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-Project Gutenberg's Voyages en Sibérie, by Kubalski Nikolai-Ambrozy
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-Title: Voyages en Sibérie
-
-Author: Kubalski Nikolai-Ambrozy
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-Release Date: June 29, 2016 [EBook #52431]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES EN SIBÉRIE ***
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-
-Produced by Isabelle Kozsuch, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
- typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
- et n'a pas été harmonisée.
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-[Illustration: Treize chiens tiraient le traîneau, mais un seul servait
-de guide.]
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- VOYAGES
- EN SIBÉRIE
-
- RECUEILLIS
- PAR N.-A. KUBALSKI
-
- NOUVELLE ÉDITION
-
- [Logo]
-
- TOURS
-
- AD MAME ET CIE, IMPRIMEURS-LIBRAIRES
-
- 1856
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-
-AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS.
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-
-Bien que découverte il y a trois siècles, la Sibérie commença fort
-tard à être explorée, et aujourd'hui elle n'est encore connue que
-par des notices dispersées dans divers recueils scientifiques ou
-littéraires.
-
-Pour rendre plus complète la connaissance de cette contrée, si vaste
-et si intéressante sous plusieurs rapports, nous avons jugé à propos
-de réunir en substance les relations publiées, dans le courant du
-dernier siècle, par des hommes distingués qui y avaient séjourné
-soit comme voyageurs, soit comme prisonniers politiques. Le volume
-que nous offrons aux jeunes lecteurs contient les résultats de ce
-travail; il présente les principaux détails sur l'état physique de ce
-pays et sur ses malheureux habitants. On y trouvera donc une étude
-utile et agréable, sans avoir besoin de recourir à ces documents
-épars dont l'authenticité est souvent problématique.
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-[Déco]
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-VOYAGES
-EN SIBÉRIE
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-
-CHAPITRE I
-
- VOYAGES DU PROFESSEUR GMELIN, MEMBRE DE L'ACADÉMIE DE
- SAINT-PÉTERSBOURG, DANS LES ANNÉES 1733-1737.
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-
-Originaire d'Allemagne, mais établi en Russie comme professeur de
-botanique, le docteur-médecin Gmelin fut, en 1733, chargé par le
-gouvernement d'explorer toute la Sibérie, y compris la presqu'île de
-Kamtchatka. Accompagné de deux autres naturalistes nommés Muller et
-de Lille de Coyère, ses collègues à l'Académie de Saint-Pétersbourg,
-et dont le dernier appartient à la France, il consacra à ce voyage
-plus de quatre ans, et en publia une relation en allemand.
-
-Nous donnons ici les principaux détails de cette relation, d'après
-une traduction française, sur les provinces de Tobolsk et d'Irkoutsk,
-l'auteur ayant été empêché, ainsi qu'on le verra par son récit,
-de visiter les autres parties de la Sibérie. Cependant les deux
-chapitres suivants comblent en partie cette lacune.
-
-
-I
-
-PROVINCE DE TOBOLSK
-
- Catherinenbourg (ville).--Mines et fonderies.--Tobolsk
- (capitale).--Fêtes de carnaval.--Carême.--Noce tatare.--Courses
- de chevaux.--Pâques.--Fêtes des morts.--Gouvernement et
- habitants de la province.--Irtisch (fleuve).--Steppe.--Yanuschna
- (fort).--Un lac salé.--Mines.--Obi (fleuve).--Kusnatzk, Tomsk,
- Jeniseisk et Krasnojarsk (villes).
-
-La première ville remarquable de la Sibérie est Catherinenbourg.
-Cette ville, fondée en 1723 par Pierre Ier, fut achevée en 1726,
-sous l'impératrice Catherine, dont elle porte le nom. On peut la
-regarder comme le point de réunion de toutes les fonderies et
-forges de Sibérie, qui appartiennent au collége suprême des Mines;
-car ce collége y réside, et c'est de là qu'il dirige tous les
-ouvrages de Sibérie. Toutes les maisons qui la composent ont été
-bâties aux dépens de la cour; aussi sont-elles habitées par des
-officiers impériaux, ou par des maîtres et des ouvriers attachés à
-l'exploitation des mines. La ville est régulière, et les maisons
-sont presque toutes bâties à l'allemande. Il y a des fortifications
-que le voisinage des Baskirs rend très-nécessaires. L'Iser (fleuve)
-passe au milieu de la ville, et ses eaux suffisent à tous les besoins
-des fonderies. L'église de Catherinenbourg est en bois; mais on a
-jeté les fondements d'une église en pierre. Il y a dans cette ville
-un bazar bâti en bois et garni de boutiques, mais on n'y trouve
-guère que des marchandises du pays; il y a aussi un bureau de péage
-dépendant de la régence de Tobolsk; les marchandises des commerçants
-qui y passent dans le temps de la foire d'Irbit, y sont visitées.
-La durée de cette foire est le seul temps où il soit permis aux
-marchands de passer par Catherinenbourg.
-
-Pour s'instruire à fond dans la matière des mines, forges,
-fonderies, etc., il suffit de voir cette ville. Les ouvrages y sont
-tous en très-bon état, et les ouvriers y travaillent avec autant
-d'application que d'habileté. On empêche sans violence ces ouvriers
-de s'enivrer, et voici comment: il est défendu par toute la ville de
-vendre de l'eau-de-vie dans d'autres temps que les dimanches après
-midi, et l'on ne permet d'en vendre qu'une certaine mesure, pour ne
-pas profaner ce jour.
-
-Dans la nuit du 31 décembre (1733), nous fûmes régalés d'un spectacle
-russe où nous ne trouvâmes pas le mot pour rire; notre appartement se
-remplit tout à coup de masques. Un homme vêtu de blanc conduisait la
-troupe; il était armé d'une faux qu'il aiguisait de temps en temps;
-c'était la Mort qu'il représentait; un autre faisait le rôle du
-Diable. Il y avait des musiciens et une nombreuse suite d'hommes et
-de femmes. La Mort et le Diable, qui étaient les principaux acteurs
-de la pièce, disaient que tous ces gens-là leur appartenaient, et ils
-voulaient nous emmener aussi. Nous nous débarrassâmes d'eux en leur
-donnant pour boire.
-
-Au commencement de janvier, l'auteur, accompagné de Muller, alla
-visiter les mines de cuivre de Polewai, situées à cinquante-deux
-werstes (la werste russe équivaut à 1 kilomètre 77 mètres) de
-Catherinenbourg. Nous entrâmes, dit-il, dans la mine de cuivre
-qui est dans l'enceinte des ouvrages élevés contre les incursions
-des Baskirs. Le rocher n'est pas inattaquable; cependant il faut
-pour le briser de la poudre à canon. La mine ne s'y trouve pas par
-couches; elle est distribuée par chambres, et donne, l'un portant
-l'autre, trois livres de cuivre par quintal. La terre qui la tient
-est noirâtre et un peu alumineuse. Comme la mine n'est pas profonde,
-on a rarement besoin de pousser les galeries au delà de cent brasses
-de profondeur; aussi n'est-on pas beaucoup incommodé des eaux, qui
-d'ailleurs sont chassées par des pompes que la rivière la Polewa fait
-agir.
-
-De la mine nous allâmes aux fonderies, où l'on voit tous les
-fourneaux nécessaires pour préparer la pierre crue et le cuivre; dans
-le même endroit sont les forges avec les marteaux. Tous ces ouvrages
-sont mis en mouvement par la Polewa, qu'un batardeau fait monter.
-
-Il ne se passa rien de remarquable à Tobolsk avant le 17 février.
-La semaine du _beurre_ (c'est ainsi qu'on appelle ici le carnaval),
-qui commença ce jour-là, mit en mouvement toute la ville; les gens
-les plus distingués se rendaient continuellement des visites, et le
-peuple faisait mille extravagances; on ne voyait et l'on n'entendait
-jour et nuit dans les rues que des courses et des cris; la foule des
-passants et des traîneaux y causait à chaque instant des embarras.
-Une nuit, passant devant un cabaret, je vis beaucoup de monde assis
-sur un tas immense de neige, qu'on avait élevé exprès. On y chantait
-et l'on y buvait sans relâche; la provision finie, on renvoyait
-au cabaret. On invitait tous les passants à boire, et personne
-ne songeait au froid qu'il faisait. Les femmes se divertissaient
-à courir les rues, et elles étaient souvent jusqu'à huit dans un
-traîneau.
-
-A Pechler, j'entrai dans une maison de Tatares. Ceux du district de
-Tobolsk ne sont nullement comparables aux Tatares du Kazan pour la
-politesse et la propreté. Ces derniers ont ordinairement une chambre
-dans laquelle toute la famille vit pêle-mêle avec les bœufs,
-les vaches, les veaux, les moutons. Cette malpropreté provient
-vraisemblablement de leur pauvreté: c'est par la même raison qu'ils
-ne boivent que de l'eau.
-
-Autant la ville avait été tumultueuse dans la semaine du beurre,
-autant elle paraissait tranquille dans les fêtes qui la suivirent.
-On voyait tout le monde en prière. La dévotion éclata surtout dans
-une cérémonie qui se fit le 3 mars à la cathédrale, et qui fut
-célébrée par l'archevêque du lieu. Elle commença par une espèce de
-béatification de tous les czars morts en odeur de sainteté, de leurs
-familles, des plus vertueux patriarches, et de plusieurs autres
-personnages, du nombre desquels fut Jermak (Cosaque), qui avait
-conquis la Sibérie; ensuite on prononça solennellement le grand
-ban de l'Église contre les infidèles, hérétiques et schismatiques,
-c'est-à-dire contre les mahométans, les luthériens, les calvinistes
-et les catholiques romains, supposés auteurs du schisme qui sépare
-les deux églises. Pendant tout le carême on n'entendit point de
-musique; il n'y eut aucune sorte de divertissement, ni noces ni
-fiançailles. Si nous n'eussions eu des Tatares à observer, nous
-aurions été réduits à la plus grande inaction.
-
-Le 15 mars, nous eûmes avis qu'il se faisait une noce tatare au
-village de Sabanaka; nous fûmes curieux de la voir, et nous nous
-rendîmes sur les lieux. On compte de Tobolsk à Sabanaka sept werstes
-anciens. Nous allâmes droit à la maison des nouveaux mariés; nous
-fûmes conduits, avec d'autres étrangers qui avaient eu la même
-curiosité que nous, dans une chambre particulière où l'on avait rangé
-des chaises pour nous recevoir. Nous y trouvâmes aussi des bancs
-larges et bas que nous avions vus jusqu'à présent dans toutes les
-chambres tatares, et ils étaient couverts de tapis; on y avait servi
-un gâteau, de gros raisins et des noix de cèdre. Comme nous arrivions
-dans la chambre, on nous présenta de l'eau-de-vie à la manière russe,
-et ensuite du thé. On nous prévint qu'on avait rassemblé à Tobolsk
-quelques chevaux qui viendraient en course pour disputer les prix.
-C'est un ancien usage dans toutes les noces tatares de donner le
-spectacle de ces courses avant de commencer la noce. Or, afin qu'il
-se trouve toujours des cavaliers et des chevaux pour les courses, il
-y a des prix proposés, tant de la part du marié que du côté de la
-mariée, et le plus considérable est adjugé à celui qui atteint le
-premier le but. Le prix donné par le marié était une pièce de kamka
-(étoffe) rouge, une peau de renard, une pièce de chamvert, une pièce
-de tschandar (ces deux dernières étoffes sont de coton et tirées de
-la Kalmoukie), et une peau rousse de cheval. De la part de la mariée,
-il y avait une pièce de kamka violet, une pièce d'étoffe de Bukharie
-rayée rouge et blanc, moitié soie et moitié coton, qu'on nomme
-_darei_; une peau de loutre, une pièce de kitaika rouge, et une peau
-rousse de cheval; ce qui faisait en tout dix prix destinés pour les
-meilleurs coureurs. Ces prix étaient attachés à de longues perches,
-et étalés devant la maison des mariés.
-
-Vers les onze heures, on vit arriver trois cavaliers. Ce furent deux
-jeunes garçons russes qui remportèrent les trois premiers prix.
-Quelque temps après il en arriva plusieurs autres, qui étaient
-presque tous de jeunes Tatares ou de jeunes Russes. Les prix furent
-donnés aux dix premiers; mais nous apprîmes qu'on les distribuait
-quelquefois avec un peu de partialité, et qu'ici particulièrement
-il y avait eu de la faveur. A peu de distance, il y avait deux
-tables, sur chacune desquelles était un instrument de musique tatare,
-consistant en un vieux pot sur lequel était un vieux cuir bien tendu,
-et sur lequel on frappait comme sur un tambour. Cette musique n'était
-pas merveilleuse; cependant il y avait une si grande foule de Tatares
-empressés de l'entendre, qu'on avait de la peine à en approcher.
-
-Après la distribution des prix, nous passâmes dans la chambre du
-marié, qui était dans la cour de la maison où demeurait la future.
-Cette chambre était remplie de gens qui se divertissaient à boire.
-Deux musiciens tatares étaient de la fête: l'un avait un simple
-roseau percé de trous avec lequel il rendait différents sons;
-l'embouchure de cette espèce de flûte était entièrement cachée dans
-sa bouche; l'autre raclait un violon ordinaire. Ils nous jouèrent
-quelques morceaux qui n'étaient pas absolument mauvais; nous fûmes
-surtout invités à la chanson ou romance de Jermak, qu'ils nous
-assurèrent avoir été faite dans le temps que ce guerrier conquit la
-Sibérie, et que leurs ancêtres furent soumis à la domination russe.
-
-De là nous repassâmes dans la première chambre, d'où nous vîmes le
-marié, conduit par ses paranymphes et par ses parents, faire trois
-fois le tour de la cour. Lorsqu'il passa la première fois devant la
-chambre de la mariée, on jeta des fenêtres de celle-ci des morceaux
-d'étoffe que le peuple s'empressa de ramasser. Le marié avait une
-longue veste rouge avec des boutonnières d'or; son bonnet était
-brodé en or, et de la même couleur. De la cour il se rendit dans une
-chambre où l'aguns (prêtre égal en dignité à un évêque), deux abuss
-ou abiss, et deux hommes qui représentaient les pères du marié et de
-la mariée, étaient assis sur un banc. Il y avait dans cet endroit
-une grande foule de spectateurs accourus pour voir la cérémonie.
-Les deux paranymphes entrèrent dans la chambre avant le marié, et
-demandèrent à l'aguns si la cérémonie se ferait. Après sa réponse,
-qui fut affirmative, le marié entra; les paranymphes lui demandèrent
-si lui _N._ pourrait obtenir _N._ pour femme. Alors l'abiss envoya
-chez la mariée pour avoir la réponse. Son consentement étant arrivé,
-et les pères et mères des futurs conjoints ayant aussi donné le leur,
-l'aguns récita au marié les lois du mariage, dont la principale
-était qu'il ne prendrait jamais d'autre femme sans le consentement
-de celle qu'on allait lui donner. A toutes ces formalités le marié
-gardait un profond silence; mais les paranymphes promirent qu'il
-ferait tout ce qu'on exigerait de lui. L'aguns, pour lors, donna
-sa bénédiction, et il finit la cérémonie par un éclat de rire qui
-fut imité par plusieurs des assistants. Pendant tout ce temps, les
-parents et les amis des mariés apportaient des pains de sucre pour
-présents de noce. Après la bénédiction nuptiale on cassa ces pains
-en plusieurs morceaux; on sépara les gros des petits, et on les mit
-sur des assiettes. Les plus gros furent distribués au clergé, et les
-autres aux assistants; nous eûmes chacun environ deux onces de sucre.
-On quitta cette chambre pour aller se mettre à table, et nous fûmes
-servis dans l'endroit où l'on nous avait reçus d'abord. Le repas
-était composé de riz, de pois, de bœuf et de mouton. A une heure
-après midi nous nous retirâmes, et nous revînmes à Tobolsk. Nous
-sûmes depuis que la noce avait duré trois jours, pendant lesquels on
-n'avait cessé de boire et de manger.
-
-Nous ne vîmes rien de remarquable à Tobolsk jusqu'au 14 avril, jour
-où finit le carême. Les cérémonies de Pâques usitées chez les Russes
-parmi le peuple sont ici les mêmes. Le 15, nous eûmes à peu près le
-même spectacle qu'on nous avait donné à Catherinenbourg, si ce n'est
-qu'il se fit en plein jour: ce fut la représentation d'une pieuse
-farce toute semblable à nos anciens mystères, et distribuée en trois
-actes.
-
-Il y eut ce même jour à Tobolsk une autre solennité dont Muller
-seul fut témoin: «A un werste de la ville, il était entré dans une
-maison située sur une éminence et qui paraissait ne contenir qu'une
-seule chambre. Il y descendit par quelques marches basses, et il y
-trouva beaucoup de cercueils remplis de corps morts, et qu'on pouvait
-aisément ouvrir. Ce sont des cadavres de gens qui sont morts de mort
-violente ou sans sacrements, et qui ne peuvent pas être enterrés
-avec ceux qui les ont reçus ou dont la mort a été naturelle. Près
-de ces bières il y avait un grand concours de monde, soit parents
-des morts, soit inconnus, qui venaient prendre congé des défunts;
-_car_, disent-ils, _quoique nous ne soyons pas parents, les morts
-peuvent dire un mot en notre faveur_. Ce n'est pas qu'ils croient
-que ceux qui ne sont pas morts dans les règles ne puissent pas être
-sauvés: ces morts, d'après les idées religieuses du pays, ne restent
-pas au delà d'un an dans cet état, et quelques-uns même n'ont pas
-aussi longtemps à attendre. Suivant cette opinion, tous ceux qui
-meurent dans l'année entre les jeudis antérieurs à celui qui précède
-les fêtes de la Pentecôte, restent sans être inhumés jusqu'à ce
-dernier jeudi, et sont gardés dans ce dépôt de morts. S'il arrive
-que quelqu'un meure le jeudi même, il faut qu'il attende une année
-entière pour être enterré. Si au contraire il ne meurt qu'un seul
-jour auparavant, il l'est dès le lendemain. Ce jeudi est appelé
-_tulpa_ en langue russe; mais la plupart le nomment _sedmik_, parce
-que depuis le jeudi saint jusqu'à celui-ci il y a sept semaines. Ce
-même jour l'archevêque de Tobolsk fait une procession solennelle avec
-son clergé jusqu'à cette maison; et, après avoir récité quelques
-prières, il absout les morts des péchés dont ils se sont rendus
-coupables par leurs négligences, ou qu'ils n'ont pu expier à cause de
-leur mort subite.
-
-La semaine de Pâques se passa gaiement en visites réciproques. La
-populace la célébra par beaucoup de divertissements à sa manière;
-mais ces extravagances n'approchaient pas, à beaucoup près, de celles
-qui se firent dans la semaine du beurre.
-
-Tobolsk, capitale de la Sibérie, est située sur le fleuve Irtisch.
-Elle est divisée en ville haute et en ville basse. La ville haute est
-sur la rive orientale de l'Irtisch; la basse occupe le terrain qui
-est entre la montagne et le fleuve. Elles ont l'une et l'autre un
-circuit considérable; mais toutes les maisons sont bâties en bois.
-Dans la ville haute, qu'on appelle proprement la _ville_, se trouve
-la forteresse, qui forme presque un carré parfait. Elle renferme un
-bazar de marchandises bâti en pierres, la chancellerie de la régence
-et le palais archiépiscopal. Près de la forteresse est la maison du
-gouverneur général. Outre le bazar de marchandises, il y a dans la
-haute ville encore un magasin pour les vivres et pour toutes sortes
-de menues denrées.
-
-La ville haute a cinq églises, dont deux construites en pierre,
-enclavées dans la forteresse, et trois bâties en bois, outre un
-couvent. La ville basse a sept paroisses, et un couvent bâti en
-pierre.
-
-La ville haute a l'avantage de ne point être sujette aux inondations;
-mais elle a une grande incommodité, en ce qu'il y faut faire monter
-toute l'eau dont elle a besoin. L'archevêque seul a un puits profond
-de trente brasses, qu'il a fait creuser à grands frais, mais dont
-l'eau n'est à l'usage de personne hors de son palais. La ville basse
-a l'avantage d'être proche de l'eau; mais elle n'est pas à l'abri des
-inondations.
-
-On nous dit à Tobolsk que cette ville éprouvait tous les dix ans une
-inondation qui la mettait sous l'eau. En effet, l'année précédente
-(1733), non-seulement la ville, mais tous les lieux bas des environs
-avaient été submergés.
-
-Je n'ai pas connu d'endroit où l'on vît autant de vaches qu'on en
-rencontre à Tobolsk. Elles courent les rues, même en hiver; de
-quelque côté qu'on se tourne on aperçoit des vaches, mais surtout en
-été et au printemps.
-
-La ville de Tobolsk est fort peuplée, et les Tatares font près du
-quart des habitants. Les autres sont presque tous des Russes, ou
-exilés pour crimes, ou enfants d'exilés. Comme ici tout est à si bon
-marché qu'un homme d'une condition médiocre peut y vivre avec le
-modique revenu de dix roubles par an, la paresse y est excessive.
-Quoiqu'il y ait des ouvriers de tous métiers, il est très-difficile
-d'obtenir quelque chose de ces gens-là; on n'y parvient guère qu'en
-usant de contrainte et d'autorité, ou en les faisant travailler
-sous bonne garde. Quand ils ont gagné quelque chose, ils ne cessent
-de boire jusqu'à ce que, n'ayant plus rien, ils soient forcés par
-la faim de revenir au travail. Le bas prix du pain cause en partie
-ce désordre, et fait que les ouvriers ne pensent pas à épargner;
-deux heures de travail leur donnent de quoi vivre une semaine et
-satisfaire leur paresse.
-
-Du gouverneur général de Tobolsk relèvent tous les gouverneurs
-particuliers (woiwodes); cependant il ne peut pas les destituer ni
-les choisir lui-même; il est obligé de les recevoir tels qu'on les
-lui envoie de la prikase ou chancellerie de Sibérie, qui réside à
-Moscow. Il reçoit, ainsi que les sous-gouverneurs et les autres
-officiers de la chancellerie, des appointements du trésor impérial.
-Il y a deux secrétaires à la chancellerie de ce gouvernement qui
-sont perpétuels, quoiqu'on change les gouverneurs. Ces secrétaires,
-par cette raison, sont fort respectés; les grands et les petits
-recherchent leur protection, et ils gouvernent presque despotiquement
-toute la ville.
-
-Le gouverneur célèbre toutes les fêtes de la cour; il fait inviter
-ce jour-là tous ceux qui sont au service de la couronne, et même
-tous les négociants de la ville. Tout ce qu'il y avait à Tobolsk de
-personnes destinées pour le voyage du Kamtchatka, reçut de pareilles
-invitations. Nous étions toujours placés à la même table avec
-l'archevêque, les archimandrites, quelques autres ecclésiastiques
-d'un ordre inférieur, et les officiers de la garnison. Le dîner était
-servi à la manière russe; on y buvait beaucoup de vin du Rhin et
-de muscat. Ordinairement après le dîner, hors le temps de carême,
-on dansait jusqu'à sept à huit heures du soir; d'autres fumaient,
-jouaient au trictrac ou s'amusaient à d'autres jeux.
-
-Ces repas, quelque multipliés qu'ils soient, ne sont rien moins que
-ruineux; car aucun des négociants ne quitte la table sans laisser un
-demi-rouble ou un rouble; et c'est à qui fera le mieux les choses.
-
-Les Tatares établis dans cette ville descendent en partie de ceux
-qui l'habitaient avant la conquête de la Sibérie, et en partie
-des Bukhars, qui s'y sont introduits peu à peu avec la permission
-des grands-ducs, dont ils ont obtenu certains priviléges. Ils sont
-en général fort tranquilles, et vivent du commerce; mais il n'y a
-point de métiers parmi eux. Ils regardent l'ivrognerie comme un vice
-honteux et déshonorant; ceux d'entre eux qui boivent de l'eau-de-vie
-sont fort décriés dans la nation. Je n'eus aucune occasion de voir
-leurs cérémonies religieuses; mais il suffit de dire qu'ils sont tous
-mahométans.
-
-Les Tatares font leurs prières au lever et au coucher du soleil,
-ainsi qu'à chacun de leurs repas. Je demandai un jour à un Tatare
-pourquoi, au sortir de table et après son action de grâces, il
-passait sa main sur sa bouche; il me répondit par cette autre
-question: _Pourquoi joignez-vous les mains en priant?_ question à
-laquelle il m'eût été facile de répondre.
-
-Les Tatares ne changent pas souvent de religion; on en a cependant
-baptisé quelques-uns; mais ces prosélytes sont fort méprisés dans
-leur nation. Ceux qui s'appellent les vrais croyants leur reprochent
-qu'ils ne changent de religion que par goût pour l'ivrognerie, et
-pour se retirer de l'esclavage. Cette dernière raison paraît la plus
-vraisemblable.
-
- * * * * *
-
-Le temps de notre départ approchait; nous avions fait préparer
-deux doschts-chennikes, où l'on avait réuni toutes les commodités
-possibles. Un doschts-chennike est un bâtiment qu'on peut regarder
-comme une grande barque couverte; lorsqu'il est destiné à remonter
-les rivières, il a un gouvernail; mais ceux qui les descendent
-ont, au lieu de gouvernail, une grande et longue poutre devant et
-derrière, comme les bâtiments du Volga. Dans chacun de ces bâtiments
-il y avait vingt-deux manouvriers, tous Tatares; chacun était muni en
-outre de deux canons et d'un canonnier. Nous nous embarquâmes, et
-nous remontâmes le fleuve Irtisch.
-
-Au delà de l'embouchure du Tara, qui se jette dans l'Irtisch,
-nous avions au rivage oriental le steppe ou le désert des
-Tatares-Barabins, et à l'occident celui des Cosaques. Ainsi, nous
-fîmes faire bonne garde. Nous n'avions rien à craindre des premiers,
-qui sont soumis à l'empire russe; mais le départ des Cosaques est
-très-dangereux; car des bords de l'Irtisch on peut arriver en trois
-jours jusqu'à la Kasakiahorda (horde de Cosaques), ainsi nommée par
-les Russes, qui court de temps en temps ce désert, et qui s'est
-rendue redoutable. Ces Cosaques tuent ordinairement tous les hommes
-qu'ils rencontrent, et emmènent les femmes. Ils traitent les Tatares
-un peu plus doucement que les Russes; ils les font marcher avec
-eux quelques pas, puis les dépouillent, les battent fort, et les
-laissent aller. Autrefois ils se contentaient d'emmener les Russes en
-captivité; j'en ai vu plusieurs qui en étaient sortis, et qui ne se
-lassent point de parler des cruautés qu'on leur avait fait souffrir.
-
-Jusque-là notre navigation sur l'Irtisch, à la lenteur près et malgré
-les inconvénients dont je viens de parler, ne pouvait être plus
-heureuse. Nous n'avions qu'à nous louer des travailleurs que nous
-avions pris à Tobolsk; c'étaient tous gens tranquilles, officieux,
-pleins de bonne volonté. Nous étions touchés de voir ces pauvres
-gens travailler sans un moment de relâche, sans aucun repos la nuit,
-et pourtant sans le moindre murmure. L'accident qui arriva à notre
-bâtiment nous fit encore mieux connaître toute la bonté de ces
-Tatares. Nous avions dans ce bateau une provision considérable de
-cochon fumé; on sait que cette viande est en horreur aux Tatares, et
-qu'ils n'osent seulement pas la toucher; cependant notre navire ayant
-fait eau, comme il fallait que le bâtiment fût promptement déchargé,
-nous les vîmes avec des mains tremblantes aider à porter cette
-viande à terre. Une autre fois, un cochon de lait étant tombé dans
-l'eau, un de nos Tatares s'y jeta sur-le-champ, nagea après l'animal
-et le rapporta.
-
-Nous avons aussi vu des marques de l'amitié qu'ils ont les uns pour
-les autres. Il était souvent arrivé que trois ou quatre Tatares
-étaient obligés, soit en nageant, soit en marchant dans l'eau,
-de prendre les devants pour sonder la profondeur et empêcher nos
-bâtiments d'échouer sur les bancs de sable. Un jour un de ces
-travailleurs qui, contre l'ordinaire des Tatares, ne savait pas bien
-nager, fut embarrassé dans un endroit profond, et près de se noyer.
-Ses camarades le voyant en danger, trois ou quatre d'entre eux se
-jetèrent à l'eau et le sauvèrent. Nous ne nous sommes jamais aperçus
-qu'ils nous aient volé la moindre chose. Leur probité est connue
-partout; aussi n'exige-t-on d'eux aucun serment; ils n'en connaissent
-pas même l'usage; mais lorsqu'ils ont frappé dans la main en
-promettant quelque chose, on peut être sûr de leur foi. Ils sont de
-plus très-religieux; je ne les ai jamais vus manger sans avoir fait
-leur prière à Dieu avant et après le repas. Ils ne levaient jamais la
-voile sans demander à Dieu, par des invocations en leur langue, sa
-bénédiction pour notre voyage.
-
-Ces Tatares sont presque tous maigres, secs, fort bruns, et ont
-les cheveux noirs; ils sont grands mangeurs, et quand ils ont des
-provisions ils mangent quatre fois le jour. Leur mets ordinaire
-est de l'orge qu'ils font un peu griller, et qu'ils appellent
-_kurmatsch_; ils la mangent ainsi presque crue, ou, quand ils veulent
-se régaler, ils la font griller encore une fois avec un peu de
-beurre. De toutes les viandes, celle qu'ils aiment le mieux est la
-chair de poulain. Ils furent obligés avec nous de se contenter de ce
-que nous pouvions leur donner; mais ils n'étaient point délicats. Je
-les ai souvent vus mettre sur le feu des morceaux de viande pourrie
-qu'ils mangeaient de très-bon appétit.
-
-Nous n'eûmes, dans tout ce voyage par eau, qu'une seule incommodité
-à laquelle il ne fut pas possible de trouver le moindre remède:
-c'étaient les cousins, dont il y a des quantités prodigieuses dans
-tous les endroits où nous passâmes. Ils s'attachent à toutes les
-parties du corps qui sont découvertes; ils plongent leur trompe
-à travers la peau, sucent le sang jusqu'à ce qu'ils en soient
-rassasiés, et s'envolent ensuite. Si on les laisse faire, ils
-couvrent entièrement la peau, et causent des douleurs insupportables.
-On m'a même assuré qu'ils tourmentent quelquefois si cruellement les
-vaches, qu'elles en tombent mortes. Le cousin des bords de l'Irtisch
-est d'une espèce très-délicate; on ne peut guère le toucher sans
-l'écraser, et si on l'écrase sur la peau, il y laisse son aiguillon,
-ce qui rend la douleur encore plus sensible. Sa piqûre fait enfler
-la peau aux uns, et à d'autres ne fait que des taches rouges telles
-qu'en font naître les orties. Le moyen usité dans le pays pour s'en
-garantir est de porter une sorte de bonnet fait en forme de tamis,
-qui couvre toute la tête et qui n'ôte pas entièrement la liberté
-de la vue. On met autour des lits des rideaux d'une toile claire
-de Russie. Nous employâmes ces deux moyens; mais nous trouvâmes de
-l'inconvénient à l'un comme à l'autre. Le premier causait une chaleur
-incommode qui se faisait sentir à la tête, et devenait bientôt
-insupportable. L'autre moyen nous parut d'abord sans effet: nos lits
-étaient assiégés par les cousins, et nous ne pouvions fermer l'œil
-de la nuit. Lorsqu'il pleuvait un peu ou que le temps était couvert,
-les cousins redoublaient de fureur; on ne se garantissait les mains
-et les jambes qu'en mettant des bas et des gants de peau. Les cousins
-sont en bien plus grande quantité sur les bords de l'eau que sur les
-bâtiments, et quelque chose qu'on fasse, on en est toujours couvert.
-Je risquai un jour d'aller sur le rivage; je ne puis exprimer tout ce
-que je souffris; mes mains et mon visage furent aussitôt remplis de
-petites pustules qui me causaient une démangeaison continuelle; je
-regagnai vite le bâtiment, et je me soulageai en me lavant avec du
-vinaigre.
-
-Nous nous aperçûmes à la fin que les cousins qui nous tourmentaient
-la nuit ne venaient pas à travers les rideaux, mais qu'ils montaient
-d'en bas entre les rideaux et le lit. Il était aisé de leur fermer
-ce passage: nous arrêtâmes les rideaux dans le lit, et nous n'étions
-plus interrompus dans notre sommeil. Pour pouvoir tenir pendant le
-jour dans nos cabanes, il fallait y faire une fumée continuelle.
-Le mal était moindre quand il faisait du vent; il ne fallait alors
-qu'ouvrir les fenêtres. Les cousins ne supportent pas le vent,
-et comme il y en avait toujours un peu sur le pont, ils étaient
-dispersés.
-
-Quand il faisait froid, il n'y avait plus de cousins; ils restaient
-dans les bâtiments attachés aux murs et comme morts; mais la moindre
-chaleur les faisait revivre.
-
-A deux journées de Iamuschewa nous cessâmes notre navigation, et nous
-montâmes à cheval avec une petite suite; notre chemin traversait
-directement le steppe, qui est partout fort uni. Nous eûmes beaucoup
-à souffrir jusqu'à Iamuschewa; la chaleur était devenue si forte, que
-nous pensâmes périr; il faisait à la vérité du vent, mais il était
-aussi chaud que s'il fût sorti d'une fournaise ardente. Nous n'avions
-pas dormi depuis près de trente-six heures; le sable et la poussière
-nous ôtaient la vue, et nous arrivâmes très-fatigués, à une heure
-après midi, à Iamuschewa. Là, nous sentîmes encore à notre arrivée la
-chaleur si vivement, que nous désespérions de pouvoir la supporter
-davantage. Tout ce qu'on nous servait à table, quand nous prenions
-nos repas, était plein de sable que le vent y portait. La chambre
-n'avait pas de fenêtres; il n'y avait que des ouvertures pratiquées
-dans la muraille, et c'était par là que le vent nous charriait ce
-sable incommode. Il me prit envie de me baigner, et je m'en trouvai
-bien; je me sentis tout à la fois rafraîchi et délassé. En rentrant
-à notre logis, j'entendis le tambour de la forteresse qui donnait le
-signal du feu. Nous apprîmes qu'il était dans le steppe, et qu'il
-y faisait du ravage. Le vent chassait la flamme avec violence vers
-la forteresse. Nous montâmes aux ouvrages des fortifications, et
-nous vîmes en plusieurs endroits du désert des feux qui répandaient
-une grande lumière. L'officier qui commandait dans la forteresse
-n'était pas fort à son aise; car le feu le plus proche n'était pas
-éloigné de lui de plus de cinq werstes. Toutes les femmes du lieu
-furent commandées pour porter chacune, en cas d'accident, une mesure
-d'eau dans la maison, et quelques hommes furent occupés à creuser
-des fossés pour empêcher la communication du feu de ce côté-là. Ces
-précautions furent inutiles: le feu s'éteignit en quelque façon de
-lui-même.
-
-Le steppe ressemble à une terre labourée où il n'y a que du chaume;
-l'herbe aride y brûle très-vite. Tout ce qui est combustible
-s'enflamme tout de suite et de proche en proche; mais dans ces
-steppes, outre les routes fort battues et les lacs, il y a au
-printemps quantité d'endroits marécageux, et en été beaucoup
-d'endroits secs, où il ne croît point du tout d'herbe. Ainsi, dans
-tous ces endroits, le feu s'arrête de lui-même, sans pouvoir aller
-plus loin, et s'éteint faute d'aliment. Les incendies des steppes
-ne sont pas rares: nous en avons vu plusieurs, et les habitants des
-environs assurent qu'on en voit presque tous les ans. On assigne
-deux causes à ces incendies: la première vient des voyageurs, qui
-font du feu dans les endroits où ils s'arrêtent pour faire manger
-leurs chevaux, et qui, en s'en allant, n'ont pas soin de l'éteindre;
-l'autre cause vient des fréquents orages, et on l'attribue au feu du
-ciel; mais elle se produit bien plus rarement.
-
-Le lendemain de notre arrivée à Iamuschewa, nous nous rendîmes, avec
-peu de suite, au fameux lac salé _Iamuschewa_, dont la forteresse a
-pris son nom, et qui en est éloigné de six werstes à l'est. Ce lac
-est une merveille de la nature; il a neuf werstes de circonférence,
-et est presque rond; ses bords sont couverts de sel, et le fond est
-tout rempli de cristaux salins. L'eau est extrêmement salée; et quand
-le soleil y donne, tout le lac paraît rouge comme une belle aurore.
-Le sel qu'il produit est blanc comme la neige, et se forme tout en
-cristaux cubiques: il y en a une quantité si prodigieuse, qu'en
-très-peu de temps on pourrait en charger de nombreux vaisseaux, et
-que dans les endroits où l'on en a pris une certaine quantité, on en
-retrouve de nouveau cinq à six jours après. Les provinces de Tobolsk
-et de Ieniseisk en sont complétement approvisionnées par ce lac, qui
-suffirait encore à la fourniture de cinquante provinces semblables.
-La couronne s'en est réservé le commerce, comme celui de toutes
-les autres salines. A peu de distance de ce lac, sur une colline
-assez élevée, est une station de dix hommes, qui sont postés là
-pour veiller à ce que personne, excepté ceux qui sont autorisés par
-la couronne, n'emporte du sel. Ce sel, au reste, est d'une qualité
-supérieure: rien n'approche de sa blancheur, et l'on n'en trouve
-nulle part qui sale aussi bien les viandes.
-
- * * * * *
-
-Nos voyageurs continuèrent ensuite leur route sur les bords de
-l'Irtisch, tandis que leurs bâtiments, chargés de provisions, les
-suivaient sur la rivière.
-
- * * * * *
-
-Le 23 août, dit l'auteur, nous allâmes à Kolywans-Kagora. C'est
-au pied de cette montagne qu'on a construit, en 1728, la première
-fonderie avec un ostrog (fort): on n'en voit plus que les ruines,
-parce qu'elle a été abandonnée pour être transportée l'année
-suivante dans un lieu plus convenable, où elle est aujourd'hui.
-
-En 1725, quelques paysans fugitifs étant venus s'établir sur l'Obi,
-apportèrent à un particulier russe, nommé Demidow, plusieurs
-échantillons de mines de cuivre, qu'ils avaient trouvés dans ces
-cantons en chassant. Demidow ayant obtenu du collége des mines la
-permission de faire fouiller et de bâtir des fonderies, fit de
-nouvelles recherches, et construisit la Sawode, ou fonderie de
-Kolywans-Kagora; elle est située dans les montagnes, et a pour
-défense un fortin de quatre bastions, entouré d'un rempart de terre
-et d'un fossé. C'est la résidence des officiers et travailleurs des
-mines. La plupart de ces travailleurs sont des paysans de différents
-cantons, qui viennent ici pour gagner la capitation qu'ils sont
-tenus de payer à la couronne. Après avoir gagné cet argent, ils s'en
-retournent presque tous chez eux, ce qui ralentit beaucoup le travail
-des mines. L'entrepreneur, pour y remédier, a établi quelques
-villages; mais ils fournissent à peine quarante à cinquante hommes,
-lorsqu'il en faudrait au moins huit cents. Il y a pour la sûreté du
-lieu cent hommes à cheval.
-
- * * * * *
-
-Le 2 septembre, nous arrivâmes sur les bords de l'Obi; nous y
-embarquâmes, sur un gros bâtiment, nos bagages avec nos instruments
-et nos ustensiles. L'Obi, l'un des plus grands fleuves de la
-Sibérie, a sa source dans le pays des Mongols; il est formé de deux
-grandes rivières nommées _Bija_ et _Katuna_; il ne prend le nom
-d'Obi qu'à leur confluent, qui se fait à Bisk. C'est à partir de
-cette forteresse que les bords de l'Obi sont habités. Bisk est une
-forteresse de frontière contre les Kalmouks: on voyage avec tant de
-sûreté dans ce pays-là, qu'on n'a pas besoin d'escorte.
-
- * * * * *
-
-Le 11 du même mois, après avoir passé le Tom sur des radeaux, nous
-arrivâmes le soir à Kusnetzk, où nous employâmes notre séjour à
-satisfaire notre curiosité sur les Tatares du pays.
-
-Le 16, nous allâmes à trois werstes de la ville, dans un village
-habité par les Tatares-Éleuths. Leur religion n'a point de forme
-certaine, et il paraît qu'ils ne savent guère eux-mêmes ce qu'ils
-croient: ils rendent pourtant un culte à Dieu, mais bien simple; ils
-se tournent tous les matins vers le soleil levant, et prononcent
-cette courte prière: _Ne me tue pas_.
-
-Nous avions appris que plusieurs Tatares, établis sur les rivières
-de Kondoma et de Mrasa, savaient extraire le fer de la mine par
-la fonte, et même on n'avait dans ce lieu d'autre fer que celui
-qui venait de ces Tatares. Cela nous donna l'envie de voir leurs
-fonderies, qui n'étaient pas fort éloignées. Nous choisîmes la plus
-prochaine qu'on nous avait indiquée dans le village de Gadoewa, et
-nous envoyâmes quelqu'un les avertir de notre arrivée, afin qu'ils
-tinssent tout prêt.
-
-Nous partîmes dès le matin, et après avoir traversé plusieurs
-villages russes et tatares, et passé deux fois la Kondoma, nous
-trouvâmes sur le bord de cette rivière le village de Gadoewa.
-Notre premier soin fut de chercher des yeux quelques signes qui
-indiquassent une fonderie de fer; mais nous ne remarquions aucun
-bâtiment d'une apparence différente des autres. On nous conduisit
-enfin dans une maison, et dès l'entrée nous vîmes le fourneau de
-fonte. Nous comprîmes même à sa structure que, pour un pareil
-fourneau, on n'avait pas eu besoin de construire un bâtiment
-particulier, et qu'ils pouvaient tous également être propres à
-cet usage. Les travaux de la fonte n'empêchaient pas les ouvriers
-d'habiter la maison. Le four était à l'endroit où l'on fait
-ordinairement la cuisine, et la terre était un peu creusée. Le creux
-qui, dans toutes les maisons tatares, sert pour la cuisine, faisait
-une des principales parties du fourneau. Un chapiteau d'argile ou de
-terre glaise, de forme conique, d'environ un pied de diamètre, qui
-allait en se rétrécissant par en haut, composait, avec un trou creusé
-dans la terre, le fourneau de fonte. Deux Tatares font ici toute la
-besogne: l'un apporte alternativement du charbon et du minerai pilé,
-dont il remplit le fourneau; l'autre a soin du feu, et fait agir
-deux soufflets. A mesure que les charbons s'affaissent, on fournit
-de nouvelle matière et de nouveaux charbons; ce qui continue jusqu'à
-ce qu'il y ait dans le fourneau environ trois livres de minerai; ils
-n'en peuvent pas fondre davantage à la fois. Des trois livres de
-minerai ils en tirent deux de fer qui paraît encore fort impur, mais
-qui cependant est assez bon. En une heure et demie nous avions tout
-vu.
-
-Pendant qu'on s'occupait à fondre, nous fîmes chercher le kan (chef)
-du lieu, pour nous faire voir ses sortiléges, ce qu'ils appellent
-_faire le kamlat_. Il se fit apporter son tambour magique, qui
-avait la forme d'un tambour de basque; il battait dessus avec une
-seule baguette. Le kan, tantôt marmottait quelques mots tatares,
-et tantôt grognait comme un ours; il courait de côté et d'autre,
-puis s'asseyait, faisait d'épouvantables grimaces et d'horribles
-contorsions de corps, tournant les yeux, les fermant et gesticulant
-comme un insensé. Ce jeu ayant duré un quart d'heure, un homme lui
-ôta le tambour, et le sortilége finit. Nous demandâmes ce que tout
-cela signifiait; il répondit que, pour consulter le diable, il
-fallait s'y prendre de cette manière; que cependant tout ce qu'il
-avait fait n'était que pour satisfaire notre curiosité, et qu'il
-n'avait pas encore parlé au diable. Par d'autres questions, nous
-apprîmes que les Tatares ont recours au kan lorsqu'ils ont perdu
-quelque chose, ou lorsqu'ils veulent avoir des nouvelles de leurs
-amis absents. Alors le kan se sert d'un paquet de quarante-neuf
-morceaux de bois, gros comme des allumettes; il en met cinq à
-part, et joue avec les autres, les jetant à droite et à gauche avec
-beaucoup de grimaces et de contorsions; puis il donne la réponse
-comme il peut. Le kan leur fait accroire que par ses conjurations
-il évoque le diable, qui vient toujours du côté de l'occident et en
-forme d'ours, et lui révèle ce qu'il doit répondre. Il leur fait
-entendre qu'il est quelquefois maltraité cruellement par le diable,
-et tourmenté jusque dans le sommeil. Pour mieux convaincre ces bonnes
-gens de son commerce avec le diable, il fait semblant de s'éveiller
-en sursaut, en criant comme un possédé. Nous lui demandâmes pourquoi
-il ne s'adressait pas plutôt à Dieu, qui est la source de tout bien.
-Il répondit que ni lui ni les autres Tatares ne savaient rien de
-Dieu, sinon qu'il faisait du bien à ceux mêmes qui ne l'en priaient
-pas; que, par conséquent, ils n'avaient pas besoin de l'adorer;
-qu'au contraire ils étaient obligés de rendre un culte au diable,
-afin qu'il ne leur fît point de mal, parce qu'il ne songeait
-continuellement qu'à en faire. Ces Tatares, sur ces beaux principes,
-font des offrandes au diable et brassent souvent de gros tonneaux de
-bière qu'ils jettent en l'air ou contre les murs, pour que le diable
-s'en accommode. Quand ils sont près de mourir, toute leur inquiétude
-et leur frayeur, c'est que leur âme ne soit la proie du diable. Le
-kan est alors appelé pour battre le tambour, et pour faire leurs
-conventions avec le diable, en le flattant beaucoup. Ils ne savent
-pas ce que c'est que leur âme, ni où elle va; ils s'en embarrassent
-même fort peu, pourvu qu'elle ne tombe point entre les mains du
-diable. Ils enterrent leurs morts, ou les brûlent, ou les attachent à
-un arbre pour servir de proie aux oiseaux.
-
-Les instruments du labour dont ils se servent, ils les fabriquent
-eux-mêmes du fer dont on vient de parler. Ces instruments consistent
-en un seul outil qui a la forme d'un demi-cercle fort tranchant, et
-dont le manche fait avec le fer un angle droit. Ils travaillent avec
-cet outil dans les champs comme on travaille dans nos jardins avec
-la houe, et n'entament la terre, en labourant, qu'à la profondeur de
-quelques pouces. Pour faire leur farine, ils broient le grain entre
-deux pierres.
-
-Notre compagnon Muller fit tout ce qu'il put pour obtenir d'eux le
-tambour magique. Le kan en marqua beaucoup de tristesse; et comme
-on répondait à toutes les défaites qu'il cherchait pour ne s'en pas
-dessaisir, tout le village nous pria de ne pas insister davantage,
-parce qu'étant privés de ce tambour, ils seraient tous perdus,
-ainsi que leur kan. Ces belles raisons ne servirent qu'à nous faire
-insister encore davantage, et le tambour nous fut remis. Le kan,
-par une ruse tatare, pour fasciner les yeux de ses gens et leur
-diminuer le regret de cette perte, avait ôté quelques ferrements de
-l'intérieur du tambour.
-
-Kusnetzk est dans un pays autrefois habité par les Tatares, qui, se
-trouvant trop resserrés du côté de la Russie, se sont retirés peu à
-peu vers la frontière des Kalmouks. Cette ville est située sur le
-rivage oriental du Tom; elle se divise en trois parties: la haute,
-la moyenne et la basse ville. Les deux premières sont situées sur la
-plus grande élévation du rivage; la ville basse est dans une plaine
-qui s'étend de l'autre côté: c'est la plus peuplée des trois.
-
-Dans la ville haute, il y a une citadelle de bois qui a une chapelle.
-La ville moyenne est décorée d'un ostrog, qui contient la maison du
-gouverneur et la chancellerie. Le nombre des maisons, dans les trois
-villes, se monte à environ cinq cents.
-
-Les habitants sont paresseux et adonnés à l'oisiveté: on a de la
-peine à avoir des ouvriers pour de l'argent. Le Tom est assez
-poissonneux; cependant on ne trouve point de poissons dans les
-marchés; on n'y connaît pas non plus les fruits: on n'y trouve
-que de la viande et du pain. Chacun cultive ici le blé dont il
-a besoin pour son pain, et l'on peut dire que c'est la seule
-occupation qu'aient les habitants. Leurs terres à blé sont toutes
-sur les montagnes, non dans les vallées; et la raison qu'ils en
-donnent, c'est qu'il fait beaucoup plus froid dans les vallées que
-sur les montagnes. On n'y connaît plus aucune espèce de gibier;
-les habitants nous assurèrent que, quand on bâtit cette ville, le
-canton fourmillait de zibelines, d'écureuils, de martres, de cerfs,
-de biches, d'élans et d'autres animaux; mais qu'ils l'ont abandonné
-depuis, et qu'ils se sont retirés dans un pays inhabité, comme
-l'était celui-ci avant la fondation de Kusnetz. La plupart des villes
-de Sibérie sont assez commerçantes; mais celle-ci n'a aucun commerce.
-
-Le jour de notre départ fixé, un de nos compagnons, Muller, prit la
-route par terre avec notre interprète et un Tatare, moi je partis
-par eau sur le Tom avec le reste de la troupe et un interprète de
-cette nation. Malgré les obstacles de la navigation, le froid qui
-augmentait nous fit redoubler d'activité pour arriver à Tomsk le
-lendemain.
-
-Les fondements de cette ville ont été jetés sous le règne du czar
-Féodor Ivanovitch, vingt ans avant la construction de celle de
-Kusnetz. Ce n'était d'abord qu'une forteresse pour contenir les
-peuples du voisinage; mais ayant été soumis peu à peu, ils s'y sont
-rassemblés et ont formé une ville qui renferme dans son enceinte
-plus de deux mille maisons; elle est, après Tobolsk, la plus
-considérable de la Sibérie. Le ruisseau l'_Uschaika_ la traverse
-par le milieu et se décharge au nord dans le Tom. On la divise en
-haute et basse ville. On y trouve les marchandises au même prix qu'à
-Saint-Pétersbourg, et tout ce qu'on peut désirer en fourrures non
-préparées.
-
-La situation de cette ville la rend plus propre au commerce qu'aucune
-autre du pays. On y arrive commodément pendant l'été par l'Irtisch,
-l'Obi et le Tom. Par terre, la route de Ieniseisk et de toutes les
-villes de Sibérie situées plus à l'est et au nord, passe par Tomsk.
-Non-seulement il arrive tous les ans une ou deux caravanes de la
-Kalmoukie, mais encore toutes celles qui vont de la Chine en Russie
-et de la Russie en Chine, prennent leur route par cette ville; elle
-a de plus son commerce intérieur, dont les affaires sont sous la
-direction d'un magistrat particulier.
-
-Les vieux croyants ou non-conformistes, (stara-wiertsy) sont en grand
-nombre dans cette ville, et l'on prétend que toute la Sibérie en est
-remplie. Ils sont tellement attachés aux anciens usages, que, depuis
-la publication de la défense de porter des barbes, ils aiment mieux
-payer à la chancellerie cinquante roubles chaque année que de se
-faire raser. Un homme de notre troupe alla un jour se baigner chez
-un de ces stara-wiertsy ou roskolniks; aussitôt qu'il fut sorti, le
-vieux croyant cassa tous les vases dont il s'était servi ou qu'il
-avait seulement touché.
-
-Leur indolence est telle, que les bestiaux ayant été attaqués l'année
-précédente d'une maladie épidémique considérable, qui ne laissa que
-dix vaches et à peine le tiers des chevaux, aucun habitant ne chercha
-à y apporter du remède; tous se fondaient sur ce que leurs ancêtres
-n'en avaient point employé en pareil cas.
-
-Pendant notre séjour à Tomsk, nous fîmes connaissance avec un
-Cosaque assez intelligent qui avait du goût pour les sciences. Nous
-fûmes d'autant plus charmés de cette découverte, que nous avions
-ordre d'établir des correspondances partout où nous le pourrions.
-Ainsi nous demandâmes à la chancellerie qu'on laissât à cet
-homme la liberté de faire des observations météorologiques. Nous
-l'instruisîmes, et nous lui laissâmes les instruments nécessaires,
-comme nous avions déjà fait à Kasan, à Tobolsk et à Jamischewa.
-
-Lorsque l'archevêque de Tomsk arriva dans ces cantons, il fit
-chercher tous les habitants qu'on pouvait trouver: quelques-uns
-venaient de bonne volonté, mais le plus grand nombre fut amené par
-les dragons qu'il avait avec lui.
-
-Comme tous ces Tatares demeurent le long du Tschulum, rien n'était
-plus commode pour le baptême; car ceux qui ne voulaient pas se
-faire baptiser étaient poussés de force dans la rivière; lorsqu'ils
-en sortaient, on leur pendait une croix au cou, et dès lors ils
-étaient censés baptisés. Pour que ces gens pussent persévérer dans
-la nouvelle religion, on construisit dès l'année suivante une
-église à laquelle on attacha un pope russe; mais ces Tatares n'ont
-pas la moindre connaissance de la religion chrétienne. Ils croient
-que l'essentiel consiste à faire le signe de la croix, à aller
-à l'église, à faire baptiser leurs enfants, à ne prendre qu'une
-femme, à faire abstinence de ce qu'ils mangeaient autrefois, comme
-du cheval, de l'écureuil, et à observer le carême des Russes. Au
-reste, on ne peut exiger d'eux davantage, parce que les popes russes
-qui devraient les instruire ignorent leur langue, et ne peuvent s'en
-faire entendre.
-
-La petite vérole faisait alors beaucoup de ravages dans le pays.
-Cette maladie n'y est point habituelle: dix années se passent
-quelquefois sans qu'on en soit incommodé; mais quand elle commence,
-elle dure deux à trois ans sans interruption.
-
-La ville de Ieniseisk est située sur le rivage gauche ou occidental
-du Iénisée, qui, en cet endroit, a un werste et demi de largeur.
-Ce fleuve a sa source dans le pays des Mongols, et après un cours
-d'environ trois mille werstes il se décharge dans la mer Glaciale.
-La ville est plus moderne que Kusnetz: on n'y bâtit d'abord qu'un
-ostrog, comme dans la plupart des villes de Sibérie; mais l'avantage
-de sa situation a contribué à son agrandissement: elle est beaucoup
-plus longue que large, et a environ six werstes de circonférence.
-Les bâtiments publics sont la cathédrale, la maison du gouverneur,
-la vieille et la nouvelle chancellerie, un arsenal et quelques
-petites cabanes; le tout est enfermé dans un ostrog qui reste encore
-du premier établissement, mais qui est presque tombé en ruine. La
-ville contient sept cents maisons de particuliers, trois paroisses,
-deux couvents, dont un de moines et l'autre de religieuses, un
-magasin à poudre et un autre de munitions de bouche; ces deux
-magasins sont entourés d'un ostrog particulier. Dans le couvent des
-moines réside l'archimandrite (provincial) du lieu. Les habitants
-sont pour la plupart des marchands qui pourraient faire un bon
-commerce; mais l'ivrognerie, la fainéantise et la débauche corrompent
-tout.
-
-Ce que les voyageurs avancent du froid qu'on ressent en Sibérie n'est
-point exagéré; car à la mi-décembre il fut si violent, que l'air même
-paraissait gelé. Le brouillard ne laissait pas monter la fumée des
-cheminées. Les moineaux et autres oiseaux, et celui qu'on appelle
-en latin _pica varia caudata_, tombaient de l'air comme morts,
-et mouraient en effet, si on ne les portait sur-le-champ dans un
-endroit chaud. Les fenêtres, en dedans de la chambre, en vingt-quatre
-heures étaient couvertes de glace de trois lignes d'épaisseur. Dans
-le jour, quelque court qu'il fût, il y avait continuellement des
-parhélies; dans la nuit, des parasélènes et des couronnes autour de
-la lune. Le mercure descendit, par la violence du froid, à cent vingt
-degrés du thermomètre de Fahrenheit (plus de cinquante-cinq degrés
-centigrades), et plus bas par conséquent qu'on l'eût observé jusque
-alors dans la nature.
-
-Il y a dans le territoire de Ieniseisk deux sortes d'Ostiakes: ceux
-de Narim et de Iénisée; ensuite les Tunguses, qui demeurent sur le
-Tanguska et sur la rivière de Tschun; et enfin les Tatares d'Assan,
-qui habitent les bords de l'Ussolka et de la rivière d'Ona. Les
-Ostiakes et les Tatares d'Assan vivent dans la plus grande misère;
-les premiers sont tous baptisés. Il ne restait plus qu'environ une
-douzaine de ces Tatares, dont à peine deux ou trois savaient leur
-langue. C'était autrefois une tribu très-considérable. Jusqu'à
-présent on n'a pu parvenir d'aucune façon à convertir les Tunguses à
-la religion chrétienne.
-
-Krasnojarsk est plus moderne que Ieniseisk, et c'est de Moscou
-qu'on est venu la bâtir. Elle est sur la rive gauche du Iénisée; à
-son extrémité est la rivière de Kastcha, dont une embouchure est
-au-dessous de la ville.
-
-Les habitants sont pour la plupart des Sluschiwies, qu'on y avait
-établis par la nécessité de garantir ces cantons des incursions
-des Tatares Kirgis, qui venaient ravager les environs; mais depuis
-quelques années ils se sont retirés vers le pays des Kalmouks. Depuis
-ce temps les Sluschiwies ont fait des courses sans aucun risque dans
-les environs du pays. Ils ont trouvé à travers les steppes un chemin
-assez droit depuis Krasnojarsk jusqu'à Jakusk et Tomsk, qui est
-très-commode pour voyager, surtout en été, puisque les eaux et les
-fourrages s'y trouvent en abondance.
-
-Les Sluschiwies mènent ici une vie fort agréable; ils sont riches en
-chevaux et en bestiaux, qui ne leur coûtent pas beaucoup à nourrir.
-Ils les laissent paître sur les steppes; car en hiver même on y voit
-peu de neige, et quand il y en a les bestiaux fouillent dans la
-terre, et en tirent toujours assez de racines et de plantes pourries
-pour ne pas mourir de faim. Il est vrai qu'en Russie un cheval tire
-plus que trois des leurs, et qu'une vache y donne vingt fois plus de
-lait que celles de ces cantons. On cultive ici du blé, et la terre
-est si fertile qu'il suffit de la remuer légèrement pour y semer
-pendant cinq à six années consécutives sans le moindre engrais. Quand
-elle est épuisée, on en choisit une autre qui n'exige pas plus de
-soins; ce qui convient fort à la paresse des habitants.
-
-Les antiquités qu'on trouve ici ont été tirées des anciens tombeaux,
-qui sont en grand nombre près d'Abakansk et de Sajansk. On y a
-autrefois déterré beaucoup d'or, preuve de la richesse des Tatares
-dans le temps de leur ancienne puissance. J'ai vu chez le gouverneur
-actuel une grande soucoupe et un petit pot, l'un et l'autre
-d'argent doré. Il y avait sur la soucoupe des figures ciselées qui
-ressemblaient à des griffons. On trouve encore assez souvent des
-couteaux en cuivre, de petits marteaux de différentes formes, des
-garnitures de harnais de chevaux, du bronze ou du métal de cloches,
-et de l'argent faux de la Chine.
-
-A Kanskoï-Ostrog, nous fîmes chercher quelques Tatares du canton.
-Ils sont en général assez pauvres: les hommes aussi bien que les
-femmes sont tout nus sous leur robe et n'ont jamais porté de chemise.
-Ceux d'entre eux qui sont baptisés se distinguent des autres à cet
-égard, mais ils sont en très-petit nombre; ils ont tous l'air fort
-malpropre, parce qu'ils ne se lavent jamais; et quand on leur demande
-la raison de cette négligence, ils répondent que leurs pères ne se
-sont jamais lavés non plus qu'eux, et qu'ils n'ont pas laissé que de
-bien vivre. Ces mêmes Tatares, au lieu de pain, mangent aussi des
-oignons ou d'autres espèces de plantes, et dédaignent l'agriculture.
-Leur exercice continuel est la chasse des zibelines; ils la font de
-différentes façons.
-
-Quand l'animal ne sait plus de quel côté tourner, il monte sur un
-arbre fort haut, et les Tatares y mettent aussitôt le feu. L'animal,
-que la fumée incommode, saute en bas de l'arbre, se prend dans un
-filet tendu à l'entour, et est tué.
-
-Aux environs de l'ostrog de Balachanskoï habitent un grand nombre
-de Buraetes, qui négligent la culture des terres, et ne vivent que
-du commerce de leurs bestiaux. Leurs bœufs sont fort estimés.
-Contre l'usage général, les Bratskis de ce canton exercent un art
-dans lequel ils ne réussissent pas mal: ils savent si bien incruster
-dans le fer l'argent et l'étain, qu'on prendrait ce travail pour
-de l'ouvrage damasquiné. La plupart des harnais des chevaux, des
-ceinturons et des autres ustensiles qui en sont susceptibles, sont
-ornés de ces incrustations.
-
-
-II
-
-PROVINCE D'IRKOUTSK
-
- Nikolskaia-Sastawa--Baïkal (lac).--Selinginsk
- (ville).--Frontière de la Chine (bureau de péage).--Irkoutsk
- (capitale).--Ilimsk (ville).--Tunguses (habitants).--Yakoutsk
- (ville).--Monts d'aimant.--Retour.
-
-Dès les premiers jours de notre arrivée à Irkoutsk, nous résolûmes
-d'aller à Selinginsk par les chemins d'hiver, et de là de pousser
-plus loin par les chemins d'été. Mais comme on nous avait représenté
-ce voyage, tel que nous l'avions projeté, si pénible et si difficile,
-qu'on ne pouvait le faire qu'à cheval, nous ne jugeâmes point à
-propos de nous embarrasser de beaucoup de bagages, et nous en
-laissâmes une partie. Nous avions en tout trente-sept voitures,
-et il est d'usage en Russie de fournir autant de chevaux de poste.
-Conformément à cette règle, la chancellerie d'Irkoutsk ordonna de
-nous amener seulement trente-sept chevaux, sans considérer que la
-première poste où nous devions en changer était à plus de deux cents
-werstes. Le gouverneur ne voulut jamais écouter nos représentations.
-Nous déclarâmes à la chancellerie que nous étions résolus de rester
-à Irkoutsk une année entière, à ses risques et dépens, si elle ne
-donnait pas ses ordres pour nous faire fournir un grand nombre de
-chevaux. On parut d'abord s'en effrayer peu; mais dès le lendemain
-nous apprîmes que les ordres étaient donnés pour nous satisfaire.
-Ainsi, tout se trouvant prêt pour notre voyage, et nos instruments
-étant chargés, nous fîmes partir toute notre suite le 23, avant midi.
-Le 25, à trois heures du matin, nous arrivâmes à Nikolskaia-Sastawa.
-Ce qu'on nomme en Sibérie _sastawa_ est un endroit où se lève un
-droit de péage; le bureau de ce lieu reçoit le péage de toutes les
-marchandises qui viennent de la frontière de la Chine, et qui ne
-peuvent guère prendre une autre route. Comme ces marchandises sont
-nombreuses, la place de receveur est très-lucrative, et il ne faut
-guère plus d'un an pour s'enrichir. C'est le gouverneur qui dispose
-de cet emploi; et ceux qui veulent l'obtenir l'achètent à force de
-présents. Le pot-de-vin ordinaire est de trois cents roubles. On
-nous raconta que cette place s'étant trouvée depuis peu vacante, il
-s'était présenté trois compétiteurs, dont chacun comptait emporter la
-place; qu'elle avait été promise en effet à chacun d'eux séparément;
-qu'enfin, ayant obtenu tous trois l'agrément du gouverneur, ils
-avaient payé chacun les trois cents roubles, et s'en étaient fort
-bien trouvés.
-
-Arrivés à cette station, nous nous trouvâmes sur le lac Baïkal,
-dont les glaces étaient encore très-fortes et pouvaient porter nos
-traîneaux sans danger. Nous le traversâmes obliquement jusqu'à son
-bord méridional.
-
-C'est comme un article de foi chez les peuples de cette contrée de
-donner le nom de mer au lac Baïkal, et de ne point l'appeler un
-lac. Cette mer est déshonorée, selon eux, lorsqu'on la rabaisse à
-la simple dénomination de _lac_, et c'est un outrage dont elle ne
-manque point de se venger. Ils croient que cette mer a quelque chose
-de divin, et par cette raison ils la nomment de toute ancienneté
-_Swiatoï-Mare_, c'est-à-dire _mer sacrée_.
-
-Le lac Baïkal s'étend fort loin en longueur de l'ouest à l'est. Sur
-toutes les cartes que nous avions vues jusque alors, ses limites à
-l'orient n'étaient pas marquées, parce que vraisemblablement personne
-n'avait été jusque-là. On estime communément que sa longueur est de
-cinq cents werstes. Sa largeur, du nord au sud, en ligne droite,
-n'est guère que de vingt-cinq à trente werstes, et dans quelques
-endroits elle n'en excède pas quinze. Il est environné de hautes
-montagnes, sur lesquelles cependant, lorsque nous y passâmes, il
-y avait très-peu de neige. Une autre particularité de ce lac,
-c'est qu'il ne se prend que vers Noël, et qu'il ne dégèle qu'au
-commencement de mai. De là, nous marchâmes quelque temps sur un bras
-de la rivière de Selenga, où nous avions pour perspective une chaîne
-de montagnes, et nous vînmes le même jour au soir à Kanskoï-Ostrog,
-situé sur le ruisseau de Kabana.
-
-Ici nous commençâmes à nous apercevoir de la disette et de la cherté
-des vivres, qu'on a plus de peine à se procurer que dans tout ce que
-nous avions déjà parcouru de la Sibérie.
-
-Quoiqu'il y ait des terres labourées et de bons pâturages, les gens
-du pays sont dans l'habitude de ne vouloir rien vendre qu'à un prix
-exorbitant. On nous demanda cinquante kopeks (deux francs cinquante
-centimes) pour un poulet. Nous voulions acheter un veau, il n'y eut
-pas moyen d'en avoir; on nous dit que, si l'on se défaisait du veau,
-la vache ne donnerait plus de lait; c'est le langage que les paysans
-tiennent dans toute la Sibérie. Si le veau vient à mourir ou à être
-vendu, voici ce qu'on fait pour tromper la vache: on empaille la peau
-d'un veau, et quand on veut avoir du lait de la mère, on lui montre
-cette effigie; elle en donne alors, et non autrement.
-
-Partis de là, nous vîmes deux chaînes de montagnes entre lesquelles
-il fallut passer, et que le Selenga traverse. Nous fîmes encore
-pendant deux à trois jours une marche assez pénible, partie à travers
-des montagnes, partie sur le Selenga, partie dans des steppes arides;
-la difficulté d'avoir des chevaux renaissait à chaque station, par la
-mauvaise volonté des gens du pays.
-
-Arrivés à Selinginsk, nous fîmes bientôt nos dispositions pour le
-voyage que nous voulions faire à la frontière de la Chine, telle
-qu'elle fut réglée en 1727 par un commissaire impérial. Cette
-frontière était autrefois reculée jusqu'à la rivière de Bura, qui est
-à environ huit werstes au sud: c'était au delà de cette rivière que
-les Chinois recevaient les ambassadeurs de Russie. Or, il est certain
-que cette frontière était beaucoup plus avantageuse aux Russes, que
-la nouvelle, qui est arbitraire et tirée par le steppe à travers des
-montagnes où l'on ne voit d'autres limites que des pierres élevées
-appelées _majakes_, et marquées de quelque chiffre. Deux slobodes,
-l'une russe, l'autre chinoise, sont établies sur cette frontière,
-dans le terrain le plus aride, puisque c'est un misérable steppe qui
-ne produit rien; de sorte qu'on n'y trouve point de quoi nourrir ni
-abreuver les chevaux. Aussi tout y est d'une cherté extraordinaire.
-
-Les slobodes sont bâties depuis 1727. La slobode russe est au nord,
-et l'autre au midi: elles ne sont qu'à cent vingt brasses l'une
-de l'autre. Entre les deux stations, mais plus près de la slobode
-chinoise, on voit deux colonnes de bois élevées d'environ une brasse
-et demie sur celle qui est en deçà; on lit en caractères russes:
-_Slobode du commerce de la frontière russe_; sur l'autre, qui n'en
-est éloignée que d'une brasse, on voit quelques caractères chinois.
-
-Entre les deux slobodes, dans les montagnes, il y a des gardes posées
-pour empêcher de part et d'autre que personne ne viole les frontières.
-
-Quant au commerce qui se fait ici, les marchands russes y ont du
-drap, de la toile, des cuirs de Russie, de la vaisselle d'étain, et
-toutes sortes de pelleteries qu'ils vendent en cachette. Les Chinois,
-que les Russes appellent _naimantschins_ (marchands), y apportent
-différentes soieries, telles que des damas de toute espèce, des
-satins de toute qualité, du chagrin, des gazes, des crêpes, une sorte
-d'étoffe de soie sur laquelle sont collés des fils d'or, à l'usage
-des ecclésiastiques; des cotonnades de diverses sortes, des toiles,
-des velours, du tabac de la Chine, de la porcelaine, du thé, du
-sucre en poudre, du sucre candi, du gingembre confit, des écorces
-d'oranges confites, de l'anis étoilé, des pipes à fumer, des fleurs
-artificielles de papier et de soie, des aiguilles à trous ronds,
-des poupées d'étoffe de soie et de porcelaine, des peignes de bois,
-toutes sortes de bagatelles pour les Bratskis et les Tunguses; du
-zunzoing, que nous nommons _gensing_, des bibles chinoises imprimées
-sur étoffe de soie, et d'autres garnies d'ivoire, des ceinturons
-de soie, des rasoirs, des perles, de l'eau-de-vie, de la farine,
-du froment, du poivre, des couteaux et des fourchettes; des habits
-chinois, des éventails, etc.
-
-Voilà les marchandises qui forment le commerce de cette frontière; et
-l'on voit que les marchandises chinoises excèdent de beaucoup celles
-des Russes.
-
-L'intelligence de ceux-ci cède encore à la sagacité des Chinois;
-car les derniers, sachant que les marchands russes qui font le
-voyage de la frontière ne cherchent qu'à se débarrasser de leurs
-marchandises pour pouvoir s'en retourner promptement, attendent
-qu'ils commencent à s'ennuyer, et les amènent par leur lenteur à se
-défaire de leurs marchandises aux prix qu'ils ont résolu d'y mettre.
-Je voulus obtenir des Chinois quelques-uns de leurs médicaments, et
-je n'ai jamais pu m'en procurer. On ne peut pas non plus, quelques
-observations qu'on leur fasse, tirer d'eux les moindres lumières sur
-leur pays. Les Chinois qui viennent à Kiachta sont de la plus vile
-condition; ils ne connaissent que leur commerce; et du reste, ce sont
-des paysans grossiers. Ils ont à leur tête une espèce de facteur
-envoyé du collége des affaires étrangères à Pékin; il est changé
-tous les deux ans. Il discute non-seulement toutes les contestations
-des Chinois, mais encore celles qui surviennent entre eux et les
-marchands russes; et dans le dernier cas il agit de concert avec le
-commissaire de Russie.
-
-La ville de Selinginsk, bâtie en 1666, est située sur la rive
-orientale du Selenga; ce ne fut d'abord qu'un simple ostrog
-(bourgade), selon l'usage du pays. Environ vingt ans après, on
-construisit la forteresse qui subsiste encore, et ce lieu lui
-doit son accroissement. La ville s'étend le long de la rivière,
-et a environ deux werstes de longueur, mais elle est étroite. La
-manière de vivre des habitants diffère peu de celle des Bratskis.
-Ils mangent tranquillement ce qu'ils trouvent, et prennent surtout
-beaucoup de thé. Trop paresseux pour ramasser un peu de fourrage et
-en nourrir leurs bestiaux, ils les laissent courir l'hiver et l'été
-pour chercher à paître où ils peuvent. Il y a dans la ville quelques
-boutiques, mais où l'on ne trouve presque rien; ils aiment mieux
-rester couchés derrière leurs poêles pendant cinquante-une semaines,
-que de se donner la moindre peine pour gagner quelque chose. Enfin,
-la cinquante-deuxième, ils vont à Kiachta, et ce qu'ils y gagnent
-leur suffit pour vivre pendant l'année entière.
-
- * * * * *
-
-La ville d'Irkoutsk, bâtie vers l'an 1661, est, après Tobolsk et
-Tomsk, une des plus grandes villes de la Sibérie. Elle est située
-sur la rive orientale de l'Angara, dans une belle plaine, vis-à-vis
-de l'embouchure de l'Irkoutsk, d'où elle tire son nom. Il y a plus
-de neuf cents maisons assez bien construites, et dont le plus grand
-nombre contient, outre la chambre du poêle et celle du bain, une
-chambre sans fumée où se tient la famille; mais toutes ces maisons
-sont en bois. Le comte Sawa Wladislawitz a fait entourer cette ville,
-comme les autres de ce district, de palissades en carré, excepté du
-côté de la rivière, qui est fortifiée par la nature.
-
- * * * * *
-
-La ville d'Irkoutsk a un gouverneur général auquel toute la province
-est soumise. De lui dépendent les gouverneurs de Selinginsk, de
-Nertschinsk, d'Ilimsk, d'Yakoutsk, et les commandants d'Okhotsk et
-de Kamtchatka. Ses revenus sont beaucoup plus considérables que
-ceux du gouverneur général de Tobolsk, dont il est dépendant; et
-les émoluments annuels qu'il se procure, indépendamment des gages
-ordinaires de son office, ne vont guère à moins de trente mille
-roubles. Il se fait craindre des gouverneurs subalternes qui lui sont
-soumis; mais il ne craint pas aisément qu'on lui fasse des affaires,
-attendu le grand éloignement de Tobolsk.
-
-Irkoutsk a un évêque (schismatique) qui ne siége pas, mais dont la
-résidence est dans un couvent bâti à cinq werstes de distance, au
-côté occidental de l'Angara. On devait lui bâtir prochainement une
-maison dans la ville. C'est de cet évêque que dépendent toutes les
-fondations ecclésiastiques qui sont dans la province d'Irkoutsk, tout
-le clergé séculier et régulier.
-
-La police est assez bien faite dans cette ville. Toutes les grandes
-rues ont des chevaux de frise et des gardes de nuit. Les officiers
-de la police font la patrouille pendant la nuit; ils arrêtent tous
-ceux qui commettent quelque désordre dans les rues, et visitent de
-temps en temps les maisons suspectes. Cependant il arrive souvent
-que les cabarets sont, pendant la nuit, pleins de monde, contre les
-ordonnances expresses publiées par toute la Russie.
-
-Les environs d'Irkoutsk sont agréables, quoique montagneux. Il y a
-surtout de belles prairies du côté occidental de l'Angara. On ne
-cultive point de blé dans le district de cette ville: tout ce qui
-s'y en consomme est amené des plaines de l'Angara, des slobodes
-situées sur la rivière d'Irkoutsk et sur la Komda, et du territoire
-d'Ilimsk. Le gibier n'y manque pas; on y trouve des élans, des cerfs,
-des sangliers et autres bêtes fauves. En volaille et volatile, il y
-a des poules et des coqs, des poules de bruyère, des perdrix, des
-francolins, des gelinottes, etc.
-
-L'Angara n'est pas fort poissonneux; mais le lac Baïkal y supplée
-abondamment. A l'égard des marchandises étrangères, celles de la
-Chine n'y sont pas beaucoup plus chères qu'à Kiachta, et toutes
-en général y sont parfois (surtout au printemps dès que les
-eaux sont dégelées) à presque aussi bon compte qu'à Moscou et à
-Saint-Pétersbourg. Le commerce de la Chine attire ici des marchands
-de toutes les villes de Russie; ils y viennent du commencement au
-milieu de l'hiver, et commercent pendant toute cette saison avec les
-Chinois. Si, dans cet espace de temps, ils n'ont pu tout vendre,
-comme ils sont obligés de s'en retourner aussitôt que les rivières
-sont navigables, ils se défont promptement de leurs marchandises,
-et les donnent quelquefois à meilleur compte qu'on ne les trouve à
-Moscou et à Saint-Pétersbourg. Ce qui les presse encore de vendre,
-c'est qu'à leur retour en Russie ils ont besoin d'argent pour payer
-les péages et les mariniers qui conduisent leurs bateaux. Ainsi, dans
-la nécessité de faire de l'argent à quelque prix que ce soit, les
-marchandises qu'ils n'ont pas vendues aux Chinois, ils les laissent
-ordinairement à des commissionnaires de cette ville, qui les débitent
-comme ils peuvent en boutique. Quelques-uns d'entre eux cependant
-vont jusqu'à Yakoutsk avec les marchandises qu'ils ont prises en
-échange des Chinois, et cherchent à les y placer. De cette façon,
-un marchand russe fait quelquefois un très-long voyage avant de
-retourner chez lui; il part au printemps de Moscou, arrive dans l'été
-à la foire de Makari, et au commencement de l'année suivante à celle
-d'Yrbit. Dans la première, il cherche à troquer quelques-unes de ses
-marchandises contre d'autres dont il puisse tirer un meilleur parti
-à Yrbit. Là, au contraire, il porte ses vues sur le commerce de la
-Chine. Quand il lui reste une espèce de marchandise qu'il ne peut
-pas débiter avantageusement à Yrbit, il cherche à s'en débarrasser
-pendant l'hiver à Tobolsk. Il part de cette ville dans le printemps,
-parcourt toute la Sibérie, et arrive en automne à Irkoutsk; ou, si
-les glaces ne lui permettent pas d'aller si loin, il ne manque pas
-de s'y rendre au commencement de l'hiver. Il va alors à Kiachta,
-et au printemps à Yakoutsk; de là il tâche, en s'en retournant, de
-s'avancer de six à sept cents werstes pendant que les eaux sont
-encore ouvertes, et il pousse un traîneau droit à Kiachta, où il
-travaille à se défaire de ses marchandises de Yakoutsk; il revient
-au printemps à Irkoutsk, et arrive en automne à Tobolsk. L'hiver et
-l'été suivants, il visite les foires d'Yrbit et de Makari. Enfin,
-après quatre ans et demi de courses, il reprend la route de Moscou:
-or, pour peu qu'il entende le commerce, ou qu'il ait la chance
-favorable, il doit dans cet espace de temps gagner pour le moins
-trois cents pour cent.
-
-La ville d'Ilimsk est située sur le rivage septentrional de l'Ilim,
-large en cet endroit de quarante à cinquante brasses, dans une
-vallée formée par de hautes montagnes qui s'étendent de l'orient à
-l'occident, et si étroite, qu'en y comprenant la rivière, elle n'a
-pas cent brasses de largeur: sa longueur est à peu près d'un werste.
-
-Toutes les maisons des habitants sont très-misérables; il ne faut
-pas s'en étonner, c'est le pays de la paresse: on n'y fait presque
-autre chose que boire et dormir. Toute l'occupation des habitants se
-borne à tendre des piéges aux petits animaux, à creuser des fosses
-pour attraper les gros, et à jeter du sublimé aux renards; ils sont
-trop paresseux pour aller eux-mêmes à la chasse. Quelques-uns vivent
-d'un petit troupeau que leurs pères leur ont laissé, et se gardent
-bien de cultiver eux-mêmes la terre: ils louent pour cela des Russes
-qui sont exilés dans ce canton et quelquefois des Tunguses, qu'ils
-frustrent ordinairement de leur salaire.
-
-Les Tunguses, pendant l'hiver, ne vivent que de leur chasse, et c'est
-pour cela qu'ils changent si souvent d'habitation. Les rennes leur
-servent alors de bêtes de charge ou d'attelage pour tirer un léger
-traîneau. Ils leur mettent sur le dos une espèce de selle formée
-avec deux petites planches étroites, longues d'un pied et demi; ils
-y attachent leurs ustensiles, ou font monter dessus les enfants et
-les femmes malades. On ne peut pas beaucoup charger les rennes, mais
-ils vont fort vite. Leur bride consiste en une sangle qui passe sur
-le cou de l'animal; et quelque profonde que soit la neige, il passe
-par-dessus sans jamais enfoncer: ce qui provient en partie de ce
-que le renne en marchant élargit considérablement la sole de ses
-pieds, en partie de ce qu'il tient cette sole élevée par-devant, et
-ne touche point la neige à plat. Si les rennes ne suffisent pas
-pour porter tous les ustensiles, le Tunguse s'attelle lui-même au
-traîneau. Dès qu'ils sont arrivés à l'endroit où ils sont résolus
-de se fixer pour quelque temps, après avoir dressé la jurte, ils
-chassent aussitôt dans les environs, en courant sur leurs larges
-patins. Lorsqu'ils ne trouvent plus de gibier, ils passent avec leurs
-familles dans un autre canton, et ils continuent cette façon de vivre
-pendant tout l'hiver. Le meilleur temps pour la chasse est depuis le
-commencement de l'année jusque vers le mois de mars, parce qu'alors
-il tombe peu de neige et que les traces des animaux y restent
-plus longtemps. En été et en automne, ils se nourrissent presque
-uniquement de poisson, et dressent, pour cet effet, leurs jurtes sur
-le bord des rivières.
-
-Les Tunguses se construisent eux-mêmes des barques fort étroites à
-proportion de leur longueur, et dont les deux bouts finissent en
-pointe; leurs plus grosses barques ont à peine trois brasses et demie
-de longueur, et un arschine (aune) dans leur plus grande largeur,
-qui est le milieu; les petites barques sont longues d'environ une
-brasse et ont six werschoks (un werschok est la sixième partie d'un
-arschine) de largeur. Elles sont faites d'écorce de bouleau cousue;
-et pour qu'elles ne prennent point l'eau, les coutures et tous les
-endroits où se trouvent des fentes et des ouvertures sont enduits
-d'une sorte de goudron; elles sont de plus bordées par en haut avec
-le bois dont on fait des cercles de tonneaux; d'autres cercles sont
-encore appliqués dans toute la largeur de la barque, et coupés par de
-semblables cercles qui la traversent en longueur, en sorte que par
-leur position ils renforcent la barque. Leurs plus grands bâtiments
-tiennent quatre hommes assis, et les plus petites barques n'en
-tiennent qu'un. Les Tunguses remontent et descendent les rivières
-dans ces barques avec une rapidité étonnante: quand une rivière
-fait un grand détour, ou qu'ils ont envie de passer dans une rivière
-voisine, ils mettent la barque sur leurs épaules, et la portent par
-terre jusqu'à ce que la fantaisie leur prenne de se rembarquer.
-Autant la barque porte d'hommes, autant elle a de rames. Ces rames
-sont larges aux deux bouts; car on rame et on gouverne en même temps,
-et par conséquent on est obligé de les faire aller continuellement
-tantôt d'un côté, tantôt de l'autre.
-
-Les Tunguses d'Ilimsk sont presque tous pauvres; le plus grand
-nombre n'a pas plus de six rennes, et ceux qui en ont cinquante sont
-regardés comme très-riches, parce que ces animaux forment toute leur
-richesse. Leur habillement est simple; ils portent en tout temps
-sur leur peau une pelisse de peau de renne, dont le poil est tourné
-en dehors, et qui descend un peu plus bas que les genoux: cette
-pelisse se ferme par-devant avec des courroies. Les femmes en ont
-de semblables, mais la fourrure est tournée en dedans. Quand elles
-veulent se parer, elles portent de plus une soubreveste de peau de
-daim, le poil tourné en dehors, qui ne descend que jusqu'aux hanches,
-et est ouverte sur la poitrine.
-
-Leur religion permet la polygamie. Ils ont des idoles de bois, et
-leur adressent soir et matin des prières pour en obtenir une chasse
-ou une pêche abondante; c'est à quoi se bornent presque tous leurs
-vœux. Ils sacrifient au diable le premier animal qu'ils ont tué à
-la chasse, et sur le lieu même; ce qu'ils font de cette manière: ils
-dévorent la viande, gardent la peau pour leur usage, et n'exposent
-que les os tout secs sur un poteau, pour la part du diable: c'est du
-moins n'être pas trop dupe, et traiter le démon comme il le mérite.
-Si la chasse est heureuse, les chasseurs, de retour à la jurte,
-en font des remerciements à l'idole, la caressent beaucoup et lui
-font goûter du sang des animaux qu'ils ont tués. Si la chasse, au
-contraire, n'a pas bien réussi, ils s'en prennent à l'idole et la
-jettent de dépit d'un coin de la jurte à l'autre. Quelquefois on la
-met en pénitence, et l'on est un certain temps sans lui rendre aucune
-sorte de culte, sans lui marquer aucun respect; ou quand on est bien
-piqué contre elle, on la porte à l'eau pour la noyer.
-
-Les Tunguses ont une façon de prendre les muscs et les daims. Quand
-les petits de ces animaux sont égarés, ils ont un cri particulier
-pour appeler leurs mères: cette découverte faite par les Tunguses
-leur donne la facilité de prendre ces animaux, ce qu'ils font
-toujours dans l'été. Ils n'ont qu'à plier un morceau d'écorce de
-bouleau, avec lequel ils imitent le cri des jeunes muscs et des
-petits daims, et leurs mères accourant à ces cris, ils les tuent sans
-peine à coups de flèches.
-
-La manière dont se fait la chasse des zibelines a quelques
-circonstances singulières. Il se forme ordinairement une société de
-dix à douze chasseurs qui partagent entre eux toutes les zibelines
-qu'ils prennent. Avant de partir pour la chasse, ils font vœu
-d'offrir à l'église une certaine portion de leurs prises; ils
-choisissent entre eux un chef à qui toute la compagnie est tenue
-d'obéir; ce chef est appelé _peredowschick_, c'est-à-dire conducteur,
-et ils lui portent un si grand respect qu'ils s'imposent eux-mêmes
-les lois les plus sévères pour ne point s'écarter de ses ordres.
-Quand quelqu'un manque à l'obéissance qu'il doit au conducteur,
-celui-ci le réprimande; il est même en droit de lui donner des coups
-de bâton, et ce châtiment se nomme, ainsi que la simple réprimande,
-une _leçon_ (_utschenié_). Outre cette leçon, le réfractaire perd
-encore toutes les zibelines qu'il a prises. Il lui est défendu d'être
-assis en cercle avec les autres chasseurs pendant leurs repas; il
-est obligé de se tenir debout et de faire tout ce que les autres
-lui commandent. Il faut qu'il allume le poêle de la chambre noire,
-qu'il la tienne propre, qu'il coupe du bois, et enfin qu'il fasse le
-ménage. Cette punition dure jusqu'à ce que toute la société lui ait
-accordé son pardon, qu'il demande continuellement et debout, tandis
-que les autres mangent assis.
-
-Dès qu'on a pris une zibeline, il faut la serrer sur-le-champ sans
-la regarder; car ils s'imaginent que de parler bien ou mal de la
-zibeline qu'on a prise, c'est la gâter. Un ancien chasseur poussait
-si loin cette superstition, qu'il disait qu'une des principales
-causes qui faisaient manquer la chasse des zibelines, c'était d'avoir
-envoyé quelques-uns de ces animaux vivants à Moscou, parce que tout
-le monde les avait admirés comme des animaux rares, ce qui n'était
-point du goût des zibelines. Une autre raison de leur disette,
-c'était, selon lui, que le monde était devenu beaucoup plus mauvais,
-et qu'il y avait souvent dans leurs sociétés des chasseurs qui
-cachaient leurs prises, ce que les zibelines ne pouvaient encore
-souffrir.
-
-Les habitants du district de Kirenga et des bords du Léna, hommes et
-animaux, comme les bœufs, les vaches, sont sujets aux goîtres.
-On croit ici communément que les goîtres sont héréditaires, et que
-les enfants naissent avec ces sortes d'excroissances, ou du moins en
-apportent le germe; mais ce sentiment n'est pas général: il n'est pas
-adopté surtout par ceux qui ont des goîtres et qui cherchent à se
-marier.
-
-A l'occasion de quelques déserteurs de notre troupe, qu'avait
-effrayés l'expédition au Kamtchatka, et qui nous abandonnèrent,
-j'appris une superstition des Sibériens que j'ignorais. Lorsqu'on
-ouvrit le sac de voyage d'un de ces déserteurs que l'on avait
-arrêté, on y trouva, entre autres choses, un petit paquet rempli de
-terre. Je demandai ce que c'était. On me dit que les voyageurs qui
-passaient de leur pays dans un autre étaient dans l'usage d'emporter
-de la terre ou du sable de leur sol natal, et que partout où ils
-se trouvaient ils en mêlaient un peu dans de l'eau qu'ils buvaient
-sous un ciel étranger; que cette précaution les préservait de toutes
-sortes de maladies, et que son principal effet était de les garantir
-de celles du pays. En même temps on m'assura que cette superstition
-ne venait pas originairement de Sibérie, mais qu'elle était établie
-depuis un temps immémorial parmi les Russes mêmes.
-
-Les Yakoutes supposent deux êtres souverains, l'un cause de tout le
-bien, et l'autre du mal. Chacun de ces êtres a sa famille. Plusieurs
-diables, selon eux, ont femmes et enfants. Tel ordre de diables nuit
-aux bestiaux, tel autre aux hommes faits, tel autre aux enfants,
-etc. Certains démons habitent les nuées, et d'autres fort avant dans
-la terre. Il en est de même de leurs dieux: les uns ont soin des
-bestiaux, les autres procurent une bonne chasse, d'autres protégent
-les hommes, etc.; mais ils résident tous fort haut dans les airs.
-
-Un endroit du Léna fort célèbre par une suite de montagnes placées
-sur la rive gauche du fleuve, qui forment comme des espèces de
-colonnes élevées dans des directions différentes, attire l'attention
-de tous les voyageurs. On l'appelle _Stolbi_. Je fis arrêter notre
-bâtiment à deux werstes au-dessous de l'endroit où commence cette
-colonnade de montagnes, tant pour les voir de près que pour examiner
-la mine de fer qu'on y exploitait depuis l'année précédente pour
-la compagnie de Kamtchatka. Ces montagnes colonniformes font un
-spectacle aussi singulier que curieux. Depuis leur pied jusqu'à leur
-sommet, de grandes pièces de rochers s'élèvent les unes en forme de
-colonnes rondes, d'autres comme des cheminées carrées, d'autres comme
-de grands murs de pierre, de la hauteur de dix à quinze brasses: on
-s'imaginerait voir les ruines d'une grande ville. Plus on en est
-éloigné, plus le coup d'œil est beau, parce que les pièces de
-rochers, placées les unes derrière les autres, prennent toutes sortes
-de formes, selon le point de vue d'où on les regarde. Les arbres
-qui se trouvent entre leurs intervalles augmentent encore la beauté
-du coup d'œil. Ces montagnes occupent une étendue de trente-cinq
-werstes; elles diminuent graduellement, et se perdent enfin tout à
-fait.
-
-La pierre dont les colonnes sont formées est en partie sablonneuse
-et de toutes sortes de couleurs, en partie d'un marbre rouge
-agréablement varié. Enfin, à une certaine distance, ces montagnes
-pyramidales ou colonniformes rappellent exactement tout ce qui
-compose la perspective des villes: tours, clochers, péristyles, et
-autres édifices. Entre les rochers, ainsi figurés en colonnes, on
-trouve épars un bon minerai de fer, et l'on voit, au pied de la
-montagne où commence la perspective, deux cabanes construites avec
-des broussailles en forme de jurte, où les ouvriers se retirent la
-nuit et les jours de fête. Je me rendis à cette montagne, dont la
-hauteur est d'environ trois quarts de werste, et j'y trouvai tous les
-ouvriers travaillant: je n'avais encore vu nulle part exploiter si
-lestement une mine.
-
-Notre troupe académique se réunit à Yakoutsk, en septembre. L'hiver
-avançait. Le 19 septembre, le Léna commença à charrier de la glace,
-qui augmenta tellement de jour en jour jusqu'au 28 du même mois, que
-le fleuve en fut entièrement couvert le lendemain: on le passait
-partout en traîneau. La glace devint en peu de jours si épaisse,
-qu'on pouvait en tirer des morceaux considérables pour l'usage des
-habitants; car on fait ici de la glace unie un usage dont on n'a
-point d'idée ailleurs: elle sert à calfeutrer les maisons. Pour peu
-que les fenêtres d'un logis ne ferment pas avec précision, elles ne
-sauraient suffisamment garantir les chambres du froid extérieur.
-Les caves mêmes dans lesquelles on garde la boisson, comme bière,
-hydromel, vin, etc., ne peuvent pas être à l'abri du grand froid par
-les moyens ordinaires, comme de bonnes portes, du fumier de cheval,
-etc. C'est la rigueur du froid même qui fournit le moyen le plus
-sûr d'empêcher qu'il ne pénètre dans les habitations. On coupe de
-la glace bien nette, et dans laquelle il n'y ait point d'ordure;
-on en taille des morceaux de l'exacte grandeur des fenêtres et des
-ouvertures, et on les y applique par dehors, comme on fait ailleurs
-de doubles châssis de verre. Pour qu'ils tiennent, on ne fait qu'y
-verser de l'eau, qui, en se gelant, les attache fortement aux
-ouvertures. Ces vitraux de glace n'ôtent pas beaucoup de lumière:
-lorsqu'il y a du soleil, on voit aussi clair qu'à travers des châssis
-de verre; et quelque vent qu'il fasse au dehors, le froid n'entre
-jamais dans les chambres. Les gens aisés, dont les maisons ont des
-fenêtres, appliquent les vitraux de glace par dedans, et par là
-ne souffrent point du tout des froides émanations de la glace.
-La boisson ne se gèle pas non plus dans les caves, quand leurs
-ouvertures ou soupiraux sont garnis de ces sortes de châssis. Ceux
-mêmes qui n'ont point d'autres vitraux que ces fenêtres de glace,
-s'en trouvent fort bien, pourvu qu'ils aient l'attention de ne pas
-trop rester dans les chambres après que le poêle est fermé: cependant
-les nationaux ne prennent guère cette précaution.
-
-La ville de Yakoutsk est située dans une plaine sur la rive gauche
-du Léna, qui se jette à deux cents lieues plus loin dans la mer
-Glaciale. L'hiver y est ordinairement très-rude; mais les forêts qui
-sont au-dessus et au-dessous de la ville fournissent assez de bois.
-
-Quant à la végétation des grains, le climat n'y paraît pas propre.
-Il est vrai que le couvent de la basse ville a ensemencé autrefois
-quelques terrains d'orge qui, dans certaines années, a mûri;
-mais comme elle manquait dans d'autres temps, cette culture est
-abandonnée. Je n'ai point entendu dire qu'outre l'orge aucun autre
-grain soit parvenu à sa pleine maturité; mais c'est la qualité du
-climat, plutôt que celle du sol, qui s'oppose à la maturation des
-grains; car le terrain est noir et gras; il s'y trouve même de temps
-en temps des champs garnis de bouleaux clair-semés, ce qu'on regarde
-en Sibérie comme la marque d'une bonne terre labourable. Après tout,
-que peut produire la terre, quelque bonne qu'elle soit, lorsqu'elle
-manque de chaleur? Et quelle chaleur peut-elle avoir, quand à la fin
-de juin elle est encore gelée à la profondeur de trois pieds ou même
-davantage?
-
-Quoique dans les environs de Yakoutsk il y ait encore quelques
-montagnes, on y trouve peu ou point de sources, et c'est
-vraisemblablement parce que la terre est gelée à une certaine
-profondeur.
-
-Le séjour de toutes les personnes réunies à Yakoutsk pour le
-voyage de Kamtchatka rendait cette ville fort active, et nous n'y
-fûmes point désœuvrés. La brièveté des jours dans un climat
-rigoureux, sous la latitude de soixante-deux degrés deux secondes,
-n'encourageait pas beaucoup au travail. Il faisait à peine jour à
-neuf heures du matin. Quand il s'élevait un certain vent qui chassait
-une poussière de neige, on ne pouvait rester sans lumière aux plus
-belles heures de la journée, et par un temps serein on voyait déjà
-les étoiles avant deux heures après midi. La plupart des habitants
-profitent de ce temps oiseux pour dormir: à peine sont-ils levés pour
-manger qu'ils se recouchent encore, et quand le jour est tout à fait
-sombre, souvent ils ne se réveillent point. Nous étions bien prévenus
-du danger qu'il y avait, en s'abandonnant au sommeil, de gagner le
-scorbut: nous nous arrangeâmes en conséquence, et nous partagions
-notre temps entre le travail et la dissipation, sans en donner
-beaucoup au sommeil.
-
-Je m'amusais fort bien d'une sorte de marmottes très-communes dans
-le pays, et que les Russes nomment _iewraschka_. Ce joli petit
-animal se trouve dans les champs aux environs de Yakoutsk, et jusque
-dans les caves et dans les greniers, aussi bien dans ceux qui sont
-creusés sous terre que dans ceux qui sont au haut des maisons; car
-il est bon de remarquer que, dans tout le district de Yakoutsk, il y
-a autant de greniers à blé sous terre qu'au-dessus, parce que dans
-les premiers les grains sont à l'abri de l'humidité et des insectes.
-Tout ce qui est sous la surface de la terre, à la profondeur de deux
-pieds, y gèle presque en toute saison; ni l'humidité ni les insectes
-n'y pénètrent guère. Les marmottes des champs restent dans des
-souterrains qu'elles se creusent, et dorment pendant tout l'hiver;
-mais celles qui sont friandes de blé et de légumes sont en mouvement
-l'hiver et l'été pour chercher partout leur nourriture. Lorsqu'on
-prend cet animal et qu'on l'irrite, il mord très-fort, et pousse un
-cri sonore comme celui de la marmotte ordinaire. Quand on lui donne
-à manger, il se tient assis sur les pattes de derrière et mange avec
-celles de devant. Les femelles de ces animaux mettent bas dans les
-mois d'avril et de mai; elles ont depuis cinq jusqu'à huit petits. On
-trouve en différents endroits de la Sibérie de véritables marmottes,
-mais qui diffèrent, selon les lieux, de grosseur et de couleur. Les
-Russes et les Tatares les nomment _suroks_.
-
-L'hiver de cette année fut très-doux relativement au climat;
-cependant on éprouva de temps en temps des froids excessifs. J'en
-faillis porter de tristes marques un jour que je courus en traîneau
-pendant l'espace d'une demi-lieue avec quelques personnes. Nous
-sortions d'auprès d'un poêle bien chaud; nous étions bien garnis de
-pelisses; nous n'avions mis que six minutes à faire le trajet: nous
-trouvâmes en arrivant une chambre bien chaude, et nous avions tous le
-nez gelé.
-
-Les habitants m'assurèrent que le plus grand froid de cet hiver
-n'approchait pas de celui qu'ils avaient ressenti dans certaines
-années. On raconte même qu'il y eut un hiver où le froid fut si
-vif, qu'un gouverneur de province, en allant de sa maison à la
-chancellerie, qui n'en était pas éloignée de plus de cinquante pas,
-quoiqu'il fût enveloppé dans une longue pelisse, et qu'il eût un
-capuchon fourré qui lui couvrait toute la tête, eut les mains, les
-pieds et le nez gelés, et qu'on eut beaucoup de peine à le guérir
-de cet accident. Pendant l'hiver que nous passâmes à Yakoutsk, le
-thermomètre marquait quelquefois soixante-douze degrés au-dessous de
-zéro (trente-quatre degrés centigrades). On juge bien que sous un
-pareil ciel les hommes sont souvent exposés à avoir des membres gelés.
-
-Voici les indices du mal et les remèdes qu'on y apporte. Un membre
-qui vient d'être gelé n'a plus aucune sensibilité; il n'y reste
-aucune trace de rougeur, et il est plus blanc qu'aucun autre endroit
-du corps. Pour rétablir la partie gelée, on conseille ordinairement
-de la frotter bien fort avec de la neige. Lorsqu'on commence à
-s'apercevoir que quelque sensibilité y revient, on continue le
-frottement; mais au lieu de neige on se sert d'eau froide. Quand
-la congélation n'a pas duré bien longtemps, et n'est arrivée qu'en
-passant d'une maison à une autre, le remède le plus prompt est de
-bien frotter le membre avec un morceau de laine. Ce moyen est en
-usage à Yakoutsk, et je l'ai moi-même éprouvé avec assez de succès;
-mais quand le membre a été gelé pendant un temps considérable, les
-frottements avec la neige, avec l'eau froide et avec la laine ne
-servent à rien. Il faut dans ce cas plonger le membre gelé dans la
-neige, ensuite dans l'eau froide, et l'y tenir très-longtemps, après
-quoi l'on en vient au frottement. Les Yakoutes, dont les Russes ont
-adopté la méthode, couvrent les membres gelés de fiente de vache
-ou de terre glaise, ou de ces deux choses mêlées ensemble en même
-temps. On prétend que ce remède dissipe peu à peu l'inflammation du
-membre gelé, et lui rend la vie: il est encore regardé comme un bon
-préservatif. La plupart des Yakoutes, lorsqu'ils sont obligés de
-faire un voyage un peu long par un grand froid, enduisent de cette
-espèce d'onguent toutes les parties dont on craint la congélation;
-et tous assurent que s'ils ne sont pas entièrement garantis par cet
-enduit, il ralentit du moins l'effet de la gelée.
-
-La manière de vivre des Yakoutes ne diffère pas beaucoup de celle
-des autres nations de Sibérie; mais ils ont un usage dont il n'y
-a peut-être point d'exemple chez aucun autre peuple du monde:
-lorsqu'une femme yakoute a mis au monde un enfant, la première
-personne qui entre dans la jurte donne le nom au nouveau-né.
-
-C'est à Yakoutsk que nos voyageurs devaient trouver toutes les
-facilités nécessaires pour se transporter au Kamtchatka; mais,
-malgré les ordres du sénat de Saint-Pétersbourg, qui apparemment
-avait peu de puissance en raison de son éloignement, la chancellerie
-de Yakoutsk ne leur fournit ni bâtiments, ni équipages pour pouvoir
-se rendre à Okhotsk, d'où l'on s'embarque sur la mer du Kamtchatka;
-ils résolurent donc de reprendre la route de Saint-Pétersbourg.
-Considérant, dit le docteur Gmelin, qu'il y avait déjà quatre années
-que nous étions partis de Saint-Pétersbourg, tandis qu'on nous avait
-fait espérer que notre voyage ne durerait en tout que cinq ans,
-nous comprîmes que, quand tout réussirait à notre gré, quand nous
-trouverions toutes les facilités possibles pour passer au Kamtchatka,
-il y aurait déjà cinq ans d'écoulés, et qu'il fallait compter
-encore au moins deux ans pour le retour, outre le temps de notre
-séjour dans cette presqu'île. Nous n'avions, d'ailleurs, nullement
-envie d'habiter éternellement les contrés sauvages de la Sibérie.
-Nous prîmes donc, le professeur Muller et moi, les arrangements
-nécessaires pour notre départ de Yakoutsk.
-
-Les glaces de la mer fondent presque toujours dans le même temps que
-le Iénisée dégèle à son embouchure; ce qui arrive communément vers le
-12 juin. La mer est bientôt nettoyée, lorsqu'il souffle des vents de
-terre qui chassent les glaces. Une circonstance remarquable, c'est
-que, même après que les vents de terre n'ont pas cessé de souffler
-pendant quinze jours, on retrouve encore de la glace sur le bord de
-la mer, quand les vents nord et nord-ouest ont soufflé seulement
-pendant vingt-quatre heures, sans même être violents: ce qui semble
-indiquer que l'origine de cette glace ne peut être fort éloignée, et
-que le froid doit provenir d'une grande île ou d'un continent, et de
-la mer Glaciale. Cette dernière conjecture paraît confirmée par les
-navigations que les Russes ont poussées à plusieurs reprises jusqu'au
-78e degré de latitude septentrionale, point d'où les vaisseaux ne
-pouvaient pas pénétrer plus loin à cause des glaces.
-
-Si la mer dégèle tard, elle gèle de bonne heure. Vers la fin du mois
-d'août, on n'est plus sûr de ne pas trouver la mer glacée. Il ne
-faut, avec le calme, qu'un froid ordinaire pour qu'elle soit couverte
-de glace en un quart d'heure; mais quand elle est gelée de si bonne
-heure, il n'est pas sûr non plus qu'elle reste en cet état jusqu'à
-l'hiver. Quoi qu'il en soit, il est certain que la mer ne gèle jamais
-plus tard que le premier octobre, et qu'ordinairement elle gèle plus
-tôt.
-
-Il pleut rarement dans le printemps à Ieniseisk; et pendant l'été
-le ciel y est presque toujours serein. Le tonnerre y est fort rare,
-et l'on n'y connaît point du tout les éclairs. En automne, il y a
-des brouillards continuels, et les murs suintent sans cesse dans les
-maisons et dans les cabanes; en hiver, il y a de fréquentes tempêtes.
-
-Depuis le commencement d'octobre jusque vers la fin de décembre, on
-voit beaucoup d'aurores boréales, mais qui sont de deux espèces. Dans
-l'une, il paraît entre le nord-ouest et l'ouest un arc lumineux d'où
-s'élèvent, à une hauteur moyenne, quantité de colonnes lumineuses;
-ces colonnes s'étendent vers différents points du ciel, qui est
-tout noir au-dessous de l'arc, quoiqu'on aperçoive quelquefois les
-étoiles au travers de cette obscurité. Dans l'autre espèce, il
-paraît d'abord au nord et au nord-est quelques colonnes lumineuses
-qui s'agrandissent peu à peu, et occupent un grand espace de ciel;
-ces colonnes s'élancent avec beaucoup de rapidité, et couvrent enfin
-tout le ciel jusqu'au zénith, où les rayons viennent se réunir.
-C'est comme un vaste pavillon brillant d'or, de rubis et de saphirs,
-déployé dans toute l'étendue du ciel. On ne saurait imaginer un plus
-beau spectacle; mais quand on voit pour la première fois cette aurore
-boréale, on ne peut la regarder sans effroi, parce qu'elle est
-accompagnée d'un bruit semblable à celui d'un grand feu d'artifice.
-Les animaux mêmes en sont, dit-on, effrayés. Les chasseurs qui sont
-à la quête des renards blancs et bleus des cantons voisins de la mer
-Glaciale, sont souvent surpris par ces aurores boréales. Leurs chiens
-en sont épouvantés, refusent d'aller plus loin, et restent couchés à
-terre en tremblant, jusqu'à ce que le bruit ait cessé; cependant ces
-effrayants météores sont ordinairement suivis d'un temps fort serein.
-
-On n'avait depuis longtemps aucune nouvelle du professeur De la
-Croyère: les trois professeurs, depuis leur séparation, avaient
-presque toujours suivi des directions opposées qui les éloignaient
-de plus en plus les uns des autres. On reçut enfin de lui une lettre
-qui marquait que vers la fin d'août 1737, il était parti par eau de
-Yakoutsk, et qu'il avait eu le bonheur d'atteindre Simowic, située
-à plus de douze cents werstes au-dessous de Yakoutsk. Il semblait,
-disait-il, que le ciel et la terre fussent conjurés contre lui;
-qu'ils eussent suscité tous les éléments pour traverser de toutes
-les façons imaginables les entreprises qu'il avait formées dans
-l'intérêt de la science, au péril de sa vie. Le ciel avait été
-presque continuellement couvert de nuages, et le grand froid avait
-gâté tous ses instruments météorologiques; en sorte qu'il ne lui
-restait plus aucun de ses meilleurs thermomètres, parce qu'il les
-avait tous emportés avec lui, pour n'en pas manquer dans les lieux
-où il comptait pouvoir surprendre le froid, pour ainsi dire, à sa
-source. Il ajoutait que, voulant savoir jusqu'à quelle profondeur
-la terre était gelée sous ce rigoureux climat, il s'était servi de
-la houe; mais que la terre, pour éluder ses recherches, avait pris
-la dureté du marbre; qu'elle ne s'était laissé pénétrer en aucun
-endroit, et que les plus forts instruments de fer s'étaient brisés
-sous les efforts redoublés des plus robustes travailleurs; qu'il
-n'avait pas trouvé l'eau plus docile qu'au commencement de février.
-Ayant fait creuser la glace jusqu'à l'eau courante, pour voir si
-l'eau dans ces cantons, sans perdre sa fluidité, était susceptible
-d'un plus fort degré de froid que dans les pays où la congélation
-est au trente-deuxième degré Fahrenheit (quinze degrés centigrades),
-il avait suspendu dans ce trou le seul thermomètre qui lui restait,
-et que dix à douze minutes après, tout au plus, le thermomètre était
-engagé dans trois pouces dix lignes de glace, et si fortement pris,
-qu'avec toutes les précautions qu'il mit en usage pour le détacher de
-ce ciment glacial, il n'avait pu l'en retirer que par pièces; que le
-froid alors était si vif, qu'il ne pouvait tenir sa main l'espace de
-dix minutes au grand air sans risquer de l'avoir gelée; que pendant
-tout le temps qu'il avait séjourné dans ce canton-là, les vents
-avaient soufflé entre nord-ouest et nord-nord-est; qu'on ne voyait
-ni ciel ni terre, lorsque le vent venait tout à coup à changer de
-direction, et qu'il amenait souvent une si forte poussière de neige,
-qu'en la voyant on aurait dit que tout l'air était converti en neige;
-que le feu même, dont on pouvait espérer au moins des services, lui
-avait quelquefois refusé les secours qu'il en attendait, et qu'il
-avait eu souvent les doigts gelés près d'un grand feu; qu'enfin
-l'air, dans ces climats glacés, avait été pendant son séjour d'une
-si mauvaise qualité, qu'environ la moitié des habitants, quoique
-indigènes, avaient péri par des maladies épidémiques.
-
-Après beaucoup de recherches sur la chasse des rennes et sur celle
-des renards blancs et bleus, le docteur Gmelin rapporte, sur la foi
-des chasseurs, qu'ils s'éloignent souvent de leurs habitations à la
-distance de quarante, de cinquante et de cent werstes, pourvu qu'ils
-aient quelque espérance de réussir. Ainsi ces sortes de chasses sont
-de vrais voyages. Dans l'hiver, où elles sont les plus fréquentes,
-il s'élève quelquefois des tempêtes si furieuses, qu'on ne voit pas
-devant soi la moindre trace de chemin, et qu'on est forcé de rester
-dans l'endroit où l'on se trouve jusqu'à ce que l'ouragan soit
-passé. Comme chaque chasseur est pourvu d'une petite tente qu'il
-porte partout, pour lui et pour son chien, il la dresse alors et
-se met à couvert des injures du temps. Aucun ne s'expose dans ces
-longues courses sans avoir des vivres pour quelques jours; et quand
-la tempête dure trop longtemps, ils diminuent chaque jour quelque
-chose de leur portion pour en prolonger la durée. Ces chasseurs
-sont aussi munis chacun d'une boussole, pour pouvoir retrouver leur
-chemin quand les ouragans en ont effacé les traces. Quand les neiges
-accumulées rendent les chemins impraticables, ils ont une sorte de
-chaussure avec laquelle ils glissent sur la neige sans y enfoncer.
-La boussole vue par le docteur Gmelin était en bois, et l'aiguille
-aimantée marquait assez bien: elle indiquait huit vents principaux
-qui avaient chacun leur nom. Les autres vents y étaient marqués, sans
-être désignés nommément; les vents intermédiaires étaient distingués
-par des lignes ou des points.
-
-A Mangaséa, sur un bras du Iénisée, le soleil était fort chaud, et
-dès le 14 juin il n'y avait plus aucune trace de neige, ni dans les
-rues, ni dans les champs. L'herbe poussait à vue d'œil. Le 15,
-on vit fleurir des violettes jaunes qui ne viennent guère que sur
-les montagnes de la Suisse et sur quelques autres aussi élevées.
-Ici, ces violettes croissaient en quantité sur un terrain bas entre
-les buissons. L'herbe, à la fin du mois de juin, avait un pied, et
-dans quelques endroits jusqu'à un pied et demi de hauteur. Depuis
-le 11, on ne voyait pas beaucoup de différence entre le jour et
-la nuit pour la clarté. On lisait à près de minuit la plus fine
-écriture, presque aussi bien qu'on l'aurait lue à midi, par un temps
-couvert, dans les pays plus méridionaux. Pendant toute la nuit,
-le soleil était visible au-dessus de l'horizon. Vers minuit, à la
-vérité, lorsqu'on était dans un endroit bas, on avait de la peine à
-voir entièrement le disque du soleil; mais en montant sur la tour,
-qui n'était pas même fort haute, on le voyait distinctement tout
-entier. On pouvait hardiment regarder cet astre sans en être ébloui:
-les rayons ne commençaient à se rendre bien sensibles qu'à plus de
-minuit passé. Toute la troupe des voyageurs ne put s'empêcher de
-célébrer ce magnifique spectacle, qu'aucun d'entre eux n'avait vu,
-et que, selon toutes les apparences, ils ne devaient jamais revoir.
-On se mit à table dans la rue, le visage tourné au nord; tout le
-monde regardait le soleil, sans en détourner un instant les yeux, et
-changeait de position à mesure que cet astre avançait. On jouit de ce
-rare spectacle jusqu'au moment où les rayons du soleil, qui prenait
-insensiblement de la force, devenus trop vifs, ne pouvaient plus
-qu'incommoder.
-
-Le docteur Gmelin visita la grande montagne d'aimant dans le pays
-des Baskirs. C'est, à proprement parler, une chaîne de montagnes qui
-s'étend du nord au sud, à la longueur d'environ trois werstes, et
-qui, du côté occidental, est divisée par huit vallons de différentes
-profondeurs, qui la coupent en autant de parties séparées. Du côté
-oriental est un steppe assez ouvert, dont la partie occidentale est
-éloignée d'environ cinq à six werstes du Jaïk; du même côté, et au
-pied de la montagne, passe encore un ruisseau sans nom qui, à deux
-werstes au-dessous, va se jeter dans le Jaïk. La septième partie ou
-section de la montagne, à compter de l'extrémité septentrionale, est
-la plus haute de toutes, et sa hauteur perpendiculaire peut être de
-quatre-vingts à quatre-vingt-dix brasses. Celle-ci produit aussi
-le meilleur aimant, non pas au sommet, qui est formé d'une pierre
-blanche tirant sur le jaune, et participe d'une espèce de jaspe,
-mais à environ huit brasses au-dessous. On voit là des pierres du
-poids de deux mille cinq cents à trois mille livres, qu'on prendrait
-de loin pour des pierres de grès, et qui ont toute la propriété de
-l'aimant. Quoiqu'elles soient couvertes de mousses, elles ne laissent
-pas d'attirer le fer ou l'acier à la distance de plus d'un pouce.
-Les faces exposées à l'air ont la plus forte action magnétique; ceux
-qui sont enfoncés en terre en ont beaucoup moins. D'un autre côté,
-les parties les plus exposées à l'air et aux vicissitudes du temps
-sont moins dures, et par conséquent moins propres à être armées. Une
-pierre d'aimant de la grandeur qu'on vient de décrire est composée de
-quantité de petits aimants, qui opèrent en différentes directions.
-Pour les bien travailler, il faudrait les séparer à la scie, afin que
-le bloc qui renferme la vertu de chaque aimant particulier demeurât
-tout entier; on obtiendrait vraisemblablement de cette façon des
-aimants d'une grande puissance. On taille ici des morceaux au hasard,
-et il s'en trouve plusieurs qui ne valent rien du tout, soit parce
-qu'on abat un morceau de pierre qui n'a point de vertu magnétique ou
-qui n'en renferme qu'une petite parcelle, soit parce que dans un seul
-morceau il se trouve deux ou trois aimants réunis. A la vérité, ces
-morceaux ont une vertu magnétique; mais comme elle ne converge pas
-vers un même point, il n'est pas étonnant que l'effet d'un pareil
-aimant soit sujet à bien des variations.
-
-L'aimant de cette montagne, à l'exception de celui qui est exposé
-à l'air, est d'une grande dureté, tacheté de noir, et rempli de
-tubérosités qui ont de petites parties anguleuses, comme on en voit
-souvent à la surface de la pierre sanguine, dont il ne diffère que
-par la couleur; mais souvent, au lieu de ces parties anguleuses, on
-ne voit qu'une espèce de terre d'ocre. En général les aimants qui
-ont ces petites parties anguleuses ont moins de vertu que les autres.
-La portion de la montagne où sont les aimants est presque entièrement
-composée d'une bonne mine d'acier, qu'on tire par petits morceaux
-entre les pierres d'aimant. Toute la section de la montagne la plus
-élevée renferme une pareille mine; mais plus elle s'abaisse, moins
-elle contient de métal. Plus bas, au-dessous de la montagne d'aimant,
-il y a d'autres pierres ferrugineuses, mais qui rendraient fort peu
-de fer si l'on voulait les faire fondre. Les morceaux qu'on en tire
-ont la couleur du métal, et sont très-lourds. Ils sont inégaux en
-dedans, et ont presque l'air de scories, si ce n'est qu'on y trouve
-beaucoup de ces parties anguleuses. Ces morceaux ressemblent assez,
-à l'extérieur, aux pierres d'aimant; mais ceux qu'on tire à huit
-brasses au-dessous du roc n'ont plus aucune vertu. Entre ces pierres,
-on trouve d'autres morceaux de roc qui paraissent composés de
-très-petites parcelles de fer, dont ils montrent en effet la couleur.
-La pierre par elle-même est pesante à la vérité, mais fort molle;
-les parcelles, intérieurement, sont comme si elles étaient brûlées,
-et elles n'ont que peu ou point de vertu magnétique. On trouve aussi
-de loin à loin un minerai brun de fer dans des couches épaisses d'un
-pouce, mais il rend peu de métal. La section la plus méridionale, ou
-la huitième partie de la montagne, ressemble en tout à la septième,
-si ce n'est qu'elle est plus basse. Les aimants de cette dernière
-section n'ont pas été trouvés d'une aussi bonne qualité. Toute la
-montagne est couverte de plantes et d'herbes, qui sont presque
-partout assez hautes. On voit aussi par intervalles, à mi-côte et
-dans les vallées, de petits bosquets de bouleaux. Cette montagne, au
-reste, outre cet aimant, n'offre qu'un roc ordinaire; seulement en
-certains endroits on y rencontre de la pierre à chaux.
-
-(Suivent d'autres détails du voyage, qui n'offrent pas assez
-d'intérêt pour être relatés.)
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-PÉNINSULE DU KAMTCHATKA,
-EXPLORÉE DANS LES ANNÉES 1770-1771, PAR LE COMTE BENIOWSKI.
-
-
-Voici une description abrégée de cette péninsule d'après les Mémoires
-du comte Maurice-Auguste Beniowski, dont nous avons publié séparément
-la vie et les aventures.
-
-
-CONSTITUTION PHYSIQUE DU PAYS
-
-La péninsule de Kamtchatka forme l'extrémité du nord-est de l'Asie;
-sa côte occidentale est très-sinueuse, forme différents ports et est
-coupée par plusieurs rivières, dont la plus considérable est celle de
-Bolsha. Les vaisseaux d'Okhotsk entrent dans cette rivière, ce qu'ils
-ne peuvent faire cependant avec sûreté que dans le temps des marées
-du printemps, qui montent alors jusqu'à dix pieds. Il est difficile
-de remonter cette rivière, à cause de la rapidité du courant et du
-grand nombre d'îles qu'elle contient.
-
-Le Kamtchatka, en ouvrant asile à nos navigateurs pendant l'hiver,
-les engage à tenter de nouvelles découvertes. A présent ce n'est
-qu'un rendez-vous et un entrepôt pour l'échange des riches fourrures
-que les chasseurs apportent des îles Kouriles et Aléoutiennes; mais
-si l'on jugeait à propos d'établir des colonies dans ces îles, et
-d'entretenir un commerce avec la Chine, le Japon, la Corée, etc., le
-Kamtchatka deviendrait une source de richesse et de prospérité pour
-la Russie.
-
-Cette presqu'île peut servir aussi à établir une communication
-entre les deux continents de l'Asie et de l'Amérique. Le seul port
-commode sur la côte orientale est la baie d'Avatcha, nommée Racova.
-Le gouverneur du Kamtchatka a bâti un fort régulier capable d'en
-défendre l'entrée.
-
-Les habitants de la zone torride voient dans le soleil la source du
-feu; mais les nations septentrionales la trouvent dans les volcans.
-Il y en a plus de vingt dans la presqu'île du Kamtchatka; les
-plus célèbres sont à Avatcha, Tolbachz, et près de la rivière de
-Kamerolteira. Les mêmes principes qui ont dont donné naissance aux
-volcans, ont produit un grand nombre de sources chaudes qui ont la
-vertu des eaux minérales. L'eau qui coule de ces sources est couverte
-d'une écume noire.
-
-Toutes les tentatives faites pour la production du grain ont été sans
-succès, excepté dans des terrains préparés par des engrais. Quoiqu'il
-y croisse naturellement assez de bois pour la construction des
-huttes, il n'y en a point de propre à la construction des vaisseaux.
-On trouva dans toute l'étendue de la province cinq vaches, deux
-taureaux, qui étaient nourris avec de l'écorce de bouleau neuf mois
-de l'année, car il n'y a de verdure que du mois de juillet au mois de
-septembre.
-
-Le climat et la température du Kamtchatka ne sont pas non plus aussi
-doux que plusieurs écrivains l'ont prétendu. Un brouillard continuel,
-qui couvre tout le pays, produit des affections scorbutiques et
-d'autres maladies qui nuisent à la population. La rigueur du
-froid est telle, que durant le dernier hiver (1769), on a trouvé
-plusieurs soldats gelés dans leurs postes. Le long séjour de la neige
-occasionne la cécité, de sorte que les naturels ne passent guère
-quarante ans sans devenir aveugles.
-
-
-PRODUCTIONS
-
-Le Kamtchatka produit des métaux. Près d'Avatcha il y a des
-mines d'or, et près de Girova des mines de cuivre. Les montagnes
-fournissent du cristal de roche, dont quelques échantillons sont
-verts et rouges; les naturels s'en servent pour faire des pointes
-à leurs javelines. Les seules espèces d'arbres qui croissent au
-Kamtchatka sont une sorte de sapin bâtard, des cèdres, des saules
-et des bouleaux; le cèdre porte une graine que les habitants aiment
-beaucoup; l'écorce des saules et des bouleaux leur tient lieu de
-pain. La seule plante utile est le _sarana_, qui fleurit et donne du
-fruit au mois d'août. Les Kamtchadales en font de grandes provisions,
-et en forment avec leur caviar une certaine pâte qu'ils trouvent
-délicieuse, mais qui, pour d'autres, n'empêcherait pas de mourir de
-faim. Outre le sarana, le gouvernement a fait ramasser une plante
-nommée vinoroya, d'où l'on extrait une sorte d'eau-de-vie qui produit
-un faible revenu; mais l'usage en est dangereux, car cette plante est
-un poison des plus actifs.
-
-
-ANIMAUX
-
-Le Kamtchatka ne brille pas beaucoup du côté du règne animal. Le
-premier rang est dû aux chiens, qui tiennent lieu de chevaux de
-trait, et dont la peau, après leur mort, sert de vêtements. Les
-chiens du Kamtchatka sont grands, forts, laborieux; on les nourrit
-avec de l'opana, composition faite de vieux poisson et d'écorce de
-bouleau; mais plus communément ils sont obligés de chercher eux-mêmes
-leur nourriture, c'est-à-dire quelques poissons, qu'ils trouvent
-dans les rivières produites par les sources chaudes.
-
-Le renard vient après le chien. Sa peau est du plus beau lustre, et
-dans la Sibérie il n'y a point de fourrure qui puisse soutenir la
-comparaison avec la peau de renard du Kamtchatka.
-
-Le bélier de ce pays est un excellent manger; sa peau est d'un
-très-grand prix, et ses cornes sont aussi un objet de commerce; mais
-dans ces dernières années le nombre en a beaucoup diminué.
-
-La martre zibeline est très-commune au Kamtchatka; les naturels sont
-constamment à la chasse de cet animal, ainsi que les étrangers. Le
-nombre des martres apportées l'année dernière (1770) du Kamtchatka au
-marché se montait à six mille huit cents. La fourrure de la marmotte
-est très-chaude et très-légère.
-
-Les ours sont très-nombreux; leur humeur est assez pacifique,
-et jamais ils ne font de mal que pour leur propre défense. Les
-chasseurs sont obligés de chasser l'ours pour leur subsistance;
-souvent ils reviennent déchirés; mais l'ours tue rarement: il semble
-que cet animal épargne la vie de son ennemi, quand celui-ci n'est
-plus à craindre. Il n'y a point d'exemple qu'il ait blessé une femme.
-Ces animaux sont gras en été, et maigres en hiver.
-
-Le _manate_ ressemble à la vache par la tête. Les femelles ont deux
-mamelles, et tiennent leurs petits contre leur sein. Les Français ont
-appelé cet animal _lamentin_, à cause de son cri. Sa peau est noire
-et rude, épaisse comme l'écorce d'un chêne, et capable de résister
-au tranchant de la hache. Ses dents sont préférées à l'ivoire. Le
-Kamtchatka en produit annuellement de deux cent cinquante à trois
-cents livres. La chair ressemble à celle du bœuf parvenu à son
-entière croissance, et, quand le lamentin est jeune, à celle du veau.
-
-On trouve ici des castors. La peau de cet animal est aussi douce que
-le duvet; ses dents sont petites et bien affilées; sa queue, courte,
-plate et large, se termine en pointe. On le prend à la ligne, et
-quelquefois on le tire sous la glace.
-
-Le lion de mer est de la taille d'un bœuf; son cri est
-épouvantable; mais, heureusement pour les navigateurs, c'est un
-des signes qui annoncent le voisinage de la terre, pendant les
-brouillards si communs en ce pays. Cet animal est timide; on le
-harponne, ou bien on le tire à coups de fusils ou de flèches.
-
-Le veau marin se trouve en grande quantité près de toutes les îles et
-de tous les promontoires; il ne s'éloigne jamais de la côte, mais il
-remonte l'embouchure des rivières pour dévorer le poisson. On se sert
-de sa peau pour faire des bottines. Les habitants le prennent à la
-ligne.
-
-Le Kamtchatka produit quantité de différentes sortes de poissons,
-depuis la baleine jusqu'aux plus petites espèces; mais les oiseaux
-sont en très-petit nombre.
-
-
-HABITANTS INDIGÈNES
-
-Les Kamtchadales d'origine se désignent entre eux par le nom
-d'_Itelmen_, mot qui signifie habitants du pays. Si nous voulions
-discuter leur origine d'après les formes de leur langage, nous les
-croirions descendants des Tatares Mongols: leur figure ressemble
-assez à celle de ce peuple; ils ont les cheveux noirs, la barbe peu
-fournie, la face large et aplatie. Cette nation n'a aucune tradition
-sur son origine; elle était nombreuse à l'arrivée des premiers
-Cosaques, mais ce nombre a depuis lors prodigieusement diminué.
-
-Les naturels du Kamtchatka n'ont d'autre subsistance que du poisson,
-des racines, de la chair d'ours, de l'écorce d'arbre; leur boisson
-est de l'eau, et quelquefois de l'eau-de-vie, qu'ils paient très-cher
-aux marchands.
-
-Ils ont à présent des habits, avantage dont ils sont redevables aux
-Européens; mais cet avantage leur a coûté bien cher, si on le met
-dans la balance avec le traitement barbare et tyrannique qu'ils ont
-éprouvé de leurs nouveaux maîtres.
-
-Leurs femmes ont un penchant extraordinaire pour le luxe, à tel
-point qu'elles ne font jamais la cuisine sans avoir leurs gants,
-et qu'aucun motif ne pourrait les décider à se laisser voir par un
-étranger sans gants et sans rouge, dont elles portent une couche
-épaisse sur leur hideuse figure.
-
-Les Kamtchadales ont deux sortes d'habitations: celle d'hiver
-s'appelle _jurte_, et celle d'été _balagan_.
-
-Toute la religion des naturels consiste à croire que leur Dieu,
-après avoir d'abord demeuré dans le Kamtchatka, fixa son séjour
-pendant plusieurs années sur les bords de chaque rivière, et peupla
-ces lieux avec ses enfants, auxquels il donna pour héritage tout le
-pays d'alentour, avant de disparaître lui-même pour aller s'établir
-ailleurs. C'est pour cette raison qu'ils ne veulent jamais quitter un
-domaine si ancien et d'ailleurs si peu aliénable.
-
-Le peuple n'a que des sensations purement animales. Pour lui, le
-bonheur consiste dans l'inaction et la satisfaction des sens. Il est
-impossible de persuader à ces hommes grossiers qu'il puisse y avoir
-aucun genre de vie plus agréable que le leur: celle qu'on mène en
-Russie ne leur paraît digne que de mépris et de dédain.
-
-Il est difficile d'imaginer quel motif peut allumer la guerre entre
-des hommes si misérables, qui n'ont rien à perdre ni à gagner;
-mais il est certain qu'ils sont très-vindicatifs. Leurs guerres ne
-peuvent avoir d'autre objet que celui de faire des prisonniers, pour
-condamner les hommes à les servir. On ne peut douter cependant que
-les Cosaques, à leur arrivée, n'aient excité des troubles et des
-différends parmi eux, dans l'intention de profiter de leurs guerres
-intestines. La conquête de cette nation a été pour eux une tâche
-difficile, et, quoique faible et dénuée, elle s'est montrée terrible
-dans sa défense. Elle a employé le stratagème et la trahison quand la
-force était sans succès; et s'il est vrai qu'elle soit lâche, il ne
-l'est pas moins qu'elle est assez peu attachée à la vie pour que le
-suicide soit très-commun chez elle. On cite des exemples de naturels
-assiégés par les Cosaques dans leur dernier asile, et qui, n'ayant
-plus aucun espoir d'échapper, ont commencé par couper la gorge à
-leurs femmes et à leurs enfants; ils se sont ensuite tués eux-mêmes.
-L'usage du machomor devient une ressource pour eux en pareil cas;
-une certaine dose les plonge dans un profond sommeil, qui les prive
-de toutes sensations et termine leurs jours. C'est une espèce de
-champignon fort commun dans le pays, dont l'infusion cause l'ivresse
-et la gaieté, mais dont l'excès produit de fortes convulsions suivies
-de la mort.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-CAPTIVITÉ ET SÉJOUR DU GÉNÉRAL KOPEC (JOSEPH), EN 1795-1799.
-
-
-Né en Lithuanie vers 1762, Kopec embrassa fort jeune la carrière
-militaire, et servit dans la cavalerie polonaise, d'abord comme
-simple soldat. Étant parvenu au grade d'officier supérieur, il fit la
-campagne de 1792 contre les Russo-Moscovites qui avaient envahi la
-Pologne, et fut un de ceux qu'on força de s'enrôler dans l'armée de
-la tzarine Catherine II. Deux ans plus tard, une occasion favorable
-pour se soustraire à cette violence lui étant présentée, Kopec
-s'empressa d'en profiter, et, malgré le soin avec lequel on le
-surveillait aux environs de Kiow, il parvint le premier à se joindre,
-avec son corps, aux insurgés de la Pologne commandés par le célèbre
-Kosciuszko. Ayant pris alors le commandement d'une brigade, il servit
-pendant le reste de cette campagne, et se fit surtout distinguer
-au premier siége de Varsovie, que les Prussiens furent forcés
-d'abandonner; mais, blessé à la bataille de Maciciowice, il tomba,
-avec les autres généraux polonais, entre les mains des Moscovites et
-fut condamné à être exilé en Sibérie.
-
-Rentré sous le règne de Paul Ier dans son pays, le général Kopec
-mourut en 1830, laissant un manuscrit qui contenait ses mémoires.
-La principale partie de ces mémoires, traduite du polonais par M.
-L. Chodzko, ayant paru il y a quelque temps, nous donnons ici les
-détails qui se rattachent à la captivité et au séjour de l'auteur
-dans la presqu'île de Kamtchatka.
-
-
-I
-
- Kiow, Smolensk, Moscou, Kazan (villes).
-
-Voici d'abord comment l'auteur raconte son arrivée à Kiow, ville
-autrefois polonaise, où il fut transporté quelques jours après la
-malheureuse bataille de Maciciowice, livrée le 10 octobre 1794.
-
-On me sépara sur-le-champ de mes compatriotes, et on m'enferma dans
-un bâtiment vieux et humide. Le factionnaire ne devait me parler
-sous aucun prétexte. L'officier à qui était confiée ma surveillance
-m'amena sa femme en me disant qu'elle me vendrait un bonnet fourré
-pour me garantir du froid; je me privai du dernier argent qui me
-restait pour faire cet achat.
-
-Le sixième jour de ma captivité, on m'éveilla à minuit pour me jeter
-dans une _kibitka_ (voiture) grande comme un coffre, garnie au dehors
-avec des peaux de bœuf, et au dedans avec du fer. Cette kibitka
-avait une petite ouverture qui servait à faire passer la nourriture
-qu'on me donnait. On me traitait avec une cruauté toute spéciale,
-on me regardait comme un grand criminel, et les horreurs du secret
-n'étaient pas suffisantes pour moi; je n'eus plus de nom, et on me
-désigna seulement par un numéro!
-
-Je voyageai sept jours et sept nuits dans cette kibitka; mes
-blessures étaient encore saignantes, et je n'avais qu'un peu de
-paille pour reposer ma tête. A Smolensk, le peuple se pressait en
-foule pour voir ce qu'on avait pu renfermer dans ce coffre au-dessus
-duquel étaient assis deux soldats armés jusqu'aux dents; je fus
-déposé dans une grande chambre d'où j'entendais des gémissements
-et le bruit des armes. Après avoir franchi un long corridor, je
-fus poussé dans une espèce de niche, faiblement éclairée par une
-lampe, et gardée par plusieurs soldats. Le jour n'arrivait jamais
-jusqu'à moi, et les soldats ne proféraient pas une parole. Le
-sommeil m'abandonna complétement, et je vécus ainsi quatre semaines.
-Le quinzième jour, le commandant de la prison vint me visiter; ce
-commandant était un tigre à face humaine, et on l'avait chargé du
-martyre des Polonais; il me fit sortir de ma niche et me força à
-parcourir avec lui plusieurs rues de la ville; j'avais des vertiges,
-je marchais au hasard, je ne voyais rien, je pensais qu'on me
-conduisait à la mort. Enfin nous arrivâmes devant un grand bâtiment,
-et le commandant me dit que c'était le palais de la tzarine et que
-j'allais m'y divertir. On m'introduisit dans une salle où se tenaient
-des juges autour d'une table. On me fit asseoir, et on commença à
-m'interroger sur ma naissance, ma religion et les circonstances de
-ma vie. Voici les questions qu'on me fit, ainsi que mes réponses.
-
-«Avez-vous prêté serment?
-
---Pendant vingt ans que j'ai été au service j'ai prêté serment
-plusieurs fois.
-
---Mais quel a été le dernier serment que vous avez prêté?
-
---Le dernier, le plus important, c'est celui où j'ai promis de donner
-à ma patrie jusqu'à la dernière goutte de mon sang, et où j'ai promis
-de supporter avec courage tous les tourments.
-
---Mais il ne s'agit point de cela. Dites-nous si vous avez prêté
-serment de fidélité à l'impératrice notre auguste souveraine?
-
---Le serment a été arraché par la force et la violence.
-
---Et vous n'attachez aucune importance à ce serment?
-
---L'amour de ma patrie me commande de l'oublier.»
-
-A ces mots les juges se levèrent de leurs siéges et me firent ramener
-dans ma prison. Trois jours après je reparus devant les juges, qui
-m'adressèrent les questions suivantes:
-
-«Qui vous a annoncé le mouvement révolutionnaire de Cracovie? Quels
-hommes étaient de connivence avec vous? et de qui avez-vous reçu des
-secours?
-
---Je ne puis répondre à ces questions; mais ce que je puis dire,
-c'est qu'aucun citoyen n'était de connivence avec moi, et que
-personne ne m'a donné de secours, car j'étais peu connu. En
-rejoignant mes compatriotes j'ai été guidé par l'amour de ma patrie;
-je suis militaire, j'ai fait mon devoir; je suis blessé, j'ai été
-fait prisonnier, et on me traite comme un criminel!»
-
-On me fit écrire tout ce que j'avais dit, et on me transporta dans
-une vaste salle éclairée par quarante croisées et munie de quatre
-poêles. Le froid me saisit, et je tombai dangereusement malade; je
-demandai un confesseur, on me le refusa: je pensais que j'allais
-mourir sans me réconcilier avec Dieu, mais je n'étais qu'au
-commencement de mes épreuves!
-
-Ma maladie fit en quelques jours des progrès si rapides qu'on eut
-enfin pitié de moi, et qu'on me transporta dans une chambre plus
-petite et plus chaude. Ma croisée, qui donnait sur le cimetière,
-était grillée, et de mon lit de douleur je voyais des enterrements et
-j'entendais le chant des popes (prêtres schismatiques).
-
-Quoique mes jours fussent en péril, on me traitait avec la même
-rigueur. Pendant ma maladie, on amena plus de trois mille prisonniers
-polonais; la cruauté, les mauvais traitements qu'on exerça sur eux en
-firent périr la moitié. Le commandant, croyant que ma fin approchait,
-me dit que Szmigielski, mon ancien valet de chambre, se trouvait à
-Smolensk depuis trois mois.
-
-Ce bon serviteur, après la bataille de Maciciowice, obtint un
-passeport de Souvaroff, général russe, réunit quatre cents ducats
-(ayant chacun onze francs de valeur), et se mit à parcourir le pays
-pour me chercher. Arrivé à Smolensk, il fut instruit de mon sort; il
-s'adressa au commandant, qui, après s'être fait payer son obligeance,
-lui permit de me voir. Notre joie fut au comble. Szmigielski n'avait
-dépensé que cent ducats dans ses voyages, et le reste servit à
-rendre ma position plus supportable. Après quatre mois de séjour à
-Smolensk, un ordre de Catherine II vint disperser les Polonais sur
-différents points. On me réservait, à moi, le plus rude châtiment,
-et l'on m'envoya au fond du Kamtchatka. Il fallut me séparer de mon
-brave valet de chambre, on m'y contraignit, et depuis lors je n'ai pu
-savoir ce qu'il était devenu.
-
-Je partis la nuit dans une kibitka; un officier, quatre
-sous-officiers et quelques soldats m'escortaient. Nous voyageâmes
-cinq jours et cinq nuits sans nous arrêter.
-
-On me fit traverser Moscou sans voir la ville, puis on me conduisit à
-Kasan, et de là à Irkoutsk (Sibérie). Dans le trajet de Smolensk à
-Irkoutsk, trois soldats de l'escorte moururent, et en voici la cause:
-comme ils étaient presque toujours dans un état complet d'ivresse,
-ils tombaient du haut de la kibitka où ils étaient assis; ces chutes
-donnaient des secousses affreuses à ma triste voiture, et sans mon
-sac de paille j'aurais eu la tête brisée.
-
-Pendant mon séjour à Kasan, on me mit dans une chambre dont
-la croisée donnait sur la rue; je vis passer plusieurs de mes
-compatriotes, qui m'instruisirent des événements que ma captivité
-me laissait ignorer. Malheureusement on surprit bientôt mes
-intelligences avec le dehors, et l'on cloua des planches devant ma
-croisée. A travers la petite ouverture qui était pratiquée dans ma
-kibitka, je vis, sur la route de Kasan à Tobolsk, une grande quantité
-d'hommes marqués au front et à qui on avait coupé le nez.
-
-Un jour, je me sentis tellement malade que je demandai à l'officier
-de nous arrêter pendant quelques heures; il me répondit que si
-je mourais il porterait mon cadavre à sa destination, et que si
-l'escorte était arrêtée par des brigands pour me délivrer, il avait
-ordre de me tuer avant qu'on s'emparât de moi.
-
-
-II
-
- Nijni-Oudinsk (ville).--Irkoutsk (ville).--Kiringa
- (colonie).--Yakoutsk et Okhotsk (villes).--Générosité d'un
- marchand.--Embarquement.--Naufrages.--Iles Kouriles.
-
-J'arrivai à Nijni-Oudinsk dans un état de souffrance impossible à
-décrire. Après avoir pris un peu de repos, nous nous remîmes en
-route, et nous arrivâmes à une colonie distante de 300 werstes (60
-lieues) de Irkoutsk. Là on joignit à notre convoi cinq Polonais, dont
-l'un était le dominicain de Minsk (religieux), et les quatre autres,
-de pauvres gentilshommes des environs d'Oszmiana, ville de Lithuanie.
-Ces derniers étaient innocents de tous délits politiques; mais comme
-ils portaient le nom de riches magnats, qui avaient été arrêtés et
-qui s'étaient rachetés, on avait pris les pauvres en compensation.
-
-La nuit suivante, au moment où tout était prêt pour le départ,
-l'officier fit semblant d'avoir des attaques de nerfs; il avait
-été volé, disait-il; on lui avait pris son portefeuille avec tout
-l'argent destiné pour notre voyage; ces sommes lui étaient confiées
-par le gouvernement, et il pleurait, il se roulait et s'agitait comme
-un possédé. L'officier, avant la nuit, avait enfoui le portefeuille
-sous terre, et pour qu'on n'eût aucun soupçon, il joua la comédie
-que je viens de rapporter. Mais, non content des attaques de nerfs,
-il alla faire sa déposition aux autorités; il exigea qu'on visitât
-ses effets et les nôtres; on ne trouva rien, bien entendu; seulement
-l'un des juges-instructeurs vola une montre au pauvre dominicain.
-L'officier se fit donner des certificats par les marchands de la
-ville, qui constataient que ce genre d'accident était très-fréquent.
-Le gouvernement renvoya de l'argent, et nous voyageâmes plus vite
-pour regagner le temps perdu.
-
-Après cinq mois de voyage, nous arrivâmes à Irkoutsk; cette ville
-est baignée par le fleuve d'Angora, qui prend sa source dans les
-montagnes de la Chine. Le commandant de la ville vint au-devant de
-nous, et à l'instant tous les prisonniers furent séparés. On me logea
-chez un marchand, et je me serais cru en paradis si je n'avais été
-prisonnier.
-
-Le commandant était plein de compassion; chaque jour il m'envoyait
-des mets de sa table. Un médecin vint me voir; il me saigna et me
-donna quelques médicaments en me recommandant de les ménager, car
-plus loin, disait-il, je ne trouverais ni médecin ni médicaments.
-Il me demanda ce que je prenais le matin. Je lui dis qu'autrefois
-je prenais du café, mais que j'en avais oublié le goût, tant il y
-avait longtemps que je n'en avais pris. Au moment de mon départ,
-il m'envoya un grand sac de cuir, bien attaché, en disant que je
-pourrais me servir des plantes médicinales qu'il contenait. Quelle
-fut ma surprise lorsque, plus tard, en ouvrant le sac, j'y trouvai du
-café moulu et un pain de sucre! Ces deux denrées coûtent très-cher à
-Irkoutsk.
-
-De son côté, le commandant vint me souhaiter un bon voyage, et
-m'offrit une belle fourrure de cerf, qui fut mise dans ma kibitka; je
-lui témoignais mon étonnement, car la saison était chaude et le froid
-semblait éloigné; mais il me dit que dans les contrées que j'allais
-parcourir, l'atmosphère était toute différente, et qu'après quelques
-jours de route je sentirais le froid. En effet, cette fourrure me fut
-de la plus grande utilité.
-
-Après avoir traversé des déserts, nous arrivâmes à une colonie
-appelée Kiringa. On me donna une chambre assez commode, dont les
-fenêtres, au lieu de vitres, avaient du mica aussi transparent que du
-verre. En examinant cette fenêtre, je vis des vers écrits en russe,
-et tracés par la main de la princesse Menzikoff, qui avait accompagné
-son mari dans son exil, et qui mourut de désespoir, vers le milieu du
-XVIIIe siècle.
-
-Plus tard, on me conduisit à Yakoutsk; je passai l'hiver et le
-printemps dans cette ville, où je trouvai le colonel S..., connu par
-ses atrocités. Après avoir commis bien des crimes en Pologne, il
-obtint de se faire nommer commandant de Yakoutsk.
-
-Je rencontrai un jour à dîner, chez le commandant, plusieurs de mes
-compatriotes; mais dès que la saison le permit, on nous sépara pour
-nous envoyer dans différentes directions.
-
-Notre convoi se composait de quatre mille chevaux; on m'en donna
-quatre pour mon usage. Le trajet que nous devions parcourir de
-Yakoutsk à Okhotsk était de 3,000 werstes (650 lieues de France),
-et cependant là n'était pas le terme de notre voyage. Il n'y avait
-aucune route tracée; tout l'espace était coupé par des vallées,
-par des côtes escarpées ou par quelques ruisseaux bien rares. Des
-ossements de chevaux qui avaient été dévorés par les ours, servaient
-de signes de parcours. Le prince Mischinskoï, qui venait d'être nommé
-commandant d'Okhotsk, faisait partie de notre convoi, ainsi que
-plusieurs marchands; nous avions aussi des militaires. Le prince, qui
-était dur et impertinent avec tout le monde et qui manqua à plusieurs
-des nôtres, se vit tout à coup abandonné de tous; force lui fut de
-faire des excuses; car en voyageant seul il aurait pu être dévoré par
-les ours.
-
-Sur les bords de l'Aldon se trouvait un cimetière où nous remarquâmes
-plusieurs tombes dont les inscriptions portaient le nom d'un voyageur
-ou d'un exilé. En côtoyant la mer, nous nous approchâmes d'Okhotsk.
-
-Le commandant prit à l'instant possession de sa nouvelle autorité, et
-les habitants se prosternèrent devant lui comme devant une divinité.
-J'espérais, d'après ce qu'il m'avait dit, être traité avec quelque
-douceur; mais on me mit dans une cabane de matelots, et sous leur
-surveillance.
-
-Okhotsk est bâti sur un banc de sable, entre la rivière d'Okhota
-et la mer. Cette ville se compose, en tout, d'une soixantaine de
-maisons habitées par des courtiers, des marchands, des employés du
-gouvernement, et quelques matelots qui construisent les bâtiments. Il
-y a une église schismatique et un pope. Quand la mer refoule les eaux
-de l'Okhota, les maisons sont submergées.
-
-Le commandant me permit de me promener souvent au bord de la mer,
-pour que je m'habituasse à l'air humide.
-
-Un jour, dans une de mes promenades solitaires, je m'assis sur un
-tronc d'arbre renversé, et je me mis à contempler cette majestueuse
-nature. Tout à coup j'aperçus un jeune homme, beau, élégamment vêtu,
-qui venait dans ma direction. Sa vue produisit sur moi une si étrange
-impression, que je crus un moment qu'il sortait du fond des eaux. Cet
-homme, en m'approchant, me demanda à quelle nation j'appartenais.
-«A la plus malheureuse, répondis-je.--Vous êtes donc Polonais,» me
-dit-il. Puis il ajouta: «Je connais la Pologne; je m'intéresse à
-sa cause... Je suis marchand et envoyé par la chambre de commerce
-d'Irkoutsk pour expédier des marchandises par l'Océan; ensuite
-je reviendrai en Russie. Si vous avez une famille et des amis,
-écrivez-leur, et je vous promets que vos lettres leur parviendront.
-En vous faisant cette offre, je ne me dissimule pas les dangers
-auxquels je m'expose; mais le profond intérêt que vous m'inspirez
-l'emporte sur tout. En rentrant chez vous, vous trouverez tout ce
-qu'il faut pour écrire; vos gardiens seront payés par moi, ainsi
-ils ne vous trahiront pas.» Il me fit plusieurs questions, puis il
-me dit: «Ne faisiez-vous pas partie d'un complot contre la vie de
-Catherine II? jamais on n'a envoyé de prisonniers dans ce pays.» Je
-répondis que non, et que tout mon crime était d'avoir été plus zélé
-et plus dévoué que beaucoup d'autres. A mon tour, je lui demandai
-s'il connaissait le sort qu'on me réservait. «Non, me dit-il, car
-la terre finit ici; cependant comme il existe une presqu'île qu'on
-appelle le Kamtchatka, il serait possible que vous fussiez envoyé
-jusque-là. Peut-être la Providence vous délivrera-t-elle un jour;
-mais que d'incertitudes!»
-
-Ce brave marchand me donna un sac de tabac à fumer, ce qui est
-très-précieux dans ces contrées; puis un sac de biscuits et quelques
-bijoux de peu de valeur. Il me conseilla d'acheter des bijoux le plus
-que je pourrais, me disant que l'argent ici n'était rien, et que les
-objets fabriqués étaient tout. Il prit mes lettres, qui parvinrent
-en Pologne. J'avais adressé, par cette précieuse occasion, une
-pétition à Catherine II; ce fut Paul Ier qui la reçut, car Catherine
-n'était plus. Cette pétition me rendit à la liberté; mais je n'en
-reçus la nouvelle qu'un an après.
-
-Avant de partir pour le Kamtchatka, car c'était là le lieu de ma
-destination, j'achetai une quantité de petits bijoux; mes deux années
-de solde de prisonnier, que je venais de toucher, m'avaient mis à
-même de faire ces achats. Hélas! tout fut perdu dans un naufrage.
-
-Le moment de partir était venu: deux vaisseaux quittèrent d'abord
-la rade, l'un pour la Nouvelle-Hollande, et l'autre pour l'île
-Saint-Élie.
-
-La matinée était belle et sereine; le soleil éclairait l'horizon; le
-vent soufflait de terre, tout semblait favoriser la sortie du port.
-Mais à peine les embarcations avaient-elles fait deux milles, qu'un
-orage s'éleva; deux chaloupes furent submergées, quinze hommes
-périrent et quinze autres se sauvèrent à l'aide des cordes qu'on leur
-avait jetées d'un bâtiment. Le lendemain, les flots rapportèrent les
-cadavres.
-
-Quel triste augure pour moi, qui regardais ce spectacle, et qui
-allais m'embarquer dans quelques heures!
-
-Le bâtiment qui devait m'emmener mit à la voile, et je partis. Ce
-bâtiment, qui appartenait à la compagnie d'Irkoutsk, allait à la
-découverte de nouveaux pays, et devait faire un grand achat de
-fourrures. Notre équipage se composait de quatre-vingts hommes. Un
-matelot était commis à ma garde. Cet homme avait été capitaine;
-mais on l'avait dégradé parce qu'il avait perdu une chaloupe dans
-la guerre de Suède. Je lui abandonnais, chaque jour, ma portion de
-viande et de poisson, car je dînais avec les marchands; mes procédés
-l'attachèrent à moi, et c'est à lui que je dus mon salut.
-
-Au moment où les voiles déployées poussaient au large, le vaisseau
-rencontra un fragment de rocher; le choc fut si violent, que
-plusieurs passagers furent renversés, et d'autres seraient tombés
-à la mer, s'ils ne s'étaient cramponnés aux cordes. Nous passâmes
-un jour et une nuit, tantôt avançant, tantôt reculant; enfin, après
-huit jours d'incertitude, nous perdîmes de vue le port. Il m'était
-impossible de dormir, et je souffrais cruellement de cette insomnie,
-quand mon matelot eut l'idée de me faire donner un hamac; je me mis
-dedans, et je parvins à trouver le sommeil.
-
-Deux Kamtchadales moururent le même jour, et on leur fit les
-cérémonies en usage sur mer. Le pope lut les prières; puis les morts
-furent placés dans des sacs de cuir remplis de pierres, et on les
-jeta dans la mer l'un après l'autre. Le temps était redevenu si
-calme à ce moment, que le vaisseau était presque immobile. Nos yeux
-plongeaient dans l'abîme, et nous pûmes voir les animaux marins qui
-se disputaient les deux sacs et les deux cadavres. Pendant trois
-heures le vaisseau resta dans la même position. Quelques passagers
-nous dirent que ce calme plat annonçait que Dieu jugeait les morts.
-
-Après le coucher du soleil, une brise légère enfla les voiles. Nous
-vîmes aussitôt la mer couverte de poissons: c'est un signe d'orage,
-dirent les matelots. A peine avaient-ils prononcé ces mots, qu'une
-vague nous frappa avec violence et renversa plusieurs des nôtres;
-puis les matelots virent un oiseau de terre qui s'était perché sur
-le mât. Nous commençâmes à nous alarmer sérieusement, parce que nous
-nous étions crus loin de terre. Un matelot grimpa au mât, s'empara
-adroitement de l'oiseau et lui cassa une aile; comme l'oiseau criait
-de toutes ses forces, les autres matelots prirent des cordes et en
-appliquèrent vingt coups à leur camarade, en disant que les divinités
-maritimes se vengeraient d'une cruauté inutile.
-
-Les vagues enflaient d'une minute à l'autre; on hissa les voiles. Le
-capitaine ne pouvait prendre aucune direction; les vagues couvrirent
-bientôt le pont du vaisseau. On ne pouvait plus faire de feu, et
-nous étions mouillés, transis de froid et exténués de fatigue. Le
-capitaine pensa que nous étions près des îles Kouriles.
-
-Nous restions depuis quarante-huit heures dans la même position,
-quand, au lever du jour, nous aperçûmes des rochers et des animaux de
-différentes espèces. Les vagues étaient moins furieuses; les matelots
-grimpèrent aux mâts sans savoir quel était le pays dont nous nous
-approchions.
-
-Ce que nous craignions, c'était d'aborder dans une des îles du
-Japon, où tant de vaisseaux avaient péri. Le capitaine ordonna le
-sondage; le sondeur cria qu'il y avait quatre-vingts toises; un quart
-d'heure après, il n'y en avait que quarante. Le bâtiment allait
-donc inévitablement échouer; mais par bonheur les bords étaient
-sablonneux, et nous échouâmes sans trop d'avaries.
-
-Le capitaine ordonna de jeter l'ancre; mais il était trop tard: le
-vaisseau échoua; les cordes se rompirent et les mâts se brisèrent.
-L'eau entra dans le bâtiment; bientôt nous allions être submergés!
-Plusieurs des nôtres se jetèrent à la mer pour essayer de se sauver,
-les femmes et les enfants périrent. Mon matelot, qui était fort et
-vigoureux, se saisit de deux pieux en fer, longs de six pieds; il
-m'en donna un, garda l'autre en me disant que nous leur devrions
-notre salut; puis il m'entraîna dans le magasin où l'on mettait les
-cordes et le goudron. Il se goudronna depuis les pieds jusqu'à la
-tête; il me fit la même opération, et je me laissai faire, confiant
-en son expérience. «Maintenant, me dit mon matelot, sortons d'ici
-et suivez-moi, et surtout obéissez-moi.» Il s'approcha d'un mât
-renversé, se mit à cheval dessus, me dit d'en faire autant et de ne
-pas lâcher le pieu qu'il m'avait donné. «A présent, ajouta-t-il,
-tenez-vous bien ferme: nous allons nous jeter à la mer.» Il n'y
-avait que trois pieds d'eau; mais nous aurions eu la plus grande
-peine à nous en tirer, parce que nos jambes entraient dans le sable;
-cependant il nous restait plus de mille pas à faire pour gagner la
-terre que nous voyions devant nous. Nos forces étaient tellement
-épuisées, que nous fûmes forcés de nous arrêter un instant. Nous
-regardâmes derrière nous, et nous vîmes que les vagues furieuses
-ébranlaient le vaisseau et arrivaient sur nous. Mon matelot, aussi
-expérimenté que courageux, enfonça mon pieu dans le sable, en fit
-autant avec le sien, et me dit de me cramponner à lui et de mettre un
-genou par terre. La vague passa par-dessus nos têtes, alla se briser
-sur le bord, et revint encore aussi impétueuse au-dessus de nos
-têtes. Je fus tellement étourdi, que je faillis abandonner mon pieu.
-«Le plus grand danger est passé, me dit mon matelot; il viendra bien
-encore une vague, mais celle-ci ne sera rien.» Tout se passa comme il
-l'avait prédit, et nous fûmes sauvés.
-
-Je sentis enfin la terre sous mes pieds, et je m'assis, ou plutôt
-je me couchai, exténué de fatigue. La tête me tournait; j'étais
-dans un état de stupeur incroyable. Quand j'eus repris mes sens,
-mes yeux purent contempler le triste spectacle de notre naufrage!
-Notre bâtiment avait échoué sur le sable, et le capitaine, dans une
-attitude désespérée, était encore sur le pont avec son monde. Sur
-ces entrefaites, nous vîmes des habitants de l'île qui venaient dans
-notre direction. Notre premier sentiment fut de l'effroi; car nous
-ne savions à qui appartenait cette race d'hommes. Le capitaine fit
-chercher tout ce qui restait d'armes, et l'on se mit en garde, après
-avoir envoyé quelques matelots bien armés au-devant des habitants. On
-ne tarda pas à s'entendre, et nous apprîmes que nous étions dans les
-îles Kouriles, qui avaient déjà quelques relations avec la Russie.
-
-Plus tard, le capitaine, trente hommes armés et moi, nous allâmes
-plus avant dans les terres; nous traversâmes de petites rivières
-sur des barques de cuir, et nous arrivâmes dans une colonie dont
-plusieurs maisons sont recouvertes en peaux de cerf, et bariolées de
-différentes couleurs. Les habitants préparent leurs repas dans des
-vases en fer, que les Russes leur avaient procurés. Leurs mets se
-composaient de graisse de chien marin, de cheval et de grenouilles.
-La vue de ces mets nous rebutait; mais, pour ne point irriter ces
-sauvages, nous mangions en leur présence des limaçons rôtis, chose
-assez friande, et qui nous dispensait de goûter à leur affreux
-mélange. Nous les invitâmes à venir sur le bâtiment, et nous leur
-fîmes manger des produits européens, car nous n'avions pas tout perdu
-dans le naufrage.
-
-Ce procédé les rendit très-reconnaissants, et ils nous aidèrent
-puissamment à réparer les avaries du vaisseau.
-
-Bientôt nous pûmes nous remettre en mer, et, après quelques jours de
-navigation, nous abordâmes les côtes du Kamtchatka.
-
-
-III
-
- Kamtchatka (presqu'île)--Bolscheretzkoï (ville).--Délivrance de
- l'auteur et ses suites.--Départ.--Ygiguinsk (colonie).--Okhotsk
- et autres villes de la Sibérie.--Moscou.--Minsk.--Vilna.
-
-Au moment du débarquement, nous vîmes une foule de Kamtchadales qui
-accouraient pour nous voir. On distinguait au milieu de tous le
-commandant, vêtu à l'orientale. On me présenta à lui: je lui dis que
-j'espérais que mes malheurs m'attireraient sa pitié et son intérêt.
-Il me répondit: «Je suis homme, cela suffit; je ferai tout ce qui
-dépendra de moi.» Il me mena dans sa demeure, et m'offrit d'excellent
-thé avec du lait de biche. Sa femme entra brusquement; mais le
-commandant la fit aussitôt sortir: la pauvre créature était folle.
-Cette femme appartenait à une ancienne famille polonaise établie dans
-la Petite-Russie.
-
-Le commandant me mena ensuite dans une chaumière où je devais loger.
-«Ne soyez pas étonné, me dit-il, nous n'avons point ici d'autres
-habitations.»
-
-Ma chambre contenait une petite table en pierre, des bancs tout
-autour et une cheminée au milieu. Les croisées étaient en mica, et
-dans le haut il y avait un morceau de glace très-transparente, ce
-qui remplace le verre, toujours dangereux à cause des éruptions
-volcaniques.
-
-Je faisais des promenades au bord de la mer, où je voyais, quand
-le temps était à l'orage, toutes sortes d'animaux extraordinaires:
-c'étaient des baleines, puis des lions, des chevaux, des vaches, des
-chiens marins. Quand je m'avançais pour ramasser des coquillages,
-j'étais souvent inquiété par de grosses pierres qu'on me lançait
-je ne sais d'où. Je cherchai d'où venaient ces pierres, je vis que
-c'étaient des ours qui me les jetaient pour me tuer et me dévorer
-ensuite; je cessai mes promenades de ce côté.
-
-En automne, la mer est très-houleuse dans ces contrées. La terre
-tremble lorsque les flots se brisent contre ses bords. Les journées
-sont sombres, et les nuits tout à fait noires. Pendant le flux et le
-reflux, les chiens, qui se nourrissent de poisson, poussent des cris
-plaintifs, et les ours leur répondent. Les volcans, pendant cette
-crise de la nature, vomissent du feu et des cendres.
-
-L'exil dans ce pays était un supplice au-dessus de mes forces; mais
-comment fuir? Mon hôte et gardien était aussi un exilé; je lui
-confiai mes projets, je lui demandai ses conseils; non-seulement il
-consentit à m'aider, mais il me dit qu'il s'enfuirait avec moi.
-Nous devions partir dans deux traîneaux attelés de sept chiens;
-les chiens, dans ce pays, marchent intrépidement aux bords de la
-mer; nous arriverions ainsi dans le pays de Tchouktschi, voisin de
-l'Amérique septentrionale; mais avant l'exécution de notre projet, je
-reçus l'ordre de ma délivrance.
-
-J'étais donc libre, j'allais revoir la Pologne! hélas! j'en étais
-bien loin, mais l'espoir me soutenait. Je m'embarquai par la première
-occasion; ma traversée ne fut pas plus heureuse que l'autre. L'eau
-douce nous manqua, et nous fûmes obligés de relâcher dans le port de
-Bolscheretzkoï, où nous restâmes quelques jours.
-
-Je trouvai là des Sibériens, des Moscovites et quelques exilés. Dès
-qu'on sut que j'étais Polonais, on me dit que c'était dans ce pays
-que Beniowski avait été exilé; on me raconta son séjour, sa fuite;
-on me parla des Kamtchadales qui l'avaient accompagné et qui étaient
-arrivés avec lui jusqu'à Paris, et il se trouva que ces mêmes
-Kamtchadales avaient été mes gardiens pendant mon exil.
-
-[Ici l'auteur raconte en peu de mots l'histoire du même prisonnier,
-dont on trouvera les détails dans notre publication intitulée: _Vie
-et Aventures du comte Maurice-Auguste Beniowski_.]
-
-Les Kamtchadales, poursuit-il, qui avaient suivi Beniowski, finirent
-par rentrer dans leur patrie, et c'étaient précisément ceux qui
-avaient été mes gardiens, comme je l'ai dit tout à l'heure.
-
-Je reviens à ma propre histoire.
-
-Avant que je reçusse l'ordre qui devait me délivrer, j'étais plongé
-dans une affreuse tristesse; je croyais ne jamais revoir ma patrie,
-je me voyais déjà victime d'un lâche assassinat. Un jour mon
-hôte entra chez moi, pâle d'émotion, en me disant qu'un vaisseau
-approchait du port. «Doit-on se réjouir? lui dis-je.--Mais on ne sait
-si c'est la joie ou la douleur qu'il apporte,» reprit-il.
-
-Deux heures après, le commandant et le capitaine du vaisseau vinrent
-chez moi; je pensai qu'ils m'apportaient mon arrêt de mort; ils
-m'annonçaient que Paul Ier me rendait la liberté. Je ne pouvais
-croire à leurs paroles; il me semblait voir de ma fenêtre un bûcher
-allumé; j'allais mourir, je le croyais, et la foule qui accourait
-dans la direction de ma maison augmentait ma certitude; on accourait
-pour voir mon supplice! Le commandant et le capitaine ne savaient
-comment me persuader. «Tant mieux, m'écriais-je toujours, je ne
-souffrirai plus!» Enfin, le capitaine tira de sa poche un papier et
-me le fit lire; c'était l'ordre qui rendait à la liberté Kosciuszko,
-Waswrzecki, Niemcewiz, Potocki, etc., chefs des Polonais insurgés.
-Je ne doutai plus, et je m'abandonnai à la joie. Je voulus quitter
-ma chaise pour prendre les mains du capitaine et lui témoigner ma
-reconnaissance, mais je tombai à terre sans mouvement. Le commandant
-fit apporter une liqueur forte qui ressemble à l'esprit-de-vin et
-qu'on fait avec les herbes du pays; on ouvrit ma bouche, que je
-tenais convulsivement serrée, et on me fit avaler quelques gouttes de
-cette liqueur, qui me ranimèrent un peu; mais j'étais comme un homme
-ivre. Ensuite on me saigna avec une espèce de lancette en pierre
-très-fine et très-aiguë; il ne sortit que fort peu de sang.
-
-Quelques moments après, je repris mes sens, et je demandai au
-commandant la permission d'aller me promener au bord de la mer.
-«Vous êtes libre maintenant, me dit-il, et il dépend de vous de vous
-promener seul ou de vous faire accompagner.» Ces paroles, plus que
-tout, me donnèrent la conscience de ma liberté. Je me rendis au bord
-de la mer avec mes deux gardiens. Ma pauvre tête était dans un grand
-désordre. Les vagues, les oiseaux qui volaient au-dessus de la mer
-me semblaient des processions qui venaient au-devant de moi; je
-voyais des prêtres qui portaient la croix; j'entendais des chants
-polonais.... Je courus pour saisir cette vision, et je me serais jeté
-dans la mer si mes gardiens ne m'avaient retenu.
-
-En revenant de ma promenade, j'eus peine à traverser la foule qui
-se pressait devant ma maison; tout ce monde voulait me voir pour
-me féliciter. Les femmes m'offrirent des fruits et des poissons.
-Je trouvai sur ma table de pierre un petit pain de sucre, une
-bouteille de rhum et un paquet de bougies. Le cadeau m'avait été
-fait par un marchand qui se trouvait à bord. Mon hôte m'annonça que
-le ministre de la religion allait venir chez moi avec les chantres
-de l'église. Le prêtre, âgé de quatre-vingts ans, arriva dans ses
-habits sacerdotaux et suivi de six chantres. Pour le recevoir plus
-dignement, j'allumai des bougies et je sortis de mon portefeuille une
-petite image de saint Jean-Baptiste que j'avais achetée en Russie. Le
-prêtre commença par chanter les quatre évangiles, et les chantres
-lui répondirent. Tous les assistants pleuraient d'attendrissement,
-et moi, qui ne me souviens guère d'avoir pleuré, je me mis à
-sangloter en poussant de grands cris. Ces larmes me soulagèrent,
-j'eus moins d'oppression, et ma tête si bouleversée revint à la
-raison. Ne sachant comment témoigner ma reconnaissance pour toutes
-les bontés qu'on avait pour moi, je proposai de faire du punch;
-cette proposition fut bien accueillie, et pendant qu'on savourait
-cette excellente boisson, le prêtre et le commandant disaient qu'ils
-n'avaient plus l'espoir de revoir leur patrie. «Et vous, ajouta le
-commandant en se tournant vers moi, vous serez forcé de rester ici
-encore trois ans.--Je suis donc trahi! m'écriai-je avec effroi.--Non,
-répliqua-t-il, mais le vaisseau qui vous apportait la liberté repart
-demain et ne reviendra que dans trois ans; c'est alors qu'il vous
-emmènera.»
-
-Les sibylles et les devineresses jouent un grand rôle dans ce pays,
-et on les consulte même à défaut de médecin. Le commandant en fit
-venir deux pour qu'elles me dissent mon avenir. Elles arrivèrent le
-soir, vêtues d'une façon singulière, toutes couvertes de coquillages
-et de souris empaillées. Leurs visages étaient tatoués. L'une d'elles
-brûla un os au-dessus d'une lampe, et l'autre sautait, regardant le
-ciel en pirouettant, puis rentrant pour dire à sa compagne ce qu'elle
-avait vu.
-
-Le commandant, à l'aide d'un interprète, leur demanda ce qu'elles
-pensaient de mon avenir? «Je pense, répondit celle qui brûlait un os
-au-dessus de la lampe, qu'il arrivera sous peu un vaisseau portant
-des hommes de différentes couleurs et qu'on n'avait pas vus depuis
-bien longtemps. Nous nous réjouissons peu de la présence de cet
-étranger, car nous le voyons debout sur le seuil, vêtu de blanc et
-emportant ses effets.» La société se sépara, et je restai plongé dans
-mes pensées.
-
-Je perdis le sommeil, j'avais des oppressions, et mes forces
-m'abandonnaient. Quelques jours après, le commandant vint m'annoncer
-qu'un bâtiment anglais, sans mât et séparé de sa flotte, entrait
-dans le port, portant des dépêches qui devaient être expédiées à
-l'ambassadeur anglais qui résidait à Saint-Pétersbourg.
-
-Le commandant était dans un grand embarras; il n'avait point de
-bâtiment disponible, et il fallait exécuter les ordres sur-le-champ,
-car l'Angleterre était en paix avec la Russie en ce moment.
-
-Pour obvier à ces difficultés, on répara le bâtiment en toute hâte,
-et il put se rendre à sa destination.
-
-Dans les premiers jours de novembre, les bords de la mer furent pris
-par les glaces; toutefois le commandant conçut le projet de faire
-une expédition aventureuse à Okhotsk. On avait tenté sans succès
-plusieurs expéditions de ce genre; mais les unes avaient péri par le
-froid, et les autres avaient été attaquées par les Tschouktschi.
-
-Le commandant prit, pour cette expédition, trois cents chiens et
-cerfs, plusieurs interprètes bien armés, puis du poisson salé et
-des provisions de tous genres. Le voyage qu'il allait entreprendre
-par terre était deux fois plus long que par mer et bien autrement
-dangereux. Je le priai néanmoins de m'emmener avec lui; mais il s'y
-refusa, en me disant que je ne pourrais pas supporter la fatigue et
-la rigueur du froid; cependant j'insistai tellement qu'il finit par y
-consentir.
-
-Il fit faire des traîneaux dont l'intérieur était garni de peaux
-d'ours et de cerfs, et dont la forme ressemblait à celle d'un
-carrosse. Nous partîmes dans le milieu du mois de novembre 1798.
-J'avais dans mon traîneau deux grands chiens à longs poils; sans
-eux j'aurais gelé de froid. Treize chiens tiraient chaque traîneau,
-mais un seul servait de guide. Un Kamtchadale s'assied devant; comme
-il est muni de patins, il préfère souvent marcher, et court aussi
-vite que le traîneau; il tient dans sa main un long bâton ferré,
-garni de clochettes en haut; le fer du bâton sert pour arrêter
-les traîneaux, et les clochettes remplacent le fouet; les chiens
-redoutent ce bruit plus que tout autre. Le chien qui est en tête se
-retourne à chaque instant pour recevoir les ordres du conducteur.
-Rien de plus difficile que de s'orienter, car il n'y a aucune route
-tracée: tantôt il faut côtoyer la mer, et tantôt il faut gravir les
-montagnes. Avant notre départ, le prêtre nous bénit, et il me donna
-une médaille d'argent avec une croix autour de laquelle était gravée
-cette inscription: «Nous te disons adieu, en attendant notre deuxième
-résurrection.»
-
-Nous étions trente hommes et cent chiens. Quand nous eûmes gagné la
-mer Glaciale, toute la suite cria à tue-tête et agita les clochettes;
-les chiens effrayés partirent comme l'éclair. Quand ils sont trop
-fatigués, ils vont moins vite, et le soir on leur donne pour toute
-nourriture un petit poisson sec.
-
-Le sixième jour nous approchâmes d'une colonie. Les habitants nous
-parfumèrent dès notre arrivée, dans la crainte que nous ne leur
-apportassions la petite vérole. Le prêtre nous avait accompagnés dans
-ce périlleux voyage avec l'intention de revenir après la première
-halte.
-
-Après trois jours de repos, le prêtre nous quitta, et nous nous
-remîmes en route. Pendant quinze jours nous ne vîmes aucune
-habitation: tout à coup nous rencontrâmes une bande de Tschouktschi,
-et nos interprètes nous dirent que c'étaient ceux qui haïssaient les
-Sibériens et les Moscovites, mais que nous pourrions les adoucir
-en leur donnant du tabac et quelques petits bijoux. Par ce moyen
-nous échappâmes à la cruauté de ces sauvages. Mais, tout en faisant
-les cadeaux, nos interprètes, qui connaissaient parfaitement les
-Tschouktschi, leur dirent qu'ils escortaient un illustre prisonnier,
-victime du tzar; que ce prisonnier avait été puni parce qu'il aimait
-sa patrie et qu'il avait combattu pour elle. Cela fit sur eux la plus
-grande impression, et nous pûmes continuer notre route sans danger.
-
-Nous arrivâmes à une colonie appelée Ygiguinsk. Là, je tombai malade
-et faillis mourir: un soldat me saigna et me tira deux bouteilles de
-sang. J'étais d'une extrême faiblesse, et il fallait se remettre en
-route au milieu d'une neige qui rendait les chemins impraticables;
-puis, nos provisions finissaient, et nos chiens se dévoraient entre
-eux pour ne pas mourir de faim. Enfin, à travers mille dangers, en
-proie à toutes les privations, nous arrivâmes à Okhotsk.
-
-Je trouvai à Okhotsk le même commandant qui, jouissant de l'impunité,
-s'empara d'une grande partie des curiosités que j'avais ramassées
-dans mes voyages. Ce que j'ai pu lui soustraire, je l'ai remis au
-temple de la Sibylle, à Pulawy et à Poryck (villes polonaises). Je
-fus obligé de rester deux mois à Okhotsk, tant j'étais faible et
-souffrant.
-
-Il me vint à la poitrine une tumeur qui avait l'épaisseur et la
-largeur d'une orange; elle me causait des étouffements et des nausées
-insupportables. Néanmoins je pus poursuivre ma route, et j'arrivai à
-Irkoutsk, après avoir passé par Yakoutsk.
-
-A Irkoutsk, on prit mon passeport pour l'examiner, et les habitants
-arrivèrent de tous les côtés pour me voir; mon costume kamtchadale
-excitait partout la curiosité. Le commandant vint au-devant de moi
-et m'indiqua un logement, puis il me dit que le gouverneur général
-m'invitait à passer chez lui; mais je demandai le temps de pouvoir me
-présenter dans un costume plus convenable. Trois jours me suffirent
-pour me faire faire des habits à l'européenne, et je suivis le
-commandant chez le gouverneur général. L'hôtel de ce dernier était
-gardé par deux cents soldats. Dans la première salle, je vis quelques
-généraux décorés; ils se tenaient là humblement, attendant les
-ordres, car le gouverneur a entre ses mains le droit de vie et de
-mort.
-
-Aussitôt qu'on lui eut annoncé mon arrivée, il vint au-devant de moi,
-me prit par la main, m'introduisit dans son cabinet et me présenta
-au général Soummoff, qui venait de Saint-Pétersbourg pour passer en
-revue les garnisons de ces contrées. Tous deux me dirent les choses
-les plus flatteuses sur mon caractère et mon patriotisme.
-
-Soummoff me dit: «Je ne vous ai vu qu'à travers le bruit des
-armes et la fumée de la poudre, et j'avais un grand désir de vous
-connaître.--Moi, reprit le gouverneur général, j'ai beaucoup entendu
-parler de vous; je sais que vous êtes haut placé dans l'esprit de
-Kosciuszko, et c'est ce qui m'a engagé à me rapprocher de vous;
-j'estime les hommes qui aiment leur patrie. Je connais la Pologne;
-j'ai passé plusieurs années dans ses garnisons, et j'ai beaucoup de
-sympathie pour le caractère polonais.» Il parlait bien notre langue,
-et j'eus un grand plaisir à l'entendre. Ce gouverneur général était
-natif du Hanovre; il s'appelait Christophe Andreïewitsch Treïden.
-Malgré la sévérité de Paul Ier, il savait adoucir le sort des exilés.
-Il pensait que le plus souvent le caprice détermine les ordres du
-tzar.
-
-Le général Soummoff m'invita un jour à dîner: je trouvai sa table
-somptueusement servie; la plupart des convives étaient des femmes de
-haut rang qui venaient rejoindre leurs maris dans l'exil.
-
-Après ces honneurs, vinrent les affaires d'argent. Le trésorier de
-la couronne me fit dire que j'eusse à rembourser au gouvernement ma
-pension annuelle de prisonnier, qu'on m'avait payée pendant deux
-ans. Je me trouvais dans l'impossibilité de répondre à la demande,
-ou plutôt à l'ordre qu'on me donnait; mais une main amie vint à mon
-secours. Thadée Widzki, ancien colonel polonais, m'avança la somme
-nécessaire, et je lui en serai éternellement reconnaissant.
-
-En partant d'Irkoutsk pour me rendre à Tobolsk, je pris un domestique
-qui buvait outre mesure, et qui, quand il était ivre, engageait mes
-postillons à me tuer. Un postillon vint me le dénoncer, et voici ce
-que je fis pour m'en débarrasser. J'achetai de l'eau-de-vie, et je
-lui en fis boire à tous moments de grandes rasades; il ne se faisait
-pas prier, comme on le pense, et il en but tant qu'il finit par
-s'endormir. Je le laissai à un relais dans cet état, et je n'entendis
-plus parler de lui.
-
-Il y a trois mille werstes (sept cent cinquante lieues) de Yakoutsk
-à Tobolsk. Le pays est boisé, marécageux et désert; les routes sont
-remplies de troncs d'arbres, ce qui rend le voyage difficile et
-souvent périlleux, car on est heurté à chaque pas. Mais, à partir
-d'une plaine qu'on appelle Barabinskaïa, le terrain devient fertile,
-couvert d'une herbe rougeâtre, ou d'un sel qui sort de dessous terre.
-Les lacs et les rivières sont poissonneux et ombragés par des
-peupliers. Nous aperçûmes dans plusieurs endroits des tertres assez
-élevés et entourés d'arbres; ce sont des _tumulus_ (tombeaux) qui
-remontent à l'antiquité la plus reculée.
-
-En arrivant à Tobolsk, je me procurai un logement bien chaud, et je
-fus pris à l'instant d'affreuses convulsions: j'eus le délire, et je
-crus que j'allais expirer.
-
-Je rencontrai à Tobolsk plusieurs Polonais exilés par l'ordre de
-Paul. Kouscheloff était alors gouverneur général: c'était un homme
-probe, délicat et juste. Il m'invita à dîner plusieurs fois, et
-m'offrit généreusement trois cents roubles; cette offre me fut d'un
-grand secours, car je n'avais plus d'argent. Dès que je fus dans ma
-patrie, je m'acquittai de cette dette.
-
-En quittant Tobolsk, je pris la route de Moscou: je me rapprochais
-de ma patrie. Au dernier relais, je demandai à mon postillon quels
-étaient les meilleurs hôtels; il me répondit que c'étaient ceux de
-_Constantinople_ et de _France_: je me fis conduire à l'hôtel de
-France.
-
-L'hôtesse parut surprise de mon étrange costume, car le froid du
-pays m'avait forcé à reprendre mes habits kamtchadales; mais elle
-fut, malgré cela, d'une politesse extrême. Ensuite elle me demanda
-mon passeport, et me fit quelques questions sur ma personne; je lui
-racontai rapidement mon histoire, qui parut vivement l'intéresser:
-«Soyez prudent, me dit-elle, soyez-le avec tout le monde sans
-exception.»
-
-Il me restait, pour toute fortune, quinze roubles, et mon hôtesse
-m'avait annoncé que je paierais cinq roubles par jour pour la table
-et le logement; j'aurais pu m'inquiéter, mais je me fiais à la
-Providence.
-
-Le soir, je crus devoir dire à mon hôtesse que je manquais d'argent.
-«Ne vous inquiétez pas, me dit-elle, vous n'aurez rien à payer,
-et, en outre, voilà cent roubles qu'on vous prie d'accepter.» Je
-lui témoignai ma reconnaissance, et la suppliai de me dire à qui
-j'étais redevable, pour que je pusse m'acquitter un jour; mais elle
-me répondit que c'était un secret qu'il ne lui était pas permis de
-révéler.
-
-Trois jours après mon arrivée, le général Kavergine, chef de la
-police, me fit appeler chez lui pour me conduire chez le gouverneur
-général prince Soltikoff. Le prince commandait en Ukraine en 1794,
-au moment où je quittais cette province pour rejoindre Kosciuszko.
-Il me parla en polonais, et me raconta les persécutions qu'il avait
-souffertes, sous Catherine, pour m'avoir laissé partir.
-
-Je quittai enfin Moscou, je traversai la Russie-Blanche, Minsk, et
-j'arrivai à Vilna (1799). Je respirais l'air natal; je revoyais ma
-chère patrie, après avoir enduré un supplice de cinq ans!...
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS. 1
-
- CHAPITRE I
-
- Voyages du professeur Gmelin, membre de l'Académie
- de Saint-Pétersbourg, dans les années
- 1733-1737. 3
-
- I
-
- Catherinenbourg (ville).--Mines et fonderies.--Tobolsk
- (capitale).--Fêtes de carnaval.--Carême.--Noce
- tatare.--Courses de chevaux.--Pâques.--Fêtes
- des morts.--Gouvernement et habitants de la
- province.--Irtisch (fleuve).--Steppe.--Yanuschna
- (fort).--Un lac salé.--Mines.--Obi (fleuve).--Kusnatzk,
- Tomsk, Jeniseisk et Krasnojarsk (villes). 5
-
- II
-
- Nikolskaia-Sastawa--Baïkal (lac).--Selinginsk
- (ville).--Frontière de la Chine (bureau de
- péage).--Irkoutsk (capitale).--Ilimsk (ville).--Tunguses
- (habitants).--Yakoutsk (ville).--Monts
- d'aimant.--Retour. 62
-
-
- CHAPITRE II
-
- Péninsule du Kamtchatka, explorée dans les années
- 1770-1771, par le comte Beniowski. 119
-
-
- CHAPITRE III
-
- Captivité et séjour du général Kopec (Joseph),
- en 1795-1799. 133
-
- I
-
- Kiew, Smolensk, Moscou, Kazan (villes). 135
-
- II
-
- Nijni-Oudinsk et Irkoutsk (villes).--Kiringa
- (colonie).--Yakoutsk et Okhotsk (villes).--Générosité
- d'un marchand.--Embarquement.--Naufrages.--Iles
- Kouriles. 144
-
- III
-
- Kamtchatka (presqu'île).--Bolscheretzkoï (ville).--Délivrance
- de l'auteur et ses suites.--Départ.--Ygiguinsk
- (colonie).--Okhotsk et autres
- villes de la Sibérie.--Moscou.--Minsk.--Vilna. 163
-
-[Déco]
-
- Tours.--Imp. Mame.
-
-
-
-
-
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-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES EN SIBÉRIE ***
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