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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: L'art ochlocratique - salons de 1882 & de 1883 - -Author: Joséphin Péladan - -Commentator: Jules Barbey d'Aurevilly - -Release Date: June 9, 2016 [EBook #52288] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ART OCHLOCRATIQUE *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - JOSÉPHIN PÉLADAN - - - LA - DÉCADENCE ESTHÉTIQUE - - - L'ART - OCHLOCRATIQUE - - AVEC UNE LETTRE DE - JULES BARBEY D'AUREVILLY - & LE PORTRAIT DE L'AUTEUR - - _Héliogravé par Dujardin, d'après une photographie de Cayol._ - - PARIS - CAMILLE DALOU, ÉDITEUR - 17, QUAI VOLTAIRE, 17 - - 1888 - - Tous droits réservés. - - - -L'ART OCHLOCRATIQUE - -TOME PREMIER - -[Illustration: Frontispice] - - - - JOSÉPHIN PÉLADAN - - LA - DÉCADENCE ESTHÉTIQUE - - I - - L'ART - OCHLOCRATIQUE - - SALONS DE 1882 & DE 1883 - - AVEC UNE LETTRE DE - JULES BARBEY D'AUREVILLY - & LE PORTRAIT DE L'AUTEUR - - _Héliogravé par Dujardin, d'après une photographie de Cayol._ - - - PARIS - - CAMILLE DALOU, ÉDITEUR - 17, QUAI VOLTAIRE, 17 - - 1888 - Tous droits réservés. - - - - -A - -MADAME CLÉMENTINE H. COUVE - - - _Madame_, - -_Daignez permettre cette salutation et que Votre nom sourie sur -mon œuvre._ - -_Parmi les Grandes Dames, patronnesses de_ l'éthopée _qui ont osé -applaudir mes audaces, je Vous salue la première._ - -_Accueillez cet hommage de respect, d'admiration et de gratitude -comme l'eût accueilli une de ces princesses de la Renaissance, -dignes sœurs des Vinci, des Alberti, des Ficin._ - -_En ce temps faste, quatre personnages jouaient toute la comédie -humaine sous le ciel italien._ - -_Le pape, le condottiere, l'artiste et la princesse. Ils croyaient -à l'Église et à la Gloire; ils se sentaient immortels et voulaient -ne pas mourir, même pour ce monde périssable; et tous quatre -s'émulant et collaborant à une noble conquête de la mémoire -humaine: le condottiere se blasonnait des clés vaticanes et -l'artiste portait les couleurs des princesses._ - -_Ce commerce grandiose de l'homme du Verbe et de l'homme du -Glaive; ce doux commerce de l'homme du Rêve et de l'être -irréel--s'accomplissaient en rituel majestueux de la culture et de -l'individualisme: l'époque qui les vit s'en est appelée belle._ - -_Certes le péché grouillait, la passion ardait, l'entité dévorait -autour d'elle; mais ces heurts jetaient de la lumière; on ne vit -lors ni vertu médiocre, ni vice tempéré._ - -_En la presqu'île sainte, le cœur battait plus haut que la -bannière et les pensées valaient les noms._ - -_Aujourd'hui! las, le pape est prisonnier des faquins; le -condottiere s'appelle, ô dérision, matricule tant, l'artiste est -livré aux bêtes et la princesse... comme disparue._ - -_L'esthète, à qui Dieu a commis la décoration de la terre, cherche -opiniâtrement, à travers le pandémonium ochlocratique, les membres -épars du Grand Orphée latin._ - -_Quelle joie à la rencontre d'une survivante de la Grande -Race,--qui a ses papiers en Platon et sa primitive histoire au -Sepher d'Hahnock!_ - -_Cette joie, Madame, Vous me l'avez donnée, glorieusement._ - -_L'Abstrait seul existe: l'idée seule est vivante: devant un -Verbe entêté de Beau, les faits se pulvérisent en non-lieu; il -ment, le méchant qui voit l'avènement de l'ombre: il ment, il y a -intermittence de lumière, voilà tout!_ - -_Ce qui diffère entre 1400 et 1888 ne diffère qu'à la rue._ - -_Au Louvre, au Vatican, à Notre-Dame; au grenier du savant, -au laboratoire du mage, au boudoir des Platanes; rien n'est -changé.--Et Vous êtes, Madame, la réalité répondante à cette -exhortation de_ Galateo (_ep. III_), «Incipe aliquid de viro -sapere, quoniam ad imperandum viris nates es. . . . . . . . . . . -. . . . . . Ita, fac, ut sapientibus viris placeas, ut te prudente -et graves viri admirentur et vulgi et muliercularum studio et -judicia despicias.» - -_Au cœur de la Provence démocratique, Vous êtes Italienne du -patriciat; Les Platanes respirent l'humanisme et non le félibrige_: - -_J'exprime ici le suffrage que mon maître Léonard, le demi-dieu, -eût exprimé en donnant une sœur à sa Lise, par Votre icone; -n'avez-Vous pas du reste conquis l'hommage de celui qui incarne -tout le feu d'un quattrocentiste,--Jules Barbey d'Aurevilly._ - -_J'aurais pu déjà Vous traiter, Madame, insolemment de confrère: -voyez que je néglige Votre écriture parmi Vos rayonnements; le -grand mérite d'une femme, ce n'est jamais ce qu'elle fait mais -bien ce qu'elle inspire: le mirage qu'elle produit aux yeux -léonins et aquilins; et réapparaître princesse au sentiment des -florentins survivants, voilà, Madame, Votre incomparable prestige._ - -_Vous avez écrit, comme il convient, par intermède aux discours, -aux rêves et aux prières._ - -_La fluide délicatesse de Gabriel Rossetti Vous séduisit: et à -travers Votre doux cœur les brumes de ce poète se filtrèrent -en adamantines gemmations. La_ Maison de Vie _passait pour -intransportable en français, Vous l'avez traduite mot à mot, comme -François Ier voulait emporter la Maison Carrée pierre à pierre. -Cela ne suffisait pas à Votre subtilité. A côté de la version -servile et littérale, Vous avez paraphrasé: avec quel art de la -nuance, de la pénombre d'expression, je ne saurais le dire._ - -_Le ménestrel de la_ Damoiselle Élue _Vous a d'inouïes -obligations. Comme Audran corrigeait la ligne d'un Titien en -le gravant, Vous avez donné à Votre version littéraire une -définitivité nerveuse, précise et colorée qui fait le texte -semblable à une ébauche que Vous auriez finie en tableau._ - -_Mais voici mieux; puisque voici Vôtre._ - -_Consciente que de l'écritoire féminine aucun livre n'est jamais -sorti, mais d'admirables morceaux, Vous n'avez pas prétendu -à l'œuvre méthodique; impressions tantôt lyriques, tantôt -analytiques, Vous avez parfait d'incisives notations et de beaux -poèmes en prose._ - -_Votre_ Cauchemar de la Vie, _cette fantaisie shakespearienne, -la_ Plainte de la Chimère _qui s'intercalerait impunément dans -Flaubert, pour ne citer que deux proses, valent parmi les -meilleures pages jaillies d'une main de femme depuis George Sand_. - -_Le devoir néo-platonicien de retrouver les Diotime, les Beatrice, -les marquises de Pescaïre, le devoir esthétique de magnifier la -beauté, triplement couronnée de vertu, d'intelligence et de -bonté, je le commence par Vous, Madame_. - -_Des trop brèves heures florentines avec Votre cher époux, -écoulées aux Platanes; des heures d'Aurevillyennes ensemble -vécues; de notre intimité d'auteur à préfacier_: - -_Ici se perpétuera le souvenir pieux d'un passant dont Vous avez -ébloui les rêves et un moment arrêté le regret des époques mortes._ - -_Le plus respectueux de Vos admirateurs._ - - Joséphin Péladan. - -Paris, mai 1888. - -[Illustration: Vives unguibus et morsu] - - - - -LA DÉCADENCE LATINE s'ouvre par une parole d'Aurevillyenne, - -Je veux un pronaos semblable d'honneur et de fortune à LA -DÉCADENCE ESTHÉTIQUE. - -Et comme je me suis fait une préface avec un article, - -Je me pare ici d'une lettre. - - J. P. - -[Illustration: Vives unguibus et morsu] - - - - - _Mon très cher Monsieur Péladan_, - - -_Je vous remercie de l'émotion que vous venez de me donner. J'ai -lu hier votre troisième article, dans l'_Artiste, _que vous m'avez -fait envoyer_. - -_Il est très digne des deux premiers, et, réunis en volume, ils -vont faire un superbe livre._ - -_Je n'ai rien lu--en esthétique--de cette compétence,--de cette -science et de cette éloquence._ - -_Et quelle acuité dans l'aperçu!_ - -_Comme critique d'art, vous êtes supérieur aux autres,--non -par comparaison avec eux,--mais vous l'êtes absolument,--en -vous isolant,--et quand_ il n'y aurait pas d'autres _à qui vous -comparer,--et que vous écrasez_. - -_J'ai aussi à vous remercier, cher Monsieur Péladan, de l'énorme -place que vous me faites tenir dans votre beau travail. Mais ne -croyez pas que mon jugement sur vous soit de la reconnaissance. -Quand je vous dis supérieur, je vous parle avec la franchise d'un -ingrat... Je ne le suis pas cependant. Vous n'avez pas seulement -parlé de moi, mais vous avez pensé à moi pendant tout le temps que -vous avez écrit vos articles. Positivement, je vous ai hanté, et -ce m'est un charme!_ - -_Cette immanence de mon souvenir retrouvé à toute ligne de votre -œuvre m'a donné une sensation nouvelle et délicieuse._ - -_C'est la première fois que j'ai senti l'orgueilleux plaisir -d'avoir pénétré si avant dans la pensée de quelqu'un._ - - * * * * * - - JULES BARBEY D'AUREVILLY. - -Paris, ce dimanche 20 août 1883. - -[Illustration] - - - - -LE SALON DE 1882 - -CONSIDÉRATIONS ESTHÉTIQUES - - -I - -LE MATÉRIALISME DANS L'ART - -Il existe un parallélisme synchronique entre les idées et les -œuvres d'un siècle, ses pensées et ses actes, son art et sa -philosophie, sa poésie et sa religion. Le livre, le monument, la -fresque expriment par ces modes différents les mots, les lignes, -les couleurs, une même chose: l'état de l'âme d'une époque. Ainsi, -l'art s'élève ou déchoit, selon que les cœurs se rapprochent ou -s'éloignent de Dieu. - -Ouvrons l'histoire. - -L'idée de Platon est plastique, comme la forme de Phidias, comme -le plan d'Ictinus. - -Les caractères du peuple romain: vanité, cruauté, utilitarisme, -sont écrits sur les édifices qui lui sont propres: l'arc de -triomphe, l'amphithéâtre, l'aqueduc. - -L'art des catacombes, né sur la tombe des martyrs, est aussi -distant d'Apelles ou de Zeuxis, que l'Évangile l'emporte sur les -_Pensées_ d'Épictète ou de Marc-Aurèle. Même dans les symboles que -les premiers chrétiens empruntent au paganisme expirant, l'idéal -est changé. Il quitte le corps pour l'âme, la terre pour le ciel, -l'homme pour Dieu. La promesse du ciel ouvre toutes grandes les -ailes de l'âme et les artistes, qui sont des saints, mettent leurs -cœurs pleins de Dieu dans leurs œuvres gauchement sublimes. - -Pendant la période byzantine, l'art est d'un hiératisme farouche, -le dogme se raidit contre les chismes et les oppositions qu'il -rencontre. Au dixième siècle, le christianisme s'assied, solide: -c'est le roman. Au treizième, la religion triomphante joint les -mains dans l'arc en tiers point; chaque travée est une orante -géante et l'âme des peuples s'élance vers Dieu avec la flèche -des cathédrales. Thomas à Kempis écrit _l'Imitation_; Jacques de -Voragine, _la Légende dorée_; Vincent de Beauvais, le _Speculum -universale_. L'épée sainte des croisés écrit la plus grande geste -des temps modernes. C'est l'ogival. - -En Italie, saint François d'Assises chante l'Amour divin. Voici -les Christ du Margharitone, les vierges de Cimabué. Giotto est là, -le bienheureux Frère Angélique le suit. L'art primitif s'épanouit -en Dieu, quand soudain un mirage égare tous les esprits: c'est la -Renaissance. On croit retrouver l'antiquité, on ne retrouve que -Rome, cette caricature d'Athènes. Léonard, Michel-Ange, Raphaël -écrivent les grandes odes du Cenacolo, de la Sixtine et des -Chambres, mais le grand art est fini. Ce n'est plus le temps où -Dante descendait aux enfers, c'est celui où Savonarole monte sur -le bûcher, tandis que le duc de Valentinois s'ébat par l'Italie, -comme un tigre dans sa jungle. - -Derrière Ovide et les marbres de Paros, le grand Pan reparaît, et -déchaîne la bête qui est dans l'homme. - -Au souffle sec et court de la Réforme, l'art allemand s'éteint et -descend dans la tombe d'Albert Dürer. - -Les Van Eyck, Hemling, disparaissent sous le vermillon sensuel de -l'école d'Anvers. - -Le silence se fait autour des Carpaccio et des Bellin, tandis que -Tintoret et Véronèse sonnent leur fanfare de volupté. L'Espagne, -qui garde sa foi, a Murillo, Zurbaran, Ribalta, Joanès. - -La France a Lesueur et Philippe de Champaigne, le janséniste; mais -sa gloire est dans les verrières de ses vieilles cathédrales. - -Au dix-huitième siècle, on n'a plus que de l'esprit. L'homme du -siècle, Arouet, le pousse si loin, que cela ressemble à du génie. - -Puis, la canaille envahit la scène de l'histoire, conduite par les -avocats. - -Ce coup d'œil cursif sur le passé prouve la vérité de ce mot -d'Ingres: _Pour faire une œuvre, il faut avoir quelque élévation -en l'âme et foi en Dieu_. Eh bien, aujourd'hui, on nie l'âme dans -l'art! comme on nie l'âme dans l'homme. Le génie est une fonction, -l'idéal une balançoire. Au matérialisme scientifique de Darwin -correspond le matérialisme littéraire de M. Zola. Aux platitudes -de MM. Sarcey, About, Scherrer, les croûtes de MM. Ortego, -Casanova et Frappa font écho. Renan est plus lu que Lamartine et -Ohnet que Balzac. - -M. Taine, dont les _Origines de la France contemporaine_ ont -rendu à la critique un fort grand service, s'est chargé, bien -étourdiment, de formuler l'esthétique nouvelle. - -M. Taine est un élève de Stendhal et l'on sait que ce dernier -hésitait entre le _Pâris_ de Casanova et le _Moïse_ de -Michel-Ange. Les deux volumes du voyage en Italie du grand -historien navrent de positivisme. - -A Milan, devant la scène de Sainte-Marie-des-Grâces, il trouve que -Léonard n'a eu d'autre but que «de représenter autour d'une table -des Italiens vigoureux.» - -Au palais Pitti, la _Vierge à la Chaise_ lui semble «une sultane -sans pensée ayant un geste d'animal sauvage.» Au Campo Santo, il -ne trouve pas «la riche vitalité de la chair ferme.» - -A la Sixtine, il s'étonne qu'on n'efface pas les fresques de -Signorelli, Botticelli, Ghirlandajo, quand Michel-Ange est là -qui apprend «ce que valent les membres, la charpente humaine et -l'assiette de ses poutres.» - -Pour lui, Raphaël «sent le corps animal comme les anciens et tout -ce qui dans l'homme constitue le coureur et l'athlète.» - -Enfin, il se résume ainsi: «il n'y a que la forme extérieure qui -existe, et il faut suivre la lettre de la nature», «il ne faut -chercher que le corps bien portant.» - -Faites de l'histoire, M. Taine, et laissez là l'esthétique; ou -bien dites-moi si c'est la forme extérieure qui seule existe dans -le Fiesole? Avouez que les statues de la chapelle Médicis ont deux -têtes de plus que ne le veut la lettre de la nature et retenez que -l'Apollon du Belvédère est poitrinaire d'après le docteur Fort. - -Ce fatras se réduit à la réédition du poncif vieillot traîné dans -tous les livres: l'art est l'imitation de la nature. En ce cas, il -n'y a rien au-dessus du moulage et de la photographie polychrome. -Le vrai drame sera la sténographie de cour d'assises. - -Non, la nature n'est pas le but de l'art, elle n'en est que le -moyen; elle est l'ensemble des formes expressives, voilà tout! - -Toute œuvre est une fugue, la nature fournit le motif, l'âme -de l'artiste fait le reste. Mais le reste ne s'apprend pas rue -Bonaparte, aux leçons de M. Cabanel; le reste, c'est ce qui manque -à M. Taine. - -Si tout le peintre est dans le pinceau, tout le sculpteur dans -l'ébauchoir, tout l'architecte dans le compas, comment se fait-il -que nous n'ayons de maître que M. Puvis de Chavannes. Car, pour -habiles, les artistes de nos jours le sont; tout ce qui s'apprend, -ils le savent. - -Une eau forte imaginaire vous donnera la différence du métier et -de l'art. - -Le sujet n'est point compliqué; une porte entr'ouverte, contre -le mur un balai. Faites cela vrai, rendu, c'est le métier. Mais -emplissez de noir l'entrebâillement de la porte, ébouriffez d'une -certaine façon les barbes du balai; jetez quelques traînées -d'ombre, et voilà un drame; l'assassinat de Fualdès; un cauchemar -de Poë. C'est l'art. - -Interrogeons les faits; ils parlent plus haut que les théories. -Quant après trois siècles l'art allemand est ressuscité, il est -ressuscité catholique avec Overbeck, Cornelius, Kaulbach et -l'école de Dusseldorff. - -La Belgique a eu pour premier maître contemporain Henri Leys, un -croyant qui fit du Dürer. - -En France, Ingres, Flandrin, Orsel, Chenavard, Périn, Tymbal, -Ziégler, Chasseriau, Mottez, Scheffer sont des peintres -catholiques; Delacroix, Decamps et Guignet ne sont pas des -matérialistes, je suppose? - -Il est deux propositions irréfragables: - -1º Les chefs-d'œuvre de l'art sont tous religieux, même chez les -incroyants; - -2º Depuis dix-neuf siècles les chefs-d'œuvre de l'art sont tous -catholiques, même chez les protestants. Exemples: la _Vierge -au donataire_, d'Holbein, et le _Lazare_, de Rembrandt. Le -chef-d'œuvre du voluptueux Titien, c'est l'_Assomption_, celui de -Rubens, la _Descente de Croix_; ainsi de tous. Que reste-t-il donc -au matérialisme, le tromper l'œil de M. Degoffe; les poissons de -M. Monginot. - -Les rapins diront que Giotto est un barbouilleur et le Sanzio et -le Buonarotti des littérateurs et non des peintres. - -Oui, ils sont des poètes et c'est là ce qui leur donne une -si haute place. Pour eux la ligne et la couleur ne sont que -l'enveloppe de leur pensée. Mais la pensée, c'était bon dans -l'ancienne... école, ils ont changé tout cela. Une nouvelle ère -va s'ouvrir, celle de l'art _laïque_... et _obligatoirement sans -pensée_! - - -II - -L'ART MYSTIQUE ET LA CRITIQUE CONTEMPORAINE - -Après les actes, les phrases; après les œuvres, les commentaires. - -Quand on n'a plus rien à dire, on ergote. La critique est la fin -d'une littérature; la théorie, la fin d'un art; et l'esthétique, -la fin de tous. - -Tant qu'on peut créer, on a mieux à faire qu'à analyser les -chefs-d'œuvre: on en fait d'autres. Mais quand le cœur est bas, -l'esprit spirituel, l'âme niée, l'inspiration s'envole, le procédé -seul demeure, et l'anecdote, le genre et la nature morte règnent. - -Le premier mot de l'art est toujours un acte de foi. - -A Égine comme à Memphis, à Byzance comme à Sienne, à Florence -comme à Bruges. Le dernier mot est un blasphème; que le sectaire -Kranach joue avec le chapeau du cardinal, Tiepolo avec le nimbe du -saint, ou Courbet avec la soutane du prêtre. - -Quand, au lieu d'être un enthousiasme, l'art fait le portrait des -maisons avec Canaletto, celui des tulipes avec Van Huysum, qu'il -copie le crépi des vieux murs avec M. Manet, les halles avec M. -Carrier Belleuse,--il a cessé d'être. - -Alors les théoriciens s'avancent. Longin fit son traité du sublime -quand il n'y eut plus d'éloquence grecque, et M. Chevreul apporte -son traité des couleurs sur le tombeau de la peinture française. - -Des chaires s'élèvent, où l'on explique pourquoi Léonard est -l'intelligence, Titien la couleur, Rubens la santé, Raphaël -l'harmonie, Holbein la physiognomonie, Corrège la grâce, Van Dyck -la distinction, Gérard Dow le calme, et Delacroix la fièvre. On -date chaque tableau, on pèse chaque génie. On cherche combien -il rentre de Verrochio dans Léonard, et combien de Léonard dans -Corrège; ce que Raphaël a pris au Pérugin et au Frate, et ce que -Jules Romain et Garofalo doivent à Raphaël; ce qui est à Otto -Venius dans Rubens, à Ghirlandajo dans Michel-Ange et à Lastman -et Pinas dans Rembrandt. Vasari, Lanzi, tous les historiens -sont compulsés, les archives fouillées, et les monographies -s'entassent. A côté des érudits bardés de documents, arrivent les -esthéticiens. Ce sont des romanciers qui n'écrivent pas de romans, -des poètes qui ne font pas de vers; ils mettent le roman dans la -vie de l'artiste, et la poésie dans son œuvre. Ils l'enguirlandent -de tout le lyrisme qui est en eux. Sous leur plume, la composition -devient une ode, la couleur une symphonie, la ligne une pensée; -ils font un poème en prose sur la _Dispute du Saint-Sacrement_, -la _Vierge de Saint-Sixte_ ou la _Châsse de Sainte-Ursule_. Ce -sont des variations enthousiastes sur un thème immortel, et ils -ajoutent leur âme à celle du peintre, doublant ainsi le prisme qui -idéalise l'œuvre. - -Aujourd'hui, les critiques d'art sont les vrais peintres. MM. -Charles Blanc et Georges Lafenestre donnent la sensation du -tableau bien autrement que les copies de l'École des Beaux-Arts et -les portraits qu'ils font des maîtres sont mieux peints que ceux -de MM. Dubois et Jalabert. - -Bénévole à tous, la critique contemporaine n'a qu'une crainte, -celle d'être exclusive ou partiale, et qu'une prétention, celle -de tout comprendre, comme pour excuser l'époque de ne plus rien -produire. Des diableries de Callot et de Goya à l'académisme des -Carrache, de l'ivrogne de Steen à la _Vision d'Ézéchiel_, de la -_Kermesse_ à l'_Apothéose d'Homère_, de Raphaël à Diaz et de -Landseer à Chenavard, elle admet tout, sans parti pris ni préjugé, -témoignant du plus large éclectisme. Cette compréhension de toutes -les écoles s'arrête toutefois devant celles de Sienne et d'Ombrie, -cette intelligence de tous les maîtres ne s'étend pas à ceux du -quatorzième siècle, moins encore au _trecentisti_. Avant Masaccio, -l'art italien est un problème qu'elle ne peut résoudre et qui la -dépayse, en dépit de ses efforts. - -Même dans cette école vénitienne dont le paganisme flatte ses -sens (car la critique d'aujourd'hui est sensuelle comme elle -est libre-penseuse), il y a des maîtres qui la gênent: ce sont -les Vivarini de Murano, Cima da Conegliano, Basaïti, Carpaccio, -Mansuetti, Catena. Lorsqu'elle rencontre Duccio, Ambroise et -Pierre di Lorenzo, Simone Memmi, elle qui prétend tout comprendre, -ne comprend plus. Giotto lui paraît avoir amélioré le dessin, créé -l'ordonnance, et c'est tout. Les Gaddi et Jean de Melano parlent -un langage qui lui est inconnu. Orcagna seul, grâce à son humour -shakespearienne, lui saute aux yeux. - -Documentaires et esthéticiens s'arrêtent incompétents, parce -qu'ils ne considèrent l'art que comme la reproduction de ce qui -est. Ils pensent tout bas ce que Courbet disait tout haut, devant -la _Cuisine des anges_ de Murillo. «Il a peint des anges celui-là, -mais où les a-t-il vus? moi, je ne peins que ce que je vois.» Eux -aussi ne voient que le visible, comment comprendraient-ils les -maîtres ombriens qui n'ont peint que l'invisible? - -Placés au point de vue matérialiste, ils ne veulent pas -reconnaître que les premières pierres qu'on ait disposées avec -soin étaient celles d'un temple, et que les premiers coups de -pinceau ont été le balbutiement de la main de l'homme vers Dieu. -Élevés dans le paganisme universitaire, ils n'aiment et ne sentent -que l'art païen, qui est parfait, mais tout en dehors, sans -pensée, sans profondeur, tout de surface, et ils appliquent le -même critérium à l'art chrétien. Ils restent confondus devant une -prédelle de Sano di Pietro, où, malgré la perspective étrange, le -dessin maladroit, il y a de la poésie sous l'ignorance même et du -sublime dans l'incorrection enfantine. - -Chenavard, le premier esthéticien de France, a dit, à propos de -Léonard, un mot qui est toute l'esthétique parce qu'il établit -la hiérarchie des conceptions: Sa grandeur est tout entière dans -l'idéal conçu et non pas dans l'idéal exprimé, quelque beau qu'il -soit. - -D'après ce principe, Weenix, le peintre des dessertes, Kalf, celui -des casseroles, Hondekoëter, celui des poules, quoique parfaits en -leurs genres, sont inférieurs par leur genre au moindre peintre -lyrique, parce que l'idéal d'un melon, l'idéal d'un poêlon, -l'idéal d'une pintade, sont au-dessous de l'idéal qu'implique la -représentation d'un homme, surtout lorsqu'il s'appelle Colomb, -Newton, Leibnitz, Mesmer ou Hahneman. - -En conséquence, Fra Angelico peignant le paradis, Orcagna, l'enfer -et le jugement dernier, Lorenzo, Monaco ou Bicci l'extase, -sont supérieurs à Véronèse qui peint des festins, Rubens, des -allégories, Titien, des bacchanales, parce que ces derniers nous -donnent des choses concrètes, ayant matériellement existé et dont -nous retrouvons les équivalents et les semblables dans la vie; -tandis que les premiers ne sortent pas de l'abstrait, et que leur -pinceau réalise des scènes qui n'ont pas de réalité, que nul n'a -vues et que l'esprit ascétique peut seul concevoir. - -Donc, Giotto, Buffalmaco, Lorenzo, Costa, Paris Alfani peignant -Jésus-Christ ou la Vierge, sont supérieurs à Franz Hals, Antonio -Morio, Velasquez, Titien, parce qu'un bourgmestre, un grand -d'Espagne, une infante, une courtisane, impliquent un idéal très -médiocre en raison de celui que nécessite la représentation de -Dieu. - -Donc, quelle que soit la pauvreté de l'exécution, les peintres -mystiques sont les plus grands des peintres, parce que _tout idéal -est en deçà de l'idéal mystique_. - -Le mysticisme, phénomène moral qui spiritualise l'homme au plus -haut point, le fait planer bien au-dessus de la matière et du réel -et le fibule à Dieu. La manifestation de cet état de l'âme est -l'extase. Et les peintres mystiques sont des extatiques qui ont -peint. - -Vital ne put jamais se résoudre à figurer le Christ en croix, -tellement la seule pensée des douleurs du Calvaire le faisait -sanglotter; et Lippo Dalmasio, le peintre de la Vierge, tant -admiré par Guido Reni, ne prenait jamais ses pinceaux sans avoir -jeûné la veille et communié le matin. Et maintenant, étonnez-vous -qu'il n'y ait plus de peinture religieuse en France, quand c'est -M. Bouguereau qui fabrique le plus de tableaux d'église. - -Celui qui ne tient pas sainte Thérèse pour le plus grand poète -d'Espagne, bien au-dessus de Lope et de Caldéron, qui n'a jamais -fait d'oraison mentale ou égrené un rosaire, celui-là, fût-il un -critique d'art égal à Cavascacelle, peut passer outre, devant -Simone Memmi; une bonne femme qui croit bonnement en sait plus que -lui. - -Lorsqu'on entre au Louvre, dans la petite salle des primitifs, -toujours déserte, on éprouve un sentiment pénible à voir ces -œuvres de prière, où le savant ne reconnaît qu'un document, -laisser indifférents et distraits ceux qui passent, car bien peu -s'arrêtent. C'est que la place de ces tryptiques, de ces ancônes, -est dans les chapelles, où ils ont fait naître tant d'élans de -piété, où ils ont entendu tant d'oraisons et vu plier tant de -genoux. Un sentiment plus pénible encore, c'est de voir les -catholiques ignorer et laisser dans l'ombre ces artistes qui sont -des saints, et ces œuvres qui sont des hymnes. - -N'est-il pas honteux que ce soit de la protestante Allemagne -que nous viennent les seules images de piété qui puissent être -regardées? Il serait si simple à M. Bouasse-Lebel de faire -reproduire les merveilles d'art et de foi qui illustrent les -rétables d'Italie, de Sienne, d'Assises, et les miniatures -adorables du bréviaire Grimani, au lieu de ces affreuses -lithographies dont le monde religieux s'infeste. Je souhaiterais -que ces lignes, trop brèves pour effleurer même un tel sujet, -donnassent à quelqu'un l'idée d'étudier pour les aimer, les -reproduire et les répandre, ces fleurs mystiques, les plus -gracieuses de l'inspiration catholique. - -Voyez, lecteurs chrétiens, ces peintres qui ne savent pas peindre, -qui tiennent gauchement un pinceau trempé dans de mauvaises -couleurs. Regardez, ils barbouillent comme des enfants. Pourquoi -ce crucifiement, presque risible, vous fait-il pleurer? Parce que, -en attachant à la croix ce Dieu aux membres grêles, c'étaient -leurs larmes qui délayaient leurs couleurs, et que les saintes -émotions de leurs âmes se sont incorporées à la pâte du vélin et -au grain du panneau. Ce qu'ils ignoraient, quatre mille peintres -le savent aujourd'hui, à Paris. Ce qu'ils savaient nul ne le sait -plus. - -Faire un chef-d'œuvre de poésie sans la prosodie, est-ce possible? -Eh bien! les mystiques ont fait des chefs-d'œuvre de peinture sans -couleur et sans dessin, parce qu'ils _croyaient_. - -On nie les miracles, mais, dans l'ordre esthétique, peut-on -admirer un miracle plus grand que celui-ci: une œuvre d'art qui -coudoie Raphaël, et qui, techniquement, est au-dessous d'une image -d'Épinal. - - - - -LE SALON DE 1882 - - -CHENAVARD. Ce nom est le premier à écrire quand on traite d'art -contemporain. C'est celui d'un grand méconnu, d'un inconnu -presque. Les initiés seuls lui rendent un culte enthousiaste. Ses -tableaux de chevalet sont aussi rares que ceux de Michel-Ange: un -à Montpellier, un autre au Luxembourg; c'est tout. Qu'on n'aille -pas croire à une paresse de Sébastien del Piombo; avant de se -retirer dans la contemplation sereine de l'art, il a prouvé sa -force, il a fait une œuvre, et immortelle, les dix-huit cartons -décoratifs destinés au Panthéon, les plus grandes pages de -philosophie historique qui aient été écrites. De Westminster -français, devenu Sainte-Geneviève, le Panthéon ne pouvait plus -admettre l'_Escalier de Voltaire_; _Luther à Wittemberg_; -_Mirabeau répondant à Dreux Brézé_. Mais il fallait conserver -le carton du fond, _Jésus-Christ prêchant sur la montagne_; -_Bethléem_; _les Catacombes_ et _le Pape Léon arrêtant Attila_. -A la place de ces chefs-d'œuvre qui sont au musée de Lyon, -on a marouflé les vignettes enluminées de M. Cabanel, et les -médiocrités de M. Joseph Blanc. - -Quand Delacroix mourut, Chenavard sentit le devoir de pousser -un grand cri d'idéal, et le Salon de 1869 vit la _Divine -tragédie_. Dans une toile immense, tous les dieux de tous les -olympes, éperdus, tombent au néant, tandis que sur sa croix -sainte, Notre-Seigneur Jésus-Christ triomphe éternellement. Cette -conception michelangesque, montrant le christianisme vainqueur -de toutes les théogonies qui l'ont précédé, est dessinée selon -Corrège, et peinte comme un camaïeu, de la couleur immatérielle, -qui seule convient à la peinture de pensée. Une telle œuvre suffit -à nimber un peintre. Cependant, on ne songea pas à donner un mur -à ce peintre philosophe et poète. Il rentra dans son hypogée -intellectuel, dont il n'est plus sorti depuis. - -De l'autre côté du Rhin on a élevé une statue à un peintre -d'un génie semblable au sien, mais non pas son égal, Pierre de -Cornélius. L'Allemagne entière le porte aux nues, et nous qu'on -accuse de chauvinisme, nous ignorons, ou à peu près, un artiste -supérieur à toute l'école de Dusseldorff. - -J'ai voulu, avant que d'entrer au Salon, saluer le doyen de -nos maîtres et de nos critiques, car Chenavard est le premier -esthéticien du monde, et depuis quarante ans, la critique d'art se -fait en France avec les miettes de sa conversation. - -J'ai voulu rendre un hommage de grande admiration à ce génie qui -n'a pu ni remplir son mérite, ni donner sa mesure, mais dont le -nom vivra toujours d'une immortalité restreinte au petit nombre -des enthousiastes, mais, par là même, sûre, constante, stellaire. - -PUVIS DE CHAVANNES triomphe. Sa gloire commence enfin, et la -médaille du Salon qui lui sera décernée d'une commune voix -sanctionnera d'une façon officielle le titre de grand maître que -lui ont donné depuis longtemps tous ceux qui savent l'art et qui -l'aiment. Cependant, il s'en faut qu'il soit universellement -accepté. Ces jours derniers, on a osé écrire: qu'il peignait à la -toise, escamotant les difficultés, et qu'il n'était en somme que -le _Grévin de la peinture allégorique_. Mais qu'importent les cris -des Thersites? Je n'ai que le regret d'être venu trop tard pour -avoir quelque mérite à admirer ce grand artiste, ce vrai poète; -j'aurais voulu le saluer maître à son premier tableau. C'est à -mon retour d'Italie, les yeux encore éblouis par les fresques les -plus admirables du monde, que je vis au Palais de Longchamp ces -deux pages d'un art si personnel, qu'on lui cherche vainement une -filiation antérieure; _Massilia, colonie grecque_ et _Marseille -porte de l'Orient_. Les terribles comparaisons que suscitaient -mes souvenirs de la veille n'ôtaient rien à ces fresques si -dissemblables de toutes les autres. Et chaque fois que j'ai pu -contempler une œuvre nouvelle, mon admiration s'est accrue, -surtout à Poitiers, devant son _Karle Martel vainqueur_ et _Sainte -Radegonde donnant asile aux poètes_. Puvis de Chavannes a eu -besoin d'une grande conviction pour persévérer dans sa voie. Son -_Enfant prodigue_ déconcerta même ses amis, et à peine osa-t-on -défendre le _Pauvre pêcheur_ de l'an dernier, un chef-d'œuvre -d'impression vraie et d'intense sentiment. Ses cheveux durs en -désordre, le regard fixe, les bras mornement croisés, le _Pauvre -pêcheur_, droit dans son bachot, considère son filet vide. Sur -la lande sauvage, son jeune enfant dort, et sa femme, maigre et -agenouillée, cueille des genêts. Au loin, l'eau calme et grise -s'étend. Quoi qu'en aient dit les gens d'esprit, il n'est pas de -tableau qui donne plus l'impression de la misère d'en bas, de la -misère absolue. - -Cette année, l'envoi du maître est tout à fait de premier ordre. -_Pro patria ludus_ est le pendant de l'_Ave picardia nutrix_ du -musée d'Amiens. Dans un calme et robuste paysage aux lointains -fuyants, de jeunes hommes s'exercent à lancer la javeline sous -l'œil fier et attendri des mères et des fiancées. De belles jeunes -filles interrompent les soins domestiques pour jouer avec des -enfants et écouter un vieillard qui tient une flûte. Cela est -simple et grandiose comme le poème de la vie patriarcale aux temps -héroïques. _Doux pays_, qui appartient à M. Bonnat, est aussi -un poème, celui du bonheur antique. De jeunes femmes cueillent -des fruits; d'autres, couchées sous des arbres, regardent les -bateaux de pêche de leurs époux sillonner une mer bleue et calme. -Théocrite n'a pas écrit, Anacréon n'a pas chanté un plus beau rêve -de félicité rustique. Comme Chenavard, avec qui il a plus d'un -rapport, Puvis de Chavannes est un poète; mais, tandis que le -maître lyonnais se complaît dans une poésie d'idées qui dépasse la -peinture et exige la forme littéraire qui est la forme suprême, -Puvis, poète de sentiments simples, s'exprime en fresque mieux -même qu'en écrivant. - -Au reste, il a créé son dessin, sa couleur, tout son procédé, ce -qui est la marque géniale la plus indéniable. Celui qui trouve, -quel que soit son art, tout un ensemble de moyens expressifs -personnels, celui-ci est toujours un maître; et à première vue, -ne reconnaît-on pas toujours du Chavannes, sans pouvoir jamais -le confondre avec qui que ce soit? Les deux dessins qu'il fit -sur le rempart, en montant sa garde pendant le siège de Paris, -ne sont-ils pas d'une originalité aussi absolue que ses grandes -œuvres. - -Ce qu'il peint n'a ni lieu ni date; c'est de partout et de -toujours: une abstraction de primitif, un rêve poétique d'esprit -simple, une ode de l'éternel humain; et cela rendu par les -formes réelles et typiques dans une harmonie sereine et naïve: -l'été, l'automne, la paix, la guerre, le repos. Sa composition -est toujours d'un bonheur, d'un goût et surtout d'une aisance à -servir de modèle à tous les maîtres contemporains. Je ne crois -pas que dans toute son œuvre on puisse déplacer heureusement un -seul personnage, et l'on n'imagine pas une ordonnance autre que -la sienne. Au contraire des peintres idéalistes qui procèdent par -une épuration de la ligne, la ramenant à un canon plastique, la -sienne est réelle, _générale_, presque ordinaire. Un trait brun, -épais et ressenti, chatironne le profil de ses figures dans un -contour enveloppant, accusé comme celui des peintres orfèvres; le -reste est plutôt indiqué qu'exécuté par un modelé très fin, et -dégradé insensiblement. Le point perspectif est toujours pris de -loin et surtout de très haut. Comme éclairage, la pleine lumière -constante, une réverbération de jour blanc et point d'ombres. Le -clair-obscur, cet artifice si exploité, même par les plus grands, -il le dédaigne et l'ignore.--Il faut avoir passé beaucoup d'heures -au Campo Santo de Pise pour comprendre ce qu'il y a de surprenant -dans ce maître d'un temps décadent qui a retrouvé la naïveté et la -simplesse sublime des primitifs. Si l'on pouvait accoter un Puvis -aux _Vendanges_ de Benozzo Gozzoli, par exemple, on découvrirait -non seulement leur parenté, mais que c'est Puvis qui semble, des -deux, le primitif. Arrivons au grand blâme. Puvis n'a pas de -couleur. Mais le coloris consiste-t-il en beaucoup de couleur ou -en telles couleurs? Faut-il empâter et presser beaucoup de vessies -bleu de prusse et vermillon? La couleur de _Charles Ier_ -est-elle inférieure à celle des _Noces de Cana_?--Non, la couleur -n'étant qu'une vibration de la lumière, qui n'est elle-même qu'un -rayon calorique, le coloriste est celui qui a de la lumière et -de la chaleur au bout de son pinceau. Aussi, au Panthéon, la -_Vocation de Sainte-Geneviève_ est-elle éteinte par les chromos -de M. Cabanel, et au Salon, _Doux pays_ n'éteint-il pas tous les -coloris violents et saturés d'alentour. Sur sa palette, il n'y a -que des tons neutres, rien que des gris: gris blancs, gris bleus, -gris verts. Avec des tons froids et des non-couleurs, obtenir -l'effet le plus chaud et le plus lumineux, c'est là, ce semble, -la manifestation d'un grand coloriste. Ce qui est sans conteste, -c'est le caractère décoratif et monumental de ces fresques qui, -semblables à des tapisseries, font corps avec les murs qu'elles -décorent, y mettant une vision idéale plutôt qu'une peinture. -Je ne voudrais au Panthéon que du Chenavard, du Puvis et du G. -Moreau. L'Hôtel de Ville va être fini, eh bien! qu'on le livre -à Puvis et à G. Moreau, en réservant deux salles, l'une à Paul -Baudry, l'autre à Hébert. - -HÉBERT aussi est un poète, d'un esprit chercheur, d'une intention -complexe, d'une suprême élégance. Le premier, il a ouvert cette -voie du sentiment moderne raffiné, où Gustave Moreau a noblement -marché. _La Malaria_, cette page poignante de mélancolie, a eu -beaucoup d'influence sur l'école française. On dit encore l'art -_malariesque_. Ses toppatelles sont les muses de l'Italie. Ses -Ophélies dignes de Shakespeare, à l'art religieux il a donné -une Vierge si célèbre, qu'on l'appelle la _Vierge d'Hébert_. -Longtemps directeur de l'école de Rome, il a fait d'excellents -élèves. Ce n'est pas à lui qu'on pourrait faire les chicanes que -l'on fait à Puvis de Chavannes, il a pris à cette Italie, où il a -vécu dans le commerce des chefs-d'œuvre, son procédé magistral et -impeccable. Dans l'ambre de la couleur transalpine il a enchâssé -la larme idéale des _Mignons_. L'an dernier, sa _Sainte Agnès_ -semblait une page de cette série où Zurbaran a peint les infantes -du martyrologe, la grandesse du paradis. Mais aussi mystique dans -la pensée, Hébert est loin d'avoir le pinceau brutal. Sur un fond -d'or mat, tenant de sa main fluette un lys, la sainte svelte et -blanche en est un elle-même. Un long voile gris blanc met la -chasteté de ses plis délicats autour de la sainte, dont le corps, -par un adorable sentiment de pureté, est à peine peint, sans -modelé, tandis que la tête aux grands yeux pleins de foi et les -mains pures sont accusées et vivantes. - -Cette année, le maître expose _Warum_ (Pourquoi)? Une jeune fille, -qui semble une sainte Cécile rêveuse, joue mollement d'une harpe -verte qui s'harmonise avec un fond de tenture émeraude. Les cordes -vibrantes mettent une ombre remuée, un voile d'harmonie sur son -visage de Muse inspirée. C'est là une admirable page de poésie et -de couleur: les mains sont des merveilles de rendu aristocratique. -Mais, l'incomparable chef-d'œuvre d'Hébert est dans la salle des -arts décoratifs. C'est le carton de la coupole du Panthéon qui -doit être exécutée en mosaïque. Sur le fond or du Bas-Empire, -Jésus-Christ, majestueux et divinement impassible, montre les -destinées de la France à Jeanne d'Arc agenouillée que la Vierge -Marie présente à son fils, tandis que sainte Geneviève se -prosterne, appuyée d'une main sur sa houlette, de l'autre tenant -contre sa poitrine la nef de Lutèce. Je ne connais pas d'effort -archaïque plus heureux, et n'était la perfection des lignes et des -teintes, ce chef-d'œuvre de pur byzantin semblerait même à San -Marco de Venise une mosaïque du quatorzième siècle. - -BAUDRY expose une esquisse, _la Vérité_, qui sera un digne -pendant à la belle _Fortune_ du Luxembourg. Ce maître peintre, -qui a fait à Venise les plus brillantes études, sous Véronèse, -plein d'originalité et de saveur, est un décorateur de théâtre -seulement. Seul il pouvait faire le foyer de l'Opéra, mais il -serait incapable de fresquer une église. Sa _Glorification de -la loi_ de l'an dernier manquait de tenue et de dignité. Ses -colorations toujours heureuses sont brillantes et douces à la -fois. Il compose ses gammes et ses valeurs d'après les tapis de -l'Orient. - -DORÉ, illustrateur, sculpteur et peintre, présente deux paysages -alpestres d'une belle impression, mais faits de souvenir. Il est -peut-être la plus belle imagination du crayon. De Don Quichotte -à Dante, de Rabelais à Balzac, son dessin a commenté tous les -chefs-d'œuvre de l'esprit humain. L'illustrateur a toujours suivi -le poète d'un dessin inégal. Cependant, c'est presque du génie -d'avoir pu transposer en art la plus haute littérature. - -CAROLUS DURAN, un peintre de cour. Il met de la noblesse dans -le luxe, et son pinceau brillant donne grand air à tout, même à -l'accessoire qu'il sait faire très significatif. Mais qu'il peigne -des grandes dames et des _futurs doges_, et qu'il ne touche pas à -la peinture religieuse. Son _Ensevelissement_, c'est du Vénitien -de Bologne. Il n'y a pas même d'émotion dans ses têtes sans accent -mystique, et la vibrance de l'exécution jure avec un si douloureux -sujet. - -BONNAT veut faire un pendant au Panthéon en médailles de David -d'Angers. Après MM. Thiers, de Lesseps, Hugo, Cogniet, voici -Puvis de Chavannes, peut-être le moins mauvais de ses portraits. -Il manque de style et abuse des noirs, il rappelle souvent la -mauvaise manière du Guide sous ce rapport. Les fonds sans air -poussent les têtes en avant. Son éclairage est d'un funèbre -glacial. Qu'il emploie du bitume au lieu de noir d'ivoire pour ses -ombres, c'est bien simple. - -HENNER, élève de Giorgion comme Courbet. Seulement, il a transposé -en ivoire ce que Barberilli écrivait en or. Sa trouvaille, c'est -une pâte de camélias blancs dans laquelle il modèle des nus sur -des fonds bleu-marine. Celui-là sait l'emploi du bitume et exécute -tout son modelé dans les dessous. Son _Joseph Barra_, qu'on -pourrait prendre pour un Abel ou un Narcisse, n'était la baguette -noire qu'il tient dans sa main crispée, est peint mêmement que ses -_sources_ et son ridicule _Saint Jérôme_ de l'an passé. Ce n'est -qu'un peintre, mais d'une saveur exquise dans son procédé _ne -varietur_. - -LEFEBVRE. Ses Italiennes semblent des miss d'Ossian à côté des -signoras vivantes d'Hébert. Il compose mal. C'est le peintre d'une -seule figure. Sa _Fiammetta_ du dernier Salon visait au caractère -et l'atteignait. La _Fiancée_ de celui-ci est une chose très -distinguée, trop distinguée, mais excellente en soi, et à opposer -au débordement des vulgarités. - -JACQUET, dont les démêlés avec Dumas fils ont fait tant de bruit, -expose une _France glorieuse_. Par le temps de république qui -court, on s'attend à une virago gesticulante. Point. La France -glorieuse, c'est l'aristocratie française pleurée par Musset. Sa -force est dans sa race. Elle a une belle allure avec son casque -empanaché, et sous son égide palladienne circule le sang d'azur -des modèles de Van Dyck. On dirait d'une allégorie du règne de -Louis XIV avec plus de grâce moderne. - -LEROUX quitte Herculanum pour Pompéi; le peintre charmant des -Vestales nous montre de _jeunes Grecs pêchant_ à la ligne. C'est -d'une archéologie suffisante et d'un charme frêle. - -DUEZ, un chercheur qui avait trouvé, qui a cherché encore et qui -s'est perdu. Son _Tryptique de saint Cuthbert_ (au Luxembourg) -était un heureux retour à l'art sévère, et cette page religieuse -promettait beaucoup mieux que cette _Soirée bourgeoise_ qu'il nous -présente. Il y a effet de lumière, dit-on. J'aime mieux Honthorst -et Scalken. - -LAURENS peint comme un sourd. Il est solide, vivant, mais -vulgaire, un hoplite de l'art. Ses fresques du Panthéon ne -sont pas du Carravage, et comme pensée... Ferdinand Fabre, son -conseiller littéraire, a une lourde tâche. Le _Maximilien_ du -Salon, c'est du bon gros drame et de la bonne grosse peinture. En -somme, un paysan du Danube, peintre, mais nullement artiste. - -M. BOUGUEREAU, l'affadissement du sel, le fabricant de la peinture -religieuse qui ferait trouver Carlo Dolci viril et Sasso Ferrato -austère. Sans préjugé, d'une main il prend la patère et fait une -libation aurorale à la Vénus d'Amathonte; de l'autre, il balance, -aux pieds de la Vierge, l'encensoir du diacre. Il s'agenouille -également dans la cella romaine, et dans la basilique chrétienne, -trouvant un chemin facile pour aller du Cithéron aux Catacombes. -Son _Crépuscule_ en gaze bleu criard est digne de ses clients, les -marchands de porc salé de New-York. Le malheur est qu'il infeste -de ses toiles nulles toutes les chapelles de la chrétienté. - -M. CABANEL est un bon portraitiste, et c'est tout. Sa _Scène de -Shakespeare_ de l'an dernier était du Ducis et sa _Patricienne_ -d'aujourd'hui est du ressort des keepsakes. - -M. YVON a fait un effort louable dans sa _Légende chrétienne_; -mais ces quatre zones bondées de petits personnages ne sont pas -d'une invention heureuse. En gravure toutefois, cela ira peut-être. - -M. RIBOT est artiste puissant, descendant de Ribera, mais le plus -souvent c'est du Spada qu'il nous donne, sans pouvoir se défaire -de ses fonds noirs durs et sans air qui ne produisent pas l'effet -de relief cherché. - -M. MAIGNAN avec un adorable sujet a fait une toile absurde. Les -anges qui viennent achever une fresque pendant le _sommeil_ de -_Fra Angelico_ ne sont pas même des demoiselles de bonne compagnie. - -M. CHAPLIN, qu'on ne voyait plus au Salon, y revient avec deux -portraits de fantaisie. Cet artiste a été le Boucher du second -Empire. M. Van Beers continue Stevens d'une façon un peu trop -parfaite, si ce mot peut s'appliquer aux sujets tout mesquins -qu'il traite. Nous avons cherché vainement un _Gustave Moreau_. - -Nous sommes allé droit aux maîtres et aux noms connus. Aujourd'hui -nous voudrions bien avoir quelque génie naissant à proclamer; mais -c'est vainement que nous avons interrogé les trois mille tableaux -exposés. On rencontre beaucoup de peintres sachant leur métier; un -niveau excellent mais un niveau. - -La peinture religieuse est de la plus grande médiocrité. Elle -demande une élévation de pensée et une culture que les peintres -de nos jours n'ont pas. Le public religieux lui-même manque de -goût, accueillant M. Bouguereau après M. Signol.--_L'Apothéose de -saint Hugues_, de M. Sublet, est une bonne étoile, précisément -à cause des réminiscences des maîtres qui y sont nombreuses. -La composition pyramidale comprise à l'italienne, l'expression -extatique du saint prise à l'Espagne, permettent, malgré les anges -mondains, de placer cette toile dans une église.--Je n'en dirai -pas autant de _l'Annonciation_ de M. Monchablon qui est aussi mal -composée que banalement exécutée. _Le Christ à colonne_ de M. -Ferrier, qui subit l'influence de M. Munckasy, est mal ordonné, -d'un éclairage de Bologne, d'un effet dramatique nul. M. Crauk, -dont l'_Invocation à la Vierge_ n'est pas sans valeur, expose une -excellente composition: _Saint François de Sales présentant saint -Vincent de Paul aux religieuses de son ordre et le leur donnant -pour supérieur_. La _Madeleine_ de M. Muller est bien repentante -et il y a de l'onction dans _la Mort du moine_ de M. Luzeau. M. -Sautai mérite une mention. Son _Fra Angelico_ faisant le portrait -du prieur a beaucoup de style. M. Séon a habillé sa _Vierge_ tout -en cobalt avec fond de même: cela est absurde. Le même artiste -avait exposé l'an dernier deux allégories dans le goût de Puvis -qui faisaient augurer mieux. _Le Christ appelant à lui les petits -enfants_ de M. Perrondeau et _la Mort de la Vierge_ de M. Robiquet -sont d'estimables choses. Pourquoi M. Gaillard dans son _Portrait -de Léon XIII_ a-t-il prodigué un fond de trône, une échappée de -rue sur Saint-Pierre, toute une mise en scène inutile? Le _Léon -X_ et le _Jules II_ de Raphaël sont plus simples, et le grand -génie diplomate et thomiste qui occupe le trône de Pierre doit -être représenté simplement. La royauté spirituelle est écrite dans -son admirable tête de patricien apôtre, sans qu'il soit besoin de -décor théâtral autour de lui. - -La peinture dite d'histoire qui a produit Delaroche et -l'inqualifiable galerie de Versailles, ne présente rien qui soit -bien au-dessus de l'anecdote ou de la vignette de librairie. -Le _Prométhée_, de M. Maillart, ferait un triste frontispice à -la tétralogie d'Eschyle, et je me demande dans quel infortuné -musée de province _le Vauban_ de M. Albert Fleury ira échouer? -Le _Combat des Centaures et des Lapithes_, de M. Hubner, -quoique confus et mal peint, a une vague allure de Mantegna. M. -Rochegrosse, connu seulement comme agréable vignettiste de _la Vie -moderne_, s'annonce bien par son _Vitellius traîné dans les rues -de Rome_. L'_Alexandre à Persépolis_, de M. Hincley, est vulgaire -d'attitude. M. Krug n'a su donner aucun caractère pathétique à sa -_Symphorose et ses sept fils refusant d'abjurer devant Adrien_. -Je regrette d'avoir oublié le nom du peintre de _Forti Dulcedo_: -Samson contemple le squelette de Goliath; des abeilles ont fait -leur ruche dans le crâne. Comme conception et comme style cela -sort tout à fait de l'ordinaire.--Cela correspondrait-il à un -mouvement dans les esprits? A part la _France glorieuse_ de -Jacquet et sans compter le _Massacre des otages_, excellente toile -de M. Motte, il y a un nombre tout à fait surprenant de scènes -de chouanneries où les bleus jouent le vrai rôle: le vilain. La -Révolution a fourni cette année le sujet de deux cents toiles; -tant pis pour les peintres, mais tant mieux pour l'enseignement -laïque et obligatoire. Les héros rouges n'ont qu'à être -représentés pour inspirer aux faibles de l'horreur, aux autres, du -dédain. - -L'allégorie n'est pas brillante cette année, sauf peut-être -_l'Indolence_ de M. Armand Gauthier. M. Lira représente _le -Remords_ par un homme aplati contre une falaise et vu de bas. -_L'Art_ de M. Bourgeois est bien décadent, M. Dubuffe fils est -un mondain comme son père. Sa _Muse sacrée_ est profane et sa -_Musique profane_ est carybantesque. Sainte Cécile semble jouer -du Chopin et les anges qui écoutent sortent du cours de M. Caro. -La Parabole du _Mauvais riche_, de M. Zier, est une mise en scène -Renaissance bien comprise, mais peinte dans une tonalité qu'on -voudrait plus chaude. - -De M. Jules Didier et de M. Baudoin d'interminables frises -agricoles qui semblent les travaux des mois, illustration obligée -de tout calendrier. M. Gervex, comme les précédents, se figure -faire de l'art décoratif avec ses _Débardeurs de la Villette -déchargeant des bateaux de charbon_. L'année dernière il avait -exposé le _Mariage civil_, quelque chose comme ces toiles de foire -qui représentent les spectateurs d'un musée de cire. - -La peinture militaire est un genre patriotique non esthétique. -M. Protais fait le militaire sentimental. L'an dernier il -exposait une image d'Épinal, cette année-ci, c'est une vignette -de _l'Illustration_. M. Berne Bellacour est dans le même cas. -M. Detaille se repose cette année, après sa détestable toilasse -du Salon précédent. Ces deux artistes ont du talent, que ne -changent-ils de sujets? - -Nous sommes loin de cette floraison du paysage de 1830, qui -conquit à l'école française l'égalité avec celle de Hollande. Plus -de grands maîtres comme Millet, Diaz, Rousseau; mais toutefois -d'excellents paysagistes en nombre: Rapin, Appian, Dardoize, -Grandsire, Masure, Japy, Busson, Curzon, Bellel, Beauverie, -Bernier... A leur tête, M. Jules Breton, le poète peintre, -qui a élevé le paysage jusqu'à la peinture monumentale, par -l'interprétation naïve et grandiose de la Bretagne, cette terre -de Dieu et du roi. Son tableau de cette année: _Le soir dans les -hameaux du Finistère_, est une page de haute poésie, de grand -sentiment. Harpignies envoie deux bonnes toiles. Il peint en -style coupé, découpé même. Son faire est trop net, le galbe de la -feuille est aussi précisé que celui du tronc. Il y a du heurt et -de l'imprévu dans sa touche, son paysage est choisi, composé; et -les lignes s'en continuent à l'œil, hors du cadre. - -_En automne_, de M. Hanoteau, éclairé très habilement et modelé -par masse avec des jours heureux. M. Julien Dupré cherche le -style, c'est le plus caractérisé des rustiques. _Au pâturage_ est -d'un animalier presque égal à Troyon, et rival de Van Marke, qui -expose deux _Vaches suisses_. - -Le _Rittrato Muliebre_, comme disent les catalogues italiens, est -très cultivé, étant ce qui rapporte le plus. Beaucoup d'excellents -_rittrati_, du reste, un de M. Hébert, un chef-d'œuvre; un -autre du grand sculpteur Paul Dubois; puis d'Henner, avec fond -bleu-marine. M. Debat-Ponson expose M. de Cassagnac et M. Émile -Lévy, Barbey d'Aurevilly, un penseur qui semble un condotierri. Je -ne dirai rien de M. Sain, le peintre favori des femmes sérieuses. -On pourrait faire un chapitre sous cette rubrique; ce qu'il y a -toujours au Salon: marines de Vernier, de Lansyer, cancalaises -de Feyen-Perrin, gaulois de Luminais, académies de Benner, -paysages persans de M. Laurens et crevettes de M. Bergeret. Il -est un groupe de chercheurs qui, sans viser au grand, trouvent -des effets délicats et nouveaux. Tel M. Buland; son _Jésus chez -Marthe et Marie_ n'est pas une œuvre mystique, mais cependant -exquise de recherches et bien supérieure au même sujet traité par -M. Leroy. On dirait d'un tableau japonais. Cela est peint dans un -ton crème d'une douceur exquise; les deux saintes ne sont que des -princesses de l'extrême Orient, mais charmantes avec leurs grands -yeux rêveurs; le Christ est doux et grave et une poésie calme et -suave sort de ce cadre, un des meilleurs de l'Exposition. Une mode -qui commence, c'est le dyptique; jeunesse et vieillesse, fortune -et misère, l'antithèse en peinture, enfin absurde. Le tryptique -lui-même est représenté par M. le comte de Nouy. Le premier volet -qui représente l'_Odyssée_ a le caractère antique, mais le panneau -central et l'_Illiade_ de l'autre sont du poncif. - -Le tableau de genre triomphe. Banal, il plaît à tout le monde; -petit, il peut s'accrocher partout. Jusqu'ici il s'était borné -aux modestes formats, maintenant il affecte les grands cadres. -_La Salle des gardes_ de M. Charmont représente des tons de -tapisseries intéressants. _Le Cadet_ de M. Gustave Popelin a -beaucoup d'allure. M. Liebermann, dans sa _Récréation dans un -hospice_, a étonnamment rendu les traînées du soleil perçant -les arbres. Les _Truands_ de M. Richter sont d'une très grande -intensité pittoresque. L'_Espagnol en noir pinçant de la guitare_, -de M. Émile Montégut, est une peinture de grand mérite à mettre -en pendant avec l'_Espagnole en colère_, du sculpteur Falguière, -qui est excellent peintre parce que Ingres était violoniste. -_El jaleo_, de M. Sargent, un morceau de macabre espagnol à -ressusciter Goya. Malgré le genre familier de M. Kemmerer, il faut -louer son modelé d'une exquise et spirituelle précision. - -Enfin, venons à ceux qui opèrent «l'évolution naturaliste». Ayant -M. Manet pour porte-drapeau, M. Manet est un peintre chinois, -ses tableaux sont des crépons français. Tout son caractère est -dans la persistance du local. Or la teinte plate nécessite la -suppression des demi-teintes et partant du modelé. N'est-ce pas -là de _la belle ouvrage_? Le ton local n'existe pas dans la -nature, parce que l'air fond les localités. On intitule cette -manière barbare l'école du plein air, et c'est l'école sans air, -puisqu'il faut regarder un tableau à vingt pas pour que l'air -ambiant lui crée une perspective aérienne artificielle. Cimabué -et les byzantins peignaient de la sorte, ainsi que les imagiers. -M. Manet et sa bande ne font donc que retomber à l'enfance du -procédé. M. Bastien Lepage a d'incontestables qualités de rendu, -mais une prédilection des tons glauques et terreux, et faute d'air -les plans ne sont pas marqués. Son _Bûcheron_, c'est de la vraie -nature, mais vue à travers le parti pris d'un pinceau faussé. -Dans le Salon carré s'étale le _14 Juillet_ de M. Roll, immense -toile représentant une cohue sur la place du Château-d'Eau, et -il faut bien l'avouer, cette grande vulgarité vaux mieux même -artistiquement que _l'Impératrice Eudoxie_ de M. Vencker qui est -en face. Quant aux peintres de bodegones, de tableaux de salle à -manger, leur genre est trop inférieur pour qu'on s'en occupe ici. - -Et maintenant, s'il nous faut conclure, nous dirons que dans ce -Han lin (forêt de pinceaux), comme dirait d'Hervey Saint-Deny, le -sinologue, il y a beaucoup de peintres mais peu d'artistes; et -ceux-là mêmes sont impuissants à s'élever jusqu'à l'idéal hors -duquel il n'y a pas de grand art. - - - - -LES ARTS DÉCORATIFS - - -Cette division des beaux-arts ne remonte pas à un demi-siècle. Au -moyen âge et pendant la Renaissance, le mot lui-même n'existait -pas. Les maîtres étaient tous décorateurs, Raphaël exécute les -_Loges_ avec le pinceau des _Chambres_; au palais du T., Jules -Romain encadre d'arabesque _la Chute des Titans_; et Corrège à -Parme, et Perino del Vega à Gênes ne songent pas qu'ils font de -l'art décoratif. Jean d'Udine et Polydore de Carravage eux-mêmes -ne sont regardés par aucun témoignage contemporain comme ayant -une aptitude spéciale à un genre particulier. Il en est de -même en France jusqu'aux derniers élèves de Boucher. Mais la -Révolution eut lieu, submergeant avec les traditions de la double -foi religieuse et politique, celles de l'art aussi. Tout fut -à refaire, et David retourna aux leçons de l'antiquité, cette -Cybèle de l'art, source jamais tarie des formes idéales. L'effort -fut gauche; le pseudo-romain tomba au troubadour pendule de la -Restauration et vint échouer dans le bourgeoisisme. Le romantisme -était trop préoccupé de pensées pour songer au décor. Ce fut sous -le second Empire, tandis que le mondain triomphait, que l'art -décoratif fut pleuré par les critiques. Sitôt on fit grand cas de -cette manifestation qui allait se raréfiant, affaiblie. De nos -jours, c'est une reflorescence, et comme il faut surtout un grand -goût, des qualités de mesure et de choix, il est simple que ce -soit l'école française qui y excelle. - -L'art décoratif s'entend de toutes les œuvres d'art qui dépendent -de l'architecture et la complètent en lui restant subordonnées, -depuis la peinture murale jusqu'à la serrurerie ouvragée. -Toutefois, nous n'avons place ici que pour les pinceaux et les -ébauchoirs. - -Le morceau capital de cette année devait être la maquette de la -coupole du Panthéon par HÉBERT. Le maître nous avait dit, dans -son atelier, en nous montrant son œuvre, qu'il l'enverrait aux -Arts décoratifs. Nous l'y avons vainement cherchée, ainsi que le -plafond de BAUDRY pour M. Vanderbill. C'est grand dommage, car -depuis Flandrin il n'y a pas eu de page religieuse comparable au -_Christ évoquant les destinées de la France_; et M. Baudry est le -premier plafonnier de notre temps, comme il l'a prouvé au Foyer de -l'Opéra où les formes grecques ont le névrosisme moderne, avec des -recherches plastiques décadentes, mais intenses et de maître. - -CAROLUS-DURAN, peintre de luxe, manque de pompe. Son grand plafond -pour le Luxembourg: _Gloire à Marie de Médicis_, n'a ni l'ampleur, -ni l'opulence de lignes et de tons que veut le sujet. Ces grandes -machines à la Rubens et à la Tintoret exigent des brosses plus -Ronsardisantes que les siennes. Quoique touffue, l'ordonnance -paraît mesquine et, quoique bonne, la peinture n'est point de -celle, chaude et vibrante, des apothéoses et des gloires. - -H. CROS, un des rares mandarins lettrés de la palette. Il est le -restaurateur de la peinture à la cire et au feu, la véritable -peinture antique où le pinceau est un cautère. Il expose une -_Uranie_, la seule muse de la science, figure de haut style -et drapée de la couleur de son royaume. Il est extrêmement -intéressant de voir revivre, après tant d'années mortes, le -procédé de Zeuxis et d'Apelles, dans leurs tableaux de chevalet. -Cette peinture au fer chaud, exécutée par un contemporain, nous -démontre une fois de plus que la peinture des anciens était -presque égale à leur sculpture. Aucune œuvre originale de maître -ne nous est parvenue. Herculanum et Pompéi ne nous ont livré que -des maladroites copies, ou des œuvres marchandes, que nous serions -toutefois incapables de refaire.--Nous aimons, chez l'artiste, ces -préoccupations du procédé qu'avait Léonard et pour notre malheur; -car si, dans son _Cenacolo_, il n'eût pas fait l'essai de vernis -nouveaux et d'huiles particulières, ce chef-d'œuvre de toute la -peinture ne serait disparu avant cinq siècles, tandis qu'il le -sera dans trente ans.--Charles Cros, le frère du peintre, après -avoir découvert le phonographe avant Edison, met en œuvre à cette -heure une découverte d'une importance très grande: la photographie -des couleurs. - -CAZIN est presque un jeune mais presque un maître. Sa série de -paysages décoratifs est d'un grand charme, dans leur indécision -lumineuse. Au lieu de rendre un site dans ses détails de -flore comme fait Harpignies, Cazin ne porte sur sa toile que -l'impression de nature, ce qui est l'esprit, et en donne la -sensation, d'autant plus douce et charmeuse qu'elle est moins -précise et moins particularisée. - -REGAMEY, d'une saveur exotique exquise, semble un peintre de Yeddo -ou de Niphon et ses tableaux des _Fushas_. Son domaine est le -continent des îles, le Japon, cette Italie de l'extrême Orient. Sa -décoration pour la salle à manger d'un pavillon de chasse présente -des parties excellentes, _Okoma la grande chasseresse_, et surtout -ce sujet charmant, _Un jeune ingénieur expropriant les papillons -pour cause d'utilité publique_. - -On mène grand bruit autour de M. Gervex; mais peut-on appeler -décoratives ses peintures pour la mairie du XIXe arrondissement? -Le plafond qu'il expose est lourd d'ordonnance, de faire et -d'esprit. Au centre, un boucher abat le bœuf gras, au-dessous un -ouvrier en tablier de cuir lit un gros livre, un conscrit chante, -un soldat monte la garde, des forgerons battent le fer; cela -encadré entre une voile du canal Saint-Martin et une arcade de -la Mairie. Cela signifie l'impôt du sang, le travail pour tous, -l'instruction laïque et les bonnes mœurs. - -Où s'arrêtera le gâtisme contemporain? Après la _Morale civique_, -la _Peinture civique_. - -FANTIN LATOUR. Des esquisses de paysages décoratifs très -remarquables et d'une sincérité égale à celle de ses portraits, -qui font parfois penser en même temps à Holbein et aux Lenain. - -De beaux cerfs, de Karle BODMER, un maître du paysage. De DUEZ, -une jeune femme comme ensevelie sous l'effeuillement de pivoines -de Chine. La _Phœbé_, de Tony Fèvre, est d'une agréable fadeur, -et Pinel a fait un presque _Pater_ de son _Réveil de la nature_. -Mazerolles est toujours le décorateur de grand goût que l'on sait. -Quant au _Retour de Chasse_, de M. Baeder, cela est parfaitement -mauvais. M. Geets l'est plus encore, si cela est possible. Un -compatriote du grand Henri Leys ne devrait pas se permettre de -semblables mascarades moyen âge. Une dernière bonne chose et de -style dans sa modernité: _Tornatura_, la muse de la Céramique, par -Lechevallier Chevignard. - -En sculpture, rien d'important. Delaplanche est un grand artiste, -mais son _Travail_, sa _Bienfaisance_, c'est laïque et obligatoire -et trop moralement civique. On a ri de l'art officiel des rois, -on ne connaissait pas encore l'art officiel des républiques. La -_Jeanne d'Arc_, de Fremiet, est détestable. Elle marche comme on -court, raide et en même temps sautillante. La _Rosa mystica_, -de Mercié, n'est que la _Rosa aristocratica_. La _Prudence_, -de Millet, digne de sa destination, le Comptoir d'Escompte. La -maquette en cire de Falguière, pour le projet de couronnement de -l'Arc de Triomphe, est bien sans plus: un quadrige avec écuyers -contenant les chevaux. Le _Torrent_, de M. Basset, semble jeter -son urne à la tête du spectateur. Cela est d'une grande maladresse. - -Nous avons tenu à parler des arts décoratifs, afin d'aider dans -la mesure de nos forces à leur vulgarisation. Ils sont les arts -du Foyer qu'ils embellissent, prêtant à la vie de famille cette -séduction des choses d'art qui a été peut-être pour un peu dans la -vie patriarcale de nos pères. - - - - -LA SCULPTURE - - -Il y a quelque temps, M. de Montaiglon posait sans la résoudre -cette question dans la _Gazette des Beaux-Arts_: Pourquoi la -sculpture en France se maintient-elle très élevée, tandis que -la peinture déchoit? La raison en est simple: plus un art -est plastique, moins il exige d'idées et de sentiment, et en -sculpture, l'excellence du procédé suffit pour gagner la maîtrise. -Par son matérialisme même, notre époque analytique est portée à -bien voir la matière et à la rendre avec sincérité. Toutefois de -Mino da Fiesole au Buonarotti, la grande sculpture a toujours été -taillée dans une pensée de poème, dans un effort d'idéal. - -CHAPU nous en donne la plus superbe preuve. Son haut-relief pour -le tombeau de Jean Renaud est un chef-d'œuvre, absolument, et plus -une ode qu'un travail du ciseau. _Le génie de l'immortalité_ prend -son envolée. Ce n'est point une chose du Bernin ou du Canova. -C'est d'une plastique virile et peu charnue comme il convient -au sujet. L'artiste a trouvé ce point étroit de la forme où la -réalité et l'idéalisation se touchent en une mesure harmonieuse. -Le mouvement de l'essor est magnifique, et dans le visage extasié -et dans les bras ravis et ouverts à l'infini il y a quelque -chose de vraiment sublime et qui élève l'esprit à Dieu. Cette -œuvre, trouvée à Florence, ferait pousser toutes les exclamations -jaculatoires, mais, en France, on ne croit qu'au génie mort. Pour -nous, qui avons le courage de l'enthousiasme, nous ne savons pas -marchander à l'artiste la vérité sur son œuvre, et celle-là suffit -à la gloire d'un maître, et à l'immortalité de son génie. - -GUSTAVE DORÉ. Malgré sa grande valeur de coloriste qui apparaît -non seulement dans ses _Paysages alpestres_, mais même dans -ses moindres crayons, le public, peu habitué à voir un artiste -exceller en plusieurs arts, s'obstine absurdement à le contester -comme peintre. Mais comme sculpteur, qui l'oserait? Après avoir -vu son _Petit Jésus_, qui dans un mouvement où la prescience de -l'avenir se mêle au gracieux abandon de l'enfance, se renverse -sur le sein de la Vierge, étendant ses bras en croix, et au Salon -de cette année, son grand vase décoratif en bronze fondu par les -frères Thiébault: _la Vigne_. Au col long et étroit des ceps -s'enroulent et sur la panse large et persane, les satyres et les -nymphes ivres se jouent dans une frondaison de pampre. De tous -côtés, aux grappes de raisins s'accrochent des grappes d'amours, -montant et glissant autour du vase en un tohu bohu charmant. Ces -petits génies de la vigne se faisant la courte échelle, luttant -avec des colimaçons et des capricornes, rappellent la merveille de -Parme, le Parloir de l'abbesse, qui est comme le triomphe du baby, -l'apothéose de l'enfance. Doré a fait du Corrège, mais du Corrège -grouillant, intense, original et qui ferait crier miracle si cela -était découvert à Pompéi. - -CAÏN est depuis la mort de Barye le premier animalier sans -conteste. Son bronze: _Lion et Lionne se disputant un sanglier_, -et son plâtre _Rhinocéros attaqué par des tigres_ sont des œuvres -parfaites en leur genre. - -FALGUIÈRE veut mettre de la pastosita dans le plâtre. Mais le coup -de pinceau donné par l'ébauchoir est une recherche de décadent -souvent funeste. Sa Diane n'est pas même de Poitiers, à peine de -Maufrigneuse, de Balzac. Le dédain avec lequel elle regarde voler -son trait est trop héraldique, d'une duchesse non d'une déesse. - -FREMIET, qui a aux arts décoratifs quatre animaux apocalyptiques -admirablement macabres et dignes de la bestiaire du moyen âge, -a fait une lourde erreur avec son _Stefan cel Mare_. Ce prince -moldave du quinzième siècle semble un Gambrinus équestre. -Peut-être une gravure du temps trop fidèlement copiée en est-elle -cause? L'épaisseur des vêtements rend le torse trapu, l'écartement -des étriers appesantit les lignes. Quand on songe au _Colleone_ de -Venise, ce condottiere armé de toute pièce, si vivant, si martial -en sa simple allure, si bien en selle, on se sent peu d'indulgence -pour _M. Fremiet_. Qu'il étudie le _Colleone_, c'est le canon du -guerrier équestre. - -SOLDI tient bon rang parmi ceux qui cherchent le beau moderne. -Puisque Balzac a trouvé un monde de poésie dans la prose de la vie -actuelle, pourquoi l'artiste ne découvrirait-il pas la plastique -et le pittoresque que cachent notre drap noir et son uniformité? -_A l'Opéra_, la danseuse, les bras en mouvement de balancier, -la jupe ballonnante, exquisse une pointe. Le mouvement est vrai -et bien tournant dans son joli équilibre. C'est à placer dans -la salle d'exercice du Conservatoire modèle de grâce. Cette -danseuse, qui est bien du ballet, vaut mieux que la Diane de -Falguière qui n'est pas de l'Olympe. M. Comerre, qui avait commis -l'an dernier un affreux tableau, pas même bolonais, s'est mis hors -de page par celui de cette année, très remarqué, _l'Étoile_. Cela -prouve que l'on ne choisit pas la nature de son talent et qu'il -vaut mieux être franchement contemporain que pseudo-antique et -ennuyeux. - -BARRIAS. D'un patriotisme indéniable, son groupe, la _Défense de -Saint-Quentin_, semble trop un tableau vivant ou un cinquième -acte au Théâtre des Nations. La Ville sous les traits d'une femme -robuste soutient un mobile mourant en s'appuyant à son rouet, -accessoire qui occupe trop l'œil et nuit à l'effet d'ensemble. - -MERCIÉ est un patriote aussi: _Quand même_. Une Alsacienne, dont -les rubans semblent de loin les élytres d'un moulin, saisit le -fusil qu'un mobile expirant laisse échapper de ses mains ouvertes -par la mort. Il y a de la force dans le mouvement de la Ville, -mais cela n'est pas de style. - -M. LÉOFANTI arrive bon troisième avec son _Pro patria mori_. Une -femme ailée s'étale sur un fond de cuirassiers en bas-relief, dont -le plan perspectif peut être juste, mais ne le semble pas. - -_La Ville de Paris_ de M. Lepère a passé sur sa robe de mondaine -la capote du soldat et monte sa garde, appuyée sur un fusil. - -Quatre _Camille Desmoulins_ au Palais-Royal. C'est beaucoup trop -de marbre pour le titi de la Révolution, pour le gavroche de la -guillotine. Ce temps a été si pauvre littérairement, qu'au milieu -des hurlements de Marat, de la pommade d'Isnard, de la pose de -Barrère, de la mauvaise rhétorique de Saint-Just, les _Révolutions -de Brabant_ sont encore ce qu'il y a de moins idiot, quoique -ce soit une pot-bouille ridicule. _Carrier Belleuse_ a fait du -voyou conventionnel un énergumène à geste d'ouverture de compas -démesurée. Nous sommes loin des Grecs, qui, pour exprimer que -le geste doit toujours être sobre, disaient qu'une bonne statue -doit pouvoir rouler d'une montagne en bas, sans s'endommager. Le -_Desmoulins_, de M. Doublemard, ressemble à un Rouget de l'Isle -chantant le fameux hymne national; celui de M. Carno, un figurant -du 93 d'Hugo; enfin celui de M. Dumaine, un Garat chantant la -romance à Madame. - -_Le triomphe de la République_, de M. Ottin, n'est pas celui de -la sculpture. Sur un fond de faux temple grec, une cohue où les -peplums se marient aux blouses, les casques aux casquettes et les -chlamydes aux redingotes. Cela est immédiatement au-dessous du -_Mercure de France_, dirait Labruyère. - -A part l'_Immortalité_, de Chapu, la sculpture religieuse ne -vaut pas mieux que la peinture. Cependant _Michel Pascal_ est -un artiste d'une vraie valeur. Son évêque et sa sainte à l'épée -semblent pris au portail d'une cathédrale. Ce n'est pas du Mino -da Fiesole, mais cela rappelle grandement cette merveilleuse -statuaire française du treizième siècle dont M. Albert Marignan, -l'éminent de l'École des Chartes, prépare une histoire -approfondie. _La Cène_, de M. Charles Gauthier, n'a aucun style. -La _Tentation du Christ_, de M. Brambeck, est chose mauvaise. -Tandis que Notre-Seigneur a l'air de faire effort pour ne pas -écouter, le démon a la tête et le mouvement de quelqu'un qui -supplie et non de celui qui tente. L'étude que M. Bottée présente -comme _saint Sébastien_ n'est qu'une étude de nu. - -L'_Œdipe à Colonne_, de M. Hugues, est de la caricature d'après -Sophocle: cet essai naturaliste échoue dans le détestable. La -_Sérénité_ de M. Allain est sans pensée. La _Perversité_, de M. -Ringel, n'est guère perverse. Au lieu d'être lyrique, la _Poésie_ -de Combas s'appuie sur une grande lyre. La plastique de M. Fouquet -dans sa _Voulzie_ est trop aigrelette. La _Jeanne d'Arc au bûcher_ -de M. Cugnot a trop l'air d'une figure de missel; ce qui est -suffisant pour l'imagier ne l'est pas en ronde bosse. La _Psyché_, -de M. Moreau, n'est qu'une gamine et _l'Amour piqué_, de M. Idrac, -qu'un gamin. Le mouvement de pudeur est bien dans la _Suzanne_ de -M. Marqueste. M. Lefeuvre fait de la sculpture domestique; deux -enfants se pressent contre leur mère qui leur coupe de grandes -tartines. Cela s'appelle _le Pain_. Il ne manquait plus que cela, -du Tassaert en marbre! La _Physique_ de M. Millet pourrait tout -aussi bien être la _Chimie_. _L'âge de fer_ de Lançon mérite une -mention, ainsi que le _Rabelais_ de bronze de M. Hébert, beaucoup -plus méphistophélique que ne le représente le portrait authentique -de Montpellier. - -La _Modestie_, de M. Romazotti, n'est que la niaiserie; la _Jeune -Contemporaine_, de M. Chatrousse, semble sortir d'un roman de M. -Henry Gréville. MM. d'Épinay et de Gravillon font du Primatice de -la Chaussée-d'Antin. - -Le _Marchand de masques_ de M. Astruc est un sujet ingénieux. Un -jeune garçon vend les masques des grands hommes contemporains, -Hugo, Balzac, Barbey d'Aurevilly. - -La _Ballade à la lune_ de M. Steuer est une chose d'humour: un -pierrot pince de la guitare les yeux fixés sur un seau d'eau où la -lune se reflète. - -Rien de Guillaume, qui est tout à la préparation de son cours -d'esthétique, ni de Clésinger occupé à faire cavalcader _les -Marceaux_ dans son atelier changé en manège révolutionnaire. - -Il est une chose irritante au delà du possible, c'est le régiment -des bustes iconiques qui ornent l'entour des plates-bandes. -Ils sont par centaines et tous du sport ou bourgeois. Le -portrait sculpté, ou peint, est la manifestation de l'art la -plus inférieure, mais celle qui rapporte le plus. Les artistes -d'aujourd'hui au lieu d'être des bénédictins sont des viveurs, des -mondains: toute la faute n'est pas à eux. On a vu Préault menant -lui-même dans un dépotoir des terrains vagues une charretée de -statues et de bas-reliefs. Quand le sculpteur a fait deux statues, -l'atelier devient trop petit; il n'en peut faire une autre que -celles-là ôtées, et le public est rare qui achète autre chose que -des choses d'étagères. N'importe, le Salon ne doit pas être un -bazar pour les artistes ni une foire aux vanités pour les enrichis -et on en devrait défendre l'entrée à tout portrait qui ne serait -pas d'une célébrité, de caractère, ou beau de lignes. - -Tel qu'il est, le Salon est encore l'événement le plus esthétique -de l'année parisienne et un grand moyen de vulgarisation. - -Il faut répandre l'amour de l'art. Malgré les détours, toute -voie du beau mène à Dieu, et l'art a cela de divin qu'il ne peut -blasphémer sans cesser d'être. C'est surtout ici que l'on peut -dire: hors de l'Église, pas de salut. - - - - -SALON DE 1883 - - - - -L'ESTHÉTIQUE AU SALON DE 1883 - - -Je crois à l'Idéal, à la Tradition, à la Hiérarchie. C'est là le -texte de cette homélie esthétique. - -Le critique est un juge qui doit énoncer la loi, avant de -l'appliquer, surtout en un temps où l'on débat sans code les -procès de l'art, selon son humeur du jour, les besoins de -sa camaraderie et de sa galerie. Voilà donc les toises sous -lesquelles vont passer MM. les artistes; elles sont géantes, tant -pis pour les nains. - -Le Salon est toujours le bazar, quelquefois le boudoir, jamais -le temple de la peinture: un Pnyx, non une Acropole et, point du -tout une Pinacothèque. Le premier mai de tous les ans, quatre -mille œuvres apparaissent (après le concours hippique, ce concours -d'imbécillité), avec la phrase des clowns: «Nous voici, de -nouveau, tous en tas...» - -Dans ce tas, il y a moyennement deux mille choses industrielles, -un millier d'ouvrages et ??? d'œuvres d'art. - -La peinture traîne à sa suite quelque chose de semblable au -journalisme, cette queue de singe de la littérature, et, -honteusement, elle ondoie à travers les vingt-neuf salles de ce -palais qui est mieux nommé de l'Industrie que des champs d'Eleusis. - -Entre la bienveillance ironique de Théophile Gautier dont M. de -Banville a directement hérité, la raideur rêche de Gustave Planche -que n'a malheureusement plus personne, et l'incorruptibilité -de Baudelaire et de Delécluze, entre ces grandes voies, il y a -beaucoup de sentiers qui y confinent. C'est une illusion qu'on -peut se faire et même donner aux autres, de jouer le paysan du -Danube au Salon; mais fût-on du Danube, on aurait encore des -mesures à garder et des veto à subir. La question de la charité -chrétienne se pose d'abord. Un critique d'art fort connu, et qui -a des boutades de sévérité, recevait, il y a quelques années, la -veille du vernissage, une lettre de sa mère où il y avait ceci: -«Pense, mon cher enfant, que ces pauvres peintres ont aussi une -mère qui soupire pour le succès de son fils et qu'elle meurt -peut-être de misère. D'un trait de plume, tu peux décourager...» -En antithèse, qu'on se rappelle la réponse de Diderot à celui qui -lui recommandait un pauvre et mauvais artiste chargé de famille: -«Qu'on supprime la famille ou les tableaux.» Cela est cruel, -il faut de la pitié, c'est là _Ce qui ne meurt pas_, ainsi que -l'écrit M. d'Aurevilly, ce Balzac II, en un beau livre qui est -prochain. - -Mais la piété pour l'art doit l'emporter sur la pitié pour le -prochain, comme l'amour de Dieu veut qu'on lui sacrifie même -l'amour de ses frères. Un chef-d'œuvre est une vertu; «une croûte» -est un vice et toute sévérité sur ce point justice. Seulement, -a-t-on le droit de punir si exactement le blasphème du Beau, quand -le blasphème du Vrai est permanent et glorifié? En a-t-on même le -devoir? Est-ce que le sacrilège peut atteindre N.-S. Jésus-Christ -et la caricature troubler l'immuabilité de l'Idéal? Non certes, -et le silence suffit à réprouver, et l'excommunication _ipso -facto_ n'a pas besoin d'être fulminée nominativement. Toutefois, -il est une considération qui doit rendre implacables, même les -sentimentals de la critique: l'équité. Rien ne peut empiéter sur -elle et c'est l'absolu devoir, pour toute plume qui a le respect -d'elle-même, de séparer d'une façon _visible et justicière_ ceux -qui vivent _pour_ l'art, et qui sont des prêtres, et ceux qui -vivent _de_ l'art, et qui sont des drôles. - -Peinture, sculpture, architecture sont devenus des métiers; et sur -quatre mille artistes, il y a trois mille artisans, d'un orgueil -fou et d'un cabotinisme honteux. A ceux-là, il ne faut pas ménager -le mépris qui est dû. - -En littérature, il y a les penseurs et les écrivains qui ont -droit à ne pas être mêlés à MM. de la copie; en peinture, il y a -les féaux de l'idéal et les chercheurs qui ne doivent pas être -assimilés à MM. de l'actualité et du civisme. Il est lâche, il -est _fille_ d'avoir la plume banale, élogieuse à tout venant, -et la louange d'une bouche qui ne sait pas blâmer n'a aucun -prix. La haine de Jacob contre Edom est logique; supprimer la -Roche Tarpéienne, c'est supprimer aussi le Capitole; et s'il -est impossible de chasser les vendeurs du temple, du moins il -reste l'ostracisme de la critique qui, avec les couronnes qui -récompensent, a dans la main les tessons qui exilent. - -Avant de chercher la synthèse de l'art contemporain, il est -opportun de marquer l'opinion en esthétique. Il y a celle des -critiques d'art éclectique, et l'éclectisme est l'absence -d'opinion; celle des amateurs qui laissent vendre, à l'hôtel -Drouot, un Botticelli authentique douze cents francs et qui payent -quinze mille francs un Boucher; celle de la bourgeoise qui aime -les tableaux de genre et les toiles militaires; celle des gens du -métier enfin, qui ne louent que les morceaux de facture habile. - -L'histoire de l'art et sa hiérarchie sont méconnues, sinon -ignorées, et l'irrespect des maîtres du passé n'a point de -bornes. Les camaraderies se jettent à la tête les noms les plus -immortellement sacrés, avec un incroyable cynisme: celui même -de Léonard! ce nom qui est un ostensoir! ce nom qui ne permet -pas de rester couverts à vingt fronts, dans toute l'histoire! -Qu'on le sache! Et ceux même qui devraient être, par état, les -gardes-nobles de la hiérarchie esthétique, ne se font aucun -scrupule de donner comme socles à leurs amis les statues des -génies. Il n'y a pas fort longtemps, un monument d'irrévérence -fut élevé, je ne dirai pas par quelles mains. Ce critique avait -trouvé ingénieux d'introduire dans l'hémicycle de Delaroche, les -contemporains. D'abord il avait oublié Paul Chenavard comme tout -le monde; le génie de Chenavard dépasse de trop la compréhension -actuelle. Dans cette invasion de la fresque tout se passait le -mieux du monde; Meissonnier entrait immédiatement en conversation -avec Terburg et Miéris, et M. Baudry, «le regard assuré et la -tête haute» abordait Velasquez et Véronèse!--Je veux croire, pour -l'honneur de M. Baudry, qu'il baisserait les yeux et la tête -et tout, devant les peintres de la grandesse espagnole et du -patriciat vénitien. Quant à M. Henner, Corrège lui disait: «je -vous envie». Ce critique n'a donc vu ni Parme, ni Dresde, ni même -l'_Antiope_, et s'il les a vus, le mot à écrire serait dur. Mais -voici de l'inénarrable: quand M. Bonnat arrive, «Rembrandt, Rubens -et Van Dyck se lèvent». Rembrandt se lever! Rubens se lever! Van -Dyck se lever, et pour qui? pour M. Bonnat. - -Le commentaire ici serait incompatible avec l'urbanité. - -J'ai tenu à citer ce document qui caractérise l'incohérence de -l'opinion esthétique de ce temps, et afin de ne point pécher -moi-même, par le manque de précision, dans la doctrine, voici -la synthèse esthétique actuelle, ainsi que je la vois. Le grand -art contemporain est une quintette: Puvis de Chavannes, Gustave -Moreau, Ernest Hébert, Paul Baudry, Félicien Rops. Ce sont là -les cinq grands maîtres dont l'immortalité est sûre et que la -postérité accueillera d'emblée. - -Puvis de Chavannes est la plus haute individualité de notre -art. _Idéaliste_, issu de la _tradition_ des _quattrocentisti_, -_hiérarchiquement_ au-dessus de son époque même. Nul _n'approche -de sa cheville_, ni dans la fresque catholique, qui est la suprême -peinture, ni dans l'allégorie qui est l'abstraction par les -formes, ni dans l'art décoratif qui fait corps avec le monument. -La _Vocation de sainte Geneviève_, au Panthéon, les fresques de -Marseille, les fresques de Poitiers, les fresques d'Amiens sont -autant d'incomparables chefs-d'œuvre. J'ai caractérisé ailleurs -avec soin le génie de Puvis de Chavannes et je l'ai rattaché à -tort à Benozzo Gozzoli, en ayant soin d'ajouter: «si l'on accotait -un Puvis aux _Vendanges_ de Gozzoli, on découvrirait non seulement -leur parenté, mais que c'est Puvis, qui, des deux, semble le -primitif. Ce qu'il peint n'a ni lieu ni date; c'est de partout -et de toujours, une abstraction de primitif, un rêve poétique -d'esprit simple, une ode de l'éternel humain, et cela rendu par -les formes réelles et typiques dans une harmonie sereine et -naïve.» Puvis de Chavannes est le seul grand maître _abstrait_ de -tout l'art, Chenavard excepté. - ---Dire de Gustave Moreau, qu'il est le seul artiste, avec -Rops, qui fasse penser à Léonard, c'est là une louange unique, -splendide et méritée. Oui, le peintre de la _Chimère_, de -l'_Hélène_, de l'_Hérodiade_, de l'_Œdipe_, peut s'intituler, -élève du Vinci; et Beltraffio, Cesare da Sesto, Solario, Luini -l'accueilleraient comme condisciple. Gustave Moreau possède le -style lombardo-florentin; il est serein et plein de pensées, c'est -un maître intellectuel et un grand maître qui n'a que quatre -égaux, de nos jours; et je l'aime d'autant plus que le bourgeois -ne comprend rien à ses toiles qui sont hermétiques et peintes pour -les seuls initiés. - -Ernest Hébert est le de Vigny du pinceau; c'est un poète tendre, -mélancolique et d'une suprême distinction. Les femmes de Van -Dyck n'ont pas de plus fines attaches que ses _Rosa Nera_, ses -_Fienaroles_, ses _Pasqua Maria_. La vue de ses toppatelles donne -la même impression que la lecture de _Graziella_ et le sentiment -du _Lac_ de Lamartine se retrouve en certaines de ses œuvres -qui sont toutes d'un procédé impeccable. On sent à les voir le -plaisir que l'artiste a eu à les faire, car Hébert adore son art -et son bonheur est de peindre, cas unique de nos jours. L'auteur -de la _Malaria_ a exprimé comme nul autre la rêverie nostalgique -de la femme du Midi; «dans l'ambre de la couleur transalpine, il -a enchâssé la larme du sentiment moderne», patricien, poétique -et grand coloriste, de tous les membres de l'Institut, le seul -peintre digne de la coupole du Panthéon. - -Paul Baudry, artiste d'un très beau procédé, a fait sous Véronèse -les plus brillantes études et prouvé dans son Foyer de l'Opéra, -un talent de décorateur de grand goût et d'allégoriste sans -poncivité tout à fait remarquable. Sa plastique cherchée entre -la Renaissance et la Contemporanéité aboutit à un androgynat -qui a son charme pervers mais intense. C'est le Vénitien de -l'école française contemporaine et le peintre né des pompes -théâtrales.--Si j'ai nommé Félicien Rops, le dernier, ce n'est pas -que je le classe après ces quatre maîtres; car son originalité -est si éclatante que je ne lui trouve aucun précédent, et -qu'il est impossible de le gratifier d'une filiation; Puvis de -Chavannes tient au _quattrocentisti_; Gustave Moreau à Léonard; -Hébert à Rome, et Baudry à Venise, mais Rops est autochtone. -Magnat hongrois mêlé de gallo-romain et de flamand, il doit à -la complexité de son tempérament d'être le plus grand maître en -modernité qui soit. Quand je dis moderne, j'entends un esprit -qui réunit la compréhension du moyen âge à celle de 1883, peut -illustrer un grimoire et pourtraire la Parisienne. - -Félicien Rops est inconnu du public; mais s'il n'a pas de -réputation, il a de la gloire. Trois cents esprits subtils -l'admirent et l'aiment, et le suffrage de penseurs est le -seul dont ce maître se soucie. S'il arrivait qu'un homme des -classes moyennes, un de ceux pour qui on écrit les ouvrages de -vulgarisation et qui les lisent, semblât goûter une de ses œuvres, -il la détruirait immédiatement. Druide de l'art, il ne veut de -juges que ses pairs, non par orgueil; la meilleure preuve de sa -modestie, c'est son peu de notoriété qui est voulu, mais parce -qu'il sait l'art un Druidisme qui doit accueillir toutes les -intelligences qui se haussent, mais ne s'abaisser jamais jusqu'à -celles qui ne peuvent s'élever. - -L'œuvre de Félicien Rops comprend toute la vie moderne -synthétisée: je ne veux en montrer ici que deux points, la femme -et le diable. La femme contemporaine, cette cabotine dont le -charme est le chiffon, avec sa grâce fugace, prismatique, instable -et changeante est presque impossible à fixer dans une œuvre d'art; -immobile, elle n'a plus l'attrait qui est dans la célérité et -l'imprévu des gestes et des poses. Mais prendre la Parisienne et -la monter jusqu'au style, cet impossible que Rops seul l'a tenté -victorieusement. Toutefois comme il conçoit toujours en penseur, -au lieu d'une simple femme de nos jours, il a fait la _Dame au -pantin_. Grande, svelte, presque androgyne, elle élève de son bras -ganté de noir un pantin en habit; indescriptible en son sourire -de mépris pour cet homme hochet qui est vous, peut-être moi. Les -sourires de Rops descendent du coin des lèvres de Monna Lisa, et -l'ironie, l'ironie froide et silencieuse, a en lui un épeurant -interprète. - -«L'homme pantin de la femme, la femme pantin du diable,» sont -deux de ses thèmes favoris, d'une grande portée psychologique, -rendus avec une intensité plus excessive que celle de Baudelaire, -avec qui il a des rapports très grands. Imaginez que le poète des -_Fleurs du mal_ ait écrit avec des lignes, et vous aurez quelque -idée de Rops, le seul artiste assez mystique pour rendre la -perversité moderne. - -Mais, la merveille de son œuvre, c'est le Diable. Oui, en l'an -1883 des esprits forts, il existe un artiste dont les démons -font peur et dont nul ne peut rire. Oh! ce n'est ni Bertram, ni -Mephistophel; il n'a pas de cornes, ni de queue, ni de griffes, ce -diable, il est en habit, il monocle; si ses pieds sont fourchus, -de fins escarpins les cachent; et il épeure cependant, avec, pour -seul satanisme, son sourire et son regard. Ah! si l'on donnait à -Rops l'enfer à peindre au mur d'un Campo Santo, on verrait autre -chose que le Bernardino Orcagna. Il a restauré la grande figure -de Satan, il a fait réapparaître le Malin, en ce temps où l'on -ne croit plus, même à Dieu, et il nous le montre vainqueur du -ridicule et du rire. Je prie que l'on remarque que je n'ai cité -que deux séries de l'œuvre de Rops, et que l'idée que j'en puis -donner ici est presque nulle. Seulement, j'ai voulu marquer sa -place hiérarchique dans l'art contemporain et déchirer un peu de -l'obscurité où il s'enferme. L'utilité du critique n'est pas de -donner de bons et de mauvais points aux artistes connus, mais bien -de signaler et de mettre en lumière ceux qui, par l'élévation de -leurs œuvres, échappent à la myopie du public. Rops est le grand -maître en modernité, et ce genre est celui où l'école française -peut encore faire des œuvres; Rops est le seul exemple des -immenses lectures, de la forte éducation latine et de l'érudition -poétique qui manquent à tous les artistes contemporains et sans -quoi il n'y a pas de grand art possible; Rops est le burineur -génial de la décadence latine. - -J'ai à dire de grandes duretés; je les dirai tout d'abord sans -aucun nom propre; elles n'en seront pas moins dites et j'aurai -suivi le précepte catholique de l'impitoyabilité envers les -œuvres, unie à la modération envers les personnes.--A écrire sur -l'art contemporain le titre inéluctable serait de l'_Indifférence -en matière d'esthétique_. Nous sommes en plein éclectisme, -nul ne peut le contester. Or, l'éclectisme est l'absence de -passion, et sans passion, il n'y a pas plus d'art que de poésie. -«L'éclectique, dit Baudelaire, c'est l'homme sans amour.» L'Italie -n'a eu qu'une école éclectique, la dernière en date et surtout en -mérite, celle de Bologne; et l'éclectisme bolonais était borné à -la Renaissance et avait le respect religieux des grands maîtres, -tandis que l'éclectisme contemporain a l'irrespect idiot du -voyou vicieux qui gouaille, et s'il se laisse influencer un peu -profondément, c'est par l'extrême Orient. Ce sont les crépons que -les impressionnistes ont eu pour archétypes. MM. les artistes -contemporains ne pensent pas, ils n'ont ni théories, ni doctrines; -cela était bon pour les romantiques! Ils font de la peinture -comme on fait de la copie. La postérité est bien loin pour qu'on -y songe, et l'amour-propre toujours là pour rassurer et assurer -au pire rapin qu'il est maître. Quant à la gloire, c'est d'être à -la mode et d'avoir un hôtel. Où sont les artistes qui aiment la -peinture et qui peignent pour le bonheur de peindre? Donc, nul -enthousiasme, et ici, je touche une des causes de la déchéance des -peintres, c'est leur ignorance, leur manque d'instruction et de -lecture. Ils ne cherchent jamais à percer l'esprit du sujet qu'ils -peignent, et qu'ils prennent une scène à Homère ou à Dante, ils -se garderont bien de lire devant leur toile, avant d'esquisser, -l'_Iliade_ ou la _Divine Comédie_. En mythologie, ils ne s'élèvent -pas même jusqu'à Chompré; pour l'histoire moderne, ils décalquent -quelques planches de Racinet et tout est dit. - -J'ai la naïveté de croire que pour peindre un Christ, par exemple, -il faut relire chaque jour le récit de la passion et sentir -ce que l'on peint, pendant qu'on le peint, sinon on fait du -métier. A tous ces reproches, il y a une réponse: tout est dans -le procédé. Est-ce que Titien disait les litanies pour peindre -l'_Assunta_? Il les disait implicitement, ou s'il ne les disait -pas, l'éblouissement que donnent ses toiles empêche de voir -l'absence de sentiments mystiques. Titien est un thaumaturge -comme Rembrandt, et les artistes d'aujourd'hui ne sont pas même -de vulgaires sorciers. La _Bethsabée_ de la galerie Lacaze, -peinte par M. Bonnat, serait horrible, et lorsque, l'an dernier, -M. Carolus-Duran a tenté un _Ensevelissement de N.-S._, sans -expression mystique, il n'a fait qu'une bolognerie, malgré son -pastiche de l'exécution vénitienne. Qu'on ne prenne pas pour ma -pensée que les grands maîtres ont fait des chefs-d'œuvre sans âme -par la puissance du procédé. La prétendue vacuité d'expression de -Titien est un lieu commun absurde que se passent les critiques; -le peintre de Cadore est serein, et la sérénité est l'expression -qui convient le mieux, en somme, à la figure du Sauveur, lorsqu'on -ne peut lui donner celle infiniment complexe ou séraphique de -Dürer ou du Fiesole.--J'en demande pardon au Grand Théo, mais la -théorie de l'art pour l'art est la plus pernicieuse qui soit, -et nous en voyons à cette heure les déplorables résultats. La -peinture n'est qu'un des moyens d'expression de nos sentiments; -peindre pour peindre est aussi absurde qu'écrire pour écrire. -Logiquement, on n'écrit que pour exprimer une idée, et on ne -doit peindre que pour exprimer un sentiment. Qu'est-ce donc -qu'un tableau qui n'éveille rien, ni au cœur, ni à l'esprit du -lettré? et c'est le cas des tableaux contemporains. Demander à une -peinture de nous faire penser, c'est trop; mais il faut cependant -qu'elle nous impressionne, sinon ce n'est point une œuvre d'art. -Le plus fou des corollaires de l'art pour l'art, c'est le «copiez -la nature». Si l'art est une copie de la nature, il n'a pas plus -de raison d'être que toute copie, quand on peut voir l'original. -Supposons ce sujet: une porte entr'ouverte, contre le mur un -balai. Copiez, ce sera du métier. Mais emplissez de bitume le -bayement de la porte, ébouriffez d'une façon tragique les barbes -du balai; éclairez à la Rembrandt et voilà un drame, l'assassinat -de Fualdès, quelque chose d'impressionnant qui fera vibrer le -spectateur. Qu'on ne prenne ceci pour de l'encens à Delaroche, ce -peintre des classes moyennes, je ne m'occupe que du lettré et de -l'artiste, et sur ce point, sur celui-là seul, je me rencontre -avec M. Renan qui a eu raison, à l'instant où les aristocraties -sont niées, d'affirmer celle qui est irréductible, et de droit -divin: l'aristocratie d'intelligence. - -L'art est l'effort de l'homme pour réaliser l'idéal, pour figurer -et représenter l'_idée suprême_, l'idée par excellence, l'idée -abstraite, et les grands chefs-d'œuvre sont religieux, parce que -matérialiser l'idée de Dieu, l'idée d'ange, l'idée de Vierge -mère, exige un effort de pensée et de procédé incomparable. -Rendre l'invisible visible, là est le vrai but de l'art et -sa seule raison d'être. Weenix, le peintre des dessertes; -Kalf, celui des casseroles; Hondekoëter, celui des poules, -quoique bien supérieurs, comme procédé, à Orcagna, Piero della -Francesca et Benozzo Gozzoli, sont bien au-dessous de ces -primitifs, parce que leur conception est nulle. L'idéal d'un -poêlon, l'idéal d'un melon, l'idéal d'une pintade sont à la -portée de tous, tandis que l'idéal de l'_Enfer_, du _Jugement -dernier_, de l'_Immaculée-Conception_, de l'_Extase_ sont de -l'abstrait et du surnaturel. Le pinceau réalise là des scènes qui -n'ont pas de réalité, que nul n'a vues et qu'il faut concevoir -d'inspiration.--Si l'idéal est la nécessité du grand art, la -tradition en est la loi. Elle relie entre eux, par la chaîne -d'or des chefs-d'œuvre, les concepts universels. Elle est le -dogme esthétique; les grandes œuvres sont ses bibles. Le premier -arcane de la tradition, c'est que l'art doit être une synthèse. -Comme exemple, prenons le _Rittrato muliebre_: Violante, Saskia, -Elisabeth Brandt, Monna Lisa, la comtesse de Bristol sont les -synthèses vénitienne, hollandaise, flamande, florentine, anglaise -de cette recherche: l'idéal féminin. Que Violante manque de -pensée et Saskia de plastique, qu'Elisabeth Brandt soit trop -bourgeoisie, Monna Lisa trop subtile, et la comtesse de Bristol -trop de la cour, qu'importe! Titien, Rembrandt, Rubens, Léonard -et Van Dyck ont réalisé chacun cet idéal: femme plastique, femme -douce, femme sphinx, femme saine, femme de cour. Dire d'une femme: -c'est un Rubens, un Van Dyck, c'est la pourtraiturer d'un mot. -Mais laissons là la synthèse expressive, l'art contemporain ne -fait pas même de synthèse plastique, il copie le modèle, alors -qu'il devrait le transfigurer. Car la synthèse n'a pour objet -que d'atteindre à la transfiguration de l'être humain, qu'on -l'obtienne par l'épuration des formes comme les Italiens, par -la lumière comme Rembrandt, par l'accent vivace comme Rubens et -Velasquez. Essayez par la pensée de faire redescendre à l'individu -les types de Léonard, ôtez sa distribution de la lumière à Van -Ryn, pâlissez Rubens, désaccordez l'harmonie de Velasquez et ils -ne seront plus les transfigurateurs, c'est-à-dire les maîtres. - -L'art est le mensonge de la réalité, qu'il calomnie avec Ribera -ou flatte avec le Sodoma, il doit toujours faire plus beau ou -plus laid que le réel. A peindre, Ariel ou Caliban, quel que soit -le modèle, il faut faire Caliban hideux et Ariel séraphique à -l'extrême. Cela n'est pas admis de nos jours, et les paysagistes -eux-mêmes, laissant le paysage synthétique de Millet, de Rousseau, -de Daubigny, de Corot, font du paysage analytique comme MM. -Harpignies et Hanoteau. Il n'y a que trois formes de grand art: -l'harmonie, archétype Raphaël; la subtilité, archétype Léonard; -l'intensité, archétype Michel-Ange et Delacroix; hors de ces trois -caractères, il n'y a plus de place pour cette grande chose morte, -le style. Or, je vous le demande, où sont les harmonieux? M. de -Chavannes, et après? Où sont les subtils? M. Gustave Moreau et M. -Hébert, et après? Où sont les intenses? le seul Félicien Rops. - -Quarante années seulement nous séparent du Romantisme, cette -seconde Renaissance, éblouissant météore apparu et disparu en -un tiers de siècle, et depuis, nous avons périclité avec une -telle vertigineuse rapidité, qu'il paraît y avoir un abîme de -temps moins large et moins profond entre Lebrun et Delacroix, -qu'entre le plafond du foyer de l'Opéra et celui de la galerie -d'Apollon. L'abîme qui isole notre fin de siècle a été creusé -par le matérialisme et ses conséquences sociales. Les races -latines se sont laissé infuser les idées allemandes, ferments -formidables qui bouleverseront le cerveau latin, si elles ne -le font pas éclater. On a rejeté la tradition de l'art en même -temps que la tradition religieuse. On a rejeté la hiérarchie qui -gênait les amours-propres, et à la place de tout cela on a mis -le mot progrès et le mot _processus_. «Transportée dans l'ordre -de l'imagination, l'idée du progrès se dresse avec une absurdité -gigantesque, une grotesquerie qui monte jusqu'à l'épouvantable», -s'écrie Baudelaire. M. Brown-Sequard est en progrès sur Aristote -et Nadar sur Icare, mais Victor Hugo n'est pas plus en progrès sur -Homère et Dante que M. Zola sur Balzac! On a honte d'appuyer sur -des points qui devraient être si parfaitement acquis, mais nous -vivons dans un siècle où il faut répéter certaines banalités, dans -un siècle orgueilleux qui se croit à l'abri des mésaventures de la -Grèce et de Rome. Ces vérités je les ai mal dites en des phrases -pressées et qui se hâtent; mais c'est toujours un courage que -d'oser être ennuyeux par amour du vrai, et je veux encore toucher -à quelques points, non pas philosophiques, ceux-là, à quelques -points de _technie_. - -MM. les artistes ont un haussement d'épaules habituel devant les -littérateurs qui les jugent, eux qui ne sont pas du bâtiment. -A les entendre, il semblerait que les arcanes du procédé sont -impénétrables et, pour nous en assurer, nous passerons par -l'atelier pour arriver au Salon et nous parlerons un peu peinture -dévoilée à ces peintres hermétiques. Voilà M. Bouguereau qui ponce -ses toiles pour que rien ne dépasse; mais M. Bouguereau appartient -à l'art yankee, il n'est pas de notre ressort. - -Ce qui saute aux yeux, c'est la touche du décor appliquée aux -tableaux de chevalet, cela s'appelle le ton local et cela a -pour effet de supprimer la perspective aérienne toujours, la -perspective linéaire parfois, d'abolir la rondeur des galbes, -de coller les plans et d'empêcher le modelé d'être précis et -d'être tournant. Jamais je ne demanderai compte à un artiste -qui fait de belles œuvres de son procédé, c'est affaire à lui, -et cette réprobation en principe de la teinte plate ne tend -nullement à nier M. Manet, mais à le réduire, lui et les siens, à -confesser que le ton local n'est pas une révélation, ni un procédé -innovateur et sorti des vieilles vessies de Courbet, mais un -artifice désespéré de décadent, car la question a sa gravité; et -si MM. du ton local possèdent la véritable orthodoxie, les grands -maîtres sont tous des hérésiarques. - -Ces messieurs de la teinte plate prétendent avoir découvert de -nouvelles ressources de palette, ils mentent avec une effronterie -consciente; si ignorants qu'il soient des chefs-d'œuvre, ils -savent bien que Léonard et Titien n'ont pas pu ignorer quelque -chose, que ce sont là des tout-puissants en peinture. Il est -vrai qu'ils ont dédaigné, comme au-dessous d'eux, certains -effets; et ce sont ces effets-là qui font l'orgueil et la -joie et la réputation de messieurs les impressionnistes. Le -tableau impressionniste est un tableau arrêté en premier état, -c'est-à-dire à l'ébauche. Quiconque a touché un pinceau sait -que l'ébauche donne des effets souvent séduisants, les premiers -frottis s'enlèvent en vigueur sur le grain mat et blanc de la -toile et à mesure qu'on peint, tout cela disparaît, «le tableau -descend» et il faut le remonter, second labeur et d'une difficulté -plus grande. Or les impressionnistes, qui ne sont pas capables de -retrouver leurs effets, se gardent bien de descendre le tableau -qu'ils ne pourraient pas remonter. - -Qu'on fouille les Uffizi, l'Ermitage, Dresde et Madrid, tous les -musées d'Europe, on ne trouvera pas une seule toile peinte par -teintes plates; et, chose singulière, cette adoption vraiment -chinoise d'un procédé chinois n'aurait jamais eu lieu sans les -expositions; je prétends qu'on ne fait du ton local que pour le -Salon ou des exhibitions analogues; le tableau impressionniste -est une affiche, un tire-l'œil qui fait paraître tout ce qui -est autour, poncé et pignoché. On ne saurait croire combien -les peintures de ce genre sont redevables à leurs voisines et -surtout à l'éclairage tamisé. Isolez, sous un jour cru, un de -ces crépons français et vous verrez ce qu'il résulte du procédé, -dit nouveau. Les peintres qui ont suivi le cours hors ligne de -M. Chevilliard, à l'École des Beaux-Arts, savent que pour qu'un -tableau fasse plaisir à l'œil, il faut que le spectateur restitue -facilement derrière la toile, les objets ou les personnages que -l'artiste a représentés. Avec le ton local, cette restitution est -impossible, la suppression des demi-teintes ôte leur sûreté aux -ombres portées et rend faux les ressauts d'ombre. La perspective -aérienne est annihilée, car sans _decrescendo_ du modelé, il n'y -a pas disparition de la ligne de couleur, au point de fuite, -et partant point d'air. Optiquement, il faut être à quinze pas -d'un Manet pour ne pas être offusqué de l'étouffement de cette -peinture où le vide est fait comme par une machine pneumatique. -Mais laissons là la _belle tâche_, il ne s'agissait que de -prouver que c'était la fin et l'énervement du procédé, et si les -errements et les prétentions progressistes se bornaient à de -semblables «fumisteries» d'atelier, il faudrait pardonner vite. -Mais le Salon de 1883 donne bien d'autres sujets de gémissements à -l'_esthétique_. - -La première impression est triste et si l'on voulait considérer -cette exposition comme l'exacte expression de notre société, il -faudrait se couvrir de cendres et pleurer comme le _Larmoyeur_ -de Scheffer, et se tordre comme les _Femmes Souliotes_ du même. -Dans les 33 salles où sont quatre milliers d'œuvre, il n'y a pas -une idée, pas une pensée, pas une émotion, pas une conviction, ni -ode ni cri du cœur, rien de grand, tout en prose, et non pas une -prose hindoue à la Barbey d'Aurevilly, mais une prose qui semble -tantôt celle de la _Revue des Deux-Mondes_, tantôt celle de la -_Vie Parisienne_, et entre M. Bouguereau et M. Van Beers, une -oscillation régulière de l'estimable au médiocre, de l'élégant au -joli, de l'ennuyeux au pédant. Est-ce à dire que le Salon soit -nul? Non, certes. Il y a trois bonnes toiles de MM. Rochegrosse, -Aman Jean et Vanaise, d'excellents paysages, de bons portraits et -du joli genre. Quant à la «croûte» que M. Mackart a envoyée, elle -est rassurante pour la suprématie de l'art français. Mais le grand -art est fini, irrémédiablement fini. - -L'art n'est plus un sommet. C'est un niveau, une auge mondaine -un râtelier civique. Certes, il serait absurde de demander une -progression indéfinie de grands maîtres et de réclamer Delacroix -en 1883. Mais l'idéal est mort, la tradition est morte, la -hiérarchie est morte. Allez dire aux plus consciencieux de ces -artistes: «La nature n'est que la matière du grand œuvre; le -magistère est de la sublimer.» Ils ne comprendront pas et ils -continueront à être des artistes consciencieux, habiles, mais -sans ailes. Que les progressistes remercient la _Bonté infinie_, -de M. Renan, le progrès est vainqueur. Plus rien ne reste de -la cathédrale romantique, cette église littéraire qui a inondé -de gloire notre siècle; plus rien ne reste de cette seconde -Renaissance française, la dernière; plus rien ne reste qui doive -rester. La bassesse des œuvres révèle la bassesse de l'âme; et -c'est à croire qu'à force de la nier--l'âme--elle nous a quittés -et qu'après tant de blasphèmes Dieu nous a retiré l'inspiration. - -A ceux qui trouveraient naïve et fâcheuse cette lamentation, je -dirai: Supprimez par la pensée, dans l'art d'autrefois, ce qui -s'appelle le grand art, et par ce qu'il vous restera, vous jugerez -de ce qu'il nous reste, aujourd'hui! - -Voici l'épitaphe du Salon de 1883: DÉCADENCE! - - - - -PEINTURE - - -I - -LA PEINTURE CATHOLIQUE - -Quand le clergé de France n'a que le T. R. P. Monsabré -à faire monter dans la chaire de Notre-Dame, et laisse -impunément s'élever des églises comme la Trinité, -Saint-Augustin, Saint-François-Xavier, Notre-Dame-des-Champs, -Notre-Dame-d'Auteuil, il n'est pas surprenant que les tableaux -d'église soient dignes des églises elles-mêmes et les peintres -aussi détestablement médiocres que les prédicateurs. La Foi a fait -de beaux tableaux avant l'art; l'art en fait de détestables après -la foi; c'est l'évolution qui s'est produite en Italie de Cimabué -et Giotto à Romanelli et Solimène. Toutefois, si l'art mystique -exige l'artiste mystique, l'absence de foi ne rend pas impossible -le style religieux. Le peintre, qui a l'imagination grande, peut -s'imposer une conviction artificielle pendant le temps qu'il met à -faire son tableau, et ce n'est pas parce que la foi s'éteint que -l'art religieux disparaît; la seule cause de cette disparition -c'est l'infériorité, l'incapacité, la nullité de l'imagination -des artistes contemporains. A partir de Massaccio et de Lippi, -le mysticisme des peintres n'existe plus. Luca Signorelli à -Orvieto, Ghirlandajo à Florence sont bien plus épris de l'anatomie -que de la pensée religieuse, et cependant leurs fresques vont -admirablement à ces murs d'église. Les _chambres_ elles-mêmes -ont moins de religiosité que la chapelle des Saints-Anges de -Saint-Sulpice et les fresques de Saint-Germain-des-Prés. - -De cette démonstration ébauchée et qui pourrait tenir un volume -d'exemples, il résulte qu'il suffit qu'une œuvre soit _belle_ et -_haute_ pour être catholique; que la hauteur et la beauté d'une -œuvre constituent un catholicisme implicite, mais évident, et que -la peinture religieuse existe dès qu'il y a le grandiose, dès -qu'il y a le style. Voyez la _Sainte Barbe_ de Palma le Vieux -et le _Miracle de saint Marc_ du Tintoret. Ainsi donc, l'art -religieux n'est que l'art où entre le sentiment de l'infini; -et lorsqu'un artiste, ne crût-il qu'à la bonté infinie de M. -Renan, aura le style grandiose, il fera de l'admirable peinture -religieuse. Je crois avoir montré que l'art religieux est possible -en dehors de la pratique catholique, et je conclus à l'incapacité -de l'école française contemporaine. - -Le _Cenacolo_ est, de l'avis de Chenavard lui-même, le _capo -d'opera_ de toute la peinture, et le _capo d'opera_ du -_Cenacolo_, c'est le Christ, comme on peut s'en assurer par -les études du Vinci qui sont au musée Brera, car la fresque -de Sainte-Marie-des-Grâces est une fresque mourante, presque -morte. Donc, à ne prendre Notre-Seigneur qu'au point de vue -historique, c'est la plus difficile à représenter des physionomies -humaines, et je trouve mal avisé un M. Morot, qui n'a ni la foi -d'un Margharitorne, ni le procédé de Rubens, de venir présenter -une médiocre académie pour un Christ. Et quel Christ! La tête -n'exprime ni la nature divine resplendissante, ni la nature -humaine souffrante; l'air penché est d'un style de romance et -le sourire qui joue le navré est une crispation de ténor qui -s'ennuie. Le coloris est liliacé, vineux, l'éclairage diffus -et nul. Quant au dessin, qui est la prétention de cette toile, -c'est celui d'un élève médiocre: les lignes sont inexpressives, -le modelé est pris sur le portefaix du coin, et, comme académie -même, cela est mauvais. En outre, M. Morot se pique d'archéologie -et de réalisme. La croix en T, et c'est un tronc d'arbre mal -dégrossi. Le tasseau qui soutient les pieds du Sauveur est -supprimé; il est ligotté sur la croix, et les clous, au lieu -de percer le dessus du pied, sont enfoncés de profil dans les -chevilles. On a des sourires libres-penseurs et idiots pour le -hiératisme, et cependant chaque fois qu'on y touche, on s'égare -comme M. Morot, et lourdement. Les byzantins sont inconnus ou -raillés. Eh bien, je voudrais qu'on mît en face de la toile de -M. Morot un Margharitorne, et on verrait que la foi, plus que le -procédé, soulève les montagnes de l'art.--M. Duryer a un _Christ_ -en grisaille, où il n'y a pas même une qualité de brosse.--En -réalisme, il faut la _strepitosa maniera_, il faut être outrancier -comme Ribera et ses élèves, Giovanni Do et Passante, sinon on -produit la plus écœurante chose, le réalisme froid de M. Brunet. -Son _Calvaire_, terne de paysage, ne montre que les deux larrons, -l'un d'eux tombé de sa croix et d'une horreur de Morgue. Le -gibet du milieu est vide. Sur cette croix vide, il faudrait la -lumière de Rembrandt, cette lumière miraculeuse du siège vide -des _Pèlerins d'Emaüs_. Il est deux tableaux religieux, deux -seulement, qui aient une véritable importance: le _Saint Julien -l'Hospitalier_ de M. Aman Jean et le _Saint Liévin_ de M. Vanaise. - -Dans un paysage désolé, qui rappelle à la fois les garrigues -languedociennes et les environs de Jérusalem, hâve, maigre et -desséché, à l'état cadavérique, saint Julien, mourant de soif, -sous le dardement d'un soleil blanc, à force d'intensité, a -rencontré un enfant qui revenait avec son chien de puiser de -l'eau, et il boit avec une avidité qui dit une longue privation. -Au bras de saint Julien est enroulé un chapelet, à son cou pend -un scapulaire et un grand nimbe d'or le couronne. Ce cadavérique, -dont le nimbe éclate sur le fond désolé de ce sol lépreux, est une -très belle conception catholique: c'est dans l'esprit même de la -récente canonisation du B. Labre, cette auréole de vertus qui fait -du vagabond et du pouilleux un être au-dessus de tous les rois, -et grand même sous l'œil de Dieu. M. Jean a écrit là une grande -et noble page et plus encore qu'une digne illustration du conte -de Flaubert, un véritable, un remarquable tableau d'église, et -cela mérite au moins une première médaille. M. Vanaise est moins -large et ne produit pas une impression aussi intense que M. Jean, -mais, comme lui, il sait faire de l'art religieux, sans pastiche -d'aucune sorte. On est en Flandre, dans les champs, des bergers -amènent à _saint Liévin_ un aveugle dont il touche les yeux avec -ses doigts gantés. La tête du saint, son geste, sont d'une belle -onction et le groupe des pastoureaux qui assistent à cette scène -auguste est bien traité, avec une grande simplicité et un naturel -d'allures qui atteint le style, et le style religieux. - -Je ne suppose pas que MM. Jean et Vanaise aient pour livres de -chevet _Rüsbrock_ et la _Cité mystique_, et cependant ils ont -fait deux tableaux religieux.--M. Carolus-Duran n'a pas profité -de l'accueil réprobateur fait à son _Ensevelissement_ de l'an -dernier, cette contrefaçon vénitienne, pour rentrer dans le -mondain d'où il ne devrait jamais sortir, et il a envoyé au Salon -une _Vision_ comme un peintre pour dames peut seul en avoir. -Un ermite, saint Pacôme ou saint Jérôme ou saint Antoine, est -agenouillé à un bout de la toile, vu de dos et aussi à travers -la pâte de M. Henner, car il a une carnation que beaucoup de -blondes envieraient. Devant lui une fée, qui ne touche pas terre, -et toute nue, cache la croix en étendant derrière elle une -draperie d'où tombent des roses. M. Bouguereau n'est pas plus fade -que cela. Avec un peu plus de lecture, M. Carolus Duran saurait -que les Pères du désert, ces continents et ces chastes, avaient -des tentations proportionnées à leur sainteté, c'est-à-dire -formidables. Cette vision ne troublerait qu'un lycéen; un mystique -jamais! Lisez sainte Angèle de Foligno, et surtout voyez une -eau-forte d'un artiste plus grand que M. Duran, M. Félicien Rops, -le seul moderne qui ait su retrouver la grande figure de Satan et -l'imposer avec défi au rire matérialiste. Le sujet est le même, -il n'y a que l'artiste qui soit différent. Saint Antoine vient -de terminer ses oraisons; la prière a fait descendre le calme -dans ses sens, il se signe une dernière fois avant de se relever, -et veut baiser les pieds du grand Christ devant lequel il est -prosterné. Mais ses lèvres, au lieu du bois, rencontrent la peau -tiède de pieds vivants, et cette peau lui rend pour ainsi dire le -baiser qu'il y pose. Alors, terrifié, il se rejette en arrière -et regarde. Sur la croix même, attachée par des faveurs roses, -une diablesse, le visage effrayant d'ironie, et s'offrant de tout -le corps, le provoque et le raille. Voilà une vision de Père de -l'Église! - -La _Vision de François d'Assise_, par M. Chartran, n'est pas -aussi sucrée que celle de M. Carolus-Duran, mais elle est terne -comme le style de M. Pontmartin. Saint François est assis sur la -paille d'une grange, et un berger, qui a une vague auréole d'ocre, -apparaît tenant une cornemuse. M. Chartran devrait savoir que, -dans une vision, c'est la vision qui doit être le foyer lumineux. -M. Revier qui, lui aussi, a fait un saint François parlant aux -oiseaux, sans modelé, devrait savoir, lui, que _saint François_ -était un poète et de plus un saint, par conséquent il est _irréel_ -de lui donner une figure d'imbécile et ces deux toiles feraient -un singulier effet à San Francesco d'Assise en face des Memmi et -des Buffalmaco.--M. Ravaut a cru qu'il suffisait de lire trois -lignes de Montalembert pour faire un _saint Colomban_. Le saint, -ligotté sur une planche, semble obèse, malgré sa face amaigrie, -et deux anges, qui sont très terrestres, poussent la planche sur -l'eau. Si M. Ravaut avait compris son sujet, il n'aurait pas rendu -aussi positivement manuelle l'action des anges.--De tous ceux qui -prennent leurs aises avec les sujets religieux, M. Henner est -le plus intéressant. On a dit beaucoup d'imbécillités sur lui, -«continuateur de Léonard»... et «Corrège vous envie» semble avoir -donné lieu à cette _Madeleine_ qui lit, dans la pose même de celle -d'Allegri à Dresde. Il est impossible d'avoir en même temps le -procédé du Vinci et celui du Corrège. - -Léonard enseigne d'enlever clair sur sombre, sombre sur clair, -comme il a fait dans son adorable et miraculeux _Précurseur_ -du Louvre. Corrège n'a jamais fait usage du clair-obscur par -opposition, et qu'on n'objecte pas la _Nuit_ de Dresde, car ici -le foyer lumineux étant le centre du tableau, il y a forcément -des coins d'ombres. Je défie qu'on cite un Corrège peint par -clair-obscur d'opposition. Bien plus, son originalité dans le -procédé consiste à avoir trouvé le clair-obscur par analogies: -il gradue la lumière et n'a pas d'ombres à proprement parler, -mais des ressauts atténués de lumière. Revenons à M. Henner, -c'est le roi des impressionnistes et voilà tout. Il n'a ni -dessin, ni perspective, ni composition; mais il a un ton, un -seul ton de chair ivoirine adorable et qui donne infiniment de -plaisir à l'œil. J'ai exposé ailleurs la filiation de M. Henner -et montré qu'il a fait une transposition de l'or de Giorgione -en ivoire laiteux. Du reste, je ne suis pas de ceux qui exigent -de la variété, et il ne me déplaît pas de trouver la même -impression identique à tous les Salons, puisqu'elle est charmante; -seulement il faut laisser chacun à son plan et ne pas prendre -un impressionniste habile et charmant pour un grand maître et -surtout ne pas blasphémer en son honneur des génies dont il -n'est pas digne de nettoyer les palettes. _La Liseuse_ qui joue -la _Religieuse_ est également délectable à voir. M. Henner est -peut-être le plus agréable, le plus caressant pour l'œil, des -peintres actuels, il faut lui en savoir quelque gré, mais pas trop -cependant. - -Que M. Mangeant a une étrange présomption pour oser une _Création -de la femme_. Son Ève est sotte et hébétée, le paysage n'a rien -de paradisiaque, et le Père Éternel est figuré par un fantôme -violâtre et dérisoire. M. Layraud fait une académie, la pique de -deux flèches et intitule _Saint Sébastien_.--Un instant, j'ai cru -que M. Paupion blasphémait. Jésus-Christ assis sur un banc devant -une porte, file une quenouille et remue du pied un berceau. Tout -d'abord j'ai pensé que M. Paupion avait l'ignorance de M. Viardot, -qui parle des frères de la Vierge, ne sachant pas que l'hébreu -manque de terme pour désigner les cousins. Mais cela s'appelle -_un Évangile_. Lequel même parmi les apocryphes? Cette toile ne -vaut rien, et on nous ferait plaisir de ne pas efféminiser le -Sauveur pour le plaisir des dévotes imbéciles. M. Bertling a fait -une caricature poncive d'après la Vierge Saint-Sixte, et voilà -une _Madone_.--Il y a deux courants dans cette industrie qu'on -appelle la peinture religieuse: le courant Ribérien et le courant -Morotiste; le premier donne lieu au sizain de _Saint Jérôme_ du -Salon, dont il n'y a rien à dire. Le second est représenté par -_Sainte Apolline_, détestable Cortonerie de M. Cabane. Le martyre -a lieu derrière la sainte, confusément. Pourquoi avoir renoncé à -la prédelle? Mais M. Cabane croit peut-être mieux peindre que le -Bondone? M. Zier a un _Sommeil de la Madeleine_ d'un gris triste -et distingué qui pourrait être prise, sans la croix de roseau, -pour une Geneviève de Brabant ou autre vague figure de keepsake. - -Ils sont une cohue qui croient la virilité incompatible avec la -dévotion; ils oublient donc que le cas de leur peinture est un -empêchement majeur à l'ordination. La religion est terrible, non -doucereuse, mais les âmes pieuses ne s'y connaissent guère, et la -fabrique Signol, Bouguereau, Bouasse-Lebel et Cie fonctionne -toujours.--Le _Mauvais larron_, de M. Willette, prouve du talent; -mais je ne crois pas qu'il appartienne à la peinture religieuse. -Cette femme qui est debout sur l'âne que tient un enfant, pour -donner un dernier baiser à son mari, n'offre aucun sens précis à -la pensée.--La _Vierge aux Fleurs_, de M. Lalyre, peinte dans la -gamme de M. Buland qui est charmante, a des tons doux, infiniment -délicats et gracieux. Quant au _Christ à colonne_ de M. Michel, il -est inviril, veule et déplorable de féminisme et de sentimentalité -sotte.--M. Lehoux est vigoureux au moins, son Berger _étouffant -un lion_ a de l'allure et presque du style, son dessin est -assez héroïque pour rubriquer bibliquement _Samson étouffant le -lion_.--M. Lerolle, comme M. Morot, veut innover dans la tradition -avec son _Adoration des Bergers_. La Sainte Famille est assise -sur la paille d'une étable, et à côté même de la Vierge, une -vache dort. Saint Joseph a l'air du forgeron de M. Coppée, et -l'enfant Jésus qui devrait être le foyer lumineux, est éclairé -par une lucarne banale. Il n'y a là que le groupe des bergers qui -ne soit pas détestable. _La Résurrection de la fille de Jaïre_ a -de l'onction; mais c'est bien peu d'être estimable quand on est -le fils d'Hippolyte Flandrin. Mieux vaut la _Résurrection de la -fille de la veuve de Naïm_, par M. Daras, le seul paysage du Salon -qui suffit à prouver l'excellence du genre. Le _Rêve de Jeanne -d'Arc_, de M. Lacaille, est du surnaturel à l'usage du faubourg -Saint-Germain. Un archange escorté de deux saintes présente à la -sublime pucelle l'épée et l'étendard. Cet archange vient du même -ciel que ceux qui peignaient les fresques de Fra Angelico, l'an -dernier, dans un tableau de M. Maignan. Le _Christ_ de M. Lagarde -est bien terne, quoiqu'il y ait là des qualités de paysage.--La -_Sainte Famille_ de M. Crauk est encore dans la donnée chromo des -boutiques qui règnent autour de Saint-Sulpice. La Vierge apprend à -filer au petit Jésus. Dans quel hypogée vit donc M. Crauk, pour -s'amuser au maniérisme religieux, au lieu de nous faire voir le -terrible Jésus de Michel-Ange ou d'Orcagna? - -M. Mewart nous montre le jeune _Mosché_, le pied sur la face -de l'Égyptien qu'il vient de tuer; le piètement est fier, et -l'éclairage irréel donne de l'accent à ce cadre. Que dire de -cette académie sans intérêt que M. Rousselin intitule l'_Enfant -prodigue_, et de cette grosse peinture voyante de M. Suranq, -_Jahel et Sisara_, qui prouve que l'artiste n'a lu du livre des -Juges que deux versets? Que dire de l'_Ensevelissement_, de M. -Story? - -M. Jacomin est impertinent en réduisant à un tableau de genre -une scène biblique, car ce n'est pas à la façon de la _Vision -d'Ézéchiel_. Job sur un fumier est entouré de deux Turcs de nos -jours et d'une femme fellah, cela est archéologiquement inepte -et scandaleux, surtout d'en prendre si à son aise avec le poème -que lord Byron n'osa pas traduire, et qui est le chef-d'œuvre -littéraire de la Bible, ce chef-d'œuvre de tout. Quelle ridicule -Esther M. Zier nous montre-t-il, avec ses colliers de sequins. -Sans le livret, je n'aurais pas classé le tableau de M. Cazin -dans la peinture religieuse, et je certifie que cela n'en est -pas, malgré le livret. Mais cette toile horripile les bourgeois -et à juste titre; débaptisée de son titre biblique, elle est une -des plus intéressantes du Salon. Le ciel noir, le temps d'orage, -l'atmosphère lourde sont bien rendus: la femme qui met son manteau -près de l'enclume, n'étant plus Judith, est intéressante; la -servante, dans le fond, un délicieux morceau de procédé. Je ferai -à M. Cazin le reproche de donner les mêmes valeurs aux tons de -ses terrains et de ses personnages, ce qui confusionne la toile; -à part cela, c'est un peintre poétique, et délicieux étaient ses -paysages des arts décoratifs, l'an dernier. Une réflexion pour -finir, elle est grave: après le procédé à tons rares de M. Cazin, -qu'est-ce qu'il y a? Est-ce que le procédé lui-même est à sa fin, -comme tout? Évidemment la palette, l'œil et la main se faussent -à chercher les touches fines et chacun de ces tons exquis et -maladifs signifie: décadence. - -Quoique cela soit anticatégorique, j'annexe à la peinture -religieuse les tableaux de genre qui y tiennent: ils sont -beaucoup moins mauvais que ceux à prétention styliste. Le _Moine -enlumineur_ de M. Perrandeau est d'une tonalité un peu grise. Le -gris étant par lui-même une non couleur, on peut avoir des gris de -toutes les couleurs, et on obtient alors des effets très lumineux. -Le _Doux Pays_, de M. Chavannes, au dernier Salon, en était un -beau spécimen. La lumière de M. Perrandeau et celle de presque -tous les artistes contemporains, est une lumière diffuse et -partant «bête». Comme on ne sait plus le dessin caractéristique, -qu'on a perdu à jamais le contour des peintres orfèvres, on -devrait avoir recours au clair-obscur dont les ressources -expressives sont tellement infinies que Rembrandt lui-même n'en a -peut-être pas tiré tous les effets qui sont possibles. - -L'_Attollite portas_ est une bonne toile, mais il y a là des -chantres dont les pères étaient à l'_Enterrement d'Ornans_. Le -_Lavement des pieds_, de M. Rosetti, est une toile excellente qui -montre qu'on peut faire de très bons tableaux de genre religieux; -je répète cela à M. Brispot pour son _Banc d'œuvre_, et sans -m'arrêter à la _Leçon de solfège dans une sacristie_, de M. Ravel, -qui est de la peinture pour la bourgeoisie, je déclare hors de -pair le _Viatique dans un couvent de Florence_, de M. Mason; ainsi -que la _Procession des Pénitents de Billom, le Jeudi saint, en -Auvergne_, par M. Berthon, d'un grand intérêt. M. Moreau Vauthier -continue Voltaire avec le _Puits du couvent_. Un moine se sauve, -un autre reste béant ses deux seaux à la main, car la Vérité, une -fille dévêtue, surgit sur la margelle du puits et leur présente -un miroir. Si M. Moreau Vauthier veut dire par là au clergé le -fameux _pascunt et non pascuntur_, il fait œuvre pie; mais si -ce n'est pas sa pensée, son tableau n'est qu'une impertinence, -au niveau de M. Sarcey.--MM. Casanova et Frappa se sont faits -les Léo Taxil de la peinture, et chacun envoie ses deux petites -vilenies, régulièrement. L'année des décrets, ils ne se sont pas -même abstenus. Je ne sais pas si c'est la misère qui les pousse, -comme M. Ortégo, leur confrère. J'estime que Fra Angelico et Fra -Bartolomeo et le P. Strozzi étaient d'autres artistes que ces deux -messieurs, et je ne m'explique pas leur persistance. J'admets -que Lucas Kranack, un sectaire, coiffe une Vénus d'un chapeau -de cardinal, Kranack a une conviction, il a droit de combattre -la conviction adverse; mais de quoi MM. Casanova et Frappa -peuvent-ils être convaincus? M. Carron, lui, l'est: son _Expulsion -des Bénédictins de Solesmes_, bonne toile un peu sombre, qui a le -défaut de ne pas clairement exprimer son sujet. Le _David_ de M. -Charpentier est d'un dessin sûr, d'un coloris ferme et avoisine -le style. C'est, avec l'_Agar_, de M. Doucet, le meilleur des -tableaux dits d'école, où tout est excellent, et qui promettent -des artistes consciencieux et d'un pinceau élevé. Je demande -qu'à l'avenir on expulse du Salon tous les tableaux religieux, à -l'exception de ceux de MM. Aman Jean et Vanaise, et je le demande -deux fois comme catholique et comme esthéticien. - - -II - -LA PEINTURE LYRIQUE - -La poésie est l'essence même de tous les arts, quels que soient -leurs procédés. Seule, la littérature, qui est la forme suprême -du Verbe et la synthèse esthétique absolue, peut atteindre à la -poésie d'idées abstraites; mais les lignes d'un monument, les -couleurs d'un tableau, les formes d'une statue, doivent en leur -langage donner des impressions, des émotions poétiques. - -Comme le chérubin doré, le grand artiste ne parle pas, il chante; -de son compas, de sa plume, de son ébauchoir, de son pinceau, il -cherche l'ode, et lorsqu'il l'atteint, il fait de l'art lyrique, -le premier des arts après l'art mystique qui est surhumain, -puisque son objectif est surnaturel, et divin: la Sixtine et les -Chambres, la chapelle Médicis, le Campo Santo et Santo Marco sont -des odes. _Monna Lisa_ et _Saint Jean le Précurseur_ des poèmes -de subtilité expressive et l'_Indifférent_ de Watteau est une -odelette; car ce qui constitue le lyrisme, c'est une synthèse -expressive si complète qu'elle devient typique d'un être ou d'un -sentiment. Michel-Ange, Léonard, Durer, Rembrandt et Delacroix -sont les grands poètes lyriques de la peinture. De nos jours, -Puvis de Chavannes, Hébert, Gustave Moreau, Paul Baudry, Félicien -Rops, sont souvent poètes et quelquefois lyriques. Je ne vois -que ces cinq noms qui aient droit à cette catégorie d'honneur -pour l'ensemble de leur œuvre; mais je m'étonne que les critiques -romantiques ne l'aient pas créé pour Delacroix et Chenavard, ces -deux génies. - -C'est ici la place du plus jeune peut-être des exposants de cette -année, M. Georges Rochegrosse. Son _Vitellius traîné dans les rues -de Rome_, de l'an dernier, promettait beaucoup, mais son présent -envoi dépasse toutes les promesses qu'il donnait, et la médaille -du Salon lui est due, et si absolument due que, s'il ne l'avait -pas, il faudrait croire que M. Baudry a bien représenté l'équité -de notre époque par sa _Loi_ chiffonnée. On a dit que M. Scherrer -serait le concurrent de M. Rochegrosse; cela est tellement -dérisoire qu'il ne faut pas s'y arrêter. - -D'abord, le sujet qu'a choisi M. Rochegrosse est un des plus -hérissés de réminiscences poncives difficiles à écarter: -_Andromaque_. Il a su s'inspirer exclusivement de l'_Illiade_ et -d'_Euripide_, et il a fait une peinture héroïque qui, à part sa -valeur intrinsèque grande, est une date et, je dirai plus, une -sorte de révolution dans la peinture historique. L'_Andromaque_ -est, pour la couleur locale antique, ce que la _Naissance d'Henri -IV_ de Deveria a été pour le moyen âge. - -Les Grecs sont vainqueurs et maîtres de Troie; dans l'ivresse du -triomphe, ils ont mis en feu le palais de Priam et des reflets -rouges d'incendie, et des rafales de fumée traversent la toile. Le -lieu de la scène est un escalier qui descend le flanc du rempart; -la rampe, qui a servi de billot, est ruisselante de sang, et il -y a un tas de têtes coupées dans une mare de caillots noirs. A -droite, des femmes, des vieillards sont couchés et attachés sur -un brasier de poutres; les uns sont déjà morts d'asphyxie et -de terreur, les autres se tordent dans un dernier cri; poussés -sur cette rangée d'agonisants, un char brisé, des escabeaux et -des coussins luxueux. A droite, a lieu la tragédie: tout en -haut, Ulysse, dont le manteau rouge flotte au vent d'une façon -sinistre, attend qu'on exécute l'ordre qu'il a donné de précipiter -Astyanax du rempart. Mais il faut l'arracher à sa mère; un Grec -y est parvenu, il tient le royal enfant dans ses bras; la femme -d'Hector a saisi le manteau du Grec et elle a la force surhumaine -que donne le plus beau sentiment qui soit au cœur de la femme. -Ils sont quatre hercules qui s'épuisent à lui faire lâcher prise. -L'un force sur son bras pour le faire plier, l'autre lui saisit -les épaules pour la renverser, un troisième la prend par ses -magnifiques cheveux; un quatrième, s'arc-boutant à une marche, la -saisit à bras-le-corps. Andromaque est magnifique. Cette mère, -cette reine, littéralement écartelée par ces cinq barbares, est -poignante doublement dans la sublimité de son sentiment et dans la -puissance héroïque de sa lutte. La robe de pourpre, brodée d'or, -est en lambeaux, et dénude son sein auguste et son fort genou. -Il n'y a qu'un mot à dire: cela continue Delacroix et cela ne le -copie pas. - -Composition qui est si trouvée qu'on n'en imagine pas de -meilleure; couleur originale, neuve, avec un parti énorme tiré -des gris lumineux, dessin mouvementé, à la Tintoret; et pour la -première fois peut-être des héros homériques, aux armures, aux -costumes pris exactement dans Homère. Ce n'est plus le casque de -pompier, le pectoral et les cnémides de David, c'est du costume -homérique exact. Mais au-dessus de toutes les qualités de rendu -et de procédé, ce qui fait cette œuvre hors ligne, c'est qu'elle -est conçue d'esprit épique, d'essence héroïque. Et, complexité -qui confond, M. Rochegrosse, qu'on dirait devant l'_Andromaque_ -un artiste exclusivement préoccupé de l'antiquité et cherchant -à rajeunir la représentation de l'histoire classique, comme -M. de Banville a réussi à relever la mythologie de la boîte à -pastilles où Parny l'avait enfermée et à la traiter en Hésiode, M. -Rochegrosse, dis-je, est très moderne, il comprend admirablement -notre époque maladive et subtile et il sait dessiner un habit -noir à la Gavarni, comme il boucle les armures de cuir aux reins -des soldats d'Ulysse. Sans parler des dessins exquis et de scènes -contemporaines que tout le monde connaît, il a décoré trois salons -chez M. de Banville d'une façon tout à fait remarquable. L'un est -du japonisme, et si bien japonais que M. Pagès n'y trouverait rien -à reprendre et que M. Regamey en serait jaloux. L'autre est une -série de tableaux qui se suivent sur les panneaux des portes et -qui représentent la vie d'un jeune homme à la mode, depuis l'heure -où il s'habille jusqu'à celle où il jette un bouquet à la _prima -donna_ d'un petit théâtre. Il y a là tout un talent très personnel -dans la donnée Menzel, Stevens et Nittis qui suffirait à rendre -célèbre M. Rochegrosse. - -Comme M. de Banville, il peut faire un croquis ironique du petit -crevé et chanter aussi les _Exilés_ et les _Cariatides_. Enfin le -troisième salon, à pans coupés, est peint comme une tonnelle de -Bougival, et par les interstices du feuillage on voit des couples, -des canots: une merveille d'humour et de perspective. J'allais -oublier l'horloge, une horloge de campagne: sur la caisse M. -Rochegrosse a peint un énorme et agréable chat qui poursuit des -oiseaux aux branches d'un pêcher en fleurs. - -M. de Banville, dans la dédicace des _Contes féeriques_, dit -qu'il doit à Georges Rochegrosse ses descriptions de toilettes; -je crois, et M. Rochegrosse ne me démentirait pas, qu'il doit à -Théodore de Banville, le poète lyrique par excellence, d'être dès -cette année le peintre lyrique par excellence. - - -III - -LA PEINTURE POÉTIQUE - -Cette rubrique n'est pas usitée; mais elle est nécessaire pour -désigner soit les œuvres directement inspirées par la littérature, -soit celles qui ne peuvent être rangées ni dans l'histoire ni dans -le genre. - -M. Puvis de Chavannes, dans une espèce d'esprit synthétique, a -essayé jusqu'où la simplification du procédé peut aller. J'ai -dit dans mon préambule que M. de Chavannes avait le droit à la -première place dans l'art contemporain et je trouve son envoi -regrettable. J'ai défendu l'_Enfant prodigue_ et le _Pauvre -pêcheur_, c'étaient des tableaux; le Rêve n'est qu'une esquisse. -C'est le projet et l'embryon d'un chef-d'œuvre, mais ce n'est pas -assez fait; c'est à parfaire. - -Un jeune homme roulé dans son manteau dort à la belle étoile; la -nuit est claire et trois formes blanches se profilent sur le ciel; -l'une jette des roses, c'est l'Amour; l'autre tient le laurier, -c'est la Gloire; la troisième répand des pièces d'or, c'est la -Fortune. Je crois connaître les primitifs pour avoir étudié -sur place predelles, ancônes, tryptiques, dyptiques, retables -et tondi de l'Italie, et j'adore les _trecentisti_, eh bien! -jamais aucun d'eux, ni Gaddo Gaddi, ni Buffalmaco n'ont fait de -simplifications aussi audacieuses que les trois fantômes de ce -_Rêve_ où la crudité et la persistance du ton local dans la ligne -bleue d'horizon produit un effet singulier. Ces teintes plates -le sont trop pour un tableautin. J'aime M. de Chavannes et ne -jugerai pas cette _esquisse_ avant qu'il en ait fait un _tableau_, -c'est-à-dire un chef-d'œuvre; alors je n'aurai qu'à louer, j'en -suis sûr. - -M. Feyen-Perrin a peint la plus poétique nudité du Salon. Sa -_Danse au Crépuscule_ est élégante, chaste, pleine de grâce. -Le dessin gracieux sans fadeur; la coloration harmonieuse et -impressive, le pommelé du ciel très heureux. Ces nymphes dansent -bien et avec une jolie allure de bas-relief animé: cela est -excellent de tous points. - -M. Lefebvre, le Sully-Prudhomme de la peinture, à cela près qu'un -poète, à talent égal, est toujours supérieur à un peintre. Sa -_Psyché_ est d'un tendre sentiment et d'une exquise gracilité. Ce -jeune corps bien dessiné, bien modelé, bien posé sur son rocher, -et le clair de lune un peu irréel qui frappe cette pudique nudité -la rend vermeille et suave. L'_Andromède_, de M. Paul Robert, -un écho de M. Lefebvre, de la dernière distinction dans le sens -mondain. - -M. Falguière a le pinceau farouche. Son _Sphinx_ n'est qu'un -charnier. A la longue d'une patiente fixité, on aperçoit dans -l'ombre, une espèce de larve de femme, lemure, empuse, vampire ou -succube. M. Falguière a ôté au sphynx son caractère hermétique, et -même son caractère plastique, il l'a transformé dans le goût du -moyen âge. A ne voir que le charnier, cela est d'une belle vigueur -de touche, mais quant à l'empuse qui joue le rôle du sphinx, un -seul artiste sait toucher aux êtres de la sorcellerie, c'est M. -Félicien Rops, l'effroyable aquarelliste des _Sataniques_. - -Le tableau de M. Berteaux, _Souvenir de la grande Guerre_, serait -digne d'être le frontispice du _Chevalier Destouches_, de M. -d'Aurevilly; il est vraiment et grandement poétique. Sur une -éminence, un vieux chouan raconte quelque héroïque combat contre -les bleus, et, de son bras étendu, il montre au loin un croix -de pierre à ses fils, et son geste dit: «Ce fut là!» Ce vieux -héros d'une épopée dont M. d'Aurevilly seul a écrit deux chants -se détache extraordinairement, et ce tableau est si excellemment -fait qu'on le saisit rien qu'à l'apercevoir, sans livret. -L'épisode de l'enfer qu'expose M. Henri Martin est hardiment conçu -et traité avec une conscience de procédé qui le désigne à une -première médaille. Qu'il l'ait ou non, il l'a mérité, et c'est là -l'important. - -L'_Armide_, de M. Mottez, fera une gravure pour la maison Goupil, -non une illustration pour le Tasse.--M. Aubert s'est élevé jusqu'à -Macpherson, avec son _Barde Hyvarnion échangeant sa foi avec -Ravanone_. - -Les peintres n'ont pas de lecture. Combien de fois M. Drumont -a-t-il relu Dante avant de faire sa Thaïs? Ne touchez pas à Dante! -cet Homère catholique plus grand que l'autre si ce n'est comme M. -Henri Martin.--M. Serres a fait un _Orphée_. Est-ce le révélateur -des mystères hermétiques ou le personnage de Virgile? Ni l'un ni -l'autre; c'est bien faubourg de Bologne! - -M. Hébert est un maître poétique et de grande envergure qui ne -donne certes pas sa mesure par ce petit _Violoneux endormi_, -quoique ce tableautin soit charmant et d'un impeccable procédé; -mais qu'est cela auprès de la coupole du Panthéon? - -Il y a, cette année, trois tableaux inspirés par Flaubert: la -_Mort de Mme Bovary_, par M. Fourié, qui a mal choisi son -sujet. La peinture n'admet pas les antithèses de sentiment -shakespeariennes ou réalistes, et la douleur de Bovary bercée par -le ronronnement du curé Bournisien et du pharmacien Homais n'est -pas sujet à tableau.--M. Bourgonnier a représenté Salammbo venant -dans la tente Matho, reprendre le Zaïmph, nouvelle Bolognerie. -En revanche, le _Saint Julien l'Hospitalier_ de M. Aman Jean est -une fort belle œuvre, la meilleure de la section religieuse, et -qui vaut mieux mille fois plus que vingt toiles de M. Bouguereau, -lequel est de l'Institut, tandis que Aman Jean n'est pas encore -près d'en être, quoiqu'il y eût plus de droit. - -Le _Printemps qui passe_, de M. J. Bertrand, est dans une tonalité -et une touche de papier peint. Mais si le procédé est condamnable, -il y a de la sève, de la verve en ces femmes nues à poil sur des -chevaux blancs qui traversent un bosquet d'amandiers en fleurs, -dont les ombres portées marbrent leur peau blanche de violâtre. -Il y a là des questions de perspective assez litigieuses, et je -ne sais pas ce que penserait M. Chevilliard, le Chevreul de la -perspective, de certains ressauts d'ombre. - -M. Séon, élève de M. de Chavannes, avait exposé, en 1881, deux -panneaux, la _Chasse_ et la _Pêche_, tous deux fort remarquables. -Son tableau de cette année, une femme nue au bord d'un étang à la -nuit tombante, est une poétique impression de _Crépuscule_, aussi -délicieux qu'un Corot. La _Neige_, de M. Baquès, une allégorie un -peu prétentieuse. M. Brigdman déshabille, sous le nom de _Cigale_, -une assez jolie fille, dont le froid rosit la chair. M. Nemoz -aurait dû donner au livret une explication de sa _Demoiselle_, -une femme aux ailes de libellule qui flotte au-dessus d'un étang; -l'effet de crépuscule sur le modelé n'est pas très heureux, s'il -est exact, et pourquoi cette demoiselle regarde-t-elle avec -plaisir une petite fille qui se noie? - -M. Morellet a peint Mlle Agar déposant un laurier sur l'_Autel -de Melpomène_. Mlle Agar est, comme Mlle Rousseil, un -grand talent dramatique, que d'indignes intrigues ont écartée -de la Comédie-Française. La caricature grimaçante et terreuse -de tons qu'expose M. Jobbé-Duval, sous le titre d'_Électre_, -ferait trouver excellent le _Bélisaire_ de M. Louis Marchand, -qui a un geste juste, mais le fond du tableau ne circonstance -pas et ne souligne pas la figure, ce qui doit être toujours.--La -_Clytemnestre_, de M. Collier, a l'air d'un homme; elle manque -de gorge et de hanche. Son costume, sans précision, est presque -mérovingien. Appuyée sur une haute hache dégouttante de sang, -elle soulève un rideau comme on en vend à la place Clichy. Il -n'y a là de bien que le piétement qui est ferme. Quant à M. -Lira, il n'a pas assez lu Eschyle, ni assez étudié Jules Romain; -et le _Prométhée_ de Salvator Rosa est un pur chef-d'œuvre à -côté du sien. Tandis que M. Vimont fait hésiter _Hercule entre -la Volupté et la Vertu_, sans trop de banalité, Mlle Hélène -Luminais peint un _Repos de Psyché_ d'après Lafontaine. C'est -à l'eau de lys, plus encore qu'à l'eau de rose; et agréable et -même exquis dans l'extrême sucrerie de la peinture.--M. Voillemot -a voulu nous faire sentir combien Watteau est au-dessus de son -genre; son _Rappel des amoureux_ est un pastiche de Lancret, -d'une inconsistance de dessin et de couleur incroyable; mais, -évidemment, cela est joli et tout ce qu'il faut pour les femmes du -monde. Voici la succession de Tassaert, la queue des tableaux émus -de Greuze et où Diderot, ce bourgeois qui avait du génie, mais qui -était bourgeois, trouverait à s'émouvoir. - -Dans cette donnée, la _Gloire_ de M. Rixens est à mettre hors -de pair. Un musicien encore jeune, mais épuisé de misère, vient -d'expirer sur son fauteuil vacillant, devant son piano, et la -Gloire sous la figure d'une jolie fille blonde ailée vient le -baiser au front et tient un rameau d'or.--Excellente dans le rendu -de la fixité du regard la _Fille mère_ de M. Deschamps.--_Le -Paradou_, de M. Dantan, est ce qu'il a cherché, une illustration -à la _Faute de l'abbé Mouret_, de tous les volumes de M. Zola, -le meilleur.--La _Fée aux Mouettes_, de M. Hadamard, gracieuse. -M. Anderson nous montre une _Veuve_ sous la neige avec ses deux -enfants qui ont froid et Mlle Marguerite Pillini, un _Aveugle_ -que conduit un enfant. Il y a là du sentiment et du talent, -c'est tout ce qu'on peut en dire; j'ajouterai pour la _Mort du -premier né_ de M. A. Boiron, qu'il y a de la couleur dans son -tableau, ce qui le sort de l'ordinaire de ce genre. La _Misère_, -de M. Thévenot, est navrante. Dans une mansarde, un ouvrier est -assis, hébété, sur son lit de fer et regarde son enfant tout rose -et tout absorbé par des débris de jouets. Les deux meilleures -toiles sentimentales sont de MM. Jenoudet et Pelez. _Novembre_, -du premier, représente une jeune fille presque expirante dans un -fauteuil devant la porte d'une ferme; le regard de la mère qui -sait la mort prochaine est navrant. Le _Sans asile_ de M. Pelez a -de l'intensité. La pauvre veuve n'a pu payer son terme dérisoire, -on l'a chassée. Accroupie contre un mur où l'on voit des affiches -de spectacles et de bals, elle donne le sein à son enfant et -regarde devant elle, sans voir, avec l'égarement du désespoir et -son hébétude. A côté d'elle, mêlés à quelques ustensiles et sur -une paillasse, ses quatre autres enfants. A mettre dans une salle -de la confrérie de Saint-Vincent-de-Paul. Je crois que la vue de -ce tableau augmenterait les aumônes, les forcerait même! - - -IV - -LA PEINTURE DÉCORATIVE - -J'ai connu à Venise un jeune noble du Livre-d'Or qui m'étonna -beaucoup, en me montrant sa galerie. Ce n'étaient que Van der -Weyder, Van Allen, Van Bisch, Van der Groost, Panini, Clerisseau, -Hubert Robert, Piranèse. Et comme je m'étonnais devant cette suite -de vues de villes et de monuments, il me dit simplement:--«Mon -grand-père habitait la campagne pour sa santé.» Pour cet esprit -juste, il était logique qu'un homme vivant à la campagne -s'entourât de vues de villes et de monuments. - ---Mais, lui dis-je, vous qui désormais habiterez Venise, la ville -sans arbres et sans chevaux...--Aussi, me répondit-il, vais-je -vendre tout cela et le remplacer par des paysages et des œuvres -d'animaliers. - -Ceci n'est que pour en venir à MM. Gervex et Blanchon, qui -comprennent l'art décoratif, comme un protestant la Bible, et -ouvrent une voie d'ornière où l'on s'embourbera à leur suite, -celle de la représentation murale des choses et des gens de la rue -et du peuple. - -En 1881, M. Gervex avait exposé le _Mariage civil_; cela -ressemblait à une série de personnages de Paul de Kock mis en -rang, ou plutôt à ces toiles des musées de cire qui représentent -les célébrités contemporaines, un mélange de «pioupious et de -sifflets d'ébène».--Le panneau de cette année est mieux peint et -débarrassé de cette lumière diffuse, qui est «la lumière bête», -mais quel plaisir pour les gens du dix-neuvième arrondissement -qui est pauvre, de se récréer les yeux à voir peinte leur misère -et l'aumône qu'on leur fait. Il vaudrait mieux leur donner la -vue féerique d'un palais ruisselant d'or; mais cela ne les -moraliserait pas, dira-t-on. Eh bien, alors, sachez qu'il n'est -pas de morale en dehors de la religion, et la seule consolation -que vous puissiez donner aux pauvres, c'est de leur paraphraser -en peinture «les pauvres sont les bien-aimés de mon père; le -royaume des cieux leur appartient». Montrez au peuple un tableau -où Jésus-Christ accueille les pauvres, les gens en blouse, leur -tend les bras, tandis qu'il repousse les riches, et vous verrez si -cela ne fera pas plus de bien au prolétaire, que votre bureau de -bienfaisance qui lui met sous les yeux son abaissement. - -M. Blanchon travaille pour la même mairie et dans le même goût. -_Le Marché aux bestiaux_, comme cela intéressera les Bellevillois -qui sont à deux pas des abattoirs; et puis des gens en casquettes -et en blouses, et des bœufs sous des hangars, voilà de l'art -décoratif, laïque et civique. - -La _Loi qui récompense les travailleurs_, de M. Villeclère, est -d'une insigne maladresse de procédé; les femmes y sont filles -et les hommes peuple. Ni style, ni caractère. Alors quoi?--M. -de Liphart fait du parisien en matière décorative, c'est dire -qu'il est agréable et inconsistant. Sa _Première étoile_ a une -jolie élévation du bras et l'Amour qui pousse la roue du char -est drôlet. Mais pourquoi ce rideau de nuages en tôle, dans le -bas?--La _Chasse au moyen âge_, de M. Benoit, est froide, terne, -et sans vie, au delà de tout.--Les panneaux de chasse de M. -Tavernier sont bien, sans plus. Quant à la _Patineuse_, de M. -Giacomotti, elle est un peu nulle. L'_Innocence_, de M. Bourgeois, -l'est complètement; c'est une grosse petite rustaude niaise qui -tient une couleuvre. L'innocence en peinture, comme l'ingénuité au -théâtre, doit être d'un vice enveloppé. - -M. Grellet a peint à la cire les _Trois Vertus théologales_ sous -la figure de trois reines; cela est honnête.--La femme qui jette -_Les dés_ sur le plateau, que tient un assez beau garçon, a un -mouvement de danse inutile, mais d'où résulte un joli modelé de -ventre qui prouve chez M. Brunclair une certaine compréhension -plastique.--La _Diane_ de M. Lemenorel un genou en terre, tire ses -flèches sur des daims, est d'une plastique un peu bien moderne. -En revanche, voici des prétentions multiples à la peinture -magistrale, l'_Été_. M. Makart a bien fait d'envoyer cela, si son -but était de nous rassurer sur la suprématie de l'école française; -il fait piètre figure chez nous, le grand peintre viennois. Si -son dessein était de nous donner idée de son talent, sa faute est -lourde, car les _Cinq sens_ qui ne sont que le sixième de Savarin, -et sa gravure pour Goupil, l'_Entrée de Charles-Quint_, valent -mieux. L'_Été_ est une «croûte» prétentieuse. Sur un lit, que M. -du Sommerard lui-même ne pourrait pas classer, une femme nue, en -carton; auprès, une Anadyomène quelconque sort du bain. D'autres -sont en blanc, comme dans les tableaux de M. Leroux; d'autres -en robes décolletées; des courtisanes vénitiennes jouent aux -échecs. C'est plat, c'est flas, sans modelé, de lignes molles; les -feuillages eux-mêmes sont faux de ton; c'est du poncif éclectique, -et comme couleur du «faux rance». Eh bien! M. Aman Jean, l'auteur -du _Saint Julien l'Hospitalier_ est mille fois supérieur à ce -célèbre Makart, l'ornement de l'Autriche. - -Que l'on ne préjuge pas d'une pénurie d'art décoratif; il a son -salon spécial, où on le retrouvera plus au complet. Mais on n'y -verra point, ce qui en eût été l'événement, le carton de la -coupole du Panthéon de M. Hébert. A part M. de Chavannes, personne -à cette heure ne peut concevoir ou exécuter une œuvre d'aussi -grand style que cette coupole: idée et exécution, tout en est -magistral. Sur le fond d'or du Bas-Empire, N.-S. Jésus-Christ, -majestueusement farouche, Dieu fort et vengeur, est tout debout. -A côté de lui est un archange qui tient le glaive de justice. -Marie immaculée présente à son divin Fils, Jeanne d'Arc en armure -et agenouillée, tandis que sainte Geneviève, tenant d'une main sa -houlette et de l'autre la nef de Lutèce, est prosternée. Notez -que ces figures sont colossales, démesurées, comme celles de -la cathédrale de Pise, et qu'elles seront également exécutées -en mosaïque. Voilà la composition, voici le sujet. A la prière -de Marie, Jésus-Christ évoque Jeanne d'Arc et lui montre les -destinées de la France. Je ne connais pas d'effort archaïque plus -puissant; c'est une merveille byzantine qui semble un chef-d'œuvre -du treizième siècle italien et digne de la coupole de San Marco. - -J'allais oublier dans la peinture décorative un tryptique de M. -Paul, le _Labourage_, entre la vendange et la moisson, d'une -tonalité tendre éteint par le cadre de bois sombre et placé à la -plinthe. - - * * * * * - -Entrons un instant au Salon des Arts décoratifs, M. Monginot, -l'unique et brillant élève de Couture, mérite à lui seul une -visite. Le _Paon revestu_ est un panneau décoratif, original, très -habilement peint et de tous points remarquable. Une charmante -jeune fille en robe de satin gris de lin que relève un gentil -page, porte élevé dans son plat de vermeil le paon revêtu; un -trompette, une flûte et un biniou le précèdent, descendant les -marches. Pourquoi M. Monginot fait-il des natures mortes, quand -il peut faire de la nature vivante aussi jolie que la jeune -fille et le page? Je ne le conçois pas.--M. Chaplin, le Boucher -du second Empire, a deux dessus de portes très agréables: la -_Nuit_, femme endormie sur des nuages, avec des gris très fins -et très habiles; la _Peinture_, celle même de M. Chaplin, et -la _Muse de la Musique_, jolie fille qui a une cravate de gaz -et les seins à l'air, toute rose et peu préoccupée de la lyre -empire qui est près d'elle.--L'_Art_, de M. Desportes, est une -figure fort remarquable pour la recherche éphébique des jambes -et la sveltesse des lignes. Le panneau décoratif de M. Heill une -jolie fantaisie, perchée sur je ne sais quoi. Une jolie femme -ébouriffée, enveloppée d'une étoffe orientale qui laisse à nu un -de ses seins et montre ses souliers à hauts talons, est entourée -de fleurs et d'attributs vagues. Les dessus de porte de M. de -Liphart sont d'un modelé délicat et d'un faire plus serré que la -_Première étoile_.--Honneur à Musset, deux Amours soulèvent un -rideau et l'on voit un médaillon qui n'a jamais ressemblé au poète -de _Rolla_. De M. Leloir, la _Pêche_ et la _Chasse_, intéressants -panneaux. - -Gustave Doré, le merveilleux imaginatif qui est mort il y a si -peu de temps, laissant inédite une illustration complète de -Shakespeare, comme s'il eût attendu d'avoir imagié tous les -grands chefs-d'œuvre avant de mourir, Doré a ici plusieurs -sujets d'_Oiseaux_, aquarelles décoratives du plus beau coloris, -et une Cléopâtre, modèle pour céramique, où il y a beaucoup -d'archéologie, mais fort peu de Cléopâtre en cette figure noire -et masculine, sans finesse de traits. Ce sont là les principales -peintures des Arts décoratifs, et d'un niveau beaucoup plus -esthétique que celui du grand Salon. - - -V - -LA PEINTURE PAIENNE - -Baudelaire eut un jour une grande colère contre l'école païenne, -au point de qualifier d'amusante et d'utile l'_Histoire ancienne_ -de Daumier. Certes, il fallait réagir contre les Hamonistes, mais -ne pas confondre dans un anathème irréfléchi l'art antique et ses -pasticheurs contemporains; et Offenbach reste un grand coupable, -et le public qui l'a applaudi, un public de crétins. Le latin -est à base grecque, il ne faut pas l'oublier, et la mythologie -pas si dérisoire que le croient ces messieurs de l'Institut qui -n'en pénètrent point l'hermétisme. Les critiques n'ont qu'à -aller à Herculanum ou à Pompéi pour s'assurer que les fresques -campaniennes ne sont nullement fades et doucereuses. Les Studij -protestent contre M. Picou dont l'_Amour sur la sellette_ et son -pendant _On n'enchaîne pas l'Amour_ sont du hamonisme le plus -affadi. Ce sont là des chromos pour un Bouasse-Lebel du quartier -Breda. Mais voici le peintre des Yankees, le grand maître des -chromos, le ponciste suprême, qui ponce ses toiles autant au -propre qu'au figuré, M. Bouguereau. - -_Alma parens_, une femme dont la tête est celle des avant-derniers -timbres-poste, mais de face, pour imiter le Garofalo; elle est -entourée d'une marmaille de jolis enfants. Évidemment il n'y -a pas de défaut, mais il n'y a pas une qualité non plus. M. -Bouguereau est le calligraphe de la peinture; le bon élève des -Frères, transporté dans l'art. Et dire qu'il y a des gens qui ne -sont ni idiots ni vendus et qui trouvent «que cela ressemble à -Raphaël». Qu'ils se réjouissent, voici le pendant de l'_Aurore_ -de 1881, voici le _Crépuscule_, qui n'est pas celui de cette -chromo-lithographie vraiment impudique et prouve seulement que le -sens esthétique n'est pas commun. - -Ary Renan.--C'est la signature qui fait remarquer le tableau: -_Aphrodite_, peinture prétentieuse, «poseuse» même. Le maintien -est gauche, l'air gourmé, ou dirait d'une puritaine de Genève -déshabillée; plastiquement c'est médiocre, le coloris est dur, -la figure ne flotte ni n'est posée, la mer est fausse de ton. M. -Renan Ary dénature le paganisme comme M. Renan Ernest a dénaturé -le christianisme; il faut savoir gré à M. Ary Renan de n'avoir pas -pris un sujet religieux où fût N.-S. Je ne me figure pas un Christ -peint par le fils de celui qui a écrit le roman de la _Vie de -Jésus_. - -La _Danaé_ de M. Mangin a des qualités plastiques et de carnation, -mais la pluie d'or faite en essuyant sur la toile le couteau -à palette est une maladresse. Dans sa _Galatée_, M. Lapenne a -cherché les transitions de la métamorphose, le marbre des pieds ne -s'attache pas avec assez de gradations à la chair des jambes. Bien -fade est la _Léda_ de M. Matout; celle de M. Ruet d'un plus joli -rosé et la buée du matin qui estompe les saules est un coin de -paysage intéressant. Le fond de paysage sauve également la _Lutte -poétique_ de M. Bretignier. - -La _Broderie ancienne_ est d'une bonne couleur; mais le lieu de -cela? C'est d'une Égypte incertaine. Il est si facile aujourd'hui -d'être archéologue que le manque de précision dans l'époque -n'est plus permis. M. Dieudonné a fait un chromo indescriptible -de son _Jupiter et Junon_. La Psyché de M. Herbo n'est qu'une -grosse fille de la campagne roulée dans de la mousseline; et -la _Calisto_, rattachant son cothurne, de M. Schutzenberger, -mal éclairée par les rouges frisants d'un coucher de soleil. -L'_Ariane_, de M. Trouillebert, a les cuisses masculines. - -Il y a si l'on veut de la grâce dans la grande toile de M. -Comerre représentant des _Nymphes jouant avec des Satyres_; l'une -d'elles barbouille de raisins écrasés la face d'un Silène dont -la carnation blanche se confond un peu avec celle de la nymphe. -Il est vrai que Silène est efféminé et mou, et, en thèse, M. -Comerre n'a pas tort; la remarque est au point de vue optique. M. -Foubert aurait pu déniaiser la tête de son _Églogue_. La _Fiancée -antique_, de M. Roubaudi, est de l'antiquité à la Leroux. La -_Source du Tibre_ de M. Boulanger est laide, aussi laide que le -Tibre, ce fleuve rouillé. L'_Idylle_ de M. Berthout se sauve par -le paysage, et la _Cigale_ de M. Berton par le joli mouvement de -son tambourin. - -Les _Oiseaux de passage_, de M. Aubert, l'_Armistice_, de M. -Munier, le _Sommeil de l'Amour_, de M. Bellanger, sont de la jolie -confiserie; l'_Amour pilote_ est même charmant pour ceux qui -aiment les Boissier de la palette, tout cela irait bien réduit -en sucre. M. Garnier s'obstine dans cette douceâtrerie avec deux -jeunes filles mettant une _Colombe en cage_. - -M. Hector Leroux, peintre ordinaire des vestales, harmoniste en -retard, a un _Sacrarium_ où trois jeunes filles en blanc font des -ablutions, et sous verre une prêtresse au bord de l'eau, rubriquée -le _Tibre_.--La Vénus dans sa coquille de M. Courcelles-Dumont est -d'un joli flou; et distinguée la couleur du _Réveil de l'Aurore_ -de M. Aussandon. Quant aux _Sirènes_, de M. Boutibonnes, c'est -de l'œdématique, et celles de M. J. Bertrand ne forceraient -pas Ulysse à s'attacher au mât du vaisseau, ni ses compagnons -à remplir leurs oreilles de cire.--Jolis tons orangés dans la -carnation d'une _Aurore_, de M. Saint-Pierre, et à mettre à part, -car elle le mérite, la _Chloé_, de M. Tillier, d'une gracilité et -d'un velouté de nu délicieux. La Vénus de M. Mercié n'est qu'une -femme sortant du bain, dans une pose un peu grenouillère. La -chair est ferme, mate et d'un ferme modelé, d'un émaillé de pâte -à faire extasier les gens du métier, mais ce n'est pas Vénus. M. -Javel nous montre des _Nymphes surprises_ où il y a un ressouvenir -malheureux de l'Antiope. Celle qui couvre son amie nue et endormie -a l'air de la découvrir et le satyre a trop la tête d'un lord -anglais. - -Qui nous délivrera des cupidonneries de confiseurs? C'est pour -le nu, dira-t-on. Eh bien, faites du nu moderne, il prête plus -que l'autre à la spiritualisation des formes. Je voudrais qu'on -traînât de force tous les peintres de ce chapitre aux _Studji_ -d'abord, pour qu'ils s'assurent que la peinture campanienne ne -ressemble en rien à leur confiserie, et ensuite au Palais du T., -pour qu'ils y voient comment on peut faire du paganisme héroïque -et du nu de femme sans écœurer. - - -VI - -PEINTURE HISTORIQUE - -Cette dénomination est fausse, si elle signifie la grande -peinture. La galerie des batailles, à Versailles, est là pour -témoigner de l'excellence du genre. L'art italien, l'art suprême, -n'a pas de peinture d'histoire. L'_Incendie du bourg_, le _Pape -arrêtant Attila_, sont des fresques religieuses; et à part les -tableaux civiques de la Hollande qui ne sont que des groupements -de portraits, il n'y a pas de peinture d'histoire proprement -dite, avant David et Gros. C'est aux immortels principes de 1789 -que nous devons, avec beaucoup d'autres choses, cette rubrique -s'appliquant tantôt à Delaroche, tantôt à Vernet, peintres -_moyens_ et de la bourgeoisie. Aussi ai-je mis l'_Andromaque_ -de M. Rochegrosse dans la peinture lyrique, parce que si cette -toile était à Versailles, elle y ferait une _tache_ lyrique comme -l'_Entrée des Croisés_. - -Le meilleur tableau de cette série est celui de M. Leblant, -l'_Exécution du général de Charette_. Une pluie met ses hachures, -sa buée et un ruissellement sur les pavés; cet effet donne à la -scène un caractère plus navrant et plus désolé. Vu de dos, le -général lève fièrement sa tête bandée d'un mouchoir sanglant; il -regarde avec mépris les bataillons bleus immobiles sous l'averse; -son fidèle domestique pleure sur son épaule, et un officier, -chapeau bas, n'attend que le bon plaisir de ce noble pour qu'on -donne l'ordre de l'exécuter: cela est fort remarquable. Une bonne -page du même livre à la fleur de lys crucifère, la _Déroute -de Chollet_, de M. Girardet, et aussi la toile de M. Larcher: -_Carrier faisant arrêter le marquis de Lourduns et sa famille_. -Le _Vote de Gaspard Duchâtel_ a été excellement peint par M. -Glaize. Malade, il s'est fait apporter sur un brancard et, soutenu -par deux amis, il vote le bannissement de Louis XVI; excellent -tableau, plus excellent souvenir pour Mme Duchâtel.--Pour en -finir avec cette époque, une _Madame Rolland sur l'échafaud_, de -M. Royer, qui devrait rendre Mme Adam songeuse. M. Poilleux -Saint-Ange ne flatte pas ses personnages, et _Kociusko_ sur un -brancard a l'air d'un brigand des Abruzzes, malgré son geste qui -refuse l'épée que lui tend Catherine II, enlaidie et enraidie à -plaisir. - -En mérite, le tableau de M. de Vriendt doit venir sur une autre -ligne que celui de M. Leblant; il y a une idée philosophique, -une idée synthétique dans ce _Paul III regardant le portrait de -Luther_, qui est contre un escabeau à ses pieds. En outre de la -pensée qui est profonde, la facture est d'une neutre impeccabilité. - -M. Jean-Paul Laurens est un Delaroche carravagesque; il a le même -système de conception que le peintre de la _Mort du duc de Guise_, -mais il fait plus gros, plus vivace, plus large. Seulement cela -ne signifie pas beaucoup plus. Le _Pape et l'Inquisiteur_ et les -_Murailles du Saint-Office_ sont de gros bons morceaux de couleur: -cela n'a aucun style. M. Luminais, dans son cours d'histoire en -peinture, fait vulgaire au delà du permis les moines qui tondent -_Chilpéric III_. - -L'_Hommage à Clovis II_, de M. Maignan, est du même niveau que les -précédents, et ne donne aucune des impressions que l'on a, à la -lecture Frédégaire. - -La _Mise à la rançon de la ville de Visbyy par Valdemar_, de M. -Hellquist, est un exemple frappant du tort qu'il y a: 1º à ne -pas faire converger vers un point le mouvement de la scène; 2º -à employer la lumière diffuse et grise, quand il y a des tons -voyants pour les costumes; 3º à ne pas éclairer d'une façon -intentionnelle et dans une tonalité générale, au lieu d'un -débordement des tons qui choquent et tirent l'œil, faute d'être -les gradations d'une couleur dominante. Un tableau doit avoir une -couleur générale, une couleur de fond, pour ainsi dire. L'_Étienne -Marcel_, de M. Maillart, a beaucoup des défauts que je viens de -dire. Pour qu'un tableau d'histoire soit bien, il faut qu'il ne -puisse pas faire une bonne illustration d'Henri Martin ou Dareste. -S'il donne une bonne gravure, ce n'est qu'une illustration. -Essayez de mettre l'_Andromaque_ de M. Rochegrosse dans une -histoire grecque, elle y fera tache lyrique. Les _Femmes de -Marseille repoussant les Impériaux du connétable de Bourbon_, par -M. Alby, présente des qualités, malgré un parti pris terne dans la -gamme. - -La _Salomé_ de M. Barlès n'a pas de caractère historique, mais -c'est une étude intéressante et d'une chaleur de coloris qui est -rare. - -La _Dernière autopsie d'André Vésale_, par M. Obsert; là il faut -l'éclairage Rembrandt, et il n'y est pas, car rien n'y est. Sans -le livret on ne comprendrait jamais ce que représente le tableau -de M. Reccipon; il n'a de valeur que comme paysage de cimetière -dans la campagne et, sous ce rapport, il en a beaucoup. - -Je crois que la peinture d'histoire, telle que la font MM. -Maillart, Laurent, Luminais, Hellquist, est du ressort de la -lithographie; je ne nie pas leur talent, mais je nie leur genre, -qui est un genre _manant_, sans tradition, sans passé et sans -avenir; je le souhaite! - - -VII - -LA PEINTURE CIVIQUE - -M. Paul Bert a écrit: «Le patriotisme date de 1789.» M. Turquet -l'a cru, et c'est à lui que nous devons la réapparition de la -déplaisante friperie révolutionnaire, et des images d'Épinal au -Salon. C'est M. Turquet qui a dit aux artistes: Faites de l'art -national, de l'art républicain, de l'art démocratique, de l'art -civique et patriotique; et l'impulsion donnée par M. Turquet -a été telle que les peintres continuent à faire de mauvaises -toiles, avec une ardeur sans seconde. Ces tableaux sont des -tableaux politiques, je les mets à part, et je crée une catégorie -de mésestime absolue. Que M. Bert arrange l'histoire, pour les -besoins de sa politique: affaire à ceux ayant droit; mais du -moins qu'il ne prenne pas l'art pour moyen d'enseignement civique -et de propagande gouvernementale. Aux chrétiens qui ne savaient -pas lire, le clergé du moyen âge montrait les sculptures et les -fresques des églises; mais cela était inspiré de _Vincent de -Beauvais_ et de _la Légende dorée_. La Révolution et la Morale -civique ne sont pas des éléments inspirateurs équivalents, et -je n'admets pas que la mauvaise peinture puisse être œuvre -patriotique. - -La moins mauvaise chose civique est la _Reddition de Verdun_, -de M. Scherrer. L'armée française sort de la ville et deux -grenadiers portent sur un brancard le commandant Beaurepaire qui -s'est suicidé, ce que je n'admirerai jamais. Brunswich salue le -courage malheureux. Cela est inadmissible pour la concurrence -du prix du Salon que l'on n'osera pas, je pense, faire à M. -Rochegrosse.--M. Moreau de Tours mène les soldats de 89 au feu? -M. Wertz fait égorger _Barra_ par les Chouans. Voici M. Beaumets -et ses _Libérateurs de l'Alsace en 1794_. De M. Boutigny, des -_Officiers allemands_ surpris pendant leur déjeuner par des -balles françaises. Il se gâche tant de talent pour cette peinture -militaire, où tout est insupportable, que l'on est forcé de -faire défiler dans sa critique ces choses niaises.--En avant -donc, et au pas gymnastique: M. Armand Dumaresq en tête, avec sa -grande image d'Épinal; et la _Marche forcée_, de M. Couturier; -et la _Tranchée_ de M. Médard; et la _Halte de cuirassiers_, -de M. Jazet; et l'_Exercice des réservistes_, de M. Jeanniot; -et la _Batterie_, de M. Brunet; et le _Départ pour le service -en campagne_, de M. Gérard; et la _Marche de cavalerie_, de M. -Neymark; et le _Régiment en marche de nuit_, de M. Protais.--M. -Monge est à citer, il a peint _Un tambour_ qui bat sa -caisse.--N'oublions pas M. Mélingue, un jacobin, qui nous montre -_Rouget de l'Isle composant la Marseillaise_. - -En bonne foi, que fait la toile de M. Castellani au Salon; ce -n'est pas une succursale des Panoramas. Est-ce qu'on se figure que -cela prépare la revanche, de faire de la mauvaise peinture. - -Merodack dit ceci dans le _Vice suprême_: «L'artiste qui travaille -à l'éternité de sa patrie fait plus que le soldat qui se bat aux -frontières. Défendre la France contre la main effaceuse du temps -et l'oubli de l'humanité, c'est là le grand patriotisme, car son -effet durera alors que la patrie sera morte; elle demeurera par -lui, et par lui seulement éternelle. Ictinus et Phidias ont été -les plus grands patriotes de la Grèce; ils lui ont conquis à -jamais la mémoire humaine, et c'est la seule conquête digne de la -France.» Que le ministre des beaux-arts ne se mette pas en frais -de commandes à MM. Neuville et Detaille. L'_Indifférent_, de -Watteau, tient plus haut le pennon français que tous les régiments -d'Horace Vernet. - -Il faut citer deux spécimens de civisme sentimental: de M. -Lix, une _Alsacienne_ qui crie, éclairée par un incendie, pour -illustrer Mme Gréville, et _En Lorraine_, de M. Bettanier, -une œuvre qui n'est pas banale: un jeune Lorrain est tombé à la -conscription, à ses pieds est le casque et l'uniforme qu'il faut -endosser; il pleure, et son vieux père malade est désespéré. -Cela est bien admissible. Ce qui l'est moins, ce sont les trois -14 juillet, en retard de l'an passé. Le premier, de M. Jamin, -représente le peuple et les gardes-françaises délivrant un -prisonnier de la Bastille; le second, le moins mauvais, est une -vue de _la rue Labat_ illuminée; le troisième, qui a les honneurs -du grand Salon, est de la démence: un géant bâtard, des plus -mauvaises académies de Louis Carrache, secoue les barreaux d'une -énorme tour, en piétinant un drapeau blanc. - -Je n'admets pas plus la mauvaise peinture patriotique que la -mauvaise peinture religieuse; or, il n'y a pas de bonne peinture -religieuse ni patriotique. Donc, qu'on renvoie aux panoramas -toutes ces toiles pour les masses. Pas de peinture d'État, par -grâce, surtout quand il n'y a plus d'État! - - -VIII - -LA CONTEMPORANÉITÉ - -Malgré MM. Rochegrosse et Aman Jean, malgré MM. Feyen Perrin et -Séon, l'incapacité et l'impuissance de l'école française dans la -peinture de style est éclatante. - -Les tableaux religieux, sauf le _Saint Julien l'Hospitalier_ et le -_Saint Liévin_, sont honteux; l'_Andromaque_ seule est lyrique; la -_Danse au crépuscule_ l'unique nu poétique avec le _Crépuscule_; -le reste sentimental et niais; les tableaux patriotiques et -civiques sont nuls; les tableaux d'histoire, d'insupportables -vignettes, les tableaux païens, nauséeux. Pourquoi? parce que les -artistes sont ignorants. «Des brutes très adroites, des manœuvres, -des intelligences de village, des cervelles de hameau.» Ils n'ont -point de lecture, d'une nullité de bacheliers; or le passé ne -s'invente pas, il faut l'aller prendre dans les livres. _Legite -aut tacete._ Il faut cinq ans de lecture intellectuelle aux -exposants de cette année avant de toucher sans ridicule à un sujet -religieux ou poétique. D'ici là, qu'ils peignent le _présent_ qui -pose devant eux et où le poncif n'existe pas encore. - -Modernité, terme usuel et inexact; et à faire des catégories, il -les faut exactes. La modernité comprend également la sorcellerie -et le dandysme; Giotto et M. Manet, saint Bernard et M. Renan sont -des modernes. Il faut donc dire contemporanéité pour désigner la -peinture des scènes de la vie actuelle. Balzac, peintre, est-il -possible? Abstruse question que M. Félicien Rops peut résoudre -affirmativement. Ce grand artiste inconnu du public, mais admiré -des penseurs, a su dégager des formes modernes l'esprit moderne, -et à tous ceux qui cherchent dans la contemporanéité j'enseigne -que le burineur des _Cythères parisiennes_ est le maître à suivre, -si l'on peut. - -Il semble que la représentation de l'actuel et du présent soit -aisée, puisque l'imagination n'a pas à faire l'effort évocatoire -que nécessitent les sujets du passé. Mais précisément le face à -face, le nez à nez de l'artiste et de son temps, empêche celui-là -de voir juste. En somme, l'œuvre d'art est une _version_; et, en -contemporanéité, l'artiste traduit presque fatalement le texte -de la réalité, mot à mot, au lieu de faire (et le mot usuel est -ici heureux, car il exprime une clarification élégante) «un bon -françois». - -Désormais, je vais avoir à louer, et non par une prédilection -pour ce genre ni par déviation esthétique, mais bien parce que -nous voici dans l'art inférieur, et que M. Béraud se rapproche -plus de son genre que M. Bouguereau, par exemple, et qu'il faut -juger un artiste sur le terrain même de son œuvre, dire «parfait» -à MM. Monginot, Bergeret et Vollon et «détestable» à M. Morot. -Ce dernier peint N.-S. Jésus-Christ sur la croix; je place ma -critique au point de vue de l'art religieux et je déclare très -mauvaise son œuvre. M. Desgoffes peint du bibelot, je descends mon -critérium à son niveau et je n'ai que des compliments à lui faire: -et jusqu'à l'apparence d'être inconséquent est enlevée par la -catégorisation des sujets et la déclaration sur la hiérarchie de -chaque genre. - -Avant les personnages, le décor, avant les Parisiens, Paris. Aussi -bien tout l'intérêt de ce pavé laid et de ces pierres grises est -fait de cette humanisation des choses qui naît de toutes les -activités qui les frôlent et les aimantent de spiritualité. Voici -le _Quai de la Tournelle_, de M. Le Comte; bien vu.--M. Tournès -nous fait traverser la Seine pour nous montrer l'_Inauguration du -nouvel Hôtel de Ville_, un plein air, où l'on respire par à peu -près, et qui est trop un souvenir de la remarquable toilasse de M. -Roll, donnant une si juste impression de la fête de la République. -Les avocats sont tous en deuil; M. Scott a peint en une vignette -démesurée de la _Vie moderne_, les _Funérailles de M. Gambetta_. -Devant la Madeleine, M. Giron nous arrête; il y a un embarras de -voitures, et il peint avec un talent rare, des tons fins, des -morceaux très rendus et qui font plaisir aux connaisseurs. Mais -l'odieuse sentimentalité s'en mêle et gâte tout; ce n'est plus un -coin de Paris transporté sur la toile avec aisance, ce sont _Deux -Sœurs_, l'une honnête ouvrière, à pied, et qui fait les cornes à -l'autre, une impure, très attifée, dans une victoria. Le vice est -inexcusable, parce qu'il est une déviation à la Norme du Beau, -mais il ne faut pas sacrifier au goût bourgeois pour l'antithèse -moralisatrice, il ne faut pas surtout occuper un mur d'un sujet -qui n'a droit qu'à un mètre de cadre. - -La _Station d'Auteuil-Point-du-Jour_, au crépuscule, est une -impression d'une justesse merveilleuse, et aux valeurs de tons -piqués avec une justesse qui fait de M. Luigi Loir le Van der -Weyden du Salon. - -L'_Heure de rentrée à l'École_, par M. Geoffroy, est une -_enfantine_ digne de Pourrat, ce charmant poète lyonnais que l'on -ignore. M. Degrave a fait mieux encore dans sa _Classe communale_ -où les innombrables têtes d'enfants sont joliment diversifiées -d'expressions, et ce serait sans défaut si le teint de ces gentils -marmots n'était pas uniformément porcelainé et comme d'un vague -émail blanc. - -Qu'est-ce que M. Truphême veut prouver avec son _Travail manuel_ à -l'école du boulevard Montparnasse? Ces enfants sont trop bien mis -pour avoir besoin d'un état; ils s'amusent, ou leur instituteur -est fêlé de leur faire raboter d'après l'_Émile_; à moins que ce -ne soient là des enfants voués aux lettres; en ce cas, il est de -toute nécessité qu'ils sachent un métier qui, comme la menuiserie, -ne nécessite pas le mensonge pour manger. Encore une _École_ de M. -Robert, avec institutrice laïque. - -Trois petites filles lisent des _Affiches_ avec une attention que -Mlle Anethan a rendue, non sans grâce. Plus loin, la _Paye des -maçons_ dans un chantier, par M. Bellet du Poizat, plein air mal -vu et rendu dans une tonalité noirâtre et funèbre. La _Forge_, -de M. Fouace, est le meilleur des tableaux ouvriers du Salon; -le ton est juste, la touche large, solide; c'est d'un procédé -sûr et puissant, et la petite fille qui se pend au soufflet a -une certaine grâce gauche et apitoyante. Ceci mérite une seconde -médaille au moins. - -Le _Ménage d'ouvrier_, de M. Steinheil, vaut qu'on s'y arrête; il -revient du travail et rit au sourire de son bébé; d'une vérité -rare, de geste et d'expression; cette vérité va jusqu'à mettre M. -Grévy sous l'horloge et M. Gambetta sur la cheminée, deux effigies -qui prouvent que l'ouvrier est électeur, et même éligible.--La -_Couturière en livres_, de M. Gourmel; le _Tailleur en chambre_, -de M. Renault; le _Tisserand_, de M. Pennie, sont sans intérêt. -_Chez mon voisin_, de M. Ramalho, est une bonne étude; le voisin -de M. Ramalho fabrique des lanternes de vestibule, avec une -application digne d'un autre emploi. - -Joli est le tableau de Mlle Marie Petiet, la _Lecture du -Petit Journal_. De petites ouvrières ont posé leur aiguille -pour mieux entendre l'inepte feuilleton ou les apitoyants faits -divers. La lumière blanche qui vient de la fenêtre produit des -modelés délicats et un effet agréable. Le _Mont de Piété_, de M. -Mouchot, pêche par l'exagéré de l'intention; l'anxiété de tous ces -regards convergés vers l'employé estimateur est trop identique -dans toutes les têtes. Le _Buveur d'absinthe_, de Ihly, est -trop de l'Assommoir, canaille, sans intensité. Pour quitter les -prolétaires qui sont à l'ordre «du jour d'aujourd'hui», le _Soleil -d'hiver_ de M. Marty; dans le Midi, on dirait le _cagnard_. Deux -ouvriers sont assis sur un banc du boulevard extérieur, aux rayons -d'un pâle soleil. Très rendu. - -Dans les mêmes parages, M. Artigues nous montre une _Somnambule en -plein vent_, affreuse vieille à châle rouge, que magnétise, avec -de grands gestes, un personnage en noir, râpé et chevelu. Dans le -cercle des curieux, une fille en camisole rose qui est du Manet. -M. Artigues est un pinceau personnel et chercheur. - -Voici la bourgeoisie. Le _Portrait du Grand-Père_, de M. Robin; -la _Fête du Grand-Père_, de M. Margettes; _Portraits de famille_, -de Mlle Jeanne Rongier; la _Consultation du médecin_ et le -_Bain de l'enfant_, de M. Born-Schegel. Énoncer est le plus que -l'on peut faire. Le _Thé de cinq heures_ de Mlle Breslau, -peinture pour notaires, et le _Vin de France_, de M. Astruc, -pour commis-voyageur; ainsi que le _Scandale_, de M. Durand, -représentant une maîtresse apostrophant le marié à la sortie de la -mairie. Les _Derniers Conseils_, de M. Saunier, sont donnés à une -jeune mariée tout en blanc, par sa mère, dans un parc en automne; -la _Lune de miel_, de M. Pommey, fait suite. M. Carrier Belleuse -nous montre où ira la femme au dernier quartier, un _Salon de -modes_, d'un effet désagréable à l'œil; et M. Laurent, le _Cabinet -de lecture du mari_; Béraud sa _Brasserie_, toile excellente de -vérité et de rendu, mais qui fait peu d'honneur aux étudiants -qui en emparadisent la vie inintelligente du quartier Latin. Au -_Boulevard Saint-Michel_, de M. Myrback, est un tableau important; -c'est là une perspective de la rangée de tables d'un café; tout y -est juste et bien vu, excepté le plein air qui est plus noir que -de raison. Les Pleinairistes ou accordent leurs tonalités en une -grisaille qui fait le camaïeu, ou tombent dans une lumière blanche -qui désorganise les valeurs et fait pétarder la moindre touche -vive. Le jury est devenu bien indulgent au procédé soi-disant -nouveau, puisque nous avons l'heur de voir l'_Après déjeûner_, de -M. Lobré, une peinture fausse et discordante, quoiqu'elle témoigne -de la recherche. - -_La Classe de danse_, tableautin de M. Robert, le _Pompier de -service_, le _Coin de coulisse_, de M. Houry, l'_Enfant trouvé -par des masques_, de M. Lubin, sont sans intérêt. L'_Amour au -cabaret_, de M. Pujol, n'a que le mérite d'être la seule figure -éphébique du Salon. M. Mendilahazu n'a pas que le nom d'aztèque: -son dyptique, _Deux et cinq heures_, c'est-à-dire une fille qui se -poudre et qui prend un cassis, est absurde en plein; et je ne le -cite que pour protester contre cette profanation du dyptique et du -tryptique, forme religieuse appliquée à des sottises. - -M. Picard a fait _Une gare des environs de Paris_ banale, mais le -_Départ des conscrits_ de M. Delance est une bonne chose, les deux -jeunes filles qui font des signes d'adieu, morceau bien traité. - -L'_Entrée au dépôt de la Préfecture de police_, rassemblement de -filles, vagabonds, rodeurs, serait intéressant si M. Langlois -avait mis de l'accent. La _Confrontation judiciaire à la Morgue_, -de M. Bréauté, aurait besoin d'un éclairage qui remplaçât le -manque de pittoresque. Le _Serment du témoin_, de M. Salzedo, est -d'une tonalité mieux appropriée au sujet que les précédents. - -Deux toiles rabbiniques sont à citer, la _Discussion théologique_ -de M. Moyse, et _la Pâques_ de M. Delahayes. On s'est ralenti de -la belle ardeur de ces dernières années à peindre son atelier. -Cependant, voici la séance de M. Thivier, et le _Repos du modèle_ -de M. Fassey, c'est un modèle homme, et j'ai sur cela l'opinion -de Ingres qui faisait poser les bras de son Saint Symphorien par -une femme. _Le Pleinairiste_, de M. Bacon, est une curieuse étude; -mais la meilleure toile de cette série est la _Manette Salomon_ de -M. Charles Durand. Coriolis rectifie la pose de la juive dont la -tête est belle et le nu bien traité. - -Le high life est assez peu représenté par le _Rendez-vous_, -de M. Max Claude, qu'une amazone et un cavalier se sont donné -à Fontainebleau. M. Carpentier nous les montre dans un bal où -la dame livre son gant à une tête qui sort d'une portière. -_Sous bois_, de M. Lemenorel, deux amazones qui, pour être -intéressantes, devraient être dans la donnée des _Adieux -d'Auteuil_ de M. Rops. _Les Fiancés_, de M. Loustanau, un officier -de marine et une miss blonde se tiennent la main au piano, sous -l'œil de la famille. Les voici, seuls, canotant de concert avec -les _Cygnes de la Tamise_, de M. Jourdain. - -A la campagne, une jeune femme lit adossée à une fenêtre ouverte -une partition de Mozart, et M. Paul de Grandchamp aurait dû -faire réverbérer plus violemment la lumière qui frappe le cahier -sur le visage de la liseuse. Il fallait là se souvenir de ce -genre d'effet miraculeux dans le _Bourgmestre Six_, de Van Ryn. -L'_Auscultation_, de M. Heill, une jeune fille dont le médecin -écoute le dos, bien traité, ainsi que le _Volontaire d'un an_, -de M. Harmand, gras et vermeil, et couché lisant _le Figaro_, -tandis que sa compagnie est aux manœuvres. Les _Terrasses de -Monte-Carlo_, de M. A. Marie, n'ont pas l'intensité lumineuse -de ce site, où il y a bien de l'artificiel, mais qui est une -délicieuse préface, un digne pronaos du littoral italien. La -_Bataille des fleurs_, à Nice, de M. Alfred Didier, est une -composition pleine de vie et de charme, reléguée vers la plinthe -bien à tort. - -La série des bains de mer est la contemporanéité la mieux -comprise. Sans s'arrêter à la _Grande Marée à Arromanches_, de -M. Lasellaz, voici _la Plage_, de M. Gavarni, un peu poncive de -forme et écrasée par la signature, et la _Plage normande en Août_, -de M. Édouard, impression juste. _Sur les galets_, de M. Aublet, -est un Nittis, des meilleurs. M. Edmond Debon a dressé sur la -falaise une grande fille au chapeau empanaché, au surcot gris, à -la jupe rose, qui s'appuie sur son ombrelle, avec un mouvement si -crâne qu'il semble pris à une lieutenante de la Grande Demoiselle. -L'_Imprudente_, de M. Nonclercq, une baigneuse évanouie, qu'un -baigneur ruisselant porte dans ses bras, est peinte de tons -fins. Le _Bain de mer en famille à Dinard_, de M. Félix Barrias, -agréable; une anse ombreuse, où des jeunes filles s'ébattent, il y -a au troisième plan un groupe d'un joli flou. - -Je m'étonne que personne ne fasse l'Anadyomène de ce temps, une -baigneuse en pied, en costume mouillé, plaqué aux formes. Le -déshabillé de la plage est un texte qu'on pourrait paraphraser -délicatement, et avec le moindre talent on obtiendrait plus de -succès qu'il n'en serait mérité. - -La _Leçon de Pêche_, de M. Guillon, morceau excellent: la jeune -fille qui se penche pour voir retirer l'hameçon de la bouche d'un -rouget est d'une facture originale, serrée et précise. Il ne -faut pas nommer le peintre du _Saignement d'un cochon_, et celui -de l'_Équarrissement d'un cheval_ s'appelle Delacroix. Quelle -navrante ironie que ce nom, le plus grand de l'art de ce siècle, -égal aux plus grands de la Renaissance, écrit au bas de cet -«improper» gigantesque! Et cet autre, l'_Alcool_ de M. Beaulieu. - -Certes, la contemporanéité est loin de ce qu'elle pourrait être; -la plupart des tableaux à sujets du présent sont des vignettes -ou des photographies, mais cette voie est celle où il faut -pousser les artistes. «Emplissez votre âme des sentiments et des -aspirations de votre époque, et l'œuvre viendra,» disait Gœthe. Il -n'y a plus de sentiments et les aspirations actuelles sont folles; -toutefois l'artiste peut faire du grand art, avec les choses, les -formes et les gens du présent; mais je n'en sais qu'un qui l'ait -fait pleinement, magistralement: M. Félicien Rops. - -Il a mieux valu que Chardin peignît le _Benedicite_ et même -Beaudoin la _Gimblette_ que de se forcer à des sujets de style, -hors de leur portée: l'artiste n'a pas comme l'écrivain le devoir -de lutter contre l'évolution de son temps si elle est funeste, -vice et vertu, beauté et laideur, il doit tout rendre, mais il -faut qu'il rende avec les formes de son temps, l'_esprit_ de son -temps, sinon il n'est qu'un peintre, un artiste _non pas_! - - -IX - -LA FEMME--HABILLÉE--DÉSHABILLÉE--NUE - -«Une allégorie est toujours une femme, qu'on représente la -Perversité ou l'Agriculture, la Morale ou la Géométrie. Eh bien! -la femme n'est elle-même que l'allégorie pratique du Désir, elle -est la plus jolie forme connue que puisse prendre un rêve; elle -est l'armature sur laquelle Dante, le bouvier, le perruquier -modèlent leur idéal; elle est le _procédé_ unique dont le corps se -sert pour matérialiser et posséder la Chimère.» (_Vice suprême._) -Cette définition, excessivement esthétique, a l'avantage de -supprimer la question de moralité; mais pour y satisfaire en -un mot, je déclare que la presque totalité des tableaux de -cette catégorie relèvent du sixième commandement. Ceux qui les -ont peints ont péché, ceux qui les regardent avec complaisance -pèchent, et voilà un avertissement carré comme le bonnet du -casuiste le plus sévère. Cela dit, il ne reste plus qu'à constater -que la synthèse, digne du Vinci, que Félicien Rops a trouvée et -écrite en d'admirables eaux-fortes, a sa preuve au Salon, où les -personnes du sexe occupent, de la cimaise à la plinthe, une place -aussi excessive que celle qu'elles ont dans la vie contemporaine: -«L'homme pantin de la femme, la femme pantin du diable.» - -On a dit que la femme était la moitié de la poésie, et de -Pétrarque à Manet, cela est patent, mais il ne serait pas à -beaucoup près aussi exact de dire qu'elle est la moitié de la -peinture. La Renaissance n'a pas connu le tableau _sexuel_, les -musées d'Italie en témoignent: jusqu'au dix-huitième siècle, le -tableau à femme, comme le livre à femme et la pièce à femme n'a -pas lieu, et sa floraison date de l'importance croissante des -expositions. - -Autrefois les nudités étaient des commandes seigneuriales; le -seigneur d'aujourd'hui c'est le public, et MM. les artistes chaque -année lui offrent, au Palais de l'Industrie, toutes les pièces -d'un sérail ethnographique. Parmi les bêtes qui vont au Salon, il -y a des boucs, et c'est pour eux que les magasins des arcades -Rivoli étalent les photographies de tous les nus de l'exposition. -Le succès est facile à obtenir ainsi, car suivant un mot de M. -d'Aurevilly, «il y entre du sexe et les nerfs»; mais je tiens -à dire net que ce sont, non succès d'artistes, mais succès de -filles, et l'épithète est à peine suffisante. Et maintenant, -«Cherchons la femme», comme on dit à la fois au Palais-Royal et à -la préfecture de police. - -Le baby n'est intéressant que anglais ou cravaté d'ailes et lancé -dans l'atmosphère idéale des apothéoses et des gloires; le _Poupon -qui bat du tambour_, de Mme Salles Wagner, n'est qu'un poupon -et ce qu'il y a de plus intéressant dans la petite fille, c'est la -petite femme. - -M. Sargent, l'élève de Goya, qui l'an dernier _cachuchait_ «un -_jaleo_ cambré», nous montre quatre _Petites filles_ qui viennent -de cesser leurs jeux, dans un vestibule riche à grands vases -chinois. Elles ont des tabliers fins sur des toilettes exquises, -et un air d'ennui sérieux de la plus rare distinction. Il a fallu -des siècles de paresse et de luxe pour sélecter ces délicieuses -poupées, elles ont de la race; le pinceau de M. Sargent est -virtuel, en ce rendu de ces quatre fleurs d'aristocratie. - -La _Petite fille blonde_, de M. Aublet, qui sourit du haut de sa -chaise rouge, dans son joli costume de satin rose, est charmante. -Celle de M. Baud-Bovy, qui s'amuse à peindre avec le plus -grand sérieux, est d'une vue agréable. Quant aux deux enfants, -vivacement peintes, de M. Émile Lévy, elles n'ont qu'une belle -santé, mais point de race. - -Joli est le _Baby couché dans l'herbe_, de M. Ringel. Mme -Thérèse Schwartz, en groupant ses _Portraits d'enfants_ en pied, -a fait un louable effort vers le style de Lesly.--La petite fille -de M. Burgers qui, en 1881, jouait de la flûte avec le faune d'un -jardin, fait pianoter cette année son polichinelle, devant la -partition de la Symphonie héroïque.--La _Petite Mendiante_, de M. -Baton, rappelle la fresque du même titre que M. de Banville. Très -savoureuse est la maigreur hâlée de la petite _Saltimbanque_ de -M. Colin Libour; c'est là une curieuse étude de carnation brune, -à mettre en regard de la _Petite Bohémienne_ de M. Ballavoine, -un charmant petit cadre, où les épaules sont d'une chair mate et -lumineuse que je souhaite à toutes les dames qui iront au bal l'an -prochain. Gentille est la _Mademoiselle Suzon_ de M. Mesplès, -qui tient une brassée de fleurs moins fleuries que ses joues. -Ce tableau gracieux fait antithèse avec les très remarquables -dessins de la _Pipe cassée_ qui sont de verve, et d'un crayon joli. - -Les dames du temps jadis ont droit de préséance sur leurs sœurs -les poupées contemporaines, et ne l'auraient-elles pas qu'on le -donnerait à la _Cordelia_ de M. Bochwitz. Elle est modernement -jolie, et mériterait le prix de beauté en cette heureuse ville de -Pesth, qui a des prix pour la beauté. - -La tête n'est pas d'un camée, mais elle donne plus de plaisir à -voir qu'une tête de camée, les yeux grands, noirs, ont un regard -de velours: et d'un grain si fin et d'une pâleur si amoureuse est -le morceau de poitrine que dénude le décolletage carré d'une robe -vert d'eau où _passent_ des léopards d'or! - -Il n'y a point tant de madrigaux à faire à la dame de M. Bouillet -qui s'arrête pensive, après avoir chanté le roi de Thulé.--Mlle -Houssay a fait une bonne toile de Mlle Rousseil dans le rôle de -Marie Stuart. Mlle Rousseil est une grande artiste méconnue, -et dont M. d'Aurevilly a daigné défendre dernièrement le talent -injustement évincé. Les _Jeunes filles_, de Mlle de Coos, ont -la taille sous les seins, et elles effeuillent et interrogent -les marguerites, jolie chose Empire. La _Jeune beauté_, du même -temps, de Mme de Châtillon, est une agréable étude de blonde. -L'_Alsacienne_, de M. Jean Benner, sur fond or, une romance. - -Les Orientales sont bien calomniées dans le _Harem_, de M. -Richter, et par la plastique grossière de M. Pinel de Grandchamp. -La _Femme du Harem_, de M. Bertier, est un prétexte à exposer un -rayon de soieries. La _Montenégrine_, de M. Bukovac, n'est pas -intéressante; la _Grande Iza_ valait mieux. J'allais oublier la -_Salomé_ de M. Barlès, dont la carnation brune prouve un coloriste. - -Alors même que le tableau de M. Merle serait mauvais, il ne l'est -pas, j'en parlerais pour la rareté du sujet: _Une sorcière au -XVe siècle_; elle est accroupie; à ses pieds, sur un coussin, -est couchée une petite poupée portant un costume Charles VI -et traversée d'une épée. Si M. Merle veut savoir le rituel de -l'envoûtement, qu'il lise le chapitre de ce nom dans le _Vice -suprême_ et qu'il étudie l'eau-forte de Félicien Rops qui -l'accompagne. - -Nous voici dans le bazar des poupées contemporaines, et la plus -parisienne de toutes est le portrait de M. Lehmann, que je -considère comme une composition et auquel je fais l'honneur de -le sortir des _ritratti_. Cette femme à la mode d'hier, avec -sa voilette qui floute un peu sur son teint, est une figure -extrêmement jolie, et qui donnera à la postérité la note exacte -de la grâce parisienne en 1883: cela est un éloge pour le -peintre et le modèle, mais qui y verrait l'éloge de 1883 ne me -comprendrait pas. - -La _Fantaisie_ de M. Nel Dumonchel est cent fois supérieure à -l'_Alma parens_ du chromo-lithographe Bouguereau. Si je bornais là -mon éloge, M. Nel n'aurait pas lieu d'être satisfait. Du reste, -que signifie l'Institut, quand Puvis de Chavannes, le maître le -plus éclatant de l'époque, n'en est pas? - -Sur un fond drapé de blanc roux, à mi-corps, en robe plissée -jouant le vertugadin assoupli, une femme de ce temps s'appuie sur -un éventail, ce sceptre qui brise les autres et fêle les crânes -robustes, et de l'autre maintient contre son giron une sorte de -King-Charles. Cravatée de dentelles, encapotée à la mode, la fête -est bien moderne et l'éclair des dents dans la bouche petite -accentue cette belle impure. - -_Fleur du Mal_, de M. Pinel, est d'un titre ambitieux, que seul -Félicien Rops peut prendre pour la femme de son frontispice des -_Œuvres inutiles et nuisibles_. Cependant, cette grande fille en -manteau de peluche, sur la marche d'un perron, a une ligne assez -imposante et cela n'est pas ordinaire, mais ce n'est que fleur du -monde ou de bêtise, synonymie, à médailler toutefois, car si M. -Pinel n'est pas Baudelaire, il est excellent peintre et chercheur -comme il appert de cette toile bien supérieure au _Crépuscule_ de -M. Bouguereau. - -M. Béraud, peintre de poupées, c'est-à-dire de Parisiennes, -nous en montre une en prière qui est tout ce qu'elle peut-être, -charmante. Le même adjectif est dû à la jolie blonde de M. Bisson -qui, avant de sonner, met le dernier bouton de son gant, à son -_Premier rendez-vous_. Le profil est joliment rendu. Le _Coup de -vent_, qui décoiffe une dame sur la plage, par le même, n'a pas le -même sel fin que le _Premier rendez-vous_. - -M. Van Beers est d'une habileté exagérée; la robe jaune du _Retour -du grand prix_ a le ton fol; quant à _Rigoletta_, la fille vautrée -sur une peau de bête, elle est du _même_ que son tapis et sa -confrérie. - -La _Symphonie_ rouge et japonaise de M. Comerre fait un honneur -égal au peintre et au modèle. Mutine, piquante, avec son joli nez -en l'air, sa tête frisée, son costume de Yeddo, est la fantaisie -de M. Courtois. - -Le _Billet_, femme en rose; _Dans la serre_, femme en bleu; deux -pendants d'un poncif précoce en un genre où il est facile à -éviter. M. Giroux représente dans son _Départ_ cinq Atalantes -de nos magasins de nouveautés qui s'apprêtent à courir; cela est -fait comme une illustration de journal. Rousse, rose, mince, le -corsage fendu, elle est bien un peu molle la jeune _miss_ de M. -Richomme. Le _Cœur blessé_, de M. Texidor, n'est qu'une svelte -jeune femme en noir qui se promène sur une plage, mais il prouve, -et toutes les toiles précitées l'appuient, que les lamentations -sur le costume contemporain sont sottes, quant aux femmes, dont -les toilettes actuelles prêtent, plus qu'en 1830, à la grâce, à -l'érotisme et à tout, le style excepté. - -Je réunis ici, en un groupe honorifique, les peintres de femmes -dont le procédé sort de la routine, et je place tout d'abord, la -_Femme au hamac_, de M. Lahaye, parce que c'est un Manet, et que -ce peintre, mort il y a un mois à peine, n'a pas eu la part de -justice qu'il faut lui faire. - -Manet s'est perdu dans son plein air et nous a gratifiés de -peintures souvent fort désagréables; s'il s'est égaré, il a -cherché, il a montré une voie casse-cou mais nouvelle, et son -influence sur l'école est indéniable. Sans s'arrêter à ce qu'en -a dit M. Zola, qui est incompétent en la matière, Manet est un -artiste, et de cent coudées plus haut que M. Bouguereau qui -pousse la médiocrité jusqu'à l'impudeur. Du reste, il n'y a pas -d'exception à cette règle: tout ce qui horripile le bourgeois a -quelque valeur; et tout ce qu'admire le bourgeois n'en a aucune. - -M. Puvis de Chavannes, le maître le plus incontestable de ce -temps, le plus évident, le plus patent, n'est compris et admiré -que par les penseurs, les écrivains et les poètes, et cet éclatant -exemple prouve l'infaillibilité de mon critérium. - -_En été_, de M. Sinibaldi, est un bon plein air. Couchée sur -l'herbe, les chevilles bleues sortant de la jupe rose, le visage -poudré et la chemise béante, une fille qui a chaud: cela est cela. -Le _Jardin d'hiver_, de M. Jones, est d'une impression juste. Les -_Demoiselles_, de M. Halkett, qui jouent aux osselets, présentent -des colorations originales et très vues. - -La jeune fille en peignoir chine lisant, par M. Chease, est d'une -touche intéressante; mais pourquoi tant de journaux et de gravures -sur la table, on dirait d'un déballage. - -L'exécution de l'_Espagnol pinçant de la guitare_ fait honneur -à M. Schargue. Le _Repos au Jardin_, de M. Tournès, où une dame -très habillée est assise sur le rebord d'une terrasse et les -pieds sur une chaise de fer, une impression qui serait juste, si -elle n'était un peu noire, défaut fréquent dans les pleins airs. -Le _Retour de la campagne_, de M. Curtis, une femme en toilette -mauve, assise sur un divan et qui assemble les fleurs qu'elle a -rapportées. Par la baie de l'atelier, on aperçoit les toits de la -maison d'en face; excellente contemporanéité. La dame en chapeau -de paille, en blanc et sur fond de parc, que M. Bertin intitule -_Rêverie_, un peu basbleutée d'expression. M. Kaiser assied sur -les marches d'une serre une femme qui rêve, en tenant un roman, -à le réaliser sans doute. La _Liseuse_, de M. Roux, sur une -terrasse, au coucher du soleil, est d'une très bonne couleur. - -Après l'habillé, voici le déshabillé, matière à tableaux -délictueux et délicieux à la fois; ceux du Salon ne méritent que -le premier de ces adjectifs. Cependant la _Comparaison_ de M. -Lejeune est une idée piquante; une jeune femme a ôté son corset et -met ses seins à l'air; elle regarde un moulage de la Vénus de Milo -et compare. - -La _Jeanne_, de M. Prouvé, une fille qui s'est dénudée plus bas -que le nombril pour jouer de l'alto; l'acuité des seins ne doit -pas être dans l'extension du bouton, comme M. Prouvé l'a fait, -avec du modelé, mais sans épuration plastique. - -Le _Sourire_, de M. Chaffanel, n'est pas lombardo-florentin, -ni de Rops, mais le bout d'épaule maigre est bien traité. La -_Liseuse_, de M. Tillier, d'un ton délicieux comme sa _Chloé_. -L'étude de chair brune que M. Quinzac intitule _Rêverie_ ne vaut -pas _Coquetterie_, de Mme Fanny Fleury. M. Plassan montre deux -femmes qui s'habillent sans grâce; Mlle Épinette dénude un -dos et Mlle Didiez une poitrine, et ce serait là à peu près -le déshabillé du Salon si tous les décolletages des portraits ne -rentraient pas dans le déshabillé et dans l'impudeur, soit dit -nettement aux femmes du monde. - -Voici le nu! et c'est au vice, s'il est difficile, plus qu'à la -vertu de se sauver. Le _Temple de l'Amour_ de M. Lalire, une série -de groupes à tons de pastels dans de l'architecture; le tableau a -exactement la précision de ma phrase. - -Le _Printemps_, de M. Feyen-Perrin, une jolie fille point poncive, -d'une carnation un peu grosse mais vivante, sur un joli fond de -verdure adoucie, là la meilleure nudité avec les poétiques et -désirables _Baigneuses_ de M. A. Sevestre, peintre d'un réel -talent et le plus suave des nudistes, et les _Trois Grâces_, d'un -beau calme et d'une belle matité, de M. Benner.--Bonne est la -couleur de la _Baigneuse_ de M. Hermans. - -_La femme aux pigeons_ de M. Zacharie de même que les ébats de -M. Bukovac n'ont pas les mérites qu'il faut pour faire accepter -la vulgarité des formes. M. Girard expose son _modèle_. Qu'il en -change. Banale la femme nue au bord de l'eau de M. Caucannier. - -_Après le Bain_ de M. Mousset, agréable, le croisement des jambes -a de la désinvolture, mais les luisants de la peau sont trop -rendus. - -L'épisode de Dante, de M. Henri Martin, _Francesca et Paolo_, -que je n'ai cité que cursivement dans la peinture poétique, a -droit d'être mentionné ici. Le corps et surtout les jambes de -Francesca sont peut-être le plus joli morceau de modelé du Salon; -et M. Henri Martin, quand il n'aurait que ces qualités de modelé, -promettrait beaucoup, et il en a d'autres. - -L'_Ève_, de M. Guillon, poncive de tons, et la _Nymphe au -Miroir_, de M. Flacheron, élégante de formes, ainsi que sa -_Femme à l'éventail_; la _Charmeuse de serpents_, de M. Arosa, -n'est pas d'un dessin assez choisi; la _Fantaisie orientale_, -de M. Lethimonnier, représente une femme nue couchée avec le -hanchement qu'affectionne M. Faléro: la ligne épigastrique, trop -prononcée, creuse une sinuosité désagréable à l'œil. Le ton de -la _Charmeuse_, de M. Rosset-Granger, est réussi de matité. La -_Fantaisie_, de M. Caille, une vue de croupe agréable. - -M. Diapé a une couleur d'un beau rance dans sa _Nymphe_. La -_Prière à Isis_, de M. Faléro, un tableautin délicat; la femme -accroupie en chatte qui joue de la cithare offre une carnation -exquise. M. Faléro, dont le genre épeure les gens graves, est un -des rares artistes épris de la plastique contemporaine, qui la -saisissent et la rendent. Son _Étoile_, de 1881, la _Vénus_, de -l'an dernier, étaient les nudités les plus contemporaines, et -partant, les plus intéressantes du Salon. Ainsi l'entendent MM. -Daux et Denœu, l'un avec sa fillette blonde que brunit une tenture -rose; l'autre par sa petite femme couchée, excellent blanc sur -blanc et la plus réussie des études de nu pur et simple. - -La _Baigneuse_ de M. Tortez svelte, d'une pâleur de chair -agréable, et la façon frileuse et hésitante dont elle touche -l'eau, point poncive, a de la grâce. - -Et, maintenant, je demande qu'on les rhabille, toutes ces dames, -et qu'on ne les dénude plus. Les unes sont de grosses charpentes -qui singent mal le nu antique, et le singeraient-elles bien? les -Grecs ont sculpté et peint les Grecques; que les artistes français -peignent les Françaises. Leurs toilettes sont exquises, leur -déshabillé pervers; on peut faire des chefs-d'œuvres avec cela; et -même le nu contemporain apparaît possible à l'artiste qui saura -rendre cette spiritualité de la plastique: la femme maigre. - -Encore ici, je suis forcé pour être équitable de dire: la femme -contemporaine a été écrite par Félicien Rops, et c'est ce maître -que doivent suivre tous ceux qui cherchent «_la femme actuelle_». - - -X - -PORTRAITS DE FEMMES - -A voir des _rittrati muliebre_, les femmes ont-elles le même ennui -(curiosité d'envie ôtée) que les hommes, à voir des _rittrati -nomine_? «Questionner la fille d'Ève, dit l'Arabe, c'est faire -naître un mensonge.» Pour ce qui est du sexe fort, j'ai recueilli -les voix, comme La Bruyère, et j'énonce que Gustave Planche -lui-même préférait l'iconique de Mlle Prudhomme à celui de M. -Prudhomme. Ceci n'est pas prémisse de madrigal, mais justification -d'avoir séparé les portraits par sexes, parce que le critérium du -public et de la critique n'est pas le même devant _Mlle Fould_, -de M. Comerre, et _M_*** de M. Bonnat. L'attraction sexuelle a -lieu du tableau au spectateur, et c'est là un cas de physiologie -pure, où il n'y a point de gloire pour les pourtraiturées du Salon. - -Au contraire, ce qui éclate, au Palais du l'Industrie, s'impose -également aux _Portraits du siècle_, à savoir la dégénérescence -de la femme du monde, de la femme de luxe. Les pourtraiturées -du rez-de-chaussée à l'École des Beaux-Arts, les dames de MM. -Dubuffe, Henner, Gervex, Baudry, Duran, Cabanel, semblent les -soubrettes des dames du premier étage; et la décadence n'est -pas dans la plastique, mais aussi dans le port, le geste, -l'expression, le maintien, la grâce, le charme. Toutes oscillent -entre le demi-mondain et le bourgeoisisme; trop de désinvolture ou -point, même chez les plus historiquement titrées, _Lugete Veneres, -Cupidinesque!_ La femme actuelle, suffisante pour la passion et le -plaisir, ces deux aveuglements, ne l'est plus dans l'immobilité -et le platonisme de l'œuvre d'art, car elle n'a aucune des trois -formes esthétiques: harmonie, intensité, subtilité. - -Cela dit par devoir, je ne me risquerai pas à juger les portraits -individuellement. Comment écrire que Mme *** par M. *** a l'air -drôle; celle-là, bourgeois; cette autre, fille? Je n'ai pas la -bravoure qu'il faut pour me faire tant de puissantes ennemies d'un -trait de plume; et l'aurais-je, que cela ne serait point décent, -en pays de la feue chevalerie et galanterie. - -Le portrait de femme est un genre susceptible de monter à la plus -haute hiérarchie esthétique, quand André del Sarte peint _Lucrezia -Fede_; Guide, la _Cenci_; Van Dyck, _Madame Leroy_; Titien, -_Violante_. Ces portraits-là sont des poèmes. En notre décadence -dérisoire, il faudrait se contenter encore de la _Mlle_ ***, -de M. Lehman, et lui faire même une série de madrigaux assortis, -puisque le chiffonné est le dessus de l'étrange panier actuel. -Nettement, le modèle est banal ici, et tout le mérite reste au -peintre; je ne veux pas dire qu'il soit grand, d'autant que -l'emploi de la photographie sur toile s'est généralisé à ce point, -que les H. C. qui s'en servent s'appellent trop «légion» pour être -nommés. - -Mais l'important, c'est qu'il y a un chef-d'œuvre parmi les -portraits, et il n'est signé d'aucun des photographes au pinceau -qui sont réputés; il est du grand fresquiste de la _Vocation -de Sainte-Geneviève_. Un portrait par M. de Chavannes, la -chose étonne, alarme et réjouit, suivant qu'on aime ou qu'on -méconnaît ce grand maître. Eh bien! que les détracteurs ne se -réjouissent point et que les admirateurs soient rassurés, le -portrait est excellent, d'une ressemblance _morale_ aussi bien -que physique, cela se sent. Impossible de fixer vivante, réelle, -une figure moderne avec plus de largeur, c'est le dernier mot de -la synthèse dans le procédé. Mais, dira-t-on, le buste couvert -d'un châle noir, est-ce peint? C'est _éliminé_, et quel mal y -a-t-il à annihiler le costume, quand il ne peut rien prêter de -plus à l'expression. M. de Chavannes a raison de tout point dans -son _Portrait_, et tort dans son _Rêve_. Là, la simplification -est excessive, les initiés seuls peuvent comprendre, et M. de -Chavannes a eu tort de montrer aux profanes un tableau destiné aux -poètes et aux penseurs. C'est pour s'être exposé à être méconnu, -que je me suis permis le blâme respectueux d'un enthousiaste qui -a grand souci d'une gloire. Ne s'est-il pas trouvé des critiques -qui ont reproché à M. de Chavannes d'ignorer la grammaire et -l'orthographe de son art? Eh bien! qu'ils prient le maître de leur -montrer ses études d'après le modèle, et ils confesseront alors -ce qu'ils n'auraient jamais nié, s'ils eussent été _compétents_, -que M. de Chavannes possède le plus grand savoir technique, -dont les niais déplorent l'absence dans ses toiles et dans ses -esquisses, qu'il n'ignore rien du procédé, et qu'il veut ce qu'il -fait et qu'il a raison de le vouloir. En ce temps où il n'y a -plus que du procédé, il le méprise. Autour de lui, il n'y a que -des _mains habiles_; lui est _une pensée_, et c'est parce que -ses œuvres _pensent_ qu'elles échappent à la perception de la -foule. Il est tellement penseur, qu'en pourtraiturant il s'élève -jusqu'à l'abstrait. _Mme M. C..._ n'est pas une veuve, c'est -la veuve; il a monté l'individu au type. Quelle marque plus -certaine de son génie! Descendu des échafaudages de la fresque, -descendu au portrait intime, il reste encore l'_abstracteur_. -Voilà pour l'essence et l'esprit de cet ouvrage; quant au faire, -je défie qu'on dise: c'est d'un tel. Jamais on n'a pu dire -un nom autre que le sien devant ses œuvres; comme devant une -page de M. d'Aurevilly, il est impossible de songer à un autre -romancier. C'est le sceau du génie que d'être incomparable, et -incomparablement M. Puvis de Chavannes est le plus grand peintre -de ce temps, même comme portraitiste, puisqu'il fait d'un portrait -le type d'un état et l'abstraction d'un sentiment. - -Le plus digne de remarque des _rittrati_ est ensuite le _Portrait -de ma Mère_, de M. Whistler, dont la facture est sobre, -personnelle, puritaine, huguenote. Ce serait du jansénisme -protestant, si le protestantisme était susceptible d'un Port-Royal -et d'un Philippe de Champaigne; cette toile a des affinités -éloignées, avec l'admirable _Miracle de la Sainte Épine_, au -Louvre, et c'est plutôt une évocation qu'une pourtraiture. Maigre, -la face aiguë, le buste droit, elle est assise de profil sur une -chaise de paille; ses mains sont ramenées sur elle et ses pieds -posés sur un coussin, dans une pose si simple et si immobile, -qu'elle touche au style hiératique: cette femme en noir se détache -étrangement sur le gris du mur, où deux gravures mettent leur -baguettes noires. Noire aussi, la portière à ramages blanchâtres; -toute cette tonalité grise est belle... et M. Bonnat n'en fera -jamais autant. - -M. Marcellin Desboutin ne finit guère ses toiles, et bien lui -en prend, car ses esquisses ont une saveur à la Velasquez. Son -unique portrait est un superbe _morceau_, large, bien modelé, et -de tons d'argent mat: une femme au visage fatigué, aux cheveux -lourds emmêlés sous un grand chapeau. Voilà de l'art qui ne copie -personne, du sentiment moderne! et du reste le maître en pointe -sèche est une des natures esthétiques de ce temps, et le plus -complexe mélange d'un gentilhomme, d'un titi, d'un lettré, d'un -maître peintre. - -M. Cabanel a place certainement parmi les tout premiers -_rittratistes_ de marque. Il brille aux _Portraits du siècle_, -et aussi au Salon, Sa _Vieille Dame_ aux cheveux retroussés, à -la robe de velours noir bordée de fourrures, ne manque pas d'un -certain caractère qui n'est point banal et qui intéresse l'œil. - -Dans cette cohue des cadres de 1883, un Cabanel, le portrait de -Mme C. H. C., me séduit, je me raidis contre sa grâce et veux -poursuivre sur le peintre à la mode le goût imbécile des gens -du monde, je ne veux pas obéir à des commandements de doctrine -esthétique, appliquer injustement l'_in odium auctoris_ à cette -toile, un chef-d'œuvre, l'unique de M. Cabanel; où il a su rendre -une adorable femme, là où un pourtraicteur d'âmes, comme de Vinci, -eût découvert une sœur de la Joconde. Il faut être juste cependant. - -Et d'abord, rencontre heureuse, le costume ne date -contemporainement, ni archaïse pour atteindre au style. - -Un corsage noir dénudant les plus belles, les plus tombantes -épaules, la blancheur du bras nu, barrée d'une mantille de -dentelles noires aussi; et c'est tout l'attirail. Sur ce col -que la Bible compare à une tour pour sa rondeur, rêve une tête -sphingienne qui regarde devant elle, mais au delà du réel. - -Baignés d'un clair obscur mystérieux, les yeux immenses «qu'un -ange très savant a sans doute aimantés», regardent d'ineffables -choses; et réverbèrent une surhumaine mélancolie, tandis que passe -sur l'arc vibrant des lèvres détendues, la douceur et le défi -d'une ironique bonté. - -M. Clairin qui a su faire de la contemporanéité décorative et qui -a été le premier à le faire, ce qui n'est pas un mince honneur, -est portraitiste de premier ordre comme en témoigne le portrait de -Mme Krauss, dans _les Huguenots_. La grande cantatrice, assise -dans le costume noir de Valentine, vaut plus qu'un portrait, un -vrai tableau par le style! - -M. Aman Jean, dont le _Saint Julien l'Hospitalier_ était -au-dessus d'une première médaille, et que la ville de Carcassonne -a eu l'inspiration d'acheter, a un portrait fort beau de tous -points; cette dame maigre, en noir, d'une sobriété qui annonce -peut-être un maître. M. de Forcade a un excellent portrait, d'une -facture savante et personnelle, mais qui, par une circonstance -inexplicable, a été placé à la plinthe même, alors qu'il méritait -la cimaise beaucoup plus que nombre de H. C.--M. Cot a l'éclat de -M. Carolus-Duran et la distinction de M. Cabanel. La dame qu'il -nous montre a quelque allure, mais pourquoi se drape-t-elle d'un -manteau à manches? cela manque d'ampleur. _Femmes au jardin_, -c'est le titre d'une adorable poésie de Dierx, et des portraits -de M. Delaunay, un distingué qui ne ressemble en rien à M. Bonnat, -ce Larivière du portrait (je le flatte), et qui a la galanterie -de considérer ses modèles comme des fleurs et de les entourer de -verdure. M. Maignan a fait mieux, il a encadré, dans une _loggia_ -à colonnes enguirlandées, son double portrait de jeunes filles -sur fond de paysage. Roses et blanches, elles semblent les aînées -des fleurs qui les entourent; n'étant que bien, elles paraissent -charmantes et ce portrait est un tableau d'une exquise fraîcheur. -Quelle idée a eue M. Mottez de coiffer à la Sévigné son portrait -de blonde, à l'expression renchérie; les modes actuelles sont -aussi propices que possible à la pourtraiture féminine. MM. Lehman -et Nel Dumonchel le prouvent, ainsi que M. Comerre et M. Parrot -dont la demoiselle blonde séduit. - -Il faudrait un critique dans la situation des compagnons de -Romulus pour enlever toutes ces Sabines du portrait et les -transporter dans sa critique. Par acquit de conscience et sans -choix, car elles sont égales entre elles, je tire du tas. - -La jeune fille de M. Saint-Pierre a les yeux charnellement cernés; -le petit portrait de N. T. Robert Fleury vaut mieux que son grand -_Vauban_ de l'an dernier. La dame de M. Stewart est-elle en -corsage ou en corset? Cette hésitation du costume est singulière à -l'œil; la jeune dame en noir qui se dégante, de M. Bonnat, n'est -pas la sœur de l'_Homme au Gant_. M. Marcy aurait pu tirer un -parti pris moins pudique et plus intéressant de la grenadine. M. -Lionel Royer drape à la Chaplin, et Mme Clémence Roth n'a pas -besoin d'écrire au livret qu'elle est élève de Stevens, c'est joli -de tons et inconsistant.--La dame que peint M. Saintin, avec ses -cheveux poudrés et son corsage à la prussienne, a l'air d'un joli -garde-française. Les portraits de M. Falguière sont toujours bien -modelés et de touche vibrante, mais M. Paul Dubois l'emporte sur -tous les sculpteurs-peintres, témoin cette demoiselle brune en -bleu. - -Manet, pour exprimer le fond de bourgeoisie qui était dans M. -Gambetta, disait: «Qu'il arrive, et vous verrez s'il ne se fait -pas peindre par Bonnat.» La réputation du portraitiste de M. -Grévy est surfaite; on écrirait deux pages de révélations sur les -ficelles de son procédé, et le résultat qu'il obtient est loin de -ce qu'obtenait Couture, ce magistral truquier. La dame en velours -bleu de M. Bonnat n'est point une moderne Artémise, malgré le -croissant qui la couronne; et le fond tigré, irréel, qui n'est ni -mur, ni draperie, ni rien, décèle ou une pauvreté d'agencement -extrême, ou plutôt la paresse d'un faiseur qui cherche le vite, -non le mieux. M. Buland a un faire toujours intéressant, même dans -le portrait de cette année; seulement un portrait est rarement un -tableau. La jeune fille de M. Dalbert est jolie; moins toutefois -que _Miss Maggie Okey_, de Mme Darmesteter. M. Vernet Lecomte -n'est pas Lawrence, mais sa dame en velours a de l'éclat. - -Mlle Sartoin fait ce qu'on appelle en argot d'atelier «le -rance» avec des habiletés de clair-obscur peu communes. Excellent -de face de M. Dardoize et élégant plein air de M. Desvallières; -réminiscence de Flandrin dans la _Femme qui lit_, de M. Louis -Viardot; charmante soubrette de M. de la Perette, au décolletage -d'une jolie forme; vivante négresse de M. Durangel. Il serait -injuste de ne pas citer le portrait de jeune fille de M. Bertrand, -qui est un tableau. Que vient faire M. Sylvestre parmi les -portraitistes? Celui de Mme L... est des meilleurs, mais quand -on a fait la _Mort de Sénèque_, la _Locuste_, _Vitellius_, quand -on a atteint le style et illustré Tacite, on n'a pas d'excuse à -descendre jusqu'à l'iconique, même remarquable. Noblesse oblige, -Monsieur Sylvestre! - -A ceux-là près, l'énumération pourrait durer, car l'un vaut -l'autre, et l'embarras est extrême; il faudrait les citer tous -ou point, leurs titres étant les mêmes. Un cordeau de médiocrité -balance son fil à plomb sur tous ces _rittrati_, et deux seulement -me paraissent dépasser un peu l'alignement républicain de ces -iconiques bourgeois. La toute _Jeune fille_ en noir que Mlle -C. Thorel a fait asseoir sur une chaise Renaissance, intéresse -et l'œil et la pensée par une sobriété et une monochromie grise -où il y a de la mélancolie. De tous les pleins airs du Salon, le -plus réussi peut-être est la _Flora_ de M. Alden Weir; en bandeaux -et en blanc, assez forte, elle est assise dans un jardin, sur un -guéridon où sont des fleurs dont elle fait un bouquet. Il y a là -des blancs roux d'une exquise saveur. - -Et maintenant que, par conscience et aussi un peu pour utiliser -mes notes, j'ai inscrit les _rittrati_ les moins criants de -banalité, je dirai net que le portrait est la partie marchande -de l'exposition, et que le comité serait sage de les grouper -en salles spéciales pour les seuls amis et connaissances des -modèles. Remarquez que nous sommes en face de portraits de femmes, -que la loi sexuelle prévient physiquement en faveur du portrait -et du peintre. Eh bien! Loug-Tsou, l'Ève chinoise, ne légitime -pas ici son nom, que le docteur Adrien Peladan a expliqué: «La -grande aveugle qui entraîne les autres dans sa propre faute». -Cet appétit irrationnel que le péché originel a mis en nous, la -concupiscence qui existe même en face de l'œuvre d'art, ne suffit -pas à aveugler la critique; et même habillées, car les Phrynés -d'aujourd'hui ne désarmeraient les juges qu'armées de leurs -chiffons, nos contemporaines, sans prestige, ne jettent ni poudre -aux yeux qui les jugent, ni trouble aux esprits qui les percent, -et, insignifiantes poupées, elles ne sont plus même aimantées de -ce fluide du désir qui auréolait les dames de la Renaissance. A -l'effacement des esprits, l'effacement des corps s'ajoute, et la -femme actuelle n'est plus qu'une illusion. - - -XI - -PORTRAITS D'HOMMES - -La plastique masculine est tombée dans un discrédit injuste, -et les grâces éphébiques qui avaient trop séduit les Ioniens -sont oubliées. L'académie d'homme ne se voit plus au Salon, si -ce n'est quand M. Morot fait un _Christ_ sacrilège, que l'État -acquiert tout de suite, parce qu'il est sacrilège, au point de -vue esthétique surtout. C'est exclusivement par le portrait que -l'homme actuel apparaît au Salon, et la mode présente étant la -négation de tout pittoresque, c'est exclusivement par la tête -qu'il peut intéresser. Elles ne sont point types à médailles, -ces têtes! et aussi loin du style que de la caricature, frustes, -veules, effacées, inexistantes. L'an dernier, on a vu un -contemporain qui a fait dire: «Voilà un duc de Guise!» et ce mot -juste avait déjà été dit par M. de Lamartine au modèle: «Vous -êtes le duc de Guise de la littérature.» Malgré le parti pris -fantomatique du peintre, M. Émile Lévy, cela a été un étonnement -de voir ce connétable des lettres françaises, qui aurait pu être -connétable des armées françaises en d'autres temps, et qui, -dans sa redingote sévère, a l'allure d'un grand maître d'ordre -militaire, Alcantara ou Calatrava. Mais M. d'Aurevilly est seul de -sa mine; tout le faubourg Saint-Germain fouillé ne présenterait un -autre Burgrave de cette impériale prestance. Au reste, on aurait -pardonné à M. Lévy n'importe quel écart de procédé, en faveur de -son modèle, et il faudrait qu'elle fût bien mauvaise pour que -je ne la déclarasse pas excellente, la toile qui représenterait -Balzac, le génie des génies. Le droit au portrait! Ce droit usurpé -par le dernier matelassier enrichi, n'appartient qu'à ceux qui -sont désignés pour être les ambassadeurs de l'époque devant la -postérité, et combien sont-ils, ceux-là? Le portrait du premier -venu ne m'intéresse pas plus que le premier venu lui-même, à moins -que l'artiste ne se fasse pardonner son modèle. Or, il en est -d'impardonnables. - -La bourgeoisie est impossible dans l'art; il y faut -impérieusement de l'aristocratie ou de la canaille, des truands -ou des gentilshommes, Charles Ier ou Thomas Vireloque, Louis -XIV ou Robert Macaire. Qu'on n'objecte pas les bourgmestres -flamands, ils sont bonshommes, et la bonhomie est une délicieuse -chose qui fait pardonner les trognes et les bedaines. Voyez -Falstaff, si sympathique malgré sa crapulerie, par sa continuelle -bonne humeur. Mais, cette bénignité indulgente et franche n'existe -pas dans la bourgeoisie de nos jours qui se gourme et veut être -du monde, et se pince, et se pose, et enfin assomme! Je n'excepte -point de cette réprobation les vibrions à tortils; un sportsman -ou un clubman tient plus du maquignon que du gentilhomme, et -quant aux dandys, M. d'Aurevilly a donné le profil du dernier des -d'Orsay en marge de son _Brummel_. Une seule fois le Philistin -a été hissé jusqu'à l'art, en la personne de Bertin l'aîné, par -Ingres. Cette grosse bête d'homme aux doigts boudinés, aux bajoues -niaises, à la pose si carrée et si lourde, est toute la synthèse -d'un règne et d'une caste. Mais le bourgeois d'aujourd'hui rougit -de sa bourgeoisie et la dissimule; il ne veut pas être bourgeois, -et comme il ne peut rien autre, il devient au-dessous de tout. - -J'ai eu l'incroyable constance de les regarder tous, ces _rittrati -nomini_. Qu'ils soient ressemblants, c'est affaire aux familles. -La ressemblance n'importe à l'esthétique que pour les gens «ayant -lieu» ou «ayant eu lieu», selon la délicieuse expression de M. de -Banville. Il faut qu'un portrait soit un tableau, et c'est le cas -d'un seul parmi la cohue iconique de cette année. M. Mareschal -de Metz, peint par lui-même, a la double valeur de représenter -un artiste véritable et _da medesimo_, comme disent les livrets -italiens. Otez le pardessus-sac et mettez un surcot noir, vous -aurez un maître florentin. La tête est très caractérisée, un -peu farouche même. Il tient son estompe à la main comme un -bâton de commandeur et comme une épée, et il a le droit de ce -geste, le maître verrier qui a retrouvé l'art des Cousin et des -Pynaigrier, qui fait flamboyer les verrières de cathédrales, des -visions catholiques, ces seules réalités absolues. _Un Confrère_, -par M. Paul Langlois, est digne de remarque, ainsi que _M. de -Vuillefroy_, par Armand Gautier, qui l'a peint très finement -brosses en main et en plein champ. M. Alphonse Montégut qui, l'an -dernier, avait exposé un _Espagnol_ râclant sa guitare, nous donne -réunis en tableautin que les Italiens appellent _tondo_, _M. -Alphonse Daudet et sa femme_, assis et lisant tous deux le même -livre. Cela est intime. Il semble qu'on surprenne le romancier -sans qu'il s'en doute, car son fin et séduisant profil de chèvre -provençale est penché avec une grande attention. Du sujet et du -peintre, il faut dire: _maxima in minimis_. Il faut citer, car -il est remarquable, le _Portrait de feu Herpin_, par M. Fouace, -dont _la Forge_ n'a pas eu la médaille qui lui était absolument -due. Parmi les femmes-peintres, Mlle Rignot-Dubaux s'impose, -comme la plus éminente, après Mme Demont-Breton. Les portraits -de _M. le docteur Malterre_ et de _Louis de Courmont_ sortent -tout à fait de l'ordinaire du procédé, et tel portraitiste qui -est de l'Institut n'a pas le mérite de Mlle Rignot-Dubaux. Le -_Portrait de M. Chennevières_, par M. A. Leloir, est excellent, -quoiqu'il y ait une tendance à la Bouguereau qui jure avec le -modèle, le brillant critique des _Dessins du Louvre_ qui marchera -sur les traces de son père, à condition de ne plus critiquer -Bossuet. - -Parmi les têtes d'études et en l'absence de M. Ribot, il -faut signaler la tête de _Patricien_ en bonnet rouge à la -Michel-Ange, par M. Ulmann, la tête de _Fou_ de M. Cross qu'on a -injustement reléguée vers la plinthe; le _Vieillard_ de Texidor; -l'_Estudiante_ de M. Rivez, bien embossé dans sa cape, et la tête -de _Moine_ de Mlle Julia Bock. Et c'est tout; à la critique -d'être plus sévère que le jury et de ne pas ouvrir ses lignes, -comme les portes d'un café, à tous ceux qui passent. Ambassadeurs -qui semblent des boudinés; généraux d'une martialité de notaire; -magistrats d'un aspect ridicule (j'en excepte le très remarquable -_Portrait de M. Parrot_, par M. Paul Dubois); avocats qui ne sont -que cabotins, toute cette ennuyeuse panathénée de la bêtise et du -petit imposent de Conrart le silence prudent. - -Il est cliché que les portraits de nos expositions sont toujours -excellents; eh bien, pour 1883, le cliché ne peut servir. MM. -les artistes se sont interdits l'_excellence_, par sentiment -égalitaire, c'est le Président de la République qui l'a dit. -Il semble, vraiment, qu'on ait pris, au sortir des écoles, un -millier de bambins, qu'on les ait préparés pour la peinture -comme on prépare pour le baccalauréat. Oui, les portraitistes -sont bacheliers en portraits et ils ne valent pas plus que les -bacheliers ordinaires. De vocation, pas trace; de conscience, pas -l'ombre. Cabotins habiles, ils jouent les peintres, mais ils ne le -sont pas. Même le caractère industriel du portrait est tel que le -critiquer semblerait un boniment commercial pour cette branche de -commerce qui rapporte, en plus de l'or, de la considération. - -M. d'Aurevilly, qui est trop grand pour descendre jusqu'à la -critique d'art technique et terre à terre, comme je le fais, -et qui ne voit que par ses yeux qui sont d'un aigle, a donné -au _Gaulois_, en 1872, une série d'articles intitulés: _Un -ignorant au Salon_. Je voudrais l'être, cet ignorant-là, car cette -ignorance, c'est génie, et ce Salon unique, auprès duquel ceux de -Gauthier et de Thoré sont faits avec des ciels de Constable, est -écrit littéralement à coups d'ailes; je ne veux en citer qu'un -alinéa: «Ce genre (le portrait), dit M. d'Aurevilly, monte comme -la mer et, dans un temps donné, noiera la grande peinture... -Les peuples modernes et les arts modernes doivent mourir de la -même manière, par le développement outrecuidant de l'insolente -personnalité humaine. Chez les peuples, cela se traduit et se -prouve par des lois absurdes. Dans les arts, c'est par des -portraits.--Et c'est pour l'art une vilaine manière de mourir. En -effet, le fretin humain n'est pas beau, et pourtant dans ces bancs -entassés de harengs pour la laideur, il n'y a personne qui ne se -croie quelqu'un et qui ne s'imagine avoir un visage. Tout museau -a ses prétentions. Les peintres et les sculpteurs qui spéculent, -hélas! sur le portrait, ont même une théorie qui va à tous ces -museaux impatients de leur reproduction; c'est qu'en art, il n'y -a rien de laid, en soi, et que tout peut être abordé. Ceci n'est -pas faux à une certaine profondeur, et en l'expliquant, mais comme -c'est commode pour les gens laids qui reculeraient pudiquement -devant leur laideur! Aussi, en pleut-il des portraits!» - -Le Salon de l'_Artiste_ doit mettre ses lecteurs à l'abri de cette -pluie, la plus pénétrante et ennuyeuse qui soit: l'uniformité -et le nombre dans la médiocrité. Le portrait qui n'est pas -_psychologique_, n'est que du métier. Du front de l'Arétin -par Titien, au front de Luther par Holbein, le visage reflète -l'âme. Est-ce que mes contemporains n'ont pas d'âme, ou les -peintres actuels point de talent? L'un ou l'autre, peut-être -l'un et l'autre. Ce qui est aveuglant, c'est que la photographie -polychrome est trouvée dès maintenant. Le tas de portraits du -Salon n'est qu'un tas de photographies coloriées, et la rubrique -qui les juge, _rittratés_ et _rittratistes_, est celle d'Ésope:Ο -ωια κεφαλη! και εγκεφαλον ουκ ηχει! - - -XII - -LES RUSTIQUES - -Hormis Jacopo da Ponte et ses quatre fils, les Bassan, hormis -Domenico Feti et Campagnola, artistes inférieurs et décadents que -Théophile Gauthier avait en juste horreur, le paysan n'apparaît -pas dans l'art italien. En Espagne, c'est le mendiant, non le -paysan, que les Juanez et Ribera agenouillent devant la Madone. En -Flandre, le paysan est truand, ivrogne et grotesque; en Hollande, -il est «quille», fait partie de l'étoffage ou d'un groupe. Ni -Gainsborough ni Wilkie n'ont élevé le paysan au style. A Millet -appartient la gloire d'avoir retrouvé le sentiment rembranesque -mais modernisé, et d'avoir créé un art, le _rustique_, où il -n'aura jamais d'égal. On l'a appelé le Pérugin des paysans, et -quoique le mot ne soit pas juste, il exprime le caractère de -mélancolie résignée qui jette sa gaze noire sur l'œuvre du maître -de Félicien Rops. Millet est peintre lyrique; ses paysages sont -pleins d'âme, et non pas de cette âme des choses des panthéistes, -mais d'âme humaine, d'âme chrétienne. Les personnages d'Ingres ont -moins de majesté que ses rustiques, et il a élevé la vie rurale -au niveau de la vie héroïque. Ses semeurs, ses glaneuses semblent -accomplir les rites d'on ne sait quel hermétisme; il a fait le -paysan auguste; il a sublimé la campagne, il a réalisé le «grand -œuvre» rustique. Aussi faut-il l'invoquer comme le grand maître du -genre, et l'auguste meneux à suivre, dans le crépuscule mystérieux -qui fait entendre aux yeux l'_Angelus_ du soir. - -«Les aristocraties--celle du talent surtout--dit M. d'Aurevilly, -ne sont pas toujours aussi heureuses qu'elles en ont l'air. Il y -a des noms difficiles à porter. En voici un qui brille au livret -du Salon... Il y a de quoi flamber net un homme vulgaire dans la -flamme de ce nom.» Millet! Et elle flambe net, en effet, dans la -flamme de ce nom, la _Bonne femme à Landemer_. Ce n'est là qu'une -étude sincère, une moitié d'œuvre d'art, il manque le sentiment -du père, dans ce tableau du fils; hors du sentiment, il y a de la -peinture, mais il n'y a pas d'art! - -De Millet, hors de Millet, je ne connais que le _Bout du sillon_, -la _Gardeuse d'abeilles_, _Tante Juana_, de Félicien Rops, -qui a traversé tous les ateliers, mais qui n'a de maître que -Rembrandt II. Actuellement, le grand peintre rustique, c'est -M. Jules Breton; mais l'appeler peintre, c'est injure, il est -poète doublement par la plume et par le pinceau; il est artiste -deux fois par l'impeccabilité du procédé et par la recherche du -sentiment; par le livre et par le tableau, il occupe une place -hors ligne dans l'art contemporain. La _Bénédiction des blés_, la -_Plantation d'un calvaire_, la _Fontaine_, sont des poèmes. M. -Georges Lafenestre, le successeur né de Charles Blanc, a dit: «M. -Jules Breton s'est élevé du paysage d'impression à la composition -figurée, de la peinture de genre à la peinture d'histoire. -Son _Pardon_ étonne par la simplicité naïvement grandiose de -l'ordonnance et l'interprétation vivante des types de la vieille -Bretagne. Sa _Fontaine_ est une peinture murale; elle l'est par la -dimension des figures, par la gravité des attitudes, par le calme -du coloris, par la simplicité de l'exécution.» Ses deux envois de -cette année ont une allure de chefs-d'œuvre, ce sont là des toiles -complètes et harmonieuses, vraiment émues, gravement peintes. Le -_Matin_ a le double intérêt d'un paysage et d'une idylle, c'est -une impression de nature et aussi du cœur. Une vaste plaine plate -et herbue s'étend jusqu'à l'horizon, où le soleil, envoilé de -vapeurs, va monter; ses premiers rayons tamisés, sommeillants, -ont des allures de caresses et des douceurs de baiser, sur l'eau -calme et encore sombre du ruisseau qui traverse la prairie et -sépare les deux bergers qui, en face l'un de l'autre, arrêtés et -leurs troupeaux derrière eux, se contemplent, dans l'émotion et -le trouble auguste de l'Aurore apparaissante. La jeune paysanne -appuyée à son long bâton est adorablement frisée de rayons pâles -et sourds et le gars est pris de l'appréhension douce que cette -heure de la nature impose. Ils se sont salués d'une parole amie, -émue, ils se sont déjà rencontrés là, ils s'y rencontreront -encore, et un jour, ce ne sera pas à l'aurore qui est chaste, mais -sous les affres de Midi, que le grand Pan... - - Et toi, barde de Cô, souris, vieux Théocrite, - Vois, ton drame d'amour dure éternellement. - C'est, depuis deux mille ans, la seule page écrite - Où le temps ait passé sans un seul changement. - -L'_Arc-en-ciel_! l'_arc-en-ciel_ de Rubens, cet art d'Ulysse du -paysage, M. Jules Breton l'a tendu dans son ciel d'orage; c'est -une audace et toute autre composition serait écrasée par ce pont -de lumière jeté dans le ciel. La femme qui chemine sur un âne se -retourne par un mouvement de tête fier, impressionné à la fois, -et le geste du gars qui tient la bride de l'animal, ce geste qui -montre le météore, sont des mouvements à l'allure magistrale. Je -me suis souvenu, devant cette œuvre, de l'_Arc-en-ciel d'automne_ -de Maurice Rollinat, un maître paysagiste aussi, et à parler net, -le _Matin_ et l'_Arc-en-ciel_ ont des airs de chefs-d'œuvre. - -M. Bastien Lepage semble le chef de file des rustiques, tant -pis pour la file. La conscience et l'honnêteté sont des vertus -qui, isolées, et à elles seules, font les rois dérisoires et les -artistes secondaires. M. Bastien Lepage n'a ni conception, ni -style, ni prisme personnel; il voit d'un œil simple et myope, -il voit banal, il fait réel; c'est de l'art, mais du petit. Le -_Mendiant_, de l'autre année, était équivoque et d'une expression -diffuse, diverse, insaisissable; l'_Amour au village_ vaut mieux, -cela est vu et rendu, avec beaucoup de soin et de scrupule, -c'est sincère, mais rien de plus. Chacun d'un côté de la haie à -hauteur d'appui, le gars et la fillette se sont tournés de biais, -dans l'embarras et la gaucherie du premier aveu. Le gars est -laid, bête, rustaud, lourd à souhait, et dans son émotion, il se -gratte l'ongle. Comme il est sale, et terreux de peau, ce geste -fait penser à de la vermine. Que M. Bastien Lepage l'ait vu, ce -geste, je le crois; mais il ne devrait pas nous le faire voir. -La fillette vue de dos, avec sur sa courte nuque ses deux mèches -tressées, est bien modelée, mais peu séduisante; et la réflexion -que l'on a, est celle-ci: quels abominables avortons, ce laideron -et ce butor engendreront-ils? Nous sommes loin de Théocrite et -même de Chénier; nous sommes dans le vrai, répond M. Lepage, qui a -la naïveté de croire que l'artiste est un juré, qui doit dire la -vérité, toute la vérité, rien que la vérité! - -Le procédé de M. Bastien Lepage est basé sur un système de mot -à mot appliqué à la touche, tout à fait désagréable à l'œil et -faux au point de vue optique. Ses valeurs sont équivalentes -d'intensité au premier comme au second plan, dans le personnage -comme dans l'accessoire. Le mouchoir à carreaux qui sèche sur la -haie est traité avec autant d'intensité que la tête du gars; or, -il résulte de cette équivalence des valeurs une négation de la -perspective aérienne. Les points de fuite de la couleur, le savant -M. Chevilliard ne les découvrirait pas dans cette atmosphère -lourde, où le parti pris dans le plein air rend toutes les touches -_crues_, et produit sur la rétine un papillotis pénible de -kaléidoscope terne. C'est peint par dissonances et il n'y a pas de -couleur dominante, ce qui est la faute la plus grande que puisse -commettre un peintre. Qu'on ne prenne point cette dure critique -pour un éreintement; j'estime le talent de M. Bastien Lepage, -c'est un artiste; mais un grand artiste, non pas; car il est sans -idéal, il ne fait pas sublimer comme Millet, et il supprime les -colorations intermédiaires. Pourquoi? - -_Le Roman au village_, de M. Delobbe est trop joli, c'est le seul -reproche à lui faire et c'en est un: cette paysanne aux grands -yeux qui vous regarde avec le regard de la faute prochaine, a trop -de grâce et pas assez de rusticité; il n'y a pas réminiscence de -Greuze, mais cela est dans la même donnée. Son «_calinaïre_», -comme on dit en Provence, vient de lui murmurer tout le répertoire -des enjoleux, et elle repasse dans sa pensée les jolies faussetés -qu'il lui a dites, qu'elle a écoutées, qu'elle écoute encore. -L'_Enjoleux_, de M. Gaston Latouche, est tout à fait ordonnancé -comme le tableau de M. Bastien Lepage: deux amoureux séparés -par une haie, dans un bon plein air. _Seulette_, de M. Vail, -fait suite: une petite paysanne appuyée à une haie, qui attend -vainement le retour de l'enjoleux; l'effet d'automne est très -juste. Enfin, l'unique paysage de M. Hanoteau s'appelle _la Haie -mitoyenne_. Aussi M. Ferry s'est-il écrié, un mot qui montre bien -sa préoccupation, devant tous ces couples à la haie: «C'est une -secte!» - -M. Puvis de Chavannes est un rustique de premier ordre, témoin -son tableau le _Sommeil_, mais ce n'est pas ici le lieu de -développer ce côté du grand maître contemporain. Je veux -seulement montrer par un exemple, que dans cette affirmation -courante: «M. de Chavannes est une haute individualité, mais -quelle école désastreuse il ferait!» on se trompe lourdement, -et mon exemple c'est le _Faucheur_, de M. Daras, qui a la -lenteur de mouvement logique et nécessaire, que Saint-Victor -reprochait superficiellement au charpentier du _Travail_, où -il y a cette femme en travail d'enfant, idée générale, s'il en -est. Ce _Faucheur_, d'un grand naturel dans sa pose courbée, est -très joliment peint dans une tonalité rousse et délicate, et M. -Daras me semble un peintre d'avenir, car il a déjà du présent. -Depuis sa _Paye des moissonneurs_, M. Lhermitte se place dans la -hiérarchie rustique, à la suite de M. Bastien Lepage; M. Fourcaud -l'a glorifié avec beaucoup de verve, mais c'est un peintre terre -à terre, qui ne fait que «nature». La _Moisson_ mérite qu'on s'y -arrête, toile plus honnête et plus consciencieuse que celle de -M. Bastien Lepage, mais avec beaucoup moins d'individualité. Le -moissonneur qui, d'un geste las, essuie d'un mouvement de bras la -sueur de son front, est juste de tout point; seulement le pantalon -de gros velours à côtes est trop fait, puisque les bourgeois le -remarquent. Quiconque rend un grain d'étoffe de façon à plaire -aux mondaines, fait acte sot. La paysanne agenouillée, qui lie sa -gerbe, est très vraie d'attitude; la lumière blanche et grise est -rendue, mais cela est «prose». Millet a une toile où un laboureur -enfile sa veste, le geste n'a rien de noble, eh bien! cela est de -style quand même. L'autre envoi de M. Lhermitte, la _Fileuse_, vue -presque de dos, assise et tenant sa quenouille, montre une facture -très ferme et des qualités de rendu rare; mais... l'éternel mais, -_ce n'est que nature_. Au point de vue technique, M. Lhermitte n'a -pas le faire large, il l'a précis, sobre, et sans ton local. - -MM. Laugée sont nos Bassans, moins ennuyeux que les fils du -vénitien, mais moins habiles, moins virils et trop évidemment -sortis de la cuisse de M. Jules Breton. _Le linge de la ferme_, -que deux femmes étendent, malgré le naturel des gestes, est d'un -art moins sérieux que celui de M. Lhermitte, car la bourgeoisie -s'y plaît davantage encore. Les légumes que M. D. Laugée fait -recueillir et éplucher _Pour la soupe_ sont susceptibles d'être -trouvés bon par M. Prudhomme; M. Lhermitte n'est que «nature», -mais dans M. Désiré Laugée, il y a une tendance au joli, que son -fils, M. Georges Laugée, pousse jusqu'à l'effet sentimentaliteux. -Le _Premier pas_, que fait un baby vers sa mère, est un pas vers -la féminité, la plus déplorable déviation du sentiment, et le -_Premier né_, que sa mère promène, est une oblation à ce sentiment -bourgeois de Diderot, qui se grisait de la fausse émotion de -Greuze. M. Georges Laugée a beaucoup de talent, qu'il le virilise! -Pas de mièvrerie chez les paysannes, sinon autant peindre des -mondaines, et pas d'affadissement dans l'expression du seul amour -qui soit sublime, du seul amour qui soit divin, la maternité. - -La _Femme d'Atina_ de M. Melchers, qui descend le flanc d'une -montagne une amphore sur la tête, son poupon sur le bras, a le pas -sûr d'une médaille syracusaine, prolongée et animée; et la couleur -qui est farouche, sobre, sombre, donne un accent Leconte de Lisle -à ce cadre. - -Je n'ai jamais compris que M. Duez, après son _Saint Cuthbert_, -soit tombé dans le Scalken bourgeois, et je ne comprends pas -davantage que M. Buland, après son délicieux _Jésus chez Marthe -et Marie_, nous donne son _Pas le sou!_ Ils m'ont l'air tous -deux de Vatel se faisant marmiton. M. Buland avait fait de l'art -primitif, avec des veloutés et des japonismes de rendu adorables; -c'était suave, sans fadeur; les deux saintes femmes n'étaient -que des princesses de l'extrême Orient, mais adorables avec leur -carnation crémeuse et leurs yeux bleus de gazelle; N.-S. était -ineffablement doux et grave, cela était poétique et original -enfin, et il s'acoquine et nous acoquine, nous qui avons cru à son -talent, devant deux paysannes qui regardent, avec une convoitise -désespérée, les images, les bonbons, les poupées d'un marchand en -plein air fumant sa pipe avec sa goguenardise. Quand on peut faire -_Jésus chez Marthe et Marie_, on est sans excuse de nous envoyer -_Pas le sou!_ Le _Semeur_, de M. Dastugue, n'illustrerait pas -l'eau-forte du même titre de la _Chanson des rues et des bois_. - -Ce qui prouve la superficialité des peintres rustiques, c'est -l'expression patriarcale ou angéliquement résignée qu'ils -donnent à leurs paysans. A les voir, ceux de Balzac semblent -faux, calomniés odieusement, et il faut s'empresser d'aller aux -champs, puisque les vertus y ont élu domicile. La canonisation du -paysan voudrait un procès canonique où l'avocat du diable aurait -la cause belle, et je veux du bien à M. Gaston Latouche d'avoir -fait une _Misère_, presque sinistre, de son gueux assis dans un -champ et dont le regard inquiète et épeure, car il est plein -des revendications du pauvre. Trop riche est le chapeau noir de -la femme agenouillée qui étend des draps sur l'herbe, dans la -_Blanchisserie de Zweeloo_, par M. Liebermann, peintre sincère et -personnel.--M. Rosset Granger raconte un _Souvenir de Caprile_, -une vague toppatelle assise dans les rochers, où le coloris a des -poncivités égales à la _Femme de Jérusalem_, de M. Landelle. - -Le _Moissonneur_ qui aiguise sa faux, de M. Chevalier, et les -_Faucheurs_, de M. Charlet, sont justes de mouvement, mais sans -accent de procédé. M. Pabst aura du succès dans la bourgeoisie. -Sa _Jeune mère alsacienne_, aux bas bleus bien tirés, au jupon -rouge, et la _Toilette_ qui montre un bout d'épaule ronde, sont de -ces toiles moyennes sur lesquelles le blâme pas plus que l'éloge -ne trouvent à se prendre et qui plaisent aux classes moyennes. M. -Bin, quoique maire de Montmartre, a un talent plus que municipal. -_Mort à la peine_ n'est pas une banalité. Le bûcheron est mort et -son enfant, un gamin rose et blond, ne comprend pas ce sommeil -singulier, et avec une gaule, il défend le cadavre contre un vol -de corbeaux. Il y a là quelque peu d'intensité. - -Idiote au point d'intéresser par l'intensité de son idiotie, la -_Fille des champs_ de M. Aimé Perret est plus bête que ses oisons -et plus vraie que les madones rustiques de M. M. Laugée. - -Jolie image, le _Cidre du pauvre_ de M. Frère n'est que cela, -malgré les imposantes lettres H. C. sur le cadre. Voici de la -peinture de style, la _Mère du pêcheur_ de M. Hawkins. Cette -paysanne normande, piétée en statue, tricote son bas avec une -noblesse rare, le regard fixé sur l'horizon, devant elle. C'est -dessiné comme du Barbey d'Aurevilly. - -Les _Vanneurs_ de M. E. Simmons sont aussi nature que du Laugée, -mais il y a, en plus, sinon un sentiment, du moins un effet -impressif obtenu par une tonalité assombrie et l'accord de toutes -les teintes en une majeure qui les absorbe et les fond. Voici un -sentiment, l'affre du célibat, que M. Knight rend avec poésie. La -robuste fille qu'un sang vermeil agite s'est arrêtée de ramasser -des herbes; tenant d'un bras mou son paquet de ronces, elle -regarde passer, là-bas, dans le sentier, une noce. Elle songe au -bonheur de l'épouse, au bonheur de la mère; mais elle est _sans -dot_. M. Lafenestre l'a remarqué, avec une grande justesse, ce -que les artistes américains et belges ont de plus que nous, c'est -de la naïveté, ils osent être émus, audace devant laquelle notre -école recule, esclave qu'elle est de cette chose immonde, la -«_blague devant son œuvre_». Oui, il est dandy de railler ce qu'on -fait, de jouer «au fumiste», et si l'on s'étonne de la canaillerie -de ces mots, qu'on s'en prenne à la canaillerie des ateliers, d'où -ils sont partis, y étant nés! - -La _Sarcleuse au repos_ de M. Renard est un Lhermitte. _Avant la -chasse_, le fermier examine la batterie de son fusil. M. Subée a -rendu le coup de lumière du soleil par la porte béante. - -La _Dindonnière_ est jolie, elle a passé sa gaule derrière sa -nuque frêle et arque ses bras minces d'une maigreur fine; elle -va se dandinant, pieds nus, rêveuse et fait rêver. M. Jacquin -croit que _Les gueux sont des gens heureux_, de cheminer sur une -route ensoleillée, leurs instruments au dos. Le gamin qui hêle -les retardataires est cambré avec une gouaillerie curieuse. La -paysanne de Mlle Schneider, assise sur les galets et qui montre -les voiles, sur la mer au loin, à son baby, est fausse de teint. -La brise saline ne permet pas cette carnation porcelainée. M. -Maurice Leloir a quelque peu de poncivité sur sa palette; mais -l'idée du laboureur qui, sans lâcher sa charrue, enlève d'un bras -fort sa femme et la baise, est une jolie conception. Une paysanne, -de l'art mélancolique où il n'y a plus de printemps au visage, -descend la pente d'un pré et cueille des primevères. Il y a des -tons de vert très intéressants, et M. Donoho a du bon plein air au -bout du pinceau. - -L'_Intérieur à Issoire_ de M. Guth, où une femme file dans une -ombre d'effet assez intense, a le même défaut que l'_Enfant qui -dort_, de M. Israels. C'est du rembranesque gris, de l'ombre -froide. Quant à son _Beau temps_, c'est le pire temps gris de -Paris et peut-être un beau temps néerlandais, mais le gris -comporte plus lumière, exemple Ruysdaël; quant aux deux petits -paysans qui cheminent côte à côte, ils sont gauches et mal tournés -à souhait pour le plaisir des réalistes. Sur le _Chemin de la -carrière_, M. Kreuger fouette un attelage portant des blocs -lourds, et le «ahan» des chevaux est rendu par la tension des -traits. M. Aimé Perret a trouvé une réalité charmante, et il est -impossible de n'être pas élogieux dans le _Bal champêtre_. - -C'est au siècle dernier, à la porte d'un honnête cabaret, que -Bourguignons et Bourguignonnes dansent avec une lourdeur bonhomme -et une gaucherie joyeuse sous l'œil du garde champêtre. Le pinceau -est juste et très spirituel; il n'y a pas de restrictions à faire, -cela est délicat et charmant et au grand honneur de l'École -lyonnaise. En regard de ce cadre vraiment français, par le goût -et la grâce saltante et rustique à la fois, il faut mettre le -_Souvenir de Zandvort_ de M. Uhde: _Voilà le joueur d'orgue!_ -et toutes les fillettes de courir, quittant leur ouvrage; c'est -du naturel exquis; la touche est un peu particularisée, mais -intéressante. Elles sont pâlottes, ces fillettes, c'est de la -Hollande chlorotique et qu'on voit peu. - -La _Halle aux poissons_ à Harlem, de M. Postma, est un peu trop -jolie de faire; plus sincère l'_Intérieur d'église en Hesse_, -de M. Piltz; la diversité de tous ces airs de têtes vues de -face est pleine d'intérêt; à la galerie de bois sont appendues -les couronnes de mariage et de première communion, en manière -d'_ex-voto_; ce qui met un accent pittoresque, mais aussi des -piquants de couleur qui distraient le regard de l'impression -générale. Le _Prêche à Marken_, de M. Titgadt, est dans la -même donnée; mais cela est à mi-corps, grave défaut pour les -compositions à plusieurs personnages. Salvator Rosa a manqué tout -l'effet de sa _Conjuration de Catilina à Pitti_, par le mi-corps. -Le _Matin d'octobre à Grez_, M. Skredsvig, semble un effet de -soir. Un paysan conduit ses chevaux à l'abreuvoir et s'est arrêté -à causer avec une gardeuse de moutons; très sincère. - -Il faut que la Renommée mâche les boules de caoutchouc du -Conservatoire et les petits cailloux de M. Legouvé, car il lui -faut prononcer des noms barbares pour les lèvres latines. M. -Thegestrom, toutefois, se rattache à M. Bastien Lepage par ses -_Deux amis_, un vieux et une petite pauvresse serrés l'un contre -l'autre. La _Partie de cartes dans une forge_, de M. Soyer, est -une solide peinture; pâte savante dans le _Sabotier_ de M. Rachou, -dont le tableau a un intérêt d'archéologie puisque maintenant les -sabots se font presque tous à la mécanique. - -M. Philipes veut les lauriers de Denner, il les aura. Sa vieille -_Ravaudeuse_ enfilant une aiguille passerait à l'hôtel des ventes -pour un excellent hollandais, si les Hollandais s'étaient jamais -permis le fond noir et sans signification qu'a pris M. Philipes; -mais ce n'est qu'une critique secondaire et la seule à faire à -un artiste qui mérite le H. C., comme M. Souza Pinto, dont la -_Culotte déchirée_ est aussi vraie d'expression que finie de -procédé. Le gamin a déchiré sa culotte, et sa grand'mère l'a -taloché; nu-jambes, il pleure appuyé contre la cheminée; le corps -du délit, le pantalon, est sur les genoux de la vieille, dont les -joues sont empourprées de colère et qui enfile son aiguille avec -une vérité de geste non pareille. - -La _Faneuse_, de M. Schutzenberger, est d'un coloris poncif; -mais le mouvement de la figure est juste.--M. Tauzy représente -un peintre, faisant poser des paysans _En plein air_, coloration -intéressante, mais bien moins que la tête de _Paysanne_ de M. E. -Renouf, où les tons argentins arrivent à une rare intensité de -modelé. - -_Marie-Jeannie_ de M. Brion est une paysanne, pieds nus sur la -pierre d'un ruisseau et appuyée à une haie, qui tricote ses bas, -avec un recueillement de prière. Il y a un accent de tristesse -dans la _Ramasseuse de bois_ de M. Crethels qui, assise sur un -fagot, cause avec deux commères au crépuscule. L'_Heureuse mère_, -de M. Michel, fera le bonheur du faubourg Saint-Antoine. _Elle n'a -que sa grand'mère_ qui, assise sur le pas de la porte, la tient -sur ses genoux, l'orpheline; le tableau est bon, mais le titre! -Pas de romance, s'il vous plaît. - -Je crois avoir vu le nom de M. Perrandeau au bas de tableaux -d'église qui n'étaient pas des Aman Jean, mais il signe ici une -toile de marque. Une _Veuve_ au rouet, immobile, égrène son -chapelet; l'œil fixe et «le regard intérieur». Cela est peint -avec rien, du noir et du gris, et cela valait au moins une -deuxième médaille, une première même, car elles sont rares les -œuvres de procédé austère comme celle-là, dans la pétarade de -couleur du Salon. _Chez la marchande de draps, un jour de marché à -Concarneau_, par M. Tayer, est une page remarquable de justesse et -de faire aisé. Le _Jour du marché_ de M. Simmons est d'une large -touche, mais ne vaut pas ses excellents _Vanneurs_ dont j'ai si -fort loué la tonalité. Elle arrête un instant, l'accorte _Fille -normande_, de M. Bacon, qui va portant allègrement son seau, le -long des blés verts. Elle dort bien, la _Vieille femme endormie_, -de M. Mollet. Très éveillés au contraire sont les gars de M. -Stratta qui, grimpés sur un âne et bouleversant la basse-cour, -se livrent à l'_École buissonnière_. Il y a des qualités d'effet -dans le _Bébé_ qui berce un poupon, de M. Nordendorf; mais -l'éclairage est en désaccord avec le sujet. L'_Enfant indisposé_, -de M. Peslin, montre un intérieur breton, traité avec une bonne -foi de touche qui devient rare. Les _Chouans en embuscade_ dans -un chemin creux, de M. Coëssin, ont leur vraie physionomie de -soldats mystiques et de héros catholiques. Le _Chouan_, de M. -Boudier, montre bien la différence de celui qui se bat pour Dieu -et de celui qui ne fait que le devoir politique: il est vieux, en -sabots, un sacré-cœur étoile sa veste, et tout en tenant son lourd -fusil, il égrène son rosaire; il prie, ce tueur de bleus, tandis -que les tueurs de chouans boivent et jurent. Je ne veux pas dire -où est le droit, mais je vois où est l'épique. - -Le _Gamin_ que M. Turke a perché et installé sur un arbre, est -original et dans un des meilleurs plein air du Salon, où ils sont -presque tous trop gris, excepté toutefois dans la _Vue prise de -Samois_ de M. Dinet. _Au cimetière de Tourville_, une veuve avec -son jeune enfant vient prier sur une tombe qui n'est qu'un tertre -frais avec une croix de bois noir. M. Hagborg a été ému et son -tableau est des bons; mais je lui préfère la scène bretonne de M. -Desmarets. La neige couvre le cimetière; l'absoute est prononcée -et le prêtre précédé de la croix est parti; les fossoyeurs -achèvent d'égaliser la fosse, et il est resté toujours le -deuillant, les yeux hypnotisés sur la fosse où sa mère peut-être -est enfouie; ses longs cheveux pleurent comme des branches de -saule, il resterait là indéfiniment, hébété. Sans lui rien dire, -un vieux Breton lui prend le bras pour l'entraîner; ce geste et -l'attitude du deuillant méritaient une seconde médaille. - -La _Ruine d'une famille_ de M. Echtler a lieu dans un cabaret où -une paysanne se traîne à genoux devant la table où son homme joue -et perd le pain de ses enfants. Cela est drame, non mélodrame; -grand éloge. M. Lançon aurait pu tirer meilleur parti de son -sujet: _Trappiste gardant des cochons_. La tête du religieux est -baissée et ne se voit pas, et les cochons d'Ulysse, après la -métamorphose, occupent trop de place à l'œil.--Il est impossible -de réduire un tableau à plus de simplicité que M. Sautai et -d'obtenir une impression aussi vraie. L'_Entrée à l'église de -village_, qui a une porte de ferme à chattière par où se glisse -le soleil, les murs nus et à la chaux, et une paysanne en manteau -qui prend de l'eau bénite. Il n'y a rien là que des murs blancs, -un bénitier, une paysanne à peine indiquée et cela démolit par -cette simplicité même les intérieurs d'églises de M. Sauvage et -autres, malgré leur mérite. La petite que M. Artz a conduite _Chez -les grands parents_ n'a pas l'air de s'amuser, mais le recueilli -de cet intérieur est intéressant. Les _Contes de grand'mère_, -de M. Rudeaux, n'ont d'intérêt que l'effet de feu qui n'est ni -d'Honthorst ni de Scalken. La _Soupe du père Tigé_, de M. Priou, -les bourgeois la goûteront; de même que le gamin portant du -gibier, que M. Coninck a rubriqué _Bonne chasse_.--La _Marchande -de pommes_, de M. Saintin, une paysanne sans rusticité, mais non -sans fadeur, et cousine de la _Fleuriste_, de M. Boulanger, sœur -de la paysanne du _C'est lui!_ de M. Dalliance. - -Sous la rubrique, _En Hollande_, M. Hœcker a groupé devant l'âtre -trois petites filles d'une singulière tranquillité. M. Edward -Stott a trop de talent pour donner comme titre à ses tableaux des -proverbes; ce vieux jardinier et cette petite fille sont très -intéressants dans ce paysage remarquablement brossé. Un coup -d'œil encore à la petite _Bretonne_ de M. Berthaut, et voici la -_Fille du passeur_, de M. Adan, qui nous transbordera du rustique -au paysage, quand nous lui aurons acquitté le péage d'éloges qui -lui est dû; M. Adan, qui est un des rares rustiques, comprend que -tout l'accent d'un paysage est dans ce qu'on appelle en musique -l'accord de dominante. Le mouvement de la fille courbée sur sa -gaffe est d'une justesse absolue; elle est, du reste, intéressante -et jolie, quoique réelle. Le versant de colline en culture du -bord qu'elle quitte est rendu, et il y a dans cette toile la même -poésie mélancolique qui a fait, l'an dernier, le légitime succès -du _Soir dans le Finistère_. Évidemment, l'art rustique est une -des manifestations les moins nulles de l'école contemporaine, et -les paysans sont les êtres les plus intéressants du Salon; mais -que sont-ils tous ceux que je viens de nommer et de louer auprès -de J.-F. Millet? Celui-là est un grand poète, plus qu'un grand -peintre; et il y a pris peine, le maître qui a le mieux peint -le travail et rendu l'«ahan» du laboureur. Comparez un instant -la vie des peintres rustiques actuels avec celle de Millet, et -la différence sera du moins autant dans l'_effort_ que dans le -_don_; Millet a été un moine de l'art; il a vécu dans la solitude, -cherchant dans la Bible le commentaire de la nature. Où est-il -l'artiste qui lit la Bible tous les jours? Vous savez comme moi -qu'il n'existe pas, et c'est pour cela que chaque fois qu'il est -parlé d'art rustique, il faut crier trois fois Siva, comme un -Hindou au bord du Gange: Millet! Millet! Millet! Il n'a pas eu sa -part de gloire encore et il est temps qu'on la lui donne et la -voici: Millet, c'est Michel-Ange paysan. - - -XIII - -LES PAYSAGES - -Chenavard prétend que lorsque l'art, quitté par la pensée, est -énervé au point de ne pouvoir plus saisir le type supérieur -à tous les types, l'homme, il a sa dernière et insignifiante -expression dans le paysage. L'épithète d'insignifiante expression -est dérisoire; mais celle de dernière est juste. Historiquement, -le paysage, exceptionnel dans le _Martyre de saint Pierre le -Dominicain_, ne remonte en Italie qu'aux célèbres lunettes -d'Annibal Carrache et aux deux toiles du Dominiquin, au musée -d'Arles; cela commence et cela s'arrête là. En Espagne, -Francesquito qui est très rare, le décorateur Yriarte, Collantes, -Berruguete, Navarrette et Cespedès pastichent Lorrain et Poussin, -au point de vue décoratif. Si l'on veut découvrir la première -manifestation du paysage, il faut la chercher dans les _Calvaires_ -des giottesques, qui remplacèrent le fond d'or de Cimabué par un -fond de nature pauvre et maigre, plantée de ces balayettes que le -Sanzio lui-même considérait comme des arbres suffisants. Pendant -toute la Renaissance le paysage n'est qu'un fond; au XVIIe -siècle, il est tout dans le Calvaire de Rembrandt, qui est, à mon -avis, le plus grand paysagiste dans la donnée moderne. - -Le paysage réel est né hollandais, et tandis que Ruysdaël, Cuyp, -Hobbema et Berghem imposaient ce genre nouveau à l'esthétique, -Claude et Poussin créaient un paysage idéal et intellectuel, -qui ne peut toucher que les esprits cultivés, et qui ne peut -les toucher qu'à l'esprit, mais qui n'en est pas moins, -hiérarchiquement, au-dessus du paysage réel, selon le principe -de Chenavard, car c'est la nature littéraire, écrite, _pensée_; -et penser c'est plus que sentir; l'idée est plus élevée que le -sentiment. Il est remarquable que l'art méridional n'a pas eu -l'idée du paysage, parce que l'homme du Midi, favorisé par son -climat, ne se préoccupe pas du temps qu'il fait et aussi parce -que le soleil éclatant l'empêche de voir; tandis que l'homme du -Nord, qui souffre de son atmosphère, s'en préoccupe, et que son -ciel gris lui permet de fixer, longtemps et sans fatigue, les -sites. La preuve en est que la Flandre, une sorte d'Italie par -rapport à la Hollande, n'a presque que des paysagistes idéalistes, -dans un style italianisé comme Breughel de Velours; et Paul Bril, -par exemple, ne peut pas même entrer en comparaison avec Karel -Dujardin. - -On a bâti une filiation anglaise au paysage français, qui semble -très discutable. Wilson, d'abord, n'a eu aucune influence; ses -œuvres sont enfouies dans les galeries aristocratiques; et ne -l'eussent-elles pas été, que son parti pris du grandiose et son -infatuation du style italien l'empêcheraient d'être un novateur -même indirect. Quant à Gainsborough, un élève de Gravelot! Restent -Constable et Turner qui n'ont eu quelque influence sur l'école -française que longtemps après que Corot avait déjà exposé; Julien -Dupré, ce poète des couchers de soleil, succède immédiatement à -Michallon. Tout l'art romantique est né du mouvement littéraire -qui porte ce nom; c'est le livre qui a fait éclore le tableau, et -cela a été toujours ainsi; l'art ne sera jamais que le cadet, le -puîné de la littérature. - -Je crois, sans chauvinisme, que c'est la première du monde, même -supérieure à celle de Hollande (Rembrandt ôté), cette splendide -école française où Corot peint la nature telle qu'on la rêve, -Théodore Rousseau telle qu'on la voit, Karl Bodmer telle qu'elle -est, Daubigny telle qu'on se la rappelle. Et toute cette glorieuse -et incomparable pléiade: Millet, le hiérophante de la nature, le -Michel-Ange des paysans; Troyon le bouvier; Flers le normand; -Aligny le styliste; Huet, ce Wordswort; Diaz, cet Arsène Houssaye; -Cabat, l'ami des grenouilles; la bergère Rosa Bonheur; Courbet, -l'élève de Giorgion; Doré le fantasque; Chintreuil, qui a peint -l'_Espace_; et enfin le trio des orientalistes, Decamps, Marilhat, -Fromentin. Surtout, si l'on met dans la balance Claude et Poussin. -Mais je crois, tout aussi fermement, qu'il n'y a plus de maîtres -en paysages et que nous sommes condamnés au talent moyen; ceux qui -ont vu les Rousseau et les Daubigny de la récente exhibition de la -rue de Sèze ne casseront pas mon arrêt. - -Toute l'esthétique du paysage réel se résume en deux points: -1º un paysage doit exprimer un _sentiment_, joie, mélancolie, -désespoir, volupté; 2º un paysage doit être peint dans l'étendue -d'une même gamme de tons, afin d'obtenir l'unité d'impression -morale et d'impression optique qu'il faut fondre en une sensation -sentimentalisée. Cela dit, allons droit à M. Harpignies, dont le -procédé a des partis pris blâmables, mais aussi de l'allure et -l'accent d'une touche _sui generis_. Le _Bois de la Trémellière_ -présente des qualités de dessin uniques actuellement, mais -outre «que le bocage est sans mystère», la touche est d'une -sécheresse, d'une netteté exagérée bien fâcheuse. Les mousses sur -les écorces et les _tapées_ de soleil sur le sol sont peintes à -l'emporte-pièce, et il n'y a que le nom du peintre qui qualifie -cette manière; c'est _Harpigné_. En revanche, _Une après-midi -à Saint-Privé_ est une belle-œuvre, à laquelle je trouve le -caractère complet que j'ai signalé dans les Jules Breton. Le -profil des quatre arbres minces est d'une netteté et d'une -sveltesse qui ravit; leurs ombres portées, le ton de l'herbe, la -justesse atmosphérique, enfin tout y est, dans cette haute page de -vérité physique. M. Hanoteau ne choisit pas une nature nerveuse -et un peu maigre comme M. Harpignies; la _Haie mitoyenne_, où -les personnages ne sont que des quilles, est d'une nature plus -débordante de sève, plantureuse, la touche est large, grasse; -c'est bien portant, d'une santé florissante, modelé par masses, -avec des jours heureux, l'antithèse même de M. Harpignies, et du -reste, M. Hanoteau partage avec lui le rameau du paysage actuel et -il est plus précis dans les mains du premier, il est plus fleuri, -plus verdoyant, plus vivace dans celles du second. - -Rapin! ce nom me plaît, parce qu'il est rouge pour la bovine -bourgeoisie et qu'il proteste contre la chambre de notaires de -l'école française. L'_Averse_, excellent tableau que celui qui ne -vous fait pas consulter le livret, et c'est le cas de M. Rapin, -la lutte du soleil et des nuages qu'il cherche à percer de ses -rayons, les zébrures de l'ondée, le morceau d'éclaircie qui -s'annonce, le trouble de l'étang et la buée légère qui estompe les -tons, tout cela est rendu et dans une unité optique de coloris -roux fort remarquable. - -Le paysage ne doit pas être un portrait de site, comme le -_Château d'Arques_ de M. Gosselin ou le _Bois de Kerrerault_ de -M. Montargis. La nature au repos, c'est presque la nature morte. -Il faut passionner le paysage, le faire vibrant, l'agiter de -sentiments humains: car la nature a une vie agitée comme celle de -l'homme; la pluie est ses pleurs, le vent son cri, le soleil son -sourire et son regard. Dans l'orage, le ciel ne se fronce-t-il pas -comme un front et les peupliers n'ont-ils pas des gestes de bras -immobiles? L'idéal de la nature est l'homme, et l'idéaliser c'est -la passionner. Des drames ont lieu dans le ciel. Le _Gros nuage_, -de M. Véron, est funèbre, on dirait qu'il porte du crime dans ses -flancs noirs, il a des lourdeurs de remords, et menace l'étang, où -sa silhouette farouche produit de tragiques ressauts d'ombres. - -M. Français est incontestable, mais il est trop, selon son nom, un -talent fait de mesure, de goût et autres qualités moyennes. C'est -un bon peintre, non un grand, quoiqu'il tienne une haute place -dans l'école. Son panneau décoratif, _Rivage de Capri_, représente -un promontoire planté de quelques grands arbres élancés; c'est -très large et très juste. Le _Coin de ville à Nice_, son second -envoi, est d'une grande élégance qui n'exclut rien de la bonne foi -du rendu. Dans le _Midi en juin_ de M. Sebilleau, un chêne énorme, -touffu, splendide de tronc, dense de feuillée, saturé de vert, -sous le dardement du soleil; cela est intense. - -Oh! le paysage de style! qu'il est mal écrit, cette année! les -deux tableaux de M. Paul Flandrin sont tels que la critique n'ose -pas y toucher; il est impossible d'avoir des colorations plus -fausses, une touche plus mesquine, et moins de style. M. Alexandre -Desgoffe n'est guère plus heureux dans ses _Bruyères d'Arbonne_; -et son _Souvenir des environs de Naples_ serait bien, s'il n'était -pas froid; et il n'est pas permis de l'être, au bord de ce golfe -merveilleux. M. Bellel dessine étonnamment et certains de ses -fusains sont beaux; mais sa couleur manque de souplesse, et s'il -a du style dans son _Souvenir de Kabylie_, il n'a pas, malgré ses -effets, la touche qu'il faut dans les _Environs de Puy-Guillaume_. -M. Benouville a le don d'une couleur navrante de poncivité, -_Lagarde et le Courdon_ rappelle Watelet. Enfin M. de Curzon est -le plus audacieux et il nous mène _Au pied du Taygète_ et de -l'_Acropole_; qu'espère-t-il? pasticher Guaspre? il serait sage -de ne pas ramasser le pinceau de Poussin, quand on ne peut pas le -tenir dignement. Le paysage de style, insupportable dans Bertin, -très acceptable avec Aligny, ne supporte pas l'à peu près. Là, on -fait un chef-d'œuvre, ou tout le contraire; aussi ces messieurs -devraient se résigner à être réels, puisqu'ils sont impuissants à -faire dans l'artificiel des œuvres qui s'imposent. - -Le _Paysage normand_, de M. Richet, est fort intéressant; mais le -grand paysagiste de la Normandie, c'est M. Barbey d'Aurevilly, -qui après avoir peint les landes dans l'_Ensorcelée_, encadre son -pro-roman, _Ce qui ne meurt pas_, dans les marécages; alors, ce -terrien persistant aura rendu le pittoresque normand sous ses deux -grands aspects. M. Wybe s'est-il souvenu de Chintreuil, ce grand -artiste qu'on oublie, dans son _Coucher de Soleil_, où la barre -rouge de la ligne d'horizon flamboie d'une façon farouche dans la -décroissance crépusculaire des teintes. La _Ferme à Keremma_, de -M. Verdier, est agencée comme une des chaumières de Van Ryn. Le -moyen de juger une toile qui met devant le souvenir une eau-forte -comme la _Chaumière au grand arbre_? La _Gorge aux loups_, de M. -Tristan Lacroix, est, de dimension, le plus important paysage du -Salon; c'est inspiré de la _Remise aux chevreuils_, de Courbet, -et de la _Nature chez elle_, de Karl Bodmer. Dans sa _Fontaine -noire_, M. Le Viennois a trop épaissi ses fourrés; plus d'air -et ce serait excellent, car la touche est juste. M. Karl Bodmer -est bien loin de son père, presque autant que M. Millet du sien; -c'est dire effroyablement. L'_Arroux à Fougerette_, de M. O. de -Champeaux, est une jolie impression, d'un rendu à la fois élégant -et sincère, et les colorations justes sont aussi intéressantes -par leur fondu. La _Fin d'hiver_, de M. de Montholon, est tout à -fait remarquable, mais je lui préfère son _Matin à Mortefontaine_, -où l'impression est d'une largeur digne de Daubigny, avec des -ressouvenirs de Corot et beaucoup de sentiment. - -M. Émile Breton a mis beaucoup d'accent dans son _Soir d'automne_; -et son _Effet de lune_ joue le Van der Neer, pas assez cependant -pour qu'on s'y méprenne. M. Lebours est un paysagiste d'un fort -grand talent, qui a un accent personnel, mais son _Matin à -Dieppe_ est mal placé et ne donne pas une idée suffisante de sa -manière; c'est l'artiste que je signale, plus que le tableau qui -ne donne pas sa mesure, surtout étant aussi difficile à voir, -par sa place même. M. Pelouze est vrai et consciencieux dans sa -_Vallée des Ardoisières_.--_Prairies inondées près d'Amboise_, -de M. Grimelund, ont l'intérêt de représenter l'ancien domaine -de Lionardo da Vinci, et tout ce qui fait prononcer ce nom -auguste ne saurait laisser aucun artiste indifférent. L'_Orage -dans la Creuse_ est d'un grand effet. M. Hareux a rendu le ciel -d'encre, et le vent qui oblique les traits de pluie. Son autre -envoi, le _Lever de lune_, manque d'intensité, malgré le parti -pris des colorations brusques. Le _Lever de Lune_, de M. Japy, -est mieux réussi. La _Rafale_, de M. Yon, peut faire un digne -pendant au _Gros nuage_, de M. Véron. La pluie étend sur tout -le paysage le rideau mobile de ses larges hachures, rendues -presque horizontales par le vent furieux. Le ciel est trouble -comme une mer en courroux, et les crinières des deux chevaux qui -se tiennent immobiles et effarés sont secouées par _la Rafale_, -qui est vraiment une forte toile. Devant l'_Étang de Lozère_, de -M. Marinier, on a une impression de fraîcheur, et le ressaut de -lumière qui rejaillit des feuilles et va frapper l'eau est curieux -techniquement. Dans sa _Forêt de hêtres, à Romont_, M. Robert a -eu une heureuse réminiscence de Karl Bodmer. _La route à l'ombre -d'un village_, de M. Riban, est une impression des plus justes. -La _Fin d'automne_, de M. Sain, présente un effet de crépuscule où -les ombres portées sont très justes. - -_La Brèche_, de M. Dardoise, site pour le bain de Diane ou la mort -de Narcisse, mais ni l'un ni l'autre n'y sont, heureusement, car -le mot de Théophile Gautier a sa preuve. Les _Masures à Anvers_, -de M. Beauverie, sont plutôt éléments à modèles de dessins -qu'à tableaux, quoique l'artiste en ait fait une impression -saisissante. Intéressante étude d'arbres, les pommiers de la -_Ferme Loysel_. M. Baudot nous conduit dans une _Combe du Jura_, -pleine de fraîcheur et de gazon épais; mais mieux est de suivre -le _Ruisseau_, de M. A. Dumont, qui serpente dans une vallée à -souhait pour Obermann et tous les nostalgistes qui cherchent «la -paix du cœur». - -_La Rosée_, de M. Lansyer, a dans les tons une irréalité apparente -qui est un charme, et un choix dans le site qui est un mérite. M. -Dameron nous montre les _Environs de Nice en janvier_, pour nous -prouver que le printemps éternel est une réalité du département -des Alpes-Maritimes. Il semble, quand on regarde cette _Lisière -de la forêt d'Eu_, qu'on va voir déboucher tout à coup Maître le -Hardouey ou la Clotte, tellement l'accent normand est rendu et -rappelle les épiques héros normands de M. d'Aurevilly. La _Vallée -de Ploukermeur_ a un aspect bizarre et désolé qui doit devenir -sinistre au crépuscule. Quant aux _Noyers de la Cordelle_, de M. -Guillon, ils doivent, par les nuits claires, avoir des gestes de -fantômes à vous faire fuir jusque _Dans le bois_, de M. Bonnefoy, -qui lui-même a l'air de recéler plus d'un trèfle à cinq feuilles. -Le _Barrage de l'Étang-du-Merle_, de M. Tancrède Abraham, est un -excellent Hanoteau; et la _Chaumière normande_, de M. Lemaire, -fait penser à Flers. - -La _Mare de Géville_, de M. Paul Collin, un paysage en hauteur -d'effet décoratif, où les arbres sont dessinés à la Bellel. -La _Campine_ limbourgeoise, de M. Coosemans, a une saveur -particulière. M. de Wylie a mis beaucoup d'expression dans son -crépuscule, et on voudrait passer les _derniers jours d'été à -Confolens_, dans l'adorable site de M. Vuillier. _Les dunes de -Montalivet_, de M. Auguin, présentent des tons de terrain d'une -étonnante justesse. On est en automne, les _Dernières feuilles_ -tombent au moindre souffle d'air, et la gardeuse pousse devant -elle son troupeau de moutons, dans la mélancolie de la vesprée -que M. A. Beauvais a su rendre. M. Garaud a deux paysages d'une -touche savoureuse, large, l'_Été_ et la _Source_. C'est là -du _Hanotisme_, et du meilleur. La _Route de Bourgogne_, de -M. Georget, a des fuyants d'une perspective que louerait M. -Chevilliard. M. Bougourd a peint une symphonie du vert, sa -rivière sous bois est d'une recherche de coloris et d'une gamme -fort intéressante; du glauque à l'émeraude, toute la gamme verte -est parcourue. La _Solitude_, de M. Edward Stott, exprime bien -l'esseulement, une vue expressive juste, rendue avec un pinceau -accentué et personnel. - -Le paysage aux _Baigneuses_, de M. Michel, un ressouvenir de -Daubigny. Le _Vieux chemin_, de M. Bernier, est remarquable; le -fouillé et l'éclairage sont rendus avec une virtuosité et une -conscience qui font de ce cadre un des meilleurs de l'exposition, -avec celui de M. Busson, _Avant la pluie_, où les premiers -mouvements d'un orage dans le ciel sont exprimés avec une vérité -extrême. L'_Étang du vieux château_, de M. de Petitville, est -plein de rêverie. Le _Cimetière provençal_, de M. Montenard, -est un audacieux plein air, et une impression que n'a pas dans -l'esprit l'amazone à qui M. Déné fait faire sa _Promenade du -matin_. _Les Chênes_, de Brielman, n'ont pas l'allure druidique -de ceux où la faucille d'or de Velléda coupait le gui sacré de -l'an neuf. Le _Matin au puits noir_, de M. Cadix a l'aspect -d'une nature vierge, presque invraisemblable en ce temps où les -usines remplacent les forêts. Désolé est l'aspect de la _Lande de -Gueledron_, par M. Télinge. - -M. Baudouin a bien rendu les _Mûriers du Port Juvénal près -Montpellier_, où les scieurs de long ont établi leur industrie. M. -Charles Dubois emboîte le pas derrière M. Français. Le _Bois de -Meudon_, de M. Ernest Michel, exprime la tristesse de la terre aux -premières gelées de novembre, et sa _Forêt dans les Vosges_ frappe -de recueillement par l'ombre impénétrable de sa voûte; le dessin -net des rochers et le caractère des arbres qui n'est pas obtenu -par des chatironnages de touche, comme chez M. Harpignies. Les -_Premiers sillons_, de M. Zuber, seraient remarquables, si l'on -oubliait l'inoubliable Millet, qui profilera éternellement sur -le paysage la majesté biblique de sa grande ombre crépusculaire. -M. Armand Delille est mort, il y a peu de mois et, devant ses -deux envois, on peut dire: c'est dommage! Le _Cirque du Garbet -dans l'Ariège_, par M. Hugard, est d'un pittoresque accusé. M. -Guillemet fait nature, exactement; c'est le louer que dire cela, -aux yeux de la plupart; pour moi, c'est blâmer. M. Ségé a de la -largeur; et tous ont quelque chose, mais aucun ce qui fait le -chef-d'œuvre. Or, chaque œuvre d'art est un trait qui vise à ce -but. Jamais on n'a tant lancé de traits qu'aujourd'hui, et jamais -on n'a si mal visé et dévié pareillement. - -Il y a des paysages, au Salon des arts décoratifs, et ils -devraient y être tous, car la peinture sans âme n'est que du -décor. M. Cazin a prouvé, l'an dernier, qu'il était le maître en -paysage décoratif, après M. de Chavannes, bien entendu. Les deux -panneaux de M. Bonnefoy sont sans originalité de procédé et sans -air dans les fourrés; le _Ruisseau_ et la _Rivière_, de M. Karl -Robert, sont d'excellentes études en hauteur, au propre comme au -figuré. - -Parmi les vues de ville, il faut citer l'excellente _Vue de -Saint-Pons_ (_Hérault_), de M. Baudoin; _Paris et Meudon_, où M. -Marlot a prouvé une perspective rare; la _Porte d'un arsenal en -Turquie_, de G. Gudin, très habile,--et de MM. Wyld et Rosier, -des _Vues de Venise_, inacceptables pour qui a vu Venise et les -Canaletti. - -Il est coutume d'accrocher entre alinéas des descriptions de -tableaux à la file; Théophile Gautier, ce nabab du style, ce -magnat descriptif, a gaspillé à ce jeu beaucoup de merveilleux -traits de plume. Pauvre, je suis économe, et ne copierai ici -aucun tableau, n'étant pas de force à créer le chef-d'œuvre qui -aurait dû être, et qui n'est pas. Et aussi, la raison qui prime -les autres, c'est l'équité: ils s'équivalent ces déplorables -paysages. A peine si ceux que j'ai cités sont au-dessus de ceux -que je ne cite pas, et le rôle de salonnier rentrerait facilement -dans «l'appel de chambrée» appliqué aux vingt-neuf salles. Et -quelle ingéniosité ne faudrait-il pas pour être lisible, en ce -dénombrement de catalogue! Que ceux qui ne sont que des critiques -d'art s'y consacrent! ne touchant à la branche de houx qu'un mois -l'an, œuvrant le reste, je n'ai cure que des individualités et -d'une synthèse. Elle est nette. - -Il ne reste rien de l'école de 1830; il n'y a pas de maîtres, -ni de théories que d'insanes. En revanche (si c'en est une) il -n'y a pas une croûte; ils sont tous estimables, honnêtes et -bourgeois, enfin ceux qui dépassent le niveau ne le dépassent pas -démesurément. L'école de paysage «va son petit bonhomme de chemin» -dans une routine et un mot à mot de la nature, inqualifiable. -Je tremble pour les musées de l'avenir! Combien de Trocadéros -faudra-t-il pour accrocher les sept mille paysages qu'on brosse, -bon an, mal an, à Paris. Il est vrai que les artistes ne se -préoccupant pas de la qualité des couleurs et des toiles, ne -préparent pas une longue existence à leurs œuvres; mais ce qui -tuera fatalement leurs tableaux, bien avant qu'ils périssent en -pourrissant, c'est la _Photographie polychrome_. Du jour où l'on -pourra photographier les couleurs d'un site comme on photographie -les lignes et le modelé (et ce jour est certain autant que -_prochain_), la plupart des tableaux que j'ai cités ici n'auront -plus qu'une valeur de cadre. Ah! vous copiez la nature! eh bien, -l'industrie copiera et bien plus servilement que vous, démontrant -que vous n'êtes que des peintres, non des artistes. Les portraits -actuels ne sont que des photographies polychromes, parce que l'âme -n'y est pas pourtraite; les paysages ne sont que des portraits -de sites, de sorte que la vie de la terre n'y est pas exprimée, -et portraits et paysages contemporains seront balayés par le -dédain de la postérité, parce qu'ils sont _Matérialistes_, que le -matérialisme c'est l'abrutissement métaphysique, et que sans âme, -il n'y a plus d'art, plus d'homme, plus rien, mais quelque chose -de monstrueux et de sans nom, qu'anéantira le feu du ciel. - - -XIV - -MARINES ET MARINS - -La mer absorbe l'homme, quand il n'est qu'un marin; mais l'homme -absorbe la mer, quand il est Christophe Colomb ou César. La -pensée, cette force intelligente, écrase la mer, cette force -aveugle. Que sont les vagues qui déferlent sur tous les bords de -l'Océan, auprès du déferlement des idées qui a lieu dans la tête -d'un Byron? Il est d'un sauvage ou d'un panthéiste de se sentir -annihilé devant la mer, cette faible image des grandes âmes -humaines; mais nul ne peut se soustraire à son impression, qui est -la plus grande que la nature puisse donner. - -Comme le paysage, la marine est née en Hollande, au dix-septième -siècle. La _Mer_, de Claude, rentre dans l'étoffage, et rien n'est -comparable maintenant aux calmes de Van de Velde, aux tempêtes -de Backhuysen, aux lointains de Dubbels, aux canaux de Van Goyen -et de Cuyp, aux naufrages de Peters. Ce sont les maîtres et les -seuls. Joseph Vernet, Gudin et Durand Brager sont trois peintres -officiels, et ce qui est officiel est toujours dérisoire. Depuis -Backhuysen, la meilleure marine, c'est la _Vague_, de Courbet, -qui est au Luxembourg et qu'on a qualifiée de synthèse de la -vague, en un éloge qui, pour être grand, n'en est pas moins -mérité. Une autre marine, qui appartient à l'histoire de l'art, -et pour l'heure à l'actualité, c'est le _Combat du Kearsage et -de l'Alabama_, que M. Manet exposa au Salon de 1872, et dont M. -d'Aurevilly a fait une étude, dans son unique et merveilleux Salon -de cette année-là où le sceptre descriptif est pris aux mains de -Gautier, par une main plus nerveuse et surtout plus savante que -celle de l'éginète souriant, qui n'a pas voulu s'émouvoir, alors -que l'émotion est tout, après l'idée, en art, comme en critique. - -Il n'y en a point dans le _Soir_, de M. Masure, mais l'accent -technique suffit à rendre agréable cette mer, au repos, toute -bargautée des ressauts de lumière du crépuscule prochain. - -Ce parti pris de nacrer et de donner à la mer l'éblouissant et -prismatique éclat de ses coquilles est une trouvaille et de plus -d'originalité que la _Mer houleuse_, qui n'est qu'une bonne étude. -L'_Écueil_, de M. Lansyer, est remarquable par le mouvement des -vagues qui se creusent et se couronnent d'écume avant de crever -sur la plage. M. L. de Bellée fait penser à Van de Velde, par sa -mare qui stagne au pied des falaises, en face d'une mer endormie. -L'effet de mer troublée est puissant dans _Un jour de pluie au -Mourillon_, de M. Appian; le même éloge de sincérité s'applique -à la _Marée basse_, de M. Lapostolet. Le _Soir à Scheveningue_ -et le _Retour des barques_, de M. Mesdag, sont deux impressions -fortement, mais grossement peintes. J'attribue nettement au -besoin de production hâtive et au dessein de paraître large, la -renonciation aux tons fins dans les ciels, qui sont pour les -trois quarts dans la saveur de Van de Velde. On ne peint plus -aujourd'hui, on brosse. Il n'y a que les Exaspérés, les Delacroix, -qui aient droit à la brosse; les prosateurs de la peinture doivent -s'en tenir au pinceau et le manier comme un pinceau. Heurter les -touches n'élargit pas, et M. Sebillot, qui a fait _Un coucher de -soleil sur la mer_, sujet préféré de Cuyp, peut être sûr qu'il y a -plus de coups de pinceau dans son tableau que dans les _Bords de -Meuse_ du Musée de Montpellier. Les écrivains actuels ont perdu -ou dénaturé «l'acception» des mots et les peintres, _l'acception -de la touche_. Elle est posée par à peu près et selon l'effet le -plus voyant, non le plus juste. Le procédé actuel gesticule et se -donne des airs; il n'est pas de rapinet qui n'accroche un certain -semblant de maëstria et c'est là le fin du fin de leur esthétique. -Il y a dans la _Marée basse à Saint-Waast_, de M. Flameng, un -papillotis de «belles taches» intéressantes; car elle est très -amusante pour l'œil la belle tache; mais il faut réagir contre le -charme physique de la couleur quand on juge de la peinture, comme -il faut réagir contre l'art du cabotin quand on écoute un orateur. - -L'_Entrée_ et la _Sortie_, de M. Boudin, sont impressions -justes et qui impressionnent; mais, comme rendu, c'est un peu -fantomatique et sans précision. - -C'est avec Bonaventure Peters que les marines de cette année ont -le plus de rapport; c'est le même coloris lourd, diffus, et les -gris et les noirs, sans vibrance de demi-teintes. Qui nous rendra -les gris hollandais, ces soi-disant non couleurs si lumineuses, si -rêveuses, si pleines d'émotions dans leur apparente vacuité. S'il -se trouvait un amateur qui eût un Dubbels, je lui conseillerais -de le mettre sous son bras, comme un in-4º, et de venir au Salon -exposer les marines à cette pierre de touche. La profondeur d'un -Dubbels est infinie; le nombre de lieues marines que renferme -ce tableau, qu'on mettrait dans une poche un peu grande, est -impossible à mesurer; or, l'impression de la mer, qu'elle seule -donne dans la nature, c'est _l'infini dans le mouvement_. Eh bien! -aucune des marines ici présentes ne produit cette impression si -puissante chez Dubbels, que je cite de préférence parce qu'il est -moins connu et moins consacré. - -Tout critique qui met les tableaux du passé sous le nez des -peintres contemporains, leur fait faire une grimace et des -vitupérations violentes. Cependant, pour cette catégorie d'œuvres, -l'infériorité de notre école est incontestable, et le moyen qu'il -en soit autrement? Chaque jour Backhuisen, quelque gros que fût -le temps, s'embarquait dans une légère chaloupe, et insensible -à la terreur des matelots, étudiait les lames avec intrépidité, -sans songer qu'il risquait à chaque minute d'être submergé. A -peine était-il à terre, qu'il courait à son atelier, et peignait -tout de suite sous la vibrance de l'impression. Il avait ainsi -épousé la mer et lui était d'une fidélité quotidienne; doge de -la marine, personne ne lui ravira la corne de son genre, pourvu -qu'il la partage pour les calmes avec Van de Velde. Comparez cette -passion de la mer, cette vie consacrée à la marine, à celle de -nos marinistes actuels, et vous serez bien naïfs si vous vous -étonnez que le résultat soit en proportion avec les efforts, avec -«la foi!» M. de Chavannes, l'an dernier, écrivit sur la marge de -la gravure d'un de ses tableaux, la plus belle, la plus grande, -la plus absolue, même la seule absolue formule de l'esthétique: -«LA FOI, EN TOUT» et la charité aussi. C'est pourquoi je vais -remorquer jusqu'à une mention quelques toiles: le _Transport la -Corrèze_, de M. Montenard, ne signifie rien; au contraire de la -_Campine à Anvers_, de M. Grandsire, qui a beaucoup d'accent. -Elle monte à vue d'œil, la _Marée_ de Mme Lavillette, mais -l'horizon manque d'infinité. Les _Bords du bassin d'Arcachon_, par -Mlle Clémence Molliet, sont d'une touche vigoureuse et d'une -impression vraie. M. Vernier récolte toujours du varech et assez -bien au point de vue des colorations. Bonne houle dans les bateaux -doublant l'_Épi de Berck_, de M. Lepic. Le _Port d'Ostende_, de -M. Clays, n'est pas un Cuyp; non plus que celui de _Larochelle_, -par M. Lapostolet. _Après l'orage_, de M. Georges Diéterle, -donne bien l'impression d'une mer remuée et trouble comme un -fleuve. _A Saint-Aubin_, de Grobet, est juste assez remarquable -pour faire penser à Van de Velde, l'harmonieux poète des mers -endormies, sous des ciels fins, où des nuages légers passent -avec des lenteurs mélancoliques. Le charme de Van de Velde est -indescriptible; sa mer a des sommeils de lacs, et le souffle frais -qui frise les remous, vous le sentez au visage. Quelque aménité -qu'ait le critique, le souvenir de Velde et de Backhuysen submerge -les marines du Salon, aussi bien la marine, née hollandaise, est -restée hollandaise, incomparablement. - -Mais le marin! le marin, lui, est né français; dès le _Radeau -de la Méduse_, de «quille» qu'il avait été jusqu'à ce jour, il -devient le personnage, le héros. Joseph Vernet, lui-même, de -tous les peintres de marine est celui qui dessine et mouvemente -le mieux ses bonshommes qui sont de vraies figures «et qu'on -prendrait, dit Charles Blanc, pour des miniatures de Carrache.» - -Le mouvement esthétique qui introduisait le marin dans l'art donna -lieu à toute une littérature assez médiocre, dont les romans -maritimes de Sue sont le type, et doit être considéré comme un -apport de cette merveilleuse Renaissance romantique, à laquelle le -dix-neuvième siècle doit, non seulement tout ce qu'il est, mais -surtout, tout ce qu'il sera devant la postérité. - -Le péril individuel émeut plus généralement qu'un danger -collectif; un homme à la mer, luttant contre les vagues, apitoye -davantage qu'un vaisseau qui va sombrer, et c'est la raison de -l'effet dramatique, relativement aisé à obtenir en ce genre. La -mer étant elle-même une grande emphatique, autorise le geste -théâtral; mais elle le paralyse aussi par sa majesté, et il n'y a -pas un seul marin au Salon qui ne soit naturel et simple de tout; -nous sommes donc en progrès sur Durand Brager et sur Gudin. La -preuve, M. Tattegrain nous la donne. Ses _Deuillants_ sont une -œuvre émue et la meilleure de ce genre, à beaucoup près; elle ne -déparera point le musée où elle ira, quel qu'il soit, assurance -qu'il serait impossible de donner à la plupart des envois. Le -mari est mort, et la barque, qui est en vue, le rapporte; alors, -la pauvre épouse, forte dans sa douleur, est allé prendre la -croix envoilée de crêpe et, suivie de ses deux filles, orphelines -maintenant, elle s'est dirigée, pleine de douleur, vers cette mer -qui lui a pris «son homme». C'est à la marée haute, il y a houle, -le vent souffle, la pluie siffle, ils avancent dans l'eau jusqu'à -la ceinture, les _Deuillants_, et le sel de leurs larmes se mêle -au sel de la mer. Là-bas, on aperçoit quatre camarades, dans -l'eau jusqu'aux épaules, qui viennent, portant le mort; tenant -haute la croix, les _Deuillants_ vont au-devant. La veuve vue -presque de dos, l'affliction d'allure des enfants sont trouvées -d'expression. Vraiment, c'est de l'art, cela! C'est littéralement -beau d'émotion. - -L'_Attente_, de M. Haquette, très loin de l'intensité de M. -Tattegrain, mais l'anxiété de cette femme de pêcheur qui, assise -sur sa hotte et accoudée au cabestan, interroge d'un regard -troublé de crainte la mer qui est grosse, tandis que sa fillette, -par terre, s'amuse, est une œuvre d'art. D'autant plus qu'il y a -plein air et que le modelé est obtenu sans trucs. - -Le _Pilote_, de M. Renouf, toilasse d'un gros procédé, me semble -d'une dimension inutile; la _Vague_ de Courbet est plus terrible -que toute cette eau, et ce pan de mer, grandeur naturelle, ne -donne pas beaucoup plus l'impression de l'immensité qu'un Dubbels -de poche. Il y a une certaine angoisse dans le soulèvement de la -barque, mais cela n'est pas excellent; et l'étonnement du format -entre pour beaucoup dans l'attention qu'on y accorde. - -Le _Moment d'angoisse_, de M. Price, est bon; le marin qui -s'apprête à jeter la corde, bien piété. Le _Vœu_, de M. Morlon, -une marine à la Tassaërt et peinte dans le rembranesque -froid, dont M. Israëls a le secret qu'il faut lui laisser. M. -Lenoir agenouille au bord de la falaise une femme qui, dans -l'éclaboussement de l'écume, prie pour le salut de son mari: c'est -bien. - -M. Hadengue se moque de la critique, je pense? Il n'a pas le -talent qui en donne le droit. Voici une _Pêche miraculeuse_, et -je ne l'ai pas placée dans la peinture catholique. Et qui l'y -placerait, cette toile absurde où des vieillards et des jeunes -gens dérisoires tirent des filets pleins de poissons, tandis -que, au centième plan, un Christ est figuré à la proportion de -mouette. Si c'est d'après M. Renan que M. Hadengue fait ses pêches -miraculeuses, je ne m'étonne plus; d'autant que M. Morot est là -avec son Christ sans nom, pour montrer ce que le roman de la -_Vie de Jésus_ vaut aux peintres assez nuls de lecture pour s'en -inspirer. Il y a de l'accent dans la _Barque de pêche à Honant à -marée haute_, de M. Barthélemy. Un _Sauvetage à l'entrée du port -de Concarneau_, de M. Deyrolle, est d'une impression juste dans le -mouvement et le brisement des lames. - -La _Mise à l'eau_ d'une barque, par M. Butin, est l'étude la plus -juste qu'on puisse faire d'un tel sujet, et les mouvements des -marins qui, les uns forcent sur les rames, les autres poussent -l'arrière, sont d'un bon ensemble, presque rythmique et qui -satisferait les modèles eux-mêmes. Quant aux _Pêcheurs_ et -_Pêcheuses_, il y en a trop pour en mentionner aucun, d'autant -qu'ils sont tous d'un art estimable. Pour se reposer de tous -ces «ahan» salins, voici que M. Artz assied _Sur les dunes_ des -enfants de pêcheurs, dont l'un fait un bateau de son sabot. Tout -à fait originale la _Ronde d'enfants_ de M. William Stott. Elles -se tiennent par la main, lourdement, avec lenteur, sur le sable -détrempé et semé de flaques, tandis que le crépuscule étend ses -ombres poétiques sur les tons clairs et passés de leurs petites -robes. Cela est personnel, et M. William Stott est un artiste; un -titre que je ne concéderais pas à beaucoup. - -Pour secouer tout à fait la mélancolie océane, voici _la Plage_, -de Mme Demont Breton, où une femme de pêcheur se repose, -entourée de ses charmants marmots. Celui qui debout, tout nu, -s'étire, est vraiment digne de figurer parmi les petits anges que -Botticelli groupe aux pieds de la _Vierge immaculée_. - - -XV - -LE GENRE BOURGEOIS - -Le genre? Lequel? Le genre bourgeois? Oui, avant l'avènement de -la bourgeoisie, cette détestable rubrique n'eût rien désigné. Je -mets au défi un conservateur de musée quelconque de m'exhiber un -tableau de genre de n'importe quelle école qui ne soit postérieur -à la Révolution. Si les peintres de genre se figurent descendre de -Metzu, Mieris, Terburg, Pieter de Hoogh, Slingelandt, Nestcher, -Dow, ils se font une illusion que je ne leur laisserai pas. Ces -maîtres ont peint des _Intérieurs_, des _Conversations_, ils font -la _Contemporanéité_ de leur temps, tous! Le mot _genre_ n'est -applicable qu'à un tableau de chevalet qui représente une scène -Renaissance ou Directoire; à parler net, le genre, ce n'est pas -de l'archéologie, c'est du bric-à-brac, et M. Meissonnier, quel -que soit son mérite, est un peintre bourgeois, parce que c'est un -peintre sans envergure, et que la foule comprend tout de suite. -Baudelaire ne l'aimait pas; il a même été cruel pour ce petit -maître, à qui je veux ôter une illusion (puisque je suis à le -faire), c'est que Delacroix eut son bon sens quand il dit que le -peintre de la _Rixe_ était le plus incontestable de ce temps. -Meissonnier est à peine digne d'être le varlet de _Sa Majesté_ -Delacroix; et qu'est-ce que sont tous les _Liseurs_ auprès d'une -fresque de M. de Chavannes? J'ai tenu à dire ce que je pense de -M. Meissonnier, après Baudelaire, et on peut augurer du mépris -que j'ai pour tous les sous-Meissonniers. L'esthétique commande -de pourchasser la bourgeoisie, de la montrer au doigt, partout où -elle se cache dans l'art, et je ne suis pas près de manquer au -commandement. Jamais un tableau de genre n'entrera dans un Salon -carré, dans une Tribune, dans un Belvédère, parce qu'un tableau de -genre est une image plus ou moins coloriée, une redite sotte et -lilliputienne. C'est à Delaroche et à Meissonnier que nous devons -cette mesquinerie et cet encanaillement, cette vulgarisation de -l'art, et l'art vulgarisé, ce n'est plus de l'art, c'est du genre, -et le genre je le ressasse avec force, c'est la bourgeoisie du -pinceau, et cela se vend comme du Jules Verne; et Goupil en fait -des lithographies et des photographies qui s'enlèvent par monceaux! - -M. Benjamin Constant qui, en 1881, avait exposé une _Hérodiade_ -adorable de charme et de procédé, d'un rose intense à ravir un -poète hindou, et dont l'_Artiste_ a publié la gravure, nous -ennuie cette année d'un magot marocain qui ne fournirait pas les -éléments d'un nain de cour à Velasquez. M. Worms n'est jamais -allé en Espagne, ses _Politiciens_ sont faux de tout; cela n'est -bon qu'à chromolithographier. La belle lithographie pour Goupil, -que cette dame qu'un cavalier Louis XIII saisit à la taille d'une -main, tandis qu'il ferme la porte de l'autre. Cela est leste et -n'effarouche pas, à cause du costume; supposez le monsieur en -habit et la dame contemporaine, le jury n'eût pas reçu et la -bourgeoisie eût rougi! A graver, les _Aveux discrets_, de M. Viry, -pour les salons de Nîmes ou de Tarascon. M. Tony Robert-Fleury -nous représente les Mancini et les Martinozzi donnant un concert -à leur oncle le cardinal. Quand Milton dictait le _Paradis perdu_ -à ses filles, il n'avait pas le geste théâtral que lui donne M. -May. La _Visite aux ancêtres_, de M. Weiss, ne doit pas leur faire -grand plaisir; leur descendant est assez piètre. L'_Insolation_, -de M. Barrias, représentant un soldat évanoui et qu'une femme fait -boire, n'est pas un mauvais tableautin. - -M. Beroud a eu, je crois, une seconde médaille pour son grand -trompe-l'œil _Au Louvre_; évidemment, c'est un grand morceau de -procédé, mais c'est peint pour la bourgeoisie. M. Castiglione a -fait du _Portrait de Mme la comtesse de Bark_ un tableau de -genre, mais joli. La _Rixe_, de M. Mendez, en occasionnera chez -Goupil; ce lansquenet qui remet son épée au fourreau après avoir -pourfendu un jeune seigneur musqué fera les délices des lecteurs -d'Alexandre Dumas, ce bourgeois qui aura demain une statue, alors -que Balzac n'en a pas, et que l'idée de celle de B. d'Aurevilly -étonnerait! M. Grison, le _Choix d'une escorte_, photographie -polychrome d'une scène du _Bossu_ à la Porte Saint-Martin. Les -_Faucons_, de M. Guès, sont intéressants, ce seigneur à plat -ventre sur un divan est assez bien peint. - -M. Dannat a fait, grandeur naturelle, son _Contrebandier basque_ -qui les jambes écartées, la cruche en l'air, boit «à la régalade» -comme disent les Provençaux. Il y a médaille, tant la bourgeoisie -est fidèle à ses peintres. Un Espagnol, en brillant costume -de torero, offre une fleur à une manola, avec des colorations -fines qui font quelque honneur à M. Zacharie Astruc, une des -personnalités les plus curieuses de l'art contemporain, -traducteur du Romoncero, importateur du fameux Saint François -en bois d'Alonzo Cano, et qui ne donnera pas sa mesure faute -d'application. - -Je ne comprends pas, dans la _Visite chez l'armurier_, de M. -Sainsbury, la présence de la petite infante qui est assise par -terre et fane le satin de sa robe. La _Rêverie_, de M. Bonnefoy, -est une idée, mais le tableautin est trop à la plinthe; on ne -voit que deux amants au clair de lune. C'est peut-être bien, il -faudrait le voir, et l'administration a oublié de le permettre. -La _Première rencontre_, de M. Wagrez, sort de l'ordinaire. Cette -scène florentine aussi distinguée que du Cabanel a quelque charme. -Une jeune fille noble descend l'escalier d'un palais et laisse -tomber à dessein une rose en se retournant à demi. Le jeune homme, -arrêté, est campé avec une jolie crânerie. - -Le _Chemin difficile_, de M. Dupin, une peinture très distinguée -aussi, représentant un seigneur et une dame Louis XIII, qui -se donnent le bras et passent une sorte de gué, précédés d'un -lévrier. Les _Seigneurs courant la bague_, de M. Adrien Moreau, -n'attraperont pas M. Meissonnier, qui n'est pas cependant hors -de portée. Pour avoir une idée du coloris de M. Gide dans ses -_Visiteurs de Fontainebleau_, voir M. Pomey. M. Bertrand nous -montre un peintre faisant le portrait de Charlotte Corday, dans sa -prison. A ce propos, je signale la description d'un pastel inédit -de l'héroïne, et l'opinion très nouvelle qui en résulte dans les -_Memoranda_ de M. d'Aurevilly, où il se montre plus clairement -que partout ailleurs le frère de lord Byron. Le _Concours de -violon_ de M. Jimenez est finement peint. L'_Émigré_, de M. Outin, -intéressant d'expression, et moins vignette que les sempiternels -_Invalides_ de M. Dawant. M. Garnier illustre Florian, il fait -sortir la _Vérité_, qui n'est pas belle, d'un puits qui est bien, -et des gens du moyen âge se sauvent; cela équivaut à un quatrain -de Pibrac. Le _Guignol en 1793_, et la _Fin d'une conspiration -sous Louis XVIII_, de M. Caïn, ce dernier est le meilleur tableau -de genre de l'année. M. Kaemmerer a un modelé d'une précision -et un émail si solide, et une touche si spirituelle dans son -_Charlatan_, qu'il convient de lui faire grâce de son genre par -égard pour son procédé. - -Voilà pâture à bourgeois: _Chacun son tour_, un zouave s'évente -dans le fauteuil de son colonel, et c'est d'un H. C., de M. Armand -Dumaresq qui a une grande image d'Épinal au salon carré.--Mieux -encore, des _Dindons, en troupeau devant une tournure de femme_; -il ne faut pas nommer ceux qui oublient à ce point la dignité de -l'art. L'_Aumône_, costume Louis XIII, pour la maison Goupil.--Le -_Cadet Roussel_, de M. de Pibrac, a une tête spirituelle. _Propos -galant_, de M. Debras: un mousquetaire en conte à la servante.--Le -_Nouveau Maître_, de M. Girardet, un jardinier qui salue le poupon -que porte une bonne; dédié aux lecteurs de Mme Gréville; -couleurs non vénéneuses! M. Armand Leleu met en présence une femme -et un chat; la matière d'un chef-d'œuvre de pensée, et il ne -produit que _Convoitise_, qui n'est pas la nôtre. - -Le _Retour au pays_, de M. Léonard, rappelle les Karl Girardet, du -_Magasin pittoresque_. _Claudite jam rivos!_ J'ai voulu énumérer -avec conscience, précisément parce que je condamne ces singeries -de tableaux, qui ne sont que des vignettes de livres pas écrits. - -Si l'Esthétique n'avait qu'à parler des œuvres marquantes, -le destin du Salonnier serait simplifié et embelli, mais il -faut suivre l'art dans ses erreurs, pour les montrer, et le -public, dans sa bêtise, pour l'en convaincre. Que l'épithète de -_bourgeois_ reste au genre, et ce sera beaucoup contre lui, car la -bourgeoisie rougit d'elle-même; et il y a de quoi rougir jusqu'au -cramoisi et jusqu'à l'écarlate, sans que cela puisse être jamais -assez! - - -XVI - -L'ORIENTALISME - -En 1830, la peinture avait ses orientalistes, Marilhat, Decamps, -Fromentin, Dehodencq, et Delacroix même. Aujourd'hui on ne fait -que du dérisoire dans cette donnée. Ce n'est vraiment pas la peine -de peindre le pays du soleil pour donner les gris non lumineux, -les gris parisiens que M. Walker a trouvés dans ses _Rajahs -chassant au faucon_. Ayez la devination de M. Méry, ou ne peignez -qu'après avoir vu. _Le Caire, côte nord_, de M. Frère, est d'une -fausseté de tons à ravir les philistins. - -Seul, M. Baratti a fait une œuvre intéressante de sa _Spoliation -d'un Juif_, et si j'ai risqué cette catégorie qui est vide, -c'est pour conseiller à MM. les artistes, gens sans lecture, -sans imagination et sans idées, de demander à l'Orient, non pas -seulement des couleurs, mais des sujets. J'estime qu'on a assez -ressassé la mythologie grecque et qu'il serait temps, nous autres -Aryas, que nous quittions l'_Odyssée_ pour le _Ramayana_, et -Euripide pour Kalidaca. Rama et Sita nous reposeraient d'Hector -et d'Andromaque. Fidoursi me paraît plus propre qu'Hérodote à -inspirer des tableaux; et Saadi et Hafiz sont d'autres poètes -qu'Horace et Lucain. - -L'Orient des peintres, c'est la Chine et l'Algérie; Inde et Iran, -ils n'en ont cure, et si vous leur nommiez Vyasa, qui est plus -grand qu'Homère, ils demanderaient qui est ce personnage. Il ne -faut pas espérer qu'ils se souviennent jamais de leurs frères -Aryas, et cependant, ce n'est que le Gange qui peut fertiliser -l'art; le Permesse est à fond et l'Hippocrène à sec. Mais plus que -le Gange, le Jourdain aux intarissables eaux demeure la source -de tout idéal, et ceux de MM. les artistes qui se souviennent un -peu du catéchisme et de l'histoire sainte pourraient faire œuvres -originales et de style en lisant un seul livre, l'_Histoire -d'Israël_ de E. Ledrain, où le pittoresque sémitique est peint -magistralement. Le chapitre de la prise de Jérusalem par Titus, -pour citer un exemple, offre une série de cinquante tableaux -splendides tout pensés, tout composés et qu'il n'y a plus qu'à -transporter sur toile. - - -XVII - -LES ANIMAUX - -Voici les bouviers, les porchers, les bergers, les maquignons, -les bouchers, les valets de chiens. Voici l'étable, le chenil, la -bauge, l'auge, le ratelier! _et incessu patent dei_, une saine -odeur de fumier! Il n'y a pas de pâturage au monde aussi fréquenté -que les murs du Salon; toute l'arche de Noé y est appendue en -détail et les marchands de bestiaux peuvent venir se former l'œil -avant le marché. Car, et c'est là le déplorable, on ne peint que -les animaux domestiques qui ont un brutisme d'homme; M. Meyerheim -nous donne bien un portrait de lion plus intéressant que les -portraits d'avocats; mais les fauves paraissent sans doute trop -_excentriques_ pour être représentés, et ce sont les bœufs qui ont -tous les honneurs. - -M. de Vuillefroy est le chef des bouviers; la _Sortie de -l'herbage_ et _Dans les prés_ sont d'excellents Troyons. Ici, -les bêtes étoffent un paysage. Mais la _Vache_, de M. Roll, -cette vache, grande comme une profession de foi, est menaçante. -Est-ce que les animaliers vont prendre exemple sur M. Renouf, -et les bêtes, le pas de proportions sur les hommes? Une vache -de ce format devrait être un morceau de procédé merveilleux, et -M. Roll n'est qu'habile. M. Julien Dupré a fait une toile d'une -grande réalité dans son _Berger_ gardant ses moutons. M. Legrand -a trouvé je ne sais où un singe échappé d'un tableau de Decamps, -et il a jeté cet ignoble animal au milieu d'accessoires. Le moyen -âge regardait le singe comme une incarnation du diable et, de -fait, n'est-ce pas cette ignominieuse bête qui sert aux malins de -l'Institut pour nier l'âme. M. Gelibert, rival de M. Tavernier, -représente non sans talent la _Prise d'un renard_, pour illustrer -les récits de chasse du marquis de Foudras. M. Thompson est un -excellent peintre de moutons. - -Je ferai remarquer à MM. les animaliers, qu'il est de toute -exception et rareté que Potter, Van de Velde, Berghem ou les -Roos fassent de leurs animaux autre chose que de l'_accessoire_, -l'étoffage de leurs paysages, et qu'ils ne sont guère plus -agréables avec leurs troupeaux, que les Bassan avec leur -sempiternelle _Entrée dans l'arche_ et _Sortie de l'arche_. -C'est ici que Chenavard aurait raison de trouver un symptôme de -décadence; la Bête n'a pas droit aux dimensions humaines. Chose -singulière, le cheval, cet aristocrate parmi les animaux, et -qui fait partie de l'homme héroïque pour ainsi dire, n'est pas -représenté au Salon, peut-être à cause même de son aristocratie. -L'âne de la fuite en Égypte, de l'entrée à Jérusalem, le cheval -qui renverse Saint-Paul, les bœufs de Bethléem et le cheval de -Mazeppa nous suffiraient si on le trouvait bon. Mais c'est là -une idée hiérarchique et on la trouvera mauvaise, et les bêtes -grandiront à vue d'œil, et la _Vache_ de M. Roll nous donnera, au -prochain Salon, des veaux plus gros qu'elle, et ce sera du talent -de gâché. Quel conservateur du Louvre oserait mettre la grande -_Vache_ de Potter au Salon carré? - -Si, par pauvreté de cervelle, inanité d'imagination, des artistes -qui n'ont que de la main veulent absolument peindre des bêtes, eh -bien! soit; qu'ils transportent sur la toile toute la bestiaire -du moyen âge, les guivres, les tarasques, les dragons, les -licornes; qu'ils fassent du _Monstre_, c'est encore de l'idéal. -Mais je ne considérerai jamais comme une œuvre d'art la _Vache_ -de M. Roll; ce n'est que de la peinture et ficelée. Rayez en -bloc les animaliers de l'école française, vous ne lui ôtez rien. -Une fresque de M. de Chavannes importe à la postérité; mais que -lui font les dix mille têtes de bétail du Salon, cette halle -de la peinture, que les animaliers, si on les laisse faire, -transformeront en succursale de la Villette. Et tandis qu'ils -lustrent la robe des vaches et frisent la laine des moutons, la -femme, l'amour et le caractère contemporain se transforment et -se déforment sans avoir été fixés en des œuvres qui disent aux -siècles à venir ce que nous sommes, notre air et notre esprit, et -nos passions et nos pensées. - - -XVIII - -LES FLEURS - -«La bouquetière Glycéra savait si proprement diversifier la -disposition et le mélange des fleurs, qu'avec les mêmes fleurs -elle faisait une grande variété de bouquets; de sorte que le -peintre Pausias demeura court, voulant contrefaire à l'envi cette -diversité d'ouvrages; car il ne sut changer sa peinture en tant de -façons, comme Glycéra faisait ses bouquets.» Y a-t-il des Glycéras -aux environs de la Madeleine? Quant aux Pausias, ils ne sont pas -au Salon. Point de Babet de la bouquetière, mais des maraîchers -fleuristes, qui traitent les fleurs comme des légumes: bottes de -fleurs, paquets de fleurs, brassées de fleurs, tas de fleurs; et -pas un bouquet. Le bouquet est ancien régime, il est individuel; -la botte convient mieux aux gens de nos jours. - -Chenavard trouve le paysage la dernière expression de décadence. -Quel jugement doit-il porter sur les peintres de fleurs, et Van -Huysum lui inspire-t-il beaucoup d'admiration? Une tulipe de -Marguerite Hartmann, une rose de Van Aalst, un œillet de Catherine -Backer ou de Van der Balen; Redouté, Abraham Mignon, Seghers, -Monnoyer, est-ce de l'art? _Non_, ce n'est que de la peinture. - -Ce jugement n'est pas pour plaire à beaucoup, et on y répondra -par cette pensée, que le critique qui parle ainsi ne comprend -pas le mérite et le charme du procédé. Je ne reconnais que la -peinture dans un Monnoyer; mais l'art, c'est la pensée ou la -passion, et là où il n'y a ni pensée, ni passion, il n'y a pas -d'art. Je renverrai les fleurs aux décors; mais un décor est tout -un paysage, et parmi les peintres de décors sont des artistes -d'un merveilleux talent que l'esthétique néglige bien à tort. -Les fleurs ne peuvent être placées que parmi les accessoires de -l'art décoratif; sujets de tableaux, elles sont inadmissibles, -pour les rares esprits qui ont le sens hiérarchique dans tous les -ordres d'idées. Que Seghers enguirlande une Vierge de Rubens, que -Monnoyer sème de bouquets les panneaux, les trumeaux de Trianon et -de Marly, mais jamais des fleurs ne seront et ne feront un tableau. - -Van Huysum composait ses toiles, M. Jean Benner entasse, empile, -c'est une botte, et M. J. P. Lays, un tas. L'État a acheté -l'étalage de M. Grivolas; mais il n'a acheté ni _le Rêve_ de M. -de Chavannes, ni le _Saint Julien l'Hospitalier_ d'Aman Jean; -ni le _Saint Lievin_ de M. Vanaise. S'il est une catégorie de -peintres à décourager, ce sont les fleuristes. Achille Cesbron, -_A l'emballage_, des fleurs en pots, comme cela ferait bien au -Salon carré! M. Brideau a entouré d'une guirlande de pensées un -médaillon de N.-S. Voilà un emploi à la Seghers, qui est excellent -et auquel il n'y a rien à redire, bien au contraire. Les _Fleurs -d'Été_, de Mme Prévost Roqueplan, le _Buisson de roses_, de -M. Louis Lemaire, sont exquis comme panneaux peints à fleurs; -comme tableaux, ils n'existent pas. Un botaniste ou un maniaque -du coloris aurait seul la navrante niaiserie de s'appesantir -sur les fleurs; toutefois, entrons aux Arts décoratifs; il y -en a beaucoup, et elles sont là, à leur place: _Pivoines et -Chrysanthèmes_, de M. Aublet. Le dessus de porte de M. La Chaise -est joli, un splendide bouquet est comme oublié, au bord d'une -console où un perroquet crie, devant un in-quarto ouvert et appuyé -contre une sphère. - -Il faut signaler les _Pivoines_ de Mlle de Vomone. Et -maintenant les fleuristes voudraient-ils d'un conseil? Puisque -c'est par incapacité (car je n'admets pas d'autres raisons) qu'ils -se réduisent à l'avant-dernier des genres, un peu d'imagination -pourrait les sauver. Par exemple, voici un bouquet de bal posé sur -une console, à côté est un gant qu'on vient de quitter, un gant -encore chaud, très souple et qui garde un air de main, un semblant -de geste; ce gant suffit à mon imagination pour évoquer la femme -et le bal. Autre: sur une haie d'aubépine un fichu qui a l'air -d'être tombé dans une lutte amoureuse. Autre encore: des vêtements -de femme, sur une brassée de fleurs, indiquant qu'elle se baigne. -On peut varier à l'infini, mais la règle que je crée est celle-ci: -dans un tableau de fleurs, il faut qu'on sente la femme, qu'on -la pressente, qu'on se la figure, toute absente qu'elle est. Et -pour tous les tableaux de fleurs qui ne seront pas _émus_ et qui -n'évoqueront aucun sentiment moral, qu'ils soient exclus du Salon, -et renvoyés à celui des Arts décoratifs, je le demande, sans -souci de ce que mon esthétique, trop haute pour les lâchetés de -l'éclectisme, pourra soulever des protestations. Critique, je ne -discute pas, je juge. - - -XIX - -BODEGONES - -M. Charles de Saint-Genois doit être jeune, puisque c'est la -première fois que je le rencontre au Salon, et je ne veux pas, lui -qui arrive, l'envelopper dans la même malédiction que M. Philippe -Rousseau, cet endurci du pâté froid et du concombre. Ce jeune -peintre a voulu essayer ses pinceaux, tâter sa palette, mais que -l'an prochain nous ne le retrouvions pas dans cet office de la -peinture où M. Philippe Rousseau expose _Une botte d'asperges_. -Je faisais la moue aux fleurs; voici des légumes. Ce n'est plus -même bon pour des panneaux de portes. Une botte d'asperges, quelle -décoration, même pour le ministère de l'agriculture! Puisque M. -Philippe Rousseau peint des asperges, c'est qu'on les lui achète. -Je ne dirai pas ce que je pense des acheteurs, cela qualifierait -le peintre en même temps, et je ne veux pas être mal avec le -Bouguereau des cuisines. - -En face de _la Soupe des réservistes_, de M. Marius Roy, qui a -eu une troisième médaille, voyez comme elle fume l'autre _Soupe -aux choux_, de M. Dominique Rozier, et comme les bourgeois, ces -ventrus, la hument des yeux! Il n'y a qu'une seule place pour ces -_bodegones_, le restaurant du jardin, toute cette mangeaille doit -être là où l'on mange. Se figure-t-on une _Soupe aux choux_ dans -un musée d'Italie, ou le stock de _Harengs saurs_ de M. Pierrat. -Des harengs saurs ne feront jamais un tableau, et il n'y a pas de -mépris suffisant pour l'ignominie de ce genre, qui ne peut plaire -qu'aux bourgeois, et les bourgeois n'existant pas, il ne plaît -donc à personne. Il faut donc chasser les _bodegones_ de partout, -des musées, des salons et des critiques, et je me reproche même -de descendre jusqu'à le proscrire, ce genre de table d'hôte et de -goinfre, que seul Rabelais a su rendre colossal et ironiquement -épique. - -J'ai indiqué comment les fleurs pouvaient être intéressantes; mais -quel sentiment mettre dans le pâté froid et les flacons de pickle -de la _Table de cuisine_ de M. Zacharian, et dans le _Pot-au-feu_ -de M. Vollon? cela n'a pas de signification. Pommes de Catherine -Backer, poires de Boël, melons de Van Brussel, raisins de Van -Essen, fraises de Hardimé, dessertes de David de Heem, le grand -maître des fruits, tout cela n'appartient qu'à la peinture; à -l'art, non. - -M. Monginot s'impose cette année par la composition ingénieuse de -ses pendants: _Buveurs de sang_ et _Buveurs de lait_; mais est-il -convenable qu'un artiste qui peut peindre une aussi jolie page que -celui qui tient la queue de la jolie fille en gris de lin du _Paon -revestu_, s'acoquine à des volailles, à des poissons, préfère aux -pages, aux princesses et au palais, l'étal des Halles. M. Sicard -s'y délecte, aux Halles, et il nous rapporte _une Plumeuse_. -Ces peintures de cuisine sont dégoûtantes, à parler net; elles -prouvent et dans les artistes et dans le public, une aberration -esthétique, inqualifiable. Chardin est un grand coloriste, mais -il faut être un bourgeois comme Diderot, pour s'extasier devant -la raie ouverte. Je ne connais qu'une seule nature morte qui soit -de l'art, le _Bœuf éventré_ de Rembrandt au Louvre; le reste, -et par le reste j'entends David de Heem comme M. Vollon, n'est -pas même bon pour la décoration d'une porte; et qu'on n'oublie -pas que les _bodegones_ sont le dernier radotage d'un art fini. -L'art de Flandre a son dernier coup de pinceau dans la tulipe de -Van Huysum, et celui de l'Espagne, si fort, si local, si moderne -qu'on l'a appelé la théologie de la peinture, a fini dans la -spirale d'écorce de citron des Menendez. Aussi sont-ils sinistres -dans leur grotesquerie et dans leur bêtise, ces _bodegones_, -tableaux qui ne sont pas des tableaux, peinture qui n'est pas de -l'art, procédé de l'œil et de la main; oui, ils sont sinistres et -menaçants, beaucoup plus que tous les autres abus du procédé, et -je n'en sais qu'une définition: C'est le _gâtisme_ de la peinture, -et gâteux qui les peint et gâteux qui s'y plaît. - - -XX - -ACCESSOIRES - -Sous quelle autre rubrique que celle d'ustensiliers et de garçons -d'accessoires désigner ceux qui font un tableau avec un gorgerin, -une buire, un coffret? - -M. Blaise Desgoffes a un trop beau procédé pour qu'on ne lui dise -pas que l'emploi qu'il en fait est dérisoire; mais je concède -que ses deux panneaux d'orfèvrerie et de bibelots donnent une -impression de luxe, que cela est décoratif et même acceptable -dans un musée, car il groupe des objets d'art et son faire est -éclatant. Les pièces d'armure, de M. Olivetti, sont bien traitées -ainsi que le _Présent_ de M. Visconti; ces deux épées et ce casque -sur un coussin ont bon air aristocratique, féodal, et qui fait -du bien à voir, parmi le temps de bourgeoisie qui court. Mlle -Meller a entassé les instruments de tout un orchestre, cela n'a -pas de sens, comme le _Présent_ de M. Visconti, qui conduit -l'imagination du seigneur expéditeur au seigneur destinataire. - -M. Delanoy ne doit pas être un orientaliste bien ferré, pour -intituler ses armes: _Inde et Orient_. Ce titre est à classer -parmi les formules gâteuses que Flaubert collectionnait et -Henri Monnier l'aurait mis dans la bouche de M. Prudhomme, cet -inqualifiable _Inde et Orient_. Un autre du même, _A la gloire -d'un général du passé... ou de l'avenir_, sous le trophée, la -carte de l'Alsace-Lorraine, où se profile l'ombre d'une épée. -Mais ce qu'il faudrait à la gloire de ce général, ce serait une -Victoire Aptère, peinte par Puvis de Chavannes; et ce qu'il -faudrait à l'école française ce serait un ministre des beaux-arts, -autocrate comme un shah, et infaillible comme un pape, qui fermât -l'exposition à tous les tableaux sans âme; mais ce serait oublier -que le Salon est surtout la halle aux tableaux, que les plus -déplorables artistes ont droit de gagner leur pain; et la charité -empiétant sur l'esthétique, je me suis fait, je le constate en -finissant, le saint Vincent de Paul des pires pauvretés de la -peinture. - - -SALUT AUX ABSENTS! - -A celui qui agrafe le Sphinx à la poitrine d'_Œdipe_; qui évoque -_Hélène_, la blanche Tyndaride, sur les remparts de Troie, qui -fait apparaître la tête de saint Jean à _Salomé_ dansant pour -l'obtenir; qui sait le charme de _Jason_, voit sans vertige la -_Chute de Phaéton_ et met en présence _le Jeune Homme et la Mort_; -à l'élève de Lionardo da Vinci le Grand, au peintre hermétique en -ce temps hypètre, à Gustave Moreau le subtil, Salut! - -A celui qui a retrouvé les genoux étroits de Fontainebleau et la -cambrure florentine dans les reins modernes, au vigoureux décadent -qui a su moderniser l'Olympe, comme un Banville, à l'élève de -Primatice qui a fait renaître la Renaissance au plafond de -l'Opéra, à Paul Baudry, Salut! - -A celui qui a conçu des fresques grandes comme des livres et qui -n'a pas eu de murs où maroufler sa grande synthèse historique, -au penseur de l'art, au Pierre de Cornélius français, inconnu et -méconnu, au fresquiste des cartons du Panthéon qui est dans la -contemplation mystique de la forme du Beau, insoucieux d'œuvres et -de gloire, à Paul Chenavard, Salut! - -A celui qui a compris la perversité moderne, écrit le grimoire -du vice avec des allures de Durer, et fixé les deux plus grandes -figures de ce monde, la Femme et le Diable; au peintre-graveur -dont les eaux-fortes semblent des rubriques de Balzac et de -d'Aurevilly, les deux plus merveilleux poètes en psychologie, au -grand maître en modernité et en intensité, au seul abstracteur de -la décadence latine, à Félicien Rops, Salut! - -Ils ont droit, ces burgraves du Grand Art, à ce que la critique -vienne cérémonialement les chercher dans leur silence et leur -ombre splendide. Et d'autant plus ils se dérobent à la gloire, -d'autant plus il faut les y contraindre, et au nom de Sainte -Esthétique, cette sœur de Sainte Sophie, s'ils refusent d'y -marcher, les y traîner! - - -CONCLUSION - -L'Idéal n'est pas telle idée; l'Idéal est _toute idée sublimée, -à son point suprême d'harmonie, d'intensité, de subtilité_. Les -_Allégories_ de Puvis de Chavannes, les _Sataniques_ de Félicien -Rops; les _Poèmes hermétiques_ de Gustave Moreau, sont les trois -manifestations exemplaires du triangle immuable de l'idée. - -La Tradition n'enseigne que la nécessité d'orienter son œuvre -selon l'angle d'harmonie, ou l'angle d'intensité, ou l'angle -de subtilité du panthacle esthétique. Rien de plus et c'est là -tout le dogme. La Hiérarchie classe les œuvres, comme saint -Denis l'Aréopagiste les anges, selon leur degré de spiritualité. -Un tableau n'a de valeur que par la pensée ou la passion que -l'artiste y incorpore: sans passion, un tableau n'est que de la -peinture, non de l'art. - -Redire, c'est ne rien dire; refaire, c'est ne rien faire; copier, -c'est être l'ombre de quelqu'un, non quelqu'un. L'_Indifférent_ -de Watteau est esthétiquement supérieur aux pasticheries -pseudo-antiques de David; mais Puvis de Chavannes est au-dessus -de Watteau, parce que son grand art il l'a créé de toutes pièces, -procédé et conception. Il n'y a que deux voies où l'on puisse -rencontrer le chef-d'œuvre: l'art sans date qui s'isole du -siècle, de Puvis de Chavannes et de Gustave Moreau; et l'art daté -d'aujourd'hui qui épouse le siècle et le monte à l'intensité de -Félicien Rops. - -Ceux qui veulent suivre la voie abstraite objective, du grand art, -qu'ils se gardent de Rome et de Venise, tous les maîtres d'apogée -sont déjà des décadents; qu'ils étudient avec les primitifs, car -ils étudient eux-mêmes avec conscience et naïveté dans leurs -adorables œuvres, les Giotto, les Memmi, les Gaddi, les Veneziano, -les Orcagna, les Fiesole, les Piero della Francesca. Ceux qui se -résolvent à la voie concrète et subjective, qu'ils rendent leur -temps comme Félicien Rops, mais qu'ils en rendent comme lui, la -_spiritualité_. - -Abstraction ou 1883: Puvis de Chavannes ou Félicien Rops, c'est -entre ces deux extrêmes que le grand art aura lieu, s'il a lieu. - -Quant au procédé, il se détraque, dans une incohérence -irrémédiable. La suppression des tons intermédiaires et l'abandon -des glacis a débandé la palette. Les tons rares de M. Cazin, les -tons locaux, les teintes plates, les pleins airs, tout cela, -c'est la sénilité et l'hystérie du pinceau. Mais dans un temps où -tout s'en va, dans une décadence où les concepts sont tordus et -retordus comme par des fous, comment s'étonner que la main soit -prise de la même incohérence que l'esprit? - -Les races latines n'ont que le temps de faire splendide leur -bûcher; qu'elles donnent encore des chefs-d'œuvre hâtivement, et -tant pis si le pinceau se brise, en échappant de leur main; l'art -finira avec elles! Mais il risque de finir avant elles--l'art--si -l'on s'entête dans l'ineptie de la _vérité physique_. La -photographie des couleurs, qu'on trouvera demain, peut faire, et -mieux, 2,300 tableaux, des 2,488 qui sont exposés. - -Je suis le premier à signaler le péril, et je dois passer pour -visionnaire. - -Qu'importe! je crie de toute ma force aux quatre vents de l'art: -Peintres, sans _harmonie_, sans _intensité_, sans _subtilité_, -les photographes vous égaleront demain, vous surpasseront même -et alors vos œuvres apparaîtront ce qu'elles sont devant l'Art: -_nulles_; je suspends hardiment cette inéluctable épée de Damoclès -sur vos tableaux: _Prenez garde à la photographie des couleurs_. - - - - -LA SCULPTURE - - -La Sculpture est l'expression des mouvements de l'âme par les -mouvements du corps, et la statue qui n'exprime pas un mouvement -de l'âme n'est pas une œuvre d'art. Ceci est net, ce semble, et -je ne serai pas court sur les sculpteurs: ce sera pour eux un -grand tant pis. Ils poussent plus de plaintes qu'un roi Lear sur -l'indifférence des critiques, et clament des «ποι!» plus nombreux -que ceux d'Hécube; car ils se figurent sculpter grec et avoir -droit au baiser de Bélise. Eh bien! qu'ils soient satisfaits, je -ferai le tour de leur œuvre et ce ne sera pas le tour d'un monde. - -«La peinture est médiocre, mais la sculpture est excellente.» Ce -cliché sert à tous les Prudhommes depuis dix ans. Cette année -de disgrâce, le cliché a été retouché ainsi: «La peinture nous -navre, mais la sculpture nous console!» Je conçois les navrés -de la peinture, mais les consolés de la sculpture ne sont que -des distraits et des incompétents. La préséance du jardin sur le -premier étage est à démontrer, et à l'admettre, il faut l'étudier -avec le soin vétilleux que met Saint-Simon dans d'autres question -de préséance. - -A être franc, le critique qui a fait «sa peinture» arrive, l'œil -fatigué et énervé par la couleur, devant les marbres, et la ligne -pure n'actionne plus que très faiblement sa rétine. Quoique le -procédé pictural soit beaucoup plus compliqué que le procédé -plastique, les bons juges sont plus rares au jardin, sans doute -par paresse d'esprit; car il faut faire un effort d'attention -devant un plâtre pour démêler les contours monochromes, tandis que -dans un tableau le coloris précise et souligne tout. «La couleur, -dit M. d'Aurevilly, est la grande sirène. Une fillette, bouquet -de roses, efface la pâle et idéale Rosalinde. Les yeux boivent la -couleur et restent enivrés, au point d'en oublier la ligne de la -forme pure. Leurs yeux, organes du péché, sont si libertins!» Au -sortir de la peinture, j'ai dessouillé les miens, en contemplant -des Durer, et je les rouvre purifiés, sur les éclatantes -blancheurs de la statuaire. - -J'ai fait le saint Vincent de Paul, à la peinture, non sans -remords, esthétique. Ici, le devoir catholique d'éternelle -charité est plus impérieux encore. Matériellement, le sculpteur -est toujours plus entravé que le peintre; le marbre est cher; -et un plâtre ne s'achète pas comme un tableau. On a vu Préault -conduisant aux dépotoirs des charretées de bas-reliefs qui -ne pouvaient plus tenir dans son atelier trop petit. _Quis -talia fando... temperet a lacrymis?_ Mais le devoir catholique -d'éternelle vérité est le plus inéluctable. L'art, du reste, ne -vit-il pas d'abnégation comme la Religion et comme la Passion, -cette religion momentanée, désordonnée et sacrilège. L'artiste -_bien épris_, au milieu des pires angoisses, dit encore à son art -l'adorable vers de Psyché: - - C'est moi qui te dois tout, puisque c'est moi qui t'aime! - -L'art, c'est le bûcher d'Hercule; il fait fuir les indignes, -consume les faibles, mais les forts l'éteignent avec leur sueur. - -L'opinion esthétique, en sculpture, est unanimement païenne. -Les mêmes critiques, qui poussent les peintres vers la -contemporanéité, repoussent les sculpteurs vers l'antique. -Panhellenion et Parthenon, Munich et British Museum sont les deux -Mecques. Eh bien! qu'on jette l'épithète de barbare, toujours -levée sur qui ne s'agenouille pas dans la cella! Métaphysicien de -mon état, je cherche le tréfond des œuvres, et je crois que le -_Moïse_ et le _beau Dieu_ d'Amiens sont d'un idéal supérieur à -l'_Apollon_ et au _Torse_ du Belvédère. Alors même, et cela n'est -pas, que Phidias serait un plus grand artiste que Michel-Ange; -alors même, et cela n'est pas davantage, que l'art grec serait -supérieur en tout et à tout; alors même que la sculpture ne -serait susceptible d'exprimer que l'âme au repos, c'est-à-dire la -sérénité; la paganisation de l'art moderne s'appellerait encore -_gâtisme_. Est-il sensé que l'art se chausse éternellement d'un -cothurne? et comment ne sent-on pas le ridicule de porter dans -le livre des idées du temps de Périclès, alors que personne -n'oserait porter dans la rue les draperies grecques? La mascarade -intellectuelle n'est-elle donc point mascarade, et partant, la -métaphysique ne doit-elle pas crier «la chienlit» aux paganisants? -La question est grave, car c'est le paganisme qui a fait dévier -en pastiche gréco-romain l'évolution de tout l'art moderne, -lors de ce cataclysme esthétique qu'on qualifie du beau mot -de Renaissance. Il faut démontrer ici que l'art grec n'est pas -autochtone et ensuite qu'il a enrayé à son tour l'autochtonie de -l'art chrétien. Je prends du champ, mais pour un pancrace et y -asséner des raisonnements de Crotoniate sur les fronts étroits des -pseudo-Athéniens. - -Il y a un demi-siècle la Grèce était la toile de fond de -l'histoire; mais l'on sait aujourd'hui que le commencement de -tout est sémitique et que l'art grec est venu d'Égypte, comme la -philosophie platonicienne est sortie de l'initiation de la grande -Pyramide. Le hiératisme n'est pas une impuissance, surtout en -Égypte où il n'est apparu qu'après ce que l'on appelle la libre -imitation de la nature. Qu'ont à envier aux Éginètes la statue de -bois de Boulacq, et Khephren et Nefer? Or, la race qui atteint -au Panhellenion peut atteindre au Parthénon. L'Égyptien qui a -l'esprit synthétique et sans complexité a choisi l'_immobilité_ -pour exprimer l'_éternité_; comme le Grec a choisi l'_harmonie_ -pour rendre la _sérénité_. Évidemment, l'_Hator allaitant Horus_ -est fort loin des _Parques_, mais les artistes qui du chat ont -fait le _Sphinx_ me paraissent grands. C'est là le plus admirable -symbole plastique qui soit. Pour tout orientaliste, la conception -égyptienne prime de mille coudées la conception grecque; mais -l'exécution grecque est incomparable, elle présente l'apogée de -l'_harmonie_, et l'on n'aura jamais assez de salutations pour -louer le _Thésée_ et l'_Illyssus_. Seulement qu'on n'ait pas la -folie de rechercher le type, en un temps où tout est individuel, -et où le canon plastique, base de la théorie ionienne, est -impossible, irréalisable et absurde. - -Il ne reste d'une civilisation que son art; et si les Grecs -avaient _égyptianisé_, comme on veut encore _paganiser_ en -France, il ne resterait rien de la race aryenne des Yavanas, ces -gentilshommes de toute l'humanité. Toutefois, la sculpture latine -a été logiquement commencée par des artistes du Bas-Empire, aussi -visiblement que les premières basiliques se sont élevées sur les -assises mêmes des temples. C'est au VIe siècle que l'on aperçoit -le berceau de la sculpture italienne, sous le ciseau des _Maestri -Comacini_, du nom de la petite île où ils s'étaient réfugiés. Le -porche de San Zeno, à Vérone, appartient à cette époque. Mais -c'est dans Pise la Pillarde, où les débris antiques s'entassent, -que le ciseau italien brille pour la première fois aux mains de -Nicolas, d'un rayon pris aux bas-reliefs gréco-romains. Pendant -ce temps, les porches romains se peuplaient de saints, mais à -l'Ile-de-France appartient l'immense gloire d'avoir créé la -sculpture moderne; les grands chefs-d'œuvre français, le _Dieu_ -et la _Vierge_ d'Amiens, sont de la seconde moitié du XIIIe. Les -statues ogivales ne doivent rien au paganisme. - -«La Renaissance, dit Merodack, dans le _Vice Suprême_, c'est -l'envoûtement du génie moderne par le génie antique; les Grecs -nous ont jeté un sort, à travers les siècles.» - -Et vraiment! Figurez-vous ce que l'art de Giotto et d'Orcagna -aurait produit sans le mouvement Masacciste, mouvement qui en un -siècle nous mène au Barroche et au Montorsoli. Jusqu'à la fin -du XVe siècle, la France, sublime au XIIIe, subtile au XIVe, -demeure encore moderne en plastique, et Claux Suter et Colomban -ne sont-ils pas des maîtres? On se plaint d'ignorer les noms -des sculpteurs du XIIIe, et comment honore-t-on ceux de Meyt, -Colomban, Jean Texier et Jean Juste, qui ont enseveli de leurs -mains pieuses l'art français et moderne dans les tombeaux de -Brou et de Chartres? Après l'apogée décorative de Goujon, Pilon -et Cousin, qui est une décadence expressive, de par l'influence -païenne, nous tombons à Francheville tout de suite. L'école de -Fontainebleau nous infuse un florentinisme décadent; et désormais -tantôt pompeux, et tantôt _pompette_, soit avec des perruques, -soit avec des mouches, on ne saura plus que ressasser l'Olympe et -faire les singes devant des moulages. Il faut arriver à Préault, à -Clésinger, à David d'Angers, à Jean Du Seigneur, au «bramement» de -Rude et au «chahut» de Carpeaux pour trouver du marbre moderne. - -Le Musée de sculpture comparée du Trocadéro, où les sculpteurs ne -mettent jamais le pied, prouve par la juxtaposition des œuvres -antiques et modernes, que le génie français égale le génie grec -comme exécution et le surpasse comme conception. Oh! je sais que -l'on va crier au paradoxe et que l'on n'admettra pas une pareille -proposition avant un demi-siècle peut-être. Combien de temps -les primitifs de la peinture italienne ont-ils attendu justice? -Aujourd'hui même, ceux qui la leur rendent pleinement sont rares. -Mais l'heure viendra aussi, si tardive qu'elle soit, pour les -primitifs de la sculpture française; et les critiques alors -feront comme Charles Blanc, dans la dernière partie de sa vie, un -autodafé injuste de ce qu'ils auront si longtemps prôné. - -Les modernes sont trop modestes de se mettre à plat ventre devant -la _Vénus de Médicis_, quand ils ont fait la _Femme caressant sa -Chimère_; qu'ils se relèvent et se dressent, ils ont surpassé les -anciens lorsqu'ils ne les ont pas copiés. Quel Alcide nettoiera -le palais de l'esthétique des radotages paganisants? Rien ne se -refait, parce que jamais il ne se rencontrera deux artistes -identiques dans deux civilisations différentes. Il faudrait le -rire de maître Rabelais pour confondre ces modernes qui vivent -moins au soleil qu'au gaz, «sifflets d'ébène», dès minuit, font -valser des poupées en corset, et prétendent, ô gâtisme, avoir la -tête, l'œil et la main d'un contemporain de Praxitèle! - -Félicien Rops disait un jour, à ce propos: «J'ai retrouvé dans un -coin d'armoire un chapeau qui a fait, il y a dix ans, les beaux -jours de Bruxelles et de Pesth; j'ai voulu le mettre, et je n'ai -plus retrouvé le _geste_....» Il paraît que le geste ionien est -plus facile à retrouver. En bonne foi, est-ce qu'une seule des -tentatives d'imitation antique a réussi? Quel imbécile prendrait -jamais du Donatello, du Sanballo, du Goujon, du Puget pour de -l'antique? Les Florentins et les Français n'ont gagné, à imiter -l'antique, que la compromission de leur individualité; ils ont été -moins franchement florentins, mais nullement grecs et nullement -antiques. - -La venue du Christianisme sépare le monde moderne du monde -antique, d'une façon absolue. Le monothéisme substitué à la -«Pot Bouille» des Dieux change toute la métaphysique et crée -l'individualisme. Le Christ a revêtu la forme humaine et dès -lors l'homme s'impose une dignité nouvelle; c'est la naissance -du _punto d'honore_ qui sera tout le théâtre espagnol et la -moitié de nos mœurs. Les horizons mystiques ouvrent leur -infinité à la spéculation. Désormais l'œil humain ne sera plus -serein parce qu'il verra trop, trop haut, trop profond, trop -sublime, trop impossible. Avec le sens moral, ce grand apport de -l'Évangile à l'humanité, éclôt l'amour idéal, cette déviation -du mysticisme sur la créature. Voilà les grands traits de l'âme -moderne, et voyez s'ils sont susceptibles d'être exprimés par -l'harmonie inexpressive des Grecs. _Sanité_, voilà pour le corps; -_Sérénité_, voici pour l'âme; et c'est là toute la statuaire -antique. La Sanité, c'est le bien-porter, la digestion facile -et l'enfantement sans douleur. La Sérénité, c'est le non-désir, -ou le désir satisfait. Comment placez-vous à la tête de l'art -humain ceux dont l'idéal est si borné qu'ils ont pu le réaliser? -Croyez-vous qu'Ictinus concevait un temple plus beau que son -Parthénon et Phidias un dieu plus dieu que son Jupiter Olympien? -Non. Ils ne voyaient pas au delà de leur œuvre, ils ne voyaient -pas au delà de la terre. Mais demandez à Pierre de Montereau si -la Sainte-Chapelle est bien ce qu'il avait rêvé, et Pierre de -Montereau secouera la tête et vous montrera le ciel. Demandez -à Léonard si le Christ du _Cenacolo_ est celui qu'il conçoit, -Léonard répondra qu'il n'a su faire que la caricature de son -Dieu. Demandez à Michel-Ange si son épopée de la Chapelle -Médicis exprime bien tout le désespoir de son âme catholique et -florentine, et Michel-Ange répondra que c'est là du sourire, -auprès des colères de sa pensée! Eh bien! le Buonarotti, qui est -le premier ciseau de tous les temps, aurait le droit de dire à -Phidias, en un dialogue des morts à la Lucien: «Grec, j'estime -plus haut mon âme pleine d'infini, que ton corps plein de grâces; -tes formes sont parfaites, mes pensées sont surhumaines, c'est à -toi de m'envier!» - -La sculpture française contemporaine est encore la première du -monde. MM. Chapu, Paul Dubois, Falguière, Delaplanche, Mercié et -Barrias sont les maîtres et sont des maîtres, susceptibles de -chefs-d'œuvre. Seulement, hormis M. Paul Dubois qui est nettement -florentin, tous créent dans la voie abstraite de M. de Chavannes; -et leurs œuvres n'expriment rien de leur temps, et c'est là une -grande tristesse pour une époque, que d'être désavouée par ses -artistes, et c'est une grande infériorité pour les artistes de -ne pas être les retentissants échos de leur milieu. Je comprends -la nausée qu'inspire notre décadence, mais Michel-Ange se fit -une Muse de sa fureur contre le siècle, comme Dante. Ces géants -ont immortalisé les passions qui gehennaient autour d'eux et ils -n'en sont que plus grands d'avoir vibré avec leur âge. Ah! si les -sculpteurs avaient de la pensée, est-ce qu'ils ne nous auraient -pas donné une _Melancholia_? Mais la pensée et les sculpteurs, -c'est la philosophie allemande et le sens commun; leur rencontre -ne se verra jamais. On les dit plus bêtes que leur marbre et je -crois qu'on a raison: les peintres sont lettrés auprès d'eux; or, -sans culture intellectuelle, un artiste n'est qu'un exécutant -comme Courbet, et encore Courbet est surtout un paysagiste; pourvu -que la nature l'impressionne, il n'a pas besoin de beaucoup -d'imagination. Mais le sculpteur qui ne peut, en aucun cas, copier -la nature, qui est forcé de choisir les formes, de les pétrifier -et de les rendre significatives, qui doit s'interdire tout -accessoire, que fera-t-il sans imagination et sans lecture? A voir -une œuvre, on juge des connaissances esthétiques de l'artiste; eh -bien! aucun de ceux du Salon, même parmi les maîtres, aucun de ces -Français et de ces sculpteurs ne paraît savoir que les cathédrales -de Chartres, de Reims, de Paris, d'Amiens ont chacune quatre -mille statues de pierre! Ils ignorent cette Bible _historiale_ -qui renferme, n'en déplaise aux ignorants, les chefs-d'œuvre de -la sculpture française et ce qu'il faut étudier et continuer si -l'on peut, pour sauver l'art moderne de l'éclectisme, ce chancre -esthétique des décadences qui ronge et détruit chez l'artiste la -conviction et l'enthousiasme, sans lesquels rien de grand n'est -créé. «La Foi en tout», écrivait l'an dernier M. de Chavannes sur -la marge d'une gravure et, hélas! la Foi n'est plus en rien. Les -sculpteurs n'aiment pas même leur métier. Voyez les florentins, -les Bandinelli, avec quel amour ils modèlent le corps humain; -quel enivrement de l'anatomie éclate dans le _Jugement dernier_! -Michel-Ange, ce penseur, en est ivre! Nos artistes, eux, font -«rond» sans signification de modelé; ils ne sont pas même des -rhéteurs en plastique. - -«Savez-vous bien ce que c'est qu'un sculpteur?» s'écrie quelque -part M. Claretie, et il fait le portrait enthousiaste du... -praticien. Entrons dans l'atelier. Le sculpteur crayonne: quoi? -il n'en sait rien. Il ébauche une académie, cette sottise de -l'enseignement, car il faudrait défendre aux élèves de copier une -pose qui n'exprime pas un sentiment, et une académie n'exprime -rien. Demandez à ce sculpteur ce qu'il fait, il vous répondra -qu'il cherche _un mouvement_. Il en trouve un! il établit sa -selle et saisit la glaise; sa maquette terminée n'est qu'une -académie, c'est-à-dire rien. Il prépare son armature et fait -le plâtre. Comme on ne peut pas imprimer au livret du Salon: -_Un mouvement_; _Statue plâtre_, il prie un ami qui a un peu -de littérature ou d'histoire de baptiser ce mouvement. L'ami -choisit dans ses souvenirs, qui ne sont pas millionnaires, -quelqu'un de la mythologie ou du passé qui aille à ce mouvement, -et dès lors, c'est une œuvre qui est exposée et quelquefois -médaillée; alors le sculpteur songe au marbre et appelle un -praticien, italien d'ordinaire, lui montre le plâtre et s'en va -chercher un autre mouvement. Qu'on le sache, c'est le praticien -qui fait la statue; il a tout le mérite de l'exécution; et quel -est celui du sculpteur? la conception qui est nulle, et le -_mouvement_, le fameux mouvement, qui en sollicite un autre, du -pied--celui-là--dans ces tas de plâtres. Le combat corps à corps -du sculpteur avec son bloc, cette sorte de lutte de Jacob avec -l'Ange, ils y renoncent, ces lâches, qui n'aiment ni leur art, ni -leur œuvre, et qui tremblent et fuient, débiles et impuissants, -devant le marbre, pour petite que soit la pièce. Oui, ce sont -des mains mercenaires, des mains d'ouvriers qui font les statues -aujourd'hui, et ils croient, ces sculpteurs naïfs, que l'on ne -verra pas le coup de ciseau bête, industriel, commercial du -praticien; et ils ne rougissent pas de ce crime esthétique. Tout -sculpteur qui emploie le praticien, ne fût-ce que pour dégrossir, -n'est pas un artiste. Ah! vous ne voulez pas vous fatiguer! vous -voulez enfanter sans douleur! cette opération magique et divine -de créer la forme humaine, agitée de passions, ne vaut pas votre -sueur et vous vous en remettez au mercenaire pour échauffer le -marbre froid et lui insuffler la vie morale! Pierre Cornélius a -fait peindre ses cartons par ses élèves, et ses fresques glaciales -n'ont aucun effet même sur le spectateur le plus vibrant. A -quoi cela tient-il? cela tient à ceci: Quand on est seul dans -la Chapelle Sixtine, on entend les poitrines respirer: c'est -l'_ahan_ de Michel-Ange, l'_ahan_ qu'il poussait tout le jour, -dans sa solitude, devant son œuvre, l'_ahan_ dont ces murs gardent -l'écho. Quand on est seul dans la Chapelle Sixtine, on voit le -sang circuler dans les torses; c'est la sueur de Michel-Ange qui -s'est séchée avec l'enduit. Quand on est seul dans la Chapelle -Sixtine, on entend _penser_ les _Sibylles_ et les _Prophètes_, -ces surhumaines statues polychromes: c'est l'âme de Michel-Ange -qui habite ces corps. La sueur de l'artiste, c'est le sang de -son œuvre; son _ahan_ en est le respir, et son âme en est l'âme! -Et vous qui ne voulez pas suer, mauvais sculpteurs! vous qui ne -voulez pas _ahanner_, faux artistes! vous qui n'avez pas d'âme! -n'entrez jamais dans la Chapelle Médicis, ce Saint des Saints de -la sculpture, où Michel-Ange désespère de l'_avenir de son art_, -car il vous a _prévus_, goujats du marbre! Et je le ressasserai, -avec l'acharnement légitime de la conviction. L'œuvre d'art, comme -l'homme, ne vaut que par l'âme. Là où il n'y a pas d'âme, il n'y -a ni art, ni homme: et c'est toute l'esthétique. Quant au canon -plastique, il n'a jamais pu servir qu'aux Grecs qui l'ont créé; -la sculpture moderne doit être basée sur l'_individualité_ des -formes: et c'est là toute la technie. - -Qu'importe que les badauds et les butors du procédé s'insurgent -et crient? L'art, ce n'est ni un torse, ni une tête, ni un corps, -c'est l'âme, la foi, la passion, la douleur. L'œuvre qui ne _croit -pas_, qui ne _chante_ pas, qui ne _flambe_ pas, qui ne _pleure_ -pas, oh! viennent les barbares qui la rendent à la matière -informe, cette matière usurpatrice de la forme qui enveloppe -l'esprit. - -L'harmonie est morte avec les Ioniens harmonieux; mais l'intensité -et la subtilité, nées catholiques et latines, vivront tant qu'il -restera un artiste latin. Hélas! ce n'est pas dire bien longtemps, -peut-être. On veut effacer le _Gesta Dei per Francos_; mais qu'on -y prenne garde! Tout se tient dans cette formule fatidique, et les -deux premiers mots effacés, les deux autres s'effaceront aussi, -et ce sera le plus grand deuil que la mémoire humaine ait jamais -porté. Mais il est un art qui gardera toujours, dans l'histoire -française, cette devise splendide: la sculpture. C'est au siècle -des croisades que les plus belles statues du monde moderne sont -sorties de la pierre des porches, et c'est devant ces porches -qu'il nous faut aller étudier la tradition nationale du grand art. -Et que ce soit, comme disait Massillon, le fruit de ce discours! - -En voici l'amertume! le mot le plus infamant du vocabulaire -humain, le mot qui est négateur de l'art, je l'écris au fronton du -Salon de Sculpture: _Matérialisme!_ - - -I - -LA SCULPTURE CATHOLIQUE - -Elle est honteuse pour la foi qu'elle blasphème; elle est honteuse -pour l'art qu'elle nargue; elle est honteuse pour la France -qu'elle ravale dans le plus grand de ses prestiges! Et ces trois -hontes retombent sur le clergé, qui n'est plus une clergie et qui -ne veille pas _à la beauté_ du culte, comme si la Beauté n'était -pas, avec la Bonté et la Vérité, l'une des trois manifestations -de Dieu; elles retombent aussi sur les laïques qui ne voudraient -pas mettre en leur antichambre les ignobles statues coloriées -devant lesquelles ils s'agenouillent à l'église; elles retombent -enfin sur ces bazars d'objets de piété qui règnent autour de -Saint-Sulpice et que l'indignation saccagerait demain, si les -catholiques étaient artistes! - -A la peinture, il y a deux tableaux qu'on peut qualifier du beau -nom de catholiques, le _Saint Julien l'Hospitalier_, de M. Aman -Jean, et le _Saint Lievin_, de M. Vanaise; ils sont dignes du -musée du Luxembourg, je dirais plus, d'une église, si les églises -actuelles n'étaient pas profanées par toutes les vilenies idiotes -et poncives d'un art de marguillier. A la sculpture, il y a en -matière catholique: zéro. Première consolation aux navrés de la -peinture! - -Pour ne point paraître obéir à une boutade, j'étudierai sans -exception toutes les pièces de ce procès en triple sacrilège -que j'instruis contre les sculpteurs. La plus grosse est une -_Décollation de saint Denis_, qui nous vient de Rome. Dans un -groupe, l'_intérêt_ doit porter sur le héros, et ici le héros -c'est le saint. M. Fagel l'a sacrifié au bourreau qui tient -l'évêque entre ses jambes littéralement, si bien que, dans ce -martyre, le martyr n'est qu'un accessoire, pour légitimer le geste -de ce grand diable d'homme vulgaire, qui n'est qu'une académie, -qu'un mouvement, lequel n'en fait naître aucun en moi, si ce -n'est de blâme. M. Fagel s'est embarrassé de la dalmatique de -son évêque, qui en est réduit à l'état de chappe mannequine, -car la tête de l'auguste vieillard... la tête, la vraie, celle -qui n'y est pas sur cette dalmatique et qui devrait y être, je -l'ai rencontrée encanaillée parmi les bustes et signée Carriès. -C'est bien une face mystique où l'âme a timbré le visage, suivant -le beau mot de M. d'Aurevilly; plastiquement, c'est une des -remarquables études d'émaciation que je connaisse, en dehors de -la sculpture espagnole, si inconnue en France et si admirable, -qui seule a su joindre et mêler à la réalité du trompe-l'œil -effroyable, le plus violent sentiment chrétien. M. Carriès _sera_, -et je l'annonce hardiment comme devant donner des œuvres modernes -et intenses. A la suite d'un voyage en Hollande, où il s'éprit -de Franz Hals, il exécuta un buste évocatoire aussi merveilleux -que son autre de Velasquez; faites d'admiration, ces têtes sont -bien près d'être admirables, et sa série de bustes intitulés les -_Désespérés_ sont d'un art _neuf_; ce simple mot vaut bien des -éloges longuement phrasés. - -Passons de ce qui singe la force à ce qui singe la grâce, de -M. Fagel à M. Lombard. Celui-là décorera des oratoires dans le -noble faubourg; il plaira aux femmes du monde qui se connaissent -en statues comme en hommes et qui poussent des gloussements -admiratifs devant son relief de _Sainte Cécile_, où elles -reconnaissent, avec raison, un talent à la Dubuffe fils qui, l'an -dernier, exposait un grand panneau où était une _Sainte Cécile_, -faubourg Saint-Germain. La sainte de M. Lombard n'est qu'une -demoiselle de bonne maison qui joue du piano, non la patronne de -la musique. Accoudé au clavecin, un gamin de onze ans, qui n'est -pas plus un ange qu'un amour, mais un petit voyou sentimental, -tout nu. Un chérubin n'est qu'un poupon, mais un gamin de onze -ans est un petit homme. Jamais, hormis Michel-Ange, on n'a osé -l'ange même de onze ans, tout nu, et non par pruderie, mais parce -qu'un ange n'étant ni jeune homme, ni jeune fille, il faut le -réaliser par un androgynat d'une subtilité impossible à atteindre. -M. Lombard m'a rappelé M. Dubuffe fils, parce que son relief est -un tableau en marbre, genre détestable, décadent, et que nous -exécuterons tout à l'heure, en la civique personne de M. Dalou. -On a donné une bourse de voyage à M. Lombard, qu'il en profite -pour étudier _Mino da Fiesole_, dont la dévotion a le charme de -l'_Introduction à la vie dévote_, ce chef-d'œuvre d'atticisme -catholique de saint François de Sales; mais si M. Lombard se -laisse prendre au Bernin, il est perdu pour l'art et ne sera, ma -foi, que ce qu'il est, un charmant sculpteur pour les gens du -monde, ces nullités d'un si grand cube de vide. - -_Saint Labre_, quel beau motif pour Alonzo Cano, et quelle laide -chose dans les mains de M. Lapayre! Il n'a rien compris au -caractère de cette canonisation qui force toute la chrétienté -à fléchir le genou devant un homme, sans génie autre que ses -vertus. Quel beau thème que cette consécration de l'aristocratie -d'intelligence elle-même! La tête de _Sainte Geneviève_, de -M. Eugène Robert, n'est autre que celle de la première petite -lymphatique venue. M. Masson a fait un excellent de face, aux -yeux baissés, mais c'est trop «peuple» de traits pour figurer -_Sainte Radegonde_. «Les statues religieuses sont détestables ou -plutôt nulles d'inspiration, dit M. d'Aurevilly, c'est le poncif -pur, absolu, abêti, plus bête ici que dans tout autre genre de -sculpture, et je m'en étonne encore moins. Les artistes actuels, -plus ignorants que de jeunes carpes, car les vieilles carpes -doivent savoir quelque chose, les artistes actuels, n'ayant ni -foi ni instruction religieuse, ne comprennent rien au surnaturel -du sujet qu'ils traitent, et pour la plupart ne le traitent que -sur commande. Commande, c'est-à-dire mort de l'art. Je l'accepte -lorsque c'est Jules II qui en fait une à Michel-Ange. Autrement -non. C'est une impertinence de la Protection au Génie, ou une -bonté de la Sottise pour la Platitude.» Voici trois commandes. -D'abord, le _Tombeau de Monseigneur Fournier_, pour la cathédrale -de Nantes, par M. Bayard de la Vingtrie. C'est un édicule d'une -architectonique indécise; le prélat est couché et ne se voit pas, -à cause de la hauteur du socle, qui est orné de bas-reliefs en -bronze, séparés par des statuettes de marbre d'une insignifiance -rare. Au reste, comme je ne veux pas faire de compliments au -praticien qui a fait ce tombeau, je passe au second qui, lui, est -très bas et représente le chanoine Prudhomme, se soulevant dans un -geste naïf pour montrer une petite église qui est à côté de lui -et qu'il a fait bâtir, sans doute. C'est touchant pour les âmes -naïves; pour moi, c'est gâteux. La niaiserie est un blasphème. -Enfin, le _Tombeau du cardinal Saint-Marc_, de M. Valentin, qui -est le moins mauvais. Grand et maigre, il reste haut dans son -agenouillement, cette posture la plus fière qui soit, puisque -c'est celle qu'on prend pour parler à Dieu. La tête est longue, -le front vaste, l'arcade sourcilière profonde, et, à défaut -d'ampleur, cela est grave. Amples et trop lourds sont les plis du -manteau. Ah! nous sommes loin du _Tombeau de l'évêque Salutati_, à -Fiesole, loin de Juste, de Texier. - -Faut-il citer la petite terre cuite à peu près ridicule de M. -Cabuchet qui représente Mgr Manigeaud à genoux et tenant un -édicule roman? L'_Anachorète_ de M. Klein, un hongrois comme Rops, -est une œuvre sinon réussie du moins audacieuse. Figurez-vous -un corps michelangesque vieilli et replié dans un renfoncement -de tous les membres: ce vieillard lit une Bible, le front dans -sa main; et la contention d'esprit sur un mystère de la Foi est -exprimée avec intensité. M. Prévost a trouvé une expression -d'abattement remarquable pour _Joseph abandonné_. Quant au Job de -M. Léofanti, ce n'est qu'un vieux turc. M. Ferrario, en italien -qu'il est, a fait une _Madeleine_ qui est du pire billon de -Canova. M. Picault fait de la critique historique. _Un empereur -chrétien_, Valentinien III avec ses deux oursines, _Petit Bijou_ -et _Innocence_, qu'il nourrissait de chair humaine, dit le livret; -M. Picault a lu le Dictionnaire philosophique et prend l'Arouet -pour quelqu'un de sérieux, soit; son Valentinien assis et les -jambes croisées n'est pas d'une trop vilaine plastique, malgré les -idées avancées de l'auteur. La _Bethsabée_ de M. Pilet se sait -regardée et pose; voilà un de ces mouvements baptisés dont j'ai -divulgué la genèse; encore celui-là est-il des bons. Le _David -vainqueur_, de M. Béguine, n'est qu'un devoir d'écolier. Pour la -_Judith_ de M. Lombard, l'auteur du «tableau» de _Sainte Cécile_, -c'est une fort jolie personne, qui tient un grand sabre, mais ce -n'est point la forte juive, tueuse d'Holopherne, dont M. Ledrain -nous a fait la vraie statue dans sa belle _Histoire d'Israël_. -Jeanne d'Arc appartient à la religion, parce qu'elle appartient à -la canonisation, comme Colomb, sur qui M. Léon Bloy, le dernier -millénaire, vient d'écrire un livre de nabi. Imprécatrice, telle -est l'expression du buste de la _Pucelle d'Orléans_, par M. -Maugendre Villers. On oublie, et elle vaut un coup d'œil, la -statuette du _Pape Urbain II_, de M. Roubaud, le bras étendu -tenant l'amict et d'un geste calme et fort. Et c'est tout, je n'ai -rien omis; et j'aurais dû tout omettre; tout méritait de l'être, -même le _Méphistophélès_ de M. Hébert, qui déshonore le diable; -cette grande figure que Rops seul, dans l'art entier, a rendue -terrible et invincible au rire. Toute cette sculpture, que le -diable l'emporte, elle est laide, elle lui appartient, et qu'on me -ramène à la nuit du moyen âge où les chefs-d'œuvre étaient plus -nombreux que les étoiles au ciel, par une nuit d'été. - - -II - -LA SCULPTURE LYRIQUE - -L'Ode est, après la Prière, la grande élévation de l'âme comme -l'Enthousiasme, le plus beau des sentiments, après la Foi. Le -poète succède au prêtre, dans la hiérarchie esthétique; mais le -poète, c'est Michel-Ange, comme Dante; Durer, comme Corneille; -Léonard, comme Shakespeare; Delacroix, comme Barbey d'Aurevilly; -c'est tout artiste qui trouve des mots, des lignes, des couleurs, -des formes, si expressives qu'elles chantent. Ces formes -chantantes s'admirent dans l'_Ève_, de Delaplanche; la _Jeanne -d'Arc_, de Chapu; le _Tarcinus_, de Falguière; le _Saint Jean_, -de Paul Dubois; le _Gloria victis_, de Mercié. On les a vues, -l'an dernier, dans l'_Immortalité_, de Chapu, où le mouvement de -l'essor exprimait magnifiquement l'aspiration de l'âme vers Dieu. - -On les voit, cette année, dans les _Premières Funérailles_, de M. -Barrias. Son groupe est lyrique, car il pleure muettement et sans -larmes, ainsi que doit pleurer le marbre; le cœur de l'homme qui -est une lyre toujours accordée pour la douleur, donne ses plus -beaux accents, non dans le bercement du bonheur, mais sous les -_pizzicati_ du désespoir. Abel, le doux Abel, le premier agneau -de Dieu, le premier innocent tué pour son innocence même, le plus -ancien des symboles qui annoncent le Sauveur, Abel a été trouvé -mort. Depuis qu'ils vivaient du travail de leurs mains et à la -sueur de leur front, Adam et Ève avaient bien souffert; du moins -ils avaient cru bien souffrir. Mais devant ce cadavre, toutes -leurs sueurs et toutes leurs peines ne se présentent plus à leur -pensée que comme les délices mêmes du Paradis. Ils avaient oublié -le mot terrible de la condamnation du Seigneur: Tu connaîtras la -mort. Ils la connaissent maintenant la mort de ce qu'on aime, -plus mortelle que sa propre mort. Ils avaient pris leur parti de -leur déchéance, ils s'aimaient et se croyaient à l'abri de la -main de Dieu, mais voici qu'elle s'appesantit non sur eux, mais -sur l'enfant bien-aimé. Ah! comme ils se sont frappé la poitrine -devant le corps d'Abel! Ce n'est pas Caïn qui l'a tué, ce sont eux -par leur désobéissance; car s'ils n'eussent pas désobéi, Abel, la -victime expiatoire, n'eût pas été immolée. Ils ont pleuré toutes -leurs larmes, ils n'en ont plus; leur désespoir est trop grand -pour qu'ils gémissent même; immobile et immuable, il habitera leur -pensée et leur tombe. - -Ce qu'il y a de beau dans ce groupe, c'est que l'imagination -reconstitue tout de suite ce qui précède les _Premières -funérailles_, et ce qui les suit, car M. Barrias a exprimé la -marche navrante de ce père portant le cadavre de son fils, et de -cette mère s'arrêtant à chaque pas pour baiser encore cette tête -sans vie: premier et imparfait symbole, à l'aurore des temps, -de la passion de la Vierge. Oui, ceci est une ode, et partant -un chef-d'œuvre. «Il ne faut pas louer à demi, quand on a cette -bonne fortune de louer.» Je ne ferai pas à un marbre qui a une âme -l'injure de louer le fini de l'exécution. Il a une âme ce groupe. -Que dire de plus, si ce n'est que cette âme-là est la seule dans -le tas de corps exposés? - - -III - -LA SCULPTURE POÉTIQUE - -Les sculpteurs ne se frappent pas le front en lisant Lamartine, -et la poésie ne hante guère leur crâne d'hoplite; aussi n'est-ce -point le mérite qui classe ici, mais le titre et la prétention, -car le critique est forcé de suivre l'artiste sur le terrain où il -se place, et de juger selon l'intention. - -Celle de M. Devillez est subite, exquise, raffinée, et pour les -initiés seulement. Ce très bas-relief n'a pas deux centimètres à -sa plus grande saillie, ce n'est qu'un profil à peine incisé, mais -elle s'incise en plein relief dans l'esprit du spectateur, cette -_Salomé_ dont la tête est prise à Léonard malgré la nappe lourde -et précise des cheveux calamistrés qui font au cou un garde-nuque -guerrier; elle est assise sur ses talons et tient d'un bras étendu -le plat où est couchée la tête nimbée du Précurseur; de son autre -main, avec une curiosité de femme, elle soulève délicatement -la paupière et son œil curieux fixe l'œil vitreux du mort. La -plastique assyrio-égyptienne est là d'une maigreur douillette, non -osseuse, et jusqu'au glaive à forme bizarre suspendu au mur, tout -a un accent singulier. Cette mixture de traits lombards, de formes -égyptiennes, produit une impression délicieuse pour un lettré. -Cela est de la plus haute subtilité, et M. Devillez pourrait, -peut-être, car ce serait trop charmant pour que je n'hésite pas -à le croire, donner un maître subtil, un Gustave Moreau, à la -sculpture. L'_Ensommeillée_, de M. Delaplanche, est un mouvement -gracieux: l'abandon mou du corps, le clos des paupières, le -détendu des traits sont bien; mais puisque M. Delaplanche n'en -est qu'au plâtre, qu'il débarrasse les jambes des plis épais et -inutiles qui alourdissent l'_Ensommeillée_. Il sait le nu et l'a -prouvé dans son Ève, qui est un des plus fiers coups de ciseau -contemporain. - -Ce charmant sacripant de _Villon_ n'a pas prévu qu'il serait coulé -en bronze, pour la nargue des chevaliers du guet et des sainte -Hermendad de tous les temps, et qu'il le serait si crânement, -si véridiquement que l'a fait M. Etcheto. C'est bien là cet -excellent mauvais garçon, qu'en notre temps d'égalité devant la -loi on aurait envoyé à la Nouvelle-Calédonie, comme récidiviste -incorrigible. Singulière inconséquence du sens moral de tous ceux -qui ont Villon dans leur bibliothèque, combien le recevraient à -leur table, ce bon bec de Paris, tout aux tavernes et tout aux -filles et dont le nom est devenu un verbe synonyme de voler. -Cela prouve que les poètes, les penseurs et les artistes sont -au-dessus des lois sociales, et ont droit aux profondes immunités -que reconnaissaient les papes aux Buonarotti et aux Cellini. M. -Etcheto nous a donné le _Villon_ du Grand Testament; il a su ne -pas tomber dans la truanderie, sans fausser le mauvais escholier, -selon le goût académique, et désormais l'image de ce délicieux -poète parisien, le premier subjectiviste, comme diraient les -Allemands, est fixée à jamais, et la statue de M. Etcheto sera le -frontispice obligé de toutes les réimpressions des _Ballades_ et -des _Rymes_. Exhumé de Pompéi ou d'Herculanum, le _Démocrite_, -du même statuaire, exciterait un grand concours de faculations; -la tête est d'un masque comique mais affiné de modernité; il est -vieux et le rire a creusé les plis de l'habitude dans sa face -spirituelle. Il tient des oignons, et détail dont je sais gré à -M. Etcheto, car c'est une idée, son pied écrase, dédaigneux, un -brin de laurier. Voilà un sujet qui n'est pas banal au moins: -_Le marchand de masques_, ce petit voyou qui vend le moulage -des maîtres contemporains; je ne lui achèterai pas celui de M. -d'Aurevilly, car il est aussi peu ressemblant que possible, ni -celui de M. Faure qui n'est qu'un chanteur et dont ce n'est pas la -place; mais Balzac, Berlioz, Delacroix, Banville sont d'une vérité -saisissante; et ce bronze est du bronze littéraire, le meilleur de -tous. - -_Ballade à la lune!_ un pierrot à la fois ingénu et ironique est -assis les jambes croisées et plaque les accords d'une sérénade, -les yeux fixés sur un seau d'eau où se reflète le croissant de la -Lilith phénicienne. Cette fantaisie de M. Steuer est délicieuse, -mi-partie sentimentale et moqueuse, et Henri Heine aurait -souri à cette statuette qui est d'une inspiration semblable à -l'_Intermezzo_ et qui n'a que le tort d'être en bronze; il faut -le blanc du marbre à Pierrot, surtout lorsqu'il rappelle le grand -mime Debureau, comme ici. Le _Crépuscule_, de M. Boisseau, est -gracieux; le mouvement de la femme assise qui allume sa lampe -est d'une courbe délicate et harmonique; mais les deux poupons -endormis sous son aile sont des accessoires de tableau que la -sculpture doit s'interdire. _A l'Immortalité!_ elle n'ira pas -cette pièce montée qui n'est qu'une clownerie du Cirque, une -apothéose de ballet. Que M. Lemaire lise la ligne que je viens -d'écrire et il pensera: «Voilà bien les critiques; en deux lignes, -ils bafouent mon labeur de deux ans!» Mais je lui demanderai à -mon tour, en bonne foi, s'il faut laisser la sculpture faire de -l'acrobatie, et si la statique violée ne doit pas être défendue. -Droite sur le socle, une femme drapée et debout tient l'urne du -souvenir sur le derrière du groupe; sur le devant, une autre -femme assise élève les bras avec un étonnement bien concevable; -car elle voit une figure ailée qui fait la planche dans l'air en -enlevant un poète; et savez-vous ce qui relie et ce qui supporte -les deux figures voletantes, des draperies, des draperies courbées -et flottantes. Supposez le retable de M. Dalou en ronde bosse et -vous aurez une idée de l'absurdité optique et physique du groupe -de M. Lemaire. Qu'il y ait là des qualités d'exécution, je n'en ai -cure, c'est effroyablement décadent, je ne vois que des statues au -bout les unes des autres qui vont me tomber sur la tête, et à être -assommé, je demande à choisir le marbre. - -M. Desca aussi prend de l'essor, il a mal regardé le Mercure de -Jean de Bologne, et il lance son _Ouragan_ hors de la statique. -Règle absolue, tout ce qui ne peut pas se faire au Cirque ne doit -pas se faire en sculpture; l'exigence n'est pas énorme; il ne faut -pas en induire toutefois que tout ce qui se fait au Cirque est -à sculpter. Je ne connais aucun chef-d'œuvre en ronde-bosse, ni -moderne, ni antique, où il y ait un seul personnage qui ne touche -pas terre; que M. Hector Lemaire me démente par un exemple, un -seul! - -M. Charles Gautier «Goujonne bien» comme on dit dans les ateliers; -_la Seine et la Marne_ sont décoratives, quoique le pli soit -un peu petit, les verticales timides et la réminiscence de la -fontaine des Innocents flagrante. Monsieur Osbach, on ne rêve pas -dans cette pose mièvre, et votre _rêveuse_ se sait regardée. - -_Abandonnée_, une sorte d'Agar au désert, plâtre intense. Cette -femme, cette mère épuisée et râlante, est d'une expression -plastique remarquable et l'enfant qui se traîne, ses petites -lèvres ardemment tendues vers le sein tari, est d'un beau -mouvement. C'était lieu à première médaille. M. Gustave Haller -joint à la valeur technique, l'intensité excessive. Sous les -traits d'une courtisane, au lourd collier, le _Vice renversé_ -cherche à retenir un coffret qui lui échappe et d'où s'épandent -bijoux et pièces d'or. Évidemment, cette figure fait partie d'un -groupe; mais prise séparément, c'est un beau plâtre. La posture -de la courtisane, son geste pour retenir son or, sont trouvés. -Techniquement, c'est une étude de corps de femme réelle et -vivante, mais c'est surtout une pensée bien rendue. M. Gustave -Haller a aussi un médaillon en bronze, le _Printemps_, qui a -toutes les qualités plastiques et d'effet du _Vice renversé_, un -des rares succès légitimes de cette année. - -Les _Remords_ que M. Astanières s'est mis sur la conscience, à -ne regarder que le format, ferait prendre l'_Hercule Farnèse_ -pour une statuette. L'_Innocence_ de Mme Descot est assise et -presse le venin d'un serpent dans une coupe; va-t-elle le boire? -ce serait trop innocent; sait-elle que c'est du venin et ce -n'est plus innocent du tout: dans les deux sens, cela n'est pas -excellent. - -L'_Immortalité_, de M. Hugues, a l'aile raide, le ventre bien fin -de modelé, les seins un peu fatigués; elle grave à coups de ciseau -les noms éternels. M. Cambos devrait bien ne pas traiter ses -socles comme des mirlitons. - - Après la pluie, où tout fleurit, - Le beau temps vient, qui nous sourit. - -Scribe croirait se lire! et cependant _Après la pluie_, une femme -qui a ramené le pan de sa tunique sur sa tête et qui regarde si -l'éclaircie va se maintenir, a de la grâce. Seulement la flexion -et le penchement du buste est trop prononcé pour que les jambes -gardent la verticalité; la moitié du corps se désintéresse du -mouvement du buste. M. Cambos sait bien que le mouvement doit -être continué de l'orteil aux cheveux, et _vice versa_. Puis, -qu'il ne gâte pas ses marbres avec des vers, que je ne veux pas -croire de lui, pour son honneur. Messieurs du ciseau, ne touchez -pas à la lyre, ni à la critique littéraire, comme M. Barrau: sur -la banderole de sa _Poésie française_, il y a Voltaire. Voltaire, -poète, cela est plaisant. La _Henriade_, un poème; _Nanine_, une -comédie; le _Dictionnaire philosophique_, un livre sérieux, et -M. Arouet, un honnête homme, peut-être aussi! Une bourgeoise qui -fait la fière n'arrive qu'à être gourmée, et c'est le cas de cette -Poésie dont l'air change à mesure qu'on tourne autour d'elle. Vue -dans l'axe de son coude et dans la direction de son regard, elle -a l'air d'une Suzanne bourgeoise, qui se sentirait contemplée -avec les mains, en un madrigal trop précis. Trop d'attributs. La -statue ne comporte pas l'accessoire; elle peut tenir une arme, un -bâton de commandement, mais rien ne doit charger le socle. Il est -horriblement décadent et réservé à la seule peinture de semer des -amours aux pieds des allégories. J'offre une deuxième consolation -aux navrés de la peinture: c'est que toutes les grosses pièces -de la sculpture sont traitées on tableaux, ce qui est _absurde_, -et prouve que notre fameuse école de sculpture est d'une moyenne -plus décadente que l'école du Bernin. Et, chose singulière, -aucun critique ne signale cette démence, la _statue-tableau_, -qui est, je le dis net, le dernier pas que l'on puisse faire -dans l'abêtissement de l'art plastique. Si le jury n'était pas -ce que sont tous les jurys, il refuserait toute statue-tableau, -qu'elles fussent du premier venu ou d'un H. C. Cela aurait diminué -l'exposition de cette année des _deux tiers_, et nous n'aurions -pas vu la _République_ de M. Dalou, à qui je demanderai compte, -tout à l'heure, du pastiche de Rubens qu'il a osé. - -Le petit bronze de M. A. Maureau: les _Adieux de Mars et de -Vénus_, c'est de la Carracherie; mais il y a encore des gens qui -croient aux Carrache. Le buste de _Flore_, de M. Osbach, est d'un -joli rire. Le torse de la _Poésie lyrique_, de M. Dumilatre, est -d'une finesse exquise, mais choquante pour les jambes, que les -draperies font trop fortes, et puis que M. Dumilatre ne connaît -pas le sens du mot: lyrique. Le génie du _Regret_, que M. Leduc -assied, pleurant, le bras autour d'un médaillon, est d'une bonne -posture. L'_Ondine de Spa_, de M. Houssin, rentre dans le tableau. -La _Misère_, sous les traits d'une affreuse sorcière, crispe ses -doigts pointus sur le corps du génie qu'elle a vaincu. Cela n'est -point vulgaire, l'exécution a du nerf, et il faut savoir gré à M. -Ponsin Andahary de son intention d'être intense. Un geste vraiment -fort beau est celui de l'_Aurore_, de M. Rambaud. C'est une -plastique noble et un des meilleurs mouvements du Salon, d'autant -qu'il exprime bien son sujet. - -_Titania_, l'amante d'Obéron, cette nymphe d'une modernité -insuffisante, Shakespeare ne la reconnaîtrait pas! Le mouvement -par lequel elle agace, avec une brindille, de petits génies, est -gracieux; gracieuses aussi ses jambes, quoique le ventre soit -de Calisto. Mais voici de l'accessoire, dans des rocailles, des -petits génies. Décadent!--La _Peau d'Ane_, accroupie et pétrissant -le gâteau, de M. de Gravillon, est joliment callipyge; les cuisses -ont de la fermeté et c'est là un des plus gracieux corps de -femme, et il faut qu'il le soit, pour faire pardonner ce que M. -de Gravillon appelle son _Tombeau_. Un génie à quatre pattes, sur -un pupitre, écrit des noms; dessous le pupitre, M. de Gravillon -_in naturalibus_, et ayant pour oreiller un moulage de la _Vénus -de Milo_. M. de Gravillon, qui a fait un livre très spirituel, la -_Malice des choses_, doit comprendre qu'il n'est pas permis à un -sculpteur de prendre un pareil oreiller; c'est une profanation! - -La _Nuit_, de M. Paul Vidal, élève un croissant au bout de ses -doigts, assise sur le globe, avec flocons de nuages et Amours -assortis: Décadent!--La _Fée_, de M. Saint-Germain, est svelte, -mais ce berceau qu'elle touche de sa baguette est un accessoire de -tableau: Décadent! - -M. Puech sort de l'ordinaire. Sa _Dernière vision_ est une étude -intéressante de jeune fille amaigrie et alanguie par la maladie; -l'expression du visage extasié a de l'accent. La _Virginie rejetée -par les flots_ de M. Ogé n'aurait pas déplu à Bernardin de -Saint-Pierre, mais qu'aurait pensé Macpherson de l'_Ossian_ de M. -Vidal, buste qui hésite entre le Druide et le Fleuve? M. Chéret -se moque de la statique, or la critique, qui est la statistique -de l'art, ne peut pas laisser passer impunément ces deux bronzes, -la _Nuit_ et le _Jour_, dont la tête est entourée d'amours -aériens. L'aérien n'est pas admissible en statue, et c'est un -singulier essor que celui qui soulève les sculpteurs hors des lois -mécaniques. - -M. Darbefeuille est plus optimiste que clairvoyant, il se figure -l'_Avenir_ sous les traits d'un éphèbe assis, svelte et fier, -et qui appuyé sur l'épée, tient le livre: Force et Pensée; beau -rêve de bronze, mais rêve. La Pensée est tuée puisqu'elle est -niée; la Force, sans la Pensée, est aveugle et l'_Avenir_ de -M. Darbefeuille ne ressemble point à celui des races latines, -qui brisent la croix latine, leur unique et certain palladium. -L'avenir de la sculpture poétique en particulier est facile à -prévoir... mais Harpocrate fait signe qu'il faut se taire! - - -IV - -LA SCULPTURE PAIENNE - -Ils ont honte et se dissimulent, les païens; ils titrent leurs -ressassements de rubriques poétiques; ils s'ingénient à se glisser -dans une autre catégorie et je ne prendrai pas la peine de les -démasquer: le paganisme dans l'art moderne, c'est le gâtisme, et -cette déclaration suffit à l'intégrité de l'esthétique. - -Longus a inspiré la seule païennerie du Salon qui soit charmante. -Assis, et leurs jeunes membres nus délicatement embrassés, ils se -baisent colombellement; et ce baiser qui n'est pas encore à la -Catulle, mais qui va le devenir, est charmant à voir; je dirais -à entendre s'il n'était pas sourd, comme tout bon baiser doit -être. Ah! M. Guilbert est un habile homme, de même qu'un habile -sculpteur. Le moyen de faire la moue et de froncer la lèvre, à -l'aspect de ces lèvres qui balbutient le baiser, la seule caresse -qui soit plastique, et la seule plastique qui fasse jeter au -loin la branche de houx. Ce n'est qu'un baiser, ce groupe, mais -un baiser, c'est beaucoup plus que tout, de certaines lèvres, à -certaines heures. Il est plus glorieux de se casser les bras à -tendre l'arc d'Ulysse, que de n'oser y toucher, et si M. Injalbert -s'est trompé, du moins l'erreur est hardie. Son _Titan soutenant -le monde_ est une conception qui l'a écrasé comme elle écrase le -Titan. D'abord une boule, même énorme, sera toujours d'un diamètre -appréciable et dès lors ne donnera plus à l'œil l'impression du -globe. Ensuite, l'herculéisme en mouvement, la tension nerveuse -de tout un corps n'est d'ordinaire que poncive ou admirable; M. -Injalbert est plus près du second adjectif que du premier mais au -lieu de son Titan, que n'a-t-il fait le _Christophore_? Un géant -écrasé par le poids d'un enfant; voilà qui étonne le crétinisme -moderne. Mais quel beau thème pour un Michel-Ange que ces vers de -Théophile Gauthier, sur le _Saint Christophe d'Ecija_: - - Je pourrais, comme Atlas, poser sur mes épaules - La corniche du ciel et les essieux des pôles, - Mais je ne puis porter cet enfant de six mois - Avec son globe bleu surmonté d'une croix; - Car c'est le fruit divin de la Vierge féconde, - L'Enfant prédestiné, le Rédempteur du monde; - C'est l'esprit triomphant, le Verbe souverain: - Un tel poids fait plier, même un géant d'airain! - -La _Nymphe menaçant un Faune_, de M. Steuer, est charmante. -Courbée dans une jolie pose, elle tire l'oreille d'un tout jeune -chèvre-pied qui se traîne et crie, car elle menace des ciseaux -qu'elle tient les oreilles pointues du jeune faune. La plastique -de la nymphe est d'une saveur moderne charmante et originale, ce -qui est le grand point. - -M. Félix Martin aime Virgile, comme Dante, et le traduit en marbre -non dantesque; il a choisi l'instant où le divin chanteur s'étant -retourné, contre sa parole, Mercure ramène Eurydice aux enfers; -comme son homonyme Henri Martin, M. Félix Martin a fait un tableau -de son sujet, qui est analogue à celui de la première médaille, -et non seulement un tableau, mais une pièce montée; les trois -corps de Mercure, Eurydice et Orphée s'enlèvent assez confusément -les uns sur les autres; il y a enchevêtrement de membres et pour -étoffer le socle, Cerbère avec ses trois têtes; M. Félix Martin a -oublié le rocher, le tonneau, la roue et autres accessoires. Cela -est tellement antisculptural, que je ne veux pas voir les qualités -d'exécution qui, du reste, appartiennent au praticien. - -Certes, la _Diane et Endymion_, de M. Damé, est un groupe -gracieux; Endymion dort d'une façon réelle et poétique et le corps -de Diane est beau; mais ce croissant qui fait un fond aux figures, -mais cette draperie agitée par le vent, qui fait équilibre et -pondère à gauche la courbe aérienne de la déesse et sans laquelle -rien ne tiendrait à l'œil, tout cela est décadent et l'effet, dont -je ne nie pas le charme, est obtenu par des sophistications de -sculpture inacceptables. - -Si M. Coulon peut m'expliquer la statique de son groupe, _Flore -et Zéphire_, je consens à dire le Bernin et M. Bouguereau grands -peintres! M. d'Épinay fait danser _Callixène_ avec assez de -morbidezza, mais la tête est banale et le mouillé de la draperie, -quoique bien venu, est un artifice qui plaît trop aux bourgeois -pour que je le loue. La _Castalia_, de M. Guillaume, est du poncif -_rond_ le plus blâmable; plastiquement, c'est la redite des -redites. Le _Persée_, de M. de Vauréal, est violent sans force; le -mouvement qu'il fait pour ramasser la tête de Méduse n'a rien de -triomphant. Dans son panneau de bois, la _Toilette de Vénus_, M. -Vauthier a retrouvé quelque chose du Primatice, ce patricien de la -ligne décadente. - -Adorables et fous et se donnant la main, l'_Amour et la Folie_, -de M. Cordonnier, courent et, ma foi, on les suivrait bien plutôt -que la _Vérité_, de M. Pallez, qui est niaise. Je suis marri de -parler argot, mais si le coup de ciseau était noble, mon mot le -serait aussi; c'est bébête, comme dit Hugo dans sa _Légende des -Siècles_. Béatement nulle, cette _Vérité_ n'a de bien que son -puits; mais un puits n'est permis que pour un tableau. La _Source_ -doit cacher son urne, dit Joubert, et j'ajouterai, la _Vérité_ -son puits. Accessoire veut dire impuissance d'expression. La -_Charité romaine_, de M. Boucher, est un bronze écœurant de ce -sujet incestueux, où une fille donne le sein a son frère. Vu par -le soupirail d'une prison, ce doit être sublime; mais ici exposé, -c'est nauséeux. - -M. Marioton a fait un _Diogène_ presque tragique; il ne faut -toucher aux types que pour les accentuer dans leur sens -traditionnel, comme l'a si bien compris M. Etcheto, pour son -_Démocrite_.--M. Ottin ignore que pudeur et impudeur sont deux -créations chrétiennes, et que _Campaspe se déshabillant devant -Apelles_ doit avoir le geste de dénudation plus net. M. Runeberg -joue à l'Albane; deux Amours, dont l'un pique l'autre d'une -flèche, en se laissant verser du vin à son tour, figurent l'_Amour -et Bacchus_ pouponnisés; c'est ingénieux, mais la Bourgeoisie -risque de s'y plaire. _Cupidon_ eût manqué au Salon, et M. -Marqueste l'y a envoyé dans la posture ronsardisante d'un archerot -agenouillé qui décoche un trait. - -La _Psyché_ de M. Saint-Jean est digne de remarque, et la nymphe -_Écho_ de M. Gaudez, qui court, la syrinx à la main, est une jolie -traduction plastique du _Galatea fugit ad salices sed cupit ante -videri_. Mais il y a des Galatées ailleurs que sous les saules, et -Carpeaux, ce Michel-Ange «raté», nous les a montrées, échevelant -leur danse et narguant l'Olympe, ce rocher de Sisyphe de la -grimace antique, que les artistes de tous les peuples font rouler, -de gaîté de cœur, damnés volontaires de l'imitation absurde, et -singes heureux de singer. - - -V - -LA SCULPTURE HISTORIQUE - -La preuve que la dénomination de peinture d'histoire est fausse, -c'est qu'on n'a jamais dit sculpture d'histoire; et cependant elle -existe, et a raison d'exister, car elle n'est pas susceptible de -tomber dans l'Horace Vernet, ce pioupiou de la peinture, ni dans -le Delaroche, ce Bouchardy correct. - -Je me hâte d'autant plus de rendre justice à l'habile bas-relief -de M. Dalou, que je vais avoir à critiquer son haut-relief, -tout à l'heure. Vraiment, cela est bien, non seulement au point -de vue technique, mais aussi comme compréhension historique. -Toute la scène a lieu entre deux nobles, entre deux marquis: le -marquis Riquetti de Mirabeau et le marquis de Dreux-Brézé; l'un -a le génie, l'autre la grâce, et M. Dalou a rendu là un hommage -à l'aristocratie qui pour être inconscient n'en est pas moins -méritoire. J'avertis toutefois M. Dalou que l'esprit de son relief -est antirépublicain et que si j'étais Jacobin je le déclarerais -suspect d'attachements aristocratique sur cette seule pièce. - -Mirabeau, ce noble qui avait besoin d'activité et qui s'en est -donné où il a pu, n'est pas facile à bien piéter, et M. Dalou -s'est tiré de cette difficulté, à son honneur. Quant à M. de -Dreux-Brézé, il est exquis, oui, exquis; d'une pureté de race, -d'une élégance de maintien, d'un dédain et d'un calme admirables: -M. Dalou s'en est-il rendu compte? Ce marquis écrase l'Assemblée. -Il est couvert; ils sont nu-tête; il a canne, ils ont les mains -vides et grosses et boudinées et rouges, je parie; il est calme -enfin, ils sont soulevés. Je ne connais pas, hors des Van Dyck de -Windsor et de Gênes, un gentilhomme plus gentilhomme, un marquis -plus marquis que ce marquis; le Dreux-Brézé de M. Dalou est un -chef-d'œuvre de désinvolture et aussi un hommage au faubourg -Saint-Germain; et quoiqu'il ait eu sa grande médaille civique, il -mérite plutôt le cordon de Saint-Louis, et je l'attribue, en idée, -à sa poitrine démocratique. - -Si M. le marquis de Dreux-Brézé n'écrasait pas l'Assemblée -entière, on verrait, et un critique doit le voir, qu'il y a là -deux mérites à signaler, d'abord l'observation très exacte des -lois perspectives; ensuite un grand soin de la ressemblance -historique dans les têtes, toutes bien étudiées et sur lesquelles -on met facilement les noms. Mais on ne voit dans ce bas-relief -qu'un adorable marquis, et dans ce marquis on trouve l'inspiration -de ces vers de Musset: - - Reine, reine des cieux, ô mère des amours, - Noble, pâle beauté, douce aristocratie, - Fille de la richesse!... O toi, toi qu'on oublie - - * * * * * - - As-tu quitté la terre et regagné le Ciel? - Nous te retrouverons, perle de Cléopâtre! - -Et nous la retrouvons, en effet, splendide et victorieuse par la -grâce, jusque dans ce bas-relief républicain! - -Voici toute une cohue de statues: _Flandrin_, _Ingres_, _Bailly_, -etc. - -Le _Hoche_, de Clésinger, comme son _Marceau_ qui est à -l'extérieur du Palais, devant la porte de sortie, sont deux -œuvres, fières, vivantes, et romantiques, ce qui sous ma plume -est l'adjectif le plus glorieux. _La Mort de Britannicus_ de M. -Paul Chopin n'est qu'une étude, mais bonne. Quant à l'absence de -mouvement que Mlle Delattre a baptisé _Sophocle_, ce n'est -qu'un jeune drapé et assis. M. Kossowski a représenté Bernard -Palissy mettant une bûche dans un four; le geste par lequel il se -garde de la réverbération est d'un grand naturel et c'est là la -pièce la plus sincère du Salon, comme rendu.--Le _Vercingétorix -devant César_, de M. Peyrolle, n'est qu'un brenn, non le Brenn -des Brenn. Assez fièrement piétée, la _Jacqueline Robins_ de M. -Lormier est surtout d'intérêt local pour Saint-Omer. La _Bianca -Capello_ de M. Ferville Suan n'est pas admissible, quand on -connaît celle de Marcello; M. Caravaniez a fait un pastiche moyen -âge avec son _Anne de Bretagne_; pour finir, un contemporain -glorieux, le _Général Chanzy_, couché et enveloppé dans le -drapeau. - - -VI - -LA SCULPTURE CIVIQUE - -Ici, l'on s'appelle citoyen; la chlamyde est une carmagnole, et -le moindre bonnet phrygien: sans ambages, il s'agit bien plus -de politique gouvernementale que d'esthétique. Aussi les Revues -devraient laisser cette partie de la sculpture aux journaux -politiques, si la critique n'était pas tenue de suivre l'art -jusqu'en ses aberrations et le jury jusque dans ses démences. -Qu'on ait médaillé la _Séance du 23 Juin_, soit; mais englober -dans cette récompense un ouvrage qui viole les lois essentielles -de la plastique, voilà qui ne peut se supporter; et puisque le -jury est _si jury_ que cela, il faut lui faire honte; car c'en est -une que la jaculation des gens du métier devant ce haut-relief. - -_La République!_ le titre promet la virago de Rude, ou la -_Matrona potens_ de Barbier; et quoique cette promesse ne soit -pas de celles irréalisables, M. Dalou n'en tient pas l'ombre. La -République est absente de cet ouvrage qu'elle dénomme. En son lieu -et place s'embrassent deux académies; le vrai titre serait donc -le _Baiser de paix_; mais foin d'une réminiscence catholique! M. -Dalou, mameluck de M. Renan, écho de Pierre Dupont, s'est inspiré -de la mirlitonnade suivante: - - La République régnera - Sur tous les peuples; et la terre - Dans la paix se reposera - De cinq ou six mille ans de guerre! - -M. Dalou est un sculpteur abstrait; il représente la République -par sa prétendue conséquence sociale et le troisième mot de sa -devise: _Fraternité_. - -M. Dalou est-il élève des Jésuites? il est du moins élève des -sculpteurs jésuites, et ce haut-relief n'est qu'un retable -d'église jésuite du XVIIIe siècle, à Rome. Je défie qu'on le nie! -Or, les retables jésuitiques du siècle dernier sont des tableaux -au ciseau; ce qui est la pire aberration de la sculpture, et la -décadence au-dessous de quoi il n'y a rien. M. Dalou a-t-il voulu -copier Rubens? Il n'y a pas une attitude, un membre, un pouce de -modelé qui ne soit pris à la galerie de Marie de Médicis. Donc, ce -haut-relief est un _tableau jésuité_ XVIIIe siècle, et aussi un -pastiche des Rubens, ce qui rogne un peu la médaille d'honneur? -mais voyons la composition. - -De la Place Navone, M. Dalou calomnie les retables de ses -prédécesseurs qui ont toujours une figure principale, un centre -qui est à la fois celui de l'intention et du mouvement plastique; -c'était bon dans l'ancienne sculpture et M. Dalou a changé tout -cela. La _République_ ne se tient pas, elle est faite de quatre -pièces ou morceaux. Premier morceau, les deux académies qui -s'embrassent; second morceau, buste de garibaldien, avec bras en -l'air, tête et chapeau Bolivar vu de profil; troisième morceau, -filles phrygiennes volantes; quatrième morceau, petit génie. Entre -ces quatre morceaux, il y a trois trous, bouchés de la façon -suivante: premier trou, entre les filles volantes et le buste de -garibaldien, relié par un _paquet_ de drapeaux; deuxième trou, -entre les filles volantes et les académies, génie avec des fleurs, -pour créer une pondération factice au côté gauche; troisième -trou, sous les pieds des deux académies, tous les accessoires -d'un drame militaire au Cirque impérial. Ces quatre morceaux -et ces trois trous, je ne les invente pas, la vérification est -simple à faire; et il en sortira pour tout esprit non obscurci -par le civisme, que la composition n'est que confusion, car la -scène n'est pas double, comme dans la _Transfiguration_, elle est -triple; le braillement de droite, l'embrassement du milieu, et la -chorégraphie d'en haut. Et dans un haut-relief qui représente la -République, des anges sont une inconséquence, et M. Dalou en a -mis. Il est vrai qu'ils viennent de l'Eden-Théâtre, ces anges-là; -et il est absolument surnaturel que les filles en bonnets -phrygiens de M. Dalou fassent un plein air, à l'instar des anges -que Delacroix lance sur Héliodore. _Je t'en ai dit assez pour te -tirer d'erreur_, public! et je ne m'acharnerai pas. Seulement, je -proteste, au nom de la sculpture jésuitique, que le XVIIIe siècle -n'a pas eu de retable pareil, et qu'aucun élève de l'Algarde -ou de l'Ammanato n'a atteint ce degré d'erreur. Il n'y a point -d'inconvénient à ce qu'un peintre peigne au ciseau: la Sixtine -est là pour le démontrer. Mais il est désastreux qu'un sculpteur -sculpte au pinceau, et le _haut-relief-tableau_ est un _crime_ de -_lèse-sculpture_! M. Dalou a fait pis que de pasticher Corrège -comme le Bernin, il a imité Rubens, le maître le plus opposé aux -lois plastiques. - -Je n'ai pas à examiner l'habileté d'exécution; je ne la nie pas, -du reste, elle est éclatante; mais toi, vieux Buonarotti, Moïse de -la sculpture, tu savais que le _tableau sculpté_ est la mort de la -statuaire et tu aurais jeté ton ciseau devant ce plâtre hérétique -aux Normes. - -Je ne cite que par pure malveillance, afin que la maladie civique, -déjà si répandue, ne fasse pas de nouvelles victimes. - -Dans un vaudeville imbécile, _Bébé_, un professeur de droit trouve -ingénieux de faire chanter les articles du Code à ses élèves, sur -des airs connus. Actuellement, il y a un groupe d'artistes (?) -qui illustrent les articles du Code: _la Loi enseignée par les -yeux_ ou la sculpture _légale_. Voici l'_Instruction obligatoire_; -une jeune fille dévêtue, nu-jambes, la chemisette plaquant aux -seins, représente la Loi; et comme elle a l'air d'être facile à -violer cette jeune fille, M. Lesueur ne produit pas l'effet qu'il -cherche. Elle entraîne un mioche, pieds nus, cartable au dos et -qui se frotte l'œil du coude. Si l'on forçait les sculpteurs au -grand art obligatoire, je crois que M. Lesueur pleurerait plus -fort que son mioche. M. Frette intitule _Éducation militaire_ la -statuette d'un collégien du bataillon scolaire appuyé sur son -fusil; il est crâne, il est gentil; mais ce n'est pas Chérubin. -Les ouvriers de Bar-le-Duc doivent avoir bonne paye, car c'est -de leurs deniers qu'ils élèvent par les mains de M. Croisy une -statue à M. Bradfer, beau nom, beau torse entouré de l'écharpe -municipale, mais aux habitants de Bar-le-Duc à dire le reste. -_Le représentant Baudin tué sur la barricade_, signé Printemps. -M. Printemps devrait savoir que la ronde bosse n'admet que les -mouvements accomplis et statiquement vraisemblables. Le personnage -fatigue l'œil, il tombe et cependant il ne tombe pas, debout et -le torse en arrière. Cela est physiquement inadmissible. Le petit -_Barra_ est le Benjamin des artistes citoyens, voici son buste; à -la peinture, il y a sa mort. M. Turquet doit avoir la conscience -forte pour porter toutes les toiles et tous les plâtres qu'il a -fait commettre. - -_Le porte-drapeau du bataillon scolaire_, pour pendule bien -pensante et dans le mouvement, par Mme Cailleux. D'une autre -dame, Mme Thomas, d'une belle allure, un _Cuirassier en -vedette_. Troisième _Bataillon scolaire_, de M. Ledru; le gamin -étudie sa leçon en tenant son fusil. Monsieur Ledru, une question: -Sculptez-vous l'arme au bras? Non, eh bien! donnez les étrivières -à monsieur votre fils s'il s'avise de manquer de respect à Homère, -au point de le lire en faisant l'exercice. L'_Alsace et la -Lorraine_, de M. Champigneulle, vaut mieux que le tableau romance -de M. Jean Benner. Sans numéro, partant sans nom d'auteur, une -tête colossale de _Danton_ qui montre bien que le héros de la -Terreur relève non de l'histoire, mais de la pathologie aliéniste. -Voici Marat, cette brute hideuse, ce Minotaure dérisoire, -accroupi, crasseux, puant, ignoble. Et voilà que la politique, -pour un peu, viendrait ici encanailler l'esthétique, comme elle -encanaille le Salon. M. Gourgouilhon a envoyé un plâtre dont il -faut conserver la mention à l'histoire des ridicules de ce temps: -un poupon a quitté le sein de sa nourrice pour saisir un sabre -de bois; c'est intitulé: _Qui vive!_ et la Bourgeoisie mettra -cela sur ses cheminées. Tout ce patriotisme ridicule aurait mieux -sa place ailleurs qu'au Salon; le patriotisme d'un sculpteur, -c'est de faire de la haute sculpture, et toute cette série est du -dernier détestable: gâchage de plâtre, gâtisme d'esprit, _Turquet -duce_. - - -VII - -LA CONTEMPORANÉITÉ - -Elle est possible! Le «Chahut» de Carpeaux, les têtes de -_Désespérés_ de M. Carriès le prouvent. La _Dame au pantin_, le -_Bout du Sillon_, de Félicien Rops, pourraient être hardiment -transportés en ronde bosse, et Pradier qu'on vilipende, -ces temps-ci, avait trouvé, dans sa _Poésie légère_, du nu -contemporain. Malgré le mot qu'on attribue tantôt à l'austère -Sigalon, tantôt au bouillant Préaux, il vaut mieux aller à -Bréda qu'à Athènes, parce que, à Bréda, il y a du neuf quoique -inférieur; tandis que, à Athènes, il y a le Minotaure-Poncif qui -dévore les originalités. Charles Blanc a répété, toute sa vie -durant: «En dépit de tout, la sculpture est un art païen.» Il -oubliait Michel-Ange; il ignorait les primitifs de la sculpture -française, comme il ignora longtemps les primitifs de la peinture -italienne. Exigences respectives observées, la sculpture -n'est-elle pas susceptible d'un Delacroix, d'un Gustave Moreau, -d'un Rops? et si la contemporanéité est trop étroite pour la -plastique, la modernité renferme les éléments d'innombrables -chefs-d'œuvre. Est-ce qu'Hamlet ne serait pas le sujet d'une -statue, comme Œdipe, et le débardeur de Gavarni n'est-il pas -plus intéressant que les éternels chèvre-pieds? Mais, l'œil des -sculpteurs est hypnotisé sur l'antique, et les lamentations -oiseuses. - -La _Douleur maternelle_, de M. Lanson, manque d'intensité. -Affaissée dans un fauteuil, les bras pendants, une mère contemple -avec l'œil fixe du désespoir, le cadavre de son nouveau-né étendu -sur ses genoux. De près l'expression y est, mais elle devient -douteuse de loin, et au lieu de la douleur, la face n'exprime -plus que la fatigue, elle semble sommeiller. Ce n'est pas là -_Niobé_, dont le mouvement est si expressif, qu'on ne s'aperçoit -que difficilement de la calme sérénité du visage. Malgré la -restriction que je fais sur l'insuffisance expressive de cette -terre cuite, c'est peut-être la meilleure contemporanéité du -Salon, et l'effort est louable d'avoir fait un pas dans le temps, -au lieu du reculon éternel des sculpteurs. M. Henri Cros est -peut-être l'artiste le plus lettré de ce temps; il a retrouvé la -peinture à la cire et au feu des anciens, et ressaisi le premier -le cautère d'Apelles. Sa connaissance du procédé antique, qui -s'affirmera en un livre magistral et prochain, se montre dans -un de ses envois qui est en pâte de verre; procédé perdu qu'il -a retrouvé. «M. Henri Cros, a dit Charles Blanc, s'est fait une -spécialité des bas-reliefs en cire coloriée, et cultive avec -grâce, avec délicatesse, ce petit domaine, province rétrocédée à -la sculpture, comme dirait le traité de Berlin.» Le bas-relief que -M. Henri Cros a envoyé cette année, représentant _la Peinture_, -une femme en buste qui tient une palette, est charmant; son buste -de terre cuite coloriée, une tête d'_Écossaise_ drapée d'un plaid -bigarré, est à la sculpture ce que le portrait de femme de M. -Desboutin est au Salon de peinture. La _Jeune Contemporaine_, -de M. Chatrousse, n'a pas une robe de coupe franche, et le vase -qu'elle tient, elle le porte d'une cheminée à une autre, dans -le logis cossu et prétentieux de M. Perrichon dont elle est la -fille.--C'est à Victor Hugo que nous devons ce macaque qui unit -à la crapulerie, le crime; car à tous les vices de son corps, le -_Gavroche_ ajoute le fusil de l'émeutier. Quelle singulière lubie -a eue M. Moreau-Vauthier de modeler ce jeune gorille parisien! -La _Cosette_ tenant sa poupée, de M. Bottée, est gentille au -moins. Lorsqu'on a trop de plaisir à voir une chose et qu'on -est aussi bon catholique que je le suis, il est très bon de -s'en aller aussitôt en voir une laide, pour ne pas tomber dans -l'épicuréisme absolu.... Là je me suis dit: mortifie-toi, mon -bonhomme. Et j'ai fait comme M. d'Aurevilly, je me suis mortifié -en regardant l'affreuse petite personne en bronze et assise de -M. Hippolyte Moreau. _Après le bain_, vous vous attendez à une -baigneuse, point; M. Lindberg a modelé un gamin scrofuleux qui se -frotte le dos avec une serviette. Le bas-relief de M. Charpentier, -l'_Allaitement_, n'a pas d'accent significatif. Une seule chose -gracieuse, la _Petite liseuse_, de M. Rech. - -La cause de la contemporanéité n'est peut-être pas près d'être -gagnée, et ce sera un grand tant pis! pour notre temps qui passera -sans laisser de traces plastiques. - - -VIII - -LA FEMME--HABILLÉE--DÉCOLLETÉE--NUE - -Joseph de Maistre prétend qu'une religieuse en costume de chœur -est susceptible d'égaler esthétiquement n'importe quelle nudité; -et cela n'est point un paradoxe. Qu'on prenne la femme dans ses -deux états les plus caractérisés, la sainte et la fille; nul ne -niera que la pudeur de l'une et l'impudeur de l'autre ne soient -_doublées_ par la robe; et la robe n'est pas incompatible même -avec les pires exigences plastiques, témoins la _Femme caressant -sa chimère_ et la _Sainte au manteau_ du Musée de sculpture -comparée. Or, l'imagination peut faire le même travail de -_cristallisation_, dirait Stendhal, devant la robe sculptée, que -devant la robe réelle et habitée. Si les sculpteurs n'habillent -pas la femme, c'est qu'ils manquent de subtilité. Étrange effet de -la routine académique, dès que les artistes actuels ne font plus -la grimace antique ou la grimace Renaissance, ils tombent dans la -gravure de mode. Le mi-corps de M. Étienne Corot ressemble à un -patron du _Journal des demoiselles_, ce n'est plus un torse, mais -un corset. - -Décolletés, la plupart des bustes de femme le sont, sans plaisir -pour le spectateur, aux quelques exceptions près que je vais -dire. La _Princesse William Bonaparte_, par M. Soldi, mériterait -des madrigaux. Pourquoi Mme Clovis Hugues n'a-t-elle pas son -costume provençal, le fichu arlésien, c'est le buste tout fait. La -_Mauresque_ et la _Juive_, de M. Guillemin, ont le tort d'être des -pendants, et le pendant a été inventé par le Bourgeois. _Mlle -Feyghine_, en Kalékaïri, commandé par M. le duc de Morny; les -plus jolies épaules tombantes portent le cou de la demoiselle -de M. Puech; M. Wallet, _Gersomine_ a un buste de toute jeune -fille, aux formes encore informes d'une acidité de fruit vert. Je -donnerais la pomme du buste à celui singulièrement éphébique de -Mme Berthon, si la _Pierrette_ de M. Maurice de Gheest n'était -pas si jolie dans sa modernité exquise, délicieusement raffinée, -si les jurys n'étaient pas voués au civisme. M. Hercule n'est -pas l'Alcide de la sculpture, mais sa _Jeune fille au bracelet_ -appartient au nu franchement moderne; tout est cambré, les reins -et les seins, et aux genoux les jarretières ont laissé leur trace; -sur la nuque, les deux courtes nattes achèvent de préciser le -déshabillé de ce nu qui, surtout de profil, est agréable à voir; -au point de vue moral, il y a là du stupre. - -La _Jeunesse_, de M. Carlès, est adorable du haut; la tête est -jolie, le tiré des cheveux pudiquement exquis, les bras minces -sans maigreur, la gorge très fine et haute, les plans du torse -harmoniques; mais au nombril le poncif commence et coule jusqu'aux -pieds. La pudiquement impudique _Captive_, de M. Ferville Suan, -dont le geste effarouché est si peu farouche, me rappelle cette -_Fellah_ de Landelle, juste assez dépoitraillée pour agacer sans -indécence et qui eut tant de succès. - -M. Hiolle a le poncif opulent. Son _Ève_ callipyge a des secondes -joues excessives; c'est lourd et rond, et, quoique ferme, la chair -est épatée en largeur au point d'étonner. Dans la _Charmeuse_, de -M. Lami, les plis du bassin, le modelé du dos dans la _Source_, de -M. Rambaud, sont bien traités et fort intéressants. La prétendue -_Messaline_, de M. Brunet, malgré le réseau d'or de sa gorge, -n'est qu'un Clésinger manqué; dans cette donnée de _nundum -Satiata_, je signale la quatrième planche des _Sataniques_, de -Rops, comme la figuration corybantesque la plus intense. La -_Tentation_, de M. Lambert, en donnerait; une jeune fille se -hausse pour cueillir un fruit, c'est une étude sans poncivité. -M. Prouha a trouvé une idée plastique délicieuse: le _Passage de -Vénus_. Sur l'orbe du soleil, en profil courbe, est jeté un corps -élégant et souple; et la ligne des seins au ventre est peut-être -la plus suavement décorative de tout le Salon; il faut louer aussi -le mouvement de la figure qui est aérien et digne de ce maître des -formes féminines. _In somnis imperat caro_, telle est l'épigraphe -du _Rêve_; c'est le réveil, elle s'étire, tout énervée; mais la -promesse de l'épigraphe est loin d'être tenue. On pouvait tirer -plus de parti de ce mouvement, en tendant le buste et en faisant -remonter les lignes du bassin, ce qui est toujours suave à l'œil. -La _Canotière_ assise que M. le comte de Follin intitule _Plaisir -d'Été_, est gentille dans sa crânerie; c'est là une intéressante -contemporanéité, mais ce n'est pas encore l'Anadyomène moderne, -qui n'est pas près d'apparaître, non par faute d'écume. - -J'ai disposé en diverses catégories le nu féminin, qui est la -partie la plus nombreuse comme la meilleure du Salon, mais -le mérite est diminué par le caractère physiologique de la -préoccupation sexuelle qui obsède physiquement les artistes comme -le public. - - -IX - -LA SCULPTURE PITTORESQUE - -Un mouvement du corps qui n'en exprime point de l'âme, ou du moins -point d'élevé, le _Danseur Napolitain_ de Duret par exemple, et -le _Vainqueur au combat de coqs_ de Falguière, tous les faunes -saltants de Pompéi appartiennent à ce genre inférieur au style, le -pittoresque. Il n'y est besoin d'aucune pensée et la Bourgeoisie -comprend tout de suite. - -Il y a de la force dans le bronze de M. Desca: le _Chasseur -d'aigle_, qui a terrassé l'oiseau royal et lui jette une lourde -pierre. M. Fremiet a mis bien en selle son _Porte-falot_ du XVe -siècle, c'est élégant, et cependant cela ressemble à un grand -joujou. Le _Jeune Gaulois_ de M. Delhomme est inviril, et son -chignon mal tordu. La grosse pièce de M. Tony Noël, amplification -plastique, _uno avulso non deficit alter_; un guerrier tombé, -l'autre combat toujours, du Louis Carrache grossi et enflé. Le -_Vainqueur_, de M. Sanson, un type fellah, sans accentuation. Le -bronze à cire perdue de M. de Vasselot, _Ung Ymaygier du Roy_, -a l'accent Renaissance très heureusement prononcé. Le _Routier -à cheval_, de M. Tourgueneff, n'est pas le _Colleone_, mais de -sa suite. Pour qui a vu Venise et l'œuvre du Verrochio, l'éloge -suffit. M. Hugolin, dans le _Repos sur la charrue_, a donné une -fierté de pose toute guerrière à son Bouvier, qui, casqué, serait -un homme d'armes. Que dire du gamin napolitain de M. Catti qui -clopine en se tenant un pied; du _Porteur de palanquin japonais_, -de M. Fouques, et du _Bateleur_ comptant sa recette, de M. -Aldebert. Quant à M. Fossé, son _Bûcheron_ est une erreur, le -rustique est inadmissible en ronde bosse et Millet, sculpteur, -ne s'accepterait pas. Le _Charmeur de serpents_, de M. Fremiet, -est une fort jolie statuette, préférable à son _Porte-falot_. Le -jeune gamin de M. Vibert, qui joue avec de jeunes chats, intéresse -comme nu moderne. Le _Pitre au chien_, de M. de Chamellier, a -le mouvement juste et tournant. Ceci est l'inférieur; voici le -détestable. - - -X - -LA SCULPTURE BOURGEOISE - -La sculpture de genre est absurde, et deux fois absurde -l'éclectique jury qui la reçoit. Est-il décent d'exhiber les deux -grimaces de M. Yeldo, la _Chanson des vieux Époux_ et les _Deux -Bossus_? Ils sont trois qui ont pris le même motif plastique -à Florian; d'ordinaire, il y a à chaque Salon un _Aveugle et -Paralytique_; cette année, il y a progression, l'État a acquis -celui de M. Turcan, et tant pis, pour l'État. M. Ernest Michel -a gâché du talent, et beaucoup, à cette oiseuse illustration -d'une fable médiocre. Quant à M. Carlier, c'est un habile homme, -et s'il n'a pas l'imagination d'un groupe neuf, il a celle d'un -titre à l'ordre du jour: _Fraternité_. En somme, il n'y a là -que deux académies, l'une sur l'autre, très soignées et finies -d'exécution. C'est une pièce de palmarès au concours général -et qui, comme on devait s'y attendre, a obtenu une première -médaille, moitié civique et moitié de rhétorique: bon humaniste -et bon citoyen, M. Carlier est un sculpteur, un artiste, non. La -_Vieille histoire_, de M. Guglielmo, une femme du peuple à qui -sa fille tient un écheveau; quelle invention! et que cela ferait -bel effet au Pie-Clémentin. M. Ardisson a embourgeoisé le _Petit -Samuel_, de Reynolds. La _Sieste_, de M. Johmann, est nauséeuse; -un moutard endormi dans un fauteuil et dont la bouillie se répand. -Pouah! M. Manbach fait jouer à trois moutards l'_Huître et les -Plaideurs_.--_Ay! Ay!_ C'est M. Benlliure qui fait pousser ce cri -à un gamin dont un caniche happe le pantalon; le _Balcon andalou_, -de M. Susillo, plairait aux amateurs de M. Worms, et le _Baiser -maternel_, de M. Laporte, à ceux de MM. Laugée. Aux vitrines des -marchands, cela se voit; mais au Salon, on devrait être à l'abri -de semblables sculptures commerciales! - - -LES BUSTES - -«Lord Byron qui était le plus grand poète et le visage le -plus beau de toute l'Angleterre, répugnait au buste, a dit M. -d'Aurevilly.... Nous n'avons plus de ces timidités fières, de -ces nobles craintes d'être au-dessous de l'idéal.» L'idéal! ils -s'en soucient bien! sculpteurs et bourgeois! Il n'est pas un -matelassier ou un avocat qui ne puisse avoir son buste, signé du -nom qu'il voudra. En Grèce, il en était autrement, et Alexandre -«se déguisait en Dieu,» comme dit Ch. Blanc, pour figurer pour -les statères. A Rome appartient le déshonneur d'avoir prostitué -le marbre au buste du premier consul venu. Les sculpteurs -d'aujourd'hui n'ont pas plus le sens esthétique que les avocats -le sens moral; et tout client leur est bon. Mais si le jury est -gâteux et admet le buste de M. Prudhomme, il n'aura pas de mention -ici. Je tirerai seulement de ce dépotoir de la bourgeoisie, les -iconiques qualifiés: M. Edgard La Selve, œuvre remarquable, de M. -Bastet; l'empereur _Alexandre II_, mort et vivant, d'une vérité -qui fait honneur au prince Romuald Giedroyc, mais qui fait honte -à la race Slave d'avoir des empereurs si laids. Voici M. de -Sainte-Beuve, surnommé Sainte-Bévue, et qui a une tête de chanoine -réjoui. M. Labiche n'existe pas, quoiqu'il soit de l'Académie, car -il est de la bourgeoisie, et Mlle Thomas n'ira pas plus à la -postérité que son modèle, alors même qu'elle se coifferait d'un -chapeau de paille d'Italie. Et dire qu'il y a des gens assez de -leur bourgeoisie, pour parler de M. d'Aurevilly pour l'Académie, -quand M. Labiche en est! Je copie un alinéa de son Salon unique -dans tous les sens du mot qui montre que rien n'a changé depuis -1872 à 1882. «Tel le compte des bustes-portraits pris dans les -hommes célèbres du temps qui viennent trouver le regard au -Salon... Ceux qui ne le trouvent point, leur insignifiance mérite -le silence. Après eux viennent les anonymes qui ne mettent pas -leur nom au livret mais leur nez dans la salle, et le passent au -_speculum_ du public.... Assurément ces anonymes font très bien de -n'avoir pas de nom. Figaro, en arrangeant son tribunal, disait: -«Et la canaille derrière.» Laissons donc la canaille des bustes -derrière nous.» - -Dédaigner la canaille, c'est tout ce qu'on lui doit; mais la -bâtonner serait mieux et j'aurais le plus esthétique des plaisirs -à voir tous ces bustes difformes, réduits en morceaux informes, -et je bafoue de l'épithète d'industriels, tous les modeleurs de -bustes qui déshonorent la sculpture et salissent le Salon de -véritables ordures plastiques! - - -SALUT AUX ABSENTS! - -A celui qui fait entendre ses voix à _Jeanne d'Arc_, qui élargit -jusqu'aux étoiles le geste auguste du _Semeur_, et sur le tombeau -de Jean Reynaud a exprimé admirablement l'_envolée_ de l'âme vers -Dieu; à Chapu, le premier sculpteur de ce temps, Salut! - -A celui dont le _Courage militaire_ rappelle le _Piensiero_; qui -exalte le geste du précurseur encore enfant et criant dans le -désert; qui a trouvé l'allure de Mantegna dans sa _Méditation_, et -pris un _Chanteur_ à Lucca Della Robbia: à Paul Dubois, Salut! - -A celui qui a retrouvé dans son David le ciseau de Donatello, -hardi sculpteur qui a crié dans la défaite, ce mot superbement -vrai, quand il s'agit de la fille aînée de l'Église: _Gloria -Victis!_ A Mercié, Salut! - -A celui qui dompte les fauves; et du désert les jette dans l'art, -mugissants et formidables, au Barye II, qui n'a envoyé qu'un coq, -mais fier comme un brenn; à Caïn, Salut! - - -CONCLUSION - -La Sculpture est la fille aînée de l'Architecture; selon la -hiérarchie et l'histoire, la peinture n'est que la cadette, -toute l'antiquité durant: même dans les temps modernes si elle -est venue à tout primer, ce n'est qu'en sortant des mains des -sculpteurs. Le ciseau de Nicolas Pisano creuse le premier sillon -de l'art italien; et l'école Florentine doit beaucoup aux peintres -orfèvres. En France, jusqu'au XVe siècle, nos peintres sont -ymaigiers et verriers, et la statue fut, après la cathédrale, -notre gloire. La Renaissance seule donne le pas sur la statue, et -le tableau l'a gardé, si ce n'est en droit, du moins en fait. - -La critique a mis en circulation une fausseté manifeste, la -suprématie de la sculpture contemporaine sur la peinture. Il -est de notoriété que le niveau intellectuel de la majorité des -sculpteurs est bien au-dessous de celui des peintres, et tel -auteur d'une bonne ronde-bosse n'a qu'une âme de maçon et un -esprit de rustre. L'originalité plastique, plus difficile, je -l'accorde, est aussi d'une rareté bien singulière. Où sont donc -les sculpteurs originaux? Sont-ce MM. Dubois, Falguière, Mercié, -Chapu, Delaplanche, qui copient bel et bien les Italiens du XVe -siècle, et si évidemment que chacune de leurs œuvres rappelle une -œuvre florentine? Comme art, la priorité de la sculpture n'est -pas niable; comme artistes contemporains, je n'admets aucune -supériorité de MM. Chapu, Dubois, Falguière, Mercié, Delaplanche, -sur MM. Puvis de Chavannes, Gustave Moreau, Baudry, Hébert, -Rops, Jules Breton. Quant au niveau de l'école, je livre ces dix -points suivants à la méditation des compétents: 1º Statue vient -de _stare_, et un quart des statues sont hors de leur aplomb; -2º la chorégraphie et la pièce montée, dont l'_Immortalité_, de -M. Hector Lemaire, est le type odieux; 3º les reliefs-tableaux, -tableaux; 4º l'abus idiot de l'accessoire et le compliqué du -piédestal; 5º la fréquente inconvenance de la matière: ce qui est -très mouvementé en marbre, et ce qui est calme en bronze; 6º la -sculpture de genre qui est une profanation et un abrutissement; 7º -l'encanaillement du plâtre dans les bustes; 8º la suppression des -plans intermédiaires dans le modèle féminin; 9º l'emploi général -du praticien pour le marbre; 10º le manque d'individualité des -formes qui est obligatoire, hors du type. - -Ces considérants incomplets, et que je n'ai pas la place de plus -amplement formuler, suffisent, ce semble, à réduire au paradoxe -l'assertion trop répétée de la préséance du ciseau. Cette opinion -singulière vient de la précision inéluctable du procédé plastique, -où les sophistications et les fautes grossières sont impossibles; -et, considéré au point de vue élogieux, dire que la plupart des -sculpteurs savent _le métier de leur art_, ne les monte pas bien -haut. On a rejeté le canon païen, ce qui est un progrès; quand -ces messieurs voudront bien sortir de Florence et du XVe siècle -pour revenir en France et au XIXe siècle, le progrès sera énorme. -Mais le voudront-ils? Carpeaux, un vrai maître, peut ne pas -leur sembler digne d'être suivi. Eh bien! qu'ils reprennent la -sculpture française du XIIIe siècle, qu'ils continuent notre art -autochtone, catholique, et qu'ils tâchent, je les en supplie, de -sauver dans leurs œuvres de demain quelque chose de la plastique -moderne. Elle existe; il n'y a qu'à ouvrir les yeux, pour ceux qui -les ont capables de voir; et de rendre les corps mêmes dont Balzac -et Barbey d'Aurevilly nous ont sculpté les âmes. - - - - -ARCHITECTURE - - -L'Architecture est le plus élevé et le générateur de tous les arts -du dessin; et s'il vient ici en troisième ligne, c'est que les -architectes d'aujourd'hui ne sont guère que des constructeurs, des -ingénieurs, des entrepreneurs de bâtisse. On ne sait plus faire -une église; on ne fait plus de palais, et, civile ou militaire, -l'architecture actuelle est une honte. - -Depuis la Révolution, on n'a fait que des pastiches, c'est-à-dire -néant. Toutes les bâtisses de ce siècle violent les deux lois -hors desquelles il n'y a plus que de la construction incohérente: -1º Tout profil architectonique correspond à une idée et ne peut -être employé que pour un monument adéquat à cette idée, sous -peine d'absurde; exemples: l'architrave et la prédominance des -horizontales dans une église catholique, Notre-Dame-de-Lorette, -Saint-Augustin, la Madeleine. 2º Il faut qu'il y ait unité -harmonique entre tous les profils d'un monument; exemple: -l'incohérence du Casino de Monte-Carlo. Pourquoi les arcades -Rivoli sont-elles «bêtes» et celles des Procuraties, à Venise, et -des rues de Bologne, poétiques? A MM. les architectes de répondre, -s'ils le peuvent. Je constate le fait et je crois que le monument -étant d'esprit collectif ne peut plus naître dans une civilisation -où la bourgeoisie domine et où l'individualisme a pris toutes les -coudées possibles. Un archéologue anglais a qualifié d'«égoïste» -l'architecture contemporaine et l'épithète lui restera. Je -sais que l'architecture n'est pas seulement un art, c'est une -science; mais cette monographie est intitulée: _L'esthétique au -Salon_ et je n'ai à m'occuper que de l'art; aussi serai-je sur -l'architecture d'une brièveté choquante, aux yeux de plusieurs; -car il n'y a point d'art ici, ni d'artistes, mais des ingénieurs. - -Depuis un siècle, il n'a pas même été question d'un style -nouveau; nul ne songe à cet irréalisable, et le pastiche -composite est la règle sans exception. Je comprends que pour les -églises, les hôtels de ville, on emploie encore l'architectonique -archaïque, puisque ces monuments ont relativement la même -destination que jadis; mais _novus ædium et rerum nascitur -ordo_. Un nouvel ordre de choses nécessite de nouvelles formes -architectoniques, ce semble. Les gares de chemin de fer devraient -être construites avec quelque originalité. Point. Jusqu'aux -théâtres, tout est copie composite; et que les Parisiens seraient -moins fiers de leur salle du Grand-Opéra, s'ils connaissaient -celle du théâtre Farnèse, à Parme! - -J'ai consciencieusement considéré tous les châssis et je n'ai -vu que des bâtisses qui sont de _bonnes_ constructions, mais -nullement _belles_ et partant interdites à ma critique. Des -_mairies_, des _casernes_, des _lycées_, des _cercles_, des -_abattoirs_, des _écoles laïques_, ce sont des _utilités_ et ce -mot les juge. - -Il y a bien une série de projets pour la reconstruction de la -Sorbonne, mais la critique en serait plus grande qu'intéressante. -Le théâtre de la Comédie-Parisienne, avec sa façade plate et -la bigarrure de ses briques émaillées, ne peut pas passer pour -un monument. M. Hans Mackart, le plus déplorable des peintres, -après M. Bouguereau, est un architecte extravagant au delà du -vraisemblable. Son _Palais_ n'est qu'un décor de féerie pour -l'Eden-Théâtre, mais même comme toile de fond cela ne serait que -baroque, tellement le mauvais goût en est prétentieux; Mlle -Prudhomme, qui a lavé beaucoup d'aquarelles et qui rêve d'épouser -un prince, doit rêver de ce palais si bourgeois dans sa pompe -sotte. En revanche, la _Façade de l'Exposition d'Amsterdam_ fait -le plus grand honneur à M. Motte. Cette décoration hindoue, -modifiée suivant le climat hollandais, est le meilleur châssis du -Salon, de beaucoup. - -Après les ingénieurs, les décorateurs qui ne sont pas des -ingénieux. Les _Mâts de la place de la République_ ne porteront -pas bien haut la gloire de M. Mayeux et ce n'est point la peine -d'exposer cela. - -Nombre de décorations exécutées à Paris, entre autres un Salon -Louis XVI, chez M. de Rothschild. Le reste de l'exposition -d'architecture n'est qu'une exposition d'aquarelles. Les _Vieilles -maisons de Laval_, de M. Diet, et deux cents autres, Clérisseau, -Hubert Robert et Panini. - -Toutes les restaurations sont intéressantes, mais au point de -vue archéologique, et je le répète, je n'ai à m'enquérir ici -que de l'art vivant. Je mentionnerai toutefois, à cause de son -importance, le _Palais ducal d'Urbin_, de M. Masqueray, qui est -certainement le plus beau spécimen féodal du XVe siècle italien. - -Restaurez, MM. les architectes, sauvez les monuments du passé pour -faire pardonner de n'en savoir plus faire. - - - - -CARTONS ET DESSINS - - -Oh! nous ne sommes pas ici à Hampton-Court et les deux seuls -cartons exposés sont loin d'être admirables. _La lutte pour la -vie_, de M. Villé, est d'un ingrisme plus qu'insuffisant, et -la composition est si obtuse qu'on n'en découvrirait jamais -le sujet: le livret consulté, on ne le découvre pas encore. -_L'Éducation de la Vierge_, de M. Drouillard, est loin des images -de piété de la Société de Dusseldorff; c'est mieux cependant -que les tableaux religieux ordinaires. M. Froment, bien connu -des lecteurs de l'_Artiste_, a ici le plus gracieux dessin, les -_Grâces enseignant_. La _Jeune fille_ rêveuse de Mlle Beaury -Saurel, excellent fusain. M. Élie Laurent, dans ses _Jeunes filles -regardant des gravures_, a trouvé des robes hésitantes entre le -moyen âge et nos jours, d'un grand charme. L'étude de tête de -femme empanachée, de Mlle Poitevin, a de la saveur, et M. -Desportes a une tête de jeune fille d'un accent tout printanier; -mais le meilleur portrait est celui de Maurice Rollinat, le poète -des _Névroses_ et bientôt de l'_Abîme humain_. - -L'illustration de l'_Enfer_ qu'expose M. Hillemacher est une œuvre -importante; mais je ne conçois pas qu'une autre ligne que la ligne -florentine puisse paraphraser le Dante, cet Homère catholique -plus grand que l'autre.--Le trait caractérisé des Léonard, des -Michel-Ange est mort à tout jamais, et en comparant par la pensée -le moindre dessin du XVIe siècle, les études de Bandinelli que -l'_Artiste_ a publiées, par exemple, on sent que nous avons beau -nous faire illusion, nous sommes horriblement inférieurs au -moindre maître du XVe siècle. Toutefois les deux dessins de M. -Laurens, le _Tonsuré_ et _Mérowig en prière_, sont fort beaux, et -bien supérieurs à ses tableaux; cette illustration sera vraiment -hors ligne. - - - - -MINIATURES - - -Il y aurait un beau livre à faire sur cet art charmant qu'on ne -regarde guère qu'avec des yeux d'archéologue. «Les miniatures, -a dit M. Didron avec beaucoup de justesse, sont des vitraux sur -parchemin, opaques et qui réfléchissent la lumière au lieu de la -réfracter. Le procédé est le même pour l'enlumineur sur verre -ou sur le parchemin; le feu de la moufle ou le feu du soleil -séchera les hachures.» Lorsqu'on voudra faire l'histoire de -l'art moderne, c'est là qu'il faudra la commencer, car on a des -miniatures du Ve siècle, tandis que les verrières d'Angers, les -plus anciennes, sont du XIe siècle. On a estimé à dix mille le -nombre des manuscrits à miniatures de Paris et à un million les -compositions qu'ils renferment et dont la variété est infinie, car -il n'y a pas que des Heures et des Sacramentaires, mais aussi des -historiens et jusqu'à des bestiaires et des volucraires. La pensée -esthétique, jusqu'au XIVe siècle, est dans les manuscrits ainsi -que la paraphrase de la symbolique compliquée des verrières; et -ceci est à remarquer, toute miniature est unique. J'avoue que pour -qui a vu le _Bréviaire Grimani_, il est difficile de considérer -comme miniatures la _Lola_, type d'impure à la Gavarni, de Mme -Herbelin, la femme au boa de Mme Clarisse Bernamont, les deux -miss de Mme Mocquart, et la fillette au fichu de Mlle -Caroline Grensy. - -Au siècle dernier on a fait de jolies miniatures, mais -intimes, pour être données d'amant à maîtresse. La miniature -est essentiellement une peinture sentimentale et privée, qui -n'intéresse que les amis du modèle quand il n'est ni très joli, -ni très historique, et c'est largement le cas des miniatures -du Salon. En outre le procédé de la miniature doit tendre à ne -pas laisser trace des soies du pinceau, ce que Mesdames les -miniaturistes violent outrageusement. - - - - -AQUARELLES - - -Ce sont les gens du monde et les miss anglaises qui ont un -peu déconsidéré l'aquarelle, en y touchant. Sans compter les -admirables aquarelles de Gustave Moreau que possède M. Hayem, il -ne faut pas oublier que les _Sataniques_, de Félicien Rops, ont -été primement faites à l'aquarelle, ce qui lave à jamais le genre -de sa réputation d'afféterie et de fadeur. - -Il y a de très jolies teintes dans la _Gitana_ jouant de la -mandoline, de M. Philippe de Bourbon. Les cadres de M. Larson -intitulés: _Potiron_ et _Gelée blanche_, sont des impressions -d'une extrême justesse. M. King est Anglais, son envoi le dit -plus que son nom, par la pointe de mystère et de curiosité que -fait naître sa _Mariana_, une dame très à la mode, auprès d'une -ferme. L'_Effet de matin_ à Rome, de M. Christian Swidig, est -d'une tonalité terne bien étudiée. Toute charmante dans sa -crânerie, l'_Incroyable_, de M. Lafourcade. Beaucoup de femmes -non jolies, charmantes; celle en blanc, assise au bord de l'eau, -de M. Bruneau; une autre cueillant des fleurs, de M. Diaqué, et -une série de MM. Cortazzo, Halle, Daux, parmi lesquelles il faut -mettre hors de pair la dame très habillée de M. Béthune, et celle -au rideau bleu, de M. Gaston Gérard. L'énumération pourrait durer -et ce serait à tort pour ce petit art... d'amateurs. - - - - -PASTELS - - -Latour et la Rosalba seraient contents de M. Émile Lévy. La -peinture à l'huile n'a pas plus de fermeté que ses crayons de -pâte, et son portrait de demoiselle en rose est un chef-d'œuvre -dans le genre, tout simplement. L'_Aurore_, de M. Fantin-Latour, -est une figure bien délicieuse et qui rend ce peintre inexcusable -de s'obstiner à pourtraire des bourgeois. - -La _Jeune Polonaise_, de M. Ch. Landelle, figure délicate et -suave; j'en dirai presque autant de la fillette de M. Breslau. -La _Grisette_, de M. Schlesinger, qui croise une veste sur ses -épaules nues, a de jolis yeux. - -M. Desportes a eu l'idée singulière, en donnant presque les -proportions de nature à une dame qui sort d'une grille, par la -neige.--Les _Moines défricheurs_, de M. Maréchal de Metz, ont du -style. Un chef d'ordre explique à ses religieux que le travail de -la terre est digne de leurs mains; mais les autres pastels ne le -sont pas d'être mentionnés. - - - - -GRAVURE - - -L'eau-forte est la maîtresse gravure, parce qu'elle constitue un -art vibrant, passionné, où l'imagination peut se donner hardiment -carrière. Malheureusement, le maître sans égal du genre, celui qui -a fait dire les plus étonnantes, les plus singulières choses aux -morsures du cuivre, Félicien Rops, n'est pas ici. - -Les _Parisiennes_, de M. Somm, sont d'exquises et vivantes études -qui valent autant que peintes. La morsure de M. Renouard est -incisive et pittoresque au plus haut point dans ses deux séries -de l'Opéra; _Le premier harpiste_, par exemple, est une modernité -où l'accent fantastique ajoute un intérêt singulier. Évidemment, -MM. Renouard et Somm sont les plus originaux des artistes qui -ont exposé. Pour ce qui est des _architectures_, comme on dit, -_Une place neuve à Angers et Cour Sainte-Gesmes_, que publie -l'_Artiste_, de M. Huault Dupuy, sont les plus remarquables et -méritaient d'être médaillées. Le _Zuyderzée, près d'Amsterdam_, -et les _Environs de Dordrecht_ sont fort remarquables et on -reconnaît tout de suite que M. Storm Gravesande est l'élève de M. -F. Rops. Parmi les gravures au burin de l'ancienne école à tailles -classiques, la _Tête de jeune homme_, d'après Palma le vieux, -par M. Danguin, un chef-d'œuvre. Fort remarquable est la _Petite -fille anglaise_ de M. Bracquemond, d'après Baudry. De M. Hanriot, -les _Souvenirs_ de Chaplin où la morbidesse du Boucher du second -Empire est étonnamment rendue. La plus intéressante des séries -exposées, celle de M. Lalauze, d'après Eugène Lami, pour illustrer -Musset; quant à sa _Vérité_, d'après Baudry, je lui préfère -celle que M. Nargeot a gravée pour l'_Artiste_ l'année dernière. -A signaler une planche intéressante de M. Aglaüs Bouvenne, -_Souvenirs de Fontainebleau_, d'après Th. Rousseau. - -La lithographie est tombée dans un discrédit tout à fait injuste. -Je n'en veux pour preuve que les deux pierres étonnantes de M. -Fantin-Latour: _Parsifal_ et _Évocation_! Aucun autre mode de -gravure ne rendra aussi bien Delacroix, Decamps; et Gavarni à lui -seul a fait sur la pierre plus de chefs-d'œuvre qu'il n'y en a -dans dix Salons. - -La gravure sur bois, arrivée à l'extrême perfection, cherche et -rencontre les effets du burin dans la _Femme à la Tulipe_ de -Mme Prunaire, d'après Toudouze. M. C. Bellanger est arrivé à -l'intensité de l'eau-forte dans l'_Affûtage des outils_, d'après -M. Lhermitte. - -Si j'arrête ici les mentions, c'est faute d'espace; la gravure -française est excellente, et je n'aurais que des éloges à faire. -Toutefois, un fait patent, c'est que la gravure des tableaux n'a -plus de raison d'être; depuis les photographies de Braun. - -Il est une variété de la sculpture qui va disparaissant, la -glyptique. La gravure en pierres fines n'a été un art qu'en Grèce; -camées et intailles modernes pastichent piètrement et rentrent -dans la joaillerie.--La gravure en médaille, qu'ont illustrée les -Varin, les Dupré, les Duvivier, tombe en désuétude; et comment -s'en étonner? Nos actes sont-ils sujets à médaille? Où sont les -victoires qui, d'un coup d'aile, feront tomber le balancier? A -cette heure, il n'y a qu'un triomphe, celui de Bourgeoisie, mais -le bronze, la matière inerte s'y refuserait. - - - - -ÉMAUX--PORCELAINES--FAIENCES - - -Ici tout est médiocre et terne et sale et incolore. L'art des -Della Robbia, des Cuzio, des Xaniho da Rovigo, des Pénicaud, -des Courtois, que Claudius Popelin avait restauré, est tombé -au-dessous de tout. La _Joconde_, de M. Georges Jean, est une -caricature, de même la _tête de Christ_ du Vinci de Mlle -Cabis. Dans son crucifiement d'après Flandrin, Mlle Collas a -semé le fond de son tryptique de poudre à sécher l'encre. Bref, -le seul émail, c'est l'émail blanc, de la _Vénus_ de M. Mercié, -à la peinture. Les Porcelaines de M. Taxile Doat sont très -délicates et en blanc laiteux sur bleu et vert tendres; les deux -_Farandoles_, le _Triomphe de Silène_ ont une valeur de dessin et -de composition. Mlle Hortense Richard règne sur le reste, avec -la _Sainte famille_ de M. Bouguereau, c'est porcelaine d'après -porcelaine. - -Les Faïences valent un peu moins encore et les marchands n'en -voudraient pas pour leur montre, tellement le coloris en est laid -et la cuisson manquée. A signaler une contemporanéité, _Première -au rendez-vous_, mais la touche est grosse. La _Fuite en Egypte_, -de Mlle Alix, d'après Dürer, est la mascarade d'un chef-d'œuvre. - -A l'instar de M. d'Aurevilly, je ne crois pas aux femmes dans -l'art; elles n'ont produit jamais que de l'estimable; et il s'en -faut que les faïences qui règnent dans la galerie du premier étage -soient dignes de la moindre estime. - -J'aperçois, au bout du jardin, Palissy qui met une bûche à son -four. Eh! qu'il ferait mieux, le grand potier, d'en fracasser -toute cette vaisselle qui déshonore l'art pour lequel il a tant -peiné! - - - - -CONCLUSION - - -L'Art français est encore le premier du monde, grâce à une -vingtaine d'artistes qui possèdent la qualité suprême: le style. -Supprimez ces vingt maîtres, et ce qu'on appelle l'école française -apparaîtra ce qu'elle est: une cohue talonnée et bientôt égalée -par les Américains et les Belges. - -La démocratie politique n'est pas de mon ressort; mais je veux -bafouer ici la démocratie artistique. En art, un peuple ne -vaut pas un homme et un million d'œuvres estimables ne pèse -pas un chef-d'œuvre. L'Art est plus qu'une Aristocratie: une -Féodalité, et autour des quelques grands barons auxquels je rends -l'hommage-lige, il y a trop de truands, de reîtres, de routiers, -en un mot de canaille! Dix mille peintres, mille sculpteurs, -un nombre indéfini d'ingénieurs qui s'intitulent architectes -effrontément! Ce n'est plus une école, c'est une horde, et pis que -barbare, bourgeoise. L'art, cette vocation, comme le sacerdoce, -devient une carrière, comme le notariat, et une mode aussi. On -ne rencontre par les rues que boîtes de couleurs et rouleaux de -musique. M. Prudhomme fait tourner joyeusement ses pouces. Sa -fille lave des aquarelles, son fils peint des _bodegones_, et -jamais l'art, à ses yeux, n'a été aussi florissant. «_L'art, en -France, s'est élevé à la hauteur d'une industrie; et c'est une -des branches du commerce national qui a le plus d'avenir._» Voilà -ce que j'ai entendu, textuellement, au Salon même, et il ne se -trompait pas, ce bourgeois! A quelle époque, en quel lieu, a-t-on -jamais vu l'exhibition annuelle de 5,000 œuvres d'art sur 10,000 -envois? Cette production est monstrueuse. Le flot des médiocres, -qui a déjà submergé tout le reste, submergera l'Art aussi, -si l'on n'écrase sous le mépris et l'invective l'hydre de la -bourgeoisie--la plus horrible, car elle n'a rien de terrible dans -ses millions de têtes--que sa bêtise irrémédiable. - -La vulgarisation, voilà le grand crime de l'intelligence moderne, -c'est Prospero se ravalant jusqu'à servir Caliban; c'est Ariel, -les ailes arrachées et traîné au ruisseau; c'est l'école française -qui, au lieu de forcer le public à s'élever, se ravale jusqu'à -lui! La vulgarisation, c'est la gâtisme d'une civilisation finie. -L'art, ce sommet qu'il faut rendre inaccessible, on en fait un -niveau dérisoire; l'art, cette initiation où il ne faut accueillir -que les prédestinés, on en fait un lieu commun, au gré de la -foule. Singulière aberration d'une époque idiotisée par M. Renan -et sa bande d'Allemands! on veut convier le peuple aux fêtes de -l'idéal et on ne parle que laïcité! Je prononce, l'histoire à la -main, qu'il n'y a que le catholicisme qui ait pu et qui puisse -être populaire sans cesser d'être sublime, et accessible à tous -sans s'abaisser; et c'est une des preuves surnaturelles de sa -vérité. Hors de l'Église, l'Art n'est plus qu'un hermétisme. Les -_Allégories_ de Chavannes, les lyrismes symboliques de Gustave -Moreau, les _Sataniques_ de Félicien Rops, ne sont compréhensibles -qu'aux seuls initiés. - -Quant aux artistes qui ravalent leurs œuvres jusqu'à la -compréhension de M. Prudhomme, ils ne sont que des peintres -_Prudhommes_. Qu'on le sache! l'applaudissement du public n'est -qu'un bruit batracien; l'autorité en matière d'esthétique -appartient aux métaphysiciens; car le grand art n'est que de la -métaphysique figurative. - -Si, au cours de ma critique, j'ai demandé des médailles, me -plaçant au point de vue de l'intérêt matériel des artistes, je -proteste ici de mon mépris pour les jurys, les académies, les -examens, les professeurs, les croix, les médailles, et autres -grotesqueries de ce temps. Quant à ma sévérité prétendue, elle -vient de ce que j'ai une notion très élevée du devoir de l'artiste -et que je m'efforce de l'inculquer. L'art est le seul prestige -qui reste intact à la France; elle règne encore sur le monde au -nom de l'esthétique. Nos vainqueurs de 1871 ne sont pas dignes -de nettoyer les palettes de Puvis de Chavannes et de Moreau, de -mouiller le plâtre de Chapu ou d'essuyer les cuivres de Rops; cela -est évident. Toutefois le patriotisme qui s'aveugle n'est pas le -vrai; quatorze siècles font vieille une civilisation, et si le pas -actuel se maintient, si le blasphème continue, je déclare que nous -sommes et à une fin d'art, et à une fin de race. - -La latinité est en péril, en péril métaphysique, grâce à M. Renan -et sa bande! De toutes les Frances, la France esthétique est la -seule encore debout: mais elle est menacée, hélas! - -Quand Polonius demande à Hamlet ce qu'il lit: Des mots! des mots! -des mots! répond le prince du Danemark. Eh bien! à la fin de cette -étude sur le Salon, si on me demande ce que j'ai vu, en dehors -de quelques exceptions soigneusement faites, je répondrai: Des -lignes! des formes! des couleurs! - -Ce qui fait la valeur d'un sentiment est aussi ce qui fait la -force d'une doctrine. Or, la tradition est constante dans son -unique enseignement qu'il est opportun de resserrer; _l'œuvre -d'art est le sentiment d'une idée sublimée à son plus haut -point d'harmonie, ou d'intensité ou de subtilité_. Quant à -la hiérarchie, je n'ose pas même en prononcer le nom; il est -étrangement séditieux, à cette heure de notre histoire; je dirai -cependant que si la France est glorieuse, c'est par l'héroïsme de -ses chevaliers et non par la probité de ses notaires. L'artiste -doit être un paladin acharné à la recherche symbolique du -Saint-Graal, un croisant toujours furieux contre la Bourgeoisie! - -_L'Artiste_, né de la grande Renaissance romantique, combat -depuis plus d'un demi-siècle, avec ces trois pennons: Balzac, -Delacroix, Berlioz; il a le droit, et il donne à son salonnier, -d'être sans merci pour les ennemis de l'art. Ce droit, M. J. -Barbey d'Aurevilly l'a consacré par un beau mot--beau pour -l'_Artiste_--beau pour ses directeurs: «C'est une œuvre de -dévouement esthétique que de maintenir ce dernier boulevard -du romantisme.» Appuyé sur cette haute parole du connétable -des lettres françaises, et pour maintenir l'implacable vérité, -je déclare que l'école française est à plat ventre devant la -Bourgeoisie. Oui, de la cimaise à la plinthe, du premier étage au -jardin, il n'y a pas trace d'autres préoccupations que _plaire aux -bourgeois_. Eh bien! Artistes Prudhommes, que ces lauriers-sauces -vous soient doux. J'inscris sur les portes fermées du Salon de -1883, cette épitaphe, la pire, qui venge l'Idéal blasphémé: _Salon -bourgeois_! - -[Illustration: Vives unguibus et morsu] - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages. - - Dédicace à Mme Clémentine H. Couve V - - Lettre de Jules Barbey d'Aurevilly XI - - - LE SALON DE 1882 - - Considérations esthétiques 13 - - Le Matérialisme dans l'Art 13 - - L'Art mystique et la Critique contemporaine 17 - - Le Salon de peinture de 1882 22 - - Les Arts décoratifs 34 - - La Sculpture 38 - - - L'ESTHÉTIQUE DU SALON DE 1883 - - I. La Peinture catholique 58 - - II. La Peinture lyrique 66 - - III. La Peinture poétique 69 - - IV. La Peinture décorative 74 - - V. La Peinture païenne 78 - - VI. La Peinture historique 81 - - VII. La Peinture civique 84 - - VIII. La Contemporanéité 86 - - IX. La Femme, habillée, déshabillée, nue 93 - - X. Portraits de Femmes 101 - - XI. Portraits d'Hommes 108 - - XII. Les Rustiques 112 - - XIII. Les Paysages 124 - - XIV. Marines et Marins 133 - - XV. Le Genre Bourgeois 139 - - XVI. L'Orientalisme 143 - - XVII. Les Animaux 145 - - XVIII. Les Fleurs 147 - - XIX. Bodegones 150 - - XX. Accessoires 152 - - Salut aux Absents 154 - - Conclusion 156 - - La Sculpture 158 - - I. La Sculpture catholique 167 - - II. La Sculpture lyrique 171 - - III. La Sculpture poétique 173 - - IV. La Sculpture païenne 179 - - V. La Sculpture historique 182 - - VI. La Sculpture civique 184 - - VII. La Contemporanéité 188 - - VIII. La Femme, habillée, décolletée, nue 190 - - IX. La Sculpture pittoresque 193 - - X. La Sculpture bourgeoise 195 - - Les Bustes 196 - - Salut aux Absents! 198 - - Conclusion 199 - - Architecture 201 - - Cartons et dessins 204 - - Miniatures 205 - - Aquarelles 206 - - Pastels 207 - - Gravure 208 - - Émaux, porcelaines, faïences 210 - - Conclusion 211 - - -FIN - - -Paris.--Charles UNSINGER, imprimeur, 83, rue du Bac. - -[Illustration: Vives unguibus et morsu] - - -Paris.--Typ. Ch. UNSINGER, 83, rue du Bac. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'art ochlocratique, by Joséphin Péladan - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ART OCHLOCRATIQUE *** - -***** This file should be named 52288-0.txt or 52288-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/2/8/52288/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. 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