larmes qui débordaient de ses
-paupières. Puis, soudain, comme terrifiée, à la
-vision lucide de l'avenir, elle s'exclama:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que je vais faire, maintenant?...
-Qu'est-ce que je vais devenir, maintenant que j'ai
-pris l'habitude d'aimer?... Qu'est-ce que je vais
-devenir sans vous?...</p>
-
-<p>Mareuil demeurait silencieux, paralysé, incapable
-de se justifier, de s'innocenter, à moins de livrer
-son secret insultant, de proclamer son épuisement,
-à moins de dévoiler à Lucie qu'elle n'avait
-pas eu de lui une journée, une minute de réel
-amour.</p>
-
-<p>Enfin, pour dévier, il proposa:</p>
-
-<p>&mdash;Si vous le désirez ... je vous écrirai ... je vous
-écrirai chaque semaine ... plusieurs fois par
-semaine ... Voulez-vous?</p>
-
-<p>Elle se releva:</p>
-
-<p>&mdash;Non, je vous remercie ... Pas en ce moment!...
-Plus tard!... Je vous écrirai, moi ... Et vous me
-répondrez, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Certainement ... Tout ce que vous voudrez!</p>
-
-<p>Il l'étreignait en balbutiant, malgré lui et d'un
-ton ému, des paroles de congé, des paroles d'expulsion
-douce&mdash;comme par crainte que Lucie ne
-cédât à ses instances, qu'elle ne remît en question
-cette rupture inéluctable, cette rupture en retard
-d'un an.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, ma petite amie,&mdash;puisque vous
-<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span>l'exigez!... Je vous regretterai bien ... Mais peut-être
-que vous avez raison!... Peut-être que je
-n'étais pas digne de vous!...</p>
-
-<p>Sur le palier, M<sup>me</sup> Lozières se retourna encore,
-puis d'une voix un peu rauque:</p>
-
-<p>&mdash;Adieu!... Adieu!...</p>
-
-<p>Il courut à elle, lui donna un dernier baiser; et
-comme il rentrait, il la vit, par l'entrebâillement
-de la porte, qui s'arrêtait au milieu de l'étage, la
-main cramponnée à la rampe, le mouchoir collé
-aux yeux, la tête renversée pour pleurer.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Lorsqu'il descendit et qu'il parut sur le seuil de
-la loge, M<sup>me</sup> Honoré s'élança vers lui, en dressant
-des bras effarés:</p>
-
-<p>&mdash;Quelle histoire, Monsieur, quelle histoire!
-Monsieur m'excuse! Je n'ai pas pu m'opposer ...
-C'est arrivé tandis que j'étais chez Monsieur, avenue
-de Villiers!</p>
-
-<p>Mareuil repartit froidement:</p>
-
-<p>&mdash;Cette dame, l'autre dame ne vous a rien dit
-pour moi?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Honoré s'exclama:</p>
-
-<p>&mdash;Rien dit?... Non, Monsieur ... Une dame bien
-élevée, ça se voit!... Seulement, elle avait l'air
-colère, colère!... J'ai eu tout le mal du monde à
-l'empêcher de remonter!... Elle voulait remonter,
-sonner, sonner, sonner, pendant une heure! Et<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span>
-moi qui jurais que Monsieur n'était pas là!...
-Quelle histoire!</p>
-
-<p>Mareuil dissimula un sourire, et toujours froidement:</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, elle n'a rien dit de particulier, elle ne
-vous a chargée d'aucune commission?</p>
-
-<p>&mdash;Mais si, Monsieur! A la fin, elle m'a demandé
-de quoi écrire, un crayon, et elle a écrit une lettre
-à Monsieur, ici, dans la loge ...</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Honoré fouilla au fond d'un tiroir et en
-retira, de dessous une pile de mouchoirs, la lettre
-cachottièrement enfouie:</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, monsieur, la voici!</p>
-
-<p>Mareuil prit le papier:</p>
-
-<p>&mdash;Merci!... Je vais probablement aller à la campagne
-durant une ou deux semaines ... Vous aurez
-soin de tout, n'est-ce pas?...</p>
-
-<p>Il franchit la porte cochère, et, sitôt dehors, il
-ouvrit l'enveloppe. Rabastens écrivait:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>
-
-«Mon chéri,
-</p>
-
-<p>C'est craqué et rompu. Quand c'est mon jour,
-je n'aime pas qu'on en reçoive d'autres. Je t'ai
-entendu te disputer avec ta bonne amie. Pardonne-moi
-d'avoir tant sonné. Mais c'était mon jour! Je
-télégraphie à la <em>Grenadinette</em> pour dire que mon
-patron m'emmène avec lui à Vichy. Tu diras la<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span>
-même chose, si tu veux. Au revoir, mon petit
-Gillot. Après tout, tu n'as pas à te chagriner, pas
-plus que moi je ne me chagrine. Je peux te le confier
-aujourd'hui. Voilà bien quinze jours que ça ne
-me faisait plus rien au cœur de venir,&mdash;que je ne
-venais plus que pour la régalade du corps. Au revoir,
-mon chéri, et on se saluera gentiment quand
-on se reverra!!!</p>
-
-<p>Tout mon restant de baisers.</p>
-
-<p class="right">
-<span class="smcap">Ninette.</span>»
-</p></blockquote>
-
-<p>Mareuil déchira le billet en haussant les épaules;
-puis, d'un pas pesant, il s'achemina vers l'avenue
-de Villiers.</p>
-
-<p>Il ressentait une grande fatigue, un accablement
-physique et moral, l'esprit brouillé, exténué par
-les cahots de cette surprise, de ces adieux,&mdash;cette
-accumulation d'événements dramatiques qui l'avaient,
-d'un coup, ramené au temps de Jack, aux
-plus cruelles émotions de son existence; et pardessus
-le souci de se savoir seul, sans maîtresse,
-obligé à des essais nouveaux, traînait en lui
-comme l'ombre d'un remords&mdash;le souvenir de
-Lucie pleurant entre ses bras, l'image de M<sup>me</sup> Lozières,
-sur l'escalier, appuyée à la rampe, dans sa
-pose douloureuse de femme abandonnée.</p>
-
-<h2>XIII</h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span></p>
-<p>Depuis une semaine, chaque jour, Mareuil retardait
-son départ pour la <em>Grenadinette</em>.</p>
-
-<p>Un semblant d'espoir le retenait à Paris&mdash;l'espoir
-que M<sup>me</sup> Lozières regretterait la rupture,
-lui écrirait, lui fournirait le prétexte de renouer.</p>
-
-<p>Car, dès le lendemain de la scène d'adieux, il
-avait compris tout ce qu'il perdait en perdant Lucie.
-Il se trouvait présentement devant un problème
-autrement plus grave que de recouvrer ses forces
-sentimentales, que de rencontrer la femme qui
-referait de lui l'amant ardent et bien doué qu'il se
-souvenait d'avoir été. C'était le nécessaire même
-qui lui manquait, l'indispensable; et quand il
-pensait que, pour regagner cela, il lui faudrait
-payer des demoiselles qui l'accueilleraient, sans
-égards, comme le premier client venu,&mdash;ou, ce<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span>
-qui l'effrayait davantage, renouveler auprès d'une
-M<sup>me</sup> Lozières, d'une M<sup>me</sup> Béatry, d'une Rabastens,
-les escarmouches d'approche, la petite guerre
-avilissante des supplications, des flatteries, des
-rendez-vous,&mdash;quand il entrevoyait tous les
-déboires à subir, tout le travail à parfaire pour
-atteindre ce but misérable, il éprouvait une sensation
-d'écœurement, un peu du lourd découragement
-qui fait se coucher les bêtes au bas d'une
-côte trop rude.</p>
-
-<p>Il s'avouait qu'il avait eu tort de laisser, par
-délicatesse, s'en aller M<sup>me</sup> Lozières, qu'il aurait
-dû garder cet en-cas de désirs, si péniblement
-conquis, le conserver à tout prix, voire par un
-supplément de protestations, de mensonges, par
-une reprise de manœuvres moins difficiles, au demeurant,
-sur ce terrain connu, avec cette personne
-subjuguée déjà et qui l'aimait.</p>
-
-<p>Parfois aussi, il commençait une lettre repentante,
-où il implorait son pardon, alléguait le passé, l'indulgence
-réservée toujours à une première faute.
-Mais, aux premières lignes, des scrupules l'arrêtaient.</p>
-
-<p>«Non ... C'est impossible!... Ce serait trop canaille!...»&mdash;et
-il déchirait le billet.</p>
-
-<p>Alors, par un irrésistible et récent entraînement,
-il se mettait à songer à sa maladie, à en reviser les<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span>
-progrès, les périodes, jusqu'aux symptômes les
-plus lointains.</p>
-
-<p>«Cela m'a pris, voyons ... après Ville-d'Avray?...
-Non! cela m'a pris pendant ce flirt qui n'en finissait
-plus ... Non, avant!...»</p>
-
-<p>De recul en recul, il remontait au jour où il avait
-poursuivi M<sup>me</sup> Hardouin, l'imaginaire M<sup>me</sup> Hardouin,
-dans le fiacre jaune, à travers les rues,
-comme une voleuse. Ensuite, était venue la visite
-à Brévannes, cette étrange défaillance de révéler
-le nom de Jack, de donner pleine liberté pour la
-confondre. Oui, de là datait son mal. Ce jour-là
-ç'avait été, en cette course essoufflée et folle,
-son dernier effort d'amour. Depuis lors, aussitôt,
-l'infirmité, l'impuissance s'accusant graduellement,&mdash;chacune
-de ses paroles, de ses démarches,
-ajoutant aux preuves précédentes des
-preuves plus significatives de sa déchéance. Et
-maintenant, dans le calme de la solitude, il arrivait
-au sentiment très net que c'était vraiment une
-sorte de voleuse, cette M<sup>me</sup> Hardouin qu'il pourchassait
-jadis à travers les rues&mdash;une sorte de
-voleuse spéciale qui, en deux ans, l'avait tari,
-vidé, ruiné de cœur, comme d'autres femmes, en
-deux ans, vous ruinent d'argent et d'or, sans
-pitié.</p>
-
-<p>Il aurait souhaité pouvoir le lui dire, lui crier<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span>
-son fait, lui reprocher ces abus de tendresse, bien
-pires que la trahison même. Il combinait à cette
-intention, pour l'hiver suivant, des rencontres
-dans le monde ou ailleurs, des colloques laconiques
-et cinglants, quelques mots de condamnation
-brefs, irréfutables. Puis, au bout d'un instant,
-la puérilité de la revanche lui apparaissait.</p>
-
-<p>«A quoi cela me servirait-il?... Laissons-la donc
-dans sa boue!...»</p>
-
-<p>Et il repensait à M<sup>me</sup> Lozières, aux moyens de
-la revoir, à cette lettre qu'elle n'envoyait pas.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Un matin, vers onze heures et demie, tandis
-qu'il dessinait, dans son atelier, Joseph lui
-annonça Labernerie.</p>
-
-<p>Le critique entra en s'épongeant le front.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle chaleur! Quelle chaleur?... On cuisait
-dans le wagon!... Comment vous abrutissez-vous
-à rôtir dans Paris par cette température?</p>
-
-<p>Mareuil répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Mais j'allais partir d'un jour à l'autre, vous
-savez bien ...</p>
-
-<p>&mdash;A l'autre! A l'autre! fit Labernerie ... Je connais
-ça!... Enfin, heureusement que je viens vous
-chercher ... Nous repartons ensemble, ce soir, à
-neuf heures, gare d'Orléans ... Oui, oui, ce soir!
-<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span>J'ai des ordres ... Je dois vous rapporter?</p>
-
-<p>&mdash;Depuis quand êtes-vous donc ici?</p>
-
-<p>&mdash;Depuis une demi-heure!... Vous vous doutez
-pourquoi je viens ... A Blois, pas de dames!...
-Et ils sont à se becquoter, du matin à la nuit, devant
-moi ... Alors, je m'offre, toutes les semaines,
-une après-midi dans vos murs ... C'est la santé!</p>
-
-<p>Mareuil interrogea:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne plaisantez pas?... Vous venez réellement
-me chercher?</p>
-
-<p>&mdash;Puisque je vous le dis!...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien!...</p>
-
-<p>Il calculait, se demandait s'il ne serait pas plus
-habile d'attendre, d'attendre encore un jour ou
-deux, d'accorder encore un délai à M<sup>me</sup> Lozières.</p>
-
-<p>«Non!... Cela devient ridicule!... Elle ne m'écrira
-plus!... Elle m'aurait déjà écrit!...»&mdash;et à
-haute voix:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! entendu! Nous partons ce soir ...
-Vous déjeunez, hein?... Ma mère est à Monneville ...
-Nous serons seuls ...</p>
-
-<p>Labernerie répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, je vous invite!... J'ai quelques
-courses pressées à faire auparavant ... Si ça vous va,
-aux Ambassadeurs, entre midi et demi et une
-heure moins le quart!...</p>
-
-<p>&mdash;Bon! Ça me va!... Dans une heure je serai
-là-bas!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ouf! Je m'en vais! fit Labernerie en se levant
-lourdement. Surtout, pas de flanchage, ce soir ...
-Emballez! Emballez ferme!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Sitôt seul, Mareuil sonna Joseph, lui indiqua les
-effets à empaqueter, et, vers midi un quart, il se
-mit en route du côté des Champs-Elysées.</p>
-
-<p>Dehors, c'était le Paris d'août, muet et morne,
-volets clos, portes closes, ville désertée&mdash;une
-chaleur amollissante s'exhalant d'un ciel tout gris,
-d'un ciel d'hiver où, à travers les nuées entassées,
-un soleil sournois et féroce traçait une petite
-tache d'argent blanchâtre.</p>
-
-<p>Mareuil marchait lentement, le chapeau de
-paille légèrement sur la nuque, avec cette allure
-douillette et un peu débraillée qu'on se permet, en
-été, dans les rues vides. Mais comme il débouchait
-du parc Monceau, à l'issue de l'avenue de Messine,
-il eut au cœur une commotion étouffante, un
-heurt de coup de poignard. Il venait d'apercevoir
-une jeune femme en très simple costume du
-matin, blouse de foulard brun, jupe de laine
-bleue,&mdash;une jeune femme qui montait l'avenue,
-les yeux fixés vers des feuilles mortes qu'elle chassait
-rêveusement du bout de son ombrelle&mdash;M<sup>me</sup>
-Hardouin.</p>
-
-<p>Elle s'approchait, s'approchait, les yeux attachés<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span>
-vers les feuilles, vers le bitume, flairant, de temps
-en temps, une petite touffe de grosses roses jaunes
-qu'elle tenait dans sa main gantée de blanc, et
-lui, restait figé par l'émoi, l'indécision, les lèvres
-serrées d'un sourire nerveux, ne sachant plus
-s'il fallait prendre à droite, à gauche, ou traverser,
-ou s'enfuir, ou simplement courir à
-elle.</p>
-
-<p>Puis une de ces vagues impulsions qui remplacent
-la pensée aux instants d'affolement et se
-règlent toujours sur nos arrière-désirs, une machinale
-et vague résolution le poussa de nouveau,
-le dirigea droit dans la direction de M<sup>me</sup> Hardouin.</p>
-
-<p>Il s'avançait, sans qu'elle le vît, et quand il fut
-tout près, il murmura d'une voix qu'il essayait de
-rendre railleuse:</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez bien?</p>
-
-<p>Elle tressaillit, pâlit visiblement en le reconnaissant:</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, c'est vous?... Oui, je vous remercie,
-très bien ... Et vous?</p>
-
-<p>&mdash;Pas mal! Pas mal!</p>
-
-<p>Il y eut un silence. Ils s'examinaient tous deux,
-comme pour reprendre l'habitude de leurs visages,
-y retrouver ce par quoi ils s'étaient plu naguère,
-durant leur liaison.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez pas changé! dit à la fin M<sup>me</sup> Hardouin.</p>
-
-<p>Mareuil, qui ressaisissait peu à peu son sang-froid,
-répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Vous croyez?... Vous non plus, vous n'avez
-pas changé ... Vous n'avez pas cessé d'être
-extrêmement jolie!... Mais par quel hasard est-ce
-que je vous rencontre à Paris, aujourd'hui, au
-mois d'août, dans cette chaleur?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardouin déclara:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je ne suis ici que de passage!... Je suis
-revenue depuis deux jours de Gizé ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! fit Mareuil avec un sourire de moquerie.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je reviens de Gizé ... Et dans trois jours,
-je repars pour la Bretagne, pour Dinard où nous
-avons loué ...</p>
-
-<p>&mdash;Tout s'explique!... Tout s'explique!...</p>
-
-<p>Elle se taisait; et Mareuil avait l'impression que
-la conversation était terminée, qu'il ne leur restait
-plus qu'à se serrer la main, à se dire adieu correctement,
-à moins de verser dans des discussions
-inutiles, des récriminations sans portée et hors de
-propos, dans cette avenue, cet endroit public.
-Pourtant, il questionna:</p>
-
-<p>&mdash;Puis-je vous demander de quel côté vous
-alliez?...</p>
-
-<p>Elle répondit, évidemment gênée:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oui ... Pourquoi cela?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que ... Parce que, si vous alliez du
-même côté que moi, je vous aurais accompagnée,
-avec votre autorisation ...</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardouin répondit d'un ton plus brave:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je ne pense pas que nous allions du
-même côté ... Vous redescendez, n'est-ce pas?... Eh
-bien! moi, je remonte!... Je vais déjeuner rue de
-Prony, chez ma cousine, M<sup>me</sup> Renaudet ...</p>
-
-<p>Mareuil riposta froidement:</p>
-
-<p>&mdash;Quelle blague!</p>
-
-<p>&mdash;Comment, quelle blague?... répéta M<sup>me</sup> Hardouin
-d'un air de dignité froissée.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous dis quelle blague, fit Mareuil ... Je
-vous dis quelle blague parce qu'elle n'est pas à
-Paris, votre cousine ... Elle est à Trouville ... Je le
-sais ... Et puis, ne le saurais-je pas, que les journaux
-me l'auraient appris ... Tenez!... C'est là, imprimé ...
-Parmi les très remarquées, M<sup>me</sup> Renaudet ...
-la charmante M<sup>me</sup> Renaudet ...</p>
-
-<p>Il tapait sur un numéro de la <em>Pure Vérité</em>, qui
-dépassait la poche de son veston; et du même ton
-de flegme impertinent:</p>
-
-<p>&mdash;Non, vous n'allez pas déjeuner chez votre charmante
-cousine ... Vous allez déjeuner chez votre
-amant ... chez votre petit ami, si vous préférez ...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span></p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardouin eut un geste d'agacement:</p>
-
-<p>&mdash;C'est un peu fort!...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, c'est un peu fort ... j'en conviens, fit
-Mareuil ... Ou plutôt, cela vous semblerait un peu
-fort d'un autre ... Mais de moi, d'un vieil ami, cela
-n'a aucune gravité ... Et je déplore que vous vous fâchiez ...
-Vous supposez bien, cependant, que je
-ne vous parle pas d'amant en mauvaise part, dans
-la mauvaise acception du mot!... Ça n'est pas mon
-genre!</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardouin l'interrompit:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous jure ...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ne jurez pas!... Vous y allez, c'est certain.
-Seulement, voulez-vous que je vous dise ce
-qui serait très drôle? Ce serait de ne pas y aller,
-ce serait de venir déjeuner chez moi!</p>
-
-<p>&mdash;Chez vous?</p>
-
-<p>Il réitéra:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, chez moi!... Entre nous, ce serait bien
-mon tour ... mon tour de tromper les autres!...</p>
-
-<p>Elle souriait, considérant la pointe de son soulier
-verni qui s'agitait sous la pression des doigts
-au large&mdash;toute sa perversité remuée, alléchée
-par cette offre inopinée, cette occasion d'une trahison
-facile et originale avec un amant déjà trahi.</p>
-
-<p>&mdash;Sans compter, ajouta Mareuil, que j'ai complètement
-changé ... Je vous ai laissé dire ... Car, à l'extérieur,
-<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span>vous avez peut-être raison ... L'œil, la moustache,
-la figure n'ont peut-être pas bougé. Mais
-l'intérieur!... Ah! si vous pouviez voir au dedans
-de moi!... Je vous ressemble maintenant comme
-un frère! Plus de jalousie, plus de méfiance,
-plus de soupçons! Je vous assure, j'ai beaucoup
-gagné, je suis devenu un amant très agréable!...
-Vous ne répondez pas?... Je ne vous séduis pas
-plus que cela?...</p>
-
-<p>Et comme elle ouvrait la bouche pour se défendre,
-il héla un fiacre.</p>
-
-<p>&mdash;Baissez la capote!</p>
-
-<p>Puis, s'adressant à Jacqueline, d'un ton d'autorité:</p>
-
-<p>&mdash;Voyons!... Ayez l'amabilité de monter ... Nous
-irons au télégraphe, près de Shakespeare,&mdash;et
-vous le préviendrez, vous la préviendrez, votre
-cousine!...</p>
-
-<p>Elle souriait encore, avec des mines de remords,
-de sacrifice:</p>
-
-<p>&mdash;Faut-il?...</p>
-
-<p>Il la tira doucement par le coude, le pied sur le
-marchepied du fiacre:</p>
-
-<p>&mdash;Certainement qu'il faut!... Montez donc!... Il
-est midi et demi ... C'est l'heure où les honnêtes
-gens ont faim!</p>
-
-<p>Elle obéit. Il s'assit auprès d'elle; et en un moment,
-la voiture dévala le long de l'avenue, stoppa<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span>
-devant le bureau télégraphique du boulevard
-Haussmann.</p>
-
-<p>&mdash;N'oubliez pas que nous avons notre marché
-à faire! recommanda Mareuil ... Ne traînez pas, hé!</p>
-
-<p>Elle acquiesça d'un signe de tête, et disparut
-derrière la porte à vitres grises du télégraphe.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur en a pour longtemps? grogna le
-cocher.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, un quart d'heure à peine ... Mais
-lorsque je vous aurai payé, vous trotterez jusqu'aux
-Ambassadeurs, au restaurant, et vous demanderez
-M. Labernerie ... vous entendez: M. Labernerie,
-un gros monsieur avec une barbe noire et un
-pince-nez ...</p>
-
-<p>&mdash;Bien, Monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Vous lui direz que le monsieur qui lui avait
-promis de venir ne peut pas ... qu'il le rejoindra ce
-soir à la gare ... N'en dites pas plus ... Cela suffira!</p>
-
-<p>&mdash;Bien, Monsieur.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardouin ne reparaissait pas, s'attardait
-dans le bureau...</p>
-
-<p>Mareuil s'impatienta:</p>
-
-<p>«Ce qu'elle lui en fourre des mensonges!... Ce
-qu'elle lui en débite des «mon mari», des «on
-m'appelle», des «tristes baisers!...» Peuh! Ça ne
-me regarde pas!... Est-ce que je le connais, moi,
-cet individu?...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span></p>
-
-<p>Et il s'efforçait de se rendre compte comment
-il était là, dans cette voiture à attendre M<sup>me</sup> Hardouin
-pour déjeuner avec elle, au lieu de l'avoir
-fouaillée des paroles vengeresses savamment
-apprêtées, au lieu même d'avoir pris congé d'elle
-d'une façon banale, par un au-revoir dédaigneux
-et galant. Cela le surprenait d'autant plus
-que, sauf la première émotion, il n'avait ressenti
-devant Jack aucun trouble, ni de sens, ni d'esprit,&mdash;il
-n'avait rien eu de ces bouleversements qui
-autrefois le faisaient rougir comme un gamin, bégayer
-d'une voix tremblante des phrases maladroites
-et sans lien, quand il la rencontrait dans
-la rue. Au contraire, il s'était exprimé librement,
-malicieusement, comme en présence d'une jolie
-femme quelconque, que le hasard eût jetée à sa
-disposition et que, de réplique en réplique, selon
-l'enchaînement naturel de la causerie, il avait invitée,
-convaincue de le suivre.</p>
-
-<p>«Oui, c'est bien ça!... C'est le comique de la
-situation qui m'a inspiré, le plaisir de la pincer en
-flagrant délit ... Et après, j'ai profité du constat ...
-J'ai exigé des gages!...»</p>
-
-<p>Elle passait sa tête sous la capote toute sombre:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà!... Où allons-nous?</p>
-
-<p>Mareuil donna l'adresse d'un marchand de comestibles.
-Le fiacre repartit, les mena ensuite chez<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span>
-un épicier, chez un fruitier, chez un pâtissier. Les
-victuailles, les bouteilles s'amassaient, ballottaient
-entre Mareuil et M<sup>me</sup> Hardouin, sur <span class="err" title="original: coussins sins">les coussins
-</span> de la voiture. Lorsque, dans un choc, leurs
-mains se joignaient, elle souriait. Mareuil lui pinçait
-un peu les doigts; et, en inspectant cette
-bouche au sourire impudique et spécial, ces clairs
-yeux gris-bleu, ce front pâle et pur surmonté de
-l'éventail des cheveux bouffants, cette figure tellement
-aimée pour laquelle il avait dépensé, prodigué
-tout ce qu'il possédait d'amour, tout ce qu'il
-possédait de tendresse,&mdash;il se disait que ce serait
-assez amusant, assez bizarre si, par extraordinaire,
-par miracle, il se remettait à l'aimer, tout à l'heure,
-au milieu des baisers.</p>
-
-<p>Enfin, ils atteignirent la maison de la rue Fortuny.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Honoré, sur une chaise de paille, près de la
-porte, cousait paisiblement à l'ombre. Elle proféra
-un cri d'étonnement, en apercevant M<sup>me</sup> Hardouin:</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! Madame qui revient!...</p>
-
-<p>Mareuil coupa court aux commentaires:</p>
-
-<p>&mdash;Il va falloir nous préparer à déjeuner,
-M<sup>me</sup> Honoré!</p>
-
-<p>Mais pendant qu'ils gravissaient tous trois l'escalier,
-il réfléchissait que la concierge avait bien
-dit, que c'était bien «Madame» qui revenait, la<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span>
-seule, l'unique «Madame» qu'eût abritée jamais
-le petit appartement solitaire.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>M<sup>me</sup> Honoré avait rapidement dressé le couvert
-dans le cabinet de toilette, et s'était esquivée
-d'un pas mystérieux.</p>
-
-<p>&mdash;C'est toujours gentil ici! prononça M<sup>me</sup> Hardouin
-qui, assise en face de Mareuil, s'occupait
-à remplir son verre de champagne ... Pourtant, ce
-vide-poche en étoffe, là, au mur, ça n'est pas beaucoup
-de mon goût!... Un cadeau, sans doute?</p>
-
-<p>Gilbert riposta en blaguant:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous aussi, vous manquez aux conventions!
-C'est honteux!</p>
-
-<p>Jacqueline affecta une voix pleurarde, une voix
-de regret puéril:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est honteux!... Je ne le ferai plus!</p>
-
-<p>Ils avaient adopté ce pacte au second plat, de ne
-parler ni du passé, ni du présent, d'exclure de la
-conversation toute allusion à leur liaison ancienne
-ou à leurs attachements actuels, et, plusieurs fois,
-Mareuil avait dû se taire, s'arrêter tout à coup,
-embarrassé par ce règlement contre nature, ce
-traité surhumain qui, à chaque instant, entravait
-ses paroles, créait des silences plus précis, plus
-transparents que les questions les moins discrètes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Dites-moi, proposa-t-il, si on les lâchait, les
-conventions?...</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardouin se récria:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, n'est-ce pas? pour que vous recommenciez
-à me fouiller, à me vriller, à essayer de connaître
-ma vie, mes secrets, le fin fond de mes
-idées?... Non, non, c'est très bien comme cela!...
-Ah! décidément vous n'avez pas changé!... J'en
-étais persuadée! Voyez, moi!... Je ne réclame pas
-de détails, sur votre existence, sur vos distractions!...
-Je suis chez vous, près de vous, très contente
-d'être venue? Que désirez-vous de plus?...
-Pourquoi cette manie d'interroger, de mettre les
-points sur les I?...</p>
-
-<p>Elle continuait ses avis, les coudes appuyées à
-la table; elle étalait ses doctrines, déployait ses
-théories, ingénûment, abondamment, d'un ton
-protecteur, presque pédant, comme au temps où
-Mareuil l'écoutait, soumis, dompté, n'osant répondre;
-et il pensait, s'assombrissant à mesure:
-«Elle me rase!... Elle me rase!... Est-ce qu'elle
-s'imagine que je suis encore un homme à qui on
-pose des sermons? Ah! mais non!...»</p>
-
-<p>&mdash;Je vous assomme, hein? demanda M<sup>me</sup> Hardouin,
-que ce mutisme obstiné alarmait.</p>
-
-<p>Mareuil répliqua, en se contraignant:</p>
-
-<p>&mdash;Non, vous ne m'ennuyez pas!... Seulement je<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span>
-trouve que nous pourrions causer d'autre chose ...
-Les leçons, vous savez, ce n'est plus guère de mon
-âge!...</p>
-
-<p>Puis, pour atténuer la dureté de la réponse, il
-souleva sa chaise, la plaça contre la chaise de
-M<sup>me</sup> Hardouin et vint s'asseoir à côté d'elle. Elle
-le regardait faire, soudain interloquée par son air
-d'indépendance, de révolte aisée et sincère, devinant
-qu'elle ne le tenait plus dans l'asservissement
-de jadis, qu'il était de sa force à peu près aujourd'hui;
-puis, comme il se penchait pour l'embrasser,
-elle ne résista pas, elle tendit son cou, sa
-nuque, avec complaisance, avec plaisir.</p>
-
-<p>&mdash;Oh!... Attention!... Attention!... Tu vas te
-piquer! s'écria-t-elle, retombant instinctivement
-au tutoiement d'amour ... Attends!...</p>
-
-<p>Elle ôtait sa broche, une petite tête de hibou en
-or, dégrafait vivement le haut de son corsage; et
-Mareuil eut un mouvement d'émotion profonde en
-voyant, en aspirant cette peau blanche, unie et
-douce, fleurant toujours un parfum de violette
-particulière et mièvre, cette peau blanche toujours
-pareille et oublieuse, où tant de baisers affamés,
-tant de baisers mordeurs avaient glissé, comme
-des souffles, sans marquer, sans laisser de traces.</p>
-
-<p>Il s'était remis à l'embrasser, songeant aux autres,
-aux autres lèvres à moustaches qui avaient<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span>
-frôlé, humecté cette poitrine: «Oui, c'est là, là,
-où je l'embrasse en ce moment!»</p>
-
-<p>Elle se reculait, soupirait d'une voix faible:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, je t'en prie ... Je t'en prie!...</p>
-
-<p>Alors, il se leva et murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Il me semble que nous serions mieux par
-ici!</p>
-
-<p>Il désignait de l'œil la pièce voisine. M<sup>me</sup> Hardouin
-se leva aussi, en silence.</p>
-
-<p>Mareuil lui offrit le bras, par plaisanterie; et,
-bien qu'un peu gris, en entrant dans la chambre à
-coucher, où les doubles stores formaient une demi-nuit
-jaunâtre, il avait conscience que c'était une
-expérience solennelle qu'il allait tenter, une expérience
-suprême, définitive&mdash;et que s'il échouait,
-si, après, il demeurait avec son indifférence, son
-dégoût, c'en serait fini à jamais des joies de passion
-qu'il cherchait vainement depuis un an&mdash;à jamais
-fini de l'espoir d'aimer encore.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Engourdis par la chaleur, la fatigue, la boisson,
-ils s'étaient endormis d'une somnolence d'après-midi,
-d'une somnolence involontaire et fiévreuse.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardouin se réveilla la première et bégaya,
-dans un baiser:</p>
-
-<p>&mdash;Quelle heure est-il?... Il doit être horriblement
-tard!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span></p>
-
-<p>Elle consultait la pendule:</p>
-
-<p>&mdash;Oh non! quatre heures ... Nous avons une
-bonne heure!... Je désirerais bien fumer, moi!...</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement! fit Mareuil.</p>
-
-<p>Il sauta à bas du lit, passa un vêtement, et rapportant
-à Jacqueline un porte-cigarettes en cristal:</p>
-
-<p>&mdash;Tiens!... Veux-tu que je te l'allume?</p>
-
-<p>Elle répondit en s'étirant:</p>
-
-<p>&mdash;C'est ça ... Et pendant que tu y es, relève un
-peu les stores ... C'est d'un noir, ici!...</p>
-
-<p>Il exécuta les ordres et s'assit en face du lit, sur
-un petit fauteuil bas.</p>
-
-<p>&mdash;Je prends un peu le frais, hein?... Le temps
-de la cigarette!...</p>
-
-<p>&mdash;Tant que tu voudras!... fit gracieusement
-M<sup>me</sup> Hardouin.</p>
-
-<p>Elle fumait, étendue sur le dos, les jambes croisées
-en montagne, sous les plis du drap blanc, les
-bras arrondis en oreiller sous la tête, la cigarette
-pendant au coin des lèvres qui avaient un rictus
-crapuleux, à chaque bouffée; et Mareuil la considérait,
-bien résolu à ne pas retourner dans ce lit,
-auprès d'elle, à ne plus revivre ces secondes
-de détresse où, jusque dans la volupté, il avait
-senti qu'il n'aimerait plus Jack&mdash;qu'elle était
-devenue, pour lui, une femme comme les autres,
-une simple jolie femme, sans charme supé<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span>rieur,
-l'égale de toutes les autres femmes jolies.</p>
-
-<p>&mdash;A quoi penses-tu, mon Gil? s'écria M<sup>me</sup> Hardouin.</p>
-
-<p>&mdash;A rien, à rien! fit Mareuil d'un ton distrait.</p>
-
-<p>Pourtant, c'était en lui un mélange d'exaspération
-croissante et de regrets déchirants&mdash;la certitude
-que Jack restait la même, absolument la
-même qu'autrefois, qu'elle gardait les mêmes yeux
-clairs, la même bouche sinueuse, le même corps
-solide et souple,&mdash;la conviction qu'elle lui eût paru
-la même encore, si elle ne l'avait pas, avant, épuisé
-de cœur, épuisé d'illusions; et il la fixait de regards
-tour à tour rancuniers et haineux, puis subitement
-attendris.</p>
-
-<p>Elle reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, moi!... Sais-tu à quoi je pense?...</p>
-
-<p>Il répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, pas le moins du monde!</p>
-
-<p>Il y eut une pause. Des envies brutales le saisissaient
-de se ruer sur elle, de la battre ou bien,
-au contraire, de se jeter à genoux devant le lit, et
-de la supplier, en pleurant, de n'avoir pas fait ce
-qu'elle avait fait.</p>
-
-<p>Elle répéta:</p>
-
-<p>&mdash;Sais-tu à quoi je pense?... Je pense que si tu comprenais
-mon caractère, si tu l'avais compris, nous
-pourrions être heureux, très heureux ensemble!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span></p>
-
-<p>Mareuil repartit d'un air narquois:</p>
-
-<p>&mdash;Heureux!... Qu'appelles-tu heureux?...</p>
-
-<p>&mdash;C'est-à-dire&mdash;oh! tu vas me juger sévèrement!&mdash;c'est-à-dire
-que je pourrais revenir, que nous
-pourrions nous revoir assez souvent ... et que cela
-ne me serait pas désagréable, pas du tout ... Mais
-voilà!... Tu ne comprendras jamais l'inconstance!...</p>
-
-<p>Mareuil s'exclama:</p>
-
-<p>&mdash;L'inconstance!... L'inconstance!... Distinguons!
-Me tromper trois ou quatre fois la semaine,
-comme dans le temps, ce n'est pas de l'inconstance!
-Ça vous a un autre nom!...</p>
-
-<p>Elle implora affectueusement:</p>
-
-<p>&mdash;Ne le prononce pas, mon Gil!... Oh! pas de méchancetés!...
-Tu te doutes bien que tu exagères ... Il
-ne s'en rencontre pas tant que cela d'hommes qui ...</p>
-
-<p>Mareuil l'interrompit sèchement:</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, comment me trompais-tu?... Pourquoi
-me trompais-tu?... Dans quel intérêt?</p>
-
-<p>Elle fronça le front, se recueillant, ralliant là-dessous
-ses raisons, ses motifs, et le regard mélancolique:</p>
-
-<p>&mdash;Peuh!... C'est dans ma nature, peut-être?...
-Je présume que si j'étais homme ce serait identique,
-que je voudrais connaître beaucoup de
-femmes, avoir toujours de nouvelles aventures ...
-<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span>Oui, j'ai une triste nature!... Je n'y peux rien ... Je
-me raisonne ... Je me jure de ne plus céder ... Et
-je trépigne ensuite mes serments, malgré moi, par
-bêtise, par instinct!</p>
-
-<p>Elle souriait, et Mareuil l'encourageait de sourires
-amicaux, feignant l'assentiment, la sympathie,
-le calme.</p>
-
-<p>&mdash;Et puis, je ne sais pas, poursuivit-elle avec
-une nuance de vanité, je ne sais pas ce qu'ils ont
-tous après moi, dès qu'ils m'approchent ... Ils sont
-là à me palper des yeux, à me respirer ... C'en est
-répugnant, quelquefois!...</p>
-
-<p>Elle semblait mue par un besoin d'épanchement,
-un besoin fanfaron de se décrire; et, tandis
-qu'elle parlait, les deux ans de leur liaison se déroulaient
-peu à peu dans l'imagination de Mareuil,
-comme un vaste espace inconnu et brumeux, une
-plaine immense soudain découverte où, en divers
-endroits, avec divers hommes, Jack avait accompli
-des choses ignobles. Elle évoquait le passé, confusément,
-sans ordre, sans nommer personne, le
-passé presque tout entier: des flirts douteux, l'amenant
-à des visites, à des baisers, des caresses, et qui
-n'aboutissaient pas,&mdash;des toquades qui l'enflammaient
-trois jours, quatre jours et s'éteignaient
-brusquement&mdash;des caprices qui duraient davantage
-et sur lesquels elle disait moins&mdash;une longue
-série d'abandons d'elle-même, que l'incohérence<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span>
-du récit grossissait, multipliait démesurément.</p>
-
-<p>Gilbert approuvait par instants:</p>
-
-<p>&mdash;C'est très curieux, c'est très curieux!</p>
-
-<p>Mais il se rappelait avec pitié un autre Mareuil
-défaillant de douleur, un autre malheureux Mareuil
-qui n'était plus lui, qui était comme son
-cadet, son protégé, un petit ami, un jeune frère
-qu'on eût fait souffrir, sous ses yeux, lâchement; et
-il questionna:</p>
-
-<p>&mdash;Pourtant, ces gens-là, est-ce que tu les aimes,
-est-ce que tu les aimais?...</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hardouin riposta:</p>
-
-<p>&mdash;Naturellement que je les aime!... Ne pas les
-aimer!... Il ne manquerait plus que cela!... Pour
-qui me prends-tu donc?</p>
-
-<p>Mareuil affecta de railler:</p>
-
-<p>&mdash;Et combien de temps les aimes-tu, en moyenne?</p>
-
-<p>Elle ricanait, égayée par la question:</p>
-
-<p>&mdash;En moyenne?... En moyenne?... Je n'en ai
-pas de moyenne!... Cela dépend ... tantôt plus ...
-tantôt moins!...</p>
-
-<p>Mareuil ralluma une cigarette et, la bouche obstruée
-de fumée, il demanda négligemment:</p>
-
-<p>&mdash;Moi?... Voyons, moi?... Combien de temps
-m'as-tu aimé?...</p>
-
-<p>Elle répliqua, l'air pensif:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Toi?... Combien de temps je t'ai aimé ... vraiment
-aimé?... Nous sommes à la franchise, n'est-ce
-pas?</p>
-
-<p>&mdash;Tout à fait!</p>
-
-<p>Il se promenait dans la chambre, épiant la réponse,
-le nombre décisif, en train de se formuler.
-M<sup>me</sup> Hardouin déclara:</p>
-
-<p>&mdash;Toi?... Je t'ai bien aimé pendant ... pendant
-six semaines ... Oh! oui!... six semaines, deux
-mois!</p>
-
-<p>Il grimaça un sourire:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Six semaines!... Ça n'est pas énorme!...</p>
-
-<p>Il se redisait, en marchant: «Six semaines,
-deux mois! Six semaines, deux mois!...»&mdash;et des
-aveux de M<sup>me</sup> Hardouin, de ce qu'elle lui avait
-naïvement confié sur sa corruption intime, de son
-plaidoyer vicieux et ingénu, il ne subsistait plus
-que ces quatre mots: «Six semaines, deux mois!»
-Ainsi c'était contre cela qu'il avait livré tout son
-amour, à cause de cela qu'il avait enduré un interminable
-martyre, offensé grossièrement la pauvre
-petite M<sup>me</sup> Béatry, désolé la douce M<sup>me</sup> Lozières. Il
-revoyait la suite de toutes ces vilenies commises,
-depuis un an, par impuissance; il entendait les
-gémissements de Lucie, là, à côté,&mdash;ses sanglots
-hoquetants de mourante. «Six semaines, deux
-mois!...» Non, l'escroquerie était trop révoltante!
-Une fureur l'envahissait, une fureur sauvage de<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span>
-dupe qui apprend, qui se savait volée, mais pas
-tellement, pas si outrageusement; et il bougonnait
-entre ses dents:</p>
-
-<p>&mdash;Six semaines!... Six semaines! Ça n'est pas
-beaucoup!...</p>
-
-<p>Puis le vertige de l'indignation l'emporta, et,
-arrachant le drap qui enserrait M<sup>me</sup> Hardouin, il
-s'écria, d'une voix forcenée, d'une voix terrible:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tu m'as aimé six semaines!... Eh bien, tu
-vas t'en aller!... Tu vas t'en aller ... et immédiatement!...</p>
-
-<p>Elle crut à un regain subit de passion, de jalousie,
-et elle s'exclama joyeusement:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon Gil, tu m'aimes!... Tu m'aimes
-encore!... J'en étais sûre!...</p>
-
-<p>Il réitéra d'un ton glacial:</p>
-
-<p>&mdash;Je te dis de t'en aller!... Allons, pas d'histoires!
-Va-t-en ... Décampe!...</p>
-
-<p>Elle s'était redressée, assise, au milieu du lit.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, c'est sérieux?</p>
-
-<p>Il ne répondit pas. Elle balbutia, suffoquée de
-stupéfaction, de rage, ne trouvant plus ses mots,
-ses arguments:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! bien!... Ah! bien!... C'est un peu violent!...
-Comment! Vous m'invitez! Vous m'invitez!...
-Et ensuite, vous ... vous me dites ... Vous
-êtes fou!... Vous êtes fou!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span></p>
-
-<p>Mareuil riposta, tout blême, les lèvres frémissantes:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis fou?... Ah! je suis fou?... Tiens!
-Voilà, puisque je suis fou!</p>
-
-<p>Il avait happé la robe, le corsage, les jupons de
-M<sup>me</sup> Hardouin, et, d'un geste acharné, il lançait
-tout cela, pêle-mêle, par terre, à travers la chambre.</p>
-
-<p>Elle se précipita hors du lit, et lui empoignant
-le bras:</p>
-
-<p>&mdash;Mais tu es un bandit ... un vrai bandit!</p>
-
-<p>Il bégaya, en se dégageant:</p>
-
-<p>&mdash;Et toi, qu'est-ce que tu es?... Six semaines!...
-Ha! ha! Non, dis-moi donc ce que tu es!...</p>
-
-<p>Elle riposta, déroutée:</p>
-
-<p>&mdash;Moi ... je suis ... je suis une horreur!... Seulement,
-toi, toi, tu es tout de même ...</p>
-
-<p>Une montée de larmes l'étranglait. Elle se tut,
-se mit à ramasser les effets dispersés, en silence.</p>
-
-<p>Mareuil, accoté à la fenêtre, la regardait, les yeux
-égarés, comme un assassin devant sa victime, avec
-ce sillage de tremblement intérieur que laisse après
-elle la colère:</p>
-
-<p>«C'est du propre ce que j'ai fait! Oui, ce n'est
-pas à moitié goujat!»</p>
-
-<p>Il aurait souhaité qu'elle l'injuriât, qu'elle le lacérât
-à coups d'ongles, qu'un homme surgît pour la
-venger. Même au paroxysme de sa fureur d'im<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span>puissant,
-même au moment où l'autre Mareuil torturé,
-où les images de M<sup>me</sup> Béatry insultée, de
-M<sup>me</sup> Lozières abattue et gémissante lui semblaient
-crier revanche, même à ce moment il n'avait
-pas voulu Jack si bas, si humiliée. Et maintenant,
-dans un revirement attendri, il oubliait tous
-ses méfaits, tous ses ravages; il n'était plus sensible
-qu'à ce spectacle choquant, qu'à ce spectacle
-lamentable d'une femme sans défense, se traînant
-sur les genoux ou bien accroupie comme une glaneuse,
-la tête échevelée et presque contre terre,
-pour réunir ses vêtements épars.</p>
-
-<p>Enfin, il supplia en se courbant:</p>
-
-<p>&mdash;Tu permets que je t'aide?</p>
-
-<p>Elle eut un brusque mouvement de répulsion.</p>
-
-<p>&mdash;Ne me touchez pas!... Je vous interdis de me
-toucher!... Vous n'êtes qu'un misérable!</p>
-
-<p>Elle s'était relevée, se rhabillait hâtivement, rattachant
-les nœuds, ragrafant les agrafes, avec une
-prestesse inconsciente, toute d'habitude, aussi
-vite qu'elle se fût dévêtue; et Mareuil qui observait
-ces doigts expérimentés, cette agilité symptomatique,
-sentait diminuer ses remords, sa commisération.</p>
-
-<p>«Bah!... Malgré tout, il aurait mieux valu ne
-pas en venir là! C'est évident!... Cependant, au
-<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span>fond, il n'y a que demi-mal ... Une femme qui se
-rhabille comme cela, ça ne doit pas saigner longtemps
-de l'âme ... Dans deux jours, elle sera à se
-déshabiller ailleurs, et elle n'y pensera plus!...»</p>
-
-<p>Il se rassurait, en marchant d'une chambre à
-l'autre; il se raidissait contre le repentir, il s'inventait
-des justifications: «Et puis, elle n'avait
-qu'à ne pas me mettre dans l'état où elle m'a
-mis!... En somme, ce n'est pas l'innocence!... Ce
-n'est pas le lys, ce n'est pas la pervenche!...»</p>
-
-<p>Mais quand elle fut prête, quand elle eut piqué
-au-dessus de ses cheveux bouffants son chapeau
-minuscule, quand il la vit sur le point de partir,
-toute son énergie, toute sa goguenardise l'abandonnèrent,
-et, s'arrêtant en face d'elle, il demanda
-piteusement:</p>
-
-<p>&mdash;Veux-tu me pardonner? Veux-tu me donner
-la main?</p>
-
-<p>Elle répliqua d'un air hautain:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, il ne faut pas. Cela vous salirait.
-Je ne veux pas!</p>
-
-<p>Il implora encore:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je t'en prie! <span class="err" title="original: St">Si</span> tu savais! Si je t'expliquais!</p>
-
-<p>Elle le toisait, les lèvres contractées d'une moue
-méprisante.</p>
-
-<p>&mdash;M'expliquer!... Ah! si vous m'expliquez cette
-infamie, vous pouvez vous vanter d'être joliment<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span>
-fort!... Non, tenez, je vous en tiens quitte de vos
-explications!... C'est une poignée de mains que vous
-désirez?... La voici! Finissons-en ... Ça n'aurait qu'à
-vous reprendre!... Je ne suis plus tranquille ici!...</p>
-
-<p>Elle lui tendait une main molle, une main qui
-paraissait ne pas lui appartenir, être tendue par sa
-propre main comme un objet.</p>
-
-<p>Il la prit, et attirant contre lui M<sup>me</sup> Hardouin,
-la baisant sur la joue, près de l'oreille, car elle se
-détournait un peu:</p>
-
-<p>&mdash;Tu me pardonnes? dit-il ... Tu me pardonnes
-ma petite Jack?</p>
-
-<p>Elle se laissait faire, les bras ballants, les yeux
-vers le plafond.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, je vous pardonne!... Mais je m'en
-souviendrai, de votre déjeuner ... Ah! ça, je m'en
-souviendrai!...</p>
-
-<p>Il ne la lâchait pas, pourtant, quelque chose
-l'empêchait de lâcher ce buste impassible, cette
-peau aussi placide que de l'étoffe,&mdash;une superstition
-irraisonnée peut-être, comme celle qui pousse
-à embrasser un cadavre, une personne frigide et
-morte qui ne revivra plus, ne sent plus les baisers.
-Il avait l'intuition que c'était bien le symbole de sa
-passion défunte, l'incarnation de son impuissance,
-ce corps inerte auquel il s'accrochait sans espoir,
-et il balbutiait d'une voix plaintive:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! ma petite Jack ... Si tu savais!... Si tu
-savais!</p>
-
-<p>&mdash;Si je savais quoi?... interrogea M<sup>me</sup> Hardouin
-intriguée.</p>
-
-<p>Mareuil s'écarta, et avec une pudeur de malade:</p>
-
-<p>&mdash;Non ... non, cela ne t'intéresserait pas ... Ce
-sont des ennuis que j'ai ... qui me rendent insupportable
-quelquefois ... comme aujourd'hui ... Tu
-n'as pas à m'en vouloir!... Allons, quittons-nous, ma
-petite Jack ... Adieu!... Nous ne sommes pas encore
-faits pour nous accorder ... Je m'étais trompé ...</p>
-
-<p>Elle souriait, insensiblement émue par ces réticences:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous êtes un drôle de garçon!... Vous
-êtes un peu détraqué, hein? Avouez-le!...</p>
-
-<p>Mareuil répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est cela même ... Je suis détraqué, tout
-ce qu'il y a de plus détraqué!...</p>
-
-<p>Ils se secouèrent la main d'un shake-hands tout
-camarade, d'un de ces hypocrites shake-hands de
-réconciliation, où dans la violence de l'étreinte, on
-semble tâcher d'écraser le résidu des sentiments
-mauvais.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, ma petite Jack!... Et, un tas de pardons,
-n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Adieu! dit M<sup>me</sup> Hardouin ... Soignez-vous!
-Soignez vos ennuis! Conseil d'amie, je vous affirme!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oui, je vous remercie ... Adieu! fit-il en refermant
-la porte sur elle.</p>
-
-<p>Puis, il rentra dans le cabinet de toilette.</p>
-
-<p>Une odeur écœurante de nourriture refroidie,
-d'eaux parfumées, remplissait la pièce. Il ouvrit la
-fenêtre, et s'inclinant au balcon, il distingua, assez
-loin déjà, M<sup>me</sup> Hardouin, qui remontait la rue&mdash;tête
-basse, de cette même allure rêveuse qu'elle
-avait, le matin, lors de la rencontre.</p>
-
-<p>Il la suivit quelques minutes du regard. Il se
-remémorait l'époque où, de la voir partir ainsi, de
-la voir s'éloigner, cela lui serrait le cœur, graduellement,
-comme un lasso se rétrécissant à chaque
-pas.</p>
-
-<p>«Ah! non! Ce n'est plus ça ... C'est une petite
-femme qui s'en va ... qui s'en va tout bonnement ...
-La ficelle est usée, la ficelle a claqué!...»</p>
-
-<p>Jack tournait l'angle de l'avenue de Villiers. Il se
-retira, commença à se rhabiller, et tout à coup,
-comme résumant la bataille, le résultat de sa tentative
-suprême, il murmura avec une ironie
-simulée:</p>
-
-<p>«Eh bien! me voilà fixé, cette fois!... Plus de
-doute, maintenant!... J'ai mon compte!... Je suis
-fichu, fichu jusqu'aux moelles!... C'est clair!»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Quand il parut sur le quai de la gare, il aperçut<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span>
-Labernerie qui le guettait, à la croisée d'une portière,
-la figure crispée de mécontentement:</p>
-
-<p>&mdash;Arrivez donc! Arrivez donc!... Le train part!...
-Depuis un quart d'heure, je me fais une bile!...</p>
-
-<p>Il grimpa dans le compartiment, hissa dans le
-filet son sac, sa valise.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons! disait Labernerie ... Voyons, qu'est-ce
-que vous avez eu?... Qu'est-ce que veut dire ce
-raté de ce matin, ce retard de ce soir!... Une
-femme, hé?...</p>
-
-<p>Mareuil acquiesça d'un hochement de tête.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!... Ça, c'est sacré! reprit indulgemment
-Labernerie ... Ça, j'excuse!... D'ailleurs, je n'y ai
-pas grand mérite ... J'ai occupé ma journée comme
-vous!...</p>
-
-<p>«Comme moi!» songeait mélancoliquement
-Mareuil; et d'un ton de sympathie courtoise il répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Bonne journée? Vous êtes satisfait?</p>
-
-<p>&mdash;Une journée délicieuse! Une petite chérie
-exquise, mon cher!... Vous n'avez pas idée de ce
-qu'on peut trouver à Paris et en plein mois d'août
-encore ... C'est renversant!</p>
-
-<p>Il se perdit dans des développements au sujet de
-cette amie de passade, de l'injustice immotivée qui
-retient certaines femmes dans des situations subalternes,
-de l'approvisionnement excellent de la mai<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span>son
-où il avait connu la charmante dame en question.</p>
-
-<p>Mareuil, par lassitude, affectait de la curiosité,
-demandait des renseignements minutieux.</p>
-
-<p>Mais, après Orléans, le critique se renfonça dans
-un coin, ferma les paupières, s'assoupit. Il soufflait
-en dormant, d'une respiration de monstre fatigué,
-et sa grosse tête barbue roulait sur sa poitrine
-bombée, au rythme des cahots.</p>
-
-<p>«Une journée délicieuse!... Une journée délicieuse!»
-se répétait railleusement Mareuil qui
-comparait avec sa journée à lui, avec ces imprécations,
-ces viles injures, cette scène odieuse où s'était
-anéantie la dernière de ses espérances. «Une
-journée délicieuse!» La vue de ce Labernerie, la
-vue de ce sommeil bienheureux et repu, l'indisposait,
-lui semblait un défi à sa tristesse, l'irritait à
-la longue.</p>
-
-<p>Alors il s'accouda à une des petites fenêtres
-étroites du wagon, et, jusqu'à Blois, il ne se retourna
-plus, il resta à contempler à travers la vitre
-les paysages reposants de la Beauce, de la Touraine,
-ces belles régions fertiles étendant au loin dans la
-nuit leurs platitudes indéfinies de déserts noirs.</p>
-
-<h2>XIV</h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span></p>
-<p>A la <em>Grenadinette</em>, la vie était monotone et laborieuse.</p>
-
-<p>Au début de leur séjour, les hôtes de Charleval
-avaient visité les châteaux environnants, poussé
-même jusqu'à la lointaine excursion d'Amboise;
-et maintenant, ils s'en tenaient à des mœurs sédentaires,
-à de courtes promenades hors de la <em>Grenadinette</em>,
-dans la forêt avoisinante, le long des larges
-routes aux carrefours à croix blanches, ou bien
-sous la futaie, parmi les arbres séculaires, chaussés
-de mousse.</p>
-
-<p>Le reste du temps, excepté les réunions indispensables,
-lors des heures du repas, les ménages
-vivaient plutôt isolément.</p>
-
-<p>Henriette dirigeait les soins du ménage, de la
-cuisine. Angèle était constamment accaparée par
-le Grand Cob, auquel l'approche de l'automne, de<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span>
-la séparation, inspirait des ardeurs avares, l'appétit
-des goulus pour le plat près de finir.</p>
-
-<p>Charleval triturait deux pièces nouvelles. Labernerie
-se préparait, par des lectures, une opinion
-inébranlable sur les dramaturges suédois et sur
-Shakespeare, en vue de la saison d'hiver. Brévannes
-amorçait le second acte de <em>Gens de Presse</em>.</p>
-
-<p>Mareuil, en cette ruche active, se trouvait donc
-le seul à ne point travailler; et pendant la première
-semaine, il s'accommoda, sans déplaisir, de
-cette oisiveté, des longs instants de solitude qu'elle
-lui procurait.</p>
-
-<p>Le matin d'abord, cela lui était un enchantement,
-chaque jour renouvelé, que de se lever, de
-courir à la fenêtre, et d'apercevoir à ses pieds
-presque, au ras du petit jardin, entre les maigres
-arbres disséminés, la Loire, la majestueuse, l'immense
-Loire, toute basse, dépourvue d'eau par les
-chaleurs, et qui ne semblait pas couler, mais s'allonger,
-s'étaler nonchalamment telle qu'une mer
-paisible et puissante.</p>
-
-<p>Sans les peupliers de l'autre rive, en effet, sans
-les arches d'un pont dont à gauche, dans le lointain,
-les pierres blanches la dénonçaient comme
-fleuve, on eût dit vraiment une mer, un bras de
-mer, à marée descendante,&mdash;avec ses remous
-agités, au-dessus des bas-fonds, ses langues de<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span>
-sable, ses étroites grèves de sable jaune qui scintillaient,
-au centre du courant, sous le soleil déjà
-vif.</p>
-
-<p>Mareuil demeurait quelque temps à contempler
-les eaux miroitantes et au-delà l'horizon embrumé,
-la muraille verte des peupliers derrière laquelle se
-devinaient les campagnes arides et grisâtres de la
-Sologne.</p>
-
-<p>Parfois, tout près de la maison, un bateau passait,
-mince canot de pêcheur, se rendant à la place
-propice, yole légère à voile imperceptible, glissant
-au fil de la rivière; et lorsque les embarcations
-parvenaient, un peu plus haut, à une boucle où la
-Loire s'élargissait encore&mdash;elles diminuaient,
-diminuaient, paraissaient perdues, en danger, lancées
-dans un estuaire trop vaste, trop énorme
-pour leurs boiseries fragiles.</p>
-
-<p>Mareuil, alors, quittait la fenêtre, se mettait à
-sa toilette, puis, s'il avait terminé une heure ou
-deux avant le déjeuner, et que le vent fût favorable,
-il descendait dans le jardin, franchissait le sentier
-qui séparait la maison du bord, et décrochant la
-barque de la <em>Grenadinette</em>, il allait faire un tour
-de fleuve, s'éloigner davantage de la terre pour
-rêver plus à l'aise.</p>
-
-<p>Il ne ramait pas, restait étendu en travers du
-canot, le laissant descendre, zigzaguer au gré du<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span>
-courant, s'ensabler même dans le sable gluant des
-grèves, et repartir ensuite quand un remous le
-dégageait.</p>
-
-<p>Elle lui semblait le meilleur moment de sa journée,
-cette promenade hasardeuse, cette descente
-tranquille, dans le clapotis des petites vagues d'eau
-douce, entre les dômes boisés des coteaux qui
-s'arrondissaient en pente sur la gauche et à droite
-la route silencieuse, bordant la Loire que troublaient,
-par intervalles, les grincements d'une
-carriole de paysan galopant vers Blois, les grelots
-qu'un cheval secouait en trottant.</p>
-
-<p>Il songeait à Paris, à la ville bruyante et sans
-verdure, où il lui faudrait retourner, réorganiser
-sa vie&mdash;sa vie d'incurable, sa vie d'homme qui
-ne savait plus, ne pouvait plus aimer; et aussitôt
-redéfilaient dans son esprit toutes les déceptions,
-toutes les erreurs, toutes les fautes de ces deux
-années de lutte contre un mal plus fort et triomphant.</p>
-
-<p>Il éprouvait, à certains instants, pour lui-même,
-un prodigieux dédain, un mépris comme on en a
-pour autrui, lorsqu'il se rappelait ses efforts, ses
-essais, cette absurde poursuite au recommencement
-d'un passé révolu. Il se jugeait partialement,
-il condamnait avec rigueur, ainsi qu'un gamin
-obtus et entêté, ce Mareuil chimérique, ce coureur<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span>
-de passion, ce pauvre bonhomme prisonnier d'un
-idéal unique, ce servil imitateur d'amour qu'il
-avait été; et il rougissait de sa niaiserie.</p>
-
-<p>Mais d'autres fois, au contraire, quand il s'évertuait
-à découvrir comment il remplacerait l'occupation
-d'aimer, par quoi il donnerait de l'attrait à
-son existence,&mdash;si ce serait par le labeur, par
-l'ambition, par les agréments de vanité, de gloire
-ou d'argent,&mdash;tout cela lui paraissait tellement
-banal, médiocre, dénué d'intérêt, qu'il se sentait
-ressaisi d'indulgence pour ses actes maladroits ou
-méchants, qu'il s'expliquait quel désir de plaisirs
-plus violents, plus rares, l'avait guidé, quel mirage
-d'espoir l'avait sans cesse soutenu.</p>
-
-<p>«Oui, mon affaire n'est pas bonne! se disait-il
-douloureusement ... Mon affaire est mauvaise!...
-J'aurai de la peine à l'arranger!»</p>
-
-<p>Il continuait pourtant à chercher; et, comme les
-clochers de la ville sonnaient midi d'un son grave,
-il dressait au milieu du canot une petite voile
-triangulaire, se faisait ramener paresseusement à
-la <em>Grenadinette</em> par le vent complaisant.</p>
-
-<p>Les déjeuners, d'habitude, étaient gais, cordiaux,
-riants. On y respirait cette immatérielle
-atmosphère de congé, de libération joyeuse, qui est
-le charme des repas entre amis, en été, à la campagne.
-Le Grand-Cob même, qui, pendant les pre<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span>miers
-jours, battait froid à Mareuil, à cause de sa
-rupture avec Rabastens et de ses réponses évasives
-à ce sujet, avait renoncé à lui garder rancune de
-cette offense quasi personnelle, pardonné l'abandon
-de sa jeune protégée, pris son parti des faits
-accomplis.</p>
-
-<p>A peine, de temps en temps, se permettait-il une
-allusion à la mystérieuse fâcherie, après déjeuner,
-lorsqu'on buvait le café, dans le jardin, et que les
-verres de fine accumulés l'entraînaient un peu hors
-de sa réserve:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! mon petit ... Je ne vous demande
-rien ... Je ne veux rien savoir ... Mais c'est une fière
-gaffe!... Vous n'en rencontrerez pas beaucoup de
-cette pâte-là!...</p>
-
-<p>Mareuil ne contredisait pas:</p>
-
-<p>&mdash;Certainement ... Je la regrette ... Elle avait une
-masse de qualités!... Seulement, vous comprenez,
-cela ne pouvait pas durer toujours!...</p>
-
-<p>Et il détournait la conversation en offrant à Gendrey
-un des journaux de Paris qu'on apportait, en
-se relevant pour reposer sa tasse sur le large mur
-bas du jardin qui formait balcon, au-dessus de la
-Loire, ou encore en excitant cauteleusement Brévannes
-à parler de <em>Gens de Presse</em>, du second acte
-entamé, et de ce que serait le troisième.</p>
-
-<p>Ils flânaient ainsi sous l'ombre de deux grands<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span>
-chênes, à somnoler, à regarder la rivière luisante
-et calme, à lire les gazettes qu'ils se repassaient, à
-fumer des pipes, des cigares.</p>
-
-<p>Puis, vers trois heures, Charleval repoussait sa
-chaise et rentrait dans la maison.</p>
-
-<p>C'était, à volonté, le signal du départ, du travail
-ou de la sieste. La bande se dispersait. Mareuil
-remontait dans sa chambre dormir, écrire des
-lettres, rêvasser. Cinq heures, six heures arrivaient.
-On se délassait jusqu'au dîner par une promenade
-en forêt, un tour de canot avec les dames,
-qui criaient de peur pour la moindre bourrasque.
-On revenait au crépuscule. On mangeait gros, on
-mangeait lourd, d'un appétit de paysans, avivé
-par le plein air, si bien qu'à neuf heures, un
-sommeil subit surprenait tout le monde, appesantissait
-la causerie, chassait au lit, l'un après
-l'autre, les convives, et la journée se trouvait
-achevée, écoulée plutôt, comme onde muette et
-libre.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Cependant, au bout d'une semaine, Mareuil commença
-à se fatiguer de cette existence unie et solitaire.
-Une envie le taquinait de s'en aller, d'aller
-ailleurs, dans un endroit différent où peut-être il
-réfléchirait à autre chose qu'à lui-même, qu'à sa
-pénible infirmité, où il tenterait de se mêler à la<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span>
-foule des gens qui se distraient machinalement,
-sans penser.</p>
-
-<p>Et comme, un mardi, au moment du café, Labernerie
-annonçait, pour le lendemain, son voyage
-sanitaire à Paris, il déclara:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! je vous accompagnerai!... Je m'en
-irai avec vous!</p>
-
-<p>Brévannes se récria:</p>
-
-<p>&mdash;Déjà?... Ah! vous n'êtes pas campagnard!...
-Vous vous ennuyez donc?... Alors, travaillez, dessinez!...
-Faites-nous le portrait de la Loire, du
-jardin, d'Angèle ... Ce ne sont fichtre pas les modèles
-qui manquent!...</p>
-
-<p>Mareuil répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Non, je ne m'ennuie pas ... Ce n'est nullement
-par ennui que je m'en vais ... J'ai reçu ce matin de
-ma mère une lettre qui me prie de venir la rejoindre
-à Dieppe, où elle va passer une huitaine, et
-je ne veux pas lui refuser ... Voilà!</p>
-
-<p>&mdash;Et on ne vous reverra pas? questionna Charleval.</p>
-
-<p>&mdash;Mais si ... mais si ... J'ai l'intention de revenir
-en septembre pour la chasse, si vous m'acceptez!</p>
-
-<p>&mdash;A vos ordres! fit Charleval d'un ton bougon ...
-Ici, la règle est de ne gêner personne! Vous restez,
-c'est bien!... Vous partez, c'est bien encore!</p>
-
-<p>Malgré ces paroles de conciliation, il y eut un<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span>
-silence prolongé. La déclaration de Mareuil avait
-produit le plus fâcheux effet. Sur tous les visages
-de la bande on démêlait cette expression de contrariété
-hostile, de premier blâme, dont les majorités
-accueillent ceux qui se détachent d'elles. Brévannes
-sifflottait une fanfare de chasse. Labernerie
-se cachait derrière un journal. Charleval, accoudé
-au mur bas, visait de sa salive un caillou sur le
-sentier du bord. En vain, le Grand-Cob essaya de
-relever la conversation par des plaisanteries grivoises
-à propos des motifs réels qui causaient le
-départ du jeune peintre. Mareuil lui-même se défendit
-faiblement.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, je vous assure ... Il n'y a rien là-dessous!...
-Je vais simplement rejoindre ma mère,
-comme je vous l'ai dit ...</p>
-
-<p>Charleval avait disparu dans l'intérieur de la
-maison. Labernerie replia son journal, une minute
-après, et se retira. Gendrey, entraîné par l'exemple,
-fit signe à Angèle qui cueillait des fleurs sur la pelouse.
-Henriette se dirigea vers la cuisine; et Mareuil
-demeura avec Brévannes, que la crainte du
-second acte, de <em>Gens de Presse</em> à écrire retenait
-seule probablement sur son rocking-chair berceur.</p>
-
-<p>&mdash;Dites donc! murmura Gilbert ... Ils n'ont pas
-l'air très content, hé?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Dame! fit Brévannes, en bourrant sa pipe ...
-Dame, ça n'est pas tout ce qu'il y a de plus flatteur,
-ce que vous avez débité ... Surtout pour Charleval
-qui vous invite très aimablement, vous offre
-un mois d'hospitalité, deux mois, trois mois, ce
-que vous voudrez ... et que vous lâchez au bout de
-huit jours ... comme cela, tout d'un coup ... Réfléchissez!...</p>
-
-<p>&mdash;Evidemment! répliqua Mareuil ... Mais puisque
-ma mère ...</p>
-
-<p>Brévannes l'interrompit gouailleusement:</p>
-
-<p>&mdash;Votre mère?... Ah! non, pas à moi, mon brave
-ami!... Vous l'aimez beaucoup, votre mère, je n'en
-doute pas ... Pourtant, si vous ne vous embêtiez
-pas en Touraine, elle risquerait de vous attendre,
-madame votre mère!... Cela, non plus, je n'en
-doute pas!</p>
-
-<p>Il alluma sa pipe et ajouta, en tirant de tous ses
-poumons:</p>
-
-<p>&mdash;Et puis ... et puis, que vous vous en alliez, ce
-serait très naturel ... Vous êtes maître de vos
-actions ... Vous ne vous plaisez pas ici ... Vous vous
-en allez ... Très naturel, je vous le répète!... Par
-contre, ce qui l'est moins, naturel, c'est la tête que
-vous avez, que vous faites, depuis que vous êtes à
-la <em>Grenadinette</em>!</p>
-
-<p>&mdash;Quelle tête? s'écria Mareuil.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Quelle tête?... Je ne sais pas comment vous
-la décrire, moi!... Une tête sinistre, votre tête
-Soif-d'Amour, tenez!... Est-ce que cela recommencerait?...
-Est-ce que vous seriez retombé sur le même
-numéro? Diable! Ce serait de la malechance!</p>
-
-<p>Mareuil ne répondait pas. Brévannes poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;Au reste, je ne vous dissimulerai pas que ç'a
-été mon idée, du jour de votre arrivée ... Je ne
-vous en ai pas soufflé mot, parce que je présumais
-que vous y viendrez tout seul ... Mais maintenant
-que nous y voici, je suis carrément indiscret ...
-Voyons, qu'est-ce que vous avez? Vous pouvez
-bien me le dire! Cela ne vous a pas si mal réussi
-avec moi, les confidences!...</p>
-
-<p>Mareuil murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ce n'est pas de la méfiance!...</p>
-
-<p>&mdash;Et qu'est-ce que c'est?</p>
-
-<p>&mdash;C'est ... fit Mareuil d'une voix hésitante ...
-C'est ... Eh bien! vous souvenez-vous de ce que
-vous m'avez dit un jour, en fiacre, en allant à
-l'Odéon?...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! si vous vous imaginez ...</p>
-
-<p>Mareuil approuva:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est assez ancien!... Eh bien, je vous
-confiais que j'avais en vue une petite femme, une
-nouvelle petite femme très jolie ... D'abord, vous
-vous êtes mis à grogner. Et après, vous m'avez<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span>
-dit: «Bah! si c'est votre manie, marchez donc!...
-C'est une façon d'aiguiller sa vie comme une
-autre!...»&mdash;ou quelque chose d'analogue ...</p>
-
-<p>Brévannes roulait entre ses doigts sa moustache
-blonde:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous ai dit cela? C'est bien possible!... Et
-ensuite?</p>
-
-<p>&mdash;Ensuite, j'ai suivi votre conseil ...</p>
-
-<p>&mdash;Bon!... Et qu'en est-il résulté?</p>
-
-<p>&mdash;Il en est résulté que je suis vidé, fini, vanné ...
-que je ne peux plus aimer, que, depuis environ
-deux ans, je mène une vie immonde, la vie d'un
-petit rez-de-chaussée,&mdash;d'un petit rez-de-chaussée
-que cela n'amusait pas, cette vie-là, que cela
-attristait profondément ...</p>
-
-<p>Brévannes l'examinait ahuri.</p>
-
-<p>&mdash;Comment?... Comment?...</p>
-
-<p>&mdash;Comment? s'exclama Mareuil ... C'est extrêmement
-simple!... J'avais aiguillé ma vie dans le sens
-indiqué ... Mais je n'avais plus de quoi faire le
-trajet!... J'étais parti, persuadé d'avoir sur moi la
-forte somme de tendresse et, en route, je me suis
-aperçu que je n'avais plus le rond, que j'avais tout
-mangé avec l'autre, avec la dame que vous connaissez ...</p>
-
-<p>Brévannes se balançait dans le fauteuil, en souriant
-d'un sourire goguenard:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Alors?</p>
-
-<p>&mdash;Alors, je me suis débattu, j'ai voulu lutter,
-conserver le train ... J'ai pris des femmes que je
-n'aimais pas, je les ai injuriées, je les ai trompées,
-je les ai renvoyées ... Un tas de saletés enfin qui
-me soulèvent le cœur rien qu'à y songer ...</p>
-
-<p>&mdash;Bien, bien! fit Brévannes. Et à présent?</p>
-
-<p>&mdash;A présent?... La même misère!... Toutes les
-femmes, vous entendez, toutes me dégoûtent ... Ce
-n'est pas risible, hein?... Convenez, que si ma tête
-est comme vous le prétendez, elle a peut-être ses
-raisons pour cela!...</p>
-
-<p>Brévannes s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est que ça!... Ce n'est que ça!... Ah
-bien! tant mieux!... Je vous félicite!... Tout va
-bien!... Rassurez-vous!... J'ignore les péripéties
-de votre roman, mais je vous garantis que vous
-aimerez encore ... Un moment à passer et ça reviendra!...</p>
-
-<p>&mdash;Vous croyez? fit Mareuil sceptiquement.</p>
-
-<p>&mdash;Pardi!... Vous aurez encore un tas d'intrigues,
-de passions ... et vous finirez par vous
-ruiner pour une dame de la bonne bourgeoisie.</p>
-
-<p>Mareuil s'assombrit un peu:</p>
-
-<p>&mdash;Non, je parle sérieusement ... très sérieusement!...</p>
-
-<p>Brévannes l'arrêta:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oh! ne vous contractez donc pas!... Je blague,
-je blague!... Aussi cela me surpasse qu'un garçon
-comme vous, un garçon d'une intelligence honorable,
-qui a vécu, qui a eu des désagréments ... que
-ce soit ça que vous ayez inventé, à ça que vous
-ayez atteint: on n'aime qu'une fois!... De vous à
-moi, ce n'est pas très neuf, cette découverte, ni
-même très vrai!...</p>
-
-<p>Mareuil répliqua d'un ton agacé, en pesant sur
-les mots:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne dis pas cela!... Je ne dis pas qu'on
-n'aime qu'une fois! Je dis qu'il y a des gens qui
-n'aiment qu'une fois, des cas où on n'aime qu'une
-fois ... des cas, si vous préférez, où on aime en une
-seule fois ... Comprenez-vous?</p>
-
-<p>Brévannes, que cette discussion lassait, riposta:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui. Je comprends et je ne comprends
-pas!... D'ailleurs, vous savez, les théories sur
-l'amour ...</p>
-
-<p>Et il vidait sa pipe, en la cognant au bras de son
-fauteuil, avec une grimace qui marquait bien sa
-répulsion pour cette sorte de généralisations incertaines
-et compliquées.</p>
-
-<p>Mareuil repartit:</p>
-
-<p>&mdash;Je croirais plutôt que vous ne comprenez
-pas ... Seulement, vous avez à travailler et je ...</p>
-
-<p>Brévannes se gara vivement:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Pas du tout!... J'ai le temps!... J'ai tout
-l'après-midi!... J'ai demain!... Allez, allez ...
-Exposez votre petit système!...</p>
-
-<p>Mareuil protesta:</p>
-
-<p>&mdash;Mais je n'ai pas de système!... Je pense tout
-bonnement que ce qu'on appelle l'amour, le sentiment,
-la faculté d'aimer c'est une force pareille
-aux autres&mdash;une force d'illusion, une façon de
-voir qui nous fait trouver délicieux des actes en
-eux-mêmes absolument bestiaux, visqueux et
-répugnants ... Je pense que cette force, on l'use
-plus ou moins vite, selon le tempérament qu'on a,
-selon les circonstances ... Lorsqu'on en est économe,
-lorsqu'on se ménage on aime longtemps,
-toujours ... Lorsqu'on se livre à des excès de sentiment,
-on se vanne, on s'épuise de cœur, exactement
-comme on s'épuise au physique. Et tenez,
-vous avez déjà remarqué&mdash;dans un ballet&mdash;des
-danseuses qui, sous les lampes électriques, sous
-les projections bleuâtres ou roses vous semblaient
-exquises, ravissantes ...</p>
-
-<p>&mdash;Apologue? interrogea Brévannes d'une voix
-railleuse.</p>
-
-<p>Mareuil souriait:</p>
-
-<p>&mdash;Précisément ... apologue!... Je continue ...
-Ces danseuses vous semblent exquises, ravissantes,
-quand subitement une des lampes s'éteint<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span>
-et toute une rangée de ces dames vous apparaissent,
-dans la lumière jaune du gaz, telles
-qu'elles sont, sans auréole bleuâtre ou rose, avec
-leurs visages abîmés, leurs peaux tannées de fard,
-leurs yeux graissés de noir ... Ah! vous n'en
-donneriez plus dix centimes, maintenant ... vous
-n'en voudriez plus pour rien ... même pour une
-prime! Et qu'est-ce qui est arrivé, qui les change
-ainsi?... Oh! bien peu de chose!... Il est arrivé
-que, par accident, le charbon d'une des lampes
-roses a brûlé plus vite que les autres, s'est éteint
-trop vile, avant les autres, et que l'illusion venue
-de ses lueurs a disparu, s'est éteinte simultanément ...
-Alors, figurez-vous que la quantité d'amour
-dont nous disposons soit dans le genre de ce charbon,
-une espèce de denrée magique dont les projections
-transforment, métamorphosent les femmes
-à leur avantage ... Figurez-vous en outre que, par
-mégarde, par hasard, un courant trop ardent traverse ...</p>
-
-<p>Brévannes lui coupa la parole:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, je prévois la suite ... Votre charbon
-est usé, est éteint ... Malheureusement, cette anecdote
-ne tient pas debout!... Ce sont toujours
-les mêmes qui aiment et toujours les mêmes qui
-n'aiment pas!... Ah! j'en ai connu des éteints
-comme cela, des cas d'abrutissement par les<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span>
-femmes auprès duquel le vôtre, laissez-moi vous
-le dire, n'était qu'une pauvre plaisanterie ... Des
-gens que je voyais maigrir, dépérir, littéralement
-crever d'amour&mdash;et qui se traînaient, après, des
-deux ans, des trois ans, avec un dégoût pour les
-femmes comme pour du poison ... Et puis, ça se
-guérissait, ça reprenait, le charbon renaissait, se
-rallumait ... Une autre personne qui les pinçait et
-pour laquelle ils se remettaient à maigrir ...</p>
-
-<p>Mareuil rétorqua:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je ne nie pas qu'il se rencontre des individus
-bien constitués au point de vue sentimental,
-plus vigoureux, mieux doués de ce côté-là, que la
-moyenne ... Mais cela ne contredit pas mon opinion!...
-Cela n'empêche pas qu'il n'y ait des gens
-qui aiment, en une seule fois, tout leur amour ...
-qui dépensent, pour une seule femme, toute leur
-fortune de cœur ...</p>
-
-<p>Brévannes s'énervait:</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! Et ceux qui n'aiment jamais? Et
-moi, et Gendrey, et Labernerie, par exemple?...
-Qu'est-ce que vous en faites, de ceux-là?... Voyons,
-Labernerie, ce n'est pas un homme à charbon,
-lui!... Et cependant, vous savez aussi bien que
-moi qu'il ne s'ennuie pas avec les dames, qu'il ne
-les considère pas comme visqueuses, comme répugnantes!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Justement! fit Mareuil ... C'est l'opposé des
-passionnés, des prodigues. Chaque femme qu'il a,
-il l'aime un peu, un tout petit peu, il l'enjolive
-d'une parcelle d'illusion ... C'est comme qui dirait
-un rapiat de tendresse ...</p>
-
-<p>Brévannes rallumait une pipe, le regard vague
-et fermé de l'homme décidé à ne plus répondre, à
-ne plus discuter. Mareuil ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, je ne puis vous raconter que ce que
-j'éprouve sincèrement ... Et je vous affirme que
-d'avoir espéré une vie de passion, une vie moins
-plate, moins vulgaire que celle de tout le monde&mdash;et
-de sentir craquer, s'échapper le moyen qu'on
-avait choisi pour la réaliser, je vous affirme que
-ce n'est pas une aventure bien folâtre ...</p>
-
-<p>Brévannes se taisait, puis d'un ton bourru:</p>
-
-<p>&mdash;Vous désirez que je vous parle franchement,
-n'est-ce pas?... Eh bien, tout cela ne me touche
-pas beaucoup, ne m'intéresse pas beaucoup ... Les
-affres d'amour, les angoisses, les désespérances,
-les langueurs!... Non, tout cela me laisse froid!...
-Ce n'est pas manque de cœur, je vous jure!... Et
-quand vous aurez été saisi par trois huissiers dans
-une même matinée, quand vous aurez couché toute
-une semaine sur des divans de cercle, faute d'une
-chambre d'hôtel pour y dormir, quand vous aurez
-vu de malheureux bougres faire des bassesses, des<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span>
-escroqueries, pour manger, ou encore chiper, carotter,
-supplier des louis pour payer un dîner à
-leur petite amie ... peut-être vous rendrez-vous
-compte pourquoi je ne m'émeus pas de votre cas ...
-tout en regrettant qu'il vous tourmente ...</p>
-
-<p>Il lança un jet de salive et, hochant la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, voyez-vous, toutes ces histoires,
-toutes ces théories, c'est très gentil, mais c'est de
-la littérature!</p>
-
-<p>Mareuil, piqué, riposta:</p>
-
-<p>&mdash;Et votre tirade à vous, c'est du Brévannes, du
-Brévannes tout pur! Peuh!... Je ne vous en veux
-pas!... Il y a des choses que vous ne comprendrez
-jamais ...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne dis pas!... Je ne dis pas!... murmurait
-Brévannes ... L'important est qu'on ait de l'amitié
-l'un pour l'autre ... Le reste, les opinions, les doctrines ...</p>
-
-<p>Henriette l'interpella, d'une fenêtre du premier
-étage:</p>
-
-<p>&mdash;Chien Vert! Chien Vert!</p>
-
-<p>&mdash;Hé?</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce qu'on sort?... Est-ce qu'on va en forêt,
-que je m'habille?...</p>
-
-<p>&mdash;Il est donc écrit que je ne pourrai pas travailler
-ici! grommela Brévannes, en manière d'excuse
-toute personnelle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span></p>
-
-<p>Et, se tournant vers Mareuil:</p>
-
-<p>&mdash;Un tour en forêt, hein, pour votre dernier
-jour?... Cela vous séduit-il, mon cher charbonnier?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, fit Gilbert. Je ne demande pas
-mieux!</p>
-
-<p>&mdash;On y va alors! cria Brévannes. Habille-toi et
-préviens ce feignant de Charleval!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le lendemain, la bande, après avoir reconduit à
-la gare Labernerie et Mareuil, rentrait lentement à
-la <em>Grenadinette</em>, le long de la Loire, par les quais
-ensoleillés.</p>
-
-<p>&mdash;Sont-elles jolies!... Sont-elles gracieuses!...
-s'exclama le Grand-Cob, en désignant les deux
-femmes qui marchaient, à quelques mètres devant,
-bras dessus, bras dessous, abritées d'une même
-ombrelle rouge ... Sont-elles jolies, ces petites!...
-Tenez, avec Rabastens, ce serait un trio complet!
-Mais ce Mareuil est si serin!... A propos, Brévannes,
-qu'est-ce qui lui a pris de filer, de se
-sauver comme un caissier, du soir au lendemain?</p>
-
-<p>Brévannes répondit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien difficile à expliquer ... Il a des idées
-noires!... Il s'est fourré dans la tête qu'il ne peut
-<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span>plus aimer, qu'il a le cœur vidé ...</p>
-
-<p>Et il énonça partiellement les théories de Mareuil,
-leur causerie de la veille.</p>
-
-<p>Le Grand-Cob riait aux éclats.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce drôle!... Est-ce drôle! Non, ça ne vous
-paraît pas drôle, Charleval? Vous êtes là à ne pas
-broncher!...</p>
-
-<p>Charleval répliqua gravement, comme arraché à
-une méditation:</p>
-
-<p>&mdash;Si, si ... C'est très drôle, tout à fait comique ...
-Seulement, vous mettriez cela dans une pièce ...
-Eh bien, personne ne rirait! C'est tel que je vous
-le dis!</p>
-
-<h2>XV</h2>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span></p>
-
-<p>Trois semaines avaient passé depuis le départ de
-Mareuil, quand, un matin, Henriette pénétra dans
-la chambre où Brévannes dormait encore, et s'avançant
-doucement près du lit:</p>
-
-<p>&mdash;Chien Vert!... murmura-t-elle. J'apporte le
-courrier!... Réveille-toi ... Il est neuf heures!...</p>
-
-<p>Brévannes entr'ouvrit les yeux:</p>
-
-<p>&mdash;Hein? Qu'est-ce que tu dis?</p>
-
-<p>&mdash;Je te dis que j'apporte le courrier ... Il y a une
-lettre de Mareuil, il me semble ... Une lettre avec
-le timbre de Monneville.</p>
-
-<p>&mdash;Donne! Donne! fit Brévannes qui l'embrassait.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, mon Chien! Celle-là! Celle-là!</p>
-
-<p>Elle tirait d'un paquet de journaux, de revues,
-de lettres, une enveloppe grise. Brévannes examina
-l'écriture:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est bien de Mareuil!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span>
-
-Il avait déchiré l'enveloppe et il lut:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>
-
-«Mon cher et illustre maître,
-</p>
-
-<p>J'ai l'honneur de vous annoncer mes fiançailles
-avec M<sup>lle</sup> Germaine Lepassereau ...»</p></blockquote>
-
-<p>La surprise le fit s'arrêter. Il laissa retomber sa
-main en s'écriant:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ça, c'est extraordinaire!...</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc? demanda Henriette.</p>
-
-<p>Brévannes répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Mareuil qui se marie!...</p>
-
-<p>Henriette répéta avec stupeur:</p>
-
-<p>&mdash;Mareuil se marie?... Tu plaisantes?</p>
-
-<p>Mais sans attendre confirmation, elle se rua vers
-la salle à manger, où le reste de la bande achevait
-de savourer le café au lait, et ouvrant la porte, elle
-clama:</p>
-
-<p>&mdash;Arrivez tous!... Arrivez tous!... Grande nouvelle!...</p>
-
-<p>Ils entrèrent l'un après l'autre, traînant leurs
-pieds nus en des savates claquantes, des pantoufles
-aux semelles silencieuses&mdash;la chevelure dépeignée,
-la chemise mal close, dans le débraillé matinal.</p>
-
-<p>Brévannes grondait Henriette:</p>
-
-<p>&mdash;Tu es ridicule!... C'est stupide, ces hurlements!
-Et si je ne voulais pas le dire!... Si ça me<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span>
-déplaisait!... Enfin, cela me servira de leçon pour
-l'avenir ...</p>
-
-<p>Puis, s'adressant à l'auditoire:</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'était vraiment pas la peine de vous déranger ...
-Voici! Je reçois de Mareuil une lettre où
-il m'informe de ses fiançailles ...</p>
-
-<p>Le Grand-Cob prit la parole:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah!... Il se marie ... Et avec qui?</p>
-
-<p>&mdash;Avec une M<sup>lle</sup> Lepassereau, la fille d'un banquier ...</p>
-
-<p>&mdash;Un beau mariage?... interrogea Charleval.</p>
-
-<p>&mdash;Je suppose! fit Brévannes ... Il me semble me
-souvenir que la banque Lepassereau est une assez
-grosse maison ...</p>
-
-<p>Gendrey observa:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! il va bien, le jeune sentimental, le jeune
-charbonnier! Il ne perd pas la tête!... Il se débrouille!</p>
-
-<p>Il y eut une pause, et Labernerie questionna:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que le père Lepassereau n'a pas eu une
-sale affaire, dans le temps ... une mine d'étain où on
-ne trouvait que des cailloux?</p>
-
-<p>Gendrey intervint de nouveau:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, parfaitement, l'année d'après la
-guerre ... On avait même commencé une instruction
-qui n'a pas abouti ... Mais c'est si ancien, cette
-affaire-là!... Il faut des mémoires comme les nôtres<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span>
-pour se la rappeler!... Aujourd'hui, M. Lepassereau
-est une des honorabilités du marché!...</p>
-
-<p>&mdash;En tout cas, prononça Charleval, en tout cas,
-voilà une maison où je n'irai pas souvent!... Ça
-sera rempli de snobs, de raseurs ... Ah! non! on n'y
-verra pas tous les jours ma tête!...</p>
-
-<p>&mdash;Sans compter, ajouta Labernerie, que ces
-gens-là vont rendre Mareuil encore plus poseur
-qu'il n'était, si possible ...</p>
-
-<p>Brévannes défendit son ami:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez tort!... Mareuil est un peu bizarre,
-mais c'est un garçon de beaucoup de talent, un très
-gentil garçon, très bon camarade!...</p>
-
-<p>Personne ne répondit. Ils avaient craché leur fiel.
-Ils se retirèrent.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Brévannes reprit sa lecture, tandis qu'Henriette,
-toute contrite, se coiffait devant une glace à trois
-pans, accrochée contre la fenêtre.</p>
-
-<p>Mareuil écrivait:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>
-
-«Mon cher et illustre maître,
-</p>
-
-<p>J'ai l'honneur de vous annoncer mes fiançailles
-avec M<sup>lle</sup> Germaine Lepassereau, qui datent officiellement
-d'hier, sept heures du soir.</p>
-
-<p>Comment la chose s'est faite, j'imagine que<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span>
-vous ne tenez pas à le savoir en détail! Comme se
-font ces choses-là! Sous la pression des deux familles
-concertées et avec le concours bienveillant
-de ma nonchalance dans l'embarras.</p>
-
-<p>Extérieurement, d'ailleurs, je n'avais pas de
-répugnance contre ce mariage, qui se présentait
-dans des conditions mondaines satisfaisantes. La
-jeune fille possède un physique agréable, un de
-ces physiques qui honorent plutôt le mari. De plus,
-adroite musicienne, peinturlurant vaguement, et,
-en conversation, pas trop gauche. Des deux côtés
-fortunes à peu près égales. Un mariage enfin qui,
-du dehors, n'avait pas l'air d'une affaire.</p>
-
-<p>Cependant, au moral, j'avais des scrupules, je
-ne vous le cacherai pas.</p>
-
-<p>A coup sûr, pour un homme dans mon état
-d'épuisement de cœur, de délabrement sentimental,
-le mariage offrait de grands avantages. Quand on
-n'a plus en soi l'étoffe d'un amant, d'un de ces
-hardis et tenaces vouleurs qui savent assez désirer
-les dames pour les obtenir&mdash;le mariage, c'est l'amour
-facile, régulier, à domicile, c'est une femme
-suffisamment aimante et distinguée, vous appartenant
-en pleine possession&mdash;c'est, d'un mot, en
-bien des cas, la solution la plus grossière, mais
-aussi la plus simple qu'on ait inventée à ce problème
-d'avoir une femme&mdash;ce problème qui inquiète
-<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span>
-autant certains individus que celui de manger,
-de boire, de dormir.</p>
-
-<p>Seulement, d'autre part, je me demandais s'il
-était très loyal de me marier dans cet état&mdash;de me
-marier, sans aimer ma femme, avec la presque
-certitude que je ne l'aimerais jamais.</p>
-
-<p>Puis, finalement, j'ai réfléchi. Je me suis dit
-que&mdash;vu le monde où vit M<sup>lle</sup> Lepassereau, vu
-les mœurs matrimoniales de son entourage,&mdash;l'espèce
-de tendresse que lui témoignerait un
-autre, en l'épousant, ne serait pas sensiblement
-supérieure à celle que je pourrais lui marquer
-moi-même; et j'ai décidé d'accepter.</p>
-
-<p>Du reste, je sens fort bien que je suis en mesure
-de faire un mari très convenable. Envers une
-femme qui n'aura pas contracté vis-à-vis de moi
-cette dette de s'être fait conquérir,&mdash;envers une
-femme de qui je n'exigerai pas qu'elle m'inspire
-ces élans de passion, cette fougue de sentiment
-que je désirais éprouver auprès d'une maîtresse&mdash;envers
-une femme avec qui je ne souhaiterai
-qu'un peu de dévouement réciproque et d'affection
-tranquille, je suis convaincu que j'aurai ce qu'il
-faut d'indulgence, de bonne grâce, de soins tendres,
-pour lui donner l'impression que je l'aime
-réellement.</p>
-
-<p>Et puis, les gens d'amour, il me semble que ce<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span>
-doit être comme les militaires; que même hors le
-service, même à la retraite, il leur demeure énormément
-des manières d'autrefois, dans la voix,
-dans le geste, dans les attitudes; et vous savez,
-mon cher ami, toute l'importance que cela a en
-amour, la diction, l'intonation, le côté matériel de
-ce qu'on dit.</p>
-
-<p>Tellement, que je me figure que M<sup>me</sup> Mareuil
-ne sera pas trop malheureuse, certainement
-moins malheureuse que toute autre, avec le pauvre
-vanné que je suis&mdash;et aussi que d'être vanné à
-ma façon, cela vaut mieux pour elle que si je l'étais
-physiquement, comme le sont une foule d'épouseurs
-qui la menaçaient.</p>
-
-<p>Et, maintenant que je vous ai écrit pour moi,
-afin de me décharger de tous les raisonnements qui
-calmaient mes scrupules, mais un peu lourdement,
-tant qu'ils me pesaient dessus, un peu
-comme une sorte de cataplasme,&mdash;maintenant,
-que je vous écrive pour vous!</p>
-
-<p>Hein? Vous ne me jugiez pas si convaincu lors
-de notre dernière causerie? Vous ne songiez pas
-que je pensais tout ce que je vous contais de mes
-dégoûts, de mes tristesses, de mon découragement?
-C'était, à vos yeux, une affectation, une pose, ou
-encore l'erreur d'un homme trop jeune, inexpérimenté!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span>
-
-Eh bien! la preuve que je ne pouvais vous
-fournir à ce moment, vous l'avez à présent!</p>
-
-<p>Me voici rentré comme un infirme dans la vie
-familiale, renonçant comme un héros fourbu à
-l'existence d'aventures, à la recherche des intrigues,
-des liaisons passionnées, à tous ces plaisirs
-périlleux qui me paraissaient les meilleurs et pour
-lesquels je ne me trouve plus assez ingambe, assez
-valide;&mdash;me voici embourgeoisé, emmarié, résigné,
-par faiblesse, à des jours paisibles de travailleur
-et de propriétaire!</p>
-
-<p>Alors, vous ne doutez plus, j'espère. Vous me
-croyez aujourd'hui. Et vous voyez que ce que vous
-appelez la littérature, si ce n'est pas toujours la
-vérité, c'est quelquefois, c'est bien souvent la sincérité&mdash;la
-sincérité la plus sincère.</p>
-
-<p>Mais je ne veux pas triompher davantage,
-d'autant qu'il n'y a pas de quoi se vanter, en
-somme.</p>
-
-<p>Je vous écrirai prochainement pour vous aviser
-de l'époque du mariage, de l'époque de mon retour
-à Paris, de l'époque où je vous présenterai à ma
-fiancée, etc., etc.</p>
-
-<p>En acompte, des baisers camarades sur les
-joues de ces dames et mes deux mains dans les
-douze vôtres.</p>
-
-<p class="right">
-<span class="smcap">Gilbert Mareuil.</span>
-</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span>
-
-<em>P. S.</em>&mdash;Cette lettre n'étant pas destinée à la
-publicité, je vous serais reconnaissant de la détruire
-sitôt lue.»</p></blockquote>
-
-<p>Brévannes, sa lecture achevée, eut un haussement
-d'épaules d'homme qui s'obstine, d'homme
-non persuadé.</p>
-
-<p>&mdash;En voilà des balivernes! grommela-t-il. En
-voilà des phrases!</p>
-
-<p>Henriette avait remarqué ce mouvement, dans la
-glace&mdash;entr'entendu ces mots dédaigneux. Elle
-saisit l'occasion de réparer sa gaffe en flagornant
-son noble maître:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il écrit, ce Mareuil? fit-elle avec
-pitié ... Des gourderies, je parierais!... Dis, Chien-Vert,
-qu'est-ce qu'il écrit?</p>
-
-<p>&mdash;Rien pour les petites filles! bougonna le journaliste.</p>
-
-<p>Il avait déposé la lettre sur le rebord d'un large
-bougeoir de cuivre&mdash;en approchait une allumette.</p>
-
-<p>D'un coup, la feuille prit feu, flamba, toute rougeoyante;
-et Brévannes, accoudé au traversin, la
-regardait distraitement se tordre, se noircir, s'éteindre.</p>
-
-<p class="center">FIN</p>
-<p class="bb">&nbsp;</p>
-<p class="center">ÉMILE COLIN&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
-<div class="chapter"></div>
-<hr class="chap" />
-
-<p class="center">LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF</p>
-
-<p class="center">28 <em>bis</em>, Rue de Richelieu, Paris</p>
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-<p class=" center bt">Collection grand in-18 à 3 fr. 50 le volume.</p>
-
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-Parapluie de l'Escouade.</p>
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-lui.&mdash;Le Viol.&mdash;Le Petit Moreau.&mdash;Le
-Chèque.</p>
-
-<p class="hang">BONNIÈRES (Robert de).&mdash;Mémoires
-d'Aujourd'hui (1<sup>re</sup>, 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> séries).&mdash;Les
-Monach.&mdash;Jeanne Avril.&mdash;Le
-Baiser de Maïna.&mdash;Le petit Margemont.
-Contes à la Reine.</p>
-
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-Potins militaires.&mdash;Pardonnée?&mdash;Second
-Mariage.&mdash;Un
-Cœur de Père.&mdash;Georges et Marguerite.</p>
-
-<p class="hang">CAPUS (Alfred).&mdash;Qui perd gagne.&mdash;Faux
-Départ.&mdash;Monsieur veut rire.</p>
-
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-de la Cour des Tuileries (1<sup>re</sup>, 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> sér.).</p>
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-Portrait.&mdash;Réparation.</p>
-
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-Bourgeoise.&mdash;La Fille à Blanchard.&mdash;Bonnet
-Rouge.&mdash;Ame en Peine.&mdash;L'Amour
-artificiel.&mdash;Un jeune Ménage.&mdash;Promesses.</p>
-
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-de Verre.&mdash;Pour les Belles Personnes.&mdash;L'Envers
-des Feuilles.&mdash;La
-Princesse nue.&mdash;Pour dire devant
-le monde.&mdash;Nouveaux Contes de Jadis.</p>
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-Le Mariage d'Odette.&mdash;La Marquise.&mdash;Le
-Père de Martial.&mdash;Les Amours
-cruelles.&mdash;Solange de Croix-Saint-Luc.&mdash;M<sup>lle</sup>
-de Bressier.&mdash;Thérésine.&mdash;Disparu.&mdash;Passionnément.&mdash;Comme
-dans la Vie.&mdash;Toutes les deux.&mdash;Belle-Madame.</p>
-
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-Cahier bleu de
-Mademoiselle Cibot.&mdash;L'Enfant.&mdash;Entre
-nous.&mdash;Les Étangs.&mdash;Monsieur,
-Madame et Bébé.&mdash;Tristesses et Sourires.&mdash;Une
-femme gênante.&mdash;Un
-Paquet de lettres.</p>
-
-<p class="hang">DROZ (Paul).&mdash;Lettres d'un Dragon.
-(<em>Ouvr. couronné par l'Acad. française.</em>).</p>
-
-<p class="hang">FOUCHER (Paul).&mdash;Le Droit de l'Amant.&mdash;Monsieur
-Bienaimé.&mdash;«Fin Papa, ...»</p>
-
-<p class="hang">GAULOT (Paul).&mdash;M<sup>lle</sup> de Poncin.&mdash;Le
-Mariage de Jules Lavernat.&mdash;L'Illustre
-Casaubon.&mdash;Un Complot
-sous la Terreur. (Ouvr. cour. par l'Acad.
-française.)&mdash;La Vérité sur l'expédition
-du Mexique, 3 vol. (<em>Ouvr. cour. par
-l'Acad. française.</em>)&mdash;Un Ami de la Reine.</p>
-
-<p class="hang">HERMANT (Abel).&mdash;Les confidences
-d'une aïeule.</p>
-
-<p class="hang">HÉRISSON (C<sup>te</sup> d').&mdash;Journal d'un
-Officier d'ordonnance.&mdash;Journal d'un
-Interprète en Chine.&mdash;Nouveau Journal
-d'un Officier d'ordonnance.&mdash;Journal
-de la Campagne d'Italie.&mdash;Un
-Drame royal.&mdash;Le Prince Impérial.&mdash;Les
-Girouettes Politiques. 2 vol.</p>
-
-<p class="hang">LEBLANC (Maurice).&mdash;Une Femme.</p>
-
-<p class="hang">LOCKROY (Ed.).&mdash;Ahmed le Boucher.&mdash;Une
-Mission en Vendée, 1793.</p>
-
-<p class="hang">MAËL (Pierre).&mdash;Mer Sauvage.&mdash;Charité.&mdash;Le
-Torpilleur 29.&mdash;L'Alcyone.&mdash;La
-Double Vue.&mdash;Gaîtés de bord.&mdash;Solitude.&mdash;Pilleur
-d'Epaves.&mdash;Honneur,
-Patrie.&mdash;Ce qu'elle voulait.</p>
-
-<p class="hang">MAIZEROY (René).&mdash;Bébé Million.&mdash;La
-Belle.&mdash;Cas passionnels.&mdash;La Fête.</p>
-
-<p class="hang">MAUPASSANT (Guy de).&mdash;Les Sœurs
-Rondoli.&mdash;Monsieur Parent.&mdash;Le
-Horla.&mdash;Pierre et Jean.&mdash;Clair de
-Lune.&mdash;La Main gauche.&mdash;Fort
-comme la mort.&mdash;La Vie errante.&mdash;Notre
-Cœur.&mdash;La Maison Tellier.&mdash;M<sup>lle</sup>
-FiFi.&mdash;Une Vie.&mdash;La Paix du
-Menage.</p>
-
-<p class="hang">MIRBEAU (Octave).&mdash;Le Calvaire.&mdash;L'Abbé
-Jules.</p>
-
-<p class="hang">MONTJOYEUX.&mdash;Les Femmes de Paris.&mdash;La
-Vie qui parle.</p>
-
-<p class="hang">OHNET (G.).&mdash;Serge Panine. (<em>Ouvr.
-cour. par l'Acad. française.</em>).&mdash;Le Maître
-de Forges.&mdash;La comtesse Sarah.&mdash;Lise
-Fleuron.&mdash;La Grande Marnière.&mdash;Les
-Dames de Croix-Mort.&mdash;Noir et Rose.&mdash;Volonté.&mdash;Le
-Docteur Rameau.&mdash;Dernier
-Amour.&mdash;L'Ame de Pierre.&mdash;Dette
-de Haine.&mdash;Nemrod et C<sup>ie</sup>.&mdash;Le
-Lendemain des Amours.</p>
-
-<p class="hang">OSWALD (François).&mdash;Jeu Mortel.&mdash;Le
-Trésor des Bacquancourt.&mdash;Mam'zelle
-Quinquina.</p>
-
-<p class="hang">PERRET (Paul).&mdash;Sœur Sainte-Agnès.&mdash;Les
-Filles Mauvoisin.&mdash;L'Amour
-et la Guerre.</p>
-
-<p class="hang">RAMEAU (Jean).&mdash;Fantasmagories.&mdash;Le
-Satyre.&mdash;Possédée d'amour.&mdash;Simple.&mdash;L'Amour
-d'Annette.&mdash;La Mascarade.&mdash;Mademoiselle
-Azur.&mdash;La Rose de
-Grenade.</p>
-
-<p class="hang">RENARD (Georges).&mdash;Un Exilé.</p>
-
-<p class="hang">RZEWUSKI (C<sup>te</sup> St.).&mdash;Alfrédine.&mdash;Le
-Doute.&mdash;Le Jutiscier.&mdash;Déborah.</p>
-
-<p class="hang">SARCEY.&mdash;Le Mot et la Chose.&mdash;Souvenirs
-de Jeunesse.&mdash;Souvenirs d'Age
-mûr.</p>
-
-<p class="hang">SILVESTRE (Armand).&mdash;Les Farces de
-mon ami Jacques.&mdash;Les Malheurs du
-Commandant Laripète.&mdash;Les Veillées
-de Saint-Pantaléon.</p>
-
-<p class="hang">THEURIET (André).&mdash;La Maison des
-Deux Barbeaux.&mdash;Les Mauvais Menages.&mdash;Sauvageonne.&mdash;Michel
-Verneuil.&mdash;Eusèbe Lombard.&mdash;Au Paradis
-des Enfants.</p>
-
-<p class="hang">UCHARD (Mario).&mdash;Mon Oncle Barbassou.&mdash;Joconde Berthier.&mdash;Mademoiselle
-Blaisot.&mdash;Inès Parker.&mdash;La Buveuse de Perles.&mdash;L'Etoile de
-Jean.&mdash;Antoinette ma Cousine.
-</p>
-<p class="bb">&nbsp;</p>
-<p class="center">ÉMILE COLIN&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
-
-<hr class="chap" />
-<div class="transnote">
-<h3><a id="Corrections"></a>Corrections.</h3>
-
-<p>La premiere ligne indique l'original, la seconde la correction:</p>
-
-<p>p. <a href="#Page_16">16</a>:</p>
-<ul>
-<li>empressée à ses affaires, le bouculait</li>
-
-<li>empressée à ses affaires, le <span class="u">bousculait</span></li>
-</ul>
-<p>p. <a href="#Page_21">21</a>:</p>
-<ul>
-<li>longue moutache blonde, de toute sa vaillance</li>
-
-<li>longue <span class="u">moustache</span> blonde, de toute sa vaillance</li>
-</ul>
-<p>p. <a href="#Page_43">43</a>:</p>
-<ul> <li>dans la direcrection</li>
-
- <li>dans la <span class="u">direction</span></li></ul>
-
-<p>p. <a href="#Page_59">59</a>:</p>
-
-<ul><li>il parla
-mystérieurement d'une certaine</li>
-
-<li>il parla
-<span class="u">mystérieusement</span> d'une certaine</li></ul>
-
-<p>p. <a href="#Page_65">65</a>:</p>
-<ul>
-<li>Mareil vit passer</li>
-
-<li><span class="u">Mareuil</span> vit passer</li>
-</ul>
-<p>p. <a href="#Page_85">85</a>:</p>
-<ul>
-<li>Et au
-milieu de ces gas</li>
-
-<li>Et au
-milieu de ces <span class="u">gars</span></li></ul>
-
-<p>p. <a href="#Page_103">103</a>:</p>
-<ul>
-<li>Il s'écriait à tout instani</li>
-
-<li>Il s'écriait à tout <span class="u">instant</span></li>
-</ul>
-<p>p. <a href="#Page_144">144</a>:</p>
-<ul>
-<li>Elle y revint le
-endemain</li>
-
-<li>Elle y revint le
-<span class="u">lendemain</span></li>
-</ul>
-<p>p. <a href="#Page_168">168</a>:</p>
-<ul>
-<li> ellle
-apprit à Gilbert</li>
-
-<li> <span class="u">elle</span>
-apprit à Gilbert</li></ul>
-
-<p>p. <a href="#Page_180">180</a>:</p>
-<ul>
- <li>il changait le rendez-vous</li>
-
- <li>il <span class="u">changeait</span> le rendez-vous</li>
-</ul>
-<p>p. <a href="#Page_195">195</a>:</p>
-<ul>
-<li>qui ne s'adoucissait qu'en regargardant</li>
-
-<li>qui ne s'adoucissait qu'en <span class="u">regardant</span></li>
-</ul>
-<p>p. <a href="#Page_238">238</a>:</p>
-<ul>
-<li>Brévanne toucha</li>
-
-<li><span class="u">Brévannes</span> toucha</li>
-</ul>
-
-<p>p. <a href="#Page_294">294</a>:</p>
-<ul>
- <li>sur les coussins sins de la voiture</li>
- <li>sur <span class="u">les coussins de</span> la voiture</li>
-</ul>
-
-<p>p. <a href="#Page_308">308</a>:</p>
-<ul>
-<li>St tu savais</li>
-
-<li><span class="u">Si</span> tu savais</li></ul>
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La Cendre, by Fernand Vandérem
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CENDRE ***
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-
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