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-The Project Gutenberg EBook of L'art ochlocratique, by Joséphin Péladan
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: L'art ochlocratique
- salons de 1882 & de 1883
-
-Author: Joséphin Péladan
-
-Commentator: Jules Barbey d'Aurevilly
-
-Release Date: June 9, 2016 [EBook #52288]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ART OCHLOCRATIQUE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
- JOSÉPHIN PÉLADAN
-
-
- LA
- DÉCADENCE ESTHÉTIQUE
-
-
- L'ART
- OCHLOCRATIQUE
-
- AVEC UNE LETTRE DE
- JULES BARBEY D'AUREVILLY
- & LE PORTRAIT DE L'AUTEUR
-
- _Héliogravé par Dujardin, d'après une photographie de Cayol._
-
- PARIS
- CAMILLE DALOU, ÉDITEUR
- 17, QUAI VOLTAIRE, 17
-
- 1888
-
- Tous droits réservés.
-
-
-
-L'ART OCHLOCRATIQUE
-
-TOME PREMIER
-
-[Illustration: Frontispice]
-
-
-
- JOSÉPHIN PÉLADAN
-
- LA
- DÉCADENCE ESTHÉTIQUE
-
- I
-
- L'ART
- OCHLOCRATIQUE
-
- SALONS DE 1882 & DE 1883
-
- AVEC UNE LETTRE DE
- JULES BARBEY D'AUREVILLY
- & LE PORTRAIT DE L'AUTEUR
-
- _Héliogravé par Dujardin, d'après une photographie de Cayol._
-
-
- PARIS
-
- CAMILLE DALOU, ÉDITEUR
- 17, QUAI VOLTAIRE, 17
-
- 1888
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-A
-
-MADAME CLÉMENTINE H. COUVE
-
-
- _Madame_,
-
-_Daignez permettre cette salutation et que Votre nom sourie sur
-mon œuvre._
-
-_Parmi les Grandes Dames, patronnesses de_ l'éthopée _qui ont osé
-applaudir mes audaces, je Vous salue la première._
-
-_Accueillez cet hommage de respect, d'admiration et de gratitude
-comme l'eût accueilli une de ces princesses de la Renaissance,
-dignes sœurs des Vinci, des Alberti, des Ficin._
-
-_En ce temps faste, quatre personnages jouaient toute la comédie
-humaine sous le ciel italien._
-
-_Le pape, le condottiere, l'artiste et la princesse. Ils croyaient
-à l'Église et à la Gloire; ils se sentaient immortels et voulaient
-ne pas mourir, même pour ce monde périssable; et tous quatre
-s'émulant et collaborant à une noble conquête de la mémoire
-humaine: le condottiere se blasonnait des clés vaticanes et
-l'artiste portait les couleurs des princesses._
-
-_Ce commerce grandiose de l'homme du Verbe et de l'homme du
-Glaive; ce doux commerce de l'homme du Rêve et de l'être
-irréel--s'accomplissaient en rituel majestueux de la culture et de
-l'individualisme: l'époque qui les vit s'en est appelée belle._
-
-_Certes le péché grouillait, la passion ardait, l'entité dévorait
-autour d'elle; mais ces heurts jetaient de la lumière; on ne vit
-lors ni vertu médiocre, ni vice tempéré._
-
-_En la presqu'île sainte, le cœur battait plus haut que la
-bannière et les pensées valaient les noms._
-
-_Aujourd'hui! las, le pape est prisonnier des faquins; le
-condottiere s'appelle, ô dérision, matricule tant, l'artiste est
-livré aux bêtes et la princesse... comme disparue._
-
-_L'esthète, à qui Dieu a commis la décoration de la terre, cherche
-opiniâtrement, à travers le pandémonium ochlocratique, les membres
-épars du Grand Orphée latin._
-
-_Quelle joie à la rencontre d'une survivante de la Grande
-Race,--qui a ses papiers en Platon et sa primitive histoire au
-Sepher d'Hahnock!_
-
-_Cette joie, Madame, Vous me l'avez donnée, glorieusement._
-
-_L'Abstrait seul existe: l'idée seule est vivante: devant un
-Verbe entêté de Beau, les faits se pulvérisent en non-lieu; il
-ment, le méchant qui voit l'avènement de l'ombre: il ment, il y a
-intermittence de lumière, voilà tout!_
-
-_Ce qui diffère entre 1400 et 1888 ne diffère qu'à la rue._
-
-_Au Louvre, au Vatican, à Notre-Dame; au grenier du savant,
-au laboratoire du mage, au boudoir des Platanes; rien n'est
-changé.--Et Vous êtes, Madame, la réalité répondante à cette
-exhortation de_ Galateo (_ep. III_), «Incipe aliquid de viro
-sapere, quoniam ad imperandum viris nates es. . . . . . . . . . .
-. . . . . . Ita, fac, ut sapientibus viris placeas, ut te prudente
-et graves viri admirentur et vulgi et muliercularum studio et
-judicia despicias.»
-
-_Au cœur de la Provence démocratique, Vous êtes Italienne du
-patriciat; Les Platanes respirent l'humanisme et non le félibrige_:
-
-_J'exprime ici le suffrage que mon maître Léonard, le demi-dieu,
-eût exprimé en donnant une sœur à sa Lise, par Votre icone;
-n'avez-Vous pas du reste conquis l'hommage de celui qui incarne
-tout le feu d'un quattrocentiste,--Jules Barbey d'Aurevilly._
-
-_J'aurais pu déjà Vous traiter, Madame, insolemment de confrère:
-voyez que je néglige Votre écriture parmi Vos rayonnements; le
-grand mérite d'une femme, ce n'est jamais ce qu'elle fait mais
-bien ce qu'elle inspire: le mirage qu'elle produit aux yeux
-léonins et aquilins; et réapparaître princesse au sentiment des
-florentins survivants, voilà, Madame, Votre incomparable prestige._
-
-_Vous avez écrit, comme il convient, par intermède aux discours,
-aux rêves et aux prières._
-
-_La fluide délicatesse de Gabriel Rossetti Vous séduisit: et à
-travers Votre doux cœur les brumes de ce poète se filtrèrent
-en adamantines gemmations. La_ Maison de Vie _passait pour
-intransportable en français, Vous l'avez traduite mot à mot, comme
-François Ier voulait emporter la Maison Carrée pierre à pierre.
-Cela ne suffisait pas à Votre subtilité. A côté de la version
-servile et littérale, Vous avez paraphrasé: avec quel art de la
-nuance, de la pénombre d'expression, je ne saurais le dire._
-
-_Le ménestrel de la_ Damoiselle Élue _Vous a d'inouïes
-obligations. Comme Audran corrigeait la ligne d'un Titien en
-le gravant, Vous avez donné à Votre version littéraire une
-définitivité nerveuse, précise et colorée qui fait le texte
-semblable à une ébauche que Vous auriez finie en tableau._
-
-_Mais voici mieux; puisque voici Vôtre._
-
-_Consciente que de l'écritoire féminine aucun livre n'est jamais
-sorti, mais d'admirables morceaux, Vous n'avez pas prétendu
-à l'œuvre méthodique; impressions tantôt lyriques, tantôt
-analytiques, Vous avez parfait d'incisives notations et de beaux
-poèmes en prose._
-
-_Votre_ Cauchemar de la Vie, _cette fantaisie shakespearienne,
-la_ Plainte de la Chimère _qui s'intercalerait impunément dans
-Flaubert, pour ne citer que deux proses, valent parmi les
-meilleures pages jaillies d'une main de femme depuis George Sand_.
-
-_Le devoir néo-platonicien de retrouver les Diotime, les Beatrice,
-les marquises de Pescaïre, le devoir esthétique de magnifier la
-beauté, triplement couronnée de vertu, d'intelligence et de
-bonté, je le commence par Vous, Madame_.
-
-_Des trop brèves heures florentines avec Votre cher époux,
-écoulées aux Platanes; des heures d'Aurevillyennes ensemble
-vécues; de notre intimité d'auteur à préfacier_:
-
-_Ici se perpétuera le souvenir pieux d'un passant dont Vous avez
-ébloui les rêves et un moment arrêté le regret des époques mortes._
-
-_Le plus respectueux de Vos admirateurs._
-
- Joséphin Péladan.
-
-Paris, mai 1888.
-
-[Illustration: Vives unguibus et morsu]
-
-
-
-
-LA DÉCADENCE LATINE s'ouvre par une parole d'Aurevillyenne,
-
-Je veux un pronaos semblable d'honneur et de fortune à LA
-DÉCADENCE ESTHÉTIQUE.
-
-Et comme je me suis fait une préface avec un article,
-
-Je me pare ici d'une lettre.
-
- J. P.
-
-[Illustration: Vives unguibus et morsu]
-
-
-
-
- _Mon très cher Monsieur Péladan_,
-
-
-_Je vous remercie de l'émotion que vous venez de me donner. J'ai
-lu hier votre troisième article, dans l'_Artiste, _que vous m'avez
-fait envoyer_.
-
-_Il est très digne des deux premiers, et, réunis en volume, ils
-vont faire un superbe livre._
-
-_Je n'ai rien lu--en esthétique--de cette compétence,--de cette
-science et de cette éloquence._
-
-_Et quelle acuité dans l'aperçu!_
-
-_Comme critique d'art, vous êtes supérieur aux autres,--non
-par comparaison avec eux,--mais vous l'êtes absolument,--en
-vous isolant,--et quand_ il n'y aurait pas d'autres _à qui vous
-comparer,--et que vous écrasez_.
-
-_J'ai aussi à vous remercier, cher Monsieur Péladan, de l'énorme
-place que vous me faites tenir dans votre beau travail. Mais ne
-croyez pas que mon jugement sur vous soit de la reconnaissance.
-Quand je vous dis supérieur, je vous parle avec la franchise d'un
-ingrat... Je ne le suis pas cependant. Vous n'avez pas seulement
-parlé de moi, mais vous avez pensé à moi pendant tout le temps que
-vous avez écrit vos articles. Positivement, je vous ai hanté, et
-ce m'est un charme!_
-
-_Cette immanence de mon souvenir retrouvé à toute ligne de votre
-œuvre m'a donné une sensation nouvelle et délicieuse._
-
-_C'est la première fois que j'ai senti l'orgueilleux plaisir
-d'avoir pénétré si avant dans la pensée de quelqu'un._
-
- * * * * *
-
- JULES BARBEY D'AUREVILLY.
-
-Paris, ce dimanche 20 août 1883.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-LE SALON DE 1882
-
-CONSIDÉRATIONS ESTHÉTIQUES
-
-
-I
-
-LE MATÉRIALISME DANS L'ART
-
-Il existe un parallélisme synchronique entre les idées et les
-œuvres d'un siècle, ses pensées et ses actes, son art et sa
-philosophie, sa poésie et sa religion. Le livre, le monument, la
-fresque expriment par ces modes différents les mots, les lignes,
-les couleurs, une même chose: l'état de l'âme d'une époque. Ainsi,
-l'art s'élève ou déchoit, selon que les cœurs se rapprochent ou
-s'éloignent de Dieu.
-
-Ouvrons l'histoire.
-
-L'idée de Platon est plastique, comme la forme de Phidias, comme
-le plan d'Ictinus.
-
-Les caractères du peuple romain: vanité, cruauté, utilitarisme,
-sont écrits sur les édifices qui lui sont propres: l'arc de
-triomphe, l'amphithéâtre, l'aqueduc.
-
-L'art des catacombes, né sur la tombe des martyrs, est aussi
-distant d'Apelles ou de Zeuxis, que l'Évangile l'emporte sur les
-_Pensées_ d'Épictète ou de Marc-Aurèle. Même dans les symboles que
-les premiers chrétiens empruntent au paganisme expirant, l'idéal
-est changé. Il quitte le corps pour l'âme, la terre pour le ciel,
-l'homme pour Dieu. La promesse du ciel ouvre toutes grandes les
-ailes de l'âme et les artistes, qui sont des saints, mettent leurs
-cœurs pleins de Dieu dans leurs œuvres gauchement sublimes.
-
-Pendant la période byzantine, l'art est d'un hiératisme farouche,
-le dogme se raidit contre les chismes et les oppositions qu'il
-rencontre. Au dixième siècle, le christianisme s'assied, solide:
-c'est le roman. Au treizième, la religion triomphante joint les
-mains dans l'arc en tiers point; chaque travée est une orante
-géante et l'âme des peuples s'élance vers Dieu avec la flèche
-des cathédrales. Thomas à Kempis écrit _l'Imitation_; Jacques de
-Voragine, _la Légende dorée_; Vincent de Beauvais, le _Speculum
-universale_. L'épée sainte des croisés écrit la plus grande geste
-des temps modernes. C'est l'ogival.
-
-En Italie, saint François d'Assises chante l'Amour divin. Voici
-les Christ du Margharitone, les vierges de Cimabué. Giotto est là,
-le bienheureux Frère Angélique le suit. L'art primitif s'épanouit
-en Dieu, quand soudain un mirage égare tous les esprits: c'est la
-Renaissance. On croit retrouver l'antiquité, on ne retrouve que
-Rome, cette caricature d'Athènes. Léonard, Michel-Ange, Raphaël
-écrivent les grandes odes du Cenacolo, de la Sixtine et des
-Chambres, mais le grand art est fini. Ce n'est plus le temps où
-Dante descendait aux enfers, c'est celui où Savonarole monte sur
-le bûcher, tandis que le duc de Valentinois s'ébat par l'Italie,
-comme un tigre dans sa jungle.
-
-Derrière Ovide et les marbres de Paros, le grand Pan reparaît, et
-déchaîne la bête qui est dans l'homme.
-
-Au souffle sec et court de la Réforme, l'art allemand s'éteint et
-descend dans la tombe d'Albert Dürer.
-
-Les Van Eyck, Hemling, disparaissent sous le vermillon sensuel de
-l'école d'Anvers.
-
-Le silence se fait autour des Carpaccio et des Bellin, tandis que
-Tintoret et Véronèse sonnent leur fanfare de volupté. L'Espagne,
-qui garde sa foi, a Murillo, Zurbaran, Ribalta, Joanès.
-
-La France a Lesueur et Philippe de Champaigne, le janséniste; mais
-sa gloire est dans les verrières de ses vieilles cathédrales.
-
-Au dix-huitième siècle, on n'a plus que de l'esprit. L'homme du
-siècle, Arouet, le pousse si loin, que cela ressemble à du génie.
-
-Puis, la canaille envahit la scène de l'histoire, conduite par les
-avocats.
-
-Ce coup d'œil cursif sur le passé prouve la vérité de ce mot
-d'Ingres: _Pour faire une œuvre, il faut avoir quelque élévation
-en l'âme et foi en Dieu_. Eh bien, aujourd'hui, on nie l'âme dans
-l'art! comme on nie l'âme dans l'homme. Le génie est une fonction,
-l'idéal une balançoire. Au matérialisme scientifique de Darwin
-correspond le matérialisme littéraire de M. Zola. Aux platitudes
-de MM. Sarcey, About, Scherrer, les croûtes de MM. Ortego,
-Casanova et Frappa font écho. Renan est plus lu que Lamartine et
-Ohnet que Balzac.
-
-M. Taine, dont les _Origines de la France contemporaine_ ont
-rendu à la critique un fort grand service, s'est chargé, bien
-étourdiment, de formuler l'esthétique nouvelle.
-
-M. Taine est un élève de Stendhal et l'on sait que ce dernier
-hésitait entre le _Pâris_ de Casanova et le _Moïse_ de
-Michel-Ange. Les deux volumes du voyage en Italie du grand
-historien navrent de positivisme.
-
-A Milan, devant la scène de Sainte-Marie-des-Grâces, il trouve que
-Léonard n'a eu d'autre but que «de représenter autour d'une table
-des Italiens vigoureux.»
-
-Au palais Pitti, la _Vierge à la Chaise_ lui semble «une sultane
-sans pensée ayant un geste d'animal sauvage.» Au Campo Santo, il
-ne trouve pas «la riche vitalité de la chair ferme.»
-
-A la Sixtine, il s'étonne qu'on n'efface pas les fresques de
-Signorelli, Botticelli, Ghirlandajo, quand Michel-Ange est là
-qui apprend «ce que valent les membres, la charpente humaine et
-l'assiette de ses poutres.»
-
-Pour lui, Raphaël «sent le corps animal comme les anciens et tout
-ce qui dans l'homme constitue le coureur et l'athlète.»
-
-Enfin, il se résume ainsi: «il n'y a que la forme extérieure qui
-existe, et il faut suivre la lettre de la nature», «il ne faut
-chercher que le corps bien portant.»
-
-Faites de l'histoire, M. Taine, et laissez là l'esthétique; ou
-bien dites-moi si c'est la forme extérieure qui seule existe dans
-le Fiesole? Avouez que les statues de la chapelle Médicis ont deux
-têtes de plus que ne le veut la lettre de la nature et retenez que
-l'Apollon du Belvédère est poitrinaire d'après le docteur Fort.
-
-Ce fatras se réduit à la réédition du poncif vieillot traîné dans
-tous les livres: l'art est l'imitation de la nature. En ce cas, il
-n'y a rien au-dessus du moulage et de la photographie polychrome.
-Le vrai drame sera la sténographie de cour d'assises.
-
-Non, la nature n'est pas le but de l'art, elle n'en est que le
-moyen; elle est l'ensemble des formes expressives, voilà tout!
-
-Toute œuvre est une fugue, la nature fournit le motif, l'âme
-de l'artiste fait le reste. Mais le reste ne s'apprend pas rue
-Bonaparte, aux leçons de M. Cabanel; le reste, c'est ce qui manque
-à M. Taine.
-
-Si tout le peintre est dans le pinceau, tout le sculpteur dans
-l'ébauchoir, tout l'architecte dans le compas, comment se fait-il
-que nous n'ayons de maître que M. Puvis de Chavannes. Car, pour
-habiles, les artistes de nos jours le sont; tout ce qui s'apprend,
-ils le savent.
-
-Une eau forte imaginaire vous donnera la différence du métier et
-de l'art.
-
-Le sujet n'est point compliqué; une porte entr'ouverte, contre
-le mur un balai. Faites cela vrai, rendu, c'est le métier. Mais
-emplissez de noir l'entrebâillement de la porte, ébouriffez d'une
-certaine façon les barbes du balai; jetez quelques traînées
-d'ombre, et voilà un drame; l'assassinat de Fualdès; un cauchemar
-de Poë. C'est l'art.
-
-Interrogeons les faits; ils parlent plus haut que les théories.
-Quant après trois siècles l'art allemand est ressuscité, il est
-ressuscité catholique avec Overbeck, Cornelius, Kaulbach et
-l'école de Dusseldorff.
-
-La Belgique a eu pour premier maître contemporain Henri Leys, un
-croyant qui fit du Dürer.
-
-En France, Ingres, Flandrin, Orsel, Chenavard, Périn, Tymbal,
-Ziégler, Chasseriau, Mottez, Scheffer sont des peintres
-catholiques; Delacroix, Decamps et Guignet ne sont pas des
-matérialistes, je suppose?
-
-Il est deux propositions irréfragables:
-
-1º Les chefs-d'œuvre de l'art sont tous religieux, même chez les
-incroyants;
-
-2º Depuis dix-neuf siècles les chefs-d'œuvre de l'art sont tous
-catholiques, même chez les protestants. Exemples: la _Vierge
-au donataire_, d'Holbein, et le _Lazare_, de Rembrandt. Le
-chef-d'œuvre du voluptueux Titien, c'est l'_Assomption_, celui de
-Rubens, la _Descente de Croix_; ainsi de tous. Que reste-t-il donc
-au matérialisme, le tromper l'œil de M. Degoffe; les poissons de
-M. Monginot.
-
-Les rapins diront que Giotto est un barbouilleur et le Sanzio et
-le Buonarotti des littérateurs et non des peintres.
-
-Oui, ils sont des poètes et c'est là ce qui leur donne une
-si haute place. Pour eux la ligne et la couleur ne sont que
-l'enveloppe de leur pensée. Mais la pensée, c'était bon dans
-l'ancienne... école, ils ont changé tout cela. Une nouvelle ère
-va s'ouvrir, celle de l'art _laïque_... et _obligatoirement sans
-pensée_!
-
-
-II
-
-L'ART MYSTIQUE ET LA CRITIQUE CONTEMPORAINE
-
-Après les actes, les phrases; après les œuvres, les commentaires.
-
-Quand on n'a plus rien à dire, on ergote. La critique est la fin
-d'une littérature; la théorie, la fin d'un art; et l'esthétique,
-la fin de tous.
-
-Tant qu'on peut créer, on a mieux à faire qu'à analyser les
-chefs-d'œuvre: on en fait d'autres. Mais quand le cœur est bas,
-l'esprit spirituel, l'âme niée, l'inspiration s'envole, le procédé
-seul demeure, et l'anecdote, le genre et la nature morte règnent.
-
-Le premier mot de l'art est toujours un acte de foi.
-
-A Égine comme à Memphis, à Byzance comme à Sienne, à Florence
-comme à Bruges. Le dernier mot est un blasphème; que le sectaire
-Kranach joue avec le chapeau du cardinal, Tiepolo avec le nimbe du
-saint, ou Courbet avec la soutane du prêtre.
-
-Quand, au lieu d'être un enthousiasme, l'art fait le portrait des
-maisons avec Canaletto, celui des tulipes avec Van Huysum, qu'il
-copie le crépi des vieux murs avec M. Manet, les halles avec M.
-Carrier Belleuse,--il a cessé d'être.
-
-Alors les théoriciens s'avancent. Longin fit son traité du sublime
-quand il n'y eut plus d'éloquence grecque, et M. Chevreul apporte
-son traité des couleurs sur le tombeau de la peinture française.
-
-Des chaires s'élèvent, où l'on explique pourquoi Léonard est
-l'intelligence, Titien la couleur, Rubens la santé, Raphaël
-l'harmonie, Holbein la physiognomonie, Corrège la grâce, Van Dyck
-la distinction, Gérard Dow le calme, et Delacroix la fièvre. On
-date chaque tableau, on pèse chaque génie. On cherche combien
-il rentre de Verrochio dans Léonard, et combien de Léonard dans
-Corrège; ce que Raphaël a pris au Pérugin et au Frate, et ce que
-Jules Romain et Garofalo doivent à Raphaël; ce qui est à Otto
-Venius dans Rubens, à Ghirlandajo dans Michel-Ange et à Lastman
-et Pinas dans Rembrandt. Vasari, Lanzi, tous les historiens
-sont compulsés, les archives fouillées, et les monographies
-s'entassent. A côté des érudits bardés de documents, arrivent les
-esthéticiens. Ce sont des romanciers qui n'écrivent pas de romans,
-des poètes qui ne font pas de vers; ils mettent le roman dans la
-vie de l'artiste, et la poésie dans son œuvre. Ils l'enguirlandent
-de tout le lyrisme qui est en eux. Sous leur plume, la composition
-devient une ode, la couleur une symphonie, la ligne une pensée;
-ils font un poème en prose sur la _Dispute du Saint-Sacrement_,
-la _Vierge de Saint-Sixte_ ou la _Châsse de Sainte-Ursule_. Ce
-sont des variations enthousiastes sur un thème immortel, et ils
-ajoutent leur âme à celle du peintre, doublant ainsi le prisme qui
-idéalise l'œuvre.
-
-Aujourd'hui, les critiques d'art sont les vrais peintres. MM.
-Charles Blanc et Georges Lafenestre donnent la sensation du
-tableau bien autrement que les copies de l'École des Beaux-Arts et
-les portraits qu'ils font des maîtres sont mieux peints que ceux
-de MM. Dubois et Jalabert.
-
-Bénévole à tous, la critique contemporaine n'a qu'une crainte,
-celle d'être exclusive ou partiale, et qu'une prétention, celle
-de tout comprendre, comme pour excuser l'époque de ne plus rien
-produire. Des diableries de Callot et de Goya à l'académisme des
-Carrache, de l'ivrogne de Steen à la _Vision d'Ézéchiel_, de la
-_Kermesse_ à l'_Apothéose d'Homère_, de Raphaël à Diaz et de
-Landseer à Chenavard, elle admet tout, sans parti pris ni préjugé,
-témoignant du plus large éclectisme. Cette compréhension de toutes
-les écoles s'arrête toutefois devant celles de Sienne et d'Ombrie,
-cette intelligence de tous les maîtres ne s'étend pas à ceux du
-quatorzième siècle, moins encore au _trecentisti_. Avant Masaccio,
-l'art italien est un problème qu'elle ne peut résoudre et qui la
-dépayse, en dépit de ses efforts.
-
-Même dans cette école vénitienne dont le paganisme flatte ses
-sens (car la critique d'aujourd'hui est sensuelle comme elle
-est libre-penseuse), il y a des maîtres qui la gênent: ce sont
-les Vivarini de Murano, Cima da Conegliano, Basaïti, Carpaccio,
-Mansuetti, Catena. Lorsqu'elle rencontre Duccio, Ambroise et
-Pierre di Lorenzo, Simone Memmi, elle qui prétend tout comprendre,
-ne comprend plus. Giotto lui paraît avoir amélioré le dessin, créé
-l'ordonnance, et c'est tout. Les Gaddi et Jean de Melano parlent
-un langage qui lui est inconnu. Orcagna seul, grâce à son humour
-shakespearienne, lui saute aux yeux.
-
-Documentaires et esthéticiens s'arrêtent incompétents, parce
-qu'ils ne considèrent l'art que comme la reproduction de ce qui
-est. Ils pensent tout bas ce que Courbet disait tout haut, devant
-la _Cuisine des anges_ de Murillo. «Il a peint des anges celui-là,
-mais où les a-t-il vus? moi, je ne peins que ce que je vois.» Eux
-aussi ne voient que le visible, comment comprendraient-ils les
-maîtres ombriens qui n'ont peint que l'invisible?
-
-Placés au point de vue matérialiste, ils ne veulent pas
-reconnaître que les premières pierres qu'on ait disposées avec
-soin étaient celles d'un temple, et que les premiers coups de
-pinceau ont été le balbutiement de la main de l'homme vers Dieu.
-Élevés dans le paganisme universitaire, ils n'aiment et ne sentent
-que l'art païen, qui est parfait, mais tout en dehors, sans
-pensée, sans profondeur, tout de surface, et ils appliquent le
-même critérium à l'art chrétien. Ils restent confondus devant une
-prédelle de Sano di Pietro, où, malgré la perspective étrange, le
-dessin maladroit, il y a de la poésie sous l'ignorance même et du
-sublime dans l'incorrection enfantine.
-
-Chenavard, le premier esthéticien de France, a dit, à propos de
-Léonard, un mot qui est toute l'esthétique parce qu'il établit
-la hiérarchie des conceptions: Sa grandeur est tout entière dans
-l'idéal conçu et non pas dans l'idéal exprimé, quelque beau qu'il
-soit.
-
-D'après ce principe, Weenix, le peintre des dessertes, Kalf, celui
-des casseroles, Hondekoëter, celui des poules, quoique parfaits en
-leurs genres, sont inférieurs par leur genre au moindre peintre
-lyrique, parce que l'idéal d'un melon, l'idéal d'un poêlon,
-l'idéal d'une pintade, sont au-dessous de l'idéal qu'implique la
-représentation d'un homme, surtout lorsqu'il s'appelle Colomb,
-Newton, Leibnitz, Mesmer ou Hahneman.
-
-En conséquence, Fra Angelico peignant le paradis, Orcagna, l'enfer
-et le jugement dernier, Lorenzo, Monaco ou Bicci l'extase,
-sont supérieurs à Véronèse qui peint des festins, Rubens, des
-allégories, Titien, des bacchanales, parce que ces derniers nous
-donnent des choses concrètes, ayant matériellement existé et dont
-nous retrouvons les équivalents et les semblables dans la vie;
-tandis que les premiers ne sortent pas de l'abstrait, et que leur
-pinceau réalise des scènes qui n'ont pas de réalité, que nul n'a
-vues et que l'esprit ascétique peut seul concevoir.
-
-Donc, Giotto, Buffalmaco, Lorenzo, Costa, Paris Alfani peignant
-Jésus-Christ ou la Vierge, sont supérieurs à Franz Hals, Antonio
-Morio, Velasquez, Titien, parce qu'un bourgmestre, un grand
-d'Espagne, une infante, une courtisane, impliquent un idéal très
-médiocre en raison de celui que nécessite la représentation de
-Dieu.
-
-Donc, quelle que soit la pauvreté de l'exécution, les peintres
-mystiques sont les plus grands des peintres, parce que _tout idéal
-est en deçà de l'idéal mystique_.
-
-Le mysticisme, phénomène moral qui spiritualise l'homme au plus
-haut point, le fait planer bien au-dessus de la matière et du réel
-et le fibule à Dieu. La manifestation de cet état de l'âme est
-l'extase. Et les peintres mystiques sont des extatiques qui ont
-peint.
-
-Vital ne put jamais se résoudre à figurer le Christ en croix,
-tellement la seule pensée des douleurs du Calvaire le faisait
-sanglotter; et Lippo Dalmasio, le peintre de la Vierge, tant
-admiré par Guido Reni, ne prenait jamais ses pinceaux sans avoir
-jeûné la veille et communié le matin. Et maintenant, étonnez-vous
-qu'il n'y ait plus de peinture religieuse en France, quand c'est
-M. Bouguereau qui fabrique le plus de tableaux d'église.
-
-Celui qui ne tient pas sainte Thérèse pour le plus grand poète
-d'Espagne, bien au-dessus de Lope et de Caldéron, qui n'a jamais
-fait d'oraison mentale ou égrené un rosaire, celui-là, fût-il un
-critique d'art égal à Cavascacelle, peut passer outre, devant
-Simone Memmi; une bonne femme qui croit bonnement en sait plus que
-lui.
-
-Lorsqu'on entre au Louvre, dans la petite salle des primitifs,
-toujours déserte, on éprouve un sentiment pénible à voir ces
-œuvres de prière, où le savant ne reconnaît qu'un document,
-laisser indifférents et distraits ceux qui passent, car bien peu
-s'arrêtent. C'est que la place de ces tryptiques, de ces ancônes,
-est dans les chapelles, où ils ont fait naître tant d'élans de
-piété, où ils ont entendu tant d'oraisons et vu plier tant de
-genoux. Un sentiment plus pénible encore, c'est de voir les
-catholiques ignorer et laisser dans l'ombre ces artistes qui sont
-des saints, et ces œuvres qui sont des hymnes.
-
-N'est-il pas honteux que ce soit de la protestante Allemagne
-que nous viennent les seules images de piété qui puissent être
-regardées? Il serait si simple à M. Bouasse-Lebel de faire
-reproduire les merveilles d'art et de foi qui illustrent les
-rétables d'Italie, de Sienne, d'Assises, et les miniatures
-adorables du bréviaire Grimani, au lieu de ces affreuses
-lithographies dont le monde religieux s'infeste. Je souhaiterais
-que ces lignes, trop brèves pour effleurer même un tel sujet,
-donnassent à quelqu'un l'idée d'étudier pour les aimer, les
-reproduire et les répandre, ces fleurs mystiques, les plus
-gracieuses de l'inspiration catholique.
-
-Voyez, lecteurs chrétiens, ces peintres qui ne savent pas peindre,
-qui tiennent gauchement un pinceau trempé dans de mauvaises
-couleurs. Regardez, ils barbouillent comme des enfants. Pourquoi
-ce crucifiement, presque risible, vous fait-il pleurer? Parce que,
-en attachant à la croix ce Dieu aux membres grêles, c'étaient
-leurs larmes qui délayaient leurs couleurs, et que les saintes
-émotions de leurs âmes se sont incorporées à la pâte du vélin et
-au grain du panneau. Ce qu'ils ignoraient, quatre mille peintres
-le savent aujourd'hui, à Paris. Ce qu'ils savaient nul ne le sait
-plus.
-
-Faire un chef-d'œuvre de poésie sans la prosodie, est-ce possible?
-Eh bien! les mystiques ont fait des chefs-d'œuvre de peinture sans
-couleur et sans dessin, parce qu'ils _croyaient_.
-
-On nie les miracles, mais, dans l'ordre esthétique, peut-on
-admirer un miracle plus grand que celui-ci: une œuvre d'art qui
-coudoie Raphaël, et qui, techniquement, est au-dessous d'une image
-d'Épinal.
-
-
-
-
-LE SALON DE 1882
-
-
-CHENAVARD. Ce nom est le premier à écrire quand on traite d'art
-contemporain. C'est celui d'un grand méconnu, d'un inconnu
-presque. Les initiés seuls lui rendent un culte enthousiaste. Ses
-tableaux de chevalet sont aussi rares que ceux de Michel-Ange: un
-à Montpellier, un autre au Luxembourg; c'est tout. Qu'on n'aille
-pas croire à une paresse de Sébastien del Piombo; avant de se
-retirer dans la contemplation sereine de l'art, il a prouvé sa
-force, il a fait une œuvre, et immortelle, les dix-huit cartons
-décoratifs destinés au Panthéon, les plus grandes pages de
-philosophie historique qui aient été écrites. De Westminster
-français, devenu Sainte-Geneviève, le Panthéon ne pouvait plus
-admettre l'_Escalier de Voltaire_; _Luther à Wittemberg_;
-_Mirabeau répondant à Dreux Brézé_. Mais il fallait conserver
-le carton du fond, _Jésus-Christ prêchant sur la montagne_;
-_Bethléem_; _les Catacombes_ et _le Pape Léon arrêtant Attila_.
-A la place de ces chefs-d'œuvre qui sont au musée de Lyon,
-on a marouflé les vignettes enluminées de M. Cabanel, et les
-médiocrités de M. Joseph Blanc.
-
-Quand Delacroix mourut, Chenavard sentit le devoir de pousser
-un grand cri d'idéal, et le Salon de 1869 vit la _Divine
-tragédie_. Dans une toile immense, tous les dieux de tous les
-olympes, éperdus, tombent au néant, tandis que sur sa croix
-sainte, Notre-Seigneur Jésus-Christ triomphe éternellement. Cette
-conception michelangesque, montrant le christianisme vainqueur
-de toutes les théogonies qui l'ont précédé, est dessinée selon
-Corrège, et peinte comme un camaïeu, de la couleur immatérielle,
-qui seule convient à la peinture de pensée. Une telle œuvre suffit
-à nimber un peintre. Cependant, on ne songea pas à donner un mur
-à ce peintre philosophe et poète. Il rentra dans son hypogée
-intellectuel, dont il n'est plus sorti depuis.
-
-De l'autre côté du Rhin on a élevé une statue à un peintre
-d'un génie semblable au sien, mais non pas son égal, Pierre de
-Cornélius. L'Allemagne entière le porte aux nues, et nous qu'on
-accuse de chauvinisme, nous ignorons, ou à peu près, un artiste
-supérieur à toute l'école de Dusseldorff.
-
-J'ai voulu, avant que d'entrer au Salon, saluer le doyen de
-nos maîtres et de nos critiques, car Chenavard est le premier
-esthéticien du monde, et depuis quarante ans, la critique d'art se
-fait en France avec les miettes de sa conversation.
-
-J'ai voulu rendre un hommage de grande admiration à ce génie qui
-n'a pu ni remplir son mérite, ni donner sa mesure, mais dont le
-nom vivra toujours d'une immortalité restreinte au petit nombre
-des enthousiastes, mais, par là même, sûre, constante, stellaire.
-
-PUVIS DE CHAVANNES triomphe. Sa gloire commence enfin, et la
-médaille du Salon qui lui sera décernée d'une commune voix
-sanctionnera d'une façon officielle le titre de grand maître que
-lui ont donné depuis longtemps tous ceux qui savent l'art et qui
-l'aiment. Cependant, il s'en faut qu'il soit universellement
-accepté. Ces jours derniers, on a osé écrire: qu'il peignait à la
-toise, escamotant les difficultés, et qu'il n'était en somme que
-le _Grévin de la peinture allégorique_. Mais qu'importent les cris
-des Thersites? Je n'ai que le regret d'être venu trop tard pour
-avoir quelque mérite à admirer ce grand artiste, ce vrai poète;
-j'aurais voulu le saluer maître à son premier tableau. C'est à
-mon retour d'Italie, les yeux encore éblouis par les fresques les
-plus admirables du monde, que je vis au Palais de Longchamp ces
-deux pages d'un art si personnel, qu'on lui cherche vainement une
-filiation antérieure; _Massilia, colonie grecque_ et _Marseille
-porte de l'Orient_. Les terribles comparaisons que suscitaient
-mes souvenirs de la veille n'ôtaient rien à ces fresques si
-dissemblables de toutes les autres. Et chaque fois que j'ai pu
-contempler une œuvre nouvelle, mon admiration s'est accrue,
-surtout à Poitiers, devant son _Karle Martel vainqueur_ et _Sainte
-Radegonde donnant asile aux poètes_. Puvis de Chavannes a eu
-besoin d'une grande conviction pour persévérer dans sa voie. Son
-_Enfant prodigue_ déconcerta même ses amis, et à peine osa-t-on
-défendre le _Pauvre pêcheur_ de l'an dernier, un chef-d'œuvre
-d'impression vraie et d'intense sentiment. Ses cheveux durs en
-désordre, le regard fixe, les bras mornement croisés, le _Pauvre
-pêcheur_, droit dans son bachot, considère son filet vide. Sur
-la lande sauvage, son jeune enfant dort, et sa femme, maigre et
-agenouillée, cueille des genêts. Au loin, l'eau calme et grise
-s'étend. Quoi qu'en aient dit les gens d'esprit, il n'est pas de
-tableau qui donne plus l'impression de la misère d'en bas, de la
-misère absolue.
-
-Cette année, l'envoi du maître est tout à fait de premier ordre.
-_Pro patria ludus_ est le pendant de l'_Ave picardia nutrix_ du
-musée d'Amiens. Dans un calme et robuste paysage aux lointains
-fuyants, de jeunes hommes s'exercent à lancer la javeline sous
-l'œil fier et attendri des mères et des fiancées. De belles jeunes
-filles interrompent les soins domestiques pour jouer avec des
-enfants et écouter un vieillard qui tient une flûte. Cela est
-simple et grandiose comme le poème de la vie patriarcale aux temps
-héroïques. _Doux pays_, qui appartient à M. Bonnat, est aussi
-un poème, celui du bonheur antique. De jeunes femmes cueillent
-des fruits; d'autres, couchées sous des arbres, regardent les
-bateaux de pêche de leurs époux sillonner une mer bleue et calme.
-Théocrite n'a pas écrit, Anacréon n'a pas chanté un plus beau rêve
-de félicité rustique. Comme Chenavard, avec qui il a plus d'un
-rapport, Puvis de Chavannes est un poète; mais, tandis que le
-maître lyonnais se complaît dans une poésie d'idées qui dépasse la
-peinture et exige la forme littéraire qui est la forme suprême,
-Puvis, poète de sentiments simples, s'exprime en fresque mieux
-même qu'en écrivant.
-
-Au reste, il a créé son dessin, sa couleur, tout son procédé, ce
-qui est la marque géniale la plus indéniable. Celui qui trouve,
-quel que soit son art, tout un ensemble de moyens expressifs
-personnels, celui-ci est toujours un maître; et à première vue,
-ne reconnaît-on pas toujours du Chavannes, sans pouvoir jamais
-le confondre avec qui que ce soit? Les deux dessins qu'il fit
-sur le rempart, en montant sa garde pendant le siège de Paris,
-ne sont-ils pas d'une originalité aussi absolue que ses grandes
-œuvres.
-
-Ce qu'il peint n'a ni lieu ni date; c'est de partout et de
-toujours: une abstraction de primitif, un rêve poétique d'esprit
-simple, une ode de l'éternel humain; et cela rendu par les
-formes réelles et typiques dans une harmonie sereine et naïve:
-l'été, l'automne, la paix, la guerre, le repos. Sa composition
-est toujours d'un bonheur, d'un goût et surtout d'une aisance à
-servir de modèle à tous les maîtres contemporains. Je ne crois
-pas que dans toute son œuvre on puisse déplacer heureusement un
-seul personnage, et l'on n'imagine pas une ordonnance autre que
-la sienne. Au contraire des peintres idéalistes qui procèdent par
-une épuration de la ligne, la ramenant à un canon plastique, la
-sienne est réelle, _générale_, presque ordinaire. Un trait brun,
-épais et ressenti, chatironne le profil de ses figures dans un
-contour enveloppant, accusé comme celui des peintres orfèvres; le
-reste est plutôt indiqué qu'exécuté par un modelé très fin, et
-dégradé insensiblement. Le point perspectif est toujours pris de
-loin et surtout de très haut. Comme éclairage, la pleine lumière
-constante, une réverbération de jour blanc et point d'ombres. Le
-clair-obscur, cet artifice si exploité, même par les plus grands,
-il le dédaigne et l'ignore.--Il faut avoir passé beaucoup d'heures
-au Campo Santo de Pise pour comprendre ce qu'il y a de surprenant
-dans ce maître d'un temps décadent qui a retrouvé la naïveté et la
-simplesse sublime des primitifs. Si l'on pouvait accoter un Puvis
-aux _Vendanges_ de Benozzo Gozzoli, par exemple, on découvrirait
-non seulement leur parenté, mais que c'est Puvis qui semble, des
-deux, le primitif. Arrivons au grand blâme. Puvis n'a pas de
-couleur. Mais le coloris consiste-t-il en beaucoup de couleur ou
-en telles couleurs? Faut-il empâter et presser beaucoup de vessies
-bleu de prusse et vermillon? La couleur de _Charles Ier_
-est-elle inférieure à celle des _Noces de Cana_?--Non, la couleur
-n'étant qu'une vibration de la lumière, qui n'est elle-même qu'un
-rayon calorique, le coloriste est celui qui a de la lumière et
-de la chaleur au bout de son pinceau. Aussi, au Panthéon, la
-_Vocation de Sainte-Geneviève_ est-elle éteinte par les chromos
-de M. Cabanel, et au Salon, _Doux pays_ n'éteint-il pas tous les
-coloris violents et saturés d'alentour. Sur sa palette, il n'y a
-que des tons neutres, rien que des gris: gris blancs, gris bleus,
-gris verts. Avec des tons froids et des non-couleurs, obtenir
-l'effet le plus chaud et le plus lumineux, c'est là, ce semble,
-la manifestation d'un grand coloriste. Ce qui est sans conteste,
-c'est le caractère décoratif et monumental de ces fresques qui,
-semblables à des tapisseries, font corps avec les murs qu'elles
-décorent, y mettant une vision idéale plutôt qu'une peinture.
-Je ne voudrais au Panthéon que du Chenavard, du Puvis et du G.
-Moreau. L'Hôtel de Ville va être fini, eh bien! qu'on le livre
-à Puvis et à G. Moreau, en réservant deux salles, l'une à Paul
-Baudry, l'autre à Hébert.
-
-HÉBERT aussi est un poète, d'un esprit chercheur, d'une intention
-complexe, d'une suprême élégance. Le premier, il a ouvert cette
-voie du sentiment moderne raffiné, où Gustave Moreau a noblement
-marché. _La Malaria_, cette page poignante de mélancolie, a eu
-beaucoup d'influence sur l'école française. On dit encore l'art
-_malariesque_. Ses toppatelles sont les muses de l'Italie. Ses
-Ophélies dignes de Shakespeare, à l'art religieux il a donné
-une Vierge si célèbre, qu'on l'appelle la _Vierge d'Hébert_.
-Longtemps directeur de l'école de Rome, il a fait d'excellents
-élèves. Ce n'est pas à lui qu'on pourrait faire les chicanes que
-l'on fait à Puvis de Chavannes, il a pris à cette Italie, où il a
-vécu dans le commerce des chefs-d'œuvre, son procédé magistral et
-impeccable. Dans l'ambre de la couleur transalpine il a enchâssé
-la larme idéale des _Mignons_. L'an dernier, sa _Sainte Agnès_
-semblait une page de cette série où Zurbaran a peint les infantes
-du martyrologe, la grandesse du paradis. Mais aussi mystique dans
-la pensée, Hébert est loin d'avoir le pinceau brutal. Sur un fond
-d'or mat, tenant de sa main fluette un lys, la sainte svelte et
-blanche en est un elle-même. Un long voile gris blanc met la
-chasteté de ses plis délicats autour de la sainte, dont le corps,
-par un adorable sentiment de pureté, est à peine peint, sans
-modelé, tandis que la tête aux grands yeux pleins de foi et les
-mains pures sont accusées et vivantes.
-
-Cette année, le maître expose _Warum_ (Pourquoi)? Une jeune fille,
-qui semble une sainte Cécile rêveuse, joue mollement d'une harpe
-verte qui s'harmonise avec un fond de tenture émeraude. Les cordes
-vibrantes mettent une ombre remuée, un voile d'harmonie sur son
-visage de Muse inspirée. C'est là une admirable page de poésie et
-de couleur: les mains sont des merveilles de rendu aristocratique.
-Mais, l'incomparable chef-d'œuvre d'Hébert est dans la salle des
-arts décoratifs. C'est le carton de la coupole du Panthéon qui
-doit être exécutée en mosaïque. Sur le fond or du Bas-Empire,
-Jésus-Christ, majestueux et divinement impassible, montre les
-destinées de la France à Jeanne d'Arc agenouillée que la Vierge
-Marie présente à son fils, tandis que sainte Geneviève se
-prosterne, appuyée d'une main sur sa houlette, de l'autre tenant
-contre sa poitrine la nef de Lutèce. Je ne connais pas d'effort
-archaïque plus heureux, et n'était la perfection des lignes et des
-teintes, ce chef-d'œuvre de pur byzantin semblerait même à San
-Marco de Venise une mosaïque du quatorzième siècle.
-
-BAUDRY expose une esquisse, _la Vérité_, qui sera un digne
-pendant à la belle _Fortune_ du Luxembourg. Ce maître peintre,
-qui a fait à Venise les plus brillantes études, sous Véronèse,
-plein d'originalité et de saveur, est un décorateur de théâtre
-seulement. Seul il pouvait faire le foyer de l'Opéra, mais il
-serait incapable de fresquer une église. Sa _Glorification de
-la loi_ de l'an dernier manquait de tenue et de dignité. Ses
-colorations toujours heureuses sont brillantes et douces à la
-fois. Il compose ses gammes et ses valeurs d'après les tapis de
-l'Orient.
-
-DORÉ, illustrateur, sculpteur et peintre, présente deux paysages
-alpestres d'une belle impression, mais faits de souvenir. Il est
-peut-être la plus belle imagination du crayon. De Don Quichotte
-à Dante, de Rabelais à Balzac, son dessin a commenté tous les
-chefs-d'œuvre de l'esprit humain. L'illustrateur a toujours suivi
-le poète d'un dessin inégal. Cependant, c'est presque du génie
-d'avoir pu transposer en art la plus haute littérature.
-
-CAROLUS DURAN, un peintre de cour. Il met de la noblesse dans
-le luxe, et son pinceau brillant donne grand air à tout, même à
-l'accessoire qu'il sait faire très significatif. Mais qu'il peigne
-des grandes dames et des _futurs doges_, et qu'il ne touche pas à
-la peinture religieuse. Son _Ensevelissement_, c'est du Vénitien
-de Bologne. Il n'y a pas même d'émotion dans ses têtes sans accent
-mystique, et la vibrance de l'exécution jure avec un si douloureux
-sujet.
-
-BONNAT veut faire un pendant au Panthéon en médailles de David
-d'Angers. Après MM. Thiers, de Lesseps, Hugo, Cogniet, voici
-Puvis de Chavannes, peut-être le moins mauvais de ses portraits.
-Il manque de style et abuse des noirs, il rappelle souvent la
-mauvaise manière du Guide sous ce rapport. Les fonds sans air
-poussent les têtes en avant. Son éclairage est d'un funèbre
-glacial. Qu'il emploie du bitume au lieu de noir d'ivoire pour ses
-ombres, c'est bien simple.
-
-HENNER, élève de Giorgion comme Courbet. Seulement, il a transposé
-en ivoire ce que Barberilli écrivait en or. Sa trouvaille, c'est
-une pâte de camélias blancs dans laquelle il modèle des nus sur
-des fonds bleu-marine. Celui-là sait l'emploi du bitume et exécute
-tout son modelé dans les dessous. Son _Joseph Barra_, qu'on
-pourrait prendre pour un Abel ou un Narcisse, n'était la baguette
-noire qu'il tient dans sa main crispée, est peint mêmement que ses
-_sources_ et son ridicule _Saint Jérôme_ de l'an passé. Ce n'est
-qu'un peintre, mais d'une saveur exquise dans son procédé _ne
-varietur_.
-
-LEFEBVRE. Ses Italiennes semblent des miss d'Ossian à côté des
-signoras vivantes d'Hébert. Il compose mal. C'est le peintre d'une
-seule figure. Sa _Fiammetta_ du dernier Salon visait au caractère
-et l'atteignait. La _Fiancée_ de celui-ci est une chose très
-distinguée, trop distinguée, mais excellente en soi, et à opposer
-au débordement des vulgarités.
-
-JACQUET, dont les démêlés avec Dumas fils ont fait tant de bruit,
-expose une _France glorieuse_. Par le temps de république qui
-court, on s'attend à une virago gesticulante. Point. La France
-glorieuse, c'est l'aristocratie française pleurée par Musset. Sa
-force est dans sa race. Elle a une belle allure avec son casque
-empanaché, et sous son égide palladienne circule le sang d'azur
-des modèles de Van Dyck. On dirait d'une allégorie du règne de
-Louis XIV avec plus de grâce moderne.
-
-LEROUX quitte Herculanum pour Pompéi; le peintre charmant des
-Vestales nous montre de _jeunes Grecs pêchant_ à la ligne. C'est
-d'une archéologie suffisante et d'un charme frêle.
-
-DUEZ, un chercheur qui avait trouvé, qui a cherché encore et qui
-s'est perdu. Son _Tryptique de saint Cuthbert_ (au Luxembourg)
-était un heureux retour à l'art sévère, et cette page religieuse
-promettait beaucoup mieux que cette _Soirée bourgeoise_ qu'il nous
-présente. Il y a effet de lumière, dit-on. J'aime mieux Honthorst
-et Scalken.
-
-LAURENS peint comme un sourd. Il est solide, vivant, mais
-vulgaire, un hoplite de l'art. Ses fresques du Panthéon ne
-sont pas du Carravage, et comme pensée... Ferdinand Fabre, son
-conseiller littéraire, a une lourde tâche. Le _Maximilien_ du
-Salon, c'est du bon gros drame et de la bonne grosse peinture. En
-somme, un paysan du Danube, peintre, mais nullement artiste.
-
-M. BOUGUEREAU, l'affadissement du sel, le fabricant de la peinture
-religieuse qui ferait trouver Carlo Dolci viril et Sasso Ferrato
-austère. Sans préjugé, d'une main il prend la patère et fait une
-libation aurorale à la Vénus d'Amathonte; de l'autre, il balance,
-aux pieds de la Vierge, l'encensoir du diacre. Il s'agenouille
-également dans la cella romaine, et dans la basilique chrétienne,
-trouvant un chemin facile pour aller du Cithéron aux Catacombes.
-Son _Crépuscule_ en gaze bleu criard est digne de ses clients, les
-marchands de porc salé de New-York. Le malheur est qu'il infeste
-de ses toiles nulles toutes les chapelles de la chrétienté.
-
-M. CABANEL est un bon portraitiste, et c'est tout. Sa _Scène de
-Shakespeare_ de l'an dernier était du Ducis et sa _Patricienne_
-d'aujourd'hui est du ressort des keepsakes.
-
-M. YVON a fait un effort louable dans sa _Légende chrétienne_;
-mais ces quatre zones bondées de petits personnages ne sont pas
-d'une invention heureuse. En gravure toutefois, cela ira peut-être.
-
-M. RIBOT est artiste puissant, descendant de Ribera, mais le plus
-souvent c'est du Spada qu'il nous donne, sans pouvoir se défaire
-de ses fonds noirs durs et sans air qui ne produisent pas l'effet
-de relief cherché.
-
-M. MAIGNAN avec un adorable sujet a fait une toile absurde. Les
-anges qui viennent achever une fresque pendant le _sommeil_ de
-_Fra Angelico_ ne sont pas même des demoiselles de bonne compagnie.
-
-M. CHAPLIN, qu'on ne voyait plus au Salon, y revient avec deux
-portraits de fantaisie. Cet artiste a été le Boucher du second
-Empire. M. Van Beers continue Stevens d'une façon un peu trop
-parfaite, si ce mot peut s'appliquer aux sujets tout mesquins
-qu'il traite. Nous avons cherché vainement un _Gustave Moreau_.
-
-Nous sommes allé droit aux maîtres et aux noms connus. Aujourd'hui
-nous voudrions bien avoir quelque génie naissant à proclamer; mais
-c'est vainement que nous avons interrogé les trois mille tableaux
-exposés. On rencontre beaucoup de peintres sachant leur métier; un
-niveau excellent mais un niveau.
-
-La peinture religieuse est de la plus grande médiocrité. Elle
-demande une élévation de pensée et une culture que les peintres
-de nos jours n'ont pas. Le public religieux lui-même manque de
-goût, accueillant M. Bouguereau après M. Signol.--_L'Apothéose de
-saint Hugues_, de M. Sublet, est une bonne étoile, précisément
-à cause des réminiscences des maîtres qui y sont nombreuses.
-La composition pyramidale comprise à l'italienne, l'expression
-extatique du saint prise à l'Espagne, permettent, malgré les anges
-mondains, de placer cette toile dans une église.--Je n'en dirai
-pas autant de _l'Annonciation_ de M. Monchablon qui est aussi mal
-composée que banalement exécutée. _Le Christ à colonne_ de M.
-Ferrier, qui subit l'influence de M. Munckasy, est mal ordonné,
-d'un éclairage de Bologne, d'un effet dramatique nul. M. Crauk,
-dont l'_Invocation à la Vierge_ n'est pas sans valeur, expose une
-excellente composition: _Saint François de Sales présentant saint
-Vincent de Paul aux religieuses de son ordre et le leur donnant
-pour supérieur_. La _Madeleine_ de M. Muller est bien repentante
-et il y a de l'onction dans _la Mort du moine_ de M. Luzeau. M.
-Sautai mérite une mention. Son _Fra Angelico_ faisant le portrait
-du prieur a beaucoup de style. M. Séon a habillé sa _Vierge_ tout
-en cobalt avec fond de même: cela est absurde. Le même artiste
-avait exposé l'an dernier deux allégories dans le goût de Puvis
-qui faisaient augurer mieux. _Le Christ appelant à lui les petits
-enfants_ de M. Perrondeau et _la Mort de la Vierge_ de M. Robiquet
-sont d'estimables choses. Pourquoi M. Gaillard dans son _Portrait
-de Léon XIII_ a-t-il prodigué un fond de trône, une échappée de
-rue sur Saint-Pierre, toute une mise en scène inutile? Le _Léon
-X_ et le _Jules II_ de Raphaël sont plus simples, et le grand
-génie diplomate et thomiste qui occupe le trône de Pierre doit
-être représenté simplement. La royauté spirituelle est écrite dans
-son admirable tête de patricien apôtre, sans qu'il soit besoin de
-décor théâtral autour de lui.
-
-La peinture dite d'histoire qui a produit Delaroche et
-l'inqualifiable galerie de Versailles, ne présente rien qui soit
-bien au-dessus de l'anecdote ou de la vignette de librairie.
-Le _Prométhée_, de M. Maillart, ferait un triste frontispice à
-la tétralogie d'Eschyle, et je me demande dans quel infortuné
-musée de province _le Vauban_ de M. Albert Fleury ira échouer?
-Le _Combat des Centaures et des Lapithes_, de M. Hubner,
-quoique confus et mal peint, a une vague allure de Mantegna. M.
-Rochegrosse, connu seulement comme agréable vignettiste de _la Vie
-moderne_, s'annonce bien par son _Vitellius traîné dans les rues
-de Rome_. L'_Alexandre à Persépolis_, de M. Hincley, est vulgaire
-d'attitude. M. Krug n'a su donner aucun caractère pathétique à sa
-_Symphorose et ses sept fils refusant d'abjurer devant Adrien_.
-Je regrette d'avoir oublié le nom du peintre de _Forti Dulcedo_:
-Samson contemple le squelette de Goliath; des abeilles ont fait
-leur ruche dans le crâne. Comme conception et comme style cela
-sort tout à fait de l'ordinaire.--Cela correspondrait-il à un
-mouvement dans les esprits? A part la _France glorieuse_ de
-Jacquet et sans compter le _Massacre des otages_, excellente toile
-de M. Motte, il y a un nombre tout à fait surprenant de scènes
-de chouanneries où les bleus jouent le vrai rôle: le vilain. La
-Révolution a fourni cette année le sujet de deux cents toiles;
-tant pis pour les peintres, mais tant mieux pour l'enseignement
-laïque et obligatoire. Les héros rouges n'ont qu'à être
-représentés pour inspirer aux faibles de l'horreur, aux autres, du
-dédain.
-
-L'allégorie n'est pas brillante cette année, sauf peut-être
-_l'Indolence_ de M. Armand Gauthier. M. Lira représente _le
-Remords_ par un homme aplati contre une falaise et vu de bas.
-_L'Art_ de M. Bourgeois est bien décadent, M. Dubuffe fils est
-un mondain comme son père. Sa _Muse sacrée_ est profane et sa
-_Musique profane_ est carybantesque. Sainte Cécile semble jouer
-du Chopin et les anges qui écoutent sortent du cours de M. Caro.
-La Parabole du _Mauvais riche_, de M. Zier, est une mise en scène
-Renaissance bien comprise, mais peinte dans une tonalité qu'on
-voudrait plus chaude.
-
-De M. Jules Didier et de M. Baudoin d'interminables frises
-agricoles qui semblent les travaux des mois, illustration obligée
-de tout calendrier. M. Gervex, comme les précédents, se figure
-faire de l'art décoratif avec ses _Débardeurs de la Villette
-déchargeant des bateaux de charbon_. L'année dernière il avait
-exposé le _Mariage civil_, quelque chose comme ces toiles de foire
-qui représentent les spectateurs d'un musée de cire.
-
-La peinture militaire est un genre patriotique non esthétique.
-M. Protais fait le militaire sentimental. L'an dernier il
-exposait une image d'Épinal, cette année-ci, c'est une vignette
-de _l'Illustration_. M. Berne Bellacour est dans le même cas.
-M. Detaille se repose cette année, après sa détestable toilasse
-du Salon précédent. Ces deux artistes ont du talent, que ne
-changent-ils de sujets?
-
-Nous sommes loin de cette floraison du paysage de 1830, qui
-conquit à l'école française l'égalité avec celle de Hollande. Plus
-de grands maîtres comme Millet, Diaz, Rousseau; mais toutefois
-d'excellents paysagistes en nombre: Rapin, Appian, Dardoize,
-Grandsire, Masure, Japy, Busson, Curzon, Bellel, Beauverie,
-Bernier... A leur tête, M. Jules Breton, le poète peintre,
-qui a élevé le paysage jusqu'à la peinture monumentale, par
-l'interprétation naïve et grandiose de la Bretagne, cette terre
-de Dieu et du roi. Son tableau de cette année: _Le soir dans les
-hameaux du Finistère_, est une page de haute poésie, de grand
-sentiment. Harpignies envoie deux bonnes toiles. Il peint en
-style coupé, découpé même. Son faire est trop net, le galbe de la
-feuille est aussi précisé que celui du tronc. Il y a du heurt et
-de l'imprévu dans sa touche, son paysage est choisi, composé; et
-les lignes s'en continuent à l'œil, hors du cadre.
-
-_En automne_, de M. Hanoteau, éclairé très habilement et modelé
-par masse avec des jours heureux. M. Julien Dupré cherche le
-style, c'est le plus caractérisé des rustiques. _Au pâturage_ est
-d'un animalier presque égal à Troyon, et rival de Van Marke, qui
-expose deux _Vaches suisses_.
-
-Le _Rittrato Muliebre_, comme disent les catalogues italiens, est
-très cultivé, étant ce qui rapporte le plus. Beaucoup d'excellents
-_rittrati_, du reste, un de M. Hébert, un chef-d'œuvre; un
-autre du grand sculpteur Paul Dubois; puis d'Henner, avec fond
-bleu-marine. M. Debat-Ponson expose M. de Cassagnac et M. Émile
-Lévy, Barbey d'Aurevilly, un penseur qui semble un condotierri. Je
-ne dirai rien de M. Sain, le peintre favori des femmes sérieuses.
-On pourrait faire un chapitre sous cette rubrique; ce qu'il y a
-toujours au Salon: marines de Vernier, de Lansyer, cancalaises
-de Feyen-Perrin, gaulois de Luminais, académies de Benner,
-paysages persans de M. Laurens et crevettes de M. Bergeret. Il
-est un groupe de chercheurs qui, sans viser au grand, trouvent
-des effets délicats et nouveaux. Tel M. Buland; son _Jésus chez
-Marthe et Marie_ n'est pas une œuvre mystique, mais cependant
-exquise de recherches et bien supérieure au même sujet traité par
-M. Leroy. On dirait d'un tableau japonais. Cela est peint dans un
-ton crème d'une douceur exquise; les deux saintes ne sont que des
-princesses de l'extrême Orient, mais charmantes avec leurs grands
-yeux rêveurs; le Christ est doux et grave et une poésie calme et
-suave sort de ce cadre, un des meilleurs de l'Exposition. Une mode
-qui commence, c'est le dyptique; jeunesse et vieillesse, fortune
-et misère, l'antithèse en peinture, enfin absurde. Le tryptique
-lui-même est représenté par M. le comte de Nouy. Le premier volet
-qui représente l'_Odyssée_ a le caractère antique, mais le panneau
-central et l'_Illiade_ de l'autre sont du poncif.
-
-Le tableau de genre triomphe. Banal, il plaît à tout le monde;
-petit, il peut s'accrocher partout. Jusqu'ici il s'était borné
-aux modestes formats, maintenant il affecte les grands cadres.
-_La Salle des gardes_ de M. Charmont représente des tons de
-tapisseries intéressants. _Le Cadet_ de M. Gustave Popelin a
-beaucoup d'allure. M. Liebermann, dans sa _Récréation dans un
-hospice_, a étonnamment rendu les traînées du soleil perçant
-les arbres. Les _Truands_ de M. Richter sont d'une très grande
-intensité pittoresque. L'_Espagnol en noir pinçant de la guitare_,
-de M. Émile Montégut, est une peinture de grand mérite à mettre
-en pendant avec l'_Espagnole en colère_, du sculpteur Falguière,
-qui est excellent peintre parce que Ingres était violoniste.
-_El jaleo_, de M. Sargent, un morceau de macabre espagnol à
-ressusciter Goya. Malgré le genre familier de M. Kemmerer, il faut
-louer son modelé d'une exquise et spirituelle précision.
-
-Enfin, venons à ceux qui opèrent «l'évolution naturaliste». Ayant
-M. Manet pour porte-drapeau, M. Manet est un peintre chinois,
-ses tableaux sont des crépons français. Tout son caractère est
-dans la persistance du local. Or la teinte plate nécessite la
-suppression des demi-teintes et partant du modelé. N'est-ce pas
-là de _la belle ouvrage_? Le ton local n'existe pas dans la
-nature, parce que l'air fond les localités. On intitule cette
-manière barbare l'école du plein air, et c'est l'école sans air,
-puisqu'il faut regarder un tableau à vingt pas pour que l'air
-ambiant lui crée une perspective aérienne artificielle. Cimabué
-et les byzantins peignaient de la sorte, ainsi que les imagiers.
-M. Manet et sa bande ne font donc que retomber à l'enfance du
-procédé. M. Bastien Lepage a d'incontestables qualités de rendu,
-mais une prédilection des tons glauques et terreux, et faute d'air
-les plans ne sont pas marqués. Son _Bûcheron_, c'est de la vraie
-nature, mais vue à travers le parti pris d'un pinceau faussé.
-Dans le Salon carré s'étale le _14 Juillet_ de M. Roll, immense
-toile représentant une cohue sur la place du Château-d'Eau, et
-il faut bien l'avouer, cette grande vulgarité vaux mieux même
-artistiquement que _l'Impératrice Eudoxie_ de M. Vencker qui est
-en face. Quant aux peintres de bodegones, de tableaux de salle à
-manger, leur genre est trop inférieur pour qu'on s'en occupe ici.
-
-Et maintenant, s'il nous faut conclure, nous dirons que dans ce
-Han lin (forêt de pinceaux), comme dirait d'Hervey Saint-Deny, le
-sinologue, il y a beaucoup de peintres mais peu d'artistes; et
-ceux-là mêmes sont impuissants à s'élever jusqu'à l'idéal hors
-duquel il n'y a pas de grand art.
-
-
-
-
-LES ARTS DÉCORATIFS
-
-
-Cette division des beaux-arts ne remonte pas à un demi-siècle. Au
-moyen âge et pendant la Renaissance, le mot lui-même n'existait
-pas. Les maîtres étaient tous décorateurs, Raphaël exécute les
-_Loges_ avec le pinceau des _Chambres_; au palais du T., Jules
-Romain encadre d'arabesque _la Chute des Titans_; et Corrège à
-Parme, et Perino del Vega à Gênes ne songent pas qu'ils font de
-l'art décoratif. Jean d'Udine et Polydore de Carravage eux-mêmes
-ne sont regardés par aucun témoignage contemporain comme ayant
-une aptitude spéciale à un genre particulier. Il en est de
-même en France jusqu'aux derniers élèves de Boucher. Mais la
-Révolution eut lieu, submergeant avec les traditions de la double
-foi religieuse et politique, celles de l'art aussi. Tout fut
-à refaire, et David retourna aux leçons de l'antiquité, cette
-Cybèle de l'art, source jamais tarie des formes idéales. L'effort
-fut gauche; le pseudo-romain tomba au troubadour pendule de la
-Restauration et vint échouer dans le bourgeoisisme. Le romantisme
-était trop préoccupé de pensées pour songer au décor. Ce fut sous
-le second Empire, tandis que le mondain triomphait, que l'art
-décoratif fut pleuré par les critiques. Sitôt on fit grand cas de
-cette manifestation qui allait se raréfiant, affaiblie. De nos
-jours, c'est une reflorescence, et comme il faut surtout un grand
-goût, des qualités de mesure et de choix, il est simple que ce
-soit l'école française qui y excelle.
-
-L'art décoratif s'entend de toutes les œuvres d'art qui dépendent
-de l'architecture et la complètent en lui restant subordonnées,
-depuis la peinture murale jusqu'à la serrurerie ouvragée.
-Toutefois, nous n'avons place ici que pour les pinceaux et les
-ébauchoirs.
-
-Le morceau capital de cette année devait être la maquette de la
-coupole du Panthéon par HÉBERT. Le maître nous avait dit, dans
-son atelier, en nous montrant son œuvre, qu'il l'enverrait aux
-Arts décoratifs. Nous l'y avons vainement cherchée, ainsi que le
-plafond de BAUDRY pour M. Vanderbill. C'est grand dommage, car
-depuis Flandrin il n'y a pas eu de page religieuse comparable au
-_Christ évoquant les destinées de la France_; et M. Baudry est le
-premier plafonnier de notre temps, comme il l'a prouvé au Foyer de
-l'Opéra où les formes grecques ont le névrosisme moderne, avec des
-recherches plastiques décadentes, mais intenses et de maître.
-
-CAROLUS-DURAN, peintre de luxe, manque de pompe. Son grand plafond
-pour le Luxembourg: _Gloire à Marie de Médicis_, n'a ni l'ampleur,
-ni l'opulence de lignes et de tons que veut le sujet. Ces grandes
-machines à la Rubens et à la Tintoret exigent des brosses plus
-Ronsardisantes que les siennes. Quoique touffue, l'ordonnance
-paraît mesquine et, quoique bonne, la peinture n'est point de
-celle, chaude et vibrante, des apothéoses et des gloires.
-
-H. CROS, un des rares mandarins lettrés de la palette. Il est le
-restaurateur de la peinture à la cire et au feu, la véritable
-peinture antique où le pinceau est un cautère. Il expose une
-_Uranie_, la seule muse de la science, figure de haut style
-et drapée de la couleur de son royaume. Il est extrêmement
-intéressant de voir revivre, après tant d'années mortes, le
-procédé de Zeuxis et d'Apelles, dans leurs tableaux de chevalet.
-Cette peinture au fer chaud, exécutée par un contemporain, nous
-démontre une fois de plus que la peinture des anciens était
-presque égale à leur sculpture. Aucune œuvre originale de maître
-ne nous est parvenue. Herculanum et Pompéi ne nous ont livré que
-des maladroites copies, ou des œuvres marchandes, que nous serions
-toutefois incapables de refaire.--Nous aimons, chez l'artiste, ces
-préoccupations du procédé qu'avait Léonard et pour notre malheur;
-car si, dans son _Cenacolo_, il n'eût pas fait l'essai de vernis
-nouveaux et d'huiles particulières, ce chef-d'œuvre de toute la
-peinture ne serait disparu avant cinq siècles, tandis qu'il le
-sera dans trente ans.--Charles Cros, le frère du peintre, après
-avoir découvert le phonographe avant Edison, met en œuvre à cette
-heure une découverte d'une importance très grande: la photographie
-des couleurs.
-
-CAZIN est presque un jeune mais presque un maître. Sa série de
-paysages décoratifs est d'un grand charme, dans leur indécision
-lumineuse. Au lieu de rendre un site dans ses détails de
-flore comme fait Harpignies, Cazin ne porte sur sa toile que
-l'impression de nature, ce qui est l'esprit, et en donne la
-sensation, d'autant plus douce et charmeuse qu'elle est moins
-précise et moins particularisée.
-
-REGAMEY, d'une saveur exotique exquise, semble un peintre de Yeddo
-ou de Niphon et ses tableaux des _Fushas_. Son domaine est le
-continent des îles, le Japon, cette Italie de l'extrême Orient. Sa
-décoration pour la salle à manger d'un pavillon de chasse présente
-des parties excellentes, _Okoma la grande chasseresse_, et surtout
-ce sujet charmant, _Un jeune ingénieur expropriant les papillons
-pour cause d'utilité publique_.
-
-On mène grand bruit autour de M. Gervex; mais peut-on appeler
-décoratives ses peintures pour la mairie du XIXe arrondissement?
-Le plafond qu'il expose est lourd d'ordonnance, de faire et
-d'esprit. Au centre, un boucher abat le bœuf gras, au-dessous un
-ouvrier en tablier de cuir lit un gros livre, un conscrit chante,
-un soldat monte la garde, des forgerons battent le fer; cela
-encadré entre une voile du canal Saint-Martin et une arcade de
-la Mairie. Cela signifie l'impôt du sang, le travail pour tous,
-l'instruction laïque et les bonnes mœurs.
-
-Où s'arrêtera le gâtisme contemporain? Après la _Morale civique_,
-la _Peinture civique_.
-
-FANTIN LATOUR. Des esquisses de paysages décoratifs très
-remarquables et d'une sincérité égale à celle de ses portraits,
-qui font parfois penser en même temps à Holbein et aux Lenain.
-
-De beaux cerfs, de Karle BODMER, un maître du paysage. De DUEZ,
-une jeune femme comme ensevelie sous l'effeuillement de pivoines
-de Chine. La _Phœbé_, de Tony Fèvre, est d'une agréable fadeur,
-et Pinel a fait un presque _Pater_ de son _Réveil de la nature_.
-Mazerolles est toujours le décorateur de grand goût que l'on sait.
-Quant au _Retour de Chasse_, de M. Baeder, cela est parfaitement
-mauvais. M. Geets l'est plus encore, si cela est possible. Un
-compatriote du grand Henri Leys ne devrait pas se permettre de
-semblables mascarades moyen âge. Une dernière bonne chose et de
-style dans sa modernité: _Tornatura_, la muse de la Céramique, par
-Lechevallier Chevignard.
-
-En sculpture, rien d'important. Delaplanche est un grand artiste,
-mais son _Travail_, sa _Bienfaisance_, c'est laïque et obligatoire
-et trop moralement civique. On a ri de l'art officiel des rois,
-on ne connaissait pas encore l'art officiel des républiques. La
-_Jeanne d'Arc_, de Fremiet, est détestable. Elle marche comme on
-court, raide et en même temps sautillante. La _Rosa mystica_,
-de Mercié, n'est que la _Rosa aristocratica_. La _Prudence_,
-de Millet, digne de sa destination, le Comptoir d'Escompte. La
-maquette en cire de Falguière, pour le projet de couronnement de
-l'Arc de Triomphe, est bien sans plus: un quadrige avec écuyers
-contenant les chevaux. Le _Torrent_, de M. Basset, semble jeter
-son urne à la tête du spectateur. Cela est d'une grande maladresse.
-
-Nous avons tenu à parler des arts décoratifs, afin d'aider dans
-la mesure de nos forces à leur vulgarisation. Ils sont les arts
-du Foyer qu'ils embellissent, prêtant à la vie de famille cette
-séduction des choses d'art qui a été peut-être pour un peu dans la
-vie patriarcale de nos pères.
-
-
-
-
-LA SCULPTURE
-
-
-Il y a quelque temps, M. de Montaiglon posait sans la résoudre
-cette question dans la _Gazette des Beaux-Arts_: Pourquoi la
-sculpture en France se maintient-elle très élevée, tandis que
-la peinture déchoit? La raison en est simple: plus un art
-est plastique, moins il exige d'idées et de sentiment, et en
-sculpture, l'excellence du procédé suffit pour gagner la maîtrise.
-Par son matérialisme même, notre époque analytique est portée à
-bien voir la matière et à la rendre avec sincérité. Toutefois de
-Mino da Fiesole au Buonarotti, la grande sculpture a toujours été
-taillée dans une pensée de poème, dans un effort d'idéal.
-
-CHAPU nous en donne la plus superbe preuve. Son haut-relief pour
-le tombeau de Jean Renaud est un chef-d'œuvre, absolument, et plus
-une ode qu'un travail du ciseau. _Le génie de l'immortalité_ prend
-son envolée. Ce n'est point une chose du Bernin ou du Canova.
-C'est d'une plastique virile et peu charnue comme il convient
-au sujet. L'artiste a trouvé ce point étroit de la forme où la
-réalité et l'idéalisation se touchent en une mesure harmonieuse.
-Le mouvement de l'essor est magnifique, et dans le visage extasié
-et dans les bras ravis et ouverts à l'infini il y a quelque
-chose de vraiment sublime et qui élève l'esprit à Dieu. Cette
-œuvre, trouvée à Florence, ferait pousser toutes les exclamations
-jaculatoires, mais, en France, on ne croit qu'au génie mort. Pour
-nous, qui avons le courage de l'enthousiasme, nous ne savons pas
-marchander à l'artiste la vérité sur son œuvre, et celle-là suffit
-à la gloire d'un maître, et à l'immortalité de son génie.
-
-GUSTAVE DORÉ. Malgré sa grande valeur de coloriste qui apparaît
-non seulement dans ses _Paysages alpestres_, mais même dans
-ses moindres crayons, le public, peu habitué à voir un artiste
-exceller en plusieurs arts, s'obstine absurdement à le contester
-comme peintre. Mais comme sculpteur, qui l'oserait? Après avoir
-vu son _Petit Jésus_, qui dans un mouvement où la prescience de
-l'avenir se mêle au gracieux abandon de l'enfance, se renverse
-sur le sein de la Vierge, étendant ses bras en croix, et au Salon
-de cette année, son grand vase décoratif en bronze fondu par les
-frères Thiébault: _la Vigne_. Au col long et étroit des ceps
-s'enroulent et sur la panse large et persane, les satyres et les
-nymphes ivres se jouent dans une frondaison de pampre. De tous
-côtés, aux grappes de raisins s'accrochent des grappes d'amours,
-montant et glissant autour du vase en un tohu bohu charmant. Ces
-petits génies de la vigne se faisant la courte échelle, luttant
-avec des colimaçons et des capricornes, rappellent la merveille de
-Parme, le Parloir de l'abbesse, qui est comme le triomphe du baby,
-l'apothéose de l'enfance. Doré a fait du Corrège, mais du Corrège
-grouillant, intense, original et qui ferait crier miracle si cela
-était découvert à Pompéi.
-
-CAÏN est depuis la mort de Barye le premier animalier sans
-conteste. Son bronze: _Lion et Lionne se disputant un sanglier_,
-et son plâtre _Rhinocéros attaqué par des tigres_ sont des œuvres
-parfaites en leur genre.
-
-FALGUIÈRE veut mettre de la pastosita dans le plâtre. Mais le coup
-de pinceau donné par l'ébauchoir est une recherche de décadent
-souvent funeste. Sa Diane n'est pas même de Poitiers, à peine de
-Maufrigneuse, de Balzac. Le dédain avec lequel elle regarde voler
-son trait est trop héraldique, d'une duchesse non d'une déesse.
-
-FREMIET, qui a aux arts décoratifs quatre animaux apocalyptiques
-admirablement macabres et dignes de la bestiaire du moyen âge,
-a fait une lourde erreur avec son _Stefan cel Mare_. Ce prince
-moldave du quinzième siècle semble un Gambrinus équestre.
-Peut-être une gravure du temps trop fidèlement copiée en est-elle
-cause? L'épaisseur des vêtements rend le torse trapu, l'écartement
-des étriers appesantit les lignes. Quand on songe au _Colleone_ de
-Venise, ce condottiere armé de toute pièce, si vivant, si martial
-en sa simple allure, si bien en selle, on se sent peu d'indulgence
-pour _M. Fremiet_. Qu'il étudie le _Colleone_, c'est le canon du
-guerrier équestre.
-
-SOLDI tient bon rang parmi ceux qui cherchent le beau moderne.
-Puisque Balzac a trouvé un monde de poésie dans la prose de la vie
-actuelle, pourquoi l'artiste ne découvrirait-il pas la plastique
-et le pittoresque que cachent notre drap noir et son uniformité?
-_A l'Opéra_, la danseuse, les bras en mouvement de balancier,
-la jupe ballonnante, exquisse une pointe. Le mouvement est vrai
-et bien tournant dans son joli équilibre. C'est à placer dans
-la salle d'exercice du Conservatoire modèle de grâce. Cette
-danseuse, qui est bien du ballet, vaut mieux que la Diane de
-Falguière qui n'est pas de l'Olympe. M. Comerre, qui avait commis
-l'an dernier un affreux tableau, pas même bolonais, s'est mis hors
-de page par celui de cette année, très remarqué, _l'Étoile_. Cela
-prouve que l'on ne choisit pas la nature de son talent et qu'il
-vaut mieux être franchement contemporain que pseudo-antique et
-ennuyeux.
-
-BARRIAS. D'un patriotisme indéniable, son groupe, la _Défense de
-Saint-Quentin_, semble trop un tableau vivant ou un cinquième
-acte au Théâtre des Nations. La Ville sous les traits d'une femme
-robuste soutient un mobile mourant en s'appuyant à son rouet,
-accessoire qui occupe trop l'œil et nuit à l'effet d'ensemble.
-
-MERCIÉ est un patriote aussi: _Quand même_. Une Alsacienne, dont
-les rubans semblent de loin les élytres d'un moulin, saisit le
-fusil qu'un mobile expirant laisse échapper de ses mains ouvertes
-par la mort. Il y a de la force dans le mouvement de la Ville,
-mais cela n'est pas de style.
-
-M. LÉOFANTI arrive bon troisième avec son _Pro patria mori_. Une
-femme ailée s'étale sur un fond de cuirassiers en bas-relief, dont
-le plan perspectif peut être juste, mais ne le semble pas.
-
-_La Ville de Paris_ de M. Lepère a passé sur sa robe de mondaine
-la capote du soldat et monte sa garde, appuyée sur un fusil.
-
-Quatre _Camille Desmoulins_ au Palais-Royal. C'est beaucoup trop
-de marbre pour le titi de la Révolution, pour le gavroche de la
-guillotine. Ce temps a été si pauvre littérairement, qu'au milieu
-des hurlements de Marat, de la pommade d'Isnard, de la pose de
-Barrère, de la mauvaise rhétorique de Saint-Just, les _Révolutions
-de Brabant_ sont encore ce qu'il y a de moins idiot, quoique
-ce soit une pot-bouille ridicule. _Carrier Belleuse_ a fait du
-voyou conventionnel un énergumène à geste d'ouverture de compas
-démesurée. Nous sommes loin des Grecs, qui, pour exprimer que
-le geste doit toujours être sobre, disaient qu'une bonne statue
-doit pouvoir rouler d'une montagne en bas, sans s'endommager. Le
-_Desmoulins_, de M. Doublemard, ressemble à un Rouget de l'Isle
-chantant le fameux hymne national; celui de M. Carno, un figurant
-du 93 d'Hugo; enfin celui de M. Dumaine, un Garat chantant la
-romance à Madame.
-
-_Le triomphe de la République_, de M. Ottin, n'est pas celui de
-la sculpture. Sur un fond de faux temple grec, une cohue où les
-peplums se marient aux blouses, les casques aux casquettes et les
-chlamydes aux redingotes. Cela est immédiatement au-dessous du
-_Mercure de France_, dirait Labruyère.
-
-A part l'_Immortalité_, de Chapu, la sculpture religieuse ne
-vaut pas mieux que la peinture. Cependant _Michel Pascal_ est
-un artiste d'une vraie valeur. Son évêque et sa sainte à l'épée
-semblent pris au portail d'une cathédrale. Ce n'est pas du Mino
-da Fiesole, mais cela rappelle grandement cette merveilleuse
-statuaire française du treizième siècle dont M. Albert Marignan,
-l'éminent de l'École des Chartes, prépare une histoire
-approfondie. _La Cène_, de M. Charles Gauthier, n'a aucun style.
-La _Tentation du Christ_, de M. Brambeck, est chose mauvaise.
-Tandis que Notre-Seigneur a l'air de faire effort pour ne pas
-écouter, le démon a la tête et le mouvement de quelqu'un qui
-supplie et non de celui qui tente. L'étude que M. Bottée présente
-comme _saint Sébastien_ n'est qu'une étude de nu.
-
-L'_Œdipe à Colonne_, de M. Hugues, est de la caricature d'après
-Sophocle: cet essai naturaliste échoue dans le détestable. La
-_Sérénité_ de M. Allain est sans pensée. La _Perversité_, de M.
-Ringel, n'est guère perverse. Au lieu d'être lyrique, la _Poésie_
-de Combas s'appuie sur une grande lyre. La plastique de M. Fouquet
-dans sa _Voulzie_ est trop aigrelette. La _Jeanne d'Arc au bûcher_
-de M. Cugnot a trop l'air d'une figure de missel; ce qui est
-suffisant pour l'imagier ne l'est pas en ronde bosse. La _Psyché_,
-de M. Moreau, n'est qu'une gamine et _l'Amour piqué_, de M. Idrac,
-qu'un gamin. Le mouvement de pudeur est bien dans la _Suzanne_ de
-M. Marqueste. M. Lefeuvre fait de la sculpture domestique; deux
-enfants se pressent contre leur mère qui leur coupe de grandes
-tartines. Cela s'appelle _le Pain_. Il ne manquait plus que cela,
-du Tassaert en marbre! La _Physique_ de M. Millet pourrait tout
-aussi bien être la _Chimie_. _L'âge de fer_ de Lançon mérite une
-mention, ainsi que le _Rabelais_ de bronze de M. Hébert, beaucoup
-plus méphistophélique que ne le représente le portrait authentique
-de Montpellier.
-
-La _Modestie_, de M. Romazotti, n'est que la niaiserie; la _Jeune
-Contemporaine_, de M. Chatrousse, semble sortir d'un roman de M.
-Henry Gréville. MM. d'Épinay et de Gravillon font du Primatice de
-la Chaussée-d'Antin.
-
-Le _Marchand de masques_ de M. Astruc est un sujet ingénieux. Un
-jeune garçon vend les masques des grands hommes contemporains,
-Hugo, Balzac, Barbey d'Aurevilly.
-
-La _Ballade à la lune_ de M. Steuer est une chose d'humour: un
-pierrot pince de la guitare les yeux fixés sur un seau d'eau où la
-lune se reflète.
-
-Rien de Guillaume, qui est tout à la préparation de son cours
-d'esthétique, ni de Clésinger occupé à faire cavalcader _les
-Marceaux_ dans son atelier changé en manège révolutionnaire.
-
-Il est une chose irritante au delà du possible, c'est le régiment
-des bustes iconiques qui ornent l'entour des plates-bandes.
-Ils sont par centaines et tous du sport ou bourgeois. Le
-portrait sculpté, ou peint, est la manifestation de l'art la
-plus inférieure, mais celle qui rapporte le plus. Les artistes
-d'aujourd'hui au lieu d'être des bénédictins sont des viveurs, des
-mondains: toute la faute n'est pas à eux. On a vu Préault menant
-lui-même dans un dépotoir des terrains vagues une charretée de
-statues et de bas-reliefs. Quand le sculpteur a fait deux statues,
-l'atelier devient trop petit; il n'en peut faire une autre que
-celles-là ôtées, et le public est rare qui achète autre chose que
-des choses d'étagères. N'importe, le Salon ne doit pas être un
-bazar pour les artistes ni une foire aux vanités pour les enrichis
-et on en devrait défendre l'entrée à tout portrait qui ne serait
-pas d'une célébrité, de caractère, ou beau de lignes.
-
-Tel qu'il est, le Salon est encore l'événement le plus esthétique
-de l'année parisienne et un grand moyen de vulgarisation.
-
-Il faut répandre l'amour de l'art. Malgré les détours, toute
-voie du beau mène à Dieu, et l'art a cela de divin qu'il ne peut
-blasphémer sans cesser d'être. C'est surtout ici que l'on peut
-dire: hors de l'Église, pas de salut.
-
-
-
-
-SALON DE 1883
-
-
-
-
-L'ESTHÉTIQUE AU SALON DE 1883
-
-
-Je crois à l'Idéal, à la Tradition, à la Hiérarchie. C'est là le
-texte de cette homélie esthétique.
-
-Le critique est un juge qui doit énoncer la loi, avant de
-l'appliquer, surtout en un temps où l'on débat sans code les
-procès de l'art, selon son humeur du jour, les besoins de
-sa camaraderie et de sa galerie. Voilà donc les toises sous
-lesquelles vont passer MM. les artistes; elles sont géantes, tant
-pis pour les nains.
-
-Le Salon est toujours le bazar, quelquefois le boudoir, jamais
-le temple de la peinture: un Pnyx, non une Acropole et, point du
-tout une Pinacothèque. Le premier mai de tous les ans, quatre
-mille œuvres apparaissent (après le concours hippique, ce concours
-d'imbécillité), avec la phrase des clowns: «Nous voici, de
-nouveau, tous en tas...»
-
-Dans ce tas, il y a moyennement deux mille choses industrielles,
-un millier d'ouvrages et ??? d'œuvres d'art.
-
-La peinture traîne à sa suite quelque chose de semblable au
-journalisme, cette queue de singe de la littérature, et,
-honteusement, elle ondoie à travers les vingt-neuf salles de ce
-palais qui est mieux nommé de l'Industrie que des champs d'Eleusis.
-
-Entre la bienveillance ironique de Théophile Gautier dont M. de
-Banville a directement hérité, la raideur rêche de Gustave Planche
-que n'a malheureusement plus personne, et l'incorruptibilité
-de Baudelaire et de Delécluze, entre ces grandes voies, il y a
-beaucoup de sentiers qui y confinent. C'est une illusion qu'on
-peut se faire et même donner aux autres, de jouer le paysan du
-Danube au Salon; mais fût-on du Danube, on aurait encore des
-mesures à garder et des veto à subir. La question de la charité
-chrétienne se pose d'abord. Un critique d'art fort connu, et qui
-a des boutades de sévérité, recevait, il y a quelques années, la
-veille du vernissage, une lettre de sa mère où il y avait ceci:
-«Pense, mon cher enfant, que ces pauvres peintres ont aussi une
-mère qui soupire pour le succès de son fils et qu'elle meurt
-peut-être de misère. D'un trait de plume, tu peux décourager...»
-En antithèse, qu'on se rappelle la réponse de Diderot à celui qui
-lui recommandait un pauvre et mauvais artiste chargé de famille:
-«Qu'on supprime la famille ou les tableaux.» Cela est cruel,
-il faut de la pitié, c'est là _Ce qui ne meurt pas_, ainsi que
-l'écrit M. d'Aurevilly, ce Balzac II, en un beau livre qui est
-prochain.
-
-Mais la piété pour l'art doit l'emporter sur la pitié pour le
-prochain, comme l'amour de Dieu veut qu'on lui sacrifie même
-l'amour de ses frères. Un chef-d'œuvre est une vertu; «une croûte»
-est un vice et toute sévérité sur ce point justice. Seulement,
-a-t-on le droit de punir si exactement le blasphème du Beau, quand
-le blasphème du Vrai est permanent et glorifié? En a-t-on même le
-devoir? Est-ce que le sacrilège peut atteindre N.-S. Jésus-Christ
-et la caricature troubler l'immuabilité de l'Idéal? Non certes,
-et le silence suffit à réprouver, et l'excommunication _ipso
-facto_ n'a pas besoin d'être fulminée nominativement. Toutefois,
-il est une considération qui doit rendre implacables, même les
-sentimentals de la critique: l'équité. Rien ne peut empiéter sur
-elle et c'est l'absolu devoir, pour toute plume qui a le respect
-d'elle-même, de séparer d'une façon _visible et justicière_ ceux
-qui vivent _pour_ l'art, et qui sont des prêtres, et ceux qui
-vivent _de_ l'art, et qui sont des drôles.
-
-Peinture, sculpture, architecture sont devenus des métiers; et sur
-quatre mille artistes, il y a trois mille artisans, d'un orgueil
-fou et d'un cabotinisme honteux. A ceux-là, il ne faut pas ménager
-le mépris qui est dû.
-
-En littérature, il y a les penseurs et les écrivains qui ont
-droit à ne pas être mêlés à MM. de la copie; en peinture, il y a
-les féaux de l'idéal et les chercheurs qui ne doivent pas être
-assimilés à MM. de l'actualité et du civisme. Il est lâche, il
-est _fille_ d'avoir la plume banale, élogieuse à tout venant,
-et la louange d'une bouche qui ne sait pas blâmer n'a aucun
-prix. La haine de Jacob contre Edom est logique; supprimer la
-Roche Tarpéienne, c'est supprimer aussi le Capitole; et s'il
-est impossible de chasser les vendeurs du temple, du moins il
-reste l'ostracisme de la critique qui, avec les couronnes qui
-récompensent, a dans la main les tessons qui exilent.
-
-Avant de chercher la synthèse de l'art contemporain, il est
-opportun de marquer l'opinion en esthétique. Il y a celle des
-critiques d'art éclectique, et l'éclectisme est l'absence
-d'opinion; celle des amateurs qui laissent vendre, à l'hôtel
-Drouot, un Botticelli authentique douze cents francs et qui payent
-quinze mille francs un Boucher; celle de la bourgeoise qui aime
-les tableaux de genre et les toiles militaires; celle des gens du
-métier enfin, qui ne louent que les morceaux de facture habile.
-
-L'histoire de l'art et sa hiérarchie sont méconnues, sinon
-ignorées, et l'irrespect des maîtres du passé n'a point de
-bornes. Les camaraderies se jettent à la tête les noms les plus
-immortellement sacrés, avec un incroyable cynisme: celui même
-de Léonard! ce nom qui est un ostensoir! ce nom qui ne permet
-pas de rester couverts à vingt fronts, dans toute l'histoire!
-Qu'on le sache! Et ceux même qui devraient être, par état, les
-gardes-nobles de la hiérarchie esthétique, ne se font aucun
-scrupule de donner comme socles à leurs amis les statues des
-génies. Il n'y a pas fort longtemps, un monument d'irrévérence
-fut élevé, je ne dirai pas par quelles mains. Ce critique avait
-trouvé ingénieux d'introduire dans l'hémicycle de Delaroche, les
-contemporains. D'abord il avait oublié Paul Chenavard comme tout
-le monde; le génie de Chenavard dépasse de trop la compréhension
-actuelle. Dans cette invasion de la fresque tout se passait le
-mieux du monde; Meissonnier entrait immédiatement en conversation
-avec Terburg et Miéris, et M. Baudry, «le regard assuré et la
-tête haute» abordait Velasquez et Véronèse!--Je veux croire, pour
-l'honneur de M. Baudry, qu'il baisserait les yeux et la tête
-et tout, devant les peintres de la grandesse espagnole et du
-patriciat vénitien. Quant à M. Henner, Corrège lui disait: «je
-vous envie». Ce critique n'a donc vu ni Parme, ni Dresde, ni même
-l'_Antiope_, et s'il les a vus, le mot à écrire serait dur. Mais
-voici de l'inénarrable: quand M. Bonnat arrive, «Rembrandt, Rubens
-et Van Dyck se lèvent». Rembrandt se lever! Rubens se lever! Van
-Dyck se lever, et pour qui? pour M. Bonnat.
-
-Le commentaire ici serait incompatible avec l'urbanité.
-
-J'ai tenu à citer ce document qui caractérise l'incohérence de
-l'opinion esthétique de ce temps, et afin de ne point pécher
-moi-même, par le manque de précision, dans la doctrine, voici
-la synthèse esthétique actuelle, ainsi que je la vois. Le grand
-art contemporain est une quintette: Puvis de Chavannes, Gustave
-Moreau, Ernest Hébert, Paul Baudry, Félicien Rops. Ce sont là
-les cinq grands maîtres dont l'immortalité est sûre et que la
-postérité accueillera d'emblée.
-
-Puvis de Chavannes est la plus haute individualité de notre
-art. _Idéaliste_, issu de la _tradition_ des _quattrocentisti_,
-_hiérarchiquement_ au-dessus de son époque même. Nul _n'approche
-de sa cheville_, ni dans la fresque catholique, qui est la suprême
-peinture, ni dans l'allégorie qui est l'abstraction par les
-formes, ni dans l'art décoratif qui fait corps avec le monument.
-La _Vocation de sainte Geneviève_, au Panthéon, les fresques de
-Marseille, les fresques de Poitiers, les fresques d'Amiens sont
-autant d'incomparables chefs-d'œuvre. J'ai caractérisé ailleurs
-avec soin le génie de Puvis de Chavannes et je l'ai rattaché à
-tort à Benozzo Gozzoli, en ayant soin d'ajouter: «si l'on accotait
-un Puvis aux _Vendanges_ de Gozzoli, on découvrirait non seulement
-leur parenté, mais que c'est Puvis, qui, des deux, semble le
-primitif. Ce qu'il peint n'a ni lieu ni date; c'est de partout
-et de toujours, une abstraction de primitif, un rêve poétique
-d'esprit simple, une ode de l'éternel humain, et cela rendu par
-les formes réelles et typiques dans une harmonie sereine et
-naïve.» Puvis de Chavannes est le seul grand maître _abstrait_ de
-tout l'art, Chenavard excepté.
-
---Dire de Gustave Moreau, qu'il est le seul artiste, avec
-Rops, qui fasse penser à Léonard, c'est là une louange unique,
-splendide et méritée. Oui, le peintre de la _Chimère_, de
-l'_Hélène_, de l'_Hérodiade_, de l'_Œdipe_, peut s'intituler,
-élève du Vinci; et Beltraffio, Cesare da Sesto, Solario, Luini
-l'accueilleraient comme condisciple. Gustave Moreau possède le
-style lombardo-florentin; il est serein et plein de pensées, c'est
-un maître intellectuel et un grand maître qui n'a que quatre
-égaux, de nos jours; et je l'aime d'autant plus que le bourgeois
-ne comprend rien à ses toiles qui sont hermétiques et peintes pour
-les seuls initiés.
-
-Ernest Hébert est le de Vigny du pinceau; c'est un poète tendre,
-mélancolique et d'une suprême distinction. Les femmes de Van
-Dyck n'ont pas de plus fines attaches que ses _Rosa Nera_, ses
-_Fienaroles_, ses _Pasqua Maria_. La vue de ses toppatelles donne
-la même impression que la lecture de _Graziella_ et le sentiment
-du _Lac_ de Lamartine se retrouve en certaines de ses œuvres
-qui sont toutes d'un procédé impeccable. On sent à les voir le
-plaisir que l'artiste a eu à les faire, car Hébert adore son art
-et son bonheur est de peindre, cas unique de nos jours. L'auteur
-de la _Malaria_ a exprimé comme nul autre la rêverie nostalgique
-de la femme du Midi; «dans l'ambre de la couleur transalpine, il
-a enchâssé la larme du sentiment moderne», patricien, poétique
-et grand coloriste, de tous les membres de l'Institut, le seul
-peintre digne de la coupole du Panthéon.
-
-Paul Baudry, artiste d'un très beau procédé, a fait sous Véronèse
-les plus brillantes études et prouvé dans son Foyer de l'Opéra,
-un talent de décorateur de grand goût et d'allégoriste sans
-poncivité tout à fait remarquable. Sa plastique cherchée entre
-la Renaissance et la Contemporanéité aboutit à un androgynat
-qui a son charme pervers mais intense. C'est le Vénitien de
-l'école française contemporaine et le peintre né des pompes
-théâtrales.--Si j'ai nommé Félicien Rops, le dernier, ce n'est pas
-que je le classe après ces quatre maîtres; car son originalité
-est si éclatante que je ne lui trouve aucun précédent, et
-qu'il est impossible de le gratifier d'une filiation; Puvis de
-Chavannes tient au _quattrocentisti_; Gustave Moreau à Léonard;
-Hébert à Rome, et Baudry à Venise, mais Rops est autochtone.
-Magnat hongrois mêlé de gallo-romain et de flamand, il doit à
-la complexité de son tempérament d'être le plus grand maître en
-modernité qui soit. Quand je dis moderne, j'entends un esprit
-qui réunit la compréhension du moyen âge à celle de 1883, peut
-illustrer un grimoire et pourtraire la Parisienne.
-
-Félicien Rops est inconnu du public; mais s'il n'a pas de
-réputation, il a de la gloire. Trois cents esprits subtils
-l'admirent et l'aiment, et le suffrage de penseurs est le
-seul dont ce maître se soucie. S'il arrivait qu'un homme des
-classes moyennes, un de ceux pour qui on écrit les ouvrages de
-vulgarisation et qui les lisent, semblât goûter une de ses œuvres,
-il la détruirait immédiatement. Druide de l'art, il ne veut de
-juges que ses pairs, non par orgueil; la meilleure preuve de sa
-modestie, c'est son peu de notoriété qui est voulu, mais parce
-qu'il sait l'art un Druidisme qui doit accueillir toutes les
-intelligences qui se haussent, mais ne s'abaisser jamais jusqu'à
-celles qui ne peuvent s'élever.
-
-L'œuvre de Félicien Rops comprend toute la vie moderne
-synthétisée: je ne veux en montrer ici que deux points, la femme
-et le diable. La femme contemporaine, cette cabotine dont le
-charme est le chiffon, avec sa grâce fugace, prismatique, instable
-et changeante est presque impossible à fixer dans une œuvre d'art;
-immobile, elle n'a plus l'attrait qui est dans la célérité et
-l'imprévu des gestes et des poses. Mais prendre la Parisienne et
-la monter jusqu'au style, cet impossible que Rops seul l'a tenté
-victorieusement. Toutefois comme il conçoit toujours en penseur,
-au lieu d'une simple femme de nos jours, il a fait la _Dame au
-pantin_. Grande, svelte, presque androgyne, elle élève de son bras
-ganté de noir un pantin en habit; indescriptible en son sourire
-de mépris pour cet homme hochet qui est vous, peut-être moi. Les
-sourires de Rops descendent du coin des lèvres de Monna Lisa, et
-l'ironie, l'ironie froide et silencieuse, a en lui un épeurant
-interprète.
-
-«L'homme pantin de la femme, la femme pantin du diable,» sont
-deux de ses thèmes favoris, d'une grande portée psychologique,
-rendus avec une intensité plus excessive que celle de Baudelaire,
-avec qui il a des rapports très grands. Imaginez que le poète des
-_Fleurs du mal_ ait écrit avec des lignes, et vous aurez quelque
-idée de Rops, le seul artiste assez mystique pour rendre la
-perversité moderne.
-
-Mais, la merveille de son œuvre, c'est le Diable. Oui, en l'an
-1883 des esprits forts, il existe un artiste dont les démons
-font peur et dont nul ne peut rire. Oh! ce n'est ni Bertram, ni
-Mephistophel; il n'a pas de cornes, ni de queue, ni de griffes, ce
-diable, il est en habit, il monocle; si ses pieds sont fourchus,
-de fins escarpins les cachent; et il épeure cependant, avec, pour
-seul satanisme, son sourire et son regard. Ah! si l'on donnait à
-Rops l'enfer à peindre au mur d'un Campo Santo, on verrait autre
-chose que le Bernardino Orcagna. Il a restauré la grande figure
-de Satan, il a fait réapparaître le Malin, en ce temps où l'on
-ne croit plus, même à Dieu, et il nous le montre vainqueur du
-ridicule et du rire. Je prie que l'on remarque que je n'ai cité
-que deux séries de l'œuvre de Rops, et que l'idée que j'en puis
-donner ici est presque nulle. Seulement, j'ai voulu marquer sa
-place hiérarchique dans l'art contemporain et déchirer un peu de
-l'obscurité où il s'enferme. L'utilité du critique n'est pas de
-donner de bons et de mauvais points aux artistes connus, mais bien
-de signaler et de mettre en lumière ceux qui, par l'élévation de
-leurs œuvres, échappent à la myopie du public. Rops est le grand
-maître en modernité, et ce genre est celui où l'école française
-peut encore faire des œuvres; Rops est le seul exemple des
-immenses lectures, de la forte éducation latine et de l'érudition
-poétique qui manquent à tous les artistes contemporains et sans
-quoi il n'y a pas de grand art possible; Rops est le burineur
-génial de la décadence latine.
-
-J'ai à dire de grandes duretés; je les dirai tout d'abord sans
-aucun nom propre; elles n'en seront pas moins dites et j'aurai
-suivi le précepte catholique de l'impitoyabilité envers les
-œuvres, unie à la modération envers les personnes.--A écrire sur
-l'art contemporain le titre inéluctable serait de l'_Indifférence
-en matière d'esthétique_. Nous sommes en plein éclectisme,
-nul ne peut le contester. Or, l'éclectisme est l'absence de
-passion, et sans passion, il n'y a pas plus d'art que de poésie.
-«L'éclectique, dit Baudelaire, c'est l'homme sans amour.» L'Italie
-n'a eu qu'une école éclectique, la dernière en date et surtout en
-mérite, celle de Bologne; et l'éclectisme bolonais était borné à
-la Renaissance et avait le respect religieux des grands maîtres,
-tandis que l'éclectisme contemporain a l'irrespect idiot du
-voyou vicieux qui gouaille, et s'il se laisse influencer un peu
-profondément, c'est par l'extrême Orient. Ce sont les crépons que
-les impressionnistes ont eu pour archétypes. MM. les artistes
-contemporains ne pensent pas, ils n'ont ni théories, ni doctrines;
-cela était bon pour les romantiques! Ils font de la peinture
-comme on fait de la copie. La postérité est bien loin pour qu'on
-y songe, et l'amour-propre toujours là pour rassurer et assurer
-au pire rapin qu'il est maître. Quant à la gloire, c'est d'être à
-la mode et d'avoir un hôtel. Où sont les artistes qui aiment la
-peinture et qui peignent pour le bonheur de peindre? Donc, nul
-enthousiasme, et ici, je touche une des causes de la déchéance des
-peintres, c'est leur ignorance, leur manque d'instruction et de
-lecture. Ils ne cherchent jamais à percer l'esprit du sujet qu'ils
-peignent, et qu'ils prennent une scène à Homère ou à Dante, ils
-se garderont bien de lire devant leur toile, avant d'esquisser,
-l'_Iliade_ ou la _Divine Comédie_. En mythologie, ils ne s'élèvent
-pas même jusqu'à Chompré; pour l'histoire moderne, ils décalquent
-quelques planches de Racinet et tout est dit.
-
-J'ai la naïveté de croire que pour peindre un Christ, par exemple,
-il faut relire chaque jour le récit de la passion et sentir
-ce que l'on peint, pendant qu'on le peint, sinon on fait du
-métier. A tous ces reproches, il y a une réponse: tout est dans
-le procédé. Est-ce que Titien disait les litanies pour peindre
-l'_Assunta_? Il les disait implicitement, ou s'il ne les disait
-pas, l'éblouissement que donnent ses toiles empêche de voir
-l'absence de sentiments mystiques. Titien est un thaumaturge
-comme Rembrandt, et les artistes d'aujourd'hui ne sont pas même
-de vulgaires sorciers. La _Bethsabée_ de la galerie Lacaze,
-peinte par M. Bonnat, serait horrible, et lorsque, l'an dernier,
-M. Carolus-Duran a tenté un _Ensevelissement de N.-S._, sans
-expression mystique, il n'a fait qu'une bolognerie, malgré son
-pastiche de l'exécution vénitienne. Qu'on ne prenne pas pour ma
-pensée que les grands maîtres ont fait des chefs-d'œuvre sans âme
-par la puissance du procédé. La prétendue vacuité d'expression de
-Titien est un lieu commun absurde que se passent les critiques;
-le peintre de Cadore est serein, et la sérénité est l'expression
-qui convient le mieux, en somme, à la figure du Sauveur, lorsqu'on
-ne peut lui donner celle infiniment complexe ou séraphique de
-Dürer ou du Fiesole.--J'en demande pardon au Grand Théo, mais la
-théorie de l'art pour l'art est la plus pernicieuse qui soit,
-et nous en voyons à cette heure les déplorables résultats. La
-peinture n'est qu'un des moyens d'expression de nos sentiments;
-peindre pour peindre est aussi absurde qu'écrire pour écrire.
-Logiquement, on n'écrit que pour exprimer une idée, et on ne
-doit peindre que pour exprimer un sentiment. Qu'est-ce donc
-qu'un tableau qui n'éveille rien, ni au cœur, ni à l'esprit du
-lettré? et c'est le cas des tableaux contemporains. Demander à une
-peinture de nous faire penser, c'est trop; mais il faut cependant
-qu'elle nous impressionne, sinon ce n'est point une œuvre d'art.
-Le plus fou des corollaires de l'art pour l'art, c'est le «copiez
-la nature». Si l'art est une copie de la nature, il n'a pas plus
-de raison d'être que toute copie, quand on peut voir l'original.
-Supposons ce sujet: une porte entr'ouverte, contre le mur un
-balai. Copiez, ce sera du métier. Mais emplissez de bitume le
-bayement de la porte, ébouriffez d'une façon tragique les barbes
-du balai; éclairez à la Rembrandt et voilà un drame, l'assassinat
-de Fualdès, quelque chose d'impressionnant qui fera vibrer le
-spectateur. Qu'on ne prenne ceci pour de l'encens à Delaroche, ce
-peintre des classes moyennes, je ne m'occupe que du lettré et de
-l'artiste, et sur ce point, sur celui-là seul, je me rencontre
-avec M. Renan qui a eu raison, à l'instant où les aristocraties
-sont niées, d'affirmer celle qui est irréductible, et de droit
-divin: l'aristocratie d'intelligence.
-
-L'art est l'effort de l'homme pour réaliser l'idéal, pour figurer
-et représenter l'_idée suprême_, l'idée par excellence, l'idée
-abstraite, et les grands chefs-d'œuvre sont religieux, parce que
-matérialiser l'idée de Dieu, l'idée d'ange, l'idée de Vierge
-mère, exige un effort de pensée et de procédé incomparable.
-Rendre l'invisible visible, là est le vrai but de l'art et
-sa seule raison d'être. Weenix, le peintre des dessertes;
-Kalf, celui des casseroles; Hondekoëter, celui des poules,
-quoique bien supérieurs, comme procédé, à Orcagna, Piero della
-Francesca et Benozzo Gozzoli, sont bien au-dessous de ces
-primitifs, parce que leur conception est nulle. L'idéal d'un
-poêlon, l'idéal d'un melon, l'idéal d'une pintade sont à la
-portée de tous, tandis que l'idéal de l'_Enfer_, du _Jugement
-dernier_, de l'_Immaculée-Conception_, de l'_Extase_ sont de
-l'abstrait et du surnaturel. Le pinceau réalise là des scènes qui
-n'ont pas de réalité, que nul n'a vues et qu'il faut concevoir
-d'inspiration.--Si l'idéal est la nécessité du grand art, la
-tradition en est la loi. Elle relie entre eux, par la chaîne
-d'or des chefs-d'œuvre, les concepts universels. Elle est le
-dogme esthétique; les grandes œuvres sont ses bibles. Le premier
-arcane de la tradition, c'est que l'art doit être une synthèse.
-Comme exemple, prenons le _Rittrato muliebre_: Violante, Saskia,
-Elisabeth Brandt, Monna Lisa, la comtesse de Bristol sont les
-synthèses vénitienne, hollandaise, flamande, florentine, anglaise
-de cette recherche: l'idéal féminin. Que Violante manque de
-pensée et Saskia de plastique, qu'Elisabeth Brandt soit trop
-bourgeoisie, Monna Lisa trop subtile, et la comtesse de Bristol
-trop de la cour, qu'importe! Titien, Rembrandt, Rubens, Léonard
-et Van Dyck ont réalisé chacun cet idéal: femme plastique, femme
-douce, femme sphinx, femme saine, femme de cour. Dire d'une femme:
-c'est un Rubens, un Van Dyck, c'est la pourtraiturer d'un mot.
-Mais laissons là la synthèse expressive, l'art contemporain ne
-fait pas même de synthèse plastique, il copie le modèle, alors
-qu'il devrait le transfigurer. Car la synthèse n'a pour objet
-que d'atteindre à la transfiguration de l'être humain, qu'on
-l'obtienne par l'épuration des formes comme les Italiens, par
-la lumière comme Rembrandt, par l'accent vivace comme Rubens et
-Velasquez. Essayez par la pensée de faire redescendre à l'individu
-les types de Léonard, ôtez sa distribution de la lumière à Van
-Ryn, pâlissez Rubens, désaccordez l'harmonie de Velasquez et ils
-ne seront plus les transfigurateurs, c'est-à-dire les maîtres.
-
-L'art est le mensonge de la réalité, qu'il calomnie avec Ribera
-ou flatte avec le Sodoma, il doit toujours faire plus beau ou
-plus laid que le réel. A peindre, Ariel ou Caliban, quel que soit
-le modèle, il faut faire Caliban hideux et Ariel séraphique à
-l'extrême. Cela n'est pas admis de nos jours, et les paysagistes
-eux-mêmes, laissant le paysage synthétique de Millet, de Rousseau,
-de Daubigny, de Corot, font du paysage analytique comme MM.
-Harpignies et Hanoteau. Il n'y a que trois formes de grand art:
-l'harmonie, archétype Raphaël; la subtilité, archétype Léonard;
-l'intensité, archétype Michel-Ange et Delacroix; hors de ces trois
-caractères, il n'y a plus de place pour cette grande chose morte,
-le style. Or, je vous le demande, où sont les harmonieux? M. de
-Chavannes, et après? Où sont les subtils? M. Gustave Moreau et M.
-Hébert, et après? Où sont les intenses? le seul Félicien Rops.
-
-Quarante années seulement nous séparent du Romantisme, cette
-seconde Renaissance, éblouissant météore apparu et disparu en
-un tiers de siècle, et depuis, nous avons périclité avec une
-telle vertigineuse rapidité, qu'il paraît y avoir un abîme de
-temps moins large et moins profond entre Lebrun et Delacroix,
-qu'entre le plafond du foyer de l'Opéra et celui de la galerie
-d'Apollon. L'abîme qui isole notre fin de siècle a été creusé
-par le matérialisme et ses conséquences sociales. Les races
-latines se sont laissé infuser les idées allemandes, ferments
-formidables qui bouleverseront le cerveau latin, si elles ne
-le font pas éclater. On a rejeté la tradition de l'art en même
-temps que la tradition religieuse. On a rejeté la hiérarchie qui
-gênait les amours-propres, et à la place de tout cela on a mis
-le mot progrès et le mot _processus_. «Transportée dans l'ordre
-de l'imagination, l'idée du progrès se dresse avec une absurdité
-gigantesque, une grotesquerie qui monte jusqu'à l'épouvantable»,
-s'écrie Baudelaire. M. Brown-Sequard est en progrès sur Aristote
-et Nadar sur Icare, mais Victor Hugo n'est pas plus en progrès sur
-Homère et Dante que M. Zola sur Balzac! On a honte d'appuyer sur
-des points qui devraient être si parfaitement acquis, mais nous
-vivons dans un siècle où il faut répéter certaines banalités, dans
-un siècle orgueilleux qui se croit à l'abri des mésaventures de la
-Grèce et de Rome. Ces vérités je les ai mal dites en des phrases
-pressées et qui se hâtent; mais c'est toujours un courage que
-d'oser être ennuyeux par amour du vrai, et je veux encore toucher
-à quelques points, non pas philosophiques, ceux-là, à quelques
-points de _technie_.
-
-MM. les artistes ont un haussement d'épaules habituel devant les
-littérateurs qui les jugent, eux qui ne sont pas du bâtiment.
-A les entendre, il semblerait que les arcanes du procédé sont
-impénétrables et, pour nous en assurer, nous passerons par
-l'atelier pour arriver au Salon et nous parlerons un peu peinture
-dévoilée à ces peintres hermétiques. Voilà M. Bouguereau qui ponce
-ses toiles pour que rien ne dépasse; mais M. Bouguereau appartient
-à l'art yankee, il n'est pas de notre ressort.
-
-Ce qui saute aux yeux, c'est la touche du décor appliquée aux
-tableaux de chevalet, cela s'appelle le ton local et cela a
-pour effet de supprimer la perspective aérienne toujours, la
-perspective linéaire parfois, d'abolir la rondeur des galbes,
-de coller les plans et d'empêcher le modelé d'être précis et
-d'être tournant. Jamais je ne demanderai compte à un artiste
-qui fait de belles œuvres de son procédé, c'est affaire à lui,
-et cette réprobation en principe de la teinte plate ne tend
-nullement à nier M. Manet, mais à le réduire, lui et les siens, à
-confesser que le ton local n'est pas une révélation, ni un procédé
-innovateur et sorti des vieilles vessies de Courbet, mais un
-artifice désespéré de décadent, car la question a sa gravité; et
-si MM. du ton local possèdent la véritable orthodoxie, les grands
-maîtres sont tous des hérésiarques.
-
-Ces messieurs de la teinte plate prétendent avoir découvert de
-nouvelles ressources de palette, ils mentent avec une effronterie
-consciente; si ignorants qu'il soient des chefs-d'œuvre, ils
-savent bien que Léonard et Titien n'ont pas pu ignorer quelque
-chose, que ce sont là des tout-puissants en peinture. Il est
-vrai qu'ils ont dédaigné, comme au-dessous d'eux, certains
-effets; et ce sont ces effets-là qui font l'orgueil et la
-joie et la réputation de messieurs les impressionnistes. Le
-tableau impressionniste est un tableau arrêté en premier état,
-c'est-à-dire à l'ébauche. Quiconque a touché un pinceau sait
-que l'ébauche donne des effets souvent séduisants, les premiers
-frottis s'enlèvent en vigueur sur le grain mat et blanc de la
-toile et à mesure qu'on peint, tout cela disparaît, «le tableau
-descend» et il faut le remonter, second labeur et d'une difficulté
-plus grande. Or les impressionnistes, qui ne sont pas capables de
-retrouver leurs effets, se gardent bien de descendre le tableau
-qu'ils ne pourraient pas remonter.
-
-Qu'on fouille les Uffizi, l'Ermitage, Dresde et Madrid, tous les
-musées d'Europe, on ne trouvera pas une seule toile peinte par
-teintes plates; et, chose singulière, cette adoption vraiment
-chinoise d'un procédé chinois n'aurait jamais eu lieu sans les
-expositions; je prétends qu'on ne fait du ton local que pour le
-Salon ou des exhibitions analogues; le tableau impressionniste
-est une affiche, un tire-l'œil qui fait paraître tout ce qui
-est autour, poncé et pignoché. On ne saurait croire combien
-les peintures de ce genre sont redevables à leurs voisines et
-surtout à l'éclairage tamisé. Isolez, sous un jour cru, un de
-ces crépons français et vous verrez ce qu'il résulte du procédé,
-dit nouveau. Les peintres qui ont suivi le cours hors ligne de
-M. Chevilliard, à l'École des Beaux-Arts, savent que pour qu'un
-tableau fasse plaisir à l'œil, il faut que le spectateur restitue
-facilement derrière la toile, les objets ou les personnages que
-l'artiste a représentés. Avec le ton local, cette restitution est
-impossible, la suppression des demi-teintes ôte leur sûreté aux
-ombres portées et rend faux les ressauts d'ombre. La perspective
-aérienne est annihilée, car sans _decrescendo_ du modelé, il n'y
-a pas disparition de la ligne de couleur, au point de fuite,
-et partant point d'air. Optiquement, il faut être à quinze pas
-d'un Manet pour ne pas être offusqué de l'étouffement de cette
-peinture où le vide est fait comme par une machine pneumatique.
-Mais laissons là la _belle tâche_, il ne s'agissait que de
-prouver que c'était la fin et l'énervement du procédé, et si les
-errements et les prétentions progressistes se bornaient à de
-semblables «fumisteries» d'atelier, il faudrait pardonner vite.
-Mais le Salon de 1883 donne bien d'autres sujets de gémissements à
-l'_esthétique_.
-
-La première impression est triste et si l'on voulait considérer
-cette exposition comme l'exacte expression de notre société, il
-faudrait se couvrir de cendres et pleurer comme le _Larmoyeur_
-de Scheffer, et se tordre comme les _Femmes Souliotes_ du même.
-Dans les 33 salles où sont quatre milliers d'œuvre, il n'y a pas
-une idée, pas une pensée, pas une émotion, pas une conviction, ni
-ode ni cri du cœur, rien de grand, tout en prose, et non pas une
-prose hindoue à la Barbey d'Aurevilly, mais une prose qui semble
-tantôt celle de la _Revue des Deux-Mondes_, tantôt celle de la
-_Vie Parisienne_, et entre M. Bouguereau et M. Van Beers, une
-oscillation régulière de l'estimable au médiocre, de l'élégant au
-joli, de l'ennuyeux au pédant. Est-ce à dire que le Salon soit
-nul? Non, certes. Il y a trois bonnes toiles de MM. Rochegrosse,
-Aman Jean et Vanaise, d'excellents paysages, de bons portraits et
-du joli genre. Quant à la «croûte» que M. Mackart a envoyée, elle
-est rassurante pour la suprématie de l'art français. Mais le grand
-art est fini, irrémédiablement fini.
-
-L'art n'est plus un sommet. C'est un niveau, une auge mondaine
-un râtelier civique. Certes, il serait absurde de demander une
-progression indéfinie de grands maîtres et de réclamer Delacroix
-en 1883. Mais l'idéal est mort, la tradition est morte, la
-hiérarchie est morte. Allez dire aux plus consciencieux de ces
-artistes: «La nature n'est que la matière du grand œuvre; le
-magistère est de la sublimer.» Ils ne comprendront pas et ils
-continueront à être des artistes consciencieux, habiles, mais
-sans ailes. Que les progressistes remercient la _Bonté infinie_,
-de M. Renan, le progrès est vainqueur. Plus rien ne reste de
-la cathédrale romantique, cette église littéraire qui a inondé
-de gloire notre siècle; plus rien ne reste de cette seconde
-Renaissance française, la dernière; plus rien ne reste qui doive
-rester. La bassesse des œuvres révèle la bassesse de l'âme; et
-c'est à croire qu'à force de la nier--l'âme--elle nous a quittés
-et qu'après tant de blasphèmes Dieu nous a retiré l'inspiration.
-
-A ceux qui trouveraient naïve et fâcheuse cette lamentation, je
-dirai: Supprimez par la pensée, dans l'art d'autrefois, ce qui
-s'appelle le grand art, et par ce qu'il vous restera, vous jugerez
-de ce qu'il nous reste, aujourd'hui!
-
-Voici l'épitaphe du Salon de 1883: DÉCADENCE!
-
-
-
-
-PEINTURE
-
-
-I
-
-LA PEINTURE CATHOLIQUE
-
-Quand le clergé de France n'a que le T. R. P. Monsabré
-à faire monter dans la chaire de Notre-Dame, et laisse
-impunément s'élever des églises comme la Trinité,
-Saint-Augustin, Saint-François-Xavier, Notre-Dame-des-Champs,
-Notre-Dame-d'Auteuil, il n'est pas surprenant que les tableaux
-d'église soient dignes des églises elles-mêmes et les peintres
-aussi détestablement médiocres que les prédicateurs. La Foi a fait
-de beaux tableaux avant l'art; l'art en fait de détestables après
-la foi; c'est l'évolution qui s'est produite en Italie de Cimabué
-et Giotto à Romanelli et Solimène. Toutefois, si l'art mystique
-exige l'artiste mystique, l'absence de foi ne rend pas impossible
-le style religieux. Le peintre, qui a l'imagination grande, peut
-s'imposer une conviction artificielle pendant le temps qu'il met à
-faire son tableau, et ce n'est pas parce que la foi s'éteint que
-l'art religieux disparaît; la seule cause de cette disparition
-c'est l'infériorité, l'incapacité, la nullité de l'imagination
-des artistes contemporains. A partir de Massaccio et de Lippi,
-le mysticisme des peintres n'existe plus. Luca Signorelli à
-Orvieto, Ghirlandajo à Florence sont bien plus épris de l'anatomie
-que de la pensée religieuse, et cependant leurs fresques vont
-admirablement à ces murs d'église. Les _chambres_ elles-mêmes
-ont moins de religiosité que la chapelle des Saints-Anges de
-Saint-Sulpice et les fresques de Saint-Germain-des-Prés.
-
-De cette démonstration ébauchée et qui pourrait tenir un volume
-d'exemples, il résulte qu'il suffit qu'une œuvre soit _belle_ et
-_haute_ pour être catholique; que la hauteur et la beauté d'une
-œuvre constituent un catholicisme implicite, mais évident, et que
-la peinture religieuse existe dès qu'il y a le grandiose, dès
-qu'il y a le style. Voyez la _Sainte Barbe_ de Palma le Vieux
-et le _Miracle de saint Marc_ du Tintoret. Ainsi donc, l'art
-religieux n'est que l'art où entre le sentiment de l'infini;
-et lorsqu'un artiste, ne crût-il qu'à la bonté infinie de M.
-Renan, aura le style grandiose, il fera de l'admirable peinture
-religieuse. Je crois avoir montré que l'art religieux est possible
-en dehors de la pratique catholique, et je conclus à l'incapacité
-de l'école française contemporaine.
-
-Le _Cenacolo_ est, de l'avis de Chenavard lui-même, le _capo
-d'opera_ de toute la peinture, et le _capo d'opera_ du
-_Cenacolo_, c'est le Christ, comme on peut s'en assurer par
-les études du Vinci qui sont au musée Brera, car la fresque
-de Sainte-Marie-des-Grâces est une fresque mourante, presque
-morte. Donc, à ne prendre Notre-Seigneur qu'au point de vue
-historique, c'est la plus difficile à représenter des physionomies
-humaines, et je trouve mal avisé un M. Morot, qui n'a ni la foi
-d'un Margharitorne, ni le procédé de Rubens, de venir présenter
-une médiocre académie pour un Christ. Et quel Christ! La tête
-n'exprime ni la nature divine resplendissante, ni la nature
-humaine souffrante; l'air penché est d'un style de romance et
-le sourire qui joue le navré est une crispation de ténor qui
-s'ennuie. Le coloris est liliacé, vineux, l'éclairage diffus
-et nul. Quant au dessin, qui est la prétention de cette toile,
-c'est celui d'un élève médiocre: les lignes sont inexpressives,
-le modelé est pris sur le portefaix du coin, et, comme académie
-même, cela est mauvais. En outre, M. Morot se pique d'archéologie
-et de réalisme. La croix en T, et c'est un tronc d'arbre mal
-dégrossi. Le tasseau qui soutient les pieds du Sauveur est
-supprimé; il est ligotté sur la croix, et les clous, au lieu
-de percer le dessus du pied, sont enfoncés de profil dans les
-chevilles. On a des sourires libres-penseurs et idiots pour le
-hiératisme, et cependant chaque fois qu'on y touche, on s'égare
-comme M. Morot, et lourdement. Les byzantins sont inconnus ou
-raillés. Eh bien, je voudrais qu'on mît en face de la toile de
-M. Morot un Margharitorne, et on verrait que la foi, plus que le
-procédé, soulève les montagnes de l'art.--M. Duryer a un _Christ_
-en grisaille, où il n'y a pas même une qualité de brosse.--En
-réalisme, il faut la _strepitosa maniera_, il faut être outrancier
-comme Ribera et ses élèves, Giovanni Do et Passante, sinon on
-produit la plus écœurante chose, le réalisme froid de M. Brunet.
-Son _Calvaire_, terne de paysage, ne montre que les deux larrons,
-l'un d'eux tombé de sa croix et d'une horreur de Morgue. Le
-gibet du milieu est vide. Sur cette croix vide, il faudrait la
-lumière de Rembrandt, cette lumière miraculeuse du siège vide
-des _Pèlerins d'Emaüs_. Il est deux tableaux religieux, deux
-seulement, qui aient une véritable importance: le _Saint Julien
-l'Hospitalier_ de M. Aman Jean et le _Saint Liévin_ de M. Vanaise.
-
-Dans un paysage désolé, qui rappelle à la fois les garrigues
-languedociennes et les environs de Jérusalem, hâve, maigre et
-desséché, à l'état cadavérique, saint Julien, mourant de soif,
-sous le dardement d'un soleil blanc, à force d'intensité, a
-rencontré un enfant qui revenait avec son chien de puiser de
-l'eau, et il boit avec une avidité qui dit une longue privation.
-Au bras de saint Julien est enroulé un chapelet, à son cou pend
-un scapulaire et un grand nimbe d'or le couronne. Ce cadavérique,
-dont le nimbe éclate sur le fond désolé de ce sol lépreux, est une
-très belle conception catholique: c'est dans l'esprit même de la
-récente canonisation du B. Labre, cette auréole de vertus qui fait
-du vagabond et du pouilleux un être au-dessus de tous les rois,
-et grand même sous l'œil de Dieu. M. Jean a écrit là une grande
-et noble page et plus encore qu'une digne illustration du conte
-de Flaubert, un véritable, un remarquable tableau d'église, et
-cela mérite au moins une première médaille. M. Vanaise est moins
-large et ne produit pas une impression aussi intense que M. Jean,
-mais, comme lui, il sait faire de l'art religieux, sans pastiche
-d'aucune sorte. On est en Flandre, dans les champs, des bergers
-amènent à _saint Liévin_ un aveugle dont il touche les yeux avec
-ses doigts gantés. La tête du saint, son geste, sont d'une belle
-onction et le groupe des pastoureaux qui assistent à cette scène
-auguste est bien traité, avec une grande simplicité et un naturel
-d'allures qui atteint le style, et le style religieux.
-
-Je ne suppose pas que MM. Jean et Vanaise aient pour livres de
-chevet _Rüsbrock_ et la _Cité mystique_, et cependant ils ont
-fait deux tableaux religieux.--M. Carolus-Duran n'a pas profité
-de l'accueil réprobateur fait à son _Ensevelissement_ de l'an
-dernier, cette contrefaçon vénitienne, pour rentrer dans le
-mondain d'où il ne devrait jamais sortir, et il a envoyé au Salon
-une _Vision_ comme un peintre pour dames peut seul en avoir.
-Un ermite, saint Pacôme ou saint Jérôme ou saint Antoine, est
-agenouillé à un bout de la toile, vu de dos et aussi à travers
-la pâte de M. Henner, car il a une carnation que beaucoup de
-blondes envieraient. Devant lui une fée, qui ne touche pas terre,
-et toute nue, cache la croix en étendant derrière elle une
-draperie d'où tombent des roses. M. Bouguereau n'est pas plus fade
-que cela. Avec un peu plus de lecture, M. Carolus Duran saurait
-que les Pères du désert, ces continents et ces chastes, avaient
-des tentations proportionnées à leur sainteté, c'est-à-dire
-formidables. Cette vision ne troublerait qu'un lycéen; un mystique
-jamais! Lisez sainte Angèle de Foligno, et surtout voyez une
-eau-forte d'un artiste plus grand que M. Duran, M. Félicien Rops,
-le seul moderne qui ait su retrouver la grande figure de Satan et
-l'imposer avec défi au rire matérialiste. Le sujet est le même,
-il n'y a que l'artiste qui soit différent. Saint Antoine vient
-de terminer ses oraisons; la prière a fait descendre le calme
-dans ses sens, il se signe une dernière fois avant de se relever,
-et veut baiser les pieds du grand Christ devant lequel il est
-prosterné. Mais ses lèvres, au lieu du bois, rencontrent la peau
-tiède de pieds vivants, et cette peau lui rend pour ainsi dire le
-baiser qu'il y pose. Alors, terrifié, il se rejette en arrière
-et regarde. Sur la croix même, attachée par des faveurs roses,
-une diablesse, le visage effrayant d'ironie, et s'offrant de tout
-le corps, le provoque et le raille. Voilà une vision de Père de
-l'Église!
-
-La _Vision de François d'Assise_, par M. Chartran, n'est pas
-aussi sucrée que celle de M. Carolus-Duran, mais elle est terne
-comme le style de M. Pontmartin. Saint François est assis sur la
-paille d'une grange, et un berger, qui a une vague auréole d'ocre,
-apparaît tenant une cornemuse. M. Chartran devrait savoir que,
-dans une vision, c'est la vision qui doit être le foyer lumineux.
-M. Revier qui, lui aussi, a fait un saint François parlant aux
-oiseaux, sans modelé, devrait savoir, lui, que _saint François_
-était un poète et de plus un saint, par conséquent il est _irréel_
-de lui donner une figure d'imbécile et ces deux toiles feraient
-un singulier effet à San Francesco d'Assise en face des Memmi et
-des Buffalmaco.--M. Ravaut a cru qu'il suffisait de lire trois
-lignes de Montalembert pour faire un _saint Colomban_. Le saint,
-ligotté sur une planche, semble obèse, malgré sa face amaigrie,
-et deux anges, qui sont très terrestres, poussent la planche sur
-l'eau. Si M. Ravaut avait compris son sujet, il n'aurait pas rendu
-aussi positivement manuelle l'action des anges.--De tous ceux qui
-prennent leurs aises avec les sujets religieux, M. Henner est
-le plus intéressant. On a dit beaucoup d'imbécillités sur lui,
-«continuateur de Léonard»... et «Corrège vous envie» semble avoir
-donné lieu à cette _Madeleine_ qui lit, dans la pose même de celle
-d'Allegri à Dresde. Il est impossible d'avoir en même temps le
-procédé du Vinci et celui du Corrège.
-
-Léonard enseigne d'enlever clair sur sombre, sombre sur clair,
-comme il a fait dans son adorable et miraculeux _Précurseur_
-du Louvre. Corrège n'a jamais fait usage du clair-obscur par
-opposition, et qu'on n'objecte pas la _Nuit_ de Dresde, car ici
-le foyer lumineux étant le centre du tableau, il y a forcément
-des coins d'ombres. Je défie qu'on cite un Corrège peint par
-clair-obscur d'opposition. Bien plus, son originalité dans le
-procédé consiste à avoir trouvé le clair-obscur par analogies:
-il gradue la lumière et n'a pas d'ombres à proprement parler,
-mais des ressauts atténués de lumière. Revenons à M. Henner,
-c'est le roi des impressionnistes et voilà tout. Il n'a ni
-dessin, ni perspective, ni composition; mais il a un ton, un
-seul ton de chair ivoirine adorable et qui donne infiniment de
-plaisir à l'œil. J'ai exposé ailleurs la filiation de M. Henner
-et montré qu'il a fait une transposition de l'or de Giorgione
-en ivoire laiteux. Du reste, je ne suis pas de ceux qui exigent
-de la variété, et il ne me déplaît pas de trouver la même
-impression identique à tous les Salons, puisqu'elle est charmante;
-seulement il faut laisser chacun à son plan et ne pas prendre
-un impressionniste habile et charmant pour un grand maître et
-surtout ne pas blasphémer en son honneur des génies dont il
-n'est pas digne de nettoyer les palettes. _La Liseuse_ qui joue
-la _Religieuse_ est également délectable à voir. M. Henner est
-peut-être le plus agréable, le plus caressant pour l'œil, des
-peintres actuels, il faut lui en savoir quelque gré, mais pas trop
-cependant.
-
-Que M. Mangeant a une étrange présomption pour oser une _Création
-de la femme_. Son Ève est sotte et hébétée, le paysage n'a rien
-de paradisiaque, et le Père Éternel est figuré par un fantôme
-violâtre et dérisoire. M. Layraud fait une académie, la pique de
-deux flèches et intitule _Saint Sébastien_.--Un instant, j'ai cru
-que M. Paupion blasphémait. Jésus-Christ assis sur un banc devant
-une porte, file une quenouille et remue du pied un berceau. Tout
-d'abord j'ai pensé que M. Paupion avait l'ignorance de M. Viardot,
-qui parle des frères de la Vierge, ne sachant pas que l'hébreu
-manque de terme pour désigner les cousins. Mais cela s'appelle
-_un Évangile_. Lequel même parmi les apocryphes? Cette toile ne
-vaut rien, et on nous ferait plaisir de ne pas efféminiser le
-Sauveur pour le plaisir des dévotes imbéciles. M. Bertling a fait
-une caricature poncive d'après la Vierge Saint-Sixte, et voilà
-une _Madone_.--Il y a deux courants dans cette industrie qu'on
-appelle la peinture religieuse: le courant Ribérien et le courant
-Morotiste; le premier donne lieu au sizain de _Saint Jérôme_ du
-Salon, dont il n'y a rien à dire. Le second est représenté par
-_Sainte Apolline_, détestable Cortonerie de M. Cabane. Le martyre
-a lieu derrière la sainte, confusément. Pourquoi avoir renoncé à
-la prédelle? Mais M. Cabane croit peut-être mieux peindre que le
-Bondone? M. Zier a un _Sommeil de la Madeleine_ d'un gris triste
-et distingué qui pourrait être prise, sans la croix de roseau,
-pour une Geneviève de Brabant ou autre vague figure de keepsake.
-
-Ils sont une cohue qui croient la virilité incompatible avec la
-dévotion; ils oublient donc que le cas de leur peinture est un
-empêchement majeur à l'ordination. La religion est terrible, non
-doucereuse, mais les âmes pieuses ne s'y connaissent guère, et la
-fabrique Signol, Bouguereau, Bouasse-Lebel et Cie fonctionne
-toujours.--Le _Mauvais larron_, de M. Willette, prouve du talent;
-mais je ne crois pas qu'il appartienne à la peinture religieuse.
-Cette femme qui est debout sur l'âne que tient un enfant, pour
-donner un dernier baiser à son mari, n'offre aucun sens précis à
-la pensée.--La _Vierge aux Fleurs_, de M. Lalyre, peinte dans la
-gamme de M. Buland qui est charmante, a des tons doux, infiniment
-délicats et gracieux. Quant au _Christ à colonne_ de M. Michel, il
-est inviril, veule et déplorable de féminisme et de sentimentalité
-sotte.--M. Lehoux est vigoureux au moins, son Berger _étouffant
-un lion_ a de l'allure et presque du style, son dessin est
-assez héroïque pour rubriquer bibliquement _Samson étouffant le
-lion_.--M. Lerolle, comme M. Morot, veut innover dans la tradition
-avec son _Adoration des Bergers_. La Sainte Famille est assise
-sur la paille d'une étable, et à côté même de la Vierge, une
-vache dort. Saint Joseph a l'air du forgeron de M. Coppée, et
-l'enfant Jésus qui devrait être le foyer lumineux, est éclairé
-par une lucarne banale. Il n'y a là que le groupe des bergers qui
-ne soit pas détestable. _La Résurrection de la fille de Jaïre_ a
-de l'onction; mais c'est bien peu d'être estimable quand on est
-le fils d'Hippolyte Flandrin. Mieux vaut la _Résurrection de la
-fille de la veuve de Naïm_, par M. Daras, le seul paysage du Salon
-qui suffit à prouver l'excellence du genre. Le _Rêve de Jeanne
-d'Arc_, de M. Lacaille, est du surnaturel à l'usage du faubourg
-Saint-Germain. Un archange escorté de deux saintes présente à la
-sublime pucelle l'épée et l'étendard. Cet archange vient du même
-ciel que ceux qui peignaient les fresques de Fra Angelico, l'an
-dernier, dans un tableau de M. Maignan. Le _Christ_ de M. Lagarde
-est bien terne, quoiqu'il y ait là des qualités de paysage.--La
-_Sainte Famille_ de M. Crauk est encore dans la donnée chromo des
-boutiques qui règnent autour de Saint-Sulpice. La Vierge apprend à
-filer au petit Jésus. Dans quel hypogée vit donc M. Crauk, pour
-s'amuser au maniérisme religieux, au lieu de nous faire voir le
-terrible Jésus de Michel-Ange ou d'Orcagna?
-
-M. Mewart nous montre le jeune _Mosché_, le pied sur la face
-de l'Égyptien qu'il vient de tuer; le piètement est fier, et
-l'éclairage irréel donne de l'accent à ce cadre. Que dire de
-cette académie sans intérêt que M. Rousselin intitule l'_Enfant
-prodigue_, et de cette grosse peinture voyante de M. Suranq,
-_Jahel et Sisara_, qui prouve que l'artiste n'a lu du livre des
-Juges que deux versets? Que dire de l'_Ensevelissement_, de M.
-Story?
-
-M. Jacomin est impertinent en réduisant à un tableau de genre
-une scène biblique, car ce n'est pas à la façon de la _Vision
-d'Ézéchiel_. Job sur un fumier est entouré de deux Turcs de nos
-jours et d'une femme fellah, cela est archéologiquement inepte
-et scandaleux, surtout d'en prendre si à son aise avec le poème
-que lord Byron n'osa pas traduire, et qui est le chef-d'œuvre
-littéraire de la Bible, ce chef-d'œuvre de tout. Quelle ridicule
-Esther M. Zier nous montre-t-il, avec ses colliers de sequins.
-Sans le livret, je n'aurais pas classé le tableau de M. Cazin
-dans la peinture religieuse, et je certifie que cela n'en est
-pas, malgré le livret. Mais cette toile horripile les bourgeois
-et à juste titre; débaptisée de son titre biblique, elle est une
-des plus intéressantes du Salon. Le ciel noir, le temps d'orage,
-l'atmosphère lourde sont bien rendus: la femme qui met son manteau
-près de l'enclume, n'étant plus Judith, est intéressante; la
-servante, dans le fond, un délicieux morceau de procédé. Je ferai
-à M. Cazin le reproche de donner les mêmes valeurs aux tons de
-ses terrains et de ses personnages, ce qui confusionne la toile;
-à part cela, c'est un peintre poétique, et délicieux étaient ses
-paysages des arts décoratifs, l'an dernier. Une réflexion pour
-finir, elle est grave: après le procédé à tons rares de M. Cazin,
-qu'est-ce qu'il y a? Est-ce que le procédé lui-même est à sa fin,
-comme tout? Évidemment la palette, l'œil et la main se faussent
-à chercher les touches fines et chacun de ces tons exquis et
-maladifs signifie: décadence.
-
-Quoique cela soit anticatégorique, j'annexe à la peinture
-religieuse les tableaux de genre qui y tiennent: ils sont
-beaucoup moins mauvais que ceux à prétention styliste. Le _Moine
-enlumineur_ de M. Perrandeau est d'une tonalité un peu grise. Le
-gris étant par lui-même une non couleur, on peut avoir des gris de
-toutes les couleurs, et on obtient alors des effets très lumineux.
-Le _Doux Pays_, de M. Chavannes, au dernier Salon, en était un
-beau spécimen. La lumière de M. Perrandeau et celle de presque
-tous les artistes contemporains, est une lumière diffuse et
-partant «bête». Comme on ne sait plus le dessin caractéristique,
-qu'on a perdu à jamais le contour des peintres orfèvres, on
-devrait avoir recours au clair-obscur dont les ressources
-expressives sont tellement infinies que Rembrandt lui-même n'en a
-peut-être pas tiré tous les effets qui sont possibles.
-
-L'_Attollite portas_ est une bonne toile, mais il y a là des
-chantres dont les pères étaient à l'_Enterrement d'Ornans_. Le
-_Lavement des pieds_, de M. Rosetti, est une toile excellente qui
-montre qu'on peut faire de très bons tableaux de genre religieux;
-je répète cela à M. Brispot pour son _Banc d'œuvre_, et sans
-m'arrêter à la _Leçon de solfège dans une sacristie_, de M. Ravel,
-qui est de la peinture pour la bourgeoisie, je déclare hors de
-pair le _Viatique dans un couvent de Florence_, de M. Mason; ainsi
-que la _Procession des Pénitents de Billom, le Jeudi saint, en
-Auvergne_, par M. Berthon, d'un grand intérêt. M. Moreau Vauthier
-continue Voltaire avec le _Puits du couvent_. Un moine se sauve,
-un autre reste béant ses deux seaux à la main, car la Vérité, une
-fille dévêtue, surgit sur la margelle du puits et leur présente
-un miroir. Si M. Moreau Vauthier veut dire par là au clergé le
-fameux _pascunt et non pascuntur_, il fait œuvre pie; mais si
-ce n'est pas sa pensée, son tableau n'est qu'une impertinence,
-au niveau de M. Sarcey.--MM. Casanova et Frappa se sont faits
-les Léo Taxil de la peinture, et chacun envoie ses deux petites
-vilenies, régulièrement. L'année des décrets, ils ne se sont pas
-même abstenus. Je ne sais pas si c'est la misère qui les pousse,
-comme M. Ortégo, leur confrère. J'estime que Fra Angelico et Fra
-Bartolomeo et le P. Strozzi étaient d'autres artistes que ces deux
-messieurs, et je ne m'explique pas leur persistance. J'admets
-que Lucas Kranack, un sectaire, coiffe une Vénus d'un chapeau
-de cardinal, Kranack a une conviction, il a droit de combattre
-la conviction adverse; mais de quoi MM. Casanova et Frappa
-peuvent-ils être convaincus? M. Carron, lui, l'est: son _Expulsion
-des Bénédictins de Solesmes_, bonne toile un peu sombre, qui a le
-défaut de ne pas clairement exprimer son sujet. Le _David_ de M.
-Charpentier est d'un dessin sûr, d'un coloris ferme et avoisine
-le style. C'est, avec l'_Agar_, de M. Doucet, le meilleur des
-tableaux dits d'école, où tout est excellent, et qui promettent
-des artistes consciencieux et d'un pinceau élevé. Je demande
-qu'à l'avenir on expulse du Salon tous les tableaux religieux, à
-l'exception de ceux de MM. Aman Jean et Vanaise, et je le demande
-deux fois comme catholique et comme esthéticien.
-
-
-II
-
-LA PEINTURE LYRIQUE
-
-La poésie est l'essence même de tous les arts, quels que soient
-leurs procédés. Seule, la littérature, qui est la forme suprême
-du Verbe et la synthèse esthétique absolue, peut atteindre à la
-poésie d'idées abstraites; mais les lignes d'un monument, les
-couleurs d'un tableau, les formes d'une statue, doivent en leur
-langage donner des impressions, des émotions poétiques.
-
-Comme le chérubin doré, le grand artiste ne parle pas, il chante;
-de son compas, de sa plume, de son ébauchoir, de son pinceau, il
-cherche l'ode, et lorsqu'il l'atteint, il fait de l'art lyrique,
-le premier des arts après l'art mystique qui est surhumain,
-puisque son objectif est surnaturel, et divin: la Sixtine et les
-Chambres, la chapelle Médicis, le Campo Santo et Santo Marco sont
-des odes. _Monna Lisa_ et _Saint Jean le Précurseur_ des poèmes
-de subtilité expressive et l'_Indifférent_ de Watteau est une
-odelette; car ce qui constitue le lyrisme, c'est une synthèse
-expressive si complète qu'elle devient typique d'un être ou d'un
-sentiment. Michel-Ange, Léonard, Durer, Rembrandt et Delacroix
-sont les grands poètes lyriques de la peinture. De nos jours,
-Puvis de Chavannes, Hébert, Gustave Moreau, Paul Baudry, Félicien
-Rops, sont souvent poètes et quelquefois lyriques. Je ne vois
-que ces cinq noms qui aient droit à cette catégorie d'honneur
-pour l'ensemble de leur œuvre; mais je m'étonne que les critiques
-romantiques ne l'aient pas créé pour Delacroix et Chenavard, ces
-deux génies.
-
-C'est ici la place du plus jeune peut-être des exposants de cette
-année, M. Georges Rochegrosse. Son _Vitellius traîné dans les rues
-de Rome_, de l'an dernier, promettait beaucoup, mais son présent
-envoi dépasse toutes les promesses qu'il donnait, et la médaille
-du Salon lui est due, et si absolument due que, s'il ne l'avait
-pas, il faudrait croire que M. Baudry a bien représenté l'équité
-de notre époque par sa _Loi_ chiffonnée. On a dit que M. Scherrer
-serait le concurrent de M. Rochegrosse; cela est tellement
-dérisoire qu'il ne faut pas s'y arrêter.
-
-D'abord, le sujet qu'a choisi M. Rochegrosse est un des plus
-hérissés de réminiscences poncives difficiles à écarter:
-_Andromaque_. Il a su s'inspirer exclusivement de l'_Illiade_ et
-d'_Euripide_, et il a fait une peinture héroïque qui, à part sa
-valeur intrinsèque grande, est une date et, je dirai plus, une
-sorte de révolution dans la peinture historique. L'_Andromaque_
-est, pour la couleur locale antique, ce que la _Naissance d'Henri
-IV_ de Deveria a été pour le moyen âge.
-
-Les Grecs sont vainqueurs et maîtres de Troie; dans l'ivresse du
-triomphe, ils ont mis en feu le palais de Priam et des reflets
-rouges d'incendie, et des rafales de fumée traversent la toile. Le
-lieu de la scène est un escalier qui descend le flanc du rempart;
-la rampe, qui a servi de billot, est ruisselante de sang, et il
-y a un tas de têtes coupées dans une mare de caillots noirs. A
-droite, des femmes, des vieillards sont couchés et attachés sur
-un brasier de poutres; les uns sont déjà morts d'asphyxie et
-de terreur, les autres se tordent dans un dernier cri; poussés
-sur cette rangée d'agonisants, un char brisé, des escabeaux et
-des coussins luxueux. A droite, a lieu la tragédie: tout en
-haut, Ulysse, dont le manteau rouge flotte au vent d'une façon
-sinistre, attend qu'on exécute l'ordre qu'il a donné de précipiter
-Astyanax du rempart. Mais il faut l'arracher à sa mère; un Grec
-y est parvenu, il tient le royal enfant dans ses bras; la femme
-d'Hector a saisi le manteau du Grec et elle a la force surhumaine
-que donne le plus beau sentiment qui soit au cœur de la femme.
-Ils sont quatre hercules qui s'épuisent à lui faire lâcher prise.
-L'un force sur son bras pour le faire plier, l'autre lui saisit
-les épaules pour la renverser, un troisième la prend par ses
-magnifiques cheveux; un quatrième, s'arc-boutant à une marche, la
-saisit à bras-le-corps. Andromaque est magnifique. Cette mère,
-cette reine, littéralement écartelée par ces cinq barbares, est
-poignante doublement dans la sublimité de son sentiment et dans la
-puissance héroïque de sa lutte. La robe de pourpre, brodée d'or,
-est en lambeaux, et dénude son sein auguste et son fort genou.
-Il n'y a qu'un mot à dire: cela continue Delacroix et cela ne le
-copie pas.
-
-Composition qui est si trouvée qu'on n'en imagine pas de
-meilleure; couleur originale, neuve, avec un parti énorme tiré
-des gris lumineux, dessin mouvementé, à la Tintoret; et pour la
-première fois peut-être des héros homériques, aux armures, aux
-costumes pris exactement dans Homère. Ce n'est plus le casque de
-pompier, le pectoral et les cnémides de David, c'est du costume
-homérique exact. Mais au-dessus de toutes les qualités de rendu
-et de procédé, ce qui fait cette œuvre hors ligne, c'est qu'elle
-est conçue d'esprit épique, d'essence héroïque. Et, complexité
-qui confond, M. Rochegrosse, qu'on dirait devant l'_Andromaque_
-un artiste exclusivement préoccupé de l'antiquité et cherchant
-à rajeunir la représentation de l'histoire classique, comme
-M. de Banville a réussi à relever la mythologie de la boîte à
-pastilles où Parny l'avait enfermée et à la traiter en Hésiode, M.
-Rochegrosse, dis-je, est très moderne, il comprend admirablement
-notre époque maladive et subtile et il sait dessiner un habit
-noir à la Gavarni, comme il boucle les armures de cuir aux reins
-des soldats d'Ulysse. Sans parler des dessins exquis et de scènes
-contemporaines que tout le monde connaît, il a décoré trois salons
-chez M. de Banville d'une façon tout à fait remarquable. L'un est
-du japonisme, et si bien japonais que M. Pagès n'y trouverait rien
-à reprendre et que M. Regamey en serait jaloux. L'autre est une
-série de tableaux qui se suivent sur les panneaux des portes et
-qui représentent la vie d'un jeune homme à la mode, depuis l'heure
-où il s'habille jusqu'à celle où il jette un bouquet à la _prima
-donna_ d'un petit théâtre. Il y a là tout un talent très personnel
-dans la donnée Menzel, Stevens et Nittis qui suffirait à rendre
-célèbre M. Rochegrosse.
-
-Comme M. de Banville, il peut faire un croquis ironique du petit
-crevé et chanter aussi les _Exilés_ et les _Cariatides_. Enfin le
-troisième salon, à pans coupés, est peint comme une tonnelle de
-Bougival, et par les interstices du feuillage on voit des couples,
-des canots: une merveille d'humour et de perspective. J'allais
-oublier l'horloge, une horloge de campagne: sur la caisse M.
-Rochegrosse a peint un énorme et agréable chat qui poursuit des
-oiseaux aux branches d'un pêcher en fleurs.
-
-M. de Banville, dans la dédicace des _Contes féeriques_, dit
-qu'il doit à Georges Rochegrosse ses descriptions de toilettes;
-je crois, et M. Rochegrosse ne me démentirait pas, qu'il doit à
-Théodore de Banville, le poète lyrique par excellence, d'être dès
-cette année le peintre lyrique par excellence.
-
-
-III
-
-LA PEINTURE POÉTIQUE
-
-Cette rubrique n'est pas usitée; mais elle est nécessaire pour
-désigner soit les œuvres directement inspirées par la littérature,
-soit celles qui ne peuvent être rangées ni dans l'histoire ni dans
-le genre.
-
-M. Puvis de Chavannes, dans une espèce d'esprit synthétique, a
-essayé jusqu'où la simplification du procédé peut aller. J'ai
-dit dans mon préambule que M. de Chavannes avait le droit à la
-première place dans l'art contemporain et je trouve son envoi
-regrettable. J'ai défendu l'_Enfant prodigue_ et le _Pauvre
-pêcheur_, c'étaient des tableaux; le Rêve n'est qu'une esquisse.
-C'est le projet et l'embryon d'un chef-d'œuvre, mais ce n'est pas
-assez fait; c'est à parfaire.
-
-Un jeune homme roulé dans son manteau dort à la belle étoile; la
-nuit est claire et trois formes blanches se profilent sur le ciel;
-l'une jette des roses, c'est l'Amour; l'autre tient le laurier,
-c'est la Gloire; la troisième répand des pièces d'or, c'est la
-Fortune. Je crois connaître les primitifs pour avoir étudié
-sur place predelles, ancônes, tryptiques, dyptiques, retables
-et tondi de l'Italie, et j'adore les _trecentisti_, eh bien!
-jamais aucun d'eux, ni Gaddo Gaddi, ni Buffalmaco n'ont fait de
-simplifications aussi audacieuses que les trois fantômes de ce
-_Rêve_ où la crudité et la persistance du ton local dans la ligne
-bleue d'horizon produit un effet singulier. Ces teintes plates
-le sont trop pour un tableautin. J'aime M. de Chavannes et ne
-jugerai pas cette _esquisse_ avant qu'il en ait fait un _tableau_,
-c'est-à-dire un chef-d'œuvre; alors je n'aurai qu'à louer, j'en
-suis sûr.
-
-M. Feyen-Perrin a peint la plus poétique nudité du Salon. Sa
-_Danse au Crépuscule_ est élégante, chaste, pleine de grâce.
-Le dessin gracieux sans fadeur; la coloration harmonieuse et
-impressive, le pommelé du ciel très heureux. Ces nymphes dansent
-bien et avec une jolie allure de bas-relief animé: cela est
-excellent de tous points.
-
-M. Lefebvre, le Sully-Prudhomme de la peinture, à cela près qu'un
-poète, à talent égal, est toujours supérieur à un peintre. Sa
-_Psyché_ est d'un tendre sentiment et d'une exquise gracilité. Ce
-jeune corps bien dessiné, bien modelé, bien posé sur son rocher,
-et le clair de lune un peu irréel qui frappe cette pudique nudité
-la rend vermeille et suave. L'_Andromède_, de M. Paul Robert,
-un écho de M. Lefebvre, de la dernière distinction dans le sens
-mondain.
-
-M. Falguière a le pinceau farouche. Son _Sphinx_ n'est qu'un
-charnier. A la longue d'une patiente fixité, on aperçoit dans
-l'ombre, une espèce de larve de femme, lemure, empuse, vampire ou
-succube. M. Falguière a ôté au sphynx son caractère hermétique, et
-même son caractère plastique, il l'a transformé dans le goût du
-moyen âge. A ne voir que le charnier, cela est d'une belle vigueur
-de touche, mais quant à l'empuse qui joue le rôle du sphinx, un
-seul artiste sait toucher aux êtres de la sorcellerie, c'est M.
-Félicien Rops, l'effroyable aquarelliste des _Sataniques_.
-
-Le tableau de M. Berteaux, _Souvenir de la grande Guerre_, serait
-digne d'être le frontispice du _Chevalier Destouches_, de M.
-d'Aurevilly; il est vraiment et grandement poétique. Sur une
-éminence, un vieux chouan raconte quelque héroïque combat contre
-les bleus, et, de son bras étendu, il montre au loin un croix
-de pierre à ses fils, et son geste dit: «Ce fut là!» Ce vieux
-héros d'une épopée dont M. d'Aurevilly seul a écrit deux chants
-se détache extraordinairement, et ce tableau est si excellemment
-fait qu'on le saisit rien qu'à l'apercevoir, sans livret.
-L'épisode de l'enfer qu'expose M. Henri Martin est hardiment conçu
-et traité avec une conscience de procédé qui le désigne à une
-première médaille. Qu'il l'ait ou non, il l'a mérité, et c'est là
-l'important.
-
-L'_Armide_, de M. Mottez, fera une gravure pour la maison Goupil,
-non une illustration pour le Tasse.--M. Aubert s'est élevé jusqu'à
-Macpherson, avec son _Barde Hyvarnion échangeant sa foi avec
-Ravanone_.
-
-Les peintres n'ont pas de lecture. Combien de fois M. Drumont
-a-t-il relu Dante avant de faire sa Thaïs? Ne touchez pas à Dante!
-cet Homère catholique plus grand que l'autre si ce n'est comme M.
-Henri Martin.--M. Serres a fait un _Orphée_. Est-ce le révélateur
-des mystères hermétiques ou le personnage de Virgile? Ni l'un ni
-l'autre; c'est bien faubourg de Bologne!
-
-M. Hébert est un maître poétique et de grande envergure qui ne
-donne certes pas sa mesure par ce petit _Violoneux endormi_,
-quoique ce tableautin soit charmant et d'un impeccable procédé;
-mais qu'est cela auprès de la coupole du Panthéon?
-
-Il y a, cette année, trois tableaux inspirés par Flaubert: la
-_Mort de Mme Bovary_, par M. Fourié, qui a mal choisi son
-sujet. La peinture n'admet pas les antithèses de sentiment
-shakespeariennes ou réalistes, et la douleur de Bovary bercée par
-le ronronnement du curé Bournisien et du pharmacien Homais n'est
-pas sujet à tableau.--M. Bourgonnier a représenté Salammbo venant
-dans la tente Matho, reprendre le Zaïmph, nouvelle Bolognerie.
-En revanche, le _Saint Julien l'Hospitalier_ de M. Aman Jean est
-une fort belle œuvre, la meilleure de la section religieuse, et
-qui vaut mieux mille fois plus que vingt toiles de M. Bouguereau,
-lequel est de l'Institut, tandis que Aman Jean n'est pas encore
-près d'en être, quoiqu'il y eût plus de droit.
-
-Le _Printemps qui passe_, de M. J. Bertrand, est dans une tonalité
-et une touche de papier peint. Mais si le procédé est condamnable,
-il y a de la sève, de la verve en ces femmes nues à poil sur des
-chevaux blancs qui traversent un bosquet d'amandiers en fleurs,
-dont les ombres portées marbrent leur peau blanche de violâtre.
-Il y a là des questions de perspective assez litigieuses, et je
-ne sais pas ce que penserait M. Chevilliard, le Chevreul de la
-perspective, de certains ressauts d'ombre.
-
-M. Séon, élève de M. de Chavannes, avait exposé, en 1881, deux
-panneaux, la _Chasse_ et la _Pêche_, tous deux fort remarquables.
-Son tableau de cette année, une femme nue au bord d'un étang à la
-nuit tombante, est une poétique impression de _Crépuscule_, aussi
-délicieux qu'un Corot. La _Neige_, de M. Baquès, une allégorie un
-peu prétentieuse. M. Brigdman déshabille, sous le nom de _Cigale_,
-une assez jolie fille, dont le froid rosit la chair. M. Nemoz
-aurait dû donner au livret une explication de sa _Demoiselle_,
-une femme aux ailes de libellule qui flotte au-dessus d'un étang;
-l'effet de crépuscule sur le modelé n'est pas très heureux, s'il
-est exact, et pourquoi cette demoiselle regarde-t-elle avec
-plaisir une petite fille qui se noie?
-
-M. Morellet a peint Mlle Agar déposant un laurier sur l'_Autel
-de Melpomène_. Mlle Agar est, comme Mlle Rousseil, un
-grand talent dramatique, que d'indignes intrigues ont écartée
-de la Comédie-Française. La caricature grimaçante et terreuse
-de tons qu'expose M. Jobbé-Duval, sous le titre d'_Électre_,
-ferait trouver excellent le _Bélisaire_ de M. Louis Marchand,
-qui a un geste juste, mais le fond du tableau ne circonstance
-pas et ne souligne pas la figure, ce qui doit être toujours.--La
-_Clytemnestre_, de M. Collier, a l'air d'un homme; elle manque
-de gorge et de hanche. Son costume, sans précision, est presque
-mérovingien. Appuyée sur une haute hache dégouttante de sang,
-elle soulève un rideau comme on en vend à la place Clichy. Il
-n'y a là de bien que le piétement qui est ferme. Quant à M.
-Lira, il n'a pas assez lu Eschyle, ni assez étudié Jules Romain;
-et le _Prométhée_ de Salvator Rosa est un pur chef-d'œuvre à
-côté du sien. Tandis que M. Vimont fait hésiter _Hercule entre
-la Volupté et la Vertu_, sans trop de banalité, Mlle Hélène
-Luminais peint un _Repos de Psyché_ d'après Lafontaine. C'est
-à l'eau de lys, plus encore qu'à l'eau de rose; et agréable et
-même exquis dans l'extrême sucrerie de la peinture.--M. Voillemot
-a voulu nous faire sentir combien Watteau est au-dessus de son
-genre; son _Rappel des amoureux_ est un pastiche de Lancret,
-d'une inconsistance de dessin et de couleur incroyable; mais,
-évidemment, cela est joli et tout ce qu'il faut pour les femmes du
-monde. Voici la succession de Tassaert, la queue des tableaux émus
-de Greuze et où Diderot, ce bourgeois qui avait du génie, mais qui
-était bourgeois, trouverait à s'émouvoir.
-
-Dans cette donnée, la _Gloire_ de M. Rixens est à mettre hors
-de pair. Un musicien encore jeune, mais épuisé de misère, vient
-d'expirer sur son fauteuil vacillant, devant son piano, et la
-Gloire sous la figure d'une jolie fille blonde ailée vient le
-baiser au front et tient un rameau d'or.--Excellente dans le rendu
-de la fixité du regard la _Fille mère_ de M. Deschamps.--_Le
-Paradou_, de M. Dantan, est ce qu'il a cherché, une illustration
-à la _Faute de l'abbé Mouret_, de tous les volumes de M. Zola,
-le meilleur.--La _Fée aux Mouettes_, de M. Hadamard, gracieuse.
-M. Anderson nous montre une _Veuve_ sous la neige avec ses deux
-enfants qui ont froid et Mlle Marguerite Pillini, un _Aveugle_
-que conduit un enfant. Il y a là du sentiment et du talent,
-c'est tout ce qu'on peut en dire; j'ajouterai pour la _Mort du
-premier né_ de M. A. Boiron, qu'il y a de la couleur dans son
-tableau, ce qui le sort de l'ordinaire de ce genre. La _Misère_,
-de M. Thévenot, est navrante. Dans une mansarde, un ouvrier est
-assis, hébété, sur son lit de fer et regarde son enfant tout rose
-et tout absorbé par des débris de jouets. Les deux meilleures
-toiles sentimentales sont de MM. Jenoudet et Pelez. _Novembre_,
-du premier, représente une jeune fille presque expirante dans un
-fauteuil devant la porte d'une ferme; le regard de la mère qui
-sait la mort prochaine est navrant. Le _Sans asile_ de M. Pelez a
-de l'intensité. La pauvre veuve n'a pu payer son terme dérisoire,
-on l'a chassée. Accroupie contre un mur où l'on voit des affiches
-de spectacles et de bals, elle donne le sein à son enfant et
-regarde devant elle, sans voir, avec l'égarement du désespoir et
-son hébétude. A côté d'elle, mêlés à quelques ustensiles et sur
-une paillasse, ses quatre autres enfants. A mettre dans une salle
-de la confrérie de Saint-Vincent-de-Paul. Je crois que la vue de
-ce tableau augmenterait les aumônes, les forcerait même!
-
-
-IV
-
-LA PEINTURE DÉCORATIVE
-
-J'ai connu à Venise un jeune noble du Livre-d'Or qui m'étonna
-beaucoup, en me montrant sa galerie. Ce n'étaient que Van der
-Weyder, Van Allen, Van Bisch, Van der Groost, Panini, Clerisseau,
-Hubert Robert, Piranèse. Et comme je m'étonnais devant cette suite
-de vues de villes et de monuments, il me dit simplement:--«Mon
-grand-père habitait la campagne pour sa santé.» Pour cet esprit
-juste, il était logique qu'un homme vivant à la campagne
-s'entourât de vues de villes et de monuments.
-
---Mais, lui dis-je, vous qui désormais habiterez Venise, la ville
-sans arbres et sans chevaux...--Aussi, me répondit-il, vais-je
-vendre tout cela et le remplacer par des paysages et des œuvres
-d'animaliers.
-
-Ceci n'est que pour en venir à MM. Gervex et Blanchon, qui
-comprennent l'art décoratif, comme un protestant la Bible, et
-ouvrent une voie d'ornière où l'on s'embourbera à leur suite,
-celle de la représentation murale des choses et des gens de la rue
-et du peuple.
-
-En 1881, M. Gervex avait exposé le _Mariage civil_; cela
-ressemblait à une série de personnages de Paul de Kock mis en
-rang, ou plutôt à ces toiles des musées de cire qui représentent
-les célébrités contemporaines, un mélange de «pioupious et de
-sifflets d'ébène».--Le panneau de cette année est mieux peint et
-débarrassé de cette lumière diffuse, qui est «la lumière bête»,
-mais quel plaisir pour les gens du dix-neuvième arrondissement
-qui est pauvre, de se récréer les yeux à voir peinte leur misère
-et l'aumône qu'on leur fait. Il vaudrait mieux leur donner la
-vue féerique d'un palais ruisselant d'or; mais cela ne les
-moraliserait pas, dira-t-on. Eh bien, alors, sachez qu'il n'est
-pas de morale en dehors de la religion, et la seule consolation
-que vous puissiez donner aux pauvres, c'est de leur paraphraser
-en peinture «les pauvres sont les bien-aimés de mon père; le
-royaume des cieux leur appartient». Montrez au peuple un tableau
-où Jésus-Christ accueille les pauvres, les gens en blouse, leur
-tend les bras, tandis qu'il repousse les riches, et vous verrez si
-cela ne fera pas plus de bien au prolétaire, que votre bureau de
-bienfaisance qui lui met sous les yeux son abaissement.
-
-M. Blanchon travaille pour la même mairie et dans le même goût.
-_Le Marché aux bestiaux_, comme cela intéressera les Bellevillois
-qui sont à deux pas des abattoirs; et puis des gens en casquettes
-et en blouses, et des bœufs sous des hangars, voilà de l'art
-décoratif, laïque et civique.
-
-La _Loi qui récompense les travailleurs_, de M. Villeclère, est
-d'une insigne maladresse de procédé; les femmes y sont filles
-et les hommes peuple. Ni style, ni caractère. Alors quoi?--M.
-de Liphart fait du parisien en matière décorative, c'est dire
-qu'il est agréable et inconsistant. Sa _Première étoile_ a une
-jolie élévation du bras et l'Amour qui pousse la roue du char
-est drôlet. Mais pourquoi ce rideau de nuages en tôle, dans le
-bas?--La _Chasse au moyen âge_, de M. Benoit, est froide, terne,
-et sans vie, au delà de tout.--Les panneaux de chasse de M.
-Tavernier sont bien, sans plus. Quant à la _Patineuse_, de M.
-Giacomotti, elle est un peu nulle. L'_Innocence_, de M. Bourgeois,
-l'est complètement; c'est une grosse petite rustaude niaise qui
-tient une couleuvre. L'innocence en peinture, comme l'ingénuité au
-théâtre, doit être d'un vice enveloppé.
-
-M. Grellet a peint à la cire les _Trois Vertus théologales_ sous
-la figure de trois reines; cela est honnête.--La femme qui jette
-_Les dés_ sur le plateau, que tient un assez beau garçon, a un
-mouvement de danse inutile, mais d'où résulte un joli modelé de
-ventre qui prouve chez M. Brunclair une certaine compréhension
-plastique.--La _Diane_ de M. Lemenorel un genou en terre, tire ses
-flèches sur des daims, est d'une plastique un peu bien moderne.
-En revanche, voici des prétentions multiples à la peinture
-magistrale, l'_Été_. M. Makart a bien fait d'envoyer cela, si son
-but était de nous rassurer sur la suprématie de l'école française;
-il fait piètre figure chez nous, le grand peintre viennois. Si
-son dessein était de nous donner idée de son talent, sa faute est
-lourde, car les _Cinq sens_ qui ne sont que le sixième de Savarin,
-et sa gravure pour Goupil, l'_Entrée de Charles-Quint_, valent
-mieux. L'_Été_ est une «croûte» prétentieuse. Sur un lit, que M.
-du Sommerard lui-même ne pourrait pas classer, une femme nue, en
-carton; auprès, une Anadyomène quelconque sort du bain. D'autres
-sont en blanc, comme dans les tableaux de M. Leroux; d'autres
-en robes décolletées; des courtisanes vénitiennes jouent aux
-échecs. C'est plat, c'est flas, sans modelé, de lignes molles; les
-feuillages eux-mêmes sont faux de ton; c'est du poncif éclectique,
-et comme couleur du «faux rance». Eh bien! M. Aman Jean, l'auteur
-du _Saint Julien l'Hospitalier_ est mille fois supérieur à ce
-célèbre Makart, l'ornement de l'Autriche.
-
-Que l'on ne préjuge pas d'une pénurie d'art décoratif; il a son
-salon spécial, où on le retrouvera plus au complet. Mais on n'y
-verra point, ce qui en eût été l'événement, le carton de la
-coupole du Panthéon de M. Hébert. A part M. de Chavannes, personne
-à cette heure ne peut concevoir ou exécuter une œuvre d'aussi
-grand style que cette coupole: idée et exécution, tout en est
-magistral. Sur le fond d'or du Bas-Empire, N.-S. Jésus-Christ,
-majestueusement farouche, Dieu fort et vengeur, est tout debout.
-A côté de lui est un archange qui tient le glaive de justice.
-Marie immaculée présente à son divin Fils, Jeanne d'Arc en armure
-et agenouillée, tandis que sainte Geneviève, tenant d'une main sa
-houlette et de l'autre la nef de Lutèce, est prosternée. Notez
-que ces figures sont colossales, démesurées, comme celles de
-la cathédrale de Pise, et qu'elles seront également exécutées
-en mosaïque. Voilà la composition, voici le sujet. A la prière
-de Marie, Jésus-Christ évoque Jeanne d'Arc et lui montre les
-destinées de la France. Je ne connais pas d'effort archaïque plus
-puissant; c'est une merveille byzantine qui semble un chef-d'œuvre
-du treizième siècle italien et digne de la coupole de San Marco.
-
-J'allais oublier dans la peinture décorative un tryptique de M.
-Paul, le _Labourage_, entre la vendange et la moisson, d'une
-tonalité tendre éteint par le cadre de bois sombre et placé à la
-plinthe.
-
- * * * * *
-
-Entrons un instant au Salon des Arts décoratifs, M. Monginot,
-l'unique et brillant élève de Couture, mérite à lui seul une
-visite. Le _Paon revestu_ est un panneau décoratif, original, très
-habilement peint et de tous points remarquable. Une charmante
-jeune fille en robe de satin gris de lin que relève un gentil
-page, porte élevé dans son plat de vermeil le paon revêtu; un
-trompette, une flûte et un biniou le précèdent, descendant les
-marches. Pourquoi M. Monginot fait-il des natures mortes, quand
-il peut faire de la nature vivante aussi jolie que la jeune
-fille et le page? Je ne le conçois pas.--M. Chaplin, le Boucher
-du second Empire, a deux dessus de portes très agréables: la
-_Nuit_, femme endormie sur des nuages, avec des gris très fins
-et très habiles; la _Peinture_, celle même de M. Chaplin, et
-la _Muse de la Musique_, jolie fille qui a une cravate de gaz
-et les seins à l'air, toute rose et peu préoccupée de la lyre
-empire qui est près d'elle.--L'_Art_, de M. Desportes, est une
-figure fort remarquable pour la recherche éphébique des jambes
-et la sveltesse des lignes. Le panneau décoratif de M. Heill une
-jolie fantaisie, perchée sur je ne sais quoi. Une jolie femme
-ébouriffée, enveloppée d'une étoffe orientale qui laisse à nu un
-de ses seins et montre ses souliers à hauts talons, est entourée
-de fleurs et d'attributs vagues. Les dessus de porte de M. de
-Liphart sont d'un modelé délicat et d'un faire plus serré que la
-_Première étoile_.--Honneur à Musset, deux Amours soulèvent un
-rideau et l'on voit un médaillon qui n'a jamais ressemblé au poète
-de _Rolla_. De M. Leloir, la _Pêche_ et la _Chasse_, intéressants
-panneaux.
-
-Gustave Doré, le merveilleux imaginatif qui est mort il y a si
-peu de temps, laissant inédite une illustration complète de
-Shakespeare, comme s'il eût attendu d'avoir imagié tous les
-grands chefs-d'œuvre avant de mourir, Doré a ici plusieurs
-sujets d'_Oiseaux_, aquarelles décoratives du plus beau coloris,
-et une Cléopâtre, modèle pour céramique, où il y a beaucoup
-d'archéologie, mais fort peu de Cléopâtre en cette figure noire
-et masculine, sans finesse de traits. Ce sont là les principales
-peintures des Arts décoratifs, et d'un niveau beaucoup plus
-esthétique que celui du grand Salon.
-
-
-V
-
-LA PEINTURE PAIENNE
-
-Baudelaire eut un jour une grande colère contre l'école païenne,
-au point de qualifier d'amusante et d'utile l'_Histoire ancienne_
-de Daumier. Certes, il fallait réagir contre les Hamonistes, mais
-ne pas confondre dans un anathème irréfléchi l'art antique et ses
-pasticheurs contemporains; et Offenbach reste un grand coupable,
-et le public qui l'a applaudi, un public de crétins. Le latin
-est à base grecque, il ne faut pas l'oublier, et la mythologie
-pas si dérisoire que le croient ces messieurs de l'Institut qui
-n'en pénètrent point l'hermétisme. Les critiques n'ont qu'à
-aller à Herculanum ou à Pompéi pour s'assurer que les fresques
-campaniennes ne sont nullement fades et doucereuses. Les Studij
-protestent contre M. Picou dont l'_Amour sur la sellette_ et son
-pendant _On n'enchaîne pas l'Amour_ sont du hamonisme le plus
-affadi. Ce sont là des chromos pour un Bouasse-Lebel du quartier
-Breda. Mais voici le peintre des Yankees, le grand maître des
-chromos, le ponciste suprême, qui ponce ses toiles autant au
-propre qu'au figuré, M. Bouguereau.
-
-_Alma parens_, une femme dont la tête est celle des avant-derniers
-timbres-poste, mais de face, pour imiter le Garofalo; elle est
-entourée d'une marmaille de jolis enfants. Évidemment il n'y
-a pas de défaut, mais il n'y a pas une qualité non plus. M.
-Bouguereau est le calligraphe de la peinture; le bon élève des
-Frères, transporté dans l'art. Et dire qu'il y a des gens qui ne
-sont ni idiots ni vendus et qui trouvent «que cela ressemble à
-Raphaël». Qu'ils se réjouissent, voici le pendant de l'_Aurore_
-de 1881, voici le _Crépuscule_, qui n'est pas celui de cette
-chromo-lithographie vraiment impudique et prouve seulement que le
-sens esthétique n'est pas commun.
-
-Ary Renan.--C'est la signature qui fait remarquer le tableau:
-_Aphrodite_, peinture prétentieuse, «poseuse» même. Le maintien
-est gauche, l'air gourmé, ou dirait d'une puritaine de Genève
-déshabillée; plastiquement c'est médiocre, le coloris est dur,
-la figure ne flotte ni n'est posée, la mer est fausse de ton. M.
-Renan Ary dénature le paganisme comme M. Renan Ernest a dénaturé
-le christianisme; il faut savoir gré à M. Ary Renan de n'avoir pas
-pris un sujet religieux où fût N.-S. Je ne me figure pas un Christ
-peint par le fils de celui qui a écrit le roman de la _Vie de
-Jésus_.
-
-La _Danaé_ de M. Mangin a des qualités plastiques et de carnation,
-mais la pluie d'or faite en essuyant sur la toile le couteau
-à palette est une maladresse. Dans sa _Galatée_, M. Lapenne a
-cherché les transitions de la métamorphose, le marbre des pieds ne
-s'attache pas avec assez de gradations à la chair des jambes. Bien
-fade est la _Léda_ de M. Matout; celle de M. Ruet d'un plus joli
-rosé et la buée du matin qui estompe les saules est un coin de
-paysage intéressant. Le fond de paysage sauve également la _Lutte
-poétique_ de M. Bretignier.
-
-La _Broderie ancienne_ est d'une bonne couleur; mais le lieu de
-cela? C'est d'une Égypte incertaine. Il est si facile aujourd'hui
-d'être archéologue que le manque de précision dans l'époque
-n'est plus permis. M. Dieudonné a fait un chromo indescriptible
-de son _Jupiter et Junon_. La Psyché de M. Herbo n'est qu'une
-grosse fille de la campagne roulée dans de la mousseline; et
-la _Calisto_, rattachant son cothurne, de M. Schutzenberger,
-mal éclairée par les rouges frisants d'un coucher de soleil.
-L'_Ariane_, de M. Trouillebert, a les cuisses masculines.
-
-Il y a si l'on veut de la grâce dans la grande toile de M.
-Comerre représentant des _Nymphes jouant avec des Satyres_; l'une
-d'elles barbouille de raisins écrasés la face d'un Silène dont
-la carnation blanche se confond un peu avec celle de la nymphe.
-Il est vrai que Silène est efféminé et mou, et, en thèse, M.
-Comerre n'a pas tort; la remarque est au point de vue optique. M.
-Foubert aurait pu déniaiser la tête de son _Églogue_. La _Fiancée
-antique_, de M. Roubaudi, est de l'antiquité à la Leroux. La
-_Source du Tibre_ de M. Boulanger est laide, aussi laide que le
-Tibre, ce fleuve rouillé. L'_Idylle_ de M. Berthout se sauve par
-le paysage, et la _Cigale_ de M. Berton par le joli mouvement de
-son tambourin.
-
-Les _Oiseaux de passage_, de M. Aubert, l'_Armistice_, de M.
-Munier, le _Sommeil de l'Amour_, de M. Bellanger, sont de la jolie
-confiserie; l'_Amour pilote_ est même charmant pour ceux qui
-aiment les Boissier de la palette, tout cela irait bien réduit
-en sucre. M. Garnier s'obstine dans cette douceâtrerie avec deux
-jeunes filles mettant une _Colombe en cage_.
-
-M. Hector Leroux, peintre ordinaire des vestales, harmoniste en
-retard, a un _Sacrarium_ où trois jeunes filles en blanc font des
-ablutions, et sous verre une prêtresse au bord de l'eau, rubriquée
-le _Tibre_.--La Vénus dans sa coquille de M. Courcelles-Dumont est
-d'un joli flou; et distinguée la couleur du _Réveil de l'Aurore_
-de M. Aussandon. Quant aux _Sirènes_, de M. Boutibonnes, c'est
-de l'œdématique, et celles de M. J. Bertrand ne forceraient
-pas Ulysse à s'attacher au mât du vaisseau, ni ses compagnons
-à remplir leurs oreilles de cire.--Jolis tons orangés dans la
-carnation d'une _Aurore_, de M. Saint-Pierre, et à mettre à part,
-car elle le mérite, la _Chloé_, de M. Tillier, d'une gracilité et
-d'un velouté de nu délicieux. La Vénus de M. Mercié n'est qu'une
-femme sortant du bain, dans une pose un peu grenouillère. La
-chair est ferme, mate et d'un ferme modelé, d'un émaillé de pâte
-à faire extasier les gens du métier, mais ce n'est pas Vénus. M.
-Javel nous montre des _Nymphes surprises_ où il y a un ressouvenir
-malheureux de l'Antiope. Celle qui couvre son amie nue et endormie
-a l'air de la découvrir et le satyre a trop la tête d'un lord
-anglais.
-
-Qui nous délivrera des cupidonneries de confiseurs? C'est pour
-le nu, dira-t-on. Eh bien, faites du nu moderne, il prête plus
-que l'autre à la spiritualisation des formes. Je voudrais qu'on
-traînât de force tous les peintres de ce chapitre aux _Studji_
-d'abord, pour qu'ils s'assurent que la peinture campanienne ne
-ressemble en rien à leur confiserie, et ensuite au Palais du T.,
-pour qu'ils y voient comment on peut faire du paganisme héroïque
-et du nu de femme sans écœurer.
-
-
-VI
-
-PEINTURE HISTORIQUE
-
-Cette dénomination est fausse, si elle signifie la grande
-peinture. La galerie des batailles, à Versailles, est là pour
-témoigner de l'excellence du genre. L'art italien, l'art suprême,
-n'a pas de peinture d'histoire. L'_Incendie du bourg_, le _Pape
-arrêtant Attila_, sont des fresques religieuses; et à part les
-tableaux civiques de la Hollande qui ne sont que des groupements
-de portraits, il n'y a pas de peinture d'histoire proprement
-dite, avant David et Gros. C'est aux immortels principes de 1789
-que nous devons, avec beaucoup d'autres choses, cette rubrique
-s'appliquant tantôt à Delaroche, tantôt à Vernet, peintres
-_moyens_ et de la bourgeoisie. Aussi ai-je mis l'_Andromaque_
-de M. Rochegrosse dans la peinture lyrique, parce que si cette
-toile était à Versailles, elle y ferait une _tache_ lyrique comme
-l'_Entrée des Croisés_.
-
-Le meilleur tableau de cette série est celui de M. Leblant,
-l'_Exécution du général de Charette_. Une pluie met ses hachures,
-sa buée et un ruissellement sur les pavés; cet effet donne à la
-scène un caractère plus navrant et plus désolé. Vu de dos, le
-général lève fièrement sa tête bandée d'un mouchoir sanglant; il
-regarde avec mépris les bataillons bleus immobiles sous l'averse;
-son fidèle domestique pleure sur son épaule, et un officier,
-chapeau bas, n'attend que le bon plaisir de ce noble pour qu'on
-donne l'ordre de l'exécuter: cela est fort remarquable. Une bonne
-page du même livre à la fleur de lys crucifère, la _Déroute
-de Chollet_, de M. Girardet, et aussi la toile de M. Larcher:
-_Carrier faisant arrêter le marquis de Lourduns et sa famille_.
-Le _Vote de Gaspard Duchâtel_ a été excellement peint par M.
-Glaize. Malade, il s'est fait apporter sur un brancard et, soutenu
-par deux amis, il vote le bannissement de Louis XVI; excellent
-tableau, plus excellent souvenir pour Mme Duchâtel.--Pour en
-finir avec cette époque, une _Madame Rolland sur l'échafaud_, de
-M. Royer, qui devrait rendre Mme Adam songeuse. M. Poilleux
-Saint-Ange ne flatte pas ses personnages, et _Kociusko_ sur un
-brancard a l'air d'un brigand des Abruzzes, malgré son geste qui
-refuse l'épée que lui tend Catherine II, enlaidie et enraidie à
-plaisir.
-
-En mérite, le tableau de M. de Vriendt doit venir sur une autre
-ligne que celui de M. Leblant; il y a une idée philosophique,
-une idée synthétique dans ce _Paul III regardant le portrait de
-Luther_, qui est contre un escabeau à ses pieds. En outre de la
-pensée qui est profonde, la facture est d'une neutre impeccabilité.
-
-M. Jean-Paul Laurens est un Delaroche carravagesque; il a le même
-système de conception que le peintre de la _Mort du duc de Guise_,
-mais il fait plus gros, plus vivace, plus large. Seulement cela
-ne signifie pas beaucoup plus. Le _Pape et l'Inquisiteur_ et les
-_Murailles du Saint-Office_ sont de gros bons morceaux de couleur:
-cela n'a aucun style. M. Luminais, dans son cours d'histoire en
-peinture, fait vulgaire au delà du permis les moines qui tondent
-_Chilpéric III_.
-
-L'_Hommage à Clovis II_, de M. Maignan, est du même niveau que les
-précédents, et ne donne aucune des impressions que l'on a, à la
-lecture Frédégaire.
-
-La _Mise à la rançon de la ville de Visbyy par Valdemar_, de M.
-Hellquist, est un exemple frappant du tort qu'il y a: 1º à ne
-pas faire converger vers un point le mouvement de la scène; 2º
-à employer la lumière diffuse et grise, quand il y a des tons
-voyants pour les costumes; 3º à ne pas éclairer d'une façon
-intentionnelle et dans une tonalité générale, au lieu d'un
-débordement des tons qui choquent et tirent l'œil, faute d'être
-les gradations d'une couleur dominante. Un tableau doit avoir une
-couleur générale, une couleur de fond, pour ainsi dire. L'_Étienne
-Marcel_, de M. Maillart, a beaucoup des défauts que je viens de
-dire. Pour qu'un tableau d'histoire soit bien, il faut qu'il ne
-puisse pas faire une bonne illustration d'Henri Martin ou Dareste.
-S'il donne une bonne gravure, ce n'est qu'une illustration.
-Essayez de mettre l'_Andromaque_ de M. Rochegrosse dans une
-histoire grecque, elle y fera tache lyrique. Les _Femmes de
-Marseille repoussant les Impériaux du connétable de Bourbon_, par
-M. Alby, présente des qualités, malgré un parti pris terne dans la
-gamme.
-
-La _Salomé_ de M. Barlès n'a pas de caractère historique, mais
-c'est une étude intéressante et d'une chaleur de coloris qui est
-rare.
-
-La _Dernière autopsie d'André Vésale_, par M. Obsert; là il faut
-l'éclairage Rembrandt, et il n'y est pas, car rien n'y est. Sans
-le livret on ne comprendrait jamais ce que représente le tableau
-de M. Reccipon; il n'a de valeur que comme paysage de cimetière
-dans la campagne et, sous ce rapport, il en a beaucoup.
-
-Je crois que la peinture d'histoire, telle que la font MM.
-Maillart, Laurent, Luminais, Hellquist, est du ressort de la
-lithographie; je ne nie pas leur talent, mais je nie leur genre,
-qui est un genre _manant_, sans tradition, sans passé et sans
-avenir; je le souhaite!
-
-
-VII
-
-LA PEINTURE CIVIQUE
-
-M. Paul Bert a écrit: «Le patriotisme date de 1789.» M. Turquet
-l'a cru, et c'est à lui que nous devons la réapparition de la
-déplaisante friperie révolutionnaire, et des images d'Épinal au
-Salon. C'est M. Turquet qui a dit aux artistes: Faites de l'art
-national, de l'art républicain, de l'art démocratique, de l'art
-civique et patriotique; et l'impulsion donnée par M. Turquet
-a été telle que les peintres continuent à faire de mauvaises
-toiles, avec une ardeur sans seconde. Ces tableaux sont des
-tableaux politiques, je les mets à part, et je crée une catégorie
-de mésestime absolue. Que M. Bert arrange l'histoire, pour les
-besoins de sa politique: affaire à ceux ayant droit; mais du
-moins qu'il ne prenne pas l'art pour moyen d'enseignement civique
-et de propagande gouvernementale. Aux chrétiens qui ne savaient
-pas lire, le clergé du moyen âge montrait les sculptures et les
-fresques des églises; mais cela était inspiré de _Vincent de
-Beauvais_ et de _la Légende dorée_. La Révolution et la Morale
-civique ne sont pas des éléments inspirateurs équivalents, et
-je n'admets pas que la mauvaise peinture puisse être œuvre
-patriotique.
-
-La moins mauvaise chose civique est la _Reddition de Verdun_,
-de M. Scherrer. L'armée française sort de la ville et deux
-grenadiers portent sur un brancard le commandant Beaurepaire qui
-s'est suicidé, ce que je n'admirerai jamais. Brunswich salue le
-courage malheureux. Cela est inadmissible pour la concurrence
-du prix du Salon que l'on n'osera pas, je pense, faire à M.
-Rochegrosse.--M. Moreau de Tours mène les soldats de 89 au feu?
-M. Wertz fait égorger _Barra_ par les Chouans. Voici M. Beaumets
-et ses _Libérateurs de l'Alsace en 1794_. De M. Boutigny, des
-_Officiers allemands_ surpris pendant leur déjeuner par des
-balles françaises. Il se gâche tant de talent pour cette peinture
-militaire, où tout est insupportable, que l'on est forcé de
-faire défiler dans sa critique ces choses niaises.--En avant
-donc, et au pas gymnastique: M. Armand Dumaresq en tête, avec sa
-grande image d'Épinal; et la _Marche forcée_, de M. Couturier;
-et la _Tranchée_ de M. Médard; et la _Halte de cuirassiers_,
-de M. Jazet; et l'_Exercice des réservistes_, de M. Jeanniot;
-et la _Batterie_, de M. Brunet; et le _Départ pour le service
-en campagne_, de M. Gérard; et la _Marche de cavalerie_, de M.
-Neymark; et le _Régiment en marche de nuit_, de M. Protais.--M.
-Monge est à citer, il a peint _Un tambour_ qui bat sa
-caisse.--N'oublions pas M. Mélingue, un jacobin, qui nous montre
-_Rouget de l'Isle composant la Marseillaise_.
-
-En bonne foi, que fait la toile de M. Castellani au Salon; ce
-n'est pas une succursale des Panoramas. Est-ce qu'on se figure que
-cela prépare la revanche, de faire de la mauvaise peinture.
-
-Merodack dit ceci dans le _Vice suprême_: «L'artiste qui travaille
-à l'éternité de sa patrie fait plus que le soldat qui se bat aux
-frontières. Défendre la France contre la main effaceuse du temps
-et l'oubli de l'humanité, c'est là le grand patriotisme, car son
-effet durera alors que la patrie sera morte; elle demeurera par
-lui, et par lui seulement éternelle. Ictinus et Phidias ont été
-les plus grands patriotes de la Grèce; ils lui ont conquis à
-jamais la mémoire humaine, et c'est la seule conquête digne de la
-France.» Que le ministre des beaux-arts ne se mette pas en frais
-de commandes à MM. Neuville et Detaille. L'_Indifférent_, de
-Watteau, tient plus haut le pennon français que tous les régiments
-d'Horace Vernet.
-
-Il faut citer deux spécimens de civisme sentimental: de M.
-Lix, une _Alsacienne_ qui crie, éclairée par un incendie, pour
-illustrer Mme Gréville, et _En Lorraine_, de M. Bettanier,
-une œuvre qui n'est pas banale: un jeune Lorrain est tombé à la
-conscription, à ses pieds est le casque et l'uniforme qu'il faut
-endosser; il pleure, et son vieux père malade est désespéré.
-Cela est bien admissible. Ce qui l'est moins, ce sont les trois
-14 juillet, en retard de l'an passé. Le premier, de M. Jamin,
-représente le peuple et les gardes-françaises délivrant un
-prisonnier de la Bastille; le second, le moins mauvais, est une
-vue de _la rue Labat_ illuminée; le troisième, qui a les honneurs
-du grand Salon, est de la démence: un géant bâtard, des plus
-mauvaises académies de Louis Carrache, secoue les barreaux d'une
-énorme tour, en piétinant un drapeau blanc.
-
-Je n'admets pas plus la mauvaise peinture patriotique que la
-mauvaise peinture religieuse; or, il n'y a pas de bonne peinture
-religieuse ni patriotique. Donc, qu'on renvoie aux panoramas
-toutes ces toiles pour les masses. Pas de peinture d'État, par
-grâce, surtout quand il n'y a plus d'État!
-
-
-VIII
-
-LA CONTEMPORANÉITÉ
-
-Malgré MM. Rochegrosse et Aman Jean, malgré MM. Feyen Perrin et
-Séon, l'incapacité et l'impuissance de l'école française dans la
-peinture de style est éclatante.
-
-Les tableaux religieux, sauf le _Saint Julien l'Hospitalier_ et le
-_Saint Liévin_, sont honteux; l'_Andromaque_ seule est lyrique; la
-_Danse au crépuscule_ l'unique nu poétique avec le _Crépuscule_;
-le reste sentimental et niais; les tableaux patriotiques et
-civiques sont nuls; les tableaux d'histoire, d'insupportables
-vignettes, les tableaux païens, nauséeux. Pourquoi? parce que les
-artistes sont ignorants. «Des brutes très adroites, des manœuvres,
-des intelligences de village, des cervelles de hameau.» Ils n'ont
-point de lecture, d'une nullité de bacheliers; or le passé ne
-s'invente pas, il faut l'aller prendre dans les livres. _Legite
-aut tacete._ Il faut cinq ans de lecture intellectuelle aux
-exposants de cette année avant de toucher sans ridicule à un sujet
-religieux ou poétique. D'ici là, qu'ils peignent le _présent_ qui
-pose devant eux et où le poncif n'existe pas encore.
-
-Modernité, terme usuel et inexact; et à faire des catégories, il
-les faut exactes. La modernité comprend également la sorcellerie
-et le dandysme; Giotto et M. Manet, saint Bernard et M. Renan sont
-des modernes. Il faut donc dire contemporanéité pour désigner la
-peinture des scènes de la vie actuelle. Balzac, peintre, est-il
-possible? Abstruse question que M. Félicien Rops peut résoudre
-affirmativement. Ce grand artiste inconnu du public, mais admiré
-des penseurs, a su dégager des formes modernes l'esprit moderne,
-et à tous ceux qui cherchent dans la contemporanéité j'enseigne
-que le burineur des _Cythères parisiennes_ est le maître à suivre,
-si l'on peut.
-
-Il semble que la représentation de l'actuel et du présent soit
-aisée, puisque l'imagination n'a pas à faire l'effort évocatoire
-que nécessitent les sujets du passé. Mais précisément le face à
-face, le nez à nez de l'artiste et de son temps, empêche celui-là
-de voir juste. En somme, l'œuvre d'art est une _version_; et, en
-contemporanéité, l'artiste traduit presque fatalement le texte
-de la réalité, mot à mot, au lieu de faire (et le mot usuel est
-ici heureux, car il exprime une clarification élégante) «un bon
-françois».
-
-Désormais, je vais avoir à louer, et non par une prédilection
-pour ce genre ni par déviation esthétique, mais bien parce que
-nous voici dans l'art inférieur, et que M. Béraud se rapproche
-plus de son genre que M. Bouguereau, par exemple, et qu'il faut
-juger un artiste sur le terrain même de son œuvre, dire «parfait»
-à MM. Monginot, Bergeret et Vollon et «détestable» à M. Morot.
-Ce dernier peint N.-S. Jésus-Christ sur la croix; je place ma
-critique au point de vue de l'art religieux et je déclare très
-mauvaise son œuvre. M. Desgoffes peint du bibelot, je descends mon
-critérium à son niveau et je n'ai que des compliments à lui faire:
-et jusqu'à l'apparence d'être inconséquent est enlevée par la
-catégorisation des sujets et la déclaration sur la hiérarchie de
-chaque genre.
-
-Avant les personnages, le décor, avant les Parisiens, Paris. Aussi
-bien tout l'intérêt de ce pavé laid et de ces pierres grises est
-fait de cette humanisation des choses qui naît de toutes les
-activités qui les frôlent et les aimantent de spiritualité. Voici
-le _Quai de la Tournelle_, de M. Le Comte; bien vu.--M. Tournès
-nous fait traverser la Seine pour nous montrer l'_Inauguration du
-nouvel Hôtel de Ville_, un plein air, où l'on respire par à peu
-près, et qui est trop un souvenir de la remarquable toilasse de M.
-Roll, donnant une si juste impression de la fête de la République.
-Les avocats sont tous en deuil; M. Scott a peint en une vignette
-démesurée de la _Vie moderne_, les _Funérailles de M. Gambetta_.
-Devant la Madeleine, M. Giron nous arrête; il y a un embarras de
-voitures, et il peint avec un talent rare, des tons fins, des
-morceaux très rendus et qui font plaisir aux connaisseurs. Mais
-l'odieuse sentimentalité s'en mêle et gâte tout; ce n'est plus un
-coin de Paris transporté sur la toile avec aisance, ce sont _Deux
-Sœurs_, l'une honnête ouvrière, à pied, et qui fait les cornes à
-l'autre, une impure, très attifée, dans une victoria. Le vice est
-inexcusable, parce qu'il est une déviation à la Norme du Beau,
-mais il ne faut pas sacrifier au goût bourgeois pour l'antithèse
-moralisatrice, il ne faut pas surtout occuper un mur d'un sujet
-qui n'a droit qu'à un mètre de cadre.
-
-La _Station d'Auteuil-Point-du-Jour_, au crépuscule, est une
-impression d'une justesse merveilleuse, et aux valeurs de tons
-piqués avec une justesse qui fait de M. Luigi Loir le Van der
-Weyden du Salon.
-
-L'_Heure de rentrée à l'École_, par M. Geoffroy, est une
-_enfantine_ digne de Pourrat, ce charmant poète lyonnais que l'on
-ignore. M. Degrave a fait mieux encore dans sa _Classe communale_
-où les innombrables têtes d'enfants sont joliment diversifiées
-d'expressions, et ce serait sans défaut si le teint de ces gentils
-marmots n'était pas uniformément porcelainé et comme d'un vague
-émail blanc.
-
-Qu'est-ce que M. Truphême veut prouver avec son _Travail manuel_ à
-l'école du boulevard Montparnasse? Ces enfants sont trop bien mis
-pour avoir besoin d'un état; ils s'amusent, ou leur instituteur
-est fêlé de leur faire raboter d'après l'_Émile_; à moins que ce
-ne soient là des enfants voués aux lettres; en ce cas, il est de
-toute nécessité qu'ils sachent un métier qui, comme la menuiserie,
-ne nécessite pas le mensonge pour manger. Encore une _École_ de M.
-Robert, avec institutrice laïque.
-
-Trois petites filles lisent des _Affiches_ avec une attention que
-Mlle Anethan a rendue, non sans grâce. Plus loin, la _Paye des
-maçons_ dans un chantier, par M. Bellet du Poizat, plein air mal
-vu et rendu dans une tonalité noirâtre et funèbre. La _Forge_,
-de M. Fouace, est le meilleur des tableaux ouvriers du Salon;
-le ton est juste, la touche large, solide; c'est d'un procédé
-sûr et puissant, et la petite fille qui se pend au soufflet a
-une certaine grâce gauche et apitoyante. Ceci mérite une seconde
-médaille au moins.
-
-Le _Ménage d'ouvrier_, de M. Steinheil, vaut qu'on s'y arrête; il
-revient du travail et rit au sourire de son bébé; d'une vérité
-rare, de geste et d'expression; cette vérité va jusqu'à mettre M.
-Grévy sous l'horloge et M. Gambetta sur la cheminée, deux effigies
-qui prouvent que l'ouvrier est électeur, et même éligible.--La
-_Couturière en livres_, de M. Gourmel; le _Tailleur en chambre_,
-de M. Renault; le _Tisserand_, de M. Pennie, sont sans intérêt.
-_Chez mon voisin_, de M. Ramalho, est une bonne étude; le voisin
-de M. Ramalho fabrique des lanternes de vestibule, avec une
-application digne d'un autre emploi.
-
-Joli est le tableau de Mlle Marie Petiet, la _Lecture du
-Petit Journal_. De petites ouvrières ont posé leur aiguille
-pour mieux entendre l'inepte feuilleton ou les apitoyants faits
-divers. La lumière blanche qui vient de la fenêtre produit des
-modelés délicats et un effet agréable. Le _Mont de Piété_, de M.
-Mouchot, pêche par l'exagéré de l'intention; l'anxiété de tous ces
-regards convergés vers l'employé estimateur est trop identique
-dans toutes les têtes. Le _Buveur d'absinthe_, de Ihly, est
-trop de l'Assommoir, canaille, sans intensité. Pour quitter les
-prolétaires qui sont à l'ordre «du jour d'aujourd'hui», le _Soleil
-d'hiver_ de M. Marty; dans le Midi, on dirait le _cagnard_. Deux
-ouvriers sont assis sur un banc du boulevard extérieur, aux rayons
-d'un pâle soleil. Très rendu.
-
-Dans les mêmes parages, M. Artigues nous montre une _Somnambule en
-plein vent_, affreuse vieille à châle rouge, que magnétise, avec
-de grands gestes, un personnage en noir, râpé et chevelu. Dans le
-cercle des curieux, une fille en camisole rose qui est du Manet.
-M. Artigues est un pinceau personnel et chercheur.
-
-Voici la bourgeoisie. Le _Portrait du Grand-Père_, de M. Robin;
-la _Fête du Grand-Père_, de M. Margettes; _Portraits de famille_,
-de Mlle Jeanne Rongier; la _Consultation du médecin_ et le
-_Bain de l'enfant_, de M. Born-Schegel. Énoncer est le plus que
-l'on peut faire. Le _Thé de cinq heures_ de Mlle Breslau,
-peinture pour notaires, et le _Vin de France_, de M. Astruc,
-pour commis-voyageur; ainsi que le _Scandale_, de M. Durand,
-représentant une maîtresse apostrophant le marié à la sortie de la
-mairie. Les _Derniers Conseils_, de M. Saunier, sont donnés à une
-jeune mariée tout en blanc, par sa mère, dans un parc en automne;
-la _Lune de miel_, de M. Pommey, fait suite. M. Carrier Belleuse
-nous montre où ira la femme au dernier quartier, un _Salon de
-modes_, d'un effet désagréable à l'œil; et M. Laurent, le _Cabinet
-de lecture du mari_; Béraud sa _Brasserie_, toile excellente de
-vérité et de rendu, mais qui fait peu d'honneur aux étudiants
-qui en emparadisent la vie inintelligente du quartier Latin. Au
-_Boulevard Saint-Michel_, de M. Myrback, est un tableau important;
-c'est là une perspective de la rangée de tables d'un café; tout y
-est juste et bien vu, excepté le plein air qui est plus noir que
-de raison. Les Pleinairistes ou accordent leurs tonalités en une
-grisaille qui fait le camaïeu, ou tombent dans une lumière blanche
-qui désorganise les valeurs et fait pétarder la moindre touche
-vive. Le jury est devenu bien indulgent au procédé soi-disant
-nouveau, puisque nous avons l'heur de voir l'_Après déjeûner_, de
-M. Lobré, une peinture fausse et discordante, quoiqu'elle témoigne
-de la recherche.
-
-_La Classe de danse_, tableautin de M. Robert, le _Pompier de
-service_, le _Coin de coulisse_, de M. Houry, l'_Enfant trouvé
-par des masques_, de M. Lubin, sont sans intérêt. L'_Amour au
-cabaret_, de M. Pujol, n'a que le mérite d'être la seule figure
-éphébique du Salon. M. Mendilahazu n'a pas que le nom d'aztèque:
-son dyptique, _Deux et cinq heures_, c'est-à-dire une fille qui se
-poudre et qui prend un cassis, est absurde en plein; et je ne le
-cite que pour protester contre cette profanation du dyptique et du
-tryptique, forme religieuse appliquée à des sottises.
-
-M. Picard a fait _Une gare des environs de Paris_ banale, mais le
-_Départ des conscrits_ de M. Delance est une bonne chose, les deux
-jeunes filles qui font des signes d'adieu, morceau bien traité.
-
-L'_Entrée au dépôt de la Préfecture de police_, rassemblement de
-filles, vagabonds, rodeurs, serait intéressant si M. Langlois
-avait mis de l'accent. La _Confrontation judiciaire à la Morgue_,
-de M. Bréauté, aurait besoin d'un éclairage qui remplaçât le
-manque de pittoresque. Le _Serment du témoin_, de M. Salzedo, est
-d'une tonalité mieux appropriée au sujet que les précédents.
-
-Deux toiles rabbiniques sont à citer, la _Discussion théologique_
-de M. Moyse, et _la Pâques_ de M. Delahayes. On s'est ralenti de
-la belle ardeur de ces dernières années à peindre son atelier.
-Cependant, voici la séance de M. Thivier, et le _Repos du modèle_
-de M. Fassey, c'est un modèle homme, et j'ai sur cela l'opinion
-de Ingres qui faisait poser les bras de son Saint Symphorien par
-une femme. _Le Pleinairiste_, de M. Bacon, est une curieuse étude;
-mais la meilleure toile de cette série est la _Manette Salomon_ de
-M. Charles Durand. Coriolis rectifie la pose de la juive dont la
-tête est belle et le nu bien traité.
-
-Le high life est assez peu représenté par le _Rendez-vous_,
-de M. Max Claude, qu'une amazone et un cavalier se sont donné
-à Fontainebleau. M. Carpentier nous les montre dans un bal où
-la dame livre son gant à une tête qui sort d'une portière.
-_Sous bois_, de M. Lemenorel, deux amazones qui, pour être
-intéressantes, devraient être dans la donnée des _Adieux
-d'Auteuil_ de M. Rops. _Les Fiancés_, de M. Loustanau, un officier
-de marine et une miss blonde se tiennent la main au piano, sous
-l'œil de la famille. Les voici, seuls, canotant de concert avec
-les _Cygnes de la Tamise_, de M. Jourdain.
-
-A la campagne, une jeune femme lit adossée à une fenêtre ouverte
-une partition de Mozart, et M. Paul de Grandchamp aurait dû
-faire réverbérer plus violemment la lumière qui frappe le cahier
-sur le visage de la liseuse. Il fallait là se souvenir de ce
-genre d'effet miraculeux dans le _Bourgmestre Six_, de Van Ryn.
-L'_Auscultation_, de M. Heill, une jeune fille dont le médecin
-écoute le dos, bien traité, ainsi que le _Volontaire d'un an_,
-de M. Harmand, gras et vermeil, et couché lisant _le Figaro_,
-tandis que sa compagnie est aux manœuvres. Les _Terrasses de
-Monte-Carlo_, de M. A. Marie, n'ont pas l'intensité lumineuse
-de ce site, où il y a bien de l'artificiel, mais qui est une
-délicieuse préface, un digne pronaos du littoral italien. La
-_Bataille des fleurs_, à Nice, de M. Alfred Didier, est une
-composition pleine de vie et de charme, reléguée vers la plinthe
-bien à tort.
-
-La série des bains de mer est la contemporanéité la mieux
-comprise. Sans s'arrêter à la _Grande Marée à Arromanches_, de
-M. Lasellaz, voici _la Plage_, de M. Gavarni, un peu poncive de
-forme et écrasée par la signature, et la _Plage normande en Août_,
-de M. Édouard, impression juste. _Sur les galets_, de M. Aublet,
-est un Nittis, des meilleurs. M. Edmond Debon a dressé sur la
-falaise une grande fille au chapeau empanaché, au surcot gris, à
-la jupe rose, qui s'appuie sur son ombrelle, avec un mouvement si
-crâne qu'il semble pris à une lieutenante de la Grande Demoiselle.
-L'_Imprudente_, de M. Nonclercq, une baigneuse évanouie, qu'un
-baigneur ruisselant porte dans ses bras, est peinte de tons
-fins. Le _Bain de mer en famille à Dinard_, de M. Félix Barrias,
-agréable; une anse ombreuse, où des jeunes filles s'ébattent, il y
-a au troisième plan un groupe d'un joli flou.
-
-Je m'étonne que personne ne fasse l'Anadyomène de ce temps, une
-baigneuse en pied, en costume mouillé, plaqué aux formes. Le
-déshabillé de la plage est un texte qu'on pourrait paraphraser
-délicatement, et avec le moindre talent on obtiendrait plus de
-succès qu'il n'en serait mérité.
-
-La _Leçon de Pêche_, de M. Guillon, morceau excellent: la jeune
-fille qui se penche pour voir retirer l'hameçon de la bouche d'un
-rouget est d'une facture originale, serrée et précise. Il ne
-faut pas nommer le peintre du _Saignement d'un cochon_, et celui
-de l'_Équarrissement d'un cheval_ s'appelle Delacroix. Quelle
-navrante ironie que ce nom, le plus grand de l'art de ce siècle,
-égal aux plus grands de la Renaissance, écrit au bas de cet
-«improper» gigantesque! Et cet autre, l'_Alcool_ de M. Beaulieu.
-
-Certes, la contemporanéité est loin de ce qu'elle pourrait être;
-la plupart des tableaux à sujets du présent sont des vignettes
-ou des photographies, mais cette voie est celle où il faut
-pousser les artistes. «Emplissez votre âme des sentiments et des
-aspirations de votre époque, et l'œuvre viendra,» disait Gœthe. Il
-n'y a plus de sentiments et les aspirations actuelles sont folles;
-toutefois l'artiste peut faire du grand art, avec les choses, les
-formes et les gens du présent; mais je n'en sais qu'un qui l'ait
-fait pleinement, magistralement: M. Félicien Rops.
-
-Il a mieux valu que Chardin peignît le _Benedicite_ et même
-Beaudoin la _Gimblette_ que de se forcer à des sujets de style,
-hors de leur portée: l'artiste n'a pas comme l'écrivain le devoir
-de lutter contre l'évolution de son temps si elle est funeste,
-vice et vertu, beauté et laideur, il doit tout rendre, mais il
-faut qu'il rende avec les formes de son temps, l'_esprit_ de son
-temps, sinon il n'est qu'un peintre, un artiste _non pas_!
-
-
-IX
-
-LA FEMME--HABILLÉE--DÉSHABILLÉE--NUE
-
-«Une allégorie est toujours une femme, qu'on représente la
-Perversité ou l'Agriculture, la Morale ou la Géométrie. Eh bien!
-la femme n'est elle-même que l'allégorie pratique du Désir, elle
-est la plus jolie forme connue que puisse prendre un rêve; elle
-est l'armature sur laquelle Dante, le bouvier, le perruquier
-modèlent leur idéal; elle est le _procédé_ unique dont le corps se
-sert pour matérialiser et posséder la Chimère.» (_Vice suprême._)
-Cette définition, excessivement esthétique, a l'avantage de
-supprimer la question de moralité; mais pour y satisfaire en
-un mot, je déclare que la presque totalité des tableaux de
-cette catégorie relèvent du sixième commandement. Ceux qui les
-ont peints ont péché, ceux qui les regardent avec complaisance
-pèchent, et voilà un avertissement carré comme le bonnet du
-casuiste le plus sévère. Cela dit, il ne reste plus qu'à constater
-que la synthèse, digne du Vinci, que Félicien Rops a trouvée et
-écrite en d'admirables eaux-fortes, a sa preuve au Salon, où les
-personnes du sexe occupent, de la cimaise à la plinthe, une place
-aussi excessive que celle qu'elles ont dans la vie contemporaine:
-«L'homme pantin de la femme, la femme pantin du diable.»
-
-On a dit que la femme était la moitié de la poésie, et de
-Pétrarque à Manet, cela est patent, mais il ne serait pas à
-beaucoup près aussi exact de dire qu'elle est la moitié de la
-peinture. La Renaissance n'a pas connu le tableau _sexuel_, les
-musées d'Italie en témoignent: jusqu'au dix-huitième siècle, le
-tableau à femme, comme le livre à femme et la pièce à femme n'a
-pas lieu, et sa floraison date de l'importance croissante des
-expositions.
-
-Autrefois les nudités étaient des commandes seigneuriales; le
-seigneur d'aujourd'hui c'est le public, et MM. les artistes chaque
-année lui offrent, au Palais de l'Industrie, toutes les pièces
-d'un sérail ethnographique. Parmi les bêtes qui vont au Salon, il
-y a des boucs, et c'est pour eux que les magasins des arcades
-Rivoli étalent les photographies de tous les nus de l'exposition.
-Le succès est facile à obtenir ainsi, car suivant un mot de M.
-d'Aurevilly, «il y entre du sexe et les nerfs»; mais je tiens
-à dire net que ce sont, non succès d'artistes, mais succès de
-filles, et l'épithète est à peine suffisante. Et maintenant,
-«Cherchons la femme», comme on dit à la fois au Palais-Royal et à
-la préfecture de police.
-
-Le baby n'est intéressant que anglais ou cravaté d'ailes et lancé
-dans l'atmosphère idéale des apothéoses et des gloires; le _Poupon
-qui bat du tambour_, de Mme Salles Wagner, n'est qu'un poupon
-et ce qu'il y a de plus intéressant dans la petite fille, c'est la
-petite femme.
-
-M. Sargent, l'élève de Goya, qui l'an dernier _cachuchait_ «un
-_jaleo_ cambré», nous montre quatre _Petites filles_ qui viennent
-de cesser leurs jeux, dans un vestibule riche à grands vases
-chinois. Elles ont des tabliers fins sur des toilettes exquises,
-et un air d'ennui sérieux de la plus rare distinction. Il a fallu
-des siècles de paresse et de luxe pour sélecter ces délicieuses
-poupées, elles ont de la race; le pinceau de M. Sargent est
-virtuel, en ce rendu de ces quatre fleurs d'aristocratie.
-
-La _Petite fille blonde_, de M. Aublet, qui sourit du haut de sa
-chaise rouge, dans son joli costume de satin rose, est charmante.
-Celle de M. Baud-Bovy, qui s'amuse à peindre avec le plus
-grand sérieux, est d'une vue agréable. Quant aux deux enfants,
-vivacement peintes, de M. Émile Lévy, elles n'ont qu'une belle
-santé, mais point de race.
-
-Joli est le _Baby couché dans l'herbe_, de M. Ringel. Mme
-Thérèse Schwartz, en groupant ses _Portraits d'enfants_ en pied,
-a fait un louable effort vers le style de Lesly.--La petite fille
-de M. Burgers qui, en 1881, jouait de la flûte avec le faune d'un
-jardin, fait pianoter cette année son polichinelle, devant la
-partition de la Symphonie héroïque.--La _Petite Mendiante_, de M.
-Baton, rappelle la fresque du même titre que M. de Banville. Très
-savoureuse est la maigreur hâlée de la petite _Saltimbanque_ de
-M. Colin Libour; c'est là une curieuse étude de carnation brune,
-à mettre en regard de la _Petite Bohémienne_ de M. Ballavoine,
-un charmant petit cadre, où les épaules sont d'une chair mate et
-lumineuse que je souhaite à toutes les dames qui iront au bal l'an
-prochain. Gentille est la _Mademoiselle Suzon_ de M. Mesplès,
-qui tient une brassée de fleurs moins fleuries que ses joues.
-Ce tableau gracieux fait antithèse avec les très remarquables
-dessins de la _Pipe cassée_ qui sont de verve, et d'un crayon joli.
-
-Les dames du temps jadis ont droit de préséance sur leurs sœurs
-les poupées contemporaines, et ne l'auraient-elles pas qu'on le
-donnerait à la _Cordelia_ de M. Bochwitz. Elle est modernement
-jolie, et mériterait le prix de beauté en cette heureuse ville de
-Pesth, qui a des prix pour la beauté.
-
-La tête n'est pas d'un camée, mais elle donne plus de plaisir à
-voir qu'une tête de camée, les yeux grands, noirs, ont un regard
-de velours: et d'un grain si fin et d'une pâleur si amoureuse est
-le morceau de poitrine que dénude le décolletage carré d'une robe
-vert d'eau où _passent_ des léopards d'or!
-
-Il n'y a point tant de madrigaux à faire à la dame de M. Bouillet
-qui s'arrête pensive, après avoir chanté le roi de Thulé.--Mlle
-Houssay a fait une bonne toile de Mlle Rousseil dans le rôle de
-Marie Stuart. Mlle Rousseil est une grande artiste méconnue,
-et dont M. d'Aurevilly a daigné défendre dernièrement le talent
-injustement évincé. Les _Jeunes filles_, de Mlle de Coos, ont
-la taille sous les seins, et elles effeuillent et interrogent
-les marguerites, jolie chose Empire. La _Jeune beauté_, du même
-temps, de Mme de Châtillon, est une agréable étude de blonde.
-L'_Alsacienne_, de M. Jean Benner, sur fond or, une romance.
-
-Les Orientales sont bien calomniées dans le _Harem_, de M.
-Richter, et par la plastique grossière de M. Pinel de Grandchamp.
-La _Femme du Harem_, de M. Bertier, est un prétexte à exposer un
-rayon de soieries. La _Montenégrine_, de M. Bukovac, n'est pas
-intéressante; la _Grande Iza_ valait mieux. J'allais oublier la
-_Salomé_ de M. Barlès, dont la carnation brune prouve un coloriste.
-
-Alors même que le tableau de M. Merle serait mauvais, il ne l'est
-pas, j'en parlerais pour la rareté du sujet: _Une sorcière au
-XVe siècle_; elle est accroupie; à ses pieds, sur un coussin,
-est couchée une petite poupée portant un costume Charles VI
-et traversée d'une épée. Si M. Merle veut savoir le rituel de
-l'envoûtement, qu'il lise le chapitre de ce nom dans le _Vice
-suprême_ et qu'il étudie l'eau-forte de Félicien Rops qui
-l'accompagne.
-
-Nous voici dans le bazar des poupées contemporaines, et la plus
-parisienne de toutes est le portrait de M. Lehmann, que je
-considère comme une composition et auquel je fais l'honneur de
-le sortir des _ritratti_. Cette femme à la mode d'hier, avec
-sa voilette qui floute un peu sur son teint, est une figure
-extrêmement jolie, et qui donnera à la postérité la note exacte
-de la grâce parisienne en 1883: cela est un éloge pour le
-peintre et le modèle, mais qui y verrait l'éloge de 1883 ne me
-comprendrait pas.
-
-La _Fantaisie_ de M. Nel Dumonchel est cent fois supérieure à
-l'_Alma parens_ du chromo-lithographe Bouguereau. Si je bornais là
-mon éloge, M. Nel n'aurait pas lieu d'être satisfait. Du reste,
-que signifie l'Institut, quand Puvis de Chavannes, le maître le
-plus éclatant de l'époque, n'en est pas?
-
-Sur un fond drapé de blanc roux, à mi-corps, en robe plissée
-jouant le vertugadin assoupli, une femme de ce temps s'appuie sur
-un éventail, ce sceptre qui brise les autres et fêle les crânes
-robustes, et de l'autre maintient contre son giron une sorte de
-King-Charles. Cravatée de dentelles, encapotée à la mode, la fête
-est bien moderne et l'éclair des dents dans la bouche petite
-accentue cette belle impure.
-
-_Fleur du Mal_, de M. Pinel, est d'un titre ambitieux, que seul
-Félicien Rops peut prendre pour la femme de son frontispice des
-_Œuvres inutiles et nuisibles_. Cependant, cette grande fille en
-manteau de peluche, sur la marche d'un perron, a une ligne assez
-imposante et cela n'est pas ordinaire, mais ce n'est que fleur du
-monde ou de bêtise, synonymie, à médailler toutefois, car si M.
-Pinel n'est pas Baudelaire, il est excellent peintre et chercheur
-comme il appert de cette toile bien supérieure au _Crépuscule_ de
-M. Bouguereau.
-
-M. Béraud, peintre de poupées, c'est-à-dire de Parisiennes,
-nous en montre une en prière qui est tout ce qu'elle peut-être,
-charmante. Le même adjectif est dû à la jolie blonde de M. Bisson
-qui, avant de sonner, met le dernier bouton de son gant, à son
-_Premier rendez-vous_. Le profil est joliment rendu. Le _Coup de
-vent_, qui décoiffe une dame sur la plage, par le même, n'a pas le
-même sel fin que le _Premier rendez-vous_.
-
-M. Van Beers est d'une habileté exagérée; la robe jaune du _Retour
-du grand prix_ a le ton fol; quant à _Rigoletta_, la fille vautrée
-sur une peau de bête, elle est du _même_ que son tapis et sa
-confrérie.
-
-La _Symphonie_ rouge et japonaise de M. Comerre fait un honneur
-égal au peintre et au modèle. Mutine, piquante, avec son joli nez
-en l'air, sa tête frisée, son costume de Yeddo, est la fantaisie
-de M. Courtois.
-
-Le _Billet_, femme en rose; _Dans la serre_, femme en bleu; deux
-pendants d'un poncif précoce en un genre où il est facile à
-éviter. M. Giroux représente dans son _Départ_ cinq Atalantes
-de nos magasins de nouveautés qui s'apprêtent à courir; cela est
-fait comme une illustration de journal. Rousse, rose, mince, le
-corsage fendu, elle est bien un peu molle la jeune _miss_ de M.
-Richomme. Le _Cœur blessé_, de M. Texidor, n'est qu'une svelte
-jeune femme en noir qui se promène sur une plage, mais il prouve,
-et toutes les toiles précitées l'appuient, que les lamentations
-sur le costume contemporain sont sottes, quant aux femmes, dont
-les toilettes actuelles prêtent, plus qu'en 1830, à la grâce, à
-l'érotisme et à tout, le style excepté.
-
-Je réunis ici, en un groupe honorifique, les peintres de femmes
-dont le procédé sort de la routine, et je place tout d'abord, la
-_Femme au hamac_, de M. Lahaye, parce que c'est un Manet, et que
-ce peintre, mort il y a un mois à peine, n'a pas eu la part de
-justice qu'il faut lui faire.
-
-Manet s'est perdu dans son plein air et nous a gratifiés de
-peintures souvent fort désagréables; s'il s'est égaré, il a
-cherché, il a montré une voie casse-cou mais nouvelle, et son
-influence sur l'école est indéniable. Sans s'arrêter à ce qu'en
-a dit M. Zola, qui est incompétent en la matière, Manet est un
-artiste, et de cent coudées plus haut que M. Bouguereau qui
-pousse la médiocrité jusqu'à l'impudeur. Du reste, il n'y a pas
-d'exception à cette règle: tout ce qui horripile le bourgeois a
-quelque valeur; et tout ce qu'admire le bourgeois n'en a aucune.
-
-M. Puvis de Chavannes, le maître le plus incontestable de ce
-temps, le plus évident, le plus patent, n'est compris et admiré
-que par les penseurs, les écrivains et les poètes, et cet éclatant
-exemple prouve l'infaillibilité de mon critérium.
-
-_En été_, de M. Sinibaldi, est un bon plein air. Couchée sur
-l'herbe, les chevilles bleues sortant de la jupe rose, le visage
-poudré et la chemise béante, une fille qui a chaud: cela est cela.
-Le _Jardin d'hiver_, de M. Jones, est d'une impression juste. Les
-_Demoiselles_, de M. Halkett, qui jouent aux osselets, présentent
-des colorations originales et très vues.
-
-La jeune fille en peignoir chine lisant, par M. Chease, est d'une
-touche intéressante; mais pourquoi tant de journaux et de gravures
-sur la table, on dirait d'un déballage.
-
-L'exécution de l'_Espagnol pinçant de la guitare_ fait honneur
-à M. Schargue. Le _Repos au Jardin_, de M. Tournès, où une dame
-très habillée est assise sur le rebord d'une terrasse et les
-pieds sur une chaise de fer, une impression qui serait juste, si
-elle n'était un peu noire, défaut fréquent dans les pleins airs.
-Le _Retour de la campagne_, de M. Curtis, une femme en toilette
-mauve, assise sur un divan et qui assemble les fleurs qu'elle a
-rapportées. Par la baie de l'atelier, on aperçoit les toits de la
-maison d'en face; excellente contemporanéité. La dame en chapeau
-de paille, en blanc et sur fond de parc, que M. Bertin intitule
-_Rêverie_, un peu basbleutée d'expression. M. Kaiser assied sur
-les marches d'une serre une femme qui rêve, en tenant un roman,
-à le réaliser sans doute. La _Liseuse_, de M. Roux, sur une
-terrasse, au coucher du soleil, est d'une très bonne couleur.
-
-Après l'habillé, voici le déshabillé, matière à tableaux
-délictueux et délicieux à la fois; ceux du Salon ne méritent que
-le premier de ces adjectifs. Cependant la _Comparaison_ de M.
-Lejeune est une idée piquante; une jeune femme a ôté son corset et
-met ses seins à l'air; elle regarde un moulage de la Vénus de Milo
-et compare.
-
-La _Jeanne_, de M. Prouvé, une fille qui s'est dénudée plus bas
-que le nombril pour jouer de l'alto; l'acuité des seins ne doit
-pas être dans l'extension du bouton, comme M. Prouvé l'a fait,
-avec du modelé, mais sans épuration plastique.
-
-Le _Sourire_, de M. Chaffanel, n'est pas lombardo-florentin,
-ni de Rops, mais le bout d'épaule maigre est bien traité. La
-_Liseuse_, de M. Tillier, d'un ton délicieux comme sa _Chloé_.
-L'étude de chair brune que M. Quinzac intitule _Rêverie_ ne vaut
-pas _Coquetterie_, de Mme Fanny Fleury. M. Plassan montre deux
-femmes qui s'habillent sans grâce; Mlle Épinette dénude un
-dos et Mlle Didiez une poitrine, et ce serait là à peu près
-le déshabillé du Salon si tous les décolletages des portraits ne
-rentraient pas dans le déshabillé et dans l'impudeur, soit dit
-nettement aux femmes du monde.
-
-Voici le nu! et c'est au vice, s'il est difficile, plus qu'à la
-vertu de se sauver. Le _Temple de l'Amour_ de M. Lalire, une série
-de groupes à tons de pastels dans de l'architecture; le tableau a
-exactement la précision de ma phrase.
-
-Le _Printemps_, de M. Feyen-Perrin, une jolie fille point poncive,
-d'une carnation un peu grosse mais vivante, sur un joli fond de
-verdure adoucie, là la meilleure nudité avec les poétiques et
-désirables _Baigneuses_ de M. A. Sevestre, peintre d'un réel
-talent et le plus suave des nudistes, et les _Trois Grâces_, d'un
-beau calme et d'une belle matité, de M. Benner.--Bonne est la
-couleur de la _Baigneuse_ de M. Hermans.
-
-_La femme aux pigeons_ de M. Zacharie de même que les ébats de
-M. Bukovac n'ont pas les mérites qu'il faut pour faire accepter
-la vulgarité des formes. M. Girard expose son _modèle_. Qu'il en
-change. Banale la femme nue au bord de l'eau de M. Caucannier.
-
-_Après le Bain_ de M. Mousset, agréable, le croisement des jambes
-a de la désinvolture, mais les luisants de la peau sont trop
-rendus.
-
-L'épisode de Dante, de M. Henri Martin, _Francesca et Paolo_,
-que je n'ai cité que cursivement dans la peinture poétique, a
-droit d'être mentionné ici. Le corps et surtout les jambes de
-Francesca sont peut-être le plus joli morceau de modelé du Salon;
-et M. Henri Martin, quand il n'aurait que ces qualités de modelé,
-promettrait beaucoup, et il en a d'autres.
-
-L'_Ève_, de M. Guillon, poncive de tons, et la _Nymphe au
-Miroir_, de M. Flacheron, élégante de formes, ainsi que sa
-_Femme à l'éventail_; la _Charmeuse de serpents_, de M. Arosa,
-n'est pas d'un dessin assez choisi; la _Fantaisie orientale_,
-de M. Lethimonnier, représente une femme nue couchée avec le
-hanchement qu'affectionne M. Faléro: la ligne épigastrique, trop
-prononcée, creuse une sinuosité désagréable à l'œil. Le ton de
-la _Charmeuse_, de M. Rosset-Granger, est réussi de matité. La
-_Fantaisie_, de M. Caille, une vue de croupe agréable.
-
-M. Diapé a une couleur d'un beau rance dans sa _Nymphe_. La
-_Prière à Isis_, de M. Faléro, un tableautin délicat; la femme
-accroupie en chatte qui joue de la cithare offre une carnation
-exquise. M. Faléro, dont le genre épeure les gens graves, est un
-des rares artistes épris de la plastique contemporaine, qui la
-saisissent et la rendent. Son _Étoile_, de 1881, la _Vénus_, de
-l'an dernier, étaient les nudités les plus contemporaines, et
-partant, les plus intéressantes du Salon. Ainsi l'entendent MM.
-Daux et Denœu, l'un avec sa fillette blonde que brunit une tenture
-rose; l'autre par sa petite femme couchée, excellent blanc sur
-blanc et la plus réussie des études de nu pur et simple.
-
-La _Baigneuse_ de M. Tortez svelte, d'une pâleur de chair
-agréable, et la façon frileuse et hésitante dont elle touche
-l'eau, point poncive, a de la grâce.
-
-Et, maintenant, je demande qu'on les rhabille, toutes ces dames,
-et qu'on ne les dénude plus. Les unes sont de grosses charpentes
-qui singent mal le nu antique, et le singeraient-elles bien? les
-Grecs ont sculpté et peint les Grecques; que les artistes français
-peignent les Françaises. Leurs toilettes sont exquises, leur
-déshabillé pervers; on peut faire des chefs-d'œuvres avec cela; et
-même le nu contemporain apparaît possible à l'artiste qui saura
-rendre cette spiritualité de la plastique: la femme maigre.
-
-Encore ici, je suis forcé pour être équitable de dire: la femme
-contemporaine a été écrite par Félicien Rops, et c'est ce maître
-que doivent suivre tous ceux qui cherchent «_la femme actuelle_».
-
-
-X
-
-PORTRAITS DE FEMMES
-
-A voir des _rittrati muliebre_, les femmes ont-elles le même ennui
-(curiosité d'envie ôtée) que les hommes, à voir des _rittrati
-nomine_? «Questionner la fille d'Ève, dit l'Arabe, c'est faire
-naître un mensonge.» Pour ce qui est du sexe fort, j'ai recueilli
-les voix, comme La Bruyère, et j'énonce que Gustave Planche
-lui-même préférait l'iconique de Mlle Prudhomme à celui de M.
-Prudhomme. Ceci n'est pas prémisse de madrigal, mais justification
-d'avoir séparé les portraits par sexes, parce que le critérium du
-public et de la critique n'est pas le même devant _Mlle Fould_,
-de M. Comerre, et _M_*** de M. Bonnat. L'attraction sexuelle a
-lieu du tableau au spectateur, et c'est là un cas de physiologie
-pure, où il n'y a point de gloire pour les pourtraiturées du Salon.
-
-Au contraire, ce qui éclate, au Palais du l'Industrie, s'impose
-également aux _Portraits du siècle_, à savoir la dégénérescence
-de la femme du monde, de la femme de luxe. Les pourtraiturées
-du rez-de-chaussée à l'École des Beaux-Arts, les dames de MM.
-Dubuffe, Henner, Gervex, Baudry, Duran, Cabanel, semblent les
-soubrettes des dames du premier étage; et la décadence n'est
-pas dans la plastique, mais aussi dans le port, le geste,
-l'expression, le maintien, la grâce, le charme. Toutes oscillent
-entre le demi-mondain et le bourgeoisisme; trop de désinvolture ou
-point, même chez les plus historiquement titrées, _Lugete Veneres,
-Cupidinesque!_ La femme actuelle, suffisante pour la passion et le
-plaisir, ces deux aveuglements, ne l'est plus dans l'immobilité
-et le platonisme de l'œuvre d'art, car elle n'a aucune des trois
-formes esthétiques: harmonie, intensité, subtilité.
-
-Cela dit par devoir, je ne me risquerai pas à juger les portraits
-individuellement. Comment écrire que Mme *** par M. *** a l'air
-drôle; celle-là, bourgeois; cette autre, fille? Je n'ai pas la
-bravoure qu'il faut pour me faire tant de puissantes ennemies d'un
-trait de plume; et l'aurais-je, que cela ne serait point décent,
-en pays de la feue chevalerie et galanterie.
-
-Le portrait de femme est un genre susceptible de monter à la plus
-haute hiérarchie esthétique, quand André del Sarte peint _Lucrezia
-Fede_; Guide, la _Cenci_; Van Dyck, _Madame Leroy_; Titien,
-_Violante_. Ces portraits-là sont des poèmes. En notre décadence
-dérisoire, il faudrait se contenter encore de la _Mlle_ ***,
-de M. Lehman, et lui faire même une série de madrigaux assortis,
-puisque le chiffonné est le dessus de l'étrange panier actuel.
-Nettement, le modèle est banal ici, et tout le mérite reste au
-peintre; je ne veux pas dire qu'il soit grand, d'autant que
-l'emploi de la photographie sur toile s'est généralisé à ce point,
-que les H. C. qui s'en servent s'appellent trop «légion» pour être
-nommés.
-
-Mais l'important, c'est qu'il y a un chef-d'œuvre parmi les
-portraits, et il n'est signé d'aucun des photographes au pinceau
-qui sont réputés; il est du grand fresquiste de la _Vocation
-de Sainte-Geneviève_. Un portrait par M. de Chavannes, la
-chose étonne, alarme et réjouit, suivant qu'on aime ou qu'on
-méconnaît ce grand maître. Eh bien! que les détracteurs ne se
-réjouissent point et que les admirateurs soient rassurés, le
-portrait est excellent, d'une ressemblance _morale_ aussi bien
-que physique, cela se sent. Impossible de fixer vivante, réelle,
-une figure moderne avec plus de largeur, c'est le dernier mot de
-la synthèse dans le procédé. Mais, dira-t-on, le buste couvert
-d'un châle noir, est-ce peint? C'est _éliminé_, et quel mal y
-a-t-il à annihiler le costume, quand il ne peut rien prêter de
-plus à l'expression. M. de Chavannes a raison de tout point dans
-son _Portrait_, et tort dans son _Rêve_. Là, la simplification
-est excessive, les initiés seuls peuvent comprendre, et M. de
-Chavannes a eu tort de montrer aux profanes un tableau destiné aux
-poètes et aux penseurs. C'est pour s'être exposé à être méconnu,
-que je me suis permis le blâme respectueux d'un enthousiaste qui
-a grand souci d'une gloire. Ne s'est-il pas trouvé des critiques
-qui ont reproché à M. de Chavannes d'ignorer la grammaire et
-l'orthographe de son art? Eh bien! qu'ils prient le maître de leur
-montrer ses études d'après le modèle, et ils confesseront alors
-ce qu'ils n'auraient jamais nié, s'ils eussent été _compétents_,
-que M. de Chavannes possède le plus grand savoir technique,
-dont les niais déplorent l'absence dans ses toiles et dans ses
-esquisses, qu'il n'ignore rien du procédé, et qu'il veut ce qu'il
-fait et qu'il a raison de le vouloir. En ce temps où il n'y a
-plus que du procédé, il le méprise. Autour de lui, il n'y a que
-des _mains habiles_; lui est _une pensée_, et c'est parce que
-ses œuvres _pensent_ qu'elles échappent à la perception de la
-foule. Il est tellement penseur, qu'en pourtraiturant il s'élève
-jusqu'à l'abstrait. _Mme M. C..._ n'est pas une veuve, c'est
-la veuve; il a monté l'individu au type. Quelle marque plus
-certaine de son génie! Descendu des échafaudages de la fresque,
-descendu au portrait intime, il reste encore l'_abstracteur_.
-Voilà pour l'essence et l'esprit de cet ouvrage; quant au faire,
-je défie qu'on dise: c'est d'un tel. Jamais on n'a pu dire
-un nom autre que le sien devant ses œuvres; comme devant une
-page de M. d'Aurevilly, il est impossible de songer à un autre
-romancier. C'est le sceau du génie que d'être incomparable, et
-incomparablement M. Puvis de Chavannes est le plus grand peintre
-de ce temps, même comme portraitiste, puisqu'il fait d'un portrait
-le type d'un état et l'abstraction d'un sentiment.
-
-Le plus digne de remarque des _rittrati_ est ensuite le _Portrait
-de ma Mère_, de M. Whistler, dont la facture est sobre,
-personnelle, puritaine, huguenote. Ce serait du jansénisme
-protestant, si le protestantisme était susceptible d'un Port-Royal
-et d'un Philippe de Champaigne; cette toile a des affinités
-éloignées, avec l'admirable _Miracle de la Sainte Épine_, au
-Louvre, et c'est plutôt une évocation qu'une pourtraiture. Maigre,
-la face aiguë, le buste droit, elle est assise de profil sur une
-chaise de paille; ses mains sont ramenées sur elle et ses pieds
-posés sur un coussin, dans une pose si simple et si immobile,
-qu'elle touche au style hiératique: cette femme en noir se détache
-étrangement sur le gris du mur, où deux gravures mettent leur
-baguettes noires. Noire aussi, la portière à ramages blanchâtres;
-toute cette tonalité grise est belle... et M. Bonnat n'en fera
-jamais autant.
-
-M. Marcellin Desboutin ne finit guère ses toiles, et bien lui
-en prend, car ses esquisses ont une saveur à la Velasquez. Son
-unique portrait est un superbe _morceau_, large, bien modelé, et
-de tons d'argent mat: une femme au visage fatigué, aux cheveux
-lourds emmêlés sous un grand chapeau. Voilà de l'art qui ne copie
-personne, du sentiment moderne! et du reste le maître en pointe
-sèche est une des natures esthétiques de ce temps, et le plus
-complexe mélange d'un gentilhomme, d'un titi, d'un lettré, d'un
-maître peintre.
-
-M. Cabanel a place certainement parmi les tout premiers
-_rittratistes_ de marque. Il brille aux _Portraits du siècle_,
-et aussi au Salon, Sa _Vieille Dame_ aux cheveux retroussés, à
-la robe de velours noir bordée de fourrures, ne manque pas d'un
-certain caractère qui n'est point banal et qui intéresse l'œil.
-
-Dans cette cohue des cadres de 1883, un Cabanel, le portrait de
-Mme C. H. C., me séduit, je me raidis contre sa grâce et veux
-poursuivre sur le peintre à la mode le goût imbécile des gens
-du monde, je ne veux pas obéir à des commandements de doctrine
-esthétique, appliquer injustement l'_in odium auctoris_ à cette
-toile, un chef-d'œuvre, l'unique de M. Cabanel; où il a su rendre
-une adorable femme, là où un pourtraicteur d'âmes, comme de Vinci,
-eût découvert une sœur de la Joconde. Il faut être juste cependant.
-
-Et d'abord, rencontre heureuse, le costume ne date
-contemporainement, ni archaïse pour atteindre au style.
-
-Un corsage noir dénudant les plus belles, les plus tombantes
-épaules, la blancheur du bras nu, barrée d'une mantille de
-dentelles noires aussi; et c'est tout l'attirail. Sur ce col
-que la Bible compare à une tour pour sa rondeur, rêve une tête
-sphingienne qui regarde devant elle, mais au delà du réel.
-
-Baignés d'un clair obscur mystérieux, les yeux immenses «qu'un
-ange très savant a sans doute aimantés», regardent d'ineffables
-choses; et réverbèrent une surhumaine mélancolie, tandis que passe
-sur l'arc vibrant des lèvres détendues, la douceur et le défi
-d'une ironique bonté.
-
-M. Clairin qui a su faire de la contemporanéité décorative et qui
-a été le premier à le faire, ce qui n'est pas un mince honneur,
-est portraitiste de premier ordre comme en témoigne le portrait de
-Mme Krauss, dans _les Huguenots_. La grande cantatrice, assise
-dans le costume noir de Valentine, vaut plus qu'un portrait, un
-vrai tableau par le style!
-
-M. Aman Jean, dont le _Saint Julien l'Hospitalier_ était
-au-dessus d'une première médaille, et que la ville de Carcassonne
-a eu l'inspiration d'acheter, a un portrait fort beau de tous
-points; cette dame maigre, en noir, d'une sobriété qui annonce
-peut-être un maître. M. de Forcade a un excellent portrait, d'une
-facture savante et personnelle, mais qui, par une circonstance
-inexplicable, a été placé à la plinthe même, alors qu'il méritait
-la cimaise beaucoup plus que nombre de H. C.--M. Cot a l'éclat de
-M. Carolus-Duran et la distinction de M. Cabanel. La dame qu'il
-nous montre a quelque allure, mais pourquoi se drape-t-elle d'un
-manteau à manches? cela manque d'ampleur. _Femmes au jardin_,
-c'est le titre d'une adorable poésie de Dierx, et des portraits
-de M. Delaunay, un distingué qui ne ressemble en rien à M. Bonnat,
-ce Larivière du portrait (je le flatte), et qui a la galanterie
-de considérer ses modèles comme des fleurs et de les entourer de
-verdure. M. Maignan a fait mieux, il a encadré, dans une _loggia_
-à colonnes enguirlandées, son double portrait de jeunes filles
-sur fond de paysage. Roses et blanches, elles semblent les aînées
-des fleurs qui les entourent; n'étant que bien, elles paraissent
-charmantes et ce portrait est un tableau d'une exquise fraîcheur.
-Quelle idée a eue M. Mottez de coiffer à la Sévigné son portrait
-de blonde, à l'expression renchérie; les modes actuelles sont
-aussi propices que possible à la pourtraiture féminine. MM. Lehman
-et Nel Dumonchel le prouvent, ainsi que M. Comerre et M. Parrot
-dont la demoiselle blonde séduit.
-
-Il faudrait un critique dans la situation des compagnons de
-Romulus pour enlever toutes ces Sabines du portrait et les
-transporter dans sa critique. Par acquit de conscience et sans
-choix, car elles sont égales entre elles, je tire du tas.
-
-La jeune fille de M. Saint-Pierre a les yeux charnellement cernés;
-le petit portrait de N. T. Robert Fleury vaut mieux que son grand
-_Vauban_ de l'an dernier. La dame de M. Stewart est-elle en
-corsage ou en corset? Cette hésitation du costume est singulière à
-l'œil; la jeune dame en noir qui se dégante, de M. Bonnat, n'est
-pas la sœur de l'_Homme au Gant_. M. Marcy aurait pu tirer un
-parti pris moins pudique et plus intéressant de la grenadine. M.
-Lionel Royer drape à la Chaplin, et Mme Clémence Roth n'a pas
-besoin d'écrire au livret qu'elle est élève de Stevens, c'est joli
-de tons et inconsistant.--La dame que peint M. Saintin, avec ses
-cheveux poudrés et son corsage à la prussienne, a l'air d'un joli
-garde-française. Les portraits de M. Falguière sont toujours bien
-modelés et de touche vibrante, mais M. Paul Dubois l'emporte sur
-tous les sculpteurs-peintres, témoin cette demoiselle brune en
-bleu.
-
-Manet, pour exprimer le fond de bourgeoisie qui était dans M.
-Gambetta, disait: «Qu'il arrive, et vous verrez s'il ne se fait
-pas peindre par Bonnat.» La réputation du portraitiste de M.
-Grévy est surfaite; on écrirait deux pages de révélations sur les
-ficelles de son procédé, et le résultat qu'il obtient est loin de
-ce qu'obtenait Couture, ce magistral truquier. La dame en velours
-bleu de M. Bonnat n'est point une moderne Artémise, malgré le
-croissant qui la couronne; et le fond tigré, irréel, qui n'est ni
-mur, ni draperie, ni rien, décèle ou une pauvreté d'agencement
-extrême, ou plutôt la paresse d'un faiseur qui cherche le vite,
-non le mieux. M. Buland a un faire toujours intéressant, même dans
-le portrait de cette année; seulement un portrait est rarement un
-tableau. La jeune fille de M. Dalbert est jolie; moins toutefois
-que _Miss Maggie Okey_, de Mme Darmesteter. M. Vernet Lecomte
-n'est pas Lawrence, mais sa dame en velours a de l'éclat.
-
-Mlle Sartoin fait ce qu'on appelle en argot d'atelier «le
-rance» avec des habiletés de clair-obscur peu communes. Excellent
-de face de M. Dardoize et élégant plein air de M. Desvallières;
-réminiscence de Flandrin dans la _Femme qui lit_, de M. Louis
-Viardot; charmante soubrette de M. de la Perette, au décolletage
-d'une jolie forme; vivante négresse de M. Durangel. Il serait
-injuste de ne pas citer le portrait de jeune fille de M. Bertrand,
-qui est un tableau. Que vient faire M. Sylvestre parmi les
-portraitistes? Celui de Mme L... est des meilleurs, mais quand
-on a fait la _Mort de Sénèque_, la _Locuste_, _Vitellius_, quand
-on a atteint le style et illustré Tacite, on n'a pas d'excuse à
-descendre jusqu'à l'iconique, même remarquable. Noblesse oblige,
-Monsieur Sylvestre!
-
-A ceux-là près, l'énumération pourrait durer, car l'un vaut
-l'autre, et l'embarras est extrême; il faudrait les citer tous
-ou point, leurs titres étant les mêmes. Un cordeau de médiocrité
-balance son fil à plomb sur tous ces _rittrati_, et deux seulement
-me paraissent dépasser un peu l'alignement républicain de ces
-iconiques bourgeois. La toute _Jeune fille_ en noir que Mlle
-C. Thorel a fait asseoir sur une chaise Renaissance, intéresse
-et l'œil et la pensée par une sobriété et une monochromie grise
-où il y a de la mélancolie. De tous les pleins airs du Salon, le
-plus réussi peut-être est la _Flora_ de M. Alden Weir; en bandeaux
-et en blanc, assez forte, elle est assise dans un jardin, sur un
-guéridon où sont des fleurs dont elle fait un bouquet. Il y a là
-des blancs roux d'une exquise saveur.
-
-Et maintenant que, par conscience et aussi un peu pour utiliser
-mes notes, j'ai inscrit les _rittrati_ les moins criants de
-banalité, je dirai net que le portrait est la partie marchande
-de l'exposition, et que le comité serait sage de les grouper
-en salles spéciales pour les seuls amis et connaissances des
-modèles. Remarquez que nous sommes en face de portraits de femmes,
-que la loi sexuelle prévient physiquement en faveur du portrait
-et du peintre. Eh bien! Loug-Tsou, l'Ève chinoise, ne légitime
-pas ici son nom, que le docteur Adrien Peladan a expliqué: «La
-grande aveugle qui entraîne les autres dans sa propre faute».
-Cet appétit irrationnel que le péché originel a mis en nous, la
-concupiscence qui existe même en face de l'œuvre d'art, ne suffit
-pas à aveugler la critique; et même habillées, car les Phrynés
-d'aujourd'hui ne désarmeraient les juges qu'armées de leurs
-chiffons, nos contemporaines, sans prestige, ne jettent ni poudre
-aux yeux qui les jugent, ni trouble aux esprits qui les percent,
-et, insignifiantes poupées, elles ne sont plus même aimantées de
-ce fluide du désir qui auréolait les dames de la Renaissance. A
-l'effacement des esprits, l'effacement des corps s'ajoute, et la
-femme actuelle n'est plus qu'une illusion.
-
-
-XI
-
-PORTRAITS D'HOMMES
-
-La plastique masculine est tombée dans un discrédit injuste,
-et les grâces éphébiques qui avaient trop séduit les Ioniens
-sont oubliées. L'académie d'homme ne se voit plus au Salon, si
-ce n'est quand M. Morot fait un _Christ_ sacrilège, que l'État
-acquiert tout de suite, parce qu'il est sacrilège, au point de
-vue esthétique surtout. C'est exclusivement par le portrait que
-l'homme actuel apparaît au Salon, et la mode présente étant la
-négation de tout pittoresque, c'est exclusivement par la tête
-qu'il peut intéresser. Elles ne sont point types à médailles,
-ces têtes! et aussi loin du style que de la caricature, frustes,
-veules, effacées, inexistantes. L'an dernier, on a vu un
-contemporain qui a fait dire: «Voilà un duc de Guise!» et ce mot
-juste avait déjà été dit par M. de Lamartine au modèle: «Vous
-êtes le duc de Guise de la littérature.» Malgré le parti pris
-fantomatique du peintre, M. Émile Lévy, cela a été un étonnement
-de voir ce connétable des lettres françaises, qui aurait pu être
-connétable des armées françaises en d'autres temps, et qui,
-dans sa redingote sévère, a l'allure d'un grand maître d'ordre
-militaire, Alcantara ou Calatrava. Mais M. d'Aurevilly est seul de
-sa mine; tout le faubourg Saint-Germain fouillé ne présenterait un
-autre Burgrave de cette impériale prestance. Au reste, on aurait
-pardonné à M. Lévy n'importe quel écart de procédé, en faveur de
-son modèle, et il faudrait qu'elle fût bien mauvaise pour que
-je ne la déclarasse pas excellente, la toile qui représenterait
-Balzac, le génie des génies. Le droit au portrait! Ce droit usurpé
-par le dernier matelassier enrichi, n'appartient qu'à ceux qui
-sont désignés pour être les ambassadeurs de l'époque devant la
-postérité, et combien sont-ils, ceux-là? Le portrait du premier
-venu ne m'intéresse pas plus que le premier venu lui-même, à moins
-que l'artiste ne se fasse pardonner son modèle. Or, il en est
-d'impardonnables.
-
-La bourgeoisie est impossible dans l'art; il y faut
-impérieusement de l'aristocratie ou de la canaille, des truands
-ou des gentilshommes, Charles Ier ou Thomas Vireloque, Louis
-XIV ou Robert Macaire. Qu'on n'objecte pas les bourgmestres
-flamands, ils sont bonshommes, et la bonhomie est une délicieuse
-chose qui fait pardonner les trognes et les bedaines. Voyez
-Falstaff, si sympathique malgré sa crapulerie, par sa continuelle
-bonne humeur. Mais, cette bénignité indulgente et franche n'existe
-pas dans la bourgeoisie de nos jours qui se gourme et veut être
-du monde, et se pince, et se pose, et enfin assomme! Je n'excepte
-point de cette réprobation les vibrions à tortils; un sportsman
-ou un clubman tient plus du maquignon que du gentilhomme, et
-quant aux dandys, M. d'Aurevilly a donné le profil du dernier des
-d'Orsay en marge de son _Brummel_. Une seule fois le Philistin
-a été hissé jusqu'à l'art, en la personne de Bertin l'aîné, par
-Ingres. Cette grosse bête d'homme aux doigts boudinés, aux bajoues
-niaises, à la pose si carrée et si lourde, est toute la synthèse
-d'un règne et d'une caste. Mais le bourgeois d'aujourd'hui rougit
-de sa bourgeoisie et la dissimule; il ne veut pas être bourgeois,
-et comme il ne peut rien autre, il devient au-dessous de tout.
-
-J'ai eu l'incroyable constance de les regarder tous, ces _rittrati
-nomini_. Qu'ils soient ressemblants, c'est affaire aux familles.
-La ressemblance n'importe à l'esthétique que pour les gens «ayant
-lieu» ou «ayant eu lieu», selon la délicieuse expression de M. de
-Banville. Il faut qu'un portrait soit un tableau, et c'est le cas
-d'un seul parmi la cohue iconique de cette année. M. Mareschal
-de Metz, peint par lui-même, a la double valeur de représenter
-un artiste véritable et _da medesimo_, comme disent les livrets
-italiens. Otez le pardessus-sac et mettez un surcot noir, vous
-aurez un maître florentin. La tête est très caractérisée, un
-peu farouche même. Il tient son estompe à la main comme un
-bâton de commandeur et comme une épée, et il a le droit de ce
-geste, le maître verrier qui a retrouvé l'art des Cousin et des
-Pynaigrier, qui fait flamboyer les verrières de cathédrales, des
-visions catholiques, ces seules réalités absolues. _Un Confrère_,
-par M. Paul Langlois, est digne de remarque, ainsi que _M. de
-Vuillefroy_, par Armand Gautier, qui l'a peint très finement
-brosses en main et en plein champ. M. Alphonse Montégut qui, l'an
-dernier, avait exposé un _Espagnol_ râclant sa guitare, nous donne
-réunis en tableautin que les Italiens appellent _tondo_, _M.
-Alphonse Daudet et sa femme_, assis et lisant tous deux le même
-livre. Cela est intime. Il semble qu'on surprenne le romancier
-sans qu'il s'en doute, car son fin et séduisant profil de chèvre
-provençale est penché avec une grande attention. Du sujet et du
-peintre, il faut dire: _maxima in minimis_. Il faut citer, car
-il est remarquable, le _Portrait de feu Herpin_, par M. Fouace,
-dont _la Forge_ n'a pas eu la médaille qui lui était absolument
-due. Parmi les femmes-peintres, Mlle Rignot-Dubaux s'impose,
-comme la plus éminente, après Mme Demont-Breton. Les portraits
-de _M. le docteur Malterre_ et de _Louis de Courmont_ sortent
-tout à fait de l'ordinaire du procédé, et tel portraitiste qui
-est de l'Institut n'a pas le mérite de Mlle Rignot-Dubaux. Le
-_Portrait de M. Chennevières_, par M. A. Leloir, est excellent,
-quoiqu'il y ait une tendance à la Bouguereau qui jure avec le
-modèle, le brillant critique des _Dessins du Louvre_ qui marchera
-sur les traces de son père, à condition de ne plus critiquer
-Bossuet.
-
-Parmi les têtes d'études et en l'absence de M. Ribot, il
-faut signaler la tête de _Patricien_ en bonnet rouge à la
-Michel-Ange, par M. Ulmann, la tête de _Fou_ de M. Cross qu'on a
-injustement reléguée vers la plinthe; le _Vieillard_ de Texidor;
-l'_Estudiante_ de M. Rivez, bien embossé dans sa cape, et la tête
-de _Moine_ de Mlle Julia Bock. Et c'est tout; à la critique
-d'être plus sévère que le jury et de ne pas ouvrir ses lignes,
-comme les portes d'un café, à tous ceux qui passent. Ambassadeurs
-qui semblent des boudinés; généraux d'une martialité de notaire;
-magistrats d'un aspect ridicule (j'en excepte le très remarquable
-_Portrait de M. Parrot_, par M. Paul Dubois); avocats qui ne sont
-que cabotins, toute cette ennuyeuse panathénée de la bêtise et du
-petit imposent de Conrart le silence prudent.
-
-Il est cliché que les portraits de nos expositions sont toujours
-excellents; eh bien, pour 1883, le cliché ne peut servir. MM.
-les artistes se sont interdits l'_excellence_, par sentiment
-égalitaire, c'est le Président de la République qui l'a dit.
-Il semble, vraiment, qu'on ait pris, au sortir des écoles, un
-millier de bambins, qu'on les ait préparés pour la peinture
-comme on prépare pour le baccalauréat. Oui, les portraitistes
-sont bacheliers en portraits et ils ne valent pas plus que les
-bacheliers ordinaires. De vocation, pas trace; de conscience, pas
-l'ombre. Cabotins habiles, ils jouent les peintres, mais ils ne le
-sont pas. Même le caractère industriel du portrait est tel que le
-critiquer semblerait un boniment commercial pour cette branche de
-commerce qui rapporte, en plus de l'or, de la considération.
-
-M. d'Aurevilly, qui est trop grand pour descendre jusqu'à la
-critique d'art technique et terre à terre, comme je le fais,
-et qui ne voit que par ses yeux qui sont d'un aigle, a donné
-au _Gaulois_, en 1872, une série d'articles intitulés: _Un
-ignorant au Salon_. Je voudrais l'être, cet ignorant-là, car cette
-ignorance, c'est génie, et ce Salon unique, auprès duquel ceux de
-Gauthier et de Thoré sont faits avec des ciels de Constable, est
-écrit littéralement à coups d'ailes; je ne veux en citer qu'un
-alinéa: «Ce genre (le portrait), dit M. d'Aurevilly, monte comme
-la mer et, dans un temps donné, noiera la grande peinture...
-Les peuples modernes et les arts modernes doivent mourir de la
-même manière, par le développement outrecuidant de l'insolente
-personnalité humaine. Chez les peuples, cela se traduit et se
-prouve par des lois absurdes. Dans les arts, c'est par des
-portraits.--Et c'est pour l'art une vilaine manière de mourir. En
-effet, le fretin humain n'est pas beau, et pourtant dans ces bancs
-entassés de harengs pour la laideur, il n'y a personne qui ne se
-croie quelqu'un et qui ne s'imagine avoir un visage. Tout museau
-a ses prétentions. Les peintres et les sculpteurs qui spéculent,
-hélas! sur le portrait, ont même une théorie qui va à tous ces
-museaux impatients de leur reproduction; c'est qu'en art, il n'y
-a rien de laid, en soi, et que tout peut être abordé. Ceci n'est
-pas faux à une certaine profondeur, et en l'expliquant, mais comme
-c'est commode pour les gens laids qui reculeraient pudiquement
-devant leur laideur! Aussi, en pleut-il des portraits!»
-
-Le Salon de l'_Artiste_ doit mettre ses lecteurs à l'abri de cette
-pluie, la plus pénétrante et ennuyeuse qui soit: l'uniformité
-et le nombre dans la médiocrité. Le portrait qui n'est pas
-_psychologique_, n'est que du métier. Du front de l'Arétin
-par Titien, au front de Luther par Holbein, le visage reflète
-l'âme. Est-ce que mes contemporains n'ont pas d'âme, ou les
-peintres actuels point de talent? L'un ou l'autre, peut-être
-l'un et l'autre. Ce qui est aveuglant, c'est que la photographie
-polychrome est trouvée dès maintenant. Le tas de portraits du
-Salon n'est qu'un tas de photographies coloriées, et la rubrique
-qui les juge, _rittratés_ et _rittratistes_, est celle d'Ésope:Ο
-ωια κεφαλη! και εγκεφαλον ουκ ηχει!
-
-
-XII
-
-LES RUSTIQUES
-
-Hormis Jacopo da Ponte et ses quatre fils, les Bassan, hormis
-Domenico Feti et Campagnola, artistes inférieurs et décadents que
-Théophile Gauthier avait en juste horreur, le paysan n'apparaît
-pas dans l'art italien. En Espagne, c'est le mendiant, non le
-paysan, que les Juanez et Ribera agenouillent devant la Madone. En
-Flandre, le paysan est truand, ivrogne et grotesque; en Hollande,
-il est «quille», fait partie de l'étoffage ou d'un groupe. Ni
-Gainsborough ni Wilkie n'ont élevé le paysan au style. A Millet
-appartient la gloire d'avoir retrouvé le sentiment rembranesque
-mais modernisé, et d'avoir créé un art, le _rustique_, où il
-n'aura jamais d'égal. On l'a appelé le Pérugin des paysans, et
-quoique le mot ne soit pas juste, il exprime le caractère de
-mélancolie résignée qui jette sa gaze noire sur l'œuvre du maître
-de Félicien Rops. Millet est peintre lyrique; ses paysages sont
-pleins d'âme, et non pas de cette âme des choses des panthéistes,
-mais d'âme humaine, d'âme chrétienne. Les personnages d'Ingres ont
-moins de majesté que ses rustiques, et il a élevé la vie rurale
-au niveau de la vie héroïque. Ses semeurs, ses glaneuses semblent
-accomplir les rites d'on ne sait quel hermétisme; il a fait le
-paysan auguste; il a sublimé la campagne, il a réalisé le «grand
-œuvre» rustique. Aussi faut-il l'invoquer comme le grand maître du
-genre, et l'auguste meneux à suivre, dans le crépuscule mystérieux
-qui fait entendre aux yeux l'_Angelus_ du soir.
-
-«Les aristocraties--celle du talent surtout--dit M. d'Aurevilly,
-ne sont pas toujours aussi heureuses qu'elles en ont l'air. Il y
-a des noms difficiles à porter. En voici un qui brille au livret
-du Salon... Il y a de quoi flamber net un homme vulgaire dans la
-flamme de ce nom.» Millet! Et elle flambe net, en effet, dans la
-flamme de ce nom, la _Bonne femme à Landemer_. Ce n'est là qu'une
-étude sincère, une moitié d'œuvre d'art, il manque le sentiment
-du père, dans ce tableau du fils; hors du sentiment, il y a de la
-peinture, mais il n'y a pas d'art!
-
-De Millet, hors de Millet, je ne connais que le _Bout du sillon_,
-la _Gardeuse d'abeilles_, _Tante Juana_, de Félicien Rops,
-qui a traversé tous les ateliers, mais qui n'a de maître que
-Rembrandt II. Actuellement, le grand peintre rustique, c'est
-M. Jules Breton; mais l'appeler peintre, c'est injure, il est
-poète doublement par la plume et par le pinceau; il est artiste
-deux fois par l'impeccabilité du procédé et par la recherche du
-sentiment; par le livre et par le tableau, il occupe une place
-hors ligne dans l'art contemporain. La _Bénédiction des blés_, la
-_Plantation d'un calvaire_, la _Fontaine_, sont des poèmes. M.
-Georges Lafenestre, le successeur né de Charles Blanc, a dit: «M.
-Jules Breton s'est élevé du paysage d'impression à la composition
-figurée, de la peinture de genre à la peinture d'histoire.
-Son _Pardon_ étonne par la simplicité naïvement grandiose de
-l'ordonnance et l'interprétation vivante des types de la vieille
-Bretagne. Sa _Fontaine_ est une peinture murale; elle l'est par la
-dimension des figures, par la gravité des attitudes, par le calme
-du coloris, par la simplicité de l'exécution.» Ses deux envois de
-cette année ont une allure de chefs-d'œuvre, ce sont là des toiles
-complètes et harmonieuses, vraiment émues, gravement peintes. Le
-_Matin_ a le double intérêt d'un paysage et d'une idylle, c'est
-une impression de nature et aussi du cœur. Une vaste plaine plate
-et herbue s'étend jusqu'à l'horizon, où le soleil, envoilé de
-vapeurs, va monter; ses premiers rayons tamisés, sommeillants,
-ont des allures de caresses et des douceurs de baiser, sur l'eau
-calme et encore sombre du ruisseau qui traverse la prairie et
-sépare les deux bergers qui, en face l'un de l'autre, arrêtés et
-leurs troupeaux derrière eux, se contemplent, dans l'émotion et
-le trouble auguste de l'Aurore apparaissante. La jeune paysanne
-appuyée à son long bâton est adorablement frisée de rayons pâles
-et sourds et le gars est pris de l'appréhension douce que cette
-heure de la nature impose. Ils se sont salués d'une parole amie,
-émue, ils se sont déjà rencontrés là, ils s'y rencontreront
-encore, et un jour, ce ne sera pas à l'aurore qui est chaste, mais
-sous les affres de Midi, que le grand Pan...
-
- Et toi, barde de Cô, souris, vieux Théocrite,
- Vois, ton drame d'amour dure éternellement.
- C'est, depuis deux mille ans, la seule page écrite
- Où le temps ait passé sans un seul changement.
-
-L'_Arc-en-ciel_! l'_arc-en-ciel_ de Rubens, cet art d'Ulysse du
-paysage, M. Jules Breton l'a tendu dans son ciel d'orage; c'est
-une audace et toute autre composition serait écrasée par ce pont
-de lumière jeté dans le ciel. La femme qui chemine sur un âne se
-retourne par un mouvement de tête fier, impressionné à la fois,
-et le geste du gars qui tient la bride de l'animal, ce geste qui
-montre le météore, sont des mouvements à l'allure magistrale. Je
-me suis souvenu, devant cette œuvre, de l'_Arc-en-ciel d'automne_
-de Maurice Rollinat, un maître paysagiste aussi, et à parler net,
-le _Matin_ et l'_Arc-en-ciel_ ont des airs de chefs-d'œuvre.
-
-M. Bastien Lepage semble le chef de file des rustiques, tant
-pis pour la file. La conscience et l'honnêteté sont des vertus
-qui, isolées, et à elles seules, font les rois dérisoires et les
-artistes secondaires. M. Bastien Lepage n'a ni conception, ni
-style, ni prisme personnel; il voit d'un œil simple et myope,
-il voit banal, il fait réel; c'est de l'art, mais du petit. Le
-_Mendiant_, de l'autre année, était équivoque et d'une expression
-diffuse, diverse, insaisissable; l'_Amour au village_ vaut mieux,
-cela est vu et rendu, avec beaucoup de soin et de scrupule,
-c'est sincère, mais rien de plus. Chacun d'un côté de la haie à
-hauteur d'appui, le gars et la fillette se sont tournés de biais,
-dans l'embarras et la gaucherie du premier aveu. Le gars est
-laid, bête, rustaud, lourd à souhait, et dans son émotion, il se
-gratte l'ongle. Comme il est sale, et terreux de peau, ce geste
-fait penser à de la vermine. Que M. Bastien Lepage l'ait vu, ce
-geste, je le crois; mais il ne devrait pas nous le faire voir.
-La fillette vue de dos, avec sur sa courte nuque ses deux mèches
-tressées, est bien modelée, mais peu séduisante; et la réflexion
-que l'on a, est celle-ci: quels abominables avortons, ce laideron
-et ce butor engendreront-ils? Nous sommes loin de Théocrite et
-même de Chénier; nous sommes dans le vrai, répond M. Lepage, qui a
-la naïveté de croire que l'artiste est un juré, qui doit dire la
-vérité, toute la vérité, rien que la vérité!
-
-Le procédé de M. Bastien Lepage est basé sur un système de mot
-à mot appliqué à la touche, tout à fait désagréable à l'œil et
-faux au point de vue optique. Ses valeurs sont équivalentes
-d'intensité au premier comme au second plan, dans le personnage
-comme dans l'accessoire. Le mouchoir à carreaux qui sèche sur la
-haie est traité avec autant d'intensité que la tête du gars; or,
-il résulte de cette équivalence des valeurs une négation de la
-perspective aérienne. Les points de fuite de la couleur, le savant
-M. Chevilliard ne les découvrirait pas dans cette atmosphère
-lourde, où le parti pris dans le plein air rend toutes les touches
-_crues_, et produit sur la rétine un papillotis pénible de
-kaléidoscope terne. C'est peint par dissonances et il n'y a pas de
-couleur dominante, ce qui est la faute la plus grande que puisse
-commettre un peintre. Qu'on ne prenne point cette dure critique
-pour un éreintement; j'estime le talent de M. Bastien Lepage,
-c'est un artiste; mais un grand artiste, non pas; car il est sans
-idéal, il ne fait pas sublimer comme Millet, et il supprime les
-colorations intermédiaires. Pourquoi?
-
-_Le Roman au village_, de M. Delobbe est trop joli, c'est le seul
-reproche à lui faire et c'en est un: cette paysanne aux grands
-yeux qui vous regarde avec le regard de la faute prochaine, a trop
-de grâce et pas assez de rusticité; il n'y a pas réminiscence de
-Greuze, mais cela est dans la même donnée. Son «_calinaïre_»,
-comme on dit en Provence, vient de lui murmurer tout le répertoire
-des enjoleux, et elle repasse dans sa pensée les jolies faussetés
-qu'il lui a dites, qu'elle a écoutées, qu'elle écoute encore.
-L'_Enjoleux_, de M. Gaston Latouche, est tout à fait ordonnancé
-comme le tableau de M. Bastien Lepage: deux amoureux séparés
-par une haie, dans un bon plein air. _Seulette_, de M. Vail,
-fait suite: une petite paysanne appuyée à une haie, qui attend
-vainement le retour de l'enjoleux; l'effet d'automne est très
-juste. Enfin, l'unique paysage de M. Hanoteau s'appelle _la Haie
-mitoyenne_. Aussi M. Ferry s'est-il écrié, un mot qui montre bien
-sa préoccupation, devant tous ces couples à la haie: «C'est une
-secte!»
-
-M. Puvis de Chavannes est un rustique de premier ordre, témoin
-son tableau le _Sommeil_, mais ce n'est pas ici le lieu de
-développer ce côté du grand maître contemporain. Je veux
-seulement montrer par un exemple, que dans cette affirmation
-courante: «M. de Chavannes est une haute individualité, mais
-quelle école désastreuse il ferait!» on se trompe lourdement,
-et mon exemple c'est le _Faucheur_, de M. Daras, qui a la
-lenteur de mouvement logique et nécessaire, que Saint-Victor
-reprochait superficiellement au charpentier du _Travail_, où
-il y a cette femme en travail d'enfant, idée générale, s'il en
-est. Ce _Faucheur_, d'un grand naturel dans sa pose courbée, est
-très joliment peint dans une tonalité rousse et délicate, et M.
-Daras me semble un peintre d'avenir, car il a déjà du présent.
-Depuis sa _Paye des moissonneurs_, M. Lhermitte se place dans la
-hiérarchie rustique, à la suite de M. Bastien Lepage; M. Fourcaud
-l'a glorifié avec beaucoup de verve, mais c'est un peintre terre
-à terre, qui ne fait que «nature». La _Moisson_ mérite qu'on s'y
-arrête, toile plus honnête et plus consciencieuse que celle de
-M. Bastien Lepage, mais avec beaucoup moins d'individualité. Le
-moissonneur qui, d'un geste las, essuie d'un mouvement de bras la
-sueur de son front, est juste de tout point; seulement le pantalon
-de gros velours à côtes est trop fait, puisque les bourgeois le
-remarquent. Quiconque rend un grain d'étoffe de façon à plaire
-aux mondaines, fait acte sot. La paysanne agenouillée, qui lie sa
-gerbe, est très vraie d'attitude; la lumière blanche et grise est
-rendue, mais cela est «prose». Millet a une toile où un laboureur
-enfile sa veste, le geste n'a rien de noble, eh bien! cela est de
-style quand même. L'autre envoi de M. Lhermitte, la _Fileuse_, vue
-presque de dos, assise et tenant sa quenouille, montre une facture
-très ferme et des qualités de rendu rare; mais... l'éternel mais,
-_ce n'est que nature_. Au point de vue technique, M. Lhermitte n'a
-pas le faire large, il l'a précis, sobre, et sans ton local.
-
-MM. Laugée sont nos Bassans, moins ennuyeux que les fils du
-vénitien, mais moins habiles, moins virils et trop évidemment
-sortis de la cuisse de M. Jules Breton. _Le linge de la ferme_,
-que deux femmes étendent, malgré le naturel des gestes, est d'un
-art moins sérieux que celui de M. Lhermitte, car la bourgeoisie
-s'y plaît davantage encore. Les légumes que M. D. Laugée fait
-recueillir et éplucher _Pour la soupe_ sont susceptibles d'être
-trouvés bon par M. Prudhomme; M. Lhermitte n'est que «nature»,
-mais dans M. Désiré Laugée, il y a une tendance au joli, que son
-fils, M. Georges Laugée, pousse jusqu'à l'effet sentimentaliteux.
-Le _Premier pas_, que fait un baby vers sa mère, est un pas vers
-la féminité, la plus déplorable déviation du sentiment, et le
-_Premier né_, que sa mère promène, est une oblation à ce sentiment
-bourgeois de Diderot, qui se grisait de la fausse émotion de
-Greuze. M. Georges Laugée a beaucoup de talent, qu'il le virilise!
-Pas de mièvrerie chez les paysannes, sinon autant peindre des
-mondaines, et pas d'affadissement dans l'expression du seul amour
-qui soit sublime, du seul amour qui soit divin, la maternité.
-
-La _Femme d'Atina_ de M. Melchers, qui descend le flanc d'une
-montagne une amphore sur la tête, son poupon sur le bras, a le pas
-sûr d'une médaille syracusaine, prolongée et animée; et la couleur
-qui est farouche, sobre, sombre, donne un accent Leconte de Lisle
-à ce cadre.
-
-Je n'ai jamais compris que M. Duez, après son _Saint Cuthbert_,
-soit tombé dans le Scalken bourgeois, et je ne comprends pas
-davantage que M. Buland, après son délicieux _Jésus chez Marthe
-et Marie_, nous donne son _Pas le sou!_ Ils m'ont l'air tous
-deux de Vatel se faisant marmiton. M. Buland avait fait de l'art
-primitif, avec des veloutés et des japonismes de rendu adorables;
-c'était suave, sans fadeur; les deux saintes femmes n'étaient
-que des princesses de l'extrême Orient, mais adorables avec leur
-carnation crémeuse et leurs yeux bleus de gazelle; N.-S. était
-ineffablement doux et grave, cela était poétique et original
-enfin, et il s'acoquine et nous acoquine, nous qui avons cru à son
-talent, devant deux paysannes qui regardent, avec une convoitise
-désespérée, les images, les bonbons, les poupées d'un marchand en
-plein air fumant sa pipe avec sa goguenardise. Quand on peut faire
-_Jésus chez Marthe et Marie_, on est sans excuse de nous envoyer
-_Pas le sou!_ Le _Semeur_, de M. Dastugue, n'illustrerait pas
-l'eau-forte du même titre de la _Chanson des rues et des bois_.
-
-Ce qui prouve la superficialité des peintres rustiques, c'est
-l'expression patriarcale ou angéliquement résignée qu'ils
-donnent à leurs paysans. A les voir, ceux de Balzac semblent
-faux, calomniés odieusement, et il faut s'empresser d'aller aux
-champs, puisque les vertus y ont élu domicile. La canonisation du
-paysan voudrait un procès canonique où l'avocat du diable aurait
-la cause belle, et je veux du bien à M. Gaston Latouche d'avoir
-fait une _Misère_, presque sinistre, de son gueux assis dans un
-champ et dont le regard inquiète et épeure, car il est plein
-des revendications du pauvre. Trop riche est le chapeau noir de
-la femme agenouillée qui étend des draps sur l'herbe, dans la
-_Blanchisserie de Zweeloo_, par M. Liebermann, peintre sincère et
-personnel.--M. Rosset Granger raconte un _Souvenir de Caprile_,
-une vague toppatelle assise dans les rochers, où le coloris a des
-poncivités égales à la _Femme de Jérusalem_, de M. Landelle.
-
-Le _Moissonneur_ qui aiguise sa faux, de M. Chevalier, et les
-_Faucheurs_, de M. Charlet, sont justes de mouvement, mais sans
-accent de procédé. M. Pabst aura du succès dans la bourgeoisie.
-Sa _Jeune mère alsacienne_, aux bas bleus bien tirés, au jupon
-rouge, et la _Toilette_ qui montre un bout d'épaule ronde, sont de
-ces toiles moyennes sur lesquelles le blâme pas plus que l'éloge
-ne trouvent à se prendre et qui plaisent aux classes moyennes. M.
-Bin, quoique maire de Montmartre, a un talent plus que municipal.
-_Mort à la peine_ n'est pas une banalité. Le bûcheron est mort et
-son enfant, un gamin rose et blond, ne comprend pas ce sommeil
-singulier, et avec une gaule, il défend le cadavre contre un vol
-de corbeaux. Il y a là quelque peu d'intensité.
-
-Idiote au point d'intéresser par l'intensité de son idiotie, la
-_Fille des champs_ de M. Aimé Perret est plus bête que ses oisons
-et plus vraie que les madones rustiques de M. M. Laugée.
-
-Jolie image, le _Cidre du pauvre_ de M. Frère n'est que cela,
-malgré les imposantes lettres H. C. sur le cadre. Voici de la
-peinture de style, la _Mère du pêcheur_ de M. Hawkins. Cette
-paysanne normande, piétée en statue, tricote son bas avec une
-noblesse rare, le regard fixé sur l'horizon, devant elle. C'est
-dessiné comme du Barbey d'Aurevilly.
-
-Les _Vanneurs_ de M. E. Simmons sont aussi nature que du Laugée,
-mais il y a, en plus, sinon un sentiment, du moins un effet
-impressif obtenu par une tonalité assombrie et l'accord de toutes
-les teintes en une majeure qui les absorbe et les fond. Voici un
-sentiment, l'affre du célibat, que M. Knight rend avec poésie. La
-robuste fille qu'un sang vermeil agite s'est arrêtée de ramasser
-des herbes; tenant d'un bras mou son paquet de ronces, elle
-regarde passer, là-bas, dans le sentier, une noce. Elle songe au
-bonheur de l'épouse, au bonheur de la mère; mais elle est _sans
-dot_. M. Lafenestre l'a remarqué, avec une grande justesse, ce
-que les artistes américains et belges ont de plus que nous, c'est
-de la naïveté, ils osent être émus, audace devant laquelle notre
-école recule, esclave qu'elle est de cette chose immonde, la
-«_blague devant son œuvre_». Oui, il est dandy de railler ce qu'on
-fait, de jouer «au fumiste», et si l'on s'étonne de la canaillerie
-de ces mots, qu'on s'en prenne à la canaillerie des ateliers, d'où
-ils sont partis, y étant nés!
-
-La _Sarcleuse au repos_ de M. Renard est un Lhermitte. _Avant la
-chasse_, le fermier examine la batterie de son fusil. M. Subée a
-rendu le coup de lumière du soleil par la porte béante.
-
-La _Dindonnière_ est jolie, elle a passé sa gaule derrière sa
-nuque frêle et arque ses bras minces d'une maigreur fine; elle
-va se dandinant, pieds nus, rêveuse et fait rêver. M. Jacquin
-croit que _Les gueux sont des gens heureux_, de cheminer sur une
-route ensoleillée, leurs instruments au dos. Le gamin qui hêle
-les retardataires est cambré avec une gouaillerie curieuse. La
-paysanne de Mlle Schneider, assise sur les galets et qui montre
-les voiles, sur la mer au loin, à son baby, est fausse de teint.
-La brise saline ne permet pas cette carnation porcelainée. M.
-Maurice Leloir a quelque peu de poncivité sur sa palette; mais
-l'idée du laboureur qui, sans lâcher sa charrue, enlève d'un bras
-fort sa femme et la baise, est une jolie conception. Une paysanne,
-de l'art mélancolique où il n'y a plus de printemps au visage,
-descend la pente d'un pré et cueille des primevères. Il y a des
-tons de vert très intéressants, et M. Donoho a du bon plein air au
-bout du pinceau.
-
-L'_Intérieur à Issoire_ de M. Guth, où une femme file dans une
-ombre d'effet assez intense, a le même défaut que l'_Enfant qui
-dort_, de M. Israels. C'est du rembranesque gris, de l'ombre
-froide. Quant à son _Beau temps_, c'est le pire temps gris de
-Paris et peut-être un beau temps néerlandais, mais le gris
-comporte plus lumière, exemple Ruysdaël; quant aux deux petits
-paysans qui cheminent côte à côte, ils sont gauches et mal tournés
-à souhait pour le plaisir des réalistes. Sur le _Chemin de la
-carrière_, M. Kreuger fouette un attelage portant des blocs
-lourds, et le «ahan» des chevaux est rendu par la tension des
-traits. M. Aimé Perret a trouvé une réalité charmante, et il est
-impossible de n'être pas élogieux dans le _Bal champêtre_.
-
-C'est au siècle dernier, à la porte d'un honnête cabaret, que
-Bourguignons et Bourguignonnes dansent avec une lourdeur bonhomme
-et une gaucherie joyeuse sous l'œil du garde champêtre. Le pinceau
-est juste et très spirituel; il n'y a pas de restrictions à faire,
-cela est délicat et charmant et au grand honneur de l'École
-lyonnaise. En regard de ce cadre vraiment français, par le goût
-et la grâce saltante et rustique à la fois, il faut mettre le
-_Souvenir de Zandvort_ de M. Uhde: _Voilà le joueur d'orgue!_
-et toutes les fillettes de courir, quittant leur ouvrage; c'est
-du naturel exquis; la touche est un peu particularisée, mais
-intéressante. Elles sont pâlottes, ces fillettes, c'est de la
-Hollande chlorotique et qu'on voit peu.
-
-La _Halle aux poissons_ à Harlem, de M. Postma, est un peu trop
-jolie de faire; plus sincère l'_Intérieur d'église en Hesse_,
-de M. Piltz; la diversité de tous ces airs de têtes vues de
-face est pleine d'intérêt; à la galerie de bois sont appendues
-les couronnes de mariage et de première communion, en manière
-d'_ex-voto_; ce qui met un accent pittoresque, mais aussi des
-piquants de couleur qui distraient le regard de l'impression
-générale. Le _Prêche à Marken_, de M. Titgadt, est dans la
-même donnée; mais cela est à mi-corps, grave défaut pour les
-compositions à plusieurs personnages. Salvator Rosa a manqué tout
-l'effet de sa _Conjuration de Catilina à Pitti_, par le mi-corps.
-Le _Matin d'octobre à Grez_, M. Skredsvig, semble un effet de
-soir. Un paysan conduit ses chevaux à l'abreuvoir et s'est arrêté
-à causer avec une gardeuse de moutons; très sincère.
-
-Il faut que la Renommée mâche les boules de caoutchouc du
-Conservatoire et les petits cailloux de M. Legouvé, car il lui
-faut prononcer des noms barbares pour les lèvres latines. M.
-Thegestrom, toutefois, se rattache à M. Bastien Lepage par ses
-_Deux amis_, un vieux et une petite pauvresse serrés l'un contre
-l'autre. La _Partie de cartes dans une forge_, de M. Soyer, est
-une solide peinture; pâte savante dans le _Sabotier_ de M. Rachou,
-dont le tableau a un intérêt d'archéologie puisque maintenant les
-sabots se font presque tous à la mécanique.
-
-M. Philipes veut les lauriers de Denner, il les aura. Sa vieille
-_Ravaudeuse_ enfilant une aiguille passerait à l'hôtel des ventes
-pour un excellent hollandais, si les Hollandais s'étaient jamais
-permis le fond noir et sans signification qu'a pris M. Philipes;
-mais ce n'est qu'une critique secondaire et la seule à faire à
-un artiste qui mérite le H. C., comme M. Souza Pinto, dont la
-_Culotte déchirée_ est aussi vraie d'expression que finie de
-procédé. Le gamin a déchiré sa culotte, et sa grand'mère l'a
-taloché; nu-jambes, il pleure appuyé contre la cheminée; le corps
-du délit, le pantalon, est sur les genoux de la vieille, dont les
-joues sont empourprées de colère et qui enfile son aiguille avec
-une vérité de geste non pareille.
-
-La _Faneuse_, de M. Schutzenberger, est d'un coloris poncif;
-mais le mouvement de la figure est juste.--M. Tauzy représente
-un peintre, faisant poser des paysans _En plein air_, coloration
-intéressante, mais bien moins que la tête de _Paysanne_ de M. E.
-Renouf, où les tons argentins arrivent à une rare intensité de
-modelé.
-
-_Marie-Jeannie_ de M. Brion est une paysanne, pieds nus sur la
-pierre d'un ruisseau et appuyée à une haie, qui tricote ses bas,
-avec un recueillement de prière. Il y a un accent de tristesse
-dans la _Ramasseuse de bois_ de M. Crethels qui, assise sur un
-fagot, cause avec deux commères au crépuscule. L'_Heureuse mère_,
-de M. Michel, fera le bonheur du faubourg Saint-Antoine. _Elle n'a
-que sa grand'mère_ qui, assise sur le pas de la porte, la tient
-sur ses genoux, l'orpheline; le tableau est bon, mais le titre!
-Pas de romance, s'il vous plaît.
-
-Je crois avoir vu le nom de M. Perrandeau au bas de tableaux
-d'église qui n'étaient pas des Aman Jean, mais il signe ici une
-toile de marque. Une _Veuve_ au rouet, immobile, égrène son
-chapelet; l'œil fixe et «le regard intérieur». Cela est peint
-avec rien, du noir et du gris, et cela valait au moins une
-deuxième médaille, une première même, car elles sont rares les
-œuvres de procédé austère comme celle-là, dans la pétarade de
-couleur du Salon. _Chez la marchande de draps, un jour de marché à
-Concarneau_, par M. Tayer, est une page remarquable de justesse et
-de faire aisé. Le _Jour du marché_ de M. Simmons est d'une large
-touche, mais ne vaut pas ses excellents _Vanneurs_ dont j'ai si
-fort loué la tonalité. Elle arrête un instant, l'accorte _Fille
-normande_, de M. Bacon, qui va portant allègrement son seau, le
-long des blés verts. Elle dort bien, la _Vieille femme endormie_,
-de M. Mollet. Très éveillés au contraire sont les gars de M.
-Stratta qui, grimpés sur un âne et bouleversant la basse-cour,
-se livrent à l'_École buissonnière_. Il y a des qualités d'effet
-dans le _Bébé_ qui berce un poupon, de M. Nordendorf; mais
-l'éclairage est en désaccord avec le sujet. L'_Enfant indisposé_,
-de M. Peslin, montre un intérieur breton, traité avec une bonne
-foi de touche qui devient rare. Les _Chouans en embuscade_ dans
-un chemin creux, de M. Coëssin, ont leur vraie physionomie de
-soldats mystiques et de héros catholiques. Le _Chouan_, de M.
-Boudier, montre bien la différence de celui qui se bat pour Dieu
-et de celui qui ne fait que le devoir politique: il est vieux, en
-sabots, un sacré-cœur étoile sa veste, et tout en tenant son lourd
-fusil, il égrène son rosaire; il prie, ce tueur de bleus, tandis
-que les tueurs de chouans boivent et jurent. Je ne veux pas dire
-où est le droit, mais je vois où est l'épique.
-
-Le _Gamin_ que M. Turke a perché et installé sur un arbre, est
-original et dans un des meilleurs plein air du Salon, où ils sont
-presque tous trop gris, excepté toutefois dans la _Vue prise de
-Samois_ de M. Dinet. _Au cimetière de Tourville_, une veuve avec
-son jeune enfant vient prier sur une tombe qui n'est qu'un tertre
-frais avec une croix de bois noir. M. Hagborg a été ému et son
-tableau est des bons; mais je lui préfère la scène bretonne de M.
-Desmarets. La neige couvre le cimetière; l'absoute est prononcée
-et le prêtre précédé de la croix est parti; les fossoyeurs
-achèvent d'égaliser la fosse, et il est resté toujours le
-deuillant, les yeux hypnotisés sur la fosse où sa mère peut-être
-est enfouie; ses longs cheveux pleurent comme des branches de
-saule, il resterait là indéfiniment, hébété. Sans lui rien dire,
-un vieux Breton lui prend le bras pour l'entraîner; ce geste et
-l'attitude du deuillant méritaient une seconde médaille.
-
-La _Ruine d'une famille_ de M. Echtler a lieu dans un cabaret où
-une paysanne se traîne à genoux devant la table où son homme joue
-et perd le pain de ses enfants. Cela est drame, non mélodrame;
-grand éloge. M. Lançon aurait pu tirer meilleur parti de son
-sujet: _Trappiste gardant des cochons_. La tête du religieux est
-baissée et ne se voit pas, et les cochons d'Ulysse, après la
-métamorphose, occupent trop de place à l'œil.--Il est impossible
-de réduire un tableau à plus de simplicité que M. Sautai et
-d'obtenir une impression aussi vraie. L'_Entrée à l'église de
-village_, qui a une porte de ferme à chattière par où se glisse
-le soleil, les murs nus et à la chaux, et une paysanne en manteau
-qui prend de l'eau bénite. Il n'y a rien là que des murs blancs,
-un bénitier, une paysanne à peine indiquée et cela démolit par
-cette simplicité même les intérieurs d'églises de M. Sauvage et
-autres, malgré leur mérite. La petite que M. Artz a conduite _Chez
-les grands parents_ n'a pas l'air de s'amuser, mais le recueilli
-de cet intérieur est intéressant. Les _Contes de grand'mère_,
-de M. Rudeaux, n'ont d'intérêt que l'effet de feu qui n'est ni
-d'Honthorst ni de Scalken. La _Soupe du père Tigé_, de M. Priou,
-les bourgeois la goûteront; de même que le gamin portant du
-gibier, que M. Coninck a rubriqué _Bonne chasse_.--La _Marchande
-de pommes_, de M. Saintin, une paysanne sans rusticité, mais non
-sans fadeur, et cousine de la _Fleuriste_, de M. Boulanger, sœur
-de la paysanne du _C'est lui!_ de M. Dalliance.
-
-Sous la rubrique, _En Hollande_, M. Hœcker a groupé devant l'âtre
-trois petites filles d'une singulière tranquillité. M. Edward
-Stott a trop de talent pour donner comme titre à ses tableaux des
-proverbes; ce vieux jardinier et cette petite fille sont très
-intéressants dans ce paysage remarquablement brossé. Un coup
-d'œil encore à la petite _Bretonne_ de M. Berthaut, et voici la
-_Fille du passeur_, de M. Adan, qui nous transbordera du rustique
-au paysage, quand nous lui aurons acquitté le péage d'éloges qui
-lui est dû; M. Adan, qui est un des rares rustiques, comprend que
-tout l'accent d'un paysage est dans ce qu'on appelle en musique
-l'accord de dominante. Le mouvement de la fille courbée sur sa
-gaffe est d'une justesse absolue; elle est, du reste, intéressante
-et jolie, quoique réelle. Le versant de colline en culture du
-bord qu'elle quitte est rendu, et il y a dans cette toile la même
-poésie mélancolique qui a fait, l'an dernier, le légitime succès
-du _Soir dans le Finistère_. Évidemment, l'art rustique est une
-des manifestations les moins nulles de l'école contemporaine, et
-les paysans sont les êtres les plus intéressants du Salon; mais
-que sont-ils tous ceux que je viens de nommer et de louer auprès
-de J.-F. Millet? Celui-là est un grand poète, plus qu'un grand
-peintre; et il y a pris peine, le maître qui a le mieux peint
-le travail et rendu l'«ahan» du laboureur. Comparez un instant
-la vie des peintres rustiques actuels avec celle de Millet, et
-la différence sera du moins autant dans l'_effort_ que dans le
-_don_; Millet a été un moine de l'art; il a vécu dans la solitude,
-cherchant dans la Bible le commentaire de la nature. Où est-il
-l'artiste qui lit la Bible tous les jours? Vous savez comme moi
-qu'il n'existe pas, et c'est pour cela que chaque fois qu'il est
-parlé d'art rustique, il faut crier trois fois Siva, comme un
-Hindou au bord du Gange: Millet! Millet! Millet! Il n'a pas eu sa
-part de gloire encore et il est temps qu'on la lui donne et la
-voici: Millet, c'est Michel-Ange paysan.
-
-
-XIII
-
-LES PAYSAGES
-
-Chenavard prétend que lorsque l'art, quitté par la pensée, est
-énervé au point de ne pouvoir plus saisir le type supérieur
-à tous les types, l'homme, il a sa dernière et insignifiante
-expression dans le paysage. L'épithète d'insignifiante expression
-est dérisoire; mais celle de dernière est juste. Historiquement,
-le paysage, exceptionnel dans le _Martyre de saint Pierre le
-Dominicain_, ne remonte en Italie qu'aux célèbres lunettes
-d'Annibal Carrache et aux deux toiles du Dominiquin, au musée
-d'Arles; cela commence et cela s'arrête là. En Espagne,
-Francesquito qui est très rare, le décorateur Yriarte, Collantes,
-Berruguete, Navarrette et Cespedès pastichent Lorrain et Poussin,
-au point de vue décoratif. Si l'on veut découvrir la première
-manifestation du paysage, il faut la chercher dans les _Calvaires_
-des giottesques, qui remplacèrent le fond d'or de Cimabué par un
-fond de nature pauvre et maigre, plantée de ces balayettes que le
-Sanzio lui-même considérait comme des arbres suffisants. Pendant
-toute la Renaissance le paysage n'est qu'un fond; au XVIIe
-siècle, il est tout dans le Calvaire de Rembrandt, qui est, à mon
-avis, le plus grand paysagiste dans la donnée moderne.
-
-Le paysage réel est né hollandais, et tandis que Ruysdaël, Cuyp,
-Hobbema et Berghem imposaient ce genre nouveau à l'esthétique,
-Claude et Poussin créaient un paysage idéal et intellectuel,
-qui ne peut toucher que les esprits cultivés, et qui ne peut
-les toucher qu'à l'esprit, mais qui n'en est pas moins,
-hiérarchiquement, au-dessus du paysage réel, selon le principe
-de Chenavard, car c'est la nature littéraire, écrite, _pensée_;
-et penser c'est plus que sentir; l'idée est plus élevée que le
-sentiment. Il est remarquable que l'art méridional n'a pas eu
-l'idée du paysage, parce que l'homme du Midi, favorisé par son
-climat, ne se préoccupe pas du temps qu'il fait et aussi parce
-que le soleil éclatant l'empêche de voir; tandis que l'homme du
-Nord, qui souffre de son atmosphère, s'en préoccupe, et que son
-ciel gris lui permet de fixer, longtemps et sans fatigue, les
-sites. La preuve en est que la Flandre, une sorte d'Italie par
-rapport à la Hollande, n'a presque que des paysagistes idéalistes,
-dans un style italianisé comme Breughel de Velours; et Paul Bril,
-par exemple, ne peut pas même entrer en comparaison avec Karel
-Dujardin.
-
-On a bâti une filiation anglaise au paysage français, qui semble
-très discutable. Wilson, d'abord, n'a eu aucune influence; ses
-œuvres sont enfouies dans les galeries aristocratiques; et ne
-l'eussent-elles pas été, que son parti pris du grandiose et son
-infatuation du style italien l'empêcheraient d'être un novateur
-même indirect. Quant à Gainsborough, un élève de Gravelot! Restent
-Constable et Turner qui n'ont eu quelque influence sur l'école
-française que longtemps après que Corot avait déjà exposé; Julien
-Dupré, ce poète des couchers de soleil, succède immédiatement à
-Michallon. Tout l'art romantique est né du mouvement littéraire
-qui porte ce nom; c'est le livre qui a fait éclore le tableau, et
-cela a été toujours ainsi; l'art ne sera jamais que le cadet, le
-puîné de la littérature.
-
-Je crois, sans chauvinisme, que c'est la première du monde, même
-supérieure à celle de Hollande (Rembrandt ôté), cette splendide
-école française où Corot peint la nature telle qu'on la rêve,
-Théodore Rousseau telle qu'on la voit, Karl Bodmer telle qu'elle
-est, Daubigny telle qu'on se la rappelle. Et toute cette glorieuse
-et incomparable pléiade: Millet, le hiérophante de la nature, le
-Michel-Ange des paysans; Troyon le bouvier; Flers le normand;
-Aligny le styliste; Huet, ce Wordswort; Diaz, cet Arsène Houssaye;
-Cabat, l'ami des grenouilles; la bergère Rosa Bonheur; Courbet,
-l'élève de Giorgion; Doré le fantasque; Chintreuil, qui a peint
-l'_Espace_; et enfin le trio des orientalistes, Decamps, Marilhat,
-Fromentin. Surtout, si l'on met dans la balance Claude et Poussin.
-Mais je crois, tout aussi fermement, qu'il n'y a plus de maîtres
-en paysages et que nous sommes condamnés au talent moyen; ceux qui
-ont vu les Rousseau et les Daubigny de la récente exhibition de la
-rue de Sèze ne casseront pas mon arrêt.
-
-Toute l'esthétique du paysage réel se résume en deux points:
-1º un paysage doit exprimer un _sentiment_, joie, mélancolie,
-désespoir, volupté; 2º un paysage doit être peint dans l'étendue
-d'une même gamme de tons, afin d'obtenir l'unité d'impression
-morale et d'impression optique qu'il faut fondre en une sensation
-sentimentalisée. Cela dit, allons droit à M. Harpignies, dont le
-procédé a des partis pris blâmables, mais aussi de l'allure et
-l'accent d'une touche _sui generis_. Le _Bois de la Trémellière_
-présente des qualités de dessin uniques actuellement, mais
-outre «que le bocage est sans mystère», la touche est d'une
-sécheresse, d'une netteté exagérée bien fâcheuse. Les mousses sur
-les écorces et les _tapées_ de soleil sur le sol sont peintes à
-l'emporte-pièce, et il n'y a que le nom du peintre qui qualifie
-cette manière; c'est _Harpigné_. En revanche, _Une après-midi
-à Saint-Privé_ est une belle-œuvre, à laquelle je trouve le
-caractère complet que j'ai signalé dans les Jules Breton. Le
-profil des quatre arbres minces est d'une netteté et d'une
-sveltesse qui ravit; leurs ombres portées, le ton de l'herbe, la
-justesse atmosphérique, enfin tout y est, dans cette haute page de
-vérité physique. M. Hanoteau ne choisit pas une nature nerveuse
-et un peu maigre comme M. Harpignies; la _Haie mitoyenne_, où
-les personnages ne sont que des quilles, est d'une nature plus
-débordante de sève, plantureuse, la touche est large, grasse;
-c'est bien portant, d'une santé florissante, modelé par masses,
-avec des jours heureux, l'antithèse même de M. Harpignies, et du
-reste, M. Hanoteau partage avec lui le rameau du paysage actuel et
-il est plus précis dans les mains du premier, il est plus fleuri,
-plus verdoyant, plus vivace dans celles du second.
-
-Rapin! ce nom me plaît, parce qu'il est rouge pour la bovine
-bourgeoisie et qu'il proteste contre la chambre de notaires de
-l'école française. L'_Averse_, excellent tableau que celui qui ne
-vous fait pas consulter le livret, et c'est le cas de M. Rapin,
-la lutte du soleil et des nuages qu'il cherche à percer de ses
-rayons, les zébrures de l'ondée, le morceau d'éclaircie qui
-s'annonce, le trouble de l'étang et la buée légère qui estompe les
-tons, tout cela est rendu et dans une unité optique de coloris
-roux fort remarquable.
-
-Le paysage ne doit pas être un portrait de site, comme le
-_Château d'Arques_ de M. Gosselin ou le _Bois de Kerrerault_ de
-M. Montargis. La nature au repos, c'est presque la nature morte.
-Il faut passionner le paysage, le faire vibrant, l'agiter de
-sentiments humains: car la nature a une vie agitée comme celle de
-l'homme; la pluie est ses pleurs, le vent son cri, le soleil son
-sourire et son regard. Dans l'orage, le ciel ne se fronce-t-il pas
-comme un front et les peupliers n'ont-ils pas des gestes de bras
-immobiles? L'idéal de la nature est l'homme, et l'idéaliser c'est
-la passionner. Des drames ont lieu dans le ciel. Le _Gros nuage_,
-de M. Véron, est funèbre, on dirait qu'il porte du crime dans ses
-flancs noirs, il a des lourdeurs de remords, et menace l'étang, où
-sa silhouette farouche produit de tragiques ressauts d'ombres.
-
-M. Français est incontestable, mais il est trop, selon son nom, un
-talent fait de mesure, de goût et autres qualités moyennes. C'est
-un bon peintre, non un grand, quoiqu'il tienne une haute place
-dans l'école. Son panneau décoratif, _Rivage de Capri_, représente
-un promontoire planté de quelques grands arbres élancés; c'est
-très large et très juste. Le _Coin de ville à Nice_, son second
-envoi, est d'une grande élégance qui n'exclut rien de la bonne foi
-du rendu. Dans le _Midi en juin_ de M. Sebilleau, un chêne énorme,
-touffu, splendide de tronc, dense de feuillée, saturé de vert,
-sous le dardement du soleil; cela est intense.
-
-Oh! le paysage de style! qu'il est mal écrit, cette année! les
-deux tableaux de M. Paul Flandrin sont tels que la critique n'ose
-pas y toucher; il est impossible d'avoir des colorations plus
-fausses, une touche plus mesquine, et moins de style. M. Alexandre
-Desgoffe n'est guère plus heureux dans ses _Bruyères d'Arbonne_;
-et son _Souvenir des environs de Naples_ serait bien, s'il n'était
-pas froid; et il n'est pas permis de l'être, au bord de ce golfe
-merveilleux. M. Bellel dessine étonnamment et certains de ses
-fusains sont beaux; mais sa couleur manque de souplesse, et s'il
-a du style dans son _Souvenir de Kabylie_, il n'a pas, malgré ses
-effets, la touche qu'il faut dans les _Environs de Puy-Guillaume_.
-M. Benouville a le don d'une couleur navrante de poncivité,
-_Lagarde et le Courdon_ rappelle Watelet. Enfin M. de Curzon est
-le plus audacieux et il nous mène _Au pied du Taygète_ et de
-l'_Acropole_; qu'espère-t-il? pasticher Guaspre? il serait sage
-de ne pas ramasser le pinceau de Poussin, quand on ne peut pas le
-tenir dignement. Le paysage de style, insupportable dans Bertin,
-très acceptable avec Aligny, ne supporte pas l'à peu près. Là, on
-fait un chef-d'œuvre, ou tout le contraire; aussi ces messieurs
-devraient se résigner à être réels, puisqu'ils sont impuissants à
-faire dans l'artificiel des œuvres qui s'imposent.
-
-Le _Paysage normand_, de M. Richet, est fort intéressant; mais le
-grand paysagiste de la Normandie, c'est M. Barbey d'Aurevilly,
-qui après avoir peint les landes dans l'_Ensorcelée_, encadre son
-pro-roman, _Ce qui ne meurt pas_, dans les marécages; alors, ce
-terrien persistant aura rendu le pittoresque normand sous ses deux
-grands aspects. M. Wybe s'est-il souvenu de Chintreuil, ce grand
-artiste qu'on oublie, dans son _Coucher de Soleil_, où la barre
-rouge de la ligne d'horizon flamboie d'une façon farouche dans la
-décroissance crépusculaire des teintes. La _Ferme à Keremma_, de
-M. Verdier, est agencée comme une des chaumières de Van Ryn. Le
-moyen de juger une toile qui met devant le souvenir une eau-forte
-comme la _Chaumière au grand arbre_? La _Gorge aux loups_, de M.
-Tristan Lacroix, est, de dimension, le plus important paysage du
-Salon; c'est inspiré de la _Remise aux chevreuils_, de Courbet,
-et de la _Nature chez elle_, de Karl Bodmer. Dans sa _Fontaine
-noire_, M. Le Viennois a trop épaissi ses fourrés; plus d'air
-et ce serait excellent, car la touche est juste. M. Karl Bodmer
-est bien loin de son père, presque autant que M. Millet du sien;
-c'est dire effroyablement. L'_Arroux à Fougerette_, de M. O. de
-Champeaux, est une jolie impression, d'un rendu à la fois élégant
-et sincère, et les colorations justes sont aussi intéressantes
-par leur fondu. La _Fin d'hiver_, de M. de Montholon, est tout à
-fait remarquable, mais je lui préfère son _Matin à Mortefontaine_,
-où l'impression est d'une largeur digne de Daubigny, avec des
-ressouvenirs de Corot et beaucoup de sentiment.
-
-M. Émile Breton a mis beaucoup d'accent dans son _Soir d'automne_;
-et son _Effet de lune_ joue le Van der Neer, pas assez cependant
-pour qu'on s'y méprenne. M. Lebours est un paysagiste d'un fort
-grand talent, qui a un accent personnel, mais son _Matin à
-Dieppe_ est mal placé et ne donne pas une idée suffisante de sa
-manière; c'est l'artiste que je signale, plus que le tableau qui
-ne donne pas sa mesure, surtout étant aussi difficile à voir,
-par sa place même. M. Pelouze est vrai et consciencieux dans sa
-_Vallée des Ardoisières_.--_Prairies inondées près d'Amboise_,
-de M. Grimelund, ont l'intérêt de représenter l'ancien domaine
-de Lionardo da Vinci, et tout ce qui fait prononcer ce nom
-auguste ne saurait laisser aucun artiste indifférent. L'_Orage
-dans la Creuse_ est d'un grand effet. M. Hareux a rendu le ciel
-d'encre, et le vent qui oblique les traits de pluie. Son autre
-envoi, le _Lever de lune_, manque d'intensité, malgré le parti
-pris des colorations brusques. Le _Lever de Lune_, de M. Japy,
-est mieux réussi. La _Rafale_, de M. Yon, peut faire un digne
-pendant au _Gros nuage_, de M. Véron. La pluie étend sur tout
-le paysage le rideau mobile de ses larges hachures, rendues
-presque horizontales par le vent furieux. Le ciel est trouble
-comme une mer en courroux, et les crinières des deux chevaux qui
-se tiennent immobiles et effarés sont secouées par _la Rafale_,
-qui est vraiment une forte toile. Devant l'_Étang de Lozère_, de
-M. Marinier, on a une impression de fraîcheur, et le ressaut de
-lumière qui rejaillit des feuilles et va frapper l'eau est curieux
-techniquement. Dans sa _Forêt de hêtres, à Romont_, M. Robert a
-eu une heureuse réminiscence de Karl Bodmer. _La route à l'ombre
-d'un village_, de M. Riban, est une impression des plus justes.
-La _Fin d'automne_, de M. Sain, présente un effet de crépuscule où
-les ombres portées sont très justes.
-
-_La Brèche_, de M. Dardoise, site pour le bain de Diane ou la mort
-de Narcisse, mais ni l'un ni l'autre n'y sont, heureusement, car
-le mot de Théophile Gautier a sa preuve. Les _Masures à Anvers_,
-de M. Beauverie, sont plutôt éléments à modèles de dessins
-qu'à tableaux, quoique l'artiste en ait fait une impression
-saisissante. Intéressante étude d'arbres, les pommiers de la
-_Ferme Loysel_. M. Baudot nous conduit dans une _Combe du Jura_,
-pleine de fraîcheur et de gazon épais; mais mieux est de suivre
-le _Ruisseau_, de M. A. Dumont, qui serpente dans une vallée à
-souhait pour Obermann et tous les nostalgistes qui cherchent «la
-paix du cœur».
-
-_La Rosée_, de M. Lansyer, a dans les tons une irréalité apparente
-qui est un charme, et un choix dans le site qui est un mérite. M.
-Dameron nous montre les _Environs de Nice en janvier_, pour nous
-prouver que le printemps éternel est une réalité du département
-des Alpes-Maritimes. Il semble, quand on regarde cette _Lisière
-de la forêt d'Eu_, qu'on va voir déboucher tout à coup Maître le
-Hardouey ou la Clotte, tellement l'accent normand est rendu et
-rappelle les épiques héros normands de M. d'Aurevilly. La _Vallée
-de Ploukermeur_ a un aspect bizarre et désolé qui doit devenir
-sinistre au crépuscule. Quant aux _Noyers de la Cordelle_, de M.
-Guillon, ils doivent, par les nuits claires, avoir des gestes de
-fantômes à vous faire fuir jusque _Dans le bois_, de M. Bonnefoy,
-qui lui-même a l'air de recéler plus d'un trèfle à cinq feuilles.
-Le _Barrage de l'Étang-du-Merle_, de M. Tancrède Abraham, est un
-excellent Hanoteau; et la _Chaumière normande_, de M. Lemaire,
-fait penser à Flers.
-
-La _Mare de Géville_, de M. Paul Collin, un paysage en hauteur
-d'effet décoratif, où les arbres sont dessinés à la Bellel.
-La _Campine_ limbourgeoise, de M. Coosemans, a une saveur
-particulière. M. de Wylie a mis beaucoup d'expression dans son
-crépuscule, et on voudrait passer les _derniers jours d'été à
-Confolens_, dans l'adorable site de M. Vuillier. _Les dunes de
-Montalivet_, de M. Auguin, présentent des tons de terrain d'une
-étonnante justesse. On est en automne, les _Dernières feuilles_
-tombent au moindre souffle d'air, et la gardeuse pousse devant
-elle son troupeau de moutons, dans la mélancolie de la vesprée
-que M. A. Beauvais a su rendre. M. Garaud a deux paysages d'une
-touche savoureuse, large, l'_Été_ et la _Source_. C'est là
-du _Hanotisme_, et du meilleur. La _Route de Bourgogne_, de
-M. Georget, a des fuyants d'une perspective que louerait M.
-Chevilliard. M. Bougourd a peint une symphonie du vert, sa
-rivière sous bois est d'une recherche de coloris et d'une gamme
-fort intéressante; du glauque à l'émeraude, toute la gamme verte
-est parcourue. La _Solitude_, de M. Edward Stott, exprime bien
-l'esseulement, une vue expressive juste, rendue avec un pinceau
-accentué et personnel.
-
-Le paysage aux _Baigneuses_, de M. Michel, un ressouvenir de
-Daubigny. Le _Vieux chemin_, de M. Bernier, est remarquable; le
-fouillé et l'éclairage sont rendus avec une virtuosité et une
-conscience qui font de ce cadre un des meilleurs de l'exposition,
-avec celui de M. Busson, _Avant la pluie_, où les premiers
-mouvements d'un orage dans le ciel sont exprimés avec une vérité
-extrême. L'_Étang du vieux château_, de M. de Petitville, est
-plein de rêverie. Le _Cimetière provençal_, de M. Montenard,
-est un audacieux plein air, et une impression que n'a pas dans
-l'esprit l'amazone à qui M. Déné fait faire sa _Promenade du
-matin_. _Les Chênes_, de Brielman, n'ont pas l'allure druidique
-de ceux où la faucille d'or de Velléda coupait le gui sacré de
-l'an neuf. Le _Matin au puits noir_, de M. Cadix a l'aspect
-d'une nature vierge, presque invraisemblable en ce temps où les
-usines remplacent les forêts. Désolé est l'aspect de la _Lande de
-Gueledron_, par M. Télinge.
-
-M. Baudouin a bien rendu les _Mûriers du Port Juvénal près
-Montpellier_, où les scieurs de long ont établi leur industrie. M.
-Charles Dubois emboîte le pas derrière M. Français. Le _Bois de
-Meudon_, de M. Ernest Michel, exprime la tristesse de la terre aux
-premières gelées de novembre, et sa _Forêt dans les Vosges_ frappe
-de recueillement par l'ombre impénétrable de sa voûte; le dessin
-net des rochers et le caractère des arbres qui n'est pas obtenu
-par des chatironnages de touche, comme chez M. Harpignies. Les
-_Premiers sillons_, de M. Zuber, seraient remarquables, si l'on
-oubliait l'inoubliable Millet, qui profilera éternellement sur
-le paysage la majesté biblique de sa grande ombre crépusculaire.
-M. Armand Delille est mort, il y a peu de mois et, devant ses
-deux envois, on peut dire: c'est dommage! Le _Cirque du Garbet
-dans l'Ariège_, par M. Hugard, est d'un pittoresque accusé. M.
-Guillemet fait nature, exactement; c'est le louer que dire cela,
-aux yeux de la plupart; pour moi, c'est blâmer. M. Ségé a de la
-largeur; et tous ont quelque chose, mais aucun ce qui fait le
-chef-d'œuvre. Or, chaque œuvre d'art est un trait qui vise à ce
-but. Jamais on n'a tant lancé de traits qu'aujourd'hui, et jamais
-on n'a si mal visé et dévié pareillement.
-
-Il y a des paysages, au Salon des arts décoratifs, et ils
-devraient y être tous, car la peinture sans âme n'est que du
-décor. M. Cazin a prouvé, l'an dernier, qu'il était le maître en
-paysage décoratif, après M. de Chavannes, bien entendu. Les deux
-panneaux de M. Bonnefoy sont sans originalité de procédé et sans
-air dans les fourrés; le _Ruisseau_ et la _Rivière_, de M. Karl
-Robert, sont d'excellentes études en hauteur, au propre comme au
-figuré.
-
-Parmi les vues de ville, il faut citer l'excellente _Vue de
-Saint-Pons_ (_Hérault_), de M. Baudoin; _Paris et Meudon_, où M.
-Marlot a prouvé une perspective rare; la _Porte d'un arsenal en
-Turquie_, de G. Gudin, très habile,--et de MM. Wyld et Rosier,
-des _Vues de Venise_, inacceptables pour qui a vu Venise et les
-Canaletti.
-
-Il est coutume d'accrocher entre alinéas des descriptions de
-tableaux à la file; Théophile Gautier, ce nabab du style, ce
-magnat descriptif, a gaspillé à ce jeu beaucoup de merveilleux
-traits de plume. Pauvre, je suis économe, et ne copierai ici
-aucun tableau, n'étant pas de force à créer le chef-d'œuvre qui
-aurait dû être, et qui n'est pas. Et aussi, la raison qui prime
-les autres, c'est l'équité: ils s'équivalent ces déplorables
-paysages. A peine si ceux que j'ai cités sont au-dessus de ceux
-que je ne cite pas, et le rôle de salonnier rentrerait facilement
-dans «l'appel de chambrée» appliqué aux vingt-neuf salles. Et
-quelle ingéniosité ne faudrait-il pas pour être lisible, en ce
-dénombrement de catalogue! Que ceux qui ne sont que des critiques
-d'art s'y consacrent! ne touchant à la branche de houx qu'un mois
-l'an, œuvrant le reste, je n'ai cure que des individualités et
-d'une synthèse. Elle est nette.
-
-Il ne reste rien de l'école de 1830; il n'y a pas de maîtres,
-ni de théories que d'insanes. En revanche (si c'en est une) il
-n'y a pas une croûte; ils sont tous estimables, honnêtes et
-bourgeois, enfin ceux qui dépassent le niveau ne le dépassent pas
-démesurément. L'école de paysage «va son petit bonhomme de chemin»
-dans une routine et un mot à mot de la nature, inqualifiable.
-Je tremble pour les musées de l'avenir! Combien de Trocadéros
-faudra-t-il pour accrocher les sept mille paysages qu'on brosse,
-bon an, mal an, à Paris. Il est vrai que les artistes ne se
-préoccupant pas de la qualité des couleurs et des toiles, ne
-préparent pas une longue existence à leurs œuvres; mais ce qui
-tuera fatalement leurs tableaux, bien avant qu'ils périssent en
-pourrissant, c'est la _Photographie polychrome_. Du jour où l'on
-pourra photographier les couleurs d'un site comme on photographie
-les lignes et le modelé (et ce jour est certain autant que
-_prochain_), la plupart des tableaux que j'ai cités ici n'auront
-plus qu'une valeur de cadre. Ah! vous copiez la nature! eh bien,
-l'industrie copiera et bien plus servilement que vous, démontrant
-que vous n'êtes que des peintres, non des artistes. Les portraits
-actuels ne sont que des photographies polychromes, parce que l'âme
-n'y est pas pourtraite; les paysages ne sont que des portraits
-de sites, de sorte que la vie de la terre n'y est pas exprimée,
-et portraits et paysages contemporains seront balayés par le
-dédain de la postérité, parce qu'ils sont _Matérialistes_, que le
-matérialisme c'est l'abrutissement métaphysique, et que sans âme,
-il n'y a plus d'art, plus d'homme, plus rien, mais quelque chose
-de monstrueux et de sans nom, qu'anéantira le feu du ciel.
-
-
-XIV
-
-MARINES ET MARINS
-
-La mer absorbe l'homme, quand il n'est qu'un marin; mais l'homme
-absorbe la mer, quand il est Christophe Colomb ou César. La
-pensée, cette force intelligente, écrase la mer, cette force
-aveugle. Que sont les vagues qui déferlent sur tous les bords de
-l'Océan, auprès du déferlement des idées qui a lieu dans la tête
-d'un Byron? Il est d'un sauvage ou d'un panthéiste de se sentir
-annihilé devant la mer, cette faible image des grandes âmes
-humaines; mais nul ne peut se soustraire à son impression, qui est
-la plus grande que la nature puisse donner.
-
-Comme le paysage, la marine est née en Hollande, au dix-septième
-siècle. La _Mer_, de Claude, rentre dans l'étoffage, et rien n'est
-comparable maintenant aux calmes de Van de Velde, aux tempêtes
-de Backhuysen, aux lointains de Dubbels, aux canaux de Van Goyen
-et de Cuyp, aux naufrages de Peters. Ce sont les maîtres et les
-seuls. Joseph Vernet, Gudin et Durand Brager sont trois peintres
-officiels, et ce qui est officiel est toujours dérisoire. Depuis
-Backhuysen, la meilleure marine, c'est la _Vague_, de Courbet,
-qui est au Luxembourg et qu'on a qualifiée de synthèse de la
-vague, en un éloge qui, pour être grand, n'en est pas moins
-mérité. Une autre marine, qui appartient à l'histoire de l'art,
-et pour l'heure à l'actualité, c'est le _Combat du Kearsage et
-de l'Alabama_, que M. Manet exposa au Salon de 1872, et dont M.
-d'Aurevilly a fait une étude, dans son unique et merveilleux Salon
-de cette année-là où le sceptre descriptif est pris aux mains de
-Gautier, par une main plus nerveuse et surtout plus savante que
-celle de l'éginète souriant, qui n'a pas voulu s'émouvoir, alors
-que l'émotion est tout, après l'idée, en art, comme en critique.
-
-Il n'y en a point dans le _Soir_, de M. Masure, mais l'accent
-technique suffit à rendre agréable cette mer, au repos, toute
-bargautée des ressauts de lumière du crépuscule prochain.
-
-Ce parti pris de nacrer et de donner à la mer l'éblouissant et
-prismatique éclat de ses coquilles est une trouvaille et de plus
-d'originalité que la _Mer houleuse_, qui n'est qu'une bonne étude.
-L'_Écueil_, de M. Lansyer, est remarquable par le mouvement des
-vagues qui se creusent et se couronnent d'écume avant de crever
-sur la plage. M. L. de Bellée fait penser à Van de Velde, par sa
-mare qui stagne au pied des falaises, en face d'une mer endormie.
-L'effet de mer troublée est puissant dans _Un jour de pluie au
-Mourillon_, de M. Appian; le même éloge de sincérité s'applique
-à la _Marée basse_, de M. Lapostolet. Le _Soir à Scheveningue_
-et le _Retour des barques_, de M. Mesdag, sont deux impressions
-fortement, mais grossement peintes. J'attribue nettement au
-besoin de production hâtive et au dessein de paraître large, la
-renonciation aux tons fins dans les ciels, qui sont pour les
-trois quarts dans la saveur de Van de Velde. On ne peint plus
-aujourd'hui, on brosse. Il n'y a que les Exaspérés, les Delacroix,
-qui aient droit à la brosse; les prosateurs de la peinture doivent
-s'en tenir au pinceau et le manier comme un pinceau. Heurter les
-touches n'élargit pas, et M. Sebillot, qui a fait _Un coucher de
-soleil sur la mer_, sujet préféré de Cuyp, peut être sûr qu'il y a
-plus de coups de pinceau dans son tableau que dans les _Bords de
-Meuse_ du Musée de Montpellier. Les écrivains actuels ont perdu
-ou dénaturé «l'acception» des mots et les peintres, _l'acception
-de la touche_. Elle est posée par à peu près et selon l'effet le
-plus voyant, non le plus juste. Le procédé actuel gesticule et se
-donne des airs; il n'est pas de rapinet qui n'accroche un certain
-semblant de maëstria et c'est là le fin du fin de leur esthétique.
-Il y a dans la _Marée basse à Saint-Waast_, de M. Flameng, un
-papillotis de «belles taches» intéressantes; car elle est très
-amusante pour l'œil la belle tache; mais il faut réagir contre le
-charme physique de la couleur quand on juge de la peinture, comme
-il faut réagir contre l'art du cabotin quand on écoute un orateur.
-
-L'_Entrée_ et la _Sortie_, de M. Boudin, sont impressions
-justes et qui impressionnent; mais, comme rendu, c'est un peu
-fantomatique et sans précision.
-
-C'est avec Bonaventure Peters que les marines de cette année ont
-le plus de rapport; c'est le même coloris lourd, diffus, et les
-gris et les noirs, sans vibrance de demi-teintes. Qui nous rendra
-les gris hollandais, ces soi-disant non couleurs si lumineuses, si
-rêveuses, si pleines d'émotions dans leur apparente vacuité. S'il
-se trouvait un amateur qui eût un Dubbels, je lui conseillerais
-de le mettre sous son bras, comme un in-4º, et de venir au Salon
-exposer les marines à cette pierre de touche. La profondeur d'un
-Dubbels est infinie; le nombre de lieues marines que renferme
-ce tableau, qu'on mettrait dans une poche un peu grande, est
-impossible à mesurer; or, l'impression de la mer, qu'elle seule
-donne dans la nature, c'est _l'infini dans le mouvement_. Eh bien!
-aucune des marines ici présentes ne produit cette impression si
-puissante chez Dubbels, que je cite de préférence parce qu'il est
-moins connu et moins consacré.
-
-Tout critique qui met les tableaux du passé sous le nez des
-peintres contemporains, leur fait faire une grimace et des
-vitupérations violentes. Cependant, pour cette catégorie d'œuvres,
-l'infériorité de notre école est incontestable, et le moyen qu'il
-en soit autrement? Chaque jour Backhuisen, quelque gros que fût
-le temps, s'embarquait dans une légère chaloupe, et insensible
-à la terreur des matelots, étudiait les lames avec intrépidité,
-sans songer qu'il risquait à chaque minute d'être submergé. A
-peine était-il à terre, qu'il courait à son atelier, et peignait
-tout de suite sous la vibrance de l'impression. Il avait ainsi
-épousé la mer et lui était d'une fidélité quotidienne; doge de
-la marine, personne ne lui ravira la corne de son genre, pourvu
-qu'il la partage pour les calmes avec Van de Velde. Comparez cette
-passion de la mer, cette vie consacrée à la marine, à celle de
-nos marinistes actuels, et vous serez bien naïfs si vous vous
-étonnez que le résultat soit en proportion avec les efforts, avec
-«la foi!» M. de Chavannes, l'an dernier, écrivit sur la marge de
-la gravure d'un de ses tableaux, la plus belle, la plus grande,
-la plus absolue, même la seule absolue formule de l'esthétique:
-«LA FOI, EN TOUT» et la charité aussi. C'est pourquoi je vais
-remorquer jusqu'à une mention quelques toiles: le _Transport la
-Corrèze_, de M. Montenard, ne signifie rien; au contraire de la
-_Campine à Anvers_, de M. Grandsire, qui a beaucoup d'accent.
-Elle monte à vue d'œil, la _Marée_ de Mme Lavillette, mais
-l'horizon manque d'infinité. Les _Bords du bassin d'Arcachon_, par
-Mlle Clémence Molliet, sont d'une touche vigoureuse et d'une
-impression vraie. M. Vernier récolte toujours du varech et assez
-bien au point de vue des colorations. Bonne houle dans les bateaux
-doublant l'_Épi de Berck_, de M. Lepic. Le _Port d'Ostende_, de
-M. Clays, n'est pas un Cuyp; non plus que celui de _Larochelle_,
-par M. Lapostolet. _Après l'orage_, de M. Georges Diéterle,
-donne bien l'impression d'une mer remuée et trouble comme un
-fleuve. _A Saint-Aubin_, de Grobet, est juste assez remarquable
-pour faire penser à Van de Velde, l'harmonieux poète des mers
-endormies, sous des ciels fins, où des nuages légers passent
-avec des lenteurs mélancoliques. Le charme de Van de Velde est
-indescriptible; sa mer a des sommeils de lacs, et le souffle frais
-qui frise les remous, vous le sentez au visage. Quelque aménité
-qu'ait le critique, le souvenir de Velde et de Backhuysen submerge
-les marines du Salon, aussi bien la marine, née hollandaise, est
-restée hollandaise, incomparablement.
-
-Mais le marin! le marin, lui, est né français; dès le _Radeau
-de la Méduse_, de «quille» qu'il avait été jusqu'à ce jour, il
-devient le personnage, le héros. Joseph Vernet, lui-même, de
-tous les peintres de marine est celui qui dessine et mouvemente
-le mieux ses bonshommes qui sont de vraies figures «et qu'on
-prendrait, dit Charles Blanc, pour des miniatures de Carrache.»
-
-Le mouvement esthétique qui introduisait le marin dans l'art donna
-lieu à toute une littérature assez médiocre, dont les romans
-maritimes de Sue sont le type, et doit être considéré comme un
-apport de cette merveilleuse Renaissance romantique, à laquelle le
-dix-neuvième siècle doit, non seulement tout ce qu'il est, mais
-surtout, tout ce qu'il sera devant la postérité.
-
-Le péril individuel émeut plus généralement qu'un danger
-collectif; un homme à la mer, luttant contre les vagues, apitoye
-davantage qu'un vaisseau qui va sombrer, et c'est la raison de
-l'effet dramatique, relativement aisé à obtenir en ce genre. La
-mer étant elle-même une grande emphatique, autorise le geste
-théâtral; mais elle le paralyse aussi par sa majesté, et il n'y a
-pas un seul marin au Salon qui ne soit naturel et simple de tout;
-nous sommes donc en progrès sur Durand Brager et sur Gudin. La
-preuve, M. Tattegrain nous la donne. Ses _Deuillants_ sont une
-œuvre émue et la meilleure de ce genre, à beaucoup près; elle ne
-déparera point le musée où elle ira, quel qu'il soit, assurance
-qu'il serait impossible de donner à la plupart des envois. Le
-mari est mort, et la barque, qui est en vue, le rapporte; alors,
-la pauvre épouse, forte dans sa douleur, est allé prendre la
-croix envoilée de crêpe et, suivie de ses deux filles, orphelines
-maintenant, elle s'est dirigée, pleine de douleur, vers cette mer
-qui lui a pris «son homme». C'est à la marée haute, il y a houle,
-le vent souffle, la pluie siffle, ils avancent dans l'eau jusqu'à
-la ceinture, les _Deuillants_, et le sel de leurs larmes se mêle
-au sel de la mer. Là-bas, on aperçoit quatre camarades, dans
-l'eau jusqu'aux épaules, qui viennent, portant le mort; tenant
-haute la croix, les _Deuillants_ vont au-devant. La veuve vue
-presque de dos, l'affliction d'allure des enfants sont trouvées
-d'expression. Vraiment, c'est de l'art, cela! C'est littéralement
-beau d'émotion.
-
-L'_Attente_, de M. Haquette, très loin de l'intensité de M.
-Tattegrain, mais l'anxiété de cette femme de pêcheur qui, assise
-sur sa hotte et accoudée au cabestan, interroge d'un regard
-troublé de crainte la mer qui est grosse, tandis que sa fillette,
-par terre, s'amuse, est une œuvre d'art. D'autant plus qu'il y a
-plein air et que le modelé est obtenu sans trucs.
-
-Le _Pilote_, de M. Renouf, toilasse d'un gros procédé, me semble
-d'une dimension inutile; la _Vague_ de Courbet est plus terrible
-que toute cette eau, et ce pan de mer, grandeur naturelle, ne
-donne pas beaucoup plus l'impression de l'immensité qu'un Dubbels
-de poche. Il y a une certaine angoisse dans le soulèvement de la
-barque, mais cela n'est pas excellent; et l'étonnement du format
-entre pour beaucoup dans l'attention qu'on y accorde.
-
-Le _Moment d'angoisse_, de M. Price, est bon; le marin qui
-s'apprête à jeter la corde, bien piété. Le _Vœu_, de M. Morlon,
-une marine à la Tassaërt et peinte dans le rembranesque
-froid, dont M. Israëls a le secret qu'il faut lui laisser. M.
-Lenoir agenouille au bord de la falaise une femme qui, dans
-l'éclaboussement de l'écume, prie pour le salut de son mari: c'est
-bien.
-
-M. Hadengue se moque de la critique, je pense? Il n'a pas le
-talent qui en donne le droit. Voici une _Pêche miraculeuse_, et
-je ne l'ai pas placée dans la peinture catholique. Et qui l'y
-placerait, cette toile absurde où des vieillards et des jeunes
-gens dérisoires tirent des filets pleins de poissons, tandis
-que, au centième plan, un Christ est figuré à la proportion de
-mouette. Si c'est d'après M. Renan que M. Hadengue fait ses pêches
-miraculeuses, je ne m'étonne plus; d'autant que M. Morot est là
-avec son Christ sans nom, pour montrer ce que le roman de la
-_Vie de Jésus_ vaut aux peintres assez nuls de lecture pour s'en
-inspirer. Il y a de l'accent dans la _Barque de pêche à Honant à
-marée haute_, de M. Barthélemy. Un _Sauvetage à l'entrée du port
-de Concarneau_, de M. Deyrolle, est d'une impression juste dans le
-mouvement et le brisement des lames.
-
-La _Mise à l'eau_ d'une barque, par M. Butin, est l'étude la plus
-juste qu'on puisse faire d'un tel sujet, et les mouvements des
-marins qui, les uns forcent sur les rames, les autres poussent
-l'arrière, sont d'un bon ensemble, presque rythmique et qui
-satisferait les modèles eux-mêmes. Quant aux _Pêcheurs_ et
-_Pêcheuses_, il y en a trop pour en mentionner aucun, d'autant
-qu'ils sont tous d'un art estimable. Pour se reposer de tous
-ces «ahan» salins, voici que M. Artz assied _Sur les dunes_ des
-enfants de pêcheurs, dont l'un fait un bateau de son sabot. Tout
-à fait originale la _Ronde d'enfants_ de M. William Stott. Elles
-se tiennent par la main, lourdement, avec lenteur, sur le sable
-détrempé et semé de flaques, tandis que le crépuscule étend ses
-ombres poétiques sur les tons clairs et passés de leurs petites
-robes. Cela est personnel, et M. William Stott est un artiste; un
-titre que je ne concéderais pas à beaucoup.
-
-Pour secouer tout à fait la mélancolie océane, voici _la Plage_,
-de Mme Demont Breton, où une femme de pêcheur se repose,
-entourée de ses charmants marmots. Celui qui debout, tout nu,
-s'étire, est vraiment digne de figurer parmi les petits anges que
-Botticelli groupe aux pieds de la _Vierge immaculée_.
-
-
-XV
-
-LE GENRE BOURGEOIS
-
-Le genre? Lequel? Le genre bourgeois? Oui, avant l'avènement de
-la bourgeoisie, cette détestable rubrique n'eût rien désigné. Je
-mets au défi un conservateur de musée quelconque de m'exhiber un
-tableau de genre de n'importe quelle école qui ne soit postérieur
-à la Révolution. Si les peintres de genre se figurent descendre de
-Metzu, Mieris, Terburg, Pieter de Hoogh, Slingelandt, Nestcher,
-Dow, ils se font une illusion que je ne leur laisserai pas. Ces
-maîtres ont peint des _Intérieurs_, des _Conversations_, ils font
-la _Contemporanéité_ de leur temps, tous! Le mot _genre_ n'est
-applicable qu'à un tableau de chevalet qui représente une scène
-Renaissance ou Directoire; à parler net, le genre, ce n'est pas
-de l'archéologie, c'est du bric-à-brac, et M. Meissonnier, quel
-que soit son mérite, est un peintre bourgeois, parce que c'est un
-peintre sans envergure, et que la foule comprend tout de suite.
-Baudelaire ne l'aimait pas; il a même été cruel pour ce petit
-maître, à qui je veux ôter une illusion (puisque je suis à le
-faire), c'est que Delacroix eut son bon sens quand il dit que le
-peintre de la _Rixe_ était le plus incontestable de ce temps.
-Meissonnier est à peine digne d'être le varlet de _Sa Majesté_
-Delacroix; et qu'est-ce que sont tous les _Liseurs_ auprès d'une
-fresque de M. de Chavannes? J'ai tenu à dire ce que je pense de
-M. Meissonnier, après Baudelaire, et on peut augurer du mépris
-que j'ai pour tous les sous-Meissonniers. L'esthétique commande
-de pourchasser la bourgeoisie, de la montrer au doigt, partout où
-elle se cache dans l'art, et je ne suis pas près de manquer au
-commandement. Jamais un tableau de genre n'entrera dans un Salon
-carré, dans une Tribune, dans un Belvédère, parce qu'un tableau de
-genre est une image plus ou moins coloriée, une redite sotte et
-lilliputienne. C'est à Delaroche et à Meissonnier que nous devons
-cette mesquinerie et cet encanaillement, cette vulgarisation de
-l'art, et l'art vulgarisé, ce n'est plus de l'art, c'est du genre,
-et le genre je le ressasse avec force, c'est la bourgeoisie du
-pinceau, et cela se vend comme du Jules Verne; et Goupil en fait
-des lithographies et des photographies qui s'enlèvent par monceaux!
-
-M. Benjamin Constant qui, en 1881, avait exposé une _Hérodiade_
-adorable de charme et de procédé, d'un rose intense à ravir un
-poète hindou, et dont l'_Artiste_ a publié la gravure, nous
-ennuie cette année d'un magot marocain qui ne fournirait pas les
-éléments d'un nain de cour à Velasquez. M. Worms n'est jamais
-allé en Espagne, ses _Politiciens_ sont faux de tout; cela n'est
-bon qu'à chromolithographier. La belle lithographie pour Goupil,
-que cette dame qu'un cavalier Louis XIII saisit à la taille d'une
-main, tandis qu'il ferme la porte de l'autre. Cela est leste et
-n'effarouche pas, à cause du costume; supposez le monsieur en
-habit et la dame contemporaine, le jury n'eût pas reçu et la
-bourgeoisie eût rougi! A graver, les _Aveux discrets_, de M. Viry,
-pour les salons de Nîmes ou de Tarascon. M. Tony Robert-Fleury
-nous représente les Mancini et les Martinozzi donnant un concert
-à leur oncle le cardinal. Quand Milton dictait le _Paradis perdu_
-à ses filles, il n'avait pas le geste théâtral que lui donne M.
-May. La _Visite aux ancêtres_, de M. Weiss, ne doit pas leur faire
-grand plaisir; leur descendant est assez piètre. L'_Insolation_,
-de M. Barrias, représentant un soldat évanoui et qu'une femme fait
-boire, n'est pas un mauvais tableautin.
-
-M. Beroud a eu, je crois, une seconde médaille pour son grand
-trompe-l'œil _Au Louvre_; évidemment, c'est un grand morceau de
-procédé, mais c'est peint pour la bourgeoisie. M. Castiglione a
-fait du _Portrait de Mme la comtesse de Bark_ un tableau de
-genre, mais joli. La _Rixe_, de M. Mendez, en occasionnera chez
-Goupil; ce lansquenet qui remet son épée au fourreau après avoir
-pourfendu un jeune seigneur musqué fera les délices des lecteurs
-d'Alexandre Dumas, ce bourgeois qui aura demain une statue, alors
-que Balzac n'en a pas, et que l'idée de celle de B. d'Aurevilly
-étonnerait! M. Grison, le _Choix d'une escorte_, photographie
-polychrome d'une scène du _Bossu_ à la Porte Saint-Martin. Les
-_Faucons_, de M. Guès, sont intéressants, ce seigneur à plat
-ventre sur un divan est assez bien peint.
-
-M. Dannat a fait, grandeur naturelle, son _Contrebandier basque_
-qui les jambes écartées, la cruche en l'air, boit «à la régalade»
-comme disent les Provençaux. Il y a médaille, tant la bourgeoisie
-est fidèle à ses peintres. Un Espagnol, en brillant costume
-de torero, offre une fleur à une manola, avec des colorations
-fines qui font quelque honneur à M. Zacharie Astruc, une des
-personnalités les plus curieuses de l'art contemporain,
-traducteur du Romoncero, importateur du fameux Saint François
-en bois d'Alonzo Cano, et qui ne donnera pas sa mesure faute
-d'application.
-
-Je ne comprends pas, dans la _Visite chez l'armurier_, de M.
-Sainsbury, la présence de la petite infante qui est assise par
-terre et fane le satin de sa robe. La _Rêverie_, de M. Bonnefoy,
-est une idée, mais le tableautin est trop à la plinthe; on ne
-voit que deux amants au clair de lune. C'est peut-être bien, il
-faudrait le voir, et l'administration a oublié de le permettre.
-La _Première rencontre_, de M. Wagrez, sort de l'ordinaire. Cette
-scène florentine aussi distinguée que du Cabanel a quelque charme.
-Une jeune fille noble descend l'escalier d'un palais et laisse
-tomber à dessein une rose en se retournant à demi. Le jeune homme,
-arrêté, est campé avec une jolie crânerie.
-
-Le _Chemin difficile_, de M. Dupin, une peinture très distinguée
-aussi, représentant un seigneur et une dame Louis XIII, qui
-se donnent le bras et passent une sorte de gué, précédés d'un
-lévrier. Les _Seigneurs courant la bague_, de M. Adrien Moreau,
-n'attraperont pas M. Meissonnier, qui n'est pas cependant hors
-de portée. Pour avoir une idée du coloris de M. Gide dans ses
-_Visiteurs de Fontainebleau_, voir M. Pomey. M. Bertrand nous
-montre un peintre faisant le portrait de Charlotte Corday, dans sa
-prison. A ce propos, je signale la description d'un pastel inédit
-de l'héroïne, et l'opinion très nouvelle qui en résulte dans les
-_Memoranda_ de M. d'Aurevilly, où il se montre plus clairement
-que partout ailleurs le frère de lord Byron. Le _Concours de
-violon_ de M. Jimenez est finement peint. L'_Émigré_, de M. Outin,
-intéressant d'expression, et moins vignette que les sempiternels
-_Invalides_ de M. Dawant. M. Garnier illustre Florian, il fait
-sortir la _Vérité_, qui n'est pas belle, d'un puits qui est bien,
-et des gens du moyen âge se sauvent; cela équivaut à un quatrain
-de Pibrac. Le _Guignol en 1793_, et la _Fin d'une conspiration
-sous Louis XVIII_, de M. Caïn, ce dernier est le meilleur tableau
-de genre de l'année. M. Kaemmerer a un modelé d'une précision
-et un émail si solide, et une touche si spirituelle dans son
-_Charlatan_, qu'il convient de lui faire grâce de son genre par
-égard pour son procédé.
-
-Voilà pâture à bourgeois: _Chacun son tour_, un zouave s'évente
-dans le fauteuil de son colonel, et c'est d'un H. C., de M. Armand
-Dumaresq qui a une grande image d'Épinal au salon carré.--Mieux
-encore, des _Dindons, en troupeau devant une tournure de femme_;
-il ne faut pas nommer ceux qui oublient à ce point la dignité de
-l'art. L'_Aumône_, costume Louis XIII, pour la maison Goupil.--Le
-_Cadet Roussel_, de M. de Pibrac, a une tête spirituelle. _Propos
-galant_, de M. Debras: un mousquetaire en conte à la servante.--Le
-_Nouveau Maître_, de M. Girardet, un jardinier qui salue le poupon
-que porte une bonne; dédié aux lecteurs de Mme Gréville;
-couleurs non vénéneuses! M. Armand Leleu met en présence une femme
-et un chat; la matière d'un chef-d'œuvre de pensée, et il ne
-produit que _Convoitise_, qui n'est pas la nôtre.
-
-Le _Retour au pays_, de M. Léonard, rappelle les Karl Girardet, du
-_Magasin pittoresque_. _Claudite jam rivos!_ J'ai voulu énumérer
-avec conscience, précisément parce que je condamne ces singeries
-de tableaux, qui ne sont que des vignettes de livres pas écrits.
-
-Si l'Esthétique n'avait qu'à parler des œuvres marquantes,
-le destin du Salonnier serait simplifié et embelli, mais il
-faut suivre l'art dans ses erreurs, pour les montrer, et le
-public, dans sa bêtise, pour l'en convaincre. Que l'épithète de
-_bourgeois_ reste au genre, et ce sera beaucoup contre lui, car la
-bourgeoisie rougit d'elle-même; et il y a de quoi rougir jusqu'au
-cramoisi et jusqu'à l'écarlate, sans que cela puisse être jamais
-assez!
-
-
-XVI
-
-L'ORIENTALISME
-
-En 1830, la peinture avait ses orientalistes, Marilhat, Decamps,
-Fromentin, Dehodencq, et Delacroix même. Aujourd'hui on ne fait
-que du dérisoire dans cette donnée. Ce n'est vraiment pas la peine
-de peindre le pays du soleil pour donner les gris non lumineux,
-les gris parisiens que M. Walker a trouvés dans ses _Rajahs
-chassant au faucon_. Ayez la devination de M. Méry, ou ne peignez
-qu'après avoir vu. _Le Caire, côte nord_, de M. Frère, est d'une
-fausseté de tons à ravir les philistins.
-
-Seul, M. Baratti a fait une œuvre intéressante de sa _Spoliation
-d'un Juif_, et si j'ai risqué cette catégorie qui est vide,
-c'est pour conseiller à MM. les artistes, gens sans lecture,
-sans imagination et sans idées, de demander à l'Orient, non pas
-seulement des couleurs, mais des sujets. J'estime qu'on a assez
-ressassé la mythologie grecque et qu'il serait temps, nous autres
-Aryas, que nous quittions l'_Odyssée_ pour le _Ramayana_, et
-Euripide pour Kalidaca. Rama et Sita nous reposeraient d'Hector
-et d'Andromaque. Fidoursi me paraît plus propre qu'Hérodote à
-inspirer des tableaux; et Saadi et Hafiz sont d'autres poètes
-qu'Horace et Lucain.
-
-L'Orient des peintres, c'est la Chine et l'Algérie; Inde et Iran,
-ils n'en ont cure, et si vous leur nommiez Vyasa, qui est plus
-grand qu'Homère, ils demanderaient qui est ce personnage. Il ne
-faut pas espérer qu'ils se souviennent jamais de leurs frères
-Aryas, et cependant, ce n'est que le Gange qui peut fertiliser
-l'art; le Permesse est à fond et l'Hippocrène à sec. Mais plus que
-le Gange, le Jourdain aux intarissables eaux demeure la source
-de tout idéal, et ceux de MM. les artistes qui se souviennent un
-peu du catéchisme et de l'histoire sainte pourraient faire œuvres
-originales et de style en lisant un seul livre, l'_Histoire
-d'Israël_ de E. Ledrain, où le pittoresque sémitique est peint
-magistralement. Le chapitre de la prise de Jérusalem par Titus,
-pour citer un exemple, offre une série de cinquante tableaux
-splendides tout pensés, tout composés et qu'il n'y a plus qu'à
-transporter sur toile.
-
-
-XVII
-
-LES ANIMAUX
-
-Voici les bouviers, les porchers, les bergers, les maquignons,
-les bouchers, les valets de chiens. Voici l'étable, le chenil, la
-bauge, l'auge, le ratelier! _et incessu patent dei_, une saine
-odeur de fumier! Il n'y a pas de pâturage au monde aussi fréquenté
-que les murs du Salon; toute l'arche de Noé y est appendue en
-détail et les marchands de bestiaux peuvent venir se former l'œil
-avant le marché. Car, et c'est là le déplorable, on ne peint que
-les animaux domestiques qui ont un brutisme d'homme; M. Meyerheim
-nous donne bien un portrait de lion plus intéressant que les
-portraits d'avocats; mais les fauves paraissent sans doute trop
-_excentriques_ pour être représentés, et ce sont les bœufs qui ont
-tous les honneurs.
-
-M. de Vuillefroy est le chef des bouviers; la _Sortie de
-l'herbage_ et _Dans les prés_ sont d'excellents Troyons. Ici,
-les bêtes étoffent un paysage. Mais la _Vache_, de M. Roll,
-cette vache, grande comme une profession de foi, est menaçante.
-Est-ce que les animaliers vont prendre exemple sur M. Renouf,
-et les bêtes, le pas de proportions sur les hommes? Une vache
-de ce format devrait être un morceau de procédé merveilleux, et
-M. Roll n'est qu'habile. M. Julien Dupré a fait une toile d'une
-grande réalité dans son _Berger_ gardant ses moutons. M. Legrand
-a trouvé je ne sais où un singe échappé d'un tableau de Decamps,
-et il a jeté cet ignoble animal au milieu d'accessoires. Le moyen
-âge regardait le singe comme une incarnation du diable et, de
-fait, n'est-ce pas cette ignominieuse bête qui sert aux malins de
-l'Institut pour nier l'âme. M. Gelibert, rival de M. Tavernier,
-représente non sans talent la _Prise d'un renard_, pour illustrer
-les récits de chasse du marquis de Foudras. M. Thompson est un
-excellent peintre de moutons.
-
-Je ferai remarquer à MM. les animaliers, qu'il est de toute
-exception et rareté que Potter, Van de Velde, Berghem ou les
-Roos fassent de leurs animaux autre chose que de l'_accessoire_,
-l'étoffage de leurs paysages, et qu'ils ne sont guère plus
-agréables avec leurs troupeaux, que les Bassan avec leur
-sempiternelle _Entrée dans l'arche_ et _Sortie de l'arche_.
-C'est ici que Chenavard aurait raison de trouver un symptôme de
-décadence; la Bête n'a pas droit aux dimensions humaines. Chose
-singulière, le cheval, cet aristocrate parmi les animaux, et
-qui fait partie de l'homme héroïque pour ainsi dire, n'est pas
-représenté au Salon, peut-être à cause même de son aristocratie.
-L'âne de la fuite en Égypte, de l'entrée à Jérusalem, le cheval
-qui renverse Saint-Paul, les bœufs de Bethléem et le cheval de
-Mazeppa nous suffiraient si on le trouvait bon. Mais c'est là
-une idée hiérarchique et on la trouvera mauvaise, et les bêtes
-grandiront à vue d'œil, et la _Vache_ de M. Roll nous donnera, au
-prochain Salon, des veaux plus gros qu'elle, et ce sera du talent
-de gâché. Quel conservateur du Louvre oserait mettre la grande
-_Vache_ de Potter au Salon carré?
-
-Si, par pauvreté de cervelle, inanité d'imagination, des artistes
-qui n'ont que de la main veulent absolument peindre des bêtes, eh
-bien! soit; qu'ils transportent sur la toile toute la bestiaire
-du moyen âge, les guivres, les tarasques, les dragons, les
-licornes; qu'ils fassent du _Monstre_, c'est encore de l'idéal.
-Mais je ne considérerai jamais comme une œuvre d'art la _Vache_
-de M. Roll; ce n'est que de la peinture et ficelée. Rayez en
-bloc les animaliers de l'école française, vous ne lui ôtez rien.
-Une fresque de M. de Chavannes importe à la postérité; mais que
-lui font les dix mille têtes de bétail du Salon, cette halle
-de la peinture, que les animaliers, si on les laisse faire,
-transformeront en succursale de la Villette. Et tandis qu'ils
-lustrent la robe des vaches et frisent la laine des moutons, la
-femme, l'amour et le caractère contemporain se transforment et
-se déforment sans avoir été fixés en des œuvres qui disent aux
-siècles à venir ce que nous sommes, notre air et notre esprit, et
-nos passions et nos pensées.
-
-
-XVIII
-
-LES FLEURS
-
-«La bouquetière Glycéra savait si proprement diversifier la
-disposition et le mélange des fleurs, qu'avec les mêmes fleurs
-elle faisait une grande variété de bouquets; de sorte que le
-peintre Pausias demeura court, voulant contrefaire à l'envi cette
-diversité d'ouvrages; car il ne sut changer sa peinture en tant de
-façons, comme Glycéra faisait ses bouquets.» Y a-t-il des Glycéras
-aux environs de la Madeleine? Quant aux Pausias, ils ne sont pas
-au Salon. Point de Babet de la bouquetière, mais des maraîchers
-fleuristes, qui traitent les fleurs comme des légumes: bottes de
-fleurs, paquets de fleurs, brassées de fleurs, tas de fleurs; et
-pas un bouquet. Le bouquet est ancien régime, il est individuel;
-la botte convient mieux aux gens de nos jours.
-
-Chenavard trouve le paysage la dernière expression de décadence.
-Quel jugement doit-il porter sur les peintres de fleurs, et Van
-Huysum lui inspire-t-il beaucoup d'admiration? Une tulipe de
-Marguerite Hartmann, une rose de Van Aalst, un œillet de Catherine
-Backer ou de Van der Balen; Redouté, Abraham Mignon, Seghers,
-Monnoyer, est-ce de l'art? _Non_, ce n'est que de la peinture.
-
-Ce jugement n'est pas pour plaire à beaucoup, et on y répondra
-par cette pensée, que le critique qui parle ainsi ne comprend
-pas le mérite et le charme du procédé. Je ne reconnais que la
-peinture dans un Monnoyer; mais l'art, c'est la pensée ou la
-passion, et là où il n'y a ni pensée, ni passion, il n'y a pas
-d'art. Je renverrai les fleurs aux décors; mais un décor est tout
-un paysage, et parmi les peintres de décors sont des artistes
-d'un merveilleux talent que l'esthétique néglige bien à tort.
-Les fleurs ne peuvent être placées que parmi les accessoires de
-l'art décoratif; sujets de tableaux, elles sont inadmissibles,
-pour les rares esprits qui ont le sens hiérarchique dans tous les
-ordres d'idées. Que Seghers enguirlande une Vierge de Rubens, que
-Monnoyer sème de bouquets les panneaux, les trumeaux de Trianon et
-de Marly, mais jamais des fleurs ne seront et ne feront un tableau.
-
-Van Huysum composait ses toiles, M. Jean Benner entasse, empile,
-c'est une botte, et M. J. P. Lays, un tas. L'État a acheté
-l'étalage de M. Grivolas; mais il n'a acheté ni _le Rêve_ de M.
-de Chavannes, ni le _Saint Julien l'Hospitalier_ d'Aman Jean;
-ni le _Saint Lievin_ de M. Vanaise. S'il est une catégorie de
-peintres à décourager, ce sont les fleuristes. Achille Cesbron,
-_A l'emballage_, des fleurs en pots, comme cela ferait bien au
-Salon carré! M. Brideau a entouré d'une guirlande de pensées un
-médaillon de N.-S. Voilà un emploi à la Seghers, qui est excellent
-et auquel il n'y a rien à redire, bien au contraire. Les _Fleurs
-d'Été_, de Mme Prévost Roqueplan, le _Buisson de roses_, de
-M. Louis Lemaire, sont exquis comme panneaux peints à fleurs;
-comme tableaux, ils n'existent pas. Un botaniste ou un maniaque
-du coloris aurait seul la navrante niaiserie de s'appesantir
-sur les fleurs; toutefois, entrons aux Arts décoratifs; il y
-en a beaucoup, et elles sont là, à leur place: _Pivoines et
-Chrysanthèmes_, de M. Aublet. Le dessus de porte de M. La Chaise
-est joli, un splendide bouquet est comme oublié, au bord d'une
-console où un perroquet crie, devant un in-quarto ouvert et appuyé
-contre une sphère.
-
-Il faut signaler les _Pivoines_ de Mlle de Vomone. Et
-maintenant les fleuristes voudraient-ils d'un conseil? Puisque
-c'est par incapacité (car je n'admets pas d'autres raisons) qu'ils
-se réduisent à l'avant-dernier des genres, un peu d'imagination
-pourrait les sauver. Par exemple, voici un bouquet de bal posé sur
-une console, à côté est un gant qu'on vient de quitter, un gant
-encore chaud, très souple et qui garde un air de main, un semblant
-de geste; ce gant suffit à mon imagination pour évoquer la femme
-et le bal. Autre: sur une haie d'aubépine un fichu qui a l'air
-d'être tombé dans une lutte amoureuse. Autre encore: des vêtements
-de femme, sur une brassée de fleurs, indiquant qu'elle se baigne.
-On peut varier à l'infini, mais la règle que je crée est celle-ci:
-dans un tableau de fleurs, il faut qu'on sente la femme, qu'on
-la pressente, qu'on se la figure, toute absente qu'elle est. Et
-pour tous les tableaux de fleurs qui ne seront pas _émus_ et qui
-n'évoqueront aucun sentiment moral, qu'ils soient exclus du Salon,
-et renvoyés à celui des Arts décoratifs, je le demande, sans
-souci de ce que mon esthétique, trop haute pour les lâchetés de
-l'éclectisme, pourra soulever des protestations. Critique, je ne
-discute pas, je juge.
-
-
-XIX
-
-BODEGONES
-
-M. Charles de Saint-Genois doit être jeune, puisque c'est la
-première fois que je le rencontre au Salon, et je ne veux pas, lui
-qui arrive, l'envelopper dans la même malédiction que M. Philippe
-Rousseau, cet endurci du pâté froid et du concombre. Ce jeune
-peintre a voulu essayer ses pinceaux, tâter sa palette, mais que
-l'an prochain nous ne le retrouvions pas dans cet office de la
-peinture où M. Philippe Rousseau expose _Une botte d'asperges_.
-Je faisais la moue aux fleurs; voici des légumes. Ce n'est plus
-même bon pour des panneaux de portes. Une botte d'asperges, quelle
-décoration, même pour le ministère de l'agriculture! Puisque M.
-Philippe Rousseau peint des asperges, c'est qu'on les lui achète.
-Je ne dirai pas ce que je pense des acheteurs, cela qualifierait
-le peintre en même temps, et je ne veux pas être mal avec le
-Bouguereau des cuisines.
-
-En face de _la Soupe des réservistes_, de M. Marius Roy, qui a
-eu une troisième médaille, voyez comme elle fume l'autre _Soupe
-aux choux_, de M. Dominique Rozier, et comme les bourgeois, ces
-ventrus, la hument des yeux! Il n'y a qu'une seule place pour ces
-_bodegones_, le restaurant du jardin, toute cette mangeaille doit
-être là où l'on mange. Se figure-t-on une _Soupe aux choux_ dans
-un musée d'Italie, ou le stock de _Harengs saurs_ de M. Pierrat.
-Des harengs saurs ne feront jamais un tableau, et il n'y a pas de
-mépris suffisant pour l'ignominie de ce genre, qui ne peut plaire
-qu'aux bourgeois, et les bourgeois n'existant pas, il ne plaît
-donc à personne. Il faut donc chasser les _bodegones_ de partout,
-des musées, des salons et des critiques, et je me reproche même
-de descendre jusqu'à le proscrire, ce genre de table d'hôte et de
-goinfre, que seul Rabelais a su rendre colossal et ironiquement
-épique.
-
-J'ai indiqué comment les fleurs pouvaient être intéressantes; mais
-quel sentiment mettre dans le pâté froid et les flacons de pickle
-de la _Table de cuisine_ de M. Zacharian, et dans le _Pot-au-feu_
-de M. Vollon? cela n'a pas de signification. Pommes de Catherine
-Backer, poires de Boël, melons de Van Brussel, raisins de Van
-Essen, fraises de Hardimé, dessertes de David de Heem, le grand
-maître des fruits, tout cela n'appartient qu'à la peinture; à
-l'art, non.
-
-M. Monginot s'impose cette année par la composition ingénieuse de
-ses pendants: _Buveurs de sang_ et _Buveurs de lait_; mais est-il
-convenable qu'un artiste qui peut peindre une aussi jolie page que
-celui qui tient la queue de la jolie fille en gris de lin du _Paon
-revestu_, s'acoquine à des volailles, à des poissons, préfère aux
-pages, aux princesses et au palais, l'étal des Halles. M. Sicard
-s'y délecte, aux Halles, et il nous rapporte _une Plumeuse_.
-Ces peintures de cuisine sont dégoûtantes, à parler net; elles
-prouvent et dans les artistes et dans le public, une aberration
-esthétique, inqualifiable. Chardin est un grand coloriste, mais
-il faut être un bourgeois comme Diderot, pour s'extasier devant
-la raie ouverte. Je ne connais qu'une seule nature morte qui soit
-de l'art, le _Bœuf éventré_ de Rembrandt au Louvre; le reste,
-et par le reste j'entends David de Heem comme M. Vollon, n'est
-pas même bon pour la décoration d'une porte; et qu'on n'oublie
-pas que les _bodegones_ sont le dernier radotage d'un art fini.
-L'art de Flandre a son dernier coup de pinceau dans la tulipe de
-Van Huysum, et celui de l'Espagne, si fort, si local, si moderne
-qu'on l'a appelé la théologie de la peinture, a fini dans la
-spirale d'écorce de citron des Menendez. Aussi sont-ils sinistres
-dans leur grotesquerie et dans leur bêtise, ces _bodegones_,
-tableaux qui ne sont pas des tableaux, peinture qui n'est pas de
-l'art, procédé de l'œil et de la main; oui, ils sont sinistres et
-menaçants, beaucoup plus que tous les autres abus du procédé, et
-je n'en sais qu'une définition: C'est le _gâtisme_ de la peinture,
-et gâteux qui les peint et gâteux qui s'y plaît.
-
-
-XX
-
-ACCESSOIRES
-
-Sous quelle autre rubrique que celle d'ustensiliers et de garçons
-d'accessoires désigner ceux qui font un tableau avec un gorgerin,
-une buire, un coffret?
-
-M. Blaise Desgoffes a un trop beau procédé pour qu'on ne lui dise
-pas que l'emploi qu'il en fait est dérisoire; mais je concède
-que ses deux panneaux d'orfèvrerie et de bibelots donnent une
-impression de luxe, que cela est décoratif et même acceptable
-dans un musée, car il groupe des objets d'art et son faire est
-éclatant. Les pièces d'armure, de M. Olivetti, sont bien traitées
-ainsi que le _Présent_ de M. Visconti; ces deux épées et ce casque
-sur un coussin ont bon air aristocratique, féodal, et qui fait
-du bien à voir, parmi le temps de bourgeoisie qui court. Mlle
-Meller a entassé les instruments de tout un orchestre, cela n'a
-pas de sens, comme le _Présent_ de M. Visconti, qui conduit
-l'imagination du seigneur expéditeur au seigneur destinataire.
-
-M. Delanoy ne doit pas être un orientaliste bien ferré, pour
-intituler ses armes: _Inde et Orient_. Ce titre est à classer
-parmi les formules gâteuses que Flaubert collectionnait et
-Henri Monnier l'aurait mis dans la bouche de M. Prudhomme, cet
-inqualifiable _Inde et Orient_. Un autre du même, _A la gloire
-d'un général du passé... ou de l'avenir_, sous le trophée, la
-carte de l'Alsace-Lorraine, où se profile l'ombre d'une épée.
-Mais ce qu'il faudrait à la gloire de ce général, ce serait une
-Victoire Aptère, peinte par Puvis de Chavannes; et ce qu'il
-faudrait à l'école française ce serait un ministre des beaux-arts,
-autocrate comme un shah, et infaillible comme un pape, qui fermât
-l'exposition à tous les tableaux sans âme; mais ce serait oublier
-que le Salon est surtout la halle aux tableaux, que les plus
-déplorables artistes ont droit de gagner leur pain; et la charité
-empiétant sur l'esthétique, je me suis fait, je le constate en
-finissant, le saint Vincent de Paul des pires pauvretés de la
-peinture.
-
-
-SALUT AUX ABSENTS!
-
-A celui qui agrafe le Sphinx à la poitrine d'_Œdipe_; qui évoque
-_Hélène_, la blanche Tyndaride, sur les remparts de Troie, qui
-fait apparaître la tête de saint Jean à _Salomé_ dansant pour
-l'obtenir; qui sait le charme de _Jason_, voit sans vertige la
-_Chute de Phaéton_ et met en présence _le Jeune Homme et la Mort_;
-à l'élève de Lionardo da Vinci le Grand, au peintre hermétique en
-ce temps hypètre, à Gustave Moreau le subtil, Salut!
-
-A celui qui a retrouvé les genoux étroits de Fontainebleau et la
-cambrure florentine dans les reins modernes, au vigoureux décadent
-qui a su moderniser l'Olympe, comme un Banville, à l'élève de
-Primatice qui a fait renaître la Renaissance au plafond de
-l'Opéra, à Paul Baudry, Salut!
-
-A celui qui a conçu des fresques grandes comme des livres et qui
-n'a pas eu de murs où maroufler sa grande synthèse historique,
-au penseur de l'art, au Pierre de Cornélius français, inconnu et
-méconnu, au fresquiste des cartons du Panthéon qui est dans la
-contemplation mystique de la forme du Beau, insoucieux d'œuvres et
-de gloire, à Paul Chenavard, Salut!
-
-A celui qui a compris la perversité moderne, écrit le grimoire
-du vice avec des allures de Durer, et fixé les deux plus grandes
-figures de ce monde, la Femme et le Diable; au peintre-graveur
-dont les eaux-fortes semblent des rubriques de Balzac et de
-d'Aurevilly, les deux plus merveilleux poètes en psychologie, au
-grand maître en modernité et en intensité, au seul abstracteur de
-la décadence latine, à Félicien Rops, Salut!
-
-Ils ont droit, ces burgraves du Grand Art, à ce que la critique
-vienne cérémonialement les chercher dans leur silence et leur
-ombre splendide. Et d'autant plus ils se dérobent à la gloire,
-d'autant plus il faut les y contraindre, et au nom de Sainte
-Esthétique, cette sœur de Sainte Sophie, s'ils refusent d'y
-marcher, les y traîner!
-
-
-CONCLUSION
-
-L'Idéal n'est pas telle idée; l'Idéal est _toute idée sublimée,
-à son point suprême d'harmonie, d'intensité, de subtilité_. Les
-_Allégories_ de Puvis de Chavannes, les _Sataniques_ de Félicien
-Rops; les _Poèmes hermétiques_ de Gustave Moreau, sont les trois
-manifestations exemplaires du triangle immuable de l'idée.
-
-La Tradition n'enseigne que la nécessité d'orienter son œuvre
-selon l'angle d'harmonie, ou l'angle d'intensité, ou l'angle
-de subtilité du panthacle esthétique. Rien de plus et c'est là
-tout le dogme. La Hiérarchie classe les œuvres, comme saint
-Denis l'Aréopagiste les anges, selon leur degré de spiritualité.
-Un tableau n'a de valeur que par la pensée ou la passion que
-l'artiste y incorpore: sans passion, un tableau n'est que de la
-peinture, non de l'art.
-
-Redire, c'est ne rien dire; refaire, c'est ne rien faire; copier,
-c'est être l'ombre de quelqu'un, non quelqu'un. L'_Indifférent_
-de Watteau est esthétiquement supérieur aux pasticheries
-pseudo-antiques de David; mais Puvis de Chavannes est au-dessus
-de Watteau, parce que son grand art il l'a créé de toutes pièces,
-procédé et conception. Il n'y a que deux voies où l'on puisse
-rencontrer le chef-d'œuvre: l'art sans date qui s'isole du
-siècle, de Puvis de Chavannes et de Gustave Moreau; et l'art daté
-d'aujourd'hui qui épouse le siècle et le monte à l'intensité de
-Félicien Rops.
-
-Ceux qui veulent suivre la voie abstraite objective, du grand art,
-qu'ils se gardent de Rome et de Venise, tous les maîtres d'apogée
-sont déjà des décadents; qu'ils étudient avec les primitifs, car
-ils étudient eux-mêmes avec conscience et naïveté dans leurs
-adorables œuvres, les Giotto, les Memmi, les Gaddi, les Veneziano,
-les Orcagna, les Fiesole, les Piero della Francesca. Ceux qui se
-résolvent à la voie concrète et subjective, qu'ils rendent leur
-temps comme Félicien Rops, mais qu'ils en rendent comme lui, la
-_spiritualité_.
-
-Abstraction ou 1883: Puvis de Chavannes ou Félicien Rops, c'est
-entre ces deux extrêmes que le grand art aura lieu, s'il a lieu.
-
-Quant au procédé, il se détraque, dans une incohérence
-irrémédiable. La suppression des tons intermédiaires et l'abandon
-des glacis a débandé la palette. Les tons rares de M. Cazin, les
-tons locaux, les teintes plates, les pleins airs, tout cela,
-c'est la sénilité et l'hystérie du pinceau. Mais dans un temps où
-tout s'en va, dans une décadence où les concepts sont tordus et
-retordus comme par des fous, comment s'étonner que la main soit
-prise de la même incohérence que l'esprit?
-
-Les races latines n'ont que le temps de faire splendide leur
-bûcher; qu'elles donnent encore des chefs-d'œuvre hâtivement, et
-tant pis si le pinceau se brise, en échappant de leur main; l'art
-finira avec elles! Mais il risque de finir avant elles--l'art--si
-l'on s'entête dans l'ineptie de la _vérité physique_. La
-photographie des couleurs, qu'on trouvera demain, peut faire, et
-mieux, 2,300 tableaux, des 2,488 qui sont exposés.
-
-Je suis le premier à signaler le péril, et je dois passer pour
-visionnaire.
-
-Qu'importe! je crie de toute ma force aux quatre vents de l'art:
-Peintres, sans _harmonie_, sans _intensité_, sans _subtilité_,
-les photographes vous égaleront demain, vous surpasseront même
-et alors vos œuvres apparaîtront ce qu'elles sont devant l'Art:
-_nulles_; je suspends hardiment cette inéluctable épée de Damoclès
-sur vos tableaux: _Prenez garde à la photographie des couleurs_.
-
-
-
-
-LA SCULPTURE
-
-
-La Sculpture est l'expression des mouvements de l'âme par les
-mouvements du corps, et la statue qui n'exprime pas un mouvement
-de l'âme n'est pas une œuvre d'art. Ceci est net, ce semble, et
-je ne serai pas court sur les sculpteurs: ce sera pour eux un
-grand tant pis. Ils poussent plus de plaintes qu'un roi Lear sur
-l'indifférence des critiques, et clament des «ποι!» plus nombreux
-que ceux d'Hécube; car ils se figurent sculpter grec et avoir
-droit au baiser de Bélise. Eh bien! qu'ils soient satisfaits, je
-ferai le tour de leur œuvre et ce ne sera pas le tour d'un monde.
-
-«La peinture est médiocre, mais la sculpture est excellente.» Ce
-cliché sert à tous les Prudhommes depuis dix ans. Cette année
-de disgrâce, le cliché a été retouché ainsi: «La peinture nous
-navre, mais la sculpture nous console!» Je conçois les navrés
-de la peinture, mais les consolés de la sculpture ne sont que
-des distraits et des incompétents. La préséance du jardin sur le
-premier étage est à démontrer, et à l'admettre, il faut l'étudier
-avec le soin vétilleux que met Saint-Simon dans d'autres question
-de préséance.
-
-A être franc, le critique qui a fait «sa peinture» arrive, l'œil
-fatigué et énervé par la couleur, devant les marbres, et la ligne
-pure n'actionne plus que très faiblement sa rétine. Quoique le
-procédé pictural soit beaucoup plus compliqué que le procédé
-plastique, les bons juges sont plus rares au jardin, sans doute
-par paresse d'esprit; car il faut faire un effort d'attention
-devant un plâtre pour démêler les contours monochromes, tandis que
-dans un tableau le coloris précise et souligne tout. «La couleur,
-dit M. d'Aurevilly, est la grande sirène. Une fillette, bouquet
-de roses, efface la pâle et idéale Rosalinde. Les yeux boivent la
-couleur et restent enivrés, au point d'en oublier la ligne de la
-forme pure. Leurs yeux, organes du péché, sont si libertins!» Au
-sortir de la peinture, j'ai dessouillé les miens, en contemplant
-des Durer, et je les rouvre purifiés, sur les éclatantes
-blancheurs de la statuaire.
-
-J'ai fait le saint Vincent de Paul, à la peinture, non sans
-remords, esthétique. Ici, le devoir catholique d'éternelle
-charité est plus impérieux encore. Matériellement, le sculpteur
-est toujours plus entravé que le peintre; le marbre est cher;
-et un plâtre ne s'achète pas comme un tableau. On a vu Préault
-conduisant aux dépotoirs des charretées de bas-reliefs qui
-ne pouvaient plus tenir dans son atelier trop petit. _Quis
-talia fando... temperet a lacrymis?_ Mais le devoir catholique
-d'éternelle vérité est le plus inéluctable. L'art, du reste, ne
-vit-il pas d'abnégation comme la Religion et comme la Passion,
-cette religion momentanée, désordonnée et sacrilège. L'artiste
-_bien épris_, au milieu des pires angoisses, dit encore à son art
-l'adorable vers de Psyché:
-
- C'est moi qui te dois tout, puisque c'est moi qui t'aime!
-
-L'art, c'est le bûcher d'Hercule; il fait fuir les indignes,
-consume les faibles, mais les forts l'éteignent avec leur sueur.
-
-L'opinion esthétique, en sculpture, est unanimement païenne.
-Les mêmes critiques, qui poussent les peintres vers la
-contemporanéité, repoussent les sculpteurs vers l'antique.
-Panhellenion et Parthenon, Munich et British Museum sont les deux
-Mecques. Eh bien! qu'on jette l'épithète de barbare, toujours
-levée sur qui ne s'agenouille pas dans la cella! Métaphysicien de
-mon état, je cherche le tréfond des œuvres, et je crois que le
-_Moïse_ et le _beau Dieu_ d'Amiens sont d'un idéal supérieur à
-l'_Apollon_ et au _Torse_ du Belvédère. Alors même, et cela n'est
-pas, que Phidias serait un plus grand artiste que Michel-Ange;
-alors même, et cela n'est pas davantage, que l'art grec serait
-supérieur en tout et à tout; alors même que la sculpture ne
-serait susceptible d'exprimer que l'âme au repos, c'est-à-dire la
-sérénité; la paganisation de l'art moderne s'appellerait encore
-_gâtisme_. Est-il sensé que l'art se chausse éternellement d'un
-cothurne? et comment ne sent-on pas le ridicule de porter dans
-le livre des idées du temps de Périclès, alors que personne
-n'oserait porter dans la rue les draperies grecques? La mascarade
-intellectuelle n'est-elle donc point mascarade, et partant, la
-métaphysique ne doit-elle pas crier «la chienlit» aux paganisants?
-La question est grave, car c'est le paganisme qui a fait dévier
-en pastiche gréco-romain l'évolution de tout l'art moderne,
-lors de ce cataclysme esthétique qu'on qualifie du beau mot
-de Renaissance. Il faut démontrer ici que l'art grec n'est pas
-autochtone et ensuite qu'il a enrayé à son tour l'autochtonie de
-l'art chrétien. Je prends du champ, mais pour un pancrace et y
-asséner des raisonnements de Crotoniate sur les fronts étroits des
-pseudo-Athéniens.
-
-Il y a un demi-siècle la Grèce était la toile de fond de
-l'histoire; mais l'on sait aujourd'hui que le commencement de
-tout est sémitique et que l'art grec est venu d'Égypte, comme la
-philosophie platonicienne est sortie de l'initiation de la grande
-Pyramide. Le hiératisme n'est pas une impuissance, surtout en
-Égypte où il n'est apparu qu'après ce que l'on appelle la libre
-imitation de la nature. Qu'ont à envier aux Éginètes la statue de
-bois de Boulacq, et Khephren et Nefer? Or, la race qui atteint
-au Panhellenion peut atteindre au Parthénon. L'Égyptien qui a
-l'esprit synthétique et sans complexité a choisi l'_immobilité_
-pour exprimer l'_éternité_; comme le Grec a choisi l'_harmonie_
-pour rendre la _sérénité_. Évidemment, l'_Hator allaitant Horus_
-est fort loin des _Parques_, mais les artistes qui du chat ont
-fait le _Sphinx_ me paraissent grands. C'est là le plus admirable
-symbole plastique qui soit. Pour tout orientaliste, la conception
-égyptienne prime de mille coudées la conception grecque; mais
-l'exécution grecque est incomparable, elle présente l'apogée de
-l'_harmonie_, et l'on n'aura jamais assez de salutations pour
-louer le _Thésée_ et l'_Illyssus_. Seulement qu'on n'ait pas la
-folie de rechercher le type, en un temps où tout est individuel,
-et où le canon plastique, base de la théorie ionienne, est
-impossible, irréalisable et absurde.
-
-Il ne reste d'une civilisation que son art; et si les Grecs
-avaient _égyptianisé_, comme on veut encore _paganiser_ en
-France, il ne resterait rien de la race aryenne des Yavanas, ces
-gentilshommes de toute l'humanité. Toutefois, la sculpture latine
-a été logiquement commencée par des artistes du Bas-Empire, aussi
-visiblement que les premières basiliques se sont élevées sur les
-assises mêmes des temples. C'est au VIe siècle que l'on aperçoit
-le berceau de la sculpture italienne, sous le ciseau des _Maestri
-Comacini_, du nom de la petite île où ils s'étaient réfugiés. Le
-porche de San Zeno, à Vérone, appartient à cette époque. Mais
-c'est dans Pise la Pillarde, où les débris antiques s'entassent,
-que le ciseau italien brille pour la première fois aux mains de
-Nicolas, d'un rayon pris aux bas-reliefs gréco-romains. Pendant
-ce temps, les porches romains se peuplaient de saints, mais à
-l'Ile-de-France appartient l'immense gloire d'avoir créé la
-sculpture moderne; les grands chefs-d'œuvre français, le _Dieu_
-et la _Vierge_ d'Amiens, sont de la seconde moitié du XIIIe. Les
-statues ogivales ne doivent rien au paganisme.
-
-«La Renaissance, dit Merodack, dans le _Vice Suprême_, c'est
-l'envoûtement du génie moderne par le génie antique; les Grecs
-nous ont jeté un sort, à travers les siècles.»
-
-Et vraiment! Figurez-vous ce que l'art de Giotto et d'Orcagna
-aurait produit sans le mouvement Masacciste, mouvement qui en un
-siècle nous mène au Barroche et au Montorsoli. Jusqu'à la fin
-du XVe siècle, la France, sublime au XIIIe, subtile au XIVe,
-demeure encore moderne en plastique, et Claux Suter et Colomban
-ne sont-ils pas des maîtres? On se plaint d'ignorer les noms
-des sculpteurs du XIIIe, et comment honore-t-on ceux de Meyt,
-Colomban, Jean Texier et Jean Juste, qui ont enseveli de leurs
-mains pieuses l'art français et moderne dans les tombeaux de
-Brou et de Chartres? Après l'apogée décorative de Goujon, Pilon
-et Cousin, qui est une décadence expressive, de par l'influence
-païenne, nous tombons à Francheville tout de suite. L'école de
-Fontainebleau nous infuse un florentinisme décadent; et désormais
-tantôt pompeux, et tantôt _pompette_, soit avec des perruques,
-soit avec des mouches, on ne saura plus que ressasser l'Olympe et
-faire les singes devant des moulages. Il faut arriver à Préault, à
-Clésinger, à David d'Angers, à Jean Du Seigneur, au «bramement» de
-Rude et au «chahut» de Carpeaux pour trouver du marbre moderne.
-
-Le Musée de sculpture comparée du Trocadéro, où les sculpteurs ne
-mettent jamais le pied, prouve par la juxtaposition des œuvres
-antiques et modernes, que le génie français égale le génie grec
-comme exécution et le surpasse comme conception. Oh! je sais que
-l'on va crier au paradoxe et que l'on n'admettra pas une pareille
-proposition avant un demi-siècle peut-être. Combien de temps
-les primitifs de la peinture italienne ont-ils attendu justice?
-Aujourd'hui même, ceux qui la leur rendent pleinement sont rares.
-Mais l'heure viendra aussi, si tardive qu'elle soit, pour les
-primitifs de la sculpture française; et les critiques alors
-feront comme Charles Blanc, dans la dernière partie de sa vie, un
-autodafé injuste de ce qu'ils auront si longtemps prôné.
-
-Les modernes sont trop modestes de se mettre à plat ventre devant
-la _Vénus de Médicis_, quand ils ont fait la _Femme caressant sa
-Chimère_; qu'ils se relèvent et se dressent, ils ont surpassé les
-anciens lorsqu'ils ne les ont pas copiés. Quel Alcide nettoiera
-le palais de l'esthétique des radotages paganisants? Rien ne se
-refait, parce que jamais il ne se rencontrera deux artistes
-identiques dans deux civilisations différentes. Il faudrait le
-rire de maître Rabelais pour confondre ces modernes qui vivent
-moins au soleil qu'au gaz, «sifflets d'ébène», dès minuit, font
-valser des poupées en corset, et prétendent, ô gâtisme, avoir la
-tête, l'œil et la main d'un contemporain de Praxitèle!
-
-Félicien Rops disait un jour, à ce propos: «J'ai retrouvé dans un
-coin d'armoire un chapeau qui a fait, il y a dix ans, les beaux
-jours de Bruxelles et de Pesth; j'ai voulu le mettre, et je n'ai
-plus retrouvé le _geste_....» Il paraît que le geste ionien est
-plus facile à retrouver. En bonne foi, est-ce qu'une seule des
-tentatives d'imitation antique a réussi? Quel imbécile prendrait
-jamais du Donatello, du Sanballo, du Goujon, du Puget pour de
-l'antique? Les Florentins et les Français n'ont gagné, à imiter
-l'antique, que la compromission de leur individualité; ils ont été
-moins franchement florentins, mais nullement grecs et nullement
-antiques.
-
-La venue du Christianisme sépare le monde moderne du monde
-antique, d'une façon absolue. Le monothéisme substitué à la
-«Pot Bouille» des Dieux change toute la métaphysique et crée
-l'individualisme. Le Christ a revêtu la forme humaine et dès
-lors l'homme s'impose une dignité nouvelle; c'est la naissance
-du _punto d'honore_ qui sera tout le théâtre espagnol et la
-moitié de nos mœurs. Les horizons mystiques ouvrent leur
-infinité à la spéculation. Désormais l'œil humain ne sera plus
-serein parce qu'il verra trop, trop haut, trop profond, trop
-sublime, trop impossible. Avec le sens moral, ce grand apport de
-l'Évangile à l'humanité, éclôt l'amour idéal, cette déviation
-du mysticisme sur la créature. Voilà les grands traits de l'âme
-moderne, et voyez s'ils sont susceptibles d'être exprimés par
-l'harmonie inexpressive des Grecs. _Sanité_, voilà pour le corps;
-_Sérénité_, voici pour l'âme; et c'est là toute la statuaire
-antique. La Sanité, c'est le bien-porter, la digestion facile
-et l'enfantement sans douleur. La Sérénité, c'est le non-désir,
-ou le désir satisfait. Comment placez-vous à la tête de l'art
-humain ceux dont l'idéal est si borné qu'ils ont pu le réaliser?
-Croyez-vous qu'Ictinus concevait un temple plus beau que son
-Parthénon et Phidias un dieu plus dieu que son Jupiter Olympien?
-Non. Ils ne voyaient pas au delà de leur œuvre, ils ne voyaient
-pas au delà de la terre. Mais demandez à Pierre de Montereau si
-la Sainte-Chapelle est bien ce qu'il avait rêvé, et Pierre de
-Montereau secouera la tête et vous montrera le ciel. Demandez
-à Léonard si le Christ du _Cenacolo_ est celui qu'il conçoit,
-Léonard répondra qu'il n'a su faire que la caricature de son
-Dieu. Demandez à Michel-Ange si son épopée de la Chapelle
-Médicis exprime bien tout le désespoir de son âme catholique et
-florentine, et Michel-Ange répondra que c'est là du sourire,
-auprès des colères de sa pensée! Eh bien! le Buonarotti, qui est
-le premier ciseau de tous les temps, aurait le droit de dire à
-Phidias, en un dialogue des morts à la Lucien: «Grec, j'estime
-plus haut mon âme pleine d'infini, que ton corps plein de grâces;
-tes formes sont parfaites, mes pensées sont surhumaines, c'est à
-toi de m'envier!»
-
-La sculpture française contemporaine est encore la première du
-monde. MM. Chapu, Paul Dubois, Falguière, Delaplanche, Mercié et
-Barrias sont les maîtres et sont des maîtres, susceptibles de
-chefs-d'œuvre. Seulement, hormis M. Paul Dubois qui est nettement
-florentin, tous créent dans la voie abstraite de M. de Chavannes;
-et leurs œuvres n'expriment rien de leur temps, et c'est là une
-grande tristesse pour une époque, que d'être désavouée par ses
-artistes, et c'est une grande infériorité pour les artistes de
-ne pas être les retentissants échos de leur milieu. Je comprends
-la nausée qu'inspire notre décadence, mais Michel-Ange se fit
-une Muse de sa fureur contre le siècle, comme Dante. Ces géants
-ont immortalisé les passions qui gehennaient autour d'eux et ils
-n'en sont que plus grands d'avoir vibré avec leur âge. Ah! si les
-sculpteurs avaient de la pensée, est-ce qu'ils ne nous auraient
-pas donné une _Melancholia_? Mais la pensée et les sculpteurs,
-c'est la philosophie allemande et le sens commun; leur rencontre
-ne se verra jamais. On les dit plus bêtes que leur marbre et je
-crois qu'on a raison: les peintres sont lettrés auprès d'eux; or,
-sans culture intellectuelle, un artiste n'est qu'un exécutant
-comme Courbet, et encore Courbet est surtout un paysagiste; pourvu
-que la nature l'impressionne, il n'a pas besoin de beaucoup
-d'imagination. Mais le sculpteur qui ne peut, en aucun cas, copier
-la nature, qui est forcé de choisir les formes, de les pétrifier
-et de les rendre significatives, qui doit s'interdire tout
-accessoire, que fera-t-il sans imagination et sans lecture? A voir
-une œuvre, on juge des connaissances esthétiques de l'artiste; eh
-bien! aucun de ceux du Salon, même parmi les maîtres, aucun de ces
-Français et de ces sculpteurs ne paraît savoir que les cathédrales
-de Chartres, de Reims, de Paris, d'Amiens ont chacune quatre
-mille statues de pierre! Ils ignorent cette Bible _historiale_
-qui renferme, n'en déplaise aux ignorants, les chefs-d'œuvre de
-la sculpture française et ce qu'il faut étudier et continuer si
-l'on peut, pour sauver l'art moderne de l'éclectisme, ce chancre
-esthétique des décadences qui ronge et détruit chez l'artiste la
-conviction et l'enthousiasme, sans lesquels rien de grand n'est
-créé. «La Foi en tout», écrivait l'an dernier M. de Chavannes sur
-la marge d'une gravure et, hélas! la Foi n'est plus en rien. Les
-sculpteurs n'aiment pas même leur métier. Voyez les florentins,
-les Bandinelli, avec quel amour ils modèlent le corps humain;
-quel enivrement de l'anatomie éclate dans le _Jugement dernier_!
-Michel-Ange, ce penseur, en est ivre! Nos artistes, eux, font
-«rond» sans signification de modelé; ils ne sont pas même des
-rhéteurs en plastique.
-
-«Savez-vous bien ce que c'est qu'un sculpteur?» s'écrie quelque
-part M. Claretie, et il fait le portrait enthousiaste du...
-praticien. Entrons dans l'atelier. Le sculpteur crayonne: quoi?
-il n'en sait rien. Il ébauche une académie, cette sottise de
-l'enseignement, car il faudrait défendre aux élèves de copier une
-pose qui n'exprime pas un sentiment, et une académie n'exprime
-rien. Demandez à ce sculpteur ce qu'il fait, il vous répondra
-qu'il cherche _un mouvement_. Il en trouve un! il établit sa
-selle et saisit la glaise; sa maquette terminée n'est qu'une
-académie, c'est-à-dire rien. Il prépare son armature et fait
-le plâtre. Comme on ne peut pas imprimer au livret du Salon:
-_Un mouvement_; _Statue plâtre_, il prie un ami qui a un peu
-de littérature ou d'histoire de baptiser ce mouvement. L'ami
-choisit dans ses souvenirs, qui ne sont pas millionnaires,
-quelqu'un de la mythologie ou du passé qui aille à ce mouvement,
-et dès lors, c'est une œuvre qui est exposée et quelquefois
-médaillée; alors le sculpteur songe au marbre et appelle un
-praticien, italien d'ordinaire, lui montre le plâtre et s'en va
-chercher un autre mouvement. Qu'on le sache, c'est le praticien
-qui fait la statue; il a tout le mérite de l'exécution; et quel
-est celui du sculpteur? la conception qui est nulle, et le
-_mouvement_, le fameux mouvement, qui en sollicite un autre, du
-pied--celui-là--dans ces tas de plâtres. Le combat corps à corps
-du sculpteur avec son bloc, cette sorte de lutte de Jacob avec
-l'Ange, ils y renoncent, ces lâches, qui n'aiment ni leur art, ni
-leur œuvre, et qui tremblent et fuient, débiles et impuissants,
-devant le marbre, pour petite que soit la pièce. Oui, ce sont
-des mains mercenaires, des mains d'ouvriers qui font les statues
-aujourd'hui, et ils croient, ces sculpteurs naïfs, que l'on ne
-verra pas le coup de ciseau bête, industriel, commercial du
-praticien; et ils ne rougissent pas de ce crime esthétique. Tout
-sculpteur qui emploie le praticien, ne fût-ce que pour dégrossir,
-n'est pas un artiste. Ah! vous ne voulez pas vous fatiguer! vous
-voulez enfanter sans douleur! cette opération magique et divine
-de créer la forme humaine, agitée de passions, ne vaut pas votre
-sueur et vous vous en remettez au mercenaire pour échauffer le
-marbre froid et lui insuffler la vie morale! Pierre Cornélius a
-fait peindre ses cartons par ses élèves, et ses fresques glaciales
-n'ont aucun effet même sur le spectateur le plus vibrant. A
-quoi cela tient-il? cela tient à ceci: Quand on est seul dans
-la Chapelle Sixtine, on entend les poitrines respirer: c'est
-l'_ahan_ de Michel-Ange, l'_ahan_ qu'il poussait tout le jour,
-dans sa solitude, devant son œuvre, l'_ahan_ dont ces murs gardent
-l'écho. Quand on est seul dans la Chapelle Sixtine, on voit le
-sang circuler dans les torses; c'est la sueur de Michel-Ange qui
-s'est séchée avec l'enduit. Quand on est seul dans la Chapelle
-Sixtine, on entend _penser_ les _Sibylles_ et les _Prophètes_,
-ces surhumaines statues polychromes: c'est l'âme de Michel-Ange
-qui habite ces corps. La sueur de l'artiste, c'est le sang de
-son œuvre; son _ahan_ en est le respir, et son âme en est l'âme!
-Et vous qui ne voulez pas suer, mauvais sculpteurs! vous qui ne
-voulez pas _ahanner_, faux artistes! vous qui n'avez pas d'âme!
-n'entrez jamais dans la Chapelle Médicis, ce Saint des Saints de
-la sculpture, où Michel-Ange désespère de l'_avenir de son art_,
-car il vous a _prévus_, goujats du marbre! Et je le ressasserai,
-avec l'acharnement légitime de la conviction. L'œuvre d'art, comme
-l'homme, ne vaut que par l'âme. Là où il n'y a pas d'âme, il n'y
-a ni art, ni homme: et c'est toute l'esthétique. Quant au canon
-plastique, il n'a jamais pu servir qu'aux Grecs qui l'ont créé;
-la sculpture moderne doit être basée sur l'_individualité_ des
-formes: et c'est là toute la technie.
-
-Qu'importe que les badauds et les butors du procédé s'insurgent
-et crient? L'art, ce n'est ni un torse, ni une tête, ni un corps,
-c'est l'âme, la foi, la passion, la douleur. L'œuvre qui ne _croit
-pas_, qui ne _chante_ pas, qui ne _flambe_ pas, qui ne _pleure_
-pas, oh! viennent les barbares qui la rendent à la matière
-informe, cette matière usurpatrice de la forme qui enveloppe
-l'esprit.
-
-L'harmonie est morte avec les Ioniens harmonieux; mais l'intensité
-et la subtilité, nées catholiques et latines, vivront tant qu'il
-restera un artiste latin. Hélas! ce n'est pas dire bien longtemps,
-peut-être. On veut effacer le _Gesta Dei per Francos_; mais qu'on
-y prenne garde! Tout se tient dans cette formule fatidique, et les
-deux premiers mots effacés, les deux autres s'effaceront aussi,
-et ce sera le plus grand deuil que la mémoire humaine ait jamais
-porté. Mais il est un art qui gardera toujours, dans l'histoire
-française, cette devise splendide: la sculpture. C'est au siècle
-des croisades que les plus belles statues du monde moderne sont
-sorties de la pierre des porches, et c'est devant ces porches
-qu'il nous faut aller étudier la tradition nationale du grand art.
-Et que ce soit, comme disait Massillon, le fruit de ce discours!
-
-En voici l'amertume! le mot le plus infamant du vocabulaire
-humain, le mot qui est négateur de l'art, je l'écris au fronton du
-Salon de Sculpture: _Matérialisme!_
-
-
-I
-
-LA SCULPTURE CATHOLIQUE
-
-Elle est honteuse pour la foi qu'elle blasphème; elle est honteuse
-pour l'art qu'elle nargue; elle est honteuse pour la France
-qu'elle ravale dans le plus grand de ses prestiges! Et ces trois
-hontes retombent sur le clergé, qui n'est plus une clergie et qui
-ne veille pas _à la beauté_ du culte, comme si la Beauté n'était
-pas, avec la Bonté et la Vérité, l'une des trois manifestations
-de Dieu; elles retombent aussi sur les laïques qui ne voudraient
-pas mettre en leur antichambre les ignobles statues coloriées
-devant lesquelles ils s'agenouillent à l'église; elles retombent
-enfin sur ces bazars d'objets de piété qui règnent autour de
-Saint-Sulpice et que l'indignation saccagerait demain, si les
-catholiques étaient artistes!
-
-A la peinture, il y a deux tableaux qu'on peut qualifier du beau
-nom de catholiques, le _Saint Julien l'Hospitalier_, de M. Aman
-Jean, et le _Saint Lievin_, de M. Vanaise; ils sont dignes du
-musée du Luxembourg, je dirais plus, d'une église, si les églises
-actuelles n'étaient pas profanées par toutes les vilenies idiotes
-et poncives d'un art de marguillier. A la sculpture, il y a en
-matière catholique: zéro. Première consolation aux navrés de la
-peinture!
-
-Pour ne point paraître obéir à une boutade, j'étudierai sans
-exception toutes les pièces de ce procès en triple sacrilège
-que j'instruis contre les sculpteurs. La plus grosse est une
-_Décollation de saint Denis_, qui nous vient de Rome. Dans un
-groupe, l'_intérêt_ doit porter sur le héros, et ici le héros
-c'est le saint. M. Fagel l'a sacrifié au bourreau qui tient
-l'évêque entre ses jambes littéralement, si bien que, dans ce
-martyre, le martyr n'est qu'un accessoire, pour légitimer le geste
-de ce grand diable d'homme vulgaire, qui n'est qu'une académie,
-qu'un mouvement, lequel n'en fait naître aucun en moi, si ce
-n'est de blâme. M. Fagel s'est embarrassé de la dalmatique de
-son évêque, qui en est réduit à l'état de chappe mannequine,
-car la tête de l'auguste vieillard... la tête, la vraie, celle
-qui n'y est pas sur cette dalmatique et qui devrait y être, je
-l'ai rencontrée encanaillée parmi les bustes et signée Carriès.
-C'est bien une face mystique où l'âme a timbré le visage, suivant
-le beau mot de M. d'Aurevilly; plastiquement, c'est une des
-remarquables études d'émaciation que je connaisse, en dehors de
-la sculpture espagnole, si inconnue en France et si admirable,
-qui seule a su joindre et mêler à la réalité du trompe-l'œil
-effroyable, le plus violent sentiment chrétien. M. Carriès _sera_,
-et je l'annonce hardiment comme devant donner des œuvres modernes
-et intenses. A la suite d'un voyage en Hollande, où il s'éprit
-de Franz Hals, il exécuta un buste évocatoire aussi merveilleux
-que son autre de Velasquez; faites d'admiration, ces têtes sont
-bien près d'être admirables, et sa série de bustes intitulés les
-_Désespérés_ sont d'un art _neuf_; ce simple mot vaut bien des
-éloges longuement phrasés.
-
-Passons de ce qui singe la force à ce qui singe la grâce, de
-M. Fagel à M. Lombard. Celui-là décorera des oratoires dans le
-noble faubourg; il plaira aux femmes du monde qui se connaissent
-en statues comme en hommes et qui poussent des gloussements
-admiratifs devant son relief de _Sainte Cécile_, où elles
-reconnaissent, avec raison, un talent à la Dubuffe fils qui, l'an
-dernier, exposait un grand panneau où était une _Sainte Cécile_,
-faubourg Saint-Germain. La sainte de M. Lombard n'est qu'une
-demoiselle de bonne maison qui joue du piano, non la patronne de
-la musique. Accoudé au clavecin, un gamin de onze ans, qui n'est
-pas plus un ange qu'un amour, mais un petit voyou sentimental,
-tout nu. Un chérubin n'est qu'un poupon, mais un gamin de onze
-ans est un petit homme. Jamais, hormis Michel-Ange, on n'a osé
-l'ange même de onze ans, tout nu, et non par pruderie, mais parce
-qu'un ange n'étant ni jeune homme, ni jeune fille, il faut le
-réaliser par un androgynat d'une subtilité impossible à atteindre.
-M. Lombard m'a rappelé M. Dubuffe fils, parce que son relief est
-un tableau en marbre, genre détestable, décadent, et que nous
-exécuterons tout à l'heure, en la civique personne de M. Dalou.
-On a donné une bourse de voyage à M. Lombard, qu'il en profite
-pour étudier _Mino da Fiesole_, dont la dévotion a le charme de
-l'_Introduction à la vie dévote_, ce chef-d'œuvre d'atticisme
-catholique de saint François de Sales; mais si M. Lombard se
-laisse prendre au Bernin, il est perdu pour l'art et ne sera, ma
-foi, que ce qu'il est, un charmant sculpteur pour les gens du
-monde, ces nullités d'un si grand cube de vide.
-
-_Saint Labre_, quel beau motif pour Alonzo Cano, et quelle laide
-chose dans les mains de M. Lapayre! Il n'a rien compris au
-caractère de cette canonisation qui force toute la chrétienté
-à fléchir le genou devant un homme, sans génie autre que ses
-vertus. Quel beau thème que cette consécration de l'aristocratie
-d'intelligence elle-même! La tête de _Sainte Geneviève_, de
-M. Eugène Robert, n'est autre que celle de la première petite
-lymphatique venue. M. Masson a fait un excellent de face, aux
-yeux baissés, mais c'est trop «peuple» de traits pour figurer
-_Sainte Radegonde_. «Les statues religieuses sont détestables ou
-plutôt nulles d'inspiration, dit M. d'Aurevilly, c'est le poncif
-pur, absolu, abêti, plus bête ici que dans tout autre genre de
-sculpture, et je m'en étonne encore moins. Les artistes actuels,
-plus ignorants que de jeunes carpes, car les vieilles carpes
-doivent savoir quelque chose, les artistes actuels, n'ayant ni
-foi ni instruction religieuse, ne comprennent rien au surnaturel
-du sujet qu'ils traitent, et pour la plupart ne le traitent que
-sur commande. Commande, c'est-à-dire mort de l'art. Je l'accepte
-lorsque c'est Jules II qui en fait une à Michel-Ange. Autrement
-non. C'est une impertinence de la Protection au Génie, ou une
-bonté de la Sottise pour la Platitude.» Voici trois commandes.
-D'abord, le _Tombeau de Monseigneur Fournier_, pour la cathédrale
-de Nantes, par M. Bayard de la Vingtrie. C'est un édicule d'une
-architectonique indécise; le prélat est couché et ne se voit pas,
-à cause de la hauteur du socle, qui est orné de bas-reliefs en
-bronze, séparés par des statuettes de marbre d'une insignifiance
-rare. Au reste, comme je ne veux pas faire de compliments au
-praticien qui a fait ce tombeau, je passe au second qui, lui, est
-très bas et représente le chanoine Prudhomme, se soulevant dans un
-geste naïf pour montrer une petite église qui est à côté de lui
-et qu'il a fait bâtir, sans doute. C'est touchant pour les âmes
-naïves; pour moi, c'est gâteux. La niaiserie est un blasphème.
-Enfin, le _Tombeau du cardinal Saint-Marc_, de M. Valentin, qui
-est le moins mauvais. Grand et maigre, il reste haut dans son
-agenouillement, cette posture la plus fière qui soit, puisque
-c'est celle qu'on prend pour parler à Dieu. La tête est longue,
-le front vaste, l'arcade sourcilière profonde, et, à défaut
-d'ampleur, cela est grave. Amples et trop lourds sont les plis du
-manteau. Ah! nous sommes loin du _Tombeau de l'évêque Salutati_, à
-Fiesole, loin de Juste, de Texier.
-
-Faut-il citer la petite terre cuite à peu près ridicule de M.
-Cabuchet qui représente Mgr Manigeaud à genoux et tenant un
-édicule roman? L'_Anachorète_ de M. Klein, un hongrois comme Rops,
-est une œuvre sinon réussie du moins audacieuse. Figurez-vous
-un corps michelangesque vieilli et replié dans un renfoncement
-de tous les membres: ce vieillard lit une Bible, le front dans
-sa main; et la contention d'esprit sur un mystère de la Foi est
-exprimée avec intensité. M. Prévost a trouvé une expression
-d'abattement remarquable pour _Joseph abandonné_. Quant au Job de
-M. Léofanti, ce n'est qu'un vieux turc. M. Ferrario, en italien
-qu'il est, a fait une _Madeleine_ qui est du pire billon de
-Canova. M. Picault fait de la critique historique. _Un empereur
-chrétien_, Valentinien III avec ses deux oursines, _Petit Bijou_
-et _Innocence_, qu'il nourrissait de chair humaine, dit le livret;
-M. Picault a lu le Dictionnaire philosophique et prend l'Arouet
-pour quelqu'un de sérieux, soit; son Valentinien assis et les
-jambes croisées n'est pas d'une trop vilaine plastique, malgré les
-idées avancées de l'auteur. La _Bethsabée_ de M. Pilet se sait
-regardée et pose; voilà un de ces mouvements baptisés dont j'ai
-divulgué la genèse; encore celui-là est-il des bons. Le _David
-vainqueur_, de M. Béguine, n'est qu'un devoir d'écolier. Pour la
-_Judith_ de M. Lombard, l'auteur du «tableau» de _Sainte Cécile_,
-c'est une fort jolie personne, qui tient un grand sabre, mais ce
-n'est point la forte juive, tueuse d'Holopherne, dont M. Ledrain
-nous a fait la vraie statue dans sa belle _Histoire d'Israël_.
-Jeanne d'Arc appartient à la religion, parce qu'elle appartient à
-la canonisation, comme Colomb, sur qui M. Léon Bloy, le dernier
-millénaire, vient d'écrire un livre de nabi. Imprécatrice, telle
-est l'expression du buste de la _Pucelle d'Orléans_, par M.
-Maugendre Villers. On oublie, et elle vaut un coup d'œil, la
-statuette du _Pape Urbain II_, de M. Roubaud, le bras étendu
-tenant l'amict et d'un geste calme et fort. Et c'est tout, je n'ai
-rien omis; et j'aurais dû tout omettre; tout méritait de l'être,
-même le _Méphistophélès_ de M. Hébert, qui déshonore le diable;
-cette grande figure que Rops seul, dans l'art entier, a rendue
-terrible et invincible au rire. Toute cette sculpture, que le
-diable l'emporte, elle est laide, elle lui appartient, et qu'on me
-ramène à la nuit du moyen âge où les chefs-d'œuvre étaient plus
-nombreux que les étoiles au ciel, par une nuit d'été.
-
-
-II
-
-LA SCULPTURE LYRIQUE
-
-L'Ode est, après la Prière, la grande élévation de l'âme comme
-l'Enthousiasme, le plus beau des sentiments, après la Foi. Le
-poète succède au prêtre, dans la hiérarchie esthétique; mais le
-poète, c'est Michel-Ange, comme Dante; Durer, comme Corneille;
-Léonard, comme Shakespeare; Delacroix, comme Barbey d'Aurevilly;
-c'est tout artiste qui trouve des mots, des lignes, des couleurs,
-des formes, si expressives qu'elles chantent. Ces formes
-chantantes s'admirent dans l'_Ève_, de Delaplanche; la _Jeanne
-d'Arc_, de Chapu; le _Tarcinus_, de Falguière; le _Saint Jean_,
-de Paul Dubois; le _Gloria victis_, de Mercié. On les a vues,
-l'an dernier, dans l'_Immortalité_, de Chapu, où le mouvement de
-l'essor exprimait magnifiquement l'aspiration de l'âme vers Dieu.
-
-On les voit, cette année, dans les _Premières Funérailles_, de M.
-Barrias. Son groupe est lyrique, car il pleure muettement et sans
-larmes, ainsi que doit pleurer le marbre; le cœur de l'homme qui
-est une lyre toujours accordée pour la douleur, donne ses plus
-beaux accents, non dans le bercement du bonheur, mais sous les
-_pizzicati_ du désespoir. Abel, le doux Abel, le premier agneau
-de Dieu, le premier innocent tué pour son innocence même, le plus
-ancien des symboles qui annoncent le Sauveur, Abel a été trouvé
-mort. Depuis qu'ils vivaient du travail de leurs mains et à la
-sueur de leur front, Adam et Ève avaient bien souffert; du moins
-ils avaient cru bien souffrir. Mais devant ce cadavre, toutes
-leurs sueurs et toutes leurs peines ne se présentent plus à leur
-pensée que comme les délices mêmes du Paradis. Ils avaient oublié
-le mot terrible de la condamnation du Seigneur: Tu connaîtras la
-mort. Ils la connaissent maintenant la mort de ce qu'on aime,
-plus mortelle que sa propre mort. Ils avaient pris leur parti de
-leur déchéance, ils s'aimaient et se croyaient à l'abri de la
-main de Dieu, mais voici qu'elle s'appesantit non sur eux, mais
-sur l'enfant bien-aimé. Ah! comme ils se sont frappé la poitrine
-devant le corps d'Abel! Ce n'est pas Caïn qui l'a tué, ce sont eux
-par leur désobéissance; car s'ils n'eussent pas désobéi, Abel, la
-victime expiatoire, n'eût pas été immolée. Ils ont pleuré toutes
-leurs larmes, ils n'en ont plus; leur désespoir est trop grand
-pour qu'ils gémissent même; immobile et immuable, il habitera leur
-pensée et leur tombe.
-
-Ce qu'il y a de beau dans ce groupe, c'est que l'imagination
-reconstitue tout de suite ce qui précède les _Premières
-funérailles_, et ce qui les suit, car M. Barrias a exprimé la
-marche navrante de ce père portant le cadavre de son fils, et de
-cette mère s'arrêtant à chaque pas pour baiser encore cette tête
-sans vie: premier et imparfait symbole, à l'aurore des temps,
-de la passion de la Vierge. Oui, ceci est une ode, et partant
-un chef-d'œuvre. «Il ne faut pas louer à demi, quand on a cette
-bonne fortune de louer.» Je ne ferai pas à un marbre qui a une âme
-l'injure de louer le fini de l'exécution. Il a une âme ce groupe.
-Que dire de plus, si ce n'est que cette âme-là est la seule dans
-le tas de corps exposés?
-
-
-III
-
-LA SCULPTURE POÉTIQUE
-
-Les sculpteurs ne se frappent pas le front en lisant Lamartine,
-et la poésie ne hante guère leur crâne d'hoplite; aussi n'est-ce
-point le mérite qui classe ici, mais le titre et la prétention,
-car le critique est forcé de suivre l'artiste sur le terrain où il
-se place, et de juger selon l'intention.
-
-Celle de M. Devillez est subite, exquise, raffinée, et pour les
-initiés seulement. Ce très bas-relief n'a pas deux centimètres à
-sa plus grande saillie, ce n'est qu'un profil à peine incisé, mais
-elle s'incise en plein relief dans l'esprit du spectateur, cette
-_Salomé_ dont la tête est prise à Léonard malgré la nappe lourde
-et précise des cheveux calamistrés qui font au cou un garde-nuque
-guerrier; elle est assise sur ses talons et tient d'un bras étendu
-le plat où est couchée la tête nimbée du Précurseur; de son autre
-main, avec une curiosité de femme, elle soulève délicatement
-la paupière et son œil curieux fixe l'œil vitreux du mort. La
-plastique assyrio-égyptienne est là d'une maigreur douillette, non
-osseuse, et jusqu'au glaive à forme bizarre suspendu au mur, tout
-a un accent singulier. Cette mixture de traits lombards, de formes
-égyptiennes, produit une impression délicieuse pour un lettré.
-Cela est de la plus haute subtilité, et M. Devillez pourrait,
-peut-être, car ce serait trop charmant pour que je n'hésite pas
-à le croire, donner un maître subtil, un Gustave Moreau, à la
-sculpture. L'_Ensommeillée_, de M. Delaplanche, est un mouvement
-gracieux: l'abandon mou du corps, le clos des paupières, le
-détendu des traits sont bien; mais puisque M. Delaplanche n'en
-est qu'au plâtre, qu'il débarrasse les jambes des plis épais et
-inutiles qui alourdissent l'_Ensommeillée_. Il sait le nu et l'a
-prouvé dans son Ève, qui est un des plus fiers coups de ciseau
-contemporain.
-
-Ce charmant sacripant de _Villon_ n'a pas prévu qu'il serait coulé
-en bronze, pour la nargue des chevaliers du guet et des sainte
-Hermendad de tous les temps, et qu'il le serait si crânement,
-si véridiquement que l'a fait M. Etcheto. C'est bien là cet
-excellent mauvais garçon, qu'en notre temps d'égalité devant la
-loi on aurait envoyé à la Nouvelle-Calédonie, comme récidiviste
-incorrigible. Singulière inconséquence du sens moral de tous ceux
-qui ont Villon dans leur bibliothèque, combien le recevraient à
-leur table, ce bon bec de Paris, tout aux tavernes et tout aux
-filles et dont le nom est devenu un verbe synonyme de voler.
-Cela prouve que les poètes, les penseurs et les artistes sont
-au-dessus des lois sociales, et ont droit aux profondes immunités
-que reconnaissaient les papes aux Buonarotti et aux Cellini. M.
-Etcheto nous a donné le _Villon_ du Grand Testament; il a su ne
-pas tomber dans la truanderie, sans fausser le mauvais escholier,
-selon le goût académique, et désormais l'image de ce délicieux
-poète parisien, le premier subjectiviste, comme diraient les
-Allemands, est fixée à jamais, et la statue de M. Etcheto sera le
-frontispice obligé de toutes les réimpressions des _Ballades_ et
-des _Rymes_. Exhumé de Pompéi ou d'Herculanum, le _Démocrite_,
-du même statuaire, exciterait un grand concours de faculations;
-la tête est d'un masque comique mais affiné de modernité; il est
-vieux et le rire a creusé les plis de l'habitude dans sa face
-spirituelle. Il tient des oignons, et détail dont je sais gré à
-M. Etcheto, car c'est une idée, son pied écrase, dédaigneux, un
-brin de laurier. Voilà un sujet qui n'est pas banal au moins:
-_Le marchand de masques_, ce petit voyou qui vend le moulage
-des maîtres contemporains; je ne lui achèterai pas celui de M.
-d'Aurevilly, car il est aussi peu ressemblant que possible, ni
-celui de M. Faure qui n'est qu'un chanteur et dont ce n'est pas la
-place; mais Balzac, Berlioz, Delacroix, Banville sont d'une vérité
-saisissante; et ce bronze est du bronze littéraire, le meilleur de
-tous.
-
-_Ballade à la lune!_ un pierrot à la fois ingénu et ironique est
-assis les jambes croisées et plaque les accords d'une sérénade,
-les yeux fixés sur un seau d'eau où se reflète le croissant de la
-Lilith phénicienne. Cette fantaisie de M. Steuer est délicieuse,
-mi-partie sentimentale et moqueuse, et Henri Heine aurait
-souri à cette statuette qui est d'une inspiration semblable à
-l'_Intermezzo_ et qui n'a que le tort d'être en bronze; il faut
-le blanc du marbre à Pierrot, surtout lorsqu'il rappelle le grand
-mime Debureau, comme ici. Le _Crépuscule_, de M. Boisseau, est
-gracieux; le mouvement de la femme assise qui allume sa lampe
-est d'une courbe délicate et harmonique; mais les deux poupons
-endormis sous son aile sont des accessoires de tableau que la
-sculpture doit s'interdire. _A l'Immortalité!_ elle n'ira pas
-cette pièce montée qui n'est qu'une clownerie du Cirque, une
-apothéose de ballet. Que M. Lemaire lise la ligne que je viens
-d'écrire et il pensera: «Voilà bien les critiques; en deux lignes,
-ils bafouent mon labeur de deux ans!» Mais je lui demanderai à
-mon tour, en bonne foi, s'il faut laisser la sculpture faire de
-l'acrobatie, et si la statique violée ne doit pas être défendue.
-Droite sur le socle, une femme drapée et debout tient l'urne du
-souvenir sur le derrière du groupe; sur le devant, une autre
-femme assise élève les bras avec un étonnement bien concevable;
-car elle voit une figure ailée qui fait la planche dans l'air en
-enlevant un poète; et savez-vous ce qui relie et ce qui supporte
-les deux figures voletantes, des draperies, des draperies courbées
-et flottantes. Supposez le retable de M. Dalou en ronde bosse et
-vous aurez une idée de l'absurdité optique et physique du groupe
-de M. Lemaire. Qu'il y ait là des qualités d'exécution, je n'en ai
-cure, c'est effroyablement décadent, je ne vois que des statues au
-bout les unes des autres qui vont me tomber sur la tête, et à être
-assommé, je demande à choisir le marbre.
-
-M. Desca aussi prend de l'essor, il a mal regardé le Mercure de
-Jean de Bologne, et il lance son _Ouragan_ hors de la statique.
-Règle absolue, tout ce qui ne peut pas se faire au Cirque ne doit
-pas se faire en sculpture; l'exigence n'est pas énorme; il ne faut
-pas en induire toutefois que tout ce qui se fait au Cirque est
-à sculpter. Je ne connais aucun chef-d'œuvre en ronde-bosse, ni
-moderne, ni antique, où il y ait un seul personnage qui ne touche
-pas terre; que M. Hector Lemaire me démente par un exemple, un
-seul!
-
-M. Charles Gautier «Goujonne bien» comme on dit dans les ateliers;
-_la Seine et la Marne_ sont décoratives, quoique le pli soit
-un peu petit, les verticales timides et la réminiscence de la
-fontaine des Innocents flagrante. Monsieur Osbach, on ne rêve pas
-dans cette pose mièvre, et votre _rêveuse_ se sait regardée.
-
-_Abandonnée_, une sorte d'Agar au désert, plâtre intense. Cette
-femme, cette mère épuisée et râlante, est d'une expression
-plastique remarquable et l'enfant qui se traîne, ses petites
-lèvres ardemment tendues vers le sein tari, est d'un beau
-mouvement. C'était lieu à première médaille. M. Gustave Haller
-joint à la valeur technique, l'intensité excessive. Sous les
-traits d'une courtisane, au lourd collier, le _Vice renversé_
-cherche à retenir un coffret qui lui échappe et d'où s'épandent
-bijoux et pièces d'or. Évidemment, cette figure fait partie d'un
-groupe; mais prise séparément, c'est un beau plâtre. La posture
-de la courtisane, son geste pour retenir son or, sont trouvés.
-Techniquement, c'est une étude de corps de femme réelle et
-vivante, mais c'est surtout une pensée bien rendue. M. Gustave
-Haller a aussi un médaillon en bronze, le _Printemps_, qui a
-toutes les qualités plastiques et d'effet du _Vice renversé_, un
-des rares succès légitimes de cette année.
-
-Les _Remords_ que M. Astanières s'est mis sur la conscience, à
-ne regarder que le format, ferait prendre l'_Hercule Farnèse_
-pour une statuette. L'_Innocence_ de Mme Descot est assise et
-presse le venin d'un serpent dans une coupe; va-t-elle le boire?
-ce serait trop innocent; sait-elle que c'est du venin et ce
-n'est plus innocent du tout: dans les deux sens, cela n'est pas
-excellent.
-
-L'_Immortalité_, de M. Hugues, a l'aile raide, le ventre bien fin
-de modelé, les seins un peu fatigués; elle grave à coups de ciseau
-les noms éternels. M. Cambos devrait bien ne pas traiter ses
-socles comme des mirlitons.
-
- Après la pluie, où tout fleurit,
- Le beau temps vient, qui nous sourit.
-
-Scribe croirait se lire! et cependant _Après la pluie_, une femme
-qui a ramené le pan de sa tunique sur sa tête et qui regarde si
-l'éclaircie va se maintenir, a de la grâce. Seulement la flexion
-et le penchement du buste est trop prononcé pour que les jambes
-gardent la verticalité; la moitié du corps se désintéresse du
-mouvement du buste. M. Cambos sait bien que le mouvement doit
-être continué de l'orteil aux cheveux, et _vice versa_. Puis,
-qu'il ne gâte pas ses marbres avec des vers, que je ne veux pas
-croire de lui, pour son honneur. Messieurs du ciseau, ne touchez
-pas à la lyre, ni à la critique littéraire, comme M. Barrau: sur
-la banderole de sa _Poésie française_, il y a Voltaire. Voltaire,
-poète, cela est plaisant. La _Henriade_, un poème; _Nanine_, une
-comédie; le _Dictionnaire philosophique_, un livre sérieux, et
-M. Arouet, un honnête homme, peut-être aussi! Une bourgeoise qui
-fait la fière n'arrive qu'à être gourmée, et c'est le cas de cette
-Poésie dont l'air change à mesure qu'on tourne autour d'elle. Vue
-dans l'axe de son coude et dans la direction de son regard, elle
-a l'air d'une Suzanne bourgeoise, qui se sentirait contemplée
-avec les mains, en un madrigal trop précis. Trop d'attributs. La
-statue ne comporte pas l'accessoire; elle peut tenir une arme, un
-bâton de commandement, mais rien ne doit charger le socle. Il est
-horriblement décadent et réservé à la seule peinture de semer des
-amours aux pieds des allégories. J'offre une deuxième consolation
-aux navrés de la peinture: c'est que toutes les grosses pièces
-de la sculpture sont traitées on tableaux, ce qui est _absurde_,
-et prouve que notre fameuse école de sculpture est d'une moyenne
-plus décadente que l'école du Bernin. Et, chose singulière,
-aucun critique ne signale cette démence, la _statue-tableau_,
-qui est, je le dis net, le dernier pas que l'on puisse faire
-dans l'abêtissement de l'art plastique. Si le jury n'était pas
-ce que sont tous les jurys, il refuserait toute statue-tableau,
-qu'elles fussent du premier venu ou d'un H. C. Cela aurait diminué
-l'exposition de cette année des _deux tiers_, et nous n'aurions
-pas vu la _République_ de M. Dalou, à qui je demanderai compte,
-tout à l'heure, du pastiche de Rubens qu'il a osé.
-
-Le petit bronze de M. A. Maureau: les _Adieux de Mars et de
-Vénus_, c'est de la Carracherie; mais il y a encore des gens qui
-croient aux Carrache. Le buste de _Flore_, de M. Osbach, est d'un
-joli rire. Le torse de la _Poésie lyrique_, de M. Dumilatre, est
-d'une finesse exquise, mais choquante pour les jambes, que les
-draperies font trop fortes, et puis que M. Dumilatre ne connaît
-pas le sens du mot: lyrique. Le génie du _Regret_, que M. Leduc
-assied, pleurant, le bras autour d'un médaillon, est d'une bonne
-posture. L'_Ondine de Spa_, de M. Houssin, rentre dans le tableau.
-La _Misère_, sous les traits d'une affreuse sorcière, crispe ses
-doigts pointus sur le corps du génie qu'elle a vaincu. Cela n'est
-point vulgaire, l'exécution a du nerf, et il faut savoir gré à M.
-Ponsin Andahary de son intention d'être intense. Un geste vraiment
-fort beau est celui de l'_Aurore_, de M. Rambaud. C'est une
-plastique noble et un des meilleurs mouvements du Salon, d'autant
-qu'il exprime bien son sujet.
-
-_Titania_, l'amante d'Obéron, cette nymphe d'une modernité
-insuffisante, Shakespeare ne la reconnaîtrait pas! Le mouvement
-par lequel elle agace, avec une brindille, de petits génies, est
-gracieux; gracieuses aussi ses jambes, quoique le ventre soit
-de Calisto. Mais voici de l'accessoire, dans des rocailles, des
-petits génies. Décadent!--La _Peau d'Ane_, accroupie et pétrissant
-le gâteau, de M. de Gravillon, est joliment callipyge; les cuisses
-ont de la fermeté et c'est là un des plus gracieux corps de
-femme, et il faut qu'il le soit, pour faire pardonner ce que M.
-de Gravillon appelle son _Tombeau_. Un génie à quatre pattes, sur
-un pupitre, écrit des noms; dessous le pupitre, M. de Gravillon
-_in naturalibus_, et ayant pour oreiller un moulage de la _Vénus
-de Milo_. M. de Gravillon, qui a fait un livre très spirituel, la
-_Malice des choses_, doit comprendre qu'il n'est pas permis à un
-sculpteur de prendre un pareil oreiller; c'est une profanation!
-
-La _Nuit_, de M. Paul Vidal, élève un croissant au bout de ses
-doigts, assise sur le globe, avec flocons de nuages et Amours
-assortis: Décadent!--La _Fée_, de M. Saint-Germain, est svelte,
-mais ce berceau qu'elle touche de sa baguette est un accessoire de
-tableau: Décadent!
-
-M. Puech sort de l'ordinaire. Sa _Dernière vision_ est une étude
-intéressante de jeune fille amaigrie et alanguie par la maladie;
-l'expression du visage extasié a de l'accent. La _Virginie rejetée
-par les flots_ de M. Ogé n'aurait pas déplu à Bernardin de
-Saint-Pierre, mais qu'aurait pensé Macpherson de l'_Ossian_ de M.
-Vidal, buste qui hésite entre le Druide et le Fleuve? M. Chéret
-se moque de la statique, or la critique, qui est la statistique
-de l'art, ne peut pas laisser passer impunément ces deux bronzes,
-la _Nuit_ et le _Jour_, dont la tête est entourée d'amours
-aériens. L'aérien n'est pas admissible en statue, et c'est un
-singulier essor que celui qui soulève les sculpteurs hors des lois
-mécaniques.
-
-M. Darbefeuille est plus optimiste que clairvoyant, il se figure
-l'_Avenir_ sous les traits d'un éphèbe assis, svelte et fier,
-et qui appuyé sur l'épée, tient le livre: Force et Pensée; beau
-rêve de bronze, mais rêve. La Pensée est tuée puisqu'elle est
-niée; la Force, sans la Pensée, est aveugle et l'_Avenir_ de
-M. Darbefeuille ne ressemble point à celui des races latines,
-qui brisent la croix latine, leur unique et certain palladium.
-L'avenir de la sculpture poétique en particulier est facile à
-prévoir... mais Harpocrate fait signe qu'il faut se taire!
-
-
-IV
-
-LA SCULPTURE PAIENNE
-
-Ils ont honte et se dissimulent, les païens; ils titrent leurs
-ressassements de rubriques poétiques; ils s'ingénient à se glisser
-dans une autre catégorie et je ne prendrai pas la peine de les
-démasquer: le paganisme dans l'art moderne, c'est le gâtisme, et
-cette déclaration suffit à l'intégrité de l'esthétique.
-
-Longus a inspiré la seule païennerie du Salon qui soit charmante.
-Assis, et leurs jeunes membres nus délicatement embrassés, ils se
-baisent colombellement; et ce baiser qui n'est pas encore à la
-Catulle, mais qui va le devenir, est charmant à voir; je dirais
-à entendre s'il n'était pas sourd, comme tout bon baiser doit
-être. Ah! M. Guilbert est un habile homme, de même qu'un habile
-sculpteur. Le moyen de faire la moue et de froncer la lèvre, à
-l'aspect de ces lèvres qui balbutient le baiser, la seule caresse
-qui soit plastique, et la seule plastique qui fasse jeter au
-loin la branche de houx. Ce n'est qu'un baiser, ce groupe, mais
-un baiser, c'est beaucoup plus que tout, de certaines lèvres, à
-certaines heures. Il est plus glorieux de se casser les bras à
-tendre l'arc d'Ulysse, que de n'oser y toucher, et si M. Injalbert
-s'est trompé, du moins l'erreur est hardie. Son _Titan soutenant
-le monde_ est une conception qui l'a écrasé comme elle écrase le
-Titan. D'abord une boule, même énorme, sera toujours d'un diamètre
-appréciable et dès lors ne donnera plus à l'œil l'impression du
-globe. Ensuite, l'herculéisme en mouvement, la tension nerveuse
-de tout un corps n'est d'ordinaire que poncive ou admirable; M.
-Injalbert est plus près du second adjectif que du premier mais au
-lieu de son Titan, que n'a-t-il fait le _Christophore_? Un géant
-écrasé par le poids d'un enfant; voilà qui étonne le crétinisme
-moderne. Mais quel beau thème pour un Michel-Ange que ces vers de
-Théophile Gauthier, sur le _Saint Christophe d'Ecija_:
-
- Je pourrais, comme Atlas, poser sur mes épaules
- La corniche du ciel et les essieux des pôles,
- Mais je ne puis porter cet enfant de six mois
- Avec son globe bleu surmonté d'une croix;
- Car c'est le fruit divin de la Vierge féconde,
- L'Enfant prédestiné, le Rédempteur du monde;
- C'est l'esprit triomphant, le Verbe souverain:
- Un tel poids fait plier, même un géant d'airain!
-
-La _Nymphe menaçant un Faune_, de M. Steuer, est charmante.
-Courbée dans une jolie pose, elle tire l'oreille d'un tout jeune
-chèvre-pied qui se traîne et crie, car elle menace des ciseaux
-qu'elle tient les oreilles pointues du jeune faune. La plastique
-de la nymphe est d'une saveur moderne charmante et originale, ce
-qui est le grand point.
-
-M. Félix Martin aime Virgile, comme Dante, et le traduit en marbre
-non dantesque; il a choisi l'instant où le divin chanteur s'étant
-retourné, contre sa parole, Mercure ramène Eurydice aux enfers;
-comme son homonyme Henri Martin, M. Félix Martin a fait un tableau
-de son sujet, qui est analogue à celui de la première médaille,
-et non seulement un tableau, mais une pièce montée; les trois
-corps de Mercure, Eurydice et Orphée s'enlèvent assez confusément
-les uns sur les autres; il y a enchevêtrement de membres et pour
-étoffer le socle, Cerbère avec ses trois têtes; M. Félix Martin a
-oublié le rocher, le tonneau, la roue et autres accessoires. Cela
-est tellement antisculptural, que je ne veux pas voir les qualités
-d'exécution qui, du reste, appartiennent au praticien.
-
-Certes, la _Diane et Endymion_, de M. Damé, est un groupe
-gracieux; Endymion dort d'une façon réelle et poétique et le corps
-de Diane est beau; mais ce croissant qui fait un fond aux figures,
-mais cette draperie agitée par le vent, qui fait équilibre et
-pondère à gauche la courbe aérienne de la déesse et sans laquelle
-rien ne tiendrait à l'œil, tout cela est décadent et l'effet, dont
-je ne nie pas le charme, est obtenu par des sophistications de
-sculpture inacceptables.
-
-Si M. Coulon peut m'expliquer la statique de son groupe, _Flore
-et Zéphire_, je consens à dire le Bernin et M. Bouguereau grands
-peintres! M. d'Épinay fait danser _Callixène_ avec assez de
-morbidezza, mais la tête est banale et le mouillé de la draperie,
-quoique bien venu, est un artifice qui plaît trop aux bourgeois
-pour que je le loue. La _Castalia_, de M. Guillaume, est du poncif
-_rond_ le plus blâmable; plastiquement, c'est la redite des
-redites. Le _Persée_, de M. de Vauréal, est violent sans force; le
-mouvement qu'il fait pour ramasser la tête de Méduse n'a rien de
-triomphant. Dans son panneau de bois, la _Toilette de Vénus_, M.
-Vauthier a retrouvé quelque chose du Primatice, ce patricien de la
-ligne décadente.
-
-Adorables et fous et se donnant la main, l'_Amour et la Folie_,
-de M. Cordonnier, courent et, ma foi, on les suivrait bien plutôt
-que la _Vérité_, de M. Pallez, qui est niaise. Je suis marri de
-parler argot, mais si le coup de ciseau était noble, mon mot le
-serait aussi; c'est bébête, comme dit Hugo dans sa _Légende des
-Siècles_. Béatement nulle, cette _Vérité_ n'a de bien que son
-puits; mais un puits n'est permis que pour un tableau. La _Source_
-doit cacher son urne, dit Joubert, et j'ajouterai, la _Vérité_
-son puits. Accessoire veut dire impuissance d'expression. La
-_Charité romaine_, de M. Boucher, est un bronze écœurant de ce
-sujet incestueux, où une fille donne le sein a son frère. Vu par
-le soupirail d'une prison, ce doit être sublime; mais ici exposé,
-c'est nauséeux.
-
-M. Marioton a fait un _Diogène_ presque tragique; il ne faut
-toucher aux types que pour les accentuer dans leur sens
-traditionnel, comme l'a si bien compris M. Etcheto, pour son
-_Démocrite_.--M. Ottin ignore que pudeur et impudeur sont deux
-créations chrétiennes, et que _Campaspe se déshabillant devant
-Apelles_ doit avoir le geste de dénudation plus net. M. Runeberg
-joue à l'Albane; deux Amours, dont l'un pique l'autre d'une
-flèche, en se laissant verser du vin à son tour, figurent l'_Amour
-et Bacchus_ pouponnisés; c'est ingénieux, mais la Bourgeoisie
-risque de s'y plaire. _Cupidon_ eût manqué au Salon, et M.
-Marqueste l'y a envoyé dans la posture ronsardisante d'un archerot
-agenouillé qui décoche un trait.
-
-La _Psyché_ de M. Saint-Jean est digne de remarque, et la nymphe
-_Écho_ de M. Gaudez, qui court, la syrinx à la main, est une jolie
-traduction plastique du _Galatea fugit ad salices sed cupit ante
-videri_. Mais il y a des Galatées ailleurs que sous les saules, et
-Carpeaux, ce Michel-Ange «raté», nous les a montrées, échevelant
-leur danse et narguant l'Olympe, ce rocher de Sisyphe de la
-grimace antique, que les artistes de tous les peuples font rouler,
-de gaîté de cœur, damnés volontaires de l'imitation absurde, et
-singes heureux de singer.
-
-
-V
-
-LA SCULPTURE HISTORIQUE
-
-La preuve que la dénomination de peinture d'histoire est fausse,
-c'est qu'on n'a jamais dit sculpture d'histoire; et cependant elle
-existe, et a raison d'exister, car elle n'est pas susceptible de
-tomber dans l'Horace Vernet, ce pioupiou de la peinture, ni dans
-le Delaroche, ce Bouchardy correct.
-
-Je me hâte d'autant plus de rendre justice à l'habile bas-relief
-de M. Dalou, que je vais avoir à critiquer son haut-relief,
-tout à l'heure. Vraiment, cela est bien, non seulement au point
-de vue technique, mais aussi comme compréhension historique.
-Toute la scène a lieu entre deux nobles, entre deux marquis: le
-marquis Riquetti de Mirabeau et le marquis de Dreux-Brézé; l'un
-a le génie, l'autre la grâce, et M. Dalou a rendu là un hommage
-à l'aristocratie qui pour être inconscient n'en est pas moins
-méritoire. J'avertis toutefois M. Dalou que l'esprit de son relief
-est antirépublicain et que si j'étais Jacobin je le déclarerais
-suspect d'attachements aristocratique sur cette seule pièce.
-
-Mirabeau, ce noble qui avait besoin d'activité et qui s'en est
-donné où il a pu, n'est pas facile à bien piéter, et M. Dalou
-s'est tiré de cette difficulté, à son honneur. Quant à M. de
-Dreux-Brézé, il est exquis, oui, exquis; d'une pureté de race,
-d'une élégance de maintien, d'un dédain et d'un calme admirables:
-M. Dalou s'en est-il rendu compte? Ce marquis écrase l'Assemblée.
-Il est couvert; ils sont nu-tête; il a canne, ils ont les mains
-vides et grosses et boudinées et rouges, je parie; il est calme
-enfin, ils sont soulevés. Je ne connais pas, hors des Van Dyck de
-Windsor et de Gênes, un gentilhomme plus gentilhomme, un marquis
-plus marquis que ce marquis; le Dreux-Brézé de M. Dalou est un
-chef-d'œuvre de désinvolture et aussi un hommage au faubourg
-Saint-Germain; et quoiqu'il ait eu sa grande médaille civique, il
-mérite plutôt le cordon de Saint-Louis, et je l'attribue, en idée,
-à sa poitrine démocratique.
-
-Si M. le marquis de Dreux-Brézé n'écrasait pas l'Assemblée
-entière, on verrait, et un critique doit le voir, qu'il y a là
-deux mérites à signaler, d'abord l'observation très exacte des
-lois perspectives; ensuite un grand soin de la ressemblance
-historique dans les têtes, toutes bien étudiées et sur lesquelles
-on met facilement les noms. Mais on ne voit dans ce bas-relief
-qu'un adorable marquis, et dans ce marquis on trouve l'inspiration
-de ces vers de Musset:
-
- Reine, reine des cieux, ô mère des amours,
- Noble, pâle beauté, douce aristocratie,
- Fille de la richesse!... O toi, toi qu'on oublie
-
- * * * * *
-
- As-tu quitté la terre et regagné le Ciel?
- Nous te retrouverons, perle de Cléopâtre!
-
-Et nous la retrouvons, en effet, splendide et victorieuse par la
-grâce, jusque dans ce bas-relief républicain!
-
-Voici toute une cohue de statues: _Flandrin_, _Ingres_, _Bailly_,
-etc.
-
-Le _Hoche_, de Clésinger, comme son _Marceau_ qui est à
-l'extérieur du Palais, devant la porte de sortie, sont deux
-œuvres, fières, vivantes, et romantiques, ce qui sous ma plume
-est l'adjectif le plus glorieux. _La Mort de Britannicus_ de M.
-Paul Chopin n'est qu'une étude, mais bonne. Quant à l'absence de
-mouvement que Mlle Delattre a baptisé _Sophocle_, ce n'est
-qu'un jeune drapé et assis. M. Kossowski a représenté Bernard
-Palissy mettant une bûche dans un four; le geste par lequel il se
-garde de la réverbération est d'un grand naturel et c'est là la
-pièce la plus sincère du Salon, comme rendu.--Le _Vercingétorix
-devant César_, de M. Peyrolle, n'est qu'un brenn, non le Brenn
-des Brenn. Assez fièrement piétée, la _Jacqueline Robins_ de M.
-Lormier est surtout d'intérêt local pour Saint-Omer. La _Bianca
-Capello_ de M. Ferville Suan n'est pas admissible, quand on
-connaît celle de Marcello; M. Caravaniez a fait un pastiche moyen
-âge avec son _Anne de Bretagne_; pour finir, un contemporain
-glorieux, le _Général Chanzy_, couché et enveloppé dans le
-drapeau.
-
-
-VI
-
-LA SCULPTURE CIVIQUE
-
-Ici, l'on s'appelle citoyen; la chlamyde est une carmagnole, et
-le moindre bonnet phrygien: sans ambages, il s'agit bien plus
-de politique gouvernementale que d'esthétique. Aussi les Revues
-devraient laisser cette partie de la sculpture aux journaux
-politiques, si la critique n'était pas tenue de suivre l'art
-jusqu'en ses aberrations et le jury jusque dans ses démences.
-Qu'on ait médaillé la _Séance du 23 Juin_, soit; mais englober
-dans cette récompense un ouvrage qui viole les lois essentielles
-de la plastique, voilà qui ne peut se supporter; et puisque le
-jury est _si jury_ que cela, il faut lui faire honte; car c'en est
-une que la jaculation des gens du métier devant ce haut-relief.
-
-_La République!_ le titre promet la virago de Rude, ou la
-_Matrona potens_ de Barbier; et quoique cette promesse ne soit
-pas de celles irréalisables, M. Dalou n'en tient pas l'ombre. La
-République est absente de cet ouvrage qu'elle dénomme. En son lieu
-et place s'embrassent deux académies; le vrai titre serait donc
-le _Baiser de paix_; mais foin d'une réminiscence catholique! M.
-Dalou, mameluck de M. Renan, écho de Pierre Dupont, s'est inspiré
-de la mirlitonnade suivante:
-
- La République régnera
- Sur tous les peuples; et la terre
- Dans la paix se reposera
- De cinq ou six mille ans de guerre!
-
-M. Dalou est un sculpteur abstrait; il représente la République
-par sa prétendue conséquence sociale et le troisième mot de sa
-devise: _Fraternité_.
-
-M. Dalou est-il élève des Jésuites? il est du moins élève des
-sculpteurs jésuites, et ce haut-relief n'est qu'un retable
-d'église jésuite du XVIIIe siècle, à Rome. Je défie qu'on le nie!
-Or, les retables jésuitiques du siècle dernier sont des tableaux
-au ciseau; ce qui est la pire aberration de la sculpture, et la
-décadence au-dessous de quoi il n'y a rien. M. Dalou a-t-il voulu
-copier Rubens? Il n'y a pas une attitude, un membre, un pouce de
-modelé qui ne soit pris à la galerie de Marie de Médicis. Donc, ce
-haut-relief est un _tableau jésuité_ XVIIIe siècle, et aussi un
-pastiche des Rubens, ce qui rogne un peu la médaille d'honneur?
-mais voyons la composition.
-
-De la Place Navone, M. Dalou calomnie les retables de ses
-prédécesseurs qui ont toujours une figure principale, un centre
-qui est à la fois celui de l'intention et du mouvement plastique;
-c'était bon dans l'ancienne sculpture et M. Dalou a changé tout
-cela. La _République_ ne se tient pas, elle est faite de quatre
-pièces ou morceaux. Premier morceau, les deux académies qui
-s'embrassent; second morceau, buste de garibaldien, avec bras en
-l'air, tête et chapeau Bolivar vu de profil; troisième morceau,
-filles phrygiennes volantes; quatrième morceau, petit génie. Entre
-ces quatre morceaux, il y a trois trous, bouchés de la façon
-suivante: premier trou, entre les filles volantes et le buste de
-garibaldien, relié par un _paquet_ de drapeaux; deuxième trou,
-entre les filles volantes et les académies, génie avec des fleurs,
-pour créer une pondération factice au côté gauche; troisième
-trou, sous les pieds des deux académies, tous les accessoires
-d'un drame militaire au Cirque impérial. Ces quatre morceaux
-et ces trois trous, je ne les invente pas, la vérification est
-simple à faire; et il en sortira pour tout esprit non obscurci
-par le civisme, que la composition n'est que confusion, car la
-scène n'est pas double, comme dans la _Transfiguration_, elle est
-triple; le braillement de droite, l'embrassement du milieu, et la
-chorégraphie d'en haut. Et dans un haut-relief qui représente la
-République, des anges sont une inconséquence, et M. Dalou en a
-mis. Il est vrai qu'ils viennent de l'Eden-Théâtre, ces anges-là;
-et il est absolument surnaturel que les filles en bonnets
-phrygiens de M. Dalou fassent un plein air, à l'instar des anges
-que Delacroix lance sur Héliodore. _Je t'en ai dit assez pour te
-tirer d'erreur_, public! et je ne m'acharnerai pas. Seulement, je
-proteste, au nom de la sculpture jésuitique, que le XVIIIe siècle
-n'a pas eu de retable pareil, et qu'aucun élève de l'Algarde
-ou de l'Ammanato n'a atteint ce degré d'erreur. Il n'y a point
-d'inconvénient à ce qu'un peintre peigne au ciseau: la Sixtine
-est là pour le démontrer. Mais il est désastreux qu'un sculpteur
-sculpte au pinceau, et le _haut-relief-tableau_ est un _crime_ de
-_lèse-sculpture_! M. Dalou a fait pis que de pasticher Corrège
-comme le Bernin, il a imité Rubens, le maître le plus opposé aux
-lois plastiques.
-
-Je n'ai pas à examiner l'habileté d'exécution; je ne la nie pas,
-du reste, elle est éclatante; mais toi, vieux Buonarotti, Moïse de
-la sculpture, tu savais que le _tableau sculpté_ est la mort de la
-statuaire et tu aurais jeté ton ciseau devant ce plâtre hérétique
-aux Normes.
-
-Je ne cite que par pure malveillance, afin que la maladie civique,
-déjà si répandue, ne fasse pas de nouvelles victimes.
-
-Dans un vaudeville imbécile, _Bébé_, un professeur de droit trouve
-ingénieux de faire chanter les articles du Code à ses élèves, sur
-des airs connus. Actuellement, il y a un groupe d'artistes (?)
-qui illustrent les articles du Code: _la Loi enseignée par les
-yeux_ ou la sculpture _légale_. Voici l'_Instruction obligatoire_;
-une jeune fille dévêtue, nu-jambes, la chemisette plaquant aux
-seins, représente la Loi; et comme elle a l'air d'être facile à
-violer cette jeune fille, M. Lesueur ne produit pas l'effet qu'il
-cherche. Elle entraîne un mioche, pieds nus, cartable au dos et
-qui se frotte l'œil du coude. Si l'on forçait les sculpteurs au
-grand art obligatoire, je crois que M. Lesueur pleurerait plus
-fort que son mioche. M. Frette intitule _Éducation militaire_ la
-statuette d'un collégien du bataillon scolaire appuyé sur son
-fusil; il est crâne, il est gentil; mais ce n'est pas Chérubin.
-Les ouvriers de Bar-le-Duc doivent avoir bonne paye, car c'est
-de leurs deniers qu'ils élèvent par les mains de M. Croisy une
-statue à M. Bradfer, beau nom, beau torse entouré de l'écharpe
-municipale, mais aux habitants de Bar-le-Duc à dire le reste.
-_Le représentant Baudin tué sur la barricade_, signé Printemps.
-M. Printemps devrait savoir que la ronde bosse n'admet que les
-mouvements accomplis et statiquement vraisemblables. Le personnage
-fatigue l'œil, il tombe et cependant il ne tombe pas, debout et
-le torse en arrière. Cela est physiquement inadmissible. Le petit
-_Barra_ est le Benjamin des artistes citoyens, voici son buste; à
-la peinture, il y a sa mort. M. Turquet doit avoir la conscience
-forte pour porter toutes les toiles et tous les plâtres qu'il a
-fait commettre.
-
-_Le porte-drapeau du bataillon scolaire_, pour pendule bien
-pensante et dans le mouvement, par Mme Cailleux. D'une autre
-dame, Mme Thomas, d'une belle allure, un _Cuirassier en
-vedette_. Troisième _Bataillon scolaire_, de M. Ledru; le gamin
-étudie sa leçon en tenant son fusil. Monsieur Ledru, une question:
-Sculptez-vous l'arme au bras? Non, eh bien! donnez les étrivières
-à monsieur votre fils s'il s'avise de manquer de respect à Homère,
-au point de le lire en faisant l'exercice. L'_Alsace et la
-Lorraine_, de M. Champigneulle, vaut mieux que le tableau romance
-de M. Jean Benner. Sans numéro, partant sans nom d'auteur, une
-tête colossale de _Danton_ qui montre bien que le héros de la
-Terreur relève non de l'histoire, mais de la pathologie aliéniste.
-Voici Marat, cette brute hideuse, ce Minotaure dérisoire,
-accroupi, crasseux, puant, ignoble. Et voilà que la politique,
-pour un peu, viendrait ici encanailler l'esthétique, comme elle
-encanaille le Salon. M. Gourgouilhon a envoyé un plâtre dont il
-faut conserver la mention à l'histoire des ridicules de ce temps:
-un poupon a quitté le sein de sa nourrice pour saisir un sabre
-de bois; c'est intitulé: _Qui vive!_ et la Bourgeoisie mettra
-cela sur ses cheminées. Tout ce patriotisme ridicule aurait mieux
-sa place ailleurs qu'au Salon; le patriotisme d'un sculpteur,
-c'est de faire de la haute sculpture, et toute cette série est du
-dernier détestable: gâchage de plâtre, gâtisme d'esprit, _Turquet
-duce_.
-
-
-VII
-
-LA CONTEMPORANÉITÉ
-
-Elle est possible! Le «Chahut» de Carpeaux, les têtes de
-_Désespérés_ de M. Carriès le prouvent. La _Dame au pantin_, le
-_Bout du Sillon_, de Félicien Rops, pourraient être hardiment
-transportés en ronde bosse, et Pradier qu'on vilipende,
-ces temps-ci, avait trouvé, dans sa _Poésie légère_, du nu
-contemporain. Malgré le mot qu'on attribue tantôt à l'austère
-Sigalon, tantôt au bouillant Préaux, il vaut mieux aller à
-Bréda qu'à Athènes, parce que, à Bréda, il y a du neuf quoique
-inférieur; tandis que, à Athènes, il y a le Minotaure-Poncif qui
-dévore les originalités. Charles Blanc a répété, toute sa vie
-durant: «En dépit de tout, la sculpture est un art païen.» Il
-oubliait Michel-Ange; il ignorait les primitifs de la sculpture
-française, comme il ignora longtemps les primitifs de la peinture
-italienne. Exigences respectives observées, la sculpture
-n'est-elle pas susceptible d'un Delacroix, d'un Gustave Moreau,
-d'un Rops? et si la contemporanéité est trop étroite pour la
-plastique, la modernité renferme les éléments d'innombrables
-chefs-d'œuvre. Est-ce qu'Hamlet ne serait pas le sujet d'une
-statue, comme Œdipe, et le débardeur de Gavarni n'est-il pas
-plus intéressant que les éternels chèvre-pieds? Mais, l'œil des
-sculpteurs est hypnotisé sur l'antique, et les lamentations
-oiseuses.
-
-La _Douleur maternelle_, de M. Lanson, manque d'intensité.
-Affaissée dans un fauteuil, les bras pendants, une mère contemple
-avec l'œil fixe du désespoir, le cadavre de son nouveau-né étendu
-sur ses genoux. De près l'expression y est, mais elle devient
-douteuse de loin, et au lieu de la douleur, la face n'exprime
-plus que la fatigue, elle semble sommeiller. Ce n'est pas là
-_Niobé_, dont le mouvement est si expressif, qu'on ne s'aperçoit
-que difficilement de la calme sérénité du visage. Malgré la
-restriction que je fais sur l'insuffisance expressive de cette
-terre cuite, c'est peut-être la meilleure contemporanéité du
-Salon, et l'effort est louable d'avoir fait un pas dans le temps,
-au lieu du reculon éternel des sculpteurs. M. Henri Cros est
-peut-être l'artiste le plus lettré de ce temps; il a retrouvé la
-peinture à la cire et au feu des anciens, et ressaisi le premier
-le cautère d'Apelles. Sa connaissance du procédé antique, qui
-s'affirmera en un livre magistral et prochain, se montre dans
-un de ses envois qui est en pâte de verre; procédé perdu qu'il
-a retrouvé. «M. Henri Cros, a dit Charles Blanc, s'est fait une
-spécialité des bas-reliefs en cire coloriée, et cultive avec
-grâce, avec délicatesse, ce petit domaine, province rétrocédée à
-la sculpture, comme dirait le traité de Berlin.» Le bas-relief que
-M. Henri Cros a envoyé cette année, représentant _la Peinture_,
-une femme en buste qui tient une palette, est charmant; son buste
-de terre cuite coloriée, une tête d'_Écossaise_ drapée d'un plaid
-bigarré, est à la sculpture ce que le portrait de femme de M.
-Desboutin est au Salon de peinture. La _Jeune Contemporaine_,
-de M. Chatrousse, n'a pas une robe de coupe franche, et le vase
-qu'elle tient, elle le porte d'une cheminée à une autre, dans
-le logis cossu et prétentieux de M. Perrichon dont elle est la
-fille.--C'est à Victor Hugo que nous devons ce macaque qui unit
-à la crapulerie, le crime; car à tous les vices de son corps, le
-_Gavroche_ ajoute le fusil de l'émeutier. Quelle singulière lubie
-a eue M. Moreau-Vauthier de modeler ce jeune gorille parisien!
-La _Cosette_ tenant sa poupée, de M. Bottée, est gentille au
-moins. Lorsqu'on a trop de plaisir à voir une chose et qu'on
-est aussi bon catholique que je le suis, il est très bon de
-s'en aller aussitôt en voir une laide, pour ne pas tomber dans
-l'épicuréisme absolu.... Là je me suis dit: mortifie-toi, mon
-bonhomme. Et j'ai fait comme M. d'Aurevilly, je me suis mortifié
-en regardant l'affreuse petite personne en bronze et assise de
-M. Hippolyte Moreau. _Après le bain_, vous vous attendez à une
-baigneuse, point; M. Lindberg a modelé un gamin scrofuleux qui se
-frotte le dos avec une serviette. Le bas-relief de M. Charpentier,
-l'_Allaitement_, n'a pas d'accent significatif. Une seule chose
-gracieuse, la _Petite liseuse_, de M. Rech.
-
-La cause de la contemporanéité n'est peut-être pas près d'être
-gagnée, et ce sera un grand tant pis! pour notre temps qui passera
-sans laisser de traces plastiques.
-
-
-VIII
-
-LA FEMME--HABILLÉE--DÉCOLLETÉE--NUE
-
-Joseph de Maistre prétend qu'une religieuse en costume de chœur
-est susceptible d'égaler esthétiquement n'importe quelle nudité;
-et cela n'est point un paradoxe. Qu'on prenne la femme dans ses
-deux états les plus caractérisés, la sainte et la fille; nul ne
-niera que la pudeur de l'une et l'impudeur de l'autre ne soient
-_doublées_ par la robe; et la robe n'est pas incompatible même
-avec les pires exigences plastiques, témoins la _Femme caressant
-sa chimère_ et la _Sainte au manteau_ du Musée de sculpture
-comparée. Or, l'imagination peut faire le même travail de
-_cristallisation_, dirait Stendhal, devant la robe sculptée, que
-devant la robe réelle et habitée. Si les sculpteurs n'habillent
-pas la femme, c'est qu'ils manquent de subtilité. Étrange effet de
-la routine académique, dès que les artistes actuels ne font plus
-la grimace antique ou la grimace Renaissance, ils tombent dans la
-gravure de mode. Le mi-corps de M. Étienne Corot ressemble à un
-patron du _Journal des demoiselles_, ce n'est plus un torse, mais
-un corset.
-
-Décolletés, la plupart des bustes de femme le sont, sans plaisir
-pour le spectateur, aux quelques exceptions près que je vais
-dire. La _Princesse William Bonaparte_, par M. Soldi, mériterait
-des madrigaux. Pourquoi Mme Clovis Hugues n'a-t-elle pas son
-costume provençal, le fichu arlésien, c'est le buste tout fait. La
-_Mauresque_ et la _Juive_, de M. Guillemin, ont le tort d'être des
-pendants, et le pendant a été inventé par le Bourgeois. _Mlle
-Feyghine_, en Kalékaïri, commandé par M. le duc de Morny; les
-plus jolies épaules tombantes portent le cou de la demoiselle
-de M. Puech; M. Wallet, _Gersomine_ a un buste de toute jeune
-fille, aux formes encore informes d'une acidité de fruit vert. Je
-donnerais la pomme du buste à celui singulièrement éphébique de
-Mme Berthon, si la _Pierrette_ de M. Maurice de Gheest n'était
-pas si jolie dans sa modernité exquise, délicieusement raffinée,
-si les jurys n'étaient pas voués au civisme. M. Hercule n'est
-pas l'Alcide de la sculpture, mais sa _Jeune fille au bracelet_
-appartient au nu franchement moderne; tout est cambré, les reins
-et les seins, et aux genoux les jarretières ont laissé leur trace;
-sur la nuque, les deux courtes nattes achèvent de préciser le
-déshabillé de ce nu qui, surtout de profil, est agréable à voir;
-au point de vue moral, il y a là du stupre.
-
-La _Jeunesse_, de M. Carlès, est adorable du haut; la tête est
-jolie, le tiré des cheveux pudiquement exquis, les bras minces
-sans maigreur, la gorge très fine et haute, les plans du torse
-harmoniques; mais au nombril le poncif commence et coule jusqu'aux
-pieds. La pudiquement impudique _Captive_, de M. Ferville Suan,
-dont le geste effarouché est si peu farouche, me rappelle cette
-_Fellah_ de Landelle, juste assez dépoitraillée pour agacer sans
-indécence et qui eut tant de succès.
-
-M. Hiolle a le poncif opulent. Son _Ève_ callipyge a des secondes
-joues excessives; c'est lourd et rond, et, quoique ferme, la chair
-est épatée en largeur au point d'étonner. Dans la _Charmeuse_, de
-M. Lami, les plis du bassin, le modelé du dos dans la _Source_, de
-M. Rambaud, sont bien traités et fort intéressants. La prétendue
-_Messaline_, de M. Brunet, malgré le réseau d'or de sa gorge,
-n'est qu'un Clésinger manqué; dans cette donnée de _nundum
-Satiata_, je signale la quatrième planche des _Sataniques_, de
-Rops, comme la figuration corybantesque la plus intense. La
-_Tentation_, de M. Lambert, en donnerait; une jeune fille se
-hausse pour cueillir un fruit, c'est une étude sans poncivité.
-M. Prouha a trouvé une idée plastique délicieuse: le _Passage de
-Vénus_. Sur l'orbe du soleil, en profil courbe, est jeté un corps
-élégant et souple; et la ligne des seins au ventre est peut-être
-la plus suavement décorative de tout le Salon; il faut louer aussi
-le mouvement de la figure qui est aérien et digne de ce maître des
-formes féminines. _In somnis imperat caro_, telle est l'épigraphe
-du _Rêve_; c'est le réveil, elle s'étire, tout énervée; mais la
-promesse de l'épigraphe est loin d'être tenue. On pouvait tirer
-plus de parti de ce mouvement, en tendant le buste et en faisant
-remonter les lignes du bassin, ce qui est toujours suave à l'œil.
-La _Canotière_ assise que M. le comte de Follin intitule _Plaisir
-d'Été_, est gentille dans sa crânerie; c'est là une intéressante
-contemporanéité, mais ce n'est pas encore l'Anadyomène moderne,
-qui n'est pas près d'apparaître, non par faute d'écume.
-
-J'ai disposé en diverses catégories le nu féminin, qui est la
-partie la plus nombreuse comme la meilleure du Salon, mais
-le mérite est diminué par le caractère physiologique de la
-préoccupation sexuelle qui obsède physiquement les artistes comme
-le public.
-
-
-IX
-
-LA SCULPTURE PITTORESQUE
-
-Un mouvement du corps qui n'en exprime point de l'âme, ou du moins
-point d'élevé, le _Danseur Napolitain_ de Duret par exemple, et
-le _Vainqueur au combat de coqs_ de Falguière, tous les faunes
-saltants de Pompéi appartiennent à ce genre inférieur au style, le
-pittoresque. Il n'y est besoin d'aucune pensée et la Bourgeoisie
-comprend tout de suite.
-
-Il y a de la force dans le bronze de M. Desca: le _Chasseur
-d'aigle_, qui a terrassé l'oiseau royal et lui jette une lourde
-pierre. M. Fremiet a mis bien en selle son _Porte-falot_ du XVe
-siècle, c'est élégant, et cependant cela ressemble à un grand
-joujou. Le _Jeune Gaulois_ de M. Delhomme est inviril, et son
-chignon mal tordu. La grosse pièce de M. Tony Noël, amplification
-plastique, _uno avulso non deficit alter_; un guerrier tombé,
-l'autre combat toujours, du Louis Carrache grossi et enflé. Le
-_Vainqueur_, de M. Sanson, un type fellah, sans accentuation. Le
-bronze à cire perdue de M. de Vasselot, _Ung Ymaygier du Roy_,
-a l'accent Renaissance très heureusement prononcé. Le _Routier
-à cheval_, de M. Tourgueneff, n'est pas le _Colleone_, mais de
-sa suite. Pour qui a vu Venise et l'œuvre du Verrochio, l'éloge
-suffit. M. Hugolin, dans le _Repos sur la charrue_, a donné une
-fierté de pose toute guerrière à son Bouvier, qui, casqué, serait
-un homme d'armes. Que dire du gamin napolitain de M. Catti qui
-clopine en se tenant un pied; du _Porteur de palanquin japonais_,
-de M. Fouques, et du _Bateleur_ comptant sa recette, de M.
-Aldebert. Quant à M. Fossé, son _Bûcheron_ est une erreur, le
-rustique est inadmissible en ronde bosse et Millet, sculpteur,
-ne s'accepterait pas. Le _Charmeur de serpents_, de M. Fremiet,
-est une fort jolie statuette, préférable à son _Porte-falot_. Le
-jeune gamin de M. Vibert, qui joue avec de jeunes chats, intéresse
-comme nu moderne. Le _Pitre au chien_, de M. de Chamellier, a
-le mouvement juste et tournant. Ceci est l'inférieur; voici le
-détestable.
-
-
-X
-
-LA SCULPTURE BOURGEOISE
-
-La sculpture de genre est absurde, et deux fois absurde
-l'éclectique jury qui la reçoit. Est-il décent d'exhiber les deux
-grimaces de M. Yeldo, la _Chanson des vieux Époux_ et les _Deux
-Bossus_? Ils sont trois qui ont pris le même motif plastique
-à Florian; d'ordinaire, il y a à chaque Salon un _Aveugle et
-Paralytique_; cette année, il y a progression, l'État a acquis
-celui de M. Turcan, et tant pis, pour l'État. M. Ernest Michel
-a gâché du talent, et beaucoup, à cette oiseuse illustration
-d'une fable médiocre. Quant à M. Carlier, c'est un habile homme,
-et s'il n'a pas l'imagination d'un groupe neuf, il a celle d'un
-titre à l'ordre du jour: _Fraternité_. En somme, il n'y a là
-que deux académies, l'une sur l'autre, très soignées et finies
-d'exécution. C'est une pièce de palmarès au concours général
-et qui, comme on devait s'y attendre, a obtenu une première
-médaille, moitié civique et moitié de rhétorique: bon humaniste
-et bon citoyen, M. Carlier est un sculpteur, un artiste, non. La
-_Vieille histoire_, de M. Guglielmo, une femme du peuple à qui
-sa fille tient un écheveau; quelle invention! et que cela ferait
-bel effet au Pie-Clémentin. M. Ardisson a embourgeoisé le _Petit
-Samuel_, de Reynolds. La _Sieste_, de M. Johmann, est nauséeuse;
-un moutard endormi dans un fauteuil et dont la bouillie se répand.
-Pouah! M. Manbach fait jouer à trois moutards l'_Huître et les
-Plaideurs_.--_Ay! Ay!_ C'est M. Benlliure qui fait pousser ce cri
-à un gamin dont un caniche happe le pantalon; le _Balcon andalou_,
-de M. Susillo, plairait aux amateurs de M. Worms, et le _Baiser
-maternel_, de M. Laporte, à ceux de MM. Laugée. Aux vitrines des
-marchands, cela se voit; mais au Salon, on devrait être à l'abri
-de semblables sculptures commerciales!
-
-
-LES BUSTES
-
-«Lord Byron qui était le plus grand poète et le visage le
-plus beau de toute l'Angleterre, répugnait au buste, a dit M.
-d'Aurevilly.... Nous n'avons plus de ces timidités fières, de
-ces nobles craintes d'être au-dessous de l'idéal.» L'idéal! ils
-s'en soucient bien! sculpteurs et bourgeois! Il n'est pas un
-matelassier ou un avocat qui ne puisse avoir son buste, signé du
-nom qu'il voudra. En Grèce, il en était autrement, et Alexandre
-«se déguisait en Dieu,» comme dit Ch. Blanc, pour figurer pour
-les statères. A Rome appartient le déshonneur d'avoir prostitué
-le marbre au buste du premier consul venu. Les sculpteurs
-d'aujourd'hui n'ont pas plus le sens esthétique que les avocats
-le sens moral; et tout client leur est bon. Mais si le jury est
-gâteux et admet le buste de M. Prudhomme, il n'aura pas de mention
-ici. Je tirerai seulement de ce dépotoir de la bourgeoisie, les
-iconiques qualifiés: M. Edgard La Selve, œuvre remarquable, de M.
-Bastet; l'empereur _Alexandre II_, mort et vivant, d'une vérité
-qui fait honneur au prince Romuald Giedroyc, mais qui fait honte
-à la race Slave d'avoir des empereurs si laids. Voici M. de
-Sainte-Beuve, surnommé Sainte-Bévue, et qui a une tête de chanoine
-réjoui. M. Labiche n'existe pas, quoiqu'il soit de l'Académie, car
-il est de la bourgeoisie, et Mlle Thomas n'ira pas plus à la
-postérité que son modèle, alors même qu'elle se coifferait d'un
-chapeau de paille d'Italie. Et dire qu'il y a des gens assez de
-leur bourgeoisie, pour parler de M. d'Aurevilly pour l'Académie,
-quand M. Labiche en est! Je copie un alinéa de son Salon unique
-dans tous les sens du mot qui montre que rien n'a changé depuis
-1872 à 1882. «Tel le compte des bustes-portraits pris dans les
-hommes célèbres du temps qui viennent trouver le regard au
-Salon... Ceux qui ne le trouvent point, leur insignifiance mérite
-le silence. Après eux viennent les anonymes qui ne mettent pas
-leur nom au livret mais leur nez dans la salle, et le passent au
-_speculum_ du public.... Assurément ces anonymes font très bien de
-n'avoir pas de nom. Figaro, en arrangeant son tribunal, disait:
-«Et la canaille derrière.» Laissons donc la canaille des bustes
-derrière nous.»
-
-Dédaigner la canaille, c'est tout ce qu'on lui doit; mais la
-bâtonner serait mieux et j'aurais le plus esthétique des plaisirs
-à voir tous ces bustes difformes, réduits en morceaux informes,
-et je bafoue de l'épithète d'industriels, tous les modeleurs de
-bustes qui déshonorent la sculpture et salissent le Salon de
-véritables ordures plastiques!
-
-
-SALUT AUX ABSENTS!
-
-A celui qui fait entendre ses voix à _Jeanne d'Arc_, qui élargit
-jusqu'aux étoiles le geste auguste du _Semeur_, et sur le tombeau
-de Jean Reynaud a exprimé admirablement l'_envolée_ de l'âme vers
-Dieu; à Chapu, le premier sculpteur de ce temps, Salut!
-
-A celui dont le _Courage militaire_ rappelle le _Piensiero_; qui
-exalte le geste du précurseur encore enfant et criant dans le
-désert; qui a trouvé l'allure de Mantegna dans sa _Méditation_, et
-pris un _Chanteur_ à Lucca Della Robbia: à Paul Dubois, Salut!
-
-A celui qui a retrouvé dans son David le ciseau de Donatello,
-hardi sculpteur qui a crié dans la défaite, ce mot superbement
-vrai, quand il s'agit de la fille aînée de l'Église: _Gloria
-Victis!_ A Mercié, Salut!
-
-A celui qui dompte les fauves; et du désert les jette dans l'art,
-mugissants et formidables, au Barye II, qui n'a envoyé qu'un coq,
-mais fier comme un brenn; à Caïn, Salut!
-
-
-CONCLUSION
-
-La Sculpture est la fille aînée de l'Architecture; selon la
-hiérarchie et l'histoire, la peinture n'est que la cadette,
-toute l'antiquité durant: même dans les temps modernes si elle
-est venue à tout primer, ce n'est qu'en sortant des mains des
-sculpteurs. Le ciseau de Nicolas Pisano creuse le premier sillon
-de l'art italien; et l'école Florentine doit beaucoup aux peintres
-orfèvres. En France, jusqu'au XVe siècle, nos peintres sont
-ymaigiers et verriers, et la statue fut, après la cathédrale,
-notre gloire. La Renaissance seule donne le pas sur la statue, et
-le tableau l'a gardé, si ce n'est en droit, du moins en fait.
-
-La critique a mis en circulation une fausseté manifeste, la
-suprématie de la sculpture contemporaine sur la peinture. Il
-est de notoriété que le niveau intellectuel de la majorité des
-sculpteurs est bien au-dessous de celui des peintres, et tel
-auteur d'une bonne ronde-bosse n'a qu'une âme de maçon et un
-esprit de rustre. L'originalité plastique, plus difficile, je
-l'accorde, est aussi d'une rareté bien singulière. Où sont donc
-les sculpteurs originaux? Sont-ce MM. Dubois, Falguière, Mercié,
-Chapu, Delaplanche, qui copient bel et bien les Italiens du XVe
-siècle, et si évidemment que chacune de leurs œuvres rappelle une
-œuvre florentine? Comme art, la priorité de la sculpture n'est
-pas niable; comme artistes contemporains, je n'admets aucune
-supériorité de MM. Chapu, Dubois, Falguière, Mercié, Delaplanche,
-sur MM. Puvis de Chavannes, Gustave Moreau, Baudry, Hébert,
-Rops, Jules Breton. Quant au niveau de l'école, je livre ces dix
-points suivants à la méditation des compétents: 1º Statue vient
-de _stare_, et un quart des statues sont hors de leur aplomb;
-2º la chorégraphie et la pièce montée, dont l'_Immortalité_, de
-M. Hector Lemaire, est le type odieux; 3º les reliefs-tableaux,
-tableaux; 4º l'abus idiot de l'accessoire et le compliqué du
-piédestal; 5º la fréquente inconvenance de la matière: ce qui est
-très mouvementé en marbre, et ce qui est calme en bronze; 6º la
-sculpture de genre qui est une profanation et un abrutissement; 7º
-l'encanaillement du plâtre dans les bustes; 8º la suppression des
-plans intermédiaires dans le modèle féminin; 9º l'emploi général
-du praticien pour le marbre; 10º le manque d'individualité des
-formes qui est obligatoire, hors du type.
-
-Ces considérants incomplets, et que je n'ai pas la place de plus
-amplement formuler, suffisent, ce semble, à réduire au paradoxe
-l'assertion trop répétée de la préséance du ciseau. Cette opinion
-singulière vient de la précision inéluctable du procédé plastique,
-où les sophistications et les fautes grossières sont impossibles;
-et, considéré au point de vue élogieux, dire que la plupart des
-sculpteurs savent _le métier de leur art_, ne les monte pas bien
-haut. On a rejeté le canon païen, ce qui est un progrès; quand
-ces messieurs voudront bien sortir de Florence et du XVe siècle
-pour revenir en France et au XIXe siècle, le progrès sera énorme.
-Mais le voudront-ils? Carpeaux, un vrai maître, peut ne pas
-leur sembler digne d'être suivi. Eh bien! qu'ils reprennent la
-sculpture française du XIIIe siècle, qu'ils continuent notre art
-autochtone, catholique, et qu'ils tâchent, je les en supplie, de
-sauver dans leurs œuvres de demain quelque chose de la plastique
-moderne. Elle existe; il n'y a qu'à ouvrir les yeux, pour ceux qui
-les ont capables de voir; et de rendre les corps mêmes dont Balzac
-et Barbey d'Aurevilly nous ont sculpté les âmes.
-
-
-
-
-ARCHITECTURE
-
-
-L'Architecture est le plus élevé et le générateur de tous les arts
-du dessin; et s'il vient ici en troisième ligne, c'est que les
-architectes d'aujourd'hui ne sont guère que des constructeurs, des
-ingénieurs, des entrepreneurs de bâtisse. On ne sait plus faire
-une église; on ne fait plus de palais, et, civile ou militaire,
-l'architecture actuelle est une honte.
-
-Depuis la Révolution, on n'a fait que des pastiches, c'est-à-dire
-néant. Toutes les bâtisses de ce siècle violent les deux lois
-hors desquelles il n'y a plus que de la construction incohérente:
-1º Tout profil architectonique correspond à une idée et ne peut
-être employé que pour un monument adéquat à cette idée, sous
-peine d'absurde; exemples: l'architrave et la prédominance des
-horizontales dans une église catholique, Notre-Dame-de-Lorette,
-Saint-Augustin, la Madeleine. 2º Il faut qu'il y ait unité
-harmonique entre tous les profils d'un monument; exemple:
-l'incohérence du Casino de Monte-Carlo. Pourquoi les arcades
-Rivoli sont-elles «bêtes» et celles des Procuraties, à Venise, et
-des rues de Bologne, poétiques? A MM. les architectes de répondre,
-s'ils le peuvent. Je constate le fait et je crois que le monument
-étant d'esprit collectif ne peut plus naître dans une civilisation
-où la bourgeoisie domine et où l'individualisme a pris toutes les
-coudées possibles. Un archéologue anglais a qualifié d'«égoïste»
-l'architecture contemporaine et l'épithète lui restera. Je
-sais que l'architecture n'est pas seulement un art, c'est une
-science; mais cette monographie est intitulée: _L'esthétique au
-Salon_ et je n'ai à m'occuper que de l'art; aussi serai-je sur
-l'architecture d'une brièveté choquante, aux yeux de plusieurs;
-car il n'y a point d'art ici, ni d'artistes, mais des ingénieurs.
-
-Depuis un siècle, il n'a pas même été question d'un style
-nouveau; nul ne songe à cet irréalisable, et le pastiche
-composite est la règle sans exception. Je comprends que pour les
-églises, les hôtels de ville, on emploie encore l'architectonique
-archaïque, puisque ces monuments ont relativement la même
-destination que jadis; mais _novus ædium et rerum nascitur
-ordo_. Un nouvel ordre de choses nécessite de nouvelles formes
-architectoniques, ce semble. Les gares de chemin de fer devraient
-être construites avec quelque originalité. Point. Jusqu'aux
-théâtres, tout est copie composite; et que les Parisiens seraient
-moins fiers de leur salle du Grand-Opéra, s'ils connaissaient
-celle du théâtre Farnèse, à Parme!
-
-J'ai consciencieusement considéré tous les châssis et je n'ai
-vu que des bâtisses qui sont de _bonnes_ constructions, mais
-nullement _belles_ et partant interdites à ma critique. Des
-_mairies_, des _casernes_, des _lycées_, des _cercles_, des
-_abattoirs_, des _écoles laïques_, ce sont des _utilités_ et ce
-mot les juge.
-
-Il y a bien une série de projets pour la reconstruction de la
-Sorbonne, mais la critique en serait plus grande qu'intéressante.
-Le théâtre de la Comédie-Parisienne, avec sa façade plate et
-la bigarrure de ses briques émaillées, ne peut pas passer pour
-un monument. M. Hans Mackart, le plus déplorable des peintres,
-après M. Bouguereau, est un architecte extravagant au delà du
-vraisemblable. Son _Palais_ n'est qu'un décor de féerie pour
-l'Eden-Théâtre, mais même comme toile de fond cela ne serait que
-baroque, tellement le mauvais goût en est prétentieux; Mlle
-Prudhomme, qui a lavé beaucoup d'aquarelles et qui rêve d'épouser
-un prince, doit rêver de ce palais si bourgeois dans sa pompe
-sotte. En revanche, la _Façade de l'Exposition d'Amsterdam_ fait
-le plus grand honneur à M. Motte. Cette décoration hindoue,
-modifiée suivant le climat hollandais, est le meilleur châssis du
-Salon, de beaucoup.
-
-Après les ingénieurs, les décorateurs qui ne sont pas des
-ingénieux. Les _Mâts de la place de la République_ ne porteront
-pas bien haut la gloire de M. Mayeux et ce n'est point la peine
-d'exposer cela.
-
-Nombre de décorations exécutées à Paris, entre autres un Salon
-Louis XVI, chez M. de Rothschild. Le reste de l'exposition
-d'architecture n'est qu'une exposition d'aquarelles. Les _Vieilles
-maisons de Laval_, de M. Diet, et deux cents autres, Clérisseau,
-Hubert Robert et Panini.
-
-Toutes les restaurations sont intéressantes, mais au point de
-vue archéologique, et je le répète, je n'ai à m'enquérir ici
-que de l'art vivant. Je mentionnerai toutefois, à cause de son
-importance, le _Palais ducal d'Urbin_, de M. Masqueray, qui est
-certainement le plus beau spécimen féodal du XVe siècle italien.
-
-Restaurez, MM. les architectes, sauvez les monuments du passé pour
-faire pardonner de n'en savoir plus faire.
-
-
-
-
-CARTONS ET DESSINS
-
-
-Oh! nous ne sommes pas ici à Hampton-Court et les deux seuls
-cartons exposés sont loin d'être admirables. _La lutte pour la
-vie_, de M. Villé, est d'un ingrisme plus qu'insuffisant, et
-la composition est si obtuse qu'on n'en découvrirait jamais
-le sujet: le livret consulté, on ne le découvre pas encore.
-_L'Éducation de la Vierge_, de M. Drouillard, est loin des images
-de piété de la Société de Dusseldorff; c'est mieux cependant
-que les tableaux religieux ordinaires. M. Froment, bien connu
-des lecteurs de l'_Artiste_, a ici le plus gracieux dessin, les
-_Grâces enseignant_. La _Jeune fille_ rêveuse de Mlle Beaury
-Saurel, excellent fusain. M. Élie Laurent, dans ses _Jeunes filles
-regardant des gravures_, a trouvé des robes hésitantes entre le
-moyen âge et nos jours, d'un grand charme. L'étude de tête de
-femme empanachée, de Mlle Poitevin, a de la saveur, et M.
-Desportes a une tête de jeune fille d'un accent tout printanier;
-mais le meilleur portrait est celui de Maurice Rollinat, le poète
-des _Névroses_ et bientôt de l'_Abîme humain_.
-
-L'illustration de l'_Enfer_ qu'expose M. Hillemacher est une œuvre
-importante; mais je ne conçois pas qu'une autre ligne que la ligne
-florentine puisse paraphraser le Dante, cet Homère catholique
-plus grand que l'autre.--Le trait caractérisé des Léonard, des
-Michel-Ange est mort à tout jamais, et en comparant par la pensée
-le moindre dessin du XVIe siècle, les études de Bandinelli que
-l'_Artiste_ a publiées, par exemple, on sent que nous avons beau
-nous faire illusion, nous sommes horriblement inférieurs au
-moindre maître du XVe siècle. Toutefois les deux dessins de M.
-Laurens, le _Tonsuré_ et _Mérowig en prière_, sont fort beaux, et
-bien supérieurs à ses tableaux; cette illustration sera vraiment
-hors ligne.
-
-
-
-
-MINIATURES
-
-
-Il y aurait un beau livre à faire sur cet art charmant qu'on ne
-regarde guère qu'avec des yeux d'archéologue. «Les miniatures,
-a dit M. Didron avec beaucoup de justesse, sont des vitraux sur
-parchemin, opaques et qui réfléchissent la lumière au lieu de la
-réfracter. Le procédé est le même pour l'enlumineur sur verre
-ou sur le parchemin; le feu de la moufle ou le feu du soleil
-séchera les hachures.» Lorsqu'on voudra faire l'histoire de
-l'art moderne, c'est là qu'il faudra la commencer, car on a des
-miniatures du Ve siècle, tandis que les verrières d'Angers, les
-plus anciennes, sont du XIe siècle. On a estimé à dix mille le
-nombre des manuscrits à miniatures de Paris et à un million les
-compositions qu'ils renferment et dont la variété est infinie, car
-il n'y a pas que des Heures et des Sacramentaires, mais aussi des
-historiens et jusqu'à des bestiaires et des volucraires. La pensée
-esthétique, jusqu'au XIVe siècle, est dans les manuscrits ainsi
-que la paraphrase de la symbolique compliquée des verrières; et
-ceci est à remarquer, toute miniature est unique. J'avoue que pour
-qui a vu le _Bréviaire Grimani_, il est difficile de considérer
-comme miniatures la _Lola_, type d'impure à la Gavarni, de Mme
-Herbelin, la femme au boa de Mme Clarisse Bernamont, les deux
-miss de Mme Mocquart, et la fillette au fichu de Mlle
-Caroline Grensy.
-
-Au siècle dernier on a fait de jolies miniatures, mais
-intimes, pour être données d'amant à maîtresse. La miniature
-est essentiellement une peinture sentimentale et privée, qui
-n'intéresse que les amis du modèle quand il n'est ni très joli,
-ni très historique, et c'est largement le cas des miniatures
-du Salon. En outre le procédé de la miniature doit tendre à ne
-pas laisser trace des soies du pinceau, ce que Mesdames les
-miniaturistes violent outrageusement.
-
-
-
-
-AQUARELLES
-
-
-Ce sont les gens du monde et les miss anglaises qui ont un
-peu déconsidéré l'aquarelle, en y touchant. Sans compter les
-admirables aquarelles de Gustave Moreau que possède M. Hayem, il
-ne faut pas oublier que les _Sataniques_, de Félicien Rops, ont
-été primement faites à l'aquarelle, ce qui lave à jamais le genre
-de sa réputation d'afféterie et de fadeur.
-
-Il y a de très jolies teintes dans la _Gitana_ jouant de la
-mandoline, de M. Philippe de Bourbon. Les cadres de M. Larson
-intitulés: _Potiron_ et _Gelée blanche_, sont des impressions
-d'une extrême justesse. M. King est Anglais, son envoi le dit
-plus que son nom, par la pointe de mystère et de curiosité que
-fait naître sa _Mariana_, une dame très à la mode, auprès d'une
-ferme. L'_Effet de matin_ à Rome, de M. Christian Swidig, est
-d'une tonalité terne bien étudiée. Toute charmante dans sa
-crânerie, l'_Incroyable_, de M. Lafourcade. Beaucoup de femmes
-non jolies, charmantes; celle en blanc, assise au bord de l'eau,
-de M. Bruneau; une autre cueillant des fleurs, de M. Diaqué, et
-une série de MM. Cortazzo, Halle, Daux, parmi lesquelles il faut
-mettre hors de pair la dame très habillée de M. Béthune, et celle
-au rideau bleu, de M. Gaston Gérard. L'énumération pourrait durer
-et ce serait à tort pour ce petit art... d'amateurs.
-
-
-
-
-PASTELS
-
-
-Latour et la Rosalba seraient contents de M. Émile Lévy. La
-peinture à l'huile n'a pas plus de fermeté que ses crayons de
-pâte, et son portrait de demoiselle en rose est un chef-d'œuvre
-dans le genre, tout simplement. L'_Aurore_, de M. Fantin-Latour,
-est une figure bien délicieuse et qui rend ce peintre inexcusable
-de s'obstiner à pourtraire des bourgeois.
-
-La _Jeune Polonaise_, de M. Ch. Landelle, figure délicate et
-suave; j'en dirai presque autant de la fillette de M. Breslau.
-La _Grisette_, de M. Schlesinger, qui croise une veste sur ses
-épaules nues, a de jolis yeux.
-
-M. Desportes a eu l'idée singulière, en donnant presque les
-proportions de nature à une dame qui sort d'une grille, par la
-neige.--Les _Moines défricheurs_, de M. Maréchal de Metz, ont du
-style. Un chef d'ordre explique à ses religieux que le travail de
-la terre est digne de leurs mains; mais les autres pastels ne le
-sont pas d'être mentionnés.
-
-
-
-
-GRAVURE
-
-
-L'eau-forte est la maîtresse gravure, parce qu'elle constitue un
-art vibrant, passionné, où l'imagination peut se donner hardiment
-carrière. Malheureusement, le maître sans égal du genre, celui qui
-a fait dire les plus étonnantes, les plus singulières choses aux
-morsures du cuivre, Félicien Rops, n'est pas ici.
-
-Les _Parisiennes_, de M. Somm, sont d'exquises et vivantes études
-qui valent autant que peintes. La morsure de M. Renouard est
-incisive et pittoresque au plus haut point dans ses deux séries
-de l'Opéra; _Le premier harpiste_, par exemple, est une modernité
-où l'accent fantastique ajoute un intérêt singulier. Évidemment,
-MM. Renouard et Somm sont les plus originaux des artistes qui
-ont exposé. Pour ce qui est des _architectures_, comme on dit,
-_Une place neuve à Angers et Cour Sainte-Gesmes_, que publie
-l'_Artiste_, de M. Huault Dupuy, sont les plus remarquables et
-méritaient d'être médaillées. Le _Zuyderzée, près d'Amsterdam_,
-et les _Environs de Dordrecht_ sont fort remarquables et on
-reconnaît tout de suite que M. Storm Gravesande est l'élève de M.
-F. Rops. Parmi les gravures au burin de l'ancienne école à tailles
-classiques, la _Tête de jeune homme_, d'après Palma le vieux,
-par M. Danguin, un chef-d'œuvre. Fort remarquable est la _Petite
-fille anglaise_ de M. Bracquemond, d'après Baudry. De M. Hanriot,
-les _Souvenirs_ de Chaplin où la morbidesse du Boucher du second
-Empire est étonnamment rendue. La plus intéressante des séries
-exposées, celle de M. Lalauze, d'après Eugène Lami, pour illustrer
-Musset; quant à sa _Vérité_, d'après Baudry, je lui préfère
-celle que M. Nargeot a gravée pour l'_Artiste_ l'année dernière.
-A signaler une planche intéressante de M. Aglaüs Bouvenne,
-_Souvenirs de Fontainebleau_, d'après Th. Rousseau.
-
-La lithographie est tombée dans un discrédit tout à fait injuste.
-Je n'en veux pour preuve que les deux pierres étonnantes de M.
-Fantin-Latour: _Parsifal_ et _Évocation_! Aucun autre mode de
-gravure ne rendra aussi bien Delacroix, Decamps; et Gavarni à lui
-seul a fait sur la pierre plus de chefs-d'œuvre qu'il n'y en a
-dans dix Salons.
-
-La gravure sur bois, arrivée à l'extrême perfection, cherche et
-rencontre les effets du burin dans la _Femme à la Tulipe_ de
-Mme Prunaire, d'après Toudouze. M. C. Bellanger est arrivé à
-l'intensité de l'eau-forte dans l'_Affûtage des outils_, d'après
-M. Lhermitte.
-
-Si j'arrête ici les mentions, c'est faute d'espace; la gravure
-française est excellente, et je n'aurais que des éloges à faire.
-Toutefois, un fait patent, c'est que la gravure des tableaux n'a
-plus de raison d'être; depuis les photographies de Braun.
-
-Il est une variété de la sculpture qui va disparaissant, la
-glyptique. La gravure en pierres fines n'a été un art qu'en Grèce;
-camées et intailles modernes pastichent piètrement et rentrent
-dans la joaillerie.--La gravure en médaille, qu'ont illustrée les
-Varin, les Dupré, les Duvivier, tombe en désuétude; et comment
-s'en étonner? Nos actes sont-ils sujets à médaille? Où sont les
-victoires qui, d'un coup d'aile, feront tomber le balancier? A
-cette heure, il n'y a qu'un triomphe, celui de Bourgeoisie, mais
-le bronze, la matière inerte s'y refuserait.
-
-
-
-
-ÉMAUX--PORCELAINES--FAIENCES
-
-
-Ici tout est médiocre et terne et sale et incolore. L'art des
-Della Robbia, des Cuzio, des Xaniho da Rovigo, des Pénicaud,
-des Courtois, que Claudius Popelin avait restauré, est tombé
-au-dessous de tout. La _Joconde_, de M. Georges Jean, est une
-caricature, de même la _tête de Christ_ du Vinci de Mlle
-Cabis. Dans son crucifiement d'après Flandrin, Mlle Collas a
-semé le fond de son tryptique de poudre à sécher l'encre. Bref,
-le seul émail, c'est l'émail blanc, de la _Vénus_ de M. Mercié,
-à la peinture. Les Porcelaines de M. Taxile Doat sont très
-délicates et en blanc laiteux sur bleu et vert tendres; les deux
-_Farandoles_, le _Triomphe de Silène_ ont une valeur de dessin et
-de composition. Mlle Hortense Richard règne sur le reste, avec
-la _Sainte famille_ de M. Bouguereau, c'est porcelaine d'après
-porcelaine.
-
-Les Faïences valent un peu moins encore et les marchands n'en
-voudraient pas pour leur montre, tellement le coloris en est laid
-et la cuisson manquée. A signaler une contemporanéité, _Première
-au rendez-vous_, mais la touche est grosse. La _Fuite en Egypte_,
-de Mlle Alix, d'après Dürer, est la mascarade d'un chef-d'œuvre.
-
-A l'instar de M. d'Aurevilly, je ne crois pas aux femmes dans
-l'art; elles n'ont produit jamais que de l'estimable; et il s'en
-faut que les faïences qui règnent dans la galerie du premier étage
-soient dignes de la moindre estime.
-
-J'aperçois, au bout du jardin, Palissy qui met une bûche à son
-four. Eh! qu'il ferait mieux, le grand potier, d'en fracasser
-toute cette vaisselle qui déshonore l'art pour lequel il a tant
-peiné!
-
-
-
-
-CONCLUSION
-
-
-L'Art français est encore le premier du monde, grâce à une
-vingtaine d'artistes qui possèdent la qualité suprême: le style.
-Supprimez ces vingt maîtres, et ce qu'on appelle l'école française
-apparaîtra ce qu'elle est: une cohue talonnée et bientôt égalée
-par les Américains et les Belges.
-
-La démocratie politique n'est pas de mon ressort; mais je veux
-bafouer ici la démocratie artistique. En art, un peuple ne
-vaut pas un homme et un million d'œuvres estimables ne pèse
-pas un chef-d'œuvre. L'Art est plus qu'une Aristocratie: une
-Féodalité, et autour des quelques grands barons auxquels je rends
-l'hommage-lige, il y a trop de truands, de reîtres, de routiers,
-en un mot de canaille! Dix mille peintres, mille sculpteurs,
-un nombre indéfini d'ingénieurs qui s'intitulent architectes
-effrontément! Ce n'est plus une école, c'est une horde, et pis que
-barbare, bourgeoise. L'art, cette vocation, comme le sacerdoce,
-devient une carrière, comme le notariat, et une mode aussi. On
-ne rencontre par les rues que boîtes de couleurs et rouleaux de
-musique. M. Prudhomme fait tourner joyeusement ses pouces. Sa
-fille lave des aquarelles, son fils peint des _bodegones_, et
-jamais l'art, à ses yeux, n'a été aussi florissant. «_L'art, en
-France, s'est élevé à la hauteur d'une industrie; et c'est une
-des branches du commerce national qui a le plus d'avenir._» Voilà
-ce que j'ai entendu, textuellement, au Salon même, et il ne se
-trompait pas, ce bourgeois! A quelle époque, en quel lieu, a-t-on
-jamais vu l'exhibition annuelle de 5,000 œuvres d'art sur 10,000
-envois? Cette production est monstrueuse. Le flot des médiocres,
-qui a déjà submergé tout le reste, submergera l'Art aussi,
-si l'on n'écrase sous le mépris et l'invective l'hydre de la
-bourgeoisie--la plus horrible, car elle n'a rien de terrible dans
-ses millions de têtes--que sa bêtise irrémédiable.
-
-La vulgarisation, voilà le grand crime de l'intelligence moderne,
-c'est Prospero se ravalant jusqu'à servir Caliban; c'est Ariel,
-les ailes arrachées et traîné au ruisseau; c'est l'école française
-qui, au lieu de forcer le public à s'élever, se ravale jusqu'à
-lui! La vulgarisation, c'est la gâtisme d'une civilisation finie.
-L'art, ce sommet qu'il faut rendre inaccessible, on en fait un
-niveau dérisoire; l'art, cette initiation où il ne faut accueillir
-que les prédestinés, on en fait un lieu commun, au gré de la
-foule. Singulière aberration d'une époque idiotisée par M. Renan
-et sa bande d'Allemands! on veut convier le peuple aux fêtes de
-l'idéal et on ne parle que laïcité! Je prononce, l'histoire à la
-main, qu'il n'y a que le catholicisme qui ait pu et qui puisse
-être populaire sans cesser d'être sublime, et accessible à tous
-sans s'abaisser; et c'est une des preuves surnaturelles de sa
-vérité. Hors de l'Église, l'Art n'est plus qu'un hermétisme. Les
-_Allégories_ de Chavannes, les lyrismes symboliques de Gustave
-Moreau, les _Sataniques_ de Félicien Rops, ne sont compréhensibles
-qu'aux seuls initiés.
-
-Quant aux artistes qui ravalent leurs œuvres jusqu'à la
-compréhension de M. Prudhomme, ils ne sont que des peintres
-_Prudhommes_. Qu'on le sache! l'applaudissement du public n'est
-qu'un bruit batracien; l'autorité en matière d'esthétique
-appartient aux métaphysiciens; car le grand art n'est que de la
-métaphysique figurative.
-
-Si, au cours de ma critique, j'ai demandé des médailles, me
-plaçant au point de vue de l'intérêt matériel des artistes, je
-proteste ici de mon mépris pour les jurys, les académies, les
-examens, les professeurs, les croix, les médailles, et autres
-grotesqueries de ce temps. Quant à ma sévérité prétendue, elle
-vient de ce que j'ai une notion très élevée du devoir de l'artiste
-et que je m'efforce de l'inculquer. L'art est le seul prestige
-qui reste intact à la France; elle règne encore sur le monde au
-nom de l'esthétique. Nos vainqueurs de 1871 ne sont pas dignes
-de nettoyer les palettes de Puvis de Chavannes et de Moreau, de
-mouiller le plâtre de Chapu ou d'essuyer les cuivres de Rops; cela
-est évident. Toutefois le patriotisme qui s'aveugle n'est pas le
-vrai; quatorze siècles font vieille une civilisation, et si le pas
-actuel se maintient, si le blasphème continue, je déclare que nous
-sommes et à une fin d'art, et à une fin de race.
-
-La latinité est en péril, en péril métaphysique, grâce à M. Renan
-et sa bande! De toutes les Frances, la France esthétique est la
-seule encore debout: mais elle est menacée, hélas!
-
-Quand Polonius demande à Hamlet ce qu'il lit: Des mots! des mots!
-des mots! répond le prince du Danemark. Eh bien! à la fin de cette
-étude sur le Salon, si on me demande ce que j'ai vu, en dehors
-de quelques exceptions soigneusement faites, je répondrai: Des
-lignes! des formes! des couleurs!
-
-Ce qui fait la valeur d'un sentiment est aussi ce qui fait la
-force d'une doctrine. Or, la tradition est constante dans son
-unique enseignement qu'il est opportun de resserrer; _l'œuvre
-d'art est le sentiment d'une idée sublimée à son plus haut
-point d'harmonie, ou d'intensité ou de subtilité_. Quant à
-la hiérarchie, je n'ose pas même en prononcer le nom; il est
-étrangement séditieux, à cette heure de notre histoire; je dirai
-cependant que si la France est glorieuse, c'est par l'héroïsme de
-ses chevaliers et non par la probité de ses notaires. L'artiste
-doit être un paladin acharné à la recherche symbolique du
-Saint-Graal, un croisant toujours furieux contre la Bourgeoisie!
-
-_L'Artiste_, né de la grande Renaissance romantique, combat
-depuis plus d'un demi-siècle, avec ces trois pennons: Balzac,
-Delacroix, Berlioz; il a le droit, et il donne à son salonnier,
-d'être sans merci pour les ennemis de l'art. Ce droit, M. J.
-Barbey d'Aurevilly l'a consacré par un beau mot--beau pour
-l'_Artiste_--beau pour ses directeurs: «C'est une œuvre de
-dévouement esthétique que de maintenir ce dernier boulevard
-du romantisme.» Appuyé sur cette haute parole du connétable
-des lettres françaises, et pour maintenir l'implacable vérité,
-je déclare que l'école française est à plat ventre devant la
-Bourgeoisie. Oui, de la cimaise à la plinthe, du premier étage au
-jardin, il n'y a pas trace d'autres préoccupations que _plaire aux
-bourgeois_. Eh bien! Artistes Prudhommes, que ces lauriers-sauces
-vous soient doux. J'inscris sur les portes fermées du Salon de
-1883, cette épitaphe, la pire, qui venge l'Idéal blasphémé: _Salon
-bourgeois_!
-
-[Illustration: Vives unguibus et morsu]
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
-
- Dédicace à Mme Clémentine H. Couve V
-
- Lettre de Jules Barbey d'Aurevilly XI
-
-
- LE SALON DE 1882
-
- Considérations esthétiques 13
-
- Le Matérialisme dans l'Art 13
-
- L'Art mystique et la Critique contemporaine 17
-
- Le Salon de peinture de 1882 22
-
- Les Arts décoratifs 34
-
- La Sculpture 38
-
-
- L'ESTHÉTIQUE DU SALON DE 1883
-
- I. La Peinture catholique 58
-
- II. La Peinture lyrique 66
-
- III. La Peinture poétique 69
-
- IV. La Peinture décorative 74
-
- V. La Peinture païenne 78
-
- VI. La Peinture historique 81
-
- VII. La Peinture civique 84
-
- VIII. La Contemporanéité 86
-
- IX. La Femme, habillée, déshabillée, nue 93
-
- X. Portraits de Femmes 101
-
- XI. Portraits d'Hommes 108
-
- XII. Les Rustiques 112
-
- XIII. Les Paysages 124
-
- XIV. Marines et Marins 133
-
- XV. Le Genre Bourgeois 139
-
- XVI. L'Orientalisme 143
-
- XVII. Les Animaux 145
-
- XVIII. Les Fleurs 147
-
- XIX. Bodegones 150
-
- XX. Accessoires 152
-
- Salut aux Absents 154
-
- Conclusion 156
-
- La Sculpture 158
-
- I. La Sculpture catholique 167
-
- II. La Sculpture lyrique 171
-
- III. La Sculpture poétique 173
-
- IV. La Sculpture païenne 179
-
- V. La Sculpture historique 182
-
- VI. La Sculpture civique 184
-
- VII. La Contemporanéité 188
-
- VIII. La Femme, habillée, décolletée, nue 190
-
- IX. La Sculpture pittoresque 193
-
- X. La Sculpture bourgeoise 195
-
- Les Bustes 196
-
- Salut aux Absents! 198
-
- Conclusion 199
-
- Architecture 201
-
- Cartons et dessins 204
-
- Miniatures 205
-
- Aquarelles 206
-
- Pastels 207
-
- Gravure 208
-
- Émaux, porcelaines, faïences 210
-
- Conclusion 211
-
-
-FIN
-
-
-Paris.--Charles UNSINGER, imprimeur, 83, rue du Bac.
-
-[Illustration: Vives unguibus et morsu]
-
-
-Paris.--Typ. Ch. UNSINGER, 83, rue du Bac.
-
-
-
-
-
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-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ART OCHLOCRATIQUE ***
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- The Project Gutenberg eBook of L'art ochlocratique, by Joséphin Péladan.
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-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of L'art ochlocratique, by Joséphin Péladan
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: L'art ochlocratique
- salons de 1882 & de 1883
-
-Author: Joséphin Péladan
-
-Commentator: Jules Barbey d'Aurevilly
-
-Release Date: June 9, 2016 [EBook #52288]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ART OCHLOCRATIQUE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<h1>JOSÉPHIN PÉLADAN</h1>
-
-
-<h2>LA
-DÉCADENCE ESTHÉTIQUE</h2>
-
-
-<h1>L'ART
-OCHLOCRATIQUE</h1>
-
-<h4>AVEC UNE LETTRE DE
-JULES BARBEY D'AUREVILLY
-&amp; LE PORTRAIT DE L'AUTEUR</h4>
-
-<h5><i>Héliogravé par Dujardin, d'après une photographie de Cayol.</i></h5>
-
-<h3>PARIS</h3>
-<h3>CAMILLE DALOU, ÉDITEUR</h3>
-<h3>17, QUAI VOLTAIRE, 17</h3>
-
-<h3>1888</h3>
-
-<h4>Tous droits réservés.
-</h4>
-
-<hr class="full" />
-
-
-<h2>
-L'ART OCHLOCRATIQUE</h2>
-
-<h2>TOME PREMIER</h2>
-
-
-<div class="figcenter">
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-</div>
-
-
-<h2>LA
-DÉCADENCE ESTHÉTIQUE</h2>
-
-<h2>I</h2>
-
-<h1>L'ART
-OCHLOCRATIQUE</h1>
-
-<h2>SALONS DE 1882 &amp; DE 1883</h2>
-
-<h4>AVEC UNE LETTRE DE
-JULES BARBEY D'AUREVILLY
-&amp; LE PORTRAIT DE L'AUTEUR</h4>
-
-<h5><i>Héliogravé par Dujardin, d'après une photographie de Cayol.</i></h5>
-
-<h3>PARIS</h3>
-<h3>CAMILLE DALOU, ÉDITEUR</h3>
-<h3>17, QUAI VOLTAIRE, 17</h3>
-
-<h3>1888</h3>
-
-<h4>Tous droits réservés.
-</h4>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_v" id="Page_v">[Pg v]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="A_MADAME" id="A_MADAME"></a>A
-MADAME CLÉMENTINE H. COUVE</h2>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<i>Madame</i>,<br />
-</div></div>
-
-<p><i>Daignez permettre cette salutation et que Votre nom sourie sur mon
-œuvre.</i></p>
-
-<p><i>Parmi les Grandes Dames, patronnesses de</i> l'éthopée <i>qui ont osé
-applaudir mes audaces, je Vous salue la première.</i></p>
-
-<p><i>Accueillez cet hommage de respect, d'admiration et de gratitude
-comme l'eût accueilli une de ces princesses de la Renaissance, dignes sœurs
-des Vinci, des Alberti, des Ficin.</i></p>
-
-<p><i>En ce temps faste, quatre personnages jouaient toute la comédie
-humaine sous le ciel italien.</i></p>
-
-<p><i>Le pape, le condottiere, l'artiste et la princesse. Ils croyaient
-à l'Église et à la Gloire; ils se sentaient immortels et voulaient ne pas
-mourir, même pour ce monde périssable; et tous quatre s'émulant et collaborant
-à une noble conquête de la mémoire humaine: le condottiere se
-blasonnait des clés vaticanes et l'artiste portait les couleurs des
-princesses.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_vi" id="Page_vi">[Pg vi]</a></span></p>
-
-<p><i>Ce commerce grandiose de l'homme du Verbe et de l'homme du Glaive;
-ce doux commerce de l'homme du Rêve et de l'être irréel&mdash;s'accomplissaient
-en rituel majestueux de la culture et de l'individualisme: l'époque
-qui les vit s'en est appelée belle.</i></p>
-
-<p><i>Certes le péché grouillait, la passion ardait, l'entité dévorait autour
-d'elle; mais ces heurts jetaient de la lumière; on ne vit lors ni vertu
-médiocre, ni vice tempéré.</i></p>
-
-<p><i>En la presqu'île sainte, le cœur battait plus haut que la bannière
-et les pensées valaient les noms.</i></p>
-
-<p><i>Aujourd'hui! las, le pape est prisonnier des faquins; le condottiere
-s'appelle, ô dérision, matricule tant, l'artiste est livré aux bêtes et la
-princesse... comme disparue.</i></p>
-
-<p><i>L'esthète, à qui Dieu a commis la décoration de la terre, cherche
-opiniâtrement, à travers le pandémonium ochlocratique, les membres épars
-du Grand Orphée latin.</i></p>
-
-<p><i>Quelle joie à la rencontre d'une survivante de la Grande Race,&mdash;qui
-a ses papiers en Platon et sa primitive histoire au Sepher d'Hahnock!</i></p>
-
-<p><i>Cette joie, Madame, Vous me l'avez donnée, glorieusement.</i></p>
-
-<p><i>L'Abstrait seul existe: l'idée seule est vivante: devant un Verbe
-entêté de Beau, les faits se pulvérisent en non-lieu; il ment, le méchant qui
-voit l'avènement de l'ombre: il ment, il y a intermittence de lumière,
-voilà tout!</i></p>
-
-<p><i>Ce qui diffère entre 1400 et 1888 ne diffère qu'à la rue.</i></p>
-
-<p><i>Au Louvre, au Vatican, à Notre-Dame; au grenier du savant, au
-laboratoire du mage, au boudoir des Platanes; rien n'est changé.&mdash;Et
-Vous êtes, Madame, la réalité répondante à cette exhortation de</i> Galateo
-(<i>ep. III</i>), «Incipe aliquid de viro sapere, quoniam ad imperandum
-viris nates es. . . . . . . . . . . . . . . . .
-Ita, fac, ut sapientibus viris placeas, ut te prudente et graves viri
-admirentur et vulgi et muliercularum studio et judicia despicias.»</p>
-
-<p><i>Au cœur de la Provence démocratique, Vous êtes Italienne du
-patriciat; Les Platanes respirent l'humanisme et non le félibrige</i>:</p>
-
-<p><i>J'exprime ici le suffrage que mon maître Léonard, le demi-dieu, eût
-exprimé en donnant une sœur à sa Lise, par Votre icone; n'avez-Vous pas<span class="pagenum"><a name="Page_vii" id="Page_vii">[Pg vii]</a></span>
-du reste conquis l'hommage de celui qui incarne tout le feu d'un quattrocentiste,&mdash;Jules
-Barbey d'Aurevilly.</i></p>
-
-<p><i>J'aurais pu déjà Vous traiter, Madame, insolemment de confrère:
-voyez que je néglige Votre écriture parmi Vos rayonnements; le grand
-mérite d'une femme, ce n'est jamais ce qu'elle fait mais bien ce qu'elle
-inspire: le mirage qu'elle produit aux yeux léonins et aquilins; et
-réapparaître princesse au sentiment des florentins survivants, voilà,
-Madame, Votre incomparable prestige.</i></p>
-
-<p><i>Vous avez écrit, comme il convient, par intermède aux discours, aux
-rêves et aux prières.</i></p>
-
-<p><i>La fluide délicatesse de Gabriel Rossetti Vous séduisit: et à travers
-Votre doux cœur les brumes de ce poète se filtrèrent en adamantines
-gemmations. La</i> Maison de Vie <i>passait pour intransportable en
-français, Vous l'avez traduite mot à mot, comme François I<sup>er</sup> voulait
-emporter la Maison Carrée pierre à pierre. Cela ne suffisait pas à Votre
-subtilité. A côté de la version servile et littérale, Vous avez paraphrasé:
-avec quel art de la nuance, de la pénombre d'expression, je ne saurais
-le dire.</i></p>
-
-<p><i>Le ménestrel de la</i> Damoiselle Élue <i>Vous a d'inouïes obligations.
-Comme Audran corrigeait la ligne d'un Titien en le gravant, Vous
-avez donné à Votre version littéraire une définitivité nerveuse, précise et
-colorée qui fait le texte semblable à une ébauche que Vous auriez finie en
-tableau.</i></p>
-
-<p><i>Mais voici mieux; puisque voici Vôtre.</i></p>
-
-<p><i>Consciente que de l'écritoire féminine aucun livre n'est jamais sorti,
-mais d'admirables morceaux, Vous n'avez pas prétendu à l'œuvre
-méthodique; impressions tantôt lyriques, tantôt analytiques, Vous avez
-parfait d'incisives notations et de beaux poèmes en prose.</i></p>
-
-<p><i>Votre</i> Cauchemar de la Vie, <i>cette fantaisie shakespearienne, la</i>
-Plainte de la Chimère <i>qui s'intercalerait impunément dans Flaubert,
-pour ne citer que deux proses, valent parmi les meilleures pages jaillies
-d'une main de femme depuis George Sand</i>.</p>
-
-<p><i>Le devoir néo-platonicien de retrouver les Diotime, les Beatrice, les
-marquises de Pescaïre, le devoir esthétique de magnifier la beauté,<span class="pagenum"><a name="Page_viii" id="Page_viii">[Pg viii]</a></span>
-triplement couronnée de vertu, d'intelligence et de bonté, je le commence
-par Vous, Madame</i>.</p>
-
-<p><i>Des trop brèves heures florentines avec Votre cher époux, écoulées aux
-Platanes; des heures d'Aurevillyennes ensemble vécues; de notre intimité
-d'auteur à préfacier</i>:</p>
-
-<p><i>Ici se perpétuera le souvenir pieux d'un passant dont Vous avez
-ébloui les rêves et un moment arrêté le regret des époques mortes.</i></p>
-
-<p><i>Le plus respectueux de Vos admirateurs.</i></p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="smcap">Joséphin Péladan.</span><br />
-</div></div>
-
-<p>Paris, mai 1888.</p>
-
-<div class="figcenter">
-<img src="images/vives.jpg" alt="Vives unguibus et morsu" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_ix" id="Page_ix">[Pg ix]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="La_Decadence_latine_souvre_par_une_parole_dAurevillyenne" id="La_Decadence_latine_souvre_par_une_parole_dAurevillyenne"><span class="smcap">La Décadence latine</span> s'ouvre par une parole d'Aurevillyenne,</a></h2>
-
-<p>Je veux un pronaos semblable d'honneur et de fortune à <span class="smcap">La
-Décadence esthétique</span>.</p>
-
-<p>Et comme je me suis fait une préface avec un article,</p>
-
-<p>Je me pare ici d'une lettre.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-J. P.<br />
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_x" id="Page_x">[Pg x]</a></span></p>
-
-<div class="figcenter">
-<img src="images/vives.jpg" alt="Vives unguibus et morsu" />
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_xi" id="Page_xi">[Pg xi]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<i>Mon très cher Monsieur Péladan</i>,<br />
-</div></div>
-
-
-<p><i>Je vous remercie de l'émotion que vous venez de me donner.
-J'ai lu hier votre troisième article, dans l'</i>Artiste, <i>que vous
-m'avez fait envoyer</i>.</p>
-
-<p><i>Il est très digne des deux premiers, et, réunis en volume,
-ils vont faire un superbe livre.</i></p>
-
-<p><i>Je n'ai rien lu&mdash;en esthétique&mdash;de cette compétence,&mdash;de
-cette science et de cette éloquence.</i></p>
-
-<p><i>Et quelle acuité dans l'aperçu!</i></p>
-
-<p><i>Comme critique d'art, vous êtes supérieur aux autres,&mdash;non
-par comparaison avec eux,&mdash;mais vous l'êtes absolument,&mdash;en
-vous isolant,&mdash;et quand</i> il n'y aurait pas d'autres <i>à
-qui vous comparer,&mdash;et que vous écrasez</i>.</p>
-
-<p><i>J'ai aussi à vous remercier, cher Monsieur Péladan, de
-l'énorme place que vous me faites tenir dans votre beau travail.
-Mais ne croyez pas que mon jugement sur vous soit de la
-reconnaissance. Quand je vous dis supérieur, je vous parle
-avec la franchise d'un ingrat... Je ne le suis pas cependant.
-Vous n'avez pas seulement parlé de moi, mais vous avez pensé
-à moi pendant tout le temps que vous avez écrit vos articles.
-Positivement, je vous ai hanté, et ce m'est un charme!</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_xii" id="Page_xii">[Pg xii]</a></span></p>
-
-<p><i>Cette immanence de mon souvenir retrouvé à toute ligne de
-votre œuvre m'a donné une sensation nouvelle et délicieuse.</i></p>
-
-<p><i>C'est la première fois que j'ai senti l'orgueilleux plaisir
-d'avoir pénétré si avant dans la pensée de quelqu'un.</i></p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="smcap">Jules Barbey d'Aurevilly.</span><br />
-</div></div>
-
-<p>Paris, ce dimanche 20 août 1883.</p>
-
-<div class="figcenter">
-<img src="images/masque.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h1>LE SALON DE 1882</h1>
-
-<h2><a name="CONSIDERATIONS_ESTH" id="CONSIDERATIONS_ESTH">CONSIDÉRATIONS ESTHÉTIQUES</a></h2>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="CONSID_MATERIALISME" id="CONSID_MATERIALISME">I</a></h3>
-
-<h3>LE MATÉRIALISME DANS L'ART</h3>
-
-
-<p>Il existe un parallélisme synchronique entre les idées et les œuvres
-d'un siècle, ses pensées et ses actes, son art et sa philosophie, sa
-poésie et sa religion. Le livre, le monument, la fresque expriment
-par ces modes différents les mots, les lignes, les couleurs, une
-même chose: l'état de l'âme d'une époque. Ainsi, l'art s'élève ou
-déchoit, selon que les cœurs se rapprochent ou s'éloignent de
-Dieu.</p>
-
-<p>Ouvrons l'histoire.</p>
-
-<p>L'idée de Platon est plastique, comme la forme de Phidias, comme
-le plan d'Ictinus.</p>
-
-<p>Les caractères du peuple romain: vanité, cruauté, utilitarisme,
-sont écrits sur les édifices qui lui sont propres: l'arc de triomphe,
-l'amphithéâtre, l'aqueduc.</p>
-
-<p>L'art des catacombes, né sur la tombe des martyrs, est aussi distant
-d'Apelles ou de Zeuxis, que l'Évangile l'emporte sur les <i>Pensées</i>
-d'Épictète ou de Marc-Aurèle. Même dans les symboles que les premiers
-chrétiens empruntent au paganisme expirant, l'idéal est changé.
-Il quitte le corps pour l'âme, la terre pour le ciel, l'homme pour<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span>
-Dieu. La promesse du ciel ouvre toutes grandes les ailes de l'âme et
-les artistes, qui sont des saints, mettent leurs cœurs pleins de Dieu
-dans leurs œuvres gauchement sublimes.</p>
-
-<p>Pendant la période byzantine, l'art est d'un hiératisme farouche,
-le dogme se raidit contre les chismes et les oppositions qu'il rencontre.
-Au dixième siècle, le christianisme s'assied, solide: c'est le
-roman. Au treizième, la religion triomphante joint les mains dans
-l'arc en tiers point; chaque travée est une orante géante et l'âme des
-peuples s'élance vers Dieu avec la flèche des cathédrales. Thomas à
-Kempis écrit <i>l'Imitation</i>; Jacques de Voragine, <i>la Légende dorée</i>;
-Vincent de Beauvais, le <i>Speculum universale</i>. L'épée sainte des croisés
-écrit la plus grande geste des temps modernes. C'est l'ogival.</p>
-
-<p>En Italie, saint François d'Assises chante l'Amour divin. Voici les
-Christ du Margharitone, les vierges de Cimabué. Giotto est là, le
-bienheureux Frère Angélique le suit. L'art primitif s'épanouit en
-Dieu, quand soudain un mirage égare tous les esprits: c'est la Renaissance.
-On croit retrouver l'antiquité, on ne retrouve que Rome,
-cette caricature d'Athènes. Léonard, Michel-Ange, Raphaël écrivent
-les grandes odes du Cenacolo, de la Sixtine et des Chambres,
-mais le grand art est fini. Ce n'est plus le temps où Dante descendait
-aux enfers, c'est celui où Savonarole monte sur le bûcher, tandis
-que le duc de Valentinois s'ébat par l'Italie, comme un tigre dans sa
-jungle.</p>
-
-<p>Derrière Ovide et les marbres de Paros, le grand Pan reparaît,
-et déchaîne la bête qui est dans l'homme.</p>
-
-<p>Au souffle sec et court de la Réforme, l'art allemand s'éteint et
-descend dans la tombe d'Albert Dürer.</p>
-
-<p>Les Van Eyck, Hemling, disparaissent sous le vermillon sensuel
-de l'école d'Anvers.</p>
-
-<p>Le silence se fait autour des Carpaccio et des Bellin, tandis que
-Tintoret et Véronèse sonnent leur fanfare de volupté. L'Espagne, qui
-garde sa foi, a Murillo, Zurbaran, Ribalta, Joanès.</p>
-
-<p>La France a Lesueur et Philippe de Champaigne, le janséniste;
-mais sa gloire est dans les verrières de ses vieilles cathédrales.</p>
-
-<p>Au dix-huitième siècle, on n'a plus que de l'esprit. L'homme du
-siècle, Arouet, le pousse si loin, que cela ressemble à du génie.</p>
-
-<p>Puis, la canaille envahit la scène de l'histoire, conduite par les
-avocats.</p>
-
-<p>Ce coup d'œil cursif sur le passé prouve la vérité de ce mot d'Ingres:
-<i>Pour faire une œuvre, il faut avoir quelque élévation en l'âme et<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span>
-foi en Dieu</i>. Eh bien, aujourd'hui, on nie l'âme dans l'art! comme
-on nie l'âme dans l'homme. Le génie est une fonction, l'idéal une
-balançoire. Au matérialisme scientifique de Darwin correspond le
-matérialisme littéraire de M. Zola. Aux platitudes de MM. Sarcey,
-About, Scherrer, les croûtes de MM. Ortego, Casanova et Frappa
-font écho. Renan est plus lu que Lamartine et Ohnet que Balzac.</p>
-
-<p>M. Taine, dont les <i>Origines de la France contemporaine</i> ont rendu
-à la critique un fort grand service, s'est chargé, bien étourdiment,
-de formuler l'esthétique nouvelle.</p>
-
-<p>M. Taine est un élève de Stendhal et l'on sait que ce dernier hésitait
-entre le <i>Pâris</i> de Casanova et le <i>Moïse</i> de Michel-Ange. Les
-deux volumes du voyage en Italie du grand historien navrent
-de positivisme.</p>
-
-<p>A Milan, devant la scène de Sainte-Marie-des-Grâces, il trouve
-que Léonard n'a eu d'autre but que «de représenter autour d'une
-table des Italiens vigoureux.»</p>
-
-<p>Au palais Pitti, la <i>Vierge à la Chaise</i> lui semble «une sultane sans
-pensée ayant un geste d'animal sauvage.» Au Campo Santo, il ne
-trouve pas «la riche vitalité de la chair ferme.»</p>
-
-<p>A la Sixtine, il s'étonne qu'on n'efface pas les fresques de Signorelli,
-Botticelli, Ghirlandajo, quand Michel-Ange est là qui apprend
-«ce que valent les membres, la charpente humaine et l'assiette de ses
-poutres.»</p>
-
-<p>Pour lui, Raphaël «sent le corps animal comme les anciens et
-tout ce qui dans l'homme constitue le coureur et l'athlète.»</p>
-
-<p>Enfin, il se résume ainsi: «il n'y a que la forme extérieure qui
-existe, et il faut suivre la lettre de la nature», «il ne faut chercher
-que le corps bien portant.»</p>
-
-<p>Faites de l'histoire, M. Taine, et laissez là l'esthétique; ou bien
-dites-moi si c'est la forme extérieure qui seule existe dans le Fiesole?
-Avouez que les statues de la chapelle Médicis ont deux têtes de plus
-que ne le veut la lettre de la nature et retenez que l'Apollon du Belvédère
-est poitrinaire d'après le docteur Fort.</p>
-
-<p>Ce fatras se réduit à la réédition du poncif vieillot traîné dans
-tous les livres: l'art est l'imitation de la nature. En ce cas, il n'y a
-rien au-dessus du moulage et de la photographie polychrome. Le
-vrai drame sera la sténographie de cour d'assises.</p>
-
-<p>Non, la nature n'est pas le but de l'art, elle n'en est que le
-moyen; elle est l'ensemble des formes expressives, voilà tout!</p>
-
-<p>Toute œuvre est une fugue, la nature fournit le motif, l'âme de<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span>
-l'artiste fait le reste. Mais le reste ne s'apprend pas rue Bonaparte,
-aux leçons de M. Cabanel; le reste, c'est ce qui manque à M. Taine.</p>
-
-<p>Si tout le peintre est dans le pinceau, tout le sculpteur dans
-l'ébauchoir, tout l'architecte dans le compas, comment se fait-il que
-nous n'ayons de maître que M. Puvis de Chavannes. Car, pour
-habiles, les artistes de nos jours le sont; tout ce qui s'apprend, ils le
-savent.</p>
-
-<p>Une eau forte imaginaire vous donnera la différence du métier et
-de l'art.</p>
-
-<p>Le sujet n'est point compliqué; une porte entr'ouverte, contre le
-mur un balai. Faites cela vrai, rendu, c'est le métier. Mais emplissez
-de noir l'entrebâillement de la porte, ébouriffez d'une certaine façon
-les barbes du balai; jetez quelques traînées d'ombre, et voilà un
-drame; l'assassinat de Fualdès; un cauchemar de Poë. C'est l'art.</p>
-
-<p>Interrogeons les faits; ils parlent plus haut que les théories.
-Quant après trois siècles l'art allemand est ressuscité, il est ressuscité
-catholique avec Overbeck, Cornelius, Kaulbach et l'école de
-Dusseldorff.</p>
-
-<p>La Belgique a eu pour premier maître contemporain Henri Leys,
-un croyant qui fit du Dürer.</p>
-
-<p>En France, Ingres, Flandrin, Orsel, Chenavard, Périn, Tymbal,
-Ziégler, Chasseriau, Mottez, Scheffer sont des peintres catholiques;
-Delacroix, Decamps et Guignet ne sont pas des matérialistes, je
-suppose?</p>
-
-<p>Il est deux propositions irréfragables:</p>
-
-<p>1º Les chefs-d'œuvre de l'art sont tous religieux, même chez les
-incroyants;</p>
-
-<p>2º Depuis dix-neuf siècles les chefs-d'œuvre de l'art sont tous
-catholiques, même chez les protestants. Exemples: la <i>Vierge au
-donataire</i>, d'Holbein, et le <i>Lazare</i>, de Rembrandt. Le chef-d'œuvre
-du voluptueux Titien, c'est l'<i>Assomption</i>, celui de Rubens, la <i>Descente
-de Croix</i>; ainsi de tous. Que reste-t-il donc au matérialisme,
-le tromper l'œil de M. Degoffe; les poissons de M. Monginot.</p>
-
-<p>Les rapins diront que Giotto est un barbouilleur et le Sanzio et
-le Buonarotti des littérateurs et non des peintres.</p>
-
-<p>Oui, ils sont des poètes et c'est là ce qui leur donne une si haute
-place. Pour eux la ligne et la couleur ne sont que l'enveloppe de
-leur pensée. Mais la pensée, c'était bon dans l'ancienne... école, ils
-ont changé tout cela. Une nouvelle ère va s'ouvrir, celle de l'art
-<i>laïque</i>... et <i>obligatoirement sans pensée</i>!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h3><a name="ART_MYSTIQUE" id="ART_MYSTIQUE">II</a></h3>
-
-<h3>L'ART MYSTIQUE ET LA CRITIQUE CONTEMPORAINE</h3>
-
-
-<p>Après les actes, les phrases; après les œuvres, les commentaires.</p>
-
-<p>Quand on n'a plus rien à dire, on ergote. La critique est la fin
-d'une littérature; la théorie, la fin d'un art; et l'esthétique, la fin de
-tous.</p>
-
-<p>Tant qu'on peut créer, on a mieux à faire qu'à analyser les
-chefs-d'œuvre: on en fait d'autres. Mais quand le cœur est bas,
-l'esprit spirituel, l'âme niée, l'inspiration s'envole, le procédé seul
-demeure, et l'anecdote, le genre et la nature morte règnent.</p>
-
-<p>Le premier mot de l'art est toujours un acte de foi.</p>
-
-<p>A Égine comme à Memphis, à Byzance comme à Sienne, à Florence
-comme à Bruges. Le dernier mot est un blasphème; que le
-sectaire Kranach joue avec le chapeau du cardinal, Tiepolo avec le
-nimbe du saint, ou Courbet avec la soutane du prêtre.</p>
-
-<p>Quand, au lieu d'être un enthousiasme, l'art fait le portrait des
-maisons avec Canaletto, celui des tulipes avec Van Huysum, qu'il
-copie le crépi des vieux murs avec M. Manet, les halles avec
-M. Carrier Belleuse,&mdash;il a cessé d'être.</p>
-
-<p>Alors les théoriciens s'avancent. Longin fit son traité du sublime
-quand il n'y eut plus d'éloquence grecque, et M. Chevreul apporte
-son traité des couleurs sur le tombeau de la peinture française.</p>
-
-<p>Des chaires s'élèvent, où l'on explique pourquoi Léonard est
-l'intelligence, Titien la couleur, Rubens la santé, Raphaël l'harmonie,
-Holbein la physiognomonie, Corrège la grâce, Van Dyck
-la distinction, Gérard Dow le calme, et Delacroix la fièvre. On date
-chaque tableau, on pèse chaque génie. On cherche combien il rentre
-de Verrochio dans Léonard, et combien de Léonard dans Corrège;
-ce que Raphaël a pris au Pérugin et au Frate, et ce que Jules
-Romain et Garofalo doivent à Raphaël; ce qui est à Otto Venius
-dans Rubens, à Ghirlandajo dans Michel-Ange et à Lastman et<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span>
-Pinas dans Rembrandt. Vasari, Lanzi, tous les historiens sont compulsés,
-les archives fouillées, et les monographies s'entassent. A côté
-des érudits bardés de documents, arrivent les esthéticiens. Ce sont
-des romanciers qui n'écrivent pas de romans, des poètes qui ne font
-pas de vers; ils mettent le roman dans la vie de l'artiste, et la poésie
-dans son œuvre. Ils l'enguirlandent de tout le lyrisme qui est en
-eux. Sous leur plume, la composition devient une ode, la couleur
-une symphonie, la ligne une pensée; ils font un poème en prose sur
-la <i>Dispute du Saint-Sacrement</i>, la <i>Vierge de Saint-Sixte</i> ou la <i>Châsse
-de Sainte-Ursule</i>. Ce sont des variations enthousiastes sur un thème
-immortel, et ils ajoutent leur âme à celle du peintre, doublant ainsi
-le prisme qui idéalise l'œuvre.</p>
-
-<p>Aujourd'hui, les critiques d'art sont les vrais peintres. MM. Charles
-Blanc et Georges Lafenestre donnent la sensation du tableau bien
-autrement que les copies de l'École des Beaux-Arts et les portraits
-qu'ils font des maîtres sont mieux peints que ceux de MM. Dubois et
-Jalabert.</p>
-
-<p>Bénévole à tous, la critique contemporaine n'a qu'une crainte,
-celle d'être exclusive ou partiale, et qu'une prétention, celle de tout
-comprendre, comme pour excuser l'époque de ne plus rien produire.
-Des diableries de Callot et de Goya à l'académisme des
-Carrache, de l'ivrogne de Steen à la <i>Vision d'Ézéchiel</i>, de la <i>Kermesse</i>
-à l'<i>Apothéose d'Homère</i>, de Raphaël à Diaz et de Landseer à Chenavard,
-elle admet tout, sans parti pris ni préjugé, témoignant du plus
-large éclectisme. Cette compréhension de toutes les écoles s'arrête
-toutefois devant celles de Sienne et d'Ombrie, cette intelligence de
-tous les maîtres ne s'étend pas à ceux du quatorzième siècle, moins
-encore au <i>trecentisti</i>. Avant Masaccio, l'art italien est un problème
-qu'elle ne peut résoudre et qui la dépayse, en dépit de ses efforts.</p>
-
-<p>Même dans cette école vénitienne dont le paganisme flatte ses
-sens (car la critique d'aujourd'hui est sensuelle comme elle est libre-penseuse),
-il y a des maîtres qui la gênent: ce sont les Vivarini de
-Murano, Cima da Conegliano, Basaïti, Carpaccio, Mansuetti,
-Catena. Lorsqu'elle rencontre Duccio, Ambroise et Pierre di
-Lorenzo, Simone Memmi, elle qui prétend tout comprendre, ne
-comprend plus. Giotto lui paraît avoir amélioré le dessin, créé l'ordonnance,
-et c'est tout. Les Gaddi et Jean de Melano parlent un
-langage qui lui est inconnu. Orcagna seul, grâce à son humour
-shakespearienne, lui saute aux yeux.</p>
-
-<p>Documentaires et esthéticiens s'arrêtent incompétents, parce<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span>
-qu'ils ne considèrent l'art que comme la reproduction de ce qui est.
-Ils pensent tout bas ce que Courbet disait tout haut, devant la
-<i>Cuisine des anges</i> de Murillo. «Il a peint des anges celui-là, mais où
-les a-t-il vus? moi, je ne peins que ce que je vois.» Eux aussi ne
-voient que le visible, comment comprendraient-ils les maîtres ombriens
-qui n'ont peint que l'invisible?</p>
-
-<p>Placés au point de vue matérialiste, ils ne veulent pas reconnaître
-que les premières pierres qu'on ait disposées avec soin
-étaient celles d'un temple, et que les premiers coups de pinceau
-ont été le balbutiement de la main de l'homme vers Dieu. Élevés
-dans le paganisme universitaire, ils n'aiment et ne sentent que l'art
-païen, qui est parfait, mais tout en dehors, sans pensée, sans profondeur,
-tout de surface, et ils appliquent le même critérium à l'art
-chrétien. Ils restent confondus devant une prédelle de Sano di Pietro,
-où, malgré la perspective étrange, le dessin maladroit, il y a de la
-poésie sous l'ignorance même et du sublime dans l'incorrection enfantine.</p>
-
-<p>Chenavard, le premier esthéticien de France, a dit, à propos de
-Léonard, un mot qui est toute l'esthétique parce qu'il établit la hiérarchie
-des conceptions: Sa grandeur est tout entière dans l'idéal
-conçu et non pas dans l'idéal exprimé, quelque beau qu'il soit.</p>
-
-<p>D'après ce principe, Weenix, le peintre des dessertes, Kalf, celui
-des casseroles, Hondekoëter, celui des poules, quoique parfaits en
-leurs genres, sont inférieurs par leur genre au moindre peintre
-lyrique, parce que l'idéal d'un melon, l'idéal d'un poêlon, l'idéal
-d'une pintade, sont au-dessous de l'idéal qu'implique la représentation
-d'un homme, surtout lorsqu'il s'appelle Colomb, Newton,
-Leibnitz, Mesmer ou Hahneman.</p>
-
-<p>En conséquence, Fra Angelico peignant le paradis, Orcagna,
-l'enfer et le jugement dernier, Lorenzo, Monaco ou Bicci l'extase,
-sont supérieurs à Véronèse qui peint des festins, Rubens, des allégories,
-Titien, des bacchanales, parce que ces derniers nous donnent
-des choses concrètes, ayant matériellement existé et dont nous
-retrouvons les équivalents et les semblables dans la vie; tandis que
-les premiers ne sortent pas de l'abstrait, et que leur pinceau réalise
-des scènes qui n'ont pas de réalité, que nul n'a vues et que l'esprit
-ascétique peut seul concevoir.</p>
-
-<p>Donc, Giotto, Buffalmaco, Lorenzo, Costa, Paris Alfani peignant
-Jésus-Christ ou la Vierge, sont supérieurs à Franz Hals, Antonio
-Morio, Velasquez, Titien, parce qu'un bourgmestre, un grand<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span>
-d'Espagne, une infante, une courtisane, impliquent un idéal très
-médiocre en raison de celui que nécessite la représentation de
-Dieu.</p>
-
-<p>Donc, quelle que soit la pauvreté de l'exécution, les peintres
-mystiques sont les plus grands des peintres, parce que <i>tout idéal est
-en deçà de l'idéal mystique</i>.</p>
-
-<p>Le mysticisme, phénomène moral qui spiritualise l'homme au
-plus haut point, le fait planer bien au-dessus de la matière et du réel
-et le fibule à Dieu. La manifestation de cet état de l'âme est l'extase.
-Et les peintres mystiques sont des extatiques qui ont peint.</p>
-
-<p>Vital ne put jamais se résoudre à figurer le Christ en croix, tellement
-la seule pensée des douleurs du Calvaire le faisait sanglotter;
-et Lippo Dalmasio, le peintre de la Vierge, tant admiré par Guido
-Reni, ne prenait jamais ses pinceaux sans avoir jeûné la veille et
-communié le matin. Et maintenant, étonnez-vous qu'il n'y ait plus
-de peinture religieuse en France, quand c'est M. Bouguereau qui
-fabrique le plus de tableaux d'église.</p>
-
-<p>Celui qui ne tient pas sainte Thérèse pour le plus grand poète
-d'Espagne, bien au-dessus de Lope et de Caldéron, qui n'a jamais
-fait d'oraison mentale ou égrené un rosaire, celui-là, fût-il un critique
-d'art égal à Cavascacelle, peut passer outre, devant Simone
-Memmi; une bonne femme qui croit bonnement en sait plus que
-lui.</p>
-
-<p>Lorsqu'on entre au Louvre, dans la petite salle des primitifs,
-toujours déserte, on éprouve un sentiment pénible à voir ces œuvres
-de prière, où le savant ne reconnaît qu'un document, laisser indifférents
-et distraits ceux qui passent, car bien peu s'arrêtent. C'est
-que la place de ces tryptiques, de ces ancônes, est dans les chapelles,
-où ils ont fait naître tant d'élans de piété, où ils ont entendu tant
-d'oraisons et vu plier tant de genoux. Un sentiment plus pénible
-encore, c'est de voir les catholiques ignorer et laisser dans l'ombre
-ces artistes qui sont des saints, et ces œuvres qui sont des hymnes.</p>
-
-<p>N'est-il pas honteux que ce soit de la protestante Allemagne que
-nous viennent les seules images de piété qui puissent être regardées?
-Il serait si simple à M. Bouasse-Lebel de faire reproduire les merveilles
-d'art et de foi qui illustrent les rétables d'Italie, de Sienne,
-d'Assises, et les miniatures adorables du bréviaire Grimani, au lieu
-de ces affreuses lithographies dont le monde religieux s'infeste. Je
-souhaiterais que ces lignes, trop brèves pour effleurer même un tel
-sujet, donnassent à quelqu'un l'idée d'étudier pour les aimer, les<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span>
-reproduire et les répandre, ces fleurs mystiques, les plus gracieuses
-de l'inspiration catholique.</p>
-
-<p>Voyez, lecteurs chrétiens, ces peintres qui ne savent pas peindre,
-qui tiennent gauchement un pinceau trempé dans de mauvaises
-couleurs. Regardez, ils barbouillent comme des enfants. Pourquoi
-ce crucifiement, presque risible, vous fait-il pleurer? Parce que, en
-attachant à la croix ce Dieu aux membres grêles, c'étaient leurs
-larmes qui délayaient leurs couleurs, et que les saintes émotions de
-leurs âmes se sont incorporées à la pâte du vélin et au grain du panneau.
-Ce qu'ils ignoraient, quatre mille peintres le savent aujourd'hui,
-à Paris. Ce qu'ils savaient nul ne le sait plus.</p>
-
-<p>Faire un chef-d'œuvre de poésie sans la prosodie, est-ce possible?
-Eh bien! les mystiques ont fait des chefs-d'œuvre de peinture
-sans couleur et sans dessin, parce qu'ils <i>croyaient</i>.</p>
-
-<p>On nie les miracles, mais, dans l'ordre esthétique, peut-on admirer
-un miracle plus grand que celui-ci: une œuvre d'art qui coudoie
-Raphaël, et qui, techniquement, est au-dessous d'une image
-d'Épinal.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="LE_SALON_DE_1882" id="LE_SALON_DE_1882">LE SALON DE 1882</a></h2>
-
-
-<p><span class="smcap">Chenavard.</span> Ce nom est le premier à écrire quand on traite
-d'art contemporain. C'est celui d'un grand méconnu, d'un inconnu
-presque. Les initiés seuls lui rendent un culte enthousiaste. Ses
-tableaux de chevalet sont aussi rares que ceux de Michel-Ange: un
-à Montpellier, un autre au Luxembourg; c'est tout. Qu'on n'aille
-pas croire à une paresse de Sébastien del Piombo; avant de se
-retirer dans la contemplation sereine de l'art, il a prouvé sa force,
-il a fait une œuvre, et immortelle, les dix-huit cartons décoratifs
-destinés au Panthéon, les plus grandes pages de philosophie historique
-qui aient été écrites. De Westminster français, devenu Sainte-Geneviève,
-le Panthéon ne pouvait plus admettre l'<i>Escalier de Voltaire</i>;
-<i>Luther à Wittemberg</i>; <i>Mirabeau répondant à Dreux Brézé</i>. Mais
-il fallait conserver le carton du fond, <i>Jésus-Christ prêchant sur la
-montagne</i>; <i>Bethléem</i>; <i>les Catacombes</i> et <i>le Pape Léon arrêtant Attila</i>.
-A la place de ces chefs-d'œuvre qui sont au musée de Lyon, on a
-marouflé les vignettes enluminées de M. Cabanel, et les médiocrités
-de M. Joseph Blanc.</p>
-
-<p>Quand Delacroix mourut, Chenavard sentit le devoir de pousser
-un grand cri d'idéal, et le Salon de 1869 vit la <i>Divine tragédie</i>. Dans
-une toile immense, tous les dieux de tous les olympes, éperdus,
-tombent au néant, tandis que sur sa croix sainte, Notre-Seigneur
-Jésus-Christ triomphe éternellement. Cette conception michelangesque,
-montrant le christianisme vainqueur de toutes les théogonies
-qui l'ont précédé, est dessinée selon Corrège, et peinte comme
-un camaïeu, de la couleur immatérielle, qui seule convient à la peinture
-de pensée. Une telle œuvre suffit à nimber un peintre. Cependant,
-on ne songea pas à donner un mur à ce peintre philosophe et
-poète. Il rentra dans son hypogée intellectuel, dont il n'est plus
-sorti depuis.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span></p>
-
-<p>De l'autre côté du Rhin on a élevé une statue à un peintre d'un
-génie semblable au sien, mais non pas son égal, Pierre de Cornélius.
-L'Allemagne entière le porte aux nues, et nous qu'on accuse de
-chauvinisme, nous ignorons, ou à peu près, un artiste supérieur à
-toute l'école de Dusseldorff.</p>
-
-<p>J'ai voulu, avant que d'entrer au Salon, saluer le doyen de nos
-maîtres et de nos critiques, car Chenavard est le premier esthéticien
-du monde, et depuis quarante ans, la critique d'art se fait en France
-avec les miettes de sa conversation.</p>
-
-<p>J'ai voulu rendre un hommage de grande admiration à ce génie
-qui n'a pu ni remplir son mérite, ni donner sa mesure, mais dont le
-nom vivra toujours d'une immortalité restreinte au petit nombre des
-enthousiastes, mais, par là même, sûre, constante, stellaire.</p>
-
-<p><span class="smcap">Puvis de Chavannes</span> triomphe. Sa gloire commence enfin, et la
-médaille du Salon qui lui sera décernée d'une commune voix sanctionnera
-d'une façon officielle le titre de grand maître que lui ont
-donné depuis longtemps tous ceux qui savent l'art et qui l'aiment.
-Cependant, il s'en faut qu'il soit universellement accepté. Ces jours
-derniers, on a osé écrire: qu'il peignait à la toise, escamotant les
-difficultés, et qu'il n'était en somme que le <i>Grévin de la peinture allégorique</i>.
-Mais qu'importent les cris des Thersites? Je n'ai que le regret d'être
-venu trop tard pour avoir quelque mérite à admirer ce grand artiste,
-ce vrai poète; j'aurais voulu le saluer maître à son premier tableau.
-C'est à mon retour d'Italie, les yeux encore éblouis par les fresques
-les plus admirables du monde, que je vis au Palais de Longchamp
-ces deux pages d'un art si personnel, qu'on lui cherche vainement
-une filiation antérieure; <i>Massilia, colonie grecque</i> et <i>Marseille porte de
-l'Orient</i>. Les terribles comparaisons que suscitaient mes souvenirs de
-la veille n'ôtaient rien à ces fresques si dissemblables de toutes les
-autres. Et chaque fois que j'ai pu contempler une œuvre nouvelle,
-mon admiration s'est accrue, surtout à Poitiers, devant son <i>Karle
-Martel vainqueur</i> et <i>Sainte Radegonde donnant asile aux poètes</i>. Puvis
-de Chavannes a eu besoin d'une grande conviction pour persévérer
-dans sa voie. Son <i>Enfant prodigue</i> déconcerta même ses amis, et à
-peine osa-t-on défendre le <i>Pauvre pêcheur</i> de l'an dernier, un chef-d'œuvre
-d'impression vraie et d'intense sentiment. Ses cheveux durs
-en désordre, le regard fixe, les bras mornement croisés, le <i>Pauvre
-pêcheur</i>, droit dans son bachot, considère son filet vide. Sur la lande
-sauvage, son jeune enfant dort, et sa femme, maigre et agenouillée,
-cueille des genêts. Au loin, l'eau calme et grise s'étend. Quoi qu'en<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span>
-aient dit les gens d'esprit, il n'est pas de tableau qui donne plus
-l'impression de la misère d'en bas, de la misère absolue.</p>
-
-<p>Cette année, l'envoi du maître est tout à fait de premier ordre.
-<i>Pro patria ludus</i> est le pendant de l'<i>Ave picardia nutrix</i> du musée
-d'Amiens. Dans un calme et robuste paysage aux lointains fuyants,
-de jeunes hommes s'exercent à lancer la javeline sous l'œil fier et
-attendri des mères et des fiancées. De belles jeunes filles interrompent
-les soins domestiques pour jouer avec des enfants et écouter un
-vieillard qui tient une flûte. Cela est simple et grandiose comme le
-poème de la vie patriarcale aux temps héroïques. <i>Doux pays</i>, qui
-appartient à M. Bonnat, est aussi un poème, celui du bonheur antique.
-De jeunes femmes cueillent des fruits; d'autres, couchées sous
-des arbres, regardent les bateaux de pêche de leurs époux sillonner
-une mer bleue et calme. Théocrite n'a pas écrit, Anacréon n'a pas
-chanté un plus beau rêve de félicité rustique. Comme Chenavard, avec
-qui il a plus d'un rapport, Puvis de Chavannes est un poète; mais,
-tandis que le maître lyonnais se complaît dans une poésie d'idées qui
-dépasse la peinture et exige la forme littéraire qui est la forme suprême,
-Puvis, poète de sentiments simples, s'exprime en fresque
-mieux même qu'en écrivant.</p>
-
-<p>Au reste, il a créé son dessin, sa couleur, tout son procédé, ce
-qui est la marque géniale la plus indéniable. Celui qui trouve, quel
-que soit son art, tout un ensemble de moyens expressifs personnels,
-celui-ci est toujours un maître; et à première vue, ne reconnaît-on
-pas toujours du Chavannes, sans pouvoir jamais le confondre avec
-qui que ce soit? Les deux dessins qu'il fit sur le rempart, en montant
-sa garde pendant le siège de Paris, ne sont-ils pas d'une originalité
-aussi absolue que ses grandes œuvres.</p>
-
-<p>Ce qu'il peint n'a ni lieu ni date; c'est de partout et de toujours:
-une abstraction de primitif, un rêve poétique d'esprit simple, une ode
-de l'éternel humain; et cela rendu par les formes réelles et typiques
-dans une harmonie sereine et naïve: l'été, l'automne, la paix, la
-guerre, le repos. Sa composition est toujours d'un bonheur, d'un
-goût et surtout d'une aisance à servir de modèle à tous les maîtres
-contemporains. Je ne crois pas que dans toute son œuvre on puisse
-déplacer heureusement un seul personnage, et l'on n'imagine pas
-une ordonnance autre que la sienne. Au contraire des peintres idéalistes
-qui procèdent par une épuration de la ligne, la ramenant à un
-canon plastique, la sienne est réelle, <i>générale</i>, presque ordinaire.
-Un trait brun, épais et ressenti, chatironne le profil de ses figures<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span>
-dans un contour enveloppant, accusé comme celui des peintres orfèvres;
-le reste est plutôt indiqué qu'exécuté par un modelé très fin,
-et dégradé insensiblement. Le point perspectif est toujours pris de
-loin et surtout de très haut. Comme éclairage, la pleine lumière
-constante, une réverbération de jour blanc et point d'ombres. Le
-clair-obscur, cet artifice si exploité, même par les plus grands, il le
-dédaigne et l'ignore.&mdash;Il faut avoir passé beaucoup d'heures au
-Campo Santo de Pise pour comprendre ce qu'il y a de surprenant
-dans ce maître d'un temps décadent qui a retrouvé la naïveté et la
-simplesse sublime des primitifs. Si l'on pouvait accoter un Puvis aux
-<i>Vendanges</i> de Benozzo Gozzoli, par exemple, on découvrirait non
-seulement leur parenté, mais que c'est Puvis qui semble, des deux,
-le primitif. Arrivons au grand blâme. Puvis n'a pas de couleur. Mais
-le coloris consiste-t-il en beaucoup de couleur ou en telles couleurs?
-Faut-il empâter et presser beaucoup de vessies bleu de prusse et
-vermillon? La couleur de <i>Charles I<sup>er</sup></i> est-elle inférieure à celle des
-<i>Noces de Cana</i>?&mdash;Non, la couleur n'étant qu'une vibration de la lumière,
-qui n'est elle-même qu'un rayon calorique, le coloriste est
-celui qui a de la lumière et de la chaleur au bout de son pinceau.
-Aussi, au Panthéon, la <i>Vocation de Sainte-Geneviève</i> est-elle éteinte par
-les chromos de M. Cabanel, et au Salon, <i>Doux pays</i> n'éteint-il pas
-tous les coloris violents et saturés d'alentour. Sur sa palette, il n'y a
-que des tons neutres, rien que des gris: gris blancs, gris bleus, gris
-verts. Avec des tons froids et des non-couleurs, obtenir l'effet le plus
-chaud et le plus lumineux, c'est là, ce semble, la manifestation d'un
-grand coloriste. Ce qui est sans conteste, c'est le caractère décoratif
-et monumental de ces fresques qui, semblables à des tapisseries, font
-corps avec les murs qu'elles décorent, y mettant une vision idéale
-plutôt qu'une peinture. Je ne voudrais au Panthéon que du Chenavard,
-du Puvis et du G. Moreau. L'Hôtel de Ville va être fini, eh bien!
-qu'on le livre à Puvis et à G. Moreau, en réservant deux salles, l'une
-à Paul Baudry, l'autre à Hébert.</p>
-
-<p><span class="smcap">Hébert</span> aussi est un poète, d'un esprit chercheur, d'une intention
-complexe, d'une suprême élégance. Le premier, il a ouvert cette voie
-du sentiment moderne raffiné, où Gustave Moreau a noblement
-marché. <i>La Malaria</i>, cette page poignante de mélancolie, a eu beaucoup
-d'influence sur l'école française. On dit encore l'art <i>malariesque</i>.
-Ses toppatelles sont les muses de l'Italie. Ses Ophélies dignes
-de Shakespeare, à l'art religieux il a donné une Vierge si célèbre,
-qu'on l'appelle la <i>Vierge d'Hébert</i>. Longtemps directeur de l'école de<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span>
-Rome, il a fait d'excellents élèves. Ce n'est pas à lui qu'on pourrait
-faire les chicanes que l'on fait à Puvis de Chavannes, il a pris à
-cette Italie, où il a vécu dans le commerce des chefs-d'œuvre, son
-procédé magistral et impeccable. Dans l'ambre de la couleur transalpine
-il a enchâssé la larme idéale des <i>Mignons</i>. L'an dernier, sa
-<i>Sainte Agnès</i> semblait une page de cette série où Zurbaran a peint les
-infantes du martyrologe, la grandesse du paradis. Mais aussi mystique
-dans la pensée, Hébert est loin d'avoir le pinceau brutal. Sur
-un fond d'or mat, tenant de sa main fluette un lys, la sainte svelte et
-blanche en est un elle-même. Un long voile gris blanc met la chasteté
-de ses plis délicats autour de la sainte, dont le corps, par un
-adorable sentiment de pureté, est à peine peint, sans modelé, tandis
-que la tête aux grands yeux pleins de foi et les mains pures sont
-accusées et vivantes.</p>
-
-<p>Cette année, le maître expose <i>Warum</i> (Pourquoi)? Une jeune
-fille, qui semble une sainte Cécile rêveuse, joue mollement d'une
-harpe verte qui s'harmonise avec un fond de tenture émeraude. Les
-cordes vibrantes mettent une ombre remuée, un voile d'harmonie
-sur son visage de Muse inspirée. C'est là une admirable page de
-poésie et de couleur: les mains sont des merveilles de rendu aristocratique.
-Mais, l'incomparable chef-d'œuvre d'Hébert est dans la
-salle des arts décoratifs. C'est le carton de la coupole du Panthéon
-qui doit être exécutée en mosaïque. Sur le fond or du Bas-Empire,
-Jésus-Christ, majestueux et divinement impassible, montre les destinées
-de la France à Jeanne d'Arc agenouillée que la Vierge Marie
-présente à son fils, tandis que sainte Geneviève se prosterne, appuyée
-d'une main sur sa houlette, de l'autre tenant contre sa poitrine la nef
-de Lutèce. Je ne connais pas d'effort archaïque plus heureux, et
-n'était la perfection des lignes et des teintes, ce chef-d'œuvre de pur
-byzantin semblerait même à San Marco de Venise une mosaïque du
-quatorzième siècle.</p>
-
-<p><span class="smcap">Baudry</span> expose une esquisse, <i>la Vérité</i>, qui sera un digne pendant
-à la belle <i>Fortune</i> du Luxembourg. Ce maître peintre, qui a fait
-à Venise les plus brillantes études, sous Véronèse, plein d'originalité
-et de saveur, est un décorateur de théâtre seulement.
-Seul il pouvait faire le foyer de l'Opéra, mais il serait incapable de
-fresquer une église. Sa <i>Glorification de la loi</i> de l'an dernier manquait
-de tenue et de dignité. Ses colorations toujours heureuses sont
-brillantes et douces à la fois. Il compose ses gammes et ses valeurs
-d'après les tapis de l'Orient.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span></p>
-
-<p><span class="smcap">Doré</span>, illustrateur, sculpteur et peintre, présente deux paysages
-alpestres d'une belle impression, mais faits de souvenir. Il est peut-être
-la plus belle imagination du crayon. De Don Quichotte à Dante,
-de Rabelais à Balzac, son dessin a commenté tous les chefs-d'œuvre
-de l'esprit humain. L'illustrateur a toujours suivi le poète d'un
-dessin inégal. Cependant, c'est presque du génie d'avoir pu transposer
-en art la plus haute littérature.</p>
-
-<p><span class="smcap">Carolus Duran</span>, un peintre de cour. Il met de la noblesse dans
-le luxe, et son pinceau brillant donne grand air à tout, même
-à l'accessoire qu'il sait faire très significatif. Mais qu'il peigne
-des grandes dames et des <i>futurs doges</i>, et qu'il ne touche pas
-à la peinture religieuse. Son <i>Ensevelissement</i>, c'est du Vénitien de
-Bologne. Il n'y a pas même d'émotion dans ses têtes sans accent
-mystique, et la vibrance de l'exécution jure avec un si douloureux
-sujet.</p>
-
-<p><span class="smcap">Bonnat</span> veut faire un pendant au Panthéon en médailles de
-David d'Angers. Après MM. Thiers, de Lesseps, Hugo, Cogniet,
-voici Puvis de Chavannes, peut-être le moins mauvais de ses portraits.
-Il manque de style et abuse des noirs, il rappelle souvent la
-mauvaise manière du Guide sous ce rapport. Les fonds sans air
-poussent les têtes en avant. Son éclairage est d'un funèbre glacial.
-Qu'il emploie du bitume au lieu de noir d'ivoire pour ses ombres,
-c'est bien simple.</p>
-
-<p><span class="smcap">Henner</span>, élève de Giorgion comme Courbet. Seulement, il a
-transposé en ivoire ce que Barberilli écrivait en or. Sa trouvaille,
-c'est une pâte de camélias blancs dans laquelle il modèle des nus sur
-des fonds bleu-marine. Celui-là sait l'emploi du bitume et exécute
-tout son modelé dans les dessous. Son <i>Joseph Barra</i>, qu'on pourrait
-prendre pour un Abel ou un Narcisse, n'était la baguette noire qu'il
-tient dans sa main crispée, est peint mêmement que ses <i>sources</i>
-et son ridicule <i>Saint Jérôme</i> de l'an passé. Ce n'est qu'un peintre,
-mais d'une saveur exquise dans son procédé <i>ne varietur</i>.</p>
-
-<p><span class="smcap">Lefebvre.</span> Ses Italiennes semblent des miss d'Ossian à côté des
-signoras vivantes d'Hébert. Il compose mal. C'est le peintre d'une
-seule figure. Sa <i>Fiammetta</i> du dernier Salon visait au caractère et
-l'atteignait. La <i>Fiancée</i> de celui-ci est une chose très distinguée, trop
-distinguée, mais excellente en soi, et à opposer au débordement des
-vulgarités.</p>
-
-<p><span class="smcap">Jacquet</span>, dont les démêlés avec Dumas fils ont fait tant de bruit,
-expose une <i>France glorieuse</i>. Par le temps de république qui court,<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span>
-on s'attend à une virago gesticulante. Point. La France glorieuse,
-c'est l'aristocratie française pleurée par Musset. Sa force est dans sa
-race. Elle a une belle allure avec son casque empanaché, et sous
-son égide palladienne circule le sang d'azur des modèles de Van
-Dyck. On dirait d'une allégorie du règne de Louis XIV avec plus
-de grâce moderne.</p>
-
-<p><span class="smcap">Leroux</span> quitte Herculanum pour Pompéi; le peintre charmant
-des Vestales nous montre de <i>jeunes Grecs pêchant</i> à la ligne.
-C'est d'une archéologie suffisante et d'un charme frêle.</p>
-
-<p><span class="smcap">Duez</span>, un chercheur qui avait trouvé, qui a cherché encore et
-qui s'est perdu. Son <i>Tryptique de saint Cuthbert</i> (au Luxembourg)
-était un heureux retour à l'art sévère, et cette page religieuse promettait
-beaucoup mieux que cette <i>Soirée bourgeoise</i> qu'il nous présente.
-Il y a effet de lumière, dit-on. J'aime mieux Honthorst et
-Scalken.</p>
-
-<p><span class="smcap">Laurens</span> peint comme un sourd. Il est solide, vivant, mais
-vulgaire, un hoplite de l'art. Ses fresques du Panthéon ne sont pas
-du Carravage, et comme pensée... Ferdinand Fabre, son conseiller
-littéraire, a une lourde tâche. Le <i>Maximilien</i> du Salon, c'est du bon
-gros drame et de la bonne grosse peinture. En somme, un paysan
-du Danube, peintre, mais nullement artiste.</p>
-
-<p><span class="smcap">M. Bouguereau</span>, l'affadissement du sel, le fabricant de la peinture
-religieuse qui ferait trouver Carlo Dolci viril et Sasso Ferrato
-austère. Sans préjugé, d'une main il prend la patère et fait une libation
-aurorale à la Vénus d'Amathonte; de l'autre, il balance, aux
-pieds de la Vierge, l'encensoir du diacre. Il s'agenouille également
-dans la cella romaine, et dans la basilique chrétienne, trouvant un
-chemin facile pour aller du Cithéron aux Catacombes. Son <i>Crépuscule</i>
-en gaze bleu criard est digne de ses clients, les marchands de porc
-salé de New-York. Le malheur est qu'il infeste de ses toiles nulles
-toutes les chapelles de la chrétienté.</p>
-
-<p><span class="smcap">M. Cabanel</span> est un bon portraitiste, et c'est tout. Sa <i>Scène de
-Shakespeare</i> de l'an dernier était du Ducis et sa <i>Patricienne</i> d'aujourd'hui
-est du ressort des keepsakes.</p>
-
-<p><span class="smcap">M. Yvon</span> a fait un effort louable dans sa <i>Légende chrétienne</i>; mais
-ces quatre zones bondées de petits personnages ne sont pas d'une
-invention heureuse. En gravure toutefois, cela ira peut-être.</p>
-
-<p><span class="smcap">M. Ribot</span> est artiste puissant, descendant de Ribera, mais le
-plus souvent c'est du Spada qu'il nous donne, sans pouvoir se<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span>
-défaire de ses fonds noirs durs et sans air qui ne produisent pas
-l'effet de relief cherché.</p>
-
-<p><span class="smcap">M. Maignan</span> avec un adorable sujet a fait une toile absurde. Les
-anges qui viennent achever une fresque pendant le <i>sommeil</i> de <i>Fra
-Angelico</i> ne sont pas même des demoiselles de bonne compagnie.</p>
-
-<p><span class="smcap">M. Chaplin</span>, qu'on ne voyait plus au Salon, y revient avec deux
-portraits de fantaisie. Cet artiste a été le Boucher du second Empire.
-M. Van Beers continue Stevens d'une façon un peu trop parfaite,
-si ce mot peut s'appliquer aux sujets tout mesquins qu'il traite. Nous
-avons cherché vainement un <i>Gustave Moreau</i>.</p>
-
-<p>Nous sommes allé droit aux maîtres et aux noms connus.
-Aujourd'hui nous voudrions bien avoir quelque génie naissant à proclamer;
-mais c'est vainement que nous avons interrogé les trois
-mille tableaux exposés. On rencontre beaucoup de peintres sachant
-leur métier; un niveau excellent mais un niveau.</p>
-
-<p>La peinture religieuse est de la plus grande médiocrité. Elle
-demande une élévation de pensée et une culture que les peintres de
-nos jours n'ont pas. Le public religieux lui-même manque de goût,
-accueillant M. Bouguereau après M. Signol.&mdash;<i>L'Apothéose de saint
-Hugues</i>, de M. Sublet, est une bonne étoile, précisément à cause des
-réminiscences des maîtres qui y sont nombreuses. La composition
-pyramidale comprise à l'italienne, l'expression extatique du saint
-prise à l'Espagne, permettent, malgré les anges mondains, de placer
-cette toile dans une église.&mdash;Je n'en dirai pas autant de <i>l'Annonciation</i>
-de M. Monchablon qui est aussi mal composée que banalement
-exécutée. <i>Le Christ à colonne</i> de M. Ferrier, qui subit l'influence de
-M. Munckasy, est mal ordonné, d'un éclairage de Bologne, d'un
-effet dramatique nul. M. Crauk, dont l'<i>Invocation à la Vierge</i> n'est pas
-sans valeur, expose une excellente composition: <i>Saint François de
-Sales présentant saint Vincent de Paul aux religieuses de son ordre et le
-leur donnant pour supérieur</i>. La <i>Madeleine</i> de M. Muller est bien repentante
-et il y a de l'onction dans <i>la Mort du moine</i> de M. Luzeau.
-M. Sautai mérite une mention. Son <i>Fra Angelico</i> faisant le portrait
-du prieur a beaucoup de style. M. Séon a habillé sa <i>Vierge</i> tout en
-cobalt avec fond de même: cela est absurde. Le même artiste avait
-exposé l'an dernier deux allégories dans le goût de Puvis qui faisaient
-augurer mieux. <i>Le Christ appelant à lui les petits enfants</i> de
-M. Perrondeau et <i>la Mort de la Vierge</i> de M. Robiquet sont d'estimables
-choses. Pourquoi M. Gaillard dans son <i>Portrait de Léon XIII</i>
-a-t-il prodigué un fond de trône, une échappée de rue sur Saint-Pierre,<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span>
-toute une mise en scène inutile? Le <i>Léon X</i> et le <i>Jules II</i> de
-Raphaël sont plus simples, et le grand génie diplomate et thomiste
-qui occupe le trône de Pierre doit être représenté simplement. La
-royauté spirituelle est écrite dans son admirable tête de patricien
-apôtre, sans qu'il soit besoin de décor théâtral autour de lui.</p>
-
-<p>La peinture dite d'histoire qui a produit Delaroche et l'inqualifiable
-galerie de Versailles, ne présente rien qui soit bien au-dessus
-de l'anecdote ou de la vignette de librairie. Le <i>Prométhée</i>, de
-M. Maillart, ferait un triste frontispice à la tétralogie d'Eschyle, et
-je me demande dans quel infortuné musée de province <i>le Vauban</i> de
-M. Albert Fleury ira échouer? Le <i>Combat des Centaures et des Lapithes</i>,
-de M. Hubner, quoique confus et mal peint, a une vague allure
-de Mantegna. M. Rochegrosse, connu seulement comme agréable
-vignettiste de <i>la Vie moderne</i>, s'annonce bien par son <i>Vitellius traîné
-dans les rues de Rome</i>. L'<i>Alexandre à Persépolis</i>, de M. Hincley, est
-vulgaire d'attitude. M. Krug n'a su donner aucun caractère pathétique
-à sa <i>Symphorose et ses sept fils refusant d'abjurer devant Adrien</i>.
-Je regrette d'avoir oublié le nom du peintre de <i>Forti Dulcedo</i>: Samson
-contemple le squelette de Goliath; des abeilles ont fait leur
-ruche dans le crâne. Comme conception et comme style cela sort
-tout à fait de l'ordinaire.&mdash;Cela correspondrait-il à un mouvement
-dans les esprits? A part la <i>France glorieuse</i> de Jacquet et sans compter
-le <i>Massacre des otages</i>, excellente toile de M. Motte, il y a un nombre
-tout à fait surprenant de scènes de chouanneries où les bleus jouent
-le vrai rôle: le vilain. La Révolution a fourni cette année le sujet de
-deux cents toiles; tant pis pour les peintres, mais tant mieux pour
-l'enseignement laïque et obligatoire. Les héros rouges n'ont qu'à
-être représentés pour inspirer aux faibles de l'horreur, aux autres, du
-dédain.</p>
-
-<p>L'allégorie n'est pas brillante cette année, sauf peut-être <i>l'Indolence</i>
-de M. Armand Gauthier. M. Lira représente <i>le Remords</i> par un
-homme aplati contre une falaise et vu de bas. <i>L'Art</i> de M. Bourgeois
-est bien décadent, M. Dubuffe fils est un mondain comme son père.
-Sa <i>Muse sacrée</i> est profane et sa <i>Musique profane</i> est carybantesque.
-Sainte Cécile semble jouer du Chopin et les anges qui écoutent
-sortent du cours de M. Caro. La Parabole du <i>Mauvais riche</i>, de
-M. Zier, est une mise en scène Renaissance bien comprise, mais
-peinte dans une tonalité qu'on voudrait plus chaude.</p>
-
-<p>De M. Jules Didier et de M. Baudoin d'interminables frises agricoles
-qui semblent les travaux des mois, illustration obligée de tout<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span>
-calendrier. M. Gervex, comme les précédents, se figure faire de l'art
-décoratif avec ses <i>Débardeurs de la Villette déchargeant des bateaux de
-charbon</i>. L'année dernière il avait exposé le <i>Mariage civil</i>, quelque
-chose comme ces toiles de foire qui représentent les spectateurs d'un
-musée de cire.</p>
-
-<p>La peinture militaire est un genre patriotique non esthétique.
-M. Protais fait le militaire sentimental. L'an dernier il exposait une
-image d'Épinal, cette année-ci, c'est une vignette de <i>l'Illustration</i>.
-M. Berne Bellacour est dans le même cas. M. Detaille se repose
-cette année, après sa détestable toilasse du Salon précédent. Ces deux
-artistes ont du talent, que ne changent-ils de sujets?</p>
-
-<p>Nous sommes loin de cette floraison du paysage de 1830, qui conquit
-à l'école française l'égalité avec celle de Hollande. Plus de grands
-maîtres comme Millet, Diaz, Rousseau; mais toutefois d'excellents
-paysagistes en nombre: Rapin, Appian, Dardoize, Grandsire,
-Masure, Japy, Busson, Curzon, Bellel, Beauverie, Bernier... A leur
-tête, M. Jules Breton, le poète peintre, qui a élevé le paysage jusqu'à
-la peinture monumentale, par l'interprétation naïve et grandiose de la
-Bretagne, cette terre de Dieu et du roi. Son tableau de cette année:
-<i>Le soir dans les hameaux du Finistère</i>, est une page de haute poésie,
-de grand sentiment. Harpignies envoie deux bonnes toiles. Il peint
-en style coupé, découpé même. Son faire est trop net, le galbe de la
-feuille est aussi précisé que celui du tronc. Il y a du heurt et de
-l'imprévu dans sa touche, son paysage est choisi, composé; et les
-lignes s'en continuent à l'œil, hors du cadre.</p>
-
-<p><i>En automne</i>, de M. Hanoteau, éclairé très habilement et modelé
-par masse avec des jours heureux. M. Julien Dupré cherche le style,
-c'est le plus caractérisé des rustiques. <i>Au pâturage</i> est d'un animalier
-presque égal à Troyon, et rival de Van Marke, qui expose deux
-<i>Vaches suisses</i>.</p>
-
-<p>Le <i>Rittrato Muliebre</i>, comme disent les catalogues italiens, est
-très cultivé, étant ce qui rapporte le plus. Beaucoup d'excellents
-<i>rittrati</i>, du reste, un de M. Hébert, un chef-d'œuvre; un autre du
-grand sculpteur Paul Dubois; puis d'Henner, avec fond bleu-marine.
-M. Debat-Ponson expose M. de Cassagnac et M. Émile
-Lévy, Barbey d'Aurevilly, un penseur qui semble un condotierri.
-Je ne dirai rien de M. Sain, le peintre favori des femmes
-sérieuses. On pourrait faire un chapitre sous cette rubrique;
-ce qu'il y a toujours au Salon: marines de Vernier, de Lansyer,
-cancalaises de Feyen-Perrin, gaulois de Luminais, académies<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span>
-de Benner, paysages persans de M. Laurens et crevettes de
-M. Bergeret. Il est un groupe de chercheurs qui, sans viser au grand,
-trouvent des effets délicats et nouveaux. Tel M. Buland; son <i>Jésus
-chez Marthe et Marie</i> n'est pas une œuvre mystique, mais cependant
-exquise de recherches et bien supérieure au même sujet traité par
-M. Leroy. On dirait d'un tableau japonais. Cela est peint dans un
-ton crème d'une douceur exquise; les deux saintes ne sont que des
-princesses de l'extrême Orient, mais charmantes avec leurs grands
-yeux rêveurs; le Christ est doux et grave et une poésie calme et
-suave sort de ce cadre, un des meilleurs de l'Exposition. Une mode
-qui commence, c'est le dyptique; jeunesse et vieillesse, fortune et
-misère, l'antithèse en peinture, enfin absurde. Le tryptique lui-même
-est représenté par M. le comte de Nouy. Le premier volet
-qui représente l'<i>Odyssée</i> a le caractère antique, mais le panneau
-central et l'<i>Illiade</i> de l'autre sont du poncif.</p>
-
-<p>Le tableau de genre triomphe. Banal, il plaît à tout le monde;
-petit, il peut s'accrocher partout. Jusqu'ici il s'était borné aux
-modestes formats, maintenant il affecte les grands cadres. <i>La Salle
-des gardes</i> de M. Charmont représente des tons de tapisseries intéressants.
-<i>Le Cadet</i> de M. Gustave Popelin a beaucoup d'allure.
-M. Liebermann, dans sa <i>Récréation dans un hospice</i>, a étonnamment
-rendu les traînées du soleil perçant les arbres. Les <i>Truands</i> de
-M. Richter sont d'une très grande intensité pittoresque. L'<i>Espagnol
-en noir pinçant de la guitare</i>, de M. Émile Montégut, est une peinture
-de grand mérite à mettre en pendant avec l'<i>Espagnole en colère</i>, du
-sculpteur Falguière, qui est excellent peintre parce que Ingres était
-violoniste. <i>El jaleo</i>, de M. Sargent, un morceau de macabre espagnol
-à ressusciter Goya. Malgré le genre familier de M. Kemmerer,
-il faut louer son modelé d'une exquise et spirituelle précision.</p>
-
-<p>Enfin, venons à ceux qui opèrent «l'évolution naturaliste».
-Ayant M. Manet pour porte-drapeau, M. Manet est un peintre chinois,
-ses tableaux sont des crépons français. Tout son caractère
-est dans la persistance du local. Or la teinte plate nécessite la
-suppression des demi-teintes et partant du modelé. N'est-ce pas là
-de <i>la belle ouvrage</i>? Le ton local n'existe pas dans la nature, parce
-que l'air fond les localités. On intitule cette manière barbare l'école
-du plein air, et c'est l'école sans air, puisqu'il faut regarder un tableau
-à vingt pas pour que l'air ambiant lui crée une perspective aérienne
-artificielle. Cimabué et les byzantins peignaient de la sorte, ainsi que
-les imagiers. M. Manet et sa bande ne font donc que retomber à l'enfance<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span>
-du procédé. M. Bastien Lepage a d'incontestables qualités de
-rendu, mais une prédilection des tons glauques et terreux, et faute
-d'air les plans ne sont pas marqués. Son <i>Bûcheron</i>, c'est de la vraie
-nature, mais vue à travers le parti pris d'un pinceau faussé. Dans le
-Salon carré s'étale le <i>14 Juillet</i> de M. Roll, immense toile représentant
-une cohue sur la place du Château-d'Eau, et il faut bien l'avouer,
-cette grande vulgarité vaux mieux même artistiquement que <i>l'Impératrice
-Eudoxie</i> de M. Vencker qui est en face. Quant aux peintres de
-bodegones, de tableaux de salle à manger, leur genre est trop inférieur
-pour qu'on s'en occupe ici.</p>
-
-<p>Et maintenant, s'il nous faut conclure, nous dirons que dans ce
-Han lin (forêt de pinceaux), comme dirait d'Hervey Saint-Deny, le
-sinologue, il y a beaucoup de peintres mais peu d'artistes; et
-ceux-là mêmes sont impuissants à s'élever jusqu'à l'idéal hors
-duquel il n'y a pas de grand art.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="LES_ARTS_DECORATIFS" id="LES_ARTS_DECORATIFS">LES ARTS DÉCORATIFS</a></h2>
-
-
-<p>Cette division des beaux-arts ne remonte pas à un demi-siècle.
-Au moyen âge et pendant la Renaissance, le mot lui-même
-n'existait pas. Les maîtres étaient tous décorateurs, Raphaël exécute
-les <i>Loges</i> avec le pinceau des <i>Chambres</i>; au palais du T., Jules
-Romain encadre d'arabesque <i>la Chute des Titans</i>; et Corrège à Parme,
-et Perino del Vega à Gênes ne songent pas qu'ils font de l'art décoratif.
-Jean d'Udine et Polydore de Carravage eux-mêmes ne sont
-regardés par aucun témoignage contemporain comme ayant
-une aptitude spéciale à un genre particulier. Il en est de même
-en France jusqu'aux derniers élèves de Boucher. Mais la Révolution
-eut lieu, submergeant avec les traditions de la double foi religieuse
-et politique, celles de l'art aussi. Tout fut à refaire, et David
-retourna aux leçons de l'antiquité, cette Cybèle de l'art, source
-jamais tarie des formes idéales. L'effort fut gauche; le pseudo-romain
-tomba au troubadour pendule de la Restauration et vint
-échouer dans le bourgeoisisme. Le romantisme était trop préoccupé
-de pensées pour songer au décor. Ce fut sous le second Empire, tandis
-que le mondain triomphait, que l'art décoratif fut pleuré par les
-critiques. Sitôt on fit grand cas de cette manifestation qui allait se
-raréfiant, affaiblie. De nos jours, c'est une reflorescence, et comme
-il faut surtout un grand goût, des qualités de mesure et de choix,
-il est simple que ce soit l'école française qui y excelle.</p>
-
-<p>L'art décoratif s'entend de toutes les œuvres d'art qui dépendent
-de l'architecture et la complètent en lui restant subordonnées,
-depuis la peinture murale jusqu'à la serrurerie ouvragée. Toutefois,
-nous n'avons place ici que pour les pinceaux et les ébauchoirs.</p>
-
-<p>Le morceau capital de cette année devait être la maquette de la
-coupole du Panthéon par <span class="smcap">Hébert</span>. Le maître nous avait dit, dans son
-atelier, en nous montrant son œuvre, qu'il l'enverrait aux Arts décoratifs.<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span>
-Nous l'y avons vainement cherchée, ainsi que le plafond de
-<span class="smcap">Baudry</span> pour M. Vanderbill. C'est grand dommage, car depuis Flandrin
-il n'y a pas eu de page religieuse comparable au <i>Christ évoquant
-les destinées de la France</i>; et M. Baudry est le premier plafonnier
-de notre temps, comme il l'a prouvé au Foyer de l'Opéra où les
-formes grecques ont le névrosisme moderne, avec des recherches
-plastiques décadentes, mais intenses et de maître.</p>
-
-<p><span class="smcap">Carolus-Duran</span>, peintre de luxe, manque de pompe. Son grand
-plafond pour le Luxembourg: <i>Gloire à Marie de Médicis</i>, n'a ni l'ampleur,
-ni l'opulence de lignes et de tons que veut le sujet. Ces
-grandes machines à la Rubens et à la Tintoret exigent des brosses
-plus Ronsardisantes que les siennes. Quoique touffue, l'ordonnance
-paraît mesquine et, quoique bonne, la peinture n'est point de celle,
-chaude et vibrante, des apothéoses et des gloires.</p>
-
-<p><span class="smcap">H. Cros</span>, un des rares mandarins lettrés de la palette. Il est le restaurateur
-de la peinture à la cire et au feu, la véritable peinture
-antique où le pinceau est un cautère. Il expose une <i>Uranie</i>, la seule
-muse de la science, figure de haut style et drapée de la couleur de
-son royaume. Il est extrêmement intéressant de voir revivre, après
-tant d'années mortes, le procédé de Zeuxis et d'Apelles, dans leurs
-tableaux de chevalet. Cette peinture au fer chaud, exécutée par un
-contemporain, nous démontre une fois de plus que la peinture des
-anciens était presque égale à leur sculpture. Aucune œuvre originale
-de maître ne nous est parvenue. Herculanum et Pompéi ne nous ont
-livré que des maladroites copies, ou des œuvres marchandes, que
-nous serions toutefois incapables de refaire.&mdash;Nous aimons, chez
-l'artiste, ces préoccupations du procédé qu'avait Léonard et pour
-notre malheur; car si, dans son <i>Cenacolo</i>, il n'eût pas fait l'essai de
-vernis nouveaux et d'huiles particulières, ce chef-d'œuvre de toute
-la peinture ne serait disparu avant cinq siècles, tandis qu'il le sera
-dans trente ans.&mdash;Charles Cros, le frère du peintre, après avoir
-découvert le phonographe avant Edison, met en œuvre à cette heure
-une découverte d'une importance très grande: la photographie des
-couleurs.</p>
-
-<p><span class="smcap">Cazin</span> est presque un jeune mais presque un maître. Sa série de
-paysages décoratifs est d'un grand charme, dans leur indécision
-lumineuse. Au lieu de rendre un site dans ses détails de flore comme
-fait Harpignies, Cazin ne porte sur sa toile que l'impression de
-nature, ce qui est l'esprit, et en donne la sensation, d'autant plus
-douce et charmeuse qu'elle est moins précise et moins particularisée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span></p>
-
-<p><span class="smcap">Regamey</span>, d'une saveur exotique exquise, semble un peintre de
-Yeddo ou de Niphon et ses tableaux des <i>Fushas</i>. Son domaine est
-le continent des îles, le Japon, cette Italie de l'extrême Orient. Sa
-décoration pour la salle à manger d'un pavillon de chasse présente
-des parties excellentes, <i>Okoma la grande chasseresse</i>, et surtout ce
-sujet charmant, <i>Un jeune ingénieur expropriant les papillons pour cause
-d'utilité publique</i>.</p>
-
-<p>On mène grand bruit autour de M. Gervex; mais peut-on appeler
-décoratives ses peintures pour la mairie du XIX<sup>e</sup> arrondissement?
-Le plafond qu'il expose est lourd d'ordonnance, de faire et d'esprit.
-Au centre, un boucher abat le bœuf gras, au-dessous un ouvrier en
-tablier de cuir lit un gros livre, un conscrit chante, un soldat monte
-la garde, des forgerons battent le fer; cela encadré entre une voile
-du canal Saint-Martin et une arcade de la Mairie. Cela signifie l'impôt
-du sang, le travail pour tous, l'instruction laïque et les bonnes
-mœurs.</p>
-
-<p>Où s'arrêtera le gâtisme contemporain? Après la <i>Morale civique</i>,
-la <i>Peinture civique</i>.</p>
-
-<p><span class="smcap">Fantin Latour.</span> Des esquisses de paysages décoratifs très remarquables
-et d'une sincérité égale à celle de ses portraits, qui font parfois
-penser en même temps à Holbein et aux Lenain.</p>
-
-<p>De beaux cerfs, de Karle <span class="smcap">Bodmer</span>, un maître du paysage. De <span class="smcap">Duez</span>,
-une jeune femme comme ensevelie sous l'effeuillement de pivoines
-de Chine. La <i>Phœbé</i>, de Tony Fèvre, est d'une agréable fadeur, et
-Pinel a fait un presque <i>Pater</i> de son <i>Réveil de la nature</i>. Mazerolles
-est toujours le décorateur de grand goût que l'on sait. Quant au
-<i>Retour de Chasse</i>, de M. Baeder, cela est parfaitement mauvais.
-M. Geets l'est plus encore, si cela est possible. Un compatriote du
-grand Henri Leys ne devrait pas se permettre de semblables mascarades
-moyen âge. Une dernière bonne chose et de style dans sa
-modernité: <i>Tornatura</i>, la muse de la Céramique, par Lechevallier
-Chevignard.</p>
-
-<p>En sculpture, rien d'important. Delaplanche est un grand artiste,
-mais son <i>Travail</i>, sa <i>Bienfaisance</i>, c'est laïque et obligatoire et trop
-moralement civique. On a ri de l'art officiel des rois, on ne connaissait
-pas encore l'art officiel des républiques. La <i>Jeanne d'Arc</i>, de
-Fremiet, est détestable. Elle marche comme on court, raide et en
-même temps sautillante. La <i>Rosa mystica</i>, de Mercié, n'est que la
-<i>Rosa aristocratica</i>. La <i>Prudence</i>, de Millet, digne de sa destination, le
-Comptoir d'Escompte. La maquette en cire de Falguière, pour le<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span>
-projet de couronnement de l'Arc de Triomphe, est bien sans plus:
-un quadrige avec écuyers contenant les chevaux. Le <i>Torrent</i>, de
-M. Basset, semble jeter son urne à la tête du spectateur. Cela est
-d'une grande maladresse.</p>
-
-<p>Nous avons tenu à parler des arts décoratifs, afin d'aider dans la
-mesure de nos forces à leur vulgarisation. Ils sont les arts du Foyer
-qu'ils embellissent, prêtant à la vie de famille cette séduction des
-choses d'art qui a été peut-être pour un peu dans la vie patriarcale
-de nos pères.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="LA_SCULPTURE_1882" id="LA_SCULPTURE_1882">LA SCULPTURE</a></h2>
-
-
-<p>Il y a quelque temps, M. de Montaiglon posait sans la résoudre
-cette question dans la <i>Gazette des Beaux-Arts</i>: Pourquoi la sculpture en
-France se maintient-elle très élevée, tandis que la peinture déchoit?
-La raison en est simple: plus un art est plastique, moins il exige d'idées
-et de sentiment, et en sculpture, l'excellence du procédé suffit
-pour gagner la maîtrise. Par son matérialisme même, notre époque
-analytique est portée à bien voir la matière et à la rendre avec sincérité.
-Toutefois de Mino da Fiesole au Buonarotti, la grande sculpture
-a toujours été taillée dans une pensée de poème, dans un effort
-d'idéal.</p>
-
-<p><span class="smcap">Chapu</span> nous en donne la plus superbe preuve. Son haut-relief pour
-le tombeau de Jean Renaud est un chef-d'œuvre, absolument, et
-plus une ode qu'un travail du ciseau. <i>Le génie de l'immortalité</i> prend
-son envolée. Ce n'est point une chose du Bernin ou du Canova.
-C'est d'une plastique virile et peu charnue comme il convient
-au sujet. L'artiste a trouvé ce point étroit de la forme où la réalité
-et l'idéalisation se touchent en une mesure harmonieuse. Le mouvement
-de l'essor est magnifique, et dans le visage extasié et dans les
-bras ravis et ouverts à l'infini il y a quelque chose de vraiment sublime
-et qui élève l'esprit à Dieu. Cette œuvre, trouvée à Florence,
-ferait pousser toutes les exclamations jaculatoires, mais, en France,
-on ne croit qu'au génie mort. Pour nous, qui avons le courage de
-l'enthousiasme, nous ne savons pas marchander à l'artiste la vérité
-sur son œuvre, et celle-là suffit à la gloire d'un maître, et à l'immortalité
-de son génie.</p>
-
-<p><span class="smcap">Gustave Doré.</span> Malgré sa grande valeur de coloriste qui apparaît
-non seulement dans ses <i>Paysages alpestres</i>, mais même dans ses
-moindres crayons, le public, peu habitué à voir un artiste exceller
-en plusieurs arts, s'obstine absurdement à le contester comme
-peintre. Mais comme sculpteur, qui l'oserait? Après avoir vu son<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span>
-<i>Petit Jésus</i>, qui dans un mouvement où la prescience de l'avenir se
-mêle au gracieux abandon de l'enfance, se renverse sur le sein de
-la Vierge, étendant ses bras en croix, et au Salon de cette année,
-son grand vase décoratif en bronze fondu par les frères Thiébault:
-<i>la Vigne</i>. Au col long et étroit des ceps s'enroulent et sur la panse
-large et persane, les satyres et les nymphes ivres se jouent dans
-une frondaison de pampre. De tous côtés, aux grappes de raisins
-s'accrochent des grappes d'amours, montant et glissant autour du
-vase en un tohu bohu charmant. Ces petits génies de la vigne se
-faisant la courte échelle, luttant avec des colimaçons et des capricornes,
-rappellent la merveille de Parme, le Parloir de l'abbesse, qui
-est comme le triomphe du baby, l'apothéose de l'enfance. Doré a
-fait du Corrège, mais du Corrège grouillant, intense, original et qui
-ferait crier miracle si cela était découvert à Pompéi.</p>
-
-<p><span class="smcap">Caïn</span> est depuis la mort de Barye le premier animalier sans conteste.
-Son bronze: <i>Lion et Lionne se disputant un sanglier</i>, et son
-plâtre <i>Rhinocéros attaqué par des tigres</i> sont des œuvres parfaites en
-leur genre.</p>
-
-<p><span class="smcap">Falguière</span> veut mettre de la pastosita dans le plâtre. Mais le coup
-de pinceau donné par l'ébauchoir est une recherche de décadent souvent
-funeste. Sa Diane n'est pas même de Poitiers, à peine de Maufrigneuse,
-de Balzac. Le dédain avec lequel elle regarde voler son
-trait est trop héraldique, d'une duchesse non d'une déesse.</p>
-
-<p><span class="smcap">Fremiet</span>, qui a aux arts décoratifs quatre animaux apocalyptiques
-admirablement macabres et dignes de la bestiaire du moyen âge,
-a fait une lourde erreur avec son <i>Stefan cel Mare</i>. Ce prince moldave
-du quinzième siècle semble un Gambrinus équestre. Peut-être une
-gravure du temps trop fidèlement copiée en est-elle cause? L'épaisseur
-des vêtements rend le torse trapu, l'écartement des étriers
-appesantit les lignes. Quand on songe au <i>Colleone</i> de Venise, ce
-condottiere armé de toute pièce, si vivant, si martial en sa simple
-allure, si bien en selle, on se sent peu d'indulgence pour <i>M. Fremiet</i>.
-Qu'il étudie le <i>Colleone</i>, c'est le canon du guerrier équestre.</p>
-
-<p><span class="smcap">Soldi</span> tient bon rang parmi ceux qui cherchent le beau moderne.
-Puisque Balzac a trouvé un monde de poésie dans la prose de la vie
-actuelle, pourquoi l'artiste ne découvrirait-il pas la plastique et le
-pittoresque que cachent notre drap noir et son uniformité? <i>A l'Opéra</i>,
-la danseuse, les bras en mouvement de balancier, la jupe ballonnante,
-exquisse une pointe. Le mouvement est vrai et bien tournant
-dans son joli équilibre. C'est à placer dans la salle d'exercice<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span>
-du Conservatoire modèle de grâce. Cette danseuse, qui est
-bien du ballet, vaut mieux que la Diane de Falguière qui n'est pas
-de l'Olympe. M. Comerre, qui avait commis l'an dernier un affreux
-tableau, pas même bolonais, s'est mis hors de page par celui de
-cette année, très remarqué, <i>l'Étoile</i>. Cela prouve que l'on ne choisit
-pas la nature de son talent et qu'il vaut mieux être franchement contemporain
-que pseudo-antique et ennuyeux.</p>
-
-<p><span class="smcap">Barrias.</span> D'un patriotisme indéniable, son groupe, la <i>Défense de
-Saint-Quentin</i>, semble trop un tableau vivant ou un cinquième acte
-au Théâtre des Nations. La Ville sous les traits d'une femme robuste
-soutient un mobile mourant en s'appuyant à son rouet, accessoire
-qui occupe trop l'œil et nuit à l'effet d'ensemble.</p>
-
-<p><span class="smcap">Mercié</span> est un patriote aussi: <i>Quand même</i>. Une Alsacienne, dont
-les rubans semblent de loin les élytres d'un moulin, saisit le fusil
-qu'un mobile expirant laisse échapper de ses mains ouvertes par
-la mort. Il y a de la force dans le mouvement de la Ville, mais
-cela n'est pas de style.</p>
-
-<p><span class="smcap">M. Léofanti</span> arrive bon troisième avec son <i>Pro patria mori</i>. Une
-femme ailée s'étale sur un fond de cuirassiers en bas-relief, dont le
-plan perspectif peut être juste, mais ne le semble pas.</p>
-
-<p><i>La Ville de Paris</i> de M. Lepère a passé sur sa robe de mondaine
-la capote du soldat et monte sa garde, appuyée sur un fusil.</p>
-
-<p>Quatre <i>Camille Desmoulins</i> au Palais-Royal. C'est beaucoup
-trop de marbre pour le titi de la Révolution, pour le gavroche de la
-guillotine. Ce temps a été si pauvre littérairement, qu'au milieu des
-hurlements de Marat, de la pommade d'Isnard, de la pose de Barrère,
-de la mauvaise rhétorique de Saint-Just, les <i>Révolutions de
-Brabant</i> sont encore ce qu'il y a de moins idiot, quoique ce soit une
-pot-bouille ridicule. <i>Carrier Belleuse</i> a fait du voyou conventionnel
-un énergumène à geste d'ouverture de compas démesurée. Nous
-sommes loin des Grecs, qui, pour exprimer que le geste doit toujours
-être sobre, disaient qu'une bonne statue doit pouvoir rouler
-d'une montagne en bas, sans s'endommager. Le <i>Desmoulins</i>, de
-M. Doublemard, ressemble à un Rouget de l'Isle chantant le fameux
-hymne national; celui de M. Carno, un figurant du 93 d'Hugo;
-enfin celui de M. Dumaine, un Garat chantant la romance à
-Madame.</p>
-
-<p><i>Le triomphe de la République</i>, de M. Ottin, n'est pas celui de la
-sculpture. Sur un fond de faux temple grec, une cohue où les peplums
-se marient aux blouses, les casques aux casquettes et les chlamydes<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span>
-aux redingotes. Cela est immédiatement au-dessous du
-<i>Mercure de France</i>, dirait Labruyère.</p>
-
-<p>A part l'<i>Immortalité</i>, de Chapu, la sculpture religieuse ne vaut
-pas mieux que la peinture. Cependant <i>Michel Pascal</i> est un artiste
-d'une vraie valeur. Son évêque et sa sainte à l'épée semblent pris
-au portail d'une cathédrale. Ce n'est pas du Mino da Fiesole, mais
-cela rappelle grandement cette merveilleuse statuaire française du
-treizième siècle dont M. Albert Marignan, l'éminent de l'École des
-Chartes, prépare une histoire approfondie. <i>La Cène</i>, de M. Charles
-Gauthier, n'a aucun style. La <i>Tentation du Christ</i>, de M. Brambeck,
-est chose mauvaise. Tandis que Notre-Seigneur a l'air de faire effort
-pour ne pas écouter, le démon a la tête et le mouvement de quelqu'un
-qui supplie et non de celui qui tente. L'étude que M. Bottée
-présente comme <i>saint Sébastien</i> n'est qu'une étude de nu.</p>
-
-<p>L'<i>Œdipe à Colonne</i>, de M. Hugues, est de la caricature d'après
-Sophocle: cet essai naturaliste échoue dans le détestable. La <i>Sérénité</i>
-de M. Allain est sans pensée. La <i>Perversité</i>, de M. Ringel, n'est guère
-perverse. Au lieu d'être lyrique, la <i>Poésie</i> de Combas s'appuie sur
-une grande lyre. La plastique de M. Fouquet dans sa <i>Voulzie</i> est
-trop aigrelette. La <i>Jeanne d'Arc au bûcher</i> de M. Cugnot a trop l'air
-d'une figure de missel; ce qui est suffisant pour l'imagier ne l'est pas en
-ronde bosse. La <i>Psyché</i>, de M. Moreau, n'est qu'une gamine et
-<i>l'Amour piqué</i>, de M. Idrac, qu'un gamin. Le mouvement de pudeur
-est bien dans la <i>Suzanne</i> de M. Marqueste. M. Lefeuvre fait de la
-sculpture domestique; deux enfants se pressent contre leur mère qui
-leur coupe de grandes tartines. Cela s'appelle <i>le Pain</i>. Il ne manquait
-plus que cela, du Tassaert en marbre! La <i>Physique</i> de M. Millet
-pourrait tout aussi bien être la <i>Chimie</i>. <i>L'âge de fer</i> de Lançon mérite
-une mention, ainsi que le <i>Rabelais</i> de bronze de M. Hébert, beaucoup
-plus méphistophélique que ne le représente le portrait authentique
-de Montpellier.</p>
-
-<p>La <i>Modestie</i>, de M. Romazotti, n'est que la niaiserie; la <i>Jeune
-Contemporaine</i>, de M. Chatrousse, semble sortir d'un roman de
-M. Henry Gréville. MM. d'Épinay et de Gravillon font du Primatice
-de la Chaussée-d'Antin.</p>
-
-<p>Le <i>Marchand de masques</i> de M. Astruc est un sujet ingénieux.
-Un jeune garçon vend les masques des grands hommes contemporains,
-Hugo, Balzac, Barbey d'Aurevilly.</p>
-
-<p>La <i>Ballade à la lune</i> de M. Steuer est une chose d'humour: un<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span>
-pierrot pince de la guitare les yeux fixés sur un seau d'eau où la
-lune se reflète.</p>
-
-<p>Rien de Guillaume, qui est tout à la préparation de son cours
-d'esthétique, ni de Clésinger occupé à faire cavalcader <i>les Marceaux</i>
-dans son atelier changé en manège révolutionnaire.</p>
-
-<p>Il est une chose irritante au delà du possible, c'est le régiment
-des bustes iconiques qui ornent l'entour des plates-bandes. Ils sont
-par centaines et tous du sport ou bourgeois. Le portrait sculpté, ou
-peint, est la manifestation de l'art la plus inférieure, mais celle qui
-rapporte le plus. Les artistes d'aujourd'hui au lieu d'être des bénédictins
-sont des viveurs, des mondains: toute la faute n'est pas
-à eux. On a vu Préault menant lui-même dans un dépotoir des terrains
-vagues une charretée de statues et de bas-reliefs. Quand le
-sculpteur a fait deux statues, l'atelier devient trop petit; il n'en peut
-faire une autre que celles-là ôtées, et le public est rare qui achète
-autre chose que des choses d'étagères. N'importe, le Salon ne doit
-pas être un bazar pour les artistes ni une foire aux vanités pour les
-enrichis et on en devrait défendre l'entrée à tout portrait qui ne
-serait pas d'une célébrité, de caractère, ou beau de lignes.</p>
-
-<p>Tel qu'il est, le Salon est encore l'événement le plus esthétique
-de l'année parisienne et un grand moyen de vulgarisation.</p>
-
-<p>Il faut répandre l'amour de l'art. Malgré les détours, toute voie
-du beau mène à Dieu, et l'art a cela de divin qu'il ne peut blasphémer
-sans cesser d'être. C'est surtout ici que l'on peut dire: hors de
-l'Église, pas de salut.</p>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span></p>
-<h1><a name="SALON_DE_1883" id="SALON_DE_1883">SALON DE 1883</a></h1>
-
-
-
-
-<h2><a name="LESTHETIQUE_1883" id="LESTHETIQUE_1883">L'ESTHÉTIQUE
-AU
-SALON DE 1883</a></h2>
-
-
-<p>Je crois à l'Idéal, à la Tradition, à la Hiérarchie. C'est là le
-texte de cette homélie esthétique.</p>
-
-<p>Le critique est un juge qui doit énoncer la loi, avant de l'appliquer,
-surtout en un temps où l'on débat sans code les procès de
-l'art, selon son humeur du jour, les besoins de sa camaraderie et de
-sa galerie. Voilà donc les toises sous lesquelles vont passer MM. les
-artistes; elles sont géantes, tant pis pour les nains.</p>
-
-<p>Le Salon est toujours le bazar, quelquefois le boudoir, jamais
-le temple de la peinture: un Pnyx, non une Acropole et, point du
-tout une Pinacothèque. Le premier mai de tous les ans, quatre mille
-œuvres apparaissent (après le concours hippique, ce concours
-d'imbécillité), avec la phrase des clowns: «Nous voici, de nouveau,
-tous en tas...»</p>
-
-<p>Dans ce tas, il y a moyennement deux mille choses industrielles,
-un millier d'ouvrages et ??? d'œuvres d'art.</p>
-
-<p>La peinture traîne à sa suite quelque chose de semblable au
-journalisme, cette queue de singe de la littérature, et, honteusement,
-elle ondoie à travers les vingt-neuf salles de ce palais qui est mieux
-nommé de l'Industrie que des champs d'Eleusis.</p>
-
-<p>Entre la bienveillance ironique de Théophile Gautier dont
-M. de Banville a directement hérité, la raideur rêche de Gustave
-Planche que n'a malheureusement plus personne, et l'incorruptibilité
-de Baudelaire et de Delécluze, entre ces grandes voies, il y a beaucoup
-de sentiers qui y confinent. C'est une illusion qu'on peut se<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span>
-faire et même donner aux autres, de jouer le paysan du Danube au
-Salon; mais fût-on du Danube, on aurait encore des mesures à
-garder et des veto à subir. La question de la charité chrétienne se
-pose d'abord. Un critique d'art fort connu, et qui a des boutades de
-sévérité, recevait, il y a quelques années, la veille du vernissage,
-une lettre de sa mère où il y avait ceci: «Pense, mon cher enfant,
-que ces pauvres peintres ont aussi une mère qui soupire pour le
-succès de son fils et qu'elle meurt peut-être de misère. D'un trait
-de plume, tu peux décourager...» En antithèse, qu'on se rappelle
-la réponse de Diderot à celui qui lui recommandait un pauvre et
-mauvais artiste chargé de famille: «Qu'on supprime la famille ou
-les tableaux.» Cela est cruel, il faut de la pitié, c'est là <i>Ce qui ne
-meurt pas</i>, ainsi que l'écrit M. d'Aurevilly, ce Balzac II, en un beau
-livre qui est prochain.</p>
-
-<p>Mais la piété pour l'art doit l'emporter sur la pitié pour le prochain,
-comme l'amour de Dieu veut qu'on lui sacrifie même l'amour
-de ses frères. Un chef-d'œuvre est une vertu; «une croûte» est
-un vice et toute sévérité sur ce point justice. Seulement, a-t-on
-le droit de punir si exactement le blasphème du Beau, quand le
-blasphème du Vrai est permanent et glorifié? En a-t-on même le
-devoir? Est-ce que le sacrilège peut atteindre N.-S. Jésus-Christ et
-la caricature troubler l'immuabilité de l'Idéal? Non certes, et le
-silence suffit à réprouver, et l'excommunication <i>ipso facto</i> n'a
-pas besoin d'être fulminée nominativement. Toutefois, il est une
-considération qui doit rendre implacables, même les sentimentals de
-la critique: l'équité. Rien ne peut empiéter sur elle et c'est l'absolu
-devoir, pour toute plume qui a le respect d'elle-même, de séparer
-d'une façon <i>visible et justicière</i> ceux qui vivent <i>pour</i> l'art, et qui sont
-des prêtres, et ceux qui vivent <i>de</i> l'art, et qui sont des drôles.</p>
-
-<p>Peinture, sculpture, architecture sont devenus des métiers; et
-sur quatre mille artistes, il y a trois mille artisans, d'un orgueil fou
-et d'un cabotinisme honteux. A ceux-là, il ne faut pas ménager le
-mépris qui est dû.</p>
-
-<p>En littérature, il y a les penseurs et les écrivains qui ont droit à
-ne pas être mêlés à MM. de la copie; en peinture, il y a les féaux de
-l'idéal et les chercheurs qui ne doivent pas être assimilés à MM. de
-l'actualité et du civisme. Il est lâche, il est <i>fille</i> d'avoir la plume
-banale, élogieuse à tout venant, et la louange d'une bouche qui ne
-sait pas blâmer n'a aucun prix. La haine de Jacob contre Edom est
-logique; supprimer la Roche Tarpéienne, c'est supprimer aussi le<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span>
-Capitole; et s'il est impossible de chasser les vendeurs du temple,
-du moins il reste l'ostracisme de la critique qui, avec les couronnes
-qui récompensent, a dans la main les tessons qui exilent.</p>
-
-<p>Avant de chercher la synthèse de l'art contemporain, il est opportun
-de marquer l'opinion en esthétique. Il y a celle des critiques d'art
-éclectique, et l'éclectisme est l'absence d'opinion; celle des amateurs
-qui laissent vendre, à l'hôtel Drouot, un Botticelli authentique
-douze cents francs et qui payent quinze mille francs un Boucher;
-celle de la bourgeoise qui aime les tableaux de genre et les toiles
-militaires; celle des gens du métier enfin, qui ne louent que les
-morceaux de facture habile.</p>
-
-<p>L'histoire de l'art et sa hiérarchie sont méconnues, sinon ignorées,
-et l'irrespect des maîtres du passé n'a point de bornes. Les
-camaraderies se jettent à la tête les noms les plus immortellement
-sacrés, avec un incroyable cynisme: celui même de Léonard! ce
-nom qui est un ostensoir! ce nom qui ne permet pas de rester
-couverts à vingt fronts, dans toute l'histoire! Qu'on le sache! Et
-ceux même qui devraient être, par état, les gardes-nobles de la
-hiérarchie esthétique, ne se font aucun scrupule de donner comme
-socles à leurs amis les statues des génies. Il n'y a pas fort longtemps,
-un monument d'irrévérence fut élevé, je ne dirai pas par
-quelles mains. Ce critique avait trouvé ingénieux d'introduire dans
-l'hémicycle de Delaroche, les contemporains. D'abord il avait oublié
-Paul Chenavard comme tout le monde; le génie de Chenavard
-dépasse de trop la compréhension actuelle. Dans cette invasion de
-la fresque tout se passait le mieux du monde; Meissonnier entrait
-immédiatement en conversation avec Terburg et Miéris, et M. Baudry,
-«le regard assuré et la tête haute» abordait Velasquez et Véronèse!&mdash;Je
-veux croire, pour l'honneur de M. Baudry, qu'il baisserait les
-yeux et la tête et tout, devant les peintres de la grandesse espagnole
-et du patriciat vénitien. Quant à M. Henner, Corrège lui disait:
-«je vous envie». Ce critique n'a donc vu ni Parme, ni Dresde, ni
-même l'<i>Antiope</i>, et s'il les a vus, le mot à écrire serait dur. Mais
-voici de l'inénarrable: quand M. Bonnat arrive, «Rembrandt,
-Rubens et Van Dyck se lèvent». Rembrandt se lever! Rubens se
-lever! Van Dyck se lever, et pour qui? pour M. Bonnat.</p>
-
-<p>Le commentaire ici serait incompatible avec l'urbanité.</p>
-
-<p>J'ai tenu à citer ce document qui caractérise l'incohérence de
-l'opinion esthétique de ce temps, et afin de ne point pécher moi-même,
-par le manque de précision, dans la doctrine, voici la<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span>
-synthèse esthétique actuelle, ainsi que je la vois. Le grand art
-contemporain est une quintette: Puvis de Chavannes, Gustave
-Moreau, Ernest Hébert, Paul Baudry, Félicien Rops. Ce sont là les
-cinq grands maîtres dont l'immortalité est sûre et que la postérité
-accueillera d'emblée.</p>
-
-<p>Puvis de Chavannes est la plus haute individualité de notre art.
-<i>Idéaliste</i>, issu de la <i>tradition</i> des <i>quattrocentisti</i>, <i>hiérarchiquement</i>
-au-dessus de son époque même. Nul <i>n'approche de sa cheville</i>, ni
-dans la fresque catholique, qui est la suprême peinture, ni dans
-l'allégorie qui est l'abstraction par les formes, ni dans l'art décoratif
-qui fait corps avec le monument. La <i>Vocation de sainte Geneviève</i>,
-au Panthéon, les fresques de Marseille, les fresques de Poitiers, les
-fresques d'Amiens sont autant d'incomparables chefs-d'œuvre. J'ai
-caractérisé ailleurs avec soin le génie de Puvis de Chavannes et je
-l'ai rattaché à tort à Benozzo Gozzoli, en ayant soin d'ajouter: «si
-l'on accotait un Puvis aux <i>Vendanges</i> de Gozzoli, on découvrirait
-non seulement leur parenté, mais que c'est Puvis, qui, des deux,
-semble le primitif. Ce qu'il peint n'a ni lieu ni date; c'est de
-partout et de toujours, une abstraction de primitif, un rêve poétique
-d'esprit simple, une ode de l'éternel humain, et cela rendu par les
-formes réelles et typiques dans une harmonie sereine et naïve.»
-Puvis de Chavannes est le seul grand maître <i>abstrait</i> de tout l'art,
-Chenavard excepté.</p>
-
-<p>&mdash;Dire de Gustave Moreau, qu'il est le seul artiste, avec Rops,
-qui fasse penser à Léonard, c'est là une louange unique, splendide et
-méritée. Oui, le peintre de la <i>Chimère</i>, de l'<i>Hélène</i>, de l'<i>Hérodiade</i>,
-de l'<i>Œdipe</i>, peut s'intituler, élève du Vinci; et Beltraffio, Cesare da
-Sesto, Solario, Luini l'accueilleraient comme condisciple. Gustave
-Moreau possède le style lombardo-florentin; il est serein et plein de
-pensées, c'est un maître intellectuel et un grand maître qui n'a que
-quatre égaux, de nos jours; et je l'aime d'autant plus que le bourgeois
-ne comprend rien à ses toiles qui sont hermétiques et peintes
-pour les seuls initiés.</p>
-
-<p>Ernest Hébert est le de Vigny du pinceau; c'est un poète tendre,
-mélancolique et d'une suprême distinction. Les femmes de Van Dyck
-n'ont pas de plus fines attaches que ses <i>Rosa Nera</i>, ses <i>Fienaroles</i>,
-ses <i>Pasqua Maria</i>. La vue de ses toppatelles donne la même
-impression que la lecture de <i>Graziella</i> et le sentiment du <i>Lac</i> de
-Lamartine se retrouve en certaines de ses œuvres qui sont toutes
-d'un procédé impeccable. On sent à les voir le plaisir que l'artiste a<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span>
-eu à les faire, car Hébert adore son art et son bonheur est de
-peindre, cas unique de nos jours. L'auteur de la <i>Malaria</i> a exprimé
-comme nul autre la rêverie nostalgique de la femme du Midi;
-«dans l'ambre de la couleur transalpine, il a enchâssé la larme du
-sentiment moderne», patricien, poétique et grand coloriste, de
-tous les membres de l'Institut, le seul peintre digne de la coupole
-du Panthéon.</p>
-
-<p>Paul Baudry, artiste d'un très beau procédé, a fait sous
-Véronèse les plus brillantes études et prouvé dans son Foyer de
-l'Opéra, un talent de décorateur de grand goût et d'allégoriste
-sans poncivité tout à fait remarquable. Sa plastique cherchée entre
-la Renaissance et la Contemporanéité aboutit à un androgynat qui
-a son charme pervers mais intense. C'est le Vénitien de l'école
-française contemporaine et le peintre né des pompes théâtrales.&mdash;Si
-j'ai nommé Félicien Rops, le dernier, ce n'est pas que je le classe
-après ces quatre maîtres; car son originalité est si éclatante que je
-ne lui trouve aucun précédent, et qu'il est impossible de le gratifier
-d'une filiation; Puvis de Chavannes tient au <i>quattrocentisti</i>; Gustave
-Moreau à Léonard; Hébert à Rome, et Baudry à Venise, mais Rops
-est autochtone. Magnat hongrois mêlé de gallo-romain et de
-flamand, il doit à la complexité de son tempérament d'être le plus grand
-maître en modernité qui soit. Quand je dis moderne, j'entends un
-esprit qui réunit la compréhension du moyen âge à celle de 1883,
-peut illustrer un grimoire et pourtraire la Parisienne.</p>
-
-<p>Félicien Rops est inconnu du public; mais s'il n'a pas de réputation,
-il a de la gloire. Trois cents esprits subtils l'admirent et
-l'aiment, et le suffrage de penseurs est le seul dont ce maître se
-soucie. S'il arrivait qu'un homme des classes moyennes, un de ceux
-pour qui on écrit les ouvrages de vulgarisation et qui les lisent,
-semblât goûter une de ses œuvres, il la détruirait immédiatement.
-Druide de l'art, il ne veut de juges que ses pairs, non par orgueil;
-la meilleure preuve de sa modestie, c'est son peu de notoriété qui
-est voulu, mais parce qu'il sait l'art un Druidisme qui doit accueillir
-toutes les intelligences qui se haussent, mais ne s'abaisser jamais
-jusqu'à celles qui ne peuvent s'élever.</p>
-
-<p>L'œuvre de Félicien Rops comprend toute la vie moderne synthétisée:
-je ne veux en montrer ici que deux points, la femme
-et le diable. La femme contemporaine, cette cabotine dont le charme
-est le chiffon, avec sa grâce fugace, prismatique, instable et changeante
-est presque impossible à fixer dans une œuvre d'art; immobile,<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span>
-elle n'a plus l'attrait qui est dans la célérité et l'imprévu des
-gestes et des poses. Mais prendre la Parisienne et la monter jusqu'au
-style, cet impossible que Rops seul l'a tenté victorieusement.
-Toutefois comme il conçoit toujours en penseur, au lieu d'une
-simple femme de nos jours, il a fait la <i>Dame au pantin</i>. Grande,
-svelte, presque androgyne, elle élève de son bras ganté de noir un
-pantin en habit; indescriptible en son sourire de mépris pour cet
-homme hochet qui est vous, peut-être moi. Les sourires de Rops
-descendent du coin des lèvres de Monna Lisa, et l'ironie, l'ironie
-froide et silencieuse, a en lui un épeurant interprète.</p>
-
-<p>«L'homme pantin de la femme, la femme pantin du diable,»
-sont deux de ses thèmes favoris, d'une grande portée psychologique,
-rendus avec une intensité plus excessive que celle de Baudelaire, avec
-qui il a des rapports très grands. Imaginez que le poète des <i>Fleurs
-du mal</i> ait écrit avec des lignes, et vous aurez quelque idée de Rops,
-le seul artiste assez mystique pour rendre la perversité moderne.</p>
-
-<p>Mais, la merveille de son œuvre, c'est le Diable. Oui, en l'an
-1883 des esprits forts, il existe un artiste dont les démons
-font peur et dont nul ne peut rire. Oh! ce n'est ni Bertram, ni Mephistophel;
-il n'a pas de cornes, ni de queue, ni de griffes, ce
-diable, il est en habit, il monocle; si ses pieds sont fourchus,
-de fins escarpins les cachent; et il épeure cependant, avec, pour seul
-satanisme, son sourire et son regard. Ah! si l'on donnait à Rops
-l'enfer à peindre au mur d'un Campo Santo, on verrait autre chose
-que le Bernardino Orcagna. Il a restauré la grande figure de Satan,
-il a fait réapparaître le Malin, en ce temps où l'on ne croit plus,
-même à Dieu, et il nous le montre vainqueur du ridicule et du rire.
-Je prie que l'on remarque que je n'ai cité que deux séries de l'œuvre
-de Rops, et que l'idée que j'en puis donner ici est presque nulle. Seulement,
-j'ai voulu marquer sa place hiérarchique dans l'art contemporain
-et déchirer un peu de l'obscurité où il s'enferme. L'utilité du
-critique n'est pas de donner de bons et de mauvais points aux artistes
-connus, mais bien de signaler et de mettre en lumière ceux qui,
-par l'élévation de leurs œuvres, échappent à la myopie du public.
-Rops est le grand maître en modernité, et ce genre est celui où
-l'école française peut encore faire des œuvres; Rops est le seul
-exemple des immenses lectures, de la forte éducation latine et de
-l'érudition poétique qui manquent à tous les artistes contemporains
-et sans quoi il n'y a pas de grand art possible; Rops est le burineur
-génial de la décadence latine.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span></p>
-
-<p>J'ai à dire de grandes duretés; je les dirai tout d'abord sans aucun
-nom propre; elles n'en seront pas moins dites et j'aurai suivi le précepte
-catholique de l'impitoyabilité envers les œuvres, unie à la
-modération envers les personnes.&mdash;A écrire sur l'art contemporain
-le titre inéluctable serait de l'<i>Indifférence en matière d'esthétique</i>. Nous
-sommes en plein éclectisme, nul ne peut le contester. Or, l'éclectisme
-est l'absence de passion, et sans passion, il n'y a pas plus
-d'art que de poésie. «L'éclectique, dit Baudelaire, c'est l'homme
-sans amour.» L'Italie n'a eu qu'une école éclectique, la dernière en
-date et surtout en mérite, celle de Bologne; et l'éclectisme bolonais
-était borné à la Renaissance et avait le respect religieux des grands
-maîtres, tandis que l'éclectisme contemporain a l'irrespect idiot du
-voyou vicieux qui gouaille, et s'il se laisse influencer un peu profondément,
-c'est par l'extrême Orient. Ce sont les crépons que les impressionnistes
-ont eu pour archétypes. MM. les artistes contemporains
-ne pensent pas, ils n'ont ni théories, ni doctrines; cela était
-bon pour les romantiques! Ils font de la peinture comme on fait de
-la copie. La postérité est bien loin pour qu'on y songe, et l'amour-propre
-toujours là pour rassurer et assurer au pire rapin qu'il est
-maître. Quant à la gloire, c'est d'être à la mode et d'avoir un hôtel.
-Où sont les artistes qui aiment la peinture et qui peignent pour le
-bonheur de peindre? Donc, nul enthousiasme, et ici, je touche une
-des causes de la déchéance des peintres, c'est leur ignorance, leur
-manque d'instruction et de lecture. Ils ne cherchent jamais à percer
-l'esprit du sujet qu'ils peignent, et qu'ils prennent une scène à
-Homère ou à Dante, ils se garderont bien de lire devant leur toile,
-avant d'esquisser, l'<i>Iliade</i> ou la <i>Divine Comédie</i>. En mythologie, ils
-ne s'élèvent pas même jusqu'à Chompré; pour l'histoire moderne,
-ils décalquent quelques planches de Racinet et tout est dit.</p>
-
-<p>J'ai la naïveté de croire que pour peindre un Christ, par exemple,
-il faut relire chaque jour le récit de la passion et sentir ce que
-l'on peint, pendant qu'on le peint, sinon on fait du métier. A tous
-ces reproches, il y a une réponse: tout est dans le procédé. Est-ce
-que Titien disait les litanies pour peindre l'<i>Assunta</i>? Il les disait
-implicitement, ou s'il ne les disait pas, l'éblouissement que donnent
-ses toiles empêche de voir l'absence de sentiments mystiques.
-Titien est un thaumaturge comme Rembrandt, et les artistes d'aujourd'hui
-ne sont pas même de vulgaires sorciers. La <i>Bethsabée</i> de la
-galerie Lacaze, peinte par M. Bonnat, serait horrible, et lorsque, l'an
-dernier, M. Carolus-Duran a tenté un <i>Ensevelissement de N.-S.</i>, sans<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span>
-expression mystique, il n'a fait qu'une bolognerie, malgré son pastiche
-de l'exécution vénitienne. Qu'on ne prenne pas pour ma
-pensée que les grands maîtres ont fait des chefs-d'œuvre sans âme
-par la puissance du procédé. La prétendue vacuité d'expression de
-Titien est un lieu commun absurde que se passent les critiques; le
-peintre de Cadore est serein, et la sérénité est l'expression qui convient
-le mieux, en somme, à la figure du Sauveur, lorsqu'on ne peut
-lui donner celle infiniment complexe ou séraphique de Dürer ou du
-Fiesole.&mdash;J'en demande pardon au Grand Théo, mais la théorie
-de l'art pour l'art est la plus pernicieuse qui soit, et nous en voyons
-à cette heure les déplorables résultats. La peinture n'est qu'un des
-moyens d'expression de nos sentiments; peindre pour peindre est
-aussi absurde qu'écrire pour écrire. Logiquement, on n'écrit que
-pour exprimer une idée, et on ne doit peindre que pour exprimer
-un sentiment. Qu'est-ce donc qu'un tableau qui n'éveille rien, ni au
-cœur, ni à l'esprit du lettré? et c'est le cas des tableaux contemporains.
-Demander à une peinture de nous faire penser, c'est trop;
-mais il faut cependant qu'elle nous impressionne, sinon ce n'est
-point une œuvre d'art. Le plus fou des corollaires de l'art pour l'art,
-c'est le «copiez la nature». Si l'art est une copie de la nature, il
-n'a pas plus de raison d'être que toute copie, quand on peut voir
-l'original. Supposons ce sujet: une porte entr'ouverte, contre le mur
-un balai. Copiez, ce sera du métier. Mais emplissez de bitume le
-bayement de la porte, ébouriffez d'une façon tragique les barbes du
-balai; éclairez à la Rembrandt et voilà un drame, l'assassinat de
-Fualdès, quelque chose d'impressionnant qui fera vibrer le spectateur.
-Qu'on ne prenne ceci pour de l'encens à Delaroche, ce peintre
-des classes moyennes, je ne m'occupe que du lettré et de l'artiste,
-et sur ce point, sur celui-là seul, je me rencontre avec M. Renan
-qui a eu raison, à l'instant où les aristocraties sont niées, d'affirmer
-celle qui est irréductible, et de droit divin: l'aristocratie d'intelligence.</p>
-
-<p>L'art est l'effort de l'homme pour réaliser l'idéal, pour figurer et
-représenter l'<i>idée suprême</i>, l'idée par excellence, l'idée abstraite, et
-les grands chefs-d'œuvre sont religieux, parce que matérialiser l'idée
-de Dieu, l'idée d'ange, l'idée de Vierge mère, exige un effort de
-pensée et de procédé incomparable. Rendre l'invisible visible, là est
-le vrai but de l'art et sa seule raison d'être. Weenix, le peintre des
-dessertes; Kalf, celui des casseroles; Hondekoëter, celui des poules,
-quoique bien supérieurs, comme procédé, à Orcagna, Piero della Francesca<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span>
-et Benozzo Gozzoli, sont bien au-dessous de ces primitifs,
-parce que leur conception est nulle. L'idéal d'un poêlon, l'idéal
-d'un melon, l'idéal d'une pintade sont à la portée de tous, tandis
-que l'idéal de l'<i>Enfer</i>, du <i>Jugement dernier</i>, de l'<i>Immaculée-Conception</i>,
-de l'<i>Extase</i> sont de l'abstrait et du surnaturel. Le pinceau réalise là
-des scènes qui n'ont pas de réalité, que nul n'a vues et qu'il faut
-concevoir d'inspiration.&mdash;Si l'idéal est la nécessité du grand art, la
-tradition en est la loi. Elle relie entre eux, par la chaîne d'or des
-chefs-d'œuvre, les concepts universels. Elle est le dogme esthétique;
-les grandes œuvres sont ses bibles. Le premier arcane de la tradition,
-c'est que l'art doit être une synthèse. Comme exemple, prenons le
-<i>Rittrato muliebre</i>: Violante, Saskia, Elisabeth Brandt, Monna Lisa,
-la comtesse de Bristol sont les synthèses vénitienne, hollandaise,
-flamande, florentine, anglaise de cette recherche: l'idéal féminin.
-Que Violante manque de pensée et Saskia de plastique, qu'Elisabeth
-Brandt soit trop bourgeoisie, Monna Lisa trop subtile, et la comtesse
-de Bristol trop de la cour, qu'importe! Titien, Rembrandt,
-Rubens, Léonard et Van Dyck ont réalisé chacun cet idéal: femme
-plastique, femme douce, femme sphinx, femme saine, femme de
-cour. Dire d'une femme: c'est un Rubens, un Van Dyck, c'est la
-pourtraiturer d'un mot. Mais laissons là la synthèse expressive, l'art
-contemporain ne fait pas même de synthèse plastique, il copie le
-modèle, alors qu'il devrait le transfigurer. Car la synthèse n'a pour
-objet que d'atteindre à la transfiguration de l'être humain, qu'on
-l'obtienne par l'épuration des formes comme les Italiens, par la
-lumière comme Rembrandt, par l'accent vivace comme Rubens et
-Velasquez. Essayez par la pensée de faire redescendre à l'individu les
-types de Léonard, ôtez sa distribution de la lumière à Van Ryn, pâlissez
-Rubens, désaccordez l'harmonie de Velasquez et ils ne seront
-plus les transfigurateurs, c'est-à-dire les maîtres.</p>
-
-<p>L'art est le mensonge de la réalité, qu'il calomnie avec Ribera
-ou flatte avec le Sodoma, il doit toujours faire plus beau ou plus
-laid que le réel. A peindre, Ariel ou Caliban, quel que soit le modèle,
-il faut faire Caliban hideux et Ariel séraphique à l'extrême.
-Cela n'est pas admis de nos jours, et les paysagistes eux-mêmes,
-laissant le paysage synthétique de Millet, de Rousseau, de Daubigny,
-de Corot, font du paysage analytique comme MM. Harpignies
-et Hanoteau. Il n'y a que trois formes de grand art: l'harmonie,
-archétype Raphaël; la subtilité, archétype Léonard; l'intensité, archétype
-Michel-Ange et Delacroix; hors de ces trois caractères, il<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span>
-n'y a plus de place pour cette grande chose morte, le style. Or, je
-vous le demande, où sont les harmonieux? M. de Chavannes, et
-après? Où sont les subtils? M. Gustave Moreau et M. Hébert, et
-après? Où sont les intenses? le seul Félicien Rops.</p>
-
-<p>Quarante années seulement nous séparent du Romantisme,
-cette seconde Renaissance, éblouissant météore apparu et disparu
-en un tiers de siècle, et depuis, nous avons périclité avec une telle
-vertigineuse rapidité, qu'il paraît y avoir un abîme de temps moins
-large et moins profond entre Lebrun et Delacroix, qu'entre le plafond
-du foyer de l'Opéra et celui de la galerie d'Apollon. L'abîme
-qui isole notre fin de siècle a été creusé par le matérialisme et ses
-conséquences sociales. Les races latines se sont laissé infuser les idées
-allemandes, ferments formidables qui bouleverseront le cerveau
-latin, si elles ne le font pas éclater. On a rejeté la tradition de l'art
-en même temps que la tradition religieuse. On a rejeté la hiérarchie
-qui gênait les amours-propres, et à la place de tout cela on a mis le
-mot progrès et le mot <i>processus</i>. «Transportée dans l'ordre de
-l'imagination, l'idée du progrès se dresse avec une absurdité gigantesque,
-une grotesquerie qui monte jusqu'à l'épouvantable», s'écrie
-Baudelaire. M. Brown-Sequard est en progrès sur Aristote et Nadar
-sur Icare, mais Victor Hugo n'est pas plus en progrès sur Homère
-et Dante que M. Zola sur Balzac! On a honte d'appuyer sur des
-points qui devraient être si parfaitement acquis, mais nous vivons
-dans un siècle où il faut répéter certaines banalités, dans un siècle
-orgueilleux qui se croit à l'abri des mésaventures de la Grèce et de
-Rome. Ces vérités je les ai mal dites en des phrases pressées et qui
-se hâtent; mais c'est toujours un courage que d'oser être ennuyeux
-par amour du vrai, et je veux encore toucher à quelques points, non
-pas philosophiques, ceux-là, à quelques points de <i>technie</i>.</p>
-
-<p>MM. les artistes ont un haussement d'épaules habituel devant les
-littérateurs qui les jugent, eux qui ne sont pas du bâtiment. A les
-entendre, il semblerait que les arcanes du procédé sont impénétrables
-et, pour nous en assurer, nous passerons par l'atelier pour
-arriver au Salon et nous parlerons un peu peinture dévoilée à ces
-peintres hermétiques. Voilà M. Bouguereau qui ponce ses toiles
-pour que rien ne dépasse; mais M. Bouguereau appartient à l'art
-yankee, il n'est pas de notre ressort.</p>
-
-<p>Ce qui saute aux yeux, c'est la touche du décor appliquée aux
-tableaux de chevalet, cela s'appelle le ton local et cela a pour effet
-de supprimer la perspective aérienne toujours, la perspective linéaire<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span>
-parfois, d'abolir la rondeur des galbes, de coller les plans et d'empêcher
-le modelé d'être précis et d'être tournant. Jamais je ne demanderai
-compte à un artiste qui fait de belles œuvres de son procédé, c'est
-affaire à lui, et cette réprobation en principe de la teinte plate ne
-tend nullement à nier M. Manet, mais à le réduire, lui et les siens,
-à confesser que le ton local n'est pas une révélation, ni un procédé
-innovateur et sorti des vieilles vessies de Courbet, mais un artifice
-désespéré de décadent, car la question a sa gravité; et si MM. du
-ton local possèdent la véritable orthodoxie, les grands maîtres sont
-tous des hérésiarques.</p>
-
-<p>Ces messieurs de la teinte plate prétendent avoir découvert de
-nouvelles ressources de palette, ils mentent avec une effronterie
-consciente; si ignorants qu'il soient des chefs-d'œuvre, ils savent bien
-que Léonard et Titien n'ont pas pu ignorer quelque chose, que ce
-sont là des tout-puissants en peinture. Il est vrai qu'ils ont dédaigné,
-comme au-dessous d'eux, certains effets; et ce sont ces effets-là qui
-font l'orgueil et la joie et la réputation de messieurs les impressionnistes.
-Le tableau impressionniste est un tableau arrêté en premier
-état, c'est-à-dire à l'ébauche. Quiconque a touché un pinceau sait
-que l'ébauche donne des effets souvent séduisants, les premiers
-frottis s'enlèvent en vigueur sur le grain mat et blanc de la toile et
-à mesure qu'on peint, tout cela disparaît, «le tableau descend» et
-il faut le remonter, second labeur et d'une difficulté plus grande. Or
-les impressionnistes, qui ne sont pas capables de retrouver leurs effets,
-se gardent bien de descendre le tableau qu'ils ne pourraient pas
-remonter.</p>
-
-<p>Qu'on fouille les Uffizi, l'Ermitage, Dresde et Madrid, tous les
-musées d'Europe, on ne trouvera pas une seule toile peinte par
-teintes plates; et, chose singulière, cette adoption vraiment chinoise
-d'un procédé chinois n'aurait jamais eu lieu sans les expositions; je
-prétends qu'on ne fait du ton local que pour le Salon ou des exhibitions
-analogues; le tableau impressionniste est une affiche, un tire-l'œil
-qui fait paraître tout ce qui est autour, poncé et pignoché. On
-ne saurait croire combien les peintures de ce genre sont redevables
-à leurs voisines et surtout à l'éclairage tamisé. Isolez, sous un jour
-cru, un de ces crépons français et vous verrez ce qu'il résulte du
-procédé, dit nouveau. Les peintres qui ont suivi le cours hors ligne
-de M. Chevilliard, à l'École des Beaux-Arts, savent que pour qu'un
-tableau fasse plaisir à l'œil, il faut que le spectateur restitue facilement
-derrière la toile, les objets ou les personnages que l'artiste a<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span>
-représentés. Avec le ton local, cette restitution est impossible, la
-suppression des demi-teintes ôte leur sûreté aux ombres portées et
-rend faux les ressauts d'ombre. La perspective aérienne est annihilée,
-car sans <i>decrescendo</i> du modelé, il n'y a pas disparition de la ligne de
-couleur, au point de fuite, et partant point d'air. Optiquement, il
-faut être à quinze pas d'un Manet pour ne pas être offusqué de
-l'étouffement de cette peinture où le vide est fait comme par une
-machine pneumatique. Mais laissons là la <i>belle tâche</i>, il ne s'agissait
-que de prouver que c'était la fin et l'énervement du procédé, et si
-les errements et les prétentions progressistes se bornaient à de semblables
-«fumisteries» d'atelier, il faudrait pardonner vite. Mais
-le Salon de 1883 donne bien d'autres sujets de gémissements à
-l'<i>esthétique</i>.</p>
-
-<p>La première impression est triste et si l'on voulait considérer
-cette exposition comme l'exacte expression de notre société, il
-faudrait se couvrir de cendres et pleurer comme le <i>Larmoyeur</i> de
-Scheffer, et se tordre comme les <i>Femmes Souliotes</i> du même. Dans
-les 33 salles où sont quatre milliers d'œuvre, il n'y a pas une idée,
-pas une pensée, pas une émotion, pas une conviction, ni ode ni cri
-du cœur, rien de grand, tout en prose, et non pas une prose hindoue
-à la Barbey d'Aurevilly, mais une prose qui semble tantôt celle de la
-<i>Revue des Deux-Mondes</i>, tantôt celle de la <i>Vie Parisienne</i>, et entre
-M. Bouguereau et M. Van Beers, une oscillation régulière de l'estimable
-au médiocre, de l'élégant au joli, de l'ennuyeux au pédant.
-Est-ce à dire que le Salon soit nul? Non, certes. Il y a trois bonnes
-toiles de MM. Rochegrosse, Aman Jean et Vanaise, d'excellents
-paysages, de bons portraits et du joli genre. Quant à la «croûte»
-que M. Mackart a envoyée, elle est rassurante pour la suprématie
-de l'art français. Mais le grand art est fini, irrémédiablement fini.</p>
-
-<p>L'art n'est plus un sommet. C'est un niveau, une auge mondaine
-un râtelier civique. Certes, il serait absurde de demander une progression
-indéfinie de grands maîtres et de réclamer Delacroix en 1883.
-Mais l'idéal est mort, la tradition est morte, la hiérarchie est morte.
-Allez dire aux plus consciencieux de ces artistes: «La nature n'est
-que la matière du grand œuvre; le magistère est de la sublimer.»
-Ils ne comprendront pas et ils continueront à être des artistes consciencieux,
-habiles, mais sans ailes. Que les progressistes remercient
-la <i>Bonté infinie</i>, de M. Renan, le progrès est vainqueur. Plus rien
-ne reste de la cathédrale romantique, cette église littéraire qui a
-inondé de gloire notre siècle; plus rien ne reste de cette seconde<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span>
-Renaissance française, la dernière; plus rien ne reste qui doive rester.
-La bassesse des œuvres révèle la bassesse de l'âme; et c'est à croire
-qu'à force de la nier&mdash;l'âme&mdash;elle nous a quittés et qu'après
-tant de blasphèmes Dieu nous a retiré l'inspiration.</p>
-
-<p>A ceux qui trouveraient naïve et fâcheuse cette lamentation, je
-dirai: Supprimez par la pensée, dans l'art d'autrefois, ce qui s'appelle
-le grand art, et par ce qu'il vous restera, vous jugerez de ce qu'il
-nous reste, aujourd'hui!</p>
-
-<p>Voici l'épitaphe du Salon de 1883: DÉCADENCE!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="PEINTURE" id="PEINTURE">PEINTURE</a></h2>
-
-
-<h3><a id="PEINTURE_1" name="PEINTURE_1"></a>I</h3>
-
-<h3>LA PEINTURE CATHOLIQUE</h3>
-
-<p>Quand le clergé de France n'a que le T. R. P. Monsabré à faire
-monter dans la chaire de Notre-Dame, et laisse impunément s'élever
-des églises comme la Trinité, Saint-Augustin, Saint-François-Xavier,
-Notre-Dame-des-Champs, Notre-Dame-d'Auteuil, il n'est
-pas surprenant que les tableaux d'église soient dignes des églises elles-mêmes
-et les peintres aussi détestablement médiocres que les prédicateurs.
-La Foi a fait de beaux tableaux avant l'art; l'art en fait de
-détestables après la foi; c'est l'évolution qui s'est produite en Italie
-de Cimabué et Giotto à Romanelli et Solimène. Toutefois, si l'art
-mystique exige l'artiste mystique, l'absence de foi ne rend pas impossible
-le style religieux. Le peintre, qui a l'imagination grande, peut
-s'imposer une conviction artificielle pendant le temps qu'il met à
-faire son tableau, et ce n'est pas parce que la foi s'éteint que l'art
-religieux disparaît; la seule cause de cette disparition c'est l'infériorité,
-l'incapacité, la nullité de l'imagination des artistes contemporains.
-A partir de Massaccio et de Lippi, le mysticisme des peintres
-n'existe plus. Luca Signorelli à Orvieto, Ghirlandajo à Florence sont
-bien plus épris de l'anatomie que de la pensée religieuse, et cependant
-leurs fresques vont admirablement à ces murs d'église. Les
-<i>chambres</i> elles-mêmes ont moins de religiosité que la chapelle des
-Saints-Anges de Saint-Sulpice et les fresques de Saint-Germain-des-Prés.</p>
-
-<p>De cette démonstration ébauchée et qui pourrait tenir un volume
-d'exemples, il résulte qu'il suffit qu'une œuvre soit <i>belle</i> et <i>haute</i> pour<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span>
-être catholique; que la hauteur et la beauté d'une œuvre constituent
-un catholicisme implicite, mais évident, et que la peinture religieuse
-existe dès qu'il y a le grandiose, dès qu'il y a le style. Voyez la
-<i>Sainte Barbe</i> de Palma le Vieux et le <i>Miracle de saint Marc</i> du Tintoret.
-Ainsi donc, l'art religieux n'est que l'art où entre le sentiment
-de l'infini; et lorsqu'un artiste, ne crût-il qu'à la bonté infinie
-de M. Renan, aura le style grandiose, il fera de l'admirable peinture
-religieuse. Je crois avoir montré que l'art religieux est possible
-en dehors de la pratique catholique, et je conclus à l'incapacité de
-l'école française contemporaine.</p>
-
-<p>Le <i>Cenacolo</i> est, de l'avis de Chenavard lui-même, le <i>capo d'opera</i>
-de toute la peinture, et le <i>capo d'opera</i> du <i>Cenacolo</i>, c'est le Christ,
-comme on peut s'en assurer par les études du Vinci qui sont au
-musée Brera, car la fresque de Sainte-Marie-des-Grâces est une fresque
-mourante, presque morte. Donc, à ne prendre Notre-Seigneur
-qu'au point de vue historique, c'est la plus difficile à représenter des
-physionomies humaines, et je trouve mal avisé un M. Morot, qui
-n'a ni la foi d'un Margharitorne, ni le procédé de Rubens, de venir
-présenter une médiocre académie pour un Christ. Et quel Christ!
-La tête n'exprime ni la nature divine resplendissante, ni la nature
-humaine souffrante; l'air penché est d'un style de romance et le sourire
-qui joue le navré est une crispation de ténor qui s'ennuie. Le
-coloris est liliacé, vineux, l'éclairage diffus et nul. Quant au dessin,
-qui est la prétention de cette toile, c'est celui d'un élève médiocre:
-les lignes sont inexpressives, le modelé est pris sur le portefaix du
-coin, et, comme académie même, cela est mauvais. En outre,
-M. Morot se pique d'archéologie et de réalisme. La croix en T, et
-c'est un tronc d'arbre mal dégrossi. Le tasseau qui soutient les pieds
-du Sauveur est supprimé; il est ligotté sur la croix, et les clous, au
-lieu de percer le dessus du pied, sont enfoncés de profil dans les
-chevilles. On a des sourires libres-penseurs et idiots pour le hiératisme,
-et cependant chaque fois qu'on y touche, on s'égare comme
-M. Morot, et lourdement. Les byzantins sont inconnus ou raillés.
-Eh bien, je voudrais qu'on mît en face de la toile de M. Morot un
-Margharitorne, et on verrait que la foi, plus que le procédé, soulève
-les montagnes de l'art.&mdash;M. Duryer a un <i>Christ</i> en grisaille,
-où il n'y a pas même une qualité de brosse.&mdash;En réalisme, il faut
-la <i>strepitosa maniera</i>, il faut être outrancier comme Ribera et ses
-élèves, Giovanni Do et Passante, sinon on produit la plus écœurante
-chose, le réalisme froid de M. Brunet. Son <i>Calvaire</i>, terne de<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span>
-paysage, ne montre que les deux larrons, l'un d'eux tombé de sa
-croix et d'une horreur de Morgue. Le gibet du milieu est vide. Sur
-cette croix vide, il faudrait la lumière de Rembrandt, cette lumière
-miraculeuse du siège vide des <i>Pèlerins d'Emaüs</i>. Il est deux tableaux
-religieux, deux seulement, qui aient une véritable importance: le <i>Saint
-Julien l'Hospitalier</i> de M. Aman Jean et le <i>Saint Liévin</i> de M. Vanaise.</p>
-
-<p>Dans un paysage désolé, qui rappelle à la fois les garrigues languedociennes
-et les environs de Jérusalem, hâve, maigre et desséché,
-à l'état cadavérique, saint Julien, mourant de soif, sous le dardement
-d'un soleil blanc, à force d'intensité, a rencontré un enfant qui revenait
-avec son chien de puiser de l'eau, et il boit avec une avidité qui
-dit une longue privation. Au bras de saint Julien est enroulé un chapelet,
-à son cou pend un scapulaire et un grand nimbe d'or le couronne.
-Ce cadavérique, dont le nimbe éclate sur le fond désolé de
-ce sol lépreux, est une très belle conception catholique: c'est dans
-l'esprit même de la récente canonisation du B. Labre, cette auréole
-de vertus qui fait du vagabond et du pouilleux un être au-dessus de
-tous les rois, et grand même sous l'œil de Dieu. M. Jean a écrit là
-une grande et noble page et plus encore qu'une digne illustration du
-conte de Flaubert, un véritable, un remarquable tableau d'église, et
-cela mérite au moins une première médaille. M. Vanaise est moins
-large et ne produit pas une impression aussi intense que M. Jean,
-mais, comme lui, il sait faire de l'art religieux, sans pastiche d'aucune
-sorte. On est en Flandre, dans les champs, des bergers amènent
-à <i>saint Liévin</i> un aveugle dont il touche les yeux avec ses doigts gantés.
-La tête du saint, son geste, sont d'une belle onction et le groupe des
-pastoureaux qui assistent à cette scène auguste est bien traité, avec
-une grande simplicité et un naturel d'allures qui atteint le style, et
-le style religieux.</p>
-
-<p>Je ne suppose pas que MM. Jean et Vanaise aient pour livres de
-chevet <i>Rüsbrock</i> et la <i>Cité mystique</i>, et cependant ils ont fait deux
-tableaux religieux.&mdash;M. Carolus-Duran n'a pas profité de l'accueil
-réprobateur fait à son <i>Ensevelissement</i> de l'an dernier, cette contrefaçon
-vénitienne, pour rentrer dans le mondain d'où il ne devrait
-jamais sortir, et il a envoyé au Salon une <i>Vision</i> comme un peintre
-pour dames peut seul en avoir. Un ermite, saint Pacôme ou saint
-Jérôme ou saint Antoine, est agenouillé à un bout de la toile, vu de
-dos et aussi à travers la pâte de M. Henner, car il a une carnation
-que beaucoup de blondes envieraient. Devant lui une fée, qui ne
-touche pas terre, et toute nue, cache la croix en étendant derrière<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span>
-elle une draperie d'où tombent des roses. M. Bouguereau n'est pas
-plus fade que cela. Avec un peu plus de lecture, M. Carolus Duran
-saurait que les Pères du désert, ces continents et ces chastes, avaient
-des tentations proportionnées à leur sainteté, c'est-à-dire formidables.
-Cette vision ne troublerait qu'un lycéen; un mystique jamais!
-Lisez sainte Angèle de Foligno, et surtout voyez une eau-forte d'un
-artiste plus grand que M. Duran, M. Félicien Rops, le seul moderne
-qui ait su retrouver la grande figure de Satan et l'imposer avec défi
-au rire matérialiste. Le sujet est le même, il n'y a que l'artiste qui
-soit différent. Saint Antoine vient de terminer ses oraisons; la prière
-a fait descendre le calme dans ses sens, il se signe une dernière fois
-avant de se relever, et veut baiser les pieds du grand Christ
-devant lequel il est prosterné. Mais ses lèvres, au lieu du bois,
-rencontrent la peau tiède de pieds vivants, et cette peau lui rend
-pour ainsi dire le baiser qu'il y pose. Alors, terrifié, il se rejette
-en arrière et regarde. Sur la croix même, attachée par des faveurs
-roses, une diablesse, le visage effrayant d'ironie, et s'offrant de tout
-le corps, le provoque et le raille. Voilà une vision de Père de l'Église!</p>
-
-<p>La <i>Vision de François d'Assise</i>, par M. Chartran, n'est pas aussi
-sucrée que celle de M. Carolus-Duran, mais elle est terne comme le
-style de M. Pontmartin. Saint François est assis sur la paille d'une
-grange, et un berger, qui a une vague auréole d'ocre, apparaît tenant
-une cornemuse. M. Chartran devrait savoir que, dans une vision,
-c'est la vision qui doit être le foyer lumineux. M. Revier qui, lui
-aussi, a fait un saint François parlant aux oiseaux, sans modelé,
-devrait savoir, lui, que <i>saint François</i> était un poète et de plus un
-saint, par conséquent il est <i>irréel</i> de lui donner une figure d'imbécile
-et ces deux toiles feraient un singulier effet à San Francesco d'Assise
-en face des Memmi et des Buffalmaco.&mdash;M. Ravaut a cru qu'il
-suffisait de lire trois lignes de Montalembert pour faire un <i>saint
-Colomban</i>. Le saint, ligotté sur une planche, semble obèse, malgré sa
-face amaigrie, et deux anges, qui sont très terrestres, poussent la
-planche sur l'eau. Si M. Ravaut avait compris son sujet, il n'aurait
-pas rendu aussi positivement manuelle l'action des anges.&mdash;De tous
-ceux qui prennent leurs aises avec les sujets religieux, M. Henner
-est le plus intéressant. On a dit beaucoup d'imbécillités sur lui,
-«continuateur de Léonard»... et «Corrège vous envie» semble
-avoir donné lieu à cette <i>Madeleine</i> qui lit, dans la pose même de celle
-d'Allegri à Dresde. Il est impossible d'avoir en même temps le procédé
-du Vinci et celui du Corrège.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span></p>
-
-<p>Léonard enseigne d'enlever clair sur sombre, sombre sur clair,
-comme il a fait dans son adorable et miraculeux <i>Précurseur</i> du Louvre.
-Corrège n'a jamais fait usage du clair-obscur par opposition, et qu'on
-n'objecte pas la <i>Nuit</i> de Dresde, car ici le foyer lumineux étant le
-centre du tableau, il y a forcément des coins d'ombres. Je défie qu'on
-cite un Corrège peint par clair-obscur d'opposition. Bien plus, son
-originalité dans le procédé consiste à avoir trouvé le clair-obscur
-par analogies: il gradue la lumière et n'a pas d'ombres à proprement
-parler, mais des ressauts atténués de lumière. Revenons à
-M. Henner, c'est le roi des impressionnistes et voilà tout. Il n'a ni
-dessin, ni perspective, ni composition; mais il a un ton, un seul ton
-de chair ivoirine adorable et qui donne infiniment de plaisir à l'œil.
-J'ai exposé ailleurs la filiation de M. Henner et montré qu'il a fait
-une transposition de l'or de Giorgione en ivoire laiteux. Du reste,
-je ne suis pas de ceux qui exigent de la variété, et il ne me déplaît
-pas de trouver la même impression identique à tous les Salons, puisqu'elle
-est charmante; seulement il faut laisser chacun à son plan et
-ne pas prendre un impressionniste habile et charmant pour un grand
-maître et surtout ne pas blasphémer en son honneur des génies
-dont il n'est pas digne de nettoyer les palettes. <i>La Liseuse</i> qui joue la
-<i>Religieuse</i> est également délectable à voir. M. Henner est peut-être le
-plus agréable, le plus caressant pour l'œil, des peintres actuels, il
-faut lui en savoir quelque gré, mais pas trop cependant.</p>
-
-<p>Que M. Mangeant a une étrange présomption pour oser une
-<i>Création de la femme</i>. Son Ève est sotte et hébétée, le paysage n'a rien
-de paradisiaque, et le Père Éternel est figuré par un fantôme violâtre
-et dérisoire. M. Layraud fait une académie, la pique de deux flèches
-et intitule <i>Saint Sébastien</i>.&mdash;Un instant, j'ai cru que M. Paupion
-blasphémait. Jésus-Christ assis sur un banc devant une porte, file
-une quenouille et remue du pied un berceau. Tout d'abord j'ai
-pensé que M. Paupion avait l'ignorance de M. Viardot, qui parle
-des frères de la Vierge, ne sachant pas que l'hébreu manque de terme
-pour désigner les cousins. Mais cela s'appelle <i>un Évangile</i>. Lequel
-même parmi les apocryphes? Cette toile ne vaut rien, et on nous
-ferait plaisir de ne pas efféminiser le Sauveur pour le plaisir des
-dévotes imbéciles. M. Bertling a fait une caricature poncive d'après
-la Vierge Saint-Sixte, et voilà une <i>Madone</i>.&mdash;Il y a deux courants
-dans cette industrie qu'on appelle la peinture religieuse: le courant
-Ribérien et le courant Morotiste; le premier donne lieu au sizain de
-<i>Saint Jérôme</i> du Salon, dont il n'y a rien à dire. Le second est représenté<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span>
-par <i>Sainte Apolline</i>, détestable Cortonerie de M. Cabane. Le
-martyre a lieu derrière la sainte, confusément. Pourquoi avoir
-renoncé à la prédelle? Mais M. Cabane croit peut-être mieux peindre
-que le Bondone? M. Zier a un <i>Sommeil de la Madeleine</i> d'un gris
-triste et distingué qui pourrait être prise, sans la croix de roseau,
-pour une Geneviève de Brabant ou autre vague figure de keepsake.</p>
-
-<p>Ils sont une cohue qui croient la virilité incompatible avec la
-dévotion; ils oublient donc que le cas de leur peinture est un empêchement
-majeur à l'ordination. La religion est terrible, non doucereuse,
-mais les âmes pieuses ne s'y connaissent guère, et la fabrique
-Signol, Bouguereau, Bouasse-Lebel et C<sup>ie</sup> fonctionne toujours.&mdash;Le
-<i>Mauvais larron</i>, de M. Willette, prouve du talent; mais je ne
-crois pas qu'il appartienne à la peinture religieuse. Cette femme qui
-est debout sur l'âne que tient un enfant, pour donner un dernier
-baiser à son mari, n'offre aucun sens précis à la pensée.&mdash;La <i>Vierge
-aux Fleurs</i>, de M. Lalyre, peinte dans la gamme de M. Buland qui
-est charmante, a des tons doux, infiniment délicats et gracieux.
-Quant au <i>Christ à colonne</i> de M. Michel, il est inviril, veule et déplorable
-de féminisme et de sentimentalité sotte.&mdash;M. Lehoux est
-vigoureux au moins, son Berger <i>étouffant un lion</i> a de l'allure et
-presque du style, son dessin est assez héroïque pour rubriquer bibliquement
-<i>Samson étouffant le lion</i>.&mdash;M. Lerolle, comme M. Morot,
-veut innover dans la tradition avec son <i>Adoration des Bergers</i>. La
-Sainte Famille est assise sur la paille d'une étable, et à côté même
-de la Vierge, une vache dort. Saint Joseph a l'air du forgeron de
-M. Coppée, et l'enfant Jésus qui devrait être le foyer lumineux, est
-éclairé par une lucarne banale. Il n'y a là que le groupe des bergers
-qui ne soit pas détestable. <i>La Résurrection de la fille de Jaïre</i> a de l'onction;
-mais c'est bien peu d'être estimable quand on est le fils d'Hippolyte
-Flandrin. Mieux vaut la <i>Résurrection de la fille de la veuve de
-Naïm</i>, par M. Daras, le seul paysage du Salon qui suffit à prouver
-l'excellence du genre. Le <i>Rêve de Jeanne d'Arc</i>, de M. Lacaille, est
-du surnaturel à l'usage du faubourg Saint-Germain. Un archange
-escorté de deux saintes présente à la sublime pucelle l'épée et l'étendard.
-Cet archange vient du même ciel que ceux qui peignaient les
-fresques de Fra Angelico, l'an dernier, dans un tableau de M. Maignan.
-Le <i>Christ</i> de M. Lagarde est bien terne, quoiqu'il y ait là des
-qualités de paysage.&mdash;La <i>Sainte Famille</i> de M. Crauk est encore
-dans la donnée chromo des boutiques qui règnent autour de Saint-Sulpice.
-La Vierge apprend à filer au petit Jésus. Dans quel hypogée<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span>
-vit donc M. Crauk, pour s'amuser au maniérisme religieux, au lieu
-de nous faire voir le terrible Jésus de Michel-Ange ou d'Orcagna?</p>
-
-<p>M. Mewart nous montre le jeune <i>Mosché</i>, le pied sur la face de
-l'Égyptien qu'il vient de tuer; le piètement est fier, et l'éclairage
-irréel donne de l'accent à ce cadre. Que dire de cette académie sans
-intérêt que M. Rousselin intitule l'<i>Enfant prodigue</i>, et de cette grosse
-peinture voyante de M. Suranq, <i>Jahel et Sisara</i>, qui prouve que l'artiste
-n'a lu du livre des Juges que deux versets? Que dire de l'<i>Ensevelissement</i>,
-de M. Story?</p>
-
-<p>M. Jacomin est impertinent en réduisant à un tableau de genre
-une scène biblique, car ce n'est pas à la façon de la <i>Vision d'Ézéchiel</i>.
-Job sur un fumier est entouré de deux Turcs de nos jours et d'une
-femme fellah, cela est archéologiquement inepte et scandaleux, surtout
-d'en prendre si à son aise avec le poème que lord Byron n'osa
-pas traduire, et qui est le chef-d'œuvre littéraire de la Bible, ce chef-d'œuvre
-de tout. Quelle ridicule Esther M. Zier nous montre-t-il,
-avec ses colliers de sequins. Sans le livret, je n'aurais pas classé le
-tableau de M. Cazin dans la peinture religieuse, et je certifie que
-cela n'en est pas, malgré le livret. Mais cette toile horripile les bourgeois
-et à juste titre; débaptisée de son titre biblique, elle est une
-des plus intéressantes du Salon. Le ciel noir, le temps d'orage,
-l'atmosphère lourde sont bien rendus: la femme qui met son manteau
-près de l'enclume, n'étant plus Judith, est intéressante; la servante,
-dans le fond, un délicieux morceau de procédé. Je ferai à
-M. Cazin le reproche de donner les mêmes valeurs aux tons de ses
-terrains et de ses personnages, ce qui confusionne la toile; à
-part cela, c'est un peintre poétique, et délicieux étaient ses paysages
-des arts décoratifs, l'an dernier. Une réflexion pour finir, elle est
-grave: après le procédé à tons rares de M. Cazin, qu'est-ce qu'il y a?
-Est-ce que le procédé lui-même est à sa fin, comme tout? Évidemment
-la palette, l'œil et la main se faussent à chercher les touches
-fines et chacun de ces tons exquis et maladifs signifie: décadence.</p>
-
-<p>Quoique cela soit anticatégorique, j'annexe à la peinture religieuse
-les tableaux de genre qui y tiennent: ils sont beaucoup moins
-mauvais que ceux à prétention styliste. Le <i>Moine enlumineur</i> de
-M. Perrandeau est d'une tonalité un peu grise. Le gris étant par
-lui-même une non couleur, on peut avoir des gris de toutes les couleurs,
-et on obtient alors des effets très lumineux. Le <i>Doux Pays</i>, de
-M. Chavannes, au dernier Salon, en était un beau spécimen. La lumière
-de M. Perrandeau et celle de presque tous les artistes contemporains,<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span>
-est une lumière diffuse et partant «bête». Comme on ne sait plus le
-dessin caractéristique, qu'on a perdu à jamais le contour des
-peintres orfèvres, on devrait avoir recours au clair-obscur dont les
-ressources expressives sont tellement infinies que Rembrandt lui-même
-n'en a peut-être pas tiré tous les effets qui sont possibles.</p>
-
-<p>L'<i>Attollite portas</i> est une bonne toile, mais il y a là des chantres
-dont les pères étaient à l'<i>Enterrement d'Ornans</i>. Le <i>Lavement des pieds</i>,
-de M. Rosetti, est une toile excellente qui montre qu'on peut faire
-de très bons tableaux de genre religieux; je répète cela à M. Brispot
-pour son <i>Banc d'œuvre</i>, et sans m'arrêter à la <i>Leçon de solfège dans une
-sacristie</i>, de M. Ravel, qui est de la peinture pour la bourgeoisie, je
-déclare hors de pair le <i>Viatique dans un couvent de Florence</i>, de
-M. Mason; ainsi que la <i>Procession des Pénitents de Billom, le Jeudi
-saint, en Auvergne</i>, par M. Berthon, d'un grand intérêt. M. Moreau
-Vauthier continue Voltaire avec le <i>Puits du couvent</i>. Un moine
-se sauve, un autre reste béant ses deux seaux à la main, car la Vérité,
-une fille dévêtue, surgit sur la margelle du puits et leur présente un
-miroir. Si M. Moreau Vauthier veut dire par là au clergé le fameux
-<i>pascunt et non pascuntur</i>, il fait œuvre pie; mais si ce n'est pas sa
-pensée, son tableau n'est qu'une impertinence, au niveau de M. Sarcey.&mdash;MM.
-Casanova et Frappa se sont faits les Léo Taxil de la
-peinture, et chacun envoie ses deux petites vilenies, régulièrement.
-L'année des décrets, ils ne se sont pas même abstenus. Je ne sais pas
-si c'est la misère qui les pousse, comme M. Ortégo, leur confrère.
-J'estime que Fra Angelico et Fra Bartolomeo et le P. Strozzi étaient
-d'autres artistes que ces deux messieurs, et je ne m'explique pas leur
-persistance. J'admets que Lucas Kranack, un sectaire, coiffe une
-Vénus d'un chapeau de cardinal, Kranack a une conviction, il a droit
-de combattre la conviction adverse; mais de quoi MM. Casanova et
-Frappa peuvent-ils être convaincus? M. Carron, lui, l'est: son
-<i>Expulsion des Bénédictins de Solesmes</i>, bonne toile un peu sombre,
-qui a le défaut de ne pas clairement exprimer son sujet. Le <i>David</i>
-de M. Charpentier est d'un dessin sûr, d'un coloris ferme et avoisine
-le style. C'est, avec l'<i>Agar</i>, de M. Doucet, le meilleur des
-tableaux dits d'école, où tout est excellent, et qui promettent des
-artistes consciencieux et d'un pinceau élevé. Je demande qu'à l'avenir
-on expulse du Salon tous les tableaux religieux, à l'exception de
-ceux de MM. Aman Jean et Vanaise, et je le demande deux fois
-comme catholique et comme esthéticien.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="PEINTURE_2" name="PEINTURE_2"></a>II</h3>
-
-<h3>LA PEINTURE LYRIQUE</h3>
-
-<p>La poésie est l'essence même de tous les arts, quels que soient
-leurs procédés. Seule, la littérature, qui est la forme suprême du
-Verbe et la synthèse esthétique absolue, peut atteindre à la poésie
-d'idées abstraites; mais les lignes d'un monument, les couleurs d'un
-tableau, les formes d'une statue, doivent en leur langage donner des
-impressions, des émotions poétiques.</p>
-
-<p>Comme le chérubin doré, le grand artiste ne parle pas, il chante;
-de son compas, de sa plume, de son ébauchoir, de son pinceau, il
-cherche l'ode, et lorsqu'il l'atteint, il fait de l'art lyrique, le premier
-des arts après l'art mystique qui est surhumain, puisque son objectif
-est surnaturel, et divin: la Sixtine et les Chambres, la chapelle
-Médicis, le Campo Santo et Santo Marco sont des odes. <i>Monna Lisa</i>
-et <i>Saint Jean le Précurseur</i> des poèmes de subtilité expressive et
-l'<i>Indifférent</i> de Watteau est une odelette; car ce qui constitue le lyrisme,
-c'est une synthèse expressive si complète qu'elle devient
-typique d'un être ou d'un sentiment. Michel-Ange, Léonard, Durer,
-Rembrandt et Delacroix sont les grands poètes lyriques de la peinture.
-De nos jours, Puvis de Chavannes, Hébert, Gustave Moreau,
-Paul Baudry, Félicien Rops, sont souvent poètes et quelquefois lyriques.
-Je ne vois que ces cinq noms qui aient droit à cette catégorie
-d'honneur pour l'ensemble de leur œuvre; mais je m'étonne que
-les critiques romantiques ne l'aient pas créé pour Delacroix et Chenavard,
-ces deux génies.</p>
-
-<p>C'est ici la place du plus jeune peut-être des exposants de cette
-année, M. Georges Rochegrosse. Son <i>Vitellius traîné dans les rues de
-Rome</i>, de l'an dernier, promettait beaucoup, mais son présent envoi
-dépasse toutes les promesses qu'il donnait, et la médaille du Salon
-lui est due, et si absolument due que, s'il ne l'avait pas, il faudrait
-croire que M. Baudry a bien représenté l'équité de notre époque par
-sa <i>Loi</i> chiffonnée. On a dit que M. Scherrer serait le concurrent<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span>
-de M. Rochegrosse; cela est tellement dérisoire qu'il ne faut pas s'y
-arrêter.</p>
-
-<p>D'abord, le sujet qu'a choisi M. Rochegrosse est un des plus
-hérissés de réminiscences poncives difficiles à écarter: <i>Andromaque</i>.
-Il a su s'inspirer exclusivement de l'<i>Illiade</i> et d'<i>Euripide</i>, et il a fait
-une peinture héroïque qui, à part sa valeur intrinsèque grande,
-est une date et, je dirai plus, une sorte de révolution dans la peinture
-historique. L'<i>Andromaque</i> est, pour la couleur locale antique,
-ce que la <i>Naissance d'Henri IV</i> de Deveria a été pour le moyen âge.</p>
-
-<p>Les Grecs sont vainqueurs et maîtres de Troie; dans l'ivresse du
-triomphe, ils ont mis en feu le palais de Priam et des reflets rouges
-d'incendie, et des rafales de fumée traversent la toile. Le lieu de la
-scène est un escalier qui descend le flanc du rempart; la rampe, qui
-a servi de billot, est ruisselante de sang, et il y a un tas de têtes coupées
-dans une mare de caillots noirs. A droite, des femmes, des
-vieillards sont couchés et attachés sur un brasier de poutres; les uns
-sont déjà morts d'asphyxie et de terreur, les autres se tordent dans
-un dernier cri; poussés sur cette rangée d'agonisants, un char brisé,
-des escabeaux et des coussins luxueux. A droite, a lieu la tragédie:
-tout en haut, Ulysse, dont le manteau rouge flotte au vent d'une
-façon sinistre, attend qu'on exécute l'ordre qu'il a donné de précipiter
-Astyanax du rempart. Mais il faut l'arracher à sa mère; un Grec
-y est parvenu, il tient le royal enfant dans ses bras; la femme d'Hector
-a saisi le manteau du Grec et elle a la force surhumaine que donne
-le plus beau sentiment qui soit au cœur de la femme. Ils sont quatre
-hercules qui s'épuisent à lui faire lâcher prise. L'un force sur son
-bras pour le faire plier, l'autre lui saisit les épaules pour la renverser,
-un troisième la prend par ses magnifiques cheveux; un quatrième,
-s'arc-boutant à une marche, la saisit à bras-le-corps. Andromaque est
-magnifique. Cette mère, cette reine, littéralement écartelée par ces
-cinq barbares, est poignante doublement dans la sublimité de son
-sentiment et dans la puissance héroïque de sa lutte. La robe de pourpre,
-brodée d'or, est en lambeaux, et dénude son sein auguste et
-son fort genou. Il n'y a qu'un mot à dire: cela continue Delacroix
-et cela ne le copie pas.</p>
-
-<p>Composition qui est si trouvée qu'on n'en imagine pas de meilleure;
-couleur originale, neuve, avec un parti énorme tiré des gris
-lumineux, dessin mouvementé, à la Tintoret; et pour la première
-fois peut-être des héros homériques, aux armures, aux costumes pris
-exactement dans Homère. Ce n'est plus le casque de pompier, le pectoral<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span>
-et les cnémides de David, c'est du costume homérique exact.
-Mais au-dessus de toutes les qualités de rendu et de procédé, ce qui
-fait cette œuvre hors ligne, c'est qu'elle est conçue d'esprit épique,
-d'essence héroïque. Et, complexité qui confond, M. Rochegrosse,
-qu'on dirait devant l'<i>Andromaque</i> un artiste exclusivement préoccupé
-de l'antiquité et cherchant à rajeunir la représentation de l'histoire
-classique, comme M. de Banville a réussi à relever la mythologie de
-la boîte à pastilles où Parny l'avait enfermée et à la traiter en Hésiode,
-M. Rochegrosse, dis-je, est très moderne, il comprend admirablement
-notre époque maladive et subtile et il sait dessiner un habit
-noir à la Gavarni, comme il boucle les armures de cuir aux reins des
-soldats d'Ulysse. Sans parler des dessins exquis et de scènes contemporaines
-que tout le monde connaît, il a décoré trois salons chez
-M. de Banville d'une façon tout à fait remarquable. L'un est du japonisme,
-et si bien japonais que M. Pagès n'y trouverait rien à reprendre
-et que M. Regamey en serait jaloux. L'autre est une série de
-tableaux qui se suivent sur les panneaux des portes et qui représentent
-la vie d'un jeune homme à la mode, depuis l'heure où il s'habille
-jusqu'à celle où il jette un bouquet à la <i>prima donna</i> d'un petit
-théâtre. Il y a là tout un talent très personnel dans la donnée
-Menzel, Stevens et Nittis qui suffirait à rendre célèbre M. Rochegrosse.</p>
-
-<p>Comme M. de Banville, il peut faire un croquis ironique du petit
-crevé et chanter aussi les <i>Exilés</i> et les <i>Cariatides</i>. Enfin le troisième
-salon, à pans coupés, est peint comme une tonnelle de Bougival, et
-par les interstices du feuillage on voit des couples, des canots: une
-merveille d'humour et de perspective. J'allais oublier l'horloge, une
-horloge de campagne: sur la caisse M. Rochegrosse a peint un
-énorme et agréable chat qui poursuit des oiseaux aux branches
-d'un pêcher en fleurs.</p>
-
-<p>M. de Banville, dans la dédicace des <i>Contes féeriques</i>, dit qu'il
-doit à Georges Rochegrosse ses descriptions de toilettes; je crois, et
-M. Rochegrosse ne me démentirait pas, qu'il doit à Théodore de
-Banville, le poète lyrique par excellence, d'être dès cette année le
-peintre lyrique par excellence.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="PEINTURE_3" name="PEINTURE_3"></a>III</h3>
-
-<h3>LA PEINTURE POÉTIQUE</h3>
-
-<p>Cette rubrique n'est pas usitée; mais elle est nécessaire pour désigner
-soit les œuvres directement inspirées par la littérature, soit
-celles qui ne peuvent être rangées ni dans l'histoire ni dans le genre.</p>
-
-<p>M. Puvis de Chavannes, dans une espèce d'esprit synthétique, a
-essayé jusqu'où la simplification du procédé peut aller. J'ai dit dans
-mon préambule que M. de Chavannes avait le droit à la première
-place dans l'art contemporain et je trouve son envoi regrettable. J'ai
-défendu l'<i>Enfant prodigue</i> et le <i>Pauvre pêcheur</i>, c'étaient des tableaux;
-le Rêve n'est qu'une esquisse. C'est le projet et l'embryon d'un chef-d'œuvre,
-mais ce n'est pas assez fait; c'est à parfaire.</p>
-
-<p>Un jeune homme roulé dans son manteau dort à la belle étoile;
-la nuit est claire et trois formes blanches se profilent sur le ciel;
-l'une jette des roses, c'est l'Amour; l'autre tient le laurier, c'est la
-Gloire; la troisième répand des pièces d'or, c'est la Fortune. Je
-crois connaître les primitifs pour avoir étudié sur place predelles,
-ancônes, tryptiques, dyptiques, retables et tondi de l'Italie, et j'adore
-les <i>trecentisti</i>, eh bien! jamais aucun d'eux, ni Gaddo Gaddi, ni Buffalmaco
-n'ont fait de simplifications aussi audacieuses que les trois fantômes
-de ce <i>Rêve</i> où la crudité et la persistance du ton local dans la
-ligne bleue d'horizon produit un effet singulier. Ces teintes plates le
-sont trop pour un tableautin. J'aime M. de Chavannes et ne jugerai
-pas cette <i>esquisse</i> avant qu'il en ait fait un <i>tableau</i>, c'est-à-dire un
-chef-d'œuvre; alors je n'aurai qu'à louer, j'en suis sûr.</p>
-
-<p>M. Feyen-Perrin a peint la plus poétique nudité du Salon. Sa
-<i>Danse au Crépuscule</i> est élégante, chaste, pleine de grâce. Le dessin
-gracieux sans fadeur; la coloration harmonieuse et impressive, le
-pommelé du ciel très heureux. Ces nymphes dansent bien et avec
-une jolie allure de bas-relief animé: cela est excellent de tous
-points.</p>
-
-<p>M. Lefebvre, le Sully-Prudhomme de la peinture, à cela près<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span>
-qu'un poète, à talent égal, est toujours supérieur à un peintre.
-Sa <i>Psyché</i> est d'un tendre sentiment et d'une exquise gracilité. Ce
-jeune corps bien dessiné, bien modelé, bien posé sur son rocher,
-et le clair de lune un peu irréel qui frappe cette pudique nudité la
-rend vermeille et suave. L'<i>Andromède</i>, de M. Paul Robert, un
-écho de M. Lefebvre, de la dernière distinction dans le sens mondain.</p>
-
-<p>M. Falguière a le pinceau farouche. Son <i>Sphinx</i> n'est qu'un
-charnier. A la longue d'une patiente fixité, on aperçoit dans
-l'ombre, une espèce de larve de femme, lemure, empuse, vampire
-ou succube. M. Falguière a ôté au sphynx son caractère hermétique,
-et même son caractère plastique, il l'a transformé dans le
-goût du moyen âge. A ne voir que le charnier, cela est d'une belle
-vigueur de touche, mais quant à l'empuse qui joue le rôle du
-sphinx, un seul artiste sait toucher aux êtres de la sorcellerie, c'est
-M. Félicien Rops, l'effroyable aquarelliste des <i>Sataniques</i>.</p>
-
-<p>Le tableau de M. Berteaux, <i>Souvenir de la grande Guerre</i>, serait
-digne d'être le frontispice du <i>Chevalier Destouches</i>, de M. d'Aurevilly;
-il est vraiment et grandement poétique. Sur une éminence, un
-vieux chouan raconte quelque héroïque combat contre les bleus, et,
-de son bras étendu, il montre au loin un croix de pierre à ses fils,
-et son geste dit: «Ce fut là!» Ce vieux héros d'une épopée dont
-M. d'Aurevilly seul a écrit deux chants se détache extraordinairement,
-et ce tableau est si excellemment fait qu'on le saisit rien qu'à
-l'apercevoir, sans livret. L'épisode de l'enfer qu'expose M. Henri
-Martin est hardiment conçu et traité avec une conscience de procédé
-qui le désigne à une première médaille. Qu'il l'ait ou non, il
-l'a mérité, et c'est là l'important.</p>
-
-<p>L'<i>Armide</i>, de M. Mottez, fera une gravure pour la maison Goupil,
-non une illustration pour le Tasse.&mdash;M. Aubert s'est élevé jusqu'à
-Macpherson, avec son <i>Barde Hyvarnion échangeant sa foi avec
-Ravanone</i>.</p>
-
-<p>Les peintres n'ont pas de lecture. Combien de fois M. Drumont
-a-t-il relu Dante avant de faire sa Thaïs? Ne touchez pas à Dante! cet
-Homère catholique plus grand que l'autre si ce n'est comme M. Henri
-Martin.&mdash;M. Serres a fait un <i>Orphée</i>. Est-ce le révélateur des mystères
-hermétiques ou le personnage de Virgile? Ni l'un ni l'autre;
-c'est bien faubourg de Bologne!</p>
-
-<p>M. Hébert est un maître poétique et de grande envergure qui ne
-donne certes pas sa mesure par ce petit <i>Violoneux endormi</i>, quoique<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span>
-ce tableautin soit charmant et d'un impeccable procédé; mais qu'est
-cela auprès de la coupole du Panthéon?</p>
-
-<p>Il y a, cette année, trois tableaux inspirés par Flaubert: la <i>Mort
-de M<sup>me</sup> Bovary</i>, par M. Fourié, qui a mal choisi son sujet. La peinture
-n'admet pas les antithèses de sentiment shakespeariennes ou
-réalistes, et la douleur de Bovary bercée par le ronronnement du curé
-Bournisien et du pharmacien Homais n'est pas sujet à tableau.&mdash;M.
-Bourgonnier a représenté Salammbo venant dans la tente Matho,
-reprendre le Zaïmph, nouvelle Bolognerie. En revanche, le <i>Saint
-Julien l'Hospitalier</i> de M. Aman Jean est une fort belle œuvre, la
-meilleure de la section religieuse, et qui vaut mieux mille fois plus
-que vingt toiles de M. Bouguereau, lequel est de l'Institut, tandis
-que Aman Jean n'est pas encore près d'en être, quoiqu'il y eût plus
-de droit.</p>
-
-<p>Le <i>Printemps qui passe</i>, de M. J. Bertrand, est dans une tonalité
-et une touche de papier peint. Mais si le procédé est condamnable,
-il y a de la sève, de la verve en ces femmes nues à poil sur des chevaux
-blancs qui traversent un bosquet d'amandiers en fleurs, dont
-les ombres portées marbrent leur peau blanche de violâtre. Il y a là
-des questions de perspective assez litigieuses, et je ne sais pas ce que
-penserait M. Chevilliard, le Chevreul de la perspective, de certains
-ressauts d'ombre.</p>
-
-<p>M. Séon, élève de M. de Chavannes, avait exposé, en 1881,
-deux panneaux, la <i>Chasse</i> et la <i>Pêche</i>, tous deux fort remarquables.
-Son tableau de cette année, une femme nue au bord d'un étang à la
-nuit tombante, est une poétique impression de <i>Crépuscule</i>, aussi
-délicieux qu'un Corot. La <i>Neige</i>, de M. Baquès, une allégorie
-un peu prétentieuse. M. Brigdman déshabille, sous le nom de
-<i>Cigale</i>, une assez jolie fille, dont le froid rosit la chair. M. Nemoz
-aurait dû donner au livret une explication de sa <i>Demoiselle</i>, une
-femme aux ailes de libellule qui flotte au-dessus d'un étang; l'effet
-de crépuscule sur le modelé n'est pas très heureux, s'il est exact, et
-pourquoi cette demoiselle regarde-t-elle avec plaisir une petite fille
-qui se noie?</p>
-
-<p>M. Morellet a peint M<sup>lle</sup> Agar déposant un laurier sur l'<i>Autel de
-Melpomène</i>. M<sup>lle</sup> Agar est, comme M<sup>lle</sup> Rousseil, un grand talent
-dramatique, que d'indignes intrigues ont écartée de la Comédie-Française.
-La caricature grimaçante et terreuse de tons qu'expose
-M. Jobbé-Duval, sous le titre d'<i>Électre</i>, ferait trouver excellent le
-<i>Bélisaire</i> de M. Louis Marchand, qui a un geste juste, mais le fond<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span>
-du tableau ne circonstance pas et ne souligne pas la figure, ce qui
-doit être toujours.&mdash;La <i>Clytemnestre</i>, de M. Collier, a l'air d'un
-homme; elle manque de gorge et de hanche. Son costume, sans
-précision, est presque mérovingien. Appuyée sur une haute hache
-dégouttante de sang, elle soulève un rideau comme on en vend à la
-place Clichy. Il n'y a là de bien que le piétement qui est ferme.
-Quant à M. Lira, il n'a pas assez lu Eschyle, ni assez étudié Jules
-Romain; et le <i>Prométhée</i> de Salvator Rosa est un pur chef-d'œuvre
-à côté du sien. Tandis que M. Vimont fait hésiter <i>Hercule entre la
-Volupté et la Vertu</i>, sans trop de banalité, M<sup>lle</sup> Hélène Luminais
-peint un <i>Repos de Psyché</i> d'après Lafontaine. C'est à l'eau de lys, plus
-encore qu'à l'eau de rose; et agréable et même exquis dans l'extrême
-sucrerie de la peinture.&mdash;M. Voillemot a voulu nous faire sentir
-combien Watteau est au-dessus de son genre; son <i>Rappel des amoureux</i>
-est un pastiche de Lancret, d'une inconsistance de dessin et de
-couleur incroyable; mais, évidemment, cela est joli et tout ce qu'il
-faut pour les femmes du monde. Voici la succession de Tassaert, la
-queue des tableaux émus de Greuze et où Diderot, ce bourgeois
-qui avait du génie, mais qui était bourgeois, trouverait à s'émouvoir.</p>
-
-<p>Dans cette donnée, la <i>Gloire</i> de M. Rixens est à mettre hors de
-pair. Un musicien encore jeune, mais épuisé de misère, vient d'expirer
-sur son fauteuil vacillant, devant son piano, et la Gloire sous
-la figure d'une jolie fille blonde ailée vient le baiser au front et tient
-un rameau d'or.&mdash;Excellente dans le rendu de la fixité du regard
-la <i>Fille mère</i> de M. Deschamps.&mdash;<i>Le Paradou</i>, de M. Dantan, est
-ce qu'il a cherché, une illustration à la <i>Faute de l'abbé Mouret</i>, de
-tous les volumes de M. Zola, le meilleur.&mdash;La <i>Fée aux Mouettes</i>,
-de M. Hadamard, gracieuse. M. Anderson nous montre une
-<i>Veuve</i> sous la neige avec ses deux enfants qui ont froid et M<sup>lle</sup> Marguerite
-Pillini, un <i>Aveugle</i> que conduit un enfant. Il y a là du sentiment
-et du talent, c'est tout ce qu'on peut en dire; j'ajouterai pour
-la <i>Mort du premier né</i> de M. A. Boiron, qu'il y a de la couleur dans
-son tableau, ce qui le sort de l'ordinaire de ce genre. La <i>Misère</i>,
-de M. Thévenot, est navrante. Dans une mansarde, un ouvrier est
-assis, hébété, sur son lit de fer et regarde son enfant tout rose et
-tout absorbé par des débris de jouets. Les deux meilleures toiles
-sentimentales sont de MM. Jenoudet et Pelez. <i>Novembre</i>, du premier,
-représente une jeune fille presque expirante dans un fauteuil devant
-la porte d'une ferme; le regard de la mère qui sait la mort prochaine<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span>
-est navrant. Le <i>Sans asile</i> de M. Pelez a de l'intensité. La pauvre
-veuve n'a pu payer son terme dérisoire, on l'a chassée. Accroupie
-contre un mur où l'on voit des affiches de spectacles et de bals, elle
-donne le sein à son enfant et regarde devant elle, sans voir, avec
-l'égarement du désespoir et son hébétude. A côté d'elle, mêlés à
-quelques ustensiles et sur une paillasse, ses quatre autres enfants.
-A mettre dans une salle de la confrérie de Saint-Vincent-de-Paul.
-Je crois que la vue de ce tableau augmenterait les aumônes, les
-forcerait même!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="PEINTURE_4" name="PEINTURE_4"></a>IV</h3>
-
-<h3>LA PEINTURE DÉCORATIVE</h3>
-
-<p>J'ai connu à Venise un jeune noble du Livre-d'Or qui m'étonna
-beaucoup, en me montrant sa galerie. Ce n'étaient que Van der
-Weyder, Van Allen, Van Bisch, Van der Groost, Panini, Clerisseau,
-Hubert Robert, Piranèse. Et comme je m'étonnais devant cette suite
-de vues de villes et de monuments, il me dit simplement:&mdash;«Mon
-grand-père habitait la campagne pour sa santé.» Pour cet esprit juste,
-il était logique qu'un homme vivant à la campagne s'entourât de
-vues de villes et de monuments.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, lui dis-je, vous qui désormais habiterez Venise, la
-ville sans arbres et sans chevaux...&mdash;Aussi, me répondit-il, vais-je
-vendre tout cela et le remplacer par des paysages et des œuvres
-d'animaliers.</p>
-
-<p>Ceci n'est que pour en venir à MM. Gervex et Blanchon, qui
-comprennent l'art décoratif, comme un protestant la Bible, et
-ouvrent une voie d'ornière où l'on s'embourbera à leur suite, celle
-de la représentation murale des choses et des gens de la rue et du
-peuple.</p>
-
-<p>En 1881, M. Gervex avait exposé le <i>Mariage civil</i>; cela ressemblait
-à une série de personnages de Paul de Kock mis en rang, ou
-plutôt à ces toiles des musées de cire qui représentent les célébrités
-contemporaines, un mélange de «pioupious et de sifflets d'ébène».&mdash;Le
-panneau de cette année est mieux peint et débarrassé de cette
-lumière diffuse, qui est «la lumière bête», mais quel plaisir pour
-les gens du dix-neuvième arrondissement qui est pauvre, de se
-récréer les yeux à voir peinte leur misère et l'aumône qu'on leur
-fait. Il vaudrait mieux leur donner la vue féerique d'un palais
-ruisselant d'or; mais cela ne les moraliserait pas, dira-t-on. Eh
-bien, alors, sachez qu'il n'est pas de morale en dehors de la religion,
-et la seule consolation que vous puissiez donner aux pauvres, c'est<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span>
-de leur paraphraser en peinture «les pauvres sont les bien-aimés
-de mon père; le royaume des cieux leur appartient». Montrez au
-peuple un tableau où Jésus-Christ accueille les pauvres, les gens en
-blouse, leur tend les bras, tandis qu'il repousse les riches, et vous
-verrez si cela ne fera pas plus de bien au prolétaire, que votre
-bureau de bienfaisance qui lui met sous les yeux son abaissement.</p>
-
-<p>M. Blanchon travaille pour la même mairie et dans le même
-goût. <i>Le Marché aux bestiaux</i>, comme cela intéressera les Bellevillois
-qui sont à deux pas des abattoirs; et puis des gens en casquettes et
-en blouses, et des bœufs sous des hangars, voilà de l'art décoratif,
-laïque et civique.</p>
-
-<p>La <i>Loi qui récompense les travailleurs</i>, de M. Villeclère, est d'une
-insigne maladresse de procédé; les femmes y sont filles et les
-hommes peuple. Ni style, ni caractère. Alors quoi?&mdash;M. de Liphart
-fait du parisien en matière décorative, c'est dire qu'il est agréable et
-inconsistant. Sa <i>Première étoile</i> a une jolie élévation du bras et
-l'Amour qui pousse la roue du char est drôlet. Mais pourquoi ce
-rideau de nuages en tôle, dans le bas?&mdash;La <i>Chasse au moyen âge</i>,
-de M. Benoit, est froide, terne, et sans vie, au delà de tout.&mdash;Les
-panneaux de chasse de M. Tavernier sont bien, sans plus. Quant à
-la <i>Patineuse</i>, de M. Giacomotti, elle est un peu nulle. L'<i>Innocence</i>,
-de M. Bourgeois, l'est complètement; c'est une grosse petite
-rustaude niaise qui tient une couleuvre. L'innocence en peinture,
-comme l'ingénuité au théâtre, doit être d'un vice enveloppé.</p>
-
-<p>M. Grellet a peint à la cire les <i>Trois Vertus théologales</i> sous la
-figure de trois reines; cela est honnête.&mdash;La femme qui jette <i>Les
-dés</i> sur le plateau, que tient un assez beau garçon, a un mouvement
-de danse inutile, mais d'où résulte un joli modelé de ventre qui
-prouve chez M. Brunclair une certaine compréhension plastique.&mdash;La
-<i>Diane</i> de M. Lemenorel un genou en terre, tire ses
-flèches sur des daims, est d'une plastique un peu bien moderne. En
-revanche, voici des prétentions multiples à la peinture magistrale,
-l'<i>Été</i>. M. Makart a bien fait d'envoyer cela, si son but était de nous
-rassurer sur la suprématie de l'école française; il fait piètre figure
-chez nous, le grand peintre viennois. Si son dessein était de nous
-donner idée de son talent, sa faute est lourde, car les <i>Cinq sens</i> qui
-ne sont que le sixième de Savarin, et sa gravure pour Goupil,
-l'<i>Entrée de Charles-Quint</i>, valent mieux. L'<i>Été</i> est une «croûte»
-prétentieuse. Sur un lit, que M. du Sommerard lui-même ne pourrait<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span>
-pas classer, une femme nue, en carton; auprès, une Anadyomène
-quelconque sort du bain. D'autres sont en blanc, comme
-dans les tableaux de M. Leroux; d'autres en robes décolletées; des
-courtisanes vénitiennes jouent aux échecs. C'est plat, c'est flas, sans
-modelé, de lignes molles; les feuillages eux-mêmes sont faux de
-ton; c'est du poncif éclectique, et comme couleur du «faux rance».
-Eh bien! M. Aman Jean, l'auteur du <i>Saint Julien l'Hospitalier</i> est
-mille fois supérieur à ce célèbre Makart, l'ornement de l'Autriche.</p>
-
-<p>Que l'on ne préjuge pas d'une pénurie d'art décoratif; il a son
-salon spécial, où on le retrouvera plus au complet. Mais on n'y
-verra point, ce qui en eût été l'événement, le carton de la coupole
-du Panthéon de M. Hébert. A part M. de Chavannes, personne à
-cette heure ne peut concevoir ou exécuter une œuvre d'aussi grand
-style que cette coupole: idée et exécution, tout en est magistral.
-Sur le fond d'or du Bas-Empire, N.-S. Jésus-Christ, majestueusement
-farouche, Dieu fort et vengeur, est tout debout. A côté de
-lui est un archange qui tient le glaive de justice. Marie immaculée
-présente à son divin Fils, Jeanne d'Arc en armure et agenouillée,
-tandis que sainte Geneviève, tenant d'une main sa houlette et de
-l'autre la nef de Lutèce, est prosternée. Notez que ces figures sont
-colossales, démesurées, comme celles de la cathédrale de Pise, et
-qu'elles seront également exécutées en mosaïque. Voilà la composition,
-voici le sujet. A la prière de Marie, Jésus-Christ évoque
-Jeanne d'Arc et lui montre les destinées de la France. Je ne connais
-pas d'effort archaïque plus puissant; c'est une merveille byzantine
-qui semble un chef-d'œuvre du treizième siècle italien et digne de la
-coupole de San Marco.</p>
-
-<p>J'allais oublier dans la peinture décorative un tryptique de
-M. Paul, le <i>Labourage</i>, entre la vendange et la moisson, d'une tonalité
-tendre éteint par le cadre de bois sombre et placé à la plinthe.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Entrons un instant au Salon des Arts décoratifs, M. Monginot,
-l'unique et brillant élève de Couture, mérite à lui seul une visite. Le
-<i>Paon revestu</i> est un panneau décoratif, original, très habilement peint
-et de tous points remarquable. Une charmante jeune fille en robe
-de satin gris de lin que relève un gentil page, porte élevé dans son
-plat de vermeil le paon revêtu; un trompette, une flûte et un biniou
-le précèdent, descendant les marches. Pourquoi M. Monginot fait-il
-des natures mortes, quand il peut faire de la nature vivante aussi<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span>
-jolie que la jeune fille et le page? Je ne le conçois pas.&mdash;M. Chaplin,
-le Boucher du second Empire, a deux dessus de portes très
-agréables: la <i>Nuit</i>, femme endormie sur des nuages, avec des gris
-très fins et très habiles; la <i>Peinture</i>, celle même de M. Chaplin, et la
-<i>Muse de la Musique</i>, jolie fille qui a une cravate de gaz et les seins à
-l'air, toute rose et peu préoccupée de la lyre empire qui est près
-d'elle.&mdash;L'<i>Art</i>, de M. Desportes, est une figure fort remarquable
-pour la recherche éphébique des jambes et la sveltesse des lignes.
-Le panneau décoratif de M. Heill une jolie fantaisie, perchée sur
-je ne sais quoi. Une jolie femme ébouriffée, enveloppée d'une
-étoffe orientale qui laisse à nu un de ses seins et montre ses souliers
-à hauts talons, est entourée de fleurs et d'attributs vagues. Les dessus
-de porte de M. de Liphart sont d'un modelé délicat et d'un faire
-plus serré que la <i>Première étoile</i>.&mdash;Honneur à Musset, deux Amours
-soulèvent un rideau et l'on voit un médaillon qui n'a jamais ressemblé
-au poète de <i>Rolla</i>. De M. Leloir, la <i>Pêche</i> et la <i>Chasse</i>, intéressants
-panneaux.</p>
-
-<p>Gustave Doré, le merveilleux imaginatif qui est mort il y a si
-peu de temps, laissant inédite une illustration complète de Shakespeare,
-comme s'il eût attendu d'avoir imagié tous les grands chefs-d'œuvre
-avant de mourir, Doré a ici plusieurs sujets d'<i>Oiseaux</i>,
-aquarelles décoratives du plus beau coloris, et une Cléopâtre, modèle
-pour céramique, où il y a beaucoup d'archéologie, mais fort peu de
-Cléopâtre en cette figure noire et masculine, sans finesse de traits.
-Ce sont là les principales peintures des Arts décoratifs, et d'un
-niveau beaucoup plus esthétique que celui du grand Salon.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="PEINTURE_5" name="PEINTURE_5"></a>V</h3>
-
-<h3>LA PEINTURE PAIENNE</h3>
-
-<p>Baudelaire eut un jour une grande colère contre l'école païenne,
-au point de qualifier d'amusante et d'utile l'<i>Histoire ancienne</i> de
-Daumier. Certes, il fallait réagir contre les Hamonistes, mais ne pas
-confondre dans un anathème irréfléchi l'art antique et ses pasticheurs
-contemporains; et Offenbach reste un grand coupable, et le
-public qui l'a applaudi, un public de crétins. Le latin est à base
-grecque, il ne faut pas l'oublier, et la mythologie pas si dérisoire
-que le croient ces messieurs de l'Institut qui n'en pénètrent point
-l'hermétisme. Les critiques n'ont qu'à aller à Herculanum ou à
-Pompéi pour s'assurer que les fresques campaniennes ne sont nullement
-fades et doucereuses. Les Studij protestent contre M. Picou
-dont l'<i>Amour sur la sellette</i> et son pendant <i>On n'enchaîne pas l'Amour</i>
-sont du hamonisme le plus affadi. Ce sont là des chromos pour un
-Bouasse-Lebel du quartier Breda. Mais voici le peintre des Yankees,
-le grand maître des chromos, le ponciste suprême, qui ponce ses
-toiles autant au propre qu'au figuré, M. Bouguereau.</p>
-
-<p><i>Alma parens</i>, une femme dont la tête est celle des avant-derniers
-timbres-poste, mais de face, pour imiter le Garofalo; elle est entourée
-d'une marmaille de jolis enfants. Évidemment il n'y a pas de
-défaut, mais il n'y a pas une qualité non plus. M. Bouguereau est
-le calligraphe de la peinture; le bon élève des Frères, transporté
-dans l'art. Et dire qu'il y a des gens qui ne sont ni idiots ni vendus
-et qui trouvent «que cela ressemble à Raphaël». Qu'ils se réjouissent,
-voici le pendant de l'<i>Aurore</i> de 1881, voici le <i>Crépuscule</i>, qui
-n'est pas celui de cette chromo-lithographie vraiment impudique
-et prouve seulement que le sens esthétique n'est pas commun.</p>
-
-<p>Ary Renan.&mdash;C'est la signature qui fait remarquer le tableau:
-<i>Aphrodite</i>, peinture prétentieuse, «poseuse» même. Le maintien
-est gauche, l'air gourmé, ou dirait d'une puritaine de Genève
-déshabillée; plastiquement c'est médiocre, le coloris est dur, la<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span>
-figure ne flotte ni n'est posée, la mer est fausse de ton. M. Renan
-Ary dénature le paganisme comme M. Renan Ernest a dénaturé le
-christianisme; il faut savoir gré à M. Ary Renan de n'avoir pas
-pris un sujet religieux où fût N.-S. Je ne me figure pas un Christ
-peint par le fils de celui qui a écrit le roman de la <i>Vie de Jésus</i>.</p>
-
-<p>La <i>Danaé</i> de M. Mangin a des qualités plastiques et de carnation,
-mais la pluie d'or faite en essuyant sur la toile le couteau à palette
-est une maladresse. Dans sa <i>Galatée</i>, M. Lapenne a cherché les
-transitions de la métamorphose, le marbre des pieds ne s'attache
-pas avec assez de gradations à la chair des jambes. Bien fade est la
-<i>Léda</i> de M. Matout; celle de M. Ruet d'un plus joli rosé et la
-buée du matin qui estompe les saules est un coin de paysage intéressant.
-Le fond de paysage sauve également la <i>Lutte poétique</i> de
-M. Bretignier.</p>
-
-<p>La <i>Broderie ancienne</i> est d'une bonne couleur; mais le lieu de cela?
-C'est d'une Égypte incertaine. Il est si facile aujourd'hui d'être
-archéologue que le manque de précision dans l'époque n'est plus
-permis. M. Dieudonné a fait un chromo indescriptible de son <i>Jupiter
-et Junon</i>. La Psyché de M. Herbo n'est qu'une grosse fille de la campagne
-roulée dans de la mousseline; et la <i>Calisto</i>, rattachant son
-cothurne, de M. Schutzenberger, mal éclairée par les rouges frisants
-d'un coucher de soleil. L'<i>Ariane</i>, de M. Trouillebert, a les
-cuisses masculines.</p>
-
-<p>Il y a si l'on veut de la grâce dans la grande toile de M. Comerre
-représentant des <i>Nymphes jouant avec des Satyres</i>; l'une d'elles
-barbouille de raisins écrasés la face d'un Silène dont la carnation
-blanche se confond un peu avec celle de la nymphe. Il est vrai que
-Silène est efféminé et mou, et, en thèse, M. Comerre n'a pas tort;
-la remarque est au point de vue optique. M. Foubert aurait pu déniaiser
-la tête de son <i>Églogue</i>. La <i>Fiancée antique</i>, de M. Roubaudi,
-est de l'antiquité à la Leroux. La <i>Source du Tibre</i> de M. Boulanger
-est laide, aussi laide que le Tibre, ce fleuve rouillé. L'<i>Idylle</i> de
-M. Berthout se sauve par le paysage, et la <i>Cigale</i> de M. Berton par
-le joli mouvement de son tambourin.</p>
-
-<p>Les <i>Oiseaux de passage</i>, de M. Aubert, l'<i>Armistice</i>, de M. Munier,
-le <i>Sommeil de l'Amour</i>, de M. Bellanger, sont de la jolie confiserie;
-l'<i>Amour pilote</i> est même charmant pour ceux qui aiment les Boissier
-de la palette, tout cela irait bien réduit en sucre. M. Garnier s'obstine
-dans cette douceâtrerie avec deux jeunes filles mettant une <i>Colombe
-en cage</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span></p>
-
-<p>M. Hector Leroux, peintre ordinaire des vestales, harmoniste en
-retard, a un <i>Sacrarium</i> où trois jeunes filles en blanc font des ablutions,
-et sous verre une prêtresse au bord de l'eau, rubriquée le
-<i>Tibre</i>.&mdash;La Vénus dans sa coquille de M. Courcelles-Dumont est
-d'un joli flou; et distinguée la couleur du <i>Réveil de l'Aurore</i> de
-M. Aussandon. Quant aux <i>Sirènes</i>, de M. Boutibonnes, c'est de
-l'œdématique, et celles de M. J. Bertrand ne forceraient pas Ulysse
-à s'attacher au mât du vaisseau, ni ses compagnons à remplir leurs
-oreilles de cire.&mdash;Jolis tons orangés dans la carnation d'une <i>Aurore</i>,
-de M. Saint-Pierre, et à mettre à part, car elle le mérite, la <i>Chloé</i>,
-de M. Tillier, d'une gracilité et d'un velouté de nu délicieux. La
-Vénus de M. Mercié n'est qu'une femme sortant du bain, dans une
-pose un peu grenouillère. La chair est ferme, mate et d'un ferme
-modelé, d'un émaillé de pâte à faire extasier les gens du métier,
-mais ce n'est pas Vénus. M. Javel nous montre des <i>Nymphes surprises</i>
-où il y a un ressouvenir malheureux de l'Antiope. Celle qui couvre
-son amie nue et endormie a l'air de la découvrir et le satyre a trop
-la tête d'un lord anglais.</p>
-
-<p>Qui nous délivrera des cupidonneries de confiseurs? C'est pour
-le nu, dira-t-on. Eh bien, faites du nu moderne, il prête plus que
-l'autre à la spiritualisation des formes. Je voudrais qu'on traînât de
-force tous les peintres de ce chapitre aux <i>Studji</i> d'abord, pour qu'ils
-s'assurent que la peinture campanienne ne ressemble en rien à leur
-confiserie, et ensuite au Palais du T., pour qu'ils y voient comment
-on peut faire du paganisme héroïque et du nu de femme sans
-écœurer.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="PEINTURE_6" name="PEINTURE_6"></a>VI</h3>
-
-<h3>PEINTURE HISTORIQUE</h3>
-
-<p>Cette dénomination est fausse, si elle signifie la grande peinture.
-La galerie des batailles, à Versailles, est là pour témoigner de
-l'excellence du genre. L'art italien, l'art suprême, n'a pas de
-peinture d'histoire. L'<i>Incendie du bourg</i>, le <i>Pape arrêtant Attila</i>, sont
-des fresques religieuses; et à part les tableaux civiques de la Hollande
-qui ne sont que des groupements de portraits, il n'y a pas de
-peinture d'histoire proprement dite, avant David et Gros. C'est aux
-immortels principes de 1789 que nous devons, avec beaucoup d'autres
-choses, cette rubrique s'appliquant tantôt à Delaroche, tantôt
-à Vernet, peintres <i>moyens</i> et de la bourgeoisie. Aussi ai-je mis l'<i>Andromaque</i>
-de M. Rochegrosse dans la peinture lyrique, parce que si
-cette toile était à Versailles, elle y ferait une <i>tache</i> lyrique comme
-l'<i>Entrée des Croisés</i>.</p>
-
-<p>Le meilleur tableau de cette série est celui de M. Leblant, l'<i>Exécution
-du général de Charette</i>. Une pluie met ses hachures, sa buée et
-un ruissellement sur les pavés; cet effet donne à la scène un caractère
-plus navrant et plus désolé. Vu de dos, le général lève fièrement
-sa tête bandée d'un mouchoir sanglant; il regarde avec mépris
-les bataillons bleus immobiles sous l'averse; son fidèle domestique
-pleure sur son épaule, et un officier, chapeau bas, n'attend que le
-bon plaisir de ce noble pour qu'on donne l'ordre de l'exécuter: cela
-est fort remarquable. Une bonne page du même livre à la fleur de
-lys crucifère, la <i>Déroute de Chollet</i>, de M. Girardet, et aussi la toile
-de M. Larcher: <i>Carrier faisant arrêter le marquis de Lourduns et sa
-famille</i>. Le <i>Vote de Gaspard Duchâtel</i> a été excellement peint par
-M. Glaize. Malade, il s'est fait apporter sur un brancard et, soutenu
-par deux amis, il vote le bannissement de Louis XVI; excellent
-tableau, plus excellent souvenir pour M<sup>me</sup> Duchâtel.&mdash;Pour en
-finir avec cette époque, une <i>Madame Rolland sur l'échafaud</i>, de
-<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span>M. Royer, qui devrait rendre M<sup>me</sup> Adam songeuse. M. Poilleux
-Saint-Ange ne flatte pas ses personnages, et <i>Kociusko</i> sur un brancard
-a l'air d'un brigand des Abruzzes, malgré son geste qui refuse
-l'épée que lui tend Catherine II, enlaidie et enraidie à plaisir.</p>
-
-<p>En mérite, le tableau de M. de Vriendt doit venir sur une autre
-ligne que celui de M. Leblant; il y a une idée philosophique, une
-idée synthétique dans ce <i>Paul III regardant le portrait de Luther</i>, qui
-est contre un escabeau à ses pieds. En outre de la pensée qui est profonde,
-la facture est d'une neutre impeccabilité.</p>
-
-<p>M. Jean-Paul Laurens est un Delaroche carravagesque; il a le
-même système de conception que le peintre de la <i>Mort du duc de
-Guise</i>, mais il fait plus gros, plus vivace, plus large. Seulement cela
-ne signifie pas beaucoup plus. Le <i>Pape et l'Inquisiteur</i> et les <i>Murailles
-du Saint-Office</i> sont de gros bons morceaux de couleur: cela n'a
-aucun style. M. Luminais, dans son cours d'histoire en peinture, fait
-vulgaire au delà du permis les moines qui tondent <i>Chilpéric III</i>.</p>
-
-<p>L'<i>Hommage à Clovis II</i>, de M. Maignan, est du même niveau
-que les précédents, et ne donne aucune des impressions que l'on a,
-à la lecture Frédégaire.</p>
-
-<p>La <i>Mise à la rançon de la ville de Visbyy par Valdemar</i>, de
-M. Hellquist, est un exemple frappant du tort qu'il y a: 1º à ne pas
-faire converger vers un point le mouvement de la scène; 2º à employer
-la lumière diffuse et grise, quand il y a des tons voyants pour
-les costumes; 3º à ne pas éclairer d'une façon intentionnelle et dans
-une tonalité générale, au lieu d'un débordement des tons qui choquent
-et tirent l'œil, faute d'être les gradations d'une couleur dominante.
-Un tableau doit avoir une couleur générale, une couleur de
-fond, pour ainsi dire. L'<i>Étienne Marcel</i>, de M. Maillart, a beaucoup
-des défauts que je viens de dire. Pour qu'un tableau d'histoire soit
-bien, il faut qu'il ne puisse pas faire une bonne illustration d'Henri
-Martin ou Dareste. S'il donne une bonne gravure, ce n'est qu'une
-illustration. Essayez de mettre l'<i>Andromaque</i> de M. Rochegrosse
-dans une histoire grecque, elle y fera tache lyrique. Les <i>Femmes de
-Marseille repoussant les Impériaux du connétable de Bourbon</i>, par
-M. Alby, présente des qualités, malgré un parti pris terne dans la
-gamme.</p>
-
-<p>La <i>Salomé</i> de M. Barlès n'a pas de caractère historique, mais
-c'est une étude intéressante et d'une chaleur de coloris qui est
-rare.</p>
-
-<p>La <i>Dernière autopsie d'André Vésale</i>, par M. Obsert; là il faut
-l'éclairage Rembrandt, et il n'y est pas, car rien n'y est. Sans le<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span>
-livret on ne comprendrait jamais ce que représente le tableau de
-M. Reccipon; il n'a de valeur que comme paysage de cimetière
-dans la campagne et, sous ce rapport, il en a beaucoup.</p>
-
-<p>Je crois que la peinture d'histoire, telle que la font MM. Maillart,
-Laurent, Luminais, Hellquist, est du ressort de la lithographie; je
-ne nie pas leur talent, mais je nie leur genre, qui est un genre
-<i>manant</i>, sans tradition, sans passé et sans avenir; je le souhaite!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="PEINTURE_7" name="PEINTURE_7"></a>VII</h3>
-
-<h3>LA PEINTURE CIVIQUE</h3>
-
-<p>M. Paul Bert a écrit: «Le patriotisme date de 1789.» M. Turquet
-l'a cru, et c'est à lui que nous devons la réapparition de la
-déplaisante friperie révolutionnaire, et des images d'Épinal au Salon.
-C'est M. Turquet qui a dit aux artistes: Faites de l'art national, de
-l'art républicain, de l'art démocratique, de l'art civique et patriotique;
-et l'impulsion donnée par M. Turquet a été telle que les
-peintres continuent à faire de mauvaises toiles, avec une ardeur
-sans seconde. Ces tableaux sont des tableaux politiques, je les mets
-à part, et je crée une catégorie de mésestime absolue. Que M. Bert
-arrange l'histoire, pour les besoins de sa politique: affaire à ceux
-ayant droit; mais du moins qu'il ne prenne pas l'art pour moyen
-d'enseignement civique et de propagande gouvernementale. Aux
-chrétiens qui ne savaient pas lire, le clergé du moyen âge montrait
-les sculptures et les fresques des églises; mais cela était inspiré de
-<i>Vincent de Beauvais</i> et de <i>la Légende dorée</i>. La Révolution et la Morale
-civique ne sont pas des éléments inspirateurs équivalents, et je n'admets
-pas que la mauvaise peinture puisse être œuvre patriotique.</p>
-
-<p>La moins mauvaise chose civique est la <i>Reddition de Verdun</i>, de
-M. Scherrer. L'armée française sort de la ville et deux grenadiers
-portent sur un brancard le commandant Beaurepaire qui s'est suicidé,
-ce que je n'admirerai jamais. Brunswich salue le courage malheureux.
-Cela est inadmissible pour la concurrence du prix du
-Salon que l'on n'osera pas, je pense, faire à M. Rochegrosse.&mdash;M.
-Moreau de Tours mène les soldats de 89 au feu? M. Wertz fait
-égorger <i>Barra</i> par les Chouans. Voici M. Beaumets et ses <i>Libérateurs
-de l'Alsace en 1794</i>. De M. Boutigny, des <i>Officiers allemands</i> surpris
-pendant leur déjeuner par des balles françaises. Il se gâche tant
-de talent pour cette peinture militaire, où tout est insupportable,
-que l'on est forcé de faire défiler dans sa critique ces choses
-niaises.&mdash;En avant donc, et au pas gymnastique: M. Armand
-Dumaresq en tête, avec sa grande image d'Épinal; et la <i>Marche<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span>
-forcée</i>, de M. Couturier; et la <i>Tranchée</i> de M. Médard; et la <i>Halte de
-cuirassiers</i>, de M. Jazet; et l'<i>Exercice des réservistes</i>, de M. Jeanniot;
-et la <i>Batterie</i>, de M. Brunet; et le <i>Départ pour le service en campagne</i>,
-de M. Gérard; et la <i>Marche de cavalerie</i>, de M. Neymark; et le
-<i>Régiment en marche de nuit</i>, de M. Protais.&mdash;M. Monge est à citer,
-il a peint <i>Un tambour</i> qui bat sa caisse.&mdash;N'oublions pas M. Mélingue,
-un jacobin, qui nous montre <i>Rouget de l'Isle composant la
-Marseillaise</i>.</p>
-
-<p>En bonne foi, que fait la toile de M. Castellani au Salon; ce n'est
-pas une succursale des Panoramas. Est-ce qu'on se figure que cela
-prépare la revanche, de faire de la mauvaise peinture.</p>
-
-<p>Merodack dit ceci dans le <i>Vice suprême</i>: «L'artiste qui travaille à
-l'éternité de sa patrie fait plus que le soldat qui se bat aux frontières.
-Défendre la France contre la main effaceuse du temps et l'oubli de
-l'humanité, c'est là le grand patriotisme, car son effet durera alors
-que la patrie sera morte; elle demeurera par lui, et par lui seulement
-éternelle. Ictinus et Phidias ont été les plus grands patriotes
-de la Grèce; ils lui ont conquis à jamais la mémoire humaine, et
-c'est la seule conquête digne de la France.» Que le ministre des
-beaux-arts ne se mette pas en frais de commandes à MM. Neuville
-et Detaille. L'<i>Indifférent</i>, de Watteau, tient plus haut le pennon
-français que tous les régiments d'Horace Vernet.</p>
-
-<p>Il faut citer deux spécimens de civisme sentimental: de M. Lix,
-une <i>Alsacienne</i> qui crie, éclairée par un incendie, pour illustrer
-M<sup>me</sup> Gréville, et <i>En Lorraine</i>, de M. Bettanier, une œuvre qui n'est
-pas banale: un jeune Lorrain est tombé à la conscription, à ses
-pieds est le casque et l'uniforme qu'il faut endosser; il pleure, et
-son vieux père malade est désespéré. Cela est bien admissible. Ce
-qui l'est moins, ce sont les trois 14 juillet, en retard de l'an passé.
-Le premier, de M. Jamin, représente le peuple et les gardes-françaises
-délivrant un prisonnier de la Bastille; le second, le moins
-mauvais, est une vue de <i>la rue Labat</i> illuminée; le troisième, qui a
-les honneurs du grand Salon, est de la démence: un géant bâtard,
-des plus mauvaises académies de Louis Carrache, secoue les barreaux
-d'une énorme tour, en piétinant un drapeau blanc.</p>
-
-<p>Je n'admets pas plus la mauvaise peinture patriotique que la mauvaise
-peinture religieuse; or, il n'y a pas de bonne peinture religieuse
-ni patriotique. Donc, qu'on renvoie aux panoramas toutes
-ces toiles pour les masses. Pas de peinture d'État, par grâce, surtout
-quand il n'y a plus d'État!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="PEINTURE_8" name="PEINTURE_8"></a>VIII</h3>
-
-<h3>LA CONTEMPORANÉITÉ</h3>
-
-<p>Malgré MM. Rochegrosse et Aman Jean, malgré MM. Feyen
-Perrin et Séon, l'incapacité et l'impuissance de l'école française dans
-la peinture de style est éclatante.</p>
-
-<p>Les tableaux religieux, sauf le <i>Saint Julien l'Hospitalier</i> et le
-<i>Saint Liévin</i>, sont honteux; l'<i>Andromaque</i> seule est lyrique; la <i>Danse
-au crépuscule</i> l'unique nu poétique avec le <i>Crépuscule</i>; le reste
-sentimental et niais; les tableaux patriotiques et civiques sont nuls;
-les tableaux d'histoire, d'insupportables vignettes, les tableaux
-païens, nauséeux. Pourquoi? parce que les artistes sont ignorants.
-«Des brutes très adroites, des manœuvres, des intelligences de
-village, des cervelles de hameau.» Ils n'ont point de lecture, d'une
-nullité de bacheliers; or le passé ne s'invente pas, il faut l'aller
-prendre dans les livres. <i>Legite aut tacete.</i> Il faut cinq ans de lecture
-intellectuelle aux exposants de cette année avant de toucher sans
-ridicule à un sujet religieux ou poétique. D'ici là, qu'ils peignent le
-<i>présent</i> qui pose devant eux et où le poncif n'existe pas encore.</p>
-
-<p>Modernité, terme usuel et inexact; et à faire des catégories, il les
-faut exactes. La modernité comprend également la sorcellerie et le
-dandysme; Giotto et M. Manet, saint Bernard et M. Renan sont des
-modernes. Il faut donc dire contemporanéité pour désigner la peinture
-des scènes de la vie actuelle. Balzac, peintre, est-il possible?
-Abstruse question que M. Félicien Rops peut résoudre affirmativement.
-Ce grand artiste inconnu du public, mais admiré des penseurs,
-a su dégager des formes modernes l'esprit moderne, et à tous
-ceux qui cherchent dans la contemporanéité j'enseigne que le burineur
-des <i>Cythères parisiennes</i> est le maître à suivre, si l'on peut.</p>
-
-<p>Il semble que la représentation de l'actuel et du présent soit
-aisée, puisque l'imagination n'a pas à faire l'effort évocatoire que
-nécessitent les sujets du passé. Mais précisément le face à face, le<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span>
-nez à nez de l'artiste et de son temps, empêche celui-là de voir juste.
-En somme, l'œuvre d'art est une <i>version</i>; et, en contemporanéité,
-l'artiste traduit presque fatalement le texte de la réalité, mot à mot,
-au lieu de faire (et le mot usuel est ici heureux, car il exprime une
-clarification élégante) «un bon françois».</p>
-
-<p>Désormais, je vais avoir à louer, et non par une prédilection
-pour ce genre ni par déviation esthétique, mais bien parce que nous
-voici dans l'art inférieur, et que M. Béraud se rapproche plus de
-son genre que M. Bouguereau, par exemple, et qu'il faut juger
-un artiste sur le terrain même de son œuvre, dire «parfait» à
-MM. Monginot, Bergeret et Vollon et «détestable» à M. Morot. Ce
-dernier peint N.-S. Jésus-Christ sur la croix; je place ma critique
-au point de vue de l'art religieux et je déclare très mauvaise son
-œuvre. M. Desgoffes peint du bibelot, je descends mon critérium à
-son niveau et je n'ai que des compliments à lui faire: et jusqu'à
-l'apparence d'être inconséquent est enlevée par la catégorisation des
-sujets et la déclaration sur la hiérarchie de chaque genre.</p>
-
-<p>Avant les personnages, le décor, avant les Parisiens, Paris. Aussi
-bien tout l'intérêt de ce pavé laid et de ces pierres grises est fait de
-cette humanisation des choses qui naît de toutes les activités qui les
-frôlent et les aimantent de spiritualité. Voici le <i>Quai de la Tournelle</i>,
-de M. Le Comte; bien vu.&mdash;M. Tournès nous fait traverser la
-Seine pour nous montrer l'<i>Inauguration du nouvel Hôtel de Ville</i>, un
-plein air, où l'on respire par à peu près, et qui est trop un souvenir de
-la remarquable toilasse de M. Roll, donnant une si juste impression
-de la fête de la République. Les avocats sont tous en deuil;
-M. Scott a peint en une vignette démesurée de la <i>Vie moderne</i>, les
-<i>Funérailles de M. Gambetta</i>. Devant la Madeleine, M. Giron nous
-arrête; il y a un embarras de voitures, et il peint avec un talent rare,
-des tons fins, des morceaux très rendus et qui font plaisir aux connaisseurs.
-Mais l'odieuse sentimentalité s'en mêle et gâte tout; ce
-n'est plus un coin de Paris transporté sur la toile avec aisance, ce
-sont <i>Deux Sœurs</i>, l'une honnête ouvrière, à pied, et qui fait les
-cornes à l'autre, une impure, très attifée, dans une victoria. Le vice
-est inexcusable, parce qu'il est une déviation à la Norme du Beau,
-mais il ne faut pas sacrifier au goût bourgeois pour l'antithèse moralisatrice,
-il ne faut pas surtout occuper un mur d'un sujet qui n'a
-droit qu'à un mètre de cadre.</p>
-
-<p>La <i>Station d'Auteuil-Point-du-Jour</i>, au crépuscule, est une impression
-d'une justesse merveilleuse, et aux valeurs de tons piqués avec<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span>
-une justesse qui fait de M. Luigi Loir le Van der Weyden du
-Salon.</p>
-
-<p>L'<i>Heure de rentrée à l'École</i>, par M. Geoffroy, est une <i>enfantine</i>
-digne de Pourrat, ce charmant poète lyonnais que l'on ignore.
-M. Degrave a fait mieux encore dans sa <i>Classe communale</i> où les innombrables
-têtes d'enfants sont joliment diversifiées d'expressions,
-et ce serait sans défaut si le teint de ces gentils marmots n'était pas
-uniformément porcelainé et comme d'un vague émail blanc.</p>
-
-<p>Qu'est-ce que M. Truphême veut prouver avec son <i>Travail
-manuel</i> à l'école du boulevard Montparnasse? Ces enfants sont trop
-bien mis pour avoir besoin d'un état; ils s'amusent, ou leur instituteur
-est fêlé de leur faire raboter d'après l'<i>Émile</i>; à moins que ce ne
-soient là des enfants voués aux lettres; en ce cas, il est de toute
-nécessité qu'ils sachent un métier qui, comme la menuiserie, ne
-nécessite pas le mensonge pour manger. Encore une <i>École</i> de
-M. Robert, avec institutrice laïque.</p>
-
-<p>Trois petites filles lisent des <i>Affiches</i> avec une attention que
-M<sup>lle</sup> Anethan a rendue, non sans grâce. Plus loin, la <i>Paye des maçons</i>
-dans un chantier, par M. Bellet du Poizat, plein air mal vu et rendu
-dans une tonalité noirâtre et funèbre. La <i>Forge</i>, de M. Fouace, est le
-meilleur des tableaux ouvriers du Salon; le ton est juste, la touche
-large, solide; c'est d'un procédé sûr et puissant, et la petite fille qui
-se pend au soufflet a une certaine grâce gauche et apitoyante. Ceci
-mérite une seconde médaille au moins.</p>
-
-<p>Le <i>Ménage d'ouvrier</i>, de M. Steinheil, vaut qu'on s'y arrête; il
-revient du travail et rit au sourire de son bébé; d'une vérité rare, de
-geste et d'expression; cette vérité va jusqu'à mettre M. Grévy sous
-l'horloge et M. Gambetta sur la cheminée, deux effigies qui prouvent
-que l'ouvrier est électeur, et même éligible.&mdash;La <i>Couturière
-en livres</i>, de M. Gourmel; le <i>Tailleur en chambre</i>, de M. Renault;
-le <i>Tisserand</i>, de M. Pennie, sont sans intérêt. <i>Chez mon voisin</i>, de
-M. Ramalho, est une bonne étude; le voisin de M. Ramalho fabrique
-des lanternes de vestibule, avec une application digne d'un
-autre emploi.</p>
-
-<p>Joli est le tableau de M<sup>lle</sup> Marie Petiet, la <i>Lecture du Petit Journal</i>.
-De petites ouvrières ont posé leur aiguille pour mieux entendre
-l'inepte feuilleton ou les apitoyants faits divers. La lumière blanche
-qui vient de la fenêtre produit des modelés délicats et un effet agréable.
-Le <i>Mont de Piété</i>, de M. Mouchot, pêche par l'exagéré de l'intention;
-l'anxiété de tous ces regards convergés vers l'employé estimateur<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span>
-est trop identique dans toutes les têtes. Le <i>Buveur d'absinthe</i>,
-de Ihly, est trop de l'Assommoir, canaille, sans intensité. Pour
-quitter les prolétaires qui sont à l'ordre «du jour d'aujourd'hui»,
-le <i>Soleil d'hiver</i> de M. Marty; dans le Midi, on dirait le <i>cagnard</i>.
-Deux ouvriers sont assis sur un banc du boulevard extérieur, aux
-rayons d'un pâle soleil. Très rendu.</p>
-
-<p>Dans les mêmes parages, M. Artigues nous montre une <i>Somnambule
-en plein vent</i>, affreuse vieille à châle rouge, que magnétise,
-avec de grands gestes, un personnage en noir, râpé et chevelu. Dans
-le cercle des curieux, une fille en camisole rose qui est du Manet.
-M. Artigues est un pinceau personnel et chercheur.</p>
-
-<p>Voici la bourgeoisie. Le <i>Portrait du Grand-Père</i>, de M. Robin;
-la <i>Fête du Grand-Père</i>, de M. Margettes; <i>Portraits de famille</i>, de
-M<sup>lle</sup> Jeanne Rongier; la <i>Consultation du médecin</i> et le <i>Bain de l'enfant</i>,
-de M. Born-Schegel. Énoncer est le plus que l'on peut faire.
-Le <i>Thé de cinq heures</i> de M<sup>lle</sup> Breslau, peinture pour notaires, et le
-<i>Vin de France</i>, de M. Astruc, pour commis-voyageur; ainsi que le
-<i>Scandale</i>, de M. Durand, représentant une maîtresse apostrophant
-le marié à la sortie de la mairie. Les <i>Derniers Conseils</i>, de M. Saunier,
-sont donnés à une jeune mariée tout en blanc, par sa mère,
-dans un parc en automne; la <i>Lune de miel</i>, de M. Pommey, fait
-suite. M. Carrier Belleuse nous montre où ira la femme au dernier
-quartier, un <i>Salon de modes</i>, d'un effet désagréable à l'œil; et
-M. Laurent, le <i>Cabinet de lecture du mari</i>; Béraud sa <i>Brasserie</i>,
-toile excellente de vérité et de rendu, mais qui fait peu d'honneur
-aux étudiants qui en emparadisent la vie inintelligente du quartier
-Latin. Au <i>Boulevard Saint-Michel</i>, de M. Myrback, est un
-tableau important; c'est là une perspective de la rangée de tables
-d'un café; tout y est juste et bien vu, excepté le plein air qui est
-plus noir que de raison. Les Pleinairistes ou accordent leurs tonalités
-en une grisaille qui fait le camaïeu, ou tombent dans une
-lumière blanche qui désorganise les valeurs et fait pétarder la moindre
-touche vive. Le jury est devenu bien indulgent au procédé soi-disant
-nouveau, puisque nous avons l'heur de voir l'<i>Après déjeûner</i>,
-de M. Lobré, une peinture fausse et discordante, quoiqu'elle témoigne
-de la recherche.</p>
-
-<p><i>La Classe de danse</i>, tableautin de M. Robert, le <i>Pompier de service</i>,
-le <i>Coin de coulisse</i>, de M. Houry, l'<i>Enfant trouvé par des masques</i>, de
-M. Lubin, sont sans intérêt. L'<i>Amour au cabaret</i>, de M. Pujol, n'a
-que le mérite d'être la seule figure éphébique du Salon. M. Mendilahazu<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span>
-n'a pas que le nom d'aztèque: son dyptique, <i>Deux et cinq
-heures</i>, c'est-à-dire une fille qui se poudre et qui prend un cassis, est
-absurde en plein; et je ne le cite que pour protester contre cette
-profanation du dyptique et du tryptique, forme religieuse appliquée
-à des sottises.</p>
-
-<p>M. Picard a fait <i>Une gare des environs de Paris</i> banale, mais le
-<i>Départ des conscrits</i> de M. Delance est une bonne chose, les deux
-jeunes filles qui font des signes d'adieu, morceau bien traité.</p>
-
-<p>L'<i>Entrée au dépôt de la Préfecture de police</i>, rassemblement de
-filles, vagabonds, rodeurs, serait intéressant si M. Langlois avait
-mis de l'accent. La <i>Confrontation judiciaire à la Morgue</i>, de
-M. Bréauté, aurait besoin d'un éclairage qui remplaçât le manque de
-pittoresque. Le <i>Serment du témoin</i>, de M. Salzedo, est d'une tonalité
-mieux appropriée au sujet que les précédents.</p>
-
-<p>Deux toiles rabbiniques sont à citer, la <i>Discussion théologique</i> de
-M. Moyse, et <i>la Pâques</i> de M. Delahayes. On s'est ralenti de la
-belle ardeur de ces dernières années à peindre son atelier. Cependant,
-voici la séance de M. Thivier, et le <i>Repos du modèle</i> de M. Fassey,
-c'est un modèle homme, et j'ai sur cela l'opinion de Ingres qui
-faisait poser les bras de son Saint Symphorien par une femme. <i>Le
-Pleinairiste</i>, de M. Bacon, est une curieuse étude; mais la meilleure
-toile de cette série est la <i>Manette Salomon</i> de M. Charles Durand.
-Coriolis rectifie la pose de la juive dont la tête est belle et le nu bien
-traité.</p>
-
-<p>Le high life est assez peu représenté par le <i>Rendez-vous</i>, de
-M. Max Claude, qu'une amazone et un cavalier se sont donné à
-Fontainebleau. M. Carpentier nous les montre dans un bal où la
-dame livre son gant à une tête qui sort d'une portière. <i>Sous bois</i>, de
-M. Lemenorel, deux amazones qui, pour être intéressantes, devraient
-être dans la donnée des <i>Adieux d'Auteuil</i> de M. Rops. <i>Les Fiancés</i>,
-de M. Loustanau, un officier de marine et une miss blonde se
-tiennent la main au piano, sous l'œil de la famille. Les voici,
-seuls, canotant de concert avec les <i>Cygnes de la Tamise</i>, de M. Jourdain.</p>
-
-<p>A la campagne, une jeune femme lit adossée à une fenêtre ouverte
-une partition de Mozart, et M. Paul de Grandchamp aurait dû
-faire réverbérer plus violemment la lumière qui frappe le cahier sur
-le visage de la liseuse. Il fallait là se souvenir de ce genre d'effet miraculeux
-dans le <i>Bourgmestre Six</i>, de Van Ryn. L'<i>Auscultation</i>, de
-M. Heill, une jeune fille dont le médecin écoute le dos, bien traité,<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span>
-ainsi que le <i>Volontaire d'un an</i>, de M. Harmand, gras et vermeil, et
-couché lisant <i>le Figaro</i>, tandis que sa compagnie est aux manœuvres.
-Les <i>Terrasses de Monte-Carlo</i>, de M. A. Marie, n'ont pas l'intensité
-lumineuse de ce site, où il y a bien de l'artificiel, mais qui est une
-délicieuse préface, un digne pronaos du littoral italien. La <i>Bataille
-des fleurs</i>, à Nice, de M. Alfred Didier, est une composition pleine
-de vie et de charme, reléguée vers la plinthe bien à tort.</p>
-
-<p>La série des bains de mer est la contemporanéité la mieux comprise.
-Sans s'arrêter à la <i>Grande Marée à Arromanches</i>, de M. Lasellaz,
-voici <i>la Plage</i>, de M. Gavarni, un peu poncive de forme et
-écrasée par la signature, et la <i>Plage normande en Août</i>, de M. Édouard,
-impression juste. <i>Sur les galets</i>, de M. Aublet, est un Nittis, des
-meilleurs. M. Edmond Debon a dressé sur la falaise une grande fille
-au chapeau empanaché, au surcot gris, à la jupe rose, qui s'appuie
-sur son ombrelle, avec un mouvement si crâne qu'il semble pris à
-une lieutenante de la Grande Demoiselle. L'<i>Imprudente</i>, de M. Nonclercq,
-une baigneuse évanouie, qu'un baigneur ruisselant porte dans
-ses bras, est peinte de tons fins. Le <i>Bain de mer en famille à Dinard</i>,
-de M. Félix Barrias, agréable; une anse ombreuse, où des jeunes filles
-s'ébattent, il y a au troisième plan un groupe d'un joli flou.</p>
-
-<p>Je m'étonne que personne ne fasse l'Anadyomène de ce temps,
-une baigneuse en pied, en costume mouillé, plaqué aux formes. Le
-déshabillé de la plage est un texte qu'on pourrait paraphraser délicatement,
-et avec le moindre talent on obtiendrait plus de succès qu'il
-n'en serait mérité.</p>
-
-<p>La <i>Leçon de Pêche</i>, de M. Guillon, morceau excellent: la jeune
-fille qui se penche pour voir retirer l'hameçon de la bouche d'un
-rouget est d'une facture originale, serrée et précise. Il ne faut pas
-nommer le peintre du <i>Saignement d'un cochon</i>, et celui de l'<i>Équarrissement
-d'un cheval</i> s'appelle Delacroix. Quelle navrante ironie que
-ce nom, le plus grand de l'art de ce siècle, égal aux plus grands de
-la Renaissance, écrit au bas de cet «improper» gigantesque! Et cet
-autre, l'<i>Alcool</i> de M. Beaulieu.</p>
-
-<p>Certes, la contemporanéité est loin de ce qu'elle pourrait
-être; la plupart des tableaux à sujets du présent sont des vignettes
-ou des photographies, mais cette voie est celle où il faut pousser
-les artistes. «Emplissez votre âme des sentiments et des aspirations
-de votre époque, et l'œuvre viendra,» disait Gœthe. Il n'y a
-plus de sentiments et les aspirations actuelles sont folles; toutefois
-l'artiste peut faire du grand art, avec les choses, les formes<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span>
-et les gens du présent; mais je n'en sais qu'un qui l'ait fait pleinement,
-magistralement: M. Félicien Rops.</p>
-
-<p>Il a mieux valu que Chardin peignît le <i>Benedicite</i> et même Beaudoin
-la <i>Gimblette</i> que de se forcer à des sujets de style, hors de leur
-portée: l'artiste n'a pas comme l'écrivain le devoir de lutter contre
-l'évolution de son temps si elle est funeste, vice et vertu, beauté et
-laideur, il doit tout rendre, mais il faut qu'il rende avec les formes
-de son temps, l'<i>esprit</i> de son temps, sinon il n'est qu'un peintre, un
-artiste <i>non pas</i>!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="PEINTURE_9" name="PEINTURE_9"></a>IX</h3>
-
-<h3>LA FEMME&mdash;HABILLÉE&mdash;DÉSHABILLÉE&mdash;NUE</h3>
-
-<p>«Une allégorie est toujours une femme, qu'on représente la
-Perversité ou l'Agriculture, la Morale ou la Géométrie. Eh bien! la
-femme n'est elle-même que l'allégorie pratique du Désir, elle est la
-plus jolie forme connue que puisse prendre un rêve; elle est l'armature
-sur laquelle Dante, le bouvier, le perruquier modèlent leur
-idéal; elle est le <i>procédé</i> unique dont le corps se sert pour matérialiser
-et posséder la Chimère.» (<i>Vice suprême.</i>) Cette définition, excessivement
-esthétique, a l'avantage de supprimer la question de
-moralité; mais pour y satisfaire en un mot, je déclare que la presque
-totalité des tableaux de cette catégorie relèvent du sixième
-commandement. Ceux qui les ont peints ont péché, ceux qui les
-regardent avec complaisance pèchent, et voilà un avertissement
-carré comme le bonnet du casuiste le plus sévère. Cela dit, il ne
-reste plus qu'à constater que la synthèse, digne du Vinci, que Félicien
-Rops a trouvée et écrite en d'admirables eaux-fortes, a sa preuve
-au Salon, où les personnes du sexe occupent, de la cimaise à la
-plinthe, une place aussi excessive que celle qu'elles ont dans la vie
-contemporaine: «L'homme pantin de la femme, la femme pantin
-du diable.»</p>
-
-<p>On a dit que la femme était la moitié de la poésie, et de Pétrarque
-à Manet, cela est patent, mais il ne serait pas à beaucoup près aussi
-exact de dire qu'elle est la moitié de la peinture. La Renaissance
-n'a pas connu le tableau <i>sexuel</i>, les musées d'Italie en témoignent:
-jusqu'au dix-huitième siècle, le tableau à femme, comme le livre à
-femme et la pièce à femme n'a pas lieu, et sa floraison date de l'importance
-croissante des expositions.</p>
-
-<p>Autrefois les nudités étaient des commandes seigneuriales; le seigneur
-d'aujourd'hui c'est le public, et MM. les artistes chaque année
-lui offrent, au Palais de l'Industrie, toutes les pièces d'un sérail
-ethnographique. Parmi les bêtes qui vont au Salon, il y a des boucs,<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span>
-et c'est pour eux que les magasins des arcades Rivoli étalent les
-photographies de tous les nus de l'exposition. Le succès est facile à
-obtenir ainsi, car suivant un mot de M. d'Aurevilly, «il y entre du
-sexe et les nerfs»; mais je tiens à dire net que ce sont, non succès
-d'artistes, mais succès de filles, et l'épithète est à peine suffisante.
-Et maintenant, «Cherchons la femme», comme on dit à la fois au
-Palais-Royal et à la préfecture de police.</p>
-
-<p>Le baby n'est intéressant que anglais ou cravaté d'ailes et lancé
-dans l'atmosphère idéale des apothéoses et des gloires; le <i>Poupon qui
-bat du tambour</i>, de M<sup>me</sup> Salles Wagner, n'est qu'un poupon et ce
-qu'il y a de plus intéressant dans la petite fille, c'est la petite
-femme.</p>
-
-<p>M. Sargent, l'élève de Goya, qui l'an dernier <i>cachuchait</i> «un <i>jaleo</i>
-cambré», nous montre quatre <i>Petites filles</i> qui viennent de cesser leurs
-jeux, dans un vestibule riche à grands vases chinois. Elles ont des
-tabliers fins sur des toilettes exquises, et un air d'ennui sérieux de la
-plus rare distinction. Il a fallu des siècles de paresse et de luxe pour
-sélecter ces délicieuses poupées, elles ont de la race; le pinceau de
-M. Sargent est virtuel, en ce rendu de ces quatre fleurs d'aristocratie.</p>
-
-<p>La <i>Petite fille blonde</i>, de M. Aublet, qui sourit du haut de sa
-chaise rouge, dans son joli costume de satin rose, est charmante.
-Celle de M. Baud-Bovy, qui s'amuse à peindre avec le plus grand
-sérieux, est d'une vue agréable. Quant aux deux enfants, vivacement
-peintes, de M. Émile Lévy, elles n'ont qu'une belle santé, mais
-point de race.</p>
-
-<p>Joli est le <i>Baby couché dans l'herbe</i>, de M. Ringel. M<sup>me</sup> Thérèse
-Schwartz, en groupant ses <i>Portraits d'enfants</i> en pied, a fait un
-louable effort vers le style de Lesly.&mdash;La petite fille de M. Burgers
-qui, en 1881, jouait de la flûte avec le faune d'un jardin, fait pianoter
-cette année son polichinelle, devant la partition de la Symphonie
-héroïque.&mdash;La <i>Petite Mendiante</i>, de M. Baton, rappelle la
-fresque du même titre que M. de Banville. Très savoureuse est la
-maigreur hâlée de la petite <i>Saltimbanque</i> de M. Colin Libour; c'est
-là une curieuse étude de carnation brune, à mettre en regard de la
-<i>Petite Bohémienne</i> de M. Ballavoine, un charmant petit cadre, où les
-épaules sont d'une chair mate et lumineuse que je souhaite à toutes
-les dames qui iront au bal l'an prochain. Gentille est la <i>Mademoiselle
-Suzon</i> de M. Mesplès, qui tient une brassée de fleurs moins
-fleuries que ses joues. Ce tableau gracieux fait antithèse avec les très<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span>
-remarquables dessins de la <i>Pipe cassée</i> qui sont de verve, et d'un
-crayon joli.</p>
-
-<p>Les dames du temps jadis ont droit de préséance sur leurs sœurs
-les poupées contemporaines, et ne l'auraient-elles pas qu'on le donnerait
-à la <i>Cordelia</i> de M. Bochwitz. Elle est modernement jolie, et
-mériterait le prix de beauté en cette heureuse ville de Pesth, qui a
-des prix pour la beauté.</p>
-
-<p>La tête n'est pas d'un camée, mais elle donne plus de plaisir à
-voir qu'une tête de camée, les yeux grands, noirs, ont un regard de
-velours: et d'un grain si fin et d'une pâleur si amoureuse est le morceau
-de poitrine que dénude le décolletage carré d'une robe vert
-d'eau où <i>passent</i> des léopards d'or!</p>
-
-<p>Il n'y a point tant de madrigaux à faire à la dame de M. Bouillet
-qui s'arrête pensive, après avoir chanté le roi de Thulé.&mdash;M<sup>lle</sup> Houssay
-a fait une bonne toile de M<sup>lle</sup> Rousseil dans le rôle de Marie
-Stuart. M<sup>lle</sup> Rousseil est une grande artiste méconnue, et dont
-M. d'Aurevilly a daigné défendre dernièrement le talent injustement
-évincé. Les <i>Jeunes filles</i>, de M<sup>lle</sup> de Coos, ont la taille sous les seins,
-et elles effeuillent et interrogent les marguerites, jolie chose Empire.
-La <i>Jeune beauté</i>, du même temps, de M<sup>me</sup> de Châtillon, est une agréable
-étude de blonde. L'<i>Alsacienne</i>, de M. Jean Benner, sur fond or, une
-romance.</p>
-
-<p>Les Orientales sont bien calomniées dans le <i>Harem</i>, de M. Richter,
-et par la plastique grossière de M. Pinel de Grandchamp. La <i>Femme
-du Harem</i>, de M. Bertier, est un prétexte à exposer un rayon de
-soieries. La <i>Montenégrine</i>, de M. Bukovac, n'est pas intéressante; la
-<i>Grande Iza</i> valait mieux. J'allais oublier la <i>Salomé</i> de M. Barlès, dont
-la carnation brune prouve un coloriste.</p>
-
-<p>Alors même que le tableau de M. Merle serait mauvais, il ne
-l'est pas, j'en parlerais pour la rareté du sujet: <i>Une sorcière au
-XV<sup>e</sup> siècle</i>; elle est accroupie; à ses pieds, sur un coussin, est couchée
-une petite poupée portant un costume Charles VI et traversée d'une
-épée. Si M. Merle veut savoir le rituel de l'envoûtement, qu'il lise
-le chapitre de ce nom dans le <i>Vice suprême</i> et qu'il étudie l'eau-forte
-de Félicien Rops qui l'accompagne.</p>
-
-<p>Nous voici dans le bazar des poupées contemporaines, et la plus
-parisienne de toutes est le portrait de M. Lehmann, que je considère
-comme une composition et auquel je fais l'honneur de le sortir
-des <i>ritratti</i>. Cette femme à la mode d'hier, avec sa voilette qui floute
-un peu sur son teint, est une figure extrêmement jolie, et qui donnera<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span>
-à la postérité la note exacte de la grâce parisienne en 1883:
-cela est un éloge pour le peintre et le modèle, mais qui y verrait
-l'éloge de 1883 ne me comprendrait pas.</p>
-
-<p>La <i>Fantaisie</i> de M. Nel Dumonchel est cent fois supérieure à
-l'<i>Alma parens</i> du chromo-lithographe Bouguereau. Si je bornais là
-mon éloge, M. Nel n'aurait pas lieu d'être satisfait. Du reste, que
-signifie l'Institut, quand Puvis de Chavannes, le maître le plus éclatant
-de l'époque, n'en est pas?</p>
-
-<p>Sur un fond drapé de blanc roux, à mi-corps, en robe plissée
-jouant le vertugadin assoupli, une femme de ce temps s'appuie sur un
-éventail, ce sceptre qui brise les autres et fêle les crânes robustes, et
-de l'autre maintient contre son giron une sorte de King-Charles.
-Cravatée de dentelles, encapotée à la mode, la fête est bien moderne
-et l'éclair des dents dans la bouche petite accentue cette belle
-impure.</p>
-
-<p><i>Fleur du Mal</i>, de M. Pinel, est d'un titre ambitieux, que seul Félicien
-Rops peut prendre pour la femme de son frontispice des <i>Œuvres
-inutiles et nuisibles</i>. Cependant, cette grande fille en manteau de
-peluche, sur la marche d'un perron, a une ligne assez imposante et
-cela n'est pas ordinaire, mais ce n'est que fleur du monde ou de
-bêtise, synonymie, à médailler toutefois, car si M. Pinel n'est pas
-Baudelaire, il est excellent peintre et chercheur comme il appert de
-cette toile bien supérieure au <i>Crépuscule</i> de M. Bouguereau.</p>
-
-<p>M. Béraud, peintre de poupées, c'est-à-dire de Parisiennes, nous
-en montre une en prière qui est tout ce qu'elle peut-être, charmante.
-Le même adjectif est dû à la jolie blonde de M. Bisson qui, avant
-de sonner, met le dernier bouton de son gant, à son <i>Premier rendez-vous</i>.
-Le profil est joliment rendu. Le <i>Coup de vent</i>, qui décoiffe une
-dame sur la plage, par le même, n'a pas le même sel fin que le <i>Premier
-rendez-vous</i>.</p>
-
-<p>M. Van Beers est d'une habileté exagérée; la robe jaune du
-<i>Retour du grand prix</i> a le ton fol; quant à <i>Rigoletta</i>, la fille vautrée
-sur une peau de bête, elle est du <i>même</i> que son tapis et sa confrérie.</p>
-
-<p>La <i>Symphonie</i> rouge et japonaise de M. Comerre fait un honneur
-égal au peintre et au modèle. Mutine, piquante, avec son joli nez
-en l'air, sa tête frisée, son costume de Yeddo, est la fantaisie de
-M. Courtois.</p>
-
-<p>Le <i>Billet</i>, femme en rose; <i>Dans la serre</i>, femme en bleu; deux
-pendants d'un poncif précoce en un genre où il est facile à éviter.<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span>
-M. Giroux représente dans son <i>Départ</i> cinq Atalantes de nos magasins
-de nouveautés qui s'apprêtent à courir; cela est fait comme une
-illustration de journal. Rousse, rose, mince, le corsage fendu, elle
-est bien un peu molle la jeune <i>miss</i> de M. Richomme. Le <i>Cœur
-blessé</i>, de M. Texidor, n'est qu'une svelte jeune femme en noir qui
-se promène sur une plage, mais il prouve, et toutes les toiles précitées
-l'appuient, que les lamentations sur le costume contemporain
-sont sottes, quant aux femmes, dont les toilettes actuelles
-prêtent, plus qu'en 1830, à la grâce, à l'érotisme et à tout, le style
-excepté.</p>
-
-<p>Je réunis ici, en un groupe honorifique, les peintres de femmes
-dont le procédé sort de la routine, et je place tout d'abord, la
-<i>Femme au hamac</i>, de M. Lahaye, parce que c'est un Manet, et que
-ce peintre, mort il y a un mois à peine, n'a pas eu la part de justice
-qu'il faut lui faire.</p>
-
-<p>Manet s'est perdu dans son plein air et nous a gratifiés de peintures
-souvent fort désagréables; s'il s'est égaré, il a cherché, il a
-montré une voie casse-cou mais nouvelle, et son influence sur
-l'école est indéniable. Sans s'arrêter à ce qu'en a dit M. Zola, qui
-est incompétent en la matière, Manet est un artiste, et de cent
-coudées plus haut que M. Bouguereau qui pousse la médiocrité jusqu'à
-l'impudeur. Du reste, il n'y a pas d'exception à cette règle:
-tout ce qui horripile le bourgeois a quelque valeur; et tout ce
-qu'admire le bourgeois n'en a aucune.</p>
-
-<p>M. Puvis de Chavannes, le maître le plus incontestable de ce
-temps, le plus évident, le plus patent, n'est compris et admiré que
-par les penseurs, les écrivains et les poètes, et cet éclatant exemple
-prouve l'infaillibilité de mon critérium.</p>
-
-<p><i>En été</i>, de M. Sinibaldi, est un bon plein air. Couchée sur l'herbe,
-les chevilles bleues sortant de la jupe rose, le visage poudré et la
-chemise béante, une fille qui a chaud: cela est cela. Le <i>Jardin d'hiver</i>,
-de M. Jones, est d'une impression juste. Les <i>Demoiselles</i>, de M. Halkett,
-qui jouent aux osselets, présentent des colorations originales
-et très vues.</p>
-
-<p>La jeune fille en peignoir chine lisant, par M. Chease, est d'une
-touche intéressante; mais pourquoi tant de journaux et de gravures
-sur la table, on dirait d'un déballage.</p>
-
-<p>L'exécution de l'<i>Espagnol pinçant de la guitare</i> fait honneur à
-M. Schargue. Le <i>Repos au Jardin</i>, de M. Tournès, où une dame très
-habillée est assise sur le rebord d'une terrasse et les pieds sur une<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span>
-chaise de fer, une impression qui serait juste, si elle n'était un
-peu noire, défaut fréquent dans les pleins airs. Le <i>Retour de la campagne</i>,
-de M. Curtis, une femme en toilette mauve, assise sur un
-divan et qui assemble les fleurs qu'elle a rapportées. Par la baie de
-l'atelier, on aperçoit les toits de la maison d'en face; excellente contemporanéité.
-La dame en chapeau de paille, en blanc et sur fond
-de parc, que M. Bertin intitule <i>Rêverie</i>, un peu basbleutée d'expression.
-M. Kaiser assied sur les marches d'une serre une femme
-qui rêve, en tenant un roman, à le réaliser sans doute. La <i>Liseuse</i>,
-de M. Roux, sur une terrasse, au coucher du soleil, est d'une très
-bonne couleur.</p>
-
-<p>Après l'habillé, voici le déshabillé, matière à tableaux délictueux
-et délicieux à la fois; ceux du Salon ne méritent que le premier de
-ces adjectifs. Cependant la <i>Comparaison</i> de M. Lejeune est une idée
-piquante; une jeune femme a ôté son corset et met ses seins à l'air;
-elle regarde un moulage de la Vénus de Milo et compare.</p>
-
-<p>La <i>Jeanne</i>, de M. Prouvé, une fille qui s'est dénudée plus bas
-que le nombril pour jouer de l'alto; l'acuité des seins ne doit pas
-être dans l'extension du bouton, comme M. Prouvé l'a fait, avec
-du modelé, mais sans épuration plastique.</p>
-
-<p>Le <i>Sourire</i>, de M. Chaffanel, n'est pas lombardo-florentin, ni de
-Rops, mais le bout d'épaule maigre est bien traité. La <i>Liseuse</i>,
-de M. Tillier, d'un ton délicieux comme sa <i>Chloé</i>. L'étude de
-chair brune que M. Quinzac intitule <i>Rêverie</i> ne vaut pas <i>Coquetterie</i>,
-de M<sup>me</sup> Fanny Fleury. M. Plassan montre deux femmes qui s'habillent
-sans grâce; M<sup>lle</sup> Épinette dénude un dos et M<sup>lle</sup> Didiez une
-poitrine, et ce serait là à peu près le déshabillé du Salon si tous les
-décolletages des portraits ne rentraient pas dans le déshabillé et dans
-l'impudeur, soit dit nettement aux femmes du monde.</p>
-
-<p>Voici le nu! et c'est au vice, s'il est difficile, plus qu'à la vertu
-de se sauver. Le <i>Temple de l'Amour</i> de M. Lalire, une série de
-groupes à tons de pastels dans de l'architecture; le tableau a exactement
-la précision de ma phrase.</p>
-
-<p>Le <i>Printemps</i>, de M. Feyen-Perrin, une jolie fille point poncive,
-d'une carnation un peu grosse mais vivante, sur un joli fond de
-verdure adoucie, là la meilleure nudité avec les poétiques et désirables
-<i>Baigneuses</i> de M. A. Sevestre, peintre d'un réel talent et
-le plus suave des nudistes, et les <i>Trois Grâces</i>, d'un beau calme et
-d'une belle matité, de M. Benner.&mdash;Bonne est la couleur de la
-<i>Baigneuse</i> de M. Hermans.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span></p>
-
-<p><i>La femme aux pigeons</i> de M. Zacharie de même que les ébats de
-M. Bukovac n'ont pas les mérites qu'il faut pour faire accepter la
-vulgarité des formes. M. Girard expose son <i>modèle</i>. Qu'il en change.
-Banale la femme nue au bord de l'eau de M. Caucannier.</p>
-
-<p><i>Après le Bain</i> de M. Mousset, agréable, le croisement des jambes
-a de la désinvolture, mais les luisants de la peau sont trop
-rendus.</p>
-
-<p>L'épisode de Dante, de M. Henri Martin, <i>Francesca et Paolo</i>, que
-je n'ai cité que cursivement dans la peinture poétique, a droit d'être
-mentionné ici. Le corps et surtout les jambes de Francesca sont
-peut-être le plus joli morceau de modelé du Salon; et M. Henri
-Martin, quand il n'aurait que ces qualités de modelé, promettrait
-beaucoup, et il en a d'autres.</p>
-
-<p>L'<i>Ève</i>, de M. Guillon, poncive de tons, et la <i>Nymphe au Miroir</i>,
-de M. Flacheron, élégante de formes, ainsi que sa <i>Femme à l'éventail</i>;
-la <i>Charmeuse de serpents</i>, de M. Arosa, n'est pas d'un dessin
-assez choisi; la <i>Fantaisie orientale</i>, de M. Lethimonnier, représente
-une femme nue couchée avec le hanchement qu'affectionne
-M. Faléro: la ligne épigastrique, trop prononcée, creuse une
-sinuosité désagréable à l'œil. Le ton de la <i>Charmeuse</i>, de M. Rosset-Granger,
-est réussi de matité. La <i>Fantaisie</i>, de M. Caille, une vue
-de croupe agréable.</p>
-
-<p>M. Diapé a une couleur d'un beau rance dans sa <i>Nymphe</i>. La
-<i>Prière à Isis</i>, de M. Faléro, un tableautin délicat; la femme accroupie
-en chatte qui joue de la cithare offre une carnation exquise.
-M. Faléro, dont le genre épeure les gens graves, est un des rares
-artistes épris de la plastique contemporaine, qui la saisissent et la
-rendent. Son <i>Étoile</i>, de 1881, la <i>Vénus</i>, de l'an dernier, étaient les
-nudités les plus contemporaines, et partant, les plus intéressantes
-du Salon. Ainsi l'entendent MM. Daux et Denœu, l'un avec sa
-fillette blonde que brunit une tenture rose; l'autre par sa petite
-femme couchée, excellent blanc sur blanc et la plus réussie des études
-de nu pur et simple.</p>
-
-<p>La <i>Baigneuse</i> de M. Tortez svelte, d'une pâleur de chair agréable,
-et la façon frileuse et hésitante dont elle touche l'eau, point poncive,
-a de la grâce.</p>
-
-<p>Et, maintenant, je demande qu'on les rhabille, toutes ces dames,
-et qu'on ne les dénude plus. Les unes sont de grosses charpentes
-qui singent mal le nu antique, et le singeraient-elles bien? les Grecs
-ont sculpté et peint les Grecques; que les artistes français peignent<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span>
-les Françaises. Leurs toilettes sont exquises, leur déshabillé pervers;
-on peut faire des chefs-d'œuvres avec cela; et même le nu
-contemporain apparaît possible à l'artiste qui saura rendre cette
-spiritualité de la plastique: la femme maigre.</p>
-
-<p>Encore ici, je suis forcé pour être équitable de dire: la femme
-contemporaine a été écrite par Félicien Rops, et c'est ce maître que
-doivent suivre tous ceux qui cherchent «<i>la femme actuelle</i>».</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="PEINTURE_10" name="PEINTURE_10"></a>X</h3>
-
-<h3>PORTRAITS DE FEMMES</h3>
-
-<p>A voir des <i>rittrati muliebre</i>, les femmes ont-elles le même ennui
-(curiosité d'envie ôtée) que les hommes, à voir des <i>rittrati nomine</i>?
-«Questionner la fille d'Ève, dit l'Arabe, c'est faire naître un mensonge.»
-Pour ce qui est du sexe fort, j'ai recueilli les voix, comme
-La Bruyère, et j'énonce que Gustave Planche lui-même préférait
-l'iconique de M<sup>lle</sup> Prudhomme à celui de M. Prudhomme. Ceci
-n'est pas prémisse de madrigal, mais justification d'avoir séparé les
-portraits par sexes, parce que le critérium du public et de la critique
-n'est pas le même devant <i>M<sup>lle</sup> Fould</i>, de M. Comerre, et <i>M</i>*** de
-M. Bonnat. L'attraction sexuelle a lieu du tableau au spectateur, et
-c'est là un cas de physiologie pure, où il n'y a point de gloire pour
-les pourtraiturées du Salon.</p>
-
-<p>Au contraire, ce qui éclate, au Palais du l'Industrie, s'impose
-également aux <i>Portraits du siècle</i>, à savoir la dégénérescence de la
-femme du monde, de la femme de luxe. Les pourtraiturées du rez-de-chaussée
-à l'École des Beaux-Arts, les dames de MM. Dubuffe,
-Henner, Gervex, Baudry, Duran, Cabanel, semblent les soubrettes
-des dames du premier étage; et la décadence n'est pas dans la plastique,
-mais aussi dans le port, le geste, l'expression, le maintien, la
-grâce, le charme. Toutes oscillent entre le demi-mondain et le
-bourgeoisisme; trop de désinvolture ou point, même chez les plus
-historiquement titrées, <i>Lugete Veneres, Cupidinesque!</i> La femme
-actuelle, suffisante pour la passion et le plaisir, ces deux aveuglements,
-ne l'est plus dans l'immobilité et le platonisme de l'œuvre d'art, car
-elle n'a aucune des trois formes esthétiques: harmonie, intensité,
-subtilité.</p>
-
-<p>Cela dit par devoir, je ne me risquerai pas à juger les portraits
-individuellement. Comment écrire que M<sup>me</sup> *** par M. *** a l'air
-drôle; celle-là, bourgeois; cette autre, fille? Je n'ai pas la bravoure
-qu'il faut pour me faire tant de puissantes ennemies d'un trait de<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span>
-plume; et l'aurais-je, que cela ne serait point décent, en pays de la
-feue chevalerie et galanterie.</p>
-
-<p>Le portrait de femme est un genre susceptible de monter à la
-plus haute hiérarchie esthétique, quand André del Sarte peint
-<i>Lucrezia Fede</i>; Guide, la <i>Cenci</i>; Van Dyck, <i>Madame Leroy</i>; Titien,
-<i>Violante</i>. Ces portraits-là sont des poèmes. En notre décadence
-dérisoire, il faudrait se contenter encore de la <i>M<sup>lle</sup></i> ***, de M. Lehman,
-et lui faire même une série de madrigaux assortis, puisque le
-chiffonné est le dessus de l'étrange panier actuel. Nettement, le
-modèle est banal ici, et tout le mérite reste au peintre; je ne veux
-pas dire qu'il soit grand, d'autant que l'emploi de la photographie
-sur toile s'est généralisé à ce point, que les H. C. qui s'en servent
-s'appellent trop «légion» pour être nommés.</p>
-
-<p>Mais l'important, c'est qu'il y a un chef-d'œuvre parmi les portraits,
-et il n'est signé d'aucun des photographes au pinceau qui sont
-réputés; il est du grand fresquiste de la <i>Vocation de Sainte-Geneviève</i>.
-Un portrait par M. de Chavannes, la chose étonne, alarme et
-réjouit, suivant qu'on aime ou qu'on méconnaît ce grand maître.
-Eh bien! que les détracteurs ne se réjouissent point et que les
-admirateurs soient rassurés, le portrait est excellent, d'une ressemblance
-<i>morale</i> aussi bien que physique, cela se sent. Impossible de
-fixer vivante, réelle, une figure moderne avec plus de largeur, c'est
-le dernier mot de la synthèse dans le procédé. Mais, dira-t-on, le
-buste couvert d'un châle noir, est-ce peint? C'est <i>éliminé</i>, et quel
-mal y a-t-il à annihiler le costume, quand il ne peut rien prêter de
-plus à l'expression. M. de Chavannes a raison de tout point dans
-son <i>Portrait</i>, et tort dans son <i>Rêve</i>. Là, la simplification est excessive,
-les initiés seuls peuvent comprendre, et M. de Chavannes a eu
-tort de montrer aux profanes un tableau destiné aux poètes et aux
-penseurs. C'est pour s'être exposé à être méconnu, que je me suis
-permis le blâme respectueux d'un enthousiaste qui a grand souci
-d'une gloire. Ne s'est-il pas trouvé des critiques qui ont reproché à
-M. de Chavannes d'ignorer la grammaire et l'orthographe de son
-art? Eh bien! qu'ils prient le maître de leur montrer ses études
-d'après le modèle, et ils confesseront alors ce qu'ils n'auraient
-jamais nié, s'ils eussent été <i>compétents</i>, que M. de Chavannes possède
-le plus grand savoir technique, dont les niais déplorent l'absence
-dans ses toiles et dans ses esquisses, qu'il n'ignore rien du
-procédé, et qu'il veut ce qu'il fait et qu'il a raison de le vouloir. En
-ce temps où il n'y a plus que du procédé, il le méprise. Autour de<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span>
-lui, il n'y a que des <i>mains habiles</i>; lui est <i>une pensée</i>, et c'est parce
-que ses œuvres <i>pensent</i> qu'elles échappent à la perception de la foule.
-Il est tellement penseur, qu'en pourtraiturant il s'élève jusqu'à
-l'abstrait. <i>M<sup>me</sup> M. C...</i> n'est pas une veuve, c'est la veuve; il a
-monté l'individu au type. Quelle marque plus certaine de son génie!
-Descendu des échafaudages de la fresque, descendu au portrait
-intime, il reste encore l'<i>abstracteur</i>. Voilà pour l'essence et l'esprit
-de cet ouvrage; quant au faire, je défie qu'on dise: c'est d'un tel.
-Jamais on n'a pu dire un nom autre que le sien devant ses œuvres;
-comme devant une page de M. d'Aurevilly, il est impossible de
-songer à un autre romancier. C'est le sceau du génie que d'être
-incomparable, et incomparablement M. Puvis de Chavannes
-est le plus grand peintre de ce temps, même comme portraitiste,
-puisqu'il fait d'un portrait le type d'un état et l'abstraction d'un
-sentiment.</p>
-
-<p>Le plus digne de remarque des <i>rittrati</i> est ensuite le <i>Portrait de
-ma Mère</i>, de M. Whistler, dont la facture est sobre, personnelle,
-puritaine, huguenote. Ce serait du jansénisme protestant, si le protestantisme
-était susceptible d'un Port-Royal et d'un Philippe de
-Champaigne; cette toile a des affinités éloignées, avec l'admirable
-<i>Miracle de la Sainte Épine</i>, au Louvre, et c'est plutôt une évocation
-qu'une pourtraiture. Maigre, la face aiguë, le buste droit, elle est
-assise de profil sur une chaise de paille; ses mains sont ramenées
-sur elle et ses pieds posés sur un coussin, dans une pose si simple
-et si immobile, qu'elle touche au style hiératique: cette femme en
-noir se détache étrangement sur le gris du mur, où deux gravures
-mettent leur baguettes noires. Noire aussi, la portière à ramages
-blanchâtres; toute cette tonalité grise est belle... et M. Bonnat n'en
-fera jamais autant.</p>
-
-<p>M. Marcellin Desboutin ne finit guère ses toiles, et bien lui en
-prend, car ses esquisses ont une saveur à la Velasquez. Son unique
-portrait est un superbe <i>morceau</i>, large, bien modelé, et de tons
-d'argent mat: une femme au visage fatigué, aux cheveux lourds
-emmêlés sous un grand chapeau. Voilà de l'art qui ne copie personne,
-du sentiment moderne! et du reste le maître en pointe sèche
-est une des natures esthétiques de ce temps, et le plus complexe
-mélange d'un gentilhomme, d'un titi, d'un lettré, d'un maître
-peintre.</p>
-
-<p>M. Cabanel a place certainement parmi les tout premiers <i>rittratistes</i>
-de marque. Il brille aux <i>Portraits du siècle</i>, et aussi au Salon,<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span>
-Sa <i>Vieille Dame</i> aux cheveux retroussés, à la robe de velours noir
-bordée de fourrures, ne manque pas d'un certain caractère qui n'est
-point banal et qui intéresse l'œil.</p>
-
-<p>Dans cette cohue des cadres de 1883, un Cabanel, le portrait
-de M<sup>me</sup> C. H. C., me séduit, je me raidis contre sa grâce et veux
-poursuivre sur le peintre à la mode le goût imbécile des gens du
-monde, je ne veux pas obéir à des commandements de doctrine
-esthétique, appliquer injustement l'<i>in odium auctoris</i> à cette toile, un
-chef-d'œuvre, l'unique de M. Cabanel; où il a su rendre une adorable
-femme, là où un pourtraicteur d'âmes, comme de Vinci, eût
-découvert une sœur de la Joconde. Il faut être juste cependant.</p>
-
-<p>Et d'abord, rencontre heureuse, le costume ne date contemporainement,
-ni archaïse pour atteindre au style.</p>
-
-<p>Un corsage noir dénudant les plus belles, les plus tombantes
-épaules, la blancheur du bras nu, barrée d'une mantille de dentelles
-noires aussi; et c'est tout l'attirail. Sur ce col que la Bible compare
-à une tour pour sa rondeur, rêve une tête sphingienne qui regarde
-devant elle, mais au delà du réel.</p>
-
-<p>Baignés d'un clair obscur mystérieux, les yeux immenses «qu'un
-ange très savant a sans doute aimantés», regardent d'ineffables
-choses; et réverbèrent une surhumaine mélancolie, tandis que passe
-sur l'arc vibrant des lèvres détendues, la douceur et le défi d'une
-ironique bonté.</p>
-
-<p>M. Clairin qui a su faire de la contemporanéité décorative et
-qui a été le premier à le faire, ce qui n'est pas un mince honneur,
-est portraitiste de premier ordre comme en témoigne le portrait de
-M<sup>me</sup> Krauss, dans <i>les Huguenots</i>. La grande cantatrice, assise dans
-le costume noir de Valentine, vaut plus qu'un portrait, un vrai
-tableau par le style!</p>
-
-<p>M. Aman Jean, dont le <i>Saint Julien l'Hospitalier</i> était au-dessus
-d'une première médaille, et que la ville de Carcassonne a eu l'inspiration
-d'acheter, a un portrait fort beau de tous points; cette dame
-maigre, en noir, d'une sobriété qui annonce peut-être un maître.
-M. de Forcade a un excellent portrait, d'une facture savante et personnelle,
-mais qui, par une circonstance inexplicable, a été placé à
-la plinthe même, alors qu'il méritait la cimaise beaucoup plus que
-nombre de H. C.&mdash;M. Cot a l'éclat de M. Carolus-Duran et la
-distinction de M. Cabanel. La dame qu'il nous montre a quelque
-allure, mais pourquoi se drape-t-elle d'un manteau à manches? cela
-manque d'ampleur. <i>Femmes au jardin</i>, c'est le titre d'une adorable<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span>
-poésie de Dierx, et des portraits de M. Delaunay, un distingué qui ne
-ressemble en rien à M. Bonnat, ce Larivière du portrait (je le flatte),
-et qui a la galanterie de considérer ses modèles comme des fleurs et
-de les entourer de verdure. M. Maignan a fait mieux, il a encadré,
-dans une <i>loggia</i> à colonnes enguirlandées, son double portrait de
-jeunes filles sur fond de paysage. Roses et blanches, elles semblent
-les aînées des fleurs qui les entourent; n'étant que bien, elles
-paraissent charmantes et ce portrait est un tableau d'une exquise
-fraîcheur. Quelle idée a eue M. Mottez de coiffer à la Sévigné son
-portrait de blonde, à l'expression renchérie; les modes actuelles
-sont aussi propices que possible à la pourtraiture féminine.
-MM. Lehman et Nel Dumonchel le prouvent, ainsi que M. Comerre
-et M. Parrot dont la demoiselle blonde séduit.</p>
-
-<p>Il faudrait un critique dans la situation des compagnons de
-Romulus pour enlever toutes ces Sabines du portrait et les transporter
-dans sa critique. Par acquit de conscience et sans choix, car
-elles sont égales entre elles, je tire du tas.</p>
-
-<p>La jeune fille de M. Saint-Pierre a les yeux charnellement cernés;
-le petit portrait de N. T. Robert Fleury vaut mieux que son
-grand <i>Vauban</i> de l'an dernier. La dame de M. Stewart est-elle en
-corsage ou en corset? Cette hésitation du costume est singulière à
-l'œil; la jeune dame en noir qui se dégante, de M. Bonnat, n'est
-pas la sœur de l'<i>Homme au Gant</i>. M. Marcy aurait pu tirer un parti
-pris moins pudique et plus intéressant de la grenadine. M. Lionel
-Royer drape à la Chaplin, et M<sup>me</sup> Clémence Roth n'a pas besoin
-d'écrire au livret qu'elle est élève de Stevens, c'est joli de tons et
-inconsistant.&mdash;La dame que peint M. Saintin, avec ses cheveux
-poudrés et son corsage à la prussienne, a l'air d'un joli garde-française.
-Les portraits de M. Falguière sont toujours bien modelés et
-de touche vibrante, mais M. Paul Dubois l'emporte sur tous les sculpteurs-peintres,
-témoin cette demoiselle brune en bleu.</p>
-
-<p>Manet, pour exprimer le fond de bourgeoisie qui était dans
-M. Gambetta, disait: «Qu'il arrive, et vous verrez s'il ne se fait pas
-peindre par Bonnat.» La réputation du portraitiste de M. Grévy est
-surfaite; on écrirait deux pages de révélations sur les ficelles de son
-procédé, et le résultat qu'il obtient est loin de ce qu'obtenait Couture,
-ce magistral truquier. La dame en velours bleu de M. Bonnat
-n'est point une moderne Artémise, malgré le croissant qui la couronne;
-et le fond tigré, irréel, qui n'est ni mur, ni draperie, ni rien,
-décèle ou une pauvreté d'agencement extrême, ou plutôt la paresse<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span>
-d'un faiseur qui cherche le vite, non le mieux. M. Buland a
-un faire toujours intéressant, même dans le portrait de cette
-année; seulement un portrait est rarement un tableau. La jeune fille
-de M. Dalbert est jolie; moins toutefois que <i>Miss Maggie Okey</i>, de
-M<sup>me</sup> Darmesteter. M. Vernet Lecomte n'est pas Lawrence, mais sa
-dame en velours a de l'éclat.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Sartoin fait ce qu'on appelle en argot d'atelier «le rance»
-avec des habiletés de clair-obscur peu communes. Excellent de face
-de M. Dardoize et élégant plein air de M. Desvallières; réminiscence
-de Flandrin dans la <i>Femme qui lit</i>, de M. Louis Viardot; charmante
-soubrette de M. de la Perette, au décolletage d'une jolie
-forme; vivante négresse de M. Durangel. Il serait injuste de ne pas
-citer le portrait de jeune fille de M. Bertrand, qui est un tableau.
-Que vient faire M. Sylvestre parmi les portraitistes? Celui de M<sup>me</sup> L...
-est des meilleurs, mais quand on a fait la <i>Mort de Sénèque</i>, la <i>Locuste</i>,
-<i>Vitellius</i>, quand on a atteint le style et illustré Tacite, on n'a pas
-d'excuse à descendre jusqu'à l'iconique, même remarquable. Noblesse
-oblige, Monsieur Sylvestre!</p>
-
-<p>A ceux-là près, l'énumération pourrait durer, car l'un vaut l'autre,
-et l'embarras est extrême; il faudrait les citer tous ou point, leurs
-titres étant les mêmes. Un cordeau de médiocrité balance son fil à
-plomb sur tous ces <i>rittrati</i>, et deux seulement me paraissent dépasser
-un peu l'alignement républicain de ces iconiques bourgeois. La toute
-<i>Jeune fille</i> en noir que M<sup>lle</sup> C. Thorel a fait asseoir sur une chaise
-Renaissance, intéresse et l'œil et la pensée par une sobriété et une
-monochromie grise où il y a de la mélancolie. De tous les pleins
-airs du Salon, le plus réussi peut-être est la <i>Flora</i> de M. Alden Weir;
-en bandeaux et en blanc, assez forte, elle est assise dans un jardin,
-sur un guéridon où sont des fleurs dont elle fait un bouquet. Il y a
-là des blancs roux d'une exquise saveur.</p>
-
-<p>Et maintenant que, par conscience et aussi un peu pour utiliser
-mes notes, j'ai inscrit les <i>rittrati</i> les moins criants de banalité, je
-dirai net que le portrait est la partie marchande de l'exposition, et
-que le comité serait sage de les grouper en salles spéciales pour les
-seuls amis et connaissances des modèles. Remarquez que nous
-sommes en face de portraits de femmes, que la loi sexuelle prévient
-physiquement en faveur du portrait et du peintre. Eh bien! Loug-Tsou,
-l'Ève chinoise, ne légitime pas ici son nom, que le docteur
-Adrien Peladan a expliqué: «La grande aveugle qui entraîne les
-autres dans sa propre faute». Cet appétit irrationnel que le péché<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span>
-originel a mis en nous, la concupiscence qui existe même en face
-de l'œuvre d'art, ne suffit pas à aveugler la critique; et même
-habillées, car les Phrynés d'aujourd'hui ne désarmeraient les juges
-qu'armées de leurs chiffons, nos contemporaines, sans prestige, ne
-jettent ni poudre aux yeux qui les jugent, ni trouble aux esprits qui
-les percent, et, insignifiantes poupées, elles ne sont plus même
-aimantées de ce fluide du désir qui auréolait les dames de la Renaissance.
-A l'effacement des esprits, l'effacement des corps s'ajoute, et
-la femme actuelle n'est plus qu'une illusion.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="PEINTURE_11" name="PEINTURE_11"></a>XI</h3>
-
-<h3>PORTRAITS D'HOMMES</h3>
-
-<p>La plastique masculine est tombée dans un discrédit injuste, et
-les grâces éphébiques qui avaient trop séduit les Ioniens sont
-oubliées. L'académie d'homme ne se voit plus au Salon, si ce n'est
-quand M. Morot fait un <i>Christ</i> sacrilège, que l'État acquiert tout de
-suite, parce qu'il est sacrilège, au point de vue esthétique surtout.
-C'est exclusivement par le portrait que l'homme actuel apparaît au
-Salon, et la mode présente étant la négation de tout pittoresque,
-c'est exclusivement par la tête qu'il peut intéresser. Elles ne sont
-point types à médailles, ces têtes! et aussi loin du style que de la
-caricature, frustes, veules, effacées, inexistantes. L'an dernier, on a
-vu un contemporain qui a fait dire: «Voilà un duc de Guise!» et
-ce mot juste avait déjà été dit par M. de Lamartine au modèle:
-«Vous êtes le duc de Guise de la littérature.» Malgré le parti pris
-fantomatique du peintre, M. Émile Lévy, cela a été un étonnement
-de voir ce connétable des lettres françaises, qui aurait pu être connétable
-des armées françaises en d'autres temps, et qui, dans sa redingote
-sévère, a l'allure d'un grand maître d'ordre militaire, Alcantara
-ou Calatrava. Mais M. d'Aurevilly est seul de sa mine; tout le faubourg
-Saint-Germain fouillé ne présenterait un autre Burgrave de
-cette impériale prestance. Au reste, on aurait pardonné à M. Lévy
-n'importe quel écart de procédé, en faveur de son modèle, et il
-faudrait qu'elle fût bien mauvaise pour que je ne la déclarasse pas
-excellente, la toile qui représenterait Balzac, le génie des génies.
-Le droit au portrait! Ce droit usurpé par le dernier matelassier
-enrichi, n'appartient qu'à ceux qui sont désignés pour être les
-ambassadeurs de l'époque devant la postérité, et combien sont-ils,
-ceux-là? Le portrait du premier venu ne m'intéresse pas plus que le
-premier venu lui-même, à moins que l'artiste ne se fasse pardonner
-son modèle. Or, il en est d'impardonnables.</p>
-
-<p>La bourgeoisie est impossible dans l'art; il y faut impérieusement<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span>
-de l'aristocratie ou de la canaille, des truands ou des gentilshommes,
-Charles I<sup>er</sup> ou Thomas Vireloque, Louis XIV ou Robert Macaire.
-Qu'on n'objecte pas les bourgmestres flamands, ils sont bonshommes,
-et la bonhomie est une délicieuse chose qui fait pardonner les trognes
-et les bedaines. Voyez Falstaff, si sympathique malgré sa crapulerie,
-par sa continuelle bonne humeur. Mais, cette bénignité indulgente et
-franche n'existe pas dans la bourgeoisie de nos jours qui se gourme
-et veut être du monde, et se pince, et se pose, et enfin assomme! Je
-n'excepte point de cette réprobation les vibrions à tortils; un sportsman
-ou un clubman tient plus du maquignon que du gentilhomme,
-et quant aux dandys, M. d'Aurevilly a donné le profil du dernier des
-d'Orsay en marge de son <i>Brummel</i>. Une seule fois le Philistin a été
-hissé jusqu'à l'art, en la personne de Bertin l'aîné, par Ingres. Cette
-grosse bête d'homme aux doigts boudinés, aux bajoues niaises, à la
-pose si carrée et si lourde, est toute la synthèse d'un règne et d'une
-caste. Mais le bourgeois d'aujourd'hui rougit de sa bourgeoisie et la
-dissimule; il ne veut pas être bourgeois, et comme il ne peut rien
-autre, il devient au-dessous de tout.</p>
-
-<p>J'ai eu l'incroyable constance de les regarder tous, ces <i>rittrati
-nomini</i>. Qu'ils soient ressemblants, c'est affaire aux familles. La ressemblance
-n'importe à l'esthétique que pour les gens «ayant lieu»
-ou «ayant eu lieu», selon la délicieuse expression de M. de Banville.
-Il faut qu'un portrait soit un tableau, et c'est le cas d'un seul
-parmi la cohue iconique de cette année. M. Mareschal de Metz, peint
-par lui-même, a la double valeur de représenter un artiste véritable
-et <i>da medesimo</i>, comme disent les livrets italiens. Otez le pardessus-sac
-et mettez un surcot noir, vous aurez un maître florentin. La tête
-est très caractérisée, un peu farouche même. Il tient son estompe à
-la main comme un bâton de commandeur et comme une épée, et il a
-le droit de ce geste, le maître verrier qui a retrouvé l'art des Cousin
-et des Pynaigrier, qui fait flamboyer les verrières de cathédrales, des
-visions catholiques, ces seules réalités absolues. <i>Un Confrère</i>, par
-M. Paul Langlois, est digne de remarque, ainsi que <i>M. de Vuillefroy</i>,
-par Armand Gautier, qui l'a peint très finement brosses en main et
-en plein champ. M. Alphonse Montégut qui, l'an dernier, avait
-exposé un <i>Espagnol</i> râclant sa guitare, nous donne réunis en tableautin
-que les Italiens appellent <i>tondo</i>, <i>M. Alphonse Daudet et sa femme</i>,
-assis et lisant tous deux le même livre. Cela est intime. Il semble
-qu'on surprenne le romancier sans qu'il s'en doute, car son fin et
-séduisant profil de chèvre provençale est penché avec une grande<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span>
-attention. Du sujet et du peintre, il faut dire: <i>maxima in minimis</i>.
-Il faut citer, car il est remarquable, le <i>Portrait de feu Herpin</i>, par
-M. Fouace, dont <i>la Forge</i> n'a pas eu la médaille qui lui était absolument
-due. Parmi les femmes-peintres, M<sup>lle</sup> Rignot-Dubaux s'impose,
-comme la plus éminente, après M<sup>me</sup> Demont-Breton. Les portraits
-de <i>M. le docteur Malterre</i> et de <i>Louis de Courmont</i> sortent tout à fait
-de l'ordinaire du procédé, et tel portraitiste qui est de l'Institut
-n'a pas le mérite de M<sup>lle</sup> Rignot-Dubaux. Le <i>Portrait de M. Chennevières</i>,
-par M. A. Leloir, est excellent, quoiqu'il y ait une tendance à
-la Bouguereau qui jure avec le modèle, le brillant critique des <i>Dessins
-du Louvre</i> qui marchera sur les traces de son père, à condition de
-ne plus critiquer Bossuet.</p>
-
-<p>Parmi les têtes d'études et en l'absence de M. Ribot, il faut
-signaler la tête de <i>Patricien</i> en bonnet rouge à la Michel-Ange, par
-M. Ulmann, la tête de <i>Fou</i> de M. Cross qu'on a injustement reléguée
-vers la plinthe; le <i>Vieillard</i> de Texidor; l'<i>Estudiante</i> de M. Rivez,
-bien embossé dans sa cape, et la tête de <i>Moine</i> de M<sup>lle</sup> Julia Bock.
-Et c'est tout; à la critique d'être plus sévère que le jury et de
-ne pas ouvrir ses lignes, comme les portes d'un café, à tous ceux qui
-passent. Ambassadeurs qui semblent des boudinés; généraux d'une
-martialité de notaire; magistrats d'un aspect ridicule (j'en excepte
-le très remarquable <i>Portrait de M. Parrot</i>, par M. Paul Dubois);
-avocats qui ne sont que cabotins, toute cette ennuyeuse panathénée
-de la bêtise et du petit imposent de Conrart le silence prudent.</p>
-
-<p>Il est cliché que les portraits de nos expositions sont toujours
-excellents; eh bien, pour 1883, le cliché ne peut servir. MM. les
-artistes se sont interdits l'<i>excellence</i>, par sentiment égalitaire, c'est le
-Président de la République qui l'a dit. Il semble, vraiment, qu'on
-ait pris, au sortir des écoles, un millier de bambins, qu'on les ait
-préparés pour la peinture comme on prépare pour le baccalauréat.
-Oui, les portraitistes sont bacheliers en portraits et ils ne valent pas
-plus que les bacheliers ordinaires. De vocation, pas trace; de conscience,
-pas l'ombre. Cabotins habiles, ils jouent les peintres, mais
-ils ne le sont pas. Même le caractère industriel du portrait est tel
-que le critiquer semblerait un boniment commercial pour cette
-branche de commerce qui rapporte, en plus de l'or, de la considération.</p>
-
-<p>M. d'Aurevilly, qui est trop grand pour descendre jusqu'à la
-critique d'art technique et terre à terre, comme je le fais, et qui ne
-voit que par ses yeux qui sont d'un aigle, a donné au <i>Gaulois</i>, en<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span>
-1872, une série d'articles intitulés: <i>Un ignorant au Salon</i>. Je voudrais
-l'être, cet ignorant-là, car cette ignorance, c'est génie, et ce
-Salon unique, auprès duquel ceux de Gauthier et de Thoré sont
-faits avec des ciels de Constable, est écrit littéralement à coups
-d'ailes; je ne veux en citer qu'un alinéa: «Ce genre (le portrait),
-dit M. d'Aurevilly, monte comme la mer et, dans un temps donné,
-noiera la grande peinture... Les peuples modernes et les arts modernes
-doivent mourir de la même manière, par le développement outrecuidant
-de l'insolente personnalité humaine. Chez les peuples,
-cela se traduit et se prouve par des lois absurdes. Dans les arts, c'est
-par des portraits.&mdash;Et c'est pour l'art une vilaine manière de mourir.
-En effet, le fretin humain n'est pas beau, et pourtant dans ces
-bancs entassés de harengs pour la laideur, il n'y a personne qui ne
-se croie quelqu'un et qui ne s'imagine avoir un visage. Tout museau
-a ses prétentions. Les peintres et les sculpteurs qui spéculent,
-hélas! sur le portrait, ont même une théorie qui va à tous ces museaux
-impatients de leur reproduction; c'est qu'en art, il n'y a rien
-de laid, en soi, et que tout peut être abordé. Ceci n'est pas faux à
-une certaine profondeur, et en l'expliquant, mais comme c'est commode
-pour les gens laids qui reculeraient pudiquement devant leur
-laideur! Aussi, en pleut-il des portraits!»</p>
-
-<p>Le Salon de l'<i>Artiste</i> doit mettre ses lecteurs à l'abri de cette
-pluie, la plus pénétrante et ennuyeuse qui soit: l'uniformité et le
-nombre dans la médiocrité. Le portrait qui n'est pas <i>psychologique</i>,
-n'est que du métier. Du front de l'Arétin par Titien, au front de
-Luther par Holbein, le visage reflète l'âme. Est-ce que mes contemporains
-n'ont pas d'âme, ou les peintres actuels point de talent? L'un
-ou l'autre, peut-être l'un et l'autre. Ce qui est aveuglant, c'est que
-la photographie polychrome est trouvée dès maintenant. Le tas de
-portraits du Salon n'est qu'un tas de photographies coloriées, et la
-rubrique qui les juge, <i>rittratés</i> et <i>rittratistes</i>, est celle d'Ésope:Ο ωια
-κεφαλη! και εγκεφαλον ουκ ηχει!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="PEINTURE_12" name="PEINTURE_12"></a>XII</h3>
-
-<h3>LES RUSTIQUES</h3>
-
-<p>Hormis Jacopo da Ponte et ses quatre fils, les Bassan, hormis
-Domenico Feti et Campagnola, artistes inférieurs et décadents que
-Théophile Gauthier avait en juste horreur, le paysan n'apparaît pas
-dans l'art italien. En Espagne, c'est le mendiant, non le paysan, que
-les Juanez et Ribera agenouillent devant la Madone. En Flandre, le
-paysan est truand, ivrogne et grotesque; en Hollande, il est
-«quille», fait partie de l'étoffage ou d'un groupe. Ni Gainsborough
-ni Wilkie n'ont élevé le paysan au style. A Millet appartient
-la gloire d'avoir retrouvé le sentiment rembranesque mais modernisé,
-et d'avoir créé un art, le <i>rustique</i>, où il n'aura jamais d'égal.
-On l'a appelé le Pérugin des paysans, et quoique le mot ne soit pas
-juste, il exprime le caractère de mélancolie résignée qui jette sa gaze
-noire sur l'œuvre du maître de Félicien Rops. Millet est peintre
-lyrique; ses paysages sont pleins d'âme, et non pas de cette âme
-des choses des panthéistes, mais d'âme humaine, d'âme chrétienne.
-Les personnages d'Ingres ont moins de majesté que ses rustiques, et
-il a élevé la vie rurale au niveau de la vie héroïque. Ses semeurs, ses
-glaneuses semblent accomplir les rites d'on ne sait quel hermétisme;
-il a fait le paysan auguste; il a sublimé la campagne, il a
-réalisé le «grand œuvre» rustique. Aussi faut-il l'invoquer comme
-le grand maître du genre, et l'auguste meneux à suivre, dans le
-crépuscule mystérieux qui fait entendre aux yeux l'<i>Angelus</i> du soir.</p>
-
-<p>«Les aristocraties&mdash;celle du talent surtout&mdash;dit M. d'Aurevilly,
-ne sont pas toujours aussi heureuses qu'elles en ont l'air. Il y
-a des noms difficiles à porter. En voici un qui brille au livret du
-Salon... Il y a de quoi flamber net un homme vulgaire dans la
-flamme de ce nom.» Millet! Et elle flambe net, en effet, dans la
-flamme de ce nom, la <i>Bonne femme à Landemer</i>. Ce n'est là qu'une
-étude sincère, une moitié d'œuvre d'art, il manque le sentiment du<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span>
-père, dans ce tableau du fils; hors du sentiment, il y a de la peinture,
-mais il n'y a pas d'art!</p>
-
-<p>De Millet, hors de Millet, je ne connais que le <i>Bout du sillon</i>, la
-<i>Gardeuse d'abeilles</i>, <i>Tante Juana</i>, de Félicien Rops, qui a traversé
-tous les ateliers, mais qui n'a de maître que Rembrandt II. Actuellement,
-le grand peintre rustique, c'est M. Jules Breton; mais l'appeler
-peintre, c'est injure, il est poète doublement par la plume et par
-le pinceau; il est artiste deux fois par l'impeccabilité du procédé et
-par la recherche du sentiment; par le livre et par le tableau, il occupe
-une place hors ligne dans l'art contemporain. La <i>Bénédiction des
-blés</i>, la <i>Plantation d'un calvaire</i>, la <i>Fontaine</i>, sont des poèmes.
-M. Georges Lafenestre, le successeur né de Charles Blanc, a dit:
-«M. Jules Breton s'est élevé du paysage d'impression à la composition
-figurée, de la peinture de genre à la peinture d'histoire. Son
-<i>Pardon</i> étonne par la simplicité naïvement grandiose de l'ordonnance
-et l'interprétation vivante des types de la vieille Bretagne. Sa
-<i>Fontaine</i> est une peinture murale; elle l'est par la dimension des
-figures, par la gravité des attitudes, par le calme du coloris, par la
-simplicité de l'exécution.» Ses deux envois de cette année ont une
-allure de chefs-d'œuvre, ce sont là des toiles complètes et harmonieuses,
-vraiment émues, gravement peintes. Le <i>Matin</i> a le double
-intérêt d'un paysage et d'une idylle, c'est une impression de nature
-et aussi du cœur. Une vaste plaine plate et herbue s'étend jusqu'à
-l'horizon, où le soleil, envoilé de vapeurs, va monter; ses premiers
-rayons tamisés, sommeillants, ont des allures de caresses et des douceurs
-de baiser, sur l'eau calme et encore sombre du ruisseau qui
-traverse la prairie et sépare les deux bergers qui, en face l'un de
-l'autre, arrêtés et leurs troupeaux derrière eux, se contemplent, dans
-l'émotion et le trouble auguste de l'Aurore apparaissante. La jeune
-paysanne appuyée à son long bâton est adorablement frisée de rayons
-pâles et sourds et le gars est pris de l'appréhension douce que cette
-heure de la nature impose. Ils se sont salués d'une parole amie,
-émue, ils se sont déjà rencontrés là, ils s'y rencontreront encore, et
-un jour, ce ne sera pas à l'aurore qui est chaste, mais sous les affres
-de Midi, que le grand Pan...</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-Et toi, barde de Cô, souris, vieux Théocrite,<br />
-Vois, ton drame d'amour dure éternellement.<br />
-C'est, depuis deux mille ans, la seule page écrite<br />
-Où le temps ait passé sans un seul changement.<br />
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span></p>
-
-<p>L'<i>Arc-en-ciel</i>! l'<i>arc-en-ciel</i> de Rubens, cet art d'Ulysse du paysage,
-M. Jules Breton l'a tendu dans son ciel d'orage; c'est une audace
-et toute autre composition serait écrasée par ce pont de lumière jeté
-dans le ciel. La femme qui chemine sur un âne se retourne par un
-mouvement de tête fier, impressionné à la fois, et le geste du gars
-qui tient la bride de l'animal, ce geste qui montre le météore, sont
-des mouvements à l'allure magistrale. Je me suis souvenu, devant
-cette œuvre, de l'<i>Arc-en-ciel d'automne</i> de Maurice Rollinat, un
-maître paysagiste aussi, et à parler net, le <i>Matin</i> et l'<i>Arc-en-ciel</i> ont
-des airs de chefs-d'œuvre.</p>
-
-<p>M. Bastien Lepage semble le chef de file des rustiques, tant pis
-pour la file. La conscience et l'honnêteté sont des vertus qui, isolées,
-et à elles seules, font les rois dérisoires et les artistes secondaires.
-M. Bastien Lepage n'a ni conception, ni style, ni prisme personnel;
-il voit d'un œil simple et myope, il voit banal, il fait réel; c'est de
-l'art, mais du petit. Le <i>Mendiant</i>, de l'autre année, était équivoque
-et d'une expression diffuse, diverse, insaisissable; l'<i>Amour au village</i>
-vaut mieux, cela est vu et rendu, avec beaucoup de soin et de
-scrupule, c'est sincère, mais rien de plus. Chacun d'un côté de la
-haie à hauteur d'appui, le gars et la fillette se sont tournés de biais,
-dans l'embarras et la gaucherie du premier aveu. Le gars est laid,
-bête, rustaud, lourd à souhait, et dans son émotion, il se gratte
-l'ongle. Comme il est sale, et terreux de peau, ce geste fait penser à
-de la vermine. Que M. Bastien Lepage l'ait vu, ce geste, je le crois;
-mais il ne devrait pas nous le faire voir. La fillette vue de dos, avec
-sur sa courte nuque ses deux mèches tressées, est bien modelée,
-mais peu séduisante; et la réflexion que l'on a, est celle-ci: quels
-abominables avortons, ce laideron et ce butor engendreront-ils?
-Nous sommes loin de Théocrite et même de Chénier; nous sommes
-dans le vrai, répond M. Lepage, qui a la naïveté de croire que
-l'artiste est un juré, qui doit dire la vérité, toute la vérité, rien que
-la vérité!</p>
-
-<p>Le procédé de M. Bastien Lepage est basé sur un système de
-mot à mot appliqué à la touche, tout à fait désagréable à l'œil et
-faux au point de vue optique. Ses valeurs sont équivalentes d'intensité
-au premier comme au second plan, dans le personnage comme
-dans l'accessoire. Le mouchoir à carreaux qui sèche sur la haie est
-traité avec autant d'intensité que la tête du gars; or, il résulte de
-cette équivalence des valeurs une négation de la perspective aérienne.
-Les points de fuite de la couleur, le savant M. Chevilliard ne les<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span>
-découvrirait pas dans cette atmosphère lourde, où le parti pris dans
-le plein air rend toutes les touches <i>crues</i>, et produit sur la rétine un
-papillotis pénible de kaléidoscope terne. C'est peint par dissonances
-et il n'y a pas de couleur dominante, ce qui est la faute la plus
-grande que puisse commettre un peintre. Qu'on ne prenne point
-cette dure critique pour un éreintement; j'estime le talent de M. Bastien
-Lepage, c'est un artiste; mais un grand artiste, non pas; car il
-est sans idéal, il ne fait pas sublimer comme Millet, et il supprime les
-colorations intermédiaires. Pourquoi?</p>
-
-<p><i>Le Roman au village</i>, de M. Delobbe est trop joli, c'est le seul
-reproche à lui faire et c'en est un: cette paysanne aux grands yeux
-qui vous regarde avec le regard de la faute prochaine, a trop de
-grâce et pas assez de rusticité; il n'y a pas réminiscence de Greuze,
-mais cela est dans la même donnée. Son «<i>calinaïre</i>», comme on
-dit en Provence, vient de lui murmurer tout le répertoire des enjoleux,
-et elle repasse dans sa pensée les jolies faussetés qu'il lui a dites,
-qu'elle a écoutées, qu'elle écoute encore. L'<i>Enjoleux</i>, de M. Gaston
-Latouche, est tout à fait ordonnancé comme le tableau de M. Bastien
-Lepage: deux amoureux séparés par une haie, dans un bon plein
-air. <i>Seulette</i>, de M. Vail, fait suite: une petite paysanne appuyée à
-une haie, qui attend vainement le retour de l'enjoleux; l'effet d'automne
-est très juste. Enfin, l'unique paysage de M. Hanoteau
-s'appelle <i>la Haie mitoyenne</i>. Aussi M. Ferry s'est-il écrié, un mot
-qui montre bien sa préoccupation, devant tous ces couples à la haie:
-«C'est une secte!»</p>
-
-<p>M. Puvis de Chavannes est un rustique de premier ordre, témoin
-son tableau le <i>Sommeil</i>, mais ce n'est pas ici le lieu de développer ce
-côté du grand maître contemporain. Je veux seulement montrer par
-un exemple, que dans cette affirmation courante: «M. de Chavannes
-est une haute individualité, mais quelle école désastreuse il
-ferait!» on se trompe lourdement, et mon exemple c'est le <i>Faucheur</i>,
-de M. Daras, qui a la lenteur de mouvement logique et
-nécessaire, que Saint-Victor reprochait superficiellement au charpentier
-du <i>Travail</i>, où il y a cette femme en travail d'enfant, idée
-générale, s'il en est. Ce <i>Faucheur</i>, d'un grand naturel dans sa pose
-courbée, est très joliment peint dans une tonalité rousse et délicate,
-et M. Daras me semble un peintre d'avenir, car il a déjà du présent.
-Depuis sa <i>Paye des moissonneurs</i>, M. Lhermitte se place dans la hiérarchie
-rustique, à la suite de M. Bastien Lepage; M. Fourcaud l'a
-glorifié avec beaucoup de verve, mais c'est un peintre terre à terre,<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span>
-qui ne fait que «nature». La <i>Moisson</i> mérite qu'on s'y arrête, toile
-plus honnête et plus consciencieuse que celle de M. Bastien Lepage,
-mais avec beaucoup moins d'individualité. Le moissonneur qui, d'un
-geste las, essuie d'un mouvement de bras la sueur de son front, est
-juste de tout point; seulement le pantalon de gros velours à côtes
-est trop fait, puisque les bourgeois le remarquent. Quiconque rend
-un grain d'étoffe de façon à plaire aux mondaines, fait acte sot. La
-paysanne agenouillée, qui lie sa gerbe, est très vraie d'attitude; la
-lumière blanche et grise est rendue, mais cela est «prose». Millet
-a une toile où un laboureur enfile sa veste, le geste n'a rien de
-noble, eh bien! cela est de style quand même. L'autre envoi de
-M. Lhermitte, la <i>Fileuse</i>, vue presque de dos, assise et tenant sa quenouille,
-montre une facture très ferme et des qualités de rendu rare;
-mais... l'éternel mais, <i>ce n'est que nature</i>. Au point de vue technique,
-M. Lhermitte n'a pas le faire large, il l'a précis, sobre, et sans ton
-local.</p>
-
-<p>MM. Laugée sont nos Bassans, moins ennuyeux que les fils du
-vénitien, mais moins habiles, moins virils et trop évidemment
-sortis de la cuisse de M. Jules Breton. <i>Le linge de la ferme</i>, que deux
-femmes étendent, malgré le naturel des gestes, est d'un art moins
-sérieux que celui de M. Lhermitte, car la bourgeoisie s'y plaît davantage
-encore. Les légumes que M. D. Laugée fait recueillir et
-éplucher <i>Pour la soupe</i> sont susceptibles d'être trouvés bon par
-M. Prudhomme; M. Lhermitte n'est que «nature», mais dans
-M. Désiré Laugée, il y a une tendance au joli, que son fils, M. Georges
-Laugée, pousse jusqu'à l'effet sentimentaliteux. Le <i>Premier pas</i>, que
-fait un baby vers sa mère, est un pas vers la féminité, la plus déplorable
-déviation du sentiment, et le <i>Premier né</i>, que sa mère promène,
-est une oblation à ce sentiment bourgeois de Diderot, qui se grisait
-de la fausse émotion de Greuze. M. Georges Laugée a beaucoup de
-talent, qu'il le virilise! Pas de mièvrerie chez les paysannes, sinon
-autant peindre des mondaines, et pas d'affadissement dans l'expression
-du seul amour qui soit sublime, du seul amour qui soit divin,
-la maternité.</p>
-
-<p>La <i>Femme d'Atina</i> de M. Melchers, qui descend le flanc d'une
-montagne une amphore sur la tête, son poupon sur le bras, a le pas
-sûr d'une médaille syracusaine, prolongée et animée; et la couleur
-qui est farouche, sobre, sombre, donne un accent Leconte de Lisle
-à ce cadre.</p>
-
-<p>Je n'ai jamais compris que M. Duez, après son <i>Saint Cuthbert</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span>
-soit tombé dans le Scalken bourgeois, et je ne comprends pas davantage
-que M. Buland, après son délicieux <i>Jésus chez Marthe et Marie</i>,
-nous donne son <i>Pas le sou!</i> Ils m'ont l'air tous deux de Vatel se
-faisant marmiton. M. Buland avait fait de l'art primitif, avec des
-veloutés et des japonismes de rendu adorables; c'était suave, sans
-fadeur; les deux saintes femmes n'étaient que des princesses de
-l'extrême Orient, mais adorables avec leur carnation crémeuse et
-leurs yeux bleus de gazelle; N.-S. était ineffablement doux et grave,
-cela était poétique et original enfin, et il s'acoquine et nous acoquine,
-nous qui avons cru à son talent, devant deux paysannes qui regardent,
-avec une convoitise désespérée, les images, les bonbons, les
-poupées d'un marchand en plein air fumant sa pipe avec sa goguenardise.
-Quand on peut faire <i>Jésus chez Marthe et Marie</i>, on est sans
-excuse de nous envoyer <i>Pas le sou!</i> Le <i>Semeur</i>, de M. Dastugue,
-n'illustrerait pas l'eau-forte du même titre de la <i>Chanson des rues et
-des bois</i>.</p>
-
-<p>Ce qui prouve la superficialité des peintres rustiques, c'est
-l'expression patriarcale ou angéliquement résignée qu'ils donnent à
-leurs paysans. A les voir, ceux de Balzac semblent faux, calomniés
-odieusement, et il faut s'empresser d'aller aux champs, puisque les
-vertus y ont élu domicile. La canonisation du paysan voudrait un
-procès canonique où l'avocat du diable aurait la cause belle, et je
-veux du bien à M. Gaston Latouche d'avoir fait une <i>Misère</i>, presque
-sinistre, de son gueux assis dans un champ et dont le regard inquiète
-et épeure, car il est plein des revendications du pauvre. Trop riche
-est le chapeau noir de la femme agenouillée qui étend des draps
-sur l'herbe, dans la <i>Blanchisserie de Zweeloo</i>, par M. Liebermann,
-peintre sincère et personnel.&mdash;M. Rosset Granger raconte un <i>Souvenir
-de Caprile</i>, une vague toppatelle assise dans les rochers, où le
-coloris a des poncivités égales à la <i>Femme de Jérusalem</i>, de M. Landelle.</p>
-
-<p>Le <i>Moissonneur</i> qui aiguise sa faux, de M. Chevalier, et les <i>Faucheurs</i>,
-de M. Charlet, sont justes de mouvement, mais sans accent
-de procédé. M. Pabst aura du succès dans la bourgeoisie. Sa <i>Jeune
-mère alsacienne</i>, aux bas bleus bien tirés, au jupon rouge, et la <i>Toilette</i>
-qui montre un bout d'épaule ronde, sont de ces toiles moyennes
-sur lesquelles le blâme pas plus que l'éloge ne trouvent à se prendre
-et qui plaisent aux classes moyennes. M. Bin, quoique maire de
-Montmartre, a un talent plus que municipal. <i>Mort à la peine</i> n'est
-pas une banalité. Le bûcheron est mort et son enfant, un gamin<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span>
-rose et blond, ne comprend pas ce sommeil singulier, et avec une
-gaule, il défend le cadavre contre un vol de corbeaux. Il y a là quelque
-peu d'intensité.</p>
-
-<p>Idiote au point d'intéresser par l'intensité de son idiotie, la <i>Fille
-des champs</i> de M. Aimé Perret est plus bête que ses oisons et plus
-vraie que les madones rustiques de M. M. Laugée.</p>
-
-<p>Jolie image, le <i>Cidre du pauvre</i> de M. Frère n'est que cela, malgré
-les imposantes lettres H. C. sur le cadre. Voici de la peinture de
-style, la <i>Mère du pêcheur</i> de M. Hawkins. Cette paysanne normande,
-piétée en statue, tricote son bas avec une noblesse rare, le regard
-fixé sur l'horizon, devant elle. C'est dessiné comme du Barbey
-d'Aurevilly.</p>
-
-<p>Les <i>Vanneurs</i> de M. E. Simmons sont aussi nature que du Laugée,
-mais il y a, en plus, sinon un sentiment, du moins un effet impressif
-obtenu par une tonalité assombrie et l'accord de toutes les teintes en
-une majeure qui les absorbe et les fond. Voici un sentiment, l'affre
-du célibat, que M. Knight rend avec poésie. La robuste fille qu'un
-sang vermeil agite s'est arrêtée de ramasser des herbes; tenant d'un
-bras mou son paquet de ronces, elle regarde passer, là-bas, dans le
-sentier, une noce. Elle songe au bonheur de l'épouse, au bonheur de
-la mère; mais elle est <i>sans dot</i>. M. Lafenestre l'a remarqué, avec une
-grande justesse, ce que les artistes américains et belges ont de plus
-que nous, c'est de la naïveté, ils osent être émus, audace devant
-laquelle notre école recule, esclave qu'elle est de cette chose
-immonde, la «<i>blague devant son œuvre</i>». Oui, il est dandy de railler
-ce qu'on fait, de jouer «au fumiste», et si l'on s'étonne de la canaillerie
-de ces mots, qu'on s'en prenne à la canaillerie des ateliers, d'où
-ils sont partis, y étant nés!</p>
-
-<p>La <i>Sarcleuse au repos</i> de M. Renard est un Lhermitte. <i>Avant
-la chasse</i>, le fermier examine la batterie de son fusil. M. Subée a
-rendu le coup de lumière du soleil par la porte béante.</p>
-
-<p>La <i>Dindonnière</i> est jolie, elle a passé sa gaule derrière sa nuque
-frêle et arque ses bras minces d'une maigreur fine; elle va se dandinant,
-pieds nus, rêveuse et fait rêver. M. Jacquin croit que <i>Les
-gueux sont des gens heureux</i>, de cheminer sur une route ensoleillée,
-leurs instruments au dos. Le gamin qui hêle les retardataires est
-cambré avec une gouaillerie curieuse. La paysanne de M<sup>lle</sup> Schneider,
-assise sur les galets et qui montre les voiles, sur la mer au loin, à
-son baby, est fausse de teint. La brise saline ne permet pas cette
-carnation porcelainée. M. Maurice Leloir a quelque peu de poncivité<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span>
-sur sa palette; mais l'idée du laboureur qui, sans lâcher sa
-charrue, enlève d'un bras fort sa femme et la baise, est une jolie
-conception. Une paysanne, de l'art mélancolique où il n'y a plus de
-printemps au visage, descend la pente d'un pré et cueille des primevères.
-Il y a des tons de vert très intéressants, et M. Donoho a du
-bon plein air au bout du pinceau.</p>
-
-<p>L'<i>Intérieur à Issoire</i> de M. Guth, où une femme file dans une
-ombre d'effet assez intense, a le même défaut que l'<i>Enfant qui dort</i>,
-de M. Israels. C'est du rembranesque gris, de l'ombre froide. Quant
-à son <i>Beau temps</i>, c'est le pire temps gris de Paris et peut-être
-un beau temps néerlandais, mais le gris comporte plus lumière,
-exemple Ruysdaël; quant aux deux petits paysans qui cheminent côte
-à côte, ils sont gauches et mal tournés à souhait pour le plaisir des
-réalistes. Sur le <i>Chemin de la carrière</i>, M. Kreuger fouette un attelage
-portant des blocs lourds, et le «ahan» des chevaux est rendu
-par la tension des traits. M. Aimé Perret a trouvé une réalité charmante,
-et il est impossible de n'être pas élogieux dans le <i>Bal champêtre</i>.</p>
-
-<p>C'est au siècle dernier, à la porte d'un honnête cabaret, que
-Bourguignons et Bourguignonnes dansent avec une lourdeur bonhomme
-et une gaucherie joyeuse sous l'œil du garde champêtre. Le
-pinceau est juste et très spirituel; il n'y a pas de restrictions à faire,
-cela est délicat et charmant et au grand honneur de l'École lyonnaise.
-En regard de ce cadre vraiment français, par le goût et la
-grâce saltante et rustique à la fois, il faut mettre le <i>Souvenir de Zandvort</i>
-de M. Uhde: <i>Voilà le joueur d'orgue!</i> et toutes les fillettes de
-courir, quittant leur ouvrage; c'est du naturel exquis; la touche est
-un peu particularisée, mais intéressante. Elles sont pâlottes, ces
-fillettes, c'est de la Hollande chlorotique et qu'on voit peu.</p>
-
-<p>La <i>Halle aux poissons</i> à Harlem, de M. Postma, est un peu trop
-jolie de faire; plus sincère l'<i>Intérieur d'église en Hesse</i>, de M. Piltz;
-la diversité de tous ces airs de têtes vues de face est pleine d'intérêt;
-à la galerie de bois sont appendues les couronnes de mariage et de
-première communion, en manière d'<i>ex-voto</i>; ce qui met un accent
-pittoresque, mais aussi des piquants de couleur qui distraient le
-regard de l'impression générale. Le <i>Prêche à Marken</i>, de M. Titgadt,
-est dans la même donnée; mais cela est à mi-corps, grave défaut
-pour les compositions à plusieurs personnages. Salvator Rosa a
-manqué tout l'effet de sa <i>Conjuration de Catilina à Pitti</i>, par le mi-corps.
-Le <i>Matin d'octobre à Grez</i>, M. Skredsvig, semble un effet de<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span>
-soir. Un paysan conduit ses chevaux à l'abreuvoir et s'est arrêté à
-causer avec une gardeuse de moutons; très sincère.</p>
-
-<p>Il faut que la Renommée mâche les boules de caoutchouc du Conservatoire
-et les petits cailloux de M. Legouvé, car il lui faut prononcer
-des noms barbares pour les lèvres latines. M. Thegestrom,
-toutefois, se rattache à M. Bastien Lepage par ses <i>Deux amis</i>, un
-vieux et une petite pauvresse serrés l'un contre l'autre. La <i>Partie de
-cartes dans une forge</i>, de M. Soyer, est une solide peinture; pâte
-savante dans le <i>Sabotier</i> de M. Rachou, dont le tableau a un intérêt
-d'archéologie puisque maintenant les sabots se font presque tous à la
-mécanique.</p>
-
-<p>M. Philipes veut les lauriers de Denner, il les aura. Sa vieille
-<i>Ravaudeuse</i> enfilant une aiguille passerait à l'hôtel des ventes pour un
-excellent hollandais, si les Hollandais s'étaient jamais permis le fond
-noir et sans signification qu'a pris M. Philipes; mais ce n'est qu'une
-critique secondaire et la seule à faire à un artiste qui mérite le H. C.,
-comme M. Souza Pinto, dont la <i>Culotte déchirée</i> est aussi vraie d'expression
-que finie de procédé. Le gamin a déchiré sa culotte, et sa
-grand'mère l'a taloché; nu-jambes, il pleure appuyé contre la cheminée;
-le corps du délit, le pantalon, est sur les genoux de la vieille,
-dont les joues sont empourprées de colère et qui enfile son aiguille
-avec une vérité de geste non pareille.</p>
-
-<p>La <i>Faneuse</i>, de M. Schutzenberger, est d'un coloris poncif;
-mais le mouvement de la figure est juste.&mdash;M. Tauzy représente
-un peintre, faisant poser des paysans <i>En plein air</i>, coloration intéressante,
-mais bien moins que la tête de <i>Paysanne</i> de M. E. Renouf,
-où les tons argentins arrivent à une rare intensité de modelé.</p>
-
-<p><i>Marie-Jeannie</i> de M. Brion est une paysanne, pieds nus sur la
-pierre d'un ruisseau et appuyée à une haie, qui tricote ses bas, avec
-un recueillement de prière. Il y a un accent de tristesse dans la
-<i>Ramasseuse de bois</i> de M. Crethels qui, assise sur un fagot, cause avec
-deux commères au crépuscule. L'<i>Heureuse mère</i>, de M. Michel, fera
-le bonheur du faubourg Saint-Antoine. <i>Elle n'a que sa grand'mère</i>
-qui, assise sur le pas de la porte, la tient sur ses genoux, l'orpheline;
-le tableau est bon, mais le titre! Pas de romance, s'il vous
-plaît.</p>
-
-<p>Je crois avoir vu le nom de M. Perrandeau au bas de tableaux
-d'église qui n'étaient pas des Aman Jean, mais il signe ici une toile
-de marque. Une <i>Veuve</i> au rouet, immobile, égrène son chapelet;
-l'œil fixe et «le regard intérieur». Cela est peint avec rien, du<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span>
-noir et du gris, et cela valait au moins une deuxième médaille, une
-première même, car elles sont rares les œuvres de procédé austère
-comme celle-là, dans la pétarade de couleur du Salon. <i>Chez la marchande
-de draps, un jour de marché à Concarneau</i>, par M. Tayer, est
-une page remarquable de justesse et de faire aisé. Le <i>Jour du marché</i>
-de M. Simmons est d'une large touche, mais ne vaut pas ses excellents
-<i>Vanneurs</i> dont j'ai si fort loué la tonalité. Elle arrête un instant,
-l'accorte <i>Fille normande</i>, de M. Bacon, qui va portant allègrement
-son seau, le long des blés verts. Elle dort bien, la <i>Vieille
-femme endormie</i>, de M. Mollet. Très éveillés au contraire sont les
-gars de M. Stratta qui, grimpés sur un âne et bouleversant la basse-cour,
-se livrent à l'<i>École buissonnière</i>. Il y a des qualités d'effet dans
-le <i>Bébé</i> qui berce un poupon, de M. Nordendorf; mais l'éclairage est
-en désaccord avec le sujet. L'<i>Enfant indisposé</i>, de M. Peslin, montre
-un intérieur breton, traité avec une bonne foi de touche qui devient
-rare. Les <i>Chouans en embuscade</i> dans un chemin creux, de M. Coëssin,
-ont leur vraie physionomie de soldats mystiques et de héros catholiques.
-Le <i>Chouan</i>, de M. Boudier, montre bien la différence de
-celui qui se bat pour Dieu et de celui qui ne fait que le devoir politique:
-il est vieux, en sabots, un sacré-cœur étoile sa veste, et tout
-en tenant son lourd fusil, il égrène son rosaire; il prie, ce tueur de
-bleus, tandis que les tueurs de chouans boivent et jurent. Je ne veux
-pas dire où est le droit, mais je vois où est l'épique.</p>
-
-<p>Le <i>Gamin</i> que M. Turke a perché et installé sur un arbre, est
-original et dans un des meilleurs plein air du Salon, où ils sont
-presque tous trop gris, excepté toutefois dans la <i>Vue prise de Samois</i>
-de M. Dinet. <i>Au cimetière de Tourville</i>, une veuve avec son jeune
-enfant vient prier sur une tombe qui n'est qu'un tertre frais avec
-une croix de bois noir. M. Hagborg a été ému et son tableau est des
-bons; mais je lui préfère la scène bretonne de M. Desmarets. La
-neige couvre le cimetière; l'absoute est prononcée et le prêtre précédé
-de la croix est parti; les fossoyeurs achèvent d'égaliser la fosse,
-et il est resté toujours le deuillant, les yeux hypnotisés sur la fosse
-où sa mère peut-être est enfouie; ses longs cheveux pleurent comme
-des branches de saule, il resterait là indéfiniment, hébété. Sans lui
-rien dire, un vieux Breton lui prend le bras pour l'entraîner; ce geste
-et l'attitude du deuillant méritaient une seconde médaille.</p>
-
-<p>La <i>Ruine d'une famille</i> de M. Echtler a lieu dans un cabaret où
-une paysanne se traîne à genoux devant la table où son homme joue
-et perd le pain de ses enfants. Cela est drame, non mélodrame;<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span>
-grand éloge. M. Lançon aurait pu tirer meilleur parti de son sujet:
-<i>Trappiste gardant des cochons</i>. La tête du religieux est baissée et ne
-se voit pas, et les cochons d'Ulysse, après la métamorphose, occupent
-trop de place à l'œil.&mdash;Il est impossible de réduire un tableau
-à plus de simplicité que M. Sautai et d'obtenir une impression aussi
-vraie. L'<i>Entrée à l'église de village</i>, qui a une porte de ferme à chattière
-par où se glisse le soleil, les murs nus et à la chaux, et une
-paysanne en manteau qui prend de l'eau bénite. Il n'y a rien là que
-des murs blancs, un bénitier, une paysanne à peine indiquée et cela
-démolit par cette simplicité même les intérieurs d'églises de M. Sauvage
-et autres, malgré leur mérite. La petite que M. Artz a conduite
-<i>Chez les grands parents</i> n'a pas l'air de s'amuser, mais le recueilli de
-cet intérieur est intéressant. Les <i>Contes de grand'mère</i>, de M. Rudeaux,
-n'ont d'intérêt que l'effet de feu qui n'est ni d'Honthorst ni de
-Scalken. La <i>Soupe du père Tigé</i>, de M. Priou, les bourgeois la goûteront;
-de même que le gamin portant du gibier, que M. Coninck a
-rubriqué <i>Bonne chasse</i>.&mdash;La <i>Marchande de pommes</i>, de M. Saintin,
-une paysanne sans rusticité, mais non sans fadeur, et cousine de
-la <i>Fleuriste</i>, de M. Boulanger, sœur de la paysanne du <i>C'est lui!</i> de
-M. Dalliance.</p>
-
-<p>Sous la rubrique, <i>En Hollande</i>, M. Hœcker a groupé devant l'âtre
-trois petites filles d'une singulière tranquillité. M. Edward Stott a
-trop de talent pour donner comme titre à ses tableaux des proverbes;
-ce vieux jardinier et cette petite fille sont très intéressants
-dans ce paysage remarquablement brossé. Un coup d'œil encore à la
-petite <i>Bretonne</i> de M. Berthaut, et voici la <i>Fille du passeur</i>, de
-M. Adan, qui nous transbordera du rustique au paysage, quand
-nous lui aurons acquitté le péage d'éloges qui lui est dû; M. Adan,
-qui est un des rares rustiques, comprend que tout l'accent d'un
-paysage est dans ce qu'on appelle en musique l'accord de dominante.
-Le mouvement de la fille courbée sur sa gaffe est d'une justesse
-absolue; elle est, du reste, intéressante et jolie, quoique réelle. Le
-versant de colline en culture du bord qu'elle quitte est rendu, et il y
-a dans cette toile la même poésie mélancolique qui a fait, l'an dernier,
-le légitime succès du <i>Soir dans le Finistère</i>. Évidemment, l'art
-rustique est une des manifestations les moins nulles de l'école contemporaine,
-et les paysans sont les êtres les plus intéressants du
-Salon; mais que sont-ils tous ceux que je viens de nommer et de
-louer auprès de J.-F. Millet? Celui-là est un grand poète, plus qu'un
-grand peintre; et il y a pris peine, le maître qui a le mieux peint le<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span>
-travail et rendu l'«ahan» du laboureur. Comparez un instant la vie
-des peintres rustiques actuels avec celle de Millet, et la différence
-sera du moins autant dans l'<i>effort</i> que dans le <i>don</i>; Millet a été un
-moine de l'art; il a vécu dans la solitude, cherchant dans la Bible
-le commentaire de la nature. Où est-il l'artiste qui lit la Bible tous
-les jours? Vous savez comme moi qu'il n'existe pas, et c'est pour
-cela que chaque fois qu'il est parlé d'art rustique, il faut crier trois
-fois Siva, comme un Hindou au bord du Gange: Millet! Millet!
-Millet! Il n'a pas eu sa part de gloire encore et il est temps qu'on la
-lui donne et la voici: Millet, c'est Michel-Ange paysan.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="PEINTURE_13" name="PEINTURE_13"></a>XIII</h3>
-
-<h3>LES PAYSAGES</h3>
-
-<p>Chenavard prétend que lorsque l'art, quitté par la pensée, est
-énervé au point de ne pouvoir plus saisir le type supérieur à tous les
-types, l'homme, il a sa dernière et insignifiante expression dans le
-paysage. L'épithète d'insignifiante expression est dérisoire; mais
-celle de dernière est juste. Historiquement, le paysage, exceptionnel
-dans le <i>Martyre de saint Pierre le Dominicain</i>, ne remonte en Italie
-qu'aux célèbres lunettes d'Annibal Carrache et aux deux toiles du
-Dominiquin, au musée d'Arles; cela commence et cela s'arrête
-là. En Espagne, Francesquito qui est très rare, le décorateur
-Yriarte, Collantes, Berruguete, Navarrette et Cespedès pastichent
-Lorrain et Poussin, au point de vue décoratif. Si l'on veut découvrir
-la première manifestation du paysage, il faut la chercher dans
-les <i>Calvaires</i> des giottesques, qui remplacèrent le fond d'or de Cimabué
-par un fond de nature pauvre et maigre, plantée de ces
-balayettes que le Sanzio lui-même considérait comme des arbres
-suffisants. Pendant toute la Renaissance le paysage n'est qu'un fond;
-au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, il est tout dans le Calvaire de Rembrandt, qui est,
-à mon avis, le plus grand paysagiste dans la donnée moderne.</p>
-
-<p>Le paysage réel est né hollandais, et tandis que Ruysdaël, Cuyp,
-Hobbema et Berghem imposaient ce genre nouveau à l'esthétique,
-Claude et Poussin créaient un paysage idéal et intellectuel, qui ne
-peut toucher que les esprits cultivés, et qui ne peut les toucher qu'à
-l'esprit, mais qui n'en est pas moins, hiérarchiquement, au-dessus
-du paysage réel, selon le principe de Chenavard, car c'est la nature
-littéraire, écrite, <i>pensée</i>; et penser c'est plus que sentir; l'idée est plus
-élevée que le sentiment. Il est remarquable que l'art méridional n'a
-pas eu l'idée du paysage, parce que l'homme du Midi, favorisé par
-son climat, ne se préoccupe pas du temps qu'il fait et aussi parce
-que le soleil éclatant l'empêche de voir; tandis que l'homme du
-Nord, qui souffre de son atmosphère, s'en préoccupe, et que son<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span>
-ciel gris lui permet de fixer, longtemps et sans fatigue, les sites. La
-preuve en est que la Flandre, une sorte d'Italie par rapport à la
-Hollande, n'a presque que des paysagistes idéalistes, dans un style
-italianisé comme Breughel de Velours; et Paul Bril, par exemple,
-ne peut pas même entrer en comparaison avec Karel Dujardin.</p>
-
-<p>On a bâti une filiation anglaise au paysage français, qui semble
-très discutable. Wilson, d'abord, n'a eu aucune influence; ses œuvres
-sont enfouies dans les galeries aristocratiques; et ne l'eussent-elles
-pas été, que son parti pris du grandiose et son infatuation du style
-italien l'empêcheraient d'être un novateur même indirect. Quant à
-Gainsborough, un élève de Gravelot! Restent Constable et Turner
-qui n'ont eu quelque influence sur l'école française que longtemps
-après que Corot avait déjà exposé; Julien Dupré, ce poète des couchers
-de soleil, succède immédiatement à Michallon. Tout l'art
-romantique est né du mouvement littéraire qui porte ce nom; c'est
-le livre qui a fait éclore le tableau, et cela a été toujours ainsi;
-l'art ne sera jamais que le cadet, le puîné de la littérature.</p>
-
-<p>Je crois, sans chauvinisme, que c'est la première du monde,
-même supérieure à celle de Hollande (Rembrandt ôté), cette splendide
-école française où Corot peint la nature telle qu'on la rêve,
-Théodore Rousseau telle qu'on la voit, Karl Bodmer telle qu'elle
-est, Daubigny telle qu'on se la rappelle. Et toute cette glorieuse
-et incomparable pléiade: Millet, le hiérophante de la nature, le
-Michel-Ange des paysans; Troyon le bouvier; Flers le normand;
-Aligny le styliste; Huet, ce Wordswort; Diaz, cet Arsène Houssaye;
-Cabat, l'ami des grenouilles; la bergère Rosa Bonheur;
-Courbet, l'élève de Giorgion; Doré le fantasque; Chintreuil, qui
-a peint l'<i>Espace</i>; et enfin le trio des orientalistes, Decamps,
-Marilhat, Fromentin. Surtout, si l'on met dans la balance Claude
-et Poussin. Mais je crois, tout aussi fermement, qu'il n'y a plus
-de maîtres en paysages et que nous sommes condamnés au talent
-moyen; ceux qui ont vu les Rousseau et les Daubigny de la récente
-exhibition de la rue de Sèze ne casseront pas mon arrêt.</p>
-
-<p>Toute l'esthétique du paysage réel se résume en deux points:
-1º un paysage doit exprimer un <i>sentiment</i>, joie, mélancolie, désespoir,
-volupté; 2º un paysage doit être peint dans l'étendue d'une même
-gamme de tons, afin d'obtenir l'unité d'impression morale et d'impression
-optique qu'il faut fondre en une sensation sentimentalisée.
-Cela dit, allons droit à M. Harpignies, dont le procédé a des partis
-pris blâmables, mais aussi de l'allure et l'accent d'une touche <i>sui<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span>
-generis</i>. Le <i>Bois de la Trémellière</i> présente des qualités de dessin
-uniques actuellement, mais outre «que le bocage est sans mystère»,
-la touche est d'une sécheresse, d'une netteté exagérée bien fâcheuse.
-Les mousses sur les écorces et les <i>tapées</i> de soleil sur le sol sont
-peintes à l'emporte-pièce, et il n'y a que le nom du peintre qui qualifie
-cette manière; c'est <i>Harpigné</i>. En revanche, <i>Une après-midi à
-Saint-Privé</i> est une belle-œuvre, à laquelle je trouve le caractère
-complet que j'ai signalé dans les Jules Breton. Le profil des quatre
-arbres minces est d'une netteté et d'une sveltesse qui ravit; leurs
-ombres portées, le ton de l'herbe, la justesse atmosphérique, enfin
-tout y est, dans cette haute page de vérité physique. M. Hanoteau
-ne choisit pas une nature nerveuse et un peu maigre comme M. Harpignies;
-la <i>Haie mitoyenne</i>, où les personnages ne sont que des
-quilles, est d'une nature plus débordante de sève, plantureuse, la
-touche est large, grasse; c'est bien portant, d'une santé florissante,
-modelé par masses, avec des jours heureux, l'antithèse même de
-M. Harpignies, et du reste, M. Hanoteau partage avec lui le rameau
-du paysage actuel et il est plus précis dans les mains du premier, il
-est plus fleuri, plus verdoyant, plus vivace dans celles du second.</p>
-
-<p>Rapin! ce nom me plaît, parce qu'il est rouge pour la bovine
-bourgeoisie et qu'il proteste contre la chambre de notaires de l'école
-française. L'<i>Averse</i>, excellent tableau que celui qui ne vous fait pas
-consulter le livret, et c'est le cas de M. Rapin, la lutte du soleil
-et des nuages qu'il cherche à percer de ses rayons, les zébrures de
-l'ondée, le morceau d'éclaircie qui s'annonce, le trouble de l'étang
-et la buée légère qui estompe les tons, tout cela est rendu et dans
-une unité optique de coloris roux fort remarquable.</p>
-
-<p>Le paysage ne doit pas être un portrait de site, comme le <i>Château
-d'Arques</i> de M. Gosselin ou le <i>Bois de Kerrerault</i> de M. Montargis.
-La nature au repos, c'est presque la nature morte. Il faut
-passionner le paysage, le faire vibrant, l'agiter de sentiments humains:
-car la nature a une vie agitée comme celle de l'homme; la
-pluie est ses pleurs, le vent son cri, le soleil son sourire et son
-regard. Dans l'orage, le ciel ne se fronce-t-il pas comme un front et
-les peupliers n'ont-ils pas des gestes de bras immobiles? L'idéal de
-la nature est l'homme, et l'idéaliser c'est la passionner. Des drames
-ont lieu dans le ciel. Le <i>Gros nuage</i>, de M. Véron, est funèbre, on
-dirait qu'il porte du crime dans ses flancs noirs, il a des lourdeurs
-de remords, et menace l'étang, où sa silhouette farouche produit de
-tragiques ressauts d'ombres.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span></p>
-
-<p>M. Français est incontestable, mais il est trop, selon son nom,
-un talent fait de mesure, de goût et autres qualités moyennes. C'est
-un bon peintre, non un grand, quoiqu'il tienne une haute place dans
-l'école. Son panneau décoratif, <i>Rivage de Capri</i>, représente un promontoire
-planté de quelques grands arbres élancés; c'est très large
-et très juste. Le <i>Coin de ville à Nice</i>, son second envoi, est d'une
-grande élégance qui n'exclut rien de la bonne foi du rendu. Dans le
-<i>Midi en juin</i> de M. Sebilleau, un chêne énorme, touffu, splendide de
-tronc, dense de feuillée, saturé de vert, sous le dardement du soleil;
-cela est intense.</p>
-
-<p>Oh! le paysage de style! qu'il est mal écrit, cette année! les
-deux tableaux de M. Paul Flandrin sont tels que la critique n'ose pas
-y toucher; il est impossible d'avoir des colorations plus fausses,
-une touche plus mesquine, et moins de style. M. Alexandre Desgoffe
-n'est guère plus heureux dans ses <i>Bruyères d'Arbonne</i>; et son
-<i>Souvenir des environs de Naples</i> serait bien, s'il n'était pas froid; et il
-n'est pas permis de l'être, au bord de ce golfe merveilleux. M. Bellel
-dessine étonnamment et certains de ses fusains sont beaux; mais
-sa couleur manque de souplesse, et s'il a du style dans son <i>Souvenir
-de Kabylie</i>, il n'a pas, malgré ses effets, la touche qu'il faut dans les
-<i>Environs de Puy-Guillaume</i>. M. Benouville a le don d'une couleur
-navrante de poncivité, <i>Lagarde et le Courdon</i> rappelle Watelet. Enfin
-M. de Curzon est le plus audacieux et il nous mène <i>Au pied du
-Taygète</i> et de l'<i>Acropole</i>; qu'espère-t-il? pasticher Guaspre? il serait
-sage de ne pas ramasser le pinceau de Poussin, quand on ne peut
-pas le tenir dignement. Le paysage de style, insupportable dans
-Bertin, très acceptable avec Aligny, ne supporte pas l'à peu près. Là,
-on fait un chef-d'œuvre, ou tout le contraire; aussi ces messieurs
-devraient se résigner à être réels, puisqu'ils sont impuissants à faire
-dans l'artificiel des œuvres qui s'imposent.</p>
-
-<p>Le <i>Paysage normand</i>, de M. Richet, est fort intéressant; mais
-le grand paysagiste de la Normandie, c'est M. Barbey d'Aurevilly,
-qui après avoir peint les landes dans l'<i>Ensorcelée</i>, encadre son pro-roman,
-<i>Ce qui ne meurt pas</i>, dans les marécages; alors, ce terrien persistant
-aura rendu le pittoresque normand sous ses deux grands aspects.
-M. Wybe s'est-il souvenu de Chintreuil, ce grand artiste qu'on
-oublie, dans son <i>Coucher de Soleil</i>, où la barre rouge de la ligne d'horizon
-flamboie d'une façon farouche dans la décroissance crépusculaire
-des teintes. La <i>Ferme à Keremma</i>, de M. Verdier, est agencée comme
-une des chaumières de Van Ryn. Le moyen de juger une toile qui<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span>
-met devant le souvenir une eau-forte comme la <i>Chaumière au grand
-arbre</i>? La <i>Gorge aux loups</i>, de M. Tristan Lacroix, est, de dimension,
-le plus important paysage du Salon; c'est inspiré de la <i>Remise aux
-chevreuils</i>, de Courbet, et de la <i>Nature chez elle</i>, de Karl Bodmer.
-Dans sa <i>Fontaine noire</i>, M. Le Viennois a trop épaissi ses fourrés;
-plus d'air et ce serait excellent, car la touche est juste. M. Karl Bodmer
-est bien loin de son père, presque autant que M. Millet du sien;
-c'est dire effroyablement. L'<i>Arroux à Fougerette</i>, de M. O. de Champeaux,
-est une jolie impression, d'un rendu à la fois élégant et sincère,
-et les colorations justes sont aussi intéressantes par leur fondu.
-La <i>Fin d'hiver</i>, de M. de Montholon, est tout à fait remarquable,
-mais je lui préfère son <i>Matin à Mortefontaine</i>, où l'impression est
-d'une largeur digne de Daubigny, avec des ressouvenirs de Corot et
-beaucoup de sentiment.</p>
-
-<p>M. Émile Breton a mis beaucoup d'accent dans son <i>Soir d'automne</i>;
-et son <i>Effet de lune</i> joue le Van der Neer, pas assez cependant pour
-qu'on s'y méprenne. M. Lebours est un paysagiste d'un fort grand
-talent, qui a un accent personnel, mais son <i>Matin à Dieppe</i> est mal
-placé et ne donne pas une idée suffisante de sa manière; c'est l'artiste
-que je signale, plus que le tableau qui ne donne pas sa mesure,
-surtout étant aussi difficile à voir, par sa place même. M. Pelouze
-est vrai et consciencieux dans sa <i>Vallée des Ardoisières</i>.&mdash;<i>Prairies
-inondées près d'Amboise</i>, de M. Grimelund, ont l'intérêt de représenter
-l'ancien domaine de Lionardo da Vinci, et tout ce qui fait prononcer
-ce nom auguste ne saurait laisser aucun artiste indifférent.
-L'<i>Orage dans la Creuse</i> est d'un grand effet. M. Hareux a rendu le
-ciel d'encre, et le vent qui oblique les traits de pluie. Son autre
-envoi, le <i>Lever de lune</i>, manque d'intensité, malgré le parti pris des
-colorations brusques. Le <i>Lever de Lune</i>, de M. Japy, est mieux
-réussi. La <i>Rafale</i>, de M. Yon, peut faire un digne pendant au <i>Gros
-nuage</i>, de M. Véron. La pluie étend sur tout le paysage le rideau
-mobile de ses larges hachures, rendues presque horizontales par
-le vent furieux. Le ciel est trouble comme une mer en courroux, et
-les crinières des deux chevaux qui se tiennent immobiles et effarés
-sont secouées par <i>la Rafale</i>, qui est vraiment une forte toile. Devant
-l'<i>Étang de Lozère</i>, de M. Marinier, on a une impression de fraîcheur,
-et le ressaut de lumière qui rejaillit des feuilles et va frapper l'eau
-est curieux techniquement. Dans sa <i>Forêt de hêtres, à Romont</i>,
-M. Robert a eu une heureuse réminiscence de Karl Bodmer. <i>La route
-à l'ombre d'un village</i>, de M. Riban, est une impression des plus<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span>
-justes. La <i>Fin d'automne</i>, de M. Sain, présente un effet de crépuscule
-où les ombres portées sont très justes.</p>
-
-<p><i>La Brèche</i>, de M. Dardoise, site pour le bain de Diane ou la
-mort de Narcisse, mais ni l'un ni l'autre n'y sont, heureusement,
-car le mot de Théophile Gautier a sa preuve. Les <i>Masures à Anvers</i>,
-de M. Beauverie, sont plutôt éléments à modèles de dessins qu'à
-tableaux, quoique l'artiste en ait fait une impression saisissante. Intéressante
-étude d'arbres, les pommiers de la <i>Ferme Loysel</i>. M. Baudot
-nous conduit dans une <i>Combe du Jura</i>, pleine de fraîcheur et de gazon
-épais; mais mieux est de suivre le <i>Ruisseau</i>, de M. A. Dumont, qui
-serpente dans une vallée à souhait pour Obermann et tous les nostalgistes
-qui cherchent «la paix du cœur».</p>
-
-<p><i>La Rosée</i>, de M. Lansyer, a dans les tons une irréalité apparente
-qui est un charme, et un choix dans le site qui est un mérite.
-M. Dameron nous montre les <i>Environs de Nice en janvier</i>, pour nous
-prouver que le printemps éternel est une réalité du département des
-Alpes-Maritimes. Il semble, quand on regarde cette <i>Lisière de la
-forêt d'Eu</i>, qu'on va voir déboucher tout à coup Maître le Hardouey
-ou la Clotte, tellement l'accent normand est rendu et rappelle les
-épiques héros normands de M. d'Aurevilly. La <i>Vallée de Ploukermeur</i>
-a un aspect bizarre et désolé qui doit devenir sinistre au crépuscule.
-Quant aux <i>Noyers de la Cordelle</i>, de M. Guillon, ils doivent, par les
-nuits claires, avoir des gestes de fantômes à vous faire fuir jusque
-<i>Dans le bois</i>, de M. Bonnefoy, qui lui-même a l'air de recéler plus
-d'un trèfle à cinq feuilles. Le <i>Barrage de l'Étang-du-Merle</i>, de
-M. Tancrède Abraham, est un excellent Hanoteau; et la <i>Chaumière
-normande</i>, de M. Lemaire, fait penser à Flers.</p>
-
-<p>La <i>Mare de Géville</i>, de M. Paul Collin, un paysage en hauteur
-d'effet décoratif, où les arbres sont dessinés à la Bellel. La <i>Campine</i>
-limbourgeoise, de M. Coosemans, a une saveur particulière. M. de
-Wylie a mis beaucoup d'expression dans son crépuscule, et on voudrait
-passer les <i>derniers jours d'été à Confolens</i>, dans l'adorable site de
-M. Vuillier. <i>Les dunes de Montalivet</i>, de M. Auguin, présentent des
-tons de terrain d'une étonnante justesse. On est en automne, les
-<i>Dernières feuilles</i> tombent au moindre souffle d'air, et la gardeuse
-pousse devant elle son troupeau de moutons, dans la mélancolie de
-la vesprée que M. A. Beauvais a su rendre. M. Garaud a deux
-paysages d'une touche savoureuse, large, l'<i>Été</i> et la <i>Source</i>. C'est là
-du <i>Hanotisme</i>, et du meilleur. La <i>Route de Bourgogne</i>, de M. Georget,
-a des fuyants d'une perspective que louerait M. Chevilliard. M. Bougourd<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span>
-a peint une symphonie du vert, sa rivière sous bois est d'une
-recherche de coloris et d'une gamme fort intéressante; du glauque à
-l'émeraude, toute la gamme verte est parcourue. La <i>Solitude</i>, de
-M. Edward Stott, exprime bien l'esseulement, une vue expressive
-juste, rendue avec un pinceau accentué et personnel.</p>
-
-<p>Le paysage aux <i>Baigneuses</i>, de M. Michel, un ressouvenir de
-Daubigny. Le <i>Vieux chemin</i>, de M. Bernier, est remarquable; le
-fouillé et l'éclairage sont rendus avec une virtuosité et une conscience
-qui font de ce cadre un des meilleurs de l'exposition, avec celui de
-M. Busson, <i>Avant la pluie</i>, où les premiers mouvements d'un orage
-dans le ciel sont exprimés avec une vérité extrême. L'<i>Étang du vieux
-château</i>, de M. de Petitville, est plein de rêverie. Le <i>Cimetière
-provençal</i>, de M. Montenard, est un audacieux plein air, et une impression
-que n'a pas dans l'esprit l'amazone à qui M. Déné fait faire
-sa <i>Promenade du matin</i>. <i>Les Chênes</i>, de Brielman, n'ont pas l'allure
-druidique de ceux où la faucille d'or de Velléda coupait le gui sacré
-de l'an neuf. Le <i>Matin au puits noir</i>, de M. Cadix a l'aspect d'une
-nature vierge, presque invraisemblable en ce temps où les usines
-remplacent les forêts. Désolé est l'aspect de la <i>Lande de Gueledron</i>,
-par M. Télinge.</p>
-
-<p>M. Baudouin a bien rendu les <i>Mûriers du Port Juvénal près
-Montpellier</i>, où les scieurs de long ont établi leur industrie.
-M. Charles Dubois emboîte le pas derrière M. Français. Le <i>Bois de
-Meudon</i>, de M. Ernest Michel, exprime la tristesse de la terre aux
-premières gelées de novembre, et sa <i>Forêt dans les Vosges</i> frappe de
-recueillement par l'ombre impénétrable de sa voûte; le dessin net
-des rochers et le caractère des arbres qui n'est pas obtenu par des
-chatironnages de touche, comme chez M. Harpignies. Les <i>Premiers
-sillons</i>, de M. Zuber, seraient remarquables, si l'on oubliait l'inoubliable
-Millet, qui profilera éternellement sur le paysage la majesté
-biblique de sa grande ombre crépusculaire. M. Armand Delille est
-mort, il y a peu de mois et, devant ses deux envois, on peut dire:
-c'est dommage! Le <i>Cirque du Garbet dans l'Ariège</i>, par M. Hugard,
-est d'un pittoresque accusé. M. Guillemet fait nature, exactement;
-c'est le louer que dire cela, aux yeux de la plupart; pour moi, c'est
-blâmer. M. Ségé a de la largeur; et tous ont quelque chose, mais
-aucun ce qui fait le chef-d'œuvre. Or, chaque œuvre d'art est un
-trait qui vise à ce but. Jamais on n'a tant lancé de traits qu'aujourd'hui,
-et jamais on n'a si mal visé et dévié pareillement.</p>
-
-<p>Il y a des paysages, au Salon des arts décoratifs, et ils devraient<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span>
-y être tous, car la peinture sans âme n'est que du décor. M. Cazin a
-prouvé, l'an dernier, qu'il était le maître en paysage décoratif,
-après M. de Chavannes, bien entendu. Les deux panneaux de
-M. Bonnefoy sont sans originalité de procédé et sans air dans les
-fourrés; le <i>Ruisseau</i> et la <i>Rivière</i>, de M. Karl Robert, sont d'excellentes
-études en hauteur, au propre comme au figuré.</p>
-
-<p>Parmi les vues de ville, il faut citer l'excellente <i>Vue de Saint-Pons</i>
-(<i>Hérault</i>), de M. Baudoin; <i>Paris et Meudon</i>, où M. Marlot a
-prouvé une perspective rare; la <i>Porte d'un arsenal en Turquie</i>, de
-G. Gudin, très habile,&mdash;et de MM. Wyld et Rosier, des <i>Vues de
-Venise</i>, inacceptables pour qui a vu Venise et les Canaletti.</p>
-
-<p>Il est coutume d'accrocher entre alinéas des descriptions de
-tableaux à la file; Théophile Gautier, ce nabab du style, ce magnat
-descriptif, a gaspillé à ce jeu beaucoup de merveilleux traits de
-plume. Pauvre, je suis économe, et ne copierai ici aucun tableau,
-n'étant pas de force à créer le chef-d'œuvre qui aurait dû être, et qui
-n'est pas. Et aussi, la raison qui prime les autres, c'est l'équité: ils
-s'équivalent ces déplorables paysages. A peine si ceux que j'ai cités
-sont au-dessus de ceux que je ne cite pas, et le rôle de salonnier
-rentrerait facilement dans «l'appel de chambrée» appliqué aux
-vingt-neuf salles. Et quelle ingéniosité ne faudrait-il pas pour être
-lisible, en ce dénombrement de catalogue! Que ceux qui ne sont
-que des critiques d'art s'y consacrent! ne touchant à la branche de
-houx qu'un mois l'an, œuvrant le reste, je n'ai cure que des individualités
-et d'une synthèse. Elle est nette.</p>
-
-<p>Il ne reste rien de l'école de 1830; il n'y a pas de maîtres, ni de
-théories que d'insanes. En revanche (si c'en est une) il n'y a pas
-une croûte; ils sont tous estimables, honnêtes et bourgeois, enfin
-ceux qui dépassent le niveau ne le dépassent pas démesurément.
-L'école de paysage «va son petit bonhomme de chemin» dans une
-routine et un mot à mot de la nature, inqualifiable. Je tremble pour
-les musées de l'avenir! Combien de Trocadéros faudra-t-il pour
-accrocher les sept mille paysages qu'on brosse, bon an, mal an, à
-Paris. Il est vrai que les artistes ne se préoccupant pas de la qualité
-des couleurs et des toiles, ne préparent pas une longue existence à
-leurs œuvres; mais ce qui tuera fatalement leurs tableaux, bien avant
-qu'ils périssent en pourrissant, c'est la <i>Photographie polychrome</i>. Du
-jour où l'on pourra photographier les couleurs d'un site comme on
-photographie les lignes et le modelé (et ce jour est certain autant
-que <i>prochain</i>), la plupart des tableaux que j'ai cités ici n'auront plus<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span>
-qu'une valeur de cadre. Ah! vous copiez la nature! eh bien, l'industrie
-copiera et bien plus servilement que vous, démontrant que vous
-n'êtes que des peintres, non des artistes. Les portraits actuels ne
-sont que des photographies polychromes, parce que l'âme n'y est
-pas pourtraite; les paysages ne sont que des portraits de sites, de
-sorte que la vie de la terre n'y est pas exprimée, et portraits et
-paysages contemporains seront balayés par le dédain de la postérité,
-parce qu'ils sont <i>Matérialistes</i>, que le matérialisme c'est l'abrutissement
-métaphysique, et que sans âme, il n'y a plus d'art, plus
-d'homme, plus rien, mais quelque chose de monstrueux et de sans
-nom, qu'anéantira le feu du ciel.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="PEINTURE_14" name="PEINTURE_14"></a>XIV</h3>
-
-<h3>MARINES ET MARINS</h3>
-
-<p>La mer absorbe l'homme, quand il n'est qu'un marin; mais
-l'homme absorbe la mer, quand il est Christophe Colomb ou César.
-La pensée, cette force intelligente, écrase la mer, cette force
-aveugle. Que sont les vagues qui déferlent sur tous les bords de
-l'Océan, auprès du déferlement des idées qui a lieu dans la tête d'un
-Byron? Il est d'un sauvage ou d'un panthéiste de se sentir annihilé
-devant la mer, cette faible image des grandes âmes humaines; mais
-nul ne peut se soustraire à son impression, qui est la plus grande
-que la nature puisse donner.</p>
-
-<p>Comme le paysage, la marine est née en Hollande, au dix-septième
-siècle. La <i>Mer</i>, de Claude, rentre dans l'étoffage, et rien n'est
-comparable maintenant aux calmes de Van de Velde, aux tempêtes de
-Backhuysen, aux lointains de Dubbels, aux canaux de Van Goyen et de
-Cuyp, aux naufrages de Peters. Ce sont les maîtres et les seuls. Joseph
-Vernet, Gudin et Durand Brager sont trois peintres officiels, et ce
-qui est officiel est toujours dérisoire. Depuis Backhuysen, la meilleure
-marine, c'est la <i>Vague</i>, de Courbet, qui est au Luxembourg et qu'on
-a qualifiée de synthèse de la vague, en un éloge qui, pour être
-grand, n'en est pas moins mérité. Une autre marine, qui appartient
-à l'histoire de l'art, et pour l'heure à l'actualité, c'est le <i>Combat du
-Kearsage et de l'Alabama</i>, que M. Manet exposa au Salon de 1872,
-et dont M. d'Aurevilly a fait une étude, dans son unique et merveilleux
-Salon de cette année-là où le sceptre descriptif est pris aux
-mains de Gautier, par une main plus nerveuse et surtout plus
-savante que celle de l'éginète souriant, qui n'a pas voulu s'émouvoir,
-alors que l'émotion est tout, après l'idée, en art, comme en
-critique.</p>
-
-<p>Il n'y en a point dans le <i>Soir</i>, de M. Masure, mais l'accent
-technique suffit à rendre agréable cette mer, au repos, toute bargautée
-des ressauts de lumière du crépuscule prochain.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span></p>
-
-<p>Ce parti pris de nacrer et de donner à la mer l'éblouissant et
-prismatique éclat de ses coquilles est une trouvaille et de plus
-d'originalité que la <i>Mer houleuse</i>, qui n'est qu'une bonne étude.
-L'<i>Écueil</i>, de M. Lansyer, est remarquable par le mouvement des
-vagues qui se creusent et se couronnent d'écume avant de crever
-sur la plage. M. L. de Bellée fait penser à Van de Velde, par sa
-mare qui stagne au pied des falaises, en face d'une mer endormie.
-L'effet de mer troublée est puissant dans <i>Un jour de pluie au
-Mourillon</i>, de M. Appian; le même éloge de sincérité s'applique à la
-<i>Marée basse</i>, de M. Lapostolet. Le <i>Soir à Scheveningue</i> et le <i>Retour des
-barques</i>, de M. Mesdag, sont deux impressions fortement, mais
-grossement peintes. J'attribue nettement au besoin de production
-hâtive et au dessein de paraître large, la renonciation aux tons fins
-dans les ciels, qui sont pour les trois quarts dans la saveur de Van
-de Velde. On ne peint plus aujourd'hui, on brosse. Il n'y a que les
-Exaspérés, les Delacroix, qui aient droit à la brosse; les prosateurs
-de la peinture doivent s'en tenir au pinceau et le manier comme un
-pinceau. Heurter les touches n'élargit pas, et M. Sebillot, qui a fait
-<i>Un coucher de soleil sur la mer</i>, sujet préféré de Cuyp, peut être sûr
-qu'il y a plus de coups de pinceau dans son tableau que dans les
-<i>Bords de Meuse</i> du Musée de Montpellier. Les écrivains actuels ont
-perdu ou dénaturé «l'acception» des mots et les peintres, <i>l'acception
-de la touche</i>. Elle est posée par à peu près et selon l'effet le plus
-voyant, non le plus juste. Le procédé actuel gesticule et se donne
-des airs; il n'est pas de rapinet qui n'accroche un certain semblant
-de maëstria et c'est là le fin du fin de leur esthétique. Il y a dans la
-<i>Marée basse à Saint-Waast</i>, de M. Flameng, un papillotis de «belles
-taches» intéressantes; car elle est très amusante pour l'œil la belle
-tache; mais il faut réagir contre le charme physique de la couleur
-quand on juge de la peinture, comme il faut réagir contre l'art du
-cabotin quand on écoute un orateur.</p>
-
-<p>L'<i>Entrée</i> et la <i>Sortie</i>, de M. Boudin, sont impressions justes et
-qui impressionnent; mais, comme rendu, c'est un peu fantomatique
-et sans précision.</p>
-
-<p>C'est avec Bonaventure Peters que les marines de cette année
-ont le plus de rapport; c'est le même coloris lourd, diffus, et les
-gris et les noirs, sans vibrance de demi-teintes. Qui nous rendra les
-gris hollandais, ces soi-disant non couleurs si lumineuses, si rêveuses,
-si pleines d'émotions dans leur apparente vacuité. S'il se trouvait un
-amateur qui eût un Dubbels, je lui conseillerais de le mettre sous<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span>
-son bras, comme un in-4º, et de venir au Salon exposer les marines
-à cette pierre de touche. La profondeur d'un Dubbels est infinie; le
-nombre de lieues marines que renferme ce tableau, qu'on mettrait
-dans une poche un peu grande, est impossible à mesurer; or,
-l'impression de la mer, qu'elle seule donne dans la nature, c'est
-<i>l'infini dans le mouvement</i>. Eh bien! aucune des marines ici présentes
-ne produit cette impression si puissante chez Dubbels, que je cite
-de préférence parce qu'il est moins connu et moins consacré.</p>
-
-<p>Tout critique qui met les tableaux du passé sous le nez des
-peintres contemporains, leur fait faire une grimace et des vitupérations
-violentes. Cependant, pour cette catégorie d'œuvres, l'infériorité
-de notre école est incontestable, et le moyen qu'il en soit autrement?
-Chaque jour Backhuisen, quelque gros que fût le temps,
-s'embarquait dans une légère chaloupe, et insensible à la terreur
-des matelots, étudiait les lames avec intrépidité, sans songer qu'il
-risquait à chaque minute d'être submergé. A peine était-il à terre,
-qu'il courait à son atelier, et peignait tout de suite sous la vibrance
-de l'impression. Il avait ainsi épousé la mer et lui était d'une fidélité
-quotidienne; doge de la marine, personne ne lui ravira la corne de
-son genre, pourvu qu'il la partage pour les calmes avec Van de
-Velde. Comparez cette passion de la mer, cette vie consacrée à la
-marine, à celle de nos marinistes actuels, et vous serez bien naïfs si
-vous vous étonnez que le résultat soit en proportion avec les efforts,
-avec «la foi!» M. de Chavannes, l'an dernier, écrivit sur la marge
-de la gravure d'un de ses tableaux, la plus belle, la plus grande, la
-plus absolue, même la seule absolue formule de l'esthétique: «<span class="smcap">La
-Foi, en tout</span>» et la charité aussi. C'est pourquoi je vais remorquer
-jusqu'à une mention quelques toiles: le <i>Transport la Corrèze</i>, de
-M. Montenard, ne signifie rien; au contraire de la <i>Campine à Anvers</i>,
-de M. Grandsire, qui a beaucoup d'accent. Elle monte à vue d'œil,
-la <i>Marée</i> de M<sup>me</sup> Lavillette, mais l'horizon manque d'infinité. Les
-<i>Bords du bassin d'Arcachon</i>, par M<sup>lle</sup> Clémence Molliet, sont d'une
-touche vigoureuse et d'une impression vraie. M. Vernier récolte
-toujours du varech et assez bien au point de vue des colorations.
-Bonne houle dans les bateaux doublant l'<i>Épi de Berck</i>, de M. Lepic.
-Le <i>Port d'Ostende</i>, de M. Clays, n'est pas un Cuyp; non plus que
-celui de <i>Larochelle</i>, par M. Lapostolet. <i>Après l'orage</i>, de M. Georges
-Diéterle, donne bien l'impression d'une mer remuée et trouble
-comme un fleuve. <i>A Saint-Aubin</i>, de Grobet, est juste assez remarquable
-pour faire penser à Van de Velde, l'harmonieux poète des<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span>
-mers endormies, sous des ciels fins, où des nuages légers passent
-avec des lenteurs mélancoliques. Le charme de Van de Velde est
-indescriptible; sa mer a des sommeils de lacs, et le souffle frais qui
-frise les remous, vous le sentez au visage. Quelque aménité qu'ait le
-critique, le souvenir de Velde et de Backhuysen submerge les marines
-du Salon, aussi bien la marine, née hollandaise, est restée hollandaise,
-incomparablement.</p>
-
-<p>Mais le marin! le marin, lui, est né français; dès le <i>Radeau de la
-Méduse</i>, de «quille» qu'il avait été jusqu'à ce jour, il devient le
-personnage, le héros. Joseph Vernet, lui-même, de tous les peintres
-de marine est celui qui dessine et mouvemente le mieux ses
-bonshommes qui sont de vraies figures «et qu'on prendrait, dit
-Charles Blanc, pour des miniatures de Carrache.»</p>
-
-<p>Le mouvement esthétique qui introduisait le marin dans l'art
-donna lieu à toute une littérature assez médiocre, dont les romans
-maritimes de Sue sont le type, et doit être considéré comme un
-apport de cette merveilleuse Renaissance romantique, à laquelle le
-dix-neuvième siècle doit, non seulement tout ce qu'il est, mais surtout,
-tout ce qu'il sera devant la postérité.</p>
-
-<p>Le péril individuel émeut plus généralement qu'un danger
-collectif; un homme à la mer, luttant contre les vagues, apitoye
-davantage qu'un vaisseau qui va sombrer, et c'est la raison de l'effet
-dramatique, relativement aisé à obtenir en ce genre. La mer étant
-elle-même une grande emphatique, autorise le geste théâtral; mais
-elle le paralyse aussi par sa majesté, et il n'y a pas un seul marin au
-Salon qui ne soit naturel et simple de tout; nous sommes donc en
-progrès sur Durand Brager et sur Gudin. La preuve, M. Tattegrain
-nous la donne. Ses <i>Deuillants</i> sont une œuvre émue et la meilleure
-de ce genre, à beaucoup près; elle ne déparera point le musée où
-elle ira, quel qu'il soit, assurance qu'il serait impossible de donner
-à la plupart des envois. Le mari est mort, et la barque, qui est en
-vue, le rapporte; alors, la pauvre épouse, forte dans sa douleur, est
-allé prendre la croix envoilée de crêpe et, suivie de ses deux filles,
-orphelines maintenant, elle s'est dirigée, pleine de douleur, vers
-cette mer qui lui a pris «son homme». C'est à la marée haute, il
-y a houle, le vent souffle, la pluie siffle, ils avancent dans l'eau
-jusqu'à la ceinture, les <i>Deuillants</i>, et le sel de leurs larmes se mêle
-au sel de la mer. Là-bas, on aperçoit quatre camarades, dans l'eau
-jusqu'aux épaules, qui viennent, portant le mort; tenant haute la
-croix, les <i>Deuillants</i> vont au-devant. La veuve vue presque de dos,<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span>
-l'affliction d'allure des enfants sont trouvées d'expression. Vraiment,
-c'est de l'art, cela! C'est littéralement beau d'émotion.</p>
-
-<p>L'<i>Attente</i>, de M. Haquette, très loin de l'intensité de M. Tattegrain,
-mais l'anxiété de cette femme de pêcheur qui, assise sur sa hotte et
-accoudée au cabestan, interroge d'un regard troublé de crainte la
-mer qui est grosse, tandis que sa fillette, par terre, s'amuse, est une
-œuvre d'art. D'autant plus qu'il y a plein air et que le modelé est
-obtenu sans trucs.</p>
-
-<p>Le <i>Pilote</i>, de M. Renouf, toilasse d'un gros procédé, me semble d'une
-dimension inutile; la <i>Vague</i> de Courbet est plus terrible que toute
-cette eau, et ce pan de mer, grandeur naturelle, ne donne pas
-beaucoup plus l'impression de l'immensité qu'un Dubbels de poche.
-Il y a une certaine angoisse dans le soulèvement de la barque,
-mais cela n'est pas excellent; et l'étonnement du format entre pour
-beaucoup dans l'attention qu'on y accorde.</p>
-
-<p>Le <i>Moment d'angoisse</i>, de M. Price, est bon; le marin qui
-s'apprête à jeter la corde, bien piété. Le <i>Vœu</i>, de M. Morlon, une
-marine à la Tassaërt et peinte dans le rembranesque froid, dont
-M. Israëls a le secret qu'il faut lui laisser. M. Lenoir agenouille au
-bord de la falaise une femme qui, dans l'éclaboussement de l'écume,
-prie pour le salut de son mari: c'est bien.</p>
-
-<p>M. Hadengue se moque de la critique, je pense? Il n'a pas le talent
-qui en donne le droit. Voici une <i>Pêche miraculeuse</i>, et je ne l'ai pas
-placée dans la peinture catholique. Et qui l'y placerait, cette toile
-absurde où des vieillards et des jeunes gens dérisoires tirent des filets
-pleins de poissons, tandis que, au centième plan, un Christ est figuré
-à la proportion de mouette. Si c'est d'après M. Renan que
-M. Hadengue fait ses pêches miraculeuses, je ne m'étonne plus;
-d'autant que M. Morot est là avec son Christ sans nom, pour montrer
-ce que le roman de la <i>Vie de Jésus</i> vaut aux peintres assez nuls
-de lecture pour s'en inspirer. Il y a de l'accent dans la <i>Barque de
-pêche à Honant à marée haute</i>, de M. Barthélemy. Un <i>Sauvetage à l'entrée
-du port de Concarneau</i>, de M. Deyrolle, est d'une impression
-juste dans le mouvement et le brisement des lames.</p>
-
-<p>La <i>Mise à l'eau</i> d'une barque, par M. Butin, est l'étude la plus
-juste qu'on puisse faire d'un tel sujet, et les mouvements des
-marins qui, les uns forcent sur les rames, les autres poussent l'arrière,
-sont d'un bon ensemble, presque rythmique et qui satisferait
-les modèles eux-mêmes. Quant aux <i>Pêcheurs</i> et <i>Pêcheuses</i>, il y en a
-trop pour en mentionner aucun, d'autant qu'ils sont tous d'un art<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span>
-estimable. Pour se reposer de tous ces «ahan» salins, voici que
-M. Artz assied <i>Sur les dunes</i> des enfants de pêcheurs, dont l'un fait
-un bateau de son sabot. Tout à fait originale la <i>Ronde d'enfants</i>
-de M. William Stott. Elles se tiennent par la main, lourdement,
-avec lenteur, sur le sable détrempé et semé de flaques, tandis que le
-crépuscule étend ses ombres poétiques sur les tons clairs et passés de
-leurs petites robes. Cela est personnel, et M. William Stott est un
-artiste; un titre que je ne concéderais pas à beaucoup.</p>
-
-<p>Pour secouer tout à fait la mélancolie océane, voici <i>la Plage</i>,
-de M<sup>me</sup> Demont Breton, où une femme de pêcheur se repose,
-entourée de ses charmants marmots. Celui qui debout, tout nu,
-s'étire, est vraiment digne de figurer parmi les petits anges que Botticelli
-groupe aux pieds de la <i>Vierge immaculée</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="PEINTURE_15" name="PEINTURE_15"></a>XV</h3>
-
-<h3>LE GENRE BOURGEOIS</h3>
-
-<p>Le genre? Lequel? Le genre bourgeois? Oui, avant l'avènement
-de la bourgeoisie, cette détestable rubrique n'eût rien désigné. Je
-mets au défi un conservateur de musée quelconque de m'exhiber un
-tableau de genre de n'importe quelle école qui ne soit postérieur à
-la Révolution. Si les peintres de genre se figurent descendre de
-Metzu, Mieris, Terburg, Pieter de Hoogh, Slingelandt, Nestcher,
-Dow, ils se font une illusion que je ne leur laisserai pas. Ces maîtres
-ont peint des <i>Intérieurs</i>, des <i>Conversations</i>, ils font la <i>Contemporanéité</i>
-de leur temps, tous! Le mot <i>genre</i> n'est applicable qu'à un tableau
-de chevalet qui représente une scène Renaissance ou Directoire;
-à parler net, le genre, ce n'est pas de l'archéologie, c'est du bric-à-brac,
-et M. Meissonnier, quel que soit son mérite, est un peintre
-bourgeois, parce que c'est un peintre sans envergure, et que la foule
-comprend tout de suite. Baudelaire ne l'aimait pas; il a même été
-cruel pour ce petit maître, à qui je veux ôter une illusion (puisque
-je suis à le faire), c'est que Delacroix eut son bon sens quand il dit
-que le peintre de la <i>Rixe</i> était le plus incontestable de ce temps.
-Meissonnier est à peine digne d'être le varlet de <i>Sa Majesté</i> Delacroix;
-et qu'est-ce que sont tous les <i>Liseurs</i> auprès d'une fresque de M. de
-Chavannes? J'ai tenu à dire ce que je pense de M. Meissonnier, après
-Baudelaire, et on peut augurer du mépris que j'ai pour tous les
-sous-Meissonniers. L'esthétique commande de pourchasser la bourgeoisie,
-de la montrer au doigt, partout où elle se cache dans l'art,
-et je ne suis pas près de manquer au commandement. Jamais un tableau
-de genre n'entrera dans un Salon carré, dans une Tribune,
-dans un Belvédère, parce qu'un tableau de genre est une image plus
-ou moins coloriée, une redite sotte et lilliputienne. C'est à Delaroche
-et à Meissonnier que nous devons cette mesquinerie et cet encanaillement,
-cette vulgarisation de l'art, et l'art vulgarisé, ce n'est plus de
-l'art, c'est du genre, et le genre je le ressasse avec force, c'est la<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span>
-bourgeoisie du pinceau, et cela se vend comme du Jules Verne; et
-Goupil en fait des lithographies et des photographies qui s'enlèvent
-par monceaux!</p>
-
-<p>M. Benjamin Constant qui, en 1881, avait exposé une <i>Hérodiade</i>
-adorable de charme et de procédé, d'un rose intense à ravir un poète
-hindou, et dont l'<i>Artiste</i> a publié la gravure, nous ennuie cette année
-d'un magot marocain qui ne fournirait pas les éléments d'un nain de
-cour à Velasquez. M. Worms n'est jamais allé en Espagne, ses <i>Politiciens</i>
-sont faux de tout; cela n'est bon qu'à chromolithographier.
-La belle lithographie pour Goupil, que cette dame qu'un cavalier
-Louis XIII saisit à la taille d'une main, tandis qu'il ferme la porte de
-l'autre. Cela est leste et n'effarouche pas, à cause du costume; supposez
-le monsieur en habit et la dame contemporaine, le jury n'eût
-pas reçu et la bourgeoisie eût rougi! A graver, les <i>Aveux discrets</i>, de
-M. Viry, pour les salons de Nîmes ou de Tarascon. M. Tony Robert-Fleury
-nous représente les Mancini et les Martinozzi donnant un
-concert à leur oncle le cardinal. Quand Milton dictait le <i>Paradis
-perdu</i> à ses filles, il n'avait pas le geste théâtral que lui donne
-M. May. La <i>Visite aux ancêtres</i>, de M. Weiss, ne doit pas leur faire
-grand plaisir; leur descendant est assez piètre. L'<i>Insolation</i>, de
-M. Barrias, représentant un soldat évanoui et qu'une femme fait
-boire, n'est pas un mauvais tableautin.</p>
-
-<p>M. Beroud a eu, je crois, une seconde médaille pour son grand
-trompe-l'œil <i>Au Louvre</i>; évidemment, c'est un grand morceau de
-procédé, mais c'est peint pour la bourgeoisie. M. Castiglione a fait
-du <i>Portrait de M<sup>me</sup> la comtesse de Bark</i> un tableau de genre, mais
-joli. La <i>Rixe</i>, de M. Mendez, en occasionnera chez Goupil; ce lansquenet
-qui remet son épée au fourreau après avoir pourfendu un
-jeune seigneur musqué fera les délices des lecteurs d'Alexandre Dumas,
-ce bourgeois qui aura demain une statue, alors que Balzac n'en
-a pas, et que l'idée de celle de B. d'Aurevilly étonnerait! M. Grison, le
-<i>Choix d'une escorte</i>, photographie polychrome d'une scène du <i>Bossu</i>
-à la Porte Saint-Martin. Les <i>Faucons</i>, de M. Guès, sont intéressants,
-ce seigneur à plat ventre sur un divan est assez bien peint.</p>
-
-<p>M. Dannat a fait, grandeur naturelle, son <i>Contrebandier basque</i> qui
-les jambes écartées, la cruche en l'air, boit «à la régalade» comme
-disent les Provençaux. Il y a médaille, tant la bourgeoisie est fidèle
-à ses peintres. Un Espagnol, en brillant costume de torero, offre
-une fleur à une manola, avec des colorations fines qui font quelque
-honneur à M. Zacharie Astruc, une des personnalités les plus<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span>
-curieuses de l'art contemporain, traducteur du Romoncero, importateur
-du fameux Saint François en bois d'Alonzo Cano, et qui ne
-donnera pas sa mesure faute d'application.</p>
-
-<p>Je ne comprends pas, dans la <i>Visite chez l'armurier</i>, de M. Sainsbury,
-la présence de la petite infante qui est assise par terre et fane
-le satin de sa robe. La <i>Rêverie</i>, de M. Bonnefoy, est une idée, mais
-le tableautin est trop à la plinthe; on ne voit que deux amants au
-clair de lune. C'est peut-être bien, il faudrait le voir, et l'administration
-a oublié de le permettre. La <i>Première rencontre</i>, de M. Wagrez,
-sort de l'ordinaire. Cette scène florentine aussi distinguée que du
-Cabanel a quelque charme. Une jeune fille noble descend l'escalier
-d'un palais et laisse tomber à dessein une rose en se retournant
-à demi. Le jeune homme, arrêté, est campé avec une jolie
-crânerie.</p>
-
-<p>Le <i>Chemin difficile</i>, de M. Dupin, une peinture très distinguée
-aussi, représentant un seigneur et une dame Louis XIII, qui se donnent
-le bras et passent une sorte de gué, précédés d'un lévrier. Les
-<i>Seigneurs courant la bague</i>, de M. Adrien Moreau, n'attraperont pas
-M. Meissonnier, qui n'est pas cependant hors de portée. Pour avoir
-une idée du coloris de M. Gide dans ses <i>Visiteurs de Fontainebleau</i>,
-voir M. Pomey. M. Bertrand nous montre un peintre faisant le portrait
-de Charlotte Corday, dans sa prison. A ce propos, je signale la
-description d'un pastel inédit de l'héroïne, et l'opinion très nouvelle
-qui en résulte dans les <i>Memoranda</i> de M. d'Aurevilly, où il se montre
-plus clairement que partout ailleurs le frère de lord Byron. Le
-<i>Concours de violon</i> de M. Jimenez est finement peint. L'<i>Émigré</i>, de
-M. Outin, intéressant d'expression, et moins vignette que les sempiternels
-<i>Invalides</i> de M. Dawant. M. Garnier illustre Florian, il
-fait sortir la <i>Vérité</i>, qui n'est pas belle, d'un puits qui est bien, et des
-gens du moyen âge se sauvent; cela équivaut à un quatrain de Pibrac.
-Le <i>Guignol en 1793</i>, et la <i>Fin d'une conspiration sous
-Louis XVIII</i>, de M. Caïn, ce dernier est le meilleur tableau de genre
-de l'année. M. Kaemmerer a un modelé d'une précision et un émail
-si solide, et une touche si spirituelle dans son <i>Charlatan</i>, qu'il convient
-de lui faire grâce de son genre par égard pour son procédé.</p>
-
-<p>Voilà pâture à bourgeois: <i>Chacun son tour</i>, un zouave s'évente
-dans le fauteuil de son colonel, et c'est d'un H. C., de M. Armand
-Dumaresq qui a une grande image d'Épinal au salon carré.&mdash;Mieux
-encore, des <i>Dindons, en troupeau devant une tournure de femme</i>; il ne
-faut pas nommer ceux qui oublient à ce point la dignité de l'art.<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span>
-L'<i>Aumône</i>, costume Louis XIII, pour la maison Goupil.&mdash;Le <i>Cadet
-Roussel</i>, de M. de Pibrac, a une tête spirituelle. <i>Propos galant</i>, de
-M. Debras: un mousquetaire en conte à la servante.&mdash;Le <i>Nouveau
-Maître</i>, de M. Girardet, un jardinier qui salue le poupon que porte
-une bonne; dédié aux lecteurs de M<sup>me</sup> Gréville; couleurs non vénéneuses!
-M. Armand Leleu met en présence une femme et un chat;
-la matière d'un chef-d'œuvre de pensée, et il ne produit que <i>Convoitise</i>,
-qui n'est pas la nôtre.</p>
-
-<p>Le <i>Retour au pays</i>, de M. Léonard, rappelle les Karl Girardet, du
-<i>Magasin pittoresque</i>. <i>Claudite jam rivos!</i> J'ai voulu énumérer avec
-conscience, précisément parce que je condamne ces singeries de
-tableaux, qui ne sont que des vignettes de livres pas écrits.</p>
-
-<p>Si l'Esthétique n'avait qu'à parler des œuvres marquantes, le
-destin du Salonnier serait simplifié et embelli, mais il faut suivre
-l'art dans ses erreurs, pour les montrer, et le public, dans sa bêtise,
-pour l'en convaincre. Que l'épithète de <i>bourgeois</i> reste au genre, et
-ce sera beaucoup contre lui, car la bourgeoisie rougit d'elle-même;
-et il y a de quoi rougir jusqu'au cramoisi et jusqu'à l'écarlate, sans
-que cela puisse être jamais assez!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="PEINTURE_16" name="PEINTURE_16"></a>XVI</h3>
-
-<h3>L'ORIENTALISME</h3>
-
-<p>En 1830, la peinture avait ses orientalistes, Marilhat, Decamps,
-Fromentin, Dehodencq, et Delacroix même. Aujourd'hui on ne fait
-que du dérisoire dans cette donnée. Ce n'est vraiment pas la peine
-de peindre le pays du soleil pour donner les gris non lumineux, les
-gris parisiens que M. Walker a trouvés dans ses <i>Rajahs chassant au
-faucon</i>. Ayez la devination de M. Méry, ou ne peignez qu'après avoir
-vu. <i>Le Caire, côte nord</i>, de M. Frère, est d'une fausseté de tons à
-ravir les philistins.</p>
-
-<p>Seul, M. Baratti a fait une œuvre intéressante de sa <i>Spoliation
-d'un Juif</i>, et si j'ai risqué cette catégorie qui est vide, c'est pour conseiller
-à MM. les artistes, gens sans lecture, sans imagination et sans
-idées, de demander à l'Orient, non pas seulement des couleurs, mais
-des sujets. J'estime qu'on a assez ressassé la mythologie grecque et
-qu'il serait temps, nous autres Aryas, que nous quittions l'<i>Odyssée</i>
-pour le <i>Ramayana</i>, et Euripide pour Kalidaca. Rama et Sita nous
-reposeraient d'Hector et d'Andromaque. Fidoursi me paraît plus
-propre qu'Hérodote à inspirer des tableaux; et Saadi et Hafiz sont
-d'autres poètes qu'Horace et Lucain.</p>
-
-<p>L'Orient des peintres, c'est la Chine et l'Algérie; Inde et Iran,
-ils n'en ont cure, et si vous leur nommiez Vyasa, qui est plus grand
-qu'Homère, ils demanderaient qui est ce personnage. Il ne faut pas
-espérer qu'ils se souviennent jamais de leurs frères Aryas, et cependant,
-ce n'est que le Gange qui peut fertiliser l'art; le Permesse est
-à fond et l'Hippocrène à sec. Mais plus que le Gange, le Jourdain
-aux intarissables eaux demeure la source de tout idéal, et ceux de
-MM. les artistes qui se souviennent un peu du catéchisme et de
-l'histoire sainte pourraient faire œuvres originales et de style en<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span>
-lisant un seul livre, l'<i>Histoire d'Israël</i> de E. Ledrain, où le pittoresque
-sémitique est peint magistralement. Le chapitre de la prise de
-Jérusalem par Titus, pour citer un exemple, offre une série de cinquante
-tableaux splendides tout pensés, tout composés et qu'il n'y a
-plus qu'à transporter sur toile.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="PEINTURE_17" name="PEINTURE_17"></a>XVII</h3>
-
-<h3>LES ANIMAUX</h3>
-
-<p>Voici les bouviers, les porchers, les bergers, les maquignons, les
-bouchers, les valets de chiens. Voici l'étable, le chenil, la bauge,
-l'auge, le ratelier! <i>et incessu patent dei</i>, une saine odeur de fumier!
-Il n'y a pas de pâturage au monde aussi fréquenté que les murs du
-Salon; toute l'arche de Noé y est appendue en détail et les marchands
-de bestiaux peuvent venir se former l'œil avant le marché.
-Car, et c'est là le déplorable, on ne peint que les animaux domestiques
-qui ont un brutisme d'homme; M. Meyerheim nous donne
-bien un portrait de lion plus intéressant que les portraits d'avocats;
-mais les fauves paraissent sans doute trop <i>excentriques</i> pour être
-représentés, et ce sont les bœufs qui ont tous les honneurs.</p>
-
-<p>M. de Vuillefroy est le chef des bouviers; la <i>Sortie de l'herbage</i>
-et <i>Dans les prés</i> sont d'excellents Troyons. Ici, les bêtes étoffent un
-paysage. Mais la <i>Vache</i>, de M. Roll, cette vache, grande comme
-une profession de foi, est menaçante. Est-ce que les animaliers vont
-prendre exemple sur M. Renouf, et les bêtes, le pas de proportions
-sur les hommes? Une vache de ce format devrait être un morceau
-de procédé merveilleux, et M. Roll n'est qu'habile. M. Julien Dupré
-a fait une toile d'une grande réalité dans son <i>Berger</i> gardant ses
-moutons. M. Legrand a trouvé je ne sais où un singe échappé d'un
-tableau de Decamps, et il a jeté cet ignoble animal au milieu d'accessoires.
-Le moyen âge regardait le singe comme une incarnation
-du diable et, de fait, n'est-ce pas cette ignominieuse bête qui sert
-aux malins de l'Institut pour nier l'âme. M. Gelibert, rival de
-M. Tavernier, représente non sans talent la <i>Prise d'un renard</i>, pour
-illustrer les récits de chasse du marquis de Foudras. M. Thompson
-est un excellent peintre de moutons.</p>
-
-<p>Je ferai remarquer à MM. les animaliers, qu'il est de toute exception
-et rareté que Potter, Van de Velde, Berghem ou les Roos
-fassent de leurs animaux autre chose que de l'<i>accessoire</i>, l'étoffage de<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span>
-leurs paysages, et qu'ils ne sont guère plus agréables avec leurs troupeaux,
-que les Bassan avec leur sempiternelle <i>Entrée dans l'arche</i> et
-<i>Sortie de l'arche</i>. C'est ici que Chenavard aurait raison de trouver un
-symptôme de décadence; la Bête n'a pas droit aux dimensions humaines.
-Chose singulière, le cheval, cet aristocrate parmi les animaux,
-et qui fait partie de l'homme héroïque pour ainsi dire, n'est
-pas représenté au Salon, peut-être à cause même de son aristocratie.
-L'âne de la fuite en Égypte, de l'entrée à Jérusalem, le cheval qui
-renverse Saint-Paul, les bœufs de Bethléem et le cheval de Mazeppa
-nous suffiraient si on le trouvait bon. Mais c'est là une idée hiérarchique
-et on la trouvera mauvaise, et les bêtes grandiront à vue
-d'œil, et la <i>Vache</i> de M. Roll nous donnera, au prochain Salon, des
-veaux plus gros qu'elle, et ce sera du talent de gâché. Quel conservateur
-du Louvre oserait mettre la grande <i>Vache</i> de Potter au Salon
-carré?</p>
-
-<p>Si, par pauvreté de cervelle, inanité d'imagination, des artistes
-qui n'ont que de la main veulent absolument peindre des bêtes, eh
-bien! soit; qu'ils transportent sur la toile toute la bestiaire du
-moyen âge, les guivres, les tarasques, les dragons, les licornes;
-qu'ils fassent du <i>Monstre</i>, c'est encore de l'idéal. Mais je ne considérerai
-jamais comme une œuvre d'art la <i>Vache</i> de M. Roll; ce
-n'est que de la peinture et ficelée. Rayez en bloc les animaliers de
-l'école française, vous ne lui ôtez rien. Une fresque de M. de Chavannes
-importe à la postérité; mais que lui font les dix mille têtes
-de bétail du Salon, cette halle de la peinture, que les animaliers, si
-on les laisse faire, transformeront en succursale de la Villette. Et
-tandis qu'ils lustrent la robe des vaches et frisent la laine des moutons,
-la femme, l'amour et le caractère contemporain se transforment
-et se déforment sans avoir été fixés en des œuvres qui disent
-aux siècles à venir ce que nous sommes, notre air et notre esprit, et
-nos passions et nos pensées.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="PEINTURE_18" name="PEINTURE_18"></a>XVIII</h3>
-
-<h3>LES FLEURS</h3>
-
-<p>«La bouquetière Glycéra savait si proprement diversifier la disposition
-et le mélange des fleurs, qu'avec les mêmes fleurs elle faisait
-une grande variété de bouquets; de sorte que le peintre Pausias
-demeura court, voulant contrefaire à l'envi cette diversité d'ouvrages;
-car il ne sut changer sa peinture en tant de façons, comme Glycéra
-faisait ses bouquets.» Y a-t-il des Glycéras aux environs de la
-Madeleine? Quant aux Pausias, ils ne sont pas au Salon. Point de
-Babet de la bouquetière, mais des maraîchers fleuristes, qui traitent
-les fleurs comme des légumes: bottes de fleurs, paquets de fleurs,
-brassées de fleurs, tas de fleurs; et pas un bouquet. Le bouquet est
-ancien régime, il est individuel; la botte convient mieux aux gens de
-nos jours.</p>
-
-<p>Chenavard trouve le paysage la dernière expression de décadence.
-Quel jugement doit-il porter sur les peintres de fleurs, et
-Van Huysum lui inspire-t-il beaucoup d'admiration? Une tulipe de
-Marguerite Hartmann, une rose de Van Aalst, un œillet de Catherine
-Backer ou de Van der Balen; Redouté, Abraham Mignon,
-Seghers, Monnoyer, est-ce de l'art? <i>Non</i>, ce n'est que de la peinture.</p>
-
-<p>Ce jugement n'est pas pour plaire à beaucoup, et on y répondra
-par cette pensée, que le critique qui parle ainsi ne comprend pas
-le mérite et le charme du procédé. Je ne reconnais que la peinture
-dans un Monnoyer; mais l'art, c'est la pensée ou la passion, et là
-où il n'y a ni pensée, ni passion, il n'y a pas d'art. Je renverrai les
-fleurs aux décors; mais un décor est tout un paysage, et parmi les
-peintres de décors sont des artistes d'un merveilleux talent que<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span>
-l'esthétique néglige bien à tort. Les fleurs ne peuvent être placées
-que parmi les accessoires de l'art décoratif; sujets de tableaux, elles
-sont inadmissibles, pour les rares esprits qui ont le sens hiérarchique
-dans tous les ordres d'idées. Que Seghers enguirlande une
-Vierge de Rubens, que Monnoyer sème de bouquets les panneaux,
-les trumeaux de Trianon et de Marly, mais jamais des fleurs ne
-seront et ne feront un tableau.</p>
-
-<p>Van Huysum composait ses toiles, M. Jean Benner entasse, empile,
-c'est une botte, et M. J. P. Lays, un tas. L'État a acheté
-l'étalage de M. Grivolas; mais il n'a acheté ni <i>le Rêve</i> de M. de Chavannes,
-ni le <i>Saint Julien l'Hospitalier</i> d'Aman Jean; ni le <i>Saint
-Lievin</i> de M. Vanaise. S'il est une catégorie de peintres à décourager,
-ce sont les fleuristes. Achille Cesbron, <i>A l'emballage</i>, des
-fleurs en pots, comme cela ferait bien au Salon carré! M. Brideau
-a entouré d'une guirlande de pensées un médaillon de N.-S. Voilà
-un emploi à la Seghers, qui est excellent et auquel il n'y a rien à
-redire, bien au contraire. Les <i>Fleurs d'Été</i>, de M<sup>me</sup> Prévost Roqueplan,
-le <i>Buisson de roses</i>, de M. Louis Lemaire, sont exquis comme
-panneaux peints à fleurs; comme tableaux, ils n'existent pas. Un botaniste
-ou un maniaque du coloris aurait seul la navrante niaiserie
-de s'appesantir sur les fleurs; toutefois, entrons aux Arts décoratifs;
-il y en a beaucoup, et elles sont là, à leur place: <i>Pivoines et Chrysanthèmes</i>,
-de M. Aublet. Le dessus de porte de M. La Chaise est
-joli, un splendide bouquet est comme oublié, au bord d'une console
-où un perroquet crie, devant un in-quarto ouvert et appuyé contre
-une sphère.</p>
-
-<p>Il faut signaler les <i>Pivoines</i> de M<sup>lle</sup> de Vomone. Et maintenant
-les fleuristes voudraient-ils d'un conseil? Puisque c'est par incapacité
-(car je n'admets pas d'autres raisons) qu'ils se réduisent à
-l'avant-dernier des genres, un peu d'imagination pourrait les sauver.
-Par exemple, voici un bouquet de bal posé sur une console, à côté
-est un gant qu'on vient de quitter, un gant encore chaud, très souple
-et qui garde un air de main, un semblant de geste; ce gant suffit à
-mon imagination pour évoquer la femme et le bal. Autre: sur une
-haie d'aubépine un fichu qui a l'air d'être tombé dans une lutte
-amoureuse. Autre encore: des vêtements de femme, sur une brassée
-de fleurs, indiquant qu'elle se baigne. On peut varier à l'infini, mais
-la règle que je crée est celle-ci: dans un tableau de fleurs, il faut
-qu'on sente la femme, qu'on la pressente, qu'on se la figure, toute
-absente qu'elle est. Et pour tous les tableaux de fleurs qui ne seront<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span>
-pas <i>émus</i> et qui n'évoqueront aucun sentiment moral, qu'ils soient
-exclus du Salon, et renvoyés à celui des Arts décoratifs, je le
-demande, sans souci de ce que mon esthétique, trop haute pour les
-lâchetés de l'éclectisme, pourra soulever des protestations. Critique,
-je ne discute pas, je juge.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="PEINTURE_19" name="PEINTURE_19"></a>XIX</h3>
-
-<h3>BODEGONES</h3>
-
-<p>M. Charles de Saint-Genois doit être jeune, puisque c'est la
-première fois que je le rencontre au Salon, et je ne veux pas, lui qui
-arrive, l'envelopper dans la même malédiction que M. Philippe
-Rousseau, cet endurci du pâté froid et du concombre. Ce jeune
-peintre a voulu essayer ses pinceaux, tâter sa palette, mais que l'an
-prochain nous ne le retrouvions pas dans cet office de la peinture où
-M. Philippe Rousseau expose <i>Une botte d'asperges</i>. Je faisais la moue
-aux fleurs; voici des légumes. Ce n'est plus même bon pour des
-panneaux de portes. Une botte d'asperges, quelle décoration, même
-pour le ministère de l'agriculture! Puisque M. Philippe Rousseau
-peint des asperges, c'est qu'on les lui achète. Je ne dirai pas ce
-que je pense des acheteurs, cela qualifierait le peintre en même
-temps, et je ne veux pas être mal avec le Bouguereau des
-cuisines.</p>
-
-<p>En face de <i>la Soupe des réservistes</i>, de M. Marius Roy, qui a eu
-une troisième médaille, voyez comme elle fume l'autre <i>Soupe aux
-choux</i>, de M. Dominique Rozier, et comme les bourgeois, ces ventrus,
-la hument des yeux! Il n'y a qu'une seule place pour ces
-<i>bodegones</i>, le restaurant du jardin, toute cette mangeaille doit être là
-où l'on mange. Se figure-t-on une <i>Soupe aux choux</i> dans un musée
-d'Italie, ou le stock de <i>Harengs saurs</i> de M. Pierrat. Des harengs
-saurs ne feront jamais un tableau, et il n'y a pas de mépris suffisant
-pour l'ignominie de ce genre, qui ne peut plaire qu'aux bourgeois,
-et les bourgeois n'existant pas, il ne plaît donc à personne. Il faut donc
-chasser les <i>bodegones</i> de partout, des musées, des salons et des
-critiques, et je me reproche même de descendre jusqu'à le proscrire,
-ce genre de table d'hôte et de goinfre, que seul Rabelais a su rendre
-colossal et ironiquement épique.</p>
-
-<p>J'ai indiqué comment les fleurs pouvaient être intéressantes;
-mais quel sentiment mettre dans le pâté froid et les flacons de<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span>
-pickle de la <i>Table de cuisine</i> de M. Zacharian, et dans le <i>Pot-au-feu</i>
-de M. Vollon? cela n'a pas de signification. Pommes de Catherine
-Backer, poires de Boël, melons de Van Brussel, raisins de Van Essen,
-fraises de Hardimé, dessertes de David de Heem, le grand maître
-des fruits, tout cela n'appartient qu'à la peinture; à l'art, non.</p>
-
-<p>M. Monginot s'impose cette année par la composition ingénieuse
-de ses pendants: <i>Buveurs de sang</i> et <i>Buveurs de lait</i>; mais est-il
-convenable qu'un artiste qui peut peindre une aussi jolie page que
-celui qui tient la queue de la jolie fille en gris de lin du <i>Paon revestu</i>,
-s'acoquine à des volailles, à des poissons, préfère aux pages, aux
-princesses et au palais, l'étal des Halles. M. Sicard s'y délecte, aux
-Halles, et il nous rapporte <i>une Plumeuse</i>. Ces peintures de cuisine
-sont dégoûtantes, à parler net; elles prouvent et dans les artistes et
-dans le public, une aberration esthétique, inqualifiable. Chardin est
-un grand coloriste, mais il faut être un bourgeois comme Diderot,
-pour s'extasier devant la raie ouverte. Je ne connais qu'une seule
-nature morte qui soit de l'art, le <i>Bœuf éventré</i> de Rembrandt au
-Louvre; le reste, et par le reste j'entends David de Heem comme
-M. Vollon, n'est pas même bon pour la décoration d'une porte; et
-qu'on n'oublie pas que les <i>bodegones</i> sont le dernier radotage d'un
-art fini. L'art de Flandre a son dernier coup de pinceau dans la
-tulipe de Van Huysum, et celui de l'Espagne, si fort, si local, si
-moderne qu'on l'a appelé la théologie de la peinture, a fini dans la
-spirale d'écorce de citron des Menendez. Aussi sont-ils sinistres
-dans leur grotesquerie et dans leur bêtise, ces <i>bodegones</i>, tableaux
-qui ne sont pas des tableaux, peinture qui n'est pas de l'art,
-procédé de l'œil et de la main; oui, ils sont sinistres et menaçants,
-beaucoup plus que tous les autres abus du procédé, et je n'en sais
-qu'une définition: C'est le <i>gâtisme</i> de la peinture, et gâteux qui
-les peint et gâteux qui s'y plaît.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="PEINTURE_20" name="PEINTURE_20"></a>XX</h3>
-
-<h3>ACCESSOIRES</h3>
-
-<p>Sous quelle autre rubrique que celle d'ustensiliers et de garçons
-d'accessoires désigner ceux qui font un tableau avec un gorgerin,
-une buire, un coffret?</p>
-
-<p>M. Blaise Desgoffes a un trop beau procédé pour qu'on ne lui
-dise pas que l'emploi qu'il en fait est dérisoire; mais je concède que
-ses deux panneaux d'orfèvrerie et de bibelots donnent une impression
-de luxe, que cela est décoratif et même acceptable dans un musée,
-car il groupe des objets d'art et son faire est éclatant. Les pièces
-d'armure, de M. Olivetti, sont bien traitées ainsi que le <i>Présent</i> de
-M. Visconti; ces deux épées et ce casque sur un coussin ont bon air
-aristocratique, féodal, et qui fait du bien à voir, parmi le temps de
-bourgeoisie qui court. M<sup>lle</sup> Meller a entassé les instruments de tout
-un orchestre, cela n'a pas de sens, comme le <i>Présent</i> de M. Visconti,
-qui conduit l'imagination du seigneur expéditeur au seigneur
-destinataire.</p>
-
-<p>M. Delanoy ne doit pas être un orientaliste bien ferré, pour
-intituler ses armes: <i>Inde et Orient</i>. Ce titre est à classer parmi les
-formules gâteuses que Flaubert collectionnait et Henri Monnier
-l'aurait mis dans la bouche de M. Prudhomme, cet inqualifiable <i>Inde
-et Orient</i>. Un autre du même, <i>A la gloire d'un général du passé... ou
-de l'avenir</i>, sous le trophée, la carte de l'Alsace-Lorraine, où se
-profile l'ombre d'une épée. Mais ce qu'il faudrait à la gloire de ce
-général, ce serait une Victoire Aptère, peinte par Puvis de Chavannes;
-et ce qu'il faudrait à l'école française ce serait un ministre des beaux-arts,
-autocrate comme un shah, et infaillible comme un pape, qui
-fermât l'exposition à tous les tableaux sans âme; mais ce serait<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span>
-oublier que le Salon est surtout la halle aux tableaux, que les plus
-déplorables artistes ont droit de gagner leur pain; et la charité
-empiétant sur l'esthétique, je me suis fait, je le constate en finissant,
-le saint Vincent de Paul des pires pauvretés de la peinture.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="PEINTURE_SALUT" name="PEINTURE_SALUT"></a>SALUT AUX ABSENTS!</h3>
-
-<p>A celui qui agrafe le Sphinx à la poitrine d'<i>Œdipe</i>; qui évoque
-<i>Hélène</i>, la blanche Tyndaride, sur les remparts de Troie, qui fait
-apparaître la tête de saint Jean à <i>Salomé</i> dansant pour l'obtenir; qui
-sait le charme de <i>Jason</i>, voit sans vertige la <i>Chute de Phaéton</i> et met
-en présence <i>le Jeune Homme et la Mort</i>; à l'élève de Lionardo da
-Vinci le Grand, au peintre hermétique en ce temps hypètre, à Gustave
-Moreau le subtil, Salut!</p>
-
-<p>A celui qui a retrouvé les genoux étroits de Fontainebleau et la
-cambrure florentine dans les reins modernes, au vigoureux décadent
-qui a su moderniser l'Olympe, comme un Banville, à l'élève de
-Primatice qui a fait renaître la Renaissance au plafond de l'Opéra,
-à Paul Baudry, Salut!</p>
-
-<p>A celui qui a conçu des fresques grandes comme des livres et qui
-n'a pas eu de murs où maroufler sa grande synthèse historique, au
-penseur de l'art, au Pierre de Cornélius français, inconnu et méconnu,
-au fresquiste des cartons du Panthéon qui est dans la contemplation
-mystique de la forme du Beau, insoucieux d'œuvres et de gloire,
-à Paul Chenavard, Salut!</p>
-
-<p>A celui qui a compris la perversité moderne, écrit le grimoire
-du vice avec des allures de Durer, et fixé les deux plus grandes
-figures de ce monde, la Femme et le Diable; au peintre-graveur
-dont les eaux-fortes semblent des rubriques de Balzac et de d'Aurevilly,
-les deux plus merveilleux poètes en psychologie, au grand
-maître en modernité et en intensité, au seul abstracteur de la décadence
-latine, à Félicien Rops, Salut!</p>
-
-<p>Ils ont droit, ces burgraves du Grand Art, à ce que la critique
-vienne cérémonialement les chercher dans leur silence et leur<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span>
-ombre splendide. Et d'autant plus ils se dérobent à la gloire,
-d'autant plus il faut les y contraindre, et au nom de Sainte
-Esthétique, cette sœur de Sainte Sophie, s'ils refusent d'y marcher,
-les y traîner!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="PEINTURE_CONCLUSION" name="PEINTURE_CONCLUSION"></a>CONCLUSION</h3>
-
-<p>L'Idéal n'est pas telle idée; l'Idéal est <i>toute idée sublimée, à son
-point suprême d'harmonie, d'intensité, de subtilité</i>. Les <i>Allégories</i> de
-Puvis de Chavannes, les <i>Sataniques</i> de Félicien Rops; les <i>Poèmes
-hermétiques</i> de Gustave Moreau, sont les trois manifestations exemplaires
-du triangle immuable de l'idée.</p>
-
-<p>La Tradition n'enseigne que la nécessité d'orienter son œuvre
-selon l'angle d'harmonie, ou l'angle d'intensité, ou l'angle de
-subtilité du panthacle esthétique. Rien de plus et c'est là tout
-le dogme. La Hiérarchie classe les œuvres, comme saint Denis
-l'Aréopagiste les anges, selon leur degré de spiritualité. Un
-tableau n'a de valeur que par la pensée ou la passion que l'artiste y
-incorpore: sans passion, un tableau n'est que de la peinture, non
-de l'art.</p>
-
-<p>Redire, c'est ne rien dire; refaire, c'est ne rien faire; copier,
-c'est être l'ombre de quelqu'un, non quelqu'un. L'<i>Indifférent</i> de
-Watteau est esthétiquement supérieur aux pasticheries pseudo-antiques
-de David; mais Puvis de Chavannes est au-dessus de
-Watteau, parce que son grand art il l'a créé de toutes pièces,
-procédé et conception. Il n'y a que deux voies où l'on puisse
-rencontrer le chef-d'œuvre: l'art sans date qui s'isole du siècle,
-de Puvis de Chavannes et de Gustave Moreau; et l'art daté
-d'aujourd'hui qui épouse le siècle et le monte à l'intensité de
-Félicien Rops.</p>
-
-<p>Ceux qui veulent suivre la voie abstraite objective, du grand
-art, qu'ils se gardent de Rome et de Venise, tous les maîtres
-d'apogée sont déjà des décadents; qu'ils étudient avec les primitifs,
-car ils étudient eux-mêmes avec conscience et naïveté dans leurs
-adorables œuvres, les Giotto, les Memmi, les Gaddi, les Veneziano,
-les Orcagna, les Fiesole, les Piero della Francesca. Ceux qui se<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span>
-résolvent à la voie concrète et subjective, qu'ils rendent leur
-temps comme Félicien Rops, mais qu'ils en rendent comme lui, la
-<i>spiritualité</i>.</p>
-
-<p>Abstraction ou 1883: Puvis de Chavannes ou Félicien
-Rops, c'est entre ces deux extrêmes que le grand art aura lieu,
-s'il a lieu.</p>
-
-<p>Quant au procédé, il se détraque, dans une incohérence irrémédiable.
-La suppression des tons intermédiaires et l'abandon des
-glacis a débandé la palette. Les tons rares de M. Cazin, les tons
-locaux, les teintes plates, les pleins airs, tout cela, c'est la sénilité et
-l'hystérie du pinceau. Mais dans un temps où tout s'en va, dans une
-décadence où les concepts sont tordus et retordus comme par des
-fous, comment s'étonner que la main soit prise de la même incohérence
-que l'esprit?</p>
-
-<p>Les races latines n'ont que le temps de faire splendide leur
-bûcher; qu'elles donnent encore des chefs-d'œuvre hâtivement, et
-tant pis si le pinceau se brise, en échappant de leur main; l'art
-finira avec elles! Mais il risque de finir avant elles&mdash;l'art&mdash;si l'on
-s'entête dans l'ineptie de la <i>vérité physique</i>. La photographie des
-couleurs, qu'on trouvera demain, peut faire, et mieux, 2,300 tableaux,
-des 2,488 qui sont exposés.</p>
-
-<p>Je suis le premier à signaler le péril, et je dois passer pour
-visionnaire.</p>
-
-<p>Qu'importe! je crie de toute ma force aux quatre vents de l'art:
-Peintres, sans <i>harmonie</i>, sans <i>intensité</i>, sans <i>subtilité</i>, les photographes
-vous égaleront demain, vous surpasseront même et alors vos œuvres
-apparaîtront ce qu'elles sont devant l'Art: <i>nulles</i>; je suspends hardiment
-cette inéluctable épée de Damoclès sur vos tableaux: <i>Prenez
-garde à la photographie des couleurs</i>.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="LA_SCULPTURE_1883" id="LA_SCULPTURE_1883">LA SCULPTURE</a></h2>
-
-
-<p>La Sculpture est l'expression des mouvements de l'âme par les
-mouvements du corps, et la statue qui n'exprime pas un mouvement
-de l'âme n'est pas une œuvre d'art. Ceci est net, ce semble, et je ne
-serai pas court sur les sculpteurs: ce sera pour eux un grand tant
-pis. Ils poussent plus de plaintes qu'un roi Lear sur l'indifférence des
-critiques, et clament des «ποι!» plus nombreux que ceux d'Hécube;
-car ils se figurent sculpter grec et avoir droit au baiser de Bélise. Eh
-bien! qu'ils soient satisfaits, je ferai le tour de leur œuvre et ce ne
-sera pas le tour d'un monde.</p>
-
-<p>«La peinture est médiocre, mais la sculpture est excellente.»
-Ce cliché sert à tous les Prudhommes depuis dix ans. Cette année
-de disgrâce, le cliché a été retouché ainsi: «La peinture nous
-navre, mais la sculpture nous console!» Je conçois les navrés de
-la peinture, mais les consolés de la sculpture ne sont que des distraits
-et des incompétents. La préséance du jardin sur le premier étage
-est à démontrer, et à l'admettre, il faut l'étudier avec le soin
-vétilleux que met Saint-Simon dans d'autres question de préséance.</p>
-
-<p>A être franc, le critique qui a fait «sa peinture» arrive, l'œil
-fatigué et énervé par la couleur, devant les marbres, et la ligne pure
-n'actionne plus que très faiblement sa rétine. Quoique le procédé
-pictural soit beaucoup plus compliqué que le procédé plastique, les
-bons juges sont plus rares au jardin, sans doute par paresse d'esprit;
-car il faut faire un effort d'attention devant un plâtre pour démêler
-les contours monochromes, tandis que dans un tableau le coloris
-précise et souligne tout. «La couleur, dit M. d'Aurevilly, est la
-grande sirène. Une fillette, bouquet de roses, efface la pâle et idéale
-Rosalinde. Les yeux boivent la couleur et restent enivrés, au point
-d'en oublier la ligne de la forme pure. Leurs yeux, organes du péché,
-sont si libertins!» Au sortir de la peinture, j'ai dessouillé les miens,<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span>
-en contemplant des Durer, et je les rouvre purifiés, sur les éclatantes
-blancheurs de la statuaire.</p>
-
-<p>J'ai fait le saint Vincent de Paul, à la peinture, non sans remords,
-esthétique. Ici, le devoir catholique d'éternelle charité est plus impérieux
-encore. Matériellement, le sculpteur est toujours plus entravé
-que le peintre; le marbre est cher; et un plâtre ne s'achète pas
-comme un tableau. On a vu Préault conduisant aux dépotoirs des
-charretées de bas-reliefs qui ne pouvaient plus tenir dans son atelier
-trop petit. <i>Quis talia fando... temperet a lacrymis?</i> Mais le devoir
-catholique d'éternelle vérité est le plus inéluctable. L'art, du reste,
-ne vit-il pas d'abnégation comme la Religion et comme la Passion,
-cette religion momentanée, désordonnée et sacrilège. L'artiste <i>bien
-épris</i>, au milieu des pires angoisses, dit encore à son art l'adorable
-vers de Psyché:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-C'est moi qui te dois tout, puisque c'est moi qui t'aime!<br />
-</div></div>
-
-<p>L'art, c'est le bûcher d'Hercule; il fait fuir les indignes, consume
-les faibles, mais les forts l'éteignent avec leur sueur.</p>
-
-<p>L'opinion esthétique, en sculpture, est unanimement païenne.
-Les mêmes critiques, qui poussent les peintres vers la contemporanéité,
-repoussent les sculpteurs vers l'antique. Panhellenion et
-Parthenon, Munich et British Museum sont les deux Mecques. Eh
-bien! qu'on jette l'épithète de barbare, toujours levée sur qui ne
-s'agenouille pas dans la cella! Métaphysicien de mon état, je cherche
-le tréfond des œuvres, et je crois que le <i>Moïse</i> et le <i>beau Dieu</i>
-d'Amiens sont d'un idéal supérieur à l'<i>Apollon</i> et au <i>Torse</i> du
-Belvédère. Alors même, et cela n'est pas, que Phidias serait un plus
-grand artiste que Michel-Ange; alors même, et cela n'est pas davantage,
-que l'art grec serait supérieur en tout et à tout; alors même
-que la sculpture ne serait susceptible d'exprimer que l'âme au repos,
-c'est-à-dire la sérénité; la paganisation de l'art moderne s'appellerait
-encore <i>gâtisme</i>. Est-il sensé que l'art se chausse éternellement d'un
-cothurne? et comment ne sent-on pas le ridicule de porter dans le
-livre des idées du temps de Périclès, alors que personne n'oserait
-porter dans la rue les draperies grecques? La mascarade intellectuelle
-n'est-elle donc point mascarade, et partant, la métaphysique ne doit-elle
-pas crier «la chienlit» aux paganisants? La question est grave,
-car c'est le paganisme qui a fait dévier en pastiche gréco-romain
-l'évolution de tout l'art moderne, lors de ce cataclysme esthétique<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span>
-qu'on qualifie du beau mot de Renaissance. Il faut démontrer ici
-que l'art grec n'est pas autochtone et ensuite qu'il a enrayé à son
-tour l'autochtonie de l'art chrétien. Je prends du champ, mais pour
-un pancrace et y asséner des raisonnements de Crotoniate sur les
-fronts étroits des pseudo-Athéniens.</p>
-
-<p>Il y a un demi-siècle la Grèce était la toile de fond de l'histoire;
-mais l'on sait aujourd'hui que le commencement de tout est sémitique
-et que l'art grec est venu d'Égypte, comme la philosophie
-platonicienne est sortie de l'initiation de la grande Pyramide. Le
-hiératisme n'est pas une impuissance, surtout en Égypte où il n'est
-apparu qu'après ce que l'on appelle la libre imitation de la nature.
-Qu'ont à envier aux Éginètes la statue de bois de Boulacq, et
-Khephren et Nefer? Or, la race qui atteint au Panhellenion peut
-atteindre au Parthénon. L'Égyptien qui a l'esprit synthétique et sans
-complexité a choisi l'<i>immobilité</i> pour exprimer l'<i>éternité</i>; comme le
-Grec a choisi l'<i>harmonie</i> pour rendre la <i>sérénité</i>. Évidemment, l'<i>Hator
-allaitant Horus</i> est fort loin des <i>Parques</i>, mais les artistes qui du chat
-ont fait le <i>Sphinx</i> me paraissent grands. C'est là le plus admirable
-symbole plastique qui soit. Pour tout orientaliste, la conception
-égyptienne prime de mille coudées la conception grecque; mais
-l'exécution grecque est incomparable, elle présente l'apogée de
-l'<i>harmonie</i>, et l'on n'aura jamais assez de salutations pour louer le
-<i>Thésée</i> et l'<i>Illyssus</i>. Seulement qu'on n'ait pas la folie de rechercher
-le type, en un temps où tout est individuel, et où le canon plastique,
-base de la théorie ionienne, est impossible, irréalisable et absurde.</p>
-
-<p>Il ne reste d'une civilisation que son art; et si les Grecs avaient
-<i>égyptianisé</i>, comme on veut encore <i>paganiser</i> en France, il ne resterait
-rien de la race aryenne des Yavanas, ces gentilshommes de
-toute l'humanité. Toutefois, la sculpture latine a été logiquement
-commencée par des artistes du Bas-Empire, aussi visiblement que
-les premières basiliques se sont élevées sur les assises mêmes des
-temples. C'est au VI<sup>e</sup> siècle que l'on aperçoit le berceau de la
-sculpture italienne, sous le ciseau des <i>Maestri Comacini</i>, du nom de
-la petite île où ils s'étaient réfugiés. Le porche de San Zeno, à
-Vérone, appartient à cette époque. Mais c'est dans Pise la Pillarde,
-où les débris antiques s'entassent, que le ciseau italien brille pour la
-première fois aux mains de Nicolas, d'un rayon pris aux bas-reliefs
-gréco-romains. Pendant ce temps, les porches romains se peuplaient
-de saints, mais à l'Ile-de-France appartient l'immense gloire d'avoir
-créé la sculpture moderne; les grands chefs-d'œuvre français, le<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span>
-<i>Dieu</i> et la <i>Vierge</i> d'Amiens, sont de la seconde moitié du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>. Les
-statues ogivales ne doivent rien au paganisme.</p>
-
-<p>«La Renaissance, dit Merodack, dans le <i>Vice Suprême</i>, c'est
-l'envoûtement du génie moderne par le génie antique; les Grecs
-nous ont jeté un sort, à travers les siècles.»</p>
-
-<p>Et vraiment! Figurez-vous ce que l'art de Giotto et d'Orcagna
-aurait produit sans le mouvement Masacciste, mouvement qui en
-un siècle nous mène au Barroche et au Montorsoli. Jusqu'à la fin
-du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, la France, sublime au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>, subtile au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup>, demeure
-encore moderne en plastique, et Claux Suter et Colomban ne sont-ils
-pas des maîtres? On se plaint d'ignorer les noms des sculpteurs
-du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>, et comment honore-t-on ceux de Meyt, Colomban, Jean
-Texier et Jean Juste, qui ont enseveli de leurs mains pieuses l'art
-français et moderne dans les tombeaux de Brou et de Chartres?
-Après l'apogée décorative de Goujon, Pilon et Cousin, qui est une
-décadence expressive, de par l'influence païenne, nous tombons à
-Francheville tout de suite. L'école de Fontainebleau nous infuse un
-florentinisme décadent; et désormais tantôt pompeux, et tantôt
-<i>pompette</i>, soit avec des perruques, soit avec des mouches, on ne
-saura plus que ressasser l'Olympe et faire les singes devant des
-moulages. Il faut arriver à Préault, à Clésinger, à David d'Angers, à
-Jean Du Seigneur, au «bramement» de Rude et au «chahut» de
-Carpeaux pour trouver du marbre moderne.</p>
-
-<p>Le Musée de sculpture comparée du Trocadéro, où les sculpteurs
-ne mettent jamais le pied, prouve par la juxtaposition des œuvres
-antiques et modernes, que le génie français égale le génie grec
-comme exécution et le surpasse comme conception. Oh! je sais que
-l'on va crier au paradoxe et que l'on n'admettra pas une pareille
-proposition avant un demi-siècle peut-être. Combien de temps les
-primitifs de la peinture italienne ont-ils attendu justice? Aujourd'hui
-même, ceux qui la leur rendent pleinement sont rares. Mais l'heure
-viendra aussi, si tardive qu'elle soit, pour les primitifs de la sculpture
-française; et les critiques alors feront comme Charles Blanc, dans la
-dernière partie de sa vie, un autodafé injuste de ce qu'ils auront si
-longtemps prôné.</p>
-
-<p>Les modernes sont trop modestes de se mettre à plat ventre
-devant la <i>Vénus de Médicis</i>, quand ils ont fait la <i>Femme caressant sa
-Chimère</i>; qu'ils se relèvent et se dressent, ils ont surpassé les
-anciens lorsqu'ils ne les ont pas copiés. Quel Alcide nettoiera le
-palais de l'esthétique des radotages paganisants? Rien ne se refait,<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span>
-parce que jamais il ne se rencontrera deux artistes identiques dans
-deux civilisations différentes. Il faudrait le rire de maître Rabelais
-pour confondre ces modernes qui vivent moins au soleil qu'au gaz,
-«sifflets d'ébène», dès minuit, font valser des poupées en corset, et
-prétendent, ô gâtisme, avoir la tête, l'œil et la main d'un contemporain
-de Praxitèle!</p>
-
-<p>Félicien Rops disait un jour, à ce propos: «J'ai retrouvé dans
-un coin d'armoire un chapeau qui a fait, il y a dix ans, les beaux
-jours de Bruxelles et de Pesth; j'ai voulu le mettre, et je n'ai plus
-retrouvé le <i>geste</i>....» Il paraît que le geste ionien est plus facile à
-retrouver. En bonne foi, est-ce qu'une seule des tentatives d'imitation
-antique a réussi? Quel imbécile prendrait jamais du
-Donatello, du Sanballo, du Goujon, du Puget pour de l'antique?
-Les Florentins et les Français n'ont gagné, à imiter l'antique,
-que la compromission de leur individualité; ils ont été moins
-franchement florentins, mais nullement grecs et nullement antiques.</p>
-
-<p>La venue du Christianisme sépare le monde moderne du monde
-antique, d'une façon absolue. Le monothéisme substitué à la «Pot
-Bouille» des Dieux change toute la métaphysique et crée l'individualisme.
-Le Christ a revêtu la forme humaine et dès lors l'homme
-s'impose une dignité nouvelle; c'est la naissance du <i>punto d'honore</i>
-qui sera tout le théâtre espagnol et la moitié de nos mœurs. Les
-horizons mystiques ouvrent leur infinité à la spéculation. Désormais
-l'œil humain ne sera plus serein parce qu'il verra trop, trop haut,
-trop profond, trop sublime, trop impossible. Avec le sens moral,
-ce grand apport de l'Évangile à l'humanité, éclôt l'amour idéal,
-cette déviation du mysticisme sur la créature. Voilà les grands traits
-de l'âme moderne, et voyez s'ils sont susceptibles d'être exprimés
-par l'harmonie inexpressive des Grecs. <i>Sanité</i>, voilà pour le corps;
-<i>Sérénité</i>, voici pour l'âme; et c'est là toute la statuaire antique. La
-Sanité, c'est le bien-porter, la digestion facile et l'enfantement sans
-douleur. La Sérénité, c'est le non-désir, ou le désir satisfait.
-Comment placez-vous à la tête de l'art humain ceux dont l'idéal est
-si borné qu'ils ont pu le réaliser? Croyez-vous qu'Ictinus concevait
-un temple plus beau que son Parthénon et Phidias un dieu plus dieu
-que son Jupiter Olympien? Non. Ils ne voyaient pas au delà de
-leur œuvre, ils ne voyaient pas au delà de la terre. Mais demandez
-à Pierre de Montereau si la Sainte-Chapelle est bien ce qu'il avait
-rêvé, et Pierre de Montereau secouera la tête et vous montrera le
-ciel. Demandez à Léonard si le Christ du <i>Cenacolo</i> est celui qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span>
-conçoit, Léonard répondra qu'il n'a su faire que la caricature de son
-Dieu. Demandez à Michel-Ange si son épopée de la Chapelle
-Médicis exprime bien tout le désespoir de son âme catholique et
-florentine, et Michel-Ange répondra que c'est là du sourire, auprès
-des colères de sa pensée! Eh bien! le Buonarotti, qui est le premier
-ciseau de tous les temps, aurait le droit de dire à Phidias, en un
-dialogue des morts à la Lucien: «Grec, j'estime plus haut mon
-âme pleine d'infini, que ton corps plein de grâces; tes formes sont
-parfaites, mes pensées sont surhumaines, c'est à toi de m'envier!»</p>
-
-<p>La sculpture française contemporaine est encore la première du
-monde. MM. Chapu, Paul Dubois, Falguière, Delaplanche, Mercié
-et Barrias sont les maîtres et sont des maîtres, susceptibles de chefs-d'œuvre.
-Seulement, hormis M. Paul Dubois qui est nettement
-florentin, tous créent dans la voie abstraite de M. de Chavannes; et
-leurs œuvres n'expriment rien de leur temps, et c'est là une grande
-tristesse pour une époque, que d'être désavouée par ses artistes, et
-c'est une grande infériorité pour les artistes de ne pas être les
-retentissants échos de leur milieu. Je comprends la nausée qu'inspire
-notre décadence, mais Michel-Ange se fit une Muse de sa fureur
-contre le siècle, comme Dante. Ces géants ont immortalisé les
-passions qui gehennaient autour d'eux et ils n'en sont que plus
-grands d'avoir vibré avec leur âge. Ah! si les sculpteurs avaient de
-la pensée, est-ce qu'ils ne nous auraient pas donné une <i>Melancholia</i>?
-Mais la pensée et les sculpteurs, c'est la philosophie allemande et le
-sens commun; leur rencontre ne se verra jamais. On les dit plus
-bêtes que leur marbre et je crois qu'on a raison: les peintres sont
-lettrés auprès d'eux; or, sans culture intellectuelle, un artiste n'est
-qu'un exécutant comme Courbet, et encore Courbet est surtout un
-paysagiste; pourvu que la nature l'impressionne, il n'a pas besoin de
-beaucoup d'imagination. Mais le sculpteur qui ne peut, en aucun
-cas, copier la nature, qui est forcé de choisir les formes, de les
-pétrifier et de les rendre significatives, qui doit s'interdire tout
-accessoire, que fera-t-il sans imagination et sans lecture? A voir une
-œuvre, on juge des connaissances esthétiques de l'artiste; eh bien!
-aucun de ceux du Salon, même parmi les maîtres, aucun de ces
-Français et de ces sculpteurs ne paraît savoir que les cathédrales de
-Chartres, de Reims, de Paris, d'Amiens ont chacune quatre mille
-statues de pierre! Ils ignorent cette Bible <i>historiale</i> qui renferme,
-n'en déplaise aux ignorants, les chefs-d'œuvre de la sculpture française
-et ce qu'il faut étudier et continuer si l'on peut, pour sauver<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span>
-l'art moderne de l'éclectisme, ce chancre esthétique des décadences
-qui ronge et détruit chez l'artiste la conviction et l'enthousiasme,
-sans lesquels rien de grand n'est créé. «La Foi en tout», écrivait
-l'an dernier M. de Chavannes sur la marge d'une gravure et, hélas!
-la Foi n'est plus en rien. Les sculpteurs n'aiment pas même leur
-métier. Voyez les florentins, les Bandinelli, avec quel amour ils
-modèlent le corps humain; quel enivrement de l'anatomie éclate
-dans le <i>Jugement dernier</i>! Michel-Ange, ce penseur, en est ivre! Nos
-artistes, eux, font «rond» sans signification de modelé; ils ne sont
-pas même des rhéteurs en plastique.</p>
-
-<p>«Savez-vous bien ce que c'est qu'un sculpteur?» s'écrie quelque
-part M. Claretie, et il fait le portrait enthousiaste du... praticien.
-Entrons dans l'atelier. Le sculpteur crayonne: quoi? il n'en sait
-rien. Il ébauche une académie, cette sottise de l'enseignement, car il
-faudrait défendre aux élèves de copier une pose qui n'exprime pas
-un sentiment, et une académie n'exprime rien. Demandez à ce
-sculpteur ce qu'il fait, il vous répondra qu'il cherche <i>un mouvement</i>.
-Il en trouve un! il établit sa selle et saisit la glaise; sa maquette
-terminée n'est qu'une académie, c'est-à-dire rien. Il prépare son
-armature et fait le plâtre. Comme on ne peut pas imprimer au
-livret du Salon: <i>Un mouvement</i>; <i>Statue plâtre</i>, il prie un ami qui a
-un peu de littérature ou d'histoire de baptiser ce mouvement.
-L'ami choisit dans ses souvenirs, qui ne sont pas millionnaires,
-quelqu'un de la mythologie ou du passé qui aille à ce mouvement,
-et dès lors, c'est une œuvre qui est exposée et quelquefois médaillée;
-alors le sculpteur songe au marbre et appelle un praticien, italien
-d'ordinaire, lui montre le plâtre et s'en va chercher un autre mouvement.
-Qu'on le sache, c'est le praticien qui fait la statue; il a tout
-le mérite de l'exécution; et quel est celui du sculpteur? la conception
-qui est nulle, et le <i>mouvement</i>, le fameux mouvement, qui en
-sollicite un autre, du pied&mdash;celui-là&mdash;dans ces tas de plâtres. Le
-combat corps à corps du sculpteur avec son bloc, cette sorte de lutte
-de Jacob avec l'Ange, ils y renoncent, ces lâches, qui n'aiment ni
-leur art, ni leur œuvre, et qui tremblent et fuient, débiles et
-impuissants, devant le marbre, pour petite que soit la pièce. Oui, ce
-sont des mains mercenaires, des mains d'ouvriers qui font les
-statues aujourd'hui, et ils croient, ces sculpteurs naïfs, que l'on ne
-verra pas le coup de ciseau bête, industriel, commercial du praticien;
-et ils ne rougissent pas de ce crime esthétique. Tout sculpteur
-qui emploie le praticien, ne fût-ce que pour dégrossir, n'est pas un<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span>
-artiste. Ah! vous ne voulez pas vous fatiguer! vous voulez enfanter
-sans douleur! cette opération magique et divine de créer la forme
-humaine, agitée de passions, ne vaut pas votre sueur et vous vous en
-remettez au mercenaire pour échauffer le marbre froid et lui insuffler
-la vie morale! Pierre Cornélius a fait peindre ses cartons par ses
-élèves, et ses fresques glaciales n'ont aucun effet même sur le spectateur
-le plus vibrant. A quoi cela tient-il? cela tient à ceci: Quand
-on est seul dans la Chapelle Sixtine, on entend les poitrines respirer:
-c'est l'<i>ahan</i> de Michel-Ange, l'<i>ahan</i> qu'il poussait tout le jour, dans
-sa solitude, devant son œuvre, l'<i>ahan</i> dont ces murs gardent l'écho.
-Quand on est seul dans la Chapelle Sixtine, on voit le sang circuler
-dans les torses; c'est la sueur de Michel-Ange qui s'est séchée avec
-l'enduit. Quand on est seul dans la Chapelle Sixtine, on entend
-<i>penser</i> les <i>Sibylles</i> et les <i>Prophètes</i>, ces surhumaines statues polychromes:
-c'est l'âme de Michel-Ange qui habite ces corps. La sueur
-de l'artiste, c'est le sang de son œuvre; son <i>ahan</i> en est le respir, et
-son âme en est l'âme! Et vous qui ne voulez pas suer, mauvais
-sculpteurs! vous qui ne voulez pas <i>ahanner</i>, faux artistes! vous qui
-n'avez pas d'âme! n'entrez jamais dans la Chapelle Médicis, ce Saint
-des Saints de la sculpture, où Michel-Ange désespère de l'<i>avenir de
-son art</i>, car il vous a <i>prévus</i>, goujats du marbre! Et je le ressasserai,
-avec l'acharnement légitime de la conviction. L'œuvre d'art, comme
-l'homme, ne vaut que par l'âme. Là où il n'y a pas d'âme, il n'y a
-ni art, ni homme: et c'est toute l'esthétique. Quant au canon plastique,
-il n'a jamais pu servir qu'aux Grecs qui l'ont créé; la sculpture
-moderne doit être basée sur l'<i>individualité</i> des formes: et c'est là
-toute la technie.</p>
-
-<p>Qu'importe que les badauds et les butors du procédé s'insurgent
-et crient? L'art, ce n'est ni un torse, ni une tête, ni un corps,
-c'est l'âme, la foi, la passion, la douleur. L'œuvre qui ne <i>croit pas</i>,
-qui ne <i>chante</i> pas, qui ne <i>flambe</i> pas, qui ne <i>pleure</i> pas, oh! viennent
-les barbares qui la rendent à la matière informe, cette matière usurpatrice
-de la forme qui enveloppe l'esprit.</p>
-
-<p>L'harmonie est morte avec les Ioniens harmonieux; mais l'intensité
-et la subtilité, nées catholiques et latines, vivront tant qu'il
-restera un artiste latin. Hélas! ce n'est pas dire bien longtemps, peut-être.
-On veut effacer le <i>Gesta Dei per Francos</i>; mais qu'on y prenne
-garde! Tout se tient dans cette formule fatidique, et les deux premiers
-mots effacés, les deux autres s'effaceront aussi, et ce sera le
-plus grand deuil que la mémoire humaine ait jamais porté. Mais il<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span>
-est un art qui gardera toujours, dans l'histoire française, cette devise
-splendide: la sculpture. C'est au siècle des croisades que les plus
-belles statues du monde moderne sont sorties de la pierre des porches,
-et c'est devant ces porches qu'il nous faut aller étudier la tradition
-nationale du grand art. Et que ce soit, comme disait Massillon, le
-fruit de ce discours!</p>
-
-<p>En voici l'amertume! le mot le plus infamant du vocabulaire
-humain, le mot qui est négateur de l'art, je l'écris au fronton du
-Salon de Sculpture: <i>Matérialisme!</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="SCULPTURE_1" name="SCULPTURE_1"></a>I</h3>
-
-<h3>LA SCULPTURE CATHOLIQUE</h3>
-
-<p>Elle est honteuse pour la foi qu'elle blasphème; elle est honteuse
-pour l'art qu'elle nargue; elle est honteuse pour la France qu'elle
-ravale dans le plus grand de ses prestiges! Et ces trois hontes retombent
-sur le clergé, qui n'est plus une clergie et qui ne veille pas
-<i>à la beauté</i> du culte, comme si la Beauté n'était pas, avec la Bonté et
-la Vérité, l'une des trois manifestations de Dieu; elles retombent
-aussi sur les laïques qui ne voudraient pas mettre en leur antichambre
-les ignobles statues coloriées devant lesquelles ils s'agenouillent à
-l'église; elles retombent enfin sur ces bazars d'objets de piété qui
-règnent autour de Saint-Sulpice et que l'indignation saccagerait demain,
-si les catholiques étaient artistes!</p>
-
-<p>A la peinture, il y a deux tableaux qu'on peut qualifier du beau
-nom de catholiques, le <i>Saint Julien l'Hospitalier</i>, de M. Aman Jean,
-et le <i>Saint Lievin</i>, de M. Vanaise; ils sont dignes du musée du
-Luxembourg, je dirais plus, d'une église, si les églises actuelles n'étaient
-pas profanées par toutes les vilenies idiotes et poncives d'un
-art de marguillier. A la sculpture, il y a en matière catholique:
-zéro. Première consolation aux navrés de la peinture!</p>
-
-<p>Pour ne point paraître obéir à une boutade, j'étudierai sans exception
-toutes les pièces de ce procès en triple sacrilège que j'instruis
-contre les sculpteurs. La plus grosse est une <i>Décollation de saint
-Denis</i>, qui nous vient de Rome. Dans un groupe, l'<i>intérêt</i> doit porter
-sur le héros, et ici le héros c'est le saint. M. Fagel l'a sacrifié au
-bourreau qui tient l'évêque entre ses jambes littéralement, si bien
-que, dans ce martyre, le martyr n'est qu'un accessoire, pour légitimer
-le geste de ce grand diable d'homme vulgaire, qui n'est
-qu'une académie, qu'un mouvement, lequel n'en fait naître aucun
-en moi, si ce n'est de blâme. M. Fagel s'est embarrassé de la dalmatique
-de son évêque, qui en est réduit à l'état de chappe mannequine,<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span>
-car la tête de l'auguste vieillard... la tête, la vraie, celle
-qui n'y est pas sur cette dalmatique et qui devrait y être, je l'ai
-rencontrée encanaillée parmi les bustes et signée Carriès. C'est bien
-une face mystique où l'âme a timbré le visage, suivant le beau mot
-de M. d'Aurevilly; plastiquement, c'est une des remarquables études
-d'émaciation que je connaisse, en dehors de la sculpture espagnole,
-si inconnue en France et si admirable, qui seule a su joindre et
-mêler à la réalité du trompe-l'œil effroyable, le plus violent sentiment
-chrétien. M. Carriès <i>sera</i>, et je l'annonce hardiment comme
-devant donner des œuvres modernes et intenses. A la suite d'un
-voyage en Hollande, où il s'éprit de Franz Hals, il exécuta un buste
-évocatoire aussi merveilleux que son autre de Velasquez; faites
-d'admiration, ces têtes sont bien près d'être admirables, et sa série
-de bustes intitulés les <i>Désespérés</i> sont d'un art <i>neuf</i>; ce simple mot
-vaut bien des éloges longuement phrasés.</p>
-
-<p>Passons de ce qui singe la force à ce qui singe la grâce, de
-M. Fagel à M. Lombard. Celui-là décorera des oratoires dans le
-noble faubourg; il plaira aux femmes du monde qui se connaissent
-en statues comme en hommes et qui poussent des gloussements
-admiratifs devant son relief de <i>Sainte Cécile</i>, où elles reconnaissent,
-avec raison, un talent à la Dubuffe fils qui, l'an dernier, exposait un
-grand panneau où était une <i>Sainte Cécile</i>, faubourg Saint-Germain.
-La sainte de M. Lombard n'est qu'une demoiselle de bonne maison
-qui joue du piano, non la patronne de la musique. Accoudé au
-clavecin, un gamin de onze ans, qui n'est pas plus un ange qu'un
-amour, mais un petit voyou sentimental, tout nu. Un chérubin
-n'est qu'un poupon, mais un gamin de onze ans est un petit homme.
-Jamais, hormis Michel-Ange, on n'a osé l'ange même de onze ans,
-tout nu, et non par pruderie, mais parce qu'un ange n'étant ni jeune
-homme, ni jeune fille, il faut le réaliser par un androgynat d'une
-subtilité impossible à atteindre. M. Lombard m'a rappelé M. Dubuffe
-fils, parce que son relief est un tableau en marbre, genre détestable,
-décadent, et que nous exécuterons tout à l'heure, en la civique
-personne de M. Dalou. On a donné une bourse de voyage à M. Lombard,
-qu'il en profite pour étudier <i>Mino da Fiesole</i>, dont la dévotion
-a le charme de l'<i>Introduction à la vie dévote</i>, ce chef-d'œuvre d'atticisme
-catholique de saint François de Sales; mais si M. Lombard se
-laisse prendre au Bernin, il est perdu pour l'art et ne sera, ma foi,
-que ce qu'il est, un charmant sculpteur pour les gens du monde, ces
-nullités d'un si grand cube de vide.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span></p>
-
-<p><i>Saint Labre</i>, quel beau motif pour Alonzo Cano, et quelle laide
-chose dans les mains de M. Lapayre! Il n'a rien compris au caractère
-de cette canonisation qui force toute la chrétienté à fléchir le genou
-devant un homme, sans génie autre que ses vertus. Quel beau thème
-que cette consécration de l'aristocratie d'intelligence elle-même! La
-tête de <i>Sainte Geneviève</i>, de M. Eugène Robert, n'est autre que celle
-de la première petite lymphatique venue. M. Masson a fait un
-excellent de face, aux yeux baissés, mais c'est trop «peuple» de
-traits pour figurer <i>Sainte Radegonde</i>. «Les statues religieuses sont
-détestables ou plutôt nulles d'inspiration, dit M. d'Aurevilly, c'est le
-poncif pur, absolu, abêti, plus bête ici que dans tout autre genre de
-sculpture, et je m'en étonne encore moins. Les artistes actuels, plus
-ignorants que de jeunes carpes, car les vieilles carpes doivent savoir
-quelque chose, les artistes actuels, n'ayant ni foi ni instruction religieuse,
-ne comprennent rien au surnaturel du sujet qu'ils traitent, et
-pour la plupart ne le traitent que sur commande. Commande, c'est-à-dire
-mort de l'art. Je l'accepte lorsque c'est Jules II qui en fait une
-à Michel-Ange. Autrement non. C'est une impertinence de la Protection
-au Génie, ou une bonté de la Sottise pour la Platitude.»
-Voici trois commandes. D'abord, le <i>Tombeau de Monseigneur Fournier</i>,
-pour la cathédrale de Nantes, par M. Bayard de la Vingtrie. C'est
-un édicule d'une architectonique indécise; le prélat est couché et ne
-se voit pas, à cause de la hauteur du socle, qui est orné de bas-reliefs
-en bronze, séparés par des statuettes de marbre d'une insignifiance
-rare. Au reste, comme je ne veux pas faire de compliments au praticien
-qui a fait ce tombeau, je passe au second qui, lui, est très bas
-et représente le chanoine Prudhomme, se soulevant dans un geste
-naïf pour montrer une petite église qui est à côté de lui et qu'il a fait
-bâtir, sans doute. C'est touchant pour les âmes naïves; pour moi,
-c'est gâteux. La niaiserie est un blasphème. Enfin, le <i>Tombeau du
-cardinal Saint-Marc</i>, de M. Valentin, qui est le moins mauvais.
-Grand et maigre, il reste haut dans son agenouillement, cette posture
-la plus fière qui soit, puisque c'est celle qu'on prend pour parler à
-Dieu. La tête est longue, le front vaste, l'arcade sourcilière profonde,
-et, à défaut d'ampleur, cela est grave. Amples et trop lourds sont
-les plis du manteau. Ah! nous sommes loin du <i>Tombeau de l'évêque
-Salutati</i>, à Fiesole, loin de Juste, de Texier.</p>
-
-<p>Faut-il citer la petite terre cuite à peu près ridicule de M. Cabuchet
-qui représente Mgr Manigeaud à genoux et tenant un édicule
-roman? L'<i>Anachorète</i> de M. Klein, un hongrois comme Rops, est<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span>
-une œuvre sinon réussie du moins audacieuse. Figurez-vous un corps
-michelangesque vieilli et replié dans un renfoncement de tous les
-membres: ce vieillard lit une Bible, le front dans sa main; et la contention
-d'esprit sur un mystère de la Foi est exprimée avec intensité.
-M. Prévost a trouvé une expression d'abattement remarquable pour
-<i>Joseph abandonné</i>. Quant au Job de M. Léofanti, ce n'est qu'un vieux
-turc. M. Ferrario, en italien qu'il est, a fait une <i>Madeleine</i> qui est du
-pire billon de Canova. M. Picault fait de la critique historique. <i>Un
-empereur chrétien</i>, Valentinien III avec ses deux oursines, <i>Petit Bijou</i>
-et <i>Innocence</i>, qu'il nourrissait de chair humaine, dit le livret; M. Picault
-a lu le Dictionnaire philosophique et prend l'Arouet pour quelqu'un
-de sérieux, soit; son Valentinien assis et les jambes croisées
-n'est pas d'une trop vilaine plastique, malgré les idées avancées de
-l'auteur. La <i>Bethsabée</i> de M. Pilet se sait regardée et pose; voilà un
-de ces mouvements baptisés dont j'ai divulgué la genèse; encore celui-là
-est-il des bons. Le <i>David vainqueur</i>, de M. Béguine, n'est
-qu'un devoir d'écolier. Pour la <i>Judith</i> de M. Lombard, l'auteur du
-«tableau» de <i>Sainte Cécile</i>, c'est une fort jolie personne, qui tient
-un grand sabre, mais ce n'est point la forte juive, tueuse d'Holopherne,
-dont M. Ledrain nous a fait la vraie statue dans sa belle
-<i>Histoire d'Israël</i>. Jeanne d'Arc appartient à la religion, parce qu'elle
-appartient à la canonisation, comme Colomb, sur qui M. Léon Bloy,
-le dernier millénaire, vient d'écrire un livre de nabi. Imprécatrice,
-telle est l'expression du buste de la <i>Pucelle d'Orléans</i>, par M. Maugendre
-Villers. On oublie, et elle vaut un coup d'œil, la statuette
-du <i>Pape Urbain II</i>, de M. Roubaud, le bras étendu tenant l'amict et
-d'un geste calme et fort. Et c'est tout, je n'ai rien omis; et j'aurais
-dû tout omettre; tout méritait de l'être, même le <i>Méphistophélès</i> de
-M. Hébert, qui déshonore le diable; cette grande figure que Rops
-seul, dans l'art entier, a rendue terrible et invincible au rire. Toute
-cette sculpture, que le diable l'emporte, elle est laide, elle lui appartient,
-et qu'on me ramène à la nuit du moyen âge où les chefs-d'œuvre
-étaient plus nombreux que les étoiles au ciel, par une nuit
-d'été.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="SCULPTURE_2" name="SCULPTURE_2"></a>II</h3>
-
-<h3>LA SCULPTURE LYRIQUE</h3>
-
-<p>L'Ode est, après la Prière, la grande élévation de l'âme comme
-l'Enthousiasme, le plus beau des sentiments, après la Foi. Le poète
-succède au prêtre, dans la hiérarchie esthétique; mais le poète, c'est
-Michel-Ange, comme Dante; Durer, comme Corneille; Léonard,
-comme Shakespeare; Delacroix, comme Barbey d'Aurevilly; c'est
-tout artiste qui trouve des mots, des lignes, des couleurs, des formes,
-si expressives qu'elles chantent. Ces formes chantantes s'admirent
-dans l'<i>Ève</i>, de Delaplanche; la <i>Jeanne d'Arc</i>, de Chapu; le <i>Tarcinus</i>,
-de Falguière; le <i>Saint Jean</i>, de Paul Dubois; le <i>Gloria victis</i>, de Mercié.
-On les a vues, l'an dernier, dans l'<i>Immortalité</i>, de Chapu, où
-le mouvement de l'essor exprimait magnifiquement l'aspiration de
-l'âme vers Dieu.</p>
-
-<p>On les voit, cette année, dans les <i>Premières Funérailles</i>, de
-M. Barrias. Son groupe est lyrique, car il pleure muettement et sans
-larmes, ainsi que doit pleurer le marbre; le cœur de l'homme qui
-est une lyre toujours accordée pour la douleur, donne ses plus beaux
-accents, non dans le bercement du bonheur, mais sous les <i>pizzicati</i>
-du désespoir. Abel, le doux Abel, le premier agneau de Dieu, le
-premier innocent tué pour son innocence même, le plus ancien des
-symboles qui annoncent le Sauveur, Abel a été trouvé mort. Depuis
-qu'ils vivaient du travail de leurs mains et à la sueur de leur front,
-Adam et Ève avaient bien souffert; du moins ils avaient cru bien
-souffrir. Mais devant ce cadavre, toutes leurs sueurs et toutes leurs
-peines ne se présentent plus à leur pensée que comme les délices
-mêmes du Paradis. Ils avaient oublié le mot terrible de la condamnation
-du Seigneur: Tu connaîtras la mort. Ils la connaissent maintenant
-la mort de ce qu'on aime, plus mortelle que sa propre mort.
-Ils avaient pris leur parti de leur déchéance, ils s'aimaient et se
-croyaient à l'abri de la main de Dieu, mais voici qu'elle s'appesantit
-non sur eux, mais sur l'enfant bien-aimé. Ah! comme ils se sont<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span>
-frappé la poitrine devant le corps d'Abel! Ce n'est pas Caïn qui l'a
-tué, ce sont eux par leur désobéissance; car s'ils n'eussent pas désobéi,
-Abel, la victime expiatoire, n'eût pas été immolée. Ils ont pleuré
-toutes leurs larmes, ils n'en ont plus; leur désespoir est trop grand
-pour qu'ils gémissent même; immobile et immuable, il habitera leur
-pensée et leur tombe.</p>
-
-<p>Ce qu'il y a de beau dans ce groupe, c'est que l'imagination reconstitue
-tout de suite ce qui précède les <i>Premières funérailles</i>, et ce
-qui les suit, car M. Barrias a exprimé la marche navrante de ce père
-portant le cadavre de son fils, et de cette mère s'arrêtant à chaque
-pas pour baiser encore cette tête sans vie: premier et imparfait symbole,
-à l'aurore des temps, de la passion de la Vierge. Oui, ceci est
-une ode, et partant un chef-d'œuvre. «Il ne faut pas louer à demi,
-quand on a cette bonne fortune de louer.» Je ne ferai pas à un marbre
-qui a une âme l'injure de louer le fini de l'exécution. Il a une âme
-ce groupe. Que dire de plus, si ce n'est que cette âme-là est la seule
-dans le tas de corps exposés?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="SCULPTURE_3" name="SCULPTURE_3"></a>III</h3>
-
-<h3>LA SCULPTURE POÉTIQUE</h3>
-
-<p>Les sculpteurs ne se frappent pas le front en lisant Lamartine, et
-la poésie ne hante guère leur crâne d'hoplite; aussi n'est-ce point le
-mérite qui classe ici, mais le titre et la prétention, car le critique est
-forcé de suivre l'artiste sur le terrain où il se place, et de juger selon
-l'intention.</p>
-
-<p>Celle de M. Devillez est subite, exquise, raffinée, et pour les
-initiés seulement. Ce très bas-relief n'a pas deux centimètres à sa
-plus grande saillie, ce n'est qu'un profil à peine incisé, mais elle s'incise
-en plein relief dans l'esprit du spectateur, cette <i>Salomé</i> dont la
-tête est prise à Léonard malgré la nappe lourde et précise des cheveux
-calamistrés qui font au cou un garde-nuque guerrier; elle est
-assise sur ses talons et tient d'un bras étendu le plat où est couchée
-la tête nimbée du Précurseur; de son autre main, avec une curiosité
-de femme, elle soulève délicatement la paupière et son œil curieux
-fixe l'œil vitreux du mort. La plastique assyrio-égyptienne est là d'une
-maigreur douillette, non osseuse, et jusqu'au glaive à forme bizarre
-suspendu au mur, tout a un accent singulier. Cette mixture de traits
-lombards, de formes égyptiennes, produit une impression délicieuse
-pour un lettré. Cela est de la plus haute subtilité, et M. Devillez
-pourrait, peut-être, car ce serait trop charmant pour que je n'hésite
-pas à le croire, donner un maître subtil, un Gustave Moreau, à la
-sculpture. L'<i>Ensommeillée</i>, de M. Delaplanche, est un mouvement
-gracieux: l'abandon mou du corps, le clos des paupières, le détendu
-des traits sont bien; mais puisque M. Delaplanche n'en est qu'au
-plâtre, qu'il débarrasse les jambes des plis épais et inutiles qui alourdissent
-l'<i>Ensommeillée</i>. Il sait le nu et l'a prouvé dans son Ève, qui
-est un des plus fiers coups de ciseau contemporain.</p>
-
-<p>Ce charmant sacripant de <i>Villon</i> n'a pas prévu qu'il serait coulé
-en bronze, pour la nargue des chevaliers du guet et des sainte Hermendad
-de tous les temps, et qu'il le serait si crânement, si véridiquement<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span>
-que l'a fait M. Etcheto. C'est bien là cet excellent mauvais
-garçon, qu'en notre temps d'égalité devant la loi on aurait envoyé
-à la Nouvelle-Calédonie, comme récidiviste incorrigible. Singulière
-inconséquence du sens moral de tous ceux qui ont Villon dans leur
-bibliothèque, combien le recevraient à leur table, ce bon bec de
-Paris, tout aux tavernes et tout aux filles et dont le nom est devenu
-un verbe synonyme de voler. Cela prouve que les poètes, les penseurs
-et les artistes sont au-dessus des lois sociales, et ont droit aux profondes
-immunités que reconnaissaient les papes aux Buonarotti et aux
-Cellini. M. Etcheto nous a donné le <i>Villon</i> du Grand Testament; il a
-su ne pas tomber dans la truanderie, sans fausser le mauvais escholier,
-selon le goût académique, et désormais l'image de ce délicieux
-poète parisien, le premier subjectiviste, comme diraient les Allemands,
-est fixée à jamais, et la statue de M. Etcheto sera le frontispice obligé
-de toutes les réimpressions des <i>Ballades</i> et des <i>Rymes</i>. Exhumé de
-Pompéi ou d'Herculanum, le <i>Démocrite</i>, du même statuaire, exciterait
-un grand concours de faculations; la tête est d'un masque comique
-mais affiné de modernité; il est vieux et le rire a creusé les plis de
-l'habitude dans sa face spirituelle. Il tient des oignons, et détail dont
-je sais gré à M. Etcheto, car c'est une idée, son pied écrase, dédaigneux,
-un brin de laurier. Voilà un sujet qui n'est pas banal au
-moins: <i>Le marchand de masques</i>, ce petit voyou qui vend le moulage
-des maîtres contemporains; je ne lui achèterai pas celui de M. d'Aurevilly,
-car il est aussi peu ressemblant que possible, ni celui de
-M. Faure qui n'est qu'un chanteur et dont ce n'est pas la place; mais
-Balzac, Berlioz, Delacroix, Banville sont d'une vérité saisissante;
-et ce bronze est du bronze littéraire, le meilleur de tous.</p>
-
-<p><i>Ballade à la lune!</i> un pierrot à la fois ingénu et ironique est
-assis les jambes croisées et plaque les accords d'une sérénade, les
-yeux fixés sur un seau d'eau où se reflète le croissant de la Lilith
-phénicienne. Cette fantaisie de M. Steuer est délicieuse, mi-partie
-sentimentale et moqueuse, et Henri Heine aurait souri à cette statuette
-qui est d'une inspiration semblable à l'<i>Intermezzo</i> et qui n'a
-que le tort d'être en bronze; il faut le blanc du marbre à Pierrot,
-surtout lorsqu'il rappelle le grand mime Debureau, comme ici. Le
-<i>Crépuscule</i>, de M. Boisseau, est gracieux; le mouvement de la femme
-assise qui allume sa lampe est d'une courbe délicate et harmonique;
-mais les deux poupons endormis sous son aile sont des accessoires
-de tableau que la sculpture doit s'interdire. <i>A l'Immortalité!</i> elle
-n'ira pas cette pièce montée qui n'est qu'une clownerie du Cirque,<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span>
-une apothéose de ballet. Que M. Lemaire lise la ligne que je viens
-d'écrire et il pensera: «Voilà bien les critiques; en deux lignes, ils
-bafouent mon labeur de deux ans!» Mais je lui demanderai à mon
-tour, en bonne foi, s'il faut laisser la sculpture faire de l'acrobatie, et
-si la statique violée ne doit pas être défendue. Droite sur le socle,
-une femme drapée et debout tient l'urne du souvenir sur le derrière
-du groupe; sur le devant, une autre femme assise élève les bras avec
-un étonnement bien concevable; car elle voit une figure ailée qui
-fait la planche dans l'air en enlevant un poète; et savez-vous ce qui
-relie et ce qui supporte les deux figures voletantes, des draperies,
-des draperies courbées et flottantes. Supposez le retable de M. Dalou
-en ronde bosse et vous aurez une idée de l'absurdité optique et physique
-du groupe de M. Lemaire. Qu'il y ait là des qualités d'exécution,
-je n'en ai cure, c'est effroyablement décadent, je ne vois que
-des statues au bout les unes des autres qui vont me tomber sur la
-tête, et à être assommé, je demande à choisir le marbre.</p>
-
-<p>M. Desca aussi prend de l'essor, il a mal regardé le Mercure de
-Jean de Bologne, et il lance son <i>Ouragan</i> hors de la statique. Règle
-absolue, tout ce qui ne peut pas se faire au Cirque ne doit pas se
-faire en sculpture; l'exigence n'est pas énorme; il ne faut pas en
-induire toutefois que tout ce qui se fait au Cirque est à sculpter. Je
-ne connais aucun chef-d'œuvre en ronde-bosse, ni moderne, ni
-antique, où il y ait un seul personnage qui ne touche pas terre; que
-M. Hector Lemaire me démente par un exemple, un seul!</p>
-
-<p>M. Charles Gautier «Goujonne bien» comme on dit dans les
-ateliers; <i>la Seine et la Marne</i> sont décoratives, quoique le pli soit un
-peu petit, les verticales timides et la réminiscence de la fontaine des
-Innocents flagrante. Monsieur Osbach, on ne rêve pas dans cette
-pose mièvre, et votre <i>rêveuse</i> se sait regardée.</p>
-
-<p><i>Abandonnée</i>, une sorte d'Agar au désert, plâtre intense. Cette
-femme, cette mère épuisée et râlante, est d'une expression plastique
-remarquable et l'enfant qui se traîne, ses petites lèvres ardemment
-tendues vers le sein tari, est d'un beau mouvement. C'était lieu à
-première médaille. M. Gustave Haller joint à la valeur technique,
-l'intensité excessive. Sous les traits d'une courtisane, au lourd
-collier, le <i>Vice renversé</i> cherche à retenir un coffret qui lui échappe
-et d'où s'épandent bijoux et pièces d'or. Évidemment, cette figure
-fait partie d'un groupe; mais prise séparément, c'est un beau plâtre.
-La posture de la courtisane, son geste pour retenir son or, sont
-trouvés. Techniquement, c'est une étude de corps de femme réelle<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span>
-et vivante, mais c'est surtout une pensée bien rendue. M. Gustave
-Haller a aussi un médaillon en bronze, le <i>Printemps</i>, qui a toutes les
-qualités plastiques et d'effet du <i>Vice renversé</i>, un des rares succès
-légitimes de cette année.</p>
-
-<p>Les <i>Remords</i> que M. Astanières s'est mis sur la conscience, à ne
-regarder que le format, ferait prendre l'<i>Hercule Farnèse</i> pour une
-statuette. L'<i>Innocence</i> de M<sup>me</sup> Descot est assise et presse le venin d'un
-serpent dans une coupe; va-t-elle le boire? ce serait trop innocent;
-sait-elle que c'est du venin et ce n'est plus innocent du tout: dans
-les deux sens, cela n'est pas excellent.</p>
-
-<p>L'<i>Immortalité</i>, de M. Hugues, a l'aile raide, le ventre bien fin de
-modelé, les seins un peu fatigués; elle grave à coups de ciseau les
-noms éternels. M. Cambos devrait bien ne pas traiter ses socles
-comme des mirlitons.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-Après la pluie, où tout fleurit,<br />
-Le beau temps vient, qui nous sourit.<br />
-</div></div>
-
-
-<p>Scribe croirait se lire! et cependant <i>Après la pluie</i>, une femme
-qui a ramené le pan de sa tunique sur sa tête et qui regarde si
-l'éclaircie va se maintenir, a de la grâce. Seulement la flexion et le
-penchement du buste est trop prononcé pour que les jambes gardent
-la verticalité; la moitié du corps se désintéresse du mouvement du
-buste. M. Cambos sait bien que le mouvement doit être continué de
-l'orteil aux cheveux, et <i>vice versa</i>. Puis, qu'il ne gâte pas ses marbres
-avec des vers, que je ne veux pas croire de lui, pour son honneur.
-Messieurs du ciseau, ne touchez pas à la lyre, ni à la critique
-littéraire, comme M. Barrau: sur la banderole de sa <i>Poésie française</i>,
-il y a Voltaire. Voltaire, poète, cela est plaisant. La <i>Henriade</i>, un
-poème; <i>Nanine</i>, une comédie; le <i>Dictionnaire philosophique</i>, un livre
-sérieux, et M. Arouet, un honnête homme, peut-être aussi! Une
-bourgeoise qui fait la fière n'arrive qu'à être gourmée, et c'est le cas
-de cette Poésie dont l'air change à mesure qu'on tourne autour
-d'elle. Vue dans l'axe de son coude et dans la direction de son
-regard, elle a l'air d'une Suzanne bourgeoise, qui se sentirait contemplée
-avec les mains, en un madrigal trop précis. Trop d'attributs.
-La statue ne comporte pas l'accessoire; elle peut tenir une
-arme, un bâton de commandement, mais rien ne doit charger le
-socle. Il est horriblement décadent et réservé à la seule peinture de
-semer des amours aux pieds des allégories. J'offre une deuxième
-consolation aux navrés de la peinture: c'est que toutes les grosses<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span>
-pièces de la sculpture sont traitées on tableaux, ce qui est <i>absurde</i>,
-et prouve que notre fameuse école de sculpture est d'une moyenne
-plus décadente que l'école du Bernin. Et, chose singulière, aucun
-critique ne signale cette démence, la <i>statue-tableau</i>, qui est, je le dis
-net, le dernier pas que l'on puisse faire dans l'abêtissement de l'art
-plastique. Si le jury n'était pas ce que sont tous les jurys, il refuserait
-toute statue-tableau, qu'elles fussent du premier venu ou d'un
-H. C. Cela aurait diminué l'exposition de cette année des <i>deux tiers</i>,
-et nous n'aurions pas vu la <i>République</i> de M. Dalou, à qui je demanderai
-compte, tout à l'heure, du pastiche de Rubens qu'il a osé.</p>
-
-<p>Le petit bronze de M. A. Maureau: les <i>Adieux de Mars et de
-Vénus</i>, c'est de la Carracherie; mais il y a encore des gens qui croient
-aux Carrache. Le buste de <i>Flore</i>, de M. Osbach, est d'un joli rire.
-Le torse de la <i>Poésie lyrique</i>, de M. Dumilatre, est d'une finesse
-exquise, mais choquante pour les jambes, que les draperies font trop
-fortes, et puis que M. Dumilatre ne connaît pas le sens du mot:
-lyrique. Le génie du <i>Regret</i>, que M. Leduc assied, pleurant, le bras
-autour d'un médaillon, est d'une bonne posture. L'<i>Ondine de Spa</i>,
-de M. Houssin, rentre dans le tableau. La <i>Misère</i>, sous les traits
-d'une affreuse sorcière, crispe ses doigts pointus sur le corps du
-génie qu'elle a vaincu. Cela n'est point vulgaire, l'exécution a du
-nerf, et il faut savoir gré à M. Ponsin Andahary de son intention
-d'être intense. Un geste vraiment fort beau est celui de l'<i>Aurore</i>, de
-M. Rambaud. C'est une plastique noble et un des meilleurs mouvements
-du Salon, d'autant qu'il exprime bien son sujet.</p>
-
-<p><i>Titania</i>, l'amante d'Obéron, cette nymphe d'une modernité insuffisante,
-Shakespeare ne la reconnaîtrait pas! Le mouvement par
-lequel elle agace, avec une brindille, de petits génies, est gracieux;
-gracieuses aussi ses jambes, quoique le ventre soit de Calisto. Mais
-voici de l'accessoire, dans des rocailles, des petits génies. Décadent!&mdash;La
-<i>Peau d'Ane</i>, accroupie et pétrissant le gâteau, de M. de Gravillon,
-est joliment callipyge; les cuisses ont de la fermeté et c'est là
-un des plus gracieux corps de femme, et il faut qu'il le soit, pour
-faire pardonner ce que M. de Gravillon appelle son <i>Tombeau</i>. Un
-génie à quatre pattes, sur un pupitre, écrit des noms; dessous le
-pupitre, M. de Gravillon <i>in naturalibus</i>, et ayant pour oreiller un
-moulage de la <i>Vénus de Milo</i>. M. de Gravillon, qui a fait un livre
-très spirituel, la <i>Malice des choses</i>, doit comprendre qu'il n'est pas
-permis à un sculpteur de prendre un pareil oreiller; c'est une profanation!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span></p>
-
-<p>La <i>Nuit</i>, de M. Paul Vidal, élève un croissant au bout de ses
-doigts, assise sur le globe, avec flocons de nuages et Amours assortis:
-Décadent!&mdash;La <i>Fée</i>, de M. Saint-Germain, est svelte, mais ce
-berceau qu'elle touche de sa baguette est un accessoire de tableau:
-Décadent!</p>
-
-<p>M. Puech sort de l'ordinaire. Sa <i>Dernière vision</i> est une étude
-intéressante de jeune fille amaigrie et alanguie par la maladie; l'expression
-du visage extasié a de l'accent. La <i>Virginie rejetée par les
-flots</i> de M. Ogé n'aurait pas déplu à Bernardin de Saint-Pierre,
-mais qu'aurait pensé Macpherson de l'<i>Ossian</i> de M. Vidal, buste qui
-hésite entre le Druide et le Fleuve? M. Chéret se moque de la statique,
-or la critique, qui est la statistique de l'art, ne peut pas laisser
-passer impunément ces deux bronzes, la <i>Nuit</i> et le <i>Jour</i>, dont la tête
-est entourée d'amours aériens. L'aérien n'est pas admissible en statue,
-et c'est un singulier essor que celui qui soulève les sculpteurs hors
-des lois mécaniques.</p>
-
-<p>M. Darbefeuille est plus optimiste que clairvoyant, il se figure
-l'<i>Avenir</i> sous les traits d'un éphèbe assis, svelte et fier, et qui appuyé
-sur l'épée, tient le livre: Force et Pensée; beau rêve de bronze,
-mais rêve. La Pensée est tuée puisqu'elle est niée; la Force, sans la
-Pensée, est aveugle et l'<i>Avenir</i> de M. Darbefeuille ne ressemble
-point à celui des races latines, qui brisent la croix latine, leur unique
-et certain palladium. L'avenir de la sculpture poétique en particulier
-est facile à prévoir... mais Harpocrate fait signe qu'il faut se taire!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="SCULPTURE_4" name="SCULPTURE_4"></a>IV</h3>
-
-<h3>LA SCULPTURE PAIENNE</h3>
-
-<p>Ils ont honte et se dissimulent, les païens; ils titrent leurs ressassements
-de rubriques poétiques; ils s'ingénient à se glisser dans
-une autre catégorie et je ne prendrai pas la peine de les démasquer:
-le paganisme dans l'art moderne, c'est le gâtisme, et cette déclaration
-suffit à l'intégrité de l'esthétique.</p>
-
-<p>Longus a inspiré la seule païennerie du Salon qui soit charmante.
-Assis, et leurs jeunes membres nus délicatement embrassés,
-ils se baisent colombellement; et ce baiser qui n'est pas encore à la
-Catulle, mais qui va le devenir, est charmant à voir; je dirais à
-entendre s'il n'était pas sourd, comme tout bon baiser doit être. Ah!
-M. Guilbert est un habile homme, de même qu'un habile sculpteur.
-Le moyen de faire la moue et de froncer la lèvre, à l'aspect de ces
-lèvres qui balbutient le baiser, la seule caresse qui soit plastique, et
-la seule plastique qui fasse jeter au loin la branche de houx. Ce
-n'est qu'un baiser, ce groupe, mais un baiser, c'est beaucoup plus
-que tout, de certaines lèvres, à certaines heures. Il est plus glorieux
-de se casser les bras à tendre l'arc d'Ulysse, que de n'oser y toucher,
-et si M. Injalbert s'est trompé, du moins l'erreur est hardie.
-Son <i>Titan soutenant le monde</i> est une conception qui l'a écrasé comme
-elle écrase le Titan. D'abord une boule, même énorme, sera toujours
-d'un diamètre appréciable et dès lors ne donnera plus à l'œil l'impression
-du globe. Ensuite, l'herculéisme en mouvement, la tension
-nerveuse de tout un corps n'est d'ordinaire que poncive ou admirable;
-M. Injalbert est plus près du second adjectif que du premier
-mais au lieu de son Titan, que n'a-t-il fait le <i>Christophore</i>? Un géant
-écrasé par le poids d'un enfant; voilà qui étonne le crétinisme moderne.<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span>
-Mais quel beau thème pour un Michel-Ange que ces vers de
-Théophile Gauthier, sur le <i>Saint Christophe d'Ecija</i>:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-Je pourrais, comme Atlas, poser sur mes épaules<br />
-La corniche du ciel et les essieux des pôles,<br />
-Mais je ne puis porter cet enfant de six mois<br />
-Avec son globe bleu surmonté d'une croix;<br />
-Car c'est le fruit divin de la Vierge féconde,<br />
-L'Enfant prédestiné, le Rédempteur du monde;<br />
-C'est l'esprit triomphant, le Verbe souverain:<br />
-Un tel poids fait plier, même un géant d'airain!<br />
-</div></div>
-
-<p>La <i>Nymphe menaçant un Faune</i>, de M. Steuer, est charmante.
-Courbée dans une jolie pose, elle tire l'oreille d'un tout jeune chèvre-pied
-qui se traîne et crie, car elle menace des ciseaux qu'elle tient
-les oreilles pointues du jeune faune. La plastique de la nymphe est
-d'une saveur moderne charmante et originale, ce qui est le grand
-point.</p>
-
-<p>M. Félix Martin aime Virgile, comme Dante, et le traduit en
-marbre non dantesque; il a choisi l'instant où le divin chanteur s'étant
-retourné, contre sa parole, Mercure ramène Eurydice aux enfers;
-comme son homonyme Henri Martin, M. Félix Martin a fait un
-tableau de son sujet, qui est analogue à celui de la première médaille,
-et non seulement un tableau, mais une pièce montée; les
-trois corps de Mercure, Eurydice et Orphée s'enlèvent assez confusément
-les uns sur les autres; il y a enchevêtrement de membres
-et pour étoffer le socle, Cerbère avec ses trois têtes; M. Félix Martin
-a oublié le rocher, le tonneau, la roue et autres accessoires. Cela est
-tellement antisculptural, que je ne veux pas voir les qualités d'exécution
-qui, du reste, appartiennent au praticien.</p>
-
-<p>Certes, la <i>Diane et Endymion</i>, de M. Damé, est un groupe gracieux;
-Endymion dort d'une façon réelle et poétique et le corps de
-Diane est beau; mais ce croissant qui fait un fond aux figures, mais
-cette draperie agitée par le vent, qui fait équilibre et pondère à
-gauche la courbe aérienne de la déesse et sans laquelle rien ne tiendrait
-à l'œil, tout cela est décadent et l'effet, dont je ne nie pas le
-charme, est obtenu par des sophistications de sculpture inacceptables.</p>
-
-<p>Si M. Coulon peut m'expliquer la statique de son groupe,
-<i>Flore et Zéphire</i>, je consens à dire le Bernin et M. Bouguereau
-grands peintres! M. d'Épinay fait danser <i>Callixène</i> avec assez de
-morbidezza, mais la tête est banale et le mouillé de la draperie,
-quoique bien venu, est un artifice qui plaît trop aux bourgeois pour
-que je le loue. La <i>Castalia</i>, de M. Guillaume, est du poncif <i>rond</i> le<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span>
-plus blâmable; plastiquement, c'est la redite des redites. Le <i>Persée</i>,
-de M. de Vauréal, est violent sans force; le mouvement qu'il fait
-pour ramasser la tête de Méduse n'a rien de triomphant. Dans son
-panneau de bois, la <i>Toilette de Vénus</i>, M. Vauthier a retrouvé quelque
-chose du Primatice, ce patricien de la ligne décadente.</p>
-
-<p>Adorables et fous et se donnant la main, l'<i>Amour et la Folie</i>, de
-M. Cordonnier, courent et, ma foi, on les suivrait bien plutôt que
-la <i>Vérité</i>, de M. Pallez, qui est niaise. Je suis marri de parler argot,
-mais si le coup de ciseau était noble, mon mot le serait aussi; c'est
-bébête, comme dit Hugo dans sa <i>Légende des Siècles</i>. Béatement nulle,
-cette <i>Vérité</i> n'a de bien que son puits; mais un puits n'est permis
-que pour un tableau. La <i>Source</i> doit cacher son urne, dit Joubert,
-et j'ajouterai, la <i>Vérité</i> son puits. Accessoire veut dire impuissance
-d'expression. La <i>Charité romaine</i>, de M. Boucher, est un bronze
-écœurant de ce sujet incestueux, où une fille donne le sein a son
-frère. Vu par le soupirail d'une prison, ce doit être sublime; mais ici
-exposé, c'est nauséeux.</p>
-
-<p>M. Marioton a fait un <i>Diogène</i> presque tragique; il ne faut toucher
-aux types que pour les accentuer dans leur sens traditionnel,
-comme l'a si bien compris M. Etcheto, pour son <i>Démocrite</i>.&mdash;M.
-Ottin ignore que pudeur et impudeur sont deux créations chrétiennes,
-et que <i>Campaspe se déshabillant devant Apelles</i> doit avoir le
-geste de dénudation plus net. M. Runeberg joue à l'Albane; deux
-Amours, dont l'un pique l'autre d'une flèche, en se laissant verser
-du vin à son tour, figurent l'<i>Amour et Bacchus</i> pouponnisés; c'est
-ingénieux, mais la Bourgeoisie risque de s'y plaire. <i>Cupidon</i> eût
-manqué au Salon, et M. Marqueste l'y a envoyé dans la posture ronsardisante
-d'un archerot agenouillé qui décoche un trait.</p>
-
-<p>La <i>Psyché</i> de M. Saint-Jean est digne de remarque, et la nymphe
-<i>Écho</i> de M. Gaudez, qui court, la syrinx à la main, est une jolie traduction
-plastique du <i>Galatea fugit ad salices sed cupit ante videri</i>. Mais
-il y a des Galatées ailleurs que sous les saules, et Carpeaux, ce Michel-Ange
-«raté», nous les a montrées, échevelant leur danse et narguant
-l'Olympe, ce rocher de Sisyphe de la grimace antique, que
-les artistes de tous les peuples font rouler, de gaîté de cœur, damnés
-volontaires de l'imitation absurde, et singes heureux de singer.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="SCULPTURE_5" name="SCULPTURE_5"></a>V</h3>
-
-<h3>LA SCULPTURE HISTORIQUE</h3>
-
-<p>La preuve que la dénomination de peinture d'histoire est fausse,
-c'est qu'on n'a jamais dit sculpture d'histoire; et cependant elle
-existe, et a raison d'exister, car elle n'est pas susceptible de tomber
-dans l'Horace Vernet, ce pioupiou de la peinture, ni dans le Delaroche,
-ce Bouchardy correct.</p>
-
-<p>Je me hâte d'autant plus de rendre justice à l'habile bas-relief de
-M. Dalou, que je vais avoir à critiquer son haut-relief, tout à l'heure.
-Vraiment, cela est bien, non seulement au point de vue technique,
-mais aussi comme compréhension historique. Toute la scène a lieu
-entre deux nobles, entre deux marquis: le marquis Riquetti de Mirabeau
-et le marquis de Dreux-Brézé; l'un a le génie, l'autre la grâce, et
-M. Dalou a rendu là un hommage à l'aristocratie qui pour être
-inconscient n'en est pas moins méritoire. J'avertis toutefois M. Dalou
-que l'esprit de son relief est antirépublicain et que si j'étais Jacobin
-je le déclarerais suspect d'attachements aristocratique sur cette seule
-pièce.</p>
-
-<p>Mirabeau, ce noble qui avait besoin d'activité et qui s'en est
-donné où il a pu, n'est pas facile à bien piéter, et M. Dalou s'est
-tiré de cette difficulté, à son honneur. Quant à M. de Dreux-Brézé,
-il est exquis, oui, exquis; d'une pureté de race, d'une élégance de
-maintien, d'un dédain et d'un calme admirables: M. Dalou s'en
-est-il rendu compte? Ce marquis écrase l'Assemblée. Il est couvert;
-ils sont nu-tête; il a canne, ils ont les mains vides et grosses et
-boudinées et rouges, je parie; il est calme enfin, ils sont soulevés.
-Je ne connais pas, hors des Van Dyck de Windsor et de Gênes, un
-gentilhomme plus gentilhomme, un marquis plus marquis que ce
-marquis; le Dreux-Brézé de M. Dalou est un chef-d'œuvre de désinvolture
-et aussi un hommage au faubourg Saint-Germain; et quoiqu'il
-ait eu sa grande médaille civique, il mérite plutôt le cordon
-de Saint-Louis, et je l'attribue, en idée, à sa poitrine démocratique.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span></p>
-
-<p>Si M. le marquis de Dreux-Brézé n'écrasait pas l'Assemblée entière,
-on verrait, et un critique doit le voir, qu'il y a là deux mérites
-à signaler, d'abord l'observation très exacte des lois perspectives;
-ensuite un grand soin de la ressemblance historique dans les têtes,
-toutes bien étudiées et sur lesquelles on met facilement les noms.
-Mais on ne voit dans ce bas-relief qu'un adorable marquis, et dans
-ce marquis on trouve l'inspiration de ces vers de Musset:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-Reine, reine des cieux, ô mère des amours,<br />
-Noble, pâle beauté, douce aristocratie,<br />
-Fille de la richesse!... O toi, toi qu'on oublie<br /></div>
-<br />
-<hr class="r5" /><br />
-<br />
-<div class="stanza">
-As-tu quitté la terre et regagné le Ciel?<br />
-Nous te retrouverons, perle de Cléopâtre!<br />
-</div></div>
-
-<p>Et nous la retrouvons, en effet, splendide et victorieuse par la
-grâce, jusque dans ce bas-relief républicain!</p>
-
-<p>Voici toute une cohue de statues: <i>Flandrin</i>, <i>Ingres</i>, <i>Bailly</i>, etc.</p>
-
-<p>Le <i>Hoche</i>, de Clésinger, comme son <i>Marceau</i> qui est à l'extérieur
-du Palais, devant la porte de sortie, sont deux œuvres, fières,
-vivantes, et romantiques, ce qui sous ma plume est l'adjectif le
-plus glorieux. <i>La Mort de Britannicus</i> de M. Paul Chopin n'est
-qu'une étude, mais bonne. Quant à l'absence de mouvement que
-M<sup>lle</sup> Delattre a baptisé <i>Sophocle</i>, ce n'est qu'un jeune drapé et assis.
-M. Kossowski a représenté Bernard Palissy mettant une bûche dans
-un four; le geste par lequel il se garde de la réverbération est d'un
-grand naturel et c'est là la pièce la plus sincère du Salon, comme
-rendu.&mdash;Le <i>Vercingétorix devant César</i>, de M. Peyrolle, n'est qu'un
-brenn, non le Brenn des Brenn. Assez fièrement piétée, la <i>Jacqueline
-Robins</i> de M. Lormier est surtout d'intérêt local pour Saint-Omer.
-La <i>Bianca Capello</i> de M. Ferville Suan n'est pas admissible, quand
-on connaît celle de Marcello; M. Caravaniez a fait un pastiche
-moyen âge avec son <i>Anne de Bretagne</i>; pour finir, un contemporain
-glorieux, le <i>Général Chanzy</i>, couché et enveloppé dans le drapeau.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="SCULPTURE_6" name="SCULPTURE_6"></a>VI</h3>
-
-<h3>LA SCULPTURE CIVIQUE</h3>
-
-<p>Ici, l'on s'appelle citoyen; la chlamyde est une carmagnole, et le
-moindre bonnet phrygien: sans ambages, il s'agit bien plus de politique
-gouvernementale que d'esthétique. Aussi les Revues devraient
-laisser cette partie de la sculpture aux journaux politiques, si la critique
-n'était pas tenue de suivre l'art jusqu'en ses aberrations et le
-jury jusque dans ses démences. Qu'on ait médaillé la <i>Séance du
-23 Juin</i>, soit; mais englober dans cette récompense un ouvrage qui
-viole les lois essentielles de la plastique, voilà qui ne peut se supporter;
-et puisque le jury est <i>si jury</i> que cela, il faut lui faire honte;
-car c'en est une que la jaculation des gens du métier devant ce
-haut-relief.</p>
-
-<p><i>La République!</i> le titre promet la virago de Rude, ou la <i>Matrona
-potens</i> de Barbier; et quoique cette promesse ne soit pas de celles
-irréalisables, M. Dalou n'en tient pas l'ombre. La République est
-absente de cet ouvrage qu'elle dénomme. En son lieu et place
-s'embrassent deux académies; le vrai titre serait donc le <i>Baiser de
-paix</i>; mais foin d'une réminiscence catholique! M. Dalou, mameluck
-de M. Renan, écho de Pierre Dupont, s'est inspiré de la mirlitonnade
-suivante:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-La République régnera<br />
-Sur tous les peuples; et la terre<br />
-Dans la paix se reposera<br />
-De cinq ou six mille ans de guerre!<br />
-</div></div>
-
-<p>M. Dalou est un sculpteur abstrait; il représente la République
-par sa prétendue conséquence sociale et le troisième mot de sa devise:
-<i>Fraternité</i>.</p>
-
-<p>M. Dalou est-il élève des Jésuites? il est du moins élève des sculpteurs
-jésuites, et ce haut-relief n'est qu'un retable d'église jésuite
-<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span>du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, à Rome. Je défie qu'on le nie! Or, les retables jésuitiques
-du siècle dernier sont des tableaux au ciseau; ce qui est la
-pire aberration de la sculpture, et la décadence au-dessous de quoi
-il n'y a rien. M. Dalou a-t-il voulu copier Rubens? Il n'y a pas une
-attitude, un membre, un pouce de modelé qui ne soit pris à la galerie
-de Marie de Médicis. Donc, ce haut-relief est un <i>tableau
-jésuité</i> <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, et aussi un pastiche des Rubens, ce qui rogne un
-peu la médaille d'honneur? mais voyons la composition.</p>
-
-<p>De la Place Navone, M. Dalou calomnie les retables de ses prédécesseurs
-qui ont toujours une figure principale, un centre qui est
-à la fois celui de l'intention et du mouvement plastique; c'était bon
-dans l'ancienne sculpture et M. Dalou a changé tout cela. La <i>République</i>
-ne se tient pas, elle est faite de quatre pièces ou morceaux.
-Premier morceau, les deux académies qui s'embrassent; second
-morceau, buste de garibaldien, avec bras en l'air, tête et chapeau
-Bolivar vu de profil; troisième morceau, filles phrygiennes volantes;
-quatrième morceau, petit génie. Entre ces quatre morceaux, il y a
-trois trous, bouchés de la façon suivante: premier trou, entre les
-filles volantes et le buste de garibaldien, relié par un <i>paquet</i> de drapeaux;
-deuxième trou, entre les filles volantes et les académies,
-génie avec des fleurs, pour créer une pondération factice au côté
-gauche; troisième trou, sous les pieds des deux académies, tous les
-accessoires d'un drame militaire au Cirque impérial. Ces quatre
-morceaux et ces trois trous, je ne les invente pas, la vérification est
-simple à faire; et il en sortira pour tout esprit non obscurci par le
-civisme, que la composition n'est que confusion, car la scène n'est
-pas double, comme dans la <i>Transfiguration</i>, elle est triple; le braillement
-de droite, l'embrassement du milieu, et la chorégraphie
-d'en haut. Et dans un haut-relief qui représente la République, des
-anges sont une inconséquence, et M. Dalou en a mis. Il est vrai
-qu'ils viennent de l'Eden-Théâtre, ces anges-là; et il est absolument
-surnaturel que les filles en bonnets phrygiens de M. Dalou
-fassent un plein air, à l'instar des anges que Delacroix lance sur
-Héliodore. <i>Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur</i>, public! et je ne
-m'acharnerai pas. Seulement, je proteste, au nom de la sculpture
-jésuitique, que le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle n'a pas eu de retable pareil, et
-qu'aucun élève de l'Algarde ou de l'Ammanato n'a atteint ce
-degré d'erreur. Il n'y a point d'inconvénient à ce qu'un peintre
-peigne au ciseau: la Sixtine est là pour le démontrer. Mais
-il est désastreux qu'un sculpteur sculpte au pinceau, et le <i>haut-relief-tableau</i>
-est un <i>crime</i> de <i>lèse-sculpture</i>! M. Dalou a fait pis<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span>
-que de pasticher Corrège comme le Bernin, il a imité Rubens, le
-maître le plus opposé aux lois plastiques.</p>
-
-<p>Je n'ai pas à examiner l'habileté d'exécution; je ne la nie pas,
-du reste, elle est éclatante; mais toi, vieux Buonarotti, Moïse de
-la sculpture, tu savais que le <i>tableau sculpté</i> est la mort de la statuaire
-et tu aurais jeté ton ciseau devant ce plâtre hérétique aux Normes.</p>
-
-<p>Je ne cite que par pure malveillance, afin que la maladie civique,
-déjà si répandue, ne fasse pas de nouvelles victimes.</p>
-
-<p>Dans un vaudeville imbécile, <i>Bébé</i>, un professeur de droit trouve
-ingénieux de faire chanter les articles du Code à ses élèves, sur des
-airs connus. Actuellement, il y a un groupe d'artistes (?) qui illustrent
-les articles du Code: <i>la Loi enseignée par les yeux</i> ou la sculpture
-<i>légale</i>. Voici l'<i>Instruction obligatoire</i>; une jeune fille dévêtue, nu-jambes,
-la chemisette plaquant aux seins, représente la Loi; et
-comme elle a l'air d'être facile à violer cette jeune fille, M. Lesueur
-ne produit pas l'effet qu'il cherche. Elle entraîne un mioche, pieds
-nus, cartable au dos et qui se frotte l'œil du coude. Si l'on forçait
-les sculpteurs au grand art obligatoire, je crois que M. Lesueur
-pleurerait plus fort que son mioche. M. Frette intitule <i>Éducation
-militaire</i> la statuette d'un collégien du bataillon scolaire appuyé sur
-son fusil; il est crâne, il est gentil; mais ce n'est pas Chérubin. Les
-ouvriers de Bar-le-Duc doivent avoir bonne paye, car c'est de leurs
-deniers qu'ils élèvent par les mains de M. Croisy une statue à
-M. Bradfer, beau nom, beau torse entouré de l'écharpe municipale,
-mais aux habitants de Bar-le-Duc à dire le reste. <i>Le représentant
-Baudin tué sur la barricade</i>, signé Printemps. M. Printemps devrait
-savoir que la ronde bosse n'admet que les mouvements accomplis
-et statiquement vraisemblables. Le personnage fatigue l'œil, il tombe
-et cependant il ne tombe pas, debout et le torse en arrière. Cela est
-physiquement inadmissible. Le petit <i>Barra</i> est le Benjamin des
-artistes citoyens, voici son buste; à la peinture, il y a sa mort.
-M. Turquet doit avoir la conscience forte pour porter toutes les
-toiles et tous les plâtres qu'il a fait commettre.</p>
-
-<p><i>Le porte-drapeau du bataillon scolaire</i>, pour pendule bien pensante
-et dans le mouvement, par M<sup>me</sup> Cailleux. D'une autre dame,
-M<sup>me</sup> Thomas, d'une belle allure, un <i>Cuirassier en vedette</i>. Troisième
-<i>Bataillon scolaire</i>, de M. Ledru; le gamin étudie sa leçon en tenant
-son fusil. Monsieur Ledru, une question: Sculptez-vous l'arme au
-bras? Non, eh bien! donnez les étrivières à monsieur votre fils s'il
-s'avise de manquer de respect à Homère, au point de le lire en faisant<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span>
-l'exercice. L'<i>Alsace et la Lorraine</i>, de M. Champigneulle, vaut
-mieux que le tableau romance de M. Jean Benner. Sans numéro,
-partant sans nom d'auteur, une tête colossale de <i>Danton</i> qui montre
-bien que le héros de la Terreur relève non de l'histoire, mais de la
-pathologie aliéniste. Voici Marat, cette brute hideuse, ce Minotaure
-dérisoire, accroupi, crasseux, puant, ignoble. Et voilà que la politique,
-pour un peu, viendrait ici encanailler l'esthétique, comme
-elle encanaille le Salon. M. Gourgouilhon a envoyé un plâtre dont
-il faut conserver la mention à l'histoire des ridicules de ce temps:
-un poupon a quitté le sein de sa nourrice pour saisir un sabre de
-bois; c'est intitulé: <i>Qui vive!</i> et la Bourgeoisie mettra cela sur ses
-cheminées. Tout ce patriotisme ridicule aurait mieux sa place ailleurs
-qu'au Salon; le patriotisme d'un sculpteur, c'est de faire de la haute
-sculpture, et toute cette série est du dernier détestable: gâchage de
-plâtre, gâtisme d'esprit, <i>Turquet duce</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="SCULPTURE_7" name="SCULPTURE_7"></a>VII</h3>
-
-<h3>LA CONTEMPORANÉITÉ</h3>
-
-<p>Elle est possible! Le «Chahut» de Carpeaux, les têtes de <i>Désespérés</i>
-de M. Carriès le prouvent. La <i>Dame au pantin</i>, le <i>Bout du
-Sillon</i>, de Félicien Rops, pourraient être hardiment transportés en
-ronde bosse, et Pradier qu'on vilipende, ces temps-ci, avait trouvé,
-dans sa <i>Poésie légère</i>, du nu contemporain. Malgré le mot qu'on attribue
-tantôt à l'austère Sigalon, tantôt au bouillant Préaux, il vaut
-mieux aller à Bréda qu'à Athènes, parce que, à Bréda, il y a du neuf
-quoique inférieur; tandis que, à Athènes, il y a le Minotaure-Poncif
-qui dévore les originalités. Charles Blanc a répété, toute sa vie
-durant: «En dépit de tout, la sculpture est un art païen.» Il oubliait
-Michel-Ange; il ignorait les primitifs de la sculpture française,
-comme il ignora longtemps les primitifs de la peinture italienne.
-Exigences respectives observées, la sculpture n'est-elle pas susceptible
-d'un Delacroix, d'un Gustave Moreau, d'un Rops? et si la contemporanéité
-est trop étroite pour la plastique, la modernité renferme
-les éléments d'innombrables chefs-d'œuvre. Est-ce qu'Hamlet ne
-serait pas le sujet d'une statue, comme Œdipe, et le débardeur de
-Gavarni n'est-il pas plus intéressant que les éternels chèvre-pieds?
-Mais, l'œil des sculpteurs est hypnotisé sur l'antique, et les lamentations
-oiseuses.</p>
-
-<p>La <i>Douleur maternelle</i>, de M. Lanson, manque d'intensité. Affaissée
-dans un fauteuil, les bras pendants, une mère contemple avec
-l'œil fixe du désespoir, le cadavre de son nouveau-né étendu sur ses
-genoux. De près l'expression y est, mais elle devient douteuse de
-loin, et au lieu de la douleur, la face n'exprime plus que la fatigue,
-elle semble sommeiller. Ce n'est pas là <i>Niobé</i>, dont le mouvement
-est si expressif, qu'on ne s'aperçoit que difficilement de la calme sérénité
-du visage. Malgré la restriction que je fais sur l'insuffisance
-expressive de cette terre cuite, c'est peut-être la meilleure contemporanéité
-du Salon, et l'effort est louable d'avoir fait un pas dans le<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span>
-temps, au lieu du reculon éternel des sculpteurs. M. Henri Cros est
-peut-être l'artiste le plus lettré de ce temps; il a retrouvé la peinture
-à la cire et au feu des anciens, et ressaisi le premier le cautère
-d'Apelles. Sa connaissance du procédé antique, qui s'affirmera en un
-livre magistral et prochain, se montre dans un de ses envois qui est
-en pâte de verre; procédé perdu qu'il a retrouvé. «M. Henri Cros,
-a dit Charles Blanc, s'est fait une spécialité des bas-reliefs en cire
-coloriée, et cultive avec grâce, avec délicatesse, ce petit domaine,
-province rétrocédée à la sculpture, comme dirait le traité de Berlin.»
-Le bas-relief que M. Henri Cros a envoyé cette année, représentant
-<i>la Peinture</i>, une femme en buste qui tient une palette, est charmant;
-son buste de terre cuite coloriée, une tête d'<i>Écossaise</i> drapée d'un
-plaid bigarré, est à la sculpture ce que le portrait de femme de
-M. Desboutin est au Salon de peinture. La <i>Jeune Contemporaine</i>, de
-M. Chatrousse, n'a pas une robe de coupe franche, et le vase qu'elle
-tient, elle le porte d'une cheminée à une autre, dans le logis cossu
-et prétentieux de M. Perrichon dont elle est la fille.&mdash;C'est à Victor
-Hugo que nous devons ce macaque qui unit à la crapulerie, le
-crime; car à tous les vices de son corps, le <i>Gavroche</i> ajoute le fusil
-de l'émeutier. Quelle singulière lubie a eue M. Moreau-Vauthier de
-modeler ce jeune gorille parisien! La <i>Cosette</i> tenant sa poupée, de
-M. Bottée, est gentille au moins. Lorsqu'on a trop de plaisir à voir
-une chose et qu'on est aussi bon catholique que je le suis, il est très
-bon de s'en aller aussitôt en voir une laide, pour ne pas tomber dans
-l'épicuréisme absolu.... Là je me suis dit: mortifie-toi, mon bonhomme.
-Et j'ai fait comme M. d'Aurevilly, je me suis mortifié en
-regardant l'affreuse petite personne en bronze et assise de M. Hippolyte
-Moreau. <i>Après le bain</i>, vous vous attendez à une baigneuse,
-point; M. Lindberg a modelé un gamin scrofuleux qui se frotte le dos
-avec une serviette. Le bas-relief de M. Charpentier, l'<i>Allaitement</i>, n'a
-pas d'accent significatif. Une seule chose gracieuse, la <i>Petite liseuse</i>,
-de M. Rech.</p>
-
-<p>La cause de la contemporanéité n'est peut-être pas près d'être
-gagnée, et ce sera un grand tant pis! pour notre temps qui passera
-sans laisser de traces plastiques.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="SCULPTURE_8" name="SCULPTURE_8"></a>VIII</h3>
-
-<h3>LA FEMME&mdash;HABILLÉE&mdash;DÉCOLLETÉE&mdash;NUE</h3>
-
-<p>Joseph de Maistre prétend qu'une religieuse en costume de chœur
-est susceptible d'égaler esthétiquement n'importe quelle nudité; et
-cela n'est point un paradoxe. Qu'on prenne la femme dans ses deux
-états les plus caractérisés, la sainte et la fille; nul ne niera que la pudeur
-de l'une et l'impudeur de l'autre ne soient <i>doublées</i> par la robe;
-et la robe n'est pas incompatible même avec les pires exigences
-plastiques, témoins la <i>Femme caressant sa chimère</i> et la <i>Sainte au
-manteau</i> du Musée de sculpture comparée. Or, l'imagination peut
-faire le même travail de <i>cristallisation</i>, dirait Stendhal, devant la robe
-sculptée, que devant la robe réelle et habitée. Si les sculpteurs
-n'habillent pas la femme, c'est qu'ils manquent de subtilité. Étrange
-effet de la routine académique, dès que les artistes actuels ne font
-plus la grimace antique ou la grimace Renaissance, ils tombent dans
-la gravure de mode. Le mi-corps de M. Étienne Corot ressemble à
-un patron du <i>Journal des demoiselles</i>, ce n'est plus un torse, mais un
-corset.</p>
-
-<p>Décolletés, la plupart des bustes de femme le sont, sans plaisir
-pour le spectateur, aux quelques exceptions près que je vais dire. La
-<i>Princesse William Bonaparte</i>, par M. Soldi, mériterait des madrigaux.
-Pourquoi M<sup>me</sup> Clovis Hugues n'a-t-elle pas son costume provençal,
-le fichu arlésien, c'est le buste tout fait. La <i>Mauresque</i> et la <i>Juive</i>,
-de M. Guillemin, ont le tort d'être des pendants, et le pendant a été
-inventé par le Bourgeois. <i>M<sup>lle</sup> Feyghine</i>, en Kalékaïri, commandé
-par M. le duc de Morny; les plus jolies épaules tombantes portent le
-cou de la demoiselle de M. Puech; M. Wallet, <i>Gersomine</i> a un
-buste de toute jeune fille, aux formes encore informes d'une acidité
-de fruit vert. Je donnerais la pomme du buste à celui singulièrement
-<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span>éphébique de M<sup>me</sup> Berthon, si la <i>Pierrette</i> de M. Maurice de Gheest
-n'était pas si jolie dans sa modernité exquise, délicieusement raffinée,
-si les jurys n'étaient pas voués au civisme. M. Hercule n'est pas
-l'Alcide de la sculpture, mais sa <i>Jeune fille au bracelet</i> appartient au
-nu franchement moderne; tout est cambré, les reins et les seins, et aux
-genoux les jarretières ont laissé leur trace; sur la nuque, les deux
-courtes nattes achèvent de préciser le déshabillé de ce nu qui, surtout
-de profil, est agréable à voir; au point de vue moral, il y a là du
-stupre.</p>
-
-<p>La <i>Jeunesse</i>, de M. Carlès, est adorable du haut; la tête est jolie,
-le tiré des cheveux pudiquement exquis, les bras minces sans maigreur,
-la gorge très fine et haute, les plans du torse harmoniques;
-mais au nombril le poncif commence et coule jusqu'aux pieds. La
-pudiquement impudique <i>Captive</i>, de M. Ferville Suan, dont le geste
-effarouché est si peu farouche, me rappelle cette <i>Fellah</i> de Landelle,
-juste assez dépoitraillée pour agacer sans indécence et qui eut tant de
-succès.</p>
-
-<p>M. Hiolle a le poncif opulent. Son <i>Ève</i> callipyge a des secondes
-joues excessives; c'est lourd et rond, et, quoique ferme, la chair est
-épatée en largeur au point d'étonner. Dans la <i>Charmeuse</i>, de
-M. Lami, les plis du bassin, le modelé du dos dans la <i>Source</i>, de
-M. Rambaud, sont bien traités et fort intéressants. La prétendue
-<i>Messaline</i>, de M. Brunet, malgré le réseau d'or de sa gorge, n'est
-qu'un Clésinger manqué; dans cette donnée de <i>nundum Satiata</i>, je
-signale la quatrième planche des <i>Sataniques</i>, de Rops, comme la figuration
-corybantesque la plus intense. La <i>Tentation</i>, de M. Lambert,
-en donnerait; une jeune fille se hausse pour cueillir un fruit, c'est
-une étude sans poncivité. M. Prouha a trouvé une idée plastique délicieuse:
-le <i>Passage de Vénus</i>. Sur l'orbe du soleil, en profil courbe,
-est jeté un corps élégant et souple; et la ligne des seins au ventre est
-peut-être la plus suavement décorative de tout le Salon; il faut louer
-aussi le mouvement de la figure qui est aérien et digne de ce maître
-des formes féminines. <i>In somnis imperat caro</i>, telle est l'épigraphe
-du <i>Rêve</i>; c'est le réveil, elle s'étire, tout énervée; mais la promesse de
-l'épigraphe est loin d'être tenue. On pouvait tirer plus de parti de
-ce mouvement, en tendant le buste et en faisant remonter les lignes
-du bassin, ce qui est toujours suave à l'œil. La <i>Canotière</i> assise que
-M. le comte de Follin intitule <i>Plaisir d'Été</i>, est gentille dans sa crânerie;
-c'est là une intéressante contemporanéité, mais ce n'est pas
-encore l'Anadyomène moderne, qui n'est pas près d'apparaître, non
-par faute d'écume.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span></p>
-
-<p>J'ai disposé en diverses catégories le nu féminin, qui est la partie
-la plus nombreuse comme la meilleure du Salon, mais le mérite est
-diminué par le caractère physiologique de la préoccupation sexuelle
-qui obsède physiquement les artistes comme le public.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="SCULPTURE_9" name="SCULPTURE_9"></a>IX</h3>
-
-<h3>LA SCULPTURE PITTORESQUE</h3>
-
-<p>Un mouvement du corps qui n'en exprime point de l'âme, ou
-du moins point d'élevé, le <i>Danseur Napolitain</i> de Duret par exemple,
-et le <i>Vainqueur au combat de coqs</i> de Falguière, tous les faunes
-saltants de Pompéi appartiennent à ce genre inférieur au style, le
-pittoresque. Il n'y est besoin d'aucune pensée et la Bourgeoisie
-comprend tout de suite.</p>
-
-<p>Il y a de la force dans le bronze de M. Desca: le <i>Chasseur
-d'aigle</i>, qui a terrassé l'oiseau royal et lui jette une lourde pierre.
-M. Fremiet a mis bien en selle son <i>Porte-falot</i> du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, c'est
-élégant, et cependant cela ressemble à un grand joujou. Le <i>Jeune
-Gaulois</i> de M. Delhomme est inviril, et son chignon mal tordu. La
-grosse pièce de M. Tony Noël, amplification plastique, <i>uno avulso
-non deficit alter</i>; un guerrier tombé, l'autre combat toujours, du
-Louis Carrache grossi et enflé. Le <i>Vainqueur</i>, de M. Sanson, un
-type fellah, sans accentuation. Le bronze à cire perdue de M. de
-Vasselot, <i>Ung Ymaygier du Roy</i>, a l'accent Renaissance très
-heureusement prononcé. Le <i>Routier à cheval</i>, de M. Tourgueneff,
-n'est pas le <i>Colleone</i>, mais de sa suite. Pour qui a vu Venise et
-l'œuvre du Verrochio, l'éloge suffit. M. Hugolin, dans le <i>Repos sur
-la charrue</i>, a donné une fierté de pose toute guerrière à son Bouvier,
-qui, casqué, serait un homme d'armes. Que dire du gamin napolitain
-de M. Catti qui clopine en se tenant un pied; du <i>Porteur de palanquin
-japonais</i>, de M. Fouques, et du <i>Bateleur</i> comptant sa recette,
-de M. Aldebert. Quant à M. Fossé, son <i>Bûcheron</i> est une erreur, le
-rustique est inadmissible en ronde bosse et Millet, sculpteur, ne
-s'accepterait pas. Le <i>Charmeur de serpents</i>, de M. Fremiet, est une<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span>
-fort jolie statuette, préférable à son <i>Porte-falot</i>. Le jeune gamin de
-M. Vibert, qui joue avec de jeunes chats, intéresse comme nu
-moderne. Le <i>Pitre au chien</i>, de M. de Chamellier, a le mouvement
-juste et tournant. Ceci est l'inférieur; voici le détestable.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="SCULPTURE_10" name="SCULPTURE_10"></a>X</h3>
-
-<h3>LA SCULPTURE BOURGEOISE</h3>
-
-<p>La sculpture de genre est absurde, et deux fois absurde l'éclectique
-jury qui la reçoit. Est-il décent d'exhiber les deux grimaces de
-M. Yeldo, la <i>Chanson des vieux Époux</i> et les <i>Deux Bossus</i>? Ils sont
-trois qui ont pris le même motif plastique à Florian; d'ordinaire, il
-y a à chaque Salon un <i>Aveugle et Paralytique</i>; cette année, il y a
-progression, l'État a acquis celui de M. Turcan, et tant pis, pour
-l'État. M. Ernest Michel a gâché du talent, et beaucoup, à cette
-oiseuse illustration d'une fable médiocre. Quant à M. Carlier, c'est
-un habile homme, et s'il n'a pas l'imagination d'un groupe neuf,
-il a celle d'un titre à l'ordre du jour: <i>Fraternité</i>. En somme,
-il n'y a là que deux académies, l'une sur l'autre, très soignées
-et finies d'exécution. C'est une pièce de palmarès au concours
-général et qui, comme on devait s'y attendre, a obtenu une première
-médaille, moitié civique et moitié de rhétorique: bon humaniste
-et bon citoyen, M. Carlier est un sculpteur, un artiste, non. La
-<i>Vieille histoire</i>, de M. Guglielmo, une femme du peuple à qui sa
-fille tient un écheveau; quelle invention! et que cela ferait bel effet
-au Pie-Clémentin. M. Ardisson a embourgeoisé le <i>Petit Samuel</i>, de
-Reynolds. La <i>Sieste</i>, de M. Johmann, est nauséeuse; un moutard
-endormi dans un fauteuil et dont la bouillie se répand. Pouah!
-M. Manbach fait jouer à trois moutards l'<i>Huître et les Plaideurs</i>.&mdash;<i>Ay!
-Ay!</i> C'est M. Benlliure qui fait pousser ce cri à un gamin dont
-un caniche happe le pantalon; le <i>Balcon andalou</i>, de M. Susillo,
-plairait aux amateurs de M. Worms, et le <i>Baiser maternel</i>, de M. Laporte,
-à ceux de MM. Laugée. Aux vitrines des marchands, cela se
-voit; mais au Salon, on devrait être à l'abri de semblables sculptures
-commerciales!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="SCULPTURE_BUSTES" name="SCULPTURE_BUSTES"></a>LES BUSTES</h3>
-
-<p>«Lord Byron qui était le plus grand poète et le visage le plus
-beau de toute l'Angleterre, répugnait au buste, a dit M. d'Aurevilly....
-Nous n'avons plus de ces timidités fières, de ces nobles
-craintes d'être au-dessous de l'idéal.» L'idéal! ils s'en soucient bien!
-sculpteurs et bourgeois! Il n'est pas un matelassier ou un avocat qui
-ne puisse avoir son buste, signé du nom qu'il voudra. En Grèce, il
-en était autrement, et Alexandre «se déguisait en Dieu,» comme
-dit Ch. Blanc, pour figurer pour les statères. A Rome appartient le
-déshonneur d'avoir prostitué le marbre au buste du premier consul
-venu. Les sculpteurs d'aujourd'hui n'ont pas plus le sens esthétique
-que les avocats le sens moral; et tout client leur est bon. Mais si le
-jury est gâteux et admet le buste de M. Prudhomme, il n'aura pas de
-mention ici. Je tirerai seulement de ce dépotoir de la bourgeoisie,
-les iconiques qualifiés: M. Edgard La Selve, œuvre remarquable,
-de M. Bastet; l'empereur <i>Alexandre II</i>, mort et vivant, d'une vérité
-qui fait honneur au prince Romuald Giedroyc, mais qui fait honte à
-la race Slave d'avoir des empereurs si laids. Voici M. de Sainte-Beuve,
-surnommé Sainte-Bévue, et qui a une tête de chanoine
-réjoui. M. Labiche n'existe pas, quoiqu'il soit de l'Académie, car il
-est de la bourgeoisie, et M<sup>lle</sup> Thomas n'ira pas plus à la postérité que
-son modèle, alors même qu'elle se coifferait d'un chapeau de paille
-d'Italie. Et dire qu'il y a des gens assez de leur bourgeoisie, pour
-parler de M. d'Aurevilly pour l'Académie, quand M. Labiche en est!
-Je copie un alinéa de son Salon unique dans tous les sens du mot qui
-montre que rien n'a changé depuis 1872 à 1882. «Tel le compte
-des bustes-portraits pris dans les hommes célèbres du temps qui
-viennent trouver le regard au Salon... Ceux qui ne le trouvent point,
-leur insignifiance mérite le silence. Après eux viennent les anonymes
-qui ne mettent pas leur nom au livret mais leur nez dans la<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span>
-salle, et le passent au <i>speculum</i> du public.... Assurément ces anonymes
-font très bien de n'avoir pas de nom. Figaro, en arrangeant son
-tribunal, disait: «Et la canaille derrière.» Laissons donc la canaille
-des bustes derrière nous.»</p>
-
-<p>Dédaigner la canaille, c'est tout ce qu'on lui doit; mais la bâtonner
-serait mieux et j'aurais le plus esthétique des plaisirs à voir tous
-ces bustes difformes, réduits en morceaux informes, et je bafoue de
-l'épithète d'industriels, tous les modeleurs de bustes qui déshonorent
-la sculpture et salissent le Salon de véritables ordures plastiques!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="SCULPTURE_SALUT" name="SCULPTURE_SALUT"></a>SALUT AUX ABSENTS!</h3>
-
-<p>A celui qui fait entendre ses voix à <i>Jeanne d'Arc</i>, qui élargit jusqu'aux
-étoiles le geste auguste du <i>Semeur</i>, et sur le tombeau de Jean
-Reynaud a exprimé admirablement l'<i>envolée</i> de l'âme vers Dieu; à
-Chapu, le premier sculpteur de ce temps, Salut!</p>
-
-<p>A celui dont le <i>Courage militaire</i> rappelle le <i>Piensiero</i>; qui exalte le
-geste du précurseur encore enfant et criant dans le désert; qui a
-trouvé l'allure de Mantegna dans sa <i>Méditation</i>, et pris un <i>Chanteur</i> à
-Lucca Della Robbia: à Paul Dubois, Salut!</p>
-
-<p>A celui qui a retrouvé dans son David le ciseau de Donatello,
-hardi sculpteur qui a crié dans la défaite, ce mot superbement vrai,
-quand il s'agit de la fille aînée de l'Église: <i>Gloria Victis!</i> A Mercié,
-Salut!</p>
-
-<p>A celui qui dompte les fauves; et du désert les jette dans l'art,
-mugissants et formidables, au Barye II, qui n'a envoyé qu'un coq,
-mais fier comme un brenn; à Caïn, Salut!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span></p>
-
-
-<h3><a id="SCULPTURE_CONCLUSION" name="SCULPTURE_CONCLUSION"></a>CONCLUSION</h3>
-
-<p>La Sculpture est la fille aînée de l'Architecture; selon la hiérarchie
-et l'histoire, la peinture n'est que la cadette, toute l'antiquité
-durant: même dans les temps modernes si elle est venue à tout
-primer, ce n'est qu'en sortant des mains des sculpteurs. Le ciseau
-de Nicolas Pisano creuse le premier sillon de l'art italien; et l'école
-Florentine doit beaucoup aux peintres orfèvres. En France, jusqu'au
-<span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, nos peintres sont ymaigiers et verriers, et la statue fut,
-après la cathédrale, notre gloire. La Renaissance seule donne le pas
-sur la statue, et le tableau l'a gardé, si ce n'est en droit, du moins
-en fait.</p>
-
-<p>La critique a mis en circulation une fausseté manifeste, la suprématie
-de la sculpture contemporaine sur la peinture. Il est de notoriété
-que le niveau intellectuel de la majorité des sculpteurs est bien
-au-dessous de celui des peintres, et tel auteur d'une bonne ronde-bosse
-n'a qu'une âme de maçon et un esprit de rustre. L'originalité
-plastique, plus difficile, je l'accorde, est aussi d'une rareté bien singulière.
-Où sont donc les sculpteurs originaux? Sont-ce MM. Dubois,
-Falguière, Mercié, Chapu, Delaplanche, qui copient bel et bien les
-Italiens du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, et si évidemment que chacune de leurs œuvres
-rappelle une œuvre florentine? Comme art, la priorité de la sculpture
-n'est pas niable; comme artistes contemporains, je n'admets
-aucune supériorité de MM. Chapu, Dubois, Falguière, Mercié, Delaplanche,
-sur MM. Puvis de Chavannes, Gustave Moreau, Baudry,
-Hébert, Rops, Jules Breton. Quant au niveau de l'école, je livre ces
-dix points suivants à la méditation des compétents: 1º Statue vient
-de <i>stare</i>, et un quart des statues sont hors de leur aplomb; 2º la
-chorégraphie et la pièce montée, dont l'<i>Immortalité</i>, de M. Hector
-Lemaire, est le type odieux; 3º les reliefs-tableaux, tableaux;<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span>
-4º l'abus idiot de l'accessoire et le compliqué du piédestal; 5º la
-fréquente inconvenance de la matière: ce qui est très mouvementé
-en marbre, et ce qui est calme en bronze; 6º la sculpture de genre
-qui est une profanation et un abrutissement; 7º l'encanaillement du
-plâtre dans les bustes; 8º la suppression des plans intermédiaires
-dans le modèle féminin; 9º l'emploi général du praticien pour le
-marbre; 10º le manque d'individualité des formes qui est obligatoire,
-hors du type.</p>
-
-<p>Ces considérants incomplets, et que je n'ai pas la place de plus
-amplement formuler, suffisent, ce semble, à réduire au paradoxe
-l'assertion trop répétée de la préséance du ciseau. Cette opinion
-singulière vient de la précision inéluctable du procédé plastique, où
-les sophistications et les fautes grossières sont impossibles; et, considéré
-au point de vue élogieux, dire que la plupart des sculpteurs
-savent <i>le métier de leur art</i>, ne les monte pas bien haut. On a rejeté
-le canon païen, ce qui est un progrès; quand ces messieurs voudront
-bien sortir de Florence et du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle pour revenir en France et au
-<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, le progrès sera énorme. Mais le voudront-ils? Carpeaux,
-un vrai maître, peut ne pas leur sembler digne d'être suivi. Eh bien!
-qu'ils reprennent la sculpture française du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, qu'ils continuent
-notre art autochtone, catholique, et qu'ils tâchent, je les en supplie,
-de sauver dans leurs œuvres de demain quelque chose de la plastique
-moderne. Elle existe; il n'y a qu'à ouvrir les yeux, pour ceux qui
-les ont capables de voir; et de rendre les corps mêmes dont Balzac
-et Barbey d'Aurevilly nous ont sculpté les âmes.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="ARCHITECTURE" id="ARCHITECTURE">ARCHITECTURE</a></h2>
-
-
-<p>L'Architecture est le plus élevé et le générateur de tous les arts
-du dessin; et s'il vient ici en troisième ligne, c'est que les architectes
-d'aujourd'hui ne sont guère que des constructeurs, des ingénieurs,
-des entrepreneurs de bâtisse. On ne sait plus faire une église; on ne
-fait plus de palais, et, civile ou militaire, l'architecture actuelle est
-une honte.</p>
-
-<p>Depuis la Révolution, on n'a fait que des pastiches, c'est-à-dire
-néant. Toutes les bâtisses de ce siècle violent les deux lois hors desquelles
-il n'y a plus que de la construction incohérente: 1º Tout
-profil architectonique correspond à une idée et ne peut être employé
-que pour un monument adéquat à cette idée, sous peine d'absurde;
-exemples: l'architrave et la prédominance des horizontales dans une
-église catholique, Notre-Dame-de-Lorette, Saint-Augustin, la Madeleine.
-2º Il faut qu'il y ait unité harmonique entre tous les profils
-d'un monument; exemple: l'incohérence du Casino de Monte-Carlo.
-Pourquoi les arcades Rivoli sont-elles «bêtes» et celles des
-Procuraties, à Venise, et des rues de Bologne, poétiques? A MM. les
-architectes de répondre, s'ils le peuvent. Je constate le fait et je crois
-que le monument étant d'esprit collectif ne peut plus naître dans
-une civilisation où la bourgeoisie domine et où l'individualisme a
-pris toutes les coudées possibles. Un archéologue anglais a qualifié
-d'«égoïste» l'architecture contemporaine et l'épithète lui restera.
-Je sais que l'architecture n'est pas seulement un art, c'est une
-science; mais cette monographie est intitulée: <i>L'esthétique au Salon</i>
-et je n'ai à m'occuper que de l'art; aussi serai-je sur l'architecture
-d'une brièveté choquante, aux yeux de plusieurs; car il n'y a point
-d'art ici, ni d'artistes, mais des ingénieurs.</p>
-
-<p>Depuis un siècle, il n'a pas même été question d'un style nouveau;<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span>
-nul ne songe à cet irréalisable, et le pastiche composite est la
-règle sans exception. Je comprends que pour les églises, les hôtels
-de ville, on emploie encore l'architectonique archaïque, puisque ces
-monuments ont relativement la même destination que jadis; mais
-<i>novus ædium et rerum nascitur ordo</i>. Un nouvel ordre de choses
-nécessite de nouvelles formes architectoniques, ce semble. Les gares
-de chemin de fer devraient être construites avec quelque originalité.
-Point. Jusqu'aux théâtres, tout est copie composite; et que les Parisiens
-seraient moins fiers de leur salle du Grand-Opéra, s'ils connaissaient
-celle du théâtre Farnèse, à Parme!</p>
-
-<p>J'ai consciencieusement considéré tous les châssis et je n'ai vu
-que des bâtisses qui sont de <i>bonnes</i> constructions, mais nullement
-<i>belles</i> et partant interdites à ma critique. Des <i>mairies</i>, des <i>casernes</i>,
-des <i>lycées</i>, des <i>cercles</i>, des <i>abattoirs</i>, des <i>écoles laïques</i>, ce sont des
-<i>utilités</i> et ce mot les juge.</p>
-
-<p>Il y a bien une série de projets pour la reconstruction de la
-Sorbonne, mais la critique en serait plus grande qu'intéressante. Le
-théâtre de la Comédie-Parisienne, avec sa façade plate et la bigarrure
-de ses briques émaillées, ne peut pas passer pour un monument.
-M. Hans Mackart, le plus déplorable des peintres, après M. Bouguereau,
-est un architecte extravagant au delà du vraisemblable. Son
-<i>Palais</i> n'est qu'un décor de féerie pour l'Eden-Théâtre, mais même
-comme toile de fond cela ne serait que baroque, tellement le mauvais
-goût en est prétentieux; M<sup>lle</sup> Prudhomme, qui a lavé beaucoup
-d'aquarelles et qui rêve d'épouser un prince, doit rêver de ce palais
-si bourgeois dans sa pompe sotte. En revanche, la <i>Façade de l'Exposition
-d'Amsterdam</i> fait le plus grand honneur à M. Motte. Cette
-décoration hindoue, modifiée suivant le climat hollandais, est le
-meilleur châssis du Salon, de beaucoup.</p>
-
-<p>Après les ingénieurs, les décorateurs qui ne sont pas des ingénieux.
-Les <i>Mâts de la place de la République</i> ne porteront pas bien
-haut la gloire de M. Mayeux et ce n'est point la peine d'exposer
-cela.</p>
-
-<p>Nombre de décorations exécutées à Paris, entre autres un Salon
-Louis XVI, chez M. de Rothschild. Le reste de l'exposition d'architecture
-n'est qu'une exposition d'aquarelles. Les <i>Vieilles maisons de
-Laval</i>, de M. Diet, et deux cents autres, Clérisseau, Hubert Robert
-et Panini.</p>
-
-<p>Toutes les restaurations sont intéressantes, mais au point de vue
-archéologique, et je le répète, je n'ai à m'enquérir ici que de l'art<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span>
-vivant. Je mentionnerai toutefois, à cause de son importance, le
-<i>Palais ducal d'Urbin</i>, de M. Masqueray, qui est certainement le plus
-beau spécimen féodal du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle italien.</p>
-
-<p>Restaurez, MM. les architectes, sauvez les monuments du passé
-pour faire pardonner de n'en savoir plus faire.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="CARTONS_ET_DESSINS" id="CARTONS_ET_DESSINS">CARTONS ET DESSINS</a></h2>
-
-
-<p>Oh! nous ne sommes pas ici à Hampton-Court et les deux seuls
-cartons exposés sont loin d'être admirables. <i>La lutte pour la vie</i>, de
-M. Villé, est d'un ingrisme plus qu'insuffisant, et la composition est
-si obtuse qu'on n'en découvrirait jamais le sujet: le livret
-consulté, on ne le découvre pas encore. <i>L'Éducation de la Vierge</i>, de
-M. Drouillard, est loin des images de piété de la Société de Dusseldorff;
-c'est mieux cependant que les tableaux religieux ordinaires.
-M. Froment, bien connu des lecteurs de l'<i>Artiste</i>, a ici le plus
-gracieux dessin, les <i>Grâces enseignant</i>. La <i>Jeune fille</i> rêveuse de
-M<sup>lle</sup> Beaury Saurel, excellent fusain. M. Élie Laurent, dans ses <i>Jeunes
-filles regardant des gravures</i>, a trouvé des robes hésitantes entre le
-moyen âge et nos jours, d'un grand charme. L'étude de tête de
-femme empanachée, de M<sup>lle</sup> Poitevin, a de la saveur, et M. Desportes
-a une tête de jeune fille d'un accent tout printanier; mais le meilleur
-portrait est celui de Maurice Rollinat, le poète des <i>Névroses</i> et
-bientôt de l'<i>Abîme humain</i>.</p>
-
-<p>L'illustration de l'<i>Enfer</i> qu'expose M. Hillemacher est une œuvre
-importante; mais je ne conçois pas qu'une autre ligne que la ligne
-florentine puisse paraphraser le Dante, cet Homère catholique plus
-grand que l'autre.&mdash;Le trait caractérisé des Léonard, des Michel-Ange
-est mort à tout jamais, et en comparant par la pensée le
-moindre dessin du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, les études de Bandinelli que l'<i>Artiste</i>
-a publiées, par exemple, on sent que nous avons beau nous faire
-illusion, nous sommes horriblement inférieurs au moindre maître du
-<span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle. Toutefois les deux dessins de M. Laurens, le <i>Tonsuré</i> et
-<i>Mérowig en prière</i>, sont fort beaux, et bien supérieurs à ses tableaux;
-cette illustration sera vraiment hors ligne.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="MINIATURES" id="MINIATURES">MINIATURES</a></h2>
-
-
-<p>Il y aurait un beau livre à faire sur cet art charmant qu'on ne
-regarde guère qu'avec des yeux d'archéologue. «Les miniatures, a
-dit M. Didron avec beaucoup de justesse, sont des vitraux sur parchemin,
-opaques et qui réfléchissent la lumière au lieu de la réfracter.
-Le procédé est le même pour l'enlumineur sur verre ou sur le parchemin;
-le feu de la moufle ou le feu du soleil séchera les hachures.»
-Lorsqu'on voudra faire l'histoire de l'art moderne, c'est là qu'il
-faudra la commencer, car on a des miniatures du <span class="smcap">V</span><sup>e</sup> siècle, tandis
-que les verrières d'Angers, les plus anciennes, sont du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle. On
-a estimé à dix mille le nombre des manuscrits à miniatures de Paris
-et à un million les compositions qu'ils renferment et dont la variété
-est infinie, car il n'y a pas que des Heures et des Sacramentaires,
-mais aussi des historiens et jusqu'à des bestiaires et des volucraires.
-La pensée esthétique, jusqu'au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, est dans les manuscrits
-ainsi que la paraphrase de la symbolique compliquée des verrières;
-et ceci est à remarquer, toute miniature est unique. J'avoue que pour
-qui a vu le <i>Bréviaire Grimani</i>, il est difficile de considérer comme
-miniatures la <i>Lola</i>, type d'impure à la Gavarni, de M<sup>me</sup> Herbelin, la
-femme au boa de M<sup>me</sup> Clarisse Bernamont, les deux miss de
-M<sup>me</sup> Mocquart, et la fillette au fichu de M<sup>lle</sup> Caroline Grensy.</p>
-
-<p>Au siècle dernier on a fait de jolies miniatures, mais intimes,
-pour être données d'amant à maîtresse. La miniature est essentiellement
-une peinture sentimentale et privée, qui n'intéresse que les
-amis du modèle quand il n'est ni très joli, ni très historique, et c'est
-largement le cas des miniatures du Salon. En outre le procédé de la
-miniature doit tendre à ne pas laisser trace des soies du pinceau, ce
-que Mesdames les miniaturistes violent outrageusement.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="AQUARELLES" id="AQUARELLES">AQUARELLES</a></h2>
-
-
-<p>Ce sont les gens du monde et les miss anglaises qui ont un peu
-déconsidéré l'aquarelle, en y touchant. Sans compter les admirables
-aquarelles de Gustave Moreau que possède M. Hayem, il ne faut pas
-oublier que les <i>Sataniques</i>, de Félicien Rops, ont été primement
-faites à l'aquarelle, ce qui lave à jamais le genre de sa réputation
-d'afféterie et de fadeur.</p>
-
-<p>Il y a de très jolies teintes dans la <i>Gitana</i> jouant de la mandoline,
-de M. Philippe de Bourbon. Les cadres de M. Larson intitulés:
-<i>Potiron</i> et <i>Gelée blanche</i>, sont des impressions d'une extrême justesse.
-M. King est Anglais, son envoi le dit plus que son nom, par la
-pointe de mystère et de curiosité que fait naître sa <i>Mariana</i>, une
-dame très à la mode, auprès d'une ferme. L'<i>Effet de matin</i> à Rome,
-de M. Christian Swidig, est d'une tonalité terne bien étudiée.
-Toute charmante dans sa crânerie, l'<i>Incroyable</i>, de M. Lafourcade.
-Beaucoup de femmes non jolies, charmantes; celle en blanc, assise
-au bord de l'eau, de M. Bruneau; une autre cueillant des fleurs, de
-M. Diaqué, et une série de MM. Cortazzo, Halle, Daux, parmi
-lesquelles il faut mettre hors de pair la dame très habillée de
-M. Béthune, et celle au rideau bleu, de M. Gaston Gérard. L'énumération
-pourrait durer et ce serait à tort pour ce petit art...
-d'amateurs.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="PASTELS" id="PASTELS">PASTELS</a></h2>
-
-
-<p>Latour et la Rosalba seraient contents de M. Émile Lévy. La
-peinture à l'huile n'a pas plus de fermeté que ses crayons de pâte, et
-son portrait de demoiselle en rose est un chef-d'œuvre dans le genre,
-tout simplement. L'<i>Aurore</i>, de M. Fantin-Latour, est une figure bien
-délicieuse et qui rend ce peintre inexcusable de s'obstiner à pourtraire
-des bourgeois.</p>
-
-<p>La <i>Jeune Polonaise</i>, de M. Ch. Landelle, figure délicate et suave;
-j'en dirai presque autant de la fillette de M. Breslau. La <i>Grisette</i>, de
-M. Schlesinger, qui croise une veste sur ses épaules nues, a de jolis
-yeux.</p>
-
-<p>M. Desportes a eu l'idée singulière, en donnant presque les
-proportions de nature à une dame qui sort d'une grille, par la neige.&mdash;Les
-<i>Moines défricheurs</i>, de M. Maréchal de Metz, ont du style.
-Un chef d'ordre explique à ses religieux que le travail de la terre
-est digne de leurs mains; mais les autres pastels ne le sont pas d'être
-mentionnés.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="GRAVURE" id="GRAVURE">GRAVURE</a></h2>
-
-
-<p>L'eau-forte est la maîtresse gravure, parce qu'elle constitue un
-art vibrant, passionné, où l'imagination peut se donner hardiment
-carrière. Malheureusement, le maître sans égal du genre, celui
-qui a fait dire les plus étonnantes, les plus singulières choses aux
-morsures du cuivre, Félicien Rops, n'est pas ici.</p>
-
-<p>Les <i>Parisiennes</i>, de M. Somm, sont d'exquises et vivantes études
-qui valent autant que peintes. La morsure de M. Renouard est
-incisive et pittoresque au plus haut point dans ses deux séries de
-l'Opéra; <i>Le premier harpiste</i>, par exemple, est une modernité où
-l'accent fantastique ajoute un intérêt singulier. Évidemment,
-MM. Renouard et Somm sont les plus originaux des artistes qui
-ont exposé. Pour ce qui est des <i>architectures</i>, comme on dit, <i>Une
-place neuve à Angers et Cour Sainte-Gesmes</i>, que publie l'<i>Artiste</i>,
-de M. Huault Dupuy, sont les plus remarquables et méritaient d'être
-médaillées. Le <i>Zuyderzée, près d'Amsterdam</i>, et les <i>Environs de Dordrecht</i>
-sont fort remarquables et on reconnaît tout de suite que
-M. Storm Gravesande est l'élève de M. F. Rops. Parmi les gravures
-au burin de l'ancienne école à tailles classiques, la <i>Tête de jeune
-homme</i>, d'après Palma le vieux, par M. Danguin, un chef-d'œuvre.
-Fort remarquable est la <i>Petite fille anglaise</i> de M. Bracquemond,
-d'après Baudry. De M. Hanriot, les <i>Souvenirs</i> de Chaplin où la
-morbidesse du Boucher du second Empire est étonnamment rendue.
-La plus intéressante des séries exposées, celle de M. Lalauze,
-d'après Eugène Lami, pour illustrer Musset; quant à sa <i>Vérité</i>,
-d'après Baudry, je lui préfère celle que M. Nargeot a gravée pour
-l'<i>Artiste</i> l'année dernière. A signaler une planche intéressante
-de M. Aglaüs Bouvenne, <i>Souvenirs de Fontainebleau</i>, d'après
-Th. Rousseau.</p>
-
-<p>La lithographie est tombée dans un discrédit tout à fait injuste.<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span>
-Je n'en veux pour preuve que les deux pierres étonnantes de
-M. Fantin-Latour: <i>Parsifal</i> et <i>Évocation</i>! Aucun autre mode de
-gravure ne rendra aussi bien Delacroix, Decamps; et Gavarni à lui
-seul a fait sur la pierre plus de chefs-d'œuvre qu'il n'y en a dans dix
-Salons.</p>
-
-<p>La gravure sur bois, arrivée à l'extrême perfection, cherche et
-rencontre les effets du burin dans la <i>Femme à la Tulipe</i> de
-M<sup>me</sup> Prunaire, d'après Toudouze. M. C. Bellanger est arrivé
-à l'intensité de l'eau-forte dans l'<i>Affûtage des outils</i>, d'après
-M. Lhermitte.</p>
-
-<p>Si j'arrête ici les mentions, c'est faute d'espace; la gravure
-française est excellente, et je n'aurais que des éloges à faire.
-Toutefois, un fait patent, c'est que la gravure des tableaux n'a plus
-de raison d'être; depuis les photographies de Braun.</p>
-
-<p>Il est une variété de la sculpture qui va disparaissant, la glyptique.
-La gravure en pierres fines n'a été un art qu'en Grèce;
-camées et intailles modernes pastichent piètrement et rentrent dans
-la joaillerie.&mdash;La gravure en médaille, qu'ont illustrée les Varin,
-les Dupré, les Duvivier, tombe en désuétude; et comment s'en
-étonner? Nos actes sont-ils sujets à médaille? Où sont les victoires
-qui, d'un coup d'aile, feront tomber le balancier? A cette heure, il
-n'y a qu'un triomphe, celui de Bourgeoisie, mais le bronze, la
-matière inerte s'y refuserait.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="EMAUX_PORCELAINESmdashFAIENCES" id="EMAUX_PORCELAINESmdashFAIENCES">ÉMAUX&mdash;PORCELAINES&mdash;FAIENCES</a></h2>
-
-
-<p>Ici tout est médiocre et terne et sale et incolore. L'art des
-Della Robbia, des Cuzio, des Xaniho da Rovigo, des Pénicaud,
-des Courtois, que Claudius Popelin avait restauré, est tombé
-au-dessous de tout. La <i>Joconde</i>, de M. Georges Jean, est une caricature,
-de même la <i>tête de Christ</i> du Vinci de M<sup>lle</sup> Cabis. Dans son
-crucifiement d'après Flandrin, M<sup>lle</sup> Collas a semé le fond de son
-tryptique de poudre à sécher l'encre. Bref, le seul émail, c'est
-l'émail blanc, de la <i>Vénus</i> de M. Mercié, à la peinture. Les Porcelaines
-de M. Taxile Doat sont très délicates et en blanc laiteux sur
-bleu et vert tendres; les deux <i>Farandoles</i>, le <i>Triomphe de Silène</i> ont
-une valeur de dessin et de composition. M<sup>lle</sup> Hortense Richard règne
-sur le reste, avec la <i>Sainte famille</i> de M. Bouguereau, c'est porcelaine
-d'après porcelaine.</p>
-
-<p>Les Faïences valent un peu moins encore et les marchands n'en
-voudraient pas pour leur montre, tellement le coloris en est laid et
-la cuisson manquée. A signaler une contemporanéité, <i>Première au
-rendez-vous</i>, mais la touche est grosse. La <i>Fuite en Egypte</i>, de M<sup>lle</sup> Alix,
-d'après Dürer, est la mascarade d'un chef-d'œuvre.</p>
-
-<p>A l'instar de M. d'Aurevilly, je ne crois pas aux femmes dans
-l'art; elles n'ont produit jamais que de l'estimable; et il s'en faut
-que les faïences qui règnent dans la galerie du premier étage soient
-dignes de la moindre estime.</p>
-
-<p>J'aperçois, au bout du jardin, Palissy qui met une bûche à son
-four. Eh! qu'il ferait mieux, le grand potier, d'en fracasser toute
-cette vaisselle qui déshonore l'art pour lequel il a tant peiné!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="CONCLUSION" id="CONCLUSION">CONCLUSION</a></h2>
-
-
-<p>L'Art français est encore le premier du monde, grâce à une vingtaine
-d'artistes qui possèdent la qualité suprême: le style. Supprimez ces
-vingt maîtres, et ce qu'on appelle l'école française apparaîtra ce
-qu'elle est: une cohue talonnée et bientôt égalée par les Américains
-et les Belges.</p>
-
-<p>La démocratie politique n'est pas de mon ressort; mais je veux
-bafouer ici la démocratie artistique. En art, un peuple ne vaut pas
-un homme et un million d'œuvres estimables ne pèse pas un chef-d'œuvre.
-L'Art est plus qu'une Aristocratie: une Féodalité, et autour
-des quelques grands barons auxquels je rends l'hommage-lige, il y a
-trop de truands, de reîtres, de routiers, en un mot de canaille! Dix
-mille peintres, mille sculpteurs, un nombre indéfini d'ingénieurs qui
-s'intitulent architectes effrontément! Ce n'est plus une école, c'est
-une horde, et pis que barbare, bourgeoise. L'art, cette vocation,
-comme le sacerdoce, devient une carrière, comme le notariat, et une
-mode aussi. On ne rencontre par les rues que boîtes de couleurs et
-rouleaux de musique. M. Prudhomme fait tourner joyeusement ses
-pouces. Sa fille lave des aquarelles, son fils peint des <i>bodegones</i>, et
-jamais l'art, à ses yeux, n'a été aussi florissant. «<i>L'art, en France,
-s'est élevé à la hauteur d'une industrie; et c'est une des branches du commerce
-national qui a le plus d'avenir.</i>» Voilà ce que j'ai entendu, textuellement,
-au Salon même, et il ne se trompait pas, ce bourgeois!
-A quelle époque, en quel lieu, a-t-on jamais vu l'exhibition annuelle
-de 5,000 œuvres d'art sur 10,000 envois? Cette production est
-monstrueuse. Le flot des médiocres, qui a déjà submergé tout le
-reste, submergera l'Art aussi, si l'on n'écrase sous le mépris et l'invective
-l'hydre de la bourgeoisie&mdash;la plus horrible, car elle n'a rien de
-terrible dans ses millions de têtes&mdash;que sa bêtise irrémédiable.</p>
-
-<p>La vulgarisation, voilà le grand crime de l'intelligence moderne,<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span>
-c'est Prospero se ravalant jusqu'à servir Caliban; c'est Ariel, les ailes
-arrachées et traîné au ruisseau; c'est l'école française qui, au lieu de
-forcer le public à s'élever, se ravale jusqu'à lui! La vulgarisation,
-c'est la gâtisme d'une civilisation finie. L'art, ce sommet qu'il faut rendre
-inaccessible, on en fait un niveau dérisoire; l'art, cette initiation
-où il ne faut accueillir que les prédestinés, on en fait un lieu commun,
-au gré de la foule. Singulière aberration d'une époque idiotisée par
-M. Renan et sa bande d'Allemands! on veut convier le peuple aux
-fêtes de l'idéal et on ne parle que laïcité! Je prononce, l'histoire à la
-main, qu'il n'y a que le catholicisme qui ait pu et qui puisse être
-populaire sans cesser d'être sublime, et accessible à tous sans s'abaisser;
-et c'est une des preuves surnaturelles de sa vérité. Hors de
-l'Église, l'Art n'est plus qu'un hermétisme. Les <i>Allégories</i> de Chavannes,
-les lyrismes symboliques de Gustave Moreau, les <i>Sataniques</i>
-de Félicien Rops, ne sont compréhensibles qu'aux seuls initiés.</p>
-
-<p>Quant aux artistes qui ravalent leurs œuvres jusqu'à la compréhension
-de M. Prudhomme, ils ne sont que des peintres <i>Prudhommes</i>.
-Qu'on le sache! l'applaudissement du public n'est qu'un bruit
-batracien; l'autorité en matière d'esthétique appartient aux métaphysiciens;
-car le grand art n'est que de la métaphysique figurative.</p>
-
-<p>Si, au cours de ma critique, j'ai demandé des médailles, me plaçant
-au point de vue de l'intérêt matériel des artistes, je proteste ici
-de mon mépris pour les jurys, les académies, les examens, les professeurs,
-les croix, les médailles, et autres grotesqueries de ce temps.
-Quant à ma sévérité prétendue, elle vient de ce que j'ai une notion
-très élevée du devoir de l'artiste et que je m'efforce de l'inculquer.
-L'art est le seul prestige qui reste intact à la France; elle règne encore
-sur le monde au nom de l'esthétique. Nos vainqueurs de 1871 ne
-sont pas dignes de nettoyer les palettes de Puvis de Chavannes et de
-Moreau, de mouiller le plâtre de Chapu ou d'essuyer les cuivres de
-Rops; cela est évident. Toutefois le patriotisme qui s'aveugle n'est
-pas le vrai; quatorze siècles font vieille une civilisation, et si le pas
-actuel se maintient, si le blasphème continue, je déclare que nous
-sommes et à une fin d'art, et à une fin de race.</p>
-
-<p>La latinité est en péril, en péril métaphysique, grâce à M. Renan
-et sa bande! De toutes les Frances, la France esthétique est la
-seule encore debout: mais elle est menacée, hélas!</p>
-
-<p>Quand Polonius demande à Hamlet ce qu'il lit: Des mots! des
-mots! des mots! répond le prince du Danemark. Eh bien! à la fin
-de cette étude sur le Salon, si on me demande ce que j'ai vu, en dehors<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span>
-de quelques exceptions soigneusement faites, je répondrai:
-Des lignes! des formes! des couleurs!</p>
-
-<p>Ce qui fait la valeur d'un sentiment est aussi ce qui fait la force
-d'une doctrine. Or, la tradition est constante dans son unique enseignement
-qu'il est opportun de resserrer; <i>l'œuvre d'art est le sentiment
-d'une idée sublimée à son plus haut point d'harmonie, ou d'intensité ou de
-subtilité</i>. Quant à la hiérarchie, je n'ose pas même en prononcer le
-nom; il est étrangement séditieux, à cette heure de notre histoire;
-je dirai cependant que si la France est glorieuse, c'est par l'héroïsme
-de ses chevaliers et non par la probité de ses notaires. L'artiste doit
-être un paladin acharné à la recherche symbolique du Saint-Graal,
-un croisant toujours furieux contre la Bourgeoisie!</p>
-
-<p><i>L'Artiste</i>, né de la grande Renaissance romantique, combat depuis
-plus d'un demi-siècle, avec ces trois pennons: Balzac, Delacroix,
-Berlioz; il a le droit, et il donne à son salonnier, d'être sans merci
-pour les ennemis de l'art. Ce droit, M. J. Barbey d'Aurevilly l'a consacré
-par un beau mot&mdash;beau pour l'<i>Artiste</i>&mdash;beau pour ses directeurs:
-«C'est une œuvre de dévouement esthétique que de maintenir
-ce dernier boulevard du romantisme.» Appuyé sur cette haute
-parole du connétable des lettres françaises, et pour maintenir l'implacable
-vérité, je déclare que l'école française est à plat ventre devant
-la Bourgeoisie. Oui, de la cimaise à la plinthe, du premier étage au
-jardin, il n'y a pas trace d'autres préoccupations que <i>plaire aux bourgeois</i>.
-Eh bien! Artistes Prudhommes, que ces lauriers-sauces vous
-soient doux. J'inscris sur les portes fermées du Salon de 1883, cette
-épitaphe, la pire, qui venge l'Idéal blasphémé: <i>Salon bourgeois</i>!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span></p>
-
-<div class="figcenter">
-<img src="images/vives.jpg" alt="Vives unguibus et morsu" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</a></h2>
-
-
-<p>
-
-<a href="#A_MADAME">Dédicace à M<sup>me</sup> Clémentine H. Couve</a> <br />
-<br />
-<a href="#La_Decadence_latine_souvre_par_une_parole_dAurevillyenne">Lettre de Jules Barbey d'Aurevilly</a> <br />
-</p>
-<h3>LE SALON DE 1882</h3><p>
-<br />
-<a href="#CONSIDERATIONS_ESTH">Considérations esthétiques </a><br />
-<br />
-<a href="#CONSID_MATERIALISME">Le Matérialisme dans l'Art </a><br />
-<br />
-<a href="#ART_MYSTIQUE">L'Art mystique et la Critique contemporaine </a><br />
-<br />
-<a href="#LE_SALON_DE_1882">Le Salon de peinture de 1882 </a><br />
-<br />
-<a href="#LES_ARTS_DECORATIFS">Les Arts décoratifs </a><br />
-<br />
-<a href="#LA_SCULPTURE_1882">La Sculpture </a><br />
-</p>
-<h3><a href="#LESTHETIQUE_1883">L'ESTHÉTIQUE DU SALON DE 1883</a></h3>
-<p>
-<a href="#PEINTURE_1">I. La Peinture catholique </a><br />
-<br />
-<a href="#PEINTURE_2">II. La Peinture lyrique </a><br />
-<br />
-<a href="#PEINTURE_3">III. La Peinture poétique </a><br />
-<br />
-<a href="#PEINTURE_4">IV. La Peinture décorative </a><br />
-<br />
-<a href="#PEINTURE_5">V. La Peinture païenne </a><br />
-<br />
-<a href="#PEINTURE_6">VI. La Peinture historique </a><br />
-<br />
-<a href="#PEINTURE_7">VII. La Peinture civique </a><br />
-<br />
-<a href="#PEINTURE_8">VIII. La Contemporanéité </a><br />
-<br />
-<a href="#PEINTURE_9">IX. La Femme, habillée, déshabillée, nue </a><br />
-<br />
-<a href="#PEINTURE_10">X. Portraits de Femmes </a><br />
-<br />
-<a href="#PEINTURE_11">XI. Portraits d'Hommes </a><br />
-<br />
-<a href="#PEINTURE_12">XII. Les Rustiques </a><br />
-<br />
-<a href="#PEINTURE_13">XIII. Les Paysages </a><br />
-<br />
-<a href="#PEINTURE_14">XIV. Marines et Marins </a><br />
-<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span>
-<a href="#PEINTURE_15">XV. Le Genre Bourgeois </a><br />
-<br />
-<a href="#PEINTURE_16">XVI. L'Orientalisme </a><br />
-<br />
-<a href="#PEINTURE_17">XVII. Les Animaux </a><br />
-<br />
-<a href="#PEINTURE_18">XVIII. Les Fleurs </a><br />
-<br />
-<a href="#PEINTURE_19">XIX. Bodegones </a><br />
-<br />
-<a href="#PEINTURE_20">XX. Accessoires </a><br />
-<br />
-<a href="#PEINTURE_SALUT">Salut aux Absents </a><br />
-<br />
-<a href="#PEINTURE_CONCLUSION">Conclusion </a><br />
-<br />
-<a href="#LA_SCULPTURE_1883">La Sculpture </a><br />
-<br />
-<a href="#SCULPTURE_1">I. La Sculpture catholique </a><br />
-<br />
-<a href="#SCULPTURE_2">II. La Sculpture lyrique </a><br />
-<br />
-<a href="#SCULPTURE_3">III. La Sculpture poétique </a><br />
-<br />
-<a href="#SCULPTURE_4">IV. La Sculpture païenne </a><br />
-<br />
-<a href="#SCULPTURE_5">V. La Sculpture historique </a><br />
-<br />
-<a href="#SCULPTURE_6">VI. La Sculpture civique </a><br />
-<br />
-<a href="#SCULPTURE_7">VII. La Contemporanéité </a><br />
-<br />
-<a href="#SCULPTURE_8">VIII. La Femme, habillée, décolletée, nue </a><br />
-<br />
-<a href="#SCULPTURE_9">IX. La Sculpture pittoresque </a><br />
-<br />
-<a href="#SCULPTURE_10">X. La Sculpture bourgeoise </a><br />
-<br />
-<a href="#SCULPTURE_BUSTES">Les Bustes </a><br />
-<br />
-<a href="#SCULPTURE_SALUT">Salut aux Absents! </a><br />
-<br />
-<a href="#SCULPTURE_CONCLUSION">Conclusion </a><br />
-<br />
-<a href="#ARCHITECTURE">Architecture </a><br />
-<br />
-<a href="#CARTONS_ET_DESSINS">Cartons et dessins </a><br />
-<br />
-<a href="#MINIATURES">Miniatures </a><br />
-<br />
-<a href="#AQUARELLES">Aquarelles </a><br />
-<br />
-<a href="#PASTELS">Pastels </a><br />
-<br />
-<a href="#GRAVURE">Gravure </a><br />
-<br />
-<a href="#EMAUX_PORCELAINESmdashFAIENCES">Émaux, porcelaines, faïences </a><br />
-<br />
-<a href="#CONCLUSION">Conclusion </a><br />
-</p>
-
-
-<h3>FIN</h3>
-
-
-<p>Paris.&mdash;Charles <span class="smcap">Unsinger</span>, imprimeur, 83, rue du Bac.</p>
-
-<div class="figcenter">
-<img src="images/vives.jpg" alt="Vives unguibus et morsu" />
-</div>
-
-
-<p>Paris.&mdash;Typ. Ch. <span class="smcap">Unsinger</span>, 83, rue du Bac.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'art ochlocratique, by Joséphin Péladan
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ART OCHLOCRATIQUE ***
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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deleted file mode 100644
index e7566d3..0000000
--- a/old/52288-h/images/cover.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/52288-h/images/frontis.jpg b/old/52288-h/images/frontis.jpg
deleted file mode 100644
index 8cd4804..0000000
--- a/old/52288-h/images/frontis.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/52288-h/images/masque.jpg b/old/52288-h/images/masque.jpg
deleted file mode 100644
index 78019d4..0000000
--- a/old/52288-h/images/masque.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/52288-h/images/vives.jpg b/old/52288-h/images/vives.jpg
deleted file mode 100644
index 6a1335f..0000000
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+++ /dev/null
Binary files differ