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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Voyages en Sibérie - -Author: Kubalski Nikolai-Ambrozy - -Release Date: June 29, 2016 [EBook #52431] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES EN SIBÉRIE *** - - - - -Produced by Isabelle Kozsuch, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le - typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée - et n'a pas été harmonisée. - - -[Illustration: Treize chiens tiraient le traîneau, mais un seul servait -de guide.] - - - - - VOYAGES - EN SIBÉRIE - - RECUEILLIS - PAR N.-A. KUBALSKI - - NOUVELLE ÉDITION - - [Logo] - - TOURS - - AD MAME ET CIE, IMPRIMEURS-LIBRAIRES - - 1856 - - - - -AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS. - - -Bien que découverte il y a trois siècles, la Sibérie commença fort -tard à être explorée, et aujourd'hui elle n'est encore connue que -par des notices dispersées dans divers recueils scientifiques ou -littéraires. - -Pour rendre plus complète la connaissance de cette contrée, si vaste -et si intéressante sous plusieurs rapports, nous avons jugé à propos -de réunir en substance les relations publiées, dans le courant du -dernier siècle, par des hommes distingués qui y avaient séjourné -soit comme voyageurs, soit comme prisonniers politiques. Le volume -que nous offrons aux jeunes lecteurs contient les résultats de ce -travail; il présente les principaux détails sur l'état physique de ce -pays et sur ses malheureux habitants. On y trouvera donc une étude -utile et agréable, sans avoir besoin de recourir à ces documents -épars dont l'authenticité est souvent problématique. - -[Déco] - - - - -VOYAGES -EN SIBÉRIE - - - - -CHAPITRE I - - VOYAGES DU PROFESSEUR GMELIN, MEMBRE DE L'ACADÉMIE DE - SAINT-PÉTERSBOURG, DANS LES ANNÉES 1733-1737. - - -Originaire d'Allemagne, mais établi en Russie comme professeur de -botanique, le docteur-médecin Gmelin fut, en 1733, chargé par le -gouvernement d'explorer toute la Sibérie, y compris la presqu'île de -Kamtchatka. Accompagné de deux autres naturalistes nommés Muller et -de Lille de Coyère, ses collègues à l'Académie de Saint-Pétersbourg, -et dont le dernier appartient à la France, il consacra à ce voyage -plus de quatre ans, et en publia une relation en allemand. - -Nous donnons ici les principaux détails de cette relation, d'après -une traduction française, sur les provinces de Tobolsk et d'Irkoutsk, -l'auteur ayant été empêché, ainsi qu'on le verra par son récit, -de visiter les autres parties de la Sibérie. Cependant les deux -chapitres suivants comblent en partie cette lacune. - - -I - -PROVINCE DE TOBOLSK - - Catherinenbourg (ville).--Mines et fonderies.--Tobolsk - (capitale).--Fêtes de carnaval.--Carême.--Noce tatare.--Courses - de chevaux.--Pâques.--Fêtes des morts.--Gouvernement et - habitants de la province.--Irtisch (fleuve).--Steppe.--Yanuschna - (fort).--Un lac salé.--Mines.--Obi (fleuve).--Kusnatzk, Tomsk, - Jeniseisk et Krasnojarsk (villes). - -La première ville remarquable de la Sibérie est Catherinenbourg. -Cette ville, fondée en 1723 par Pierre Ier, fut achevée en 1726, -sous l'impératrice Catherine, dont elle porte le nom. On peut la -regarder comme le point de réunion de toutes les fonderies et -forges de Sibérie, qui appartiennent au collége suprême des Mines; -car ce collége y réside, et c'est de là qu'il dirige tous les -ouvrages de Sibérie. Toutes les maisons qui la composent ont été -bâties aux dépens de la cour; aussi sont-elles habitées par des -officiers impériaux, ou par des maîtres et des ouvriers attachés à -l'exploitation des mines. La ville est régulière, et les maisons -sont presque toutes bâties à l'allemande. Il y a des fortifications -que le voisinage des Baskirs rend très-nécessaires. L'Iser (fleuve) -passe au milieu de la ville, et ses eaux suffisent à tous les besoins -des fonderies. L'église de Catherinenbourg est en bois; mais on a -jeté les fondements d'une église en pierre. Il y a dans cette ville -un bazar bâti en bois et garni de boutiques, mais on n'y trouve -guère que des marchandises du pays; il y a aussi un bureau de péage -dépendant de la régence de Tobolsk; les marchandises des commerçants -qui y passent dans le temps de la foire d'Irbit, y sont visitées. -La durée de cette foire est le seul temps où il soit permis aux -marchands de passer par Catherinenbourg. - -Pour s'instruire à fond dans la matière des mines, forges, -fonderies, etc., il suffit de voir cette ville. Les ouvrages y sont -tous en très-bon état, et les ouvriers y travaillent avec autant -d'application que d'habileté. On empêche sans violence ces ouvriers -de s'enivrer, et voici comment: il est défendu par toute la ville de -vendre de l'eau-de-vie dans d'autres temps que les dimanches après -midi, et l'on ne permet d'en vendre qu'une certaine mesure, pour ne -pas profaner ce jour. - -Dans la nuit du 31 décembre (1733), nous fûmes régalés d'un spectacle -russe où nous ne trouvâmes pas le mot pour rire; notre appartement se -remplit tout à coup de masques. Un homme vêtu de blanc conduisait la -troupe; il était armé d'une faux qu'il aiguisait de temps en temps; -c'était la Mort qu'il représentait; un autre faisait le rôle du -Diable. Il y avait des musiciens et une nombreuse suite d'hommes et -de femmes. La Mort et le Diable, qui étaient les principaux acteurs -de la pièce, disaient que tous ces gens-là leur appartenaient, et ils -voulaient nous emmener aussi. Nous nous débarrassâmes d'eux en leur -donnant pour boire. - -Au commencement de janvier, l'auteur, accompagné de Muller, alla -visiter les mines de cuivre de Polewai, situées à cinquante-deux -werstes (la werste russe équivaut à 1 kilomètre 77 mètres) de -Catherinenbourg. Nous entrâmes, dit-il, dans la mine de cuivre -qui est dans l'enceinte des ouvrages élevés contre les incursions -des Baskirs. Le rocher n'est pas inattaquable; cependant il faut -pour le briser de la poudre à canon. La mine ne s'y trouve pas par -couches; elle est distribuée par chambres, et donne, l'un portant -l'autre, trois livres de cuivre par quintal. La terre qui la tient -est noirâtre et un peu alumineuse. Comme la mine n'est pas profonde, -on a rarement besoin de pousser les galeries au delà de cent brasses -de profondeur; aussi n'est-on pas beaucoup incommodé des eaux, qui -d'ailleurs sont chassées par des pompes que la rivière la Polewa fait -agir. - -De la mine nous allâmes aux fonderies, où l'on voit tous les -fourneaux nécessaires pour préparer la pierre crue et le cuivre; dans -le même endroit sont les forges avec les marteaux. Tous ces ouvrages -sont mis en mouvement par la Polewa, qu'un batardeau fait monter. - -Il ne se passa rien de remarquable à Tobolsk avant le 17 février. -La semaine du _beurre_ (c'est ainsi qu'on appelle ici le carnaval), -qui commença ce jour-là, mit en mouvement toute la ville; les gens -les plus distingués se rendaient continuellement des visites, et le -peuple faisait mille extravagances; on ne voyait et l'on n'entendait -jour et nuit dans les rues que des courses et des cris; la foule des -passants et des traîneaux y causait à chaque instant des embarras. -Une nuit, passant devant un cabaret, je vis beaucoup de monde assis -sur un tas immense de neige, qu'on avait élevé exprès. On y chantait -et l'on y buvait sans relâche; la provision finie, on renvoyait -au cabaret. On invitait tous les passants à boire, et personne -ne songeait au froid qu'il faisait. Les femmes se divertissaient -à courir les rues, et elles étaient souvent jusqu'à huit dans un -traîneau. - -A Pechler, j'entrai dans une maison de Tatares. Ceux du district de -Tobolsk ne sont nullement comparables aux Tatares du Kazan pour la -politesse et la propreté. Ces derniers ont ordinairement une chambre -dans laquelle toute la famille vit pêle-mêle avec les bœufs, -les vaches, les veaux, les moutons. Cette malpropreté provient -vraisemblablement de leur pauvreté: c'est par la même raison qu'ils -ne boivent que de l'eau. - -Autant la ville avait été tumultueuse dans la semaine du beurre, -autant elle paraissait tranquille dans les fêtes qui la suivirent. -On voyait tout le monde en prière. La dévotion éclata surtout dans -une cérémonie qui se fit le 3 mars à la cathédrale, et qui fut -célébrée par l'archevêque du lieu. Elle commença par une espèce de -béatification de tous les czars morts en odeur de sainteté, de leurs -familles, des plus vertueux patriarches, et de plusieurs autres -personnages, du nombre desquels fut Jermak (Cosaque), qui avait -conquis la Sibérie; ensuite on prononça solennellement le grand -ban de l'Église contre les infidèles, hérétiques et schismatiques, -c'est-à-dire contre les mahométans, les luthériens, les calvinistes -et les catholiques romains, supposés auteurs du schisme qui sépare -les deux églises. Pendant tout le carême on n'entendit point de -musique; il n'y eut aucune sorte de divertissement, ni noces ni -fiançailles. Si nous n'eussions eu des Tatares à observer, nous -aurions été réduits à la plus grande inaction. - -Le 15 mars, nous eûmes avis qu'il se faisait une noce tatare au -village de Sabanaka; nous fûmes curieux de la voir, et nous nous -rendîmes sur les lieux. On compte de Tobolsk à Sabanaka sept werstes -anciens. Nous allâmes droit à la maison des nouveaux mariés; nous -fûmes conduits, avec d'autres étrangers qui avaient eu la même -curiosité que nous, dans une chambre particulière où l'on avait rangé -des chaises pour nous recevoir. Nous y trouvâmes aussi des bancs -larges et bas que nous avions vus jusqu'à présent dans toutes les -chambres tatares, et ils étaient couverts de tapis; on y avait servi -un gâteau, de gros raisins et des noix de cèdre. Comme nous arrivions -dans la chambre, on nous présenta de l'eau-de-vie à la manière russe, -et ensuite du thé. On nous prévint qu'on avait rassemblé à Tobolsk -quelques chevaux qui viendraient en course pour disputer les prix. -C'est un ancien usage dans toutes les noces tatares de donner le -spectacle de ces courses avant de commencer la noce. Or, afin qu'il -se trouve toujours des cavaliers et des chevaux pour les courses, il -y a des prix proposés, tant de la part du marié que du côté de la -mariée, et le plus considérable est adjugé à celui qui atteint le -premier le but. Le prix donné par le marié était une pièce de kamka -(étoffe) rouge, une peau de renard, une pièce de chamvert, une pièce -de tschandar (ces deux dernières étoffes sont de coton et tirées de -la Kalmoukie), et une peau rousse de cheval. De la part de la mariée, -il y avait une pièce de kamka violet, une pièce d'étoffe de Bukharie -rayée rouge et blanc, moitié soie et moitié coton, qu'on nomme -_darei_; une peau de loutre, une pièce de kitaika rouge, et une peau -rousse de cheval; ce qui faisait en tout dix prix destinés pour les -meilleurs coureurs. Ces prix étaient attachés à de longues perches, -et étalés devant la maison des mariés. - -Vers les onze heures, on vit arriver trois cavaliers. Ce furent deux -jeunes garçons russes qui remportèrent les trois premiers prix. -Quelque temps après il en arriva plusieurs autres, qui étaient -presque tous de jeunes Tatares ou de jeunes Russes. Les prix furent -donnés aux dix premiers; mais nous apprîmes qu'on les distribuait -quelquefois avec un peu de partialité, et qu'ici particulièrement -il y avait eu de la faveur. A peu de distance, il y avait deux -tables, sur chacune desquelles était un instrument de musique tatare, -consistant en un vieux pot sur lequel était un vieux cuir bien tendu, -et sur lequel on frappait comme sur un tambour. Cette musique n'était -pas merveilleuse; cependant il y avait une si grande foule de Tatares -empressés de l'entendre, qu'on avait de la peine à en approcher. - -Après la distribution des prix, nous passâmes dans la chambre du -marié, qui était dans la cour de la maison où demeurait la future. -Cette chambre était remplie de gens qui se divertissaient à boire. -Deux musiciens tatares étaient de la fête: l'un avait un simple -roseau percé de trous avec lequel il rendait différents sons; -l'embouchure de cette espèce de flûte était entièrement cachée dans -sa bouche; l'autre raclait un violon ordinaire. Ils nous jouèrent -quelques morceaux qui n'étaient pas absolument mauvais; nous fûmes -surtout invités à la chanson ou romance de Jermak, qu'ils nous -assurèrent avoir été faite dans le temps que ce guerrier conquit la -Sibérie, et que leurs ancêtres furent soumis à la domination russe. - -De là nous repassâmes dans la première chambre, d'où nous vîmes le -marié, conduit par ses paranymphes et par ses parents, faire trois -fois le tour de la cour. Lorsqu'il passa la première fois devant la -chambre de la mariée, on jeta des fenêtres de celle-ci des morceaux -d'étoffe que le peuple s'empressa de ramasser. Le marié avait une -longue veste rouge avec des boutonnières d'or; son bonnet était -brodé en or, et de la même couleur. De la cour il se rendit dans une -chambre où l'aguns (prêtre égal en dignité à un évêque), deux abuss -ou abiss, et deux hommes qui représentaient les pères du marié et de -la mariée, étaient assis sur un banc. Il y avait dans cet endroit -une grande foule de spectateurs accourus pour voir la cérémonie. -Les deux paranymphes entrèrent dans la chambre avant le marié, et -demandèrent à l'aguns si la cérémonie se ferait. Après sa réponse, -qui fut affirmative, le marié entra; les paranymphes lui demandèrent -si lui _N._ pourrait obtenir _N._ pour femme. Alors l'abiss envoya -chez la mariée pour avoir la réponse. Son consentement étant arrivé, -et les pères et mères des futurs conjoints ayant aussi donné le leur, -l'aguns récita au marié les lois du mariage, dont la principale -était qu'il ne prendrait jamais d'autre femme sans le consentement -de celle qu'on allait lui donner. A toutes ces formalités le marié -gardait un profond silence; mais les paranymphes promirent qu'il -ferait tout ce qu'on exigerait de lui. L'aguns, pour lors, donna -sa bénédiction, et il finit la cérémonie par un éclat de rire qui -fut imité par plusieurs des assistants. Pendant tout ce temps, les -parents et les amis des mariés apportaient des pains de sucre pour -présents de noce. Après la bénédiction nuptiale on cassa ces pains -en plusieurs morceaux; on sépara les gros des petits, et on les mit -sur des assiettes. Les plus gros furent distribués au clergé, et les -autres aux assistants; nous eûmes chacun environ deux onces de sucre. -On quitta cette chambre pour aller se mettre à table, et nous fûmes -servis dans l'endroit où l'on nous avait reçus d'abord. Le repas -était composé de riz, de pois, de bœuf et de mouton. A une heure -après midi nous nous retirâmes, et nous revînmes à Tobolsk. Nous -sûmes depuis que la noce avait duré trois jours, pendant lesquels on -n'avait cessé de boire et de manger. - -Nous ne vîmes rien de remarquable à Tobolsk jusqu'au 14 avril, jour -où finit le carême. Les cérémonies de Pâques usitées chez les Russes -parmi le peuple sont ici les mêmes. Le 15, nous eûmes à peu près le -même spectacle qu'on nous avait donné à Catherinenbourg, si ce n'est -qu'il se fit en plein jour: ce fut la représentation d'une pieuse -farce toute semblable à nos anciens mystères, et distribuée en trois -actes. - -Il y eut ce même jour à Tobolsk une autre solennité dont Muller -seul fut témoin: «A un werste de la ville, il était entré dans une -maison située sur une éminence et qui paraissait ne contenir qu'une -seule chambre. Il y descendit par quelques marches basses, et il y -trouva beaucoup de cercueils remplis de corps morts, et qu'on pouvait -aisément ouvrir. Ce sont des cadavres de gens qui sont morts de mort -violente ou sans sacrements, et qui ne peuvent pas être enterrés -avec ceux qui les ont reçus ou dont la mort a été naturelle. Près -de ces bières il y avait un grand concours de monde, soit parents -des morts, soit inconnus, qui venaient prendre congé des défunts; -_car_, disent-ils, _quoique nous ne soyons pas parents, les morts -peuvent dire un mot en notre faveur_. Ce n'est pas qu'ils croient -que ceux qui ne sont pas morts dans les règles ne puissent pas être -sauvés: ces morts, d'après les idées religieuses du pays, ne restent -pas au delà d'un an dans cet état, et quelques-uns même n'ont pas -aussi longtemps à attendre. Suivant cette opinion, tous ceux qui -meurent dans l'année entre les jeudis antérieurs à celui qui précède -les fêtes de la Pentecôte, restent sans être inhumés jusqu'à ce -dernier jeudi, et sont gardés dans ce dépôt de morts. S'il arrive -que quelqu'un meure le jeudi même, il faut qu'il attende une année -entière pour être enterré. Si au contraire il ne meurt qu'un seul -jour auparavant, il l'est dès le lendemain. Ce jeudi est appelé -_tulpa_ en langue russe; mais la plupart le nomment _sedmik_, parce -que depuis le jeudi saint jusqu'à celui-ci il y a sept semaines. Ce -même jour l'archevêque de Tobolsk fait une procession solennelle avec -son clergé jusqu'à cette maison; et, après avoir récité quelques -prières, il absout les morts des péchés dont ils se sont rendus -coupables par leurs négligences, ou qu'ils n'ont pu expier à cause de -leur mort subite. - -La semaine de Pâques se passa gaiement en visites réciproques. La -populace la célébra par beaucoup de divertissements à sa manière; -mais ces extravagances n'approchaient pas, à beaucoup près, de celles -qui se firent dans la semaine du beurre. - -Tobolsk, capitale de la Sibérie, est située sur le fleuve Irtisch. -Elle est divisée en ville haute et en ville basse. La ville haute est -sur la rive orientale de l'Irtisch; la basse occupe le terrain qui -est entre la montagne et le fleuve. Elles ont l'une et l'autre un -circuit considérable; mais toutes les maisons sont bâties en bois. -Dans la ville haute, qu'on appelle proprement la _ville_, se trouve -la forteresse, qui forme presque un carré parfait. Elle renferme un -bazar de marchandises bâti en pierres, la chancellerie de la régence -et le palais archiépiscopal. Près de la forteresse est la maison du -gouverneur général. Outre le bazar de marchandises, il y a dans la -haute ville encore un magasin pour les vivres et pour toutes sortes -de menues denrées. - -La ville haute a cinq églises, dont deux construites en pierre, -enclavées dans la forteresse, et trois bâties en bois, outre un -couvent. La ville basse a sept paroisses, et un couvent bâti en -pierre. - -La ville haute a l'avantage de ne point être sujette aux inondations; -mais elle a une grande incommodité, en ce qu'il y faut faire monter -toute l'eau dont elle a besoin. L'archevêque seul a un puits profond -de trente brasses, qu'il a fait creuser à grands frais, mais dont -l'eau n'est à l'usage de personne hors de son palais. La ville basse -a l'avantage d'être proche de l'eau; mais elle n'est pas à l'abri des -inondations. - -On nous dit à Tobolsk que cette ville éprouvait tous les dix ans une -inondation qui la mettait sous l'eau. En effet, l'année précédente -(1733), non-seulement la ville, mais tous les lieux bas des environs -avaient été submergés. - -Je n'ai pas connu d'endroit où l'on vît autant de vaches qu'on en -rencontre à Tobolsk. Elles courent les rues, même en hiver; de -quelque côté qu'on se tourne on aperçoit des vaches, mais surtout en -été et au printemps. - -La ville de Tobolsk est fort peuplée, et les Tatares font près du -quart des habitants. Les autres sont presque tous des Russes, ou -exilés pour crimes, ou enfants d'exilés. Comme ici tout est à si bon -marché qu'un homme d'une condition médiocre peut y vivre avec le -modique revenu de dix roubles par an, la paresse y est excessive. -Quoiqu'il y ait des ouvriers de tous métiers, il est très-difficile -d'obtenir quelque chose de ces gens-là; on n'y parvient guère qu'en -usant de contrainte et d'autorité, ou en les faisant travailler -sous bonne garde. Quand ils ont gagné quelque chose, ils ne cessent -de boire jusqu'à ce que, n'ayant plus rien, ils soient forcés par -la faim de revenir au travail. Le bas prix du pain cause en partie -ce désordre, et fait que les ouvriers ne pensent pas à épargner; -deux heures de travail leur donnent de quoi vivre une semaine et -satisfaire leur paresse. - -Du gouverneur général de Tobolsk relèvent tous les gouverneurs -particuliers (woiwodes); cependant il ne peut pas les destituer ni -les choisir lui-même; il est obligé de les recevoir tels qu'on les -lui envoie de la prikase ou chancellerie de Sibérie, qui réside à -Moscow. Il reçoit, ainsi que les sous-gouverneurs et les autres -officiers de la chancellerie, des appointements du trésor impérial. -Il y a deux secrétaires à la chancellerie de ce gouvernement qui -sont perpétuels, quoiqu'on change les gouverneurs. Ces secrétaires, -par cette raison, sont fort respectés; les grands et les petits -recherchent leur protection, et ils gouvernent presque despotiquement -toute la ville. - -Le gouverneur célèbre toutes les fêtes de la cour; il fait inviter -ce jour-là tous ceux qui sont au service de la couronne, et même -tous les négociants de la ville. Tout ce qu'il y avait à Tobolsk de -personnes destinées pour le voyage du Kamtchatka, reçut de pareilles -invitations. Nous étions toujours placés à la même table avec -l'archevêque, les archimandrites, quelques autres ecclésiastiques -d'un ordre inférieur, et les officiers de la garnison. Le dîner était -servi à la manière russe; on y buvait beaucoup de vin du Rhin et -de muscat. Ordinairement après le dîner, hors le temps de carême, -on dansait jusqu'à sept à huit heures du soir; d'autres fumaient, -jouaient au trictrac ou s'amusaient à d'autres jeux. - -Ces repas, quelque multipliés qu'ils soient, ne sont rien moins que -ruineux; car aucun des négociants ne quitte la table sans laisser un -demi-rouble ou un rouble; et c'est à qui fera le mieux les choses. - -Les Tatares établis dans cette ville descendent en partie de ceux -qui l'habitaient avant la conquête de la Sibérie, et en partie -des Bukhars, qui s'y sont introduits peu à peu avec la permission -des grands-ducs, dont ils ont obtenu certains priviléges. Ils sont -en général fort tranquilles, et vivent du commerce; mais il n'y a -point de métiers parmi eux. Ils regardent l'ivrognerie comme un vice -honteux et déshonorant; ceux d'entre eux qui boivent de l'eau-de-vie -sont fort décriés dans la nation. Je n'eus aucune occasion de voir -leurs cérémonies religieuses; mais il suffit de dire qu'ils sont tous -mahométans. - -Les Tatares font leurs prières au lever et au coucher du soleil, -ainsi qu'à chacun de leurs repas. Je demandai un jour à un Tatare -pourquoi, au sortir de table et après son action de grâces, il -passait sa main sur sa bouche; il me répondit par cette autre -question: _Pourquoi joignez-vous les mains en priant?_ question à -laquelle il m'eût été facile de répondre. - -Les Tatares ne changent pas souvent de religion; on en a cependant -baptisé quelques-uns; mais ces prosélytes sont fort méprisés dans -leur nation. Ceux qui s'appellent les vrais croyants leur reprochent -qu'ils ne changent de religion que par goût pour l'ivrognerie, et -pour se retirer de l'esclavage. Cette dernière raison paraît la plus -vraisemblable. - - * * * * * - -Le temps de notre départ approchait; nous avions fait préparer -deux doschts-chennikes, où l'on avait réuni toutes les commodités -possibles. Un doschts-chennike est un bâtiment qu'on peut regarder -comme une grande barque couverte; lorsqu'il est destiné à remonter -les rivières, il a un gouvernail; mais ceux qui les descendent -ont, au lieu de gouvernail, une grande et longue poutre devant et -derrière, comme les bâtiments du Volga. Dans chacun de ces bâtiments -il y avait vingt-deux manouvriers, tous Tatares; chacun était muni en -outre de deux canons et d'un canonnier. Nous nous embarquâmes, et -nous remontâmes le fleuve Irtisch. - -Au delà de l'embouchure du Tara, qui se jette dans l'Irtisch, -nous avions au rivage oriental le steppe ou le désert des -Tatares-Barabins, et à l'occident celui des Cosaques. Ainsi, nous -fîmes faire bonne garde. Nous n'avions rien à craindre des premiers, -qui sont soumis à l'empire russe; mais le départ des Cosaques est -très-dangereux; car des bords de l'Irtisch on peut arriver en trois -jours jusqu'à la Kasakiahorda (horde de Cosaques), ainsi nommée par -les Russes, qui court de temps en temps ce désert, et qui s'est -rendue redoutable. Ces Cosaques tuent ordinairement tous les hommes -qu'ils rencontrent, et emmènent les femmes. Ils traitent les Tatares -un peu plus doucement que les Russes; ils les font marcher avec -eux quelques pas, puis les dépouillent, les battent fort, et les -laissent aller. Autrefois ils se contentaient d'emmener les Russes en -captivité; j'en ai vu plusieurs qui en étaient sortis, et qui ne se -lassent point de parler des cruautés qu'on leur avait fait souffrir. - -Jusque-là notre navigation sur l'Irtisch, à la lenteur près et malgré -les inconvénients dont je viens de parler, ne pouvait être plus -heureuse. Nous n'avions qu'à nous louer des travailleurs que nous -avions pris à Tobolsk; c'étaient tous gens tranquilles, officieux, -pleins de bonne volonté. Nous étions touchés de voir ces pauvres -gens travailler sans un moment de relâche, sans aucun repos la nuit, -et pourtant sans le moindre murmure. L'accident qui arriva à notre -bâtiment nous fit encore mieux connaître toute la bonté de ces -Tatares. Nous avions dans ce bateau une provision considérable de -cochon fumé; on sait que cette viande est en horreur aux Tatares, et -qu'ils n'osent seulement pas la toucher; cependant notre navire ayant -fait eau, comme il fallait que le bâtiment fût promptement déchargé, -nous les vîmes avec des mains tremblantes aider à porter cette -viande à terre. Une autre fois, un cochon de lait étant tombé dans -l'eau, un de nos Tatares s'y jeta sur-le-champ, nagea après l'animal -et le rapporta. - -Nous avons aussi vu des marques de l'amitié qu'ils ont les uns pour -les autres. Il était souvent arrivé que trois ou quatre Tatares -étaient obligés, soit en nageant, soit en marchant dans l'eau, -de prendre les devants pour sonder la profondeur et empêcher nos -bâtiments d'échouer sur les bancs de sable. Un jour un de ces -travailleurs qui, contre l'ordinaire des Tatares, ne savait pas bien -nager, fut embarrassé dans un endroit profond, et près de se noyer. -Ses camarades le voyant en danger, trois ou quatre d'entre eux se -jetèrent à l'eau et le sauvèrent. Nous ne nous sommes jamais aperçus -qu'ils nous aient volé la moindre chose. Leur probité est connue -partout; aussi n'exige-t-on d'eux aucun serment; ils n'en connaissent -pas même l'usage; mais lorsqu'ils ont frappé dans la main en -promettant quelque chose, on peut être sûr de leur foi. Ils sont de -plus très-religieux; je ne les ai jamais vus manger sans avoir fait -leur prière à Dieu avant et après le repas. Ils ne levaient jamais la -voile sans demander à Dieu, par des invocations en leur langue, sa -bénédiction pour notre voyage. - -Ces Tatares sont presque tous maigres, secs, fort bruns, et ont -les cheveux noirs; ils sont grands mangeurs, et quand ils ont des -provisions ils mangent quatre fois le jour. Leur mets ordinaire -est de l'orge qu'ils font un peu griller, et qu'ils appellent -_kurmatsch_; ils la mangent ainsi presque crue, ou, quand ils veulent -se régaler, ils la font griller encore une fois avec un peu de -beurre. De toutes les viandes, celle qu'ils aiment le mieux est la -chair de poulain. Ils furent obligés avec nous de se contenter de ce -que nous pouvions leur donner; mais ils n'étaient point délicats. Je -les ai souvent vus mettre sur le feu des morceaux de viande pourrie -qu'ils mangeaient de très-bon appétit. - -Nous n'eûmes, dans tout ce voyage par eau, qu'une seule incommodité -à laquelle il ne fut pas possible de trouver le moindre remède: -c'étaient les cousins, dont il y a des quantités prodigieuses dans -tous les endroits où nous passâmes. Ils s'attachent à toutes les -parties du corps qui sont découvertes; ils plongent leur trompe -à travers la peau, sucent le sang jusqu'à ce qu'ils en soient -rassasiés, et s'envolent ensuite. Si on les laisse faire, ils -couvrent entièrement la peau, et causent des douleurs insupportables. -On m'a même assuré qu'ils tourmentent quelquefois si cruellement les -vaches, qu'elles en tombent mortes. Le cousin des bords de l'Irtisch -est d'une espèce très-délicate; on ne peut guère le toucher sans -l'écraser, et si on l'écrase sur la peau, il y laisse son aiguillon, -ce qui rend la douleur encore plus sensible. Sa piqûre fait enfler -la peau aux uns, et à d'autres ne fait que des taches rouges telles -qu'en font naître les orties. Le moyen usité dans le pays pour s'en -garantir est de porter une sorte de bonnet fait en forme de tamis, -qui couvre toute la tête et qui n'ôte pas entièrement la liberté -de la vue. On met autour des lits des rideaux d'une toile claire -de Russie. Nous employâmes ces deux moyens; mais nous trouvâmes de -l'inconvénient à l'un comme à l'autre. Le premier causait une chaleur -incommode qui se faisait sentir à la tête, et devenait bientôt -insupportable. L'autre moyen nous parut d'abord sans effet: nos lits -étaient assiégés par les cousins, et nous ne pouvions fermer l'œil -de la nuit. Lorsqu'il pleuvait un peu ou que le temps était couvert, -les cousins redoublaient de fureur; on ne se garantissait les mains -et les jambes qu'en mettant des bas et des gants de peau. Les cousins -sont en bien plus grande quantité sur les bords de l'eau que sur les -bâtiments, et quelque chose qu'on fasse, on en est toujours couvert. -Je risquai un jour d'aller sur le rivage; je ne puis exprimer tout ce -que je souffris; mes mains et mon visage furent aussitôt remplis de -petites pustules qui me causaient une démangeaison continuelle; je -regagnai vite le bâtiment, et je me soulageai en me lavant avec du -vinaigre. - -Nous nous aperçûmes à la fin que les cousins qui nous tourmentaient -la nuit ne venaient pas à travers les rideaux, mais qu'ils montaient -d'en bas entre les rideaux et le lit. Il était aisé de leur fermer -ce passage: nous arrêtâmes les rideaux dans le lit, et nous n'étions -plus interrompus dans notre sommeil. Pour pouvoir tenir pendant le -jour dans nos cabanes, il fallait y faire une fumée continuelle. -Le mal était moindre quand il faisait du vent; il ne fallait alors -qu'ouvrir les fenêtres. Les cousins ne supportent pas le vent, -et comme il y en avait toujours un peu sur le pont, ils étaient -dispersés. - -Quand il faisait froid, il n'y avait plus de cousins; ils restaient -dans les bâtiments attachés aux murs et comme morts; mais la moindre -chaleur les faisait revivre. - -A deux journées de Iamuschewa nous cessâmes notre navigation, et nous -montâmes à cheval avec une petite suite; notre chemin traversait -directement le steppe, qui est partout fort uni. Nous eûmes beaucoup -à souffrir jusqu'à Iamuschewa; la chaleur était devenue si forte, que -nous pensâmes périr; il faisait à la vérité du vent, mais il était -aussi chaud que s'il fût sorti d'une fournaise ardente. Nous n'avions -pas dormi depuis près de trente-six heures; le sable et la poussière -nous ôtaient la vue, et nous arrivâmes très-fatigués, à une heure -après midi, à Iamuschewa. Là, nous sentîmes encore à notre arrivée la -chaleur si vivement, que nous désespérions de pouvoir la supporter -davantage. Tout ce qu'on nous servait à table, quand nous prenions -nos repas, était plein de sable que le vent y portait. La chambre -n'avait pas de fenêtres; il n'y avait que des ouvertures pratiquées -dans la muraille, et c'était par là que le vent nous charriait ce -sable incommode. Il me prit envie de me baigner, et je m'en trouvai -bien; je me sentis tout à la fois rafraîchi et délassé. En rentrant -à notre logis, j'entendis le tambour de la forteresse qui donnait le -signal du feu. Nous apprîmes qu'il était dans le steppe, et qu'il -y faisait du ravage. Le vent chassait la flamme avec violence vers -la forteresse. Nous montâmes aux ouvrages des fortifications, et -nous vîmes en plusieurs endroits du désert des feux qui répandaient -une grande lumière. L'officier qui commandait dans la forteresse -n'était pas fort à son aise; car le feu le plus proche n'était pas -éloigné de lui de plus de cinq werstes. Toutes les femmes du lieu -furent commandées pour porter chacune, en cas d'accident, une mesure -d'eau dans la maison, et quelques hommes furent occupés à creuser -des fossés pour empêcher la communication du feu de ce côté-là. Ces -précautions furent inutiles: le feu s'éteignit en quelque façon de -lui-même. - -Le steppe ressemble à une terre labourée où il n'y a que du chaume; -l'herbe aride y brûle très-vite. Tout ce qui est combustible -s'enflamme tout de suite et de proche en proche; mais dans ces -steppes, outre les routes fort battues et les lacs, il y a au -printemps quantité d'endroits marécageux, et en été beaucoup -d'endroits secs, où il ne croît point du tout d'herbe. Ainsi, dans -tous ces endroits, le feu s'arrête de lui-même, sans pouvoir aller -plus loin, et s'éteint faute d'aliment. Les incendies des steppes -ne sont pas rares: nous en avons vu plusieurs, et les habitants des -environs assurent qu'on en voit presque tous les ans. On assigne -deux causes à ces incendies: la première vient des voyageurs, qui -font du feu dans les endroits où ils s'arrêtent pour faire manger -leurs chevaux, et qui, en s'en allant, n'ont pas soin de l'éteindre; -l'autre cause vient des fréquents orages, et on l'attribue au feu du -ciel; mais elle se produit bien plus rarement. - -Le lendemain de notre arrivée à Iamuschewa, nous nous rendîmes, avec -peu de suite, au fameux lac salé _Iamuschewa_, dont la forteresse a -pris son nom, et qui en est éloigné de six werstes à l'est. Ce lac -est une merveille de la nature; il a neuf werstes de circonférence, -et est presque rond; ses bords sont couverts de sel, et le fond est -tout rempli de cristaux salins. L'eau est extrêmement salée; et quand -le soleil y donne, tout le lac paraît rouge comme une belle aurore. -Le sel qu'il produit est blanc comme la neige, et se forme tout en -cristaux cubiques: il y en a une quantité si prodigieuse, qu'en -très-peu de temps on pourrait en charger de nombreux vaisseaux, et -que dans les endroits où l'on en a pris une certaine quantité, on en -retrouve de nouveau cinq à six jours après. Les provinces de Tobolsk -et de Ieniseisk en sont complétement approvisionnées par ce lac, qui -suffirait encore à la fourniture de cinquante provinces semblables. -La couronne s'en est réservé le commerce, comme celui de toutes -les autres salines. A peu de distance de ce lac, sur une colline -assez élevée, est une station de dix hommes, qui sont postés là -pour veiller à ce que personne, excepté ceux qui sont autorisés par -la couronne, n'emporte du sel. Ce sel, au reste, est d'une qualité -supérieure: rien n'approche de sa blancheur, et l'on n'en trouve -nulle part qui sale aussi bien les viandes. - - * * * * * - -Nos voyageurs continuèrent ensuite leur route sur les bords de -l'Irtisch, tandis que leurs bâtiments, chargés de provisions, les -suivaient sur la rivière. - - * * * * * - -Le 23 août, dit l'auteur, nous allâmes à Kolywans-Kagora. C'est -au pied de cette montagne qu'on a construit, en 1728, la première -fonderie avec un ostrog (fort): on n'en voit plus que les ruines, -parce qu'elle a été abandonnée pour être transportée l'année -suivante dans un lieu plus convenable, où elle est aujourd'hui. - -En 1725, quelques paysans fugitifs étant venus s'établir sur l'Obi, -apportèrent à un particulier russe, nommé Demidow, plusieurs -échantillons de mines de cuivre, qu'ils avaient trouvés dans ces -cantons en chassant. Demidow ayant obtenu du collége des mines la -permission de faire fouiller et de bâtir des fonderies, fit de -nouvelles recherches, et construisit la Sawode, ou fonderie de -Kolywans-Kagora; elle est située dans les montagnes, et a pour -défense un fortin de quatre bastions, entouré d'un rempart de terre -et d'un fossé. C'est la résidence des officiers et travailleurs des -mines. La plupart de ces travailleurs sont des paysans de différents -cantons, qui viennent ici pour gagner la capitation qu'ils sont -tenus de payer à la couronne. Après avoir gagné cet argent, ils s'en -retournent presque tous chez eux, ce qui ralentit beaucoup le travail -des mines. L'entrepreneur, pour y remédier, a établi quelques -villages; mais ils fournissent à peine quarante à cinquante hommes, -lorsqu'il en faudrait au moins huit cents. Il y a pour la sûreté du -lieu cent hommes à cheval. - - * * * * * - -Le 2 septembre, nous arrivâmes sur les bords de l'Obi; nous y -embarquâmes, sur un gros bâtiment, nos bagages avec nos instruments -et nos ustensiles. L'Obi, l'un des plus grands fleuves de la -Sibérie, a sa source dans le pays des Mongols; il est formé de deux -grandes rivières nommées _Bija_ et _Katuna_; il ne prend le nom -d'Obi qu'à leur confluent, qui se fait à Bisk. C'est à partir de -cette forteresse que les bords de l'Obi sont habités. Bisk est une -forteresse de frontière contre les Kalmouks: on voyage avec tant de -sûreté dans ce pays-là, qu'on n'a pas besoin d'escorte. - - * * * * * - -Le 11 du même mois, après avoir passé le Tom sur des radeaux, nous -arrivâmes le soir à Kusnetzk, où nous employâmes notre séjour à -satisfaire notre curiosité sur les Tatares du pays. - -Le 16, nous allâmes à trois werstes de la ville, dans un village -habité par les Tatares-Éleuths. Leur religion n'a point de forme -certaine, et il paraît qu'ils ne savent guère eux-mêmes ce qu'ils -croient: ils rendent pourtant un culte à Dieu, mais bien simple; ils -se tournent tous les matins vers le soleil levant, et prononcent -cette courte prière: _Ne me tue pas_. - -Nous avions appris que plusieurs Tatares, établis sur les rivières -de Kondoma et de Mrasa, savaient extraire le fer de la mine par -la fonte, et même on n'avait dans ce lieu d'autre fer que celui -qui venait de ces Tatares. Cela nous donna l'envie de voir leurs -fonderies, qui n'étaient pas fort éloignées. Nous choisîmes la plus -prochaine qu'on nous avait indiquée dans le village de Gadoewa, et -nous envoyâmes quelqu'un les avertir de notre arrivée, afin qu'ils -tinssent tout prêt. - -Nous partîmes dès le matin, et après avoir traversé plusieurs -villages russes et tatares, et passé deux fois la Kondoma, nous -trouvâmes sur le bord de cette rivière le village de Gadoewa. -Notre premier soin fut de chercher des yeux quelques signes qui -indiquassent une fonderie de fer; mais nous ne remarquions aucun -bâtiment d'une apparence différente des autres. On nous conduisit -enfin dans une maison, et dès l'entrée nous vîmes le fourneau de -fonte. Nous comprîmes même à sa structure que, pour un pareil -fourneau, on n'avait pas eu besoin de construire un bâtiment -particulier, et qu'ils pouvaient tous également être propres à -cet usage. Les travaux de la fonte n'empêchaient pas les ouvriers -d'habiter la maison. Le four était à l'endroit où l'on fait -ordinairement la cuisine, et la terre était un peu creusée. Le creux -qui, dans toutes les maisons tatares, sert pour la cuisine, faisait -une des principales parties du fourneau. Un chapiteau d'argile ou de -terre glaise, de forme conique, d'environ un pied de diamètre, qui -allait en se rétrécissant par en haut, composait, avec un trou creusé -dans la terre, le fourneau de fonte. Deux Tatares font ici toute la -besogne: l'un apporte alternativement du charbon et du minerai pilé, -dont il remplit le fourneau; l'autre a soin du feu, et fait agir -deux soufflets. A mesure que les charbons s'affaissent, on fournit -de nouvelle matière et de nouveaux charbons; ce qui continue jusqu'à -ce qu'il y ait dans le fourneau environ trois livres de minerai; ils -n'en peuvent pas fondre davantage à la fois. Des trois livres de -minerai ils en tirent deux de fer qui paraît encore fort impur, mais -qui cependant est assez bon. En une heure et demie nous avions tout -vu. - -Pendant qu'on s'occupait à fondre, nous fîmes chercher le kan (chef) -du lieu, pour nous faire voir ses sortiléges, ce qu'ils appellent -_faire le kamlat_. Il se fit apporter son tambour magique, qui -avait la forme d'un tambour de basque; il battait dessus avec une -seule baguette. Le kan, tantôt marmottait quelques mots tatares, -et tantôt grognait comme un ours; il courait de côté et d'autre, -puis s'asseyait, faisait d'épouvantables grimaces et d'horribles -contorsions de corps, tournant les yeux, les fermant et gesticulant -comme un insensé. Ce jeu ayant duré un quart d'heure, un homme lui -ôta le tambour, et le sortilége finit. Nous demandâmes ce que tout -cela signifiait; il répondit que, pour consulter le diable, il -fallait s'y prendre de cette manière; que cependant tout ce qu'il -avait fait n'était que pour satisfaire notre curiosité, et qu'il -n'avait pas encore parlé au diable. Par d'autres questions, nous -apprîmes que les Tatares ont recours au kan lorsqu'ils ont perdu -quelque chose, ou lorsqu'ils veulent avoir des nouvelles de leurs -amis absents. Alors le kan se sert d'un paquet de quarante-neuf -morceaux de bois, gros comme des allumettes; il en met cinq à -part, et joue avec les autres, les jetant à droite et à gauche avec -beaucoup de grimaces et de contorsions; puis il donne la réponse -comme il peut. Le kan leur fait accroire que par ses conjurations -il évoque le diable, qui vient toujours du côté de l'occident et en -forme d'ours, et lui révèle ce qu'il doit répondre. Il leur fait -entendre qu'il est quelquefois maltraité cruellement par le diable, -et tourmenté jusque dans le sommeil. Pour mieux convaincre ces bonnes -gens de son commerce avec le diable, il fait semblant de s'éveiller -en sursaut, en criant comme un possédé. Nous lui demandâmes pourquoi -il ne s'adressait pas plutôt à Dieu, qui est la source de tout bien. -Il répondit que ni lui ni les autres Tatares ne savaient rien de -Dieu, sinon qu'il faisait du bien à ceux mêmes qui ne l'en priaient -pas; que, par conséquent, ils n'avaient pas besoin de l'adorer; -qu'au contraire ils étaient obligés de rendre un culte au diable, -afin qu'il ne leur fît point de mal, parce qu'il ne songeait -continuellement qu'à en faire. Ces Tatares, sur ces beaux principes, -font des offrandes au diable et brassent souvent de gros tonneaux de -bière qu'ils jettent en l'air ou contre les murs, pour que le diable -s'en accommode. Quand ils sont près de mourir, toute leur inquiétude -et leur frayeur, c'est que leur âme ne soit la proie du diable. Le -kan est alors appelé pour battre le tambour, et pour faire leurs -conventions avec le diable, en le flattant beaucoup. Ils ne savent -pas ce que c'est que leur âme, ni où elle va; ils s'en embarrassent -même fort peu, pourvu qu'elle ne tombe point entre les mains du -diable. Ils enterrent leurs morts, ou les brûlent, ou les attachent à -un arbre pour servir de proie aux oiseaux. - -Les instruments du labour dont ils se servent, ils les fabriquent -eux-mêmes du fer dont on vient de parler. Ces instruments consistent -en un seul outil qui a la forme d'un demi-cercle fort tranchant, et -dont le manche fait avec le fer un angle droit. Ils travaillent avec -cet outil dans les champs comme on travaille dans nos jardins avec -la houe, et n'entament la terre, en labourant, qu'à la profondeur de -quelques pouces. Pour faire leur farine, ils broient le grain entre -deux pierres. - -Notre compagnon Muller fit tout ce qu'il put pour obtenir d'eux le -tambour magique. Le kan en marqua beaucoup de tristesse; et comme -on répondait à toutes les défaites qu'il cherchait pour ne s'en pas -dessaisir, tout le village nous pria de ne pas insister davantage, -parce qu'étant privés de ce tambour, ils seraient tous perdus, -ainsi que leur kan. Ces belles raisons ne servirent qu'à nous faire -insister encore davantage, et le tambour nous fut remis. Le kan, -par une ruse tatare, pour fasciner les yeux de ses gens et leur -diminuer le regret de cette perte, avait ôté quelques ferrements de -l'intérieur du tambour. - -Kusnetzk est dans un pays autrefois habité par les Tatares, qui, se -trouvant trop resserrés du côté de la Russie, se sont retirés peu à -peu vers la frontière des Kalmouks. Cette ville est située sur le -rivage oriental du Tom; elle se divise en trois parties: la haute, -la moyenne et la basse ville. Les deux premières sont situées sur la -plus grande élévation du rivage; la ville basse est dans une plaine -qui s'étend de l'autre côté: c'est la plus peuplée des trois. - -Dans la ville haute, il y a une citadelle de bois qui a une chapelle. -La ville moyenne est décorée d'un ostrog, qui contient la maison du -gouverneur et la chancellerie. Le nombre des maisons, dans les trois -villes, se monte à environ cinq cents. - -Les habitants sont paresseux et adonnés à l'oisiveté: on a de la -peine à avoir des ouvriers pour de l'argent. Le Tom est assez -poissonneux; cependant on ne trouve point de poissons dans les -marchés; on n'y connaît pas non plus les fruits: on n'y trouve -que de la viande et du pain. Chacun cultive ici le blé dont il -a besoin pour son pain, et l'on peut dire que c'est la seule -occupation qu'aient les habitants. Leurs terres à blé sont toutes -sur les montagnes, non dans les vallées; et la raison qu'ils en -donnent, c'est qu'il fait beaucoup plus froid dans les vallées que -sur les montagnes. On n'y connaît plus aucune espèce de gibier; -les habitants nous assurèrent que, quand on bâtit cette ville, le -canton fourmillait de zibelines, d'écureuils, de martres, de cerfs, -de biches, d'élans et d'autres animaux; mais qu'ils l'ont abandonné -depuis, et qu'ils se sont retirés dans un pays inhabité, comme -l'était celui-ci avant la fondation de Kusnetz. La plupart des villes -de Sibérie sont assez commerçantes; mais celle-ci n'a aucun commerce. - -Le jour de notre départ fixé, un de nos compagnons, Muller, prit la -route par terre avec notre interprète et un Tatare, moi je partis -par eau sur le Tom avec le reste de la troupe et un interprète de -cette nation. Malgré les obstacles de la navigation, le froid qui -augmentait nous fit redoubler d'activité pour arriver à Tomsk le -lendemain. - -Les fondements de cette ville ont été jetés sous le règne du czar -Féodor Ivanovitch, vingt ans avant la construction de celle de -Kusnetz. Ce n'était d'abord qu'une forteresse pour contenir les -peuples du voisinage; mais ayant été soumis peu à peu, ils s'y sont -rassemblés et ont formé une ville qui renferme dans son enceinte -plus de deux mille maisons; elle est, après Tobolsk, la plus -considérable de la Sibérie. Le ruisseau l'_Uschaika_ la traverse -par le milieu et se décharge au nord dans le Tom. On la divise en -haute et basse ville. On y trouve les marchandises au même prix qu'à -Saint-Pétersbourg, et tout ce qu'on peut désirer en fourrures non -préparées. - -La situation de cette ville la rend plus propre au commerce qu'aucune -autre du pays. On y arrive commodément pendant l'été par l'Irtisch, -l'Obi et le Tom. Par terre, la route de Ieniseisk et de toutes les -villes de Sibérie situées plus à l'est et au nord, passe par Tomsk. -Non-seulement il arrive tous les ans une ou deux caravanes de la -Kalmoukie, mais encore toutes celles qui vont de la Chine en Russie -et de la Russie en Chine, prennent leur route par cette ville; elle -a de plus son commerce intérieur, dont les affaires sont sous la -direction d'un magistrat particulier. - -Les vieux croyants ou non-conformistes, (stara-wiertsy) sont en grand -nombre dans cette ville, et l'on prétend que toute la Sibérie en est -remplie. Ils sont tellement attachés aux anciens usages, que, depuis -la publication de la défense de porter des barbes, ils aiment mieux -payer à la chancellerie cinquante roubles chaque année que de se -faire raser. Un homme de notre troupe alla un jour se baigner chez -un de ces stara-wiertsy ou roskolniks; aussitôt qu'il fut sorti, le -vieux croyant cassa tous les vases dont il s'était servi ou qu'il -avait seulement touché. - -Leur indolence est telle, que les bestiaux ayant été attaqués l'année -précédente d'une maladie épidémique considérable, qui ne laissa que -dix vaches et à peine le tiers des chevaux, aucun habitant ne chercha -à y apporter du remède; tous se fondaient sur ce que leurs ancêtres -n'en avaient point employé en pareil cas. - -Pendant notre séjour à Tomsk, nous fîmes connaissance avec un -Cosaque assez intelligent qui avait du goût pour les sciences. Nous -fûmes d'autant plus charmés de cette découverte, que nous avions -ordre d'établir des correspondances partout où nous le pourrions. -Ainsi nous demandâmes à la chancellerie qu'on laissât à cet -homme la liberté de faire des observations météorologiques. Nous -l'instruisîmes, et nous lui laissâmes les instruments nécessaires, -comme nous avions déjà fait à Kasan, à Tobolsk et à Jamischewa. - -Lorsque l'archevêque de Tomsk arriva dans ces cantons, il fit -chercher tous les habitants qu'on pouvait trouver: quelques-uns -venaient de bonne volonté, mais le plus grand nombre fut amené par -les dragons qu'il avait avec lui. - -Comme tous ces Tatares demeurent le long du Tschulum, rien n'était -plus commode pour le baptême; car ceux qui ne voulaient pas se -faire baptiser étaient poussés de force dans la rivière; lorsqu'ils -en sortaient, on leur pendait une croix au cou, et dès lors ils -étaient censés baptisés. Pour que ces gens pussent persévérer dans -la nouvelle religion, on construisit dès l'année suivante une -église à laquelle on attacha un pope russe; mais ces Tatares n'ont -pas la moindre connaissance de la religion chrétienne. Ils croient -que l'essentiel consiste à faire le signe de la croix, à aller -à l'église, à faire baptiser leurs enfants, à ne prendre qu'une -femme, à faire abstinence de ce qu'ils mangeaient autrefois, comme -du cheval, de l'écureuil, et à observer le carême des Russes. Au -reste, on ne peut exiger d'eux davantage, parce que les popes russes -qui devraient les instruire ignorent leur langue, et ne peuvent s'en -faire entendre. - -La petite vérole faisait alors beaucoup de ravages dans le pays. -Cette maladie n'y est point habituelle: dix années se passent -quelquefois sans qu'on en soit incommodé; mais quand elle commence, -elle dure deux à trois ans sans interruption. - -La ville de Ieniseisk est située sur le rivage gauche ou occidental -du Iénisée, qui, en cet endroit, a un werste et demi de largeur. -Ce fleuve a sa source dans le pays des Mongols, et après un cours -d'environ trois mille werstes il se décharge dans la mer Glaciale. -La ville est plus moderne que Kusnetz: on n'y bâtit d'abord qu'un -ostrog, comme dans la plupart des villes de Sibérie; mais l'avantage -de sa situation a contribué à son agrandissement: elle est beaucoup -plus longue que large, et a environ six werstes de circonférence. -Les bâtiments publics sont la cathédrale, la maison du gouverneur, -la vieille et la nouvelle chancellerie, un arsenal et quelques -petites cabanes; le tout est enfermé dans un ostrog qui reste encore -du premier établissement, mais qui est presque tombé en ruine. La -ville contient sept cents maisons de particuliers, trois paroisses, -deux couvents, dont un de moines et l'autre de religieuses, un -magasin à poudre et un autre de munitions de bouche; ces deux -magasins sont entourés d'un ostrog particulier. Dans le couvent des -moines réside l'archimandrite (provincial) du lieu. Les habitants -sont pour la plupart des marchands qui pourraient faire un bon -commerce; mais l'ivrognerie, la fainéantise et la débauche corrompent -tout. - -Ce que les voyageurs avancent du froid qu'on ressent en Sibérie n'est -point exagéré; car à la mi-décembre il fut si violent, que l'air même -paraissait gelé. Le brouillard ne laissait pas monter la fumée des -cheminées. Les moineaux et autres oiseaux, et celui qu'on appelle -en latin _pica varia caudata_, tombaient de l'air comme morts, -et mouraient en effet, si on ne les portait sur-le-champ dans un -endroit chaud. Les fenêtres, en dedans de la chambre, en vingt-quatre -heures étaient couvertes de glace de trois lignes d'épaisseur. Dans -le jour, quelque court qu'il fût, il y avait continuellement des -parhélies; dans la nuit, des parasélènes et des couronnes autour de -la lune. Le mercure descendit, par la violence du froid, à cent vingt -degrés du thermomètre de Fahrenheit (plus de cinquante-cinq degrés -centigrades), et plus bas par conséquent qu'on l'eût observé jusque -alors dans la nature. - -Il y a dans le territoire de Ieniseisk deux sortes d'Ostiakes: ceux -de Narim et de Iénisée; ensuite les Tunguses, qui demeurent sur le -Tanguska et sur la rivière de Tschun; et enfin les Tatares d'Assan, -qui habitent les bords de l'Ussolka et de la rivière d'Ona. Les -Ostiakes et les Tatares d'Assan vivent dans la plus grande misère; -les premiers sont tous baptisés. Il ne restait plus qu'environ une -douzaine de ces Tatares, dont à peine deux ou trois savaient leur -langue. C'était autrefois une tribu très-considérable. Jusqu'à -présent on n'a pu parvenir d'aucune façon à convertir les Tunguses à -la religion chrétienne. - -Krasnojarsk est plus moderne que Ieniseisk, et c'est de Moscou -qu'on est venu la bâtir. Elle est sur la rive gauche du Iénisée; à -son extrémité est la rivière de Kastcha, dont une embouchure est -au-dessous de la ville. - -Les habitants sont pour la plupart des Sluschiwies, qu'on y avait -établis par la nécessité de garantir ces cantons des incursions -des Tatares Kirgis, qui venaient ravager les environs; mais depuis -quelques années ils se sont retirés vers le pays des Kalmouks. Depuis -ce temps les Sluschiwies ont fait des courses sans aucun risque dans -les environs du pays. Ils ont trouvé à travers les steppes un chemin -assez droit depuis Krasnojarsk jusqu'à Jakusk et Tomsk, qui est -très-commode pour voyager, surtout en été, puisque les eaux et les -fourrages s'y trouvent en abondance. - -Les Sluschiwies mènent ici une vie fort agréable; ils sont riches en -chevaux et en bestiaux, qui ne leur coûtent pas beaucoup à nourrir. -Ils les laissent paître sur les steppes; car en hiver même on y voit -peu de neige, et quand il y en a les bestiaux fouillent dans la -terre, et en tirent toujours assez de racines et de plantes pourries -pour ne pas mourir de faim. Il est vrai qu'en Russie un cheval tire -plus que trois des leurs, et qu'une vache y donne vingt fois plus de -lait que celles de ces cantons. On cultive ici du blé, et la terre -est si fertile qu'il suffit de la remuer légèrement pour y semer -pendant cinq à six années consécutives sans le moindre engrais. Quand -elle est épuisée, on en choisit une autre qui n'exige pas plus de -soins; ce qui convient fort à la paresse des habitants. - -Les antiquités qu'on trouve ici ont été tirées des anciens tombeaux, -qui sont en grand nombre près d'Abakansk et de Sajansk. On y a -autrefois déterré beaucoup d'or, preuve de la richesse des Tatares -dans le temps de leur ancienne puissance. J'ai vu chez le gouverneur -actuel une grande soucoupe et un petit pot, l'un et l'autre -d'argent doré. Il y avait sur la soucoupe des figures ciselées qui -ressemblaient à des griffons. On trouve encore assez souvent des -couteaux en cuivre, de petits marteaux de différentes formes, des -garnitures de harnais de chevaux, du bronze ou du métal de cloches, -et de l'argent faux de la Chine. - -A Kanskoï-Ostrog, nous fîmes chercher quelques Tatares du canton. -Ils sont en général assez pauvres: les hommes aussi bien que les -femmes sont tout nus sous leur robe et n'ont jamais porté de chemise. -Ceux d'entre eux qui sont baptisés se distinguent des autres à cet -égard, mais ils sont en très-petit nombre; ils ont tous l'air fort -malpropre, parce qu'ils ne se lavent jamais; et quand on leur demande -la raison de cette négligence, ils répondent que leurs pères ne se -sont jamais lavés non plus qu'eux, et qu'ils n'ont pas laissé que de -bien vivre. Ces mêmes Tatares, au lieu de pain, mangent aussi des -oignons ou d'autres espèces de plantes, et dédaignent l'agriculture. -Leur exercice continuel est la chasse des zibelines; ils la font de -différentes façons. - -Quand l'animal ne sait plus de quel côté tourner, il monte sur un -arbre fort haut, et les Tatares y mettent aussitôt le feu. L'animal, -que la fumée incommode, saute en bas de l'arbre, se prend dans un -filet tendu à l'entour, et est tué. - -Aux environs de l'ostrog de Balachanskoï habitent un grand nombre -de Buraetes, qui négligent la culture des terres, et ne vivent que -du commerce de leurs bestiaux. Leurs bœufs sont fort estimés. -Contre l'usage général, les Bratskis de ce canton exercent un art -dans lequel ils ne réussissent pas mal: ils savent si bien incruster -dans le fer l'argent et l'étain, qu'on prendrait ce travail pour -de l'ouvrage damasquiné. La plupart des harnais des chevaux, des -ceinturons et des autres ustensiles qui en sont susceptibles, sont -ornés de ces incrustations. - - -II - -PROVINCE D'IRKOUTSK - - Nikolskaia-Sastawa--Baïkal (lac).--Selinginsk - (ville).--Frontière de la Chine (bureau de péage).--Irkoutsk - (capitale).--Ilimsk (ville).--Tunguses (habitants).--Yakoutsk - (ville).--Monts d'aimant.--Retour. - -Dès les premiers jours de notre arrivée à Irkoutsk, nous résolûmes -d'aller à Selinginsk par les chemins d'hiver, et de là de pousser -plus loin par les chemins d'été. Mais comme on nous avait représenté -ce voyage, tel que nous l'avions projeté, si pénible et si difficile, -qu'on ne pouvait le faire qu'à cheval, nous ne jugeâmes point à -propos de nous embarrasser de beaucoup de bagages, et nous en -laissâmes une partie. Nous avions en tout trente-sept voitures, -et il est d'usage en Russie de fournir autant de chevaux de poste. -Conformément à cette règle, la chancellerie d'Irkoutsk ordonna de -nous amener seulement trente-sept chevaux, sans considérer que la -première poste où nous devions en changer était à plus de deux cents -werstes. Le gouverneur ne voulut jamais écouter nos représentations. -Nous déclarâmes à la chancellerie que nous étions résolus de rester -à Irkoutsk une année entière, à ses risques et dépens, si elle ne -donnait pas ses ordres pour nous faire fournir un grand nombre de -chevaux. On parut d'abord s'en effrayer peu; mais dès le lendemain -nous apprîmes que les ordres étaient donnés pour nous satisfaire. -Ainsi, tout se trouvant prêt pour notre voyage, et nos instruments -étant chargés, nous fîmes partir toute notre suite le 23, avant midi. -Le 25, à trois heures du matin, nous arrivâmes à Nikolskaia-Sastawa. -Ce qu'on nomme en Sibérie _sastawa_ est un endroit où se lève un -droit de péage; le bureau de ce lieu reçoit le péage de toutes les -marchandises qui viennent de la frontière de la Chine, et qui ne -peuvent guère prendre une autre route. Comme ces marchandises sont -nombreuses, la place de receveur est très-lucrative, et il ne faut -guère plus d'un an pour s'enrichir. C'est le gouverneur qui dispose -de cet emploi; et ceux qui veulent l'obtenir l'achètent à force de -présents. Le pot-de-vin ordinaire est de trois cents roubles. On -nous raconta que cette place s'étant trouvée depuis peu vacante, il -s'était présenté trois compétiteurs, dont chacun comptait emporter la -place; qu'elle avait été promise en effet à chacun d'eux séparément; -qu'enfin, ayant obtenu tous trois l'agrément du gouverneur, ils -avaient payé chacun les trois cents roubles, et s'en étaient fort -bien trouvés. - -Arrivés à cette station, nous nous trouvâmes sur le lac Baïkal, -dont les glaces étaient encore très-fortes et pouvaient porter nos -traîneaux sans danger. Nous le traversâmes obliquement jusqu'à son -bord méridional. - -C'est comme un article de foi chez les peuples de cette contrée de -donner le nom de mer au lac Baïkal, et de ne point l'appeler un -lac. Cette mer est déshonorée, selon eux, lorsqu'on la rabaisse à -la simple dénomination de _lac_, et c'est un outrage dont elle ne -manque point de se venger. Ils croient que cette mer a quelque chose -de divin, et par cette raison ils la nomment de toute ancienneté -_Swiatoï-Mare_, c'est-à-dire _mer sacrée_. - -Le lac Baïkal s'étend fort loin en longueur de l'ouest à l'est. Sur -toutes les cartes que nous avions vues jusque alors, ses limites à -l'orient n'étaient pas marquées, parce que vraisemblablement personne -n'avait été jusque-là. On estime communément que sa longueur est de -cinq cents werstes. Sa largeur, du nord au sud, en ligne droite, -n'est guère que de vingt-cinq à trente werstes, et dans quelques -endroits elle n'en excède pas quinze. Il est environné de hautes -montagnes, sur lesquelles cependant, lorsque nous y passâmes, il -y avait très-peu de neige. Une autre particularité de ce lac, -c'est qu'il ne se prend que vers Noël, et qu'il ne dégèle qu'au -commencement de mai. De là, nous marchâmes quelque temps sur un bras -de la rivière de Selenga, où nous avions pour perspective une chaîne -de montagnes, et nous vînmes le même jour au soir à Kanskoï-Ostrog, -situé sur le ruisseau de Kabana. - -Ici nous commençâmes à nous apercevoir de la disette et de la cherté -des vivres, qu'on a plus de peine à se procurer que dans tout ce que -nous avions déjà parcouru de la Sibérie. - -Quoiqu'il y ait des terres labourées et de bons pâturages, les gens -du pays sont dans l'habitude de ne vouloir rien vendre qu'à un prix -exorbitant. On nous demanda cinquante kopeks (deux francs cinquante -centimes) pour un poulet. Nous voulions acheter un veau, il n'y eut -pas moyen d'en avoir; on nous dit que, si l'on se défaisait du veau, -la vache ne donnerait plus de lait; c'est le langage que les paysans -tiennent dans toute la Sibérie. Si le veau vient à mourir ou à être -vendu, voici ce qu'on fait pour tromper la vache: on empaille la peau -d'un veau, et quand on veut avoir du lait de la mère, on lui montre -cette effigie; elle en donne alors, et non autrement. - -Partis de là, nous vîmes deux chaînes de montagnes entre lesquelles -il fallut passer, et que le Selenga traverse. Nous fîmes encore -pendant deux à trois jours une marche assez pénible, partie à travers -des montagnes, partie sur le Selenga, partie dans des steppes arides; -la difficulté d'avoir des chevaux renaissait à chaque station, par la -mauvaise volonté des gens du pays. - -Arrivés à Selinginsk, nous fîmes bientôt nos dispositions pour le -voyage que nous voulions faire à la frontière de la Chine, telle -qu'elle fut réglée en 1727 par un commissaire impérial. Cette -frontière était autrefois reculée jusqu'à la rivière de Bura, qui est -à environ huit werstes au sud: c'était au delà de cette rivière que -les Chinois recevaient les ambassadeurs de Russie. Or, il est certain -que cette frontière était beaucoup plus avantageuse aux Russes, que -la nouvelle, qui est arbitraire et tirée par le steppe à travers des -montagnes où l'on ne voit d'autres limites que des pierres élevées -appelées _majakes_, et marquées de quelque chiffre. Deux slobodes, -l'une russe, l'autre chinoise, sont établies sur cette frontière, -dans le terrain le plus aride, puisque c'est un misérable steppe qui -ne produit rien; de sorte qu'on n'y trouve point de quoi nourrir ni -abreuver les chevaux. Aussi tout y est d'une cherté extraordinaire. - -Les slobodes sont bâties depuis 1727. La slobode russe est au nord, -et l'autre au midi: elles ne sont qu'à cent vingt brasses l'une -de l'autre. Entre les deux stations, mais plus près de la slobode -chinoise, on voit deux colonnes de bois élevées d'environ une brasse -et demie sur celle qui est en deçà; on lit en caractères russes: -_Slobode du commerce de la frontière russe_; sur l'autre, qui n'en -est éloignée que d'une brasse, on voit quelques caractères chinois. - -Entre les deux slobodes, dans les montagnes, il y a des gardes posées -pour empêcher de part et d'autre que personne ne viole les frontières. - -Quant au commerce qui se fait ici, les marchands russes y ont du -drap, de la toile, des cuirs de Russie, de la vaisselle d'étain, et -toutes sortes de pelleteries qu'ils vendent en cachette. Les Chinois, -que les Russes appellent _naimantschins_ (marchands), y apportent -différentes soieries, telles que des damas de toute espèce, des -satins de toute qualité, du chagrin, des gazes, des crêpes, une sorte -d'étoffe de soie sur laquelle sont collés des fils d'or, à l'usage -des ecclésiastiques; des cotonnades de diverses sortes, des toiles, -des velours, du tabac de la Chine, de la porcelaine, du thé, du -sucre en poudre, du sucre candi, du gingembre confit, des écorces -d'oranges confites, de l'anis étoilé, des pipes à fumer, des fleurs -artificielles de papier et de soie, des aiguilles à trous ronds, -des poupées d'étoffe de soie et de porcelaine, des peignes de bois, -toutes sortes de bagatelles pour les Bratskis et les Tunguses; du -zunzoing, que nous nommons _gensing_, des bibles chinoises imprimées -sur étoffe de soie, et d'autres garnies d'ivoire, des ceinturons -de soie, des rasoirs, des perles, de l'eau-de-vie, de la farine, -du froment, du poivre, des couteaux et des fourchettes; des habits -chinois, des éventails, etc. - -Voilà les marchandises qui forment le commerce de cette frontière; et -l'on voit que les marchandises chinoises excèdent de beaucoup celles -des Russes. - -L'intelligence de ceux-ci cède encore à la sagacité des Chinois; -car les derniers, sachant que les marchands russes qui font le -voyage de la frontière ne cherchent qu'à se débarrasser de leurs -marchandises pour pouvoir s'en retourner promptement, attendent -qu'ils commencent à s'ennuyer, et les amènent par leur lenteur à se -défaire de leurs marchandises aux prix qu'ils ont résolu d'y mettre. -Je voulus obtenir des Chinois quelques-uns de leurs médicaments, et -je n'ai jamais pu m'en procurer. On ne peut pas non plus, quelques -observations qu'on leur fasse, tirer d'eux les moindres lumières sur -leur pays. Les Chinois qui viennent à Kiachta sont de la plus vile -condition; ils ne connaissent que leur commerce; et du reste, ce sont -des paysans grossiers. Ils ont à leur tête une espèce de facteur -envoyé du collége des affaires étrangères à Pékin; il est changé -tous les deux ans. Il discute non-seulement toutes les contestations -des Chinois, mais encore celles qui surviennent entre eux et les -marchands russes; et dans le dernier cas il agit de concert avec le -commissaire de Russie. - -La ville de Selinginsk, bâtie en 1666, est située sur la rive -orientale du Selenga; ce ne fut d'abord qu'un simple ostrog -(bourgade), selon l'usage du pays. Environ vingt ans après, on -construisit la forteresse qui subsiste encore, et ce lieu lui -doit son accroissement. La ville s'étend le long de la rivière, -et a environ deux werstes de longueur, mais elle est étroite. La -manière de vivre des habitants diffère peu de celle des Bratskis. -Ils mangent tranquillement ce qu'ils trouvent, et prennent surtout -beaucoup de thé. Trop paresseux pour ramasser un peu de fourrage et -en nourrir leurs bestiaux, ils les laissent courir l'hiver et l'été -pour chercher à paître où ils peuvent. Il y a dans la ville quelques -boutiques, mais où l'on ne trouve presque rien; ils aiment mieux -rester couchés derrière leurs poêles pendant cinquante-une semaines, -que de se donner la moindre peine pour gagner quelque chose. Enfin, -la cinquante-deuxième, ils vont à Kiachta, et ce qu'ils y gagnent -leur suffit pour vivre pendant l'année entière. - - * * * * * - -La ville d'Irkoutsk, bâtie vers l'an 1661, est, après Tobolsk et -Tomsk, une des plus grandes villes de la Sibérie. Elle est située -sur la rive orientale de l'Angara, dans une belle plaine, vis-à-vis -de l'embouchure de l'Irkoutsk, d'où elle tire son nom. Il y a plus -de neuf cents maisons assez bien construites, et dont le plus grand -nombre contient, outre la chambre du poêle et celle du bain, une -chambre sans fumée où se tient la famille; mais toutes ces maisons -sont en bois. Le comte Sawa Wladislawitz a fait entourer cette ville, -comme les autres de ce district, de palissades en carré, excepté du -côté de la rivière, qui est fortifiée par la nature. - - * * * * * - -La ville d'Irkoutsk a un gouverneur général auquel toute la province -est soumise. De lui dépendent les gouverneurs de Selinginsk, de -Nertschinsk, d'Ilimsk, d'Yakoutsk, et les commandants d'Okhotsk et -de Kamtchatka. Ses revenus sont beaucoup plus considérables que -ceux du gouverneur général de Tobolsk, dont il est dépendant; et -les émoluments annuels qu'il se procure, indépendamment des gages -ordinaires de son office, ne vont guère à moins de trente mille -roubles. Il se fait craindre des gouverneurs subalternes qui lui sont -soumis; mais il ne craint pas aisément qu'on lui fasse des affaires, -attendu le grand éloignement de Tobolsk. - -Irkoutsk a un évêque (schismatique) qui ne siége pas, mais dont la -résidence est dans un couvent bâti à cinq werstes de distance, au -côté occidental de l'Angara. On devait lui bâtir prochainement une -maison dans la ville. C'est de cet évêque que dépendent toutes les -fondations ecclésiastiques qui sont dans la province d'Irkoutsk, tout -le clergé séculier et régulier. - -La police est assez bien faite dans cette ville. Toutes les grandes -rues ont des chevaux de frise et des gardes de nuit. Les officiers -de la police font la patrouille pendant la nuit; ils arrêtent tous -ceux qui commettent quelque désordre dans les rues, et visitent de -temps en temps les maisons suspectes. Cependant il arrive souvent -que les cabarets sont, pendant la nuit, pleins de monde, contre les -ordonnances expresses publiées par toute la Russie. - -Les environs d'Irkoutsk sont agréables, quoique montagneux. Il y a -surtout de belles prairies du côté occidental de l'Angara. On ne -cultive point de blé dans le district de cette ville: tout ce qui -s'y en consomme est amené des plaines de l'Angara, des slobodes -situées sur la rivière d'Irkoutsk et sur la Komda, et du territoire -d'Ilimsk. Le gibier n'y manque pas; on y trouve des élans, des cerfs, -des sangliers et autres bêtes fauves. En volaille et volatile, il y -a des poules et des coqs, des poules de bruyère, des perdrix, des -francolins, des gelinottes, etc. - -L'Angara n'est pas fort poissonneux; mais le lac Baïkal y supplée -abondamment. A l'égard des marchandises étrangères, celles de la -Chine n'y sont pas beaucoup plus chères qu'à Kiachta, et toutes -en général y sont parfois (surtout au printemps dès que les -eaux sont dégelées) à presque aussi bon compte qu'à Moscou et à -Saint-Pétersbourg. Le commerce de la Chine attire ici des marchands -de toutes les villes de Russie; ils y viennent du commencement au -milieu de l'hiver, et commercent pendant toute cette saison avec les -Chinois. Si, dans cet espace de temps, ils n'ont pu tout vendre, -comme ils sont obligés de s'en retourner aussitôt que les rivières -sont navigables, ils se défont promptement de leurs marchandises, -et les donnent quelquefois à meilleur compte qu'on ne les trouve à -Moscou et à Saint-Pétersbourg. Ce qui les presse encore de vendre, -c'est qu'à leur retour en Russie ils ont besoin d'argent pour payer -les péages et les mariniers qui conduisent leurs bateaux. Ainsi, dans -la nécessité de faire de l'argent à quelque prix que ce soit, les -marchandises qu'ils n'ont pas vendues aux Chinois, ils les laissent -ordinairement à des commissionnaires de cette ville, qui les débitent -comme ils peuvent en boutique. Quelques-uns d'entre eux cependant -vont jusqu'à Yakoutsk avec les marchandises qu'ils ont prises en -échange des Chinois, et cherchent à les y placer. De cette façon, -un marchand russe fait quelquefois un très-long voyage avant de -retourner chez lui; il part au printemps de Moscou, arrive dans l'été -à la foire de Makari, et au commencement de l'année suivante à celle -d'Yrbit. Dans la première, il cherche à troquer quelques-unes de ses -marchandises contre d'autres dont il puisse tirer un meilleur parti -à Yrbit. Là, au contraire, il porte ses vues sur le commerce de la -Chine. Quand il lui reste une espèce de marchandise qu'il ne peut -pas débiter avantageusement à Yrbit, il cherche à s'en débarrasser -pendant l'hiver à Tobolsk. Il part de cette ville dans le printemps, -parcourt toute la Sibérie, et arrive en automne à Irkoutsk; ou, si -les glaces ne lui permettent pas d'aller si loin, il ne manque pas -de s'y rendre au commencement de l'hiver. Il va alors à Kiachta, -et au printemps à Yakoutsk; de là il tâche, en s'en retournant, de -s'avancer de six à sept cents werstes pendant que les eaux sont -encore ouvertes, et il pousse un traîneau droit à Kiachta, où il -travaille à se défaire de ses marchandises de Yakoutsk; il revient -au printemps à Irkoutsk, et arrive en automne à Tobolsk. L'hiver et -l'été suivants, il visite les foires d'Yrbit et de Makari. Enfin, -après quatre ans et demi de courses, il reprend la route de Moscou: -or, pour peu qu'il entende le commerce, ou qu'il ait la chance -favorable, il doit dans cet espace de temps gagner pour le moins -trois cents pour cent. - -La ville d'Ilimsk est située sur le rivage septentrional de l'Ilim, -large en cet endroit de quarante à cinquante brasses, dans une -vallée formée par de hautes montagnes qui s'étendent de l'orient à -l'occident, et si étroite, qu'en y comprenant la rivière, elle n'a -pas cent brasses de largeur: sa longueur est à peu près d'un werste. - -Toutes les maisons des habitants sont très-misérables; il ne faut -pas s'en étonner, c'est le pays de la paresse: on n'y fait presque -autre chose que boire et dormir. Toute l'occupation des habitants se -borne à tendre des piéges aux petits animaux, à creuser des fosses -pour attraper les gros, et à jeter du sublimé aux renards; ils sont -trop paresseux pour aller eux-mêmes à la chasse. Quelques-uns vivent -d'un petit troupeau que leurs pères leur ont laissé, et se gardent -bien de cultiver eux-mêmes la terre: ils louent pour cela des Russes -qui sont exilés dans ce canton et quelquefois des Tunguses, qu'ils -frustrent ordinairement de leur salaire. - -Les Tunguses, pendant l'hiver, ne vivent que de leur chasse, et c'est -pour cela qu'ils changent si souvent d'habitation. Les rennes leur -servent alors de bêtes de charge ou d'attelage pour tirer un léger -traîneau. Ils leur mettent sur le dos une espèce de selle formée -avec deux petites planches étroites, longues d'un pied et demi; ils -y attachent leurs ustensiles, ou font monter dessus les enfants et -les femmes malades. On ne peut pas beaucoup charger les rennes, mais -ils vont fort vite. Leur bride consiste en une sangle qui passe sur -le cou de l'animal; et quelque profonde que soit la neige, il passe -par-dessus sans jamais enfoncer: ce qui provient en partie de ce -que le renne en marchant élargit considérablement la sole de ses -pieds, en partie de ce qu'il tient cette sole élevée par-devant, et -ne touche point la neige à plat. Si les rennes ne suffisent pas -pour porter tous les ustensiles, le Tunguse s'attelle lui-même au -traîneau. Dès qu'ils sont arrivés à l'endroit où ils sont résolus -de se fixer pour quelque temps, après avoir dressé la jurte, ils -chassent aussitôt dans les environs, en courant sur leurs larges -patins. Lorsqu'ils ne trouvent plus de gibier, ils passent avec leurs -familles dans un autre canton, et ils continuent cette façon de vivre -pendant tout l'hiver. Le meilleur temps pour la chasse est depuis le -commencement de l'année jusque vers le mois de mars, parce qu'alors -il tombe peu de neige et que les traces des animaux y restent -plus longtemps. En été et en automne, ils se nourrissent presque -uniquement de poisson, et dressent, pour cet effet, leurs jurtes sur -le bord des rivières. - -Les Tunguses se construisent eux-mêmes des barques fort étroites à -proportion de leur longueur, et dont les deux bouts finissent en -pointe; leurs plus grosses barques ont à peine trois brasses et demie -de longueur, et un arschine (aune) dans leur plus grande largeur, -qui est le milieu; les petites barques sont longues d'environ une -brasse et ont six werschoks (un werschok est la sixième partie d'un -arschine) de largeur. Elles sont faites d'écorce de bouleau cousue; -et pour qu'elles ne prennent point l'eau, les coutures et tous les -endroits où se trouvent des fentes et des ouvertures sont enduits -d'une sorte de goudron; elles sont de plus bordées par en haut avec -le bois dont on fait des cercles de tonneaux; d'autres cercles sont -encore appliqués dans toute la largeur de la barque, et coupés par de -semblables cercles qui la traversent en longueur, en sorte que par -leur position ils renforcent la barque. Leurs plus grands bâtiments -tiennent quatre hommes assis, et les plus petites barques n'en -tiennent qu'un. Les Tunguses remontent et descendent les rivières -dans ces barques avec une rapidité étonnante: quand une rivière -fait un grand détour, ou qu'ils ont envie de passer dans une rivière -voisine, ils mettent la barque sur leurs épaules, et la portent par -terre jusqu'à ce que la fantaisie leur prenne de se rembarquer. -Autant la barque porte d'hommes, autant elle a de rames. Ces rames -sont larges aux deux bouts; car on rame et on gouverne en même temps, -et par conséquent on est obligé de les faire aller continuellement -tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. - -Les Tunguses d'Ilimsk sont presque tous pauvres; le plus grand -nombre n'a pas plus de six rennes, et ceux qui en ont cinquante sont -regardés comme très-riches, parce que ces animaux forment toute leur -richesse. Leur habillement est simple; ils portent en tout temps -sur leur peau une pelisse de peau de renne, dont le poil est tourné -en dehors, et qui descend un peu plus bas que les genoux: cette -pelisse se ferme par-devant avec des courroies. Les femmes en ont -de semblables, mais la fourrure est tournée en dedans. Quand elles -veulent se parer, elles portent de plus une soubreveste de peau de -daim, le poil tourné en dehors, qui ne descend que jusqu'aux hanches, -et est ouverte sur la poitrine. - -Leur religion permet la polygamie. Ils ont des idoles de bois, et -leur adressent soir et matin des prières pour en obtenir une chasse -ou une pêche abondante; c'est à quoi se bornent presque tous leurs -vœux. Ils sacrifient au diable le premier animal qu'ils ont tué à -la chasse, et sur le lieu même; ce qu'ils font de cette manière: ils -dévorent la viande, gardent la peau pour leur usage, et n'exposent -que les os tout secs sur un poteau, pour la part du diable: c'est du -moins n'être pas trop dupe, et traiter le démon comme il le mérite. -Si la chasse est heureuse, les chasseurs, de retour à la jurte, -en font des remerciements à l'idole, la caressent beaucoup et lui -font goûter du sang des animaux qu'ils ont tués. Si la chasse, au -contraire, n'a pas bien réussi, ils s'en prennent à l'idole et la -jettent de dépit d'un coin de la jurte à l'autre. Quelquefois on la -met en pénitence, et l'on est un certain temps sans lui rendre aucune -sorte de culte, sans lui marquer aucun respect; ou quand on est bien -piqué contre elle, on la porte à l'eau pour la noyer. - -Les Tunguses ont une façon de prendre les muscs et les daims. Quand -les petits de ces animaux sont égarés, ils ont un cri particulier -pour appeler leurs mères: cette découverte faite par les Tunguses -leur donne la facilité de prendre ces animaux, ce qu'ils font -toujours dans l'été. Ils n'ont qu'à plier un morceau d'écorce de -bouleau, avec lequel ils imitent le cri des jeunes muscs et des -petits daims, et leurs mères accourant à ces cris, ils les tuent sans -peine à coups de flèches. - -La manière dont se fait la chasse des zibelines a quelques -circonstances singulières. Il se forme ordinairement une société de -dix à douze chasseurs qui partagent entre eux toutes les zibelines -qu'ils prennent. Avant de partir pour la chasse, ils font vœu -d'offrir à l'église une certaine portion de leurs prises; ils -choisissent entre eux un chef à qui toute la compagnie est tenue -d'obéir; ce chef est appelé _peredowschick_, c'est-à-dire conducteur, -et ils lui portent un si grand respect qu'ils s'imposent eux-mêmes -les lois les plus sévères pour ne point s'écarter de ses ordres. -Quand quelqu'un manque à l'obéissance qu'il doit au conducteur, -celui-ci le réprimande; il est même en droit de lui donner des coups -de bâton, et ce châtiment se nomme, ainsi que la simple réprimande, -une _leçon_ (_utschenié_). Outre cette leçon, le réfractaire perd -encore toutes les zibelines qu'il a prises. Il lui est défendu d'être -assis en cercle avec les autres chasseurs pendant leurs repas; il -est obligé de se tenir debout et de faire tout ce que les autres -lui commandent. Il faut qu'il allume le poêle de la chambre noire, -qu'il la tienne propre, qu'il coupe du bois, et enfin qu'il fasse le -ménage. Cette punition dure jusqu'à ce que toute la société lui ait -accordé son pardon, qu'il demande continuellement et debout, tandis -que les autres mangent assis. - -Dès qu'on a pris une zibeline, il faut la serrer sur-le-champ sans -la regarder; car ils s'imaginent que de parler bien ou mal de la -zibeline qu'on a prise, c'est la gâter. Un ancien chasseur poussait -si loin cette superstition, qu'il disait qu'une des principales -causes qui faisaient manquer la chasse des zibelines, c'était d'avoir -envoyé quelques-uns de ces animaux vivants à Moscou, parce que tout -le monde les avait admirés comme des animaux rares, ce qui n'était -point du goût des zibelines. Une autre raison de leur disette, -c'était, selon lui, que le monde était devenu beaucoup plus mauvais, -et qu'il y avait souvent dans leurs sociétés des chasseurs qui -cachaient leurs prises, ce que les zibelines ne pouvaient encore -souffrir. - -Les habitants du district de Kirenga et des bords du Léna, hommes et -animaux, comme les bœufs, les vaches, sont sujets aux goîtres. -On croit ici communément que les goîtres sont héréditaires, et que -les enfants naissent avec ces sortes d'excroissances, ou du moins en -apportent le germe; mais ce sentiment n'est pas général: il n'est pas -adopté surtout par ceux qui ont des goîtres et qui cherchent à se -marier. - -A l'occasion de quelques déserteurs de notre troupe, qu'avait -effrayés l'expédition au Kamtchatka, et qui nous abandonnèrent, -j'appris une superstition des Sibériens que j'ignorais. Lorsqu'on -ouvrit le sac de voyage d'un de ces déserteurs que l'on avait -arrêté, on y trouva, entre autres choses, un petit paquet rempli de -terre. Je demandai ce que c'était. On me dit que les voyageurs qui -passaient de leur pays dans un autre étaient dans l'usage d'emporter -de la terre ou du sable de leur sol natal, et que partout où ils -se trouvaient ils en mêlaient un peu dans de l'eau qu'ils buvaient -sous un ciel étranger; que cette précaution les préservait de toutes -sortes de maladies, et que son principal effet était de les garantir -de celles du pays. En même temps on m'assura que cette superstition -ne venait pas originairement de Sibérie, mais qu'elle était établie -depuis un temps immémorial parmi les Russes mêmes. - -Les Yakoutes supposent deux êtres souverains, l'un cause de tout le -bien, et l'autre du mal. Chacun de ces êtres a sa famille. Plusieurs -diables, selon eux, ont femmes et enfants. Tel ordre de diables nuit -aux bestiaux, tel autre aux hommes faits, tel autre aux enfants, -etc. Certains démons habitent les nuées, et d'autres fort avant dans -la terre. Il en est de même de leurs dieux: les uns ont soin des -bestiaux, les autres procurent une bonne chasse, d'autres protégent -les hommes, etc.; mais ils résident tous fort haut dans les airs. - -Un endroit du Léna fort célèbre par une suite de montagnes placées -sur la rive gauche du fleuve, qui forment comme des espèces de -colonnes élevées dans des directions différentes, attire l'attention -de tous les voyageurs. On l'appelle _Stolbi_. Je fis arrêter notre -bâtiment à deux werstes au-dessous de l'endroit où commence cette -colonnade de montagnes, tant pour les voir de près que pour examiner -la mine de fer qu'on y exploitait depuis l'année précédente pour -la compagnie de Kamtchatka. Ces montagnes colonniformes font un -spectacle aussi singulier que curieux. Depuis leur pied jusqu'à leur -sommet, de grandes pièces de rochers s'élèvent les unes en forme de -colonnes rondes, d'autres comme des cheminées carrées, d'autres comme -de grands murs de pierre, de la hauteur de dix à quinze brasses: on -s'imaginerait voir les ruines d'une grande ville. Plus on en est -éloigné, plus le coup d'œil est beau, parce que les pièces de -rochers, placées les unes derrière les autres, prennent toutes sortes -de formes, selon le point de vue d'où on les regarde. Les arbres -qui se trouvent entre leurs intervalles augmentent encore la beauté -du coup d'œil. Ces montagnes occupent une étendue de trente-cinq -werstes; elles diminuent graduellement, et se perdent enfin tout à -fait. - -La pierre dont les colonnes sont formées est en partie sablonneuse -et de toutes sortes de couleurs, en partie d'un marbre rouge -agréablement varié. Enfin, à une certaine distance, ces montagnes -pyramidales ou colonniformes rappellent exactement tout ce qui -compose la perspective des villes: tours, clochers, péristyles, et -autres édifices. Entre les rochers, ainsi figurés en colonnes, on -trouve épars un bon minerai de fer, et l'on voit, au pied de la -montagne où commence la perspective, deux cabanes construites avec -des broussailles en forme de jurte, où les ouvriers se retirent la -nuit et les jours de fête. Je me rendis à cette montagne, dont la -hauteur est d'environ trois quarts de werste, et j'y trouvai tous les -ouvriers travaillant: je n'avais encore vu nulle part exploiter si -lestement une mine. - -Notre troupe académique se réunit à Yakoutsk, en septembre. L'hiver -avançait. Le 19 septembre, le Léna commença à charrier de la glace, -qui augmenta tellement de jour en jour jusqu'au 28 du même mois, que -le fleuve en fut entièrement couvert le lendemain: on le passait -partout en traîneau. La glace devint en peu de jours si épaisse, -qu'on pouvait en tirer des morceaux considérables pour l'usage des -habitants; car on fait ici de la glace unie un usage dont on n'a -point d'idée ailleurs: elle sert à calfeutrer les maisons. Pour peu -que les fenêtres d'un logis ne ferment pas avec précision, elles ne -sauraient suffisamment garantir les chambres du froid extérieur. -Les caves mêmes dans lesquelles on garde la boisson, comme bière, -hydromel, vin, etc., ne peuvent pas être à l'abri du grand froid par -les moyens ordinaires, comme de bonnes portes, du fumier de cheval, -etc. C'est la rigueur du froid même qui fournit le moyen le plus -sûr d'empêcher qu'il ne pénètre dans les habitations. On coupe de -la glace bien nette, et dans laquelle il n'y ait point d'ordure; -on en taille des morceaux de l'exacte grandeur des fenêtres et des -ouvertures, et on les y applique par dehors, comme on fait ailleurs -de doubles châssis de verre. Pour qu'ils tiennent, on ne fait qu'y -verser de l'eau, qui, en se gelant, les attache fortement aux -ouvertures. Ces vitraux de glace n'ôtent pas beaucoup de lumière: -lorsqu'il y a du soleil, on voit aussi clair qu'à travers des châssis -de verre; et quelque vent qu'il fasse au dehors, le froid n'entre -jamais dans les chambres. Les gens aisés, dont les maisons ont des -fenêtres, appliquent les vitraux de glace par dedans, et par là -ne souffrent point du tout des froides émanations de la glace. -La boisson ne se gèle pas non plus dans les caves, quand leurs -ouvertures ou soupiraux sont garnis de ces sortes de châssis. Ceux -mêmes qui n'ont point d'autres vitraux que ces fenêtres de glace, -s'en trouvent fort bien, pourvu qu'ils aient l'attention de ne pas -trop rester dans les chambres après que le poêle est fermé: cependant -les nationaux ne prennent guère cette précaution. - -La ville de Yakoutsk est située dans une plaine sur la rive gauche -du Léna, qui se jette à deux cents lieues plus loin dans la mer -Glaciale. L'hiver y est ordinairement très-rude; mais les forêts qui -sont au-dessus et au-dessous de la ville fournissent assez de bois. - -Quant à la végétation des grains, le climat n'y paraît pas propre. -Il est vrai que le couvent de la basse ville a ensemencé autrefois -quelques terrains d'orge qui, dans certaines années, a mûri; -mais comme elle manquait dans d'autres temps, cette culture est -abandonnée. Je n'ai point entendu dire qu'outre l'orge aucun autre -grain soit parvenu à sa pleine maturité; mais c'est la qualité du -climat, plutôt que celle du sol, qui s'oppose à la maturation des -grains; car le terrain est noir et gras; il s'y trouve même de temps -en temps des champs garnis de bouleaux clair-semés, ce qu'on regarde -en Sibérie comme la marque d'une bonne terre labourable. Après tout, -que peut produire la terre, quelque bonne qu'elle soit, lorsqu'elle -manque de chaleur? Et quelle chaleur peut-elle avoir, quand à la fin -de juin elle est encore gelée à la profondeur de trois pieds ou même -davantage? - -Quoique dans les environs de Yakoutsk il y ait encore quelques -montagnes, on y trouve peu ou point de sources, et c'est -vraisemblablement parce que la terre est gelée à une certaine -profondeur. - -Le séjour de toutes les personnes réunies à Yakoutsk pour le -voyage de Kamtchatka rendait cette ville fort active, et nous n'y -fûmes point désœuvrés. La brièveté des jours dans un climat -rigoureux, sous la latitude de soixante-deux degrés deux secondes, -n'encourageait pas beaucoup au travail. Il faisait à peine jour à -neuf heures du matin. Quand il s'élevait un certain vent qui chassait -une poussière de neige, on ne pouvait rester sans lumière aux plus -belles heures de la journée, et par un temps serein on voyait déjà -les étoiles avant deux heures après midi. La plupart des habitants -profitent de ce temps oiseux pour dormir: à peine sont-ils levés pour -manger qu'ils se recouchent encore, et quand le jour est tout à fait -sombre, souvent ils ne se réveillent point. Nous étions bien prévenus -du danger qu'il y avait, en s'abandonnant au sommeil, de gagner le -scorbut: nous nous arrangeâmes en conséquence, et nous partagions -notre temps entre le travail et la dissipation, sans en donner -beaucoup au sommeil. - -Je m'amusais fort bien d'une sorte de marmottes très-communes dans -le pays, et que les Russes nomment _iewraschka_. Ce joli petit -animal se trouve dans les champs aux environs de Yakoutsk, et jusque -dans les caves et dans les greniers, aussi bien dans ceux qui sont -creusés sous terre que dans ceux qui sont au haut des maisons; car -il est bon de remarquer que, dans tout le district de Yakoutsk, il y -a autant de greniers à blé sous terre qu'au-dessus, parce que dans -les premiers les grains sont à l'abri de l'humidité et des insectes. -Tout ce qui est sous la surface de la terre, à la profondeur de deux -pieds, y gèle presque en toute saison; ni l'humidité ni les insectes -n'y pénètrent guère. Les marmottes des champs restent dans des -souterrains qu'elles se creusent, et dorment pendant tout l'hiver; -mais celles qui sont friandes de blé et de légumes sont en mouvement -l'hiver et l'été pour chercher partout leur nourriture. Lorsqu'on -prend cet animal et qu'on l'irrite, il mord très-fort, et pousse un -cri sonore comme celui de la marmotte ordinaire. Quand on lui donne -à manger, il se tient assis sur les pattes de derrière et mange avec -celles de devant. Les femelles de ces animaux mettent bas dans les -mois d'avril et de mai; elles ont depuis cinq jusqu'à huit petits. On -trouve en différents endroits de la Sibérie de véritables marmottes, -mais qui diffèrent, selon les lieux, de grosseur et de couleur. Les -Russes et les Tatares les nomment _suroks_. - -L'hiver de cette année fut très-doux relativement au climat; -cependant on éprouva de temps en temps des froids excessifs. J'en -faillis porter de tristes marques un jour que je courus en traîneau -pendant l'espace d'une demi-lieue avec quelques personnes. Nous -sortions d'auprès d'un poêle bien chaud; nous étions bien garnis de -pelisses; nous n'avions mis que six minutes à faire le trajet: nous -trouvâmes en arrivant une chambre bien chaude, et nous avions tous le -nez gelé. - -Les habitants m'assurèrent que le plus grand froid de cet hiver -n'approchait pas de celui qu'ils avaient ressenti dans certaines -années. On raconte même qu'il y eut un hiver où le froid fut si -vif, qu'un gouverneur de province, en allant de sa maison à la -chancellerie, qui n'en était pas éloignée de plus de cinquante pas, -quoiqu'il fût enveloppé dans une longue pelisse, et qu'il eût un -capuchon fourré qui lui couvrait toute la tête, eut les mains, les -pieds et le nez gelés, et qu'on eut beaucoup de peine à le guérir -de cet accident. Pendant l'hiver que nous passâmes à Yakoutsk, le -thermomètre marquait quelquefois soixante-douze degrés au-dessous de -zéro (trente-quatre degrés centigrades). On juge bien que sous un -pareil ciel les hommes sont souvent exposés à avoir des membres gelés. - -Voici les indices du mal et les remèdes qu'on y apporte. Un membre -qui vient d'être gelé n'a plus aucune sensibilité; il n'y reste -aucune trace de rougeur, et il est plus blanc qu'aucun autre endroit -du corps. Pour rétablir la partie gelée, on conseille ordinairement -de la frotter bien fort avec de la neige. Lorsqu'on commence à -s'apercevoir que quelque sensibilité y revient, on continue le -frottement; mais au lieu de neige on se sert d'eau froide. Quand -la congélation n'a pas duré bien longtemps, et n'est arrivée qu'en -passant d'une maison à une autre, le remède le plus prompt est de -bien frotter le membre avec un morceau de laine. Ce moyen est en -usage à Yakoutsk, et je l'ai moi-même éprouvé avec assez de succès; -mais quand le membre a été gelé pendant un temps considérable, les -frottements avec la neige, avec l'eau froide et avec la laine ne -servent à rien. Il faut dans ce cas plonger le membre gelé dans la -neige, ensuite dans l'eau froide, et l'y tenir très-longtemps, après -quoi l'on en vient au frottement. Les Yakoutes, dont les Russes ont -adopté la méthode, couvrent les membres gelés de fiente de vache -ou de terre glaise, ou de ces deux choses mêlées ensemble en même -temps. On prétend que ce remède dissipe peu à peu l'inflammation du -membre gelé, et lui rend la vie: il est encore regardé comme un bon -préservatif. La plupart des Yakoutes, lorsqu'ils sont obligés de -faire un voyage un peu long par un grand froid, enduisent de cette -espèce d'onguent toutes les parties dont on craint la congélation; -et tous assurent que s'ils ne sont pas entièrement garantis par cet -enduit, il ralentit du moins l'effet de la gelée. - -La manière de vivre des Yakoutes ne diffère pas beaucoup de celle -des autres nations de Sibérie; mais ils ont un usage dont il n'y -a peut-être point d'exemple chez aucun autre peuple du monde: -lorsqu'une femme yakoute a mis au monde un enfant, la première -personne qui entre dans la jurte donne le nom au nouveau-né. - -C'est à Yakoutsk que nos voyageurs devaient trouver toutes les -facilités nécessaires pour se transporter au Kamtchatka; mais, -malgré les ordres du sénat de Saint-Pétersbourg, qui apparemment -avait peu de puissance en raison de son éloignement, la chancellerie -de Yakoutsk ne leur fournit ni bâtiments, ni équipages pour pouvoir -se rendre à Okhotsk, d'où l'on s'embarque sur la mer du Kamtchatka; -ils résolurent donc de reprendre la route de Saint-Pétersbourg. -Considérant, dit le docteur Gmelin, qu'il y avait déjà quatre années -que nous étions partis de Saint-Pétersbourg, tandis qu'on nous avait -fait espérer que notre voyage ne durerait en tout que cinq ans, -nous comprîmes que, quand tout réussirait à notre gré, quand nous -trouverions toutes les facilités possibles pour passer au Kamtchatka, -il y aurait déjà cinq ans d'écoulés, et qu'il fallait compter -encore au moins deux ans pour le retour, outre le temps de notre -séjour dans cette presqu'île. Nous n'avions, d'ailleurs, nullement -envie d'habiter éternellement les contrés sauvages de la Sibérie. -Nous prîmes donc, le professeur Muller et moi, les arrangements -nécessaires pour notre départ de Yakoutsk. - -Les glaces de la mer fondent presque toujours dans le même temps que -le Iénisée dégèle à son embouchure; ce qui arrive communément vers le -12 juin. La mer est bientôt nettoyée, lorsqu'il souffle des vents de -terre qui chassent les glaces. Une circonstance remarquable, c'est -que, même après que les vents de terre n'ont pas cessé de souffler -pendant quinze jours, on retrouve encore de la glace sur le bord de -la mer, quand les vents nord et nord-ouest ont soufflé seulement -pendant vingt-quatre heures, sans même être violents: ce qui semble -indiquer que l'origine de cette glace ne peut être fort éloignée, et -que le froid doit provenir d'une grande île ou d'un continent, et de -la mer Glaciale. Cette dernière conjecture paraît confirmée par les -navigations que les Russes ont poussées à plusieurs reprises jusqu'au -78e degré de latitude septentrionale, point d'où les vaisseaux ne -pouvaient pas pénétrer plus loin à cause des glaces. - -Si la mer dégèle tard, elle gèle de bonne heure. Vers la fin du mois -d'août, on n'est plus sûr de ne pas trouver la mer glacée. Il ne -faut, avec le calme, qu'un froid ordinaire pour qu'elle soit couverte -de glace en un quart d'heure; mais quand elle est gelée de si bonne -heure, il n'est pas sûr non plus qu'elle reste en cet état jusqu'à -l'hiver. Quoi qu'il en soit, il est certain que la mer ne gèle jamais -plus tard que le premier octobre, et qu'ordinairement elle gèle plus -tôt. - -Il pleut rarement dans le printemps à Ieniseisk; et pendant l'été -le ciel y est presque toujours serein. Le tonnerre y est fort rare, -et l'on n'y connaît point du tout les éclairs. En automne, il y a -des brouillards continuels, et les murs suintent sans cesse dans les -maisons et dans les cabanes; en hiver, il y a de fréquentes tempêtes. - -Depuis le commencement d'octobre jusque vers la fin de décembre, on -voit beaucoup d'aurores boréales, mais qui sont de deux espèces. Dans -l'une, il paraît entre le nord-ouest et l'ouest un arc lumineux d'où -s'élèvent, à une hauteur moyenne, quantité de colonnes lumineuses; -ces colonnes s'étendent vers différents points du ciel, qui est -tout noir au-dessous de l'arc, quoiqu'on aperçoive quelquefois les -étoiles au travers de cette obscurité. Dans l'autre espèce, il -paraît d'abord au nord et au nord-est quelques colonnes lumineuses -qui s'agrandissent peu à peu, et occupent un grand espace de ciel; -ces colonnes s'élancent avec beaucoup de rapidité, et couvrent enfin -tout le ciel jusqu'au zénith, où les rayons viennent se réunir. -C'est comme un vaste pavillon brillant d'or, de rubis et de saphirs, -déployé dans toute l'étendue du ciel. On ne saurait imaginer un plus -beau spectacle; mais quand on voit pour la première fois cette aurore -boréale, on ne peut la regarder sans effroi, parce qu'elle est -accompagnée d'un bruit semblable à celui d'un grand feu d'artifice. -Les animaux mêmes en sont, dit-on, effrayés. Les chasseurs qui sont -à la quête des renards blancs et bleus des cantons voisins de la mer -Glaciale, sont souvent surpris par ces aurores boréales. Leurs chiens -en sont épouvantés, refusent d'aller plus loin, et restent couchés à -terre en tremblant, jusqu'à ce que le bruit ait cessé; cependant ces -effrayants météores sont ordinairement suivis d'un temps fort serein. - -On n'avait depuis longtemps aucune nouvelle du professeur De la -Croyère: les trois professeurs, depuis leur séparation, avaient -presque toujours suivi des directions opposées qui les éloignaient -de plus en plus les uns des autres. On reçut enfin de lui une lettre -qui marquait que vers la fin d'août 1737, il était parti par eau de -Yakoutsk, et qu'il avait eu le bonheur d'atteindre Simowic, située -à plus de douze cents werstes au-dessous de Yakoutsk. Il semblait, -disait-il, que le ciel et la terre fussent conjurés contre lui; -qu'ils eussent suscité tous les éléments pour traverser de toutes -les façons imaginables les entreprises qu'il avait formées dans -l'intérêt de la science, au péril de sa vie. Le ciel avait été -presque continuellement couvert de nuages, et le grand froid avait -gâté tous ses instruments météorologiques; en sorte qu'il ne lui -restait plus aucun de ses meilleurs thermomètres, parce qu'il les -avait tous emportés avec lui, pour n'en pas manquer dans les lieux -où il comptait pouvoir surprendre le froid, pour ainsi dire, à sa -source. Il ajoutait que, voulant savoir jusqu'à quelle profondeur -la terre était gelée sous ce rigoureux climat, il s'était servi de -la houe; mais que la terre, pour éluder ses recherches, avait pris -la dureté du marbre; qu'elle ne s'était laissé pénétrer en aucun -endroit, et que les plus forts instruments de fer s'étaient brisés -sous les efforts redoublés des plus robustes travailleurs; qu'il -n'avait pas trouvé l'eau plus docile qu'au commencement de février. -Ayant fait creuser la glace jusqu'à l'eau courante, pour voir si -l'eau dans ces cantons, sans perdre sa fluidité, était susceptible -d'un plus fort degré de froid que dans les pays où la congélation -est au trente-deuxième degré Fahrenheit (quinze degrés centigrades), -il avait suspendu dans ce trou le seul thermomètre qui lui restait, -et que dix à douze minutes après, tout au plus, le thermomètre était -engagé dans trois pouces dix lignes de glace, et si fortement pris, -qu'avec toutes les précautions qu'il mit en usage pour le détacher de -ce ciment glacial, il n'avait pu l'en retirer que par pièces; que le -froid alors était si vif, qu'il ne pouvait tenir sa main l'espace de -dix minutes au grand air sans risquer de l'avoir gelée; que pendant -tout le temps qu'il avait séjourné dans ce canton-là, les vents -avaient soufflé entre nord-ouest et nord-nord-est; qu'on ne voyait -ni ciel ni terre, lorsque le vent venait tout à coup à changer de -direction, et qu'il amenait souvent une si forte poussière de neige, -qu'en la voyant on aurait dit que tout l'air était converti en neige; -que le feu même, dont on pouvait espérer au moins des services, lui -avait quelquefois refusé les secours qu'il en attendait, et qu'il -avait eu souvent les doigts gelés près d'un grand feu; qu'enfin -l'air, dans ces climats glacés, avait été pendant son séjour d'une -si mauvaise qualité, qu'environ la moitié des habitants, quoique -indigènes, avaient péri par des maladies épidémiques. - -Après beaucoup de recherches sur la chasse des rennes et sur celle -des renards blancs et bleus, le docteur Gmelin rapporte, sur la foi -des chasseurs, qu'ils s'éloignent souvent de leurs habitations à la -distance de quarante, de cinquante et de cent werstes, pourvu qu'ils -aient quelque espérance de réussir. Ainsi ces sortes de chasses sont -de vrais voyages. Dans l'hiver, où elles sont les plus fréquentes, -il s'élève quelquefois des tempêtes si furieuses, qu'on ne voit pas -devant soi la moindre trace de chemin, et qu'on est forcé de rester -dans l'endroit où l'on se trouve jusqu'à ce que l'ouragan soit -passé. Comme chaque chasseur est pourvu d'une petite tente qu'il -porte partout, pour lui et pour son chien, il la dresse alors et -se met à couvert des injures du temps. Aucun ne s'expose dans ces -longues courses sans avoir des vivres pour quelques jours; et quand -la tempête dure trop longtemps, ils diminuent chaque jour quelque -chose de leur portion pour en prolonger la durée. Ces chasseurs -sont aussi munis chacun d'une boussole, pour pouvoir retrouver leur -chemin quand les ouragans en ont effacé les traces. Quand les neiges -accumulées rendent les chemins impraticables, ils ont une sorte de -chaussure avec laquelle ils glissent sur la neige sans y enfoncer. -La boussole vue par le docteur Gmelin était en bois, et l'aiguille -aimantée marquait assez bien: elle indiquait huit vents principaux -qui avaient chacun leur nom. Les autres vents y étaient marqués, sans -être désignés nommément; les vents intermédiaires étaient distingués -par des lignes ou des points. - -A Mangaséa, sur un bras du Iénisée, le soleil était fort chaud, et -dès le 14 juin il n'y avait plus aucune trace de neige, ni dans les -rues, ni dans les champs. L'herbe poussait à vue d'œil. Le 15, -on vit fleurir des violettes jaunes qui ne viennent guère que sur -les montagnes de la Suisse et sur quelques autres aussi élevées. -Ici, ces violettes croissaient en quantité sur un terrain bas entre -les buissons. L'herbe, à la fin du mois de juin, avait un pied, et -dans quelques endroits jusqu'à un pied et demi de hauteur. Depuis -le 11, on ne voyait pas beaucoup de différence entre le jour et -la nuit pour la clarté. On lisait à près de minuit la plus fine -écriture, presque aussi bien qu'on l'aurait lue à midi, par un temps -couvert, dans les pays plus méridionaux. Pendant toute la nuit, -le soleil était visible au-dessus de l'horizon. Vers minuit, à la -vérité, lorsqu'on était dans un endroit bas, on avait de la peine à -voir entièrement le disque du soleil; mais en montant sur la tour, -qui n'était pas même fort haute, on le voyait distinctement tout -entier. On pouvait hardiment regarder cet astre sans en être ébloui: -les rayons ne commençaient à se rendre bien sensibles qu'à plus de -minuit passé. Toute la troupe des voyageurs ne put s'empêcher de -célébrer ce magnifique spectacle, qu'aucun d'entre eux n'avait vu, -et que, selon toutes les apparences, ils ne devaient jamais revoir. -On se mit à table dans la rue, le visage tourné au nord; tout le -monde regardait le soleil, sans en détourner un instant les yeux, et -changeait de position à mesure que cet astre avançait. On jouit de ce -rare spectacle jusqu'au moment où les rayons du soleil, qui prenait -insensiblement de la force, devenus trop vifs, ne pouvaient plus -qu'incommoder. - -Le docteur Gmelin visita la grande montagne d'aimant dans le pays -des Baskirs. C'est, à proprement parler, une chaîne de montagnes qui -s'étend du nord au sud, à la longueur d'environ trois werstes, et -qui, du côté occidental, est divisée par huit vallons de différentes -profondeurs, qui la coupent en autant de parties séparées. Du côté -oriental est un steppe assez ouvert, dont la partie occidentale est -éloignée d'environ cinq à six werstes du Jaïk; du même côté, et au -pied de la montagne, passe encore un ruisseau sans nom qui, à deux -werstes au-dessous, va se jeter dans le Jaïk. La septième partie ou -section de la montagne, à compter de l'extrémité septentrionale, est -la plus haute de toutes, et sa hauteur perpendiculaire peut être de -quatre-vingts à quatre-vingt-dix brasses. Celle-ci produit aussi -le meilleur aimant, non pas au sommet, qui est formé d'une pierre -blanche tirant sur le jaune, et participe d'une espèce de jaspe, -mais à environ huit brasses au-dessous. On voit là des pierres du -poids de deux mille cinq cents à trois mille livres, qu'on prendrait -de loin pour des pierres de grès, et qui ont toute la propriété de -l'aimant. Quoiqu'elles soient couvertes de mousses, elles ne laissent -pas d'attirer le fer ou l'acier à la distance de plus d'un pouce. -Les faces exposées à l'air ont la plus forte action magnétique; ceux -qui sont enfoncés en terre en ont beaucoup moins. D'un autre côté, -les parties les plus exposées à l'air et aux vicissitudes du temps -sont moins dures, et par conséquent moins propres à être armées. Une -pierre d'aimant de la grandeur qu'on vient de décrire est composée de -quantité de petits aimants, qui opèrent en différentes directions. -Pour les bien travailler, il faudrait les séparer à la scie, afin que -le bloc qui renferme la vertu de chaque aimant particulier demeurât -tout entier; on obtiendrait vraisemblablement de cette façon des -aimants d'une grande puissance. On taille ici des morceaux au hasard, -et il s'en trouve plusieurs qui ne valent rien du tout, soit parce -qu'on abat un morceau de pierre qui n'a point de vertu magnétique ou -qui n'en renferme qu'une petite parcelle, soit parce que dans un seul -morceau il se trouve deux ou trois aimants réunis. A la vérité, ces -morceaux ont une vertu magnétique; mais comme elle ne converge pas -vers un même point, il n'est pas étonnant que l'effet d'un pareil -aimant soit sujet à bien des variations. - -L'aimant de cette montagne, à l'exception de celui qui est exposé -à l'air, est d'une grande dureté, tacheté de noir, et rempli de -tubérosités qui ont de petites parties anguleuses, comme on en voit -souvent à la surface de la pierre sanguine, dont il ne diffère que -par la couleur; mais souvent, au lieu de ces parties anguleuses, on -ne voit qu'une espèce de terre d'ocre. En général les aimants qui -ont ces petites parties anguleuses ont moins de vertu que les autres. -La portion de la montagne où sont les aimants est presque entièrement -composée d'une bonne mine d'acier, qu'on tire par petits morceaux -entre les pierres d'aimant. Toute la section de la montagne la plus -élevée renferme une pareille mine; mais plus elle s'abaisse, moins -elle contient de métal. Plus bas, au-dessous de la montagne d'aimant, -il y a d'autres pierres ferrugineuses, mais qui rendraient fort peu -de fer si l'on voulait les faire fondre. Les morceaux qu'on en tire -ont la couleur du métal, et sont très-lourds. Ils sont inégaux en -dedans, et ont presque l'air de scories, si ce n'est qu'on y trouve -beaucoup de ces parties anguleuses. Ces morceaux ressemblent assez, -à l'extérieur, aux pierres d'aimant; mais ceux qu'on tire à huit -brasses au-dessous du roc n'ont plus aucune vertu. Entre ces pierres, -on trouve d'autres morceaux de roc qui paraissent composés de -très-petites parcelles de fer, dont ils montrent en effet la couleur. -La pierre par elle-même est pesante à la vérité, mais fort molle; -les parcelles, intérieurement, sont comme si elles étaient brûlées, -et elles n'ont que peu ou point de vertu magnétique. On trouve aussi -de loin à loin un minerai brun de fer dans des couches épaisses d'un -pouce, mais il rend peu de métal. La section la plus méridionale, ou -la huitième partie de la montagne, ressemble en tout à la septième, -si ce n'est qu'elle est plus basse. Les aimants de cette dernière -section n'ont pas été trouvés d'une aussi bonne qualité. Toute la -montagne est couverte de plantes et d'herbes, qui sont presque -partout assez hautes. On voit aussi par intervalles, à mi-côte et -dans les vallées, de petits bosquets de bouleaux. Cette montagne, au -reste, outre cet aimant, n'offre qu'un roc ordinaire; seulement en -certains endroits on y rencontre de la pierre à chaux. - -(Suivent d'autres détails du voyage, qui n'offrent pas assez -d'intérêt pour être relatés.) - - - - -CHAPITRE II - -PÉNINSULE DU KAMTCHATKA, -EXPLORÉE DANS LES ANNÉES 1770-1771, PAR LE COMTE BENIOWSKI. - - -Voici une description abrégée de cette péninsule d'après les Mémoires -du comte Maurice-Auguste Beniowski, dont nous avons publié séparément -la vie et les aventures. - - -CONSTITUTION PHYSIQUE DU PAYS - -La péninsule de Kamtchatka forme l'extrémité du nord-est de l'Asie; -sa côte occidentale est très-sinueuse, forme différents ports et est -coupée par plusieurs rivières, dont la plus considérable est celle de -Bolsha. Les vaisseaux d'Okhotsk entrent dans cette rivière, ce qu'ils -ne peuvent faire cependant avec sûreté que dans le temps des marées -du printemps, qui montent alors jusqu'à dix pieds. Il est difficile -de remonter cette rivière, à cause de la rapidité du courant et du -grand nombre d'îles qu'elle contient. - -Le Kamtchatka, en ouvrant asile à nos navigateurs pendant l'hiver, -les engage à tenter de nouvelles découvertes. A présent ce n'est -qu'un rendez-vous et un entrepôt pour l'échange des riches fourrures -que les chasseurs apportent des îles Kouriles et Aléoutiennes; mais -si l'on jugeait à propos d'établir des colonies dans ces îles, et -d'entretenir un commerce avec la Chine, le Japon, la Corée, etc., le -Kamtchatka deviendrait une source de richesse et de prospérité pour -la Russie. - -Cette presqu'île peut servir aussi à établir une communication -entre les deux continents de l'Asie et de l'Amérique. Le seul port -commode sur la côte orientale est la baie d'Avatcha, nommée Racova. -Le gouverneur du Kamtchatka a bâti un fort régulier capable d'en -défendre l'entrée. - -Les habitants de la zone torride voient dans le soleil la source du -feu; mais les nations septentrionales la trouvent dans les volcans. -Il y en a plus de vingt dans la presqu'île du Kamtchatka; les -plus célèbres sont à Avatcha, Tolbachz, et près de la rivière de -Kamerolteira. Les mêmes principes qui ont dont donné naissance aux -volcans, ont produit un grand nombre de sources chaudes qui ont la -vertu des eaux minérales. L'eau qui coule de ces sources est couverte -d'une écume noire. - -Toutes les tentatives faites pour la production du grain ont été sans -succès, excepté dans des terrains préparés par des engrais. Quoiqu'il -y croisse naturellement assez de bois pour la construction des -huttes, il n'y en a point de propre à la construction des vaisseaux. -On trouva dans toute l'étendue de la province cinq vaches, deux -taureaux, qui étaient nourris avec de l'écorce de bouleau neuf mois -de l'année, car il n'y a de verdure que du mois de juillet au mois de -septembre. - -Le climat et la température du Kamtchatka ne sont pas non plus aussi -doux que plusieurs écrivains l'ont prétendu. Un brouillard continuel, -qui couvre tout le pays, produit des affections scorbutiques et -d'autres maladies qui nuisent à la population. La rigueur du -froid est telle, que durant le dernier hiver (1769), on a trouvé -plusieurs soldats gelés dans leurs postes. Le long séjour de la neige -occasionne la cécité, de sorte que les naturels ne passent guère -quarante ans sans devenir aveugles. - - -PRODUCTIONS - -Le Kamtchatka produit des métaux. Près d'Avatcha il y a des -mines d'or, et près de Girova des mines de cuivre. Les montagnes -fournissent du cristal de roche, dont quelques échantillons sont -verts et rouges; les naturels s'en servent pour faire des pointes -à leurs javelines. Les seules espèces d'arbres qui croissent au -Kamtchatka sont une sorte de sapin bâtard, des cèdres, des saules -et des bouleaux; le cèdre porte une graine que les habitants aiment -beaucoup; l'écorce des saules et des bouleaux leur tient lieu de -pain. La seule plante utile est le _sarana_, qui fleurit et donne du -fruit au mois d'août. Les Kamtchadales en font de grandes provisions, -et en forment avec leur caviar une certaine pâte qu'ils trouvent -délicieuse, mais qui, pour d'autres, n'empêcherait pas de mourir de -faim. Outre le sarana, le gouvernement a fait ramasser une plante -nommée vinoroya, d'où l'on extrait une sorte d'eau-de-vie qui produit -un faible revenu; mais l'usage en est dangereux, car cette plante est -un poison des plus actifs. - - -ANIMAUX - -Le Kamtchatka ne brille pas beaucoup du côté du règne animal. Le -premier rang est dû aux chiens, qui tiennent lieu de chevaux de -trait, et dont la peau, après leur mort, sert de vêtements. Les -chiens du Kamtchatka sont grands, forts, laborieux; on les nourrit -avec de l'opana, composition faite de vieux poisson et d'écorce de -bouleau; mais plus communément ils sont obligés de chercher eux-mêmes -leur nourriture, c'est-à-dire quelques poissons, qu'ils trouvent -dans les rivières produites par les sources chaudes. - -Le renard vient après le chien. Sa peau est du plus beau lustre, et -dans la Sibérie il n'y a point de fourrure qui puisse soutenir la -comparaison avec la peau de renard du Kamtchatka. - -Le bélier de ce pays est un excellent manger; sa peau est d'un -très-grand prix, et ses cornes sont aussi un objet de commerce; mais -dans ces dernières années le nombre en a beaucoup diminué. - -La martre zibeline est très-commune au Kamtchatka; les naturels sont -constamment à la chasse de cet animal, ainsi que les étrangers. Le -nombre des martres apportées l'année dernière (1770) du Kamtchatka au -marché se montait à six mille huit cents. La fourrure de la marmotte -est très-chaude et très-légère. - -Les ours sont très-nombreux; leur humeur est assez pacifique, -et jamais ils ne font de mal que pour leur propre défense. Les -chasseurs sont obligés de chasser l'ours pour leur subsistance; -souvent ils reviennent déchirés; mais l'ours tue rarement: il semble -que cet animal épargne la vie de son ennemi, quand celui-ci n'est -plus à craindre. Il n'y a point d'exemple qu'il ait blessé une femme. -Ces animaux sont gras en été, et maigres en hiver. - -Le _manate_ ressemble à la vache par la tête. Les femelles ont deux -mamelles, et tiennent leurs petits contre leur sein. Les Français ont -appelé cet animal _lamentin_, à cause de son cri. Sa peau est noire -et rude, épaisse comme l'écorce d'un chêne, et capable de résister -au tranchant de la hache. Ses dents sont préférées à l'ivoire. Le -Kamtchatka en produit annuellement de deux cent cinquante à trois -cents livres. La chair ressemble à celle du bœuf parvenu à son -entière croissance, et, quand le lamentin est jeune, à celle du veau. - -On trouve ici des castors. La peau de cet animal est aussi douce que -le duvet; ses dents sont petites et bien affilées; sa queue, courte, -plate et large, se termine en pointe. On le prend à la ligne, et -quelquefois on le tire sous la glace. - -Le lion de mer est de la taille d'un bœuf; son cri est -épouvantable; mais, heureusement pour les navigateurs, c'est un -des signes qui annoncent le voisinage de la terre, pendant les -brouillards si communs en ce pays. Cet animal est timide; on le -harponne, ou bien on le tire à coups de fusils ou de flèches. - -Le veau marin se trouve en grande quantité près de toutes les îles et -de tous les promontoires; il ne s'éloigne jamais de la côte, mais il -remonte l'embouchure des rivières pour dévorer le poisson. On se sert -de sa peau pour faire des bottines. Les habitants le prennent à la -ligne. - -Le Kamtchatka produit quantité de différentes sortes de poissons, -depuis la baleine jusqu'aux plus petites espèces; mais les oiseaux -sont en très-petit nombre. - - -HABITANTS INDIGÈNES - -Les Kamtchadales d'origine se désignent entre eux par le nom -d'_Itelmen_, mot qui signifie habitants du pays. Si nous voulions -discuter leur origine d'après les formes de leur langage, nous les -croirions descendants des Tatares Mongols: leur figure ressemble -assez à celle de ce peuple; ils ont les cheveux noirs, la barbe peu -fournie, la face large et aplatie. Cette nation n'a aucune tradition -sur son origine; elle était nombreuse à l'arrivée des premiers -Cosaques, mais ce nombre a depuis lors prodigieusement diminué. - -Les naturels du Kamtchatka n'ont d'autre subsistance que du poisson, -des racines, de la chair d'ours, de l'écorce d'arbre; leur boisson -est de l'eau, et quelquefois de l'eau-de-vie, qu'ils paient très-cher -aux marchands. - -Ils ont à présent des habits, avantage dont ils sont redevables aux -Européens; mais cet avantage leur a coûté bien cher, si on le met -dans la balance avec le traitement barbare et tyrannique qu'ils ont -éprouvé de leurs nouveaux maîtres. - -Leurs femmes ont un penchant extraordinaire pour le luxe, à tel -point qu'elles ne font jamais la cuisine sans avoir leurs gants, -et qu'aucun motif ne pourrait les décider à se laisser voir par un -étranger sans gants et sans rouge, dont elles portent une couche -épaisse sur leur hideuse figure. - -Les Kamtchadales ont deux sortes d'habitations: celle d'hiver -s'appelle _jurte_, et celle d'été _balagan_. - -Toute la religion des naturels consiste à croire que leur Dieu, -après avoir d'abord demeuré dans le Kamtchatka, fixa son séjour -pendant plusieurs années sur les bords de chaque rivière, et peupla -ces lieux avec ses enfants, auxquels il donna pour héritage tout le -pays d'alentour, avant de disparaître lui-même pour aller s'établir -ailleurs. C'est pour cette raison qu'ils ne veulent jamais quitter un -domaine si ancien et d'ailleurs si peu aliénable. - -Le peuple n'a que des sensations purement animales. Pour lui, le -bonheur consiste dans l'inaction et la satisfaction des sens. Il est -impossible de persuader à ces hommes grossiers qu'il puisse y avoir -aucun genre de vie plus agréable que le leur: celle qu'on mène en -Russie ne leur paraît digne que de mépris et de dédain. - -Il est difficile d'imaginer quel motif peut allumer la guerre entre -des hommes si misérables, qui n'ont rien à perdre ni à gagner; -mais il est certain qu'ils sont très-vindicatifs. Leurs guerres ne -peuvent avoir d'autre objet que celui de faire des prisonniers, pour -condamner les hommes à les servir. On ne peut douter cependant que -les Cosaques, à leur arrivée, n'aient excité des troubles et des -différends parmi eux, dans l'intention de profiter de leurs guerres -intestines. La conquête de cette nation a été pour eux une tâche -difficile, et, quoique faible et dénuée, elle s'est montrée terrible -dans sa défense. Elle a employé le stratagème et la trahison quand la -force était sans succès; et s'il est vrai qu'elle soit lâche, il ne -l'est pas moins qu'elle est assez peu attachée à la vie pour que le -suicide soit très-commun chez elle. On cite des exemples de naturels -assiégés par les Cosaques dans leur dernier asile, et qui, n'ayant -plus aucun espoir d'échapper, ont commencé par couper la gorge à -leurs femmes et à leurs enfants; ils se sont ensuite tués eux-mêmes. -L'usage du machomor devient une ressource pour eux en pareil cas; -une certaine dose les plonge dans un profond sommeil, qui les prive -de toutes sensations et termine leurs jours. C'est une espèce de -champignon fort commun dans le pays, dont l'infusion cause l'ivresse -et la gaieté, mais dont l'excès produit de fortes convulsions suivies -de la mort. - - - - -CHAPITRE III - -CAPTIVITÉ ET SÉJOUR DU GÉNÉRAL KOPEC (JOSEPH), EN 1795-1799. - - -Né en Lithuanie vers 1762, Kopec embrassa fort jeune la carrière -militaire, et servit dans la cavalerie polonaise, d'abord comme -simple soldat. Étant parvenu au grade d'officier supérieur, il fit la -campagne de 1792 contre les Russo-Moscovites qui avaient envahi la -Pologne, et fut un de ceux qu'on força de s'enrôler dans l'armée de -la tzarine Catherine II. Deux ans plus tard, une occasion favorable -pour se soustraire à cette violence lui étant présentée, Kopec -s'empressa d'en profiter, et, malgré le soin avec lequel on le -surveillait aux environs de Kiow, il parvint le premier à se joindre, -avec son corps, aux insurgés de la Pologne commandés par le célèbre -Kosciuszko. Ayant pris alors le commandement d'une brigade, il servit -pendant le reste de cette campagne, et se fit surtout distinguer -au premier siége de Varsovie, que les Prussiens furent forcés -d'abandonner; mais, blessé à la bataille de Maciciowice, il tomba, -avec les autres généraux polonais, entre les mains des Moscovites et -fut condamné à être exilé en Sibérie. - -Rentré sous le règne de Paul Ier dans son pays, le général Kopec -mourut en 1830, laissant un manuscrit qui contenait ses mémoires. -La principale partie de ces mémoires, traduite du polonais par M. -L. Chodzko, ayant paru il y a quelque temps, nous donnons ici les -détails qui se rattachent à la captivité et au séjour de l'auteur -dans la presqu'île de Kamtchatka. - - -I - - Kiow, Smolensk, Moscou, Kazan (villes). - -Voici d'abord comment l'auteur raconte son arrivée à Kiow, ville -autrefois polonaise, où il fut transporté quelques jours après la -malheureuse bataille de Maciciowice, livrée le 10 octobre 1794. - -On me sépara sur-le-champ de mes compatriotes, et on m'enferma dans -un bâtiment vieux et humide. Le factionnaire ne devait me parler -sous aucun prétexte. L'officier à qui était confiée ma surveillance -m'amena sa femme en me disant qu'elle me vendrait un bonnet fourré -pour me garantir du froid; je me privai du dernier argent qui me -restait pour faire cet achat. - -Le sixième jour de ma captivité, on m'éveilla à minuit pour me jeter -dans une _kibitka_ (voiture) grande comme un coffre, garnie au dehors -avec des peaux de bœuf, et au dedans avec du fer. Cette kibitka -avait une petite ouverture qui servait à faire passer la nourriture -qu'on me donnait. On me traitait avec une cruauté toute spéciale, -on me regardait comme un grand criminel, et les horreurs du secret -n'étaient pas suffisantes pour moi; je n'eus plus de nom, et on me -désigna seulement par un numéro! - -Je voyageai sept jours et sept nuits dans cette kibitka; mes -blessures étaient encore saignantes, et je n'avais qu'un peu de -paille pour reposer ma tête. A Smolensk, le peuple se pressait en -foule pour voir ce qu'on avait pu renfermer dans ce coffre au-dessus -duquel étaient assis deux soldats armés jusqu'aux dents; je fus -déposé dans une grande chambre d'où j'entendais des gémissements -et le bruit des armes. Après avoir franchi un long corridor, je -fus poussé dans une espèce de niche, faiblement éclairée par une -lampe, et gardée par plusieurs soldats. Le jour n'arrivait jamais -jusqu'à moi, et les soldats ne proféraient pas une parole. Le -sommeil m'abandonna complétement, et je vécus ainsi quatre semaines. -Le quinzième jour, le commandant de la prison vint me visiter; ce -commandant était un tigre à face humaine, et on l'avait chargé du -martyre des Polonais; il me fit sortir de ma niche et me força à -parcourir avec lui plusieurs rues de la ville; j'avais des vertiges, -je marchais au hasard, je ne voyais rien, je pensais qu'on me -conduisait à la mort. Enfin nous arrivâmes devant un grand bâtiment, -et le commandant me dit que c'était le palais de la tzarine et que -j'allais m'y divertir. On m'introduisit dans une salle où se tenaient -des juges autour d'une table. On me fit asseoir, et on commença à -m'interroger sur ma naissance, ma religion et les circonstances de -ma vie. Voici les questions qu'on me fit, ainsi que mes réponses. - -«Avez-vous prêté serment? - ---Pendant vingt ans que j'ai été au service j'ai prêté serment -plusieurs fois. - ---Mais quel a été le dernier serment que vous avez prêté? - ---Le dernier, le plus important, c'est celui où j'ai promis de donner -à ma patrie jusqu'à la dernière goutte de mon sang, et où j'ai promis -de supporter avec courage tous les tourments. - ---Mais il ne s'agit point de cela. Dites-nous si vous avez prêté -serment de fidélité à l'impératrice notre auguste souveraine? - ---Le serment a été arraché par la force et la violence. - ---Et vous n'attachez aucune importance à ce serment? - ---L'amour de ma patrie me commande de l'oublier.» - -A ces mots les juges se levèrent de leurs siéges et me firent ramener -dans ma prison. Trois jours après je reparus devant les juges, qui -m'adressèrent les questions suivantes: - -«Qui vous a annoncé le mouvement révolutionnaire de Cracovie? Quels -hommes étaient de connivence avec vous? et de qui avez-vous reçu des -secours? - ---Je ne puis répondre à ces questions; mais ce que je puis dire, -c'est qu'aucun citoyen n'était de connivence avec moi, et que -personne ne m'a donné de secours, car j'étais peu connu. En -rejoignant mes compatriotes j'ai été guidé par l'amour de ma patrie; -je suis militaire, j'ai fait mon devoir; je suis blessé, j'ai été -fait prisonnier, et on me traite comme un criminel!» - -On me fit écrire tout ce que j'avais dit, et on me transporta dans -une vaste salle éclairée par quarante croisées et munie de quatre -poêles. Le froid me saisit, et je tombai dangereusement malade; je -demandai un confesseur, on me le refusa: je pensais que j'allais -mourir sans me réconcilier avec Dieu, mais je n'étais qu'au -commencement de mes épreuves! - -Ma maladie fit en quelques jours des progrès si rapides qu'on eut -enfin pitié de moi, et qu'on me transporta dans une chambre plus -petite et plus chaude. Ma croisée, qui donnait sur le cimetière, -était grillée, et de mon lit de douleur je voyais des enterrements et -j'entendais le chant des popes (prêtres schismatiques). - -Quoique mes jours fussent en péril, on me traitait avec la même -rigueur. Pendant ma maladie, on amena plus de trois mille prisonniers -polonais; la cruauté, les mauvais traitements qu'on exerça sur eux en -firent périr la moitié. Le commandant, croyant que ma fin approchait, -me dit que Szmigielski, mon ancien valet de chambre, se trouvait à -Smolensk depuis trois mois. - -Ce bon serviteur, après la bataille de Maciciowice, obtint un -passeport de Souvaroff, général russe, réunit quatre cents ducats -(ayant chacun onze francs de valeur), et se mit à parcourir le pays -pour me chercher. Arrivé à Smolensk, il fut instruit de mon sort; il -s'adressa au commandant, qui, après s'être fait payer son obligeance, -lui permit de me voir. Notre joie fut au comble. Szmigielski n'avait -dépensé que cent ducats dans ses voyages, et le reste servit à -rendre ma position plus supportable. Après quatre mois de séjour à -Smolensk, un ordre de Catherine II vint disperser les Polonais sur -différents points. On me réservait, à moi, le plus rude châtiment, -et l'on m'envoya au fond du Kamtchatka. Il fallut me séparer de mon -brave valet de chambre, on m'y contraignit, et depuis lors je n'ai pu -savoir ce qu'il était devenu. - -Je partis la nuit dans une kibitka; un officier, quatre -sous-officiers et quelques soldats m'escortaient. Nous voyageâmes -cinq jours et cinq nuits sans nous arrêter. - -On me fit traverser Moscou sans voir la ville, puis on me conduisit à -Kasan, et de là à Irkoutsk (Sibérie). Dans le trajet de Smolensk à -Irkoutsk, trois soldats de l'escorte moururent, et en voici la cause: -comme ils étaient presque toujours dans un état complet d'ivresse, -ils tombaient du haut de la kibitka où ils étaient assis; ces chutes -donnaient des secousses affreuses à ma triste voiture, et sans mon -sac de paille j'aurais eu la tête brisée. - -Pendant mon séjour à Kasan, on me mit dans une chambre dont -la croisée donnait sur la rue; je vis passer plusieurs de mes -compatriotes, qui m'instruisirent des événements que ma captivité -me laissait ignorer. Malheureusement on surprit bientôt mes -intelligences avec le dehors, et l'on cloua des planches devant ma -croisée. A travers la petite ouverture qui était pratiquée dans ma -kibitka, je vis, sur la route de Kasan à Tobolsk, une grande quantité -d'hommes marqués au front et à qui on avait coupé le nez. - -Un jour, je me sentis tellement malade que je demandai à l'officier -de nous arrêter pendant quelques heures; il me répondit que si -je mourais il porterait mon cadavre à sa destination, et que si -l'escorte était arrêtée par des brigands pour me délivrer, il avait -ordre de me tuer avant qu'on s'emparât de moi. - - -II - - Nijni-Oudinsk (ville).--Irkoutsk (ville).--Kiringa - (colonie).--Yakoutsk et Okhotsk (villes).--Générosité d'un - marchand.--Embarquement.--Naufrages.--Iles Kouriles. - -J'arrivai à Nijni-Oudinsk dans un état de souffrance impossible à -décrire. Après avoir pris un peu de repos, nous nous remîmes en -route, et nous arrivâmes à une colonie distante de 300 werstes (60 -lieues) de Irkoutsk. Là on joignit à notre convoi cinq Polonais, dont -l'un était le dominicain de Minsk (religieux), et les quatre autres, -de pauvres gentilshommes des environs d'Oszmiana, ville de Lithuanie. -Ces derniers étaient innocents de tous délits politiques; mais comme -ils portaient le nom de riches magnats, qui avaient été arrêtés et -qui s'étaient rachetés, on avait pris les pauvres en compensation. - -La nuit suivante, au moment où tout était prêt pour le départ, -l'officier fit semblant d'avoir des attaques de nerfs; il avait -été volé, disait-il; on lui avait pris son portefeuille avec tout -l'argent destiné pour notre voyage; ces sommes lui étaient confiées -par le gouvernement, et il pleurait, il se roulait et s'agitait comme -un possédé. L'officier, avant la nuit, avait enfoui le portefeuille -sous terre, et pour qu'on n'eût aucun soupçon, il joua la comédie -que je viens de rapporter. Mais, non content des attaques de nerfs, -il alla faire sa déposition aux autorités; il exigea qu'on visitât -ses effets et les nôtres; on ne trouva rien, bien entendu; seulement -l'un des juges-instructeurs vola une montre au pauvre dominicain. -L'officier se fit donner des certificats par les marchands de la -ville, qui constataient que ce genre d'accident était très-fréquent. -Le gouvernement renvoya de l'argent, et nous voyageâmes plus vite -pour regagner le temps perdu. - -Après cinq mois de voyage, nous arrivâmes à Irkoutsk; cette ville -est baignée par le fleuve d'Angora, qui prend sa source dans les -montagnes de la Chine. Le commandant de la ville vint au-devant de -nous, et à l'instant tous les prisonniers furent séparés. On me logea -chez un marchand, et je me serais cru en paradis si je n'avais été -prisonnier. - -Le commandant était plein de compassion; chaque jour il m'envoyait -des mets de sa table. Un médecin vint me voir; il me saigna et me -donna quelques médicaments en me recommandant de les ménager, car -plus loin, disait-il, je ne trouverais ni médecin ni médicaments. -Il me demanda ce que je prenais le matin. Je lui dis qu'autrefois -je prenais du café, mais que j'en avais oublié le goût, tant il y -avait longtemps que je n'en avais pris. Au moment de mon départ, -il m'envoya un grand sac de cuir, bien attaché, en disant que je -pourrais me servir des plantes médicinales qu'il contenait. Quelle -fut ma surprise lorsque, plus tard, en ouvrant le sac, j'y trouvai du -café moulu et un pain de sucre! Ces deux denrées coûtent très-cher à -Irkoutsk. - -De son côté, le commandant vint me souhaiter un bon voyage, et -m'offrit une belle fourrure de cerf, qui fut mise dans ma kibitka; je -lui témoignais mon étonnement, car la saison était chaude et le froid -semblait éloigné; mais il me dit que dans les contrées que j'allais -parcourir, l'atmosphère était toute différente, et qu'après quelques -jours de route je sentirais le froid. En effet, cette fourrure me fut -de la plus grande utilité. - -Après avoir traversé des déserts, nous arrivâmes à une colonie -appelée Kiringa. On me donna une chambre assez commode, dont les -fenêtres, au lieu de vitres, avaient du mica aussi transparent que du -verre. En examinant cette fenêtre, je vis des vers écrits en russe, -et tracés par la main de la princesse Menzikoff, qui avait accompagné -son mari dans son exil, et qui mourut de désespoir, vers le milieu du -XVIIIe siècle. - -Plus tard, on me conduisit à Yakoutsk; je passai l'hiver et le -printemps dans cette ville, où je trouvai le colonel S..., connu par -ses atrocités. Après avoir commis bien des crimes en Pologne, il -obtint de se faire nommer commandant de Yakoutsk. - -Je rencontrai un jour à dîner, chez le commandant, plusieurs de mes -compatriotes; mais dès que la saison le permit, on nous sépara pour -nous envoyer dans différentes directions. - -Notre convoi se composait de quatre mille chevaux; on m'en donna -quatre pour mon usage. Le trajet que nous devions parcourir de -Yakoutsk à Okhotsk était de 3,000 werstes (650 lieues de France), -et cependant là n'était pas le terme de notre voyage. Il n'y avait -aucune route tracée; tout l'espace était coupé par des vallées, -par des côtes escarpées ou par quelques ruisseaux bien rares. Des -ossements de chevaux qui avaient été dévorés par les ours, servaient -de signes de parcours. Le prince Mischinskoï, qui venait d'être nommé -commandant d'Okhotsk, faisait partie de notre convoi, ainsi que -plusieurs marchands; nous avions aussi des militaires. Le prince, qui -était dur et impertinent avec tout le monde et qui manqua à plusieurs -des nôtres, se vit tout à coup abandonné de tous; force lui fut de -faire des excuses; car en voyageant seul il aurait pu être dévoré par -les ours. - -Sur les bords de l'Aldon se trouvait un cimetière où nous remarquâmes -plusieurs tombes dont les inscriptions portaient le nom d'un voyageur -ou d'un exilé. En côtoyant la mer, nous nous approchâmes d'Okhotsk. - -Le commandant prit à l'instant possession de sa nouvelle autorité, et -les habitants se prosternèrent devant lui comme devant une divinité. -J'espérais, d'après ce qu'il m'avait dit, être traité avec quelque -douceur; mais on me mit dans une cabane de matelots, et sous leur -surveillance. - -Okhotsk est bâti sur un banc de sable, entre la rivière d'Okhota -et la mer. Cette ville se compose, en tout, d'une soixantaine de -maisons habitées par des courtiers, des marchands, des employés du -gouvernement, et quelques matelots qui construisent les bâtiments. Il -y a une église schismatique et un pope. Quand la mer refoule les eaux -de l'Okhota, les maisons sont submergées. - -Le commandant me permit de me promener souvent au bord de la mer, -pour que je m'habituasse à l'air humide. - -Un jour, dans une de mes promenades solitaires, je m'assis sur un -tronc d'arbre renversé, et je me mis à contempler cette majestueuse -nature. Tout à coup j'aperçus un jeune homme, beau, élégamment vêtu, -qui venait dans ma direction. Sa vue produisit sur moi une si étrange -impression, que je crus un moment qu'il sortait du fond des eaux. Cet -homme, en m'approchant, me demanda à quelle nation j'appartenais. -«A la plus malheureuse, répondis-je.--Vous êtes donc Polonais,» me -dit-il. Puis il ajouta: «Je connais la Pologne; je m'intéresse à -sa cause... Je suis marchand et envoyé par la chambre de commerce -d'Irkoutsk pour expédier des marchandises par l'Océan; ensuite -je reviendrai en Russie. Si vous avez une famille et des amis, -écrivez-leur, et je vous promets que vos lettres leur parviendront. -En vous faisant cette offre, je ne me dissimule pas les dangers -auxquels je m'expose; mais le profond intérêt que vous m'inspirez -l'emporte sur tout. En rentrant chez vous, vous trouverez tout ce -qu'il faut pour écrire; vos gardiens seront payés par moi, ainsi -ils ne vous trahiront pas.» Il me fit plusieurs questions, puis il -me dit: «Ne faisiez-vous pas partie d'un complot contre la vie de -Catherine II? jamais on n'a envoyé de prisonniers dans ce pays.» Je -répondis que non, et que tout mon crime était d'avoir été plus zélé -et plus dévoué que beaucoup d'autres. A mon tour, je lui demandai -s'il connaissait le sort qu'on me réservait. «Non, me dit-il, car -la terre finit ici; cependant comme il existe une presqu'île qu'on -appelle le Kamtchatka, il serait possible que vous fussiez envoyé -jusque-là. Peut-être la Providence vous délivrera-t-elle un jour; -mais que d'incertitudes!» - -Ce brave marchand me donna un sac de tabac à fumer, ce qui est -très-précieux dans ces contrées; puis un sac de biscuits et quelques -bijoux de peu de valeur. Il me conseilla d'acheter des bijoux le plus -que je pourrais, me disant que l'argent ici n'était rien, et que les -objets fabriqués étaient tout. Il prit mes lettres, qui parvinrent -en Pologne. J'avais adressé, par cette précieuse occasion, une -pétition à Catherine II; ce fut Paul Ier qui la reçut, car Catherine -n'était plus. Cette pétition me rendit à la liberté; mais je n'en -reçus la nouvelle qu'un an après. - -Avant de partir pour le Kamtchatka, car c'était là le lieu de ma -destination, j'achetai une quantité de petits bijoux; mes deux années -de solde de prisonnier, que je venais de toucher, m'avaient mis à -même de faire ces achats. Hélas! tout fut perdu dans un naufrage. - -Le moment de partir était venu: deux vaisseaux quittèrent d'abord -la rade, l'un pour la Nouvelle-Hollande, et l'autre pour l'île -Saint-Élie. - -La matinée était belle et sereine; le soleil éclairait l'horizon; le -vent soufflait de terre, tout semblait favoriser la sortie du port. -Mais à peine les embarcations avaient-elles fait deux milles, qu'un -orage s'éleva; deux chaloupes furent submergées, quinze hommes -périrent et quinze autres se sauvèrent à l'aide des cordes qu'on leur -avait jetées d'un bâtiment. Le lendemain, les flots rapportèrent les -cadavres. - -Quel triste augure pour moi, qui regardais ce spectacle, et qui -allais m'embarquer dans quelques heures! - -Le bâtiment qui devait m'emmener mit à la voile, et je partis. Ce -bâtiment, qui appartenait à la compagnie d'Irkoutsk, allait à la -découverte de nouveaux pays, et devait faire un grand achat de -fourrures. Notre équipage se composait de quatre-vingts hommes. Un -matelot était commis à ma garde. Cet homme avait été capitaine; -mais on l'avait dégradé parce qu'il avait perdu une chaloupe dans -la guerre de Suède. Je lui abandonnais, chaque jour, ma portion de -viande et de poisson, car je dînais avec les marchands; mes procédés -l'attachèrent à moi, et c'est à lui que je dus mon salut. - -Au moment où les voiles déployées poussaient au large, le vaisseau -rencontra un fragment de rocher; le choc fut si violent, que -plusieurs passagers furent renversés, et d'autres seraient tombés -à la mer, s'ils ne s'étaient cramponnés aux cordes. Nous passâmes -un jour et une nuit, tantôt avançant, tantôt reculant; enfin, après -huit jours d'incertitude, nous perdîmes de vue le port. Il m'était -impossible de dormir, et je souffrais cruellement de cette insomnie, -quand mon matelot eut l'idée de me faire donner un hamac; je me mis -dedans, et je parvins à trouver le sommeil. - -Deux Kamtchadales moururent le même jour, et on leur fit les -cérémonies en usage sur mer. Le pope lut les prières; puis les morts -furent placés dans des sacs de cuir remplis de pierres, et on les -jeta dans la mer l'un après l'autre. Le temps était redevenu si -calme à ce moment, que le vaisseau était presque immobile. Nos yeux -plongeaient dans l'abîme, et nous pûmes voir les animaux marins qui -se disputaient les deux sacs et les deux cadavres. Pendant trois -heures le vaisseau resta dans la même position. Quelques passagers -nous dirent que ce calme plat annonçait que Dieu jugeait les morts. - -Après le coucher du soleil, une brise légère enfla les voiles. Nous -vîmes aussitôt la mer couverte de poissons: c'est un signe d'orage, -dirent les matelots. A peine avaient-ils prononcé ces mots, qu'une -vague nous frappa avec violence et renversa plusieurs des nôtres; -puis les matelots virent un oiseau de terre qui s'était perché sur -le mât. Nous commençâmes à nous alarmer sérieusement, parce que nous -nous étions crus loin de terre. Un matelot grimpa au mât, s'empara -adroitement de l'oiseau et lui cassa une aile; comme l'oiseau criait -de toutes ses forces, les autres matelots prirent des cordes et en -appliquèrent vingt coups à leur camarade, en disant que les divinités -maritimes se vengeraient d'une cruauté inutile. - -Les vagues enflaient d'une minute à l'autre; on hissa les voiles. Le -capitaine ne pouvait prendre aucune direction; les vagues couvrirent -bientôt le pont du vaisseau. On ne pouvait plus faire de feu, et -nous étions mouillés, transis de froid et exténués de fatigue. Le -capitaine pensa que nous étions près des îles Kouriles. - -Nous restions depuis quarante-huit heures dans la même position, -quand, au lever du jour, nous aperçûmes des rochers et des animaux de -différentes espèces. Les vagues étaient moins furieuses; les matelots -grimpèrent aux mâts sans savoir quel était le pays dont nous nous -approchions. - -Ce que nous craignions, c'était d'aborder dans une des îles du -Japon, où tant de vaisseaux avaient péri. Le capitaine ordonna le -sondage; le sondeur cria qu'il y avait quatre-vingts toises; un quart -d'heure après, il n'y en avait que quarante. Le bâtiment allait -donc inévitablement échouer; mais par bonheur les bords étaient -sablonneux, et nous échouâmes sans trop d'avaries. - -Le capitaine ordonna de jeter l'ancre; mais il était trop tard: le -vaisseau échoua; les cordes se rompirent et les mâts se brisèrent. -L'eau entra dans le bâtiment; bientôt nous allions être submergés! -Plusieurs des nôtres se jetèrent à la mer pour essayer de se sauver, -les femmes et les enfants périrent. Mon matelot, qui était fort et -vigoureux, se saisit de deux pieux en fer, longs de six pieds; il -m'en donna un, garda l'autre en me disant que nous leur devrions -notre salut; puis il m'entraîna dans le magasin où l'on mettait les -cordes et le goudron. Il se goudronna depuis les pieds jusqu'à la -tête; il me fit la même opération, et je me laissai faire, confiant -en son expérience. «Maintenant, me dit mon matelot, sortons d'ici -et suivez-moi, et surtout obéissez-moi.» Il s'approcha d'un mât -renversé, se mit à cheval dessus, me dit d'en faire autant et de ne -pas lâcher le pieu qu'il m'avait donné. «A présent, ajouta-t-il, -tenez-vous bien ferme: nous allons nous jeter à la mer.» Il n'y -avait que trois pieds d'eau; mais nous aurions eu la plus grande -peine à nous en tirer, parce que nos jambes entraient dans le sable; -cependant il nous restait plus de mille pas à faire pour gagner la -terre que nous voyions devant nous. Nos forces étaient tellement -épuisées, que nous fûmes forcés de nous arrêter un instant. Nous -regardâmes derrière nous, et nous vîmes que les vagues furieuses -ébranlaient le vaisseau et arrivaient sur nous. Mon matelot, aussi -expérimenté que courageux, enfonça mon pieu dans le sable, en fit -autant avec le sien, et me dit de me cramponner à lui et de mettre un -genou par terre. La vague passa par-dessus nos têtes, alla se briser -sur le bord, et revint encore aussi impétueuse au-dessus de nos -têtes. Je fus tellement étourdi, que je faillis abandonner mon pieu. -«Le plus grand danger est passé, me dit mon matelot; il viendra bien -encore une vague, mais celle-ci ne sera rien.» Tout se passa comme il -l'avait prédit, et nous fûmes sauvés. - -Je sentis enfin la terre sous mes pieds, et je m'assis, ou plutôt -je me couchai, exténué de fatigue. La tête me tournait; j'étais -dans un état de stupeur incroyable. Quand j'eus repris mes sens, -mes yeux purent contempler le triste spectacle de notre naufrage! -Notre bâtiment avait échoué sur le sable, et le capitaine, dans une -attitude désespérée, était encore sur le pont avec son monde. Sur -ces entrefaites, nous vîmes des habitants de l'île qui venaient dans -notre direction. Notre premier sentiment fut de l'effroi; car nous -ne savions à qui appartenait cette race d'hommes. Le capitaine fit -chercher tout ce qui restait d'armes, et l'on se mit en garde, après -avoir envoyé quelques matelots bien armés au-devant des habitants. On -ne tarda pas à s'entendre, et nous apprîmes que nous étions dans les -îles Kouriles, qui avaient déjà quelques relations avec la Russie. - -Plus tard, le capitaine, trente hommes armés et moi, nous allâmes -plus avant dans les terres; nous traversâmes de petites rivières -sur des barques de cuir, et nous arrivâmes dans une colonie dont -plusieurs maisons sont recouvertes en peaux de cerf, et bariolées de -différentes couleurs. Les habitants préparent leurs repas dans des -vases en fer, que les Russes leur avaient procurés. Leurs mets se -composaient de graisse de chien marin, de cheval et de grenouilles. -La vue de ces mets nous rebutait; mais, pour ne point irriter ces -sauvages, nous mangions en leur présence des limaçons rôtis, chose -assez friande, et qui nous dispensait de goûter à leur affreux -mélange. Nous les invitâmes à venir sur le bâtiment, et nous leur -fîmes manger des produits européens, car nous n'avions pas tout perdu -dans le naufrage. - -Ce procédé les rendit très-reconnaissants, et ils nous aidèrent -puissamment à réparer les avaries du vaisseau. - -Bientôt nous pûmes nous remettre en mer, et, après quelques jours de -navigation, nous abordâmes les côtes du Kamtchatka. - - -III - - Kamtchatka (presqu'île)--Bolscheretzkoï (ville).--Délivrance de - l'auteur et ses suites.--Départ.--Ygiguinsk (colonie).--Okhotsk - et autres villes de la Sibérie.--Moscou.--Minsk.--Vilna. - -Au moment du débarquement, nous vîmes une foule de Kamtchadales qui -accouraient pour nous voir. On distinguait au milieu de tous le -commandant, vêtu à l'orientale. On me présenta à lui: je lui dis que -j'espérais que mes malheurs m'attireraient sa pitié et son intérêt. -Il me répondit: «Je suis homme, cela suffit; je ferai tout ce qui -dépendra de moi.» Il me mena dans sa demeure, et m'offrit d'excellent -thé avec du lait de biche. Sa femme entra brusquement; mais le -commandant la fit aussitôt sortir: la pauvre créature était folle. -Cette femme appartenait à une ancienne famille polonaise établie dans -la Petite-Russie. - -Le commandant me mena ensuite dans une chaumière où je devais loger. -«Ne soyez pas étonné, me dit-il, nous n'avons point ici d'autres -habitations.» - -Ma chambre contenait une petite table en pierre, des bancs tout -autour et une cheminée au milieu. Les croisées étaient en mica, et -dans le haut il y avait un morceau de glace très-transparente, ce -qui remplace le verre, toujours dangereux à cause des éruptions -volcaniques. - -Je faisais des promenades au bord de la mer, où je voyais, quand -le temps était à l'orage, toutes sortes d'animaux extraordinaires: -c'étaient des baleines, puis des lions, des chevaux, des vaches, des -chiens marins. Quand je m'avançais pour ramasser des coquillages, -j'étais souvent inquiété par de grosses pierres qu'on me lançait -je ne sais d'où. Je cherchai d'où venaient ces pierres, je vis que -c'étaient des ours qui me les jetaient pour me tuer et me dévorer -ensuite; je cessai mes promenades de ce côté. - -En automne, la mer est très-houleuse dans ces contrées. La terre -tremble lorsque les flots se brisent contre ses bords. Les journées -sont sombres, et les nuits tout à fait noires. Pendant le flux et le -reflux, les chiens, qui se nourrissent de poisson, poussent des cris -plaintifs, et les ours leur répondent. Les volcans, pendant cette -crise de la nature, vomissent du feu et des cendres. - -L'exil dans ce pays était un supplice au-dessus de mes forces; mais -comment fuir? Mon hôte et gardien était aussi un exilé; je lui -confiai mes projets, je lui demandai ses conseils; non-seulement il -consentit à m'aider, mais il me dit qu'il s'enfuirait avec moi. -Nous devions partir dans deux traîneaux attelés de sept chiens; -les chiens, dans ce pays, marchent intrépidement aux bords de la -mer; nous arriverions ainsi dans le pays de Tchouktschi, voisin de -l'Amérique septentrionale; mais avant l'exécution de notre projet, je -reçus l'ordre de ma délivrance. - -J'étais donc libre, j'allais revoir la Pologne! hélas! j'en étais -bien loin, mais l'espoir me soutenait. Je m'embarquai par la première -occasion; ma traversée ne fut pas plus heureuse que l'autre. L'eau -douce nous manqua, et nous fûmes obligés de relâcher dans le port de -Bolscheretzkoï, où nous restâmes quelques jours. - -Je trouvai là des Sibériens, des Moscovites et quelques exilés. Dès -qu'on sut que j'étais Polonais, on me dit que c'était dans ce pays -que Beniowski avait été exilé; on me raconta son séjour, sa fuite; -on me parla des Kamtchadales qui l'avaient accompagné et qui étaient -arrivés avec lui jusqu'à Paris, et il se trouva que ces mêmes -Kamtchadales avaient été mes gardiens pendant mon exil. - -[Ici l'auteur raconte en peu de mots l'histoire du même prisonnier, -dont on trouvera les détails dans notre publication intitulée: _Vie -et Aventures du comte Maurice-Auguste Beniowski_.] - -Les Kamtchadales, poursuit-il, qui avaient suivi Beniowski, finirent -par rentrer dans leur patrie, et c'étaient précisément ceux qui -avaient été mes gardiens, comme je l'ai dit tout à l'heure. - -Je reviens à ma propre histoire. - -Avant que je reçusse l'ordre qui devait me délivrer, j'étais plongé -dans une affreuse tristesse; je croyais ne jamais revoir ma patrie, -je me voyais déjà victime d'un lâche assassinat. Un jour mon -hôte entra chez moi, pâle d'émotion, en me disant qu'un vaisseau -approchait du port. «Doit-on se réjouir? lui dis-je.--Mais on ne sait -si c'est la joie ou la douleur qu'il apporte,» reprit-il. - -Deux heures après, le commandant et le capitaine du vaisseau vinrent -chez moi; je pensai qu'ils m'apportaient mon arrêt de mort; ils -m'annonçaient que Paul Ier me rendait la liberté. Je ne pouvais -croire à leurs paroles; il me semblait voir de ma fenêtre un bûcher -allumé; j'allais mourir, je le croyais, et la foule qui accourait -dans la direction de ma maison augmentait ma certitude; on accourait -pour voir mon supplice! Le commandant et le capitaine ne savaient -comment me persuader. «Tant mieux, m'écriais-je toujours, je ne -souffrirai plus!» Enfin, le capitaine tira de sa poche un papier et -me le fit lire; c'était l'ordre qui rendait à la liberté Kosciuszko, -Waswrzecki, Niemcewiz, Potocki, etc., chefs des Polonais insurgés. -Je ne doutai plus, et je m'abandonnai à la joie. Je voulus quitter -ma chaise pour prendre les mains du capitaine et lui témoigner ma -reconnaissance, mais je tombai à terre sans mouvement. Le commandant -fit apporter une liqueur forte qui ressemble à l'esprit-de-vin et -qu'on fait avec les herbes du pays; on ouvrit ma bouche, que je -tenais convulsivement serrée, et on me fit avaler quelques gouttes de -cette liqueur, qui me ranimèrent un peu; mais j'étais comme un homme -ivre. Ensuite on me saigna avec une espèce de lancette en pierre -très-fine et très-aiguë; il ne sortit que fort peu de sang. - -Quelques moments après, je repris mes sens, et je demandai au -commandant la permission d'aller me promener au bord de la mer. -«Vous êtes libre maintenant, me dit-il, et il dépend de vous de vous -promener seul ou de vous faire accompagner.» Ces paroles, plus que -tout, me donnèrent la conscience de ma liberté. Je me rendis au bord -de la mer avec mes deux gardiens. Ma pauvre tête était dans un grand -désordre. Les vagues, les oiseaux qui volaient au-dessus de la mer -me semblaient des processions qui venaient au-devant de moi; je -voyais des prêtres qui portaient la croix; j'entendais des chants -polonais.... Je courus pour saisir cette vision, et je me serais jeté -dans la mer si mes gardiens ne m'avaient retenu. - -En revenant de ma promenade, j'eus peine à traverser la foule qui -se pressait devant ma maison; tout ce monde voulait me voir pour -me féliciter. Les femmes m'offrirent des fruits et des poissons. -Je trouvai sur ma table de pierre un petit pain de sucre, une -bouteille de rhum et un paquet de bougies. Le cadeau m'avait été -fait par un marchand qui se trouvait à bord. Mon hôte m'annonça que -le ministre de la religion allait venir chez moi avec les chantres -de l'église. Le prêtre, âgé de quatre-vingts ans, arriva dans ses -habits sacerdotaux et suivi de six chantres. Pour le recevoir plus -dignement, j'allumai des bougies et je sortis de mon portefeuille une -petite image de saint Jean-Baptiste que j'avais achetée en Russie. Le -prêtre commença par chanter les quatre évangiles, et les chantres -lui répondirent. Tous les assistants pleuraient d'attendrissement, -et moi, qui ne me souviens guère d'avoir pleuré, je me mis à -sangloter en poussant de grands cris. Ces larmes me soulagèrent, -j'eus moins d'oppression, et ma tête si bouleversée revint à la -raison. Ne sachant comment témoigner ma reconnaissance pour toutes -les bontés qu'on avait pour moi, je proposai de faire du punch; -cette proposition fut bien accueillie, et pendant qu'on savourait -cette excellente boisson, le prêtre et le commandant disaient qu'ils -n'avaient plus l'espoir de revoir leur patrie. «Et vous, ajouta le -commandant en se tournant vers moi, vous serez forcé de rester ici -encore trois ans.--Je suis donc trahi! m'écriai-je avec effroi.--Non, -répliqua-t-il, mais le vaisseau qui vous apportait la liberté repart -demain et ne reviendra que dans trois ans; c'est alors qu'il vous -emmènera.» - -Les sibylles et les devineresses jouent un grand rôle dans ce pays, -et on les consulte même à défaut de médecin. Le commandant en fit -venir deux pour qu'elles me dissent mon avenir. Elles arrivèrent le -soir, vêtues d'une façon singulière, toutes couvertes de coquillages -et de souris empaillées. Leurs visages étaient tatoués. L'une d'elles -brûla un os au-dessus d'une lampe, et l'autre sautait, regardant le -ciel en pirouettant, puis rentrant pour dire à sa compagne ce qu'elle -avait vu. - -Le commandant, à l'aide d'un interprète, leur demanda ce qu'elles -pensaient de mon avenir? «Je pense, répondit celle qui brûlait un os -au-dessus de la lampe, qu'il arrivera sous peu un vaisseau portant -des hommes de différentes couleurs et qu'on n'avait pas vus depuis -bien longtemps. Nous nous réjouissons peu de la présence de cet -étranger, car nous le voyons debout sur le seuil, vêtu de blanc et -emportant ses effets.» La société se sépara, et je restai plongé dans -mes pensées. - -Je perdis le sommeil, j'avais des oppressions, et mes forces -m'abandonnaient. Quelques jours après, le commandant vint m'annoncer -qu'un bâtiment anglais, sans mât et séparé de sa flotte, entrait -dans le port, portant des dépêches qui devaient être expédiées à -l'ambassadeur anglais qui résidait à Saint-Pétersbourg. - -Le commandant était dans un grand embarras; il n'avait point de -bâtiment disponible, et il fallait exécuter les ordres sur-le-champ, -car l'Angleterre était en paix avec la Russie en ce moment. - -Pour obvier à ces difficultés, on répara le bâtiment en toute hâte, -et il put se rendre à sa destination. - -Dans les premiers jours de novembre, les bords de la mer furent pris -par les glaces; toutefois le commandant conçut le projet de faire -une expédition aventureuse à Okhotsk. On avait tenté sans succès -plusieurs expéditions de ce genre; mais les unes avaient péri par le -froid, et les autres avaient été attaquées par les Tschouktschi. - -Le commandant prit, pour cette expédition, trois cents chiens et -cerfs, plusieurs interprètes bien armés, puis du poisson salé et -des provisions de tous genres. Le voyage qu'il allait entreprendre -par terre était deux fois plus long que par mer et bien autrement -dangereux. Je le priai néanmoins de m'emmener avec lui; mais il s'y -refusa, en me disant que je ne pourrais pas supporter la fatigue et -la rigueur du froid; cependant j'insistai tellement qu'il finit par y -consentir. - -Il fit faire des traîneaux dont l'intérieur était garni de peaux -d'ours et de cerfs, et dont la forme ressemblait à celle d'un -carrosse. Nous partîmes dans le milieu du mois de novembre 1798. -J'avais dans mon traîneau deux grands chiens à longs poils; sans -eux j'aurais gelé de froid. Treize chiens tiraient chaque traîneau, -mais un seul servait de guide. Un Kamtchadale s'assied devant; comme -il est muni de patins, il préfère souvent marcher, et court aussi -vite que le traîneau; il tient dans sa main un long bâton ferré, -garni de clochettes en haut; le fer du bâton sert pour arrêter -les traîneaux, et les clochettes remplacent le fouet; les chiens -redoutent ce bruit plus que tout autre. Le chien qui est en tête se -retourne à chaque instant pour recevoir les ordres du conducteur. -Rien de plus difficile que de s'orienter, car il n'y a aucune route -tracée: tantôt il faut côtoyer la mer, et tantôt il faut gravir les -montagnes. Avant notre départ, le prêtre nous bénit, et il me donna -une médaille d'argent avec une croix autour de laquelle était gravée -cette inscription: «Nous te disons adieu, en attendant notre deuxième -résurrection.» - -Nous étions trente hommes et cent chiens. Quand nous eûmes gagné la -mer Glaciale, toute la suite cria à tue-tête et agita les clochettes; -les chiens effrayés partirent comme l'éclair. Quand ils sont trop -fatigués, ils vont moins vite, et le soir on leur donne pour toute -nourriture un petit poisson sec. - -Le sixième jour nous approchâmes d'une colonie. Les habitants nous -parfumèrent dès notre arrivée, dans la crainte que nous ne leur -apportassions la petite vérole. Le prêtre nous avait accompagnés dans -ce périlleux voyage avec l'intention de revenir après la première -halte. - -Après trois jours de repos, le prêtre nous quitta, et nous nous -remîmes en route. Pendant quinze jours nous ne vîmes aucune -habitation: tout à coup nous rencontrâmes une bande de Tschouktschi, -et nos interprètes nous dirent que c'étaient ceux qui haïssaient les -Sibériens et les Moscovites, mais que nous pourrions les adoucir -en leur donnant du tabac et quelques petits bijoux. Par ce moyen -nous échappâmes à la cruauté de ces sauvages. Mais, tout en faisant -les cadeaux, nos interprètes, qui connaissaient parfaitement les -Tschouktschi, leur dirent qu'ils escortaient un illustre prisonnier, -victime du tzar; que ce prisonnier avait été puni parce qu'il aimait -sa patrie et qu'il avait combattu pour elle. Cela fit sur eux la plus -grande impression, et nous pûmes continuer notre route sans danger. - -Nous arrivâmes à une colonie appelée Ygiguinsk. Là, je tombai malade -et faillis mourir: un soldat me saigna et me tira deux bouteilles de -sang. J'étais d'une extrême faiblesse, et il fallait se remettre en -route au milieu d'une neige qui rendait les chemins impraticables; -puis, nos provisions finissaient, et nos chiens se dévoraient entre -eux pour ne pas mourir de faim. Enfin, à travers mille dangers, en -proie à toutes les privations, nous arrivâmes à Okhotsk. - -Je trouvai à Okhotsk le même commandant qui, jouissant de l'impunité, -s'empara d'une grande partie des curiosités que j'avais ramassées -dans mes voyages. Ce que j'ai pu lui soustraire, je l'ai remis au -temple de la Sibylle, à Pulawy et à Poryck (villes polonaises). Je -fus obligé de rester deux mois à Okhotsk, tant j'étais faible et -souffrant. - -Il me vint à la poitrine une tumeur qui avait l'épaisseur et la -largeur d'une orange; elle me causait des étouffements et des nausées -insupportables. Néanmoins je pus poursuivre ma route, et j'arrivai à -Irkoutsk, après avoir passé par Yakoutsk. - -A Irkoutsk, on prit mon passeport pour l'examiner, et les habitants -arrivèrent de tous les côtés pour me voir; mon costume kamtchadale -excitait partout la curiosité. Le commandant vint au-devant de moi -et m'indiqua un logement, puis il me dit que le gouverneur général -m'invitait à passer chez lui; mais je demandai le temps de pouvoir me -présenter dans un costume plus convenable. Trois jours me suffirent -pour me faire faire des habits à l'européenne, et je suivis le -commandant chez le gouverneur général. L'hôtel de ce dernier était -gardé par deux cents soldats. Dans la première salle, je vis quelques -généraux décorés; ils se tenaient là humblement, attendant les -ordres, car le gouverneur a entre ses mains le droit de vie et de -mort. - -Aussitôt qu'on lui eut annoncé mon arrivée, il vint au-devant de moi, -me prit par la main, m'introduisit dans son cabinet et me présenta -au général Soummoff, qui venait de Saint-Pétersbourg pour passer en -revue les garnisons de ces contrées. Tous deux me dirent les choses -les plus flatteuses sur mon caractère et mon patriotisme. - -Soummoff me dit: «Je ne vous ai vu qu'à travers le bruit des -armes et la fumée de la poudre, et j'avais un grand désir de vous -connaître.--Moi, reprit le gouverneur général, j'ai beaucoup entendu -parler de vous; je sais que vous êtes haut placé dans l'esprit de -Kosciuszko, et c'est ce qui m'a engagé à me rapprocher de vous; -j'estime les hommes qui aiment leur patrie. Je connais la Pologne; -j'ai passé plusieurs années dans ses garnisons, et j'ai beaucoup de -sympathie pour le caractère polonais.» Il parlait bien notre langue, -et j'eus un grand plaisir à l'entendre. Ce gouverneur général était -natif du Hanovre; il s'appelait Christophe Andreïewitsch Treïden. -Malgré la sévérité de Paul Ier, il savait adoucir le sort des exilés. -Il pensait que le plus souvent le caprice détermine les ordres du -tzar. - -Le général Soummoff m'invita un jour à dîner: je trouvai sa table -somptueusement servie; la plupart des convives étaient des femmes de -haut rang qui venaient rejoindre leurs maris dans l'exil. - -Après ces honneurs, vinrent les affaires d'argent. Le trésorier de -la couronne me fit dire que j'eusse à rembourser au gouvernement ma -pension annuelle de prisonnier, qu'on m'avait payée pendant deux -ans. Je me trouvais dans l'impossibilité de répondre à la demande, -ou plutôt à l'ordre qu'on me donnait; mais une main amie vint à mon -secours. Thadée Widzki, ancien colonel polonais, m'avança la somme -nécessaire, et je lui en serai éternellement reconnaissant. - -En partant d'Irkoutsk pour me rendre à Tobolsk, je pris un domestique -qui buvait outre mesure, et qui, quand il était ivre, engageait mes -postillons à me tuer. Un postillon vint me le dénoncer, et voici ce -que je fis pour m'en débarrasser. J'achetai de l'eau-de-vie, et je -lui en fis boire à tous moments de grandes rasades; il ne se faisait -pas prier, comme on le pense, et il en but tant qu'il finit par -s'endormir. Je le laissai à un relais dans cet état, et je n'entendis -plus parler de lui. - -Il y a trois mille werstes (sept cent cinquante lieues) de Yakoutsk -à Tobolsk. Le pays est boisé, marécageux et désert; les routes sont -remplies de troncs d'arbres, ce qui rend le voyage difficile et -souvent périlleux, car on est heurté à chaque pas. Mais, à partir -d'une plaine qu'on appelle Barabinskaïa, le terrain devient fertile, -couvert d'une herbe rougeâtre, ou d'un sel qui sort de dessous terre. -Les lacs et les rivières sont poissonneux et ombragés par des -peupliers. Nous aperçûmes dans plusieurs endroits des tertres assez -élevés et entourés d'arbres; ce sont des _tumulus_ (tombeaux) qui -remontent à l'antiquité la plus reculée. - -En arrivant à Tobolsk, je me procurai un logement bien chaud, et je -fus pris à l'instant d'affreuses convulsions: j'eus le délire, et je -crus que j'allais expirer. - -Je rencontrai à Tobolsk plusieurs Polonais exilés par l'ordre de -Paul. Kouscheloff était alors gouverneur général: c'était un homme -probe, délicat et juste. Il m'invita à dîner plusieurs fois, et -m'offrit généreusement trois cents roubles; cette offre me fut d'un -grand secours, car je n'avais plus d'argent. Dès que je fus dans ma -patrie, je m'acquittai de cette dette. - -En quittant Tobolsk, je pris la route de Moscou: je me rapprochais -de ma patrie. Au dernier relais, je demandai à mon postillon quels -étaient les meilleurs hôtels; il me répondit que c'étaient ceux de -_Constantinople_ et de _France_: je me fis conduire à l'hôtel de -France. - -L'hôtesse parut surprise de mon étrange costume, car le froid du -pays m'avait forcé à reprendre mes habits kamtchadales; mais elle -fut, malgré cela, d'une politesse extrême. Ensuite elle me demanda -mon passeport, et me fit quelques questions sur ma personne; je lui -racontai rapidement mon histoire, qui parut vivement l'intéresser: -«Soyez prudent, me dit-elle, soyez-le avec tout le monde sans -exception.» - -Il me restait, pour toute fortune, quinze roubles, et mon hôtesse -m'avait annoncé que je paierais cinq roubles par jour pour la table -et le logement; j'aurais pu m'inquiéter, mais je me fiais à la -Providence. - -Le soir, je crus devoir dire à mon hôtesse que je manquais d'argent. -«Ne vous inquiétez pas, me dit-elle, vous n'aurez rien à payer, -et, en outre, voilà cent roubles qu'on vous prie d'accepter.» Je -lui témoignai ma reconnaissance, et la suppliai de me dire à qui -j'étais redevable, pour que je pusse m'acquitter un jour; mais elle -me répondit que c'était un secret qu'il ne lui était pas permis de -révéler. - -Trois jours après mon arrivée, le général Kavergine, chef de la -police, me fit appeler chez lui pour me conduire chez le gouverneur -général prince Soltikoff. Le prince commandait en Ukraine en 1794, -au moment où je quittais cette province pour rejoindre Kosciuszko. -Il me parla en polonais, et me raconta les persécutions qu'il avait -souffertes, sous Catherine, pour m'avoir laissé partir. - -Je quittai enfin Moscou, je traversai la Russie-Blanche, Minsk, et -j'arrivai à Vilna (1799). Je respirais l'air natal; je revoyais ma -chère patrie, après avoir enduré un supplice de cinq ans!... - - -FIN - - - - -TABLE - - - AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS. 1 - - CHAPITRE I - - Voyages du professeur Gmelin, membre de l'Académie - de Saint-Pétersbourg, dans les années - 1733-1737. 3 - - I - - Catherinenbourg (ville).--Mines et fonderies.--Tobolsk - (capitale).--Fêtes de carnaval.--Carême.--Noce - tatare.--Courses de chevaux.--Pâques.--Fêtes - des morts.--Gouvernement et habitants de la - province.--Irtisch (fleuve).--Steppe.--Yanuschna - (fort).--Un lac salé.--Mines.--Obi (fleuve).--Kusnatzk, - Tomsk, Jeniseisk et Krasnojarsk (villes). 5 - - II - - Nikolskaia-Sastawa--Baïkal (lac).--Selinginsk - (ville).--Frontière de la Chine (bureau de - péage).--Irkoutsk (capitale).--Ilimsk (ville).--Tunguses - (habitants).--Yakoutsk (ville).--Monts - d'aimant.--Retour. 62 - - - CHAPITRE II - - Péninsule du Kamtchatka, explorée dans les années - 1770-1771, par le comte Beniowski. 119 - - - CHAPITRE III - - Captivité et séjour du général Kopec (Joseph), - en 1795-1799. 133 - - I - - Kiew, Smolensk, Moscou, Kazan (villes). 135 - - II - - Nijni-Oudinsk et Irkoutsk (villes).--Kiringa - (colonie).--Yakoutsk et Okhotsk (villes).--Générosité - d'un marchand.--Embarquement.--Naufrages.--Iles - Kouriles. 144 - - III - - Kamtchatka (presqu'île).--Bolscheretzkoï (ville).--Délivrance - de l'auteur et ses suites.--Départ.--Ygiguinsk - (colonie).--Okhotsk et autres - villes de la Sibérie.--Moscou.--Minsk.--Vilna. 163 - -[Déco] - - Tours.--Imp. Mame. - - - - - -End of Project Gutenberg's Voyages en Sibérie, by Kubalski Nikolai-Ambrozy - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES EN SIBÉRIE *** - -***** This file should be named 52431-0.txt or 52431-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/4/3/52431/ - -Produced by Isabelle Kozsuch, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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